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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:43:07 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples + +Author: Émile Zola + +Release Date: October 25, 2004 [EBook #13866] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME AU THÉÂTRE: *** + + + + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<h3>ÉMILE ZOLA</h3> +<br><br><br> + + +<h1>LE +NATURALISME +AU THÉÂTRE</h1> + + +<h2>LES THÉORIES ET LES EXEMPLES</h2> +<br><br><br> + + +<p>Durant quatre années, j'ai été chargé de la +critique dramatique, d'abord au <i>Bien public</i>, +ensuite au <i>Voltaire</i>. Sur ce nouveau terrain du +théâtre, je ne pouvais que continuer ma campagne, +commencée autrefois dans le domaine +du livre et de l'oeuvre d'art.</p> + +<p>Cependant, mon attitude d'homme de méthode +et d'analyse a surpris et scandalisé mes confrères. +Ils ont prétendu que j'obéissais à de basses rancunes, +que je salissais nos gloires pour me venger +de mes chutes, parlant de tout, de mes oeuvres +particulièrement, à l'exception des pièces jouées.</p> + +<p>Je n'ai qu'une façon de répondre: réunir mes +articles et les publier. C'est ce que je fais. On +verra, je l'espère, qu'ils se tiennent et qu'ils s'expliquent, +qu'ils sont à la fois une logique et une +doctrine. Avec ces fragments, bâclés à la hâte et +sous le coup de l'actualité, mon ambition serait +d'avoir écrit un livre. En tout cas, telles sont +mes idées sur notre théâtre, j'en accepte hautement +la responsabilité.</p> + +<p>Comme mes articles étaient nombreux, j'ai dû +les répartir en deux volumes. <i>Le naturalisme au +théâtre</i> n'est donc qu'une première série. La seconde: +<i>Nos auteurs dramatiques</i>, paraîtra prochainement.</p> + +<p>E. Z.</p> +<br><br><br> + + +<h2>LES THÉORIES</h2> +<br><br><br> + +<h3>LE NATURALISME</h3> +<br><br> +<h3>I</h3> + +<p>Chaque hiver, à l'ouverture de la saison théâtrale, +je suis pris des mêmes pensées. Un espoir pousse en +moi, et je me dis que les premières chaleurs de l'été +ne videront peut-être pas les salles, sans qu'un auteur +dramatique de génie se soit révélé. Notre théâtre aurait +tant besoin d'un homme nouveau, qui balayât les +planches encanaillées, et qui opérât une renaissance, +dans un art que les faiseurs ont abaissé aux simples +besoins de la foule! Oui, il faudrait un tempérament +puissant dont le cerveau novateur vînt révolutionner +les conventions admises et planter enfin le véritable +drame humain à la place des mensonges ridicules qui +s'étalent aujourd'hui. Je m'imagine ce créateur enjambant +les ficelles des habiles, crevant les cadres imposés, +élargissant la scène jusqu'à la mettre de plain-pied +avec la salle, donnant un frisson de vie aux arbres +peints des coulisses, amenant par la toile de fond le +grand air libre de la vie réelle.</p> + +<p>Malheureusement, ce rêve, que je fais chaque +année au mois d'octobre, ne s'est pas encore réalisé +et ne se réalisera peut-être pas de sitôt. J'ai beau attendre, +je vais de chute en chute. Est-ce donc un +simple souhait de poète? Nous a-t-on muré dans cet +art dramatique actuel, si étroit, pareil à un caveau où +manquent l'air et la lumière? Certes, si la nature de +l'art dramatique interdisait cet envolement dans des +formules plus larges, il serait quand même beau de +s'illusionner et de se promettre à toute heure une +renaissance. Mais, malgré les affirmations entêtées de +certains critiques qui n'aiment pas à être dérangés +dans leur criterium, il est évident que l'art dramatique, +comme tous les arts, a devant lui un domaine +illimité, sans barrière d'aucune sorte, ni à gauche ni +à droite. L'infirmité, l'impuissance humaine seule est +la borne d'un art.</p> + +<p>Pour bien comprendre la nécessité d'une révolution +au théâtre, il faut établir nettement où nous en +sommes aujourd'hui. Pendant toute notre période +classique, la tragédie a régné en maîtresse absolue. +Elle était rigide et intolérante, ne souffrant pas une +velléité de liberté, pliant les esprits les plus grands à +ses inexorables lois. Lorsqu'un auteur tentait de s'y +soustraire, on le condamnait comme un esprit mal +fait, incohérent et bizarre, on le regardait presque +comme un homme dangereux. Pourtant, dans cette +formule si étroite, le génie bâtissait quand même +son monument de marbre et d'airain. La formule +était née dans la renaissance grecque et latine, les +créateurs qui se l'appropriaient y trouvaient le cadre +suffisant à de grandes oeuvres. Plus tard seulement, +lorsqu'arrivèrent les imitateurs, la queue de plus en +plus grêle et débile des disciples, les défauts de la formule +apparurent, on en vit les ridicules et les invraisemblances, +l'uniformité menteuse, la déclamation +continuelle et insupportable. D'ailleurs, l'autorité de +la tragédie était telle, qu'il fallut deux cents ans pour +la démoder. Peu à peu, elle avait tâché de s'assouplir, +sans y arriver, car les principes autoritaires dont elle +découlait, lui interdisaient formellement, sous peine +de mort, toute concession à l'esprit nouveau. Ce fut +lorsqu'elle tenta de s'élargir qu'elle fut renversée, +après un long règne de gloire.</p> + +<p>Depuis le dix-huitième siècle, le drame romantique +s'agitait donc dans la tragédie. Les trois unités étaient +parfois violées, on donnait plus d'importance à la décoration +et à la figuration, on mettait en scène les +péripéties violentes que la tragédie reléguait dans des +récits, comme pour ne pas troubler par l'action la +tranquillité majestueuse de l'analyse psychologique. +D'autre part, la passion de la grande époque était remplacée +par de simples procédés, une pluie grise de médiocrité +et d'ennui tombait sur les planches. On croit +voir la tragédie, vers le commencement de ce siècle, +pareille à une haute figure pâle et maigrie, n'ayant plus +sous sa peau blanche une goutte de sang, traînant ses +draperies en lambeaux dans les ténèbres d'une scène, +dont la rampe s'est éteinte d'elle-même. Une renaissance +de l'art dramatique sous une nouvelle formule +était fatale, et c'est alors que le drame romantique +planta bruyamment son étendard devant le trou du +souffleur. L'heure se trouvait marquée, un lent travail +avait eu lieu, l'insurrection s'avançait sur un terrain +préparé pour la victoire. Et jamais le mot insurrection +n'a été plus juste, car le drame saisit corps +à corps la tragédie, et par haine de cette reine devenue +impotente, il voulut briser tout ce qui rappelait +son règne. Elle n'agissait pas, elle gardait une +majesté froide sur son trône, procédant par des +discours et des récits; lui, prit pour règle l'action, +l'action outrée, sautant aux quatre coins de la scène, +frappant à droite et à gauche, ne raisonnant et n'analysant +plus, étalant sous les yeux du public l'horreur +sanglante des dénouements. Elle avait choisi +pour cadre l'antiquité, les éternels Grecs et les éternels +Romains, immobilisant l'action dans une salle, dans +un pérystile de temple; lui, choisit le moyen âge, fit +défiler les preux et les châtelaines, multiplia les décors +étranges, des châteaux plantés à pic sur des +fleuves, des salles d'armes emplies d'armures, des +cachots souterrains trempés d'humidité, des clairs de +lune dans des forêts centenaires. Et l'antagonisme se +retrouve ainsi partout; le drame romantique, brutalement, +se fait l'adversaire armé de la tragédie et la +combat par tout ce qu'il peut ramasser de contraire +à sa formule.</p> + +<p>Il faut insister sur cette rage d'hostilité, dans le +beau temps du drame romantique, car il y a là une +indication précieuse. Sans doute, les poètes qui ont +dirigé le mouvement, parlaient de mettre à la scène la +vérité des passions et réclamaient un cadre plus vaste +pour y faire tenir la vie humaine tout entière, avec +ses oppositions et ses inconséquences; ainsi, on +se rappelle que le drame romantique a surtout bataillé +pour mêler le rire aux larmes dans une même +pièce, en s'appuyant sur cet argument que la gaieté et +la douleur marchent côte à côte ici-bas. Mais, en +somme, la vérité, la réalité importait peu, déplaisait +même aux novateurs. Ils n'avaient qu'une passion, +jeter par terre la formule tragique qui les gênait, +la foudroyer à grand bruit, dans une débandade +de toutes les audaces. Ils voulaient, non pas que leurs +héros du moyen âge fussent plus réels que les héros +antiques des tragédies, mais qu'ils se montrassent +aussi passionnés et sublimes que ceux-ci se montraient +froids et corrects. Une simple guerre de costumes et de +rhétoriques, rien de plus. On se jetait ses pantins à la +tête. Il s'agissait de déchirer les peplums en l'honneur +des pourpoints et de faire que l'amante qui parlait à +son amant, au lieu de l'appeler: Mon seigneur, l'appelât: +Mon lion. D'un côté comme de l'autre, on restait +dans la fiction, on décrochait les étoiles.</p> + +<p>Certes, je ne suis pas injuste envers le mouvement +romantique. Il a eu une importance capitale et définitive, +il nous a faits ce que nous sommes, c'est-à-dire +des artistes libres. Il était, je le répète, une révolution +nécessaire, une violente émeute qui s'est +produite à son heure pour balayer le règne de la tragédie +tombée en enfance. Seulement, il serait ridicule +de vouloir borner au drame romantique l'évolution +de l'art dramatique. Aujourd'hui surtout, on reste +stupéfait quand on lit certaines préfaces, où le mouvement +de 1830 est donné comme une entrée triomphale +dans la vérité humaine. Notre recul d'une +quarantaine d'années suffit déjà pour nous faire clairement +voir que la prétendue vérité des romantiques +est une continuelle et monstrueuse exagération du +réel, une fantaisie lâchée dans l'outrance. A coup +sûr, si la tragédie est d'une autre fausseté, elle n'est +pas plus fausse. Entre les personnages en peplum +qui se promènent avec des confidents et discutent +sans fin leurs passions, et les personnages en pourpoint +qui font les grands bras et qui s'agitent comme +des hannetons grisés de soleil, il n'y a pas de choix à +faire, les uns et les autres sont aussi parfaitement +inacceptables. Jamais ces gens-là n'ont existé. Les +héros romantiques ne sont que les héros tragiques, +piqués un mardi gras par la tarentule du carnaval, +affublés de faux nez et dansant le cancan dramatique +après boire. A une rhétorique lymphatique, le +mouvement de 1830 a substitué une rhétorique nerveuse +et sanguine, voilà tout.</p> + +<p>Sans croire au progrès dans l'art, on peut dire que +l'art est continuellement en mouvement, au milieu des +civilisations, et que les phases de l'esprit humain se +reflètent en lui. Le génie se manifeste dans toutes les +formules, même dans les plus primitives et les plus +naïves; seulement, les formules se transforment et +suivent l'élargissement des civilisations, cela est incontestable. +Si Eschyle a été grand, Shakespeare et +Molière se sont montrés également grands, tous les +trois dans des civilisations et des formules différentes. +Je veux déclarer par là que je mets à part le génie +créateur qui sait toujours se contenter de la formule +de son époque. Il n'y a pas progrès dans la création +humaine, mais il y a une succession logique de formules, +de façons de penser et d'exprimer. C'est ainsi +que l'art marche avec l'humanité, en est le langage +même, va où elle va, tend comme elle à la lumière et +à la vérité, sans pour cela que l'effort du créateur puisse +être jugé plus ou moins grand, soit qu'il se produise au +début soit qu'il se produise à la fin d'une littérature.</p> + +<p>D'après cette façon de voir, il est certain que, si +l'on part de la tragédie, le drame romantique est +un premier pas vers le drame naturaliste auquel nous +marchons. Le drame romantique a déblayé le terrain, +proclamé la liberté de l'art. Son amour de l'action, +son mélange du rire et des larmes, sa recherche du +costume et du décor exacts, indiquent le mouvement +en avant vers la vie réelle. Dans toute révolution +contre un régime séculaire, n'est-ce pas ainsi que les +choses se passent? On commence par casser les +vitres, on chante et on crie, on démolit à coups de +marteau les armoiries du dernier règne. Il y a une +première exubérance, une griserie des horizons +nouveaux vaguement entrevus, des excès de toutes +sortes qui dépassent le but et qui tombent dans l'arbitraire +du système abhorré dont on vient de combattre +les abus. Au milieu de la bataille, les vérités du +lendemain disparaissent. Et il faut que tout soit +calmé, que la fièvre ait disparu, pour qu'on regrette +les vitres cassées et pour qu'on s'aperçoive de la +besogne mauvaise, des lois trop hâtivement bâclées, +qui valent à peine les lois contre lesquelles on s'est +révolté. Eh bien, toute l'histoire du drame romantique +est là. Il a pu être la formule nécessaire d'un +moment, il a pu avoir l'intuition de la vérité, il a pu +être le cadre à jamais illustre dont un grand poète +s'est servi pour réaliser des chefs-d'oeuvre; à l'heure +actuelle, il n'en est pas moins une formule ridicule et +démodée, dont la rhétorique nous choque. Nous nous +demandons pourquoi enfoncer ainsi les fenêtres, +traîner des rapières, rugir continuellement, être d'une +gamme trop haut dans les sentiments et les mots; et +cela nous glace, cela nous ennuie et nous fâche. Notre +condamnation de la formule romantique se résume +dans cette parole sévère: pour détruire une rhétorique, +il ne fallait pas en inventer une autre.</p> + +<p>Aujourd'hui donc, tragédie et drame romantique +sont également vieux et usés. Et cela n'est guère en +l'honneur du drame, il faut le dire, car en moins +d'un demi-siècle il est tombé dans le même état de +vétusté que la tragédie, qui a mis deux siècles à +vieillir. Le voilà par terre à son tour, culbuté par la +passion même qu'il a montrée dans la lutte. Plus +rien n'existe. Il est simplement permis de deviner ce +qui va se produire. Logiquement, sur le terrain libre +conquis en 1830, il ne peut pousser qu'une formule +naturaliste.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Il semble impossible que le mouvement d'enquête +et d'analyse, qui est le mouvement même du dix-neuvième +siècle, ait révolutionné toutes les sciences +et tous les arts, en laissant à part et comme isolé +l'art dramatique. Les sciences naturelles datent de la +fin du siècle dernier; la chimie, la physique n'ont +pas cent ans; l'histoire et la critique ont été renouvelées, +créées en quelque sorte après la Révolution; +tout un monde est sorti de terre, on en est revenu à +l'étude des documents, à l'expérience, comprenant +que pour fonder à nouveau, il fallait reprendre les +choses au commencement, connaître l'homme et la +nature, constater ce qui est. De là, la grande école +naturaliste, qui s'est propagée sourdement, fatalement, +cheminant souvent dans l'ombre, mais avançant +quand même, pour triompher enfin au grand +jour. Faire l'histoire de ce mouvement, avec les malentendus +qui ont pu paraître l'arrêter, les causes multiples +qui l'ont précipité ou ralenti, ce serait faire +l'histoire du siècle lui-même. Un courant irrésistible +emporte notre société à l'étude du vrai. Dans le roman, +Balzac a été le hardi et puissant novateur qui +a mis l'observation du savant à la place de l'imagination +du poète. Mais, au théâtre, l'évolution semble +plus lente. Aucun écrivain illustre n'a encore formulé +l'idée nouvelle avec netteté.</p> + +<p>Certes, je ne dis point qu'il ne se soit pas produit +des oeuvres excellentes, où l'on trouve des caractères +savamment étudiés, des vérités hardies portées à la +scène. Par exemple, je citerai certaines pièces de +M. Dumas fils, dont je n'aime guère le talent, et de +M. Emile Augier, qui est plus humain et plus puissant. +Seulement, ce sont là des nains à côté de Balzac; +le génie leur a manqué pour fixer la formule. Ou +qu'il faut dire, c'est qu'on ne sait jamais au juste où +un mouvement commence, parce que ce mouvement +vient d'ordinaire de fort loin, et qu'il se confond +avec le mouvement précédent, dont il est sorti. Le +courant naturaliste a existé de tout temps, si l'on +veut. Il n'apporte rien d'absolument neuf. Mais il est +enfin entré dans une époque qui lui est favorable, il +triomphe et s'élargit, parce que l'esprit humain est +arrivé au point de maturité nécessaire. Je ne nie donc +pas le passé, je constate le présent. La force du naturalisme +est justement d'avoir des racines profondes +dans notre littérature nationale, qui est faite de beaucoup +de bon sens. Il vient des entrailles mêmes de +l'humanité, il est d'autant plus fort qu'il a mis plus +longtemps à grandir et qu'il se retrouve dans un +plus grand nombre de nos chefs-d'oeuvre.</p> + +<p>Des faits se produisent, et je les signale. Croit-on +qu'on aurait applaudi l'<i>Ami Fritz</i> à la Comédie-Française, +il y a vingt ans? Non, certes! Cette pièce où l'on +mange tout le temps, où l'amoureux parle un langage +si familier, aurait révolté à la fois les classiques +et les romantiques. Pour expliquer le succès, il faut +convenir que les années ont marché, qu'un travail +secret s'est fait dans le public. Les peintures exactes +qui répugnaient, séduisent aujourd'hui. La foule est +gagnée et la scène se trouve libre à toutes les tentatives. +Telle est la seule conclusion à tirer.</p> + +<p>Ainsi donc, voilà où nous en sommes. Pour mieux +me faire entendre, j'insiste, je ne crains pas de me +répéter, je résume ce que j'ai dit. Lorsqu'on examine +de près l'histoire de notre littérature dramatique, on +y distingue plusieurs époques nettement déterminées. +D'abord, il y a l'enfance de l'art, les farces et +les mystères du moyen âge, de simples récitatifs +dialogues, qui se développaient au milieu d'une convention +naïve, avec une mise en scène et des décors +primitifs. Peu à peu, les pièces se compliquent, mais +d'une façon barbare, et lorsque Corneille apparaît, il +est surtout acclamé parce qu'il se présente en novateur, +qu'il épure la formule dramatique du temps et +qu'il la consacre par son génie. Il serait très intéressant +d'étudier, sur des documents, comment la formule +classique s'est créée chez nous. Elle répondait +à l'esprit social de l'époque. Rien n'est solide en dehors +de ce qui n'est pas bâti sur des nécessités. La +tragédie a régné pendant deux siècles parce qu'elle +satisfaisait exactement les besoins de ces siècles. +Des génies de tempéraments différents l'avaient appuyée +de leurs chefs-d'oeuvre. Aussi, la voyons-nous +s'imposer longtemps encore, même lorsque +des talents de second ordre ne produisent plus que +des oeuvres inférieures. Elle avait la force acquise, +elle continuait d'ailleurs à être l'expression littéraire +de la société du temps, et rien n'aurait pu la +renverser, si la société elle-même n'avait pas disparu. +Après la Révolution, après cette perturbation +profonde qui allait tout transformer et accoucher +d'un monde nouveau, la tragédie agonise pendant +quelques années encore. Puis, la formule craque et le +Romantisme triomphe, une nouvelle formule s'affirme. +Il faut se reporter à la première moitié du +siècle, pour avoir le sens exact de ce cri de liberté. +La jeune société était dans le frisson de son enfantement. +Les esprits surexcités, dépaysés, élargis violemment, +restaient secoués d'une lièvre dangereuse +et le premier usage de la liberté conquise était de se +lamenter, de rêver les aventures prodigieuses, les +amours surhumains. On bâillait aux étoiles, l'on se +suicidait, réaction très curieuse contre l'affranchissement +social qui venait d'être proclamé au prix de tant +de sang. Je m'en tiens à la littérature dramatique, je +constate que le romantisme fut au théâtre une simple +émeute, l'invasion d'une bande victorieuse, qui entrait +violemment sur la scène, tambours battants et drapeau +déployé. Dans cette première heure, les combattants +songèrent surtout à frapper les esprits par une forme +neuve; ils opposèrent une rhétorique à une rhétorique, +le moyen âge à l'antiquité, l'exaltation de la +passion à l'exaltation du devoir. Et ce fut tout, car +les conventions scéniques ne firent que se déplacer, +les personnages restèrent des marionnettes autrement +habillées, rien ne fut modifié que l'aspect extérieur +et le langage. D'ailleurs, cela suffisait pour l'époque. +Il fallait prendre possession du théâtre au nom de la +liberté littéraire, et le romantisme s'acquitta de ce +rôle insurrectionnel avec un éclat incomparable. +Mais qui ne comprend aujourd'hui que son rôle devait +se borner à cela. Est-ce que le romantisme +exprime notre société d'une façon quelconque, est-ce +qu'il répond à un de nos besoins? Évidemment, +non. Aussi est-il déjà démodé, comme un jargon +que nous n'entendons plus. La littérature classique +qu'il se flattait de remplacer, a vécu deux siècles, +parce qu'elle était basée sur l'état social; mais lui, +qui ne se basait sur rien, sinon sur la fantaisie de +quelques poètes, ou si l'on veut sur une maladie +passagère des esprits surmenés par les événements +historiques, devait fatalement disparaître avec cette +maladie. Il a été l'occasion d'un magnifique épanouissement +lyrique; ce sera son éternelle gloire. +Seulement, aujourd'hui que l'évolution s'accomplit +tout entière, il est bien visible que le romantisme +n'a été que le chaînon nécessaire qui devait attacher +la littérature classique à la littérature naturaliste. +L'émeute est terminée, il s'agit de fonder +un État solide. Le naturalisme découle de l'art +classique, comme la société actuelle est basée sur +les débris de la société ancienne. Lui seul répond à +notre état social, lui seul a des racines profondes +dans l'esprit de l'époque; et il fournira la seule +formule d'art durable et vivante, parce que cette +formule exprimera la façon d'être de l'intelligence +contemporaine. En dehors de lui, il ne saurait y +avoir pour longtemps que modes et fantaisies passagères. +Il est, je le dis encore, l'expression du siècle, +et pour qu'il périsse, il faudrait qu'un nouveau bouleversement +transformât notre monde démocratique.</p> + +<p>Maintenant, il reste à souhaiter une chose: la +venue d'hommes de génie qui consacrent la formule +naturaliste. Balzac s'est produit dans le roman, et le +roman est fondé. Quand viendront les Corneille, les +Molière, les Racine, pour fonder chez nous un nouveau +théâtre? Il faut espérer et attendre.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Le temps semble déjà loin où le drame régnait en +maître. Il comptait à Paris cinq ou six théâtres prospères. +La démolition des anciennes salles du boulevard +du Temple a été pour lui une première catastrophe. +Les théâtres ont dû se disséminer, le public a +changé, d'autres modes sont venues. Mais le discrédit +où le drame est tombé provient surtout de l'épuisement +du genre, des pièces ridicules et ennuyeuses +qui ont peu à peu succédé aux oeuvres puissantes de +1830.</p> + +<p>Il faut ajouter le manque absolu d'acteurs nouveaux +comprenant et interprétant ces sortes de pièces, +car chaque formule dramatique qui disparaît emporte +avec elle ses interprètes. Aujourd'hui, le drame, +chassé de scène en scène, n'a plus réellement à lui +que l'Ambigu et le Théâtre-Historique. A la Porte-Saint-Martin +elle-même, c'est à peine si on lui fait +une petite place, entre deux pièces à grand spectacle.</p> + +<p>Certes, un succès de loin en loin ranime les courages. +Mais la pente est fatale, le drame glisse à l'oubli; et, +s'il paraît vouloir parfois s'arrêter dans sa chute, c'est +pour rouler ensuite plus bas. Naturellement, les +plaintes sont grandes. La queue romantique, surtout, +est dans la désolation; elle jure bien haut qu'en dehors +du drame, de son drame à elle, il n'y a pas de +salut pour notre littérature dramatique. Je crois au +contraire qu'il faut trouver une formule nouvelle, +transformer le drame, comme les écrivains de la première +moitié du siècle ont transformé la tragédie. +Toute la question est là. La bataille doit être aujourd'hui +entre le drame romantique et le drame +naturaliste.</p> + +<p>Je désigne par drame romantique toute pièce qui +se moque de la vérité des faits et des personnages, +qui promène sur les planches des pantins au ventre +bourré de son, qui, sous le prétexte de je ne sais quel +idéal, patauge dans le pastiche de Shakespeare et +d'Hugo. Chaque époque a sa formule, et notre formule +n'est certainement pas celle de 1830. Nous sommes +à un âge de méthode, de science expérimentale, +nous avons avant tout le besoin de l'analyse exacte. +Ce serait bien peu comprendre la liberté conquise +que de vouloir nous enfermer dans une nouvelle tradition. +Le terrain est libre, nous pouvons revenir à +l'homme et à la nature.</p> + +<p>Dernièrement, on faisait de grands efforts pour +ressusciter le drame historique. Rien de mieux. Un +critique ne peut condamner d'un mot le choix des +sujets historiques, malgré toutes ses préférences personnelles +pour les sujets modernes. Je suis simplement +plein de méfiance. Le patron sur lequel on +taille chez nous ces sortes de pièces me fait peur à +l'avance. Il faut voir comme on y traite l'histoire, +quels singuliers personnages on y présente sous des +noms de rois, de grands capitaines ou de grands artistes, +enfin à quelle effroyable sauce on y accommode +nos annales. Dès que les auteurs de ces machines-là +sont dans le passé, ils se croient tout permis, +les invraisemblances, les poupées de carton, les +sottises énormes, les barbouillages criards d'une +fausse couleur locale. Et quelle étrange langue, François +1er parlant comme un mercier de la rue Saint-Denis, +Richelieu ayant des mots de traître du boulevard +du Crime, Charlotte Corday pleurant avec des +sentimentalités de petite ouvrière!</p> + +<p>Ce qui me stupéfie, c'est que nos auteurs dramatiques +ne paraissent pas se douter un instant que le +genre historique est forcément le plus ingrat, celui +où les recherches, la conscience, le talent profond +d'intuition et de résurrection sont le plus nécessaires. +Je comprends ce drame, lorsqu'il est traité par des +poètes de génie ou par des hommes d'une science +immense, capables de mettre devant les spectateurs +toute une époque debout, avec son air particulier, +ses moeurs, sa civilisation; c'est là alors une oeuvre +de divination ou de critique d'un intérêt profond.</p> + +<p>Mais je sais malheureusement ce que les partisans +du drame historique veulent ressusciter: c'est uniquement +le drame à panaches et à ferraille, la pièce à +grand spectacle et à grands mots, la pièce menteuse +faisant la parade devant la foule, une parade grossière +qui attriste les esprits justes. Et je me méfie. Je +crois que toute cette antiquaille est bonne à laisser +dans notre musée dramatique, sous une pieuse couche +de poussière.</p> + +<p>Sans doute, il y a de grands obstacles aux tentatives +originales. On se heurte contre les hypocrisies +de la critique et contre la longue éducation de sottise +faite à la foule. Cette foule, qui commence à +rire des enfantillages de certains mélodrames, se +laisse toujours prendre aux tirades sur les beaux +sentiments. Mais les publics changent; le public de +Shakespeare, le public de Molière ne sont plus les +nôtres. Il faut compter sur le mouvement des esprits, +sur le besoin de réalité qui grandit partout. Les derniers +romantiques ont beau répéter que le public +veut ceci, que le public ne veut pas cela: il viendra +un jour où le public voudra la vérité.</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Toutes les formules anciennes, la formule classique, +la formule romantique, sont basées sur l'arrangement +et sur l'amputation systématiques du vrai. +On a posé en principe que le vrai est indigne; et on +essaye d'en tirer une essence, une poésie, sous le +prétexte qu'il faut expurger et agrandir la nature. +Jusqu'à présent, les différentes écoles littéraires ne +se sont battues que sur la question de savoir de quel +déguisement on devait habiller la vérité, pour qu'elle +n'eût pas l'air d'une dévergondée en public. Les +classiques avaient adopté le peplum, les romantiques +ont fait une révolution pour imposer la cotte de maille +et le pourpoint. Au fond, ce changement de toilette +importe peu, le carnaval de la nature continue. +Mais, aujourd'hui, les naturalistes arrivent et déclarent +que le vrai n'a pas besoin de draperies; il +doit marcher dans sa nudité. Là, je le répète, est la +querelle.</p> + +<p>Certes, les écrivains de quelque jugement comprennent +parfaitement que la tragédie et le drame +romantique sont morts. Seulement, le plus grand +nombre sont très troublés en songeant à la formule +encore vague de demain. Est-ce que sérieusement la +vérité leur demande de faire le sacrifice de la grandeur, +de la poésie, du souffle épique qu'ils ont l'ambition +de mettre dans leurs pièces? Est-ce que le naturalisme +exige d'eux qu'ils rapetissent de toutes parts +leur horizon et qu'ils ne risquent plus un seul coup +d'aile dans le ciel de la fantaisie?</p> + +<p>Je vais tâcher de répondre. Mais, auparavant, il +faut déterminer les procédés que les idéalistes emploient +pour hausser leurs oeuvres à la poésie. Ils +commencent par reculer au fond des âges le sujet +qu'ils ont choisi. Cela leur fournit des costumes et +rend le cadre assez vague pour leur permettre tous +les mensonges. Ensuite, ils généralisent au lieu d'individualiser; +leurs personnages ne sont plus des êtres +vivants, mais des sentiments, des arguments, des passions +déduites et raisonnées. Le cadre faux veut des +héros de marbre ou de carton. Un homme en chair et +en os, avec son originalité propre, détonnerait d'une +façon criarde au milieu d'une époque légendaire. +Aussi voit-on les personnages d'une tragédie ou d'un +drame romantique se promener, raidis dans une +altitude, l'un représentant le devoir, l'autre le patriotisme, +un troisième la superstition, un quatrième +l'amour maternel; et ainsi de suite, toutes les idées +abstraites y passent à la file. Jamais l'analyse complète +d'un organisme, jamais un personnage dont les +muscles et le cerveau travaillent comme dans la +nature.</p> + +<p>Ce sont donc là les procédés auxquels les écrivains +tournés vers l'épopée ne veulent pas renoncer. Toute +la poésie, pour eux, est dans le passé et dans l'abstraction, +dans l'idéalisation des faits et des personnages. +Dès qu'on les met en face de la vie quotidienne, +dès qu'ils ont devant eux le peuple qui emplit nos +rues, ils battent des paupières, ils balbutient, effarés, +ne voyant plus clair, trouvant tout très laid et indigne +de l'art. A les entendre, il faut que les sujets +entrent dans les mensonges de la légende, il faut que +les hommes se pétrifient et tournent à l'état de statue, +pour que l'artiste puisse enfin les accepter et les +accommoder à sa guise.</p> + +<p>Or, c'est à ce moment que les naturalistes arrivent +et disent très carrément que la poésie est partout, en +tout, plus encore dans le présent et le réel que dans +le passé et l'abstraction. Chaque fait, à chaque heure, +a son côté poétique et superbe. Nous coudoyons +des héros autrement grands et puissants que les +marionnettes des faiseurs d'épopée. Pas un dramaturge, +dans ce siècle, n'a mis debout des figures aussi +hautes que le baron Hulot, le vieux Grandet, César +Birotteau, et tous les autres personnages de Balzac, +si individuels et si vivants. Auprès de ces créations +géantes et vraies, les héros grecs ou romains grelottent, +les héros du moyen âge tombent sur le nez +comme des soldats de plomb.</p> + +<p>Certes, à cette heure, devant les oeuvres supérieures +produites par l'école naturaliste, des oeuvres +de haut vol, toutes vibrantes de vie, il est ridicule et +faux de parquer la poésie dans je ne sais quel temple +d'antiquailles, parmi les toiles d'araignée. La poésie +coule à plein bord dans tout ce qui existe, d'autant +plus large qu'elle est plus vivante. Et j'entends donner +à ce mot de poésie toute sa valeur, ne pas en enfermer +le sens entre la cadence de deux rimes, ni au fond +d'une chapelle étroite de rêveurs, lui restituer son +vrai sens humain, qui est de signifier l'agrandissement +et l'épanouissement de toutes les vérités.</p> + +<p>Prenez donc le milieu contemporain, et tâchez d'y +faire vivre des hommes: vous écrirez de belles +oeuvres. Sans doute, il faut un effort, il faut dégager +du pêle-mêle de la vie la formule simple du naturalisme. +Là est la difficulté, faire grand avec des sujets +et des personnages que nos yeux, accoutumés au +spectacle de chaque jour, ont fini par voir petits. Il +est plus commode, je le sais, de présenter une marionnette +au public, d'appeler la marionnette Charlemagne +et de la gonfler à un tel point de tirades, que +le public s'imagine avoir vu un colosse; cela est plus +commode que de prendre un bourgeois de notre +époque, un homme grotesque et mal mis et d'en tirer +une poésie sublime, d'en faire, par exemple, le père +Goriot, le père qui donne ses entrailles à ses filles, +une figure si énorme de vérité et d'amour, qu'aucune +littérature ne peut en offrir une pareille.</p> + +<p>Rien n'est aisé comme de travailler sur des patrons, +avec des formules connues; et les héros, dans le goût +classique ou romantique, coûtent si peu de besogne, +qu'on les fabrique à la douzaine. C'est un article +courant dont notre littérature est encombrée. Au +contraire, l'effort devient très dur, lorsqu'on veut un +héros réel, savamment analysé, debout et agissant. +Voilà sans doute pourquoi le naturalisme terrifie les +auteurs habitués à pêcher des grands hommes dans +l'eau trouble de l'histoire. Il leur faudrait fouiller +l'humanité trop profondément, apprendre la vie, aller +droit à la grandeur réelle et la mettre en oeuvre d'une +main puissante. Et qu'on ne nie pas cette poésie +vraie de l'humanité; elle a été dégagée dans le roman, +elle peut l'être au théâtre; il n'y a là qu'une adaptation +à trouver.</p> + +<p>Je suis tourmenté par une comparaison qui me +poursuit et dont je me débarrasserai ici. On vient de +jouer pendant de longs mois, à l'Odéon, <i>les Danicheff</i>, +une pièce dont l'action se passe en Russie; elle a eu +chez nous un très vif succès, seulement elle est si +mensongère, paraît-il, si pleine de grossières invraisemblances, +que l'auteur, qui est Russe, n'a pas +même osé la faire représenter dans son pays. Que +pensez-vous de cette oeuvre qu'on applaudit à Paris +et qui serait sifflée à Saint-Pétersbourg? Eh bien! +imaginez un instant que les Romains puissent ressusciter +et qu'on représente devant eux Rome vaincue. +Entendez-vous leurs éclats de rire? croyez-vous que +la pièce irait jusqu'au bout? Elle leur semblerait un +véritable carnaval, elle sombrerait sous un immense +ridicule. Et il en est ainsi de toutes les pièces historiques, +aucune ne pourrait être jouée devant les +sociétés qu'elles ont la prétention de peindre. Étrange +théâtre, alors, qui n'est possible que chez des étrangers, +qui est basé sur la disparition des générations +dont il s'occupe, qui vit d'erreurs au point d'être +seulement bon pour des ignorants!</p> + +<p>L'avenir est au naturalisme. On trouvera la formule, +on arrivera à prouver qu'il y a plus de poésie dans le +petit appartement d'un bourgeois que dans tous les +palais vides et vermoulus de l'histoire; on finira même +par voir que tout se rencontre dans le réel, les fantaisies +adorables, échappées du caprice et de l'imprévu, +et les idylles, et les comédies, et les drames. +Quand le champ sera retourné, ce qui semble inquiétant +et irréalisable aujourd'hui, deviendra une besogne +facile.</p> + +<p>Certes, je ne puis me prononcer sur la forme que +prendra le drame de demain; c'est au génie qu'il faut +laisser le soin de parler. Mais je me permettrai +pourtant d'indiquer la voie dans laquelle j'estime que +notre théâtre s'engagera.</p> + +<p>Il s'agit d'abord de laisser là le drame romantique. +Il serait désastreux de lui prendre ses procédés +d'outrance, sa rhétorique, sa théorie de l'action quand +même, aux dépens de l'analyse des caractères. Les +plus beaux modèles du genre ne sont, comme on l'a +dit, que des opéras à grand spectacle. Je crois donc +qu'on doit remonter jusqu'à la tragédie, non pas, +grand Dieu! pour lui emprunter davantage sa rhétorique, +son système de confidents, de déclamation, +de récits interminables; mais pour revenir à la simplicité +de l'action et à l'unique étude psychologique +et physiologique des personnages. Le cadre tragique +ainsi entendu est excellent: un fait se déroulant dans +sa réalité et soulevant chez les personnages des passions +et des sentiments, dont l'analyse exacte serait +le seul intérêt de la pièce. Et cela dans le milieu +contemporain, avec le peuple qui nous entoure.</p> + +<p>Mon continuel souci, mon attente pleine d'angoisse +est donc de m'interroger, de me demander +lequel de nous va avoir la force de se lever tout debout +et d'être un homme de génie. Si le drame naturaliste +doit être, un homme de génie seul peut l'enfanter. +Corneille et Racine ont fait la tragédie. Victor +Hugo a fait le drame romantique. Où donc est l'auteur +encore inconnu qui doit faire le drame naturaliste! +Depuis quelques années, les tentatives n'ont +pas manqué. Mais, soit que le public ne fût pas +mûr, soit plutôt qu'aucun des débutants n'eût le +large souffle nécessaire, pas une de ces tentatives n'a +eu encore de résultat décisif.</p> + +<p>En ces sortes de combats, les petites victoires ne +signifient rien; il faut des triomphes, accablant les +adversaires, gagnant la foule à la cause. Devant un +homme vraiment fort, les spectateurs plieraient les +épaules. Puis, cet homme apporterait le mot attendu, +la solution du problème, la formule de la vie +réelle sur la scène, en la combinant avec la loi d'optique +nécessaire au théâtre. Il réaliserait enfin ce que +les nouveaux venus n'ont pu trouver encore: être +assez habile ou assez puissant pour s'imposer, rester +assez vrai pour que l'habileté ne le conduisît pas au +mensonge.</p> + +<p>Et quelle place immense ce novateur prendrait +dans notre littérature dramatique! Il serait au sommet. +Il bâtirait son monument au milieu du désert +de médiocrité que nous traversons, parmi les bicoques +de boue et de crachat dont on sème au jour le +jour nos scènes les plus illustres. Il devrait tout remettre +en question et tout refaire, balayer les planches, +créer un monde, dont il prendrait les éléments +dans la vie, en dehors des traditions. Parmi les +rêves d'ambition que peut faire un écrivain à notre +époque, il n'en est certainement pas de plus vaste. +Le domaine du roman est encombré; le domaine du +théâtre est libre. A cette heure, en France, une +gloire impérissable attend l'homme de génie qui, +reprenant l'oeuvre de Molière, trouvera en plein dans +la réalité la comédie vivante, le drame vrai de la +société moderne.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LE DON</h3> + +<p>Je parlerai de ce fameux don du théâtre, dont il +est si souvent question.</p> + +<p>On connaît la théorie. L'auteur dramatique est un +homme prédestiné qui naît avec une étoile au front. +Il parle, les foules le reconnaissent et s'inclinent. +Dieu l'a pétri d'une matière rare et particulière. Son +cerveau a des cases en plus. Il est le dompteur qui +apporte une électricité dans le regard. Et ce don, cette +flamme divine est d'une qualité si précieuse, qu'elle +ne descend et ne brûle que sur quelques têtes choisies, +une douzaine au plus par génération.</p> + +<p>Cela fait sourire. Voyez-vous l'auteur dramatique +transformé en oint du Seigneur! J'ignore pourquoi, +par décret, on n'autoriserait pas nos vaudevillistes +et nos dramaturges à porter un costume de +pontifes pour les différencier de la foule. Comme ce +monde du théâtre gratte et exaspère la vanité! Il n'y +a pas que les comédiens qui se haussent sur les +planches et se donnent en continuel spectacle. Voilà +les auteurs dramatiques gagnés par cette fièvre. Ils +veulent être exceptionnels, ils ont des secrets comme +les francs-maçons, ils lèvent les épaules de pitié +quand un profane touche à leur art, ils déclarent +modestement qu'ils ont un génie particulier; mon +Dieu! oui, eux-mêmes ne sauraient dire pourquoi +ils ont ce talent, c'est comme cela, c'est le ciel qui +l'a voulu. On peut chercher à leur dérober leur secret; +peine inutile, le travail, qui mène à tout, ne +mène pas à la science du théâtre. Et la critique +moutonnière accrédite cette belle croyance-là, fait +ce joli métier de décourager les travailleurs.</p> + +<p>Voyons, il faudrait s'entendre. Dans tous les arts, +le don est nécessaire. Le peintre qui n'est pas doué, +ne fera jamais que des tableaux très médiocres; de +même le sculpteur, de même le musicien. Parmi la +grande famille des écrivains, il naît des philosophes, +des historiens, des critiques, des poètes, des romanciers; +je veux dire des hommes que leurs aptitudes +personnelles poussent plutôt vers la philosophie, +l'histoire, la critique, la poésie, le roman. Il y a là +une vocation, comme dans les métiers manuels. Au +théâtre aussi il faut le don, mais il ne le faut pas +davantage que dans le roman, par exemple. Remarquez +que la critique, toujours inconséquente, n'exige +pas le don chez le romancier. Le commissionnaire +du coin ferait un roman, que cela n'étonnerait personne; +il serait dans son droit. Mais, lorsque Balzac +se risquait à écrire une pièce, c'était un soulèvement +général; il n'avait pas le droit de faire du théâtre, +et la critique le traitait en véritable malfaiteur.</p> + +<p>Avant d'expliquer cette stupéfiante situation faite +aux auteurs dramatiques, je veux poser deux points +avec netteté. La théorie du don du théâtre entraînerait +deux conséquences: d'abord, il y aurait un absolu +dans l'art dramatique; ensuite, quiconque serait +doué deviendrait à peu près infaillible.</p> + +<p>Le théâtre! voilà l'argument de la critique. Le +théâtre est ceci, le théâtre est cela. Eh! bon Dieu! je +ne cesserai de le répéter, je vois bien des théâtres, +je ne vois pas le théâtre. Il n'y a pas d'absolu, jamais! +dans aucun art! S'il y a un théâtre, c'est +qu'une mode l'a créé hier et qu'une mode l'emportera +demain. On met en avant la théorie que le +théâtre est une synthèse, que le parfait auteur dramatique +doit dire en un mot ce que le romancier dit +en une page. Soit! notre formule dramatique actuelle +donne raison à celle théorie. Mais que fera-t-on alors +de la formule dramatique du dix-septième siècle, +de la tragédie, ce développement purement oratoire? +Est-ce que les discours interminables que +l'on trouve dans Racine et dans Corneille sont de +la synthèse? Est-ce que surtout le fameux récit de +Théramène est de la synthèse? On prétend qu'il ne +faut pas de description au théâtre; en voilà pourtant +une, et d'une belle longueur, et dans un de nos +chefs-d'oeuvre.</p> + +<p>Où est donc le théâtre? Je demande à le voir, à +savoir comment il est fait et quelle figure il a. Vous +imaginez-vous nos tragiques et nos comiques d'il y a +deux siècles en face de nos drames et de nos comédies +d'aujourd'hui? Ils n'y comprendraient absolument +rien. Cette fièvre cabriolante, cette synthèse +qui sautille en petites phrases nerveuses, tout cet +art bâché et poussif leur semblerait de la folie pure. +De même que si un de nos auteurs s'avisait de reprendre +l'ancienne formule, on le plaisanterait +comme un homme qui monterait en coucou pour +aller à Versailles. Chaque génération a son théâtre, +voilà la vérité. J'aurais la partie trop belle, si je +comparais maintenant les théâtres étrangers avec le +nôtre. Admettez que Shakespeare donne aujourd'hui +ses chefs-d'oeuvre à la Comédie-Française; il serait +sifflé de la belle façon. Le théâtre russe est impossible +chez nous, parce qu'il a trop de saveur originale. +Jamais nous n'avons pu acclimater Schiller. +Les Espagnols, les Italiens ont également leurs formules. +Il n'y a que nous qui, depuis un demi-siècle, +nous soyons mis à fabriquer des pièces d'exportation, +qui peuvent être jouées partout, parce qu'elles n'ont +justement pas d'accent et qu'elles ne sont que de +jolies mécaniques bien construites.</p> + +<p>Du moment où l'absolu n'existe pas dans un art, +le don prend un caractère plus large et plus souple. +Mais ce n'est pas tout: l'expérience de chaque jour +nous prouve que les auteurs qui ont ce fameux don, +n'en produisent pas moins, de temps à autre, des +pièces très mal faites et qui tombent. Il paraît que le +don sommeille par instants. Il est inutile de citer +des exemples. Tout d'un coup, l'auteur le plus adroit, +le plus vigoureux, le plus respecté du public, accouche +d'une oeuvre non seulement médiocre, mais +qui ne se lient même pas debout. Voilà le dieu par +terre. Et si l'on fréquente le monde des coulisses, +c'est bien autre chose. Interrogez un directeur, un +comédien, un auteur dramatique: ils vous répondront +qu'ils n'entendent rien du tout au théâtre. +On siffle les scènes sur lesquelles ils comptaient, +on applaudit celles qu'ils voulaient couper la veille +de la première représentation. Toujours, ils marchent +dans l'inconnu, au petit bonheur. Leur vie +est faite de hasards. Ce qui réussit là, échoue ailleurs; +un soir, un mot porte, le lendemain il ne fait aucun +effet. Pas une règle, pas une certitude, la nuit complète.</p> + +<p>Que vient-on alors nous parler de don, et donner +au don une importance décisive, lorsqu'il n'y a pas +une formule stable et lorsque les mieux doués ne +sont encore que des écoliers, qui ont du bonheur un +jour et qui n'en ont plus le lendemain! Je sais bien +qu'il y a un criterium commode pour la critique: +une pièce réussit, l'auteur a le don; elle tombe, +l'auteur n'a pas le don. Vraiment c'est là une façon +de s'en tirer à bon compte. Musset n'avait certainement +pas le don au degré où le possède M. Sardou; +qui hésiterait pourtant entre les deux répertoires? +Le don est une invention toute moderne. Il est né +avec notre mécanique théâtrale. Quand on fait bon +marché de la langue, de la vérité, des observations, +de la création d'âmes originales, on en arrive fatalement +à mettre au-dessus de tout l'art de l'arrangement, +la pratique matérielle. Ce sont nos comédies +d'intrigue, avec leurs complications scéniques, qui +ont donné cette importance au métier. Mais, sans +compter que la formule change selon les évolutions +littéraires, est-ce que le génie de nos classiques, de +Molière et de Corneille, est dans ce métier? Non, +mille fois non! Ce qu'il faut dire, c'est que le théâtre +est ouvert à toutes les tentatives, à la vaste production +humaine. Ayez le don, mais ayez surtout du +talent. <i>On ne badine pas avec l'amour</i> vivra, tandis +que j'ai grand'peur pour les <i>Bourgeois de Pont-Arcy.</i></p> + +<p>Maintenant, voyons ce qui peut donner le +change à la critique et la rendre si sévère pour les +tentatives dramatiques qui échouent. Examinons +d'abord ce qui se passe, lorsqu'un romancier publie +un roman et lorsqu'un auteur dramatique fait jouer +une pièce.</p> + +<p>Voilà le volume en vente. J'admets que le romancier +y ait fait une étude originale, dont l'âpreté +doive blesser le public. Dans les premiers temps, le +succès est médiocre. Chaque lecteur, chez lui, les +pieds sur les chenets, se fâche plus ou moins. Mais +s'il a le droit de brûler son exemplaire, il ne peut +brûler l'édition. On ne tue pas un livre. Si le livre +est fort, chaque jour il gagnera à l'auteur des sympathies. +Ce sera un prosélytisme lent, mais invincible. +Et, un beau matin, le roman dédaigné, le roman +conspué, aura vaincu et prendra de lui-même la +haute place à laquelle il a droit.</p> + +<p>Au contraire, on joue la pièce. L'auteur dramatique +y a risqué, comme le romancier, des nouveautés de +forme et de fond. Les spectateurs se fâchent, parce +que ces nouveautés les dérangent. Mais ils ne sont +plus chez eux, isolés; ils sont en masse, quinze cents +à deux mille; et du coup, sous les huées, sous les +sifflets, ils tuent la pièce. Dès lors, il faudra des circonstances +extraordinaires pour que cette pièce +ressuscite et soit reprise devant un autre public, qui +cassera le jugement du premier, s'il y a lieu. Au +théâtre, il faut réussir sur-le-champ; on n'a pas à +compter sur l'éducation des esprits, sur la conquête +lente des sympathies. Ce qui blesse, ce qui a une +saveur inconnue, reste sur le carreau, et pour longtemps, +si ce n'est pour toujours.</p> + +<p>Ce sont ces conditions différentes qui, aux yeux +de la critique, ont grandi si démesurément l'importance +du don au théâtre. Mon Dieu! dans le roman, +soyez ou ne soyez pas doué, faites mauvais si cela +vous amuse, puisque vous ne courez pas le risque +d'être étranglé. Mais, au théâtre, méfiez-vous, ayez +un talisman, soyez sûr de prendre le public par des +moyens connus; autrement, vous êtes un maladroit, +et c'est bien fait si vous restez par terre. De là, la +nécessité du succès immédiat, cette nécessité qui +rabaisse le théâtre, qui tourne l'art dramatique au +procédé, à la recette, à la mécanique. Nous autres +romanciers, nous demeurons souriants au milieu des +clameurs que nous soulevons. Qu'importe! nous +vivrons quand même, nous sommes supérieurs aux +colères d'en bas. L'auteur dramatique frissonne; il +doit ménager chacun; il coupe un mot; remplace +une phrase; il masque ses intentions, cherche des +expédients pour duper son monde, en somme, il +pratique un art de ficelles, auquel les plus grands ne +peuvent se soustraire.</p> + +<p>Et le don arrive. Seigneur! avoir le don et ne pas +être sifflé! On devient superstitieux, on a son étoile. +Puis, l'insuccès ou le succès brutal de la première +représentation déforme tout. Les spectateurs réagissent +les uns sur les autres. On porte aux nues des +oeuvres médiocres, on jette au ruisseau des oeuvres +estimables. Mille circonstances modifient le jugement. +Plus tard, on s'étonne, on ne comprend plus. +Il n'y a pas de verdict passionné où la justice soit +plus rare.</p> + +<p>C'est le théâtre. Et il paraît que, si défectueuse +et si dangereuse que soit cette forme de l'art, elle a +une puissance bien grande, puisqu'elle enrage tant +d'écrivains. Ils y sont attirés par l'odeur de bataille, +par le besoin de conquérir violemment le public. Le +pis est que la critique se fâche. Vous n'avez pas le +don, allez-vous-en. Et elle a dit certainement cela à +Scribe, quand il a été sifflé, à ses débuts; elle l'a +répété à M. Sardou, à l'époque de la <i>Taverne des étudiants</i>; +elle jette ce cri dans les jambes de tout nouveau +venu, qui arrive avec une personnalité. +Ce fameux don est le passe-port des auteurs dramatiques. +Avez-vous le don? Non. Alors, passez +au large, ou nous vous mettons une balle dans la +tête.</p> + +<p>J'avoue que je remplis d'une tout autre manière +mon rôle de critique. Le don me laisse assez froid. +Il faut qu'une figure ait un nez pour être une figure; +il faut qu'un auteur dramatique sache faire une pièce +pour être un auteur dramatique, cela va de soi. Mais +que de marge ensuite! Puis, le succès ne signifie rien. +<i>Phèdre</i> est tombée à la première représentation. Dès +qu'un auteur apporte une nouvelle formule, il blesse +le public, il y a bataille sur son oeuvre. Dans dix ans, +on l'applaudira.</p> + +<p>Ah! si je pouvais ouvrir toutes grandes les portes +des théâtres à la jeunesse, à l'audace, à ceux qui ne +paraissent pas avoir le don aujourd'hui et qui l'auront +peut-être demain, je leur dirais d'oser tout, de nous +donner de la vérité et de la vie, de ce sang nouveau +dont notre littérature dramatique a tant besoin! +Cela vaudrait mieux que de se planter devant nos +théâtres, une férule de magister à la main, et de +crier: «Au large!» aux jeunes braves qui ne procèdent +ni de Scribe ni de M. Sardou. Fichu métier, +comme disent les gendarmes, quand ils ont une +corvée à faire.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LES JEUNES</h3> + +<p>J'ai entendu dire un jour à un faiseur, ouvrier très +adroit en mécanique théâtrale: «On nous parle +toujours de l'originalité des jeunes; mais quand un +jeune fait une pièce, il n'y a pas de ficelle usée qu'il +n'emploie, il entasse toutes les combinaisons démodées +dont nous ne voulons plus nous-mêmes.» Et, +il faut bien le confesser, cela est vrai. J'ai remarqué +moi-même que les plus audacieux des débutants s'embourbaient +profondément dans l'ornière commune.</p> + +<p>D'où vient donc cet avortement à peu près général? +On a vingt ans, on part pour la conquête des planches, +on se croit très hardi et très neuf; et pas du +tout, lorsqu'on a accouché d'un drame ou d'une comédie, +il arrive presque toujours qu'on a pillé le répertoire +de Scribe ou de M. d'Ennery. C'est tout au plus +si, par maladresse, on a réussi à défigurer les situations +qu'on leur a prises. Et j'insiste sur l'innocence +parfaite de ces plagiats, on s'imagine de très bonne +foi avoir tenté un effort considérable d'originalité.</p> + +<p>Les critiques qui font du théâtre une science et qui +proclament la nécessité absolue de la mécanique +théâtrale, expliqueront le fait en disant qu'il faut être +écolier avant d'être maître. Pour eux, il est fatal qu'on +passe par Scribe et M. d'Ennery, si l'on veut un jour +connaître toutes les finesses du métier. On étudie naturellement +dans leurs oeuvres le code des traditions. +Même les critiques dont je parle croiront tirer de cette +imitation inconsciente un argument décisif en faveur +de leurs théories: ils diront que le théâtre est à un +tel point une pure affaire de charpente, que les débutants, +malgré eux, commencent presque toujours par +ramasser les vieilles poutres abandonnées pour en +faire une carcasse à leurs oeuvres.</p> + +<p>Quant à moi, je tire de l'aventure des réflexions +tout autres. Je demande pardon si je me mets en +scène; mais j'estime que les meilleures observations +sont celles que l'on fait sur soi. Pourquoi, lorsqu'à +vingt ans je rêvais des plans de drames et de comédies, +ne trouvais-je jamais que des coups de théâtre +las de traîner partout? Pourquoi une idée de pièce se +présentait-elle toujours à moi avec des combinaisons +connues, une convention qui sentait le monde des +planches? La réponse est simple: j'avais déjà l'esprit +infecté par les pièces que j'avais vu jouer, je croyais +déjà à mon insu que le théâtre est un coin à part, où +les actions et les paroles prennent forcément une déviation +réglée d'avance.</p> + +<p>Je me souviens de ma jeunesse passée dans une +petite ville. Le théâtre jouait trois fois par semaine, +et j'en avais la passion. Je ne dînais pas pour être le +premier à la porte, avant l'ouverture des bureaux. +C'est là, dans cette salle étroite, que pendant cinq ou +six ans j'ai vu défiler tout le répertoire du Gymnase +et de la Porte-Saint-Martin. Éducation déplorable et +dont je sens toujours en moi l'empreinte ineffaçable. +Maudite petite salle! j'y ai appris comment un personnage +doit entrer et sortir; j'y ai appris la symétrie +des coups de scène, la nécessité des rôles sympathiques +et moraux, tous les escamotages de la vérité, +grâce à un geste ou à une tirade; j'y ai appris ce +code compliqué de la convention, cet arsenal des +ficelles qui a fini par constituer chez nous ce que la +critique appelle de ce mot absolu «le théâtre». J'étais +sans défense alors, et j'emmagasinais vraiment de +jolies choses dans ma cervelle.</p> + +<p>On ne saurait croire l'impression énorme que produit +le théâtre sur une intelligence de collégien +échappé. On est tout neuf, on se façonne là comme +une cire molle. Et le travail sourd qui se fait en vous, +ne tarde pas à vous imposer cet axiome: la vie est une +chose, le théâtre en est une autre. De là, cette conclusion: +quand on veut faire du théâtre, il s'agit d'oublier +la vie et de manoeuvrer ses personnages d'après +une tactique particulière, dont on apprend les règles.</p> + +<p>Allez donc vous étonner ensuite si les débutants ne +lancent pas des pièces originales! Ils sont déflorés par +dix ans de représentations subies. Quand ils évoquent +l'idée de théâtre, toute une longue suite de vaudevilles +et de mélodrames défilent et les écrasent. Ils +ont dans le sang la tradition. Pour se dégager de cette +éducation abominable, il leur faut de longs efforts. +Certes, je crois qu'un garçon qui n'aurait jamais mis +les pieds dans une salle de spectacle, serait beaucoup +plus près d'un chef-d'oeuvre qu'un garçon dont l'intelligence +a reçu l'empreinte de cent représentations +successives.</p> + +<p>Et l'on surprend très bien là comment la convention +théâtrale se forme. C'est une autre langue que +l'on apprend à parler. Dans les familles riches, on +a une gouvernante anglaise ou allemande qui est +chargée de parler sa langue aux enfants, pour que +ceux-ci l'apprennent sans même s'en apercevoir. Eh +bien, c'est de cette façon que se transmet la convention +théâtrale. A notre insu, nous l'admettons comme +une chose courante et naturelle. Elle nous prend tout +jeunes et ne nous lâche plus. Cela nous semble nécessaire +qu'on agisse autrement sur les planches que dans +la vie de tous les jours. Nous en arrivons même à +marquer certains faits comme appartenant spécialement +au théâtre. «Ça, c'est du théâtre», disons-nous, +tellement nous distinguons entre ce qui est et ce que +nous avons accepté.</p> + +<p>Le pis est que cette phrase: «Ça, c'est du théâtre», +prouve à quel point de simple facture nous avons rabaissé +notre scène nationale. Est-ce que du temps de +Molière et de Racine, un critique aurait osé louer +leurs chefs-d'oeuvre, en disant: «C'est du théâtre»? +Aujourd'hui, quand on dit qu'une pièce est du théâtre, +il n'y a plus qu'à tirer l'échelle. C'est, je le répète +une fois encore, que l'intrigue et la charpente priment +tout, dans notre littérature dramatique. Le code +théâtral que le goût public impose n'a pas cent ans de +date, et j'enrage lorsque j'entends qu'on le donne +comme une loi révélée, à jamais immuable, qui a toujours +été et qui sera toujours. Si l'on se contentait +de voir dans ce prétendu code une formule passagère +qu'une autre formule remplacera demain, rien ne +serait plus juste, et il n'y aurait pas à se fâcher.</p> + +<p>D'ailleurs, on peut bien accorder que la formule en +question, celle qui agonise en ce moment, a été inventée +par des hommes d'habileté et de goût. En +voyant le succès européen qu'elle a eu, ils ont pu +croire un instant qu'ils avaient découvert «le théâtre», +le seul, l'unique. Toutes les nations voisines, depuis +cinquante ans, ont pillé notre répertoire moderne et +n'ont guère vécu que de nos miettes dramatiques. Cela +vient de ce que la formule de nos dramaturges et de +nos vaudevillistes convient aux foules, qu'elle les prend +par la curiosité et l'intérêt purement physique. En outre, +c'est là une littérature légère, d'une digestion facile, +qui ne demande pas un grand effort pour être comprise. +Le roman feuilleton a eu un pareil succès en Europe.</p> + +<p>Certes, il ne faut pas être fier, selon moi, de +l'engouement de la Russie et de l'Angleterre, par +exemple, pour nos pièces actuelles. Ces pays nous +empruntent aussi les modes de nos femmes, et l'on +sait que ce ne sont pas nos meilleurs écrivains qui y +sont applaudis. Est-ce que jamais les Russes et les +Anglais ont eu l'idée de traduire notre répertoire +classique? Non; mais ils raffolent de nos opérettes. Je +le dis encore, le succès en Europe de nos pièces +modernes vient justement de leurs qualités moyennes: +un jeu de bascule heureux, un rébus qu'on donne à +déchiffrer, un joujou à la mode d'un maniement facile +pour toutes les intelligences et toutes les nationalités.</p> + +<p>D'ailleurs, c'est chez les étrangers eux-mêmes que +j'irai choisir aujourd'hui mon dernier argument contre +cette idée fausse d'un absolu quelconque dans l'art +dramatique. Il faut connaître le théâtre russe et le +théâtre anglais. Rien d'aussi différent, rien d'aussi +contraire à l'idée balancée et rythmique que nous +nous faisons en France d'une pièce. La littérature +russe compte quelques drames superbes, qui se développent +avec une originalité d'allures des plus caractéristiques: +et je n'ai pas à dire quelle violence, quel +génie libre règne dans le théâtre anglais. Il est vrai, +nous avons infecté ces peuples de notre joli joujou à +la Scribe, mais leurs théâtres nationaux n'en sont pas +moins là pour nous montrer ce qu'on peut oser.</p> + +<p>En tout cas, les chefs-d'oeuvre dramatiques des autres +nations prouvent que notre théâtre contemporain, loin +d'être une formule absolue, n'est qu'un enfant bâtard +et bien peigné. Il est l'expression d'une décadence, +il a perdu toutes les rudesses du génie et ne se sauve +que par les grâces d'une facture adroite. Aussi est-il +grand temps de le retremper aux sources de l'art, dans +l'étude de l'homme et, dans le respect de la réalité.</p> + +<p>Un de mes bons amis me faisait des confidences +dernièrement. Il a écrit plus de dix romans, il marche +librement dans un livre, et il me disait que le théâtre +le faisait trembler, lui qui pourtant n'est pas un +timide. C'est que son éducation dramatique le gêne +et le trouble, dès qu'il veut aborder une pièce. Il +voit les coups de scène connus, il entend les répliques +d'usage, il a la cervelle tellement pleine de +ce monde de carton, qu'il n'ose faire un effort pour se +débarrasser et être lui. Tout ce public qu'il évoque en +imagination, les yeux braqués sur la scène, le jour +où l'on jouera son oeuvre, l'effare au point qu'il +devient imbécile et qu'il se sent glisser aux banalités +applaudies. Il lui faudrait tout oublier.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LES DEUX MORALES</h3> + +<p>La morale qui se dégage de notre théâtre contemporain, +me cause toujours une bien grande surprise. +Rien n'est singulier comme la formation de ces +deux mondes si tranchés, le monde littéraire et le +monde vivant; on dirait deux pays où les lois, les +moeurs, les sentiments, la langue elle-même, offrent +de radicales différences. Et la tradition est telle que +cela ne choque personne; au contraire, on s'effare, +on crie au mensonge et au scandale, quand un +homme ose s'apercevoir de cette anomalie et affiche +la prétention de vouloir qu'une même philosophie +sorte du mouvement social et du mouvement littéraire.</p> + +<p>Je prendrai un exemple, pour établir nettement +l'état des choses. Nous sommes au théâtre ou dans +un roman. Un jeune homme pauvre a rencontré +une jeune fille riche; tous les deux s'adorent et sont +parfaitement honnêtes; le jeune homme refuse +d'épouser la jeune fille par délicatesse; mais voilà +qu'elle devient pauvre, et tout de suite il accepte sa +main, au milieu de l'allégresse générale. Ou bien +c'est la situation contraire: la jeune fille est pauvre, +le jeune homme est riche; même combat de délicatesse, +un peu plus ridicule; seulement, on ajoute +alors un raffinement final, un refus absolu du jeune +homme d'épouser celle qu'il aime quand il est ruiné, +parce qu'il ne peut plus la combler de bien-être.</p> + +<p>Étudions la vie maintenant, la vie quotidienne, +celle qui se passe couramment sous nos yeux. Est-ce +que tous les jours les garçons les plus dignes, +les plus loyaux, n'épousent pas des femmes plus +riches qu'eux, sans perdre pour cela la moindre +parcelle de leur honnêteté? Est-ce que, dans notre, +société, un pareil mariage entraîne, à moins de complications +odieuses, une idée infamante, même un +blâme quelconque? Mais il y a mieux, lorsque la +fortune vient de l'homme, ne sommes-nous pas touchés +de ce qu'on appelle un mariage d'amour, et la +jeune fille qui ferait des mines dégoûtées pour se +laisser enrichir par l'homme qu'elle adore, ne serait-elle +pas regardée comme la plus désagréable des péronnelles? +Ainsi donc, le mariage avec la disproportion +des fortunes est parfaitement admis dans nos +moeurs; il ne choque personne, il ne fait pas question; +enfin il n'est immoral qu'au théâtre, où il reste +à l'état d'instrument scénique.</p> + +<p>Prenons un second exemple. Voici un fils très +noble, très grand, qui a le malheur d'avoir pour père +un gredin. Au théâtre, ce fils sanglote; il se dit le +rebut de la société, il parle de s'enterrer dans sa +honte, et les spectateurs trouvent ça tout naturel. +C'est ainsi qu'un père qui ne s'est pas bien conduit, +devient immédiatement pour ses enfants un boulet +de bagne. Des pièces entières roulent là-dessus, +avec, un luxe incroyable de beaux sentiments, +d'amertume et d'abnégations sublimes.</p> + +<p>Transportons la situation dans la vie. Est-ce que, +chez nous, un galant homme est déshonoré pour +être le fils d'un père peu scrupuleux? Regardez +autour de vous, le cas est bien fréquent, personne +ne refusera la main à un honnête garçon qui compte +dans sa famille un brasseur d'affaires équivoques +ou quelque personnage de moralité douteuse. Le +mot s'entend tous les jours: «Ah! le père X..., quel +gredin! Mais le fils est un si honnête garçon!» Je ne +parle pas des pères qui ont des démêlés avec la justice, +mais de cette masse considérable de chefs de famille +dont la fortune garde une étrange odeur de trafics +inavouables-. On hérite pourtant de ces pères-là +sans se croire déshonoré et sans être traité de malhonnête +homme. Je ne juge pas, je dis comment va +la vie, j'expose notre société dans son travail, dans +son fonctionnement réel.</p> + +<p>Remarquez qu'il ne s'agit pas du théâtre de fabrication. +Ce sont nos auteurs contemporains les plus +applaudis et les plus dignes de l'être qui dissertent +de la sorte à l'infini sur les façons délicates +d'avoir de l'honneur. Presque toutes les comédies +de M. Augier, de M. Feuillet, de M. Sardou +reposent sur une donnée semblable: un fils qui +rêve la rédemption de son père, ou deux amoureux +qui font leur malheur en se querellant à qui sera +le plus pauvre. C'est un cliché accepté dans les +vaudevilles comme dans les pièces très littéraires. +J'en pourrais dire autant du roman. Les écrivains +de talent pataugent dans ce poncif comme les derniers +des feuilletonistes.</p> + +<p>Il y a donc là, quand on étudie de près la mécanique +théâtrale, un simple rouage accepté de tous, +dont l'emploi est fixé par des règles, et qui produit +toujours le même effet sur le public. La formule veut +que la question d'argent désespère les amoureux +délicats; et dès que deux amoureux, dans les conditions +requises, sont mis à la scène, l'auteur dramatique +emploie tout de suite la formule, comme il placerait +une pièce découpée dans un jeu de patience. +Cela s'emboîte, le public retrouve l'idée toute faite, +on s'entend à demi mots, rien de plus commode; +car on est dispensé d'une étude sérieuse des réalités, +on échappe à toutes recherches et à toutes façons +de voir originales. De même pour le fils qui meurt +de la honte de son père; il fait partie de la collection +de pantins que les théâtres ont dans leurs magasins +des accessoires. On le revoit toujours avec +plaisir, ce type du fils vengeur, en bois ou en carton. +La comédie italienne avait Arlequin, Pierrot, Polichinelle, +Colombine, ces types de la grâce et de la +coquinerie humaines, si observés et si vrais dans +la fantaisie; nous autres, nous avons la collection +la plus triste, la plus laide, la plus faussement noble +qu'on puisse voir, des bonshommes blêmes, l'amant +qui crache sur l'argent, le fils qui porte le deuil des +farces du père, et tant d'autres faiseurs de sermons, +abstracteurs de quintessence morale, professeurs de +beaux sentiments. Qui donc écrira les <i>Précieuses +ridicules</i> de ce protestantisme qui nous noie?</p> + +<p>J'ai dit un jour que notre théâtre se mourait d'une +indigestion de morale. Rien de plus juste. Nos pièces +sont petites, parce qu'au lieu d'être humaines, elles +ont la prétention d'être honnêtes. Mettez donc la largeur +philosophique de Shakespeare à côté du catéchisme +d'honnêteté que nos auteurs dramatiques +les plus célèbres se piquent d'enseigner à la foule. +Comme c'est étroit, ces luttes d'un honneur faux sur +des points qui devraient disparaître dans le grand +cri douloureux de l'humanité souffrante! Ce n'est +pas vrai et ce n'est pas grand. Est-ce que nos énergies +sont là? est-ce que le labeur de notre grand siècle +se trouve dans ces puérilités du coeur? On appelle +cela la morale; non, ce n'est pas la morale, c'est un +affadissement de toutes nos virilités, c'est un temps +précieux perdu à des jeux de marionnettes.</p> + +<p>La morale, je vais vous la dire. Toi, tu aimes cette +jeune fille, qui est riche; épouse-la si elle t'aime, et +tire quelque grande chose de cette fortune. Toi, tu +aimes ce jeune homme, qui est riche; laisse-toi épouser, +fais du bonheur. Toi, tu as un père qui a volé; +apprends l'existence, impose-toi au respect. Et tous, +jetez-vous dans l'action, acceptez et décuplez la vie. +Vivre, la morale est là uniquement, dans sa nécessité, +dans sa grandeur. En dehors de la vie, du labeur +continu de l'humanité, il n'y a que folies métaphysiques, +que duperies et que misères. Refuser ce qui +est, sous le prétexte que les réalités ne sont pas assez +nobles, c'est se jeter dans la monstruosité de parti +pris. Tout notre théâtre est monstrueux, parce qu'il +est bâti en l'air.</p> + +<p>Dernièrement, un auteur dramatique mettait cinquante +pages à me prouver triomphalement que le +public entassé dans une salle de spectacle avait des +idées particulières et arrêtées sur toutes choses. +Hélas! je le sais, puisque c'est contre cet étrange +phénomène que je combats. Quelle intéressante +étude on pourrait faire sur la transformation qui +s'opère chez un homme, dès qu'il est entré dans une +salle de spectacle! Le voilà sur le trottoir: il traitera +de sot tout ami qui viendra lui raconter la rupture +de son mariage avec une demoiselle riche, en lui +soumettant les scrupules de sa conscience; il serrera +avec affection la main d'un charmant garçon, dont +le père s'est enrichi en nourrissant, nos soldats de +vivres avariés. Puis, il entre dans le théâtre, et il +écoute pendant trois heures avec attendrissement +le duo désolé de deux amants que la fortune sépare, +ou il partage l'indignation et le désespoir d'un fils +forcé d'hériter à la mort d'un père trop millionnaire. +Que s'est-il donc passé? Une chose bien simple: ce +spectateur, sorti de la vie, est tombé dans la convention.</p> + +<p>On dit que cela est bon et que d'ailleurs cela est +fatal. Non cela ne saurait être bon, car tout mensonge, +même noble, ne peut que pervertir. Il n'est pas bon +de désespérer les coeurs par la peinture de sentiments +trop raffinés, radicalement faux d'ailleurs dans leur +exagération presque maladive. Cela devient une religion, +avec ses détraquements, ses abus de ferveur +dévote. Le mysticisme de l'honneur peut faire +des victimes, comme toute crise purement cérébrale. +Et il n'est pas vrai davantage que cela soit fatal. Je +vois bien la convention exister, mais rien ne dit qu'elle +est immuable, tout démontre au contraire qu'elle +cède un peu chaque jour sous les coups de la vérité. +Ce spectateur dont je parle plus haut, n'a pas inventé +les idées auxquelles il obéit; il les a au contraire +reçues et il les transmettra plus ou moins changées, +si on les transforme en lui. Je veux dire que la convention +est faite par les auteurs et que dès lors les auteurs +peuvent la défaire. Sans doute il ne s'agit +pas de mettre brusquement toutes les vérités à la +scène, car elles dérangeraient trop les habitudes séculaires +du public; mais, insensiblement, et par une +force supérieure, les vérités s'imposeront. C'est un +travail lent qui a lieu devant nous et dont les aveugles +seuls peuvent nier les progrès quotidiens.</p> + +<p>Je reviens aux deux morales, qui se résument en +somme dans la question double de la vérité et de la +convention. Quand nous écrivons un roman où nous +tâchons d'être des analystes exacts, des protestations +furieuses s'élèvent, on prétend que nous ramassons +des monstres dans le ruisseau, que nous nous plaisons +de parti pris dans le difforme et l'exceptionnel. +Or, nos monstres sont tout simplement des hommes, +et des hommes fort ordinaires, comme nous en coudoyons +partout dans la vie, sans tant nous offenser. +Voyez un salon, je parle du plus honnête: si vous +écriviez les confessions sincères des invités, vous laisseriez +un document qui scandaliserait les voleurs +et les assassins. Dans nos livres, nous avons conscience +souvent d'avoir pris la moyenne, de peindre +des personnages que tout le monde reçoit, et nous +restons un peu interloqués, lorsqu'on nous accuse de +ne fréquenter que les bouges; même, au fond de ces +bouges, il y a une honnêteté relative que nous indiquons +scrupuleusement, mais que personne ne paraît +retrouver sous notre plume. Toujours les deux morales. +Il est admis que la vie est une chose et que la +littérature en est une autre. Ce qui est accepté couramment +dans la rue et chez soi, devient une simple +ordure dès qu'on l'imprime. Si nous décoiffons une +femme, c'est une fille; si nous nous permettons +d'enlever la redingote d'un monsieur, c'est un gredin. +La bonhomie de l'existence, les promiscuités tolérées, +les libertés permises de langage et de sentiments, +tout ce train-train qui fait la vie, prend immédiatement +dans nos oeuvres écrites l'apparence d'une +diffamation. Les lecteurs ne sont pas accoutumés à +se voir dans un miroir fidèle, et ils crient au mensonge +et à la cruauté.</p> + +<p>Les lecteurs et les spectateurs s'habitueront, voilà +tout. Nous avons pour nous la force de l'éternelle +moralité du vrai. La besogne du siècle est la +nôtre. Peu à peu, le public sera avec nous, lorsqu'il +sentira le vide de cette littérature alambiquée, qui vit +de formules toutes faites. Il verra que la véritable +grandeur n'est pas dans un étalage de dissertations +morales, mais dans l'action même de la vie. Rêver ce +qui pourrait être devient un jeu enfantin, quand on +peut peindre ce qui est; et, je le dis encore, le +réel ne saurait être ni vulgaire ni honteux, car c'est +le réel qui a fait le monde. Derrière les rudesses +de nos analyses, derrière nos peintures qui choquent +et qui épouvantent aujourd'hui, on verra se lever la +grande figure de l'Humanité, saignante et splendide, +dans sa création incessante.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LA CRITIQUE ET LE PUBLIC</h3> +<br> +<h3>I</h3> + +<p>Il faut que je confesse un de mes gros étonnements. +Quand j'assiste à une première représentation, +j'entends souvent pendant les entr'actes des jugements +sommaires, échappés à mes confrères les critiques. Il +n'est pas besoin d'écouter, il suffit de passer dans un +couloir; les voix se haussent, on attrape des mots, +des phrases entières. Là, semble régner la sévérité la +plus grande. On entend voler ces condamnations +sans appel: «C'est infect! c'est idiot! ça ne fera pas +le sou!»</p> + +<p>Et remarquez que les critiques ne sont que justes. +La pièce est généralement grotesque. Pourtant, cette +belle franchise me touche toujours beaucoup, parce +que je sais combien il est courageux de dire ce qu'on +pense. Mes confrères ont l'air si indigné, si exaspéré +par le supplice inutile auquel on les condamne, que +les jours suivants j'ai parfois la curiosité de lire leurs +articles pour voir comment leur bile s'est épanchée. +Ah! le pauvre auteur, me dis-je en ouvrant les journaux, +ils vont l'avoir joliment accommodé! C'est à +peine si les lecteurs pourront en retrouver les morceaux.</p> + +<p>Je lis, et je reste stupéfait. Je relis pour bien me +prouver que je ne me trompe pas. Ce n'est plus le franc +parler des couloirs, la vérité toute crue, la sévérité légitime +d'hommes qu'on vient d'ennuyer et qui se soulagent. +Certains articles sont tout à fait aimables, +jettent, comme on dit, des matelas pour amortir la +chute de la pièce, poussent même la politesse jusqu'à +effeuiller quelques roses sur ces matelas. D'autres +articles hasardent des objections, discutent avec +l'auteur, finissent par lui promettre un bel avenir. +Enfin les plus mauvais plaident les circonstances +atténuantes.</p> + +<p>Et remarquez que le fait se passe surtout quand la +pièce est signée d'un nom connu, quand il s'agit de +repêcher une célébrité qui se noie. Pour les débutants, +les uns sont accueillis avec une bienveillance +extrême, les autres sont écharpés sans pitié aucune. +Cela tient à des considérations dont je parlerai tout à +l'heure.</p> + +<p>Certes, je ne fais pas un procès à mes confrères. Je +parle en général, et j'admets à l'avance toutes les exceptions +qu'on voudra. Mon seul désir est d'étudier +dans quelles conditions fâcheuses la critique se trouve +exercée, par suite des infirmités humaines et des fatalités +du milieu où se meuvent les juges dramatiques.</p> + +<p>Il y a donc, entre la représentation d'une pièce et +l'heure où l'on prend la plume pour en parler, toute +une opération d'esprit. La pièce est exaltée ou éreintée, +parce qu'elle passe par les passions personnelles +du critique. La bienveillance outrée a plusieurs +causes, dont voici les principales: le respect des situations +acquises, la camaraderie, née de relations entre +confrères, enfin l'indifférence absolue, la longue +expérience que la franchise ne sert à rien.</p> + +<p>Le respect des situations acquises vient d'un sentiment +conservateur. On plie l'échine devant un auteur +arrivé, comme on la plie devant un ministre qui est +au pouvoir; et même, s'il a une heure de bêtise, on +la cache soigneusement, parce qu'il n'est pas prudent +de déranger les idées de la foule et de lui faire entendre +qu'un homme puissant, maître du succès, peut +se tromper comme le dernier des pleutres. Cela affaiblirait +le principe de l'autorité. On doit veiller au +maintien du respect, si l'on ne veut pas être débordé +par les révolutionnaires. Donc, on lance son coup de +chapeau quand même, on pousse la foule sur le trottoir +banal, en lui déguisant l'ennui de la promenade.</p> + +<p>La camaraderie est bien forte, elle aussi. On a dîné +la veille avec l'auteur dans une maison charmante; on +doit déjeuner le lendemain avec lui, chez un ancien +ami de collège. Tout l'hiver, on le rencontre; on ne +peut entrer dans un salon sans le voir et sans lui +serrer la main. Alors, comment voulez-vous qu'on lui +dise brutalement que sa pièce est détestable? Il verrait +là une trahison, on mettrait dans l'embarras tous les +braves gens qui vous reçoivent l'un et l'autre. Le pis +est qu'il a murmuré à votre oreille:</p> + +<p>—Je compte sur vous.</p> + +<p>Et il peut y compter, en vérité, car jamais on n'a le +courage de dire toute la vérité à cet homme. Les critiques +qui restent francs quand même, passent pour +des gens mal élevés.</p> + +<p>L'indifférence absolue est un état où le critique +arrive après quelques années de pontificat. D'abord, +il s'est jeté dans la bataille, a mis ses idées en avant, +a livré des combats sur le terrain de chaque pièce +nouvelle. Puis, en voyant qu'il n'améliore rien, que +la sottise demeure éternelle, il se calme et prend un +bel égoïsme. Tout est bon, tout est mauvais, peu importe. +Il suffit qu'on boive frais et qu'on ne se fasse +pas d'ennemis. Il faut aussi ranger parmi ces beaux +indifférents les poètes et les écrivains de grand style +qui acceptent un feuilleton dramatique. Ceux-là se +moquent parfaitement du théâtre. Ils trouvent toutes +les pièces abominables, odieuses. Et ils affectent un +sourire de bons princes, ils louent jusqu'aux vaudevilles +ineptes, ils n'ont que le souci de pomponner +leurs phrases pour se faire à eux mêmes un joli succès.</p> + +<p>Quant à l'éreintement, il est presque toujours l'effet +de la passion. On éreinte une pièce, parce qu'on est +romantique, parce qu'on est royaliste, parce qu'on a +eu des pièces sifflées ou des romans vendus sur les +quais. Je répète que j'admets toutes les exceptions. Si +je citais des exemples, on m'entendrait mieux; mais +je ne veux nommer personne. La critique, si débonnaire +pour les auteurs arrivés, se montre tout +d'un coup enragée contre certains débutants. Ceux-là, +on les massacre; et le public, devant cette fureur, +ne doit plus comprendre. C'est qu'il y a, par derrière, +une situation dont il faudrait d'abord débrouiller +les fils. Souvent, le débutant est un novateur, +un garçon gênant, un ours vivant dans son +trou, loin de toute camaraderie.</p> + +<p>D'ailleurs, notre critique théâtrale contemporaine +a des reproches plus graves à se faire. Ses sévérités et +ses indulgences exagérées ne sont que les résultats de +la débandade, du manque de méthode dans lequel elle +vit. Elle est la seule critique existante, puisque les +journaux dédaignent aujourd'hui de parler des livres, +ou leur jettent l'aumône dérisoire d'un bout d'annonce +griffonné par le rédacteur des Faits divers. Et +j'estime qu'elle représente bien mal la sagacité et la +finesse de l'esprit français. A l'étranger, on rit du +tohu-bohu de ces jugements qui se démentent les uns +les autres, et qui sont souvent rendus dans un style +abominable. En Angleterre, en Russie, on dit très +nettement que nous n'avons plus parmi nous un seul +critique.</p> + +<p>On doit accuser d'abord la fièvre du journalisme +d'informations. Quand tous les critiques rendaient +leur justice le lundi, ils avaient le temps de préparer +et d'écrire leurs feuilletons. On choisissait pour cette +besogne des écrivains, et si le plus souvent la méthode +manquait, chaque article était au moins un +morceau de style intéressant à lire. Mais on a changé +cela, il faut maintenant que les lecteurs aient, le lendemain +même, un compte rendu détaillé des pièces +nouvelles. La représentation finit à minuit, on tire le +journal à minuit et demi, et le critique est tenu de +fournir immédiatement un article d'une colonne. +Nécessairement, cet article est fait après la répétition +générale, ou bien il est bâclé sur le coin d'une table +de rédaction, les yeux appesantis de sommeil.</p> + +<p>Je comprends que les lecteurs soient enchantés +de connaître immédiatement la pièce nouvelle. +Seulement, avec ce système, toute dignité littéraire +est impossible, le critique n'est plus qu'un +reporter; autant le remplacer par un télégraphe qui +irait plus vite. Peu à peu, les comptes rendus deviendront +de simples bulletins. On flatte la seule curiosité +du public, on l'excite et on la contente. Quant à son +goût, il ne compte plus; on a supprimé les virtuoses +pour confier leur besogne à des journalistes qui acceptent +volontiers de traiter le Théâtre comme ils +traiteraient la Bourse ou les Tribunaux, en mauvais +style. Nous marchons au mépris de toute littérature. +Il y a deux ou trois journaux, sur le pavé de +Paris, qui sont coupables d'avoir transformé les +lettres en un marché honteux où l'on trafique sur les +nouvelles. Quand la marée arrive, c'est à qui vendra +la raie la plus fraîche. Et que de raies pourries on +passe dans le tas!</p> + +<p>Comme il faut être de son temps, j'accepterais encore +cette rapidité de l'information qui est devenue un +besoin. Mais, puisqu'on a mis les phrases à la porte, +on devrait au moins rejeter les banalités, condenser +en quelques lignes des jugements motivés, d'une rectitude +absolue. Pour cela, il faudrait que la critique +eût une méthode et sût où elle va. Sans doute, on doit +tolérer les tempéraments, les façons diverses de voir, +les écoles littéraires qui se combattent. Le corps +des critiques dramatiques ne peut ressembler à un +corps de troupe qui fait l'exercice. Même l'intérêt de +la besogne est dans la passion. Si l'on ne se jetait pas +ses préférences à la tête, où serait le plaisir, pour les +juges et pour les lecteurs? Seulement, la passion elle-même +est absente, et le pêle-mêle des opinions vient +uniquement du manque complet de vues d'ensemble.</p> + +<p>Le public est regardé comme souverain, voilà la +vérité. Les meilleurs de nos critiques se fient à lui, +consultent presque toujours la salle avant de se +prononcer. Ce respect du public procède de la routine, +de la peur de se compromettre, du sentiment +de crainte qu'inspire tout pouvoir despotique. Il +est très rare qu'un critique casse l'arrêt d'une salle +qui applaudit. La pièce a réussi, donc elle est bonne. +On ajoute les phrases clichées qui ont traîné partout, +on tire une morale à la portée de tout le +monde, et l'article est fait.</p> + +<p>Comme il est difficile de savoir qui commence à se +tromper, du public ou de la critique; comme, d'autre +part, la critique peut accuser le public de la pousser +dans des complaisances fâcheuses, tandis que le public +peut adresser à la critique le même reproche: il +en résulte que le procès reste pendant et que le tohu-bohu +s'en trouve augmenté. Des critiques disent avec +un semblant de raison: «Les pièces sont faites pour +les spectateurs, nous devons louer celles que les spectateurs +applaudissent.» Le public, de son côté, +s'excuse d'aimer les pièces sottes, en disant: «Mon +journal trouve cette pièce bonne, je vais la voir et je +l'applaudis.» Et la perversion devient ainsi universelle.</p> + +<p>Mon opinion est que la critique doit constater et +combattre. Il lui faut une méthode. Elle a un but, +elle sait où elle va. Les succès et les chutes deviennent +secondaires. Ce sont des accidents. On se bat +pour une idée, on rapporte tout à cette idée, on n'est +plus le flatteur juré de la foule ni l'écrivain indifférent +qui gagne son argent avec des phrases.</p> + +<p>Ah! comme nous aurions besoin de ce réveil!</p> + +<p>Notre théâtre agonise, depuis qu'on le traite comme +les courses, et qu'il s'agit seulement, au lendemain +d'une première représentation, de savoir si l'oeuvre +sera jouée cent fois, ou si elle ne le sera que dix. Les +critiques n'obéiraient plus au bon plaisir du moment, +ils n'empliraient plus leurs articles d'opinions contradictoires. +Dans la lutte, ils seraient bien forcés de +défendre un drapeau et de traiter la question de vie +ou de mort de notre théâtre. Et l'on verrait ainsi la +critique dramatique, des cancans quotidiens, de la +préoccupation des coulisses, des phrases toutes faites, +des ignorances et des sottises, monter à la largeur +d'une étude littéraire, franche et puissante.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>La théorie de la souveraineté du public est une des +plus bouffonnes que je connaisse. Elle conduit droit +à la condamnation de l'originalité et des qualités +rares. Par exemple, n'arrive-t-il pas qu'une chanson +ridicule passionne un public lettré? Tout le monde +la trouve odieuse; seulement, mettez tout le monde +dans une salle de spectacle, et l'on rira, et l'on +applaudira. Le spectateur pris isolément est parfois +un homme intelligent; mais les spectateurs pris en +masse sont un troupeau que le génie ou même le +simple talent doit conduire le fouet à la main. +Rien n'est moins littéraire qu'une foule, voilà ce +qu'il faut établir en principe. Une foule est une collectivité +malléable dont une main puissante fait ce +qu'elle veut.</p> + +<p>Ce serait un bien curieux tableau, et très instructif, +si l'on dressait la liste des erreurs de la foule. On +montrerait, d'une part, tous les chefs-d'oeuvre qu'elle +a sifflés odieusement, de l'autre, toutes les inepties +auxquelles elle a fait d'immenses succès. Et la liste serait +caractéristique, car il en résulterait à coup sûr +que le public est resté froid ou s'est fâché tontes les +fois qu'un écrivain original s'est produit. Il y a très +peu d'exceptions à cette règle.</p> + +<p>Il est donc hors de doute que chaque personnalité +de quelque puissance est obligée de s'imposer. Si +la grande loi du théâtre était de satisfaire avant tout +le public, il faudrait aller droit aux niaiseries +sentimentales, aux sentiments faux, à toutes les +conventions de la routine. Et je défie qu'on puisse +alors marquer la ligne du médiocre où l'on s'arrêterait; +il y aurait toujours un pire auquel on serait +bientôt forcé de descendre. Qu'un écrivain écoute +la foule, elle lui criera sans cesse: «Plus bas! +plus bas!» Lors même qu'il sera dans la boue des +tréteaux, elle voudra qu'il s'enfonce davantage, qu'il +y disparaisse, qu'il s'y noie.</p> + +<p>Pour moi, les écrivains révoltés, les novateurs, sont +nécessaires, précisément parce qu'ils refusent de descendre +et qu'ils relèvent le niveau de l'art, que le goût +perverti des spectateurs tend toujours à abaisser. +Les exemples abondent. Après la venue de chaque +maître, de chaque conquérant de l'art qui achète +chèrement ses victoires, il y a un moment d'éclat. Le +public est dompté et applaudit. Puis, lentement, +quand les imitateurs du maître arrivent, les oeuvres +s'amollissent, l'intelligence de la foule décroît, une +période de transition et de médiocrité s'établit. Si +bien que, lorsque le besoin d'une révolution littéraire +se fait sentir, il faut, de nouveau, un homme de génie +pour secouer la foule et pour lui imposer une nouvelle +formule.</p> + +<p>Il est bon de consulter ainsi l'histoire littéraire, si +l'on veut débrouiller ces questions. Or, jamais on n'y +voit que les grands écrivains aient suivi le public; ils +ont toujours, au contraire, remorqué le public pour +le conduire où ils voulaient. L'histoire est pleine de +ces luttes, dans lesquelles la victoire reste infailliblement +au génie. On a pu lapider un écrivain, siffler +ses oeuvres, son heure arrive, et la foule soumise obéit +docilement à son impulsion. Étant donné la moyenne +peu intelligente et surtout peu artistique du public, +on doit ajouter que tout succès trop vif est inquiétant +pour la durée d'une oeuvre. Quand le public applaudit +outre mesure, c'est que l'oeuvre est médiocre et peu +viable; il est inutile de citer des exemples, que tout +le monde a dans la mémoire. Les oeuvres qui vivent +sont celles qu'on a mis souvent des années à comprendre.</p> + +<p>Alors, que nous veut-on avec la souveraineté +du public au théâtre! Sa seule souveraineté est de +déclarer mauvaise une pièce que la postérité trouvera +bonne. Sans doute, si l'on bat uniquement monnaie +avec le théâtre, si l'on a besoin du succès immédiat, +il est bon de consulter le goût actuel du public et +de le contenter. Mais l'art dramatique n'a rien à démêler +avec ce négoce. Il est supérieur à l'engouement +et aux caprices. On dit aux auteurs: «Vous +écrivez pour le public, il faut donc vous faire entendre +de lui et lui plaire.» Cela est spécieux, car on +peut parfaitement écrire pour le public, tout en lui +déplaisant, de façon à lui donner un goût nouveau; +ce qui s'est passé bien souvent. Toute la querelle est +dans ces deux façons d'être: ceux qui songent uniquement +au succès et qui l'atteignent en flattant une +génération; ceux qui songent uniquement à l'art et +qui se haussent pour voir, par-dessus la génération +présente, les générations à venir.</p> + +<p>Plus je vais, et plus je suis persuadé d'une chose: +c'est qu'au théâtre, comme dans tous les autres arts +d'ailleurs, il n'existe pas de règles véritables en dehors +des lois naturelles qui constituent cet art. Ainsi, il +est certain que, pour un peintre, les figures ont +fatalement un nez, une bouche et deux yeux; mais +quant à l'expression de la figure, à la vie même, elle +lui appartient. De même au théâtre, il est nécessaire +que les personnages entrent, causent et sortent. Et +c'est tout; l'auteur reste ensuite le maître absolu de +son oeuvre.</p> + +<p>Pour conclure, ce n'est pas le public qui doit imposer +son goût aux auteurs, ce sont les auteurs qui +ont charge de diriger le public. En littérature, il ne +peut exister d'autre souveraineté que celle du génie. +La souveraineté du peuple est ici une croyance imbécile +et dangereuse. Seul le génie marche en avant et +pétrit comme une cire molle l'intelligence des générations.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Il est admis que les gens de province ouvrent de +grands yeux dans nos théâtres, et admirent tout de +confiance. Le journal qu'ils reçoivent de Paris a +parlé, et l'on suppose qu'ils s'inclinent très bas, +qu'ils n'osent juger à leur tour les pièces centenaires +et les artistes applaudis par les Parisiens. C'est là une +grande erreur.</p> + +<p>Il n'y a pas de public plus difficile qu'un public de +province. Telle est l'exacte vérité. J'entends un +public formé par la bonne société d'une petite ville: +les notaires, les avoués, les avocats, les médecins, les +négociants. Ils sont habitués à être chez eux dans +leur théâtre, sifflant les artistes qui leur déplaisent, +formant leur troupe eux-mêmes, grâce à l'épreuve +des trois débuts réglementaires. Notre engouement +parisien les surprend toujours, parce qu'ils exigent +avant tout d'un acteur de la conscience, une certaine +moyenne de talent, un jeu uniforme et convenable; +jamais, chez eux, une actrice ne se tirera d'une +difficulté par une gambade; rien ne les choque +comme ces fantaisies que l'argot des coulisses a +nommées des «cascades». Aussi, quand ils viennent +à Paris, ne peuvent-ils souvent s'expliquer la +vogue extraordinaire de certaines étoiles de vaudeville +et d'opérette. Ils restent ahuris et scandalisés.</p> + +<p>Vingt fois, d'anciens amis de collège, débarqués à +Paris pour huit jours, m'ont répété: «Nous sommes +allés hier soir dans tel théâtre, et nous ne comprenons +pas comment on peut tolérer telle actrice ou +tel acteur. Chez nous, on les sifflerait sans pitié.» +Naturellement, je ne veux nommer personne. Mais +on serait bien surpris, si l'on savait pour quelles +étoiles les gens de province se montrent si sévères. Remarquez +qu'au fond leurs critiques portent presque +toujours juste. Ce qu'ils ne veulent pas comprendre, +c'est le coup de folie de Paris, cette flamme du succès +qui enlève tout, ces triomphes d'un jour que nous +faisons surtout aux femmes, lorsqu'elles ont, en +dehors de leur plus ou de leur moins de talent, le +quelque chose qui nous gratte au bon endroit.</p> + +<p>L'air de la province est autre. Les provinciaux ne +vivent pas dans notre air, et c'est pourquoi ils suffoquent +à Paris. En outre, il faut faire la part d'une certaine +jalousie. Le point est délicat, je ne voudrais pas +insister; mais il est évident que la continuelle apothéose de +Paris finit par agacer les bons bourgeois +des quatre coins de la France. On ne leur parle que +de Paris, tout est superbe à Paris; alors, lorsqu'ils +peuvent surprendre Paris en flagrant délit de mensonge +et de bêtise, ils triomphent. Il faut les entendre: +Vraiment, les Parisiens ne sont pas difficiles, ils +font des succès à des cabotins que Marseille ou Lyon +a usés, ils s'engouent des rebuts de Bordeaux ou de +Toulouse. Le pis est que les provinciaux ont souvent +raison. Je voudrais qu'on les écoutât juger en +ce moment les troupes de l'Opéra et de l'Opéra-Comique. +Et ils retournent dans leurs villes, en +haussant les épaules.</p> + +<p>Ajoutez que le tapage de nos réclames irrite et +déroute les gens qui, à cent et deux cents lieues, ne +peuvent faire la part de l'exagération. Ils ne sont +pas dans le secret des coulisses, ils ne devinent pas +ce qu'il y a sous une bordée d'articles élogieux, +lancée à la tête du premier petit torchon de femme +venu. Nous autres, nous sourions, nous savons ce +qu'il faut croire. Eux, dans le milieu mort de leurs +villes, en dehors de notre monde, doivent tout prendre +argent comptant. Pendant des mois, ils lisent au +cercle que mademoiselle X... est une merveille de +beauté et de talent. A la longue, ils prennent du +respect pour elle. Puis, quand ils la voient, leur +désillusion est terrible. Rien d'étonnant à ce qu'ils +nous traitent alors de farceurs.</p> + +<p>Et ce n'est pas seulement les artistes que les provinciaux +jugent avec sévérité, ce sont encore les +pièces, jusqu'au personnel de nos théâtres. Je sais, +par exemple, que l'importunité de nos ouvreuses les +exaspère. Un de mes amis, furibond, me disait encore +hier qu'il ne comprenait pas comment nous pouvions +tolérer une pareille vexation. Quant aux pièces, +elles ne les satisfont presque jamais, parce que +le plus souvent elles leur échappent; je parle des +pièces courantes, de celles dont Paris consomme +deux ou trois douzaines par hiver. On a dit avec raison +qu'une bonne moitié du répertoire actuel n'est +plus compris au delà des fortifications. Les allusions +ne portent plus, la fleur parisienne se fane, les pièces +ne gardent que leur carcasse maigre. Dès lors, il est +naturel qu'elles déplaisent à des gens qui les jugent +pour leur mérite absolu.</p> + +<p>Il ne faut donc pas croire à une admiration passive +des provinciaux dans nos théâtres. S'il est très vrai +qu'ils s'y portent en foule, soyez certains qu'ils réservent +leur libre jugement. Là curiosité les pousse, +ils veulent épuiser les plaisirs de Paris; mais écoutez-les +quand ils sortent, et vous verrez qu'ils se +prononcent très carrément, qu'ils ont trois fois sur +quatre des airs dédaigneux et fâchés, comme si l'on +venait de les prendre à quelque attrape-nigauds.</p> + +<p>Un autre fait que j'ai constaté et qui est très sensible +en ce moment, c'est la passion de la province pour +les théâtres lyriques. Un provincial qui se hasardera +à passer une soirée à la Comédie-Française ira trois +et quatre fois à l'Opéra. Je veux bien admettre que ce +soit réellement la musique qui soulève une si belle +passion. Mais encore faut-il expliquer les circonstances +qui entretiennent et qui accroissent chaque jour un +pareil mouvement. Nous ne sommes pas une nation +assez mélomane pour qu'il n'y ait point à cela, en +dehors de la musique, des particularités déterminantes.</p> + +<p>La province va en masse à l'Opéra pour une des +raisons que j'ai dites plus haut. Souvent les comédies, +les vaudevilles lui échappent. Au contraire, elle comprend +toujours un opéra. Il suffit qu'on chante, les +étrangers eux-mêmes n'ont pas besoin de suivre les +paroles.</p> + +<p>Je cours le risque d'ameuter les musiciens contre +moi, mais je dirai toute ma pensée. La littérature demande +une culture de l'esprit, une somme d'intelligence, +pour être goûtée; tandis qu'il ne faut guère +qu'un tempérament pour prendre à la musique de +vives jouissances. Certainement, j'admets une éducation +de l'oreille, un sens particulier du beau musical; +je veux bien même qu'on ne puisse pénétrer les +grands maîtres qu'avec un raffinement extrême de +la sensation. Nous n'en restons pas moins dans le +domaine pur des sens, l'intelligence peut rester absente. +Ainsi, je me souviens d'avoir souvent étudié, +aux concerts populaires de M. Pasdeloup, des tailleurs +ou des cordonniers alsaciens, des ouvriers buvant +béatement du Beethoven, tandis que des messieurs +avaient une admiration de commande parfaitement +visible. Le rêve d'un cordonnier qui écoule la symphonie +en <i>la</i>, vaut le rêve d'un élève de l'École polytechnique. +Un opéra ne demande pas à être compris, +il demande à être senti. En tous cas, il suffit de le +sentir pour s'y récréer; au lieu que, si l'on ne comprend +pas une comédie ou un drame, on s'ennuie à +mourir.</p> + +<p>Eh bien, voilà pourquoi, selon moi, la province +préfère un opéra à une comédie. Prenons un jeune +homme sorti d'un collège, ayant fait son droit dans +une Faculté voisine, devenu chez lui avocat, avoué ou +notaire. Certes, ce n'est point un sot. Il a la teinture +classique, il sait par coeur des fragments de Boileau +et de Racine. Seulement, les années coulent, il ne +suit pas le mouvement littéraire, il reste fermé aux +nouvelles tentatives dramatiques. Cela se passe pour +lui dans un monde inconnu et ne l'intéresse pas. +Il lui faudrait faire un effort d'intelligence, qui le +dérangerait dans ses habitudes de paresse d'esprit. +En un mot, comme il le dit lui-même en riant, il est +rouillé; à quoi bon se dérouiller, quand l'occasion de +le faire se présente au plus une fois par an? Le plus +simple est de lâcher la littérature et de se contenter +de la musique.</p> + +<p>Avec la musique, c'est une douce somnolence. +Aucun besoin de penser. Cela est exquis. On ne sait +pas jusqu'où peut aller la peur de la pensée. Avoir +des idées, les comparer, en tirer un jugement, quel +labeur écrasant, quelle complication de rouages, +comme cela fatigue! Tandis qu'il est si commode +d'avoir la tête vide, de se laisser aller à une digestion +aimable, dans un bain de mélodie! Voilà le bonheur +parfait. On est léger de cervelle, on jouit dans sa +chair, toute la sensualité est éveillée. Je ne parle pas +des décors, de la mise en scène, des danses, qui font +de nos grands opéras des féeries, des spectacles flattant +la vue autant que l'oreille.</p> + +<p>Questionnez dix provinciaux, huit vous parleront +de l'Opéra avec passion, tandis qu'ils montreront une +admiration digne pour la Comédie-Française. Et ce +que je dis des provinciaux, je devrais l'étendre aux +Parisiens, aux spectateurs en général. Cela explique +l'importance énorme que prend chez nous le théâtre +de l'Opéra; il reçoit la subvention la plus forte, il est +logé dans un palais, il fait des recettes colossales, il +remue tout un peuple. Examinez, à côté, le Théâtre-Français, +dont la prospérité est pourtant si grande en +ce moment: on dirait une bicoque. Je dois confesser +une faiblesse: le théâtre de l'Opéra, avec son gonflement +démesuré, me fâche. Il tient une trop large +place, qu'il vole à la littérature, aux chefs-d'oeuvre de +notre langue, à l'esprit humain. Je vois en lui le triomphe +de la sensualité et de la polissonnerie publiques. +Certes, je n'entends pas me poser en moraliste; au +fond, toute décomposition m'intéresse. Mais j'estime +qu'un peuple qui élève un pareil temple à la musique +et à la danse, montre une inquiétante lâcheté devant +la pensée.</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Nos artistes de la Comédie-Française viennent de +donner à Londres une série de représentations. Le +succès d'argent et de curiosité paraît indiscutable. +On a publié des chiffres qui sont vrais sans doute. La +Comédie-Française a fait salle comble tous les soirs. +C'est déjà là un fait caractéristique. J'ai vu une +troupe anglaise jouer dans un théâtre de Paris; la +salle était vide, et les rares spectateurs pouffaient de +gaieté. Pourtant, la troupe donnait du Shakespeare. Il +est vrai qu'à part deux ou trois acteurs, les autres +étaient bien médiocres. Mais l'Angleterre pourrait +nous envoyer ses meilleurs comédiens, je crois que +Paris se dérangerait difficilement pour aller les +voir. Rappelez-vous les maigres recettes réalisées par +Salvini. Pour nous, les théâtres étrangers n'existent +pas, et nous sommes portés à nous égayer de ce qui +n'est point dans le génie de notre race. Les Anglais +viennent donc de nous donner un exemple de goût +littéraire, soit que notre répertoire et nos comédiens +leur plaisent réellement, soit qu'ils aient voulu simplement +montrer de la politesse pour la littérature +d'un grand peuple voisin.</p> + +<p>Est ce bien, à la vérité, un goût littéraire qui a +empli chaque soir la salle du Gaiety's Théâtre? C'est +ici que des documents exacts seraient nécessaires. +Mais, avant d'étudier ce point, je dois dire que +je n'ai jamais compris la querelle qu'on a cherchée à +la Comédie-Française, lorsqu'il a été question de son +voyage à Londres. J'ai lu là-dessus des articles d'une +fureur bien étrange. Les plus doux accusaient nos +artistes de cupidité et leur déniaient le droit de passer +la Manche. D'autres prévoyaient un naufrage et se +lamentaient. Avouez que cela paraît comique aujourd'hui. +Une seule chose était à craindre: l'insuccès, +des salles vides, une diminution de prestige. +Mais, là-dessus, on pouvait être tranquille; les recettes +étaient quand même assurées, ce qui suffisait; car, +pour le véritable effet produit par les oeuvres et par +les interprètes, il était à l'avance certain, je le répète, +qu'on ne saurait jamais exactement à quoi s'en tenir. +Les journaux anglais ont été courtois, et nos journaux +français se sont montrés patriotes. Dès lors, la +Comédie-Française avait mille fois raison de se risquer; +elle partait pour un triomphe, pour le demi-million +de recettes qu'on vient de publier. Certes, je +ne suis guère chauvin de mon naturel; mais, personnellement, +j'ai vu avec plaisir nos comédiens aller +faire une expérience intéressante dans un pays où ils +étaient certains d'être bien reçus, même s'ils ne plaisaient +pas complètement.</p> + +<p>Cela me ramène à analyser les raisons qui ont +amené le public anglais en foule. Je ne crois pas à +une passion littéraire bien forte. Il y a eu plutôt un +courant de mode et de curiosité. Nous tenons, à cette +heure, en Europe, une situation littéraire de combat. +Non seulement on nous pille, mais on nous discute. +Notre littérature soulève toutes sortes de points sociaux, +philosophiques, scientifiques; de là, le bruit +qu'un de nos livres ou qu'une de nos pièces fait à +l'étranger. L'Allemagne et l'Angleterre, par exemple, +ne peuvent nous lire sans se fâcher souvent. En un +mot, notre littérature sent le fagot. Je suis persuadé +qu'une bonne partie du public anglais a été attirée +par le désir de se rendre enfin compte d'un théâtre +qu'il ne comprend pas. C'était là les gens sérieux. +Ajoutez les curieux mondains, ceux qui écoutent une +tragédie française comme on écoute un opéra italien, +ceux encore qui se piquent d'être au courant de +notre littérature, et vous obtiendrez la foule qui a +suivi les représentations du Gaiety's Théâtre.</p> + +<p>Et ce qui s'est passé prouve bien la vérité de ce +que j'avance. Tous les critiques ont constaté que nos +tragédies classiques ont eu le succès le plus vif. C'est +que nos tragédies sont des morceaux consacrés; les +Anglais sachant le français les connaissent pour les +avoir apprises par coeur. Après les tragédies, ce seraient +les drames lyriques de Victor Hugo qu'on aurait +applaudis, et rien de plus explicable ici encore: +la musique du vers a tout emporté, ces drames ont +passé comme des livrets d'opéra, grâce à la voix superbe +des interprètes, sans qu'on s'avisât un instant +de discuter la vraisemblance. Mais, arrivés devant les +Fourchambault, de M. Emile Augier, et devant tout le +théâtre de M. Dumas, les Anglais se sont cabrés. On +les dérangeait brutalement dans leur façon d'entendre +la littérature, et ils n'ont plus montré qu'une +froide politesse.</p> + +<p>L'expérience est faite aujourd'hui. J'en suis bien +heureux. Le voyage de la Comédie-Française à Londres +n'aurait-il que prouvé où en est l'Angleterre +devant la formule naturaliste moderne, que je le +considérerais comme d'une grande utilité. Il est entendu +que le peuple qui a produit Shakespeare et Ben +Jonson, pour ne citer que ces deux noms, en est +tombé à ne pouvoir plus supporter aujourd'hui les +hardiesses de M. Dumas.</p> + +<p>Je ne puis résumer ici l'histoire de la littérature +anglaise. Mais lisez l'ouvrage si remarquable de +M. Taine, et vous verrez que pas une littérature n'a +eu un débordement plus large ni plus hardi d'originalité. +Le génie saxon a dépassé en vigueur et en +crudité tout ce qu'on connaît. Et c'est maintenant +cette littérature anglaise, après la longue action du +protestantisme, qui en est arrivée à ne plus tolérer à +la scène un enfant naturel ou une femme adultère. +Tout le génie libre de Shakespeare, toute la crudité +superbe de Ben Jonson ont abouti à des romans d'une +médiocrité écoeurante, à des mélodrames ineptes dont +nos théâtres de barrière ne voudraient pas.</p> + +<p>J'ai lu près d'une cinquantaine de romans anglais +écrits dans ces dernières années. Cela est au-dessous +de tout. Je parle de romans signés par des écrivains +qui ont la vogue. Certainement, nos feuilletonistes, +dont nous faisons fi, ont plus d'imagination et de largeur. +Dans les romans anglais, la même intrigue, une +bigamie, ou bien un enfant perdu et retrouvé, ou +encore les souffrances d'une institutrice, d'une créature +sympathique quelconque, est le fond en quelque +sorte hiératique dont pas un romancier ne s'écarte. +Ce sont des contes du chanoine Schmidt, démesurément +grossis et destinés à être lus en famille. Quand +un écrivain a le malheur de sortir du moule, on le +conspue. Je viens, par exemple, de lire la <i>Chaîne du +Diable</i>, un roman que M. Edouard Jenkins a écrit +contre l'ivrognerie anglaise; comme oeuvre d'observation +et d'art, c'est bien médiocre; mais il a suffi +qu'il dise quelques vérités sur les vices anglais, pour +qu'on l'accablât de gros mots. Depuis Dickens, aucun +romancier puissant et original ne s'est révélé. Et que +de choses j'aurais à dire sur Dickens, si vibrant et si +intense comme évocateur de la vie extérieure, mais si +pauvre comme analyste de l'homme et comme compilateur +de documents humains!</p> + +<p>Quant au théâtre anglais actuel, il existe à peine, +de l'avis de tous. Nous n'avons jamais eu l'idée, à +part deux ou trois exceptions, de faire des emprunts +à ce théâtre; tandis que Londres vit en partie d'adaptations +faites d'après nos pièces. Et le pis est que le +théâtre est là-bas plus châtré encore que le roman. +Les Anglais, à la scène, ne tolèrent plus la moindre +étude humaine un peu sérieuse. Ils tournent tout à la +romance, à une certaine honnêteté conventionnelle. +De là, à coup sûr, la médiocrité où s'agite leur littérature +dramatique. Ils sont tombés au mélodrame, et +ils tomberont plus bas, car on tue une littérature, +lorsqu'on lui interdit la vérité humaine. N'est-il +pas curieux et triste que le génie anglais, qui a eu +dans les siècles passés la floraison des plus violents +tempéraments d'écrivains, ne donne plus naissance, +à la suite d'une certaine évolution sociale, qu'à des +écrivains émasculés, qu'à des bas bleus qui ne valent +pas Ponson du Terrail? Et cela juste à l'heure +où l'esprit d'observation et d'expérience emporte +notre siècle à l'étude et à la solution de tous les problèmes.</p> + +<p>Nous nous trouvons donc devant une conséquence +de l'état social, qu'il serait trop long d'étudier. Remarquez +que la convention dans les personnages et +dans les idées est d'autant plus singulière que le public +anglais exige le naturalisme dans le monde extérieur. +Il n'y a pas de naturaliste plus minutieux ni +plus exact que Dickens, lorsqu'il décrit et qu'il met +en scène un personnage; il refuse simplement d'aller +au delà de la peau, jusqu'à la chair. De même, les +décors sont merveilleux à Londres, si les pièces restent +médiocres. C'est ici un peuple pratique, très positif, +exigeant la vérité dans les accessoires, mais se +fâchant dès qu'on veut disséquer l'homme. J'ajouterai +que le mouvement philosophique, en Angleterre, +est des plus audacieux, que le positivisme s'y élargit, +que Darwin y a bouleversé toutes les données anciennes, +pour ouvrir une nouvelle voie où la science +marche à cette heure. Que conclure de ces contradictions? +Évidemment, si la littérature anglaise reste +stationnaire et ne peut supporter la conquête du vrai, +c'est que l'évolution ne l'a pas encore atteinte, c'est +qu'il y a des empêchements sociaux qui devront disparaître +pour que le roman et le théâtre s'élargissent +à leur tour par l'observation et l'analyse.</p> + +<p>J'en voulais venir à ceci, que nous n'avons pas à +nous émouvoir des opinions portées par le public anglais +sur nos oeuvres dramatiques. Le milieu littéraire +n'est pas le même à Paris qu'à Londres, heureusement. +Que les Anglais n'aient pas compris Musset, +qu'ils aient jugé M. Dumas trop vrai, cela n'a d'autre +intérêt pour nous que de nous renseigner sur l'état +littéraire de nos voisins. Nous sommes, eux et nous, à +des points de vue trop différents. Jamais nous n'admettrons +qu'on condamne une oeuvre, parce que +l'héroïne est une femme adultère, au lieu d'être une +bigame. Dans ces conditions, il n'y a qu'à remercier +les Anglais d'avoir fait à nos artistes un accueil si flatteur; +mais il n'y a pas à vouloir profiter une seconde +des jugements qu'ils ont pu exprimer sur nos oeuvres. +Les points de départ sont trop différents, nous ne +pouvons nous entendre.</p> + +<p>Voilà ce que j'avais à dire, d'autant plus qu'un +de nos critiques déclarait dernièrement qu'il s'était +beaucoup régalé d'un article paru dans le <i>Times</i> +contre le naturalisme. Il faut renvoyer simplement +le rédacteur du <i>Times</i> à la lecture de Shakespeare, +et lui recommander le <i>Volpone</i>, de Ben Jonson. +Que le public de Londres en reste à notre théâtre +classique et à notre théâtre romantique, cela s'explique +par l'impossibilité où il se trouve de comprendre +notre répertoire moderne, étant donnés l'éducation +et le milieu social anglais. Mais ce n'est pas une +raison pour que nos critiques s'amusent des plaisanteries +du <i>Times</i> sur une évolution littéraire qui fait +notre gloire depuis Diderot.</p> + +<p>Quant au rédacteur du <i>Times</i>, il fera bien de méditer +cette pensée: Les bâtards de Shakespeare n'ont +pas le droit de se moquer des enfants légitimes de +Balzac.</p> +<br><br><br> + + +<h3>DES SUBVENTIONS</h3> + +<p>Lors de la discussion du budget, tout le monde a +été frappé des sommes que l'État donne à la musique, +sommes énormes relativement aux sommes +modestes qu'il accorde à la littérature. Les subventions +de la Comédie-Française et de l'Odéon, mises +en regard des subventions des théâtres lyriques, sont +absolument ridicules. Et ce n'était pas tout, on parlait +alors de la création de nouvelles salles lyriques, +la presse entière s'intéressait au sort des musiciens et +de leurs oeuvres, il y avait une véritable pression de +l'opinion sur le gouvernement pour obtenir de lui de +nouveaux sacrifices en faveur de la musique. De la +littérature, pas un mot.</p> + +<p>J'ai déjà dit que je voyais, dans cette apothéose de +l'opéra chez nous, la haine des foules contre la pensée. +C'est une fatigue que d'aller à la Comédie-Française, +pour un homme qui a bien dîné; il faut qu'il comprenne, +grosse besogne. Au contraire, à l'Opéra, il +n'a qu'à se laisser bercer, aucune instruction n'est nécessaire; +l'épicier du coin jouira autant que le mélomane +le plus raffiné. Et il y a, en outre, la féerie dans +l'opéra, les ballets avec le nu des danseuses, les décors +avec l'éblouissement de l'éclairage. Tout cela s'adresse +directement aux sens du spectateur et ne lui demande +aucun effort d'intelligence. De là le temple superbe +qu'on a bâti à la musique, lorsque presque en face, à +l'autre bout d'une avenue, la littérature est en comparaison +logée comme une petite bourgeoise froide, +ennuyeuse, raisonneuse, et qui serait déplacée dans +ce luxe d'entretenue. C'est le mot, on entretient la +musique en France. Rien de moins viril pour la santé +intellectuelle d'un peuple.</p> + +<p>Devant cette disproportion des sommes consacrées +à la littérature et à la musique, il s'est donc trouvé un +grand nombre de personnes qui ont réclamé. Il semble +juste que les subventions soient réparties plus équitablement. +Si l'on aborde le côté pratique, les résultats +obtenus, la surprise est aussi grande; car on en +arrive à établir que les centaines de mille francs jetées +dans le tonneau sans fond des théâtres lyriques, +se trouvent encore insuffisantes et n'ont guère amené +que des faillites. L'Opéra lui-même, qui reste une entreprise +particulière très prospère, n'a plus produit +de grandes oeuvres depuis longtemps et doit vivre +sur son répertoire, avec une troupe que la critique +compétente déclare de plus en plus médiocre. N'importe, +on s'entête. Quand un théâtre lyrique croule, +ce qui se présente à chaque saison, on s'ingénie aussitôt +pour en ouvrir un autre. La presse entre en +campagne, les ministres se font tendres. Il nous faut +des orchestres et des danseuses, dussent-ils nous +ruiner. Singulier art qu'on ne peut étayer qu'avec +des millions, plaisir si cher qu'on ne parvient pas à le +donner aux Parisiens, même en le payant avec l'argent +de tous les Français!</p> + +<p>Dès lors, le raisonnement est simple. Pourquoi +s'entêter? Pourquoi donner des primes aux faillites? +La musique tiendrait moins de place que cela ne serait +pas un mal. Je ne puis, personnellement, passer +devant l'Opéra sans éprouver une sourde colère. J'ai +une si parfaite indifférence pour la littérature qu'on +fait là dedans, que je trouve exaspérant d'avoir logé +des roulades et des ronds de jambe dans ce palais +d'or et de marbre qui écrase la ville.</p> + +<p>Et je me joins donc très volontiers aux journalistes +que cet état de choses a blessés. Qu'on partage les +subventions entre la musique et la littérature; qu'on +augmente surtout la subvention de l'Odéon, pour lui +permettre de risquer des tentatives avec les jeunes +auteurs dramatiques; qu'on essaye même de créer un +théâtre de drames populaires, ouvert à tous les essais. +Rien de mieux.</p> + +<p>Voilà pour le principe. Maintenant, en pratique, je +ne crois pas à la puissance de l'argent, lorsqu'il s'agit +d'art. Voyez ce qui se passe pour la musique; les +subventions sont dévorées comme des feux de paille, +et les directeurs se trouvent forcés de déposer leur +bilan. Si les subventions étaient plus fortes, ils mangeraient +davantage, voilà tout, pour faire prospérer +un théâtre, il ne faut pas des millions, il faut de +grandes oeuvres; des millions ne peuvent soutenir +des oeuvres médiocres, tandis que de grandes oeuvres +apportent précisément des millions avec elles. Je ne +veux pas parler musique, je ne cherche pas à savoir +si les théâtres lyriques ne traversent point en ce moment +la même crise que les théâtres de drames. C'est +la question littéraire que je désire traiter, et j'y arrive.</p> + +<p>D'abord, j'enregistre un aveu. Voici trois ans que +je ne cesse de répéter que le drame se meurt, que le +drame est mort. Lorsque j'ai dit que les planches +étaient vides, on m'a répondu que j'insultais nos gloires +dramatiques; à entendre la critique, jamais le +théâtre n'aurait jeté un tel éclat en France. Et voilà +brusquement que l'on confesse notre pauvreté et +notre médiocrité. On me donne raison, après s'être +fâché et m'avoir quelque peu injurié. On constate la +crise actuelle, on se lamente sur le malheureux sort +de la Porte-Saint-Martin, vouée aux ours et aux baleines; +de la Gaieté, agonisant avec la féerie; du Châtelet +et du Théâtre-Historique, vivant de reprises; +de l'Ambigu, où les directions se succèdent sous une +pluie battante de protêts. Eh bien! nous sommes donc +enfin d'accord. Tout va de mal en pis, le drame est +en train de disparaître, si on ne parvient pas à le ressusciter. +Je n'ai jamais dit autre chose.</p> + +<p>Seulement, je crois fort que nous différons absolument +sur le remède possible. La queue romantique, +inquiète et irritée de la disparition du drame selon la +formule de 1830, s'est avisée de déclarer que, si le +drame mourait, cela venait simplement de ce qu'on +n'avait point assez d'argent pour le faire vivre. Mon +Dieu! c'était bien simple; si l'on voulait une renaissance, +il s'agissait simplement d'ouvrir un nouveau +théâtre qui jouerait, aux frais de l'État, toutes les +oeuvres dramatiques de débutants, dans lesquelles on +trouverait des promesses plus ou moins nettes de +talent. En un mot, les oeuvres existent; ce qui manque, +ce sont les théâtres.</p> + +<p>Vraiment, de qui se moque-t-on? Où sont-elles, +les oeuvres? Je demande à les voir. C'est justement +parce qu'il n'y a pas d'oeuvres que les théâtres se +ruinent. Je n'ai jamais cru aux chefs d'oeuvre inconnus. +Toutes sortes de légendes mauvaises circulent +sur l'impossibilité où est un débutant d'arriver +au public. Ce qu'il faut dire, c'est que toute bonne +pièce a été jouée, c'est qu'on ne pourrait citer un +drame ou une comédie de mérite qui n'ait eu son +heure et son succès. Voilà la vérité, la vérité consolante, +qui est bonne pour les forts, si elle gêne les +incompris et les impuissants.</p> + +<p>Certes, les directeurs se trompent souvent, et ils +penchent naturellement davantage vers les succès +d'argent que vers les spéculations littéraires pures. +Mais quel est le directeur qui repousserait une +bonne pièce, s'il la croyait bonne? Il faudra toujours +passer par un jugement, même dans un théâtre +ouvert exprès pour les débutants; et il y aura une +coterie, et il y aura des sottises. Sottise pour sottise, +celle de l'homme qui défend sa bourse est encore +plus soucieuse de la réussite. Aujourd'hui, tous les +directeurs en sont à chercher des pièces; ils sentent, +leurs fournisseurs habituels vieillir, ils s'inquiètent, +ils voudraient du nouveau. Questionnez-les, ils vous +diront qu'ils feraient le voyage de toutes les mansardes +de Paris, s'ils savaient qu'un garçon de talent +se cachât quelque part. Ils ne trouvent rien, rien, +rien, telle est la triste vérité.</p> + +<p>Or, c'est l'instant que l'on choisit pour réclamer +l'ouverture d'un nouveau théâtre. La Porte-Saint-Martin, +l'Ambigu, le Théâtre-Historique ne trouvent +plus de drames; vite ouvrons une salle nouvelle, +pour élargir la disette des bonnes pièces. Et qu'on ne +vienne pas dire que, systématiquement, les directeurs +repoussent les tentatives; ils ont tout essayé, +les drames à panaches, les drames historiques, les +drames taillés sur le patron de 1830. S'ils ont abandonné +la partie, c'est que le public s'est désintéressé +de ces formules anciennes, c'est que les prétendus +jeunes, les poètes figés qui leur apportent ces pastiches, +n'ont absolument aucune originalité dans le +ventre. On ne galvanise pas le passé. Au théâtre surtout, +il n'est pas permis de retourner en arrière. +C'est l'époque, c'est le milieu ambiant, c'est le courant +des esprits qui font les pièces vivantes.</p> + +<p>Et ce n'est pas tout. Il n'y a pas que les pièces +qui manquent, les acteurs eux aussi font défaut. Je +ne veux nommer aucun théâtre, mais presque toutes +les troupes sont pitoyables, si l'on excepte quelques +artistes de talent. Les traditions du drame romantique +se perdent; il faut attendre qu'une génération de +comédiens apporte l'esprit nouveau. En attendant, +si un grand théâtre s'ouvrait, il aurait toutes les +peines du monde à réunir une troupe convenable.</p> + +<p>Oui, le drame d'hier est mort; oui, il n'y a plus +de directeur pour le recevoir, plus d'artistes pour le +jouer, plus de public pour l'entendre. Mais c'est une +idée baroque que de vouloir le ressusciter à coups de +billets de banque. L'État donnerait des millions +qu'il ne mettrait pas debout ce cadavre. Il n'y a +qu'une façon de rendre au drame tout son éclat: +c'est de le renouveler. Le drame romantique est aussi +mort que la tragédie. Attendez que l'évolution +s'achève, qu'on trouve le théâtre de l'époque, celui +qui sera fait avec notre sang et notre chair, à nous +autres contemporains, et vous verrez les théâtres +revivre. Il faut de la passion dans une littérature. +Quand une formule tombe aux mains des imitateurs, +elle disparaît vite. Nous avons besoin de créateurs +originaux.</p> + +<p>Ce sont là des idées bien simples, d'une vérité +presque puérile tant elle est évidente, et je m'étonne +que j'aie besoin de les répéter si souvent pour convaincre +le monde. Il est certain que chaque période +historique a sa littérature, son roman et son théâtre. +Pourquoi veut-on alors que nous ayons la littérature +de Louis-Philippe et de l'empire? Depuis 1870, après +une catastrophe épouvantable qui a retourné profondément +la nation, nous vivons dans une époque +nouvelle. Des hommes politiques nouveaux se sont +produits, ont mis la main sur le pouvoir et ont aidé +à l'évolution qui nous emporte vers la formule sociale +de demain. Dès lors, il doit se produire en littérature +une évolution semblable; nous allons, nous aussi, à +une formule qui triomphera demain; des hommes +nouveaux travaillent à son succès, fatalement, jouant +le rôle qu'ils sont venus jouer. Tout cela est mathématique, +tout cela est régi par des lois que nous ne +connaissons pas encore bien, mais que nous commençons +à entrevoir.</p> + +<p>Il serait aussi ridicule de vouloir revenir au mouvement +romantique que de songer à recommencer +les journées de 1830. Aujourd'hui, la liberté est conquise, +et nous tâchons d'asseoir le gouvernement et +la littérature sur des données scientifiques. Je jette +ici au courant de la plume de grosses idées, sur +lesquelles j'aimerais à m'étendre un jour.</p> + +<p>Donc, pour conclure, si je ne vois pas d'inconvénient +à ce qu'on subventionne la littérature, si je +trouve très bon qu'on entretienne un peu moins +galamment l'Opéra pour donner davantage à l'Odéon, +je suis absolument persuadé que l'argent ne fera pas +naître un homme de génie et ne l'aidera même pas à +se produire; car le propre du génie est de s'affirmer +au milieu des obstacles. Donnez de l'argent, il ira +aux médiocres, aux farceurs de l'histoire et du patriotisme; +peut-être même cela causera-t-il plus de tort +que de bien, mais il faut que tout le monde vive. Seulement, +l'avenir se fera de lui-même, en dehors de +vos patronages et de vos subventions, par l'évolution +naturaliste du siècle, par cet esprit de logique et de +science qui transforme en ce moment le corps social +tout entier. Que les faibles meurent, les reins cassés; +c'est la loi. Quant aux forts, ils ne relèvent que d'eux-mêmes; +ils apportent un appui à l'État et ils n'attendent +rien de lui.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LES DÉCORS ET LES ACCESSOIRES</h3> +<br> +<h3>I</h3> + +<p>Je veux parler du mouvement naturaliste qui se +produit au théâtre, simplement au point de vue des +décors et des accessoires. On sait qu'il y a deux avis +parfaitement tranchés sur la question: les uns voudraient +qu'on en restât à la nudité du décor classique, +les autres exigent la reproduction du milieu +exact, si compliquée qu'elle soit. Je suis évidemment +de l'opinion de ceux-ci; seulement, j'ai mes raisons +à donner.</p> + +<p>Il faut étudier la question dans l'histoire même de +notre théâtre national. L'ancienne parade de foire, +le mystère joué sur des tréteaux, toutes ces scènes +dites en plein vent d'où sont sorties, parfaites et +équilibrées, les tragédies et les comédies du dix-septième +siècle, se jouaient entre trois lambeaux tendus +sur des perches. L'imagination du public suppléait +au décor absent. Plus tard, avec Corneille, Molière +et Racine, chaque théâtre avait une place publique, +un salon, une forêt, un temple; même la forêt ne +servait guère, je crois. L'unité de lieu, qui était une +règle strictement observée, impliquait ce peu de variété. +Chaque pièce ne nécessitait, qu'un décor; et +comme, d'autre part, tous les personnages devaient +se rencontrer dans ce décor, les auteurs choisissaient +fatalement les mêmes milieux neutres, ce qui permettait +au même salon, à la même rue, au même +temple de s'adapter a toutes les actions imaginables.</p> + +<p>J'insiste, parce que nous sommes là aux sources +de la tradition. Il ne faudrait pas croire que cette +uniformité, cet effacement du décor, vinssent de la +barbarie de l'époque, de l'enfance de l'art décoratif. +Ce qui le prouve, c'est que certains opéras, certaines +pièces de gala, ont été montées alors avec un luxe de +peintures, une complication de machines extraordinaire. +Le rôle neutre du décor était dans l'esthétique +même du temps.</p> + +<p>On n'a qu'à assister, de nos jours, à la représentation +d'une tragédie ou d'une comédie classique. +Pas un instant le décor n'influe sur la marche de la +pièce. Parfois, des valets apportent des sièges ou +une table; il arrive même qu'ils posent ces sièges +au beau milieu d'une rue. Les autres meubles, les +cheminées, tout se trouve peint dans les fonds. Et +cela semble fort naturel. L'action se passe en l'air, +les personnages sont des types qui défilent, et non +des personnalités qui vivent. Je ne discute pas aujourd'hui +la formule classique, je constate simplement +que les argumentations, les analyses de caractère, +l'étude dialoguée des passions, se déroulant +devant le trou du souffleur sans que les milieux +eussent jamais à intervenir, se détachaient d'autant +plus puissamment que le fond avait moins d'importance.</p> + +<p>Ce qu'il faut donc poser comme une vérité démontrée, +c'est que l'insouciance du dix-septième +siècle pour la vérité du décor vient de ce que la +nature ambiante, les milieux, n'étaient pas regardés +alors comme pouvant avoir une influence quelconque +sur l'action et sur les personnages. Dans la littérature +du temps, la nature comptait peu. L'homme +seul était noble, et encore l'homme dépouillé de +son humanité, l'homme abstrait, étudié dans son +fonctionnement d'être logique et passionnel. Un +paysage au théâtre, qu'était-ce cela? on ne voyait +pas les paysages réels, tels qu'ils s'élargissent par +les temps de soleil ou de pluie. Un salon complètement +meublé, avec la vie qui l'échauffe et lui +donne une existence propre, pourquoi faire? les +personnages ne vivaient pas, n'habitaient pas, ne +faisaient que passer pour déclamer les morceaux +qu'ils avaient à dire.</p> + +<p>C'est de cette formule que notre théâtre est parti. +Je ne puis faire l'historique des phases qu'il a +parcourues. Mais il est facile de constater qu'un +mouvement lent et continu s'est opéré, accordant +chaque jour plus d'importance à l'influence des +milieux. D'ailleurs, l'évolution littéraire des deux +derniers siècles est tout entière dans cet envahissement +de la nature. L'homme n'a plus été seul, +on a cru que les campagnes, les villes, les cieux +différents méritaient qu'on les étudiât et qu'on les +donnât comme un cadre immense à l'humanité. +On est même allé plus loin, on a prétendu qu'il +était impossible de bien connaître l'homme, si on +ne l'analysait pas avec son vêtement, sa maison, +son pays. Dès lors, les personnages abstraits ont +disparu. On a présenté des individualités, en les +faisant vivre de la vie contemporaine.</p> + +<p>Le théâtre a fatalement obéi à cette évolution. Je +sais que certains critiques font du théâtre une chose +immuable, un art hiératique dont il ne faut pas +sortir. Mais c'est là une plaisanterie que les faits +démentent tous les jours. Nous avons eu les tragédies +de Voltaire, où le décor jouait déjà un rôle; +nous avons eu les drames romantiques qui ont inventé +le décor fantaisiste et en ont tiré les plus grands +effets possibles; nous avons eu les bals de Scribe, +dansés dans un fond de salon; et nous en sommes +arrivés au cerisier véritable de l'<i>Ami Fritz</i>, à l'atelier +du peintre impressionniste de la <i>Cigale</i>, au cercle +si étonnamment exact du <i>Club</i>. Que l'on fasse cette +étude avec soin, on verra toutes les transitions, on se +convaincra que les résultats d'aujourd'hui ont été +préparés et amenés de longue main par l'évolution +même de notre littérature.</p> + +<p>Je me répète, pour mieux me faire entendre. Le +malheur, ai-je dit, est qu'on veut mettre le théâtre à +part, le considérer comme d'essence absolument différente. +Sans doute, il a son optique. Mais ne le voit-on +pas de tout temps obéir au mouvement de l'époque? +A cette heure, le décor exact est une conséquence +du besoin de réalité qui nous tourmente. Il +est fatal que le théâtre cède à cette impulsion, lorsque +le roman n'est plus lui-même qu'une enquête +universelle, qu'un procès-verbal dressé sur chaque +fait. Nos personnages modernes, individualisés, agissant +sous l'empire des influences environnantes, vivant +notre vie sur la scène, seraient parfaitement ridicules +dans le décor du dix-septième siècle. Ils +s'asseoient, et il leur faut des fauteuils; ils écrivent, +et il leur faut des tables; ils se couchent, ils s'habillent, +ils mangent, ils se chauffent, et il leur faut un +mobilier complet. D'autre part, nous étudions tous +les mondes, nos pièces nous promènent dans tous +les lieux imaginables, les tableaux les plus variés +doivent forcément défiler devant la rampe. C'est là +une nécessité de notre formule dramatique actuelle.</p> + +<p>La théorie des critiques que fâche cette reproduction +minutieuse, est que cela nuit à l'intérêt de la +pièce jouée. J'avoue ne pas bien comprendre. Ainsi, +on soutient cette thèse que seuls les meubles ou les +objets qui servent comme accessoires devraient être +réels; il faudrait peindre les autres dans le décor. Dès +lors, quand on verrait un fauteuil, on se dirait tout +bas: «Ah! ah! le personnage va s'asseoir»; ou bien, +quand on apercevrait une carafe sur un meuble: +«Tiens! tiens! le personnage aura soif»; ou bien, +s'il y avait une corbeille à ouvrage au premier +plan: «Très bien! l'héroïne brodera en écoutant +quelque déclaration.» Je n'invente rien, il y a des +personnes, paraît-il, que ces devinettes enfantines +amusent beaucoup. Lorsque le salon est complètement +meublé, qu'il se trouve empli de bibelots, cela +les déroute, et ils sont tentés de crier: «Ce n'est pas +du théâtre!»</p> + +<p>En effet, ce n'est pas du théâtre, si l'on continue à +vouloir regarder le théâtre comme le triomphe quand +même de la convention. On nous dit: «Quoi que +vous fassiez, il y a des conventions qui seront éternelles.» +C'est vrai, mais cela n'empêche pas que, +lorsque l'heure d'une convention a sonné, elle disparaît. +On a bien enterré l'unité de lieu; cela n'a rien +d'étonnant que nous soyons en train de compléter le +mouvement, en donnant au décor toute l'exactitude +possible. C'est la même évolution qui continue. Les +conventions qui persistent n'ont rien à voir avec les +conventions qui partent. Une de moins, c'est toujours +quelque chose.</p> + +<p>Comment ne sent-on pas tout l'intérêt qu'un décor +exact ajoute à l'action? Un décor exact, un salon par +exemple avec ses meubles, ses jardinières, ses bibelots, +pose tout de suite une situation, dit le monde où +l'on est, raconte les habitudes des personnages. Et +comme les acteurs y sont à l'aise, comme ils y vivent +bien de la vie qu'ils doivent vivre! C'est une intimité, +un coin naturel et charmant. Je sais que, pour goûter +cela, il faut aimer voir les acteurs vivre la pièce, +au lieu de les voir la jouer. Il y a là toute une nouvelle +formule. Scribe, par exemple, n'a pas besoin +des milieux réels, parce que ses personnages sont en +carton. Je parle uniquement du décor exact pour les +pièces où il y aurait des personnages en chair et en os, +apportant avec, eux l'air qu'ils respirent.</p> + +<p>Un critique a dit avec beaucoup de sagacité: «Autrefois, +des personnages vrais s'agitaient dans des décors +faux; aujourd'hui, ce sont des personnages faux +qui s'agitent dans des décors vrais.» Cela est juste, +si ce n'est que les types de la tragédie et de la comédie +classiques sont vrais, sans être réels. Ils ont la vérité +générale, les grands traits humains résumés en beaux +vers; mais ils n'ont pas la vérité individuelle, vivante +et agissante, telle que nous l'entendons aujourd'hui. +Comme j'ai essayé de le prouver, le décor du dix-septième +siècle allait en somme à merveille avec les personnages +du théâtre de l'époque; il manquait comme +eux de particularités, il restait large, effacé, très approprié +aux développements de la rhétorique et à la +peinture de héros surhumains. Aussi est-ce un non-sens +pour moi que de remonter les tragédies de Racine, +par exemple, avec un grand éclat de costumes +et de décors.</p> + +<p>Mais où le critique a absolument raison, c'est lorsqu'il +dit qu'aujourd'hui des personnages faux s'agitent +dans des décors vrais. Je ne formule pas d'autre +plainte, à chacune de mes études. L'évolution naturaliste +au théâtre a fatalement commencé par le +côté matériel, par la reproduction exacte des milieux. +C'était là, en effet, le côté le plus commode. Le +public devait être pris aisément. Aussi, depuis longtemps, +l'évolution s'accomplit-elle. Quant aux personnages +faux, ils sont moins faciles à transformer +que les coulisses et les toiles de fond, car il s'agirait +de trouver ici un homme de génie. Si les peintres décorateurs +et les machinistes ont suffi pour une partie +de la besogne, les auteurs dramatiques n'ont encore +fait que tâtonner. Et le merveilleux, c'est que la seule +exactitude dans les décors a suffi parfois pour assurer +de grands succès.</p> + +<p>En somme, n'est-ce pas un indice bien caractéristique? +Il faut être aveugle pour ne pas comprendre +où nous allons. Les critiques qui se plaignent de ce +souci de l'exactitude dans les décors et les accessoires, +ne devraient voir là qu'un des côtés de la +question. Elle est beaucoup plus large, elle embrasse +le mouvement littéraire du siècle entier, elle se +trouve dans le courant irrésistible qui nous emporte +tous au naturalisme. M. Sardou, dans les <i>Merveilleuses</i>, +a voulu des tasses du Directoire; MM. Erckmann-Chatrian +ont exigé, dans l'<i>Ami Fritz</i>, une +fontaine qui coulât; M. Gondinet, dans le <i>Club</i>, a demandé +tous les accessoires authentiques d'un cercle. +On peut sourire, hausser les épaules, dire que cela +ne rend pas les oeuvres meilleures. Mais, derrière ces +manies d'auteurs minutieux, il y a plus ou moins confusément +la grande pensée d'un art de méthode et +d'analyse, marchant parallèlement avec la science. +Un écrivain viendra sans doute, qui mettra enfin au +théâtre des personnages vrais dans des décors vrais, +et alors on comprendra.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>M. Francisque Sarcey, qui est l'autorité la plus compétente +en la matière, a bien voulu répondre aux +pages qu'on vient de lire. Il n'est point de mon avis, +naturellement. M. Sarcey se contente de juger les +oeuvres au jour le jour, sans s'inquiéter de l'ensemble +de la production contemporaine, constatant simplement +le succès ou l'insuccès, en donnant les raisons +tirées de ce qu'il croit être la science absolue du +théâtre. Je suis, au contraire, un philosophe esthéticien +que passionne le spectacle des évolutions littéraires, +qui se soucie peu au fond de la pièce jouée, +presque toujours médiocre, et qui la regarde comme +une indication plus ou moins nette d'une époque et +d'un tempérament; en outre, je ne crois pas du +tout à une science absolue, j'estime que tout peut se +réaliser, au théâtre comme ailleurs. De là, nos divergences. +Mais je suis bien tranquille, M. Sarcey se +flatte d'apprendre chaque jour et de se laisser convaincre +par les faits. Il sera convaincu par le fait naturaliste +comme il vient de l'être par le fait romantique, +sur le tard.</p> + +<p>La question des décors et des accessoires est un +excellent terrain, circonscrit et nettement délimité, +pour y porter l'étude des conventions au théâtre. En +somme, les conventions sont la grosse affaire. On me +dit que les conventions sont éternelles, qu'on ne +supprimera jamais la rampe, qu'il y aura toujours +des coulisses peintes, que les heures à la scène +seront comptées comme des minutes, que les salons +où se passent les pièces n'auront que trois murs. +Eh! oui, cela est certain. Il est même un peu puéril +de donner de tels arguments. Cela me rappelle un +peintre classique, disant de Courbet: «Eh bien! +quoi? qu'a-t-il inventé? est-ce que ses figures n'ont +pas un nez, une bouche et deux yeux comme les +miennes?»</p> + +<p>Je veux faire entendre qu'il y a, dans tout art, un +fond matériel qui est fatal. Quand on fait du théâtre, +on ne fait pas de la chimie. Il faut donc un théâtre, +organisé comme les théâtres de l'époque où l'on vit, +avec le plus ou le moins de perfectionnement du +matériel employé. Il serait absurde de croire qu'on +pourra transporter la nature telle quelle sur les planches, +planter de vrais arbres, avoir de vraies maisons, +éclairées par de vrais soleils. Dès lors, les conventions +s'imposent, il faut accepter des illusions plus +ou moins parfaites, à la place des réalités. Mais cela +est tellement hors de discussion, qu'il est inutile +d'en parler. C'est le fond même de l'art humain, sans +lequel il n'y a pas de production possible. On ne +chicane pas au peintre ses couleurs, au romancier +son encre et son papier, à l'auteur dramatique sa +rampe et ses pendules qui ne marchent pas.</p> + +<p>Seulement, prenons une comparaison. Qu'on lise +par exemple un roman de mademoiselle de Scudéri +et un roman de Balzac. Le papier et l'encre leur sont +tolérés à tous deux; on passe sur cette infirmité de +la création humaine. Or, avec les mêmes outils, +mademoiselle de Scudéri va créer des marionnettes, +tandis que Balzac créera des personnages en chair +et en os. D'abord, il y a la question de talent; mais +il y a aussi la question d'époque littéraire. L'observation, +l'étude de la nature est devenue aujourd'hui +une méthode qui était à peu près inconnue au dix-septième +siècle. On voit donc ici la convention +tournée, comme masquée par la puissance de la +vérité des peintures.</p> + +<p>Les conventions ne font que changer; c'est encore +possible. Nous ne pouvons pas créer de toutes pièces +des êtres vivants, des mondes tirant tout d'eux-mêmes. +La matière que nous employons est morte, +et nous ne saurions lui souffler qu'une vie factice. +Mais que de degrés dans cette vie factice, depuis la +grossière imitation qui ne trompe personne, jusqu'à +la reproduction presque parfaite qui fait crier au +miracle! Affaire de génie, dira-t-on: sans doute, +mais aussi, je le répète, affaire de siècle. L'idée de la +vie dans les arts est toute moderne. Nous sommes +emportés malgré nous vers la passion du vrai et du +réel. Cela est indéniable, et il serait aisé de prouver +par des exemples que le mouvement grandit tous les +jours. Croit-on arrêter ce mouvement, en faisant +remarquer que les conventions subsistent et se déplacent? +Eh! c'est justement parce qu'il y a des conventions, +des barrières entre la vérité absolue et nous, +que nous luttons pour arriver le plus près possible +de la vérité, et qu'on assiste à ce prodigieux spectacle +de la création humaine dans les arts. En somme, une +oeuvre n'est qu'une bataille livrée aux conventions, +et l'oeuvre est d'autant plus grande qu'elle sort plus +victorieuse du combat.</p> + +<p>Le fond de ceci est que, comme toujours, on s'en +tient à la lettre. Je parle contre les conventions, contre +les barrières qui nous séparent du vrai absolu; tout +de suite on prétend que je veux supprimer les conventions, +que je me fais fort d'être le bon Dieu. +Hélas! je ne le puis. Peut-être serait-il plus simple de +comprendre que je ne demande en somme à l'art +que ce qu'il est capable de donner. Il est entendu que +la nature toute nue est impossible a la scène. Seulement, +nous voyons à cette heure, dans le roman, où +l'on en est arrivé par l'analyse exacte des lieux et des +êtres. J'ai nommé Balzac qui, tout en conservant +les moyens artificiels de la publication en volumes, a +su créer un monde dont les personnages vivent dans +les mémoires comme des personnages réels. Eh +bien! je me demande chaque jour si une pareille +évolution n'est pas possible au théâtre, si un auteur +ne saura pas tourner les conventions scéniques, de +façon à les modifier et à les utiliser pour porter sur +la scène une plus grande intensité de vie. Tel est, au +fond, l'esprit de toute la campagne que je fais dans +ces études.</p> + +<p>Et, certes, je n'espère pas changer rien à ce qui +doit être. Je me donne le simple plaisir de prévoir un +mouvement, quitte à me tromper. Je suis persuadé +qu'on ne détermine pas à sa guise un mouvement +au théâtre. C'est l'époque même, ce sont les moeurs, +les tendances des esprits, la marche de toutes les +connaissances humaines, qui transforment l'art dramatique, +comme les autres arts. Il me semble impossible +que nos sciences, notre nouvelle méthode +d'analyse, notre roman, notre peinture, aient marché +dans un sens nettement réaliste, et que notre théâtre +reste seul, immobile, figé dans les traditions. Je dis +cela, parce que je crois que cela est logique et raisonnable. +Les faits me donneront tort ou raison.</p> + +<p>Il est donc bien entendu que je ne suis pas assez +peu pratique pour exiger la copie textuelle de la +nature. Je constate uniquement que la tendance +paraît être, dans les décors et les accessoires, à se +rapprocher de la nature le plus possible; et je constate +cela comme un symptôme du naturalisme au +théâtre. De plus, je m'en réjouis. Mais j'avoue volontiers +que, lorsque je me montre enchanté du +cerisier de <i>l'Ami Fritz</i> et du cercle du <i>Club</i>, je me +laisse aller au plaisir de trouver des arguments. Il +me faut bien des arguments: je les prends où ils se +présentent; je les exagère même un peu, ce qui est +naturel. Je sais parfaitement que le cerisier vrai où +monte Suzel est en bois et en carton, que le cercle +où l'on joue, dans le <i>Club</i>, n'est, en somme, qu'une +habile tricherie. Seulement, on ne saurait nier, +d'autre part, qu'il n'y a pas des cerisiers ni des +cercles pareils dans Scribe, que ce souci minutieux +d'une illusion plus grande est tout nouveau. De là à +constater au théâtre le mouvement qui s'est produit +dans le roman, il n'y a qu'une déduction logique. Les +aveugles seuls, selon moi, peuvent nier la transformation +dramatique à laquelle nous assistons. Cela commence +par les décors et les accessoires; cela finira +par les personnages.</p> + +<p>Remarquez que les grands décors, avec des trucs +et des complications destinés à frapper le public, +me laissent singulièrement froid. Il y a des effets +impossibles à rendre: une inondation par exemple, +une bataille, une maison qui s'écroule. Ou bien, si +l'on arrivait à reproduire de pareils tableaux, je +serais assez d'avis qu'on coupât le dialogue. Cela est +un art tout particulier, qui regarde le peindre décorateur +et le machiniste. Sur cette pente, d'ailleurs, +on irait vite à l'exhibition, au plaisir grossier des +yeux. Pourtant, en mettant les trucs de côté, il serait +très intéressant d'encadrer un drame dans de grands +décors copiés sur la nature, autant que l'optique de +la scène le permettrait. Je me souviendrai toujours +du merveilleux Paris, au cinquième acte de <i>Jean de +Thommeray</i>, les quais s'enfonçant dans la nuit, avec +leurs files de becs de gaz. Il est vrai que ce cinquième +acte était très médiocre. Le décor semblait fait pour +suppléer au vide du dialogue. L'argument reste +fâcheux aujourd'hui, car, si l'acte avait été bon, le +décor ne l'aurait pas gâté, au contraire.</p> + +<p>Mais je confesse que je suis beaucoup plus louché +par des reproductions de milieux moins compliqués +et moins difficiles à rendre. Il est très vrai que le +cadre ne doit pas effacer les personnages par son +importance et sa richesse. Souvent les lieux sont une +explication, un complément de l'homme qui s'y +agite, à condition que l'homme reste le centre, le +sujet que l'auteur s'est proposé de peindre. C'est lui +qui est la somme totale de l'effet, c'est en lui que le +résultat général doit s'obtenir; le décor réel ne se +développe que pour lui apporter plus de réalité, pour +le poser dans l'air qui lui est propre, devant le spectateur. +En dehors de ces conditions, je fais bon +marché de toutes les curiosités de la décoration, qui +ne sont guère à leur place que dans les féeries.</p> + +<p>Nous avons conquis la vérité du costume. On +observe aujourd'hui l'exactitude de l'ameublement. +Les pas déjà faits sont considérables. Il ne reste guère +qu'à mettre à la scène des personnages vivants, ce +qui est, il est vrai, le moins commode. Dès lors, les +dernières traditions disparaîtraient, on règlerait de +plus en plus la mise en scène sur les allures de la vie +elle-même. Ne remarque-t-on pas, dans le jeu de +nos acteurs, une tendance réaliste très accentuée? +La génération des artistes romantiques a si bien +disparu, qu'on éprouve toutes les peines du monde +à remonter les pièces de 1810; et encore les vieux +amateurs crient-ils à la profanation. Autrefois, jamais +un acteur n'aurait osé parler en tournant le +dos au public; aujourd'hui, cela a lieu dans une +foule de pièces. Ce sont de petits faits, mais des faits +caractéristiques. On vit de plus en plus les pièces, +on ne les déclame plus.</p> + +<p>Je me résume, en reprenant une phrase que j'ai +écrite plus haut: une oeuvre n'est qu'une bataille +livrée aux conventions, et l'oeuvre est d'autant plus +grande qu'elle sort plus victorieuse du combat.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Quitte à me répéter, je reviens une fois de plus à +la question des décors. Tout à l'heure, j'examinerai +le très remarquable ouvrage de M. Adolphe Jullien +sur le costume au théâtre. Je regrette beaucoup qu'un +ouvrage semblable n'existe pas sur les décors. M. Jullien +a bien dit, çà et là, un mot des décors; car, selon +sa juste remarque, tout se tient dans les évolutions +dramatiques; le même mouvement qui transforme +les costumes, transforme en même temps les décors, +et semble n'être d'ailleurs qu'une conséquence des +périodes littéraires elles-mêmes. Mais il n'en est pas +moins désirable qu'un livre spécial soit fait sur l'histoire +des décors, depuis les tréteaux où l'on jouait les +Mystères, jusqu'à nos scènes actuelles qui se piquent +du naturalisme le plus exact. En attendant, sans +avoir la prétention de toucher au grand travail historique +qu'elle nécessiterait, je vais essayer de poser la +question d'une façon logique.</p> + +<p>M. Sarcey a fait toute une campagne contre l'importance +que nos théâtres donnent aujourd'hui aux +décors. Ils a dit, comme toujours, d'excellentes +choses, pleines de bon sens; mais j'estime qu'il a tout +brouillé et qu'il faudrait, pour s'entendre, éclairer un +peu la question et distinguer les différents cas.</p> + +<p>D'abord, mettons de côté la féerie et le drame à +grand spectacle. J'entends rester dans la littérature. +Il est certain que les pièces où certains tableaux sont +uniquement des prétextes à décors, tombent par là +même au rang des exhibitions foraines; elles ont dès +lors un intérêt particulier, faites pour les yeux; elles +sont souvent intéressantes par le luxe et l'art qu'on y +déploie. C'est tout un genre, dont je ne pense pas +que M. Sarcey demande la disparition. Les décors y +sont d'autant plus à leur place, qu'ils y jouent le +principal rôle. Le public s'y amuse; ceux qui n'aiment +pas ça, n'ont qu'à rester chez eux. Quant à la littérature, +elle demeure complètement étrangère à l'affaire, +et dès lors elle ne saurait en souffrir.</p> + +<p>J'entends bien, d'ailleurs, ce dont M. Sarcey se +plaint. Il accuse les directeurs et les auteurs de spéculer +sur ce goût du public pour les décors riches, +en introduisant quand même des décors à sensation +dans des oeuvres littéraires qui devraient s'en passer. +Par exemple, on se souvient des magnificences de +<i>Balsamo</i>; il y avait là une galerie des glaces et un feu +d'artifice d'une utilité discutable au point de vue du +drame, et qui, du reste, ne sauvèrent pas la pièce. Eh +bien! dans ce cas nettement défini, M. Sarcey a raison. +Un décor qui n'a pas d'utilité dramatique, qui +est comme une curiosité à part, mise là pour éblouir +le public, ravale un ouvrage au rang inférieur de la +féerie et du mélodrame à spectacle. En un mot, le +décor pour le décor, si riche et si curieux soit-il, +n'est qu'une spéculation et ne peut que gâter une +oeuvre littéraire.</p> + +<p>Mais cela entraîne-t-il la condamnation du décor +exact, riche ou pauvre? Doit-on toujours citer le +théâtre de Shakespeare, où les changements à vue +étaient simplement indiqués par des écriteaux? Faut-il +croire que nos pièces modernes pourraient se contenter, +comme les pièces du dix-septième siècle, d'un +décor abstrait, salon sans meubles, péristyle de +temple, place publique? En un mot, est-on bien venu +de déclarer que le décor n'a aucune importance, qu'il +peut être quelconque, que le drame est dans les personnages +et non dans les lieux où ils s'agitent? C'est +ici que la question se pose sérieusement.</p> + +<p>Une fois encore, je me trouve en face d'un absolu. +Les critiques qui défendent les conventions, disent à +tous propos: «le théâtre», et ce mot résume pour +eux quelque chose de définitif, de complet, d'immuable: +le théâtre est comme ceci, le théâtre est +comme cela. Ils vous envoient Shakespeare et Molière +à la tête. Du moment où les maîtres, il y a deux +siècles, faisaient jouer des chefs-d'oeuvre sans décors, +nous sommes ridicules d'exiger aujourd'hui, pour nos +oeuvres médiocres, les lieux exacts, avec un embarras +extraordinaire d'accessoires. Et de là à parler +de la mode, il n'y a pas loin. Pour les critiques +en question, il semble que notre goût actuel, notre +souci de la vérité des milieux, de l'illusion scénique +poussée aux dernières limites, ne soit qu'une pure +affaire de mode, un engouement du public qui passera. +Ainsi, M. Sarcey s'est demandé pourquoi meubler +un salon; ne peignait on pas tout dans le décor +autrefois? et il n'est pas éloigné de vouloir qu'on +revienne à la nudité ancienne, qui avait l'avantage de +laisser la scène plus libre. En effet, pourquoi ne retournerait-on +pas au décor abstrait, si rien ne nous en +empêche, s'il n'y a dans nos complications actuelles +qu'un caprice? M. Sarcey, avec son bon sens pratique, +fait valoir tous les avantages: l'économie, les +pièces montées plus vite, la littérature épurée et +triomphant seule.</p> + +<p>Mon Dieu! cela est fort juste, fort raisonnable. +Mais, si nous ne retournons pas au décor abstrait, +c'est que nous ne le pouvons pas, tout bonnement. +Il n'y a pas le moindre engouement dans notre fait. +Le décor exact s'est imposé de lui-même, peu à peu, +comme le costume exact. Ce c'est pas une affaire de +mode, c'est une affaire d'évolution humaine et sociale. +Nous ne pouvons pas plus revenir aux écriteaux +de Shakespeare, que nous ne pouvons revivre au +seizième siècle. Cela nous est défendu. Sans doute +des chefs-d'oeuvre ont poussé dans cette convention +du décor; car ils étaient là comme dans leur sol naturel; +mais, ce sol n'est plus le nôtre, et je défie un +auteur dramatique d'aujourd'hui de rien créer de +vivant, s'il ne plante pas solidement son oeuvre dans +notre terre du dix-neuvième siècle.</p> + +<p>Comment un homme de l'intelligence de M. Sarcey +ne tient-il pas compte du mouvement qui transforme +continuellement le théâtre? Il est très lettré, très +érudit; il connaît comme pas un notre répertoire ancien +et moderne; il a tous les documents pour suivre +l'évolution qui s'est produite et qui continue. C'est là +une étude de philosophie littéraire qui devrait le +tenter. Au lieu de s'enfermer dans une rhétorique +étroite, au lieu de ne voir dans le théâtre qu'un genre +soumis à des lois, pourquoi n'ouvre-t-il pas sa fenêtre +toute grande et ne considère-t-il pas le théâtre +comme un produit humain, variant avec les sociétés, +s'élargissant avec les sciences, allant de plus en plus +à cette vérité qui est notre but et notre tourment?</p> + +<p>Je reste dans la question des décors. Voyez combien +le décor abstrait du dix-septième siècle répond +à la littérature dramatique du temps. Le milieu ne +compte pas encore. Il semble que le personnage +marche en l'air, dégagé des objets extérieurs. Il n'influe +pas sur eux, et il n'est pas déterminé par +eux. Toujours il reste à l'état de type, jamais il n'est +analysé comme individu. Mais, ce qui est plus caractéristique, +c'est que le personnage est alors un simple +mécanisme cérébral; le corps n'intervient pas, l'âme +seule fonctionne, avec les idées, les sentiments, les +passions. En un mot, le théâtre de l'époque emploie +l'homme psychologique, il ignore l'homme physiologique. +Dès lors, le milieu n'a plus de rôle à jouer, le +décor devient inutile. Peu importe le lieu où l'action +se passe, du moment qu'on refuse aux différents +lieux toute influence sur les personnages. Ce sera une +chambre, un vestibule, une forêt, un carrefour; +même un écriteau suffira. Le drame est uniquement +dans l'homme, dans cet homme conventionnel +qu'on a dépouillé de son corps, qui n'est plus un +produit du sol, qui ne trempe plus dans l'air natal. +Nous assistons au seul travail d'une machine intellectuelle, +mise à part, fonctionnant dans l'abstraction.</p> + +<p>Je ne discuterai point ici s'il est plus noble en littérature +de rester dans cette abstraction de l'esprit +ou de rendre au corps sa grande place, par amour +de la vérité. Il s'agit pour le moment de constater de +simples faits. Peu à peu, l'évolution scientifique s'est +produite, et nous avons vu le personnage abstrait +disparaître pour faire place à l'homme réel, avec son +sang et ses muscles. Dès ce moment, le rôle des +milieux est devenu de plus en plus important. Le +mouvement qui s'est opéré dans les décors part de là, +car les décors ne sont en somme que les milieux où +naissent, vivent et meurent les personnages.</p> + +<p>Mais un exemple est nécessaire, pour bien faire +comprendre ce mouvement. Prenez par exemple +l'Harpagon de Molière. Harpagon est un type, une +abstraction de l'avarice. Molière n'a pas songé à +peindre un certain avare, un individu déterminé par +des circonstances particulières; il a peint l'avarice, +en la dégageant même de ses conditions extérieures, +car il ne nous montre seulement pas la maison de +l'avare, il se contente de le faire parler et agir. Prenez +maintenant le père Grandet, de Balzac. Tout de +suite, nous avons un avare, un individu qui a poussé +dans un milieu spécial; et Balzac a dû peindre le +milieu, et nous n'avons pas seulement avec lui +l'abstraction philosophique de l'avarice, nous avons +l'avarice étudiée dans ses causes et dans ses résultats, +toute la maladie humaine et sociale. Voilà en présence +la conception littéraire du dix-septième siècle et celle +du dix-neuvième: d'un côté, l'homme abstrait, +étudié hors de la nature; de l'autre, l'homme d'après +la science, remis dans la nature et y jouant son rôle +strict, sous des influences de toutes sortes.</p> + +<p>Eh bien! il devient dès lors évident que, si Harpagon +peut jouer son drame dans n'importe quel lieu, +dans un décor quelconque, vague et mal peint, le +père Grandet ne peut pas plus jouer le sien en dehors +de sa maison, de son milieu, qu'une tortue ne +saurait vivre hors de sa carapace. Ici, le décor fait +partie intégrante du drame; il est de l'action, il l'explique, +et il détermine le personnage.</p> + +<p>La question des décors n'est pas ailleurs. Ils ont +pris au théâtre l'importance que la description a +prise dans nos romans. C'est montrer un singulier +entêtement dans l'absolu, que de ne pas comprendre +l'évolution fatale qui s'est accomplie, et la place considérable +qu'ils tiennent légitimement aujourd'hui +dans notre littérature dramatique. Ils n'ont cessé +depuis deux cents ans de marcher vers une exactitude +de plus en plus grande, du même pas d'ailleurs et au +travers des mêmes obstacles que les costumes. A +cette heure, la vérité triomphe partout. Ce n'est pas +que nous soyons arrivés à un emploi sage de cette +vérité des milieux. On sacrifie plus à la richesse et à +l'étrangeté qu'à l'exactitude. Ce que je voudrais, ce +serait, chez les auteurs dramatiques, un souci du +décor vrai, uniquement lorsque le décor explique et +détermine les faits et les personnages. Je reprends +<i>Eugénie Grandet</i>, qui a été mise au théâtre, mais +très médiocrement; eh bien! il faudrait que, dès le +lever du rideau, on se crût chez le père Grandet; il +faudrait que les murs, que les objets ajoutassent à +l'intérêt du drame, en complétant les personnages +comme le fait la nature elle-même.</p> + +<p>Tel est le rôle des décors. Ils élargissent le domaine +dramatique en mettant la nature elle-même au +théâtre, dans son action sur l'homme. On doit les +condamner, dès qu'ils sortent de cette fonction +scientifique, dès qu'ils ne servent plus à l'analyse des +faits et des personnages. Ainsi, M. Sarcey a raison, +lorsqu'il blâme la magnificence avec laquelle on remonte +les anciennes tragédies; c'est méconnaître +leur véritable cadre. Tout décor ajouté à une oeuvre +littéraire comme un ballet, uniquement pour boucher +un trou, est un expédient fâcheux. Au contraire, il +faut applaudir, lorsque le décor exact s'impose +comme le milieu nécessaire de l'oeuvre, sans lequel +elle resterait incomplète et ne se comprendrait plus. +Et, la question se trouvant ainsi posée, il n'y a qu'à +laisser la critique faire pour ou contre des campagnes +qui ne hâteront ni n'arrêteront l'évolution naturaliste +au théâtre. Cette évolution est un travail +humain et social sur lequel des volontés isolées ne +peuvent rien. Malgré son autorité, M. Sarcey ne nous +ramènera pas aux décors abstraits de Molière et de +Shakespeare, pas plus qu'il ne peut ressusciter les artistes +du dix-septième siècle avec leurs costumes et +le public de l'époque avec ses idées. Élargissez donc +le chemin et laissez passer l'humanité en marche.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LE COSTUME</h3> +<br> +<h3>I</h3> + +<p>Je viens de lire un bien intéressant ouvrage: +l'<i>Histoire du costume au théâtre</i>, par M. Adolphe Jullien.</p> + +<p>Depuis bientôt quatre ans que je m'occupe de +critique dramatique, me souciant moins des oeuvres +que du mouvement littéraire contemporain, me passionnant +surtout contre les traditions et les conventions, +j'ai senti bien souvent de quelle utilité serait +une histoire de notre théâtre national. Sans +doute, cette histoire a été faite, et plusieurs fois. +Mais je n'en connais pas une qui ait été écrite dans +le sens où je la voudrais, sur le plan que je vais +tâcher d'esquisser largement.</p> + +<p>Je voudrais une Histoire de notre théâtre qui +eût pour base, comme l'<i>Histoire de la littérature anglaise</i>, +de M. Taine, le sol même, les moeurs, les +moments historiques, la race et les facultés maîtresses. +C'est là aujourd'hui la meilleure méthode +critique, lorsqu'on l'emploie sans outrer l'esprit de +système. Et cette Histoire montrerait alors clairement, +en s'appuyant sur les faits, le lent chemin +parcouru depuis les Mystères jusqu'à nos comédies +modernes, toute une évolution naturaliste, qui, partie +des conventions les plus blessantes et les plus +grossières, les a peu à peu diminuées d'année en +année, pour se rapprocher toujours davantage des +réalités naturelles et humaines. Tel serait l'esprit +même de l'oeuvre, l'ouvrage tendrait simplement à +prouver la marche constante vers la vérité, une poussée +fatale, un progrès s'opérant à la fois dans les +décors, les costumes, la déclamation, les pièces, et +aboutissant à nos luttes actuelles. Je souris, lorsqu'on +m'accuse de me poser en révolutionnaire. Eh! +je sais bien que la révolution a commencé du jour +où le premier dialogue a été écrit, car c'est une +fatalité de notre nature, de ne pouvoir rester stationnaire, +de marcher, même malgré nous, à un but qui +se recule sans cesse.</p> + +<p>Les aimables fantaisistes ont un argument: dans +les lettres, le progrès n'existe pas. Sans doute, si +l'on parle du génie. L'individualité d'un écrivain +existe en dehors des formules littéraires de son +temps. Peu importe la situation où il trouve les +lettres à sa naissance; il s'y taille une place, il +laisse quand même une production puissante, qui a +sa date; seulement, j'ajouterai que tous les génies +ont été révolutionnaires, qu'ils ont précisément +grandi au-dessus des autres, parce qu'ils ont élargi la +formule de leur âge. Ainsi donc, il faut distinguer +entre l'individualité des écrivains et le progrès des +lettres. J'accorde qu'en tous temps, avec les formules +les plus fausses, au milieu des conventions les plus +ridicules, le génie a laissé des monuments impérissables. +Mais il faut qu'on m'accorde ensuite +que les époques se transforment, que la loi de ce +mouvement paraît être un besoin constant de mieux +voir et de mieux rendre. En somme, l'individualité +est comme la graine qui tombe dans tel ou tel terrain; +sans elle pas de plante, elle est la vie; mais le +terrain a aussi son importance, car c'est lui qui va déterminer, +par sa nature, les façons d'être de la plante.</p> + +<p>Je me suis toujours prononcé pour l'individualité. +Elle est l'unique force. Cependant, nous n'irions pas +loin dans nos études critiques, si nous voulions l'abstraire +de l'époque où elle se produit. Nous sommes +tout de suite forcés d'en arriver à l'étude du terrain. +C'est cette étude du terrain qui m'intéresse, +parce qu'elle m'apparaît pleine d'enseignements. Puis, +nous nous trouvons ici dans un domaine qui devient +de jour en jour scientifique. Si on laisse l'individualité +de côté pour la reprendre et l'étudier chaque +fois qu'elle se produira; si on se borne à examiner, +par exemple, l'histoire des conventions au +théâtre: on reste frappé de cette loi constante dont +je viens de parler, de ce lent progrès vers toutes les +vérités. Cela est indéniable.</p> + +<p>Je ne fais qu'indiquer à larges traits un plan général. +Prenez les décors: c'est d'abord des toiles pendues +à des cordes; c'est ensuite les compartiments +des Mystères, puis un même décor pour toutes les +pièces, puis un décor fait en vue de chaque oeuvre, +puis une recherche de plus en plus marquée de +l'exactitude des lieux, jusqu'aux copies si fidèles de +notre temps. Prenez les costumes, et j'y reviendrai +longuement avec M. Julien: même gradation, la +fantaisie et l'insouciance comme point de départ, et +une continuelle réforme aboutissant à nos scrupules +historiques d'aujourd'hui. Prenez la déclamation, +l'art du comédien: pendant deux siècles, on déclame +sur un ton ampoulé, on lance les vers comme un +chant d'église, sans la moindre recherche de la justesse +et de la vie; puis, avec mademoiselle Clairon, +avec Lekain, avec Talma, le progrès s'accomplit très +péniblement et au milieu des discussions. Ce qu'on +parait ignorer, c'est que, si l'on jouait aujourd'hui, à +la Comédie-Française, une pièce de Corneille, de Molière +ou de Racine, comme elle a été jouée à la +création, on se tiendrait les côtes de rire, tant les +décors, les costumes et le ton des acteurs sembleraient +grotesques.</p> + +<p>Voilà qui est clair. Le progrès, ou si l'on aime mieux +l'évolution, ne peut faire doute pour personne. Depuis +le quinzième siècle, il s'est produit ce que je nommerai +un besoin d'illusion plus grand. Les conventions, +les erreurs de toutes sortes ont disparu, une à +une, chaque fois qu'une d'entre elles a fini par trop +choquer le public. On doit ajouter qu'il a fallu des +années et l'effort des plus grands génies pour venir à +bout des moindres contre sens. C'est là ce que je +voudrais voir établi nettement par une Histoire de +notre théâtre national.</p> + +<p>Tenez, une des questions les plus curieuses et qui +montre bien l'imbécillité de la convention. Au quinzième +siècle, tous les rôles de femme étaient tenus par +de jeunes garçons. Ce fut seulement sous Henri IV +qu'une actrice osa paraître sur les planches. Mais cette +audace causa un scandale affreux; le public se fâchait, +trouvait cela immoral. Et le plus étonnant, c'est que +le déguisement des jeunes garçons, ces jupes qu'ils +portaient, donnaient naissance à de honteuses débauches, +à des amours monstrueux, qui semblaient ne +choquer personne. On sait aujourd'hui combien est +pénible pour notre public, même dans la farce, l'entrée +d'un comique vêtu d'une robe; c'est juste l'effet +contraire, nous voyons une indécence où nos pères +trouvaient une nécessité morale, car pour eux une +femme qui paraissait sur un théâtre prostituait son +sexe. D'ailleurs, pendant tout le dix-septième siècle, +des hommes tinrent encore les rôles de vieilles femmes +et de soubrettes. Ce fut Béjart qui créa madame +Pernelle. Beauval parut dans madame Jourdain, madame +de Sottenville, Philaminte. Essayez aujourd'hui +de rétablir une pareille distribution, et la tentative +semblera ordurière.</p> + +<p>Ajoutez que beaucoup de rôles étaient joués sous le +masque. Cela du coup tuait l'expression, tout un coin +de l'art du comédien. Pourvu que le vers fût lancé, le +public était content. Il paraissait n'éprouver aucun +besoin de réalité matérielle. J'ai trouvé dans l'ouvrage +de M. Jullien une phrase qui m'a frappé. «Oreste, +César, Horace, dit-il, étaient burlesquement travestis +en courtisans de la plus grande cour d'Europe, et +cette mode, qui nous paraîtrait aujourd'hui si déplaisante, +ne choquait en rien nos ancêtres, qui semblaient, +à dire vrai, ne juger les oeuvres dramatiques +que par les yeux de la pensée, en faisant abstraction +complète de la représentation théâtrale.» Tout est là, +méditez cette expression: «Les yeux de la pensée».</p> + +<p>En effet, la grande évolution naturaliste, qui part du +quinzième siècle pour arriver au nôtre, porte tout +entière sur la substitution lente de l'homme physiologique +à l'homme métaphysique. Dans la tragédie, +l'homme métaphysique, l'homme d'après le dogme +et la logique, régnait absolument. Le corps ne +comptant pas, l'âme étant regardée comme l'unique +pièce intéressante de la machine humaine, tout +drame se passait en l'air, dans l'esprit pur. Dès lors, +à quoi bon le monde tangible? Pourquoi s'inquiéter +du lieu où se passait l'action? Pourquoi s'étonner +d'un costume baroque, d'une déclamation fausse? +Pourquoi remarquer que la reine Didon était un +garçon que sa barbe naissante forçait à porter un +masque? Tout cela n'importait pas, on ne descendait +pas à ces misères, on écoutait la pièce comme une +dissertation d'école sur un cas donné. Cela se passait +au-dessus de l'homme, dans le monde des idées, si +loin de l'homme réel, que la réalité du spectacle aurait +gêné.</p> + +<p>Tel est le point de départ, le point religieux dans +les Mystères, le point philosophique plus tard dans +la tragédie. Et c'est dès le début aussi que l'homme +naturel, étouffé sous la rhétorique et sous le dogme, +se débat sourdement, veut se dégager, fait de longs +efforts inutiles, puis finit par s'imposer membre à +membre. Toute l'histoire de notre théâtre est dans +ce triomphe de l'homme physiologique apparaissant +davantage à chaque époque, sous le mannequin de +l'idéalisme religieux et philosophique. Corneille, +Molière, Racine, Voltaire, Beaumarchais, et de nos +jours, Victor Hugo, Emile Augier, Alexandre Dumas +fils, Sardou lui-même, n'ont eu qu'une besogne, +même lorsqu'ils ne s'en sont pas nettement rendu +compte: augmenter la réalité de l'oeuvre dramatique, +progresser dans la vérité, dégager de plus en plus +l'homme naturel et l'imposer au public. Et, fatalement, +l'évolution ne s'arrête pas avec eux, elle continue, +elle continuera toujours. L'humanité est très +jeune.</p> + +<p>M. Jullien a parfaitement compris cette évolution, +lorsqu'il a écrit ceci: «Il est à remarquer que, dans +toute l'histoire du théâtre en France, non seulement +la déclamation et le jeu des acteurs sont en rapport +avec le costume théâtral et en ont suivi les modifications, +mais que ce rapport existait aussi entre +les costumes et les défauts des pièces. Rien n'est +isolé au théâtre; tout s'enchaîne et se tient: défauts +et décadence, qualités et progrès.»</p> + +<p>C'est très juste. Je l'ai dit, l'évolution se porte +sur tout et c'est justement là ce qui en montre le +caractère scientifique. Aucun caprice; une marche +logique, allant à un but déterminé. Les étapes elles-mêmes, +plus ou moins retardées, s'expliquent par +des causes fixes, la résistance du public et des +moeurs, la venue de grands écrivains et de grands acteurs, +les circonstances historiques, favorables ou défavorables. +Si un esprit sincère, amoureux de l'étude, +écrivait l'Histoire que je demande, il nous ferait faire +un bien grand pas dans cette question de la convention +que j'ai prise pour champ de lutte. Je puiserais +dans cette oeuvre des arguments décisifs, et je suis +persuadé que toutes les intelligences nettes seraient +bientôt de mon côté.</p> + +<p>Mais voilà, cette Histoire de notre théâtre n'existe +pas, et ce n'est pas moi qui l'écrirai, car elle demanderait +un loisir dont je ne puis disposer. Plus tard, +on l'écrira, cela est certain; l'évolution qui se produit +dans notre critique elle-même, la conduit à ces +études d'ensemble, à cette analyse des grands mouvements +de l'esprit. Aujourd'hui, si nous manquons +d'arguments, c'est que tout le passé doit être remis en +question, et être fouillé avec nos nouvelles méthodes. +La besogne de déblaiement sera beaucoup plus facile +pour nos petits-fils, parce qu'ils auront des outils +solides. Chaque jour, je me sens arrêté, faute de +pouvoir procéder aux études nécessaires. Et ce qui +me manque surtout, c'est une Histoire générale de +notre littérature, écrite sur les documents exacts +et d'après la méthode scientifique.</p> + +<p>Dès lors, on doit comprendre quelle a été ma joie, +en lisant l'<i>Histoire du costume au théâtre</i>, qui ne traite +a la vérité qu'un côté assez restreint de la question, +mais qui suffit pour indiquer nettement l'évolution +naturaliste au théâtre, depuis le quinzième siècle +jusqu'à nos jours. La tentative est excellente; maintenant +on peut voir ce que donnerait une Histoire +générale.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Du quinzième siècle au dix-septième, la confusion +est absolue pour le costume au théâtre. Ce qui domine, +c'est un besoin de richesse croissant, sans aucun souci +de bon sens ni d'exactitude. Dans les ballets, dans les +embryons des premiers opéras, on voit les déesses, +les rois, les reines, vêtus d'étoffes d'or et d'argent, +avec une fantaisie et une prodigalité dont nos féeries +peuvent donner une idée. Les pièces historiques, +d'ailleurs, sont traitées de la même façon; les Grecs, +les Romains, ont des ajustements mythologiques du +caprice le plus singulier. Pourtant, dès Mazarin, un +mouvement se produit vers la vérité; le cardinal apportait +de l'Italie le goût de l'antiquité; seulement, il +faut ajouter que les costumes offraient toujours +d étranges compromis. Enfin, arrive le costume +romain, tel que le portaient les héros de Racine. Ce +costume était copié sur celui des statues d'empereurs +romains que nous a laissées l'antiquité. Mais +Louis XIV, qui venait de l'adopter pour ses carrousels, +l'avait défiguré d'une étonnante manière. Écoutez +M Jullien:</p> + +<p>«La cuirasse, tout en gardant la même forme, est +devenue un corps de brocart; les knémides se sont +changées en brodequins de soie brodée s'adaptant sur +des souliers à talons rouges, et les noeuds de rubans +remplacent les franges des épaules. Enfin, un tonnelet +dentelé, rond et court, un petit glaive dont le baudrier +passe sous la cuirasse; par-dessus tout cela la +perruque et la cravate de satin: voilà ce qui composait +l'habit à la romaine du dix-septième siècle. Le casque +de carrousel, qui reste dans l'opéra, est le plus souvent +remplacé dans la tragédie par le chapeau de cour avec +plumes.»</p> + +<p>Voilà dans quel attirail ont été créés tous les chefs-d'oeuvre +de Racine. D'ailleurs, les tragédies de Corneille +étaient, elles aussi, mises à cette mode; on voyait +Horace poignarder Camille en gants blancs. Et remarquez +qu'il y avait là un progrès, car jusqu'à un +certain point ce costume d'apparat se basait sur la +vérité. Racine fît bien quelques efforts pour se soustraire +aux modes du temps; mais il n'insista guère. +Molière fut plus énergique; on connaît l'anecdote qui +le montre entrant dans la loge de sa femme, le soir +de la première représentation de <i>Tartufe</i>, et la faisant +se déshabiller, en la trouvant vêtue d'un costume magnifique +pour jouer le rôle d'une femme «qui est incommodée» +dans la pièce. Les acteurs comiques, en +effet, ne respectaient pas plus la vérité que les acteurs +tragiques. La richesse dominait quand même. Une +des causes de ce luxe, sans nécessité le plus souvent, +venait de l'habitude où étaient les seigneurs de donner +en cadeau aux comédiens, comme une marque de +satisfaction, des habits superbes qu'ils avaient portés. +On comprend dès lors la bizarre confusion que devaient +produire sur la scène ces costumes contemporains +d'un luxe outré, mêlés à des costumes défraîchis +de toutes les coupes et de toutes les modes. +En un mot, le pêle-mêle le plus barbare régnait, sans +que le public parût choqué. On s'en tenait à l'homme +métaphysique, à une idée d'abstraction et de rhétorique, +comme je le disais plus haut.</p> + +<p>Tout le dix-septième siècle a donc été faux et majestueux. +Pendant la première moitié du dix-huitième +siècle, on voit se dérouler une période de transition. +Nous ne pouvons au juste nous faire une idée des +obstacles que rencontrait le triomphe de la vérité du +costume. On devait lutter contre la tradition, contre +les habitudes du public, le goût et l'inertie des comédiens, +surtout la coquetterie des comédiennes. Il a +fallu des années d'efforts, au milieu des railleries et +des insultes, pour que le naturalisme s'imposât, dans +cette question si simple et d'ailleurs secondaire de +l'exactitude historique. Ce fut pourtant des femmes +que partit la réforme: mademoiselle de Maupin osa +paraître à l'Opéra, dans le rôle de Médée, les mains +vides, sans la baguette traditionnelle, audace énorme +qui révolutionna le public; d'autre part, dans l'<i>Andrienne</i>, +madame Dancourt imagina une sorte de +robe longue ouverte, qui convenait à son rôle d'une +femme relevant de couches. Mais un nouveau caprice +faillit tout compromettre. Croyant arriver à plus de +vérité, les actrices adoptèrent, pour toutes les pièces, +des vêtements identiques à ceux des dames de la +cour. Et, dès lors, commença le long compromis +entre le moderne et l'antique, qui a duré jusqu'à +Talma.</p> + +<p>«Les actrices tragiques, dit M. Jullien, eurent de +grands paniers, des robes de cour, des plumets et +des diamants sur la tête; elles se surchargeaient de +franges, d'agréments, de rubans multicolores.» Et +ce n'était pas seulement les grands rôles qui se +paraient ainsi, les suivantes et les soubrettes, jusqu'aux +paysannes, se montraient vêtues de velours +et de soie, les bras et les épaules chargés de pierreries. +Elles agissaient ainsi autant par convenance que +par coquetterie, car elles auraient cru manquer au +public en paraissant habillées simplement dans le +costume de leurs rôles. D'ailleurs, cette idée ne +venait à personne, excepté à des esprits très nets +qui devançaient leur époque, qui réclamaient une +réforme des costumes, de la diction, du théâtre tout +entier, et qu'on injuriait en se moquant d'eux. +Voilà qui doit nous donner du courage, à nous autres +dont les idées naturalistes paraissent aujourd'hui si +drôles et si odieuses à la fois.</p> + +<p>Je résume ici à grands traits, je néglige les transitions. +Mademoiselle Sallé, une danseuse célèbre de +l'Opéra, se permit la première de paraître, dans Pygmalion, +sans panier, sans jupe, sans corps, échevelée, +et sans aucun ornement sur la tête. Elle avait +rencontré en France de tels obstacles, de telles mauvaises +volontés, qu'elle s'était vue forcée d'aller créer +le rôle à Londres. Plus tard, elle eut un grand succès +à Paris. Mais j'arrive à mademoiselle Clairon, qui a +tant fait pour la réforme du costume et de la diction. +Elle étudiait l'antiquité, elle cherchait l'esprit de +ses rôles dans les monuments historiques. Pourtant, +elle résista longtemps aux conseils de Marmontel, qui +la suppliait de quitter la déclamation chantante, +comme elle avait quitté les oripeaux du grand siècle. +Un jour, elle voulut tenter la partie. Il faut laisser ici la +parole à Marmontel, qui a parlé de cette représentation: +«L'événement passa son attente et la mienne. +Ce ne fut plus l'actrice, ce fut Roxane elle-même que +l'on crut voir et entendre. On se demandait: Où +sommes-nous? On n'avait rien entendu de pareil.» +Quel beau cri d'étonnement et quelle surprise dans +ce triomphe brusque de la vérité!</p> + +<p>Mademoiselle Clairon ne devait pas s'en tenir là. +Elle joua <i>l'Electre</i>, de Crébillon, huit jours plus tard. +Marmontel, qui a défendu la vérité au théâtre avec +passion, écrit encore ceci: «Au lieu du panier ridicule +et de l'ample robe de deuil qu'on lui avait vus dans +ce rôle, elle y parut en simple habit d'esclave, +échevelée et les bras chargés de longues chaînes. Elle +y fut admirable, et, quelque temps après, elle fut +plus sublime encore dans <i>l'Electre</i>, de Voltaire. Ce +rôle, que Voltaire lui avait fait déclamer avec une +lamentation continuelle et monotone, parlé plus +naturellement, acquit une beauté inconnue à lui-même.» +Mademoiselle Clairon poussa si loin ce +qu'on appellerait aujourd'hui la passion du naturalisme, +qu'un jour, au cinquième acte de <i>Didon</i>, elle +crut pouvoir paraître en chemise, absolument en +chemise, «afin de marquer, dit M. Jullien, quel +désordre portait dans ses sens le songe qui l'avait +chassée de son lit.» Il est vrai qu'elle ne recommença +pas. Nous autres, gens de peu de morale comme on +sait, nous n'en sommes pourtant pas encore à réclamer +la chemise.</p> + +<p>Je suis obligé de me hâter, je passe à Lekain qui +fut également un des grands réformateurs du théâtre. +«D'abord fougueux et sans règle, dit M. Jullien, +mais plein d'une chaleur communicative, il plut à la +jeunesse et déplut aux amateurs de l'ancienne +psalmodie qui l'appelaient le <i>taureau</i>, parce qu'ils ne +retrouvaient plus chez lui cette diction chantante et +martelée, cette déclamation redondante qui les berçait +si doucement d'habitude.» Il s'occupa beaucoup aussi +du costume, il parut d'abord dans Oreste avec un +vêtement dessiné par lui qui étonna, mais qui fut +accepté. Plus tard, il s'enhardit jusqu'à jouer Ninias, +les manches retroussées, les bras teints de sang, les +yeux hagards. On était bien loin de la tragédie +pompeuse de Louis XIV. Pourtant, il ne faut pas +croire que le costume de cour eût complètement +disparu. Malgré ses audaces, Lekain laissa beaucoup à +faire à Talma.</p> + +<p>Je passe rapidement sur madame Favart, qui la +première joua des paysannes avec des sabots à l'Opéra-Comique, +sur la Saint-Huberty, une artiste lyrique de +génie, qui porta le premier costume de Didon vraiment +historique, une tunique de lin, des brodequins +lacés sur le pied nu, une couronne entourée d'un +voile retombant par derrière, un manteau de pourpre, +une robe attachée par une ceinture au-dessous de la +gorge. Je passe également sur Clairval, Dugazon et +Larive, qui continuèrent plus ou moins les réformes +de mademoiselle Clairon et de Lekain. A ce moment, +un grand pas était fait; mais, si le mouvement de +réforme s'accentuait, on était encore loin de la vérité. +Les coupes des vêtements étaient changées, mais les +étoffes trop riches demeuraient. Talma allait enfin +porter le dernier coup à la convention.</p> + +<p>Ce comédien de génie fut passionné pour son art. +Il fouilla l'antiquité, il réunit une collection de costumes +et d'armes, il se fit dessiner des costumes par +David, ne négligeant aucune source, voulant la vérité +exacte pour arriver au caractère. Ici, je me permettrai +une longue citation qui résumera les réformes opérées +par Talma.</p> + +<p>«Il parut dans le rôle du tribun Proculus, de +<i>Brutus</i>, vêtu d'un costume fidèlement calqué sur les +habits romains. Le rôle n'avait pas quinze vers; mais +cette heureuse innovation qui, d'abord, étonna et +laissa quelques minutes le public en suspens, finit +par être applaudie... Au foyer, un de ses camarades +lui demanda «s'il avait mis des draps mouillés sur ses +épaules?» tandis que la charmante Louise Contat, lui +adressant sans le vouloir l'éloge le plus flatteur, +s'écriait: «Voyez donc Talma, qu'il est laid! Il a l'air +d'une statue antique.» Pour toute réponse, le +tragédien déroula aux yeux des persifleurs le modèle +même que David lui avait dessiné pour son costume. +A son entrée en scène, madame Vestris le regarda +des pieds à la tête, et tandis que Brutus lui adressait +son couplet, elle échangeait à voix basse avec Talma-Proculus +ce rapide dialogue: «—Mais vous avez les +bras nus, Talma!—Je les ai comme les avaient les +Romains.—Mais, Talma, vous n'avez pas de culotte.—Les +Romains n'en portaient pas.—<i>Cochon!</i>...» +et, prenant la main que lui offrait Brutus, elle sortit +de scène en étouffant de colère.»</p> + +<p>Voilà le cri réactionnaire en art: Cochon! Nous +sommes tous des cochons, nous autres qui voulons +la vérité. Je suis personnellement un cochon, parce +que je me bats contre la convention au théâtre. Songez +donc, Talma montrait ses jambes. Cochon! Et moi, +je demande qu'on montre l'homme tout entier. Cochon! +cochon!</p> + +<p>Je m'arrête. L'ouvrage de M. Jullien prouve, avec un +luxe d'évidence, la continuelle évolution naturaliste +au théâtre. Cela s'impose comme une vérité mathématique. +Inutile de discuter, de dire que ce mouvement +qui nous emporte à la vérité en tout, est bon +ou mauvais; il est, cela suffit; nous lui obéissons de +gré ou de force. Seulement, le génie va en avant, et +c'est lui qui fait la besogne, pendant que la médiocrité +hurle et proteste. Je sais bien que les médiocres +d'aujourd'hui voudraient nous arrêter, sous le prétexte +qu'il n'y a plus de réformes à faire, que nous +sommes arrivés en littérature à la plus grande +somme de vérité possible. Eh! de tous temps, les médiocres +ont dit cela! Est-ce qu'on arrête l'humanité, +est-ce qu'on fixe jamais sa marche en avant? Certes, +non, toutes les réformes ne sont pas accomplies. Pour +nous en tenir au costume, que d'erreurs aujourd'hui +encore, de luxe inutile, de coquetterie déplacée, de +vêtements de fantaisie! D'ailleurs, comme le dit très +bien M. Jullien, tout se tient au théâtre. Quand les +pièces seront plus humaines, quand la fameuse +langue de théâtre disparaîtra sous le ridicule, quand +les rôles vivront davantage notre vie, ils entraîneront +la nécessité de costumes plus exacts et d'une diction +plus naturelle. C'est là où nous allons, scientifiquement.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Maintenant je parlerai de l'époque actuelle, je répondrai +aux critiques qui s'étonnent de notre guerre +aux conventions. Pour eux, on a poussé la vérité +aussi loin que possible sur la scène; en un mot, tout +serait fait, nos devanciers ne nous auraient rien laissé +à faire. J'ai déjà prouvé, selon moi, que le mouvement +naturaliste qui nous emporte depuis les premiers +jours de notre théâtre national, ne saurait +s'arrêter une minute, qu'il est nécessaire et continu, +dans l'essence même de notre nature. Mais cela ne +suffit pas, il faut toujours en arriver aux faits, lorsqu'on +veut être clair et décisif.</p> + +<p>J'accorde volontiers que nous avons obtenu une +grande exactitude dans le costume historique. Aujourd'hui, +lorsqu'on monte une pièce de quelque importance +se passant en France ou à l'étranger, dans +des époques plus ou moins lointaines, on copie les +costumes sur les documents du temps, on se pique +de ne rien négliger pour arriver à une authenticité +absolue. Je ne parle pas des petites tricheries, des négligences +dissimulées sous une exagération de zèle. +Il y a aussi la question de la coquetterie des femmes; +les comédiennes reculent souvent encore devant des +ajustements étranges et incommodes qui les enlaidiraient; +alors, elles s'en tirent par un brin de fantaisie, +elles changent la coupe, ajoutent des bijoux, inventent +une coiffure. Malgré cela, l'ensemble reste satisfaisant; +il y a eu là, au théâtre, un mouvement +fatal déterminé par les études historiques des cinquante +dernières années. Devant les gravures, les +textes de toutes sortes exhumés par les chercheurs, +devant cette connaissance de plus en plus élargie et +familière des âges morts, il devenait naturel que le +public exigeât une résurrection exacte des époques +mises en scène. Ce n'est donc pas un caprice, une +affaire de mode, mais une marche logique des +esprits.</p> + +<p>Donc, si la tradition maintient encore des anachronismes +baroques, des fantaisies inexplicables dans les +pièces jouées il y a une trentaine d'années, il est +rare qu'aujourd'hui, eu montant une pièce historique, +on ne se préoccupe pas de l'exactitude des costumes. +Le mouvement s'accentuera encore, et la +vérité sera complète, lorsqu'on aura décidé les +femmes à ne pas profiter d'une pièce historique pour +porter des toilettes éblouissantes, au coin de leur feu +et même en voyage; car, outre l'exactitude du costume, +il y a la convenance du costume, ce qui m'amène +à la question du vêtement dans nos pièces modernes.</p> + +<p>Ici, rien de plus simple pour les hommes. Ils s'habillent +comme vous et moi. Quelques-uns, je parle +des comiques, chargent trop l'excentricité, ce qui +leur fait perdre le caractère. Il faut voir le succès +d'un costume exact, pour comprendre ce qu'il ajoute +de vie au personnage. Mais la grosse question est encore +la question des femmes. Dans les pièces où les +rôles exigent une grande simplicité de mise, il est à +peu près impossible d'obtenir cette simplicité; car on +se heurte à une obstination de coquetterie d'autant +plus vive, que les femmes n'ont point ici pour tricher +le pittoresque du costume historique ou étranger. +Vous amènerez encore une comédienne à draper ses +épaules des haillons d'une mendiante, mais vous ne +la déciderez jamais à se mettre en petite ouvrière, si +elle a perdu le premier éclat de sa beauté, si elle sait +que les robes pauvres l'enlaidissent. Pour elle, c'est +parfois une question de vie, car a côté de l'actrice, il +y a la femme, qui souvent a besoin d'être belle.</p> + +<p>Voilà la raison qui fausse presque continuellement +le costume, dans nos pièces contemporaines: une +peur de la simplicité, un refus d'accepter la condition +des personnages, lorsque ces personnages +glissent à l'odieux ou au ridicule de la mise. Puis, il +y a encore cette rage de belles toilettes qui s'est déclarée +dans le goût même du public. Par exemple, +au Vaudeville et au Gymnase, les dernières années +de l'empire ont amené des exhibitions de grands couturiers +qui durent encore. Une pièce ne peut se passer +dans un monde riche, sans qu'aussitôt il y ait un +assaut de luxe entre les actrices. A la rigueur, ces +toilettes sont justifiées; mais le mauvais, c'est l'importance +qu'elles prennent. Le branle étant donné, le +public se passionnant plus pour les robes que pour le +dialogue, ou en est venu à fabriquer les pièces dans +le but d'un grand étalage de modes nouvelles; on a +voulu mettre dans un succès cette chance, en choisissant +de préférence un milieu d'action où le luxe +fût autorisé. Le lendemain d'une première représentation, +la presse s'occupe autant des toilettes que de +la pièce; tout Paris en cause, une bonne partie des +spectateurs et surtout des spectatrices vient au +théâtre pour voir la robe bleue de celle-ci ou le nouveau +chapeau de celle-là.</p> + +<p>On dira que le mal n'est pas grand. Mais, pardon, le +mal est très grand! Sous une hypocrisie de réalité, il +y a là un succès cherché en dehors des oeuvres elles-mêmes. +Ces toilettes éclatantes ne sont pas vraies, +d'ailleurs, dans leur uniformité superbe. On ne s'habille +pas ainsi à toute heure du jour, on ne joue pas +continuellement la gravure de mode. Puis, ce goût +excessif des toilettes riches a ceci de désastreux qu'il +pousse les auteurs dans la peinture d'un monde factice, +d'une distinction convenue. Comment oser risquer +une pièce se passant dans la bourgeoisie médiocre, +ou dans le petit commerce, ou dans le peuple, +lorsqu'il faut absolument au public des robes de cinq +ou six mille francs! Alors, on force la note, on habille +des bourgeoises de province comme des duchesses, +ou l'on introduit une cocotte, pour qu'il y +ait au moins un pétard de soie et de velours. Trois +actes ou cinq actes en robes de laine paraîtraient +une démence; demandez à un fabricant habile s'il +risquerait cinq actes sans la grande toilette de rigueur.</p> + +<p>Eh bien, la vérité au théâtre souffre encore de tout +cela. On hésite devant une question de costumes trop +pauvres, comme on hésite devant une audace de +scène. Pas une pièce de MM. Augier, Dumas et Sardou, +n'a osé se passer des grandes toilettes, pas une +ne descend jusqu'aux petites gens qui portent des +étoffes à dix-huit sous le mètre; de sorte que tout un +côté social, la grande majorité des êtres humains se +trouve à peu près exclue du théâtre. Jusqu'à présent, +on n'est pas allé au delà de la bourgeoisie aisée. Si +l'on a mis des misérables au théâtre, des ouvriers et +des employés à douze cents francs, c'est dans des +mélodrames radicalement faux, peuplés de ducs et de +marquis, sans aucune littérature, sans aucune analyse +sérieuse. Et soyez certain que la question du +costume est pour beaucoup dans cette exclusion.</p> + +<p>Nos vêtements modernes, il est vrai, sont un +pauvre spectacle. Dès qu'on sort de la tragédie bourgeoise, +resserrée entre quatre murs, dès qu'on veut +utiliser la largeur des grandes scènes et y développer +des foules, on se trouve fort embarrassé, gêné par +la monotonie et le deuil uniforme de la figuration. Je +crois que, dans ce cas, on devrait utiliser la variété +que peut offrir le mélange des classes et des métiers. +Ainsi, pour me faire entendre, j'imagine qu'un auteur +place un acte dans le carré des Halles centrales, à +Paris. Le décor serait superbe, d'une vie grouillante +et d'une plantation hardie. Eh bien! dans ce décor +immense, on pourrait parfaitement arriver à un ensemble +très pittoresque, en montrant les forts de la +Halle coiffés de leurs grands chapeaux, les marchandes +avec leurs tabliers blancs et leurs foulards +aux tons vifs, les acheteuses vêtues de soie, de laine +et d'indienne, depuis les dames accompagnées de +leurs bonnes, jusqu'aux mendiantes qui rôdent pour +ramasser des épluchures. D'ailleurs, il suffit d'aller +aux Halles et de regarder. Rien n'est plus bariolé ni +plus intéressant. Tout Paris voudrait voir ce décor, +s'il était réalisé avec le degré d'exactitude et de largeur +nécessaire.</p> + +<p>Et que d'autres décors à prendre, pour des drames +populaires! L'intérieur d'une usine, l'intérieur d'une +mine, la foire aux pains d'épices, une gare, un quai +aux fleurs, un champ de courses, etc., etc. Tous les +cadres de la vie moderne peuvent y passer. On dira +que ces décors ont déjà été tentés. Sans doute, dans +les féeries on a vu des usines et des gares de chemin +de fer; mais c'étaient là des gares et des usines de +féerie, je veux dire des décors bâclés de façon à produire +une illusion plus ou moins complète. Ce qu'il +faudrait, ce serait une reproduction minutieuse. Et +l'on aurait fatalement des costumes, fournis par les +différents métiers, non pas des costumes riches, mais +des costumes qui suffiraient à la vérité et à l'intérêt +des tableaux. Puisque tout le monde se lamente sur +la mort du drame, nos auteurs dramatiques devraient +bien tenter ce genre du drame populaire et contemporain. +Ils pourraient y satisfaire à la fois les besoins +de spectacle qu'éprouve le public et les nécessités +d'études exactes qui s'imposent chaque jour davantage. +Seulement, il est à souhaiter que les dramaturges +nous montrent le vrai peuple et non ces ouvriers +pleurnicheurs, qui jouent de si étranges rôles, +dans les mélodrames du boulevard.</p> + +<p>D'ailleurs, je ne me lasserai pas de le répéter après +M. Adolphe Jullien, tout se tient au théâtre. La +vérité des costumes ne va pas sans la vérité des décors, +de la diction, des pièces elles-mêmes. Tout +marche du même pas dans la voie naturaliste. +Lorsque le costume devient plus exact, c'est que +les décors le sont aussi, c'est que les acteurs se +dégagent de la déclamation ampoulée, c'est enfin +que les pièces étudient de plus près la réalité et +mettent à la scène des personnages plus vrais. Aussi, +pourrais-je faire, au sujet des décors, les mêmes réflexions +que je viens de faire à propos du costume. +Là aussi, nous semblons arrivés à la plus grande +somme de vérité possible, lorsque de grands pas sont +encore à faire. Il s'agirait surtout d'augmenter l'illusion, +en reconstituant les milieux, moins dans leur +pittoresque que dans leur utilité dramatique. Le milieu +doit déterminer le personnage. Lorsqu'un décor +sera étudié à ce point de vue qu'il donnera l'impression +vive d'une description de Balzac, lorsque, au lever +de la toile, on aura une première donnée sur les +personnages, sur leur caractère et leurs habitudes, +rien qu'à voir le lieu où ils se meuvent, on comprendra +de quelle importance peut être une décoration exacte. +C'est là que nous allons, évidemment; les milieux, ces +milieux dont l'étude a transformé les sciences et les +lettres, doivent fatalement prendre au théâtre une +place considérable; et je retrouve ici la question de +l'homme métaphysique, de l'homme abstrait qui se +contentait de trois murs dans la tragédie, tandis +que l'homme physiologique de nos oeuvres modernes +demande de plus en plus impérieusement à être déterminé +par le décor, par le milieu, dont il est le +produit. On voit donc que la voie du progrès est +longue encore, aussi bien pour la décoration que +pour le costume. Nous sommes dans la vérité, mais +nous balbutions à peine.</p> + +<p>Un autre point très grave est la diction. Certes, +nous n'en sommes plus à la mélopée, au plain-chant +du dix-septième siècle. Mais nous avons encore une +voix de théâtre, une récitation fausse très sensible et +très fâcheuse. Tout le mal vient de ce que la plupart +des critiques érigent les traditions en un code +immuable; ils ont trouvé le théâtre dans un certain +état, et au lieu de regarder l'avenir, de juger par les +progrès accomplis les progrès qui s'accomplissent et +qui s'accompliront, ils défendent avec entêtement +ce qui reste des conventions anciennes, en jurant que +ce reste est d'une nécessité absolue. Demandez-leur +pourquoi, faites-leur remarquer le chemin parcouru, +ils ne donneront aucune raison logique, ils répondront +par des affirmations basées justement sur +l'état de choses qui est en train de disparaître.</p> + +<p>Pour la diction, le mal vient donc de ce que ces +critiques admettent une langue de théâtre. Leur +théorie est qu'on ne doit pas parler sur les planches +comme dans l'existence quotidienne; et, pour appuyer +cette façon de voir, ils prennent des exemples +dans la tradition, dans ce qui se passait hier et +dans ce qui se passe aujourd'hui encore, sans tenir +compte du mouvement naturaliste dont l'ouvrage de +M. Jullien nous permet de constater les étapes. Comprenez +donc qu'il n'y a pas absolument de langue +de théâtre; il y a eu une rhétorique qui s'est affaiblie +de plus en plus et qui est en train de disparaître, +voilà les faits. Si vous comparez un instant la déclamation +des comédiens sous Louis XIV à celle de +Lekain, et si vous comparez la déclamation de Lekain +à celle des artistes de nos jours, vous établirez nettement +les phases de la mélopée tragique aboutissant +à notre recherche du ton juste et naturel, du +cri vrai. Dès lors, la langue de théâtre, cette langue +plus sonore, disparaît. Nous allons à la simplicité, +au mot exact, dit sans emphase, tout naturellement. +Et que d'exemples, si je ne devais me borner! Voyez +la puissance de Geoffroy sur le public, tout son talent +est dans sa nature; il prend le public parce qu'il +parle à la scène comme il parle chez lui. Quand la +phrase sort de l'ordinaire, il ne peut plus la prononcer, +l'auteur doit en chercher une autre. Voilà +la condamnation radicale de la prétendue langue de +théâtre. D'ailleurs, suivez la diction d'un acteur de +talent, et étudiez le public: les applaudissements partent, +la salle s'enthousiasme, lorsqu'un accent de vérité +a donné aux mots prononcés la valeur exacte +qu'ils doivent avoir. Tous les grands triomphes de la +scène sont des victoires sur la convention.</p> + +<p>Hélas! oui, il y a une langue de théâtre: ce sont +ces clichés, ces platitudes vibrantes, ces mots creux +qui roulent comme des tonneaux vides, toute cette +insupportable rhétorique de nos vaudevilles et de +nos drames, qui commence à faire sourire. Il serait +bien intéressant d'étudier la question du style chez +les auteurs de talent comme MM. Augier, Dumas et +Sardou; j'aurais beaucoup à critiquer, surtout chez +les deux derniers, qui ont une langue de convention, +une langue à eux qu'ils mettent dans la bouche de +tous leurs personnages, hommes, femmes, enfants, +vieillards, tous les sexes et tous les âges. Cela me +paraît fâcheux, car chaque caractère a sa langue, et +si l'on veut créer des êtres vivants, il faut les donner +au public, non seulement avec leurs costumes exacts +et dans les milieux qui les déterminent, mais encore +avec leurs façons personnelles de penser et de s'exprimer. +Je répète que c'est là le but évident où va +notre théâtre. Il n'y a pas de langue de théâtre réglée +par un code comme coupe de phrases et comme +sonorité; il y a simplement un dialogue de plus en +plus exact, qui suit ou plutôt qui amène les progrès +des décors et des costumes dans la voie naturaliste. +Quand les pièces seront plus vraies, la diction des +acteurs gagnera forcément en simplicité et en naturel.</p> + +<p>Pour conclure, je répéterai que la bataille aux +conventions est loin d'être terminée et qu'elle durera +sans doute toujours. Aujourd'hui, nous commençons +à voir clairement où nous allons, mais nous pataugeons +encore en plein dégel de la rhétorique et de la +métaphysique.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LES COMÉDIENS</h3> +<br> +<h3>I</h3> + +<p>Je voudrais, à propos du concours du Conservatoire, +dire mon mot sur l'éducation officielle qu'on +donne en France aux comédiens.</p> + +<p>Certes, cette éducation officielle est dans l'ordre +accoutumé de notre esprit français. Le nom de l'établissement +où elle est donnée, le «Conservatoire», +suffit à indiquer qu'il s'agit d'y conserver les traditions, +d'y enseigner un art en quelque sorte hiératique, +dont toutes les recettes sont immuables. Tel +geste signifie telle chose, et ce geste ne saurait être +changé. Il y a un jeu de physionomie pour l'étonnement, +un pour l'effroi, un pour l'admiration, et ainsi +de suite, toute une collection de jeux de physionomie +qui s'apprennent et qu'on finit par savoir employer, +même avec une intelligence médiocre. Il en est de +même pour les peintres à l'École des Beaux-Arts. On +parvient à y fabriquer un peintre, quand le sujet n'est +pas complètement idiot, et que la nature l'a bâti +physiquement à peu près complet, avec des jambes +et des bras.</p> + +<p>Et remarquez que je ne nie pas la nécessité de ces +écoles. De même qu'il faut des peintres décents, sachant +leur métier pour décorer nos salons bourgeois, +de même il faut des comédiens qui sachent se tenir +en scène, saluer et répondre, pour jouer l'effroyable +quantité de comédies et de drames que Paris consomme +par hiver. Au moins, un élève qui sort du +Conservatoire, connaît les éléments classiques de son +métier. Il est le plus souvent médiocre, mais il reste +convenable, il s'acquitte honorablement de son +emploi.</p> + +<p>Je me montrerai plus sévère pour l'enseignement +lui-même, pour le corps des professeurs. Sans doute, +ils ne peuvent pas donner du génie à leurs élèves. +Peut-être même sont-ils obligés, jusqu'à un certain +point, de rester dans la routine pour ne pas bouleverser +d'un coup des habitudes séculaires. Un enseignement +est forcément basé sur un corps de doctrine, +qui permet de l'appliquer au plus grand nombre à +la moyenne des intelligences. Mais, vraiment, la tradition +théâtrale est chez nous une des plus fausses +qui existent, et il serait grand temps de revenir à la +vérité, petit à petit, si l'on veut, de façon à ne brusquer +personne.</p> + +<p>Qu'on réfléchisse un instant aux conventions ridicules, +à ces repas de théâtre où les acteurs mangent +de trois quarts, à ces entrées et à ces sorties solennelles +et grotesques, à ces personnages qui parlent +la face toujours tournée vers le public, quel que soit +le jeu de scène. Nous sommes habitués à ces choses, +elles ne nous blessent plus; seulement, elles gâtent +l'illusion et elles font du théâtre un art faux qui compromet +les plus grandes oeuvres.</p> + +<p>Je ne parle pas des peuples latins, des Italiens et +des Espagnols, dont l'art dramatique est encore plus +ampoulé et plus conventionnel. Mais, chez les peuples +du Nord, les comédiens jouent beaucoup plus librement, +sans tant s'inquiéter de la pompe de la représentation. +Par exemple, chez nous, il n'y a que les +grands comédiens, ceux dont l'autorité est souveraine +sur le public, qui osent lancer certaines répliques +en tournant le dos à la salle. Cela n'est pas convenable. +Pourtant, il y a des effets puissants à tirer de +la vérité de cette attitude, qui se produit à chaque +instant dans la vie réelle. Le fâcheux est que nos +comédiens jouent pour la salle, pour le gala; ils sont +sur les planches comme sur un piédestal, ils veulent +voir et être vus. S'ils vivaient les pièces au lieu de +les jouer, les choses changeraient.</p> + +<p>On parle de l'optique théâtrale. Cette optique n'est +jamais que ce qu'on la fait. Si l'enseignement serrait +la vie de plus près, si l'on ne changeait pas les élèves +comédiens en pantins mécaniques, on trouverait des +interprètes qui renouvelleraient la mise en scène et +feraient enfin monter la vérité sur les planches.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>L'éducation classique et traditionnelle donnée aux +jeunes comédiens est donc en soi une excellente +chose, car elle sert à former des sujets d'une bonne +moyenne pour les besoins courants de nos théâtres. +Mais où la critique peut s'exercer, c'est, comme je +l'ai dit, sur l'enseignement lui-même, sur le corps de +doctrine des professeurs dont le souci est, avant tout, +de maintenir intactes les traditions.</p> + +<p>Il faut, pour comprendre ce qu'est aujourd'hui chez +nous l'art du comédien, remonter à l'origine même +de notre théâtre. On trouve, au dix-septième siècle, +la pompe tragique, les Romains et les Grecs portant +la perruque des seigneurs du temps, la représentation +d'une pièce se déroulant avec la majesté d'un gala +princier. On pontifiait alors. On restait sur les planches +dans le domaine des rois et des dieux. L'art +consistait à être le plus loin possible de la nature. +Tout s'ennoblissait, et jusqu'à: «Je vous hais!» tout +se disait tendrement. L'acteur le plus applaudi était +celui qui approchait le plus des belles manières de +la cour, arrondissant les bras, se balançant sur les +hanches, grasseyant, roulant des yeux terribles.</p> + +<p>Certes, nous n'en sommes plus là. La vérité du +costume, du décor et des attitudes s'est imposée peu à +peu. Aujourd'hui, Néron ne porte plus perruque, et +l'on joue <i>Esther</i> avec une mise en scène splendide et +trop exacte. Mais, au fond, on retrouve toujours la +tradition de majesté, de jeu solennel. Des acteurs français +qui jouent, sont restés des prêtres qui officient. Ils +ne peuvent monter sur les planches, sans se croire +aussitôt sur un piédestal, où la terre entière les +regarde. Et ils prennent des poses, et ils sortent immédiatement +de la vie pour entrer dans ce ronronnement +du théâtre, dans ces gestes faux et forcés, qui +feraient pouffer de rire sur un trottoir.</p> + +<p>Prenez même une pièce gaie, une comédie, et +regardez attentivement les acteurs qui la brûlent. +Vous reconnaîtrez en eux les comédiens pompeux du +dix-septième siècle, ceux qui sont les pères de l'art +dramatique en France. Les entrées souvent sont +accompagnées d'un coup de talon pour annoncer et +mieux asseoir le personnage. Les effets sont continués +au delà du vraisemblable, dans l'unique but d'occuper +toute la scène et de forcer les applaudissements. +Ce sont des jeux de physionomie adressés au +public, des poses de bel homme, la cuisse tendue, la +tête tournée et maintenue dans une position avantageuse. +Ils ne marchent plus, ne parlent plus, ne +toussent plus comme à la ville. On voit qu'ils sont +en représentation, et que leur effort le plus immédiat +est de n'être pas comme tout le monde, de façon à +étonner les bourgeois. Il y a un Grec ou un Romain +du grand siècle, dans les paillasses de foire, qui tendent +le derrière au coups de pied.</p> + +<p>Oui, la tradition a cette force. Elle est pareille au +sable fin qui filtre quand même et sans relâche par +les fissures les plus minces. La source en est déjà +disparue lorsque les effets en subsistent encore. Ces +effets peuvent être méconnaissables, transformés, +déviés, ils n'existent pas moins, ils n'en sont pas moins +tout puissants. Si, aujourd'hui, notre théâtre désespère +les amis de la nature, la faute en est aux ancêtres, +à la lente éducation de nos comédiens, que la +tradition éloigne du vrai.</p> + +<p>Un art ne se forme pas en un jour. Aussi, quand il +est formé, a-t-il une solidité de roc dans la routine. +Cela explique comment il est si difficile d'innover, de +changer la direction suivie par plusieurs générations. +Aujourd'hui, le besoin de vérité se fait sentir, au +théâtre comme partout; mais, plus que partout, ce +besoin y trouve des résistances désespérées. On est +habitué aux faussetés, aux conventions de la scène; +le gros public n'est pas choqué; tous les effets faux +le ravissent, et il applaudit en criant à la vérité; si +bien même que ce sont les effets vrais qui le fâchent +et qu'il traite d'exagérations ridicules. Le jugement +du spectateur est perverti par une habitude séculaire. +De là, l'entêtement dans la formule existante +de l'art dramatique.</p> + +<p>Et Dieu sait où nous en sommes comme vérité au +théâtre, malgré le mouvement naturaliste qui s'y accomplit +fatalement! Je ne puis dresser un réquisitoire +en règle, mais je citerai quelques exemples. J'ai +déjà parlé des entrées et des sorties qui sont le plus +souvent opérées en dépit du bon sens, trop lentes ou +trop brusques, uniquement comprises de façon à ménager +une salve d'applaudissements à l'acteur. Pourrait-on +m'indiquer, d'autre part, quelque chose de +plus ridicule que les passades du comédien, pendant +une scène un peu longue? Pour couper les effets, au +milieu du dialogue, le comédien qui est à gauche +traverse et va à droite, tandis que le comédien +qui est à droite, se rend à gauche, sans aucun motif +d'ailleurs. Cela est d'un bon résultat pour les yeux, +dit-on; c'est possible, mais ce continuel va-et-vient +n'en est pas moins très comique et très puéril. +Il faudrait parler encore de la façon de s'asseoir, de +manger, de lancer dans la salle la réplique destinée au +personnage qu'on a à côté de soi, de s'approcher du +trou du souffleur pour déclamer la tirade à effet que +les autres acteurs sur la scène feignent d'écouter religieusement. +En un mot, un acteur ne hasarde pas +une enjambée, ne lâche pas une phrase, sans que +cette enjambée et cette phrase ne hurlent de fausseté. +J'excepte seulement les grands cris de passion et de +vérité que jettent parfois les artistes de génie.</p> + +<p>Je sais quelle est la réponse. Le théâtre, dit-on, +vit uniquement de convention. Si les acteurs tapent +du pied, forcent leur voix, c'est pour qu'on les entende; +s'ils exagèrent les moindres gestes, c'est afin +que leurs effets dépassent la rampe et soient vus du +public. On en arrive ainsi à faire du théâtre un monde +à part, où le mensonge est non seulement toléré, +mais encore déclaré nécessaire. On rédige le code +étrange de l'art dramatique, on formule en axiomes +les faussetés les plus étonnantes. Les erreurs deviennent +des règles, et l'on hue quiconque n'applique +pas les règles.</p> + +<p>Notre théâtre est ce qu'il est, cela me paraît un +simple fait; mais ne pourrait-il pas être autrement? +Rien ne me fâche comme le cercle étroit où l'on veut +enfermer un art. Certes, en dehors de l'heure présente, +il y a le vaste monde qui garde une grande importance. +Si l'on a le seul désir de réussir au théâtre, +d'étudier ce qui plaît au public et de lui servir le plat +qu'il aime et auquel il est habitué, sans doute il faut +se conformer à la formule actuelle. Mais si l'on est +blessé par cette formule, si l'on croit que la tradition +a tort et qu'il faudrait accoutumer le public à un art +plus logique et plus vrai, il n'y a certainement aucun +crime à tenter l'expérience. Aussi suis-je toujours +stupéfié, quand j'entends les critiques déclarer gravement: +«Ceci est du théâtre, cela n'est pas du +théâtre.» Qu'en savent-ils? Tout l'art n'est pas contenu +dans une formule. Ce qu'il appelle le théâtre, +c'est un théâtre, et rien de plus. J'ajouterai même un +théâtre bien défectueux, étroit et mensonger dans ses +moyens. Demain peut se produire une nouvelle formule +qui bouleversera la formule actuelle. Est-ce que +le théâtre des Grecs, le théâtre des Anglais, le théâtre +des Allemands est notre théâtre? Est-ce que, dans une +même littérature, le théâtre ne peut pas se renouveler, +produire des oeuvres d'esprit et de facture complètement +différents? Alors, que nous veut-on avec +cette chose abstraite, le théâtre, dont on fait un bon +Dieu, une sorte d'idole féroce et jalouse qui ne tolère +pas la moindre infidélité!</p> + +<p>Rien n'est immuable, voilà la vérité. Les conventions +sont ce qu'on les fait, et elles n'ont force de loi +que si on les subit. A mon sens, les acteurs pourraient +serrer la vie de plus près, sans s'amoindrir sur +la scène. Les exagérations de gestes, les passades, les +coups de talon, les temps solennels pris entre deux +phrases, les effets obtenus par un grossissement de +la charge, ne sont en aucune façon nécessaires à la +pompe de la représentation. D'ailleurs, la pompe est +inutile, la vérité suffirait.</p> + +<p>Voici donc ce que je souhaiterais voir: des comédiens +étudiant la vie et la rendant avec le plus de simplicité +possible. Le Conservatoire est un lieu utile, si +on le considère comme un cours élémentaire où l'on +apprend la prononciation; encore existe-t-il, au Conservatoire, +une prononciation étrange, emphatique, +qui déroute singulièrement l'oreille. Mais je doute +qu'une fois les éléments appris, on tire un grand +profit des leçons des maîtres. C'est absolument +comme dans les écoles de dessin. Pendant deux ou +trois ans, les élèves ont besoin d'apprendre à dessiner +des yeux, des nez, des bouches, des oreilles; puis, le +mieux est de les mettre devant la nature, en laissant +leur personnalité s'éveiller et pousser.</p> + +<p>On m'a souvent parlé d'un maître de déclamation, +dont les leçons consistaient d'abord à faire dire par +ses élèves cette phrase: «Tiens! voilà un chien!» +sur tous les tons possibles, le ton de l'étonnement, le +ton de la peur, de l'admiration, de la tendresse, de +l'indifférence, de la répulsion, et ainsi de suite. Il y +avait cinquante et quelques manières de dire. «Tiens! +voilà un chien!» Cela rappelle un peu les méthodes +pour apprendre l'anglais en vingt-cinq leçons. La +méthode peut être ingénieuse et bonne pour des +élèves qui commencent. Mais on sent tout ce qu'elle a +de mécanique et d'insuffisant. Remarquez que le ton +de la voix et l'expression de la physionomie sont réglés +à l'avance, qu'il s'agit ici simplement des grimaces +de la tradition, sans tenir aucun compte de la +libre initiative de l'élève.</p> + +<p>Eh bien! l'enseignement au Conservatoire est le +même. On y répète: «Tiens! voilà un chien!» avec +toutes les expressions imaginables. Notre répertoire +classique est la seule base de la doctrine. On exerce +les élèves sur des types connus, réglés à l'avance, et +chaque mot qu'ils ont à dire a une inflexion consacrée +qu'on leur serine pendant des mois, absolument +comme on serine à un sansonnet: <i>J'ai du bon tabac dans +ma tabatière</i>. On devine quelle influence peut avoir cet +exercice sur de jeunes cervelles. Le mal ne serait pas +grand encore, si les leçons s'appuyaient sur la vérité; +mais, comme elles ont la seule autorité de l'usage et de +la tradition, elles arrivent à dédoubler la personne +du comédien, à lui laisser son allure et sa voix personnelles +à la ville, et à lui donner pour le théâtre une +allure et une voix de convention. Ce fait est connu de +tous. Le comédien est irrémédiablement frappé chez +nous d'une dualité qui le fait reconnaître au premier +coup d'oeil.</p> + +<p>J'ignore le remède. Je crois qu'il faudrait étudier +plus sur la nature et moins dans le répertoire. +Les livres ne valent jamais rien pour l'éducation de +l'artiste. En outre, on devrait peu à peu amener les +élèves à un souci constant de la vérité. L'art de déclamer +tue notre théâtre, parce qu'il repose sur une +pose continue, contraire au vrai. Si les professeurs +voulaient mettre de côté leur personnalité, ne pas +enseigner comme des articles de foi les effets qui +leur ont réussi journellement au théâtre, il est à +croire que les élèves ne perpétueraient pas ces effets +à leur tour et céderaient au courant naturaliste qui +transforme aujourd'hui tous les arts. La vie sur les +planches, la vie sans mensonge avec sa bonhomie et +sa passion, tel doit être le but.</p> + +<p>Le public est en dehors de la querelle. Il acceptera +ce que le talent lui fera accepter. Il faut avoir écrit +une pièce et l'avoir fait répéter pour connaître la disette +où nous sommes de comédiens intelligents, +consentant à jouer simplement les choses simples, +sentant et rendant la vérité d'un rôle, sans le gâter +par des effets odieux, que le public applaudit depuis +deux siècles.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>L'autre soir, au Théâtre-Italien, j'ai éprouvé une +des plus fortes émotions dont je me souvienne. +Salvini jouait dans un drame moderne: la <i>Mort +civile</i>.</p> + +<p>Je l'avais vu dans <i>Macbeth</i>, et je m'étais récusé, +n'ayant rien à dire, si ce n'était des lieux communs. +Je laisse Shakespeare dans sa gloire, j'avoue ne plus +le comprendre quand on le joue sur nos planches +modernes, en italien surtout, devant un public qui +se fouette pour admirer. Cela m'est indifférent, parce +que cela se passe trop loin de moi, dans la nue. Et +quant à l'interprétation, elle me déroute plus encore. +J'écrirai que c'est sublime, mais je reste glacé. Un +sens me manque peut-être.</p> + +<p>Enfin, j'ai vu Salvini dans la <i>Mort civile</i>, et je vais +pouvoir le juger. Je n'ai plus besoin de phrases toutes +faites, qui me répugnent et devant lesquelles j'ai +reculé. Le comédien m'a pris tout entier, il m'a bouleversé. +J'ai senti en lui un homme, un être vivant +empli de mes propres passions. Désormais, il y a une +commune mesure entre lui et moi.</p> + +<p>D'abord, cette pièce: <i>la Mort civile</i>, m'a paru un +drame des plus curieux. Une certaine Rosalie, dont +le mari a été condamné aux galères à perpétuité est +entrée comme gouvernante chez le docteur Palmieri, +qui a adopté la fille de Conrad, Emma, encore au +berceau. L'enfant croit que le docteur est son père. +Rosalie s'est résignée à n'être que l'institutrice de sa +fille. Mais Conrad s'échappe du bagne et le drame se +noue. Il veut d'abord faire valoir ses droits de père. +Le docteur lui prouve qu'il tuera Emma, qu'il lui +imposera tout au moins une existence abominable, +en faisant d'elle la fille d'un forçat. Ensuite Conrad +veut emmener Rosalie; et là encore, il doit se dévouer, +car il a compris que, s'il était mort, Rosalie +aurait épousé le docteur. Il est résolu à partir, à disparaître +pour toujours, lorsque la mort le prend en +pitié et lui facilite son abnégation. Il meurt, il fait +trois heureux.</p> + +<p>Sans doute, je vois bien qu'il y a là-dessous une +thèse, et les thèses m'ont toujours fâché au théâtre. +D'autre part, la donnée reste bien mélodramatique. +Si l'on veut savoir ce qui m'a séduit, c'est la belle +nudité de la pièce. Pas un coup de théâtre, à notre +mode française. Les scènes se suivent tranquillement, +la toile tombe sur une conversation, les actes sont +coupés au petit bonheur. C'est une tragédie, avec des +personnages modernes. M. d'Ennery hausserait les +épaules et trouverait cela bien maladroit.</p> + +<p>Justement, je pensais à <i>Une Cause célèbre</i>, qui a une +si étrange parenté avec la <i>Mort civile</i>. Dans le premier +de ces drames, quelle grossièreté de procédé! On +peut être sûr que l'auteur ne se privera pas d'une +ficelle, d'une situation, d'une tirade. Il gorgera la +bêtise populaire, il trempera de larmes son public, +par les moyens les plus énormes. Tout notre mauvais +théâtre actuel est là, avec l'impudence de son +dédain littéraire. <i>Une Cause célèbre</i> sue le mépris du +bon sens, du génie français. On ne dit pas assez ce +qu'une pareille pièce peut faire de mal à notre littérature +dramatique. Pour en sentir toute l'infériorité, +il faudrait la comparer à la <i>Mort civile</i>.</p> + +<p>On se rappelle, par exemple, l'épisode de Jean +Renaud retrouvant sa fille Adrienne. Il y a là des forçats +dans un parc, une jeune personne qui sait une +phrase entendue en rêve, un père en casaque rouge +qui pousse des hurlements à ameuter le château. +Rien de plus criard comme enluminure d'Epinal. +L'auteur italien, au contraire, ne paraît pas avoir +songé un instant qu'il pourrait tirer un effet du retour +du forçat. Son forçat entre, s'asseoit et cause, à peu +près comme cela se passerait dans la réalité. Il a, +plus tard, deux scènes avec Emma. La jeune fille a +peur de lui, ce qui est naturel. Et voilà tout, cela suffit +à serrer les coeurs d'une profonde émotion.</p> + +<p>Chaque épisode est traité avec cette simplicité, dans +la <i>Mort civile</i>. L'intrigue, sans aucune complication, +va d'un bout à l'autre de la pièce. Rien n'y a été introduit +pour satisfaire le mauvais goût du gros public. +Conrad n'est pas innocent comme Jean Renaud; +il a tué un homme, le propre frère de sa femme, et +sa figure grandit de ce meurtre; il n'est pas ce pantin +persécuté de notre mélodrame, dont l'innocence doit +éclater au cinquième acte.</p> + +<p>Remarquez que la <i>Mort civile</i> a eu en Italie un immense +succès. Aucune traduction française n'existe, +et je crois que le drame traduit ferait de maigres +recettes à la Porte-Saint-Martin<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. C'est que notre +public est pourri maintenant. Il lui faut de grandes +machines compliquées. On l'a mis au régime du roman-feuilleton +et des mélodrames où les ducs et les +forçats s'embrassent. La plupart des critiques eux-mêmes +font du théâtre une chose bête, où le talent +d'écrivain n'est pas nécessaire, où il faut manquer +d'observation, d'analyse et de style, pour faire des +chefs-d'oeuvre. Le théâtre, disent ils, c'est ça; et il +semble qu'ils professent un cours d'ébénisterie. Donner +des règles au néant, c'est le comble.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Footnote 1:</b><a href="#footnotetag1"> (return) </a> Depuis que cet article a été écrit, M. Auguste Vitu a fait +jouer à l'Odéon une traduction de la <i>Mort civile</i> qui n'a eu aucun +succès.</blockquote> + +<p>Eh! non, le théâtre, ce n'est pas ça! L'absolu +n'existe point. Le théâtre d'une époque est ce qu'une +génération d'écrivains le fait. Nous sommes, malheureusement, +d'une ignorance crasse et d'une vanité +incroyable. Les littératures des peuples voisins sont +pour nous comme si elles n'étaient pas. Si nous +étions plus curieux, plus lettrés, nous connaîtrions +depuis longtemps la <i>Mort civile</i>, et nous verrions +dans ce drame un singulier démenti à nos théories +françaises. Il est conçu absolument dans la formule +que j'indique, depuis que je m'occupe de critique +dramatique; et il paraît que cette formule n'est pas +si mauvaise, puisque l'Italie tout entière a applaudi +la pièce.</p> + +<p>Mais je m'arrête, car j'enfourche là mon dada, et +c'est de Salvini surtout dont je veux parler. Je me +méfiais beaucoup des acteurs italiens, je me les imaginais +d'une exubérance folle. Aussi quel a été mon +étonnement, lorsque j'ai constaté que le grand talent +de Salvini est tout de mesure, de finesse, d'analyse. +Il n'a pas un geste inutile, pas un éclat de voix qui +détonne. Au premier aspect, il serait plutôt gris, et +il faut attendre pour être empoigné par ce jeu si +simple, si savant et si fort.</p> + +<p>Je citerai quelques exemples. Son entrée de forçat +fugitif, d'homme humble et souffrant, inquiet et torturé, +est merveilleuse. Mais ce qui m'a plus frappé +encore, c'est la façon dont il dit le long récit de son +évasion. Tout d'un coup, au milieu de l'allure dramatique +de la scène, c'est un coin de comédie qui +s'ouvre. Il baisse la voix, comme si l'on pouvait l'entendre; +il dit le récit sur le même ton voilé, en s'animant +pourtant, en finissant par rire d'avoir si bien +trompé les gardiens. Nous n'avons pas un seul acteur +de drame en France qui aurait l'intelligence d'effacer +ainsi sa voix. Tous raconteraient leur fuite en roulant +les yeux et en faisant les grands bras. L'impression +que produit Salvini par la simplicité de son jeu est +prodigieuse en cette occasion.</p> + +<p>Il me faudrait citer toutes les scènes. Dans la conversation +qu'il a avec le docteur, et plus tard dans la +scène avec Rosalie, lorsqu'il laisse tomber sa tête sur +la poitrine de cette femme qu'il aime tant et qu'il va +perdre, il arrive aux plus larges effets du pathétique. +Je ne voudrais être désagréable pour personne, mais +puisque j'ai comparé la <i>Mort civile</i> à <i>Une Cause célèbre</i>, +je puis bien rapprocher Salvini de Dumaine. Il faut +voir le premier pour comprendre combien le second +crie et se démène inutilement. Tout le jeu de Dumaine, +dans Jean Renaud, devient faux et pénible, à +côté du jeu si souple et si vrai de Salvini. Celui-ci a +étudié l'âme humaine, il en analyse les nuances, il +est un homme qui pleure.</p> + +<p>Mais où il a été superbe surtout, c'est au dernier +acte, lorsqu'il meurt. Je n'ai jamais vu mourir personne +ainsi au théâtre. Salvini gradue ses derniers +moments de moribond avec une telle vérité, qu'il terrifie +la salle. Il est vraiment un mourant, avec ses +yeux qui se voilent, sa face qui blêmit et se décompose, +ses membres qui se raidissent. Lorsque Emma, +sur la demande de Rosalie, s'approche et l'appelle: +«Mon père», il a un retour de vie, un éclair de joie sur +son visage déjà mort, d'un charme douloureux; et ses +mains tremblent, et sa tête se penche, secouée par le +râle, tandis que ses derniers mots se perdent et ne s'entendent +plus. Sans doute, on a fait souvent cela au +théâtre, mais jamais, je le répète, avec une pareille +intensité de vérité. Enfin, Salvini a eu une trouvaille +de génie: il est étendu dans un fauteuil, et lorsqu'il +expire, la tête penchée vers Emma, il semble s'écrouler, +son poids l'emporte, il culbute et vient rouler devant +le trou du souffleur, pendant que les personnages +présents s'écartent en poussant un cri. Il faut +être un bien grand comédien pour oser cela. L'effet +est inattendu et foudroyant. La salle entière s'est +levée, sanglotant et applaudissant.</p> + +<p>La troupe qui donne la réplique à Salvini est très +suffisante. Ce que j'ai beaucoup remarqué, c'est la +façon convaincue dont jouent ces comédiens italiens. +Pas une fois, ils ne regardent le public. La salle ne +semble point exister pour eux. Quand ils écoutent, +ils ont les yeux fixés sur le personnage qui parle, et +quand ils parlent, ils s'adressent bien réellement au +personnage qui écoute. Aucun d'eux ne s'avance +jusqu'au trou du souffleur, comme un ténor qui va +lancer son grand air. Ils tournent le dos à l'orchestre, +entrent, disent ce qu'ils ont à dire et s'en vont, +naturellement, sans le moindre effort pour retenir les +yeux sur leurs personnes. Tout cela semble peu de +chose, et c'est énorme, surtout pour nous, en +France.</p> + +<p>Avez-vous jamais étudié nos acteurs? La tradition +est déplorable sur nos théâtres. Nous sommes partis +de l'idée que le théâtre ne doit avoir rien de commun +avec la vie réelle. De là, cette pose continue, ce gonflement +du comédien qui a le besoin irrésistible de se +mettre en vue. S'il parle, s'il écoute, il lance des +oeillades au public; s'il veut détacher un morceau, il +s'approche de la rampe et le débite comme un compliment. +Les entrées, les sorties sont réglées, elles +aussi, de façon à faire un éclat. En un mot, les +interprètes ne vivent pas la pièce; ils la déclament, +ils tâchent de se tailler chacun un succès personnel, +sans se préoccuper le moins du monde de l'ensemble.</p> + +<p>Voilà, en toute sincérité, mes impressions. Je me +suis mortellement ennuyé à <i>Macbeth</i>, et je suis sorti, +ce soir là, sans opinion nette sur Salvini. Dans la +<i>Mort civile</i>, Salvini m'a transporté; je m'en suis allé +étranglé d'émotion. Certes, l'auteur de ce dernier +drame, M. Giacometti, ne doit pas avoir la prétention +d'égaler Shakespeare. Son oeuvre, au fond, est même +médiocre, malgré la belle nullité de la formule. Seulement, +elle est de mon temps, elle s'agite dans l'air +que je respire, elle me touche comme une histoire +qui arriverait à mon voisin. Je préfère la vie à l'art, +je l'ai dit souvent. Un chef-d'oeuvre glacé par les siècles +n'est en somme qu'un beau mort.</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Je me souviens d'avoir assisté à la première représentation +de l'<i>Idole</i>. On comptait peu sur la pièce, on +était venu au théâtre avec défiance. Et l'oeuvre, en +effet, avait une valeur bien médiocre. Les premiers +actes surtout étaient d'un ennui mortel, mal bâtis, +coupés d'épisodes fâcheux. Cependant, vers la fin, un +grand succès se dessina. On put étudier, en cette occasion, +la toute-puissance d'une artiste de talent sur +le public. Madame Rousseil, non seulement sauva +l'oeuvre d'une chute certaine, mais encore lui donna +un grand éclat.</p> + +<p>Elle s'était ménagée pendant les premiers actes, +montrant une froideur calculée; puis, au quatrième +acte, sa passion éclata avec une fougue superbe qui +enleva la foule. Je me rappelle encore l'ovation +qu'on lui fit. Elle était méritée, tout le succès lui +était dû. Des difficultés s'élevèrent, je crois, entre +les acteurs et le directeur, et la pièce disparut +de l'affiche, mais j'aurais été étonné si elle avait +fait de l'argent, comme je le serais encore si elle en +faisait aujourd'hui. Elle n'est vraiment pas assez +d'aplomb; madame Rousseil, malgré ses fortes épaules, +ne saurait la tenir longtemps debout. Il y aurait +toute une étude à écrire à propos de ces succès personnels +des artistes, qui trompent souvent le public +sur le mérite véritable d'une oeuvre. Ce qui est consolant +pour la dignité des lettres, c'est qu'une oeuvre +ainsi soutenue par le talent d'un artiste, n'a jamais +qu'une vogue temporaire, et qu'elle disparaît fatalement +avec son interprète.</p> + +<p>J'ai également assisté à la première représentation +de <i>Froufrou</i>, bien que je ne fisse pas alors de critique +dramatique. Desclée se trouvait dans tout son triomphe +de grande artiste. Ici, l'oeuvre était une peinture +charmante d'un coin de notre société; les premiers +actes surtout offraient les détails d'une observation +très fine et très vraie; j'aimais moins la fin qui tournait +au larmoyant. Cette pauvre Froufrou était en +vérité trop punie; cela serrait inutilement le coeur +et terminait cette série de tableaux parisiens par une +gravure poncive, faite pour tirer des larmes aux personnes +sensibles.</p> + +<p>Sans doute, l'oeuvre cette fois aidait, poussait +l'artiste. Mais Desclée, on peut le dire, y mit encore +de son tempérament et élargit ainsi l'horizon de la +pièce. C'est que, justement, elle semblait faite pour le +personnage, elle le jouait avec toute sa nature. +Aussi s'incarna-t-elle dans ce rôle, où elle fut superbe +de vie et de vérité.</p> + +<p>La mort de Desclée a été pleurée par beaucoup de +débutants dramatiques. Nous la regardions tous grandir, +avec la joie de constater, à chaque nouvelle création, +que nous trouverions en elle l'interprète que +nous rêvions pour nos oeuvres futures. Nous songions +tous à des pièces où nous étudierions notre société, +où nous tâcherions de mettre la réalité à la scène. Et +nous lui taillions déjà des rôles, parce qu'elle +seule nous paraissait moderne, vivant de notre air +et exprimant avec exactitude les troubles nerveux de +l'époque présente. Elle ne semblait avoir passé par +aucune école, elle arrivait avec sa personnalité, sans +aucune recette d'attitudes ni de diction. Notre âge +vibrait en elle avec une intensité merveilleuse. Je +la sentais née pour aider puissamment au théâtre le +mouvement naturaliste. Et elle est morte. C'est une +perte immense pour nous tous.</p> + +<p>On peut dire qu'elle n'a pas été remplacée. Le +public ne se doute pas de la difficulté qu'éprouve +aujourd'hui un auteur dramatique pour trouver une +interprète selon ses voeux, dans une pièce moderne, +qui demande la sensation et l'intelligence du temps +où nous vivons. Je mets à part la Comédie-Française. +Les directeurs disent: «Il n'y a plus d'artiste.» Ce +qui est plus vrai et plus triste, c'est qu'il y a +bien encore des artistes, mais que ces artistes n'ont +pas la flamme du mouvement littéraire actuel. Ils +ne sont pas faits pour les oeuvres qui viennent. Notre +mouvement naturaliste, en un mot, ne voit pas +encore poindre ses Frédérick-Lemaître et ses Dorval.</p> + +<p>Justement, Desclée s'annonçait comme la Dorval de +ce mouvement. C'est pourquoi nous la regrettons +avec tant d'amertume. Il est une loi: c'est que toute +période littéraire, au théâtre, doit amener avec elle +ses interprètes, sous peine de ne pas être. La tragédie +a eu ses illustres comédiens pendant deux siècles; le +romantisme a fait naître toute une génération d'artistes +de grand talent. Aujourd'hui, le naturalisme +ne peut compter sur aucun acteur de génie. C'est +sans doute parce que les oeuvres, elles aussi, ne +sont encore qu'en promesse. Il faut des succès pour +déterminer des courants d'enthousiasme et de foi; +et ces courants seuls dégagent les originalités, amènent +et groupent autour d'une cause les combattants +qui doivent la défendre.</p> + +<p>Examinez le personnel de nos actrices, par exemple. +Voilà Desclée morte, à qui confiera-t-on le rôle de +Froufrou? M. Montigny a voulu utiliser mademoiselle +Legault, qu'il avait sous la main. Mais je suis persuadé +que celle-ci n'a accepté le rôle qu'à son corps défendant; +il n'est pas dans ses moyens; elle y est fort +jolie, seulement elle ne saurait lui donner de la profondeur +ni en rendre le détraquement nerveux. +Mademoiselle Legault est une très charmante ingénue, +un peu minaudière, dont on a voulu à tort +forcer les notes aimables.</p> + +<p>Je crois que, si M. Montigny avait eu le choix, il +aurait préféré donner le rôle à mademoiselle Blanche +Pierson. Je ne vois guère qu'elle, toujours en dehors +de la Comédie-Française, qui puisse aborder aujourd'hui +les rôles de Desclée. Mademoiselle Pierson, +qui n'a été longtemps qu'une jolie femme, se trouve +être actuellement une des rares comédiennes qui sentent +la vie moderne. Elle s'est montrée remarquable +dans <i>Fromont jeune et Risler aîné</i>, d'Alphonse Daudet. +A la vérité, elle manque d'un je ne sais quoi, ce qui la +laisse toujours un peu dans l'ombre; elle n'a pas +la foi peut-être, elle n'enlève pas une salle d'un +geste ou d'un mot. Rappelez-vous ses créations, +aucune ne vient en avant et ne s'impose par une +largeur magistrale. Je le répète, elle n'en est pas +moins la seule artiste qu'on aimerait voir dans +<i>Froufrou</i>.</p> + +<p>Je ne puis nommer madame Rousseil, dont je parlais +tout à l'heure. Celle-là n'a rien de moderne. +Elle est taillée pour la tragédie, elle a les bras forts +et le masque énergique des héroïnes de Corneille. +Quand elle descend au drame, il lui faut des créations +mâles, des vigueurs qui emportent tout. Je ne la vois +pas chaussée des fines bottines de la Parisienne, +se jouant et agonisant dans des amours à fleur de +peau.</p> + +<p>Quant à madame Fargueil, qui a eu de si beaux +cris de passion, elle est trop marquée aujourd'hui, +comme on dit en argot de coulisse, pour accepter des +rôles où il y a des scènes d'amour. Il lui faut désormais +des rôles faits pour elle, ce qui la rend d'un +emploi assez difficile, malgré son beau talent.</p> + +<p>Mon intention n'est point de passer ainsi toutes +nos comédiennes en revue. Le lecteur peut continuer +aisément ce travail. Il verra combien il est malaisé +de trouver une Froufrou; j'ai pris ce personnage de +Froufrou comme type d'un personnage strictement +moderne, parce que l'actualité me l'apportait et +qu'il est, en effet, suffisamment caractéristique. Si +l'on imagine un rôle plus accentué encore, n'ayant +plus certains côtés de grâce facile, vivant une vie +moins factice, d'une classe moins élégante, on comprendra +que le choix d'une interprète devient alors +d'une difficulté presque insurmontable. Où découvrir +une femme assez artiste pour vivre sur les planches +la vie qu'elle voit tous les jours dans la rue, pour +oublier les grimaces apprises et se donner tout +entière, avec ses souffrances et ses joies? Ce qui +complique les choses, c'est que la modernité tend à +rendre les oeuvres dramatiques très complexes: les +rôles ne sont plus d'un seul jet, coulés dans une +abstraction; ils reproduisent toute la créature qui +pleure et qui rit, qui se jette continuellement à droite +et à gauche. Dès lors, ces rôles demandent une composition +extrêmement serrée. Il faut un grand talent +pour s'en tirer avec honneur.</p> + +<p>J'ai mis la Comédie-Française à part. Les débutants +n'y sont point joués facilement. Il y a pourtant +là une sociétaire, madame Sarah Bernhardt, qui a la +flamme moderne. Jusqu'à présent, il me semble +qu'elle n'a pas eu une création où elle se soit donnée +complètement. On a goûté sa voix si souple et si +sonore, dans ce rôle de dona Sol, qui n'est guère +qu'un rôle de figurante. On a admiré sa science dans +<i>Phèdre</i> et dans le répertoire romantique. Mais, selon +moi, la tragédie et le drame romantique ont des liens +traditionnels qui garrottent sa nature. Je la voudrais +voir dans une figure bien moderne et bien vivante, +poussée dans le sol parisien. Elle est fille de ce sol, +elle y a grandi, elle l'aime et en est une des expressions +les plus typiques. Je suis persuadé qu'elle ferait +une création qui serait une date dans notre histoire +dramatique.</p> + +<p>Nous avons bien vu madame Sarah Bernhardt dans +l'<i>Étrangère</i>, de M. Dumas. Mais, vraiment, son personnage +de miss Clarkson était une plaisanterie par +trop romantique. Cette Vierge du mal qui parcourait +la terre pour se venger des hommes, en se faisant +aimer d'eux et en se régalant ensuite de leurs +souffrances, est à mon sens une des imaginations +les plus comiques qu'on puisse voir. L'artiste avait +surtout, au troisième acte, je crois, un interminable +monologue, d'une drôlerie achevée. Madame Sarah +Bernhardt exécuta un tour de force en n'y étant pas +ridicule. Même elle montra, dans l'<i>Étrangère</i>, ce +qu'elle pourrait donner, le jour où elle aurait un +rôle central dans une pièce moderne, prise en pleine +réalité sociale.</p> + +<p>Souvent, cette grave question de l'interprétation +m'a préoccupé. Chaque fois qu'un auteur dramatique, +ayant quelque souci de la vérité, a aujourd'hui un +rôle important de femme à distribuer, je sais qu'il +se trouve dans l'embarras. On finit toujours, il est +vrai, par faire un choix, mais la pièce en pâtit souvent. +Le public ne saurait entrer dans cette cuisine +des coulisses; la pièce est médiocrement jouée, et +comme justement les pièces d'analyse et de caractère +ne supportent pas une interprétation médiocre, on +la siffle. C'est une oeuvre enterrée. Il est vrai que +nous sommes singulièrement difficiles, nous voudrions +des artistes jeunes, jolies, très intelligentes, +profondément originales. En un mot, nous tous qui +travaillons pour l'avenir, nous demandons des comédiennes +de génie.</p> +<br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Le cas de madame Sarah Bernhardt me paraît des +plus intéressants et des plus caractéristiques. Je n'ai +pas à prendre la défense de la grande artiste, que son +talent défendra suffisamment. Mais je ne puis résister +au besoin d'étudier, à son sujet, ce fameux besoin de +réclame qui affole notre époque, selon les chroniqueurs.</p> + +<p>D'abord, posons nettement les situations. Madame +Sarah Bernhardt est accusée d'être dévorée d'une +fièvre de publicité. A entendre les chroniqueurs et +les reporters de notre presse parisienne, elle ne dit +pas une parole, ne risque pas un acte, sans en calculer +à l'avance le retentissement. Non contente +d'être une comédienne adorée du public, elle a +cherché à se singulariser en touchant à la sculpture, +à la peinture, à la littérature. Enfin, on en est venu +à dire que, tout à fait affolée par sa rage de réclame, +compromettant la dignité de la Comédie-Française, +elle avait fini par se montrer à Londres, vêtue en +homme, pour un franc.</p> + +<p>Quant aux chroniqueurs et aux reporters qui dressent +aujourd'hui ce réquisitoire, ils prennent des +attitudes de moralistes affligés. Ils pleurent sur ce +beau talent qui se compromet. Ils menacent la +comédienne de la lassitude du public et lui font entendre +que, si elle fait encore parler d'elle d'une +façon désordonnée, on la sifflera. En un mot, eux +qui sont les seuls coupables de tout ce bruit, ils déclarent +que si le bruit continue, c'en est fait de +madame Sarah Bernhardt; et le plus comique, c'est +que, précisément, ils continuent eux-mêmes le bruit.</p> + +<p>J'ai lu avec attention les derniers articles de +M. Albert Wolff, dans le <i>Figaro</i>. M. Albert Wolff est +un écrivain de beaucoup d'esprit et de raison; mais +il «s'emballe» aisément. Quand il croit être dans +la vérité, il pousse sa thèse à l'aigu; et vous devinez +quelle besogne, s'il est dans l'erreur. Beaucoup d'autres +ont parlé comme lui de madame Sarah Bernhardt. +Mais je m'adresse à lui, parce qu'il a une +réelle puissance sur le public.</p> + +<p>Voyons, de bonne foi, croit-il à cet amour enragé +de madame Sarah Bernhardt pour la réclame? Ne +s'avoue-t-il pas que, si madame Sarah Bernhardt +aime aujourd'hui à entendre parler d'elle, la faute en +est précisément à lui et à ses confrères qui ont fait +autour d'elle un tapage si énorme? Ne voit-il pas +enfin que, si notre époque est tapageuse, avide de boniments, +dévorée par la publicité à outrance, cela +vient moins des personnalités dont on parle que du +vacarme fait autour de ces personnalités par la presse +à informations. Examinons cela tranquillement, sans +passion, uniquement pour trouver la vérité, en nous +appuyant sur le cas de madame Sarah Bernhardt.</p> + +<p>Qu'on se rappelle ses débuts. Ils furent assez difficiles. +Le <i>Passant</i>, tout d'un coup, la mit en lumière. +Il y a de cela une dizaine d'années. Dès ce jour-là, la +presse s'empara d'elle, et ce fut surtout de sa maigreur +dont il fut question. Je crois que cette maigreur +fit alors pour sa réputation beaucoup plus que son talent. +Pendant dix années, on n'a pu ouvrir un journal +sans trouver une plaisanterie sur la maigreur de madame +Sarah Bernhardt. Elle était surtout célèbre +parce qu'elle était maigre. M. Albert Wolff pense-t-il +que madame Sarah Bernhardt s'était fait maigrir +pour qu'on parlât d'elle? J'imagine qu'elle a dû être +souvent blessée par ces bons mots d'un goût douteux; +ce qui exclut l'idée qu'elle payait des gens pour +les publier.</p> + +<p>Ainsi donc voilà son début dans la réclame. Elle +est maigre, et les chroniqueurs, aidés des reporters, +font d'elle un phénomène qui occupe l'Europe. Plus +tard, on découvre d'autres choses: par exemple, on +l'accuse d'une méchanceté diabolique; on raconte +que, chez elle, elle invente des supplices atroces +pour ses singes; puis, toutes sortes de légendes se +répandent, elle dort dans son cercueil, un cercueil +capitonné de satin blanc; elle a des goûts macabres +et sataniques, qui la font tomber amoureuse d'un +squelette, pendu dans son alcôve. Je m'arrête, je ne +puis dire ici les histoires monstrueuses qui ont circulé, +et que la presse a répandues crûment ou à demi +mots. De nouveau, je prie M. Albert Wolff de me dire +s'il soupçonne madame Sarah Bernhardt d'avoir fait +circuler ces histoires elle même, dans le but calculé +de faire parler d'elle.</p> + +<p>Je touche ici un point délicat. En quoi les excentricités +de madame Sarah Bernhardt, vraies ou +non, intéressaient-elles le public? Je suis persuadé, +pour mon compte, de la fausseté parfaite de ces légendes. +Mais, quand il serait vrai que madame Sarah +Bernhardt rôtirait des singes et coucherait avec un +squelette, qu'avons-nous à voir là-dedans, nous +autres, si c'est son plaisir? Dès qu'on est chez soi, les +portes closes, on a le droit absolu de vivre à sa guise, +pourvu qu'on ne gêne personne. C'est affaire de tempérament. +Si je disais que tel critique, très moral, vit +dans une cour de petites femmes complaisantes, que +tel romancier idéaliste patauge dans la prose de l'escroquerie, +je me mêlerais certainement de ce qui ne +me regarde pas. La vie intérieure de madame Sarah +Bernhardt ne regardait ni les reporters ni les chroniqueurs. +En tout cas, ce n'est pas encore elle qu'il faut +accuser ici de chercher la réclame; c'est la réclame, +violente et blessante, qui a forcé sa demeure et qui +a mis autour de l'artiste la réputation romantique et +légèrement ridicule d'une femme à moitié folle.</p> + +<p>Maintenant, arrivons à la grosse accusation. On lui +reproche surtout de ne pas s'en être tenu à l'art dramatique, +d'avoir abordé la sculpture, la peinture, +que sais-je encore! Cela est plaisant. Voila que, non +content de la trouver maigre et de la déclarer folle, +on voudrait réglementer l'emploi de ses journées. +Mais, dans les prisons, on est beaucoup plus libre. +Est-ce qu'on s'inquiète de ce que madame Favart ou +madame Croizette fait en rentrant chez elle? Il plaît +à madame Sarah Bernhardt de faire des tableaux et des +statues, c'est parfait. A la vérité, on ne lui nie pas le +droit de peindre ni de sculpter, on déclare simplement +qu'elle ne devrait pas exposer ses oeuvres. Ici +le réquisitoire atteint le comble du burlesque. Qu'on +fasse une loi tout de suite pour empêcher le cumul +des talents. Remarquez qu'on a trouvé la sculpture +de madame Sarah Bernhardt si personnelle, qu'on l'a +accusée de signer des oeuvres dont elle n'était pas +l'auteur. Nous sommes ainsi faits en France, nous +n'admettons pas qu'une individualité s'échappe de +l'art dans lequel nous l'avons parquée. D'ailleurs, je +ne juge pas le talent de madame Sarah Bernhardt, +peintre et sculpteur; je dis simplement qu'il est tout +naturel qu'elle fasse de la peinture et de la sculpture, +si cela lui plaît, et qu'il est plus naturel encore qu'elle +montre cette peinture et cette sculpture, qu'elle tâche +de vendre ses oeuvres, qu'elle mène, en un mot, ses +occupations et sa fortune comme elle l'entend.</p> + +<p>Ce sont là des affirmations naïves, tant elles vont +de soi. On sourit d'avoir à expliquer que chacun a le +droit strict d'arranger son existence selon son goût, +sans qu'on le jette violemment sur la sellette, devant +l'opinion publique. Et ici le reproche adressé à madame +Sarah Bernhardt de chercher la publicité devient +plaisant. Sans doute, comme peintre et comme +sculpteur, elle cherche la publicité, si l'on entend par +là qu'elle expose ses oeuvres et qu'elle les vend. Mais +alors pourquoi ne lui fait-on pas un crime de chercher +la publicité comme artiste dramatique? Les +personnes qui la rêvent modeste et cachée, devraient +lui défendre de paraître sur les planches. De cette +façon, on ne parlerait plus d'elle du tout. Si l'on +admet qu'elle se montre au public en chair et en os,—en +os surtout, dirait un reporter,—elle peut bien +lui montrer ensuite ses oeuvres. C'est raisonner singulièrement +que de conclure à un besoin furieux de +réclame, parce qu'elle ne se contente pas du théâtre +et qu'elle s'adresse aux autres arts; il faudrait plutôt +conclure à un besoin d'activité, à une satisfaction de +tempérament. Jamais personne n'a eu le courage de +mener à bien de longs travaux, dans le but étroit +d'obtenir des articles. On écrit, on peint, on sculpte, +uniquement parce que la main vous démange.</p> + +<p>C'est ce que M. Sarcey doit admettre, car lui se lamente +seulement sur le temps que la peinture et la +sculpture prennent à madame Sarah Bernhardt. Elle +est trop occupée, selon lui, et c'est pourquoi elle a +fait manquer à Londres une matinée, scandale +énorme qui a occupé toute la presse. Je ne veux pas +entrer dans la discussion des faits qui se sont passés +là-bas, d'autant plus que je me méfie des articles publiés; +je sais quelle est la vérité des journaux. Il paraît +pourtant que madame Sarah Bernhardt était réellement +très souffrante, et il est tout à fait comique +d'attribuer cette indisposition à sa peinture, à sa +sculpture, ou encore à la fatigue que lui occasionnent +les représentations données par elle en dehors du +théâtre. Tout le monde peut être malade, même +sans s'être fatigué et sans être peintre ou sculpteur. +Ce qui me met en défiance sur les chroniques que +nous avons lues, c'est justement le démenti donné +par l'intéressée elle-même au conte qui la présentait +vêtue en homme, au milieu de ses tableaux et de ses +statues, et se montrant pour un franc comme une +bête curieuse. Je reconnais là les mêmes imaginations +que pour les singes à la broche et le squelette +dans le lit. A cette heure, tout se gâterait; madame +Sarah Bernhardt parlerait de donner sa démission; +la question deviendrait grosse d'orage. Cela est vraiment +très typique. Je n'entends pas trancher la question, +mais j'ai voulu exposer les faits.</p> + +<p>Et, à présent, je le demande une fois encore à +M. Albert Wolff, si les reporters, si les chroniqueurs +n'avaient pas fait d'abord de madame Sarah Bernhardt +une maigre légendaire qui restera dans l'histoire; si, +plus tard, ils ne s'étaient pas occupés de son squelette +et de ses singes; si, lorsque la copie leur manquait, +ils n'avaient pas bouché le trou avec un bon mot ou +une indiscrétion sur elle; s'ils n'avaient pas empli les +journaux de leur étonnement goguenard, chaque fois +qu'elle a fait un envoi au Salon, publié un livre ou +monté en ballon captif; enfin, si, lors de ce voyage de +la Comédie-Française à Londres, ils ne nous avaient +pas raconté en détail jusqu'à ses maux de coeur: +M. Albert Wolff croit-il que les choses en seraient +venues au point où elles en sont?</p> + +<p>Ce que j'ai voulu établir nettement, c'est ce que +j'énonçais au début: ce n'est pas madame Sarah +Bernhardt comédienne, ce n'est pas nous artistes, romanciers, +poètes, qui sommes pris de cette rage de +réclame; c'est le reportage, c'est la chronique qui, +depuis cinquante ans, ont changé les conditions de la +réclame, décuplé les appétits curieux du public, soulevé +autour des personnalités en vue cet orchestre +formidable de l'information à outrance. Ici, j'élargis +mon sujet; à la vérité, je n'ai pris le cas de madame +Sarah Bernhardt que pour préciser des faits dont j'ai +été frappé. Mon expérience personnelle m'a appris +que, lorsqu'un chroniqueur accuse un écrivain de chercher +le bruit, il arrive que l'écrivain est un bon bourgeois +faisant tranquillement sa besogne, tandis que +c'est le chroniqueur qui joue devant lui de la trompette.</p> + +<p>Remarquez que les écrivains, comme les comédiens, +finissent souvent par se laisser aller agréablement +sur cette pente de la réclame. On s'habitue au +tapage; on a sa ration de publicité tous les matins, et +l'on s'attriste, quand on ne trouve plus son nom dans +les journaux. Il est très possible qu'on ait gâté +madame Sarah Bernhardt comme tant d'autres, en +lui donnant l'habitude de voir le monde tourner +autour d'elle. Mais, dans ce cas, elle est une victime +et non une coupable. Paris a toujours eu de ces enfants +gâtés qu'il comble de sucre, dont il veut connaître +les moindres gestes, qu'il caresse à les faire +saigner, dont il dispose pour ses plaisirs avec un +despotisme d'ogre aimant la chair fraîche. La presse +à informations, le reportage, la chronique, ont donné +un retentissement formidable à ces caprices de Paris, +voilà tout. La question est là et pas ailleurs. Il serait +vraiment cruel de s'être amusé pendant dix ans de la +maigreur de madame Sarah Bernhardt, d'avoir fait +courir sur elle une légende diabolique, de s'être +mêlé de toutes ses affaires privées et publiques en +tranchant bruyamment les questions dont elle était +seule juge, d'avoir occupé le monde de sa personne, +de son talent et de ses oeuvres, pour lui crier un jour: +«A la fin, tu nous ennuies, tu fais trop de bruit; tais-toi.» +Eh! taisez-vous, si cela vous fatigue de vous +entendre!</p> + +<p>Voilà ce que j'avais à dire. C'est un simple procès-verbal. +Je n'attaque pas la presse à informations, qui +m'amuse et qui me donne des documents. Je crois +qu'elle est une conséquence fatale de notre époque +d'enquête universelle. Elle travaille, plus brutalement +que nous, et en se trompant souvent, à l'évolution +naturaliste. Il faut espérer qu'un jour elle aura +l'observation plus juste et l'analyse plus nette, ce +qui ferait d'elle une arme d'une puissance irrésistible +En attendant, je lui demande simplement de ne pas +prêter le fracas de son allure aux gens qu'elle emporte +dans sa course, quitte à leur casser les reins, s'ils +viennent à tomber.</p> + +<br><br> + +<h3>VI</h3> + +<p>Je dirai ce que je pense de l'aventure qui affole +Paris en ce moment. Il s'agit de la démission de +madame Sarah Bernhardt, et de la fêlure stupéfiante +qu'elle a déterminé dans le crâne des gens.</p> + +<p>Déjà, à propos du procès de Marie Bière, j'avais été +étonné des sautes de l'opinion publique. On se souvient +des termes crus dans lesquels le Paris sceptique +jugeait l'héroïne du drame, avant l'ouverture des +débats. L'affaire vient en cour d'assises, et tout +Paris se passionne pour la jeune femme; on la +défend, on la plaint, on l'adore; si bien que, si le +tribunal l'avait condamnée, on lui aurait certainement +jeté des pommes cuites. Elle est acquittée, et tout de +suite, du soir au lendemain, on retombe sur elle, on +la rejette au ruisseau, avec une rudesse incroyable; +ce n'est plus qu'une gredine, on lui conseille de disparaître. +Sans doute, une analyse exacte nous donnerait +les causes de ces mouvements contraires et si +précipités. Mais, pour les braves gens qui regardent +en simples curieux le spectacle de la vie, quel joli +peuple de pantins nous faisons!</p> + +<p>Je me suis tenu à quatre pour ne pas parler en son +temps de cette affaire. Elle était un exemple si décisif +de roman expérimental! Voilà une histoire bien +banale, une histoire comme il y en a cent mille à +Paris: une femme prend pour amant un monsieur +fort correct, un galant homme, dont elle a un enfant, +et qui la quitte, ennuyé de sa paternité, après avoir +eu l'idée plus ou moins nette d'un avortement. On +coudoie cela sur les trottoirs, et personne ne songe +même à tourner la tête. Mais attendez, voici l'expérience +qui se pose: Marie Bière, de tempérament particulier, +produit d'une hérédité dont il a été question +dans les débats, tire un coup de pistolet sur son +amant; et, dès lors, ce coup de pistolet est comme +la goutte d'acide sulfurique que le chimiste verse +dans une cornue, car aussitôt l'histoire se décompose, +le précipité a lieu, les éléments primitifs apparaissent. +N'est-ce pas merveilleux? Paris s'étonne qu'un +galant homme fasse des enfants et ne les aime pas; +Paris s'étonne que l'avortement soit à la porte +de tous les concubinages. Ces choses ont lieu tous +les jours, seulement il ne les voit pas, il ne s'y arrête +pas; il faut que l'expérience les montre violemment, +que le coup de pistolet parte, que la goutte d'acide +tombe, pour qu'il reste stupéfait lui-même de sa +pourriture en gants blancs. Delà, cette grosse émotion, +en face d'une aventure tellement commune, +qu'elle en est bête.</p> + +<p>Nous avons eu aussi un joli exemple de fêlure avec +le fameux Nordenskiold.</p> + +<p>Pendant huit jours, tout a été pour Nordenskiold, +une réception princière, des arcs de triomphe, des +galas, des hommages enthousiastes dans la presse. +Il semblait que le voyageur eût découvert une seconde +fois l'Amérique. Puis, brusquement, le vent +a tourné, Nordenskiold n'avait rien découvert du +tout; un simple charlatan qui avait fait une promenade +à Asnières, un pitre auquel on reprochait +les dîners qu'on lui avait donnés. Le comique de +l'histoire est que les journaux les plus chauds à +lancer Nordenskiold se sont montrés ensuite les plus +enragés à le démolir. Il était grand temps qu'il reprît +le chemin de fer, car nous aurions fini par lui faire +un mauvais parti.</p> + +<p>Et voici les farces qui recommencent avec madame +Sarah Bernhardt. En vérité, les nerfs nous emportent, +il faudrait soigner cela, car l'indisposition tourne +à l'affection chronique. Il n'est pas bon de se détraquer +de la sorte, à la moindre émotion.</p> + +<p>Pendant huit ans, madame Sarah Bernhardt a été +l'idole de la presse et du public. Il n'est pas d'hommage +qu'on ne lui ait rendu; on l'a couverte de bravos +et de couronnes. Je crois que, pendant ces huit +années, on ne trouverait pas une seule attaque contre +elle, partant d'un homme ayant quelque autorité. Il +semblait qu'on eût signé un pacte pour la trouver +parfaite. Paris était à ses pieds. Et brusquement, en +une nuit, tout a croulé. Applaudie encore la veille au +soir, le lendemain elle n'avait plus aucun talent, mais +aucun, rien du tout. La presse entière, qui lui appartenait +le samedi, se tournait contre elle le dimanche. +On la maudissait, on l'exécrait, à ce point, disait-on, +qu'elle n'oserait jamais reparaître sur une scène +française, par crainte d'être insultée. Grand Dieu! que +s'était-il donc passé? Un simple fait: madame Sarah +Bernhardt, cédant à son tempérament de femme nerveuse, +venait de jeter dans la cornue la goutte d'acide +sulfurique. Elle avait donné sa démission.</p> + +<p>Oh! la belle expérience! Le précipité a lieu, d'après +les lois naturelles, et le public s'effare. Paris semble +croire qu'une telle aventure, fort ordinaire, ne s'était +jamais vue. L'histoire de la Comédie-Française est +là pour répondre. Madame Sarah Bernhardt n'a, en +somme, que répété une fugue célèbre de madame +Arnould Plessy, sous le souvenir de laquelle on l'a +écrasée, dans le rôle de Clorinde; et M. Got, allant +jouer la <i>Contagion</i> à l'Odéon, malgré ses engagements, +avait également donné le mauvais exemple. On +citerait bien d'autres faits encore. Si l'on pénétrait +dans l'histoire intime de la Comédie-Française, si +l'on contait les révoltes de chacun, les plaintes, les +projets d'escapade, on verrait que le miracle est au +contraire que les démissions n'y soient pas plus nombreuses.</p> + +<p>Je n'ai pas à défendre madame Sarah Bernhardt. +Je ne suis, si l'on veut, qu'un chimiste curieux d'expériences +et très intéressé par celle qui se passe en ce +moment sous mes yeux. J'accorde que madame +Sarah Bernhardt a tous les torts. Elle a tort d'abord +d'avoir son tempérament qui la pousse aux décisions +extrêmes. Elle a tort ensuite d'être trop sensible à la +critique; après avoir cru à tous les éloges qu'on lui +donnait, elle a cru à une critique violente qui tombait +sur elle comme une tuile par un jour de grand vent. +Et c'est cette dernière naïveté que je ne lui pardonnerai +jamais. Eh quoi! madame, vous avez déserté +devant une phrase d'un critique dont les arrêts ne +peuvent compter? Vous que l'on dit si orgueilleuse, +vous avez manqué d'orgueil à ce point? Mais je +vous assure, il en a tué d'autres qui se portent fort +bien. C'est quelquefois un honneur d'être attaqué. Si, +comme on le raconte, vous cherchiez un prétexte +pour quitter la Comédie-Française, que n'en avez-vous +donc trouvé un plus sérieux, car celui-là, en vérité, +me gâte toute l'histoire.</p> + +<p>Ainsi, voilà madame Sarah Bernhardt qui s'est +donné tous les torts. Seulement, il faut examiner +la responsabilité de la presse et du public. Elle n'a +aucun talent, dites-vous? Alors pourquoi l'avez-vous +grisée pendant huit ans? C'est vous qui l'avez faite, +c'est vous qui l'avez poussée à cette susceptibilité +nerveuse, qui vous semble extraordinaire. Vous +gâtez les femmes, puis vous les tuez. Celle-là nous +ennuie, à une autre! Aucune mesure, ni dans les +éloges, ni dans la critique. Lorsque vous avez mis une +comédienne dans les astres, vous la jetez d'un coup +de poing dans l'égout; et vous vous étonnez que cette +machine délicate se détraque. Ah! peuple de polichinelles! +C'est pour cela qu'il vaut mieux t'avoir contre +soi, parce qu'au moins on n'a plus à craindre que ta +tendresse.</p> + +<p>Et comment voulez-vous que les journaux gardent +la mesure, lorsqu'un maître du théâtre contemporain +tel que M. Emile Augier perd lui-même toute logique? +Je dirai jusqu'au bout ce que je pense, puisque me +voilà lancé. On nous a raconté comme quoi M. Augier +avait insisté auprès de M. Perrin pour donner le rôle +de Clorinde à madame Sarah Bernhardt; M. Perrin +aurait préféré madame Croizette; mais l'auteur exigeait +madame Sarah Bernhardt, dont le talent sans +doute lui semblait préférable. Dès lors, quelle est +notre stupeur de lire, dans la lettre écrite par M. Augier, +ces deux phrases que je détache: «Je maintiens +qu'elle a joué aussi bien qu'à son ordinaire, avec les +mêmes défauts et les mêmes qualités, où l'art n'a +rien à voir... Soyons donc indulgents pour cette +incartade d'une jolie femme, qui pratique tant +d'arts différents avec une égale supériorité, et +gardons nos sévérités pour des artistes moins universels +et plus sérieux». Mais, dans ce cas, pourquoi +M. Augier a-t-il voulu absolument confier le +rôle de Clorinde à madame Sarah Bernhardt? Si +«l'art n'a rien à voir» chez cette comédienne, s'il y a, +à la Comédie-Française, des artistes «moins universels +et plus sérieux», encore un coup pourquoi diable +l'auteur a-t-il fait un si mauvais choix? Je ne saurais +m'arrêter à cette idée que M. Augier a choisi madame +Sarah Bernhardt parce qu'elle faisait recette; cette +supposition serait indigne. Il y a donc manque de +logique. On ne lâche pas de la sorte, en faisant de +l'esprit, une artiste au talent de laquelle on a cru.</p> + +<p>Le coup de folie est général, et il part de haut. Je +ne puis m'arrêter à toutes les sottises qu'on écrit. +Ainsi, on parle du tort que le départ de madame +Sarah Bernhardt fait à M. Augier. Quelle est cette +plaisanterie? Dans huit jours, lorsque madame Croizette +reprendra le rôle, elle aura un succès écrasant, +et l'<i>Aventurière</i> bénéficiera de tout le tapage fait; +c'est, comme on dit, un lançage superbe. Le tort fait +à la Comédie-Française est plus réel; il est certain +que madame Sarah Bernhardt laisse un grand vide. +Pourtant, la demande de trois cent mille francs de +dommages et intérêts me paraît un peu raide. Un +arrangement serait seul raisonnable. Mais allez donc +parler raison, quand les têtes sont fêlées à ce point! +Il faut laisser faire le temps. Je me plais à croire que, +lorsque tout ce tapage sera calmé, madame Sarah +Bernhardt rentrera comme pensionnaire à la Comédie-Française, +où l'on n'aura pu la remplacer, +parce qu'elle est avant tout une nature. Alors, de +part et d'autre, on s'étonnera d'une alerte si chaude. +Ce sont là brouilles d'amoureux.</p> + +<p>Du reste, vous savez que, le mois prochain, je +m'attends à ce qu'on acquitte Ménesclou, au milieu +de l'attendrissement de tout Paris. Pensez donc, le +pauvre jeune homme, il y a huit jours qu'on le traite +de monstre: ça finit par le rendre sympathique. Puis, +en voilà assez avec la petite Deu et sa famille; la mère +a parlé au cimetière, c'est du cabotinage. Encore +une culbute, pleurons sur Ménesclou!</p> +<br><br><br> + + +<h3>POLÉMIQUE</h3> + +<h3>I</h3> + +<p>Mon confrère, M. Francisque Sarcey, a bien voulu +discuter mes opinions en matière d'art dramatique. +Je ne répondrai pas aux critiques qui me sont personnelles; +je lui appartiens, il me juge comme il +me comprend, c'est parfait. Mais je me permettrai +de répondre aux parties de son article qui traitent +de questions générales. Le mieux, pour s'entendre, +est encore de s'expliquer.</p> + +<p>Remarquez que, dans toute polémique, une bonne +moitié de la divergence des opinions provient de +malentendus. Je dis blanc, on entend noir. Je raisonne +d'après un ensemble d'idées où tout se tient, +on détache un alinéa et on lui donne un sens auquel +je n'ai jamais songé. De cette façon, on peut marcher +des années côte à côte sans se comprendre. Revenons +donc sur tout cela, puisque je n'ai pas réussi à être +clair.</p> + +<p>Un point qui me tient surtout au coeur, c'est de +répondre au reproche qu'on me fait d'insulter nos +gloires. J'ai écrit quelque part, après avoir constaté +que les oeuvres dramatiques contemporaines n'étaient +pas, selon moi, des chefs-d'oeuvre: «Les planches +sont vides.» Là-dessus, M. Sarcey se fâche et me +répond: «Les planches sont vides! Sérieusement, +est-il permis à un homme, quelle que soit sa mauvaise +humeur, de se permettre une aussi extravagante +monstruosité? Quoi! les planches sont vides! et +Augier vient de donner les <i>Fourchambault</i>, et l'on va +reprendre le <i>Fils naturel</i>, d'Alexandre Dumas, et l'on +joue en ce moment la <i>Cagnotte</i>, de Labiche, la <i>Cigale</i>, +de Meilhac et Halévy, les <i>Deux Orphelines</i> de d'Ennery, +et l'on annonce une comédie nouvelle de Sardou!» +Il paraît que je suis d'une extravagance bien monstrueuse, +car, même après ce cri indigné, je répéterai +tranquillement: «Oui, les planches sont vides.»</p> + +<p>Seulement, ce que M. Sarcey néglige de dire, +c'est que je ne me suis pas éveillé un beau matin, en +trouvant cette affirmation, pour étonner le monde. +Elle est la conséquence de toute une série d'études, +la constatation finale d'un critique qui s'est mis à un +point de vue particulier. Certes, jamais les planches +n'ont été plus encombrées, jamais on n'y a dépensé +autant de talent, jamais on n'a produit un si grand +nombre de pièces intéressantes. Cela n'empêche pas +que les planches soient vides pour moi, dès que j'y +cherche le génie et le chef-d'oeuvre du siècle, l'homme +qui doit réaliser au théâtre l'évolution naturaliste que +Balzac a déterminée dans le roman, l'oeuvre dramatique +qui puisse se tenir debout, en face de la <i>Comédie +humaine</i>.</p> + +<p>Est-ce que j'ai jamais nié les grandes qualités de +nos auteurs contemporains, la carrure solide et simple +de M. Emile Augier, les études humaines de M. +Alexandre Dumas fils, gâtées malheureusement par +une si étrange philosophie, la fine et spirituelle observation +de MM. Meilhac et Halévy, le mouvement +endiablé de M. Sardou? Je ne suis pas aussi fou et +aussi injuste qu'on veut le dire. Qu'on me relise, +on verra que j'ai toujours fait la part de chacun, +même lorsque je me suis montré sévère.</p> + +<p>Mais où je me sépare complètement de M. Sarcey, +c'est quand il ajoute: «Si vous mettez à part ces +grands noms de Molière et de Shakespeare, qui ne +sont que des accidents de génie, vous pouvez courir +toute l'histoire du théâtre dans l'univers sans trouver +une époque où se soient rencontrés à la fois, +dans un seul genre, tant d'écrivains de premier +ordre.»</p> + +<p>De premier ordre, je le nie absolument. Mettons de +second ordre, même de troisième, pour quelques-uns. +On le verra plus tard. M. Sarcey obéit à un sentiment +dont les critiques de toutes les époques ont +fait preuve, en plaçant au premier rang les auteurs +dramatiques contemporains; mais où sont les auteurs +de premier ordre du siècle dernier et même du commencement +de ce siècle? Il faut lire les anciens +comptes rendus pour savoir ce qu'on doit penser des +places distribuées ainsi par la critique courante. Je +l'ai dit et je le répète, ce qui nous sépare, M. Sarcey +et moi, c'est qu'il est enfoncé dans l'actualité, dans +la pratique quotidienne de son devoir de lundiste, +dans le théâtre au jour le jour; tandis que ce théâtre +n'est pour moi qu'un sujet d'analyse générale, et que +je ne juge jamais ni un homme ni une oeuvre sans +m'inquiéter du passé et de l'avenir.</p> + +<p>Veut-il savoir ce que j'entends par un homme de +premier ordre? J'entends un créateur. Quiconque ne +crée pas, n'arrive pas avec sa formule nouvelle, son +interprétation originale de la nature, peut avoir beaucoup +de qualités; seulement, il ne vivra pas, il n'est +en somme qu'un amuseur. Or, dans ce siècle, Victor +Hugo seul a créé au théâtre. Je n'aime point sa formule; +je la trouve fausse. Mais elle existe et elle restera, +même lorsque ses pièces ne se joueront plus. +Cherchez autour de lui, voyez comme tout passe et +comme tout s'oublie.</p> + +<p>Théodore Barrière vient à peine de mourir, et le +voilà reculé dans un brouillard. Que les autres s'en +aillent, ils fondront aussi rapidement. Certes, il y a +des différences, je ne puis faire ici une étude de chaque +auteur dramatique et indiquer l'argile dans le +monument qu'il élève. Je me contente de les condamner +en bloc, parce que pas un d'entre eux n'a +trouvé la formule que le siècle attend. Ils la bégayent +presque tous, aucun ne l'affirme.</p> + +<p>Mon argumentation est supérieure aux oeuvres, je +veux dire que je raisonne au-dessus des pièces qu'on +peut jouer, d'après la marche même de l'esprit de ce +siècle. Le grand mouvement naturaliste qui nous +emporte, s'est déclaré successivement dans toutes les, +manifestations intellectuelles. Il a surtout transformé +le roman, il a soufflé à Balzac son génie. J'attends +qu'il souffle du génie à un auteur dramatique. Jusque-là, +pour moi, la littérature dramatique restera +dans une situation inférieure; on y aura peut-être +beaucoup de talent, mais en pure perte, parce qu'on +y pataugera au milieu d'enfantillages et de mensonges +qui ne se peuvent plus tolérer. Aujourd'hui, le +roman écrase le drame du poids terrible dont la +vérité écrase l'erreur.</p> + +<p>Je conseille à M. Sarcey d'interroger les étrangers +de grande intelligence et de libre examen, des Russes, +des Anglais, des Allemands. Il verra quelle est leur +stupéfaction, en face de nos romans et de nos oeuvres +dramatiques. Un d'eux disait: «C'est comme si vous +aviez deux littératures: l'une scientifique, basée sur +l'observation, d'un style merveilleusement travaillé; +l'autre conventionnelle, toute pleine de trous et de +puérilités, aussi mal bâtie que mal pensée.»</p> + +<p>Nos critiques ne voient pas le fossé parce qu'ils +barbotent dedans. Puis, il leur suffit que le monde +entier applaudisse nos vaudevilles, comme il chante +nos refrains idiots. Il n'en est pas moins vrai qu'il faut +combler le fossé, que le fossé se comblera de lui-même +et que le théâtre sera alors renouvelé par l'esprit +d'analyse qui a élargi le roman. Je constate que +l'évolution se fait depuis quelques années, d'une +façon continue. L'homme de génie attendu peut paraître, +le terrain est prêt. Mais, tant que l'homme de +génie n'aura pas paru, les planches seront vides, car +le génie seul compte et mérite d'être.</p> + +<p>Cela m'amène à répondre, sur deux autres points, +à M. Sarcey. J'ai dit qu'on imposait aux débutants le +code inventé par Scribe, et j'ai ajouté que Molière +ignorait le métier du théâtre, tel qu'il faut le connaître +aujourd'hui pour réussir. Là-dessus, M. Sarcey +me répond que Scribe est aujourd'hui en défaveur et +que Molière était un «roublard».</p> + +<p>Vraiment, Scribe est en défaveur? Eh bien! et +M. Hennequin, et M. Sardou lui-même? Lorsque j'ai +nommé Scribe, j'ai voulu évidemment désigner la +pièce d'intrigue, le tour de passe-passe, l'escamotage +remplaçant l'observation. Que Scribe lui-même soit +jeté au grenier, cela va de soi, cela me donne raison; +mais il n'en reste pas moins vrai que les héritiers de +Scribe sont encore en plein succès. Quand on joue +une pièce «bien faite», comme il dit, est-ce que +M. Sarcey ne se pâme pas de joie? Est-ce que ses +feuilletons, son enseignement dramatique, ne concluent +pas toujours à ceci: «Réglez-vous sur le +code, en dehors du code il n'y a que des casse-cou»? +Mon Dieu! je puis le lui avouer aujourd'hui: c'est à +lui que j'ai songé, lorsque j'ai imaginé un critique +conseillant à un débutant de lire les classiques de la +pièce bien faite, Scribe, Duvert et Lausanne, d'Ennery, +etc. Sans doute les pièces mal faites de MM. Meilhac +et Halévy et de M. Gondinet réussissent parfois aujourd'hui; +mais il en pleure, et c'est moi qui m'en réjouis.</p> + +<p>Même malentendu au sujet de Molière. M. Sarcey +a souvent parlé du métier du théâtre, paraissant faire +de ce métier une science absolue, rigide comme un +traité d'algèbre. J'ai répondu qu'il n'y avait pas un +métier, mais des métiers, que chaque époque avait le +sien; et, comme preuve, j'ai avancé que Molière ignorait +ce métier absolu qu'on jette dans les jambes de +tous les débutants. M. Sarcey déclare que j'avance +là «une incongruité littéraire». Je serai plus aimable, +je dirai simplement que M. Sarcey ne sait pas +me lire.</p> + +<p>Eh! oui, Molière est un «roublard» pour l'arrangement +des scènes, pour la distribution des matériaux +dans une oeuvre. Il était à la fois auteur et acteur, +il connaissait son «métier» mieux que personne. +Il a même inventé la plus admirable coupe de dialogue +qui existe. Seulement, cela n'empêche pas que +<i>Tartuffe</i> a un dénouement enfantin et que le <i>Misanthrope</i> +est plutôt une dissertation dialoguée qu'une +pièce, si l'on examine cette comédie à notre point de +vue actuel. Aucun de nos auteurs dramatiques ne risquerait +un pareil dénouement, ni une comédie aussi +vide d'action; tous craindraient d'être sifflés. Je n'ai +pas dit autre chose, le sens de code dramatique que je +donnais au mot métier, sortait naturellement de ce +qui précédait.</p> + +<p>Et je profite de l'occasion pour enregistrer l'aveu +de M. Sarcey. Chaque époque a son métier. Qu'il reconnaisse +maintenant que chaque auteur a le sien et +nous nous entendrons parfaitement. Seulement, il ne +faudra plus alors qu'il veuille régenter le théâtre, +parler de pièces bien faites et de pièces mal faites. Du +moment où il n'y a pas une grammaire, un code, tout +est permis. C'est ce que je me tue à démontrer depuis +des années.</p> + +<p>Maintenant, bien que je ne veuille pas répondre +aux critiques qui me sont personnelles, je m'étonnerai +de l'explication bonne enfant que M. Sarcey +donne de mes idées sur la littérature dramatique. Oh! +mon Dieu, rien de plus simple! J'ai écrit des pièces +qui sont tombées. De là, une grande mauvaise humeur +et une campagne féroce contre mes confrères. +M. Sarcey est toujours pratique. Il frappe en plein +dans le tas. Vous croyez qu'il va s'imaginer que j'ai +des convictions, que je me bats pour le triomphe de +ce que je crois être la vérité. A d'autres! On m'a +sifflé, j'enrage et je me console en dévorant les auteurs +plus heureux. Voilà qui est d'un critique de haut +vol.</p> + +<p>Si je remue la science, et si je remonte au dix-huitième +siècle pour y signaler la naissance du naturalisme, +si je suis l'évolution de ce naturalisme à travers +le romantisme, et si j'en constate le triomphe +dans le roman, en prédisant qu'il triomphera prochainement +aussi au théâtre, tout cela c'est que le public +m'a hué et que je suis plein de vengeance!</p> + +<p>M Sarcey a tort de me croire si furieux et si malade +de mes chutes. Qu'il interroge mes amis, ils lui diront +que je sais tomber très gaillardement. Comment +n'a-t-il pas compris que le théâtre n'est encore pour +moi qu'un champ de manoeuvres et d'expériences? Ma +vraie forge est à côté. Seulement, j'aime me battre, +je me bats dans le champ voisin, pour ne pas faire +trop de dégâts chez moi, si la bataille tourne mal. +Autrefois, c'a été la peinture qui m'a servi de champ +de manoeuvres. Aujourd'hui, j'ai choisi le théâtre, +parce qu'il est plus près; d'ailleurs, peinture, théâtre, +roman, le terrain est le même, lorsqu'on y étudie le +mouvement de l'intelligence humaine. Les soirs où +l'on me tue une pièce, ce n'est encore qu'une maquette +qu'on me casse. Voilà ma confession.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Il me faut répondre à un article que mon confrère, +M. Henry Fouquier, a bien voulu consacrer aux idées +que je défends. La polémique a ceci d'excellent qu'elle +simplifie et éclaircit les questions, lorsqu'on est de +bonne foi des deux côtés. Il est très bon, cet article +de M. Henry Fouquier; je veux dire qu'il est +très bon pour moi, car il va me permettre d'expliquer +nettement la position que j'ai prise dans la +critique dramatique et qu'on affecte de ne pas comprendre.</p> + +<p>Et, d'abord, comment M. Henry Fouquier, qui est +un esprit très fin, un peu fuyant peut-être, tombe-t-il +dans cette rengaine insupportable qui consiste à +me reprocher de n'avoir rien inventé? Mais, bon +Dieu! ai-je jamais dit que j'inventais quelque chose? +Où a-t-on lu ça? pourquoi me prête-t-on gratuitement +cette prétention bête? Il parle de mes théories +nouvelles. Eh! je n'ai pas de théorie; eh! je n'ai pas +l'imbécillité de m'embarquer dans des théories nouvelles! +C'est l'argument qui m'agace le plus, qui me +met hors de moi. «Vous n'inventez rien, les idées +que vous défendez sont vieilles comme le monde.» +Parfaitement, c'est entendu, je le sais. C'est ma gloire +de les défendre, ces vieilles idées.</p> + +<p>Ne dirait-on pas qu'il me faudrait inventer une +nouvelle religion pour être pris au sérieux! Vous +n'inventez rien: donc, vous ne comptez pas, vous +rabâchez. Mais, précisément, c'est parce que je n'invente +pas que je suis sur un terrain solide. On a inventé +le romantisme; je veux dire qu'on a ressuscité +le quinzième siècle et le seizième sur le terrain +nouveau de notre siècle, où le passé ne pouvait reprendre +racine. Aussi le romantisme a-t-il vécu cinquante +ans à peine; il était factice, il ne répondait +qu'à une évolution temporaire, il devait disparaître +avec ses inventeurs.</p> + +<p>Nous autres, nous n'inventons pas le naturalisme. +Il nous vient d'Aristote et de Platon, affirme M. Henry +Fouquier. Tant mieux! c'est qu'il sort des entrailles +mêmes de l'humanité. Sans remonter si loin, j'ai +vingt fois constaté que le grand mouvement de la +science expérimentale était parti du dix-huitième +siècle. On peut renouer la chaîne des ancêtres de +Balzac. Cela entame-t-il son originalité? Nullement. +Son monument s'est trouvé fondé sur des assises plus +larges et plus indestructibles.</p> + +<p>Est-ce bien fini? Continuera-t-on encore à croire +qu'on m'écrase, lorsqu'on me reproche de ne rien inventer, +en me plaisantant avec l'esprit facile et un +peu naïf de la causerie courante? Je le répète une +fois pour toutes: je n'invente rien; je fais mieux, je +continue. La situation que j'ai prise dans la critique +est donc simplement celle d'un homme indépendant, +qui étudie l'évolution naturaliste de notre époque, +qui constate le courant de l'intelligence contemporaine, +qui se permet au plus de prédire certains +triomphes. Quand on me demande ce que j'apporte, +et qu'on fait mine de fouiller dans mes poches et de +s'étonner de n'y rien trouver d'extraordinaire, je +songe à ces gens crédules d'autrefois qui cherchaient +la pierre philosophale. Aujourd'hui, nos chimistes +sont partis de l'étude de la nature, et s'ils trouvent +jamais la fabrication de l'or, ce sera par une méthode +scientifique. Je suis comme eux, je n'ai pas de recettes, +pas de merveilles empiriques; j'emploie et je +tâche simplement de perfectionner la méthode moderne +qui doit nous conduire à la possession de plus +en plus vaste de la vérité.</p> + +<p>Maintenant, je ne pense pas que personne ose nier +l'évolution naturaliste de notre âge. Dans les sciences, +le mouvement est formidable, et ce sont précisément +les travaux des savants qui ont donné le +branle à toute l'intelligence contemporaine. Les arts +et les lettres ont suivi; dans notre école de peinture, +chez nos historiens, nos critiques, nos romanciers, +même nos poètes, on peut suivre les transformations +considérables amenées par l'application des méthodes +exactes. Eh bien! c'est cette évolution qui m'intéresse, +qui me passionne. J'en suis la marche, le +développement; j'en attends le triomphe définitif. +Au théâtre, cette évolution me paraît marcher plus +lentement et ne pas encore produire les oeuvres +qu'on doit en attendre. Tout mon terrain de critique +est là. Je n'ai pas la folle vanité de croire que c'est +moi qui vais déterminer un mouvement de cette +puissance irrésistible. Le courant impétueux passe, +et je me jette au milieu, je m'abandonne à lui, +Certain qu'il doit me conduire où va le siècle. Ceux +qui veulent le remonter, seront noyés, voilà tout. Il +serait aussi sot de le nier que de dire: «C'est moi +qui l'ai fait.»</p> + +<p>Mais mon plus grand crime, paraît-il, est d'avoir +lancé dans la circulation ce mot terrible de naturalisme, +sur lequel M. Henry Fouquier s'égaye avec la +fine fleur de son esprit. Est-ce bien moi qui ai créé +le mot? je n'en sais ma foi rien! Enfin, je l'ai employé +et j'en accepte la paternité. C'est donc bien abominable +de prendre un mot nouveau, lorsqu'on +éprouve le besoin de désigner une chose ancienne +d'une façon saisissante. Mettons que la formule de la +vérité dans l'art nous vienne de Platon et d'Aristote. +Suis-je condamné à employer une périphrase pour +désigner cette vérité dans l'art? N'est-il pas plus +commode de choisir un mot, d'accepter un mot qui +est dans l'air? Puis, il n'y a pas d'absolu. Du temps +de Platon et d'Aristote, la vérité dans l'art a pu avoir +un nom qui ne lui convienne plus aujourd hui; si le +fond est éternel, les façons d'être changent, la nécessité +d'appellations nouvelles se fait sentir. On me demande +pourquoi je ne me suis pas contenté du mot +réalisme, qui avait cours il y a trente ans; uniquement +parce que le réalisme d'alors était une chapelle +et rétrécissait l'horizon littéraire et artistique. Il m'a +semblé que le mot naturalisme élargissait au contraire +le domaine de l'observation. D'ailleurs, que ce +mot soit bien ou mal choisi, peu importe. Il finira par +avoir le sens que nous lui donnerons. C'est uniquement +ce sens qui est la grande affaire.</p> + +<p>Et ici j'entre dans le vif de ma querelle avec +M. Henry Fouquier. Il est plein d'esprit, cela je ne le +nie pas; mais il fait un raisonnement qui m'a paru +dénoter une philosophie un peu puérile, cette philosophie +du coin du feu qui discute sur l'art de couper +les cheveux en quatre. Voici ce qu'il écrit: «Je crois +que l'erreur capitale du propagateur zélé du naturalisme +consiste à avoir confondu le fond éternel des +choses avec les moyens d'expression.» Puis, il s'explique: +de tout temps les artistes ont eu pour but de +reproduire la nature, de se faire les interprètes de la +vérité. Tous les artistes sont donc des naturalistes. +Où ils commencent à différer, c'est lorsqu'ils expriment, +par ce que chaque groupe d'artistes, selon les +temps, les milieux et les tempéraments, donne +alors des expressions différentes de la nature. C'est +là seulement, d'après M. Henry Fouquier, que les +naturalistes d'intention deviennent des idéalistes, des +classiques, des romantiques, enfin toutes les variétés +connues.</p> + +<p>Parbleu! le raisonnement est superbe! Je jure +à M. Henry Fouquier que je ne confonds pas du tout +le fond éternel des choses avec les moyens d'expression. +Ce fond éternel des choses est d'un bon comique +dans cette argumentation. Voyez-vous un gredin +devant un tribunal, disant qu'il a le fond éternel +d'honnêteté, mais que, dans la pratique, il n'en +a pas tenu compte? Où en serions-nous, si l'intention +suffisait dans les arts et dans les lettres? Vous me la +bâillez belle, avec votre fond éternel des choses! +Que m'importe ce que veulent les artistes et les +écrivains? C'est ce qu'ils me donnent qui m'intéresse.</p> + +<p>Évidemment, à toutes les époques, les prosateurs +comme les poètes ont eu la prétention de peindre la +nature et de dire la vérité. Mais l'ont-ils fait? C'est ici +que les écoles commencent, que la critique naît, +qu'on échange des montagnes d'arguments. Me dire +que je me trompe, en ne mettant pas tous les écrivains +sur une même ligne et en ne leur donnant pas +à tous le nom de naturalistes, parce que tous ont +l'intention de reproduire la nature, c'est jouer sur les +mots et faire de l'esprit singulièrement fin. J'appelle +naturalistes ceux qui ne se contentent pas de vouloir, +mais qui exécutent: Balzac est un naturaliste, Lamartine +est un idéaliste. Les mots n'auraient plus aucun +sens si cela n'était pas très net pour tout le monde. +Quand on raffine, quand on amincit les mots pour +tourner spirituellement autour d'eux, il arrive qu'ils +fondent et que la page écrite tombe en poussière. Il +faut moins de finesse et plus de grosse bonhomie +dans l'art.</p> + +<p>Donc, je ne tiens compte du fond éternel des +choses que lorsque l'écrivain en tient compte lui-même +et ne triche pas, volontairement ou non. Le +reste est une pure dissertation philosophique, parfaitement +inutile. Remarquez que je ne nie pas le +génie humain. Je crois qu'on a fait et qu'on peut faire +des chefs-d'oeuvre en se moquant de la vérité. Seulement, +je constate la grande évolution d'observation +et d'expérimentation qui caractérise notre siècle, et +j'appelle naturalisme la formule littéraire amenée par +cette évolution. Les écrivains naturalistes sont donc +ceux dont la méthode d'étude serre la nature et +l'humanité du plus près possible, tout en laissant, +bien entendu, le tempérament particulier de l'observateur +libre de se manifester ensuite dans les oeuvres +comme bon lui semble.</p> + +<p>M. Henry Fouquier, du moment que je n'entends +pas modifier le fond éternel des choses, est plein de +dédain. Il voudrait peut-être, pour se déclarer satisfait, +me voir créer le monde une seconde fois. Ma +tâche lui semble modeste, si je ne m'attaque qu'aux +moyens d'expression. A quoi veut-il donc que je +m'attaque, à la terre ou au ciel? Mais, les moyens +d'expression, c'est tout le domaine de la critique; le +reste ne saurait nous regarder. Enfin, il prétend que +j'enfonce les portes ouvertes. Toujours le même +espoir déçu de me voir faire quelque chose d'extraordinaire. +Mon Dieu! non, je n'ai pas de rocher où je +pontifie et prophétise. Je ne tutoie pas Dieu. Je ne +suis qu'un homme du siècle. Quant aux portes, elles +sont, il est vrai, sinon ouvertes, du moins entr'ouvertes. +Un battant tient encore, selon moi; j'y donne +mon petit coup de cognée. Que chacun fasse comme +moi, et le passage sera plus large.</p> + +<p>Revenons au théâtre. Si dans le roman le triomphe +du naturalisme est complet, je constate malheureusement +qu'il n'en est pas de même sur notre scène +française. Je ne rentrerai pas dans ce que j'ai dit +vingt fois à ce sujet. L'autre jour, en répondant à +M. Sarcey, j'ai, une fois de plus, donné mes arguments. +Pour M. Henry Fouquier, il se déclare absolument +satisfait; notre théâtre contemporain l'enchante, +il le trouve supérieur. Pour me convaincre, il +m'envoie assister aux <i>Fourchambault</i>; j'ai vu la pièce, +j'en ai dit mon sentiment, et il est inutile que j'y +revienne. Il n'y aurait qu'un moyen de me prouver +que la formule naturaliste a donné au théâtre tout +ce qu'elle doit donner: ce serait de poser en face de +Balzac un auteur dramatique de sa taille, ce serait +de me nommer une série de pièces qui se tiennent +debout devant la <i>Comédie humaine</i>.</p> + +<p>Si vous ne pouvez pas établir cette comparaison, +c'est qu'à notre époque le roman est supérieur et +et que le drame est inférieur. J'attends le génie qui +achèvera au théâtre l'évolution commencée. Vous +êtes satisfait de notre littérature dramatique actuelle, +je ne le suis pas, et j'expose mes raisons. Plus tard, +on saura bien lequel de nous deux se trompait.</p> + +<p>Ce que j'abandonne volontiers à l'esprit si fin de +M. Henry Fouquier, ce sont mes pièces sifflées. Là, +il triomphe aisément, ayant l'apparence des faits pour +lui. Il a bien lu dans mes pièces et dans mes préfaces des +choses que je n'y ai jamais écrites; mettons cela sur +le compte de son ardeur à me convaincre. C'est chose +entendue, mes pièces ne valent absolument rien; mais +en quoi mon manque de talent touche-t-il la question +du naturalisme au théâtre? Un autre prendra la +place, voilà tout.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>M. de Lapommeraye est un conférencier aimable, +spirituel, d'une élocution prodigieusement facile. +La première fois que je l'ai entendu, je suis resté +stupéfait de toutes les grâces dont il a semé ses +paroles. Il paraît adoré de son public, devant lequel +il lui sera toujours très facile d'avoir raison contre +moi.</p> + +<p>Dans une de ses dernières conférences, à laquelle +j'assistais, il a constaté d'abord la crise que nous +traversons, l'effarement où se trouvent nos auteurs +dramatiques, en ne sachant quelles pièces ils doivent +faire pour réussir. Et il a déclaré qu'il allait élucider +la question et indiquer la formule de l'art de demain. +Là-dessus, je suis devenu tout oreille, car ce problème +ainsi posé m'intéressait singulièrement. Je tâtonnais +encore, j'allais donc mettre enfin la main sur la vérité. +Mais j'ai été bien désillusionné, je l'avoue. Le conférencier, +après des digressions brillantes, après avoir +opposé l'idéalisme au naturalisme, a conclu que les +auteurs dramatiques devaient tendre vers le grand +art. Vraiment, nous voilà bien renseignés, et c'est là +une trouvaille merveilleuse!</p> + +<p>Le grand art! mais, sérieusement, moi qui +m'honore d'être un naturaliste, est-ce que je ne +réclame pas le grand art plus impérieusement encore +que les idéalistes? M. de Lapommeraye me prend-il +pour un vaudevilliste, ou pour un faiseur d'opérettes? +Il faudrait s'entendre sur le grand art, un mot dont +M. Prudhomme a plein la bouche, et que les esprits +médiocres galvaudent dans toutes les boursouflures de +la versification. M. de Lapommeraye a cité <i>la Fille de +Roland</i>. Eh bien, <i>la Fille de Roland</i> est de l'art très +petit, de l'art absolument inférieur; et attendez +vingt ans, vous verrez ce qu'en penseront nos fils. +Je donnerais ce paquet informe de mauvais vers, +pour deux vers d'un vrai poète. Non, mille fois non! +le grand art n'est pas l'art monté sur des échasses, +l'art en tartines, l'art qui tient delà place et qui fait +les grands bras, en roulant les yeux. Je préfère un +vaudeville amusant à une tragédie imbécile. Le grand +art, c'est l'épanouissement du génie, pas autre chose, +quel que soit le cadre choisi par le génie. <i>La Noce +juive</i>, de Delacroix, un tableau d'intérieur large +comme la main, est du grand art, tandis que les toiles +immenses de nos Salons annuels sont généralement +de l'art odieux et lilliputien.</p> + +<p>Et j'affirme que le naturalisme autant que l'idéalisme +aspire au grand art. M. de Lapommeraye s'est +débarrassé du naturalisme de la façon la plus commode +du monde. «Quand vous êtes au bord de la +mer, a-t-il dit à peu près, ne préférez-vous pas +vous perdre dans la contemplation de l'infini, de +l'horizon lointain où le ciel et l'eau se confondent? +n'êtes-vous pas plus ému par ce spectacle que par +le spectacle de la plage, où rôdent des pêcheurs +sordides?» Sans doute, l'horizon lointain, c'est +l'idéalisme, tandis que la plage, c'est le naturalisme. +Voilà une belle comparaison, mais le malheur est +que le naturalisme est partout, aussi bien à cinq +lieues qu'à cinq mètres. Il n'exclut rien, il accepte +tout, il peint tout.</p> + +<p>Je ne puis m'empêcher de m'égayer honnêtement, +en pensant que M. de Lapommeraye a cru tuer le +naturalisme avec une comparaison. Il s'attaque à +l'esprit moderne tout entier, et il n'a qu'une belle comparaison +pour arme. Imaginez une rose pour barrer le +chemin à un torrent. Veut-on savoir ce que c'est que +le naturalisme, tout simplement? Dans la science, le +naturalisme, c'est le retour à l'expérience et à +l'analyse, c'est la création de la chimie et de la +physique, ce sont les méthodes exactes qui, depuis +la fin du siècle dernier, ont renouvelé toutes nos connaissances; +dans l'histoire, c'est l'étude raisonnée +des faits et des hommes, la recherche des sources, +la résurrection des sociétés et de leurs milieux; dans +la critique, c'est l'analyse du tempérament de l'écrivain, +la reconstruction de l'époque où il a vécu, la +vie remplaçant la rhétorique; dans les lettres, dans le +roman surtout, c'est la continuelle compilation des +documents humains, c'est l'humanité vue et peinte, +résumée en des créations réelles et éternelles. Tout +notre siècle est là, tout le travail gigantesque de +notre siècle, et ce n'est pas une comparaison de +M. de Lapommeraye qui arrêtera ce travail.</p> + +<p>Certes, je reconnais moi-même l'inutilité de ces +polémiques. Le naturalisme se produira au théâtre, +cela est indéniable pour moi, parce que cela est dans +la loi même du mouvement qui nous emporte. Mais, +au lieu de donner ici de bonnes raisons, j'aimerais +mieux que de grandes oeuvres naturalistes parussent +au théâtre. M. de Lapommeraye, si elles réussissaient, +serait le premier à les applaudir et à les louer +devant son public. Alors, nous serions parfaitement +d'accord, ce que je désire de tout mon coeur.</p> + +<p>Un autre critique, M. Poignand, veut bien également +n'être pas de mon avis. Je néglige les attaques +qu'il dirige contre mes propres oeuvres; c'est là un +massacre enfantin, auquel je m'habitue, et dont je +souris. Je ne m'arrête pas également à son amusant +paradoxe, par lequel ce sont les personnages historiques +qui sont vivants, tandis que nous autres, +vivants, nous sommes morts. Mais il fait sur le drame +historique des réflexions qui m'intéressent.</p> + +<p>Je crois avoir moi-même indiqué que le drame historique +prendrait seulement de l'intérêt, le jour où les +auteurs, renonçant aux pantins de fantaisie, s'aviseront +de ressusciter les personnages réels, avec leurs tempéraments +et leurs idées, avec toute l'époque qui les +entoure. M. Poignand annonce la venue d'une jeune +école, qui songe à ces résurrections de l'histoire. Voilà +qui est parfait. L'entreprise est formidable, car elle nécessitera +des recherches immenses et un talent d'évocation +rare. Mais j'applaudirai très volontiers, si elle +réussit. D'ailleurs, M. Poignand ne s'aperçoit peut-être +pas que le drame dont il parle serait le drame historique +naturaliste. Gustave Flaubert n'a pas suivi une +autre méthode pour écrire <i>Salammbô</i>. J'accepte parfaitement +le drame historique, ainsi compris, parce +qu'il mène tout droit au drame moderne, tel que je le +demande. On ne peut pas être exclusif: si l'on ressuscite +le passé, c'est tout le moins qu'on laisse vivre le +présent.</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>M. Henri de Lapommeraye a fait une nouvelle conférence +sur le naturalisme au théâtre.</p> + +<p>La thèse de M. de Lapommeraye est des plus +simples. Il a apporté, sur sa table de conférencier, +un tas énorme de livres, et il a dit à son auditoire, +dont il est l'enfant gâté: «Je vais vous prouver, en +vous lisant des passages de Diderot, de Mercier, +d'autres critiques encore, que le naturalisme n'est +pas né d'hier et que, de tout temps, on a réclamé ce +que M. Zola réclame aujourd'hui.» Il est parti de là, +il a lu des pages entières, il a prouvé de la façon la +plus complète que j'ai le très grand honneur de continuer +la besogne de Diderot.</p> + +<p>J'avoue que je m'en doutais bien un peu. Mais je +ne l'en remercie pas moins de l'aide précieuse qu'il a +bien voulu m'apporter. Mon Dieu! oui, je n'ai rien +inventé; jamais, d'ailleurs, je n'ai eu l'outrecuidance +de vouloir inventer quelque chose. On n'invente pas +un mouvement littéraire: on le subit, on le constate. +La force du naturalisme, c'est qu'il est le mouvement +même de l'intelligence moderne.</p> + +<p>Ainsi donc, il est bien entendu que Diderot a soutenu +les mêmes idées que moi, qu'il croyait lui aussi +à la nécessité de porter la vérité au théâtre; il est bien +entendu que le naturalisme n'est pas une invention +de ma cervelle, un argument de circonstance que +j'emploie pour défendre mes propres oeuvres. Le naturalisme +nous a été légué par le dix-huitième siècle; +je crois même que, si l'on cherchait bien, on le retrouverait, +plus ou moins confus, à toutes les périodes de +notre histoire littéraire. Voilà ce que M. de Lapommeraye +a établi, et il ne pouvait me faire un plus vif +plaisir.</p> + +<p>Seulement, où M. de Lapommeraye a voulu m'être +désagréable, c'est lorsqu'il a ajouté que toutes les réformes +demandées par Diderot ont été prises en considération, +et qu'il n'y a pas lieu aujourd'hui de tenir +compte des idées exprimées dans ma critique dramatique. +Il fait ses politesses à Diderot, ce qui est naturel, +puisque Diderot est mort. Mais ne se doute-t-il pas que +les confrères de Diderot disaient dans leur temps, des +théories de celui-ci, ce qu'il dit lui-même à cette heure +de mes théories à moi? C'est un sentiment commun +à toutes les générations: les aînés ont eu raison, les +contemporains ne savent ce qu'ils disent. Comme l'a +tranquillement déclaré M. de Lapommeraye, le +théâtre est parfait aujourd'hui, il doit rester immobile, +la plus petite réforme en gâterait l'excellence.</p> + +<p>Vraiment? M. de Lapommeraye feint d'ignorer que +tout marche, que rien ne reste stationnaire. Il est +commode de dire: «Les améliorations réclamées par +Diderot ont eu lieu,» ce qui, d'ailleurs, est radicalement +faux, car Diderot voulait la vérité humaine au +théâtre, et je ne sache pas que la vérité humaine +trône sur nos planches. En tous cas si les améliorations +avaient eu lieu, elles ne nous suffiraient plus, +voilà tout. Il y a une somme de vérités pour chaque +époque. Toujours des évolutions s'accompliront. Il +faut qu'une langue meure pour qu'on dise à une +littérature: «Tu n'iras pas plus loin.»</p> +<br><br><br> + + + +<h2>LES EXEMPLES</h2> +<br><br><br> + + +<h3>LA TRAGEDIE</h3> +<br> +<h3>I</h3> + +<p>Pendant la première représentation, au Théâtre-Français, +de <i>Rome vaincue</i>, la nouvelle tragédie de +M. Alexandre Parodi, rien ne m'a intéressé comme +l'attitude des derniers romantiques qui se trouvaient +dans la salle. Ils étaient furibonds; mais, en petit +nombre, noyés dans la foule, ils restaient impuissants +et perdus. Voilà donc où nous en sommes, +la grande querelle de 1830 est bien finie, une tragédie +peut encore se produire sans rencontrer dans le +public un parti pris contre elle; et demain un drame +romantique serait joué, qu'il bénéficierait de la même +tolérance. La liberté littéraire est conquise.</p> + +<p>A vrai dire, je veux voir dans le bel éclectisme du +public un jugement très sain porté sur les deux formes +dramatiques. La formule classique est d'une +fausseté ridicule, cela n'a plus besoin d'être démontré. +Mais la formule romantique est tout aussi fausse; +elle a simplement substitué une rhétorique à une +rhétorique, elle a créé un jargon et des procédés plus +intolérables encore. Ajoutez que les deux formules +sont à peu près aussi vieilles et démodées l'une que +l'autre. Alors, il est de toute justice de tenir la +balance égale entre elles. Soyez classiques, soyez +romantiques, vous n'en faites pas moins de l'art +mort, et l'on ne vous demande que d'avoir du +talent pour vous applaudir, quelle que soit votre +étiquette. Les seules pièces qui réveilleraient, dans +une salle, la passion des querelles littéraires, ce +seraient les pièces conçues d'après une nouvelle et +troisième formule, la formule naturaliste. C'est là +ma croyance entêtée.</p> + +<p>M. Alexandre Parodi ne va pas moins être mis +bien au-dessous de Ponsard et de Casimir Delavigne +par les amis de nos poètes lyriques. J'ai déjà entendu +nommer Luce de Lancival. On l'accuse de ne pas savoir +faire les vers, ce qui est certain, si le vers +typique est ce vers admirablement forgé et ciselé des +petits-fils de Victor Hugo. On lui reproche encore +d'être retourné aux Romains, d'avoir dramatisé une +fois de plus l'antique et barbare histoire de la vestale +enterrée vive, pour s'être oubliée dans l'amour d'un +homme. Tout cela est bien grossi par l'ennui légitime +que les derniers romantiques ont dû éprouver en +voyant réussir une tragédie. Il est bon de remettre +les choses en leur place.</p> + +<p>L'auteur, en effet, a choisi un sujet fort connu. +Seulement, il serait injuste de ne pas lui tenir compte +de la façon dont il a mis ce sujet en oeuvre. On est au +lendemain de la bataille de Cannes, Rome est +perdue, lorsque les augures annoncent qu'une vestale +a trahi son voeu et qu'il faut apaiser les dieux, +si l'on désire sauver la patrie. Voilà, du coup, le +cadre qui s'élargit. Opimia, la vestale parjure, grandit +et devient brusquement héroïque. Il y a bien à +côté un drame amoureux: elle aime le soldat Lentulus, +qui est venu annoncer la défaite de Paul-Emile. +Mais l'idée patriotique domine, et si Opimia revient +se livrer après s'être sauvée avec son amant, c'est +que la patrie la réclame.</p> + +<p>Et je veux répondre aussi à la ridicule querelle +qu'on fait à l'auteur, en lui reprochant d'avoir pris +pour noeud de son drame une superstition odieuse. +Cette superstition s'appelait alors une croyance, et +dès lors la question s'élève. Si tout le peuple de +Rome croyait fermement acheter la victoire par +l'ensevelissement épouvantable d'Opimia, cet ensevelissement +prenait aussitôt un caractère de nécessité +grandiose. Elle-même, si elle avait la foi, se +sacrifiait avec autant de noblesse que le soldat +donnant son sang à la patrie. Je vais même plus loin, +j'admets que l'oncle d'Opimia, Fabius, qui la juge et +l'envoie à la mort, soit assez éclairé et assez sceptique +pour ne pas croire à l'efficacité matérielle de l'agonie +affreuse d'une pauvre enfant; il agit cependant en +ardent patriote, en consentant à cette agonie, qui +peut rendre le courage au peuple et faire sortir de +terre de nouveaux défenseurs.</p> + +<p>Certes, on restreindrait fort le domaine dramatique, +si l'on refusait la foi comme moyen. L'auteur est à +Rome et non à Paris. Je trouve même fâcheux son +personnage du poète Ennius qu'il a créé uniquement +pour plaider les droits de l'humanité. Ennius m'a +paru singulièrement moderne. Cela prouve que +M. Alexandre Parodi a prévu l'objection des personnes +sensibles, et qu'il a voulu leur faire une concession. +Je crois que la tragédie aurait encore gagné en +largeur, en acceptant l'horreur entière du sujet. On +tue Opimia parce que la patrie d'alors veut qu'on la +tue, et c'est tout, cela suffit.</p> + +<p>D'ailleurs, le mérite de <i>Rome vaincue</i> est surtout +dans le développement de l'idée première. Opimia a +pour aïeule une vieille femme aveugle, Postumia, qui +vient la disputer à ses juges avec un emportement +superbe. De ses bras tendus, de ses mains tremblantes, +elle cherche sa fille, la serre avec des cris de +révolte. Elle supplie les juges, se traîne à leurs +genoux, puis les insulte, quand ils se montrent impitoyables. +La scène a fait un grand effet. Mais elle +n'est que la préparation d'une autre scène, que +je trouve plus large encore. Quand Postumia voit +Opimia perdue, elle veut tout au moins abréger son +agonie, elle lui apporte un poignard. Et, comme la +pauvre fille a les mains liées et qu'elle ne peut se +frapper elle-même, l'aïeule lui demande où est la +place de son coeur, puis la tue. Au dénoûment, +lorsque la nouvelle de la retraite d'Annibal fait +courir tout le peuple aux remparts, Postumia, restée +seule à la porte du caveau d'Opimia, y descend, pour +mourir à côté du corps de l'enfant.</p> + +<p>Eh bien, cela est absolument grand. L'homme qui +a trouvé cela est un tempérament dramatique de +première valeur. Si une pareille situation se trouvait +dans un drame, accommodée au ragoût romantique, +nos poètes n'auraient pas assez d'exclamations pour +crier au génie. Sans doute, la forme classique me +gêne; mais la forme romantique me gênerait tout +autant. Je ne puis donc que trouver très remarquable +l'invention de la vieille aveugle, disputant sa +fille à la mort jusqu'à la dernière heure, et la tuant +elle-même pour que la mort lui soit plus douce. Cette +figure est posée avec beaucoup de puissance.</p> + +<p>Je n'ai pas cru devoir raconter la pièce en détail. +Au courant de la discussion, l'analyse se fait d'elle-même. +C'est ainsi que je dois parler d'un esclave +gaulois, Vestaepor, employé dans le temple de +Vesta, et qui favorise les amours et la fuite d'Opimia +et de Lentulus. M. Alexandre Parodi semble avoir +voulu marquer encore dans ce personnage la force de +la foi. Vestaepor aide les amants à se sauver, parce +qu'il déteste Rome et qu'il croit à la colère des dieux; +si les dieux n'ont pas leur victime, ils consommeront +la perte des Romains, ils vengeront l'esclave et le +réuniront à ses deux fils, qui combattent dans l'armée +d'Annibal. Ce personnage est d'invention ordinaire, +légèrement mélodramatique même; mais je voulais +le signaler, pour montrer l'idée de foi et de patriotisme +qui plane sur toute l'oeuvre.</p> + +<p>Le succès a été grand, surtout pour les deux derniers +actes. Voici, d'ailleurs, exactement le bilan de +la soirée.</p> + +<p>Un premier acte très large, le Sénat assemblé pour +délibérer après la défaite de Cannes, et l'arrivée de +Lentulus, qui raconte la bataille dans un long récit +fortement applaudi. Un second acte dans le temple de +Vesta, décor superbe, mais action lente et d'intérêt +médiocre; c'est là qu'Opimia se trahit. Un troisième +acte dans le bois sacré de Vesta, le moins bon des +cinq; Opimia et Lentulus, aidés par Vestaepor, se +sauvent, grâce à un souterrain. Un quatrième acte, +d'une grande beauté; Opimia est revenue se livrer, +on la condamne, et Postumia la dispute à ses juges. +Enfin, un cinquième acte, dont le dénoûment reste +superbe, encore un décor magnifique, le Champ +Scélérat, avec le caveau où l'on descend le corps de +la vestale tuée par l'aïeule.</p> + +<p>Le vers de M. Alexandre Parodi n'a pas, je le répète, +la facture savante de nos poètes contemporains. Il +manque de lyrisme, cette flamme du vers sans laquelle +on semble croire aujourd'hui que le vers +n'existe pas. Quant à moi, je suis persuadé que +M. Alexandre Parodi a réussi justement parce qu'il +n'est pas un poète lyrique. Il fabrique ses hexamètres +en homme consciencieux qui tient à être correct; +parfois, il rencontre un beau vers, et c'est tout. Aucun +souci de décrocher les étoiles. Oserai-je l'avouer? +cela ne me fâche pas outre mesure. Il n'est pas poète +comme nous l'entendons depuis une cinquantaine +d'années; eh bien, il n'est pas poète, c'est entendu. +Mettons qu'il écrit en prose. Ce qui me blesse davantage, +c'est l'amphigouri classique dans lequel il +se noie, et j'arrive ici à la seule querelle que je veuille +lui faire.</p> + +<p>Comment se fait-il qu'un jeune homme de trente-quatre +ans, dit-on, un écrivain qui paraît avoir une +vaste ambition, puisse ainsi claquemurer son vol +dans une formule devenue grotesque? Je ne lui conseille +pas, ah! certes, non! de tomber dans l'autre +formule, la formule romantique, peut-être plus grotesque +encore; mais je fais appel à toute sa jeunesse, +à toute son ambition, et je le supplie d'ouvrir les +yeux à la vérité moderne. Il y a une place à prendre, +une place immense, écrire la tragédie bourgeoise +contemporaine, le drame réel qui se joue chaque +jour sous nos yeux. Cela est autrement grand, vivant +et passionnant, que les guenilles de l'antiquité et du +moyen âge. Pourquoi va-t-il s'essouffler et fatalement +se rapetisser dans un genre mort? Pourquoi ne tente-t-il +pas de renouveler notre théâtre et de devenir un +chef, au lieu de patauger dans le rôle de disciple? Il a +de la volonté et une véritable largeur de vol. C'est ce +qu'il faut avoir pour aborder le vrai, au-dessus des +écoles et du raffinement des artistes simplement ciseleurs.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>La tragédie en quatre actes et en vers, <i>Spartacus</i>, +que M. Georges Talray vient de faire jouer à l'Ambigu, +a une histoire qu'il est bon de conter pour en +tirer des enseignements.</p> + +<p>L'auteur, m'a-t-on dit, est un homme riche, bien +apparenté, qui a été mordu de la passion du théâtre, +comme d'autres heureux de ce monde sont mordus +de la passion du jeu, des femmes ou des chevaux. +Certes, on ne saurait trop le féliciter et l'encourager.</p> + +<p>Un homme qui s'ennuie et qui songe à écrire des +tragédies en quatre actes, lorsqu'il pourrait donner +des hôtels à des danseuses, est à coup sûr digne de +tous les respects. Pouvoir être Mécène et consentir à +devenir Virgile, voilà qui dénote une noble activité +d'esprit, un souci des amusements les plus dignes et +les plus élevés.</p> + +<p>Naturellement, M. Talray entend être maître absolu +dans le théâtre où on le joue. Quand on a le +moyen de mettre ses pièces dans leurs meubles, on +serait bien sot de les loger en garni à la Comédie-Française +ou à l'Odéon. Cela explique pourquoi +M. Talray s'est adressé une première fois au théâtre-Déjazet, +et la seconde fois à l'Ambigu. Seules les +méchantes langues laissent entendre que M. Perrin +et M. Duquesnel auraient pu refuser ses pièces, fruits +d'un noble loisir. M. Talray veut simplement passer +de son salon sur la scène, sans quitter son appartement; +et, s'il n'a pas bâti un théâtre, c'est que le temps +a dû lui manquer. Il cherche donc une salle à louer, +accepte le premier théâtre en déconfiture qui se présente, +en se disant que les chefs-d'oeuvre honorent les +planches les plus encanaillées.</p> + +<p>Une légende s'est formée sur la façon magnifique +dont il s'est conduit au théâtre-Déjazet. Il s'agissait +seulement d'un petit acte, je crois; et les ouvreuses +elles-mêmes ont reçu en cadeau des bonnets neufs. A +l'Ambigu, la solennité s'élargit. Songez donc! une +tragédie en quatre actes, quelque chose comme dix-huit +cents vers! Aussi le bruit s'est-il répandu que le +directeur a demandé au poète quinze mille francs, +pour jouer sa pièce quinze fois; je ne parle pas des +décors, des costumes, des accessoires. Les chiffres ne +sont peut-être pas exacts; mais il n'en est pas moins +certain que l'auteur paye les frais et présente son oeuvre +au public, directement, sans l'avoir soumise au jugement +de personne.</p> + +<p>Ah! c'est le rêve, et les gens très riches peuvent +seuls se permettre une pareille tentative. J'ai entendu +soutenir brillamment cette opinion, que l'auteur devait +avoir un théâtre à lui et jouer lui-même ses pièces, +s'il voulait donner sa pensée tout entière, dans sa +verdeur et sa vérité. Les deux plus grands génies dramatiques, +Shakespeare et Molière, ont entendu ainsi +le théâtre, et ne s'en sont pas mal trouvés. Seulement, +cette trinité de l'auteur, du directeur et de l'acteur +réunis en une seule personne, n'est pas dans nos +moeurs, et tous les essais qu'on a pu tenter de nos +jours ont échoué misérablement.</p> + +<p>Je suis allé à l'Ambigu avec une grande curiosité, +très décidé à m'intéresser au <i>Spartacus</i> de M. Talray. +Notez qu'il faut un certain courage pour aborder ainsi +le public, quand on est un simple amateur: on s'expose +aux plaisanteries de ses amis, aux rudesses de +la critique, aux rires de la foule. Il est entendu qu'un +auteur qui paye et qui tombe, est doublement ridicule. +Châtiment mérité, dira-t-on. Peut-être. Mais j'aime +cette belle confiance des poètes qui risquent ainsi +tranquillement le ridicule, et qui souvent même l'achètent +très cher.</p> + +<p>J'arrive et j'écoute religieusement. Il faut vous +dire, avant tout, que M. Talray s'est absolument moqué +de l'histoire. Son <i>Spartacus</i> est d'une grande +fantaisie. J'avoue que cela ne me fâche pas outre mesure. +Les auteurs dramatiques ont toujours traité +l'histoire avec tant de familiarité, qu'un mensonge de +plus ou de moins importe peu. Nous sommes en +pleine imagination, c'est chose convenue. Seulement, +ce qu'on peut demander, c'est que l'imagination ne +batte pas la campagne, au point d'ahurir le monde. Or, +M. Talray a une façon de traiter le théâtre très dangereuse +pour le public bon enfant, qui vient naïvement +voir ses pièces, avec l'intention de les comprendre.</p> + +<p>Je vais tenter d'analyser son <i>Spartacus</i> en quelques +mots; et je demande à l'avance pardon si je me +trompe, car ce ne serait vraiment pas ma faute. +Spartacus a pour père un prêtre d'Isis, nommé Séphare, +qui nourrit les plus grands projets; on ne +sait pas bien lesquels, il parle du bonheur du genre +humain, il lance l'anathème sur Rome, et je suis +porté à croire qu'il rêve l'affranchissement des esclaves, +avec des vues particulières et lointaines sur +la Révolution française. Bref, ce Séphare, entré +comme intendant chez le consul Crassus, commence +son beau rôle de régénérateur en donnant Camille, +la fille de son maître, pour maîtresse à son fils Spartacus, +alors gladiateur. Voilà qui n'est pas propre; +mais la passion du sectaire est, à la rigueur, une +excuse.</p> + +<p>Il y a une autre femme dans l'aventure, Myrrha, +une courtisane à ce qu'on peut croire. Séphare est +aussi très bien avec celle-là, si bien même qu'ils +complotent ensemble l'empoisonnement du gardien +des jeux. Décidément, ce prêtre d'Isis manque de +sens moral. Quand le gardien des jeux est mort, +Myrrha obtient du préteur Métellus son amant la +place du défunt pour Spartacus. Le héros, ramassant +sous ses ordres les gladiateurs et la plèbe de la ville, +suscite alors une révolte, brûle Rome, se bat pour +l'affranchissement des esclaves. Rien de stupéfiant +comme la mise en oeuvre dramatique de cet épisode. +Le préteur Métellus est gris, la courtisane Myrrha +embellit la fête, on voit Rome brûler sur un transparent, +et un choeur arrive, on ignore pourquoi, qui +chante, je crois, le bon vin et la liberté.</p> + +<p>Cependant, Camille, la maîtresse de Spartacus, joue +là dedans un rôle symbolique. Elle doit être la liberté +en personne, j'imagine. Au dénoûment, Spartacus, +après avoir battu les Romains, est à son tour sur le +point d'être vaincu. Il se tue d'un coup de poignard +en pleine poitrine; Camille devient folle sur son cadavre; +et, quand le consul Crassus se présente, +Séphare le traite de la belle façon, lui montre sa fille +folle, et lui annonce qu'un jour le fils de Spartacus +et de Camille reprendra l'oeuvre de délivrance. Sur +quoi, un choeur envahit de nouveau la scène, et la +toile tombe sur la reprise des couplets du troisième +acte.</p> + +<p>J'écoutais donc attentivement. L'impression des +premières scènes était assez agréable. Le carnaval +romain, ce décor large et à style sévère, ces personnages +aux draperies de couleur tendre, me reposaient +du carnaval romantique, des guenilles et des armures +du moyen âge. Vraiment, les femmes sont adorables, +les cheveux cerclés d'or, les bras nus, dans ces étoffes +souples, où leur corps libre roule si voluptueusement. +Puis, j'attrapais par-ci par-là un bout de vers +assez mal rimé, mais d'une musique sonore et éclatante. +Enfin, je ne m'ennuyais pas, j'attendais de +comprendre sans trop d'impatience.</p> + +<p>Au milieu du premier acte, cependant, comme +j'étais de plus en plus attentif, j'ai commencé à +éprouver une légère douleur aux tempes. Une consternation +peu à peu m'envahissait, car je ne comprenais +toujours pas, malgré mes efforts. J'avais beau +ouvrir les oreilles, tendre l'esprit, répéter tout bas +les mots que je saisissais, le sens m'échappait, les +paroles tombaient comme des bruits qui s'envolaient, +avant d'avoir formé des phrases. Maintenant, la pesanteur +des tempes me gagnait le crâne et me roidissait +le cou.</p> + +<p>Alors, l'ennui est arrivé, d'abord discret, un léger +bâillement dissimulé entre les doigts, une envie +sourde de penser à autre chose; puis, il s'est élargi, +il est devenu immense, insondable, sans borne. Oh! +l'ennui sans espoir, l'ennui écrasant qui descend dans +chaque membre, dont on sent le poids dans les +mains et dans les pieds! Et impossible d'échapper à +ce lent écrasement, les personnages s'imposent; on +les hait, on voudrait les supprimer, mais leur voix +est comme un flot entêté qui bat, qui entame et qui +noie les têtes les plus dures; même quand on baisse +les yeux pour ne plus les voir, on les sent, ou croit les +avoir sur les épaules. Un malheur public, un deuil, +sont moins lourds.</p> + +<p>Ce qui me consternait surtout, c'était Séphare, le +prêtre d'Isis. Pourquoi un prêtre d'Isis? Sans doute +l'auteur avait mis là-dessous le sens philosophique +de son oeuvre. La pièce restait tellement incompréhensible, +qu'elle devait cacher quelque vérité supérieure. +Les scènes se déroulaient: je songeais aux +hypogées, aux pyramides, aux secrets que le Nil roule +dans ses eaux boueuses. Je me sentais très bête, je +tournais à l'ahurissement. Lorsqu'on s'est mis à +chanter, j'ai eu l'envie ardente de me sauver, parce +que tout espoir de comprendre s'en allait décidément. +Mais j'étais trop engourdi; j'appartenais à l'ennui +vainqueur.</p> + +<p>J'ai promis de tirer des enseignements de cette +histoire. Le premier est que la tentative de M. Talray +reste en elle-même excellente, et qu'on ne saurait +trop engager les auteurs riches à l'imiter. Mais +le point sur lequel je veux surtout insister est que, +désormais, les gens du monde devront avoir pour +les simples écrivains quelque respect; car, si j'ai vu +parfois des écrivains ressembler à des princes dans +un salon, je n'ai jamais vu un homme du monde qui +ne se rendît parfaitement ridicule, en écrivant un +roman ou une pièce de théâtre.</p> + +<p>Certes, je le répète, je ne veux en aucune façon +décourager M. Talray. La distraction qu'il a choisie +est louable. Ses vers sont médiocres, mais pleins de +bonne volonté. Puis, j'aurais peur d'enlever leur dernière +planche de salut aux théâtres menacés de faillite. +Les auteurs sont rares qui consentent à payer +chèrement leurs chutes. En somme, des pièces comme +<i>Spartacus</i> ne font de mal à personne. On sait de +quelle façon on doit les prendre. M. Talray lui-même, +si son échec le contrarie, peut dire à ses amis qu'il a +simplement voulu tenir une gageure. Mon Dieu! oui, +il aurait parié, après un déjeuner de garçons, d'ennuyer +le public et d'ahurir la critique; et son pari +serait gagné, oh! bien gagné!</p> +<br><br><br> + + +<h3>LE DRAME</h3> +<br> +<h3>I</h3> + +<p>On nous a donné des détails touchants sur M. Paul +Delair. Il aurait trente-sept ans, il serait sans fortune +et aurait dû prendre sur ses nuits pour écrire <i>Garin</i>, +le drame en vers joué à la Comédie-Française; +cette oeuvre, écrite il y a huit ou neuf ans déjà, reçue +à correction, puis récrite en partie et montée +enfin, représenterait de longs efforts, une grande +somme de courage, et serait une de ces parties décisives +où un écrivain joue sa vie. Eh bien! tous ces détails +me troublent, et je n'ai jamais senti davantage +combien la vérité est parfois douloureuse à dire. Heureusement, +je suis peut-être le seul à pouvoir la dire, +sans trop de remords, car mon autorité est fort discutée, +et jusqu'à présent on a paru croire que ma +franchise ne faisait de tort qu'à moi-même.</p> + +<p>Nous sommes au commencement du treizième +siècle, dans une de ces lointaines époques historiques +qui justifient au théâtre toutes les erreurs et toutes +les fantaisies. Herbert, baron de Sept-Saulx, un burgrave +selon le poncif romantique, a auprès de lui +son neveu Garin, homme farouche, et un fils bâtard, +Aimery, homme tendre, qu'il a eu d'une serve. Or, +un jour d'ennui, Herbert, ayant fait entrer dans son +château une bande d'Égyptiens, s'éprend de la belle +Aïscha, qu'il épouse séance tenante. Et voilà le crime +dans la maison, Aïscha pousse Garin, qui l'adore, à +tuer Herbert, dont la vieillesse l'importune sans doute. +Mais, au lendemain du meurtre, le soir des noces, +lorsque les deux coupables vont se prendre aux bras +l'un de l'autre, le spectre du vieillard se dresse entre +eux, Garin a des hallucinations vengeresses qui lui +montrent chaque nuit Aïscha au cou d'Herbert assassiné. +Aimery, chassé par son père, revient alors +comme un justicier. Il provoque Garin, il va le tuer, +lorsque celui-ci revoit la terrible vision et tremble +ainsi qu'un enfant. Aïscha, qui s'est empoisonnée, +avoue le crime; Garin se tue sur son cadavre; et Aimery +peut ainsi épouser une soeur de l'assassin, Alix, +dont je n'ai pas parlé. Voilà.</p> + +<p>Mon Dieu! le sujet m'importe peu. On a fait remarquer +avec raison que c'était là un mélange de +<i>Macbeth</i>, des <i>Burgraves</i> et d'une autre pièce encore. +La seule réponse est qu'on prend son bien où on le +trouve; Corneille et Molière ont écrit leurs plus belles +oeuvres avec des morceaux pillés un peu partout. +Mais il faut alors apporter une individualité puissante, +refondre le métal qu'on emprunte et dresser sa statue +dans une attitude originale. Or, M. Paul Delair s'est +contenté de ressasser toutes les situations connues, +sans en tirer un seul effet qui lui soit personnel. Cela +est long, terriblement long, sans accent nouveau, +d'une extravagance entêtée dans le sublime, d'une +conviction qui m'a attristé, tellement elle est naïve +parfois.</p> + +<p>Faut-il discuter? Rien ne tient debout dans cette +fable extraordinaire. C'est un cauchemar en pleine +obscurité. Les personnages sont découpés dans ce romantisme +de 1830, si démodé à cette heure. Ils n'ont +d'autre raison d'être que des formules toutes faites, +ils portent des étiquettes dans le dos: le seigneur, +le bâtard, la serve, le manant; et cela doit nous +suffire, l'auteur se dispense dès lors de leur donner +un état civil, de leur souffler une personnalité distincte. +Ce sont des marionnettes convenues qu'il manoeuvre +imperturbablement, en dehors de toute vérité +historique et de toute analyse humaine. Voila +le côté commode du drame romantique, tel que le +comprend encore la queue de Victor Hugo. Il ne +demande ni observation ni originalité; on en trouve +les morceaux dans un tiroir, et il ne s'agit que de +les ajuster, avec plus ou moins d'adresse. Je me +rappellerai toujours la belle réponse de ce poète auquel +je demandais: «Mais pourquoi ne faites-vous +pas un drame moderne?» et qui me répondit, effaré: +«Mais je ne peux pas, je ne saurais pas, il me faudrait +dix ans d'études pour connaître les hommes et +le monde!» Sans doute, si je l'interrogeais, M. Paul +Delair me ferait aussi cette réponse.</p> + +<p>Et même, en acceptant le cadre qu'il a choisi, que +de défauts, que d'erreurs dramatiques! Lorsque ses +personnages sortent du poncif, on ne les comprend +plus. Ainsi la serve est très nette, parce qu'elle est +simplement la marionnette classique des mélodrames +de Bouchardy et d'Hugo, la paysanne violée par le +seigneur et devenue folle, qui se promène dans l'action +en prophétisant le dénoûment et en aidant la Providence. +Herbert, le seigneur, est également une +bonne ganache de loup féodal qui se laisse injurier +par le premier bourgeois venu, entré chez lui pour +lui dire ses quatre vérités et lui annoncer la Révolution +française. On les comprend, ceux-là, parce qu'ils +sont tout bêtement les vieux amis du public, sur le +ventre desquels le public a tapé bien souvent. Mais +passez aux personnages que le poète a rêvé de faire +originaux, et vous cessez de comprendre, vous entrez +dans un fatras de vers stupéfiants où leur humanité +se noie, vous ne les voyez plus nettement, parce que +ce ne sont pas des figures observées, mais des pantins +inventés qui se démentent d'une tirade à l'autre. Ou +des figures poncives, ou des figures fantasmagoriques, +voilà le choix.</p> + +<p>Ainsi, prenons Garin et Aïscha, les deux figures +centrales, celles où M. Paul Delair a certainement +porté son effort. Je défie bien qu'au sortir de la représentation, +on puisse évoquer distinctement ces +figures; et cela vient de ce qu'elles n'ont pas de base +humaine, de ce que le poète ne nous les a pas expliquées +par une analyse logique et claire. Il ne suffit +pas de dire qu'Aïscha aime les hommes rouges de +sang, pour nous la faire accepter, dans les invraisemblances +où elle se meut. C'est elle qui pousse Garin; +puis, elle s'efface, elle ne paraît plus être du drame; +a-t-elle des remords, n'en a-t-elle pas? Nous l'ignorons, +faute immense de l'auteur, car, si elle ne frissonne +pas comme Garin, ou bien si elle ne reste pas +violente et superbe, le dominant, devenant le mâle, +elle ne nous intéresse plus, elle s'effondre. Et c'est ce +qui arrive, le rôle est très mauvais, une actrice de +génie n'en tirerait pas un cri humain. Garin de même +reste un fantoche; sa lutte avec le remords ne se +marque pas assez, on ne voit pas ses élats d'âme, sa +passion, sa fureur, puis son affolement; tout cela +se fond et se brouille dans une phraséologie étonnante, +où une fausse poésie délaye à chaque minute +la situation dramatique. Au dénoûment surtout, les +deux héros m'ont paru pitoyables. Cette femme qui +s'empoisonne de son côté, cet homme qui se poignarde +du sien, pour finir la pièce, ne meurent pas +logiquement, par la force même de la situation; je +veux dire que leur mort n'est pas une conséquence +inévitable de l'action, une mort analysée et déduite, +ce qui la rend vulgaire.</p> + +<p>Un autre point m'a beaucoup frappé. Après le troisième +acte, je me demandais avec curiosité comment +M. Paul Delair allait encore trouver la matière de +deux actes. Un acte d'exposition, un acte pour le +meurtre, un acte pour les remords, enfin un acte +pour la punition: cela me semblait la seule coupe +possible. Mais cela ne faisait que quatre actes, et +j'étais d'autant plus surpris que le gros du drame, le +spectre et tout le tremblement se trouvaient au troisième +acte, ce qui demandait, pour la bonne distribution +d'une pièce, un dénoûment rapide, dans un +quatrième acte très court. M. Paul Delair voulait cinq +actes, et il a tout bonnement rempli son quatrième +acte par un interminable couplet patriotique. J'avoue +que je ne m'attendais pas à cela. Tout devait y être, +jusqu'au drapeau français.</p> + +<p>Parler de la France, sous Philippe-Auguste! prononcer +le grand mot de patrie qui n'avait alors aucun +sens! nous montrer un bon jeune homme qui s'indigne +au nom de l'Allemagne, comme après Sedan! +Quand donc les auteurs dramatiques comprendront-ils +le profond ridicule de ce patriotisme à faux, de +cette sottise historique dans laquelle ils s'entêtent? +Et cela n'est guère honnête, je l'ai déjà dit, car je ne +puis voir là qu'une façon commode de voler les applaudissements +du public.</p> + +<p>Mais ces choses ne sont rien encore, le pis est que +M. Paul Delair fait des vers déplorables. Il est certainement +un poète plus médiocre que M. Lomon +et M. Deroulède, ce qui m'a stupéfié. On, ne saurait +s'imaginer les incorrections grammaticales, les tournures +baroques, les cacophonies abominables qui +emplissent le drame. Les termes impropres y tombent +comme une grêle, au milieu de rencontres de +mots, d'expressions qui tournent au burlesque. A +notre époque où la science du vers est poussée si loin, +où le premier parnassien venu fabrique des vers superbes +de facture et retentissants de belles rimes, on +reste consterné d'entendre rouler pendant quatre +heures un pareil flot de vers rocailleux et mal rimés. +Si M. Paul Delair croit être un poète parce qu'il a +abusé là dedans des lions et des étoiles, du soleil et +des fleurs, il se trompe étrangement. Au théâtre, on +ne remplace pas l'humanité absente par des images. +Les tirades glacent l'action, et je signale comme +exemple la scène de Garin et d'Aïscha devant la +chambre nuptiale, la grande scène, celle qui devait +tout emporter, et qui a paru mortellement froide et +ennuyeuse. Comment voulez-vous qu'on s'intéresse à +ces poupées qui ne disent pas ce qu'elles devraient +dire et qui enguirlandent ce qu'elles disent de divagations +poétiques absolument folles? J'avoue que ce +lyrisme à froid me rend malade.</p> + +<p>En somme, il faut avoir le vers puissant de Victor +Hugo pour se permettre un drame de cette extravagance. +Je ne prétends pas que <i>Ruy Blas</i> et <i>Hernani</i> +soient d'une fable beaucoup plus raisonnable. Mais +ces oeuvres demeureront quand même des poèmes +immortels. Quant à M Paul Delair, du moment où +il n'a pas le génie lyrique de Victor Hugo, il devrait +rester à terre; la folie lui est interdite. Dans son cas, +un peu de raison est simplement de l'honnêteté envers +le public.</p> + +<p>Ce n'est pas gaiement que je triomphe ici. Je n'osais +espérer une pièce comme <i>Garin</i> pour montrer +le vide et la démence froide des derniers romantiques. +Toute la misère de l'école est dans cette +oeuvre. Mais je suis attristé de voir une scène comme +la Comédie-Française risquer une partie pareille, +perdue à l'avance. Sans doute M. Perrin et le comité +n'ont pu se méprendre. <i>Garin</i>, avec le truc de +son spectre, avec ses continuelles sonneries de trompettes, +avec sa mise en scène de loques et de ferblanterie +romantiques, aurait tout au plus été à sa +place à la Porte-Saint-Martin; et, certes, ce ne sont +pas les vers qui rendent la pièce littéraire. Seulement, +on reproche si souvent à la Comédie-Française de ne +pas s'intéresser à la jeune génération, qu'il faut bien +lui pardonner, lorsqu'elle fait une tentative, même si +elle se trompe. Peut-être n'y a-t-il pas mieux, et +alors en vérité le romantisme est bien mort. Je préfère +les élèves de M. Sardou, s'il en a.</p> + +<p>Voilà mon jugement dans toute sa sévérité. J'ai +mieux aimé dire nettement à M. Paul Delairce que je +pense. Il est dans une voie déplorable, il s'apprête +de grandes désillusions. Le premier acte de <i>Garin</i> a +de la couleur, et ça et là on peut citer quelques +beaux vers; mais c'est tout. Une pièce pareille enterre +un homme. Si M. Paul Delair en produit une seconde +taillée sur le même patron, il ne retrouvera même +pas la première indulgence du public. Ne vaut-il pas +mieux l'avertir, quitte à le blesser cruellement? C'est +lui éviter de nouveaux efforts inutiles. Huit ans de +travail croulent avec <i>Garin</i>. Le pire malheur qui lui +puisse arriver est de perdre encore huit années dans +une tentative sans espoir.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>M. Catulle Mendès est une figure littéraire fort intéressante. +Pendant les dernières années de l'Empire, +il a été le centre du seul groupe poétique qui ait +poussé après la grande floraison de 1830. Je ne lui +donne pas le nom de maître ni celui de chef d'école. +Il s'honore lui-même d'être le simple lieutenant des +poètes ses aînés, il s'incline en disciple fervent devant +MM. Victor Hugo, Leconte de Lisle, Théodore +de Banville, et s'est efforcé avant tout de maintenir +la discipline parmi les jeunes poètes, qu'il a su, depuis +près de quinze ans, réunir autour de sa personne.</p> + +<p>Rien de plus digne, d'ailleurs. Le groupe auquel +on a donné un moment le nom de parnassien représentait +en somme toute la poésie jeune, sous le second +empire. Tandis que les chroniqueurs pullulaient, +que tous les nouveaux débarqués couraient à la publicité +bruyante, il y avait, dans un coin de Paris, un +salon littéraire, celui de M. Catulle Mendès, où l'on +vivait de l'amour des lettres. Je ne veux pas examiner +si cet amour revêtait d'étranges formes d'idolâtrie. +La petite chapelle était peut-être une cellule +étroite où le génie français agonisait. Mais cet amour +restait quand même de l'amour, et rien n'est beau +comme d'aimer les lettres, de se réfugier même sous +terre pour les adorer, lorsque la grande foule les +ignore et les dédaigne.</p> + +<p>Depuis quinze ans, il n'est donc pas un poète qui +soit arrivé à Paris sans entrer dans le cercle de M. Catulle +Mendès. Je ne dis point que le groupe professât +des idées communes. On s'entendait sur la supériorité +de la forme poétique, on en arrivait à préférer M. Leconte +de Lisle à Victor Hugo, parce que le vers du +premier était plus impeccable que le vers du second. +Mais chacun gardait à part soi son tempérament, et +il y avait bien des schismes dans cette église. Je n'ai +d'ailleurs pas à raconter ce mouvement poétique, qui +a copié en petit et dans l'obscurité le large mouvement +de 1830. Je veux simplement établir dans +quel milieu M. Catulle Mendès a vécu.</p> + +<p>Ses théories sont que l'idéal est le réel, que la légende +l'emporte sur l'histoire, que le passé est le +vrai domaine du poète et du romancier. Ce sont là +des opinions aussi respectables que les opinions +contraires. Seulement, lorsque M. Catulle Mendès +aborde un sujet moderne et accepte ainsi notre +milieu contemporain, il a certainement tort de le +taire sans modifier ses croyances. Dans un sujet +moderne, l'idéal n'est plus le réel, et cet idéal devient +un singulier embarras. Pour obtenir du réel, il faut +avoir surtout du réel plein les mains. Selon moi, +<i>Justice</i> est l'oeuvre d'un poète qui n'a pas songé à +couper ses ailes, et que ses ailes font trébucher. +Nous retrouvons là le chef de groupe, grandi dans +un cénacle, avec le clou d'une idée fixe enfoncé dans +le crâne.</p> + +<p>Je commencerai par les éloges. Dans <i>Justice</i>, l'effort +littéraire me trouve plein de sympathie. On joue +tant de pièces odieusement pensées et écrites, qu'il y +a un véritable charme à tomber sur l'oeuvre voulue +d'un poète. Cette oeuvre peut soulever en moi les +plus vives objections, elle n'en est pas moins du +monde de ma pensée, elle m'occupe et me passionne. +Fût-elle tout à fait mauvaise, elle resterait pleine de +saveur. J'aime cette histoire, ce médecin qui a volé +et qui est venu se laver de sa faute par de bonnes +oeuvres, dans une province perdue; j'aime cette fille +de notaire, qui parle et agit comme une création du +rêve; j'aime ces deux amoureux, que le monde gêne, +et qui se débarrassent du monde, en mourant aux +bras l'un de l'autre. Oui, j'aime ces choses, malgré +leur folie, parce qu'elles sont la volonté d'un artiste, +et que dans leur incohérence même on sent l'enfantement +d'un esprit qui n'a rien de vulgaire.</p> + +<p>Malheureusement, il faudrait m'en tenir là. Si +j'arrive à l'analyse de la pièce, en dépit de toute ma +sympathie, je me sens devenir grave et sévère. +M. Catulle Mendès a eu le tort de plaisanter avec la +réalité. Il aurait dû habiller ses personnages de justaucorps +et de pourpoints, et nous lui aurions tout +pardonné. Mais entrer dans la vie moderne en poète +lyrique, voilà qui est grave! Il se tromperait, s'il +croyait que rien n'est plus commode à trousser que +la vérité; la vie de tous les jours est là, comme comparaison, +et l'on ne peut pas mettre debout une fille +de notaire de fantaisie, comme on planterait une +damoiselle, avec une jupe de satin et une coiffure +copiée dans les livres du temps. En un mot, il faut +avoir le sens de la modernité, quand on aborde un +sujet contemporain. Les romantiques, qui s'imaginent +pouvoir peindre la vie actuelle en se jouant, et +par farce pure, s'exposent aux échecs les plus piteux. +Rien n'est sévère et rien n'est haut comme la peinture, +de ce qui est.</p> + +<p>Le grand défaut de <i>Justice</i> est d'être une création +en l'air, tout comme s'il s'agissait d'un poème. Voici, +par exemple, le plus grand effet de la pièce. Le docteur +Valentin a volé pour sauver sa soeur de la prostitution,—une +invention fâcheuse, par parenthèse,—et il est aimé +de Geneviève, la fille du notaire Suchot. +Lui-même l'adore; mais il va fuir, pour ne pas +révéler son passé, lorsque Georges, le frère de Geneviève, +le surprend avec celle-ci et le force à une explication. +Dès que Georges connaît le secret de Valentin, +il raconte a la jeune fille que ce dernier est +marié, pour qu'elle rompe plus aisément avec lui. De +là, grande douleur de Geneviève. Puis, à l'acte suivant, +lorsqu'un gredin lui dénonce le vol de Valentin, +elle dit avec force: «Je le savais depuis quatre ans, +et je vous aime, Valentin, je vous aime!»</p> + +<p>Certes, le mot est très beau et devrait produire un +grand effet d'admiration et d'émotion. Eh bien! je +crois que l'effet est surtout un effet de surprise. Cela +vient de ce que chaque spectateur fait cette réflexion +rapide: «Comment Geneviève n'a-t-elle pas compris +ce dont il s'agissait, lorsque Georges lui a dit que +Valentin était marié? Puisqu'elle connaissait le vol, +elle devait se douter tout de suite de l'obstacle qui se +présentait.» Elle n'a pas parlé alors et l'on s'étonne +qu'elle parle plus tard. Au théâtre, toute scène qui +n'est point préparée, détonne et peut même avoir de +fâcheuses conséquences.</p> + +<p>Il n'y a là qu'un défaut de construction. Je pourrais +indiquer des invraisemblances. Ainsi, on voit rôder +dans l'étude le clerc du notaire, Pigalou, un gredin +qui a volé autrefois un curé et qui est menacé par un +complice, dupé dans le partage; s'il ne donne pas +immédiatement trois mille francs à ce complice, il +sera dénoncé par lui. Or, Pigalou a appris la faute de +Valentin, et dans une scène fort originale, violente +et invraisemblable, il le traite en camarade et veut le +forcer à voler les trois mille francs au notaire Suchot. +C'est surtout dans cette scène qu'on peut surprendre +le procédé de M. Catulle Mendès. Il se +moque des vérités ambiantes, il va droit dans ce qu'il +croit être la vérité absolue. De là un manque d'équilibre +qui a failli faire siffler la scène.</p> + +<p>J'insiste, parce que cette question de détail me +paraît caractéristique. A la répétition générale, la +scène m'avait beaucoup frappé. Je prévoyais bien +qu'elle ne marcherait pas facilement, mais je la +trouvais hardie et d'une belle allure. Elle est pleine +de mots excellents, et n'a qu'un défaut, celui de +tourner un peu trop sur elle-même. D'ailleurs, ce +que j'avais prévu est arrivé: le public n'a pas +compris l'intention de M. Catulle Mendès, qui +est de montrer les conséquences fatales et ignominieuses +d'une première faute. Je suis persuadé que +la scène aurait produit un effet énorme, si l'auteur +l'avait présentée autrement, dans la réalité logique +de la situation. Telle qu'elle est, elle reste inadmissible. +Vingt fois Valenlin serait sorti ou aurait +chassé Pigalou. Les motifs pour lesquels l'auteur +le retient là, sont des ficelles dramatiques par trop +visibles.</p> + +<p>A vrai dire, je n'aime guère cette étude de notaire, +où se développe une action si bizarre. Je sais bien +que M. Catulle Mendès a choisi cette étude pour que +l'antithèse fût plus forte. Il a voulu peut-être aussi +montrer que le cadre le plus banal ne l'effrayait pas. +Seulement, dans ce cas-là, il aurait fallu empoigner +la réalité d'une main puissante et ne pas la lâcher. +Tous les personnages marchent à plusieurs mètres +du sol. Geneviève et Valentin sont dans les étoiles; +ils ne s'en cachent pas, même ils s'en vantent. Quant +à maître Suchot, il n'est guère qu'un fantoche, sur +la tête duquel M. Catulle Mendès a accumulé tout son +dédain de la prose. </p> + +<p>Le troisième acte, que l'on redoutait, est précisément +celui qui a sauvé la pièce. Cela montre une fois +de plus quel est le flair des directeurs. Il n'y a qu'un +monologue et une scène dans cet acte. Valenlin, seul +dans son laboratoire, prépare sa mort, en chimiste +habile. Il a établi, sur un fourneau, un appareil qui +dégage dans la pièce un gaz d'asphyxie. Geneviève +arrive pour se sauver avec son amant; mais il lui +explique que leur bonheur est désormais impossible, +et elle va se retirer, lorsqu'elle comprend qu'il est en +train de se donner la mort. Alors, elle referme la +porte et la fenêtre, elle l'endort un instant par ses +paroles douces; puis, quand il s'aperçoit qu'elle veut +mourir avec lui, elle s'oppose violemment à ce qu'il +la sauve. Et ils meurent.</p> + +<p>L'effet a été grand, le soir de la première représentation. +La lutte de Geneviève pour mourir, le consentement +arraché par elle à Valentin, la mort qui +vient comme une délivrance et qui ravit les deux +amants dans les espaces, tout cela est large et remarquable. +Certes, je ne crois pas qu'on se suicide avec +de pareils élans; mais la situation est extrême, et le +poète peut intervenir sans trop blesser la vérité. Quant +à la thèse, à la souillure ineffaçable d'une première +faute, au suicide employé comme une rédemption, +peut-être cette thèse a-t-elle été dans les intentions +de l'auteur, mais je veux l'ignorer, pour ne pas retomber +dans mes sévérités. A quoi bon une thèse, +lorsque la vie suffit? Comment M. Catulle Mendès, +qui est avant tout un homme d'art, a-t-il pu vouloir +descendre jusqu'à jouer le rôle d'un avocat?</p> + +<p>Je finirai par un étrange reproche. Pour moi, la +pièce est trop bien écrite. Je veux dire qu'on y sent +les phrases presque continuellement. Le style ne +consiste pas en belles images, pas plus que la peinture +ne consiste en belles couleurs. En enfilant des +comparaisons ingénieuses jusqu'à demain, on n'obtiendrait +qu'une oeuvre monstrueuse et illisible. Le +style est l'expression logique et originale du vrai. +Dire ce qu'il faut dire, et le dire d'une façon personnelle, +tout est là. Les écrivains qui s'imaginent +bien écrire parce qu'ils enlèvent une fin de tirade à +l'aide de mots poétiques, sont dans la plus déplorable +erreur. Au théâtre surtout, bien écrire, c'est écrire +logiquement et fortement.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Ah! quelle longue, écrasante, monotone soirée, à +la Porte-Saint-Martin! Je suis sorti de la première +représentation de <i>Coq-Hardy</i>, le drame en sept actes +de M. Poupart-Davyl, brisé de fatigue, hébété d'ennui. +Certes, notre métier de critique dramatique +comporte beaucoup d'indulgence; on recule souvent +devant le résumé exact de son impression. Mais qu'il +me soit permis au moins une fois de ne rien cacher, +de dire ma révolte intérieure contre un de ces drames +de la queue romantique, qui se moquent du style, +de la vérité et du simple bon sens.</p> + +<p>Je ne chercherai pas à analyser la pièce dans son +intrigue puérile et compliquée. Il y a là dedans un +duc de Brennes, un prince de Bretagne, que sa +femme trahit au prologue, et que nous retrouvons +dix ans plus tard, simple capitaine d'aventure, sous le +nom de Coq-Hardy. Naturellement, ce capitaine se +trouve mêlé à l'inévitable imbroglio historique, où +sonnent les grands noms de Louis XIV, d'Anne d'Autriche, +de Mazarin, de Condé. Il va presque jusqu'à +prendre le menton d'Anne d'Autriche et à tutoyer +Condé. Au dénoûment, il redevient nécessairement +le duc de Brennes, il sauve Louis XIV, la monarchie, +la France, avec l'unique regret de n'avoir pas à sauver +Dieu lui-même. J'oubliais de dire qu'en chemin, +il retrouve sa femme et sa fille. Inutile d'ajouter +que le traître meurt, quand l'auteur n'a plus besoin +de lui.</p> + +<p>N'est-ce pas que le besoin d'un drame où l'on parlât +de Mazarin se faisait absolument sentir? Comment +la statistique ne s'est-elle pas occupée encore de relever +le nombre de pièces où l'on prononce le nom +de Mazarin? Un seul personnage historique a été plus +exploité, le cardinal de Richelieu. Et que c'est gai, +cet éternel cours d'histoire sur Anne d'Autriche, +Louis XIII, Louis XIV et les cardinaux! Quel intérêt +prodigieux et passionnant pour des spectateurs de +notre époque, dans le perpétuel défilé de ces marionnettes +d'un autre âge, qui laissent, à chaque coup +d'épée, couler le son de leur ventre! Comme nous +pouvons partager les joies et les douleurs de ces poupées, +dont nous nous moquons si parfaitement!</p> + +<p>Je ne parle pas de la façon odieuse dont ces drames +accommodent l'histoire. Ils sont pour le peuple une +véritable école de mensonges historiques. Dans nos +faubourgs, ils ont répandu les idées les plus stupéfiantes +sur les grandes figures et les grands événements +qu'ils ont mis si ridiculement à la scène. Grâce +à eux, des légendes grotesques se sont formées, l'histoire +apparaît aux ignorants comme une parade, avec +des paillasses richement vêtus qui tapent des pieds +et qui déclament. Je ne comprends pas comment la +salle entière n'éclate pas d'un fou rire, en face des +monstrueux pantins qu'on lui présente sous des +noms retentissants.</p> + +<p>Par exemple, dans <i>Coq-Hardy</i>, peut-on trouver +quelque chose de plus profondément comique que +les scènes entre le capitaine d'aventure et Anne d'Autriche? +Le capitaine entre chez la reine comme chez +lui, et il lui parle avec des effets de hanche, des ronflements +de voix, une familiarité de bon garçon, qui +sont à mon sens le comble de la drôlerie. Et quelle +merveille encore, cet acte où l'on voit la reine et +Louis XIV errer la nuit dans les rues de Paris, en se +tordant les bras, comme deux locataires louches que +le patron de quelque garni a flanqués à la porte! +ajoutez que Coq-Hardy survient, qu'il démolit une +maison afin de construire une barricade, et qu'il se +retranche avec Louis XIV derrière cette barricade, +d'où ils opèrent tous les deux des sorties pour tuer +deux ou trois douzaines d'hommes. Quel cerveau a +jamais inventé des folies plus extravagantes? Cela +me donne froid au dos, me glace de ce petit frisson +de peur et de honte que j'ai parfois éprouvé en face +des infirmités humaines.</p> + +<p>Il y a encore une scène incroyable que je veux signaler. +Anne d'Autriche a chargé le capitaine Coq-Hardy +de négocier avec le grand Condé, qui revient +de Lens chargé de gloire. Jolie situation, invention +ingénieuse et d'une vraisemblance étonnante. Alors, +le capitaine parle en maître à Condé. Il le subjugue, +le rend petit garçon, l'écrase devant toute la salle qui +applaudit. Et, lorsque Condé ose demander une parole, +le capitaine lui répond à peu près ceci:</p> + +<p>—Vous avez la mienne!</p> + +<p>Rien de plus royal. Voyez vous ce routier se promenant +avec des blancs-seings de la reine, faisant la leçon +aux grands capitaines, donnant sa parole avec des +gestes de matamore! C'est de la farce lugubre.</p> + +<p>D'ailleurs, il est inutile de discuter. Un drame historique, +bâti sur ce plan, ne soutient pas la discussion. +Toutes les démences s'y abattent. Il serait impossible +de prendre un personnage et de l'analyser, sans voir +tout de suite qu'on a une marionnette dans les mains. +Ainsi, je ne connais pas de figure plus décourageante +que la duchesse, cette femme qui trompe son mari +qui se sauve avec sa fille pour suivre un amant indigne, +le traître de la pièce, et que nous retrouvons +dans les larmes, dans le remords, dans tout le tra la +la des beaux sentiments. J'ai dit le mot juste, elle est +décourageante, car rien n'est plus attristant et malsain +que le mensonge. L'auteur a dû vouloir créer +l'adultère sympathique, l'ange des épouses infidèles, +l'héroïne impeccable des femmes tombées. Et il a +accouché de cette pleurnicheuse, dont ni la faute ni +le repentir ne nous touchent, et qui se traîne aux +pieds de son mari, sans que la salle soit émue. +Pourquoi nous intéresserions-nous à elle, puisqu'elle +est une poupée dont nous apercevons toutes +les ficelles?</p> + +<p>Dirai-je un mot du style, maintenant? Ici, je me +sens les bras cassés. J'avais véritablement l'impression +d'un déluge de tuiles sur mes épaules, pendant +la représentation de <i>Coq-Hardy</i>. On ne peut imaginer +les étranges phrases qui tombent là dedans. L'auteur +semble avoir ramassé avec soin toutes les tournures +clichées, les bêtises de la rhétorique, les images que +l'usage a ridiculisées, afin de les mettre à la queue les +unes des autres dans son oeuvre. C'est un véritable +cahier de mauvaises expressions. Pas une ne manque. +On aurait voulu faire un pastiche de la langue des +mélodrames, qu'on ne serait certainement pas arrivé +à une pareille réussite sans beaucoup d'efforts. Ce +que je ne comprends pas, c'est qu'un public n'ait pas +les oreilles plus sensibles. Comment se fait-il que +des spectateurs, qui se fâcheraient si un orchestre +jouait faux, puissent supporter patiemment toute une +soirée une langue si abominablement fausse? Je sais +que, pour mon compte, le style de <i>Coq-Hardy</i> m'a +rendu très malade. Affaire de tempérament sans +doute.</p> + +<p>Si cela était écrit avec bonhomie encore, si l'on +sentait derrière un homme simple, qui ne se pique +pas d'écrire et qui dit tout rondement sa pensée! +L'intolérable est qu'on devine une continuelle prétention +au beau style. Les phrases ont le poing sur +la hanche comme les personnages. Au dénoûment, +Coq-Hardy fait un discours où il parle des Francs et +des Gaulois. Il faut dire que ce duc de Brennes descend +de Brennus; Brennes, Brennus, vous comprenez, +c'est fort ingénieux. Et il y a ainsi des panaches +tout le long de la pièce. Parfois même on entrevoit +des intentions shakespiriennes. Oh! les intentions +shakespiriennes! c'est là recueil des faiseurs de mélodrames. +La poésie les tue.</p> + +<p>J'avouerai, d'ailleurs, que je ne puis me défendre +d'un grand dédain pour les pièces où les coups d'épée +et les coups de pistolet entrent pour la part la plus +applaudie dans les mérites du dialogue. Le succès de +<i>Coq-Hardy</i> a été le combat du cinquième acte. Si la +poudre parle, c'est que l'auteur n'a rien de mieux à +dire. Et quel abus aussi des beaux sentiments! Quand +un acteur a un beau sentiment à émettre, on s'en +aperçoit tout de suite; il s'approche du trou du souffleur +comme un ténor qui a une belle note à pousser, +il lâche son beau sentiment, on l'applaudit, il salue +et se retire. Cela finit par être honteux, de spéculer +ainsi sur l'honneur, la patrie, Dieu et le reste. Le procédé +est trop facile, il devrait répugner aux esprits +simplement honnêtes.</p> + +<p>La stricte vérité est que, le premier soir, la salle +s'ennuyait. Toutes les fois que des personnages historiques +étaient en scène et se perdaient dans des considérations +sur la Fronde, je voyais les spectateurs +ne plus écouter, lever le nez, s'intéresser au lustre +ou aux peintures du plafond. Je vous demande un +peu à quoi rime la Fronde pour nous? Il fallait +qu'un choc d'épée ou la déclamation d'une tirade vertueuse +ramenât l'attention sur la scène. Alors, on +applaudissait, pour se réveiller sans doute. Je jurerais +que les deux tiers des spectateurs n'ont pas +compris la pièce. <i>Coq-Hardy</i> n'en a pas moins marché +jusqu'à la fin, et le nom de l'auteur a été acclamé. +On en est arrivé à un grand mépris des jugements +sincères.</p> + +<p>Certes, je souhaite tous les succès à M. Poupart-Davyl. +Il y avait des choses très acceptables dans sa +<i>Maîtresse légitime</i>, à l'Odéon. Je suis certain que la +forme de notre mélodrame historique est surtout la +grande coupable, dans cette affaire de <i>Coq-Hardy</i>. On +ne ressuscite pas un genre mort. J'entendais bien, dans +la salle, les romantiques impénitents rejeter toute la +faute sur M. Poupart-Davyl, en l'accusant d'avoir +gâché un bon sujet. Mais la vérité est qu'il est impossible +aujourd'hui de refaire les pièces d'Alexandre +Dumas. Il faudrait tout au moins renouveler le cadre, +chercher des combinaisons, choisir des époques inexplorées. +Voyez les faits: M. Poupart-Davyl a un +grand succès avec la <i>Maîtresse légitime</i>, et je doute +qu'il fasse autant d'argent avec <i>Coq-Hardy</i>. Ouvrira-t-on +les yeux, comprendra-t-on qu'on doit laisser au +magasin des accessoires toutes les guenilles historiques, +pour entrer définitivement dans le drame +moderne, qui est fait de notre chair et de notre sang?</p> + +<p>Dernièrement, les romantiques impénitents se fâchaient +contre Rome vaincue. Comment! une tragédie, +cela était intolérable! Et ils se chatouillaient +pour rire, ils plaisantaient M. Parodi sur la formule +démodée qu'il avait ressuscitée. Eh bien! en toute +conscience, je trouve les Romains de <i>Rome vaincue</i> +autrement vivants que les frondeurs de <i>Coq-Hardy</i>. +Certes, la tragédie, que les romantiques avaient tuée, +se porte beaucoup mieux à cette heure que le drame. +Je ne veux pas même établir un parallèle entre les +deux pièces, car d'un côté il y a le souffle d'un tempérament +dramatique, tandis que, de l'autre, je ne +vois que le pastiche banal de tous les mélodrames +odieux qui m'assomment depuis quinze ans. Ici, la +question d'art s'élève au-dessus des formules. Et +combien je préfère la langue incorrecte de M. Parodi +au ron-ron de M. Poupart-Davyl!</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>M. Poupart-Davyl a fait jouer à l'Ambigu un drame +en six actes: <i>les Abandonnés</i>, qui a eu un très vif succès +le soir de la première représentation.</p> + +<p>Guillaume Aubry est un ouvrier serrurier qui a +épousé à Tours une fille superbe, Nanine, laquelle +l'a abandonné après quelques mois de mariage. Vainement +il l'a cherchée, fou de tendresse et de rage; +elle roule le monde, elle est faite pour les amours +cosmopolites et pour les aventures. Guillaume est +venu à Paris, où il a fini par s'établir. La loi est là qui +l'empêche de se remarier, mais son coeur s'est donné +à une honnête blanchisseuse, Ursule, avec laquelle il +vit maritalement, et dont il a deux petits garçons. +Il y a même, dans la maison, un troisième enfant, +Robert, qu'Ursule dit avoir recueilli par pitié, en le +voyant maltraité par les personnes qui le gardaient; +et Guillaume regarde cet enfant d'un oeil jaloux, car +son idée fixe est que le petit est la preuve vivante +d'une première faute, d'une faute ancienne, qu'Ursule +ne veut pas avouer.</p> + +<p>Voilà une des actions du drame. Un autre action +est fournie par Nanine, qui a été en Angleterre la +maîtresse de lord Clifton. Un fils est né de cette +liaison, et Nanine, en abandonnant lord Clifton, a +emporté cet enfant. Depuis cette époque, le père, qui +a hérité d'une fortune colossale, vit dans les regrets +et parcourt l'Europe en cherchant son fils. Naturellement, +ce fils n'est autre que Robert, recueilli par Ursule. +Le bâtard de la femme vit ainsi sous le toit du +mari, entre les deux bâtards que celui-ci a eus de son +côté; et tout cela sans que personne s'en doute le +moins du monde.</p> + +<p>Si j'ajoute que Nanine, pour faire peau neuve, a +fait annoncer sa mort dans les journaux de San Francisco, +et qu'elle ressuscite à Paris sous le nom de madame +veuve Perkins; si je dis qu'elle est associée +avec un certain Morgane, un gredin de la haute société +qui vole au jeu et qui ne recule pas devant les +coups de couteau: j'aurai indiqué tous les éléments +du drame, et il sera aisé d'en comprendre les péripéties +assez compliquées.</p> + +<p>A la nouvelle de la mort de Nanine, Guillaume et +Ursule sont dans une joie profonde. Enfin, ils vont +pouvoir se marier! Cependant, Nanine, en retrouvant +lord Clifton affolé par la mort de son fils, ourdit +toute une trame. Elle vient trouver son ancien +amant et lui offre de lui rendre son fils, s'il consent à +se marier avec elle. Celui-ci, après s'être révolté, consent. +Nanine se met alors à la recherche de Robert et +arrive ainsi chez Guillaume. Ursule, devant son visage +froid, ses yeux mauvais, refuse violemment de lui +rendre le petit. Puis, Guillaume se présente, et la reconnaissance +entre le mari et la femme a lieu. Dès +lors, tout croule, plus de mariage possible ni d'un +côté ni de l'autre. Mais Nanine ne renonce pas à la +lutte, elle volera Robert et elle fera assassiner Guillaume +par Morgane. Le malheur pour elle est que +Morgane se doute qu'elle le dupe et qu'elle l'emploie +comme un instrument dont on se débarrasse ensuite. +Au dénoûment, lorsqu'elle s'entête à ne pas le suivre, +il la frappe d'un coup de couteau. Et c'est ainsi que +les méchants sont punis, pendant que les bons se réjouissent.</p> + +<p>On voit quelle complication extraordinaire. Le +hasard joue dans tout cela un rôle vraiment trop +considérable. Je ne discute pas la vraisemblance. +Rien de plus étrange que cette aventurière qui, en +quittant lord Clifton, emporte son fils comme un +colis encombrant qu'on abandonne à la première +station. Il y a aussi, dans le drame, des idées bien +singulières sur la législation qui régit les questions +de paternité. La seule querelle que je veuille chercher +à M. Louis Davyl est de lui demander pourquoi il a +mis en oeuvre toutes les vieilles machines de l'ancien +mélodrame, lorsqu'il lui était si facile de faire plus +simple, plus nature, et d'obtenir par là même un succès +plus légitime et plus durable.</p> + +<p>Car les faits sont là, ce qui a pris le public, ce sont +les scènes entre Guillaume et Ursule, c'est la peinture +de ce monde ouvrier, étudié dans ses moeurs et dans +son langage. Là étaient la nouveauté et la hardiesse, là +a été le succès. Dès que Nanine se montrait, dès qu'on +voyait reparaître ce lord de convention qui se promène +d'un air dolent parmi les serruriers et les +peintres en bâtiment, l'intérêt languissait, on souriait +même, on écoutait d'une oreille distraite des scènes +interminables, connues à l'avance. Il fallait que Guillaume +et qu'Ursule reparussent, pour que la salle +fût de nouveau prise aux entrailles.</p> + +<p>Le pis est que M. Louis Davyl a certainement mis là +les figures démodées et ridicules de son aventurière, +de son lord, de son bandit du grand monde, +pour faire accepter ses ouvriers du public. Il s'est dit, +j'en jurerais, que, par le temps qui court, le public ne +voulait pas trop de vérité à la fois, et qu'il fallait être +habile en ménageant les doses. Alors, il a accepté la +recette connue, qui consiste à ne pas mettre que des +ouvriers sur la scène, à les mêler dans une savante +proportion à de nobles personnages. Et il a obtenu +cette singulière mixture qui rend son drame boiteux +et qui en fait une oeuvre mal équilibrée et d'une qualité +littéraire inférieure.</p> + +<p>Je crois que le public lui aurait été reconnaissant +de rompre tout à fait avec la tradition. Pourquoi un +lord? Elles sont rares les femmes d'ouvriers qui +montent dans les lits des grands de la terre. Le plus +souvent, elles trompent un serrurier avec un maçon. +Transportez ainsi toute l'action des <i>Abandonnés</i> dans +le peuple, et vous obtiendrez une pièce vraiment +originale, d'une peinture vraie et puissante. Je répète +que les seules parties de l'oeuvre qui ont porté +sont les parties populaires. C'est là une expérience +dont le résultat m'a enchanté, parce que j'y ai vu +une confirmation de toutes les idées que je défends.</p> + +<p>Déjà, lorsque M. Louis Davyl fit jouer à la Porte-Saint-Martin +ce drame stupéfiant de <i>Coq-Hardy</i>, où +l'on voyait Louis XIV enfant se promener la nuit +dans les rues de Paris en jouant de sa petite épée de +gamin, j'ai dit combien les vieilles formules sont délicates +à employer. L'auteur était là dans la pièce de +cape et d'épée, cherchant le succès avec une bonne +foi et un courage méritoires. Le drame ne réussit +pas, il comprit, qu'il se trompait, il frappa ailleurs. +Je lui avais conseillé de s'attaquer au monde moderne. +Il vient de donner les <i>Abandonnés</i>, et il doit +s'en trouver bien. Maintenant, s'il veut prendre une +place tout à fait digne et à part, il faut qu'il fasse +encore un pas, il faut qu'il accepte franchement +les cadres contemporains et qu'il ne les gâte pas, +en y introduisant des éléments poncifs. C'est lorsqu'on +veut ménager le public qu'on se le rend hostile.</p> + +<p>Sérieusement, croit-on qu'une oeuvre d'une complication +si laborieuse, avec des histoires folles qui +ont traîné partout, avec ces trois bâtards qui passent +comme des muscades sous les gobelets du dramaturge, +ait quelque chance de laisser une petite trace? On la +jouera quarante, cinquante fois; puis, elle tombera +dans un oubli profond, et si par hasard quelqu'un la +déterre un jour, il sourira du lord et de l'aventurière +en disant: «C'est dommage, les ouvriers étaient intéressants.» +A la place de M. Louis Davyl, j'aurais +une ambition littéraire plus large, je voudrais tenter +de vivre. Il est homme de travail et de conscience. +Pourquoi ne jette-t-il pas là toute la prétendue +science du théâtre, qui jusqu'ici l'a empêché de faire +un drame vraiment neuf et vivant?</p> + +<p>Chaque fois qu'un mélodrame réussit, il y a des +critiques qui s'écrient: «Eh bien! vous voyez que +le mélodrame n'est pas mort.» Certes, il n'est pas +mort et il ne peut mourir. Par exemple, jamais un +public ne résistera à une scène comme celle des +deux mères, dans les <i>Abandonnés</i>. Nanine vient réclamer +Robert à Ursule, la mère adoptive se sent +pleine de tendresse à côté de la véritable mère, +et elle lui crie, en montrant les trois enfants qui +jouent: «Votre fils est là, choisissez dans le tas!» +L'effet a été immense. Cela prend les spectateurs +par les nerfs et par le coeur. Toujours, de pareilles +combinaisons dramatiques, qui mettent en jeu les +profonds sentiments de l'homme, remueront puissamment +une salle.</p> + +<p>Ce qui meurt, au théâtre comme partout, ce sont +les modes, les formules vieillies. Il est certain que le +dernier acte des <i>Abandonnés</i>, ce pavillon où Morgane +vient assassiner Nanine, est de l'art mort. On le tolère, +parce qu'il faut bien accepter un dénoûment +quelconque. Mais on est fâché que l'auteur n'ait pas +trouvé quelque chose de neuf pour finir sa pièce. Le +mélodrame est mort, si l'on parle des recettes mélodramatiques +connues, des combinaisons qui défrayent +depuis quarante ans les théâtres des boulevards +et dont le public ne veut plus. Le mélodrame +est vivant, et plus vivant que jamais, s'il est question +des pièces qu'on peut écrire sur l'éternel thème des +passions, en employant des cadres nouveaux et en renouvelant +les situations. Nous sommes emportés vers +la vérité; qu'un dramaturge satisfasse le public en lui +présentant des peintures vraies, et je suis persuadé +qu'il obtiendra des succès immenses. Le tort est de +croire qu'il faut rester dans les ornières de l'art dramatique +pour être applaudi. Adressez-vous aux habiles, +et vous verrez qu'eux surtout sentent la nécessité +d'une rénovation.</p> +<br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>M. Ernest Blum est un fervent du mélodrame. Il +avait obtenu un beau succès avec <i>Rose Michel</i>. Aujourd'hui, +il vient de tenter la fortune avec un drame +historique, <i>l'Espion du roi</i>, mais je serais très surpris +que le succès fût égal, car le public m'a paru +bien froid et singulièrement dépaysé, en face des +personnages, empruntés à une Suède de fantaisie. +Entendons-nous, on a applaudi les mots sonores +d'honneur, de patrie et de liberté; mais les spectateurs +n'étaient pas «empoignés», et se moquaient +parfaitement de la Suède, au fond de leur coeur.</p> + +<p>L'avouerai-je? J'ai à peine compris les deux premiers +tableaux. Rien n'accrochait mon attention. +Il y avait là un amas d'explications nécessaires, pour +indiquer le moment historique et l'affabulation compliquée +du drame, qui lassait évidemment la patience +de toute la salle. Les visages semblaient écouter, +mais n'entendaient certainement pas. Aussi, quelle +étrange idée, d'être allé choisir la Suède, qui compte +si peu dans les sympathies populaires de notre +pays! Ce choix malheureux suffit à reculer l'action +dans le brouillard. On raconte que M. Ernest Blum +a promené son drame de nationalités en nationalités, +avant de le planter à Stockholm. Il a eu ses +raisons sans doute; mais je lui prédis qu'il ne s'en +repentira pas moins d'avoir poussé le dédain de nos +préoccupations quotidiennes jusqu'à nous mener +dans une contrée dont la grande majorité des spectateurs +ne sauraient indiquer la position exacte sur la +carte de l'Europe. Nous rions et nous pleurons où +est notre coeur.</p> + +<p>Je connais le raisonnement qui fait de nous les +frères de tous les peuples opprimés. Cela est vague. +On peut applaudir une tirade contre la tyrannie, +sans s'intéresser autrement au personnage qui la +lance. Je vous demande un peu qui s'inquiète de +Christian II, un roi conquérant, une sorte de fou +imbécile et féroce, tombé sous la domination d'une +favorite, et qui ensanglantait la Suède par des exécutions +continuelles, afin d'affermir par la terreur +son trône chancelant? Lorsque, au dénoûment, Gustave +Wasa, le libérateur, le roi aimé et attendu, délivre +Stockholm, on prend son chapeau et on s'en +va, bien tranquille, sans la moindre émotion. Est-ce +que ces gens-là nous touchent? Si le génie leur soufflait +sa flamme, ils pourraient ressusciter du passé et +nous communiquer leurs passions. Seulement, le +génie, dans les mélodrames, n'est d'ordinaire pas là +pour accomplir ce miracle. Quand un auteur a simplement +de l'intelligence et de l'habileté, il découpe +les personnages historiques, comme les enfants découpent +des images.</p> + +<p>Je trouve donc le cadre fâcheux, et je maintiens +qu'il nuira au drame. La principale situation dramatique +sur laquelle l'oeuvre repose avait une certaine +grandeur. Il s'agit d'une mère, Marthe Tolben, +qui adore ses fils; le plus jeune, Karl, meurt dans ses +bras, tué par un officier du tyran; l'aîné, Tolben, +est arrêté et va être exécuté, si Marthe ne trahit pas +les patriotes de Stockholm, qui conspirent pour la +délivrance du pays. Mais sa trahison tourne contre +la malheureuse femme; Tolben lui-même est accusé +de son crime et veut se faire tuer, pour se laver d'une +telle accusation aux yeux de ses compagnons d'armes. +Alors, cette mère, qui a sacrifié la patrie à ses +fils, se sacrifie elle-même pour la patrie, meurt en +ouvrant une des portes de Stockholm à Gustave +Wasa; et c'est là une expiation très haute, qui devrait +donner une grande largeur au dénoûment.</p> + +<p>M. Ernest Blum ne s'est point contenté de cette +figure. Il a imaginé une création énigmatique, Ruskoé, +un bossu, un chétif, qui, ne pouvant servir, +son pays par l'épée, le sert à sa manière en se faisant +espion. Pour tout le monde, il est l'espion du +roi; mais, en réalité, il travaille à la délivrance de la +patrie, il est l'espion de Wasa. Certes, la figure était +faite pour tenter un dramaturge: ce pauvre être +hué, lapidé, vivant dans le mépris de ses frères, +poussant le dévouement jusqu'à accepter l'infamie, +attendant des semaines, des mois, avant de pouvoir +se redresser dans son honneur et dire son long héroïsme. +J'estime cependant que Ruskoé n'a pas donné +tout ce que l'auteur en attendait, et cela pour diverses +raisons.</p> + +<p>La première est que l'intérêt hésite entre lui et +Marthe. Sans doute ces deux personnages se rencontrent, +lorsque, au quatrième acte, Ruskoé vient offrir +le pardon à la femme qui a trahi, en lui donnant les +moyens de sauver Stockholm. La scène est fort belle. +Seulement, le lien reste bien faible en eux, l'attention +se porte de l'un à l'autre, sans pouvoir se fixer +d'une manière définitive. Mais la principale raison +est que Ruskoé n'agit pas assez. L'auteur, en voulant +le rendre intéressant à force de mystère, l'a trop +effacé. Pendant quatre tableaux, on attend l'explication +que Ruskoé donne au cinquième; tout le monde +a deviné, il n'a plus rien à nous apprendre, quand il +laisse échapper son secret, dans un élan de douleur +et d'espoir. Puis, sa confidence faite, il retourne au +second plan. Le dénoûment appartient à Marthe, et +non à lui. Il sort de l'ombre, récite son affaire, et +rentre dans l'ombre. Cela lui ôte toute hauteur. Il +aurait fallu, j'imagine, le montrer plus actif dans le +dénoûment. Au théâtre, ce qu'on dit importe peu; +l'important est ce qu'on fait. Ruskoé est une draperie, +rien de plus; il n'y a pas dessous un personnage +vivant.</p> + +<p>Je néglige les rôles secondaires: Hedwige, la fille +noble, au coeur de patriote, qui aime Tolben; le +chevalier de Soreuil, le gentilhomme français de +rigueur, qui se promène dans tous les drames russes, +américains ou suédois, en distribuant de grands +coups d'épée. Mon opinion, en somme, est celle-ci. +Les deux premiers tableaux sont lents, embarrassés, +d'un effet presque nul. Au troisième tableau, mademoiselle +Angèle Moreau, qui joue Karl, meurt d'une +façon dramatique, et madame Marie Laurent, Marthe +Tolben, pousse des sanglots si vrais et si déchirants, +que le public commence à s'émouvoir. Au quatrième, +il y a un double duel admirablement réglé, et enlevé +avec une grande bravoure par M. Deshayes, le chevalier +de Soreuil. Le meilleur tableau est le cinquième, +où l'on compte deux belles scènes, la terrible +scène entre Marthe et son fils Tolben qui lui arrache +le secret de sa trahison, et la grande scène qui +suit, dans laquelle Ruskoé se dévoile et apporte à +Marthe le rachat. Quant au sixième, il escamote +simplement le dénoûment; la pièce est finie, d'ailleurs; +il aurait fallu un vaste décor, un tableau mouvementé, +montrant Marthe ouvrant la porte aux libérateurs, +au milieu des coups de feu et des acclamations; +et rien n'est plus froid que de la voir arriver blessée +à mort, dans un décor triste et étroit, le coin de forteresse +où Tolben, Hedwige et d'autres patriotes +attendent leur exécution.</p> + +<p>Je vois là quelques belles situations, gâtées par +des parties grises et mal venues. Je ne parle pas de +la langue, qui est bien médiocre. M. Ernest Blum +porte la peine du milieu romantique dans lequel il +vit. Il patauge dans une formule morte, malgré sa +réelle habileté d'auteur dramatique; il est gêné et +raidi, comme les hommes d'armes qu'il nous a montrés, +enfermés dans des cuirasses de fer-blanc, pareilles +à des casseroles fraîchement étamées.</p> +<br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Je n'avais pu assister à la première représentation +du drame en cinq actes de MM. Malard et Tournay: +<i>le Chien de l'Aveugle</i>, joué au Troisième-Théâtre-Français. +Mais les articles extraordinairement élogieux, +presque lyriques de certains de mes confrères, +m'ont fait un devoir d'assister à une des représentations +suivantes; les critiques les plus influents déclaraient +que c'était enfin là du théâtre, et que depuis +vingt ans on n'avait pas joué un drame mieux fait +ni plus intéressant. J'ai donc écouté avec tout le +recueillement possible, et j'ai en effet trouvé la pièce +habilement charpentée, offrant quelques scènes heureuses, +lente pourtant dans certaines parties et fort +mal écrite. Cela est d'une moyenne convenable, du +d'Ennery qui aurait besoin de coupures. Mais je me +refuse absolument à m'extasier, à m'écrier: «Enfin, +voilà une oeuvre, voici ce qu'il faut faire; jeunes +auteurs, étudiez et marchez!»</p> + +<p>Quelle est donc cette rage de la critique dramatique, +de nier tous les efforts originaux, et de se pâmer +d'aise, dès que se produit une oeuvre médiocre, +coupée sur les patrons connus! Ainsi voilà des critiques, +la plupart fort intelligents, qui montrent la +sévérité la plus grande pour les tentatives dramatiques +des poètes et des romanciers, et qui saluent +avec des yeux mouillés de larmes le retour de toutes +les vieilleries du boulevard du Crime, surtout lorsqu'elles +sont en mauvais style. Je connais leur raisonnement: +«Nous sommes au théâtre, faites-nous +du théâtre. Nous nous moquons du talent, du bon +sens et de la langue française, du moment où nous +nous asseyons dans notre fauteuil d'orchestre. Nous +préférons un imbécile qui nous fera du théâtre, à un +homme de génie qui ne nous fera pas du théâtre.» +Telle est la théorie. Elle suppose un absolu, le +théâtre, une chose qui est à part, immuable, à jamais +fixée par des règles. C'est ce qui m'enrage.</p> + +<p>Et, d'ailleurs, je veux bien que le théâtre soit à +part, qu'il y faille des qualités particulières, qu'on s'y +préoccupe des conditions où l'oeuvre dramatique se +produit. Mais, pour l'amour de Dieu! que le talent, la +personnalité et l'audace de l'auteur comptent aussi +un peu dans l'affaire. Nous ne sommes pas dans la +mécanique pure. Il s'agit de peindre des hommes et +non de faire mouvoir des pantins. La nécessité de la +situation s'impose, soit; mais encore faut-il, pour +que l'oeuvre ait une réelle valeur humaine, que la +situation se présente comme une résultante des caractères; +si elle est simplement une aventure, nous +tombons au roman-feuilleton, à la plus basse production +littéraire.</p> + +<p>Voici, par exemple, <i>le Chien de l'Aveugle</i>. Ce drame +est la mise en oeuvre d'une cause célèbre, l'affaire +Gras, qui est encore présente à toutes les mémoires. +Je constate d'abord un changement qui me gâte la +réalité, la femme Gras avait pour complice un ouvrier +sans éducation, qu'elle avait affolé d'amour au point +de le pousser au crime. Les auteurs, qui sont des +gens de théâtre, ont eu peur de cet ouvrier, de cette +brute docile; comment écrire des scènes avec un +pareil complice, comment intéresser et attendrir? +Et ils ont eu la belle imagination de changer l'ouvrier +en un chirurgien du plus rare mérite, Octave Froment, +un amoureux décent, facile à manier, et qui ne peut +blesser personne. Eh bien, cette transformation tue +le sujet. L'héroïne est diminuée, car elle n'est plus la +seule volonté; tout se trouve déplacé, c'est Octave +Froment qui commet le crime, nous n'avons plus le +beau cas de cette femme usant de la toute-puissance +de son sexe. La madame de La Barre des auteurs +devient sympathique. C'est là le triomphe du théâtre.</p> + +<p>Mais où l'admiration des critiques a éclaté, c'est +dans ce qu'ils ont nommé la trouvaille de MM. Malard +et Tournay. Il paraît que ces messieurs ont eu un +coup de génie en imaginant, après la réussite du +crime, les deux derniers actes, où l'on voit Octave +Froment, sorti de prison, venir réclamer le payement +de son crime à madame de La Barre, qui s'est faite +le bon ange de son amant devenu aveugle. La grande +scène est celle-ci: à la suite d'une longue et pénible +discussion entre les deux complices, Octave va se résigner +et s'éloigner de nouveau, lorsque l'amant, +Lucien d'Alleray, arrive et reconnaît la voix de +l'homme qui lui a ôté la vue. Il s'approche, pose la +main sur l'épaule de cet homme et y trouve le bras +de la femme qu'il adore; de là des soupçons, une +instruction nouvelle, et finalement le suicide de madame +de La Barre, qui se jette par une fenêtre. Cette +situation du quatrième acte a exalté les critiques. Il +paraît que cela est du théâtre, et du meilleur.</p> + +<p>Voyons, tâchons d'être juste. D'abord, nous avons +vu cela cent fois. Ensuite, nous sommes simplement +ici dans un fait-divers, et encore bien invraisemblable. +Il faut que madame de La Barre y mette de +la complaisance, pour que Lucien trouve son bras au +cou d'Octave; elle supplie ce dernier de se taire, je +le sais, elle se pend à ses épaules, et le groupe est +intéressant; mais tout cela n'en reste pas moins une +combinaison scénique, où l'étude humaine, les caractères +et les passions des personnages n'ont rien +à voir. Si ce qu'on nomme le théâtre est réellement +dans cette seule mécanique des faits, ni Molière, ni +Corneille ni Racine n'ont fait du théâtre.</p> + +<p>Il faudrait s'entendre une bonne fois sur la situation +au théâtre. La situation s'impose, si l'on entend par +elle le fait auquel arrivent deux personnages qui +marchent l'un vers l'autre. Elle est dès lors, comme +je l'ai dit plus haut, la résultante même des personnages. +Selon les caractères et les passions, elle se +posera et se dénouera. C'est l'analyse qui l'amène et +c'est la logique qui la termine. Au fond, le drame n'est +donc qu'une étude de l'homme. Remarquez que j'appelle +situation tout fait produit par les personnages. Il +y a, en outre, le milieu et les circonstances extérieures, +qui au contraire agissent sur les personnages. +Rien de plus poignant que cette bataille de la vie, les +hommes soumis aux faits et produisant les faits: c'est +là le vrai théâtre, le théâtre de tous les grands génies. +Quant à cette mécanique théâtrale dont on nous rebat +les oreilles, à ces situations qui réduisent les personnages +à de simples pièces d'un jeu de patience, +elles sont indignes d'une littérature honnête. C'est de +la fabrication, c'est de l'arrangement plus ou moins +habile, mais ce n'est pas de l'humanité; et il n'y a +rien en dehors de l'humanité.</p> + +<p>Un exemple m'a beaucoup frappé. Dans <i>les Noces +d'Attila</i>, on voit qu'au dernier acte Ellack, un fils du +conquérant, apprend de la bouche même d'Hildiga, +que celle-ci veut tuer son père. Justement, à la scène +suivante, il se trouve en face d'Attila. Les critiques en +question se sont allumés: voilà, selon eux, une situation +superbe. Comment Ellack va-t-il en sortir? De la +façon la plus simple du monde. Au moment où il est +sur le point de tout dire à Attila, celui-ci s'avise de +l'avertir que le lendemain matin il fera tuer sa mère, +une de ses épouses qu'il retient en prison pour une +faute ancienne. Et, dès lors, Ellack, forcé de choisir +entre son père et sa mère, se décide pour celle-ci. Il +se retire. C'est du théâtre, paraît-il. Les critiques les +plus durs pour la pièce ont ici retiré leur chapeau.</p> + +<p>Eh bien, cela me met hors de moi. Je trouve cela +puéril, fou, exaspérant. Si réellement la situation au +théâtre doit consister dans de pareilles devinettes, +monstrueuses et enfantines, rien n'est plus facile que +d'en inventer, et de plus stupéfiantes encore. Quoi! il +y aura du talent à résoudre des problèmes sans issue +raisonnable, à poser des cas qui ne sauraient se présenter +et à se tirer ensuite d'affaire par des lieux +communs! Et le pis est que, dans ces aventures +extraordinaires, le personnage disparaît fatalement. +Sommes-nous ensuite plus avancés sur le compte d'Ellack? +Pas le moins du monde. Ce garçon aime mieux +sa mère, parce que son père se conduit mal. Cela est +d'une psychologie médiocre. Aucune analyse, d'ailleurs. +Les faits mènent les personnages comme des +marionnettes. Il n'y a pas la une étude humaine. Il y +a simplement des abstractions qui se promènent, au +gré de l'auteur, dans des casiers étiquetés à l'avance.</p> + +<p>Qui dit théâtre, dit action, cela est hors de doute. +Seulement, l'action n'est pas quand même l'entassement +d'aventures qui emplit les feuilletons des journaux. +Dans toute oeuvre littéraire de talent, les faits +tendent à se simplifier, l'étude de l'homme remplace +les complications de l'intrigue; et cela est d'une vérité +aussi évidente au théâtre que dans le roman. Pour +moi, toute situation qui n'est pas amenée par des caractères +et qui n'apporte pas un document humain, +reste une histoire en l'air, plus ou moins intéressante, +plus ou moins ingénieuse, mais d'une qualité radicalement +inférieure. Et c'est ce que je reproche aux +critiques de n'avoir pas dit, en parlant du <i>Chien de +l'aveugle</i>.</p> + +<p>Comment! voilà un drame estimable assurément, +mais un drame comme nous en avons une centaine +peut-être dans notre répertoire, et vous criez tout de +suite à la merveille, vous semblez le proposer en modèle +à nos jeunes auteurs dramatiques! C'est du +théâtre, criez-vous, et il n'y a que ça. Eh bien! s'il +n'y a que ça, il vaut mieux que le théâtre disparaisse. +Votre rôle est mauvais, car vous découragez toutes +les tentatives originales, pour n'appuyer que les retours +aux formules connues. Qu'on nous ramène à +<i>Lazare le Pâtre</i>, puisque la situation telle que vous +l'entendez ou plutôt l'aventure, règne sur les planches +en maîtresse toute-puissante.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LE DRAME HISTORIQUE</h3> + +<p><i>Les Mirabeau</i>, le drame de M. Jules Claretie, viennent +de soulever la grave question du drame historique +moderne. J'ai lu à ce sujet, dans les feuilletons +de mes confrères, des opinions bien étonnantes; je +sais que ces opinions sont celles du plus grand nombre; +mais elles ne m'en paraissent que plus étonnantes +encore.</p> + +<p>Ainsi, voici toute une théorie, qui, paraît-il, nous +vient d'Aristote en passant par Lessing. Ce sont là des +autorités, je pense, et qui comptent aujourd'hui, dans +nos idées modernes. Donc la vérité historique est +impossible au théâtre; il n'y faut admettre que la +convention historique. Le mécanisme est bien simple: +vous voulez, par exemple, parler de Mirabeau; eh +bien, vous ne dites pas du tout ce que vous pensez de +Mirabeau, vous auteur dramatique, parce que le public +se moque absolument de ce que vous pensez, des +vérités que vous avez acquises, de la lumière que vous +pouvez faire; ce qu'il faut que vous disiez, c'est ce que +le public pense lui-même, de façon à ce que vous ne +blessiez pas ses opinions toutes faites et qu'il puisse +vous applaudir.</p> + +<p>Voilà! Rien de plus amusant comme mécanique. +Représentons-nous l'auteur dramatique dans son cabinet; +il est entouré de documents, il peut reconstruire, +planter debout sur la scène, un personnage +réel, tout palpitant de vie; mais ce n'est pas là son +souci, il ne se pose que cette question: «Qu'est-ce +que mes contemporains pensent du personnage? +Diable! je ne veux pas contrarier mes contemporains, +car je les connais, ils seraient capables de siffler. +Donnons-leur le bonhomme qu'ils demandent.» Et +voilà la vérité historique tranchée au théâtre. Le théorème +se résume ainsi: ne jamais devancer son +époque, être aussi ignorant qu'elle, répéter ses sottises, +la flatter dans ses préjugés et dans ses idées +toutes faites, pour enlever le succès. Certes, il y a là +un manuel pratique du parfait charpentier dramatique, +qui a du bon, si l'on veut battre monnaie. Mais +je doute qu'un esprit littéraire ayant quelque fierté +s'en accommode aujourd'hui.</p> + +<p>Cela me rappelle la théorie de Scribe. Comme un +ami s'étonnait un jour des singulières paroles qu'il +avait prêtées à un choeur de bergères, dans une pièce +quelconque: «Nous sommes les bergères, vives et +légères, etc.» il haussa les épaules de pitié. Sans +doute, dans la réalité, les bergères ne parlaient pas +ainsi; seulement, il ne s'agissait pas de mettre des +paroles exactes dans la bouche des bergères, il s'agissait +de leur prêter les paroles que les spectateurs +pensaient eux-mêmes en les voyant: «Nous sommes +les bergères, vives et légères, etc.» Toute la théorie +de la convention au théâtre est dans cet exemple.</p> + +<p>Ce qui me surprend toujours, dans ces règles données +pour un art quelconque, c'est leur parfait enfantillage +et leur inutilité absolue. Rien n'est plus +vide que ce mot de convention, dont on nous bat +les oreilles. La convention de qui? la convention de +quoi? Je connais bien la vérité; mais la convention +m'échappe, car il n'y a rien de plus fuyant, de plus +ondoyant qu'elle. Elle se transforme tous les ans, +à chaque heure. Elle est faite de ce qu'il y a de moins +noble en nous, de notre bêtise, de notre ignorance, +de nos peurs, de nos mensonges. Le seul rôle d'une +intelligence qui se respecte est de la combattre par +tous les moyens, car chaque pas gagné sur elle est +une conquête pour l'esprit humain. Et ils sont là une +bande, des hommes honorables, très consciencieux, +animés des meilleures intentions, dont l'unique besogne +est de nous jeter la convention dans les jambes! +Quand ils croient avoir triomphé, quand ils nous ont +prouvé que nous sommes uniquement faits pour le +mensonge, que nous pataugerons toujours dans l'erreur, +ils exultent, ils prennent des airs de magisters +tout orgueilleux de leur besogne. Il n'y a vraiment +pas de quoi.</p> + +<p>Mais ils se trompent. La marche vers la vérité est +évidente, aveuglante. Pour nous en tenir au théâtre, +prenez une histoire de notre littérature dramatique +nationale, et voyez la lente évolution des mystères +à la tragédie, de la tragédie au drame romantique, +du drame romantique aux comédies psychologiques +et physiologiques de MM. Augier et Dumas fils. Remarquez +qu'il n'est pas question ici du talent, du génie +qui éclate dans les oeuvres, en dehors de toute formule. +Il s'agit de la formule elle-même, du plus ou du moins +de convention admise, de la part faite à la vérité humaine. +Un rapide examen prouve que la convention +au théâtre s'est transformée et s'est réduite à chaque +siècle; on pourrait compter les étapes, on verrait la +vérité s'élargissant de plus en plus, s'imposant par +des nécessités sociales. Sans doute il existera toujours +des fatalités de métier, des réductions et des à peu près +matériels, imposés par la nature même des oeuvres. +Seulement, la question n'est pas là, elle est dans les +limites de notre création humaine; dire qu'une oeuvre +sera vraie, ce n'est pas dire que nous la créerons +à nouveau, c'est dire que nous épuiserons en elle nos +moyens d'investigation et de réalisation. Et, quand +on voit le chemin parcouru sur la scène, depuis les +<i>Mystères</i> jusqu'à la <i>Visite de Noces</i>, de M. Dumas, on +peut bien espérer que nous ne sommes pas au bout, +qu'il y a encore de la vérité à conquérir, au delà de la +<i>Visite de Noces</i>.</p> + +<p>Cependant, lorsque je dis ces choses, cela semble +très comique. Je ne suis qu'un historien, et l'on me +change en apôtre. Je tâche simplement de prévoir +ce qui sera par ce qui a été, et l'on me prête je ne +sais quelle imbécile ambition de chef d'école. Tout +ce que j'écris exclut l'idée d'une école: aussi se hâte-t-on +de m'en imposer une. Un peu d'intelligence +pourtant suffirait.</p> + +<p>Pour en revenir au drame historique, la question +de la convention s'y présente justement d'une façon +très caractéristique. Dans ces pages écrites au courant +de la plume, je ne puis qu'indiquer les sujets +d'étude qu'il faudrait approfondir, si l'on voulait +éclairer tout à fait les questions. Ainsi rien ne serait +plus intéressant que d'étudier la marche de notre +théâtre historique vers les documents exacts. On +sait quelle place l'histoire tenait dans la tragédie; +une phrase de Tacite, une page de tout autre historien, +suffisait; et là-dessus l'auteur écrivait sa pièce, +sans se soucier le moins du monde de reconstituer +le milieu, prêtant les sentiments contemporains aux +héros de l'antiquité, s'efforçant uniquement de peindre +l'homme abstrait, l'homme métaphysique, selon +la logique et la rhétorique du temps. Quand le drame +romantique s'est produit, il a eu la prétention justifiée +de rétablir les milieux; et, s'il a peu réussi à faire +vivre les personnages exacts, il ne les a pas moins humanisés, +en leur donnant des os et de la chair. Voilà +donc une première conquête sur la convention, très +certaine, très marquée. Et je n'indique que les grandes +lignes; cela s'est fait lentement, avec toutes sortes +de nuances, de batailles et de victoires.</p> + +<p>Aujourd'hui, nous en sommes là. La pièce historique, +qui n'était qu'une dissertation dialoguée sur un +sujet quelconque, devient de jour en jour une étude +critique. Et c'est le moment qu'on choisit pour nous +dire: «Restons dans la convention, la vérité historique +est impossible.» Vraiment, c'est se moquer du +monde. Le pis est que les critiques pratiques qui +donnent de pareils conseils aux jeunes auteurs, les +égarent absolument. Il faut toujours se reporter +à l'expérience, à ce qui se passe sous nos yeux. Nous +ne sommes même plus au temps où Alexandre +Dumas accommodait l'histoire d'une si singulière et si +amusante façon. Voyez ce qui a lieu, chaque fois +qu'on reprend un de ses drames: ce sont des sourires, +des plaisanteries, des chicanes dans les journaux. +Cela ne supporte plus l'examen, et cela achèvera +de tomber en poussière avant trente ans. Mais +il y a plus: les critiques qui sont les champions +enragés de la convention, ne laissent pas jouer un +drame historique nouveau, sans l'éplucher soigneusement, +sans en discuter la vérité, tellement ils sont +emportés eux-mêmes par le courant de l'époque.</p> + +<p>Que se passe-t-il donc? Mon Dieu, une chose bien visible. +C'est que nous devenons de plus en plus savants, +c'est que ce besoin croissant d'exactitude qui nous pénètre +malgré nous, se manifeste en tout, aussi bien au +théâtre qu'ailleurs. Tel est le courant naturaliste dont +je parle si souvent, et qui fait tant rire. Il nous pousse +à toutes les vérités humaines. Quiconque voudra le +remonter sera noyé. Peu importe la façon dont la +vérité historique triomphera un jour sur les planches; +la seule chose qu'on peut affirmer, c'est qu'elle y +triomphera, parce que ce triomphe est dans la logique +et dans la nécessité de notre âge. Prendre des +exemples dans les pièces nouvelles pour démontrer +que la vérité n'est pas commode à dire, c'est là une +besogne puérile, une façon aisée de plaider son impuissance +et ses terreurs. Il vaudrait mieux montrer +ce que les pièces nouvelles apportent déjà de décisif +au mouvement, appuyer sur les tâtonnements, sur les +essais, sur tout cet effort si méritoire que nos jeunes +auteurs, et M. Jules Claretie le premier, font en ce +moment.</p> + +<p>La question est facile à résumer. Toutes les pièces +historiques écrites depuis dix ans sont médiocres et +ont fait sourire. Il y a évidemment là une formule +épuisée. Les gasconnades d'Alexandre Dumas, les +tirades splendides de Victor Hugo ne suffisent plus. +Nous sentons trop à cette heure le mannequin sous la +draperie. Alors, quoi? faut-il écouter les critiques +qui nous donnent l'étrange conseil de refaire, pour +réussir, les pièces de nos aînés que le public refuse? +faut-il plutôt marcher en avant, avec les études historiques +nouvelles, contenter peu à peu le besoin de +vérité qui se manifeste jusque dans la foule illettrée? +Évidemment, ce dernier parti est le seul raisonnable. +C'est jouer sur les mots que de poser en axiome: Un +auteur dramatique doit s'en tenir à la convention +historique de son temps. Oui, si l'on veut; mais +comme nous sortons aujourd'hui de toute convention +historique, notre but doit donc être de dire la vérité +historique au théâtre. Il ne s'agit que de choisir les +sujets où l'on peut la dire.</p> + +<p>D'ailleurs, à quoi bon discuter? Les faits sont là. +Notre drame historique ne serait pas malade, si le +public mordait encore aux conventions. On est dans +un malaise, on attend quelque oeuvre vraie qui fixera +la formule. Faites des drames romantiques, à la Dumas +ou à la Hugo, et ils tomberont, voilà tout. Cherchez +plus de vérité, et vos oeuvres tomberont peut-être +tout de même, si vous n'avez pas les épaules +assez solides pour porter la vérité; mais vous aurez +au moins tenté l'avenir. Tel est le conseil que je +donne à la jeunesse.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>M. Emile Moreau, un débutant, je crois, a fait jouer +au Théâtre des Nations une pièce historique, intitulée: +<i>Camille Desmoulins</i>. Cette pièce n'a pas eu de succès. +On a reproché à <i>Camille Desmoulins</i> de présenter +une débandade de tableaux confus et médiocrement +intéressants; on a ajouté que les personnages historiques, +Danton, Robespierre, Hébert et les autres, +perdaient beaucoup de leur hauteur et de leur vérité; +on a blâmé enfin le bout d'intrigue amoureuse, une +passion de Robespierre pour Lucile, qui mène toute +l'action. Ces reproches sont justes. Seulement, les +critiques qui défendent la convention au théâtre, ont +profité de l'occasion pour exposer une fois de plus +leur thèse des deux vérités, la vérité de l'histoire et +la vérité de la scène. Voyons donc le cas.</p> + +<p>M. Emile Moreau, dit-on, a suivi l'histoire le plus +strictement possible. Il a pris des morceaux à droite +et à gauche, dans les documents du temps, et il les a +intercalés entre des phrases à lui. Or, ces morceaux +ont paru languissants. Donc, les documents vrais ne +valent pas les fables inventées.</p> + +<p>Voilà un bien étrange raisonnement. Certes, oui, il +est puéril d'aller faire un drame à coups de ciseaux +dans l'histoire. Mais qui a jamais demandé de la vérité +historique pareille? Les documents vrais sont seulement +là comme le sol exact et solide sur lequel on +doit reconstruire une époque. La grosse affaire, celle +justement qui demande du talent, un talent très fort +de déduction et de vie originale, c'est l'évocation des +années mortes, la résurrection de tout un âge, grâce +aux documents. Comme Cuvier, vous avez une dent, +un os, et il vous faut retrouver la bête entière. Ici, +l'imagination, j'entends le rêve, la fantaisie, ne peut +que vous égarer. L'imagination, comme je l'ai dit ailleurs, +devient de la déduction, de l'intuition; elle se dégage +et s'élève, elle est l'opération la plus délicate et +la plus merveilleuse du cerveau humain. Donc, dans +un drame historique, comme dans un roman historique, +on doit créer ou plutôt recréer les personnages +et le milieu; il ne suffit pas d'y mettre des phrases +copiées dans les documents; si l'on y glisse ces +phrases, elles demandent à être précédées et suivies +de phrases qui aient le même son. Autrement, il +arrive en effet que la vérité semble faire des trous +dans la trame inventée d'une oeuvre.</p> + +<p>Et nous touchons ici du doigt le défaut capital de +<i>Camille Desmoulins</i>. Ce qui a eu un son singulier aux +oreilles du public, c'est ce mélange extraordinaire de +vérité et de fantaisie. J'ai lu que M. Emile Moreau se +défendait d'avoir imaginé la passion de Robespierre +pour Lucile; certains documents permettraient de +croire à la réalité de cette passion. Je le veux bien. +Mais, certainement, c'est forcer les textes que de baser +sur le dépit de Robespierre la mort des dantonistes. +Puis, quel étrange Robespierre, et quel Danton d'opéra-comique, +et quel Hébert faussement drapé dans des +guenilles! Tout cela est une fantaisie bâtie sur la +légende révolutionnaire. On ne sent pas des hommes.</p> + +<p>Je répondrai donc aux critiques que, si le drame +de M. Emile Moreau est tombé, c'est justement parce +que la fantaisie y règne encore en maîtresse trop +absolue. Les demi-mesures sont détestables en littérature. +Voyez le gai mensonge de <i>la Dame de Monsoreau</i>, +reprise dernièrement au théâtre de la Porte-Saint-Martin, +ce mensonge qui se moque parfaitement de l'histoire: +comme il a une logique qui lui est propre, +comme il est complet en son genre, il intéresse. Voyez +maintenant <i>Camille Desmoulins</i>, dont certaines parties +sont aussi fausses, et dont d'autres parties contiennent +textuellement des documents: la pièce n'est plus qu'un +monstre, le mélange manque d'équilibre et arrive à +ne contenter personne. Tel est le cas. Il est d'une +bonne foi douteuse, en cette affaire, de vouloir faire +payer les pots cassés à la formule naturaliste.</p> + +<p>Je conclurai en répétant que le drame historique +est désormais impossible, si l'on n'y porte pas l'analyse +exacte, la résurrection des personnages et des +milieux. C'est le genre qui demande le plus d'étude +et de talent. Il faut non seulement être un historien +érudit, mais il faut encore être un évocateur nommé +Michelet. La question de mécanique théâtrale est +secondaire ici. Le théâtre sera ce que nous le ferons.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Il me reste à parler de deux gros drames, <i>la Convention +nationale</i> et <i>l'Inquisition</i>. Au Château-d'Eau, +la <i>Convention nationale</i> a tué par le ridicule le drame +historique. En vérité, nos auteurs n'ont pas de chance +avec l'histoire de notre Révolution. Ils ne peuvent +y toucher sans ennuyer profondément ou sans faire +rire aux éclats les spectateurs. Si l'on excepte <i>le Chevalier +de Maison-Rouge</i>, qui pourrait aussi bien se passer +sous Louis XIII que sous la Terreur, pas une +pièce sur la Révolution, qu'elle soit signée d'un nom +inconnu ou d'un nom connu, n'a remporté un véritable +succès. Et cela s'explique aisément: la Révolution +est encore trop voisine de nous, pour que notre +système de mensonge, dans les pièces historiques, +puisse lui être sérieusement appliqué. Ce mensonge +va librement de Mérovée à Louis XV. Puis, dès qu'ils +entrent dans la France contemporaine, qui commence +à 89, les auteurs perdent pied fatalement, parce que +nous ne pouvons plus adopter leurs calembredaines romantiques +sur une époque dont nous sommes. Aussi +n'a-t-on jamais risqué des drames historiques, en +dehors du Cirque, sur Napoléon Ier, Charles X, Louis-Philippe, +Napoléon III et les deux dernières Républiques. +Le drame historique actuel, étant basé sur les +erreurs les plus grossières, en est réduit à montrer au +peuple l'histoire que le peuple ne connaît pas, uniquement +parce qu'il peut alors la travestir à l'aise.</p> + +<p>L'épreuve est concluante, la possibilité du mensonge +s'arrête à la Révolution. Pour que le drame historique +s'attaquât à notre histoire contemporaine, il lui +faudrait renouveler sa formule, chercher ses effets +dans la vérité, trouver le moyen de mettre sur les +planches les personnages réels dans les milieux exacts. +Un homme de génie est nécessaire, tout bonnement. +Si cet homme de génie ne naît pas bientôt, notre +drame historique mourra, car il est de plus en plus +malade, il agonise au milieu de l'indifférence et des +plaisanteries du public.</p> + +<p>Quant à <i>l'Inquisition</i>, de M. Gelis, jouée au Théâtre +des Nations, c'est un mélodrame noir qui arrive quarante +ans trop tard. Cela ne vaut pas un compte +rendu. Je n'en parlerais même pas, sans la mort +terrible de M. Jean Bertrand, ce drame réel et poignant +qui s'est joué à côté de ce mélodrame imbécile, +et qui lui a donné une affreuse célébrité d'un jour.</p> + +<p>On se souvient des espérances qui avaient accueilli +M. Bertrand, à son entrée comme directeur +au Théâtre des Nations. Il semblait que notre République +elle-même s'intéressât à l'affaire; des personnages +puissants patronnaient, disait-on, le nouveau +directeur; on allait enfin avoir une scène nationale, +on élèverait les âmes, on élargirait l'idéal, +on continuerait 1830, mais un 1830 républicain, +qui achèverait devant le trou du souffleur la besogne +commencée à la tribune de la Chambre. Hélas! +M. Bertrand dort aujourd'hui dans la terre, empoisonné.</p> + +<p>C'était un honnête homme. Il avait cru à toutes +les belles phrases, il arrivait réellement pour relever +l'idéal avec des tirades patriotiques. Son idée +était que notre jeune littérature attendait l'ouverture +d'un théâtre républicain pour produire des +chefs-d'oeuvre. Et il s'était mis ardemment à la besogne. +Quelques mois ont suffi pour le désespérer +et le tuer. Toutes ses tentatives échouaient; <i>Camille +Desmoulins</i> et <i>les Mirabeau</i> étaient bien empruntés +à notre Révolution, mais le public ne voulait +pas de notre Révolution accommodée à cette étrange +sauce; <i>Notre-Dame de Paris</i> elle-même, qui aurait +pu être une bonne affaire pour la direction, si elle +s'était arrêtée à la cinquantième représentation, +l'avait laissée, après la centième, dans des embarras +d'argent. Jamais on n'a vu des ambitions plus généreuses +aboutir si vite à une catastrophe plus lamentable.</p> + +<p>On dit que M. Bertrand avait la tête faible, qu'il +n'était pas fait pour être directeur et qu'il a quitté +la vie dans un désespoir d'enfant malade. Savons-nous +de quelles espérances on l'avait grisé? Il comptait +sûrement sur beaucoup d'appuis, qui lui ont fait +défaut au dernier moment. A force d'entendre répéter, +dans son milieu, que la littérature dramatique +mourait faute d'un théâtre ouvert aux nobles +tentatives, à force d'écouter ceux qui vivent d'un +idéal nuageux et pleurnicheur, cet homme s'était +lancé, en faisant appel à toutes les forces vives, dont +on lui affirmait l'existence. On sait aujourd'hui les +forces vives qui lui ont répondu. Il n'était pas plus +mauvais directeur qu'un autre, il avait mis sur son +affiche le nom de Victor Hugo, celui de M. Jules +Claretie; il faisait appel aux jeunes, il était en somme +le directeur qu'on avait voulu qu'il fût. Sans doute, +à la dernière heure, il aurait pu montrer plus d'énergie +devant son désastre. Mais pouvons-nous descendre +dans cette conscience et dire sous quelle amertume +cet homme a succombé!</p> + +<p>M. Bertrand ne s'est pas tué tout seul, il a été tué +par les faiseurs de phrases qui se refusent à voir nettement +notre époque de science et de vérité, par les +chienlits politiques et romantiques qui se promènent +dans des loques de drapeau, en rêvant de battre +monnaie avec les sentiments nobles. S'il ne s'était +pas cru soutenu par tout un gouvernement, s'il +n'avait pas espéré devenir le directeur du théâtre de +notre République, si on ne lui avait pas persuadé +que tous les petits-fils de 1830 allaient lui apporter +des chefs-d'oeuvre, il ne se serait sans doute jamais +risqué dans une telle entreprise. La vérité, je le +répète, est qu'il a été la victime de la queue romantique +et des hommes politiques qui songent à régenter +l'art. Ceux dont il attendait tout, ne lui ont rien +donné. C'est alors qu'il a perdu la tête devant cet +effondrement du patriotisme, de l'idéal, de toutes +les phrases creuses dont on lui avait gonflé le coeur; +du moment que l'idéal et le patriotisme ne faisaient +pas recette, il n'avait plus qu'à disparaître. Et il s'est +tué.</p> + +<p>Les autres vivent toujours, lui est mort. C'est une +leçon.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LE DRAME PATRIOTIQUE</h3> +<br> +<h3>I</h3> + +<p>La solennité militaire à laquelle l'Odéon nous a +conviés me paraît pleine d'enseignements. Pour +moi, le très grand succès que M. Paul Deroulède +vient de remporter avec <i>l'Hetman</i> prouve avant tout +que le fameux métier du théâtre n'est point nécessaire, +puisque voilà un drame en cinq actes, fort +lourd, très mal bâti et complètement vide, qui a +été acclamé avec une véritable furie d'enthousiasme.</p> + +<p>Le cas de M. Paul Deroulède est un des cas les +plus curieux de notre littérature actuelle. Il s'est +fait une jolie place dans les tendresses de la foule, en +prenant la situation vacante de poète-soldat. Nous +avions le soldat-laboureur, d'Horace Vernet; nous +avons aujourd'hui le soldat-poète. Je viens de +nommer Horace Vernet, ce peintre médiocre qui a +été si cher au chauvinisme français. M. Paul Deroulède +est en train de le remplacer. Ajoutez que nos +désastres font en ce moment de l'armée une chose +sacrée. Cela rend la position de poète-soldat absolument +inexpugnable. Il est très difficile d'insinuer +qu'il fait des vers médiocres, sans passer aussitôt +pour un mauvais citoyen. On vous regarde, et on +vous dit: «Monsieur, je crois que vous insultez +l'armée!»</p> + +<p>Certes, M. Paul Deroulède fait bien mal les vers, +mais il a de si beaux sentiments! Ah! les beaux +sentiments, on ne se doute pas de ce qu'on peut en +tirer, quand on sait les employer avec adresse. Ils +sont une réponse à tout, ils sont «la tarte à la +crème» de notre grand comique. «La pièce me +paraît faible.—Mais l'honneur, Monsieur!—Il n'y +a pas d'action du tout.—Mais la patrie, Monsieur!—L'intrigue +recommence à chaque acte.—Mais le +dévouement, Monsieur!—Enfin, je m'ennuie.—Mais +Dieu, Monsieur! Vous osez dire que Dieu vous +ennuie!» Cette façon d'argumenter est sans réplique. +Il est certain que l'honneur, la patrie, le dévouement +et Dieu sont des preuves écrasantes du génie +poétique de M. Paul Deroulède.</p> + +<p>Et il faut voir le bonheur de la salle. Il y a bien +quelques gredins parmi les spectateurs. Ceux-là +applaudissent plus fort. C'est si bon de se croire +honnête, de passer une soirée à manger de la vertu +en tirades, quitte à reprendre le lendemain son petit +négoce plus ou moins louche! Qu'importe l'oeuvre! +Il suffit que l'auteur jette des gâteaux de miel au +public. Le public se donne une indigestion de flatteries. +Il est grand, il est noble, il est honnête. C'est +un attendrissement général. Pas de vices, à peine +un coquin en carton, qui est là pour servir de repoussoir. +Bravo! bravo! que tout le monde s'embrasse, +et que le mensonge dure jusqu'à minuit!</p> + +<p>La salle de l'Odéon tremblait sous l'ouragan des +bravos. Chaque couplet patriotique était accueilli +par des trépignements. Des personnes, je crois, ont +été trouvées sous les bancs, évanouies de bonheur. +La pièce n'existait plus, on se moquait bien de la +pièce! La grande affaire était de guetter au passage +les allusions à nos défaites et à la revanche future; +et, dès qu'une allusion arrivait, la salle prenait feu, +de l'orchestre au ceintre. Un monsieur en habit noir, +un conférencier quelconque, aurait lu le drame +devant le trou du souffleur que certainement l'effet +aurait été le même. Et je pensais, assourdi par ce +vacarme, que nous étions tous bien naïfs de chercher +des succès dans l'amour de la langue et dans l'amour +du vrai. Voilà M. Paul Deroulède qui passe du coup +auteur dramatique, en criant simplement, le plus +fort qu'il peut: «Je suis l'armée, je suis la vertu, +l'honneur, la patrie, je suis les beaux sentiments!»</p> + +<p>Pauvres écrivains que nous sommes, quelle leçon! +Je sais des poètes qui, depuis vingt ans, étudient l'art +délicat de forger le vers français. Ceux-là ont à +peine des succès d'estime. Je sais des auteurs dramatiques +qui se mangent le cerveau pour trouver une +nouvelle formule, pour élargir la scène française. +Ceux-là sont bafoués, et on les jette au ruisseau. Les +maladroits! Pourquoi ne battent-ils pas du tambour +et ne jouent-ils pas du clairon? C'est si facile!</p> + +<p>La recette est connue. On sait à l'avance que tel +beau sentiment doit provoquer telle quantité de +bravos. On peut même doser le succès qu'on désire. +Les modestes mettent le mot «patrie» cinq ou six +fois; cela fait cinq ou six salves de bravos. Les vaniteux, +ceux qui rêvent l'écroulement de la salle, prodiguent +le mot «patrie», à la fin de toutes les tirades; +alors, c'est un feu roulant, on est obligé de payer la +claque double. Vraiment, la méthode est trop commode! +Dans ces conditions, on se commande un +succès, comme on se commande un habit. Cela rappelle +les ténors qui n'ont pas de voix, et qui laissent +aux cuivres de l'orchestre le soin d'enlever les hautes +notes. La littérature n'est plus que pour bien peu +de chose dans tout ceci.</p> + +<p>J'arrive à l'<i>Hetman</i>. Voici, en quelques lignes, le +sujet du drame. Un roi polonais du dix-septième +siècle, Ladislas IV, a soumis les Cosaques. Deux des +vaincus, le vieux chef Froll-Gherasz et le jeune +Stencko, sont même à la cour de ce roi, où se trouve +aussi un traître, un parjure, Rogoviane. Ce dernier, +qui rêve de devenir gouverneur de l'Ukraine, pousse +les Cosaques à une révolte, et travaille de façon à ce +que Stencko s'échappe pour être le chef des révoltés. +Mais Froll-Gherasz n'approuve pas cette prise d'armes. +Il accepte une mission du roi, celle de pacifier +l'Ukraine, et il laisse à la cour sa fille Mikla comme +otage. Stencko et Rogoviane, naturellement, aiment +Mikla. Dès lors, la seule situation dramatique est +celle du père et de l'amant, pris entre l'amour de la +patrie et l'amour qu'ils éprouvent pour la jeune fille. +Au dénoûment, la patrie l'emporte, Stencko et Mikla +meurent, mais les Cosaques sont victorieux.</p> + +<p>La situation principale ne fait que se déplacer, pas +davantage. D'abord, c'est Froll-Gherasz qui arrive +dans un campement cosaque et qui adjure ses anciens +soldats de ne pas recommencer une lutte insensée; +mais, lorsque Stencko, en apprenant que Mikla +est restée comme otage, refuse le commandement et +retourne à la cour de Ladislas IV pour la sauver, le +vieux chef oublie sa mission, oublie sa fille, et saisit +le sabre de chef suprême, par amour de la patrie +en larmes. Ensuite, c'est Stencko, qui veut enlever +Mikla; là, apparaît Marutcha, une sorte de prophétesse +qui conduit les Cosaques au combat, et +Marutcha décide les jeunes gens à se sacrifier pour +leur pays. Mikla reste à la cour afin d'endormir les +soupçons de Ladislas. Enfin, le quatrième acte est +vide d'action, on y voit simplement Froll-Gherasz +préparant la victoire par des tirades sur les devoirs +du soldat. Puis, au cinquième acte, nous retombons +de nouveau dans l'unique situation, Stencko a été +blessé, Mikla a été sauvée de l'échafaud par Rogoviane +qui veut se faire aimer d'elle, et elle expire +sur le corps de Stencko, elle tombe assassinée par le +traître, lorsque celui-ci entend arriver les Cosaques +vainqueurs.</p> + +<p>Je ne puis m'arrêter à discuter les détails, la maladresse +de certaines péripéties. Le point de départ +est singulièrement faible; ce père, qui laisse sa fille +en otage, devrait se connaître et ne pas jouer si aisément +les jours de son enfant. On n'est pas ému le +moins du monde de la douleur de Froll-Gherasz, +parce qu'en somme il a voulu cette douleur. Agamemnon +sacrifiant Iphigénie est beaucoup plus grand. +Mais ce qui me frappe surtout, c'est le cercle dans +lequel tourne la pièce. Comme je l'ai dit en commençant, +l'<i>Hetman</i> a eu du succès, en dehors de +toutes les règles. Il ne devait pas avoir de succès, +puisque les critiques enseignent qu'une pièce ne +peut réussir sans action, sans situations variées et +combinées. Les cinq actes se répètent, et pourtant +les bravos n'ont pas cessé une minute. Voilà un fait +troublant pour les magisters du feuilleton. La seule +explication raisonnable est que le succès de l'<i>Hetman</i> +n'est pas un succès littéraire, mais un succès militaire, +ce qu'il ne faut pas confondre. Qu'un jeune +auteur ait la naïveté de s'autoriser de l'exemple, +d'écrire un drame où l'action ne marchera pas, où +des actes entiers ne seront qu'une composition de rhétoricien +sur un sujet quelconque; qu'il fasse cela, +sans y mettre les fameux beaux sentiments, et nous +verrons s'il ne remporte pas un échec honteux.</p> + +<p>Quelques observations de détails sur les personnages, +avant de finir. Le roi Ladislas est stupéfiant. +J'ignore si l'artiste qui joue le rôle est le seul coupable, +mais on dirait vraiment un roi de féerie; on s'attend +à chaque instant à voir son nez s'allonger brusquement, +sous le coup de baguette de quelque méchante +fée. Quant à la Marutcha, elle a trouvé une merveilleuse +interprète dans madame Marie Laurent. Mais +quel personnage rococo! combien peu elle tient à l'action, +et comme chacune de ses tirades est attendue à +l'avance! J'entendais une dame dire près de moi, en +parlant de tous ces héros: «Ils crient trop fort.» +Le mot est juste et contient la critique de la pièce. +Personne ne parle dans ce drame, tout le monde y +crie. On sort les oreilles cassées, et le fiacre qui vous +emporte semble continuer les cahots des tirades, sur +le pavé de Paris. Toute la nuit, Stencko a hurlé ses +beaux sentiments à mes oreilles, tandis que le vieux +Froll-Gherasz psalmodiait les siens d'une voix de +basse. Le drame de M. Paul Deroulède est comme +un corps d'armée qui défilerait dans ma rue. Je ferme +ma fenêtre, agacé par le vacarme, qui m'empêche +d'avoir deux idées justes l'une après l'autre.</p> + +<p>Je suis peut-être très sévère. M. Paul Deroulède +est jeune et mérite tous les encouragements. Il a +du talent, d'ailleurs. Je n'aime pas ce talent, voilà +tout. Je crois qu'un peu de vérité dans l'art est +préférable à tout ce tra la la des beaux sentiments. +Les bonshommes en bois, même lorsque le bois est +doré, ne font pas mon affaire. Je préfère à <i>l'Hetman</i> +un petit acte fin et vrai du Palais-Royal, <i>le Roi +Candaule</i>, par exemple. Au moins, nous sommes là +avec des créatures humaines. Qu'est-ce que c'est que +Froll Gherasz? Un père et un patriote. Mais quel père +et quel patriote? Nous n'en savons rien. Froll-Gherasz +est une abstraction, il ressemble à un de ces personnages +des anciennes tapisseries, qui ont une banderole +dans la bouche, pour nous dire quels héros +ils représentent. Pas d'observation, pas d'analyse, pas +d'individualité. Le théâtre ainsi entendu remonte par +delà la tragédie, jusqu'aux mystères du moyen âge.</p> + +<p>Ah! je suis bien tranquille, d'ailleurs. Ce n'est pas +<i>l'Hetman</i> qui ressuscitera le drame historique. Il est +un exemple de la pauvreté et de la caducité du genre. +Laissez passer cette tempête de bravos patriotiques, +laissez refroidir ces tirades, et vous vous trouverez +en face d'un drame dans le genre des drames, aujourd'hui +glacés, de Casimir Delavigne, beaucoup +moins bien fait et d'un ennui mortel.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Je viens de dire mon opinion sur les drames patriotiques. +Je ne nie pas l'excellente influence que ces +sortes de pièces peuvent avoir sur l'esprit de l'armée +française; mais, au point de vue littéraire, je les +considère comme d'un genre très inférieur. Il est +vraiment trop aisé de se faire applaudir, en remuant +avec fracas les grands mots de patrie, d'honneur, de +liberté. Il y a là un procédé adroit, mais commode, +qui est à la portée de toutes les intelligences.</p> + +<p>Voici, par exemple, un jeune homme, M. Charles +Lomon. On me dit qu'il a écrit à vingt-deux ans le +drame: <i>Jean Dacier</i>, joué solennellement à la +Comédie-Française. La grande jeunesse du débutant +me le rend très sympathique, et j'ai écouté +la pièce avec le vif désir de voir se révéler un homme +nouveau.</p> + +<p>Mais, quoi! avoir vingt-deux ans, et écrire <i>Jean +Dacier!</i> Vingt-deux ans, songez donc! l'âge de l'enthousiasme +littéraire, l'âge où l'on rêve de fonder une +littérature à soi tout seul! Et refaire un mauvais +drame de Ponsard, une pièce qui n'est ni une tragédie +ni un drame romantique, qui se traîne péniblement +entre les deux genres!</p> + +<p>Je m'imagine M. Lomon à sa table de travail. Il a +vingt-deux ans, l'avenir est à lui. Dans le passé, il y +a deux formes dramatiques usées, la forme classique +et la forme romantique. Avant tout, M. Lomon devait +laisser ces guenilles dans le magasin des accessoires, +aller devant lui, chercher, trouver une forme nouvelle, +aider enfin de toute sa jeunesse au mouvement +contemporain. Non, il a pris les guenilles, il les a +prises même sans passion littéraire, car il les a mêlées, +il a lâché de rafraîchir toutes ces vieilles draperies +des écoles mortes pour les jeter sur les épaules de ses +héros. Une tragédie glaciale, un drame échevelé, +passe encore! on peut être un fanatique; mais une +oeuvre mixte, un raccommodage de tous les débris +antiques, voilà ce qui m'a fâché!</p> + +<p>Il est inutile d'avoir vingt-deux ans pour écrire une +oeuvre pareille. Cela me consterne que l'auteur n'ait +que vingt-deux ans; j'aurais compris qu'il en eût au +moins cinquante. Serait-il donc vrai que les débutants, +même ceux qui ont soif d'originalité et de +nouveauté, se trouvent fatalement condamnés à l'imitation? +Peut-être M. Lomon ne s'est-il pas aperçu +des emprunts qu'il a faits de tous les côtés, du cadre +vermoulu dans lequel il a placé sa pièce, des lieux +communs qui y traînent, de la fille bâtarde, en un +mot, dont il est accouché. La jeunesse n'a pas conscience +des heures qu'elle perd à se vieillir.</p> + +<p>Je sais que le patriotisme répond atout. M. Lomon +a écrit un drame patriotique, cela ne suffit-il pas à +prouver l'élan généreux de sa jeunesse? Je dirai une +fois encore que le véritable patriotisme, quand on fait +jouer une pièce à la Comédie-Française, consiste +avant tout à tâcher que cette pièce soit un chef-d'oeuvre. +Le patriotisme de l'écrivain n'est pas le +même que celui du soldat. Une oeuvre originale et +puissante fait plus pour la patrie que de beaux coups +d'épée, car l'oeuvre rayonne éternellement et hausse +la nation au-dessus de toutes les nations voisines. +Quand vous aurez fait crier sur la scène: <i>Vive la +France!</i> ce ne sera là qu'un cri banal et perdu. Quand +vous aurez écrit une oeuvre immortelle, vous aurez +réellement prolongé la vie de la France dans les +siècles. Que nous reste-t-il de la gloire des peuples +morts? Il nous reste des livres.</p> + +<p><i>Jean Dacier</i> est, paraît-il, une oeuvre républicaine. +Je demande à en parler comme d'une oeuvre simplement +littéraire. Le sujet est l'éternelle histoire du +paysan vendéen qui se fait soldat de la République +et qui se retrouve en face de ses anciens seigneurs, +lorsqu'il est devenu capitaine. Naturellement, Jean +aime la comtesse Marie de Valvielle, et naturellement +aussi il se montre deux fois magnanime envers son +ennemi et rival, Raoul de Puylaurens, le cousin de la +jeune dame. L'originalité de la pièce consiste dans le +noeud même du drame. Jean retrouve la comtesse +juste au moment où elle passe dans la légendaire +charrette pour aller à l'échafaud. Or, un homme peut +la sauver en l'épousant. Jean lui offre son nom, et la +comtesse accepte, en croyant qu'il agit pour le +compte de Raoul. On comprend le parti dramatique +que M. Lomon a pu titrer de cette situation: une +comtesse mariée à un de ses anciens domestiques, se +révoltant, puis finissant par l'aimer au moment où il +a donné pour elle jusqu'à sa vie.</p> + +<p>Je ne chicanerai pas l'auteur sur ce mariage singulier. +Il peut se faire qu'on trouve dans l'histoire de +l'époque un fait semblable; seulement, il ne s'agissait +certainement pas d'une femme de la qualité de +l'héroïne. N'importe, il faut accepter ce mariage, si +étrange qu'il soit. Ce qui est plus grave, c'est la création +même du personnage.</p> + +<p>Voici Jean Dacier, un paysan qui s'est instruit et +qui représente l'homme nouveau. Il n'a pas une +tache, il est grand, héroïque, sublime. Quand il a +épousé la comtesse pour la sauver, et qu'elle l'écrase +de son mépris, c'est à peine s'il laisse percer une révolte. +Il fait échapper une première fois son rival +Raoul, qu'il tient entre ses mains. A l'acte suivant, la +situation recommence: Raoul tombe de nouveau à +sa merci, et, cette fois, non seulement Jean le fait +évader, mais encore il lui donne rendez-vous le lendemain +sur le champ de bataille, et, en donnant ce +rendez-vous, il trahit les siens, car l'attaque devait +rester secrète. Jean passe devant un conseil de guerre, +et on le fusille, pendant que Marie se lamente.</p> + +<p>Vraiment, il est bon d'être un héros, mais il y a +des limites. En temps de guerre, ouvrir continuellement +la porte aux prisonniers, cela ne s'appelle plus +de la grandeur d'âme, mais de la bêtise. Pour que +nous nous intéressions aux pantins sublimes, il faut +leur laisser un peu d'humanité sous la pourpre et +l'or dont on les drape. On finit par sourire de ces +héros magnanimes qui ne s'emparent de leurs ennemis +que pour les relâcher. Il y a là une fausse grandeur +dont on commence, au théâtre, à sentir le côté +grotesque.</p> + +<p>Le pis est qu'on s'intéresse médiocrement, à Jean +Dacier. Cette façon de sauver une femme en l'épousant, +le met dans une position singulièrement fausse. +Il se conduit en enfant. La seule chose qu'il aurait à +faire, après avoir arraché Marie à la guillotine, ce +serait de la saluer et de lui dire: «Madame, vous +êtes libre. Vous me devez la vie, je vous confie mon +honneur.» Mais alors toutes les querelles dramatiques +du second acte et du troisième n'existeraient +pas. La situation est si bien sans issue que Jean +meurt à la fin avec une résignation de mouton, pour +finir la pièce. Cette mort est également amenée par +une péripétie trop enfantine. Jean, ce lion superbe, +trahit les siens sans paraître se douter un instant de +ce qu'il fait, ce qui rapetisse tout le dénoûment.</p> + +<p>Quant à la comtesse, elle est bâtie sur le patron des +héroïnes, avec trop de mépris et trop de tendresse à +la fois. Lorsque Jean l'a sauvée, elle se montre +d'une cruauté monstrueuse, blessant inutilement son +libérateur, se conduisant d'une si sotte façon qu'elle +mériterait simplement une paire de gifles, malgré +toute sa noblesse. Puis, au dernier acte, elle se pend +au cou de Jean et lui déclare qu'elle l'adore. Le quatrième +acte a suffi pour changer cette femme. C'est +toujours le même système, celui des pantins que +l'on déshabille et que l'on rhabille à sa fantaisie, +pour les besoins de son oeuvre. Marie a compris la +grandeur de Jean, et cela suffit: elle est comme frappée +par la baguette d'un enchanteur, la couleur de +ses cheveux elle-même a dû changer.</p> + +<p>Je ne parle point des autres personnages, de ce +Raoul de Puylaurens, qui passe sa vie à tenir son salut +de son rival, ni du conventionnel Berthaud, qui +traverse l'action en récitant des tirades énormes. Oh! +les tirades! elles pleuvent avec une monotonie désespérante +dans <i>Jean Dacier</i>. On essuie une trentaine +de vers à la file, on courbe le dos comme sous une +averse grise, on croit en être quitte; pas du tout, +trente autres vers recommencent, puis trente autres, +puis trente autres. Imaginez une grande plaine plate, +sans un arbre, sans un abri, que l'on traverse par +une pluie battante. C'est mortel. Je préfère, et de +beaucoup, les vers rocailleux de M. Parodi. +Que dirai-je du style? Il est nul. Nous avons, à +l'heure présente, cinquante poètes qui font mieux les +vers que M. Lomon. Ce dernier versifie proprement, +et c'est tout. Il tient plus de Ponsard que de Victor +Hugo.</p> + +<p>Je me montre très sévère, parce que <i>Jean Dacier</i> a +été pour moi une véritable désillusion. Comme j'attaquais +vivement le drame historique, on m'avait fait +remarquer qu'on pouvait très bien appliquer à l'histoire +la méthode d'analyse qui triomphe en ce moment, +et renouveler ainsi absolument le genre historique +au théâtre. Il est certain que, si des poètes +abandonnent le bric-à-brac romantique de 1830, les +erreurs et les exagérations grossières qui nous font +sourire aujourd'hui, ils pourront tenter la résurrection +très intéressante d'une époque déterminée. Mais il +leur faudra profiter de tous les travaux modernes, +nous donner enfin la vérité historique exacte, ne pas +se contenter de fantoches et ressusciter les générations +disparues. Rude besogne, d'une difficulté extrême, +qui demanderait des études considérables.</p> + +<p>Or, j'avais cru comprendre que le <i>Jean Dacier</i>, de +M. Lomon, était une tentative de ce genre. Et quelle +surprise, à la représentation! Ça, de l'histoire, allons +donc! C'est un placage, exécuté même par des mains +maladroites. Pas un des personnages ne vit de la vie +de l'époque. Ils se promènent comme des figures de +rhétorique, ils n'ont que la charge de réciter des morceaux +de versification. Et le milieu, bon Dieu! Ce +village breton, où Berthaud vient procéder aux enrôlements +volontaires, cette mairie de Nantes où l'on +marie les comtesses qui vont à la guillotine, seraient +à peine suffisants pour la vraisemblance d'un opéra-comique. +Vraiment, <i>Jean Dacier</i> sera un bon argument +pour les défenseurs du drame historique! Il +achève le genre, il est le coup de grâce.</p> + +<p>Je songeais à <i>la Patrie en danger</i>, de MM. Edmond +et Jules de Concourt. Voilà, jusqu'à présent, le modèle +du genre historique nouveau, tel que je l'exposais +tout à l'heure. Aussi les directeurs ont-il tremblé devant +une oeuvre qui avait le vrai parfum du temps, et +les auteurs ont ils dû publier la pièce, en renonçant +à la faire jouer. Il y aurait un parallèle bien curieux +à établir entre <i>la Patrie en danger</i> et <i>Jean Dacier</i>; les +deux sujets se passent à la même époque et ont plus +d'un point de ressemblance. La première est une +oeuvre de vérité, tandis que la seconde est faite «de +chic», comme disent les peintres, uniquement pour +les besoins de la scène.</p> + +<p>Au demeurant, la salle a failli craquer sous les applaudissements, +le premier soir. Vive la France!</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>J'arrive au <i>Marquis de Kénilis</i>, le drame en vers +que M. Lomon a fait jouer au théâtre de l'Odéon. +Je n'analyserai pas la pièce. A quoi bon? Le sujet +est le premier venu. Il se passe en Bretagne, à l'époque +de la Révolution, ce qui permet d'y prodiguer +les mots de patrie, d'honneur, de gloire, de victoire. +Nous y voyons l'éternelle intrigue des drames faits +sur cette époque: un enfant du peuple aimant une +fille d'aristocrate, devenant plus tard capitaine, puis +épousant la demoiselle ou mourant pour elle. La situation +forte consiste à mettre le capitaine entre son +amour et son devoir; il ouvre en mer un pli cacheté +qui lui ordonne de fusiller le père de sa bien-aimée; +heureusement, ce père se fait tuer noblement, ce qui +simplifie la question. Qu'importe le sujet, d'ailleurs! +La prétention des poètes comme M. Lomon est d'écrire +de beaux vers et de pousser aux belles actions.</p> + +<p>Hélas! les vers de M. Lomon sont médiocres. Beaucoup +ont fait sourire. Les meilleurs frappent l'oreille +comme des vers connus; on les a certainement lus ou +entendus quelque part, ils circulent dans l'école, +tout le monde s'en est servi. Ne serait-il pas temps +de chercher une poésie, en dehors de l'école lyrique +de 1830? Je me borne à un souhait, car je ne vois rien +de possible dans la pratique. Ce que je sens, c'est +que tous nos poètes répètent Musset, Hugo, Lamartine +ou Gautier, et que les oeuvres deviennent de plus +en plus pâles et nulles. Nous avons aujourd'hui une +fin d'école romantique aussi stérile que la fin d'école +classique qui a marqué le premier empire.</p> + +<p>Pendant qu'on jouait l'autre soir <i>le Marquis de Kénilis</i>, +je pensais à un poète de talent, à Louis Bouilhet, +qu'on oublie singulièrement aujourd'hui. Celui-là se +produisait encore à son heure, et il est telle de ses +oeuvres qui a de la force et même une note originale. +Eh bien, si personne ne songe plus aujourd'hui à +Louis Bouilhet, si aucun théâtre ne reprend ses pièces, +quel est donc l'espoir de M. Lomon en chaussant des +souliers qui ont mené à l'oubli des poètes mieux +doués que lui, et venus en tout cas plus tôt dans une +école agonisante? Quel est cet entêtement de faire du +vieux neuf, de ramasser les rognures d'hémistiches +qui traînent, et dont le public lui-même ne veut plus?</p> + +<p>On répond par la dévotion à l'idéal. En face de +notre littérature immonde, à côté de nos romans du +ruisseau, il faut bien que des jeunes gens tendent vers +les hauteurs et produisent des oeuvres pour enflammer +le patriotisme de la nation. Nous autres naturalistes, +nous sommes le déshonneur de la France; les +poètes, M. Lomon et d'autres, sont chargés devant +l'Europe d'honorer le pays et de le remettre à son +rang. Ils consolent les dames, ils satisfont les âmes +fières, ils préparent à la République une littérature +qui sera digne d'elle.</p> + +<p>Ah! les pauvres jeunes gens! S'ils sont convaincus, +je les plains. J'ai déjà dit que je regardais comme une +vilaine action de voler un succès littéraire, en lançant +des tirades sur la patrie et sur l'honneur. Cela vraiment +finit par être trop commode. Le premier imbécile +venu se fera applaudir, du moment où la recette +est connue. Si les mots remplacent tout, à quoi bon +avoir du talent?</p> + +<p>Et puis, causons un peu de cette littérature qui relève +les âmes. Où sont d'abord les âmes qu'elle a relevées? +En 1870, nous étions pleins de patriotisme +contre la Prusse; un peu de science et un peu de vérité +auraient mieux fait notre affaire. J'ai remarqué +que les dames qui travaillaient dans l'idéal, étaient +le plus souvent des dames très émancipées. Au fond +de tout cela, il y a une immense hypocrisie, une +immense ignorance. Je ne puis ici traiter la question +à fond. Mais il faut le déclarer très nettement: +la vérité seule est saine pour les nations. Vous mentez, +lorsque vous nous accusez de corrompre, nous +qui nous sommes enfermés dans l'étude du vrai; +c'est vous qui êtes les corrupteurs, avec toutes les +folies et tous les mensonges que vous vendez, sous +l'excuse de l'idéal. Vos fleurs de rhétorique cachent +des cadavres. Il n'y a, derrière vous, que des abîmes. +C'est vous qui avez conduit et qui conduisez encore +les sociétés à toutes les catastrophes, avec vos grands +mots vides, avec vos extases, vos détraquements cérébraux. +Et ce sera nous qui les sauverons, parce que +nous sommes la vérité.</p> + +<p>N'est-ce pas la chose la plus attristante qu'on +puisse voir? Voilà un jeune homme, voilà M. Lomon, +Il débute, il a peut-être une force en lui. Eh bien, il +commence par s'enfermer dans une formule morte; +il fait du romantisme, à l'heure où le romantisme +agonise. Ce n'est pas tout, il croit qu'il sauve la France, +parce qu'il vient corner les mots de patrie et d'honneur +dans une salle de théâtre, parce qu'il invente +une intrigue puérile et qu'il écrit de mauvais vers. Et +le pis, c'est qu'il se montrera dédaigneux pour nous, +c'est que ses amis mentiront au point de nous traiter +en criminels et d'insinuer que sa pauvre pièce est +une revanche du génie français!</p> + +<p>J'ai d'autres désirs pour notre jeunesse. Je la voudrais +virile et savante. D'abord, elle devrait se débarrasser +des folies du lyrisme, pour voir clair dans notre +époque. Ensuite, elle accepterait les réalités, elle les +étudierait, au lieu d'affecter un dégoût enfantin. A +cette condition seule, nous vaincrons. Le vrai patriotisme +est là, et non dans des déclamations sur la patrie +et la liberté. Jamais je n'ai vu un spectacle plus +comique ni plus triste: tout un gouvernement républicain +convoqué à l'Odéon, des ministres, des sénateurs, +des députés, pour y entendre un coup de +canon. Eh! bonnes gens, ce n'est pas la formule romantique, +c'est la formule scientifique qui a établi et +consolidé la République en France!</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Personne n'ignore qu'Attila, c'est M. de Bismark. +Du moins, nul doute ne peut nous rester à cet égard, +après la première représentation des <i>Noces d'Attila</i>, +le drame en quatre actes que M. Henri de Bornier +a fait jouer à l'Odéon. La salle l'a compris et a furieusement +applaudi les passages où les alexandrins +du poète, en rangs pressés, font aisément mordre la +poussière aux ennemis de la France. Je n'insiste pas.</p> + +<p>Mais ce que je veux répéter encore, c'est ce que j'ai +déjà dit à propos de <i>l'Hetman</i> et de <i>Jean d'Acier</i>. Pour +un poète, l'oeuvre vraiment patriotique est de laisser +un chef-d'oeuvre à son pays. Molière, qui n'a pas agité +de drapeaux, qui n'a pas joué des fanfares devant sa +baraque avec les mots d'honneur et de patrie, reste la +souveraine gloire de notre nation; et il a vaincu toutes +les nations voisines, sur le champ de bataille du génie. +Nous triomphons continuellement par lui. Quant à +cet autre prétendu patriotisme, à ce boniment qui +jongle avec de grands mots, qui enlève les applaudissements +d'une salle par des tirades, il n'est pas autre +chose qu'une spéculation plus ou moins consciente. +Il y a une improbité littéraire absolue à faire ainsi acclamer +des vers médiocres. C'est mettre le chauvinisme +sur la gorge des gens: applaudissez, ou vous +êtes de mauvais citoyens. C'est forcer le succès et +bâillonner la critique, c'est se faire sacrer grand +homme à bon compte, en déplaçant la question du +talent et de la morale. Voilà ce que je répéterai +chaque fois que j'aurai assisté à un de ces succès où +il est impossible de juger le véritable mérite d'un +auteur.</p> + +<p>Je me sens donc, dès l'abord, très gêné devant la +nouvelle oeuvre de M. de Bornier, car il semble avoir +compté sur nos bons sentiments pour que nous la +considérions comme une oeuvre noble et vengeresse. +Moi qui la trouve beaucoup trop noble et insuffisamment +vengeresse, je demande avant tout de +négliger le patriotisme, dans une question où il n'a +que faire, et de juger le drame au strict point de vue +dramatique.</p> + +<p>Voici le sujet, brièvement. Attila, après sa campagne +dans les Gaules, campe au bord du Danube, +où il attend la fille de l'empereur Valentinien, qu'il +a fait demander en mariage. Il traîne derrière lui +tout un troupeau de prisonniers, dans lequel se trouvent +le roi des Burgondes, Herric, et sa fille Hildiga, +sans compter une Parisienne, une femme du peuple, +Gerontia. En outre, un général franc, Walter, qui +aime Hildiga, commet l'imprudence de se présenter +pour traiter de sa rançon et de celle de son père. +Attila prend l'argent et le retient prisonnier. Puis, +le drame se noue, dès que Maximin, ambassadeur +de Rome, vient annoncer à Attila que l'empereur lui +refuse sa fille. Attila, exaspéré, veut épouser Hildiga, +je n'ai pas trop compris pourquoi; il l'aime sans +doute, mais l'outrage de Valentinien n'avait rien +à voir là dedans. D'ailleurs, non content de désespérer +Hildiga par sa proposition, il pousse le raffinement +jusqu'à vouloir être aimé devant tous; et il menace +la jeune fille de massacrer son père, son amant, ses +compatriotes, si elle ne feint pas pour sa personne la +passion la plus aveugle. Hildiga doit accepter. Herric, +Gérontia, d'autres encore la maudissent, sans qu'elle +puisse relever la tête. Walter seul croit toujours en +elle, et Attila finit par le faire décapiter devant Hildiga, +qui se contente de se couvrir le visage de ses +mains. Enfin, au dénoûment, lorsqu'il vient la retrouver +dans la chambre nuptiale, la jeune épouse +le tue d'un coup de hache.</p> + +<p>Tel est, en gros, le drame. Dans une étude qu'il a +publiée sur son oeuvre, M. de Bornier a écrit ceci: +«L'idée des <i>Noces d'Attila</i> est fort simple; tout vainqueur +se détruit lui-même par l'abus de sa victoire, +voilà l'idée philosophique; un tigre veut manger une +gazelle, mais la gazelle se fâche, voilà le fait dramatique.» +Acceptons cela, et examinons la mise en +oeuvre.</p> + +<p>M. de Bornier ne nous a pas montré du tout un +vainqueur se détruisant par l'abus de sa victoire, car +Attila meurt d'un accident en pleines conquêtes, au +milieu de ses armées victorieuses. Reste la fable du +tigre et de la gazelle. J'admets que Hildiga soit une +gazelle; ailleurs, M. de Bornier l'appelle une colombe; +c'est plus tendre encore, et cela convient mieux +aux grâces bien portantes de mademoiselle Rousseil. +Mais quant au tigre, il est vraiment trop bon enfant +et trop rageur à la fois. Je demande à m'expliquer +longuement sur son compte.</p> + +<p>Cette figure d'Attila emplit le drame, et c'est, en +somme, juger l'oeuvre que de l'étudier. M. de Bornier +paraît avoir voulu reconstituer autant que possible la +figure historique d'Attila, telle que nous la montrent +les rares documents historiques. Son barbare est +civilisé, l'homme de guerre est doublé en lui d'un +diplomate aussi rusé que peu scrupuleux. Seulement, +à côté de quelques traits acceptables, quelle étrange +résurrection de ce terrible conquérant! Tout le monde +l'insulte pendant quatre actes. Les prisonniers, Herric, +Hildiga, Gerontia, Walter, d'autres encore, défilent +devant lui, en lui jetant à la face les plus sanglantes +injures, sans qu'il se mette une seule fois dans une +bonne et franche colère. Ce n'est pas tout, Maximin +vient le braver au nom de Rome, avec un étalage +d'insolence lyrique, et il se contente de lutter de +lyrisme avec l'insulteur. De temps à autre, il est vrai, +il se dresse sur la pointe des pieds, en disant: «C'est +trop de hardiesse!» Mais il s'en lient la, les hardiesses +continuent, les plus humbles lui lavent la +tête, on le traite à bouche que veux-tu de bourreau, +de tyran, d'assassin; une vraie cible aux tirades +patriotiques de chacun, un fantoche criblé de vers, +lardé des mots de patrie et d'honneur. Ah! la bonne +ganache de barbare! A coup sûr, le tigre ne s'est pas +défendu contre M. de Bornier, qui, avant de le faire +manger par sa gazelle, l'a accommodé sans péril à la +sauce des beaux sentiments.</p> + +<p>Cet Attila est donc un brave homme. Ajoutons +qu'il a des mouvements d'humeur. Ainsi, s'il tolère +autour de lui les gens qui l'injurient, il fait crucifier +ceux de ses soldats qui gardent le silence; voir l'épisode +du premier acte. D'autre part, il donne l'ordre de +couper le cou de Walter, dans un moment de vivacité; +mais, en vérité, ce Walter a bien mérité son sort; on +n'«embête» pas un tyran à ce point, le moindre tigre +en chambre n'aurait certainement pas attendu d'être +provoqué deux fois. La bonhomie imbécile de Géronte, +jointe à la folie meurtrière de Polichinelle, +voilà l'Attila de M. de Bornier. Dès qu'il a besoin de +faire injurier son despote, le poète l'asseoit sur son +trône et le tient immobile et patient, tant que la tirade +se développe. Ensuite, il pousse un ressort, et le +pantin lâche le fameux: «C'est trop de hardiesse!» +Une seule fois, le pantin tue un homme, non pas +parce que cet homme lui dit depuis huit heures du +soir des choses excessivement désagréables, mais +parce qu'il abuse de sa situation de noble prisonnier +et de belle âme pour vouloir lui prendre sa femme. +C'en est trop, le tigre est dans le cas de légitime défense.</p> + +<p>Je me laisse aller à la plaisanterie. Mais, en vérité, +comment prendre au sérieux une pareille psychologie. +Voilà le grand mot lâché: Toute cette tragédie, +déguisée en drame romantique, est d'une psychologie +enfantine. Essayez un instant de reconstituer +les mouvements d'âme des personnages, de savoir à +quelle logique ils obéissent, et vous arriverez à une +analyse stupéfiante. Nous sommes ici dans une abstraction +quintessenciée. Ce n'est plus la machine intellectuelle +si bien réglée du dix-septième siècle. C'est +un casse-cou continuel au milieu de nos idées modernes +habillées à l'antique. On est en l'air, partout +et nulle part, parmi des ombres qui cabriolent sans +raison, qui marchent tout d'un coup la tête en bas, +sans nous prévenir. Les personnages sont extraordinaires, +mais ils pourraient être plus extraordinaires +encore, et il faut leur savoir gré de se modérer, car il +n'y a pas de raison pour qu'ils gardent le moindre +grain de bon sens. Nous sommes dans le sublime.</p> + +<p>Oui, dans le sublime, tout est là. M. de Bornier +lape à tous coups dans le sublime. Ses personnages +sont sublimes, ses vers sont sublimes. Il y a tant de +sublime là dedans, qu'à la fin du quatrième acte, j'aurais +donné volontiers trois francs d'un simple mot +qui ne fût pas sublime. Mais c'est justement au quatrième +acte que le sublime déborde et vous noie. Ainsi +je n'ai pas parlé d'Ellak, ce fils d'Attila qui a le coeur +tendre et qui veut sauver Hildiga; quand il comprend, +dans la chambre nuptiale, qu'elle va tuer son père, il +est torturé par la pensée de prévenir celui-ci et de la +livrer ainsi à sa fureur; mais Attila parle justement de +faire mourir la mère d'Ellak pour une faute ancienne, +et alors le jeune homme n'hésite plus, il livre son +père à Hildiga pour sauver sa mère. Sublime, vous +dis-je, sublime! Si ce n'était pas sublime, ce serait +bête.</p> + +<p>Et quel coup de sublime encore que le dénoûment! +Attila raconte à Hildiga le rêve qu'il a fait, en +la voyant en vierge qui foulait au pied le serpent. +Hildiga, flairant un piège, lui répond par un autre +songe: elle a rêvé qu'elle l'assassinait d'un coup de sa +hache. Vous croyez qu'Attila va se méfier et prendre +ses précautions avec cette faible femme qu'il peut +écraser d'une chiquenaude. Allons donc! Il passe +avec elle derrière un rideau, et nous l'entendons +tout de suite glousser comme un poulet qu'on +égorge. C'est sublime!</p> + +<p>Le sublime, voilà la seule excuse, à ce point de +dédain absolu pour tout ce qui est vrai et humain. +D'ailleurs, M. de Bornier ne se défend pas d'avoir +voulu se mettre en dehors de l'humanité. «Après +bien des hésitations, dit-il, j'ai choisi le temps et le +personnage d'Attila, précisément parce que le temps +est obscur et le personnage peu connu.» Il insiste +beaucoup sur ce point que personne ne peut pénétrer +une âme comme celle d'Attila. Le despote lui-même, +en parlant de l'histoire, dit qu'elle pourra le condamner, +mais non pas le connaître.</p> + +<p>Dès lors, le poète est libre, il va se permettre toutes +les gambades sur le dos d'Attila. Et c'est ainsi qu'il +nous a donné ce stupéfiant barbare, qui a des allures +de romantique de 1830, qui rappelle ces personnages +d'un drame de Ponson du Terrail, je crois, disant: +«Nous autres, gens du moyen âge...» Oui, Attila +se traite lui même de barbare, parle de l'histoire et +de la décadence, prédit tout ce qui doit arriver, porte +sur ses actions les jugements que nous portons aujourd'hui. +Et il n'y a pas qu'Attila, les autres personnages +ne sont également que des chienlits modernes, +lâchés dans une action baroque, et s'y conduisant +avec nos idées et nos moeurs. Tous les mensonges +sont accumulés: non seulement la psychologie de +ces marionnettes est absurde, mais encore le drame +est d'une fausseté absolue, comme histoire et comme +humanité.</p> + +<p>Que reste-il? une fable, un sujet quelconque, auquel +un poète dramatique a accroché des vers. Imaginez-vous +un arbre planté en l'air, sans racine dans +le sol, et dont les bras morts portent des drapeaux. +Cela claque dans le vide, et le peuple applaudit.</p> + +<p>Dès lors, j'en suis amené à ne plus juger que les +vers de M. de Bornier. Je sais des poètes qui se sont +indignés. Ils refusent à l'auteur des <i>Noces d'Attila</i> le +don de poésie. Cela me touche moins. Au théâtre, +dans une étude de caractères et de passions, j'estime +que le lyrisme est un don bien dangereux. Mais il est +certain que M. de Bornier obtient une étrange cuisine, +en passant tour à tour du procédé de Corneille +au procédé de Victor Hugo. Cela me choque surtout +parce que je ne crois pas à une alliance possible +entre des maîtres de tempéraments différents. Les +auteurs de juste milieu, ceux qui ont eu, comme +Casimir Delavigne, l'ambition de concilier les extrêmes, +ne sont jamais parvenus qu'à un talent bâtard +et neutre n'ayant plus de sexe. C'est un peu le cas +de M. de Bornier.</p> + +<p>Le directeur de l'Odéon a monté le drame richement. +Mais franchement, malgré ses soins et l'argent +qu'il a dépensé, rien n'est plus triste ni plus +laid que le défilé de ces costumes baroques, qu'on +nous donne comme exacts. Il y a là une orgie de +cheveux, de barbes et de moustaches, de l'effet le +plus extravagant. Du côté des Francs, tout le monde +est blond, un ruissellement de filasse; du côté des +Huns, tout le monde est brun, des poils trempés dans +de l'encre et balafrant les visages comme des traits de +cirage. C'est enfantin et lugubre. Quant à l'exactitude, +elle me fait un peu sourire. Elle doit ressembler +au respect historique de M. de Bornier. Ainsi, +on a mis un entonnoir sur la tête de M. Marais. C'est +très bien. Mais alors je déclare cela faible comme +imagination. Du moment qu'on avait recours aux +ustensiles de cuisine, je me plains qu'on n'ait pas +coiffé M. Pujol d'une casserole et M. Dumaine d'un +moule à pâtisserie. Remarquez que nous n'aurions +pas réclamé, et que cela peut-être aurait été plus +joli.</p> + +<p>On me trouvera sans doute bien sévère pour M. de +Bornier. La vérité est que nous n'avons pas le crâne +fait de même. Il me paraît être la négation de l'auteur +dramatique tel que je le comprends; et comme +nous n'avons aucun engagement l'un envers l'autre, +je m'exprime avec une entière franchise, je dis tout +haut ce que bien du monde pense tout bas. Cela +est aussi honorable pour lui que pour moi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LE DRAME SCIENTIFIQUE</h3> + +<p>Le public des premières représentations a été +bien sévère, au théâtre Cluny, pour ce pauvre +M. Figuier. L'estimable savant, tenté par le succès du +<i>Tour du monde en 80 jours</i> et d'<i>Un Drame au fond de +la mer</i>, a eu l'idée, lui aussi, de découper une pièce +à grand spectacle, dans les livres de vulgarisation +scientifique qu'il publie depuis près de vingt ans, et +qui se vendent à un nombre considérable d'exemplaires. +Pour être chez lui, il s'est entendu avec +M. Paul Clèves. Mais, grand Dieu! jamais bouffonnerie +du Palais-Royal n'a égayé une salle comme +les <i>Six Parties du monde</i>.</p> + +<p>Je ne raconterai pas la pièce, qui est taillée sur le +patron du genre. Il s'agit d'un groupe de voyageurs +lancés à la queue leu leu dans toutes les contrées imaginables. +Une histoire quelconque relie les personnages +les uns aux autres et explique tant bien que +mal leur course au clocher. D'ailleurs, tout cela est +le prétexte; l'intention de l'auteur est de présenter +une suite de tableaux saisissants, une sorte de panorama +géographique qui instruise et qui charme à la +fois.</p> + +<p>Mon Dieu! la pièce est à coup sûr mal bâtie. Elle +prête à rire par des puérilités, des façons innocentes +et convaincues de présenter les choses. Rien n'est +drôle parfois comme ces voyageurs qui dissertent au +milieu des sauvages. Mais, en vérité, M. Figuier n'est +pas l'inventeur du genre, et on a eu tort de lui faire +porter tout le ridicule d'une pièce dont les modèles +eux-mêmes sont parfaitement grotesques.</p> + +<p>J'avoue, quant à moi, faire une très faible différence +entre les <i>Six Parties du monde</i> et le <i>Tour du monde +en 80 jours</i>. Et, puisque le titre de cette dernière +pièce vient sous ma plume, je veux dire combien +une oeuvre pareille me paraît inférieure et drôlatique. +Rien de moins scénique que l'idée sur laquelle elle +repose; le héros de l'aventure, qui gagne un jour +sans le savoir, peut être un monsieur intéressant +pour des astronomes et des géographes, mais je jurerais +bien que, sur les milliers de spectateurs qui +sont allés à la Porte-Saint-Martin, quelques douzaines +au plus ont compris l'ingéniosité scientifique +du dénoûment. Tout le reste de l'intrigue est d'une +banalité rare.</p> + +<p>L'épisode le plus saillant est celui de la veuve du +Malabar que l'on va brûler vive; et quelle étonnante +histoire, grosse de comique, lorsqu'un des héros +épouse cette veuve, à son retour en Angleterre! Je +connais peu d'intrigues qui mettent plus de solennité +dans la charge. Quand j'ai vu jouer la pièce, tout +m'y a paru stupéfiant.</p> + +<p>Certes, je m'explique parfaitement le succès. +D'abord, il y avait un éléphant. Puis, deux ou trois +tableaux étaient joliment mis en scène. On allait +voir ça en famille, on y menait les demoiselles et +les petits garçons qui avaient été sages. C'était un +spectacle que les professeurs recommandaient. D'ailleurs, +lorsqu'un courant de bêtise s'établit, il faut +bien que tout Paris y passe. Moi, je préfère une +féerie, je le confesse. Au moins une féerie n'a aucune +prétention. Le côté irritant d'une machine +telle que <i>le Tour du monde en 80 jours</i>, c'est qu'on +rencontre des gens qui en parlent sérieusement, +comme d'une oeuvre qui aide à l'instruction des +masses. J'entends la science autrement au théâtre.</p> + +<p>Je me sens d'ailleurs beaucoup moins sévère pour +<i>Un Drame au fond de la mer</i>. Il y avait là un tableau +très original et d'un effet immense, celui du navire +naufragé, avec ses cadavres, dans les profondeurs +transparentes de l'Océan. Je sais bien que, pour arriver +à ce tableau, et ensuite pour dénouer la pièce, les +auteurs avaient entassé toute la friperie du mélodrame. +Mais la pièce n'en contenait pas moins une +trouvaille, tandis que <i>le Tour du monde en 80 jours</i> est +un défilé ininterrompu de banalités, sans un seul tableau +qui soit vraiment neuf. Si je m'explique le +succès, je n'en trouve pas moins le public bon enfant +et facile à contenter.</p> + +<p>Aussi est-ce pour cela que j'ai une grande indulgence +devant la tentative malheureuse de M. Figuier. +Il est tombé où d'autres ont réussi; mais le talent +qu'il pourrait avoir importait peu. Il y a là une question +du plus ou du moins qui ne me touche pas. S'il +avait fait quelques coupures, s'il avait écouté les +conseils d'un ami, il aurait mis son oeuvre debout, +sans la rendre meilleure à mes yeux. C'est le genre +qui est idiot, on doit dire cela carrément. Je vois là +toul au plus des parades de foire que l'on devrait +jouer dans des baraques en planches, des spectacles +pour les yeux où le peuple achève de brouiller les +quelques notions justes qu'il possède, des oeuvres +bâtardes et grossières qui gâtent le talent des acteurs +et qui acheminent notre théâtre national vers les +pièces d'un intérêt purement physique.</p> + +<p>Remarquez que ce pauvre M. Figuier avait toutes +sortes de bonnes intentions. Il voulait même être +patriote, il avait pris des héros français, désireux de +faire entendre que les Anglais et les Américains ne +sont pas les seuls à courir le monde dans l'intérêt de +la science. Le malheur est qu'il n'a pas su escamoter +suffisamment les drôleries du genre. D'autre +part, la scène étroite de Cluny ne se prêtait guère +à un défilé des cinq parties du monde, augmentées +d'une sixième. Fatalement, les moindres naïvetés +y devenaient énormes. Il faut de la place, pour +faire tenir une vaste bouffonnerie, établie sérieusement. +Enfin, M. Figuier n'avait pas d'éléphant. +Cela était décisif.</p> + +<p>Pauvre science! à quels singuliers usages on la +rabaisse, pour battre monnaie! La voilà maintenant +qui remplace le bon génie et le mauvais génie de nos +contes d'enfants. Certes, lorsque j'annonce que le +large mouvement scientifique du siècle va bientôt atteindre +notre scène et la renouveler, je ne songe +guère à cette vulgarisation en une douzaine de tableaux +de quelque notion élémentaire que les enfants +savent en huitième. Il y a là une veine de succès que +les faiseurs exploitent, rien de plus. Ce que je veux +dire, c'est que l'esprit scientifique du siècle, la méthode +analytique, l'observation exacte des faits, le +retour à la nature par l'étude expérimentale, vont +bientôt balayer toutes nos conventions dramatiques +et mettre la vie sur les planches.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LA COMÉDIE</h3> +<br> +<h3>I</h3> + +<p>Mes confrères en critique dramatique ont bien +voulu, pour la plupart, parler de mon dernier roman, +à propos de <i>Pierre Gendron</i>, la pièce que MM. Lafontaine +et Richard viennent de donner au Gymnase. +Sans accuser les auteurs de plagiat, quelques-uns +ont admis certaines ressemblances entre cette comédie +et l'<i>Assommoir</i>. Loin de moi la pensée de me +montrer plus sévère. Je tiens MM. Lafontaine et +Richard pour de galants hommes qui se seraient +adressés à moi, s'ils avaient eu la moindre velléité +de tirer une pièce de mon livre. D'ailleurs, ils ont fait +dire dans la presse que <i>Pierre Gendron</i> était écrit +avant l'Assommoir, et cela doit suffire. Certes, je +ne réclame pas une enquête. Je m'estime simplement +heureux que les directeurs ne se soient pas +montrés plus empressés de jouer la pièce; car, dans +ce cas, ce serait moi qui aurais pu être traité de plagiaire.</p> + +<p>Seulement, la rencontre entre les deux oeuvres est +vraiment prodigieuse. Il y a là un cas littéraire sur +lequel je me permets d'insister, uniquement pour la +curiosité du fait.</p> + +<p>Imaginez qu'un auteur dramatique veuille tirer un +drame de l'<i>Assommoir</i>. La grosse difficulté qu'il rencontrera +sera le noeud même du drame, le ménage à +trois, le retour de l'ancien amant que le mari ramène +auprès de sa femme, un jour de soûlerie. Dans +la vie réelle, j'ai connu des Coupeau, lentement +hébétés par la boisson. Mais un romancier seul peut +employer aujourd'hui de tels personnages, parce +qu'il a le loisir de les analyser à l'aise et de tirer d'eux +les terribles leçons de la vérité. Au théâtre, ils restent +encore d'un maniement presque impossible.</p> + +<p>Tout le problème, pour un auteur dramatique, serait +donc d'accommoder Coupeau et Lantier, de façon à +ce qu'ils pussent paraître devant le public, sans trop +le révolter. Il faudrait, tout en gardant la situation du +ménage à trois, trouver un arrangement qui maintiendrait +l'aventure dans cette convention d'honnêteté +scénique, hors de laquelle une pièce est fort compromise. +En un mot, étant donné Gervaise, Lantier et +Coupeau, il s'agirait de les conserver tous les trois, et +pourtant de les rendre possibles, en modifiant légèrement +les données du roman.</p> + +<p>Eh bien, MM. Lafontaine et Richard ont trouvé +une solution très agréable. J'avais songé à ces choses, +avant la représentation de leur pièce, et j'ai été réellement +surpris de ne pas avoir eu l'idée d'une solution +aussi habile. Certainement, ce qui m'a empêché +de la trouver, c'est la pensée qu'un roman transporté +au théâtre doit rester entier. Mais des auteurs qui ne +seraient tenus à aucun respect envers l'<i>Assommoir</i>, et +qui préféreraient même s'en écarter un peu, n'inventeraient +pas une adaptation plus adroite que <i>Pierre +Gendron</i>. Et cela est d'autant plus miraculeux que +cette comédie a été écrite avant le roman.</p> + +<p>Voici l'adaptation. Faites que Coupeau ne soit pas +marié avec Gervaise, et admettez que Coupeau, tout +en connaissant Lantier, ignore ses anciens rapports +avec la jeune femme; dès lors, Coupeau, qui est un +honnête ouvrier, pourra ramener Lantier dans son +ménage, et, de ce retour, naîtront tous les éléments +dramatiques nécessaires. Gervaise, naturellement, +tremblera devant Lantier et refusera avec horreur le +marché de honte qu'il lui offre pour garder le silence. +Quant au dénoûment, il sera aimable ou triste, +selon le théâtre où l'on portera la pièce.</p> + +<p>Mais la rencontre la plus curieuse est peut-être +que le retour de Lantier, dans le roman et dans le +drame, a lieu pendant un repas de famille. Seulement, +dans le roman, le repas est donné le jour de la fête +de Gervaise; tandis que, dans le drame, il a lieu le +jour de la fête de Coupeau.</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de faire remarquer les conséquences +énormes que la légère modification du sujet +amène au point de vue théâtral. Au lieu de cette déchéance +lente du ménage, qui est le roman tout entier, +on n'a plus qu'un honnête ménage d'ouvriers +tyrannisé et menacé par un sacripant. Les auteurs ont +même chargé Lantier en noir; ils en ont fait un assassin, +que les gendarmes emmènent au dénoûment, +ce qui est vraiment trop gros et noie leur oeuvre dans +les eaux vulgaires du mélodrame. Quant à Coupeau +et à Gervaise, ils se marient et sont heureux. On prétend, +il est vrai, que la pièce était en cinq actes et +qu'on l'a réduite pour les besoins du Gymnase. Je serais +bien curieux de connaître les deux actes que +M. Montigny a fait couper.</p> + +<p>Et voyez le prodige, les rencontres ne s'arrêtent +pas là! La fille des Coupeau, Nana, est aussi dans la +pièce. Or, cette Nana était encore bien embarrassante; +on pouvait, à la vérité, ne pas pousser les +choses jusqu'au bout, en la ramenant au bercail, +avant qu'elle eût glissé à la faute; mais elle n'en demeurait +pas moins un danger, si l'on ne mettait pas +à côté d'elle une consolation. Aussi Nana a-t-elle une +soeur, une demoiselle bien élevée et sans tache, +grandie en dehors du milieu ouvrier, et qui, au +dénoûment, épousera le patron de la fabrique où +travaille Coupeau. Cela compense tout.</p> + +<p>Je ne veux pas insister davantage. Je répète une +fois encore que j'accuse le hasard seul. Il m'a paru +simplement intéressant de montrer comment, sans +le vouloir, MM. Lafontaine et Richard ont tiré de +l'<i>Assommoir</i> la pièce que des hommes de théâtre auraient +pu y trouver. En outre, comme j'ai accordé de +grand coeur à deux auteurs dramatiques l'autorisation +de porter sur les planches le sujet de mon livre, j'ai +pensé que je devais me prononcer sur la question +soulevée dans la presse, à propos de <i>Pierre Gendron</i>.</p> + +<p>Si l'on veut maintenant mon avis tout net sur cette +comédie, j'ajouterai qu'elle me plaît médiocrement. +Les auteurs ont dû la baser sur une situation fausse. +Toute la pièce tient sur ce fait que Gervaise a refusé +d'épouser Coupeau, parce qu'elle a appartenu à Lantier, +et qu'elle courbe la tête sous l'éternelle honte de +cette liaison. Il faut connaître bien peu le milieu où +s'agitent les personnages, pour prêter un tel sentiment +à Gervaise. Dans la réalité, elle serait depuis +longtemps la femme légitime de Goupeau. Seulement, +comme je l'ai expliqué, si elle était sa femme, les auteurs +retomberaient dans la situation embarrassante +du roman, et ils ont dû choisir entre la convention +théâtrale et la vérité.</p> + +<p>Je ne parle pas du dénoûment, je sais très bien +que c'est là un dénoûment imposé par le Gymnase. +On se marie trop à la fin, et toute cette action terrible +tombe en plein dans la confiture. Voyez-vous +Nana ramenée saine et sauve, comme s'il suffisait d'un +tour d'escamotage pour transformer en bonne petite +fille une coureuse de trottoirs, qui appartient de naissance +au pavé parisien! Je voudrais que l'on sentît +bien la à quel point de mensonge on a rabaissé le +théâtre. Car soyez convaincus que MM. Lafontaine et +Richard sont trop intelligents pour ne pas savoir eux-mêmes +qu'ils mentent. La vérité est qu'ils ont eu +peur, et avec raison; ils se sont dit qu'ils devaient se +conformer au désir du public, qui aime les dénoûments +aimables.</p> + +<p>J'arrive ainsi au singulier jugement porté par plusieurs +de mes confrères qui ont vu, dans <i>Pierre Gendron</i>, +un manifeste naturaliste au théâtre. Gomme toujours, +c'est la forme, l'expression extérieure de la pièce +qui les a trompés. Il a suffi que les personnages employassent +quelques mots d'argot populaire, pour qu'on +criât au réalisme. On ne voit que la phrase, le +fond échappe.</p> + +<p>Certes, on ne saurait trop louer MM. Lafontaine et +Richard, en mettant des ouvriers en scène, de leur +avoir conservé certaines tournures de langage, qui +marquent la réalité du milieu. C'était déjà là une audace, +et il faut les en remercier. Seulement, j'aurais +voulu les voir pousser plus loin l'amour du vrai, s'attaquer +aux moeurs elles-mêmes, à la réalité des faits. +Leur Gendron, c'est l'éternel bon ouvrier des mélodrames; +leur Louvard, c'est le traître qu'on a vu tant +de fois. Les bonshommes n'ont pas changé; ils restent +jusqu'au cou dans la convention. Ils commencent à +parler leur vraie langue, voilà tout.</p> + +<p>Paris a besoin d'un certain nombre de plaisanteries +courantes. Que les chroniqueurs, les échotiers, tout +le personnel rieur et turbulent de la petite presse, ait +lancé une série de calembredaines sur le mouvement +littéraire actuel, rien de plus acceptable; que l'on +fasse par moquerie tenir le naturalisme dans l'argot +des barrières, l'ordure du langage et les images risquées, +cela s'explique, et nous tous qui défendons la +vérité, nous sommes les premiers à sourire de ces +plaisanteries, lorsqu'elles sont spirituelles. Mais, en +France, on ne saurait croire combien est dangereux +ce jeu de la raillerie. Les esprits les plus épais et +les plus sérieux finissent par accepter comme des jugements +définitifs les aimables bons mots de la presse +légère.</p> + +<p>Ainsi, on tend à admettre que l'argot entre comme +une base fondamentale dans notre jeune littérature. +On vous clôt la bouche, en disant: «Ah! oui, ces +messieurs qui remplacent la langue de Racine par +celle de Dumollard!» Et l'on est condamné. Vraiment! +nous nous moquons bien de l'argot! Quand on +fait parler un ouvrier, il est d'une honnêteté stricte, +je crois, de lui conserver son langage, de même qu'on +doit mettre dans la bouche d'un bourgeois ou d'une +duchesse des expressions justes. Mais ce n'est là que +le côté de forme du grand mouvement littéraire contemporain. +Le fond, certes, importe davantage.</p> + +<p>Par exemple, au théâtre, c'est un triomphe médiocre +que de placer de loin en loin une expression +populaire. J'ai remarqué que l'argot fait toujours +rire à la scène, lorsqu'on le ménage habilement. Il est +beaucoup plus difficile de s'attaquer aux conventions, +de faire vivre sur les planches des personnages taillés +en pleine réalité, de transporter dans ce monde +de carton un coin de la véritable comédie humaine. +Cela est même si mal commode que personne n'a +encore osé, parmi les nouveaux venus, qui ne sont +pourtant pas timides.</p> + +<p>Il faut remettre l'argot à sa place. Il peut être une +curiosité philologique, une nécessité qui s'impose à +un romancier soucieux du vrai. Mais il reste, en somme, +une exception, dont il serait ridicule d'abuser. +Parce qu'il y a de l'argot dans une oeuvre, il ne s'ensuit +pas que cette oeuvre appartient au mouvement +actuel. Au contraire, il faut se méfier, car rien n'est +un voile plus complaisant qu'une forme pittoresque; +on cache là-dessous toutes les erreurs imaginables.</p> + +<p>Ce qu'il faut demander avant tout à une oeuvre, que +le romancier ait cru devoir prendre la plume d'Henri +Monnier ou celle de Bossuet, c'est d'être une étude +exacte, une analyse sincère et profonde. Quand les +personnages sont plantés carrément sur leurs pieds +et vivent d'une vie intense, ils parlent d'eux-mêmes +la langue qu'ils doivent parler.</p> +<br><br> + + + +<h3>II</h3> + +<p>La première représentation au Gymnase de <i>Châteaufort</i>, +une comédie en trois actes de madame de +Mirabeau, m'a paru pleine d'enseignements. Pendant +que le public tournait au comique les situations dramatiques, +et que les critiques se fâchaient en criant à +l'immoralité, je songeais qu'il y avait là un malentendu +bien grand, j'aurais voulu pouvoir transformer +d'un coup de baguette cette pièce mal faite en une +pièce bien faite, et changer ainsi en applaudissements +les rires et les indignations; car, au fond, il s'agissait +uniquement d'une question de facture.</p> + +<p>Voici, en gros, le sujet de la pièce. Le marquis de +Ponteville a donné sa fille Nadine en mariage à M. de +Châteaufort, un homme de la plus grande intelligence, +que le gouvernement vient même de charger d'une +mission diplomatique. Puis, le marquis s'est remarié +avec une demoiselle d'une réputation équivoque. +Mais voilà que Nadine acquiert la preuve, par une +lettre, que son mari a été l'amant de sa belle-mère. +Le beau Châteaufort, l'homme irrésistible et magnifique, +est un simple gredin. Précisément, il vient de +commettre une première scélératesse. Aidé de la marquise, +il a décidé le marquis à lui léguer le château +de Ponteville, au détriment de Pierre, le frère aîné +de Nadine. Celui-ci apprend tout par le notaire qui +a rédigé le testament. Un singulier notaire qui, pour +se venger d'avoir reçu des honoraires trop faibles, +dénonce tout le monde, et apprend surtout à la marquise +que Nadine a des rendez-vous avec M. de +Varennes, rendez vous fort innocents d'ailleurs. Dès +lors, la guerre est déclarée entre les deux femmes. +Madame de Ponteville accuse madame de Châteaufort +d'adultère, et fait prendre par le marquis une +lettre que celle-ci semble vouloir dissimuler. Mais +justement cette lettre est celle qui révèle la liaison de +Châteaufort et de madame de Ponteville. Le marquis +a un coup de sang, dont il se tire pour se lamenter. +Enfin Châteaufort, auquel le gouvernement vient de +retirer sa mission, comprend qu'il gêne tout le +monde, qu'il n'y a pas d'issue possible, et il se décide +à dénouer le drame en se faisant sauter la cervelle.</p> + +<p>Certes, je ne défends point les inexpériences ni les +maladresses de la pièce. Seulement, je me demande +quelle a été la véritable intention de madame de Mirabeau. +A coup sûr, son idée première a dû être de +mettre debout la haute figure de Châteaufort. On dit +que son héros était, dans le principe, député et ambassadeur; +la censure aurait diminué le personnage, +en en faisant un simple diplomate, envoyé en mission +particulière.</p> + +<p>Mais l'indication suffit. On comprend immédiatement +quel est le personnage, le type que l'auteur a +voulu créer. Châteaufort n'est point l'aventurier vulgaire. +Son nom est à lui; de plus, il a une grande +intelligence, une haute situation. Sa perversion est +un fruit de l'époque et du milieu. Il est la pourriture +en gants blancs, l'intrigue toute puissante, l'homme +public qui abuse de son mandat, le cerveau vaste qui +combine le mal. Cet homme, titré, occupant une des +situations politiques les plus en vue, représente donc +la corruption dans les hautes classes, avec ce qu'elle +a d'intelligent, d'élégant et d'abominable. +Je ne sais si je me fais bien comprendre. Mais il y +avait, à mon sens, une création très large à tenter +avec un tel personnage. Il est de notre temps; on l'a +rencontré dans vingt procès scandaleux. Il a poussé +sur les décombres des monarchies; il ne peut plus +avoir de pensions sur la cassette des rois, et il bat +monnaie avec ses titres et ses situations officielles. +Regardez autour de vous, très haut, et vous le reconnaîtrez. +Je comprends donc parfaitement que madame +de Mirabeau n'ait pu résister à la tentation de +mettre au théâtre une figure si contemporaine et si +puissamment originale.</p> + +<p>Maintenant, le malheur est qu'elle l'a mise sans +aucune prudence. Elle avait besoin d'une histoire +quelconque pour employer le héros, et l'histoire +qu'elle a choisie est des moins heureuses. Encore +aurait-elle pu s'en contenter, car les histoires en elles-mêmes +importent peu. Mais il fallait alors souffler la +vie à tous ces pantins, donner aux faits la profonde +émotion de la vérité. J'arrive ici au vif de la question, +et je demande à m'expliquer très nettement.</p> + +<p>Le soir de la première représentation, le public riait +et la critique se fâchait, ai-je dit. Dans les couloirs, +j'entendais dire que l'immoralité de la pièce était +révoltante, qu'un pareil monde n'existait pas. Surtout, +c'était le langage qui blessait; des spectateurs +juraient que les femmes du monde ne parlent pas +avec cette crudité et ne se lancent point ainsi leurs +amants à la tête. Que répondre à cela? on sourit +on hausse les épaules. La brutalité est partout, en +haut comme en bas. Quand les passions soufflent, les +marquises deviennent des poissardes. Il n'y a que les +tout jeunes gens qui se font du grand monde une idée +d'Olympe, où les bouches des dames ne lâchent que +des perles.</p> + +<p>Pour mon compte,—j'ignore si j'ai l'âme plus +scélérate que la moyenne du public,—je ne trouve, +dans <i>Châteaufort</i>, pas plus de gredinerie que dans +beaucoup d'autres pièces applaudies pendant cent +représentations. Que voyons-nous donc d'épouvantable +dans cette oeuvre? Un homme qui a eu des relations +avec sa belle-mère, et qui convoite les biens de +son beau-père. Mais ce sont là de simples gentillesses, +à côté de l'amas effroyable des noirs forfaits de +notre répertoire. Je ne citerai pas les tragédies grecques, +ni les mélodrames du boulevard, où l'on s'empoisonne +en famille avec le plus belle tranquillité du +monde. Je rappellerai simplement les oeuvres de cette +année, l'<i>Étrangère</i>, par exemple, où le duc de Septmont +se conduit en vilain monsieur, tout comme +Châteaufort.</p> + +<p>Pourquoi, en ce cas, rit-on et se fâche-t-on au +Gymnase? C'est uniquement parce que l'auteur a +manqué de science et d'adresse. Il aurait pu nous +conter une aventure dix fois plus odieuse et nous +l'imposer parfaitement, s'il avait su procéder avec +art. Question de facture, rien de plus, je le répète. Le +public a acclamé d'autres vilenies, sans s'en douter. +Les infamies ne l'effrayent pas, la façon de présenter +les infamies seule le révolte.</p> + +<p>La grande faute de madame de Mirabeau a été de +bâtir son action dans le vide. Ses personnages n'ont pas +d'acte civil. On ne sait d'où ils viennent, qui ils sont, +comment s'est passée leur vie jusqu'au jour où on +nous les présente. Châteaufort aurait eu besoin d'être +expliqué dans ses antécédents. Cette grande figure +devait être complète. Un drame n'est pas un coup de +tonnerre dans un ciel bleu; il faut circonstancier et +amener les orages de la passion et des intérêts.</p> + +<p>Une autre faute grave est d'avoir raidi les personnages +dans une attitude. Châteaufort, à mon sens, +manque surtout de souplesse. Le marquis est une +ganache et la marquise une louve de mélodrame. +Quant à Nadine, elle serait le seul personnage sympathique, +si elle n'était pas toujours en colère. La vie a +plus de bonhomie, et, même dans les crises dramatiques, +il faut conserver aux personnages des échappées +de repos et de détente. Une action toute nue, +une abstraction pure, ne réussit au théâtre qu'à la +condition d'être maniée par des mains très savantes, +qui la conduisent avec une raideur de démonstration +géométrique.</p> + +<p>D'ailleurs, madame de Mirabeau est loin de manquer +de talent. J'ose même confesser que son oeuvre +m'a beaucoup plus intéressé que certaines pièces, +jouées dans ces derniers temps, et qui ont réussi. Cela +est si peu ordinaire, une belle inexpérience, parlant +carrément, appelant les choses par leurs noms, allant +droit devant elle sans crier gare. Il y a bien des +hommes, parmi nos auteurs dramatiques, auxquels je +souhaiterais l'énergie de madame de Mirabeau. Et il +ne faut pas ricaner, employer le gros mot de brutalité, +l'énergie reste une chose rare et belle, qu'on +n'acquiert pas, et qui fait les grandes oeuvres. On ne +devient pas fort, tandis que l'on peut émonder sa +force et trouver un équilibre.</p> + +<p>Dans tout cela, il y a une morale à tirer. La chute +<i>Châteaufort</i> va être un argument de plus entre les +mains de ceux qui refusent la vérité au théâtre, sous +prétexte que la vérité est affligeante et que le public +demande avant tout des tableaux consolants. Je les +entends d'ici foudroyer les héros corrompus, déclarer +que le théâtre n'est pas une dalle de dissection, réclamer +des idylles qui ne contrarient pas leur digestion. +Avez-vous remarqué une chose? il est rare qu'un +honnête homme se scandalise en face d'un coquin; +ce sont les coquins eux-mêmes qui crient le plus fort, +comme s'ils voyaient une allusion personnelle dans +le personnage qu'on leur montre.</p> + +<p>Donc, c'est le naturalisme au théâtre qui payera +une fois de plus les pots cassés. Il va être formellement +conclu que toutes les plaies ne sont pas bonnes +à montrer, surtout lorsqu'il s'agit des plaies du beau +monde. Et l'on aura raison, dans un certain sens. Je +crois qu'on peut tout dire et tout peindre, mais je +commence à être persuadé aussi qu'il y a façon de +tout peindre et de tout dire. Là est la solution du problème.</p> + +<p>Ah! comme nous serions forts, si un naturaliste, +sans rien perdre de sa méthode d'analyse ni de sa +vigueur de peinture, naissait avec le sens du théâtre, +cette adresse du métier qui escamote les difficultés au +nez du public. Il n'est pas vrai, à coup sûr, que tout +le théâtre soit dans le métier, comme on le répète. +Le métier suffit le plus souvent, mais le métier pourrait +aussi aider simplement à rendre possible sur les +planches les drames et les comédies de la vie réelle. +Apporter la vérité et savoir l'imposer, tel doit être +le but.</p> + +<p>Aussi ne me lasserai-je pas de répéter aux jeunes +auteurs dramatiques qui grandissent: «Voyez les +chutes de toutes les pièces naturalistes tentées depuis +dix ans. Est-ce à dire que le mensonge seul réussit au +théâtre? Non, certes. Il faut garder sa foi dans le vrai, +même quand le vrai semble crouler de toutes parts. +La vérité reste supérieure, inattaquable, souveraine. +C'est à notre imbécillité, à notre manque de talent, +qu'il faut s'en prendre. C'est nous, et non pas la +vérité, qui faisons tomber nos pièces. Etudiez donc +le théâtre, comparez et cherchez. Il existe certainement +une tactique pour conquérir le public, on flaire +dans l'air une formule, qu'un débutant découvrira, +et qui indiquera la voie à suivre, si l'on veut donner +à notre théâtre une vie nouvelle. Les révolutions dans +les idées ne se précisent et ne triomphent que grâce +à une formule. Inventez une facture, tout est là.»</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Deux débutants, MM. Jules Kervani et Pierre de +l'Estoile, ont fait jouer au Troisième-Théâtre-Français +une pièce en cinq actes: <i>l'Obstacle</i>.</p> + +<p>Voici, en gros, le sujet. Un jeune homme, Georges +de Liray, a rencontré aux bains de mer une adorable +jeune fille, mademoiselle de Champlieu. Il l'aime, il +demande sa main à M. de Champlieu, et là il apprend +tout un drame de famille: la mère de la jeune fille +n'est pas morte, comme on l'a dit, elle a fui, il y a des +années, avec un amant. Georges n'en poursuit pas +moins son projet de mariage; mais il se heurte contre +un nouveau drame, son père lui confesse qu'il est +l'amant de madame de Champlieu, laquelle a naturellement +changé de nom. Dès lors, le mariage entre +les jeunes gens paraît impossible. Les auteurs se +sont tirés de toutes ces difficultés accumulées, en +condamnant M. de Liray à un exil lointain et en +empoisonnant madame de Champlieu, qui meurt pardonnée +de son mari.</p> + +<p>La critique a bien accueilli cette oeuvre. Elle a fait +des réserves, mais elle a été unanime à y constater +des situations fortes et des scènes bien faites. Ses réserves +ont surtout porté sur l'impasse dans laquelle +les auteurs se sont mis, en choisissant un de ces +sujets dont il est impossible de sortir. Ses éloges se +sont adressés à l'habileté de l'exposition, aux coups +de théâtre successifs: la confession de M. de Champlieu; +l'aveu de M. de Liray à son fils; la rencontre des +deux pères, avec la femme coupable entre eux. On a +trouvé tout cela, je le répète, très bien combiné, emmanché +solidement, fabriqué avec adresse. Aussi a-t-on +salué MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile +comme des jeunes écrivains heureusement doués +pour le théâtre.</p> + +<p>J'ai eu la curiosité de lire tout ce qu'on a écrit sur +<i>l'Obstacle</i>, et j'affirme que le seul regret de la critique +a été que les auteurs n'eussent pas pu sortir plus brillamment +du problème insoluble qu'ils s'étaient posé. +Imaginez un joueur de piquet dont une nombreuse +galerie suit le jeu. La galerie est émerveillée par la +hardiesse de l'écart et tout à fait enchantée par deux +ou trois coups successifs qui dénotent une science +hors ligne. Malheureusement, la fin de la partie est +moins brillante: le joueur gagne, mais grâce à des +expédients dangereux, et il ne gagne que d'un point. +Alors, la galerie dit: «C'est fâcheux, une partie si +bien commencée! N'importe, ce joueur n'est pas la +première mazette venue.» Telle a été exactement +l'attitude de la critique, à l'égard de MM. Jules Kervani +et Pierre de l'Estoile.</p> + +<p>Eh bien! que ces messieurs me permettent de leur +tenir un autre langage. Je suis le seul de mon opinion; +aussi vais-je lâcher d'être très clair et d'appuyer +mon dire sur des arguments décisifs. Certes, +les deux auteurs, en écrivant <i>l'Obstacle</i>, ont fait une +oeuvre très honorable, et je me réjouis de leur succès. +Mais je crois remplir strictement mon devoir de critique, +en leur disant qu'ils ont choisi là une formule +dramatique inférieure, et qu'ils doivent se dégager +au plus tôt de cette formule, s'ils ont la moindre ambition +littéraire.</p> + +<p>J'arrive aux preuves. Que sont leurs personnages? +Des pantins, pas davantage. Les jeunes gens sont +des jeunes gens, les pères sont des pères, le tout complètement +abstrait, chaque figure représentant une +idée et non un individu. Il me semble voir ces personnages +portant chacun un écriteau sur la poitrine: +«Moi je suis un jeune homme honnête qui aime +une jeune fille... Moi je suis un père honnête dont +la femme s'est mal conduite...» Quant à l'homme +que cache l'écriteau, il nous reste profondément +inconnu; nous ne voyons seulement pas le bout de +son nez, nous ignorons ce qu'il a dans le ventre. +Aucune analyse humaine, en somme; pas un seul +document nouveau, une simple exhibition de sentiments +généraux qui manquent même de tout relief +artistique.</p> + +<p>Mais les faits sont encore plus significatifs. Si les +personnages restent uniquement des poupées destinées +à être rangées sur une table, comme les soldats +de plomb des enfants, tout l'intérêt se porte sur le +drame dont ils vont être les acteurs complaisants. Ils +deviennent passifs, ils subissent l'action, demeurent +où on les place, font un pas en arrière ou en avant, +selon les besoins de la stratégie dramatique. Or, rien +n'est plus étrange que cette action qu'ils subissent. +Il s'agit pour les auteurs de pousser leurs soldats de +plomb, de les mettre en face les uns des autres, dans +des positions critiques, de faire croire qu'ils sont +perdus et qu'ils vont se manger, puis de les dégager +le plus habilement possible, en sacrifiant ceux qui +sont trop embarrassants, et de dire enfin au public +ravi: «Mesdames et Messieurs, voilà comment la +farce se joue. Tout ceci n'était que pour vous plaire et +vous montrer notre adresse d'escamoteurs.» Peu +importent la vie réelle, le développement logique des +histoires vraies, la grandeur simple de ce qui se passe +tous les jours sous nos yeux. Les hommes d'expérience +et d'autorité vous répéteront qu'il faut des situations +au théâtre; entendez par là qu'il faut mener +en guerre vos soldats de plomb et vous exercer à les +jeter dans des bagarres, pour avoir la gloire de les en +tirer sans une égratignure.</p> + +<p>Je le dis une fois encore, l'art dramatique ainsi +entendu est un art absolument inférieur, qui doit dégoûter +les penseurs et les artistes. Je parlais d'une +partie de piquet. Mais il est une comparaison plus +juste encore, celle d'une partie d'échecs. Les personnages +ne sont plus que des pions. MM. Jules Kervani +et Pierre de l'Estoile ont pu se dire: «Les blancs font +mat en cinq coups.» Et ils ont joué leurs cinq actes. +Oui, leurs personnages sont en bois, de simples +pièces de buis; j'accorde, si l'on veut, qu'on les a +sculptés et qu'ils ont des figures humaines; mais ils +n'ont sûrement ni cervelles ni entrailles. Quant au +drame, il devient une combinaison, plus ou moins +ingénieuse; on entend le petit claquement des pièces +sur l'échiquier, et le problème est résolu, la critique +se contente de déclarer le lendemain: «Bien joué!» +ou: «Mal joué!» De l'étude humaine, de l'analyse +des tempéraments, de la nature des milieux, pas un +mot!</p> + +<p>Voilà, n'est-ce pas, qui est d'un grand vol, voilà qui +élargit singulièrement notre littérature dramatique! +Remarquez que les pièces à situations qui règnent aujourd'hui, +n'ont envahi le théâtre que depuis le commencement +du siècle. Ce sont elles qui ont imposé +l'étrange code auquel on veut soumettre tous les +débutants. Les fameuses règles, le critérium d'après +lequel on juge si tel écrivain est ou n'est pas doué +pour le théâtre, viennent de ces pièces. Peu à peu, +elles se sont imposées comme un amusement facile +qui intéresse sans faire penser, et on a voulu plier +toutes les productions dramatiques à leur formule. Il +n'a plus été question que «des scènes à faire». On +a déserté la grande étude humaine pour ce joujou, +mettre des bonshommes en bataille et leur faire exécuter +des culbutes de plus en plus compliquées. +Ajoutez que des esprits ingénieux, et même quelques +esprits puissants, se sont livrés à ce jeu et y ont accompli +des merveilles. Voilà comment le théâtre actuel,—une +simple formule passagère dont on veut +faire «le théâtre»,—occupe les planches, à la grande +tristesse des écrivains naturalistes.</p> + +<p>Souvent la critique cite les maîtres. C'est pourtant +peu les honorer que de ne point se montrer sévère pour +les pièces à situations. Dans toutes les littératures, +tous les chefs-d'oeuvre dramatiques condamnent ces +pièces et montrent leur infériorité. Certes, ce n'est +ni dans le théâtre grec, ni dans le théâtre latin que +nos auteurs habiles ont pris les règles du petit jeu +de société auquel ils se livrent. Ni Shakespeare ni +Schiller ne leur ont enseigné l'art de plonger un +personnage dans une fable compliquée, puis de l'en +retirer par la peau du cou, sans que ses vêtements +eux-mêmes aient souffert. Si j'arrive à nos classiques, +l'exemple devient encore plus frappant. Où +prend-on que Corneille, Molière, Racine sont les +maîtres du théâtre à notre époque? Les auteurs contemporains +n'ont rien d'eux, je ne parle pas du talent, +mais de l'entente de la scène et de la veine dramatique. +Qu'on cesse donc de parler des maîtres, à propos +de notre théâtre actuel, car nous les insultons +chaque jour par la façon ridicule et étroite dont +nous employons leur glorieux héritage.</p> + +<p>La formule qui règne en ce moment n'a donc pas +d'excuse. Elle ne saurait même invoquer en sa faveur +la tradition. Elle ne se rattache en rien aux chefs-d'oeuvre +de notre littérature dramatique. Je ne puis +développer ici les arguments que je fournis; mais il +est aisé de le faire. Cette formule est née de l'ingéniosité +et de l'habileté d'une génération d'auteurs. +Elle a récréé le public, car elle offre le gros intérêt du +roman-feuilleton, dont l'invention a passionné la +masse des lecteurs illettrés. Et c'est ainsi qu'elle s'est +étalée, au point de faire dire qu'elle est tout le théâtre, +et qu'en dehors d'elle il n'y a pas de succès possible. +Heureusement, l'histoire littéraire est là pour affirmer +que l'étude de l'homme passe avant tout, avant l'action +elle-même. On a découragé les esprits supérieurs +en faisant un simple échiquier de la scène. Telle est +l'explication de la royauté du roman à notre époque, +tandis que le théâtre se traîne et agonise.</p> + +<p>Un grand écrivain étranger s'étonnait un jour devant +moi des deux littératures si nettement tranchées +qui vivent chez nous côte à côte, le roman et le théâtre. +Le premier s'élargit et grandit chaque jour; le +second s'épuise et tend à retomber aux tréteaux. Cela +provient, selon moi, de ce que le roman est dans le +courant du siècle, dans ce courant naturaliste qui emporte +tout. Au contraire, le théâtre résiste, s'entête +dans des combinaisons ridicules, refuse la vie qui déborde +autour de lui. La routine, les engouements du +public, la complicité de la critique, l'enfoncent davantage. +On prévoit le résultat: si, dans un temps +donné, une rénovation n'a pas lieu, le théâtre roulera +de plus bas en plus bas; car il est impossible que la +foule, nourrie des vérités du roman, ne se dégoûte +pas tout à fait des enfantillages laborieux des auteurs +dramatiques. D'ailleurs, de même que le théâtre a +régné au dix-septième siècle, peut-être au dix-neuvième +siècle le roman doit-il régner à son tour.</p> + +<p>Je reviens à MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, +et je conclus. Sans doute, ils ont fait preuve +d'un effort louable en produisant <i>l'Obstacle</i>. Mais ils +débutent, ils ont de l'ambition, ils désirent monter le +plus haut possible. Alors, je crois devoir leur dire ce +que personne ne leur a dit. La pièce à situations, si +honorablement qu'on la traite, reste une oeuvre inférieure. +Ils auraient dénoué <i>l'Obstacle</i> d'une façon +plus habile encore, qu'ils n'auraient jamais été que +des joueurs d'échecs. S'ils veulent grandir, ils doivent +se hausser jusqu'à l'étude de l'homme, aborder les +passions, nouer et dénouer leurs drames par les seules +passions. Plus haut, toujours plus haut! Tâchez de +monter dans la vérité et dans le génie! Tel est, selon +moi, le seul langage qu'un critique ait lieu de tenir +aux débutants qui arrivent avec leur jeunesse et leur +bonne volonté.</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>MM. Aurélien Scholl et Armand Dartois ont donné +à l'Odéon une très agréable comédie, qui a eu un joli +succès d'esprit.</p> + +<p>Le titre <i>le Nid des autres</i>, dit le sujet d'une façon +charmante. Il s'agit d'une certaine Désirée Blavière, +dont le passé est fort louche, et qui a pris le titre +sonore et romanesque de comtesse de Villetaneuse. +Cette dame, à laquelle un Russe cosmopolite et original, +toujours en voyage, M. Cramer, a eu l'étrange +idée de confier sa fille Mathilde, vivait à Cannes de la +pension que le père lui payait, lorsque l'envie lui est +venue de marier Mathilde pour se faire à elle-même +un intérieur. Un garçon riche, Rodolphe, épouse +l'héritière, et Désirée s'installe chez eux avec ses +trois enfants. C'est là le nid des autres.</p> + +<p>On voit dès lors comment l'action s'engage. Désirée +est plus impérieuse et plus exigeante qu'une belle-mère. +Elle a fait le bonheur des époux, elle le leur +rappelle à chaque minute et exige une reconnaissance +éternelle. C'est elle qui gouverne, qui dispose des +chambres de la maison, qui se sert des voitures, qui +commande les domestiques. Et, à la moindre observation, +elle éclate en reproches et en lamentations. +Rodolphe sent bien vite qu'il s'est donné un maître. +Mais, lorsqu'il veut sauver son bonheur menacé, tout +un drame commence. Désirée exerce sur Mathilde un +empire absolu. Elle fâche les époux, elle emmène la +jeune femme et la pousse à plaider en séparation.</p> + +<p>Les choses finiraient fort mal sans doute, si Rodolphe +n'avait pour ami un jeune peintre, Montbrisson, +qui arrive fort dépenaillé au premier acte, mais +qui est un garçon de belle humeur et de talent. Rodolphe +l'installe chez lui. C'est encore le nid des autres, +habité seulement par un oiseau qui paye son gîte en +égayant ses hôtes et en veillant sur leur bonheur. A la +fin, quand Montbrisson reparaît, il s'est réconcilié avec +son père et il n'a qu'un mot à dire pour confondre la +prétendue comtesse de Villetaneuse, dont il vient +d'apprendre l'histoire. Ai-je besoin d'ajouter que cet +excellent Montbrisson épouse une soeur de Rodolphe, +que les auteurs ont mise là tout exprès? Je n'ai pas +parlé non plus d'un certain Ducluzeau, un vieil ami de +Désirée, qui pille aussi le nid des autres d'une façon +impudente.</p> + +<p>Il paraît que cette comédie, qui au fond n'est qu'un +drame avorté, est une histoire tristement vraie, dont +tout Paris s'est occupé autrefois. Et, à ce propos, +M. Francisque Sarcey, le critique si écouté du <i>Temps</i>, +faisait remarquer combien cette histoire portée au +théâtre est devenue pauvre d'allures et même invraisemblable +dans les détails. Sa remarque est fort juste, +en apparence. Pendant les trois actes, j'ai été blessé +par un je ne sais quoi, par des sous-entendus qui m'échappaient +et qui m'empêchaient de comprendre nettement +la pièce. Ainsi, je ne m'expliquais pas du +tout l'empire que Désirée exerce sur Mathilde. Comment +se fait-il que cette Mathilde, dont les auteurs +font une charmante créature, puisse quitter de la sorte +un mari qu'elle adore, pour suivre une amie et lui +obéir en toutes choses? Évidemment, cela n'est ni logique +ni acceptable. Et M. Sarcey part de là pour +laisser entendre que, toutes les fois qu'on porte la vérité +telle quelle sur les planches, elle y paraît forcément +absurde.</p> + +<p>La conclusion est inattendue, car je soupçonne au +contraire que si, dans <i>le Nid des autres</i>, la situation +paraît fausse, c'est que les auteurs n'ont point osé la +mettre au théâtre dans sa monstrueuse vérité. Tout +cela est si délicat que je ne saurais même insister. Il +n'y a qu'une débauche qui puisse donner à Désirée +son empire sur Mathilde. Dès lors, on comprend tout, +et le drame qui s'ouvre est d'une grandeur abominable. +Sans doute, c'était un sujet impossible. Seulement, +qu'on ne vienne pas dire, en s'appuyant sur cet +exemple, que la vérité exacte est absurde sur les +planches; car ici, loin d'avoir reproduit la vérité +exacte, les auteurs ont dû l'amputer violemment, la +réduire à une fable inoffensive et peu intelligible. +Imaginez certaines comédies d'Aristophane arrangées +pour un public parisien.</p> + +<p>Et l'embarras des auteurs a été si évident, lorsqu'ils +ont abordé cette terrible figure de Désirée, +qu'ils se sont résignés à la tourner au comique. Il +faut la voir se jeter au cou de Mathilde, quand celle-ci +revient de voyage; elle pousse de petits cris, elle +se pâme, si bien qu'elle soulève des rires dans la salle. +Le soir de la première représentation, on a trouvé ça +drôle, on ne comprenait pas. Pourtant, j'étais un +peu étonné. Cette exagération devait-elle être mise +au compte de l'actrice? Je ne le crois pas aujourd'hui, +je pense plutôt que les auteurs ont voulu indiquer ce +qu'ils ne pouvaient dire. Leur pièce me fait l'effet +d'un paravent charmant, un peu rococo, bon à mettre +dans un salon, et derrière lequel se passe une effroyable +aventure. Certes, ce n'est pas avec de tels +éléments qu'on peut expérimenter si la vérité toute +crue est possible ou impossible au théâtre. La vérité +du <i>Nid des autres</i> ne se dit qu'à l'oreille.</p> + +<p>Même admettons que l'histoire soit propre, il faudra +toujours faire de Mathilde une femme sotte ou une +femme méchante, si l'on veut expliquer sa fuite avec +Désirée. Dans la réalité, on n'a jamais vu les jeunes +épouses quitter leurs maris pour suivre des dames de +leur connaissance. Si cela arrive, c'est qu'il y a des +raisons, et il faut mettre ces raisons en lumière; autrement, +les figures ne se tiennent plus debout. C'est une +surprise, lorsque Mathilde s'en va avec Désirée, parce +que l'analyse du personnage ne nous a pas préparés à +cette action. L'écrivain qui étudie la vie, l'explique +par là même, jusque dans ses inconséquences. Quand +je demande qu'on porte la réalité au théâtre, j'entends +qu'on y fasse fonctionner la vie, avec tous ses +rouages, dans la merveilleuse logique de son labeur.</p> + +<p>C'est donc une singulière idée que de parler de +vérité exacte à propos du <i>Nid des autres</i>. Aucune pièce, +au contraire, n'a dû être plus faussée. Et je n'ai pas +encore cité ce Montbrisson, qui est las de traîner partout, +cet éternel Desgenais qui apporte dans sa poche +un dénoûment enfantin. Est-il assez factice, celui-là! +Puis, comme cette Désirée se laisse aisément +écraser! Dans la réalité, les Désirée triomphent toujours. +C'est que là encore les auteurs ont voulu plaire. +Décidés à rire de l'aventure, ils ont évité le drame par +un tour d'escamotage. Mais, bon Dieu! sommes-nous +assez loin de l'histoire dont tout Paris s'est occupé!</p> + +<p>Et sait-on pourquoi les auteurs ont préféré une +comédie aimable? C'est à coup sûr pour conquérir +le public, qui exige des personnages sympathiques. +On ne se doute pas de la quantité des pièces médiocres +que la nécessité des personnages sympathiques +fait écrire. Par exemple, on a un beau drame; +seulement, on s'aperçoit que les héros ne sauraient +plaire aux âmes sensibles; ce sont de grands passionnés +ou de grands révoltés, qui marchent trop +brutalement dans la vie; alors, on les chausse de pantoufles +pour qu'ils fassent moins de bruit, on les +taille, on les rogne, jusqu'à ce qu'ils soient dignes +d'un prix de vertu. Et ce n'est pas tout, il faut établir +une compensation, mettre deux honnêtes gens pour +un gredin; c'est à peu près la proportion ordinaire. +Mathilde est nulle et effacée, parce que, si elle était +perverse, son mari ne pourrait la reprendre, et il +faut pourtant qu'il la reprenne au dénoûment. D'autre +part, les auteurs ont ajouté Montbrisson, pour +compenser Désirée. Nous touchons là à la plaie de +médiocrité du théâtre.</p> + +<p>Je prends <i>le Nid des autres</i>, non comme un exemple +de ce que devient la réalité au théâtre, mais comme +un exemple de ce que l'on fait de la réalité au théâtre. +Et cet exemple est caractéristique, lorsqu'on l'étudie.</p> +<br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Les pièces à thèse sont de fâcheuses pièces. Elles +argumentent au lieu de vivre. Comme toute question +a deux faces, le pour et le contre, elles ne plaident +fatalement qu'une opinion, elles n'ont qu'un côté de +la réalité. Or, l'art est absolu. Les pièces à thèse sont +donc en dehors de l'art, ou du moins ont toute une +partie de discussion qui encombre et rabaisse l'oeuvre +entière.</p> + +<p>Voici, par exemple, MM. A. Decourcelle et J. Claretie +qui viennent de faire jouer au Gymnase un drame en +quatre actes, <i>le Père</i>, dans lequel ils ont voulu prouver +des vérités délicates et fort discutables. Selon eux, le +père adoptif qui élève un enfant est plus le père de +cet enfant que le véritable père qui l'a abandonné. La +voix du sang n'existe pas. Il ne suffit point de donner +par hasard l'être à une créature pour se dire son père, +il faut encore achever cette naissance en faisant une +belle âme de cette créature. Tout cela est parfait en +théorie, et même beau; seulement, dans la réalité, les +choses prennent une allure moins nette, le bien et le +mal se mêlent, et il est singulièrement difficile de se +prononcer.</p> + +<p>Les pièces à thèse ont surtout ceci de fâcheux, que +les auteurs peuvent et doivent les arranger pour leur +faire signifier ce qu'ils veulent. Tous les paradoxes +sont permis au théâtre, pourvu qu'on les y mette avec +esprit. On a un plaidoyer, on n'a pas la vérité. Si l'on +dérange une seule des poutres de l'échafaudage, tout +croule. C'est un château de cartes qu'il faut considérer +de loin, en évitant de le renverser d'un souffle.</p> + +<p>Ainsi, on ne s'imagine pas toutes les précautions +que les auteurs ont dû prendre pour faire tenir leur +drame debout. D'abord, il s'agissait de donner le père +adoptif, M. Darcey, comme l'homme le plus sympathique +du monde, honnête, loyal, un héros. Par +contre, il fallait présenter le père véritable comme un +gredin, tout en lui laissant l'apparence d'un homme +du monde; et M. de Saint-André est devenu un viveur, +un profil romantique de misérable dont les bottines +vernies foulent toutes les choses saintes. Mais cela ne +suffisait pas. Pour creuser l'abîme entre l'enfant et le +vrai père, les auteurs ont dû inventer un viol de la +mère: M. de Saint-André a violé madame Darcey et +a disparu sans même savoir que la malheureuse femme +est morte de cet attentat, après avoir donné le jour au +petit Georges.</p> + +<p>Est-ce tout? les faits se trouvaient-ils dès lors combinés +de façon à pouvoir soutenir la thèse? Non, il +était nécessaire de fausser encore d'un coup de pouce +la réalité. M. Darcey avait élevé Georges. Seulement, +il ne fallait pas que Georges connût le mystère de sa +naissance. Il devait l'apprendre à vingt-cinq ans, pour +être frappé par ce coup de foudre, et en recevoir un +tel ébranlement, qu'il se mît immédiatement à la recherche +de son père, dans un but étrange que je dirai +tout à l'heure.</p> + +<p>Alors, afin d'obtenir les situations voulues, les auteurs +ont imaginé le premier acte suivant. Georges +attend M. Darcey, qui revient d'Amérique. Il l'attend +avec d'autant plus d'impatience qu'il doit épouser, +dès son retour, une jeune fille qu'il aime, mademoiselle +Alice Herbelin. Mais il n'est pas sans inquiétude. +On n'a pas de nouvelles du <i>Saint-Laurent</i>, qui ramène +M. Darcey. Brusquement, une dépêche arrive, annonçant +la perte du <i>Saint-Laurent</i> sur les côtes de Bretagne. +Georges sanglote, et son désespoir est tel qu'il +veut se tuer. C'est à ce moment que Borel, un vieil +employé de la maison, pour empêcher ce suicide, +raconte au jeune homme que M. Darcey n'est pas +son père. Naturellement, tout de suite après cet aveu, +M. Darcey se présente. Il a été sauvé. Georges se jette +d'abord dans ses bras, puis il se montre troublé, et +une explication a lieu. A la fin de l'acte, le jeune +homme, ajournant son mariage, part à la recherche +de son père, pour venger sa mère.</p> + +<p>On voit quels événements peu naturels les auteurs +ont dû employer pour arriver à justifier leur donnée +première. Je passe encore sur la singulière dépêche +qui détermine le désespoir de Georges; il y a là une +histoire de capitaine remplacé pendant la traversée +qui est enfantine. Ce qui est plus grave, c'est la situation +fausse de ce jeune homme, dont la première idée +est de se faire sauter la cervelle, parce que son père +est mort. Je doute que les auteurs aient à citer un +fait réel pour appuyer leur fable. Je ne dis point que +la perte d'un être cher ne puisse pas tuer, après des +journées de larmes. Mais, là, brusquement, prendre +un pistolet, c'est bien peu vraisemblable. Évidemment, +les auteurs n'ont pas eu d'autre but que d'amener +la confidence de Borel, à l'aide de ce suicide. +S'ils ont éprouvé un instant des scrupules, ils se sont +ensuite persuadé que le désespoir de Georges allant +jusqu'à vouloir mourir, était une excellente note +pour leur pièce, en ce sens que ce désespoir montrait +l'affection passionnée du jeune homme à l'égard de +M. Darcey.</p> + +<p>J'insiste maintenant sur la stupéfiante détermination +du fils partant à la découverte de son père pour +venger sa mère. M. Darcey lui a raconté que la malheureuse +femme avait été violée dans une auberge des +Pyrénées, près de Luchon. Longtemps il a cherché le +misérable pour le tuer. Vingt-cinq ans se sont passés, +l'aventure est oubliée, tout porte à croire qu'une +nouvelle enquête ne saurait aboutir. N'importe, +Georges entend partir sur-le-champ, et il emmène +Borel. Les actes suivants vont être consacrés à cette +étrange chasse qu'un fils donne à son père.</p> + +<p>Je m'arrête et je me demande quels peuvent être, +au juste, les sentiments qui animent Georges. Voilà +un garçon qui va se marier avec une jeune fille qu'il +adore; voilà un fils qui retrouve un père qu'il a cru +mort, et il abandonne cette jeune fille et ce père pour +se donner la mission la plus lamentable et la moins +utile qu'on puisse imaginer. Cela est-il croyable? +Remarquez que tout ce petit monde est tranquille et +heureux. A quoi bon remuer un passé mort, à quoi +bon soulever une lutte effroyable dans tous ces coeurs? +Le vrai père est un gredin: eh bien! que ce gredin +aille se faire pendre ailleurs; son fils n'a pas à jouer +le rôle de justicier, et s'il joue ce rôle, c'est uniquement +pour permettre à MM. Decourcelle et Claretie de +faire un drame. Dans la réalité, à moins d'être fou, +Georges dirait simplement à M. Darcey: «Mon véritable +père, c'est vous. Je ne veux pas savoir si j'en +ai un autre. Aimons-nous comme par le passé, et +vivons en paix.» Seulement, je le répète, dans ce +cas, il n'y avait pas de pièce.</p> + +<p>Georges est parti en guerre contre son père. Nous +le retrouvons avec Borel, dans l'auberge des Pyrénées, +où l'attentat a été commis. Un quart de siècle s'est +écoulé, personne naturellement ne peut le renseigner. +Le second acte ne contient guère que deux scènes, +deux interrogatoires que le jeune homme fait subir, +l'un à un paysan, l'autre à un vieux militaire, le père +Lazare, que l'âge et la boisson ont abêti. Il tire +enfin de ce dernier un renseignement: l'homme qu'il +cherche, son père, lui ressemble. Et c'est avec cette +seule indication qu'il reprend ses recherches.</p> + +<p>Au troisième acte, Georges, qui va partout, se +fait présenter par un ami chez une fille galante, un +soir de fête, dans une villa des environs de Luchon. +Le hasard le met en présence d'une femme, lasse et +désabusée, qui traverse la pièce en maudissant les +hommes. Voilà, certes, une figure d'une fraîcheur +douteuse. Mais l'important est qu'elle porte un bracelet, +sur lequel se trouve le portrait de Saint-André. +Enfin Georges tient la bonne piste. Saint-André lui-même +arrive. Les auteurs ont aussitôt accumulé les +couleurs noires sur son compte: il lance les maximes +les plus abominables; il se montre joueur, libertin, +sans foi ni loi; il donne des leçons de vice à Georges +et finit par lui raconter nettement le viol de sa mère, +comme un bon tour qu'il a fait dans le temps. C'est +vraiment trop commode de bâtir ainsi un mauvais +père, juste sur le patron d'infamie que l'on désire.</p> + +<p>Le dénoûment, le quatrième acte, se passe encore +dans l'auberge. Saint-André et ses amis vont partir +pour une chasse à l'ours. Georges, qui est de la +bande, pose la thèse sur laquelle repose la pièce, et +une discussion s'engage, où l'on dit ses vérités à la +voix du sang. Puis, Georges, convaincu par cette +discussion, livre son vrai père à son père adoptif, +qui se trouve dans une pièce voisine. Un duel a lieu, +pendant lequel le jeune homme se tord les bras. +M. Darcey rentre, il a tué Saint-André. Alors, Georges +se jette dans les bras du survivant, en criant: «Mon +père! mon père!» et M. Darcey répond: «Mon +fils! oui, mon fils!» Comme on le dit après la solution +de tout problème, c'est ce qu'il fallait démontrer.</p> + +<p>Je crois inutile de rentrer dans la discussion de la +thèse. Les auteurs ont voulu cela. Mais le premier +venu peut vouloir autre chose, la thèse absolument +contraire par exemple, et le premier venu n'aura +qu'à arranger un autre drame, pour avoir également +raison. La question d'art seule demeure, et j'ai le +regret de constater que l'argumentation a fait un +tort considérable au mérite littéraire de l'oeuvre, en +torturant les faits et en embarrassant le dialogue de +plaidoyers inutiles. Les personnages n'obéissent plus +à un caractère, mais à une situation; ils font ceci et +cela, non pas parce que leur nature est de le faire, +mais parce que les auteurs veulent qu'ils le fassent. +Dès lors, nous avons des pantins au lieu de créatures +vivantes.</p> +<br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Je retrouve M. Louis Davyl à l'Odéon, avec une +comédie en trois actes: <i>Monsieur Chéribois</i>. Avant +tout, j'analyserai l'oeuvre. Ensuite, je me permettrai +de la juger et d'en tirer une leçon, s'il y a lieu.</p> + +<p>M. Chéribois est un bourgeois de Joigny qui passe +grassement sa vie dans un égoïsme bien entendu. Il +n'a autour de lui que des femmes qui le gâtent: madame +Chéribois d'abord, puis sa filleule, Henriette, et +la vieille bonne de la famille, Marion. Tout le premier +acte sert à peindre cet intérieur cossu et tranquille, +dans lequel le bon M. Chéribois ne tolère pas +le pli d'une rosé. Cependant, il attend ce jour-là son +fils Paul, qui est en train de faire fortune à Paris, +chez un agent de change. Il est même allé le chercher +à la gare, et il revient très maussade, parce que Paul +n'est pas arrivé. La vérité est que ce malheureux +garçon rôde autour de la maison depuis le malin; il +a joué à la Bourse et a perdu cent mille francs; il +explique à sa mère épouvantée qu'il est déshonoré, +s'il ne paye pas. Mais lorsque M. Chéribois apprend +l'aventure, il refuse tout net les cent mille francs. +Tant pis si son fils est un imbécile! Voilà la tranquille +maison bouleversée, et l'égoïste seul y dînera paisiblement +le soir.</p> + +<p>Au second acte, madame Chéribois tente vainement +de sauver son fils. Elle se rend chez le notaire +Violette, où déjà Henriette et la vieille Marion sont +venues faire assaut de dévouement, en tâchant de +réaliser leur petite fortune pour la donner à Paul. +Mais toutes les tendresses de la mère se brisent +contre la loi; elle ne peut disposer d'aucun argent +sans le consentement de son mari. Alors, elle se lamente, +et, M. Chéribois se présentant à son tour, +une explication cruelle a lieu entre eux. Il ne cède +pas, la situation reste plus tendue.</p> + +<p>Enfin, au troisième acte, le dénoûment est amené +par une intrigue secondaire. Un neveu de M. Chéribois, +Laurent, possède pour toute fortune une vigne +que son oncle guette depuis longtemps. Justement, la +fille du notaire, Cécile, est aimée de Laurent. Il se +décide à vendre sa vigne à son oncle pour le prix de +soixante-quinze mille francs, puis à prêter cet argent +à Paul. Autre complication: M. Chéribois veut payer +ces soixante-quinze mille francs sur une somme de +cent mille francs qu'il vient de faire porter chez un +banquier par Bidard, le clerc de M° Violette. Et voilà +qu'on lui annonce la fuite de ce banquier. Il se désole. +Enfin, quand il apprend que Bidard, prévenu à +temps, ne s'est pas dessaisi de la somme, il se laisse +attendrir et consent à donner les cent mille francs +à son fils.</p> + +<p>Je commencerai par la critique. Qui ne comprend +que ce dénoûment est fâcheux? Pendant les deux +premiers actes, M. Louis Davyl s'est tenu dans une +étude très simple et très juste d'un petit coin de la +vie de province. On ne sent nulle part la convention +théâtrale, les recettes connues, la routine des expédients +et des ficelles du métier. Rien de plus charmant, +de mieux observé et de mieux rendu. Et voilà +tout d'un coup que l'auteur paraît avoir peur de +cette belle simplicité; il se dit que ça ne peut pas +finir comme ça, que ce serait trop nu, qu'il faut absolument +corser le troisième acte. Alors, il ramasse +cette vieille histoire des cent mille francs qu'on croit +perdus et qu'on retrouve dans la poche d'un clerc +fantaisiste. Il force le coffre-fort de son égoïste par +un tour de passe-passe, au lieu de chercher à amener +le dénoûment par une évolution du caractère du +personnage.</p> + +<p>Le pis est que M. Louis Davyl a fait la scène qu'il +fallait faire, et qu'il l'a même très bien faite. Quand +M. Chéribois rentre chez lui à la nuit tombante, il ne +trouve plus personne, ni sa femme, ni sa nièce, ni la +vieille bonne. Il n'y a pas même de lampe allumée. +Le nid où il se fait dorloter depuis un demi-siècle est +désert et froid, lentement empli d'une ombre inquiétante. +Alors, il est pris de peur, il tremble qu'on ne +l'abandonne, il grelotte à la pensée qu'il n'aura plus +là trois femmes pour prévenir ses moindres désirs. +Et il se lance à travers les pièces, il appelle, il crie. +C'est lui, dès lors, qui est à la merci de son entourage. +J'aurais voulu qu'a ce moment il fût vaincu par le +seul fait de son abandon, que son caractère d'égoïste +lui arrachât ce cri: «Tenez! voilà les cent mille +francs, rendez-moi ma tranquillité et mon bien-être.»</p> + +<p>Remarquez que M. Chéribois obéissait ainsi jusqu'au +bout à sa nature. Après avoir résisté par +égoïsme, il consentait par égoïsme. Son vice le punissait, +sans que l'auteur eût à le transformer. D'autre +part, il faut songer que M. Chéribois n'est pas un +avare; il se nourrit merveilleusement et tient à digérer +dans de bons fauteuils. S'il refuse de donner +les cent mille francs, c'est qu'il songe sans doute à +toutes les satisfactions personnelles qu'il peut se +procurer avec une pareille somme. Rien d'étonnant +dès lors à ce qu'il les donne, dès que son refus menace +de gâter son existence entière. Je le répète, le +dénoûment naturel était là, et pas ailleurs.</p> + +<p>Tout le reste, les cent mille francs promenés dans +la poche de Bidard, le bel expédient de Lucile, décidant +Laurent à vendre sa vigne, n'est réellement là +que pour tenir de la place. Ce sont des complications +enfantines, imaginées en dehors de toute observation, +ajoutées par l'auteur dans le but d'occuper les +planches. Je crois le calcul fâcheux. L'effet obtenu +aurait grandi, si le troisième acte avait continué la +belle et touchante simplicité des deux premiers. +M. Louis Davyl a eu le tort de ne pas pousser magistralement +son étude jusqu'au bout. Il s'est dit qu'une +«pièce» était nécessaire, lorsque, selon moi, une +«étude» suffisait et donnait à l'idée une ampleur +superbe. On a tort de se défier du public, de croire +qu'il exige de la convention. Ce sont les deux premiers +actes qui ont surtout charmé la salle. Jamais +M. Louis Davyl n'aura laissé échapper une si belle +occasion de laisser une oeuvre.</p> + +<p>Telle qu'elle est, pourtant, la pièce est une des +meilleures que j'aie vues cette année. J'ai été très +heureux de son succès, car ce succès me confirme +dans les idées que je défends. Voilà donc le naturalisme +au théâtre, je veux dire l'analyse d'un milieu +et d'un personnage, le tableau d'un coin de la vie +quotidienne. Et l'on a pris le plus grand plaisir à cette +fidélité des peintures, à cette scrupuleuse minutie +de chaque détail. Le premier acte est vraiment charmant +de vérité; on dirait le début d'un roman de +Balzac, sans la grande allure. Que m'affirmait-on, +que le théâtre ne supportait pas l'étude du milieu? +Allez voir jouer <i>Monsieur Chéribois</i>, et, ce qui vous +séduira, ce sera précisément cette maison de Joigny, +si tiède et si douce, dans laquelle vous croirez entrer.</p> + +<p>Pour moi, M. Louis Davyl fera bien de s'en tenir +là. Sa voie est trouvée. Quand il s'est lancé dans la +littérature dramatique, après une vie déjà remplie, il +a déployé une activité fiévreuse, il a voulu tenter +toutes les notes à la fois. J'ai vu de lui des pièces +bien médiocres, entre autres de grands mélodrames +où il pataugeait à la suite de Dumas père et de +M. Dennery. J'ai vu un drame populaire, dans lequel, +à côté d'excellentes scènes prises dans le milieu ouvrier, +il y avait une accumulation de vieux clichés +intolérables. De tout son bagage, il ne reste que la +<i>Maîtresse légitime</i> et <i>Monsieur Chéribois</i>. La conclusion +est facile à tirer. J'espère que l'expérience est désormais +faite pour lui; il doit s'en tenir aux pièces +d'observation et d'analyse, il doit ne pas sortir du +théâtre naturaliste, s'il veut enfin conquérir et garder +une haute situation. On a pu comprendre qu'il se +cherchât et qu'il tâtât le public; on ne comprendrait +plus qu'il ne se fixât pas où paraît aller le succès et +où se trouve évidemment son tempérament d'auteur +dramatique.</p> +<br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>La comédie en quatre actes de M. Albert Delpit: +<i>le Fils de Coralie</i> a obtenu un véritable succès au +Gymnase.</p> + +<p>En quelques lignes, voici le sujet. Une fille, Coralie, +qui a scandalisé Paris par sa débauche, s'est retirée +en province, après fortune faite, pour se consacrer +tout entière à l'éducation de son fils Daniel. L'enfant +a grandi, il est aujourd'hui capitaine, et un capitaine +extraordinairement pur, noble, bon, délicat, grand, +chaste, intègre, magnanime. Naturellement, il ignore +les anciennes farces de sa mère, qui s'est modestement +dérobée sous le nom de madame Dubois. C'est +alors que le capitaine veut épouser la fille d'une respectable +famille de Montauban, Edith Godefroy. +Les deux jeunes gens s'adorent, sa prétendue tante +donne à Daniel une somme de neuf cent mille francs, +une fortune dont on lui aurait confié la gestion; +tout irait pour le mieux, si un ancien viveur, M. de +Montjoye, ne reconnaissait pas d'abord Coralie, et si +ensuite le notaire Bonchamps ne mettait pas à néant +le roman naïf de madame Dubois, en lui posant les +questions nécessaires à la rédaction du contrat. Elle +se trouble, et la grande scène attendue, la scène +d'explication entre elle et son fils, se produit alors. +Au dernier acte, le mariage ne se ferait naturellement +pas, si Edith ne déclarait publiquement, dans un +étrange coup de tête, qu'elle est la maîtresse de +Daniel. M. Godefroy, vaincu par ce moyen un peu +raide de comédie, se décide à les unir, à la condition +que Coralie se retirera dans un couvent.</p> + +<p>Avant tout, examinons la question de moralité. +Je crois savoir que M. Delpit est à cheval sur la +morale. Sa prétention, me dit-on, est d'écrire des +oeuvres dont les femmes ne rougissent pas, et dont +l'influence salutaire doit améliorer l'espèce humaine, +par des moyens tendres et nobles.</p> + +<p>Or, j'avoue avoir cherché la vraie moralité du <i>Fils +de Coralie</i>, sans être encore parvenu à la découvrir. +Est-ce à dire que les filles ne doivent pas avoir de +fils, ou bien qu'elles doivent éviter d'en faire des +capitaines immaculés, si elles en ont? Non, car +Daniel est en somme parfaitement heureux à la fin, +et il serait fils d'une sainte, qu'il n'aurait pas à remercier +davantage la Providence. L'auteur ne dit même +pas aux dames légères de Paris: «Voyez combien +vos désordres retomberont sur la tête de vos fils; vous +serez un jour punies dans leur bonheur brisé.» Au +demeurant, Coralie est pardonnée; elle s'enterre +bien au couvent, mais quelle fin heureuse pour une +vieille catin, lasse de la vie, s'endormant au milieu +des tendresses câlines des bonnes soeurs! car je me +plais à ajouter un cinquième acte, à voir Coralie +mourir dans le sein de l'Église et laisser sa fortune +pour les frais du culte. C'est la mort enviée de toutes +les pécheresses, l'argent du Diable retourne au bon +Dieu. Et remarquez que celle-ci a, en outre, la joie +de savoir son fils bien établi.</p> + +<p>Donc, la moralité est ici fort obscure. La seule +conclusion qu'on puisse tirer, me paraît être celle-ci, +adressée aux filles trop lancées: «Tâchez d'avoir un +fils capitaine et pur pour qu'il vous refasse une +virginité sur le tard,» moyen un peu compliqué, +qui n'est pas à la portée de toutes ces dames.</p> + +<p>Mais soyons sérieux, laissons la morale absente, +et arrivons à la question littéraire. C'est la seule qui +doive nous intéresser. J'ai simplement voulu montrer +que les écrivains moraux sont généralement ceux +dont les oeuvres ne prouvent rien et ne mènent +à rien. On tombe avec eux dans l'amphigouri des +grands sentiments opposés aux grandes hontes, +dans un pathos de noblesse d'une extravagance rare, +lorsqu'on le met en face des réalités pratiques de la +vie.</p> + +<p>Les deux premiers actes sont consacrés à l'exposition. +Rien de saillant, mais des scènes d'une grande +netteté et bien conduites. Je ne fais des réserves que +pour la langue; c'est trop écrit, avec des enflures de +phrases, tout un dialogue qui n'est point vécu. Maintenant, +je passe au troisième acte, le seul remarquable. +Il mérite vraiment la discussion.</p> + +<p>Nulle part je n'ai encore lu les raisons qui, selon +moi, ont fait le grand et légitime succès de cet acte. +Presque tous les critiques se sont exclamés sur la +coupe même de l'acte, sur la facture des scènes, sur +le pur côté théâtral, en un mot. Il semble, d'après +eux, que M. Delpit ait réussi, parce qu'il a coulé son +oeuvre dans un moule connu. Eh bien! je crois être +certain, pour ma part, que M. Delpit doit son succès +à la quantité de vérité qu'il a osé mettre sur les +planches; cette quantité n'est pas grande, il est vrai, +et le public, en applaudissant, a pu très bien ne pas se +rendre un compte exact de ce qu'il applaudissait. Mais +le fait ne m'en paraît pas moins facile à démontrer.</p> + +<p>Voyez la scène du notaire. Rien de plus simple, de +plus logique ni de plus fort. Voilà un homme dans +l'exercice de sa profession; il pose les questions qu'il +doit poser, et ce sont justement ces questions, si +naturelles, qui déterminent la catastrophe. Ici, nous +ne sommes plus au théâtre; il ne s'agit plus de ce +qu'on nomme «une ficelle», un expédient visible, +consacré, usé, passé à l'état de loi. Nous sommes +dans la vie ordinaire, dans ce qui doit être. Aussi +l'effet a-t-il été immense. Toute la salle était secouée. +La preuve est-elle assez concluante, et me donne-telle +assez raison? Voilà ce qu'on obtient avec la +vérité banale de tous les jours.</p> + +<p>Et ce n'est pas tout. Voyez Coralie pendant cette +scène et les suivantes. Tout un coin de la vraie fille +est risqué ici fort habilement et dans une juste mesure +des nécessités scéniques. D'abord, voici la fille avec +son roman naïf, son histoire d'une soeur à elle qui +aurait laissé neuf cent mille francs à Daniel; elle ne +s'est pas inquiétée des lois qu'elle ignore, elle s'est contentée +d'un de ces mensonges qu'elle a faits cent fois +à ses amants et dont ceux-ci se sont toujours montrés +satisfaits. Aussi se trouble-t-elle tout de suite, lorsque +le notaire la met en face des réalités. C'est un château +de cartes qui s'écroule, et elle en reste suffoquée, +éperdue, sans force pour mentir de nouveau, pleurant +comme une enfant. L'observation est excellente; une +fois encore, nous sommes dans la vie. J'en dirai de +même pour certaines parties de la grande scène +entre Coralie et son fils, tout en faisant pourtant des +réserves, car l'auteur ici verse singulièrement dans +la déclamation et dans les gros effets inutiles. J'aurais +voulu plus de discrétion dramatique, certain que le +coup porté sur le public aurait encore grandi. Rien +de meilleur que l'embarras de Coralie, lorsque Daniel +lui demande le nom de son père; très juste également +la conclusion de la scène, le pardon du fils +acceptant sa mère, quelle qu'elle soit. Seulement, +c'est là que je voudrais moins de rhétorique. Daniel +fait des phrases sur la rédemption, sur l'honneur, sur +la famille. A quoi bon ces phrases, dont on rirait dans +la réalité? Pourquoi ne pas parler simplement et dire +tout juste ce que Daniel dirait, s'il était seul à seule +avec sa mère, dans une chambre? Toujours l'idée +qu'on est au théâtre et qu'il faut donner un coup de +pouce à la vérité, si l'on veut obtenir l'émotion, +lorsqu'il est démontré au contraire que la plus forte +émotion naît de la vérité la plus franche et la plus +simple.</p> + +<p>Tel est donc, pour moi, le grand mérite de ce troisième +acte. Daniel reste en bois, sauf deux ou trois +cris, car Daniel est un être abstrait, fait sur un type +ridicule de perfection. Mais Coralie se montre bien +vivante, et cela suffit pour donner à l'acte un souffle +de vie. Je le répéterai: l'acte a réussi parce que, d'un +bout à l'autre, il échappe aux ficelles ordinaires, et +qu'il obéit simplement à des ressorts logiques et +humains, pris dans le caractère même des personnages. +Je n'insisterai pas sur le quatrième acte, bien +qu'il contienne peut-être la pensée morale et philosophique +de l'auteur. En tout cas, je vois là une concession +aux nécessités scéniques qui diminue l'oeuvre +et lui enlève toute largeur.</p> + +<p>Maintenant, M. Delpit me permettra-t-il de lui +donner quelques conseils, comme mon métier de +critique m'y oblige? Je vois partout qu'on l'acclame +et qu'on le grise, en le poussant dans une voie qui +me paraît fâcheuse. Ainsi, je nommerai M. Sarcey, +dont l'autorité est réelle en matière dramatique, +et qui, selon moi, fait beaucoup de victimes par les +enseignements de son feuilleton. Écoutez ce qu'il +écrit à propos du <i>Fils de Coralie</i>: «La belle chose que +le théâtre! Personne à ce moment ne pensait plus +à l'indignité de la mère, à l'impossibilité du sujet. +Personne ne songeait plus à chicaner son émotion. +On avait en face une mère et un fils dans une +situation terrible, et les répliques jaillissaient à +coups pressés comme des éclats de foudre. Tout le +reste avait disparu.» Cela revient à dire en bon français: +«Moquez-vous de la vraisemblance, moquez-vous +du bon sens, mettez simplement des pantins l'un +devant l'autre, dans des situations préparées, et comptez +sur l'émotion du public pour être absous: tel est +le théâtre qui est une belle chose.» D'ailleurs, je le +sais, M. Sarcey ne se fait pas une autre idée du théâtre, +il le juge au point de vue de la consommation +courante du public. Eh bien! que M. Delpit s'avise +d'écouter M. Sarcey, de croire que tous les défauts +disparaissent, lorsqu'on a fait rire ou pleurer une +salle, et il verra le beau résultat à sa cinquième ou +sixième pièce!</p> + +<p>Non, il n'est pas vrai que tout disparaisse dans +l'émotion purement nerveuse du public. A ce compte, +les mélodrames les plus gros et les plus bêtes seraient +des chefs-d'oeuvre inattaquables, car ils ont bouleversé +de gaieté et de douleur des générations entières. +Non, le théâtre n'est pas une belle chose, +parce qu'on peut y duper chaque soir quinze cents +personnes, en leur faisant avaler des choses très médiocres +dans un éclat de rire ou dans un flot de +larmes. C'est au contraire pour cette raison que le +théâtre est inférieur. Il n'est pas honorable d'ébranler +la raison des spectateurs par des situations violentes, +au point de les rendre imbéciles, et cela n'est +permis qu'aux pièces sans littérature. Où M. Sarcey +a-t-il vu que la situation faisait tout oublier? dans le +répertoire des boulevards, dans nos pièces romantiques +qui mêlent l'habileté de Scribe à la fantasmagorie +de Victor Hugo. Mais qu'il cite un chef-d'oeuvre +qui soit un chef-d'oeuvre en dehors de l'observation +humaine et de la beauté littéraire du dialogue. Il faut +toujours voir le chef-d'oeuvre; rien ne me paraît désastreux +pour la critique comme cet engourdissement +dans le train-train quotidien de nos théâtres, qui ne +met rien au delà du succès immédiat d'une pièce et +qui rapporte tout à la consommation courante du +public. Sans doute, les chefs-d'oeuvre sont rares; mais +c'est pour le chef-d'oeuvre que nous travaillons tous. +Peu importent les fabricants, ils ne méritent pas +qu'on discute sur leur plus ou leur moins de médiocrité.</p> + +<p>Je dirai donc à M. Delpit de ne pas trop se fier aux +situations, à l'émotion qu'il peut déterminer en heurtant +des marionnettes, placées dans de certaines conditions. +Ce métier ne réussit même plus aux vieux +routiers du mélodrame. S'il n'avait mis dans sa +comédie que des invraisemblances et des conventions, +comme M. Sarcey paraît le croire, sa comédie +tomberait aujourd'hui devant l'indifférence publique. +Ce n'est pas grâce aux situations que le <i>Fils de Coralie</i> +a réussi, car nous avons vu d'autres situations +aussi puissantes et plus neuves ne pas toucher les +spectateurs; c'est grâce à la somme de vérité que +l'auteur a osé apporter dans les situations, comme +j'ai tâché de le prouver. M. Sarcey ne dit pas un mot +de cela. Il ajoute même que, lorsqu'une salle pleure, +il n'y a plus à discuter; alors qu'on nous ramène à +<i>Lazare le Pâtre</i>, dont on vient de faire quelque part +une reprise si piteuse. Le preuve que rien ne disparaît, +même dans le succès, c'est que le capitaine +Daniel reste un personnage en bois pour tout le +monde, c'est que le quatrième acte empêchera toujours +le <i>Fils de Coralie</i> d'être une oeuvre de premier +ordre. Le public, que l'on croit pris tout entier quand +on l'a vu rire ou pleurer, a de terribles revanches; il +juge son émotion et il se révolte, si l'on s'est moqué +de lui. Telle est l'explication du dédain que nos +petits-fils montreront pour certaines oeuvres acclamées +aujourd'hui dans nos théâtres.</p> + +<p>M. Delpit vient de révéler un tempérament d'homme +de théâtre. Maintenant, il faut qu'il produise. Deux +routes s'ouvrent devant lui: l'oeuvre de convention +et l'oeuvre de vérité, l'analyse humaine et la fabrication +dramatique. Dans dix ans, on le jugera.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LA PANTOMIME</h3> + +<p>Il vient de se faire, au théâtre des Variétés, une +tentative très intéressante, et dont le succès a d'ailleurs +été complet. Je veux parler de l'introduction de +la pantomime dans la farce. Frappé du triomphe que +les Hanlon-Lees, ces mimes merveilleux, obtenaient +aux Folies-Bergère, le directeur des Variétés a eu +l'idée heureuse de commander une pièce, une farce, +dans laquelle les auteurs leur ménageraient une large +part d'action. Il s'agissait donc de leur fournir un +thème, de les placer dans un cadre dialogué, où ils +pussent se mouvoir avec aisance. Le projet était des +plus ingénieux et des plus tentants. C'était produire +les Hanlon devant le grand public et élargir leur +drame muet d'un drame parlé, qui ménagerait l'attention +des spectateurs.</p> + +<p>Nous ne sommes pas en Angleterre, où l'on supporte +parfaitement une pantomime en cinq actes +durant toute une soirée. Notre génie national n'est +point dans cette imagination atroce d'une grêle de +gifles et de coups de pied tombant pendant quatre +heures, au milieu d'un silence de mort. L'observation +cruelle, l'analyse féroce de ces grimaciers qui mettent +à nu d'un geste ou d'un clin d'oeil toute la bête +humaine, nous échappent, lorsqu'elles ne nous fâchent +pas. Aussi faut-il, chez nous, que la pantomime +ne soit que l'accessoire, et qu'il y ait des points +de repos, pour permettre aux spectateurs de respirer. +De là l'utilité du cadre imposé à MM. Blum et Toché, +les auteurs du <i>Voyage en Suisse</i>. Ils ont été chargés +de présenter les Hanlon au grand public parisien, en +motivant leurs entrées en scène et en embourgeoisant +le plus possible la fantaisie sombre de leurs exercices.</p> + +<p>Le gros reproche que j'adresserai aux auteurs, c'est +d'avoir trop embourgeoisé cette fantaisie. Leur scénario +n'est guère qu'un vaudeville, et un vaudeville +d'une originalité douteuse. Cet ex-pharmacien qui se +marie et que des farceurs poursuivent pendant son +voyage de noces, pour l'empêcher de consommer le +mariage, n'apporte qu'une donnée bien connue. Encore +ne chicanerait-on pas sur l'idée première, qui était +un point de départ de farce amusante; mais il aurait +fallu, dans les développements, dans les épisodes, +une invention cocasse, une drôlerie poussée à l'extrême, +qui aurait élargi le sujet, en le haussant à la +satire enragée. Mon sentiment tout net est que le +train de la pièce est trop banal, trop froid, et que, +dès que les Hanlon paraissent, avec leur envolement +de farceurs lyriques, ils y détonnent.</p> + +<p>Souvent, lorsqu'on sort d'une féerie, on regrette +que toutes ces splendeurs soient dépensées sur des +scénarios si médiocres, on se dit qu'il faudrait un +grand poète pour parler la langue de ce peuple de +fées, de princesses et de rois. Eh bien! ma sensation +a été la même devant le <i>Voyage en Suisse</i>. J'ai regretté +qu'un observateur de génie, qu'un grand moraliste +n'ait pas écrit pour les Hanlon la pièce profondément +humaine, la satire violente et au rire terrible que ces +artistes si profonds mériteraient d'interpréter. Leur +puissance de rendu, leurs trouvailles d'analystes impitoyables, +font éclater les plaisanteries faciles du vaudeville. +Il leur faudrait, pour être chez eux, du Molière +ou du Shakespeare. Alors seulement ils donneraient +tout ce qu'ils sentent.</p> + +<p>J'insiste, parce que, malgré leur très vif succès, on +ne m'a pas paru les goûter à leur haut mérite. Ils +sont de beaucoup supérieurs au canevas qu'on leur +a fourni. Lorsqu'ils étaient livrés à eux-mêmes, aux +Folies Bergère, ils trouvaient des scènes d'une autre +profondeur et qui vous faisaient passer à fleur de +peau le petit frisson froid de la vérité. En un mot, +leur pantomime a un au delà troublant, cet au delà, +de Molière qui met de la peur dans le rire du public. +Rien n'est plus formidable, à mon avis, que la gaieté +des Hanlon, s'ébattant au milieu des membres cassés, +et des poitrines trouées, triomphant dans l'apothéose +du vice et du crime, devant la morale ahurie. Au +fond, c'est la négation de tout, c'est le néant humain.</p> + +<p>Je ne parlerai donc pas de le pièce, qui est +l'oeuvre de deux auteurs spirituels. Eux-mêmes +se sont effacés. Mon seul but, en analysant les principales +scènes des Hanlon, est de montrer de quelle +observation cruelle, de quelle rage d'analyse, ces +mimes de génie tirent le rire. Il leur fallait d'autant +plus de souplesse que la situation, pour eux, reste la +même depuis le commencement jusqu'à la fin de la +pièce. Ils n'ont pas trouvé là un drame avec ses péripéties: +leur action se borne à être des farceurs, qui +interviennent toujours dans les mêmes conditions. +Défaut grave du scénario, monotonie qu'ils ne sont +parvenus à dissimuler que par des prodiges de nuances. +Ils ont mis partout des dessous, lorsqu'il n'y en +avait pas. Leurs merveilles d'exécution ont sauvé la +pauvreté du thème.</p> + +<p>Voyez leur première entrée en scène. Ils arrivent +sur l'impériale d'une vieille diligence qui, tout d'un +coup, verse au fond du théâtre. La dégringolade est +effroyable, au milieu des vitres cassées, des cris et des +jurons. Pour sûr, il y a des poitrines ouvertes, des +têtes aplaties; et le public éclate d'un fou rire. +Aimable public! et comme les Hanlon savent bien ce +qu'il faut à notre gaieté! D'ailleurs, par un prodige +d'adresse, ils se retrouvent tous devant la rampe, +rangés en une ligne correcte, sur leur derrière. L'adresse, +l'escamotage des conséquences de l'accident, +redouble ici la gaieté des spectateurs. Dans les accidents +réels, on rit d'abord, puis on s'apitoie; les +Hanlon ont parfaitement compris qu'il ne fallait pas +laisser à l'apitoiement le temps de se produire. De là +le gros effet comique.</p> + +<p>J'avoue, au second acte, n'aimer que médiocrement +le truc du spleeping-car. Règle générale, toutes +les fois qu'on fait du bruit à l'avance autour d'un truc +qui doit passionner Paris, il est presque certain que +le truc ratera. Le public arrive monté, croyant à une +illusion absolue, et lorsqu'il voit les ficelles, comme +dans le cas de ce spleeping-car, l'illusion ne se produit +plus du tout, parce qu'on l'a rendu exigeant. La +vérité est que la manoeuvre du truc, dont on a tant +parlé, est beaucoup trop lente. L'explosion a lieu, le +wagon s'entr'ouvre, les deux moitiés se relèvent à +droite et à gauche, tandis que les personnages, qui +devraient être lancés en l'air, gagnent tranquillement +des arbres, sur lesquels ils se perchent; le tout à +grand renfort de cordages, comme dans les joujoux +d'enfant. Je sais bien qu'on ne peut nous offrir un +véritable accident. Mais, en cette matière, toutes les +fois que l'illusion est impossible, le truc doit être +abandonné. Les Hanlon ne trouvent donc dans cet +acte qu'à exercer leur adresse et leur audace de +gymnastes. C'est très gros comme gaieté. Rien par +dessous.</p> + +<p>Je préfère de beaucoup le troisième acte. L'entrée +en scène est encore des plus étonnantes. Les Hanlon +tombent du plafond, au beau milieu d'une table +d'hôte, à l'heure du déjeuner. Vous voyez l'effarement +des voyageurs. Ici, il y a un de ces coups de +folie qui traversent les pantomimes, ces coups de folie +épidémiques dont on rit si fort, avec de sourdes +inquiétudes pour sa propre raison. Les Hanlon prennent +les plats, les bouteilles, et se mettent à jongler +avec une furie croissante, si endiablée, que peu à +peu les convives, entraînés, enragés, les imitent, de +façon que la scène se termine dans une démence générale. +N'est-ce pas le souffle qui passe parfois sur les +foules et les détraque? L'humanité finit souvent par +jongler ainsi avec les soupières et les saladiers. On +est pris par le fou rire, on ne sait si l'on ne se réveillera +pas dans un cabanon de Bicêtre. Ce sont là les +gaietés des Hanlon.</p> + +<p>Et que dire de la scène du gendarme, qui vient ensuite? +Un gendarme se présente pour arrêter les coupables. +Dès lors, c'est le gendarme qui va être bafoué. +Il est l'autorité, on le bernera, on passera entre ses +jambes pour le faire tomber, on lui causera des peurs +atroces en s'élançant brusquement d'une malle, on +l'enfermera dans cette malle, on le rendra si piteux, +si ridicule, si bêtement comique, que la foule enthousiaste +applaudira à chacune de ses mésaventures. +C'est la scène qui a même produit le plus d'effet. +Personne n'a songé qu'on insultait notre armée. +Pourtant, rien de plus révolutionnaire. Cela flatte +le criminel qu'il y a au fond des plus honnêtes d'entre +nous. Cela nous gratte dans notre besoin de revanche +contre l'autorité, dans notre admiration pour +l'adresse, pour le coquin adroit qui triomphe de l'honnête +homme trop lourd, que ses boites embarrassent.</p> + +<p>Je signalerai, dans le genre fin, la scène de l'ivresse, +que le public a trouvée trop longue, parce que les +délicatesses de cette analyse savante lui ont échappé. +Elle est pourtant tout à fait supérieure, comme observation +et comme exécution. Les grands comédiens +ne rendent pas d'une façon plus détaillée, et nous +pouvons prendre là une leçon d'analyse, nous autres +romanciers. Rien n'est plus juste ni plus complet que +ces tâtonnements de deux ivrognes engourdis par le +vin, qui, voulant avoir de la lumière, perdent successivement +les allumettes, la bougie, le chandelier, +sans jamais retrouver qu'un des objets à la fois. C'est +toute une psychologie de l'ivresse.</p> + +<p>En somme, je le répète, le succès a été très vif. +On a beaucoup applaudi les Hanlon. Je ne fais pas +ici une étude complète de ces grands artistes, car il +faudrait dégager leur originalité, bien montrer ce +qu'ils ont apporté de personnel, en dehors de leurs +sauts de gymnastes et de leurs jeux de mimes. Ce +qu'ils mettent dans tout, c'est une perfection d'exécution +incroyable. Leurs scènes sont réglées à la seconde. +Ils passent comme des tourbillons, avec des +claquements de soufflets qui semblent les tic-tac +mêmes du mécanisme de leurs exercices. Ils ont la +finesse et la force. C'est là ce qui les caractérise. +Sous le masque enfariné de Pierrot, ils détaillent +l'idée avec des jeux de physionomie d'un esprit délicieux; +puis, brusquement, un coup du vent semble +passer, et les voilà lancés dans une férocité saxonne +qui nous surprend un peu. Ils bondissent, ils s'assomment, +ils sont à la fois aux quatre coins de la +scène; et ce sont des bouteilles volées avec une habileté +qui est la poésie du larcin, des gifles qui s'égarent, +des innocents qu'on bâtonne et des coupables +qui vident les verres des braves gens, une négation +absolue de toute justice, une absolution du crime +par l'adresse. Telle est leur originalité, un mélange +de cruauté et de gaieté, avec une fleur de fantaisie +poétique.</p> + +<p>Je le dis encore, je ne sais rien de plus triste sous +le rire. Cela rappelle les grandes caricatures anglaises. +L'homme se débat et sanglote, dans les gambades et +les grimaces de ces mimes. Je songeais avec quel cri +de colère on accueillerait une oeuvre de nous, romanciers +naturalistes, si nous poussions si loin l'analyse +de la grimace humaine, la satire de l'homme aux +prises avec ses passions. Imaginez un moment la +scène du gendarme dans un de nos livres, admettez +que nous traînions ce pauvre gendarme dans le ridicule, +en mettant sous la charge une pareille négation +de l'autorité: on nous traiterait de communard, on +nous demanderait compte des otages. Certes, dans +nos férocités d'analyse, nous n'allons pas si loin que +les Hanlon, et nous sommes déjà fortement injuriés. +Cela vient de ce que la vérité peut se montrer et +qu'elle ne peut se dire. Puis, la caricature couvre tout. +On lui permet le par-dessous et l'au delà. Et c'est +tant mieux, puisqu'elle nous régale. Faisons tous des +pantomimes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LE VAUDEVILLE</h3> + +<p>Je ne me charge pas de raconter les <i>Dominos Roses</i>, +la nouvelle pièce en trois actes que MM. Delacour et +Hennequin ont fait jouer au Vaudeville. C'est une +de ces pièces compliquées, d'une ingéniosité d'ébénisterie +sans pareille, un de ces petits meubles chinois, +aux cents tiroirs se casant les uns dans les +autres, qu'il faut replacer avec une exactitude scrupuleuse, +si l'on veut ne rien casser.</p> + +<p>Les auteurs ont appelé leur oeuvre comédie. Voilà +un bien grand mot pour une pièce de cette facture. +J'aurais préféré vaudeville. Une comédie ne va pas, +selon moi, sans une étude plus ou moins poussée des +caractères, sans une peinture quelconque d'un milieu +réel. Or, les auteurs ne sont en somme que d'aimables +gens, bien décidés à récréer le public, en faisant +tourner devant lui le quadrille de leurs marionnettes. +Leur art consiste à machiner leur joujou, de façon que +les personnages obéissent à chaque tour de la manivelle +et viennent occuper sur les planches l'endroit +précis qui leur est assigné. C'est du théâtre mécanique, +des bonshommes, joliment campés, dont les +pas sont réglés comme par un maître de ballets. Ils +vont à gauche, ils vont à droite, ils s'entrecroisent, +se mêlent et se dégagent, pour le plus grand plaisir +des yeux du public. Et, je le répète, cela demande +des mains exercées. On parle souvent du métier au +théâtre. Eh bien! les <i>Dominos Roses</i> sont un produit +immédiat du métier, sans aucune faute. De la mémoire, +de l'adresse, et rien de plus. Mais on voit que +le métier n'est décidément pas à dédaigner, puisqu'il +peut suffire au succès.</p> + +<p>On parlait du <i>Procès Veauradieux</i>, des mêmes auteurs, +pendant la représentation. Les deux pièces, +en effet, ont beaucoup de ressemblance, sortent tout +au moins du même moule. Rien de plus naturel, +d'ailleurs. MM. Delacour et Hennequin ont pensé, +avec raison, que les spectateurs applaudiraient plus +volontiers ce qu'ils avaient déjà applaudi. Les nouveautés +troublent le public dans sa quiétude, lui +causent une secousse cérébrale désagréable. L'éternel +quiproquo des maris qui embrassent les bonnes, +en croyant embrasser leurs femmes, ne suffit-il pas à +la gaieté d'une soirée? Rien de plus digestif que ce +jeu du quiproquo. Il est à la portée de tout le monde, +il soulève toujours le même éclat de rire, comme +ces calembours de province qui sont, pendant un +quart de siècle, la joie d'un salon. Et l'on s'en va, la +tête libre, sans fatigue intellectuelle, en se souvenant +des petits jeux de société de sa jeunesse.</p> + +<p>J'ai bien suivi les impressions du public, au courant +des trois actes. D'abord, j'ai constaté un peu de +froideur. On voyait les auteurs venir avec leurs gros +sabots, et l'on échangeait des regards comme pour +se dire qu'on savait bien la suite. Même, derrière +moi, un monsieur très ferré sans doute sur le répertoire +de nos vaudevilles, citait les pièces où la même +idée se trouvait déjà; et il y en avait une longue +liste, je vous assure. Mais l'intrigue se nouait, le +charme opérait peu à peu. Je m'imaginais apercevoir +les auteurs derrière une coulisse, tendant leur piège +avec la tranquillité d'hommes qui connaissent la +bonne glu. Tous les vieux mots portaient. A mesure +que les spectateurs se retrouvaient davantage en pays +de connaissance, ils devenaient bons enfants, s'amusaient +aux endroits où ils s'amusent depuis leur âge +le plus tendre. Certes, ils étaient de plus en plus +certains du dénouement, tous vous auraient dit +comment tourneraient les choses, il n'y avait pas dans +leur émotion le moindre doute sur la félicité finale +des personnages; mais cela les ravissait d'assister +une fois de plus au dévidage adroit de cet écheveau +dramatique si bien embrouillé.</p> + +<p>Les auteurs allaient-ils prendre le fil à gauche ou +à droite? Et cette seule alternative suffisait à leur +bonheur. Puis, il y avait encore le hasard des noeuds; +innocentes catastrophes, aussi vite réparées que survenues, +qui accidentaient la route parcourue tant de +fois. Dès le second acte, la salle ravie se croyait +encore au <i>Procès Veauradieux</i>, et applaudissait à tout +rompre. Grand succès.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Il s'agit dans <i>Bébé</i>, la pièce de MM. de Najac et +Hennequin, d'un de ces grands enfants que les mères +gardent jusqu'au mariage, autour de leurs jupes, et +auxquels elles ne peuvent jamais se décider à donner +la clef des champs. Tel est le bébé, un bébé de vingt-deux +ans, et qui a déjà de la barbe au menton. Gaston +est adoré par sa mère, la baronne d'Aigreville, qui +le cajole, le dodeline et lui parle encore en zézayant, +comme s'il portait toujours des robes et un bourrelet.</p> + +<p>Quant au sujet philosophique,—il y a un sujet +philosophique,—il repose sur cette idée qu'un +jeune homme, avant de se marier et de faire un bon +mari, doit parcourir trois périodes, la période des +femmes de chambre, celle des cocottes et celle des +femmes mariées. C'est le cousin Kernanigous qui dit +cela, et le cousin s'y connaît, lui qui, chaque année, +quitte sa ferme modèle de Bretagne pour venir faire +ses farces à Paris.</p> + +<p>Naturellement, Gaston, que sa mère croit encore +un ange de pureté, a déjà fait de nombreux accrocs +à sa robe d'innocence. La baronne lui a meublé +un entresol, dans la même maison qu'elle, pour +qu'il puisse étudier son droit tranquillement; mais +Gaston, en compagnie de son ami Arthur, n'utilise +guère son entresol que pour recevoir des dames. +Ajoutez que le baron est une absolue ganache; ce +digne homme passe sa vie à lire les journaux, chez +lui et à son cercle, ce qui fatalement a influé d'une +façon déplorable sur son intelligence. Il ne s'occupe +de son fils que pour lui adresser la morale la plus +drôle du monde. Ainsi, lorsque les farces de Bébé se +découvrent, et que celui-ci s'excuse en rappelant à +son père les folies que lui-même a dû faire dans sa +jeunesse, le baron répond gravement: «Monsieur, +en ce temps-là, je n'étais pas encore votre père.» Le +mot a fait beaucoup rire.</p> + +<p>Donc, Gaston parcourt les trois phases. La première +est représentée par la femme de chambre de +sa mère, Toinette; la seconde, par une dame galante, +Aurélie; et la troisième par sa cousine, madame de +Kernanigous elle-même. Des trois, c'est Toinette +que je préfère. Elle est adorable, cette enfant, qui +s'écrie, lorsque Gaston veut l'abandonner: «Ah! +monsieur, vous n'aurez pas le coeur de quitter la +femme de chambre de votre mère!» Elle adore son +maître, lui recoud ses boutons, pleure au dénouement, +quand on le marie. Les auteurs, en rendant +la femme de chambre si aimable, auraient-ils eu des +intentions démocratiques?</p> + +<p>Tout le sujet est là, mais les auteurs connaissent +trop leur métier pour ne pas avoir compliqué ce sujet +à l'aide des quiproquos les plus inextricables. M. Hennequin +persévère naturellement dans un genre qui +lui a valu trois grands succès: les <i>Trois Chapeaux</i>, le +<i>Procès Veauradieux</i> et les <i>Dominos Roses</i>. Sa part de +collaboration est certainement dans les singulières +complications de l'intrigue. Je renonce à raconter +ces complications, mais je puis les indiquer. Aurélie +la cocotte, est en même temps la maîtresse de Gaston +et celle du cousin Kernanigous; elle est encore la +femme légitime d'un répétiteur de droit, Pétillon, +dont je parlerai tout à l'heure. Alors, se produit la +débandade obligée. C'est d'abord madame de Kernanigous +qu'on prend pour Aurélie; puis, c'est +Aurélie qu'on prend pour madame de Kernanigous; +la brune et la blonde se mêlent, le public lui-même +finit par ne plus savoir au juste ce qu'il doit croire. +A un moment, il y a jusqu'à quatre personnes cachées +derrière des portes. Et l'on rit.</p> + +<p>On rit, parce que tous les personnages courent sur +la scène. Cette débandade qui entre, sort, se cache, +reparaît, fait claquer les portes, étourdit les spectateurs +et les charme. Cela, d'ailleurs, pourrait continuer +éternellement. S'il n'y a pas de raison pour que cela +commence, il y en a encore moins pour que cela +finisse. Enfin, les auteurs veulent bien aboutir à un +mariage entre Gaston et une nièce de Kernanigous. +L'honneur de la cousine est sauf. La baronne et le +baron sont convaincus que leur fils n'est plus un +bébé, et ils consentent à le traiter en homme.</p> + +<p>Ce genre de pièces à quiproquos est toujours +d'un effet sûr. Seulement, je trouve qu'il fatigue vite. +Un acte suffirait. Au troisième acte de <i>Bébé</i>, je commençais +à être ahuri. Rien d'énervant à la longue +comme de voir tous les personnages se précipiter les +uns derrière les autres; on voudrait qu'ils se tinssent +enfin tranquilles, pour les entendre causer +comme tout le monde. S'ils n'ont rien à dire, pourquoi +ne se contentent ils pas de jouer une pantomime? +cela serait aussi réjouissant. En somme, je le +répète, le genre est gros et absolument inférieur. Le +succès vient de ce que le public croit entrer de moitié +dans la pièce.</p> + +<p>Mais ce qui donne à <i>Bébé</i> une certaine valeur, c'est +une pointe littéraire, où l'on sent la collaboration de +M. de Najac. Il y a, dans les deux premiers actes, +quelques scènes fort jolies, d'un comique très fin. +Ces scènes sont fournies par la baronne et par Pétillon, +le répétiteur de droit.</p> + +<p>La baronne a voulu donner un répétiteur à son fils, +pour le hâter dans ses examens. Il faut dire que +Gaston est un véritable cancre. Or, Pétillon a une +façon de professer qui est un poème de tolérance; il +laisse ses élèves, Gaston et Arthur, causer de leurs +maîtresses et de leurs parties fines, entre deux commentaires +du Code; il se mêle lui-même à la conversation, +avec le rire sournois et gourmand d'un cuistre +voluptueux qui n'est pas assez riche pour contenter +ses passions. Une des scènes les plus drôles est celle-ci: +le baron surprend ces messieurs tapant sur le +piano, dansant avec des dames; et Pétillon sauve les +garnements, en expliquant que sa méthode consiste +à apprendre le Code en musique. Il va jusqu'à chanter +plusieurs articles. C'est là une bonne extravagance. +La salle entière a été prise d'un fou rire.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>MM. de Najac et Hennequin ont voulu donner au +Gymnase un pendant à <i>Bébé</i>, et ils ont écrit la <i>Petite +Correspondance</i>.</p> + +<p>Je ne crois pas nécessaire d'entrer dans une analyse +de cette pièce. Quel singulier genre! Prendre des +bouts de fil, les emmêler, mais d'une façon adroite, +de manière qu'ils paraissent noués ensemble, en un +paquet inextricable; puis, tirer un seul bout, celui +qu'on a ménagé, et rembobiner le tout d'un trait, +sans la moindre difficulté. La littérature est absente, +on s'intéresse à cela comme à un jeu de patience; et +quand on s'en va, on éprouve un vide, une déception, +avec cette pensée vague que ce n'était pas la peine de +se passionner, puisqu'on était certain à l'avance que +cela finirait comme cela avait commencé. Au théâtre, +lorsqu'on n'emporte aucun fait nouveau, aucune +observation à creuser, on garde contre la pièce une +sourde rancune, de même qu'on s'en veut lorsqu'on +a lu un livre vide ou qu'on s'est arrêté à causer dix +minutes avec un bavard imbécile, qui vous a noyé +d'un déluge de mots.</p> + +<p>Je songeais au succès de <i>Bébé</i>, en voyant la <i>Petite +Correspondance</i>, et je me disais qu'en somme ce succès +était mérité. A coup sûr, ce qui a charmé si +longtemps le public, ce n'est pas l'imbroglio de la +pièce, ce sont deux ou trois scènes d'observation +amusante qu'elle contenait. Et ce qui prouve qu'une +série de quiproquos ne suffit pas au succès, même +lorsqu'ils sont travaillés par des mains expérimentées, +c'est que la <i>Petite Correspondance</i> a été accueillie +froidement. Question de sujet, et surtout question +de types et de situations, je le répète. Dans <i>Bébé</i>, +on a trouvé drôle cette histoire de grand garçon +dégourdi, que sa mère traite toujours en enfant, +lorsqu'il se lance dans toutes les fredaines, et qu'il +a la femme de chambre pour maîtresse. Bien que +cela rappelât <i>Edgard et sa bonne</i>, l'aventure a paru +piquante, prise sur le vrai, dans le courant de la +vie quotidienne. Peut-être le public ne fait-il pas +ces réflexions-là; mais, à son insu, il subit les courants +qui s'établissent, il ne supporte plus que difficilement +les inventions de pure fantaisie, et se +plaît davantage aux choses prises sur la réalité.</p> + +<p>Je parlais des types. La fortune de <i>Bébé</i> a été faite +par le répétiteur Pétillon. Ce maître, si tolérant pour +ses élèves, le nez tourné à la friandise, et se régalant +le premier des fredaines de la jeunesse, était certes +une caricature, mais une caricature sous laquelle on +sentait la vie. Il vivait, ce cuistre sournoisement voluptueux, +brûlé de tous les appétits, sous son cuir de +pédant qui court le cachet. Et quelle bonne folie que +la scène où il sauve les deux chenapans auxquels il +donne des répétitions de droit, en racontant à une +vieille ganache de père qu'il a mis le Code en couplets! +Cela est extravagant; seulement, derrière l'extravagance, +on sent l'observation, on se rappelle des +pauvres diables de cet acabit qui gagnent leurs cachets, +en baisant les bottes des petits gredins qu'ils +sont chargés d'instruire.</p> + +<p>Faut-il voir une leçon donnée aux auteurs dans +l'accueil relativement froid fait par le public à la +<i>Petite Correspondance</i>? Je n'ose l'affirmer. Et pourtant +MM. de Najac et Hennequin, qui sont très expérimentés, +ne peuvent manquer de faire le raisonnement +suivant: «Pourquoi le grand succès de <i>Bébé</i>, +et pourquoi la demi-chute de la <i>Petite Correspondance</i>? +Évidemment, c'est que les imbroglios ne +satisfont plus entièrement le public, car jamais nous +n'en avons noué un de plus entortillé ni de plus +heureusement dénoué. Il est donc temps d'abandonner +cette formule commode et de chercher des +situations vraies et des types réels, comme dans <i>Bébé</i>. +Notre intérêt l'exige: soyons vivants, si nous voulons +toucher de beaux droits d'auteur.»</p> + +<p>Ce raisonnement serait excellent, et je voudrais +l'entendre faire par tous les auteurs; d'autant plus +qu'il est logique et exact. Questionnez les plus habiles, +ils vous diront que le goût du public tourne au +naturalisme, d'une façon continue et de plus en plus +accentuée. C'est le mouvement de l'époque. Il s'accomplit +de lui-même, par la force même des choses. +Avant dix ans, l'évolution sera complète. Et vous +verrez les dramaturges et les vaudevillistes, réputés +pour leur habileté, se ruer alors vers la peinture des +scènes réelles, car ils n'ont au fond qu'une doctrine: +satisfaire le public en toutes sortes, lui donner ce +qu'il demande, de manière à battre monnaie le plus +largement possible.</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Une circonstance m'a empêché d'assister à la première +représentation de <i>Niniche</i>, le vaudeville en trois +actes que MM. Hennequin et Millaud ont fait jouer aux +Variétés. Je n'ai pu voir que la quatrième, et j'ai été +vraiment surpris de la gaieté débordante du public. +Quel excellent public que ce public parisien! Comme +il est bon enfant, comme il rit volontiers! La moindre +plaisanterie, eût-elle trente années d'âge, le chatouille +ainsi qu'au premier jour, lorsqu'elle est dite par la +comédienne ou le comédien favori. On prétend que +les artistes tremblent, lorsqu'ils paraissent à Paris +pour la première fois. Ils ont bien tort. J'ai connu, en +province, un théâtre où le public était autrement +exigeant et maussade. On y sifflait avec une brutalité +révoltante. J'estime qu'il faut trois fois plus +d'efforts pour dérider un spectateur de province +que pour faire rire aux éclats un spectateur de Paris.</p> + +<p>J'ai été d'autant plus étonné de là gaieté de la salle, +que l'on avait jugé <i>Niniche</i> très sévèrement devant +moi, le lendemain de la première représentation, +C'était un four, disait-on. Voilà un four qui prenait +tous les airs d'un grand succès. J'avais particulièrement +à côté de moi des dames, d'honnêtes bourgeoises +à coup sûr, qui faisaient scandale, tant elles +s'amusaient. Les moindres mots, d'ailleurs, soulevaient +une tempête de joie, du parterre au cintre. Et +cela ne cessait point, les trois actes ne se sont pas +refroidis un instant. Je me doute bien que les interprètes +sont pour beaucoup dans cette gaieté. +D'autre part, peut-être suis-je tombé sur une représentation +exceptionnelle, sur un soir où toute la +salle avait bien dîné; il y a de ces rencontres, de +ces jours d'électricité commune, que connaissent +les artistes, et qu'ils constatent en disant: «La salle +est très chaude aujourd'hui.» Mais le fait ne m'en a +pas moins préoccupé vivement.</p> + +<p>Ai-je ri moi-même? Mon Dieu, je crois que oui. +J'avais beau me dire que tout cela était très bête, que +la pièce avait été faite cent fois; j'avais beau trouver +les actes vides, l'esprit grossier, le dénouement prévu +à l'avance: ce grand et bon rire de la salle me gagnait. +En vérité, les spectateurs sans malice s'amusaient +trop pour qu'on ne s'égayât pas de leur propre gaieté. +Au fond, j'étais très triste. Si vraiment il suffit d'une +si pauvre farce pour procurer une heureuse soirée +aux braves bourgeois parisiens, nous avons tous très +grand tort de nous empêtrer dans des questions littéraires. +A quoi bon le talent, à quoi bon l'effort, si +cela satisfait pleinement le public? Je déclare que jamais +je n'ai vu des gens mis dans un pareil état de +joie par les chefs-d'oeuvre de notre théâtre. Devant +un chef-d'oeuvre, le public se méfie toujours un peu; +il a peur que le chef-d'oeuvre ne se moque de lui. +Mais, devant une <i>Niniche</i>, il se roule, il est comme +ces enfants qui rencontrent un trou d'eau sale et qui +s'y vautrent avec délices, en se sentant chez eux.</p> + +<p>Oh! le rire, quelle bonne chose et quelle chose bête! +Toute la sottise est là et tout l'esprit. Contestez les +mérites de <i>Niniche</i>, on vous répondra que le public +s'amuse, et vous n'aurez rien à répondre, car les théâtres +ne sont faits en somme que pour amuser le public. +En voyant cette salle rire à ventre déboutonné +d'inepties dont on serait révolté, si on les lisait chez +soi, on se sent ébranlé dans ses convictions les plus +chères, on se demande si le talent n'est pas inutile, +s'il y a à espérer qu'une oeuvre forte touche jamais +autant les spectateurs dans leurs instincts secrets +qu'une parade de foire. Le théâtre serait donc cela? +Les effluves d'une foule mise en tas, l'aveuglement +du gaz, l'air surchauffé d'une salle trop étroite, +l'odeur de poussière, toutes les sollicitations et toutes +les demi-hallucinations d'une journée d'activité terminée +dans un fauteuil dont les bras vous étouffent +et vous brûlent, ce serait donc là cette atmosphère du +théâtre qui déforme tout et empêche le triomphe du +vrai sur les planches?</p> + +<p>J'ai eu ainsi la sensation très nette de l'infériorité +de la littérature dramatique. En vérité, l'oeuvre écrite +est plus large, plus haute, plus dégagée de la sottise +des foules que l'oeuvre jouée. Au théâtre, le succès est +trop souvent indépendant de l'oeuvre. Une rencontre +suffit, une interprétation heureuse, une plaisanterie +qui est dans l'air, une bêtise tournée d'une certaine +façon qui répond à la bêtise du moment. Si le rire ou +les larmes prennent,—je ne fais pas de différence, +car les larmes sont une autre forme de la bonhomie +du public,—voilà la pièce lancée, il n'y a plus de +raison pour qu'elle s'arrête. Depuis deux ans bientôt, +je querelle mes confrères pour leur prouver qu'ils font +du théâtre une chose trop sotte. Mon Dieu! est-ce +qu'ils auraient raison, est-ce que ce serait réellement +si sot que cela?</p> + +<p>Maintenant, il me faut juger <i>Niniche</i>. Grande affaire. +J'avoue que je ne sais par quel bout commencer. Il y +a, en critique dramatique, toute une école qui, dans +un cas pareil, se tire d'embarras le plus galamment +du monde. La recette consiste à ne pas parler de la +pièce, à enfiler de jolies phrases sur ceci et sur cela, +jusqu'à ce que le feuilleton soit plein. Puis, on signe. +Je crois que Théophile Gautier a été l'inventeur de +l'article à côté. Il maniait la langue avec l'aisance et +l'adresse que l'on sait, il était toujours sûr de charmer +son public. Aussi la pièce ne l'inquiétait-elle jamais. +Il avait des formules toutes faites, il admirait tout, les +petits vaudevilles et les grandes comédies, enveloppant +le théâtre entier dans son large dédain. Gautier +a laissé des élèves.</p> + +<p>Le malheur est que je ne puis entendre la critique +ainsi. J'aime bien à me rendre compte. J'estime que +les choses ont des raisons d'être. Mais où mon anxiété +commence, c'est lorsqu'il faut distinguer les nuances +du médiocre. Ce serait une erreur de croire qu'il +n'existe qu'un médiocre. Les genres au contraire en +sont très nombreux, les espèces pullulent à l'infini. Je +me souviens toujours de mon professeur de quatrième, +qui nous disait: «Je classe encore assez vite les +dix premières copies dans une composition; ce qui +m'exténue, c'est de vouloir être juste et d'assigner des +places aux trente dernières.» Eh bien! ma situation +est pareille à celle de ce professeur, je ne sais le plus +souvent comment classer certaines pièces, de façon à +satisfaire absolument ma conscience.</p> + +<p>Vouloir être juste, c'est tout le rôle du critique. La +passion de la justice est la seule excuse que l'on puisse +donner à cette singulière démangeaison qui nous +prend de juger les oeuvres de nos confrères. Mon professeur +avouait parfois que, désespérant d'établir une +différence appréciable du mauvais au pire dans les +toutes dernières copies, il les plaçait au petit bonheur, +en tas. Voilà ce qu'il faudrait éviter. Où diable placer +<i>Niniche</i>? car Niniche m'a fait rire, et elle a droit à +une place. Est-ce que <i>Niniche</i> vaut mieux que telle ou +telle pièce, dont les titres m'échappent? Grave question. +Je creuserais cette étude pendant des journées +sans pouvoir peut-être trouver des arguments décisifs. +Pourtant, je veux être équitable. Les critiques qui font +profession de toujours partager l'avis du public et qui +trouvent bon ce qui l'amuse, croient en être quittes avec +<i>Niniche</i>, en la traitant de vaudeville amusant. C'est là +un jugement trop commode. <i>Niniche</i> est un symbole, +la pièce idiote qui a un succès comme jamais un chef-d'oeuvre +n'en aura, et qui gratte la foule à la bonne +côte, la côte joyeuse, selon le joli mot de nos pères. +Les belles filles tombent en pâmoison, lorsqu'on +avance les mains vers leur taille. Pourquoi le public +se pâme-t-il, quand on lui joue <i>Niniche</i>? J'exige un +commentaire.</p> + +<p>L'intrigue est la première venue. Un diplomate +polonais, le comte Corniski a épousé la belle Niniche, +une «hétaïre» parisienne, sans avoir le moindre +soupçon de sa vie passée. Il la ramène en France, où +il est chargé d'une mission. Mais la comtesse est reconnue +à Trouville par le jeune Anatole de Beau-persil. +Elle apprend, grâce à lui, qu'on va vendre ses +meubles, et elle se désole, à la crainte d'un scandale, +car elle a laissé dans une armoire des lettres compromettantes, +que lui a adressées autrefois le prince +Ladislas, le propre fils du roi de Pologne. Justement +la mission du comte Corniski est de s'emparer de ces +lettres. Dès lors, commence une chasse, les lettres circulent, +passent dans les mains du mari, qui finit par +les rendre sans les avoir lues. J'ai négligé un baigneur +de Trouville, le beau Grégoire, qui baigne ces dames +par goût, et qui redevient le plus correct des gandins, +lorsqu'il a quitté son costume. Il y a aussi une veuve +Sillery, une vieille dame passionnée, sans compter +deux pantalons, dont les rôles sont très développés, +et qui produisent un effet énorme: le premier, un +pantalon bleu, poursuivi par un mari jaloux, passe de +jambes en jambes; le second, un pantalon nankin, +se déchire jusqu'à la ceinture, ce qui cause chez les +dames une hilarité folle. Peut-être bien que le succès +de la pièce est là.</p> + +<p>Décidément, je renonce à classer <i>Niniche</i>. Hélas! +je le crains, la justice n'est pas de ce monde. J'ai la +vague sensation que <i>Niniche</i> a sa place entre les <i>Dominos +Ruses</i> et <i>Madame l'Archiduc</i>; mais est-ce entre +les deux, est-ce avant, est-ce après? c'est ce que je +n'ose affirmer. Il faudrait peser les oeuvres, consulter +les nuances, se livrer à une étude de comparaison +qui demanderait des délicatesses infinies. Et voilà +l'embarras où se trouvent les critiques consciencieux, +lorsqu'ils veulent tenir compte des fameux arrêts du +public. Le public rit, l'oeuvre en vaut sans doute la +peine, examinons-la; et, lorsqu'on veut l'examiner, +on ne sait par quel bout la prendre, on se donne un +mal infini pour la classer, sans y parvenir. Un succès +comme celui de <i>Niniche</i> ne peut donner à un honnête +homme qu'un désir, celui d'être sifflé. Cela soulagerait, +vraiment.</p> +<br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Justement, l'autre soir, en écoutant à l'Ambigu +<i>Robert Macaire</i>, je songeais à la farce moderne, telle +que des auteurs de talent et d'esprit pourraient +l'écrire. Comparez à nos plats vaudevilles, ce rire de +la satire sociale qui sonnerait si vaillamment. Je sais +bien qu'il faudrait accorder aux auteurs une grande +liberté, leur ouvrir surtout le monde politique où se +joue la véritable comédie des temps modernes. Pour +moi, la veine nouvelle est là, et pas ailleurs.</p> + +<p><i>Robert Macaire</i>, que la personnalité de Frédéric +Lemaître avait animée d'un large souffle, nous paraît +aujourd'hui, il faut bien le dire, d'une grande +innocence. Les mots drôles abondent, et il en +est quelques-uns qui sont même profonds. Mais ce +qu'il y a encore de meilleur, ce sont les dessous que +nous mettons nous-mêmes dans l'oeuvre. Rien n'est +au fond plus terrible que cette figure de Robert Macaire, +blaguant tout ce qu'on respecte, la vie humaine, +la famille et la propriété, la force armée et +la religion; seulement, elle se promène dans une +telle farce, elle parle d'un style si plat et elle évite +si soigneusement de conclure, que le public ne saurait +la prendre au sérieux, ce qui la sauve du mépris +et de la colère. J'ai fait une fois de plus cette remarque: +le mauvais style excuse tout; il est permis +de mettre des monstruosités à la scène, pourvu qu'on +les y mette sans talent. Imaginez la lutte épique de +Robert Macaire contre les gendarmes écrite par un +véritable écrivain, tirée des puérilités grossières de la +charge, et aussitôt la censure intervient, et tout de +suite le public se fâche.</p> + +<p>Ainsi donc, ce qui nous plaît, dans <i>Robert Macaire</i>, +c'est ce que nous y mettons. Sous les calembours, +sous les scènes de parade, sous le décousu du dialogue +et l'enfantillage de l'intrigue, nous voulons +voir une satire amère contre la société exploitée par +deux fripons, qui, non contents de la voler, la bafouent +et la salissent. Nous poussons les situations +jusqu'à leurs conséquences logiques, nous élargissons +le cadre. Souvent, il n'y a qu'un mot vraiment fort; +mais ce mot nous suffit pour ajouter tout ce que les +auteurs n'ont pas dit. Ce qui m'a frappé, c'est que +peu de scènes sont faites; le talent a manqué sans +doute, les scènes ne sont qu'indiquées, et faiblement. +Ainsi, je prends une scène faite, la scène d'amour romantique +entre Robert Macaire et Eloa, cette scène +qui parodie si drôlement le lyrisme de 1830. Elle +est remarquable et produit encore aujourd'hui un +effet énorme, parce qu'elle reste dans une gamme +d'esprit très fin et de bonne observation. Prenez, au +contraire, la plupart des autres scènes, toutes celles +par exemple qui ont lieu entre Robert Macaire et les +gendarmes; pas une ne satisfait pleinement, parce +que pas une n'est réalisée avec l'ampleur nécessaire, +avec la maîtrise qui met de la réalité sous les exagérations +les plus folles. Tout cela ne tient pas, les faits +ne font illusion à personne et les personnages sont +des pantins. Dès lors, la satire tombe dans le vaudeville.</p> + +<p>Il est vrai que le <i>Robert Macaire</i> pensé et écrit, tel +que je le rêve, serait sans doute impossible sur la +scène. Nous ne sommes pas habitués au rire cruel. Il +ferait beau voir un coquin mettant fortement le monde +en coupe réglée. La farce moderne ne m'en paraît pas +moins devoir être dans cette peinture de la sottise des +uns et de la coquinerie des autres, poussée à la grandeur +bouffonne. Songez à un Robert Macaire actuel +qui s'agiterait dans notre monde politique et qui +monterait au pouvoir, en jouant de tous les ridicules +et de toutes les ambitions de l'époque. Le beau sujet, +et quelle farce un homme de talent écrirait là, s'il +était libre!</p> +<br><br><br> + + +<h3>LA FÉERIE ET L'OPÉRETTE</h3> +<br> +<h3>I</h3> + +<p>De grands succès ont rendu l'exploitation de la +féerie très tentante pour les directeurs. On gagne +deux ou trois cent mille francs avec une pièce de ce +genre, quand elle réussit. Il faut ajouter, comme les +frais de mise en scène sont considérables, qu'un +directeur est ruiné du coup, s'il a deux féeries tuées +sous lui. C'est un jeu à se trouver sur la paille ou à +avoir voiture dans l'année. Le pis est que, la question +littéraire mise à part, une féerie qui aura deux +cents représentations ressemble absolument à une +féerie qui en aura seulement vingt. Pour mettre la +main sur la bonne, il faut avoir un flair particulier, +il faut sentir de loin les pièces de cent sous, rien de +plus. Le hasard remplace l'intelligence. Le décorateur +et le costumier aident le hasard.</p> + +<p>La féerie, telle qu'elle est comprise aujourd'hui, +n'est plus qu'un spectacle pour les yeux. Il y a +quelques cinquante ans, lors de la vogue du <i>Pied de +Mouton</i> et des <i>Pilules du Diable</i>, une féerie ressemblait +à un grand vaudeville mêlé de couplets, dans lequel +les trucs jouaient la partie comique. Au lieu de palais +ruisselant d'or et de pierreries, au lieu d'apothéoses +balançant des femmes à demi nues dans des +clartés de paradis, on voyait des hommes se changer +en seringues gigantesques, des canards rôtis s'envoler +sous la fourchette d'un affamé, des branches +d'arbre donner des soufflets aux passants.</p> + +<p>Mais ce genre de plaisanteries s'est démodé, l'ancienne +féerie a semblé vieillotte et trop naïve. Alors, +sans songer un instant à renouveler le genre par le +dialogue, le mérite littéraire du texte, on a, au contraire, +diminué de plus en plus le dialogue, réduit la +pièce à être uniquement un prétexte aux splendeurs +de la mise en scène. Rien de plus banal qu'un sujet +de féerie. Il existe un plan accepté par tous les auteurs: +deux amoureux dont l'amour est contrarié, +qui ont pour eux un bon génie et contre eux un +mauvais génie, et qu'on marie quand même au dénoûment, +après les voyages les plus extravagants +dans tous les pays imaginables. Ces voyages, en +somme, sont la grande affaire, car ils permettent +au décorateur de nous promener au fond de forêts +enchantées, dans les grottes nacrées de la mer, à +travers les royaumes inconnus et merveilleux des +oiseaux, des poissons ou des reptiles. Quand les +acteurs disent quelque chose, c'est uniquement +pour donner le temps aux machinistes de poser un +vaste décor, derrière la toile de fond.</p> + +<p>J'avoue, pourtant, n'avoir pas la force de me fâcher. +S'il est bien entendu que toute prétention +de littérature dramatique est absente, il y a là un +véritable émerveillement. Les acteurs ne sont plus +que des personnages muets et riches, perdus au +milieu d'une prodigieuse vision. Au fond de sa salle, +on peut se croire endormi, rêvant d'or et de lumière; +et même les mots bêtes qu'on entend, malgré soi, +par moments, sont comme les trous d'ombre obligés +qui gâtent les plus heureux sommeils. Les ballets +sont charmants, car les danseuses n'ont rien à dire. +Il y a toujours bien deux ou trois actrices jolies, +montrant le plus possible de leur peau blanche. On +a chaud, on digère, on regarde, sans avoir la peine +de penser, bercé par une musique aimable. Et, après +tout, quand on va se coucher, on a passé une agréable +soirée.</p> + +<p>Certes, au théâtre, il faut laisser un vaste cadre à +l'adorable école buissonnière de l'imagination. La féerie +est le cadre tout trouvé de cette débauche exquise. +Je veux dire quelle serait la féerie que je souhaite. +Le plus grand de nos poètes lyriques en aurait écrit +les vers; le plus illustre de nos musiciens en composerait +la musique. Je confierais les décors aux +peintres qui font la gloire de notre école, et j'appellerais +les premiers d'entre nos sculpteurs pour +indiquer des groupes et veiller à la perfection de +la plastique. Ce n'est pas tout, il faudrait, pour +jouer ce chef-d'oeuvre, des femmes belles, des +hommes forts, les acteurs célèbres dans le drame +et dans la comédie. Ainsi, l'art humain tout entier, +la poésie, la musique, la peinture, la sculpture, le +génie dramatique, et encore la beauté et la force, se +joindraient, s'emploieraient à une unique merveille, +à un spectacle qui prendrait la foule par tous les +sens et lui donnerait le plaisir aigu d'une jouissance +décuplée.</p> + +<p>Ah! qu'il serait temps de balayer les parades qui +salissent les scènes de nos plus beaux théâtres, de +jeter au ruisseau les livrets stupides, dont l'esprit +consiste dans des calembours rances et dans des +coups de pied au derrière, les partitions vulgaires qui +chantent toutes les mêmes turlututus de foire, les +trucs vieillis, les décors trop somptueux qui ruissellent +d'un or imbécile et bourgeois! On rendrait nos +théâtres aux grands poètes, aux grands musiciens, à +toutes les imaginations larges. Dans notre enquête +moderne, après nos dissections de la journée, les +féeries seraient, le soir, le rêve éveillé de toutes les +grandeurs et de toutes les beautés humaines.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>J'avoue donc ma tendresse pour la féerie. C'est, +je le répète, le seul cadre où j'admets, au théâtre, le +dédain du vrai. On est là en pleine convention, en +pleine fantaisie, et le charme est d'y mentir, d'y +échapper à toutes les réalités de ce bas monde.</p> + +<p>Et quel joli domaine, cette contrée du rêve peuplée +de génies bienfaisants et de fées méchantes! Les +princesses et les bergers, les servantes et les rois y +vivent dans une familiarité attendrie, s'aimant, s'épousant +les uns les autres. Quand une montagne, un +gouffre, un univers fait obstacle aux amours des +héros, la montagne est engloutie, le gouffre se comble, +l'univers s'envole en fumée, et les héros sont +heureux. Il n'y a plus de péripéties sans issue, de dénouements +impossibles, car les talismans facilitent +les combinaisons des fables les plus extravagantes. +Jamais les auteurs ne se trouvent acculés par la vraisemblance +et la logique; ils peuvent aller dans tous +les sens, aussi loin qu'ils veulent, certains de ne se +heurter contre aucune muraille. Un coup de baguette, +et la muraille s'entr'ouvre.</p> + +<p>On peut dire que la féerie est la formule par excellence +du théâtre conventionnel, tel qu'on l'entend en +France depuis que les vaudevillistes et les dramaturges +de la première moitié du siècle ont mis à la +mode les pièces d'intrigue. En somme, ils posaient en +principe l'invraisemblance, quitte à employer toute +leur ingéniosité pour faire accepter ensuite, comme +une image de la vie, ce qui n'en était qu'une caricature. +Ils se gênaient dans le drame et dans la comédie, +tandis qu'ils ne se gênaient plus dans la féerie: là +était la seule différence.</p> + +<p>Je voudrais préciser cette idée. L'allure scénique +d'une féerie est puérile, d'une naïveté cherchée, allant +carrément au merveilleux; et c'est par là que la pièce +enchante les petits et les grands enfants. Plus l'invraisemblance +est grande, plus le ravissement est certain. +On s'y arrête comme devant ces théâtres de marionnettes, +qui retiennent aux Champs-Elysées les rêveurs +qui passent. Il semble que ces personnages +fantasques et cette action folle soient des symboles, +derrière lesquels on entend l'humanité s'agiter avec +des rires et des larmes. Les joujoux, je parle des +joujoux à bon marché, les chevaux, les moutons, +les poupées, toutes ces bêtes en carton, grossièrement +peinturlurées et si extraordinaires de formes, +ont aussi cette invraisemblance lamentable ou grotesque +qui ouvre l'au delà de la vie. En les regardant, +on échappe à la terre, on entre dans le monde +de l'impossible. J'adore ces joujoux comme j'adore +les féeries.</p> + +<p>La comédie et le drame, au contraire, sont tenus +a être vraisemblables. Une nécessité les attache aux +pavés des rues. Ils mentent, mais il faut qu'ils mentent +avec des ménagements infinis, sous peine de +nous blesser. Le triomphe de nos auteurs a été de +déguiser le plus possible leurs mensonges, grâce à +toute une convention savamment réglée; de là, le +code du théâtre. Ils nous ont peu à peu habitués au +personnel comique ou dramatique, qui n'est autre +qu'un personnel de féerie, sans paillette, sans truc, +effacé et rapetissé. Pour moi, entre un roi de féerie +et un prince des vaudevilles de Scribe, je ne fais +qu'une différence: tous les deux sont mensongers, +seulement le premier me ravit, tandis que le second +m'irrite. Et il en est ainsi pour tous les personnages: +ils ne sont pas plus humains dans un genre que dans +l'autre; ils s'agitent également en pleine convention. +Je ne parle pas de l'intrigue elle-même; je trouve, +pour ma part, bien plus raisonnables les combinaisons +scéniques de <i>Rothomago</i>, par exemple, que celles +d'une foule de pièces dites sérieuses, dont il est +inutile de citer les titres.</p> + +<p>J'en veux arriver à cette conclusion, que le charme +de la féerie est pour moi dans la franchise de la convention, +tandis que je suis, par contre, fâché de l'hypocrisie +de cette convention, dans la comédie et le +drame. Vous voulez nous sortir de notre existence +de chaque jour, vous avancez comme argument que +le public va chercher au théâtre des mensonges consolants, +vous soutenez la thèse de l'idéal dans l'art, +eh bien! donnez-nous des féeries. Cela est franc, au +moins. Nous savons que nous allons rêver tout +éveillés. Et, d'ailleurs, une féerie n'est pas même un +mensonge, elle est un conte auquel personne ne peut +se tromper. Rien de bâtard en elle, elle est toute +fantaisie. L'auteur y confesse qu'il entend rester dans +l'impossible.</p> + +<p>Passez à un drame ou à une comédie, et vous sentez +immédiatement la convention devenir blessante. +L'auteur triche. Il marche, dès lors, sur le terrain du +réel; mais comme il ne veut pas accepter ce terrain +loyalement, il se met à argumenter, il déclare que le +réel absolu n'est pas possible au théâtre, et il invente +des ficelles, il tronque les faits et les gens, il cuisine +cet abominable mélange du vrai et du faux qui devrait +donner des nausées à toutes les personnes honnêtes. +Le malheur est donc que nos auteurs, en quittant les +féeries, en gardent la formule, qu'ils transportent +sans grands changements dans les études de la vie +réelle; ils se contentent de remplacer les talismans +par les papiers perdus et retrouvés, les personnages +qui écoutent aux portes, les caractères et les tempéraments +qui se démentent d'une minute à l'autre, +grâce à une simple tirade. Un coup de sifflet, et il +y a un changement à vue dans le personnage comme +dans le décor.</p> + +<p>Si réellement la vérité était impossible au théâtre, +si les critiques avaient raison d'admettre en principe +qu'il faut mentir, je répéterais sans cesse: «Donnez-nous +des féeries, et rien que des féeries!» La formule +y est entière, sans aucun jésuitisme. Voilà le théâtre +idéal tel que je le comprends, faisant parler les bêtes, +promenant les spectateurs dans les quatre éléments, +mettant en scène les héros du <i>Petit Poucet</i> et de la +<i>Belle au bois dormant</i>. Si vous touchez la terre, j'exige +aussitôt de vous des personnages en chair et en os, +qui accomplissent des actions raisonnables. Il faut +choisir: ou la féerie ou la vie réelle.</p> + +<p>Je songeais à ces choses, en voyant l'autre soir +<i>Rothomago</i>, que le Châtelet vient de reprendre avec +un grand luxe de costumes et de décors. Certes, cette +féerie, au point de vue littéraire, ne vaut guère mieux +que les autres; mais elle est gaie et elle a le mérite +d'être un bon prétexte aux splendeurs de la mise en +scène.</p> + +<p>Rien de plus démocratique, d'ordinaire, que le sujet +de ces pièces. Ainsi, <i>Rothomago</i> repose sur le double +amour d'un jeune prince pour une bergère et d'une +jeune princesse pour un paysan. Naturellement, le +prince et la princesse qu'on veut marier ensemble +finissent par épouser chacun l'objet de sa flamme. Et +remarquez que prince et princesse sont adorables, +qu'ils feraient un couple charmant. N'importe, ils ne +s'aiment pas, la force des talismans les empêche de se +voir sans doute, et leurs coeurs s'en vont malgré tout +courir la prétentaine au village. Tout cela est fou, et +c'est pourtant ce qu'il y a de plus raisonnable dans +l'oeuvre, car je ne raconte pas les promenades dans +les airs sur un dragon, ni les histoires de pirates qui +viennent enlever les villageoises dans les blés.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>J'ai vu, au théâtre de la Gaieté: le <i>Chat botté</i>, +une féerie de MM. Blum et Tréfeu.</p> + +<p>Quels adorables contes que ces contes de Perrault! +Ils ont une saveur de naïveté exquise. On a fait plus +ingénieux, plus littéraire; mais on n'a pas retrouvé +cet accent si fin de bonhomie et de malice. Cela nous +vient directement de notre vieille France; je ne parle +point des sujets, car des savants se sont amusés à les +retrouver un peu dans toutes les mythologies; je parle +du ton gaillard et franc, de la simplicité de la fable. +Le conteur a dit tout carrément ce qu'il avait à dire, +et l'humanité vit sous chaque ligne.</p> + +<p>Je sais bien que, de nos jours, on a trouvé Perrault +immoral. Nous avons, comme personne ne l'ignore, +une moralité très chatouilleuse. Où nos pères riaient, +nous rougissons. Le mot nous effraie surtout, car +nous savons encore nous accommoder avec la chose. +Nous mettons des feuilles de vigne aux antiques, et +nos filles baissent le nez en passant, ce qui prouve +qu'elles sont très avancées pour leur âge. Cela est +d'une hypocrisie raffinée, dont la pointe ajoute un +ragoût aux plaisirs défendus. On ne sait plus regarder +la vie en face, avec un franc et limpide regard.</p> + +<p>Donc, les contes de Perrault sont devenus immoraux; +je veux dire qu'on en discute les conclusions +au point de vue de la leçon morale. On voudrait que +le bon Dieu, la Providence et le reste fussent dans +l'affaire. Voici, par exemple, le <i>Chat botté</i>, ce merveilleux +chat qui se met au service du marquis de Carabas +et qui le marie à la plus belle des princesses, grâce à +l'agilité de ses pattes et à la fertilité de ses ruses. C'est +un maître trompeur; il ment avec un aplomb parfait, +il dupe les petits et les grands. Son unique qualité est +d'être fidèle à la fortune de son marquis. Imaginez +un valet de l'ancienne comédie, un de ces coquins +qui ont tous les tours dans leur sac et qui ne triomphent +que par des inventions du diable.</p> + +<p>Voilà notre morale indignée. Admirable sujet pour +faire un sermon contre le mensonge! S'il y a une +fortune mal acquise, c'est à coup sûr celle du marquis +de Carabas. Il se nourrit de vol, il épouse la +fille d'un roi, par une série de stratagèmes qui, de +nos jours, mèneraient tout droit un gendre sur les +bancs de la police correctionnelle. Et l'on ose mettre +de pareilles histoires entre les mains des enfants? On +veut donc qu'ils deviennent des escrocs? Ils ne sauraient +prendre là que le goût des chemins tortueux. +La conclusion du conte est, en somme, que pour +réussir l'habileté vaut mieux que l'honnêteté.</p> + +<p>O siècle pudique et moral, où les bourgeois ont +peur des oeuvres écrites comme les femmes laides +ont peur des miroirs! Au théâtre, on exige que la +vertu soit récompensée. Dans le roman, on veut +deux nobles âmes contre une âme basse, de même +que dans certaines confitures de fruits amers il faut +deux livres de sucre contre une livre de fruits. Cela +est tout nouveau, c'est une fièvre d'hypocrisie à l'état +aigu. Et les symptômes sont nombreux, les choses +les plus naturelles deviennent indécentes, lorsqu'on +a une préoccupation continue de l'indécence. Rien de +pareil dans la belle santé sanguine des siècles +passés. Sans remonter à Rabelais, lisez La Fontaine +et Molière, tout le seizième siècle et tout le dix-septième, +vous ne trouverez nulle part ce prurit de +morale, qui semble être la démangeaison de nos +vices. On riait haut, on parlait de tout, même devant +les dames; personne ne croyait qu'il fût nécessaire +de surveiller à chaque heure sa propre honnêteté et +celle du voisin. On était de braves gens, cela allait de +soi. Pour le reste, on aimait la vie et on ne boudait +pas contre ce qui vivait.</p> + +<p>Est-ce parce que les contes de Perrault sont jugés +d'une morale trop élastique que les auteurs du <i>Chat +botté</i> n'ont pas suivi ce conte à la lettre? Cela est +possible. Pour que le conte fût exemplaire aujourd'hui, +il faudrait y introduire un honnête prétendant +à la main de la jeune princesse, un ingénieur, de +moeurs parfaites et ayant conquis tous ses grades +dans les concours et les examens; au dénouement, ce +serait lui qui, par son mérite, deviendrait le gendre +du roi, après avoir confondu ce filou de Chat botté et +son marquis d'occasion. Cela ferait pâmer nos demoiselles. +Je plaisante, et une colère me prend, à la +pensée de ce «comme il faut» littéraire, qui aurait +noyé pour un siècle notre littérature, si des esprits +entêtés n'avaient résisté. Pauvre chat botté, qui aimera +encore ta grâce féline, ta sournoiserie pleine de +sauts brusques, ton art de vivre, gros et gras, sur la +paresse et sur la sottise humaines? Tu es la vie, et +c'est pour cela, heureusement, que tu es éternel.</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Si la féerie doit trouver grâce pour la largeur poétique +qu'elle pourrait atteindre, l'opérette est une +ennemie publique qu'il faut étrangler derrière le +trou du souffleur, comme une bête malfaisante.</p> + +<p>Elle est, à cette heure, la formule la plus populaire +de la sottise française. Son succès est celui des +refrains idiots qui couraient autrefois les rues et qui +assourdissaient toutes les oreilles, sans qu'on pût +savoir d'où ils venaient. Depuis qu'elle règne, ces +refrains du passé ont disparu; elle les remplace, elle +fournit des airs aux orgues de Barbarie, elle rend plus +intolérables les pianos des femmes honnêtes et des +femmes déshonnêtes. Son empire désastreux est +devenu tel, que les gens de quelque goût devront +finir par s'entendre et par conspirer, pour son extermination.</p> + +<p>L'opérette a commencé par être un vaudeville avec +couplets. Elle a pris ensuite l'importance d'un petit +opéra-bouffe. C'était encore son enfance modeste; +elle gaminait, elle se faisait tolérer en prenant peu de +place. D'ailleurs, elle ne tirait pas à conséquence, se +permettant les farces les plus grosses, désarmant la +critique par la folie de ses allures. Mais, peu à peu, +elle a grandi, s'est étalée chaque jour davantage, de +grenouille est devenue boeuf; et le pis est qu'elle s'est +ainsi élargie, sans cesser d'être une parade grossière, +d'un grotesque à outrance qui fait songer aux cabanons +de Bicêtre.</p> + +<p>D'un acte l'opérette s'est enflée jusqu'à cinq actes. +Le public, au lieu de s'en tenir à un éclat de rire d'une +demi-heure, s'est habitué à ce spasme de démence +bête qui dure toute une soirée. Dès lors, en se +voyant maîtresse, elle a tout risqué, menant les spectateurs +dans son boudoir borgne, prenant d'un entrechat, +sur les plus grandes scènes, la place du +drame agonisant. Elle a dansé son cancan, en montrant +tout; elle a rendu célèbres des actrices dont le +seul talent consistait dans un jeu de gorge et de +hanches. Tout le vice de Paris s'est vautré chez elle, +et l'on peut nommer les femmes auxquelles une façon +de souligner les couplets grivois a donné hôtel et +voiture.</p> + +<p>Cela ne suffisait point encore. L'opérette a rêvé +l'apothéose. M. Offenbach, pendant sa direction a la +Gaîté, a exhumé ses anciennes opérettes des Bouffes, +entre autres son <i>Orphée aux enfers</i>, joué autrefois dans +un décor étroit et avec une mise en scène relativement +pauvre; il les a exhumées et transformées en +pièces à spectacle, inventant des tableaux nouveaux, +grandissant les décors, habillant ses acteurs d'étoffes +superbes, donnant pour cadre à la bêtise du dialogue +et aux mirlitonnades de la musique tout l'Olympe +siégeant dans sa gloire. D'un bond, l'opérette voulait +monter à la largeur des grandes féeries lyriques. Elle +ne saurait aller plus haut Son incongruité, ses rires +niais, ses cabrioles obscènes, sa prose et ses vers +écrits pour des portiers en goguette, se sont étalés un +instant au milieu d'une splendeur de gala, comme +une ordure tombée dans un rayonnement d'astre.</p> + +<p>Même elle était montée trop haut, car elle a failli +se casser les reins. M. Offenbach n'est plus directeur, +et il est à croire qu'aucun théâtre ne risquera à l'avenir +deux ou trois cent mille francs pour montrer une +petite chanteuse, toute nue, sifflotant une chanson +de pie polissonne, sous flamboiement de feux électriques. +N'importe, l'opérette a touché le ciel, la +leçon est terrible et complète. +Je ne veux pas détailler les méfaits de l'opérette. En +somme, je ne la hais pas en moraliste, je la hais en +artiste indigné. Pour moi, son grand crime est de +tenir trop de place, de détourner l'attention du public +des oeuvres graves, d'être un plaisir facile et +abêtissant, auquel la foule cède et dont elle sort le +goût faussé.</p> + +<p>L'ancien vaudeville était préférable. Il gardait au +moins une platitude bonne enfant. D'autre part, si l'on +entre dans le relatif du métier, il est certain qu'il était +moins rare de rencontrer un vaudeville bien fait qu'il +ne l'est aujourd'hui de tomber sur une opérette supportable. +La cause en est simple. Les auteurs, quand +ils avaient une idée drôle, se contentaient de la traiter +en un acte, et le plus souvent l'acte était bon, l'intérêt +se soutenait jusqu'au bout. Maintenant, il faut que la +même idée fournisse trois actes, quelquefois cinq. +Alors, fatalement, les auteurs allongent les scènes, +délayent le sujet, introduisent des épisodes étrangers; +et l'action se trouve ralentie. C'est ce qui explique +pourquoi, généralement, le premier acte des opérettes +est amusant, le second plus pâle, le dernier tout à fait +vide. Quand même, il faut tenir la soirée entière, pour +ne partager la recette avec personne. Et le mot ordinaire +des coulisses est que la musique fait tout passer.</p> + +<p>M. Offenbach est le grand coupable. Sa musique +vive, alerte, douée d'un charme véritable, a fait la +fortune de l'opérette. Sans lui, elle n'aurait jamais +eu un si absolu triomphe. Il faut ajouter qu'il a été +singulièrement secondé par MM. Meilhac et Halévy, +dont les livrets resteront comme des modèles. Ils +ont créé le genre, avec un grossissement forcé du +grotesque, mais en gardant un esprit très parisien +et une finesse charmante dans les détails. On peut +dire de leurs opérettes qu'elles sont d'amusantes caricatures, +qui se haussent parfois jusqu'à la comédie. +Quant à leurs imitateurs, que je ne veux pas +nommer, ce sont eux qui ont traîné l'opérette à +l'égout. Et quels étranges succès, faits d'on ne sait +quoi, qui s'allument et qui brûlent comme des traînées +de poudre! On peut le définir: la rencontre de +la médiocrité facile d'un auteur avec la médiocrité +complaisante d'un public. Les mots qui entrent dans +toutes les intelligences, les airs qui s'ajustent à toutes +les voix, tels sont les éléments dont se composent les +engouements populaires.</p> + +<p>On nous fait espérer la mort prochaine de l'opérette. +C'est, en effet, une affaire de temps, selon les +hasards de la mode. Hélas! quand on en sera débarrassé, +je crains qu'il ne pousse sur son fumier +quelque autre champignon monstrueux, car il faut +que la bêtise sorte quand même, comme les boutons +de la gale; mais je doute vraiment que nous puissions +être affligés d'une démangeaison plus désagréable.</p> +<br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Quelle marâtre que la vogue! Comme elle dévore +en quelques années ses enfants gâtés! Le cas de +M. Offenbach est fait pour inspirer les réflexions les +plus philosophiques.</p> + +<p>Songez donc! M. Offenbach a été roi. Il n'y a pas +dix ans, il régnait sur les théâtres; les directeurs à +genoux, lui offraient des primes sur des plats d'argent; +la chronique, chaque malin, lui tressait des +couronnes. On ne pouvait ouvrir un journal sans +tomber sur des indiscrétions relatives aux oeuvres +qu'il préparait, à ce qu'il avait mangé à son déjeuner +et à ce qu'il mangerait le soir à son dîner. Et j'avoue +que cet engouement me semblait explicable, car +M. Offenbach avait créé un genre; il menait avec ses +flonflons toute la danse d'une époque qui aimait à +danser. Il a été et il restera une date dans l'histoire +de notre société.</p> + +<p>Il y a dix ans! et, bon Dieu! comme les temps sont +changés! Il faut se souvenir que ce fut lui qui conduisit +le cancan de l'Exposition universelle de 1867. Dans +tous les théâtres, on jouait de sa musique. Les princes +et les rois venaient en partie fine à son bastringue. +Plus d'une Altesse, que ses turlututus grisaient, +fit cascader la vertu de ses chanteuses. Son archet +donnait le branle à ce monde galant, qui l'appelait +«maître». Maître n'était pas assez, il passait au rang +de dieu. Comme le Savoyard qui fait sauter du pied +ses pantins enfilés dans un bout de corde, il a dû +avoir de belles jouissances d'amour-propre, lui qui +faisait sauter, nez contre nez, ventre contre ventre, +des princes et des filles.</p> + +<p>Et voilà qu'aujourd'hui le dieu est par terre. Nous +avons encore une Exposition universelle; mais d'autres +amuseurs ont pris le pavé. Toute une poussée +nouvelle de maîtres aimables se sont emparés des +théâtres, si bien que l'ancêtre, le dieu de la sauterie, +a dû rester dans sa niche, solitaire, rêvant amèrement +à l'ingratitude humaine. A la Renaissance, le +<i>Petit Duc</i>; aux Folies-Dramatiques, les <i>Cloches de Corneville</i>; +aux Variétés, <i>Niniche</i>; aux Bouffes, clôture; +et c'est certainement cette clôture qui a été le coup +le plus rude pour M. Offenbach. Les Bouffes fermant +pendant une Exposition universelle, les Bouffes qui +ont été le berceau de M. Offenbach! n'est-ce pas +l'aveu brutal que son répertoire, si considérable, +n'attire plus le public et ne fait plus d'argent?</p> + +<p>La chute est si douloureuse que certains journaux +ont eu pitié. Dans ces deux derniers mois, j'ai lu à +plusieurs reprises des notes désolées. On s'étonnait +avec indignation que M. Offenbach fût ainsi jeté de +côté comme une chemise sale. On rappelait les services +qu'il a rendus à la joie publique, on conjurait +les directeurs de reprendre au moins une de ses +pièces, à titre de consolation. Les directeurs faisaient +la sourde oreille. Enfin, il s'en est trouvé un, +M. Weinschenck, qui a bien voulu se dévouer. Il +vient de remonter à la Gaîté <i>Orphée aux Enfers</i>. +J'ignore si l'affaire est bonne; mais M. Weinschenck +aura tout au moins fait une bonne action. Le principe +des turlututus est sauvé, il ne sera pas dit qu'il +y aura eu une Exposition universelle sans la musique +de M. Offenbach.</p> + +<p>Certes, je n'aime point à frapper les gens à terre. +J'avoue même que je suis pris d'attendrissement et +d'intérêt pour M. Offenbach, maintenant que la +vogue l'abandonne. Autrefois, il m'irritait; les succès +menteurs m'ont toujours mis hors de moi. Voilà donc +la justice qui arrive pour lui, et c'est une terrible +chose pour un artiste que cette justice, lorsqu'il est +encore vivant et qu'il assiste à sa déchéance. Le public +est un enfant gâté qui brise ses jouets, quand ils +ont cessé de l'amuser. On est devenu vieux, on a fait +le rêve d'une longue gloire, aveuglé sur sa propre +valeur par les fumées de l'encens le plus grossier, et +un jour tout croule, la gloire est un tas de boue, on +se voit enterré avant d'être mort. Je ne connais pas de +vieillesse plus abominable.</p> + +<p>Puisque je suis tourné à la morale, je tirerai +une conclusion de cette aventure. Le succès est +méprisable, j'entends ce succès de vogue qui met +les refrains d'un homme dans la bouche de tout un +peuple. Être seul, travailler seul, il n'y a pas de meilleure +hygiène pour un producteur. On crée alors des +oeuvres voulues, des oeuvres où l'on se met tout entier; +dans les premiers temps, ces oeuvres peuvent avoir +une saveur amère pour le public, mais il s'y fait, il +finit par les goûter. Alors, c'est une admiration solide, +une tendresse qui grandit à chaque génération. Il +arrive que les oeuvres, si applaudies dans l'éclat fragile +de leur nouveauté, ne durent que quelques printemps, +tandis que les oeuvres rudes, dédaignées à +leur apparition, ont pour elles l'immortalité. Je crois +inutile de donner des exemples.</p> + +<p>Je dirai aux jeunes gens, à ceux qui débutent, de +tolérer avec patience les succès volés dont l'injustice +les écrase. Que de garçons, sentant en eux le +grondement d'une personnalité, restent des heures, +pâles et découragés, en face du triomphe de quelque +auteur médiocre! Ils se sentent supérieurs, et ils ne +peuvent arriver à la publicité, toutes les voies étant +bouchées par l'engouement du public. Eh bien! qu'ils +travaillent et qu'ils attendent! Il faut travailler, travailler +beaucoup, tout est là; quant au succès, il +vient toujours trop vite, car il est un mauvais conseiller, +un lit doré où l'on cède aux lâchetés.</p> + +<p>Jamais on ne se porte mieux intellectuellement +que lorsqu'on lutte. On se surveille, on se tient +ferme, on demande à son talent le plus grand effort +possible, sachant que personne n'aura pour vous une +complaisance. C'est dans ces périodes de combat, +quand on vous nie et qu'on veut affirmer son existence, +c'est alors qu'on produit les oeuvres les plus +fortes et plus intenses. Si la vogue vient, c'est un +grand danger; elle amollit et ôte l'âpreté de la touche.</p> + +<p>Il n'y a donc pas, pour un artiste, une plus belle +vie que vingt ou trente années de lutte, se terminant +par un triomphe, quand la vieillesse est venue. On a +conquis le public peu à peu, on s'en va dans sa gloire, +certain de la solidité du monument que l'on laisse. +Autour de soi, on a vu tomber les réputations de +carton, les succès officiels. C'est une grande consolation +que de se dire, dans toutes les misères, que la +vogue est passagère et qu'en somme, quelles que +soient les légèretés et les injustices du public, une +heure vient où seules les grandes oeuvres restent debout. +Malheur à ceux qui réussissent trop, telle est la +morale du cas de M. Offenbach!</p> +<br><br><br> + + +<h3>LES REPRISES</h3> +<br> +<h3>I</h3> + + +<p>C'est avec une profonde stupeur que j'ai écouté +<i>Chatterton</i>, le drame en trois actes d'Alfred de Vigny, +dont la Comédie-Française a eu l'étrange idée de +tenter une reprise. La pièce date de 1835, et les +quarante-deux années qui nous séparent de la première +représentation semblent la reculer au fond +des âges.</p> + +<p>Dans quel singulier état psychologique était donc la +génération d'alors, pour applaudir une pareille oeuvre? +Nous ne comprenons plus, nous restons béants devant +ce poème des âmes incomprises et du suicide +final. Chatterton, on ne sait trop pourquoi, traqué +par ses créanciers peut-être, mais cédant aussi à la +passion de la solitude, s'est réfugié chez un riche +manufacturier, John Bell, qui lui loue une chambre. +Ce John Bel, un brutal, tyrannise sa femme, l'honnête +et résignée Ketty. Et toute la situation dramatique +se trouve dans l'amour discret et pur du poète +et de la jeune femme, amour dont l'aveu ne leur +échappe qu'à l'heure suprême, lorsque Chatterton, +écrasé par la société, voulant se reposer dans la mort, +vient d'avaler un flacon d'opium.</p> + +<p>Pour comprendre cette étonnante figure de Chatterton, +il faut avant tout reconstruire l'idée parfaite +du poète, telle que la génération de 1830 l'imaginait. +Le poète était un pontife et la poésie un sacerdoce. +Il officiait au-dessus de l'humanité, qui avait le devoir +de l'adorer à genoux. C'était un messie traversant les +foules, avec une étoile au front, remplissant une fonction +sacrée, dont tout l'or de la terre n'aurait pu le +payer. Ajoutez que le poète devait être un personnage, +fatal, un fils de René, de Manfred et de tous les grands +mélancoliques, portant un orage dans sa tête pâle, +expiant la passion humaine par une blessure toujours +ouverte à son flanc. Il était beau et providentiel, il +montait son calvaire au milieu des huées, pur comme +un ange et sombre comme un bandit. Un cabotin sublime, +en un mot.</p> + +<p>L'idéal du genre a été le Chatterton, d'Alfred de +Vigny. Quand on voudra connaître la caricature superbe +du poète de 1830, il faudra étudier ce personnage +navrant et comique. Il n'est pas un des panaches +du temps que Chatterton ne se plante sur la tête. +Il les a tous, il semble avoir fait la gageure d'épuiser +le ridicule et l'odieux. Il chante la solitude, il maudit +la société, il traîne à dix-huit ans un coeur las et désabusé, +il a des bottes molles, il se tord les bras à +l'idée de faire des vers pour les vendre, il passe la +nuit à gesticuler et à embrasser le portrait de son père +en cheveux blancs, il se tue enfin par monomanie, +uniquement pour attraper la société. Chatterton est +un polisson, voilà mon avis tout net.</p> + +<p>Qu'on fasse des bonshommes en carton, et qu'ils +soient drôles, passe encore! cela ne tire pas à conséquence. +Mais qu'on vienne troubler et empoisonner +les volontés jeunes avec ce fantoche funèbre, avec ce +pantin aussi faux que dangereux, voilà ce qui soulève +en moi toute ma virilité! Le poète est un travailleur +comme un autre. Dans le combat de la vie, s'il +triomphe, tant mieux! s'il tombe, c'est sa faute! La +société ne doit pas plus d'aide et de pitié au poète +qu'elle n'en doit au boulanger et au forgeron. Il n'y a +pas de pontife, il n'y a que des hommes, et l'énergie +fait aussi bien partie du talent que le don des vers. +Le génie est toujours fort.</p> + +<p>Comment! on vient nous parler de mort, au seuil +de ce siècle! Nous revivons, nous entrons dans un +âge d'activité colossale, nous sommes tous pris d'un +besoin furieux d'action, et il y a là un pleurard, un +polisson qui se tue et qui tue par là même la femme +dont il a troublé la cervelle. Mais c'est un double +meurtre, c'est une lâcheté et une infamie! Que dirait-on +d'un soldat qui, en face de l'ennemi, se déchargerait +son fusil dans la tête? La nouvelle génération +littéraire n'a qu'à pousser dédaigneusement du pied +le cadavre de Chatterton, pour passer et aller à +l'avenir.</p> + +<p>D'ailleurs, c'était là une pose, pas davantage. La +vanité était grande, en 1830; et, naturellement, les +poètes se taillaient eux-mêmes le rôle qu'il leur +plaisait de jouer. La mode était au dégoût de la vie, +au mépris de l'argent, aux invectives contre la société; +mais, en somme, les poètes—et je parle des +plus grands—faisaient très bon ménage avec tout +cela. Malgré leur désespérance et leur amour de la +mort, ces messieurs ont presque tous vécu très vieux; +en outre, leur mépris de l'argent n'est pas allé jusqu'à +leur faire refuser, les sommes énormes qu'ils ont +gagnées, et ils se sont très bien accommodés de la +société, qui les a comblés d'honneurs et d'argent. +Tous blagueurs!</p> + +<p>J'ai entendu défendre Chatterton d'une façon bien +hypocrite. Oui sans doute, dit-on, le personnage est +démodé, mais quel temps regrettable il rappelle! En +ce temps-là, on croyait à l'âme, on était plein d'élan, +on aspirait en haut, on élargissait l'horizon de la foi +et de la poésie. Quelle plaisanterie énorme! La vérité +est que le mouvement de 1830 a été superbe comme +mise en scène. Si l'on gratte les personnages factices, +on reste stupéfait en arrivant aux hommes +vrais. Ils ne valaient pas plus que nous, soyez-en +sûrs; même beaucoup valaient moins. Il y a eu bien +de la vilenie derrière cette pompe Qu'on ne nous +force pas à des comparaisons, car nous répondrions +avec sévérité. Nous autres, nous croyons à la vérité, +nous sommes pleins de courage et de force, nous +aspirons à la science, nous élargissons l'enquête +humaine, sur laquelle seront basées les lois de +demain. Eux autres, ils nient le présent, que nous +affirmons. De quel côté sont la virilité et l'espoir? Et +qu'on attende: aux oeuvres, on mesurera les ouvriers!</p> + +<p>Certes, le romantisme est bien mort. Je n'en veux +pour preuve que l'attitude stupéfiée des spectateurs, +l'autre soir, à la Comédie-Française. Pendant les deux +premiers actes surtout, on se regardait, on se +tâtait. Chatterton faisait l'effet d'un habitant de +la lune tombé parmi nous. Que voulait donc ce +monsieur, qui se désespérait, sans qu'on sût pourquoi, +et qui se fâchait de tirer de son travail un gain +légitime? Le quaker paraissait tout aussi surprenant. +Étrange, ce quaker qui lâche, sans crier gare, des +maximes à se faire immédiatement sauter la cervelle! +Pourquoi diable se promène-t-il là dedans! Quant à, +John Bell, le tyran, le mari implacable, il est certainement +le seul personnage sympathique de la pièce. +Au moins celui-là travaille, et il apparaît comme un +sage au milieu de tous les fous qui l'entourent.</p> + +<p>On s'extasie beaucoup sur la figure de Ketty Bell. +C'est une des créations les plus pures, dit-on, qui +soient dans notre théâtre. Je le veux bien. Mais ce +personnage est un personnage négatif; j'entends +que la pureté, la résignation, la tendresse discrète +de Ketty sont obtenues par un effacement continu. +Jusqu'au dernier acte, elle n'a pas une scène en relief. +C'est une déclamation à vide sans arrêt. Elle n'agit +pas, elle se raidit dans une attitude. Le personnage, +dans ces conditions, devient une simple silhouette +et ne demandait pas un grand effort de talent.</p> + +<p>Le drame, d'ailleurs, est la négation du théâtre, +tel qu'on l'entend aujourd'hui. Il ne contient pas une +seule situation. C'est une élégie en quatre tableaux. +Les deux premiers actes sont complètement vides. +On a, dans la salle, l'impression de la nudité de +l'oeuvre, maintenant qu'elle n'est plus échauffée par +les phrases démodées qui passionnaient autrefois. +Le premier tableau du troisième acte, long monologue +de Chatterton dans sa mansarde, est peut-être +ce qui a le plus vieilli. Rien d'incroyable comme ce +poète, déclamant au lieu de travailler, et déclamant +les choses les plus inacceptables du monde. Enfin, +le tableau du dénouement est le seul qui reste dramatique. +Un garçon qui s'empoisonne, une femme qui +meurt de la mort de l'homme qu'elle aime, cela remuera +toujours une salle.</p> + +<p>L'avouerai-je? ma préoccupation, ma seule et grande +préoccupation, pendant la soirée, a été le fameux escalier. +Et je suis sorti avec la conviction que cet escalier +est le personnage important du drame. Remarquez +quel en est le succès. Au premier acte, quand +Chatterton apparaît en haut de l'escalier et qu'il le +descend, son entrée fait beaucoup plus d'effet que +s'il poussait simplement une porte sur la scène. Au +second acte, quand les enfants de Ketty Bell montent +des fruits au pauvre poète, c'est une joie dans +la salle de voir les petites jambes des deux adorables +gamins se hisser sur chaque marche; encore l'escalier. +Enfin, au quatrième acte, le rôle de l'escalier +devient tout à fait décisif. C'est au pied de l'escalier +que l'aveu de Chatterton et de Ketty a lieu, et c'est +par dessus la rampe qu'ils échangent un baiser. +L'agonie de Chatterton empoisonné est d'autant plus +effrayante qu'il gravit l'escalier, en se traînant. +Ensuite Ketty monte presque sur les genoux, elle +entr'ouvre la porte du jeune homme, le voit mourir, +et se renverse en arrière, glissant le long de la rampe, +venant tourner et s'abattre à l'avant-scène. L'escalier, +toujours l'escalier.</p> + +<p>Admettez un instant que l'escalier n'existe pas, +faites jouer tout cela à plat, et demandez-vous ce +que deviendra l'effet. L'effet diminuera de moitié, la +pièce perdra le peu de vie qui lui reste. Voyez-vous +Ketty Bell ouvrant une porte au fond et reculant? Ce +serait fort maigre. Voilà donc l'accessoire élevé au +rôle de personnage principal. Et je pensais au cerisier +vrai qui porte de vraies cerises, dans l'<i>Ami Fritz</i>. +L'a-t-on assez foudroyé, ce cerisier! La Comédie-Française +s'était déshonorée en le plantant sur ses +planches. La profanation était dans le temple. Mais +il me semble, à moi, que la profanation y était +depuis quarante-deux ans, car l'escalier sort tout à +fait de la tradition.</p> + +<p>Je dirai même que cet escalier n'est pas excusable, +au point de vue des théories théâtrales. Il n'est nécessité +par rien dans la pièce, il n'est là que pour le +pittoresque. Pas une phrase du drame ne parle de +lui, aucune indication de l'auteur ne le rappelle. Au +contraire, dans l'<i>Ami Fritz</i>, le cerisier a son rôle +marqué; il donne un épisode charmant. On raconte +que l'escalier est une invention, une trouvaille de +madame Dorval. Cette grande artiste, qui avait certainement +le sens dramatique très développé, avait +dû très bien sentir la pauvreté scénique de <i>Chatterton</i>; +elle ne savait comment dramatiser cette élégie monotone. +Alors, sans doute, elle eut une inspiration, +elle imagina l'escalier; et j'ajoute qu'un esprit rompu +aux effets scéniques pouvait seul inventer un accessoire +dont le succès a été si prodigieux. A mon point +de vue, c'est l'escalier qui joue le rôle le plus réel et +le plus vivant dans le drame.</p> + +<p>Certes, le drame est très purement écrit. Mais +cela ne me désarme pas. Cette langue correcte est +aussi factice que les personnages. On n'y sent pas un +instant la vibration d'un sentiment vrai. Il y a deux +ou trois cris qui sont beaux; le reste n'est que de la +rhétorique, et de la rhétorique dangereuse et ennuyeuse. +Le public a formidablement baillé.</p> + +<p>Je remercie cependant la Comédie-Française d'avoir +remonté <i>Chatterton</i>. J'estime qu'on rend un +grand service à noire génération littéraire, en lui +montrant le vide des succès romantiques d'autrefois. +Que tous les drames vieillis de 1840 défilent tour à +tour, et que les jeunes écrivains sachent de quels +mensonges ils sont faits. Voilà les guenilles d'il y a +quarante ans, tâchez de ne plus recommencer un pareil +carnaval, et n'ayez qu'une passion, la vérité. +Celle-là ne vous ménagera aucun mécompte; on ne +rira, on ne baillera jamais devant elle, parce qu'elle +est toujours la vérité, celle qui existe.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Le théâtre de la Porte-Saint-Martin, auquel appartient +la propriété du répertoire de Casimir Delavigne, +paraît user de cette propriété avec la plus grande prudence. +Il attend l'été, les lourdes chaleurs, qui vident +toutes les salles, pour hasarder un drame en vers, +bien convaincu que les recettes sont compromises à +l'avance et que la prose elle-même devient d'une digestion +impossible. Casimir Delavigne est simplement +là pour boucher un trou, entre une pièce à spectacle, +comme le <i>Tour du monde en 80 jours</i>, et un mélodrame +populaire, comme les <i>Deux orphelines</i>.</p> + +<p>Et telle est, au bout de trente ans, la gloire +d'un poète acclamé, d'un académicien, d'une personnalité +littéraire, considérable en son temps, qui a +contrebalancé autrefois les succès de Victor Hugo! +Il y a là matière à de sages réflexions. On se demande +où l'on jouera dans trente ans les pièces applaudies +cette année sur nos grandes scènes, signées de +noms retentissants, déclarées de purs chefs-d'oeuvre +par la bourgeoisie qui tient à suivre la mode. Évidemment, +on les jouera l'été, sur des planches encanaillées +par les féeries et les pièces militaires; et les +banquettes elles-mêmes bâilleront.</p> + +<p>J'estime qu'on est bien sévère pour Casimir Delavigne. +Autour de moi, pendant la représentation de +<i>Louis XI</i>, j'ai entendu des ricanements, des plaisanteries, +toute une «blague» préméditée. Vraiment, +des critiques, qui ont discuté sérieusement et sans se +fâcher les <i>Danicheff</i> et l'<i>Étrangère</i>, des écrivains qui +trouvent du génie à M. Dumas fils et qui lui accordent +en outre de l'esprit, sont singulièrement mal venus +de traiter avec cette légèreté une oeuvre de grand +mérite, dont certaines parties sont fort belles en +somme. Il n'y a pas aujourd'hui un seul de nos auteurs +dramatiques qui pourrait composer un acte +aussi large que le quatrième acte de <i>Louis XI</i>.</p> + +<p>Certes, la tragédie classique est morte, le drame +romantique est mort. Qu'ils reposent en paix, ce n'est +pas moi qui demanderai leur résurrection! Casimir +Delavigne a, dans notre histoire littéraire, une situation +d'autant plus fâcheuse, qu'il a voulu rester en +équilibre entre les deux formules, demeurer le petit-neveu +de Racine et devenir le filleul de Shakespeare. +Le génie ne s'accommode jamais de ces arrangements; +il est extrême et entier. Tout concilier, croire +qu'on atteindra la perfection en prenant à chaque +école ses meilleurs préceptes, conduit droit au simple +talent, et même au très petit talent. Un tempérament +d'écrivain original ne choisit pas; il crée, il marche +à l'intensité la plus grande possible des notes personnelles +qu'il apporte. Mais si Casimir Delavigne nous +apparaît aujourd'hui ce qu'il est réellement, un +arrangeur habile, un esprit souple et intelligent, il +n'en est pas moins d'une étude intéressante et il n'en +reste pas moins très supérieur aux arrangeurs de +notre époque.</p> + +<p>Et voyez l'aventure, ce qui fait sourire maintenant +dans ses oeuvres, ce sont justement la rhétorique +classique et la rhétorique romantique, tout le clinquant +littéraire des modes d'autrefois. Les vers, par +moment, sont abominablement plats, alourdis de +périphrases, d'une banalité de mauvaise prose; là +est l'apport classique. Quant à l'apport romantique, +il est aussi fâcheux, il consiste dans la stupéfiante +façon de présenter l'histoire et dans l'étalage grotesque +des guenilles du moyen âge. Rien ne me +paraît comique comme les romantiques impénitents +d'aujourd'hui, qui ricanent à une reprise de <i>Louis XI</i>. +Eh! bonnes gens, ce sont justement les panaches et +les mensonges en pourpoint abricot de 1830, qui ont +vieilli et qui gâtent l'oeuvre à cette heure!</p> + +<p>Je ne parle pas des anachronismes qui font de +<i>Louis XI</i> le plus singulier cours d'histoire qu'on puisse +imaginer; il est entendu que l'anachronisme est une +licence nécessaire, sans laquelle toute composition +dramatique se trouverait entravée. Mais je parle de +la grande vérité humaine, de la vérité des caractères. +Le Louis XI de Casimir Delavigne, assassin, fou, +lugubre, est une figure ridicule, si on le, compare au +véritable Louis XI, que la critique historique moderne +a su enfin dégager des brouillards sanglants de la +légende. Il est vu à la manière romantique, une +manière noire, avec des clairs de lune par derrière, +éclairant des gibets, avec des donjons et des tourelles, +des ferrailles et des poignards, tout un tra la la de +grand opéra. La vérité se trouve à chaque scène +sacrifiée à l'effet, les personnages ne sont plus que +des pantins qui montent sur des échasses pour paraître +des colosses. C'est ainsi que Casimir Delavigne +a transformé en un héros de ballade le grand roi si +énergique et si habile qui travailla un des premiers +à la France actuelle.</p> + +<p>Nous sommes ici dans la question grave, dans le +mouvement fatal de science qui doit peu à peu influer +sur notre théâtre et le renouveler. Pendant que le +romantisme combattait pour la liberté des lettres et +substituait fâcheusement une rhétorique à une rhétorique, +il ne s'apercevait pas que, parallèlement à +lui, les sciences critiques marchaient et devaient un +jour le dépasser et le vaincre, comme-il venait de +vaincre l'esprit classique. Il a conquis la liberté de +tout écrire, rien de moins, rien de plus; il a été une +insurrection nécessaire. On peut indiquer ainsi les +trois phases: règne classique, épuisement de la +langue, immobilité des formules, mort lente des +lettres; règne romantique, révolution dans les mots, +déclaration des droits illimités de l'écrivain, bataille +des opinions et fondation d'une nouvelle Église; +règne naturaliste, plus d'Église d'aucune sorte, création +d'une méthode, enquête universelle à la seule +clarté de la vérité.</p> + +<p>Ce qui rend aujourd'hui certaines oeuvres romantiques +presque comiques, ce qui fait que la jeune +génération les trouve si vieilles et ne peut les lire +sans un sourire, c'est que la critique a marché, +que l'histoire vraie commence à se dégager des documents, +que nous nous sommes mis à étudier l'homme +et à en connaître les ressorts. Interrogez les jeunes +gens de vingt-cinq ans, demandez-leur ce qu'ils pensent +des plus grands poètes romantiques, ils vous +répondront que la lecture leur en est devenue impossible +et qu'ils sont obligés de se rejeter sur Stendhal +et Balzac; car ce qu'ils cherchent, avant tout, c'est +la science exacte de l'homme. Cela est un symptôme +décisif. Évidemment, pour tout esprit juste, le mouvement +naturaliste s'accentue, le besoin de méthode +s'est propagé des sciences à la littérature; on ne peut +plus mentir, sous peine de n'être pas écouté.</p> + +<p>J'insiste, on ne doit pas chercher ailleurs les causes +de la mort du drame. L'esprit moderne, façonné à la +vérité, ne tolère plus au théâtre, même à son insu, +les contes à dormir debout qui amusaient nos pères. +Certes, le drame historique peut renaître, mais il +faudra qu'il soit vrai, qu'il ressuscite l'histoire et +ne la mette pas en complainte pour les petits et les +grands enfants. Dès qu'un auteur dramatique se +dégage des draperies de convention et pousse un cri +de vérité humaine, un frémissement passionne la +salle. Le trait restera éternel, on l'applaudira toujours, +en dehors des modes littéraires.</p> + +<p>La représentation de <i>Louis XI</i> à la Porte-Saint-Martin +a été caractéristique. Rien n'est long et pénible +comme les trois premiers actes. Casimir Delavigne +les a employés à peindre un Louis XI légendaire, une +figure sombre dans laquelle la cruauté domine, +malgré les touches familières et comiques. Je ne parle +pas de la fable romanesque, de ce Nemours dont le +père a été assassiné sur l'ordre de Louis XI, et qui +revient à la cour comme ambassadeur de Charles le +Téméraire, avec des pensées de vengeance. Cette fable, +compliquée des tendresses de Nemours et de Marie +de Comines, n'a d'autre intérêt que de ménager une +belle scène au quatrième acte. Les personnages entrent, disent +ce qu'ils ont à dire, puis s'en vont. On ne +peut guère détacher que la scène où Louis XI vient +assister aux danses des paysans et la scène dans +laquelle Nemours, accomplissant sa mission, jette +aux pieds du roi son gant, que le dauphin relève.</p> + +<p>Mais, je l'ai dit, le quatrième acte garde encore aujourd'hui +une belle largeur. Louis XI se traînant aux +genoux de François de Paule, le suppliant de prolonger +son existence par un miracle, puis confessant +ses crimes; et ensuite Nemours apparaissant un poignard +à la maintenant le roi grelottant de peur, lui +laissant la vie comme vengeance: ce sont là des situations +superbes et profondes qui ont de l'au delà. +Même les vers prennent plus de concision et de force, +s'élèvent, sinon à la poésie, du moins à la correction +et à la netteté. Il faut citer encore la mort de +Louis XI, au cinquième acte, l'épisode emprunté à +Shakespeare du roi agonisant qui voit le dauphin, la +couronne sur la tête, jouer déjà son rôle royal.</p> +<br><br> + + + +<h3>III</h3> + +<p>Je parlerai de deux reprises, celles de la <i>Tour de +Nesle</i> et du <i>Chandelier</i>, qui me paraissent soulever +d'intéressantes réflexions, au point de vue de la philosophie +théâtrale.</p> + +<p>L'Ambigu, éprouvé par une longue suite de désastres, +a eu l'excellente idée de rouvrir ses portes en +jouant la <i>Tour de Nesle</i>, dont le succès est toujours +certain. La fortune de ce drame est d'être une pièce +typique, contenant la formule la plus complète d'une +forme dramatique particulière. En littérature, aussi +bien au théâtre que dans le roman, l'oeuvre qui reste +est l'oeuvre intense que l'écrivain a poussé le plus loin +possible dans un sens donné. Elle demeure un patron, +la manifestation absolue d'un certain art à une certaine +époque.</p> + +<p>Que l'on songe au mélodrame de 1830, et aussitôt +l'idée de la <i>Tour de Nesle</i> vient à l'esprit. Elle est +encore à cette heure le modèle indiscuté d'une forme +dramatique qui s'est imposée pendant de longues années; +et même aujourd'hui que cette forme est +usée, la pièce conserve presque toute sa puissance +sur la foule. Telle est, je le répète, la fortune des oeuvres +typiques.</p> + +<p>La formule que représente la <i>Tour de Nesle</i> est une +des plus caractéristiques dans notre histoire littéraire. +On pourrait dire qu'elle exprime le romantisme +intransigeant et radical. Je ne connais pas de réaction +plus violente contre notre théâtre classique, immobilisé +dans l'analyse des sentiments et des passions. +Le théâtre de Victor Hugo laisse encore des coins aux +développements analytiques des personnages. Mais +le théâtre de MM. Dumas et Gaillardet coupe carrément +toutes ces choses inutiles et s'en tient d'une +façon stricte aux faits, à l'intrigue nouée de la façon +la plus puissante, sans avoir le moindre égard +à la vraisemblance et aux documents humains.</p> + +<p>En somme, cette formule peut se réduire à ceci: +poser en principe que seul le mouvement existe; faire +ensuite des personnages de simples pièces d'échec, +impersonnelles et taillées sur un patron convenu, +dont l'auteur usera à son gré; combiner alors l'armée +de ces personnages de bois de façon à tirer de la +bataille le plus grand effet possible; et aller carrément +à cette besogne, ne pas faire la petite bouche devant +les mensonges monstrueux, agir seulement en vue du +résultat final, qui est d'étourdir le public par une +série de coups de théâtre, sans lui laisser le temps de +protester.</p> + +<p>On connaît le résultat. Il est réellement foudroyant. +Le public suit la terrible partie avec une émotion qui +augmente à chaque tableau. Ce spectacle tout physique +le prend aux nerfs et au sang, le secoue comme +sous les décharges successives d'une machine électrique. +Une fois engagé dans l'engrenage de cet art +purement mécanique, s'il a livré le bout du doigt +au prologue, il faut qu'il laisse le corps entier au +dernier acte. La langue étrange que parlent les personnages, +les situations stupéfiantes de fausseté et de +drôlerie, rien n'importe plus. On assiste à la pièce, +comme on lit un de ces romans-feuilletons dont les +péripéties vous empoignent et vous brisent, à ce point +qu'on ne peut s'en arracher, même lorsqu'on en sent +toute l'imbécillité.</p> + +<p>Mais qu'arrive-t-il quand on a terminé la lecture +d'une telle oeuvre? On jette le roman, dégoûté et +furieux contre soi-même. Quoi! on a pu perdre son +temps dans cette fièvre de curiosité malsaine! On +s'essuie la face comme un joueur qui s'échappe d'un +tripot. Et, au théâtre, la sensation est la même. Interrogez +le public qui sort, par exemple, d'une représentation +de la <i>Tour de Nesle</i>. Sans doute, la soirée +a été remplie, et tout ce monde s'est passionné. Mais, +au fond de chacun, il y a un grand vide, de la lassitude +et de la répugnance. Les plus grossiers sentent +un malaise, comme après une partie de cartes trop +prolongée. Rien n'a parlé à l'intelligence, aucun document +nouveau n'a été fourni sur la nature et sur +l'humanité.</p> + +<p>J'ai appelé cet art un art mécanique. Je ne saurais +le définir plus exactement. Tout y est ramené à la +confection d'une machine, dont les pièces s'emboîtent +d'une façon mathématique. Le chef-d'oeuvre du genre +sera le drame où les personnages, réduits à l'état de +rouages, n'auront plus en eux aucune humanité et +garderont le seul mouvement qui conviendra à la +poussée de l'ensemble. Ils ne parleront plus, ils lanceront +uniquement le mot nécessaire. Ils seront là, non +pour vivre, mais pour résumer des situations. On les +aplatira, on les allongera, on fera d'eux du zinc ou de +la chair à pâté, selon les besoins. Et les gens du métier +s'extasient. Quelle facture! quelle entente du +théâtre! quel génie!</p> + +<p>Vraiment, il faudrait s'entendre. Cet enthousiasme +pour un art très inférieur en somme me paraît malsain. +Certes, je ne songe pas à nier la puissance toute +physique du mélodrame romantique. Mais vouloir +faire de cette formule la formule de notre théâtre +national, dire d'une façon absolue: «Le théâtre est +là,» c'est pousser un peu loin l'amour de la mécanique +dramatique. Non, certes, le théâtre n'est pas +là: il est où sont Eschyle, Shakespeare, Corneille et +Molière, dans les larges et vivantes peintures de +l'humanité. On ne veut pas comprendre que nous +pataugeons aujourd'hui dans la boue des intrigues +compliquées. Notre théâtre se relèvera le jour où +l'analyse reprendra sa large place, où le personnage, +au lieu d'être écrasé et de disparaître sous les +faits, dominera l'action et la mènera.</p> + +<p>Quel critique dramatique oserait dire à un débutant: +«Lisez la <i>Tour du Nesle</i>», lorsqu'il peut lui +dire: «Lisez <i>Tartufe</i>, lisez <i>Hamlet</i>.» Ce qui m'irrite, +c'est cette passion du succès brutal et immédiat, +c'est cette odieuse cuisine qui cache jusqu'à la vue +des chefs-d'oeuvre. On fait du théâtre une simple +affaire de poncifs, lorsque les littératures des peuples +sont là pour témoigner qu'il n'y a pas d'absolu dans +l'art dramatique et que le talent peut tout y inventer. +Chaque fois qu'on voudra vous enfermer dans un +code en déclarant: «Ceci est du théâtre, ceci n'est +pas du théâtre,» répondez carrément: «Le théâtre +n'existe pas, il y a des théâtres, et je cherche le +mien.»</p> + +<p>Mais je trouve surtout, dans la <i>Tour de Nesle</i>, de +bien curieuses remarques à faire au sujet de la moralité +de la pièce. Vous savez quel rôle on fait jouer +aujourd'hui à la moralité. Il faut qu'un drame soit +moral, sans quoi il est foudroyé par les critiques +vertueux. Or, il y a, dans la <i>Tour de Nesle</i>, le plus +incroyable entassement d'infamies qu'on puisse rêver. +Cela atteint presque à l'horreur des tragédies grecques. +Je ne parle pas de ce passe-temps que prend +une reine de France, à noyer tous les matins ses +amants d'une nuit. Simple peccadille, lorsque l'on +songe que la reine en question a fait assassiner son +père et s'oublie dans les bras de ses fils. Eh bien! +toutes ces abominations sont parfaitement tolérées +par le public. C'est à peine si les critiques réactionnaires +osent réclamer, pour le principe.</p> + +<p>Habileté suprême du génie, disent les enthousiastes. +Il fallait MM. Dumas et Gaillardet pour déguiser +ainsi l'ordure. Vraiment! J'imagine, moi, que le bois +dont ils ont fabriqué leurs bonshommes, les a singulièrement +servis en cette affaire. Comment voulez-vous +qu'on se fâche contre des pantins? Il est trop visible +que ce ne sont pas là des êtres vivants, mais de purs +mannequins allant et venant au gré des combinaisons +scéniques. Le mouvement n'est pas la vie. Puis, +toute cette histoire reste dans la légende. Au fond, +il s'agit d'un conte pareil à celui du <i>Petit Poucet</i>, et +personne ne s'est jamais avisé de trouver l'ogre immoral. +Marguerite de Bourgogne, se vautrant dans +le meurtre et la débauche, fait simplement son métier +de monstre en carton. Elle peut épouvanter une +minute l'imagination des spectateurs; mais, dès +qu'elle est rentrée dans la coulisse, elle n'est plus, +elle n'a même pas la réalité d'une fiction logiquement +déduite.</p> + +<p>Voilà ce qui explique pourquoi les horreurs des +drames romantiques ne blessent personne: c'est +qu'on ne sent pas l'humanité engagée dans l'affaire, +tellement les coquins et les coquines y sont hors de +toute réalité. Si MM. Dumas et Gaillardet avaient mis +debout une Marguerite de Bourgogne en chair et en +os, au lieu de cette étrange reine de France qui court +si drôlement le guilledou, vous entendriez les protestations +indignées de la salle. J'ose même dire que +plus ils ont chargé cette figure de crimes, et plus ils +l'ont rendue acceptable. Au delà d'une certaine limite, +lorsqu'il entre dans la fable, le mal est un plaisir dont +la foule se régale. Mettez une bourgeoise qui trompe +son mari un peu crûment, le public se fâchera, parce +qu'il sentira que cela est vrai.</p> + +<p>Un hasard a voulu que la Comédie-Française eût +repris le <i>Chandelier</i>, juste une semaine avant la +reprise de la <i>Tour de Nesle</i>. Eh bien! l'adorable +comédie d'Alfred de Musset a été froidement écoulée. +Cela est un fait, et la critique, pour l'expliquer, a dû +s'en prendre à la nouvelle distribution. On a trouvé +Clavaroche insupportable de brutalité et de fatuité +soldatesques. Fortunio a paru sournois et vicieux. +Quant à Jacqueline, elle est sûrement une gredine de +la pire espèce; elle se donne sans amour, elle se prête +à un jeu cruel et finit par changer d'amant comme +on change de chemise. Quels personnages! quelles +moeurs!</p> + +<p>Ah! vraiment, c'est à faire saigner le coeur des honnêtes +écrivains, ce public froid et scandalisé, qui +affecte de ne pas comprendre! Quoi de plus profondément +humain que cette histoire, dont on trouverait +les éléments dans notre vieille et franche littérature! +Une femme qui trompe son mari, qui abrite ses +amours derrière la tendresse tremblante d'un petit +clerc, et qui est vaincue à la fin par tant de jeunesse, +de dévouement et de désespoir: n'est-ce pas le +drame de la passion elle-même, avec une fraîcheur de +printemps exquise? Musset n'a jamais été plus railleur +ni plus tendre; il a touché là le fond des +coeurs. Son oeuvre a le frisson de la vie, le charme +d'une analyse de poète. Chaque scène ouvre un +monde. On ne sort pas du théâtre l'âme et la tête +vides, car on emporte un coin d'humanité avec soi, +sur lequel on peut rêver indéfiniment.</p> + +<p>Mais je n'ai point à louer le <i>Chandelier</i>. Je désire +seulement poser côte à côte Marguerite de Bourgogne +et Jacqueline. Auprès de la reine parricide et incestueuse, +mettez la bourgeoise qui trompe simplement +son mari, et demandez-vous pourquoi la seconde +révolte une salle, tandis que la première fait le régal +du public. C'est que Jacqueline n'est pas en carton, +c'est qu'elle est la femme tout entière. On la sent +vivre dans ses froides coquetteries, dans la façon dont +elle joue de son mari, surtout dans cet éclat de passion +qui l'anime et la transfigure au dénouement. +Elle vit: dès lors, elle est indécente. Voilà ce que je +voulais démontrer.</p> + +<p>Que la <i>Tour de Nesle</i> reste dans notre musée dramatique, +comme l'expression curieuse de l'art d'une +époque, je l'accorde volontiers. Mais que l'on dise +aux jeunes auteurs: «Faites-nous des <i>Tour de Nesle</i>,» +c'est ce que je me permets de trouver très fâcheux. +Certes, il n'est pas un écrivain qui ne préférerait avoir +fait le <i>Chandelier</i>. Cette comédie peut manquer complètement +de mécanique dramatique, elle n'en a pas +moins l'éternelle jeunesse; elle vivra toujours, aussi +fraîche, lorsque la <i>Tour de Nesle</i> sera, depuis longtemps, +mangée par la poussière des cartons. A quoi +sert donc la fameuse mécanique, que l'on prétend si +faussement indispensable, puisqu'elle ne peut pas +faire vivre une pièce et qu'une pièce peut vivre sans +elle? Le théâtre est libre.</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>On tolère toujours une reprise; si certaines scènes +ont vieilli, si l'on est blessé par de monstrueuses invraisemblances, +si l'on s'ennuie, on en est quitte pour +dire: «Dame! la pièce date de trente ans, il faut tenir +compte des époques et accepter les modes du temps +passé.» On en arrive, en faisant ainsi la part des engouements +d'autrefois, à supporter des choses qu'on +refuserait violemment aujourd'hui. Pour une pièce +nouvelle, on se montre impitoyable; elle intéresse +ou elle n'intéresse pas; personne ne lui fait crédit, et +l'indifférence se produit tout de suite autour d'elle, +si elle ne passionne pas le public.</p> + +<p>Voilà pourquoi le théâtre de la Porte-Saint-Martin, +dont les traditions sont d'exploiter le drame historique, +se trouve réduit à vivre de reprises. Les quelques +drames historiques qu'il a essayé de donner ont échoué. +Les auteurs eux-mêmes me paraissent pris de peur; +ils sentent que le goût du public n'est plus là, ils n'ont +aucune envie de perdre leur temps et de risquer encore +une chute. Alors, pour ne pas mentir à son enseigne, +pour vivre d'ailleurs et boucher des trous qu'il +ne sait comment combler, le théâtre est bien forcé de +fouiller les vieux cartons et de tirer quelques recettes +des grands succès d'autrefois. Les chefs-d'oeuvre du +genre reparaissent ainsi périodiquement. On n'a pas +inventé une formule neuve de drame, on vivote +comme on peut avec les vieux habits et les vieux galons +du répertoire romantique. Telle est la situation +exacte, et je crois que personne ne peut me démentir. +Seulement, on ne semble pas s'apercevoir d'une +chose, c'est qu'on achève de tuer le genre historique, +tel que Dumas et ses collaborateurs l'ont créé, en +faisant de la sorte servir leurs drames à boucher des +trous. Ces drames passent à l'état d'oeuvres classiques, +d'oeuvres mortes, puisqu'elles restent des types dont on +ne peut plus tirer des copies. Les reprises, d'ailleurs, +ne sauraient être éternelles. Après les <i>Trois Mousquetaires</i>, +la <i>Reine Margot</i>; après la <i>Reine Margot</i>, le <i>Chevalier +de Maison-Rouge</i>. Je consens à ce que toute la +série y passe, mais ensuite on ne recommencera sans +doute pas. Il faut que notre génération produise. +Quand on aura usé toutes les anciennes pièces, quand +on aura compris que le cadre en est démodé et que décidément +le public n'en veut plus, l'heure arrivera +enfin où tout le monde sentira la nécessité d'une nouvelle +forme de drame. C'est cette heure-là qui ne +saurait tarder à sonner, selon moi.</p> + +<p>Je ne dis pas autre chose depuis longtemps. J'estime +que la défense d'une idée juste suffit à la bonne +volonté d'un homme. On me prête je ne sais quelles +théories révolutionnaires en art, qui, en tous cas, +seraient des théories purement personnelles. Depuis +que je vais assidûment dans les théâtres, je constate +qu'il y règne un grand malaise, que les directeurs, +les auteurs, le public lui-même sont inquiets et +ne savent ce qu'ils veulent; je me persuade de plus +en plus que, les anciennes formules ayant fait leur +temps, il serait bon de trouver un nouveau drame +au plus vite. C'est ce que je répète chaque jour, +rien déplus. Maintenant, personnellement, je vois +l'avenir dans l'école naturaliste; selon moi, pour de +nombreuses raisons, le mouvement scientifique du +siècle doit fatalement gagner les planches. Mais c'est +là une opinion particulière que je défends à mes +risques et périls. Le théâtre réclame une évolution +littéraire, voilà une vérité indiscutable. Maintenant, +que cette évolution se produise dans n'importe quel +sens, si elle se produit puissamment, elle me passionnera.</p> + +<p>La <i>Reine Margot</i>, que le théâtre de la Porte Saint-Martin +vient de reprendre, ne me fera pas regretter, +je l'avoue, le genre dit historique. Le sens de ces +grandes machines me manque décidément. Certes, +je suis très sensible à l'ampleur du cadre, je trouve +excellente cette coupure du drame en douze ou +treize tableaux; cela permet de multiplier les décors, +de promener l'action partout, de donner de la vie et +de la mobilité à l'oeuvre. Mais quel étrange emploi +d'un cadre aussi vaste! Il semble que les auteurs +n'aient profité de l'élargissement du cadre que pour +y élargir des mensonges. Un grand opéra serre à +coup sûr la vérité de plus près.</p> + +<p>Que voulez-vous? l'illusion ne se produit pas pour +moi, et dès lors je ne puis goûter aucun plaisir. Il +m'est impossible d'empêcher ma raison de fonctionner. +Dans les endroits les plus pathétiques, ce sont +des réflexions, des révoltes du bon sens, qui me gâtent +absolument les meilleures scènes. Pourquoi tel personnage +fait-il cela? pourquoi tel autre dit-il ceci? +c'est ridicule, c'est puéril, et le reste. Je passe les +soirées, dans mon fauteuil, à couver de grosses +colères, lorsque naturellement je ne demanderais +pas mieux que de m'amuser en digne bourgeois. +Une scène vraie arrive-t-elle, je suis pris tout entier, +et je sens bien que la salle est prise comme moi. La +vérité est donc la grande force au théâtre, la seule +force qui impose l'illusion complète, qui donne +à l'art dramatique l'intensité, du réel. Et je ne +demande pas autre chose, je demande à ce qu'on +me prenne tout entier, sans laisser à ma raison le +loisir de critiquer en moi mon émotion, à mesure +qu'elle voudrait naître. Toute la théorie du théâtre +est là.</p> + +<p>La <i>Reine Margot</i> est d'un art absolument inférieur. +J'y vois une exhibition, un carnaval historique, pas +davantage; cela pourrait très bien se jouer dans une +baraque de foire, si la baraque avait les dimensions +convenables. Mais, ceci posé, il est évident que +l'oeuvre a été fabriquée par des mains habiles, +qu'elle contient même quelques scènes puissantes, +où l'on reconnaît la griffe d'Alexandre Dumas, cet +inépuisable conteur d'une invention si extraordinaire. +Je vais tâcher d'indiquer ce qui me plaît et ce +qui me déplaît.</p> + +<p>J'ai beaucoup entendu vanter l'exposition, la rencontre +de Coconnas et de La Mole, le soir même de +la Saint-Barthélemy, leur combat, la fuite de La Mole +jusque dans la chambre de la reine Marguerite, enfin +le roi Charles IX tirant un coup d'arquebuse par une +des fenêtres du Louvre. C'est une course, un piétinement, +une bousculade à travers trois tableaux. Beaucoup +de bruit, des cortèges, des coups de fusil, du +mouvement à coup sûr, mais de la vie, pas le moins +du monde! Il ne faut pas confondre la vie avec le +mouvement. Je suis certain qu'un simple tableau, +largement conçu, poserait beaucoup mieux la Saint-Barthélemy +que ce tourbillon de gens qui se précipitent, +sans que nous ayons le temps de faire connaissance +avec eux. Il y a simplement là un intérêt +de bruit, une enfilade de scènes destinées à agir sur le +gros public. C'est l'art des tréteaux, avec les ressources +de la mise en scène moderne.</p> + +<p>Je ne parle pas de la vérité. Une des choses qui +m'ont le plus stupéfié, ç'a été de voir une troupe de +gardes, les gardes de la duchesse de Nevers, passer par +la chambre à coucher de la reine de Navarre. La duchesse +traverse la chambre, il est vrai; mais est-il +acceptable que les gardes la traversent aussi? Je me +demande encore ce que ces gardes font là. Une chose +bien étrange aussi, c'est la façon dont le roi tire sur +le peuple. Il dirige d'abord son arme sur Henri de Navarre, +puis reculant pour ne pas céder à une pensée +criminelle, il s'écrie: «Il faut pourtant que je tue +quelqu'un!» Et il tire par la fenêtre. Remarquez que +le Charles IX du drame est un personnage sympathique; +les auteurs ne lui ont donné que cet accès de +férocité, pour utiliser la légende: c'est un placage +visible, d'un effet qui consterne. Le pis est qu'on +charge si fortement l'arquebuse, afin d'émouvoir la +salle sans doute, que le roi a l'air de tirer un coup de +canon.</p> + +<p>La partie la plus puissante du drame est l'empoisonnement +de Charles IX, à l'aide d'un livre de chasse, +dont Catherine de Médicis a trempé les pages dans +une solution d'arsenic et qu'elle destinait à Henri de +Navarre. La fatalité vengeresse veut que la mère tue +ainsi son propre fils. Ajoutez que le duc d'Alençon, +le frère du roi, surprenant celui-ci en train de s'empoisonner, +en mouillant son doigt afin de tourner les +pages, le laisse tranquillement continuer, jugeant +l'occasion bonne pour monter sur le trône. Une +famille intéressante, vraiment! A ce propos, je faisais +une réflexion. Pourquoi, au théâtre, permet-on tous +les crimes dans les familles royales? Le théâtre classique +nous montre les rois grecs s'égorgeant entre eux +avec la plus belle facilité du monde. Les drames +romantiques abusent aussi des rois chenapans. Dans +les drames bourgeois, au contraire, les trop gros +crimes indignent la salle. Sans doute, il faut porter +couronne pour être un gredin à son aise.</p> + +<p>Je ne parle toujours pas de vérité. Rien n'est plus +comique, au fond, que ce roi empoisonné qui se promène +encore dans une demi-douzaine de tableaux, +avec des accès de coliques de temps à autre. Il finit +par savoir qu'il a de l'arsenic dans le corps, et René, +un savant médecin, lui ayant dit qu'il n'y avait rien à +faire, il ne fait rien pour lutter contre la mort. Cela est +inacceptable, l'arsenic est un poison que l'on combat +parfaitement. J'ai été obsédé par cette idée pendant +toute la deuxième partie du drame: «Mais pourquoi +Charles IX n'est-il pas dans son lit?» C'est un souci +vulgaire, une préoccupation bourgeoise, je le sais; +mais je ne puis rien contre les habitudes de mon +esprit. Lisez donc <i>Madame Bovary</i>, voyez comment +on meurt par l'arsenic, vous me direz ensuite si +Charles IX n'est pas très drôle. Non seulement aucun +des symptômes n'est observé, mais encore il est impossible +que le roi ne se mette pas entre les mains des +médecins, en leur disant de tenter quand même la guérison.</p> + +<p>Les personnages de Coconnas et de La Mole, qui ont +fait autrefois le succès du drame, sont des silhouettes +enluminées de tons vifs pour les spectateurs peu lettrés. +D'ailleurs, la partie purement romanesque tient +fort peu de place, et l'on regrette l'histoire, cette +Marguerite si belle, que tout son siècle a adorée. +Comme elle est réduite là-dedans à un rôle de poupée +vulgaire! Elle, la savante, la spirituelle, l'amoureuse, +c'est à peine si elle est un rouage dans cette machine +dramatique. Tout se rapetisse et s'aplatit. On dirait +un théâtre mécanique. Le plus grand défaut de ces +vastes pièces populaires, découpées dans des romans, +c'est de réduire ainsi les personnages les plus importants +à des emplois d'utilités; il ne reste guère que +de la figuration; toute la chair de l'oeuvre s'en va +pour ne laisser voir que la carcasse. D'autre part, on +ne comprend plus que difficilement, on doit sans +cesse suppléer à ce que les héros n'ont pas le temps +de nous dire.</p> + +<p>Le succès de la <i>Reine Margot</i> a été très vif autrefois, +et il est possible que la reprise soit fructueuse. +Sans doute, pour goûter une oeuvre pareille il faut +une naïveté d'impressions que je n'ai plus. Si je pouvais +retrouver mes seize ans, mes durs commencements +de jeune homme, et reprendre une place en +haut, à une des galeries, je serais sans doute moins +sévère. Mais trop d'études ont passé sur moi, trop +d'analyse et trop d'observation, pour que je puisse +me plaire à une oeuvre qui m'ennuie par sa puérilité +et qui me fâche par ses mensonges. Je suis même +d'avis que, si le peuple s'amuse à un pareil spectacle, +on devrait l'en sevrer, car il ne peut qu'y fausser son +jugement et y désapprendre notre histoire nationale.</p> +<br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>La reprise du <i>Bâtard</i>, à la Porte-Saint-Martin, +vient de remettre pour un instant en lumière la figure +d'Alfred Touroude. Il paraissait bien oublié; la +mort, en une seule année, l'avait pris tout entier, et +il a fallu le chômage des grosses chaleurs, l'embarras +des critiques qui ne savent comment emplir leurs +articles, pour ressusciter cet auteur dramatique déjà +couché dans le néant.</p> + +<p>La mort d'Alfred Touroude a été un deuil pour ses +amis. Mais l'art n'avait déjà plus à pleurer en lui, malgré +sa jeunesse, un talent dans la fleur de ses promesses. +Il est peu d'exemples d'une carrière si courte +et si bornée. Acclamé à ses débuts, il avait prouvé +son impuissance, dès sa troisième ou quatrième pièce. +Il décourageait ceux qui espéraient en son tempérament, +il montrait de plus en plus l'impossibilité +radicale où il était de mettre debout une oeuvre littéraire. +Chaque nouveau pas était une chute. Quand il +est mort, à moins d'un de ces prodiges de souplesse +dont sa nature brutale ne semblait guère capable, +on n'osait plus attendre de lui une de ces oeuvres +complètes et décisives qui classent un homme.</p> + +<p>Et veut-on savoir où était sa plaie, à mon sens? Il +ne savait pas écrire, il fabriquait ses pièces comme +un menuisier fabrique une table, à coups de scie et de +marteau. Son dialogue était stupéfiant de phrases incorrectes, +de tournures ampoulées et ridicules. Et il +n'y avait pas que le style qui montrât le plus grand +dédain de l'art, la contexture des pièces elle-même +indiquait un esprit dépourvu de littérature, incapable +d'un arrangement équilibré de poète. Il faisait en un +mot du théâtre pour faire du théâtre, comme certains +critiques veulent qu'on en fasse, sans se soucier d'autre +chose que de la mécanique théâtrale.</p> + +<p>Quel exemple plein d'enseignements, si les critiques +en question voulaient bien être logiques! Je leur +ai entendu dire que Touroude avait le don, c'est-à-dire +qu'il apportait ce métier du théâtre, sans lequel, selon +eux, on ne saurait écrire une bonne pièce. Un +joli don, en vérité, si ce don conduit aux derniers +drames de Touroude! On voit par lui à quoi sert de +naître auteur dramatique, lorsqu'on ne naît pas +en même temps écrivain et poète. Il serait grand +temps de proclamer une vérité: c'est qu'en littérature, +au théâtre comme dans le roman, il faut d'abord +aimer les lettres. L'écrivain passe le premier, +l'homme de métier ne vient qu'au second rang.</p> + +<p>Je retombe ici dans l'éternelle querelle. Notre critique +contemporaine a fait du théâtre un terrain +fermé où elle admet les seuls fabricants, en consignant +à la porte les hommes de style. Le théâtre est +ainsi devenu un domaine à part, dans lequel la littérature +est simplement tolérée. D'abord, sachez-fabriquer +une machine dramatique selon le goût du jour; +ensuite, écrivez en français si vous pouvez, mais cela +n'est pas absolument nécessaire. Même cela gêne, car +il est passé en axiome qu'un écrivain de race est un +gêneur sur les planches; les directeurs se sauvent, les +acteurs sont paralysés, jusqu'au pompier de service +qui sourit avec mépris!</p> + +<p>Il n'y a qu'en France, à coup sûr, qu'on se fait une +si étrange idée du théâtre. Et encore cette idée date-t-elle +uniquement de ce siècle. Notre critique a +rabaissé la question au point de vue des besoins de la +foule. Il faut des spectacles, et l'on a imaginé une formule +expéditive pour fabriquer des spectacles qui puissent +plaire au plus grand nombre. De cette manière, +notre critique s'occupe seulement de la fabrication +courante, des pièces qui alimentent, au jour le jour, +nos scènes populaires, de cette masse énorme d'oeuvres +de camelote destinées à vivre quelques soirées et à +disparaître pour toujours. La nécessité du métier est +née de là. Le pis est que la critique veut ramener au +métier les écrivains d'esprit libre qui cherchent ailleurs +et veulent devant eux le champ vaste des compositions +originales.</p> + +<p>Cherchez dans notre histoire littéraire, vous ne +trouverez pas ce mot de métier avant Scribe. C'est +lui qui a inventé l'article Paris au théâtre, les vaudevilles +bâclés à la douzaine d'après un patron connu. +Est-ce que Molière savait «le métier»? On l'accuse +aujourd'hui de ne jamais avoir trouvé un bon dénouement. +Est-ce que Corneille se doutait de la façon +compliquée dont on doit charpenter une oeuvre dramatique? +Le pauvre grand homme disait simplement +et fortement ce qu'il avait à dire, ses tragédies étaient +de purs développements littéraires.</p> + +<p>Il y a plus, tout ce qui vit au théâtre, tout ce qui +reste, c'est le morceau de style, c'est la littérature. +Notre théâtre classique, Molière, Corneille, Racine, +est un cours de grammaire et de rhétorique. Certes, +personne ne s'avise de célébrer l'habileté de la charpente, +tandis que tout le monde se récrie sur les +beautés du style. Un exemple plus frappant encore +est celui du <i>Mariage de Figaro</i>. Là, Beaumarchais a +été habile, compliqué, savant dans la façon de nouer +et de dénouer sa pièce. Mais qui songe aujourd'hui +à lui faire un honneur de sa science? L'adresse du +métier est devenue le petit côté de la pièce, les passages +célèbres sont les tirades de Figaro, l'au delà +littéraire et philosophique de l'oeuvre. +Et l'on pourrait continuer cette revue. J'ai souvent +demandé aux critiques de bonne foi de m'indiquer +une pièce que le seul métier du théâtre ait fait vivre. +Quant à moi, je leur en citerai une douzaine, auxquelles +l'art d'écrire a soufflé une éternelle vie. Ne +prenons que les adorables proverbes de Musset. La +fantaisie y tient lieu de science, les scènes s'en vont +à la débandade dans le pays du bleu, la poésie s'y +moque des règles. N'est-ce pas là pourtant du théâtre +exquis, autrement sérieux au fond que le théâtre +bien charpenté? Quel est l'auteur qui n'aimerait pas +mieux avoir écrit <i>On ne badine pas avec l'amour</i>, que +telle ou telle pièce, inutile à nommer, bâlie solidement +selon les règles du théâtre contemporain?</p> + +<p>J'ai toujours été très étonné qu'un public lettré ne +se contentât pas au théâtre d'une belle langue, d'une +composition littéraire développée par un poète ou +par un penseur. Au dix-septième siècle, on discutait +les vers d'une tragédie, la philosophie et la rhétorique +de l'oeuvre, sans demander à l'auteur s'il avait, oui +ou non, Je don du théâtre.</p> + +<p>Est-il donc si difficile de passer une soirée dans +un fauteuil, à écouter de la belle prose, savamment +écrite, et à regarder une action qui se déroule selon +le caprice de l'écrivain? Que cette action aille à +gauche ou à droite, qu'importé! Elle peut même +cesser tout à fait, l'art reste, qui suffit à passionner. +Avec un poète, avec un penseur, on ne saurait s'ennuyer, +on le suit partout, certain de pleurer ou de +rire.</p> + +<p>Mais non, les choses ont changé. On ne s'asseoit +plus que bien rarement dans un fauteuil pour goûter +un plaisir littéraire. En dehors du style, en dehors +des peintures humaines, on demande les secousses +d'une intrigue. On s'est habitué à la récréation d'un +spectacle mouvementé, la routine est venue, les +pièces qui sortent du patron adopté paraissent ennuyeuses +ou bizarres. Et ce n'est pas seulement le +gros public qui a besoin aujourd'hui de ces parades +de foire, le public délicat lui-même a été atteint et +réclame des oeuvres amusantes comme des histoires +de revenants ou de voleurs. La littérature ne suffit +plus, elle fait bâiller.</p> + +<p>Ajoutez à cela notre esprit latin, notre besoin de +symétrie, et vous comprendrez comment le théâtre +est devenu chez nous un problème d'arithmétique, +une manière d'accommoder un fait, de la même façon +qu'on résout une règle de trois. Un code a été écrit, +les auteurs dramatiques sont devenus des arrangeurs, +se moquant de la vérité, de la littérature et +du bon sens.</p> + +<p>Alfred Touroude est donc, selon moi, une victime +du métier. La critique, en déclarant solennellement +qu'il avait le don, l'a gonflé d'un orgueil immense. +Dès lors, il s'est cru le maître du théâtre, il s'est enfoncé +dans les sujets les plus étranges, il s'est imaginé +qu'il lui suffisait de charpenter un fait pour composer +un chef-d'oeuvre. Je me souviens du premier acte +de <i>Jane</i>. Cela était très saisissant, en effet. Une +femme venait d'être violée. La toile se levait, et on la +voyait évanouie après l'attentat, revenant lentement +à elle, avec l'horreur du souvenir qui s'éveillait. Puis, +lorsque son mari entrait, elle lui disait tout, dans une +scène très puissante. Mais comme cela était gâté par +la langue, comme l'auteur tirait un pauvre parti +de la situation, uniquement parce qu'il ne savait pas +la développer! Donnez ce premier acte à un écrivain, +el vous verrez quel tableau complet il en fera. Cela +deviendra une tragédie éternelle de vérité et de +beauté.</p> + +<p>La conclusion est aisée. Touroude ne vivra pas, +parce qu'il n'a pas été écrivain. Le don du théâtre +n'est rien sans le style. Il peut arriver qu'une pièce +solidement fabriquée ait un succès; mais ce succès +est une surprise et ne saurait durer, si la pièce manque +de mérite littéraire.</p> +<br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>On se souvient du succès obtenu autrefois par <i>Jean +la Poste</i>, le gros mélodrame de M. Dion Boucicault, +adapté à la scène française par M. Eugène Nus. +L'Ambigu a repris dernièrement ce mélodrame.</p> + +<p>Je ne le connaissais pas, j'ai donc pu le juger dans +toute la fraîcheur d'une première impression. Eh +bien! mon sentiment, pendant les dix tableaux, a été +un sentiment de grande tristesse. Je trouve absolument +fâcheux que, sous prétexte de lui plaire, on +serve au peuple des oeuvres d'un art si inférieur, où +la vérité est blessée à chaque scène, où l'on ne saurait +sauver au passage dix phrases justes et heureuses.</p> + +<p>Je comprends d'ailleurs très bien le succès d'une +pareille machine. Rien n'est plus touchant que l'intrigue: +cette Nora se laissant accuser de vol pour +sauver un proscrit, un noble dont elle est la soeur +naturelle, et ce Jean se dévouant pour sa fiancée +Npra, prenant le vol à son compte, se faisant condamner +à être pendu. Cela remue les plus beaux sentiments: +l'amour, l'abnégation, le sacrifice. Ajoutez +que le traître Morgan est précipité dans la mer au +dénoûment, tandis que Jean peut enfin consommer +son mariage en brave et honnête garçon. Et le succès +a d'autres raisons encore: deux tableaux sont très +vivants, très bien mis en scène; celui de la noce irlandaise, +avec ses fleurs et ses couplets alternés, et celui +du conseil de guerre, où le public joue un rôle si familier +et si bruyant. Enfin, il y a le décor machiné de +la fin: Jean s'échappant de son cachot, montant le +long de la tour pour rejoindre Nora qui chante sur +la plate-forme; puis la vue de la mer immense, avec +la traînée lumineuse de la lune. Voilà, certes, des +éléments d'émotion nombreux et puissants. Je suis +sans doute trop difficile; car, tout en m'expliquant +la grande réussite d'une oeuvre semblable, je persiste +à en être triste et à souhaiter pour les spectateurs +des petites places, qu'on entend évidemment flatter, +des oeuvres d'une vérité plus virile et d'une qualité +littéraire plus élevée.</p> + +<p>Pour moi, je lâche le mot, un pareil drame n'est +qu'une parade. Les interprètes sont fatalement des +queues-rouges qui grimacent des rires ou des larmes. +Cela n'est pas même mauvais, cela n'existe pas. Les +jours de réjouissances publiques, on dresse des théâtres +militaires sur l'esplanade des Invalides, où des soldats +représentent des batailles. Eh bien! <i>Jean-la-Posle</i>, +ou tout autre mélodrame de ce genre, pourrait être +ainsi représenté. La pièce gagnerait même à être +mimée, car on éviterait ainsi une dépense exagérée +de mauvais style. Les acteurs n'auraient qu'à mettre +la main sur leur coeur pour confesser leur amour. Je +connais des pantomimes qui en disent certainement +plus long sur l'homme que l'oeuvre de M. Dion-Boucicaut: +Pierrot est plus profond que Jean, son héros, +et Colombine est plus femme que sa Nora. Ce qui me +consterne, dans un drame prétendu populaire, ce +sont les peintures de surface, les personnages plantés +comme des mannequins, le mensonge continu, étalé, +triomphant. Entre un théâtre forain et un grand +théâtre des boulevards, il n'y a, à mes yeux, qu'une +différence de bonne tenue.</p> + +<p>Je causais justement de ces choses, et l'on me répondait +que le succès de la Porte-Saint-Martin était +dans ces pièces grossièrement enluminées, faites +pour les tréteaux. Est-ce bien vrai? Est-il absolument +nécessaire, par exemple, qu'un certain major, dans +<i>Jean-la-Poste</i>, ait une attitude de pieu coiffé d'un +chapeau galonné? Est-il nécessaire que Jean parle +comme un poète incompris, en phrases fleuries qui +sont le comble du ridicule dans la bouche d'un cocher? +Est-il nécessaire que chaque personnage enfin +soit tout bon ou tout mauvais, sans la moindre souplesse? +Je ne le crois pas. Notre théâtre populaire est +dans l'enfance, voilà la vérité. On raconte au peuple +les histoires de fées, les contes à dormir debout, avec +lesquels on berce les petits enfants. De là, la simplification +des personnages, la vie montrée en rêve, le +mensonge consolant érigé en principe. La conception +du mélodrame, chez nous, est restée dans l'abstraction +pure: il ne s'agit pas de peindre les hommes, il +s'agit de mettre en jeu des marionnettes, avec une +étiquette dans le dos, de façon à leur faire exécuter +des mouvements plus ou moins compliqués. C'est la +tragédie tombée de l'analyse psychologique à la +simple mécanique des événements. +Il y aurait autre chose à faire, j'imagine. Quoi? +C'est le secret du dramaturge qui peut surgir demain +et donner une nouvelle vie à notre théâtre. J'ai +voulu exprimer un simple sentiment, celui que tout +spectateur délicat emporte de l'audition d'un mélodrame. +On trouve ce spectacle insuffisant et médiocre, +faussant le goût de la foule, l'habituant à +une sensiblerie grotesque. Les enfants aiment les +pommes vertes, et les pommes vertes leur font du +mal. Il doit en être de même pour le mélodrame, qui +indigestionne le public, quand il s'en gorge. La +somme de bêtise qu'on emporte de certains spectacles +est incalculable. Quiconque ment, même dans +une bonne intention, est un menteur et cause un +préjudice à la vérité et à la justice. C'est pourquoi je +préférerais une réalité plate aux grands mots qui +traînent dans les tirades des héros. Maintenant, si +notre théâtre ne produisait que des oeuvres fortes, cela +serait peut-être gênant; il existe un équilibre de sottise, +sans lequel les sociétés trébuchent.</p> + +<br><br><br> +<p>FIN</p> +<br><br><br> + +<h3>TABLE</h3> + + +<p><b>LES THÉORIES</b></p> + +<p>LE NATURALISME<br> +LE DON<br> +LES JEUNES<br> +LES DEUX MORALES<br> +LA CRITIQUE ET LE PUBLIC<br> +DES SUBVENTIONS<br> +LES DÉCORS ET LES ACCESSOIRES<br> +LE COSTUME<br> +LES COMÉDIENS<br> +POLÉMIQUE</p> + +<p><b>LES EXEMPLES</b></p> + +<p>LA TRAGÉDIE<br> +LE DRAME<br> +LE DRAME HISTORIQUE<br> +LE DRAME PATRIOTIQUE<br> +LE DRAME SCIENTIFIQUE<br> +LA COMÉDIE<br> +LA PANTOMIME<br> +LE VAUDEVILLE<br> +LA FÉERIE ET L'OPÉRETTE<br> +LES REPRISES</p> +<br><br><br> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le naturalisme au théâtre: les +théories et les exemples, by Émile Zola + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME AU THÉÂTRE: *** + +***** This file should be named 13866-h.htm or 13866-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/6/13866/ + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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