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+The Project Gutenberg EBook of Le naturalisme au théâtre: les théories et
+les exemples, by Émile Zola
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples
+
+Author: Émile Zola
+
+Release Date: October 25, 2004 [EBook #13866]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME AU THÉÂTRE: ***
+
+
+
+
+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+ÉMILE ZOLA
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+LE NATURALISME AU THÉÂTRE
+
+LES THÉORIES ET LES EXEMPLES
+
+
+
+Durant quatre années, j'ai été chargé de la critique dramatique, d'abord
+au _Bien public_, ensuite au _Voltaire_. Sur ce nouveau terrain du
+théâtre, je ne pouvais que continuer ma campagne, commencée autrefois
+dans le domaine du livre et de l'oeuvre d'art.
+
+Cependant, mon attitude d'homme de méthode et d'analyse a surpris et
+scandalisé mes confrères. Ils ont prétendu que j'obéissais à de basses
+rancunes, que je salissais nos gloires pour me venger de mes chutes,
+parlant de tout, de mes oeuvres particulièrement, à l'exception des
+pièces jouées.
+
+Je n'ai qu'une façon de répondre: réunir mes articles et les publier.
+C'est ce que je fais. On verra, je l'espère, qu'ils se tiennent et
+qu'ils s'expliquent, qu'ils sont à la fois une logique et une doctrine.
+Avec ces fragments, bâclés à la hâte et sous le coup de l'actualité, mon
+ambition serait d'avoir écrit un livre. En tout cas, telles sont mes
+idées sur notre théâtre, j'en accepte hautement la responsabilité.
+
+Comme mes articles étaient nombreux, j'ai dû les répartir en deux
+volumes. _Le naturalisme au théâtre_ n'est donc qu'une première série.
+La seconde: _Nos auteurs dramatiques_, paraîtra prochainement.
+
+E. Z.
+
+
+
+LES THÉORIES
+
+
+LE NATURALISME
+
+I
+
+Chaque hiver, à l'ouverture de la saison théâtrale, je suis pris des
+mêmes pensées. Un espoir pousse en moi, et je me dis que les premières
+chaleurs de l'été ne videront peut-être pas les salles, sans qu'un
+auteur dramatique de génie se soit révélé. Notre théâtre aurait tant
+besoin d'un homme nouveau, qui balayât les planches encanaillées, et qui
+opérât une renaissance, dans un art que les faiseurs ont abaissé aux
+simples besoins de la foule! Oui, il faudrait un tempérament puissant
+dont le cerveau novateur vînt révolutionner les conventions admises
+et planter enfin le véritable drame humain à la place des mensonges
+ridicules qui s'étalent aujourd'hui. Je m'imagine ce créateur enjambant
+les ficelles des habiles, crevant les cadres imposés, élargissant la
+scène jusqu'à la mettre de plain-pied avec la salle, donnant un frisson
+de vie aux arbres peints des coulisses, amenant par la toile de fond le
+grand air libre de la vie réelle.
+
+Malheureusement, ce rêve, que je fais chaque année au mois d'octobre, ne
+s'est pas encore réalisé et ne se réalisera peut-être pas de sitôt. J'ai
+beau attendre, je vais de chute en chute. Est-ce donc un simple souhait
+de poète? Nous a-t-on muré dans cet art dramatique actuel, si étroit,
+pareil à un caveau où manquent l'air et la lumière? Certes, si la nature
+de l'art dramatique interdisait cet envolement dans des formules plus
+larges, il serait quand même beau de s'illusionner et de se promettre à
+toute heure une renaissance. Mais, malgré les affirmations entêtées de
+certains critiques qui n'aiment pas à être dérangés dans leur criterium,
+il est évident que l'art dramatique, comme tous les arts, a devant lui
+un domaine illimité, sans barrière d'aucune sorte, ni à gauche ni à
+droite. L'infirmité, l'impuissance humaine seule est la borne d'un art.
+
+Pour bien comprendre la nécessité d'une révolution au théâtre, il faut
+établir nettement où nous en sommes aujourd'hui. Pendant toute notre
+période classique, la tragédie a régné en maîtresse absolue. Elle était
+rigide et intolérante, ne souffrant pas une velléité de liberté, pliant
+les esprits les plus grands à ses inexorables lois. Lorsqu'un auteur
+tentait de s'y soustraire, on le condamnait comme un esprit mal fait,
+incohérent et bizarre, on le regardait presque comme un homme dangereux.
+Pourtant, dans cette formule si étroite, le génie bâtissait quand
+même son monument de marbre et d'airain. La formule était née dans la
+renaissance grecque et latine, les créateurs qui se l'appropriaient y
+trouvaient le cadre suffisant à de grandes oeuvres. Plus tard seulement,
+lorsqu'arrivèrent les imitateurs, la queue de plus en plus grêle et
+débile des disciples, les défauts de la formule apparurent, on en
+vit les ridicules et les invraisemblances, l'uniformité menteuse, la
+déclamation continuelle et insupportable. D'ailleurs, l'autorité de la
+tragédie était telle, qu'il fallut deux cents ans pour la démoder. Peu à
+peu, elle avait tâché de s'assouplir, sans y arriver, car les principes
+autoritaires dont elle découlait, lui interdisaient formellement, sous
+peine de mort, toute concession à l'esprit nouveau. Ce fut lorsqu'elle
+tenta de s'élargir qu'elle fut renversée, après un long règne de gloire.
+
+Depuis le dix-huitième siècle, le drame romantique s'agitait donc dans
+la tragédie. Les trois unités étaient parfois violées, on donnait plus
+d'importance à la décoration et à la figuration, on mettait en scène les
+péripéties violentes que la tragédie reléguait dans des récits, comme
+pour ne pas troubler par l'action la tranquillité majestueuse de
+l'analyse psychologique. D'autre part, la passion de la grande époque
+était remplacée par de simples procédés, une pluie grise de médiocrité
+et d'ennui tombait sur les planches. On croit voir la tragédie, vers le
+commencement de ce siècle, pareille à une haute figure pâle et maigrie,
+n'ayant plus sous sa peau blanche une goutte de sang, traînant ses
+draperies en lambeaux dans les ténèbres d'une scène, dont la rampe
+s'est éteinte d'elle-même. Une renaissance de l'art dramatique sous une
+nouvelle formule était fatale, et c'est alors que le drame romantique
+planta bruyamment son étendard devant le trou du souffleur. L'heure
+se trouvait marquée, un lent travail avait eu lieu, l'insurrection
+s'avançait sur un terrain préparé pour la victoire. Et jamais le mot
+insurrection n'a été plus juste, car le drame saisit corps à corps la
+tragédie, et par haine de cette reine devenue impotente, il voulut
+briser tout ce qui rappelait son règne. Elle n'agissait pas, elle
+gardait une majesté froide sur son trône, procédant par des discours et
+des récits; lui, prit pour règle l'action, l'action outrée, sautant aux
+quatre coins de la scène, frappant à droite et à gauche, ne raisonnant
+et n'analysant plus, étalant sous les yeux du public l'horreur sanglante
+des dénouements. Elle avait choisi pour cadre l'antiquité, les éternels
+Grecs et les éternels Romains, immobilisant l'action dans une salle,
+dans un pérystile de temple; lui, choisit le moyen âge, fit défiler les
+preux et les châtelaines, multiplia les décors étranges, des châteaux
+plantés à pic sur des fleuves, des salles d'armes emplies d'armures,
+des cachots souterrains trempés d'humidité, des clairs de lune dans des
+forêts centenaires. Et l'antagonisme se retrouve ainsi partout; le drame
+romantique, brutalement, se fait l'adversaire armé de la tragédie et la
+combat par tout ce qu'il peut ramasser de contraire à sa formule.
+
+Il faut insister sur cette rage d'hostilité, dans le beau temps du drame
+romantique, car il y a là une indication précieuse. Sans doute, les
+poètes qui ont dirigé le mouvement, parlaient de mettre à la scène la
+vérité des passions et réclamaient un cadre plus vaste pour y faire
+tenir la vie humaine tout entière, avec ses oppositions et ses
+inconséquences; ainsi, on se rappelle que le drame romantique a
+surtout bataillé pour mêler le rire aux larmes dans une même pièce, en
+s'appuyant sur cet argument que la gaieté et la douleur marchent côte
+à côte ici-bas. Mais, en somme, la vérité, la réalité importait peu,
+déplaisait même aux novateurs. Ils n'avaient qu'une passion, jeter par
+terre la formule tragique qui les gênait, la foudroyer à grand bruit,
+dans une débandade de toutes les audaces. Ils voulaient, non pas que
+leurs héros du moyen âge fussent plus réels que les héros antiques des
+tragédies, mais qu'ils se montrassent aussi passionnés et sublimes que
+ceux-ci se montraient froids et corrects. Une simple guerre de costumes
+et de rhétoriques, rien de plus. On se jetait ses pantins à la tête. Il
+s'agissait de déchirer les peplums en l'honneur des pourpoints et de
+faire que l'amante qui parlait à son amant, au lieu de l'appeler: Mon
+seigneur, l'appelât: Mon lion. D'un côté comme de l'autre, on restait
+dans la fiction, on décrochait les étoiles.
+
+Certes, je ne suis pas injuste envers le mouvement romantique. Il a
+eu une importance capitale et définitive, il nous a faits ce que nous
+sommes, c'est-à-dire des artistes libres. Il était, je le répète, une
+révolution nécessaire, une violente émeute qui s'est produite à son
+heure pour balayer le règne de la tragédie tombée en enfance. Seulement,
+il serait ridicule de vouloir borner au drame romantique l'évolution de
+l'art dramatique. Aujourd'hui surtout, on reste stupéfait quand on lit
+certaines préfaces, où le mouvement de 1830 est donné comme une entrée
+triomphale dans la vérité humaine. Notre recul d'une quarantaine
+d'années suffit déjà pour nous faire clairement voir que la prétendue
+vérité des romantiques est une continuelle et monstrueuse exagération du
+réel, une fantaisie lâchée dans l'outrance. A coup sûr, si la tragédie
+est d'une autre fausseté, elle n'est pas plus fausse. Entre les
+personnages en peplum qui se promènent avec des confidents et discutent
+sans fin leurs passions, et les personnages en pourpoint qui font les
+grands bras et qui s'agitent comme des hannetons grisés de soleil,
+il n'y a pas de choix à faire, les uns et les autres sont aussi
+parfaitement inacceptables. Jamais ces gens-là n'ont existé. Les héros
+romantiques ne sont que les héros tragiques, piqués un mardi gras par
+la tarentule du carnaval, affublés de faux nez et dansant le cancan
+dramatique après boire. A une rhétorique lymphatique, le mouvement de
+1830 a substitué une rhétorique nerveuse et sanguine, voilà tout.
+
+Sans croire au progrès dans l'art, on peut dire que l'art est
+continuellement en mouvement, au milieu des civilisations, et que les
+phases de l'esprit humain se reflètent en lui. Le génie se manifeste
+dans toutes les formules, même dans les plus primitives et les
+plus naïves; seulement, les formules se transforment et suivent
+l'élargissement des civilisations, cela est incontestable. Si Eschyle a
+été grand, Shakespeare et Molière se sont montrés également grands, tous
+les trois dans des civilisations et des formules différentes. Je veux
+déclarer par là que je mets à part le génie créateur qui sait toujours
+se contenter de la formule de son époque. Il n'y a pas progrès dans la
+création humaine, mais il y a une succession logique de formules, de
+façons de penser et d'exprimer. C'est ainsi que l'art marche avec
+l'humanité, en est le langage même, va où elle va, tend comme elle à la
+lumière et à la vérité, sans pour cela que l'effort du créateur puisse
+être jugé plus ou moins grand, soit qu'il se produise au début soit
+qu'il se produise à la fin d'une littérature.
+
+D'après cette façon de voir, il est certain que, si l'on part de
+la tragédie, le drame romantique est un premier pas vers le drame
+naturaliste auquel nous marchons. Le drame romantique a déblayé le
+terrain, proclamé la liberté de l'art. Son amour de l'action, son
+mélange du rire et des larmes, sa recherche du costume et du décor
+exacts, indiquent le mouvement en avant vers la vie réelle. Dans toute
+révolution contre un régime séculaire, n'est-ce pas ainsi que les choses
+se passent? On commence par casser les vitres, on chante et on crie, on
+démolit à coups de marteau les armoiries du dernier règne. Il y a une
+première exubérance, une griserie des horizons nouveaux vaguement
+entrevus, des excès de toutes sortes qui dépassent le but et qui tombent
+dans l'arbitraire du système abhorré dont on vient de combattre les
+abus. Au milieu de la bataille, les vérités du lendemain disparaissent.
+Et il faut que tout soit calmé, que la fièvre ait disparu, pour qu'on
+regrette les vitres cassées et pour qu'on s'aperçoive de la besogne
+mauvaise, des lois trop hâtivement bâclées, qui valent à peine les lois
+contre lesquelles on s'est révolté. Eh bien, toute l'histoire du drame
+romantique est là. Il a pu être la formule nécessaire d'un moment, il
+a pu avoir l'intuition de la vérité, il a pu être le cadre à
+jamais illustre dont un grand poète s'est servi pour réaliser des
+chefs-d'oeuvre; à l'heure actuelle, il n'en est pas moins une formule
+ridicule et démodée, dont la rhétorique nous choque. Nous nous demandons
+pourquoi enfoncer ainsi les fenêtres, traîner des rapières, rugir
+continuellement, être d'une gamme trop haut dans les sentiments et
+les mots; et cela nous glace, cela nous ennuie et nous fâche. Notre
+condamnation de la formule romantique se résume dans cette parole
+sévère: pour détruire une rhétorique, il ne fallait pas en inventer une
+autre.
+
+Aujourd'hui donc, tragédie et drame romantique sont également vieux et
+usés. Et cela n'est guère en l'honneur du drame, il faut le dire, car en
+moins d'un demi-siècle il est tombé dans le même état de vétusté que la
+tragédie, qui a mis deux siècles à vieillir. Le voilà par terre à son
+tour, culbuté par la passion même qu'il a montrée dans la lutte.
+Plus rien n'existe. Il est simplement permis de deviner ce qui va se
+produire. Logiquement, sur le terrain libre conquis en 1830, il ne peut
+pousser qu'une formule naturaliste.
+
+
+
+II
+
+Il semble impossible que le mouvement d'enquête et d'analyse, qui est
+le mouvement même du dix-neuvième siècle, ait révolutionné toutes les
+sciences et tous les arts, en laissant à part et comme isolé l'art
+dramatique. Les sciences naturelles datent de la fin du siècle dernier;
+la chimie, la physique n'ont pas cent ans; l'histoire et la critique ont
+été renouvelées, créées en quelque sorte après la Révolution; tout un
+monde est sorti de terre, on en est revenu à l'étude des documents, à
+l'expérience, comprenant que pour fonder à nouveau, il fallait reprendre
+les choses au commencement, connaître l'homme et la nature, constater
+ce qui est. De là, la grande école naturaliste, qui s'est propagée
+sourdement, fatalement, cheminant souvent dans l'ombre, mais avançant
+quand même, pour triompher enfin au grand jour. Faire l'histoire de
+ce mouvement, avec les malentendus qui ont pu paraître l'arrêter,
+les causes multiples qui l'ont précipité ou ralenti, ce serait faire
+l'histoire du siècle lui-même. Un courant irrésistible emporte notre
+société à l'étude du vrai. Dans le roman, Balzac a été le hardi et
+puissant novateur qui a mis l'observation du savant à la place de
+l'imagination du poète. Mais, au théâtre, l'évolution semble plus lente.
+Aucun écrivain illustre n'a encore formulé l'idée nouvelle avec netteté.
+
+Certes, je ne dis point qu'il ne se soit pas produit des oeuvres
+excellentes, où l'on trouve des caractères savamment étudiés, des
+vérités hardies portées à la scène. Par exemple, je citerai certaines
+pièces de M. Dumas fils, dont je n'aime guère le talent, et de M. Emile
+Augier, qui est plus humain et plus puissant. Seulement, ce sont là des
+nains à côté de Balzac; le génie leur a manqué pour fixer la formule.
+Ou qu'il faut dire, c'est qu'on ne sait jamais au juste où un mouvement
+commence, parce que ce mouvement vient d'ordinaire de fort loin, et
+qu'il se confond avec le mouvement précédent, dont il est sorti. Le
+courant naturaliste a existé de tout temps, si l'on veut. Il n'apporte
+rien d'absolument neuf. Mais il est enfin entré dans une époque qui lui
+est favorable, il triomphe et s'élargit, parce que l'esprit humain est
+arrivé au point de maturité nécessaire. Je ne nie donc pas le passé, je
+constate le présent. La force du naturalisme est justement d'avoir des
+racines profondes dans notre littérature nationale, qui est faite de
+beaucoup de bon sens. Il vient des entrailles mêmes de l'humanité, il
+est d'autant plus fort qu'il a mis plus longtemps à grandir et qu'il se
+retrouve dans un plus grand nombre de nos chefs-d'oeuvre.
+
+Des faits se produisent, et je les signale. Croit-on qu'on aurait
+applaudi l'_Ami Fritz_ à la Comédie-Française, il y a vingt ans? Non,
+certes! Cette pièce où l'on mange tout le temps, où l'amoureux parle
+un langage si familier, aurait révolté à la fois les classiques et les
+romantiques. Pour expliquer le succès, il faut convenir que les années
+ont marché, qu'un travail secret s'est fait dans le public. Les
+peintures exactes qui répugnaient, séduisent aujourd'hui. La foule est
+gagnée et la scène se trouve libre à toutes les tentatives. Telle est la
+seule conclusion à tirer.
+
+Ainsi donc, voilà où nous en sommes. Pour mieux me faire entendre,
+j'insiste, je ne crains pas de me répéter, je résume ce que j'ai dit.
+Lorsqu'on examine de près l'histoire de notre littérature dramatique,
+on y distingue plusieurs époques nettement déterminées. D'abord, il y a
+l'enfance de l'art, les farces et les mystères du moyen âge, de simples
+récitatifs dialogues, qui se développaient au milieu d'une convention
+naïve, avec une mise en scène et des décors primitifs. Peu à peu, les
+pièces se compliquent, mais d'une façon barbare, et lorsque Corneille
+apparaît, il est surtout acclamé parce qu'il se présente en novateur,
+qu'il épure la formule dramatique du temps et qu'il la consacre par son
+génie. Il serait très intéressant d'étudier, sur des documents, comment
+la formule classique s'est créée chez nous. Elle répondait à l'esprit
+social de l'époque. Rien n'est solide en dehors de ce qui n'est pas
+bâti sur des nécessités. La tragédie a régné pendant deux siècles parce
+qu'elle satisfaisait exactement les besoins de ces siècles. Des génies
+de tempéraments différents l'avaient appuyée de leurs chefs-d'oeuvre.
+Aussi, la voyons-nous s'imposer longtemps encore, même lorsque des
+talents de second ordre ne produisent plus que des oeuvres inférieures.
+Elle avait la force acquise, elle continuait d'ailleurs à être
+l'expression littéraire de la société du temps, et rien n'aurait pu
+la renverser, si la société elle-même n'avait pas disparu. Après
+la Révolution, après cette perturbation profonde qui allait tout
+transformer et accoucher d'un monde nouveau, la tragédie agonise pendant
+quelques années encore. Puis, la formule craque et le Romantisme
+triomphe, une nouvelle formule s'affirme. Il faut se reporter à la
+première moitié du siècle, pour avoir le sens exact de ce cri de
+liberté. La jeune société était dans le frisson de son enfantement. Les
+esprits surexcités, dépaysés, élargis violemment, restaient secoués
+d'une lièvre dangereuse et le premier usage de la liberté conquise
+était de se lamenter, de rêver les aventures prodigieuses, les amours
+surhumains. On bâillait aux étoiles, l'on se suicidait, réaction très
+curieuse contre l'affranchissement social qui venait d'être proclamé
+au prix de tant de sang. Je m'en tiens à la littérature dramatique, je
+constate que le romantisme fut au théâtre une simple émeute, l'invasion
+d'une bande victorieuse, qui entrait violemment sur la scène, tambours
+battants et drapeau déployé. Dans cette première heure, les combattants
+songèrent surtout à frapper les esprits par une forme neuve; ils
+opposèrent une rhétorique à une rhétorique, le moyen âge à l'antiquité,
+l'exaltation de la passion à l'exaltation du devoir. Et ce fut tout, car
+les conventions scéniques ne firent que se déplacer, les personnages
+restèrent des marionnettes autrement habillées, rien ne fut modifié
+que l'aspect extérieur et le langage. D'ailleurs, cela suffisait pour
+l'époque. Il fallait prendre possession du théâtre au nom de la liberté
+littéraire, et le romantisme s'acquitta de ce rôle insurrectionnel avec
+un éclat incomparable. Mais qui ne comprend aujourd'hui que son rôle
+devait se borner à cela. Est-ce que le romantisme exprime notre société
+d'une façon quelconque, est-ce qu'il répond à un de nos besoins?
+Évidemment, non. Aussi est-il déjà démodé, comme un jargon que nous
+n'entendons plus. La littérature classique qu'il se flattait de
+remplacer, a vécu deux siècles, parce qu'elle était basée sur l'état
+social; mais lui, qui ne se basait sur rien, sinon sur la fantaisie de
+quelques poètes, ou si l'on veut sur une maladie passagère des esprits
+surmenés par les événements historiques, devait fatalement disparaître
+avec cette maladie. Il a été l'occasion d'un magnifique épanouissement
+lyrique; ce sera son éternelle gloire. Seulement, aujourd'hui que
+l'évolution s'accomplit tout entière, il est bien visible que le
+romantisme n'a été que le chaînon nécessaire qui devait attacher la
+littérature classique à la littérature naturaliste. L'émeute est
+terminée, il s'agit de fonder un État solide. Le naturalisme découle de
+l'art classique, comme la société actuelle est basée sur les débris de
+la société ancienne. Lui seul répond à notre état social, lui seul a des
+racines profondes dans l'esprit de l'époque; et il fournira la seule
+formule d'art durable et vivante, parce que cette formule exprimera la
+façon d'être de l'intelligence contemporaine. En dehors de lui, il ne
+saurait y avoir pour longtemps que modes et fantaisies passagères. Il
+est, je le dis encore, l'expression du siècle, et pour qu'il périsse,
+il faudrait qu'un nouveau bouleversement transformât notre monde
+démocratique.
+
+Maintenant, il reste à souhaiter une chose: la venue d'hommes de génie
+qui consacrent la formule naturaliste. Balzac s'est produit dans le
+roman, et le roman est fondé. Quand viendront les Corneille, les
+Molière, les Racine, pour fonder chez nous un nouveau théâtre? Il faut
+espérer et attendre.
+
+
+
+III
+
+Le temps semble déjà loin où le drame régnait en maître. Il comptait à
+Paris cinq ou six théâtres prospères. La démolition des anciennes salles
+du boulevard du Temple a été pour lui une première catastrophe. Les
+théâtres ont dû se disséminer, le public a changé, d'autres modes sont
+venues. Mais le discrédit où le drame est tombé provient surtout de
+l'épuisement du genre, des pièces ridicules et ennuyeuses qui ont peu à
+peu succédé aux oeuvres puissantes de 1830.
+
+Il faut ajouter le manque absolu d'acteurs nouveaux comprenant et
+interprétant ces sortes de pièces, car chaque formule dramatique qui
+disparaît emporte avec elle ses interprètes. Aujourd'hui, le drame,
+chassé de scène en scène, n'a plus réellement à lui que l'Ambigu et le
+Théâtre-Historique. A la Porte-Saint-Martin elle-même, c'est à peine si
+on lui fait une petite place, entre deux pièces à grand spectacle.
+
+Certes, un succès de loin en loin ranime les courages. Mais la pente
+est fatale, le drame glisse à l'oubli; et, s'il paraît vouloir
+parfois s'arrêter dans sa chute, c'est pour rouler ensuite plus bas.
+Naturellement, les plaintes sont grandes. La queue romantique, surtout,
+est dans la désolation; elle jure bien haut qu'en dehors du drame,
+de son drame à elle, il n'y a pas de salut pour notre littérature
+dramatique. Je crois au contraire qu'il faut trouver une formule
+nouvelle, transformer le drame, comme les écrivains de la première
+moitié du siècle ont transformé la tragédie. Toute la question est là.
+La bataille doit être aujourd'hui entre le drame romantique et le drame
+naturaliste.
+
+Je désigne par drame romantique toute pièce qui se moque de la vérité
+des faits et des personnages, qui promène sur les planches des pantins
+au ventre bourré de son, qui, sous le prétexte de je ne sais quel idéal,
+patauge dans le pastiche de Shakespeare et d'Hugo. Chaque époque a sa
+formule, et notre formule n'est certainement pas celle de 1830. Nous
+sommes à un âge de méthode, de science expérimentale, nous avons avant
+tout le besoin de l'analyse exacte. Ce serait bien peu comprendre
+la liberté conquise que de vouloir nous enfermer dans une nouvelle
+tradition. Le terrain est libre, nous pouvons revenir à l'homme et à la
+nature.
+
+Dernièrement, on faisait de grands efforts pour ressusciter le drame
+historique. Rien de mieux. Un critique ne peut condamner d'un mot le
+choix des sujets historiques, malgré toutes ses préférences personnelles
+pour les sujets modernes. Je suis simplement plein de méfiance. Le
+patron sur lequel on taille chez nous ces sortes de pièces me fait peur
+à l'avance. Il faut voir comme on y traite l'histoire, quels singuliers
+personnages on y présente sous des noms de rois, de grands capitaines ou
+de grands artistes, enfin à quelle effroyable sauce on y accommode nos
+annales. Dès que les auteurs de ces machines-là sont dans le passé, ils
+se croient tout permis, les invraisemblances, les poupées de carton, les
+sottises énormes, les barbouillages criards d'une fausse couleur locale.
+Et quelle étrange langue, François 1er parlant comme un mercier de la
+rue Saint-Denis, Richelieu ayant des mots de traître du boulevard du
+Crime, Charlotte Corday pleurant avec des sentimentalités de petite
+ouvrière!
+
+Ce qui me stupéfie, c'est que nos auteurs dramatiques ne paraissent
+pas se douter un instant que le genre historique est forcément le plus
+ingrat, celui où les recherches, la conscience, le talent profond
+d'intuition et de résurrection sont le plus nécessaires. Je comprends ce
+drame, lorsqu'il est traité par des poètes de génie ou par des hommes
+d'une science immense, capables de mettre devant les spectateurs
+toute une époque debout, avec son air particulier, ses moeurs, sa
+civilisation; c'est là alors une oeuvre de divination ou de critique
+d'un intérêt profond.
+
+Mais je sais malheureusement ce que les partisans du drame historique
+veulent ressusciter: c'est uniquement le drame à panaches et à
+ferraille, la pièce à grand spectacle et à grands mots, la pièce
+menteuse faisant la parade devant la foule, une parade grossière qui
+attriste les esprits justes. Et je me méfie. Je crois que toute cette
+antiquaille est bonne à laisser dans notre musée dramatique, sous une
+pieuse couche de poussière.
+
+Sans doute, il y a de grands obstacles aux tentatives originales. On
+se heurte contre les hypocrisies de la critique et contre la longue
+éducation de sottise faite à la foule. Cette foule, qui commence à rire
+des enfantillages de certains mélodrames, se laisse toujours prendre aux
+tirades sur les beaux sentiments. Mais les publics changent; le public
+de Shakespeare, le public de Molière ne sont plus les nôtres. Il faut
+compter sur le mouvement des esprits, sur le besoin de réalité qui
+grandit partout. Les derniers romantiques ont beau répéter que le public
+veut ceci, que le public ne veut pas cela: il viendra un jour où le
+public voudra la vérité.
+
+
+
+IV
+
+Toutes les formules anciennes, la formule classique, la formule
+romantique, sont basées sur l'arrangement et sur l'amputation
+systématiques du vrai. On a posé en principe que le vrai est indigne;
+et on essaye d'en tirer une essence, une poésie, sous le prétexte qu'il
+faut expurger et agrandir la nature. Jusqu'à présent, les différentes
+écoles littéraires ne se sont battues que sur la question de savoir de
+quel déguisement on devait habiller la vérité, pour qu'elle n'eût pas
+l'air d'une dévergondée en public. Les classiques avaient adopté le
+peplum, les romantiques ont fait une révolution pour imposer la cotte de
+maille et le pourpoint. Au fond, ce changement de toilette importe peu,
+le carnaval de la nature continue. Mais, aujourd'hui, les naturalistes
+arrivent et déclarent que le vrai n'a pas besoin de draperies; il doit
+marcher dans sa nudité. Là, je le répète, est la querelle.
+
+Certes, les écrivains de quelque jugement comprennent parfaitement que
+la tragédie et le drame romantique sont morts. Seulement, le plus grand
+nombre sont très troublés en songeant à la formule encore vague de
+demain. Est-ce que sérieusement la vérité leur demande de faire le
+sacrifice de la grandeur, de la poésie, du souffle épique qu'ils ont
+l'ambition de mettre dans leurs pièces? Est-ce que le naturalisme exige
+d'eux qu'ils rapetissent de toutes parts leur horizon et qu'ils ne
+risquent plus un seul coup d'aile dans le ciel de la fantaisie?
+
+Je vais tâcher de répondre. Mais, auparavant, il faut déterminer les
+procédés que les idéalistes emploient pour hausser leurs oeuvres à la
+poésie. Ils commencent par reculer au fond des âges le sujet qu'ils ont
+choisi. Cela leur fournit des costumes et rend le cadre assez vague pour
+leur permettre tous les mensonges. Ensuite, ils généralisent au lieu
+d'individualiser; leurs personnages ne sont plus des êtres vivants, mais
+des sentiments, des arguments, des passions déduites et raisonnées. Le
+cadre faux veut des héros de marbre ou de carton. Un homme en chair et
+en os, avec son originalité propre, détonnerait d'une façon criarde au
+milieu d'une époque légendaire. Aussi voit-on les personnages d'une
+tragédie ou d'un drame romantique se promener, raidis dans une altitude,
+l'un représentant le devoir, l'autre le patriotisme, un troisième la
+superstition, un quatrième l'amour maternel; et ainsi de suite, toutes
+les idées abstraites y passent à la file. Jamais l'analyse complète
+d'un organisme, jamais un personnage dont les muscles et le cerveau
+travaillent comme dans la nature.
+
+Ce sont donc là les procédés auxquels les écrivains tournés vers
+l'épopée ne veulent pas renoncer. Toute la poésie, pour eux, est dans
+le passé et dans l'abstraction, dans l'idéalisation des faits et des
+personnages. Dès qu'on les met en face de la vie quotidienne, dès qu'ils
+ont devant eux le peuple qui emplit nos rues, ils battent des paupières,
+ils balbutient, effarés, ne voyant plus clair, trouvant tout très laid
+et indigne de l'art. A les entendre, il faut que les sujets entrent dans
+les mensonges de la légende, il faut que les hommes se pétrifient
+et tournent à l'état de statue, pour que l'artiste puisse enfin les
+accepter et les accommoder à sa guise.
+
+Or, c'est à ce moment que les naturalistes arrivent et disent très
+carrément que la poésie est partout, en tout, plus encore dans le
+présent et le réel que dans le passé et l'abstraction. Chaque fait, à
+chaque heure, a son côté poétique et superbe. Nous coudoyons des
+héros autrement grands et puissants que les marionnettes des faiseurs
+d'épopée. Pas un dramaturge, dans ce siècle, n'a mis debout des figures
+aussi hautes que le baron Hulot, le vieux Grandet, César Birotteau, et
+tous les autres personnages de Balzac, si individuels et si vivants.
+Auprès de ces créations géantes et vraies, les héros grecs ou romains
+grelottent, les héros du moyen âge tombent sur le nez comme des soldats
+de plomb.
+
+Certes, à cette heure, devant les oeuvres supérieures produites par
+l'école naturaliste, des oeuvres de haut vol, toutes vibrantes de vie,
+il est ridicule et faux de parquer la poésie dans je ne sais quel temple
+d'antiquailles, parmi les toiles d'araignée. La poésie coule à plein
+bord dans tout ce qui existe, d'autant plus large qu'elle est plus
+vivante. Et j'entends donner à ce mot de poésie toute sa valeur, ne pas
+en enfermer le sens entre la cadence de deux rimes, ni au fond d'une
+chapelle étroite de rêveurs, lui restituer son vrai sens humain, qui est
+de signifier l'agrandissement et l'épanouissement de toutes les vérités.
+
+Prenez donc le milieu contemporain, et tâchez d'y faire vivre des
+hommes: vous écrirez de belles oeuvres. Sans doute, il faut un effort,
+il faut dégager du pêle-mêle de la vie la formule simple du naturalisme.
+Là est la difficulté, faire grand avec des sujets et des personnages
+que nos yeux, accoutumés au spectacle de chaque jour, ont fini par voir
+petits. Il est plus commode, je le sais, de présenter une marionnette au
+public, d'appeler la marionnette Charlemagne et de la gonfler à un tel
+point de tirades, que le public s'imagine avoir vu un colosse; cela
+est plus commode que de prendre un bourgeois de notre époque, un homme
+grotesque et mal mis et d'en tirer une poésie sublime, d'en faire, par
+exemple, le père Goriot, le père qui donne ses entrailles à ses filles,
+une figure si énorme de vérité et d'amour, qu'aucune littérature ne peut
+en offrir une pareille.
+
+Rien n'est aisé comme de travailler sur des patrons, avec des formules
+connues; et les héros, dans le goût classique ou romantique, coûtent
+si peu de besogne, qu'on les fabrique à la douzaine. C'est un article
+courant dont notre littérature est encombrée. Au contraire, l'effort
+devient très dur, lorsqu'on veut un héros réel, savamment analysé,
+debout et agissant. Voilà sans doute pourquoi le naturalisme terrifie
+les auteurs habitués à pêcher des grands hommes dans l'eau trouble de
+l'histoire. Il leur faudrait fouiller l'humanité trop profondément,
+apprendre la vie, aller droit à la grandeur réelle et la mettre en
+oeuvre d'une main puissante. Et qu'on ne nie pas cette poésie vraie
+de l'humanité; elle a été dégagée dans le roman, elle peut l'être au
+théâtre; il n'y a là qu'une adaptation à trouver.
+
+Je suis tourmenté par une comparaison qui me poursuit et dont je me
+débarrasserai ici. On vient de jouer pendant de longs mois, à l'Odéon,
+_les Danicheff_, une pièce dont l'action se passe en Russie; elle a
+eu chez nous un très vif succès, seulement elle est si mensongère,
+paraît-il, si pleine de grossières invraisemblances, que l'auteur, qui
+est Russe, n'a pas même osé la faire représenter dans son pays. Que
+pensez-vous de cette oeuvre qu'on applaudit à Paris et qui serait
+sifflée à Saint-Pétersbourg? Eh bien! imaginez un instant que les
+Romains puissent ressusciter et qu'on représente devant eux Rome
+vaincue. Entendez-vous leurs éclats de rire? croyez-vous que la pièce
+irait jusqu'au bout? Elle leur semblerait un véritable carnaval, elle
+sombrerait sous un immense ridicule. Et il en est ainsi de toutes les
+pièces historiques, aucune ne pourrait être jouée devant les sociétés
+qu'elles ont la prétention de peindre. Étrange théâtre, alors, qui n'est
+possible que chez des étrangers, qui est basé sur la disparition
+des générations dont il s'occupe, qui vit d'erreurs au point d'être
+seulement bon pour des ignorants!
+
+L'avenir est au naturalisme. On trouvera la formule, on arrivera
+à prouver qu'il y a plus de poésie dans le petit appartement d'un
+bourgeois que dans tous les palais vides et vermoulus de l'histoire; on
+finira même par voir que tout se rencontre dans le réel, les fantaisies
+adorables, échappées du caprice et de l'imprévu, et les idylles, et les
+comédies, et les drames. Quand le champ sera retourné, ce qui semble
+inquiétant et irréalisable aujourd'hui, deviendra une besogne facile.
+
+Certes, je ne puis me prononcer sur la forme que prendra le drame de
+demain; c'est au génie qu'il faut laisser le soin de parler. Mais je me
+permettrai pourtant d'indiquer la voie dans laquelle j'estime que notre
+théâtre s'engagera.
+
+Il s'agit d'abord de laisser là le drame romantique. Il serait
+désastreux de lui prendre ses procédés d'outrance, sa rhétorique, sa
+théorie de l'action quand même, aux dépens de l'analyse des caractères.
+Les plus beaux modèles du genre ne sont, comme on l'a dit, que des
+opéras à grand spectacle. Je crois donc qu'on doit remonter jusqu'à
+la tragédie, non pas, grand Dieu! pour lui emprunter davantage sa
+rhétorique, son système de confidents, de déclamation, de récits
+interminables; mais pour revenir à la simplicité de l'action et à
+l'unique étude psychologique et physiologique des personnages. Le cadre
+tragique ainsi entendu est excellent: un fait se déroulant dans
+sa réalité et soulevant chez les personnages des passions et des
+sentiments, dont l'analyse exacte serait le seul intérêt de la pièce. Et
+cela dans le milieu contemporain, avec le peuple qui nous entoure.
+
+Mon continuel souci, mon attente pleine d'angoisse est donc de
+m'interroger, de me demander lequel de nous va avoir la force de se
+lever tout debout et d'être un homme de génie. Si le drame naturaliste
+doit être, un homme de génie seul peut l'enfanter. Corneille et Racine
+ont fait la tragédie. Victor Hugo a fait le drame romantique. Où donc
+est l'auteur encore inconnu qui doit faire le drame naturaliste! Depuis
+quelques années, les tentatives n'ont pas manqué. Mais, soit que le
+public ne fût pas mûr, soit plutôt qu'aucun des débutants n'eût le large
+souffle nécessaire, pas une de ces tentatives n'a eu encore de résultat
+décisif.
+
+En ces sortes de combats, les petites victoires ne signifient rien; il
+faut des triomphes, accablant les adversaires, gagnant la foule à la
+cause. Devant un homme vraiment fort, les spectateurs plieraient les
+épaules. Puis, cet homme apporterait le mot attendu, la solution du
+problème, la formule de la vie réelle sur la scène, en la combinant avec
+la loi d'optique nécessaire au théâtre. Il réaliserait enfin ce que
+les nouveaux venus n'ont pu trouver encore: être assez habile ou assez
+puissant pour s'imposer, rester assez vrai pour que l'habileté ne le
+conduisît pas au mensonge.
+
+Et quelle place immense ce novateur prendrait dans notre littérature
+dramatique! Il serait au sommet. Il bâtirait son monument au milieu du
+désert de médiocrité que nous traversons, parmi les bicoques de boue et
+de crachat dont on sème au jour le jour nos scènes les plus illustres.
+Il devrait tout remettre en question et tout refaire, balayer les
+planches, créer un monde, dont il prendrait les éléments dans la vie,
+en dehors des traditions. Parmi les rêves d'ambition que peut faire un
+écrivain à notre époque, il n'en est certainement pas de plus vaste. Le
+domaine du roman est encombré; le domaine du théâtre est libre. A cette
+heure, en France, une gloire impérissable attend l'homme de génie qui,
+reprenant l'oeuvre de Molière, trouvera en plein dans la réalité la
+comédie vivante, le drame vrai de la société moderne.
+
+
+
+LE DON
+
+Je parlerai de ce fameux don du théâtre, dont il est si souvent
+question.
+
+On connaît la théorie. L'auteur dramatique est un homme prédestiné qui
+naît avec une étoile au front. Il parle, les foules le reconnaissent
+et s'inclinent. Dieu l'a pétri d'une matière rare et particulière.
+Son cerveau a des cases en plus. Il est le dompteur qui apporte une
+électricité dans le regard. Et ce don, cette flamme divine est d'une
+qualité si précieuse, qu'elle ne descend et ne brûle que sur quelques
+têtes choisies, une douzaine au plus par génération.
+
+Cela fait sourire. Voyez-vous l'auteur dramatique transformé en oint
+du Seigneur! J'ignore pourquoi, par décret, on n'autoriserait pas nos
+vaudevillistes et nos dramaturges à porter un costume de pontifes pour
+les différencier de la foule. Comme ce monde du théâtre gratte et
+exaspère la vanité! Il n'y a pas que les comédiens qui se haussent sur
+les planches et se donnent en continuel spectacle. Voilà les auteurs
+dramatiques gagnés par cette fièvre. Ils veulent être exceptionnels, ils
+ont des secrets comme les francs-maçons, ils lèvent les épaules de pitié
+quand un profane touche à leur art, ils déclarent modestement qu'ils
+ont un génie particulier; mon Dieu! oui, eux-mêmes ne sauraient dire
+pourquoi ils ont ce talent, c'est comme cela, c'est le ciel qui l'a
+voulu. On peut chercher à leur dérober leur secret; peine inutile, le
+travail, qui mène à tout, ne mène pas à la science du théâtre. Et la
+critique moutonnière accrédite cette belle croyance-là, fait ce joli
+métier de décourager les travailleurs.
+
+Voyons, il faudrait s'entendre. Dans tous les arts, le don est
+nécessaire. Le peintre qui n'est pas doué, ne fera jamais que des
+tableaux très médiocres; de même le sculpteur, de même le musicien.
+Parmi la grande famille des écrivains, il naît des philosophes, des
+historiens, des critiques, des poètes, des romanciers; je veux dire
+des hommes que leurs aptitudes personnelles poussent plutôt vers la
+philosophie, l'histoire, la critique, la poésie, le roman. Il y a là une
+vocation, comme dans les métiers manuels. Au théâtre aussi il faut le
+don, mais il ne le faut pas davantage que dans le roman, par exemple.
+Remarquez que la critique, toujours inconséquente, n'exige pas le don
+chez le romancier. Le commissionnaire du coin ferait un roman, que cela
+n'étonnerait personne; il serait dans son droit. Mais, lorsque Balzac se
+risquait à écrire une pièce, c'était un soulèvement général; il n'avait
+pas le droit de faire du théâtre, et la critique le traitait en
+véritable malfaiteur.
+
+Avant d'expliquer cette stupéfiante situation faite aux auteurs
+dramatiques, je veux poser deux points avec netteté. La théorie du don
+du théâtre entraînerait deux conséquences: d'abord, il y aurait un
+absolu dans l'art dramatique; ensuite, quiconque serait doué deviendrait
+à peu près infaillible.
+
+Le théâtre! voilà l'argument de la critique. Le théâtre est ceci, le
+théâtre est cela. Eh! bon Dieu! je ne cesserai de le répéter, je vois
+bien des théâtres, je ne vois pas le théâtre. Il n'y a pas d'absolu,
+jamais! dans aucun art! S'il y a un théâtre, c'est qu'une mode l'a créé
+hier et qu'une mode l'emportera demain. On met en avant la théorie que
+le théâtre est une synthèse, que le parfait auteur dramatique doit dire
+en un mot ce que le romancier dit en une page. Soit! notre formule
+dramatique actuelle donne raison à celle théorie. Mais que fera-t-on
+alors de la formule dramatique du dix-septième siècle, de la
+tragédie, ce développement purement oratoire? Est-ce que les discours
+interminables que l'on trouve dans Racine et dans Corneille sont de la
+synthèse? Est-ce que surtout le fameux récit de Théramène est de la
+synthèse? On prétend qu'il ne faut pas de description au théâtre;
+en voilà pourtant une, et d'une belle longueur, et dans un de nos
+chefs-d'oeuvre.
+
+Où est donc le théâtre? Je demande à le voir, à savoir comment il est
+fait et quelle figure il a. Vous imaginez-vous nos tragiques et nos
+comiques d'il y a deux siècles en face de nos drames et de nos comédies
+d'aujourd'hui? Ils n'y comprendraient absolument rien. Cette fièvre
+cabriolante, cette synthèse qui sautille en petites phrases nerveuses,
+tout cet art bâché et poussif leur semblerait de la folie pure. De même
+que si un de nos auteurs s'avisait de reprendre l'ancienne formule, on
+le plaisanterait comme un homme qui monterait en coucou pour aller à
+Versailles. Chaque génération a son théâtre, voilà la vérité. J'aurais
+la partie trop belle, si je comparais maintenant les théâtres étrangers
+avec le nôtre. Admettez que Shakespeare donne aujourd'hui ses
+chefs-d'oeuvre à la Comédie-Française; il serait sifflé de la belle
+façon. Le théâtre russe est impossible chez nous, parce qu'il a trop
+de saveur originale. Jamais nous n'avons pu acclimater Schiller. Les
+Espagnols, les Italiens ont également leurs formules. Il n'y a que nous
+qui, depuis un demi-siècle, nous soyons mis à fabriquer des pièces
+d'exportation, qui peuvent être jouées partout, parce qu'elles n'ont
+justement pas d'accent et qu'elles ne sont que de jolies mécaniques bien
+construites.
+
+Du moment où l'absolu n'existe pas dans un art, le don prend un
+caractère plus large et plus souple. Mais ce n'est pas tout:
+l'expérience de chaque jour nous prouve que les auteurs qui ont ce
+fameux don, n'en produisent pas moins, de temps à autre, des pièces très
+mal faites et qui tombent. Il paraît que le don sommeille par instants.
+Il est inutile de citer des exemples. Tout d'un coup, l'auteur le plus
+adroit, le plus vigoureux, le plus respecté du public, accouche d'une
+oeuvre non seulement médiocre, mais qui ne se lient même pas debout.
+Voilà le dieu par terre. Et si l'on fréquente le monde des coulisses,
+c'est bien autre chose. Interrogez un directeur, un comédien, un auteur
+dramatique: ils vous répondront qu'ils n'entendent rien du tout au
+théâtre. On siffle les scènes sur lesquelles ils comptaient, on
+applaudit celles qu'ils voulaient couper la veille de la première
+représentation. Toujours, ils marchent dans l'inconnu, au petit bonheur.
+Leur vie est faite de hasards. Ce qui réussit là, échoue ailleurs; un
+soir, un mot porte, le lendemain il ne fait aucun effet. Pas une règle,
+pas une certitude, la nuit complète.
+
+Que vient-on alors nous parler de don, et donner au don une importance
+décisive, lorsqu'il n'y a pas une formule stable et lorsque les mieux
+doués ne sont encore que des écoliers, qui ont du bonheur un jour et qui
+n'en ont plus le lendemain! Je sais bien qu'il y a un criterium commode
+pour la critique: une pièce réussit, l'auteur a le don; elle tombe,
+l'auteur n'a pas le don. Vraiment c'est là une façon de s'en tirer à bon
+compte. Musset n'avait certainement pas le don au degré où le possède M.
+Sardou; qui hésiterait pourtant entre les deux répertoires? Le don est
+une invention toute moderne. Il est né avec notre mécanique théâtrale.
+Quand on fait bon marché de la langue, de la vérité, des observations,
+de la création d'âmes originales, on en arrive fatalement à mettre
+au-dessus de tout l'art de l'arrangement, la pratique matérielle. Ce
+sont nos comédies d'intrigue, avec leurs complications scéniques, qui
+ont donné cette importance au métier. Mais, sans compter que la formule
+change selon les évolutions littéraires, est-ce que le génie de nos
+classiques, de Molière et de Corneille, est dans ce métier? Non, mille
+fois non! Ce qu'il faut dire, c'est que le théâtre est ouvert à toutes
+les tentatives, à la vaste production humaine. Ayez le don, mais ayez
+surtout du talent. _On ne badine pas avec l'amour_ vivra, tandis que
+j'ai grand'peur pour les _Bourgeois de Pont-Arcy._
+
+Maintenant, voyons ce qui peut donner le change à la critique et la
+rendre si sévère pour les tentatives dramatiques qui échouent. Examinons
+d'abord ce qui se passe, lorsqu'un romancier publie un roman et
+lorsqu'un auteur dramatique fait jouer une pièce.
+
+Voilà le volume en vente. J'admets que le romancier y ait fait une étude
+originale, dont l'âpreté doive blesser le public. Dans les premiers
+temps, le succès est médiocre. Chaque lecteur, chez lui, les pieds sur
+les chenets, se fâche plus ou moins. Mais s'il a le droit de brûler son
+exemplaire, il ne peut brûler l'édition. On ne tue pas un livre. Si le
+livre est fort, chaque jour il gagnera à l'auteur des sympathies. Ce
+sera un prosélytisme lent, mais invincible. Et, un beau matin, le roman
+dédaigné, le roman conspué, aura vaincu et prendra de lui-même la haute
+place à laquelle il a droit.
+
+Au contraire, on joue la pièce. L'auteur dramatique y a risqué, comme
+le romancier, des nouveautés de forme et de fond. Les spectateurs se
+fâchent, parce que ces nouveautés les dérangent. Mais ils ne sont plus
+chez eux, isolés; ils sont en masse, quinze cents à deux mille; et du
+coup, sous les huées, sous les sifflets, ils tuent la pièce. Dès lors,
+il faudra des circonstances extraordinaires pour que cette pièce
+ressuscite et soit reprise devant un autre public, qui cassera le
+jugement du premier, s'il y a lieu. Au théâtre, il faut réussir
+sur-le-champ; on n'a pas à compter sur l'éducation des esprits, sur
+la conquête lente des sympathies. Ce qui blesse, ce qui a une saveur
+inconnue, reste sur le carreau, et pour longtemps, si ce n'est pour
+toujours.
+
+Ce sont ces conditions différentes qui, aux yeux de la critique, ont
+grandi si démesurément l'importance du don au théâtre. Mon Dieu! dans le
+roman, soyez ou ne soyez pas doué, faites mauvais si cela vous amuse,
+puisque vous ne courez pas le risque d'être étranglé. Mais, au théâtre,
+méfiez-vous, ayez un talisman, soyez sûr de prendre le public par des
+moyens connus; autrement, vous êtes un maladroit, et c'est bien fait si
+vous restez par terre. De là, la nécessité du succès immédiat, cette
+nécessité qui rabaisse le théâtre, qui tourne l'art dramatique au
+procédé, à la recette, à la mécanique. Nous autres romanciers, nous
+demeurons souriants au milieu des clameurs que nous soulevons.
+Qu'importe! nous vivrons quand même, nous sommes supérieurs aux colères
+d'en bas. L'auteur dramatique frissonne; il doit ménager chacun; il
+coupe un mot; remplace une phrase; il masque ses intentions, cherche
+des expédients pour duper son monde, en somme, il pratique un art de
+ficelles, auquel les plus grands ne peuvent se soustraire.
+
+Et le don arrive. Seigneur! avoir le don et ne pas être sifflé! On
+devient superstitieux, on a son étoile. Puis, l'insuccès ou le succès
+brutal de la première représentation déforme tout. Les spectateurs
+réagissent les uns sur les autres. On porte aux nues des oeuvres
+médiocres, on jette au ruisseau des oeuvres estimables. Mille
+circonstances modifient le jugement. Plus tard, on s'étonne, on ne
+comprend plus. Il n'y a pas de verdict passionné où la justice soit plus
+rare.
+
+C'est le théâtre. Et il paraît que, si défectueuse et si dangereuse que
+soit cette forme de l'art, elle a une puissance bien grande, puisqu'elle
+enrage tant d'écrivains. Ils y sont attirés par l'odeur de bataille, par
+le besoin de conquérir violemment le public. Le pis est que la critique
+se fâche. Vous n'avez pas le don, allez-vous-en. Et elle a dit
+certainement cela à Scribe, quand il a été sifflé, à ses débuts; elle
+l'a répété à M. Sardou, à l'époque de la _Taverne des étudiants_; elle
+jette ce cri dans les jambes de tout nouveau venu, qui arrive avec une
+personnalité. Ce fameux don est le passe-port des auteurs dramatiques.
+Avez-vous le don? Non. Alors, passez au large, ou nous vous mettons une
+balle dans la tête.
+
+J'avoue que je remplis d'une tout autre manière mon rôle de critique. Le
+don me laisse assez froid. Il faut qu'une figure ait un nez pour être
+une figure; il faut qu'un auteur dramatique sache faire une pièce pour
+être un auteur dramatique, cela va de soi. Mais que de marge ensuite!
+Puis, le succès ne signifie rien. _Phèdre_ est tombée à la première
+représentation. Dès qu'un auteur apporte une nouvelle formule, il
+blesse le public, il y a bataille sur son oeuvre. Dans dix ans, on
+l'applaudira.
+
+Ah! si je pouvais ouvrir toutes grandes les portes des théâtres à
+la jeunesse, à l'audace, à ceux qui ne paraissent pas avoir le don
+aujourd'hui et qui l'auront peut-être demain, je leur dirais d'oser
+tout, de nous donner de la vérité et de la vie, de ce sang nouveau dont
+notre littérature dramatique a tant besoin! Cela vaudrait mieux que de
+se planter devant nos théâtres, une férule de magister à la main, et de
+crier: «Au large!» aux jeunes braves qui ne procèdent ni de Scribe ni de
+M. Sardou. Fichu métier, comme disent les gendarmes, quand ils ont une
+corvée à faire.
+
+
+
+LES JEUNES
+
+J'ai entendu dire un jour à un faiseur, ouvrier très adroit en mécanique
+théâtrale: «On nous parle toujours de l'originalité des jeunes; mais
+quand un jeune fait une pièce, il n'y a pas de ficelle usée qu'il
+n'emploie, il entasse toutes les combinaisons démodées dont nous ne
+voulons plus nous-mêmes.» Et, il faut bien le confesser, cela est
+vrai. J'ai remarqué moi-même que les plus audacieux des débutants
+s'embourbaient profondément dans l'ornière commune.
+
+D'où vient donc cet avortement à peu près général? On a vingt ans, on
+part pour la conquête des planches, on se croit très hardi et très neuf;
+et pas du tout, lorsqu'on a accouché d'un drame ou d'une comédie, il
+arrive presque toujours qu'on a pillé le répertoire de Scribe ou de M.
+d'Ennery. C'est tout au plus si, par maladresse, on a réussi à défigurer
+les situations qu'on leur a prises. Et j'insiste sur l'innocence
+parfaite de ces plagiats, on s'imagine de très bonne foi avoir tenté un
+effort considérable d'originalité.
+
+Les critiques qui font du théâtre une science et qui proclament la
+nécessité absolue de la mécanique théâtrale, expliqueront le fait en
+disant qu'il faut être écolier avant d'être maître. Pour eux, il est
+fatal qu'on passe par Scribe et M. d'Ennery, si l'on veut un jour
+connaître toutes les finesses du métier. On étudie naturellement dans
+leurs oeuvres le code des traditions. Même les critiques dont je parle
+croiront tirer de cette imitation inconsciente un argument décisif en
+faveur de leurs théories: ils diront que le théâtre est à un tel point
+une pure affaire de charpente, que les débutants, malgré eux, commencent
+presque toujours par ramasser les vieilles poutres abandonnées pour en
+faire une carcasse à leurs oeuvres.
+
+Quant à moi, je tire de l'aventure des réflexions tout autres. Je
+demande pardon si je me mets en scène; mais j'estime que les meilleures
+observations sont celles que l'on fait sur soi. Pourquoi, lorsqu'à vingt
+ans je rêvais des plans de drames et de comédies, ne trouvais-je jamais
+que des coups de théâtre las de traîner partout? Pourquoi une idée de
+pièce se présentait-elle toujours à moi avec des combinaisons connues,
+une convention qui sentait le monde des planches? La réponse est simple:
+j'avais déjà l'esprit infecté par les pièces que j'avais vu jouer,
+je croyais déjà à mon insu que le théâtre est un coin à part, où les
+actions et les paroles prennent forcément une déviation réglée d'avance.
+
+Je me souviens de ma jeunesse passée dans une petite ville. Le théâtre
+jouait trois fois par semaine, et j'en avais la passion. Je ne dînais
+pas pour être le premier à la porte, avant l'ouverture des bureaux.
+C'est là, dans cette salle étroite, que pendant cinq ou six ans j'ai
+vu défiler tout le répertoire du Gymnase et de la Porte-Saint-Martin.
+Éducation déplorable et dont je sens toujours en moi l'empreinte
+ineffaçable. Maudite petite salle! j'y ai appris comment un personnage
+doit entrer et sortir; j'y ai appris la symétrie des coups de scène, la
+nécessité des rôles sympathiques et moraux, tous les escamotages de
+la vérité, grâce à un geste ou à une tirade; j'y ai appris ce code
+compliqué de la convention, cet arsenal des ficelles qui a fini par
+constituer chez nous ce que la critique appelle de ce mot absolu «le
+théâtre». J'étais sans défense alors, et j'emmagasinais vraiment de
+jolies choses dans ma cervelle.
+
+On ne saurait croire l'impression énorme que produit le théâtre sur une
+intelligence de collégien échappé. On est tout neuf, on se façonne là
+comme une cire molle. Et le travail sourd qui se fait en vous, ne tarde
+pas à vous imposer cet axiome: la vie est une chose, le théâtre en est
+une autre. De là, cette conclusion: quand on veut faire du théâtre, il
+s'agit d'oublier la vie et de manoeuvrer ses personnages d'après une
+tactique particulière, dont on apprend les règles.
+
+Allez donc vous étonner ensuite si les débutants ne lancent pas des
+pièces originales! Ils sont déflorés par dix ans de représentations
+subies. Quand ils évoquent l'idée de théâtre, toute une longue suite de
+vaudevilles et de mélodrames défilent et les écrasent. Ils ont dans le
+sang la tradition. Pour se dégager de cette éducation abominable, il
+leur faut de longs efforts. Certes, je crois qu'un garçon qui n'aurait
+jamais mis les pieds dans une salle de spectacle, serait beaucoup
+plus près d'un chef-d'oeuvre qu'un garçon dont l'intelligence a reçu
+l'empreinte de cent représentations successives.
+
+Et l'on surprend très bien là comment la convention théâtrale se forme.
+C'est une autre langue que l'on apprend à parler. Dans les familles
+riches, on a une gouvernante anglaise ou allemande qui est chargée de
+parler sa langue aux enfants, pour que ceux-ci l'apprennent sans même
+s'en apercevoir. Eh bien, c'est de cette façon que se transmet la
+convention théâtrale. A notre insu, nous l'admettons comme une chose
+courante et naturelle. Elle nous prend tout jeunes et ne nous lâche
+plus. Cela nous semble nécessaire qu'on agisse autrement sur les
+planches que dans la vie de tous les jours. Nous en arrivons même à
+marquer certains faits comme appartenant spécialement au théâtre. «Ça,
+c'est du théâtre», disons-nous, tellement nous distinguons entre ce qui
+est et ce que nous avons accepté.
+
+Le pis est que cette phrase: «Ça, c'est du théâtre», prouve à quel point
+de simple facture nous avons rabaissé notre scène nationale. Est-ce que
+du temps de Molière et de Racine, un critique aurait osé louer leurs
+chefs-d'oeuvre, en disant: «C'est du théâtre»? Aujourd'hui, quand on dit
+qu'une pièce est du théâtre, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle. C'est,
+je le répète une fois encore, que l'intrigue et la charpente priment
+tout, dans notre littérature dramatique. Le code théâtral que le goût
+public impose n'a pas cent ans de date, et j'enrage lorsque j'entends
+qu'on le donne comme une loi révélée, à jamais immuable, qui a toujours
+été et qui sera toujours. Si l'on se contentait de voir dans ce prétendu
+code une formule passagère qu'une autre formule remplacera demain, rien
+ne serait plus juste, et il n'y aurait pas à se fâcher.
+
+D'ailleurs, on peut bien accorder que la formule en question, celle qui
+agonise en ce moment, a été inventée par des hommes d'habileté et de
+goût. En voyant le succès européen qu'elle a eu, ils ont pu croire un
+instant qu'ils avaient découvert «le théâtre», le seul, l'unique. Toutes
+les nations voisines, depuis cinquante ans, ont pillé notre répertoire
+moderne et n'ont guère vécu que de nos miettes dramatiques. Cela vient
+de ce que la formule de nos dramaturges et de nos vaudevillistes
+convient aux foules, qu'elle les prend par la curiosité et l'intérêt
+purement physique. En outre, c'est là une littérature légère, d'une
+digestion facile, qui ne demande pas un grand effort pour être comprise.
+Le roman feuilleton a eu un pareil succès en Europe.
+
+Certes, il ne faut pas être fier, selon moi, de l'engouement de la
+Russie et de l'Angleterre, par exemple, pour nos pièces actuelles. Ces
+pays nous empruntent aussi les modes de nos femmes, et l'on sait que ce
+ne sont pas nos meilleurs écrivains qui y sont applaudis. Est-ce que
+jamais les Russes et les Anglais ont eu l'idée de traduire notre
+répertoire classique? Non; mais ils raffolent de nos opérettes. Je le
+dis encore, le succès en Europe de nos pièces modernes vient justement
+de leurs qualités moyennes: un jeu de bascule heureux, un rébus qu'on
+donne à déchiffrer, un joujou à la mode d'un maniement facile pour
+toutes les intelligences et toutes les nationalités.
+
+D'ailleurs, c'est chez les étrangers eux-mêmes que j'irai choisir
+aujourd'hui mon dernier argument contre cette idée fausse d'un absolu
+quelconque dans l'art dramatique. Il faut connaître le théâtre russe et
+le théâtre anglais. Rien d'aussi différent, rien d'aussi contraire à
+l'idée balancée et rythmique que nous nous faisons en France d'une
+pièce. La littérature russe compte quelques drames superbes, qui se
+développent avec une originalité d'allures des plus caractéristiques:
+et je n'ai pas à dire quelle violence, quel génie libre règne dans le
+théâtre anglais. Il est vrai, nous avons infecté ces peuples de notre
+joli joujou à la Scribe, mais leurs théâtres nationaux n'en sont pas
+moins là pour nous montrer ce qu'on peut oser.
+
+En tout cas, les chefs-d'oeuvre dramatiques des autres nations prouvent
+que notre théâtre contemporain, loin d'être une formule absolue, n'est
+qu'un enfant bâtard et bien peigné. Il est l'expression d'une décadence,
+il a perdu toutes les rudesses du génie et ne se sauve que par les
+grâces d'une facture adroite. Aussi est-il grand temps de le retremper
+aux sources de l'art, dans l'étude de l'homme et, dans le respect de la
+réalité.
+
+Un de mes bons amis me faisait des confidences dernièrement. Il a écrit
+plus de dix romans, il marche librement dans un livre, et il me disait
+que le théâtre le faisait trembler, lui qui pourtant n'est pas un
+timide. C'est que son éducation dramatique le gêne et le trouble, dès
+qu'il veut aborder une pièce. Il voit les coups de scène connus, il
+entend les répliques d'usage, il a la cervelle tellement pleine de ce
+monde de carton, qu'il n'ose faire un effort pour se débarrasser et être
+lui. Tout ce public qu'il évoque en imagination, les yeux braqués sur
+la scène, le jour où l'on jouera son oeuvre, l'effare au point qu'il
+devient imbécile et qu'il se sent glisser aux banalités applaudies. Il
+lui faudrait tout oublier.
+
+
+
+LES DEUX MORALES
+
+La morale qui se dégage de notre théâtre contemporain, me cause toujours
+une bien grande surprise. Rien n'est singulier comme la formation de
+ces deux mondes si tranchés, le monde littéraire et le monde vivant;
+on dirait deux pays où les lois, les moeurs, les sentiments, la langue
+elle-même, offrent de radicales différences. Et la tradition est telle
+que cela ne choque personne; au contraire, on s'effare, on crie au
+mensonge et au scandale, quand un homme ose s'apercevoir de cette
+anomalie et affiche la prétention de vouloir qu'une même philosophie
+sorte du mouvement social et du mouvement littéraire.
+
+Je prendrai un exemple, pour établir nettement l'état des choses. Nous
+sommes au théâtre ou dans un roman. Un jeune homme pauvre a rencontré
+une jeune fille riche; tous les deux s'adorent et sont parfaitement
+honnêtes; le jeune homme refuse d'épouser la jeune fille par
+délicatesse; mais voilà qu'elle devient pauvre, et tout de suite il
+accepte sa main, au milieu de l'allégresse générale. Ou bien c'est la
+situation contraire: la jeune fille est pauvre, le jeune homme est
+riche; même combat de délicatesse, un peu plus ridicule; seulement,
+on ajoute alors un raffinement final, un refus absolu du jeune homme
+d'épouser celle qu'il aime quand il est ruiné, parce qu'il ne peut plus
+la combler de bien-être.
+
+Étudions la vie maintenant, la vie quotidienne, celle qui se passe
+couramment sous nos yeux. Est-ce que tous les jours les garçons les plus
+dignes, les plus loyaux, n'épousent pas des femmes plus riches qu'eux,
+sans perdre pour cela la moindre parcelle de leur honnêteté? Est-ce
+que, dans notre, société, un pareil mariage entraîne, à moins de
+complications odieuses, une idée infamante, même un blâme quelconque?
+Mais il y a mieux, lorsque la fortune vient de l'homme, ne sommes-nous
+pas touchés de ce qu'on appelle un mariage d'amour, et la jeune fille
+qui ferait des mines dégoûtées pour se laisser enrichir par l'homme
+qu'elle adore, ne serait-elle pas regardée comme la plus désagréable des
+péronnelles? Ainsi donc, le mariage avec la disproportion des fortunes
+est parfaitement admis dans nos moeurs; il ne choque personne, il ne
+fait pas question; enfin il n'est immoral qu'au théâtre, où il reste à
+l'état d'instrument scénique.
+
+Prenons un second exemple. Voici un fils très noble, très grand, qui a
+le malheur d'avoir pour père un gredin. Au théâtre, ce fils sanglote; il
+se dit le rebut de la société, il parle de s'enterrer dans sa honte, et
+les spectateurs trouvent ça tout naturel. C'est ainsi qu'un père qui ne
+s'est pas bien conduit, devient immédiatement pour ses enfants un
+boulet de bagne. Des pièces entières roulent là-dessus, avec, un luxe
+incroyable de beaux sentiments, d'amertume et d'abnégations sublimes.
+
+Transportons la situation dans la vie. Est-ce que, chez nous, un galant
+homme est déshonoré pour être le fils d'un père peu scrupuleux? Regardez
+autour de vous, le cas est bien fréquent, personne ne refusera la main
+à un honnête garçon qui compte dans sa famille un brasseur d'affaires
+équivoques ou quelque personnage de moralité douteuse. Le mot s'entend
+tous les jours: «Ah! le père X..., quel gredin! Mais le fils est un si
+honnête garçon!» Je ne parle pas des pères qui ont des démêlés avec la
+justice, mais de cette masse considérable de chefs de famille dont la
+fortune garde une étrange odeur de trafics inavouables-. On hérite
+pourtant de ces pères-là sans se croire déshonoré et sans être traité
+de malhonnête homme. Je ne juge pas, je dis comment va la vie, j'expose
+notre société dans son travail, dans son fonctionnement réel.
+
+Remarquez qu'il ne s'agit pas du théâtre de fabrication. Ce sont nos
+auteurs contemporains les plus applaudis et les plus dignes de l'être
+qui dissertent de la sorte à l'infini sur les façons délicates d'avoir
+de l'honneur. Presque toutes les comédies de M. Augier, de M. Feuillet,
+de M. Sardou reposent sur une donnée semblable: un fils qui rêve la
+rédemption de son père, ou deux amoureux qui font leur malheur en se
+querellant à qui sera le plus pauvre. C'est un cliché accepté dans les
+vaudevilles comme dans les pièces très littéraires. J'en pourrais dire
+autant du roman. Les écrivains de talent pataugent dans ce poncif comme
+les derniers des feuilletonistes.
+
+Il y a donc là, quand on étudie de près la mécanique théâtrale, un
+simple rouage accepté de tous, dont l'emploi est fixé par des règles, et
+qui produit toujours le même effet sur le public. La formule veut que
+la question d'argent désespère les amoureux délicats; et dès que deux
+amoureux, dans les conditions requises, sont mis à la scène, l'auteur
+dramatique emploie tout de suite la formule, comme il placerait une
+pièce découpée dans un jeu de patience. Cela s'emboîte, le public
+retrouve l'idée toute faite, on s'entend à demi mots, rien de plus
+commode; car on est dispensé d'une étude sérieuse des réalités, on
+échappe à toutes recherches et à toutes façons de voir originales. De
+même pour le fils qui meurt de la honte de son père; il fait partie de
+la collection de pantins que les théâtres ont dans leurs magasins
+des accessoires. On le revoit toujours avec plaisir, ce type du fils
+vengeur, en bois ou en carton. La comédie italienne avait Arlequin,
+Pierrot, Polichinelle, Colombine, ces types de la grâce et de la
+coquinerie humaines, si observés et si vrais dans la fantaisie; nous
+autres, nous avons la collection la plus triste, la plus laide, la plus
+faussement noble qu'on puisse voir, des bonshommes blêmes, l'amant qui
+crache sur l'argent, le fils qui porte le deuil des farces du père, et
+tant d'autres faiseurs de sermons, abstracteurs de quintessence morale,
+professeurs de beaux sentiments. Qui donc écrira les _Précieuses
+ridicules_ de ce protestantisme qui nous noie?
+
+J'ai dit un jour que notre théâtre se mourait d'une indigestion de
+morale. Rien de plus juste. Nos pièces sont petites, parce qu'au lieu
+d'être humaines, elles ont la prétention d'être honnêtes. Mettez donc la
+largeur philosophique de Shakespeare à côté du catéchisme d'honnêteté
+que nos auteurs dramatiques les plus célèbres se piquent d'enseigner
+à la foule. Comme c'est étroit, ces luttes d'un honneur faux sur des
+points qui devraient disparaître dans le grand cri douloureux de
+l'humanité souffrante! Ce n'est pas vrai et ce n'est pas grand. Est-ce
+que nos énergies sont là? est-ce que le labeur de notre grand siècle se
+trouve dans ces puérilités du coeur? On appelle cela la morale; non, ce
+n'est pas la morale, c'est un affadissement de toutes nos virilités,
+c'est un temps précieux perdu à des jeux de marionnettes.
+
+La morale, je vais vous la dire. Toi, tu aimes cette jeune fille, qui
+est riche; épouse-la si elle t'aime, et tire quelque grande chose de
+cette fortune. Toi, tu aimes ce jeune homme, qui est riche; laisse-toi
+épouser, fais du bonheur. Toi, tu as un père qui a volé; apprends
+l'existence, impose-toi au respect. Et tous, jetez-vous dans l'action,
+acceptez et décuplez la vie. Vivre, la morale est là uniquement, dans sa
+nécessité, dans sa grandeur. En dehors de la vie, du labeur continu
+de l'humanité, il n'y a que folies métaphysiques, que duperies et que
+misères. Refuser ce qui est, sous le prétexte que les réalités ne sont
+pas assez nobles, c'est se jeter dans la monstruosité de parti pris.
+Tout notre théâtre est monstrueux, parce qu'il est bâti en l'air.
+
+Dernièrement, un auteur dramatique mettait cinquante pages à me prouver
+triomphalement que le public entassé dans une salle de spectacle avait
+des idées particulières et arrêtées sur toutes choses. Hélas! je le
+sais, puisque c'est contre cet étrange phénomène que je combats. Quelle
+intéressante étude on pourrait faire sur la transformation qui s'opère
+chez un homme, dès qu'il est entré dans une salle de spectacle! Le voilà
+sur le trottoir: il traitera de sot tout ami qui viendra lui raconter la
+rupture de son mariage avec une demoiselle riche, en lui soumettant
+les scrupules de sa conscience; il serrera avec affection la main d'un
+charmant garçon, dont le père s'est enrichi en nourrissant, nos soldats
+de vivres avariés. Puis, il entre dans le théâtre, et il écoute pendant
+trois heures avec attendrissement le duo désolé de deux amants que la
+fortune sépare, ou il partage l'indignation et le désespoir d'un fils
+forcé d'hériter à la mort d'un père trop millionnaire. Que s'est-il donc
+passé? Une chose bien simple: ce spectateur, sorti de la vie, est tombé
+dans la convention.
+
+On dit que cela est bon et que d'ailleurs cela est fatal. Non cela ne
+saurait être bon, car tout mensonge, même noble, ne peut que pervertir.
+Il n'est pas bon de désespérer les coeurs par la peinture de sentiments
+trop raffinés, radicalement faux d'ailleurs dans leur exagération
+presque maladive. Cela devient une religion, avec ses détraquements,
+ses abus de ferveur dévote. Le mysticisme de l'honneur peut faire des
+victimes, comme toute crise purement cérébrale. Et il n'est pas vrai
+davantage que cela soit fatal. Je vois bien la convention exister, mais
+rien ne dit qu'elle est immuable, tout démontre au contraire qu'elle
+cède un peu chaque jour sous les coups de la vérité. Ce spectateur dont
+je parle plus haut, n'a pas inventé les idées auxquelles il obéit; il
+les a au contraire reçues et il les transmettra plus ou moins changées,
+si on les transforme en lui. Je veux dire que la convention est faite
+par les auteurs et que dès lors les auteurs peuvent la défaire. Sans
+doute il ne s'agit pas de mettre brusquement toutes les vérités à la
+scène, car elles dérangeraient trop les habitudes séculaires du
+public; mais, insensiblement, et par une force supérieure, les vérités
+s'imposeront. C'est un travail lent qui a lieu devant nous et dont les
+aveugles seuls peuvent nier les progrès quotidiens.
+
+Je reviens aux deux morales, qui se résument en somme dans la question
+double de la vérité et de la convention. Quand nous écrivons un roman où
+nous tâchons d'être des analystes exacts, des protestations furieuses
+s'élèvent, on prétend que nous ramassons des monstres dans le ruisseau,
+que nous nous plaisons de parti pris dans le difforme et l'exceptionnel.
+Or, nos monstres sont tout simplement des hommes, et des hommes fort
+ordinaires, comme nous en coudoyons partout dans la vie, sans tant nous
+offenser. Voyez un salon, je parle du plus honnête: si vous écriviez
+les confessions sincères des invités, vous laisseriez un document qui
+scandaliserait les voleurs et les assassins. Dans nos livres, nous avons
+conscience souvent d'avoir pris la moyenne, de peindre des personnages
+que tout le monde reçoit, et nous restons un peu interloqués, lorsqu'on
+nous accuse de ne fréquenter que les bouges; même, au fond de
+ces bouges, il y a une honnêteté relative que nous indiquons
+scrupuleusement, mais que personne ne paraît retrouver sous notre plume.
+Toujours les deux morales. Il est admis que la vie est une chose et que
+la littérature en est une autre. Ce qui est accepté couramment dans la
+rue et chez soi, devient une simple ordure dès qu'on l'imprime. Si nous
+décoiffons une femme, c'est une fille; si nous nous permettons d'enlever
+la redingote d'un monsieur, c'est un gredin. La bonhomie de l'existence,
+les promiscuités tolérées, les libertés permises de langage et de
+sentiments, tout ce train-train qui fait la vie, prend immédiatement
+dans nos oeuvres écrites l'apparence d'une diffamation. Les lecteurs ne
+sont pas accoutumés à se voir dans un miroir fidèle, et ils crient au
+mensonge et à la cruauté.
+
+Les lecteurs et les spectateurs s'habitueront, voilà tout. Nous avons
+pour nous la force de l'éternelle moralité du vrai. La besogne du siècle
+est la nôtre. Peu à peu, le public sera avec nous, lorsqu'il sentira le
+vide de cette littérature alambiquée, qui vit de formules toutes
+faites. Il verra que la véritable grandeur n'est pas dans un étalage de
+dissertations morales, mais dans l'action même de la vie. Rêver ce qui
+pourrait être devient un jeu enfantin, quand on peut peindre ce qui est;
+et, je le dis encore, le réel ne saurait être ni vulgaire ni honteux,
+car c'est le réel qui a fait le monde. Derrière les rudesses de nos
+analyses, derrière nos peintures qui choquent et qui épouvantent
+aujourd'hui, on verra se lever la grande figure de l'Humanité, saignante
+et splendide, dans sa création incessante.
+
+
+
+LA CRITIQUE ET LE PUBLIC
+
+I
+
+Il faut que je confesse un de mes gros étonnements. Quand j'assiste à
+une première représentation, j'entends souvent pendant les entr'actes
+des jugements sommaires, échappés à mes confrères les critiques. Il
+n'est pas besoin d'écouter, il suffit de passer dans un couloir; les
+voix se haussent, on attrape des mots, des phrases entières. Là, semble
+régner la sévérité la plus grande. On entend voler ces condamnations
+sans appel: «C'est infect! c'est idiot! ça ne fera pas le sou!»
+
+Et remarquez que les critiques ne sont que justes. La pièce est
+généralement grotesque. Pourtant, cette belle franchise me touche
+toujours beaucoup, parce que je sais combien il est courageux de dire
+ce qu'on pense. Mes confrères ont l'air si indigné, si exaspéré par le
+supplice inutile auquel on les condamne, que les jours suivants j'ai
+parfois la curiosité de lire leurs articles pour voir comment leur bile
+s'est épanchée. Ah! le pauvre auteur, me dis-je en ouvrant les journaux,
+ils vont l'avoir joliment accommodé! C'est à peine si les lecteurs
+pourront en retrouver les morceaux.
+
+Je lis, et je reste stupéfait. Je relis pour bien me prouver que je ne
+me trompe pas. Ce n'est plus le franc parler des couloirs, la vérité
+toute crue, la sévérité légitime d'hommes qu'on vient d'ennuyer et qui
+se soulagent. Certains articles sont tout à fait aimables, jettent,
+comme on dit, des matelas pour amortir la chute de la pièce, poussent
+même la politesse jusqu'à effeuiller quelques roses sur ces matelas.
+D'autres articles hasardent des objections, discutent avec l'auteur,
+finissent par lui promettre un bel avenir. Enfin les plus mauvais
+plaident les circonstances atténuantes.
+
+Et remarquez que le fait se passe surtout quand la pièce est signée d'un
+nom connu, quand il s'agit de repêcher une célébrité qui se noie. Pour
+les débutants, les uns sont accueillis avec une bienveillance
+extrême, les autres sont écharpés sans pitié aucune. Cela tient à des
+considérations dont je parlerai tout à l'heure.
+
+Certes, je ne fais pas un procès à mes confrères. Je parle en général,
+et j'admets à l'avance toutes les exceptions qu'on voudra. Mon seul
+désir est d'étudier dans quelles conditions fâcheuses la critique se
+trouve exercée, par suite des infirmités humaines et des fatalités du
+milieu où se meuvent les juges dramatiques.
+
+Il y a donc, entre la représentation d'une pièce et l'heure où l'on
+prend la plume pour en parler, toute une opération d'esprit. La
+pièce est exaltée ou éreintée, parce qu'elle passe par les passions
+personnelles du critique. La bienveillance outrée a plusieurs causes,
+dont voici les principales: le respect des situations acquises, la
+camaraderie, née de relations entre confrères, enfin l'indifférence
+absolue, la longue expérience que la franchise ne sert à rien.
+
+Le respect des situations acquises vient d'un sentiment conservateur.
+On plie l'échine devant un auteur arrivé, comme on la plie devant un
+ministre qui est au pouvoir; et même, s'il a une heure de bêtise, on la
+cache soigneusement, parce qu'il n'est pas prudent de déranger les idées
+de la foule et de lui faire entendre qu'un homme puissant, maître du
+succès, peut se tromper comme le dernier des pleutres. Cela affaiblirait
+le principe de l'autorité. On doit veiller au maintien du respect, si
+l'on ne veut pas être débordé par les révolutionnaires. Donc, on lance
+son coup de chapeau quand même, on pousse la foule sur le trottoir
+banal, en lui déguisant l'ennui de la promenade.
+
+La camaraderie est bien forte, elle aussi. On a dîné la veille avec
+l'auteur dans une maison charmante; on doit déjeuner le lendemain avec
+lui, chez un ancien ami de collège. Tout l'hiver, on le rencontre; on
+ne peut entrer dans un salon sans le voir et sans lui serrer la main.
+Alors, comment voulez-vous qu'on lui dise brutalement que sa pièce est
+détestable? Il verrait là une trahison, on mettrait dans l'embarras tous
+les braves gens qui vous reçoivent l'un et l'autre. Le pis est qu'il a
+murmuré à votre oreille:
+
+--Je compte sur vous.
+
+Et il peut y compter, en vérité, car jamais on n'a le courage de dire
+toute la vérité à cet homme. Les critiques qui restent francs quand
+même, passent pour des gens mal élevés.
+
+L'indifférence absolue est un état où le critique arrive après quelques
+années de pontificat. D'abord, il s'est jeté dans la bataille, a mis
+ses idées en avant, a livré des combats sur le terrain de chaque pièce
+nouvelle. Puis, en voyant qu'il n'améliore rien, que la sottise demeure
+éternelle, il se calme et prend un bel égoïsme. Tout est bon, tout est
+mauvais, peu importe. Il suffit qu'on boive frais et qu'on ne se fasse
+pas d'ennemis. Il faut aussi ranger parmi ces beaux indifférents les
+poètes et les écrivains de grand style qui acceptent un feuilleton
+dramatique. Ceux-là se moquent parfaitement du théâtre. Ils trouvent
+toutes les pièces abominables, odieuses. Et ils affectent un sourire de
+bons princes, ils louent jusqu'aux vaudevilles ineptes, ils n'ont que
+le souci de pomponner leurs phrases pour se faire à eux mêmes un joli
+succès.
+
+Quant à l'éreintement, il est presque toujours l'effet de la passion.
+On éreinte une pièce, parce qu'on est romantique, parce qu'on est
+royaliste, parce qu'on a eu des pièces sifflées ou des romans vendus sur
+les quais. Je répète que j'admets toutes les exceptions. Si je citais
+des exemples, on m'entendrait mieux; mais je ne veux nommer personne. La
+critique, si débonnaire pour les auteurs arrivés, se montre tout d'un
+coup enragée contre certains débutants. Ceux-là, on les massacre; et le
+public, devant cette fureur, ne doit plus comprendre. C'est qu'il y a,
+par derrière, une situation dont il faudrait d'abord débrouiller les
+fils. Souvent, le débutant est un novateur, un garçon gênant, un ours
+vivant dans son trou, loin de toute camaraderie.
+
+D'ailleurs, notre critique théâtrale contemporaine a des reproches plus
+graves à se faire. Ses sévérités et ses indulgences exagérées ne sont
+que les résultats de la débandade, du manque de méthode dans lequel
+elle vit. Elle est la seule critique existante, puisque les journaux
+dédaignent aujourd'hui de parler des livres, ou leur jettent l'aumône
+dérisoire d'un bout d'annonce griffonné par le rédacteur des Faits
+divers. Et j'estime qu'elle représente bien mal la sagacité et la
+finesse de l'esprit français. A l'étranger, on rit du tohu-bohu de ces
+jugements qui se démentent les uns les autres, et qui sont souvent
+rendus dans un style abominable. En Angleterre, en Russie, on dit très
+nettement que nous n'avons plus parmi nous un seul critique.
+
+On doit accuser d'abord la fièvre du journalisme d'informations. Quand
+tous les critiques rendaient leur justice le lundi, ils avaient le temps
+de préparer et d'écrire leurs feuilletons. On choisissait pour cette
+besogne des écrivains, et si le plus souvent la méthode manquait, chaque
+article était au moins un morceau de style intéressant à lire. Mais on
+a changé cela, il faut maintenant que les lecteurs aient, le lendemain
+même, un compte rendu détaillé des pièces nouvelles. La représentation
+finit à minuit, on tire le journal à minuit et demi, et le critique est
+tenu de fournir immédiatement un article d'une colonne. Nécessairement,
+cet article est fait après la répétition générale, ou bien il est bâclé
+sur le coin d'une table de rédaction, les yeux appesantis de sommeil.
+
+Je comprends que les lecteurs soient enchantés de connaître
+immédiatement la pièce nouvelle. Seulement, avec ce système, toute
+dignité littéraire est impossible, le critique n'est plus qu'un
+reporter; autant le remplacer par un télégraphe qui irait plus vite. Peu
+à peu, les comptes rendus deviendront de simples bulletins. On flatte la
+seule curiosité du public, on l'excite et on la contente. Quant à son
+goût, il ne compte plus; on a supprimé les virtuoses pour confier leur
+besogne à des journalistes qui acceptent volontiers de traiter le
+Théâtre comme ils traiteraient la Bourse ou les Tribunaux, en mauvais
+style. Nous marchons au mépris de toute littérature. Il y a deux ou
+trois journaux, sur le pavé de Paris, qui sont coupables d'avoir
+transformé les lettres en un marché honteux où l'on trafique sur les
+nouvelles. Quand la marée arrive, c'est à qui vendra la raie la plus
+fraîche. Et que de raies pourries on passe dans le tas!
+
+Comme il faut être de son temps, j'accepterais encore cette rapidité
+de l'information qui est devenue un besoin. Mais, puisqu'on a mis les
+phrases à la porte, on devrait au moins rejeter les banalités, condenser
+en quelques lignes des jugements motivés, d'une rectitude absolue. Pour
+cela, il faudrait que la critique eût une méthode et sût où elle va.
+Sans doute, on doit tolérer les tempéraments, les façons diverses de
+voir, les écoles littéraires qui se combattent. Le corps des critiques
+dramatiques ne peut ressembler à un corps de troupe qui fait l'exercice.
+Même l'intérêt de la besogne est dans la passion. Si l'on ne se jetait
+pas ses préférences à la tête, où serait le plaisir, pour les juges et
+pour les lecteurs? Seulement, la passion elle-même est absente, et
+le pêle-mêle des opinions vient uniquement du manque complet de vues
+d'ensemble.
+
+Le public est regardé comme souverain, voilà la vérité. Les meilleurs de
+nos critiques se fient à lui, consultent presque toujours la salle avant
+de se prononcer. Ce respect du public procède de la routine, de la peur
+de se compromettre, du sentiment de crainte qu'inspire tout pouvoir
+despotique. Il est très rare qu'un critique casse l'arrêt d'une salle
+qui applaudit. La pièce a réussi, donc elle est bonne. On ajoute les
+phrases clichées qui ont traîné partout, on tire une morale à la portée
+de tout le monde, et l'article est fait.
+
+Comme il est difficile de savoir qui commence à se tromper, du public ou
+de la critique; comme, d'autre part, la critique peut accuser le public
+de la pousser dans des complaisances fâcheuses, tandis que le public
+peut adresser à la critique le même reproche: il en résulte que le
+procès reste pendant et que le tohu-bohu s'en trouve augmenté. Des
+critiques disent avec un semblant de raison: «Les pièces sont faites
+pour les spectateurs, nous devons louer celles que les spectateurs
+applaudissent.» Le public, de son côté, s'excuse d'aimer les pièces
+sottes, en disant: «Mon journal trouve cette pièce bonne, je vais la
+voir et je l'applaudis.» Et la perversion devient ainsi universelle.
+
+Mon opinion est que la critique doit constater et combattre. Il lui faut
+une méthode. Elle a un but, elle sait où elle va. Les succès et les
+chutes deviennent secondaires. Ce sont des accidents. On se bat pour une
+idée, on rapporte tout à cette idée, on n'est plus le flatteur juré
+de la foule ni l'écrivain indifférent qui gagne son argent avec des
+phrases.
+
+Ah! comme nous aurions besoin de ce réveil!
+
+Notre théâtre agonise, depuis qu'on le traite comme les courses, et
+qu'il s'agit seulement, au lendemain d'une première représentation, de
+savoir si l'oeuvre sera jouée cent fois, ou si elle ne le sera que
+dix. Les critiques n'obéiraient plus au bon plaisir du moment, ils
+n'empliraient plus leurs articles d'opinions contradictoires. Dans la
+lutte, ils seraient bien forcés de défendre un drapeau et de traiter la
+question de vie ou de mort de notre théâtre. Et l'on verrait ainsi la
+critique dramatique, des cancans quotidiens, de la préoccupation des
+coulisses, des phrases toutes faites, des ignorances et des sottises,
+monter à la largeur d'une étude littéraire, franche et puissante.
+
+
+
+II
+
+La théorie de la souveraineté du public est une des plus bouffonnes que
+je connaisse. Elle conduit droit à la condamnation de l'originalité
+et des qualités rares. Par exemple, n'arrive-t-il pas qu'une chanson
+ridicule passionne un public lettré? Tout le monde la trouve odieuse;
+seulement, mettez tout le monde dans une salle de spectacle, et l'on
+rira, et l'on applaudira. Le spectateur pris isolément est parfois un
+homme intelligent; mais les spectateurs pris en masse sont un troupeau
+que le génie ou même le simple talent doit conduire le fouet à la main.
+Rien n'est moins littéraire qu'une foule, voilà ce qu'il faut établir
+en principe. Une foule est une collectivité malléable dont une main
+puissante fait ce qu'elle veut.
+
+Ce serait un bien curieux tableau, et très instructif, si l'on dressait
+la liste des erreurs de la foule. On montrerait, d'une part, tous les
+chefs-d'oeuvre qu'elle a sifflés odieusement, de l'autre, toutes les
+inepties auxquelles elle a fait d'immenses succès. Et la liste serait
+caractéristique, car il en résulterait à coup sûr que le public est
+resté froid ou s'est fâché tontes les fois qu'un écrivain original s'est
+produit. Il y a très peu d'exceptions à cette règle.
+
+Il est donc hors de doute que chaque personnalité de quelque puissance
+est obligée de s'imposer. Si la grande loi du théâtre était de
+satisfaire avant tout le public, il faudrait aller droit aux niaiseries
+sentimentales, aux sentiments faux, à toutes les conventions de la
+routine. Et je défie qu'on puisse alors marquer la ligne du médiocre où
+l'on s'arrêterait; il y aurait toujours un pire auquel on serait bientôt
+forcé de descendre. Qu'un écrivain écoute la foule, elle lui criera
+sans cesse: «Plus bas! plus bas!» Lors même qu'il sera dans la boue des
+tréteaux, elle voudra qu'il s'enfonce davantage, qu'il y disparaisse,
+qu'il s'y noie.
+
+Pour moi, les écrivains révoltés, les novateurs, sont nécessaires,
+précisément parce qu'ils refusent de descendre et qu'ils relèvent le
+niveau de l'art, que le goût perverti des spectateurs tend toujours à
+abaisser. Les exemples abondent. Après la venue de chaque maître, de
+chaque conquérant de l'art qui achète chèrement ses victoires, il y a
+un moment d'éclat. Le public est dompté et applaudit. Puis, lentement,
+quand les imitateurs du maître arrivent, les oeuvres s'amollissent,
+l'intelligence de la foule décroît, une période de transition et de
+médiocrité s'établit. Si bien que, lorsque le besoin d'une révolution
+littéraire se fait sentir, il faut, de nouveau, un homme de génie pour
+secouer la foule et pour lui imposer une nouvelle formule.
+
+Il est bon de consulter ainsi l'histoire littéraire, si l'on veut
+débrouiller ces questions. Or, jamais on n'y voit que les grands
+écrivains aient suivi le public; ils ont toujours, au contraire,
+remorqué le public pour le conduire où ils voulaient. L'histoire est
+pleine de ces luttes, dans lesquelles la victoire reste infailliblement
+au génie. On a pu lapider un écrivain, siffler ses oeuvres, son heure
+arrive, et la foule soumise obéit docilement à son impulsion. Étant
+donné la moyenne peu intelligente et surtout peu artistique du public,
+on doit ajouter que tout succès trop vif est inquiétant pour la durée
+d'une oeuvre. Quand le public applaudit outre mesure, c'est que l'oeuvre
+est médiocre et peu viable; il est inutile de citer des exemples, que
+tout le monde a dans la mémoire. Les oeuvres qui vivent sont celles
+qu'on a mis souvent des années à comprendre.
+
+Alors, que nous veut-on avec la souveraineté du public au théâtre! Sa
+seule souveraineté est de déclarer mauvaise une pièce que la postérité
+trouvera bonne. Sans doute, si l'on bat uniquement monnaie avec le
+théâtre, si l'on a besoin du succès immédiat, il est bon de consulter le
+goût actuel du public et de le contenter. Mais l'art dramatique n'a
+rien à démêler avec ce négoce. Il est supérieur à l'engouement et aux
+caprices. On dit aux auteurs: «Vous écrivez pour le public, il faut donc
+vous faire entendre de lui et lui plaire.» Cela est spécieux, car on
+peut parfaitement écrire pour le public, tout en lui déplaisant, de
+façon à lui donner un goût nouveau; ce qui s'est passé bien souvent.
+Toute la querelle est dans ces deux façons d'être: ceux qui songent
+uniquement au succès et qui l'atteignent en flattant une génération;
+ceux qui songent uniquement à l'art et qui se haussent pour voir,
+par-dessus la génération présente, les générations à venir.
+
+Plus je vais, et plus je suis persuadé d'une chose: c'est qu'au théâtre,
+comme dans tous les autres arts d'ailleurs, il n'existe pas de règles
+véritables en dehors des lois naturelles qui constituent cet art. Ainsi,
+il est certain que, pour un peintre, les figures ont fatalement un nez,
+une bouche et deux yeux; mais quant à l'expression de la figure, à la
+vie même, elle lui appartient. De même au théâtre, il est nécessaire que
+les personnages entrent, causent et sortent. Et c'est tout; l'auteur
+reste ensuite le maître absolu de son oeuvre.
+
+Pour conclure, ce n'est pas le public qui doit imposer son goût aux
+auteurs, ce sont les auteurs qui ont charge de diriger le public. En
+littérature, il ne peut exister d'autre souveraineté que celle du génie.
+La souveraineté du peuple est ici une croyance imbécile et dangereuse.
+Seul le génie marche en avant et pétrit comme une cire molle
+l'intelligence des générations.
+
+
+
+III
+
+Il est admis que les gens de province ouvrent de grands yeux dans nos
+théâtres, et admirent tout de confiance. Le journal qu'ils reçoivent
+de Paris a parlé, et l'on suppose qu'ils s'inclinent très bas, qu'ils
+n'osent juger à leur tour les pièces centenaires et les artistes
+applaudis par les Parisiens. C'est là une grande erreur.
+
+Il n'y a pas de public plus difficile qu'un public de province. Telle
+est l'exacte vérité. J'entends un public formé par la bonne société
+d'une petite ville: les notaires, les avoués, les avocats, les médecins,
+les négociants. Ils sont habitués à être chez eux dans leur théâtre,
+sifflant les artistes qui leur déplaisent, formant leur troupe
+eux-mêmes, grâce à l'épreuve des trois débuts réglementaires. Notre
+engouement parisien les surprend toujours, parce qu'ils exigent avant
+tout d'un acteur de la conscience, une certaine moyenne de talent, un
+jeu uniforme et convenable; jamais, chez eux, une actrice ne se
+tirera d'une difficulté par une gambade; rien ne les choque comme ces
+fantaisies que l'argot des coulisses a nommées des «cascades». Aussi,
+quand ils viennent à Paris, ne peuvent-ils souvent s'expliquer la vogue
+extraordinaire de certaines étoiles de vaudeville et d'opérette. Ils
+restent ahuris et scandalisés.
+
+Vingt fois, d'anciens amis de collège, débarqués à Paris pour huit
+jours, m'ont répété: «Nous sommes allés hier soir dans tel théâtre, et
+nous ne comprenons pas comment on peut tolérer telle actrice ou tel
+acteur. Chez nous, on les sifflerait sans pitié.» Naturellement, je ne
+veux nommer personne. Mais on serait bien surpris, si l'on savait pour
+quelles étoiles les gens de province se montrent si sévères. Remarquez
+qu'au fond leurs critiques portent presque toujours juste. Ce qu'ils ne
+veulent pas comprendre, c'est le coup de folie de Paris, cette flamme du
+succès qui enlève tout, ces triomphes d'un jour que nous faisons surtout
+aux femmes, lorsqu'elles ont, en dehors de leur plus ou de leur moins de
+talent, le quelque chose qui nous gratte au bon endroit.
+
+L'air de la province est autre. Les provinciaux ne vivent pas dans notre
+air, et c'est pourquoi ils suffoquent à Paris. En outre, il faut faire
+la part d'une certaine jalousie. Le point est délicat, je ne voudrais
+pas insister; mais il est évident que la continuelle apothéose de Paris
+finit par agacer les bons bourgeois des quatre coins de la France. On
+ne leur parle que de Paris, tout est superbe à Paris; alors, lorsqu'ils
+peuvent surprendre Paris en flagrant délit de mensonge et de bêtise, ils
+triomphent. Il faut les entendre: Vraiment, les Parisiens ne sont pas
+difficiles, ils font des succès à des cabotins que Marseille ou Lyon a
+usés, ils s'engouent des rebuts de Bordeaux ou de Toulouse. Le pis est
+que les provinciaux ont souvent raison. Je voudrais qu'on les écoutât
+juger en ce moment les troupes de l'Opéra et de l'Opéra-Comique. Et ils
+retournent dans leurs villes, en haussant les épaules.
+
+Ajoutez que le tapage de nos réclames irrite et déroute les gens qui, à
+cent et deux cents lieues, ne peuvent faire la part de l'exagération.
+Ils ne sont pas dans le secret des coulisses, ils ne devinent pas ce
+qu'il y a sous une bordée d'articles élogieux, lancée à la tête du
+premier petit torchon de femme venu. Nous autres, nous sourions, nous
+savons ce qu'il faut croire. Eux, dans le milieu mort de leurs villes,
+en dehors de notre monde, doivent tout prendre argent comptant. Pendant
+des mois, ils lisent au cercle que mademoiselle X... est une merveille
+de beauté et de talent. A la longue, ils prennent du respect pour
+elle. Puis, quand ils la voient, leur désillusion est terrible. Rien
+d'étonnant à ce qu'ils nous traitent alors de farceurs.
+
+Et ce n'est pas seulement les artistes que les provinciaux jugent avec
+sévérité, ce sont encore les pièces, jusqu'au personnel de nos théâtres.
+Je sais, par exemple, que l'importunité de nos ouvreuses les exaspère.
+Un de mes amis, furibond, me disait encore hier qu'il ne comprenait pas
+comment nous pouvions tolérer une pareille vexation. Quant aux pièces,
+elles ne les satisfont presque jamais, parce que le plus souvent elles
+leur échappent; je parle des pièces courantes, de celles dont Paris
+consomme deux ou trois douzaines par hiver. On a dit avec raison qu'une
+bonne moitié du répertoire actuel n'est plus compris au delà des
+fortifications. Les allusions ne portent plus, la fleur parisienne se
+fane, les pièces ne gardent que leur carcasse maigre. Dès lors, il est
+naturel qu'elles déplaisent à des gens qui les jugent pour leur mérite
+absolu.
+
+Il ne faut donc pas croire à une admiration passive des provinciaux dans
+nos théâtres. S'il est très vrai qu'ils s'y portent en foule, soyez
+certains qu'ils réservent leur libre jugement. Là curiosité les pousse,
+ils veulent épuiser les plaisirs de Paris; mais écoutez-les quand ils
+sortent, et vous verrez qu'ils se prononcent très carrément, qu'ils
+ont trois fois sur quatre des airs dédaigneux et fâchés, comme si l'on
+venait de les prendre à quelque attrape-nigauds.
+
+Un autre fait que j'ai constaté et qui est très sensible en ce moment,
+c'est la passion de la province pour les théâtres lyriques. Un
+provincial qui se hasardera à passer une soirée à la Comédie-Française
+ira trois et quatre fois à l'Opéra. Je veux bien admettre que ce soit
+réellement la musique qui soulève une si belle passion. Mais encore
+faut-il expliquer les circonstances qui entretiennent et qui accroissent
+chaque jour un pareil mouvement. Nous ne sommes pas une nation assez
+mélomane pour qu'il n'y ait point à cela, en dehors de la musique, des
+particularités déterminantes.
+
+La province va en masse à l'Opéra pour une des raisons que j'ai dites
+plus haut. Souvent les comédies, les vaudevilles lui échappent. Au
+contraire, elle comprend toujours un opéra. Il suffit qu'on chante, les
+étrangers eux-mêmes n'ont pas besoin de suivre les paroles.
+
+Je cours le risque d'ameuter les musiciens contre moi, mais je dirai
+toute ma pensée. La littérature demande une culture de l'esprit, une
+somme d'intelligence, pour être goûtée; tandis qu'il ne faut guère
+qu'un tempérament pour prendre à la musique de vives jouissances.
+Certainement, j'admets une éducation de l'oreille, un sens particulier
+du beau musical; je veux bien même qu'on ne puisse pénétrer les grands
+maîtres qu'avec un raffinement extrême de la sensation. Nous n'en
+restons pas moins dans le domaine pur des sens, l'intelligence peut
+rester absente. Ainsi, je me souviens d'avoir souvent étudié, aux
+concerts populaires de M. Pasdeloup, des tailleurs ou des cordonniers
+alsaciens, des ouvriers buvant béatement du Beethoven, tandis que des
+messieurs avaient une admiration de commande parfaitement visible. Le
+rêve d'un cordonnier qui écoule la symphonie en _la_, vaut le rêve d'un
+élève de l'École polytechnique. Un opéra ne demande pas à être compris,
+il demande à être senti. En tous cas, il suffit de le sentir pour s'y
+récréer; au lieu que, si l'on ne comprend pas une comédie ou un drame,
+on s'ennuie à mourir.
+
+Eh bien, voilà pourquoi, selon moi, la province préfère un opéra à une
+comédie. Prenons un jeune homme sorti d'un collège, ayant fait son droit
+dans une Faculté voisine, devenu chez lui avocat, avoué ou notaire.
+Certes, ce n'est point un sot. Il a la teinture classique, il sait par
+coeur des fragments de Boileau et de Racine. Seulement, les années
+coulent, il ne suit pas le mouvement littéraire, il reste fermé aux
+nouvelles tentatives dramatiques. Cela se passe pour lui dans un
+monde inconnu et ne l'intéresse pas. Il lui faudrait faire un effort
+d'intelligence, qui le dérangerait dans ses habitudes de paresse
+d'esprit. En un mot, comme il le dit lui-même en riant, il est rouillé;
+à quoi bon se dérouiller, quand l'occasion de le faire se présente au
+plus une fois par an? Le plus simple est de lâcher la littérature et de
+se contenter de la musique.
+
+Avec la musique, c'est une douce somnolence. Aucun besoin de penser.
+Cela est exquis. On ne sait pas jusqu'où peut aller la peur de la
+pensée. Avoir des idées, les comparer, en tirer un jugement, quel labeur
+écrasant, quelle complication de rouages, comme cela fatigue! Tandis
+qu'il est si commode d'avoir la tête vide, de se laisser aller à une
+digestion aimable, dans un bain de mélodie! Voilà le bonheur parfait. On
+est léger de cervelle, on jouit dans sa chair, toute la sensualité est
+éveillée. Je ne parle pas des décors, de la mise en scène, des danses,
+qui font de nos grands opéras des féeries, des spectacles flattant la
+vue autant que l'oreille.
+
+Questionnez dix provinciaux, huit vous parleront de l'Opéra avec
+passion, tandis qu'ils montreront une admiration digne pour la
+Comédie-Française. Et ce que je dis des provinciaux, je devrais
+l'étendre aux Parisiens, aux spectateurs en général. Cela explique
+l'importance énorme que prend chez nous le théâtre de l'Opéra; il reçoit
+la subvention la plus forte, il est logé dans un palais, il fait des
+recettes colossales, il remue tout un peuple. Examinez, à côté, le
+Théâtre-Français, dont la prospérité est pourtant si grande en ce
+moment: on dirait une bicoque. Je dois confesser une faiblesse: le
+théâtre de l'Opéra, avec son gonflement démesuré, me fâche. Il tient une
+trop large place, qu'il vole à la littérature, aux chefs-d'oeuvre de
+notre langue, à l'esprit humain. Je vois en lui le triomphe de la
+sensualité et de la polissonnerie publiques. Certes, je n'entends pas
+me poser en moraliste; au fond, toute décomposition m'intéresse. Mais
+j'estime qu'un peuple qui élève un pareil temple à la musique et à la
+danse, montre une inquiétante lâcheté devant la pensée.
+
+
+
+IV
+
+Nos artistes de la Comédie-Française viennent de donner à Londres une
+série de représentations. Le succès d'argent et de curiosité paraît
+indiscutable. On a publié des chiffres qui sont vrais sans doute. La
+Comédie-Française a fait salle comble tous les soirs. C'est déjà là un
+fait caractéristique. J'ai vu une troupe anglaise jouer dans un théâtre
+de Paris; la salle était vide, et les rares spectateurs pouffaient de
+gaieté. Pourtant, la troupe donnait du Shakespeare. Il est vrai qu'à
+part deux ou trois acteurs, les autres étaient bien médiocres. Mais
+l'Angleterre pourrait nous envoyer ses meilleurs comédiens, je crois que
+Paris se dérangerait difficilement pour aller les voir. Rappelez-vous
+les maigres recettes réalisées par Salvini. Pour nous, les théâtres
+étrangers n'existent pas, et nous sommes portés à nous égayer de ce qui
+n'est point dans le génie de notre race. Les Anglais viennent donc de
+nous donner un exemple de goût littéraire, soit que notre répertoire
+et nos comédiens leur plaisent réellement, soit qu'ils aient voulu
+simplement montrer de la politesse pour la littérature d'un grand peuple
+voisin.
+
+Est ce bien, à la vérité, un goût littéraire qui a empli chaque soir la
+salle du Gaiety's Théâtre? C'est ici que des documents exacts seraient
+nécessaires. Mais, avant d'étudier ce point, je dois dire que je n'ai
+jamais compris la querelle qu'on a cherchée à la Comédie-Française,
+lorsqu'il a été question de son voyage à Londres. J'ai lu là-dessus
+des articles d'une fureur bien étrange. Les plus doux accusaient nos
+artistes de cupidité et leur déniaient le droit de passer la Manche.
+D'autres prévoyaient un naufrage et se lamentaient. Avouez que
+cela paraît comique aujourd'hui. Une seule chose était à craindre:
+l'insuccès, des salles vides, une diminution de prestige. Mais,
+là-dessus, on pouvait être tranquille; les recettes étaient quand même
+assurées, ce qui suffisait; car, pour le véritable effet produit par
+les oeuvres et par les interprètes, il était à l'avance certain, je
+le répète, qu'on ne saurait jamais exactement à quoi s'en tenir. Les
+journaux anglais ont été courtois, et nos journaux français se sont
+montrés patriotes. Dès lors, la Comédie-Française avait mille
+fois raison de se risquer; elle partait pour un triomphe, pour le
+demi-million de recettes qu'on vient de publier. Certes, je ne suis
+guère chauvin de mon naturel; mais, personnellement, j'ai vu avec
+plaisir nos comédiens aller faire une expérience intéressante dans un
+pays où ils étaient certains d'être bien reçus, même s'ils ne plaisaient
+pas complètement.
+
+Cela me ramène à analyser les raisons qui ont amené le public anglais en
+foule. Je ne crois pas à une passion littéraire bien forte. Il y a eu
+plutôt un courant de mode et de curiosité. Nous tenons, à cette heure,
+en Europe, une situation littéraire de combat. Non seulement on nous
+pille, mais on nous discute. Notre littérature soulève toutes sortes de
+points sociaux, philosophiques, scientifiques; de là, le bruit qu'un de
+nos livres ou qu'une de nos pièces fait à l'étranger. L'Allemagne et
+l'Angleterre, par exemple, ne peuvent nous lire sans se fâcher souvent.
+En un mot, notre littérature sent le fagot. Je suis persuadé qu'une
+bonne partie du public anglais a été attirée par le désir de se rendre
+enfin compte d'un théâtre qu'il ne comprend pas. C'était là les gens
+sérieux. Ajoutez les curieux mondains, ceux qui écoutent une tragédie
+française comme on écoute un opéra italien, ceux encore qui se piquent
+d'être au courant de notre littérature, et vous obtiendrez la foule qui
+a suivi les représentations du Gaiety's Théâtre.
+
+Et ce qui s'est passé prouve bien la vérité de ce que j'avance. Tous les
+critiques ont constaté que nos tragédies classiques ont eu le succès
+le plus vif. C'est que nos tragédies sont des morceaux consacrés; les
+Anglais sachant le français les connaissent pour les avoir apprises par
+coeur. Après les tragédies, ce seraient les drames lyriques de Victor
+Hugo qu'on aurait applaudis, et rien de plus explicable ici encore: la
+musique du vers a tout emporté, ces drames ont passé comme des livrets
+d'opéra, grâce à la voix superbe des interprètes, sans qu'on s'avisât
+un instant de discuter la vraisemblance. Mais, arrivés devant les
+Fourchambault, de M. Emile Augier, et devant tout le théâtre de M.
+Dumas, les Anglais se sont cabrés. On les dérangeait brutalement dans
+leur façon d'entendre la littérature, et ils n'ont plus montré qu'une
+froide politesse.
+
+L'expérience est faite aujourd'hui. J'en suis bien heureux. Le voyage
+de la Comédie-Française à Londres n'aurait-il que prouvé où en
+est l'Angleterre devant la formule naturaliste moderne, que je le
+considérerais comme d'une grande utilité. Il est entendu que le peuple
+qui a produit Shakespeare et Ben Jonson, pour ne citer que ces deux
+noms, en est tombé à ne pouvoir plus supporter aujourd'hui les
+hardiesses de M. Dumas.
+
+Je ne puis résumer ici l'histoire de la littérature anglaise. Mais
+lisez l'ouvrage si remarquable de M. Taine, et vous verrez que pas
+une littérature n'a eu un débordement plus large ni plus hardi
+d'originalité. Le génie saxon a dépassé en vigueur et en crudité tout ce
+qu'on connaît. Et c'est maintenant cette littérature anglaise, après la
+longue action du protestantisme, qui en est arrivée à ne plus tolérer à
+la scène un enfant naturel ou une femme adultère. Tout le génie libre
+de Shakespeare, toute la crudité superbe de Ben Jonson ont abouti à des
+romans d'une médiocrité écoeurante, à des mélodrames ineptes dont nos
+théâtres de barrière ne voudraient pas.
+
+J'ai lu près d'une cinquantaine de romans anglais écrits dans ces
+dernières années. Cela est au-dessous de tout. Je parle de romans signés
+par des écrivains qui ont la vogue. Certainement, nos feuilletonistes,
+dont nous faisons fi, ont plus d'imagination et de largeur. Dans les
+romans anglais, la même intrigue, une bigamie, ou bien un enfant perdu
+et retrouvé, ou encore les souffrances d'une institutrice, d'une
+créature sympathique quelconque, est le fond en quelque sorte hiératique
+dont pas un romancier ne s'écarte. Ce sont des contes du chanoine
+Schmidt, démesurément grossis et destinés à être lus en famille. Quand
+un écrivain a le malheur de sortir du moule, on le conspue. Je viens,
+par exemple, de lire la _Chaîne du Diable_, un roman que M. Edouard
+Jenkins a écrit contre l'ivrognerie anglaise; comme oeuvre d'observation
+et d'art, c'est bien médiocre; mais il a suffi qu'il dise quelques
+vérités sur les vices anglais, pour qu'on l'accablât de gros mots.
+Depuis Dickens, aucun romancier puissant et original ne s'est révélé.
+Et que de choses j'aurais à dire sur Dickens, si vibrant et si intense
+comme évocateur de la vie extérieure, mais si pauvre comme analyste de
+l'homme et comme compilateur de documents humains!
+
+Quant au théâtre anglais actuel, il existe à peine, de l'avis de tous.
+Nous n'avons jamais eu l'idée, à part deux ou trois exceptions, de
+faire des emprunts à ce théâtre; tandis que Londres vit en partie
+d'adaptations faites d'après nos pièces. Et le pis est que le théâtre
+est là-bas plus châtré encore que le roman. Les Anglais, à la scène, ne
+tolèrent plus la moindre étude humaine un peu sérieuse. Ils tournent
+tout à la romance, à une certaine honnêteté conventionnelle. De là, à
+coup sûr, la médiocrité où s'agite leur littérature dramatique. Ils
+sont tombés au mélodrame, et ils tomberont plus bas, car on tue une
+littérature, lorsqu'on lui interdit la vérité humaine. N'est-il pas
+curieux et triste que le génie anglais, qui a eu dans les siècles passés
+la floraison des plus violents tempéraments d'écrivains, ne donne
+plus naissance, à la suite d'une certaine évolution sociale, qu'à des
+écrivains émasculés, qu'à des bas bleus qui ne valent pas Ponson
+du Terrail? Et cela juste à l'heure où l'esprit d'observation et
+d'expérience emporte notre siècle à l'étude et à la solution de tous les
+problèmes.
+
+Nous nous trouvons donc devant une conséquence de l'état social, qu'il
+serait trop long d'étudier. Remarquez que la convention dans les
+personnages et dans les idées est d'autant plus singulière que le public
+anglais exige le naturalisme dans le monde extérieur. Il n'y a pas de
+naturaliste plus minutieux ni plus exact que Dickens, lorsqu'il décrit
+et qu'il met en scène un personnage; il refuse simplement d'aller au
+delà de la peau, jusqu'à la chair. De même, les décors sont merveilleux
+à Londres, si les pièces restent médiocres. C'est ici un peuple
+pratique, très positif, exigeant la vérité dans les accessoires, mais se
+fâchant dès qu'on veut disséquer l'homme. J'ajouterai que le mouvement
+philosophique, en Angleterre, est des plus audacieux, que le positivisme
+s'y élargit, que Darwin y a bouleversé toutes les données anciennes,
+pour ouvrir une nouvelle voie où la science marche à cette heure. Que
+conclure de ces contradictions? Évidemment, si la littérature anglaise
+reste stationnaire et ne peut supporter la conquête du vrai, c'est que
+l'évolution ne l'a pas encore atteinte, c'est qu'il y a des empêchements
+sociaux qui devront disparaître pour que le roman et le théâtre
+s'élargissent à leur tour par l'observation et l'analyse.
+
+J'en voulais venir à ceci, que nous n'avons pas à nous émouvoir des
+opinions portées par le public anglais sur nos oeuvres dramatiques. Le
+milieu littéraire n'est pas le même à Paris qu'à Londres, heureusement.
+Que les Anglais n'aient pas compris Musset, qu'ils aient jugé M. Dumas
+trop vrai, cela n'a d'autre intérêt pour nous que de nous renseigner sur
+l'état littéraire de nos voisins. Nous sommes, eux et nous, à des points
+de vue trop différents. Jamais nous n'admettrons qu'on condamne une
+oeuvre, parce que l'héroïne est une femme adultère, au lieu d'être une
+bigame. Dans ces conditions, il n'y a qu'à remercier les Anglais d'avoir
+fait à nos artistes un accueil si flatteur; mais il n'y a pas à vouloir
+profiter une seconde des jugements qu'ils ont pu exprimer sur nos
+oeuvres. Les points de départ sont trop différents, nous ne pouvons nous
+entendre.
+
+Voilà ce que j'avais à dire, d'autant plus qu'un de nos critiques
+déclarait dernièrement qu'il s'était beaucoup régalé d'un article paru
+dans le _Times_ contre le naturalisme. Il faut renvoyer simplement le
+rédacteur du _Times_ à la lecture de Shakespeare, et lui recommander
+le _Volpone_, de Ben Jonson. Que le public de Londres en reste à notre
+théâtre classique et à notre théâtre romantique, cela s'explique par
+l'impossibilité où il se trouve de comprendre notre répertoire moderne,
+étant donnés l'éducation et le milieu social anglais. Mais ce n'est pas
+une raison pour que nos critiques s'amusent des plaisanteries du _Times_
+sur une évolution littéraire qui fait notre gloire depuis Diderot.
+
+Quant au rédacteur du _Times_, il fera bien de méditer cette pensée:
+Les bâtards de Shakespeare n'ont pas le droit de se moquer des enfants
+légitimes de Balzac.
+
+
+
+DES SUBVENTIONS
+
+Lors de la discussion du budget, tout le monde a été frappé des sommes
+que l'État donne à la musique, sommes énormes relativement aux sommes
+modestes qu'il accorde à la littérature. Les subventions de la
+Comédie-Française et de l'Odéon, mises en regard des subventions des
+théâtres lyriques, sont absolument ridicules. Et ce n'était pas tout,
+on parlait alors de la création de nouvelles salles lyriques, la presse
+entière s'intéressait au sort des musiciens et de leurs oeuvres, il
+y avait une véritable pression de l'opinion sur le gouvernement pour
+obtenir de lui de nouveaux sacrifices en faveur de la musique. De la
+littérature, pas un mot.
+
+J'ai déjà dit que je voyais, dans cette apothéose de l'opéra chez nous,
+la haine des foules contre la pensée. C'est une fatigue que d'aller à
+la Comédie-Française, pour un homme qui a bien dîné; il faut qu'il
+comprenne, grosse besogne. Au contraire, à l'Opéra, il n'a qu'à se
+laisser bercer, aucune instruction n'est nécessaire; l'épicier du coin
+jouira autant que le mélomane le plus raffiné. Et il y a, en outre, la
+féerie dans l'opéra, les ballets avec le nu des danseuses, les décors
+avec l'éblouissement de l'éclairage. Tout cela s'adresse directement aux
+sens du spectateur et ne lui demande aucun effort d'intelligence. De là
+le temple superbe qu'on a bâti à la musique, lorsque presque en face, à
+l'autre bout d'une avenue, la littérature est en comparaison logée comme
+une petite bourgeoise froide, ennuyeuse, raisonneuse, et qui serait
+déplacée dans ce luxe d'entretenue. C'est le mot, on entretient la
+musique en France. Rien de moins viril pour la santé intellectuelle d'un
+peuple.
+
+Devant cette disproportion des sommes consacrées à la littérature et à
+la musique, il s'est donc trouvé un grand nombre de personnes qui ont
+réclamé. Il semble juste que les subventions soient réparties plus
+équitablement. Si l'on aborde le côté pratique, les résultats obtenus,
+la surprise est aussi grande; car on en arrive à établir que les
+centaines de mille francs jetées dans le tonneau sans fond des théâtres
+lyriques, se trouvent encore insuffisantes et n'ont guère amené que des
+faillites. L'Opéra lui-même, qui reste une entreprise particulière très
+prospère, n'a plus produit de grandes oeuvres depuis longtemps et doit
+vivre sur son répertoire, avec une troupe que la critique compétente
+déclare de plus en plus médiocre. N'importe, on s'entête. Quand un
+théâtre lyrique croule, ce qui se présente à chaque saison, on s'ingénie
+aussitôt pour en ouvrir un autre. La presse entre en campagne, les
+ministres se font tendres. Il nous faut des orchestres et des danseuses,
+dussent-ils nous ruiner. Singulier art qu'on ne peut étayer qu'avec
+des millions, plaisir si cher qu'on ne parvient pas à le donner aux
+Parisiens, même en le payant avec l'argent de tous les Français!
+
+Dès lors, le raisonnement est simple. Pourquoi s'entêter? Pourquoi
+donner des primes aux faillites? La musique tiendrait moins de place que
+cela ne serait pas un mal. Je ne puis, personnellement, passer
+devant l'Opéra sans éprouver une sourde colère. J'ai une si parfaite
+indifférence pour la littérature qu'on fait là dedans, que je trouve
+exaspérant d'avoir logé des roulades et des ronds de jambe dans ce
+palais d'or et de marbre qui écrase la ville.
+
+Et je me joins donc très volontiers aux journalistes que cet état de
+choses a blessés. Qu'on partage les subventions entre la musique et la
+littérature; qu'on augmente surtout la subvention de l'Odéon, pour lui
+permettre de risquer des tentatives avec les jeunes auteurs dramatiques;
+qu'on essaye même de créer un théâtre de drames populaires, ouvert à
+tous les essais. Rien de mieux.
+
+Voilà pour le principe. Maintenant, en pratique, je ne crois pas à la
+puissance de l'argent, lorsqu'il s'agit d'art. Voyez ce qui se passe
+pour la musique; les subventions sont dévorées comme des feux de paille,
+et les directeurs se trouvent forcés de déposer leur bilan. Si les
+subventions étaient plus fortes, ils mangeraient davantage, voilà tout,
+pour faire prospérer un théâtre, il ne faut pas des millions, il faut de
+grandes oeuvres; des millions ne peuvent soutenir des oeuvres médiocres,
+tandis que de grandes oeuvres apportent précisément des millions avec
+elles. Je ne veux pas parler musique, je ne cherche pas à savoir si les
+théâtres lyriques ne traversent point en ce moment la même crise que les
+théâtres de drames. C'est la question littéraire que je désire traiter,
+et j'y arrive.
+
+D'abord, j'enregistre un aveu. Voici trois ans que je ne cesse de
+répéter que le drame se meurt, que le drame est mort. Lorsque j'ai dit
+que les planches étaient vides, on m'a répondu que j'insultais nos
+gloires dramatiques; à entendre la critique, jamais le théâtre n'aurait
+jeté un tel éclat en France. Et voilà brusquement que l'on confesse
+notre pauvreté et notre médiocrité. On me donne raison, après s'être
+fâché et m'avoir quelque peu injurié. On constate la crise actuelle, on
+se lamente sur le malheureux sort de la Porte-Saint-Martin, vouée
+aux ours et aux baleines; de la Gaieté, agonisant avec la féerie; du
+Châtelet et du Théâtre-Historique, vivant de reprises; de l'Ambigu, où
+les directions se succèdent sous une pluie battante de protêts. Eh bien!
+nous sommes donc enfin d'accord. Tout va de mal en pis, le drame est en
+train de disparaître, si on ne parvient pas à le ressusciter. Je n'ai
+jamais dit autre chose.
+
+Seulement, je crois fort que nous différons absolument sur le remède
+possible. La queue romantique, inquiète et irritée de la disparition
+du drame selon la formule de 1830, s'est avisée de déclarer que, si le
+drame mourait, cela venait simplement de ce qu'on n'avait point assez
+d'argent pour le faire vivre. Mon Dieu! c'était bien simple; si l'on
+voulait une renaissance, il s'agissait simplement d'ouvrir un nouveau
+théâtre qui jouerait, aux frais de l'État, toutes les oeuvres
+dramatiques de débutants, dans lesquelles on trouverait des promesses
+plus ou moins nettes de talent. En un mot, les oeuvres existent; ce qui
+manque, ce sont les théâtres.
+
+Vraiment, de qui se moque-t-on? Où sont-elles, les oeuvres? Je demande
+à les voir. C'est justement parce qu'il n'y a pas d'oeuvres que les
+théâtres se ruinent. Je n'ai jamais cru aux chefs d'oeuvre inconnus.
+Toutes sortes de légendes mauvaises circulent sur l'impossibilité où est
+un débutant d'arriver au public. Ce qu'il faut dire, c'est que toute
+bonne pièce a été jouée, c'est qu'on ne pourrait citer un drame ou une
+comédie de mérite qui n'ait eu son heure et son succès. Voilà la vérité,
+la vérité consolante, qui est bonne pour les forts, si elle gêne les
+incompris et les impuissants.
+
+Certes, les directeurs se trompent souvent, et ils penchent
+naturellement davantage vers les succès d'argent que vers les
+spéculations littéraires pures. Mais quel est le directeur qui
+repousserait une bonne pièce, s'il la croyait bonne? Il faudra toujours
+passer par un jugement, même dans un théâtre ouvert exprès pour les
+débutants; et il y aura une coterie, et il y aura des sottises. Sottise
+pour sottise, celle de l'homme qui défend sa bourse est encore plus
+soucieuse de la réussite. Aujourd'hui, tous les directeurs en sont à
+chercher des pièces; ils sentent, leurs fournisseurs habituels vieillir,
+ils s'inquiètent, ils voudraient du nouveau. Questionnez-les, ils vous
+diront qu'ils feraient le voyage de toutes les mansardes de Paris, s'ils
+savaient qu'un garçon de talent se cachât quelque part. Ils ne trouvent
+rien, rien, rien, telle est la triste vérité.
+
+Or, c'est l'instant que l'on choisit pour réclamer l'ouverture d'un
+nouveau théâtre. La Porte-Saint-Martin, l'Ambigu, le Théâtre-Historique
+ne trouvent plus de drames; vite ouvrons une salle nouvelle, pour
+élargir la disette des bonnes pièces. Et qu'on ne vienne pas dire que,
+systématiquement, les directeurs repoussent les tentatives; ils ont
+tout essayé, les drames à panaches, les drames historiques, les drames
+taillés sur le patron de 1830. S'ils ont abandonné la partie, c'est que
+le public s'est désintéressé de ces formules anciennes, c'est que les
+prétendus jeunes, les poètes figés qui leur apportent ces pastiches,
+n'ont absolument aucune originalité dans le ventre. On ne galvanise
+pas le passé. Au théâtre surtout, il n'est pas permis de retourner en
+arrière. C'est l'époque, c'est le milieu ambiant, c'est le courant des
+esprits qui font les pièces vivantes.
+
+Et ce n'est pas tout. Il n'y a pas que les pièces qui manquent, les
+acteurs eux aussi font défaut. Je ne veux nommer aucun théâtre, mais
+presque toutes les troupes sont pitoyables, si l'on excepte quelques
+artistes de talent. Les traditions du drame romantique se perdent; il
+faut attendre qu'une génération de comédiens apporte l'esprit nouveau.
+En attendant, si un grand théâtre s'ouvrait, il aurait toutes les peines
+du monde à réunir une troupe convenable.
+
+Oui, le drame d'hier est mort; oui, il n'y a plus de directeur pour le
+recevoir, plus d'artistes pour le jouer, plus de public pour l'entendre.
+Mais c'est une idée baroque que de vouloir le ressusciter à coups de
+billets de banque. L'État donnerait des millions qu'il ne mettrait pas
+debout ce cadavre. Il n'y a qu'une façon de rendre au drame tout son
+éclat: c'est de le renouveler. Le drame romantique est aussi mort que la
+tragédie. Attendez que l'évolution s'achève, qu'on trouve le théâtre de
+l'époque, celui qui sera fait avec notre sang et notre chair, à nous
+autres contemporains, et vous verrez les théâtres revivre. Il faut de
+la passion dans une littérature. Quand une formule tombe aux mains
+des imitateurs, elle disparaît vite. Nous avons besoin de créateurs
+originaux.
+
+Ce sont là des idées bien simples, d'une vérité presque puérile tant
+elle est évidente, et je m'étonne que j'aie besoin de les répéter si
+souvent pour convaincre le monde. Il est certain que chaque période
+historique a sa littérature, son roman et son théâtre. Pourquoi veut-on
+alors que nous ayons la littérature de Louis-Philippe et de l'empire?
+Depuis 1870, après une catastrophe épouvantable qui a retourné
+profondément la nation, nous vivons dans une époque nouvelle. Des hommes
+politiques nouveaux se sont produits, ont mis la main sur le pouvoir
+et ont aidé à l'évolution qui nous emporte vers la formule sociale de
+demain. Dès lors, il doit se produire en littérature une évolution
+semblable; nous allons, nous aussi, à une formule qui triomphera demain;
+des hommes nouveaux travaillent à son succès, fatalement, jouant le rôle
+qu'ils sont venus jouer. Tout cela est mathématique, tout cela est régi
+par des lois que nous ne connaissons pas encore bien, mais que nous
+commençons à entrevoir.
+
+Il serait aussi ridicule de vouloir revenir au mouvement romantique que
+de songer à recommencer les journées de 1830. Aujourd'hui, la liberté
+est conquise, et nous tâchons d'asseoir le gouvernement et la
+littérature sur des données scientifiques. Je jette ici au courant de la
+plume de grosses idées, sur lesquelles j'aimerais à m'étendre un jour.
+
+Donc, pour conclure, si je ne vois pas d'inconvénient à ce qu'on
+subventionne la littérature, si je trouve très bon qu'on entretienne un
+peu moins galamment l'Opéra pour donner davantage à l'Odéon, je suis
+absolument persuadé que l'argent ne fera pas naître un homme de génie
+et ne l'aidera même pas à se produire; car le propre du génie est de
+s'affirmer au milieu des obstacles. Donnez de l'argent, il ira aux
+médiocres, aux farceurs de l'histoire et du patriotisme; peut-être même
+cela causera-t-il plus de tort que de bien, mais il faut que tout le
+monde vive. Seulement, l'avenir se fera de lui-même, en dehors de vos
+patronages et de vos subventions, par l'évolution naturaliste du siècle,
+par cet esprit de logique et de science qui transforme en ce moment le
+corps social tout entier. Que les faibles meurent, les reins cassés;
+c'est la loi. Quant aux forts, ils ne relèvent que d'eux-mêmes; ils
+apportent un appui à l'État et ils n'attendent rien de lui.
+
+
+
+LES DÉCORS ET LES ACCESSOIRES
+
+I
+
+Je veux parler du mouvement naturaliste qui se produit au théâtre,
+simplement au point de vue des décors et des accessoires. On sait qu'il
+y a deux avis parfaitement tranchés sur la question: les uns voudraient
+qu'on en restât à la nudité du décor classique, les autres exigent
+la reproduction du milieu exact, si compliquée qu'elle soit. Je suis
+évidemment de l'opinion de ceux-ci; seulement, j'ai mes raisons à
+donner.
+
+Il faut étudier la question dans l'histoire même de notre théâtre
+national. L'ancienne parade de foire, le mystère joué sur des tréteaux,
+toutes ces scènes dites en plein vent d'où sont sorties, parfaites et
+équilibrées, les tragédies et les comédies du dix-septième siècle, se
+jouaient entre trois lambeaux tendus sur des perches. L'imagination du
+public suppléait au décor absent. Plus tard, avec Corneille, Molière et
+Racine, chaque théâtre avait une place publique, un salon, une forêt, un
+temple; même la forêt ne servait guère, je crois. L'unité de lieu, qui
+était une règle strictement observée, impliquait ce peu de variété.
+Chaque pièce ne nécessitait, qu'un décor; et comme, d'autre part, tous
+les personnages devaient se rencontrer dans ce décor, les auteurs
+choisissaient fatalement les mêmes milieux neutres, ce qui permettait
+au même salon, à la même rue, au même temple de s'adapter a toutes les
+actions imaginables.
+
+J'insiste, parce que nous sommes là aux sources de la tradition. Il
+ne faudrait pas croire que cette uniformité, cet effacement du décor,
+vinssent de la barbarie de l'époque, de l'enfance de l'art décoratif. Ce
+qui le prouve, c'est que certains opéras, certaines pièces de gala,
+ont été montées alors avec un luxe de peintures, une complication de
+machines extraordinaire. Le rôle neutre du décor était dans l'esthétique
+même du temps.
+
+On n'a qu'à assister, de nos jours, à la représentation d'une tragédie
+ou d'une comédie classique. Pas un instant le décor n'influe sur la
+marche de la pièce. Parfois, des valets apportent des sièges ou une
+table; il arrive même qu'ils posent ces sièges au beau milieu d'une rue.
+Les autres meubles, les cheminées, tout se trouve peint dans les fonds.
+Et cela semble fort naturel. L'action se passe en l'air, les personnages
+sont des types qui défilent, et non des personnalités qui vivent. Je ne
+discute pas aujourd'hui la formule classique, je constate simplement que
+les argumentations, les analyses de caractère, l'étude dialoguée des
+passions, se déroulant devant le trou du souffleur sans que les milieux
+eussent jamais à intervenir, se détachaient d'autant plus puissamment
+que le fond avait moins d'importance.
+
+Ce qu'il faut donc poser comme une vérité démontrée, c'est que
+l'insouciance du dix-septième siècle pour la vérité du décor vient de ce
+que la nature ambiante, les milieux, n'étaient pas regardés alors
+comme pouvant avoir une influence quelconque sur l'action et sur les
+personnages. Dans la littérature du temps, la nature comptait peu.
+L'homme seul était noble, et encore l'homme dépouillé de son humanité,
+l'homme abstrait, étudié dans son fonctionnement d'être logique et
+passionnel. Un paysage au théâtre, qu'était-ce cela? on ne voyait pas
+les paysages réels, tels qu'ils s'élargissent par les temps de soleil ou
+de pluie. Un salon complètement meublé, avec la vie qui l'échauffe et
+lui donne une existence propre, pourquoi faire? les personnages ne
+vivaient pas, n'habitaient pas, ne faisaient que passer pour déclamer
+les morceaux qu'ils avaient à dire.
+
+C'est de cette formule que notre théâtre est parti. Je ne puis faire
+l'historique des phases qu'il a parcourues. Mais il est facile de
+constater qu'un mouvement lent et continu s'est opéré, accordant
+chaque jour plus d'importance à l'influence des milieux. D'ailleurs,
+l'évolution littéraire des deux derniers siècles est tout entière dans
+cet envahissement de la nature. L'homme n'a plus été seul, on a cru que
+les campagnes, les villes, les cieux différents méritaient qu'on les
+étudiât et qu'on les donnât comme un cadre immense à l'humanité. On
+est même allé plus loin, on a prétendu qu'il était impossible de bien
+connaître l'homme, si on ne l'analysait pas avec son vêtement, sa
+maison, son pays. Dès lors, les personnages abstraits ont disparu. On
+a présenté des individualités, en les faisant vivre de la vie
+contemporaine.
+
+Le théâtre a fatalement obéi à cette évolution. Je sais que certains
+critiques font du théâtre une chose immuable, un art hiératique dont
+il ne faut pas sortir. Mais c'est là une plaisanterie que les faits
+démentent tous les jours. Nous avons eu les tragédies de Voltaire, où le
+décor jouait déjà un rôle; nous avons eu les drames romantiques qui
+ont inventé le décor fantaisiste et en ont tiré les plus grands effets
+possibles; nous avons eu les bals de Scribe, dansés dans un fond de
+salon; et nous en sommes arrivés au cerisier véritable de l'_Ami Fritz_,
+à l'atelier du peintre impressionniste de la _Cigale_, au cercle si
+étonnamment exact du _Club_. Que l'on fasse cette étude avec soin,
+on verra toutes les transitions, on se convaincra que les résultats
+d'aujourd'hui ont été préparés et amenés de longue main par l'évolution
+même de notre littérature.
+
+Je me répète, pour mieux me faire entendre. Le malheur, ai-je dit, est
+qu'on veut mettre le théâtre à part, le considérer comme d'essence
+absolument différente. Sans doute, il a son optique. Mais ne le voit-on
+pas de tout temps obéir au mouvement de l'époque? A cette heure, le
+décor exact est une conséquence du besoin de réalité qui nous tourmente.
+Il est fatal que le théâtre cède à cette impulsion, lorsque le roman
+n'est plus lui-même qu'une enquête universelle, qu'un procès-verbal
+dressé sur chaque fait. Nos personnages modernes, individualisés,
+agissant sous l'empire des influences environnantes, vivant notre
+vie sur la scène, seraient parfaitement ridicules dans le décor du
+dix-septième siècle. Ils s'asseoient, et il leur faut des fauteuils; ils
+écrivent, et il leur faut des tables; ils se couchent, ils s'habillent,
+ils mangent, ils se chauffent, et il leur faut un mobilier complet.
+D'autre part, nous étudions tous les mondes, nos pièces nous promènent
+dans tous les lieux imaginables, les tableaux les plus variés doivent
+forcément défiler devant la rampe. C'est là une nécessité de notre
+formule dramatique actuelle.
+
+La théorie des critiques que fâche cette reproduction minutieuse,
+est que cela nuit à l'intérêt de la pièce jouée. J'avoue ne pas bien
+comprendre. Ainsi, on soutient cette thèse que seuls les meubles ou les
+objets qui servent comme accessoires devraient être réels; il faudrait
+peindre les autres dans le décor. Dès lors, quand on verrait un
+fauteuil, on se dirait tout bas: «Ah! ah! le personnage va s'asseoir»;
+ou bien, quand on apercevrait une carafe sur un meuble: «Tiens! tiens!
+le personnage aura soif»; ou bien, s'il y avait une corbeille à ouvrage
+au premier plan: «Très bien! l'héroïne brodera en écoutant quelque
+déclaration.» Je n'invente rien, il y a des personnes, paraît-il,
+que ces devinettes enfantines amusent beaucoup. Lorsque le salon est
+complètement meublé, qu'il se trouve empli de bibelots, cela les
+déroute, et ils sont tentés de crier: «Ce n'est pas du théâtre!»
+
+En effet, ce n'est pas du théâtre, si l'on continue à vouloir regarder
+le théâtre comme le triomphe quand même de la convention. On nous dit:
+«Quoi que vous fassiez, il y a des conventions qui seront éternelles.»
+C'est vrai, mais cela n'empêche pas que, lorsque l'heure d'une
+convention a sonné, elle disparaît. On a bien enterré l'unité de lieu;
+cela n'a rien d'étonnant que nous soyons en train de compléter le
+mouvement, en donnant au décor toute l'exactitude possible. C'est la
+même évolution qui continue. Les conventions qui persistent n'ont rien
+à voir avec les conventions qui partent. Une de moins, c'est toujours
+quelque chose.
+
+Comment ne sent-on pas tout l'intérêt qu'un décor exact ajoute à
+l'action? Un décor exact, un salon par exemple avec ses meubles, ses
+jardinières, ses bibelots, pose tout de suite une situation, dit le
+monde où l'on est, raconte les habitudes des personnages. Et comme
+les acteurs y sont à l'aise, comme ils y vivent bien de la vie qu'ils
+doivent vivre! C'est une intimité, un coin naturel et charmant. Je sais
+que, pour goûter cela, il faut aimer voir les acteurs vivre la pièce, au
+lieu de les voir la jouer. Il y a là toute une nouvelle formule. Scribe,
+par exemple, n'a pas besoin des milieux réels, parce que ses personnages
+sont en carton. Je parle uniquement du décor exact pour les pièces où il
+y aurait des personnages en chair et en os, apportant avec, eux l'air
+qu'ils respirent.
+
+Un critique a dit avec beaucoup de sagacité: «Autrefois, des personnages
+vrais s'agitaient dans des décors faux; aujourd'hui, ce sont des
+personnages faux qui s'agitent dans des décors vrais.» Cela est juste,
+si ce n'est que les types de la tragédie et de la comédie classiques
+sont vrais, sans être réels. Ils ont la vérité générale, les grands
+traits humains résumés en beaux vers; mais ils n'ont pas la vérité
+individuelle, vivante et agissante, telle que nous l'entendons
+aujourd'hui. Comme j'ai essayé de le prouver, le décor du dix-septième
+siècle allait en somme à merveille avec les personnages du théâtre de
+l'époque; il manquait comme eux de particularités, il restait large,
+effacé, très approprié aux développements de la rhétorique et à la
+peinture de héros surhumains. Aussi est-ce un non-sens pour moi que de
+remonter les tragédies de Racine, par exemple, avec un grand éclat de
+costumes et de décors.
+
+Mais où le critique a absolument raison, c'est lorsqu'il dit
+qu'aujourd'hui des personnages faux s'agitent dans des décors vrais. Je
+ne formule pas d'autre plainte, à chacune de mes études. L'évolution
+naturaliste au théâtre a fatalement commencé par le côté matériel, par
+la reproduction exacte des milieux. C'était là, en effet, le côté
+le plus commode. Le public devait être pris aisément. Aussi, depuis
+longtemps, l'évolution s'accomplit-elle. Quant aux personnages faux,
+ils sont moins faciles à transformer que les coulisses et les toiles de
+fond, car il s'agirait de trouver ici un homme de génie. Si les peintres
+décorateurs et les machinistes ont suffi pour une partie de la
+besogne, les auteurs dramatiques n'ont encore fait que tâtonner. Et
+le merveilleux, c'est que la seule exactitude dans les décors a suffi
+parfois pour assurer de grands succès.
+
+En somme, n'est-ce pas un indice bien caractéristique? Il faut être
+aveugle pour ne pas comprendre où nous allons. Les critiques qui
+se plaignent de ce souci de l'exactitude dans les décors et les
+accessoires, ne devraient voir là qu'un des côtés de la question. Elle
+est beaucoup plus large, elle embrasse le mouvement littéraire du siècle
+entier, elle se trouve dans le courant irrésistible qui nous emporte
+tous au naturalisme. M. Sardou, dans les _Merveilleuses_, a voulu des
+tasses du Directoire; MM. Erckmann-Chatrian ont exigé, dans l'_Ami
+Fritz_, une fontaine qui coulât; M. Gondinet, dans le _Club_, a demandé
+tous les accessoires authentiques d'un cercle. On peut sourire, hausser
+les épaules, dire que cela ne rend pas les oeuvres meilleures.
+Mais, derrière ces manies d'auteurs minutieux, il y a plus ou moins
+confusément la grande pensée d'un art de méthode et d'analyse, marchant
+parallèlement avec la science. Un écrivain viendra sans doute, qui
+mettra enfin au théâtre des personnages vrais dans des décors vrais, et
+alors on comprendra.
+
+
+
+II
+
+M. Francisque Sarcey, qui est l'autorité la plus compétente en la
+matière, a bien voulu répondre aux pages qu'on vient de lire. Il n'est
+point de mon avis, naturellement. M. Sarcey se contente de juger les
+oeuvres au jour le jour, sans s'inquiéter de l'ensemble de la production
+contemporaine, constatant simplement le succès ou l'insuccès, en donnant
+les raisons tirées de ce qu'il croit être la science absolue du théâtre.
+Je suis, au contraire, un philosophe esthéticien que passionne le
+spectacle des évolutions littéraires, qui se soucie peu au fond de la
+pièce jouée, presque toujours médiocre, et qui la regarde comme une
+indication plus ou moins nette d'une époque et d'un tempérament; en
+outre, je ne crois pas du tout à une science absolue, j'estime que tout
+peut se réaliser, au théâtre comme ailleurs. De là, nos divergences.
+Mais je suis bien tranquille, M. Sarcey se flatte d'apprendre chaque
+jour et de se laisser convaincre par les faits. Il sera convaincu par le
+fait naturaliste comme il vient de l'être par le fait romantique, sur le
+tard.
+
+La question des décors et des accessoires est un excellent terrain,
+circonscrit et nettement délimité, pour y porter l'étude des conventions
+au théâtre. En somme, les conventions sont la grosse affaire. On me
+dit que les conventions sont éternelles, qu'on ne supprimera jamais la
+rampe, qu'il y aura toujours des coulisses peintes, que les heures à la
+scène seront comptées comme des minutes, que les salons où se passent
+les pièces n'auront que trois murs. Eh! oui, cela est certain. Il est
+même un peu puéril de donner de tels arguments. Cela me rappelle un
+peintre classique, disant de Courbet: «Eh bien! quoi? qu'a-t-il inventé?
+est-ce que ses figures n'ont pas un nez, une bouche et deux yeux comme
+les miennes?»
+
+Je veux faire entendre qu'il y a, dans tout art, un fond matériel qui
+est fatal. Quand on fait du théâtre, on ne fait pas de la chimie. Il
+faut donc un théâtre, organisé comme les théâtres de l'époque où l'on
+vit, avec le plus ou le moins de perfectionnement du matériel employé.
+Il serait absurde de croire qu'on pourra transporter la nature telle
+quelle sur les planches, planter de vrais arbres, avoir de vraies
+maisons, éclairées par de vrais soleils. Dès lors, les conventions
+s'imposent, il faut accepter des illusions plus ou moins parfaites, à la
+place des réalités. Mais cela est tellement hors de discussion, qu'il
+est inutile d'en parler. C'est le fond même de l'art humain, sans lequel
+il n'y a pas de production possible. On ne chicane pas au peintre ses
+couleurs, au romancier son encre et son papier, à l'auteur dramatique sa
+rampe et ses pendules qui ne marchent pas.
+
+Seulement, prenons une comparaison. Qu'on lise par exemple un roman de
+mademoiselle de Scudéri et un roman de Balzac. Le papier et l'encre leur
+sont tolérés à tous deux; on passe sur cette infirmité de la création
+humaine. Or, avec les mêmes outils, mademoiselle de Scudéri va créer des
+marionnettes, tandis que Balzac créera des personnages en chair et en
+os. D'abord, il y a la question de talent; mais il y a aussi la question
+d'époque littéraire. L'observation, l'étude de la nature est devenue
+aujourd'hui une méthode qui était à peu près inconnue au dix-septième
+siècle. On voit donc ici la convention tournée, comme masquée par la
+puissance de la vérité des peintures.
+
+Les conventions ne font que changer; c'est encore possible. Nous ne
+pouvons pas créer de toutes pièces des êtres vivants, des mondes tirant
+tout d'eux-mêmes. La matière que nous employons est morte, et nous ne
+saurions lui souffler qu'une vie factice. Mais que de degrés dans cette
+vie factice, depuis la grossière imitation qui ne trompe personne,
+jusqu'à la reproduction presque parfaite qui fait crier au miracle!
+Affaire de génie, dira-t-on: sans doute, mais aussi, je le répète,
+affaire de siècle. L'idée de la vie dans les arts est toute moderne.
+Nous sommes emportés malgré nous vers la passion du vrai et du réel.
+Cela est indéniable, et il serait aisé de prouver par des exemples que
+le mouvement grandit tous les jours. Croit-on arrêter ce mouvement, en
+faisant remarquer que les conventions subsistent et se déplacent? Eh!
+c'est justement parce qu'il y a des conventions, des barrières entre
+la vérité absolue et nous, que nous luttons pour arriver le plus près
+possible de la vérité, et qu'on assiste à ce prodigieux spectacle de
+la création humaine dans les arts. En somme, une oeuvre n'est qu'une
+bataille livrée aux conventions, et l'oeuvre est d'autant plus grande
+qu'elle sort plus victorieuse du combat.
+
+Le fond de ceci est que, comme toujours, on s'en tient à la lettre. Je
+parle contre les conventions, contre les barrières qui nous séparent
+du vrai absolu; tout de suite on prétend que je veux supprimer les
+conventions, que je me fais fort d'être le bon Dieu. Hélas! je ne le
+puis. Peut-être serait-il plus simple de comprendre que je ne demande en
+somme à l'art que ce qu'il est capable de donner. Il est entendu que la
+nature toute nue est impossible a la scène. Seulement, nous voyons à
+cette heure, dans le roman, où l'on en est arrivé par l'analyse exacte
+des lieux et des êtres. J'ai nommé Balzac qui, tout en conservant les
+moyens artificiels de la publication en volumes, a su créer un monde
+dont les personnages vivent dans les mémoires comme des personnages
+réels. Eh bien! je me demande chaque jour si une pareille évolution
+n'est pas possible au théâtre, si un auteur ne saura pas tourner les
+conventions scéniques, de façon à les modifier et à les utiliser pour
+porter sur la scène une plus grande intensité de vie. Tel est, au fond,
+l'esprit de toute la campagne que je fais dans ces études.
+
+Et, certes, je n'espère pas changer rien à ce qui doit être. Je me donne
+le simple plaisir de prévoir un mouvement, quitte à me tromper. Je suis
+persuadé qu'on ne détermine pas à sa guise un mouvement au théâtre.
+C'est l'époque même, ce sont les moeurs, les tendances des esprits, la
+marche de toutes les connaissances humaines, qui transforment l'art
+dramatique, comme les autres arts. Il me semble impossible que nos
+sciences, notre nouvelle méthode d'analyse, notre roman, notre peinture,
+aient marché dans un sens nettement réaliste, et que notre théâtre reste
+seul, immobile, figé dans les traditions. Je dis cela, parce que je
+crois que cela est logique et raisonnable. Les faits me donneront tort
+ou raison.
+
+Il est donc bien entendu que je ne suis pas assez peu pratique pour
+exiger la copie textuelle de la nature. Je constate uniquement que
+la tendance paraît être, dans les décors et les accessoires, à se
+rapprocher de la nature le plus possible; et je constate cela comme
+un symptôme du naturalisme au théâtre. De plus, je m'en réjouis. Mais
+j'avoue volontiers que, lorsque je me montre enchanté du cerisier de
+_l'Ami Fritz_ et du cercle du _Club_, je me laisse aller au plaisir de
+trouver des arguments. Il me faut bien des arguments: je les prends où
+ils se présentent; je les exagère même un peu, ce qui est naturel. Je
+sais parfaitement que le cerisier vrai où monte Suzel est en bois et en
+carton, que le cercle où l'on joue, dans le _Club_, n'est, en somme,
+qu'une habile tricherie. Seulement, on ne saurait nier, d'autre part,
+qu'il n'y a pas des cerisiers ni des cercles pareils dans Scribe, que
+ce souci minutieux d'une illusion plus grande est tout nouveau. De là à
+constater au théâtre le mouvement qui s'est produit dans le roman, il
+n'y a qu'une déduction logique. Les aveugles seuls, selon moi, peuvent
+nier la transformation dramatique à laquelle nous assistons. Cela
+commence par les décors et les accessoires; cela finira par les
+personnages.
+
+Remarquez que les grands décors, avec des trucs et des complications
+destinés à frapper le public, me laissent singulièrement froid. Il y
+a des effets impossibles à rendre: une inondation par exemple, une
+bataille, une maison qui s'écroule. Ou bien, si l'on arrivait à
+reproduire de pareils tableaux, je serais assez d'avis qu'on coupât
+le dialogue. Cela est un art tout particulier, qui regarde le peindre
+décorateur et le machiniste. Sur cette pente, d'ailleurs, on irait vite
+à l'exhibition, au plaisir grossier des yeux. Pourtant, en mettant les
+trucs de côté, il serait très intéressant d'encadrer un drame dans de
+grands décors copiés sur la nature, autant que l'optique de la scène
+le permettrait. Je me souviendrai toujours du merveilleux Paris, au
+cinquième acte de _Jean de Thommeray_, les quais s'enfonçant dans la
+nuit, avec leurs files de becs de gaz. Il est vrai que ce cinquième acte
+était très médiocre. Le décor semblait fait pour suppléer au vide du
+dialogue. L'argument reste fâcheux aujourd'hui, car, si l'acte avait été
+bon, le décor ne l'aurait pas gâté, au contraire.
+
+Mais je confesse que je suis beaucoup plus louché par des reproductions
+de milieux moins compliqués et moins difficiles à rendre. Il est très
+vrai que le cadre ne doit pas effacer les personnages par son importance
+et sa richesse. Souvent les lieux sont une explication, un complément de
+l'homme qui s'y agite, à condition que l'homme reste le centre, le sujet
+que l'auteur s'est proposé de peindre. C'est lui qui est la somme totale
+de l'effet, c'est en lui que le résultat général doit s'obtenir; le
+décor réel ne se développe que pour lui apporter plus de réalité, pour
+le poser dans l'air qui lui est propre, devant le spectateur. En dehors
+de ces conditions, je fais bon marché de toutes les curiosités de la
+décoration, qui ne sont guère à leur place que dans les féeries.
+
+Nous avons conquis la vérité du costume. On observe aujourd'hui
+l'exactitude de l'ameublement. Les pas déjà faits sont considérables. Il
+ne reste guère qu'à mettre à la scène des personnages vivants, ce qui
+est, il est vrai, le moins commode. Dès lors, les dernières traditions
+disparaîtraient, on règlerait de plus en plus la mise en scène sur les
+allures de la vie elle-même. Ne remarque-t-on pas, dans le jeu de
+nos acteurs, une tendance réaliste très accentuée? La génération des
+artistes romantiques a si bien disparu, qu'on éprouve toutes les peines
+du monde à remonter les pièces de 1810; et encore les vieux amateurs
+crient-ils à la profanation. Autrefois, jamais un acteur n'aurait osé
+parler en tournant le dos au public; aujourd'hui, cela a lieu dans
+une foule de pièces. Ce sont de petits faits, mais des faits
+caractéristiques. On vit de plus en plus les pièces, on ne les déclame
+plus.
+
+Je me résume, en reprenant une phrase que j'ai écrite plus haut: une
+oeuvre n'est qu'une bataille livrée aux conventions, et l'oeuvre est
+d'autant plus grande qu'elle sort plus victorieuse du combat.
+
+
+
+III
+
+Quitte à me répéter, je reviens une fois de plus à la question des
+décors. Tout à l'heure, j'examinerai le très remarquable ouvrage de M.
+Adolphe Jullien sur le costume au théâtre. Je regrette beaucoup qu'un
+ouvrage semblable n'existe pas sur les décors. M. Jullien a bien dit, çà
+et là, un mot des décors; car, selon sa juste remarque, tout se tient
+dans les évolutions dramatiques; le même mouvement qui transforme
+les costumes, transforme en même temps les décors, et semble n'être
+d'ailleurs qu'une conséquence des périodes littéraires elles-mêmes.
+Mais il n'en est pas moins désirable qu'un livre spécial soit fait sur
+l'histoire des décors, depuis les tréteaux où l'on jouait les Mystères,
+jusqu'à nos scènes actuelles qui se piquent du naturalisme le plus
+exact. En attendant, sans avoir la prétention de toucher au grand
+travail historique qu'elle nécessiterait, je vais essayer de poser la
+question d'une façon logique.
+
+M. Sarcey a fait toute une campagne contre l'importance que nos théâtres
+donnent aujourd'hui aux décors. Ils a dit, comme toujours, d'excellentes
+choses, pleines de bon sens; mais j'estime qu'il a tout brouillé
+et qu'il faudrait, pour s'entendre, éclairer un peu la question et
+distinguer les différents cas.
+
+D'abord, mettons de côté la féerie et le drame à grand spectacle.
+J'entends rester dans la littérature. Il est certain que les pièces où
+certains tableaux sont uniquement des prétextes à décors, tombent par
+là même au rang des exhibitions foraines; elles ont dès lors un intérêt
+particulier, faites pour les yeux; elles sont souvent intéressantes par
+le luxe et l'art qu'on y déploie. C'est tout un genre, dont je ne pense
+pas que M. Sarcey demande la disparition. Les décors y sont d'autant
+plus à leur place, qu'ils y jouent le principal rôle. Le public s'y
+amuse; ceux qui n'aiment pas ça, n'ont qu'à rester chez eux. Quant à la
+littérature, elle demeure complètement étrangère à l'affaire, et dès
+lors elle ne saurait en souffrir.
+
+J'entends bien, d'ailleurs, ce dont M. Sarcey se plaint. Il accuse les
+directeurs et les auteurs de spéculer sur ce goût du public pour les
+décors riches, en introduisant quand même des décors à sensation dans
+des oeuvres littéraires qui devraient s'en passer. Par exemple, on se
+souvient des magnificences de _Balsamo_; il y avait là une galerie des
+glaces et un feu d'artifice d'une utilité discutable au point de vue du
+drame, et qui, du reste, ne sauvèrent pas la pièce. Eh bien! dans ce cas
+nettement défini, M. Sarcey a raison. Un décor qui n'a pas d'utilité
+dramatique, qui est comme une curiosité à part, mise là pour éblouir le
+public, ravale un ouvrage au rang inférieur de la féerie et du mélodrame
+à spectacle. En un mot, le décor pour le décor, si riche et si curieux
+soit-il, n'est qu'une spéculation et ne peut que gâter une oeuvre
+littéraire.
+
+Mais cela entraîne-t-il la condamnation du décor exact, riche ou pauvre?
+Doit-on toujours citer le théâtre de Shakespeare, où les changements à
+vue étaient simplement indiqués par des écriteaux? Faut-il croire
+que nos pièces modernes pourraient se contenter, comme les pièces du
+dix-septième siècle, d'un décor abstrait, salon sans meubles, péristyle
+de temple, place publique? En un mot, est-on bien venu de déclarer que
+le décor n'a aucune importance, qu'il peut être quelconque, que le drame
+est dans les personnages et non dans les lieux où ils s'agitent? C'est
+ici que la question se pose sérieusement.
+
+Une fois encore, je me trouve en face d'un absolu. Les critiques qui
+défendent les conventions, disent à tous propos: «le théâtre», et ce mot
+résume pour eux quelque chose de définitif, de complet, d'immuable: le
+théâtre est comme ceci, le théâtre est comme cela. Ils vous envoient
+Shakespeare et Molière à la tête. Du moment où les maîtres, il y a deux
+siècles, faisaient jouer des chefs-d'oeuvre sans décors, nous sommes
+ridicules d'exiger aujourd'hui, pour nos oeuvres médiocres, les lieux
+exacts, avec un embarras extraordinaire d'accessoires. Et de là à parler
+de la mode, il n'y a pas loin. Pour les critiques en question, il
+semble que notre goût actuel, notre souci de la vérité des milieux, de
+l'illusion scénique poussée aux dernières limites, ne soit qu'une pure
+affaire de mode, un engouement du public qui passera. Ainsi, M. Sarcey
+s'est demandé pourquoi meubler un salon; ne peignait on pas tout dans le
+décor autrefois? et il n'est pas éloigné de vouloir qu'on revienne à la
+nudité ancienne, qui avait l'avantage de laisser la scène plus libre.
+En effet, pourquoi ne retournerait-on pas au décor abstrait, si rien
+ne nous en empêche, s'il n'y a dans nos complications actuelles qu'un
+caprice? M. Sarcey, avec son bon sens pratique, fait valoir tous les
+avantages: l'économie, les pièces montées plus vite, la littérature
+épurée et triomphant seule.
+
+Mon Dieu! cela est fort juste, fort raisonnable. Mais, si nous ne
+retournons pas au décor abstrait, c'est que nous ne le pouvons pas, tout
+bonnement. Il n'y a pas le moindre engouement dans notre fait. Le décor
+exact s'est imposé de lui-même, peu à peu, comme le costume exact. Ce
+c'est pas une affaire de mode, c'est une affaire d'évolution humaine et
+sociale. Nous ne pouvons pas plus revenir aux écriteaux de Shakespeare,
+que nous ne pouvons revivre au seizième siècle. Cela nous est défendu.
+Sans doute des chefs-d'oeuvre ont poussé dans cette convention du décor;
+car ils étaient là comme dans leur sol naturel; mais, ce sol n'est plus
+le nôtre, et je défie un auteur dramatique d'aujourd'hui de rien créer
+de vivant, s'il ne plante pas solidement son oeuvre dans notre terre du
+dix-neuvième siècle.
+
+Comment un homme de l'intelligence de M. Sarcey ne tient-il pas compte
+du mouvement qui transforme continuellement le théâtre? Il est très
+lettré, très érudit; il connaît comme pas un notre répertoire ancien
+et moderne; il a tous les documents pour suivre l'évolution qui s'est
+produite et qui continue. C'est là une étude de philosophie littéraire
+qui devrait le tenter. Au lieu de s'enfermer dans une rhétorique
+étroite, au lieu de ne voir dans le théâtre qu'un genre soumis à
+des lois, pourquoi n'ouvre-t-il pas sa fenêtre toute grande et ne
+considère-t-il pas le théâtre comme un produit humain, variant avec les
+sociétés, s'élargissant avec les sciences, allant de plus en plus à
+cette vérité qui est notre but et notre tourment?
+
+Je reste dans la question des décors. Voyez combien le décor abstrait
+du dix-septième siècle répond à la littérature dramatique du temps.
+Le milieu ne compte pas encore. Il semble que le personnage marche en
+l'air, dégagé des objets extérieurs. Il n'influe pas sur eux, et il
+n'est pas déterminé par eux. Toujours il reste à l'état de type, jamais
+il n'est analysé comme individu. Mais, ce qui est plus caractéristique,
+c'est que le personnage est alors un simple mécanisme cérébral; le
+corps n'intervient pas, l'âme seule fonctionne, avec les idées, les
+sentiments, les passions. En un mot, le théâtre de l'époque emploie
+l'homme psychologique, il ignore l'homme physiologique. Dès lors, le
+milieu n'a plus de rôle à jouer, le décor devient inutile. Peu importe
+le lieu où l'action se passe, du moment qu'on refuse aux différents
+lieux toute influence sur les personnages. Ce sera une chambre, un
+vestibule, une forêt, un carrefour; même un écriteau suffira. Le drame
+est uniquement dans l'homme, dans cet homme conventionnel qu'on a
+dépouillé de son corps, qui n'est plus un produit du sol, qui ne trempe
+plus dans l'air natal. Nous assistons au seul travail d'une machine
+intellectuelle, mise à part, fonctionnant dans l'abstraction.
+
+Je ne discuterai point ici s'il est plus noble en littérature de rester
+dans cette abstraction de l'esprit ou de rendre au corps sa grande
+place, par amour de la vérité. Il s'agit pour le moment de constater de
+simples faits. Peu à peu, l'évolution scientifique s'est produite, et
+nous avons vu le personnage abstrait disparaître pour faire place à
+l'homme réel, avec son sang et ses muscles. Dès ce moment, le rôle des
+milieux est devenu de plus en plus important. Le mouvement qui s'est
+opéré dans les décors part de là, car les décors ne sont en somme que
+les milieux où naissent, vivent et meurent les personnages.
+
+Mais un exemple est nécessaire, pour bien faire comprendre ce mouvement.
+Prenez par exemple l'Harpagon de Molière. Harpagon est un type, une
+abstraction de l'avarice. Molière n'a pas songé à peindre un certain
+avare, un individu déterminé par des circonstances particulières; il a
+peint l'avarice, en la dégageant même de ses conditions extérieures, car
+il ne nous montre seulement pas la maison de l'avare, il se contente de
+le faire parler et agir. Prenez maintenant le père Grandet, de Balzac.
+Tout de suite, nous avons un avare, un individu qui a poussé dans un
+milieu spécial; et Balzac a dû peindre le milieu, et nous n'avons pas
+seulement avec lui l'abstraction philosophique de l'avarice, nous avons
+l'avarice étudiée dans ses causes et dans ses résultats, toute la
+maladie humaine et sociale. Voilà en présence la conception littéraire
+du dix-septième siècle et celle du dix-neuvième: d'un côté, l'homme
+abstrait, étudié hors de la nature; de l'autre, l'homme d'après la
+science, remis dans la nature et y jouant son rôle strict, sous des
+influences de toutes sortes.
+
+Eh bien! il devient dès lors évident que, si Harpagon peut jouer son
+drame dans n'importe quel lieu, dans un décor quelconque, vague et mal
+peint, le père Grandet ne peut pas plus jouer le sien en dehors de
+sa maison, de son milieu, qu'une tortue ne saurait vivre hors de sa
+carapace. Ici, le décor fait partie intégrante du drame; il est de
+l'action, il l'explique, et il détermine le personnage.
+
+La question des décors n'est pas ailleurs. Ils ont pris au théâtre
+l'importance que la description a prise dans nos romans. C'est montrer
+un singulier entêtement dans l'absolu, que de ne pas comprendre
+l'évolution fatale qui s'est accomplie, et la place considérable qu'ils
+tiennent légitimement aujourd'hui dans notre littérature dramatique. Ils
+n'ont cessé depuis deux cents ans de marcher vers une exactitude de plus
+en plus grande, du même pas d'ailleurs et au travers des mêmes obstacles
+que les costumes. A cette heure, la vérité triomphe partout. Ce n'est
+pas que nous soyons arrivés à un emploi sage de cette vérité des
+milieux. On sacrifie plus à la richesse et à l'étrangeté qu'à
+l'exactitude. Ce que je voudrais, ce serait, chez les auteurs
+dramatiques, un souci du décor vrai, uniquement lorsque le décor
+explique et détermine les faits et les personnages. Je reprends _Eugénie
+Grandet_, qui a été mise au théâtre, mais très médiocrement; eh bien! il
+faudrait que, dès le lever du rideau, on se crût chez le père Grandet;
+il faudrait que les murs, que les objets ajoutassent à l'intérêt du
+drame, en complétant les personnages comme le fait la nature elle-même.
+
+Tel est le rôle des décors. Ils élargissent le domaine dramatique en
+mettant la nature elle-même au théâtre, dans son action sur l'homme. On
+doit les condamner, dès qu'ils sortent de cette fonction scientifique,
+dès qu'ils ne servent plus à l'analyse des faits et des personnages.
+Ainsi, M. Sarcey a raison, lorsqu'il blâme la magnificence avec laquelle
+on remonte les anciennes tragédies; c'est méconnaître leur véritable
+cadre. Tout décor ajouté à une oeuvre littéraire comme un ballet,
+uniquement pour boucher un trou, est un expédient fâcheux. Au contraire,
+il faut applaudir, lorsque le décor exact s'impose comme le milieu
+nécessaire de l'oeuvre, sans lequel elle resterait incomplète et ne se
+comprendrait plus. Et, la question se trouvant ainsi posée, il n'y a
+qu'à laisser la critique faire pour ou contre des campagnes qui ne
+hâteront ni n'arrêteront l'évolution naturaliste au théâtre. Cette
+évolution est un travail humain et social sur lequel des volontés
+isolées ne peuvent rien. Malgré son autorité, M. Sarcey ne nous ramènera
+pas aux décors abstraits de Molière et de Shakespeare, pas plus qu'il ne
+peut ressusciter les artistes du dix-septième siècle avec leurs costumes
+et le public de l'époque avec ses idées. Élargissez donc le chemin et
+laissez passer l'humanité en marche.
+
+
+
+LE COSTUME
+
+I
+
+Je viens de lire un bien intéressant ouvrage: l'_Histoire du costume au
+théâtre_, par M. Adolphe Jullien.
+
+Depuis bientôt quatre ans que je m'occupe de critique dramatique, me
+souciant moins des oeuvres que du mouvement littéraire contemporain, me
+passionnant surtout contre les traditions et les conventions, j'ai senti
+bien souvent de quelle utilité serait une histoire de notre théâtre
+national. Sans doute, cette histoire a été faite, et plusieurs fois.
+Mais je n'en connais pas une qui ait été écrite dans le sens où je la
+voudrais, sur le plan que je vais tâcher d'esquisser largement.
+
+Je voudrais une Histoire de notre théâtre qui eût pour base, comme
+l'_Histoire de la littérature anglaise_, de M. Taine, le sol même, les
+moeurs, les moments historiques, la race et les facultés maîtresses.
+C'est là aujourd'hui la meilleure méthode critique, lorsqu'on l'emploie
+sans outrer l'esprit de système. Et cette Histoire montrerait alors
+clairement, en s'appuyant sur les faits, le lent chemin parcouru
+depuis les Mystères jusqu'à nos comédies modernes, toute une évolution
+naturaliste, qui, partie des conventions les plus blessantes et les
+plus grossières, les a peu à peu diminuées d'année en année, pour se
+rapprocher toujours davantage des réalités naturelles et humaines.
+Tel serait l'esprit même de l'oeuvre, l'ouvrage tendrait simplement
+à prouver la marche constante vers la vérité, une poussée fatale,
+un progrès s'opérant à la fois dans les décors, les costumes, la
+déclamation, les pièces, et aboutissant à nos luttes actuelles. Je
+souris, lorsqu'on m'accuse de me poser en révolutionnaire. Eh! je sais
+bien que la révolution a commencé du jour où le premier dialogue a été
+écrit, car c'est une fatalité de notre nature, de ne pouvoir rester
+stationnaire, de marcher, même malgré nous, à un but qui se recule sans
+cesse.
+
+Les aimables fantaisistes ont un argument: dans les lettres, le progrès
+n'existe pas. Sans doute, si l'on parle du génie. L'individualité d'un
+écrivain existe en dehors des formules littéraires de son temps. Peu
+importe la situation où il trouve les lettres à sa naissance; il s'y
+taille une place, il laisse quand même une production puissante, qui
+a sa date; seulement, j'ajouterai que tous les génies ont été
+révolutionnaires, qu'ils ont précisément grandi au-dessus des autres,
+parce qu'ils ont élargi la formule de leur âge. Ainsi donc, il faut
+distinguer entre l'individualité des écrivains et le progrès des
+lettres. J'accorde qu'en tous temps, avec les formules les plus fausses,
+au milieu des conventions les plus ridicules, le génie a laissé des
+monuments impérissables. Mais il faut qu'on m'accorde ensuite que les
+époques se transforment, que la loi de ce mouvement paraît être
+un besoin constant de mieux voir et de mieux rendre. En somme,
+l'individualité est comme la graine qui tombe dans tel ou tel terrain;
+sans elle pas de plante, elle est la vie; mais le terrain a aussi son
+importance, car c'est lui qui va déterminer, par sa nature, les façons
+d'être de la plante.
+
+Je me suis toujours prononcé pour l'individualité. Elle est l'unique
+force. Cependant, nous n'irions pas loin dans nos études critiques, si
+nous voulions l'abstraire de l'époque où elle se produit. Nous sommes
+tout de suite forcés d'en arriver à l'étude du terrain. C'est cette
+étude du terrain qui m'intéresse, parce qu'elle m'apparaît pleine
+d'enseignements. Puis, nous nous trouvons ici dans un domaine qui
+devient de jour en jour scientifique. Si on laisse l'individualité de
+côté pour la reprendre et l'étudier chaque fois qu'elle se produira;
+si on se borne à examiner, par exemple, l'histoire des conventions au
+théâtre: on reste frappé de cette loi constante dont je viens de parler,
+de ce lent progrès vers toutes les vérités. Cela est indéniable.
+
+Je ne fais qu'indiquer à larges traits un plan général. Prenez les
+décors: c'est d'abord des toiles pendues à des cordes; c'est ensuite les
+compartiments des Mystères, puis un même décor pour toutes les pièces,
+puis un décor fait en vue de chaque oeuvre, puis une recherche de plus
+en plus marquée de l'exactitude des lieux, jusqu'aux copies si fidèles
+de notre temps. Prenez les costumes, et j'y reviendrai longuement avec
+M. Julien: même gradation, la fantaisie et l'insouciance comme point
+de départ, et une continuelle réforme aboutissant à nos scrupules
+historiques d'aujourd'hui. Prenez la déclamation, l'art du comédien:
+pendant deux siècles, on déclame sur un ton ampoulé, on lance les vers
+comme un chant d'église, sans la moindre recherche de la justesse et de
+la vie; puis, avec mademoiselle Clairon, avec Lekain, avec Talma, le
+progrès s'accomplit très péniblement et au milieu des discussions.
+Ce qu'on parait ignorer, c'est que, si l'on jouait aujourd'hui, à la
+Comédie-Française, une pièce de Corneille, de Molière ou de Racine,
+comme elle a été jouée à la création, on se tiendrait les côtes de
+rire, tant les décors, les costumes et le ton des acteurs sembleraient
+grotesques.
+
+Voilà qui est clair. Le progrès, ou si l'on aime mieux l'évolution, ne
+peut faire doute pour personne. Depuis le quinzième siècle, il s'est
+produit ce que je nommerai un besoin d'illusion plus grand. Les
+conventions, les erreurs de toutes sortes ont disparu, une à une, chaque
+fois qu'une d'entre elles a fini par trop choquer le public. On doit
+ajouter qu'il a fallu des années et l'effort des plus grands génies pour
+venir à bout des moindres contre sens. C'est là ce que je voudrais voir
+établi nettement par une Histoire de notre théâtre national.
+
+Tenez, une des questions les plus curieuses et qui montre bien
+l'imbécillité de la convention. Au quinzième siècle, tous les rôles de
+femme étaient tenus par de jeunes garçons. Ce fut seulement sous Henri
+IV qu'une actrice osa paraître sur les planches. Mais cette audace causa
+un scandale affreux; le public se fâchait, trouvait cela immoral. Et le
+plus étonnant, c'est que le déguisement des jeunes garçons, ces jupes
+qu'ils portaient, donnaient naissance à de honteuses débauches, à
+des amours monstrueux, qui semblaient ne choquer personne. On sait
+aujourd'hui combien est pénible pour notre public, même dans la farce,
+l'entrée d'un comique vêtu d'une robe; c'est juste l'effet contraire,
+nous voyons une indécence où nos pères trouvaient une nécessité morale,
+car pour eux une femme qui paraissait sur un théâtre prostituait son
+sexe. D'ailleurs, pendant tout le dix-septième siècle, des hommes
+tinrent encore les rôles de vieilles femmes et de soubrettes. Ce fut
+Béjart qui créa madame Pernelle. Beauval parut dans madame Jourdain,
+madame de Sottenville, Philaminte. Essayez aujourd'hui de rétablir une
+pareille distribution, et la tentative semblera ordurière.
+
+Ajoutez que beaucoup de rôles étaient joués sous le masque. Cela du coup
+tuait l'expression, tout un coin de l'art du comédien. Pourvu que le
+vers fût lancé, le public était content. Il paraissait n'éprouver aucun
+besoin de réalité matérielle. J'ai trouvé dans l'ouvrage de M. Jullien
+une phrase qui m'a frappé. «Oreste, César, Horace, dit-il, étaient
+burlesquement travestis en courtisans de la plus grande cour d'Europe,
+et cette mode, qui nous paraîtrait aujourd'hui si déplaisante, ne
+choquait en rien nos ancêtres, qui semblaient, à dire vrai, ne juger
+les oeuvres dramatiques que par les yeux de la pensée, en faisant
+abstraction complète de la représentation théâtrale.» Tout est là,
+méditez cette expression: «Les yeux de la pensée».
+
+En effet, la grande évolution naturaliste, qui part du quinzième siècle
+pour arriver au nôtre, porte tout entière sur la substitution lente de
+l'homme physiologique à l'homme métaphysique. Dans la tragédie,
+l'homme métaphysique, l'homme d'après le dogme et la logique, régnait
+absolument. Le corps ne comptant pas, l'âme étant regardée comme
+l'unique pièce intéressante de la machine humaine, tout drame se passait
+en l'air, dans l'esprit pur. Dès lors, à quoi bon le monde tangible?
+Pourquoi s'inquiéter du lieu où se passait l'action? Pourquoi s'étonner
+d'un costume baroque, d'une déclamation fausse? Pourquoi remarquer que
+la reine Didon était un garçon que sa barbe naissante forçait à porter
+un masque? Tout cela n'importait pas, on ne descendait pas à ces
+misères, on écoutait la pièce comme une dissertation d'école sur un cas
+donné. Cela se passait au-dessus de l'homme, dans le monde des idées, si
+loin de l'homme réel, que la réalité du spectacle aurait gêné.
+
+Tel est le point de départ, le point religieux dans les Mystères, le
+point philosophique plus tard dans la tragédie. Et c'est dès le début
+aussi que l'homme naturel, étouffé sous la rhétorique et sous le dogme,
+se débat sourdement, veut se dégager, fait de longs efforts inutiles,
+puis finit par s'imposer membre à membre. Toute l'histoire de notre
+théâtre est dans ce triomphe de l'homme physiologique apparaissant
+davantage à chaque époque, sous le mannequin de l'idéalisme religieux et
+philosophique. Corneille, Molière, Racine, Voltaire, Beaumarchais, et
+de nos jours, Victor Hugo, Emile Augier, Alexandre Dumas fils, Sardou
+lui-même, n'ont eu qu'une besogne, même lorsqu'ils ne s'en sont pas
+nettement rendu compte: augmenter la réalité de l'oeuvre dramatique,
+progresser dans la vérité, dégager de plus en plus l'homme naturel et
+l'imposer au public. Et, fatalement, l'évolution ne s'arrête pas avec
+eux, elle continue, elle continuera toujours. L'humanité est très jeune.
+
+M. Jullien a parfaitement compris cette évolution, lorsqu'il a écrit
+ceci: «Il est à remarquer que, dans toute l'histoire du théâtre en
+France, non seulement la déclamation et le jeu des acteurs sont en
+rapport avec le costume théâtral et en ont suivi les modifications, mais
+que ce rapport existait aussi entre les costumes et les défauts des
+pièces. Rien n'est isolé au théâtre; tout s'enchaîne et se tient:
+défauts et décadence, qualités et progrès.»
+
+C'est très juste. Je l'ai dit, l'évolution se porte sur tout et c'est
+justement là ce qui en montre le caractère scientifique. Aucun caprice;
+une marche logique, allant à un but déterminé. Les étapes elles-mêmes,
+plus ou moins retardées, s'expliquent par des causes fixes, la
+résistance du public et des moeurs, la venue de grands écrivains et
+de grands acteurs, les circonstances historiques, favorables ou
+défavorables. Si un esprit sincère, amoureux de l'étude, écrivait
+l'Histoire que je demande, il nous ferait faire un bien grand pas dans
+cette question de la convention que j'ai prise pour champ de lutte. Je
+puiserais dans cette oeuvre des arguments décisifs, et je suis persuadé
+que toutes les intelligences nettes seraient bientôt de mon côté.
+
+Mais voilà, cette Histoire de notre théâtre n'existe pas, et ce n'est
+pas moi qui l'écrirai, car elle demanderait un loisir dont je ne puis
+disposer. Plus tard, on l'écrira, cela est certain; l'évolution qui
+se produit dans notre critique elle-même, la conduit à ces études
+d'ensemble, à cette analyse des grands mouvements de l'esprit.
+Aujourd'hui, si nous manquons d'arguments, c'est que tout le passé doit
+être remis en question, et être fouillé avec nos nouvelles méthodes. La
+besogne de déblaiement sera beaucoup plus facile pour nos petits-fils,
+parce qu'ils auront des outils solides. Chaque jour, je me sens arrêté,
+faute de pouvoir procéder aux études nécessaires. Et ce qui me manque
+surtout, c'est une Histoire générale de notre littérature, écrite sur
+les documents exacts et d'après la méthode scientifique.
+
+Dès lors, on doit comprendre quelle a été ma joie, en lisant l'_Histoire
+du costume au théâtre_, qui ne traite a la vérité qu'un côté assez
+restreint de la question, mais qui suffit pour indiquer nettement
+l'évolution naturaliste au théâtre, depuis le quinzième siècle jusqu'à
+nos jours. La tentative est excellente; maintenant on peut voir ce que
+donnerait une Histoire générale.
+
+
+
+II
+
+Du quinzième siècle au dix-septième, la confusion est absolue pour
+le costume au théâtre. Ce qui domine, c'est un besoin de richesse
+croissant, sans aucun souci de bon sens ni d'exactitude. Dans les
+ballets, dans les embryons des premiers opéras, on voit les déesses, les
+rois, les reines, vêtus d'étoffes d'or et d'argent, avec une fantaisie
+et une prodigalité dont nos féeries peuvent donner une idée. Les pièces
+historiques, d'ailleurs, sont traitées de la même façon; les Grecs, les
+Romains, ont des ajustements mythologiques du caprice le plus singulier.
+Pourtant, dès Mazarin, un mouvement se produit vers la vérité; le
+cardinal apportait de l'Italie le goût de l'antiquité; seulement, il
+faut ajouter que les costumes offraient toujours d étranges compromis.
+Enfin, arrive le costume romain, tel que le portaient les héros de
+Racine. Ce costume était copié sur celui des statues d'empereurs romains
+que nous a laissées l'antiquité. Mais Louis XIV, qui venait de l'adopter
+pour ses carrousels, l'avait défiguré d'une étonnante manière. Écoutez M
+Jullien:
+
+«La cuirasse, tout en gardant la même forme, est devenue un corps de
+brocart; les knémides se sont changées en brodequins de soie brodée
+s'adaptant sur des souliers à talons rouges, et les noeuds de rubans
+remplacent les franges des épaules. Enfin, un tonnelet dentelé, rond
+et court, un petit glaive dont le baudrier passe sous la cuirasse;
+par-dessus tout cela la perruque et la cravate de satin: voilà ce qui
+composait l'habit à la romaine du dix-septième siècle. Le casque de
+carrousel, qui reste dans l'opéra, est le plus souvent remplacé dans la
+tragédie par le chapeau de cour avec plumes.»
+
+Voilà dans quel attirail ont été créés tous les chefs-d'oeuvre de
+Racine. D'ailleurs, les tragédies de Corneille étaient, elles aussi,
+mises à cette mode; on voyait Horace poignarder Camille en gants blancs.
+Et remarquez qu'il y avait là un progrès, car jusqu'à un certain point
+ce costume d'apparat se basait sur la vérité. Racine fît bien quelques
+efforts pour se soustraire aux modes du temps; mais il n'insista guère.
+Molière fut plus énergique; on connaît l'anecdote qui le montre entrant
+dans la loge de sa femme, le soir de la première représentation de
+_Tartufe_, et la faisant se déshabiller, en la trouvant vêtue d'un
+costume magnifique pour jouer le rôle d'une femme «qui est incommodée»
+dans la pièce. Les acteurs comiques, en effet, ne respectaient pas plus
+la vérité que les acteurs tragiques. La richesse dominait quand même.
+Une des causes de ce luxe, sans nécessité le plus souvent, venait de
+l'habitude où étaient les seigneurs de donner en cadeau aux comédiens,
+comme une marque de satisfaction, des habits superbes qu'ils avaient
+portés. On comprend dès lors la bizarre confusion que devaient produire
+sur la scène ces costumes contemporains d'un luxe outré, mêlés à des
+costumes défraîchis de toutes les coupes et de toutes les modes. En un
+mot, le pêle-mêle le plus barbare régnait, sans que le public parût
+choqué. On s'en tenait à l'homme métaphysique, à une idée d'abstraction
+et de rhétorique, comme je le disais plus haut.
+
+Tout le dix-septième siècle a donc été faux et majestueux. Pendant la
+première moitié du dix-huitième siècle, on voit se dérouler une période
+de transition. Nous ne pouvons au juste nous faire une idée des
+obstacles que rencontrait le triomphe de la vérité du costume. On devait
+lutter contre la tradition, contre les habitudes du public, le goût et
+l'inertie des comédiens, surtout la coquetterie des comédiennes. Il a
+fallu des années d'efforts, au milieu des railleries et des insultes,
+pour que le naturalisme s'imposât, dans cette question si simple et
+d'ailleurs secondaire de l'exactitude historique. Ce fut pourtant des
+femmes que partit la réforme: mademoiselle de Maupin osa paraître à
+l'Opéra, dans le rôle de Médée, les mains vides, sans la baguette
+traditionnelle, audace énorme qui révolutionna le public; d'autre part,
+dans l'_Andrienne_, madame Dancourt imagina une sorte de robe longue
+ouverte, qui convenait à son rôle d'une femme relevant de couches. Mais
+un nouveau caprice faillit tout compromettre. Croyant arriver à plus de
+vérité, les actrices adoptèrent, pour toutes les pièces, des vêtements
+identiques à ceux des dames de la cour. Et, dès lors, commença le long
+compromis entre le moderne et l'antique, qui a duré jusqu'à Talma.
+
+«Les actrices tragiques, dit M. Jullien, eurent de grands paniers,
+des robes de cour, des plumets et des diamants sur la tête; elles se
+surchargeaient de franges, d'agréments, de rubans multicolores.» Et
+ce n'était pas seulement les grands rôles qui se paraient ainsi, les
+suivantes et les soubrettes, jusqu'aux paysannes, se montraient vêtues
+de velours et de soie, les bras et les épaules chargés de pierreries.
+Elles agissaient ainsi autant par convenance que par coquetterie, car
+elles auraient cru manquer au public en paraissant habillées simplement
+dans le costume de leurs rôles. D'ailleurs, cette idée ne venait à
+personne, excepté à des esprits très nets qui devançaient leur époque,
+qui réclamaient une réforme des costumes, de la diction, du théâtre tout
+entier, et qu'on injuriait en se moquant d'eux. Voilà qui doit nous
+donner du courage, à nous autres dont les idées naturalistes paraissent
+aujourd'hui si drôles et si odieuses à la fois.
+
+Je résume ici à grands traits, je néglige les transitions. Mademoiselle
+Sallé, une danseuse célèbre de l'Opéra, se permit la première de
+paraître, dans Pygmalion, sans panier, sans jupe, sans corps, échevelée,
+et sans aucun ornement sur la tête. Elle avait rencontré en France de
+tels obstacles, de telles mauvaises volontés, qu'elle s'était vue forcée
+d'aller créer le rôle à Londres. Plus tard, elle eut un grand succès à
+Paris. Mais j'arrive à mademoiselle Clairon, qui a tant fait pour la
+réforme du costume et de la diction. Elle étudiait l'antiquité, elle
+cherchait l'esprit de ses rôles dans les monuments historiques.
+Pourtant, elle résista longtemps aux conseils de Marmontel, qui la
+suppliait de quitter la déclamation chantante, comme elle avait quitté
+les oripeaux du grand siècle. Un jour, elle voulut tenter la partie.
+Il faut laisser ici la parole à Marmontel, qui a parlé de cette
+représentation: «L'événement passa son attente et la mienne. Ce ne fut
+plus l'actrice, ce fut Roxane elle-même que l'on crut voir et entendre.
+On se demandait: Où sommes-nous? On n'avait rien entendu de pareil.»
+Quel beau cri d'étonnement et quelle surprise dans ce triomphe brusque
+de la vérité!
+
+Mademoiselle Clairon ne devait pas s'en tenir là. Elle joua _l'Electre_,
+de Crébillon, huit jours plus tard. Marmontel, qui a défendu la vérité
+au théâtre avec passion, écrit encore ceci: «Au lieu du panier ridicule
+et de l'ample robe de deuil qu'on lui avait vus dans ce rôle, elle
+y parut en simple habit d'esclave, échevelée et les bras chargés de
+longues chaînes. Elle y fut admirable, et, quelque temps après, elle fut
+plus sublime encore dans _l'Electre_, de Voltaire. Ce rôle, que Voltaire
+lui avait fait déclamer avec une lamentation continuelle et monotone,
+parlé plus naturellement, acquit une beauté inconnue à lui-même.»
+Mademoiselle Clairon poussa si loin ce qu'on appellerait aujourd'hui la
+passion du naturalisme, qu'un jour, au cinquième acte de _Didon_, elle
+crut pouvoir paraître en chemise, absolument en chemise, «afin de
+marquer, dit M. Jullien, quel désordre portait dans ses sens le songe
+qui l'avait chassée de son lit.» Il est vrai qu'elle ne recommença pas.
+Nous autres, gens de peu de morale comme on sait, nous n'en sommes
+pourtant pas encore à réclamer la chemise.
+
+Je suis obligé de me hâter, je passe à Lekain qui fut également un des
+grands réformateurs du théâtre. «D'abord fougueux et sans règle, dit M.
+Jullien, mais plein d'une chaleur communicative, il plut à la jeunesse
+et déplut aux amateurs de l'ancienne psalmodie qui l'appelaient le
+_taureau_, parce qu'ils ne retrouvaient plus chez lui cette diction
+chantante et martelée, cette déclamation redondante qui les berçait si
+doucement d'habitude.» Il s'occupa beaucoup aussi du costume, il parut
+d'abord dans Oreste avec un vêtement dessiné par lui qui étonna, mais
+qui fut accepté. Plus tard, il s'enhardit jusqu'à jouer Ninias, les
+manches retroussées, les bras teints de sang, les yeux hagards. On était
+bien loin de la tragédie pompeuse de Louis XIV. Pourtant, il ne faut
+pas croire que le costume de cour eût complètement disparu. Malgré ses
+audaces, Lekain laissa beaucoup à faire à Talma.
+
+Je passe rapidement sur madame Favart, qui la première joua des
+paysannes avec des sabots à l'Opéra-Comique, sur la Saint-Huberty, une
+artiste lyrique de génie, qui porta le premier costume de Didon vraiment
+historique, une tunique de lin, des brodequins lacés sur le pied nu,
+une couronne entourée d'un voile retombant par derrière, un manteau de
+pourpre, une robe attachée par une ceinture au-dessous de la gorge. Je
+passe également sur Clairval, Dugazon et Larive, qui continuèrent plus
+ou moins les réformes de mademoiselle Clairon et de Lekain. A ce moment,
+un grand pas était fait; mais, si le mouvement de réforme s'accentuait,
+on était encore loin de la vérité. Les coupes des vêtements étaient
+changées, mais les étoffes trop riches demeuraient. Talma allait enfin
+porter le dernier coup à la convention.
+
+Ce comédien de génie fut passionné pour son art. Il fouilla l'antiquité,
+il réunit une collection de costumes et d'armes, il se fit dessiner
+des costumes par David, ne négligeant aucune source, voulant la vérité
+exacte pour arriver au caractère. Ici, je me permettrai une longue
+citation qui résumera les réformes opérées par Talma.
+
+«Il parut dans le rôle du tribun Proculus, de _Brutus_, vêtu d'un
+costume fidèlement calqué sur les habits romains. Le rôle n'avait pas
+quinze vers; mais cette heureuse innovation qui, d'abord, étonna
+et laissa quelques minutes le public en suspens, finit par être
+applaudie... Au foyer, un de ses camarades lui demanda «s'il avait mis
+des draps mouillés sur ses épaules?» tandis que la charmante Louise
+Contat, lui adressant sans le vouloir l'éloge le plus flatteur,
+s'écriait: «Voyez donc Talma, qu'il est laid! Il a l'air d'une statue
+antique.» Pour toute réponse, le tragédien déroula aux yeux des
+persifleurs le modèle même que David lui avait dessiné pour son costume.
+A son entrée en scène, madame Vestris le regarda des pieds à la tête,
+et tandis que Brutus lui adressait son couplet, elle échangeait à voix
+basse avec Talma-Proculus ce rapide dialogue: «--Mais vous avez les bras
+nus, Talma!--Je les ai comme les avaient les Romains.--Mais, Talma, vous
+n'avez pas de culotte.--Les Romains n'en portaient pas.--_Cochon!_...»
+et, prenant la main que lui offrait Brutus, elle sortit de scène en
+étouffant de colère.»
+
+Voilà le cri réactionnaire en art: Cochon! Nous sommes tous des cochons,
+nous autres qui voulons la vérité. Je suis personnellement un cochon,
+parce que je me bats contre la convention au théâtre. Songez donc, Talma
+montrait ses jambes. Cochon! Et moi, je demande qu'on montre l'homme
+tout entier. Cochon! cochon!
+
+Je m'arrête. L'ouvrage de M. Jullien prouve, avec un luxe d'évidence, la
+continuelle évolution naturaliste au théâtre. Cela s'impose comme une
+vérité mathématique. Inutile de discuter, de dire que ce mouvement qui
+nous emporte à la vérité en tout, est bon ou mauvais; il est, cela
+suffit; nous lui obéissons de gré ou de force. Seulement, le génie va en
+avant, et c'est lui qui fait la besogne, pendant que la médiocrité hurle
+et proteste. Je sais bien que les médiocres d'aujourd'hui voudraient
+nous arrêter, sous le prétexte qu'il n'y a plus de réformes à faire,
+que nous sommes arrivés en littérature à la plus grande somme de vérité
+possible. Eh! de tous temps, les médiocres ont dit cela! Est-ce qu'on
+arrête l'humanité, est-ce qu'on fixe jamais sa marche en avant? Certes,
+non, toutes les réformes ne sont pas accomplies. Pour nous en tenir
+au costume, que d'erreurs aujourd'hui encore, de luxe inutile, de
+coquetterie déplacée, de vêtements de fantaisie! D'ailleurs, comme le
+dit très bien M. Jullien, tout se tient au théâtre. Quand les pièces
+seront plus humaines, quand la fameuse langue de théâtre disparaîtra
+sous le ridicule, quand les rôles vivront davantage notre vie, ils
+entraîneront la nécessité de costumes plus exacts et d'une diction plus
+naturelle. C'est là où nous allons, scientifiquement.
+
+
+
+III
+
+Maintenant je parlerai de l'époque actuelle, je répondrai aux critiques
+qui s'étonnent de notre guerre aux conventions. Pour eux, on a poussé
+la vérité aussi loin que possible sur la scène; en un mot, tout serait
+fait, nos devanciers ne nous auraient rien laissé à faire. J'ai déjà
+prouvé, selon moi, que le mouvement naturaliste qui nous emporte depuis
+les premiers jours de notre théâtre national, ne saurait s'arrêter une
+minute, qu'il est nécessaire et continu, dans l'essence même de notre
+nature. Mais cela ne suffit pas, il faut toujours en arriver aux faits,
+lorsqu'on veut être clair et décisif.
+
+J'accorde volontiers que nous avons obtenu une grande exactitude dans le
+costume historique. Aujourd'hui, lorsqu'on monte une pièce de quelque
+importance se passant en France ou à l'étranger, dans des époques plus
+ou moins lointaines, on copie les costumes sur les documents du temps,
+on se pique de ne rien négliger pour arriver à une authenticité absolue.
+Je ne parle pas des petites tricheries, des négligences dissimulées sous
+une exagération de zèle. Il y a aussi la question de la coquetterie des
+femmes; les comédiennes reculent souvent encore devant des ajustements
+étranges et incommodes qui les enlaidiraient; alors, elles s'en tirent
+par un brin de fantaisie, elles changent la coupe, ajoutent des bijoux,
+inventent une coiffure. Malgré cela, l'ensemble reste satisfaisant; il
+y a eu là, au théâtre, un mouvement fatal déterminé par les études
+historiques des cinquante dernières années. Devant les gravures, les
+textes de toutes sortes exhumés par les chercheurs, devant cette
+connaissance de plus en plus élargie et familière des âges morts, il
+devenait naturel que le public exigeât une résurrection exacte des
+époques mises en scène. Ce n'est donc pas un caprice, une affaire de
+mode, mais une marche logique des esprits.
+
+Donc, si la tradition maintient encore des anachronismes baroques, des
+fantaisies inexplicables dans les pièces jouées il y a une trentaine
+d'années, il est rare qu'aujourd'hui, eu montant une pièce historique,
+on ne se préoccupe pas de l'exactitude des costumes. Le mouvement
+s'accentuera encore, et la vérité sera complète, lorsqu'on aura décidé
+les femmes à ne pas profiter d'une pièce historique pour porter des
+toilettes éblouissantes, au coin de leur feu et même en voyage; car,
+outre l'exactitude du costume, il y a la convenance du costume, ce qui
+m'amène à la question du vêtement dans nos pièces modernes.
+
+Ici, rien de plus simple pour les hommes. Ils s'habillent comme vous et
+moi. Quelques-uns, je parle des comiques, chargent trop l'excentricité,
+ce qui leur fait perdre le caractère. Il faut voir le succès d'un
+costume exact, pour comprendre ce qu'il ajoute de vie au personnage.
+Mais la grosse question est encore la question des femmes. Dans les
+pièces où les rôles exigent une grande simplicité de mise, il est à
+peu près impossible d'obtenir cette simplicité; car on se heurte à une
+obstination de coquetterie d'autant plus vive, que les femmes n'ont
+point ici pour tricher le pittoresque du costume historique ou étranger.
+Vous amènerez encore une comédienne à draper ses épaules des haillons
+d'une mendiante, mais vous ne la déciderez jamais à se mettre en petite
+ouvrière, si elle a perdu le premier éclat de sa beauté, si elle sait
+que les robes pauvres l'enlaidissent. Pour elle, c'est parfois une
+question de vie, car a côté de l'actrice, il y a la femme, qui souvent a
+besoin d'être belle.
+
+Voilà la raison qui fausse presque continuellement le costume, dans nos
+pièces contemporaines: une peur de la simplicité, un refus d'accepter la
+condition des personnages, lorsque ces personnages glissent à l'odieux
+ou au ridicule de la mise. Puis, il y a encore cette rage de belles
+toilettes qui s'est déclarée dans le goût même du public. Par exemple,
+au Vaudeville et au Gymnase, les dernières années de l'empire ont amené
+des exhibitions de grands couturiers qui durent encore. Une pièce ne
+peut se passer dans un monde riche, sans qu'aussitôt il y ait un assaut
+de luxe entre les actrices. A la rigueur, ces toilettes sont justifiées;
+mais le mauvais, c'est l'importance qu'elles prennent. Le branle
+étant donné, le public se passionnant plus pour les robes que pour le
+dialogue, ou en est venu à fabriquer les pièces dans le but d'un grand
+étalage de modes nouvelles; on a voulu mettre dans un succès cette
+chance, en choisissant de préférence un milieu d'action où le luxe fût
+autorisé. Le lendemain d'une première représentation, la presse s'occupe
+autant des toilettes que de la pièce; tout Paris en cause, une bonne
+partie des spectateurs et surtout des spectatrices vient au théâtre pour
+voir la robe bleue de celle-ci ou le nouveau chapeau de celle-là.
+
+On dira que le mal n'est pas grand. Mais, pardon, le mal est très grand!
+Sous une hypocrisie de réalité, il y a là un succès cherché en dehors
+des oeuvres elles-mêmes. Ces toilettes éclatantes ne sont pas vraies,
+d'ailleurs, dans leur uniformité superbe. On ne s'habille pas ainsi à
+toute heure du jour, on ne joue pas continuellement la gravure de mode.
+Puis, ce goût excessif des toilettes riches a ceci de désastreux
+qu'il pousse les auteurs dans la peinture d'un monde factice, d'une
+distinction convenue. Comment oser risquer une pièce se passant dans
+la bourgeoisie médiocre, ou dans le petit commerce, ou dans le peuple,
+lorsqu'il faut absolument au public des robes de cinq ou six mille
+francs! Alors, on force la note, on habille des bourgeoises de province
+comme des duchesses, ou l'on introduit une cocotte, pour qu'il y ait
+au moins un pétard de soie et de velours. Trois actes ou cinq actes en
+robes de laine paraîtraient une démence; demandez à un fabricant habile
+s'il risquerait cinq actes sans la grande toilette de rigueur.
+
+Eh bien, la vérité au théâtre souffre encore de tout cela. On hésite
+devant une question de costumes trop pauvres, comme on hésite devant une
+audace de scène. Pas une pièce de MM. Augier, Dumas et Sardou, n'a osé
+se passer des grandes toilettes, pas une ne descend jusqu'aux petites
+gens qui portent des étoffes à dix-huit sous le mètre; de sorte que tout
+un côté social, la grande majorité des êtres humains se trouve à peu
+près exclue du théâtre. Jusqu'à présent, on n'est pas allé au delà de la
+bourgeoisie aisée. Si l'on a mis des misérables au théâtre, des ouvriers
+et des employés à douze cents francs, c'est dans des mélodrames
+radicalement faux, peuplés de ducs et de marquis, sans aucune
+littérature, sans aucune analyse sérieuse. Et soyez certain que la
+question du costume est pour beaucoup dans cette exclusion.
+
+Nos vêtements modernes, il est vrai, sont un pauvre spectacle. Dès qu'on
+sort de la tragédie bourgeoise, resserrée entre quatre murs, dès qu'on
+veut utiliser la largeur des grandes scènes et y développer des foules,
+on se trouve fort embarrassé, gêné par la monotonie et le deuil uniforme
+de la figuration. Je crois que, dans ce cas, on devrait utiliser la
+variété que peut offrir le mélange des classes et des métiers. Ainsi,
+pour me faire entendre, j'imagine qu'un auteur place un acte dans le
+carré des Halles centrales, à Paris. Le décor serait superbe, d'une vie
+grouillante et d'une plantation hardie. Eh bien! dans ce décor immense,
+on pourrait parfaitement arriver à un ensemble très pittoresque, en
+montrant les forts de la Halle coiffés de leurs grands chapeaux, les
+marchandes avec leurs tabliers blancs et leurs foulards aux tons vifs,
+les acheteuses vêtues de soie, de laine et d'indienne, depuis les dames
+accompagnées de leurs bonnes, jusqu'aux mendiantes qui rôdent pour
+ramasser des épluchures. D'ailleurs, il suffit d'aller aux Halles et
+de regarder. Rien n'est plus bariolé ni plus intéressant. Tout Paris
+voudrait voir ce décor, s'il était réalisé avec le degré d'exactitude et
+de largeur nécessaire.
+
+Et que d'autres décors à prendre, pour des drames populaires!
+L'intérieur d'une usine, l'intérieur d'une mine, la foire aux pains
+d'épices, une gare, un quai aux fleurs, un champ de courses, etc., etc.
+Tous les cadres de la vie moderne peuvent y passer. On dira que ces
+décors ont déjà été tentés. Sans doute, dans les féeries on a vu des
+usines et des gares de chemin de fer; mais c'étaient là des gares et des
+usines de féerie, je veux dire des décors bâclés de façon à produire
+une illusion plus ou moins complète. Ce qu'il faudrait, ce serait une
+reproduction minutieuse. Et l'on aurait fatalement des costumes, fournis
+par les différents métiers, non pas des costumes riches, mais des
+costumes qui suffiraient à la vérité et à l'intérêt des tableaux.
+Puisque tout le monde se lamente sur la mort du drame, nos auteurs
+dramatiques devraient bien tenter ce genre du drame populaire et
+contemporain. Ils pourraient y satisfaire à la fois les besoins de
+spectacle qu'éprouve le public et les nécessités d'études exactes qui
+s'imposent chaque jour davantage. Seulement, il est à souhaiter que
+les dramaturges nous montrent le vrai peuple et non ces ouvriers
+pleurnicheurs, qui jouent de si étranges rôles, dans les mélodrames du
+boulevard.
+
+D'ailleurs, je ne me lasserai pas de le répéter après M. Adolphe
+Jullien, tout se tient au théâtre. La vérité des costumes ne va pas sans
+la vérité des décors, de la diction, des pièces elles-mêmes. Tout marche
+du même pas dans la voie naturaliste. Lorsque le costume devient plus
+exact, c'est que les décors le sont aussi, c'est que les acteurs se
+dégagent de la déclamation ampoulée, c'est enfin que les pièces étudient
+de plus près la réalité et mettent à la scène des personnages plus
+vrais. Aussi, pourrais-je faire, au sujet des décors, les mêmes
+réflexions que je viens de faire à propos du costume. Là aussi, nous
+semblons arrivés à la plus grande somme de vérité possible, lorsque
+de grands pas sont encore à faire. Il s'agirait surtout d'augmenter
+l'illusion, en reconstituant les milieux, moins dans leur pittoresque
+que dans leur utilité dramatique. Le milieu doit déterminer le
+personnage. Lorsqu'un décor sera étudié à ce point de vue qu'il donnera
+l'impression vive d'une description de Balzac, lorsque, au lever de
+la toile, on aura une première donnée sur les personnages, sur leur
+caractère et leurs habitudes, rien qu'à voir le lieu où ils se meuvent,
+on comprendra de quelle importance peut être une décoration exacte.
+C'est là que nous allons, évidemment; les milieux, ces milieux dont
+l'étude a transformé les sciences et les lettres, doivent fatalement
+prendre au théâtre une place considérable; et je retrouve ici la
+question de l'homme métaphysique, de l'homme abstrait qui se contentait
+de trois murs dans la tragédie, tandis que l'homme physiologique de nos
+oeuvres modernes demande de plus en plus impérieusement à être déterminé
+par le décor, par le milieu, dont il est le produit. On voit donc que
+la voie du progrès est longue encore, aussi bien pour la décoration que
+pour le costume. Nous sommes dans la vérité, mais nous balbutions à
+peine.
+
+Un autre point très grave est la diction. Certes, nous n'en sommes plus
+à la mélopée, au plain-chant du dix-septième siècle. Mais nous avons
+encore une voix de théâtre, une récitation fausse très sensible et très
+fâcheuse. Tout le mal vient de ce que la plupart des critiques érigent
+les traditions en un code immuable; ils ont trouvé le théâtre dans un
+certain état, et au lieu de regarder l'avenir, de juger par les progrès
+accomplis les progrès qui s'accomplissent et qui s'accompliront, ils
+défendent avec entêtement ce qui reste des conventions anciennes, en
+jurant que ce reste est d'une nécessité absolue. Demandez-leur pourquoi,
+faites-leur remarquer le chemin parcouru, ils ne donneront aucune raison
+logique, ils répondront par des affirmations basées justement sur l'état
+de choses qui est en train de disparaître.
+
+Pour la diction, le mal vient donc de ce que ces critiques admettent une
+langue de théâtre. Leur théorie est qu'on ne doit pas parler sur les
+planches comme dans l'existence quotidienne; et, pour appuyer cette
+façon de voir, ils prennent des exemples dans la tradition, dans ce qui
+se passait hier et dans ce qui se passe aujourd'hui encore, sans tenir
+compte du mouvement naturaliste dont l'ouvrage de M. Jullien nous permet
+de constater les étapes. Comprenez donc qu'il n'y a pas absolument de
+langue de théâtre; il y a eu une rhétorique qui s'est affaiblie de plus
+en plus et qui est en train de disparaître, voilà les faits. Si vous
+comparez un instant la déclamation des comédiens sous Louis XIV à celle
+de Lekain, et si vous comparez la déclamation de Lekain à celle des
+artistes de nos jours, vous établirez nettement les phases de la mélopée
+tragique aboutissant à notre recherche du ton juste et naturel, du
+cri vrai. Dès lors, la langue de théâtre, cette langue plus sonore,
+disparaît. Nous allons à la simplicité, au mot exact, dit sans emphase,
+tout naturellement. Et que d'exemples, si je ne devais me borner! Voyez
+la puissance de Geoffroy sur le public, tout son talent est dans sa
+nature; il prend le public parce qu'il parle à la scène comme il parle
+chez lui. Quand la phrase sort de l'ordinaire, il ne peut plus la
+prononcer, l'auteur doit en chercher une autre. Voilà la condamnation
+radicale de la prétendue langue de théâtre. D'ailleurs, suivez
+la diction d'un acteur de talent, et étudiez le public: les
+applaudissements partent, la salle s'enthousiasme, lorsqu'un accent de
+vérité a donné aux mots prononcés la valeur exacte qu'ils doivent
+avoir. Tous les grands triomphes de la scène sont des victoires sur la
+convention.
+
+Hélas! oui, il y a une langue de théâtre: ce sont ces clichés, ces
+platitudes vibrantes, ces mots creux qui roulent comme des tonneaux
+vides, toute cette insupportable rhétorique de nos vaudevilles et de
+nos drames, qui commence à faire sourire. Il serait bien intéressant
+d'étudier la question du style chez les auteurs de talent comme MM.
+Augier, Dumas et Sardou; j'aurais beaucoup à critiquer, surtout chez les
+deux derniers, qui ont une langue de convention, une langue à eux qu'ils
+mettent dans la bouche de tous leurs personnages, hommes, femmes,
+enfants, vieillards, tous les sexes et tous les âges. Cela me paraît
+fâcheux, car chaque caractère a sa langue, et si l'on veut créer des
+êtres vivants, il faut les donner au public, non seulement avec leurs
+costumes exacts et dans les milieux qui les déterminent, mais encore
+avec leurs façons personnelles de penser et de s'exprimer. Je répète que
+c'est là le but évident où va notre théâtre. Il n'y a pas de langue de
+théâtre réglée par un code comme coupe de phrases et comme sonorité; il
+y a simplement un dialogue de plus en plus exact, qui suit ou plutôt qui
+amène les progrès des décors et des costumes dans la voie naturaliste.
+Quand les pièces seront plus vraies, la diction des acteurs gagnera
+forcément en simplicité et en naturel.
+
+Pour conclure, je répéterai que la bataille aux conventions est loin
+d'être terminée et qu'elle durera sans doute toujours. Aujourd'hui, nous
+commençons à voir clairement où nous allons, mais nous pataugeons encore
+en plein dégel de la rhétorique et de la métaphysique.
+
+
+
+LES COMÉDIENS
+
+I
+
+Je voudrais, à propos du concours du Conservatoire, dire mon mot sur
+l'éducation officielle qu'on donne en France aux comédiens.
+
+Certes, cette éducation officielle est dans l'ordre accoutumé de notre
+esprit français. Le nom de l'établissement où elle est donnée, le
+«Conservatoire», suffit à indiquer qu'il s'agit d'y conserver les
+traditions, d'y enseigner un art en quelque sorte hiératique, dont
+toutes les recettes sont immuables. Tel geste signifie telle chose,
+et ce geste ne saurait être changé. Il y a un jeu de physionomie pour
+l'étonnement, un pour l'effroi, un pour l'admiration, et ainsi de suite,
+toute une collection de jeux de physionomie qui s'apprennent et qu'on
+finit par savoir employer, même avec une intelligence médiocre. Il en
+est de même pour les peintres à l'École des Beaux-Arts. On parvient à y
+fabriquer un peintre, quand le sujet n'est pas complètement idiot, et
+que la nature l'a bâti physiquement à peu près complet, avec des jambes
+et des bras.
+
+Et remarquez que je ne nie pas la nécessité de ces écoles. De même qu'il
+faut des peintres décents, sachant leur métier pour décorer nos salons
+bourgeois, de même il faut des comédiens qui sachent se tenir en scène,
+saluer et répondre, pour jouer l'effroyable quantité de comédies et de
+drames que Paris consomme par hiver. Au moins, un élève qui sort du
+Conservatoire, connaît les éléments classiques de son métier. Il est
+le plus souvent médiocre, mais il reste convenable, il s'acquitte
+honorablement de son emploi.
+
+Je me montrerai plus sévère pour l'enseignement lui-même, pour le corps
+des professeurs. Sans doute, ils ne peuvent pas donner du génie à leurs
+élèves. Peut-être même sont-ils obligés, jusqu'à un certain point, de
+rester dans la routine pour ne pas bouleverser d'un coup des habitudes
+séculaires. Un enseignement est forcément basé sur un corps de doctrine,
+qui permet de l'appliquer au plus grand nombre à la moyenne des
+intelligences. Mais, vraiment, la tradition théâtrale est chez nous une
+des plus fausses qui existent, et il serait grand temps de revenir à la
+vérité, petit à petit, si l'on veut, de façon à ne brusquer personne.
+
+Qu'on réfléchisse un instant aux conventions ridicules, à ces repas de
+théâtre où les acteurs mangent de trois quarts, à ces entrées et à ces
+sorties solennelles et grotesques, à ces personnages qui parlent la face
+toujours tournée vers le public, quel que soit le jeu de scène. Nous
+sommes habitués à ces choses, elles ne nous blessent plus; seulement,
+elles gâtent l'illusion et elles font du théâtre un art faux qui
+compromet les plus grandes oeuvres.
+
+Je ne parle pas des peuples latins, des Italiens et des Espagnols, dont
+l'art dramatique est encore plus ampoulé et plus conventionnel. Mais,
+chez les peuples du Nord, les comédiens jouent beaucoup plus librement,
+sans tant s'inquiéter de la pompe de la représentation. Par exemple,
+chez nous, il n'y a que les grands comédiens, ceux dont l'autorité
+est souveraine sur le public, qui osent lancer certaines répliques en
+tournant le dos à la salle. Cela n'est pas convenable. Pourtant, il y
+a des effets puissants à tirer de la vérité de cette attitude, qui se
+produit à chaque instant dans la vie réelle. Le fâcheux est que nos
+comédiens jouent pour la salle, pour le gala; ils sont sur les planches
+comme sur un piédestal, ils veulent voir et être vus. S'ils vivaient les
+pièces au lieu de les jouer, les choses changeraient.
+
+On parle de l'optique théâtrale. Cette optique n'est jamais que ce qu'on
+la fait. Si l'enseignement serrait la vie de plus près, si l'on ne
+changeait pas les élèves comédiens en pantins mécaniques, on trouverait
+des interprètes qui renouvelleraient la mise en scène et feraient enfin
+monter la vérité sur les planches.
+
+
+
+II
+
+L'éducation classique et traditionnelle donnée aux jeunes comédiens est
+donc en soi une excellente chose, car elle sert à former des sujets
+d'une bonne moyenne pour les besoins courants de nos théâtres. Mais où
+la critique peut s'exercer, c'est, comme je l'ai dit, sur l'enseignement
+lui-même, sur le corps de doctrine des professeurs dont le souci est,
+avant tout, de maintenir intactes les traditions.
+
+Il faut, pour comprendre ce qu'est aujourd'hui chez nous l'art du
+comédien, remonter à l'origine même de notre théâtre. On trouve, au
+dix-septième siècle, la pompe tragique, les Romains et les Grecs portant
+la perruque des seigneurs du temps, la représentation d'une pièce se
+déroulant avec la majesté d'un gala princier. On pontifiait alors. On
+restait sur les planches dans le domaine des rois et des dieux.
+L'art consistait à être le plus loin possible de la nature. Tout
+s'ennoblissait, et jusqu'à: «Je vous hais!» tout se disait tendrement.
+L'acteur le plus applaudi était celui qui approchait le plus des belles
+manières de la cour, arrondissant les bras, se balançant sur les
+hanches, grasseyant, roulant des yeux terribles.
+
+Certes, nous n'en sommes plus là. La vérité du costume, du décor et des
+attitudes s'est imposée peu à peu. Aujourd'hui, Néron ne porte plus
+perruque, et l'on joue _Esther_ avec une mise en scène splendide et trop
+exacte. Mais, au fond, on retrouve toujours la tradition de majesté, de
+jeu solennel. Des acteurs français qui jouent, sont restés des prêtres
+qui officient. Ils ne peuvent monter sur les planches, sans se croire
+aussitôt sur un piédestal, où la terre entière les regarde. Et ils
+prennent des poses, et ils sortent immédiatement de la vie pour entrer
+dans ce ronronnement du théâtre, dans ces gestes faux et forcés, qui
+feraient pouffer de rire sur un trottoir.
+
+Prenez même une pièce gaie, une comédie, et regardez attentivement les
+acteurs qui la brûlent. Vous reconnaîtrez en eux les comédiens pompeux
+du dix-septième siècle, ceux qui sont les pères de l'art dramatique en
+France. Les entrées souvent sont accompagnées d'un coup de talon pour
+annoncer et mieux asseoir le personnage. Les effets sont continués au
+delà du vraisemblable, dans l'unique but d'occuper toute la scène et de
+forcer les applaudissements. Ce sont des jeux de physionomie adressés
+au public, des poses de bel homme, la cuisse tendue, la tête tournée
+et maintenue dans une position avantageuse. Ils ne marchent plus, ne
+parlent plus, ne toussent plus comme à la ville. On voit qu'ils sont en
+représentation, et que leur effort le plus immédiat est de n'être pas
+comme tout le monde, de façon à étonner les bourgeois. Il y a un Grec ou
+un Romain du grand siècle, dans les paillasses de foire, qui tendent le
+derrière au coups de pied.
+
+Oui, la tradition a cette force. Elle est pareille au sable fin qui
+filtre quand même et sans relâche par les fissures les plus minces. La
+source en est déjà disparue lorsque les effets en subsistent encore. Ces
+effets peuvent être méconnaissables, transformés, déviés, ils n'existent
+pas moins, ils n'en sont pas moins tout puissants. Si, aujourd'hui,
+notre théâtre désespère les amis de la nature, la faute en est aux
+ancêtres, à la lente éducation de nos comédiens, que la tradition
+éloigne du vrai.
+
+Un art ne se forme pas en un jour. Aussi, quand il est formé, a-t-il
+une solidité de roc dans la routine. Cela explique comment il est si
+difficile d'innover, de changer la direction suivie par plusieurs
+générations. Aujourd'hui, le besoin de vérité se fait sentir, au
+théâtre comme partout; mais, plus que partout, ce besoin y trouve des
+résistances désespérées. On est habitué aux faussetés, aux conventions
+de la scène; le gros public n'est pas choqué; tous les effets faux le
+ravissent, et il applaudit en criant à la vérité; si bien même que ce
+sont les effets vrais qui le fâchent et qu'il traite d'exagérations
+ridicules. Le jugement du spectateur est perverti par une habitude
+séculaire. De là, l'entêtement dans la formule existante de l'art
+dramatique.
+
+Et Dieu sait où nous en sommes comme vérité au théâtre, malgré le
+mouvement naturaliste qui s'y accomplit fatalement! Je ne puis dresser
+un réquisitoire en règle, mais je citerai quelques exemples. J'ai déjà
+parlé des entrées et des sorties qui sont le plus souvent opérées en
+dépit du bon sens, trop lentes ou trop brusques, uniquement comprises
+de façon à ménager une salve d'applaudissements à l'acteur. Pourrait-on
+m'indiquer, d'autre part, quelque chose de plus ridicule que les
+passades du comédien, pendant une scène un peu longue? Pour couper les
+effets, au milieu du dialogue, le comédien qui est à gauche traverse et
+va à droite, tandis que le comédien qui est à droite, se rend à gauche,
+sans aucun motif d'ailleurs. Cela est d'un bon résultat pour les yeux,
+dit-on; c'est possible, mais ce continuel va-et-vient n'en est pas moins
+très comique et très puéril. Il faudrait parler encore de la façon de
+s'asseoir, de manger, de lancer dans la salle la réplique destinée au
+personnage qu'on a à côté de soi, de s'approcher du trou du souffleur
+pour déclamer la tirade à effet que les autres acteurs sur la scène
+feignent d'écouter religieusement. En un mot, un acteur ne hasarde pas
+une enjambée, ne lâche pas une phrase, sans que cette enjambée et cette
+phrase ne hurlent de fausseté. J'excepte seulement les grands cris de
+passion et de vérité que jettent parfois les artistes de génie.
+
+Je sais quelle est la réponse. Le théâtre, dit-on, vit uniquement de
+convention. Si les acteurs tapent du pied, forcent leur voix, c'est pour
+qu'on les entende; s'ils exagèrent les moindres gestes, c'est afin que
+leurs effets dépassent la rampe et soient vus du public. On en arrive
+ainsi à faire du théâtre un monde à part, où le mensonge est non
+seulement toléré, mais encore déclaré nécessaire. On rédige le code
+étrange de l'art dramatique, on formule en axiomes les faussetés
+les plus étonnantes. Les erreurs deviennent des règles, et l'on hue
+quiconque n'applique pas les règles.
+
+Notre théâtre est ce qu'il est, cela me paraît un simple fait; mais ne
+pourrait-il pas être autrement? Rien ne me fâche comme le cercle étroit
+où l'on veut enfermer un art. Certes, en dehors de l'heure présente, il
+y a le vaste monde qui garde une grande importance. Si l'on a le seul
+désir de réussir au théâtre, d'étudier ce qui plaît au public et de lui
+servir le plat qu'il aime et auquel il est habitué, sans doute il faut
+se conformer à la formule actuelle. Mais si l'on est blessé par cette
+formule, si l'on croit que la tradition a tort et qu'il faudrait
+accoutumer le public à un art plus logique et plus vrai, il n'y a
+certainement aucun crime à tenter l'expérience. Aussi suis-je toujours
+stupéfié, quand j'entends les critiques déclarer gravement: «Ceci est du
+théâtre, cela n'est pas du théâtre.» Qu'en savent-ils? Tout l'art n'est
+pas contenu dans une formule. Ce qu'il appelle le théâtre, c'est un
+théâtre, et rien de plus. J'ajouterai même un théâtre bien défectueux,
+étroit et mensonger dans ses moyens. Demain peut se produire une
+nouvelle formule qui bouleversera la formule actuelle. Est-ce que le
+théâtre des Grecs, le théâtre des Anglais, le théâtre des Allemands est
+notre théâtre? Est-ce que, dans une même littérature, le théâtre ne
+peut pas se renouveler, produire des oeuvres d'esprit et de facture
+complètement différents? Alors, que nous veut-on avec cette chose
+abstraite, le théâtre, dont on fait un bon Dieu, une sorte d'idole
+féroce et jalouse qui ne tolère pas la moindre infidélité!
+
+Rien n'est immuable, voilà la vérité. Les conventions sont ce qu'on les
+fait, et elles n'ont force de loi que si on les subit. A mon sens, les
+acteurs pourraient serrer la vie de plus près, sans s'amoindrir sur la
+scène. Les exagérations de gestes, les passades, les coups de talon,
+les temps solennels pris entre deux phrases, les effets obtenus par un
+grossissement de la charge, ne sont en aucune façon nécessaires à la
+pompe de la représentation. D'ailleurs, la pompe est inutile, la vérité
+suffirait.
+
+Voici donc ce que je souhaiterais voir: des comédiens étudiant la vie et
+la rendant avec le plus de simplicité possible. Le Conservatoire est
+un lieu utile, si on le considère comme un cours élémentaire où l'on
+apprend la prononciation; encore existe-t-il, au Conservatoire, une
+prononciation étrange, emphatique, qui déroute singulièrement l'oreille.
+Mais je doute qu'une fois les éléments appris, on tire un grand profit
+des leçons des maîtres. C'est absolument comme dans les écoles de
+dessin. Pendant deux ou trois ans, les élèves ont besoin d'apprendre à
+dessiner des yeux, des nez, des bouches, des oreilles; puis, le mieux
+est de les mettre devant la nature, en laissant leur personnalité
+s'éveiller et pousser.
+
+On m'a souvent parlé d'un maître de déclamation, dont les leçons
+consistaient d'abord à faire dire par ses élèves cette phrase: «Tiens!
+voilà un chien!» sur tous les tons possibles, le ton de l'étonnement, le
+ton de la peur, de l'admiration, de la tendresse, de l'indifférence,
+de la répulsion, et ainsi de suite. Il y avait cinquante et quelques
+manières de dire. «Tiens! voilà un chien!» Cela rappelle un peu les
+méthodes pour apprendre l'anglais en vingt-cinq leçons. La méthode peut
+être ingénieuse et bonne pour des élèves qui commencent. Mais on sent
+tout ce qu'elle a de mécanique et d'insuffisant. Remarquez que le ton de
+la voix et l'expression de la physionomie sont réglés à l'avance, qu'il
+s'agit ici simplement des grimaces de la tradition, sans tenir aucun
+compte de la libre initiative de l'élève.
+
+Eh bien! l'enseignement au Conservatoire est le même. On y répète:
+«Tiens! voilà un chien!» avec toutes les expressions imaginables. Notre
+répertoire classique est la seule base de la doctrine. On exerce les
+élèves sur des types connus, réglés à l'avance, et chaque mot qu'ils ont
+à dire a une inflexion consacrée qu'on leur serine pendant des mois,
+absolument comme on serine à un sansonnet: _J'ai du bon tabac dans ma
+tabatière_. On devine quelle influence peut avoir cet exercice sur de
+jeunes cervelles. Le mal ne serait pas grand encore, si les leçons
+s'appuyaient sur la vérité; mais, comme elles ont la seule autorité de
+l'usage et de la tradition, elles arrivent à dédoubler la personne du
+comédien, à lui laisser son allure et sa voix personnelles à la ville,
+et à lui donner pour le théâtre une allure et une voix de convention.
+Ce fait est connu de tous. Le comédien est irrémédiablement frappé chez
+nous d'une dualité qui le fait reconnaître au premier coup d'oeil.
+
+J'ignore le remède. Je crois qu'il faudrait étudier plus sur la nature
+et moins dans le répertoire. Les livres ne valent jamais rien pour
+l'éducation de l'artiste. En outre, on devrait peu à peu amener les
+élèves à un souci constant de la vérité. L'art de déclamer tue notre
+théâtre, parce qu'il repose sur une pose continue, contraire au vrai.
+Si les professeurs voulaient mettre de côté leur personnalité, ne pas
+enseigner comme des articles de foi les effets qui leur ont réussi
+journellement au théâtre, il est à croire que les élèves ne
+perpétueraient pas ces effets à leur tour et céderaient au courant
+naturaliste qui transforme aujourd'hui tous les arts. La vie sur les
+planches, la vie sans mensonge avec sa bonhomie et sa passion, tel doit
+être le but.
+
+Le public est en dehors de la querelle. Il acceptera ce que le talent
+lui fera accepter. Il faut avoir écrit une pièce et l'avoir fait répéter
+pour connaître la disette où nous sommes de comédiens intelligents,
+consentant à jouer simplement les choses simples, sentant et rendant la
+vérité d'un rôle, sans le gâter par des effets odieux, que le public
+applaudit depuis deux siècles.
+
+
+
+III
+
+L'autre soir, au Théâtre-Italien, j'ai éprouvé une des plus fortes
+émotions dont je me souvienne. Salvini jouait dans un drame moderne: la
+_Mort civile_.
+
+Je l'avais vu dans _Macbeth_, et je m'étais récusé, n'ayant rien à dire,
+si ce n'était des lieux communs. Je laisse Shakespeare dans sa gloire,
+j'avoue ne plus le comprendre quand on le joue sur nos planches
+modernes, en italien surtout, devant un public qui se fouette pour
+admirer. Cela m'est indifférent, parce que cela se passe trop loin de
+moi, dans la nue. Et quant à l'interprétation, elle me déroute plus
+encore. J'écrirai que c'est sublime, mais je reste glacé. Un sens me
+manque peut-être.
+
+Enfin, j'ai vu Salvini dans la _Mort civile_, et je vais pouvoir le
+juger. Je n'ai plus besoin de phrases toutes faites, qui me répugnent et
+devant lesquelles j'ai reculé. Le comédien m'a pris tout entier, il m'a
+bouleversé. J'ai senti en lui un homme, un être vivant empli de mes
+propres passions. Désormais, il y a une commune mesure entre lui et moi.
+
+D'abord, cette pièce: _la Mort civile_, m'a paru un drame des plus
+curieux. Une certaine Rosalie, dont le mari a été condamné aux galères à
+perpétuité est entrée comme gouvernante chez le docteur Palmieri, qui a
+adopté la fille de Conrad, Emma, encore au berceau. L'enfant croit
+que le docteur est son père. Rosalie s'est résignée à n'être que
+l'institutrice de sa fille. Mais Conrad s'échappe du bagne et le drame
+se noue. Il veut d'abord faire valoir ses droits de père. Le docteur lui
+prouve qu'il tuera Emma, qu'il lui imposera tout au moins une existence
+abominable, en faisant d'elle la fille d'un forçat. Ensuite Conrad veut
+emmener Rosalie; et là encore, il doit se dévouer, car il a compris
+que, s'il était mort, Rosalie aurait épousé le docteur. Il est résolu à
+partir, à disparaître pour toujours, lorsque la mort le prend en pitié
+et lui facilite son abnégation. Il meurt, il fait trois heureux.
+
+Sans doute, je vois bien qu'il y a là-dessous une thèse, et les thèses
+m'ont toujours fâché au théâtre. D'autre part, la donnée reste bien
+mélodramatique. Si l'on veut savoir ce qui m'a séduit, c'est la belle
+nudité de la pièce. Pas un coup de théâtre, à notre mode française. Les
+scènes se suivent tranquillement, la toile tombe sur une conversation,
+les actes sont coupés au petit bonheur. C'est une tragédie, avec des
+personnages modernes. M. d'Ennery hausserait les épaules et trouverait
+cela bien maladroit.
+
+Justement, je pensais à _Une Cause célèbre_, qui a une si étrange
+parenté avec la _Mort civile_. Dans le premier de ces drames, quelle
+grossièreté de procédé! On peut être sûr que l'auteur ne se privera
+pas d'une ficelle, d'une situation, d'une tirade. Il gorgera la bêtise
+populaire, il trempera de larmes son public, par les moyens les plus
+énormes. Tout notre mauvais théâtre actuel est là, avec l'impudence de
+son dédain littéraire. _Une Cause célèbre_ sue le mépris du bon sens, du
+génie français. On ne dit pas assez ce qu'une pareille pièce peut
+faire de mal à notre littérature dramatique. Pour en sentir toute
+l'infériorité, il faudrait la comparer à la _Mort civile_.
+
+On se rappelle, par exemple, l'épisode de Jean Renaud retrouvant sa
+fille Adrienne. Il y a là des forçats dans un parc, une jeune personne
+qui sait une phrase entendue en rêve, un père en casaque rouge qui
+pousse des hurlements à ameuter le château. Rien de plus criard comme
+enluminure d'Epinal. L'auteur italien, au contraire, ne paraît pas avoir
+songé un instant qu'il pourrait tirer un effet du retour du forçat. Son
+forçat entre, s'asseoit et cause, à peu près comme cela se passerait
+dans la réalité. Il a, plus tard, deux scènes avec Emma. La jeune fille
+a peur de lui, ce qui est naturel. Et voilà tout, cela suffit à serrer
+les coeurs d'une profonde émotion.
+
+Chaque épisode est traité avec cette simplicité, dans la _Mort civile_.
+L'intrigue, sans aucune complication, va d'un bout à l'autre de la
+pièce. Rien n'y a été introduit pour satisfaire le mauvais goût du gros
+public. Conrad n'est pas innocent comme Jean Renaud; il a tué un homme,
+le propre frère de sa femme, et sa figure grandit de ce meurtre; il
+n'est pas ce pantin persécuté de notre mélodrame, dont l'innocence doit
+éclater au cinquième acte.
+
+Remarquez que la _Mort civile_ a eu en Italie un immense succès. Aucune
+traduction française n'existe, et je crois que le drame traduit ferait
+de maigres recettes à la Porte-Saint-Martin[1]. C'est que notre public
+est pourri maintenant. Il lui faut de grandes machines compliquées. On
+l'a mis au régime du roman-feuilleton et des mélodrames où les ducs et
+les forçats s'embrassent. La plupart des critiques eux-mêmes font du
+théâtre une chose bête, où le talent d'écrivain n'est pas nécessaire,
+où il faut manquer d'observation, d'analyse et de style, pour faire des
+chefs-d'oeuvre. Le théâtre, disent ils, c'est ça; et il semble qu'ils
+professent un cours d'ébénisterie. Donner des règles au néant, c'est le
+comble.
+
+[Note 1: Depuis que cet article a été écrit, M. Auguste Vitu a fait
+jouer à l'Odéon une traduction de la _Mort civile_ qui n'a eu aucun
+succès.]
+
+Eh! non, le théâtre, ce n'est pas ça! L'absolu n'existe point. Le
+théâtre d'une époque est ce qu'une génération d'écrivains le fait.
+Nous sommes, malheureusement, d'une ignorance crasse et d'une vanité
+incroyable. Les littératures des peuples voisins sont pour nous comme
+si elles n'étaient pas. Si nous étions plus curieux, plus lettrés, nous
+connaîtrions depuis longtemps la _Mort civile_, et nous verrions dans
+ce drame un singulier démenti à nos théories françaises. Il est conçu
+absolument dans la formule que j'indique, depuis que je m'occupe de
+critique dramatique; et il paraît que cette formule n'est pas si
+mauvaise, puisque l'Italie tout entière a applaudi la pièce.
+
+Mais je m'arrête, car j'enfourche là mon dada, et c'est de Salvini
+surtout dont je veux parler. Je me méfiais beaucoup des acteurs
+italiens, je me les imaginais d'une exubérance folle. Aussi quel a été
+mon étonnement, lorsque j'ai constaté que le grand talent de Salvini est
+tout de mesure, de finesse, d'analyse. Il n'a pas un geste inutile, pas
+un éclat de voix qui détonne. Au premier aspect, il serait plutôt gris,
+et il faut attendre pour être empoigné par ce jeu si simple, si savant
+et si fort.
+
+Je citerai quelques exemples. Son entrée de forçat fugitif, d'homme
+humble et souffrant, inquiet et torturé, est merveilleuse. Mais ce qui
+m'a plus frappé encore, c'est la façon dont il dit le long récit de son
+évasion. Tout d'un coup, au milieu de l'allure dramatique de la scène,
+c'est un coin de comédie qui s'ouvre. Il baisse la voix, comme si l'on
+pouvait l'entendre; il dit le récit sur le même ton voilé, en s'animant
+pourtant, en finissant par rire d'avoir si bien trompé les gardiens.
+Nous n'avons pas un seul acteur de drame en France qui aurait
+l'intelligence d'effacer ainsi sa voix. Tous raconteraient leur fuite en
+roulant les yeux et en faisant les grands bras. L'impression que produit
+Salvini par la simplicité de son jeu est prodigieuse en cette occasion.
+
+Il me faudrait citer toutes les scènes. Dans la conversation qu'il a
+avec le docteur, et plus tard dans la scène avec Rosalie, lorsqu'il
+laisse tomber sa tête sur la poitrine de cette femme qu'il aime tant et
+qu'il va perdre, il arrive aux plus larges effets du pathétique. Je ne
+voudrais être désagréable pour personne, mais puisque j'ai comparé la
+_Mort civile_ à _Une Cause célèbre_, je puis bien rapprocher Salvini de
+Dumaine. Il faut voir le premier pour comprendre combien le second crie
+et se démène inutilement. Tout le jeu de Dumaine, dans Jean Renaud,
+devient faux et pénible, à côté du jeu si souple et si vrai de Salvini.
+Celui-ci a étudié l'âme humaine, il en analyse les nuances, il est un
+homme qui pleure.
+
+Mais où il a été superbe surtout, c'est au dernier acte, lorsqu'il
+meurt. Je n'ai jamais vu mourir personne ainsi au théâtre. Salvini
+gradue ses derniers moments de moribond avec une telle vérité, qu'il
+terrifie la salle. Il est vraiment un mourant, avec ses yeux qui
+se voilent, sa face qui blêmit et se décompose, ses membres qui se
+raidissent. Lorsque Emma, sur la demande de Rosalie, s'approche et
+l'appelle: «Mon père», il a un retour de vie, un éclair de joie sur son
+visage déjà mort, d'un charme douloureux; et ses mains tremblent, et sa
+tête se penche, secouée par le râle, tandis que ses derniers mots se
+perdent et ne s'entendent plus. Sans doute, on a fait souvent cela au
+théâtre, mais jamais, je le répète, avec une pareille intensité de
+vérité. Enfin, Salvini a eu une trouvaille de génie: il est étendu dans
+un fauteuil, et lorsqu'il expire, la tête penchée vers Emma, il semble
+s'écrouler, son poids l'emporte, il culbute et vient rouler devant le
+trou du souffleur, pendant que les personnages présents s'écartent en
+poussant un cri. Il faut être un bien grand comédien pour oser cela.
+L'effet est inattendu et foudroyant. La salle entière s'est levée,
+sanglotant et applaudissant.
+
+La troupe qui donne la réplique à Salvini est très suffisante. Ce que
+j'ai beaucoup remarqué, c'est la façon convaincue dont jouent ces
+comédiens italiens. Pas une fois, ils ne regardent le public. La salle
+ne semble point exister pour eux. Quand ils écoutent, ils ont les yeux
+fixés sur le personnage qui parle, et quand ils parlent, ils s'adressent
+bien réellement au personnage qui écoute. Aucun d'eux ne s'avance
+jusqu'au trou du souffleur, comme un ténor qui va lancer son grand air.
+Ils tournent le dos à l'orchestre, entrent, disent ce qu'ils ont à dire
+et s'en vont, naturellement, sans le moindre effort pour retenir les
+yeux sur leurs personnes. Tout cela semble peu de chose, et c'est
+énorme, surtout pour nous, en France.
+
+Avez-vous jamais étudié nos acteurs? La tradition est déplorable sur nos
+théâtres. Nous sommes partis de l'idée que le théâtre ne doit avoir rien
+de commun avec la vie réelle. De là, cette pose continue, ce gonflement
+du comédien qui a le besoin irrésistible de se mettre en vue. S'il
+parle, s'il écoute, il lance des oeillades au public; s'il veut détacher
+un morceau, il s'approche de la rampe et le débite comme un compliment.
+Les entrées, les sorties sont réglées, elles aussi, de façon à faire
+un éclat. En un mot, les interprètes ne vivent pas la pièce; ils la
+déclament, ils tâchent de se tailler chacun un succès personnel, sans se
+préoccuper le moins du monde de l'ensemble.
+
+Voilà, en toute sincérité, mes impressions. Je me suis mortellement
+ennuyé à _Macbeth_, et je suis sorti, ce soir là, sans opinion nette sur
+Salvini. Dans la _Mort civile_, Salvini m'a transporté; je m'en suis
+allé étranglé d'émotion. Certes, l'auteur de ce dernier drame, M.
+Giacometti, ne doit pas avoir la prétention d'égaler Shakespeare. Son
+oeuvre, au fond, est même médiocre, malgré la belle nullité de la
+formule. Seulement, elle est de mon temps, elle s'agite dans l'air que
+je respire, elle me touche comme une histoire qui arriverait à mon
+voisin. Je préfère la vie à l'art, je l'ai dit souvent. Un chef-d'oeuvre
+glacé par les siècles n'est en somme qu'un beau mort.
+
+
+
+IV
+
+Je me souviens d'avoir assisté à la première représentation de
+l'_Idole_. On comptait peu sur la pièce, on était venu au théâtre avec
+défiance. Et l'oeuvre, en effet, avait une valeur bien médiocre. Les
+premiers actes surtout étaient d'un ennui mortel, mal bâtis, coupés
+d'épisodes fâcheux. Cependant, vers la fin, un grand succès se dessina.
+On put étudier, en cette occasion, la toute-puissance d'une artiste de
+talent sur le public. Madame Rousseil, non seulement sauva l'oeuvre
+d'une chute certaine, mais encore lui donna un grand éclat.
+
+Elle s'était ménagée pendant les premiers actes, montrant une froideur
+calculée; puis, au quatrième acte, sa passion éclata avec une fougue
+superbe qui enleva la foule. Je me rappelle encore l'ovation qu'on lui
+fit. Elle était méritée, tout le succès lui était dû. Des difficultés
+s'élevèrent, je crois, entre les acteurs et le directeur, et la pièce
+disparut de l'affiche, mais j'aurais été étonné si elle avait fait de
+l'argent, comme je le serais encore si elle en faisait aujourd'hui. Elle
+n'est vraiment pas assez d'aplomb; madame Rousseil, malgré ses fortes
+épaules, ne saurait la tenir longtemps debout. Il y aurait toute une
+étude à écrire à propos de ces succès personnels des artistes, qui
+trompent souvent le public sur le mérite véritable d'une oeuvre. Ce qui
+est consolant pour la dignité des lettres, c'est qu'une oeuvre ainsi
+soutenue par le talent d'un artiste, n'a jamais qu'une vogue temporaire,
+et qu'elle disparaît fatalement avec son interprète.
+
+J'ai également assisté à la première représentation de _Froufrou_, bien
+que je ne fisse pas alors de critique dramatique. Desclée se trouvait
+dans tout son triomphe de grande artiste. Ici, l'oeuvre était une
+peinture charmante d'un coin de notre société; les premiers actes
+surtout offraient les détails d'une observation très fine et très vraie;
+j'aimais moins la fin qui tournait au larmoyant. Cette pauvre Froufrou
+était en vérité trop punie; cela serrait inutilement le coeur et
+terminait cette série de tableaux parisiens par une gravure poncive,
+faite pour tirer des larmes aux personnes sensibles.
+
+Sans doute, l'oeuvre cette fois aidait, poussait l'artiste. Mais
+Desclée, on peut le dire, y mit encore de son tempérament et élargit
+ainsi l'horizon de la pièce. C'est que, justement, elle semblait
+faite pour le personnage, elle le jouait avec toute sa nature. Aussi
+s'incarna-t-elle dans ce rôle, où elle fut superbe de vie et de vérité.
+
+La mort de Desclée a été pleurée par beaucoup de débutants dramatiques.
+Nous la regardions tous grandir, avec la joie de constater, à chaque
+nouvelle création, que nous trouverions en elle l'interprète que nous
+rêvions pour nos oeuvres futures. Nous songions tous à des pièces où
+nous étudierions notre société, où nous tâcherions de mettre la réalité
+à la scène. Et nous lui taillions déjà des rôles, parce qu'elle
+seule nous paraissait moderne, vivant de notre air et exprimant avec
+exactitude les troubles nerveux de l'époque présente. Elle ne semblait
+avoir passé par aucune école, elle arrivait avec sa personnalité, sans
+aucune recette d'attitudes ni de diction. Notre âge vibrait en elle avec
+une intensité merveilleuse. Je la sentais née pour aider puissamment au
+théâtre le mouvement naturaliste. Et elle est morte. C'est une perte
+immense pour nous tous.
+
+On peut dire qu'elle n'a pas été remplacée. Le public ne se doute pas de
+la difficulté qu'éprouve aujourd'hui un auteur dramatique pour trouver
+une interprète selon ses voeux, dans une pièce moderne, qui demande la
+sensation et l'intelligence du temps où nous vivons. Je mets à part la
+Comédie-Française. Les directeurs disent: «Il n'y a plus d'artiste.»
+Ce qui est plus vrai et plus triste, c'est qu'il y a bien encore des
+artistes, mais que ces artistes n'ont pas la flamme du mouvement
+littéraire actuel. Ils ne sont pas faits pour les oeuvres qui viennent.
+Notre mouvement naturaliste, en un mot, ne voit pas encore poindre ses
+Frédérick-Lemaître et ses Dorval.
+
+Justement, Desclée s'annonçait comme la Dorval de ce mouvement. C'est
+pourquoi nous la regrettons avec tant d'amertume. Il est une loi: c'est
+que toute période littéraire, au théâtre, doit amener avec elle ses
+interprètes, sous peine de ne pas être. La tragédie a eu ses illustres
+comédiens pendant deux siècles; le romantisme a fait naître toute une
+génération d'artistes de grand talent. Aujourd'hui, le naturalisme ne
+peut compter sur aucun acteur de génie. C'est sans doute parce que les
+oeuvres, elles aussi, ne sont encore qu'en promesse. Il faut des succès
+pour déterminer des courants d'enthousiasme et de foi; et ces courants
+seuls dégagent les originalités, amènent et groupent autour d'une cause
+les combattants qui doivent la défendre.
+
+Examinez le personnel de nos actrices, par exemple. Voilà Desclée morte,
+à qui confiera-t-on le rôle de Froufrou? M. Montigny a voulu utiliser
+mademoiselle Legault, qu'il avait sous la main. Mais je suis persuadé
+que celle-ci n'a accepté le rôle qu'à son corps défendant; il n'est pas
+dans ses moyens; elle y est fort jolie, seulement elle ne saurait
+lui donner de la profondeur ni en rendre le détraquement nerveux.
+Mademoiselle Legault est une très charmante ingénue, un peu minaudière,
+dont on a voulu à tort forcer les notes aimables.
+
+Je crois que, si M. Montigny avait eu le choix, il aurait préféré donner
+le rôle à mademoiselle Blanche Pierson. Je ne vois guère qu'elle,
+toujours en dehors de la Comédie-Française, qui puisse aborder
+aujourd'hui les rôles de Desclée. Mademoiselle Pierson, qui n'a été
+longtemps qu'une jolie femme, se trouve être actuellement une des rares
+comédiennes qui sentent la vie moderne. Elle s'est montrée remarquable
+dans _Fromont jeune et Risler aîné_, d'Alphonse Daudet. A la vérité,
+elle manque d'un je ne sais quoi, ce qui la laisse toujours un peu dans
+l'ombre; elle n'a pas la foi peut-être, elle n'enlève pas une salle d'un
+geste ou d'un mot. Rappelez-vous ses créations, aucune ne vient en avant
+et ne s'impose par une largeur magistrale. Je le répète, elle n'en est
+pas moins la seule artiste qu'on aimerait voir dans _Froufrou_.
+
+Je ne puis nommer madame Rousseil, dont je parlais tout à l'heure.
+Celle-là n'a rien de moderne. Elle est taillée pour la tragédie, elle a
+les bras forts et le masque énergique des héroïnes de Corneille. Quand
+elle descend au drame, il lui faut des créations mâles, des vigueurs
+qui emportent tout. Je ne la vois pas chaussée des fines bottines de la
+Parisienne, se jouant et agonisant dans des amours à fleur de peau.
+
+Quant à madame Fargueil, qui a eu de si beaux cris de passion, elle
+est trop marquée aujourd'hui, comme on dit en argot de coulisse, pour
+accepter des rôles où il y a des scènes d'amour. Il lui faut désormais
+des rôles faits pour elle, ce qui la rend d'un emploi assez difficile,
+malgré son beau talent.
+
+Mon intention n'est point de passer ainsi toutes nos comédiennes en
+revue. Le lecteur peut continuer aisément ce travail. Il verra combien
+il est malaisé de trouver une Froufrou; j'ai pris ce personnage de
+Froufrou comme type d'un personnage strictement moderne, parce que
+l'actualité me l'apportait et qu'il est, en effet, suffisamment
+caractéristique. Si l'on imagine un rôle plus accentué encore, n'ayant
+plus certains côtés de grâce facile, vivant une vie moins factice, d'une
+classe moins élégante, on comprendra que le choix d'une interprète
+devient alors d'une difficulté presque insurmontable. Où découvrir une
+femme assez artiste pour vivre sur les planches la vie qu'elle voit tous
+les jours dans la rue, pour oublier les grimaces apprises et se donner
+tout entière, avec ses souffrances et ses joies? Ce qui complique les
+choses, c'est que la modernité tend à rendre les oeuvres dramatiques
+très complexes: les rôles ne sont plus d'un seul jet, coulés dans une
+abstraction; ils reproduisent toute la créature qui pleure et qui rit,
+qui se jette continuellement à droite et à gauche. Dès lors, ces rôles
+demandent une composition extrêmement serrée. Il faut un grand talent
+pour s'en tirer avec honneur.
+
+J'ai mis la Comédie-Française à part. Les débutants n'y sont point joués
+facilement. Il y a pourtant là une sociétaire, madame Sarah Bernhardt,
+qui a la flamme moderne. Jusqu'à présent, il me semble qu'elle n'a pas
+eu une création où elle se soit donnée complètement. On a goûté sa voix
+si souple et si sonore, dans ce rôle de dona Sol, qui n'est guère qu'un
+rôle de figurante. On a admiré sa science dans _Phèdre_ et dans le
+répertoire romantique. Mais, selon moi, la tragédie et le drame
+romantique ont des liens traditionnels qui garrottent sa nature. Je la
+voudrais voir dans une figure bien moderne et bien vivante, poussée dans
+le sol parisien. Elle est fille de ce sol, elle y a grandi, elle l'aime
+et en est une des expressions les plus typiques. Je suis persuadé
+qu'elle ferait une création qui serait une date dans notre histoire
+dramatique.
+
+Nous avons bien vu madame Sarah Bernhardt dans l'_Étrangère_, de M.
+Dumas. Mais, vraiment, son personnage de miss Clarkson était une
+plaisanterie par trop romantique. Cette Vierge du mal qui parcourait
+la terre pour se venger des hommes, en se faisant aimer d'eux et en
+se régalant ensuite de leurs souffrances, est à mon sens une des
+imaginations les plus comiques qu'on puisse voir. L'artiste avait
+surtout, au troisième acte, je crois, un interminable monologue, d'une
+drôlerie achevée. Madame Sarah Bernhardt exécuta un tour de force en n'y
+étant pas ridicule. Même elle montra, dans l'_Étrangère_, ce qu'elle
+pourrait donner, le jour où elle aurait un rôle central dans une pièce
+moderne, prise en pleine réalité sociale.
+
+Souvent, cette grave question de l'interprétation m'a préoccupé. Chaque
+fois qu'un auteur dramatique, ayant quelque souci de la vérité, a
+aujourd'hui un rôle important de femme à distribuer, je sais qu'il se
+trouve dans l'embarras. On finit toujours, il est vrai, par faire un
+choix, mais la pièce en pâtit souvent. Le public ne saurait entrer dans
+cette cuisine des coulisses; la pièce est médiocrement jouée, et comme
+justement les pièces d'analyse et de caractère ne supportent pas une
+interprétation médiocre, on la siffle. C'est une oeuvre enterrée. Il
+est vrai que nous sommes singulièrement difficiles, nous voudrions des
+artistes jeunes, jolies, très intelligentes, profondément originales.
+En un mot, nous tous qui travaillons pour l'avenir, nous demandons des
+comédiennes de génie.
+
+
+
+V
+
+Le cas de madame Sarah Bernhardt me paraît des plus intéressants et des
+plus caractéristiques. Je n'ai pas à prendre la défense de la grande
+artiste, que son talent défendra suffisamment. Mais je ne puis résister
+au besoin d'étudier, à son sujet, ce fameux besoin de réclame qui affole
+notre époque, selon les chroniqueurs.
+
+D'abord, posons nettement les situations. Madame Sarah Bernhardt est
+accusée d'être dévorée d'une fièvre de publicité. A entendre les
+chroniqueurs et les reporters de notre presse parisienne, elle ne dit
+pas une parole, ne risque pas un acte, sans en calculer à l'avance le
+retentissement. Non contente d'être une comédienne adorée du public,
+elle a cherché à se singulariser en touchant à la sculpture, à la
+peinture, à la littérature. Enfin, on en est venu à dire que, tout à
+fait affolée par sa rage de réclame, compromettant la dignité de la
+Comédie-Française, elle avait fini par se montrer à Londres, vêtue en
+homme, pour un franc.
+
+Quant aux chroniqueurs et aux reporters qui dressent aujourd'hui ce
+réquisitoire, ils prennent des attitudes de moralistes affligés. Ils
+pleurent sur ce beau talent qui se compromet. Ils menacent la comédienne
+de la lassitude du public et lui font entendre que, si elle fait encore
+parler d'elle d'une façon désordonnée, on la sifflera. En un mot, eux
+qui sont les seuls coupables de tout ce bruit, ils déclarent que si le
+bruit continue, c'en est fait de madame Sarah Bernhardt; et le plus
+comique, c'est que, précisément, ils continuent eux-mêmes le bruit.
+
+J'ai lu avec attention les derniers articles de M. Albert Wolff, dans
+le _Figaro_. M. Albert Wolff est un écrivain de beaucoup d'esprit et
+de raison; mais il «s'emballe» aisément. Quand il croit être dans la
+vérité, il pousse sa thèse à l'aigu; et vous devinez quelle besogne,
+s'il est dans l'erreur. Beaucoup d'autres ont parlé comme lui de madame
+Sarah Bernhardt. Mais je m'adresse à lui, parce qu'il a une réelle
+puissance sur le public.
+
+Voyons, de bonne foi, croit-il à cet amour enragé de madame Sarah
+Bernhardt pour la réclame? Ne s'avoue-t-il pas que, si madame Sarah
+Bernhardt aime aujourd'hui à entendre parler d'elle, la faute en est
+précisément à lui et à ses confrères qui ont fait autour d'elle un
+tapage si énorme? Ne voit-il pas enfin que, si notre époque est
+tapageuse, avide de boniments, dévorée par la publicité à outrance, cela
+vient moins des personnalités dont on parle que du vacarme fait autour
+de ces personnalités par la presse à informations. Examinons cela
+tranquillement, sans passion, uniquement pour trouver la vérité, en nous
+appuyant sur le cas de madame Sarah Bernhardt.
+
+Qu'on se rappelle ses débuts. Ils furent assez difficiles. Le _Passant_,
+tout d'un coup, la mit en lumière. Il y a de cela une dizaine d'années.
+Dès ce jour-là, la presse s'empara d'elle, et ce fut surtout de sa
+maigreur dont il fut question. Je crois que cette maigreur fit alors
+pour sa réputation beaucoup plus que son talent. Pendant dix années, on
+n'a pu ouvrir un journal sans trouver une plaisanterie sur la maigreur
+de madame Sarah Bernhardt. Elle était surtout célèbre parce qu'elle
+était maigre. M. Albert Wolff pense-t-il que madame Sarah Bernhardt
+s'était fait maigrir pour qu'on parlât d'elle? J'imagine qu'elle a dû
+être souvent blessée par ces bons mots d'un goût douteux; ce qui exclut
+l'idée qu'elle payait des gens pour les publier.
+
+Ainsi donc voilà son début dans la réclame. Elle est maigre, et les
+chroniqueurs, aidés des reporters, font d'elle un phénomène qui occupe
+l'Europe. Plus tard, on découvre d'autres choses: par exemple, on
+l'accuse d'une méchanceté diabolique; on raconte que, chez elle, elle
+invente des supplices atroces pour ses singes; puis, toutes sortes
+de légendes se répandent, elle dort dans son cercueil, un cercueil
+capitonné de satin blanc; elle a des goûts macabres et sataniques, qui
+la font tomber amoureuse d'un squelette, pendu dans son alcôve. Je
+m'arrête, je ne puis dire ici les histoires monstrueuses qui ont
+circulé, et que la presse a répandues crûment ou à demi mots. De
+nouveau, je prie M. Albert Wolff de me dire s'il soupçonne madame Sarah
+Bernhardt d'avoir fait circuler ces histoires elle même, dans le but
+calculé de faire parler d'elle.
+
+Je touche ici un point délicat. En quoi les excentricités de madame
+Sarah Bernhardt, vraies ou non, intéressaient-elles le public? Je suis
+persuadé, pour mon compte, de la fausseté parfaite de ces légendes.
+Mais, quand il serait vrai que madame Sarah Bernhardt rôtirait des
+singes et coucherait avec un squelette, qu'avons-nous à voir là-dedans,
+nous autres, si c'est son plaisir? Dès qu'on est chez soi, les portes
+closes, on a le droit absolu de vivre à sa guise, pourvu qu'on ne gêne
+personne. C'est affaire de tempérament. Si je disais que tel critique,
+très moral, vit dans une cour de petites femmes complaisantes, que
+tel romancier idéaliste patauge dans la prose de l'escroquerie, je me
+mêlerais certainement de ce qui ne me regarde pas. La vie intérieure
+de madame Sarah Bernhardt ne regardait ni les reporters ni les
+chroniqueurs. En tout cas, ce n'est pas encore elle qu'il faut accuser
+ici de chercher la réclame; c'est la réclame, violente et blessante,
+qui a forcé sa demeure et qui a mis autour de l'artiste la réputation
+romantique et légèrement ridicule d'une femme à moitié folle.
+
+Maintenant, arrivons à la grosse accusation. On lui reproche surtout de
+ne pas s'en être tenu à l'art dramatique, d'avoir abordé la sculpture,
+la peinture, que sais-je encore! Cela est plaisant. Voila que, non
+content de la trouver maigre et de la déclarer folle, on voudrait
+réglementer l'emploi de ses journées. Mais, dans les prisons, on est
+beaucoup plus libre. Est-ce qu'on s'inquiète de ce que madame Favart ou
+madame Croizette fait en rentrant chez elle? Il plaît à madame Sarah
+Bernhardt de faire des tableaux et des statues, c'est parfait. A la
+vérité, on ne lui nie pas le droit de peindre ni de sculpter, on
+déclare simplement qu'elle ne devrait pas exposer ses oeuvres. Ici le
+réquisitoire atteint le comble du burlesque. Qu'on fasse une loi tout de
+suite pour empêcher le cumul des talents. Remarquez qu'on a trouvé la
+sculpture de madame Sarah Bernhardt si personnelle, qu'on l'a accusée
+de signer des oeuvres dont elle n'était pas l'auteur. Nous sommes ainsi
+faits en France, nous n'admettons pas qu'une individualité s'échappe de
+l'art dans lequel nous l'avons parquée. D'ailleurs, je ne juge pas
+le talent de madame Sarah Bernhardt, peintre et sculpteur; je dis
+simplement qu'il est tout naturel qu'elle fasse de la peinture et de la
+sculpture, si cela lui plaît, et qu'il est plus naturel encore qu'elle
+montre cette peinture et cette sculpture, qu'elle tâche de vendre ses
+oeuvres, qu'elle mène, en un mot, ses occupations et sa fortune comme
+elle l'entend.
+
+Ce sont là des affirmations naïves, tant elles vont de soi. On sourit
+d'avoir à expliquer que chacun a le droit strict d'arranger son
+existence selon son goût, sans qu'on le jette violemment sur la
+sellette, devant l'opinion publique. Et ici le reproche adressé à madame
+Sarah Bernhardt de chercher la publicité devient plaisant. Sans doute,
+comme peintre et comme sculpteur, elle cherche la publicité, si l'on
+entend par là qu'elle expose ses oeuvres et qu'elle les vend. Mais alors
+pourquoi ne lui fait-on pas un crime de chercher la publicité comme
+artiste dramatique? Les personnes qui la rêvent modeste et cachée,
+devraient lui défendre de paraître sur les planches. De cette façon, on
+ne parlerait plus d'elle du tout. Si l'on admet qu'elle se montre au
+public en chair et en os,--en os surtout, dirait un reporter,--elle
+peut bien lui montrer ensuite ses oeuvres. C'est raisonner
+singulièrement que de conclure à un besoin furieux de réclame, parce
+qu'elle ne se contente pas du théâtre et qu'elle s'adresse aux autres
+arts; il faudrait plutôt conclure à un besoin d'activité, à une
+satisfaction de tempérament. Jamais personne n'a eu le courage de mener
+à bien de longs travaux, dans le but étroit d'obtenir des articles. On
+écrit, on peint, on sculpte, uniquement parce que la main vous démange.
+
+C'est ce que M. Sarcey doit admettre, car lui se lamente seulement
+sur le temps que la peinture et la sculpture prennent à madame Sarah
+Bernhardt. Elle est trop occupée, selon lui, et c'est pourquoi elle a
+fait manquer à Londres une matinée, scandale énorme qui a occupé toute
+la presse. Je ne veux pas entrer dans la discussion des faits qui se
+sont passés là-bas, d'autant plus que je me méfie des articles publiés;
+je sais quelle est la vérité des journaux. Il paraît pourtant que madame
+Sarah Bernhardt était réellement très souffrante, et il est tout à fait
+comique d'attribuer cette indisposition à sa peinture, à sa sculpture,
+ou encore à la fatigue que lui occasionnent les représentations données
+par elle en dehors du théâtre. Tout le monde peut être malade, même
+sans s'être fatigué et sans être peintre ou sculpteur. Ce qui me met
+en défiance sur les chroniques que nous avons lues, c'est justement le
+démenti donné par l'intéressée elle-même au conte qui la présentait
+vêtue en homme, au milieu de ses tableaux et de ses statues, et se
+montrant pour un franc comme une bête curieuse. Je reconnais là les
+mêmes imaginations que pour les singes à la broche et le squelette
+dans le lit. A cette heure, tout se gâterait; madame Sarah Bernhardt
+parlerait de donner sa démission; la question deviendrait grosse
+d'orage. Cela est vraiment très typique. Je n'entends pas trancher la
+question, mais j'ai voulu exposer les faits.
+
+Et, à présent, je le demande une fois encore à M. Albert Wolff, si les
+reporters, si les chroniqueurs n'avaient pas fait d'abord de madame
+Sarah Bernhardt une maigre légendaire qui restera dans l'histoire; si,
+plus tard, ils ne s'étaient pas occupés de son squelette et de ses
+singes; si, lorsque la copie leur manquait, ils n'avaient pas bouché le
+trou avec un bon mot ou une indiscrétion sur elle; s'ils n'avaient pas
+empli les journaux de leur étonnement goguenard, chaque fois qu'elle
+a fait un envoi au Salon, publié un livre ou monté en ballon captif;
+enfin, si, lors de ce voyage de la Comédie-Française à Londres, ils ne
+nous avaient pas raconté en détail jusqu'à ses maux de coeur: M. Albert
+Wolff croit-il que les choses en seraient venues au point où elles en
+sont?
+
+Ce que j'ai voulu établir nettement, c'est ce que j'énonçais au début:
+ce n'est pas madame Sarah Bernhardt comédienne, ce n'est pas nous
+artistes, romanciers, poètes, qui sommes pris de cette rage de réclame;
+c'est le reportage, c'est la chronique qui, depuis cinquante ans, ont
+changé les conditions de la réclame, décuplé les appétits curieux du
+public, soulevé autour des personnalités en vue cet orchestre formidable
+de l'information à outrance. Ici, j'élargis mon sujet; à la vérité, je
+n'ai pris le cas de madame Sarah Bernhardt que pour préciser des faits
+dont j'ai été frappé. Mon expérience personnelle m'a appris que,
+lorsqu'un chroniqueur accuse un écrivain de chercher le bruit, il arrive
+que l'écrivain est un bon bourgeois faisant tranquillement sa besogne,
+tandis que c'est le chroniqueur qui joue devant lui de la trompette.
+
+Remarquez que les écrivains, comme les comédiens, finissent souvent
+par se laisser aller agréablement sur cette pente de la réclame. On
+s'habitue au tapage; on a sa ration de publicité tous les matins, et
+l'on s'attriste, quand on ne trouve plus son nom dans les journaux.
+Il est très possible qu'on ait gâté madame Sarah Bernhardt comme tant
+d'autres, en lui donnant l'habitude de voir le monde tourner autour
+d'elle. Mais, dans ce cas, elle est une victime et non une coupable.
+Paris a toujours eu de ces enfants gâtés qu'il comble de sucre, dont il
+veut connaître les moindres gestes, qu'il caresse à les faire saigner,
+dont il dispose pour ses plaisirs avec un despotisme d'ogre aimant la
+chair fraîche. La presse à informations, le reportage, la chronique, ont
+donné un retentissement formidable à ces caprices de Paris, voilà tout.
+La question est là et pas ailleurs. Il serait vraiment cruel de s'être
+amusé pendant dix ans de la maigreur de madame Sarah Bernhardt, d'avoir
+fait courir sur elle une légende diabolique, de s'être mêlé de toutes
+ses affaires privées et publiques en tranchant bruyamment les questions
+dont elle était seule juge, d'avoir occupé le monde de sa personne, de
+son talent et de ses oeuvres, pour lui crier un jour: «A la fin, tu nous
+ennuies, tu fais trop de bruit; tais-toi.» Eh! taisez-vous, si cela vous
+fatigue de vous entendre!
+
+Voilà ce que j'avais à dire. C'est un simple procès-verbal. Je n'attaque
+pas la presse à informations, qui m'amuse et qui me donne des documents.
+Je crois qu'elle est une conséquence fatale de notre époque d'enquête
+universelle. Elle travaille, plus brutalement que nous, et en se
+trompant souvent, à l'évolution naturaliste. Il faut espérer qu'un jour
+elle aura l'observation plus juste et l'analyse plus nette, ce qui
+ferait d'elle une arme d'une puissance irrésistible En attendant, je lui
+demande simplement de ne pas prêter le fracas de son allure aux gens
+qu'elle emporte dans sa course, quitte à leur casser les reins, s'ils
+viennent à tomber.
+
+
+
+VI
+
+Je dirai ce que je pense de l'aventure qui affole Paris en ce moment.
+Il s'agit de la démission de madame Sarah Bernhardt, et de la fêlure
+stupéfiante qu'elle a déterminé dans le crâne des gens.
+
+Déjà, à propos du procès de Marie Bière, j'avais été étonné des sautes
+de l'opinion publique. On se souvient des termes crus dans lesquels
+le Paris sceptique jugeait l'héroïne du drame, avant l'ouverture des
+débats. L'affaire vient en cour d'assises, et tout Paris se passionne
+pour la jeune femme; on la défend, on la plaint, on l'adore; si bien
+que, si le tribunal l'avait condamnée, on lui aurait certainement jeté
+des pommes cuites. Elle est acquittée, et tout de suite, du soir au
+lendemain, on retombe sur elle, on la rejette au ruisseau, avec une
+rudesse incroyable; ce n'est plus qu'une gredine, on lui conseille de
+disparaître. Sans doute, une analyse exacte nous donnerait les causes de
+ces mouvements contraires et si précipités. Mais, pour les braves gens
+qui regardent en simples curieux le spectacle de la vie, quel joli
+peuple de pantins nous faisons!
+
+Je me suis tenu à quatre pour ne pas parler en son temps de cette
+affaire. Elle était un exemple si décisif de roman expérimental! Voilà
+une histoire bien banale, une histoire comme il y en a cent mille à
+Paris: une femme prend pour amant un monsieur fort correct, un galant
+homme, dont elle a un enfant, et qui la quitte, ennuyé de sa paternité,
+après avoir eu l'idée plus ou moins nette d'un avortement. On coudoie
+cela sur les trottoirs, et personne ne songe même à tourner la tête.
+Mais attendez, voici l'expérience qui se pose: Marie Bière, de
+tempérament particulier, produit d'une hérédité dont il a été question
+dans les débats, tire un coup de pistolet sur son amant; et, dès lors,
+ce coup de pistolet est comme la goutte d'acide sulfurique que le
+chimiste verse dans une cornue, car aussitôt l'histoire se décompose,
+le précipité a lieu, les éléments primitifs apparaissent. N'est-ce pas
+merveilleux? Paris s'étonne qu'un galant homme fasse des enfants et ne
+les aime pas; Paris s'étonne que l'avortement soit à la porte de tous
+les concubinages. Ces choses ont lieu tous les jours, seulement il ne
+les voit pas, il ne s'y arrête pas; il faut que l'expérience les montre
+violemment, que le coup de pistolet parte, que la goutte d'acide tombe,
+pour qu'il reste stupéfait lui-même de sa pourriture en gants blancs.
+Delà, cette grosse émotion, en face d'une aventure tellement commune,
+qu'elle en est bête.
+
+Nous avons eu aussi un joli exemple de fêlure avec le fameux
+Nordenskiold.
+
+Pendant huit jours, tout a été pour Nordenskiold, une réception
+princière, des arcs de triomphe, des galas, des hommages enthousiastes
+dans la presse. Il semblait que le voyageur eût découvert une seconde
+fois l'Amérique. Puis, brusquement, le vent a tourné, Nordenskiold
+n'avait rien découvert du tout; un simple charlatan qui avait fait une
+promenade à Asnières, un pitre auquel on reprochait les dîners qu'on lui
+avait donnés. Le comique de l'histoire est que les journaux les plus
+chauds à lancer Nordenskiold se sont montrés ensuite les plus enragés à
+le démolir. Il était grand temps qu'il reprît le chemin de fer, car nous
+aurions fini par lui faire un mauvais parti.
+
+Et voici les farces qui recommencent avec madame Sarah Bernhardt.
+En vérité, les nerfs nous emportent, il faudrait soigner cela, car
+l'indisposition tourne à l'affection chronique. Il n'est pas bon de se
+détraquer de la sorte, à la moindre émotion.
+
+Pendant huit ans, madame Sarah Bernhardt a été l'idole de la presse
+et du public. Il n'est pas d'hommage qu'on ne lui ait rendu; on l'a
+couverte de bravos et de couronnes. Je crois que, pendant ces huit
+années, on ne trouverait pas une seule attaque contre elle, partant d'un
+homme ayant quelque autorité. Il semblait qu'on eût signé un pacte pour
+la trouver parfaite. Paris était à ses pieds. Et brusquement, en une
+nuit, tout a croulé. Applaudie encore la veille au soir, le lendemain
+elle n'avait plus aucun talent, mais aucun, rien du tout. La presse
+entière, qui lui appartenait le samedi, se tournait contre elle le
+dimanche. On la maudissait, on l'exécrait, à ce point, disait-on,
+qu'elle n'oserait jamais reparaître sur une scène française, par crainte
+d'être insultée. Grand Dieu! que s'était-il donc passé? Un simple fait:
+madame Sarah Bernhardt, cédant à son tempérament de femme nerveuse,
+venait de jeter dans la cornue la goutte d'acide sulfurique. Elle avait
+donné sa démission.
+
+Oh! la belle expérience! Le précipité a lieu, d'après les lois
+naturelles, et le public s'effare. Paris semble croire qu'une telle
+aventure, fort ordinaire, ne s'était jamais vue. L'histoire de la
+Comédie-Française est là pour répondre. Madame Sarah Bernhardt n'a, en
+somme, que répété une fugue célèbre de madame Arnould Plessy, sous le
+souvenir de laquelle on l'a écrasée, dans le rôle de Clorinde; et M.
+Got, allant jouer la _Contagion_ à l'Odéon, malgré ses engagements,
+avait également donné le mauvais exemple. On citerait bien d'autres
+faits encore. Si l'on pénétrait dans l'histoire intime de la
+Comédie-Française, si l'on contait les révoltes de chacun, les plaintes,
+les projets d'escapade, on verrait que le miracle est au contraire que
+les démissions n'y soient pas plus nombreuses.
+
+Je n'ai pas à défendre madame Sarah Bernhardt. Je ne suis, si l'on veut,
+qu'un chimiste curieux d'expériences et très intéressé par celle qui se
+passe en ce moment sous mes yeux. J'accorde que madame Sarah Bernhardt
+a tous les torts. Elle a tort d'abord d'avoir son tempérament qui la
+pousse aux décisions extrêmes. Elle a tort ensuite d'être trop sensible
+à la critique; après avoir cru à tous les éloges qu'on lui donnait, elle
+a cru à une critique violente qui tombait sur elle comme une tuile par
+un jour de grand vent. Et c'est cette dernière naïveté que je ne lui
+pardonnerai jamais. Eh quoi! madame, vous avez déserté devant une phrase
+d'un critique dont les arrêts ne peuvent compter? Vous que l'on dit
+si orgueilleuse, vous avez manqué d'orgueil à ce point? Mais je vous
+assure, il en a tué d'autres qui se portent fort bien. C'est quelquefois
+un honneur d'être attaqué. Si, comme on le raconte, vous cherchiez un
+prétexte pour quitter la Comédie-Française, que n'en avez-vous donc
+trouvé un plus sérieux, car celui-là, en vérité, me gâte toute
+l'histoire.
+
+Ainsi, voilà madame Sarah Bernhardt qui s'est donné tous les torts.
+Seulement, il faut examiner la responsabilité de la presse et du public.
+Elle n'a aucun talent, dites-vous? Alors pourquoi l'avez-vous grisée
+pendant huit ans? C'est vous qui l'avez faite, c'est vous qui l'avez
+poussée à cette susceptibilité nerveuse, qui vous semble extraordinaire.
+Vous gâtez les femmes, puis vous les tuez. Celle-là nous ennuie, à une
+autre! Aucune mesure, ni dans les éloges, ni dans la critique. Lorsque
+vous avez mis une comédienne dans les astres, vous la jetez d'un coup de
+poing dans l'égout; et vous vous étonnez que cette machine délicate se
+détraque. Ah! peuple de polichinelles! C'est pour cela qu'il vaut mieux
+t'avoir contre soi, parce qu'au moins on n'a plus à craindre que ta
+tendresse.
+
+Et comment voulez-vous que les journaux gardent la mesure, lorsqu'un
+maître du théâtre contemporain tel que M. Emile Augier perd lui-même
+toute logique? Je dirai jusqu'au bout ce que je pense, puisque me voilà
+lancé. On nous a raconté comme quoi M. Augier avait insisté auprès de
+M. Perrin pour donner le rôle de Clorinde à madame Sarah Bernhardt; M.
+Perrin aurait préféré madame Croizette; mais l'auteur exigeait madame
+Sarah Bernhardt, dont le talent sans doute lui semblait préférable. Dès
+lors, quelle est notre stupeur de lire, dans la lettre écrite par M.
+Augier, ces deux phrases que je détache: «Je maintiens qu'elle a joué
+aussi bien qu'à son ordinaire, avec les mêmes défauts et les mêmes
+qualités, où l'art n'a rien à voir... Soyons donc indulgents pour cette
+incartade d'une jolie femme, qui pratique tant d'arts différents avec
+une égale supériorité, et gardons nos sévérités pour des artistes moins
+universels et plus sérieux». Mais, dans ce cas, pourquoi M. Augier
+a-t-il voulu absolument confier le rôle de Clorinde à madame Sarah
+Bernhardt? Si «l'art n'a rien à voir» chez cette comédienne, s'il y a, à
+la Comédie-Française, des artistes «moins universels et plus sérieux»,
+encore un coup pourquoi diable l'auteur a-t-il fait un si mauvais choix?
+Je ne saurais m'arrêter à cette idée que M. Augier a choisi madame
+Sarah Bernhardt parce qu'elle faisait recette; cette supposition serait
+indigne. Il y a donc manque de logique. On ne lâche pas de la sorte, en
+faisant de l'esprit, une artiste au talent de laquelle on a cru.
+
+Le coup de folie est général, et il part de haut. Je ne puis m'arrêter à
+toutes les sottises qu'on écrit. Ainsi, on parle du tort que le
+départ de madame Sarah Bernhardt fait à M. Augier. Quelle est cette
+plaisanterie? Dans huit jours, lorsque madame Croizette reprendra le
+rôle, elle aura un succès écrasant, et l'_Aventurière_ bénéficiera de
+tout le tapage fait; c'est, comme on dit, un lançage superbe. Le tort
+fait à la Comédie-Française est plus réel; il est certain que madame
+Sarah Bernhardt laisse un grand vide. Pourtant, la demande de trois
+cent mille francs de dommages et intérêts me paraît un peu raide. Un
+arrangement serait seul raisonnable. Mais allez donc parler raison,
+quand les têtes sont fêlées à ce point! Il faut laisser faire le temps.
+Je me plais à croire que, lorsque tout ce tapage sera calmé, madame
+Sarah Bernhardt rentrera comme pensionnaire à la Comédie-Française, où
+l'on n'aura pu la remplacer, parce qu'elle est avant tout une nature.
+Alors, de part et d'autre, on s'étonnera d'une alerte si chaude. Ce sont
+là brouilles d'amoureux.
+
+Du reste, vous savez que, le mois prochain, je m'attends à ce qu'on
+acquitte Ménesclou, au milieu de l'attendrissement de tout Paris. Pensez
+donc, le pauvre jeune homme, il y a huit jours qu'on le traite de
+monstre: ça finit par le rendre sympathique. Puis, en voilà assez avec
+la petite Deu et sa famille; la mère a parlé au cimetière, c'est du
+cabotinage. Encore une culbute, pleurons sur Ménesclou!
+
+
+
+POLÉMIQUE
+
+I
+
+Mon confrère, M. Francisque Sarcey, a bien voulu discuter mes opinions
+en matière d'art dramatique. Je ne répondrai pas aux critiques qui me
+sont personnelles; je lui appartiens, il me juge comme il me comprend,
+c'est parfait. Mais je me permettrai de répondre aux parties de son
+article qui traitent de questions générales. Le mieux, pour s'entendre,
+est encore de s'expliquer.
+
+Remarquez que, dans toute polémique, une bonne moitié de la divergence
+des opinions provient de malentendus. Je dis blanc, on entend noir. Je
+raisonne d'après un ensemble d'idées où tout se tient, on détache un
+alinéa et on lui donne un sens auquel je n'ai jamais songé. De cette
+façon, on peut marcher des années côte à côte sans se comprendre.
+Revenons donc sur tout cela, puisque je n'ai pas réussi à être clair.
+
+Un point qui me tient surtout au coeur, c'est de répondre au reproche
+qu'on me fait d'insulter nos gloires. J'ai écrit quelque part, après
+avoir constaté que les oeuvres dramatiques contemporaines n'étaient pas,
+selon moi, des chefs-d'oeuvre: «Les planches sont vides.» Là-dessus, M.
+Sarcey se fâche et me répond: «Les planches sont vides! Sérieusement,
+est-il permis à un homme, quelle que soit sa mauvaise humeur, de se
+permettre une aussi extravagante monstruosité? Quoi! les planches
+sont vides! et Augier vient de donner les _Fourchambault_, et l'on va
+reprendre le _Fils naturel_, d'Alexandre Dumas, et l'on joue en ce
+moment la _Cagnotte_, de Labiche, la _Cigale_, de Meilhac et Halévy, les
+_Deux Orphelines_ de d'Ennery, et l'on annonce une comédie nouvelle de
+Sardou!» Il paraît que je suis d'une extravagance bien monstrueuse,
+car, même après ce cri indigné, je répéterai tranquillement: «Oui, les
+planches sont vides.»
+
+Seulement, ce que M. Sarcey néglige de dire, c'est que je ne me suis pas
+éveillé un beau matin, en trouvant cette affirmation, pour étonner
+le monde. Elle est la conséquence de toute une série d'études, la
+constatation finale d'un critique qui s'est mis à un point de vue
+particulier. Certes, jamais les planches n'ont été plus encombrées,
+jamais on n'y a dépensé autant de talent, jamais on n'a produit un
+si grand nombre de pièces intéressantes. Cela n'empêche pas que les
+planches soient vides pour moi, dès que j'y cherche le génie et
+le chef-d'oeuvre du siècle, l'homme qui doit réaliser au théâtre
+l'évolution naturaliste que Balzac a déterminée dans le roman, l'oeuvre
+dramatique qui puisse se tenir debout, en face de la _Comédie humaine_.
+
+Est-ce que j'ai jamais nié les grandes qualités de nos auteurs
+contemporains, la carrure solide et simple de M. Emile Augier, les
+études humaines de M. Alexandre Dumas fils, gâtées malheureusement par
+une si étrange philosophie, la fine et spirituelle observation de MM.
+Meilhac et Halévy, le mouvement endiablé de M. Sardou? Je ne suis pas
+aussi fou et aussi injuste qu'on veut le dire. Qu'on me relise, on verra
+que j'ai toujours fait la part de chacun, même lorsque je me suis montré
+sévère.
+
+Mais où je me sépare complètement de M. Sarcey, c'est quand il ajoute:
+«Si vous mettez à part ces grands noms de Molière et de Shakespeare, qui
+ne sont que des accidents de génie, vous pouvez courir toute l'histoire
+du théâtre dans l'univers sans trouver une époque où se soient
+rencontrés à la fois, dans un seul genre, tant d'écrivains de premier
+ordre.»
+
+De premier ordre, je le nie absolument. Mettons de second ordre, même de
+troisième, pour quelques-uns. On le verra plus tard. M. Sarcey obéit à
+un sentiment dont les critiques de toutes les époques ont fait preuve,
+en plaçant au premier rang les auteurs dramatiques contemporains; mais
+où sont les auteurs de premier ordre du siècle dernier et même du
+commencement de ce siècle? Il faut lire les anciens comptes rendus pour
+savoir ce qu'on doit penser des places distribuées ainsi par la critique
+courante. Je l'ai dit et je le répète, ce qui nous sépare, M. Sarcey
+et moi, c'est qu'il est enfoncé dans l'actualité, dans la pratique
+quotidienne de son devoir de lundiste, dans le théâtre au jour le jour;
+tandis que ce théâtre n'est pour moi qu'un sujet d'analyse générale,
+et que je ne juge jamais ni un homme ni une oeuvre sans m'inquiéter du
+passé et de l'avenir.
+
+Veut-il savoir ce que j'entends par un homme de premier ordre? J'entends
+un créateur. Quiconque ne crée pas, n'arrive pas avec sa formule
+nouvelle, son interprétation originale de la nature, peut avoir beaucoup
+de qualités; seulement, il ne vivra pas, il n'est en somme qu'un
+amuseur. Or, dans ce siècle, Victor Hugo seul a créé au théâtre. Je
+n'aime point sa formule; je la trouve fausse. Mais elle existe et elle
+restera, même lorsque ses pièces ne se joueront plus. Cherchez autour de
+lui, voyez comme tout passe et comme tout s'oublie.
+
+Théodore Barrière vient à peine de mourir, et le voilà reculé dans un
+brouillard. Que les autres s'en aillent, ils fondront aussi rapidement.
+Certes, il y a des différences, je ne puis faire ici une étude de chaque
+auteur dramatique et indiquer l'argile dans le monument qu'il élève. Je
+me contente de les condamner en bloc, parce que pas un d'entre eux n'a
+trouvé la formule que le siècle attend. Ils la bégayent presque tous,
+aucun ne l'affirme.
+
+Mon argumentation est supérieure aux oeuvres, je veux dire que je
+raisonne au-dessus des pièces qu'on peut jouer, d'après la marche même
+de l'esprit de ce siècle. Le grand mouvement naturaliste qui nous
+emporte, s'est déclaré successivement dans toutes les, manifestations
+intellectuelles. Il a surtout transformé le roman, il a soufflé à Balzac
+son génie. J'attends qu'il souffle du génie à un auteur dramatique.
+Jusque-là, pour moi, la littérature dramatique restera dans une
+situation inférieure; on y aura peut-être beaucoup de talent, mais en
+pure perte, parce qu'on y pataugera au milieu d'enfantillages et de
+mensonges qui ne se peuvent plus tolérer. Aujourd'hui, le roman écrase
+le drame du poids terrible dont la vérité écrase l'erreur.
+
+Je conseille à M. Sarcey d'interroger les étrangers de grande
+intelligence et de libre examen, des Russes, des Anglais, des Allemands.
+Il verra quelle est leur stupéfaction, en face de nos romans et de nos
+oeuvres dramatiques. Un d'eux disait: «C'est comme si vous aviez deux
+littératures: l'une scientifique, basée sur l'observation, d'un style
+merveilleusement travaillé; l'autre conventionnelle, toute pleine de
+trous et de puérilités, aussi mal bâtie que mal pensée.»
+
+Nos critiques ne voient pas le fossé parce qu'ils barbotent dedans.
+Puis, il leur suffit que le monde entier applaudisse nos vaudevilles,
+comme il chante nos refrains idiots. Il n'en est pas moins vrai qu'il
+faut combler le fossé, que le fossé se comblera de lui-même et que le
+théâtre sera alors renouvelé par l'esprit d'analyse qui a élargi le
+roman. Je constate que l'évolution se fait depuis quelques années, d'une
+façon continue. L'homme de génie attendu peut paraître, le terrain est
+prêt. Mais, tant que l'homme de génie n'aura pas paru, les planches
+seront vides, car le génie seul compte et mérite d'être.
+
+Cela m'amène à répondre, sur deux autres points, à M. Sarcey. J'ai dit
+qu'on imposait aux débutants le code inventé par Scribe, et j'ai ajouté
+que Molière ignorait le métier du théâtre, tel qu'il faut le connaître
+aujourd'hui pour réussir. Là-dessus, M. Sarcey me répond que Scribe est
+aujourd'hui en défaveur et que Molière était un «roublard».
+
+Vraiment, Scribe est en défaveur? Eh bien! et M. Hennequin, et M. Sardou
+lui-même? Lorsque j'ai nommé Scribe, j'ai voulu évidemment désigner
+la pièce d'intrigue, le tour de passe-passe, l'escamotage remplaçant
+l'observation. Que Scribe lui-même soit jeté au grenier, cela va de
+soi, cela me donne raison; mais il n'en reste pas moins vrai que les
+héritiers de Scribe sont encore en plein succès. Quand on joue une pièce
+«bien faite», comme il dit, est-ce que M. Sarcey ne se pâme pas de joie?
+Est-ce que ses feuilletons, son enseignement dramatique, ne concluent
+pas toujours à ceci: «Réglez-vous sur le code, en dehors du code il n'y
+a que des casse-cou»? Mon Dieu! je puis le lui avouer aujourd'hui: c'est
+à lui que j'ai songé, lorsque j'ai imaginé un critique conseillant à un
+débutant de lire les classiques de la pièce bien faite, Scribe, Duvert
+et Lausanne, d'Ennery, etc. Sans doute les pièces mal faites de MM.
+Meilhac et Halévy et de M. Gondinet réussissent parfois aujourd'hui;
+mais il en pleure, et c'est moi qui m'en réjouis.
+
+Même malentendu au sujet de Molière. M. Sarcey a souvent parlé du métier
+du théâtre, paraissant faire de ce métier une science absolue, rigide
+comme un traité d'algèbre. J'ai répondu qu'il n'y avait pas un métier,
+mais des métiers, que chaque époque avait le sien; et, comme preuve,
+j'ai avancé que Molière ignorait ce métier absolu qu'on jette dans les
+jambes de tous les débutants. M. Sarcey déclare que j'avance là «une
+incongruité littéraire». Je serai plus aimable, je dirai simplement que
+M. Sarcey ne sait pas me lire.
+
+Eh! oui, Molière est un «roublard» pour l'arrangement des scènes, pour
+la distribution des matériaux dans une oeuvre. Il était à la fois auteur
+et acteur, il connaissait son «métier» mieux que personne. Il a même
+inventé la plus admirable coupe de dialogue qui existe. Seulement,
+cela n'empêche pas que _Tartuffe_ a un dénouement enfantin et que le
+_Misanthrope_ est plutôt une dissertation dialoguée qu'une pièce, si
+l'on examine cette comédie à notre point de vue actuel. Aucun de nos
+auteurs dramatiques ne risquerait un pareil dénouement, ni une comédie
+aussi vide d'action; tous craindraient d'être sifflés. Je n'ai pas dit
+autre chose, le sens de code dramatique que je donnais au mot métier,
+sortait naturellement de ce qui précédait.
+
+Et je profite de l'occasion pour enregistrer l'aveu de M. Sarcey. Chaque
+époque a son métier. Qu'il reconnaisse maintenant que chaque auteur a le
+sien et nous nous entendrons parfaitement. Seulement, il ne faudra plus
+alors qu'il veuille régenter le théâtre, parler de pièces bien faites et
+de pièces mal faites. Du moment où il n'y a pas une grammaire, un code,
+tout est permis. C'est ce que je me tue à démontrer depuis des années.
+
+Maintenant, bien que je ne veuille pas répondre aux critiques qui me
+sont personnelles, je m'étonnerai de l'explication bonne enfant que M.
+Sarcey donne de mes idées sur la littérature dramatique. Oh! mon Dieu,
+rien de plus simple! J'ai écrit des pièces qui sont tombées. De là, une
+grande mauvaise humeur et une campagne féroce contre mes confrères.
+M. Sarcey est toujours pratique. Il frappe en plein dans le tas. Vous
+croyez qu'il va s'imaginer que j'ai des convictions, que je me bats
+pour le triomphe de ce que je crois être la vérité. A d'autres! On m'a
+sifflé, j'enrage et je me console en dévorant les auteurs plus heureux.
+Voilà qui est d'un critique de haut vol.
+
+Si je remue la science, et si je remonte au dix-huitième siècle pour
+y signaler la naissance du naturalisme, si je suis l'évolution de ce
+naturalisme à travers le romantisme, et si j'en constate le triomphe
+dans le roman, en prédisant qu'il triomphera prochainement aussi au
+théâtre, tout cela c'est que le public m'a hué et que je suis plein de
+vengeance!
+
+M Sarcey a tort de me croire si furieux et si malade de mes chutes.
+Qu'il interroge mes amis, ils lui diront que je sais tomber très
+gaillardement. Comment n'a-t-il pas compris que le théâtre n'est encore
+pour moi qu'un champ de manoeuvres et d'expériences? Ma vraie forge est
+à côté. Seulement, j'aime me battre, je me bats dans le champ voisin,
+pour ne pas faire trop de dégâts chez moi, si la bataille tourne mal.
+Autrefois, c'a été la peinture qui m'a servi de champ de manoeuvres.
+Aujourd'hui, j'ai choisi le théâtre, parce qu'il est plus près;
+d'ailleurs, peinture, théâtre, roman, le terrain est le même, lorsqu'on
+y étudie le mouvement de l'intelligence humaine. Les soirs où l'on me
+tue une pièce, ce n'est encore qu'une maquette qu'on me casse. Voilà ma
+confession.
+
+
+
+Il
+
+Il me faut répondre à un article que mon confrère, M. Henry Fouquier,
+a bien voulu consacrer aux idées que je défends. La polémique a ceci
+d'excellent qu'elle simplifie et éclaircit les questions, lorsqu'on est
+de bonne foi des deux côtés. Il est très bon, cet article de M. Henry
+Fouquier; je veux dire qu'il est très bon pour moi, car il va me
+permettre d'expliquer nettement la position que j'ai prise dans la
+critique dramatique et qu'on affecte de ne pas comprendre.
+
+Et, d'abord, comment M. Henry Fouquier, qui est un esprit très fin, un
+peu fuyant peut-être, tombe-t-il dans cette rengaine insupportable qui
+consiste à me reprocher de n'avoir rien inventé? Mais, bon Dieu! ai-je
+jamais dit que j'inventais quelque chose? Où a-t-on lu ça? pourquoi me
+prête-t-on gratuitement cette prétention bête? Il parle de mes théories
+nouvelles. Eh! je n'ai pas de théorie; eh! je n'ai pas l'imbécillité de
+m'embarquer dans des théories nouvelles! C'est l'argument qui m'agace le
+plus, qui me met hors de moi. «Vous n'inventez rien, les idées que vous
+défendez sont vieilles comme le monde.» Parfaitement, c'est entendu, je
+le sais. C'est ma gloire de les défendre, ces vieilles idées.
+
+Ne dirait-on pas qu'il me faudrait inventer une nouvelle religion pour
+être pris au sérieux! Vous n'inventez rien: donc, vous ne comptez pas,
+vous rabâchez. Mais, précisément, c'est parce que je n'invente pas que
+je suis sur un terrain solide. On a inventé le romantisme; je veux dire
+qu'on a ressuscité le quinzième siècle et le seizième sur le terrain
+nouveau de notre siècle, où le passé ne pouvait reprendre racine. Aussi
+le romantisme a-t-il vécu cinquante ans à peine; il était factice, il ne
+répondait qu'à une évolution temporaire, il devait disparaître avec ses
+inventeurs.
+
+Nous autres, nous n'inventons pas le naturalisme. Il nous vient
+d'Aristote et de Platon, affirme M. Henry Fouquier. Tant mieux! c'est
+qu'il sort des entrailles mêmes de l'humanité. Sans remonter si
+loin, j'ai vingt fois constaté que le grand mouvement de la science
+expérimentale était parti du dix-huitième siècle. On peut renouer
+la chaîne des ancêtres de Balzac. Cela entame-t-il son originalité?
+Nullement. Son monument s'est trouvé fondé sur des assises plus larges
+et plus indestructibles.
+
+Est-ce bien fini? Continuera-t-on encore à croire qu'on m'écrase,
+lorsqu'on me reproche de ne rien inventer, en me plaisantant avec
+l'esprit facile et un peu naïf de la causerie courante? Je le répète
+une fois pour toutes: je n'invente rien; je fais mieux, je continue. La
+situation que j'ai prise dans la critique est donc simplement celle d'un
+homme indépendant, qui étudie l'évolution naturaliste de notre époque,
+qui constate le courant de l'intelligence contemporaine, qui se permet
+au plus de prédire certains triomphes. Quand on me demande ce que
+j'apporte, et qu'on fait mine de fouiller dans mes poches et de
+s'étonner de n'y rien trouver d'extraordinaire, je songe à ces
+gens crédules d'autrefois qui cherchaient la pierre philosophale.
+Aujourd'hui, nos chimistes sont partis de l'étude de la nature, et
+s'ils trouvent jamais la fabrication de l'or, ce sera par une méthode
+scientifique. Je suis comme eux, je n'ai pas de recettes, pas de
+merveilles empiriques; j'emploie et je tâche simplement de perfectionner
+la méthode moderne qui doit nous conduire à la possession de plus en
+plus vaste de la vérité.
+
+Maintenant, je ne pense pas que personne ose nier l'évolution
+naturaliste de notre âge. Dans les sciences, le mouvement est
+formidable, et ce sont précisément les travaux des savants qui ont donné
+le branle à toute l'intelligence contemporaine. Les arts et les lettres
+ont suivi; dans notre école de peinture, chez nos historiens, nos
+critiques, nos romanciers, même nos poètes, on peut suivre les
+transformations considérables amenées par l'application des méthodes
+exactes. Eh bien! c'est cette évolution qui m'intéresse, qui me
+passionne. J'en suis la marche, le développement; j'en attends le
+triomphe définitif. Au théâtre, cette évolution me paraît marcher plus
+lentement et ne pas encore produire les oeuvres qu'on doit en attendre.
+Tout mon terrain de critique est là. Je n'ai pas la folle vanité de
+croire que c'est moi qui vais déterminer un mouvement de cette puissance
+irrésistible. Le courant impétueux passe, et je me jette au milieu, je
+m'abandonne à lui, Certain qu'il doit me conduire où va le siècle. Ceux
+qui veulent le remonter, seront noyés, voilà tout. Il serait aussi sot
+de le nier que de dire: «C'est moi qui l'ai fait.»
+
+Mais mon plus grand crime, paraît-il, est d'avoir lancé dans la
+circulation ce mot terrible de naturalisme, sur lequel M. Henry Fouquier
+s'égaye avec la fine fleur de son esprit. Est-ce bien moi qui ai créé le
+mot? je n'en sais ma foi rien! Enfin, je l'ai employé et j'en accepte
+la paternité. C'est donc bien abominable de prendre un mot nouveau,
+lorsqu'on éprouve le besoin de désigner une chose ancienne d'une façon
+saisissante. Mettons que la formule de la vérité dans l'art nous vienne
+de Platon et d'Aristote. Suis-je condamné à employer une périphrase pour
+désigner cette vérité dans l'art? N'est-il pas plus commode de choisir
+un mot, d'accepter un mot qui est dans l'air? Puis, il n'y a pas
+d'absolu. Du temps de Platon et d'Aristote, la vérité dans l'art a pu
+avoir un nom qui ne lui convienne plus aujourd hui; si le fond est
+éternel, les façons d'être changent, la nécessité d'appellations
+nouvelles se fait sentir. On me demande pourquoi je ne me suis pas
+contenté du mot réalisme, qui avait cours il y a trente ans; uniquement
+parce que le réalisme d'alors était une chapelle et rétrécissait
+l'horizon littéraire et artistique. Il m'a semblé que le mot naturalisme
+élargissait au contraire le domaine de l'observation. D'ailleurs, que ce
+mot soit bien ou mal choisi, peu importe. Il finira par avoir le sens
+que nous lui donnerons. C'est uniquement ce sens qui est la grande
+affaire.
+
+Et ici j'entre dans le vif de ma querelle avec M. Henry Fouquier. Il est
+plein d'esprit, cela je ne le nie pas; mais il fait un raisonnement qui
+m'a paru dénoter une philosophie un peu puérile, cette philosophie du
+coin du feu qui discute sur l'art de couper les cheveux en quatre. Voici
+ce qu'il écrit: «Je crois que l'erreur capitale du propagateur zélé du
+naturalisme consiste à avoir confondu le fond éternel des choses avec
+les moyens d'expression.» Puis, il s'explique: de tout temps les
+artistes ont eu pour but de reproduire la nature, de se faire les
+interprètes de la vérité. Tous les artistes sont donc des naturalistes.
+Où ils commencent à différer, c'est lorsqu'ils expriment, par ce
+que chaque groupe d'artistes, selon les temps, les milieux et les
+tempéraments, donne alors des expressions différentes de la nature.
+C'est là seulement, d'après M. Henry Fouquier, que les naturalistes
+d'intention deviennent des idéalistes, des classiques, des romantiques,
+enfin toutes les variétés connues.
+
+Parbleu! le raisonnement est superbe! Je jure à M. Henry Fouquier que
+je ne confonds pas du tout le fond éternel des choses avec les moyens
+d'expression. Ce fond éternel des choses est d'un bon comique dans cette
+argumentation. Voyez-vous un gredin devant un tribunal, disant qu'il a
+le fond éternel d'honnêteté, mais que, dans la pratique, il n'en a pas
+tenu compte? Où en serions-nous, si l'intention suffisait dans les arts
+et dans les lettres? Vous me la bâillez belle, avec votre fond éternel
+des choses! Que m'importe ce que veulent les artistes et les écrivains?
+C'est ce qu'ils me donnent qui m'intéresse.
+
+Évidemment, à toutes les époques, les prosateurs comme les poètes ont eu
+la prétention de peindre la nature et de dire la vérité. Mais l'ont-ils
+fait? C'est ici que les écoles commencent, que la critique naît, qu'on
+échange des montagnes d'arguments. Me dire que je me trompe, en ne
+mettant pas tous les écrivains sur une même ligne et en ne leur donnant
+pas à tous le nom de naturalistes, parce que tous ont l'intention de
+reproduire la nature, c'est jouer sur les mots et faire de l'esprit
+singulièrement fin. J'appelle naturalistes ceux qui ne se contentent pas
+de vouloir, mais qui exécutent: Balzac est un naturaliste, Lamartine est
+un idéaliste. Les mots n'auraient plus aucun sens si cela n'était pas
+très net pour tout le monde. Quand on raffine, quand on amincit les mots
+pour tourner spirituellement autour d'eux, il arrive qu'ils fondent et
+que la page écrite tombe en poussière. Il faut moins de finesse et plus
+de grosse bonhomie dans l'art.
+
+Donc, je ne tiens compte du fond éternel des choses que lorsque
+l'écrivain en tient compte lui-même et ne triche pas, volontairement
+ou non. Le reste est une pure dissertation philosophique, parfaitement
+inutile. Remarquez que je ne nie pas le génie humain. Je crois qu'on a
+fait et qu'on peut faire des chefs-d'oeuvre en se moquant de la
+vérité. Seulement, je constate la grande évolution d'observation et
+d'expérimentation qui caractérise notre siècle, et j'appelle naturalisme
+la formule littéraire amenée par cette évolution. Les écrivains
+naturalistes sont donc ceux dont la méthode d'étude serre la nature et
+l'humanité du plus près possible, tout en laissant, bien entendu, le
+tempérament particulier de l'observateur libre de se manifester ensuite
+dans les oeuvres comme bon lui semble.
+
+M. Henry Fouquier, du moment que je n'entends pas modifier le fond
+éternel des choses, est plein de dédain. Il voudrait peut-être, pour se
+déclarer satisfait, me voir créer le monde une seconde fois. Ma tâche
+lui semble modeste, si je ne m'attaque qu'aux moyens d'expression. A
+quoi veut-il donc que je m'attaque, à la terre ou au ciel? Mais, les
+moyens d'expression, c'est tout le domaine de la critique; le reste
+ne saurait nous regarder. Enfin, il prétend que j'enfonce les portes
+ouvertes. Toujours le même espoir déçu de me voir faire quelque chose
+d'extraordinaire. Mon Dieu! non, je n'ai pas de rocher où je pontifie
+et prophétise. Je ne tutoie pas Dieu. Je ne suis qu'un homme du siècle.
+Quant aux portes, elles sont, il est vrai, sinon ouvertes, du moins
+entr'ouvertes. Un battant tient encore, selon moi; j'y donne mon petit
+coup de cognée. Que chacun fasse comme moi, et le passage sera plus
+large.
+
+Revenons au théâtre. Si dans le roman le triomphe du naturalisme est
+complet, je constate malheureusement qu'il n'en est pas de même sur
+notre scène française. Je ne rentrerai pas dans ce que j'ai dit vingt
+fois à ce sujet. L'autre jour, en répondant à M. Sarcey, j'ai, une fois
+de plus, donné mes arguments. Pour M. Henry Fouquier, il se déclare
+absolument satisfait; notre théâtre contemporain l'enchante, il
+le trouve supérieur. Pour me convaincre, il m'envoie assister aux
+_Fourchambault_; j'ai vu la pièce, j'en ai dit mon sentiment, et il est
+inutile que j'y revienne. Il n'y aurait qu'un moyen de me prouver que la
+formule naturaliste a donné au théâtre tout ce qu'elle doit donner: ce
+serait de poser en face de Balzac un auteur dramatique de sa taille, ce
+serait de me nommer une série de pièces qui se tiennent debout devant la
+_Comédie humaine_.
+
+Si vous ne pouvez pas établir cette comparaison, c'est qu'à notre époque
+le roman est supérieur et et que le drame est inférieur. J'attends le
+génie qui achèvera au théâtre l'évolution commencée. Vous êtes satisfait
+de notre littérature dramatique actuelle, je ne le suis pas, et j'expose
+mes raisons. Plus tard, on saura bien lequel de nous deux se trompait.
+
+Ce que j'abandonne volontiers à l'esprit si fin de M. Henry Fouquier, ce
+sont mes pièces sifflées. Là, il triomphe aisément, ayant l'apparence
+des faits pour lui. Il a bien lu dans mes pièces et dans mes préfaces
+des choses que je n'y ai jamais écrites; mettons cela sur le compte de
+son ardeur à me convaincre. C'est chose entendue, mes pièces ne valent
+absolument rien; mais en quoi mon manque de talent touche-t-il la
+question du naturalisme au théâtre? Un autre prendra la place, voilà
+tout.
+
+
+
+III
+
+M. de Lapommeraye est un conférencier aimable, spirituel, d'une
+élocution prodigieusement facile. La première fois que je l'ai entendu,
+je suis resté stupéfait de toutes les grâces dont il a semé ses paroles.
+Il paraît adoré de son public, devant lequel il lui sera toujours très
+facile d'avoir raison contre moi.
+
+Dans une de ses dernières conférences, à laquelle j'assistais, il a
+constaté d'abord la crise que nous traversons, l'effarement où se
+trouvent nos auteurs dramatiques, en ne sachant quelles pièces ils
+doivent faire pour réussir. Et il a déclaré qu'il allait élucider la
+question et indiquer la formule de l'art de demain. Là-dessus, je
+suis devenu tout oreille, car ce problème ainsi posé m'intéressait
+singulièrement. Je tâtonnais encore, j'allais donc mettre enfin la
+main sur la vérité. Mais j'ai été bien désillusionné, je l'avoue. Le
+conférencier, après des digressions brillantes, après avoir opposé
+l'idéalisme au naturalisme, a conclu que les auteurs dramatiques
+devaient tendre vers le grand art. Vraiment, nous voilà bien renseignés,
+et c'est là une trouvaille merveilleuse!
+
+Le grand art! mais, sérieusement, moi qui m'honore d'être un
+naturaliste, est-ce que je ne réclame pas le grand art plus
+impérieusement encore que les idéalistes? M. de Lapommeraye me prend-il
+pour un vaudevilliste, ou pour un faiseur d'opérettes? Il faudrait
+s'entendre sur le grand art, un mot dont M. Prudhomme a plein la bouche,
+et que les esprits médiocres galvaudent dans toutes les boursouflures
+de la versification. M. de Lapommeraye a cité _la Fille de Roland_. Eh
+bien, _la Fille de Roland_ est de l'art très petit, de l'art absolument
+inférieur; et attendez vingt ans, vous verrez ce qu'en penseront nos
+fils. Je donnerais ce paquet informe de mauvais vers, pour deux vers
+d'un vrai poète. Non, mille fois non! le grand art n'est pas l'art monté
+sur des échasses, l'art en tartines, l'art qui tient delà place et qui
+fait les grands bras, en roulant les yeux. Je préfère un vaudeville
+amusant à une tragédie imbécile. Le grand art, c'est l'épanouissement du
+génie, pas autre chose, quel que soit le cadre choisi par le génie. _La
+Noce juive_, de Delacroix, un tableau d'intérieur large comme la main,
+est du grand art, tandis que les toiles immenses de nos Salons annuels
+sont généralement de l'art odieux et lilliputien.
+
+Et j'affirme que le naturalisme autant que l'idéalisme aspire au grand
+art. M. de Lapommeraye s'est débarrassé du naturalisme de la façon la
+plus commode du monde. «Quand vous êtes au bord de la mer, a-t-il dit
+à peu près, ne préférez-vous pas vous perdre dans la contemplation de
+l'infini, de l'horizon lointain où le ciel et l'eau se confondent?
+n'êtes-vous pas plus ému par ce spectacle que par le spectacle de la
+plage, où rôdent des pêcheurs sordides?» Sans doute, l'horizon lointain,
+c'est l'idéalisme, tandis que la plage, c'est le naturalisme. Voilà une
+belle comparaison, mais le malheur est que le naturalisme est partout,
+aussi bien à cinq lieues qu'à cinq mètres. Il n'exclut rien, il accepte
+tout, il peint tout.
+
+Je ne puis m'empêcher de m'égayer honnêtement, en pensant que M. de
+Lapommeraye a cru tuer le naturalisme avec une comparaison. Il s'attaque
+à l'esprit moderne tout entier, et il n'a qu'une belle comparaison pour
+arme. Imaginez une rose pour barrer le chemin à un torrent. Veut-on
+savoir ce que c'est que le naturalisme, tout simplement? Dans la
+science, le naturalisme, c'est le retour à l'expérience et à l'analyse,
+c'est la création de la chimie et de la physique, ce sont les méthodes
+exactes qui, depuis la fin du siècle dernier, ont renouvelé toutes nos
+connaissances; dans l'histoire, c'est l'étude raisonnée des faits et des
+hommes, la recherche des sources, la résurrection des sociétés et de
+leurs milieux; dans la critique, c'est l'analyse du tempérament
+de l'écrivain, la reconstruction de l'époque où il a vécu, la vie
+remplaçant la rhétorique; dans les lettres, dans le roman surtout, c'est
+la continuelle compilation des documents humains, c'est l'humanité vue
+et peinte, résumée en des créations réelles et éternelles. Tout notre
+siècle est là, tout le travail gigantesque de notre siècle, et ce n'est
+pas une comparaison de M. de Lapommeraye qui arrêtera ce travail.
+
+Certes, je reconnais moi-même l'inutilité de ces polémiques. Le
+naturalisme se produira au théâtre, cela est indéniable pour moi, parce
+que cela est dans la loi même du mouvement qui nous emporte. Mais, au
+lieu de donner ici de bonnes raisons, j'aimerais mieux que de grandes
+oeuvres naturalistes parussent au théâtre. M. de Lapommeraye, si elles
+réussissaient, serait le premier à les applaudir et à les louer devant
+son public. Alors, nous serions parfaitement d'accord, ce que je désire
+de tout mon coeur.
+
+Un autre critique, M. Poignand, veut bien également n'être pas de mon
+avis. Je néglige les attaques qu'il dirige contre mes propres oeuvres;
+c'est là un massacre enfantin, auquel je m'habitue, et dont je souris.
+Je ne m'arrête pas également à son amusant paradoxe, par lequel ce sont
+les personnages historiques qui sont vivants, tandis que nous autres,
+vivants, nous sommes morts. Mais il fait sur le drame historique des
+réflexions qui m'intéressent.
+
+Je crois avoir moi-même indiqué que le drame historique prendrait
+seulement de l'intérêt, le jour où les auteurs, renonçant aux pantins de
+fantaisie, s'aviseront de ressusciter les personnages réels, avec leurs
+tempéraments et leurs idées, avec toute l'époque qui les entoure.
+M. Poignand annonce la venue d'une jeune école, qui songe à ces
+résurrections de l'histoire. Voilà qui est parfait. L'entreprise est
+formidable, car elle nécessitera des recherches immenses et un talent
+d'évocation rare. Mais j'applaudirai très volontiers, si elle réussit.
+D'ailleurs, M. Poignand ne s'aperçoit peut-être pas que le drame dont il
+parle serait le drame historique naturaliste. Gustave Flaubert n'a pas
+suivi une autre méthode pour écrire _Salammbô_. J'accepte parfaitement
+le drame historique, ainsi compris, parce qu'il mène tout droit au drame
+moderne, tel que je le demande. On ne peut pas être exclusif: si l'on
+ressuscite le passé, c'est tout le moins qu'on laisse vivre le présent.
+
+
+
+IV
+
+M. Henri de Lapommeraye a fait une nouvelle conférence sur le
+naturalisme au théâtre.
+
+La thèse de M. de Lapommeraye est des plus simples. Il a apporté, sur
+sa table de conférencier, un tas énorme de livres, et il a dit à son
+auditoire, dont il est l'enfant gâté: «Je vais vous prouver, en vous
+lisant des passages de Diderot, de Mercier, d'autres critiques encore,
+que le naturalisme n'est pas né d'hier et que, de tout temps, on a
+réclamé ce que M. Zola réclame aujourd'hui.» Il est parti de là, il a lu
+des pages entières, il a prouvé de la façon la plus complète que j'ai le
+très grand honneur de continuer la besogne de Diderot.
+
+J'avoue que je m'en doutais bien un peu. Mais je ne l'en remercie pas
+moins de l'aide précieuse qu'il a bien voulu m'apporter. Mon Dieu! oui,
+je n'ai rien inventé; jamais, d'ailleurs, je n'ai eu l'outrecuidance
+de vouloir inventer quelque chose. On n'invente pas un mouvement
+littéraire: on le subit, on le constate. La force du naturalisme, c'est
+qu'il est le mouvement même de l'intelligence moderne.
+
+Ainsi donc, il est bien entendu que Diderot a soutenu les mêmes idées
+que moi, qu'il croyait lui aussi à la nécessité de porter la vérité au
+théâtre; il est bien entendu que le naturalisme n'est pas une invention
+de ma cervelle, un argument de circonstance que j'emploie pour défendre
+mes propres oeuvres. Le naturalisme nous a été légué par le dix-huitième
+siècle; je crois même que, si l'on cherchait bien, on le retrouverait,
+plus ou moins confus, à toutes les périodes de notre histoire
+littéraire. Voilà ce que M. de Lapommeraye a établi, et il ne pouvait me
+faire un plus vif plaisir.
+
+Seulement, où M. de Lapommeraye a voulu m'être désagréable, c'est
+lorsqu'il a ajouté que toutes les réformes demandées par Diderot ont été
+prises en considération, et qu'il n'y a pas lieu aujourd'hui de tenir
+compte des idées exprimées dans ma critique dramatique. Il fait ses
+politesses à Diderot, ce qui est naturel, puisque Diderot est mort. Mais
+ne se doute-t-il pas que les confrères de Diderot disaient dans leur
+temps, des théories de celui-ci, ce qu'il dit lui-même à cette heure de
+mes théories à moi? C'est un sentiment commun à toutes les générations:
+les aînés ont eu raison, les contemporains ne savent ce qu'ils disent.
+Comme l'a tranquillement déclaré M. de Lapommeraye, le théâtre est
+parfait aujourd'hui, il doit rester immobile, la plus petite réforme en
+gâterait l'excellence.
+
+Vraiment? M. de Lapommeraye feint d'ignorer que tout marche, que rien ne
+reste stationnaire. Il est commode de dire: «Les améliorations réclamées
+par Diderot ont eu lieu,» ce qui, d'ailleurs, est radicalement faux, car
+Diderot voulait la vérité humaine au théâtre, et je ne sache pas que la
+vérité humaine trône sur nos planches. En tous cas si les améliorations
+avaient eu lieu, elles ne nous suffiraient plus, voilà tout. Il y a
+une somme de vérités pour chaque époque. Toujours des évolutions
+s'accompliront. Il faut qu'une langue meure pour qu'on dise à une
+littérature: «Tu n'iras pas plus loin.»
+
+
+
+
+LES EXEMPLES
+
+
+
+LA TRAGEDIE
+
+I
+
+Pendant la première représentation, au Théâtre-Français, de _Rome
+vaincue_, la nouvelle tragédie de M. Alexandre Parodi, rien ne m'a
+intéressé comme l'attitude des derniers romantiques qui se trouvaient
+dans la salle. Ils étaient furibonds; mais, en petit nombre, noyés dans
+la foule, ils restaient impuissants et perdus. Voilà donc où nous en
+sommes, la grande querelle de 1830 est bien finie, une tragédie peut
+encore se produire sans rencontrer dans le public un parti pris contre
+elle; et demain un drame romantique serait joué, qu'il bénéficierait de
+la même tolérance. La liberté littéraire est conquise.
+
+A vrai dire, je veux voir dans le bel éclectisme du public un jugement
+très sain porté sur les deux formes dramatiques. La formule classique
+est d'une fausseté ridicule, cela n'a plus besoin d'être démontré. Mais
+la formule romantique est tout aussi fausse; elle a simplement substitué
+une rhétorique à une rhétorique, elle a créé un jargon et des procédés
+plus intolérables encore. Ajoutez que les deux formules sont à peu près
+aussi vieilles et démodées l'une que l'autre. Alors, il est de toute
+justice de tenir la balance égale entre elles. Soyez classiques, soyez
+romantiques, vous n'en faites pas moins de l'art mort, et l'on ne vous
+demande que d'avoir du talent pour vous applaudir, quelle que soit votre
+étiquette. Les seules pièces qui réveilleraient, dans une salle, la
+passion des querelles littéraires, ce seraient les pièces conçues
+d'après une nouvelle et troisième formule, la formule naturaliste. C'est
+là ma croyance entêtée.
+
+M. Alexandre Parodi ne va pas moins être mis bien au-dessous de Ponsard
+et de Casimir Delavigne par les amis de nos poètes lyriques. J'ai déjà
+entendu nommer Luce de Lancival. On l'accuse de ne pas savoir faire les
+vers, ce qui est certain, si le vers typique est ce vers admirablement
+forgé et ciselé des petits-fils de Victor Hugo. On lui reproche encore
+d'être retourné aux Romains, d'avoir dramatisé une fois de plus
+l'antique et barbare histoire de la vestale enterrée vive, pour s'être
+oubliée dans l'amour d'un homme. Tout cela est bien grossi par l'ennui
+légitime que les derniers romantiques ont dû éprouver en voyant réussir
+une tragédie. Il est bon de remettre les choses en leur place.
+
+L'auteur, en effet, a choisi un sujet fort connu. Seulement, il serait
+injuste de ne pas lui tenir compte de la façon dont il a mis ce sujet en
+oeuvre. On est au lendemain de la bataille de Cannes, Rome est perdue,
+lorsque les augures annoncent qu'une vestale a trahi son voeu et qu'il
+faut apaiser les dieux, si l'on désire sauver la patrie. Voilà, du coup,
+le cadre qui s'élargit. Opimia, la vestale parjure, grandit et devient
+brusquement héroïque. Il y a bien à côté un drame amoureux: elle aime le
+soldat Lentulus, qui est venu annoncer la défaite de Paul-Emile. Mais
+l'idée patriotique domine, et si Opimia revient se livrer après s'être
+sauvée avec son amant, c'est que la patrie la réclame.
+
+Et je veux répondre aussi à la ridicule querelle qu'on fait à l'auteur,
+en lui reprochant d'avoir pris pour noeud de son drame une superstition
+odieuse. Cette superstition s'appelait alors une croyance, et dès lors
+la question s'élève. Si tout le peuple de Rome croyait fermement
+acheter la victoire par l'ensevelissement épouvantable d'Opimia, cet
+ensevelissement prenait aussitôt un caractère de nécessité grandiose.
+Elle-même, si elle avait la foi, se sacrifiait avec autant de noblesse
+que le soldat donnant son sang à la patrie. Je vais même plus loin,
+j'admets que l'oncle d'Opimia, Fabius, qui la juge et l'envoie à la
+mort, soit assez éclairé et assez sceptique pour ne pas croire à
+l'efficacité matérielle de l'agonie affreuse d'une pauvre enfant; il
+agit cependant en ardent patriote, en consentant à cette agonie, qui
+peut rendre le courage au peuple et faire sortir de terre de nouveaux
+défenseurs.
+
+Certes, on restreindrait fort le domaine dramatique, si l'on refusait
+la foi comme moyen. L'auteur est à Rome et non à Paris. Je trouve même
+fâcheux son personnage du poète Ennius qu'il a créé uniquement pour
+plaider les droits de l'humanité. Ennius m'a paru singulièrement
+moderne. Cela prouve que M. Alexandre Parodi a prévu l'objection des
+personnes sensibles, et qu'il a voulu leur faire une concession. Je
+crois que la tragédie aurait encore gagné en largeur, en acceptant
+l'horreur entière du sujet. On tue Opimia parce que la patrie d'alors
+veut qu'on la tue, et c'est tout, cela suffit.
+
+D'ailleurs, le mérite de _Rome vaincue_ est surtout dans le
+développement de l'idée première. Opimia a pour aïeule une vieille femme
+aveugle, Postumia, qui vient la disputer à ses juges avec un emportement
+superbe. De ses bras tendus, de ses mains tremblantes, elle cherche sa
+fille, la serre avec des cris de révolte. Elle supplie les juges,
+se traîne à leurs genoux, puis les insulte, quand ils se montrent
+impitoyables. La scène a fait un grand effet. Mais elle n'est que la
+préparation d'une autre scène, que je trouve plus large encore. Quand
+Postumia voit Opimia perdue, elle veut tout au moins abréger son agonie,
+elle lui apporte un poignard. Et, comme la pauvre fille a les mains
+liées et qu'elle ne peut se frapper elle-même, l'aïeule lui demande
+où est la place de son coeur, puis la tue. Au dénoûment, lorsque la
+nouvelle de la retraite d'Annibal fait courir tout le peuple aux
+remparts, Postumia, restée seule à la porte du caveau d'Opimia, y
+descend, pour mourir à côté du corps de l'enfant.
+
+Eh bien, cela est absolument grand. L'homme qui a trouvé cela est un
+tempérament dramatique de première valeur. Si une pareille situation
+se trouvait dans un drame, accommodée au ragoût romantique, nos poètes
+n'auraient pas assez d'exclamations pour crier au génie. Sans doute,
+la forme classique me gêne; mais la forme romantique me gênerait tout
+autant. Je ne puis donc que trouver très remarquable l'invention de la
+vieille aveugle, disputant sa fille à la mort jusqu'à la dernière heure,
+et la tuant elle-même pour que la mort lui soit plus douce. Cette figure
+est posée avec beaucoup de puissance.
+
+Je n'ai pas cru devoir raconter la pièce en détail. Au courant de la
+discussion, l'analyse se fait d'elle-même. C'est ainsi que je dois
+parler d'un esclave gaulois, Vestaepor, employé dans le temple de Vesta,
+et qui favorise les amours et la fuite d'Opimia et de Lentulus. M.
+Alexandre Parodi semble avoir voulu marquer encore dans ce personnage
+la force de la foi. Vestaepor aide les amants à se sauver, parce qu'il
+déteste Rome et qu'il croit à la colère des dieux; si les dieux n'ont
+pas leur victime, ils consommeront la perte des Romains, ils vengeront
+l'esclave et le réuniront à ses deux fils, qui combattent dans l'armée
+d'Annibal. Ce personnage est d'invention ordinaire, légèrement
+mélodramatique même; mais je voulais le signaler, pour montrer l'idée de
+foi et de patriotisme qui plane sur toute l'oeuvre.
+
+Le succès a été grand, surtout pour les deux derniers actes. Voici,
+d'ailleurs, exactement le bilan de la soirée.
+
+Un premier acte très large, le Sénat assemblé pour délibérer après la
+défaite de Cannes, et l'arrivée de Lentulus, qui raconte la bataille
+dans un long récit fortement applaudi. Un second acte dans le temple de
+Vesta, décor superbe, mais action lente et d'intérêt médiocre; c'est là
+qu'Opimia se trahit. Un troisième acte dans le bois sacré de Vesta, le
+moins bon des cinq; Opimia et Lentulus, aidés par Vestaepor, se sauvent,
+grâce à un souterrain. Un quatrième acte, d'une grande beauté; Opimia
+est revenue se livrer, on la condamne, et Postumia la dispute à ses
+juges. Enfin, un cinquième acte, dont le dénoûment reste superbe, encore
+un décor magnifique, le Champ Scélérat, avec le caveau où l'on descend
+le corps de la vestale tuée par l'aïeule.
+
+Le vers de M. Alexandre Parodi n'a pas, je le répète, la facture savante
+de nos poètes contemporains. Il manque de lyrisme, cette flamme du vers
+sans laquelle on semble croire aujourd'hui que le vers n'existe pas.
+Quant à moi, je suis persuadé que M. Alexandre Parodi a réussi justement
+parce qu'il n'est pas un poète lyrique. Il fabrique ses hexamètres en
+homme consciencieux qui tient à être correct; parfois, il rencontre
+un beau vers, et c'est tout. Aucun souci de décrocher les étoiles.
+Oserai-je l'avouer? cela ne me fâche pas outre mesure. Il n'est pas
+poète comme nous l'entendons depuis une cinquantaine d'années; eh bien,
+il n'est pas poète, c'est entendu. Mettons qu'il écrit en prose. Ce qui
+me blesse davantage, c'est l'amphigouri classique dans lequel il se
+noie, et j'arrive ici à la seule querelle que je veuille lui faire.
+
+Comment se fait-il qu'un jeune homme de trente-quatre ans, dit-on, un
+écrivain qui paraît avoir une vaste ambition, puisse ainsi claquemurer
+son vol dans une formule devenue grotesque? Je ne lui conseille pas,
+ah! certes, non! de tomber dans l'autre formule, la formule romantique,
+peut-être plus grotesque encore; mais je fais appel à toute sa jeunesse,
+à toute son ambition, et je le supplie d'ouvrir les yeux à la vérité
+moderne. Il y a une place à prendre, une place immense, écrire la
+tragédie bourgeoise contemporaine, le drame réel qui se joue chaque jour
+sous nos yeux. Cela est autrement grand, vivant et passionnant, que les
+guenilles de l'antiquité et du moyen âge. Pourquoi va-t-il s'essouffler
+et fatalement se rapetisser dans un genre mort? Pourquoi ne tente-t-il
+pas de renouveler notre théâtre et de devenir un chef, au lieu de
+patauger dans le rôle de disciple? Il a de la volonté et une véritable
+largeur de vol. C'est ce qu'il faut avoir pour aborder le vrai,
+au-dessus des écoles et du raffinement des artistes simplement
+ciseleurs.
+
+
+
+II
+
+La tragédie en quatre actes et en vers, _Spartacus_, que M. Georges
+Talray vient de faire jouer à l'Ambigu, a une histoire qu'il est bon de
+conter pour en tirer des enseignements.
+
+L'auteur, m'a-t-on dit, est un homme riche, bien apparenté, qui a été
+mordu de la passion du théâtre, comme d'autres heureux de ce monde sont
+mordus de la passion du jeu, des femmes ou des chevaux. Certes, on ne
+saurait trop le féliciter et l'encourager.
+
+Un homme qui s'ennuie et qui songe à écrire des tragédies en quatre
+actes, lorsqu'il pourrait donner des hôtels à des danseuses, est à coup
+sûr digne de tous les respects. Pouvoir être Mécène et consentir à
+devenir Virgile, voilà qui dénote une noble activité d'esprit, un souci
+des amusements les plus dignes et les plus élevés.
+
+Naturellement, M. Talray entend être maître absolu dans le théâtre où on
+le joue. Quand on a le moyen de mettre ses pièces dans leurs meubles,
+on serait bien sot de les loger en garni à la Comédie-Française ou à
+l'Odéon. Cela explique pourquoi M. Talray s'est adressé une première
+fois au théâtre-Déjazet, et la seconde fois à l'Ambigu. Seules les
+méchantes langues laissent entendre que M. Perrin et M. Duquesnel
+auraient pu refuser ses pièces, fruits d'un noble loisir. M. Talray
+veut simplement passer de son salon sur la scène, sans quitter son
+appartement; et, s'il n'a pas bâti un théâtre, c'est que le temps a
+dû lui manquer. Il cherche donc une salle à louer, accepte le
+premier théâtre en déconfiture qui se présente, en se disant que les
+chefs-d'oeuvre honorent les planches les plus encanaillées.
+
+Une légende s'est formée sur la façon magnifique dont il s'est conduit
+au théâtre-Déjazet. Il s'agissait seulement d'un petit acte, je crois;
+et les ouvreuses elles-mêmes ont reçu en cadeau des bonnets neufs. A
+l'Ambigu, la solennité s'élargit. Songez donc! une tragédie en quatre
+actes, quelque chose comme dix-huit cents vers! Aussi le bruit s'est-il
+répandu que le directeur a demandé au poète quinze mille francs, pour
+jouer sa pièce quinze fois; je ne parle pas des décors, des costumes,
+des accessoires. Les chiffres ne sont peut-être pas exacts; mais il n'en
+est pas moins certain que l'auteur paye les frais et présente son oeuvre
+au public, directement, sans l'avoir soumise au jugement de personne.
+
+Ah! c'est le rêve, et les gens très riches peuvent seuls se permettre
+une pareille tentative. J'ai entendu soutenir brillamment cette opinion,
+que l'auteur devait avoir un théâtre à lui et jouer lui-même ses pièces,
+s'il voulait donner sa pensée tout entière, dans sa verdeur et sa
+vérité. Les deux plus grands génies dramatiques, Shakespeare et
+Molière, ont entendu ainsi le théâtre, et ne s'en sont pas mal trouvés.
+Seulement, cette trinité de l'auteur, du directeur et de l'acteur réunis
+en une seule personne, n'est pas dans nos moeurs, et tous les essais
+qu'on a pu tenter de nos jours ont échoué misérablement.
+
+Je suis allé à l'Ambigu avec une grande curiosité, très décidé à
+m'intéresser au _Spartacus_ de M. Talray. Notez qu'il faut un certain
+courage pour aborder ainsi le public, quand on est un simple amateur: on
+s'expose aux plaisanteries de ses amis, aux rudesses de la critique, aux
+rires de la foule. Il est entendu qu'un auteur qui paye et qui tombe,
+est doublement ridicule. Châtiment mérité, dira-t-on. Peut-être.
+Mais j'aime cette belle confiance des poètes qui risquent ainsi
+tranquillement le ridicule, et qui souvent même l'achètent très cher.
+
+J'arrive et j'écoute religieusement. Il faut vous dire, avant tout, que
+M. Talray s'est absolument moqué de l'histoire. Son _Spartacus_ est
+d'une grande fantaisie. J'avoue que cela ne me fâche pas outre mesure.
+Les auteurs dramatiques ont toujours traité l'histoire avec tant de
+familiarité, qu'un mensonge de plus ou de moins importe peu. Nous sommes
+en pleine imagination, c'est chose convenue. Seulement, ce qu'on peut
+demander, c'est que l'imagination ne batte pas la campagne, au point
+d'ahurir le monde. Or, M. Talray a une façon de traiter le théâtre très
+dangereuse pour le public bon enfant, qui vient naïvement voir ses
+pièces, avec l'intention de les comprendre.
+
+Je vais tenter d'analyser son _Spartacus_ en quelques mots; et je
+demande à l'avance pardon si je me trompe, car ce ne serait vraiment pas
+ma faute. Spartacus a pour père un prêtre d'Isis, nommé Séphare, qui
+nourrit les plus grands projets; on ne sait pas bien lesquels, il parle
+du bonheur du genre humain, il lance l'anathème sur Rome, et je suis
+porté à croire qu'il rêve l'affranchissement des esclaves, avec des
+vues particulières et lointaines sur la Révolution française. Bref, ce
+Séphare, entré comme intendant chez le consul Crassus, commence son beau
+rôle de régénérateur en donnant Camille, la fille de son maître, pour
+maîtresse à son fils Spartacus, alors gladiateur. Voilà qui n'est pas
+propre; mais la passion du sectaire est, à la rigueur, une excuse.
+
+Il y a une autre femme dans l'aventure, Myrrha, une courtisane à ce
+qu'on peut croire. Séphare est aussi très bien avec celle-là, si bien
+même qu'ils complotent ensemble l'empoisonnement du gardien des jeux.
+Décidément, ce prêtre d'Isis manque de sens moral. Quand le gardien des
+jeux est mort, Myrrha obtient du préteur Métellus son amant la place
+du défunt pour Spartacus. Le héros, ramassant sous ses ordres les
+gladiateurs et la plèbe de la ville, suscite alors une révolte, brûle
+Rome, se bat pour l'affranchissement des esclaves. Rien de stupéfiant
+comme la mise en oeuvre dramatique de cet épisode. Le préteur Métellus
+est gris, la courtisane Myrrha embellit la fête, on voit Rome brûler sur
+un transparent, et un choeur arrive, on ignore pourquoi, qui chante, je
+crois, le bon vin et la liberté.
+
+Cependant, Camille, la maîtresse de Spartacus, joue là dedans un rôle
+symbolique. Elle doit être la liberté en personne, j'imagine. Au
+dénoûment, Spartacus, après avoir battu les Romains, est à son tour
+sur le point d'être vaincu. Il se tue d'un coup de poignard en pleine
+poitrine; Camille devient folle sur son cadavre; et, quand le consul
+Crassus se présente, Séphare le traite de la belle façon, lui montre
+sa fille folle, et lui annonce qu'un jour le fils de Spartacus et de
+Camille reprendra l'oeuvre de délivrance. Sur quoi, un choeur envahit
+de nouveau la scène, et la toile tombe sur la reprise des couplets du
+troisième acte.
+
+J'écoutais donc attentivement. L'impression des premières scènes était
+assez agréable. Le carnaval romain, ce décor large et à style sévère,
+ces personnages aux draperies de couleur tendre, me reposaient du
+carnaval romantique, des guenilles et des armures du moyen âge.
+Vraiment, les femmes sont adorables, les cheveux cerclés d'or, les
+bras nus, dans ces étoffes souples, où leur corps libre roule si
+voluptueusement. Puis, j'attrapais par-ci par-là un bout de vers
+assez mal rimé, mais d'une musique sonore et éclatante. Enfin, je ne
+m'ennuyais pas, j'attendais de comprendre sans trop d'impatience.
+
+Au milieu du premier acte, cependant, comme j'étais de plus en plus
+attentif, j'ai commencé à éprouver une légère douleur aux tempes. Une
+consternation peu à peu m'envahissait, car je ne comprenais toujours
+pas, malgré mes efforts. J'avais beau ouvrir les oreilles, tendre
+l'esprit, répéter tout bas les mots que je saisissais, le sens
+m'échappait, les paroles tombaient comme des bruits qui s'envolaient,
+avant d'avoir formé des phrases. Maintenant, la pesanteur des tempes me
+gagnait le crâne et me roidissait le cou.
+
+Alors, l'ennui est arrivé, d'abord discret, un léger bâillement
+dissimulé entre les doigts, une envie sourde de penser à autre chose;
+puis, il s'est élargi, il est devenu immense, insondable, sans borne.
+Oh! l'ennui sans espoir, l'ennui écrasant qui descend dans chaque
+membre, dont on sent le poids dans les mains et dans les pieds! Et
+impossible d'échapper à ce lent écrasement, les personnages s'imposent;
+on les hait, on voudrait les supprimer, mais leur voix est comme un flot
+entêté qui bat, qui entame et qui noie les têtes les plus dures; même
+quand on baisse les yeux pour ne plus les voir, on les sent, ou croit
+les avoir sur les épaules. Un malheur public, un deuil, sont moins
+lourds.
+
+Ce qui me consternait surtout, c'était Séphare, le prêtre d'Isis.
+Pourquoi un prêtre d'Isis? Sans doute l'auteur avait mis là-dessous
+le sens philosophique de son oeuvre. La pièce restait tellement
+incompréhensible, qu'elle devait cacher quelque vérité supérieure. Les
+scènes se déroulaient: je songeais aux hypogées, aux pyramides, aux
+secrets que le Nil roule dans ses eaux boueuses. Je me sentais très
+bête, je tournais à l'ahurissement. Lorsqu'on s'est mis à chanter, j'ai
+eu l'envie ardente de me sauver, parce que tout espoir de comprendre
+s'en allait décidément. Mais j'étais trop engourdi; j'appartenais à
+l'ennui vainqueur.
+
+J'ai promis de tirer des enseignements de cette histoire. Le premier est
+que la tentative de M. Talray reste en elle-même excellente, et qu'on ne
+saurait trop engager les auteurs riches à l'imiter. Mais le point sur
+lequel je veux surtout insister est que, désormais, les gens du monde
+devront avoir pour les simples écrivains quelque respect; car, si j'ai
+vu parfois des écrivains ressembler à des princes dans un salon, je n'ai
+jamais vu un homme du monde qui ne se rendît parfaitement ridicule, en
+écrivant un roman ou une pièce de théâtre.
+
+Certes, je le répète, je ne veux en aucune façon décourager M. Talray.
+La distraction qu'il a choisie est louable. Ses vers sont médiocres,
+mais pleins de bonne volonté. Puis, j'aurais peur d'enlever leur
+dernière planche de salut aux théâtres menacés de faillite. Les auteurs
+sont rares qui consentent à payer chèrement leurs chutes. En somme, des
+pièces comme _Spartacus_ ne font de mal à personne. On sait de quelle
+façon on doit les prendre. M. Talray lui-même, si son échec le
+contrarie, peut dire à ses amis qu'il a simplement voulu tenir une
+gageure. Mon Dieu! oui, il aurait parié, après un déjeuner de garçons,
+d'ennuyer le public et d'ahurir la critique; et son pari serait gagné,
+oh! bien gagné!
+
+
+
+LE DRAME
+
+I
+
+On nous a donné des détails touchants sur M. Paul Delair. Il aurait
+trente-sept ans, il serait sans fortune et aurait dû prendre sur ses
+nuits pour écrire _Garin_, le drame en vers joué à la Comédie-Française;
+cette oeuvre, écrite il y a huit ou neuf ans déjà, reçue à correction,
+puis récrite en partie et montée enfin, représenterait de longs efforts,
+une grande somme de courage, et serait une de ces parties décisives où
+un écrivain joue sa vie. Eh bien! tous ces détails me troublent, et je
+n'ai jamais senti davantage combien la vérité est parfois douloureuse à
+dire. Heureusement, je suis peut-être le seul à pouvoir la dire, sans
+trop de remords, car mon autorité est fort discutée, et jusqu'à présent
+on a paru croire que ma franchise ne faisait de tort qu'à moi-même.
+
+Nous sommes au commencement du treizième siècle, dans une de ces
+lointaines époques historiques qui justifient au théâtre toutes les
+erreurs et toutes les fantaisies. Herbert, baron de Sept-Saulx, un
+burgrave selon le poncif romantique, a auprès de lui son neveu Garin,
+homme farouche, et un fils bâtard, Aimery, homme tendre, qu'il a eu
+d'une serve. Or, un jour d'ennui, Herbert, ayant fait entrer dans son
+château une bande d'Égyptiens, s'éprend de la belle Aïscha, qu'il épouse
+séance tenante. Et voilà le crime dans la maison, Aïscha pousse Garin,
+qui l'adore, à tuer Herbert, dont la vieillesse l'importune sans doute.
+Mais, au lendemain du meurtre, le soir des noces, lorsque les deux
+coupables vont se prendre aux bras l'un de l'autre, le spectre du
+vieillard se dresse entre eux, Garin a des hallucinations vengeresses
+qui lui montrent chaque nuit Aïscha au cou d'Herbert assassiné. Aimery,
+chassé par son père, revient alors comme un justicier. Il provoque
+Garin, il va le tuer, lorsque celui-ci revoit la terrible vision et
+tremble ainsi qu'un enfant. Aïscha, qui s'est empoisonnée, avoue le
+crime; Garin se tue sur son cadavre; et Aimery peut ainsi épouser une
+soeur de l'assassin, Alix, dont je n'ai pas parlé. Voilà.
+
+Mon Dieu! le sujet m'importe peu. On a fait remarquer avec raison que
+c'était là un mélange de _Macbeth_, des _Burgraves_ et d'une autre pièce
+encore. La seule réponse est qu'on prend son bien où on le trouve;
+Corneille et Molière ont écrit leurs plus belles oeuvres avec des
+morceaux pillés un peu partout. Mais il faut alors apporter une
+individualité puissante, refondre le métal qu'on emprunte et dresser sa
+statue dans une attitude originale. Or, M. Paul Delair s'est contenté de
+ressasser toutes les situations connues, sans en tirer un seul effet
+qui lui soit personnel. Cela est long, terriblement long, sans accent
+nouveau, d'une extravagance entêtée dans le sublime, d'une conviction
+qui m'a attristé, tellement elle est naïve parfois.
+
+Faut-il discuter? Rien ne tient debout dans cette fable extraordinaire.
+C'est un cauchemar en pleine obscurité. Les personnages sont découpés
+dans ce romantisme de 1830, si démodé à cette heure. Ils n'ont d'autre
+raison d'être que des formules toutes faites, ils portent des étiquettes
+dans le dos: le seigneur, le bâtard, la serve, le manant; et cela doit
+nous suffire, l'auteur se dispense dès lors de leur donner un état
+civil, de leur souffler une personnalité distincte. Ce sont des
+marionnettes convenues qu'il manoeuvre imperturbablement, en dehors
+de toute vérité historique et de toute analyse humaine. Voila le côté
+commode du drame romantique, tel que le comprend encore la queue de
+Victor Hugo. Il ne demande ni observation ni originalité; on en trouve
+les morceaux dans un tiroir, et il ne s'agit que de les ajuster, avec
+plus ou moins d'adresse. Je me rappellerai toujours la belle réponse de
+ce poète auquel je demandais: «Mais pourquoi ne faites-vous pas un
+drame moderne?» et qui me répondit, effaré: «Mais je ne peux pas, je ne
+saurais pas, il me faudrait dix ans d'études pour connaître les hommes
+et le monde!» Sans doute, si je l'interrogeais, M. Paul Delair me ferait
+aussi cette réponse.
+
+Et même, en acceptant le cadre qu'il a choisi, que de défauts, que
+d'erreurs dramatiques! Lorsque ses personnages sortent du poncif, on
+ne les comprend plus. Ainsi la serve est très nette, parce qu'elle est
+simplement la marionnette classique des mélodrames de Bouchardy et
+d'Hugo, la paysanne violée par le seigneur et devenue folle, qui se
+promène dans l'action en prophétisant le dénoûment et en aidant la
+Providence. Herbert, le seigneur, est également une bonne ganache de
+loup féodal qui se laisse injurier par le premier bourgeois venu, entré
+chez lui pour lui dire ses quatre vérités et lui annoncer la Révolution
+française. On les comprend, ceux-là, parce qu'ils sont tout bêtement
+les vieux amis du public, sur le ventre desquels le public a tapé bien
+souvent. Mais passez aux personnages que le poète a rêvé de faire
+originaux, et vous cessez de comprendre, vous entrez dans un fatras
+de vers stupéfiants où leur humanité se noie, vous ne les voyez plus
+nettement, parce que ce ne sont pas des figures observées, mais des
+pantins inventés qui se démentent d'une tirade à l'autre. Ou des figures
+poncives, ou des figures fantasmagoriques, voilà le choix.
+
+Ainsi, prenons Garin et Aïscha, les deux figures centrales, celles où M.
+Paul Delair a certainement porté son effort. Je défie bien qu'au sortir
+de la représentation, on puisse évoquer distinctement ces figures; et
+cela vient de ce qu'elles n'ont pas de base humaine, de ce que le poète
+ne nous les a pas expliquées par une analyse logique et claire. Il ne
+suffit pas de dire qu'Aïscha aime les hommes rouges de sang, pour nous
+la faire accepter, dans les invraisemblances où elle se meut. C'est
+elle qui pousse Garin; puis, elle s'efface, elle ne paraît plus être du
+drame; a-t-elle des remords, n'en a-t-elle pas? Nous l'ignorons, faute
+immense de l'auteur, car, si elle ne frissonne pas comme Garin, ou bien
+si elle ne reste pas violente et superbe, le dominant, devenant le mâle,
+elle ne nous intéresse plus, elle s'effondre. Et c'est ce qui arrive,
+le rôle est très mauvais, une actrice de génie n'en tirerait pas un cri
+humain. Garin de même reste un fantoche; sa lutte avec le remords ne se
+marque pas assez, on ne voit pas ses élats d'âme, sa passion, sa
+fureur, puis son affolement; tout cela se fond et se brouille dans une
+phraséologie étonnante, où une fausse poésie délaye à chaque minute la
+situation dramatique. Au dénoûment surtout, les deux héros m'ont paru
+pitoyables. Cette femme qui s'empoisonne de son côté, cet homme qui se
+poignarde du sien, pour finir la pièce, ne meurent pas logiquement, par
+la force même de la situation; je veux dire que leur mort n'est pas une
+conséquence inévitable de l'action, une mort analysée et déduite, ce qui
+la rend vulgaire.
+
+Un autre point m'a beaucoup frappé. Après le troisième acte, je me
+demandais avec curiosité comment M. Paul Delair allait encore trouver la
+matière de deux actes. Un acte d'exposition, un acte pour le meurtre, un
+acte pour les remords, enfin un acte pour la punition: cela me semblait
+la seule coupe possible. Mais cela ne faisait que quatre actes, et
+j'étais d'autant plus surpris que le gros du drame, le spectre et tout
+le tremblement se trouvaient au troisième acte, ce qui demandait,
+pour la bonne distribution d'une pièce, un dénoûment rapide, dans un
+quatrième acte très court. M. Paul Delair voulait cinq actes, et il a
+tout bonnement rempli son quatrième acte par un interminable couplet
+patriotique. J'avoue que je ne m'attendais pas à cela. Tout devait y
+être, jusqu'au drapeau français.
+
+Parler de la France, sous Philippe-Auguste! prononcer le grand mot de
+patrie qui n'avait alors aucun sens! nous montrer un bon jeune homme
+qui s'indigne au nom de l'Allemagne, comme après Sedan! Quand donc
+les auteurs dramatiques comprendront-ils le profond ridicule de ce
+patriotisme à faux, de cette sottise historique dans laquelle ils
+s'entêtent? Et cela n'est guère honnête, je l'ai déjà dit, car je ne
+puis voir là qu'une façon commode de voler les applaudissements du
+public.
+
+Mais ces choses ne sont rien encore, le pis est que M. Paul Delair fait
+des vers déplorables. Il est certainement un poète plus médiocre que M.
+Lomon et M. Deroulède, ce qui m'a stupéfié. On, ne saurait s'imaginer
+les incorrections grammaticales, les tournures baroques, les cacophonies
+abominables qui emplissent le drame. Les termes impropres y tombent
+comme une grêle, au milieu de rencontres de mots, d'expressions qui
+tournent au burlesque. A notre époque où la science du vers est poussée
+si loin, où le premier parnassien venu fabrique des vers superbes de
+facture et retentissants de belles rimes, on reste consterné d'entendre
+rouler pendant quatre heures un pareil flot de vers rocailleux et mal
+rimés. Si M. Paul Delair croit être un poète parce qu'il a abusé là
+dedans des lions et des étoiles, du soleil et des fleurs, il se trompe
+étrangement. Au théâtre, on ne remplace pas l'humanité absente par des
+images. Les tirades glacent l'action, et je signale comme exemple la
+scène de Garin et d'Aïscha devant la chambre nuptiale, la grande scène,
+celle qui devait tout emporter, et qui a paru mortellement froide et
+ennuyeuse. Comment voulez-vous qu'on s'intéresse à ces poupées qui ne
+disent pas ce qu'elles devraient dire et qui enguirlandent ce qu'elles
+disent de divagations poétiques absolument folles? J'avoue que ce
+lyrisme à froid me rend malade.
+
+En somme, il faut avoir le vers puissant de Victor Hugo pour se
+permettre un drame de cette extravagance. Je ne prétends pas que _Ruy
+Blas_ et _Hernani_ soient d'une fable beaucoup plus raisonnable. Mais
+ces oeuvres demeureront quand même des poèmes immortels. Quant à M Paul
+Delair, du moment où il n'a pas le génie lyrique de Victor Hugo, il
+devrait rester à terre; la folie lui est interdite. Dans son cas, un peu
+de raison est simplement de l'honnêteté envers le public.
+
+Ce n'est pas gaiement que je triomphe ici. Je n'osais espérer une pièce
+comme _Garin_ pour montrer le vide et la démence froide des derniers
+romantiques. Toute la misère de l'école est dans cette oeuvre. Mais je
+suis attristé de voir une scène comme la Comédie-Française risquer une
+partie pareille, perdue à l'avance. Sans doute M. Perrin et le comité
+n'ont pu se méprendre. _Garin_, avec le truc de son spectre, avec ses
+continuelles sonneries de trompettes, avec sa mise en scène de loques
+et de ferblanterie romantiques, aurait tout au plus été à sa place à la
+Porte-Saint-Martin; et, certes, ce ne sont pas les vers qui rendent
+la pièce littéraire. Seulement, on reproche si souvent à la
+Comédie-Française de ne pas s'intéresser à la jeune génération, qu'il
+faut bien lui pardonner, lorsqu'elle fait une tentative, même si elle se
+trompe. Peut-être n'y a-t-il pas mieux, et alors en vérité le romantisme
+est bien mort. Je préfère les élèves de M. Sardou, s'il en a.
+
+Voilà mon jugement dans toute sa sévérité. J'ai mieux aimé dire
+nettement à M. Paul Delairce que je pense. Il est dans une voie
+déplorable, il s'apprête de grandes désillusions. Le premier acte de
+_Garin_ a de la couleur, et ça et là on peut citer quelques beaux vers;
+mais c'est tout. Une pièce pareille enterre un homme. Si M. Paul Delair
+en produit une seconde taillée sur le même patron, il ne retrouvera même
+pas la première indulgence du public. Ne vaut-il pas mieux l'avertir,
+quitte à le blesser cruellement? C'est lui éviter de nouveaux efforts
+inutiles. Huit ans de travail croulent avec _Garin_. Le pire malheur qui
+lui puisse arriver est de perdre encore huit années dans une tentative
+sans espoir.
+
+
+
+II
+
+M. Catulle Mendès est une figure littéraire fort intéressante. Pendant
+les dernières années de l'Empire, il a été le centre du seul groupe
+poétique qui ait poussé après la grande floraison de 1830. Je ne lui
+donne pas le nom de maître ni celui de chef d'école. Il s'honore
+lui-même d'être le simple lieutenant des poètes ses aînés, il s'incline
+en disciple fervent devant MM. Victor Hugo, Leconte de Lisle, Théodore
+de Banville, et s'est efforcé avant tout de maintenir la discipline
+parmi les jeunes poètes, qu'il a su, depuis près de quinze ans, réunir
+autour de sa personne.
+
+Rien de plus digne, d'ailleurs. Le groupe auquel on a donné un moment le
+nom de parnassien représentait en somme toute la poésie jeune, sous le
+second empire. Tandis que les chroniqueurs pullulaient, que tous les
+nouveaux débarqués couraient à la publicité bruyante, il y avait, dans
+un coin de Paris, un salon littéraire, celui de M. Catulle Mendès, où
+l'on vivait de l'amour des lettres. Je ne veux pas examiner si cet
+amour revêtait d'étranges formes d'idolâtrie. La petite chapelle était
+peut-être une cellule étroite où le génie français agonisait. Mais cet
+amour restait quand même de l'amour, et rien n'est beau comme d'aimer
+les lettres, de se réfugier même sous terre pour les adorer, lorsque la
+grande foule les ignore et les dédaigne.
+
+Depuis quinze ans, il n'est donc pas un poète qui soit arrivé à Paris
+sans entrer dans le cercle de M. Catulle Mendès. Je ne dis point que le
+groupe professât des idées communes. On s'entendait sur la supériorité
+de la forme poétique, on en arrivait à préférer M. Leconte de Lisle à
+Victor Hugo, parce que le vers du premier était plus impeccable que le
+vers du second. Mais chacun gardait à part soi son tempérament, et il
+y avait bien des schismes dans cette église. Je n'ai d'ailleurs pas à
+raconter ce mouvement poétique, qui a copié en petit et dans l'obscurité
+le large mouvement de 1830. Je veux simplement établir dans quel milieu
+M. Catulle Mendès a vécu.
+
+Ses théories sont que l'idéal est le réel, que la légende l'emporte sur
+l'histoire, que le passé est le vrai domaine du poète et du romancier.
+Ce sont là des opinions aussi respectables que les opinions contraires.
+Seulement, lorsque M. Catulle Mendès aborde un sujet moderne et accepte
+ainsi notre milieu contemporain, il a certainement tort de le taire sans
+modifier ses croyances. Dans un sujet moderne, l'idéal n'est plus le
+réel, et cet idéal devient un singulier embarras. Pour obtenir du réel,
+il faut avoir surtout du réel plein les mains. Selon moi, _Justice_ est
+l'oeuvre d'un poète qui n'a pas songé à couper ses ailes, et que ses
+ailes font trébucher. Nous retrouvons là le chef de groupe, grandi dans
+un cénacle, avec le clou d'une idée fixe enfoncé dans le crâne.
+
+Je commencerai par les éloges. Dans _Justice_, l'effort littéraire me
+trouve plein de sympathie. On joue tant de pièces odieusement pensées et
+écrites, qu'il y a un véritable charme à tomber sur l'oeuvre voulue d'un
+poète. Cette oeuvre peut soulever en moi les plus vives objections, elle
+n'en est pas moins du monde de ma pensée, elle m'occupe et me passionne.
+Fût-elle tout à fait mauvaise, elle resterait pleine de saveur. J'aime
+cette histoire, ce médecin qui a volé et qui est venu se laver de sa
+faute par de bonnes oeuvres, dans une province perdue; j'aime cette
+fille de notaire, qui parle et agit comme une création du rêve; j'aime
+ces deux amoureux, que le monde gêne, et qui se débarrassent du monde,
+en mourant aux bras l'un de l'autre. Oui, j'aime ces choses, malgré leur
+folie, parce qu'elles sont la volonté d'un artiste, et que dans leur
+incohérence même on sent l'enfantement d'un esprit qui n'a rien de
+vulgaire.
+
+Malheureusement, il faudrait m'en tenir là. Si j'arrive à l'analyse de
+la pièce, en dépit de toute ma sympathie, je me sens devenir grave et
+sévère. M. Catulle Mendès a eu le tort de plaisanter avec la réalité. Il
+aurait dû habiller ses personnages de justaucorps et de pourpoints, et
+nous lui aurions tout pardonné. Mais entrer dans la vie moderne en poète
+lyrique, voilà qui est grave! Il se tromperait, s'il croyait que rien
+n'est plus commode à trousser que la vérité; la vie de tous les jours
+est là, comme comparaison, et l'on ne peut pas mettre debout une fille
+de notaire de fantaisie, comme on planterait une damoiselle, avec une
+jupe de satin et une coiffure copiée dans les livres du temps. En un
+mot, il faut avoir le sens de la modernité, quand on aborde un sujet
+contemporain. Les romantiques, qui s'imaginent pouvoir peindre la vie
+actuelle en se jouant, et par farce pure, s'exposent aux échecs les plus
+piteux. Rien n'est sévère et rien n'est haut comme la peinture, de ce
+qui est.
+
+Le grand défaut de _Justice_ est d'être une création en l'air, tout
+comme s'il s'agissait d'un poème. Voici, par exemple, le plus grand
+effet de la pièce. Le docteur Valentin a volé pour sauver sa soeur de la
+prostitution,--une invention fâcheuse, par parenthèse,--et il est aimé
+de Geneviève, la fille du notaire Suchot. Lui-même l'adore; mais il
+va fuir, pour ne pas révéler son passé, lorsque Georges, le frère de
+Geneviève, le surprend avec celle-ci et le force à une explication. Dès
+que Georges connaît le secret de Valentin, il raconte a la jeune fille
+que ce dernier est marié, pour qu'elle rompe plus aisément avec lui.
+De là, grande douleur de Geneviève. Puis, à l'acte suivant, lorsqu'un
+gredin lui dénonce le vol de Valentin, elle dit avec force: «Je le
+savais depuis quatre ans, et je vous aime, Valentin, je vous aime!»
+
+Certes, le mot est très beau et devrait produire un grand effet
+d'admiration et d'émotion. Eh bien! je crois que l'effet est surtout un
+effet de surprise. Cela vient de ce que chaque spectateur fait cette
+réflexion rapide: «Comment Geneviève n'a-t-elle pas compris ce dont
+il s'agissait, lorsque Georges lui a dit que Valentin était marié?
+Puisqu'elle connaissait le vol, elle devait se douter tout de suite de
+l'obstacle qui se présentait.» Elle n'a pas parlé alors et l'on s'étonne
+qu'elle parle plus tard. Au théâtre, toute scène qui n'est point
+préparée, détonne et peut même avoir de fâcheuses conséquences.
+
+Il n'y a là qu'un défaut de construction. Je pourrais indiquer des
+invraisemblances. Ainsi, on voit rôder dans l'étude le clerc du notaire,
+Pigalou, un gredin qui a volé autrefois un curé et qui est menacé par un
+complice, dupé dans le partage; s'il ne donne pas immédiatement trois
+mille francs à ce complice, il sera dénoncé par lui. Or, Pigalou a
+appris la faute de Valentin, et dans une scène fort originale, violente
+et invraisemblable, il le traite en camarade et veut le forcer à voler
+les trois mille francs au notaire Suchot. C'est surtout dans cette scène
+qu'on peut surprendre le procédé de M. Catulle Mendès. Il se moque
+des vérités ambiantes, il va droit dans ce qu'il croit être la vérité
+absolue. De là un manque d'équilibre qui a failli faire siffler la
+scène.
+
+J'insiste, parce que cette question de détail me paraît caractéristique.
+A la répétition générale, la scène m'avait beaucoup frappé. Je prévoyais
+bien qu'elle ne marcherait pas facilement, mais je la trouvais hardie
+et d'une belle allure. Elle est pleine de mots excellents, et n'a qu'un
+défaut, celui de tourner un peu trop sur elle-même. D'ailleurs, ce que
+j'avais prévu est arrivé: le public n'a pas compris l'intention de
+M. Catulle Mendès, qui est de montrer les conséquences fatales et
+ignominieuses d'une première faute. Je suis persuadé que la scène aurait
+produit un effet énorme, si l'auteur l'avait présentée autrement, dans
+la réalité logique de la situation. Telle qu'elle est, elle reste
+inadmissible. Vingt fois Valenlin serait sorti ou aurait chassé Pigalou.
+Les motifs pour lesquels l'auteur le retient là, sont des ficelles
+dramatiques par trop visibles.
+
+A vrai dire, je n'aime guère cette étude de notaire, où se développe une
+action si bizarre. Je sais bien que M. Catulle Mendès a choisi cette
+étude pour que l'antithèse fût plus forte. Il a voulu peut-être aussi
+montrer que le cadre le plus banal ne l'effrayait pas. Seulement, dans
+ce cas-là, il aurait fallu empoigner la réalité d'une main puissante et
+ne pas la lâcher. Tous les personnages marchent à plusieurs mètres du
+sol. Geneviève et Valentin sont dans les étoiles; ils ne s'en cachent
+pas, même ils s'en vantent. Quant à maître Suchot, il n'est guère qu'un
+fantoche, sur la tête duquel M. Catulle Mendès a accumulé tout son
+dédain de la prose.
+
+Le troisième acte, que l'on redoutait, est précisément celui qui a sauvé
+la pièce. Cela montre une fois de plus quel est le flair des directeurs.
+Il n'y a qu'un monologue et une scène dans cet acte. Valenlin, seul dans
+son laboratoire, prépare sa mort, en chimiste habile. Il a établi, sur
+un fourneau, un appareil qui dégage dans la pièce un gaz d'asphyxie.
+Geneviève arrive pour se sauver avec son amant; mais il lui explique
+que leur bonheur est désormais impossible, et elle va se retirer,
+lorsqu'elle comprend qu'il est en train de se donner la mort. Alors,
+elle referme la porte et la fenêtre, elle l'endort un instant par ses
+paroles douces; puis, quand il s'aperçoit qu'elle veut mourir avec lui,
+elle s'oppose violemment à ce qu'il la sauve. Et ils meurent.
+
+L'effet a été grand, le soir de la première représentation. La lutte de
+Geneviève pour mourir, le consentement arraché par elle à Valentin, la
+mort qui vient comme une délivrance et qui ravit les deux amants dans
+les espaces, tout cela est large et remarquable. Certes, je ne crois pas
+qu'on se suicide avec de pareils élans; mais la situation est extrême,
+et le poète peut intervenir sans trop blesser la vérité. Quant à la
+thèse, à la souillure ineffaçable d'une première faute, au suicide
+employé comme une rédemption, peut-être cette thèse a-t-elle été dans
+les intentions de l'auteur, mais je veux l'ignorer, pour ne pas retomber
+dans mes sévérités. A quoi bon une thèse, lorsque la vie suffit? Comment
+M. Catulle Mendès, qui est avant tout un homme d'art, a-t-il pu vouloir
+descendre jusqu'à jouer le rôle d'un avocat?
+
+Je finirai par un étrange reproche. Pour moi, la pièce est trop bien
+écrite. Je veux dire qu'on y sent les phrases presque continuellement.
+Le style ne consiste pas en belles images, pas plus que la peinture ne
+consiste en belles couleurs. En enfilant des comparaisons ingénieuses
+jusqu'à demain, on n'obtiendrait qu'une oeuvre monstrueuse et illisible.
+Le style est l'expression logique et originale du vrai. Dire ce qu'il
+faut dire, et le dire d'une façon personnelle, tout est là. Les
+écrivains qui s'imaginent bien écrire parce qu'ils enlèvent une fin de
+tirade à l'aide de mots poétiques, sont dans la plus déplorable erreur.
+Au théâtre surtout, bien écrire, c'est écrire logiquement et fortement.
+
+
+
+III
+
+Ah! quelle longue, écrasante, monotone soirée, à la Porte-Saint-Martin!
+Je suis sorti de la première représentation de _Coq-Hardy_, le drame
+en sept actes de M. Poupart-Davyl, brisé de fatigue, hébété d'ennui.
+Certes, notre métier de critique dramatique comporte beaucoup
+d'indulgence; on recule souvent devant le résumé exact de son
+impression. Mais qu'il me soit permis au moins une fois de ne rien
+cacher, de dire ma révolte intérieure contre un de ces drames de la
+queue romantique, qui se moquent du style, de la vérité et du simple bon
+sens.
+
+Je ne chercherai pas à analyser la pièce dans son intrigue puérile et
+compliquée. Il y a là dedans un duc de Brennes, un prince de Bretagne,
+que sa femme trahit au prologue, et que nous retrouvons dix ans
+plus tard, simple capitaine d'aventure, sous le nom de Coq-Hardy.
+Naturellement, ce capitaine se trouve mêlé à l'inévitable imbroglio
+historique, où sonnent les grands noms de Louis XIV, d'Anne d'Autriche,
+de Mazarin, de Condé. Il va presque jusqu'à prendre le menton d'Anne
+d'Autriche et à tutoyer Condé. Au dénoûment, il redevient nécessairement
+le duc de Brennes, il sauve Louis XIV, la monarchie, la France, avec
+l'unique regret de n'avoir pas à sauver Dieu lui-même. J'oubliais de
+dire qu'en chemin, il retrouve sa femme et sa fille. Inutile d'ajouter
+que le traître meurt, quand l'auteur n'a plus besoin de lui.
+
+N'est-ce pas que le besoin d'un drame où l'on parlât de Mazarin se
+faisait absolument sentir? Comment la statistique ne s'est-elle pas
+occupée encore de relever le nombre de pièces où l'on prononce le nom de
+Mazarin? Un seul personnage historique a été plus exploité, le cardinal
+de Richelieu. Et que c'est gai, cet éternel cours d'histoire sur Anne
+d'Autriche, Louis XIII, Louis XIV et les cardinaux! Quel intérêt
+prodigieux et passionnant pour des spectateurs de notre époque, dans le
+perpétuel défilé de ces marionnettes d'un autre âge, qui laissent, à
+chaque coup d'épée, couler le son de leur ventre! Comme nous pouvons
+partager les joies et les douleurs de ces poupées, dont nous nous
+moquons si parfaitement!
+
+Je ne parle pas de la façon odieuse dont ces drames accommodent
+l'histoire. Ils sont pour le peuple une véritable école de mensonges
+historiques. Dans nos faubourgs, ils ont répandu les idées les plus
+stupéfiantes sur les grandes figures et les grands événements qu'ils ont
+mis si ridiculement à la scène. Grâce à eux, des légendes grotesques se
+sont formées, l'histoire apparaît aux ignorants comme une parade, avec
+des paillasses richement vêtus qui tapent des pieds et qui déclament. Je
+ne comprends pas comment la salle entière n'éclate pas d'un fou rire,
+en face des monstrueux pantins qu'on lui présente sous des noms
+retentissants.
+
+Par exemple, dans _Coq-Hardy_, peut-on trouver quelque chose de plus
+profondément comique que les scènes entre le capitaine d'aventure et
+Anne d'Autriche? Le capitaine entre chez la reine comme chez lui, et
+il lui parle avec des effets de hanche, des ronflements de voix, une
+familiarité de bon garçon, qui sont à mon sens le comble de la drôlerie.
+Et quelle merveille encore, cet acte où l'on voit la reine et Louis XIV
+errer la nuit dans les rues de Paris, en se tordant les bras, comme deux
+locataires louches que le patron de quelque garni a flanqués à la
+porte! ajoutez que Coq-Hardy survient, qu'il démolit une maison afin de
+construire une barricade, et qu'il se retranche avec Louis XIV derrière
+cette barricade, d'où ils opèrent tous les deux des sorties pour tuer
+deux ou trois douzaines d'hommes. Quel cerveau a jamais inventé des
+folies plus extravagantes? Cela me donne froid au dos, me glace de ce
+petit frisson de peur et de honte que j'ai parfois éprouvé en face des
+infirmités humaines.
+
+Il y a encore une scène incroyable que je veux signaler. Anne d'Autriche
+a chargé le capitaine Coq-Hardy de négocier avec le grand Condé, qui
+revient de Lens chargé de gloire. Jolie situation, invention ingénieuse
+et d'une vraisemblance étonnante. Alors, le capitaine parle en maître à
+Condé. Il le subjugue, le rend petit garçon, l'écrase devant toute la
+salle qui applaudit. Et, lorsque Condé ose demander une parole, le
+capitaine lui répond à peu près ceci:
+
+--Vous avez la mienne!
+
+Rien de plus royal. Voyez vous ce routier se promenant avec des
+blancs-seings de la reine, faisant la leçon aux grands capitaines,
+donnant sa parole avec des gestes de matamore! C'est de la farce
+lugubre.
+
+D'ailleurs, il est inutile de discuter. Un drame historique, bâti sur ce
+plan, ne soutient pas la discussion. Toutes les démences s'y abattent.
+Il serait impossible de prendre un personnage et de l'analyser, sans
+voir tout de suite qu'on a une marionnette dans les mains. Ainsi, je ne
+connais pas de figure plus décourageante que la duchesse, cette femme
+qui trompe son mari qui se sauve avec sa fille pour suivre un amant
+indigne, le traître de la pièce, et que nous retrouvons dans les larmes,
+dans le remords, dans tout le tra la la des beaux sentiments. J'ai dit
+le mot juste, elle est décourageante, car rien n'est plus attristant
+et malsain que le mensonge. L'auteur a dû vouloir créer l'adultère
+sympathique, l'ange des épouses infidèles, l'héroïne impeccable des
+femmes tombées. Et il a accouché de cette pleurnicheuse, dont ni la
+faute ni le repentir ne nous touchent, et qui se traîne aux pieds de son
+mari, sans que la salle soit émue. Pourquoi nous intéresserions-nous
+à elle, puisqu'elle est une poupée dont nous apercevons toutes les
+ficelles?
+
+Dirai-je un mot du style, maintenant? Ici, je me sens les bras cassés.
+J'avais véritablement l'impression d'un déluge de tuiles sur mes
+épaules, pendant la représentation de _Coq-Hardy_. On ne peut imaginer
+les étranges phrases qui tombent là dedans. L'auteur semble avoir
+ramassé avec soin toutes les tournures clichées, les bêtises de la
+rhétorique, les images que l'usage a ridiculisées, afin de les mettre à
+la queue les unes des autres dans son oeuvre. C'est un véritable cahier
+de mauvaises expressions. Pas une ne manque. On aurait voulu faire un
+pastiche de la langue des mélodrames, qu'on ne serait certainement pas
+arrivé à une pareille réussite sans beaucoup d'efforts. Ce que je ne
+comprends pas, c'est qu'un public n'ait pas les oreilles plus sensibles.
+Comment se fait-il que des spectateurs, qui se fâcheraient si un
+orchestre jouait faux, puissent supporter patiemment toute une soirée
+une langue si abominablement fausse? Je sais que, pour mon compte, le
+style de _Coq-Hardy_ m'a rendu très malade. Affaire de tempérament sans
+doute.
+
+Si cela était écrit avec bonhomie encore, si l'on sentait derrière un
+homme simple, qui ne se pique pas d'écrire et qui dit tout rondement sa
+pensée! L'intolérable est qu'on devine une continuelle prétention
+au beau style. Les phrases ont le poing sur la hanche comme les
+personnages. Au dénoûment, Coq-Hardy fait un discours où il parle des
+Francs et des Gaulois. Il faut dire que ce duc de Brennes descend de
+Brennus; Brennes, Brennus, vous comprenez, c'est fort ingénieux. Et il y
+a ainsi des panaches tout le long de la pièce. Parfois même on entrevoit
+des intentions shakespiriennes. Oh! les intentions shakespiriennes!
+c'est là recueil des faiseurs de mélodrames. La poésie les tue.
+
+J'avouerai, d'ailleurs, que je ne puis me défendre d'un grand dédain
+pour les pièces où les coups d'épée et les coups de pistolet entrent
+pour la part la plus applaudie dans les mérites du dialogue. Le succès
+de _Coq-Hardy_ a été le combat du cinquième acte. Si la poudre parle,
+c'est que l'auteur n'a rien de mieux à dire. Et quel abus aussi des
+beaux sentiments! Quand un acteur a un beau sentiment à émettre, on s'en
+aperçoit tout de suite; il s'approche du trou du souffleur comme un
+ténor qui a une belle note à pousser, il lâche son beau sentiment, on
+l'applaudit, il salue et se retire. Cela finit par être honteux, de
+spéculer ainsi sur l'honneur, la patrie, Dieu et le reste. Le procédé
+est trop facile, il devrait répugner aux esprits simplement honnêtes.
+
+La stricte vérité est que, le premier soir, la salle s'ennuyait.
+Toutes les fois que des personnages historiques étaient en scène et
+se perdaient dans des considérations sur la Fronde, je voyais les
+spectateurs ne plus écouter, lever le nez, s'intéresser au lustre ou aux
+peintures du plafond. Je vous demande un peu à quoi rime la Fronde
+pour nous? Il fallait qu'un choc d'épée ou la déclamation d'une tirade
+vertueuse ramenât l'attention sur la scène. Alors, on applaudissait,
+pour se réveiller sans doute. Je jurerais que les deux tiers des
+spectateurs n'ont pas compris la pièce. _Coq-Hardy_ n'en a pas moins
+marché jusqu'à la fin, et le nom de l'auteur a été acclamé. On en est
+arrivé à un grand mépris des jugements sincères.
+
+Certes, je souhaite tous les succès à M. Poupart-Davyl. Il y avait des
+choses très acceptables dans sa _Maîtresse légitime_, à l'Odéon. Je suis
+certain que la forme de notre mélodrame historique est surtout la grande
+coupable, dans cette affaire de _Coq-Hardy_. On ne ressuscite pas un
+genre mort. J'entendais bien, dans la salle, les romantiques impénitents
+rejeter toute la faute sur M. Poupart-Davyl, en l'accusant d'avoir gâché
+un bon sujet. Mais la vérité est qu'il est impossible aujourd'hui
+de refaire les pièces d'Alexandre Dumas. Il faudrait tout au moins
+renouveler le cadre, chercher des combinaisons, choisir des époques
+inexplorées. Voyez les faits: M. Poupart-Davyl a un grand succès avec
+la _Maîtresse légitime_, et je doute qu'il fasse autant d'argent avec
+_Coq-Hardy_. Ouvrira-t-on les yeux, comprendra-t-on qu'on doit laisser
+au magasin des accessoires toutes les guenilles historiques, pour entrer
+définitivement dans le drame moderne, qui est fait de notre chair et de
+notre sang?
+
+Dernièrement, les romantiques impénitents se fâchaient contre Rome
+vaincue. Comment! une tragédie, cela était intolérable! Et ils se
+chatouillaient pour rire, ils plaisantaient M. Parodi sur la formule
+démodée qu'il avait ressuscitée. Eh bien! en toute conscience, je trouve
+les Romains de _Rome vaincue_ autrement vivants que les frondeurs de
+_Coq-Hardy_. Certes, la tragédie, que les romantiques avaient tuée, se
+porte beaucoup mieux à cette heure que le drame. Je ne veux pas même
+établir un parallèle entre les deux pièces, car d'un côté il y a le
+souffle d'un tempérament dramatique, tandis que, de l'autre, je ne vois
+que le pastiche banal de tous les mélodrames odieux qui m'assomment
+depuis quinze ans. Ici, la question d'art s'élève au-dessus des
+formules. Et combien je préfère la langue incorrecte de M. Parodi au
+ron-ron de M. Poupart-Davyl!
+
+
+
+IV
+
+M. Poupart-Davyl a fait jouer à l'Ambigu un drame en six actes: _les
+Abandonnés_, qui a eu un très vif succès le soir de la première
+représentation.
+
+Guillaume Aubry est un ouvrier serrurier qui a épousé à Tours une fille
+superbe, Nanine, laquelle l'a abandonné après quelques mois de mariage.
+Vainement il l'a cherchée, fou de tendresse et de rage; elle roule
+le monde, elle est faite pour les amours cosmopolites et pour les
+aventures. Guillaume est venu à Paris, où il a fini par s'établir. La
+loi est là qui l'empêche de se remarier, mais son coeur s'est donné à
+une honnête blanchisseuse, Ursule, avec laquelle il vit maritalement, et
+dont il a deux petits garçons. Il y a même, dans la maison, un troisième
+enfant, Robert, qu'Ursule dit avoir recueilli par pitié, en le voyant
+maltraité par les personnes qui le gardaient; et Guillaume regarde cet
+enfant d'un oeil jaloux, car son idée fixe est que le petit est la
+preuve vivante d'une première faute, d'une faute ancienne, qu'Ursule ne
+veut pas avouer.
+
+Voilà une des actions du drame. Un autre action est fournie par Nanine,
+qui a été en Angleterre la maîtresse de lord Clifton. Un fils est né de
+cette liaison, et Nanine, en abandonnant lord Clifton, a emporté cet
+enfant. Depuis cette époque, le père, qui a hérité d'une fortune
+colossale, vit dans les regrets et parcourt l'Europe en cherchant son
+fils. Naturellement, ce fils n'est autre que Robert, recueilli par
+Ursule. Le bâtard de la femme vit ainsi sous le toit du mari, entre
+les deux bâtards que celui-ci a eus de son côté; et tout cela sans que
+personne s'en doute le moins du monde.
+
+Si j'ajoute que Nanine, pour faire peau neuve, a fait annoncer sa mort
+dans les journaux de San Francisco, et qu'elle ressuscite à Paris sous
+le nom de madame veuve Perkins; si je dis qu'elle est associée avec un
+certain Morgane, un gredin de la haute société qui vole au jeu et qui
+ne recule pas devant les coups de couteau: j'aurai indiqué tous les
+éléments du drame, et il sera aisé d'en comprendre les péripéties assez
+compliquées.
+
+A la nouvelle de la mort de Nanine, Guillaume et Ursule sont dans une
+joie profonde. Enfin, ils vont pouvoir se marier! Cependant, Nanine, en
+retrouvant lord Clifton affolé par la mort de son fils, ourdit toute une
+trame. Elle vient trouver son ancien amant et lui offre de lui rendre
+son fils, s'il consent à se marier avec elle. Celui-ci, après s'être
+révolté, consent. Nanine se met alors à la recherche de Robert et arrive
+ainsi chez Guillaume. Ursule, devant son visage froid, ses yeux mauvais,
+refuse violemment de lui rendre le petit. Puis, Guillaume se présente,
+et la reconnaissance entre le mari et la femme a lieu. Dès lors, tout
+croule, plus de mariage possible ni d'un côté ni de l'autre. Mais Nanine
+ne renonce pas à la lutte, elle volera Robert et elle fera assassiner
+Guillaume par Morgane. Le malheur pour elle est que Morgane se doute
+qu'elle le dupe et qu'elle l'emploie comme un instrument dont on se
+débarrasse ensuite. Au dénoûment, lorsqu'elle s'entête à ne pas le
+suivre, il la frappe d'un coup de couteau. Et c'est ainsi que les
+méchants sont punis, pendant que les bons se réjouissent.
+
+On voit quelle complication extraordinaire. Le hasard joue dans
+tout cela un rôle vraiment trop considérable. Je ne discute pas la
+vraisemblance. Rien de plus étrange que cette aventurière qui, en
+quittant lord Clifton, emporte son fils comme un colis encombrant qu'on
+abandonne à la première station. Il y a aussi, dans le drame, des
+idées bien singulières sur la législation qui régit les questions de
+paternité. La seule querelle que je veuille chercher à M. Louis Davyl
+est de lui demander pourquoi il a mis en oeuvre toutes les vieilles
+machines de l'ancien mélodrame, lorsqu'il lui était si facile de faire
+plus simple, plus nature, et d'obtenir par là même un succès plus
+légitime et plus durable.
+
+Car les faits sont là, ce qui a pris le public, ce sont les scènes entre
+Guillaume et Ursule, c'est la peinture de ce monde ouvrier, étudié dans
+ses moeurs et dans son langage. Là étaient la nouveauté et la hardiesse,
+là a été le succès. Dès que Nanine se montrait, dès qu'on voyait
+reparaître ce lord de convention qui se promène d'un air dolent parmi
+les serruriers et les peintres en bâtiment, l'intérêt languissait,
+on souriait même, on écoutait d'une oreille distraite des scènes
+interminables, connues à l'avance. Il fallait que Guillaume et qu'Ursule
+reparussent, pour que la salle fût de nouveau prise aux entrailles.
+
+Le pis est que M. Louis Davyl a certainement mis là les figures démodées
+et ridicules de son aventurière, de son lord, de son bandit du grand
+monde, pour faire accepter ses ouvriers du public. Il s'est dit, j'en
+jurerais, que, par le temps qui court, le public ne voulait pas trop de
+vérité à la fois, et qu'il fallait être habile en ménageant les doses.
+Alors, il a accepté la recette connue, qui consiste à ne pas mettre que
+des ouvriers sur la scène, à les mêler dans une savante proportion à de
+nobles personnages. Et il a obtenu cette singulière mixture qui rend son
+drame boiteux et qui en fait une oeuvre mal équilibrée et d'une qualité
+littéraire inférieure.
+
+Je crois que le public lui aurait été reconnaissant de rompre tout à
+fait avec la tradition. Pourquoi un lord? Elles sont rares les femmes
+d'ouvriers qui montent dans les lits des grands de la terre. Le plus
+souvent, elles trompent un serrurier avec un maçon. Transportez ainsi
+toute l'action des _Abandonnés_ dans le peuple, et vous obtiendrez une
+pièce vraiment originale, d'une peinture vraie et puissante. Je répète
+que les seules parties de l'oeuvre qui ont porté sont les parties
+populaires. C'est là une expérience dont le résultat m'a enchanté, parce
+que j'y ai vu une confirmation de toutes les idées que je défends.
+
+Déjà, lorsque M. Louis Davyl fit jouer à la Porte-Saint-Martin ce drame
+stupéfiant de _Coq-Hardy_, où l'on voyait Louis XIV enfant se promener
+la nuit dans les rues de Paris en jouant de sa petite épée de gamin,
+j'ai dit combien les vieilles formules sont délicates à employer.
+L'auteur était là dans la pièce de cape et d'épée, cherchant le succès
+avec une bonne foi et un courage méritoires. Le drame ne réussit pas, il
+comprit, qu'il se trompait, il frappa ailleurs. Je lui avais conseillé
+de s'attaquer au monde moderne. Il vient de donner les _Abandonnés_, et
+il doit s'en trouver bien. Maintenant, s'il veut prendre une place tout
+à fait digne et à part, il faut qu'il fasse encore un pas, il faut qu'il
+accepte franchement les cadres contemporains et qu'il ne les gâte pas,
+en y introduisant des éléments poncifs. C'est lorsqu'on veut ménager le
+public qu'on se le rend hostile.
+
+Sérieusement, croit-on qu'une oeuvre d'une complication si laborieuse,
+avec des histoires folles qui ont traîné partout, avec ces trois bâtards
+qui passent comme des muscades sous les gobelets du dramaturge, ait
+quelque chance de laisser une petite trace? On la jouera quarante,
+cinquante fois; puis, elle tombera dans un oubli profond, et si
+par hasard quelqu'un la déterre un jour, il sourira du lord et
+de l'aventurière en disant: «C'est dommage, les ouvriers étaient
+intéressants.» A la place de M. Louis Davyl, j'aurais une ambition
+littéraire plus large, je voudrais tenter de vivre. Il est homme de
+travail et de conscience. Pourquoi ne jette-t-il pas là toute la
+prétendue science du théâtre, qui jusqu'ici l'a empêché de faire un
+drame vraiment neuf et vivant?
+
+Chaque fois qu'un mélodrame réussit, il y a des critiques qui s'écrient:
+«Eh bien! vous voyez que le mélodrame n'est pas mort.» Certes, il
+n'est pas mort et il ne peut mourir. Par exemple, jamais un public ne
+résistera à une scène comme celle des deux mères, dans les _Abandonnés_.
+Nanine vient réclamer Robert à Ursule, la mère adoptive se sent pleine
+de tendresse à côté de la véritable mère, et elle lui crie, en montrant
+les trois enfants qui jouent: «Votre fils est là, choisissez dans le
+tas!» L'effet a été immense. Cela prend les spectateurs par les nerfs
+et par le coeur. Toujours, de pareilles combinaisons dramatiques, qui
+mettent en jeu les profonds sentiments de l'homme, remueront puissamment
+une salle.
+
+Ce qui meurt, au théâtre comme partout, ce sont les modes, les formules
+vieillies. Il est certain que le dernier acte des _Abandonnés_, ce
+pavillon où Morgane vient assassiner Nanine, est de l'art mort. On le
+tolère, parce qu'il faut bien accepter un dénoûment quelconque. Mais on
+est fâché que l'auteur n'ait pas trouvé quelque chose de neuf pour
+finir sa pièce. Le mélodrame est mort, si l'on parle des recettes
+mélodramatiques connues, des combinaisons qui défrayent depuis quarante
+ans les théâtres des boulevards et dont le public ne veut plus. Le
+mélodrame est vivant, et plus vivant que jamais, s'il est question des
+pièces qu'on peut écrire sur l'éternel thème des passions, en employant
+des cadres nouveaux et en renouvelant les situations. Nous sommes
+emportés vers la vérité; qu'un dramaturge satisfasse le public en lui
+présentant des peintures vraies, et je suis persuadé qu'il obtiendra
+des succès immenses. Le tort est de croire qu'il faut rester dans les
+ornières de l'art dramatique pour être applaudi. Adressez-vous aux
+habiles, et vous verrez qu'eux surtout sentent la nécessité d'une
+rénovation.
+
+
+
+V
+
+M. Ernest Blum est un fervent du mélodrame. Il avait obtenu un beau
+succès avec _Rose Michel_. Aujourd'hui, il vient de tenter la fortune
+avec un drame historique, _l'Espion du roi_, mais je serais très
+surpris que le succès fût égal, car le public m'a paru bien froid et
+singulièrement dépaysé, en face des personnages, empruntés à une Suède
+de fantaisie. Entendons-nous, on a applaudi les mots sonores d'honneur,
+de patrie et de liberté; mais les spectateurs n'étaient pas «empoignés»,
+et se moquaient parfaitement de la Suède, au fond de leur coeur.
+
+L'avouerai-je? J'ai à peine compris les deux premiers tableaux. Rien
+n'accrochait mon attention. Il y avait là un amas d'explications
+nécessaires, pour indiquer le moment historique et l'affabulation
+compliquée du drame, qui lassait évidemment la patience de toute la
+salle. Les visages semblaient écouter, mais n'entendaient certainement
+pas. Aussi, quelle étrange idée, d'être allé choisir la Suède, qui
+compte si peu dans les sympathies populaires de notre pays! Ce choix
+malheureux suffit à reculer l'action dans le brouillard. On raconte que
+M. Ernest Blum a promené son drame de nationalités en nationalités,
+avant de le planter à Stockholm. Il a eu ses raisons sans doute; mais je
+lui prédis qu'il ne s'en repentira pas moins d'avoir poussé le dédain de
+nos préoccupations quotidiennes jusqu'à nous mener dans une contrée dont
+la grande majorité des spectateurs ne sauraient indiquer la position
+exacte sur la carte de l'Europe. Nous rions et nous pleurons où est
+notre coeur.
+
+Je connais le raisonnement qui fait de nous les frères de tous les
+peuples opprimés. Cela est vague. On peut applaudir une tirade contre
+la tyrannie, sans s'intéresser autrement au personnage qui la lance. Je
+vous demande un peu qui s'inquiète de Christian II, un roi conquérant,
+une sorte de fou imbécile et féroce, tombé sous la domination d'une
+favorite, et qui ensanglantait la Suède par des exécutions continuelles,
+afin d'affermir par la terreur son trône chancelant? Lorsque, au
+dénoûment, Gustave Wasa, le libérateur, le roi aimé et attendu, délivre
+Stockholm, on prend son chapeau et on s'en va, bien tranquille, sans la
+moindre émotion. Est-ce que ces gens-là nous touchent? Si le génie
+leur soufflait sa flamme, ils pourraient ressusciter du passé et nous
+communiquer leurs passions. Seulement, le génie, dans les mélodrames,
+n'est d'ordinaire pas là pour accomplir ce miracle. Quand un auteur
+a simplement de l'intelligence et de l'habileté, il découpe les
+personnages historiques, comme les enfants découpent des images.
+
+Je trouve donc le cadre fâcheux, et je maintiens qu'il nuira au drame.
+La principale situation dramatique sur laquelle l'oeuvre repose avait
+une certaine grandeur. Il s'agit d'une mère, Marthe Tolben, qui adore
+ses fils; le plus jeune, Karl, meurt dans ses bras, tué par un officier
+du tyran; l'aîné, Tolben, est arrêté et va être exécuté, si Marthe ne
+trahit pas les patriotes de Stockholm, qui conspirent pour la délivrance
+du pays. Mais sa trahison tourne contre la malheureuse femme; Tolben
+lui-même est accusé de son crime et veut se faire tuer, pour se laver
+d'une telle accusation aux yeux de ses compagnons d'armes. Alors, cette
+mère, qui a sacrifié la patrie à ses fils, se sacrifie elle-même pour la
+patrie, meurt en ouvrant une des portes de Stockholm à Gustave Wasa; et
+c'est là une expiation très haute, qui devrait donner une grande largeur
+au dénoûment.
+
+M. Ernest Blum ne s'est point contenté de cette figure. Il a imaginé
+une création énigmatique, Ruskoé, un bossu, un chétif, qui, ne pouvant
+servir, son pays par l'épée, le sert à sa manière en se faisant espion.
+Pour tout le monde, il est l'espion du roi; mais, en réalité, il
+travaille à la délivrance de la patrie, il est l'espion de Wasa. Certes,
+la figure était faite pour tenter un dramaturge: ce pauvre être hué,
+lapidé, vivant dans le mépris de ses frères, poussant le dévouement
+jusqu'à accepter l'infamie, attendant des semaines, des mois, avant
+de pouvoir se redresser dans son honneur et dire son long héroïsme.
+J'estime cependant que Ruskoé n'a pas donné tout ce que l'auteur en
+attendait, et cela pour diverses raisons.
+
+La première est que l'intérêt hésite entre lui et Marthe. Sans doute
+ces deux personnages se rencontrent, lorsque, au quatrième acte, Ruskoé
+vient offrir le pardon à la femme qui a trahi, en lui donnant les moyens
+de sauver Stockholm. La scène est fort belle. Seulement, le lien reste
+bien faible en eux, l'attention se porte de l'un à l'autre, sans pouvoir
+se fixer d'une manière définitive. Mais la principale raison est que
+Ruskoé n'agit pas assez. L'auteur, en voulant le rendre intéressant à
+force de mystère, l'a trop effacé. Pendant quatre tableaux, on attend
+l'explication que Ruskoé donne au cinquième; tout le monde a deviné, il
+n'a plus rien à nous apprendre, quand il laisse échapper son secret,
+dans un élan de douleur et d'espoir. Puis, sa confidence faite, il
+retourne au second plan. Le dénoûment appartient à Marthe, et non à lui.
+Il sort de l'ombre, récite son affaire, et rentre dans l'ombre. Cela lui
+ôte toute hauteur. Il aurait fallu, j'imagine, le montrer plus actif
+dans le dénoûment. Au théâtre, ce qu'on dit importe peu; l'important
+est ce qu'on fait. Ruskoé est une draperie, rien de plus; il n'y a pas
+dessous un personnage vivant.
+
+Je néglige les rôles secondaires: Hedwige, la fille noble, au coeur
+de patriote, qui aime Tolben; le chevalier de Soreuil, le gentilhomme
+français de rigueur, qui se promène dans tous les drames russes,
+américains ou suédois, en distribuant de grands coups d'épée. Mon
+opinion, en somme, est celle-ci. Les deux premiers tableaux sont lents,
+embarrassés, d'un effet presque nul. Au troisième tableau, mademoiselle
+Angèle Moreau, qui joue Karl, meurt d'une façon dramatique, et madame
+Marie Laurent, Marthe Tolben, pousse des sanglots si vrais et si
+déchirants, que le public commence à s'émouvoir. Au quatrième, il y a un
+double duel admirablement réglé, et enlevé avec une grande bravoure
+par M. Deshayes, le chevalier de Soreuil. Le meilleur tableau est le
+cinquième, où l'on compte deux belles scènes, la terrible scène entre
+Marthe et son fils Tolben qui lui arrache le secret de sa trahison, et
+la grande scène qui suit, dans laquelle Ruskoé se dévoile et apporte à
+Marthe le rachat. Quant au sixième, il escamote simplement le dénoûment;
+la pièce est finie, d'ailleurs; il aurait fallu un vaste décor, un
+tableau mouvementé, montrant Marthe ouvrant la porte aux libérateurs, au
+milieu des coups de feu et des acclamations; et rien n'est plus froid
+que de la voir arriver blessée à mort, dans un décor triste et étroit,
+le coin de forteresse où Tolben, Hedwige et d'autres patriotes attendent
+leur exécution.
+
+Je vois là quelques belles situations, gâtées par des parties grises
+et mal venues. Je ne parle pas de la langue, qui est bien médiocre. M.
+Ernest Blum porte la peine du milieu romantique dans lequel il vit.
+Il patauge dans une formule morte, malgré sa réelle habileté d'auteur
+dramatique; il est gêné et raidi, comme les hommes d'armes qu'il nous
+a montrés, enfermés dans des cuirasses de fer-blanc, pareilles à des
+casseroles fraîchement étamées.
+
+
+
+VI
+
+Je n'avais pu assister à la première représentation du drame en cinq
+actes de MM. Malard et Tournay: _le Chien de l'Aveugle_, joué au
+Troisième-Théâtre-Français. Mais les articles extraordinairement
+élogieux, presque lyriques de certains de mes confrères, m'ont fait un
+devoir d'assister à une des représentations suivantes; les critiques
+les plus influents déclaraient que c'était enfin là du théâtre, et
+que depuis vingt ans on n'avait pas joué un drame mieux fait ni plus
+intéressant. J'ai donc écouté avec tout le recueillement possible, et
+j'ai en effet trouvé la pièce habilement charpentée, offrant quelques
+scènes heureuses, lente pourtant dans certaines parties et fort mal
+écrite. Cela est d'une moyenne convenable, du d'Ennery qui aurait besoin
+de coupures. Mais je me refuse absolument à m'extasier, à m'écrier:
+«Enfin, voilà une oeuvre, voici ce qu'il faut faire; jeunes auteurs,
+étudiez et marchez!»
+
+Quelle est donc cette rage de la critique dramatique, de nier tous les
+efforts originaux, et de se pâmer d'aise, dès que se produit une oeuvre
+médiocre, coupée sur les patrons connus! Ainsi voilà des critiques, la
+plupart fort intelligents, qui montrent la sévérité la plus grande pour
+les tentatives dramatiques des poètes et des romanciers, et qui saluent
+avec des yeux mouillés de larmes le retour de toutes les vieilleries
+du boulevard du Crime, surtout lorsqu'elles sont en mauvais style. Je
+connais leur raisonnement: «Nous sommes au théâtre, faites-nous du
+théâtre. Nous nous moquons du talent, du bon sens et de la langue
+française, du moment où nous nous asseyons dans notre fauteuil
+d'orchestre. Nous préférons un imbécile qui nous fera du théâtre, à un
+homme de génie qui ne nous fera pas du théâtre.» Telle est la théorie.
+Elle suppose un absolu, le théâtre, une chose qui est à part, immuable,
+à jamais fixée par des règles. C'est ce qui m'enrage.
+
+Et, d'ailleurs, je veux bien que le théâtre soit à part, qu'il y faille
+des qualités particulières, qu'on s'y préoccupe des conditions où
+l'oeuvre dramatique se produit. Mais, pour l'amour de Dieu! que le
+talent, la personnalité et l'audace de l'auteur comptent aussi un peu
+dans l'affaire. Nous ne sommes pas dans la mécanique pure. Il s'agit de
+peindre des hommes et non de faire mouvoir des pantins. La nécessité de
+la situation s'impose, soit; mais encore faut-il, pour que l'oeuvre
+ait une réelle valeur humaine, que la situation se présente comme une
+résultante des caractères; si elle est simplement une aventure, nous
+tombons au roman-feuilleton, à la plus basse production littéraire.
+
+Voici, par exemple, _le Chien de l'Aveugle_. Ce drame est la mise en
+oeuvre d'une cause célèbre, l'affaire Gras, qui est encore présente à
+toutes les mémoires. Je constate d'abord un changement qui me gâte la
+réalité, la femme Gras avait pour complice un ouvrier sans éducation,
+qu'elle avait affolé d'amour au point de le pousser au crime. Les
+auteurs, qui sont des gens de théâtre, ont eu peur de cet ouvrier, de
+cette brute docile; comment écrire des scènes avec un pareil complice,
+comment intéresser et attendrir? Et ils ont eu la belle imagination de
+changer l'ouvrier en un chirurgien du plus rare mérite, Octave Froment,
+un amoureux décent, facile à manier, et qui ne peut blesser personne.
+Eh bien, cette transformation tue le sujet. L'héroïne est diminuée, car
+elle n'est plus la seule volonté; tout se trouve déplacé, c'est Octave
+Froment qui commet le crime, nous n'avons plus le beau cas de cette
+femme usant de la toute-puissance de son sexe. La madame de La Barre des
+auteurs devient sympathique. C'est là le triomphe du théâtre.
+
+Mais où l'admiration des critiques a éclaté, c'est dans ce qu'ils
+ont nommé la trouvaille de MM. Malard et Tournay. Il paraît que ces
+messieurs ont eu un coup de génie en imaginant, après la réussite du
+crime, les deux derniers actes, où l'on voit Octave Froment, sorti de
+prison, venir réclamer le payement de son crime à madame de La Barre,
+qui s'est faite le bon ange de son amant devenu aveugle. La grande scène
+est celle-ci: à la suite d'une longue et pénible discussion entre les
+deux complices, Octave va se résigner et s'éloigner de nouveau, lorsque
+l'amant, Lucien d'Alleray, arrive et reconnaît la voix de l'homme qui
+lui a ôté la vue. Il s'approche, pose la main sur l'épaule de cet homme
+et y trouve le bras de la femme qu'il adore; de là des soupçons, une
+instruction nouvelle, et finalement le suicide de madame de La Barre,
+qui se jette par une fenêtre. Cette situation du quatrième acte a exalté
+les critiques. Il paraît que cela est du théâtre, et du meilleur.
+
+Voyons, tâchons d'être juste. D'abord, nous avons vu cela cent fois.
+Ensuite, nous sommes simplement ici dans un fait-divers, et encore
+bien invraisemblable. Il faut que madame de La Barre y mette de la
+complaisance, pour que Lucien trouve son bras au cou d'Octave; elle
+supplie ce dernier de se taire, je le sais, elle se pend à ses épaules,
+et le groupe est intéressant; mais tout cela n'en reste pas moins une
+combinaison scénique, où l'étude humaine, les caractères et les passions
+des personnages n'ont rien à voir. Si ce qu'on nomme le théâtre est
+réellement dans cette seule mécanique des faits, ni Molière, ni
+Corneille ni Racine n'ont fait du théâtre.
+
+Il faudrait s'entendre une bonne fois sur la situation au théâtre. La
+situation s'impose, si l'on entend par elle le fait auquel arrivent deux
+personnages qui marchent l'un vers l'autre. Elle est dès lors, comme
+je l'ai dit plus haut, la résultante même des personnages. Selon les
+caractères et les passions, elle se posera et se dénouera. C'est
+l'analyse qui l'amène et c'est la logique qui la termine. Au fond,
+le drame n'est donc qu'une étude de l'homme. Remarquez que j'appelle
+situation tout fait produit par les personnages. Il y a, en outre, le
+milieu et les circonstances extérieures, qui au contraire agissent sur
+les personnages. Rien de plus poignant que cette bataille de la vie,
+les hommes soumis aux faits et produisant les faits: c'est là le vrai
+théâtre, le théâtre de tous les grands génies. Quant à cette mécanique
+théâtrale dont on nous rebat les oreilles, à ces situations qui
+réduisent les personnages à de simples pièces d'un jeu de patience,
+elles sont indignes d'une littérature honnête. C'est de la fabrication,
+c'est de l'arrangement plus ou moins habile, mais ce n'est pas de
+l'humanité; et il n'y a rien en dehors de l'humanité.
+
+Un exemple m'a beaucoup frappé. Dans _les Noces d'Attila_, on voit qu'au
+dernier acte Ellack, un fils du conquérant, apprend de la bouche même
+d'Hildiga, que celle-ci veut tuer son père. Justement, à la scène
+suivante, il se trouve en face d'Attila. Les critiques en question se
+sont allumés: voilà, selon eux, une situation superbe. Comment Ellack
+va-t-il en sortir? De la façon la plus simple du monde. Au moment où il
+est sur le point de tout dire à Attila, celui-ci s'avise de l'avertir
+que le lendemain matin il fera tuer sa mère, une de ses épouses qu'il
+retient en prison pour une faute ancienne. Et, dès lors, Ellack, forcé
+de choisir entre son père et sa mère, se décide pour celle-ci. Il se
+retire. C'est du théâtre, paraît-il. Les critiques les plus durs pour la
+pièce ont ici retiré leur chapeau.
+
+Eh bien, cela me met hors de moi. Je trouve cela puéril, fou,
+exaspérant. Si réellement la situation au théâtre doit consister dans de
+pareilles devinettes, monstrueuses et enfantines, rien n'est plus facile
+que d'en inventer, et de plus stupéfiantes encore. Quoi! il y aura du
+talent à résoudre des problèmes sans issue raisonnable, à poser des cas
+qui ne sauraient se présenter et à se tirer ensuite d'affaire par des
+lieux communs! Et le pis est que, dans ces aventures extraordinaires, le
+personnage disparaît fatalement. Sommes-nous ensuite plus avancés sur le
+compte d'Ellack? Pas le moins du monde. Ce garçon aime mieux sa mère,
+parce que son père se conduit mal. Cela est d'une psychologie médiocre.
+Aucune analyse, d'ailleurs. Les faits mènent les personnages comme des
+marionnettes. Il n'y a pas la une étude humaine. Il y a simplement des
+abstractions qui se promènent, au gré de l'auteur, dans des casiers
+étiquetés à l'avance.
+
+Qui dit théâtre, dit action, cela est hors de doute. Seulement,
+l'action n'est pas quand même l'entassement d'aventures qui emplit les
+feuilletons des journaux. Dans toute oeuvre littéraire de talent,
+les faits tendent à se simplifier, l'étude de l'homme remplace les
+complications de l'intrigue; et cela est d'une vérité aussi évidente
+au théâtre que dans le roman. Pour moi, toute situation qui n'est pas
+amenée par des caractères et qui n'apporte pas un document humain,
+reste une histoire en l'air, plus ou moins intéressante, plus ou moins
+ingénieuse, mais d'une qualité radicalement inférieure. Et c'est ce que
+je reproche aux critiques de n'avoir pas dit, en parlant du _Chien de
+l'aveugle_.
+
+Comment! voilà un drame estimable assurément, mais un drame comme nous
+en avons une centaine peut-être dans notre répertoire, et vous criez
+tout de suite à la merveille, vous semblez le proposer en modèle à nos
+jeunes auteurs dramatiques! C'est du théâtre, criez-vous, et il n'y
+a que ça. Eh bien! s'il n'y a que ça, il vaut mieux que le théâtre
+disparaisse. Votre rôle est mauvais, car vous découragez toutes les
+tentatives originales, pour n'appuyer que les retours aux formules
+connues. Qu'on nous ramène à _Lazare le Pâtre_, puisque la situation
+telle que vous l'entendez ou plutôt l'aventure, règne sur les planches
+en maîtresse toute-puissante.
+
+
+
+LE DRAME HISTORIQUE
+
+_Les Mirabeau_, le drame de M. Jules Claretie, viennent de soulever la
+grave question du drame historique moderne. J'ai lu à ce sujet, dans les
+feuilletons de mes confrères, des opinions bien étonnantes; je sais
+que ces opinions sont celles du plus grand nombre; mais elles ne m'en
+paraissent que plus étonnantes encore.
+
+Ainsi, voici toute une théorie, qui, paraît-il, nous vient d'Aristote en
+passant par Lessing. Ce sont là des autorités, je pense, et qui comptent
+aujourd'hui, dans nos idées modernes. Donc la vérité historique
+est impossible au théâtre; il n'y faut admettre que la convention
+historique. Le mécanisme est bien simple: vous voulez, par exemple,
+parler de Mirabeau; eh bien, vous ne dites pas du tout ce que vous
+pensez de Mirabeau, vous auteur dramatique, parce que le public se moque
+absolument de ce que vous pensez, des vérités que vous avez acquises, de
+la lumière que vous pouvez faire; ce qu'il faut que vous disiez, c'est
+ce que le public pense lui-même, de façon à ce que vous ne blessiez pas
+ses opinions toutes faites et qu'il puisse vous applaudir.
+
+Voilà! Rien de plus amusant comme mécanique. Représentons-nous l'auteur
+dramatique dans son cabinet; il est entouré de documents, il peut
+reconstruire, planter debout sur la scène, un personnage réel, tout
+palpitant de vie; mais ce n'est pas là son souci, il ne se pose que
+cette question: «Qu'est-ce que mes contemporains pensent du personnage?
+Diable! je ne veux pas contrarier mes contemporains, car je les connais,
+ils seraient capables de siffler. Donnons-leur le bonhomme qu'ils
+demandent.» Et voilà la vérité historique tranchée au théâtre. Le
+théorème se résume ainsi: ne jamais devancer son époque, être aussi
+ignorant qu'elle, répéter ses sottises, la flatter dans ses préjugés et
+dans ses idées toutes faites, pour enlever le succès. Certes, il y a là
+un manuel pratique du parfait charpentier dramatique, qui a du bon, si
+l'on veut battre monnaie. Mais je doute qu'un esprit littéraire ayant
+quelque fierté s'en accommode aujourd'hui.
+
+Cela me rappelle la théorie de Scribe. Comme un ami s'étonnait un jour
+des singulières paroles qu'il avait prêtées à un choeur de bergères,
+dans une pièce quelconque: «Nous sommes les bergères, vives et légères,
+etc.» il haussa les épaules de pitié. Sans doute, dans la réalité, les
+bergères ne parlaient pas ainsi; seulement, il ne s'agissait pas de
+mettre des paroles exactes dans la bouche des bergères, il s'agissait de
+leur prêter les paroles que les spectateurs pensaient eux-mêmes en les
+voyant: «Nous sommes les bergères, vives et légères, etc.» Toute la
+théorie de la convention au théâtre est dans cet exemple.
+
+Ce qui me surprend toujours, dans ces règles données pour un art
+quelconque, c'est leur parfait enfantillage et leur inutilité absolue.
+Rien n'est plus vide que ce mot de convention, dont on nous bat les
+oreilles. La convention de qui? la convention de quoi? Je connais bien
+la vérité; mais la convention m'échappe, car il n'y a rien de plus
+fuyant, de plus ondoyant qu'elle. Elle se transforme tous les ans, à
+chaque heure. Elle est faite de ce qu'il y a de moins noble en nous, de
+notre bêtise, de notre ignorance, de nos peurs, de nos mensonges. Le
+seul rôle d'une intelligence qui se respecte est de la combattre par
+tous les moyens, car chaque pas gagné sur elle est une conquête pour
+l'esprit humain. Et ils sont là une bande, des hommes honorables, très
+consciencieux, animés des meilleures intentions, dont l'unique besogne
+est de nous jeter la convention dans les jambes! Quand ils croient avoir
+triomphé, quand ils nous ont prouvé que nous sommes uniquement faits
+pour le mensonge, que nous pataugerons toujours dans l'erreur, ils
+exultent, ils prennent des airs de magisters tout orgueilleux de leur
+besogne. Il n'y a vraiment pas de quoi.
+
+Mais ils se trompent. La marche vers la vérité est évidente, aveuglante.
+Pour nous en tenir au théâtre, prenez une histoire de notre littérature
+dramatique nationale, et voyez la lente évolution des mystères à la
+tragédie, de la tragédie au drame romantique, du drame romantique aux
+comédies psychologiques et physiologiques de MM. Augier et Dumas fils.
+Remarquez qu'il n'est pas question ici du talent, du génie qui éclate
+dans les oeuvres, en dehors de toute formule. Il s'agit de la formule
+elle-même, du plus ou du moins de convention admise, de la part faite à
+la vérité humaine. Un rapide examen prouve que la convention au théâtre
+s'est transformée et s'est réduite à chaque siècle; on pourrait compter
+les étapes, on verrait la vérité s'élargissant de plus en plus,
+s'imposant par des nécessités sociales. Sans doute il existera toujours
+des fatalités de métier, des réductions et des à peu près matériels,
+imposés par la nature même des oeuvres. Seulement, la question n'est pas
+là, elle est dans les limites de notre création humaine; dire qu'une
+oeuvre sera vraie, ce n'est pas dire que nous la créerons à nouveau,
+c'est dire que nous épuiserons en elle nos moyens d'investigation et de
+réalisation. Et, quand on voit le chemin parcouru sur la scène, depuis
+les _Mystères_ jusqu'à la _Visite de Noces_, de M. Dumas, on peut bien
+espérer que nous ne sommes pas au bout, qu'il y a encore de la vérité à
+conquérir, au delà de la _Visite de Noces_.
+
+Cependant, lorsque je dis ces choses, cela semble très comique. Je ne
+suis qu'un historien, et l'on me change en apôtre. Je tâche simplement
+de prévoir ce qui sera par ce qui a été, et l'on me prête je ne sais
+quelle imbécile ambition de chef d'école. Tout ce que j'écris exclut
+l'idée d'une école: aussi se hâte-t-on de m'en imposer une. Un peu
+d'intelligence pourtant suffirait.
+
+Pour en revenir au drame historique, la question de la convention s'y
+présente justement d'une façon très caractéristique. Dans ces pages
+écrites au courant de la plume, je ne puis qu'indiquer les sujets
+d'étude qu'il faudrait approfondir, si l'on voulait éclairer tout à fait
+les questions. Ainsi rien ne serait plus intéressant que d'étudier la
+marche de notre théâtre historique vers les documents exacts. On sait
+quelle place l'histoire tenait dans la tragédie; une phrase de Tacite,
+une page de tout autre historien, suffisait; et là-dessus l'auteur
+écrivait sa pièce, sans se soucier le moins du monde de reconstituer le
+milieu, prêtant les sentiments contemporains aux héros de l'antiquité,
+s'efforçant uniquement de peindre l'homme abstrait, l'homme
+métaphysique, selon la logique et la rhétorique du temps. Quand le drame
+romantique s'est produit, il a eu la prétention justifiée de rétablir
+les milieux; et, s'il a peu réussi à faire vivre les personnages exacts,
+il ne les a pas moins humanisés, en leur donnant des os et de la chair.
+Voilà donc une première conquête sur la convention, très certaine,
+très marquée. Et je n'indique que les grandes lignes; cela s'est fait
+lentement, avec toutes sortes de nuances, de batailles et de victoires.
+
+Aujourd'hui, nous en sommes là. La pièce historique, qui n'était qu'une
+dissertation dialoguée sur un sujet quelconque, devient de jour en jour
+une étude critique. Et c'est le moment qu'on choisit pour nous dire:
+«Restons dans la convention, la vérité historique est impossible.»
+Vraiment, c'est se moquer du monde. Le pis est que les critiques
+pratiques qui donnent de pareils conseils aux jeunes auteurs, les
+égarent absolument. Il faut toujours se reporter à l'expérience, à
+ce qui se passe sous nos yeux. Nous ne sommes même plus au temps où
+Alexandre Dumas accommodait l'histoire d'une si singulière et si
+amusante façon. Voyez ce qui a lieu, chaque fois qu'on reprend un de ses
+drames: ce sont des sourires, des plaisanteries, des chicanes dans les
+journaux. Cela ne supporte plus l'examen, et cela achèvera de tomber en
+poussière avant trente ans. Mais il y a plus: les critiques qui sont
+les champions enragés de la convention, ne laissent pas jouer un drame
+historique nouveau, sans l'éplucher soigneusement, sans en discuter
+la vérité, tellement ils sont emportés eux-mêmes par le courant de
+l'époque.
+
+Que se passe-t-il donc? Mon Dieu, une chose bien visible. C'est que
+nous devenons de plus en plus savants, c'est que ce besoin croissant
+d'exactitude qui nous pénètre malgré nous, se manifeste en tout, aussi
+bien au théâtre qu'ailleurs. Tel est le courant naturaliste dont je
+parle si souvent, et qui fait tant rire. Il nous pousse à toutes les
+vérités humaines. Quiconque voudra le remonter sera noyé. Peu importe la
+façon dont la vérité historique triomphera un jour sur les planches; la
+seule chose qu'on peut affirmer, c'est qu'elle y triomphera, parce que
+ce triomphe est dans la logique et dans la nécessité de notre âge.
+Prendre des exemples dans les pièces nouvelles pour démontrer que la
+vérité n'est pas commode à dire, c'est là une besogne puérile, une façon
+aisée de plaider son impuissance et ses terreurs. Il vaudrait mieux
+montrer ce que les pièces nouvelles apportent déjà de décisif au
+mouvement, appuyer sur les tâtonnements, sur les essais, sur tout cet
+effort si méritoire que nos jeunes auteurs, et M. Jules Claretie le
+premier, font en ce moment.
+
+La question est facile à résumer. Toutes les pièces historiques écrites
+depuis dix ans sont médiocres et ont fait sourire. Il y a évidemment
+là une formule épuisée. Les gasconnades d'Alexandre Dumas, les tirades
+splendides de Victor Hugo ne suffisent plus. Nous sentons trop à cette
+heure le mannequin sous la draperie. Alors, quoi? faut-il écouter les
+critiques qui nous donnent l'étrange conseil de refaire, pour réussir,
+les pièces de nos aînés que le public refuse? faut-il plutôt marcher en
+avant, avec les études historiques nouvelles, contenter peu à peu le
+besoin de vérité qui se manifeste jusque dans la foule illettrée?
+Évidemment, ce dernier parti est le seul raisonnable. C'est jouer sur
+les mots que de poser en axiome: Un auteur dramatique doit s'en tenir
+à la convention historique de son temps. Oui, si l'on veut; mais comme
+nous sortons aujourd'hui de toute convention historique, notre but doit
+donc être de dire la vérité historique au théâtre. Il ne s'agit que de
+choisir les sujets où l'on peut la dire.
+
+D'ailleurs, à quoi bon discuter? Les faits sont là. Notre drame
+historique ne serait pas malade, si le public mordait encore aux
+conventions. On est dans un malaise, on attend quelque oeuvre vraie qui
+fixera la formule. Faites des drames romantiques, à la Dumas ou à la
+Hugo, et ils tomberont, voilà tout. Cherchez plus de vérité, et vos
+oeuvres tomberont peut-être tout de même, si vous n'avez pas les épaules
+assez solides pour porter la vérité; mais vous aurez au moins tenté
+l'avenir. Tel est le conseil que je donne à la jeunesse.
+
+
+
+II
+
+M. Emile Moreau, un débutant, je crois, a fait jouer au Théâtre des
+Nations une pièce historique, intitulée: _Camille Desmoulins_. Cette
+pièce n'a pas eu de succès. On a reproché à _Camille Desmoulins_ de
+présenter une débandade de tableaux confus et médiocrement intéressants;
+on a ajouté que les personnages historiques, Danton, Robespierre, Hébert
+et les autres, perdaient beaucoup de leur hauteur et de leur vérité; on
+a blâmé enfin le bout d'intrigue amoureuse, une passion de Robespierre
+pour Lucile, qui mène toute l'action. Ces reproches sont justes.
+Seulement, les critiques qui défendent la convention au théâtre, ont
+profité de l'occasion pour exposer une fois de plus leur thèse des deux
+vérités, la vérité de l'histoire et la vérité de la scène. Voyons donc
+le cas.
+
+M. Emile Moreau, dit-on, a suivi l'histoire le plus strictement
+possible. Il a pris des morceaux à droite et à gauche, dans les
+documents du temps, et il les a intercalés entre des phrases à lui. Or,
+ces morceaux ont paru languissants. Donc, les documents vrais ne valent
+pas les fables inventées.
+
+Voilà un bien étrange raisonnement. Certes, oui, il est puéril d'aller
+faire un drame à coups de ciseaux dans l'histoire. Mais qui a jamais
+demandé de la vérité historique pareille? Les documents vrais
+sont seulement là comme le sol exact et solide sur lequel on doit
+reconstruire une époque. La grosse affaire, celle justement qui demande
+du talent, un talent très fort de déduction et de vie originale, c'est
+l'évocation des années mortes, la résurrection de tout un âge, grâce
+aux documents. Comme Cuvier, vous avez une dent, un os, et il vous faut
+retrouver la bête entière. Ici, l'imagination, j'entends le rêve, la
+fantaisie, ne peut que vous égarer. L'imagination, comme je l'ai dit
+ailleurs, devient de la déduction, de l'intuition; elle se dégage et
+s'élève, elle est l'opération la plus délicate et la plus merveilleuse
+du cerveau humain. Donc, dans un drame historique, comme dans un roman
+historique, on doit créer ou plutôt recréer les personnages et le
+milieu; il ne suffit pas d'y mettre des phrases copiées dans les
+documents; si l'on y glisse ces phrases, elles demandent à être
+précédées et suivies de phrases qui aient le même son. Autrement, il
+arrive en effet que la vérité semble faire des trous dans la trame
+inventée d'une oeuvre.
+
+Et nous touchons ici du doigt le défaut capital de _Camille Desmoulins_.
+Ce qui a eu un son singulier aux oreilles du public, c'est ce mélange
+extraordinaire de vérité et de fantaisie. J'ai lu que M. Emile Moreau
+se défendait d'avoir imaginé la passion de Robespierre pour Lucile;
+certains documents permettraient de croire à la réalité de cette
+passion. Je le veux bien. Mais, certainement, c'est forcer les textes
+que de baser sur le dépit de Robespierre la mort des dantonistes. Puis,
+quel étrange Robespierre, et quel Danton d'opéra-comique, et quel Hébert
+faussement drapé dans des guenilles! Tout cela est une fantaisie bâtie
+sur la légende révolutionnaire. On ne sent pas des hommes.
+
+Je répondrai donc aux critiques que, si le drame de M. Emile Moreau
+est tombé, c'est justement parce que la fantaisie y règne encore
+en maîtresse trop absolue. Les demi-mesures sont détestables en
+littérature. Voyez le gai mensonge de _la Dame de Monsoreau_, reprise
+dernièrement au théâtre de la Porte-Saint-Martin, ce mensonge qui se
+moque parfaitement de l'histoire: comme il a une logique qui lui
+est propre, comme il est complet en son genre, il intéresse. Voyez
+maintenant _Camille Desmoulins_, dont certaines parties sont aussi
+fausses, et dont d'autres parties contiennent textuellement des
+documents: la pièce n'est plus qu'un monstre, le mélange manque
+d'équilibre et arrive à ne contenter personne. Tel est le cas. Il est
+d'une bonne foi douteuse, en cette affaire, de vouloir faire payer les
+pots cassés à la formule naturaliste.
+
+Je conclurai en répétant que le drame historique est désormais
+impossible, si l'on n'y porte pas l'analyse exacte, la résurrection des
+personnages et des milieux. C'est le genre qui demande le plus d'étude
+et de talent. Il faut non seulement être un historien érudit, mais il
+faut encore être un évocateur nommé Michelet. La question de mécanique
+théâtrale est secondaire ici. Le théâtre sera ce que nous le ferons.
+
+
+
+III
+
+Il me reste à parler de deux gros drames, _la Convention nationale_ et
+_l'Inquisition_. Au Château-d'Eau, la _Convention nationale_ a tué par
+le ridicule le drame historique. En vérité, nos auteurs n'ont pas de
+chance avec l'histoire de notre Révolution. Ils ne peuvent y toucher
+sans ennuyer profondément ou sans faire rire aux éclats les spectateurs.
+Si l'on excepte _le Chevalier de Maison-Rouge_, qui pourrait aussi bien
+se passer sous Louis XIII que sous la Terreur, pas une pièce sur la
+Révolution, qu'elle soit signée d'un nom inconnu ou d'un nom connu, n'a
+remporté un véritable succès. Et cela s'explique aisément: la Révolution
+est encore trop voisine de nous, pour que notre système de mensonge,
+dans les pièces historiques, puisse lui être sérieusement appliqué. Ce
+mensonge va librement de Mérovée à Louis XV. Puis, dès qu'ils entrent
+dans la France contemporaine, qui commence à 89, les auteurs perdent
+pied fatalement, parce que nous ne pouvons plus adopter leurs
+calembredaines romantiques sur une époque dont nous sommes. Aussi
+n'a-t-on jamais risqué des drames historiques, en dehors du Cirque,
+sur Napoléon Ier, Charles X, Louis-Philippe, Napoléon III et les deux
+dernières Républiques. Le drame historique actuel, étant basé sur
+les erreurs les plus grossières, en est réduit à montrer au peuple
+l'histoire que le peuple ne connaît pas, uniquement parce qu'il peut
+alors la travestir à l'aise.
+
+L'épreuve est concluante, la possibilité du mensonge s'arrête à la
+Révolution. Pour que le drame historique s'attaquât à notre histoire
+contemporaine, il lui faudrait renouveler sa formule, chercher ses
+effets dans la vérité, trouver le moyen de mettre sur les planches
+les personnages réels dans les milieux exacts. Un homme de génie est
+nécessaire, tout bonnement. Si cet homme de génie ne naît pas bientôt,
+notre drame historique mourra, car il est de plus en plus malade, il
+agonise au milieu de l'indifférence et des plaisanteries du public.
+
+Quant à _l'Inquisition_, de M. Gelis, jouée au Théâtre des Nations,
+c'est un mélodrame noir qui arrive quarante ans trop tard. Cela ne vaut
+pas un compte rendu. Je n'en parlerais même pas, sans la mort terrible
+de M. Jean Bertrand, ce drame réel et poignant qui s'est joué à côté de
+ce mélodrame imbécile, et qui lui a donné une affreuse célébrité d'un
+jour.
+
+On se souvient des espérances qui avaient accueilli M. Bertrand, à son
+entrée comme directeur au Théâtre des Nations. Il semblait que notre
+République elle-même s'intéressât à l'affaire; des personnages puissants
+patronnaient, disait-on, le nouveau directeur; on allait enfin avoir
+une scène nationale, on élèverait les âmes, on élargirait l'idéal, on
+continuerait 1830, mais un 1830 républicain, qui achèverait devant le
+trou du souffleur la besogne commencée à la tribune de la Chambre.
+Hélas! M. Bertrand dort aujourd'hui dans la terre, empoisonné.
+
+C'était un honnête homme. Il avait cru à toutes les belles phrases, il
+arrivait réellement pour relever l'idéal avec des tirades patriotiques.
+Son idée était que notre jeune littérature attendait l'ouverture d'un
+théâtre républicain pour produire des chefs-d'oeuvre. Et il s'était mis
+ardemment à la besogne. Quelques mois ont suffi pour le désespérer et
+le tuer. Toutes ses tentatives échouaient; _Camille Desmoulins_ et _les
+Mirabeau_ étaient bien empruntés à notre Révolution, mais le public
+ne voulait pas de notre Révolution accommodée à cette étrange sauce;
+_Notre-Dame de Paris_ elle-même, qui aurait pu être une bonne
+affaire pour la direction, si elle s'était arrêtée à la cinquantième
+représentation, l'avait laissée, après la centième, dans des embarras
+d'argent. Jamais on n'a vu des ambitions plus généreuses aboutir si vite
+à une catastrophe plus lamentable.
+
+On dit que M. Bertrand avait la tête faible, qu'il n'était pas fait
+pour être directeur et qu'il a quitté la vie dans un désespoir d'enfant
+malade. Savons-nous de quelles espérances on l'avait grisé? Il comptait
+sûrement sur beaucoup d'appuis, qui lui ont fait défaut au dernier
+moment. A force d'entendre répéter, dans son milieu, que la littérature
+dramatique mourait faute d'un théâtre ouvert aux nobles tentatives, à
+force d'écouter ceux qui vivent d'un idéal nuageux et pleurnicheur, cet
+homme s'était lancé, en faisant appel à toutes les forces vives, dont on
+lui affirmait l'existence. On sait aujourd'hui les forces vives qui lui
+ont répondu. Il n'était pas plus mauvais directeur qu'un autre, il avait
+mis sur son affiche le nom de Victor Hugo, celui de M. Jules Claretie;
+il faisait appel aux jeunes, il était en somme le directeur qu'on avait
+voulu qu'il fût. Sans doute, à la dernière heure, il aurait pu montrer
+plus d'énergie devant son désastre. Mais pouvons-nous descendre dans
+cette conscience et dire sous quelle amertume cet homme a succombé!
+
+M. Bertrand ne s'est pas tué tout seul, il a été tué par les faiseurs de
+phrases qui se refusent à voir nettement notre époque de science et de
+vérité, par les chienlits politiques et romantiques qui se promènent
+dans des loques de drapeau, en rêvant de battre monnaie avec les
+sentiments nobles. S'il ne s'était pas cru soutenu par tout un
+gouvernement, s'il n'avait pas espéré devenir le directeur du théâtre
+de notre République, si on ne lui avait pas persuadé que tous les
+petits-fils de 1830 allaient lui apporter des chefs-d'oeuvre, il ne se
+serait sans doute jamais risqué dans une telle entreprise. La vérité,
+je le répète, est qu'il a été la victime de la queue romantique et des
+hommes politiques qui songent à régenter l'art. Ceux dont il attendait
+tout, ne lui ont rien donné. C'est alors qu'il a perdu la tête devant
+cet effondrement du patriotisme, de l'idéal, de toutes les phrases
+creuses dont on lui avait gonflé le coeur; du moment que l'idéal et le
+patriotisme ne faisaient pas recette, il n'avait plus qu'à disparaître.
+Et il s'est tué.
+
+Les autres vivent toujours, lui est mort. C'est une leçon.
+
+
+
+LE DRAME PATRIOTIQUE
+
+I
+
+La solennité militaire à laquelle l'Odéon nous a conviés me paraît
+pleine d'enseignements. Pour moi, le très grand succès que M. Paul
+Deroulède vient de remporter avec _l'Hetman_ prouve avant tout que le
+fameux métier du théâtre n'est point nécessaire, puisque voilà un drame
+en cinq actes, fort lourd, très mal bâti et complètement vide, qui a été
+acclamé avec une véritable furie d'enthousiasme.
+
+Le cas de M. Paul Deroulède est un des cas les plus curieux de notre
+littérature actuelle. Il s'est fait une jolie place dans les tendresses
+de la foule, en prenant la situation vacante de poète-soldat. Nous
+avions le soldat-laboureur, d'Horace Vernet; nous avons aujourd'hui le
+soldat-poète. Je viens de nommer Horace Vernet, ce peintre médiocre qui
+a été si cher au chauvinisme français. M. Paul Deroulède est en train de
+le remplacer. Ajoutez que nos désastres font en ce moment de l'armée
+une chose sacrée. Cela rend la position de poète-soldat absolument
+inexpugnable. Il est très difficile d'insinuer qu'il fait des vers
+médiocres, sans passer aussitôt pour un mauvais citoyen. On vous
+regarde, et on vous dit: «Monsieur, je crois que vous insultez l'armée!»
+
+Certes, M. Paul Deroulède fait bien mal les vers, mais il a de si beaux
+sentiments! Ah! les beaux sentiments, on ne se doute pas de ce qu'on
+peut en tirer, quand on sait les employer avec adresse. Ils sont une
+réponse à tout, ils sont «la tarte à la crème» de notre grand comique.
+«La pièce me paraît faible.--Mais l'honneur, Monsieur!--Il n'y a pas
+d'action du tout.--Mais la patrie, Monsieur!--L'intrigue recommence à
+chaque acte.--Mais le dévouement, Monsieur!--Enfin, je m'ennuie.--Mais
+Dieu, Monsieur! Vous osez dire que Dieu vous ennuie!» Cette façon
+d'argumenter est sans réplique. Il est certain que l'honneur, la patrie,
+le dévouement et Dieu sont des preuves écrasantes du génie poétique de
+M. Paul Deroulède.
+
+Et il faut voir le bonheur de la salle. Il y a bien quelques gredins
+parmi les spectateurs. Ceux-là applaudissent plus fort. C'est si bon de
+se croire honnête, de passer une soirée à manger de la vertu en tirades,
+quitte à reprendre le lendemain son petit négoce plus ou moins louche!
+Qu'importe l'oeuvre! Il suffit que l'auteur jette des gâteaux de miel au
+public. Le public se donne une indigestion de flatteries. Il est grand,
+il est noble, il est honnête. C'est un attendrissement général. Pas
+de vices, à peine un coquin en carton, qui est là pour servir de
+repoussoir. Bravo! bravo! que tout le monde s'embrasse, et que le
+mensonge dure jusqu'à minuit!
+
+La salle de l'Odéon tremblait sous l'ouragan des bravos. Chaque couplet
+patriotique était accueilli par des trépignements. Des personnes, je
+crois, ont été trouvées sous les bancs, évanouies de bonheur. La pièce
+n'existait plus, on se moquait bien de la pièce! La grande affaire était
+de guetter au passage les allusions à nos défaites et à la revanche
+future; et, dès qu'une allusion arrivait, la salle prenait feu, de
+l'orchestre au ceintre. Un monsieur en habit noir, un conférencier
+quelconque, aurait lu le drame devant le trou du souffleur que
+certainement l'effet aurait été le même. Et je pensais, assourdi par ce
+vacarme, que nous étions tous bien naïfs de chercher des succès dans
+l'amour de la langue et dans l'amour du vrai. Voilà M. Paul Deroulède
+qui passe du coup auteur dramatique, en criant simplement, le plus fort
+qu'il peut: «Je suis l'armée, je suis la vertu, l'honneur, la patrie, je
+suis les beaux sentiments!»
+
+Pauvres écrivains que nous sommes, quelle leçon! Je sais des poètes qui,
+depuis vingt ans, étudient l'art délicat de forger le vers français.
+Ceux-là ont à peine des succès d'estime. Je sais des auteurs dramatiques
+qui se mangent le cerveau pour trouver une nouvelle formule, pour
+élargir la scène française. Ceux-là sont bafoués, et on les jette au
+ruisseau. Les maladroits! Pourquoi ne battent-ils pas du tambour et ne
+jouent-ils pas du clairon? C'est si facile!
+
+La recette est connue. On sait à l'avance que tel beau sentiment doit
+provoquer telle quantité de bravos. On peut même doser le succès qu'on
+désire. Les modestes mettent le mot «patrie» cinq ou six fois; cela
+fait cinq ou six salves de bravos. Les vaniteux, ceux qui rêvent
+l'écroulement de la salle, prodiguent le mot «patrie», à la fin de
+toutes les tirades; alors, c'est un feu roulant, on est obligé de payer
+la claque double. Vraiment, la méthode est trop commode! Dans ces
+conditions, on se commande un succès, comme on se commande un habit.
+Cela rappelle les ténors qui n'ont pas de voix, et qui laissent
+aux cuivres de l'orchestre le soin d'enlever les hautes notes. La
+littérature n'est plus que pour bien peu de chose dans tout ceci.
+
+J'arrive à l'_Hetman_. Voici, en quelques lignes, le sujet du drame. Un
+roi polonais du dix-septième siècle, Ladislas IV, a soumis les Cosaques.
+Deux des vaincus, le vieux chef Froll-Gherasz et le jeune Stencko, sont
+même à la cour de ce roi, où se trouve aussi un traître, un parjure,
+Rogoviane. Ce dernier, qui rêve de devenir gouverneur de l'Ukraine,
+pousse les Cosaques à une révolte, et travaille de façon à ce que
+Stencko s'échappe pour être le chef des révoltés. Mais Froll-Gherasz
+n'approuve pas cette prise d'armes. Il accepte une mission du roi, celle
+de pacifier l'Ukraine, et il laisse à la cour sa fille Mikla comme
+otage. Stencko et Rogoviane, naturellement, aiment Mikla. Dès lors, la
+seule situation dramatique est celle du père et de l'amant, pris entre
+l'amour de la patrie et l'amour qu'ils éprouvent pour la jeune fille.
+Au dénoûment, la patrie l'emporte, Stencko et Mikla meurent, mais les
+Cosaques sont victorieux.
+
+La situation principale ne fait que se déplacer, pas davantage. D'abord,
+c'est Froll-Gherasz qui arrive dans un campement cosaque et qui adjure
+ses anciens soldats de ne pas recommencer une lutte insensée; mais,
+lorsque Stencko, en apprenant que Mikla est restée comme otage, refuse
+le commandement et retourne à la cour de Ladislas IV pour la sauver, le
+vieux chef oublie sa mission, oublie sa fille, et saisit le sabre de
+chef suprême, par amour de la patrie en larmes. Ensuite, c'est Stencko,
+qui veut enlever Mikla; là, apparaît Marutcha, une sorte de prophétesse
+qui conduit les Cosaques au combat, et Marutcha décide les jeunes gens à
+se sacrifier pour leur pays. Mikla reste à la cour afin d'endormir les
+soupçons de Ladislas. Enfin, le quatrième acte est vide d'action, on y
+voit simplement Froll-Gherasz préparant la victoire par des tirades
+sur les devoirs du soldat. Puis, au cinquième acte, nous retombons de
+nouveau dans l'unique situation, Stencko a été blessé, Mikla a été
+sauvée de l'échafaud par Rogoviane qui veut se faire aimer d'elle,
+et elle expire sur le corps de Stencko, elle tombe assassinée par le
+traître, lorsque celui-ci entend arriver les Cosaques vainqueurs.
+
+Je ne puis m'arrêter à discuter les détails, la maladresse de certaines
+péripéties. Le point de départ est singulièrement faible; ce père,
+qui laisse sa fille en otage, devrait se connaître et ne pas jouer si
+aisément les jours de son enfant. On n'est pas ému le moins du monde de
+la douleur de Froll-Gherasz, parce qu'en somme il a voulu cette douleur.
+Agamemnon sacrifiant Iphigénie est beaucoup plus grand. Mais ce qui me
+frappe surtout, c'est le cercle dans lequel tourne la pièce. Comme je
+l'ai dit en commençant, l'_Hetman_ a eu du succès, en dehors de toutes
+les règles. Il ne devait pas avoir de succès, puisque les critiques
+enseignent qu'une pièce ne peut réussir sans action, sans situations
+variées et combinées. Les cinq actes se répètent, et pourtant les bravos
+n'ont pas cessé une minute. Voilà un fait troublant pour les magisters
+du feuilleton. La seule explication raisonnable est que le succès de
+l'_Hetman_ n'est pas un succès littéraire, mais un succès militaire,
+ce qu'il ne faut pas confondre. Qu'un jeune auteur ait la naïveté de
+s'autoriser de l'exemple, d'écrire un drame où l'action ne marchera pas,
+où des actes entiers ne seront qu'une composition de rhétoricien sur
+un sujet quelconque; qu'il fasse cela, sans y mettre les fameux beaux
+sentiments, et nous verrons s'il ne remporte pas un échec honteux.
+
+Quelques observations de détails sur les personnages, avant de finir. Le
+roi Ladislas est stupéfiant. J'ignore si l'artiste qui joue le rôle est
+le seul coupable, mais on dirait vraiment un roi de féerie; on s'attend
+à chaque instant à voir son nez s'allonger brusquement, sous le coup de
+baguette de quelque méchante fée. Quant à la Marutcha, elle a trouvé une
+merveilleuse interprète dans madame Marie Laurent. Mais quel personnage
+rococo! combien peu elle tient à l'action, et comme chacune de ses
+tirades est attendue à l'avance! J'entendais une dame dire près de moi,
+en parlant de tous ces héros: «Ils crient trop fort.» Le mot est juste
+et contient la critique de la pièce. Personne ne parle dans ce drame,
+tout le monde y crie. On sort les oreilles cassées, et le fiacre qui
+vous emporte semble continuer les cahots des tirades, sur le pavé
+de Paris. Toute la nuit, Stencko a hurlé ses beaux sentiments à mes
+oreilles, tandis que le vieux Froll-Gherasz psalmodiait les siens d'une
+voix de basse. Le drame de M. Paul Deroulède est comme un corps d'armée
+qui défilerait dans ma rue. Je ferme ma fenêtre, agacé par le vacarme,
+qui m'empêche d'avoir deux idées justes l'une après l'autre.
+
+Je suis peut-être très sévère. M. Paul Deroulède est jeune et mérite
+tous les encouragements. Il a du talent, d'ailleurs. Je n'aime pas
+ce talent, voilà tout. Je crois qu'un peu de vérité dans l'art est
+préférable à tout ce tra la la des beaux sentiments. Les bonshommes en
+bois, même lorsque le bois est doré, ne font pas mon affaire. Je
+préfère à _l'Hetman_ un petit acte fin et vrai du Palais-Royal, _le Roi
+Candaule_, par exemple. Au moins, nous sommes là avec des créatures
+humaines. Qu'est-ce que c'est que Froll Gherasz? Un père et un patriote.
+Mais quel père et quel patriote? Nous n'en savons rien. Froll-Gherasz
+est une abstraction, il ressemble à un de ces personnages des anciennes
+tapisseries, qui ont une banderole dans la bouche, pour nous dire
+quels héros ils représentent. Pas d'observation, pas d'analyse, pas
+d'individualité. Le théâtre ainsi entendu remonte par delà la tragédie,
+jusqu'aux mystères du moyen âge.
+
+Ah! je suis bien tranquille, d'ailleurs. Ce n'est pas _l'Hetman_ qui
+ressuscitera le drame historique. Il est un exemple de la pauvreté et
+de la caducité du genre. Laissez passer cette tempête de bravos
+patriotiques, laissez refroidir ces tirades, et vous vous trouverez en
+face d'un drame dans le genre des drames, aujourd'hui glacés, de Casimir
+Delavigne, beaucoup moins bien fait et d'un ennui mortel.
+
+
+
+II
+
+Je viens de dire mon opinion sur les drames patriotiques. Je ne nie
+pas l'excellente influence que ces sortes de pièces peuvent avoir sur
+l'esprit de l'armée française; mais, au point de vue littéraire, je les
+considère comme d'un genre très inférieur. Il est vraiment trop aisé de
+se faire applaudir, en remuant avec fracas les grands mots de patrie,
+d'honneur, de liberté. Il y a là un procédé adroit, mais commode, qui
+est à la portée de toutes les intelligences.
+
+Voici, par exemple, un jeune homme, M. Charles Lomon. On me dit qu'il a
+écrit à vingt-deux ans le drame: _Jean Dacier_, joué solennellement à
+la Comédie-Française. La grande jeunesse du débutant me le rend très
+sympathique, et j'ai écouté la pièce avec le vif désir de voir se
+révéler un homme nouveau.
+
+Mais, quoi! avoir vingt-deux ans, et écrire _Jean Dacier!_ Vingt-deux
+ans, songez donc! l'âge de l'enthousiasme littéraire, l'âge où l'on rêve
+de fonder une littérature à soi tout seul! Et refaire un mauvais drame
+de Ponsard, une pièce qui n'est ni une tragédie ni un drame romantique,
+qui se traîne péniblement entre les deux genres!
+
+Je m'imagine M. Lomon à sa table de travail. Il a vingt-deux ans,
+l'avenir est à lui. Dans le passé, il y a deux formes dramatiques usées,
+la forme classique et la forme romantique. Avant tout, M. Lomon devait
+laisser ces guenilles dans le magasin des accessoires, aller devant lui,
+chercher, trouver une forme nouvelle, aider enfin de toute sa jeunesse
+au mouvement contemporain. Non, il a pris les guenilles, il les a
+prises même sans passion littéraire, car il les a mêlées, il a lâché
+de rafraîchir toutes ces vieilles draperies des écoles mortes pour les
+jeter sur les épaules de ses héros. Une tragédie glaciale, un drame
+échevelé, passe encore! on peut être un fanatique; mais une oeuvre
+mixte, un raccommodage de tous les débris antiques, voilà ce qui m'a
+fâché!
+
+Il est inutile d'avoir vingt-deux ans pour écrire une oeuvre pareille.
+Cela me consterne que l'auteur n'ait que vingt-deux ans; j'aurais
+compris qu'il en eût au moins cinquante. Serait-il donc vrai que les
+débutants, même ceux qui ont soif d'originalité et de nouveauté, se
+trouvent fatalement condamnés à l'imitation? Peut-être M. Lomon ne
+s'est-il pas aperçu des emprunts qu'il a faits de tous les côtés, du
+cadre vermoulu dans lequel il a placé sa pièce, des lieux communs qui
+y traînent, de la fille bâtarde, en un mot, dont il est accouché. La
+jeunesse n'a pas conscience des heures qu'elle perd à se vieillir.
+
+Je sais que le patriotisme répond atout. M. Lomon a écrit un drame
+patriotique, cela ne suffit-il pas à prouver l'élan généreux de sa
+jeunesse? Je dirai une fois encore que le véritable patriotisme, quand
+on fait jouer une pièce à la Comédie-Française, consiste avant tout
+à tâcher que cette pièce soit un chef-d'oeuvre. Le patriotisme de
+l'écrivain n'est pas le même que celui du soldat. Une oeuvre originale
+et puissante fait plus pour la patrie que de beaux coups d'épée, car
+l'oeuvre rayonne éternellement et hausse la nation au-dessus de toutes
+les nations voisines. Quand vous aurez fait crier sur la scène: _Vive la
+France!_ ce ne sera là qu'un cri banal et perdu. Quand vous aurez écrit
+une oeuvre immortelle, vous aurez réellement prolongé la vie de la
+France dans les siècles. Que nous reste-t-il de la gloire des peuples
+morts? Il nous reste des livres.
+
+_Jean Dacier_ est, paraît-il, une oeuvre républicaine. Je demande à
+en parler comme d'une oeuvre simplement littéraire. Le sujet est
+l'éternelle histoire du paysan vendéen qui se fait soldat de la
+République et qui se retrouve en face de ses anciens seigneurs,
+lorsqu'il est devenu capitaine. Naturellement, Jean aime la comtesse
+Marie de Valvielle, et naturellement aussi il se montre deux fois
+magnanime envers son ennemi et rival, Raoul de Puylaurens, le cousin de
+la jeune dame. L'originalité de la pièce consiste dans le noeud même du
+drame. Jean retrouve la comtesse juste au moment où elle passe dans
+la légendaire charrette pour aller à l'échafaud. Or, un homme peut la
+sauver en l'épousant. Jean lui offre son nom, et la comtesse accepte,
+en croyant qu'il agit pour le compte de Raoul. On comprend le parti
+dramatique que M. Lomon a pu titrer de cette situation: une comtesse
+mariée à un de ses anciens domestiques, se révoltant, puis finissant par
+l'aimer au moment où il a donné pour elle jusqu'à sa vie.
+
+Je ne chicanerai pas l'auteur sur ce mariage singulier. Il peut se faire
+qu'on trouve dans l'histoire de l'époque un fait semblable; seulement,
+il ne s'agissait certainement pas d'une femme de la qualité de
+l'héroïne. N'importe, il faut accepter ce mariage, si étrange qu'il
+soit. Ce qui est plus grave, c'est la création même du personnage.
+
+Voici Jean Dacier, un paysan qui s'est instruit et qui représente
+l'homme nouveau. Il n'a pas une tache, il est grand, héroïque, sublime.
+Quand il a épousé la comtesse pour la sauver, et qu'elle l'écrase de son
+mépris, c'est à peine s'il laisse percer une révolte. Il fait échapper
+une première fois son rival Raoul, qu'il tient entre ses mains. A l'acte
+suivant, la situation recommence: Raoul tombe de nouveau à sa merci, et,
+cette fois, non seulement Jean le fait évader, mais encore il lui donne
+rendez-vous le lendemain sur le champ de bataille, et, en donnant ce
+rendez-vous, il trahit les siens, car l'attaque devait rester secrète.
+Jean passe devant un conseil de guerre, et on le fusille, pendant que
+Marie se lamente.
+
+Vraiment, il est bon d'être un héros, mais il y a des limites. En temps
+de guerre, ouvrir continuellement la porte aux prisonniers, cela ne
+s'appelle plus de la grandeur d'âme, mais de la bêtise. Pour que nous
+nous intéressions aux pantins sublimes, il faut leur laisser un peu
+d'humanité sous la pourpre et l'or dont on les drape. On finit par
+sourire de ces héros magnanimes qui ne s'emparent de leurs ennemis que
+pour les relâcher. Il y a là une fausse grandeur dont on commence, au
+théâtre, à sentir le côté grotesque.
+
+Le pis est qu'on s'intéresse médiocrement, à Jean Dacier. Cette façon de
+sauver une femme en l'épousant, le met dans une position singulièrement
+fausse. Il se conduit en enfant. La seule chose qu'il aurait à faire,
+après avoir arraché Marie à la guillotine, ce serait de la saluer et de
+lui dire: «Madame, vous êtes libre. Vous me devez la vie, je vous confie
+mon honneur.» Mais alors toutes les querelles dramatiques du second acte
+et du troisième n'existeraient pas. La situation est si bien sans issue
+que Jean meurt à la fin avec une résignation de mouton, pour finir la
+pièce. Cette mort est également amenée par une péripétie trop enfantine.
+Jean, ce lion superbe, trahit les siens sans paraître se douter un
+instant de ce qu'il fait, ce qui rapetisse tout le dénoûment.
+
+Quant à la comtesse, elle est bâtie sur le patron des héroïnes, avec
+trop de mépris et trop de tendresse à la fois. Lorsque Jean l'a sauvée,
+elle se montre d'une cruauté monstrueuse, blessant inutilement son
+libérateur, se conduisant d'une si sotte façon qu'elle mériterait
+simplement une paire de gifles, malgré toute sa noblesse. Puis, au
+dernier acte, elle se pend au cou de Jean et lui déclare qu'elle
+l'adore. Le quatrième acte a suffi pour changer cette femme. C'est
+toujours le même système, celui des pantins que l'on déshabille et que
+l'on rhabille à sa fantaisie, pour les besoins de son oeuvre. Marie a
+compris la grandeur de Jean, et cela suffit: elle est comme frappée par
+la baguette d'un enchanteur, la couleur de ses cheveux elle-même a dû
+changer.
+
+Je ne parle point des autres personnages, de ce Raoul de Puylaurens,
+qui passe sa vie à tenir son salut de son rival, ni du conventionnel
+Berthaud, qui traverse l'action en récitant des tirades énormes. Oh!
+les tirades! elles pleuvent avec une monotonie désespérante dans _Jean
+Dacier_. On essuie une trentaine de vers à la file, on courbe le dos
+comme sous une averse grise, on croit en être quitte; pas du tout,
+trente autres vers recommencent, puis trente autres, puis trente autres.
+Imaginez une grande plaine plate, sans un arbre, sans un abri, que
+l'on traverse par une pluie battante. C'est mortel. Je préfère, et de
+beaucoup, les vers rocailleux de M. Parodi. Que dirai-je du style? Il
+est nul. Nous avons, à l'heure présente, cinquante poètes qui font mieux
+les vers que M. Lomon. Ce dernier versifie proprement, et c'est tout. Il
+tient plus de Ponsard que de Victor Hugo.
+
+Je me montre très sévère, parce que _Jean Dacier_ a été pour moi une
+véritable désillusion. Comme j'attaquais vivement le drame historique,
+on m'avait fait remarquer qu'on pouvait très bien appliquer à l'histoire
+la méthode d'analyse qui triomphe en ce moment, et renouveler ainsi
+absolument le genre historique au théâtre. Il est certain que, si des
+poètes abandonnent le bric-à-brac romantique de 1830, les erreurs et les
+exagérations grossières qui nous font sourire aujourd'hui, ils pourront
+tenter la résurrection très intéressante d'une époque déterminée. Mais
+il leur faudra profiter de tous les travaux modernes, nous donner
+enfin la vérité historique exacte, ne pas se contenter de fantoches et
+ressusciter les générations disparues. Rude besogne, d'une difficulté
+extrême, qui demanderait des études considérables.
+
+Or, j'avais cru comprendre que le _Jean Dacier_, de M. Lomon, était une
+tentative de ce genre. Et quelle surprise, à la représentation! Ça, de
+l'histoire, allons donc! C'est un placage, exécuté même par des mains
+maladroites. Pas un des personnages ne vit de la vie de l'époque. Ils se
+promènent comme des figures de rhétorique, ils n'ont que la charge
+de réciter des morceaux de versification. Et le milieu, bon Dieu! Ce
+village breton, où Berthaud vient procéder aux enrôlements volontaires,
+cette mairie de Nantes où l'on marie les comtesses qui vont à la
+guillotine, seraient à peine suffisants pour la vraisemblance d'un
+opéra-comique. Vraiment, _Jean Dacier_ sera un bon argument pour les
+défenseurs du drame historique! Il achève le genre, il est le coup de
+grâce.
+
+Je songeais à _la Patrie en danger_, de MM. Edmond et Jules de Concourt.
+Voilà, jusqu'à présent, le modèle du genre historique nouveau, tel que
+je l'exposais tout à l'heure. Aussi les directeurs ont-il tremblé devant
+une oeuvre qui avait le vrai parfum du temps, et les auteurs ont ils
+dû publier la pièce, en renonçant à la faire jouer. Il y aurait un
+parallèle bien curieux à établir entre _la Patrie en danger_ et _Jean
+Dacier_; les deux sujets se passent à la même époque et ont plus d'un
+point de ressemblance. La première est une oeuvre de vérité, tandis que
+la seconde est faite «de chic», comme disent les peintres, uniquement
+pour les besoins de la scène.
+
+Au demeurant, la salle a failli craquer sous les applaudissements, le
+premier soir. Vive la France!
+
+
+
+III
+
+J'arrive au _Marquis de Kénilis_, le drame en vers que M. Lomon a fait
+jouer au théâtre de l'Odéon. Je n'analyserai pas la pièce. A quoi bon?
+Le sujet est le premier venu. Il se passe en Bretagne, à l'époque de la
+Révolution, ce qui permet d'y prodiguer les mots de patrie, d'honneur,
+de gloire, de victoire. Nous y voyons l'éternelle intrigue des
+drames faits sur cette époque: un enfant du peuple aimant une fille
+d'aristocrate, devenant plus tard capitaine, puis épousant la demoiselle
+ou mourant pour elle. La situation forte consiste à mettre le capitaine
+entre son amour et son devoir; il ouvre en mer un pli cacheté qui lui
+ordonne de fusiller le père de sa bien-aimée; heureusement, ce père se
+fait tuer noblement, ce qui simplifie la question. Qu'importe le sujet,
+d'ailleurs! La prétention des poètes comme M. Lomon est d'écrire de
+beaux vers et de pousser aux belles actions.
+
+Hélas! les vers de M. Lomon sont médiocres. Beaucoup ont fait sourire.
+Les meilleurs frappent l'oreille comme des vers connus; on les a
+certainement lus ou entendus quelque part, ils circulent dans l'école,
+tout le monde s'en est servi. Ne serait-il pas temps de chercher une
+poésie, en dehors de l'école lyrique de 1830? Je me borne à un souhait,
+car je ne vois rien de possible dans la pratique. Ce que je sens, c'est
+que tous nos poètes répètent Musset, Hugo, Lamartine ou Gautier, et
+que les oeuvres deviennent de plus en plus pâles et nulles. Nous avons
+aujourd'hui une fin d'école romantique aussi stérile que la fin d'école
+classique qui a marqué le premier empire.
+
+Pendant qu'on jouait l'autre soir _le Marquis de Kénilis_, je pensais
+à un poète de talent, à Louis Bouilhet, qu'on oublie singulièrement
+aujourd'hui. Celui-là se produisait encore à son heure, et il est telle
+de ses oeuvres qui a de la force et même une note originale. Eh bien, si
+personne ne songe plus aujourd'hui à Louis Bouilhet, si aucun théâtre ne
+reprend ses pièces, quel est donc l'espoir de M. Lomon en chaussant des
+souliers qui ont mené à l'oubli des poètes mieux doués que lui, et venus
+en tout cas plus tôt dans une école agonisante? Quel est cet entêtement
+de faire du vieux neuf, de ramasser les rognures d'hémistiches qui
+traînent, et dont le public lui-même ne veut plus?
+
+On répond par la dévotion à l'idéal. En face de notre littérature
+immonde, à côté de nos romans du ruisseau, il faut bien que des jeunes
+gens tendent vers les hauteurs et produisent des oeuvres pour enflammer
+le patriotisme de la nation. Nous autres naturalistes, nous sommes le
+déshonneur de la France; les poètes, M. Lomon et d'autres, sont chargés
+devant l'Europe d'honorer le pays et de le remettre à son rang. Ils
+consolent les dames, ils satisfont les âmes fières, ils préparent à la
+République une littérature qui sera digne d'elle.
+
+Ah! les pauvres jeunes gens! S'ils sont convaincus, je les plains. J'ai
+déjà dit que je regardais comme une vilaine action de voler un succès
+littéraire, en lançant des tirades sur la patrie et sur l'honneur. Cela
+vraiment finit par être trop commode. Le premier imbécile venu se fera
+applaudir, du moment où la recette est connue. Si les mots remplacent
+tout, à quoi bon avoir du talent?
+
+Et puis, causons un peu de cette littérature qui relève les âmes. Où
+sont d'abord les âmes qu'elle a relevées? En 1870, nous étions pleins
+de patriotisme contre la Prusse; un peu de science et un peu de vérité
+auraient mieux fait notre affaire. J'ai remarqué que les dames qui
+travaillaient dans l'idéal, étaient le plus souvent des dames très
+émancipées. Au fond de tout cela, il y a une immense hypocrisie, une
+immense ignorance. Je ne puis ici traiter la question à fond. Mais il
+faut le déclarer très nettement: la vérité seule est saine pour les
+nations. Vous mentez, lorsque vous nous accusez de corrompre, nous qui
+nous sommes enfermés dans l'étude du vrai; c'est vous qui êtes les
+corrupteurs, avec toutes les folies et tous les mensonges que vous
+vendez, sous l'excuse de l'idéal. Vos fleurs de rhétorique cachent des
+cadavres. Il n'y a, derrière vous, que des abîmes. C'est vous qui avez
+conduit et qui conduisez encore les sociétés à toutes les catastrophes,
+avec vos grands mots vides, avec vos extases, vos détraquements
+cérébraux. Et ce sera nous qui les sauverons, parce que nous sommes la
+vérité.
+
+N'est-ce pas la chose la plus attristante qu'on puisse voir? Voilà un
+jeune homme, voilà M. Lomon, Il débute, il a peut-être une force en lui.
+Eh bien, il commence par s'enfermer dans une formule morte; il fait du
+romantisme, à l'heure où le romantisme agonise. Ce n'est pas tout, il
+croit qu'il sauve la France, parce qu'il vient corner les mots de patrie
+et d'honneur dans une salle de théâtre, parce qu'il invente une intrigue
+puérile et qu'il écrit de mauvais vers. Et le pis, c'est qu'il se
+montrera dédaigneux pour nous, c'est que ses amis mentiront au point
+de nous traiter en criminels et d'insinuer que sa pauvre pièce est une
+revanche du génie français!
+
+J'ai d'autres désirs pour notre jeunesse. Je la voudrais virile et
+savante. D'abord, elle devrait se débarrasser des folies du lyrisme,
+pour voir clair dans notre époque. Ensuite, elle accepterait les
+réalités, elle les étudierait, au lieu d'affecter un dégoût enfantin. A
+cette condition seule, nous vaincrons. Le vrai patriotisme est là, et
+non dans des déclamations sur la patrie et la liberté. Jamais je n'ai
+vu un spectacle plus comique ni plus triste: tout un gouvernement
+républicain convoqué à l'Odéon, des ministres, des sénateurs, des
+députés, pour y entendre un coup de canon. Eh! bonnes gens, ce n'est pas
+la formule romantique, c'est la formule scientifique qui a établi et
+consolidé la République en France!
+
+
+
+IV
+
+Personne n'ignore qu'Attila, c'est M. de Bismark. Du moins, nul doute
+ne peut nous rester à cet égard, après la première représentation des
+_Noces d'Attila_, le drame en quatre actes que M. Henri de Bornier a
+fait jouer à l'Odéon. La salle l'a compris et a furieusement applaudi
+les passages où les alexandrins du poète, en rangs pressés, font
+aisément mordre la poussière aux ennemis de la France. Je n'insiste pas.
+
+Mais ce que je veux répéter encore, c'est ce que j'ai déjà dit à propos
+de _l'Hetman_ et de _Jean d'Acier_. Pour un poète, l'oeuvre vraiment
+patriotique est de laisser un chef-d'oeuvre à son pays. Molière, qui n'a
+pas agité de drapeaux, qui n'a pas joué des fanfares devant sa baraque
+avec les mots d'honneur et de patrie, reste la souveraine gloire de
+notre nation; et il a vaincu toutes les nations voisines, sur le champ
+de bataille du génie. Nous triomphons continuellement par lui. Quant à
+cet autre prétendu patriotisme, à ce boniment qui jongle avec de grands
+mots, qui enlève les applaudissements d'une salle par des tirades, il
+n'est pas autre chose qu'une spéculation plus ou moins consciente. Il
+y a une improbité littéraire absolue à faire ainsi acclamer des
+vers médiocres. C'est mettre le chauvinisme sur la gorge des gens:
+applaudissez, ou vous êtes de mauvais citoyens. C'est forcer le succès
+et bâillonner la critique, c'est se faire sacrer grand homme à bon
+compte, en déplaçant la question du talent et de la morale. Voilà ce que
+je répéterai chaque fois que j'aurai assisté à un de ces succès où il
+est impossible de juger le véritable mérite d'un auteur.
+
+Je me sens donc, dès l'abord, très gêné devant la nouvelle oeuvre de M.
+de Bornier, car il semble avoir compté sur nos bons sentiments pour que
+nous la considérions comme une oeuvre noble et vengeresse. Moi qui la
+trouve beaucoup trop noble et insuffisamment vengeresse, je demande
+avant tout de négliger le patriotisme, dans une question où il n'a que
+faire, et de juger le drame au strict point de vue dramatique.
+
+Voici le sujet, brièvement. Attila, après sa campagne dans les
+Gaules, campe au bord du Danube, où il attend la fille de l'empereur
+Valentinien, qu'il a fait demander en mariage. Il traîne derrière lui
+tout un troupeau de prisonniers, dans lequel se trouvent le roi des
+Burgondes, Herric, et sa fille Hildiga, sans compter une Parisienne, une
+femme du peuple, Gerontia. En outre, un général franc, Walter, qui aime
+Hildiga, commet l'imprudence de se présenter pour traiter de sa rançon
+et de celle de son père. Attila prend l'argent et le retient prisonnier.
+Puis, le drame se noue, dès que Maximin, ambassadeur de Rome, vient
+annoncer à Attila que l'empereur lui refuse sa fille. Attila, exaspéré,
+veut épouser Hildiga, je n'ai pas trop compris pourquoi; il l'aime sans
+doute, mais l'outrage de Valentinien n'avait rien à voir là dedans.
+D'ailleurs, non content de désespérer Hildiga par sa proposition, il
+pousse le raffinement jusqu'à vouloir être aimé devant tous; et
+il menace la jeune fille de massacrer son père, son amant, ses
+compatriotes, si elle ne feint pas pour sa personne la passion la plus
+aveugle. Hildiga doit accepter. Herric, Gérontia, d'autres encore la
+maudissent, sans qu'elle puisse relever la tête. Walter seul croit
+toujours en elle, et Attila finit par le faire décapiter devant Hildiga,
+qui se contente de se couvrir le visage de ses mains. Enfin, au
+dénoûment, lorsqu'il vient la retrouver dans la chambre nuptiale, la
+jeune épouse le tue d'un coup de hache.
+
+Tel est, en gros, le drame. Dans une étude qu'il a publiée sur son
+oeuvre, M. de Bornier a écrit ceci: «L'idée des _Noces d'Attila_ est
+fort simple; tout vainqueur se détruit lui-même par l'abus de sa
+victoire, voilà l'idée philosophique; un tigre veut manger une gazelle,
+mais la gazelle se fâche, voilà le fait dramatique.» Acceptons cela, et
+examinons la mise en oeuvre.
+
+M. de Bornier ne nous a pas montré du tout un vainqueur se détruisant
+par l'abus de sa victoire, car Attila meurt d'un accident en pleines
+conquêtes, au milieu de ses armées victorieuses. Reste la fable du tigre
+et de la gazelle. J'admets que Hildiga soit une gazelle; ailleurs, M.
+de Bornier l'appelle une colombe; c'est plus tendre encore, et cela
+convient mieux aux grâces bien portantes de mademoiselle Rousseil. Mais
+quant au tigre, il est vraiment trop bon enfant et trop rageur à la
+fois. Je demande à m'expliquer longuement sur son compte.
+
+Cette figure d'Attila emplit le drame, et c'est, en somme, juger
+l'oeuvre que de l'étudier. M. de Bornier paraît avoir voulu reconstituer
+autant que possible la figure historique d'Attila, telle que nous la
+montrent les rares documents historiques. Son barbare est civilisé,
+l'homme de guerre est doublé en lui d'un diplomate aussi rusé que peu
+scrupuleux. Seulement, à côté de quelques traits acceptables, quelle
+étrange résurrection de ce terrible conquérant! Tout le monde l'insulte
+pendant quatre actes. Les prisonniers, Herric, Hildiga, Gerontia,
+Walter, d'autres encore, défilent devant lui, en lui jetant à la face
+les plus sanglantes injures, sans qu'il se mette une seule fois dans une
+bonne et franche colère. Ce n'est pas tout, Maximin vient le braver au
+nom de Rome, avec un étalage d'insolence lyrique, et il se contente de
+lutter de lyrisme avec l'insulteur. De temps à autre, il est vrai, il se
+dresse sur la pointe des pieds, en disant: «C'est trop de hardiesse!»
+Mais il s'en lient la, les hardiesses continuent, les plus humbles lui
+lavent la tête, on le traite à bouche que veux-tu de bourreau, de tyran,
+d'assassin; une vraie cible aux tirades patriotiques de chacun, un
+fantoche criblé de vers, lardé des mots de patrie et d'honneur. Ah! la
+bonne ganache de barbare! A coup sûr, le tigre ne s'est pas défendu
+contre M. de Bornier, qui, avant de le faire manger par sa gazelle, l'a
+accommodé sans péril à la sauce des beaux sentiments.
+
+Cet Attila est donc un brave homme. Ajoutons qu'il a des mouvements
+d'humeur. Ainsi, s'il tolère autour de lui les gens qui l'injurient,
+il fait crucifier ceux de ses soldats qui gardent le silence; voir
+l'épisode du premier acte. D'autre part, il donne l'ordre de couper le
+cou de Walter, dans un moment de vivacité; mais, en vérité, ce Walter a
+bien mérité son sort; on n'«embête» pas un tyran à ce point, le moindre
+tigre en chambre n'aurait certainement pas attendu d'être provoqué deux
+fois. La bonhomie imbécile de Géronte, jointe à la folie meurtrière de
+Polichinelle, voilà l'Attila de M. de Bornier. Dès qu'il a besoin de
+faire injurier son despote, le poète l'asseoit sur son trône et le tient
+immobile et patient, tant que la tirade se développe. Ensuite, il pousse
+un ressort, et le pantin lâche le fameux: «C'est trop de hardiesse!» Une
+seule fois, le pantin tue un homme, non pas parce que cet homme lui dit
+depuis huit heures du soir des choses excessivement désagréables, mais
+parce qu'il abuse de sa situation de noble prisonnier et de belle âme
+pour vouloir lui prendre sa femme. C'en est trop, le tigre est dans le
+cas de légitime défense.
+
+Je me laisse aller à la plaisanterie. Mais, en vérité, comment prendre
+au sérieux une pareille psychologie. Voilà le grand mot lâché: Toute
+cette tragédie, déguisée en drame romantique, est d'une psychologie
+enfantine. Essayez un instant de reconstituer les mouvements d'âme des
+personnages, de savoir à quelle logique ils obéissent, et vous arriverez
+à une analyse stupéfiante. Nous sommes ici dans une abstraction
+quintessenciée. Ce n'est plus la machine intellectuelle si bien réglée
+du dix-septième siècle. C'est un casse-cou continuel au milieu de nos
+idées modernes habillées à l'antique. On est en l'air, partout et nulle
+part, parmi des ombres qui cabriolent sans raison, qui marchent tout
+d'un coup la tête en bas, sans nous prévenir. Les personnages sont
+extraordinaires, mais ils pourraient être plus extraordinaires encore,
+et il faut leur savoir gré de se modérer, car il n'y a pas de raison
+pour qu'ils gardent le moindre grain de bon sens. Nous sommes dans le
+sublime.
+
+Oui, dans le sublime, tout est là. M. de Bornier lape à tous coups dans
+le sublime. Ses personnages sont sublimes, ses vers sont sublimes. Il
+y a tant de sublime là dedans, qu'à la fin du quatrième acte, j'aurais
+donné volontiers trois francs d'un simple mot qui ne fût pas sublime.
+Mais c'est justement au quatrième acte que le sublime déborde et vous
+noie. Ainsi je n'ai pas parlé d'Ellak, ce fils d'Attila qui a le coeur
+tendre et qui veut sauver Hildiga; quand il comprend, dans la chambre
+nuptiale, qu'elle va tuer son père, il est torturé par la pensée de
+prévenir celui-ci et de la livrer ainsi à sa fureur; mais Attila parle
+justement de faire mourir la mère d'Ellak pour une faute ancienne, et
+alors le jeune homme n'hésite plus, il livre son père à Hildiga pour
+sauver sa mère. Sublime, vous dis-je, sublime! Si ce n'était pas
+sublime, ce serait bête.
+
+Et quel coup de sublime encore que le dénoûment! Attila raconte à
+Hildiga le rêve qu'il a fait, en la voyant en vierge qui foulait au pied
+le serpent. Hildiga, flairant un piège, lui répond par un autre songe:
+elle a rêvé qu'elle l'assassinait d'un coup de sa hache. Vous croyez
+qu'Attila va se méfier et prendre ses précautions avec cette faible
+femme qu'il peut écraser d'une chiquenaude. Allons donc! Il passe avec
+elle derrière un rideau, et nous l'entendons tout de suite glousser
+comme un poulet qu'on égorge. C'est sublime!
+
+Le sublime, voilà la seule excuse, à ce point de dédain absolu pour tout
+ce qui est vrai et humain. D'ailleurs, M. de Bornier ne se défend
+pas d'avoir voulu se mettre en dehors de l'humanité. «Après bien des
+hésitations, dit-il, j'ai choisi le temps et le personnage d'Attila,
+précisément parce que le temps est obscur et le personnage peu connu.»
+Il insiste beaucoup sur ce point que personne ne peut pénétrer une âme
+comme celle d'Attila. Le despote lui-même, en parlant de l'histoire, dit
+qu'elle pourra le condamner, mais non pas le connaître.
+
+Dès lors, le poète est libre, il va se permettre toutes les gambades
+sur le dos d'Attila. Et c'est ainsi qu'il nous a donné ce stupéfiant
+barbare, qui a des allures de romantique de 1830, qui rappelle ces
+personnages d'un drame de Ponson du Terrail, je crois, disant: «Nous
+autres, gens du moyen âge...» Oui, Attila se traite lui même de barbare,
+parle de l'histoire et de la décadence, prédit tout ce qui doit arriver,
+porte sur ses actions les jugements que nous portons aujourd'hui. Et il
+n'y a pas qu'Attila, les autres personnages ne sont également que des
+chienlits modernes, lâchés dans une action baroque, et s'y conduisant
+avec nos idées et nos moeurs. Tous les mensonges sont accumulés: non
+seulement la psychologie de ces marionnettes est absurde, mais encore le
+drame est d'une fausseté absolue, comme histoire et comme humanité.
+
+Que reste-il? une fable, un sujet quelconque, auquel un poète dramatique
+a accroché des vers. Imaginez-vous un arbre planté en l'air, sans racine
+dans le sol, et dont les bras morts portent des drapeaux. Cela claque
+dans le vide, et le peuple applaudit.
+
+Dès lors, j'en suis amené à ne plus juger que les vers de M. de Bornier.
+Je sais des poètes qui se sont indignés. Ils refusent à l'auteur des
+_Noces d'Attila_ le don de poésie. Cela me touche moins. Au théâtre,
+dans une étude de caractères et de passions, j'estime que le lyrisme est
+un don bien dangereux. Mais il est certain que M. de Bornier obtient
+une étrange cuisine, en passant tour à tour du procédé de Corneille au
+procédé de Victor Hugo. Cela me choque surtout parce que je ne crois pas
+à une alliance possible entre des maîtres de tempéraments différents.
+Les auteurs de juste milieu, ceux qui ont eu, comme Casimir Delavigne,
+l'ambition de concilier les extrêmes, ne sont jamais parvenus qu'à un
+talent bâtard et neutre n'ayant plus de sexe. C'est un peu le cas de M.
+de Bornier.
+
+Le directeur de l'Odéon a monté le drame richement. Mais franchement,
+malgré ses soins et l'argent qu'il a dépensé, rien n'est plus triste ni
+plus laid que le défilé de ces costumes baroques, qu'on nous donne comme
+exacts. Il y a là une orgie de cheveux, de barbes et de moustaches,
+de l'effet le plus extravagant. Du côté des Francs, tout le monde est
+blond, un ruissellement de filasse; du côté des Huns, tout le monde est
+brun, des poils trempés dans de l'encre et balafrant les visages comme
+des traits de cirage. C'est enfantin et lugubre. Quant à l'exactitude,
+elle me fait un peu sourire. Elle doit ressembler au respect historique
+de M. de Bornier. Ainsi, on a mis un entonnoir sur la tête de M. Marais.
+C'est très bien. Mais alors je déclare cela faible comme imagination. Du
+moment qu'on avait recours aux ustensiles de cuisine, je me plains qu'on
+n'ait pas coiffé M. Pujol d'une casserole et M. Dumaine d'un moule
+à pâtisserie. Remarquez que nous n'aurions pas réclamé, et que cela
+peut-être aurait été plus joli.
+
+On me trouvera sans doute bien sévère pour M. de Bornier. La vérité
+est que nous n'avons pas le crâne fait de même. Il me paraît être la
+négation de l'auteur dramatique tel que je le comprends; et comme nous
+n'avons aucun engagement l'un envers l'autre, je m'exprime avec une
+entière franchise, je dis tout haut ce que bien du monde pense tout bas.
+Cela est aussi honorable pour lui que pour moi.
+
+
+
+LE DRAME SCIENTIFIQUE
+
+Le public des premières représentations a été bien sévère, au théâtre
+Cluny, pour ce pauvre M. Figuier. L'estimable savant, tenté par le
+succès du _Tour du monde en 80 jours_ et d'_Un Drame au fond de la mer_,
+a eu l'idée, lui aussi, de découper une pièce à grand spectacle, dans
+les livres de vulgarisation scientifique qu'il publie depuis près de
+vingt ans, et qui se vendent à un nombre considérable d'exemplaires.
+Pour être chez lui, il s'est entendu avec M. Paul Clèves. Mais, grand
+Dieu! jamais bouffonnerie du Palais-Royal n'a égayé une salle comme les
+_Six Parties du monde_.
+
+Je ne raconterai pas la pièce, qui est taillée sur le patron du genre.
+Il s'agit d'un groupe de voyageurs lancés à la queue leu leu dans toutes
+les contrées imaginables. Une histoire quelconque relie les personnages
+les uns aux autres et explique tant bien que mal leur course au clocher.
+D'ailleurs, tout cela est le prétexte; l'intention de l'auteur est de
+présenter une suite de tableaux saisissants, une sorte de panorama
+géographique qui instruise et qui charme à la fois.
+
+Mon Dieu! la pièce est à coup sûr mal bâtie. Elle prête à rire par
+des puérilités, des façons innocentes et convaincues de présenter les
+choses. Rien n'est drôle parfois comme ces voyageurs qui dissertent au
+milieu des sauvages. Mais, en vérité, M. Figuier n'est pas l'inventeur
+du genre, et on a eu tort de lui faire porter tout le ridicule d'une
+pièce dont les modèles eux-mêmes sont parfaitement grotesques.
+
+J'avoue, quant à moi, faire une très faible différence entre les _Six
+Parties du monde_ et le _Tour du monde en 80 jours_. Et, puisque le
+titre de cette dernière pièce vient sous ma plume, je veux dire combien
+une oeuvre pareille me paraît inférieure et drôlatique. Rien de moins
+scénique que l'idée sur laquelle elle repose; le héros de l'aventure,
+qui gagne un jour sans le savoir, peut être un monsieur intéressant pour
+des astronomes et des géographes, mais je jurerais bien que, sur les
+milliers de spectateurs qui sont allés à la Porte-Saint-Martin, quelques
+douzaines au plus ont compris l'ingéniosité scientifique du dénoûment.
+Tout le reste de l'intrigue est d'une banalité rare.
+
+L'épisode le plus saillant est celui de la veuve du Malabar que l'on va
+brûler vive; et quelle étonnante histoire, grosse de comique, lorsqu'un
+des héros épouse cette veuve, à son retour en Angleterre! Je connais peu
+d'intrigues qui mettent plus de solennité dans la charge. Quand j'ai vu
+jouer la pièce, tout m'y a paru stupéfiant.
+
+Certes, je m'explique parfaitement le succès. D'abord, il y avait un
+éléphant. Puis, deux ou trois tableaux étaient joliment mis en scène.
+On allait voir ça en famille, on y menait les demoiselles et les petits
+garçons qui avaient été sages. C'était un spectacle que les professeurs
+recommandaient. D'ailleurs, lorsqu'un courant de bêtise s'établit, il
+faut bien que tout Paris y passe. Moi, je préfère une féerie, je le
+confesse. Au moins une féerie n'a aucune prétention. Le côté irritant
+d'une machine telle que _le Tour du monde en 80 jours_, c'est qu'on
+rencontre des gens qui en parlent sérieusement, comme d'une oeuvre qui
+aide à l'instruction des masses. J'entends la science autrement au
+théâtre.
+
+Je me sens d'ailleurs beaucoup moins sévère pour _Un Drame au fond de
+la mer_. Il y avait là un tableau très original et d'un effet immense,
+celui du navire naufragé, avec ses cadavres, dans les profondeurs
+transparentes de l'Océan. Je sais bien que, pour arriver à ce tableau,
+et ensuite pour dénouer la pièce, les auteurs avaient entassé toute
+la friperie du mélodrame. Mais la pièce n'en contenait pas moins une
+trouvaille, tandis que _le Tour du monde en 80 jours_ est un défilé
+ininterrompu de banalités, sans un seul tableau qui soit vraiment neuf.
+Si je m'explique le succès, je n'en trouve pas moins le public bon
+enfant et facile à contenter.
+
+Aussi est-ce pour cela que j'ai une grande indulgence devant la
+tentative malheureuse de M. Figuier. Il est tombé où d'autres ont
+réussi; mais le talent qu'il pourrait avoir importait peu. Il y a là
+une question du plus ou du moins qui ne me touche pas. S'il avait fait
+quelques coupures, s'il avait écouté les conseils d'un ami, il aurait
+mis son oeuvre debout, sans la rendre meilleure à mes yeux. C'est le
+genre qui est idiot, on doit dire cela carrément. Je vois là toul au
+plus des parades de foire que l'on devrait jouer dans des baraques en
+planches, des spectacles pour les yeux où le peuple achève de brouiller
+les quelques notions justes qu'il possède, des oeuvres bâtardes et
+grossières qui gâtent le talent des acteurs et qui acheminent notre
+théâtre national vers les pièces d'un intérêt purement physique.
+
+Remarquez que ce pauvre M. Figuier avait toutes sortes de bonnes
+intentions. Il voulait même être patriote, il avait pris des héros
+français, désireux de faire entendre que les Anglais et les Américains
+ne sont pas les seuls à courir le monde dans l'intérêt de la science.
+Le malheur est qu'il n'a pas su escamoter suffisamment les drôleries du
+genre. D'autre part, la scène étroite de Cluny ne se prêtait guère à un
+défilé des cinq parties du monde, augmentées d'une sixième. Fatalement,
+les moindres naïvetés y devenaient énormes. Il faut de la place, pour
+faire tenir une vaste bouffonnerie, établie sérieusement. Enfin, M.
+Figuier n'avait pas d'éléphant. Cela était décisif.
+
+Pauvre science! à quels singuliers usages on la rabaisse, pour battre
+monnaie! La voilà maintenant qui remplace le bon génie et le mauvais
+génie de nos contes d'enfants. Certes, lorsque j'annonce que le large
+mouvement scientifique du siècle va bientôt atteindre notre scène et la
+renouveler, je ne songe guère à cette vulgarisation en une douzaine
+de tableaux de quelque notion élémentaire que les enfants savent en
+huitième. Il y a là une veine de succès que les faiseurs exploitent,
+rien de plus. Ce que je veux dire, c'est que l'esprit scientifique du
+siècle, la méthode analytique, l'observation exacte des faits, le retour
+à la nature par l'étude expérimentale, vont bientôt balayer toutes nos
+conventions dramatiques et mettre la vie sur les planches.
+
+
+
+LA COMÉDIE
+
+I
+
+Mes confrères en critique dramatique ont bien voulu, pour la plupart,
+parler de mon dernier roman, à propos de _Pierre Gendron_, la pièce que
+MM. Lafontaine et Richard viennent de donner au Gymnase. Sans accuser
+les auteurs de plagiat, quelques-uns ont admis certaines ressemblances
+entre cette comédie et l'_Assommoir_. Loin de moi la pensée de me
+montrer plus sévère. Je tiens MM. Lafontaine et Richard pour de galants
+hommes qui se seraient adressés à moi, s'ils avaient eu la moindre
+velléité de tirer une pièce de mon livre. D'ailleurs, ils ont fait dire
+dans la presse que _Pierre Gendron_ était écrit avant l'Assommoir, et
+cela doit suffire. Certes, je ne réclame pas une enquête. Je m'estime
+simplement heureux que les directeurs ne se soient pas montrés plus
+empressés de jouer la pièce; car, dans ce cas, ce serait moi qui aurais
+pu être traité de plagiaire.
+
+Seulement, la rencontre entre les deux oeuvres est vraiment prodigieuse.
+Il y a là un cas littéraire sur lequel je me permets d'insister,
+uniquement pour la curiosité du fait.
+
+Imaginez qu'un auteur dramatique veuille tirer un drame de
+l'_Assommoir_. La grosse difficulté qu'il rencontrera sera le noeud même
+du drame, le ménage à trois, le retour de l'ancien amant que le mari
+ramène auprès de sa femme, un jour de soûlerie. Dans la vie réelle, j'ai
+connu des Coupeau, lentement hébétés par la boisson. Mais un romancier
+seul peut employer aujourd'hui de tels personnages, parce qu'il a le
+loisir de les analyser à l'aise et de tirer d'eux les terribles leçons
+de la vérité. Au théâtre, ils restent encore d'un maniement presque
+impossible.
+
+Tout le problème, pour un auteur dramatique, serait donc d'accommoder
+Coupeau et Lantier, de façon à ce qu'ils pussent paraître devant le
+public, sans trop le révolter. Il faudrait, tout en gardant la situation
+du ménage à trois, trouver un arrangement qui maintiendrait l'aventure
+dans cette convention d'honnêteté scénique, hors de laquelle une pièce
+est fort compromise. En un mot, étant donné Gervaise, Lantier et
+Coupeau, il s'agirait de les conserver tous les trois, et pourtant de
+les rendre possibles, en modifiant légèrement les données du roman.
+
+Eh bien, MM. Lafontaine et Richard ont trouvé une solution très
+agréable. J'avais songé à ces choses, avant la représentation de leur
+pièce, et j'ai été réellement surpris de ne pas avoir eu l'idée d'une
+solution aussi habile. Certainement, ce qui m'a empêché de la trouver,
+c'est la pensée qu'un roman transporté au théâtre doit rester entier.
+Mais des auteurs qui ne seraient tenus à aucun respect envers
+l'_Assommoir_, et qui préféreraient même s'en écarter un peu,
+n'inventeraient pas une adaptation plus adroite que _Pierre Gendron_. Et
+cela est d'autant plus miraculeux que cette comédie a été écrite avant
+le roman.
+
+Voici l'adaptation. Faites que Coupeau ne soit pas marié avec Gervaise,
+et admettez que Coupeau, tout en connaissant Lantier, ignore ses anciens
+rapports avec la jeune femme; dès lors, Coupeau, qui est un honnête
+ouvrier, pourra ramener Lantier dans son ménage, et, de ce retour,
+naîtront tous les éléments dramatiques nécessaires. Gervaise,
+naturellement, tremblera devant Lantier et refusera avec horreur le
+marché de honte qu'il lui offre pour garder le silence. Quant au
+dénoûment, il sera aimable ou triste, selon le théâtre où l'on portera
+la pièce.
+
+Mais la rencontre la plus curieuse est peut-être que le retour de
+Lantier, dans le roman et dans le drame, a lieu pendant un repas de
+famille. Seulement, dans le roman, le repas est donné le jour de la fête
+de Gervaise; tandis que, dans le drame, il a lieu le jour de la fête de
+Coupeau.
+
+Je n'ai pas besoin de faire remarquer les conséquences énormes que la
+légère modification du sujet amène au point de vue théâtral. Au lieu de
+cette déchéance lente du ménage, qui est le roman tout entier, on
+n'a plus qu'un honnête ménage d'ouvriers tyrannisé et menacé par un
+sacripant. Les auteurs ont même chargé Lantier en noir; ils en ont
+fait un assassin, que les gendarmes emmènent au dénoûment, ce qui est
+vraiment trop gros et noie leur oeuvre dans les eaux vulgaires du
+mélodrame. Quant à Coupeau et à Gervaise, ils se marient et sont
+heureux. On prétend, il est vrai, que la pièce était en cinq actes et
+qu'on l'a réduite pour les besoins du Gymnase. Je serais bien curieux de
+connaître les deux actes que M. Montigny a fait couper.
+
+Et voyez le prodige, les rencontres ne s'arrêtent pas là! La fille des
+Coupeau, Nana, est aussi dans la pièce. Or, cette Nana était encore
+bien embarrassante; on pouvait, à la vérité, ne pas pousser les choses
+jusqu'au bout, en la ramenant au bercail, avant qu'elle eût glissé à la
+faute; mais elle n'en demeurait pas moins un danger, si l'on ne mettait
+pas à côté d'elle une consolation. Aussi Nana a-t-elle une soeur, une
+demoiselle bien élevée et sans tache, grandie en dehors du milieu
+ouvrier, et qui, au dénoûment, épousera le patron de la fabrique où
+travaille Coupeau. Cela compense tout.
+
+Je ne veux pas insister davantage. Je répète une fois encore que
+j'accuse le hasard seul. Il m'a paru simplement intéressant de montrer
+comment, sans le vouloir, MM. Lafontaine et Richard ont tiré de
+l'_Assommoir_ la pièce que des hommes de théâtre auraient pu y trouver.
+En outre, comme j'ai accordé de grand coeur à deux auteurs dramatiques
+l'autorisation de porter sur les planches le sujet de mon livre, j'ai
+pensé que je devais me prononcer sur la question soulevée dans la
+presse, à propos de _Pierre Gendron_.
+
+Si l'on veut maintenant mon avis tout net sur cette comédie, j'ajouterai
+qu'elle me plaît médiocrement. Les auteurs ont dû la baser sur une
+situation fausse. Toute la pièce tient sur ce fait que Gervaise a refusé
+d'épouser Coupeau, parce qu'elle a appartenu à Lantier, et qu'elle
+courbe la tête sous l'éternelle honte de cette liaison. Il faut
+connaître bien peu le milieu où s'agitent les personnages, pour prêter
+un tel sentiment à Gervaise. Dans la réalité, elle serait depuis
+longtemps la femme légitime de Goupeau. Seulement, comme je l'ai
+expliqué, si elle était sa femme, les auteurs retomberaient dans la
+situation embarrassante du roman, et ils ont dû choisir entre la
+convention théâtrale et la vérité.
+
+Je ne parle pas du dénoûment, je sais très bien que c'est là un
+dénoûment imposé par le Gymnase. On se marie trop à la fin, et toute
+cette action terrible tombe en plein dans la confiture. Voyez-vous Nana
+ramenée saine et sauve, comme s'il suffisait d'un tour d'escamotage
+pour transformer en bonne petite fille une coureuse de trottoirs, qui
+appartient de naissance au pavé parisien! Je voudrais que l'on sentît
+bien la à quel point de mensonge on a rabaissé le théâtre. Car soyez
+convaincus que MM. Lafontaine et Richard sont trop intelligents pour ne
+pas savoir eux-mêmes qu'ils mentent. La vérité est qu'ils ont eu peur,
+et avec raison; ils se sont dit qu'ils devaient se conformer au désir du
+public, qui aime les dénoûments aimables.
+
+J'arrive ainsi au singulier jugement porté par plusieurs de mes
+confrères qui ont vu, dans _Pierre Gendron_, un manifeste naturaliste au
+théâtre. Gomme toujours, c'est la forme, l'expression extérieure de la
+pièce qui les a trompés. Il a suffi que les personnages employassent
+quelques mots d'argot populaire, pour qu'on criât au réalisme. On ne
+voit que la phrase, le fond échappe.
+
+Certes, on ne saurait trop louer MM. Lafontaine et Richard, en mettant
+des ouvriers en scène, de leur avoir conservé certaines tournures de
+langage, qui marquent la réalité du milieu. C'était déjà là une audace,
+et il faut les en remercier. Seulement, j'aurais voulu les voir pousser
+plus loin l'amour du vrai, s'attaquer aux moeurs elles-mêmes, à la
+réalité des faits. Leur Gendron, c'est l'éternel bon ouvrier des
+mélodrames; leur Louvard, c'est le traître qu'on a vu tant de fois.
+Les bonshommes n'ont pas changé; ils restent jusqu'au cou dans la
+convention. Ils commencent à parler leur vraie langue, voilà tout.
+
+Paris a besoin d'un certain nombre de plaisanteries courantes. Que les
+chroniqueurs, les échotiers, tout le personnel rieur et turbulent de la
+petite presse, ait lancé une série de calembredaines sur le mouvement
+littéraire actuel, rien de plus acceptable; que l'on fasse par moquerie
+tenir le naturalisme dans l'argot des barrières, l'ordure du langage
+et les images risquées, cela s'explique, et nous tous qui défendons
+la vérité, nous sommes les premiers à sourire de ces plaisanteries,
+lorsqu'elles sont spirituelles. Mais, en France, on ne saurait croire
+combien est dangereux ce jeu de la raillerie. Les esprits les plus
+épais et les plus sérieux finissent par accepter comme des jugements
+définitifs les aimables bons mots de la presse légère.
+
+Ainsi, on tend à admettre que l'argot entre comme une base fondamentale
+dans notre jeune littérature. On vous clôt la bouche, en disant: «Ah!
+oui, ces messieurs qui remplacent la langue de Racine par celle de
+Dumollard!» Et l'on est condamné. Vraiment! nous nous moquons bien
+de l'argot! Quand on fait parler un ouvrier, il est d'une honnêteté
+stricte, je crois, de lui conserver son langage, de même qu'on doit
+mettre dans la bouche d'un bourgeois ou d'une duchesse des expressions
+justes. Mais ce n'est là que le côté de forme du grand mouvement
+littéraire contemporain. Le fond, certes, importe davantage.
+
+Par exemple, au théâtre, c'est un triomphe médiocre que de placer de
+loin en loin une expression populaire. J'ai remarqué que l'argot fait
+toujours rire à la scène, lorsqu'on le ménage habilement. Il est
+beaucoup plus difficile de s'attaquer aux conventions, de faire
+vivre sur les planches des personnages taillés en pleine réalité, de
+transporter dans ce monde de carton un coin de la véritable comédie
+humaine. Cela est même si mal commode que personne n'a encore osé, parmi
+les nouveaux venus, qui ne sont pourtant pas timides.
+
+Il faut remettre l'argot à sa place. Il peut être une curiosité
+philologique, une nécessité qui s'impose à un romancier soucieux du
+vrai. Mais il reste, en somme, une exception, dont il serait ridicule
+d'abuser. Parce qu'il y a de l'argot dans une oeuvre, il ne s'ensuit pas
+que cette oeuvre appartient au mouvement actuel. Au contraire, il
+faut se méfier, car rien n'est un voile plus complaisant qu'une forme
+pittoresque; on cache là-dessous toutes les erreurs imaginables.
+
+Ce qu'il faut demander avant tout à une oeuvre, que le romancier ait
+cru devoir prendre la plume d'Henri Monnier ou celle de Bossuet, c'est
+d'être une étude exacte, une analyse sincère et profonde. Quand les
+personnages sont plantés carrément sur leurs pieds et vivent d'une vie
+intense, ils parlent d'eux-mêmes la langue qu'ils doivent parler.
+
+
+
+II
+
+La première représentation au Gymnase de _Châteaufort_, une comédie en
+trois actes de madame de Mirabeau, m'a paru pleine d'enseignements.
+Pendant que le public tournait au comique les situations dramatiques,
+et que les critiques se fâchaient en criant à l'immoralité, je songeais
+qu'il y avait là un malentendu bien grand, j'aurais voulu pouvoir
+transformer d'un coup de baguette cette pièce mal faite en une pièce
+bien faite, et changer ainsi en applaudissements les rires et les
+indignations; car, au fond, il s'agissait uniquement d'une question de
+facture.
+
+Voici, en gros, le sujet de la pièce. Le marquis de Ponteville a donné
+sa fille Nadine en mariage à M. de Châteaufort, un homme de la plus
+grande intelligence, que le gouvernement vient même de charger d'une
+mission diplomatique. Puis, le marquis s'est remarié avec une demoiselle
+d'une réputation équivoque. Mais voilà que Nadine acquiert la preuve,
+par une lettre, que son mari a été l'amant de sa belle-mère. Le beau
+Châteaufort, l'homme irrésistible et magnifique, est un simple gredin.
+Précisément, il vient de commettre une première scélératesse. Aidé de la
+marquise, il a décidé le marquis à lui léguer le château de Ponteville,
+au détriment de Pierre, le frère aîné de Nadine. Celui-ci apprend tout
+par le notaire qui a rédigé le testament. Un singulier notaire qui, pour
+se venger d'avoir reçu des honoraires trop faibles, dénonce tout le
+monde, et apprend surtout à la marquise que Nadine a des rendez-vous
+avec M. de Varennes, rendez vous fort innocents d'ailleurs. Dès lors, la
+guerre est déclarée entre les deux femmes. Madame de Ponteville accuse
+madame de Châteaufort d'adultère, et fait prendre par le marquis une
+lettre que celle-ci semble vouloir dissimuler. Mais justement cette
+lettre est celle qui révèle la liaison de Châteaufort et de madame
+de Ponteville. Le marquis a un coup de sang, dont il se tire pour se
+lamenter. Enfin Châteaufort, auquel le gouvernement vient de retirer
+sa mission, comprend qu'il gêne tout le monde, qu'il n'y a pas d'issue
+possible, et il se décide à dénouer le drame en se faisant sauter la
+cervelle.
+
+Certes, je ne défends point les inexpériences ni les maladresses de la
+pièce. Seulement, je me demande quelle a été la véritable intention de
+madame de Mirabeau. A coup sûr, son idée première a dû être de mettre
+debout la haute figure de Châteaufort. On dit que son héros était,
+dans le principe, député et ambassadeur; la censure aurait diminué
+le personnage, en en faisant un simple diplomate, envoyé en mission
+particulière.
+
+Mais l'indication suffit. On comprend immédiatement quel est le
+personnage, le type que l'auteur a voulu créer. Châteaufort n'est point
+l'aventurier vulgaire. Son nom est à lui; de plus, il a une grande
+intelligence, une haute situation. Sa perversion est un fruit de
+l'époque et du milieu. Il est la pourriture en gants blancs, l'intrigue
+toute puissante, l'homme public qui abuse de son mandat, le cerveau
+vaste qui combine le mal. Cet homme, titré, occupant une des situations
+politiques les plus en vue, représente donc la corruption dans
+les hautes classes, avec ce qu'elle a d'intelligent, d'élégant et
+d'abominable. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Mais il y avait,
+à mon sens, une création très large à tenter avec un tel personnage. Il
+est de notre temps; on l'a rencontré dans vingt procès scandaleux. Il
+a poussé sur les décombres des monarchies; il ne peut plus avoir de
+pensions sur la cassette des rois, et il bat monnaie avec ses titres et
+ses situations officielles. Regardez autour de vous, très haut, et vous
+le reconnaîtrez. Je comprends donc parfaitement que madame de Mirabeau
+n'ait pu résister à la tentation de mettre au théâtre une figure si
+contemporaine et si puissamment originale.
+
+Maintenant, le malheur est qu'elle l'a mise sans aucune prudence. Elle
+avait besoin d'une histoire quelconque pour employer le héros, et
+l'histoire qu'elle a choisie est des moins heureuses. Encore aurait-elle
+pu s'en contenter, car les histoires en elles-mêmes importent peu. Mais
+il fallait alors souffler la vie à tous ces pantins, donner aux faits la
+profonde émotion de la vérité. J'arrive ici au vif de la question, et je
+demande à m'expliquer très nettement.
+
+Le soir de la première représentation, le public riait et la critique se
+fâchait, ai-je dit. Dans les couloirs, j'entendais dire que l'immoralité
+de la pièce était révoltante, qu'un pareil monde n'existait pas.
+Surtout, c'était le langage qui blessait; des spectateurs juraient que
+les femmes du monde ne parlent pas avec cette crudité et ne se lancent
+point ainsi leurs amants à la tête. Que répondre à cela? on sourit on
+hausse les épaules. La brutalité est partout, en haut comme en bas.
+Quand les passions soufflent, les marquises deviennent des poissardes.
+Il n'y a que les tout jeunes gens qui se font du grand monde une idée
+d'Olympe, où les bouches des dames ne lâchent que des perles.
+
+Pour mon compte,--j'ignore si j'ai l'âme plus scélérate que la moyenne
+du public,--je ne trouve, dans _Châteaufort_, pas plus de gredinerie que
+dans beaucoup d'autres pièces applaudies pendant cent représentations.
+Que voyons-nous donc d'épouvantable dans cette oeuvre? Un homme qui a
+eu des relations avec sa belle-mère, et qui convoite les biens de son
+beau-père. Mais ce sont là de simples gentillesses, à côté de l'amas
+effroyable des noirs forfaits de notre répertoire. Je ne citerai pas les
+tragédies grecques, ni les mélodrames du boulevard, où l'on s'empoisonne
+en famille avec le plus belle tranquillité du monde. Je rappellerai
+simplement les oeuvres de cette année, l'_Étrangère_, par exemple, où le
+duc de Septmont se conduit en vilain monsieur, tout comme Châteaufort.
+
+Pourquoi, en ce cas, rit-on et se fâche-t-on au Gymnase? C'est
+uniquement parce que l'auteur a manqué de science et d'adresse. Il
+aurait pu nous conter une aventure dix fois plus odieuse et nous
+l'imposer parfaitement, s'il avait su procéder avec art. Question de
+facture, rien de plus, je le répète. Le public a acclamé d'autres
+vilenies, sans s'en douter. Les infamies ne l'effrayent pas, la façon de
+présenter les infamies seule le révolte.
+
+La grande faute de madame de Mirabeau a été de bâtir son action dans
+le vide. Ses personnages n'ont pas d'acte civil. On ne sait d'où ils
+viennent, qui ils sont, comment s'est passée leur vie jusqu'au jour où
+on nous les présente. Châteaufort aurait eu besoin d'être expliqué dans
+ses antécédents. Cette grande figure devait être complète. Un drame
+n'est pas un coup de tonnerre dans un ciel bleu; il faut circonstancier
+et amener les orages de la passion et des intérêts.
+
+Une autre faute grave est d'avoir raidi les personnages dans une
+attitude. Châteaufort, à mon sens, manque surtout de souplesse. Le
+marquis est une ganache et la marquise une louve de mélodrame. Quant à
+Nadine, elle serait le seul personnage sympathique, si elle n'était pas
+toujours en colère. La vie a plus de bonhomie, et, même dans les crises
+dramatiques, il faut conserver aux personnages des échappées de repos et
+de détente. Une action toute nue, une abstraction pure, ne réussit au
+théâtre qu'à la condition d'être maniée par des mains très savantes, qui
+la conduisent avec une raideur de démonstration géométrique.
+
+D'ailleurs, madame de Mirabeau est loin de manquer de talent. J'ose
+même confesser que son oeuvre m'a beaucoup plus intéressé que certaines
+pièces, jouées dans ces derniers temps, et qui ont réussi. Cela est si
+peu ordinaire, une belle inexpérience, parlant carrément, appelant les
+choses par leurs noms, allant droit devant elle sans crier gare. Il y a
+bien des hommes, parmi nos auteurs dramatiques, auxquels je souhaiterais
+l'énergie de madame de Mirabeau. Et il ne faut pas ricaner, employer le
+gros mot de brutalité, l'énergie reste une chose rare et belle, qu'on
+n'acquiert pas, et qui fait les grandes oeuvres. On ne devient pas fort,
+tandis que l'on peut émonder sa force et trouver un équilibre.
+
+Dans tout cela, il y a une morale à tirer. La chute _Châteaufort_ va
+être un argument de plus entre les mains de ceux qui refusent la vérité
+au théâtre, sous prétexte que la vérité est affligeante et que le
+public demande avant tout des tableaux consolants. Je les entends d'ici
+foudroyer les héros corrompus, déclarer que le théâtre n'est pas une
+dalle de dissection, réclamer des idylles qui ne contrarient pas leur
+digestion. Avez-vous remarqué une chose? il est rare qu'un honnête homme
+se scandalise en face d'un coquin; ce sont les coquins eux-mêmes qui
+crient le plus fort, comme s'ils voyaient une allusion personnelle dans
+le personnage qu'on leur montre.
+
+Donc, c'est le naturalisme au théâtre qui payera une fois de plus les
+pots cassés. Il va être formellement conclu que toutes les plaies ne
+sont pas bonnes à montrer, surtout lorsqu'il s'agit des plaies du beau
+monde. Et l'on aura raison, dans un certain sens. Je crois qu'on peut
+tout dire et tout peindre, mais je commence à être persuadé aussi
+qu'il y a façon de tout peindre et de tout dire. Là est la solution du
+problème.
+
+Ah! comme nous serions forts, si un naturaliste, sans rien perdre de sa
+méthode d'analyse ni de sa vigueur de peinture, naissait avec le sens du
+théâtre, cette adresse du métier qui escamote les difficultés au nez du
+public. Il n'est pas vrai, à coup sûr, que tout le théâtre soit dans le
+métier, comme on le répète. Le métier suffit le plus souvent, mais
+le métier pourrait aussi aider simplement à rendre possible sur les
+planches les drames et les comédies de la vie réelle. Apporter la vérité
+et savoir l'imposer, tel doit être le but.
+
+Aussi ne me lasserai-je pas de répéter aux jeunes auteurs dramatiques
+qui grandissent: «Voyez les chutes de toutes les pièces naturalistes
+tentées depuis dix ans. Est-ce à dire que le mensonge seul réussit au
+théâtre? Non, certes. Il faut garder sa foi dans le vrai, même quand
+le vrai semble crouler de toutes parts. La vérité reste supérieure,
+inattaquable, souveraine. C'est à notre imbécillité, à notre manque de
+talent, qu'il faut s'en prendre. C'est nous, et non pas la vérité,
+qui faisons tomber nos pièces. Etudiez donc le théâtre, comparez et
+cherchez. Il existe certainement une tactique pour conquérir le public,
+on flaire dans l'air une formule, qu'un débutant découvrira, et qui
+indiquera la voie à suivre, si l'on veut donner à notre théâtre une
+vie nouvelle. Les révolutions dans les idées ne se précisent et ne
+triomphent que grâce à une formule. Inventez une facture, tout est là.»
+
+
+
+III
+
+Deux débutants, MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, ont fait jouer
+au Troisième-Théâtre-Français une pièce en cinq actes: _l'Obstacle_.
+
+Voici, en gros, le sujet. Un jeune homme, Georges de Liray, a rencontré
+aux bains de mer une adorable jeune fille, mademoiselle de Champlieu. Il
+l'aime, il demande sa main à M. de Champlieu, et là il apprend tout un
+drame de famille: la mère de la jeune fille n'est pas morte, comme on
+l'a dit, elle a fui, il y a des années, avec un amant. Georges n'en
+poursuit pas moins son projet de mariage; mais il se heurte contre un
+nouveau drame, son père lui confesse qu'il est l'amant de madame de
+Champlieu, laquelle a naturellement changé de nom. Dès lors, le mariage
+entre les jeunes gens paraît impossible. Les auteurs se sont tirés de
+toutes ces difficultés accumulées, en condamnant M. de Liray à un exil
+lointain et en empoisonnant madame de Champlieu, qui meurt pardonnée de
+son mari.
+
+La critique a bien accueilli cette oeuvre. Elle a fait des réserves,
+mais elle a été unanime à y constater des situations fortes et des
+scènes bien faites. Ses réserves ont surtout porté sur l'impasse dans
+laquelle les auteurs se sont mis, en choisissant un de ces sujets dont
+il est impossible de sortir. Ses éloges se sont adressés à l'habileté de
+l'exposition, aux coups de théâtre successifs: la confession de M. de
+Champlieu; l'aveu de M. de Liray à son fils; la rencontre des deux
+pères, avec la femme coupable entre eux. On a trouvé tout cela, je le
+répète, très bien combiné, emmanché solidement, fabriqué avec adresse.
+Aussi a-t-on salué MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile comme des
+jeunes écrivains heureusement doués pour le théâtre.
+
+J'ai eu la curiosité de lire tout ce qu'on a écrit sur _l'Obstacle_,
+et j'affirme que le seul regret de la critique a été que les auteurs
+n'eussent pas pu sortir plus brillamment du problème insoluble qu'ils
+s'étaient posé. Imaginez un joueur de piquet dont une nombreuse galerie
+suit le jeu. La galerie est émerveillée par la hardiesse de l'écart et
+tout à fait enchantée par deux ou trois coups successifs qui dénotent
+une science hors ligne. Malheureusement, la fin de la partie est moins
+brillante: le joueur gagne, mais grâce à des expédients dangereux, et
+il ne gagne que d'un point. Alors, la galerie dit: «C'est fâcheux, une
+partie si bien commencée! N'importe, ce joueur n'est pas la première
+mazette venue.» Telle a été exactement l'attitude de la critique, à
+l'égard de MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile.
+
+Eh bien! que ces messieurs me permettent de leur tenir un autre langage.
+Je suis le seul de mon opinion; aussi vais-je lâcher d'être très clair
+et d'appuyer mon dire sur des arguments décisifs. Certes, les deux
+auteurs, en écrivant _l'Obstacle_, ont fait une oeuvre très honorable,
+et je me réjouis de leur succès. Mais je crois remplir strictement mon
+devoir de critique, en leur disant qu'ils ont choisi là une formule
+dramatique inférieure, et qu'ils doivent se dégager au plus tôt de cette
+formule, s'ils ont la moindre ambition littéraire.
+
+J'arrive aux preuves. Que sont leurs personnages? Des pantins, pas
+davantage. Les jeunes gens sont des jeunes gens, les pères sont des
+pères, le tout complètement abstrait, chaque figure représentant une
+idée et non un individu. Il me semble voir ces personnages portant
+chacun un écriteau sur la poitrine: «Moi je suis un jeune homme honnête
+qui aime une jeune fille... Moi je suis un père honnête dont la femme
+s'est mal conduite...» Quant à l'homme que cache l'écriteau, il nous
+reste profondément inconnu; nous ne voyons seulement pas le bout de son
+nez, nous ignorons ce qu'il a dans le ventre. Aucune analyse humaine, en
+somme; pas un seul document nouveau, une simple exhibition de sentiments
+généraux qui manquent même de tout relief artistique.
+
+Mais les faits sont encore plus significatifs. Si les personnages
+restent uniquement des poupées destinées à être rangées sur une table,
+comme les soldats de plomb des enfants, tout l'intérêt se porte sur
+le drame dont ils vont être les acteurs complaisants. Ils deviennent
+passifs, ils subissent l'action, demeurent où on les place, font un pas
+en arrière ou en avant, selon les besoins de la stratégie dramatique.
+Or, rien n'est plus étrange que cette action qu'ils subissent. Il s'agit
+pour les auteurs de pousser leurs soldats de plomb, de les mettre en
+face les uns des autres, dans des positions critiques, de faire croire
+qu'ils sont perdus et qu'ils vont se manger, puis de les dégager le plus
+habilement possible, en sacrifiant ceux qui sont trop embarrassants, et
+de dire enfin au public ravi: «Mesdames et Messieurs, voilà comment la
+farce se joue. Tout ceci n'était que pour vous plaire et vous montrer
+notre adresse d'escamoteurs.» Peu importent la vie réelle, le
+développement logique des histoires vraies, la grandeur simple de ce
+qui se passe tous les jours sous nos yeux. Les hommes d'expérience
+et d'autorité vous répéteront qu'il faut des situations au théâtre;
+entendez par là qu'il faut mener en guerre vos soldats de plomb et vous
+exercer à les jeter dans des bagarres, pour avoir la gloire de les en
+tirer sans une égratignure.
+
+Je le dis une fois encore, l'art dramatique ainsi entendu est un art
+absolument inférieur, qui doit dégoûter les penseurs et les artistes. Je
+parlais d'une partie de piquet. Mais il est une comparaison plus juste
+encore, celle d'une partie d'échecs. Les personnages ne sont plus que
+des pions. MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile ont pu se dire: «Les
+blancs font mat en cinq coups.» Et ils ont joué leurs cinq actes. Oui,
+leurs personnages sont en bois, de simples pièces de buis; j'accorde, si
+l'on veut, qu'on les a sculptés et qu'ils ont des figures humaines;
+mais ils n'ont sûrement ni cervelles ni entrailles. Quant au drame, il
+devient une combinaison, plus ou moins ingénieuse; on entend le petit
+claquement des pièces sur l'échiquier, et le problème est résolu, la
+critique se contente de déclarer le lendemain: «Bien joué!» ou: «Mal
+joué!» De l'étude humaine, de l'analyse des tempéraments, de la nature
+des milieux, pas un mot!
+
+Voilà, n'est-ce pas, qui est d'un grand vol, voilà qui élargit
+singulièrement notre littérature dramatique! Remarquez que les pièces à
+situations qui règnent aujourd'hui, n'ont envahi le théâtre que depuis
+le commencement du siècle. Ce sont elles qui ont imposé l'étrange code
+auquel on veut soumettre tous les débutants. Les fameuses règles, le
+critérium d'après lequel on juge si tel écrivain est ou n'est pas doué
+pour le théâtre, viennent de ces pièces. Peu à peu, elles se sont
+imposées comme un amusement facile qui intéresse sans faire penser, et
+on a voulu plier toutes les productions dramatiques à leur formule. Il
+n'a plus été question que «des scènes à faire». On a déserté la grande
+étude humaine pour ce joujou, mettre des bonshommes en bataille et leur
+faire exécuter des culbutes de plus en plus compliquées. Ajoutez que des
+esprits ingénieux, et même quelques esprits puissants, se sont livrés
+à ce jeu et y ont accompli des merveilles. Voilà comment le théâtre
+actuel,--une simple formule passagère dont on veut faire «le
+théâtre»,--occupe les planches, à la grande tristesse des écrivains
+naturalistes.
+
+Souvent la critique cite les maîtres. C'est pourtant peu les honorer que
+de ne point se montrer sévère pour les pièces à situations. Dans toutes
+les littératures, tous les chefs-d'oeuvre dramatiques condamnent ces
+pièces et montrent leur infériorité. Certes, ce n'est ni dans le théâtre
+grec, ni dans le théâtre latin que nos auteurs habiles ont pris les
+règles du petit jeu de société auquel ils se livrent. Ni Shakespeare ni
+Schiller ne leur ont enseigné l'art de plonger un personnage dans une
+fable compliquée, puis de l'en retirer par la peau du cou, sans que
+ses vêtements eux-mêmes aient souffert. Si j'arrive à nos classiques,
+l'exemple devient encore plus frappant. Où prend-on que Corneille,
+Molière, Racine sont les maîtres du théâtre à notre époque? Les auteurs
+contemporains n'ont rien d'eux, je ne parle pas du talent, mais de
+l'entente de la scène et de la veine dramatique. Qu'on cesse donc de
+parler des maîtres, à propos de notre théâtre actuel, car nous les
+insultons chaque jour par la façon ridicule et étroite dont nous
+employons leur glorieux héritage.
+
+La formule qui règne en ce moment n'a donc pas d'excuse. Elle ne saurait
+même invoquer en sa faveur la tradition. Elle ne se rattache en rien aux
+chefs-d'oeuvre de notre littérature dramatique. Je ne puis développer
+ici les arguments que je fournis; mais il est aisé de le faire. Cette
+formule est née de l'ingéniosité et de l'habileté d'une génération
+d'auteurs. Elle a récréé le public, car elle offre le gros intérêt du
+roman-feuilleton, dont l'invention a passionné la masse des lecteurs
+illettrés. Et c'est ainsi qu'elle s'est étalée, au point de faire dire
+qu'elle est tout le théâtre, et qu'en dehors d'elle il n'y a pas de
+succès possible. Heureusement, l'histoire littéraire est là pour
+affirmer que l'étude de l'homme passe avant tout, avant l'action
+elle-même. On a découragé les esprits supérieurs en faisant un simple
+échiquier de la scène. Telle est l'explication de la royauté du roman à
+notre époque, tandis que le théâtre se traîne et agonise.
+
+Un grand écrivain étranger s'étonnait un jour devant moi des deux
+littératures si nettement tranchées qui vivent chez nous côte à côte,
+le roman et le théâtre. Le premier s'élargit et grandit chaque jour; le
+second s'épuise et tend à retomber aux tréteaux. Cela provient, selon
+moi, de ce que le roman est dans le courant du siècle, dans ce courant
+naturaliste qui emporte tout. Au contraire, le théâtre résiste, s'entête
+dans des combinaisons ridicules, refuse la vie qui déborde autour
+de lui. La routine, les engouements du public, la complicité de la
+critique, l'enfoncent davantage. On prévoit le résultat: si, dans un
+temps donné, une rénovation n'a pas lieu, le théâtre roulera de plus bas
+en plus bas; car il est impossible que la foule, nourrie des vérités du
+roman, ne se dégoûte pas tout à fait des enfantillages laborieux des
+auteurs dramatiques. D'ailleurs, de même que le théâtre a régné au
+dix-septième siècle, peut-être au dix-neuvième siècle le roman doit-il
+régner à son tour.
+
+Je reviens à MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, et je conclus.
+Sans doute, ils ont fait preuve d'un effort louable en produisant
+_l'Obstacle_. Mais ils débutent, ils ont de l'ambition, ils désirent
+monter le plus haut possible. Alors, je crois devoir leur dire ce que
+personne ne leur a dit. La pièce à situations, si honorablement qu'on la
+traite, reste une oeuvre inférieure. Ils auraient dénoué _l'Obstacle_
+d'une façon plus habile encore, qu'ils n'auraient jamais été que des
+joueurs d'échecs. S'ils veulent grandir, ils doivent se hausser jusqu'à
+l'étude de l'homme, aborder les passions, nouer et dénouer leurs drames
+par les seules passions. Plus haut, toujours plus haut! Tâchez de monter
+dans la vérité et dans le génie! Tel est, selon moi, le seul langage
+qu'un critique ait lieu de tenir aux débutants qui arrivent avec leur
+jeunesse et leur bonne volonté.
+
+
+
+IV
+
+MM. Aurélien Scholl et Armand Dartois ont donné à l'Odéon une très
+agréable comédie, qui a eu un joli succès d'esprit.
+
+Le titre _le Nid des autres_, dit le sujet d'une façon charmante. Il
+s'agit d'une certaine Désirée Blavière, dont le passé est fort louche,
+et qui a pris le titre sonore et romanesque de comtesse de Villetaneuse.
+Cette dame, à laquelle un Russe cosmopolite et original, toujours en
+voyage, M. Cramer, a eu l'étrange idée de confier sa fille Mathilde,
+vivait à Cannes de la pension que le père lui payait, lorsque l'envie
+lui est venue de marier Mathilde pour se faire à elle-même un intérieur.
+Un garçon riche, Rodolphe, épouse l'héritière, et Désirée s'installe
+chez eux avec ses trois enfants. C'est là le nid des autres.
+
+On voit dès lors comment l'action s'engage. Désirée est plus impérieuse
+et plus exigeante qu'une belle-mère. Elle a fait le bonheur des époux,
+elle le leur rappelle à chaque minute et exige une reconnaissance
+éternelle. C'est elle qui gouverne, qui dispose des chambres de la
+maison, qui se sert des voitures, qui commande les domestiques. Et, à
+la moindre observation, elle éclate en reproches et en lamentations.
+Rodolphe sent bien vite qu'il s'est donné un maître. Mais, lorsqu'il
+veut sauver son bonheur menacé, tout un drame commence. Désirée exerce
+sur Mathilde un empire absolu. Elle fâche les époux, elle emmène la
+jeune femme et la pousse à plaider en séparation.
+
+Les choses finiraient fort mal sans doute, si Rodolphe n'avait pour ami
+un jeune peintre, Montbrisson, qui arrive fort dépenaillé au premier
+acte, mais qui est un garçon de belle humeur et de talent. Rodolphe
+l'installe chez lui. C'est encore le nid des autres, habité seulement
+par un oiseau qui paye son gîte en égayant ses hôtes et en veillant sur
+leur bonheur. A la fin, quand Montbrisson reparaît, il s'est réconcilié
+avec son père et il n'a qu'un mot à dire pour confondre la prétendue
+comtesse de Villetaneuse, dont il vient d'apprendre l'histoire. Ai-je
+besoin d'ajouter que cet excellent Montbrisson épouse une soeur de
+Rodolphe, que les auteurs ont mise là tout exprès? Je n'ai pas parlé non
+plus d'un certain Ducluzeau, un vieil ami de Désirée, qui pille aussi le
+nid des autres d'une façon impudente.
+
+Il paraît que cette comédie, qui au fond n'est qu'un drame avorté, est
+une histoire tristement vraie, dont tout Paris s'est occupé autrefois.
+Et, à ce propos, M. Francisque Sarcey, le critique si écouté du _Temps_,
+faisait remarquer combien cette histoire portée au théâtre est devenue
+pauvre d'allures et même invraisemblable dans les détails. Sa remarque
+est fort juste, en apparence. Pendant les trois actes, j'ai été blessé
+par un je ne sais quoi, par des sous-entendus qui m'échappaient et
+qui m'empêchaient de comprendre nettement la pièce. Ainsi, je ne
+m'expliquais pas du tout l'empire que Désirée exerce sur Mathilde.
+Comment se fait-il que cette Mathilde, dont les auteurs font une
+charmante créature, puisse quitter de la sorte un mari qu'elle adore,
+pour suivre une amie et lui obéir en toutes choses? Évidemment, cela
+n'est ni logique ni acceptable. Et M. Sarcey part de là pour laisser
+entendre que, toutes les fois qu'on porte la vérité telle quelle sur les
+planches, elle y paraît forcément absurde.
+
+La conclusion est inattendue, car je soupçonne au contraire que si, dans
+_le Nid des autres_, la situation paraît fausse, c'est que les auteurs
+n'ont point osé la mettre au théâtre dans sa monstrueuse vérité. Tout
+cela est si délicat que je ne saurais même insister. Il n'y a qu'une
+débauche qui puisse donner à Désirée son empire sur Mathilde. Dès lors,
+on comprend tout, et le drame qui s'ouvre est d'une grandeur abominable.
+Sans doute, c'était un sujet impossible. Seulement, qu'on ne vienne pas
+dire, en s'appuyant sur cet exemple, que la vérité exacte est absurde
+sur les planches; car ici, loin d'avoir reproduit la vérité exacte, les
+auteurs ont dû l'amputer violemment, la réduire à une fable inoffensive
+et peu intelligible. Imaginez certaines comédies d'Aristophane arrangées
+pour un public parisien.
+
+Et l'embarras des auteurs a été si évident, lorsqu'ils ont abordé cette
+terrible figure de Désirée, qu'ils se sont résignés à la tourner au
+comique. Il faut la voir se jeter au cou de Mathilde, quand celle-ci
+revient de voyage; elle pousse de petits cris, elle se pâme, si bien
+qu'elle soulève des rires dans la salle. Le soir de la première
+représentation, on a trouvé ça drôle, on ne comprenait pas. Pourtant,
+j'étais un peu étonné. Cette exagération devait-elle être mise au compte
+de l'actrice? Je ne le crois pas aujourd'hui, je pense plutôt que les
+auteurs ont voulu indiquer ce qu'ils ne pouvaient dire. Leur pièce me
+fait l'effet d'un paravent charmant, un peu rococo, bon à mettre dans un
+salon, et derrière lequel se passe une effroyable aventure. Certes, ce
+n'est pas avec de tels éléments qu'on peut expérimenter si la vérité
+toute crue est possible ou impossible au théâtre. La vérité du _Nid des
+autres_ ne se dit qu'à l'oreille.
+
+Même admettons que l'histoire soit propre, il faudra toujours faire de
+Mathilde une femme sotte ou une femme méchante, si l'on veut expliquer
+sa fuite avec Désirée. Dans la réalité, on n'a jamais vu les jeunes
+épouses quitter leurs maris pour suivre des dames de leur connaissance.
+Si cela arrive, c'est qu'il y a des raisons, et il faut mettre ces
+raisons en lumière; autrement, les figures ne se tiennent plus debout.
+C'est une surprise, lorsque Mathilde s'en va avec Désirée, parce
+que l'analyse du personnage ne nous a pas préparés à cette action.
+L'écrivain qui étudie la vie, l'explique par là même, jusque dans ses
+inconséquences. Quand je demande qu'on porte la réalité au théâtre,
+j'entends qu'on y fasse fonctionner la vie, avec tous ses rouages, dans
+la merveilleuse logique de son labeur.
+
+C'est donc une singulière idée que de parler de vérité exacte à propos
+du _Nid des autres_. Aucune pièce, au contraire, n'a dû être plus
+faussée. Et je n'ai pas encore cité ce Montbrisson, qui est las de
+traîner partout, cet éternel Desgenais qui apporte dans sa poche un
+dénoûment enfantin. Est-il assez factice, celui-là! Puis, comme cette
+Désirée se laisse aisément écraser! Dans la réalité, les Désirée
+triomphent toujours. C'est que là encore les auteurs ont voulu plaire.
+Décidés à rire de l'aventure, ils ont évité le drame par un tour
+d'escamotage. Mais, bon Dieu! sommes-nous assez loin de l'histoire dont
+tout Paris s'est occupé!
+
+Et sait-on pourquoi les auteurs ont préféré une comédie aimable? C'est
+à coup sûr pour conquérir le public, qui exige des personnages
+sympathiques. On ne se doute pas de la quantité des pièces médiocres que
+la nécessité des personnages sympathiques fait écrire. Par exemple, on
+a un beau drame; seulement, on s'aperçoit que les héros ne sauraient
+plaire aux âmes sensibles; ce sont de grands passionnés ou de grands
+révoltés, qui marchent trop brutalement dans la vie; alors, on les
+chausse de pantoufles pour qu'ils fassent moins de bruit, on les taille,
+on les rogne, jusqu'à ce qu'ils soient dignes d'un prix de vertu. Et ce
+n'est pas tout, il faut établir une compensation, mettre deux honnêtes
+gens pour un gredin; c'est à peu près la proportion ordinaire. Mathilde
+est nulle et effacée, parce que, si elle était perverse, son mari
+ne pourrait la reprendre, et il faut pourtant qu'il la reprenne au
+dénoûment. D'autre part, les auteurs ont ajouté Montbrisson, pour
+compenser Désirée. Nous touchons là à la plaie de médiocrité du théâtre.
+
+Je prends _le Nid des autres_, non comme un exemple de ce que devient
+la réalité au théâtre, mais comme un exemple de ce que l'on fait de
+la réalité au théâtre. Et cet exemple est caractéristique, lorsqu'on
+l'étudie.
+
+
+
+V
+
+Les pièces à thèse sont de fâcheuses pièces. Elles argumentent au lieu
+de vivre. Comme toute question a deux faces, le pour et le contre, elles
+ne plaident fatalement qu'une opinion, elles n'ont qu'un côté de la
+réalité. Or, l'art est absolu. Les pièces à thèse sont donc en dehors de
+l'art, ou du moins ont toute une partie de discussion qui encombre et
+rabaisse l'oeuvre entière.
+
+Voici, par exemple, MM. A. Decourcelle et J. Claretie qui viennent de
+faire jouer au Gymnase un drame en quatre actes, _le Père_, dans lequel
+ils ont voulu prouver des vérités délicates et fort discutables. Selon
+eux, le père adoptif qui élève un enfant est plus le père de cet enfant
+que le véritable père qui l'a abandonné. La voix du sang n'existe pas.
+Il ne suffit point de donner par hasard l'être à une créature pour se
+dire son père, il faut encore achever cette naissance en faisant une
+belle âme de cette créature. Tout cela est parfait en théorie, et même
+beau; seulement, dans la réalité, les choses prennent une allure moins
+nette, le bien et le mal se mêlent, et il est singulièrement difficile
+de se prononcer.
+
+Les pièces à thèse ont surtout ceci de fâcheux, que les auteurs peuvent
+et doivent les arranger pour leur faire signifier ce qu'ils veulent.
+Tous les paradoxes sont permis au théâtre, pourvu qu'on les y mette avec
+esprit. On a un plaidoyer, on n'a pas la vérité. Si l'on dérange une
+seule des poutres de l'échafaudage, tout croule. C'est un château de
+cartes qu'il faut considérer de loin, en évitant de le renverser d'un
+souffle.
+
+Ainsi, on ne s'imagine pas toutes les précautions que les auteurs ont dû
+prendre pour faire tenir leur drame debout. D'abord, il s'agissait de
+donner le père adoptif, M. Darcey, comme l'homme le plus sympathique du
+monde, honnête, loyal, un héros. Par contre, il fallait présenter le
+père véritable comme un gredin, tout en lui laissant l'apparence d'un
+homme du monde; et M. de Saint-André est devenu un viveur, un profil
+romantique de misérable dont les bottines vernies foulent toutes les
+choses saintes. Mais cela ne suffisait pas. Pour creuser l'abîme entre
+l'enfant et le vrai père, les auteurs ont dû inventer un viol de la
+mère: M. de Saint-André a violé madame Darcey et a disparu sans même
+savoir que la malheureuse femme est morte de cet attentat, après avoir
+donné le jour au petit Georges.
+
+Est-ce tout? les faits se trouvaient-ils dès lors combinés de façon à
+pouvoir soutenir la thèse? Non, il était nécessaire de fausser encore
+d'un coup de pouce la réalité. M. Darcey avait élevé Georges. Seulement,
+il ne fallait pas que Georges connût le mystère de sa naissance. Il
+devait l'apprendre à vingt-cinq ans, pour être frappé par ce coup de
+foudre, et en recevoir un tel ébranlement, qu'il se mît immédiatement
+à la recherche de son père, dans un but étrange que je dirai tout à
+l'heure.
+
+Alors, afin d'obtenir les situations voulues, les auteurs ont imaginé le
+premier acte suivant. Georges attend M. Darcey, qui revient d'Amérique.
+Il l'attend avec d'autant plus d'impatience qu'il doit épouser, dès son
+retour, une jeune fille qu'il aime, mademoiselle Alice Herbelin. Mais il
+n'est pas sans inquiétude. On n'a pas de nouvelles du _Saint-Laurent_,
+qui ramène M. Darcey. Brusquement, une dépêche arrive, annonçant la
+perte du _Saint-Laurent_ sur les côtes de Bretagne. Georges sanglote, et
+son désespoir est tel qu'il veut se tuer. C'est à ce moment que Borel,
+un vieil employé de la maison, pour empêcher ce suicide, raconte au
+jeune homme que M. Darcey n'est pas son père. Naturellement, tout de
+suite après cet aveu, M. Darcey se présente. Il a été sauvé. Georges
+se jette d'abord dans ses bras, puis il se montre troublé, et une
+explication a lieu. A la fin de l'acte, le jeune homme, ajournant son
+mariage, part à la recherche de son père, pour venger sa mère.
+
+On voit quels événements peu naturels les auteurs ont dû employer
+pour arriver à justifier leur donnée première. Je passe encore sur la
+singulière dépêche qui détermine le désespoir de Georges; il y a là une
+histoire de capitaine remplacé pendant la traversée qui est enfantine.
+Ce qui est plus grave, c'est la situation fausse de ce jeune homme, dont
+la première idée est de se faire sauter la cervelle, parce que son père
+est mort. Je doute que les auteurs aient à citer un fait réel pour
+appuyer leur fable. Je ne dis point que la perte d'un être cher ne
+puisse pas tuer, après des journées de larmes. Mais, là, brusquement,
+prendre un pistolet, c'est bien peu vraisemblable. Évidemment, les
+auteurs n'ont pas eu d'autre but que d'amener la confidence de Borel, à
+l'aide de ce suicide. S'ils ont éprouvé un instant des scrupules, ils se
+sont ensuite persuadé que le désespoir de Georges allant jusqu'à vouloir
+mourir, était une excellente note pour leur pièce, en ce sens que ce
+désespoir montrait l'affection passionnée du jeune homme à l'égard de M.
+Darcey.
+
+J'insiste maintenant sur la stupéfiante détermination du fils partant à
+la découverte de son père pour venger sa mère. M. Darcey lui a raconté
+que la malheureuse femme avait été violée dans une auberge des Pyrénées,
+près de Luchon. Longtemps il a cherché le misérable pour le tuer.
+Vingt-cinq ans se sont passés, l'aventure est oubliée, tout porte à
+croire qu'une nouvelle enquête ne saurait aboutir. N'importe, Georges
+entend partir sur-le-champ, et il emmène Borel. Les actes suivants vont
+être consacrés à cette étrange chasse qu'un fils donne à son père.
+
+Je m'arrête et je me demande quels peuvent être, au juste, les
+sentiments qui animent Georges. Voilà un garçon qui va se marier avec
+une jeune fille qu'il adore; voilà un fils qui retrouve un père qu'il a
+cru mort, et il abandonne cette jeune fille et ce père pour se donner la
+mission la plus lamentable et la moins utile qu'on puisse imaginer. Cela
+est-il croyable? Remarquez que tout ce petit monde est tranquille et
+heureux. A quoi bon remuer un passé mort, à quoi bon soulever une lutte
+effroyable dans tous ces coeurs? Le vrai père est un gredin: eh bien!
+que ce gredin aille se faire pendre ailleurs; son fils n'a pas à jouer
+le rôle de justicier, et s'il joue ce rôle, c'est uniquement pour
+permettre à MM. Decourcelle et Claretie de faire un drame. Dans la
+réalité, à moins d'être fou, Georges dirait simplement à M. Darcey: «Mon
+véritable père, c'est vous. Je ne veux pas savoir si j'en ai un autre.
+Aimons-nous comme par le passé, et vivons en paix.» Seulement, je le
+répète, dans ce cas, il n'y avait pas de pièce.
+
+Georges est parti en guerre contre son père. Nous le retrouvons avec
+Borel, dans l'auberge des Pyrénées, où l'attentat a été commis. Un quart
+de siècle s'est écoulé, personne naturellement ne peut le renseigner. Le
+second acte ne contient guère que deux scènes, deux interrogatoires
+que le jeune homme fait subir, l'un à un paysan, l'autre à un vieux
+militaire, le père Lazare, que l'âge et la boisson ont abêti. Il tire
+enfin de ce dernier un renseignement: l'homme qu'il cherche, son père,
+lui ressemble. Et c'est avec cette seule indication qu'il reprend ses
+recherches.
+
+Au troisième acte, Georges, qui va partout, se fait présenter par un ami
+chez une fille galante, un soir de fête, dans une villa des environs de
+Luchon. Le hasard le met en présence d'une femme, lasse et désabusée,
+qui traverse la pièce en maudissant les hommes. Voilà, certes, une
+figure d'une fraîcheur douteuse. Mais l'important est qu'elle porte un
+bracelet, sur lequel se trouve le portrait de Saint-André. Enfin Georges
+tient la bonne piste. Saint-André lui-même arrive. Les auteurs ont
+aussitôt accumulé les couleurs noires sur son compte: il lance les
+maximes les plus abominables; il se montre joueur, libertin, sans foi
+ni loi; il donne des leçons de vice à Georges et finit par lui raconter
+nettement le viol de sa mère, comme un bon tour qu'il a fait dans le
+temps. C'est vraiment trop commode de bâtir ainsi un mauvais père, juste
+sur le patron d'infamie que l'on désire.
+
+Le dénoûment, le quatrième acte, se passe encore dans l'auberge.
+Saint-André et ses amis vont partir pour une chasse à l'ours. Georges,
+qui est de la bande, pose la thèse sur laquelle repose la pièce, et une
+discussion s'engage, où l'on dit ses vérités à la voix du sang. Puis,
+Georges, convaincu par cette discussion, livre son vrai père à son père
+adoptif, qui se trouve dans une pièce voisine. Un duel a lieu, pendant
+lequel le jeune homme se tord les bras. M. Darcey rentre, il a tué
+Saint-André. Alors, Georges se jette dans les bras du survivant, en
+criant: «Mon père! mon père!» et M. Darcey répond: «Mon fils! oui, mon
+fils!» Comme on le dit après la solution de tout problème, c'est ce
+qu'il fallait démontrer.
+
+Je crois inutile de rentrer dans la discussion de la thèse. Les auteurs
+ont voulu cela. Mais le premier venu peut vouloir autre chose, la
+thèse absolument contraire par exemple, et le premier venu n'aura qu'à
+arranger un autre drame, pour avoir également raison. La question d'art
+seule demeure, et j'ai le regret de constater que l'argumentation a fait
+un tort considérable au mérite littéraire de l'oeuvre, en torturant
+les faits et en embarrassant le dialogue de plaidoyers inutiles. Les
+personnages n'obéissent plus à un caractère, mais à une situation; ils
+font ceci et cela, non pas parce que leur nature est de le faire, mais
+parce que les auteurs veulent qu'ils le fassent. Dès lors, nous avons
+des pantins au lieu de créatures vivantes.
+
+
+
+VI
+
+Je retrouve M. Louis Davyl à l'Odéon, avec une comédie en trois actes:
+_Monsieur Chéribois_. Avant tout, j'analyserai l'oeuvre. Ensuite, je me
+permettrai de la juger et d'en tirer une leçon, s'il y a lieu.
+
+M. Chéribois est un bourgeois de Joigny qui passe grassement sa vie dans
+un égoïsme bien entendu. Il n'a autour de lui que des femmes qui le
+gâtent: madame Chéribois d'abord, puis sa filleule, Henriette, et la
+vieille bonne de la famille, Marion. Tout le premier acte sert à peindre
+cet intérieur cossu et tranquille, dans lequel le bon M. Chéribois ne
+tolère pas le pli d'une rosé. Cependant, il attend ce jour-là son fils
+Paul, qui est en train de faire fortune à Paris, chez un agent de
+change. Il est même allé le chercher à la gare, et il revient très
+maussade, parce que Paul n'est pas arrivé. La vérité est que ce
+malheureux garçon rôde autour de la maison depuis le malin; il a joué à
+la Bourse et a perdu cent mille francs; il explique à sa mère épouvantée
+qu'il est déshonoré, s'il ne paye pas. Mais lorsque M. Chéribois apprend
+l'aventure, il refuse tout net les cent mille francs. Tant pis si
+son fils est un imbécile! Voilà la tranquille maison bouleversée, et
+l'égoïste seul y dînera paisiblement le soir.
+
+Au second acte, madame Chéribois tente vainement de sauver son fils.
+Elle se rend chez le notaire Violette, où déjà Henriette et la vieille
+Marion sont venues faire assaut de dévouement, en tâchant de réaliser
+leur petite fortune pour la donner à Paul. Mais toutes les tendresses de
+la mère se brisent contre la loi; elle ne peut disposer d'aucun argent
+sans le consentement de son mari. Alors, elle se lamente, et, M.
+Chéribois se présentant à son tour, une explication cruelle a lieu entre
+eux. Il ne cède pas, la situation reste plus tendue.
+
+Enfin, au troisième acte, le dénoûment est amené par une intrigue
+secondaire. Un neveu de M. Chéribois, Laurent, possède pour toute
+fortune une vigne que son oncle guette depuis longtemps. Justement, la
+fille du notaire, Cécile, est aimée de Laurent. Il se décide à vendre sa
+vigne à son oncle pour le prix de soixante-quinze mille francs, puis à
+prêter cet argent à Paul. Autre complication: M. Chéribois veut payer
+ces soixante-quinze mille francs sur une somme de cent mille francs
+qu'il vient de faire porter chez un banquier par Bidard, le clerc de
+M° Violette. Et voilà qu'on lui annonce la fuite de ce banquier. Il se
+désole. Enfin, quand il apprend que Bidard, prévenu à temps, ne s'est
+pas dessaisi de la somme, il se laisse attendrir et consent à donner les
+cent mille francs à son fils.
+
+Je commencerai par la critique. Qui ne comprend que ce dénoûment est
+fâcheux? Pendant les deux premiers actes, M. Louis Davyl s'est tenu
+dans une étude très simple et très juste d'un petit coin de la vie de
+province. On ne sent nulle part la convention théâtrale, les recettes
+connues, la routine des expédients et des ficelles du métier. Rien de
+plus charmant, de mieux observé et de mieux rendu. Et voilà tout d'un
+coup que l'auteur paraît avoir peur de cette belle simplicité; il se dit
+que ça ne peut pas finir comme ça, que ce serait trop nu, qu'il faut
+absolument corser le troisième acte. Alors, il ramasse cette vieille
+histoire des cent mille francs qu'on croit perdus et qu'on retrouve dans
+la poche d'un clerc fantaisiste. Il force le coffre-fort de son égoïste
+par un tour de passe-passe, au lieu de chercher à amener le dénoûment
+par une évolution du caractère du personnage.
+
+Le pis est que M. Louis Davyl a fait la scène qu'il fallait faire, et
+qu'il l'a même très bien faite. Quand M. Chéribois rentre chez lui à la
+nuit tombante, il ne trouve plus personne, ni sa femme, ni sa nièce, ni
+la vieille bonne. Il n'y a pas même de lampe allumée. Le nid où il se
+fait dorloter depuis un demi-siècle est désert et froid, lentement empli
+d'une ombre inquiétante. Alors, il est pris de peur, il tremble qu'on ne
+l'abandonne, il grelotte à la pensée qu'il n'aura plus là trois femmes
+pour prévenir ses moindres désirs. Et il se lance à travers les pièces,
+il appelle, il crie. C'est lui, dès lors, qui est à la merci de son
+entourage. J'aurais voulu qu'a ce moment il fût vaincu par le seul fait
+de son abandon, que son caractère d'égoïste lui arrachât ce cri:
+«Tenez! voilà les cent mille francs, rendez-moi ma tranquillité et mon
+bien-être.»
+
+Remarquez que M. Chéribois obéissait ainsi jusqu'au bout à sa nature.
+Après avoir résisté par égoïsme, il consentait par égoïsme. Son vice le
+punissait, sans que l'auteur eût à le transformer. D'autre part, il
+faut songer que M. Chéribois n'est pas un avare; il se nourrit
+merveilleusement et tient à digérer dans de bons fauteuils. S'il refuse
+de donner les cent mille francs, c'est qu'il songe sans doute à toutes
+les satisfactions personnelles qu'il peut se procurer avec une pareille
+somme. Rien d'étonnant dès lors à ce qu'il les donne, dès que son refus
+menace de gâter son existence entière. Je le répète, le dénoûment
+naturel était là, et pas ailleurs.
+
+Tout le reste, les cent mille francs promenés dans la poche de Bidard,
+le bel expédient de Lucile, décidant Laurent à vendre sa vigne, n'est
+réellement là que pour tenir de la place. Ce sont des complications
+enfantines, imaginées en dehors de toute observation, ajoutées par
+l'auteur dans le but d'occuper les planches. Je crois le calcul fâcheux.
+L'effet obtenu aurait grandi, si le troisième acte avait continué la
+belle et touchante simplicité des deux premiers. M. Louis Davyl a eu le
+tort de ne pas pousser magistralement son étude jusqu'au bout. Il s'est
+dit qu'une «pièce» était nécessaire, lorsque, selon moi, une «étude»
+suffisait et donnait à l'idée une ampleur superbe. On a tort de se
+défier du public, de croire qu'il exige de la convention. Ce sont les
+deux premiers actes qui ont surtout charmé la salle. Jamais M. Louis
+Davyl n'aura laissé échapper une si belle occasion de laisser une
+oeuvre.
+
+Telle qu'elle est, pourtant, la pièce est une des meilleures que j'aie
+vues cette année. J'ai été très heureux de son succès, car ce succès me
+confirme dans les idées que je défends. Voilà donc le naturalisme au
+théâtre, je veux dire l'analyse d'un milieu et d'un personnage, le
+tableau d'un coin de la vie quotidienne. Et l'on a pris le plus grand
+plaisir à cette fidélité des peintures, à cette scrupuleuse minutie
+de chaque détail. Le premier acte est vraiment charmant de vérité;
+on dirait le début d'un roman de Balzac, sans la grande allure. Que
+m'affirmait-on, que le théâtre ne supportait pas l'étude du milieu?
+Allez voir jouer _Monsieur Chéribois_, et, ce qui vous séduira, ce sera
+précisément cette maison de Joigny, si tiède et si douce, dans laquelle
+vous croirez entrer.
+
+Pour moi, M. Louis Davyl fera bien de s'en tenir là. Sa voie est
+trouvée. Quand il s'est lancé dans la littérature dramatique, après une
+vie déjà remplie, il a déployé une activité fiévreuse, il a voulu tenter
+toutes les notes à la fois. J'ai vu de lui des pièces bien médiocres,
+entre autres de grands mélodrames où il pataugeait à la suite de Dumas
+père et de M. Dennery. J'ai vu un drame populaire, dans lequel, à côté
+d'excellentes scènes prises dans le milieu ouvrier, il y avait une
+accumulation de vieux clichés intolérables. De tout son bagage, il ne
+reste que la _Maîtresse légitime_ et _Monsieur Chéribois_. La conclusion
+est facile à tirer. J'espère que l'expérience est désormais faite pour
+lui; il doit s'en tenir aux pièces d'observation et d'analyse, il doit
+ne pas sortir du théâtre naturaliste, s'il veut enfin conquérir et
+garder une haute situation. On a pu comprendre qu'il se cherchât et
+qu'il tâtât le public; on ne comprendrait plus qu'il ne se fixât pas
+où paraît aller le succès et où se trouve évidemment son tempérament
+d'auteur dramatique.
+
+
+
+VII
+
+La comédie en quatre actes de M. Albert Delpit: _le Fils de Coralie_ a
+obtenu un véritable succès au Gymnase.
+
+En quelques lignes, voici le sujet. Une fille, Coralie, qui a scandalisé
+Paris par sa débauche, s'est retirée en province, après fortune faite,
+pour se consacrer tout entière à l'éducation de son fils Daniel.
+L'enfant a grandi, il est aujourd'hui capitaine, et un capitaine
+extraordinairement pur, noble, bon, délicat, grand, chaste, intègre,
+magnanime. Naturellement, il ignore les anciennes farces de sa mère, qui
+s'est modestement dérobée sous le nom de madame Dubois. C'est alors
+que le capitaine veut épouser la fille d'une respectable famille de
+Montauban, Edith Godefroy. Les deux jeunes gens s'adorent, sa prétendue
+tante donne à Daniel une somme de neuf cent mille francs, une fortune
+dont on lui aurait confié la gestion; tout irait pour le mieux, si un
+ancien viveur, M. de Montjoye, ne reconnaissait pas d'abord Coralie, et
+si ensuite le notaire Bonchamps ne mettait pas à néant le roman naïf de
+madame Dubois, en lui posant les questions nécessaires à la rédaction
+du contrat. Elle se trouble, et la grande scène attendue, la scène
+d'explication entre elle et son fils, se produit alors. Au dernier
+acte, le mariage ne se ferait naturellement pas, si Edith ne déclarait
+publiquement, dans un étrange coup de tête, qu'elle est la maîtresse de
+Daniel. M. Godefroy, vaincu par ce moyen un peu raide de comédie, se
+décide à les unir, à la condition que Coralie se retirera dans un
+couvent.
+
+Avant tout, examinons la question de moralité. Je crois savoir que
+M. Delpit est à cheval sur la morale. Sa prétention, me dit-on, est
+d'écrire des oeuvres dont les femmes ne rougissent pas, et dont
+l'influence salutaire doit améliorer l'espèce humaine, par des moyens
+tendres et nobles.
+
+Or, j'avoue avoir cherché la vraie moralité du _Fils de Coralie_, sans
+être encore parvenu à la découvrir. Est-ce à dire que les filles ne
+doivent pas avoir de fils, ou bien qu'elles doivent éviter d'en faire
+des capitaines immaculés, si elles en ont? Non, car Daniel est en somme
+parfaitement heureux à la fin, et il serait fils d'une sainte, qu'il
+n'aurait pas à remercier davantage la Providence. L'auteur ne dit même
+pas aux dames légères de Paris: «Voyez combien vos désordres retomberont
+sur la tête de vos fils; vous serez un jour punies dans leur bonheur
+brisé.» Au demeurant, Coralie est pardonnée; elle s'enterre bien au
+couvent, mais quelle fin heureuse pour une vieille catin, lasse de la
+vie, s'endormant au milieu des tendresses câlines des bonnes soeurs! car
+je me plais à ajouter un cinquième acte, à voir Coralie mourir dans le
+sein de l'Église et laisser sa fortune pour les frais du culte. C'est la
+mort enviée de toutes les pécheresses, l'argent du Diable retourne au
+bon Dieu. Et remarquez que celle-ci a, en outre, la joie de savoir son
+fils bien établi.
+
+Donc, la moralité est ici fort obscure. La seule conclusion qu'on puisse
+tirer, me paraît être celle-ci, adressée aux filles trop lancées:
+«Tâchez d'avoir un fils capitaine et pur pour qu'il vous refasse une
+virginité sur le tard,» moyen un peu compliqué, qui n'est pas à la
+portée de toutes ces dames.
+
+Mais soyons sérieux, laissons la morale absente, et arrivons à la
+question littéraire. C'est la seule qui doive nous intéresser. J'ai
+simplement voulu montrer que les écrivains moraux sont généralement ceux
+dont les oeuvres ne prouvent rien et ne mènent à rien. On tombe avec eux
+dans l'amphigouri des grands sentiments opposés aux grandes hontes, dans
+un pathos de noblesse d'une extravagance rare, lorsqu'on le met en face
+des réalités pratiques de la vie.
+
+Les deux premiers actes sont consacrés à l'exposition. Rien de saillant,
+mais des scènes d'une grande netteté et bien conduites. Je ne fais des
+réserves que pour la langue; c'est trop écrit, avec des enflures de
+phrases, tout un dialogue qui n'est point vécu. Maintenant, je passe au
+troisième acte, le seul remarquable. Il mérite vraiment la discussion.
+
+Nulle part je n'ai encore lu les raisons qui, selon moi, ont fait le
+grand et légitime succès de cet acte. Presque tous les critiques se sont
+exclamés sur la coupe même de l'acte, sur la facture des scènes, sur le
+pur côté théâtral, en un mot. Il semble, d'après eux, que M. Delpit ait
+réussi, parce qu'il a coulé son oeuvre dans un moule connu. Eh bien! je
+crois être certain, pour ma part, que M. Delpit doit son succès à la
+quantité de vérité qu'il a osé mettre sur les planches; cette quantité
+n'est pas grande, il est vrai, et le public, en applaudissant, a pu très
+bien ne pas se rendre un compte exact de ce qu'il applaudissait. Mais le
+fait ne m'en paraît pas moins facile à démontrer.
+
+Voyez la scène du notaire. Rien de plus simple, de plus logique ni de
+plus fort. Voilà un homme dans l'exercice de sa profession; il pose
+les questions qu'il doit poser, et ce sont justement ces questions, si
+naturelles, qui déterminent la catastrophe. Ici, nous ne sommes plus au
+théâtre; il ne s'agit plus de ce qu'on nomme «une ficelle», un expédient
+visible, consacré, usé, passé à l'état de loi. Nous sommes dans la vie
+ordinaire, dans ce qui doit être. Aussi l'effet a-t-il été immense.
+Toute la salle était secouée. La preuve est-elle assez concluante, et me
+donne-telle assez raison? Voilà ce qu'on obtient avec la vérité banale
+de tous les jours.
+
+Et ce n'est pas tout. Voyez Coralie pendant cette scène et les
+suivantes. Tout un coin de la vraie fille est risqué ici fort habilement
+et dans une juste mesure des nécessités scéniques. D'abord, voici la
+fille avec son roman naïf, son histoire d'une soeur à elle qui aurait
+laissé neuf cent mille francs à Daniel; elle ne s'est pas inquiétée des
+lois qu'elle ignore, elle s'est contentée d'un de ces mensonges qu'elle
+a faits cent fois à ses amants et dont ceux-ci se sont toujours montrés
+satisfaits. Aussi se trouble-t-elle tout de suite, lorsque le notaire la
+met en face des réalités. C'est un château de cartes qui s'écroule, et
+elle en reste suffoquée, éperdue, sans force pour mentir de nouveau,
+pleurant comme une enfant. L'observation est excellente; une fois
+encore, nous sommes dans la vie. J'en dirai de même pour certaines
+parties de la grande scène entre Coralie et son fils, tout en faisant
+pourtant des réserves, car l'auteur ici verse singulièrement dans la
+déclamation et dans les gros effets inutiles. J'aurais voulu plus de
+discrétion dramatique, certain que le coup porté sur le public aurait
+encore grandi. Rien de meilleur que l'embarras de Coralie, lorsque
+Daniel lui demande le nom de son père; très juste également la
+conclusion de la scène, le pardon du fils acceptant sa mère, quelle
+qu'elle soit. Seulement, c'est là que je voudrais moins de rhétorique.
+Daniel fait des phrases sur la rédemption, sur l'honneur, sur la
+famille. A quoi bon ces phrases, dont on rirait dans la réalité?
+Pourquoi ne pas parler simplement et dire tout juste ce que Daniel
+dirait, s'il était seul à seule avec sa mère, dans une chambre? Toujours
+l'idée qu'on est au théâtre et qu'il faut donner un coup de pouce à
+la vérité, si l'on veut obtenir l'émotion, lorsqu'il est démontré au
+contraire que la plus forte émotion naît de la vérité la plus franche et
+la plus simple.
+
+Tel est donc, pour moi, le grand mérite de ce troisième acte. Daniel
+reste en bois, sauf deux ou trois cris, car Daniel est un être abstrait,
+fait sur un type ridicule de perfection. Mais Coralie se montre bien
+vivante, et cela suffit pour donner à l'acte un souffle de vie. Je le
+répéterai: l'acte a réussi parce que, d'un bout à l'autre, il échappe
+aux ficelles ordinaires, et qu'il obéit simplement à des ressorts
+logiques et humains, pris dans le caractère même des personnages. Je
+n'insisterai pas sur le quatrième acte, bien qu'il contienne peut-être
+la pensée morale et philosophique de l'auteur. En tout cas, je vois là
+une concession aux nécessités scéniques qui diminue l'oeuvre et lui
+enlève toute largeur.
+
+Maintenant, M. Delpit me permettra-t-il de lui donner quelques conseils,
+comme mon métier de critique m'y oblige? Je vois partout qu'on l'acclame
+et qu'on le grise, en le poussant dans une voie qui me paraît fâcheuse.
+Ainsi, je nommerai M. Sarcey, dont l'autorité est réelle en matière
+dramatique, et qui, selon moi, fait beaucoup de victimes par les
+enseignements de son feuilleton. Écoutez ce qu'il écrit à propos du
+_Fils de Coralie_: «La belle chose que le théâtre! Personne à ce moment
+ne pensait plus à l'indignité de la mère, à l'impossibilité du sujet.
+Personne ne songeait plus à chicaner son émotion. On avait en face
+une mère et un fils dans une situation terrible, et les répliques
+jaillissaient à coups pressés comme des éclats de foudre. Tout le reste
+avait disparu.» Cela revient à dire en bon français: «Moquez-vous de la
+vraisemblance, moquez-vous du bon sens, mettez simplement des pantins
+l'un devant l'autre, dans des situations préparées, et comptez sur
+l'émotion du public pour être absous: tel est le théâtre qui est une
+belle chose.» D'ailleurs, je le sais, M. Sarcey ne se fait pas une autre
+idée du théâtre, il le juge au point de vue de la consommation courante
+du public. Eh bien! que M. Delpit s'avise d'écouter M. Sarcey, de croire
+que tous les défauts disparaissent, lorsqu'on a fait rire ou pleurer une
+salle, et il verra le beau résultat à sa cinquième ou sixième pièce!
+
+Non, il n'est pas vrai que tout disparaisse dans l'émotion purement
+nerveuse du public. A ce compte, les mélodrames les plus gros et les
+plus bêtes seraient des chefs-d'oeuvre inattaquables, car ils ont
+bouleversé de gaieté et de douleur des générations entières. Non, le
+théâtre n'est pas une belle chose, parce qu'on peut y duper chaque soir
+quinze cents personnes, en leur faisant avaler des choses très médiocres
+dans un éclat de rire ou dans un flot de larmes. C'est au contraire
+pour cette raison que le théâtre est inférieur. Il n'est pas honorable
+d'ébranler la raison des spectateurs par des situations violentes, au
+point de les rendre imbéciles, et cela n'est permis qu'aux pièces sans
+littérature. Où M. Sarcey a-t-il vu que la situation faisait tout
+oublier? dans le répertoire des boulevards, dans nos pièces romantiques
+qui mêlent l'habileté de Scribe à la fantasmagorie de Victor Hugo. Mais
+qu'il cite un chef-d'oeuvre qui soit un chef-d'oeuvre en dehors de
+l'observation humaine et de la beauté littéraire du dialogue. Il faut
+toujours voir le chef-d'oeuvre; rien ne me paraît désastreux pour la
+critique comme cet engourdissement dans le train-train quotidien de nos
+théâtres, qui ne met rien au delà du succès immédiat d'une pièce et qui
+rapporte tout à la consommation courante du public. Sans doute, les
+chefs-d'oeuvre sont rares; mais c'est pour le chef-d'oeuvre que nous
+travaillons tous. Peu importent les fabricants, ils ne méritent pas
+qu'on discute sur leur plus ou leur moins de médiocrité.
+
+Je dirai donc à M. Delpit de ne pas trop se fier aux situations, à
+l'émotion qu'il peut déterminer en heurtant des marionnettes, placées
+dans de certaines conditions. Ce métier ne réussit même plus aux
+vieux routiers du mélodrame. S'il n'avait mis dans sa comédie que des
+invraisemblances et des conventions, comme M. Sarcey paraît le croire,
+sa comédie tomberait aujourd'hui devant l'indifférence publique. Ce
+n'est pas grâce aux situations que le _Fils de Coralie_ a réussi, car
+nous avons vu d'autres situations aussi puissantes et plus neuves ne pas
+toucher les spectateurs; c'est grâce à la somme de vérité que l'auteur
+a osé apporter dans les situations, comme j'ai tâché de le prouver. M.
+Sarcey ne dit pas un mot de cela. Il ajoute même que, lorsqu'une salle
+pleure, il n'y a plus à discuter; alors qu'on nous ramène à _Lazare le
+Pâtre_, dont on vient de faire quelque part une reprise si piteuse.
+Le preuve que rien ne disparaît, même dans le succès, c'est que le
+capitaine Daniel reste un personnage en bois pour tout le monde, c'est
+que le quatrième acte empêchera toujours le _Fils de Coralie_ d'être
+une oeuvre de premier ordre. Le public, que l'on croit pris tout entier
+quand on l'a vu rire ou pleurer, a de terribles revanches; il juge
+son émotion et il se révolte, si l'on s'est moqué de lui. Telle est
+l'explication du dédain que nos petits-fils montreront pour certaines
+oeuvres acclamées aujourd'hui dans nos théâtres.
+
+M. Delpit vient de révéler un tempérament d'homme de théâtre.
+Maintenant, il faut qu'il produise. Deux routes s'ouvrent devant lui:
+l'oeuvre de convention et l'oeuvre de vérité, l'analyse humaine et la
+fabrication dramatique. Dans dix ans, on le jugera.
+
+
+
+LA PANTOMIME
+
+Il vient de se faire, au théâtre des Variétés, une tentative très
+intéressante, et dont le succès a d'ailleurs été complet. Je veux parler
+de l'introduction de la pantomime dans la farce. Frappé du triomphe que
+les Hanlon-Lees, ces mimes merveilleux, obtenaient aux Folies-Bergère,
+le directeur des Variétés a eu l'idée heureuse de commander une pièce,
+une farce, dans laquelle les auteurs leur ménageraient une large part
+d'action. Il s'agissait donc de leur fournir un thème, de les placer
+dans un cadre dialogué, où ils pussent se mouvoir avec aisance. Le
+projet était des plus ingénieux et des plus tentants. C'était produire
+les Hanlon devant le grand public et élargir leur drame muet d'un drame
+parlé, qui ménagerait l'attention des spectateurs.
+
+Nous ne sommes pas en Angleterre, où l'on supporte parfaitement une
+pantomime en cinq actes durant toute une soirée. Notre génie national
+n'est point dans cette imagination atroce d'une grêle de gifles et de
+coups de pied tombant pendant quatre heures, au milieu d'un silence de
+mort. L'observation cruelle, l'analyse féroce de ces grimaciers qui
+mettent à nu d'un geste ou d'un clin d'oeil toute la bête humaine, nous
+échappent, lorsqu'elles ne nous fâchent pas. Aussi faut-il, chez nous,
+que la pantomime ne soit que l'accessoire, et qu'il y ait des points de
+repos, pour permettre aux spectateurs de respirer. De là l'utilité du
+cadre imposé à MM. Blum et Toché, les auteurs du _Voyage en Suisse_. Ils
+ont été chargés de présenter les Hanlon au grand public parisien, en
+motivant leurs entrées en scène et en embourgeoisant le plus possible la
+fantaisie sombre de leurs exercices.
+
+Le gros reproche que j'adresserai aux auteurs, c'est d'avoir trop
+embourgeoisé cette fantaisie. Leur scénario n'est guère qu'un
+vaudeville, et un vaudeville d'une originalité douteuse. Cet
+ex-pharmacien qui se marie et que des farceurs poursuivent pendant son
+voyage de noces, pour l'empêcher de consommer le mariage, n'apporte
+qu'une donnée bien connue. Encore ne chicanerait-on pas sur l'idée
+première, qui était un point de départ de farce amusante; mais il
+aurait fallu, dans les développements, dans les épisodes, une invention
+cocasse, une drôlerie poussée à l'extrême, qui aurait élargi le sujet,
+en le haussant à la satire enragée. Mon sentiment tout net est que le
+train de la pièce est trop banal, trop froid, et que, dès que les Hanlon
+paraissent, avec leur envolement de farceurs lyriques, ils y détonnent.
+
+Souvent, lorsqu'on sort d'une féerie, on regrette que toutes ces
+splendeurs soient dépensées sur des scénarios si médiocres, on se dit
+qu'il faudrait un grand poète pour parler la langue de ce peuple de
+fées, de princesses et de rois. Eh bien! ma sensation a été la même
+devant le _Voyage en Suisse_. J'ai regretté qu'un observateur de
+génie, qu'un grand moraliste n'ait pas écrit pour les Hanlon la pièce
+profondément humaine, la satire violente et au rire terrible que ces
+artistes si profonds mériteraient d'interpréter. Leur puissance de
+rendu, leurs trouvailles d'analystes impitoyables, font éclater les
+plaisanteries faciles du vaudeville. Il leur faudrait, pour être chez
+eux, du Molière ou du Shakespeare. Alors seulement ils donneraient tout
+ce qu'ils sentent.
+
+J'insiste, parce que, malgré leur très vif succès, on ne m'a pas paru
+les goûter à leur haut mérite. Ils sont de beaucoup supérieurs au
+canevas qu'on leur a fourni. Lorsqu'ils étaient livrés à eux-mêmes, aux
+Folies Bergère, ils trouvaient des scènes d'une autre profondeur et
+qui vous faisaient passer à fleur de peau le petit frisson froid de la
+vérité. En un mot, leur pantomime a un au delà troublant, cet au delà,
+de Molière qui met de la peur dans le rire du public. Rien n'est plus
+formidable, à mon avis, que la gaieté des Hanlon, s'ébattant au
+milieu des membres cassés, et des poitrines trouées, triomphant dans
+l'apothéose du vice et du crime, devant la morale ahurie. Au fond, c'est
+la négation de tout, c'est le néant humain.
+
+Je ne parlerai donc pas de le pièce, qui est l'oeuvre de deux auteurs
+spirituels. Eux-mêmes se sont effacés. Mon seul but, en analysant les
+principales scènes des Hanlon, est de montrer de quelle observation
+cruelle, de quelle rage d'analyse, ces mimes de génie tirent le rire.
+Il leur fallait d'autant plus de souplesse que la situation, pour eux,
+reste la même depuis le commencement jusqu'à la fin de la pièce. Ils
+n'ont pas trouvé là un drame avec ses péripéties: leur action se borne à
+être des farceurs, qui interviennent toujours dans les mêmes conditions.
+Défaut grave du scénario, monotonie qu'ils ne sont parvenus à dissimuler
+que par des prodiges de nuances. Ils ont mis partout des dessous,
+lorsqu'il n'y en avait pas. Leurs merveilles d'exécution ont sauvé la
+pauvreté du thème.
+
+Voyez leur première entrée en scène. Ils arrivent sur l'impériale d'une
+vieille diligence qui, tout d'un coup, verse au fond du théâtre. La
+dégringolade est effroyable, au milieu des vitres cassées, des cris et
+des jurons. Pour sûr, il y a des poitrines ouvertes, des têtes aplaties;
+et le public éclate d'un fou rire. Aimable public! et comme les Hanlon
+savent bien ce qu'il faut à notre gaieté! D'ailleurs, par un prodige
+d'adresse, ils se retrouvent tous devant la rampe, rangés en une ligne
+correcte, sur leur derrière. L'adresse, l'escamotage des conséquences de
+l'accident, redouble ici la gaieté des spectateurs. Dans les accidents
+réels, on rit d'abord, puis on s'apitoie; les Hanlon ont parfaitement
+compris qu'il ne fallait pas laisser à l'apitoiement le temps de se
+produire. De là le gros effet comique.
+
+J'avoue, au second acte, n'aimer que médiocrement le truc du
+spleeping-car. Règle générale, toutes les fois qu'on fait du bruit à
+l'avance autour d'un truc qui doit passionner Paris, il est presque
+certain que le truc ratera. Le public arrive monté, croyant à une
+illusion absolue, et lorsqu'il voit les ficelles, comme dans le cas de
+ce spleeping-car, l'illusion ne se produit plus du tout, parce qu'on l'a
+rendu exigeant. La vérité est que la manoeuvre du truc, dont on a
+tant parlé, est beaucoup trop lente. L'explosion a lieu, le wagon
+s'entr'ouvre, les deux moitiés se relèvent à droite et à gauche, tandis
+que les personnages, qui devraient être lancés en l'air, gagnent
+tranquillement des arbres, sur lesquels ils se perchent; le tout à grand
+renfort de cordages, comme dans les joujoux d'enfant. Je sais bien qu'on
+ne peut nous offrir un véritable accident. Mais, en cette matière,
+toutes les fois que l'illusion est impossible, le truc doit être
+abandonné. Les Hanlon ne trouvent donc dans cet acte qu'à exercer leur
+adresse et leur audace de gymnastes. C'est très gros comme gaieté. Rien
+par dessous.
+
+Je préfère de beaucoup le troisième acte. L'entrée en scène est encore
+des plus étonnantes. Les Hanlon tombent du plafond, au beau milieu
+d'une table d'hôte, à l'heure du déjeuner. Vous voyez l'effarement des
+voyageurs. Ici, il y a un de ces coups de folie qui traversent les
+pantomimes, ces coups de folie épidémiques dont on rit si fort, avec
+de sourdes inquiétudes pour sa propre raison. Les Hanlon prennent
+les plats, les bouteilles, et se mettent à jongler avec une furie
+croissante, si endiablée, que peu à peu les convives, entraînés,
+enragés, les imitent, de façon que la scène se termine dans une démence
+générale. N'est-ce pas le souffle qui passe parfois sur les foules
+et les détraque? L'humanité finit souvent par jongler ainsi avec les
+soupières et les saladiers. On est pris par le fou rire, on ne sait si
+l'on ne se réveillera pas dans un cabanon de Bicêtre. Ce sont là les
+gaietés des Hanlon.
+
+Et que dire de la scène du gendarme, qui vient ensuite? Un gendarme se
+présente pour arrêter les coupables. Dès lors, c'est le gendarme qui
+va être bafoué. Il est l'autorité, on le bernera, on passera entre
+ses jambes pour le faire tomber, on lui causera des peurs atroces en
+s'élançant brusquement d'une malle, on l'enfermera dans cette malle,
+on le rendra si piteux, si ridicule, si bêtement comique, que la foule
+enthousiaste applaudira à chacune de ses mésaventures. C'est la scène
+qui a même produit le plus d'effet. Personne n'a songé qu'on insultait
+notre armée. Pourtant, rien de plus révolutionnaire. Cela flatte le
+criminel qu'il y a au fond des plus honnêtes d'entre nous. Cela nous
+gratte dans notre besoin de revanche contre l'autorité, dans notre
+admiration pour l'adresse, pour le coquin adroit qui triomphe de
+l'honnête homme trop lourd, que ses boites embarrassent.
+
+Je signalerai, dans le genre fin, la scène de l'ivresse, que le public a
+trouvée trop longue, parce que les délicatesses de cette analyse savante
+lui ont échappé. Elle est pourtant tout à fait supérieure, comme
+observation et comme exécution. Les grands comédiens ne rendent pas
+d'une façon plus détaillée, et nous pouvons prendre là une leçon
+d'analyse, nous autres romanciers. Rien n'est plus juste ni plus complet
+que ces tâtonnements de deux ivrognes engourdis par le vin, qui, voulant
+avoir de la lumière, perdent successivement les allumettes, la bougie,
+le chandelier, sans jamais retrouver qu'un des objets à la fois. C'est
+toute une psychologie de l'ivresse.
+
+En somme, je le répète, le succès a été très vif. On a beaucoup applaudi
+les Hanlon. Je ne fais pas ici une étude complète de ces grands
+artistes, car il faudrait dégager leur originalité, bien montrer ce
+qu'ils ont apporté de personnel, en dehors de leurs sauts de gymnastes
+et de leurs jeux de mimes. Ce qu'ils mettent dans tout, c'est une
+perfection d'exécution incroyable. Leurs scènes sont réglées à la
+seconde. Ils passent comme des tourbillons, avec des claquements
+de soufflets qui semblent les tic-tac mêmes du mécanisme de leurs
+exercices. Ils ont la finesse et la force. C'est là ce qui les
+caractérise. Sous le masque enfariné de Pierrot, ils détaillent l'idée
+avec des jeux de physionomie d'un esprit délicieux; puis, brusquement,
+un coup du vent semble passer, et les voilà lancés dans une férocité
+saxonne qui nous surprend un peu. Ils bondissent, ils s'assomment, ils
+sont à la fois aux quatre coins de la scène; et ce sont des bouteilles
+volées avec une habileté qui est la poésie du larcin, des gifles qui
+s'égarent, des innocents qu'on bâtonne et des coupables qui vident les
+verres des braves gens, une négation absolue de toute justice, une
+absolution du crime par l'adresse. Telle est leur originalité, un
+mélange de cruauté et de gaieté, avec une fleur de fantaisie poétique.
+
+Je le dis encore, je ne sais rien de plus triste sous le rire. Cela
+rappelle les grandes caricatures anglaises. L'homme se débat et
+sanglote, dans les gambades et les grimaces de ces mimes. Je songeais
+avec quel cri de colère on accueillerait une oeuvre de nous, romanciers
+naturalistes, si nous poussions si loin l'analyse de la grimace humaine,
+la satire de l'homme aux prises avec ses passions. Imaginez un moment la
+scène du gendarme dans un de nos livres, admettez que nous traînions ce
+pauvre gendarme dans le ridicule, en mettant sous la charge une pareille
+négation de l'autorité: on nous traiterait de communard, on nous
+demanderait compte des otages. Certes, dans nos férocités d'analyse,
+nous n'allons pas si loin que les Hanlon, et nous sommes déjà fortement
+injuriés. Cela vient de ce que la vérité peut se montrer et qu'elle
+ne peut se dire. Puis, la caricature couvre tout. On lui permet le
+par-dessous et l'au delà. Et c'est tant mieux, puisqu'elle nous régale.
+Faisons tous des pantomimes.
+
+
+
+LE VAUDEVILLE
+
+Je ne me charge pas de raconter les _Dominos Roses_, la nouvelle
+pièce en trois actes que MM. Delacour et Hennequin ont fait jouer au
+Vaudeville. C'est une de ces pièces compliquées, d'une ingéniosité
+d'ébénisterie sans pareille, un de ces petits meubles chinois, aux cents
+tiroirs se casant les uns dans les autres, qu'il faut replacer avec une
+exactitude scrupuleuse, si l'on veut ne rien casser.
+
+Les auteurs ont appelé leur oeuvre comédie. Voilà un bien grand mot pour
+une pièce de cette facture. J'aurais préféré vaudeville. Une comédie ne
+va pas, selon moi, sans une étude plus ou moins poussée des caractères,
+sans une peinture quelconque d'un milieu réel. Or, les auteurs ne sont
+en somme que d'aimables gens, bien décidés à récréer le public, en
+faisant tourner devant lui le quadrille de leurs marionnettes. Leur art
+consiste à machiner leur joujou, de façon que les personnages obéissent
+à chaque tour de la manivelle et viennent occuper sur les planches
+l'endroit précis qui leur est assigné. C'est du théâtre mécanique, des
+bonshommes, joliment campés, dont les pas sont réglés comme par
+un maître de ballets. Ils vont à gauche, ils vont à droite, ils
+s'entrecroisent, se mêlent et se dégagent, pour le plus grand plaisir
+des yeux du public. Et, je le répète, cela demande des mains exercées.
+On parle souvent du métier au théâtre. Eh bien! les _Dominos Roses_ sont
+un produit immédiat du métier, sans aucune faute. De la mémoire, de
+l'adresse, et rien de plus. Mais on voit que le métier n'est décidément
+pas à dédaigner, puisqu'il peut suffire au succès.
+
+On parlait du _Procès Veauradieux_, des mêmes auteurs, pendant la
+représentation. Les deux pièces, en effet, ont beaucoup de ressemblance,
+sortent tout au moins du même moule. Rien de plus naturel, d'ailleurs.
+MM. Delacour et Hennequin ont pensé, avec raison, que les spectateurs
+applaudiraient plus volontiers ce qu'ils avaient déjà applaudi. Les
+nouveautés troublent le public dans sa quiétude, lui causent une
+secousse cérébrale désagréable. L'éternel quiproquo des maris qui
+embrassent les bonnes, en croyant embrasser leurs femmes, ne suffit-il
+pas à la gaieté d'une soirée? Rien de plus digestif que ce jeu du
+quiproquo. Il est à la portée de tout le monde, il soulève toujours le
+même éclat de rire, comme ces calembours de province qui sont, pendant
+un quart de siècle, la joie d'un salon. Et l'on s'en va, la tête libre,
+sans fatigue intellectuelle, en se souvenant des petits jeux de société
+de sa jeunesse.
+
+J'ai bien suivi les impressions du public, au courant des trois actes.
+D'abord, j'ai constaté un peu de froideur. On voyait les auteurs venir
+avec leurs gros sabots, et l'on échangeait des regards comme pour se
+dire qu'on savait bien la suite. Même, derrière moi, un monsieur très
+ferré sans doute sur le répertoire de nos vaudevilles, citait les pièces
+où la même idée se trouvait déjà; et il y en avait une longue liste, je
+vous assure. Mais l'intrigue se nouait, le charme opérait peu à peu. Je
+m'imaginais apercevoir les auteurs derrière une coulisse, tendant leur
+piège avec la tranquillité d'hommes qui connaissent la bonne glu. Tous
+les vieux mots portaient. A mesure que les spectateurs se retrouvaient
+davantage en pays de connaissance, ils devenaient bons enfants,
+s'amusaient aux endroits où ils s'amusent depuis leur âge le plus
+tendre. Certes, ils étaient de plus en plus certains du dénouement, tous
+vous auraient dit comment tourneraient les choses, il n'y avait pas dans
+leur émotion le moindre doute sur la félicité finale des personnages;
+mais cela les ravissait d'assister une fois de plus au dévidage adroit
+de cet écheveau dramatique si bien embrouillé.
+
+Les auteurs allaient-ils prendre le fil à gauche ou à droite? Et cette
+seule alternative suffisait à leur bonheur. Puis, il y avait encore le
+hasard des noeuds; innocentes catastrophes, aussi vite réparées que
+survenues, qui accidentaient la route parcourue tant de fois. Dès le
+second acte, la salle ravie se croyait encore au _Procès Veauradieux_,
+et applaudissait à tout rompre. Grand succès.
+
+
+
+II
+
+Il s'agit dans _Bébé_, la pièce de MM. de Najac et Hennequin, d'un de
+ces grands enfants que les mères gardent jusqu'au mariage, autour de
+leurs jupes, et auxquels elles ne peuvent jamais se décider à donner la
+clef des champs. Tel est le bébé, un bébé de vingt-deux ans, et qui a
+déjà de la barbe au menton. Gaston est adoré par sa mère, la baronne
+d'Aigreville, qui le cajole, le dodeline et lui parle encore en
+zézayant, comme s'il portait toujours des robes et un bourrelet.
+
+Quant au sujet philosophique,--il y a un sujet philosophique,--il repose
+sur cette idée qu'un jeune homme, avant de se marier et de faire un bon
+mari, doit parcourir trois périodes, la période des femmes de chambre,
+celle des cocottes et celle des femmes mariées. C'est le cousin
+Kernanigous qui dit cela, et le cousin s'y connaît, lui qui, chaque
+année, quitte sa ferme modèle de Bretagne pour venir faire ses farces à
+Paris.
+
+Naturellement, Gaston, que sa mère croit encore un ange de pureté, a
+déjà fait de nombreux accrocs à sa robe d'innocence. La baronne lui
+a meublé un entresol, dans la même maison qu'elle, pour qu'il puisse
+étudier son droit tranquillement; mais Gaston, en compagnie de son
+ami Arthur, n'utilise guère son entresol que pour recevoir des dames.
+Ajoutez que le baron est une absolue ganache; ce digne homme passe sa
+vie à lire les journaux, chez lui et à son cercle, ce qui fatalement a
+influé d'une façon déplorable sur son intelligence. Il ne s'occupe de
+son fils que pour lui adresser la morale la plus drôle du monde. Ainsi,
+lorsque les farces de Bébé se découvrent, et que celui-ci s'excuse
+en rappelant à son père les folies que lui-même a dû faire dans sa
+jeunesse, le baron répond gravement: «Monsieur, en ce temps-là, je
+n'étais pas encore votre père.» Le mot a fait beaucoup rire.
+
+Donc, Gaston parcourt les trois phases. La première est représentée
+par la femme de chambre de sa mère, Toinette; la seconde, par une dame
+galante, Aurélie; et la troisième par sa cousine, madame de Kernanigous
+elle-même. Des trois, c'est Toinette que je préfère. Elle est adorable,
+cette enfant, qui s'écrie, lorsque Gaston veut l'abandonner: «Ah!
+monsieur, vous n'aurez pas le coeur de quitter la femme de chambre de
+votre mère!» Elle adore son maître, lui recoud ses boutons, pleure au
+dénouement, quand on le marie. Les auteurs, en rendant la femme de
+chambre si aimable, auraient-ils eu des intentions démocratiques?
+
+Tout le sujet est là, mais les auteurs connaissent trop leur métier
+pour ne pas avoir compliqué ce sujet à l'aide des quiproquos les plus
+inextricables. M. Hennequin persévère naturellement dans un genre
+qui lui a valu trois grands succès: les _Trois Chapeaux_, le _Procès
+Veauradieux_ et les _Dominos Roses_. Sa part de collaboration est
+certainement dans les singulières complications de l'intrigue. Je
+renonce à raconter ces complications, mais je puis les indiquer. Aurélie
+la cocotte, est en même temps la maîtresse de Gaston et celle du cousin
+Kernanigous; elle est encore la femme légitime d'un répétiteur de
+droit, Pétillon, dont je parlerai tout à l'heure. Alors, se produit la
+débandade obligée. C'est d'abord madame de Kernanigous qu'on prend pour
+Aurélie; puis, c'est Aurélie qu'on prend pour madame de Kernanigous;
+la brune et la blonde se mêlent, le public lui-même finit par ne plus
+savoir au juste ce qu'il doit croire. A un moment, il y a jusqu'à quatre
+personnes cachées derrière des portes. Et l'on rit.
+
+On rit, parce que tous les personnages courent sur la scène. Cette
+débandade qui entre, sort, se cache, reparaît, fait claquer les portes,
+étourdit les spectateurs et les charme. Cela, d'ailleurs, pourrait
+continuer éternellement. S'il n'y a pas de raison pour que cela
+commence, il y en a encore moins pour que cela finisse. Enfin, les
+auteurs veulent bien aboutir à un mariage entre Gaston et une nièce de
+Kernanigous. L'honneur de la cousine est sauf. La baronne et le baron
+sont convaincus que leur fils n'est plus un bébé, et ils consentent à le
+traiter en homme.
+
+Ce genre de pièces à quiproquos est toujours d'un effet sûr. Seulement,
+je trouve qu'il fatigue vite. Un acte suffirait. Au troisième acte de
+_Bébé_, je commençais à être ahuri. Rien d'énervant à la longue comme de
+voir tous les personnages se précipiter les uns derrière les autres; on
+voudrait qu'ils se tinssent enfin tranquilles, pour les entendre causer
+comme tout le monde. S'ils n'ont rien à dire, pourquoi ne se contentent
+ils pas de jouer une pantomime? cela serait aussi réjouissant. En somme,
+je le répète, le genre est gros et absolument inférieur. Le succès vient
+de ce que le public croit entrer de moitié dans la pièce.
+
+Mais ce qui donne à _Bébé_ une certaine valeur, c'est une pointe
+littéraire, où l'on sent la collaboration de M. de Najac. Il y a, dans
+les deux premiers actes, quelques scènes fort jolies, d'un comique
+très fin. Ces scènes sont fournies par la baronne et par Pétillon, le
+répétiteur de droit.
+
+La baronne a voulu donner un répétiteur à son fils, pour le hâter dans
+ses examens. Il faut dire que Gaston est un véritable cancre. Or,
+Pétillon a une façon de professer qui est un poème de tolérance; il
+laisse ses élèves, Gaston et Arthur, causer de leurs maîtresses et
+de leurs parties fines, entre deux commentaires du Code; il se mêle
+lui-même à la conversation, avec le rire sournois et gourmand d'un
+cuistre voluptueux qui n'est pas assez riche pour contenter ses
+passions. Une des scènes les plus drôles est celle-ci: le baron surprend
+ces messieurs tapant sur le piano, dansant avec des dames; et Pétillon
+sauve les garnements, en expliquant que sa méthode consiste à apprendre
+le Code en musique. Il va jusqu'à chanter plusieurs articles. C'est là
+une bonne extravagance. La salle entière a été prise d'un fou rire.
+
+
+
+III
+
+MM. de Najac et Hennequin ont voulu donner au Gymnase un pendant à
+_Bébé_, et ils ont écrit la _Petite Correspondance_.
+
+Je ne crois pas nécessaire d'entrer dans une analyse de cette pièce.
+Quel singulier genre! Prendre des bouts de fil, les emmêler, mais d'une
+façon adroite, de manière qu'ils paraissent noués ensemble, en un
+paquet inextricable; puis, tirer un seul bout, celui qu'on a ménagé,
+et rembobiner le tout d'un trait, sans la moindre difficulté. La
+littérature est absente, on s'intéresse à cela comme à un jeu de
+patience; et quand on s'en va, on éprouve un vide, une déception,
+avec cette pensée vague que ce n'était pas la peine de se passionner,
+puisqu'on était certain à l'avance que cela finirait comme cela avait
+commencé. Au théâtre, lorsqu'on n'emporte aucun fait nouveau, aucune
+observation à creuser, on garde contre la pièce une sourde rancune, de
+même qu'on s'en veut lorsqu'on a lu un livre vide ou qu'on s'est arrêté
+à causer dix minutes avec un bavard imbécile, qui vous a noyé d'un
+déluge de mots.
+
+Je songeais au succès de _Bébé_, en voyant la _Petite Correspondance_,
+et je me disais qu'en somme ce succès était mérité. A coup sûr, ce qui a
+charmé si longtemps le public, ce n'est pas l'imbroglio de la pièce, ce
+sont deux ou trois scènes d'observation amusante qu'elle contenait. Et
+ce qui prouve qu'une série de quiproquos ne suffit pas au succès, même
+lorsqu'ils sont travaillés par des mains expérimentées, c'est que la
+_Petite Correspondance_ a été accueillie froidement. Question de sujet,
+et surtout question de types et de situations, je le répète. Dans
+_Bébé_, on a trouvé drôle cette histoire de grand garçon dégourdi, que
+sa mère traite toujours en enfant, lorsqu'il se lance dans toutes les
+fredaines, et qu'il a la femme de chambre pour maîtresse. Bien que cela
+rappelât _Edgard et sa bonne_, l'aventure a paru piquante, prise sur
+le vrai, dans le courant de la vie quotidienne. Peut-être le public ne
+fait-il pas ces réflexions-là; mais, à son insu, il subit les courants
+qui s'établissent, il ne supporte plus que difficilement les inventions
+de pure fantaisie, et se plaît davantage aux choses prises sur la
+réalité.
+
+Je parlais des types. La fortune de _Bébé_ a été faite par le répétiteur
+Pétillon. Ce maître, si tolérant pour ses élèves, le nez tourné à la
+friandise, et se régalant le premier des fredaines de la jeunesse, était
+certes une caricature, mais une caricature sous laquelle on sentait la
+vie. Il vivait, ce cuistre sournoisement voluptueux, brûlé de tous les
+appétits, sous son cuir de pédant qui court le cachet. Et quelle bonne
+folie que la scène où il sauve les deux chenapans auxquels il donne des
+répétitions de droit, en racontant à une vieille ganache de père qu'il
+a mis le Code en couplets! Cela est extravagant; seulement, derrière
+l'extravagance, on sent l'observation, on se rappelle des pauvres
+diables de cet acabit qui gagnent leurs cachets, en baisant les bottes
+des petits gredins qu'ils sont chargés d'instruire.
+
+Faut-il voir une leçon donnée aux auteurs dans l'accueil relativement
+froid fait par le public à la _Petite Correspondance_? Je n'ose
+l'affirmer. Et pourtant MM. de Najac et Hennequin, qui sont très
+expérimentés, ne peuvent manquer de faire le raisonnement suivant:
+«Pourquoi le grand succès de _Bébé_, et pourquoi la demi-chute de
+la _Petite Correspondance_? Évidemment, c'est que les imbroglios ne
+satisfont plus entièrement le public, car jamais nous n'en avons noué
+un de plus entortillé ni de plus heureusement dénoué. Il est donc temps
+d'abandonner cette formule commode et de chercher des situations vraies
+et des types réels, comme dans _Bébé_. Notre intérêt l'exige: soyons
+vivants, si nous voulons toucher de beaux droits d'auteur.»
+
+Ce raisonnement serait excellent, et je voudrais l'entendre faire par
+tous les auteurs; d'autant plus qu'il est logique et exact. Questionnez
+les plus habiles, ils vous diront que le goût du public tourne au
+naturalisme, d'une façon continue et de plus en plus accentuée. C'est le
+mouvement de l'époque. Il s'accomplit de lui-même, par la force même des
+choses. Avant dix ans, l'évolution sera complète. Et vous verrez les
+dramaturges et les vaudevillistes, réputés pour leur habileté, se ruer
+alors vers la peinture des scènes réelles, car ils n'ont au fond qu'une
+doctrine: satisfaire le public en toutes sortes, lui donner ce qu'il
+demande, de manière à battre monnaie le plus largement possible.
+
+
+
+IV
+
+Une circonstance m'a empêché d'assister à la première représentation de
+_Niniche_, le vaudeville en trois actes que MM. Hennequin et Millaud ont
+fait jouer aux Variétés. Je n'ai pu voir que la quatrième, et j'ai été
+vraiment surpris de la gaieté débordante du public. Quel excellent
+public que ce public parisien! Comme il est bon enfant, comme il rit
+volontiers! La moindre plaisanterie, eût-elle trente années d'âge,
+le chatouille ainsi qu'au premier jour, lorsqu'elle est dite par la
+comédienne ou le comédien favori. On prétend que les artistes tremblent,
+lorsqu'ils paraissent à Paris pour la première fois. Ils ont bien
+tort. J'ai connu, en province, un théâtre où le public était autrement
+exigeant et maussade. On y sifflait avec une brutalité révoltante.
+J'estime qu'il faut trois fois plus d'efforts pour dérider un spectateur
+de province que pour faire rire aux éclats un spectateur de Paris.
+
+J'ai été d'autant plus étonné de là gaieté de la salle, que l'on avait
+jugé _Niniche_ très sévèrement devant moi, le lendemain de la première
+représentation, C'était un four, disait-on. Voilà un four qui prenait
+tous les airs d'un grand succès. J'avais particulièrement à côté de moi
+des dames, d'honnêtes bourgeoises à coup sûr, qui faisaient scandale,
+tant elles s'amusaient. Les moindres mots, d'ailleurs, soulevaient une
+tempête de joie, du parterre au cintre. Et cela ne cessait point, les
+trois actes ne se sont pas refroidis un instant. Je me doute bien que
+les interprètes sont pour beaucoup dans cette gaieté. D'autre part,
+peut-être suis-je tombé sur une représentation exceptionnelle, sur un
+soir où toute la salle avait bien dîné; il y a de ces rencontres, de ces
+jours d'électricité commune, que connaissent les artistes, et qu'ils
+constatent en disant: «La salle est très chaude aujourd'hui.» Mais le
+fait ne m'en a pas moins préoccupé vivement.
+
+Ai-je ri moi-même? Mon Dieu, je crois que oui. J'avais beau me dire
+que tout cela était très bête, que la pièce avait été faite cent fois;
+j'avais beau trouver les actes vides, l'esprit grossier, le dénouement
+prévu à l'avance: ce grand et bon rire de la salle me gagnait. En
+vérité, les spectateurs sans malice s'amusaient trop pour qu'on ne
+s'égayât pas de leur propre gaieté. Au fond, j'étais très triste. Si
+vraiment il suffit d'une si pauvre farce pour procurer une heureuse
+soirée aux braves bourgeois parisiens, nous avons tous très grand tort
+de nous empêtrer dans des questions littéraires. A quoi bon le talent,
+à quoi bon l'effort, si cela satisfait pleinement le public? Je déclare
+que jamais je n'ai vu des gens mis dans un pareil état de joie par les
+chefs-d'oeuvre de notre théâtre. Devant un chef-d'oeuvre, le public se
+méfie toujours un peu; il a peur que le chef-d'oeuvre ne se moque de
+lui. Mais, devant une _Niniche_, il se roule, il est comme ces enfants
+qui rencontrent un trou d'eau sale et qui s'y vautrent avec délices, en
+se sentant chez eux.
+
+Oh! le rire, quelle bonne chose et quelle chose bête! Toute la sottise
+est là et tout l'esprit. Contestez les mérites de _Niniche_, on vous
+répondra que le public s'amuse, et vous n'aurez rien à répondre, car les
+théâtres ne sont faits en somme que pour amuser le public. En voyant
+cette salle rire à ventre déboutonné d'inepties dont on serait révolté,
+si on les lisait chez soi, on se sent ébranlé dans ses convictions les
+plus chères, on se demande si le talent n'est pas inutile, s'il y a à
+espérer qu'une oeuvre forte touche jamais autant les spectateurs dans
+leurs instincts secrets qu'une parade de foire. Le théâtre serait donc
+cela? Les effluves d'une foule mise en tas, l'aveuglement du gaz, l'air
+surchauffé d'une salle trop étroite, l'odeur de poussière, toutes
+les sollicitations et toutes les demi-hallucinations d'une journée
+d'activité terminée dans un fauteuil dont les bras vous étouffent et
+vous brûlent, ce serait donc là cette atmosphère du théâtre qui déforme
+tout et empêche le triomphe du vrai sur les planches?
+
+J'ai eu ainsi la sensation très nette de l'infériorité de la littérature
+dramatique. En vérité, l'oeuvre écrite est plus large, plus haute, plus
+dégagée de la sottise des foules que l'oeuvre jouée. Au théâtre, le
+succès est trop souvent indépendant de l'oeuvre. Une rencontre suffit,
+une interprétation heureuse, une plaisanterie qui est dans l'air, une
+bêtise tournée d'une certaine façon qui répond à la bêtise du moment. Si
+le rire ou les larmes prennent,--je ne fais pas de différence, car les
+larmes sont une autre forme de la bonhomie du public,--voilà la pièce
+lancée, il n'y a plus de raison pour qu'elle s'arrête. Depuis deux ans
+bientôt, je querelle mes confrères pour leur prouver qu'ils font du
+théâtre une chose trop sotte. Mon Dieu! est-ce qu'ils auraient raison,
+est-ce que ce serait réellement si sot que cela?
+
+Maintenant, il me faut juger _Niniche_. Grande affaire. J'avoue que je
+ne sais par quel bout commencer. Il y a, en critique dramatique, toute
+une école qui, dans un cas pareil, se tire d'embarras le plus galamment
+du monde. La recette consiste à ne pas parler de la pièce, à enfiler de
+jolies phrases sur ceci et sur cela, jusqu'à ce que le feuilleton soit
+plein. Puis, on signe. Je crois que Théophile Gautier a été l'inventeur
+de l'article à côté. Il maniait la langue avec l'aisance et l'adresse
+que l'on sait, il était toujours sûr de charmer son public. Aussi la
+pièce ne l'inquiétait-elle jamais. Il avait des formules toutes faites,
+il admirait tout, les petits vaudevilles et les grandes comédies,
+enveloppant le théâtre entier dans son large dédain. Gautier a laissé
+des élèves.
+
+Le malheur est que je ne puis entendre la critique ainsi. J'aime bien à
+me rendre compte. J'estime que les choses ont des raisons d'être. Mais
+où mon anxiété commence, c'est lorsqu'il faut distinguer les nuances du
+médiocre. Ce serait une erreur de croire qu'il n'existe qu'un médiocre.
+Les genres au contraire en sont très nombreux, les espèces pullulent à
+l'infini. Je me souviens toujours de mon professeur de quatrième, qui
+nous disait: «Je classe encore assez vite les dix premières copies
+dans une composition; ce qui m'exténue, c'est de vouloir être juste et
+d'assigner des places aux trente dernières.» Eh bien! ma situation est
+pareille à celle de ce professeur, je ne sais le plus souvent comment
+classer certaines pièces, de façon à satisfaire absolument ma
+conscience.
+
+Vouloir être juste, c'est tout le rôle du critique. La passion de la
+justice est la seule excuse que l'on puisse donner à cette singulière
+démangeaison qui nous prend de juger les oeuvres de nos confrères. Mon
+professeur avouait parfois que, désespérant d'établir une différence
+appréciable du mauvais au pire dans les toutes dernières copies, il les
+plaçait au petit bonheur, en tas. Voilà ce qu'il faudrait éviter. Où
+diable placer _Niniche_? car Niniche m'a fait rire, et elle a droit à
+une place. Est-ce que _Niniche_ vaut mieux que telle ou telle pièce,
+dont les titres m'échappent? Grave question. Je creuserais cette étude
+pendant des journées sans pouvoir peut-être trouver des arguments
+décisifs. Pourtant, je veux être équitable. Les critiques qui font
+profession de toujours partager l'avis du public et qui trouvent bon ce
+qui l'amuse, croient en être quittes avec _Niniche_, en la traitant de
+vaudeville amusant. C'est là un jugement trop commode. _Niniche_ est un
+symbole, la pièce idiote qui a un succès comme jamais un chef-d'oeuvre
+n'en aura, et qui gratte la foule à la bonne côte, la côte joyeuse,
+selon le joli mot de nos pères. Les belles filles tombent en pâmoison,
+lorsqu'on avance les mains vers leur taille. Pourquoi le public se
+pâme-t-il, quand on lui joue _Niniche_? J'exige un commentaire.
+
+L'intrigue est la première venue. Un diplomate polonais, le comte
+Corniski a épousé la belle Niniche, une «hétaïre» parisienne, sans avoir
+le moindre soupçon de sa vie passée. Il la ramène en France, où il est
+chargé d'une mission. Mais la comtesse est reconnue à Trouville par le
+jeune Anatole de Beau-persil. Elle apprend, grâce à lui, qu'on va vendre
+ses meubles, et elle se désole, à la crainte d'un scandale, car elle a
+laissé dans une armoire des lettres compromettantes, que lui a adressées
+autrefois le prince Ladislas, le propre fils du roi de Pologne.
+Justement la mission du comte Corniski est de s'emparer de ces lettres.
+Dès lors, commence une chasse, les lettres circulent, passent dans
+les mains du mari, qui finit par les rendre sans les avoir lues. J'ai
+négligé un baigneur de Trouville, le beau Grégoire, qui baigne ces dames
+par goût, et qui redevient le plus correct des gandins, lorsqu'il a
+quitté son costume. Il y a aussi une veuve Sillery, une vieille dame
+passionnée, sans compter deux pantalons, dont les rôles sont très
+développés, et qui produisent un effet énorme: le premier, un pantalon
+bleu, poursuivi par un mari jaloux, passe de jambes en jambes; le
+second, un pantalon nankin, se déchire jusqu'à la ceinture, ce qui cause
+chez les dames une hilarité folle. Peut-être bien que le succès de la
+pièce est là.
+
+Décidément, je renonce à classer _Niniche_. Hélas! je le crains, la
+justice n'est pas de ce monde. J'ai la vague sensation que _Niniche_ a
+sa place entre les _Dominos Ruses_ et _Madame l'Archiduc_; mais est-ce
+entre les deux, est-ce avant, est-ce après? c'est ce que je n'ose
+affirmer. Il faudrait peser les oeuvres, consulter les nuances, se
+livrer à une étude de comparaison qui demanderait des délicatesses
+infinies. Et voilà l'embarras où se trouvent les critiques
+consciencieux, lorsqu'ils veulent tenir compte des fameux arrêts
+du public. Le public rit, l'oeuvre en vaut sans doute la peine,
+examinons-la; et, lorsqu'on veut l'examiner, on ne sait par quel bout la
+prendre, on se donne un mal infini pour la classer, sans y parvenir. Un
+succès comme celui de _Niniche_ ne peut donner à un honnête homme qu'un
+désir, celui d'être sifflé. Cela soulagerait, vraiment.
+
+
+
+V
+
+Justement, l'autre soir, en écoutant à l'Ambigu _Robert Macaire_, je
+songeais à la farce moderne, telle que des auteurs de talent et d'esprit
+pourraient l'écrire. Comparez à nos plats vaudevilles, ce rire de la
+satire sociale qui sonnerait si vaillamment. Je sais bien qu'il faudrait
+accorder aux auteurs une grande liberté, leur ouvrir surtout le monde
+politique où se joue la véritable comédie des temps modernes. Pour moi,
+la veine nouvelle est là, et pas ailleurs.
+
+_Robert Macaire_, que la personnalité de Frédéric Lemaître avait animée
+d'un large souffle, nous paraît aujourd'hui, il faut bien le dire, d'une
+grande innocence. Les mots drôles abondent, et il en est quelques-uns
+qui sont même profonds. Mais ce qu'il y a encore de meilleur, ce sont
+les dessous que nous mettons nous-mêmes dans l'oeuvre. Rien n'est au
+fond plus terrible que cette figure de Robert Macaire, blaguant tout ce
+qu'on respecte, la vie humaine, la famille et la propriété, la force
+armée et la religion; seulement, elle se promène dans une telle farce,
+elle parle d'un style si plat et elle évite si soigneusement de
+conclure, que le public ne saurait la prendre au sérieux, ce qui la
+sauve du mépris et de la colère. J'ai fait une fois de plus cette
+remarque: le mauvais style excuse tout; il est permis de mettre des
+monstruosités à la scène, pourvu qu'on les y mette sans talent. Imaginez
+la lutte épique de Robert Macaire contre les gendarmes écrite par un
+véritable écrivain, tirée des puérilités grossières de la charge, et
+aussitôt la censure intervient, et tout de suite le public se fâche.
+
+Ainsi donc, ce qui nous plaît, dans _Robert Macaire_, c'est ce que nous
+y mettons. Sous les calembours, sous les scènes de parade, sous le
+décousu du dialogue et l'enfantillage de l'intrigue, nous voulons voir
+une satire amère contre la société exploitée par deux fripons, qui, non
+contents de la voler, la bafouent et la salissent. Nous poussons les
+situations jusqu'à leurs conséquences logiques, nous élargissons le
+cadre. Souvent, il n'y a qu'un mot vraiment fort; mais ce mot nous
+suffit pour ajouter tout ce que les auteurs n'ont pas dit. Ce qui m'a
+frappé, c'est que peu de scènes sont faites; le talent a manqué sans
+doute, les scènes ne sont qu'indiquées, et faiblement. Ainsi, je prends
+une scène faite, la scène d'amour romantique entre Robert Macaire et
+Eloa, cette scène qui parodie si drôlement le lyrisme de 1830. Elle est
+remarquable et produit encore aujourd'hui un effet énorme, parce qu'elle
+reste dans une gamme d'esprit très fin et de bonne observation. Prenez,
+au contraire, la plupart des autres scènes, toutes celles par exemple
+qui ont lieu entre Robert Macaire et les gendarmes; pas une ne satisfait
+pleinement, parce que pas une n'est réalisée avec l'ampleur nécessaire,
+avec la maîtrise qui met de la réalité sous les exagérations les plus
+folles. Tout cela ne tient pas, les faits ne font illusion à personne
+et les personnages sont des pantins. Dès lors, la satire tombe dans le
+vaudeville.
+
+Il est vrai que le _Robert Macaire_ pensé et écrit, tel que je le rêve,
+serait sans doute impossible sur la scène. Nous ne sommes pas habitués
+au rire cruel. Il ferait beau voir un coquin mettant fortement le monde
+en coupe réglée. La farce moderne ne m'en paraît pas moins devoir être
+dans cette peinture de la sottise des uns et de la coquinerie des
+autres, poussée à la grandeur bouffonne. Songez à un Robert Macaire
+actuel qui s'agiterait dans notre monde politique et qui monterait au
+pouvoir, en jouant de tous les ridicules et de toutes les ambitions de
+l'époque. Le beau sujet, et quelle farce un homme de talent écrirait là,
+s'il était libre!
+
+
+
+LA FÉERIE ET L'OPÉRETTE
+
+I
+
+De grands succès ont rendu l'exploitation de la féerie très tentante
+pour les directeurs. On gagne deux ou trois cent mille francs avec une
+pièce de ce genre, quand elle réussit. Il faut ajouter, comme les frais
+de mise en scène sont considérables, qu'un directeur est ruiné du coup,
+s'il a deux féeries tuées sous lui. C'est un jeu à se trouver sur la
+paille ou à avoir voiture dans l'année. Le pis est que, la question
+littéraire mise à part, une féerie qui aura deux cents représentations
+ressemble absolument à une féerie qui en aura seulement vingt. Pour
+mettre la main sur la bonne, il faut avoir un flair particulier, il faut
+sentir de loin les pièces de cent sous, rien de plus. Le hasard remplace
+l'intelligence. Le décorateur et le costumier aident le hasard.
+
+La féerie, telle qu'elle est comprise aujourd'hui, n'est plus qu'un
+spectacle pour les yeux. Il y a quelques cinquante ans, lors de la vogue
+du _Pied de Mouton_ et des _Pilules du Diable_, une féerie ressemblait à
+un grand vaudeville mêlé de couplets, dans lequel les trucs jouaient la
+partie comique. Au lieu de palais ruisselant d'or et de pierreries, au
+lieu d'apothéoses balançant des femmes à demi nues dans des clartés de
+paradis, on voyait des hommes se changer en seringues gigantesques, des
+canards rôtis s'envoler sous la fourchette d'un affamé, des branches
+d'arbre donner des soufflets aux passants.
+
+Mais ce genre de plaisanteries s'est démodé, l'ancienne féerie a semblé
+vieillotte et trop naïve. Alors, sans songer un instant à renouveler
+le genre par le dialogue, le mérite littéraire du texte, on a, au
+contraire, diminué de plus en plus le dialogue, réduit la pièce à être
+uniquement un prétexte aux splendeurs de la mise en scène. Rien de plus
+banal qu'un sujet de féerie. Il existe un plan accepté par tous les
+auteurs: deux amoureux dont l'amour est contrarié, qui ont pour eux un
+bon génie et contre eux un mauvais génie, et qu'on marie quand même au
+dénoûment, après les voyages les plus extravagants dans tous les pays
+imaginables. Ces voyages, en somme, sont la grande affaire, car ils
+permettent au décorateur de nous promener au fond de forêts enchantées,
+dans les grottes nacrées de la mer, à travers les royaumes inconnus et
+merveilleux des oiseaux, des poissons ou des reptiles. Quand les
+acteurs disent quelque chose, c'est uniquement pour donner le temps aux
+machinistes de poser un vaste décor, derrière la toile de fond.
+
+J'avoue, pourtant, n'avoir pas la force de me fâcher. S'il est bien
+entendu que toute prétention de littérature dramatique est absente, il
+y a là un véritable émerveillement. Les acteurs ne sont plus que des
+personnages muets et riches, perdus au milieu d'une prodigieuse vision.
+Au fond de sa salle, on peut se croire endormi, rêvant d'or et de
+lumière; et même les mots bêtes qu'on entend, malgré soi, par moments,
+sont comme les trous d'ombre obligés qui gâtent les plus heureux
+sommeils. Les ballets sont charmants, car les danseuses n'ont rien à
+dire. Il y a toujours bien deux ou trois actrices jolies, montrant le
+plus possible de leur peau blanche. On a chaud, on digère, on regarde,
+sans avoir la peine de penser, bercé par une musique aimable. Et, après
+tout, quand on va se coucher, on a passé une agréable soirée.
+
+Certes, au théâtre, il faut laisser un vaste cadre à l'adorable école
+buissonnière de l'imagination. La féerie est le cadre tout trouvé de
+cette débauche exquise. Je veux dire quelle serait la féerie que je
+souhaite. Le plus grand de nos poètes lyriques en aurait écrit les
+vers; le plus illustre de nos musiciens en composerait la musique. Je
+confierais les décors aux peintres qui font la gloire de notre école,
+et j'appellerais les premiers d'entre nos sculpteurs pour indiquer des
+groupes et veiller à la perfection de la plastique. Ce n'est pas tout,
+il faudrait, pour jouer ce chef-d'oeuvre, des femmes belles, des hommes
+forts, les acteurs célèbres dans le drame et dans la comédie. Ainsi,
+l'art humain tout entier, la poésie, la musique, la peinture, la
+sculpture, le génie dramatique, et encore la beauté et la force, se
+joindraient, s'emploieraient à une unique merveille, à un spectacle qui
+prendrait la foule par tous les sens et lui donnerait le plaisir aigu
+d'une jouissance décuplée.
+
+Ah! qu'il serait temps de balayer les parades qui salissent les scènes
+de nos plus beaux théâtres, de jeter au ruisseau les livrets stupides,
+dont l'esprit consiste dans des calembours rances et dans des coups de
+pied au derrière, les partitions vulgaires qui chantent toutes les mêmes
+turlututus de foire, les trucs vieillis, les décors trop somptueux qui
+ruissellent d'un or imbécile et bourgeois! On rendrait nos théâtres aux
+grands poètes, aux grands musiciens, à toutes les imaginations larges.
+Dans notre enquête moderne, après nos dissections de la journée, les
+féeries seraient, le soir, le rêve éveillé de toutes les grandeurs et de
+toutes les beautés humaines.
+
+
+
+II
+
+J'avoue donc ma tendresse pour la féerie. C'est, je le répète, le seul
+cadre où j'admets, au théâtre, le dédain du vrai. On est là en pleine
+convention, en pleine fantaisie, et le charme est d'y mentir, d'y
+échapper à toutes les réalités de ce bas monde.
+
+Et quel joli domaine, cette contrée du rêve peuplée de génies
+bienfaisants et de fées méchantes! Les princesses et les bergers, les
+servantes et les rois y vivent dans une familiarité attendrie, s'aimant,
+s'épousant les uns les autres. Quand une montagne, un gouffre, un
+univers fait obstacle aux amours des héros, la montagne est engloutie,
+le gouffre se comble, l'univers s'envole en fumée, et les héros sont
+heureux. Il n'y a plus de péripéties sans issue, de dénouements
+impossibles, car les talismans facilitent les combinaisons des fables
+les plus extravagantes. Jamais les auteurs ne se trouvent acculés par la
+vraisemblance et la logique; ils peuvent aller dans tous les sens, aussi
+loin qu'ils veulent, certains de ne se heurter contre aucune muraille.
+Un coup de baguette, et la muraille s'entr'ouvre.
+
+On peut dire que la féerie est la formule par excellence du
+théâtre conventionnel, tel qu'on l'entend en France depuis que les
+vaudevillistes et les dramaturges de la première moitié du siècle ont
+mis à la mode les pièces d'intrigue. En somme, ils posaient en principe
+l'invraisemblance, quitte à employer toute leur ingéniosité pour faire
+accepter ensuite, comme une image de la vie, ce qui n'en était qu'une
+caricature. Ils se gênaient dans le drame et dans la comédie, tandis
+qu'ils ne se gênaient plus dans la féerie: là était la seule différence.
+
+Je voudrais préciser cette idée. L'allure scénique d'une féerie est
+puérile, d'une naïveté cherchée, allant carrément au merveilleux; et
+c'est par là que la pièce enchante les petits et les grands enfants.
+Plus l'invraisemblance est grande, plus le ravissement est certain. On
+s'y arrête comme devant ces théâtres de marionnettes, qui retiennent aux
+Champs-Elysées les rêveurs qui passent. Il semble que ces personnages
+fantasques et cette action folle soient des symboles, derrière lesquels
+on entend l'humanité s'agiter avec des rires et des larmes. Les joujoux,
+je parle des joujoux à bon marché, les chevaux, les moutons, les
+poupées, toutes ces bêtes en carton, grossièrement peinturlurées et si
+extraordinaires de formes, ont aussi cette invraisemblance lamentable ou
+grotesque qui ouvre l'au delà de la vie. En les regardant, on échappe à
+la terre, on entre dans le monde de l'impossible. J'adore ces joujoux
+comme j'adore les féeries.
+
+La comédie et le drame, au contraire, sont tenus a être vraisemblables.
+Une nécessité les attache aux pavés des rues. Ils mentent, mais il faut
+qu'ils mentent avec des ménagements infinis, sous peine de nous blesser.
+Le triomphe de nos auteurs a été de déguiser le plus possible leurs
+mensonges, grâce à toute une convention savamment réglée; de là, le code
+du théâtre. Ils nous ont peu à peu habitués au personnel comique ou
+dramatique, qui n'est autre qu'un personnel de féerie, sans paillette,
+sans truc, effacé et rapetissé. Pour moi, entre un roi de féerie et un
+prince des vaudevilles de Scribe, je ne fais qu'une différence: tous
+les deux sont mensongers, seulement le premier me ravit, tandis que le
+second m'irrite. Et il en est ainsi pour tous les personnages: ils ne
+sont pas plus humains dans un genre que dans l'autre; ils s'agitent
+également en pleine convention. Je ne parle pas de l'intrigue elle-même;
+je trouve, pour ma part, bien plus raisonnables les combinaisons
+scéniques de _Rothomago_, par exemple, que celles d'une foule de pièces
+dites sérieuses, dont il est inutile de citer les titres.
+
+J'en veux arriver à cette conclusion, que le charme de la féerie est
+pour moi dans la franchise de la convention, tandis que je suis, par
+contre, fâché de l'hypocrisie de cette convention, dans la comédie et le
+drame. Vous voulez nous sortir de notre existence de chaque jour,
+vous avancez comme argument que le public va chercher au théâtre des
+mensonges consolants, vous soutenez la thèse de l'idéal dans l'art, eh
+bien! donnez-nous des féeries. Cela est franc, au moins. Nous savons que
+nous allons rêver tout éveillés. Et, d'ailleurs, une féerie n'est pas
+même un mensonge, elle est un conte auquel personne ne peut se tromper.
+Rien de bâtard en elle, elle est toute fantaisie. L'auteur y confesse
+qu'il entend rester dans l'impossible.
+
+Passez à un drame ou à une comédie, et vous sentez immédiatement la
+convention devenir blessante. L'auteur triche. Il marche, dès lors,
+sur le terrain du réel; mais comme il ne veut pas accepter ce terrain
+loyalement, il se met à argumenter, il déclare que le réel absolu n'est
+pas possible au théâtre, et il invente des ficelles, il tronque les
+faits et les gens, il cuisine cet abominable mélange du vrai et du faux
+qui devrait donner des nausées à toutes les personnes honnêtes. Le
+malheur est donc que nos auteurs, en quittant les féeries, en gardent la
+formule, qu'ils transportent sans grands changements dans les études
+de la vie réelle; ils se contentent de remplacer les talismans par les
+papiers perdus et retrouvés, les personnages qui écoutent aux portes,
+les caractères et les tempéraments qui se démentent d'une minute à
+l'autre, grâce à une simple tirade. Un coup de sifflet, et il y a un
+changement à vue dans le personnage comme dans le décor.
+
+Si réellement la vérité était impossible au théâtre, si les critiques
+avaient raison d'admettre en principe qu'il faut mentir, je répéterais
+sans cesse: «Donnez-nous des féeries, et rien que des féeries!» La
+formule y est entière, sans aucun jésuitisme. Voilà le théâtre idéal tel
+que je le comprends, faisant parler les bêtes, promenant les spectateurs
+dans les quatre éléments, mettant en scène les héros du _Petit Poucet_
+et de la _Belle au bois dormant_. Si vous touchez la terre, j'exige
+aussitôt de vous des personnages en chair et en os, qui accomplissent
+des actions raisonnables. Il faut choisir: ou la féerie ou la vie
+réelle.
+
+Je songeais à ces choses, en voyant l'autre soir _Rothomago_, que le
+Châtelet vient de reprendre avec un grand luxe de costumes et de décors.
+Certes, cette féerie, au point de vue littéraire, ne vaut guère mieux
+que les autres; mais elle est gaie et elle a le mérite d'être un bon
+prétexte aux splendeurs de la mise en scène.
+
+Rien de plus démocratique, d'ordinaire, que le sujet de ces pièces.
+Ainsi, _Rothomago_ repose sur le double amour d'un jeune prince pour
+une bergère et d'une jeune princesse pour un paysan. Naturellement, le
+prince et la princesse qu'on veut marier ensemble finissent par épouser
+chacun l'objet de sa flamme. Et remarquez que prince et princesse
+sont adorables, qu'ils feraient un couple charmant. N'importe, ils ne
+s'aiment pas, la force des talismans les empêche de se voir sans doute,
+et leurs coeurs s'en vont malgré tout courir la prétentaine au village.
+Tout cela est fou, et c'est pourtant ce qu'il y a de plus raisonnable
+dans l'oeuvre, car je ne raconte pas les promenades dans les airs sur
+un dragon, ni les histoires de pirates qui viennent enlever les
+villageoises dans les blés.
+
+
+
+III
+
+J'ai vu, au théâtre de la Gaieté: le _Chat botté_, une féerie de MM.
+Blum et Tréfeu.
+
+Quels adorables contes que ces contes de Perrault! Ils ont une saveur de
+naïveté exquise. On a fait plus ingénieux, plus littéraire; mais on n'a
+pas retrouvé cet accent si fin de bonhomie et de malice. Cela nous vient
+directement de notre vieille France; je ne parle point des sujets,
+car des savants se sont amusés à les retrouver un peu dans toutes les
+mythologies; je parle du ton gaillard et franc, de la simplicité de
+la fable. Le conteur a dit tout carrément ce qu'il avait à dire, et
+l'humanité vit sous chaque ligne.
+
+Je sais bien que, de nos jours, on a trouvé Perrault immoral. Nous
+avons, comme personne ne l'ignore, une moralité très chatouilleuse. Où
+nos pères riaient, nous rougissons. Le mot nous effraie surtout, car
+nous savons encore nous accommoder avec la chose. Nous mettons des
+feuilles de vigne aux antiques, et nos filles baissent le nez en
+passant, ce qui prouve qu'elles sont très avancées pour leur âge. Cela
+est d'une hypocrisie raffinée, dont la pointe ajoute un ragoût aux
+plaisirs défendus. On ne sait plus regarder la vie en face, avec un
+franc et limpide regard.
+
+Donc, les contes de Perrault sont devenus immoraux; je veux dire qu'on
+en discute les conclusions au point de vue de la leçon morale. On
+voudrait que le bon Dieu, la Providence et le reste fussent dans
+l'affaire. Voici, par exemple, le _Chat botté_, ce merveilleux chat qui
+se met au service du marquis de Carabas et qui le marie à la plus belle
+des princesses, grâce à l'agilité de ses pattes et à la fertilité de ses
+ruses. C'est un maître trompeur; il ment avec un aplomb parfait, il dupe
+les petits et les grands. Son unique qualité est d'être fidèle à la
+fortune de son marquis. Imaginez un valet de l'ancienne comédie, un de
+ces coquins qui ont tous les tours dans leur sac et qui ne triomphent
+que par des inventions du diable.
+
+Voilà notre morale indignée. Admirable sujet pour faire un sermon contre
+le mensonge! S'il y a une fortune mal acquise, c'est à coup sûr celle du
+marquis de Carabas. Il se nourrit de vol, il épouse la fille d'un roi,
+par une série de stratagèmes qui, de nos jours, mèneraient tout droit un
+gendre sur les bancs de la police correctionnelle. Et l'on ose mettre
+de pareilles histoires entre les mains des enfants? On veut donc qu'ils
+deviennent des escrocs? Ils ne sauraient prendre là que le goût des
+chemins tortueux. La conclusion du conte est, en somme, que pour réussir
+l'habileté vaut mieux que l'honnêteté.
+
+O siècle pudique et moral, où les bourgeois ont peur des oeuvres écrites
+comme les femmes laides ont peur des miroirs! Au théâtre, on exige que
+la vertu soit récompensée. Dans le roman, on veut deux nobles âmes
+contre une âme basse, de même que dans certaines confitures de fruits
+amers il faut deux livres de sucre contre une livre de fruits. Cela
+est tout nouveau, c'est une fièvre d'hypocrisie à l'état aigu. Et les
+symptômes sont nombreux, les choses les plus naturelles deviennent
+indécentes, lorsqu'on a une préoccupation continue de l'indécence. Rien
+de pareil dans la belle santé sanguine des siècles passés. Sans remonter
+à Rabelais, lisez La Fontaine et Molière, tout le seizième siècle et
+tout le dix-septième, vous ne trouverez nulle part ce prurit de morale,
+qui semble être la démangeaison de nos vices. On riait haut, on parlait
+de tout, même devant les dames; personne ne croyait qu'il fût nécessaire
+de surveiller à chaque heure sa propre honnêteté et celle du voisin. On
+était de braves gens, cela allait de soi. Pour le reste, on aimait la
+vie et on ne boudait pas contre ce qui vivait.
+
+Est-ce parce que les contes de Perrault sont jugés d'une morale trop
+élastique que les auteurs du _Chat botté_ n'ont pas suivi ce conte à la
+lettre? Cela est possible. Pour que le conte fût exemplaire aujourd'hui,
+il faudrait y introduire un honnête prétendant à la main de la jeune
+princesse, un ingénieur, de moeurs parfaites et ayant conquis tous ses
+grades dans les concours et les examens; au dénouement, ce serait lui
+qui, par son mérite, deviendrait le gendre du roi, après avoir confondu
+ce filou de Chat botté et son marquis d'occasion. Cela ferait pâmer nos
+demoiselles. Je plaisante, et une colère me prend, à la pensée de
+ce «comme il faut» littéraire, qui aurait noyé pour un siècle notre
+littérature, si des esprits entêtés n'avaient résisté. Pauvre chat
+botté, qui aimera encore ta grâce féline, ta sournoiserie pleine de
+sauts brusques, ton art de vivre, gros et gras, sur la paresse et sur la
+sottise humaines? Tu es la vie, et c'est pour cela, heureusement, que tu
+es éternel.
+
+
+
+IV
+
+Si la féerie doit trouver grâce pour la largeur poétique qu'elle
+pourrait atteindre, l'opérette est une ennemie publique qu'il faut
+étrangler derrière le trou du souffleur, comme une bête malfaisante.
+
+Elle est, à cette heure, la formule la plus populaire de la sottise
+française. Son succès est celui des refrains idiots qui couraient
+autrefois les rues et qui assourdissaient toutes les oreilles, sans
+qu'on pût savoir d'où ils venaient. Depuis qu'elle règne, ces refrains
+du passé ont disparu; elle les remplace, elle fournit des airs aux
+orgues de Barbarie, elle rend plus intolérables les pianos des femmes
+honnêtes et des femmes déshonnêtes. Son empire désastreux est devenu
+tel, que les gens de quelque goût devront finir par s'entendre et par
+conspirer, pour son extermination.
+
+L'opérette a commencé par être un vaudeville avec couplets. Elle a pris
+ensuite l'importance d'un petit opéra-bouffe. C'était encore son enfance
+modeste; elle gaminait, elle se faisait tolérer en prenant peu de place.
+D'ailleurs, elle ne tirait pas à conséquence, se permettant les farces
+les plus grosses, désarmant la critique par la folie de ses allures.
+Mais, peu à peu, elle a grandi, s'est étalée chaque jour davantage, de
+grenouille est devenue boeuf; et le pis est qu'elle s'est ainsi élargie,
+sans cesser d'être une parade grossière, d'un grotesque à outrance qui
+fait songer aux cabanons de Bicêtre.
+
+D'un acte l'opérette s'est enflée jusqu'à cinq actes. Le public, au lieu
+de s'en tenir à un éclat de rire d'une demi-heure, s'est habitué à ce
+spasme de démence bête qui dure toute une soirée. Dès lors, en se voyant
+maîtresse, elle a tout risqué, menant les spectateurs dans son boudoir
+borgne, prenant d'un entrechat, sur les plus grandes scènes, la place du
+drame agonisant. Elle a dansé son cancan, en montrant tout; elle a rendu
+célèbres des actrices dont le seul talent consistait dans un jeu de
+gorge et de hanches. Tout le vice de Paris s'est vautré chez elle,
+et l'on peut nommer les femmes auxquelles une façon de souligner les
+couplets grivois a donné hôtel et voiture.
+
+Cela ne suffisait point encore. L'opérette a rêvé l'apothéose. M.
+Offenbach, pendant sa direction a la Gaîté, a exhumé ses anciennes
+opérettes des Bouffes, entre autres son _Orphée aux enfers_, joué
+autrefois dans un décor étroit et avec une mise en scène relativement
+pauvre; il les a exhumées et transformées en pièces à spectacle,
+inventant des tableaux nouveaux, grandissant les décors, habillant ses
+acteurs d'étoffes superbes, donnant pour cadre à la bêtise du dialogue
+et aux mirlitonnades de la musique tout l'Olympe siégeant dans sa
+gloire. D'un bond, l'opérette voulait monter à la largeur des grandes
+féeries lyriques. Elle ne saurait aller plus haut Son incongruité, ses
+rires niais, ses cabrioles obscènes, sa prose et ses vers écrits pour
+des portiers en goguette, se sont étalés un instant au milieu d'une
+splendeur de gala, comme une ordure tombée dans un rayonnement d'astre.
+
+Même elle était montée trop haut, car elle a failli se casser les reins.
+M. Offenbach n'est plus directeur, et il est à croire qu'aucun théâtre
+ne risquera à l'avenir deux ou trois cent mille francs pour montrer une
+petite chanteuse, toute nue, sifflotant une chanson de pie polissonne,
+sous flamboiement de feux électriques. N'importe, l'opérette a touché le
+ciel, la leçon est terrible et complète. Je ne veux pas détailler les
+méfaits de l'opérette. En somme, je ne la hais pas en moraliste, je la
+hais en artiste indigné. Pour moi, son grand crime est de tenir trop de
+place, de détourner l'attention du public des oeuvres graves, d'être un
+plaisir facile et abêtissant, auquel la foule cède et dont elle sort le
+goût faussé.
+
+L'ancien vaudeville était préférable. Il gardait au moins une platitude
+bonne enfant. D'autre part, si l'on entre dans le relatif du métier, il
+est certain qu'il était moins rare de rencontrer un vaudeville bien fait
+qu'il ne l'est aujourd'hui de tomber sur une opérette supportable. La
+cause en est simple. Les auteurs, quand ils avaient une idée drôle, se
+contentaient de la traiter en un acte, et le plus souvent l'acte était
+bon, l'intérêt se soutenait jusqu'au bout. Maintenant, il faut que la
+même idée fournisse trois actes, quelquefois cinq. Alors, fatalement,
+les auteurs allongent les scènes, délayent le sujet, introduisent
+des épisodes étrangers; et l'action se trouve ralentie. C'est ce qui
+explique pourquoi, généralement, le premier acte des opérettes est
+amusant, le second plus pâle, le dernier tout à fait vide. Quand même,
+il faut tenir la soirée entière, pour ne partager la recette avec
+personne. Et le mot ordinaire des coulisses est que la musique fait tout
+passer.
+
+M. Offenbach est le grand coupable. Sa musique vive, alerte, douée
+d'un charme véritable, a fait la fortune de l'opérette. Sans lui, elle
+n'aurait jamais eu un si absolu triomphe. Il faut ajouter qu'il a été
+singulièrement secondé par MM. Meilhac et Halévy, dont les livrets
+resteront comme des modèles. Ils ont créé le genre, avec un
+grossissement forcé du grotesque, mais en gardant un esprit très
+parisien et une finesse charmante dans les détails. On peut dire de
+leurs opérettes qu'elles sont d'amusantes caricatures, qui se haussent
+parfois jusqu'à la comédie. Quant à leurs imitateurs, que je ne veux
+pas nommer, ce sont eux qui ont traîné l'opérette à l'égout. Et quels
+étranges succès, faits d'on ne sait quoi, qui s'allument et qui brûlent
+comme des traînées de poudre! On peut le définir: la rencontre de la
+médiocrité facile d'un auteur avec la médiocrité complaisante d'un
+public. Les mots qui entrent dans toutes les intelligences, les airs qui
+s'ajustent à toutes les voix, tels sont les éléments dont se composent
+les engouements populaires.
+
+On nous fait espérer la mort prochaine de l'opérette. C'est, en effet,
+une affaire de temps, selon les hasards de la mode. Hélas! quand on en
+sera débarrassé, je crains qu'il ne pousse sur son fumier quelque autre
+champignon monstrueux, car il faut que la bêtise sorte quand même, comme
+les boutons de la gale; mais je doute vraiment que nous puissions être
+affligés d'une démangeaison plus désagréable.
+
+
+
+V
+
+Quelle marâtre que la vogue! Comme elle dévore en quelques années
+ses enfants gâtés! Le cas de M. Offenbach est fait pour inspirer les
+réflexions les plus philosophiques.
+
+Songez donc! M. Offenbach a été roi. Il n'y a pas dix ans, il régnait
+sur les théâtres; les directeurs à genoux, lui offraient des primes
+sur des plats d'argent; la chronique, chaque malin, lui tressait
+des couronnes. On ne pouvait ouvrir un journal sans tomber sur des
+indiscrétions relatives aux oeuvres qu'il préparait, à ce qu'il avait
+mangé à son déjeuner et à ce qu'il mangerait le soir à son dîner. Et
+j'avoue que cet engouement me semblait explicable, car M. Offenbach
+avait créé un genre; il menait avec ses flonflons toute la danse d'une
+époque qui aimait à danser. Il a été et il restera une date dans
+l'histoire de notre société.
+
+Il y a dix ans! et, bon Dieu! comme les temps sont changés! Il faut
+se souvenir que ce fut lui qui conduisit le cancan de l'Exposition
+universelle de 1867. Dans tous les théâtres, on jouait de sa musique.
+Les princes et les rois venaient en partie fine à son bastringue. Plus
+d'une Altesse, que ses turlututus grisaient, fit cascader la vertu de
+ses chanteuses. Son archet donnait le branle à ce monde galant, qui
+l'appelait «maître». Maître n'était pas assez, il passait au rang de
+dieu. Comme le Savoyard qui fait sauter du pied ses pantins enfilés dans
+un bout de corde, il a dû avoir de belles jouissances d'amour-propre,
+lui qui faisait sauter, nez contre nez, ventre contre ventre, des
+princes et des filles.
+
+Et voilà qu'aujourd'hui le dieu est par terre. Nous avons encore une
+Exposition universelle; mais d'autres amuseurs ont pris le pavé. Toute
+une poussée nouvelle de maîtres aimables se sont emparés des théâtres,
+si bien que l'ancêtre, le dieu de la sauterie, a dû rester dans sa
+niche, solitaire, rêvant amèrement à l'ingratitude humaine. A la
+Renaissance, le _Petit Duc_; aux Folies-Dramatiques, les _Cloches de
+Corneville_; aux Variétés, _Niniche_; aux Bouffes, clôture; et c'est
+certainement cette clôture qui a été le coup le plus rude pour M.
+Offenbach. Les Bouffes fermant pendant une Exposition universelle, les
+Bouffes qui ont été le berceau de M. Offenbach! n'est-ce pas l'aveu
+brutal que son répertoire, si considérable, n'attire plus le public et
+ne fait plus d'argent?
+
+La chute est si douloureuse que certains journaux ont eu pitié. Dans ces
+deux derniers mois, j'ai lu à plusieurs reprises des notes désolées.
+On s'étonnait avec indignation que M. Offenbach fût ainsi jeté de côté
+comme une chemise sale. On rappelait les services qu'il a rendus à la
+joie publique, on conjurait les directeurs de reprendre au moins une de
+ses pièces, à titre de consolation. Les directeurs faisaient la sourde
+oreille. Enfin, il s'en est trouvé un, M. Weinschenck, qui a bien
+voulu se dévouer. Il vient de remonter à la Gaîté _Orphée aux Enfers_.
+J'ignore si l'affaire est bonne; mais M. Weinschenck aura tout au moins
+fait une bonne action. Le principe des turlututus est sauvé, il ne sera
+pas dit qu'il y aura eu une Exposition universelle sans la musique de M.
+Offenbach.
+
+Certes, je n'aime point à frapper les gens à terre. J'avoue même que je
+suis pris d'attendrissement et d'intérêt pour M. Offenbach, maintenant
+que la vogue l'abandonne. Autrefois, il m'irritait; les succès menteurs
+m'ont toujours mis hors de moi. Voilà donc la justice qui arrive pour
+lui, et c'est une terrible chose pour un artiste que cette justice,
+lorsqu'il est encore vivant et qu'il assiste à sa déchéance. Le public
+est un enfant gâté qui brise ses jouets, quand ils ont cessé de
+l'amuser. On est devenu vieux, on a fait le rêve d'une longue gloire,
+aveuglé sur sa propre valeur par les fumées de l'encens le plus
+grossier, et un jour tout croule, la gloire est un tas de boue, on se
+voit enterré avant d'être mort. Je ne connais pas de vieillesse plus
+abominable.
+
+Puisque je suis tourné à la morale, je tirerai une conclusion de cette
+aventure. Le succès est méprisable, j'entends ce succès de vogue qui met
+les refrains d'un homme dans la bouche de tout un peuple. Être seul,
+travailler seul, il n'y a pas de meilleure hygiène pour un producteur.
+On crée alors des oeuvres voulues, des oeuvres où l'on se met tout
+entier; dans les premiers temps, ces oeuvres peuvent avoir une saveur
+amère pour le public, mais il s'y fait, il finit par les goûter.
+Alors, c'est une admiration solide, une tendresse qui grandit à chaque
+génération. Il arrive que les oeuvres, si applaudies dans l'éclat
+fragile de leur nouveauté, ne durent que quelques printemps, tandis
+que les oeuvres rudes, dédaignées à leur apparition, ont pour elles
+l'immortalité. Je crois inutile de donner des exemples.
+
+Je dirai aux jeunes gens, à ceux qui débutent, de tolérer avec patience
+les succès volés dont l'injustice les écrase. Que de garçons, sentant
+en eux le grondement d'une personnalité, restent des heures, pâles et
+découragés, en face du triomphe de quelque auteur médiocre! Ils se
+sentent supérieurs, et ils ne peuvent arriver à la publicité, toutes
+les voies étant bouchées par l'engouement du public. Eh bien! qu'ils
+travaillent et qu'ils attendent! Il faut travailler, travailler
+beaucoup, tout est là; quant au succès, il vient toujours trop vite, car
+il est un mauvais conseiller, un lit doré où l'on cède aux lâchetés.
+
+Jamais on ne se porte mieux intellectuellement que lorsqu'on lutte. On
+se surveille, on se tient ferme, on demande à son talent le plus grand
+effort possible, sachant que personne n'aura pour vous une complaisance.
+C'est dans ces périodes de combat, quand on vous nie et qu'on veut
+affirmer son existence, c'est alors qu'on produit les oeuvres les plus
+fortes et plus intenses. Si la vogue vient, c'est un grand danger; elle
+amollit et ôte l'âpreté de la touche.
+
+Il n'y a donc pas, pour un artiste, une plus belle vie que vingt
+ou trente années de lutte, se terminant par un triomphe, quand la
+vieillesse est venue. On a conquis le public peu à peu, on s'en va dans
+sa gloire, certain de la solidité du monument que l'on laisse. Autour
+de soi, on a vu tomber les réputations de carton, les succès officiels.
+C'est une grande consolation que de se dire, dans toutes les misères,
+que la vogue est passagère et qu'en somme, quelles que soient les
+légèretés et les injustices du public, une heure vient où seules les
+grandes oeuvres restent debout. Malheur à ceux qui réussissent trop,
+telle est la morale du cas de M. Offenbach!
+
+
+
+LES REPRISES
+
+I
+
+
+C'est avec une profonde stupeur que j'ai écouté _Chatterton_, le drame
+en trois actes d'Alfred de Vigny, dont la Comédie-Française a eu
+l'étrange idée de tenter une reprise. La pièce date de 1835, et les
+quarante-deux années qui nous séparent de la première représentation
+semblent la reculer au fond des âges.
+
+Dans quel singulier état psychologique était donc la génération d'alors,
+pour applaudir une pareille oeuvre? Nous ne comprenons plus, nous
+restons béants devant ce poème des âmes incomprises et du suicide
+final. Chatterton, on ne sait trop pourquoi, traqué par ses créanciers
+peut-être, mais cédant aussi à la passion de la solitude, s'est réfugié
+chez un riche manufacturier, John Bell, qui lui loue une chambre. Ce
+John Bel, un brutal, tyrannise sa femme, l'honnête et résignée Ketty. Et
+toute la situation dramatique se trouve dans l'amour discret et pur
+du poète et de la jeune femme, amour dont l'aveu ne leur échappe qu'à
+l'heure suprême, lorsque Chatterton, écrasé par la société, voulant se
+reposer dans la mort, vient d'avaler un flacon d'opium.
+
+Pour comprendre cette étonnante figure de Chatterton, il faut avant tout
+reconstruire l'idée parfaite du poète, telle que la génération de 1830
+l'imaginait. Le poète était un pontife et la poésie un sacerdoce. Il
+officiait au-dessus de l'humanité, qui avait le devoir de l'adorer à
+genoux. C'était un messie traversant les foules, avec une étoile au
+front, remplissant une fonction sacrée, dont tout l'or de la terre
+n'aurait pu le payer. Ajoutez que le poète devait être un personnage,
+fatal, un fils de René, de Manfred et de tous les grands mélancoliques,
+portant un orage dans sa tête pâle, expiant la passion humaine par une
+blessure toujours ouverte à son flanc. Il était beau et providentiel, il
+montait son calvaire au milieu des huées, pur comme un ange et sombre
+comme un bandit. Un cabotin sublime, en un mot.
+
+L'idéal du genre a été le Chatterton, d'Alfred de Vigny. Quand on voudra
+connaître la caricature superbe du poète de 1830, il faudra étudier ce
+personnage navrant et comique. Il n'est pas un des panaches du temps que
+Chatterton ne se plante sur la tête. Il les a tous, il semble avoir fait
+la gageure d'épuiser le ridicule et l'odieux. Il chante la solitude, il
+maudit la société, il traîne à dix-huit ans un coeur las et désabusé, il
+a des bottes molles, il se tord les bras à l'idée de faire des vers pour
+les vendre, il passe la nuit à gesticuler et à embrasser le portrait de
+son père en cheveux blancs, il se tue enfin par monomanie, uniquement
+pour attraper la société. Chatterton est un polisson, voilà mon avis
+tout net.
+
+Qu'on fasse des bonshommes en carton, et qu'ils soient drôles, passe
+encore! cela ne tire pas à conséquence. Mais qu'on vienne troubler et
+empoisonner les volontés jeunes avec ce fantoche funèbre, avec ce pantin
+aussi faux que dangereux, voilà ce qui soulève en moi toute ma virilité!
+Le poète est un travailleur comme un autre. Dans le combat de la vie,
+s'il triomphe, tant mieux! s'il tombe, c'est sa faute! La société ne
+doit pas plus d'aide et de pitié au poète qu'elle n'en doit au boulanger
+et au forgeron. Il n'y a pas de pontife, il n'y a que des hommes, et
+l'énergie fait aussi bien partie du talent que le don des vers. Le génie
+est toujours fort.
+
+Comment! on vient nous parler de mort, au seuil de ce siècle! Nous
+revivons, nous entrons dans un âge d'activité colossale, nous sommes
+tous pris d'un besoin furieux d'action, et il y a là un pleurard, un
+polisson qui se tue et qui tue par là même la femme dont il a troublé
+la cervelle. Mais c'est un double meurtre, c'est une lâcheté et une
+infamie! Que dirait-on d'un soldat qui, en face de l'ennemi, se
+déchargerait son fusil dans la tête? La nouvelle génération littéraire
+n'a qu'à pousser dédaigneusement du pied le cadavre de Chatterton, pour
+passer et aller à l'avenir.
+
+D'ailleurs, c'était là une pose, pas davantage. La vanité était grande,
+en 1830; et, naturellement, les poètes se taillaient eux-mêmes le rôle
+qu'il leur plaisait de jouer. La mode était au dégoût de la vie, au
+mépris de l'argent, aux invectives contre la société; mais, en somme,
+les poètes--et je parle des plus grands--faisaient très bon ménage
+avec tout cela. Malgré leur désespérance et leur amour de la mort, ces
+messieurs ont presque tous vécu très vieux; en outre, leur mépris de
+l'argent n'est pas allé jusqu'à leur faire refuser, les sommes énormes
+qu'ils ont gagnées, et ils se sont très bien accommodés de la société,
+qui les a comblés d'honneurs et d'argent. Tous blagueurs!
+
+J'ai entendu défendre Chatterton d'une façon bien hypocrite. Oui sans
+doute, dit-on, le personnage est démodé, mais quel temps regrettable il
+rappelle! En ce temps-là, on croyait à l'âme, on était plein d'élan, on
+aspirait en haut, on élargissait l'horizon de la foi et de la poésie.
+Quelle plaisanterie énorme! La vérité est que le mouvement de 1830 a été
+superbe comme mise en scène. Si l'on gratte les personnages factices, on
+reste stupéfait en arrivant aux hommes vrais. Ils ne valaient pas plus
+que nous, soyez-en sûrs; même beaucoup valaient moins. Il y a eu bien
+de la vilenie derrière cette pompe Qu'on ne nous force pas à des
+comparaisons, car nous répondrions avec sévérité. Nous autres, nous
+croyons à la vérité, nous sommes pleins de courage et de force, nous
+aspirons à la science, nous élargissons l'enquête humaine, sur laquelle
+seront basées les lois de demain. Eux autres, ils nient le présent, que
+nous affirmons. De quel côté sont la virilité et l'espoir? Et qu'on
+attende: aux oeuvres, on mesurera les ouvriers!
+
+Certes, le romantisme est bien mort. Je n'en veux pour preuve
+que l'attitude stupéfiée des spectateurs, l'autre soir, à la
+Comédie-Française. Pendant les deux premiers actes surtout, on se
+regardait, on se tâtait. Chatterton faisait l'effet d'un habitant de la
+lune tombé parmi nous. Que voulait donc ce monsieur, qui se désespérait,
+sans qu'on sût pourquoi, et qui se fâchait de tirer de son travail un
+gain légitime? Le quaker paraissait tout aussi surprenant. Étrange, ce
+quaker qui lâche, sans crier gare, des maximes à se faire immédiatement
+sauter la cervelle! Pourquoi diable se promène-t-il là dedans! Quant à,
+John Bell, le tyran, le mari implacable, il est certainement le seul
+personnage sympathique de la pièce. Au moins celui-là travaille, et il
+apparaît comme un sage au milieu de tous les fous qui l'entourent.
+
+On s'extasie beaucoup sur la figure de Ketty Bell. C'est une des
+créations les plus pures, dit-on, qui soient dans notre théâtre. Je le
+veux bien. Mais ce personnage est un personnage négatif; j'entends que
+la pureté, la résignation, la tendresse discrète de Ketty sont obtenues
+par un effacement continu. Jusqu'au dernier acte, elle n'a pas une scène
+en relief. C'est une déclamation à vide sans arrêt. Elle n'agit pas,
+elle se raidit dans une attitude. Le personnage, dans ces conditions,
+devient une simple silhouette et ne demandait pas un grand effort de
+talent.
+
+Le drame, d'ailleurs, est la négation du théâtre, tel qu'on l'entend
+aujourd'hui. Il ne contient pas une seule situation. C'est une élégie en
+quatre tableaux. Les deux premiers actes sont complètement vides. On a,
+dans la salle, l'impression de la nudité de l'oeuvre, maintenant
+qu'elle n'est plus échauffée par les phrases démodées qui passionnaient
+autrefois. Le premier tableau du troisième acte, long monologue de
+Chatterton dans sa mansarde, est peut-être ce qui a le plus vieilli.
+Rien d'incroyable comme ce poète, déclamant au lieu de travailler, et
+déclamant les choses les plus inacceptables du monde. Enfin, le
+tableau du dénouement est le seul qui reste dramatique. Un garçon qui
+s'empoisonne, une femme qui meurt de la mort de l'homme qu'elle aime,
+cela remuera toujours une salle.
+
+L'avouerai-je? ma préoccupation, ma seule et grande préoccupation,
+pendant la soirée, a été le fameux escalier. Et je suis sorti avec
+la conviction que cet escalier est le personnage important du drame.
+Remarquez quel en est le succès. Au premier acte, quand Chatterton
+apparaît en haut de l'escalier et qu'il le descend, son entrée fait
+beaucoup plus d'effet que s'il poussait simplement une porte sur la
+scène. Au second acte, quand les enfants de Ketty Bell montent des
+fruits au pauvre poète, c'est une joie dans la salle de voir les petites
+jambes des deux adorables gamins se hisser sur chaque marche; encore
+l'escalier. Enfin, au quatrième acte, le rôle de l'escalier devient tout
+à fait décisif. C'est au pied de l'escalier que l'aveu de Chatterton
+et de Ketty a lieu, et c'est par dessus la rampe qu'ils échangent un
+baiser. L'agonie de Chatterton empoisonné est d'autant plus effrayante
+qu'il gravit l'escalier, en se traînant. Ensuite Ketty monte presque sur
+les genoux, elle entr'ouvre la porte du jeune homme, le voit mourir, et
+se renverse en arrière, glissant le long de la rampe, venant tourner et
+s'abattre à l'avant-scène. L'escalier, toujours l'escalier.
+
+Admettez un instant que l'escalier n'existe pas, faites jouer tout cela
+à plat, et demandez-vous ce que deviendra l'effet. L'effet diminuera de
+moitié, la pièce perdra le peu de vie qui lui reste. Voyez-vous Ketty
+Bell ouvrant une porte au fond et reculant? Ce serait fort maigre. Voilà
+donc l'accessoire élevé au rôle de personnage principal. Et je pensais
+au cerisier vrai qui porte de vraies cerises, dans l'_Ami Fritz_.
+L'a-t-on assez foudroyé, ce cerisier! La Comédie-Française s'était
+déshonorée en le plantant sur ses planches. La profanation était dans
+le temple. Mais il me semble, à moi, que la profanation y était depuis
+quarante-deux ans, car l'escalier sort tout à fait de la tradition.
+
+Je dirai même que cet escalier n'est pas excusable, au point de vue des
+théories théâtrales. Il n'est nécessité par rien dans la pièce, il n'est
+là que pour le pittoresque. Pas une phrase du drame ne parle de lui,
+aucune indication de l'auteur ne le rappelle. Au contraire, dans l'_Ami
+Fritz_, le cerisier a son rôle marqué; il donne un épisode charmant.
+On raconte que l'escalier est une invention, une trouvaille de madame
+Dorval. Cette grande artiste, qui avait certainement le sens dramatique
+très développé, avait dû très bien sentir la pauvreté scénique de
+_Chatterton_; elle ne savait comment dramatiser cette élégie monotone.
+Alors, sans doute, elle eut une inspiration, elle imagina l'escalier; et
+j'ajoute qu'un esprit rompu aux effets scéniques pouvait seul inventer
+un accessoire dont le succès a été si prodigieux. A mon point de vue,
+c'est l'escalier qui joue le rôle le plus réel et le plus vivant dans le
+drame.
+
+Certes, le drame est très purement écrit. Mais cela ne me désarme pas.
+Cette langue correcte est aussi factice que les personnages. On n'y sent
+pas un instant la vibration d'un sentiment vrai. Il y a deux ou trois
+cris qui sont beaux; le reste n'est que de la rhétorique, et de la
+rhétorique dangereuse et ennuyeuse. Le public a formidablement baillé.
+
+Je remercie cependant la Comédie-Française d'avoir remonté _Chatterton_.
+J'estime qu'on rend un grand service à noire génération littéraire, en
+lui montrant le vide des succès romantiques d'autrefois. Que tous
+les drames vieillis de 1840 défilent tour à tour, et que les jeunes
+écrivains sachent de quels mensonges ils sont faits. Voilà les guenilles
+d'il y a quarante ans, tâchez de ne plus recommencer un pareil carnaval,
+et n'ayez qu'une passion, la vérité. Celle-là ne vous ménagera aucun
+mécompte; on ne rira, on ne baillera jamais devant elle, parce qu'elle
+est toujours la vérité, celle qui existe.
+
+
+
+II
+
+Le théâtre de la Porte-Saint-Martin, auquel appartient la propriété du
+répertoire de Casimir Delavigne, paraît user de cette propriété avec la
+plus grande prudence. Il attend l'été, les lourdes chaleurs, qui vident
+toutes les salles, pour hasarder un drame en vers, bien convaincu que
+les recettes sont compromises à l'avance et que la prose elle-même
+devient d'une digestion impossible. Casimir Delavigne est simplement là
+pour boucher un trou, entre une pièce à spectacle, comme le _Tour
+du monde en 80 jours_, et un mélodrame populaire, comme les _Deux
+orphelines_.
+
+Et telle est, au bout de trente ans, la gloire d'un poète acclamé, d'un
+académicien, d'une personnalité littéraire, considérable en son temps,
+qui a contrebalancé autrefois les succès de Victor Hugo! Il y a là
+matière à de sages réflexions. On se demande où l'on jouera dans trente
+ans les pièces applaudies cette année sur nos grandes scènes, signées de
+noms retentissants, déclarées de purs chefs-d'oeuvre par la bourgeoisie
+qui tient à suivre la mode. Évidemment, on les jouera l'été, sur des
+planches encanaillées par les féeries et les pièces militaires; et les
+banquettes elles-mêmes bâilleront.
+
+J'estime qu'on est bien sévère pour Casimir Delavigne. Autour de moi,
+pendant la représentation de _Louis XI_, j'ai entendu des ricanements,
+des plaisanteries, toute une «blague» préméditée. Vraiment, des
+critiques, qui ont discuté sérieusement et sans se fâcher les
+_Danicheff_ et l'_Étrangère_, des écrivains qui trouvent du génie à
+M. Dumas fils et qui lui accordent en outre de l'esprit, sont
+singulièrement mal venus de traiter avec cette légèreté une oeuvre de
+grand mérite, dont certaines parties sont fort belles en somme. Il n'y a
+pas aujourd'hui un seul de nos auteurs dramatiques qui pourrait composer
+un acte aussi large que le quatrième acte de _Louis XI_.
+
+Certes, la tragédie classique est morte, le drame romantique est
+mort. Qu'ils reposent en paix, ce n'est pas moi qui demanderai leur
+résurrection! Casimir Delavigne a, dans notre histoire littéraire, une
+situation d'autant plus fâcheuse, qu'il a voulu rester en équilibre
+entre les deux formules, demeurer le petit-neveu de Racine et devenir
+le filleul de Shakespeare. Le génie ne s'accommode jamais de ces
+arrangements; il est extrême et entier. Tout concilier, croire qu'on
+atteindra la perfection en prenant à chaque école ses meilleurs
+préceptes, conduit droit au simple talent, et même au très petit talent.
+Un tempérament d'écrivain original ne choisit pas; il crée, il marche
+à l'intensité la plus grande possible des notes personnelles qu'il
+apporte. Mais si Casimir Delavigne nous apparaît aujourd'hui ce qu'il
+est réellement, un arrangeur habile, un esprit souple et intelligent, il
+n'en est pas moins d'une étude intéressante et il n'en reste pas moins
+très supérieur aux arrangeurs de notre époque.
+
+Et voyez l'aventure, ce qui fait sourire maintenant dans ses oeuvres, ce
+sont justement la rhétorique classique et la rhétorique romantique, tout
+le clinquant littéraire des modes d'autrefois. Les vers, par moment,
+sont abominablement plats, alourdis de périphrases, d'une banalité de
+mauvaise prose; là est l'apport classique. Quant à l'apport romantique,
+il est aussi fâcheux, il consiste dans la stupéfiante façon de présenter
+l'histoire et dans l'étalage grotesque des guenilles du moyen âge. Rien
+ne me paraît comique comme les romantiques impénitents d'aujourd'hui,
+qui ricanent à une reprise de _Louis XI_. Eh! bonnes gens, ce sont
+justement les panaches et les mensonges en pourpoint abricot de 1830,
+qui ont vieilli et qui gâtent l'oeuvre à cette heure!
+
+Je ne parle pas des anachronismes qui font de _Louis XI_ le plus
+singulier cours d'histoire qu'on puisse imaginer; il est entendu
+que l'anachronisme est une licence nécessaire, sans laquelle toute
+composition dramatique se trouverait entravée. Mais je parle de la
+grande vérité humaine, de la vérité des caractères. Le Louis XI de
+Casimir Delavigne, assassin, fou, lugubre, est une figure ridicule, si
+on le, compare au véritable Louis XI, que la critique historique moderne
+a su enfin dégager des brouillards sanglants de la légende. Il est vu à
+la manière romantique, une manière noire, avec des clairs de lune par
+derrière, éclairant des gibets, avec des donjons et des tourelles, des
+ferrailles et des poignards, tout un tra la la de grand opéra. La vérité
+se trouve à chaque scène sacrifiée à l'effet, les personnages ne sont
+plus que des pantins qui montent sur des échasses pour paraître des
+colosses. C'est ainsi que Casimir Delavigne a transformé en un héros
+de ballade le grand roi si énergique et si habile qui travailla un des
+premiers à la France actuelle.
+
+Nous sommes ici dans la question grave, dans le mouvement fatal de
+science qui doit peu à peu influer sur notre théâtre et le renouveler.
+Pendant que le romantisme combattait pour la liberté des lettres
+et substituait fâcheusement une rhétorique à une rhétorique, il ne
+s'apercevait pas que, parallèlement à lui, les sciences critiques
+marchaient et devaient un jour le dépasser et le vaincre, comme-il
+venait de vaincre l'esprit classique. Il a conquis la liberté de
+tout écrire, rien de moins, rien de plus; il a été une insurrection
+nécessaire. On peut indiquer ainsi les trois phases: règne classique,
+épuisement de la langue, immobilité des formules, mort lente des
+lettres; règne romantique, révolution dans les mots, déclaration des
+droits illimités de l'écrivain, bataille des opinions et fondation
+d'une nouvelle Église; règne naturaliste, plus d'Église d'aucune sorte,
+création d'une méthode, enquête universelle à la seule clarté de la
+vérité.
+
+Ce qui rend aujourd'hui certaines oeuvres romantiques presque comiques,
+ce qui fait que la jeune génération les trouve si vieilles et ne peut
+les lire sans un sourire, c'est que la critique a marché, que l'histoire
+vraie commence à se dégager des documents, que nous nous sommes mis à
+étudier l'homme et à en connaître les ressorts. Interrogez les jeunes
+gens de vingt-cinq ans, demandez-leur ce qu'ils pensent des plus grands
+poètes romantiques, ils vous répondront que la lecture leur en est
+devenue impossible et qu'ils sont obligés de se rejeter sur Stendhal et
+Balzac; car ce qu'ils cherchent, avant tout, c'est la science exacte
+de l'homme. Cela est un symptôme décisif. Évidemment, pour tout esprit
+juste, le mouvement naturaliste s'accentue, le besoin de méthode s'est
+propagé des sciences à la littérature; on ne peut plus mentir, sous
+peine de n'être pas écouté.
+
+J'insiste, on ne doit pas chercher ailleurs les causes de la mort du
+drame. L'esprit moderne, façonné à la vérité, ne tolère plus au théâtre,
+même à son insu, les contes à dormir debout qui amusaient nos pères.
+Certes, le drame historique peut renaître, mais il faudra qu'il soit
+vrai, qu'il ressuscite l'histoire et ne la mette pas en complainte pour
+les petits et les grands enfants. Dès qu'un auteur dramatique se dégage
+des draperies de convention et pousse un cri de vérité humaine,
+un frémissement passionne la salle. Le trait restera éternel, on
+l'applaudira toujours, en dehors des modes littéraires.
+
+La représentation de _Louis XI_ à la Porte-Saint-Martin a été
+caractéristique. Rien n'est long et pénible comme les trois premiers
+actes. Casimir Delavigne les a employés à peindre un Louis XI
+légendaire, une figure sombre dans laquelle la cruauté domine, malgré
+les touches familières et comiques. Je ne parle pas de la fable
+romanesque, de ce Nemours dont le père a été assassiné sur l'ordre de
+Louis XI, et qui revient à la cour comme ambassadeur de Charles le
+Téméraire, avec des pensées de vengeance. Cette fable, compliquée des
+tendresses de Nemours et de Marie de Comines, n'a d'autre intérêt que
+de ménager une belle scène au quatrième acte. Les personnages entrent,
+disent ce qu'ils ont à dire, puis s'en vont. On ne peut guère détacher
+que la scène où Louis XI vient assister aux danses des paysans et la
+scène dans laquelle Nemours, accomplissant sa mission, jette aux pieds
+du roi son gant, que le dauphin relève.
+
+Mais, je l'ai dit, le quatrième acte garde encore aujourd'hui une belle
+largeur. Louis XI se traînant aux genoux de François de Paule, le
+suppliant de prolonger son existence par un miracle, puis confessant ses
+crimes; et ensuite Nemours apparaissant un poignard à la maintenant le
+roi grelottant de peur, lui laissant la vie comme vengeance: ce sont là
+des situations superbes et profondes qui ont de l'au delà. Même les vers
+prennent plus de concision et de force, s'élèvent, sinon à la poésie, du
+moins à la correction et à la netteté. Il faut citer encore la mort de
+Louis XI, au cinquième acte, l'épisode emprunté à Shakespeare du roi
+agonisant qui voit le dauphin, la couronne sur la tête, jouer déjà son
+rôle royal.
+
+
+
+
+III
+
+Je parlerai de deux reprises, celles de la _Tour de Nesle_ et du
+_Chandelier_, qui me paraissent soulever d'intéressantes réflexions, au
+point de vue de la philosophie théâtrale.
+
+L'Ambigu, éprouvé par une longue suite de désastres, a eu l'excellente
+idée de rouvrir ses portes en jouant la _Tour de Nesle_, dont le succès
+est toujours certain. La fortune de ce drame est d'être une pièce
+typique, contenant la formule la plus complète d'une forme dramatique
+particulière. En littérature, aussi bien au théâtre que dans le roman,
+l'oeuvre qui reste est l'oeuvre intense que l'écrivain a poussé le
+plus loin possible dans un sens donné. Elle demeure un patron, la
+manifestation absolue d'un certain art à une certaine époque.
+
+Que l'on songe au mélodrame de 1830, et aussitôt l'idée de la _Tour
+de Nesle_ vient à l'esprit. Elle est encore à cette heure le modèle
+indiscuté d'une forme dramatique qui s'est imposée pendant de longues
+années; et même aujourd'hui que cette forme est usée, la pièce conserve
+presque toute sa puissance sur la foule. Telle est, je le répète, la
+fortune des oeuvres typiques.
+
+La formule que représente la _Tour de Nesle_ est une des plus
+caractéristiques dans notre histoire littéraire. On pourrait dire
+qu'elle exprime le romantisme intransigeant et radical. Je ne connais
+pas de réaction plus violente contre notre théâtre classique, immobilisé
+dans l'analyse des sentiments et des passions. Le théâtre de Victor Hugo
+laisse encore des coins aux développements analytiques des personnages.
+Mais le théâtre de MM. Dumas et Gaillardet coupe carrément toutes
+ces choses inutiles et s'en tient d'une façon stricte aux faits, à
+l'intrigue nouée de la façon la plus puissante, sans avoir le moindre
+égard à la vraisemblance et aux documents humains.
+
+En somme, cette formule peut se réduire à ceci: poser en principe que
+seul le mouvement existe; faire ensuite des personnages de simples
+pièces d'échec, impersonnelles et taillées sur un patron convenu, dont
+l'auteur usera à son gré; combiner alors l'armée de ces personnages de
+bois de façon à tirer de la bataille le plus grand effet possible; et
+aller carrément à cette besogne, ne pas faire la petite bouche devant
+les mensonges monstrueux, agir seulement en vue du résultat final, qui
+est d'étourdir le public par une série de coups de théâtre, sans lui
+laisser le temps de protester.
+
+On connaît le résultat. Il est réellement foudroyant. Le public suit
+la terrible partie avec une émotion qui augmente à chaque tableau. Ce
+spectacle tout physique le prend aux nerfs et au sang, le secoue comme
+sous les décharges successives d'une machine électrique. Une fois engagé
+dans l'engrenage de cet art purement mécanique, s'il a livré le bout du
+doigt au prologue, il faut qu'il laisse le corps entier au dernier
+acte. La langue étrange que parlent les personnages, les situations
+stupéfiantes de fausseté et de drôlerie, rien n'importe plus. On
+assiste à la pièce, comme on lit un de ces romans-feuilletons dont les
+péripéties vous empoignent et vous brisent, à ce point qu'on ne peut
+s'en arracher, même lorsqu'on en sent toute l'imbécillité.
+
+Mais qu'arrive-t-il quand on a terminé la lecture d'une telle oeuvre? On
+jette le roman, dégoûté et furieux contre soi-même. Quoi! on a pu perdre
+son temps dans cette fièvre de curiosité malsaine! On s'essuie la face
+comme un joueur qui s'échappe d'un tripot. Et, au théâtre, la sensation
+est la même. Interrogez le public qui sort, par exemple, d'une
+représentation de la _Tour de Nesle_. Sans doute, la soirée a été
+remplie, et tout ce monde s'est passionné. Mais, au fond de chacun, il y
+a un grand vide, de la lassitude et de la répugnance. Les plus grossiers
+sentent un malaise, comme après une partie de cartes trop prolongée.
+Rien n'a parlé à l'intelligence, aucun document nouveau n'a été fourni
+sur la nature et sur l'humanité.
+
+J'ai appelé cet art un art mécanique. Je ne saurais le définir plus
+exactement. Tout y est ramené à la confection d'une machine, dont les
+pièces s'emboîtent d'une façon mathématique. Le chef-d'oeuvre du genre
+sera le drame où les personnages, réduits à l'état de rouages, n'auront
+plus en eux aucune humanité et garderont le seul mouvement qui
+conviendra à la poussée de l'ensemble. Ils ne parleront plus, ils
+lanceront uniquement le mot nécessaire. Ils seront là, non pour vivre,
+mais pour résumer des situations. On les aplatira, on les allongera, on
+fera d'eux du zinc ou de la chair à pâté, selon les besoins. Et les gens
+du métier s'extasient. Quelle facture! quelle entente du théâtre! quel
+génie!
+
+Vraiment, il faudrait s'entendre. Cet enthousiasme pour un art très
+inférieur en somme me paraît malsain. Certes, je ne songe pas à nier la
+puissance toute physique du mélodrame romantique. Mais vouloir faire de
+cette formule la formule de notre théâtre national, dire d'une façon
+absolue: «Le théâtre est là,» c'est pousser un peu loin l'amour de la
+mécanique dramatique. Non, certes, le théâtre n'est pas là: il est où
+sont Eschyle, Shakespeare, Corneille et Molière, dans les larges et
+vivantes peintures de l'humanité. On ne veut pas comprendre que nous
+pataugeons aujourd'hui dans la boue des intrigues compliquées. Notre
+théâtre se relèvera le jour où l'analyse reprendra sa large place, où
+le personnage, au lieu d'être écrasé et de disparaître sous les faits,
+dominera l'action et la mènera.
+
+Quel critique dramatique oserait dire à un débutant: «Lisez la _Tour du
+Nesle_», lorsqu'il peut lui dire: «Lisez _Tartufe_, lisez _Hamlet_.» Ce
+qui m'irrite, c'est cette passion du succès brutal et immédiat, c'est
+cette odieuse cuisine qui cache jusqu'à la vue des chefs-d'oeuvre. On
+fait du théâtre une simple affaire de poncifs, lorsque les littératures
+des peuples sont là pour témoigner qu'il n'y a pas d'absolu dans l'art
+dramatique et que le talent peut tout y inventer. Chaque fois qu'on
+voudra vous enfermer dans un code en déclarant: «Ceci est du théâtre,
+ceci n'est pas du théâtre,» répondez carrément: «Le théâtre n'existe
+pas, il y a des théâtres, et je cherche le mien.»
+
+Mais je trouve surtout, dans la _Tour de Nesle_, de bien curieuses
+remarques à faire au sujet de la moralité de la pièce. Vous savez quel
+rôle on fait jouer aujourd'hui à la moralité. Il faut qu'un drame soit
+moral, sans quoi il est foudroyé par les critiques vertueux. Or, il y a,
+dans la _Tour de Nesle_, le plus incroyable entassement d'infamies qu'on
+puisse rêver. Cela atteint presque à l'horreur des tragédies grecques.
+Je ne parle pas de ce passe-temps que prend une reine de France, à noyer
+tous les matins ses amants d'une nuit. Simple peccadille, lorsque l'on
+songe que la reine en question a fait assassiner son père et s'oublie
+dans les bras de ses fils. Eh bien! toutes ces abominations sont
+parfaitement tolérées par le public. C'est à peine si les critiques
+réactionnaires osent réclamer, pour le principe.
+
+Habileté suprême du génie, disent les enthousiastes. Il fallait MM.
+Dumas et Gaillardet pour déguiser ainsi l'ordure. Vraiment! J'imagine,
+moi, que le bois dont ils ont fabriqué leurs bonshommes, les a
+singulièrement servis en cette affaire. Comment voulez-vous qu'on se
+fâche contre des pantins? Il est trop visible que ce ne sont pas là
+des êtres vivants, mais de purs mannequins allant et venant au gré des
+combinaisons scéniques. Le mouvement n'est pas la vie. Puis, toute cette
+histoire reste dans la légende. Au fond, il s'agit d'un conte pareil à
+celui du _Petit Poucet_, et personne ne s'est jamais avisé de trouver
+l'ogre immoral. Marguerite de Bourgogne, se vautrant dans le meurtre et
+la débauche, fait simplement son métier de monstre en carton. Elle peut
+épouvanter une minute l'imagination des spectateurs; mais, dès qu'elle
+est rentrée dans la coulisse, elle n'est plus, elle n'a même pas la
+réalité d'une fiction logiquement déduite.
+
+Voilà ce qui explique pourquoi les horreurs des drames romantiques ne
+blessent personne: c'est qu'on ne sent pas l'humanité engagée dans
+l'affaire, tellement les coquins et les coquines y sont hors de toute
+réalité. Si MM. Dumas et Gaillardet avaient mis debout une Marguerite de
+Bourgogne en chair et en os, au lieu de cette étrange reine de France
+qui court si drôlement le guilledou, vous entendriez les protestations
+indignées de la salle. J'ose même dire que plus ils ont chargé cette
+figure de crimes, et plus ils l'ont rendue acceptable. Au delà d'une
+certaine limite, lorsqu'il entre dans la fable, le mal est un plaisir
+dont la foule se régale. Mettez une bourgeoise qui trompe son mari un
+peu crûment, le public se fâchera, parce qu'il sentira que cela est
+vrai.
+
+Un hasard a voulu que la Comédie-Française eût repris le _Chandelier_,
+juste une semaine avant la reprise de la _Tour de Nesle_. Eh bien!
+l'adorable comédie d'Alfred de Musset a été froidement écoulée. Cela
+est un fait, et la critique, pour l'expliquer, a dû s'en prendre à la
+nouvelle distribution. On a trouvé Clavaroche insupportable de brutalité
+et de fatuité soldatesques. Fortunio a paru sournois et vicieux. Quant
+à Jacqueline, elle est sûrement une gredine de la pire espèce; elle se
+donne sans amour, elle se prête à un jeu cruel et finit par changer
+d'amant comme on change de chemise. Quels personnages! quelles moeurs!
+
+Ah! vraiment, c'est à faire saigner le coeur des honnêtes écrivains, ce
+public froid et scandalisé, qui affecte de ne pas comprendre! Quoi de
+plus profondément humain que cette histoire, dont on trouverait les
+éléments dans notre vieille et franche littérature! Une femme qui trompe
+son mari, qui abrite ses amours derrière la tendresse tremblante d'un
+petit clerc, et qui est vaincue à la fin par tant de jeunesse, de
+dévouement et de désespoir: n'est-ce pas le drame de la passion
+elle-même, avec une fraîcheur de printemps exquise? Musset n'a jamais
+été plus railleur ni plus tendre; il a touché là le fond des coeurs. Son
+oeuvre a le frisson de la vie, le charme d'une analyse de poète. Chaque
+scène ouvre un monde. On ne sort pas du théâtre l'âme et la tête vides,
+car on emporte un coin d'humanité avec soi, sur lequel on peut rêver
+indéfiniment.
+
+Mais je n'ai point à louer le _Chandelier_. Je désire seulement poser
+côte à côte Marguerite de Bourgogne et Jacqueline. Auprès de la reine
+parricide et incestueuse, mettez la bourgeoise qui trompe simplement son
+mari, et demandez-vous pourquoi la seconde révolte une salle, tandis que
+la première fait le régal du public. C'est que Jacqueline n'est pas en
+carton, c'est qu'elle est la femme tout entière. On la sent vivre dans
+ses froides coquetteries, dans la façon dont elle joue de son mari,
+surtout dans cet éclat de passion qui l'anime et la transfigure au
+dénouement. Elle vit: dès lors, elle est indécente. Voilà ce que je
+voulais démontrer.
+
+Que la _Tour de Nesle_ reste dans notre musée dramatique, comme
+l'expression curieuse de l'art d'une époque, je l'accorde volontiers.
+Mais que l'on dise aux jeunes auteurs: «Faites-nous des _Tour de
+Nesle_,» c'est ce que je me permets de trouver très fâcheux. Certes, il
+n'est pas un écrivain qui ne préférerait avoir fait le _Chandelier_.
+Cette comédie peut manquer complètement de mécanique dramatique, elle
+n'en a pas moins l'éternelle jeunesse; elle vivra toujours, aussi
+fraîche, lorsque la _Tour de Nesle_ sera, depuis longtemps, mangée par
+la poussière des cartons. A quoi sert donc la fameuse mécanique, que
+l'on prétend si faussement indispensable, puisqu'elle ne peut pas faire
+vivre une pièce et qu'une pièce peut vivre sans elle? Le théâtre est
+libre.
+
+
+
+IV
+
+On tolère toujours une reprise; si certaines scènes ont vieilli, si l'on
+est blessé par de monstrueuses invraisemblances, si l'on s'ennuie, on en
+est quitte pour dire: «Dame! la pièce date de trente ans, il faut tenir
+compte des époques et accepter les modes du temps passé.» On en arrive,
+en faisant ainsi la part des engouements d'autrefois, à supporter des
+choses qu'on refuserait violemment aujourd'hui. Pour une pièce nouvelle,
+on se montre impitoyable; elle intéresse ou elle n'intéresse pas;
+personne ne lui fait crédit, et l'indifférence se produit tout de suite
+autour d'elle, si elle ne passionne pas le public.
+
+Voilà pourquoi le théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont les traditions
+sont d'exploiter le drame historique, se trouve réduit à vivre de
+reprises. Les quelques drames historiques qu'il a essayé de donner ont
+échoué. Les auteurs eux-mêmes me paraissent pris de peur; ils sentent
+que le goût du public n'est plus là, ils n'ont aucune envie de perdre
+leur temps et de risquer encore une chute. Alors, pour ne pas mentir à
+son enseigne, pour vivre d'ailleurs et boucher des trous qu'il ne sait
+comment combler, le théâtre est bien forcé de fouiller les vieux cartons
+et de tirer quelques recettes des grands succès d'autrefois. Les
+chefs-d'oeuvre du genre reparaissent ainsi périodiquement. On n'a pas
+inventé une formule neuve de drame, on vivote comme on peut avec les
+vieux habits et les vieux galons du répertoire romantique. Telle est
+la situation exacte, et je crois que personne ne peut me démentir.
+Seulement, on ne semble pas s'apercevoir d'une chose, c'est qu'on achève
+de tuer le genre historique, tel que Dumas et ses collaborateurs l'ont
+créé, en faisant de la sorte servir leurs drames à boucher des trous.
+Ces drames passent à l'état d'oeuvres classiques, d'oeuvres mortes,
+puisqu'elles restent des types dont on ne peut plus tirer des copies.
+Les reprises, d'ailleurs, ne sauraient être éternelles. Après les
+_Trois Mousquetaires_, la _Reine Margot_; après la _Reine Margot_, le
+_Chevalier de Maison-Rouge_. Je consens à ce que toute la série y passe,
+mais ensuite on ne recommencera sans doute pas. Il faut que notre
+génération produise. Quand on aura usé toutes les anciennes pièces,
+quand on aura compris que le cadre en est démodé et que décidément le
+public n'en veut plus, l'heure arrivera enfin où tout le monde sentira
+la nécessité d'une nouvelle forme de drame. C'est cette heure-là qui ne
+saurait tarder à sonner, selon moi.
+
+Je ne dis pas autre chose depuis longtemps. J'estime que la défense
+d'une idée juste suffit à la bonne volonté d'un homme. On me prête je
+ne sais quelles théories révolutionnaires en art, qui, en tous cas,
+seraient des théories purement personnelles. Depuis que je vais
+assidûment dans les théâtres, je constate qu'il y règne un grand
+malaise, que les directeurs, les auteurs, le public lui-même sont
+inquiets et ne savent ce qu'ils veulent; je me persuade de plus en plus
+que, les anciennes formules ayant fait leur temps, il serait bon de
+trouver un nouveau drame au plus vite. C'est ce que je répète chaque
+jour, rien déplus. Maintenant, personnellement, je vois l'avenir dans
+l'école naturaliste; selon moi, pour de nombreuses raisons, le mouvement
+scientifique du siècle doit fatalement gagner les planches. Mais c'est
+là une opinion particulière que je défends à mes risques et périls. Le
+théâtre réclame une évolution littéraire, voilà une vérité indiscutable.
+Maintenant, que cette évolution se produise dans n'importe quel sens, si
+elle se produit puissamment, elle me passionnera.
+
+La _Reine Margot_, que le théâtre de la Porte Saint-Martin vient
+de reprendre, ne me fera pas regretter, je l'avoue, le genre dit
+historique. Le sens de ces grandes machines me manque décidément.
+Certes, je suis très sensible à l'ampleur du cadre, je trouve excellente
+cette coupure du drame en douze ou treize tableaux; cela permet de
+multiplier les décors, de promener l'action partout, de donner de la vie
+et de la mobilité à l'oeuvre. Mais quel étrange emploi d'un cadre aussi
+vaste! Il semble que les auteurs n'aient profité de l'élargissement du
+cadre que pour y élargir des mensonges. Un grand opéra serre à coup sûr
+la vérité de plus près.
+
+Que voulez-vous? l'illusion ne se produit pas pour moi, et dès lors je
+ne puis goûter aucun plaisir. Il m'est impossible d'empêcher ma raison
+de fonctionner. Dans les endroits les plus pathétiques, ce sont des
+réflexions, des révoltes du bon sens, qui me gâtent absolument les
+meilleures scènes. Pourquoi tel personnage fait-il cela? pourquoi tel
+autre dit-il ceci? c'est ridicule, c'est puéril, et le reste. Je passe
+les soirées, dans mon fauteuil, à couver de grosses colères, lorsque
+naturellement je ne demanderais pas mieux que de m'amuser en digne
+bourgeois. Une scène vraie arrive-t-elle, je suis pris tout entier, et
+je sens bien que la salle est prise comme moi. La vérité est donc la
+grande force au théâtre, la seule force qui impose l'illusion complète,
+qui donne à l'art dramatique l'intensité, du réel. Et je ne demande pas
+autre chose, je demande à ce qu'on me prenne tout entier, sans laisser
+à ma raison le loisir de critiquer en moi mon émotion, à mesure qu'elle
+voudrait naître. Toute la théorie du théâtre est là.
+
+La _Reine Margot_ est d'un art absolument inférieur. J'y vois une
+exhibition, un carnaval historique, pas davantage; cela pourrait très
+bien se jouer dans une baraque de foire, si la baraque avait les
+dimensions convenables. Mais, ceci posé, il est évident que l'oeuvre
+a été fabriquée par des mains habiles, qu'elle contient même quelques
+scènes puissantes, où l'on reconnaît la griffe d'Alexandre Dumas, cet
+inépuisable conteur d'une invention si extraordinaire. Je vais tâcher
+d'indiquer ce qui me plaît et ce qui me déplaît.
+
+J'ai beaucoup entendu vanter l'exposition, la rencontre de Coconnas et
+de La Mole, le soir même de la Saint-Barthélemy, leur combat, la fuite
+de La Mole jusque dans la chambre de la reine Marguerite, enfin le roi
+Charles IX tirant un coup d'arquebuse par une des fenêtres du Louvre.
+C'est une course, un piétinement, une bousculade à travers trois
+tableaux. Beaucoup de bruit, des cortèges, des coups de fusil, du
+mouvement à coup sûr, mais de la vie, pas le moins du monde! Il ne faut
+pas confondre la vie avec le mouvement. Je suis certain qu'un simple
+tableau, largement conçu, poserait beaucoup mieux la Saint-Barthélemy
+que ce tourbillon de gens qui se précipitent, sans que nous ayons le
+temps de faire connaissance avec eux. Il y a simplement là un intérêt de
+bruit, une enfilade de scènes destinées à agir sur le gros public. C'est
+l'art des tréteaux, avec les ressources de la mise en scène moderne.
+
+Je ne parle pas de la vérité. Une des choses qui m'ont le plus stupéfié,
+ç'a été de voir une troupe de gardes, les gardes de la duchesse de
+Nevers, passer par la chambre à coucher de la reine de Navarre. La
+duchesse traverse la chambre, il est vrai; mais est-il acceptable que
+les gardes la traversent aussi? Je me demande encore ce que ces gardes
+font là. Une chose bien étrange aussi, c'est la façon dont le roi tire
+sur le peuple. Il dirige d'abord son arme sur Henri de Navarre, puis
+reculant pour ne pas céder à une pensée criminelle, il s'écrie: «Il faut
+pourtant que je tue quelqu'un!» Et il tire par la fenêtre. Remarquez que
+le Charles IX du drame est un personnage sympathique; les auteurs ne lui
+ont donné que cet accès de férocité, pour utiliser la légende: c'est un
+placage visible, d'un effet qui consterne. Le pis est qu'on charge si
+fortement l'arquebuse, afin d'émouvoir la salle sans doute, que le roi a
+l'air de tirer un coup de canon.
+
+La partie la plus puissante du drame est l'empoisonnement de Charles IX,
+à l'aide d'un livre de chasse, dont Catherine de Médicis a trempé les
+pages dans une solution d'arsenic et qu'elle destinait à Henri de
+Navarre. La fatalité vengeresse veut que la mère tue ainsi son propre
+fils. Ajoutez que le duc d'Alençon, le frère du roi, surprenant celui-ci
+en train de s'empoisonner, en mouillant son doigt afin de tourner les
+pages, le laisse tranquillement continuer, jugeant l'occasion bonne pour
+monter sur le trône. Une famille intéressante, vraiment! A ce propos, je
+faisais une réflexion. Pourquoi, au théâtre, permet-on tous les crimes
+dans les familles royales? Le théâtre classique nous montre les rois
+grecs s'égorgeant entre eux avec la plus belle facilité du monde. Les
+drames romantiques abusent aussi des rois chenapans. Dans les drames
+bourgeois, au contraire, les trop gros crimes indignent la salle. Sans
+doute, il faut porter couronne pour être un gredin à son aise.
+
+Je ne parle toujours pas de vérité. Rien n'est plus comique, au fond,
+que ce roi empoisonné qui se promène encore dans une demi-douzaine de
+tableaux, avec des accès de coliques de temps à autre. Il finit par
+savoir qu'il a de l'arsenic dans le corps, et René, un savant médecin,
+lui ayant dit qu'il n'y avait rien à faire, il ne fait rien pour lutter
+contre la mort. Cela est inacceptable, l'arsenic est un poison que l'on
+combat parfaitement. J'ai été obsédé par cette idée pendant toute la
+deuxième partie du drame: «Mais pourquoi Charles IX n'est-il pas dans
+son lit?» C'est un souci vulgaire, une préoccupation bourgeoise, je le
+sais; mais je ne puis rien contre les habitudes de mon esprit. Lisez
+donc _Madame Bovary_, voyez comment on meurt par l'arsenic, vous me
+direz ensuite si Charles IX n'est pas très drôle. Non seulement aucun
+des symptômes n'est observé, mais encore il est impossible que le roi
+ne se mette pas entre les mains des médecins, en leur disant de tenter
+quand même la guérison.
+
+Les personnages de Coconnas et de La Mole, qui ont fait autrefois le
+succès du drame, sont des silhouettes enluminées de tons vifs pour les
+spectateurs peu lettrés. D'ailleurs, la partie purement romanesque tient
+fort peu de place, et l'on regrette l'histoire, cette Marguerite si
+belle, que tout son siècle a adorée. Comme elle est réduite là-dedans
+à un rôle de poupée vulgaire! Elle, la savante, la spirituelle,
+l'amoureuse, c'est à peine si elle est un rouage dans cette machine
+dramatique. Tout se rapetisse et s'aplatit. On dirait un théâtre
+mécanique. Le plus grand défaut de ces vastes pièces populaires,
+découpées dans des romans, c'est de réduire ainsi les personnages les
+plus importants à des emplois d'utilités; il ne reste guère que de la
+figuration; toute la chair de l'oeuvre s'en va pour ne laisser voir que
+la carcasse. D'autre part, on ne comprend plus que difficilement, on
+doit sans cesse suppléer à ce que les héros n'ont pas le temps de nous
+dire.
+
+Le succès de la _Reine Margot_ a été très vif autrefois, et il est
+possible que la reprise soit fructueuse. Sans doute, pour goûter une
+oeuvre pareille il faut une naïveté d'impressions que je n'ai plus. Si
+je pouvais retrouver mes seize ans, mes durs commencements de jeune
+homme, et reprendre une place en haut, à une des galeries, je serais
+sans doute moins sévère. Mais trop d'études ont passé sur moi, trop
+d'analyse et trop d'observation, pour que je puisse me plaire à une
+oeuvre qui m'ennuie par sa puérilité et qui me fâche par ses mensonges.
+Je suis même d'avis que, si le peuple s'amuse à un pareil spectacle,
+on devrait l'en sevrer, car il ne peut qu'y fausser son jugement et y
+désapprendre notre histoire nationale.
+
+
+
+V
+
+La reprise du _Bâtard_, à la Porte-Saint-Martin, vient de remettre pour
+un instant en lumière la figure d'Alfred Touroude. Il paraissait bien
+oublié; la mort, en une seule année, l'avait pris tout entier, et il a
+fallu le chômage des grosses chaleurs, l'embarras des critiques qui
+ne savent comment emplir leurs articles, pour ressusciter cet auteur
+dramatique déjà couché dans le néant.
+
+La mort d'Alfred Touroude a été un deuil pour ses amis. Mais l'art
+n'avait déjà plus à pleurer en lui, malgré sa jeunesse, un talent dans
+la fleur de ses promesses. Il est peu d'exemples d'une carrière
+si courte et si bornée. Acclamé à ses débuts, il avait prouvé son
+impuissance, dès sa troisième ou quatrième pièce. Il décourageait
+ceux qui espéraient en son tempérament, il montrait de plus en plus
+l'impossibilité radicale où il était de mettre debout une oeuvre
+littéraire. Chaque nouveau pas était une chute. Quand il est mort,
+à moins d'un de ces prodiges de souplesse dont sa nature brutale ne
+semblait guère capable, on n'osait plus attendre de lui une de ces
+oeuvres complètes et décisives qui classent un homme.
+
+Et veut-on savoir où était sa plaie, à mon sens? Il ne savait pas
+écrire, il fabriquait ses pièces comme un menuisier fabrique une table,
+à coups de scie et de marteau. Son dialogue était stupéfiant de phrases
+incorrectes, de tournures ampoulées et ridicules. Et il n'y avait pas
+que le style qui montrât le plus grand dédain de l'art, la contexture
+des pièces elle-même indiquait un esprit dépourvu de littérature,
+incapable d'un arrangement équilibré de poète. Il faisait en un mot du
+théâtre pour faire du théâtre, comme certains critiques veulent qu'on en
+fasse, sans se soucier d'autre chose que de la mécanique théâtrale.
+
+Quel exemple plein d'enseignements, si les critiques en question
+voulaient bien être logiques! Je leur ai entendu dire que Touroude avait
+le don, c'est-à-dire qu'il apportait ce métier du théâtre, sans lequel,
+selon eux, on ne saurait écrire une bonne pièce. Un joli don, en vérité,
+si ce don conduit aux derniers drames de Touroude! On voit par lui à
+quoi sert de naître auteur dramatique, lorsqu'on ne naît pas en même
+temps écrivain et poète. Il serait grand temps de proclamer une vérité:
+c'est qu'en littérature, au théâtre comme dans le roman, il faut d'abord
+aimer les lettres. L'écrivain passe le premier, l'homme de métier ne
+vient qu'au second rang.
+
+Je retombe ici dans l'éternelle querelle. Notre critique contemporaine a
+fait du théâtre un terrain fermé où elle admet les seuls fabricants, en
+consignant à la porte les hommes de style. Le théâtre est ainsi devenu
+un domaine à part, dans lequel la littérature est simplement tolérée.
+D'abord, sachez-fabriquer une machine dramatique selon le goût du
+jour; ensuite, écrivez en français si vous pouvez, mais cela n'est pas
+absolument nécessaire. Même cela gêne, car il est passé en axiome qu'un
+écrivain de race est un gêneur sur les planches; les directeurs se
+sauvent, les acteurs sont paralysés, jusqu'au pompier de service qui
+sourit avec mépris!
+
+Il n'y a qu'en France, à coup sûr, qu'on se fait une si étrange idée du
+théâtre. Et encore cette idée date-t-elle uniquement de ce siècle. Notre
+critique a rabaissé la question au point de vue des besoins de la foule.
+Il faut des spectacles, et l'on a imaginé une formule expéditive pour
+fabriquer des spectacles qui puissent plaire au plus grand nombre. De
+cette manière, notre critique s'occupe seulement de la fabrication
+courante, des pièces qui alimentent, au jour le jour, nos scènes
+populaires, de cette masse énorme d'oeuvres de camelote destinées à
+vivre quelques soirées et à disparaître pour toujours. La nécessité du
+métier est née de là. Le pis est que la critique veut ramener au métier
+les écrivains d'esprit libre qui cherchent ailleurs et veulent devant
+eux le champ vaste des compositions originales.
+
+Cherchez dans notre histoire littéraire, vous ne trouverez pas ce mot de
+métier avant Scribe. C'est lui qui a inventé l'article Paris au théâtre,
+les vaudevilles bâclés à la douzaine d'après un patron connu. Est-ce que
+Molière savait «le métier»? On l'accuse aujourd'hui de ne jamais avoir
+trouvé un bon dénouement. Est-ce que Corneille se doutait de la façon
+compliquée dont on doit charpenter une oeuvre dramatique? Le pauvre
+grand homme disait simplement et fortement ce qu'il avait à dire, ses
+tragédies étaient de purs développements littéraires.
+
+Il y a plus, tout ce qui vit au théâtre, tout ce qui reste, c'est
+le morceau de style, c'est la littérature. Notre théâtre classique,
+Molière, Corneille, Racine, est un cours de grammaire et de rhétorique.
+Certes, personne ne s'avise de célébrer l'habileté de la charpente,
+tandis que tout le monde se récrie sur les beautés du style. Un exemple
+plus frappant encore est celui du _Mariage de Figaro_. Là, Beaumarchais
+a été habile, compliqué, savant dans la façon de nouer et de dénouer sa
+pièce. Mais qui songe aujourd'hui à lui faire un honneur de sa science?
+L'adresse du métier est devenue le petit côté de la pièce, les
+passages célèbres sont les tirades de Figaro, l'au delà littéraire et
+philosophique de l'oeuvre. Et l'on pourrait continuer cette revue. J'ai
+souvent demandé aux critiques de bonne foi de m'indiquer une pièce
+que le seul métier du théâtre ait fait vivre. Quant à moi, je leur en
+citerai une douzaine, auxquelles l'art d'écrire a soufflé une éternelle
+vie. Ne prenons que les adorables proverbes de Musset. La fantaisie y
+tient lieu de science, les scènes s'en vont à la débandade dans le pays
+du bleu, la poésie s'y moque des règles. N'est-ce pas là pourtant du
+théâtre exquis, autrement sérieux au fond que le théâtre bien charpenté?
+Quel est l'auteur qui n'aimerait pas mieux avoir écrit _On ne badine
+pas avec l'amour_, que telle ou telle pièce, inutile à nommer, bâlie
+solidement selon les règles du théâtre contemporain?
+
+J'ai toujours été très étonné qu'un public lettré ne se contentât pas au
+théâtre d'une belle langue, d'une composition littéraire développée par
+un poète ou par un penseur. Au dix-septième siècle, on discutait les
+vers d'une tragédie, la philosophie et la rhétorique de l'oeuvre, sans
+demander à l'auteur s'il avait, oui ou non, Je don du théâtre.
+
+Est-il donc si difficile de passer une soirée dans un fauteuil, à
+écouter de la belle prose, savamment écrite, et à regarder une action
+qui se déroule selon le caprice de l'écrivain? Que cette action aille à
+gauche ou à droite, qu'importé! Elle peut même cesser tout à fait, l'art
+reste, qui suffit à passionner. Avec un poète, avec un penseur, on ne
+saurait s'ennuyer, on le suit partout, certain de pleurer ou de rire.
+
+Mais non, les choses ont changé. On ne s'asseoit plus que bien rarement
+dans un fauteuil pour goûter un plaisir littéraire. En dehors du style,
+en dehors des peintures humaines, on demande les secousses d'une
+intrigue. On s'est habitué à la récréation d'un spectacle mouvementé, la
+routine est venue, les pièces qui sortent du patron adopté paraissent
+ennuyeuses ou bizarres. Et ce n'est pas seulement le gros public qui a
+besoin aujourd'hui de ces parades de foire, le public délicat lui-même
+a été atteint et réclame des oeuvres amusantes comme des histoires
+de revenants ou de voleurs. La littérature ne suffit plus, elle fait
+bâiller.
+
+Ajoutez à cela notre esprit latin, notre besoin de symétrie, et vous
+comprendrez comment le théâtre est devenu chez nous un problème
+d'arithmétique, une manière d'accommoder un fait, de la même façon qu'on
+résout une règle de trois. Un code a été écrit, les auteurs dramatiques
+sont devenus des arrangeurs, se moquant de la vérité, de la littérature
+et du bon sens.
+
+Alfred Touroude est donc, selon moi, une victime du métier. La critique,
+en déclarant solennellement qu'il avait le don, l'a gonflé d'un orgueil
+immense. Dès lors, il s'est cru le maître du théâtre, il s'est enfoncé
+dans les sujets les plus étranges, il s'est imaginé qu'il lui suffisait
+de charpenter un fait pour composer un chef-d'oeuvre. Je me souviens du
+premier acte de _Jane_. Cela était très saisissant, en effet. Une femme
+venait d'être violée. La toile se levait, et on la voyait évanouie après
+l'attentat, revenant lentement à elle, avec l'horreur du souvenir qui
+s'éveillait. Puis, lorsque son mari entrait, elle lui disait tout, dans
+une scène très puissante. Mais comme cela était gâté par la langue,
+comme l'auteur tirait un pauvre parti de la situation, uniquement parce
+qu'il ne savait pas la développer! Donnez ce premier acte à un écrivain,
+el vous verrez quel tableau complet il en fera. Cela deviendra une
+tragédie éternelle de vérité et de beauté.
+
+La conclusion est aisée. Touroude ne vivra pas, parce qu'il n'a pas été
+écrivain. Le don du théâtre n'est rien sans le style. Il peut arriver
+qu'une pièce solidement fabriquée ait un succès; mais ce succès est une
+surprise et ne saurait durer, si la pièce manque de mérite littéraire.
+
+
+
+VI
+
+On se souvient du succès obtenu autrefois par _Jean la Poste_, le gros
+mélodrame de M. Dion Boucicault, adapté à la scène française par M.
+Eugène Nus. L'Ambigu a repris dernièrement ce mélodrame.
+
+Je ne le connaissais pas, j'ai donc pu le juger dans toute la fraîcheur
+d'une première impression. Eh bien! mon sentiment, pendant les dix
+tableaux, a été un sentiment de grande tristesse. Je trouve absolument
+fâcheux que, sous prétexte de lui plaire, on serve au peuple des oeuvres
+d'un art si inférieur, où la vérité est blessée à chaque scène, où l'on
+ne saurait sauver au passage dix phrases justes et heureuses.
+
+Je comprends d'ailleurs très bien le succès d'une pareille machine. Rien
+n'est plus touchant que l'intrigue: cette Nora se laissant accuser de
+vol pour sauver un proscrit, un noble dont elle est la soeur naturelle,
+et ce Jean se dévouant pour sa fiancée Npra, prenant le vol à son
+compte, se faisant condamner à être pendu. Cela remue les plus beaux
+sentiments: l'amour, l'abnégation, le sacrifice. Ajoutez que le traître
+Morgan est précipité dans la mer au dénoûment, tandis que Jean peut
+enfin consommer son mariage en brave et honnête garçon. Et le succès a
+d'autres raisons encore: deux tableaux sont très vivants, très bien mis
+en scène; celui de la noce irlandaise, avec ses fleurs et ses couplets
+alternés, et celui du conseil de guerre, où le public joue un rôle si
+familier et si bruyant. Enfin, il y a le décor machiné de la fin: Jean
+s'échappant de son cachot, montant le long de la tour pour rejoindre
+Nora qui chante sur la plate-forme; puis la vue de la mer immense, avec
+la traînée lumineuse de la lune. Voilà, certes, des éléments d'émotion
+nombreux et puissants. Je suis sans doute trop difficile; car, tout en
+m'expliquant la grande réussite d'une oeuvre semblable, je persiste à
+en être triste et à souhaiter pour les spectateurs des petites places,
+qu'on entend évidemment flatter, des oeuvres d'une vérité plus virile et
+d'une qualité littéraire plus élevée.
+
+Pour moi, je lâche le mot, un pareil drame n'est qu'une parade. Les
+interprètes sont fatalement des queues-rouges qui grimacent des rires ou
+des larmes. Cela n'est pas même mauvais, cela n'existe pas. Les jours
+de réjouissances publiques, on dresse des théâtres militaires sur
+l'esplanade des Invalides, où des soldats représentent des batailles.
+Eh bien! _Jean-la-Posle_, ou tout autre mélodrame de ce genre, pourrait
+être ainsi représenté. La pièce gagnerait même à être mimée, car on
+éviterait ainsi une dépense exagérée de mauvais style. Les acteurs
+n'auraient qu'à mettre la main sur leur coeur pour confesser leur amour.
+Je connais des pantomimes qui en disent certainement plus long sur
+l'homme que l'oeuvre de M. Dion-Boucicaut: Pierrot est plus profond que
+Jean, son héros, et Colombine est plus femme que sa Nora. Ce qui me
+consterne, dans un drame prétendu populaire, ce sont les peintures de
+surface, les personnages plantés comme des mannequins, le mensonge
+continu, étalé, triomphant. Entre un théâtre forain et un grand théâtre
+des boulevards, il n'y a, à mes yeux, qu'une différence de bonne tenue.
+
+Je causais justement de ces choses, et l'on me répondait que le succès
+de la Porte-Saint-Martin était dans ces pièces grossièrement enluminées,
+faites pour les tréteaux. Est-ce bien vrai? Est-il absolument
+nécessaire, par exemple, qu'un certain major, dans _Jean-la-Poste_, ait
+une attitude de pieu coiffé d'un chapeau galonné? Est-il nécessaire que
+Jean parle comme un poète incompris, en phrases fleuries qui sont le
+comble du ridicule dans la bouche d'un cocher? Est-il nécessaire que
+chaque personnage enfin soit tout bon ou tout mauvais, sans la moindre
+souplesse? Je ne le crois pas. Notre théâtre populaire est dans
+l'enfance, voilà la vérité. On raconte au peuple les histoires de fées,
+les contes à dormir debout, avec lesquels on berce les petits enfants.
+De là, la simplification des personnages, la vie montrée en rêve, le
+mensonge consolant érigé en principe. La conception du mélodrame, chez
+nous, est restée dans l'abstraction pure: il ne s'agit pas de peindre
+les hommes, il s'agit de mettre en jeu des marionnettes, avec une
+étiquette dans le dos, de façon à leur faire exécuter des mouvements
+plus ou moins compliqués. C'est la tragédie tombée de l'analyse
+psychologique à la simple mécanique des événements. Il y aurait autre
+chose à faire, j'imagine. Quoi? C'est le secret du dramaturge qui peut
+surgir demain et donner une nouvelle vie à notre théâtre. J'ai voulu
+exprimer un simple sentiment, celui que tout spectateur délicat emporte
+de l'audition d'un mélodrame. On trouve ce spectacle insuffisant et
+médiocre, faussant le goût de la foule, l'habituant à une sensiblerie
+grotesque. Les enfants aiment les pommes vertes, et les pommes vertes
+leur font du mal. Il doit en être de même pour le mélodrame, qui
+indigestionne le public, quand il s'en gorge. La somme de bêtise qu'on
+emporte de certains spectacles est incalculable. Quiconque ment, même
+dans une bonne intention, est un menteur et cause un préjudice à la
+vérité et à la justice. C'est pourquoi je préférerais une réalité plate
+aux grands mots qui traînent dans les tirades des héros. Maintenant,
+si notre théâtre ne produisait que des oeuvres fortes, cela serait
+peut-être gênant; il existe un équilibre de sottise, sans lequel les
+sociétés trébuchent.
+
+FIN
+
+
+
+TABLE
+
+
+LES THÉORIES
+
+ LE NATURALISME
+ LE DON
+ LES JEUNES
+ LES DEUX MORALES
+ LA CRITIQUE ET LE PUBLIC
+ DES SUBVENTIONS
+ LES DÉCORS ET LES ACCESSOIRES
+ LE COSTUME
+ LES COMÉDIENS
+ POLÉMIQUE
+
+LES EXEMPLES
+
+ LA TRAGÉDIE
+ LE DRAME
+ LE DRAME HISTORIQUE
+ LE DRAME PATRIOTIQUE
+ LE DRAME SCIENTIFIQUE
+ LA COMÉDIE
+ LA PANTOMIME
+ LE VAUDEVILLE
+ LA FÉERIE ET L'OPÉRETTE
+ LES REPRISES
+
+
+
+
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+théories et les exemples, by Émile Zola
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+The Project Gutenberg EBook of Le naturalisme au théâtre: les théories et
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples
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+Author: Émile Zola
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+Release Date: October 25, 2004 [EBook #13866]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME AU THÉÂTRE: ***
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+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
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+
+
+
+<h3>ÉMILE ZOLA</h3>
+<br><br><br>
+
+
+<h1>LE
+NATURALISME
+AU THÉÂTRE</h1>
+
+
+<h2>LES THÉORIES ET LES EXEMPLES</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Durant quatre années, j'ai été chargé de la
+critique dramatique, d'abord au <i>Bien public</i>,
+ensuite au <i>Voltaire</i>. Sur ce nouveau terrain du
+théâtre, je ne pouvais que continuer ma campagne,
+commencée autrefois dans le domaine
+du livre et de l'oeuvre d'art.</p>
+
+<p>Cependant, mon attitude d'homme de méthode
+et d'analyse a surpris et scandalisé mes confrères.
+Ils ont prétendu que j'obéissais à de basses rancunes,
+que je salissais nos gloires pour me venger
+de mes chutes, parlant de tout, de mes oeuvres
+particulièrement, à l'exception des pièces jouées.</p>
+
+<p>Je n'ai qu'une façon de répondre: réunir mes
+articles et les publier. C'est ce que je fais. On
+verra, je l'espère, qu'ils se tiennent et qu'ils s'expliquent,
+qu'ils sont à la fois une logique et une
+doctrine. Avec ces fragments, bâclés à la hâte et
+sous le coup de l'actualité, mon ambition serait
+d'avoir écrit un livre. En tout cas, telles sont
+mes idées sur notre théâtre, j'en accepte hautement
+la responsabilité.</p>
+
+<p>Comme mes articles étaient nombreux, j'ai dû
+les répartir en deux volumes. <i>Le naturalisme au
+théâtre</i> n'est donc qu'une première série. La seconde:
+<i>Nos auteurs dramatiques</i>, paraîtra prochainement.</p>
+
+<p>E. Z.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>LES THÉORIES</h2>
+<br><br><br>
+
+<h3>LE NATURALISME</h3>
+<br><br>
+<h3>I</h3>
+
+<p>Chaque hiver, à l'ouverture de la saison théâtrale,
+je suis pris des mêmes pensées. Un espoir pousse en
+moi, et je me dis que les premières chaleurs de l'été
+ne videront peut-être pas les salles, sans qu'un auteur
+dramatique de génie se soit révélé. Notre théâtre aurait
+tant besoin d'un homme nouveau, qui balayât les
+planches encanaillées, et qui opérât une renaissance,
+dans un art que les faiseurs ont abaissé aux simples
+besoins de la foule! Oui, il faudrait un tempérament
+puissant dont le cerveau novateur vînt révolutionner
+les conventions admises et planter enfin le véritable
+drame humain à la place des mensonges ridicules qui
+s'étalent aujourd'hui. Je m'imagine ce créateur enjambant
+les ficelles des habiles, crevant les cadres imposés,
+élargissant la scène jusqu'à la mettre de plain-pied
+avec la salle, donnant un frisson de vie aux arbres
+peints des coulisses, amenant par la toile de fond le
+grand air libre de la vie réelle.</p>
+
+<p>Malheureusement, ce rêve, que je fais chaque
+année au mois d'octobre, ne s'est pas encore réalisé
+et ne se réalisera peut-être pas de sitôt. J'ai beau attendre,
+je vais de chute en chute. Est-ce donc un
+simple souhait de poète? Nous a-t-on muré dans cet
+art dramatique actuel, si étroit, pareil à un caveau où
+manquent l'air et la lumière? Certes, si la nature de
+l'art dramatique interdisait cet envolement dans des
+formules plus larges, il serait quand même beau de
+s'illusionner et de se promettre à toute heure une
+renaissance. Mais, malgré les affirmations entêtées de
+certains critiques qui n'aiment pas à être dérangés
+dans leur criterium, il est évident que l'art dramatique,
+comme tous les arts, a devant lui un domaine
+illimité, sans barrière d'aucune sorte, ni à gauche ni
+à droite. L'infirmité, l'impuissance humaine seule est
+la borne d'un art.</p>
+
+<p>Pour bien comprendre la nécessité d'une révolution
+au théâtre, il faut établir nettement où nous en
+sommes aujourd'hui. Pendant toute notre période
+classique, la tragédie a régné en maîtresse absolue.
+Elle était rigide et intolérante, ne souffrant pas une
+velléité de liberté, pliant les esprits les plus grands à
+ses inexorables lois. Lorsqu'un auteur tentait de s'y
+soustraire, on le condamnait comme un esprit mal
+fait, incohérent et bizarre, on le regardait presque
+comme un homme dangereux. Pourtant, dans cette
+formule si étroite, le génie bâtissait quand même
+son monument de marbre et d'airain. La formule
+était née dans la renaissance grecque et latine, les
+créateurs qui se l'appropriaient y trouvaient le cadre
+suffisant à de grandes oeuvres. Plus tard seulement,
+lorsqu'arrivèrent les imitateurs, la queue de plus en
+plus grêle et débile des disciples, les défauts de la formule
+apparurent, on en vit les ridicules et les invraisemblances,
+l'uniformité menteuse, la déclamation
+continuelle et insupportable. D'ailleurs, l'autorité de
+la tragédie était telle, qu'il fallut deux cents ans pour
+la démoder. Peu à peu, elle avait tâché de s'assouplir,
+sans y arriver, car les principes autoritaires dont elle
+découlait, lui interdisaient formellement, sous peine
+de mort, toute concession à l'esprit nouveau. Ce fut
+lorsqu'elle tenta de s'élargir qu'elle fut renversée,
+après un long règne de gloire.</p>
+
+<p>Depuis le dix-huitième siècle, le drame romantique
+s'agitait donc dans la tragédie. Les trois unités étaient
+parfois violées, on donnait plus d'importance à la décoration
+et à la figuration, on mettait en scène les
+péripéties violentes que la tragédie reléguait dans des
+récits, comme pour ne pas troubler par l'action la
+tranquillité majestueuse de l'analyse psychologique.
+D'autre part, la passion de la grande époque était remplacée
+par de simples procédés, une pluie grise de médiocrité
+et d'ennui tombait sur les planches. On croit
+voir la tragédie, vers le commencement de ce siècle,
+pareille à une haute figure pâle et maigrie, n'ayant plus
+sous sa peau blanche une goutte de sang, traînant ses
+draperies en lambeaux dans les ténèbres d'une scène,
+dont la rampe s'est éteinte d'elle-même. Une renaissance
+de l'art dramatique sous une nouvelle formule
+était fatale, et c'est alors que le drame romantique
+planta bruyamment son étendard devant le trou du
+souffleur. L'heure se trouvait marquée, un lent travail
+avait eu lieu, l'insurrection s'avançait sur un terrain
+préparé pour la victoire. Et jamais le mot insurrection
+n'a été plus juste, car le drame saisit corps
+à corps la tragédie, et par haine de cette reine devenue
+impotente, il voulut briser tout ce qui rappelait
+son règne. Elle n'agissait pas, elle gardait une
+majesté froide sur son trône, procédant par des
+discours et des récits; lui, prit pour règle l'action,
+l'action outrée, sautant aux quatre coins de la scène,
+frappant à droite et à gauche, ne raisonnant et n'analysant
+plus, étalant sous les yeux du public l'horreur
+sanglante des dénouements. Elle avait choisi
+pour cadre l'antiquité, les éternels Grecs et les éternels
+Romains, immobilisant l'action dans une salle, dans
+un pérystile de temple; lui, choisit le moyen âge, fit
+défiler les preux et les châtelaines, multiplia les décors
+étranges, des châteaux plantés à pic sur des
+fleuves, des salles d'armes emplies d'armures, des
+cachots souterrains trempés d'humidité, des clairs de
+lune dans des forêts centenaires. Et l'antagonisme se
+retrouve ainsi partout; le drame romantique, brutalement,
+se fait l'adversaire armé de la tragédie et la
+combat par tout ce qu'il peut ramasser de contraire
+à sa formule.</p>
+
+<p>Il faut insister sur cette rage d'hostilité, dans le
+beau temps du drame romantique, car il y a là une
+indication précieuse. Sans doute, les poètes qui ont
+dirigé le mouvement, parlaient de mettre à la scène la
+vérité des passions et réclamaient un cadre plus vaste
+pour y faire tenir la vie humaine tout entière, avec
+ses oppositions et ses inconséquences; ainsi, on
+se rappelle que le drame romantique a surtout bataillé
+pour mêler le rire aux larmes dans une même
+pièce, en s'appuyant sur cet argument que la gaieté et
+la douleur marchent côte à côte ici-bas. Mais, en
+somme, la vérité, la réalité importait peu, déplaisait
+même aux novateurs. Ils n'avaient qu'une passion,
+jeter par terre la formule tragique qui les gênait,
+la foudroyer à grand bruit, dans une débandade
+de toutes les audaces. Ils voulaient, non pas que leurs
+héros du moyen âge fussent plus réels que les héros
+antiques des tragédies, mais qu'ils se montrassent
+aussi passionnés et sublimes que ceux-ci se montraient
+froids et corrects. Une simple guerre de costumes et de
+rhétoriques, rien de plus. On se jetait ses pantins à la
+tête. Il s'agissait de déchirer les peplums en l'honneur
+des pourpoints et de faire que l'amante qui parlait à
+son amant, au lieu de l'appeler: Mon seigneur, l'appelât:
+Mon lion. D'un côté comme de l'autre, on restait
+dans la fiction, on décrochait les étoiles.</p>
+
+<p>Certes, je ne suis pas injuste envers le mouvement
+romantique. Il a eu une importance capitale et définitive,
+il nous a faits ce que nous sommes, c'est-à-dire
+des artistes libres. Il était, je le répète, une révolution
+nécessaire, une violente émeute qui s'est
+produite à son heure pour balayer le règne de la tragédie
+tombée en enfance. Seulement, il serait ridicule
+de vouloir borner au drame romantique l'évolution
+de l'art dramatique. Aujourd'hui surtout, on reste
+stupéfait quand on lit certaines préfaces, où le mouvement
+de 1830 est donné comme une entrée triomphale
+dans la vérité humaine. Notre recul d'une
+quarantaine d'années suffit déjà pour nous faire clairement
+voir que la prétendue vérité des romantiques
+est une continuelle et monstrueuse exagération du
+réel, une fantaisie lâchée dans l'outrance. A coup
+sûr, si la tragédie est d'une autre fausseté, elle n'est
+pas plus fausse. Entre les personnages en peplum
+qui se promènent avec des confidents et discutent
+sans fin leurs passions, et les personnages en pourpoint
+qui font les grands bras et qui s'agitent comme
+des hannetons grisés de soleil, il n'y a pas de choix à
+faire, les uns et les autres sont aussi parfaitement
+inacceptables. Jamais ces gens-là n'ont existé. Les
+héros romantiques ne sont que les héros tragiques,
+piqués un mardi gras par la tarentule du carnaval,
+affublés de faux nez et dansant le cancan dramatique
+après boire. A une rhétorique lymphatique, le
+mouvement de 1830 a substitué une rhétorique nerveuse
+et sanguine, voilà tout.</p>
+
+<p>Sans croire au progrès dans l'art, on peut dire que
+l'art est continuellement en mouvement, au milieu des
+civilisations, et que les phases de l'esprit humain se
+reflètent en lui. Le génie se manifeste dans toutes les
+formules, même dans les plus primitives et les plus
+naïves; seulement, les formules se transforment et
+suivent l'élargissement des civilisations, cela est incontestable.
+Si Eschyle a été grand, Shakespeare et
+Molière se sont montrés également grands, tous les
+trois dans des civilisations et des formules différentes.
+Je veux déclarer par là que je mets à part le génie
+créateur qui sait toujours se contenter de la formule
+de son époque. Il n'y a pas progrès dans la création
+humaine, mais il y a une succession logique de formules,
+de façons de penser et d'exprimer. C'est ainsi
+que l'art marche avec l'humanité, en est le langage
+même, va où elle va, tend comme elle à la lumière et
+à la vérité, sans pour cela que l'effort du créateur puisse
+être jugé plus ou moins grand, soit qu'il se produise au
+début soit qu'il se produise à la fin d'une littérature.</p>
+
+<p>D'après cette façon de voir, il est certain que, si
+l'on part de la tragédie, le drame romantique est
+un premier pas vers le drame naturaliste auquel nous
+marchons. Le drame romantique a déblayé le terrain,
+proclamé la liberté de l'art. Son amour de l'action,
+son mélange du rire et des larmes, sa recherche du
+costume et du décor exacts, indiquent le mouvement
+en avant vers la vie réelle. Dans toute révolution
+contre un régime séculaire, n'est-ce pas ainsi que les
+choses se passent? On commence par casser les
+vitres, on chante et on crie, on démolit à coups de
+marteau les armoiries du dernier règne. Il y a une
+première exubérance, une griserie des horizons
+nouveaux vaguement entrevus, des excès de toutes
+sortes qui dépassent le but et qui tombent dans l'arbitraire
+du système abhorré dont on vient de combattre
+les abus. Au milieu de la bataille, les vérités du
+lendemain disparaissent. Et il faut que tout soit
+calmé, que la fièvre ait disparu, pour qu'on regrette
+les vitres cassées et pour qu'on s'aperçoive de la
+besogne mauvaise, des lois trop hâtivement bâclées,
+qui valent à peine les lois contre lesquelles on s'est
+révolté. Eh bien, toute l'histoire du drame romantique
+est là. Il a pu être la formule nécessaire d'un
+moment, il a pu avoir l'intuition de la vérité, il a pu
+être le cadre à jamais illustre dont un grand poète
+s'est servi pour réaliser des chefs-d'oeuvre; à l'heure
+actuelle, il n'en est pas moins une formule ridicule et
+démodée, dont la rhétorique nous choque. Nous nous
+demandons pourquoi enfoncer ainsi les fenêtres,
+traîner des rapières, rugir continuellement, être d'une
+gamme trop haut dans les sentiments et les mots; et
+cela nous glace, cela nous ennuie et nous fâche. Notre
+condamnation de la formule romantique se résume
+dans cette parole sévère: pour détruire une rhétorique,
+il ne fallait pas en inventer une autre.</p>
+
+<p>Aujourd'hui donc, tragédie et drame romantique
+sont également vieux et usés. Et cela n'est guère en
+l'honneur du drame, il faut le dire, car en moins
+d'un demi-siècle il est tombé dans le même état de
+vétusté que la tragédie, qui a mis deux siècles à
+vieillir. Le voilà par terre à son tour, culbuté par la
+passion même qu'il a montrée dans la lutte. Plus
+rien n'existe. Il est simplement permis de deviner ce
+qui va se produire. Logiquement, sur le terrain libre
+conquis en 1830, il ne peut pousser qu'une formule
+naturaliste.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Il semble impossible que le mouvement d'enquête
+et d'analyse, qui est le mouvement même du dix-neuvième
+siècle, ait révolutionné toutes les sciences
+et tous les arts, en laissant à part et comme isolé
+l'art dramatique. Les sciences naturelles datent de la
+fin du siècle dernier; la chimie, la physique n'ont
+pas cent ans; l'histoire et la critique ont été renouvelées,
+créées en quelque sorte après la Révolution;
+tout un monde est sorti de terre, on en est revenu à
+l'étude des documents, à l'expérience, comprenant
+que pour fonder à nouveau, il fallait reprendre les
+choses au commencement, connaître l'homme et la
+nature, constater ce qui est. De là, la grande école
+naturaliste, qui s'est propagée sourdement, fatalement,
+cheminant souvent dans l'ombre, mais avançant
+quand même, pour triompher enfin au grand
+jour. Faire l'histoire de ce mouvement, avec les malentendus
+qui ont pu paraître l'arrêter, les causes multiples
+qui l'ont précipité ou ralenti, ce serait faire
+l'histoire du siècle lui-même. Un courant irrésistible
+emporte notre société à l'étude du vrai. Dans le roman,
+Balzac a été le hardi et puissant novateur qui
+a mis l'observation du savant à la place de l'imagination
+du poète. Mais, au théâtre, l'évolution semble
+plus lente. Aucun écrivain illustre n'a encore formulé
+l'idée nouvelle avec netteté.</p>
+
+<p>Certes, je ne dis point qu'il ne se soit pas produit
+des oeuvres excellentes, où l'on trouve des caractères
+savamment étudiés, des vérités hardies portées à la
+scène. Par exemple, je citerai certaines pièces de
+M. Dumas fils, dont je n'aime guère le talent, et de
+M. Emile Augier, qui est plus humain et plus puissant.
+Seulement, ce sont là des nains à côté de Balzac;
+le génie leur a manqué pour fixer la formule. Ou
+qu'il faut dire, c'est qu'on ne sait jamais au juste où
+un mouvement commence, parce que ce mouvement
+vient d'ordinaire de fort loin, et qu'il se confond
+avec le mouvement précédent, dont il est sorti. Le
+courant naturaliste a existé de tout temps, si l'on
+veut. Il n'apporte rien d'absolument neuf. Mais il est
+enfin entré dans une époque qui lui est favorable, il
+triomphe et s'élargit, parce que l'esprit humain est
+arrivé au point de maturité nécessaire. Je ne nie donc
+pas le passé, je constate le présent. La force du naturalisme
+est justement d'avoir des racines profondes
+dans notre littérature nationale, qui est faite de beaucoup
+de bon sens. Il vient des entrailles mêmes de
+l'humanité, il est d'autant plus fort qu'il a mis plus
+longtemps à grandir et qu'il se retrouve dans un
+plus grand nombre de nos chefs-d'oeuvre.</p>
+
+<p>Des faits se produisent, et je les signale. Croit-on
+qu'on aurait applaudi l'<i>Ami Fritz</i> à la Comédie-Française,
+il y a vingt ans? Non, certes! Cette pièce où l'on
+mange tout le temps, où l'amoureux parle un langage
+si familier, aurait révolté à la fois les classiques
+et les romantiques. Pour expliquer le succès, il faut
+convenir que les années ont marché, qu'un travail
+secret s'est fait dans le public. Les peintures exactes
+qui répugnaient, séduisent aujourd'hui. La foule est
+gagnée et la scène se trouve libre à toutes les tentatives.
+Telle est la seule conclusion à tirer.</p>
+
+<p>Ainsi donc, voilà où nous en sommes. Pour mieux
+me faire entendre, j'insiste, je ne crains pas de me
+répéter, je résume ce que j'ai dit. Lorsqu'on examine
+de près l'histoire de notre littérature dramatique, on
+y distingue plusieurs époques nettement déterminées.
+D'abord, il y a l'enfance de l'art, les farces et
+les mystères du moyen âge, de simples récitatifs
+dialogues, qui se développaient au milieu d'une convention
+naïve, avec une mise en scène et des décors
+primitifs. Peu à peu, les pièces se compliquent, mais
+d'une façon barbare, et lorsque Corneille apparaît, il
+est surtout acclamé parce qu'il se présente en novateur,
+qu'il épure la formule dramatique du temps et
+qu'il la consacre par son génie. Il serait très intéressant
+d'étudier, sur des documents, comment la formule
+classique s'est créée chez nous. Elle répondait
+à l'esprit social de l'époque. Rien n'est solide en dehors
+de ce qui n'est pas bâti sur des nécessités. La
+tragédie a régné pendant deux siècles parce qu'elle
+satisfaisait exactement les besoins de ces siècles.
+Des génies de tempéraments différents l'avaient appuyée
+de leurs chefs-d'oeuvre. Aussi, la voyons-nous
+s'imposer longtemps encore, même lorsque
+des talents de second ordre ne produisent plus que
+des oeuvres inférieures. Elle avait la force acquise,
+elle continuait d'ailleurs à être l'expression littéraire
+de la société du temps, et rien n'aurait pu la
+renverser, si la société elle-même n'avait pas disparu.
+Après la Révolution, après cette perturbation
+profonde qui allait tout transformer et accoucher
+d'un monde nouveau, la tragédie agonise pendant
+quelques années encore. Puis, la formule craque et le
+Romantisme triomphe, une nouvelle formule s'affirme.
+Il faut se reporter à la première moitié du
+siècle, pour avoir le sens exact de ce cri de liberté.
+La jeune société était dans le frisson de son enfantement.
+Les esprits surexcités, dépaysés, élargis violemment,
+restaient secoués d'une lièvre dangereuse
+et le premier usage de la liberté conquise était de se
+lamenter, de rêver les aventures prodigieuses, les
+amours surhumains. On bâillait aux étoiles, l'on se
+suicidait, réaction très curieuse contre l'affranchissement
+social qui venait d'être proclamé au prix de tant
+de sang. Je m'en tiens à la littérature dramatique, je
+constate que le romantisme fut au théâtre une simple
+émeute, l'invasion d'une bande victorieuse, qui entrait
+violemment sur la scène, tambours battants et drapeau
+déployé. Dans cette première heure, les combattants
+songèrent surtout à frapper les esprits par une forme
+neuve; ils opposèrent une rhétorique à une rhétorique,
+le moyen âge à l'antiquité, l'exaltation de la
+passion à l'exaltation du devoir. Et ce fut tout, car
+les conventions scéniques ne firent que se déplacer,
+les personnages restèrent des marionnettes autrement
+habillées, rien ne fut modifié que l'aspect extérieur
+et le langage. D'ailleurs, cela suffisait pour l'époque.
+Il fallait prendre possession du théâtre au nom de la
+liberté littéraire, et le romantisme s'acquitta de ce
+rôle insurrectionnel avec un éclat incomparable.
+Mais qui ne comprend aujourd'hui que son rôle devait
+se borner à cela. Est-ce que le romantisme
+exprime notre société d'une façon quelconque, est-ce
+qu'il répond à un de nos besoins? Évidemment,
+non. Aussi est-il déjà démodé, comme un jargon
+que nous n'entendons plus. La littérature classique
+qu'il se flattait de remplacer, a vécu deux siècles,
+parce qu'elle était basée sur l'état social; mais lui,
+qui ne se basait sur rien, sinon sur la fantaisie de
+quelques poètes, ou si l'on veut sur une maladie
+passagère des esprits surmenés par les événements
+historiques, devait fatalement disparaître avec cette
+maladie. Il a été l'occasion d'un magnifique épanouissement
+lyrique; ce sera son éternelle gloire.
+Seulement, aujourd'hui que l'évolution s'accomplit
+tout entière, il est bien visible que le romantisme
+n'a été que le chaînon nécessaire qui devait attacher
+la littérature classique à la littérature naturaliste.
+L'émeute est terminée, il s'agit de fonder
+un État solide. Le naturalisme découle de l'art
+classique, comme la société actuelle est basée sur
+les débris de la société ancienne. Lui seul répond à
+notre état social, lui seul a des racines profondes
+dans l'esprit de l'époque; et il fournira la seule
+formule d'art durable et vivante, parce que cette
+formule exprimera la façon d'être de l'intelligence
+contemporaine. En dehors de lui, il ne saurait y
+avoir pour longtemps que modes et fantaisies passagères.
+Il est, je le dis encore, l'expression du siècle,
+et pour qu'il périsse, il faudrait qu'un nouveau bouleversement
+transformât notre monde démocratique.</p>
+
+<p>Maintenant, il reste à souhaiter une chose: la
+venue d'hommes de génie qui consacrent la formule
+naturaliste. Balzac s'est produit dans le roman, et le
+roman est fondé. Quand viendront les Corneille, les
+Molière, les Racine, pour fonder chez nous un nouveau
+théâtre? Il faut espérer et attendre.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Le temps semble déjà loin où le drame régnait en
+maître. Il comptait à Paris cinq ou six théâtres prospères.
+La démolition des anciennes salles du boulevard
+du Temple a été pour lui une première catastrophe.
+Les théâtres ont dû se disséminer, le public a
+changé, d'autres modes sont venues. Mais le discrédit
+où le drame est tombé provient surtout de l'épuisement
+du genre, des pièces ridicules et ennuyeuses
+qui ont peu à peu succédé aux oeuvres puissantes de
+1830.</p>
+
+<p>Il faut ajouter le manque absolu d'acteurs nouveaux
+comprenant et interprétant ces sortes de pièces,
+car chaque formule dramatique qui disparaît emporte
+avec elle ses interprètes. Aujourd'hui, le drame,
+chassé de scène en scène, n'a plus réellement à lui
+que l'Ambigu et le Théâtre-Historique. A la Porte-Saint-Martin
+elle-même, c'est à peine si on lui fait
+une petite place, entre deux pièces à grand spectacle.</p>
+
+<p>Certes, un succès de loin en loin ranime les courages.
+Mais la pente est fatale, le drame glisse à l'oubli; et,
+s'il paraît vouloir parfois s'arrêter dans sa chute, c'est
+pour rouler ensuite plus bas. Naturellement, les
+plaintes sont grandes. La queue romantique, surtout,
+est dans la désolation; elle jure bien haut qu'en dehors
+du drame, de son drame à elle, il n'y a pas de
+salut pour notre littérature dramatique. Je crois au
+contraire qu'il faut trouver une formule nouvelle,
+transformer le drame, comme les écrivains de la première
+moitié du siècle ont transformé la tragédie.
+Toute la question est là. La bataille doit être aujourd'hui
+entre le drame romantique et le drame
+naturaliste.</p>
+
+<p>Je désigne par drame romantique toute pièce qui
+se moque de la vérité des faits et des personnages,
+qui promène sur les planches des pantins au ventre
+bourré de son, qui, sous le prétexte de je ne sais quel
+idéal, patauge dans le pastiche de Shakespeare et
+d'Hugo. Chaque époque a sa formule, et notre formule
+n'est certainement pas celle de 1830. Nous sommes
+à un âge de méthode, de science expérimentale,
+nous avons avant tout le besoin de l'analyse exacte.
+Ce serait bien peu comprendre la liberté conquise
+que de vouloir nous enfermer dans une nouvelle tradition.
+Le terrain est libre, nous pouvons revenir à
+l'homme et à la nature.</p>
+
+<p>Dernièrement, on faisait de grands efforts pour
+ressusciter le drame historique. Rien de mieux. Un
+critique ne peut condamner d'un mot le choix des
+sujets historiques, malgré toutes ses préférences personnelles
+pour les sujets modernes. Je suis simplement
+plein de méfiance. Le patron sur lequel on
+taille chez nous ces sortes de pièces me fait peur à
+l'avance. Il faut voir comme on y traite l'histoire,
+quels singuliers personnages on y présente sous des
+noms de rois, de grands capitaines ou de grands artistes,
+enfin à quelle effroyable sauce on y accommode
+nos annales. Dès que les auteurs de ces machines-là
+sont dans le passé, ils se croient tout permis,
+les invraisemblances, les poupées de carton, les
+sottises énormes, les barbouillages criards d'une
+fausse couleur locale. Et quelle étrange langue, François
+1er parlant comme un mercier de la rue Saint-Denis,
+Richelieu ayant des mots de traître du boulevard
+du Crime, Charlotte Corday pleurant avec des
+sentimentalités de petite ouvrière!</p>
+
+<p>Ce qui me stupéfie, c'est que nos auteurs dramatiques
+ne paraissent pas se douter un instant que le
+genre historique est forcément le plus ingrat, celui
+où les recherches, la conscience, le talent profond
+d'intuition et de résurrection sont le plus nécessaires.
+Je comprends ce drame, lorsqu'il est traité par des
+poètes de génie ou par des hommes d'une science
+immense, capables de mettre devant les spectateurs
+toute une époque debout, avec son air particulier,
+ses moeurs, sa civilisation; c'est là alors une oeuvre
+de divination ou de critique d'un intérêt profond.</p>
+
+<p>Mais je sais malheureusement ce que les partisans
+du drame historique veulent ressusciter: c'est uniquement
+le drame à panaches et à ferraille, la pièce à
+grand spectacle et à grands mots, la pièce menteuse
+faisant la parade devant la foule, une parade grossière
+qui attriste les esprits justes. Et je me méfie. Je
+crois que toute cette antiquaille est bonne à laisser
+dans notre musée dramatique, sous une pieuse couche
+de poussière.</p>
+
+<p>Sans doute, il y a de grands obstacles aux tentatives
+originales. On se heurte contre les hypocrisies
+de la critique et contre la longue éducation de sottise
+faite à la foule. Cette foule, qui commence à
+rire des enfantillages de certains mélodrames, se
+laisse toujours prendre aux tirades sur les beaux
+sentiments. Mais les publics changent; le public de
+Shakespeare, le public de Molière ne sont plus les
+nôtres. Il faut compter sur le mouvement des esprits,
+sur le besoin de réalité qui grandit partout. Les derniers
+romantiques ont beau répéter que le public
+veut ceci, que le public ne veut pas cela: il viendra
+un jour où le public voudra la vérité.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Toutes les formules anciennes, la formule classique,
+la formule romantique, sont basées sur l'arrangement
+et sur l'amputation systématiques du vrai.
+On a posé en principe que le vrai est indigne; et on
+essaye d'en tirer une essence, une poésie, sous le
+prétexte qu'il faut expurger et agrandir la nature.
+Jusqu'à présent, les différentes écoles littéraires ne
+se sont battues que sur la question de savoir de quel
+déguisement on devait habiller la vérité, pour qu'elle
+n'eût pas l'air d'une dévergondée en public. Les
+classiques avaient adopté le peplum, les romantiques
+ont fait une révolution pour imposer la cotte de maille
+et le pourpoint. Au fond, ce changement de toilette
+importe peu, le carnaval de la nature continue.
+Mais, aujourd'hui, les naturalistes arrivent et déclarent
+que le vrai n'a pas besoin de draperies; il
+doit marcher dans sa nudité. Là, je le répète, est la
+querelle.</p>
+
+<p>Certes, les écrivains de quelque jugement comprennent
+parfaitement que la tragédie et le drame
+romantique sont morts. Seulement, le plus grand
+nombre sont très troublés en songeant à la formule
+encore vague de demain. Est-ce que sérieusement la
+vérité leur demande de faire le sacrifice de la grandeur,
+de la poésie, du souffle épique qu'ils ont l'ambition
+de mettre dans leurs pièces? Est-ce que le naturalisme
+exige d'eux qu'ils rapetissent de toutes parts
+leur horizon et qu'ils ne risquent plus un seul coup
+d'aile dans le ciel de la fantaisie?</p>
+
+<p>Je vais tâcher de répondre. Mais, auparavant, il
+faut déterminer les procédés que les idéalistes emploient
+pour hausser leurs oeuvres à la poésie. Ils
+commencent par reculer au fond des âges le sujet
+qu'ils ont choisi. Cela leur fournit des costumes et
+rend le cadre assez vague pour leur permettre tous
+les mensonges. Ensuite, ils généralisent au lieu d'individualiser;
+leurs personnages ne sont plus des êtres
+vivants, mais des sentiments, des arguments, des passions
+déduites et raisonnées. Le cadre faux veut des
+héros de marbre ou de carton. Un homme en chair et
+en os, avec son originalité propre, détonnerait d'une
+façon criarde au milieu d'une époque légendaire.
+Aussi voit-on les personnages d'une tragédie ou d'un
+drame romantique se promener, raidis dans une
+altitude, l'un représentant le devoir, l'autre le patriotisme,
+un troisième la superstition, un quatrième
+l'amour maternel; et ainsi de suite, toutes les idées
+abstraites y passent à la file. Jamais l'analyse complète
+d'un organisme, jamais un personnage dont les
+muscles et le cerveau travaillent comme dans la
+nature.</p>
+
+<p>Ce sont donc là les procédés auxquels les écrivains
+tournés vers l'épopée ne veulent pas renoncer. Toute
+la poésie, pour eux, est dans le passé et dans l'abstraction,
+dans l'idéalisation des faits et des personnages.
+Dès qu'on les met en face de la vie quotidienne,
+dès qu'ils ont devant eux le peuple qui emplit nos
+rues, ils battent des paupières, ils balbutient, effarés,
+ne voyant plus clair, trouvant tout très laid et indigne
+de l'art. A les entendre, il faut que les sujets
+entrent dans les mensonges de la légende, il faut que
+les hommes se pétrifient et tournent à l'état de statue,
+pour que l'artiste puisse enfin les accepter et les
+accommoder à sa guise.</p>
+
+<p>Or, c'est à ce moment que les naturalistes arrivent
+et disent très carrément que la poésie est partout, en
+tout, plus encore dans le présent et le réel que dans
+le passé et l'abstraction. Chaque fait, à chaque heure,
+a son côté poétique et superbe. Nous coudoyons
+des héros autrement grands et puissants que les
+marionnettes des faiseurs d'épopée. Pas un dramaturge,
+dans ce siècle, n'a mis debout des figures aussi
+hautes que le baron Hulot, le vieux Grandet, César
+Birotteau, et tous les autres personnages de Balzac,
+si individuels et si vivants. Auprès de ces créations
+géantes et vraies, les héros grecs ou romains grelottent,
+les héros du moyen âge tombent sur le nez
+comme des soldats de plomb.</p>
+
+<p>Certes, à cette heure, devant les oeuvres supérieures
+produites par l'école naturaliste, des oeuvres
+de haut vol, toutes vibrantes de vie, il est ridicule et
+faux de parquer la poésie dans je ne sais quel temple
+d'antiquailles, parmi les toiles d'araignée. La poésie
+coule à plein bord dans tout ce qui existe, d'autant
+plus large qu'elle est plus vivante. Et j'entends donner
+à ce mot de poésie toute sa valeur, ne pas en enfermer
+le sens entre la cadence de deux rimes, ni au fond
+d'une chapelle étroite de rêveurs, lui restituer son
+vrai sens humain, qui est de signifier l'agrandissement
+et l'épanouissement de toutes les vérités.</p>
+
+<p>Prenez donc le milieu contemporain, et tâchez d'y
+faire vivre des hommes: vous écrirez de belles
+oeuvres. Sans doute, il faut un effort, il faut dégager
+du pêle-mêle de la vie la formule simple du naturalisme.
+Là est la difficulté, faire grand avec des sujets
+et des personnages que nos yeux, accoutumés au
+spectacle de chaque jour, ont fini par voir petits. Il
+est plus commode, je le sais, de présenter une marionnette
+au public, d'appeler la marionnette Charlemagne
+et de la gonfler à un tel point de tirades, que
+le public s'imagine avoir vu un colosse; cela est plus
+commode que de prendre un bourgeois de notre
+époque, un homme grotesque et mal mis et d'en tirer
+une poésie sublime, d'en faire, par exemple, le père
+Goriot, le père qui donne ses entrailles à ses filles,
+une figure si énorme de vérité et d'amour, qu'aucune
+littérature ne peut en offrir une pareille.</p>
+
+<p>Rien n'est aisé comme de travailler sur des patrons,
+avec des formules connues; et les héros, dans le goût
+classique ou romantique, coûtent si peu de besogne,
+qu'on les fabrique à la douzaine. C'est un article
+courant dont notre littérature est encombrée. Au
+contraire, l'effort devient très dur, lorsqu'on veut un
+héros réel, savamment analysé, debout et agissant.
+Voilà sans doute pourquoi le naturalisme terrifie les
+auteurs habitués à pêcher des grands hommes dans
+l'eau trouble de l'histoire. Il leur faudrait fouiller
+l'humanité trop profondément, apprendre la vie, aller
+droit à la grandeur réelle et la mettre en oeuvre d'une
+main puissante. Et qu'on ne nie pas cette poésie
+vraie de l'humanité; elle a été dégagée dans le roman,
+elle peut l'être au théâtre; il n'y a là qu'une adaptation
+à trouver.</p>
+
+<p>Je suis tourmenté par une comparaison qui me
+poursuit et dont je me débarrasserai ici. On vient de
+jouer pendant de longs mois, à l'Odéon, <i>les Danicheff</i>,
+une pièce dont l'action se passe en Russie; elle a eu
+chez nous un très vif succès, seulement elle est si
+mensongère, paraît-il, si pleine de grossières invraisemblances,
+que l'auteur, qui est Russe, n'a pas
+même osé la faire représenter dans son pays. Que
+pensez-vous de cette oeuvre qu'on applaudit à Paris
+et qui serait sifflée à Saint-Pétersbourg? Eh bien!
+imaginez un instant que les Romains puissent ressusciter
+et qu'on représente devant eux Rome vaincue.
+Entendez-vous leurs éclats de rire? croyez-vous que
+la pièce irait jusqu'au bout? Elle leur semblerait un
+véritable carnaval, elle sombrerait sous un immense
+ridicule. Et il en est ainsi de toutes les pièces historiques,
+aucune ne pourrait être jouée devant les
+sociétés qu'elles ont la prétention de peindre. Étrange
+théâtre, alors, qui n'est possible que chez des étrangers,
+qui est basé sur la disparition des générations
+dont il s'occupe, qui vit d'erreurs au point d'être
+seulement bon pour des ignorants!</p>
+
+<p>L'avenir est au naturalisme. On trouvera la formule,
+on arrivera à prouver qu'il y a plus de poésie dans le
+petit appartement d'un bourgeois que dans tous les
+palais vides et vermoulus de l'histoire; on finira même
+par voir que tout se rencontre dans le réel, les fantaisies
+adorables, échappées du caprice et de l'imprévu,
+et les idylles, et les comédies, et les drames.
+Quand le champ sera retourné, ce qui semble inquiétant
+et irréalisable aujourd'hui, deviendra une besogne
+facile.</p>
+
+<p>Certes, je ne puis me prononcer sur la forme que
+prendra le drame de demain; c'est au génie qu'il faut
+laisser le soin de parler. Mais je me permettrai
+pourtant d'indiquer la voie dans laquelle j'estime que
+notre théâtre s'engagera.</p>
+
+<p>Il s'agit d'abord de laisser là le drame romantique.
+Il serait désastreux de lui prendre ses procédés
+d'outrance, sa rhétorique, sa théorie de l'action quand
+même, aux dépens de l'analyse des caractères. Les
+plus beaux modèles du genre ne sont, comme on l'a
+dit, que des opéras à grand spectacle. Je crois donc
+qu'on doit remonter jusqu'à la tragédie, non pas,
+grand Dieu! pour lui emprunter davantage sa rhétorique,
+son système de confidents, de déclamation,
+de récits interminables; mais pour revenir à la simplicité
+de l'action et à l'unique étude psychologique
+et physiologique des personnages. Le cadre tragique
+ainsi entendu est excellent: un fait se déroulant dans
+sa réalité et soulevant chez les personnages des passions
+et des sentiments, dont l'analyse exacte serait
+le seul intérêt de la pièce. Et cela dans le milieu
+contemporain, avec le peuple qui nous entoure.</p>
+
+<p>Mon continuel souci, mon attente pleine d'angoisse
+est donc de m'interroger, de me demander
+lequel de nous va avoir la force de se lever tout debout
+et d'être un homme de génie. Si le drame naturaliste
+doit être, un homme de génie seul peut l'enfanter.
+Corneille et Racine ont fait la tragédie. Victor
+Hugo a fait le drame romantique. Où donc est l'auteur
+encore inconnu qui doit faire le drame naturaliste!
+Depuis quelques années, les tentatives n'ont
+pas manqué. Mais, soit que le public ne fût pas
+mûr, soit plutôt qu'aucun des débutants n'eût le
+large souffle nécessaire, pas une de ces tentatives n'a
+eu encore de résultat décisif.</p>
+
+<p>En ces sortes de combats, les petites victoires ne
+signifient rien; il faut des triomphes, accablant les
+adversaires, gagnant la foule à la cause. Devant un
+homme vraiment fort, les spectateurs plieraient les
+épaules. Puis, cet homme apporterait le mot attendu,
+la solution du problème, la formule de la vie
+réelle sur la scène, en la combinant avec la loi d'optique
+nécessaire au théâtre. Il réaliserait enfin ce que
+les nouveaux venus n'ont pu trouver encore: être
+assez habile ou assez puissant pour s'imposer, rester
+assez vrai pour que l'habileté ne le conduisît pas au
+mensonge.</p>
+
+<p>Et quelle place immense ce novateur prendrait
+dans notre littérature dramatique! Il serait au sommet.
+Il bâtirait son monument au milieu du désert
+de médiocrité que nous traversons, parmi les bicoques
+de boue et de crachat dont on sème au jour le
+jour nos scènes les plus illustres. Il devrait tout remettre
+en question et tout refaire, balayer les planches,
+créer un monde, dont il prendrait les éléments
+dans la vie, en dehors des traditions. Parmi les
+rêves d'ambition que peut faire un écrivain à notre
+époque, il n'en est certainement pas de plus vaste.
+Le domaine du roman est encombré; le domaine du
+théâtre est libre. A cette heure, en France, une
+gloire impérissable attend l'homme de génie qui,
+reprenant l'oeuvre de Molière, trouvera en plein dans
+la réalité la comédie vivante, le drame vrai de la
+société moderne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LE DON</h3>
+
+<p>Je parlerai de ce fameux don du théâtre, dont il
+est si souvent question.</p>
+
+<p>On connaît la théorie. L'auteur dramatique est un
+homme prédestiné qui naît avec une étoile au front.
+Il parle, les foules le reconnaissent et s'inclinent.
+Dieu l'a pétri d'une matière rare et particulière. Son
+cerveau a des cases en plus. Il est le dompteur qui
+apporte une électricité dans le regard. Et ce don, cette
+flamme divine est d'une qualité si précieuse, qu'elle
+ne descend et ne brûle que sur quelques têtes choisies,
+une douzaine au plus par génération.</p>
+
+<p>Cela fait sourire. Voyez-vous l'auteur dramatique
+transformé en oint du Seigneur! J'ignore pourquoi,
+par décret, on n'autoriserait pas nos vaudevillistes
+et nos dramaturges à porter un costume de
+pontifes pour les différencier de la foule. Comme ce
+monde du théâtre gratte et exaspère la vanité! Il n'y
+a pas que les comédiens qui se haussent sur les
+planches et se donnent en continuel spectacle. Voilà
+les auteurs dramatiques gagnés par cette fièvre. Ils
+veulent être exceptionnels, ils ont des secrets comme
+les francs-maçons, ils lèvent les épaules de pitié
+quand un profane touche à leur art, ils déclarent
+modestement qu'ils ont un génie particulier; mon
+Dieu! oui, eux-mêmes ne sauraient dire pourquoi
+ils ont ce talent, c'est comme cela, c'est le ciel qui
+l'a voulu. On peut chercher à leur dérober leur secret;
+peine inutile, le travail, qui mène à tout, ne
+mène pas à la science du théâtre. Et la critique
+moutonnière accrédite cette belle croyance-là, fait
+ce joli métier de décourager les travailleurs.</p>
+
+<p>Voyons, il faudrait s'entendre. Dans tous les arts,
+le don est nécessaire. Le peintre qui n'est pas doué,
+ne fera jamais que des tableaux très médiocres; de
+même le sculpteur, de même le musicien. Parmi la
+grande famille des écrivains, il naît des philosophes,
+des historiens, des critiques, des poètes, des romanciers;
+je veux dire des hommes que leurs aptitudes
+personnelles poussent plutôt vers la philosophie,
+l'histoire, la critique, la poésie, le roman. Il y a là
+une vocation, comme dans les métiers manuels. Au
+théâtre aussi il faut le don, mais il ne le faut pas
+davantage que dans le roman, par exemple. Remarquez
+que la critique, toujours inconséquente, n'exige
+pas le don chez le romancier. Le commissionnaire
+du coin ferait un roman, que cela n'étonnerait personne;
+il serait dans son droit. Mais, lorsque Balzac
+se risquait à écrire une pièce, c'était un soulèvement
+général; il n'avait pas le droit de faire du théâtre,
+et la critique le traitait en véritable malfaiteur.</p>
+
+<p>Avant d'expliquer cette stupéfiante situation faite
+aux auteurs dramatiques, je veux poser deux points
+avec netteté. La théorie du don du théâtre entraînerait
+deux conséquences: d'abord, il y aurait un absolu
+dans l'art dramatique; ensuite, quiconque serait
+doué deviendrait à peu près infaillible.</p>
+
+<p>Le théâtre! voilà l'argument de la critique. Le
+théâtre est ceci, le théâtre est cela. Eh! bon Dieu! je
+ne cesserai de le répéter, je vois bien des théâtres,
+je ne vois pas le théâtre. Il n'y a pas d'absolu, jamais!
+dans aucun art! S'il y a un théâtre, c'est
+qu'une mode l'a créé hier et qu'une mode l'emportera
+demain. On met en avant la théorie que le
+théâtre est une synthèse, que le parfait auteur dramatique
+doit dire en un mot ce que le romancier dit
+en une page. Soit! notre formule dramatique actuelle
+donne raison à celle théorie. Mais que fera-t-on alors
+de la formule dramatique du dix-septième siècle,
+de la tragédie, ce développement purement oratoire?
+Est-ce que les discours interminables que
+l'on trouve dans Racine et dans Corneille sont de
+la synthèse? Est-ce que surtout le fameux récit de
+Théramène est de la synthèse? On prétend qu'il ne
+faut pas de description au théâtre; en voilà pourtant
+une, et d'une belle longueur, et dans un de nos
+chefs-d'oeuvre.</p>
+
+<p>Où est donc le théâtre? Je demande à le voir, à
+savoir comment il est fait et quelle figure il a. Vous
+imaginez-vous nos tragiques et nos comiques d'il y a
+deux siècles en face de nos drames et de nos comédies
+d'aujourd'hui? Ils n'y comprendraient absolument
+rien. Cette fièvre cabriolante, cette synthèse
+qui sautille en petites phrases nerveuses, tout cet
+art bâché et poussif leur semblerait de la folie pure.
+De même que si un de nos auteurs s'avisait de reprendre
+l'ancienne formule, on le plaisanterait
+comme un homme qui monterait en coucou pour
+aller à Versailles. Chaque génération a son théâtre,
+voilà la vérité. J'aurais la partie trop belle, si je
+comparais maintenant les théâtres étrangers avec le
+nôtre. Admettez que Shakespeare donne aujourd'hui
+ses chefs-d'oeuvre à la Comédie-Française; il serait
+sifflé de la belle façon. Le théâtre russe est impossible
+chez nous, parce qu'il a trop de saveur originale.
+Jamais nous n'avons pu acclimater Schiller.
+Les Espagnols, les Italiens ont également leurs formules.
+Il n'y a que nous qui, depuis un demi-siècle,
+nous soyons mis à fabriquer des pièces d'exportation,
+qui peuvent être jouées partout, parce qu'elles n'ont
+justement pas d'accent et qu'elles ne sont que de
+jolies mécaniques bien construites.</p>
+
+<p>Du moment où l'absolu n'existe pas dans un art,
+le don prend un caractère plus large et plus souple.
+Mais ce n'est pas tout: l'expérience de chaque jour
+nous prouve que les auteurs qui ont ce fameux don,
+n'en produisent pas moins, de temps à autre, des
+pièces très mal faites et qui tombent. Il paraît que le
+don sommeille par instants. Il est inutile de citer
+des exemples. Tout d'un coup, l'auteur le plus adroit,
+le plus vigoureux, le plus respecté du public, accouche
+d'une oeuvre non seulement médiocre, mais
+qui ne se lient même pas debout. Voilà le dieu par
+terre. Et si l'on fréquente le monde des coulisses,
+c'est bien autre chose. Interrogez un directeur, un
+comédien, un auteur dramatique: ils vous répondront
+qu'ils n'entendent rien du tout au théâtre.
+On siffle les scènes sur lesquelles ils comptaient,
+on applaudit celles qu'ils voulaient couper la veille
+de la première représentation. Toujours, ils marchent
+dans l'inconnu, au petit bonheur. Leur vie
+est faite de hasards. Ce qui réussit là, échoue ailleurs;
+un soir, un mot porte, le lendemain il ne fait aucun
+effet. Pas une règle, pas une certitude, la nuit complète.</p>
+
+<p>Que vient-on alors nous parler de don, et donner
+au don une importance décisive, lorsqu'il n'y a pas
+une formule stable et lorsque les mieux doués ne
+sont encore que des écoliers, qui ont du bonheur un
+jour et qui n'en ont plus le lendemain! Je sais bien
+qu'il y a un criterium commode pour la critique:
+une pièce réussit, l'auteur a le don; elle tombe,
+l'auteur n'a pas le don. Vraiment c'est là une façon
+de s'en tirer à bon compte. Musset n'avait certainement
+pas le don au degré où le possède M. Sardou;
+qui hésiterait pourtant entre les deux répertoires?
+Le don est une invention toute moderne. Il est né
+avec notre mécanique théâtrale. Quand on fait bon
+marché de la langue, de la vérité, des observations,
+de la création d'âmes originales, on en arrive fatalement
+à mettre au-dessus de tout l'art de l'arrangement,
+la pratique matérielle. Ce sont nos comédies
+d'intrigue, avec leurs complications scéniques, qui
+ont donné cette importance au métier. Mais, sans
+compter que la formule change selon les évolutions
+littéraires, est-ce que le génie de nos classiques, de
+Molière et de Corneille, est dans ce métier? Non,
+mille fois non! Ce qu'il faut dire, c'est que le théâtre
+est ouvert à toutes les tentatives, à la vaste production
+humaine. Ayez le don, mais ayez surtout du
+talent. <i>On ne badine pas avec l'amour</i> vivra, tandis
+que j'ai grand'peur pour les <i>Bourgeois de Pont-Arcy.</i></p>
+
+<p>Maintenant, voyons ce qui peut donner le
+change à la critique et la rendre si sévère pour les
+tentatives dramatiques qui échouent. Examinons
+d'abord ce qui se passe, lorsqu'un romancier publie
+un roman et lorsqu'un auteur dramatique fait jouer
+une pièce.</p>
+
+<p>Voilà le volume en vente. J'admets que le romancier
+y ait fait une étude originale, dont l'âpreté
+doive blesser le public. Dans les premiers temps, le
+succès est médiocre. Chaque lecteur, chez lui, les
+pieds sur les chenets, se fâche plus ou moins. Mais
+s'il a le droit de brûler son exemplaire, il ne peut
+brûler l'édition. On ne tue pas un livre. Si le livre
+est fort, chaque jour il gagnera à l'auteur des sympathies.
+Ce sera un prosélytisme lent, mais invincible.
+Et, un beau matin, le roman dédaigné, le roman
+conspué, aura vaincu et prendra de lui-même la
+haute place à laquelle il a droit.</p>
+
+<p>Au contraire, on joue la pièce. L'auteur dramatique
+y a risqué, comme le romancier, des nouveautés de
+forme et de fond. Les spectateurs se fâchent, parce
+que ces nouveautés les dérangent. Mais ils ne sont
+plus chez eux, isolés; ils sont en masse, quinze cents
+à deux mille; et du coup, sous les huées, sous les
+sifflets, ils tuent la pièce. Dès lors, il faudra des circonstances
+extraordinaires pour que cette pièce
+ressuscite et soit reprise devant un autre public, qui
+cassera le jugement du premier, s'il y a lieu. Au
+théâtre, il faut réussir sur-le-champ; on n'a pas à
+compter sur l'éducation des esprits, sur la conquête
+lente des sympathies. Ce qui blesse, ce qui a une
+saveur inconnue, reste sur le carreau, et pour longtemps,
+si ce n'est pour toujours.</p>
+
+<p>Ce sont ces conditions différentes qui, aux yeux
+de la critique, ont grandi si démesurément l'importance
+du don au théâtre. Mon Dieu! dans le roman,
+soyez ou ne soyez pas doué, faites mauvais si cela
+vous amuse, puisque vous ne courez pas le risque
+d'être étranglé. Mais, au théâtre, méfiez-vous, ayez
+un talisman, soyez sûr de prendre le public par des
+moyens connus; autrement, vous êtes un maladroit,
+et c'est bien fait si vous restez par terre. De là, la
+nécessité du succès immédiat, cette nécessité qui
+rabaisse le théâtre, qui tourne l'art dramatique au
+procédé, à la recette, à la mécanique. Nous autres
+romanciers, nous demeurons souriants au milieu des
+clameurs que nous soulevons. Qu'importe! nous
+vivrons quand même, nous sommes supérieurs aux
+colères d'en bas. L'auteur dramatique frissonne; il
+doit ménager chacun; il coupe un mot; remplace
+une phrase; il masque ses intentions, cherche des
+expédients pour duper son monde, en somme, il
+pratique un art de ficelles, auquel les plus grands ne
+peuvent se soustraire.</p>
+
+<p>Et le don arrive. Seigneur! avoir le don et ne pas
+être sifflé! On devient superstitieux, on a son étoile.
+Puis, l'insuccès ou le succès brutal de la première
+représentation déforme tout. Les spectateurs réagissent
+les uns sur les autres. On porte aux nues des
+oeuvres médiocres, on jette au ruisseau des oeuvres
+estimables. Mille circonstances modifient le jugement.
+Plus tard, on s'étonne, on ne comprend plus.
+Il n'y a pas de verdict passionné où la justice soit
+plus rare.</p>
+
+<p>C'est le théâtre. Et il paraît que, si défectueuse
+et si dangereuse que soit cette forme de l'art, elle a
+une puissance bien grande, puisqu'elle enrage tant
+d'écrivains. Ils y sont attirés par l'odeur de bataille,
+par le besoin de conquérir violemment le public. Le
+pis est que la critique se fâche. Vous n'avez pas le
+don, allez-vous-en. Et elle a dit certainement cela à
+Scribe, quand il a été sifflé, à ses débuts; elle l'a
+répété à M. Sardou, à l'époque de la <i>Taverne des étudiants</i>;
+elle jette ce cri dans les jambes de tout nouveau
+venu, qui arrive avec une personnalité.
+Ce fameux don est le passe-port des auteurs dramatiques.
+Avez-vous le don? Non. Alors, passez
+au large, ou nous vous mettons une balle dans la
+tête.</p>
+
+<p>J'avoue que je remplis d'une tout autre manière
+mon rôle de critique. Le don me laisse assez froid.
+Il faut qu'une figure ait un nez pour être une figure;
+il faut qu'un auteur dramatique sache faire une pièce
+pour être un auteur dramatique, cela va de soi. Mais
+que de marge ensuite! Puis, le succès ne signifie rien.
+<i>Phèdre</i> est tombée à la première représentation. Dès
+qu'un auteur apporte une nouvelle formule, il blesse
+le public, il y a bataille sur son oeuvre. Dans dix ans,
+on l'applaudira.</p>
+
+<p>Ah! si je pouvais ouvrir toutes grandes les portes
+des théâtres à la jeunesse, à l'audace, à ceux qui ne
+paraissent pas avoir le don aujourd'hui et qui l'auront
+peut-être demain, je leur dirais d'oser tout, de nous
+donner de la vérité et de la vie, de ce sang nouveau
+dont notre littérature dramatique a tant besoin!
+Cela vaudrait mieux que de se planter devant nos
+théâtres, une férule de magister à la main, et de
+crier: «Au large!» aux jeunes braves qui ne procèdent
+ni de Scribe ni de M. Sardou. Fichu métier,
+comme disent les gendarmes, quand ils ont une
+corvée à faire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LES JEUNES</h3>
+
+<p>J'ai entendu dire un jour à un faiseur, ouvrier très
+adroit en mécanique théâtrale: «On nous parle
+toujours de l'originalité des jeunes; mais quand un
+jeune fait une pièce, il n'y a pas de ficelle usée qu'il
+n'emploie, il entasse toutes les combinaisons démodées
+dont nous ne voulons plus nous-mêmes.» Et,
+il faut bien le confesser, cela est vrai. J'ai remarqué
+moi-même que les plus audacieux des débutants s'embourbaient
+profondément dans l'ornière commune.</p>
+
+<p>D'où vient donc cet avortement à peu près général?
+On a vingt ans, on part pour la conquête des planches,
+on se croit très hardi et très neuf; et pas du
+tout, lorsqu'on a accouché d'un drame ou d'une comédie,
+il arrive presque toujours qu'on a pillé le répertoire
+de Scribe ou de M. d'Ennery. C'est tout au plus
+si, par maladresse, on a réussi à défigurer les situations
+qu'on leur a prises. Et j'insiste sur l'innocence
+parfaite de ces plagiats, on s'imagine de très bonne
+foi avoir tenté un effort considérable d'originalité.</p>
+
+<p>Les critiques qui font du théâtre une science et qui
+proclament la nécessité absolue de la mécanique
+théâtrale, expliqueront le fait en disant qu'il faut être
+écolier avant d'être maître. Pour eux, il est fatal qu'on
+passe par Scribe et M. d'Ennery, si l'on veut un jour
+connaître toutes les finesses du métier. On étudie naturellement
+dans leurs oeuvres le code des traditions.
+Même les critiques dont je parle croiront tirer de cette
+imitation inconsciente un argument décisif en faveur
+de leurs théories: ils diront que le théâtre est à un
+tel point une pure affaire de charpente, que les débutants,
+malgré eux, commencent presque toujours par
+ramasser les vieilles poutres abandonnées pour en
+faire une carcasse à leurs oeuvres.</p>
+
+<p>Quant à moi, je tire de l'aventure des réflexions
+tout autres. Je demande pardon si je me mets en
+scène; mais j'estime que les meilleures observations
+sont celles que l'on fait sur soi. Pourquoi, lorsqu'à
+vingt ans je rêvais des plans de drames et de comédies,
+ne trouvais-je jamais que des coups de théâtre
+las de traîner partout? Pourquoi une idée de pièce se
+présentait-elle toujours à moi avec des combinaisons
+connues, une convention qui sentait le monde des
+planches? La réponse est simple: j'avais déjà l'esprit
+infecté par les pièces que j'avais vu jouer, je croyais
+déjà à mon insu que le théâtre est un coin à part, où
+les actions et les paroles prennent forcément une déviation
+réglée d'avance.</p>
+
+<p>Je me souviens de ma jeunesse passée dans une
+petite ville. Le théâtre jouait trois fois par semaine,
+et j'en avais la passion. Je ne dînais pas pour être le
+premier à la porte, avant l'ouverture des bureaux.
+C'est là, dans cette salle étroite, que pendant cinq ou
+six ans j'ai vu défiler tout le répertoire du Gymnase
+et de la Porte-Saint-Martin. Éducation déplorable et
+dont je sens toujours en moi l'empreinte ineffaçable.
+Maudite petite salle! j'y ai appris comment un personnage
+doit entrer et sortir; j'y ai appris la symétrie
+des coups de scène, la nécessité des rôles sympathiques
+et moraux, tous les escamotages de la vérité,
+grâce à un geste ou à une tirade; j'y ai appris ce
+code compliqué de la convention, cet arsenal des
+ficelles qui a fini par constituer chez nous ce que la
+critique appelle de ce mot absolu «le théâtre». J'étais
+sans défense alors, et j'emmagasinais vraiment de
+jolies choses dans ma cervelle.</p>
+
+<p>On ne saurait croire l'impression énorme que produit
+le théâtre sur une intelligence de collégien
+échappé. On est tout neuf, on se façonne là comme
+une cire molle. Et le travail sourd qui se fait en vous,
+ne tarde pas à vous imposer cet axiome: la vie est une
+chose, le théâtre en est une autre. De là, cette conclusion:
+quand on veut faire du théâtre, il s'agit d'oublier
+la vie et de manoeuvrer ses personnages d'après
+une tactique particulière, dont on apprend les règles.</p>
+
+<p>Allez donc vous étonner ensuite si les débutants ne
+lancent pas des pièces originales! Ils sont déflorés par
+dix ans de représentations subies. Quand ils évoquent
+l'idée de théâtre, toute une longue suite de vaudevilles
+et de mélodrames défilent et les écrasent. Ils
+ont dans le sang la tradition. Pour se dégager de cette
+éducation abominable, il leur faut de longs efforts.
+Certes, je crois qu'un garçon qui n'aurait jamais mis
+les pieds dans une salle de spectacle, serait beaucoup
+plus près d'un chef-d'oeuvre qu'un garçon dont l'intelligence
+a reçu l'empreinte de cent représentations
+successives.</p>
+
+<p>Et l'on surprend très bien là comment la convention
+théâtrale se forme. C'est une autre langue que
+l'on apprend à parler. Dans les familles riches, on
+a une gouvernante anglaise ou allemande qui est
+chargée de parler sa langue aux enfants, pour que
+ceux-ci l'apprennent sans même s'en apercevoir. Eh
+bien, c'est de cette façon que se transmet la convention
+théâtrale. A notre insu, nous l'admettons comme
+une chose courante et naturelle. Elle nous prend tout
+jeunes et ne nous lâche plus. Cela nous semble nécessaire
+qu'on agisse autrement sur les planches que dans
+la vie de tous les jours. Nous en arrivons même à
+marquer certains faits comme appartenant spécialement
+au théâtre. «Ça, c'est du théâtre», disons-nous,
+tellement nous distinguons entre ce qui est et ce que
+nous avons accepté.</p>
+
+<p>Le pis est que cette phrase: «Ça, c'est du théâtre»,
+prouve à quel point de simple facture nous avons rabaissé
+notre scène nationale. Est-ce que du temps de
+Molière et de Racine, un critique aurait osé louer
+leurs chefs-d'oeuvre, en disant: «C'est du théâtre»?
+Aujourd'hui, quand on dit qu'une pièce est du théâtre,
+il n'y a plus qu'à tirer l'échelle. C'est, je le répète
+une fois encore, que l'intrigue et la charpente priment
+tout, dans notre littérature dramatique. Le code
+théâtral que le goût public impose n'a pas cent ans de
+date, et j'enrage lorsque j'entends qu'on le donne
+comme une loi révélée, à jamais immuable, qui a toujours
+été et qui sera toujours. Si l'on se contentait
+de voir dans ce prétendu code une formule passagère
+qu'une autre formule remplacera demain, rien ne
+serait plus juste, et il n'y aurait pas à se fâcher.</p>
+
+<p>D'ailleurs, on peut bien accorder que la formule en
+question, celle qui agonise en ce moment, a été inventée
+par des hommes d'habileté et de goût. En
+voyant le succès européen qu'elle a eu, ils ont pu
+croire un instant qu'ils avaient découvert «le théâtre»,
+le seul, l'unique. Toutes les nations voisines, depuis
+cinquante ans, ont pillé notre répertoire moderne et
+n'ont guère vécu que de nos miettes dramatiques. Cela
+vient de ce que la formule de nos dramaturges et de
+nos vaudevillistes convient aux foules, qu'elle les prend
+par la curiosité et l'intérêt purement physique. En outre,
+c'est là une littérature légère, d'une digestion facile,
+qui ne demande pas un grand effort pour être comprise.
+Le roman feuilleton a eu un pareil succès en Europe.</p>
+
+<p>Certes, il ne faut pas être fier, selon moi, de
+l'engouement de la Russie et de l'Angleterre, par
+exemple, pour nos pièces actuelles. Ces pays nous
+empruntent aussi les modes de nos femmes, et l'on
+sait que ce ne sont pas nos meilleurs écrivains qui y
+sont applaudis. Est-ce que jamais les Russes et les
+Anglais ont eu l'idée de traduire notre répertoire
+classique? Non; mais ils raffolent de nos opérettes. Je
+le dis encore, le succès en Europe de nos pièces
+modernes vient justement de leurs qualités moyennes:
+un jeu de bascule heureux, un rébus qu'on donne à
+déchiffrer, un joujou à la mode d'un maniement facile
+pour toutes les intelligences et toutes les nationalités.</p>
+
+<p>D'ailleurs, c'est chez les étrangers eux-mêmes que
+j'irai choisir aujourd'hui mon dernier argument contre
+cette idée fausse d'un absolu quelconque dans l'art
+dramatique. Il faut connaître le théâtre russe et le
+théâtre anglais. Rien d'aussi différent, rien d'aussi
+contraire à l'idée balancée et rythmique que nous
+nous faisons en France d'une pièce. La littérature
+russe compte quelques drames superbes, qui se développent
+avec une originalité d'allures des plus caractéristiques:
+et je n'ai pas à dire quelle violence, quel
+génie libre règne dans le théâtre anglais. Il est vrai,
+nous avons infecté ces peuples de notre joli joujou à
+la Scribe, mais leurs théâtres nationaux n'en sont pas
+moins là pour nous montrer ce qu'on peut oser.</p>
+
+<p>En tout cas, les chefs-d'oeuvre dramatiques des autres
+nations prouvent que notre théâtre contemporain, loin
+d'être une formule absolue, n'est qu'un enfant bâtard
+et bien peigné. Il est l'expression d'une décadence,
+il a perdu toutes les rudesses du génie et ne se sauve
+que par les grâces d'une facture adroite. Aussi est-il
+grand temps de le retremper aux sources de l'art, dans
+l'étude de l'homme et, dans le respect de la réalité.</p>
+
+<p>Un de mes bons amis me faisait des confidences
+dernièrement. Il a écrit plus de dix romans, il marche
+librement dans un livre, et il me disait que le théâtre
+le faisait trembler, lui qui pourtant n'est pas un
+timide. C'est que son éducation dramatique le gêne
+et le trouble, dès qu'il veut aborder une pièce. Il
+voit les coups de scène connus, il entend les répliques
+d'usage, il a la cervelle tellement pleine de
+ce monde de carton, qu'il n'ose faire un effort pour se
+débarrasser et être lui. Tout ce public qu'il évoque en
+imagination, les yeux braqués sur la scène, le jour
+où l'on jouera son oeuvre, l'effare au point qu'il
+devient imbécile et qu'il se sent glisser aux banalités
+applaudies. Il lui faudrait tout oublier.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LES DEUX MORALES</h3>
+
+<p>La morale qui se dégage de notre théâtre contemporain,
+me cause toujours une bien grande surprise.
+Rien n'est singulier comme la formation de ces
+deux mondes si tranchés, le monde littéraire et le
+monde vivant; on dirait deux pays où les lois, les
+moeurs, les sentiments, la langue elle-même, offrent
+de radicales différences. Et la tradition est telle que
+cela ne choque personne; au contraire, on s'effare,
+on crie au mensonge et au scandale, quand un
+homme ose s'apercevoir de cette anomalie et affiche
+la prétention de vouloir qu'une même philosophie
+sorte du mouvement social et du mouvement littéraire.</p>
+
+<p>Je prendrai un exemple, pour établir nettement
+l'état des choses. Nous sommes au théâtre ou dans
+un roman. Un jeune homme pauvre a rencontré
+une jeune fille riche; tous les deux s'adorent et sont
+parfaitement honnêtes; le jeune homme refuse
+d'épouser la jeune fille par délicatesse; mais voilà
+qu'elle devient pauvre, et tout de suite il accepte sa
+main, au milieu de l'allégresse générale. Ou bien
+c'est la situation contraire: la jeune fille est pauvre,
+le jeune homme est riche; même combat de délicatesse,
+un peu plus ridicule; seulement, on ajoute
+alors un raffinement final, un refus absolu du jeune
+homme d'épouser celle qu'il aime quand il est ruiné,
+parce qu'il ne peut plus la combler de bien-être.</p>
+
+<p>Étudions la vie maintenant, la vie quotidienne,
+celle qui se passe couramment sous nos yeux. Est-ce
+que tous les jours les garçons les plus dignes,
+les plus loyaux, n'épousent pas des femmes plus
+riches qu'eux, sans perdre pour cela la moindre
+parcelle de leur honnêteté? Est-ce que, dans notre,
+société, un pareil mariage entraîne, à moins de complications
+odieuses, une idée infamante, même un
+blâme quelconque? Mais il y a mieux, lorsque la
+fortune vient de l'homme, ne sommes-nous pas touchés
+de ce qu'on appelle un mariage d'amour, et la
+jeune fille qui ferait des mines dégoûtées pour se
+laisser enrichir par l'homme qu'elle adore, ne serait-elle
+pas regardée comme la plus désagréable des péronnelles?
+Ainsi donc, le mariage avec la disproportion
+des fortunes est parfaitement admis dans nos
+moeurs; il ne choque personne, il ne fait pas question;
+enfin il n'est immoral qu'au théâtre, où il reste
+à l'état d'instrument scénique.</p>
+
+<p>Prenons un second exemple. Voici un fils très
+noble, très grand, qui a le malheur d'avoir pour père
+un gredin. Au théâtre, ce fils sanglote; il se dit le
+rebut de la société, il parle de s'enterrer dans sa
+honte, et les spectateurs trouvent ça tout naturel.
+C'est ainsi qu'un père qui ne s'est pas bien conduit,
+devient immédiatement pour ses enfants un boulet
+de bagne. Des pièces entières roulent là-dessus,
+avec, un luxe incroyable de beaux sentiments,
+d'amertume et d'abnégations sublimes.</p>
+
+<p>Transportons la situation dans la vie. Est-ce que,
+chez nous, un galant homme est déshonoré pour
+être le fils d'un père peu scrupuleux? Regardez
+autour de vous, le cas est bien fréquent, personne
+ne refusera la main à un honnête garçon qui compte
+dans sa famille un brasseur d'affaires équivoques
+ou quelque personnage de moralité douteuse. Le
+mot s'entend tous les jours: «Ah! le père X..., quel
+gredin! Mais le fils est un si honnête garçon!» Je ne
+parle pas des pères qui ont des démêlés avec la justice,
+mais de cette masse considérable de chefs de famille
+dont la fortune garde une étrange odeur de trafics
+inavouables-. On hérite pourtant de ces pères-là
+sans se croire déshonoré et sans être traité de malhonnête
+homme. Je ne juge pas, je dis comment va
+la vie, j'expose notre société dans son travail, dans
+son fonctionnement réel.</p>
+
+<p>Remarquez qu'il ne s'agit pas du théâtre de fabrication.
+Ce sont nos auteurs contemporains les plus
+applaudis et les plus dignes de l'être qui dissertent
+de la sorte à l'infini sur les façons délicates
+d'avoir de l'honneur. Presque toutes les comédies
+de M. Augier, de M. Feuillet, de M. Sardou
+reposent sur une donnée semblable: un fils qui
+rêve la rédemption de son père, ou deux amoureux
+qui font leur malheur en se querellant à qui sera
+le plus pauvre. C'est un cliché accepté dans les
+vaudevilles comme dans les pièces très littéraires.
+J'en pourrais dire autant du roman. Les écrivains
+de talent pataugent dans ce poncif comme les derniers
+des feuilletonistes.</p>
+
+<p>Il y a donc là, quand on étudie de près la mécanique
+théâtrale, un simple rouage accepté de tous,
+dont l'emploi est fixé par des règles, et qui produit
+toujours le même effet sur le public. La formule veut
+que la question d'argent désespère les amoureux
+délicats; et dès que deux amoureux, dans les conditions
+requises, sont mis à la scène, l'auteur dramatique
+emploie tout de suite la formule, comme il placerait
+une pièce découpée dans un jeu de patience.
+Cela s'emboîte, le public retrouve l'idée toute faite,
+on s'entend à demi mots, rien de plus commode;
+car on est dispensé d'une étude sérieuse des réalités,
+on échappe à toutes recherches et à toutes façons
+de voir originales. De même pour le fils qui meurt
+de la honte de son père; il fait partie de la collection
+de pantins que les théâtres ont dans leurs magasins
+des accessoires. On le revoit toujours avec
+plaisir, ce type du fils vengeur, en bois ou en carton.
+La comédie italienne avait Arlequin, Pierrot, Polichinelle,
+Colombine, ces types de la grâce et de la
+coquinerie humaines, si observés et si vrais dans
+la fantaisie; nous autres, nous avons la collection
+la plus triste, la plus laide, la plus faussement noble
+qu'on puisse voir, des bonshommes blêmes, l'amant
+qui crache sur l'argent, le fils qui porte le deuil des
+farces du père, et tant d'autres faiseurs de sermons,
+abstracteurs de quintessence morale, professeurs de
+beaux sentiments. Qui donc écrira les <i>Précieuses
+ridicules</i> de ce protestantisme qui nous noie?</p>
+
+<p>J'ai dit un jour que notre théâtre se mourait d'une
+indigestion de morale. Rien de plus juste. Nos pièces
+sont petites, parce qu'au lieu d'être humaines, elles
+ont la prétention d'être honnêtes. Mettez donc la largeur
+philosophique de Shakespeare à côté du catéchisme
+d'honnêteté que nos auteurs dramatiques
+les plus célèbres se piquent d'enseigner à la foule.
+Comme c'est étroit, ces luttes d'un honneur faux sur
+des points qui devraient disparaître dans le grand
+cri douloureux de l'humanité souffrante! Ce n'est
+pas vrai et ce n'est pas grand. Est-ce que nos énergies
+sont là? est-ce que le labeur de notre grand siècle
+se trouve dans ces puérilités du coeur? On appelle
+cela la morale; non, ce n'est pas la morale, c'est un
+affadissement de toutes nos virilités, c'est un temps
+précieux perdu à des jeux de marionnettes.</p>
+
+<p>La morale, je vais vous la dire. Toi, tu aimes cette
+jeune fille, qui est riche; épouse-la si elle t'aime, et
+tire quelque grande chose de cette fortune. Toi, tu
+aimes ce jeune homme, qui est riche; laisse-toi épouser,
+fais du bonheur. Toi, tu as un père qui a volé;
+apprends l'existence, impose-toi au respect. Et tous,
+jetez-vous dans l'action, acceptez et décuplez la vie.
+Vivre, la morale est là uniquement, dans sa nécessité,
+dans sa grandeur. En dehors de la vie, du labeur
+continu de l'humanité, il n'y a que folies métaphysiques,
+que duperies et que misères. Refuser ce qui
+est, sous le prétexte que les réalités ne sont pas assez
+nobles, c'est se jeter dans la monstruosité de parti
+pris. Tout notre théâtre est monstrueux, parce qu'il
+est bâti en l'air.</p>
+
+<p>Dernièrement, un auteur dramatique mettait cinquante
+pages à me prouver triomphalement que le
+public entassé dans une salle de spectacle avait des
+idées particulières et arrêtées sur toutes choses.
+Hélas! je le sais, puisque c'est contre cet étrange
+phénomène que je combats. Quelle intéressante
+étude on pourrait faire sur la transformation qui
+s'opère chez un homme, dès qu'il est entré dans une
+salle de spectacle! Le voilà sur le trottoir: il traitera
+de sot tout ami qui viendra lui raconter la rupture
+de son mariage avec une demoiselle riche, en lui
+soumettant les scrupules de sa conscience; il serrera
+avec affection la main d'un charmant garçon, dont
+le père s'est enrichi en nourrissant, nos soldats de
+vivres avariés. Puis, il entre dans le théâtre, et il
+écoute pendant trois heures avec attendrissement
+le duo désolé de deux amants que la fortune sépare,
+ou il partage l'indignation et le désespoir d'un fils
+forcé d'hériter à la mort d'un père trop millionnaire.
+Que s'est-il donc passé? Une chose bien simple: ce
+spectateur, sorti de la vie, est tombé dans la convention.</p>
+
+<p>On dit que cela est bon et que d'ailleurs cela est
+fatal. Non cela ne saurait être bon, car tout mensonge,
+même noble, ne peut que pervertir. Il n'est pas bon
+de désespérer les coeurs par la peinture de sentiments
+trop raffinés, radicalement faux d'ailleurs dans leur
+exagération presque maladive. Cela devient une religion,
+avec ses détraquements, ses abus de ferveur
+dévote. Le mysticisme de l'honneur peut faire
+des victimes, comme toute crise purement cérébrale.
+Et il n'est pas vrai davantage que cela soit fatal. Je
+vois bien la convention exister, mais rien ne dit qu'elle
+est immuable, tout démontre au contraire qu'elle
+cède un peu chaque jour sous les coups de la vérité.
+Ce spectateur dont je parle plus haut, n'a pas inventé
+les idées auxquelles il obéit; il les a au contraire
+reçues et il les transmettra plus ou moins changées,
+si on les transforme en lui. Je veux dire que la convention
+est faite par les auteurs et que dès lors les auteurs
+peuvent la défaire. Sans doute il ne s'agit
+pas de mettre brusquement toutes les vérités à la
+scène, car elles dérangeraient trop les habitudes séculaires
+du public; mais, insensiblement, et par une
+force supérieure, les vérités s'imposeront. C'est un
+travail lent qui a lieu devant nous et dont les aveugles
+seuls peuvent nier les progrès quotidiens.</p>
+
+<p>Je reviens aux deux morales, qui se résument en
+somme dans la question double de la vérité et de la
+convention. Quand nous écrivons un roman où nous
+tâchons d'être des analystes exacts, des protestations
+furieuses s'élèvent, on prétend que nous ramassons
+des monstres dans le ruisseau, que nous nous plaisons
+de parti pris dans le difforme et l'exceptionnel.
+Or, nos monstres sont tout simplement des hommes,
+et des hommes fort ordinaires, comme nous en coudoyons
+partout dans la vie, sans tant nous offenser.
+Voyez un salon, je parle du plus honnête: si vous
+écriviez les confessions sincères des invités, vous laisseriez
+un document qui scandaliserait les voleurs
+et les assassins. Dans nos livres, nous avons conscience
+souvent d'avoir pris la moyenne, de peindre
+des personnages que tout le monde reçoit, et nous
+restons un peu interloqués, lorsqu'on nous accuse de
+ne fréquenter que les bouges; même, au fond de ces
+bouges, il y a une honnêteté relative que nous indiquons
+scrupuleusement, mais que personne ne paraît
+retrouver sous notre plume. Toujours les deux morales.
+Il est admis que la vie est une chose et que la
+littérature en est une autre. Ce qui est accepté couramment
+dans la rue et chez soi, devient une simple
+ordure dès qu'on l'imprime. Si nous décoiffons une
+femme, c'est une fille; si nous nous permettons
+d'enlever la redingote d'un monsieur, c'est un gredin.
+La bonhomie de l'existence, les promiscuités tolérées,
+les libertés permises de langage et de sentiments,
+tout ce train-train qui fait la vie, prend immédiatement
+dans nos oeuvres écrites l'apparence d'une
+diffamation. Les lecteurs ne sont pas accoutumés à
+se voir dans un miroir fidèle, et ils crient au mensonge
+et à la cruauté.</p>
+
+<p>Les lecteurs et les spectateurs s'habitueront, voilà
+tout. Nous avons pour nous la force de l'éternelle
+moralité du vrai. La besogne du siècle est la
+nôtre. Peu à peu, le public sera avec nous, lorsqu'il
+sentira le vide de cette littérature alambiquée, qui vit
+de formules toutes faites. Il verra que la véritable
+grandeur n'est pas dans un étalage de dissertations
+morales, mais dans l'action même de la vie. Rêver ce
+qui pourrait être devient un jeu enfantin, quand on
+peut peindre ce qui est; et, je le dis encore, le
+réel ne saurait être ni vulgaire ni honteux, car c'est
+le réel qui a fait le monde. Derrière les rudesses
+de nos analyses, derrière nos peintures qui choquent
+et qui épouvantent aujourd'hui, on verra se lever la
+grande figure de l'Humanité, saignante et splendide,
+dans sa création incessante.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LA CRITIQUE ET LE PUBLIC</h3>
+<br>
+<h3>I</h3>
+
+<p>Il faut que je confesse un de mes gros étonnements.
+Quand j'assiste à une première représentation,
+j'entends souvent pendant les entr'actes des jugements
+sommaires, échappés à mes confrères les critiques. Il
+n'est pas besoin d'écouter, il suffit de passer dans un
+couloir; les voix se haussent, on attrape des mots,
+des phrases entières. Là, semble régner la sévérité la
+plus grande. On entend voler ces condamnations
+sans appel: «C'est infect! c'est idiot! ça ne fera pas
+le sou!»</p>
+
+<p>Et remarquez que les critiques ne sont que justes.
+La pièce est généralement grotesque. Pourtant, cette
+belle franchise me touche toujours beaucoup, parce
+que je sais combien il est courageux de dire ce qu'on
+pense. Mes confrères ont l'air si indigné, si exaspéré
+par le supplice inutile auquel on les condamne, que
+les jours suivants j'ai parfois la curiosité de lire leurs
+articles pour voir comment leur bile s'est épanchée.
+Ah! le pauvre auteur, me dis-je en ouvrant les journaux,
+ils vont l'avoir joliment accommodé! C'est à
+peine si les lecteurs pourront en retrouver les morceaux.</p>
+
+<p>Je lis, et je reste stupéfait. Je relis pour bien me
+prouver que je ne me trompe pas. Ce n'est plus le franc
+parler des couloirs, la vérité toute crue, la sévérité légitime
+d'hommes qu'on vient d'ennuyer et qui se soulagent.
+Certains articles sont tout à fait aimables,
+jettent, comme on dit, des matelas pour amortir la
+chute de la pièce, poussent même la politesse jusqu'à
+effeuiller quelques roses sur ces matelas. D'autres
+articles hasardent des objections, discutent avec
+l'auteur, finissent par lui promettre un bel avenir.
+Enfin les plus mauvais plaident les circonstances
+atténuantes.</p>
+
+<p>Et remarquez que le fait se passe surtout quand la
+pièce est signée d'un nom connu, quand il s'agit de
+repêcher une célébrité qui se noie. Pour les débutants,
+les uns sont accueillis avec une bienveillance
+extrême, les autres sont écharpés sans pitié aucune.
+Cela tient à des considérations dont je parlerai tout à
+l'heure.</p>
+
+<p>Certes, je ne fais pas un procès à mes confrères. Je
+parle en général, et j'admets à l'avance toutes les exceptions
+qu'on voudra. Mon seul désir est d'étudier
+dans quelles conditions fâcheuses la critique se trouve
+exercée, par suite des infirmités humaines et des fatalités
+du milieu où se meuvent les juges dramatiques.</p>
+
+<p>Il y a donc, entre la représentation d'une pièce et
+l'heure où l'on prend la plume pour en parler, toute
+une opération d'esprit. La pièce est exaltée ou éreintée,
+parce qu'elle passe par les passions personnelles
+du critique. La bienveillance outrée a plusieurs
+causes, dont voici les principales: le respect des situations
+acquises, la camaraderie, née de relations entre
+confrères, enfin l'indifférence absolue, la longue
+expérience que la franchise ne sert à rien.</p>
+
+<p>Le respect des situations acquises vient d'un sentiment
+conservateur. On plie l'échine devant un auteur
+arrivé, comme on la plie devant un ministre qui est
+au pouvoir; et même, s'il a une heure de bêtise, on
+la cache soigneusement, parce qu'il n'est pas prudent
+de déranger les idées de la foule et de lui faire entendre
+qu'un homme puissant, maître du succès, peut
+se tromper comme le dernier des pleutres. Cela affaiblirait
+le principe de l'autorité. On doit veiller au
+maintien du respect, si l'on ne veut pas être débordé
+par les révolutionnaires. Donc, on lance son coup de
+chapeau quand même, on pousse la foule sur le trottoir
+banal, en lui déguisant l'ennui de la promenade.</p>
+
+<p>La camaraderie est bien forte, elle aussi. On a dîné
+la veille avec l'auteur dans une maison charmante; on
+doit déjeuner le lendemain avec lui, chez un ancien
+ami de collège. Tout l'hiver, on le rencontre; on ne
+peut entrer dans un salon sans le voir et sans lui
+serrer la main. Alors, comment voulez-vous qu'on lui
+dise brutalement que sa pièce est détestable? Il verrait
+là une trahison, on mettrait dans l'embarras tous les
+braves gens qui vous reçoivent l'un et l'autre. Le pis
+est qu'il a murmuré à votre oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Je compte sur vous.</p>
+
+<p>Et il peut y compter, en vérité, car jamais on n'a le
+courage de dire toute la vérité à cet homme. Les critiques
+qui restent francs quand même, passent pour
+des gens mal élevés.</p>
+
+<p>L'indifférence absolue est un état où le critique
+arrive après quelques années de pontificat. D'abord,
+il s'est jeté dans la bataille, a mis ses idées en avant,
+a livré des combats sur le terrain de chaque pièce
+nouvelle. Puis, en voyant qu'il n'améliore rien, que
+la sottise demeure éternelle, il se calme et prend un
+bel égoïsme. Tout est bon, tout est mauvais, peu importe.
+Il suffit qu'on boive frais et qu'on ne se fasse
+pas d'ennemis. Il faut aussi ranger parmi ces beaux
+indifférents les poètes et les écrivains de grand style
+qui acceptent un feuilleton dramatique. Ceux-là se
+moquent parfaitement du théâtre. Ils trouvent toutes
+les pièces abominables, odieuses. Et ils affectent un
+sourire de bons princes, ils louent jusqu'aux vaudevilles
+ineptes, ils n'ont que le souci de pomponner
+leurs phrases pour se faire à eux mêmes un joli succès.</p>
+
+<p>Quant à l'éreintement, il est presque toujours l'effet
+de la passion. On éreinte une pièce, parce qu'on est
+romantique, parce qu'on est royaliste, parce qu'on a
+eu des pièces sifflées ou des romans vendus sur les
+quais. Je répète que j'admets toutes les exceptions. Si
+je citais des exemples, on m'entendrait mieux; mais
+je ne veux nommer personne. La critique, si débonnaire
+pour les auteurs arrivés, se montre tout
+d'un coup enragée contre certains débutants. Ceux-là,
+on les massacre; et le public, devant cette fureur,
+ne doit plus comprendre. C'est qu'il y a, par derrière,
+une situation dont il faudrait d'abord débrouiller
+les fils. Souvent, le débutant est un novateur,
+un garçon gênant, un ours vivant dans son
+trou, loin de toute camaraderie.</p>
+
+<p>D'ailleurs, notre critique théâtrale contemporaine
+a des reproches plus graves à se faire. Ses sévérités et
+ses indulgences exagérées ne sont que les résultats de
+la débandade, du manque de méthode dans lequel elle
+vit. Elle est la seule critique existante, puisque les
+journaux dédaignent aujourd'hui de parler des livres,
+ou leur jettent l'aumône dérisoire d'un bout d'annonce
+griffonné par le rédacteur des Faits divers. Et
+j'estime qu'elle représente bien mal la sagacité et la
+finesse de l'esprit français. A l'étranger, on rit du
+tohu-bohu de ces jugements qui se démentent les uns
+les autres, et qui sont souvent rendus dans un style
+abominable. En Angleterre, en Russie, on dit très
+nettement que nous n'avons plus parmi nous un seul
+critique.</p>
+
+<p>On doit accuser d'abord la fièvre du journalisme
+d'informations. Quand tous les critiques rendaient
+leur justice le lundi, ils avaient le temps de préparer
+et d'écrire leurs feuilletons. On choisissait pour cette
+besogne des écrivains, et si le plus souvent la méthode
+manquait, chaque article était au moins un
+morceau de style intéressant à lire. Mais on a changé
+cela, il faut maintenant que les lecteurs aient, le lendemain
+même, un compte rendu détaillé des pièces
+nouvelles. La représentation finit à minuit, on tire le
+journal à minuit et demi, et le critique est tenu de
+fournir immédiatement un article d'une colonne.
+Nécessairement, cet article est fait après la répétition
+générale, ou bien il est bâclé sur le coin d'une table
+de rédaction, les yeux appesantis de sommeil.</p>
+
+<p>Je comprends que les lecteurs soient enchantés
+de connaître immédiatement la pièce nouvelle.
+Seulement, avec ce système, toute dignité littéraire
+est impossible, le critique n'est plus qu'un
+reporter; autant le remplacer par un télégraphe qui
+irait plus vite. Peu à peu, les comptes rendus deviendront
+de simples bulletins. On flatte la seule curiosité
+du public, on l'excite et on la contente. Quant à son
+goût, il ne compte plus; on a supprimé les virtuoses
+pour confier leur besogne à des journalistes qui acceptent
+volontiers de traiter le Théâtre comme ils
+traiteraient la Bourse ou les Tribunaux, en mauvais
+style. Nous marchons au mépris de toute littérature.
+Il y a deux ou trois journaux, sur le pavé de
+Paris, qui sont coupables d'avoir transformé les
+lettres en un marché honteux où l'on trafique sur les
+nouvelles. Quand la marée arrive, c'est à qui vendra
+la raie la plus fraîche. Et que de raies pourries on
+passe dans le tas!</p>
+
+<p>Comme il faut être de son temps, j'accepterais encore
+cette rapidité de l'information qui est devenue un
+besoin. Mais, puisqu'on a mis les phrases à la porte,
+on devrait au moins rejeter les banalités, condenser
+en quelques lignes des jugements motivés, d'une rectitude
+absolue. Pour cela, il faudrait que la critique
+eût une méthode et sût où elle va. Sans doute, on doit
+tolérer les tempéraments, les façons diverses de voir,
+les écoles littéraires qui se combattent. Le corps
+des critiques dramatiques ne peut ressembler à un
+corps de troupe qui fait l'exercice. Même l'intérêt de
+la besogne est dans la passion. Si l'on ne se jetait pas
+ses préférences à la tête, où serait le plaisir, pour les
+juges et pour les lecteurs? Seulement, la passion elle-même
+est absente, et le pêle-mêle des opinions vient
+uniquement du manque complet de vues d'ensemble.</p>
+
+<p>Le public est regardé comme souverain, voilà la
+vérité. Les meilleurs de nos critiques se fient à lui,
+consultent presque toujours la salle avant de se
+prononcer. Ce respect du public procède de la routine,
+de la peur de se compromettre, du sentiment
+de crainte qu'inspire tout pouvoir despotique. Il
+est très rare qu'un critique casse l'arrêt d'une salle
+qui applaudit. La pièce a réussi, donc elle est bonne.
+On ajoute les phrases clichées qui ont traîné partout,
+on tire une morale à la portée de tout le
+monde, et l'article est fait.</p>
+
+<p>Comme il est difficile de savoir qui commence à se
+tromper, du public ou de la critique; comme, d'autre
+part, la critique peut accuser le public de la pousser
+dans des complaisances fâcheuses, tandis que le public
+peut adresser à la critique le même reproche: il
+en résulte que le procès reste pendant et que le tohu-bohu
+s'en trouve augmenté. Des critiques disent avec
+un semblant de raison: «Les pièces sont faites pour
+les spectateurs, nous devons louer celles que les spectateurs
+applaudissent.» Le public, de son côté,
+s'excuse d'aimer les pièces sottes, en disant: «Mon
+journal trouve cette pièce bonne, je vais la voir et je
+l'applaudis.» Et la perversion devient ainsi universelle.</p>
+
+<p>Mon opinion est que la critique doit constater et
+combattre. Il lui faut une méthode. Elle a un but,
+elle sait où elle va. Les succès et les chutes deviennent
+secondaires. Ce sont des accidents. On se bat
+pour une idée, on rapporte tout à cette idée, on n'est
+plus le flatteur juré de la foule ni l'écrivain indifférent
+qui gagne son argent avec des phrases.</p>
+
+<p>Ah! comme nous aurions besoin de ce réveil!</p>
+
+<p>Notre théâtre agonise, depuis qu'on le traite comme
+les courses, et qu'il s'agit seulement, au lendemain
+d'une première représentation, de savoir si l'oeuvre
+sera jouée cent fois, ou si elle ne le sera que dix. Les
+critiques n'obéiraient plus au bon plaisir du moment,
+ils n'empliraient plus leurs articles d'opinions contradictoires.
+Dans la lutte, ils seraient bien forcés de
+défendre un drapeau et de traiter la question de vie
+ou de mort de notre théâtre. Et l'on verrait ainsi la
+critique dramatique, des cancans quotidiens, de la
+préoccupation des coulisses, des phrases toutes faites,
+des ignorances et des sottises, monter à la largeur
+d'une étude littéraire, franche et puissante.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>La théorie de la souveraineté du public est une des
+plus bouffonnes que je connaisse. Elle conduit droit
+à la condamnation de l'originalité et des qualités
+rares. Par exemple, n'arrive-t-il pas qu'une chanson
+ridicule passionne un public lettré? Tout le monde
+la trouve odieuse; seulement, mettez tout le monde
+dans une salle de spectacle, et l'on rira, et l'on
+applaudira. Le spectateur pris isolément est parfois
+un homme intelligent; mais les spectateurs pris en
+masse sont un troupeau que le génie ou même le
+simple talent doit conduire le fouet à la main.
+Rien n'est moins littéraire qu'une foule, voilà ce
+qu'il faut établir en principe. Une foule est une collectivité
+malléable dont une main puissante fait ce
+qu'elle veut.</p>
+
+<p>Ce serait un bien curieux tableau, et très instructif,
+si l'on dressait la liste des erreurs de la foule. On
+montrerait, d'une part, tous les chefs-d'oeuvre qu'elle
+a sifflés odieusement, de l'autre, toutes les inepties
+auxquelles elle a fait d'immenses succès. Et la liste serait
+caractéristique, car il en résulterait à coup sûr
+que le public est resté froid ou s'est fâché tontes les
+fois qu'un écrivain original s'est produit. Il y a très
+peu d'exceptions à cette règle.</p>
+
+<p>Il est donc hors de doute que chaque personnalité
+de quelque puissance est obligée de s'imposer. Si
+la grande loi du théâtre était de satisfaire avant tout
+le public, il faudrait aller droit aux niaiseries
+sentimentales, aux sentiments faux, à toutes les
+conventions de la routine. Et je défie qu'on puisse
+alors marquer la ligne du médiocre où l'on s'arrêterait;
+il y aurait toujours un pire auquel on serait
+bientôt forcé de descendre. Qu'un écrivain écoute
+la foule, elle lui criera sans cesse: «Plus bas!
+plus bas!» Lors même qu'il sera dans la boue des
+tréteaux, elle voudra qu'il s'enfonce davantage, qu'il
+y disparaisse, qu'il s'y noie.</p>
+
+<p>Pour moi, les écrivains révoltés, les novateurs, sont
+nécessaires, précisément parce qu'ils refusent de descendre
+et qu'ils relèvent le niveau de l'art, que le goût
+perverti des spectateurs tend toujours à abaisser.
+Les exemples abondent. Après la venue de chaque
+maître, de chaque conquérant de l'art qui achète
+chèrement ses victoires, il y a un moment d'éclat. Le
+public est dompté et applaudit. Puis, lentement,
+quand les imitateurs du maître arrivent, les oeuvres
+s'amollissent, l'intelligence de la foule décroît, une
+période de transition et de médiocrité s'établit. Si
+bien que, lorsque le besoin d'une révolution littéraire
+se fait sentir, il faut, de nouveau, un homme de génie
+pour secouer la foule et pour lui imposer une nouvelle
+formule.</p>
+
+<p>Il est bon de consulter ainsi l'histoire littéraire, si
+l'on veut débrouiller ces questions. Or, jamais on n'y
+voit que les grands écrivains aient suivi le public; ils
+ont toujours, au contraire, remorqué le public pour
+le conduire où ils voulaient. L'histoire est pleine de
+ces luttes, dans lesquelles la victoire reste infailliblement
+au génie. On a pu lapider un écrivain, siffler
+ses oeuvres, son heure arrive, et la foule soumise obéit
+docilement à son impulsion. Étant donné la moyenne
+peu intelligente et surtout peu artistique du public,
+on doit ajouter que tout succès trop vif est inquiétant
+pour la durée d'une oeuvre. Quand le public applaudit
+outre mesure, c'est que l'oeuvre est médiocre et peu
+viable; il est inutile de citer des exemples, que tout
+le monde a dans la mémoire. Les oeuvres qui vivent
+sont celles qu'on a mis souvent des années à comprendre.</p>
+
+<p>Alors, que nous veut-on avec la souveraineté
+du public au théâtre! Sa seule souveraineté est de
+déclarer mauvaise une pièce que la postérité trouvera
+bonne. Sans doute, si l'on bat uniquement monnaie
+avec le théâtre, si l'on a besoin du succès immédiat,
+il est bon de consulter le goût actuel du public et
+de le contenter. Mais l'art dramatique n'a rien à démêler
+avec ce négoce. Il est supérieur à l'engouement
+et aux caprices. On dit aux auteurs: «Vous
+écrivez pour le public, il faut donc vous faire entendre
+de lui et lui plaire.» Cela est spécieux, car on
+peut parfaitement écrire pour le public, tout en lui
+déplaisant, de façon à lui donner un goût nouveau;
+ce qui s'est passé bien souvent. Toute la querelle est
+dans ces deux façons d'être: ceux qui songent uniquement
+au succès et qui l'atteignent en flattant une
+génération; ceux qui songent uniquement à l'art et
+qui se haussent pour voir, par-dessus la génération
+présente, les générations à venir.</p>
+
+<p>Plus je vais, et plus je suis persuadé d'une chose:
+c'est qu'au théâtre, comme dans tous les autres arts
+d'ailleurs, il n'existe pas de règles véritables en dehors
+des lois naturelles qui constituent cet art. Ainsi, il
+est certain que, pour un peintre, les figures ont
+fatalement un nez, une bouche et deux yeux; mais
+quant à l'expression de la figure, à la vie même, elle
+lui appartient. De même au théâtre, il est nécessaire
+que les personnages entrent, causent et sortent. Et
+c'est tout; l'auteur reste ensuite le maître absolu de
+son oeuvre.</p>
+
+<p>Pour conclure, ce n'est pas le public qui doit imposer
+son goût aux auteurs, ce sont les auteurs qui
+ont charge de diriger le public. En littérature, il ne
+peut exister d'autre souveraineté que celle du génie.
+La souveraineté du peuple est ici une croyance imbécile
+et dangereuse. Seul le génie marche en avant et
+pétrit comme une cire molle l'intelligence des générations.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Il est admis que les gens de province ouvrent de
+grands yeux dans nos théâtres, et admirent tout de
+confiance. Le journal qu'ils reçoivent de Paris a
+parlé, et l'on suppose qu'ils s'inclinent très bas,
+qu'ils n'osent juger à leur tour les pièces centenaires
+et les artistes applaudis par les Parisiens. C'est là une
+grande erreur.</p>
+
+<p>Il n'y a pas de public plus difficile qu'un public de
+province. Telle est l'exacte vérité. J'entends un
+public formé par la bonne société d'une petite ville:
+les notaires, les avoués, les avocats, les médecins, les
+négociants. Ils sont habitués à être chez eux dans
+leur théâtre, sifflant les artistes qui leur déplaisent,
+formant leur troupe eux-mêmes, grâce à l'épreuve
+des trois débuts réglementaires. Notre engouement
+parisien les surprend toujours, parce qu'ils exigent
+avant tout d'un acteur de la conscience, une certaine
+moyenne de talent, un jeu uniforme et convenable;
+jamais, chez eux, une actrice ne se tirera d'une
+difficulté par une gambade; rien ne les choque
+comme ces fantaisies que l'argot des coulisses a
+nommées des «cascades». Aussi, quand ils viennent
+à Paris, ne peuvent-ils souvent s'expliquer la
+vogue extraordinaire de certaines étoiles de vaudeville
+et d'opérette. Ils restent ahuris et scandalisés.</p>
+
+<p>Vingt fois, d'anciens amis de collège, débarqués à
+Paris pour huit jours, m'ont répété: «Nous sommes
+allés hier soir dans tel théâtre, et nous ne comprenons
+pas comment on peut tolérer telle actrice ou
+tel acteur. Chez nous, on les sifflerait sans pitié.»
+Naturellement, je ne veux nommer personne. Mais
+on serait bien surpris, si l'on savait pour quelles
+étoiles les gens de province se montrent si sévères. Remarquez
+qu'au fond leurs critiques portent presque
+toujours juste. Ce qu'ils ne veulent pas comprendre,
+c'est le coup de folie de Paris, cette flamme du succès
+qui enlève tout, ces triomphes d'un jour que nous
+faisons surtout aux femmes, lorsqu'elles ont, en
+dehors de leur plus ou de leur moins de talent, le
+quelque chose qui nous gratte au bon endroit.</p>
+
+<p>L'air de la province est autre. Les provinciaux ne
+vivent pas dans notre air, et c'est pourquoi ils suffoquent
+à Paris. En outre, il faut faire la part d'une certaine
+jalousie. Le point est délicat, je ne voudrais pas
+insister; mais il est évident que la continuelle apothéose de
+Paris finit par agacer les bons bourgeois
+des quatre coins de la France. On ne leur parle que
+de Paris, tout est superbe à Paris; alors, lorsqu'ils
+peuvent surprendre Paris en flagrant délit de mensonge
+et de bêtise, ils triomphent. Il faut les entendre:
+Vraiment, les Parisiens ne sont pas difficiles, ils
+font des succès à des cabotins que Marseille ou Lyon
+a usés, ils s'engouent des rebuts de Bordeaux ou de
+Toulouse. Le pis est que les provinciaux ont souvent
+raison. Je voudrais qu'on les écoutât juger en
+ce moment les troupes de l'Opéra et de l'Opéra-Comique.
+Et ils retournent dans leurs villes, en
+haussant les épaules.</p>
+
+<p>Ajoutez que le tapage de nos réclames irrite et
+déroute les gens qui, à cent et deux cents lieues, ne
+peuvent faire la part de l'exagération. Ils ne sont
+pas dans le secret des coulisses, ils ne devinent pas
+ce qu'il y a sous une bordée d'articles élogieux,
+lancée à la tête du premier petit torchon de femme
+venu. Nous autres, nous sourions, nous savons ce
+qu'il faut croire. Eux, dans le milieu mort de leurs
+villes, en dehors de notre monde, doivent tout prendre
+argent comptant. Pendant des mois, ils lisent au
+cercle que mademoiselle X... est une merveille de
+beauté et de talent. A la longue, ils prennent du
+respect pour elle. Puis, quand ils la voient, leur
+désillusion est terrible. Rien d'étonnant à ce qu'ils
+nous traitent alors de farceurs.</p>
+
+<p>Et ce n'est pas seulement les artistes que les provinciaux
+jugent avec sévérité, ce sont encore les
+pièces, jusqu'au personnel de nos théâtres. Je sais,
+par exemple, que l'importunité de nos ouvreuses les
+exaspère. Un de mes amis, furibond, me disait encore
+hier qu'il ne comprenait pas comment nous pouvions
+tolérer une pareille vexation. Quant aux pièces,
+elles ne les satisfont presque jamais, parce que
+le plus souvent elles leur échappent; je parle des
+pièces courantes, de celles dont Paris consomme
+deux ou trois douzaines par hiver. On a dit avec raison
+qu'une bonne moitié du répertoire actuel n'est
+plus compris au delà des fortifications. Les allusions
+ne portent plus, la fleur parisienne se fane, les pièces
+ne gardent que leur carcasse maigre. Dès lors, il est
+naturel qu'elles déplaisent à des gens qui les jugent
+pour leur mérite absolu.</p>
+
+<p>Il ne faut donc pas croire à une admiration passive
+des provinciaux dans nos théâtres. S'il est très vrai
+qu'ils s'y portent en foule, soyez certains qu'ils réservent
+leur libre jugement. Là curiosité les pousse,
+ils veulent épuiser les plaisirs de Paris; mais écoutez-les
+quand ils sortent, et vous verrez qu'ils se
+prononcent très carrément, qu'ils ont trois fois sur
+quatre des airs dédaigneux et fâchés, comme si l'on
+venait de les prendre à quelque attrape-nigauds.</p>
+
+<p>Un autre fait que j'ai constaté et qui est très sensible
+en ce moment, c'est la passion de la province pour
+les théâtres lyriques. Un provincial qui se hasardera
+à passer une soirée à la Comédie-Française ira trois
+et quatre fois à l'Opéra. Je veux bien admettre que ce
+soit réellement la musique qui soulève une si belle
+passion. Mais encore faut-il expliquer les circonstances
+qui entretiennent et qui accroissent chaque jour un
+pareil mouvement. Nous ne sommes pas une nation
+assez mélomane pour qu'il n'y ait point à cela, en
+dehors de la musique, des particularités déterminantes.</p>
+
+<p>La province va en masse à l'Opéra pour une des
+raisons que j'ai dites plus haut. Souvent les comédies,
+les vaudevilles lui échappent. Au contraire, elle comprend
+toujours un opéra. Il suffit qu'on chante, les
+étrangers eux-mêmes n'ont pas besoin de suivre les
+paroles.</p>
+
+<p>Je cours le risque d'ameuter les musiciens contre
+moi, mais je dirai toute ma pensée. La littérature demande
+une culture de l'esprit, une somme d'intelligence,
+pour être goûtée; tandis qu'il ne faut guère
+qu'un tempérament pour prendre à la musique de
+vives jouissances. Certainement, j'admets une éducation
+de l'oreille, un sens particulier du beau musical;
+je veux bien même qu'on ne puisse pénétrer les
+grands maîtres qu'avec un raffinement extrême de
+la sensation. Nous n'en restons pas moins dans le
+domaine pur des sens, l'intelligence peut rester absente.
+Ainsi, je me souviens d'avoir souvent étudié,
+aux concerts populaires de M. Pasdeloup, des tailleurs
+ou des cordonniers alsaciens, des ouvriers buvant
+béatement du Beethoven, tandis que des messieurs
+avaient une admiration de commande parfaitement
+visible. Le rêve d'un cordonnier qui écoule la symphonie
+en <i>la</i>, vaut le rêve d'un élève de l'École polytechnique.
+Un opéra ne demande pas à être compris,
+il demande à être senti. En tous cas, il suffit de le
+sentir pour s'y récréer; au lieu que, si l'on ne comprend
+pas une comédie ou un drame, on s'ennuie à
+mourir.</p>
+
+<p>Eh bien, voilà pourquoi, selon moi, la province
+préfère un opéra à une comédie. Prenons un jeune
+homme sorti d'un collège, ayant fait son droit dans
+une Faculté voisine, devenu chez lui avocat, avoué ou
+notaire. Certes, ce n'est point un sot. Il a la teinture
+classique, il sait par coeur des fragments de Boileau
+et de Racine. Seulement, les années coulent, il ne
+suit pas le mouvement littéraire, il reste fermé aux
+nouvelles tentatives dramatiques. Cela se passe pour
+lui dans un monde inconnu et ne l'intéresse pas.
+Il lui faudrait faire un effort d'intelligence, qui le
+dérangerait dans ses habitudes de paresse d'esprit.
+En un mot, comme il le dit lui-même en riant, il est
+rouillé; à quoi bon se dérouiller, quand l'occasion de
+le faire se présente au plus une fois par an? Le plus
+simple est de lâcher la littérature et de se contenter
+de la musique.</p>
+
+<p>Avec la musique, c'est une douce somnolence.
+Aucun besoin de penser. Cela est exquis. On ne sait
+pas jusqu'où peut aller la peur de la pensée. Avoir
+des idées, les comparer, en tirer un jugement, quel
+labeur écrasant, quelle complication de rouages,
+comme cela fatigue! Tandis qu'il est si commode
+d'avoir la tête vide, de se laisser aller à une digestion
+aimable, dans un bain de mélodie! Voilà le bonheur
+parfait. On est léger de cervelle, on jouit dans sa
+chair, toute la sensualité est éveillée. Je ne parle pas
+des décors, de la mise en scène, des danses, qui font
+de nos grands opéras des féeries, des spectacles flattant
+la vue autant que l'oreille.</p>
+
+<p>Questionnez dix provinciaux, huit vous parleront
+de l'Opéra avec passion, tandis qu'ils montreront une
+admiration digne pour la Comédie-Française. Et ce
+que je dis des provinciaux, je devrais l'étendre aux
+Parisiens, aux spectateurs en général. Cela explique
+l'importance énorme que prend chez nous le théâtre
+de l'Opéra; il reçoit la subvention la plus forte, il est
+logé dans un palais, il fait des recettes colossales, il
+remue tout un peuple. Examinez, à côté, le Théâtre-Français,
+dont la prospérité est pourtant si grande en
+ce moment: on dirait une bicoque. Je dois confesser
+une faiblesse: le théâtre de l'Opéra, avec son gonflement
+démesuré, me fâche. Il tient une trop large
+place, qu'il vole à la littérature, aux chefs-d'oeuvre de
+notre langue, à l'esprit humain. Je vois en lui le triomphe
+de la sensualité et de la polissonnerie publiques.
+Certes, je n'entends pas me poser en moraliste; au
+fond, toute décomposition m'intéresse. Mais j'estime
+qu'un peuple qui élève un pareil temple à la musique
+et à la danse, montre une inquiétante lâcheté devant
+la pensée.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Nos artistes de la Comédie-Française viennent de
+donner à Londres une série de représentations. Le
+succès d'argent et de curiosité paraît indiscutable.
+On a publié des chiffres qui sont vrais sans doute. La
+Comédie-Française a fait salle comble tous les soirs.
+C'est déjà là un fait caractéristique. J'ai vu une
+troupe anglaise jouer dans un théâtre de Paris; la
+salle était vide, et les rares spectateurs pouffaient de
+gaieté. Pourtant, la troupe donnait du Shakespeare. Il
+est vrai qu'à part deux ou trois acteurs, les autres
+étaient bien médiocres. Mais l'Angleterre pourrait
+nous envoyer ses meilleurs comédiens, je crois que
+Paris se dérangerait difficilement pour aller les
+voir. Rappelez-vous les maigres recettes réalisées par
+Salvini. Pour nous, les théâtres étrangers n'existent
+pas, et nous sommes portés à nous égayer de ce qui
+n'est point dans le génie de notre race. Les Anglais
+viennent donc de nous donner un exemple de goût
+littéraire, soit que notre répertoire et nos comédiens
+leur plaisent réellement, soit qu'ils aient voulu simplement
+montrer de la politesse pour la littérature
+d'un grand peuple voisin.</p>
+
+<p>Est ce bien, à la vérité, un goût littéraire qui a
+empli chaque soir la salle du Gaiety's Théâtre? C'est
+ici que des documents exacts seraient nécessaires.
+Mais, avant d'étudier ce point, je dois dire que
+je n'ai jamais compris la querelle qu'on a cherchée à
+la Comédie-Française, lorsqu'il a été question de son
+voyage à Londres. J'ai lu là-dessus des articles d'une
+fureur bien étrange. Les plus doux accusaient nos
+artistes de cupidité et leur déniaient le droit de passer
+la Manche. D'autres prévoyaient un naufrage et se
+lamentaient. Avouez que cela paraît comique aujourd'hui.
+Une seule chose était à craindre: l'insuccès,
+des salles vides, une diminution de prestige.
+Mais, là-dessus, on pouvait être tranquille; les recettes
+étaient quand même assurées, ce qui suffisait; car,
+pour le véritable effet produit par les oeuvres et par
+les interprètes, il était à l'avance certain, je le répète,
+qu'on ne saurait jamais exactement à quoi s'en tenir.
+Les journaux anglais ont été courtois, et nos journaux
+français se sont montrés patriotes. Dès lors, la
+Comédie-Française avait mille fois raison de se risquer;
+elle partait pour un triomphe, pour le demi-million
+de recettes qu'on vient de publier. Certes, je
+ne suis guère chauvin de mon naturel; mais, personnellement,
+j'ai vu avec plaisir nos comédiens aller
+faire une expérience intéressante dans un pays où ils
+étaient certains d'être bien reçus, même s'ils ne plaisaient
+pas complètement.</p>
+
+<p>Cela me ramène à analyser les raisons qui ont
+amené le public anglais en foule. Je ne crois pas à
+une passion littéraire bien forte. Il y a eu plutôt un
+courant de mode et de curiosité. Nous tenons, à cette
+heure, en Europe, une situation littéraire de combat.
+Non seulement on nous pille, mais on nous discute.
+Notre littérature soulève toutes sortes de points sociaux,
+philosophiques, scientifiques; de là, le bruit
+qu'un de nos livres ou qu'une de nos pièces fait à
+l'étranger. L'Allemagne et l'Angleterre, par exemple,
+ne peuvent nous lire sans se fâcher souvent. En un
+mot, notre littérature sent le fagot. Je suis persuadé
+qu'une bonne partie du public anglais a été attirée
+par le désir de se rendre enfin compte d'un théâtre
+qu'il ne comprend pas. C'était là les gens sérieux.
+Ajoutez les curieux mondains, ceux qui écoutent une
+tragédie française comme on écoute un opéra italien,
+ceux encore qui se piquent d'être au courant de
+notre littérature, et vous obtiendrez la foule qui a
+suivi les représentations du Gaiety's Théâtre.</p>
+
+<p>Et ce qui s'est passé prouve bien la vérité de ce
+que j'avance. Tous les critiques ont constaté que nos
+tragédies classiques ont eu le succès le plus vif. C'est
+que nos tragédies sont des morceaux consacrés; les
+Anglais sachant le français les connaissent pour les
+avoir apprises par coeur. Après les tragédies, ce seraient
+les drames lyriques de Victor Hugo qu'on aurait
+applaudis, et rien de plus explicable ici encore:
+la musique du vers a tout emporté, ces drames ont
+passé comme des livrets d'opéra, grâce à la voix superbe
+des interprètes, sans qu'on s'avisât un instant
+de discuter la vraisemblance. Mais, arrivés devant les
+Fourchambault, de M. Emile Augier, et devant tout le
+théâtre de M. Dumas, les Anglais se sont cabrés. On
+les dérangeait brutalement dans leur façon d'entendre
+la littérature, et ils n'ont plus montré qu'une
+froide politesse.</p>
+
+<p>L'expérience est faite aujourd'hui. J'en suis bien
+heureux. Le voyage de la Comédie-Française à Londres
+n'aurait-il que prouvé où en est l'Angleterre
+devant la formule naturaliste moderne, que je le
+considérerais comme d'une grande utilité. Il est entendu
+que le peuple qui a produit Shakespeare et Ben
+Jonson, pour ne citer que ces deux noms, en est
+tombé à ne pouvoir plus supporter aujourd'hui les
+hardiesses de M. Dumas.</p>
+
+<p>Je ne puis résumer ici l'histoire de la littérature
+anglaise. Mais lisez l'ouvrage si remarquable de
+M. Taine, et vous verrez que pas une littérature n'a
+eu un débordement plus large ni plus hardi d'originalité.
+Le génie saxon a dépassé en vigueur et en
+crudité tout ce qu'on connaît. Et c'est maintenant
+cette littérature anglaise, après la longue action du
+protestantisme, qui en est arrivée à ne plus tolérer à
+la scène un enfant naturel ou une femme adultère.
+Tout le génie libre de Shakespeare, toute la crudité
+superbe de Ben Jonson ont abouti à des romans d'une
+médiocrité écoeurante, à des mélodrames ineptes dont
+nos théâtres de barrière ne voudraient pas.</p>
+
+<p>J'ai lu près d'une cinquantaine de romans anglais
+écrits dans ces dernières années. Cela est au-dessous
+de tout. Je parle de romans signés par des écrivains
+qui ont la vogue. Certainement, nos feuilletonistes,
+dont nous faisons fi, ont plus d'imagination et de largeur.
+Dans les romans anglais, la même intrigue, une
+bigamie, ou bien un enfant perdu et retrouvé, ou
+encore les souffrances d'une institutrice, d'une créature
+sympathique quelconque, est le fond en quelque
+sorte hiératique dont pas un romancier ne s'écarte.
+Ce sont des contes du chanoine Schmidt, démesurément
+grossis et destinés à être lus en famille. Quand
+un écrivain a le malheur de sortir du moule, on le
+conspue. Je viens, par exemple, de lire la <i>Chaîne du
+Diable</i>, un roman que M. Edouard Jenkins a écrit
+contre l'ivrognerie anglaise; comme oeuvre d'observation
+et d'art, c'est bien médiocre; mais il a suffi
+qu'il dise quelques vérités sur les vices anglais, pour
+qu'on l'accablât de gros mots. Depuis Dickens, aucun
+romancier puissant et original ne s'est révélé. Et que
+de choses j'aurais à dire sur Dickens, si vibrant et si
+intense comme évocateur de la vie extérieure, mais si
+pauvre comme analyste de l'homme et comme compilateur
+de documents humains!</p>
+
+<p>Quant au théâtre anglais actuel, il existe à peine,
+de l'avis de tous. Nous n'avons jamais eu l'idée, à
+part deux ou trois exceptions, de faire des emprunts
+à ce théâtre; tandis que Londres vit en partie d'adaptations
+faites d'après nos pièces. Et le pis est que le
+théâtre est là-bas plus châtré encore que le roman.
+Les Anglais, à la scène, ne tolèrent plus la moindre
+étude humaine un peu sérieuse. Ils tournent tout à la
+romance, à une certaine honnêteté conventionnelle.
+De là, à coup sûr, la médiocrité où s'agite leur littérature
+dramatique. Ils sont tombés au mélodrame, et
+ils tomberont plus bas, car on tue une littérature,
+lorsqu'on lui interdit la vérité humaine. N'est-il
+pas curieux et triste que le génie anglais, qui a eu
+dans les siècles passés la floraison des plus violents
+tempéraments d'écrivains, ne donne plus naissance,
+à la suite d'une certaine évolution sociale, qu'à des
+écrivains émasculés, qu'à des bas bleus qui ne valent
+pas Ponson du Terrail? Et cela juste à l'heure
+où l'esprit d'observation et d'expérience emporte
+notre siècle à l'étude et à la solution de tous les problèmes.</p>
+
+<p>Nous nous trouvons donc devant une conséquence
+de l'état social, qu'il serait trop long d'étudier. Remarquez
+que la convention dans les personnages et
+dans les idées est d'autant plus singulière que le public
+anglais exige le naturalisme dans le monde extérieur.
+Il n'y a pas de naturaliste plus minutieux ni
+plus exact que Dickens, lorsqu'il décrit et qu'il met
+en scène un personnage; il refuse simplement d'aller
+au delà de la peau, jusqu'à la chair. De même, les
+décors sont merveilleux à Londres, si les pièces restent
+médiocres. C'est ici un peuple pratique, très positif,
+exigeant la vérité dans les accessoires, mais se
+fâchant dès qu'on veut disséquer l'homme. J'ajouterai
+que le mouvement philosophique, en Angleterre,
+est des plus audacieux, que le positivisme s'y élargit,
+que Darwin y a bouleversé toutes les données anciennes,
+pour ouvrir une nouvelle voie où la science
+marche à cette heure. Que conclure de ces contradictions?
+Évidemment, si la littérature anglaise reste
+stationnaire et ne peut supporter la conquête du vrai,
+c'est que l'évolution ne l'a pas encore atteinte, c'est
+qu'il y a des empêchements sociaux qui devront disparaître
+pour que le roman et le théâtre s'élargissent
+à leur tour par l'observation et l'analyse.</p>
+
+<p>J'en voulais venir à ceci, que nous n'avons pas à
+nous émouvoir des opinions portées par le public anglais
+sur nos oeuvres dramatiques. Le milieu littéraire
+n'est pas le même à Paris qu'à Londres, heureusement.
+Que les Anglais n'aient pas compris Musset,
+qu'ils aient jugé M. Dumas trop vrai, cela n'a d'autre
+intérêt pour nous que de nous renseigner sur l'état
+littéraire de nos voisins. Nous sommes, eux et nous, à
+des points de vue trop différents. Jamais nous n'admettrons
+qu'on condamne une oeuvre, parce que
+l'héroïne est une femme adultère, au lieu d'être une
+bigame. Dans ces conditions, il n'y a qu'à remercier
+les Anglais d'avoir fait à nos artistes un accueil si flatteur;
+mais il n'y a pas à vouloir profiter une seconde
+des jugements qu'ils ont pu exprimer sur nos oeuvres.
+Les points de départ sont trop différents, nous ne
+pouvons nous entendre.</p>
+
+<p>Voilà ce que j'avais à dire, d'autant plus qu'un
+de nos critiques déclarait dernièrement qu'il s'était
+beaucoup régalé d'un article paru dans le <i>Times</i>
+contre le naturalisme. Il faut renvoyer simplement
+le rédacteur du <i>Times</i> à la lecture de Shakespeare,
+et lui recommander le <i>Volpone</i>, de Ben Jonson.
+Que le public de Londres en reste à notre théâtre
+classique et à notre théâtre romantique, cela s'explique
+par l'impossibilité où il se trouve de comprendre
+notre répertoire moderne, étant donnés l'éducation
+et le milieu social anglais. Mais ce n'est pas une
+raison pour que nos critiques s'amusent des plaisanteries
+du <i>Times</i> sur une évolution littéraire qui fait
+notre gloire depuis Diderot.</p>
+
+<p>Quant au rédacteur du <i>Times</i>, il fera bien de méditer
+cette pensée: Les bâtards de Shakespeare n'ont
+pas le droit de se moquer des enfants légitimes de
+Balzac.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>DES SUBVENTIONS</h3>
+
+<p>Lors de la discussion du budget, tout le monde a
+été frappé des sommes que l'État donne à la musique,
+sommes énormes relativement aux sommes
+modestes qu'il accorde à la littérature. Les subventions
+de la Comédie-Française et de l'Odéon, mises
+en regard des subventions des théâtres lyriques, sont
+absolument ridicules. Et ce n'était pas tout, on parlait
+alors de la création de nouvelles salles lyriques,
+la presse entière s'intéressait au sort des musiciens et
+de leurs oeuvres, il y avait une véritable pression de
+l'opinion sur le gouvernement pour obtenir de lui de
+nouveaux sacrifices en faveur de la musique. De la
+littérature, pas un mot.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit que je voyais, dans cette apothéose de
+l'opéra chez nous, la haine des foules contre la pensée.
+C'est une fatigue que d'aller à la Comédie-Française,
+pour un homme qui a bien dîné; il faut qu'il comprenne,
+grosse besogne. Au contraire, à l'Opéra, il
+n'a qu'à se laisser bercer, aucune instruction n'est nécessaire;
+l'épicier du coin jouira autant que le mélomane
+le plus raffiné. Et il y a, en outre, la féerie dans
+l'opéra, les ballets avec le nu des danseuses, les décors
+avec l'éblouissement de l'éclairage. Tout cela s'adresse
+directement aux sens du spectateur et ne lui demande
+aucun effort d'intelligence. De là le temple superbe
+qu'on a bâti à la musique, lorsque presque en face, à
+l'autre bout d'une avenue, la littérature est en comparaison
+logée comme une petite bourgeoise froide,
+ennuyeuse, raisonneuse, et qui serait déplacée dans
+ce luxe d'entretenue. C'est le mot, on entretient la
+musique en France. Rien de moins viril pour la santé
+intellectuelle d'un peuple.</p>
+
+<p>Devant cette disproportion des sommes consacrées
+à la littérature et à la musique, il s'est donc trouvé un
+grand nombre de personnes qui ont réclamé. Il semble
+juste que les subventions soient réparties plus équitablement.
+Si l'on aborde le côté pratique, les résultats
+obtenus, la surprise est aussi grande; car on en
+arrive à établir que les centaines de mille francs jetées
+dans le tonneau sans fond des théâtres lyriques,
+se trouvent encore insuffisantes et n'ont guère amené
+que des faillites. L'Opéra lui-même, qui reste une entreprise
+particulière très prospère, n'a plus produit
+de grandes oeuvres depuis longtemps et doit vivre
+sur son répertoire, avec une troupe que la critique
+compétente déclare de plus en plus médiocre. N'importe,
+on s'entête. Quand un théâtre lyrique croule,
+ce qui se présente à chaque saison, on s'ingénie aussitôt
+pour en ouvrir un autre. La presse entre en
+campagne, les ministres se font tendres. Il nous faut
+des orchestres et des danseuses, dussent-ils nous
+ruiner. Singulier art qu'on ne peut étayer qu'avec
+des millions, plaisir si cher qu'on ne parvient pas à le
+donner aux Parisiens, même en le payant avec l'argent
+de tous les Français!</p>
+
+<p>Dès lors, le raisonnement est simple. Pourquoi
+s'entêter? Pourquoi donner des primes aux faillites?
+La musique tiendrait moins de place que cela ne serait
+pas un mal. Je ne puis, personnellement, passer
+devant l'Opéra sans éprouver une sourde colère. J'ai
+une si parfaite indifférence pour la littérature qu'on
+fait là dedans, que je trouve exaspérant d'avoir logé
+des roulades et des ronds de jambe dans ce palais
+d'or et de marbre qui écrase la ville.</p>
+
+<p>Et je me joins donc très volontiers aux journalistes
+que cet état de choses a blessés. Qu'on partage les
+subventions entre la musique et la littérature; qu'on
+augmente surtout la subvention de l'Odéon, pour lui
+permettre de risquer des tentatives avec les jeunes
+auteurs dramatiques; qu'on essaye même de créer un
+théâtre de drames populaires, ouvert à tous les essais.
+Rien de mieux.</p>
+
+<p>Voilà pour le principe. Maintenant, en pratique, je
+ne crois pas à la puissance de l'argent, lorsqu'il s'agit
+d'art. Voyez ce qui se passe pour la musique; les
+subventions sont dévorées comme des feux de paille,
+et les directeurs se trouvent forcés de déposer leur
+bilan. Si les subventions étaient plus fortes, ils mangeraient
+davantage, voilà tout, pour faire prospérer
+un théâtre, il ne faut pas des millions, il faut de
+grandes oeuvres; des millions ne peuvent soutenir
+des oeuvres médiocres, tandis que de grandes oeuvres
+apportent précisément des millions avec elles. Je ne
+veux pas parler musique, je ne cherche pas à savoir
+si les théâtres lyriques ne traversent point en ce moment
+la même crise que les théâtres de drames. C'est
+la question littéraire que je désire traiter, et j'y arrive.</p>
+
+<p>D'abord, j'enregistre un aveu. Voici trois ans que
+je ne cesse de répéter que le drame se meurt, que le
+drame est mort. Lorsque j'ai dit que les planches
+étaient vides, on m'a répondu que j'insultais nos gloires
+dramatiques; à entendre la critique, jamais le
+théâtre n'aurait jeté un tel éclat en France. Et voilà
+brusquement que l'on confesse notre pauvreté et
+notre médiocrité. On me donne raison, après s'être
+fâché et m'avoir quelque peu injurié. On constate la
+crise actuelle, on se lamente sur le malheureux sort
+de la Porte-Saint-Martin, vouée aux ours et aux baleines;
+de la Gaieté, agonisant avec la féerie; du Châtelet
+et du Théâtre-Historique, vivant de reprises;
+de l'Ambigu, où les directions se succèdent sous une
+pluie battante de protêts. Eh bien! nous sommes donc
+enfin d'accord. Tout va de mal en pis, le drame est
+en train de disparaître, si on ne parvient pas à le ressusciter.
+Je n'ai jamais dit autre chose.</p>
+
+<p>Seulement, je crois fort que nous différons absolument
+sur le remède possible. La queue romantique,
+inquiète et irritée de la disparition du drame selon la
+formule de 1830, s'est avisée de déclarer que, si le
+drame mourait, cela venait simplement de ce qu'on
+n'avait point assez d'argent pour le faire vivre. Mon
+Dieu! c'était bien simple; si l'on voulait une renaissance,
+il s'agissait simplement d'ouvrir un nouveau
+théâtre qui jouerait, aux frais de l'État, toutes les
+oeuvres dramatiques de débutants, dans lesquelles on
+trouverait des promesses plus ou moins nettes de
+talent. En un mot, les oeuvres existent; ce qui manque,
+ce sont les théâtres.</p>
+
+<p>Vraiment, de qui se moque-t-on? Où sont-elles,
+les oeuvres? Je demande à les voir. C'est justement
+parce qu'il n'y a pas d'oeuvres que les théâtres se
+ruinent. Je n'ai jamais cru aux chefs d'oeuvre inconnus.
+Toutes sortes de légendes mauvaises circulent
+sur l'impossibilité où est un débutant d'arriver
+au public. Ce qu'il faut dire, c'est que toute bonne
+pièce a été jouée, c'est qu'on ne pourrait citer un
+drame ou une comédie de mérite qui n'ait eu son
+heure et son succès. Voilà la vérité, la vérité consolante,
+qui est bonne pour les forts, si elle gêne les
+incompris et les impuissants.</p>
+
+<p>Certes, les directeurs se trompent souvent, et ils
+penchent naturellement davantage vers les succès
+d'argent que vers les spéculations littéraires pures.
+Mais quel est le directeur qui repousserait une
+bonne pièce, s'il la croyait bonne? Il faudra toujours
+passer par un jugement, même dans un théâtre
+ouvert exprès pour les débutants; et il y aura une
+coterie, et il y aura des sottises. Sottise pour sottise,
+celle de l'homme qui défend sa bourse est encore
+plus soucieuse de la réussite. Aujourd'hui, tous les
+directeurs en sont à chercher des pièces; ils sentent,
+leurs fournisseurs habituels vieillir, ils s'inquiètent,
+ils voudraient du nouveau. Questionnez-les, ils vous
+diront qu'ils feraient le voyage de toutes les mansardes
+de Paris, s'ils savaient qu'un garçon de talent
+se cachât quelque part. Ils ne trouvent rien, rien,
+rien, telle est la triste vérité.</p>
+
+<p>Or, c'est l'instant que l'on choisit pour réclamer
+l'ouverture d'un nouveau théâtre. La Porte-Saint-Martin,
+l'Ambigu, le Théâtre-Historique ne trouvent
+plus de drames; vite ouvrons une salle nouvelle,
+pour élargir la disette des bonnes pièces. Et qu'on ne
+vienne pas dire que, systématiquement, les directeurs
+repoussent les tentatives; ils ont tout essayé,
+les drames à panaches, les drames historiques, les
+drames taillés sur le patron de 1830. S'ils ont abandonné
+la partie, c'est que le public s'est désintéressé
+de ces formules anciennes, c'est que les prétendus
+jeunes, les poètes figés qui leur apportent ces pastiches,
+n'ont absolument aucune originalité dans le
+ventre. On ne galvanise pas le passé. Au théâtre surtout,
+il n'est pas permis de retourner en arrière.
+C'est l'époque, c'est le milieu ambiant, c'est le courant
+des esprits qui font les pièces vivantes.</p>
+
+<p>Et ce n'est pas tout. Il n'y a pas que les pièces
+qui manquent, les acteurs eux aussi font défaut. Je
+ne veux nommer aucun théâtre, mais presque toutes
+les troupes sont pitoyables, si l'on excepte quelques
+artistes de talent. Les traditions du drame romantique
+se perdent; il faut attendre qu'une génération de
+comédiens apporte l'esprit nouveau. En attendant,
+si un grand théâtre s'ouvrait, il aurait toutes les
+peines du monde à réunir une troupe convenable.</p>
+
+<p>Oui, le drame d'hier est mort; oui, il n'y a plus
+de directeur pour le recevoir, plus d'artistes pour le
+jouer, plus de public pour l'entendre. Mais c'est une
+idée baroque que de vouloir le ressusciter à coups de
+billets de banque. L'État donnerait des millions
+qu'il ne mettrait pas debout ce cadavre. Il n'y a
+qu'une façon de rendre au drame tout son éclat:
+c'est de le renouveler. Le drame romantique est aussi
+mort que la tragédie. Attendez que l'évolution
+s'achève, qu'on trouve le théâtre de l'époque, celui
+qui sera fait avec notre sang et notre chair, à nous
+autres contemporains, et vous verrez les théâtres
+revivre. Il faut de la passion dans une littérature.
+Quand une formule tombe aux mains des imitateurs,
+elle disparaît vite. Nous avons besoin de créateurs
+originaux.</p>
+
+<p>Ce sont là des idées bien simples, d'une vérité
+presque puérile tant elle est évidente, et je m'étonne
+que j'aie besoin de les répéter si souvent pour convaincre
+le monde. Il est certain que chaque période
+historique a sa littérature, son roman et son théâtre.
+Pourquoi veut-on alors que nous ayons la littérature
+de Louis-Philippe et de l'empire? Depuis 1870, après
+une catastrophe épouvantable qui a retourné profondément
+la nation, nous vivons dans une époque
+nouvelle. Des hommes politiques nouveaux se sont
+produits, ont mis la main sur le pouvoir et ont aidé
+à l'évolution qui nous emporte vers la formule sociale
+de demain. Dès lors, il doit se produire en littérature
+une évolution semblable; nous allons, nous aussi, à
+une formule qui triomphera demain; des hommes
+nouveaux travaillent à son succès, fatalement, jouant
+le rôle qu'ils sont venus jouer. Tout cela est mathématique,
+tout cela est régi par des lois que nous ne
+connaissons pas encore bien, mais que nous commençons
+à entrevoir.</p>
+
+<p>Il serait aussi ridicule de vouloir revenir au mouvement
+romantique que de songer à recommencer
+les journées de 1830. Aujourd'hui, la liberté est conquise,
+et nous tâchons d'asseoir le gouvernement et
+la littérature sur des données scientifiques. Je jette
+ici au courant de la plume de grosses idées, sur
+lesquelles j'aimerais à m'étendre un jour.</p>
+
+<p>Donc, pour conclure, si je ne vois pas d'inconvénient
+à ce qu'on subventionne la littérature, si je
+trouve très bon qu'on entretienne un peu moins
+galamment l'Opéra pour donner davantage à l'Odéon,
+je suis absolument persuadé que l'argent ne fera pas
+naître un homme de génie et ne l'aidera même pas à
+se produire; car le propre du génie est de s'affirmer
+au milieu des obstacles. Donnez de l'argent, il ira
+aux médiocres, aux farceurs de l'histoire et du patriotisme;
+peut-être même cela causera-t-il plus de tort
+que de bien, mais il faut que tout le monde vive. Seulement,
+l'avenir se fera de lui-même, en dehors de
+vos patronages et de vos subventions, par l'évolution
+naturaliste du siècle, par cet esprit de logique et de
+science qui transforme en ce moment le corps social
+tout entier. Que les faibles meurent, les reins cassés;
+c'est la loi. Quant aux forts, ils ne relèvent que d'eux-mêmes;
+ils apportent un appui à l'État et ils n'attendent
+rien de lui.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LES DÉCORS ET LES ACCESSOIRES</h3>
+<br>
+<h3>I</h3>
+
+<p>Je veux parler du mouvement naturaliste qui se
+produit au théâtre, simplement au point de vue des
+décors et des accessoires. On sait qu'il y a deux avis
+parfaitement tranchés sur la question: les uns voudraient
+qu'on en restât à la nudité du décor classique,
+les autres exigent la reproduction du milieu
+exact, si compliquée qu'elle soit. Je suis évidemment
+de l'opinion de ceux-ci; seulement, j'ai mes raisons
+à donner.</p>
+
+<p>Il faut étudier la question dans l'histoire même de
+notre théâtre national. L'ancienne parade de foire,
+le mystère joué sur des tréteaux, toutes ces scènes
+dites en plein vent d'où sont sorties, parfaites et
+équilibrées, les tragédies et les comédies du dix-septième
+siècle, se jouaient entre trois lambeaux tendus
+sur des perches. L'imagination du public suppléait
+au décor absent. Plus tard, avec Corneille, Molière
+et Racine, chaque théâtre avait une place publique,
+un salon, une forêt, un temple; même la forêt ne
+servait guère, je crois. L'unité de lieu, qui était une
+règle strictement observée, impliquait ce peu de variété.
+Chaque pièce ne nécessitait, qu'un décor; et
+comme, d'autre part, tous les personnages devaient
+se rencontrer dans ce décor, les auteurs choisissaient
+fatalement les mêmes milieux neutres, ce qui permettait
+au même salon, à la même rue, au même
+temple de s'adapter a toutes les actions imaginables.</p>
+
+<p>J'insiste, parce que nous sommes là aux sources
+de la tradition. Il ne faudrait pas croire que cette
+uniformité, cet effacement du décor, vinssent de la
+barbarie de l'époque, de l'enfance de l'art décoratif.
+Ce qui le prouve, c'est que certains opéras, certaines
+pièces de gala, ont été montées alors avec un luxe de
+peintures, une complication de machines extraordinaire.
+Le rôle neutre du décor était dans l'esthétique
+même du temps.</p>
+
+<p>On n'a qu'à assister, de nos jours, à la représentation
+d'une tragédie ou d'une comédie classique.
+Pas un instant le décor n'influe sur la marche de la
+pièce. Parfois, des valets apportent des sièges ou
+une table; il arrive même qu'ils posent ces sièges
+au beau milieu d'une rue. Les autres meubles, les
+cheminées, tout se trouve peint dans les fonds. Et
+cela semble fort naturel. L'action se passe en l'air,
+les personnages sont des types qui défilent, et non
+des personnalités qui vivent. Je ne discute pas aujourd'hui
+la formule classique, je constate simplement
+que les argumentations, les analyses de caractère,
+l'étude dialoguée des passions, se déroulant
+devant le trou du souffleur sans que les milieux
+eussent jamais à intervenir, se détachaient d'autant
+plus puissamment que le fond avait moins d'importance.</p>
+
+<p>Ce qu'il faut donc poser comme une vérité démontrée,
+c'est que l'insouciance du dix-septième
+siècle pour la vérité du décor vient de ce que la
+nature ambiante, les milieux, n'étaient pas regardés
+alors comme pouvant avoir une influence quelconque
+sur l'action et sur les personnages. Dans la littérature
+du temps, la nature comptait peu. L'homme
+seul était noble, et encore l'homme dépouillé de
+son humanité, l'homme abstrait, étudié dans son
+fonctionnement d'être logique et passionnel. Un
+paysage au théâtre, qu'était-ce cela? on ne voyait
+pas les paysages réels, tels qu'ils s'élargissent par
+les temps de soleil ou de pluie. Un salon complètement
+meublé, avec la vie qui l'échauffe et lui
+donne une existence propre, pourquoi faire? les
+personnages ne vivaient pas, n'habitaient pas, ne
+faisaient que passer pour déclamer les morceaux
+qu'ils avaient à dire.</p>
+
+<p>C'est de cette formule que notre théâtre est parti.
+Je ne puis faire l'historique des phases qu'il a
+parcourues. Mais il est facile de constater qu'un
+mouvement lent et continu s'est opéré, accordant
+chaque jour plus d'importance à l'influence des
+milieux. D'ailleurs, l'évolution littéraire des deux
+derniers siècles est tout entière dans cet envahissement
+de la nature. L'homme n'a plus été seul,
+on a cru que les campagnes, les villes, les cieux
+différents méritaient qu'on les étudiât et qu'on les
+donnât comme un cadre immense à l'humanité.
+On est même allé plus loin, on a prétendu qu'il
+était impossible de bien connaître l'homme, si on
+ne l'analysait pas avec son vêtement, sa maison,
+son pays. Dès lors, les personnages abstraits ont
+disparu. On a présenté des individualités, en les
+faisant vivre de la vie contemporaine.</p>
+
+<p>Le théâtre a fatalement obéi à cette évolution. Je
+sais que certains critiques font du théâtre une chose
+immuable, un art hiératique dont il ne faut pas
+sortir. Mais c'est là une plaisanterie que les faits
+démentent tous les jours. Nous avons eu les tragédies
+de Voltaire, où le décor jouait déjà un rôle;
+nous avons eu les drames romantiques qui ont inventé
+le décor fantaisiste et en ont tiré les plus grands
+effets possibles; nous avons eu les bals de Scribe,
+dansés dans un fond de salon; et nous en sommes
+arrivés au cerisier véritable de l'<i>Ami Fritz</i>, à l'atelier
+du peintre impressionniste de la <i>Cigale</i>, au cercle
+si étonnamment exact du <i>Club</i>. Que l'on fasse cette
+étude avec soin, on verra toutes les transitions, on se
+convaincra que les résultats d'aujourd'hui ont été
+préparés et amenés de longue main par l'évolution
+même de notre littérature.</p>
+
+<p>Je me répète, pour mieux me faire entendre. Le
+malheur, ai-je dit, est qu'on veut mettre le théâtre à
+part, le considérer comme d'essence absolument différente.
+Sans doute, il a son optique. Mais ne le voit-on
+pas de tout temps obéir au mouvement de l'époque?
+A cette heure, le décor exact est une conséquence
+du besoin de réalité qui nous tourmente. Il
+est fatal que le théâtre cède à cette impulsion, lorsque
+le roman n'est plus lui-même qu'une enquête
+universelle, qu'un procès-verbal dressé sur chaque
+fait. Nos personnages modernes, individualisés, agissant
+sous l'empire des influences environnantes, vivant
+notre vie sur la scène, seraient parfaitement ridicules
+dans le décor du dix-septième siècle. Ils
+s'asseoient, et il leur faut des fauteuils; ils écrivent,
+et il leur faut des tables; ils se couchent, ils s'habillent,
+ils mangent, ils se chauffent, et il leur faut un
+mobilier complet. D'autre part, nous étudions tous
+les mondes, nos pièces nous promènent dans tous
+les lieux imaginables, les tableaux les plus variés
+doivent forcément défiler devant la rampe. C'est là
+une nécessité de notre formule dramatique actuelle.</p>
+
+<p>La théorie des critiques que fâche cette reproduction
+minutieuse, est que cela nuit à l'intérêt de la
+pièce jouée. J'avoue ne pas bien comprendre. Ainsi,
+on soutient cette thèse que seuls les meubles ou les
+objets qui servent comme accessoires devraient être
+réels; il faudrait peindre les autres dans le décor. Dès
+lors, quand on verrait un fauteuil, on se dirait tout
+bas: «Ah! ah! le personnage va s'asseoir»; ou bien,
+quand on apercevrait une carafe sur un meuble:
+«Tiens! tiens! le personnage aura soif»; ou bien,
+s'il y avait une corbeille à ouvrage au premier
+plan: «Très bien! l'héroïne brodera en écoutant
+quelque déclaration.» Je n'invente rien, il y a des
+personnes, paraît-il, que ces devinettes enfantines
+amusent beaucoup. Lorsque le salon est complètement
+meublé, qu'il se trouve empli de bibelots, cela
+les déroute, et ils sont tentés de crier: «Ce n'est pas
+du théâtre!»</p>
+
+<p>En effet, ce n'est pas du théâtre, si l'on continue à
+vouloir regarder le théâtre comme le triomphe quand
+même de la convention. On nous dit: «Quoi que
+vous fassiez, il y a des conventions qui seront éternelles.»
+C'est vrai, mais cela n'empêche pas que,
+lorsque l'heure d'une convention a sonné, elle disparaît.
+On a bien enterré l'unité de lieu; cela n'a rien
+d'étonnant que nous soyons en train de compléter le
+mouvement, en donnant au décor toute l'exactitude
+possible. C'est la même évolution qui continue. Les
+conventions qui persistent n'ont rien à voir avec les
+conventions qui partent. Une de moins, c'est toujours
+quelque chose.</p>
+
+<p>Comment ne sent-on pas tout l'intérêt qu'un décor
+exact ajoute à l'action? Un décor exact, un salon par
+exemple avec ses meubles, ses jardinières, ses bibelots,
+pose tout de suite une situation, dit le monde où
+l'on est, raconte les habitudes des personnages. Et
+comme les acteurs y sont à l'aise, comme ils y vivent
+bien de la vie qu'ils doivent vivre! C'est une intimité,
+un coin naturel et charmant. Je sais que, pour goûter
+cela, il faut aimer voir les acteurs vivre la pièce,
+au lieu de les voir la jouer. Il y a là toute une nouvelle
+formule. Scribe, par exemple, n'a pas besoin
+des milieux réels, parce que ses personnages sont en
+carton. Je parle uniquement du décor exact pour les
+pièces où il y aurait des personnages en chair et en os,
+apportant avec, eux l'air qu'ils respirent.</p>
+
+<p>Un critique a dit avec beaucoup de sagacité: «Autrefois,
+des personnages vrais s'agitaient dans des décors
+faux; aujourd'hui, ce sont des personnages faux
+qui s'agitent dans des décors vrais.» Cela est juste,
+si ce n'est que les types de la tragédie et de la comédie
+classiques sont vrais, sans être réels. Ils ont la vérité
+générale, les grands traits humains résumés en beaux
+vers; mais ils n'ont pas la vérité individuelle, vivante
+et agissante, telle que nous l'entendons aujourd'hui.
+Comme j'ai essayé de le prouver, le décor du dix-septième
+siècle allait en somme à merveille avec les personnages
+du théâtre de l'époque; il manquait comme
+eux de particularités, il restait large, effacé, très approprié
+aux développements de la rhétorique et à la
+peinture de héros surhumains. Aussi est-ce un non-sens
+pour moi que de remonter les tragédies de Racine,
+par exemple, avec un grand éclat de costumes
+et de décors.</p>
+
+<p>Mais où le critique a absolument raison, c'est lorsqu'il
+dit qu'aujourd'hui des personnages faux s'agitent
+dans des décors vrais. Je ne formule pas d'autre
+plainte, à chacune de mes études. L'évolution naturaliste
+au théâtre a fatalement commencé par le
+côté matériel, par la reproduction exacte des milieux.
+C'était là, en effet, le côté le plus commode. Le
+public devait être pris aisément. Aussi, depuis longtemps,
+l'évolution s'accomplit-elle. Quant aux personnages
+faux, ils sont moins faciles à transformer
+que les coulisses et les toiles de fond, car il s'agirait
+de trouver ici un homme de génie. Si les peintres décorateurs
+et les machinistes ont suffi pour une partie
+de la besogne, les auteurs dramatiques n'ont encore
+fait que tâtonner. Et le merveilleux, c'est que la seule
+exactitude dans les décors a suffi parfois pour assurer
+de grands succès.</p>
+
+<p>En somme, n'est-ce pas un indice bien caractéristique?
+Il faut être aveugle pour ne pas comprendre
+où nous allons. Les critiques qui se plaignent de ce
+souci de l'exactitude dans les décors et les accessoires,
+ne devraient voir là qu'un des côtés de la
+question. Elle est beaucoup plus large, elle embrasse
+le mouvement littéraire du siècle entier, elle se
+trouve dans le courant irrésistible qui nous emporte
+tous au naturalisme. M. Sardou, dans les <i>Merveilleuses</i>,
+a voulu des tasses du Directoire; MM. Erckmann-Chatrian
+ont exigé, dans l'<i>Ami Fritz</i>, une
+fontaine qui coulât; M. Gondinet, dans le <i>Club</i>, a demandé
+tous les accessoires authentiques d'un cercle.
+On peut sourire, hausser les épaules, dire que cela
+ne rend pas les oeuvres meilleures. Mais, derrière ces
+manies d'auteurs minutieux, il y a plus ou moins confusément
+la grande pensée d'un art de méthode et
+d'analyse, marchant parallèlement avec la science.
+Un écrivain viendra sans doute, qui mettra enfin au
+théâtre des personnages vrais dans des décors vrais,
+et alors on comprendra.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>M. Francisque Sarcey, qui est l'autorité la plus compétente
+en la matière, a bien voulu répondre aux
+pages qu'on vient de lire. Il n'est point de mon avis,
+naturellement. M. Sarcey se contente de juger les
+oeuvres au jour le jour, sans s'inquiéter de l'ensemble
+de la production contemporaine, constatant simplement
+le succès ou l'insuccès, en donnant les raisons
+tirées de ce qu'il croit être la science absolue du
+théâtre. Je suis, au contraire, un philosophe esthéticien
+que passionne le spectacle des évolutions littéraires,
+qui se soucie peu au fond de la pièce jouée,
+presque toujours médiocre, et qui la regarde comme
+une indication plus ou moins nette d'une époque et
+d'un tempérament; en outre, je ne crois pas du
+tout à une science absolue, j'estime que tout peut se
+réaliser, au théâtre comme ailleurs. De là, nos divergences.
+Mais je suis bien tranquille, M. Sarcey se
+flatte d'apprendre chaque jour et de se laisser convaincre
+par les faits. Il sera convaincu par le fait naturaliste
+comme il vient de l'être par le fait romantique,
+sur le tard.</p>
+
+<p>La question des décors et des accessoires est un
+excellent terrain, circonscrit et nettement délimité,
+pour y porter l'étude des conventions au théâtre. En
+somme, les conventions sont la grosse affaire. On me
+dit que les conventions sont éternelles, qu'on ne
+supprimera jamais la rampe, qu'il y aura toujours
+des coulisses peintes, que les heures à la scène
+seront comptées comme des minutes, que les salons
+où se passent les pièces n'auront que trois murs.
+Eh! oui, cela est certain. Il est même un peu puéril
+de donner de tels arguments. Cela me rappelle un
+peintre classique, disant de Courbet: «Eh bien!
+quoi? qu'a-t-il inventé? est-ce que ses figures n'ont
+pas un nez, une bouche et deux yeux comme les
+miennes?»</p>
+
+<p>Je veux faire entendre qu'il y a, dans tout art, un
+fond matériel qui est fatal. Quand on fait du théâtre,
+on ne fait pas de la chimie. Il faut donc un théâtre,
+organisé comme les théâtres de l'époque où l'on vit,
+avec le plus ou le moins de perfectionnement du
+matériel employé. Il serait absurde de croire qu'on
+pourra transporter la nature telle quelle sur les planches,
+planter de vrais arbres, avoir de vraies maisons,
+éclairées par de vrais soleils. Dès lors, les conventions
+s'imposent, il faut accepter des illusions plus
+ou moins parfaites, à la place des réalités. Mais cela
+est tellement hors de discussion, qu'il est inutile
+d'en parler. C'est le fond même de l'art humain, sans
+lequel il n'y a pas de production possible. On ne
+chicane pas au peintre ses couleurs, au romancier
+son encre et son papier, à l'auteur dramatique sa
+rampe et ses pendules qui ne marchent pas.</p>
+
+<p>Seulement, prenons une comparaison. Qu'on lise
+par exemple un roman de mademoiselle de Scudéri
+et un roman de Balzac. Le papier et l'encre leur sont
+tolérés à tous deux; on passe sur cette infirmité de
+la création humaine. Or, avec les mêmes outils,
+mademoiselle de Scudéri va créer des marionnettes,
+tandis que Balzac créera des personnages en chair
+et en os. D'abord, il y a la question de talent; mais
+il y a aussi la question d'époque littéraire. L'observation,
+l'étude de la nature est devenue aujourd'hui
+une méthode qui était à peu près inconnue au dix-septième
+siècle. On voit donc ici la convention
+tournée, comme masquée par la puissance de la
+vérité des peintures.</p>
+
+<p>Les conventions ne font que changer; c'est encore
+possible. Nous ne pouvons pas créer de toutes pièces
+des êtres vivants, des mondes tirant tout d'eux-mêmes.
+La matière que nous employons est morte,
+et nous ne saurions lui souffler qu'une vie factice.
+Mais que de degrés dans cette vie factice, depuis la
+grossière imitation qui ne trompe personne, jusqu'à
+la reproduction presque parfaite qui fait crier au
+miracle! Affaire de génie, dira-t-on: sans doute,
+mais aussi, je le répète, affaire de siècle. L'idée de la
+vie dans les arts est toute moderne. Nous sommes
+emportés malgré nous vers la passion du vrai et du
+réel. Cela est indéniable, et il serait aisé de prouver
+par des exemples que le mouvement grandit tous les
+jours. Croit-on arrêter ce mouvement, en faisant
+remarquer que les conventions subsistent et se déplacent?
+Eh! c'est justement parce qu'il y a des conventions,
+des barrières entre la vérité absolue et nous,
+que nous luttons pour arriver le plus près possible
+de la vérité, et qu'on assiste à ce prodigieux spectacle
+de la création humaine dans les arts. En somme, une
+oeuvre n'est qu'une bataille livrée aux conventions,
+et l'oeuvre est d'autant plus grande qu'elle sort plus
+victorieuse du combat.</p>
+
+<p>Le fond de ceci est que, comme toujours, on s'en
+tient à la lettre. Je parle contre les conventions, contre
+les barrières qui nous séparent du vrai absolu; tout
+de suite on prétend que je veux supprimer les conventions,
+que je me fais fort d'être le bon Dieu.
+Hélas! je ne le puis. Peut-être serait-il plus simple de
+comprendre que je ne demande en somme à l'art
+que ce qu'il est capable de donner. Il est entendu que
+la nature toute nue est impossible a la scène. Seulement,
+nous voyons à cette heure, dans le roman, où
+l'on en est arrivé par l'analyse exacte des lieux et des
+êtres. J'ai nommé Balzac qui, tout en conservant
+les moyens artificiels de la publication en volumes, a
+su créer un monde dont les personnages vivent dans
+les mémoires comme des personnages réels. Eh
+bien! je me demande chaque jour si une pareille
+évolution n'est pas possible au théâtre, si un auteur
+ne saura pas tourner les conventions scéniques, de
+façon à les modifier et à les utiliser pour porter sur
+la scène une plus grande intensité de vie. Tel est, au
+fond, l'esprit de toute la campagne que je fais dans
+ces études.</p>
+
+<p>Et, certes, je n'espère pas changer rien à ce qui
+doit être. Je me donne le simple plaisir de prévoir un
+mouvement, quitte à me tromper. Je suis persuadé
+qu'on ne détermine pas à sa guise un mouvement
+au théâtre. C'est l'époque même, ce sont les moeurs,
+les tendances des esprits, la marche de toutes les
+connaissances humaines, qui transforment l'art dramatique,
+comme les autres arts. Il me semble impossible
+que nos sciences, notre nouvelle méthode
+d'analyse, notre roman, notre peinture, aient marché
+dans un sens nettement réaliste, et que notre théâtre
+reste seul, immobile, figé dans les traditions. Je dis
+cela, parce que je crois que cela est logique et raisonnable.
+Les faits me donneront tort ou raison.</p>
+
+<p>Il est donc bien entendu que je ne suis pas assez
+peu pratique pour exiger la copie textuelle de la
+nature. Je constate uniquement que la tendance
+paraît être, dans les décors et les accessoires, à se
+rapprocher de la nature le plus possible; et je constate
+cela comme un symptôme du naturalisme au
+théâtre. De plus, je m'en réjouis. Mais j'avoue volontiers
+que, lorsque je me montre enchanté du
+cerisier de <i>l'Ami Fritz</i> et du cercle du <i>Club</i>, je me
+laisse aller au plaisir de trouver des arguments. Il
+me faut bien des arguments: je les prends où ils se
+présentent; je les exagère même un peu, ce qui est
+naturel. Je sais parfaitement que le cerisier vrai où
+monte Suzel est en bois et en carton, que le cercle
+où l'on joue, dans le <i>Club</i>, n'est, en somme, qu'une
+habile tricherie. Seulement, on ne saurait nier,
+d'autre part, qu'il n'y a pas des cerisiers ni des
+cercles pareils dans Scribe, que ce souci minutieux
+d'une illusion plus grande est tout nouveau. De là à
+constater au théâtre le mouvement qui s'est produit
+dans le roman, il n'y a qu'une déduction logique. Les
+aveugles seuls, selon moi, peuvent nier la transformation
+dramatique à laquelle nous assistons. Cela commence
+par les décors et les accessoires; cela finira
+par les personnages.</p>
+
+<p>Remarquez que les grands décors, avec des trucs
+et des complications destinés à frapper le public,
+me laissent singulièrement froid. Il y a des effets
+impossibles à rendre: une inondation par exemple,
+une bataille, une maison qui s'écroule. Ou bien, si
+l'on arrivait à reproduire de pareils tableaux, je
+serais assez d'avis qu'on coupât le dialogue. Cela est
+un art tout particulier, qui regarde le peindre décorateur
+et le machiniste. Sur cette pente, d'ailleurs,
+on irait vite à l'exhibition, au plaisir grossier des
+yeux. Pourtant, en mettant les trucs de côté, il serait
+très intéressant d'encadrer un drame dans de grands
+décors copiés sur la nature, autant que l'optique de
+la scène le permettrait. Je me souviendrai toujours
+du merveilleux Paris, au cinquième acte de <i>Jean de
+Thommeray</i>, les quais s'enfonçant dans la nuit, avec
+leurs files de becs de gaz. Il est vrai que ce cinquième
+acte était très médiocre. Le décor semblait fait pour
+suppléer au vide du dialogue. L'argument reste
+fâcheux aujourd'hui, car, si l'acte avait été bon, le
+décor ne l'aurait pas gâté, au contraire.</p>
+
+<p>Mais je confesse que je suis beaucoup plus louché
+par des reproductions de milieux moins compliqués
+et moins difficiles à rendre. Il est très vrai que le
+cadre ne doit pas effacer les personnages par son
+importance et sa richesse. Souvent les lieux sont une
+explication, un complément de l'homme qui s'y
+agite, à condition que l'homme reste le centre, le
+sujet que l'auteur s'est proposé de peindre. C'est lui
+qui est la somme totale de l'effet, c'est en lui que le
+résultat général doit s'obtenir; le décor réel ne se
+développe que pour lui apporter plus de réalité, pour
+le poser dans l'air qui lui est propre, devant le spectateur.
+En dehors de ces conditions, je fais bon
+marché de toutes les curiosités de la décoration, qui
+ne sont guère à leur place que dans les féeries.</p>
+
+<p>Nous avons conquis la vérité du costume. On
+observe aujourd'hui l'exactitude de l'ameublement.
+Les pas déjà faits sont considérables. Il ne reste guère
+qu'à mettre à la scène des personnages vivants, ce
+qui est, il est vrai, le moins commode. Dès lors, les
+dernières traditions disparaîtraient, on règlerait de
+plus en plus la mise en scène sur les allures de la vie
+elle-même. Ne remarque-t-on pas, dans le jeu de
+nos acteurs, une tendance réaliste très accentuée?
+La génération des artistes romantiques a si bien
+disparu, qu'on éprouve toutes les peines du monde
+à remonter les pièces de 1810; et encore les vieux
+amateurs crient-ils à la profanation. Autrefois, jamais
+un acteur n'aurait osé parler en tournant le
+dos au public; aujourd'hui, cela a lieu dans une
+foule de pièces. Ce sont de petits faits, mais des faits
+caractéristiques. On vit de plus en plus les pièces,
+on ne les déclame plus.</p>
+
+<p>Je me résume, en reprenant une phrase que j'ai
+écrite plus haut: une oeuvre n'est qu'une bataille
+livrée aux conventions, et l'oeuvre est d'autant plus
+grande qu'elle sort plus victorieuse du combat.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Quitte à me répéter, je reviens une fois de plus à
+la question des décors. Tout à l'heure, j'examinerai
+le très remarquable ouvrage de M. Adolphe Jullien
+sur le costume au théâtre. Je regrette beaucoup qu'un
+ouvrage semblable n'existe pas sur les décors. M. Jullien
+a bien dit, çà et là, un mot des décors; car, selon
+sa juste remarque, tout se tient dans les évolutions
+dramatiques; le même mouvement qui transforme
+les costumes, transforme en même temps les décors,
+et semble n'être d'ailleurs qu'une conséquence des
+périodes littéraires elles-mêmes. Mais il n'en est pas
+moins désirable qu'un livre spécial soit fait sur l'histoire
+des décors, depuis les tréteaux où l'on jouait les
+Mystères, jusqu'à nos scènes actuelles qui se piquent
+du naturalisme le plus exact. En attendant, sans
+avoir la prétention de toucher au grand travail historique
+qu'elle nécessiterait, je vais essayer de poser la
+question d'une façon logique.</p>
+
+<p>M. Sarcey a fait toute une campagne contre l'importance
+que nos théâtres donnent aujourd'hui aux
+décors. Ils a dit, comme toujours, d'excellentes
+choses, pleines de bon sens; mais j'estime qu'il a tout
+brouillé et qu'il faudrait, pour s'entendre, éclairer un
+peu la question et distinguer les différents cas.</p>
+
+<p>D'abord, mettons de côté la féerie et le drame à
+grand spectacle. J'entends rester dans la littérature.
+Il est certain que les pièces où certains tableaux sont
+uniquement des prétextes à décors, tombent par là
+même au rang des exhibitions foraines; elles ont dès
+lors un intérêt particulier, faites pour les yeux; elles
+sont souvent intéressantes par le luxe et l'art qu'on y
+déploie. C'est tout un genre, dont je ne pense pas
+que M. Sarcey demande la disparition. Les décors y
+sont d'autant plus à leur place, qu'ils y jouent le
+principal rôle. Le public s'y amuse; ceux qui n'aiment
+pas ça, n'ont qu'à rester chez eux. Quant à la littérature,
+elle demeure complètement étrangère à l'affaire,
+et dès lors elle ne saurait en souffrir.</p>
+
+<p>J'entends bien, d'ailleurs, ce dont M. Sarcey se
+plaint. Il accuse les directeurs et les auteurs de spéculer
+sur ce goût du public pour les décors riches,
+en introduisant quand même des décors à sensation
+dans des oeuvres littéraires qui devraient s'en passer.
+Par exemple, on se souvient des magnificences de
+<i>Balsamo</i>; il y avait là une galerie des glaces et un feu
+d'artifice d'une utilité discutable au point de vue du
+drame, et qui, du reste, ne sauvèrent pas la pièce. Eh
+bien! dans ce cas nettement défini, M. Sarcey a raison.
+Un décor qui n'a pas d'utilité dramatique, qui
+est comme une curiosité à part, mise là pour éblouir
+le public, ravale un ouvrage au rang inférieur de la
+féerie et du mélodrame à spectacle. En un mot, le
+décor pour le décor, si riche et si curieux soit-il,
+n'est qu'une spéculation et ne peut que gâter une
+oeuvre littéraire.</p>
+
+<p>Mais cela entraîne-t-il la condamnation du décor
+exact, riche ou pauvre? Doit-on toujours citer le
+théâtre de Shakespeare, où les changements à vue
+étaient simplement indiqués par des écriteaux? Faut-il
+croire que nos pièces modernes pourraient se contenter,
+comme les pièces du dix-septième siècle, d'un
+décor abstrait, salon sans meubles, péristyle de
+temple, place publique? En un mot, est-on bien venu
+de déclarer que le décor n'a aucune importance, qu'il
+peut être quelconque, que le drame est dans les personnages
+et non dans les lieux où ils s'agitent? C'est
+ici que la question se pose sérieusement.</p>
+
+<p>Une fois encore, je me trouve en face d'un absolu.
+Les critiques qui défendent les conventions, disent à
+tous propos: «le théâtre», et ce mot résume pour
+eux quelque chose de définitif, de complet, d'immuable:
+le théâtre est comme ceci, le théâtre est
+comme cela. Ils vous envoient Shakespeare et Molière
+à la tête. Du moment où les maîtres, il y a deux
+siècles, faisaient jouer des chefs-d'oeuvre sans décors,
+nous sommes ridicules d'exiger aujourd'hui, pour nos
+oeuvres médiocres, les lieux exacts, avec un embarras
+extraordinaire d'accessoires. Et de là à parler
+de la mode, il n'y a pas loin. Pour les critiques
+en question, il semble que notre goût actuel, notre
+souci de la vérité des milieux, de l'illusion scénique
+poussée aux dernières limites, ne soit qu'une pure
+affaire de mode, un engouement du public qui passera.
+Ainsi, M. Sarcey s'est demandé pourquoi meubler
+un salon; ne peignait on pas tout dans le décor
+autrefois? et il n'est pas éloigné de vouloir qu'on
+revienne à la nudité ancienne, qui avait l'avantage de
+laisser la scène plus libre. En effet, pourquoi ne retournerait-on
+pas au décor abstrait, si rien ne nous en
+empêche, s'il n'y a dans nos complications actuelles
+qu'un caprice? M. Sarcey, avec son bon sens pratique,
+fait valoir tous les avantages: l'économie, les
+pièces montées plus vite, la littérature épurée et
+triomphant seule.</p>
+
+<p>Mon Dieu! cela est fort juste, fort raisonnable.
+Mais, si nous ne retournons pas au décor abstrait,
+c'est que nous ne le pouvons pas, tout bonnement.
+Il n'y a pas le moindre engouement dans notre fait.
+Le décor exact s'est imposé de lui-même, peu à peu,
+comme le costume exact. Ce c'est pas une affaire de
+mode, c'est une affaire d'évolution humaine et sociale.
+Nous ne pouvons pas plus revenir aux écriteaux
+de Shakespeare, que nous ne pouvons revivre au
+seizième siècle. Cela nous est défendu. Sans doute
+des chefs-d'oeuvre ont poussé dans cette convention
+du décor; car ils étaient là comme dans leur sol naturel;
+mais, ce sol n'est plus le nôtre, et je défie un
+auteur dramatique d'aujourd'hui de rien créer de
+vivant, s'il ne plante pas solidement son oeuvre dans
+notre terre du dix-neuvième siècle.</p>
+
+<p>Comment un homme de l'intelligence de M. Sarcey
+ne tient-il pas compte du mouvement qui transforme
+continuellement le théâtre? Il est très lettré, très
+érudit; il connaît comme pas un notre répertoire ancien
+et moderne; il a tous les documents pour suivre
+l'évolution qui s'est produite et qui continue. C'est là
+une étude de philosophie littéraire qui devrait le
+tenter. Au lieu de s'enfermer dans une rhétorique
+étroite, au lieu de ne voir dans le théâtre qu'un genre
+soumis à des lois, pourquoi n'ouvre-t-il pas sa fenêtre
+toute grande et ne considère-t-il pas le théâtre
+comme un produit humain, variant avec les sociétés,
+s'élargissant avec les sciences, allant de plus en plus
+à cette vérité qui est notre but et notre tourment?</p>
+
+<p>Je reste dans la question des décors. Voyez combien
+le décor abstrait du dix-septième siècle répond
+à la littérature dramatique du temps. Le milieu ne
+compte pas encore. Il semble que le personnage
+marche en l'air, dégagé des objets extérieurs. Il n'influe
+pas sur eux, et il n'est pas déterminé par
+eux. Toujours il reste à l'état de type, jamais il n'est
+analysé comme individu. Mais, ce qui est plus caractéristique,
+c'est que le personnage est alors un simple
+mécanisme cérébral; le corps n'intervient pas, l'âme
+seule fonctionne, avec les idées, les sentiments, les
+passions. En un mot, le théâtre de l'époque emploie
+l'homme psychologique, il ignore l'homme physiologique.
+Dès lors, le milieu n'a plus de rôle à jouer, le
+décor devient inutile. Peu importe le lieu où l'action
+se passe, du moment qu'on refuse aux différents
+lieux toute influence sur les personnages. Ce sera une
+chambre, un vestibule, une forêt, un carrefour;
+même un écriteau suffira. Le drame est uniquement
+dans l'homme, dans cet homme conventionnel
+qu'on a dépouillé de son corps, qui n'est plus un
+produit du sol, qui ne trempe plus dans l'air natal.
+Nous assistons au seul travail d'une machine intellectuelle,
+mise à part, fonctionnant dans l'abstraction.</p>
+
+<p>Je ne discuterai point ici s'il est plus noble en littérature
+de rester dans cette abstraction de l'esprit
+ou de rendre au corps sa grande place, par amour
+de la vérité. Il s'agit pour le moment de constater de
+simples faits. Peu à peu, l'évolution scientifique s'est
+produite, et nous avons vu le personnage abstrait
+disparaître pour faire place à l'homme réel, avec son
+sang et ses muscles. Dès ce moment, le rôle des
+milieux est devenu de plus en plus important. Le
+mouvement qui s'est opéré dans les décors part de là,
+car les décors ne sont en somme que les milieux où
+naissent, vivent et meurent les personnages.</p>
+
+<p>Mais un exemple est nécessaire, pour bien faire
+comprendre ce mouvement. Prenez par exemple
+l'Harpagon de Molière. Harpagon est un type, une
+abstraction de l'avarice. Molière n'a pas songé à
+peindre un certain avare, un individu déterminé par
+des circonstances particulières; il a peint l'avarice,
+en la dégageant même de ses conditions extérieures,
+car il ne nous montre seulement pas la maison de
+l'avare, il se contente de le faire parler et agir. Prenez
+maintenant le père Grandet, de Balzac. Tout de
+suite, nous avons un avare, un individu qui a poussé
+dans un milieu spécial; et Balzac a dû peindre le
+milieu, et nous n'avons pas seulement avec lui
+l'abstraction philosophique de l'avarice, nous avons
+l'avarice étudiée dans ses causes et dans ses résultats,
+toute la maladie humaine et sociale. Voilà en présence
+la conception littéraire du dix-septième siècle et celle
+du dix-neuvième: d'un côté, l'homme abstrait,
+étudié hors de la nature; de l'autre, l'homme d'après
+la science, remis dans la nature et y jouant son rôle
+strict, sous des influences de toutes sortes.</p>
+
+<p>Eh bien! il devient dès lors évident que, si Harpagon
+peut jouer son drame dans n'importe quel lieu,
+dans un décor quelconque, vague et mal peint, le
+père Grandet ne peut pas plus jouer le sien en dehors
+de sa maison, de son milieu, qu'une tortue ne
+saurait vivre hors de sa carapace. Ici, le décor fait
+partie intégrante du drame; il est de l'action, il l'explique,
+et il détermine le personnage.</p>
+
+<p>La question des décors n'est pas ailleurs. Ils ont
+pris au théâtre l'importance que la description a
+prise dans nos romans. C'est montrer un singulier
+entêtement dans l'absolu, que de ne pas comprendre
+l'évolution fatale qui s'est accomplie, et la place considérable
+qu'ils tiennent légitimement aujourd'hui
+dans notre littérature dramatique. Ils n'ont cessé
+depuis deux cents ans de marcher vers une exactitude
+de plus en plus grande, du même pas d'ailleurs et au
+travers des mêmes obstacles que les costumes. A
+cette heure, la vérité triomphe partout. Ce n'est pas
+que nous soyons arrivés à un emploi sage de cette
+vérité des milieux. On sacrifie plus à la richesse et à
+l'étrangeté qu'à l'exactitude. Ce que je voudrais, ce
+serait, chez les auteurs dramatiques, un souci du
+décor vrai, uniquement lorsque le décor explique et
+détermine les faits et les personnages. Je reprends
+<i>Eugénie Grandet</i>, qui a été mise au théâtre, mais
+très médiocrement; eh bien! il faudrait que, dès le
+lever du rideau, on se crût chez le père Grandet; il
+faudrait que les murs, que les objets ajoutassent à
+l'intérêt du drame, en complétant les personnages
+comme le fait la nature elle-même.</p>
+
+<p>Tel est le rôle des décors. Ils élargissent le domaine
+dramatique en mettant la nature elle-même au
+théâtre, dans son action sur l'homme. On doit les
+condamner, dès qu'ils sortent de cette fonction
+scientifique, dès qu'ils ne servent plus à l'analyse des
+faits et des personnages. Ainsi, M. Sarcey a raison,
+lorsqu'il blâme la magnificence avec laquelle on remonte
+les anciennes tragédies; c'est méconnaître
+leur véritable cadre. Tout décor ajouté à une oeuvre
+littéraire comme un ballet, uniquement pour boucher
+un trou, est un expédient fâcheux. Au contraire, il
+faut applaudir, lorsque le décor exact s'impose
+comme le milieu nécessaire de l'oeuvre, sans lequel
+elle resterait incomplète et ne se comprendrait plus.
+Et, la question se trouvant ainsi posée, il n'y a qu'à
+laisser la critique faire pour ou contre des campagnes
+qui ne hâteront ni n'arrêteront l'évolution naturaliste
+au théâtre. Cette évolution est un travail
+humain et social sur lequel des volontés isolées ne
+peuvent rien. Malgré son autorité, M. Sarcey ne nous
+ramènera pas aux décors abstraits de Molière et de
+Shakespeare, pas plus qu'il ne peut ressusciter les artistes
+du dix-septième siècle avec leurs costumes et
+le public de l'époque avec ses idées. Élargissez donc
+le chemin et laissez passer l'humanité en marche.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LE COSTUME</h3>
+<br>
+<h3>I</h3>
+
+<p>Je viens de lire un bien intéressant ouvrage:
+l'<i>Histoire du costume au théâtre</i>, par M. Adolphe Jullien.</p>
+
+<p>Depuis bientôt quatre ans que je m'occupe de
+critique dramatique, me souciant moins des oeuvres
+que du mouvement littéraire contemporain, me passionnant
+surtout contre les traditions et les conventions,
+j'ai senti bien souvent de quelle utilité serait
+une histoire de notre théâtre national. Sans
+doute, cette histoire a été faite, et plusieurs fois.
+Mais je n'en connais pas une qui ait été écrite dans
+le sens où je la voudrais, sur le plan que je vais
+tâcher d'esquisser largement.</p>
+
+<p>Je voudrais une Histoire de notre théâtre qui
+eût pour base, comme l'<i>Histoire de la littérature anglaise</i>,
+de M. Taine, le sol même, les moeurs, les
+moments historiques, la race et les facultés maîtresses.
+C'est là aujourd'hui la meilleure méthode
+critique, lorsqu'on l'emploie sans outrer l'esprit de
+système. Et cette Histoire montrerait alors clairement,
+en s'appuyant sur les faits, le lent chemin
+parcouru depuis les Mystères jusqu'à nos comédies
+modernes, toute une évolution naturaliste, qui, partie
+des conventions les plus blessantes et les plus
+grossières, les a peu à peu diminuées d'année en
+année, pour se rapprocher toujours davantage des
+réalités naturelles et humaines. Tel serait l'esprit
+même de l'oeuvre, l'ouvrage tendrait simplement à
+prouver la marche constante vers la vérité, une poussée
+fatale, un progrès s'opérant à la fois dans les
+décors, les costumes, la déclamation, les pièces, et
+aboutissant à nos luttes actuelles. Je souris, lorsqu'on
+m'accuse de me poser en révolutionnaire. Eh!
+je sais bien que la révolution a commencé du jour
+où le premier dialogue a été écrit, car c'est une
+fatalité de notre nature, de ne pouvoir rester stationnaire,
+de marcher, même malgré nous, à un but qui
+se recule sans cesse.</p>
+
+<p>Les aimables fantaisistes ont un argument: dans
+les lettres, le progrès n'existe pas. Sans doute, si
+l'on parle du génie. L'individualité d'un écrivain
+existe en dehors des formules littéraires de son
+temps. Peu importe la situation où il trouve les
+lettres à sa naissance; il s'y taille une place, il
+laisse quand même une production puissante, qui a
+sa date; seulement, j'ajouterai que tous les génies
+ont été révolutionnaires, qu'ils ont précisément
+grandi au-dessus des autres, parce qu'ils ont élargi la
+formule de leur âge. Ainsi donc, il faut distinguer
+entre l'individualité des écrivains et le progrès des
+lettres. J'accorde qu'en tous temps, avec les formules
+les plus fausses, au milieu des conventions les plus
+ridicules, le génie a laissé des monuments impérissables.
+Mais il faut qu'on m'accorde ensuite
+que les époques se transforment, que la loi de ce
+mouvement paraît être un besoin constant de mieux
+voir et de mieux rendre. En somme, l'individualité
+est comme la graine qui tombe dans tel ou tel terrain;
+sans elle pas de plante, elle est la vie; mais le
+terrain a aussi son importance, car c'est lui qui va déterminer,
+par sa nature, les façons d'être de la plante.</p>
+
+<p>Je me suis toujours prononcé pour l'individualité.
+Elle est l'unique force. Cependant, nous n'irions pas
+loin dans nos études critiques, si nous voulions l'abstraire
+de l'époque où elle se produit. Nous sommes
+tout de suite forcés d'en arriver à l'étude du terrain.
+C'est cette étude du terrain qui m'intéresse,
+parce qu'elle m'apparaît pleine d'enseignements. Puis,
+nous nous trouvons ici dans un domaine qui devient
+de jour en jour scientifique. Si on laisse l'individualité
+de côté pour la reprendre et l'étudier chaque
+fois qu'elle se produira; si on se borne à examiner,
+par exemple, l'histoire des conventions au
+théâtre: on reste frappé de cette loi constante dont
+je viens de parler, de ce lent progrès vers toutes les
+vérités. Cela est indéniable.</p>
+
+<p>Je ne fais qu'indiquer à larges traits un plan général.
+Prenez les décors: c'est d'abord des toiles pendues
+à des cordes; c'est ensuite les compartiments
+des Mystères, puis un même décor pour toutes les
+pièces, puis un décor fait en vue de chaque oeuvre,
+puis une recherche de plus en plus marquée de
+l'exactitude des lieux, jusqu'aux copies si fidèles de
+notre temps. Prenez les costumes, et j'y reviendrai
+longuement avec M. Julien: même gradation, la
+fantaisie et l'insouciance comme point de départ, et
+une continuelle réforme aboutissant à nos scrupules
+historiques d'aujourd'hui. Prenez la déclamation,
+l'art du comédien: pendant deux siècles, on déclame
+sur un ton ampoulé, on lance les vers comme un
+chant d'église, sans la moindre recherche de la justesse
+et de la vie; puis, avec mademoiselle Clairon,
+avec Lekain, avec Talma, le progrès s'accomplit très
+péniblement et au milieu des discussions. Ce qu'on
+parait ignorer, c'est que, si l'on jouait aujourd'hui, à
+la Comédie-Française, une pièce de Corneille, de Molière
+ou de Racine, comme elle a été jouée à la
+création, on se tiendrait les côtes de rire, tant les
+décors, les costumes et le ton des acteurs sembleraient
+grotesques.</p>
+
+<p>Voilà qui est clair. Le progrès, ou si l'on aime mieux
+l'évolution, ne peut faire doute pour personne. Depuis
+le quinzième siècle, il s'est produit ce que je nommerai
+un besoin d'illusion plus grand. Les conventions,
+les erreurs de toutes sortes ont disparu, une à
+une, chaque fois qu'une d'entre elles a fini par trop
+choquer le public. On doit ajouter qu'il a fallu des
+années et l'effort des plus grands génies pour venir à
+bout des moindres contre sens. C'est là ce que je
+voudrais voir établi nettement par une Histoire de
+notre théâtre national.</p>
+
+<p>Tenez, une des questions les plus curieuses et qui
+montre bien l'imbécillité de la convention. Au quinzième
+siècle, tous les rôles de femme étaient tenus par
+de jeunes garçons. Ce fut seulement sous Henri IV
+qu'une actrice osa paraître sur les planches. Mais cette
+audace causa un scandale affreux; le public se fâchait,
+trouvait cela immoral. Et le plus étonnant, c'est que
+le déguisement des jeunes garçons, ces jupes qu'ils
+portaient, donnaient naissance à de honteuses débauches,
+à des amours monstrueux, qui semblaient ne
+choquer personne. On sait aujourd'hui combien est
+pénible pour notre public, même dans la farce, l'entrée
+d'un comique vêtu d'une robe; c'est juste l'effet
+contraire, nous voyons une indécence où nos pères
+trouvaient une nécessité morale, car pour eux une
+femme qui paraissait sur un théâtre prostituait son
+sexe. D'ailleurs, pendant tout le dix-septième siècle,
+des hommes tinrent encore les rôles de vieilles femmes
+et de soubrettes. Ce fut Béjart qui créa madame
+Pernelle. Beauval parut dans madame Jourdain, madame
+de Sottenville, Philaminte. Essayez aujourd'hui
+de rétablir une pareille distribution, et la tentative
+semblera ordurière.</p>
+
+<p>Ajoutez que beaucoup de rôles étaient joués sous le
+masque. Cela du coup tuait l'expression, tout un coin
+de l'art du comédien. Pourvu que le vers fût lancé, le
+public était content. Il paraissait n'éprouver aucun
+besoin de réalité matérielle. J'ai trouvé dans l'ouvrage
+de M. Jullien une phrase qui m'a frappé. «Oreste,
+César, Horace, dit-il, étaient burlesquement travestis
+en courtisans de la plus grande cour d'Europe, et
+cette mode, qui nous paraîtrait aujourd'hui si déplaisante,
+ne choquait en rien nos ancêtres, qui semblaient,
+à dire vrai, ne juger les oeuvres dramatiques
+que par les yeux de la pensée, en faisant abstraction
+complète de la représentation théâtrale.» Tout est là,
+méditez cette expression: «Les yeux de la pensée».</p>
+
+<p>En effet, la grande évolution naturaliste, qui part du
+quinzième siècle pour arriver au nôtre, porte tout
+entière sur la substitution lente de l'homme physiologique
+à l'homme métaphysique. Dans la tragédie,
+l'homme métaphysique, l'homme d'après le dogme
+et la logique, régnait absolument. Le corps ne
+comptant pas, l'âme étant regardée comme l'unique
+pièce intéressante de la machine humaine, tout
+drame se passait en l'air, dans l'esprit pur. Dès lors,
+à quoi bon le monde tangible? Pourquoi s'inquiéter
+du lieu où se passait l'action? Pourquoi s'étonner
+d'un costume baroque, d'une déclamation fausse?
+Pourquoi remarquer que la reine Didon était un
+garçon que sa barbe naissante forçait à porter un
+masque? Tout cela n'importait pas, on ne descendait
+pas à ces misères, on écoutait la pièce comme une
+dissertation d'école sur un cas donné. Cela se passait
+au-dessus de l'homme, dans le monde des idées, si
+loin de l'homme réel, que la réalité du spectacle aurait
+gêné.</p>
+
+<p>Tel est le point de départ, le point religieux dans
+les Mystères, le point philosophique plus tard dans
+la tragédie. Et c'est dès le début aussi que l'homme
+naturel, étouffé sous la rhétorique et sous le dogme,
+se débat sourdement, veut se dégager, fait de longs
+efforts inutiles, puis finit par s'imposer membre à
+membre. Toute l'histoire de notre théâtre est dans
+ce triomphe de l'homme physiologique apparaissant
+davantage à chaque époque, sous le mannequin de
+l'idéalisme religieux et philosophique. Corneille,
+Molière, Racine, Voltaire, Beaumarchais, et de nos
+jours, Victor Hugo, Emile Augier, Alexandre Dumas
+fils, Sardou lui-même, n'ont eu qu'une besogne,
+même lorsqu'ils ne s'en sont pas nettement rendu
+compte: augmenter la réalité de l'oeuvre dramatique,
+progresser dans la vérité, dégager de plus en plus
+l'homme naturel et l'imposer au public. Et, fatalement,
+l'évolution ne s'arrête pas avec eux, elle continue,
+elle continuera toujours. L'humanité est très
+jeune.</p>
+
+<p>M. Jullien a parfaitement compris cette évolution,
+lorsqu'il a écrit ceci: «Il est à remarquer que, dans
+toute l'histoire du théâtre en France, non seulement
+la déclamation et le jeu des acteurs sont en rapport
+avec le costume théâtral et en ont suivi les modifications,
+mais que ce rapport existait aussi entre
+les costumes et les défauts des pièces. Rien n'est
+isolé au théâtre; tout s'enchaîne et se tient: défauts
+et décadence, qualités et progrès.»</p>
+
+<p>C'est très juste. Je l'ai dit, l'évolution se porte
+sur tout et c'est justement là ce qui en montre le
+caractère scientifique. Aucun caprice; une marche
+logique, allant à un but déterminé. Les étapes elles-mêmes,
+plus ou moins retardées, s'expliquent par
+des causes fixes, la résistance du public et des
+moeurs, la venue de grands écrivains et de grands acteurs,
+les circonstances historiques, favorables ou défavorables.
+Si un esprit sincère, amoureux de l'étude,
+écrivait l'Histoire que je demande, il nous ferait faire
+un bien grand pas dans cette question de la convention
+que j'ai prise pour champ de lutte. Je puiserais
+dans cette oeuvre des arguments décisifs, et je suis
+persuadé que toutes les intelligences nettes seraient
+bientôt de mon côté.</p>
+
+<p>Mais voilà, cette Histoire de notre théâtre n'existe
+pas, et ce n'est pas moi qui l'écrirai, car elle demanderait
+un loisir dont je ne puis disposer. Plus tard,
+on l'écrira, cela est certain; l'évolution qui se produit
+dans notre critique elle-même, la conduit à ces
+études d'ensemble, à cette analyse des grands mouvements
+de l'esprit. Aujourd'hui, si nous manquons
+d'arguments, c'est que tout le passé doit être remis en
+question, et être fouillé avec nos nouvelles méthodes.
+La besogne de déblaiement sera beaucoup plus facile
+pour nos petits-fils, parce qu'ils auront des outils
+solides. Chaque jour, je me sens arrêté, faute de
+pouvoir procéder aux études nécessaires. Et ce qui
+me manque surtout, c'est une Histoire générale de
+notre littérature, écrite sur les documents exacts
+et d'après la méthode scientifique.</p>
+
+<p>Dès lors, on doit comprendre quelle a été ma joie,
+en lisant l'<i>Histoire du costume au théâtre</i>, qui ne traite
+a la vérité qu'un côté assez restreint de la question,
+mais qui suffit pour indiquer nettement l'évolution
+naturaliste au théâtre, depuis le quinzième siècle
+jusqu'à nos jours. La tentative est excellente; maintenant
+on peut voir ce que donnerait une Histoire
+générale.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Du quinzième siècle au dix-septième, la confusion
+est absolue pour le costume au théâtre. Ce qui domine,
+c'est un besoin de richesse croissant, sans aucun souci
+de bon sens ni d'exactitude. Dans les ballets, dans les
+embryons des premiers opéras, on voit les déesses,
+les rois, les reines, vêtus d'étoffes d'or et d'argent,
+avec une fantaisie et une prodigalité dont nos féeries
+peuvent donner une idée. Les pièces historiques,
+d'ailleurs, sont traitées de la même façon; les Grecs,
+les Romains, ont des ajustements mythologiques du
+caprice le plus singulier. Pourtant, dès Mazarin, un
+mouvement se produit vers la vérité; le cardinal apportait
+de l'Italie le goût de l'antiquité; seulement, il
+faut ajouter que les costumes offraient toujours
+d étranges compromis. Enfin, arrive le costume
+romain, tel que le portaient les héros de Racine. Ce
+costume était copié sur celui des statues d'empereurs
+romains que nous a laissées l'antiquité. Mais
+Louis XIV, qui venait de l'adopter pour ses carrousels,
+l'avait défiguré d'une étonnante manière. Écoutez
+M Jullien:</p>
+
+<p>«La cuirasse, tout en gardant la même forme, est
+devenue un corps de brocart; les knémides se sont
+changées en brodequins de soie brodée s'adaptant sur
+des souliers à talons rouges, et les noeuds de rubans
+remplacent les franges des épaules. Enfin, un tonnelet
+dentelé, rond et court, un petit glaive dont le baudrier
+passe sous la cuirasse; par-dessus tout cela la
+perruque et la cravate de satin: voilà ce qui composait
+l'habit à la romaine du dix-septième siècle. Le casque
+de carrousel, qui reste dans l'opéra, est le plus souvent
+remplacé dans la tragédie par le chapeau de cour avec
+plumes.»</p>
+
+<p>Voilà dans quel attirail ont été créés tous les chefs-d'oeuvre
+de Racine. D'ailleurs, les tragédies de Corneille
+étaient, elles aussi, mises à cette mode; on voyait
+Horace poignarder Camille en gants blancs. Et remarquez
+qu'il y avait là un progrès, car jusqu'à un
+certain point ce costume d'apparat se basait sur la
+vérité. Racine fît bien quelques efforts pour se soustraire
+aux modes du temps; mais il n'insista guère.
+Molière fut plus énergique; on connaît l'anecdote qui
+le montre entrant dans la loge de sa femme, le soir
+de la première représentation de <i>Tartufe</i>, et la faisant
+se déshabiller, en la trouvant vêtue d'un costume magnifique
+pour jouer le rôle d'une femme «qui est incommodée»
+dans la pièce. Les acteurs comiques, en
+effet, ne respectaient pas plus la vérité que les acteurs
+tragiques. La richesse dominait quand même. Une
+des causes de ce luxe, sans nécessité le plus souvent,
+venait de l'habitude où étaient les seigneurs de donner
+en cadeau aux comédiens, comme une marque de
+satisfaction, des habits superbes qu'ils avaient portés.
+On comprend dès lors la bizarre confusion que devaient
+produire sur la scène ces costumes contemporains
+d'un luxe outré, mêlés à des costumes défraîchis
+de toutes les coupes et de toutes les modes.
+En un mot, le pêle-mêle le plus barbare régnait, sans
+que le public parût choqué. On s'en tenait à l'homme
+métaphysique, à une idée d'abstraction et de rhétorique,
+comme je le disais plus haut.</p>
+
+<p>Tout le dix-septième siècle a donc été faux et majestueux.
+Pendant la première moitié du dix-huitième
+siècle, on voit se dérouler une période de transition.
+Nous ne pouvons au juste nous faire une idée des
+obstacles que rencontrait le triomphe de la vérité du
+costume. On devait lutter contre la tradition, contre
+les habitudes du public, le goût et l'inertie des comédiens,
+surtout la coquetterie des comédiennes. Il a
+fallu des années d'efforts, au milieu des railleries et
+des insultes, pour que le naturalisme s'imposât, dans
+cette question si simple et d'ailleurs secondaire de
+l'exactitude historique. Ce fut pourtant des femmes
+que partit la réforme: mademoiselle de Maupin osa
+paraître à l'Opéra, dans le rôle de Médée, les mains
+vides, sans la baguette traditionnelle, audace énorme
+qui révolutionna le public; d'autre part, dans l'<i>Andrienne</i>,
+madame Dancourt imagina une sorte de
+robe longue ouverte, qui convenait à son rôle d'une
+femme relevant de couches. Mais un nouveau caprice
+faillit tout compromettre. Croyant arriver à plus de
+vérité, les actrices adoptèrent, pour toutes les pièces,
+des vêtements identiques à ceux des dames de la
+cour. Et, dès lors, commença le long compromis
+entre le moderne et l'antique, qui a duré jusqu'à
+Talma.</p>
+
+<p>«Les actrices tragiques, dit M. Jullien, eurent de
+grands paniers, des robes de cour, des plumets et
+des diamants sur la tête; elles se surchargeaient de
+franges, d'agréments, de rubans multicolores.» Et
+ce n'était pas seulement les grands rôles qui se
+paraient ainsi, les suivantes et les soubrettes, jusqu'aux
+paysannes, se montraient vêtues de velours
+et de soie, les bras et les épaules chargés de pierreries.
+Elles agissaient ainsi autant par convenance que
+par coquetterie, car elles auraient cru manquer au
+public en paraissant habillées simplement dans le
+costume de leurs rôles. D'ailleurs, cette idée ne
+venait à personne, excepté à des esprits très nets
+qui devançaient leur époque, qui réclamaient une
+réforme des costumes, de la diction, du théâtre tout
+entier, et qu'on injuriait en se moquant d'eux.
+Voilà qui doit nous donner du courage, à nous autres
+dont les idées naturalistes paraissent aujourd'hui si
+drôles et si odieuses à la fois.</p>
+
+<p>Je résume ici à grands traits, je néglige les transitions.
+Mademoiselle Sallé, une danseuse célèbre de
+l'Opéra, se permit la première de paraître, dans Pygmalion,
+sans panier, sans jupe, sans corps, échevelée,
+et sans aucun ornement sur la tête. Elle avait
+rencontré en France de tels obstacles, de telles mauvaises
+volontés, qu'elle s'était vue forcée d'aller créer
+le rôle à Londres. Plus tard, elle eut un grand succès
+à Paris. Mais j'arrive à mademoiselle Clairon, qui a
+tant fait pour la réforme du costume et de la diction.
+Elle étudiait l'antiquité, elle cherchait l'esprit de
+ses rôles dans les monuments historiques. Pourtant,
+elle résista longtemps aux conseils de Marmontel, qui
+la suppliait de quitter la déclamation chantante,
+comme elle avait quitté les oripeaux du grand siècle.
+Un jour, elle voulut tenter la partie. Il faut laisser ici la
+parole à Marmontel, qui a parlé de cette représentation:
+«L'événement passa son attente et la mienne.
+Ce ne fut plus l'actrice, ce fut Roxane elle-même que
+l'on crut voir et entendre. On se demandait: Où
+sommes-nous? On n'avait rien entendu de pareil.»
+Quel beau cri d'étonnement et quelle surprise dans
+ce triomphe brusque de la vérité!</p>
+
+<p>Mademoiselle Clairon ne devait pas s'en tenir là.
+Elle joua <i>l'Electre</i>, de Crébillon, huit jours plus tard.
+Marmontel, qui a défendu la vérité au théâtre avec
+passion, écrit encore ceci: «Au lieu du panier ridicule
+et de l'ample robe de deuil qu'on lui avait vus dans
+ce rôle, elle y parut en simple habit d'esclave,
+échevelée et les bras chargés de longues chaînes. Elle
+y fut admirable, et, quelque temps après, elle fut
+plus sublime encore dans <i>l'Electre</i>, de Voltaire. Ce
+rôle, que Voltaire lui avait fait déclamer avec une
+lamentation continuelle et monotone, parlé plus
+naturellement, acquit une beauté inconnue à lui-même.»
+Mademoiselle Clairon poussa si loin ce
+qu'on appellerait aujourd'hui la passion du naturalisme,
+qu'un jour, au cinquième acte de <i>Didon</i>, elle
+crut pouvoir paraître en chemise, absolument en
+chemise, «afin de marquer, dit M. Jullien, quel
+désordre portait dans ses sens le songe qui l'avait
+chassée de son lit.» Il est vrai qu'elle ne recommença
+pas. Nous autres, gens de peu de morale comme on
+sait, nous n'en sommes pourtant pas encore à réclamer
+la chemise.</p>
+
+<p>Je suis obligé de me hâter, je passe à Lekain qui
+fut également un des grands réformateurs du théâtre.
+«D'abord fougueux et sans règle, dit M. Jullien,
+mais plein d'une chaleur communicative, il plut à la
+jeunesse et déplut aux amateurs de l'ancienne
+psalmodie qui l'appelaient le <i>taureau</i>, parce qu'ils ne
+retrouvaient plus chez lui cette diction chantante et
+martelée, cette déclamation redondante qui les berçait
+si doucement d'habitude.» Il s'occupa beaucoup aussi
+du costume, il parut d'abord dans Oreste avec un
+vêtement dessiné par lui qui étonna, mais qui fut
+accepté. Plus tard, il s'enhardit jusqu'à jouer Ninias,
+les manches retroussées, les bras teints de sang, les
+yeux hagards. On était bien loin de la tragédie
+pompeuse de Louis XIV. Pourtant, il ne faut pas
+croire que le costume de cour eût complètement
+disparu. Malgré ses audaces, Lekain laissa beaucoup à
+faire à Talma.</p>
+
+<p>Je passe rapidement sur madame Favart, qui la
+première joua des paysannes avec des sabots à l'Opéra-Comique,
+sur la Saint-Huberty, une artiste lyrique de
+génie, qui porta le premier costume de Didon vraiment
+historique, une tunique de lin, des brodequins
+lacés sur le pied nu, une couronne entourée d'un
+voile retombant par derrière, un manteau de pourpre,
+une robe attachée par une ceinture au-dessous de la
+gorge. Je passe également sur Clairval, Dugazon et
+Larive, qui continuèrent plus ou moins les réformes
+de mademoiselle Clairon et de Lekain. A ce moment,
+un grand pas était fait; mais, si le mouvement de
+réforme s'accentuait, on était encore loin de la vérité.
+Les coupes des vêtements étaient changées, mais les
+étoffes trop riches demeuraient. Talma allait enfin
+porter le dernier coup à la convention.</p>
+
+<p>Ce comédien de génie fut passionné pour son art.
+Il fouilla l'antiquité, il réunit une collection de costumes
+et d'armes, il se fit dessiner des costumes par
+David, ne négligeant aucune source, voulant la vérité
+exacte pour arriver au caractère. Ici, je me permettrai
+une longue citation qui résumera les réformes opérées
+par Talma.</p>
+
+<p>«Il parut dans le rôle du tribun Proculus, de
+<i>Brutus</i>, vêtu d'un costume fidèlement calqué sur les
+habits romains. Le rôle n'avait pas quinze vers; mais
+cette heureuse innovation qui, d'abord, étonna et
+laissa quelques minutes le public en suspens, finit
+par être applaudie... Au foyer, un de ses camarades
+lui demanda «s'il avait mis des draps mouillés sur ses
+épaules?» tandis que la charmante Louise Contat, lui
+adressant sans le vouloir l'éloge le plus flatteur,
+s'écriait: «Voyez donc Talma, qu'il est laid! Il a l'air
+d'une statue antique.» Pour toute réponse, le
+tragédien déroula aux yeux des persifleurs le modèle
+même que David lui avait dessiné pour son costume.
+A son entrée en scène, madame Vestris le regarda
+des pieds à la tête, et tandis que Brutus lui adressait
+son couplet, elle échangeait à voix basse avec Talma-Proculus
+ce rapide dialogue: «&mdash;Mais vous avez les
+bras nus, Talma!&mdash;Je les ai comme les avaient les
+Romains.&mdash;Mais, Talma, vous n'avez pas de culotte.&mdash;Les
+Romains n'en portaient pas.&mdash;<i>Cochon!</i>...»
+et, prenant la main que lui offrait Brutus, elle sortit
+de scène en étouffant de colère.»</p>
+
+<p>Voilà le cri réactionnaire en art: Cochon! Nous
+sommes tous des cochons, nous autres qui voulons
+la vérité. Je suis personnellement un cochon, parce
+que je me bats contre la convention au théâtre. Songez
+donc, Talma montrait ses jambes. Cochon! Et moi,
+je demande qu'on montre l'homme tout entier. Cochon!
+cochon!</p>
+
+<p>Je m'arrête. L'ouvrage de M. Jullien prouve, avec un
+luxe d'évidence, la continuelle évolution naturaliste
+au théâtre. Cela s'impose comme une vérité mathématique.
+Inutile de discuter, de dire que ce mouvement
+qui nous emporte à la vérité en tout, est bon
+ou mauvais; il est, cela suffit; nous lui obéissons de
+gré ou de force. Seulement, le génie va en avant, et
+c'est lui qui fait la besogne, pendant que la médiocrité
+hurle et proteste. Je sais bien que les médiocres
+d'aujourd'hui voudraient nous arrêter, sous le prétexte
+qu'il n'y a plus de réformes à faire, que nous
+sommes arrivés en littérature à la plus grande
+somme de vérité possible. Eh! de tous temps, les médiocres
+ont dit cela! Est-ce qu'on arrête l'humanité,
+est-ce qu'on fixe jamais sa marche en avant? Certes,
+non, toutes les réformes ne sont pas accomplies. Pour
+nous en tenir au costume, que d'erreurs aujourd'hui
+encore, de luxe inutile, de coquetterie déplacée, de
+vêtements de fantaisie! D'ailleurs, comme le dit très
+bien M. Jullien, tout se tient au théâtre. Quand les
+pièces seront plus humaines, quand la fameuse
+langue de théâtre disparaîtra sous le ridicule, quand
+les rôles vivront davantage notre vie, ils entraîneront
+la nécessité de costumes plus exacts et d'une diction
+plus naturelle. C'est là où nous allons, scientifiquement.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Maintenant je parlerai de l'époque actuelle, je répondrai
+aux critiques qui s'étonnent de notre guerre
+aux conventions. Pour eux, on a poussé la vérité
+aussi loin que possible sur la scène; en un mot, tout
+serait fait, nos devanciers ne nous auraient rien laissé
+à faire. J'ai déjà prouvé, selon moi, que le mouvement
+naturaliste qui nous emporte depuis les premiers
+jours de notre théâtre national, ne saurait
+s'arrêter une minute, qu'il est nécessaire et continu,
+dans l'essence même de notre nature. Mais cela ne
+suffit pas, il faut toujours en arriver aux faits, lorsqu'on
+veut être clair et décisif.</p>
+
+<p>J'accorde volontiers que nous avons obtenu une
+grande exactitude dans le costume historique. Aujourd'hui,
+lorsqu'on monte une pièce de quelque importance
+se passant en France ou à l'étranger, dans
+des époques plus ou moins lointaines, on copie les
+costumes sur les documents du temps, on se pique
+de ne rien négliger pour arriver à une authenticité
+absolue. Je ne parle pas des petites tricheries, des négligences
+dissimulées sous une exagération de zèle.
+Il y a aussi la question de la coquetterie des femmes;
+les comédiennes reculent souvent encore devant des
+ajustements étranges et incommodes qui les enlaidiraient;
+alors, elles s'en tirent par un brin de fantaisie,
+elles changent la coupe, ajoutent des bijoux, inventent
+une coiffure. Malgré cela, l'ensemble reste satisfaisant;
+il y a eu là, au théâtre, un mouvement
+fatal déterminé par les études historiques des cinquante
+dernières années. Devant les gravures, les
+textes de toutes sortes exhumés par les chercheurs,
+devant cette connaissance de plus en plus élargie et
+familière des âges morts, il devenait naturel que le
+public exigeât une résurrection exacte des époques
+mises en scène. Ce n'est donc pas un caprice, une
+affaire de mode, mais une marche logique des
+esprits.</p>
+
+<p>Donc, si la tradition maintient encore des anachronismes
+baroques, des fantaisies inexplicables dans les
+pièces jouées il y a une trentaine d'années, il est
+rare qu'aujourd'hui, eu montant une pièce historique,
+on ne se préoccupe pas de l'exactitude des costumes.
+Le mouvement s'accentuera encore, et la
+vérité sera complète, lorsqu'on aura décidé les
+femmes à ne pas profiter d'une pièce historique pour
+porter des toilettes éblouissantes, au coin de leur feu
+et même en voyage; car, outre l'exactitude du costume,
+il y a la convenance du costume, ce qui m'amène
+à la question du vêtement dans nos pièces modernes.</p>
+
+<p>Ici, rien de plus simple pour les hommes. Ils s'habillent
+comme vous et moi. Quelques-uns, je parle
+des comiques, chargent trop l'excentricité, ce qui
+leur fait perdre le caractère. Il faut voir le succès
+d'un costume exact, pour comprendre ce qu'il ajoute
+de vie au personnage. Mais la grosse question est encore
+la question des femmes. Dans les pièces où les
+rôles exigent une grande simplicité de mise, il est à
+peu près impossible d'obtenir cette simplicité; car on
+se heurte à une obstination de coquetterie d'autant
+plus vive, que les femmes n'ont point ici pour tricher
+le pittoresque du costume historique ou étranger.
+Vous amènerez encore une comédienne à draper ses
+épaules des haillons d'une mendiante, mais vous ne
+la déciderez jamais à se mettre en petite ouvrière, si
+elle a perdu le premier éclat de sa beauté, si elle sait
+que les robes pauvres l'enlaidissent. Pour elle, c'est
+parfois une question de vie, car a côté de l'actrice, il
+y a la femme, qui souvent a besoin d'être belle.</p>
+
+<p>Voilà la raison qui fausse presque continuellement
+le costume, dans nos pièces contemporaines: une
+peur de la simplicité, un refus d'accepter la condition
+des personnages, lorsque ces personnages
+glissent à l'odieux ou au ridicule de la mise. Puis, il
+y a encore cette rage de belles toilettes qui s'est déclarée
+dans le goût même du public. Par exemple,
+au Vaudeville et au Gymnase, les dernières années
+de l'empire ont amené des exhibitions de grands couturiers
+qui durent encore. Une pièce ne peut se passer
+dans un monde riche, sans qu'aussitôt il y ait un
+assaut de luxe entre les actrices. A la rigueur, ces
+toilettes sont justifiées; mais le mauvais, c'est l'importance
+qu'elles prennent. Le branle étant donné, le
+public se passionnant plus pour les robes que pour le
+dialogue, ou en est venu à fabriquer les pièces dans
+le but d'un grand étalage de modes nouvelles; on a
+voulu mettre dans un succès cette chance, en choisissant
+de préférence un milieu d'action où le luxe
+fût autorisé. Le lendemain d'une première représentation,
+la presse s'occupe autant des toilettes que de
+la pièce; tout Paris en cause, une bonne partie des
+spectateurs et surtout des spectatrices vient au
+théâtre pour voir la robe bleue de celle-ci ou le nouveau
+chapeau de celle-là.</p>
+
+<p>On dira que le mal n'est pas grand. Mais, pardon, le
+mal est très grand! Sous une hypocrisie de réalité, il
+y a là un succès cherché en dehors des oeuvres elles-mêmes.
+Ces toilettes éclatantes ne sont pas vraies,
+d'ailleurs, dans leur uniformité superbe. On ne s'habille
+pas ainsi à toute heure du jour, on ne joue pas
+continuellement la gravure de mode. Puis, ce goût
+excessif des toilettes riches a ceci de désastreux qu'il
+pousse les auteurs dans la peinture d'un monde factice,
+d'une distinction convenue. Comment oser risquer
+une pièce se passant dans la bourgeoisie médiocre,
+ou dans le petit commerce, ou dans le peuple,
+lorsqu'il faut absolument au public des robes de cinq
+ou six mille francs! Alors, on force la note, on habille
+des bourgeoises de province comme des duchesses,
+ou l'on introduit une cocotte, pour qu'il y
+ait au moins un pétard de soie et de velours. Trois
+actes ou cinq actes en robes de laine paraîtraient
+une démence; demandez à un fabricant habile s'il
+risquerait cinq actes sans la grande toilette de rigueur.</p>
+
+<p>Eh bien, la vérité au théâtre souffre encore de tout
+cela. On hésite devant une question de costumes trop
+pauvres, comme on hésite devant une audace de
+scène. Pas une pièce de MM. Augier, Dumas et Sardou,
+n'a osé se passer des grandes toilettes, pas une
+ne descend jusqu'aux petites gens qui portent des
+étoffes à dix-huit sous le mètre; de sorte que tout un
+côté social, la grande majorité des êtres humains se
+trouve à peu près exclue du théâtre. Jusqu'à présent,
+on n'est pas allé au delà de la bourgeoisie aisée. Si
+l'on a mis des misérables au théâtre, des ouvriers et
+des employés à douze cents francs, c'est dans des
+mélodrames radicalement faux, peuplés de ducs et de
+marquis, sans aucune littérature, sans aucune analyse
+sérieuse. Et soyez certain que la question du
+costume est pour beaucoup dans cette exclusion.</p>
+
+<p>Nos vêtements modernes, il est vrai, sont un
+pauvre spectacle. Dès qu'on sort de la tragédie bourgeoise,
+resserrée entre quatre murs, dès qu'on veut
+utiliser la largeur des grandes scènes et y développer
+des foules, on se trouve fort embarrassé, gêné par
+la monotonie et le deuil uniforme de la figuration. Je
+crois que, dans ce cas, on devrait utiliser la variété
+que peut offrir le mélange des classes et des métiers.
+Ainsi, pour me faire entendre, j'imagine qu'un auteur
+place un acte dans le carré des Halles centrales, à
+Paris. Le décor serait superbe, d'une vie grouillante
+et d'une plantation hardie. Eh bien! dans ce décor
+immense, on pourrait parfaitement arriver à un ensemble
+très pittoresque, en montrant les forts de la
+Halle coiffés de leurs grands chapeaux, les marchandes
+avec leurs tabliers blancs et leurs foulards
+aux tons vifs, les acheteuses vêtues de soie, de laine
+et d'indienne, depuis les dames accompagnées de
+leurs bonnes, jusqu'aux mendiantes qui rôdent pour
+ramasser des épluchures. D'ailleurs, il suffit d'aller
+aux Halles et de regarder. Rien n'est plus bariolé ni
+plus intéressant. Tout Paris voudrait voir ce décor,
+s'il était réalisé avec le degré d'exactitude et de largeur
+nécessaire.</p>
+
+<p>Et que d'autres décors à prendre, pour des drames
+populaires! L'intérieur d'une usine, l'intérieur d'une
+mine, la foire aux pains d'épices, une gare, un quai
+aux fleurs, un champ de courses, etc., etc. Tous les
+cadres de la vie moderne peuvent y passer. On dira
+que ces décors ont déjà été tentés. Sans doute, dans
+les féeries on a vu des usines et des gares de chemin
+de fer; mais c'étaient là des gares et des usines de
+féerie, je veux dire des décors bâclés de façon à produire
+une illusion plus ou moins complète. Ce qu'il
+faudrait, ce serait une reproduction minutieuse. Et
+l'on aurait fatalement des costumes, fournis par les
+différents métiers, non pas des costumes riches, mais
+des costumes qui suffiraient à la vérité et à l'intérêt
+des tableaux. Puisque tout le monde se lamente sur
+la mort du drame, nos auteurs dramatiques devraient
+bien tenter ce genre du drame populaire et contemporain.
+Ils pourraient y satisfaire à la fois les besoins
+de spectacle qu'éprouve le public et les nécessités
+d'études exactes qui s'imposent chaque jour davantage.
+Seulement, il est à souhaiter que les dramaturges
+nous montrent le vrai peuple et non ces ouvriers
+pleurnicheurs, qui jouent de si étranges rôles,
+dans les mélodrames du boulevard.</p>
+
+<p>D'ailleurs, je ne me lasserai pas de le répéter après
+M. Adolphe Jullien, tout se tient au théâtre. La
+vérité des costumes ne va pas sans la vérité des décors,
+de la diction, des pièces elles-mêmes. Tout
+marche du même pas dans la voie naturaliste.
+Lorsque le costume devient plus exact, c'est que
+les décors le sont aussi, c'est que les acteurs se
+dégagent de la déclamation ampoulée, c'est enfin
+que les pièces étudient de plus près la réalité et
+mettent à la scène des personnages plus vrais. Aussi,
+pourrais-je faire, au sujet des décors, les mêmes réflexions
+que je viens de faire à propos du costume.
+Là aussi, nous semblons arrivés à la plus grande
+somme de vérité possible, lorsque de grands pas sont
+encore à faire. Il s'agirait surtout d'augmenter l'illusion,
+en reconstituant les milieux, moins dans leur
+pittoresque que dans leur utilité dramatique. Le milieu
+doit déterminer le personnage. Lorsqu'un décor
+sera étudié à ce point de vue qu'il donnera l'impression
+vive d'une description de Balzac, lorsque, au lever
+de la toile, on aura une première donnée sur les
+personnages, sur leur caractère et leurs habitudes,
+rien qu'à voir le lieu où ils se meuvent, on comprendra
+de quelle importance peut être une décoration exacte.
+C'est là que nous allons, évidemment; les milieux, ces
+milieux dont l'étude a transformé les sciences et les
+lettres, doivent fatalement prendre au théâtre une
+place considérable; et je retrouve ici la question de
+l'homme métaphysique, de l'homme abstrait qui se
+contentait de trois murs dans la tragédie, tandis
+que l'homme physiologique de nos oeuvres modernes
+demande de plus en plus impérieusement à être déterminé
+par le décor, par le milieu, dont il est le
+produit. On voit donc que la voie du progrès est
+longue encore, aussi bien pour la décoration que
+pour le costume. Nous sommes dans la vérité, mais
+nous balbutions à peine.</p>
+
+<p>Un autre point très grave est la diction. Certes,
+nous n'en sommes plus à la mélopée, au plain-chant
+du dix-septième siècle. Mais nous avons encore une
+voix de théâtre, une récitation fausse très sensible et
+très fâcheuse. Tout le mal vient de ce que la plupart
+des critiques érigent les traditions en un code
+immuable; ils ont trouvé le théâtre dans un certain
+état, et au lieu de regarder l'avenir, de juger par les
+progrès accomplis les progrès qui s'accomplissent et
+qui s'accompliront, ils défendent avec entêtement
+ce qui reste des conventions anciennes, en jurant que
+ce reste est d'une nécessité absolue. Demandez-leur
+pourquoi, faites-leur remarquer le chemin parcouru,
+ils ne donneront aucune raison logique, ils répondront
+par des affirmations basées justement sur
+l'état de choses qui est en train de disparaître.</p>
+
+<p>Pour la diction, le mal vient donc de ce que ces
+critiques admettent une langue de théâtre. Leur
+théorie est qu'on ne doit pas parler sur les planches
+comme dans l'existence quotidienne; et, pour appuyer
+cette façon de voir, ils prennent des exemples
+dans la tradition, dans ce qui se passait hier et
+dans ce qui se passe aujourd'hui encore, sans tenir
+compte du mouvement naturaliste dont l'ouvrage de
+M. Jullien nous permet de constater les étapes. Comprenez
+donc qu'il n'y a pas absolument de langue
+de théâtre; il y a eu une rhétorique qui s'est affaiblie
+de plus en plus et qui est en train de disparaître,
+voilà les faits. Si vous comparez un instant la déclamation
+des comédiens sous Louis XIV à celle de
+Lekain, et si vous comparez la déclamation de Lekain
+à celle des artistes de nos jours, vous établirez nettement
+les phases de la mélopée tragique aboutissant
+à notre recherche du ton juste et naturel, du
+cri vrai. Dès lors, la langue de théâtre, cette langue
+plus sonore, disparaît. Nous allons à la simplicité,
+au mot exact, dit sans emphase, tout naturellement.
+Et que d'exemples, si je ne devais me borner! Voyez
+la puissance de Geoffroy sur le public, tout son talent
+est dans sa nature; il prend le public parce qu'il
+parle à la scène comme il parle chez lui. Quand la
+phrase sort de l'ordinaire, il ne peut plus la prononcer,
+l'auteur doit en chercher une autre. Voilà
+la condamnation radicale de la prétendue langue de
+théâtre. D'ailleurs, suivez la diction d'un acteur de
+talent, et étudiez le public: les applaudissements partent,
+la salle s'enthousiasme, lorsqu'un accent de vérité
+a donné aux mots prononcés la valeur exacte
+qu'ils doivent avoir. Tous les grands triomphes de la
+scène sont des victoires sur la convention.</p>
+
+<p>Hélas! oui, il y a une langue de théâtre: ce sont
+ces clichés, ces platitudes vibrantes, ces mots creux
+qui roulent comme des tonneaux vides, toute cette
+insupportable rhétorique de nos vaudevilles et de
+nos drames, qui commence à faire sourire. Il serait
+bien intéressant d'étudier la question du style chez
+les auteurs de talent comme MM. Augier, Dumas et
+Sardou; j'aurais beaucoup à critiquer, surtout chez
+les deux derniers, qui ont une langue de convention,
+une langue à eux qu'ils mettent dans la bouche de
+tous leurs personnages, hommes, femmes, enfants,
+vieillards, tous les sexes et tous les âges. Cela me
+paraît fâcheux, car chaque caractère a sa langue, et
+si l'on veut créer des êtres vivants, il faut les donner
+au public, non seulement avec leurs costumes exacts
+et dans les milieux qui les déterminent, mais encore
+avec leurs façons personnelles de penser et de s'exprimer.
+Je répète que c'est là le but évident où va
+notre théâtre. Il n'y a pas de langue de théâtre réglée
+par un code comme coupe de phrases et comme
+sonorité; il y a simplement un dialogue de plus en
+plus exact, qui suit ou plutôt qui amène les progrès
+des décors et des costumes dans la voie naturaliste.
+Quand les pièces seront plus vraies, la diction des
+acteurs gagnera forcément en simplicité et en naturel.</p>
+
+<p>Pour conclure, je répéterai que la bataille aux
+conventions est loin d'être terminée et qu'elle durera
+sans doute toujours. Aujourd'hui, nous commençons
+à voir clairement où nous allons, mais nous pataugeons
+encore en plein dégel de la rhétorique et de la
+métaphysique.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LES COMÉDIENS</h3>
+<br>
+<h3>I</h3>
+
+<p>Je voudrais, à propos du concours du Conservatoire,
+dire mon mot sur l'éducation officielle qu'on
+donne en France aux comédiens.</p>
+
+<p>Certes, cette éducation officielle est dans l'ordre
+accoutumé de notre esprit français. Le nom de l'établissement
+où elle est donnée, le «Conservatoire»,
+suffit à indiquer qu'il s'agit d'y conserver les traditions,
+d'y enseigner un art en quelque sorte hiératique,
+dont toutes les recettes sont immuables. Tel
+geste signifie telle chose, et ce geste ne saurait être
+changé. Il y a un jeu de physionomie pour l'étonnement,
+un pour l'effroi, un pour l'admiration, et ainsi
+de suite, toute une collection de jeux de physionomie
+qui s'apprennent et qu'on finit par savoir employer,
+même avec une intelligence médiocre. Il en est de
+même pour les peintres à l'École des Beaux-Arts. On
+parvient à y fabriquer un peintre, quand le sujet n'est
+pas complètement idiot, et que la nature l'a bâti
+physiquement à peu près complet, avec des jambes
+et des bras.</p>
+
+<p>Et remarquez que je ne nie pas la nécessité de ces
+écoles. De même qu'il faut des peintres décents, sachant
+leur métier pour décorer nos salons bourgeois,
+de même il faut des comédiens qui sachent se tenir
+en scène, saluer et répondre, pour jouer l'effroyable
+quantité de comédies et de drames que Paris consomme
+par hiver. Au moins, un élève qui sort du
+Conservatoire, connaît les éléments classiques de son
+métier. Il est le plus souvent médiocre, mais il reste
+convenable, il s'acquitte honorablement de son
+emploi.</p>
+
+<p>Je me montrerai plus sévère pour l'enseignement
+lui-même, pour le corps des professeurs. Sans doute,
+ils ne peuvent pas donner du génie à leurs élèves.
+Peut-être même sont-ils obligés, jusqu'à un certain
+point, de rester dans la routine pour ne pas bouleverser
+d'un coup des habitudes séculaires. Un enseignement
+est forcément basé sur un corps de doctrine,
+qui permet de l'appliquer au plus grand nombre à
+la moyenne des intelligences. Mais, vraiment, la tradition
+théâtrale est chez nous une des plus fausses
+qui existent, et il serait grand temps de revenir à la
+vérité, petit à petit, si l'on veut, de façon à ne brusquer
+personne.</p>
+
+<p>Qu'on réfléchisse un instant aux conventions ridicules,
+à ces repas de théâtre où les acteurs mangent
+de trois quarts, à ces entrées et à ces sorties solennelles
+et grotesques, à ces personnages qui parlent
+la face toujours tournée vers le public, quel que soit
+le jeu de scène. Nous sommes habitués à ces choses,
+elles ne nous blessent plus; seulement, elles gâtent
+l'illusion et elles font du théâtre un art faux qui compromet
+les plus grandes oeuvres.</p>
+
+<p>Je ne parle pas des peuples latins, des Italiens et
+des Espagnols, dont l'art dramatique est encore plus
+ampoulé et plus conventionnel. Mais, chez les peuples
+du Nord, les comédiens jouent beaucoup plus librement,
+sans tant s'inquiéter de la pompe de la représentation.
+Par exemple, chez nous, il n'y a que les
+grands comédiens, ceux dont l'autorité est souveraine
+sur le public, qui osent lancer certaines répliques
+en tournant le dos à la salle. Cela n'est pas convenable.
+Pourtant, il y a des effets puissants à tirer de
+la vérité de cette attitude, qui se produit à chaque
+instant dans la vie réelle. Le fâcheux est que nos
+comédiens jouent pour la salle, pour le gala; ils sont
+sur les planches comme sur un piédestal, ils veulent
+voir et être vus. S'ils vivaient les pièces au lieu de
+les jouer, les choses changeraient.</p>
+
+<p>On parle de l'optique théâtrale. Cette optique n'est
+jamais que ce qu'on la fait. Si l'enseignement serrait
+la vie de plus près, si l'on ne changeait pas les élèves
+comédiens en pantins mécaniques, on trouverait des
+interprètes qui renouvelleraient la mise en scène et
+feraient enfin monter la vérité sur les planches.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>L'éducation classique et traditionnelle donnée aux
+jeunes comédiens est donc en soi une excellente
+chose, car elle sert à former des sujets d'une bonne
+moyenne pour les besoins courants de nos théâtres.
+Mais où la critique peut s'exercer, c'est, comme je
+l'ai dit, sur l'enseignement lui-même, sur le corps de
+doctrine des professeurs dont le souci est, avant tout,
+de maintenir intactes les traditions.</p>
+
+<p>Il faut, pour comprendre ce qu'est aujourd'hui chez
+nous l'art du comédien, remonter à l'origine même
+de notre théâtre. On trouve, au dix-septième siècle,
+la pompe tragique, les Romains et les Grecs portant
+la perruque des seigneurs du temps, la représentation
+d'une pièce se déroulant avec la majesté d'un gala
+princier. On pontifiait alors. On restait sur les planches
+dans le domaine des rois et des dieux. L'art
+consistait à être le plus loin possible de la nature.
+Tout s'ennoblissait, et jusqu'à: «Je vous hais!» tout
+se disait tendrement. L'acteur le plus applaudi était
+celui qui approchait le plus des belles manières de
+la cour, arrondissant les bras, se balançant sur les
+hanches, grasseyant, roulant des yeux terribles.</p>
+
+<p>Certes, nous n'en sommes plus là. La vérité du
+costume, du décor et des attitudes s'est imposée peu à
+peu. Aujourd'hui, Néron ne porte plus perruque, et
+l'on joue <i>Esther</i> avec une mise en scène splendide et
+trop exacte. Mais, au fond, on retrouve toujours la
+tradition de majesté, de jeu solennel. Des acteurs français
+qui jouent, sont restés des prêtres qui officient. Ils
+ne peuvent monter sur les planches, sans se croire
+aussitôt sur un piédestal, où la terre entière les
+regarde. Et ils prennent des poses, et ils sortent immédiatement
+de la vie pour entrer dans ce ronronnement
+du théâtre, dans ces gestes faux et forcés, qui
+feraient pouffer de rire sur un trottoir.</p>
+
+<p>Prenez même une pièce gaie, une comédie, et
+regardez attentivement les acteurs qui la brûlent.
+Vous reconnaîtrez en eux les comédiens pompeux du
+dix-septième siècle, ceux qui sont les pères de l'art
+dramatique en France. Les entrées souvent sont
+accompagnées d'un coup de talon pour annoncer et
+mieux asseoir le personnage. Les effets sont continués
+au delà du vraisemblable, dans l'unique but d'occuper
+toute la scène et de forcer les applaudissements.
+Ce sont des jeux de physionomie adressés au
+public, des poses de bel homme, la cuisse tendue, la
+tête tournée et maintenue dans une position avantageuse.
+Ils ne marchent plus, ne parlent plus, ne
+toussent plus comme à la ville. On voit qu'ils sont
+en représentation, et que leur effort le plus immédiat
+est de n'être pas comme tout le monde, de façon à
+étonner les bourgeois. Il y a un Grec ou un Romain
+du grand siècle, dans les paillasses de foire, qui tendent
+le derrière au coups de pied.</p>
+
+<p>Oui, la tradition a cette force. Elle est pareille au
+sable fin qui filtre quand même et sans relâche par
+les fissures les plus minces. La source en est déjà
+disparue lorsque les effets en subsistent encore. Ces
+effets peuvent être méconnaissables, transformés,
+déviés, ils n'existent pas moins, ils n'en sont pas moins
+tout puissants. Si, aujourd'hui, notre théâtre désespère
+les amis de la nature, la faute en est aux ancêtres,
+à la lente éducation de nos comédiens, que la
+tradition éloigne du vrai.</p>
+
+<p>Un art ne se forme pas en un jour. Aussi, quand il
+est formé, a-t-il une solidité de roc dans la routine.
+Cela explique comment il est si difficile d'innover, de
+changer la direction suivie par plusieurs générations.
+Aujourd'hui, le besoin de vérité se fait sentir, au
+théâtre comme partout; mais, plus que partout, ce
+besoin y trouve des résistances désespérées. On est
+habitué aux faussetés, aux conventions de la scène;
+le gros public n'est pas choqué; tous les effets faux
+le ravissent, et il applaudit en criant à la vérité; si
+bien même que ce sont les effets vrais qui le fâchent
+et qu'il traite d'exagérations ridicules. Le jugement
+du spectateur est perverti par une habitude séculaire.
+De là, l'entêtement dans la formule existante
+de l'art dramatique.</p>
+
+<p>Et Dieu sait où nous en sommes comme vérité au
+théâtre, malgré le mouvement naturaliste qui s'y accomplit
+fatalement! Je ne puis dresser un réquisitoire
+en règle, mais je citerai quelques exemples. J'ai
+déjà parlé des entrées et des sorties qui sont le plus
+souvent opérées en dépit du bon sens, trop lentes ou
+trop brusques, uniquement comprises de façon à ménager
+une salve d'applaudissements à l'acteur. Pourrait-on
+m'indiquer, d'autre part, quelque chose de
+plus ridicule que les passades du comédien, pendant
+une scène un peu longue? Pour couper les effets, au
+milieu du dialogue, le comédien qui est à gauche
+traverse et va à droite, tandis que le comédien
+qui est à droite, se rend à gauche, sans aucun motif
+d'ailleurs. Cela est d'un bon résultat pour les yeux,
+dit-on; c'est possible, mais ce continuel va-et-vient
+n'en est pas moins très comique et très puéril.
+Il faudrait parler encore de la façon de s'asseoir, de
+manger, de lancer dans la salle la réplique destinée au
+personnage qu'on a à côté de soi, de s'approcher du
+trou du souffleur pour déclamer la tirade à effet que
+les autres acteurs sur la scène feignent d'écouter religieusement.
+En un mot, un acteur ne hasarde pas
+une enjambée, ne lâche pas une phrase, sans que
+cette enjambée et cette phrase ne hurlent de fausseté.
+J'excepte seulement les grands cris de passion et de
+vérité que jettent parfois les artistes de génie.</p>
+
+<p>Je sais quelle est la réponse. Le théâtre, dit-on,
+vit uniquement de convention. Si les acteurs tapent
+du pied, forcent leur voix, c'est pour qu'on les entende;
+s'ils exagèrent les moindres gestes, c'est afin
+que leurs effets dépassent la rampe et soient vus du
+public. On en arrive ainsi à faire du théâtre un monde
+à part, où le mensonge est non seulement toléré,
+mais encore déclaré nécessaire. On rédige le code
+étrange de l'art dramatique, on formule en axiomes
+les faussetés les plus étonnantes. Les erreurs deviennent
+des règles, et l'on hue quiconque n'applique
+pas les règles.</p>
+
+<p>Notre théâtre est ce qu'il est, cela me paraît un
+simple fait; mais ne pourrait-il pas être autrement?
+Rien ne me fâche comme le cercle étroit où l'on veut
+enfermer un art. Certes, en dehors de l'heure présente,
+il y a le vaste monde qui garde une grande importance.
+Si l'on a le seul désir de réussir au théâtre,
+d'étudier ce qui plaît au public et de lui servir le plat
+qu'il aime et auquel il est habitué, sans doute il faut
+se conformer à la formule actuelle. Mais si l'on est
+blessé par cette formule, si l'on croit que la tradition
+a tort et qu'il faudrait accoutumer le public à un art
+plus logique et plus vrai, il n'y a certainement aucun
+crime à tenter l'expérience. Aussi suis-je toujours
+stupéfié, quand j'entends les critiques déclarer gravement:
+«Ceci est du théâtre, cela n'est pas du
+théâtre.» Qu'en savent-ils? Tout l'art n'est pas contenu
+dans une formule. Ce qu'il appelle le théâtre,
+c'est un théâtre, et rien de plus. J'ajouterai même un
+théâtre bien défectueux, étroit et mensonger dans ses
+moyens. Demain peut se produire une nouvelle formule
+qui bouleversera la formule actuelle. Est-ce que
+le théâtre des Grecs, le théâtre des Anglais, le théâtre
+des Allemands est notre théâtre? Est-ce que, dans une
+même littérature, le théâtre ne peut pas se renouveler,
+produire des oeuvres d'esprit et de facture complètement
+différents? Alors, que nous veut-on avec
+cette chose abstraite, le théâtre, dont on fait un bon
+Dieu, une sorte d'idole féroce et jalouse qui ne tolère
+pas la moindre infidélité!</p>
+
+<p>Rien n'est immuable, voilà la vérité. Les conventions
+sont ce qu'on les fait, et elles n'ont force de loi
+que si on les subit. A mon sens, les acteurs pourraient
+serrer la vie de plus près, sans s'amoindrir sur
+la scène. Les exagérations de gestes, les passades, les
+coups de talon, les temps solennels pris entre deux
+phrases, les effets obtenus par un grossissement de
+la charge, ne sont en aucune façon nécessaires à la
+pompe de la représentation. D'ailleurs, la pompe est
+inutile, la vérité suffirait.</p>
+
+<p>Voici donc ce que je souhaiterais voir: des comédiens
+étudiant la vie et la rendant avec le plus de simplicité
+possible. Le Conservatoire est un lieu utile, si
+on le considère comme un cours élémentaire où l'on
+apprend la prononciation; encore existe-t-il, au Conservatoire,
+une prononciation étrange, emphatique,
+qui déroute singulièrement l'oreille. Mais je doute
+qu'une fois les éléments appris, on tire un grand
+profit des leçons des maîtres. C'est absolument
+comme dans les écoles de dessin. Pendant deux ou
+trois ans, les élèves ont besoin d'apprendre à dessiner
+des yeux, des nez, des bouches, des oreilles; puis, le
+mieux est de les mettre devant la nature, en laissant
+leur personnalité s'éveiller et pousser.</p>
+
+<p>On m'a souvent parlé d'un maître de déclamation,
+dont les leçons consistaient d'abord à faire dire par
+ses élèves cette phrase: «Tiens! voilà un chien!»
+sur tous les tons possibles, le ton de l'étonnement, le
+ton de la peur, de l'admiration, de la tendresse, de
+l'indifférence, de la répulsion, et ainsi de suite. Il y
+avait cinquante et quelques manières de dire. «Tiens!
+voilà un chien!» Cela rappelle un peu les méthodes
+pour apprendre l'anglais en vingt-cinq leçons. La
+méthode peut être ingénieuse et bonne pour des
+élèves qui commencent. Mais on sent tout ce qu'elle a
+de mécanique et d'insuffisant. Remarquez que le ton
+de la voix et l'expression de la physionomie sont réglés
+à l'avance, qu'il s'agit ici simplement des grimaces
+de la tradition, sans tenir aucun compte de la
+libre initiative de l'élève.</p>
+
+<p>Eh bien! l'enseignement au Conservatoire est le
+même. On y répète: «Tiens! voilà un chien!» avec
+toutes les expressions imaginables. Notre répertoire
+classique est la seule base de la doctrine. On exerce
+les élèves sur des types connus, réglés à l'avance, et
+chaque mot qu'ils ont à dire a une inflexion consacrée
+qu'on leur serine pendant des mois, absolument
+comme on serine à un sansonnet: <i>J'ai du bon tabac dans
+ma tabatière</i>. On devine quelle influence peut avoir cet
+exercice sur de jeunes cervelles. Le mal ne serait pas
+grand encore, si les leçons s'appuyaient sur la vérité;
+mais, comme elles ont la seule autorité de l'usage et de
+la tradition, elles arrivent à dédoubler la personne
+du comédien, à lui laisser son allure et sa voix personnelles
+à la ville, et à lui donner pour le théâtre une
+allure et une voix de convention. Ce fait est connu de
+tous. Le comédien est irrémédiablement frappé chez
+nous d'une dualité qui le fait reconnaître au premier
+coup d'oeil.</p>
+
+<p>J'ignore le remède. Je crois qu'il faudrait étudier
+plus sur la nature et moins dans le répertoire.
+Les livres ne valent jamais rien pour l'éducation de
+l'artiste. En outre, on devrait peu à peu amener les
+élèves à un souci constant de la vérité. L'art de déclamer
+tue notre théâtre, parce qu'il repose sur une
+pose continue, contraire au vrai. Si les professeurs
+voulaient mettre de côté leur personnalité, ne pas
+enseigner comme des articles de foi les effets qui
+leur ont réussi journellement au théâtre, il est à
+croire que les élèves ne perpétueraient pas ces effets
+à leur tour et céderaient au courant naturaliste qui
+transforme aujourd'hui tous les arts. La vie sur les
+planches, la vie sans mensonge avec sa bonhomie et
+sa passion, tel doit être le but.</p>
+
+<p>Le public est en dehors de la querelle. Il acceptera
+ce que le talent lui fera accepter. Il faut avoir écrit
+une pièce et l'avoir fait répéter pour connaître la disette
+où nous sommes de comédiens intelligents,
+consentant à jouer simplement les choses simples,
+sentant et rendant la vérité d'un rôle, sans le gâter
+par des effets odieux, que le public applaudit depuis
+deux siècles.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>L'autre soir, au Théâtre-Italien, j'ai éprouvé une
+des plus fortes émotions dont je me souvienne.
+Salvini jouait dans un drame moderne: la <i>Mort
+civile</i>.</p>
+
+<p>Je l'avais vu dans <i>Macbeth</i>, et je m'étais récusé,
+n'ayant rien à dire, si ce n'était des lieux communs.
+Je laisse Shakespeare dans sa gloire, j'avoue ne plus
+le comprendre quand on le joue sur nos planches
+modernes, en italien surtout, devant un public qui
+se fouette pour admirer. Cela m'est indifférent, parce
+que cela se passe trop loin de moi, dans la nue. Et
+quant à l'interprétation, elle me déroute plus encore.
+J'écrirai que c'est sublime, mais je reste glacé. Un
+sens me manque peut-être.</p>
+
+<p>Enfin, j'ai vu Salvini dans la <i>Mort civile</i>, et je vais
+pouvoir le juger. Je n'ai plus besoin de phrases toutes
+faites, qui me répugnent et devant lesquelles j'ai
+reculé. Le comédien m'a pris tout entier, il m'a bouleversé.
+J'ai senti en lui un homme, un être vivant
+empli de mes propres passions. Désormais, il y a une
+commune mesure entre lui et moi.</p>
+
+<p>D'abord, cette pièce: <i>la Mort civile</i>, m'a paru un
+drame des plus curieux. Une certaine Rosalie, dont
+le mari a été condamné aux galères à perpétuité est
+entrée comme gouvernante chez le docteur Palmieri,
+qui a adopté la fille de Conrad, Emma, encore au
+berceau. L'enfant croit que le docteur est son père.
+Rosalie s'est résignée à n'être que l'institutrice de sa
+fille. Mais Conrad s'échappe du bagne et le drame se
+noue. Il veut d'abord faire valoir ses droits de père.
+Le docteur lui prouve qu'il tuera Emma, qu'il lui
+imposera tout au moins une existence abominable,
+en faisant d'elle la fille d'un forçat. Ensuite Conrad
+veut emmener Rosalie; et là encore, il doit se dévouer,
+car il a compris que, s'il était mort, Rosalie
+aurait épousé le docteur. Il est résolu à partir, à disparaître
+pour toujours, lorsque la mort le prend en
+pitié et lui facilite son abnégation. Il meurt, il fait
+trois heureux.</p>
+
+<p>Sans doute, je vois bien qu'il y a là-dessous une
+thèse, et les thèses m'ont toujours fâché au théâtre.
+D'autre part, la donnée reste bien mélodramatique.
+Si l'on veut savoir ce qui m'a séduit, c'est la belle
+nudité de la pièce. Pas un coup de théâtre, à notre
+mode française. Les scènes se suivent tranquillement,
+la toile tombe sur une conversation, les actes sont
+coupés au petit bonheur. C'est une tragédie, avec des
+personnages modernes. M. d'Ennery hausserait les
+épaules et trouverait cela bien maladroit.</p>
+
+<p>Justement, je pensais à <i>Une Cause célèbre</i>, qui a une
+si étrange parenté avec la <i>Mort civile</i>. Dans le premier
+de ces drames, quelle grossièreté de procédé! On
+peut être sûr que l'auteur ne se privera pas d'une
+ficelle, d'une situation, d'une tirade. Il gorgera la
+bêtise populaire, il trempera de larmes son public,
+par les moyens les plus énormes. Tout notre mauvais
+théâtre actuel est là, avec l'impudence de son
+dédain littéraire. <i>Une Cause célèbre</i> sue le mépris du
+bon sens, du génie français. On ne dit pas assez ce
+qu'une pareille pièce peut faire de mal à notre littérature
+dramatique. Pour en sentir toute l'infériorité,
+il faudrait la comparer à la <i>Mort civile</i>.</p>
+
+<p>On se rappelle, par exemple, l'épisode de Jean
+Renaud retrouvant sa fille Adrienne. Il y a là des forçats
+dans un parc, une jeune personne qui sait une
+phrase entendue en rêve, un père en casaque rouge
+qui pousse des hurlements à ameuter le château.
+Rien de plus criard comme enluminure d'Epinal.
+L'auteur italien, au contraire, ne paraît pas avoir
+songé un instant qu'il pourrait tirer un effet du retour
+du forçat. Son forçat entre, s'asseoit et cause, à peu
+près comme cela se passerait dans la réalité. Il a,
+plus tard, deux scènes avec Emma. La jeune fille a
+peur de lui, ce qui est naturel. Et voilà tout, cela suffit
+à serrer les coeurs d'une profonde émotion.</p>
+
+<p>Chaque épisode est traité avec cette simplicité, dans
+la <i>Mort civile</i>. L'intrigue, sans aucune complication,
+va d'un bout à l'autre de la pièce. Rien n'y a été introduit
+pour satisfaire le mauvais goût du gros public.
+Conrad n'est pas innocent comme Jean Renaud;
+il a tué un homme, le propre frère de sa femme, et
+sa figure grandit de ce meurtre; il n'est pas ce pantin
+persécuté de notre mélodrame, dont l'innocence doit
+éclater au cinquième acte.</p>
+
+<p>Remarquez que la <i>Mort civile</i> a eu en Italie un immense
+succès. Aucune traduction française n'existe,
+et je crois que le drame traduit ferait de maigres
+recettes à la Porte-Saint-Martin<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. C'est que notre
+public est pourri maintenant. Il lui faut de grandes
+machines compliquées. On l'a mis au régime du roman-feuilleton
+et des mélodrames où les ducs et les
+forçats s'embrassent. La plupart des critiques eux-mêmes
+font du théâtre une chose bête, où le talent
+d'écrivain n'est pas nécessaire, où il faut manquer
+d'observation, d'analyse et de style, pour faire des
+chefs-d'oeuvre. Le théâtre, disent ils, c'est ça; et il
+semble qu'ils professent un cours d'ébénisterie. Donner
+des règles au néant, c'est le comble.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Footnote 1:</b><a href="#footnotetag1"> (return) </a> Depuis que cet article a été écrit, M. Auguste Vitu a fait
+jouer à l'Odéon une traduction de la <i>Mort civile</i> qui n'a eu aucun
+succès.</blockquote>
+
+<p>Eh! non, le théâtre, ce n'est pas ça! L'absolu
+n'existe point. Le théâtre d'une époque est ce qu'une
+génération d'écrivains le fait. Nous sommes, malheureusement,
+d'une ignorance crasse et d'une vanité
+incroyable. Les littératures des peuples voisins sont
+pour nous comme si elles n'étaient pas. Si nous
+étions plus curieux, plus lettrés, nous connaîtrions
+depuis longtemps la <i>Mort civile</i>, et nous verrions
+dans ce drame un singulier démenti à nos théories
+françaises. Il est conçu absolument dans la formule
+que j'indique, depuis que je m'occupe de critique
+dramatique; et il paraît que cette formule n'est pas
+si mauvaise, puisque l'Italie tout entière a applaudi
+la pièce.</p>
+
+<p>Mais je m'arrête, car j'enfourche là mon dada, et
+c'est de Salvini surtout dont je veux parler. Je me
+méfiais beaucoup des acteurs italiens, je me les imaginais
+d'une exubérance folle. Aussi quel a été mon
+étonnement, lorsque j'ai constaté que le grand talent
+de Salvini est tout de mesure, de finesse, d'analyse.
+Il n'a pas un geste inutile, pas un éclat de voix qui
+détonne. Au premier aspect, il serait plutôt gris, et
+il faut attendre pour être empoigné par ce jeu si
+simple, si savant et si fort.</p>
+
+<p>Je citerai quelques exemples. Son entrée de forçat
+fugitif, d'homme humble et souffrant, inquiet et torturé,
+est merveilleuse. Mais ce qui m'a plus frappé
+encore, c'est la façon dont il dit le long récit de son
+évasion. Tout d'un coup, au milieu de l'allure dramatique
+de la scène, c'est un coin de comédie qui
+s'ouvre. Il baisse la voix, comme si l'on pouvait l'entendre;
+il dit le récit sur le même ton voilé, en s'animant
+pourtant, en finissant par rire d'avoir si bien
+trompé les gardiens. Nous n'avons pas un seul acteur
+de drame en France qui aurait l'intelligence d'effacer
+ainsi sa voix. Tous raconteraient leur fuite en roulant
+les yeux et en faisant les grands bras. L'impression
+que produit Salvini par la simplicité de son jeu est
+prodigieuse en cette occasion.</p>
+
+<p>Il me faudrait citer toutes les scènes. Dans la conversation
+qu'il a avec le docteur, et plus tard dans la
+scène avec Rosalie, lorsqu'il laisse tomber sa tête sur
+la poitrine de cette femme qu'il aime tant et qu'il va
+perdre, il arrive aux plus larges effets du pathétique.
+Je ne voudrais être désagréable pour personne, mais
+puisque j'ai comparé la <i>Mort civile</i> à <i>Une Cause célèbre</i>,
+je puis bien rapprocher Salvini de Dumaine. Il faut
+voir le premier pour comprendre combien le second
+crie et se démène inutilement. Tout le jeu de Dumaine,
+dans Jean Renaud, devient faux et pénible, à
+côté du jeu si souple et si vrai de Salvini. Celui-ci a
+étudié l'âme humaine, il en analyse les nuances, il
+est un homme qui pleure.</p>
+
+<p>Mais où il a été superbe surtout, c'est au dernier
+acte, lorsqu'il meurt. Je n'ai jamais vu mourir personne
+ainsi au théâtre. Salvini gradue ses derniers
+moments de moribond avec une telle vérité, qu'il terrifie
+la salle. Il est vraiment un mourant, avec ses
+yeux qui se voilent, sa face qui blêmit et se décompose,
+ses membres qui se raidissent. Lorsque Emma,
+sur la demande de Rosalie, s'approche et l'appelle:
+«Mon père», il a un retour de vie, un éclair de joie sur
+son visage déjà mort, d'un charme douloureux; et ses
+mains tremblent, et sa tête se penche, secouée par le
+râle, tandis que ses derniers mots se perdent et ne s'entendent
+plus. Sans doute, on a fait souvent cela au
+théâtre, mais jamais, je le répète, avec une pareille
+intensité de vérité. Enfin, Salvini a eu une trouvaille
+de génie: il est étendu dans un fauteuil, et lorsqu'il
+expire, la tête penchée vers Emma, il semble s'écrouler,
+son poids l'emporte, il culbute et vient rouler devant
+le trou du souffleur, pendant que les personnages
+présents s'écartent en poussant un cri. Il faut
+être un bien grand comédien pour oser cela. L'effet
+est inattendu et foudroyant. La salle entière s'est
+levée, sanglotant et applaudissant.</p>
+
+<p>La troupe qui donne la réplique à Salvini est très
+suffisante. Ce que j'ai beaucoup remarqué, c'est la
+façon convaincue dont jouent ces comédiens italiens.
+Pas une fois, ils ne regardent le public. La salle ne
+semble point exister pour eux. Quand ils écoutent,
+ils ont les yeux fixés sur le personnage qui parle, et
+quand ils parlent, ils s'adressent bien réellement au
+personnage qui écoute. Aucun d'eux ne s'avance
+jusqu'au trou du souffleur, comme un ténor qui va
+lancer son grand air. Ils tournent le dos à l'orchestre,
+entrent, disent ce qu'ils ont à dire et s'en vont,
+naturellement, sans le moindre effort pour retenir les
+yeux sur leurs personnes. Tout cela semble peu de
+chose, et c'est énorme, surtout pour nous, en
+France.</p>
+
+<p>Avez-vous jamais étudié nos acteurs? La tradition
+est déplorable sur nos théâtres. Nous sommes partis
+de l'idée que le théâtre ne doit avoir rien de commun
+avec la vie réelle. De là, cette pose continue, ce gonflement
+du comédien qui a le besoin irrésistible de se
+mettre en vue. S'il parle, s'il écoute, il lance des
+oeillades au public; s'il veut détacher un morceau, il
+s'approche de la rampe et le débite comme un compliment.
+Les entrées, les sorties sont réglées, elles
+aussi, de façon à faire un éclat. En un mot, les
+interprètes ne vivent pas la pièce; ils la déclament,
+ils tâchent de se tailler chacun un succès personnel,
+sans se préoccuper le moins du monde de l'ensemble.</p>
+
+<p>Voilà, en toute sincérité, mes impressions. Je me
+suis mortellement ennuyé à <i>Macbeth</i>, et je suis sorti,
+ce soir là, sans opinion nette sur Salvini. Dans la
+<i>Mort civile</i>, Salvini m'a transporté; je m'en suis allé
+étranglé d'émotion. Certes, l'auteur de ce dernier
+drame, M. Giacometti, ne doit pas avoir la prétention
+d'égaler Shakespeare. Son oeuvre, au fond, est même
+médiocre, malgré la belle nullité de la formule. Seulement,
+elle est de mon temps, elle s'agite dans l'air
+que je respire, elle me touche comme une histoire
+qui arriverait à mon voisin. Je préfère la vie à l'art,
+je l'ai dit souvent. Un chef-d'oeuvre glacé par les siècles
+n'est en somme qu'un beau mort.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Je me souviens d'avoir assisté à la première représentation
+de l'<i>Idole</i>. On comptait peu sur la pièce, on
+était venu au théâtre avec défiance. Et l'oeuvre, en
+effet, avait une valeur bien médiocre. Les premiers
+actes surtout étaient d'un ennui mortel, mal bâtis,
+coupés d'épisodes fâcheux. Cependant, vers la fin, un
+grand succès se dessina. On put étudier, en cette occasion,
+la toute-puissance d'une artiste de talent sur
+le public. Madame Rousseil, non seulement sauva
+l'oeuvre d'une chute certaine, mais encore lui donna
+un grand éclat.</p>
+
+<p>Elle s'était ménagée pendant les premiers actes,
+montrant une froideur calculée; puis, au quatrième
+acte, sa passion éclata avec une fougue superbe qui
+enleva la foule. Je me rappelle encore l'ovation
+qu'on lui fit. Elle était méritée, tout le succès lui
+était dû. Des difficultés s'élevèrent, je crois, entre
+les acteurs et le directeur, et la pièce disparut
+de l'affiche, mais j'aurais été étonné si elle avait
+fait de l'argent, comme je le serais encore si elle en
+faisait aujourd'hui. Elle n'est vraiment pas assez
+d'aplomb; madame Rousseil, malgré ses fortes épaules,
+ne saurait la tenir longtemps debout. Il y aurait
+toute une étude à écrire à propos de ces succès personnels
+des artistes, qui trompent souvent le public
+sur le mérite véritable d'une oeuvre. Ce qui est consolant
+pour la dignité des lettres, c'est qu'une oeuvre
+ainsi soutenue par le talent d'un artiste, n'a jamais
+qu'une vogue temporaire, et qu'elle disparaît fatalement
+avec son interprète.</p>
+
+<p>J'ai également assisté à la première représentation
+de <i>Froufrou</i>, bien que je ne fisse pas alors de critique
+dramatique. Desclée se trouvait dans tout son triomphe
+de grande artiste. Ici, l'oeuvre était une peinture
+charmante d'un coin de notre société; les premiers
+actes surtout offraient les détails d'une observation
+très fine et très vraie; j'aimais moins la fin qui tournait
+au larmoyant. Cette pauvre Froufrou était en
+vérité trop punie; cela serrait inutilement le coeur
+et terminait cette série de tableaux parisiens par une
+gravure poncive, faite pour tirer des larmes aux personnes
+sensibles.</p>
+
+<p>Sans doute, l'oeuvre cette fois aidait, poussait
+l'artiste. Mais Desclée, on peut le dire, y mit encore
+de son tempérament et élargit ainsi l'horizon de la
+pièce. C'est que, justement, elle semblait faite pour le
+personnage, elle le jouait avec toute sa nature.
+Aussi s'incarna-t-elle dans ce rôle, où elle fut superbe
+de vie et de vérité.</p>
+
+<p>La mort de Desclée a été pleurée par beaucoup de
+débutants dramatiques. Nous la regardions tous grandir,
+avec la joie de constater, à chaque nouvelle création,
+que nous trouverions en elle l'interprète que
+nous rêvions pour nos oeuvres futures. Nous songions
+tous à des pièces où nous étudierions notre société,
+où nous tâcherions de mettre la réalité à la scène. Et
+nous lui taillions déjà des rôles, parce qu'elle
+seule nous paraissait moderne, vivant de notre air
+et exprimant avec exactitude les troubles nerveux de
+l'époque présente. Elle ne semblait avoir passé par
+aucune école, elle arrivait avec sa personnalité, sans
+aucune recette d'attitudes ni de diction. Notre âge
+vibrait en elle avec une intensité merveilleuse. Je
+la sentais née pour aider puissamment au théâtre le
+mouvement naturaliste. Et elle est morte. C'est une
+perte immense pour nous tous.</p>
+
+<p>On peut dire qu'elle n'a pas été remplacée. Le
+public ne se doute pas de la difficulté qu'éprouve
+aujourd'hui un auteur dramatique pour trouver une
+interprète selon ses voeux, dans une pièce moderne,
+qui demande la sensation et l'intelligence du temps
+où nous vivons. Je mets à part la Comédie-Française.
+Les directeurs disent: «Il n'y a plus d'artiste.» Ce
+qui est plus vrai et plus triste, c'est qu'il y a
+bien encore des artistes, mais que ces artistes n'ont
+pas la flamme du mouvement littéraire actuel. Ils
+ne sont pas faits pour les oeuvres qui viennent. Notre
+mouvement naturaliste, en un mot, ne voit pas
+encore poindre ses Frédérick-Lemaître et ses Dorval.</p>
+
+<p>Justement, Desclée s'annonçait comme la Dorval de
+ce mouvement. C'est pourquoi nous la regrettons
+avec tant d'amertume. Il est une loi: c'est que toute
+période littéraire, au théâtre, doit amener avec elle
+ses interprètes, sous peine de ne pas être. La tragédie
+a eu ses illustres comédiens pendant deux siècles; le
+romantisme a fait naître toute une génération d'artistes
+de grand talent. Aujourd'hui, le naturalisme
+ne peut compter sur aucun acteur de génie. C'est
+sans doute parce que les oeuvres, elles aussi, ne
+sont encore qu'en promesse. Il faut des succès pour
+déterminer des courants d'enthousiasme et de foi;
+et ces courants seuls dégagent les originalités, amènent
+et groupent autour d'une cause les combattants
+qui doivent la défendre.</p>
+
+<p>Examinez le personnel de nos actrices, par exemple.
+Voilà Desclée morte, à qui confiera-t-on le rôle de
+Froufrou? M. Montigny a voulu utiliser mademoiselle
+Legault, qu'il avait sous la main. Mais je suis persuadé
+que celle-ci n'a accepté le rôle qu'à son corps défendant;
+il n'est pas dans ses moyens; elle y est fort
+jolie, seulement elle ne saurait lui donner de la profondeur
+ni en rendre le détraquement nerveux.
+Mademoiselle Legault est une très charmante ingénue,
+un peu minaudière, dont on a voulu à tort
+forcer les notes aimables.</p>
+
+<p>Je crois que, si M. Montigny avait eu le choix, il
+aurait préféré donner le rôle à mademoiselle Blanche
+Pierson. Je ne vois guère qu'elle, toujours en dehors
+de la Comédie-Française, qui puisse aborder aujourd'hui
+les rôles de Desclée. Mademoiselle Pierson,
+qui n'a été longtemps qu'une jolie femme, se trouve
+être actuellement une des rares comédiennes qui sentent
+la vie moderne. Elle s'est montrée remarquable
+dans <i>Fromont jeune et Risler aîné</i>, d'Alphonse Daudet.
+A la vérité, elle manque d'un je ne sais quoi, ce qui la
+laisse toujours un peu dans l'ombre; elle n'a pas
+la foi peut-être, elle n'enlève pas une salle d'un
+geste ou d'un mot. Rappelez-vous ses créations,
+aucune ne vient en avant et ne s'impose par une
+largeur magistrale. Je le répète, elle n'en est pas
+moins la seule artiste qu'on aimerait voir dans
+<i>Froufrou</i>.</p>
+
+<p>Je ne puis nommer madame Rousseil, dont je parlais
+tout à l'heure. Celle-là n'a rien de moderne.
+Elle est taillée pour la tragédie, elle a les bras forts
+et le masque énergique des héroïnes de Corneille.
+Quand elle descend au drame, il lui faut des créations
+mâles, des vigueurs qui emportent tout. Je ne la vois
+pas chaussée des fines bottines de la Parisienne,
+se jouant et agonisant dans des amours à fleur de
+peau.</p>
+
+<p>Quant à madame Fargueil, qui a eu de si beaux
+cris de passion, elle est trop marquée aujourd'hui,
+comme on dit en argot de coulisse, pour accepter des
+rôles où il y a des scènes d'amour. Il lui faut désormais
+des rôles faits pour elle, ce qui la rend d'un
+emploi assez difficile, malgré son beau talent.</p>
+
+<p>Mon intention n'est point de passer ainsi toutes
+nos comédiennes en revue. Le lecteur peut continuer
+aisément ce travail. Il verra combien il est malaisé
+de trouver une Froufrou; j'ai pris ce personnage de
+Froufrou comme type d'un personnage strictement
+moderne, parce que l'actualité me l'apportait et
+qu'il est, en effet, suffisamment caractéristique. Si
+l'on imagine un rôle plus accentué encore, n'ayant
+plus certains côtés de grâce facile, vivant une vie
+moins factice, d'une classe moins élégante, on comprendra
+que le choix d'une interprète devient alors
+d'une difficulté presque insurmontable. Où découvrir
+une femme assez artiste pour vivre sur les planches
+la vie qu'elle voit tous les jours dans la rue, pour
+oublier les grimaces apprises et se donner tout
+entière, avec ses souffrances et ses joies? Ce qui
+complique les choses, c'est que la modernité tend à
+rendre les oeuvres dramatiques très complexes: les
+rôles ne sont plus d'un seul jet, coulés dans une
+abstraction; ils reproduisent toute la créature qui
+pleure et qui rit, qui se jette continuellement à droite
+et à gauche. Dès lors, ces rôles demandent une composition
+extrêmement serrée. Il faut un grand talent
+pour s'en tirer avec honneur.</p>
+
+<p>J'ai mis la Comédie-Française à part. Les débutants
+n'y sont point joués facilement. Il y a pourtant
+là une sociétaire, madame Sarah Bernhardt, qui a la
+flamme moderne. Jusqu'à présent, il me semble
+qu'elle n'a pas eu une création où elle se soit donnée
+complètement. On a goûté sa voix si souple et si
+sonore, dans ce rôle de dona Sol, qui n'est guère
+qu'un rôle de figurante. On a admiré sa science dans
+<i>Phèdre</i> et dans le répertoire romantique. Mais, selon
+moi, la tragédie et le drame romantique ont des liens
+traditionnels qui garrottent sa nature. Je la voudrais
+voir dans une figure bien moderne et bien vivante,
+poussée dans le sol parisien. Elle est fille de ce sol,
+elle y a grandi, elle l'aime et en est une des expressions
+les plus typiques. Je suis persuadé qu'elle ferait
+une création qui serait une date dans notre histoire
+dramatique.</p>
+
+<p>Nous avons bien vu madame Sarah Bernhardt dans
+l'<i>Étrangère</i>, de M. Dumas. Mais, vraiment, son personnage
+de miss Clarkson était une plaisanterie par
+trop romantique. Cette Vierge du mal qui parcourait
+la terre pour se venger des hommes, en se faisant
+aimer d'eux et en se régalant ensuite de leurs
+souffrances, est à mon sens une des imaginations
+les plus comiques qu'on puisse voir. L'artiste avait
+surtout, au troisième acte, je crois, un interminable
+monologue, d'une drôlerie achevée. Madame Sarah
+Bernhardt exécuta un tour de force en n'y étant pas
+ridicule. Même elle montra, dans l'<i>Étrangère</i>, ce
+qu'elle pourrait donner, le jour où elle aurait un
+rôle central dans une pièce moderne, prise en pleine
+réalité sociale.</p>
+
+<p>Souvent, cette grave question de l'interprétation
+m'a préoccupé. Chaque fois qu'un auteur dramatique,
+ayant quelque souci de la vérité, a aujourd'hui un
+rôle important de femme à distribuer, je sais qu'il
+se trouve dans l'embarras. On finit toujours, il est
+vrai, par faire un choix, mais la pièce en pâtit souvent.
+Le public ne saurait entrer dans cette cuisine
+des coulisses; la pièce est médiocrement jouée, et
+comme justement les pièces d'analyse et de caractère
+ne supportent pas une interprétation médiocre, on
+la siffle. C'est une oeuvre enterrée. Il est vrai que
+nous sommes singulièrement difficiles, nous voudrions
+des artistes jeunes, jolies, très intelligentes,
+profondément originales. En un mot, nous tous qui
+travaillons pour l'avenir, nous demandons des comédiennes
+de génie.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Le cas de madame Sarah Bernhardt me paraît des
+plus intéressants et des plus caractéristiques. Je n'ai
+pas à prendre la défense de la grande artiste, que son
+talent défendra suffisamment. Mais je ne puis résister
+au besoin d'étudier, à son sujet, ce fameux besoin de
+réclame qui affole notre époque, selon les chroniqueurs.</p>
+
+<p>D'abord, posons nettement les situations. Madame
+Sarah Bernhardt est accusée d'être dévorée d'une
+fièvre de publicité. A entendre les chroniqueurs et
+les reporters de notre presse parisienne, elle ne dit
+pas une parole, ne risque pas un acte, sans en calculer
+à l'avance le retentissement. Non contente
+d'être une comédienne adorée du public, elle a
+cherché à se singulariser en touchant à la sculpture,
+à la peinture, à la littérature. Enfin, on en est venu
+à dire que, tout à fait affolée par sa rage de réclame,
+compromettant la dignité de la Comédie-Française,
+elle avait fini par se montrer à Londres, vêtue en
+homme, pour un franc.</p>
+
+<p>Quant aux chroniqueurs et aux reporters qui dressent
+aujourd'hui ce réquisitoire, ils prennent des
+attitudes de moralistes affligés. Ils pleurent sur ce
+beau talent qui se compromet. Ils menacent la
+comédienne de la lassitude du public et lui font entendre
+que, si elle fait encore parler d'elle d'une
+façon désordonnée, on la sifflera. En un mot, eux
+qui sont les seuls coupables de tout ce bruit, ils déclarent
+que si le bruit continue, c'en est fait de
+madame Sarah Bernhardt; et le plus comique, c'est
+que, précisément, ils continuent eux-mêmes le bruit.</p>
+
+<p>J'ai lu avec attention les derniers articles de
+M. Albert Wolff, dans le <i>Figaro</i>. M. Albert Wolff est
+un écrivain de beaucoup d'esprit et de raison; mais
+il «s'emballe» aisément. Quand il croit être dans
+la vérité, il pousse sa thèse à l'aigu; et vous devinez
+quelle besogne, s'il est dans l'erreur. Beaucoup d'autres
+ont parlé comme lui de madame Sarah Bernhardt.
+Mais je m'adresse à lui, parce qu'il a une
+réelle puissance sur le public.</p>
+
+<p>Voyons, de bonne foi, croit-il à cet amour enragé
+de madame Sarah Bernhardt pour la réclame? Ne
+s'avoue-t-il pas que, si madame Sarah Bernhardt
+aime aujourd'hui à entendre parler d'elle, la faute en
+est précisément à lui et à ses confrères qui ont fait
+autour d'elle un tapage si énorme? Ne voit-il pas
+enfin que, si notre époque est tapageuse, avide de boniments,
+dévorée par la publicité à outrance, cela
+vient moins des personnalités dont on parle que du
+vacarme fait autour de ces personnalités par la presse
+à informations. Examinons cela tranquillement, sans
+passion, uniquement pour trouver la vérité, en nous
+appuyant sur le cas de madame Sarah Bernhardt.</p>
+
+<p>Qu'on se rappelle ses débuts. Ils furent assez difficiles.
+Le <i>Passant</i>, tout d'un coup, la mit en lumière.
+Il y a de cela une dizaine d'années. Dès ce jour-là, la
+presse s'empara d'elle, et ce fut surtout de sa maigreur
+dont il fut question. Je crois que cette maigreur
+fit alors pour sa réputation beaucoup plus que son talent.
+Pendant dix années, on n'a pu ouvrir un journal
+sans trouver une plaisanterie sur la maigreur de madame
+Sarah Bernhardt. Elle était surtout célèbre
+parce qu'elle était maigre. M. Albert Wolff pense-t-il
+que madame Sarah Bernhardt s'était fait maigrir
+pour qu'on parlât d'elle? J'imagine qu'elle a dû être
+souvent blessée par ces bons mots d'un goût douteux;
+ce qui exclut l'idée qu'elle payait des gens pour
+les publier.</p>
+
+<p>Ainsi donc voilà son début dans la réclame. Elle
+est maigre, et les chroniqueurs, aidés des reporters,
+font d'elle un phénomène qui occupe l'Europe. Plus
+tard, on découvre d'autres choses: par exemple, on
+l'accuse d'une méchanceté diabolique; on raconte
+que, chez elle, elle invente des supplices atroces
+pour ses singes; puis, toutes sortes de légendes se
+répandent, elle dort dans son cercueil, un cercueil
+capitonné de satin blanc; elle a des goûts macabres
+et sataniques, qui la font tomber amoureuse d'un
+squelette, pendu dans son alcôve. Je m'arrête, je ne
+puis dire ici les histoires monstrueuses qui ont circulé,
+et que la presse a répandues crûment ou à demi
+mots. De nouveau, je prie M. Albert Wolff de me dire
+s'il soupçonne madame Sarah Bernhardt d'avoir fait
+circuler ces histoires elle même, dans le but calculé
+de faire parler d'elle.</p>
+
+<p>Je touche ici un point délicat. En quoi les excentricités
+de madame Sarah Bernhardt, vraies ou
+non, intéressaient-elles le public? Je suis persuadé,
+pour mon compte, de la fausseté parfaite de ces légendes.
+Mais, quand il serait vrai que madame Sarah
+Bernhardt rôtirait des singes et coucherait avec un
+squelette, qu'avons-nous à voir là-dedans, nous
+autres, si c'est son plaisir? Dès qu'on est chez soi, les
+portes closes, on a le droit absolu de vivre à sa guise,
+pourvu qu'on ne gêne personne. C'est affaire de tempérament.
+Si je disais que tel critique, très moral, vit
+dans une cour de petites femmes complaisantes, que
+tel romancier idéaliste patauge dans la prose de l'escroquerie,
+je me mêlerais certainement de ce qui ne
+me regarde pas. La vie intérieure de madame Sarah
+Bernhardt ne regardait ni les reporters ni les chroniqueurs.
+En tout cas, ce n'est pas encore elle qu'il faut
+accuser ici de chercher la réclame; c'est la réclame,
+violente et blessante, qui a forcé sa demeure et qui
+a mis autour de l'artiste la réputation romantique et
+légèrement ridicule d'une femme à moitié folle.</p>
+
+<p>Maintenant, arrivons à la grosse accusation. On lui
+reproche surtout de ne pas s'en être tenu à l'art dramatique,
+d'avoir abordé la sculpture, la peinture,
+que sais-je encore! Cela est plaisant. Voila que, non
+content de la trouver maigre et de la déclarer folle,
+on voudrait réglementer l'emploi de ses journées.
+Mais, dans les prisons, on est beaucoup plus libre.
+Est-ce qu'on s'inquiète de ce que madame Favart ou
+madame Croizette fait en rentrant chez elle? Il plaît
+à madame Sarah Bernhardt de faire des tableaux et des
+statues, c'est parfait. A la vérité, on ne lui nie pas le
+droit de peindre ni de sculpter, on déclare simplement
+qu'elle ne devrait pas exposer ses oeuvres. Ici
+le réquisitoire atteint le comble du burlesque. Qu'on
+fasse une loi tout de suite pour empêcher le cumul
+des talents. Remarquez qu'on a trouvé la sculpture
+de madame Sarah Bernhardt si personnelle, qu'on l'a
+accusée de signer des oeuvres dont elle n'était pas
+l'auteur. Nous sommes ainsi faits en France, nous
+n'admettons pas qu'une individualité s'échappe de
+l'art dans lequel nous l'avons parquée. D'ailleurs, je
+ne juge pas le talent de madame Sarah Bernhardt,
+peintre et sculpteur; je dis simplement qu'il est tout
+naturel qu'elle fasse de la peinture et de la sculpture,
+si cela lui plaît, et qu'il est plus naturel encore qu'elle
+montre cette peinture et cette sculpture, qu'elle tâche
+de vendre ses oeuvres, qu'elle mène, en un mot, ses
+occupations et sa fortune comme elle l'entend.</p>
+
+<p>Ce sont là des affirmations naïves, tant elles vont
+de soi. On sourit d'avoir à expliquer que chacun a le
+droit strict d'arranger son existence selon son goût,
+sans qu'on le jette violemment sur la sellette, devant
+l'opinion publique. Et ici le reproche adressé à madame
+Sarah Bernhardt de chercher la publicité devient
+plaisant. Sans doute, comme peintre et comme
+sculpteur, elle cherche la publicité, si l'on entend par
+là qu'elle expose ses oeuvres et qu'elle les vend. Mais
+alors pourquoi ne lui fait-on pas un crime de chercher
+la publicité comme artiste dramatique? Les
+personnes qui la rêvent modeste et cachée, devraient
+lui défendre de paraître sur les planches. De cette
+façon, on ne parlerait plus d'elle du tout. Si l'on
+admet qu'elle se montre au public en chair et en os,&mdash;en
+os surtout, dirait un reporter,&mdash;elle peut bien
+lui montrer ensuite ses oeuvres. C'est raisonner singulièrement
+que de conclure à un besoin furieux de
+réclame, parce qu'elle ne se contente pas du théâtre
+et qu'elle s'adresse aux autres arts; il faudrait plutôt
+conclure à un besoin d'activité, à une satisfaction de
+tempérament. Jamais personne n'a eu le courage de
+mener à bien de longs travaux, dans le but étroit
+d'obtenir des articles. On écrit, on peint, on sculpte,
+uniquement parce que la main vous démange.</p>
+
+<p>C'est ce que M. Sarcey doit admettre, car lui se lamente
+seulement sur le temps que la peinture et la
+sculpture prennent à madame Sarah Bernhardt. Elle
+est trop occupée, selon lui, et c'est pourquoi elle a
+fait manquer à Londres une matinée, scandale
+énorme qui a occupé toute la presse. Je ne veux pas
+entrer dans la discussion des faits qui se sont passés
+là-bas, d'autant plus que je me méfie des articles publiés;
+je sais quelle est la vérité des journaux. Il paraît
+pourtant que madame Sarah Bernhardt était réellement
+très souffrante, et il est tout à fait comique
+d'attribuer cette indisposition à sa peinture, à sa
+sculpture, ou encore à la fatigue que lui occasionnent
+les représentations données par elle en dehors du
+théâtre. Tout le monde peut être malade, même
+sans s'être fatigué et sans être peintre ou sculpteur.
+Ce qui me met en défiance sur les chroniques que
+nous avons lues, c'est justement le démenti donné
+par l'intéressée elle-même au conte qui la présentait
+vêtue en homme, au milieu de ses tableaux et de ses
+statues, et se montrant pour un franc comme une
+bête curieuse. Je reconnais là les mêmes imaginations
+que pour les singes à la broche et le squelette
+dans le lit. A cette heure, tout se gâterait; madame
+Sarah Bernhardt parlerait de donner sa démission;
+la question deviendrait grosse d'orage. Cela est vraiment
+très typique. Je n'entends pas trancher la question,
+mais j'ai voulu exposer les faits.</p>
+
+<p>Et, à présent, je le demande une fois encore à
+M. Albert Wolff, si les reporters, si les chroniqueurs
+n'avaient pas fait d'abord de madame Sarah Bernhardt
+une maigre légendaire qui restera dans l'histoire; si,
+plus tard, ils ne s'étaient pas occupés de son squelette
+et de ses singes; si, lorsque la copie leur manquait,
+ils n'avaient pas bouché le trou avec un bon mot ou
+une indiscrétion sur elle; s'ils n'avaient pas empli les
+journaux de leur étonnement goguenard, chaque fois
+qu'elle a fait un envoi au Salon, publié un livre ou
+monté en ballon captif; enfin, si, lors de ce voyage de
+la Comédie-Française à Londres, ils ne nous avaient
+pas raconté en détail jusqu'à ses maux de coeur:
+M. Albert Wolff croit-il que les choses en seraient
+venues au point où elles en sont?</p>
+
+<p>Ce que j'ai voulu établir nettement, c'est ce que
+j'énonçais au début: ce n'est pas madame Sarah
+Bernhardt comédienne, ce n'est pas nous artistes, romanciers,
+poètes, qui sommes pris de cette rage de
+réclame; c'est le reportage, c'est la chronique qui,
+depuis cinquante ans, ont changé les conditions de la
+réclame, décuplé les appétits curieux du public, soulevé
+autour des personnalités en vue cet orchestre
+formidable de l'information à outrance. Ici, j'élargis
+mon sujet; à la vérité, je n'ai pris le cas de madame
+Sarah Bernhardt que pour préciser des faits dont j'ai
+été frappé. Mon expérience personnelle m'a appris
+que, lorsqu'un chroniqueur accuse un écrivain de chercher
+le bruit, il arrive que l'écrivain est un bon bourgeois
+faisant tranquillement sa besogne, tandis que
+c'est le chroniqueur qui joue devant lui de la trompette.</p>
+
+<p>Remarquez que les écrivains, comme les comédiens,
+finissent souvent par se laisser aller agréablement
+sur cette pente de la réclame. On s'habitue au
+tapage; on a sa ration de publicité tous les matins, et
+l'on s'attriste, quand on ne trouve plus son nom dans
+les journaux. Il est très possible qu'on ait gâté
+madame Sarah Bernhardt comme tant d'autres, en
+lui donnant l'habitude de voir le monde tourner
+autour d'elle. Mais, dans ce cas, elle est une victime
+et non une coupable. Paris a toujours eu de ces enfants
+gâtés qu'il comble de sucre, dont il veut connaître
+les moindres gestes, qu'il caresse à les faire
+saigner, dont il dispose pour ses plaisirs avec un
+despotisme d'ogre aimant la chair fraîche. La presse
+à informations, le reportage, la chronique, ont donné
+un retentissement formidable à ces caprices de Paris,
+voilà tout. La question est là et pas ailleurs. Il serait
+vraiment cruel de s'être amusé pendant dix ans de la
+maigreur de madame Sarah Bernhardt, d'avoir fait
+courir sur elle une légende diabolique, de s'être
+mêlé de toutes ses affaires privées et publiques en
+tranchant bruyamment les questions dont elle était
+seule juge, d'avoir occupé le monde de sa personne,
+de son talent et de ses oeuvres, pour lui crier un jour:
+«A la fin, tu nous ennuies, tu fais trop de bruit; tais-toi.»
+Eh! taisez-vous, si cela vous fatigue de vous
+entendre!</p>
+
+<p>Voilà ce que j'avais à dire. C'est un simple procès-verbal.
+Je n'attaque pas la presse à informations, qui
+m'amuse et qui me donne des documents. Je crois
+qu'elle est une conséquence fatale de notre époque
+d'enquête universelle. Elle travaille, plus brutalement
+que nous, et en se trompant souvent, à l'évolution
+naturaliste. Il faut espérer qu'un jour elle aura
+l'observation plus juste et l'analyse plus nette, ce
+qui ferait d'elle une arme d'une puissance irrésistible
+En attendant, je lui demande simplement de ne pas
+prêter le fracas de son allure aux gens qu'elle emporte
+dans sa course, quitte à leur casser les reins, s'ils
+viennent à tomber.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Je dirai ce que je pense de l'aventure qui affole
+Paris en ce moment. Il s'agit de la démission de
+madame Sarah Bernhardt, et de la fêlure stupéfiante
+qu'elle a déterminé dans le crâne des gens.</p>
+
+<p>Déjà, à propos du procès de Marie Bière, j'avais été
+étonné des sautes de l'opinion publique. On se souvient
+des termes crus dans lesquels le Paris sceptique
+jugeait l'héroïne du drame, avant l'ouverture des
+débats. L'affaire vient en cour d'assises, et tout
+Paris se passionne pour la jeune femme; on la
+défend, on la plaint, on l'adore; si bien que, si le
+tribunal l'avait condamnée, on lui aurait certainement
+jeté des pommes cuites. Elle est acquittée, et tout de
+suite, du soir au lendemain, on retombe sur elle, on
+la rejette au ruisseau, avec une rudesse incroyable;
+ce n'est plus qu'une gredine, on lui conseille de disparaître.
+Sans doute, une analyse exacte nous donnerait
+les causes de ces mouvements contraires et si
+précipités. Mais, pour les braves gens qui regardent
+en simples curieux le spectacle de la vie, quel joli
+peuple de pantins nous faisons!</p>
+
+<p>Je me suis tenu à quatre pour ne pas parler en son
+temps de cette affaire. Elle était un exemple si décisif
+de roman expérimental! Voilà une histoire bien
+banale, une histoire comme il y en a cent mille à
+Paris: une femme prend pour amant un monsieur
+fort correct, un galant homme, dont elle a un enfant,
+et qui la quitte, ennuyé de sa paternité, après avoir
+eu l'idée plus ou moins nette d'un avortement. On
+coudoie cela sur les trottoirs, et personne ne songe
+même à tourner la tête. Mais attendez, voici l'expérience
+qui se pose: Marie Bière, de tempérament particulier,
+produit d'une hérédité dont il a été question
+dans les débats, tire un coup de pistolet sur son
+amant; et, dès lors, ce coup de pistolet est comme
+la goutte d'acide sulfurique que le chimiste verse
+dans une cornue, car aussitôt l'histoire se décompose,
+le précipité a lieu, les éléments primitifs apparaissent.
+N'est-ce pas merveilleux? Paris s'étonne qu'un
+galant homme fasse des enfants et ne les aime pas;
+Paris s'étonne que l'avortement soit à la porte
+de tous les concubinages. Ces choses ont lieu tous
+les jours, seulement il ne les voit pas, il ne s'y arrête
+pas; il faut que l'expérience les montre violemment,
+que le coup de pistolet parte, que la goutte d'acide
+tombe, pour qu'il reste stupéfait lui-même de sa
+pourriture en gants blancs. Delà, cette grosse émotion,
+en face d'une aventure tellement commune,
+qu'elle en est bête.</p>
+
+<p>Nous avons eu aussi un joli exemple de fêlure avec
+le fameux Nordenskiold.</p>
+
+<p>Pendant huit jours, tout a été pour Nordenskiold,
+une réception princière, des arcs de triomphe, des
+galas, des hommages enthousiastes dans la presse.
+Il semblait que le voyageur eût découvert une seconde
+fois l'Amérique. Puis, brusquement, le vent
+a tourné, Nordenskiold n'avait rien découvert du
+tout; un simple charlatan qui avait fait une promenade
+à Asnières, un pitre auquel on reprochait
+les dîners qu'on lui avait donnés. Le comique de
+l'histoire est que les journaux les plus chauds à
+lancer Nordenskiold se sont montrés ensuite les plus
+enragés à le démolir. Il était grand temps qu'il reprît
+le chemin de fer, car nous aurions fini par lui faire
+un mauvais parti.</p>
+
+<p>Et voici les farces qui recommencent avec madame
+Sarah Bernhardt. En vérité, les nerfs nous emportent,
+il faudrait soigner cela, car l'indisposition tourne
+à l'affection chronique. Il n'est pas bon de se détraquer
+de la sorte, à la moindre émotion.</p>
+
+<p>Pendant huit ans, madame Sarah Bernhardt a été
+l'idole de la presse et du public. Il n'est pas d'hommage
+qu'on ne lui ait rendu; on l'a couverte de bravos
+et de couronnes. Je crois que, pendant ces huit
+années, on ne trouverait pas une seule attaque contre
+elle, partant d'un homme ayant quelque autorité. Il
+semblait qu'on eût signé un pacte pour la trouver
+parfaite. Paris était à ses pieds. Et brusquement, en
+une nuit, tout a croulé. Applaudie encore la veille au
+soir, le lendemain elle n'avait plus aucun talent, mais
+aucun, rien du tout. La presse entière, qui lui appartenait
+le samedi, se tournait contre elle le dimanche.
+On la maudissait, on l'exécrait, à ce point, disait-on,
+qu'elle n'oserait jamais reparaître sur une scène
+française, par crainte d'être insultée. Grand Dieu! que
+s'était-il donc passé? Un simple fait: madame Sarah
+Bernhardt, cédant à son tempérament de femme nerveuse,
+venait de jeter dans la cornue la goutte d'acide
+sulfurique. Elle avait donné sa démission.</p>
+
+<p>Oh! la belle expérience! Le précipité a lieu, d'après
+les lois naturelles, et le public s'effare. Paris semble
+croire qu'une telle aventure, fort ordinaire, ne s'était
+jamais vue. L'histoire de la Comédie-Française est
+là pour répondre. Madame Sarah Bernhardt n'a, en
+somme, que répété une fugue célèbre de madame
+Arnould Plessy, sous le souvenir de laquelle on l'a
+écrasée, dans le rôle de Clorinde; et M. Got, allant
+jouer la <i>Contagion</i> à l'Odéon, malgré ses engagements,
+avait également donné le mauvais exemple. On
+citerait bien d'autres faits encore. Si l'on pénétrait
+dans l'histoire intime de la Comédie-Française, si
+l'on contait les révoltes de chacun, les plaintes, les
+projets d'escapade, on verrait que le miracle est au
+contraire que les démissions n'y soient pas plus nombreuses.</p>
+
+<p>Je n'ai pas à défendre madame Sarah Bernhardt.
+Je ne suis, si l'on veut, qu'un chimiste curieux d'expériences
+et très intéressé par celle qui se passe en ce
+moment sous mes yeux. J'accorde que madame
+Sarah Bernhardt a tous les torts. Elle a tort d'abord
+d'avoir son tempérament qui la pousse aux décisions
+extrêmes. Elle a tort ensuite d'être trop sensible à la
+critique; après avoir cru à tous les éloges qu'on lui
+donnait, elle a cru à une critique violente qui tombait
+sur elle comme une tuile par un jour de grand vent.
+Et c'est cette dernière naïveté que je ne lui pardonnerai
+jamais. Eh quoi! madame, vous avez déserté
+devant une phrase d'un critique dont les arrêts ne
+peuvent compter? Vous que l'on dit si orgueilleuse,
+vous avez manqué d'orgueil à ce point? Mais je
+vous assure, il en a tué d'autres qui se portent fort
+bien. C'est quelquefois un honneur d'être attaqué. Si,
+comme on le raconte, vous cherchiez un prétexte
+pour quitter la Comédie-Française, que n'en avez-vous
+donc trouvé un plus sérieux, car celui-là, en vérité,
+me gâte toute l'histoire.</p>
+
+<p>Ainsi, voilà madame Sarah Bernhardt qui s'est
+donné tous les torts. Seulement, il faut examiner
+la responsabilité de la presse et du public. Elle n'a
+aucun talent, dites-vous? Alors pourquoi l'avez-vous
+grisée pendant huit ans? C'est vous qui l'avez faite,
+c'est vous qui l'avez poussée à cette susceptibilité
+nerveuse, qui vous semble extraordinaire. Vous
+gâtez les femmes, puis vous les tuez. Celle-là nous
+ennuie, à une autre! Aucune mesure, ni dans les
+éloges, ni dans la critique. Lorsque vous avez mis une
+comédienne dans les astres, vous la jetez d'un coup
+de poing dans l'égout; et vous vous étonnez que cette
+machine délicate se détraque. Ah! peuple de polichinelles!
+C'est pour cela qu'il vaut mieux t'avoir contre
+soi, parce qu'au moins on n'a plus à craindre que ta
+tendresse.</p>
+
+<p>Et comment voulez-vous que les journaux gardent
+la mesure, lorsqu'un maître du théâtre contemporain
+tel que M. Emile Augier perd lui-même toute logique?
+Je dirai jusqu'au bout ce que je pense, puisque me
+voilà lancé. On nous a raconté comme quoi M. Augier
+avait insisté auprès de M. Perrin pour donner le rôle
+de Clorinde à madame Sarah Bernhardt; M. Perrin
+aurait préféré madame Croizette; mais l'auteur exigeait
+madame Sarah Bernhardt, dont le talent sans
+doute lui semblait préférable. Dès lors, quelle est
+notre stupeur de lire, dans la lettre écrite par M. Augier,
+ces deux phrases que je détache: «Je maintiens
+qu'elle a joué aussi bien qu'à son ordinaire, avec les
+mêmes défauts et les mêmes qualités, où l'art n'a
+rien à voir... Soyons donc indulgents pour cette
+incartade d'une jolie femme, qui pratique tant
+d'arts différents avec une égale supériorité, et
+gardons nos sévérités pour des artistes moins universels
+et plus sérieux». Mais, dans ce cas, pourquoi
+M. Augier a-t-il voulu absolument confier le
+rôle de Clorinde à madame Sarah Bernhardt? Si
+«l'art n'a rien à voir» chez cette comédienne, s'il y a,
+à la Comédie-Française, des artistes «moins universels
+et plus sérieux», encore un coup pourquoi diable
+l'auteur a-t-il fait un si mauvais choix? Je ne saurais
+m'arrêter à cette idée que M. Augier a choisi madame
+Sarah Bernhardt parce qu'elle faisait recette; cette
+supposition serait indigne. Il y a donc manque de
+logique. On ne lâche pas de la sorte, en faisant de
+l'esprit, une artiste au talent de laquelle on a cru.</p>
+
+<p>Le coup de folie est général, et il part de haut. Je
+ne puis m'arrêter à toutes les sottises qu'on écrit.
+Ainsi, on parle du tort que le départ de madame
+Sarah Bernhardt fait à M. Augier. Quelle est cette
+plaisanterie? Dans huit jours, lorsque madame Croizette
+reprendra le rôle, elle aura un succès écrasant,
+et l'<i>Aventurière</i> bénéficiera de tout le tapage fait;
+c'est, comme on dit, un lançage superbe. Le tort fait
+à la Comédie-Française est plus réel; il est certain
+que madame Sarah Bernhardt laisse un grand vide.
+Pourtant, la demande de trois cent mille francs de
+dommages et intérêts me paraît un peu raide. Un
+arrangement serait seul raisonnable. Mais allez donc
+parler raison, quand les têtes sont fêlées à ce point!
+Il faut laisser faire le temps. Je me plais à croire que,
+lorsque tout ce tapage sera calmé, madame Sarah
+Bernhardt rentrera comme pensionnaire à la Comédie-Française,
+où l'on n'aura pu la remplacer,
+parce qu'elle est avant tout une nature. Alors, de
+part et d'autre, on s'étonnera d'une alerte si chaude.
+Ce sont là brouilles d'amoureux.</p>
+
+<p>Du reste, vous savez que, le mois prochain, je
+m'attends à ce qu'on acquitte Ménesclou, au milieu
+de l'attendrissement de tout Paris. Pensez donc, le
+pauvre jeune homme, il y a huit jours qu'on le traite
+de monstre: ça finit par le rendre sympathique. Puis,
+en voilà assez avec la petite Deu et sa famille; la mère
+a parlé au cimetière, c'est du cabotinage. Encore
+une culbute, pleurons sur Ménesclou!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>POLÉMIQUE</h3>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Mon confrère, M. Francisque Sarcey, a bien voulu
+discuter mes opinions en matière d'art dramatique.
+Je ne répondrai pas aux critiques qui me sont personnelles;
+je lui appartiens, il me juge comme il
+me comprend, c'est parfait. Mais je me permettrai
+de répondre aux parties de son article qui traitent
+de questions générales. Le mieux, pour s'entendre,
+est encore de s'expliquer.</p>
+
+<p>Remarquez que, dans toute polémique, une bonne
+moitié de la divergence des opinions provient de
+malentendus. Je dis blanc, on entend noir. Je raisonne
+d'après un ensemble d'idées où tout se tient,
+on détache un alinéa et on lui donne un sens auquel
+je n'ai jamais songé. De cette façon, on peut marcher
+des années côte à côte sans se comprendre. Revenons
+donc sur tout cela, puisque je n'ai pas réussi à être
+clair.</p>
+
+<p>Un point qui me tient surtout au coeur, c'est de
+répondre au reproche qu'on me fait d'insulter nos
+gloires. J'ai écrit quelque part, après avoir constaté
+que les oeuvres dramatiques contemporaines n'étaient
+pas, selon moi, des chefs-d'oeuvre: «Les planches
+sont vides.» Là-dessus, M. Sarcey se fâche et me
+répond: «Les planches sont vides! Sérieusement,
+est-il permis à un homme, quelle que soit sa mauvaise
+humeur, de se permettre une aussi extravagante
+monstruosité? Quoi! les planches sont vides! et
+Augier vient de donner les <i>Fourchambault</i>, et l'on va
+reprendre le <i>Fils naturel</i>, d'Alexandre Dumas, et l'on
+joue en ce moment la <i>Cagnotte</i>, de Labiche, la <i>Cigale</i>,
+de Meilhac et Halévy, les <i>Deux Orphelines</i> de d'Ennery,
+et l'on annonce une comédie nouvelle de Sardou!»
+Il paraît que je suis d'une extravagance bien monstrueuse,
+car, même après ce cri indigné, je répéterai
+tranquillement: «Oui, les planches sont vides.»</p>
+
+<p>Seulement, ce que M. Sarcey néglige de dire,
+c'est que je ne me suis pas éveillé un beau matin, en
+trouvant cette affirmation, pour étonner le monde.
+Elle est la conséquence de toute une série d'études,
+la constatation finale d'un critique qui s'est mis à un
+point de vue particulier. Certes, jamais les planches
+n'ont été plus encombrées, jamais on n'y a dépensé
+autant de talent, jamais on n'a produit un si grand
+nombre de pièces intéressantes. Cela n'empêche pas
+que les planches soient vides pour moi, dès que j'y
+cherche le génie et le chef-d'oeuvre du siècle, l'homme
+qui doit réaliser au théâtre l'évolution naturaliste que
+Balzac a déterminée dans le roman, l'oeuvre dramatique
+qui puisse se tenir debout, en face de la <i>Comédie
+humaine</i>.</p>
+
+<p>Est-ce que j'ai jamais nié les grandes qualités de
+nos auteurs contemporains, la carrure solide et simple
+de M. Emile Augier, les études humaines de M.
+Alexandre Dumas fils, gâtées malheureusement par
+une si étrange philosophie, la fine et spirituelle observation
+de MM. Meilhac et Halévy, le mouvement
+endiablé de M. Sardou? Je ne suis pas aussi fou et
+aussi injuste qu'on veut le dire. Qu'on me relise,
+on verra que j'ai toujours fait la part de chacun,
+même lorsque je me suis montré sévère.</p>
+
+<p>Mais où je me sépare complètement de M. Sarcey,
+c'est quand il ajoute: «Si vous mettez à part ces
+grands noms de Molière et de Shakespeare, qui ne
+sont que des accidents de génie, vous pouvez courir
+toute l'histoire du théâtre dans l'univers sans trouver
+une époque où se soient rencontrés à la fois,
+dans un seul genre, tant d'écrivains de premier
+ordre.»</p>
+
+<p>De premier ordre, je le nie absolument. Mettons de
+second ordre, même de troisième, pour quelques-uns.
+On le verra plus tard. M. Sarcey obéit à un sentiment
+dont les critiques de toutes les époques ont
+fait preuve, en plaçant au premier rang les auteurs
+dramatiques contemporains; mais où sont les auteurs
+de premier ordre du siècle dernier et même du commencement
+de ce siècle? Il faut lire les anciens
+comptes rendus pour savoir ce qu'on doit penser des
+places distribuées ainsi par la critique courante. Je
+l'ai dit et je le répète, ce qui nous sépare, M. Sarcey
+et moi, c'est qu'il est enfoncé dans l'actualité, dans
+la pratique quotidienne de son devoir de lundiste,
+dans le théâtre au jour le jour; tandis que ce théâtre
+n'est pour moi qu'un sujet d'analyse générale, et que
+je ne juge jamais ni un homme ni une oeuvre sans
+m'inquiéter du passé et de l'avenir.</p>
+
+<p>Veut-il savoir ce que j'entends par un homme de
+premier ordre? J'entends un créateur. Quiconque ne
+crée pas, n'arrive pas avec sa formule nouvelle, son
+interprétation originale de la nature, peut avoir beaucoup
+de qualités; seulement, il ne vivra pas, il n'est
+en somme qu'un amuseur. Or, dans ce siècle, Victor
+Hugo seul a créé au théâtre. Je n'aime point sa formule;
+je la trouve fausse. Mais elle existe et elle restera,
+même lorsque ses pièces ne se joueront plus.
+Cherchez autour de lui, voyez comme tout passe et
+comme tout s'oublie.</p>
+
+<p>Théodore Barrière vient à peine de mourir, et le
+voilà reculé dans un brouillard. Que les autres s'en
+aillent, ils fondront aussi rapidement. Certes, il y a
+des différences, je ne puis faire ici une étude de chaque
+auteur dramatique et indiquer l'argile dans le
+monument qu'il élève. Je me contente de les condamner
+en bloc, parce que pas un d'entre eux n'a
+trouvé la formule que le siècle attend. Ils la bégayent
+presque tous, aucun ne l'affirme.</p>
+
+<p>Mon argumentation est supérieure aux oeuvres, je
+veux dire que je raisonne au-dessus des pièces qu'on
+peut jouer, d'après la marche même de l'esprit de ce
+siècle. Le grand mouvement naturaliste qui nous
+emporte, s'est déclaré successivement dans toutes les,
+manifestations intellectuelles. Il a surtout transformé
+le roman, il a soufflé à Balzac son génie. J'attends
+qu'il souffle du génie à un auteur dramatique. Jusque-là,
+pour moi, la littérature dramatique restera
+dans une situation inférieure; on y aura peut-être
+beaucoup de talent, mais en pure perte, parce qu'on
+y pataugera au milieu d'enfantillages et de mensonges
+qui ne se peuvent plus tolérer. Aujourd'hui, le
+roman écrase le drame du poids terrible dont la
+vérité écrase l'erreur.</p>
+
+<p>Je conseille à M. Sarcey d'interroger les étrangers
+de grande intelligence et de libre examen, des Russes,
+des Anglais, des Allemands. Il verra quelle est leur
+stupéfaction, en face de nos romans et de nos oeuvres
+dramatiques. Un d'eux disait: «C'est comme si vous
+aviez deux littératures: l'une scientifique, basée sur
+l'observation, d'un style merveilleusement travaillé;
+l'autre conventionnelle, toute pleine de trous et de
+puérilités, aussi mal bâtie que mal pensée.»</p>
+
+<p>Nos critiques ne voient pas le fossé parce qu'ils
+barbotent dedans. Puis, il leur suffit que le monde
+entier applaudisse nos vaudevilles, comme il chante
+nos refrains idiots. Il n'en est pas moins vrai qu'il faut
+combler le fossé, que le fossé se comblera de lui-même
+et que le théâtre sera alors renouvelé par l'esprit
+d'analyse qui a élargi le roman. Je constate que
+l'évolution se fait depuis quelques années, d'une
+façon continue. L'homme de génie attendu peut paraître,
+le terrain est prêt. Mais, tant que l'homme de
+génie n'aura pas paru, les planches seront vides, car
+le génie seul compte et mérite d'être.</p>
+
+<p>Cela m'amène à répondre, sur deux autres points,
+à M. Sarcey. J'ai dit qu'on imposait aux débutants le
+code inventé par Scribe, et j'ai ajouté que Molière
+ignorait le métier du théâtre, tel qu'il faut le connaître
+aujourd'hui pour réussir. Là-dessus, M. Sarcey
+me répond que Scribe est aujourd'hui en défaveur et
+que Molière était un «roublard».</p>
+
+<p>Vraiment, Scribe est en défaveur? Eh bien! et
+M. Hennequin, et M. Sardou lui-même? Lorsque j'ai
+nommé Scribe, j'ai voulu évidemment désigner la
+pièce d'intrigue, le tour de passe-passe, l'escamotage
+remplaçant l'observation. Que Scribe lui-même soit
+jeté au grenier, cela va de soi, cela me donne raison;
+mais il n'en reste pas moins vrai que les héritiers de
+Scribe sont encore en plein succès. Quand on joue
+une pièce «bien faite», comme il dit, est-ce que
+M. Sarcey ne se pâme pas de joie? Est-ce que ses
+feuilletons, son enseignement dramatique, ne concluent
+pas toujours à ceci: «Réglez-vous sur le
+code, en dehors du code il n'y a que des casse-cou»?
+Mon Dieu! je puis le lui avouer aujourd'hui: c'est à
+lui que j'ai songé, lorsque j'ai imaginé un critique
+conseillant à un débutant de lire les classiques de la
+pièce bien faite, Scribe, Duvert et Lausanne, d'Ennery,
+etc. Sans doute les pièces mal faites de MM. Meilhac
+et Halévy et de M. Gondinet réussissent parfois aujourd'hui;
+mais il en pleure, et c'est moi qui m'en réjouis.</p>
+
+<p>Même malentendu au sujet de Molière. M. Sarcey
+a souvent parlé du métier du théâtre, paraissant faire
+de ce métier une science absolue, rigide comme un
+traité d'algèbre. J'ai répondu qu'il n'y avait pas un
+métier, mais des métiers, que chaque époque avait le
+sien; et, comme preuve, j'ai avancé que Molière ignorait
+ce métier absolu qu'on jette dans les jambes de
+tous les débutants. M. Sarcey déclare que j'avance
+là «une incongruité littéraire». Je serai plus aimable,
+je dirai simplement que M. Sarcey ne sait pas
+me lire.</p>
+
+<p>Eh! oui, Molière est un «roublard» pour l'arrangement
+des scènes, pour la distribution des matériaux
+dans une oeuvre. Il était à la fois auteur et acteur,
+il connaissait son «métier» mieux que personne.
+Il a même inventé la plus admirable coupe de dialogue
+qui existe. Seulement, cela n'empêche pas que
+<i>Tartuffe</i> a un dénouement enfantin et que le <i>Misanthrope</i>
+est plutôt une dissertation dialoguée qu'une
+pièce, si l'on examine cette comédie à notre point de
+vue actuel. Aucun de nos auteurs dramatiques ne risquerait
+un pareil dénouement, ni une comédie aussi
+vide d'action; tous craindraient d'être sifflés. Je n'ai
+pas dit autre chose, le sens de code dramatique que je
+donnais au mot métier, sortait naturellement de ce
+qui précédait.</p>
+
+<p>Et je profite de l'occasion pour enregistrer l'aveu
+de M. Sarcey. Chaque époque a son métier. Qu'il reconnaisse
+maintenant que chaque auteur a le sien et
+nous nous entendrons parfaitement. Seulement, il ne
+faudra plus alors qu'il veuille régenter le théâtre,
+parler de pièces bien faites et de pièces mal faites. Du
+moment où il n'y a pas une grammaire, un code, tout
+est permis. C'est ce que je me tue à démontrer depuis
+des années.</p>
+
+<p>Maintenant, bien que je ne veuille pas répondre
+aux critiques qui me sont personnelles, je m'étonnerai
+de l'explication bonne enfant que M. Sarcey
+donne de mes idées sur la littérature dramatique. Oh!
+mon Dieu, rien de plus simple! J'ai écrit des pièces
+qui sont tombées. De là, une grande mauvaise humeur
+et une campagne féroce contre mes confrères.
+M. Sarcey est toujours pratique. Il frappe en plein
+dans le tas. Vous croyez qu'il va s'imaginer que j'ai
+des convictions, que je me bats pour le triomphe de
+ce que je crois être la vérité. A d'autres! On m'a
+sifflé, j'enrage et je me console en dévorant les auteurs
+plus heureux. Voilà qui est d'un critique de haut
+vol.</p>
+
+<p>Si je remue la science, et si je remonte au dix-huitième
+siècle pour y signaler la naissance du naturalisme,
+si je suis l'évolution de ce naturalisme à travers
+le romantisme, et si j'en constate le triomphe
+dans le roman, en prédisant qu'il triomphera prochainement
+aussi au théâtre, tout cela c'est que le public
+m'a hué et que je suis plein de vengeance!</p>
+
+<p>M Sarcey a tort de me croire si furieux et si malade
+de mes chutes. Qu'il interroge mes amis, ils lui diront
+que je sais tomber très gaillardement. Comment
+n'a-t-il pas compris que le théâtre n'est encore pour
+moi qu'un champ de manoeuvres et d'expériences? Ma
+vraie forge est à côté. Seulement, j'aime me battre,
+je me bats dans le champ voisin, pour ne pas faire
+trop de dégâts chez moi, si la bataille tourne mal.
+Autrefois, c'a été la peinture qui m'a servi de champ
+de manoeuvres. Aujourd'hui, j'ai choisi le théâtre,
+parce qu'il est plus près; d'ailleurs, peinture, théâtre,
+roman, le terrain est le même, lorsqu'on y étudie le
+mouvement de l'intelligence humaine. Les soirs où
+l'on me tue une pièce, ce n'est encore qu'une maquette
+qu'on me casse. Voilà ma confession.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Il me faut répondre à un article que mon confrère,
+M. Henry Fouquier, a bien voulu consacrer aux idées
+que je défends. La polémique a ceci d'excellent qu'elle
+simplifie et éclaircit les questions, lorsqu'on est de
+bonne foi des deux côtés. Il est très bon, cet article
+de M. Henry Fouquier; je veux dire qu'il est
+très bon pour moi, car il va me permettre d'expliquer
+nettement la position que j'ai prise dans la
+critique dramatique et qu'on affecte de ne pas comprendre.</p>
+
+<p>Et, d'abord, comment M. Henry Fouquier, qui est
+un esprit très fin, un peu fuyant peut-être, tombe-t-il
+dans cette rengaine insupportable qui consiste à
+me reprocher de n'avoir rien inventé? Mais, bon
+Dieu! ai-je jamais dit que j'inventais quelque chose?
+Où a-t-on lu ça? pourquoi me prête-t-on gratuitement
+cette prétention bête? Il parle de mes théories
+nouvelles. Eh! je n'ai pas de théorie; eh! je n'ai pas
+l'imbécillité de m'embarquer dans des théories nouvelles!
+C'est l'argument qui m'agace le plus, qui me
+met hors de moi. «Vous n'inventez rien, les idées
+que vous défendez sont vieilles comme le monde.»
+Parfaitement, c'est entendu, je le sais. C'est ma gloire
+de les défendre, ces vieilles idées.</p>
+
+<p>Ne dirait-on pas qu'il me faudrait inventer une
+nouvelle religion pour être pris au sérieux! Vous
+n'inventez rien: donc, vous ne comptez pas, vous
+rabâchez. Mais, précisément, c'est parce que je n'invente
+pas que je suis sur un terrain solide. On a inventé
+le romantisme; je veux dire qu'on a ressuscité
+le quinzième siècle et le seizième sur le terrain
+nouveau de notre siècle, où le passé ne pouvait reprendre
+racine. Aussi le romantisme a-t-il vécu cinquante
+ans à peine; il était factice, il ne répondait
+qu'à une évolution temporaire, il devait disparaître
+avec ses inventeurs.</p>
+
+<p>Nous autres, nous n'inventons pas le naturalisme.
+Il nous vient d'Aristote et de Platon, affirme M. Henry
+Fouquier. Tant mieux! c'est qu'il sort des entrailles
+mêmes de l'humanité. Sans remonter si loin, j'ai
+vingt fois constaté que le grand mouvement de la
+science expérimentale était parti du dix-huitième
+siècle. On peut renouer la chaîne des ancêtres de
+Balzac. Cela entame-t-il son originalité? Nullement.
+Son monument s'est trouvé fondé sur des assises plus
+larges et plus indestructibles.</p>
+
+<p>Est-ce bien fini? Continuera-t-on encore à croire
+qu'on m'écrase, lorsqu'on me reproche de ne rien inventer,
+en me plaisantant avec l'esprit facile et un
+peu naïf de la causerie courante? Je le répète une
+fois pour toutes: je n'invente rien; je fais mieux, je
+continue. La situation que j'ai prise dans la critique
+est donc simplement celle d'un homme indépendant,
+qui étudie l'évolution naturaliste de notre époque,
+qui constate le courant de l'intelligence contemporaine,
+qui se permet au plus de prédire certains
+triomphes. Quand on me demande ce que j'apporte,
+et qu'on fait mine de fouiller dans mes poches et de
+s'étonner de n'y rien trouver d'extraordinaire, je
+songe à ces gens crédules d'autrefois qui cherchaient
+la pierre philosophale. Aujourd'hui, nos chimistes
+sont partis de l'étude de la nature, et s'ils trouvent
+jamais la fabrication de l'or, ce sera par une méthode
+scientifique. Je suis comme eux, je n'ai pas de recettes,
+pas de merveilles empiriques; j'emploie et je
+tâche simplement de perfectionner la méthode moderne
+qui doit nous conduire à la possession de plus
+en plus vaste de la vérité.</p>
+
+<p>Maintenant, je ne pense pas que personne ose nier
+l'évolution naturaliste de notre âge. Dans les sciences,
+le mouvement est formidable, et ce sont précisément
+les travaux des savants qui ont donné le
+branle à toute l'intelligence contemporaine. Les arts
+et les lettres ont suivi; dans notre école de peinture,
+chez nos historiens, nos critiques, nos romanciers,
+même nos poètes, on peut suivre les transformations
+considérables amenées par l'application des méthodes
+exactes. Eh bien! c'est cette évolution qui m'intéresse,
+qui me passionne. J'en suis la marche, le
+développement; j'en attends le triomphe définitif.
+Au théâtre, cette évolution me paraît marcher plus
+lentement et ne pas encore produire les oeuvres
+qu'on doit en attendre. Tout mon terrain de critique
+est là. Je n'ai pas la folle vanité de croire que c'est
+moi qui vais déterminer un mouvement de cette
+puissance irrésistible. Le courant impétueux passe,
+et je me jette au milieu, je m'abandonne à lui,
+Certain qu'il doit me conduire où va le siècle. Ceux
+qui veulent le remonter, seront noyés, voilà tout. Il
+serait aussi sot de le nier que de dire: «C'est moi
+qui l'ai fait.»</p>
+
+<p>Mais mon plus grand crime, paraît-il, est d'avoir
+lancé dans la circulation ce mot terrible de naturalisme,
+sur lequel M. Henry Fouquier s'égaye avec la
+fine fleur de son esprit. Est-ce bien moi qui ai créé
+le mot? je n'en sais ma foi rien! Enfin, je l'ai employé
+et j'en accepte la paternité. C'est donc bien abominable
+de prendre un mot nouveau, lorsqu'on
+éprouve le besoin de désigner une chose ancienne
+d'une façon saisissante. Mettons que la formule de la
+vérité dans l'art nous vienne de Platon et d'Aristote.
+Suis-je condamné à employer une périphrase pour
+désigner cette vérité dans l'art? N'est-il pas plus
+commode de choisir un mot, d'accepter un mot qui
+est dans l'air? Puis, il n'y a pas d'absolu. Du temps
+de Platon et d'Aristote, la vérité dans l'art a pu avoir
+un nom qui ne lui convienne plus aujourd hui; si le
+fond est éternel, les façons d'être changent, la nécessité
+d'appellations nouvelles se fait sentir. On me demande
+pourquoi je ne me suis pas contenté du mot
+réalisme, qui avait cours il y a trente ans; uniquement
+parce que le réalisme d'alors était une chapelle
+et rétrécissait l'horizon littéraire et artistique. Il m'a
+semblé que le mot naturalisme élargissait au contraire
+le domaine de l'observation. D'ailleurs, que ce
+mot soit bien ou mal choisi, peu importe. Il finira par
+avoir le sens que nous lui donnerons. C'est uniquement
+ce sens qui est la grande affaire.</p>
+
+<p>Et ici j'entre dans le vif de ma querelle avec
+M. Henry Fouquier. Il est plein d'esprit, cela je ne le
+nie pas; mais il fait un raisonnement qui m'a paru
+dénoter une philosophie un peu puérile, cette philosophie
+du coin du feu qui discute sur l'art de couper
+les cheveux en quatre. Voici ce qu'il écrit: «Je crois
+que l'erreur capitale du propagateur zélé du naturalisme
+consiste à avoir confondu le fond éternel des
+choses avec les moyens d'expression.» Puis, il s'explique:
+de tout temps les artistes ont eu pour but de
+reproduire la nature, de se faire les interprètes de la
+vérité. Tous les artistes sont donc des naturalistes.
+Où ils commencent à différer, c'est lorsqu'ils expriment,
+par ce que chaque groupe d'artistes, selon les
+temps, les milieux et les tempéraments, donne
+alors des expressions différentes de la nature. C'est
+là seulement, d'après M. Henry Fouquier, que les
+naturalistes d'intention deviennent des idéalistes, des
+classiques, des romantiques, enfin toutes les variétés
+connues.</p>
+
+<p>Parbleu! le raisonnement est superbe! Je jure
+à M. Henry Fouquier que je ne confonds pas du tout
+le fond éternel des choses avec les moyens d'expression.
+Ce fond éternel des choses est d'un bon comique
+dans cette argumentation. Voyez-vous un gredin
+devant un tribunal, disant qu'il a le fond éternel
+d'honnêteté, mais que, dans la pratique, il n'en
+a pas tenu compte? Où en serions-nous, si l'intention
+suffisait dans les arts et dans les lettres? Vous me la
+bâillez belle, avec votre fond éternel des choses!
+Que m'importe ce que veulent les artistes et les
+écrivains? C'est ce qu'ils me donnent qui m'intéresse.</p>
+
+<p>Évidemment, à toutes les époques, les prosateurs
+comme les poètes ont eu la prétention de peindre la
+nature et de dire la vérité. Mais l'ont-ils fait? C'est ici
+que les écoles commencent, que la critique naît,
+qu'on échange des montagnes d'arguments. Me dire
+que je me trompe, en ne mettant pas tous les écrivains
+sur une même ligne et en ne leur donnant pas
+à tous le nom de naturalistes, parce que tous ont
+l'intention de reproduire la nature, c'est jouer sur les
+mots et faire de l'esprit singulièrement fin. J'appelle
+naturalistes ceux qui ne se contentent pas de vouloir,
+mais qui exécutent: Balzac est un naturaliste, Lamartine
+est un idéaliste. Les mots n'auraient plus aucun
+sens si cela n'était pas très net pour tout le monde.
+Quand on raffine, quand on amincit les mots pour
+tourner spirituellement autour d'eux, il arrive qu'ils
+fondent et que la page écrite tombe en poussière. Il
+faut moins de finesse et plus de grosse bonhomie
+dans l'art.</p>
+
+<p>Donc, je ne tiens compte du fond éternel des
+choses que lorsque l'écrivain en tient compte lui-même
+et ne triche pas, volontairement ou non. Le
+reste est une pure dissertation philosophique, parfaitement
+inutile. Remarquez que je ne nie pas le
+génie humain. Je crois qu'on a fait et qu'on peut faire
+des chefs-d'oeuvre en se moquant de la vérité. Seulement,
+je constate la grande évolution d'observation
+et d'expérimentation qui caractérise notre siècle, et
+j'appelle naturalisme la formule littéraire amenée par
+cette évolution. Les écrivains naturalistes sont donc
+ceux dont la méthode d'étude serre la nature et
+l'humanité du plus près possible, tout en laissant,
+bien entendu, le tempérament particulier de l'observateur
+libre de se manifester ensuite dans les oeuvres
+comme bon lui semble.</p>
+
+<p>M. Henry Fouquier, du moment que je n'entends
+pas modifier le fond éternel des choses, est plein de
+dédain. Il voudrait peut-être, pour se déclarer satisfait,
+me voir créer le monde une seconde fois. Ma
+tâche lui semble modeste, si je ne m'attaque qu'aux
+moyens d'expression. A quoi veut-il donc que je
+m'attaque, à la terre ou au ciel? Mais, les moyens
+d'expression, c'est tout le domaine de la critique; le
+reste ne saurait nous regarder. Enfin, il prétend que
+j'enfonce les portes ouvertes. Toujours le même
+espoir déçu de me voir faire quelque chose d'extraordinaire.
+Mon Dieu! non, je n'ai pas de rocher où je
+pontifie et prophétise. Je ne tutoie pas Dieu. Je ne
+suis qu'un homme du siècle. Quant aux portes, elles
+sont, il est vrai, sinon ouvertes, du moins entr'ouvertes.
+Un battant tient encore, selon moi; j'y donne
+mon petit coup de cognée. Que chacun fasse comme
+moi, et le passage sera plus large.</p>
+
+<p>Revenons au théâtre. Si dans le roman le triomphe
+du naturalisme est complet, je constate malheureusement
+qu'il n'en est pas de même sur notre scène
+française. Je ne rentrerai pas dans ce que j'ai dit
+vingt fois à ce sujet. L'autre jour, en répondant à
+M. Sarcey, j'ai, une fois de plus, donné mes arguments.
+Pour M. Henry Fouquier, il se déclare absolument
+satisfait; notre théâtre contemporain l'enchante,
+il le trouve supérieur. Pour me convaincre, il
+m'envoie assister aux <i>Fourchambault</i>; j'ai vu la pièce,
+j'en ai dit mon sentiment, et il est inutile que j'y
+revienne. Il n'y aurait qu'un moyen de me prouver
+que la formule naturaliste a donné au théâtre tout
+ce qu'elle doit donner: ce serait de poser en face de
+Balzac un auteur dramatique de sa taille, ce serait
+de me nommer une série de pièces qui se tiennent
+debout devant la <i>Comédie humaine</i>.</p>
+
+<p>Si vous ne pouvez pas établir cette comparaison,
+c'est qu'à notre époque le roman est supérieur et
+et que le drame est inférieur. J'attends le génie qui
+achèvera au théâtre l'évolution commencée. Vous
+êtes satisfait de notre littérature dramatique actuelle,
+je ne le suis pas, et j'expose mes raisons. Plus tard,
+on saura bien lequel de nous deux se trompait.</p>
+
+<p>Ce que j'abandonne volontiers à l'esprit si fin de
+M. Henry Fouquier, ce sont mes pièces sifflées. Là,
+il triomphe aisément, ayant l'apparence des faits pour
+lui. Il a bien lu dans mes pièces et dans mes préfaces des
+choses que je n'y ai jamais écrites; mettons cela sur
+le compte de son ardeur à me convaincre. C'est chose
+entendue, mes pièces ne valent absolument rien; mais
+en quoi mon manque de talent touche-t-il la question
+du naturalisme au théâtre? Un autre prendra la
+place, voilà tout.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>M. de Lapommeraye est un conférencier aimable,
+spirituel, d'une élocution prodigieusement facile.
+La première fois que je l'ai entendu, je suis resté
+stupéfait de toutes les grâces dont il a semé ses
+paroles. Il paraît adoré de son public, devant lequel
+il lui sera toujours très facile d'avoir raison contre
+moi.</p>
+
+<p>Dans une de ses dernières conférences, à laquelle
+j'assistais, il a constaté d'abord la crise que nous
+traversons, l'effarement où se trouvent nos auteurs
+dramatiques, en ne sachant quelles pièces ils doivent
+faire pour réussir. Et il a déclaré qu'il allait élucider
+la question et indiquer la formule de l'art de demain.
+Là-dessus, je suis devenu tout oreille, car ce problème
+ainsi posé m'intéressait singulièrement. Je tâtonnais
+encore, j'allais donc mettre enfin la main sur la vérité.
+Mais j'ai été bien désillusionné, je l'avoue. Le conférencier,
+après des digressions brillantes, après avoir
+opposé l'idéalisme au naturalisme, a conclu que les
+auteurs dramatiques devaient tendre vers le grand
+art. Vraiment, nous voilà bien renseignés, et c'est là
+une trouvaille merveilleuse!</p>
+
+<p>Le grand art! mais, sérieusement, moi qui
+m'honore d'être un naturaliste, est-ce que je ne
+réclame pas le grand art plus impérieusement encore
+que les idéalistes? M. de Lapommeraye me prend-il
+pour un vaudevilliste, ou pour un faiseur d'opérettes?
+Il faudrait s'entendre sur le grand art, un mot dont
+M. Prudhomme a plein la bouche, et que les esprits
+médiocres galvaudent dans toutes les boursouflures de
+la versification. M. de Lapommeraye a cité <i>la Fille de
+Roland</i>. Eh bien, <i>la Fille de Roland</i> est de l'art très
+petit, de l'art absolument inférieur; et attendez
+vingt ans, vous verrez ce qu'en penseront nos fils.
+Je donnerais ce paquet informe de mauvais vers,
+pour deux vers d'un vrai poète. Non, mille fois non!
+le grand art n'est pas l'art monté sur des échasses,
+l'art en tartines, l'art qui tient delà place et qui fait
+les grands bras, en roulant les yeux. Je préfère un
+vaudeville amusant à une tragédie imbécile. Le grand
+art, c'est l'épanouissement du génie, pas autre chose,
+quel que soit le cadre choisi par le génie. <i>La Noce
+juive</i>, de Delacroix, un tableau d'intérieur large
+comme la main, est du grand art, tandis que les toiles
+immenses de nos Salons annuels sont généralement
+de l'art odieux et lilliputien.</p>
+
+<p>Et j'affirme que le naturalisme autant que l'idéalisme
+aspire au grand art. M. de Lapommeraye s'est
+débarrassé du naturalisme de la façon la plus commode
+du monde. «Quand vous êtes au bord de la
+mer, a-t-il dit à peu près, ne préférez-vous pas
+vous perdre dans la contemplation de l'infini, de
+l'horizon lointain où le ciel et l'eau se confondent?
+n'êtes-vous pas plus ému par ce spectacle que par
+le spectacle de la plage, où rôdent des pêcheurs
+sordides?» Sans doute, l'horizon lointain, c'est
+l'idéalisme, tandis que la plage, c'est le naturalisme.
+Voilà une belle comparaison, mais le malheur est
+que le naturalisme est partout, aussi bien à cinq
+lieues qu'à cinq mètres. Il n'exclut rien, il accepte
+tout, il peint tout.</p>
+
+<p>Je ne puis m'empêcher de m'égayer honnêtement,
+en pensant que M. de Lapommeraye a cru tuer le
+naturalisme avec une comparaison. Il s'attaque à
+l'esprit moderne tout entier, et il n'a qu'une belle comparaison
+pour arme. Imaginez une rose pour barrer le
+chemin à un torrent. Veut-on savoir ce que c'est que
+le naturalisme, tout simplement? Dans la science, le
+naturalisme, c'est le retour à l'expérience et à
+l'analyse, c'est la création de la chimie et de la
+physique, ce sont les méthodes exactes qui, depuis
+la fin du siècle dernier, ont renouvelé toutes nos connaissances;
+dans l'histoire, c'est l'étude raisonnée
+des faits et des hommes, la recherche des sources,
+la résurrection des sociétés et de leurs milieux; dans
+la critique, c'est l'analyse du tempérament de l'écrivain,
+la reconstruction de l'époque où il a vécu, la
+vie remplaçant la rhétorique; dans les lettres, dans le
+roman surtout, c'est la continuelle compilation des
+documents humains, c'est l'humanité vue et peinte,
+résumée en des créations réelles et éternelles. Tout
+notre siècle est là, tout le travail gigantesque de
+notre siècle, et ce n'est pas une comparaison de
+M. de Lapommeraye qui arrêtera ce travail.</p>
+
+<p>Certes, je reconnais moi-même l'inutilité de ces
+polémiques. Le naturalisme se produira au théâtre,
+cela est indéniable pour moi, parce que cela est dans
+la loi même du mouvement qui nous emporte. Mais,
+au lieu de donner ici de bonnes raisons, j'aimerais
+mieux que de grandes oeuvres naturalistes parussent
+au théâtre. M. de Lapommeraye, si elles réussissaient,
+serait le premier à les applaudir et à les louer
+devant son public. Alors, nous serions parfaitement
+d'accord, ce que je désire de tout mon coeur.</p>
+
+<p>Un autre critique, M. Poignand, veut bien également
+n'être pas de mon avis. Je néglige les attaques
+qu'il dirige contre mes propres oeuvres; c'est là un
+massacre enfantin, auquel je m'habitue, et dont je
+souris. Je ne m'arrête pas également à son amusant
+paradoxe, par lequel ce sont les personnages historiques
+qui sont vivants, tandis que nous autres,
+vivants, nous sommes morts. Mais il fait sur le drame
+historique des réflexions qui m'intéressent.</p>
+
+<p>Je crois avoir moi-même indiqué que le drame historique
+prendrait seulement de l'intérêt, le jour où les
+auteurs, renonçant aux pantins de fantaisie, s'aviseront
+de ressusciter les personnages réels, avec leurs tempéraments
+et leurs idées, avec toute l'époque qui les
+entoure. M. Poignand annonce la venue d'une jeune
+école, qui songe à ces résurrections de l'histoire. Voilà
+qui est parfait. L'entreprise est formidable, car elle nécessitera
+des recherches immenses et un talent d'évocation
+rare. Mais j'applaudirai très volontiers, si elle
+réussit. D'ailleurs, M. Poignand ne s'aperçoit peut-être
+pas que le drame dont il parle serait le drame historique
+naturaliste. Gustave Flaubert n'a pas suivi une
+autre méthode pour écrire <i>Salammbô</i>. J'accepte parfaitement
+le drame historique, ainsi compris, parce
+qu'il mène tout droit au drame moderne, tel que je le
+demande. On ne peut pas être exclusif: si l'on ressuscite
+le passé, c'est tout le moins qu'on laisse vivre le
+présent.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>M. Henri de Lapommeraye a fait une nouvelle conférence
+sur le naturalisme au théâtre.</p>
+
+<p>La thèse de M. de Lapommeraye est des plus
+simples. Il a apporté, sur sa table de conférencier,
+un tas énorme de livres, et il a dit à son auditoire,
+dont il est l'enfant gâté: «Je vais vous prouver, en
+vous lisant des passages de Diderot, de Mercier,
+d'autres critiques encore, que le naturalisme n'est
+pas né d'hier et que, de tout temps, on a réclamé ce
+que M. Zola réclame aujourd'hui.» Il est parti de là,
+il a lu des pages entières, il a prouvé de la façon la
+plus complète que j'ai le très grand honneur de continuer
+la besogne de Diderot.</p>
+
+<p>J'avoue que je m'en doutais bien un peu. Mais je
+ne l'en remercie pas moins de l'aide précieuse qu'il a
+bien voulu m'apporter. Mon Dieu! oui, je n'ai rien
+inventé; jamais, d'ailleurs, je n'ai eu l'outrecuidance
+de vouloir inventer quelque chose. On n'invente pas
+un mouvement littéraire: on le subit, on le constate.
+La force du naturalisme, c'est qu'il est le mouvement
+même de l'intelligence moderne.</p>
+
+<p>Ainsi donc, il est bien entendu que Diderot a soutenu
+les mêmes idées que moi, qu'il croyait lui aussi
+à la nécessité de porter la vérité au théâtre; il est bien
+entendu que le naturalisme n'est pas une invention
+de ma cervelle, un argument de circonstance que
+j'emploie pour défendre mes propres oeuvres. Le naturalisme
+nous a été légué par le dix-huitième siècle;
+je crois même que, si l'on cherchait bien, on le retrouverait,
+plus ou moins confus, à toutes les périodes de
+notre histoire littéraire. Voilà ce que M. de Lapommeraye
+a établi, et il ne pouvait me faire un plus vif
+plaisir.</p>
+
+<p>Seulement, où M. de Lapommeraye a voulu m'être
+désagréable, c'est lorsqu'il a ajouté que toutes les réformes
+demandées par Diderot ont été prises en considération,
+et qu'il n'y a pas lieu aujourd'hui de tenir
+compte des idées exprimées dans ma critique dramatique.
+Il fait ses politesses à Diderot, ce qui est naturel,
+puisque Diderot est mort. Mais ne se doute-t-il pas que
+les confrères de Diderot disaient dans leur temps, des
+théories de celui-ci, ce qu'il dit lui-même à cette heure
+de mes théories à moi? C'est un sentiment commun
+à toutes les générations: les aînés ont eu raison, les
+contemporains ne savent ce qu'ils disent. Comme l'a
+tranquillement déclaré M. de Lapommeraye, le
+théâtre est parfait aujourd'hui, il doit rester immobile,
+la plus petite réforme en gâterait l'excellence.</p>
+
+<p>Vraiment? M. de Lapommeraye feint d'ignorer que
+tout marche, que rien ne reste stationnaire. Il est
+commode de dire: «Les améliorations réclamées par
+Diderot ont eu lieu,» ce qui, d'ailleurs, est radicalement
+faux, car Diderot voulait la vérité humaine au
+théâtre, et je ne sache pas que la vérité humaine
+trône sur nos planches. En tous cas si les améliorations
+avaient eu lieu, elles ne nous suffiraient plus,
+voilà tout. Il y a une somme de vérités pour chaque
+époque. Toujours des évolutions s'accompliront. Il
+faut qu'une langue meure pour qu'on dise à une
+littérature: «Tu n'iras pas plus loin.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>LES EXEMPLES</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LA TRAGEDIE</h3>
+<br>
+<h3>I</h3>
+
+<p>Pendant la première représentation, au Théâtre-Français,
+de <i>Rome vaincue</i>, la nouvelle tragédie de
+M. Alexandre Parodi, rien ne m'a intéressé comme
+l'attitude des derniers romantiques qui se trouvaient
+dans la salle. Ils étaient furibonds; mais, en petit
+nombre, noyés dans la foule, ils restaient impuissants
+et perdus. Voilà donc où nous en sommes,
+la grande querelle de 1830 est bien finie, une tragédie
+peut encore se produire sans rencontrer dans le
+public un parti pris contre elle; et demain un drame
+romantique serait joué, qu'il bénéficierait de la même
+tolérance. La liberté littéraire est conquise.</p>
+
+<p>A vrai dire, je veux voir dans le bel éclectisme du
+public un jugement très sain porté sur les deux formes
+dramatiques. La formule classique est d'une
+fausseté ridicule, cela n'a plus besoin d'être démontré.
+Mais la formule romantique est tout aussi fausse;
+elle a simplement substitué une rhétorique à une
+rhétorique, elle a créé un jargon et des procédés plus
+intolérables encore. Ajoutez que les deux formules
+sont à peu près aussi vieilles et démodées l'une que
+l'autre. Alors, il est de toute justice de tenir la
+balance égale entre elles. Soyez classiques, soyez
+romantiques, vous n'en faites pas moins de l'art
+mort, et l'on ne vous demande que d'avoir du
+talent pour vous applaudir, quelle que soit votre
+étiquette. Les seules pièces qui réveilleraient, dans
+une salle, la passion des querelles littéraires, ce
+seraient les pièces conçues d'après une nouvelle et
+troisième formule, la formule naturaliste. C'est là
+ma croyance entêtée.</p>
+
+<p>M. Alexandre Parodi ne va pas moins être mis
+bien au-dessous de Ponsard et de Casimir Delavigne
+par les amis de nos poètes lyriques. J'ai déjà entendu
+nommer Luce de Lancival. On l'accuse de ne pas savoir
+faire les vers, ce qui est certain, si le vers
+typique est ce vers admirablement forgé et ciselé des
+petits-fils de Victor Hugo. On lui reproche encore
+d'être retourné aux Romains, d'avoir dramatisé une
+fois de plus l'antique et barbare histoire de la vestale
+enterrée vive, pour s'être oubliée dans l'amour d'un
+homme. Tout cela est bien grossi par l'ennui légitime
+que les derniers romantiques ont dû éprouver en
+voyant réussir une tragédie. Il est bon de remettre
+les choses en leur place.</p>
+
+<p>L'auteur, en effet, a choisi un sujet fort connu.
+Seulement, il serait injuste de ne pas lui tenir compte
+de la façon dont il a mis ce sujet en oeuvre. On est au
+lendemain de la bataille de Cannes, Rome est
+perdue, lorsque les augures annoncent qu'une vestale
+a trahi son voeu et qu'il faut apaiser les dieux,
+si l'on désire sauver la patrie. Voilà, du coup, le
+cadre qui s'élargit. Opimia, la vestale parjure, grandit
+et devient brusquement héroïque. Il y a bien à
+côté un drame amoureux: elle aime le soldat Lentulus,
+qui est venu annoncer la défaite de Paul-Emile.
+Mais l'idée patriotique domine, et si Opimia revient
+se livrer après s'être sauvée avec son amant, c'est
+que la patrie la réclame.</p>
+
+<p>Et je veux répondre aussi à la ridicule querelle
+qu'on fait à l'auteur, en lui reprochant d'avoir pris
+pour noeud de son drame une superstition odieuse.
+Cette superstition s'appelait alors une croyance, et
+dès lors la question s'élève. Si tout le peuple de
+Rome croyait fermement acheter la victoire par
+l'ensevelissement épouvantable d'Opimia, cet ensevelissement
+prenait aussitôt un caractère de nécessité
+grandiose. Elle-même, si elle avait la foi, se
+sacrifiait avec autant de noblesse que le soldat
+donnant son sang à la patrie. Je vais même plus loin,
+j'admets que l'oncle d'Opimia, Fabius, qui la juge et
+l'envoie à la mort, soit assez éclairé et assez sceptique
+pour ne pas croire à l'efficacité matérielle de l'agonie
+affreuse d'une pauvre enfant; il agit cependant en
+ardent patriote, en consentant à cette agonie, qui
+peut rendre le courage au peuple et faire sortir de
+terre de nouveaux défenseurs.</p>
+
+<p>Certes, on restreindrait fort le domaine dramatique,
+si l'on refusait la foi comme moyen. L'auteur est à
+Rome et non à Paris. Je trouve même fâcheux son
+personnage du poète Ennius qu'il a créé uniquement
+pour plaider les droits de l'humanité. Ennius m'a
+paru singulièrement moderne. Cela prouve que
+M. Alexandre Parodi a prévu l'objection des personnes
+sensibles, et qu'il a voulu leur faire une concession.
+Je crois que la tragédie aurait encore gagné en
+largeur, en acceptant l'horreur entière du sujet. On
+tue Opimia parce que la patrie d'alors veut qu'on la
+tue, et c'est tout, cela suffit.</p>
+
+<p>D'ailleurs, le mérite de <i>Rome vaincue</i> est surtout
+dans le développement de l'idée première. Opimia a
+pour aïeule une vieille femme aveugle, Postumia, qui
+vient la disputer à ses juges avec un emportement
+superbe. De ses bras tendus, de ses mains tremblantes,
+elle cherche sa fille, la serre avec des cris de
+révolte. Elle supplie les juges, se traîne à leurs
+genoux, puis les insulte, quand ils se montrent impitoyables.
+La scène a fait un grand effet. Mais elle
+n'est que la préparation d'une autre scène, que
+je trouve plus large encore. Quand Postumia voit
+Opimia perdue, elle veut tout au moins abréger son
+agonie, elle lui apporte un poignard. Et, comme la
+pauvre fille a les mains liées et qu'elle ne peut se
+frapper elle-même, l'aïeule lui demande où est la
+place de son coeur, puis la tue. Au dénoûment,
+lorsque la nouvelle de la retraite d'Annibal fait
+courir tout le peuple aux remparts, Postumia, restée
+seule à la porte du caveau d'Opimia, y descend, pour
+mourir à côté du corps de l'enfant.</p>
+
+<p>Eh bien, cela est absolument grand. L'homme qui
+a trouvé cela est un tempérament dramatique de
+première valeur. Si une pareille situation se trouvait
+dans un drame, accommodée au ragoût romantique,
+nos poètes n'auraient pas assez d'exclamations pour
+crier au génie. Sans doute, la forme classique me
+gêne; mais la forme romantique me gênerait tout
+autant. Je ne puis donc que trouver très remarquable
+l'invention de la vieille aveugle, disputant sa
+fille à la mort jusqu'à la dernière heure, et la tuant
+elle-même pour que la mort lui soit plus douce. Cette
+figure est posée avec beaucoup de puissance.</p>
+
+<p>Je n'ai pas cru devoir raconter la pièce en détail.
+Au courant de la discussion, l'analyse se fait d'elle-même.
+C'est ainsi que je dois parler d'un esclave
+gaulois, Vestaepor, employé dans le temple de
+Vesta, et qui favorise les amours et la fuite d'Opimia
+et de Lentulus. M. Alexandre Parodi semble avoir
+voulu marquer encore dans ce personnage la force de
+la foi. Vestaepor aide les amants à se sauver, parce
+qu'il déteste Rome et qu'il croit à la colère des dieux;
+si les dieux n'ont pas leur victime, ils consommeront
+la perte des Romains, ils vengeront l'esclave et le
+réuniront à ses deux fils, qui combattent dans l'armée
+d'Annibal. Ce personnage est d'invention ordinaire,
+légèrement mélodramatique même; mais je voulais
+le signaler, pour montrer l'idée de foi et de patriotisme
+qui plane sur toute l'oeuvre.</p>
+
+<p>Le succès a été grand, surtout pour les deux derniers
+actes. Voici, d'ailleurs, exactement le bilan de
+la soirée.</p>
+
+<p>Un premier acte très large, le Sénat assemblé pour
+délibérer après la défaite de Cannes, et l'arrivée de
+Lentulus, qui raconte la bataille dans un long récit
+fortement applaudi. Un second acte dans le temple de
+Vesta, décor superbe, mais action lente et d'intérêt
+médiocre; c'est là qu'Opimia se trahit. Un troisième
+acte dans le bois sacré de Vesta, le moins bon des
+cinq; Opimia et Lentulus, aidés par Vestaepor, se
+sauvent, grâce à un souterrain. Un quatrième acte,
+d'une grande beauté; Opimia est revenue se livrer,
+on la condamne, et Postumia la dispute à ses juges.
+Enfin, un cinquième acte, dont le dénoûment reste
+superbe, encore un décor magnifique, le Champ
+Scélérat, avec le caveau où l'on descend le corps de
+la vestale tuée par l'aïeule.</p>
+
+<p>Le vers de M. Alexandre Parodi n'a pas, je le répète,
+la facture savante de nos poètes contemporains. Il
+manque de lyrisme, cette flamme du vers sans laquelle
+on semble croire aujourd'hui que le vers
+n'existe pas. Quant à moi, je suis persuadé que
+M. Alexandre Parodi a réussi justement parce qu'il
+n'est pas un poète lyrique. Il fabrique ses hexamètres
+en homme consciencieux qui tient à être correct;
+parfois, il rencontre un beau vers, et c'est tout. Aucun
+souci de décrocher les étoiles. Oserai-je l'avouer?
+cela ne me fâche pas outre mesure. Il n'est pas poète
+comme nous l'entendons depuis une cinquantaine
+d'années; eh bien, il n'est pas poète, c'est entendu.
+Mettons qu'il écrit en prose. Ce qui me blesse davantage,
+c'est l'amphigouri classique dans lequel il
+se noie, et j'arrive ici à la seule querelle que je veuille
+lui faire.</p>
+
+<p>Comment se fait-il qu'un jeune homme de trente-quatre
+ans, dit-on, un écrivain qui paraît avoir une
+vaste ambition, puisse ainsi claquemurer son vol
+dans une formule devenue grotesque? Je ne lui conseille
+pas, ah! certes, non! de tomber dans l'autre
+formule, la formule romantique, peut-être plus grotesque
+encore; mais je fais appel à toute sa jeunesse,
+à toute son ambition, et je le supplie d'ouvrir les
+yeux à la vérité moderne. Il y a une place à prendre,
+une place immense, écrire la tragédie bourgeoise
+contemporaine, le drame réel qui se joue chaque
+jour sous nos yeux. Cela est autrement grand, vivant
+et passionnant, que les guenilles de l'antiquité et du
+moyen âge. Pourquoi va-t-il s'essouffler et fatalement
+se rapetisser dans un genre mort? Pourquoi ne tente-t-il
+pas de renouveler notre théâtre et de devenir un
+chef, au lieu de patauger dans le rôle de disciple? Il a
+de la volonté et une véritable largeur de vol. C'est ce
+qu'il faut avoir pour aborder le vrai, au-dessus des
+écoles et du raffinement des artistes simplement ciseleurs.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>La tragédie en quatre actes et en vers, <i>Spartacus</i>,
+que M. Georges Talray vient de faire jouer à l'Ambigu,
+a une histoire qu'il est bon de conter pour en
+tirer des enseignements.</p>
+
+<p>L'auteur, m'a-t-on dit, est un homme riche, bien
+apparenté, qui a été mordu de la passion du théâtre,
+comme d'autres heureux de ce monde sont mordus
+de la passion du jeu, des femmes ou des chevaux.
+Certes, on ne saurait trop le féliciter et l'encourager.</p>
+
+<p>Un homme qui s'ennuie et qui songe à écrire des
+tragédies en quatre actes, lorsqu'il pourrait donner
+des hôtels à des danseuses, est à coup sûr digne de
+tous les respects. Pouvoir être Mécène et consentir à
+devenir Virgile, voilà qui dénote une noble activité
+d'esprit, un souci des amusements les plus dignes et
+les plus élevés.</p>
+
+<p>Naturellement, M. Talray entend être maître absolu
+dans le théâtre où on le joue. Quand on a le
+moyen de mettre ses pièces dans leurs meubles, on
+serait bien sot de les loger en garni à la Comédie-Française
+ou à l'Odéon. Cela explique pourquoi
+M. Talray s'est adressé une première fois au théâtre-Déjazet,
+et la seconde fois à l'Ambigu. Seules les
+méchantes langues laissent entendre que M. Perrin
+et M. Duquesnel auraient pu refuser ses pièces, fruits
+d'un noble loisir. M. Talray veut simplement passer
+de son salon sur la scène, sans quitter son appartement;
+et, s'il n'a pas bâti un théâtre, c'est que le temps
+a dû lui manquer. Il cherche donc une salle à louer,
+accepte le premier théâtre en déconfiture qui se présente,
+en se disant que les chefs-d'oeuvre honorent les
+planches les plus encanaillées.</p>
+
+<p>Une légende s'est formée sur la façon magnifique
+dont il s'est conduit au théâtre-Déjazet. Il s'agissait
+seulement d'un petit acte, je crois; et les ouvreuses
+elles-mêmes ont reçu en cadeau des bonnets neufs. A
+l'Ambigu, la solennité s'élargit. Songez donc! une
+tragédie en quatre actes, quelque chose comme dix-huit
+cents vers! Aussi le bruit s'est-il répandu que le
+directeur a demandé au poète quinze mille francs,
+pour jouer sa pièce quinze fois; je ne parle pas des
+décors, des costumes, des accessoires. Les chiffres ne
+sont peut-être pas exacts; mais il n'en est pas moins
+certain que l'auteur paye les frais et présente son oeuvre
+au public, directement, sans l'avoir soumise au jugement
+de personne.</p>
+
+<p>Ah! c'est le rêve, et les gens très riches peuvent
+seuls se permettre une pareille tentative. J'ai entendu
+soutenir brillamment cette opinion, que l'auteur devait
+avoir un théâtre à lui et jouer lui-même ses pièces,
+s'il voulait donner sa pensée tout entière, dans sa
+verdeur et sa vérité. Les deux plus grands génies dramatiques,
+Shakespeare et Molière, ont entendu ainsi
+le théâtre, et ne s'en sont pas mal trouvés. Seulement,
+cette trinité de l'auteur, du directeur et de l'acteur
+réunis en une seule personne, n'est pas dans nos
+moeurs, et tous les essais qu'on a pu tenter de nos
+jours ont échoué misérablement.</p>
+
+<p>Je suis allé à l'Ambigu avec une grande curiosité,
+très décidé à m'intéresser au <i>Spartacus</i> de M. Talray.
+Notez qu'il faut un certain courage pour aborder ainsi
+le public, quand on est un simple amateur: on s'expose
+aux plaisanteries de ses amis, aux rudesses de
+la critique, aux rires de la foule. Il est entendu qu'un
+auteur qui paye et qui tombe, est doublement ridicule.
+Châtiment mérité, dira-t-on. Peut-être. Mais j'aime
+cette belle confiance des poètes qui risquent ainsi
+tranquillement le ridicule, et qui souvent même l'achètent
+très cher.</p>
+
+<p>J'arrive et j'écoute religieusement. Il faut vous
+dire, avant tout, que M. Talray s'est absolument moqué
+de l'histoire. Son <i>Spartacus</i> est d'une grande
+fantaisie. J'avoue que cela ne me fâche pas outre mesure.
+Les auteurs dramatiques ont toujours traité
+l'histoire avec tant de familiarité, qu'un mensonge de
+plus ou de moins importe peu. Nous sommes en
+pleine imagination, c'est chose convenue. Seulement,
+ce qu'on peut demander, c'est que l'imagination ne
+batte pas la campagne, au point d'ahurir le monde. Or,
+M. Talray a une façon de traiter le théâtre très dangereuse
+pour le public bon enfant, qui vient naïvement
+voir ses pièces, avec l'intention de les comprendre.</p>
+
+<p>Je vais tenter d'analyser son <i>Spartacus</i> en quelques
+mots; et je demande à l'avance pardon si je me
+trompe, car ce ne serait vraiment pas ma faute.
+Spartacus a pour père un prêtre d'Isis, nommé Séphare,
+qui nourrit les plus grands projets; on ne
+sait pas bien lesquels, il parle du bonheur du genre
+humain, il lance l'anathème sur Rome, et je suis
+porté à croire qu'il rêve l'affranchissement des esclaves,
+avec des vues particulières et lointaines sur
+la Révolution française. Bref, ce Séphare, entré
+comme intendant chez le consul Crassus, commence
+son beau rôle de régénérateur en donnant Camille,
+la fille de son maître, pour maîtresse à son fils Spartacus,
+alors gladiateur. Voilà qui n'est pas propre;
+mais la passion du sectaire est, à la rigueur, une
+excuse.</p>
+
+<p>Il y a une autre femme dans l'aventure, Myrrha,
+une courtisane à ce qu'on peut croire. Séphare est
+aussi très bien avec celle-là, si bien même qu'ils
+complotent ensemble l'empoisonnement du gardien
+des jeux. Décidément, ce prêtre d'Isis manque de
+sens moral. Quand le gardien des jeux est mort,
+Myrrha obtient du préteur Métellus son amant la
+place du défunt pour Spartacus. Le héros, ramassant
+sous ses ordres les gladiateurs et la plèbe de la ville,
+suscite alors une révolte, brûle Rome, se bat pour
+l'affranchissement des esclaves. Rien de stupéfiant
+comme la mise en oeuvre dramatique de cet épisode.
+Le préteur Métellus est gris, la courtisane Myrrha
+embellit la fête, on voit Rome brûler sur un transparent,
+et un choeur arrive, on ignore pourquoi, qui
+chante, je crois, le bon vin et la liberté.</p>
+
+<p>Cependant, Camille, la maîtresse de Spartacus, joue
+là dedans un rôle symbolique. Elle doit être la liberté
+en personne, j'imagine. Au dénoûment, Spartacus,
+après avoir battu les Romains, est à son tour sur le
+point d'être vaincu. Il se tue d'un coup de poignard
+en pleine poitrine; Camille devient folle sur son cadavre;
+et, quand le consul Crassus se présente,
+Séphare le traite de la belle façon, lui montre sa fille
+folle, et lui annonce qu'un jour le fils de Spartacus
+et de Camille reprendra l'oeuvre de délivrance. Sur
+quoi, un choeur envahit de nouveau la scène, et la
+toile tombe sur la reprise des couplets du troisième
+acte.</p>
+
+<p>J'écoutais donc attentivement. L'impression des
+premières scènes était assez agréable. Le carnaval
+romain, ce décor large et à style sévère, ces personnages
+aux draperies de couleur tendre, me reposaient
+du carnaval romantique, des guenilles et des armures
+du moyen âge. Vraiment, les femmes sont adorables,
+les cheveux cerclés d'or, les bras nus, dans ces étoffes
+souples, où leur corps libre roule si voluptueusement.
+Puis, j'attrapais par-ci par-là un bout de vers
+assez mal rimé, mais d'une musique sonore et éclatante.
+Enfin, je ne m'ennuyais pas, j'attendais de
+comprendre sans trop d'impatience.</p>
+
+<p>Au milieu du premier acte, cependant, comme
+j'étais de plus en plus attentif, j'ai commencé à
+éprouver une légère douleur aux tempes. Une consternation
+peu à peu m'envahissait, car je ne comprenais
+toujours pas, malgré mes efforts. J'avais beau
+ouvrir les oreilles, tendre l'esprit, répéter tout bas
+les mots que je saisissais, le sens m'échappait, les
+paroles tombaient comme des bruits qui s'envolaient,
+avant d'avoir formé des phrases. Maintenant, la pesanteur
+des tempes me gagnait le crâne et me roidissait
+le cou.</p>
+
+<p>Alors, l'ennui est arrivé, d'abord discret, un léger
+bâillement dissimulé entre les doigts, une envie
+sourde de penser à autre chose; puis, il s'est élargi,
+il est devenu immense, insondable, sans borne. Oh!
+l'ennui sans espoir, l'ennui écrasant qui descend dans
+chaque membre, dont on sent le poids dans les
+mains et dans les pieds! Et impossible d'échapper à
+ce lent écrasement, les personnages s'imposent; on
+les hait, on voudrait les supprimer, mais leur voix
+est comme un flot entêté qui bat, qui entame et qui
+noie les têtes les plus dures; même quand on baisse
+les yeux pour ne plus les voir, on les sent, ou croit les
+avoir sur les épaules. Un malheur public, un deuil,
+sont moins lourds.</p>
+
+<p>Ce qui me consternait surtout, c'était Séphare, le
+prêtre d'Isis. Pourquoi un prêtre d'Isis? Sans doute
+l'auteur avait mis là-dessous le sens philosophique
+de son oeuvre. La pièce restait tellement incompréhensible,
+qu'elle devait cacher quelque vérité supérieure.
+Les scènes se déroulaient: je songeais aux
+hypogées, aux pyramides, aux secrets que le Nil roule
+dans ses eaux boueuses. Je me sentais très bête, je
+tournais à l'ahurissement. Lorsqu'on s'est mis à
+chanter, j'ai eu l'envie ardente de me sauver, parce
+que tout espoir de comprendre s'en allait décidément.
+Mais j'étais trop engourdi; j'appartenais à l'ennui
+vainqueur.</p>
+
+<p>J'ai promis de tirer des enseignements de cette
+histoire. Le premier est que la tentative de M. Talray
+reste en elle-même excellente, et qu'on ne saurait
+trop engager les auteurs riches à l'imiter. Mais
+le point sur lequel je veux surtout insister est que,
+désormais, les gens du monde devront avoir pour
+les simples écrivains quelque respect; car, si j'ai vu
+parfois des écrivains ressembler à des princes dans
+un salon, je n'ai jamais vu un homme du monde qui
+ne se rendît parfaitement ridicule, en écrivant un
+roman ou une pièce de théâtre.</p>
+
+<p>Certes, je le répète, je ne veux en aucune façon
+décourager M. Talray. La distraction qu'il a choisie
+est louable. Ses vers sont médiocres, mais pleins de
+bonne volonté. Puis, j'aurais peur d'enlever leur dernière
+planche de salut aux théâtres menacés de faillite.
+Les auteurs sont rares qui consentent à payer
+chèrement leurs chutes. En somme, des pièces comme
+<i>Spartacus</i> ne font de mal à personne. On sait de
+quelle façon on doit les prendre. M. Talray lui-même,
+si son échec le contrarie, peut dire à ses amis qu'il a
+simplement voulu tenir une gageure. Mon Dieu! oui,
+il aurait parié, après un déjeuner de garçons, d'ennuyer
+le public et d'ahurir la critique; et son pari
+serait gagné, oh! bien gagné!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LE DRAME</h3>
+<br>
+<h3>I</h3>
+
+<p>On nous a donné des détails touchants sur M. Paul
+Delair. Il aurait trente-sept ans, il serait sans fortune
+et aurait dû prendre sur ses nuits pour écrire <i>Garin</i>,
+le drame en vers joué à la Comédie-Française;
+cette oeuvre, écrite il y a huit ou neuf ans déjà, reçue
+à correction, puis récrite en partie et montée
+enfin, représenterait de longs efforts, une grande
+somme de courage, et serait une de ces parties décisives
+où un écrivain joue sa vie. Eh bien! tous ces détails
+me troublent, et je n'ai jamais senti davantage
+combien la vérité est parfois douloureuse à dire. Heureusement,
+je suis peut-être le seul à pouvoir la dire,
+sans trop de remords, car mon autorité est fort discutée,
+et jusqu'à présent on a paru croire que ma
+franchise ne faisait de tort qu'à moi-même.</p>
+
+<p>Nous sommes au commencement du treizième
+siècle, dans une de ces lointaines époques historiques
+qui justifient au théâtre toutes les erreurs et toutes
+les fantaisies. Herbert, baron de Sept-Saulx, un burgrave
+selon le poncif romantique, a auprès de lui
+son neveu Garin, homme farouche, et un fils bâtard,
+Aimery, homme tendre, qu'il a eu d'une serve. Or,
+un jour d'ennui, Herbert, ayant fait entrer dans son
+château une bande d'Égyptiens, s'éprend de la belle
+Aïscha, qu'il épouse séance tenante. Et voilà le crime
+dans la maison, Aïscha pousse Garin, qui l'adore, à
+tuer Herbert, dont la vieillesse l'importune sans doute.
+Mais, au lendemain du meurtre, le soir des noces,
+lorsque les deux coupables vont se prendre aux bras
+l'un de l'autre, le spectre du vieillard se dresse entre
+eux, Garin a des hallucinations vengeresses qui lui
+montrent chaque nuit Aïscha au cou d'Herbert assassiné.
+Aimery, chassé par son père, revient alors
+comme un justicier. Il provoque Garin, il va le tuer,
+lorsque celui-ci revoit la terrible vision et tremble
+ainsi qu'un enfant. Aïscha, qui s'est empoisonnée,
+avoue le crime; Garin se tue sur son cadavre; et Aimery
+peut ainsi épouser une soeur de l'assassin, Alix,
+dont je n'ai pas parlé. Voilà.</p>
+
+<p>Mon Dieu! le sujet m'importe peu. On a fait remarquer
+avec raison que c'était là un mélange de
+<i>Macbeth</i>, des <i>Burgraves</i> et d'une autre pièce encore.
+La seule réponse est qu'on prend son bien où on le
+trouve; Corneille et Molière ont écrit leurs plus belles
+oeuvres avec des morceaux pillés un peu partout.
+Mais il faut alors apporter une individualité puissante,
+refondre le métal qu'on emprunte et dresser sa statue
+dans une attitude originale. Or, M. Paul Delair s'est
+contenté de ressasser toutes les situations connues,
+sans en tirer un seul effet qui lui soit personnel. Cela
+est long, terriblement long, sans accent nouveau,
+d'une extravagance entêtée dans le sublime, d'une
+conviction qui m'a attristé, tellement elle est naïve
+parfois.</p>
+
+<p>Faut-il discuter? Rien ne tient debout dans cette
+fable extraordinaire. C'est un cauchemar en pleine
+obscurité. Les personnages sont découpés dans ce romantisme
+de 1830, si démodé à cette heure. Ils n'ont
+d'autre raison d'être que des formules toutes faites,
+ils portent des étiquettes dans le dos: le seigneur,
+le bâtard, la serve, le manant; et cela doit nous
+suffire, l'auteur se dispense dès lors de leur donner
+un état civil, de leur souffler une personnalité distincte.
+Ce sont des marionnettes convenues qu'il manoeuvre
+imperturbablement, en dehors de toute vérité
+historique et de toute analyse humaine. Voila
+le côté commode du drame romantique, tel que le
+comprend encore la queue de Victor Hugo. Il ne
+demande ni observation ni originalité; on en trouve
+les morceaux dans un tiroir, et il ne s'agit que de
+les ajuster, avec plus ou moins d'adresse. Je me
+rappellerai toujours la belle réponse de ce poète auquel
+je demandais: «Mais pourquoi ne faites-vous
+pas un drame moderne?» et qui me répondit, effaré:
+«Mais je ne peux pas, je ne saurais pas, il me faudrait
+dix ans d'études pour connaître les hommes et
+le monde!» Sans doute, si je l'interrogeais, M. Paul
+Delair me ferait aussi cette réponse.</p>
+
+<p>Et même, en acceptant le cadre qu'il a choisi, que
+de défauts, que d'erreurs dramatiques! Lorsque ses
+personnages sortent du poncif, on ne les comprend
+plus. Ainsi la serve est très nette, parce qu'elle est
+simplement la marionnette classique des mélodrames
+de Bouchardy et d'Hugo, la paysanne violée par le
+seigneur et devenue folle, qui se promène dans l'action
+en prophétisant le dénoûment et en aidant la Providence.
+Herbert, le seigneur, est également une
+bonne ganache de loup féodal qui se laisse injurier
+par le premier bourgeois venu, entré chez lui pour
+lui dire ses quatre vérités et lui annoncer la Révolution
+française. On les comprend, ceux-là, parce qu'ils
+sont tout bêtement les vieux amis du public, sur le
+ventre desquels le public a tapé bien souvent. Mais
+passez aux personnages que le poète a rêvé de faire
+originaux, et vous cessez de comprendre, vous entrez
+dans un fatras de vers stupéfiants où leur humanité
+se noie, vous ne les voyez plus nettement, parce que
+ce ne sont pas des figures observées, mais des pantins
+inventés qui se démentent d'une tirade à l'autre. Ou
+des figures poncives, ou des figures fantasmagoriques,
+voilà le choix.</p>
+
+<p>Ainsi, prenons Garin et Aïscha, les deux figures
+centrales, celles où M. Paul Delair a certainement
+porté son effort. Je défie bien qu'au sortir de la représentation,
+on puisse évoquer distinctement ces
+figures; et cela vient de ce qu'elles n'ont pas de base
+humaine, de ce que le poète ne nous les a pas expliquées
+par une analyse logique et claire. Il ne suffit
+pas de dire qu'Aïscha aime les hommes rouges de
+sang, pour nous la faire accepter, dans les invraisemblances
+où elle se meut. C'est elle qui pousse Garin;
+puis, elle s'efface, elle ne paraît plus être du drame;
+a-t-elle des remords, n'en a-t-elle pas? Nous l'ignorons,
+faute immense de l'auteur, car, si elle ne frissonne
+pas comme Garin, ou bien si elle ne reste pas
+violente et superbe, le dominant, devenant le mâle,
+elle ne nous intéresse plus, elle s'effondre. Et c'est ce
+qui arrive, le rôle est très mauvais, une actrice de
+génie n'en tirerait pas un cri humain. Garin de même
+reste un fantoche; sa lutte avec le remords ne se
+marque pas assez, on ne voit pas ses élats d'âme, sa
+passion, sa fureur, puis son affolement; tout cela
+se fond et se brouille dans une phraséologie étonnante,
+où une fausse poésie délaye à chaque minute
+la situation dramatique. Au dénoûment surtout, les
+deux héros m'ont paru pitoyables. Cette femme qui
+s'empoisonne de son côté, cet homme qui se poignarde
+du sien, pour finir la pièce, ne meurent pas
+logiquement, par la force même de la situation; je
+veux dire que leur mort n'est pas une conséquence
+inévitable de l'action, une mort analysée et déduite,
+ce qui la rend vulgaire.</p>
+
+<p>Un autre point m'a beaucoup frappé. Après le troisième
+acte, je me demandais avec curiosité comment
+M. Paul Delair allait encore trouver la matière de
+deux actes. Un acte d'exposition, un acte pour le
+meurtre, un acte pour les remords, enfin un acte
+pour la punition: cela me semblait la seule coupe
+possible. Mais cela ne faisait que quatre actes, et
+j'étais d'autant plus surpris que le gros du drame, le
+spectre et tout le tremblement se trouvaient au troisième
+acte, ce qui demandait, pour la bonne distribution
+d'une pièce, un dénoûment rapide, dans un
+quatrième acte très court. M. Paul Delair voulait cinq
+actes, et il a tout bonnement rempli son quatrième
+acte par un interminable couplet patriotique. J'avoue
+que je ne m'attendais pas à cela. Tout devait y être,
+jusqu'au drapeau français.</p>
+
+<p>Parler de la France, sous Philippe-Auguste! prononcer
+le grand mot de patrie qui n'avait alors aucun
+sens! nous montrer un bon jeune homme qui s'indigne
+au nom de l'Allemagne, comme après Sedan!
+Quand donc les auteurs dramatiques comprendront-ils
+le profond ridicule de ce patriotisme à faux, de
+cette sottise historique dans laquelle ils s'entêtent?
+Et cela n'est guère honnête, je l'ai déjà dit, car je ne
+puis voir là qu'une façon commode de voler les applaudissements
+du public.</p>
+
+<p>Mais ces choses ne sont rien encore, le pis est que
+M. Paul Delair fait des vers déplorables. Il est certainement
+un poète plus médiocre que M. Lomon
+et M. Deroulède, ce qui m'a stupéfié. On, ne saurait
+s'imaginer les incorrections grammaticales, les tournures
+baroques, les cacophonies abominables qui
+emplissent le drame. Les termes impropres y tombent
+comme une grêle, au milieu de rencontres de
+mots, d'expressions qui tournent au burlesque. A
+notre époque où la science du vers est poussée si loin,
+où le premier parnassien venu fabrique des vers superbes
+de facture et retentissants de belles rimes, on
+reste consterné d'entendre rouler pendant quatre
+heures un pareil flot de vers rocailleux et mal rimés.
+Si M. Paul Delair croit être un poète parce qu'il a
+abusé là dedans des lions et des étoiles, du soleil et
+des fleurs, il se trompe étrangement. Au théâtre, on
+ne remplace pas l'humanité absente par des images.
+Les tirades glacent l'action, et je signale comme
+exemple la scène de Garin et d'Aïscha devant la
+chambre nuptiale, la grande scène, celle qui devait
+tout emporter, et qui a paru mortellement froide et
+ennuyeuse. Comment voulez-vous qu'on s'intéresse à
+ces poupées qui ne disent pas ce qu'elles devraient
+dire et qui enguirlandent ce qu'elles disent de divagations
+poétiques absolument folles? J'avoue que ce
+lyrisme à froid me rend malade.</p>
+
+<p>En somme, il faut avoir le vers puissant de Victor
+Hugo pour se permettre un drame de cette extravagance.
+Je ne prétends pas que <i>Ruy Blas</i> et <i>Hernani</i>
+soient d'une fable beaucoup plus raisonnable. Mais
+ces oeuvres demeureront quand même des poèmes
+immortels. Quant à M Paul Delair, du moment où
+il n'a pas le génie lyrique de Victor Hugo, il devrait
+rester à terre; la folie lui est interdite. Dans son cas,
+un peu de raison est simplement de l'honnêteté envers
+le public.</p>
+
+<p>Ce n'est pas gaiement que je triomphe ici. Je n'osais
+espérer une pièce comme <i>Garin</i> pour montrer
+le vide et la démence froide des derniers romantiques.
+Toute la misère de l'école est dans cette
+oeuvre. Mais je suis attristé de voir une scène comme
+la Comédie-Française risquer une partie pareille,
+perdue à l'avance. Sans doute M. Perrin et le comité
+n'ont pu se méprendre. <i>Garin</i>, avec le truc de
+son spectre, avec ses continuelles sonneries de trompettes,
+avec sa mise en scène de loques et de ferblanterie
+romantiques, aurait tout au plus été à sa
+place à la Porte-Saint-Martin; et, certes, ce ne sont
+pas les vers qui rendent la pièce littéraire. Seulement,
+on reproche si souvent à la Comédie-Française de ne
+pas s'intéresser à la jeune génération, qu'il faut bien
+lui pardonner, lorsqu'elle fait une tentative, même si
+elle se trompe. Peut-être n'y a-t-il pas mieux, et
+alors en vérité le romantisme est bien mort. Je préfère
+les élèves de M. Sardou, s'il en a.</p>
+
+<p>Voilà mon jugement dans toute sa sévérité. J'ai
+mieux aimé dire nettement à M. Paul Delairce que je
+pense. Il est dans une voie déplorable, il s'apprête
+de grandes désillusions. Le premier acte de <i>Garin</i> a
+de la couleur, et ça et là on peut citer quelques
+beaux vers; mais c'est tout. Une pièce pareille enterre
+un homme. Si M. Paul Delair en produit une seconde
+taillée sur le même patron, il ne retrouvera même
+pas la première indulgence du public. Ne vaut-il pas
+mieux l'avertir, quitte à le blesser cruellement? C'est
+lui éviter de nouveaux efforts inutiles. Huit ans de
+travail croulent avec <i>Garin</i>. Le pire malheur qui lui
+puisse arriver est de perdre encore huit années dans
+une tentative sans espoir.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>M. Catulle Mendès est une figure littéraire fort intéressante.
+Pendant les dernières années de l'Empire,
+il a été le centre du seul groupe poétique qui ait
+poussé après la grande floraison de 1830. Je ne lui
+donne pas le nom de maître ni celui de chef d'école.
+Il s'honore lui-même d'être le simple lieutenant des
+poètes ses aînés, il s'incline en disciple fervent devant
+MM. Victor Hugo, Leconte de Lisle, Théodore
+de Banville, et s'est efforcé avant tout de maintenir
+la discipline parmi les jeunes poètes, qu'il a su, depuis
+près de quinze ans, réunir autour de sa personne.</p>
+
+<p>Rien de plus digne, d'ailleurs. Le groupe auquel
+on a donné un moment le nom de parnassien représentait
+en somme toute la poésie jeune, sous le second
+empire. Tandis que les chroniqueurs pullulaient,
+que tous les nouveaux débarqués couraient à la publicité
+bruyante, il y avait, dans un coin de Paris, un
+salon littéraire, celui de M. Catulle Mendès, où l'on
+vivait de l'amour des lettres. Je ne veux pas examiner
+si cet amour revêtait d'étranges formes d'idolâtrie.
+La petite chapelle était peut-être une cellule
+étroite où le génie français agonisait. Mais cet amour
+restait quand même de l'amour, et rien n'est beau
+comme d'aimer les lettres, de se réfugier même sous
+terre pour les adorer, lorsque la grande foule les
+ignore et les dédaigne.</p>
+
+<p>Depuis quinze ans, il n'est donc pas un poète qui
+soit arrivé à Paris sans entrer dans le cercle de M. Catulle
+Mendès. Je ne dis point que le groupe professât
+des idées communes. On s'entendait sur la supériorité
+de la forme poétique, on en arrivait à préférer M. Leconte
+de Lisle à Victor Hugo, parce que le vers du
+premier était plus impeccable que le vers du second.
+Mais chacun gardait à part soi son tempérament, et
+il y avait bien des schismes dans cette église. Je n'ai
+d'ailleurs pas à raconter ce mouvement poétique, qui
+a copié en petit et dans l'obscurité le large mouvement
+de 1830. Je veux simplement établir dans
+quel milieu M. Catulle Mendès a vécu.</p>
+
+<p>Ses théories sont que l'idéal est le réel, que la légende
+l'emporte sur l'histoire, que le passé est le
+vrai domaine du poète et du romancier. Ce sont là
+des opinions aussi respectables que les opinions
+contraires. Seulement, lorsque M. Catulle Mendès
+aborde un sujet moderne et accepte ainsi notre
+milieu contemporain, il a certainement tort de le
+taire sans modifier ses croyances. Dans un sujet
+moderne, l'idéal n'est plus le réel, et cet idéal devient
+un singulier embarras. Pour obtenir du réel, il faut
+avoir surtout du réel plein les mains. Selon moi,
+<i>Justice</i> est l'oeuvre d'un poète qui n'a pas songé à
+couper ses ailes, et que ses ailes font trébucher.
+Nous retrouvons là le chef de groupe, grandi dans
+un cénacle, avec le clou d'une idée fixe enfoncé dans
+le crâne.</p>
+
+<p>Je commencerai par les éloges. Dans <i>Justice</i>, l'effort
+littéraire me trouve plein de sympathie. On joue
+tant de pièces odieusement pensées et écrites, qu'il y
+a un véritable charme à tomber sur l'oeuvre voulue
+d'un poète. Cette oeuvre peut soulever en moi les
+plus vives objections, elle n'en est pas moins du
+monde de ma pensée, elle m'occupe et me passionne.
+Fût-elle tout à fait mauvaise, elle resterait pleine de
+saveur. J'aime cette histoire, ce médecin qui a volé
+et qui est venu se laver de sa faute par de bonnes
+oeuvres, dans une province perdue; j'aime cette fille
+de notaire, qui parle et agit comme une création du
+rêve; j'aime ces deux amoureux, que le monde gêne,
+et qui se débarrassent du monde, en mourant aux
+bras l'un de l'autre. Oui, j'aime ces choses, malgré
+leur folie, parce qu'elles sont la volonté d'un artiste,
+et que dans leur incohérence même on sent l'enfantement
+d'un esprit qui n'a rien de vulgaire.</p>
+
+<p>Malheureusement, il faudrait m'en tenir là. Si
+j'arrive à l'analyse de la pièce, en dépit de toute ma
+sympathie, je me sens devenir grave et sévère.
+M. Catulle Mendès a eu le tort de plaisanter avec la
+réalité. Il aurait dû habiller ses personnages de justaucorps
+et de pourpoints, et nous lui aurions tout
+pardonné. Mais entrer dans la vie moderne en poète
+lyrique, voilà qui est grave! Il se tromperait, s'il
+croyait que rien n'est plus commode à trousser que
+la vérité; la vie de tous les jours est là, comme comparaison,
+et l'on ne peut pas mettre debout une fille
+de notaire de fantaisie, comme on planterait une
+damoiselle, avec une jupe de satin et une coiffure
+copiée dans les livres du temps. En un mot, il faut
+avoir le sens de la modernité, quand on aborde un
+sujet contemporain. Les romantiques, qui s'imaginent
+pouvoir peindre la vie actuelle en se jouant, et
+par farce pure, s'exposent aux échecs les plus piteux.
+Rien n'est sévère et rien n'est haut comme la peinture,
+de ce qui est.</p>
+
+<p>Le grand défaut de <i>Justice</i> est d'être une création
+en l'air, tout comme s'il s'agissait d'un poème. Voici,
+par exemple, le plus grand effet de la pièce. Le docteur
+Valentin a volé pour sauver sa soeur de la prostitution,&mdash;une
+invention fâcheuse, par parenthèse,&mdash;et il est aimé
+de Geneviève, la fille du notaire Suchot.
+Lui-même l'adore; mais il va fuir, pour ne pas
+révéler son passé, lorsque Georges, le frère de Geneviève,
+le surprend avec celle-ci et le force à une explication.
+Dès que Georges connaît le secret de Valentin,
+il raconte a la jeune fille que ce dernier est
+marié, pour qu'elle rompe plus aisément avec lui. De
+là, grande douleur de Geneviève. Puis, à l'acte suivant,
+lorsqu'un gredin lui dénonce le vol de Valentin,
+elle dit avec force: «Je le savais depuis quatre ans,
+et je vous aime, Valentin, je vous aime!»</p>
+
+<p>Certes, le mot est très beau et devrait produire un
+grand effet d'admiration et d'émotion. Eh bien! je
+crois que l'effet est surtout un effet de surprise. Cela
+vient de ce que chaque spectateur fait cette réflexion
+rapide: «Comment Geneviève n'a-t-elle pas compris
+ce dont il s'agissait, lorsque Georges lui a dit que
+Valentin était marié? Puisqu'elle connaissait le vol,
+elle devait se douter tout de suite de l'obstacle qui se
+présentait.» Elle n'a pas parlé alors et l'on s'étonne
+qu'elle parle plus tard. Au théâtre, toute scène qui
+n'est point préparée, détonne et peut même avoir de
+fâcheuses conséquences.</p>
+
+<p>Il n'y a là qu'un défaut de construction. Je pourrais
+indiquer des invraisemblances. Ainsi, on voit rôder
+dans l'étude le clerc du notaire, Pigalou, un gredin
+qui a volé autrefois un curé et qui est menacé par un
+complice, dupé dans le partage; s'il ne donne pas
+immédiatement trois mille francs à ce complice, il
+sera dénoncé par lui. Or, Pigalou a appris la faute de
+Valentin, et dans une scène fort originale, violente
+et invraisemblable, il le traite en camarade et veut le
+forcer à voler les trois mille francs au notaire Suchot.
+C'est surtout dans cette scène qu'on peut surprendre
+le procédé de M. Catulle Mendès. Il se
+moque des vérités ambiantes, il va droit dans ce qu'il
+croit être la vérité absolue. De là un manque d'équilibre
+qui a failli faire siffler la scène.</p>
+
+<p>J'insiste, parce que cette question de détail me
+paraît caractéristique. A la répétition générale, la
+scène m'avait beaucoup frappé. Je prévoyais bien
+qu'elle ne marcherait pas facilement, mais je la
+trouvais hardie et d'une belle allure. Elle est pleine
+de mots excellents, et n'a qu'un défaut, celui de
+tourner un peu trop sur elle-même. D'ailleurs, ce
+que j'avais prévu est arrivé: le public n'a pas
+compris l'intention de M. Catulle Mendès, qui
+est de montrer les conséquences fatales et ignominieuses
+d'une première faute. Je suis persuadé que
+la scène aurait produit un effet énorme, si l'auteur
+l'avait présentée autrement, dans la réalité logique
+de la situation. Telle qu'elle est, elle reste inadmissible.
+Vingt fois Valenlin serait sorti ou aurait
+chassé Pigalou. Les motifs pour lesquels l'auteur
+le retient là, sont des ficelles dramatiques par trop
+visibles.</p>
+
+<p>A vrai dire, je n'aime guère cette étude de notaire,
+où se développe une action si bizarre. Je sais bien
+que M. Catulle Mendès a choisi cette étude pour que
+l'antithèse fût plus forte. Il a voulu peut-être aussi
+montrer que le cadre le plus banal ne l'effrayait pas.
+Seulement, dans ce cas-là, il aurait fallu empoigner
+la réalité d'une main puissante et ne pas la lâcher.
+Tous les personnages marchent à plusieurs mètres
+du sol. Geneviève et Valentin sont dans les étoiles;
+ils ne s'en cachent pas, même ils s'en vantent. Quant
+à maître Suchot, il n'est guère qu'un fantoche, sur
+la tête duquel M. Catulle Mendès a accumulé tout son
+dédain de la prose. </p>
+
+<p>Le troisième acte, que l'on redoutait, est précisément
+celui qui a sauvé la pièce. Cela montre une fois
+de plus quel est le flair des directeurs. Il n'y a qu'un
+monologue et une scène dans cet acte. Valenlin, seul
+dans son laboratoire, prépare sa mort, en chimiste
+habile. Il a établi, sur un fourneau, un appareil qui
+dégage dans la pièce un gaz d'asphyxie. Geneviève
+arrive pour se sauver avec son amant; mais il lui
+explique que leur bonheur est désormais impossible,
+et elle va se retirer, lorsqu'elle comprend qu'il est en
+train de se donner la mort. Alors, elle referme la
+porte et la fenêtre, elle l'endort un instant par ses
+paroles douces; puis, quand il s'aperçoit qu'elle veut
+mourir avec lui, elle s'oppose violemment à ce qu'il
+la sauve. Et ils meurent.</p>
+
+<p>L'effet a été grand, le soir de la première représentation.
+La lutte de Geneviève pour mourir, le consentement
+arraché par elle à Valentin, la mort qui
+vient comme une délivrance et qui ravit les deux
+amants dans les espaces, tout cela est large et remarquable.
+Certes, je ne crois pas qu'on se suicide avec
+de pareils élans; mais la situation est extrême, et le
+poète peut intervenir sans trop blesser la vérité. Quant
+à la thèse, à la souillure ineffaçable d'une première
+faute, au suicide employé comme une rédemption,
+peut-être cette thèse a-t-elle été dans les intentions
+de l'auteur, mais je veux l'ignorer, pour ne pas retomber
+dans mes sévérités. A quoi bon une thèse,
+lorsque la vie suffit? Comment M. Catulle Mendès,
+qui est avant tout un homme d'art, a-t-il pu vouloir
+descendre jusqu'à jouer le rôle d'un avocat?</p>
+
+<p>Je finirai par un étrange reproche. Pour moi, la
+pièce est trop bien écrite. Je veux dire qu'on y sent
+les phrases presque continuellement. Le style ne
+consiste pas en belles images, pas plus que la peinture
+ne consiste en belles couleurs. En enfilant des
+comparaisons ingénieuses jusqu'à demain, on n'obtiendrait
+qu'une oeuvre monstrueuse et illisible. Le
+style est l'expression logique et originale du vrai.
+Dire ce qu'il faut dire, et le dire d'une façon personnelle,
+tout est là. Les écrivains qui s'imaginent
+bien écrire parce qu'ils enlèvent une fin de tirade à
+l'aide de mots poétiques, sont dans la plus déplorable
+erreur. Au théâtre surtout, bien écrire, c'est écrire
+logiquement et fortement.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Ah! quelle longue, écrasante, monotone soirée, à
+la Porte-Saint-Martin! Je suis sorti de la première
+représentation de <i>Coq-Hardy</i>, le drame en sept actes
+de M. Poupart-Davyl, brisé de fatigue, hébété d'ennui.
+Certes, notre métier de critique dramatique
+comporte beaucoup d'indulgence; on recule souvent
+devant le résumé exact de son impression. Mais qu'il
+me soit permis au moins une fois de ne rien cacher,
+de dire ma révolte intérieure contre un de ces drames
+de la queue romantique, qui se moquent du style,
+de la vérité et du simple bon sens.</p>
+
+<p>Je ne chercherai pas à analyser la pièce dans son
+intrigue puérile et compliquée. Il y a là dedans un
+duc de Brennes, un prince de Bretagne, que sa
+femme trahit au prologue, et que nous retrouvons
+dix ans plus tard, simple capitaine d'aventure, sous le
+nom de Coq-Hardy. Naturellement, ce capitaine se
+trouve mêlé à l'inévitable imbroglio historique, où
+sonnent les grands noms de Louis XIV, d'Anne d'Autriche,
+de Mazarin, de Condé. Il va presque jusqu'à
+prendre le menton d'Anne d'Autriche et à tutoyer
+Condé. Au dénoûment, il redevient nécessairement
+le duc de Brennes, il sauve Louis XIV, la monarchie,
+la France, avec l'unique regret de n'avoir pas à sauver
+Dieu lui-même. J'oubliais de dire qu'en chemin,
+il retrouve sa femme et sa fille. Inutile d'ajouter
+que le traître meurt, quand l'auteur n'a plus besoin
+de lui.</p>
+
+<p>N'est-ce pas que le besoin d'un drame où l'on parlât
+de Mazarin se faisait absolument sentir? Comment
+la statistique ne s'est-elle pas occupée encore de relever
+le nombre de pièces où l'on prononce le nom
+de Mazarin? Un seul personnage historique a été plus
+exploité, le cardinal de Richelieu. Et que c'est gai,
+cet éternel cours d'histoire sur Anne d'Autriche,
+Louis XIII, Louis XIV et les cardinaux! Quel intérêt
+prodigieux et passionnant pour des spectateurs de
+notre époque, dans le perpétuel défilé de ces marionnettes
+d'un autre âge, qui laissent, à chaque coup
+d'épée, couler le son de leur ventre! Comme nous
+pouvons partager les joies et les douleurs de ces poupées,
+dont nous nous moquons si parfaitement!</p>
+
+<p>Je ne parle pas de la façon odieuse dont ces drames
+accommodent l'histoire. Ils sont pour le peuple une
+véritable école de mensonges historiques. Dans nos
+faubourgs, ils ont répandu les idées les plus stupéfiantes
+sur les grandes figures et les grands événements
+qu'ils ont mis si ridiculement à la scène. Grâce
+à eux, des légendes grotesques se sont formées, l'histoire
+apparaît aux ignorants comme une parade, avec
+des paillasses richement vêtus qui tapent des pieds
+et qui déclament. Je ne comprends pas comment la
+salle entière n'éclate pas d'un fou rire, en face des
+monstrueux pantins qu'on lui présente sous des
+noms retentissants.</p>
+
+<p>Par exemple, dans <i>Coq-Hardy</i>, peut-on trouver
+quelque chose de plus profondément comique que
+les scènes entre le capitaine d'aventure et Anne d'Autriche?
+Le capitaine entre chez la reine comme chez
+lui, et il lui parle avec des effets de hanche, des ronflements
+de voix, une familiarité de bon garçon, qui
+sont à mon sens le comble de la drôlerie. Et quelle
+merveille encore, cet acte où l'on voit la reine et
+Louis XIV errer la nuit dans les rues de Paris, en se
+tordant les bras, comme deux locataires louches que
+le patron de quelque garni a flanqués à la porte!
+ajoutez que Coq-Hardy survient, qu'il démolit une
+maison afin de construire une barricade, et qu'il se
+retranche avec Louis XIV derrière cette barricade,
+d'où ils opèrent tous les deux des sorties pour tuer
+deux ou trois douzaines d'hommes. Quel cerveau a
+jamais inventé des folies plus extravagantes? Cela
+me donne froid au dos, me glace de ce petit frisson
+de peur et de honte que j'ai parfois éprouvé en face
+des infirmités humaines.</p>
+
+<p>Il y a encore une scène incroyable que je veux signaler.
+Anne d'Autriche a chargé le capitaine Coq-Hardy
+de négocier avec le grand Condé, qui revient
+de Lens chargé de gloire. Jolie situation, invention
+ingénieuse et d'une vraisemblance étonnante. Alors,
+le capitaine parle en maître à Condé. Il le subjugue,
+le rend petit garçon, l'écrase devant toute la salle qui
+applaudit. Et, lorsque Condé ose demander une parole,
+le capitaine lui répond à peu près ceci:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez la mienne!</p>
+
+<p>Rien de plus royal. Voyez vous ce routier se promenant
+avec des blancs-seings de la reine, faisant la leçon
+aux grands capitaines, donnant sa parole avec des
+gestes de matamore! C'est de la farce lugubre.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il est inutile de discuter. Un drame historique,
+bâti sur ce plan, ne soutient pas la discussion.
+Toutes les démences s'y abattent. Il serait impossible
+de prendre un personnage et de l'analyser, sans voir
+tout de suite qu'on a une marionnette dans les mains.
+Ainsi, je ne connais pas de figure plus décourageante
+que la duchesse, cette femme qui trompe son mari
+qui se sauve avec sa fille pour suivre un amant indigne,
+le traître de la pièce, et que nous retrouvons
+dans les larmes, dans le remords, dans tout le tra la
+la des beaux sentiments. J'ai dit le mot juste, elle est
+décourageante, car rien n'est plus attristant et malsain
+que le mensonge. L'auteur a dû vouloir créer
+l'adultère sympathique, l'ange des épouses infidèles,
+l'héroïne impeccable des femmes tombées. Et il a
+accouché de cette pleurnicheuse, dont ni la faute ni
+le repentir ne nous touchent, et qui se traîne aux
+pieds de son mari, sans que la salle soit émue.
+Pourquoi nous intéresserions-nous à elle, puisqu'elle
+est une poupée dont nous apercevons toutes
+les ficelles?</p>
+
+<p>Dirai-je un mot du style, maintenant? Ici, je me
+sens les bras cassés. J'avais véritablement l'impression
+d'un déluge de tuiles sur mes épaules, pendant
+la représentation de <i>Coq-Hardy</i>. On ne peut imaginer
+les étranges phrases qui tombent là dedans. L'auteur
+semble avoir ramassé avec soin toutes les tournures
+clichées, les bêtises de la rhétorique, les images que
+l'usage a ridiculisées, afin de les mettre à la queue les
+unes des autres dans son oeuvre. C'est un véritable
+cahier de mauvaises expressions. Pas une ne manque.
+On aurait voulu faire un pastiche de la langue des
+mélodrames, qu'on ne serait certainement pas arrivé
+à une pareille réussite sans beaucoup d'efforts. Ce
+que je ne comprends pas, c'est qu'un public n'ait pas
+les oreilles plus sensibles. Comment se fait-il que
+des spectateurs, qui se fâcheraient si un orchestre
+jouait faux, puissent supporter patiemment toute une
+soirée une langue si abominablement fausse? Je sais
+que, pour mon compte, le style de <i>Coq-Hardy</i> m'a
+rendu très malade. Affaire de tempérament sans
+doute.</p>
+
+<p>Si cela était écrit avec bonhomie encore, si l'on
+sentait derrière un homme simple, qui ne se pique
+pas d'écrire et qui dit tout rondement sa pensée!
+L'intolérable est qu'on devine une continuelle prétention
+au beau style. Les phrases ont le poing sur
+la hanche comme les personnages. Au dénoûment,
+Coq-Hardy fait un discours où il parle des Francs et
+des Gaulois. Il faut dire que ce duc de Brennes descend
+de Brennus; Brennes, Brennus, vous comprenez,
+c'est fort ingénieux. Et il y a ainsi des panaches
+tout le long de la pièce. Parfois même on entrevoit
+des intentions shakespiriennes. Oh! les intentions
+shakespiriennes! c'est là recueil des faiseurs de mélodrames.
+La poésie les tue.</p>
+
+<p>J'avouerai, d'ailleurs, que je ne puis me défendre
+d'un grand dédain pour les pièces où les coups d'épée
+et les coups de pistolet entrent pour la part la plus
+applaudie dans les mérites du dialogue. Le succès de
+<i>Coq-Hardy</i> a été le combat du cinquième acte. Si la
+poudre parle, c'est que l'auteur n'a rien de mieux à
+dire. Et quel abus aussi des beaux sentiments! Quand
+un acteur a un beau sentiment à émettre, on s'en
+aperçoit tout de suite; il s'approche du trou du souffleur
+comme un ténor qui a une belle note à pousser,
+il lâche son beau sentiment, on l'applaudit, il salue
+et se retire. Cela finit par être honteux, de spéculer
+ainsi sur l'honneur, la patrie, Dieu et le reste. Le procédé
+est trop facile, il devrait répugner aux esprits
+simplement honnêtes.</p>
+
+<p>La stricte vérité est que, le premier soir, la salle
+s'ennuyait. Toutes les fois que des personnages historiques
+étaient en scène et se perdaient dans des considérations
+sur la Fronde, je voyais les spectateurs
+ne plus écouter, lever le nez, s'intéresser au lustre
+ou aux peintures du plafond. Je vous demande un
+peu à quoi rime la Fronde pour nous? Il fallait
+qu'un choc d'épée ou la déclamation d'une tirade vertueuse
+ramenât l'attention sur la scène. Alors, on
+applaudissait, pour se réveiller sans doute. Je jurerais
+que les deux tiers des spectateurs n'ont pas
+compris la pièce. <i>Coq-Hardy</i> n'en a pas moins marché
+jusqu'à la fin, et le nom de l'auteur a été acclamé.
+On en est arrivé à un grand mépris des jugements
+sincères.</p>
+
+<p>Certes, je souhaite tous les succès à M. Poupart-Davyl.
+Il y avait des choses très acceptables dans sa
+<i>Maîtresse légitime</i>, à l'Odéon. Je suis certain que la
+forme de notre mélodrame historique est surtout la
+grande coupable, dans cette affaire de <i>Coq-Hardy</i>. On
+ne ressuscite pas un genre mort. J'entendais bien, dans
+la salle, les romantiques impénitents rejeter toute la
+faute sur M. Poupart-Davyl, en l'accusant d'avoir
+gâché un bon sujet. Mais la vérité est qu'il est impossible
+aujourd'hui de refaire les pièces d'Alexandre
+Dumas. Il faudrait tout au moins renouveler le cadre,
+chercher des combinaisons, choisir des époques inexplorées.
+Voyez les faits: M. Poupart-Davyl a un
+grand succès avec la <i>Maîtresse légitime</i>, et je doute
+qu'il fasse autant d'argent avec <i>Coq-Hardy</i>. Ouvrira-t-on
+les yeux, comprendra-t-on qu'on doit laisser au
+magasin des accessoires toutes les guenilles historiques,
+pour entrer définitivement dans le drame
+moderne, qui est fait de notre chair et de notre sang?</p>
+
+<p>Dernièrement, les romantiques impénitents se fâchaient
+contre Rome vaincue. Comment! une tragédie,
+cela était intolérable! Et ils se chatouillaient
+pour rire, ils plaisantaient M. Parodi sur la formule
+démodée qu'il avait ressuscitée. Eh bien! en toute
+conscience, je trouve les Romains de <i>Rome vaincue</i>
+autrement vivants que les frondeurs de <i>Coq-Hardy</i>.
+Certes, la tragédie, que les romantiques avaient tuée,
+se porte beaucoup mieux à cette heure que le drame.
+Je ne veux pas même établir un parallèle entre les
+deux pièces, car d'un côté il y a le souffle d'un tempérament
+dramatique, tandis que, de l'autre, je ne
+vois que le pastiche banal de tous les mélodrames
+odieux qui m'assomment depuis quinze ans. Ici, la
+question d'art s'élève au-dessus des formules. Et
+combien je préfère la langue incorrecte de M. Parodi
+au ron-ron de M. Poupart-Davyl!</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>M. Poupart-Davyl a fait jouer à l'Ambigu un drame
+en six actes: <i>les Abandonnés</i>, qui a eu un très vif succès
+le soir de la première représentation.</p>
+
+<p>Guillaume Aubry est un ouvrier serrurier qui a
+épousé à Tours une fille superbe, Nanine, laquelle
+l'a abandonné après quelques mois de mariage. Vainement
+il l'a cherchée, fou de tendresse et de rage;
+elle roule le monde, elle est faite pour les amours
+cosmopolites et pour les aventures. Guillaume est
+venu à Paris, où il a fini par s'établir. La loi est là qui
+l'empêche de se remarier, mais son coeur s'est donné
+à une honnête blanchisseuse, Ursule, avec laquelle il
+vit maritalement, et dont il a deux petits garçons.
+Il y a même, dans la maison, un troisième enfant,
+Robert, qu'Ursule dit avoir recueilli par pitié, en le
+voyant maltraité par les personnes qui le gardaient;
+et Guillaume regarde cet enfant d'un oeil jaloux, car
+son idée fixe est que le petit est la preuve vivante
+d'une première faute, d'une faute ancienne, qu'Ursule
+ne veut pas avouer.</p>
+
+<p>Voilà une des actions du drame. Un autre action
+est fournie par Nanine, qui a été en Angleterre la
+maîtresse de lord Clifton. Un fils est né de cette
+liaison, et Nanine, en abandonnant lord Clifton, a
+emporté cet enfant. Depuis cette époque, le père, qui
+a hérité d'une fortune colossale, vit dans les regrets
+et parcourt l'Europe en cherchant son fils. Naturellement,
+ce fils n'est autre que Robert, recueilli par Ursule.
+Le bâtard de la femme vit ainsi sous le toit du
+mari, entre les deux bâtards que celui-ci a eus de son
+côté; et tout cela sans que personne s'en doute le
+moins du monde.</p>
+
+<p>Si j'ajoute que Nanine, pour faire peau neuve, a
+fait annoncer sa mort dans les journaux de San Francisco,
+et qu'elle ressuscite à Paris sous le nom de madame
+veuve Perkins; si je dis qu'elle est associée
+avec un certain Morgane, un gredin de la haute société
+qui vole au jeu et qui ne recule pas devant les
+coups de couteau: j'aurai indiqué tous les éléments
+du drame, et il sera aisé d'en comprendre les péripéties
+assez compliquées.</p>
+
+<p>A la nouvelle de la mort de Nanine, Guillaume et
+Ursule sont dans une joie profonde. Enfin, ils vont
+pouvoir se marier! Cependant, Nanine, en retrouvant
+lord Clifton affolé par la mort de son fils, ourdit
+toute une trame. Elle vient trouver son ancien
+amant et lui offre de lui rendre son fils, s'il consent à
+se marier avec elle. Celui-ci, après s'être révolté, consent.
+Nanine se met alors à la recherche de Robert et
+arrive ainsi chez Guillaume. Ursule, devant son visage
+froid, ses yeux mauvais, refuse violemment de lui
+rendre le petit. Puis, Guillaume se présente, et la reconnaissance
+entre le mari et la femme a lieu. Dès
+lors, tout croule, plus de mariage possible ni d'un
+côté ni de l'autre. Mais Nanine ne renonce pas à la
+lutte, elle volera Robert et elle fera assassiner Guillaume
+par Morgane. Le malheur pour elle est que
+Morgane se doute qu'elle le dupe et qu'elle l'emploie
+comme un instrument dont on se débarrasse ensuite.
+Au dénoûment, lorsqu'elle s'entête à ne pas le suivre,
+il la frappe d'un coup de couteau. Et c'est ainsi que
+les méchants sont punis, pendant que les bons se réjouissent.</p>
+
+<p>On voit quelle complication extraordinaire. Le
+hasard joue dans tout cela un rôle vraiment trop
+considérable. Je ne discute pas la vraisemblance.
+Rien de plus étrange que cette aventurière qui, en
+quittant lord Clifton, emporte son fils comme un
+colis encombrant qu'on abandonne à la première
+station. Il y a aussi, dans le drame, des idées bien
+singulières sur la législation qui régit les questions
+de paternité. La seule querelle que je veuille chercher
+à M. Louis Davyl est de lui demander pourquoi il a
+mis en oeuvre toutes les vieilles machines de l'ancien
+mélodrame, lorsqu'il lui était si facile de faire plus
+simple, plus nature, et d'obtenir par là même un succès
+plus légitime et plus durable.</p>
+
+<p>Car les faits sont là, ce qui a pris le public, ce sont
+les scènes entre Guillaume et Ursule, c'est la peinture
+de ce monde ouvrier, étudié dans ses moeurs et dans
+son langage. Là étaient la nouveauté et la hardiesse, là
+a été le succès. Dès que Nanine se montrait, dès qu'on
+voyait reparaître ce lord de convention qui se promène
+d'un air dolent parmi les serruriers et les
+peintres en bâtiment, l'intérêt languissait, on souriait
+même, on écoutait d'une oreille distraite des scènes
+interminables, connues à l'avance. Il fallait que Guillaume
+et qu'Ursule reparussent, pour que la salle
+fût de nouveau prise aux entrailles.</p>
+
+<p>Le pis est que M. Louis Davyl a certainement mis là
+les figures démodées et ridicules de son aventurière,
+de son lord, de son bandit du grand monde,
+pour faire accepter ses ouvriers du public. Il s'est dit,
+j'en jurerais, que, par le temps qui court, le public ne
+voulait pas trop de vérité à la fois, et qu'il fallait être
+habile en ménageant les doses. Alors, il a accepté la
+recette connue, qui consiste à ne pas mettre que des
+ouvriers sur la scène, à les mêler dans une savante
+proportion à de nobles personnages. Et il a obtenu
+cette singulière mixture qui rend son drame boiteux
+et qui en fait une oeuvre mal équilibrée et d'une qualité
+littéraire inférieure.</p>
+
+<p>Je crois que le public lui aurait été reconnaissant
+de rompre tout à fait avec la tradition. Pourquoi un
+lord? Elles sont rares les femmes d'ouvriers qui
+montent dans les lits des grands de la terre. Le plus
+souvent, elles trompent un serrurier avec un maçon.
+Transportez ainsi toute l'action des <i>Abandonnés</i> dans
+le peuple, et vous obtiendrez une pièce vraiment
+originale, d'une peinture vraie et puissante. Je répète
+que les seules parties de l'oeuvre qui ont porté
+sont les parties populaires. C'est là une expérience
+dont le résultat m'a enchanté, parce que j'y ai vu
+une confirmation de toutes les idées que je défends.</p>
+
+<p>Déjà, lorsque M. Louis Davyl fit jouer à la Porte-Saint-Martin
+ce drame stupéfiant de <i>Coq-Hardy</i>, où
+l'on voyait Louis XIV enfant se promener la nuit
+dans les rues de Paris en jouant de sa petite épée de
+gamin, j'ai dit combien les vieilles formules sont délicates
+à employer. L'auteur était là dans la pièce de
+cape et d'épée, cherchant le succès avec une bonne
+foi et un courage méritoires. Le drame ne réussit
+pas, il comprit, qu'il se trompait, il frappa ailleurs.
+Je lui avais conseillé de s'attaquer au monde moderne.
+Il vient de donner les <i>Abandonnés</i>, et il doit
+s'en trouver bien. Maintenant, s'il veut prendre une
+place tout à fait digne et à part, il faut qu'il fasse
+encore un pas, il faut qu'il accepte franchement
+les cadres contemporains et qu'il ne les gâte pas,
+en y introduisant des éléments poncifs. C'est lorsqu'on
+veut ménager le public qu'on se le rend hostile.</p>
+
+<p>Sérieusement, croit-on qu'une oeuvre d'une complication
+si laborieuse, avec des histoires folles qui
+ont traîné partout, avec ces trois bâtards qui passent
+comme des muscades sous les gobelets du dramaturge,
+ait quelque chance de laisser une petite trace? On la
+jouera quarante, cinquante fois; puis, elle tombera
+dans un oubli profond, et si par hasard quelqu'un la
+déterre un jour, il sourira du lord et de l'aventurière
+en disant: «C'est dommage, les ouvriers étaient intéressants.»
+A la place de M. Louis Davyl, j'aurais
+une ambition littéraire plus large, je voudrais tenter
+de vivre. Il est homme de travail et de conscience.
+Pourquoi ne jette-t-il pas là toute la prétendue
+science du théâtre, qui jusqu'ici l'a empêché de faire
+un drame vraiment neuf et vivant?</p>
+
+<p>Chaque fois qu'un mélodrame réussit, il y a des
+critiques qui s'écrient: «Eh bien! vous voyez que
+le mélodrame n'est pas mort.» Certes, il n'est pas
+mort et il ne peut mourir. Par exemple, jamais un
+public ne résistera à une scène comme celle des
+deux mères, dans les <i>Abandonnés</i>. Nanine vient réclamer
+Robert à Ursule, la mère adoptive se sent
+pleine de tendresse à côté de la véritable mère,
+et elle lui crie, en montrant les trois enfants qui
+jouent: «Votre fils est là, choisissez dans le tas!»
+L'effet a été immense. Cela prend les spectateurs
+par les nerfs et par le coeur. Toujours, de pareilles
+combinaisons dramatiques, qui mettent en jeu les
+profonds sentiments de l'homme, remueront puissamment
+une salle.</p>
+
+<p>Ce qui meurt, au théâtre comme partout, ce sont
+les modes, les formules vieillies. Il est certain que le
+dernier acte des <i>Abandonnés</i>, ce pavillon où Morgane
+vient assassiner Nanine, est de l'art mort. On le tolère,
+parce qu'il faut bien accepter un dénoûment
+quelconque. Mais on est fâché que l'auteur n'ait pas
+trouvé quelque chose de neuf pour finir sa pièce. Le
+mélodrame est mort, si l'on parle des recettes mélodramatiques
+connues, des combinaisons qui défrayent
+depuis quarante ans les théâtres des boulevards
+et dont le public ne veut plus. Le mélodrame
+est vivant, et plus vivant que jamais, s'il est question
+des pièces qu'on peut écrire sur l'éternel thème des
+passions, en employant des cadres nouveaux et en renouvelant
+les situations. Nous sommes emportés vers
+la vérité; qu'un dramaturge satisfasse le public en lui
+présentant des peintures vraies, et je suis persuadé
+qu'il obtiendra des succès immenses. Le tort est de
+croire qu'il faut rester dans les ornières de l'art dramatique
+pour être applaudi. Adressez-vous aux habiles,
+et vous verrez qu'eux surtout sentent la nécessité
+d'une rénovation.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>M. Ernest Blum est un fervent du mélodrame. Il
+avait obtenu un beau succès avec <i>Rose Michel</i>. Aujourd'hui,
+il vient de tenter la fortune avec un drame
+historique, <i>l'Espion du roi</i>, mais je serais très surpris
+que le succès fût égal, car le public m'a paru
+bien froid et singulièrement dépaysé, en face des
+personnages, empruntés à une Suède de fantaisie.
+Entendons-nous, on a applaudi les mots sonores
+d'honneur, de patrie et de liberté; mais les spectateurs
+n'étaient pas «empoignés», et se moquaient
+parfaitement de la Suède, au fond de leur coeur.</p>
+
+<p>L'avouerai-je? J'ai à peine compris les deux premiers
+tableaux. Rien n'accrochait mon attention.
+Il y avait là un amas d'explications nécessaires, pour
+indiquer le moment historique et l'affabulation compliquée
+du drame, qui lassait évidemment la patience
+de toute la salle. Les visages semblaient écouter,
+mais n'entendaient certainement pas. Aussi, quelle
+étrange idée, d'être allé choisir la Suède, qui compte
+si peu dans les sympathies populaires de notre
+pays! Ce choix malheureux suffit à reculer l'action
+dans le brouillard. On raconte que M. Ernest Blum
+a promené son drame de nationalités en nationalités,
+avant de le planter à Stockholm. Il a eu ses
+raisons sans doute; mais je lui prédis qu'il ne s'en
+repentira pas moins d'avoir poussé le dédain de nos
+préoccupations quotidiennes jusqu'à nous mener
+dans une contrée dont la grande majorité des spectateurs
+ne sauraient indiquer la position exacte sur la
+carte de l'Europe. Nous rions et nous pleurons où
+est notre coeur.</p>
+
+<p>Je connais le raisonnement qui fait de nous les
+frères de tous les peuples opprimés. Cela est vague.
+On peut applaudir une tirade contre la tyrannie,
+sans s'intéresser autrement au personnage qui la
+lance. Je vous demande un peu qui s'inquiète de
+Christian II, un roi conquérant, une sorte de fou
+imbécile et féroce, tombé sous la domination d'une
+favorite, et qui ensanglantait la Suède par des exécutions
+continuelles, afin d'affermir par la terreur
+son trône chancelant? Lorsque, au dénoûment, Gustave
+Wasa, le libérateur, le roi aimé et attendu, délivre
+Stockholm, on prend son chapeau et on s'en
+va, bien tranquille, sans la moindre émotion. Est-ce
+que ces gens-là nous touchent? Si le génie leur soufflait
+sa flamme, ils pourraient ressusciter du passé et
+nous communiquer leurs passions. Seulement, le
+génie, dans les mélodrames, n'est d'ordinaire pas là
+pour accomplir ce miracle. Quand un auteur a simplement
+de l'intelligence et de l'habileté, il découpe
+les personnages historiques, comme les enfants découpent
+des images.</p>
+
+<p>Je trouve donc le cadre fâcheux, et je maintiens
+qu'il nuira au drame. La principale situation dramatique
+sur laquelle l'oeuvre repose avait une certaine
+grandeur. Il s'agit d'une mère, Marthe Tolben,
+qui adore ses fils; le plus jeune, Karl, meurt dans ses
+bras, tué par un officier du tyran; l'aîné, Tolben,
+est arrêté et va être exécuté, si Marthe ne trahit pas
+les patriotes de Stockholm, qui conspirent pour la
+délivrance du pays. Mais sa trahison tourne contre
+la malheureuse femme; Tolben lui-même est accusé
+de son crime et veut se faire tuer, pour se laver d'une
+telle accusation aux yeux de ses compagnons d'armes.
+Alors, cette mère, qui a sacrifié la patrie à ses
+fils, se sacrifie elle-même pour la patrie, meurt en
+ouvrant une des portes de Stockholm à Gustave
+Wasa; et c'est là une expiation très haute, qui devrait
+donner une grande largeur au dénoûment.</p>
+
+<p>M. Ernest Blum ne s'est point contenté de cette
+figure. Il a imaginé une création énigmatique, Ruskoé,
+un bossu, un chétif, qui, ne pouvant servir,
+son pays par l'épée, le sert à sa manière en se faisant
+espion. Pour tout le monde, il est l'espion du
+roi; mais, en réalité, il travaille à la délivrance de la
+patrie, il est l'espion de Wasa. Certes, la figure était
+faite pour tenter un dramaturge: ce pauvre être
+hué, lapidé, vivant dans le mépris de ses frères,
+poussant le dévouement jusqu'à accepter l'infamie,
+attendant des semaines, des mois, avant de pouvoir
+se redresser dans son honneur et dire son long héroïsme.
+J'estime cependant que Ruskoé n'a pas donné
+tout ce que l'auteur en attendait, et cela pour diverses
+raisons.</p>
+
+<p>La première est que l'intérêt hésite entre lui et
+Marthe. Sans doute ces deux personnages se rencontrent,
+lorsque, au quatrième acte, Ruskoé vient offrir
+le pardon à la femme qui a trahi, en lui donnant les
+moyens de sauver Stockholm. La scène est fort belle.
+Seulement, le lien reste bien faible en eux, l'attention
+se porte de l'un à l'autre, sans pouvoir se fixer
+d'une manière définitive. Mais la principale raison
+est que Ruskoé n'agit pas assez. L'auteur, en voulant
+le rendre intéressant à force de mystère, l'a trop
+effacé. Pendant quatre tableaux, on attend l'explication
+que Ruskoé donne au cinquième; tout le monde
+a deviné, il n'a plus rien à nous apprendre, quand il
+laisse échapper son secret, dans un élan de douleur
+et d'espoir. Puis, sa confidence faite, il retourne au
+second plan. Le dénoûment appartient à Marthe, et
+non à lui. Il sort de l'ombre, récite son affaire, et
+rentre dans l'ombre. Cela lui ôte toute hauteur. Il
+aurait fallu, j'imagine, le montrer plus actif dans le
+dénoûment. Au théâtre, ce qu'on dit importe peu;
+l'important est ce qu'on fait. Ruskoé est une draperie,
+rien de plus; il n'y a pas dessous un personnage
+vivant.</p>
+
+<p>Je néglige les rôles secondaires: Hedwige, la fille
+noble, au coeur de patriote, qui aime Tolben; le
+chevalier de Soreuil, le gentilhomme français de
+rigueur, qui se promène dans tous les drames russes,
+américains ou suédois, en distribuant de grands
+coups d'épée. Mon opinion, en somme, est celle-ci.
+Les deux premiers tableaux sont lents, embarrassés,
+d'un effet presque nul. Au troisième tableau, mademoiselle
+Angèle Moreau, qui joue Karl, meurt d'une
+façon dramatique, et madame Marie Laurent, Marthe
+Tolben, pousse des sanglots si vrais et si déchirants,
+que le public commence à s'émouvoir. Au quatrième,
+il y a un double duel admirablement réglé, et enlevé
+avec une grande bravoure par M. Deshayes, le chevalier
+de Soreuil. Le meilleur tableau est le cinquième,
+où l'on compte deux belles scènes, la terrible
+scène entre Marthe et son fils Tolben qui lui arrache
+le secret de sa trahison, et la grande scène qui
+suit, dans laquelle Ruskoé se dévoile et apporte à
+Marthe le rachat. Quant au sixième, il escamote
+simplement le dénoûment; la pièce est finie, d'ailleurs;
+il aurait fallu un vaste décor, un tableau mouvementé,
+montrant Marthe ouvrant la porte aux libérateurs,
+au milieu des coups de feu et des acclamations;
+et rien n'est plus froid que de la voir arriver blessée
+à mort, dans un décor triste et étroit, le coin de forteresse
+où Tolben, Hedwige et d'autres patriotes
+attendent leur exécution.</p>
+
+<p>Je vois là quelques belles situations, gâtées par
+des parties grises et mal venues. Je ne parle pas de
+la langue, qui est bien médiocre. M. Ernest Blum
+porte la peine du milieu romantique dans lequel il
+vit. Il patauge dans une formule morte, malgré sa
+réelle habileté d'auteur dramatique; il est gêné et
+raidi, comme les hommes d'armes qu'il nous a montrés,
+enfermés dans des cuirasses de fer-blanc, pareilles
+à des casseroles fraîchement étamées.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Je n'avais pu assister à la première représentation
+du drame en cinq actes de MM. Malard et Tournay:
+<i>le Chien de l'Aveugle</i>, joué au Troisième-Théâtre-Français.
+Mais les articles extraordinairement élogieux,
+presque lyriques de certains de mes confrères,
+m'ont fait un devoir d'assister à une des représentations
+suivantes; les critiques les plus influents déclaraient
+que c'était enfin là du théâtre, et que depuis
+vingt ans on n'avait pas joué un drame mieux fait
+ni plus intéressant. J'ai donc écouté avec tout le
+recueillement possible, et j'ai en effet trouvé la pièce
+habilement charpentée, offrant quelques scènes heureuses,
+lente pourtant dans certaines parties et fort
+mal écrite. Cela est d'une moyenne convenable, du
+d'Ennery qui aurait besoin de coupures. Mais je me
+refuse absolument à m'extasier, à m'écrier: «Enfin,
+voilà une oeuvre, voici ce qu'il faut faire; jeunes
+auteurs, étudiez et marchez!»</p>
+
+<p>Quelle est donc cette rage de la critique dramatique,
+de nier tous les efforts originaux, et de se pâmer
+d'aise, dès que se produit une oeuvre médiocre,
+coupée sur les patrons connus! Ainsi voilà des critiques,
+la plupart fort intelligents, qui montrent la
+sévérité la plus grande pour les tentatives dramatiques
+des poètes et des romanciers, et qui saluent
+avec des yeux mouillés de larmes le retour de toutes
+les vieilleries du boulevard du Crime, surtout lorsqu'elles
+sont en mauvais style. Je connais leur raisonnement:
+«Nous sommes au théâtre, faites-nous
+du théâtre. Nous nous moquons du talent, du bon
+sens et de la langue française, du moment où nous
+nous asseyons dans notre fauteuil d'orchestre. Nous
+préférons un imbécile qui nous fera du théâtre, à un
+homme de génie qui ne nous fera pas du théâtre.»
+Telle est la théorie. Elle suppose un absolu, le
+théâtre, une chose qui est à part, immuable, à jamais
+fixée par des règles. C'est ce qui m'enrage.</p>
+
+<p>Et, d'ailleurs, je veux bien que le théâtre soit à
+part, qu'il y faille des qualités particulières, qu'on s'y
+préoccupe des conditions où l'oeuvre dramatique se
+produit. Mais, pour l'amour de Dieu! que le talent, la
+personnalité et l'audace de l'auteur comptent aussi
+un peu dans l'affaire. Nous ne sommes pas dans la
+mécanique pure. Il s'agit de peindre des hommes et
+non de faire mouvoir des pantins. La nécessité de la
+situation s'impose, soit; mais encore faut-il, pour
+que l'oeuvre ait une réelle valeur humaine, que la
+situation se présente comme une résultante des caractères;
+si elle est simplement une aventure, nous
+tombons au roman-feuilleton, à la plus basse production
+littéraire.</p>
+
+<p>Voici, par exemple, <i>le Chien de l'Aveugle</i>. Ce drame
+est la mise en oeuvre d'une cause célèbre, l'affaire
+Gras, qui est encore présente à toutes les mémoires.
+Je constate d'abord un changement qui me gâte la
+réalité, la femme Gras avait pour complice un ouvrier
+sans éducation, qu'elle avait affolé d'amour au point
+de le pousser au crime. Les auteurs, qui sont des
+gens de théâtre, ont eu peur de cet ouvrier, de cette
+brute docile; comment écrire des scènes avec un
+pareil complice, comment intéresser et attendrir?
+Et ils ont eu la belle imagination de changer l'ouvrier
+en un chirurgien du plus rare mérite, Octave Froment,
+un amoureux décent, facile à manier, et qui ne peut
+blesser personne. Eh bien, cette transformation tue
+le sujet. L'héroïne est diminuée, car elle n'est plus la
+seule volonté; tout se trouve déplacé, c'est Octave
+Froment qui commet le crime, nous n'avons plus le
+beau cas de cette femme usant de la toute-puissance
+de son sexe. La madame de La Barre des auteurs
+devient sympathique. C'est là le triomphe du théâtre.</p>
+
+<p>Mais où l'admiration des critiques a éclaté, c'est
+dans ce qu'ils ont nommé la trouvaille de MM. Malard
+et Tournay. Il paraît que ces messieurs ont eu un
+coup de génie en imaginant, après la réussite du
+crime, les deux derniers actes, où l'on voit Octave
+Froment, sorti de prison, venir réclamer le payement
+de son crime à madame de La Barre, qui s'est faite
+le bon ange de son amant devenu aveugle. La grande
+scène est celle-ci: à la suite d'une longue et pénible
+discussion entre les deux complices, Octave va se résigner
+et s'éloigner de nouveau, lorsque l'amant,
+Lucien d'Alleray, arrive et reconnaît la voix de
+l'homme qui lui a ôté la vue. Il s'approche, pose la
+main sur l'épaule de cet homme et y trouve le bras
+de la femme qu'il adore; de là des soupçons, une
+instruction nouvelle, et finalement le suicide de madame
+de La Barre, qui se jette par une fenêtre. Cette
+situation du quatrième acte a exalté les critiques. Il
+paraît que cela est du théâtre, et du meilleur.</p>
+
+<p>Voyons, tâchons d'être juste. D'abord, nous avons
+vu cela cent fois. Ensuite, nous sommes simplement
+ici dans un fait-divers, et encore bien invraisemblable.
+Il faut que madame de La Barre y mette de
+la complaisance, pour que Lucien trouve son bras au
+cou d'Octave; elle supplie ce dernier de se taire, je
+le sais, elle se pend à ses épaules, et le groupe est
+intéressant; mais tout cela n'en reste pas moins une
+combinaison scénique, où l'étude humaine, les caractères
+et les passions des personnages n'ont rien
+à voir. Si ce qu'on nomme le théâtre est réellement
+dans cette seule mécanique des faits, ni Molière, ni
+Corneille ni Racine n'ont fait du théâtre.</p>
+
+<p>Il faudrait s'entendre une bonne fois sur la situation
+au théâtre. La situation s'impose, si l'on entend par
+elle le fait auquel arrivent deux personnages qui
+marchent l'un vers l'autre. Elle est dès lors, comme
+je l'ai dit plus haut, la résultante même des personnages.
+Selon les caractères et les passions, elle se
+posera et se dénouera. C'est l'analyse qui l'amène et
+c'est la logique qui la termine. Au fond, le drame n'est
+donc qu'une étude de l'homme. Remarquez que j'appelle
+situation tout fait produit par les personnages. Il
+y a, en outre, le milieu et les circonstances extérieures,
+qui au contraire agissent sur les personnages.
+Rien de plus poignant que cette bataille de la vie, les
+hommes soumis aux faits et produisant les faits: c'est
+là le vrai théâtre, le théâtre de tous les grands génies.
+Quant à cette mécanique théâtrale dont on nous rebat
+les oreilles, à ces situations qui réduisent les personnages
+à de simples pièces d'un jeu de patience,
+elles sont indignes d'une littérature honnête. C'est de
+la fabrication, c'est de l'arrangement plus ou moins
+habile, mais ce n'est pas de l'humanité; et il n'y a
+rien en dehors de l'humanité.</p>
+
+<p>Un exemple m'a beaucoup frappé. Dans <i>les Noces
+d'Attila</i>, on voit qu'au dernier acte Ellack, un fils du
+conquérant, apprend de la bouche même d'Hildiga,
+que celle-ci veut tuer son père. Justement, à la scène
+suivante, il se trouve en face d'Attila. Les critiques en
+question se sont allumés: voilà, selon eux, une situation
+superbe. Comment Ellack va-t-il en sortir? De la
+façon la plus simple du monde. Au moment où il est
+sur le point de tout dire à Attila, celui-ci s'avise de
+l'avertir que le lendemain matin il fera tuer sa mère,
+une de ses épouses qu'il retient en prison pour une
+faute ancienne. Et, dès lors, Ellack, forcé de choisir
+entre son père et sa mère, se décide pour celle-ci. Il
+se retire. C'est du théâtre, paraît-il. Les critiques les
+plus durs pour la pièce ont ici retiré leur chapeau.</p>
+
+<p>Eh bien, cela me met hors de moi. Je trouve cela
+puéril, fou, exaspérant. Si réellement la situation au
+théâtre doit consister dans de pareilles devinettes,
+monstrueuses et enfantines, rien n'est plus facile que
+d'en inventer, et de plus stupéfiantes encore. Quoi! il
+y aura du talent à résoudre des problèmes sans issue
+raisonnable, à poser des cas qui ne sauraient se présenter
+et à se tirer ensuite d'affaire par des lieux
+communs! Et le pis est que, dans ces aventures
+extraordinaires, le personnage disparaît fatalement.
+Sommes-nous ensuite plus avancés sur le compte d'Ellack?
+Pas le moins du monde. Ce garçon aime mieux
+sa mère, parce que son père se conduit mal. Cela est
+d'une psychologie médiocre. Aucune analyse, d'ailleurs.
+Les faits mènent les personnages comme des
+marionnettes. Il n'y a pas la une étude humaine. Il y
+a simplement des abstractions qui se promènent, au
+gré de l'auteur, dans des casiers étiquetés à l'avance.</p>
+
+<p>Qui dit théâtre, dit action, cela est hors de doute.
+Seulement, l'action n'est pas quand même l'entassement
+d'aventures qui emplit les feuilletons des journaux.
+Dans toute oeuvre littéraire de talent, les faits
+tendent à se simplifier, l'étude de l'homme remplace
+les complications de l'intrigue; et cela est d'une vérité
+aussi évidente au théâtre que dans le roman. Pour
+moi, toute situation qui n'est pas amenée par des caractères
+et qui n'apporte pas un document humain,
+reste une histoire en l'air, plus ou moins intéressante,
+plus ou moins ingénieuse, mais d'une qualité radicalement
+inférieure. Et c'est ce que je reproche aux
+critiques de n'avoir pas dit, en parlant du <i>Chien de
+l'aveugle</i>.</p>
+
+<p>Comment! voilà un drame estimable assurément,
+mais un drame comme nous en avons une centaine
+peut-être dans notre répertoire, et vous criez tout de
+suite à la merveille, vous semblez le proposer en modèle
+à nos jeunes auteurs dramatiques! C'est du
+théâtre, criez-vous, et il n'y a que ça. Eh bien! s'il
+n'y a que ça, il vaut mieux que le théâtre disparaisse.
+Votre rôle est mauvais, car vous découragez toutes
+les tentatives originales, pour n'appuyer que les retours
+aux formules connues. Qu'on nous ramène à
+<i>Lazare le Pâtre</i>, puisque la situation telle que vous
+l'entendez ou plutôt l'aventure, règne sur les planches
+en maîtresse toute-puissante.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LE DRAME HISTORIQUE</h3>
+
+<p><i>Les Mirabeau</i>, le drame de M. Jules Claretie, viennent
+de soulever la grave question du drame historique
+moderne. J'ai lu à ce sujet, dans les feuilletons
+de mes confrères, des opinions bien étonnantes; je
+sais que ces opinions sont celles du plus grand nombre;
+mais elles ne m'en paraissent que plus étonnantes
+encore.</p>
+
+<p>Ainsi, voici toute une théorie, qui, paraît-il, nous
+vient d'Aristote en passant par Lessing. Ce sont là des
+autorités, je pense, et qui comptent aujourd'hui, dans
+nos idées modernes. Donc la vérité historique est
+impossible au théâtre; il n'y faut admettre que la
+convention historique. Le mécanisme est bien simple:
+vous voulez, par exemple, parler de Mirabeau; eh
+bien, vous ne dites pas du tout ce que vous pensez de
+Mirabeau, vous auteur dramatique, parce que le public
+se moque absolument de ce que vous pensez, des
+vérités que vous avez acquises, de la lumière que vous
+pouvez faire; ce qu'il faut que vous disiez, c'est ce que
+le public pense lui-même, de façon à ce que vous ne
+blessiez pas ses opinions toutes faites et qu'il puisse
+vous applaudir.</p>
+
+<p>Voilà! Rien de plus amusant comme mécanique.
+Représentons-nous l'auteur dramatique dans son cabinet;
+il est entouré de documents, il peut reconstruire,
+planter debout sur la scène, un personnage
+réel, tout palpitant de vie; mais ce n'est pas là son
+souci, il ne se pose que cette question: «Qu'est-ce
+que mes contemporains pensent du personnage?
+Diable! je ne veux pas contrarier mes contemporains,
+car je les connais, ils seraient capables de siffler.
+Donnons-leur le bonhomme qu'ils demandent.» Et
+voilà la vérité historique tranchée au théâtre. Le théorème
+se résume ainsi: ne jamais devancer son
+époque, être aussi ignorant qu'elle, répéter ses sottises,
+la flatter dans ses préjugés et dans ses idées
+toutes faites, pour enlever le succès. Certes, il y a là
+un manuel pratique du parfait charpentier dramatique,
+qui a du bon, si l'on veut battre monnaie. Mais
+je doute qu'un esprit littéraire ayant quelque fierté
+s'en accommode aujourd'hui.</p>
+
+<p>Cela me rappelle la théorie de Scribe. Comme un
+ami s'étonnait un jour des singulières paroles qu'il
+avait prêtées à un choeur de bergères, dans une pièce
+quelconque: «Nous sommes les bergères, vives et
+légères, etc.» il haussa les épaules de pitié. Sans
+doute, dans la réalité, les bergères ne parlaient pas
+ainsi; seulement, il ne s'agissait pas de mettre des
+paroles exactes dans la bouche des bergères, il s'agissait
+de leur prêter les paroles que les spectateurs
+pensaient eux-mêmes en les voyant: «Nous sommes
+les bergères, vives et légères, etc.» Toute la théorie
+de la convention au théâtre est dans cet exemple.</p>
+
+<p>Ce qui me surprend toujours, dans ces règles données
+pour un art quelconque, c'est leur parfait enfantillage
+et leur inutilité absolue. Rien n'est plus
+vide que ce mot de convention, dont on nous bat
+les oreilles. La convention de qui? la convention de
+quoi? Je connais bien la vérité; mais la convention
+m'échappe, car il n'y a rien de plus fuyant, de plus
+ondoyant qu'elle. Elle se transforme tous les ans,
+à chaque heure. Elle est faite de ce qu'il y a de moins
+noble en nous, de notre bêtise, de notre ignorance,
+de nos peurs, de nos mensonges. Le seul rôle d'une
+intelligence qui se respecte est de la combattre par
+tous les moyens, car chaque pas gagné sur elle est
+une conquête pour l'esprit humain. Et ils sont là une
+bande, des hommes honorables, très consciencieux,
+animés des meilleures intentions, dont l'unique besogne
+est de nous jeter la convention dans les jambes!
+Quand ils croient avoir triomphé, quand ils nous ont
+prouvé que nous sommes uniquement faits pour le
+mensonge, que nous pataugerons toujours dans l'erreur,
+ils exultent, ils prennent des airs de magisters
+tout orgueilleux de leur besogne. Il n'y a vraiment
+pas de quoi.</p>
+
+<p>Mais ils se trompent. La marche vers la vérité est
+évidente, aveuglante. Pour nous en tenir au théâtre,
+prenez une histoire de notre littérature dramatique
+nationale, et voyez la lente évolution des mystères
+à la tragédie, de la tragédie au drame romantique,
+du drame romantique aux comédies psychologiques
+et physiologiques de MM. Augier et Dumas fils. Remarquez
+qu'il n'est pas question ici du talent, du génie
+qui éclate dans les oeuvres, en dehors de toute formule.
+Il s'agit de la formule elle-même, du plus ou du moins
+de convention admise, de la part faite à la vérité humaine.
+Un rapide examen prouve que la convention
+au théâtre s'est transformée et s'est réduite à chaque
+siècle; on pourrait compter les étapes, on verrait la
+vérité s'élargissant de plus en plus, s'imposant par
+des nécessités sociales. Sans doute il existera toujours
+des fatalités de métier, des réductions et des à peu près
+matériels, imposés par la nature même des oeuvres.
+Seulement, la question n'est pas là, elle est dans les
+limites de notre création humaine; dire qu'une oeuvre
+sera vraie, ce n'est pas dire que nous la créerons
+à nouveau, c'est dire que nous épuiserons en elle nos
+moyens d'investigation et de réalisation. Et, quand
+on voit le chemin parcouru sur la scène, depuis les
+<i>Mystères</i> jusqu'à la <i>Visite de Noces</i>, de M. Dumas, on
+peut bien espérer que nous ne sommes pas au bout,
+qu'il y a encore de la vérité à conquérir, au delà de la
+<i>Visite de Noces</i>.</p>
+
+<p>Cependant, lorsque je dis ces choses, cela semble
+très comique. Je ne suis qu'un historien, et l'on me
+change en apôtre. Je tâche simplement de prévoir
+ce qui sera par ce qui a été, et l'on me prête je ne
+sais quelle imbécile ambition de chef d'école. Tout
+ce que j'écris exclut l'idée d'une école: aussi se hâte-t-on
+de m'en imposer une. Un peu d'intelligence
+pourtant suffirait.</p>
+
+<p>Pour en revenir au drame historique, la question
+de la convention s'y présente justement d'une façon
+très caractéristique. Dans ces pages écrites au courant
+de la plume, je ne puis qu'indiquer les sujets
+d'étude qu'il faudrait approfondir, si l'on voulait
+éclairer tout à fait les questions. Ainsi rien ne serait
+plus intéressant que d'étudier la marche de notre
+théâtre historique vers les documents exacts. On
+sait quelle place l'histoire tenait dans la tragédie;
+une phrase de Tacite, une page de tout autre historien,
+suffisait; et là-dessus l'auteur écrivait sa pièce,
+sans se soucier le moins du monde de reconstituer
+le milieu, prêtant les sentiments contemporains aux
+héros de l'antiquité, s'efforçant uniquement de peindre
+l'homme abstrait, l'homme métaphysique, selon
+la logique et la rhétorique du temps. Quand le drame
+romantique s'est produit, il a eu la prétention justifiée
+de rétablir les milieux; et, s'il a peu réussi à faire
+vivre les personnages exacts, il ne les a pas moins humanisés,
+en leur donnant des os et de la chair. Voilà
+donc une première conquête sur la convention, très
+certaine, très marquée. Et je n'indique que les grandes
+lignes; cela s'est fait lentement, avec toutes sortes
+de nuances, de batailles et de victoires.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, nous en sommes là. La pièce historique,
+qui n'était qu'une dissertation dialoguée sur un
+sujet quelconque, devient de jour en jour une étude
+critique. Et c'est le moment qu'on choisit pour nous
+dire: «Restons dans la convention, la vérité historique
+est impossible.» Vraiment, c'est se moquer du
+monde. Le pis est que les critiques pratiques qui
+donnent de pareils conseils aux jeunes auteurs, les
+égarent absolument. Il faut toujours se reporter
+à l'expérience, à ce qui se passe sous nos yeux. Nous
+ne sommes même plus au temps où Alexandre
+Dumas accommodait l'histoire d'une si singulière et si
+amusante façon. Voyez ce qui a lieu, chaque fois
+qu'on reprend un de ses drames: ce sont des sourires,
+des plaisanteries, des chicanes dans les journaux.
+Cela ne supporte plus l'examen, et cela achèvera
+de tomber en poussière avant trente ans. Mais
+il y a plus: les critiques qui sont les champions
+enragés de la convention, ne laissent pas jouer un
+drame historique nouveau, sans l'éplucher soigneusement,
+sans en discuter la vérité, tellement ils sont
+emportés eux-mêmes par le courant de l'époque.</p>
+
+<p>Que se passe-t-il donc? Mon Dieu, une chose bien visible.
+C'est que nous devenons de plus en plus savants,
+c'est que ce besoin croissant d'exactitude qui nous pénètre
+malgré nous, se manifeste en tout, aussi bien au
+théâtre qu'ailleurs. Tel est le courant naturaliste dont
+je parle si souvent, et qui fait tant rire. Il nous pousse
+à toutes les vérités humaines. Quiconque voudra le
+remonter sera noyé. Peu importe la façon dont la
+vérité historique triomphera un jour sur les planches;
+la seule chose qu'on peut affirmer, c'est qu'elle y
+triomphera, parce que ce triomphe est dans la logique
+et dans la nécessité de notre âge. Prendre des
+exemples dans les pièces nouvelles pour démontrer
+que la vérité n'est pas commode à dire, c'est là une
+besogne puérile, une façon aisée de plaider son impuissance
+et ses terreurs. Il vaudrait mieux montrer
+ce que les pièces nouvelles apportent déjà de décisif
+au mouvement, appuyer sur les tâtonnements, sur les
+essais, sur tout cet effort si méritoire que nos jeunes
+auteurs, et M. Jules Claretie le premier, font en ce
+moment.</p>
+
+<p>La question est facile à résumer. Toutes les pièces
+historiques écrites depuis dix ans sont médiocres et
+ont fait sourire. Il y a évidemment là une formule
+épuisée. Les gasconnades d'Alexandre Dumas, les
+tirades splendides de Victor Hugo ne suffisent plus.
+Nous sentons trop à cette heure le mannequin sous la
+draperie. Alors, quoi? faut-il écouter les critiques
+qui nous donnent l'étrange conseil de refaire, pour
+réussir, les pièces de nos aînés que le public refuse?
+faut-il plutôt marcher en avant, avec les études historiques
+nouvelles, contenter peu à peu le besoin de
+vérité qui se manifeste jusque dans la foule illettrée?
+Évidemment, ce dernier parti est le seul raisonnable.
+C'est jouer sur les mots que de poser en axiome: Un
+auteur dramatique doit s'en tenir à la convention
+historique de son temps. Oui, si l'on veut; mais
+comme nous sortons aujourd'hui de toute convention
+historique, notre but doit donc être de dire la vérité
+historique au théâtre. Il ne s'agit que de choisir les
+sujets où l'on peut la dire.</p>
+
+<p>D'ailleurs, à quoi bon discuter? Les faits sont là.
+Notre drame historique ne serait pas malade, si le
+public mordait encore aux conventions. On est dans
+un malaise, on attend quelque oeuvre vraie qui fixera
+la formule. Faites des drames romantiques, à la Dumas
+ou à la Hugo, et ils tomberont, voilà tout. Cherchez
+plus de vérité, et vos oeuvres tomberont peut-être
+tout de même, si vous n'avez pas les épaules
+assez solides pour porter la vérité; mais vous aurez
+au moins tenté l'avenir. Tel est le conseil que je
+donne à la jeunesse.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>M. Emile Moreau, un débutant, je crois, a fait jouer
+au Théâtre des Nations une pièce historique, intitulée:
+<i>Camille Desmoulins</i>. Cette pièce n'a pas eu de succès.
+On a reproché à <i>Camille Desmoulins</i> de présenter
+une débandade de tableaux confus et médiocrement
+intéressants; on a ajouté que les personnages historiques,
+Danton, Robespierre, Hébert et les autres,
+perdaient beaucoup de leur hauteur et de leur vérité;
+on a blâmé enfin le bout d'intrigue amoureuse, une
+passion de Robespierre pour Lucile, qui mène toute
+l'action. Ces reproches sont justes. Seulement, les
+critiques qui défendent la convention au théâtre, ont
+profité de l'occasion pour exposer une fois de plus
+leur thèse des deux vérités, la vérité de l'histoire et
+la vérité de la scène. Voyons donc le cas.</p>
+
+<p>M. Emile Moreau, dit-on, a suivi l'histoire le plus
+strictement possible. Il a pris des morceaux à droite
+et à gauche, dans les documents du temps, et il les a
+intercalés entre des phrases à lui. Or, ces morceaux
+ont paru languissants. Donc, les documents vrais ne
+valent pas les fables inventées.</p>
+
+<p>Voilà un bien étrange raisonnement. Certes, oui, il
+est puéril d'aller faire un drame à coups de ciseaux
+dans l'histoire. Mais qui a jamais demandé de la vérité
+historique pareille? Les documents vrais sont seulement
+là comme le sol exact et solide sur lequel on
+doit reconstruire une époque. La grosse affaire, celle
+justement qui demande du talent, un talent très fort
+de déduction et de vie originale, c'est l'évocation des
+années mortes, la résurrection de tout un âge, grâce
+aux documents. Comme Cuvier, vous avez une dent,
+un os, et il vous faut retrouver la bête entière. Ici,
+l'imagination, j'entends le rêve, la fantaisie, ne peut
+que vous égarer. L'imagination, comme je l'ai dit ailleurs,
+devient de la déduction, de l'intuition; elle se dégage
+et s'élève, elle est l'opération la plus délicate et
+la plus merveilleuse du cerveau humain. Donc, dans
+un drame historique, comme dans un roman historique,
+on doit créer ou plutôt recréer les personnages
+et le milieu; il ne suffit pas d'y mettre des phrases
+copiées dans les documents; si l'on y glisse ces
+phrases, elles demandent à être précédées et suivies
+de phrases qui aient le même son. Autrement, il
+arrive en effet que la vérité semble faire des trous
+dans la trame inventée d'une oeuvre.</p>
+
+<p>Et nous touchons ici du doigt le défaut capital de
+<i>Camille Desmoulins</i>. Ce qui a eu un son singulier aux
+oreilles du public, c'est ce mélange extraordinaire de
+vérité et de fantaisie. J'ai lu que M. Emile Moreau se
+défendait d'avoir imaginé la passion de Robespierre
+pour Lucile; certains documents permettraient de
+croire à la réalité de cette passion. Je le veux bien.
+Mais, certainement, c'est forcer les textes que de baser
+sur le dépit de Robespierre la mort des dantonistes.
+Puis, quel étrange Robespierre, et quel Danton d'opéra-comique,
+et quel Hébert faussement drapé dans des
+guenilles! Tout cela est une fantaisie bâtie sur la
+légende révolutionnaire. On ne sent pas des hommes.</p>
+
+<p>Je répondrai donc aux critiques que, si le drame
+de M. Emile Moreau est tombé, c'est justement parce
+que la fantaisie y règne encore en maîtresse trop
+absolue. Les demi-mesures sont détestables en littérature.
+Voyez le gai mensonge de <i>la Dame de Monsoreau</i>,
+reprise dernièrement au théâtre de la Porte-Saint-Martin,
+ce mensonge qui se moque parfaitement de l'histoire:
+comme il a une logique qui lui est propre,
+comme il est complet en son genre, il intéresse. Voyez
+maintenant <i>Camille Desmoulins</i>, dont certaines parties
+sont aussi fausses, et dont d'autres parties contiennent
+textuellement des documents: la pièce n'est plus qu'un
+monstre, le mélange manque d'équilibre et arrive à
+ne contenter personne. Tel est le cas. Il est d'une
+bonne foi douteuse, en cette affaire, de vouloir faire
+payer les pots cassés à la formule naturaliste.</p>
+
+<p>Je conclurai en répétant que le drame historique
+est désormais impossible, si l'on n'y porte pas l'analyse
+exacte, la résurrection des personnages et des
+milieux. C'est le genre qui demande le plus d'étude
+et de talent. Il faut non seulement être un historien
+érudit, mais il faut encore être un évocateur nommé
+Michelet. La question de mécanique théâtrale est
+secondaire ici. Le théâtre sera ce que nous le ferons.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Il me reste à parler de deux gros drames, <i>la Convention
+nationale</i> et <i>l'Inquisition</i>. Au Château-d'Eau,
+la <i>Convention nationale</i> a tué par le ridicule le drame
+historique. En vérité, nos auteurs n'ont pas de chance
+avec l'histoire de notre Révolution. Ils ne peuvent
+y toucher sans ennuyer profondément ou sans faire
+rire aux éclats les spectateurs. Si l'on excepte <i>le Chevalier
+de Maison-Rouge</i>, qui pourrait aussi bien se passer
+sous Louis XIII que sous la Terreur, pas une
+pièce sur la Révolution, qu'elle soit signée d'un nom
+inconnu ou d'un nom connu, n'a remporté un véritable
+succès. Et cela s'explique aisément: la Révolution
+est encore trop voisine de nous, pour que notre
+système de mensonge, dans les pièces historiques,
+puisse lui être sérieusement appliqué. Ce mensonge
+va librement de Mérovée à Louis XV. Puis, dès qu'ils
+entrent dans la France contemporaine, qui commence
+à 89, les auteurs perdent pied fatalement, parce que
+nous ne pouvons plus adopter leurs calembredaines romantiques
+sur une époque dont nous sommes. Aussi
+n'a-t-on jamais risqué des drames historiques, en
+dehors du Cirque, sur Napoléon Ier, Charles X, Louis-Philippe,
+Napoléon III et les deux dernières Républiques.
+Le drame historique actuel, étant basé sur les
+erreurs les plus grossières, en est réduit à montrer au
+peuple l'histoire que le peuple ne connaît pas, uniquement
+parce qu'il peut alors la travestir à l'aise.</p>
+
+<p>L'épreuve est concluante, la possibilité du mensonge
+s'arrête à la Révolution. Pour que le drame historique
+s'attaquât à notre histoire contemporaine, il lui
+faudrait renouveler sa formule, chercher ses effets
+dans la vérité, trouver le moyen de mettre sur les
+planches les personnages réels dans les milieux exacts.
+Un homme de génie est nécessaire, tout bonnement.
+Si cet homme de génie ne naît pas bientôt, notre
+drame historique mourra, car il est de plus en plus
+malade, il agonise au milieu de l'indifférence et des
+plaisanteries du public.</p>
+
+<p>Quant à <i>l'Inquisition</i>, de M. Gelis, jouée au Théâtre
+des Nations, c'est un mélodrame noir qui arrive quarante
+ans trop tard. Cela ne vaut pas un compte
+rendu. Je n'en parlerais même pas, sans la mort
+terrible de M. Jean Bertrand, ce drame réel et poignant
+qui s'est joué à côté de ce mélodrame imbécile,
+et qui lui a donné une affreuse célébrité d'un jour.</p>
+
+<p>On se souvient des espérances qui avaient accueilli
+M. Bertrand, à son entrée comme directeur
+au Théâtre des Nations. Il semblait que notre République
+elle-même s'intéressât à l'affaire; des personnages
+puissants patronnaient, disait-on, le nouveau
+directeur; on allait enfin avoir une scène nationale,
+on élèverait les âmes, on élargirait l'idéal,
+on continuerait 1830, mais un 1830 républicain,
+qui achèverait devant le trou du souffleur la besogne
+commencée à la tribune de la Chambre. Hélas!
+M. Bertrand dort aujourd'hui dans la terre, empoisonné.</p>
+
+<p>C'était un honnête homme. Il avait cru à toutes
+les belles phrases, il arrivait réellement pour relever
+l'idéal avec des tirades patriotiques. Son idée
+était que notre jeune littérature attendait l'ouverture
+d'un théâtre républicain pour produire des
+chefs-d'oeuvre. Et il s'était mis ardemment à la besogne.
+Quelques mois ont suffi pour le désespérer
+et le tuer. Toutes ses tentatives échouaient; <i>Camille
+Desmoulins</i> et <i>les Mirabeau</i> étaient bien empruntés
+à notre Révolution, mais le public ne voulait
+pas de notre Révolution accommodée à cette étrange
+sauce; <i>Notre-Dame de Paris</i> elle-même, qui aurait
+pu être une bonne affaire pour la direction, si elle
+s'était arrêtée à la cinquantième représentation,
+l'avait laissée, après la centième, dans des embarras
+d'argent. Jamais on n'a vu des ambitions plus généreuses
+aboutir si vite à une catastrophe plus lamentable.</p>
+
+<p>On dit que M. Bertrand avait la tête faible, qu'il
+n'était pas fait pour être directeur et qu'il a quitté
+la vie dans un désespoir d'enfant malade. Savons-nous
+de quelles espérances on l'avait grisé? Il comptait
+sûrement sur beaucoup d'appuis, qui lui ont fait
+défaut au dernier moment. A force d'entendre répéter,
+dans son milieu, que la littérature dramatique
+mourait faute d'un théâtre ouvert aux nobles
+tentatives, à force d'écouter ceux qui vivent d'un
+idéal nuageux et pleurnicheur, cet homme s'était
+lancé, en faisant appel à toutes les forces vives, dont
+on lui affirmait l'existence. On sait aujourd'hui les
+forces vives qui lui ont répondu. Il n'était pas plus
+mauvais directeur qu'un autre, il avait mis sur son
+affiche le nom de Victor Hugo, celui de M. Jules
+Claretie; il faisait appel aux jeunes, il était en somme
+le directeur qu'on avait voulu qu'il fût. Sans doute,
+à la dernière heure, il aurait pu montrer plus d'énergie
+devant son désastre. Mais pouvons-nous descendre
+dans cette conscience et dire sous quelle amertume
+cet homme a succombé!</p>
+
+<p>M. Bertrand ne s'est pas tué tout seul, il a été tué
+par les faiseurs de phrases qui se refusent à voir nettement
+notre époque de science et de vérité, par les
+chienlits politiques et romantiques qui se promènent
+dans des loques de drapeau, en rêvant de battre
+monnaie avec les sentiments nobles. S'il ne s'était
+pas cru soutenu par tout un gouvernement, s'il
+n'avait pas espéré devenir le directeur du théâtre de
+notre République, si on ne lui avait pas persuadé
+que tous les petits-fils de 1830 allaient lui apporter
+des chefs-d'oeuvre, il ne se serait sans doute jamais
+risqué dans une telle entreprise. La vérité, je le
+répète, est qu'il a été la victime de la queue romantique
+et des hommes politiques qui songent à régenter
+l'art. Ceux dont il attendait tout, ne lui ont rien
+donné. C'est alors qu'il a perdu la tête devant cet
+effondrement du patriotisme, de l'idéal, de toutes
+les phrases creuses dont on lui avait gonflé le coeur;
+du moment que l'idéal et le patriotisme ne faisaient
+pas recette, il n'avait plus qu'à disparaître. Et il s'est
+tué.</p>
+
+<p>Les autres vivent toujours, lui est mort. C'est une
+leçon.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LE DRAME PATRIOTIQUE</h3>
+<br>
+<h3>I</h3>
+
+<p>La solennité militaire à laquelle l'Odéon nous a
+conviés me paraît pleine d'enseignements. Pour
+moi, le très grand succès que M. Paul Deroulède
+vient de remporter avec <i>l'Hetman</i> prouve avant tout
+que le fameux métier du théâtre n'est point nécessaire,
+puisque voilà un drame en cinq actes, fort
+lourd, très mal bâti et complètement vide, qui a
+été acclamé avec une véritable furie d'enthousiasme.</p>
+
+<p>Le cas de M. Paul Deroulède est un des cas les
+plus curieux de notre littérature actuelle. Il s'est
+fait une jolie place dans les tendresses de la foule, en
+prenant la situation vacante de poète-soldat. Nous
+avions le soldat-laboureur, d'Horace Vernet; nous
+avons aujourd'hui le soldat-poète. Je viens de
+nommer Horace Vernet, ce peintre médiocre qui a
+été si cher au chauvinisme français. M. Paul Deroulède
+est en train de le remplacer. Ajoutez que nos
+désastres font en ce moment de l'armée une chose
+sacrée. Cela rend la position de poète-soldat absolument
+inexpugnable. Il est très difficile d'insinuer
+qu'il fait des vers médiocres, sans passer aussitôt
+pour un mauvais citoyen. On vous regarde, et on
+vous dit: «Monsieur, je crois que vous insultez
+l'armée!»</p>
+
+<p>Certes, M. Paul Deroulède fait bien mal les vers,
+mais il a de si beaux sentiments! Ah! les beaux
+sentiments, on ne se doute pas de ce qu'on peut en
+tirer, quand on sait les employer avec adresse. Ils
+sont une réponse à tout, ils sont «la tarte à la
+crème» de notre grand comique. «La pièce me
+paraît faible.&mdash;Mais l'honneur, Monsieur!&mdash;Il n'y
+a pas d'action du tout.&mdash;Mais la patrie, Monsieur!&mdash;L'intrigue
+recommence à chaque acte.&mdash;Mais le
+dévouement, Monsieur!&mdash;Enfin, je m'ennuie.&mdash;Mais
+Dieu, Monsieur! Vous osez dire que Dieu vous
+ennuie!» Cette façon d'argumenter est sans réplique.
+Il est certain que l'honneur, la patrie, le dévouement
+et Dieu sont des preuves écrasantes du génie
+poétique de M. Paul Deroulède.</p>
+
+<p>Et il faut voir le bonheur de la salle. Il y a bien
+quelques gredins parmi les spectateurs. Ceux-là
+applaudissent plus fort. C'est si bon de se croire
+honnête, de passer une soirée à manger de la vertu
+en tirades, quitte à reprendre le lendemain son petit
+négoce plus ou moins louche! Qu'importe l'oeuvre!
+Il suffit que l'auteur jette des gâteaux de miel au
+public. Le public se donne une indigestion de flatteries.
+Il est grand, il est noble, il est honnête. C'est
+un attendrissement général. Pas de vices, à peine
+un coquin en carton, qui est là pour servir de repoussoir.
+Bravo! bravo! que tout le monde s'embrasse,
+et que le mensonge dure jusqu'à minuit!</p>
+
+<p>La salle de l'Odéon tremblait sous l'ouragan des
+bravos. Chaque couplet patriotique était accueilli
+par des trépignements. Des personnes, je crois, ont
+été trouvées sous les bancs, évanouies de bonheur.
+La pièce n'existait plus, on se moquait bien de la
+pièce! La grande affaire était de guetter au passage
+les allusions à nos défaites et à la revanche future;
+et, dès qu'une allusion arrivait, la salle prenait feu,
+de l'orchestre au ceintre. Un monsieur en habit noir,
+un conférencier quelconque, aurait lu le drame
+devant le trou du souffleur que certainement l'effet
+aurait été le même. Et je pensais, assourdi par ce
+vacarme, que nous étions tous bien naïfs de chercher
+des succès dans l'amour de la langue et dans l'amour
+du vrai. Voilà M. Paul Deroulède qui passe du coup
+auteur dramatique, en criant simplement, le plus
+fort qu'il peut: «Je suis l'armée, je suis la vertu,
+l'honneur, la patrie, je suis les beaux sentiments!»</p>
+
+<p>Pauvres écrivains que nous sommes, quelle leçon!
+Je sais des poètes qui, depuis vingt ans, étudient l'art
+délicat de forger le vers français. Ceux-là ont à
+peine des succès d'estime. Je sais des auteurs dramatiques
+qui se mangent le cerveau pour trouver une
+nouvelle formule, pour élargir la scène française.
+Ceux-là sont bafoués, et on les jette au ruisseau. Les
+maladroits! Pourquoi ne battent-ils pas du tambour
+et ne jouent-ils pas du clairon? C'est si facile!</p>
+
+<p>La recette est connue. On sait à l'avance que tel
+beau sentiment doit provoquer telle quantité de
+bravos. On peut même doser le succès qu'on désire.
+Les modestes mettent le mot «patrie» cinq ou six
+fois; cela fait cinq ou six salves de bravos. Les vaniteux,
+ceux qui rêvent l'écroulement de la salle, prodiguent
+le mot «patrie», à la fin de toutes les tirades;
+alors, c'est un feu roulant, on est obligé de payer la
+claque double. Vraiment, la méthode est trop commode!
+Dans ces conditions, on se commande un
+succès, comme on se commande un habit. Cela rappelle
+les ténors qui n'ont pas de voix, et qui laissent
+aux cuivres de l'orchestre le soin d'enlever les hautes
+notes. La littérature n'est plus que pour bien peu
+de chose dans tout ceci.</p>
+
+<p>J'arrive à l'<i>Hetman</i>. Voici, en quelques lignes, le
+sujet du drame. Un roi polonais du dix-septième
+siècle, Ladislas IV, a soumis les Cosaques. Deux des
+vaincus, le vieux chef Froll-Gherasz et le jeune
+Stencko, sont même à la cour de ce roi, où se trouve
+aussi un traître, un parjure, Rogoviane. Ce dernier,
+qui rêve de devenir gouverneur de l'Ukraine, pousse
+les Cosaques à une révolte, et travaille de façon à ce
+que Stencko s'échappe pour être le chef des révoltés.
+Mais Froll-Gherasz n'approuve pas cette prise d'armes.
+Il accepte une mission du roi, celle de pacifier
+l'Ukraine, et il laisse à la cour sa fille Mikla comme
+otage. Stencko et Rogoviane, naturellement, aiment
+Mikla. Dès lors, la seule situation dramatique est
+celle du père et de l'amant, pris entre l'amour de la
+patrie et l'amour qu'ils éprouvent pour la jeune fille.
+Au dénoûment, la patrie l'emporte, Stencko et Mikla
+meurent, mais les Cosaques sont victorieux.</p>
+
+<p>La situation principale ne fait que se déplacer, pas
+davantage. D'abord, c'est Froll-Gherasz qui arrive
+dans un campement cosaque et qui adjure ses anciens
+soldats de ne pas recommencer une lutte insensée;
+mais, lorsque Stencko, en apprenant que Mikla
+est restée comme otage, refuse le commandement et
+retourne à la cour de Ladislas IV pour la sauver, le
+vieux chef oublie sa mission, oublie sa fille, et saisit
+le sabre de chef suprême, par amour de la patrie
+en larmes. Ensuite, c'est Stencko, qui veut enlever
+Mikla; là, apparaît Marutcha, une sorte de prophétesse
+qui conduit les Cosaques au combat, et
+Marutcha décide les jeunes gens à se sacrifier pour
+leur pays. Mikla reste à la cour afin d'endormir les
+soupçons de Ladislas. Enfin, le quatrième acte est
+vide d'action, on y voit simplement Froll-Gherasz
+préparant la victoire par des tirades sur les devoirs
+du soldat. Puis, au cinquième acte, nous retombons
+de nouveau dans l'unique situation, Stencko a été
+blessé, Mikla a été sauvée de l'échafaud par Rogoviane
+qui veut se faire aimer d'elle, et elle expire
+sur le corps de Stencko, elle tombe assassinée par le
+traître, lorsque celui-ci entend arriver les Cosaques
+vainqueurs.</p>
+
+<p>Je ne puis m'arrêter à discuter les détails, la maladresse
+de certaines péripéties. Le point de départ
+est singulièrement faible; ce père, qui laisse sa fille
+en otage, devrait se connaître et ne pas jouer si aisément
+les jours de son enfant. On n'est pas ému le
+moins du monde de la douleur de Froll-Gherasz,
+parce qu'en somme il a voulu cette douleur. Agamemnon
+sacrifiant Iphigénie est beaucoup plus grand.
+Mais ce qui me frappe surtout, c'est le cercle dans
+lequel tourne la pièce. Comme je l'ai dit en commençant,
+l'<i>Hetman</i> a eu du succès, en dehors de
+toutes les règles. Il ne devait pas avoir de succès,
+puisque les critiques enseignent qu'une pièce ne
+peut réussir sans action, sans situations variées et
+combinées. Les cinq actes se répètent, et pourtant
+les bravos n'ont pas cessé une minute. Voilà un fait
+troublant pour les magisters du feuilleton. La seule
+explication raisonnable est que le succès de l'<i>Hetman</i>
+n'est pas un succès littéraire, mais un succès militaire,
+ce qu'il ne faut pas confondre. Qu'un jeune
+auteur ait la naïveté de s'autoriser de l'exemple,
+d'écrire un drame où l'action ne marchera pas, où
+des actes entiers ne seront qu'une composition de rhétoricien
+sur un sujet quelconque; qu'il fasse cela,
+sans y mettre les fameux beaux sentiments, et nous
+verrons s'il ne remporte pas un échec honteux.</p>
+
+<p>Quelques observations de détails sur les personnages,
+avant de finir. Le roi Ladislas est stupéfiant.
+J'ignore si l'artiste qui joue le rôle est le seul coupable,
+mais on dirait vraiment un roi de féerie; on s'attend
+à chaque instant à voir son nez s'allonger brusquement,
+sous le coup de baguette de quelque méchante
+fée. Quant à la Marutcha, elle a trouvé une merveilleuse
+interprète dans madame Marie Laurent. Mais
+quel personnage rococo! combien peu elle tient à l'action,
+et comme chacune de ses tirades est attendue à
+l'avance! J'entendais une dame dire près de moi, en
+parlant de tous ces héros: «Ils crient trop fort.»
+Le mot est juste et contient la critique de la pièce.
+Personne ne parle dans ce drame, tout le monde y
+crie. On sort les oreilles cassées, et le fiacre qui vous
+emporte semble continuer les cahots des tirades, sur
+le pavé de Paris. Toute la nuit, Stencko a hurlé ses
+beaux sentiments à mes oreilles, tandis que le vieux
+Froll-Gherasz psalmodiait les siens d'une voix de
+basse. Le drame de M. Paul Deroulède est comme
+un corps d'armée qui défilerait dans ma rue. Je ferme
+ma fenêtre, agacé par le vacarme, qui m'empêche
+d'avoir deux idées justes l'une après l'autre.</p>
+
+<p>Je suis peut-être très sévère. M. Paul Deroulède
+est jeune et mérite tous les encouragements. Il a
+du talent, d'ailleurs. Je n'aime pas ce talent, voilà
+tout. Je crois qu'un peu de vérité dans l'art est
+préférable à tout ce tra la la des beaux sentiments.
+Les bonshommes en bois, même lorsque le bois est
+doré, ne font pas mon affaire. Je préfère à <i>l'Hetman</i>
+un petit acte fin et vrai du Palais-Royal, <i>le Roi
+Candaule</i>, par exemple. Au moins, nous sommes là
+avec des créatures humaines. Qu'est-ce que c'est que
+Froll Gherasz? Un père et un patriote. Mais quel père
+et quel patriote? Nous n'en savons rien. Froll-Gherasz
+est une abstraction, il ressemble à un de ces personnages
+des anciennes tapisseries, qui ont une banderole
+dans la bouche, pour nous dire quels héros
+ils représentent. Pas d'observation, pas d'analyse, pas
+d'individualité. Le théâtre ainsi entendu remonte par
+delà la tragédie, jusqu'aux mystères du moyen âge.</p>
+
+<p>Ah! je suis bien tranquille, d'ailleurs. Ce n'est pas
+<i>l'Hetman</i> qui ressuscitera le drame historique. Il est
+un exemple de la pauvreté et de la caducité du genre.
+Laissez passer cette tempête de bravos patriotiques,
+laissez refroidir ces tirades, et vous vous trouverez
+en face d'un drame dans le genre des drames, aujourd'hui
+glacés, de Casimir Delavigne, beaucoup
+moins bien fait et d'un ennui mortel.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Je viens de dire mon opinion sur les drames patriotiques.
+Je ne nie pas l'excellente influence que ces
+sortes de pièces peuvent avoir sur l'esprit de l'armée
+française; mais, au point de vue littéraire, je les
+considère comme d'un genre très inférieur. Il est
+vraiment trop aisé de se faire applaudir, en remuant
+avec fracas les grands mots de patrie, d'honneur, de
+liberté. Il y a là un procédé adroit, mais commode,
+qui est à la portée de toutes les intelligences.</p>
+
+<p>Voici, par exemple, un jeune homme, M. Charles
+Lomon. On me dit qu'il a écrit à vingt-deux ans le
+drame: <i>Jean Dacier</i>, joué solennellement à la
+Comédie-Française. La grande jeunesse du débutant
+me le rend très sympathique, et j'ai écouté
+la pièce avec le vif désir de voir se révéler un homme
+nouveau.</p>
+
+<p>Mais, quoi! avoir vingt-deux ans, et écrire <i>Jean
+Dacier!</i> Vingt-deux ans, songez donc! l'âge de l'enthousiasme
+littéraire, l'âge où l'on rêve de fonder une
+littérature à soi tout seul! Et refaire un mauvais
+drame de Ponsard, une pièce qui n'est ni une tragédie
+ni un drame romantique, qui se traîne péniblement
+entre les deux genres!</p>
+
+<p>Je m'imagine M. Lomon à sa table de travail. Il a
+vingt-deux ans, l'avenir est à lui. Dans le passé, il y
+a deux formes dramatiques usées, la forme classique
+et la forme romantique. Avant tout, M. Lomon devait
+laisser ces guenilles dans le magasin des accessoires,
+aller devant lui, chercher, trouver une forme nouvelle,
+aider enfin de toute sa jeunesse au mouvement
+contemporain. Non, il a pris les guenilles, il les a
+prises même sans passion littéraire, car il les a mêlées,
+il a lâché de rafraîchir toutes ces vieilles draperies
+des écoles mortes pour les jeter sur les épaules de ses
+héros. Une tragédie glaciale, un drame échevelé,
+passe encore! on peut être un fanatique; mais une
+oeuvre mixte, un raccommodage de tous les débris
+antiques, voilà ce qui m'a fâché!</p>
+
+<p>Il est inutile d'avoir vingt-deux ans pour écrire une
+oeuvre pareille. Cela me consterne que l'auteur n'ait
+que vingt-deux ans; j'aurais compris qu'il en eût au
+moins cinquante. Serait-il donc vrai que les débutants,
+même ceux qui ont soif d'originalité et de
+nouveauté, se trouvent fatalement condamnés à l'imitation?
+Peut-être M. Lomon ne s'est-il pas aperçu
+des emprunts qu'il a faits de tous les côtés, du cadre
+vermoulu dans lequel il a placé sa pièce, des lieux
+communs qui y traînent, de la fille bâtarde, en un
+mot, dont il est accouché. La jeunesse n'a pas conscience
+des heures qu'elle perd à se vieillir.</p>
+
+<p>Je sais que le patriotisme répond atout. M. Lomon
+a écrit un drame patriotique, cela ne suffit-il pas à
+prouver l'élan généreux de sa jeunesse? Je dirai une
+fois encore que le véritable patriotisme, quand on fait
+jouer une pièce à la Comédie-Française, consiste
+avant tout à tâcher que cette pièce soit un chef-d'oeuvre.
+Le patriotisme de l'écrivain n'est pas le
+même que celui du soldat. Une oeuvre originale et
+puissante fait plus pour la patrie que de beaux coups
+d'épée, car l'oeuvre rayonne éternellement et hausse
+la nation au-dessus de toutes les nations voisines.
+Quand vous aurez fait crier sur la scène: <i>Vive la
+France!</i> ce ne sera là qu'un cri banal et perdu. Quand
+vous aurez écrit une oeuvre immortelle, vous aurez
+réellement prolongé la vie de la France dans les
+siècles. Que nous reste-t-il de la gloire des peuples
+morts? Il nous reste des livres.</p>
+
+<p><i>Jean Dacier</i> est, paraît-il, une oeuvre républicaine.
+Je demande à en parler comme d'une oeuvre simplement
+littéraire. Le sujet est l'éternelle histoire du
+paysan vendéen qui se fait soldat de la République
+et qui se retrouve en face de ses anciens seigneurs,
+lorsqu'il est devenu capitaine. Naturellement, Jean
+aime la comtesse Marie de Valvielle, et naturellement
+aussi il se montre deux fois magnanime envers son
+ennemi et rival, Raoul de Puylaurens, le cousin de la
+jeune dame. L'originalité de la pièce consiste dans le
+noeud même du drame. Jean retrouve la comtesse
+juste au moment où elle passe dans la légendaire
+charrette pour aller à l'échafaud. Or, un homme peut
+la sauver en l'épousant. Jean lui offre son nom, et la
+comtesse accepte, en croyant qu'il agit pour le
+compte de Raoul. On comprend le parti dramatique
+que M. Lomon a pu titrer de cette situation: une
+comtesse mariée à un de ses anciens domestiques, se
+révoltant, puis finissant par l'aimer au moment où il
+a donné pour elle jusqu'à sa vie.</p>
+
+<p>Je ne chicanerai pas l'auteur sur ce mariage singulier.
+Il peut se faire qu'on trouve dans l'histoire de
+l'époque un fait semblable; seulement, il ne s'agissait
+certainement pas d'une femme de la qualité de
+l'héroïne. N'importe, il faut accepter ce mariage, si
+étrange qu'il soit. Ce qui est plus grave, c'est la création
+même du personnage.</p>
+
+<p>Voici Jean Dacier, un paysan qui s'est instruit et
+qui représente l'homme nouveau. Il n'a pas une
+tache, il est grand, héroïque, sublime. Quand il a
+épousé la comtesse pour la sauver, et qu'elle l'écrase
+de son mépris, c'est à peine s'il laisse percer une révolte.
+Il fait échapper une première fois son rival
+Raoul, qu'il tient entre ses mains. A l'acte suivant, la
+situation recommence: Raoul tombe de nouveau à
+sa merci, et, cette fois, non seulement Jean le fait
+évader, mais encore il lui donne rendez-vous le lendemain
+sur le champ de bataille, et, en donnant ce
+rendez-vous, il trahit les siens, car l'attaque devait
+rester secrète. Jean passe devant un conseil de guerre,
+et on le fusille, pendant que Marie se lamente.</p>
+
+<p>Vraiment, il est bon d'être un héros, mais il y a
+des limites. En temps de guerre, ouvrir continuellement
+la porte aux prisonniers, cela ne s'appelle plus
+de la grandeur d'âme, mais de la bêtise. Pour que
+nous nous intéressions aux pantins sublimes, il faut
+leur laisser un peu d'humanité sous la pourpre et
+l'or dont on les drape. On finit par sourire de ces
+héros magnanimes qui ne s'emparent de leurs ennemis
+que pour les relâcher. Il y a là une fausse grandeur
+dont on commence, au théâtre, à sentir le côté
+grotesque.</p>
+
+<p>Le pis est qu'on s'intéresse médiocrement, à Jean
+Dacier. Cette façon de sauver une femme en l'épousant,
+le met dans une position singulièrement fausse.
+Il se conduit en enfant. La seule chose qu'il aurait à
+faire, après avoir arraché Marie à la guillotine, ce
+serait de la saluer et de lui dire: «Madame, vous
+êtes libre. Vous me devez la vie, je vous confie mon
+honneur.» Mais alors toutes les querelles dramatiques
+du second acte et du troisième n'existeraient
+pas. La situation est si bien sans issue que Jean
+meurt à la fin avec une résignation de mouton, pour
+finir la pièce. Cette mort est également amenée par
+une péripétie trop enfantine. Jean, ce lion superbe,
+trahit les siens sans paraître se douter un instant de
+ce qu'il fait, ce qui rapetisse tout le dénoûment.</p>
+
+<p>Quant à la comtesse, elle est bâtie sur le patron des
+héroïnes, avec trop de mépris et trop de tendresse à
+la fois. Lorsque Jean l'a sauvée, elle se montre
+d'une cruauté monstrueuse, blessant inutilement son
+libérateur, se conduisant d'une si sotte façon qu'elle
+mériterait simplement une paire de gifles, malgré
+toute sa noblesse. Puis, au dernier acte, elle se pend
+au cou de Jean et lui déclare qu'elle l'adore. Le quatrième
+acte a suffi pour changer cette femme. C'est
+toujours le même système, celui des pantins que
+l'on déshabille et que l'on rhabille à sa fantaisie,
+pour les besoins de son oeuvre. Marie a compris la
+grandeur de Jean, et cela suffit: elle est comme frappée
+par la baguette d'un enchanteur, la couleur de
+ses cheveux elle-même a dû changer.</p>
+
+<p>Je ne parle point des autres personnages, de ce
+Raoul de Puylaurens, qui passe sa vie à tenir son salut
+de son rival, ni du conventionnel Berthaud, qui
+traverse l'action en récitant des tirades énormes. Oh!
+les tirades! elles pleuvent avec une monotonie désespérante
+dans <i>Jean Dacier</i>. On essuie une trentaine
+de vers à la file, on courbe le dos comme sous une
+averse grise, on croit en être quitte; pas du tout,
+trente autres vers recommencent, puis trente autres,
+puis trente autres. Imaginez une grande plaine plate,
+sans un arbre, sans un abri, que l'on traverse par
+une pluie battante. C'est mortel. Je préfère, et de
+beaucoup, les vers rocailleux de M. Parodi.
+Que dirai-je du style? Il est nul. Nous avons, à
+l'heure présente, cinquante poètes qui font mieux les
+vers que M. Lomon. Ce dernier versifie proprement,
+et c'est tout. Il tient plus de Ponsard que de Victor
+Hugo.</p>
+
+<p>Je me montre très sévère, parce que <i>Jean Dacier</i> a
+été pour moi une véritable désillusion. Comme j'attaquais
+vivement le drame historique, on m'avait fait
+remarquer qu'on pouvait très bien appliquer à l'histoire
+la méthode d'analyse qui triomphe en ce moment,
+et renouveler ainsi absolument le genre historique
+au théâtre. Il est certain que, si des poètes
+abandonnent le bric-à-brac romantique de 1830, les
+erreurs et les exagérations grossières qui nous font
+sourire aujourd'hui, ils pourront tenter la résurrection
+très intéressante d'une époque déterminée. Mais il
+leur faudra profiter de tous les travaux modernes,
+nous donner enfin la vérité historique exacte, ne pas
+se contenter de fantoches et ressusciter les générations
+disparues. Rude besogne, d'une difficulté extrême,
+qui demanderait des études considérables.</p>
+
+<p>Or, j'avais cru comprendre que le <i>Jean Dacier</i>, de
+M. Lomon, était une tentative de ce genre. Et quelle
+surprise, à la représentation! Ça, de l'histoire, allons
+donc! C'est un placage, exécuté même par des mains
+maladroites. Pas un des personnages ne vit de la vie
+de l'époque. Ils se promènent comme des figures de
+rhétorique, ils n'ont que la charge de réciter des morceaux
+de versification. Et le milieu, bon Dieu! Ce
+village breton, où Berthaud vient procéder aux enrôlements
+volontaires, cette mairie de Nantes où l'on
+marie les comtesses qui vont à la guillotine, seraient
+à peine suffisants pour la vraisemblance d'un opéra-comique.
+Vraiment, <i>Jean Dacier</i> sera un bon argument
+pour les défenseurs du drame historique! Il
+achève le genre, il est le coup de grâce.</p>
+
+<p>Je songeais à <i>la Patrie en danger</i>, de MM. Edmond
+et Jules de Concourt. Voilà, jusqu'à présent, le modèle
+du genre historique nouveau, tel que je l'exposais
+tout à l'heure. Aussi les directeurs ont-il tremblé devant
+une oeuvre qui avait le vrai parfum du temps, et
+les auteurs ont ils dû publier la pièce, en renonçant
+à la faire jouer. Il y aurait un parallèle bien curieux
+à établir entre <i>la Patrie en danger</i> et <i>Jean Dacier</i>; les
+deux sujets se passent à la même époque et ont plus
+d'un point de ressemblance. La première est une
+oeuvre de vérité, tandis que la seconde est faite «de
+chic», comme disent les peintres, uniquement pour
+les besoins de la scène.</p>
+
+<p>Au demeurant, la salle a failli craquer sous les applaudissements,
+le premier soir. Vive la France!</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>J'arrive au <i>Marquis de Kénilis</i>, le drame en vers
+que M. Lomon a fait jouer au théâtre de l'Odéon.
+Je n'analyserai pas la pièce. A quoi bon? Le sujet
+est le premier venu. Il se passe en Bretagne, à l'époque
+de la Révolution, ce qui permet d'y prodiguer
+les mots de patrie, d'honneur, de gloire, de victoire.
+Nous y voyons l'éternelle intrigue des drames faits
+sur cette époque: un enfant du peuple aimant une
+fille d'aristocrate, devenant plus tard capitaine, puis
+épousant la demoiselle ou mourant pour elle. La situation
+forte consiste à mettre le capitaine entre son
+amour et son devoir; il ouvre en mer un pli cacheté
+qui lui ordonne de fusiller le père de sa bien-aimée;
+heureusement, ce père se fait tuer noblement, ce qui
+simplifie la question. Qu'importe le sujet, d'ailleurs!
+La prétention des poètes comme M. Lomon est d'écrire
+de beaux vers et de pousser aux belles actions.</p>
+
+<p>Hélas! les vers de M. Lomon sont médiocres. Beaucoup
+ont fait sourire. Les meilleurs frappent l'oreille
+comme des vers connus; on les a certainement lus ou
+entendus quelque part, ils circulent dans l'école,
+tout le monde s'en est servi. Ne serait-il pas temps
+de chercher une poésie, en dehors de l'école lyrique
+de 1830? Je me borne à un souhait, car je ne vois rien
+de possible dans la pratique. Ce que je sens, c'est
+que tous nos poètes répètent Musset, Hugo, Lamartine
+ou Gautier, et que les oeuvres deviennent de plus
+en plus pâles et nulles. Nous avons aujourd'hui une
+fin d'école romantique aussi stérile que la fin d'école
+classique qui a marqué le premier empire.</p>
+
+<p>Pendant qu'on jouait l'autre soir <i>le Marquis de Kénilis</i>,
+je pensais à un poète de talent, à Louis Bouilhet,
+qu'on oublie singulièrement aujourd'hui. Celui-là se
+produisait encore à son heure, et il est telle de ses
+oeuvres qui a de la force et même une note originale.
+Eh bien, si personne ne songe plus aujourd'hui à
+Louis Bouilhet, si aucun théâtre ne reprend ses pièces,
+quel est donc l'espoir de M. Lomon en chaussant des
+souliers qui ont mené à l'oubli des poètes mieux
+doués que lui, et venus en tout cas plus tôt dans une
+école agonisante? Quel est cet entêtement de faire du
+vieux neuf, de ramasser les rognures d'hémistiches
+qui traînent, et dont le public lui-même ne veut plus?</p>
+
+<p>On répond par la dévotion à l'idéal. En face de
+notre littérature immonde, à côté de nos romans du
+ruisseau, il faut bien que des jeunes gens tendent vers
+les hauteurs et produisent des oeuvres pour enflammer
+le patriotisme de la nation. Nous autres naturalistes,
+nous sommes le déshonneur de la France; les
+poètes, M. Lomon et d'autres, sont chargés devant
+l'Europe d'honorer le pays et de le remettre à son
+rang. Ils consolent les dames, ils satisfont les âmes
+fières, ils préparent à la République une littérature
+qui sera digne d'elle.</p>
+
+<p>Ah! les pauvres jeunes gens! S'ils sont convaincus,
+je les plains. J'ai déjà dit que je regardais comme une
+vilaine action de voler un succès littéraire, en lançant
+des tirades sur la patrie et sur l'honneur. Cela vraiment
+finit par être trop commode. Le premier imbécile
+venu se fera applaudir, du moment où la recette
+est connue. Si les mots remplacent tout, à quoi bon
+avoir du talent?</p>
+
+<p>Et puis, causons un peu de cette littérature qui relève
+les âmes. Où sont d'abord les âmes qu'elle a relevées?
+En 1870, nous étions pleins de patriotisme
+contre la Prusse; un peu de science et un peu de vérité
+auraient mieux fait notre affaire. J'ai remarqué
+que les dames qui travaillaient dans l'idéal, étaient
+le plus souvent des dames très émancipées. Au fond
+de tout cela, il y a une immense hypocrisie, une
+immense ignorance. Je ne puis ici traiter la question
+à fond. Mais il faut le déclarer très nettement:
+la vérité seule est saine pour les nations. Vous mentez,
+lorsque vous nous accusez de corrompre, nous
+qui nous sommes enfermés dans l'étude du vrai;
+c'est vous qui êtes les corrupteurs, avec toutes les
+folies et tous les mensonges que vous vendez, sous
+l'excuse de l'idéal. Vos fleurs de rhétorique cachent
+des cadavres. Il n'y a, derrière vous, que des abîmes.
+C'est vous qui avez conduit et qui conduisez encore
+les sociétés à toutes les catastrophes, avec vos grands
+mots vides, avec vos extases, vos détraquements cérébraux.
+Et ce sera nous qui les sauverons, parce que
+nous sommes la vérité.</p>
+
+<p>N'est-ce pas la chose la plus attristante qu'on
+puisse voir? Voilà un jeune homme, voilà M. Lomon,
+Il débute, il a peut-être une force en lui. Eh bien, il
+commence par s'enfermer dans une formule morte;
+il fait du romantisme, à l'heure où le romantisme
+agonise. Ce n'est pas tout, il croit qu'il sauve la France,
+parce qu'il vient corner les mots de patrie et d'honneur
+dans une salle de théâtre, parce qu'il invente
+une intrigue puérile et qu'il écrit de mauvais vers. Et
+le pis, c'est qu'il se montrera dédaigneux pour nous,
+c'est que ses amis mentiront au point de nous traiter
+en criminels et d'insinuer que sa pauvre pièce est
+une revanche du génie français!</p>
+
+<p>J'ai d'autres désirs pour notre jeunesse. Je la voudrais
+virile et savante. D'abord, elle devrait se débarrasser
+des folies du lyrisme, pour voir clair dans notre
+époque. Ensuite, elle accepterait les réalités, elle les
+étudierait, au lieu d'affecter un dégoût enfantin. A
+cette condition seule, nous vaincrons. Le vrai patriotisme
+est là, et non dans des déclamations sur la patrie
+et la liberté. Jamais je n'ai vu un spectacle plus
+comique ni plus triste: tout un gouvernement républicain
+convoqué à l'Odéon, des ministres, des sénateurs,
+des députés, pour y entendre un coup de
+canon. Eh! bonnes gens, ce n'est pas la formule romantique,
+c'est la formule scientifique qui a établi et
+consolidé la République en France!</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Personne n'ignore qu'Attila, c'est M. de Bismark.
+Du moins, nul doute ne peut nous rester à cet égard,
+après la première représentation des <i>Noces d'Attila</i>,
+le drame en quatre actes que M. Henri de Bornier
+a fait jouer à l'Odéon. La salle l'a compris et a furieusement
+applaudi les passages où les alexandrins
+du poète, en rangs pressés, font aisément mordre la
+poussière aux ennemis de la France. Je n'insiste pas.</p>
+
+<p>Mais ce que je veux répéter encore, c'est ce que j'ai
+déjà dit à propos de <i>l'Hetman</i> et de <i>Jean d'Acier</i>. Pour
+un poète, l'oeuvre vraiment patriotique est de laisser
+un chef-d'oeuvre à son pays. Molière, qui n'a pas agité
+de drapeaux, qui n'a pas joué des fanfares devant sa
+baraque avec les mots d'honneur et de patrie, reste la
+souveraine gloire de notre nation; et il a vaincu toutes
+les nations voisines, sur le champ de bataille du génie.
+Nous triomphons continuellement par lui. Quant à
+cet autre prétendu patriotisme, à ce boniment qui
+jongle avec de grands mots, qui enlève les applaudissements
+d'une salle par des tirades, il n'est pas autre
+chose qu'une spéculation plus ou moins consciente.
+Il y a une improbité littéraire absolue à faire ainsi acclamer
+des vers médiocres. C'est mettre le chauvinisme
+sur la gorge des gens: applaudissez, ou vous
+êtes de mauvais citoyens. C'est forcer le succès et
+bâillonner la critique, c'est se faire sacrer grand
+homme à bon compte, en déplaçant la question du
+talent et de la morale. Voilà ce que je répéterai
+chaque fois que j'aurai assisté à un de ces succès où
+il est impossible de juger le véritable mérite d'un
+auteur.</p>
+
+<p>Je me sens donc, dès l'abord, très gêné devant la
+nouvelle oeuvre de M. de Bornier, car il semble avoir
+compté sur nos bons sentiments pour que nous la
+considérions comme une oeuvre noble et vengeresse.
+Moi qui la trouve beaucoup trop noble et insuffisamment
+vengeresse, je demande avant tout de
+négliger le patriotisme, dans une question où il n'a
+que faire, et de juger le drame au strict point de vue
+dramatique.</p>
+
+<p>Voici le sujet, brièvement. Attila, après sa campagne
+dans les Gaules, campe au bord du Danube,
+où il attend la fille de l'empereur Valentinien, qu'il
+a fait demander en mariage. Il traîne derrière lui
+tout un troupeau de prisonniers, dans lequel se trouvent
+le roi des Burgondes, Herric, et sa fille Hildiga,
+sans compter une Parisienne, une femme du peuple,
+Gerontia. En outre, un général franc, Walter, qui
+aime Hildiga, commet l'imprudence de se présenter
+pour traiter de sa rançon et de celle de son père.
+Attila prend l'argent et le retient prisonnier. Puis,
+le drame se noue, dès que Maximin, ambassadeur
+de Rome, vient annoncer à Attila que l'empereur lui
+refuse sa fille. Attila, exaspéré, veut épouser Hildiga,
+je n'ai pas trop compris pourquoi; il l'aime sans
+doute, mais l'outrage de Valentinien n'avait rien
+à voir là dedans. D'ailleurs, non content de désespérer
+Hildiga par sa proposition, il pousse le raffinement
+jusqu'à vouloir être aimé devant tous; et il menace
+la jeune fille de massacrer son père, son amant, ses
+compatriotes, si elle ne feint pas pour sa personne la
+passion la plus aveugle. Hildiga doit accepter. Herric,
+Gérontia, d'autres encore la maudissent, sans qu'elle
+puisse relever la tête. Walter seul croit toujours en
+elle, et Attila finit par le faire décapiter devant Hildiga,
+qui se contente de se couvrir le visage de ses
+mains. Enfin, au dénoûment, lorsqu'il vient la retrouver
+dans la chambre nuptiale, la jeune épouse
+le tue d'un coup de hache.</p>
+
+<p>Tel est, en gros, le drame. Dans une étude qu'il a
+publiée sur son oeuvre, M. de Bornier a écrit ceci:
+«L'idée des <i>Noces d'Attila</i> est fort simple; tout vainqueur
+se détruit lui-même par l'abus de sa victoire,
+voilà l'idée philosophique; un tigre veut manger une
+gazelle, mais la gazelle se fâche, voilà le fait dramatique.»
+Acceptons cela, et examinons la mise en
+oeuvre.</p>
+
+<p>M. de Bornier ne nous a pas montré du tout un
+vainqueur se détruisant par l'abus de sa victoire, car
+Attila meurt d'un accident en pleines conquêtes, au
+milieu de ses armées victorieuses. Reste la fable du
+tigre et de la gazelle. J'admets que Hildiga soit une
+gazelle; ailleurs, M. de Bornier l'appelle une colombe;
+c'est plus tendre encore, et cela convient mieux
+aux grâces bien portantes de mademoiselle Rousseil.
+Mais quant au tigre, il est vraiment trop bon enfant
+et trop rageur à la fois. Je demande à m'expliquer
+longuement sur son compte.</p>
+
+<p>Cette figure d'Attila emplit le drame, et c'est, en
+somme, juger l'oeuvre que de l'étudier. M. de Bornier
+paraît avoir voulu reconstituer autant que possible la
+figure historique d'Attila, telle que nous la montrent
+les rares documents historiques. Son barbare est
+civilisé, l'homme de guerre est doublé en lui d'un
+diplomate aussi rusé que peu scrupuleux. Seulement,
+à côté de quelques traits acceptables, quelle étrange
+résurrection de ce terrible conquérant! Tout le monde
+l'insulte pendant quatre actes. Les prisonniers, Herric,
+Hildiga, Gerontia, Walter, d'autres encore, défilent
+devant lui, en lui jetant à la face les plus sanglantes
+injures, sans qu'il se mette une seule fois dans une
+bonne et franche colère. Ce n'est pas tout, Maximin
+vient le braver au nom de Rome, avec un étalage
+d'insolence lyrique, et il se contente de lutter de
+lyrisme avec l'insulteur. De temps à autre, il est vrai,
+il se dresse sur la pointe des pieds, en disant: «C'est
+trop de hardiesse!» Mais il s'en lient la, les hardiesses
+continuent, les plus humbles lui lavent la
+tête, on le traite à bouche que veux-tu de bourreau,
+de tyran, d'assassin; une vraie cible aux tirades
+patriotiques de chacun, un fantoche criblé de vers,
+lardé des mots de patrie et d'honneur. Ah! la bonne
+ganache de barbare! A coup sûr, le tigre ne s'est pas
+défendu contre M. de Bornier, qui, avant de le faire
+manger par sa gazelle, l'a accommodé sans péril à la
+sauce des beaux sentiments.</p>
+
+<p>Cet Attila est donc un brave homme. Ajoutons
+qu'il a des mouvements d'humeur. Ainsi, s'il tolère
+autour de lui les gens qui l'injurient, il fait crucifier
+ceux de ses soldats qui gardent le silence; voir l'épisode
+du premier acte. D'autre part, il donne l'ordre de
+couper le cou de Walter, dans un moment de vivacité;
+mais, en vérité, ce Walter a bien mérité son sort; on
+n'«embête» pas un tyran à ce point, le moindre tigre
+en chambre n'aurait certainement pas attendu d'être
+provoqué deux fois. La bonhomie imbécile de Géronte,
+jointe à la folie meurtrière de Polichinelle,
+voilà l'Attila de M. de Bornier. Dès qu'il a besoin de
+faire injurier son despote, le poète l'asseoit sur son
+trône et le tient immobile et patient, tant que la tirade
+se développe. Ensuite, il pousse un ressort, et le
+pantin lâche le fameux: «C'est trop de hardiesse!»
+Une seule fois, le pantin tue un homme, non pas
+parce que cet homme lui dit depuis huit heures du
+soir des choses excessivement désagréables, mais
+parce qu'il abuse de sa situation de noble prisonnier
+et de belle âme pour vouloir lui prendre sa femme.
+C'en est trop, le tigre est dans le cas de légitime défense.</p>
+
+<p>Je me laisse aller à la plaisanterie. Mais, en vérité,
+comment prendre au sérieux une pareille psychologie.
+Voilà le grand mot lâché: Toute cette tragédie,
+déguisée en drame romantique, est d'une psychologie
+enfantine. Essayez un instant de reconstituer
+les mouvements d'âme des personnages, de savoir à
+quelle logique ils obéissent, et vous arriverez à une
+analyse stupéfiante. Nous sommes ici dans une abstraction
+quintessenciée. Ce n'est plus la machine intellectuelle
+si bien réglée du dix-septième siècle. C'est
+un casse-cou continuel au milieu de nos idées modernes
+habillées à l'antique. On est en l'air, partout
+et nulle part, parmi des ombres qui cabriolent sans
+raison, qui marchent tout d'un coup la tête en bas,
+sans nous prévenir. Les personnages sont extraordinaires,
+mais ils pourraient être plus extraordinaires
+encore, et il faut leur savoir gré de se modérer, car il
+n'y a pas de raison pour qu'ils gardent le moindre
+grain de bon sens. Nous sommes dans le sublime.</p>
+
+<p>Oui, dans le sublime, tout est là. M. de Bornier
+lape à tous coups dans le sublime. Ses personnages
+sont sublimes, ses vers sont sublimes. Il y a tant de
+sublime là dedans, qu'à la fin du quatrième acte, j'aurais
+donné volontiers trois francs d'un simple mot
+qui ne fût pas sublime. Mais c'est justement au quatrième
+acte que le sublime déborde et vous noie. Ainsi
+je n'ai pas parlé d'Ellak, ce fils d'Attila qui a le coeur
+tendre et qui veut sauver Hildiga; quand il comprend,
+dans la chambre nuptiale, qu'elle va tuer son père, il
+est torturé par la pensée de prévenir celui-ci et de la
+livrer ainsi à sa fureur; mais Attila parle justement de
+faire mourir la mère d'Ellak pour une faute ancienne,
+et alors le jeune homme n'hésite plus, il livre son
+père à Hildiga pour sauver sa mère. Sublime, vous
+dis-je, sublime! Si ce n'était pas sublime, ce serait
+bête.</p>
+
+<p>Et quel coup de sublime encore que le dénoûment!
+Attila raconte à Hildiga le rêve qu'il a fait, en
+la voyant en vierge qui foulait au pied le serpent.
+Hildiga, flairant un piège, lui répond par un autre
+songe: elle a rêvé qu'elle l'assassinait d'un coup de sa
+hache. Vous croyez qu'Attila va se méfier et prendre
+ses précautions avec cette faible femme qu'il peut
+écraser d'une chiquenaude. Allons donc! Il passe
+avec elle derrière un rideau, et nous l'entendons
+tout de suite glousser comme un poulet qu'on
+égorge. C'est sublime!</p>
+
+<p>Le sublime, voilà la seule excuse, à ce point de
+dédain absolu pour tout ce qui est vrai et humain.
+D'ailleurs, M. de Bornier ne se défend pas d'avoir
+voulu se mettre en dehors de l'humanité. «Après
+bien des hésitations, dit-il, j'ai choisi le temps et le
+personnage d'Attila, précisément parce que le temps
+est obscur et le personnage peu connu.» Il insiste
+beaucoup sur ce point que personne ne peut pénétrer
+une âme comme celle d'Attila. Le despote lui-même,
+en parlant de l'histoire, dit qu'elle pourra le condamner,
+mais non pas le connaître.</p>
+
+<p>Dès lors, le poète est libre, il va se permettre toutes
+les gambades sur le dos d'Attila. Et c'est ainsi qu'il
+nous a donné ce stupéfiant barbare, qui a des allures
+de romantique de 1830, qui rappelle ces personnages
+d'un drame de Ponson du Terrail, je crois, disant:
+«Nous autres, gens du moyen âge...» Oui, Attila
+se traite lui même de barbare, parle de l'histoire et
+de la décadence, prédit tout ce qui doit arriver, porte
+sur ses actions les jugements que nous portons aujourd'hui.
+Et il n'y a pas qu'Attila, les autres personnages
+ne sont également que des chienlits modernes,
+lâchés dans une action baroque, et s'y conduisant
+avec nos idées et nos moeurs. Tous les mensonges
+sont accumulés: non seulement la psychologie de
+ces marionnettes est absurde, mais encore le drame
+est d'une fausseté absolue, comme histoire et comme
+humanité.</p>
+
+<p>Que reste-il? une fable, un sujet quelconque, auquel
+un poète dramatique a accroché des vers. Imaginez-vous
+un arbre planté en l'air, sans racine dans
+le sol, et dont les bras morts portent des drapeaux.
+Cela claque dans le vide, et le peuple applaudit.</p>
+
+<p>Dès lors, j'en suis amené à ne plus juger que les
+vers de M. de Bornier. Je sais des poètes qui se sont
+indignés. Ils refusent à l'auteur des <i>Noces d'Attila</i> le
+don de poésie. Cela me touche moins. Au théâtre,
+dans une étude de caractères et de passions, j'estime
+que le lyrisme est un don bien dangereux. Mais il est
+certain que M. de Bornier obtient une étrange cuisine,
+en passant tour à tour du procédé de Corneille
+au procédé de Victor Hugo. Cela me choque surtout
+parce que je ne crois pas à une alliance possible
+entre des maîtres de tempéraments différents. Les
+auteurs de juste milieu, ceux qui ont eu, comme
+Casimir Delavigne, l'ambition de concilier les extrêmes,
+ne sont jamais parvenus qu'à un talent bâtard
+et neutre n'ayant plus de sexe. C'est un peu le cas
+de M. de Bornier.</p>
+
+<p>Le directeur de l'Odéon a monté le drame richement.
+Mais franchement, malgré ses soins et l'argent
+qu'il a dépensé, rien n'est plus triste ni plus
+laid que le défilé de ces costumes baroques, qu'on
+nous donne comme exacts. Il y a là une orgie de
+cheveux, de barbes et de moustaches, de l'effet le
+plus extravagant. Du côté des Francs, tout le monde
+est blond, un ruissellement de filasse; du côté des
+Huns, tout le monde est brun, des poils trempés dans
+de l'encre et balafrant les visages comme des traits de
+cirage. C'est enfantin et lugubre. Quant à l'exactitude,
+elle me fait un peu sourire. Elle doit ressembler
+au respect historique de M. de Bornier. Ainsi,
+on a mis un entonnoir sur la tête de M. Marais. C'est
+très bien. Mais alors je déclare cela faible comme
+imagination. Du moment qu'on avait recours aux
+ustensiles de cuisine, je me plains qu'on n'ait pas
+coiffé M. Pujol d'une casserole et M. Dumaine d'un
+moule à pâtisserie. Remarquez que nous n'aurions
+pas réclamé, et que cela peut-être aurait été plus
+joli.</p>
+
+<p>On me trouvera sans doute bien sévère pour M. de
+Bornier. La vérité est que nous n'avons pas le crâne
+fait de même. Il me paraît être la négation de l'auteur
+dramatique tel que je le comprends; et comme
+nous n'avons aucun engagement l'un envers l'autre,
+je m'exprime avec une entière franchise, je dis tout
+haut ce que bien du monde pense tout bas. Cela
+est aussi honorable pour lui que pour moi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LE DRAME SCIENTIFIQUE</h3>
+
+<p>Le public des premières représentations a été
+bien sévère, au théâtre Cluny, pour ce pauvre
+M. Figuier. L'estimable savant, tenté par le succès du
+<i>Tour du monde en 80 jours</i> et d'<i>Un Drame au fond de
+la mer</i>, a eu l'idée, lui aussi, de découper une pièce
+à grand spectacle, dans les livres de vulgarisation
+scientifique qu'il publie depuis près de vingt ans, et
+qui se vendent à un nombre considérable d'exemplaires.
+Pour être chez lui, il s'est entendu avec
+M. Paul Clèves. Mais, grand Dieu! jamais bouffonnerie
+du Palais-Royal n'a égayé une salle comme
+les <i>Six Parties du monde</i>.</p>
+
+<p>Je ne raconterai pas la pièce, qui est taillée sur le
+patron du genre. Il s'agit d'un groupe de voyageurs
+lancés à la queue leu leu dans toutes les contrées imaginables.
+Une histoire quelconque relie les personnages
+les uns aux autres et explique tant bien que
+mal leur course au clocher. D'ailleurs, tout cela est
+le prétexte; l'intention de l'auteur est de présenter
+une suite de tableaux saisissants, une sorte de panorama
+géographique qui instruise et qui charme à la
+fois.</p>
+
+<p>Mon Dieu! la pièce est à coup sûr mal bâtie. Elle
+prête à rire par des puérilités, des façons innocentes
+et convaincues de présenter les choses. Rien n'est
+drôle parfois comme ces voyageurs qui dissertent au
+milieu des sauvages. Mais, en vérité, M. Figuier n'est
+pas l'inventeur du genre, et on a eu tort de lui faire
+porter tout le ridicule d'une pièce dont les modèles
+eux-mêmes sont parfaitement grotesques.</p>
+
+<p>J'avoue, quant à moi, faire une très faible différence
+entre les <i>Six Parties du monde</i> et le <i>Tour du monde
+en 80 jours</i>. Et, puisque le titre de cette dernière
+pièce vient sous ma plume, je veux dire combien
+une oeuvre pareille me paraît inférieure et drôlatique.
+Rien de moins scénique que l'idée sur laquelle elle
+repose; le héros de l'aventure, qui gagne un jour
+sans le savoir, peut être un monsieur intéressant
+pour des astronomes et des géographes, mais je jurerais
+bien que, sur les milliers de spectateurs qui
+sont allés à la Porte-Saint-Martin, quelques douzaines
+au plus ont compris l'ingéniosité scientifique
+du dénoûment. Tout le reste de l'intrigue est d'une
+banalité rare.</p>
+
+<p>L'épisode le plus saillant est celui de la veuve du
+Malabar que l'on va brûler vive; et quelle étonnante
+histoire, grosse de comique, lorsqu'un des héros
+épouse cette veuve, à son retour en Angleterre! Je
+connais peu d'intrigues qui mettent plus de solennité
+dans la charge. Quand j'ai vu jouer la pièce, tout
+m'y a paru stupéfiant.</p>
+
+<p>Certes, je m'explique parfaitement le succès.
+D'abord, il y avait un éléphant. Puis, deux ou trois
+tableaux étaient joliment mis en scène. On allait
+voir ça en famille, on y menait les demoiselles et
+les petits garçons qui avaient été sages. C'était un
+spectacle que les professeurs recommandaient. D'ailleurs,
+lorsqu'un courant de bêtise s'établit, il faut
+bien que tout Paris y passe. Moi, je préfère une
+féerie, je le confesse. Au moins une féerie n'a aucune
+prétention. Le côté irritant d'une machine
+telle que <i>le Tour du monde en 80 jours</i>, c'est qu'on
+rencontre des gens qui en parlent sérieusement,
+comme d'une oeuvre qui aide à l'instruction des
+masses. J'entends la science autrement au théâtre.</p>
+
+<p>Je me sens d'ailleurs beaucoup moins sévère pour
+<i>Un Drame au fond de la mer</i>. Il y avait là un tableau
+très original et d'un effet immense, celui du navire
+naufragé, avec ses cadavres, dans les profondeurs
+transparentes de l'Océan. Je sais bien que, pour arriver
+à ce tableau, et ensuite pour dénouer la pièce, les
+auteurs avaient entassé toute la friperie du mélodrame.
+Mais la pièce n'en contenait pas moins une
+trouvaille, tandis que <i>le Tour du monde en 80 jours</i> est
+un défilé ininterrompu de banalités, sans un seul tableau
+qui soit vraiment neuf. Si je m'explique le
+succès, je n'en trouve pas moins le public bon enfant
+et facile à contenter.</p>
+
+<p>Aussi est-ce pour cela que j'ai une grande indulgence
+devant la tentative malheureuse de M. Figuier.
+Il est tombé où d'autres ont réussi; mais le talent
+qu'il pourrait avoir importait peu. Il y a là une question
+du plus ou du moins qui ne me touche pas. S'il
+avait fait quelques coupures, s'il avait écouté les
+conseils d'un ami, il aurait mis son oeuvre debout,
+sans la rendre meilleure à mes yeux. C'est le genre
+qui est idiot, on doit dire cela carrément. Je vois là
+toul au plus des parades de foire que l'on devrait
+jouer dans des baraques en planches, des spectacles
+pour les yeux où le peuple achève de brouiller les
+quelques notions justes qu'il possède, des oeuvres
+bâtardes et grossières qui gâtent le talent des acteurs
+et qui acheminent notre théâtre national vers les
+pièces d'un intérêt purement physique.</p>
+
+<p>Remarquez que ce pauvre M. Figuier avait toutes
+sortes de bonnes intentions. Il voulait même être
+patriote, il avait pris des héros français, désireux de
+faire entendre que les Anglais et les Américains ne
+sont pas les seuls à courir le monde dans l'intérêt de
+la science. Le malheur est qu'il n'a pas su escamoter
+suffisamment les drôleries du genre. D'autre
+part, la scène étroite de Cluny ne se prêtait guère
+à un défilé des cinq parties du monde, augmentées
+d'une sixième. Fatalement, les moindres naïvetés
+y devenaient énormes. Il faut de la place, pour
+faire tenir une vaste bouffonnerie, établie sérieusement.
+Enfin, M. Figuier n'avait pas d'éléphant.
+Cela était décisif.</p>
+
+<p>Pauvre science! à quels singuliers usages on la
+rabaisse, pour battre monnaie! La voilà maintenant
+qui remplace le bon génie et le mauvais génie de nos
+contes d'enfants. Certes, lorsque j'annonce que le
+large mouvement scientifique du siècle va bientôt atteindre
+notre scène et la renouveler, je ne songe
+guère à cette vulgarisation en une douzaine de tableaux
+de quelque notion élémentaire que les enfants
+savent en huitième. Il y a là une veine de succès que
+les faiseurs exploitent, rien de plus. Ce que je veux
+dire, c'est que l'esprit scientifique du siècle, la méthode
+analytique, l'observation exacte des faits, le
+retour à la nature par l'étude expérimentale, vont
+bientôt balayer toutes nos conventions dramatiques
+et mettre la vie sur les planches.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LA COMÉDIE</h3>
+<br>
+<h3>I</h3>
+
+<p>Mes confrères en critique dramatique ont bien
+voulu, pour la plupart, parler de mon dernier roman,
+à propos de <i>Pierre Gendron</i>, la pièce que MM. Lafontaine
+et Richard viennent de donner au Gymnase.
+Sans accuser les auteurs de plagiat, quelques-uns
+ont admis certaines ressemblances entre cette comédie
+et l'<i>Assommoir</i>. Loin de moi la pensée de me
+montrer plus sévère. Je tiens MM. Lafontaine et
+Richard pour de galants hommes qui se seraient
+adressés à moi, s'ils avaient eu la moindre velléité
+de tirer une pièce de mon livre. D'ailleurs, ils ont fait
+dire dans la presse que <i>Pierre Gendron</i> était écrit
+avant l'Assommoir, et cela doit suffire. Certes, je
+ne réclame pas une enquête. Je m'estime simplement
+heureux que les directeurs ne se soient pas
+montrés plus empressés de jouer la pièce; car, dans
+ce cas, ce serait moi qui aurais pu être traité de plagiaire.</p>
+
+<p>Seulement, la rencontre entre les deux oeuvres est
+vraiment prodigieuse. Il y a là un cas littéraire sur
+lequel je me permets d'insister, uniquement pour la
+curiosité du fait.</p>
+
+<p>Imaginez qu'un auteur dramatique veuille tirer un
+drame de l'<i>Assommoir</i>. La grosse difficulté qu'il rencontrera
+sera le noeud même du drame, le ménage à
+trois, le retour de l'ancien amant que le mari ramène
+auprès de sa femme, un jour de soûlerie. Dans
+la vie réelle, j'ai connu des Coupeau, lentement
+hébétés par la boisson. Mais un romancier seul peut
+employer aujourd'hui de tels personnages, parce
+qu'il a le loisir de les analyser à l'aise et de tirer d'eux
+les terribles leçons de la vérité. Au théâtre, ils restent
+encore d'un maniement presque impossible.</p>
+
+<p>Tout le problème, pour un auteur dramatique, serait
+donc d'accommoder Coupeau et Lantier, de façon à
+ce qu'ils pussent paraître devant le public, sans trop
+le révolter. Il faudrait, tout en gardant la situation du
+ménage à trois, trouver un arrangement qui maintiendrait
+l'aventure dans cette convention d'honnêteté
+scénique, hors de laquelle une pièce est fort compromise.
+En un mot, étant donné Gervaise, Lantier et
+Coupeau, il s'agirait de les conserver tous les trois, et
+pourtant de les rendre possibles, en modifiant légèrement
+les données du roman.</p>
+
+<p>Eh bien, MM. Lafontaine et Richard ont trouvé
+une solution très agréable. J'avais songé à ces choses,
+avant la représentation de leur pièce, et j'ai été réellement
+surpris de ne pas avoir eu l'idée d'une solution
+aussi habile. Certainement, ce qui m'a empêché
+de la trouver, c'est la pensée qu'un roman transporté
+au théâtre doit rester entier. Mais des auteurs qui ne
+seraient tenus à aucun respect envers l'<i>Assommoir</i>, et
+qui préféreraient même s'en écarter un peu, n'inventeraient
+pas une adaptation plus adroite que <i>Pierre
+Gendron</i>. Et cela est d'autant plus miraculeux que
+cette comédie a été écrite avant le roman.</p>
+
+<p>Voici l'adaptation. Faites que Coupeau ne soit pas
+marié avec Gervaise, et admettez que Coupeau, tout
+en connaissant Lantier, ignore ses anciens rapports
+avec la jeune femme; dès lors, Coupeau, qui est un
+honnête ouvrier, pourra ramener Lantier dans son
+ménage, et, de ce retour, naîtront tous les éléments
+dramatiques nécessaires. Gervaise, naturellement,
+tremblera devant Lantier et refusera avec horreur le
+marché de honte qu'il lui offre pour garder le silence.
+Quant au dénoûment, il sera aimable ou triste,
+selon le théâtre où l'on portera la pièce.</p>
+
+<p>Mais la rencontre la plus curieuse est peut-être
+que le retour de Lantier, dans le roman et dans le
+drame, a lieu pendant un repas de famille. Seulement,
+dans le roman, le repas est donné le jour de la fête
+de Gervaise; tandis que, dans le drame, il a lieu le
+jour de la fête de Coupeau.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de faire remarquer les conséquences
+énormes que la légère modification du sujet
+amène au point de vue théâtral. Au lieu de cette déchéance
+lente du ménage, qui est le roman tout entier,
+on n'a plus qu'un honnête ménage d'ouvriers
+tyrannisé et menacé par un sacripant. Les auteurs ont
+même chargé Lantier en noir; ils en ont fait un assassin,
+que les gendarmes emmènent au dénoûment,
+ce qui est vraiment trop gros et noie leur oeuvre dans
+les eaux vulgaires du mélodrame. Quant à Coupeau
+et à Gervaise, ils se marient et sont heureux. On prétend,
+il est vrai, que la pièce était en cinq actes et
+qu'on l'a réduite pour les besoins du Gymnase. Je serais
+bien curieux de connaître les deux actes que
+M. Montigny a fait couper.</p>
+
+<p>Et voyez le prodige, les rencontres ne s'arrêtent
+pas là! La fille des Coupeau, Nana, est aussi dans la
+pièce. Or, cette Nana était encore bien embarrassante;
+on pouvait, à la vérité, ne pas pousser les
+choses jusqu'au bout, en la ramenant au bercail,
+avant qu'elle eût glissé à la faute; mais elle n'en demeurait
+pas moins un danger, si l'on ne mettait pas
+à côté d'elle une consolation. Aussi Nana a-t-elle une
+soeur, une demoiselle bien élevée et sans tache,
+grandie en dehors du milieu ouvrier, et qui, au
+dénoûment, épousera le patron de la fabrique où
+travaille Coupeau. Cela compense tout.</p>
+
+<p>Je ne veux pas insister davantage. Je répète une
+fois encore que j'accuse le hasard seul. Il m'a paru
+simplement intéressant de montrer comment, sans
+le vouloir, MM. Lafontaine et Richard ont tiré de
+l'<i>Assommoir</i> la pièce que des hommes de théâtre auraient
+pu y trouver. En outre, comme j'ai accordé de
+grand coeur à deux auteurs dramatiques l'autorisation
+de porter sur les planches le sujet de mon livre, j'ai
+pensé que je devais me prononcer sur la question
+soulevée dans la presse, à propos de <i>Pierre Gendron</i>.</p>
+
+<p>Si l'on veut maintenant mon avis tout net sur cette
+comédie, j'ajouterai qu'elle me plaît médiocrement.
+Les auteurs ont dû la baser sur une situation fausse.
+Toute la pièce tient sur ce fait que Gervaise a refusé
+d'épouser Coupeau, parce qu'elle a appartenu à Lantier,
+et qu'elle courbe la tête sous l'éternelle honte de
+cette liaison. Il faut connaître bien peu le milieu où
+s'agitent les personnages, pour prêter un tel sentiment
+à Gervaise. Dans la réalité, elle serait depuis
+longtemps la femme légitime de Goupeau. Seulement,
+comme je l'ai expliqué, si elle était sa femme, les auteurs
+retomberaient dans la situation embarrassante
+du roman, et ils ont dû choisir entre la convention
+théâtrale et la vérité.</p>
+
+<p>Je ne parle pas du dénoûment, je sais très bien
+que c'est là un dénoûment imposé par le Gymnase.
+On se marie trop à la fin, et toute cette action terrible
+tombe en plein dans la confiture. Voyez-vous
+Nana ramenée saine et sauve, comme s'il suffisait d'un
+tour d'escamotage pour transformer en bonne petite
+fille une coureuse de trottoirs, qui appartient de naissance
+au pavé parisien! Je voudrais que l'on sentît
+bien la à quel point de mensonge on a rabaissé le
+théâtre. Car soyez convaincus que MM. Lafontaine et
+Richard sont trop intelligents pour ne pas savoir eux-mêmes
+qu'ils mentent. La vérité est qu'ils ont eu
+peur, et avec raison; ils se sont dit qu'ils devaient se
+conformer au désir du public, qui aime les dénoûments
+aimables.</p>
+
+<p>J'arrive ainsi au singulier jugement porté par plusieurs
+de mes confrères qui ont vu, dans <i>Pierre Gendron</i>,
+un manifeste naturaliste au théâtre. Gomme toujours,
+c'est la forme, l'expression extérieure de la pièce
+qui les a trompés. Il a suffi que les personnages employassent
+quelques mots d'argot populaire, pour qu'on
+criât au réalisme. On ne voit que la phrase, le
+fond échappe.</p>
+
+<p>Certes, on ne saurait trop louer MM. Lafontaine et
+Richard, en mettant des ouvriers en scène, de leur
+avoir conservé certaines tournures de langage, qui
+marquent la réalité du milieu. C'était déjà là une audace,
+et il faut les en remercier. Seulement, j'aurais
+voulu les voir pousser plus loin l'amour du vrai, s'attaquer
+aux moeurs elles-mêmes, à la réalité des faits.
+Leur Gendron, c'est l'éternel bon ouvrier des mélodrames;
+leur Louvard, c'est le traître qu'on a vu tant
+de fois. Les bonshommes n'ont pas changé; ils restent
+jusqu'au cou dans la convention. Ils commencent à
+parler leur vraie langue, voilà tout.</p>
+
+<p>Paris a besoin d'un certain nombre de plaisanteries
+courantes. Que les chroniqueurs, les échotiers, tout
+le personnel rieur et turbulent de la petite presse, ait
+lancé une série de calembredaines sur le mouvement
+littéraire actuel, rien de plus acceptable; que l'on
+fasse par moquerie tenir le naturalisme dans l'argot
+des barrières, l'ordure du langage et les images risquées,
+cela s'explique, et nous tous qui défendons la
+vérité, nous sommes les premiers à sourire de ces
+plaisanteries, lorsqu'elles sont spirituelles. Mais, en
+France, on ne saurait croire combien est dangereux
+ce jeu de la raillerie. Les esprits les plus épais et
+les plus sérieux finissent par accepter comme des jugements
+définitifs les aimables bons mots de la presse
+légère.</p>
+
+<p>Ainsi, on tend à admettre que l'argot entre comme
+une base fondamentale dans notre jeune littérature.
+On vous clôt la bouche, en disant: «Ah! oui, ces
+messieurs qui remplacent la langue de Racine par
+celle de Dumollard!» Et l'on est condamné. Vraiment!
+nous nous moquons bien de l'argot! Quand on
+fait parler un ouvrier, il est d'une honnêteté stricte,
+je crois, de lui conserver son langage, de même qu'on
+doit mettre dans la bouche d'un bourgeois ou d'une
+duchesse des expressions justes. Mais ce n'est là que
+le côté de forme du grand mouvement littéraire contemporain.
+Le fond, certes, importe davantage.</p>
+
+<p>Par exemple, au théâtre, c'est un triomphe médiocre
+que de placer de loin en loin une expression
+populaire. J'ai remarqué que l'argot fait toujours
+rire à la scène, lorsqu'on le ménage habilement. Il est
+beaucoup plus difficile de s'attaquer aux conventions,
+de faire vivre sur les planches des personnages taillés
+en pleine réalité, de transporter dans ce monde
+de carton un coin de la véritable comédie humaine.
+Cela est même si mal commode que personne n'a
+encore osé, parmi les nouveaux venus, qui ne sont
+pourtant pas timides.</p>
+
+<p>Il faut remettre l'argot à sa place. Il peut être une
+curiosité philologique, une nécessité qui s'impose à
+un romancier soucieux du vrai. Mais il reste, en somme,
+une exception, dont il serait ridicule d'abuser.
+Parce qu'il y a de l'argot dans une oeuvre, il ne s'ensuit
+pas que cette oeuvre appartient au mouvement
+actuel. Au contraire, il faut se méfier, car rien n'est
+un voile plus complaisant qu'une forme pittoresque;
+on cache là-dessous toutes les erreurs imaginables.</p>
+
+<p>Ce qu'il faut demander avant tout à une oeuvre, que
+le romancier ait cru devoir prendre la plume d'Henri
+Monnier ou celle de Bossuet, c'est d'être une étude
+exacte, une analyse sincère et profonde. Quand les
+personnages sont plantés carrément sur leurs pieds
+et vivent d'une vie intense, ils parlent d'eux-mêmes
+la langue qu'ils doivent parler.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>La première représentation au Gymnase de <i>Châteaufort</i>,
+une comédie en trois actes de madame de
+Mirabeau, m'a paru pleine d'enseignements. Pendant
+que le public tournait au comique les situations dramatiques,
+et que les critiques se fâchaient en criant à
+l'immoralité, je songeais qu'il y avait là un malentendu
+bien grand, j'aurais voulu pouvoir transformer
+d'un coup de baguette cette pièce mal faite en une
+pièce bien faite, et changer ainsi en applaudissements
+les rires et les indignations; car, au fond, il s'agissait
+uniquement d'une question de facture.</p>
+
+<p>Voici, en gros, le sujet de la pièce. Le marquis de
+Ponteville a donné sa fille Nadine en mariage à M. de
+Châteaufort, un homme de la plus grande intelligence,
+que le gouvernement vient même de charger d'une
+mission diplomatique. Puis, le marquis s'est remarié
+avec une demoiselle d'une réputation équivoque.
+Mais voilà que Nadine acquiert la preuve, par une
+lettre, que son mari a été l'amant de sa belle-mère.
+Le beau Châteaufort, l'homme irrésistible et magnifique,
+est un simple gredin. Précisément, il vient de
+commettre une première scélératesse. Aidé de la marquise,
+il a décidé le marquis à lui léguer le château
+de Ponteville, au détriment de Pierre, le frère aîné
+de Nadine. Celui-ci apprend tout par le notaire qui
+a rédigé le testament. Un singulier notaire qui, pour
+se venger d'avoir reçu des honoraires trop faibles,
+dénonce tout le monde, et apprend surtout à la marquise
+que Nadine a des rendez-vous avec M. de
+Varennes, rendez vous fort innocents d'ailleurs. Dès
+lors, la guerre est déclarée entre les deux femmes.
+Madame de Ponteville accuse madame de Châteaufort
+d'adultère, et fait prendre par le marquis une
+lettre que celle-ci semble vouloir dissimuler. Mais
+justement cette lettre est celle qui révèle la liaison de
+Châteaufort et de madame de Ponteville. Le marquis
+a un coup de sang, dont il se tire pour se lamenter.
+Enfin Châteaufort, auquel le gouvernement vient de
+retirer sa mission, comprend qu'il gêne tout le
+monde, qu'il n'y a pas d'issue possible, et il se décide
+à dénouer le drame en se faisant sauter la cervelle.</p>
+
+<p>Certes, je ne défends point les inexpériences ni les
+maladresses de la pièce. Seulement, je me demande
+quelle a été la véritable intention de madame de Mirabeau.
+A coup sûr, son idée première a dû être de
+mettre debout la haute figure de Châteaufort. On dit
+que son héros était, dans le principe, député et ambassadeur;
+la censure aurait diminué le personnage,
+en en faisant un simple diplomate, envoyé en mission
+particulière.</p>
+
+<p>Mais l'indication suffit. On comprend immédiatement
+quel est le personnage, le type que l'auteur a
+voulu créer. Châteaufort n'est point l'aventurier vulgaire.
+Son nom est à lui; de plus, il a une grande
+intelligence, une haute situation. Sa perversion est
+un fruit de l'époque et du milieu. Il est la pourriture
+en gants blancs, l'intrigue toute puissante, l'homme
+public qui abuse de son mandat, le cerveau vaste qui
+combine le mal. Cet homme, titré, occupant une des
+situations politiques les plus en vue, représente donc
+la corruption dans les hautes classes, avec ce qu'elle
+a d'intelligent, d'élégant et d'abominable.
+Je ne sais si je me fais bien comprendre. Mais il y
+avait, à mon sens, une création très large à tenter
+avec un tel personnage. Il est de notre temps; on l'a
+rencontré dans vingt procès scandaleux. Il a poussé
+sur les décombres des monarchies; il ne peut plus
+avoir de pensions sur la cassette des rois, et il bat
+monnaie avec ses titres et ses situations officielles.
+Regardez autour de vous, très haut, et vous le reconnaîtrez.
+Je comprends donc parfaitement que madame
+de Mirabeau n'ait pu résister à la tentation de
+mettre au théâtre une figure si contemporaine et si
+puissamment originale.</p>
+
+<p>Maintenant, le malheur est qu'elle l'a mise sans
+aucune prudence. Elle avait besoin d'une histoire
+quelconque pour employer le héros, et l'histoire
+qu'elle a choisie est des moins heureuses. Encore
+aurait-elle pu s'en contenter, car les histoires en elles-mêmes
+importent peu. Mais il fallait alors souffler la
+vie à tous ces pantins, donner aux faits la profonde
+émotion de la vérité. J'arrive ici au vif de la question,
+et je demande à m'expliquer très nettement.</p>
+
+<p>Le soir de la première représentation, le public riait
+et la critique se fâchait, ai-je dit. Dans les couloirs,
+j'entendais dire que l'immoralité de la pièce était
+révoltante, qu'un pareil monde n'existait pas. Surtout,
+c'était le langage qui blessait; des spectateurs
+juraient que les femmes du monde ne parlent pas
+avec cette crudité et ne se lancent point ainsi leurs
+amants à la tête. Que répondre à cela? on sourit
+on hausse les épaules. La brutalité est partout, en
+haut comme en bas. Quand les passions soufflent, les
+marquises deviennent des poissardes. Il n'y a que les
+tout jeunes gens qui se font du grand monde une idée
+d'Olympe, où les bouches des dames ne lâchent que
+des perles.</p>
+
+<p>Pour mon compte,&mdash;j'ignore si j'ai l'âme plus
+scélérate que la moyenne du public,&mdash;je ne trouve,
+dans <i>Châteaufort</i>, pas plus de gredinerie que dans
+beaucoup d'autres pièces applaudies pendant cent
+représentations. Que voyons-nous donc d'épouvantable
+dans cette oeuvre? Un homme qui a eu des relations
+avec sa belle-mère, et qui convoite les biens de
+son beau-père. Mais ce sont là de simples gentillesses,
+à côté de l'amas effroyable des noirs forfaits de
+notre répertoire. Je ne citerai pas les tragédies grecques,
+ni les mélodrames du boulevard, où l'on s'empoisonne
+en famille avec le plus belle tranquillité du
+monde. Je rappellerai simplement les oeuvres de cette
+année, l'<i>Étrangère</i>, par exemple, où le duc de Septmont
+se conduit en vilain monsieur, tout comme
+Châteaufort.</p>
+
+<p>Pourquoi, en ce cas, rit-on et se fâche-t-on au
+Gymnase? C'est uniquement parce que l'auteur a
+manqué de science et d'adresse. Il aurait pu nous
+conter une aventure dix fois plus odieuse et nous
+l'imposer parfaitement, s'il avait su procéder avec
+art. Question de facture, rien de plus, je le répète. Le
+public a acclamé d'autres vilenies, sans s'en douter.
+Les infamies ne l'effrayent pas, la façon de présenter
+les infamies seule le révolte.</p>
+
+<p>La grande faute de madame de Mirabeau a été de
+bâtir son action dans le vide. Ses personnages n'ont pas
+d'acte civil. On ne sait d'où ils viennent, qui ils sont,
+comment s'est passée leur vie jusqu'au jour où on
+nous les présente. Châteaufort aurait eu besoin d'être
+expliqué dans ses antécédents. Cette grande figure
+devait être complète. Un drame n'est pas un coup de
+tonnerre dans un ciel bleu; il faut circonstancier et
+amener les orages de la passion et des intérêts.</p>
+
+<p>Une autre faute grave est d'avoir raidi les personnages
+dans une attitude. Châteaufort, à mon sens,
+manque surtout de souplesse. Le marquis est une
+ganache et la marquise une louve de mélodrame.
+Quant à Nadine, elle serait le seul personnage sympathique,
+si elle n'était pas toujours en colère. La vie a
+plus de bonhomie, et, même dans les crises dramatiques,
+il faut conserver aux personnages des échappées
+de repos et de détente. Une action toute nue,
+une abstraction pure, ne réussit au théâtre qu'à la
+condition d'être maniée par des mains très savantes,
+qui la conduisent avec une raideur de démonstration
+géométrique.</p>
+
+<p>D'ailleurs, madame de Mirabeau est loin de manquer
+de talent. J'ose même confesser que son oeuvre
+m'a beaucoup plus intéressé que certaines pièces,
+jouées dans ces derniers temps, et qui ont réussi. Cela
+est si peu ordinaire, une belle inexpérience, parlant
+carrément, appelant les choses par leurs noms, allant
+droit devant elle sans crier gare. Il y a bien des
+hommes, parmi nos auteurs dramatiques, auxquels je
+souhaiterais l'énergie de madame de Mirabeau. Et il
+ne faut pas ricaner, employer le gros mot de brutalité,
+l'énergie reste une chose rare et belle, qu'on
+n'acquiert pas, et qui fait les grandes oeuvres. On ne
+devient pas fort, tandis que l'on peut émonder sa
+force et trouver un équilibre.</p>
+
+<p>Dans tout cela, il y a une morale à tirer. La chute
+<i>Châteaufort</i> va être un argument de plus entre les
+mains de ceux qui refusent la vérité au théâtre, sous
+prétexte que la vérité est affligeante et que le public
+demande avant tout des tableaux consolants. Je les
+entends d'ici foudroyer les héros corrompus, déclarer
+que le théâtre n'est pas une dalle de dissection, réclamer
+des idylles qui ne contrarient pas leur digestion.
+Avez-vous remarqué une chose? il est rare qu'un
+honnête homme se scandalise en face d'un coquin;
+ce sont les coquins eux-mêmes qui crient le plus fort,
+comme s'ils voyaient une allusion personnelle dans
+le personnage qu'on leur montre.</p>
+
+<p>Donc, c'est le naturalisme au théâtre qui payera
+une fois de plus les pots cassés. Il va être formellement
+conclu que toutes les plaies ne sont pas bonnes
+à montrer, surtout lorsqu'il s'agit des plaies du beau
+monde. Et l'on aura raison, dans un certain sens. Je
+crois qu'on peut tout dire et tout peindre, mais je
+commence à être persuadé aussi qu'il y a façon de
+tout peindre et de tout dire. Là est la solution du problème.</p>
+
+<p>Ah! comme nous serions forts, si un naturaliste,
+sans rien perdre de sa méthode d'analyse ni de sa
+vigueur de peinture, naissait avec le sens du théâtre,
+cette adresse du métier qui escamote les difficultés au
+nez du public. Il n'est pas vrai, à coup sûr, que tout
+le théâtre soit dans le métier, comme on le répète.
+Le métier suffit le plus souvent, mais le métier pourrait
+aussi aider simplement à rendre possible sur les
+planches les drames et les comédies de la vie réelle.
+Apporter la vérité et savoir l'imposer, tel doit être
+le but.</p>
+
+<p>Aussi ne me lasserai-je pas de répéter aux jeunes
+auteurs dramatiques qui grandissent: «Voyez les
+chutes de toutes les pièces naturalistes tentées depuis
+dix ans. Est-ce à dire que le mensonge seul réussit au
+théâtre? Non, certes. Il faut garder sa foi dans le vrai,
+même quand le vrai semble crouler de toutes parts.
+La vérité reste supérieure, inattaquable, souveraine.
+C'est à notre imbécillité, à notre manque de talent,
+qu'il faut s'en prendre. C'est nous, et non pas la
+vérité, qui faisons tomber nos pièces. Etudiez donc
+le théâtre, comparez et cherchez. Il existe certainement
+une tactique pour conquérir le public, on flaire
+dans l'air une formule, qu'un débutant découvrira,
+et qui indiquera la voie à suivre, si l'on veut donner
+à notre théâtre une vie nouvelle. Les révolutions dans
+les idées ne se précisent et ne triomphent que grâce
+à une formule. Inventez une facture, tout est là.»</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Deux débutants, MM. Jules Kervani et Pierre de
+l'Estoile, ont fait jouer au Troisième-Théâtre-Français
+une pièce en cinq actes: <i>l'Obstacle</i>.</p>
+
+<p>Voici, en gros, le sujet. Un jeune homme, Georges
+de Liray, a rencontré aux bains de mer une adorable
+jeune fille, mademoiselle de Champlieu. Il l'aime, il
+demande sa main à M. de Champlieu, et là il apprend
+tout un drame de famille: la mère de la jeune fille
+n'est pas morte, comme on l'a dit, elle a fui, il y a des
+années, avec un amant. Georges n'en poursuit pas
+moins son projet de mariage; mais il se heurte contre
+un nouveau drame, son père lui confesse qu'il est
+l'amant de madame de Champlieu, laquelle a naturellement
+changé de nom. Dès lors, le mariage entre
+les jeunes gens paraît impossible. Les auteurs se
+sont tirés de toutes ces difficultés accumulées, en
+condamnant M. de Liray à un exil lointain et en
+empoisonnant madame de Champlieu, qui meurt pardonnée
+de son mari.</p>
+
+<p>La critique a bien accueilli cette oeuvre. Elle a fait
+des réserves, mais elle a été unanime à y constater
+des situations fortes et des scènes bien faites. Ses réserves
+ont surtout porté sur l'impasse dans laquelle
+les auteurs se sont mis, en choisissant un de ces
+sujets dont il est impossible de sortir. Ses éloges se
+sont adressés à l'habileté de l'exposition, aux coups
+de théâtre successifs: la confession de M. de Champlieu;
+l'aveu de M. de Liray à son fils; la rencontre des
+deux pères, avec la femme coupable entre eux. On a
+trouvé tout cela, je le répète, très bien combiné, emmanché
+solidement, fabriqué avec adresse. Aussi a-t-on
+salué MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile
+comme des jeunes écrivains heureusement doués
+pour le théâtre.</p>
+
+<p>J'ai eu la curiosité de lire tout ce qu'on a écrit sur
+<i>l'Obstacle</i>, et j'affirme que le seul regret de la critique
+a été que les auteurs n'eussent pas pu sortir plus brillamment
+du problème insoluble qu'ils s'étaient posé.
+Imaginez un joueur de piquet dont une nombreuse
+galerie suit le jeu. La galerie est émerveillée par la
+hardiesse de l'écart et tout à fait enchantée par deux
+ou trois coups successifs qui dénotent une science
+hors ligne. Malheureusement, la fin de la partie est
+moins brillante: le joueur gagne, mais grâce à des
+expédients dangereux, et il ne gagne que d'un point.
+Alors, la galerie dit: «C'est fâcheux, une partie si
+bien commencée! N'importe, ce joueur n'est pas la
+première mazette venue.» Telle a été exactement
+l'attitude de la critique, à l'égard de MM. Jules Kervani
+et Pierre de l'Estoile.</p>
+
+<p>Eh bien! que ces messieurs me permettent de leur
+tenir un autre langage. Je suis le seul de mon opinion;
+aussi vais-je lâcher d'être très clair et d'appuyer
+mon dire sur des arguments décisifs. Certes,
+les deux auteurs, en écrivant <i>l'Obstacle</i>, ont fait une
+oeuvre très honorable, et je me réjouis de leur succès.
+Mais je crois remplir strictement mon devoir de critique,
+en leur disant qu'ils ont choisi là une formule
+dramatique inférieure, et qu'ils doivent se dégager
+au plus tôt de cette formule, s'ils ont la moindre ambition
+littéraire.</p>
+
+<p>J'arrive aux preuves. Que sont leurs personnages?
+Des pantins, pas davantage. Les jeunes gens sont
+des jeunes gens, les pères sont des pères, le tout complètement
+abstrait, chaque figure représentant une
+idée et non un individu. Il me semble voir ces personnages
+portant chacun un écriteau sur la poitrine:
+«Moi je suis un jeune homme honnête qui aime
+une jeune fille... Moi je suis un père honnête dont
+la femme s'est mal conduite...» Quant à l'homme
+que cache l'écriteau, il nous reste profondément
+inconnu; nous ne voyons seulement pas le bout de
+son nez, nous ignorons ce qu'il a dans le ventre.
+Aucune analyse humaine, en somme; pas un seul
+document nouveau, une simple exhibition de sentiments
+généraux qui manquent même de tout relief
+artistique.</p>
+
+<p>Mais les faits sont encore plus significatifs. Si les
+personnages restent uniquement des poupées destinées
+à être rangées sur une table, comme les soldats
+de plomb des enfants, tout l'intérêt se porte sur le
+drame dont ils vont être les acteurs complaisants. Ils
+deviennent passifs, ils subissent l'action, demeurent
+où on les place, font un pas en arrière ou en avant,
+selon les besoins de la stratégie dramatique. Or, rien
+n'est plus étrange que cette action qu'ils subissent.
+Il s'agit pour les auteurs de pousser leurs soldats de
+plomb, de les mettre en face les uns des autres, dans
+des positions critiques, de faire croire qu'ils sont
+perdus et qu'ils vont se manger, puis de les dégager
+le plus habilement possible, en sacrifiant ceux qui
+sont trop embarrassants, et de dire enfin au public
+ravi: «Mesdames et Messieurs, voilà comment la
+farce se joue. Tout ceci n'était que pour vous plaire et
+vous montrer notre adresse d'escamoteurs.» Peu
+importent la vie réelle, le développement logique des
+histoires vraies, la grandeur simple de ce qui se passe
+tous les jours sous nos yeux. Les hommes d'expérience
+et d'autorité vous répéteront qu'il faut des situations
+au théâtre; entendez par là qu'il faut mener
+en guerre vos soldats de plomb et vous exercer à les
+jeter dans des bagarres, pour avoir la gloire de les en
+tirer sans une égratignure.</p>
+
+<p>Je le dis une fois encore, l'art dramatique ainsi
+entendu est un art absolument inférieur, qui doit dégoûter
+les penseurs et les artistes. Je parlais d'une
+partie de piquet. Mais il est une comparaison plus
+juste encore, celle d'une partie d'échecs. Les personnages
+ne sont plus que des pions. MM. Jules Kervani
+et Pierre de l'Estoile ont pu se dire: «Les blancs font
+mat en cinq coups.» Et ils ont joué leurs cinq actes.
+Oui, leurs personnages sont en bois, de simples
+pièces de buis; j'accorde, si l'on veut, qu'on les a
+sculptés et qu'ils ont des figures humaines; mais ils
+n'ont sûrement ni cervelles ni entrailles. Quant au
+drame, il devient une combinaison, plus ou moins
+ingénieuse; on entend le petit claquement des pièces
+sur l'échiquier, et le problème est résolu, la critique
+se contente de déclarer le lendemain: «Bien joué!»
+ou: «Mal joué!» De l'étude humaine, de l'analyse
+des tempéraments, de la nature des milieux, pas un
+mot!</p>
+
+<p>Voilà, n'est-ce pas, qui est d'un grand vol, voilà qui
+élargit singulièrement notre littérature dramatique!
+Remarquez que les pièces à situations qui règnent aujourd'hui,
+n'ont envahi le théâtre que depuis le commencement
+du siècle. Ce sont elles qui ont imposé
+l'étrange code auquel on veut soumettre tous les
+débutants. Les fameuses règles, le critérium d'après
+lequel on juge si tel écrivain est ou n'est pas doué
+pour le théâtre, viennent de ces pièces. Peu à peu,
+elles se sont imposées comme un amusement facile
+qui intéresse sans faire penser, et on a voulu plier
+toutes les productions dramatiques à leur formule. Il
+n'a plus été question que «des scènes à faire». On
+a déserté la grande étude humaine pour ce joujou,
+mettre des bonshommes en bataille et leur faire exécuter
+des culbutes de plus en plus compliquées.
+Ajoutez que des esprits ingénieux, et même quelques
+esprits puissants, se sont livrés à ce jeu et y ont accompli
+des merveilles. Voilà comment le théâtre actuel,&mdash;une
+simple formule passagère dont on veut
+faire «le théâtre»,&mdash;occupe les planches, à la grande
+tristesse des écrivains naturalistes.</p>
+
+<p>Souvent la critique cite les maîtres. C'est pourtant
+peu les honorer que de ne point se montrer sévère pour
+les pièces à situations. Dans toutes les littératures,
+tous les chefs-d'oeuvre dramatiques condamnent ces
+pièces et montrent leur infériorité. Certes, ce n'est
+ni dans le théâtre grec, ni dans le théâtre latin que
+nos auteurs habiles ont pris les règles du petit jeu
+de société auquel ils se livrent. Ni Shakespeare ni
+Schiller ne leur ont enseigné l'art de plonger un
+personnage dans une fable compliquée, puis de l'en
+retirer par la peau du cou, sans que ses vêtements
+eux-mêmes aient souffert. Si j'arrive à nos classiques,
+l'exemple devient encore plus frappant. Où
+prend-on que Corneille, Molière, Racine sont les
+maîtres du théâtre à notre époque? Les auteurs contemporains
+n'ont rien d'eux, je ne parle pas du talent,
+mais de l'entente de la scène et de la veine dramatique.
+Qu'on cesse donc de parler des maîtres, à propos
+de notre théâtre actuel, car nous les insultons
+chaque jour par la façon ridicule et étroite dont
+nous employons leur glorieux héritage.</p>
+
+<p>La formule qui règne en ce moment n'a donc pas
+d'excuse. Elle ne saurait même invoquer en sa faveur
+la tradition. Elle ne se rattache en rien aux chefs-d'oeuvre
+de notre littérature dramatique. Je ne puis
+développer ici les arguments que je fournis; mais il
+est aisé de le faire. Cette formule est née de l'ingéniosité
+et de l'habileté d'une génération d'auteurs.
+Elle a récréé le public, car elle offre le gros intérêt du
+roman-feuilleton, dont l'invention a passionné la
+masse des lecteurs illettrés. Et c'est ainsi qu'elle s'est
+étalée, au point de faire dire qu'elle est tout le théâtre,
+et qu'en dehors d'elle il n'y a pas de succès possible.
+Heureusement, l'histoire littéraire est là pour affirmer
+que l'étude de l'homme passe avant tout, avant l'action
+elle-même. On a découragé les esprits supérieurs
+en faisant un simple échiquier de la scène. Telle est
+l'explication de la royauté du roman à notre époque,
+tandis que le théâtre se traîne et agonise.</p>
+
+<p>Un grand écrivain étranger s'étonnait un jour devant
+moi des deux littératures si nettement tranchées
+qui vivent chez nous côte à côte, le roman et le théâtre.
+Le premier s'élargit et grandit chaque jour; le
+second s'épuise et tend à retomber aux tréteaux. Cela
+provient, selon moi, de ce que le roman est dans le
+courant du siècle, dans ce courant naturaliste qui emporte
+tout. Au contraire, le théâtre résiste, s'entête
+dans des combinaisons ridicules, refuse la vie qui déborde
+autour de lui. La routine, les engouements du
+public, la complicité de la critique, l'enfoncent davantage.
+On prévoit le résultat: si, dans un temps
+donné, une rénovation n'a pas lieu, le théâtre roulera
+de plus bas en plus bas; car il est impossible que la
+foule, nourrie des vérités du roman, ne se dégoûte
+pas tout à fait des enfantillages laborieux des auteurs
+dramatiques. D'ailleurs, de même que le théâtre a
+régné au dix-septième siècle, peut-être au dix-neuvième
+siècle le roman doit-il régner à son tour.</p>
+
+<p>Je reviens à MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile,
+et je conclus. Sans doute, ils ont fait preuve
+d'un effort louable en produisant <i>l'Obstacle</i>. Mais ils
+débutent, ils ont de l'ambition, ils désirent monter le
+plus haut possible. Alors, je crois devoir leur dire ce
+que personne ne leur a dit. La pièce à situations, si
+honorablement qu'on la traite, reste une oeuvre inférieure.
+Ils auraient dénoué <i>l'Obstacle</i> d'une façon
+plus habile encore, qu'ils n'auraient jamais été que
+des joueurs d'échecs. S'ils veulent grandir, ils doivent
+se hausser jusqu'à l'étude de l'homme, aborder les
+passions, nouer et dénouer leurs drames par les seules
+passions. Plus haut, toujours plus haut! Tâchez de
+monter dans la vérité et dans le génie! Tel est, selon
+moi, le seul langage qu'un critique ait lieu de tenir
+aux débutants qui arrivent avec leur jeunesse et leur
+bonne volonté.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>MM. Aurélien Scholl et Armand Dartois ont donné
+à l'Odéon une très agréable comédie, qui a eu un joli
+succès d'esprit.</p>
+
+<p>Le titre <i>le Nid des autres</i>, dit le sujet d'une façon
+charmante. Il s'agit d'une certaine Désirée Blavière,
+dont le passé est fort louche, et qui a pris le titre
+sonore et romanesque de comtesse de Villetaneuse.
+Cette dame, à laquelle un Russe cosmopolite et original,
+toujours en voyage, M. Cramer, a eu l'étrange
+idée de confier sa fille Mathilde, vivait à Cannes de la
+pension que le père lui payait, lorsque l'envie lui est
+venue de marier Mathilde pour se faire à elle-même
+un intérieur. Un garçon riche, Rodolphe, épouse
+l'héritière, et Désirée s'installe chez eux avec ses
+trois enfants. C'est là le nid des autres.</p>
+
+<p>On voit dès lors comment l'action s'engage. Désirée
+est plus impérieuse et plus exigeante qu'une belle-mère.
+Elle a fait le bonheur des époux, elle le leur
+rappelle à chaque minute et exige une reconnaissance
+éternelle. C'est elle qui gouverne, qui dispose des
+chambres de la maison, qui se sert des voitures, qui
+commande les domestiques. Et, à la moindre observation,
+elle éclate en reproches et en lamentations.
+Rodolphe sent bien vite qu'il s'est donné un maître.
+Mais, lorsqu'il veut sauver son bonheur menacé, tout
+un drame commence. Désirée exerce sur Mathilde un
+empire absolu. Elle fâche les époux, elle emmène la
+jeune femme et la pousse à plaider en séparation.</p>
+
+<p>Les choses finiraient fort mal sans doute, si Rodolphe
+n'avait pour ami un jeune peintre, Montbrisson,
+qui arrive fort dépenaillé au premier acte, mais
+qui est un garçon de belle humeur et de talent. Rodolphe
+l'installe chez lui. C'est encore le nid des autres,
+habité seulement par un oiseau qui paye son gîte en
+égayant ses hôtes et en veillant sur leur bonheur. A la
+fin, quand Montbrisson reparaît, il s'est réconcilié avec
+son père et il n'a qu'un mot à dire pour confondre la
+prétendue comtesse de Villetaneuse, dont il vient
+d'apprendre l'histoire. Ai-je besoin d'ajouter que cet
+excellent Montbrisson épouse une soeur de Rodolphe,
+que les auteurs ont mise là tout exprès? Je n'ai pas
+parlé non plus d'un certain Ducluzeau, un vieil ami de
+Désirée, qui pille aussi le nid des autres d'une façon
+impudente.</p>
+
+<p>Il paraît que cette comédie, qui au fond n'est qu'un
+drame avorté, est une histoire tristement vraie, dont
+tout Paris s'est occupé autrefois. Et, à ce propos,
+M. Francisque Sarcey, le critique si écouté du <i>Temps</i>,
+faisait remarquer combien cette histoire portée au
+théâtre est devenue pauvre d'allures et même invraisemblable
+dans les détails. Sa remarque est fort juste,
+en apparence. Pendant les trois actes, j'ai été blessé
+par un je ne sais quoi, par des sous-entendus qui m'échappaient
+et qui m'empêchaient de comprendre nettement
+la pièce. Ainsi, je ne m'expliquais pas du
+tout l'empire que Désirée exerce sur Mathilde. Comment
+se fait-il que cette Mathilde, dont les auteurs
+font une charmante créature, puisse quitter de la sorte
+un mari qu'elle adore, pour suivre une amie et lui
+obéir en toutes choses? Évidemment, cela n'est ni logique
+ni acceptable. Et M. Sarcey part de là pour
+laisser entendre que, toutes les fois qu'on porte la vérité
+telle quelle sur les planches, elle y paraît forcément
+absurde.</p>
+
+<p>La conclusion est inattendue, car je soupçonne au
+contraire que si, dans <i>le Nid des autres</i>, la situation
+paraît fausse, c'est que les auteurs n'ont point osé la
+mettre au théâtre dans sa monstrueuse vérité. Tout
+cela est si délicat que je ne saurais même insister. Il
+n'y a qu'une débauche qui puisse donner à Désirée
+son empire sur Mathilde. Dès lors, on comprend tout,
+et le drame qui s'ouvre est d'une grandeur abominable.
+Sans doute, c'était un sujet impossible. Seulement,
+qu'on ne vienne pas dire, en s'appuyant sur cet
+exemple, que la vérité exacte est absurde sur les
+planches; car ici, loin d'avoir reproduit la vérité
+exacte, les auteurs ont dû l'amputer violemment, la
+réduire à une fable inoffensive et peu intelligible.
+Imaginez certaines comédies d'Aristophane arrangées
+pour un public parisien.</p>
+
+<p>Et l'embarras des auteurs a été si évident, lorsqu'ils
+ont abordé cette terrible figure de Désirée,
+qu'ils se sont résignés à la tourner au comique. Il
+faut la voir se jeter au cou de Mathilde, quand celle-ci
+revient de voyage; elle pousse de petits cris, elle
+se pâme, si bien qu'elle soulève des rires dans la salle.
+Le soir de la première représentation, on a trouvé ça
+drôle, on ne comprenait pas. Pourtant, j'étais un
+peu étonné. Cette exagération devait-elle être mise
+au compte de l'actrice? Je ne le crois pas aujourd'hui,
+je pense plutôt que les auteurs ont voulu indiquer ce
+qu'ils ne pouvaient dire. Leur pièce me fait l'effet
+d'un paravent charmant, un peu rococo, bon à mettre
+dans un salon, et derrière lequel se passe une effroyable
+aventure. Certes, ce n'est pas avec de tels
+éléments qu'on peut expérimenter si la vérité toute
+crue est possible ou impossible au théâtre. La vérité
+du <i>Nid des autres</i> ne se dit qu'à l'oreille.</p>
+
+<p>Même admettons que l'histoire soit propre, il faudra
+toujours faire de Mathilde une femme sotte ou une
+femme méchante, si l'on veut expliquer sa fuite avec
+Désirée. Dans la réalité, on n'a jamais vu les jeunes
+épouses quitter leurs maris pour suivre des dames de
+leur connaissance. Si cela arrive, c'est qu'il y a des
+raisons, et il faut mettre ces raisons en lumière; autrement,
+les figures ne se tiennent plus debout. C'est une
+surprise, lorsque Mathilde s'en va avec Désirée, parce
+que l'analyse du personnage ne nous a pas préparés à
+cette action. L'écrivain qui étudie la vie, l'explique
+par là même, jusque dans ses inconséquences. Quand
+je demande qu'on porte la réalité au théâtre, j'entends
+qu'on y fasse fonctionner la vie, avec tous ses
+rouages, dans la merveilleuse logique de son labeur.</p>
+
+<p>C'est donc une singulière idée que de parler de
+vérité exacte à propos du <i>Nid des autres</i>. Aucune pièce,
+au contraire, n'a dû être plus faussée. Et je n'ai pas
+encore cité ce Montbrisson, qui est las de traîner partout,
+cet éternel Desgenais qui apporte dans sa poche
+un dénoûment enfantin. Est-il assez factice, celui-là!
+Puis, comme cette Désirée se laisse aisément
+écraser! Dans la réalité, les Désirée triomphent toujours.
+C'est que là encore les auteurs ont voulu plaire.
+Décidés à rire de l'aventure, ils ont évité le drame par
+un tour d'escamotage. Mais, bon Dieu! sommes-nous
+assez loin de l'histoire dont tout Paris s'est occupé!</p>
+
+<p>Et sait-on pourquoi les auteurs ont préféré une
+comédie aimable? C'est à coup sûr pour conquérir
+le public, qui exige des personnages sympathiques.
+On ne se doute pas de la quantité des pièces médiocres
+que la nécessité des personnages sympathiques
+fait écrire. Par exemple, on a un beau drame;
+seulement, on s'aperçoit que les héros ne sauraient
+plaire aux âmes sensibles; ce sont de grands passionnés
+ou de grands révoltés, qui marchent trop
+brutalement dans la vie; alors, on les chausse de pantoufles
+pour qu'ils fassent moins de bruit, on les
+taille, on les rogne, jusqu'à ce qu'ils soient dignes
+d'un prix de vertu. Et ce n'est pas tout, il faut établir
+une compensation, mettre deux honnêtes gens pour
+un gredin; c'est à peu près la proportion ordinaire.
+Mathilde est nulle et effacée, parce que, si elle était
+perverse, son mari ne pourrait la reprendre, et il
+faut pourtant qu'il la reprenne au dénoûment. D'autre
+part, les auteurs ont ajouté Montbrisson, pour
+compenser Désirée. Nous touchons là à la plaie de
+médiocrité du théâtre.</p>
+
+<p>Je prends <i>le Nid des autres</i>, non comme un exemple
+de ce que devient la réalité au théâtre, mais comme
+un exemple de ce que l'on fait de la réalité au théâtre.
+Et cet exemple est caractéristique, lorsqu'on l'étudie.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Les pièces à thèse sont de fâcheuses pièces. Elles
+argumentent au lieu de vivre. Comme toute question
+a deux faces, le pour et le contre, elles ne plaident
+fatalement qu'une opinion, elles n'ont qu'un côté de
+la réalité. Or, l'art est absolu. Les pièces à thèse sont
+donc en dehors de l'art, ou du moins ont toute une
+partie de discussion qui encombre et rabaisse l'oeuvre
+entière.</p>
+
+<p>Voici, par exemple, MM. A. Decourcelle et J. Claretie
+qui viennent de faire jouer au Gymnase un drame en
+quatre actes, <i>le Père</i>, dans lequel ils ont voulu prouver
+des vérités délicates et fort discutables. Selon eux, le
+père adoptif qui élève un enfant est plus le père de
+cet enfant que le véritable père qui l'a abandonné. La
+voix du sang n'existe pas. Il ne suffit point de donner
+par hasard l'être à une créature pour se dire son père,
+il faut encore achever cette naissance en faisant une
+belle âme de cette créature. Tout cela est parfait en
+théorie, et même beau; seulement, dans la réalité, les
+choses prennent une allure moins nette, le bien et le
+mal se mêlent, et il est singulièrement difficile de se
+prononcer.</p>
+
+<p>Les pièces à thèse ont surtout ceci de fâcheux, que
+les auteurs peuvent et doivent les arranger pour leur
+faire signifier ce qu'ils veulent. Tous les paradoxes
+sont permis au théâtre, pourvu qu'on les y mette avec
+esprit. On a un plaidoyer, on n'a pas la vérité. Si l'on
+dérange une seule des poutres de l'échafaudage, tout
+croule. C'est un château de cartes qu'il faut considérer
+de loin, en évitant de le renverser d'un souffle.</p>
+
+<p>Ainsi, on ne s'imagine pas toutes les précautions
+que les auteurs ont dû prendre pour faire tenir leur
+drame debout. D'abord, il s'agissait de donner le père
+adoptif, M. Darcey, comme l'homme le plus sympathique
+du monde, honnête, loyal, un héros. Par
+contre, il fallait présenter le père véritable comme un
+gredin, tout en lui laissant l'apparence d'un homme
+du monde; et M. de Saint-André est devenu un viveur,
+un profil romantique de misérable dont les bottines
+vernies foulent toutes les choses saintes. Mais cela ne
+suffisait pas. Pour creuser l'abîme entre l'enfant et le
+vrai père, les auteurs ont dû inventer un viol de la
+mère: M. de Saint-André a violé madame Darcey et
+a disparu sans même savoir que la malheureuse femme
+est morte de cet attentat, après avoir donné le jour au
+petit Georges.</p>
+
+<p>Est-ce tout? les faits se trouvaient-ils dès lors combinés
+de façon à pouvoir soutenir la thèse? Non, il
+était nécessaire de fausser encore d'un coup de pouce
+la réalité. M. Darcey avait élevé Georges. Seulement,
+il ne fallait pas que Georges connût le mystère de sa
+naissance. Il devait l'apprendre à vingt-cinq ans, pour
+être frappé par ce coup de foudre, et en recevoir un
+tel ébranlement, qu'il se mît immédiatement à la recherche
+de son père, dans un but étrange que je dirai
+tout à l'heure.</p>
+
+<p>Alors, afin d'obtenir les situations voulues, les auteurs
+ont imaginé le premier acte suivant. Georges
+attend M. Darcey, qui revient d'Amérique. Il l'attend
+avec d'autant plus d'impatience qu'il doit épouser,
+dès son retour, une jeune fille qu'il aime, mademoiselle
+Alice Herbelin. Mais il n'est pas sans inquiétude.
+On n'a pas de nouvelles du <i>Saint-Laurent</i>, qui ramène
+M. Darcey. Brusquement, une dépêche arrive, annonçant
+la perte du <i>Saint-Laurent</i> sur les côtes de Bretagne.
+Georges sanglote, et son désespoir est tel qu'il
+veut se tuer. C'est à ce moment que Borel, un vieil
+employé de la maison, pour empêcher ce suicide,
+raconte au jeune homme que M. Darcey n'est pas
+son père. Naturellement, tout de suite après cet aveu,
+M. Darcey se présente. Il a été sauvé. Georges se jette
+d'abord dans ses bras, puis il se montre troublé, et
+une explication a lieu. A la fin de l'acte, le jeune
+homme, ajournant son mariage, part à la recherche
+de son père, pour venger sa mère.</p>
+
+<p>On voit quels événements peu naturels les auteurs
+ont dû employer pour arriver à justifier leur donnée
+première. Je passe encore sur la singulière dépêche
+qui détermine le désespoir de Georges; il y a là une
+histoire de capitaine remplacé pendant la traversée
+qui est enfantine. Ce qui est plus grave, c'est la situation
+fausse de ce jeune homme, dont la première idée
+est de se faire sauter la cervelle, parce que son père
+est mort. Je doute que les auteurs aient à citer un
+fait réel pour appuyer leur fable. Je ne dis point que
+la perte d'un être cher ne puisse pas tuer, après des
+journées de larmes. Mais, là, brusquement, prendre
+un pistolet, c'est bien peu vraisemblable. Évidemment,
+les auteurs n'ont pas eu d'autre but que d'amener
+la confidence de Borel, à l'aide de ce suicide.
+S'ils ont éprouvé un instant des scrupules, ils se sont
+ensuite persuadé que le désespoir de Georges allant
+jusqu'à vouloir mourir, était une excellente note
+pour leur pièce, en ce sens que ce désespoir montrait
+l'affection passionnée du jeune homme à l'égard de
+M. Darcey.</p>
+
+<p>J'insiste maintenant sur la stupéfiante détermination
+du fils partant à la découverte de son père pour
+venger sa mère. M. Darcey lui a raconté que la malheureuse
+femme avait été violée dans une auberge des
+Pyrénées, près de Luchon. Longtemps il a cherché le
+misérable pour le tuer. Vingt-cinq ans se sont passés,
+l'aventure est oubliée, tout porte à croire qu'une
+nouvelle enquête ne saurait aboutir. N'importe,
+Georges entend partir sur-le-champ, et il emmène
+Borel. Les actes suivants vont être consacrés à cette
+étrange chasse qu'un fils donne à son père.</p>
+
+<p>Je m'arrête et je me demande quels peuvent être,
+au juste, les sentiments qui animent Georges. Voilà
+un garçon qui va se marier avec une jeune fille qu'il
+adore; voilà un fils qui retrouve un père qu'il a cru
+mort, et il abandonne cette jeune fille et ce père pour
+se donner la mission la plus lamentable et la moins
+utile qu'on puisse imaginer. Cela est-il croyable?
+Remarquez que tout ce petit monde est tranquille et
+heureux. A quoi bon remuer un passé mort, à quoi
+bon soulever une lutte effroyable dans tous ces coeurs?
+Le vrai père est un gredin: eh bien! que ce gredin
+aille se faire pendre ailleurs; son fils n'a pas à jouer
+le rôle de justicier, et s'il joue ce rôle, c'est uniquement
+pour permettre à MM. Decourcelle et Claretie de
+faire un drame. Dans la réalité, à moins d'être fou,
+Georges dirait simplement à M. Darcey: «Mon véritable
+père, c'est vous. Je ne veux pas savoir si j'en
+ai un autre. Aimons-nous comme par le passé, et
+vivons en paix.» Seulement, je le répète, dans ce
+cas, il n'y avait pas de pièce.</p>
+
+<p>Georges est parti en guerre contre son père. Nous
+le retrouvons avec Borel, dans l'auberge des Pyrénées,
+où l'attentat a été commis. Un quart de siècle s'est
+écoulé, personne naturellement ne peut le renseigner.
+Le second acte ne contient guère que deux scènes,
+deux interrogatoires que le jeune homme fait subir,
+l'un à un paysan, l'autre à un vieux militaire, le père
+Lazare, que l'âge et la boisson ont abêti. Il tire
+enfin de ce dernier un renseignement: l'homme qu'il
+cherche, son père, lui ressemble. Et c'est avec cette
+seule indication qu'il reprend ses recherches.</p>
+
+<p>Au troisième acte, Georges, qui va partout, se
+fait présenter par un ami chez une fille galante, un
+soir de fête, dans une villa des environs de Luchon.
+Le hasard le met en présence d'une femme, lasse et
+désabusée, qui traverse la pièce en maudissant les
+hommes. Voilà, certes, une figure d'une fraîcheur
+douteuse. Mais l'important est qu'elle porte un bracelet,
+sur lequel se trouve le portrait de Saint-André.
+Enfin Georges tient la bonne piste. Saint-André lui-même
+arrive. Les auteurs ont aussitôt accumulé les
+couleurs noires sur son compte: il lance les maximes
+les plus abominables; il se montre joueur, libertin,
+sans foi ni loi; il donne des leçons de vice à Georges
+et finit par lui raconter nettement le viol de sa mère,
+comme un bon tour qu'il a fait dans le temps. C'est
+vraiment trop commode de bâtir ainsi un mauvais
+père, juste sur le patron d'infamie que l'on désire.</p>
+
+<p>Le dénoûment, le quatrième acte, se passe encore
+dans l'auberge. Saint-André et ses amis vont partir
+pour une chasse à l'ours. Georges, qui est de la
+bande, pose la thèse sur laquelle repose la pièce, et
+une discussion s'engage, où l'on dit ses vérités à la
+voix du sang. Puis, Georges, convaincu par cette
+discussion, livre son vrai père à son père adoptif,
+qui se trouve dans une pièce voisine. Un duel a lieu,
+pendant lequel le jeune homme se tord les bras.
+M. Darcey rentre, il a tué Saint-André. Alors, Georges
+se jette dans les bras du survivant, en criant: «Mon
+père! mon père!» et M. Darcey répond: «Mon
+fils! oui, mon fils!» Comme on le dit après la solution
+de tout problème, c'est ce qu'il fallait démontrer.</p>
+
+<p>Je crois inutile de rentrer dans la discussion de la
+thèse. Les auteurs ont voulu cela. Mais le premier
+venu peut vouloir autre chose, la thèse absolument
+contraire par exemple, et le premier venu n'aura
+qu'à arranger un autre drame, pour avoir également
+raison. La question d'art seule demeure, et j'ai le
+regret de constater que l'argumentation a fait un
+tort considérable au mérite littéraire de l'oeuvre, en
+torturant les faits et en embarrassant le dialogue de
+plaidoyers inutiles. Les personnages n'obéissent plus
+à un caractère, mais à une situation; ils font ceci et
+cela, non pas parce que leur nature est de le faire,
+mais parce que les auteurs veulent qu'ils le fassent.
+Dès lors, nous avons des pantins au lieu de créatures
+vivantes.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Je retrouve M. Louis Davyl à l'Odéon, avec une
+comédie en trois actes: <i>Monsieur Chéribois</i>. Avant
+tout, j'analyserai l'oeuvre. Ensuite, je me permettrai
+de la juger et d'en tirer une leçon, s'il y a lieu.</p>
+
+<p>M. Chéribois est un bourgeois de Joigny qui passe
+grassement sa vie dans un égoïsme bien entendu. Il
+n'a autour de lui que des femmes qui le gâtent: madame
+Chéribois d'abord, puis sa filleule, Henriette, et
+la vieille bonne de la famille, Marion. Tout le premier
+acte sert à peindre cet intérieur cossu et tranquille,
+dans lequel le bon M. Chéribois ne tolère pas
+le pli d'une rosé. Cependant, il attend ce jour-là son
+fils Paul, qui est en train de faire fortune à Paris,
+chez un agent de change. Il est même allé le chercher
+à la gare, et il revient très maussade, parce que Paul
+n'est pas arrivé. La vérité est que ce malheureux
+garçon rôde autour de la maison depuis le malin; il
+a joué à la Bourse et a perdu cent mille francs; il
+explique à sa mère épouvantée qu'il est déshonoré,
+s'il ne paye pas. Mais lorsque M. Chéribois apprend
+l'aventure, il refuse tout net les cent mille francs.
+Tant pis si son fils est un imbécile! Voilà la tranquille
+maison bouleversée, et l'égoïste seul y dînera paisiblement
+le soir.</p>
+
+<p>Au second acte, madame Chéribois tente vainement
+de sauver son fils. Elle se rend chez le notaire
+Violette, où déjà Henriette et la vieille Marion sont
+venues faire assaut de dévouement, en tâchant de
+réaliser leur petite fortune pour la donner à Paul.
+Mais toutes les tendresses de la mère se brisent
+contre la loi; elle ne peut disposer d'aucun argent
+sans le consentement de son mari. Alors, elle se lamente,
+et, M. Chéribois se présentant à son tour,
+une explication cruelle a lieu entre eux. Il ne cède
+pas, la situation reste plus tendue.</p>
+
+<p>Enfin, au troisième acte, le dénoûment est amené
+par une intrigue secondaire. Un neveu de M. Chéribois,
+Laurent, possède pour toute fortune une vigne
+que son oncle guette depuis longtemps. Justement, la
+fille du notaire, Cécile, est aimée de Laurent. Il se
+décide à vendre sa vigne à son oncle pour le prix de
+soixante-quinze mille francs, puis à prêter cet argent
+à Paul. Autre complication: M. Chéribois veut payer
+ces soixante-quinze mille francs sur une somme de
+cent mille francs qu'il vient de faire porter chez un
+banquier par Bidard, le clerc de M° Violette. Et voilà
+qu'on lui annonce la fuite de ce banquier. Il se désole.
+Enfin, quand il apprend que Bidard, prévenu à
+temps, ne s'est pas dessaisi de la somme, il se laisse
+attendrir et consent à donner les cent mille francs
+à son fils.</p>
+
+<p>Je commencerai par la critique. Qui ne comprend
+que ce dénoûment est fâcheux? Pendant les deux
+premiers actes, M. Louis Davyl s'est tenu dans une
+étude très simple et très juste d'un petit coin de la
+vie de province. On ne sent nulle part la convention
+théâtrale, les recettes connues, la routine des expédients
+et des ficelles du métier. Rien de plus charmant,
+de mieux observé et de mieux rendu. Et voilà
+tout d'un coup que l'auteur paraît avoir peur de
+cette belle simplicité; il se dit que ça ne peut pas
+finir comme ça, que ce serait trop nu, qu'il faut absolument
+corser le troisième acte. Alors, il ramasse
+cette vieille histoire des cent mille francs qu'on croit
+perdus et qu'on retrouve dans la poche d'un clerc
+fantaisiste. Il force le coffre-fort de son égoïste par
+un tour de passe-passe, au lieu de chercher à amener
+le dénoûment par une évolution du caractère du
+personnage.</p>
+
+<p>Le pis est que M. Louis Davyl a fait la scène qu'il
+fallait faire, et qu'il l'a même très bien faite. Quand
+M. Chéribois rentre chez lui à la nuit tombante, il ne
+trouve plus personne, ni sa femme, ni sa nièce, ni la
+vieille bonne. Il n'y a pas même de lampe allumée.
+Le nid où il se fait dorloter depuis un demi-siècle est
+désert et froid, lentement empli d'une ombre inquiétante.
+Alors, il est pris de peur, il tremble qu'on ne
+l'abandonne, il grelotte à la pensée qu'il n'aura plus
+là trois femmes pour prévenir ses moindres désirs.
+Et il se lance à travers les pièces, il appelle, il crie.
+C'est lui, dès lors, qui est à la merci de son entourage.
+J'aurais voulu qu'a ce moment il fût vaincu par le
+seul fait de son abandon, que son caractère d'égoïste
+lui arrachât ce cri: «Tenez! voilà les cent mille
+francs, rendez-moi ma tranquillité et mon bien-être.»</p>
+
+<p>Remarquez que M. Chéribois obéissait ainsi jusqu'au
+bout à sa nature. Après avoir résisté par
+égoïsme, il consentait par égoïsme. Son vice le punissait,
+sans que l'auteur eût à le transformer. D'autre
+part, il faut songer que M. Chéribois n'est pas un
+avare; il se nourrit merveilleusement et tient à digérer
+dans de bons fauteuils. S'il refuse de donner
+les cent mille francs, c'est qu'il songe sans doute à
+toutes les satisfactions personnelles qu'il peut se
+procurer avec une pareille somme. Rien d'étonnant
+dès lors à ce qu'il les donne, dès que son refus menace
+de gâter son existence entière. Je le répète, le
+dénoûment naturel était là, et pas ailleurs.</p>
+
+<p>Tout le reste, les cent mille francs promenés dans
+la poche de Bidard, le bel expédient de Lucile, décidant
+Laurent à vendre sa vigne, n'est réellement là
+que pour tenir de la place. Ce sont des complications
+enfantines, imaginées en dehors de toute observation,
+ajoutées par l'auteur dans le but d'occuper les
+planches. Je crois le calcul fâcheux. L'effet obtenu
+aurait grandi, si le troisième acte avait continué la
+belle et touchante simplicité des deux premiers.
+M. Louis Davyl a eu le tort de ne pas pousser magistralement
+son étude jusqu'au bout. Il s'est dit qu'une
+«pièce» était nécessaire, lorsque, selon moi, une
+«étude» suffisait et donnait à l'idée une ampleur
+superbe. On a tort de se défier du public, de croire
+qu'il exige de la convention. Ce sont les deux premiers
+actes qui ont surtout charmé la salle. Jamais
+M. Louis Davyl n'aura laissé échapper une si belle
+occasion de laisser une oeuvre.</p>
+
+<p>Telle qu'elle est, pourtant, la pièce est une des
+meilleures que j'aie vues cette année. J'ai été très
+heureux de son succès, car ce succès me confirme
+dans les idées que je défends. Voilà donc le naturalisme
+au théâtre, je veux dire l'analyse d'un milieu
+et d'un personnage, le tableau d'un coin de la vie
+quotidienne. Et l'on a pris le plus grand plaisir à cette
+fidélité des peintures, à cette scrupuleuse minutie
+de chaque détail. Le premier acte est vraiment charmant
+de vérité; on dirait le début d'un roman de
+Balzac, sans la grande allure. Que m'affirmait-on,
+que le théâtre ne supportait pas l'étude du milieu?
+Allez voir jouer <i>Monsieur Chéribois</i>, et, ce qui vous
+séduira, ce sera précisément cette maison de Joigny,
+si tiède et si douce, dans laquelle vous croirez entrer.</p>
+
+<p>Pour moi, M. Louis Davyl fera bien de s'en tenir
+là. Sa voie est trouvée. Quand il s'est lancé dans la
+littérature dramatique, après une vie déjà remplie, il
+a déployé une activité fiévreuse, il a voulu tenter
+toutes les notes à la fois. J'ai vu de lui des pièces
+bien médiocres, entre autres de grands mélodrames
+où il pataugeait à la suite de Dumas père et de
+M. Dennery. J'ai vu un drame populaire, dans lequel,
+à côté d'excellentes scènes prises dans le milieu ouvrier,
+il y avait une accumulation de vieux clichés
+intolérables. De tout son bagage, il ne reste que la
+<i>Maîtresse légitime</i> et <i>Monsieur Chéribois</i>. La conclusion
+est facile à tirer. J'espère que l'expérience est désormais
+faite pour lui; il doit s'en tenir aux pièces
+d'observation et d'analyse, il doit ne pas sortir du
+théâtre naturaliste, s'il veut enfin conquérir et garder
+une haute situation. On a pu comprendre qu'il se
+cherchât et qu'il tâtât le public; on ne comprendrait
+plus qu'il ne se fixât pas où paraît aller le succès et
+où se trouve évidemment son tempérament d'auteur
+dramatique.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>La comédie en quatre actes de M. Albert Delpit:
+<i>le Fils de Coralie</i> a obtenu un véritable succès au
+Gymnase.</p>
+
+<p>En quelques lignes, voici le sujet. Une fille, Coralie,
+qui a scandalisé Paris par sa débauche, s'est retirée
+en province, après fortune faite, pour se consacrer
+tout entière à l'éducation de son fils Daniel. L'enfant
+a grandi, il est aujourd'hui capitaine, et un capitaine
+extraordinairement pur, noble, bon, délicat, grand,
+chaste, intègre, magnanime. Naturellement, il ignore
+les anciennes farces de sa mère, qui s'est modestement
+dérobée sous le nom de madame Dubois. C'est
+alors que le capitaine veut épouser la fille d'une respectable
+famille de Montauban, Edith Godefroy.
+Les deux jeunes gens s'adorent, sa prétendue tante
+donne à Daniel une somme de neuf cent mille francs,
+une fortune dont on lui aurait confié la gestion;
+tout irait pour le mieux, si un ancien viveur, M. de
+Montjoye, ne reconnaissait pas d'abord Coralie, et si
+ensuite le notaire Bonchamps ne mettait pas à néant
+le roman naïf de madame Dubois, en lui posant les
+questions nécessaires à la rédaction du contrat. Elle
+se trouble, et la grande scène attendue, la scène
+d'explication entre elle et son fils, se produit alors.
+Au dernier acte, le mariage ne se ferait naturellement
+pas, si Edith ne déclarait publiquement, dans un
+étrange coup de tête, qu'elle est la maîtresse de
+Daniel. M. Godefroy, vaincu par ce moyen un peu
+raide de comédie, se décide à les unir, à la condition
+que Coralie se retirera dans un couvent.</p>
+
+<p>Avant tout, examinons la question de moralité.
+Je crois savoir que M. Delpit est à cheval sur la
+morale. Sa prétention, me dit-on, est d'écrire des
+oeuvres dont les femmes ne rougissent pas, et dont
+l'influence salutaire doit améliorer l'espèce humaine,
+par des moyens tendres et nobles.</p>
+
+<p>Or, j'avoue avoir cherché la vraie moralité du <i>Fils
+de Coralie</i>, sans être encore parvenu à la découvrir.
+Est-ce à dire que les filles ne doivent pas avoir de
+fils, ou bien qu'elles doivent éviter d'en faire des
+capitaines immaculés, si elles en ont? Non, car
+Daniel est en somme parfaitement heureux à la fin,
+et il serait fils d'une sainte, qu'il n'aurait pas à remercier
+davantage la Providence. L'auteur ne dit même
+pas aux dames légères de Paris: «Voyez combien
+vos désordres retomberont sur la tête de vos fils; vous
+serez un jour punies dans leur bonheur brisé.» Au
+demeurant, Coralie est pardonnée; elle s'enterre
+bien au couvent, mais quelle fin heureuse pour une
+vieille catin, lasse de la vie, s'endormant au milieu
+des tendresses câlines des bonnes soeurs! car je me
+plais à ajouter un cinquième acte, à voir Coralie
+mourir dans le sein de l'Église et laisser sa fortune
+pour les frais du culte. C'est la mort enviée de toutes
+les pécheresses, l'argent du Diable retourne au bon
+Dieu. Et remarquez que celle-ci a, en outre, la joie
+de savoir son fils bien établi.</p>
+
+<p>Donc, la moralité est ici fort obscure. La seule
+conclusion qu'on puisse tirer, me paraît être celle-ci,
+adressée aux filles trop lancées: «Tâchez d'avoir un
+fils capitaine et pur pour qu'il vous refasse une
+virginité sur le tard,» moyen un peu compliqué,
+qui n'est pas à la portée de toutes ces dames.</p>
+
+<p>Mais soyons sérieux, laissons la morale absente,
+et arrivons à la question littéraire. C'est la seule qui
+doive nous intéresser. J'ai simplement voulu montrer
+que les écrivains moraux sont généralement ceux
+dont les oeuvres ne prouvent rien et ne mènent
+à rien. On tombe avec eux dans l'amphigouri des
+grands sentiments opposés aux grandes hontes,
+dans un pathos de noblesse d'une extravagance rare,
+lorsqu'on le met en face des réalités pratiques de la
+vie.</p>
+
+<p>Les deux premiers actes sont consacrés à l'exposition.
+Rien de saillant, mais des scènes d'une grande
+netteté et bien conduites. Je ne fais des réserves que
+pour la langue; c'est trop écrit, avec des enflures de
+phrases, tout un dialogue qui n'est point vécu. Maintenant,
+je passe au troisième acte, le seul remarquable.
+Il mérite vraiment la discussion.</p>
+
+<p>Nulle part je n'ai encore lu les raisons qui, selon
+moi, ont fait le grand et légitime succès de cet acte.
+Presque tous les critiques se sont exclamés sur la
+coupe même de l'acte, sur la facture des scènes, sur
+le pur côté théâtral, en un mot. Il semble, d'après
+eux, que M. Delpit ait réussi, parce qu'il a coulé son
+oeuvre dans un moule connu. Eh bien! je crois être
+certain, pour ma part, que M. Delpit doit son succès
+à la quantité de vérité qu'il a osé mettre sur les
+planches; cette quantité n'est pas grande, il est vrai,
+et le public, en applaudissant, a pu très bien ne pas se
+rendre un compte exact de ce qu'il applaudissait. Mais
+le fait ne m'en paraît pas moins facile à démontrer.</p>
+
+<p>Voyez la scène du notaire. Rien de plus simple, de
+plus logique ni de plus fort. Voilà un homme dans
+l'exercice de sa profession; il pose les questions qu'il
+doit poser, et ce sont justement ces questions, si
+naturelles, qui déterminent la catastrophe. Ici, nous
+ne sommes plus au théâtre; il ne s'agit plus de ce
+qu'on nomme «une ficelle», un expédient visible,
+consacré, usé, passé à l'état de loi. Nous sommes
+dans la vie ordinaire, dans ce qui doit être. Aussi
+l'effet a-t-il été immense. Toute la salle était secouée.
+La preuve est-elle assez concluante, et me donne-telle
+assez raison? Voilà ce qu'on obtient avec la
+vérité banale de tous les jours.</p>
+
+<p>Et ce n'est pas tout. Voyez Coralie pendant cette
+scène et les suivantes. Tout un coin de la vraie fille
+est risqué ici fort habilement et dans une juste mesure
+des nécessités scéniques. D'abord, voici la fille avec
+son roman naïf, son histoire d'une soeur à elle qui
+aurait laissé neuf cent mille francs à Daniel; elle ne
+s'est pas inquiétée des lois qu'elle ignore, elle s'est contentée
+d'un de ces mensonges qu'elle a faits cent fois
+à ses amants et dont ceux-ci se sont toujours montrés
+satisfaits. Aussi se trouble-t-elle tout de suite, lorsque
+le notaire la met en face des réalités. C'est un château
+de cartes qui s'écroule, et elle en reste suffoquée,
+éperdue, sans force pour mentir de nouveau, pleurant
+comme une enfant. L'observation est excellente; une
+fois encore, nous sommes dans la vie. J'en dirai de
+même pour certaines parties de la grande scène
+entre Coralie et son fils, tout en faisant pourtant des
+réserves, car l'auteur ici verse singulièrement dans
+la déclamation et dans les gros effets inutiles. J'aurais
+voulu plus de discrétion dramatique, certain que le
+coup porté sur le public aurait encore grandi. Rien
+de meilleur que l'embarras de Coralie, lorsque Daniel
+lui demande le nom de son père; très juste également
+la conclusion de la scène, le pardon du fils
+acceptant sa mère, quelle qu'elle soit. Seulement,
+c'est là que je voudrais moins de rhétorique. Daniel
+fait des phrases sur la rédemption, sur l'honneur, sur
+la famille. A quoi bon ces phrases, dont on rirait dans
+la réalité? Pourquoi ne pas parler simplement et dire
+tout juste ce que Daniel dirait, s'il était seul à seule
+avec sa mère, dans une chambre? Toujours l'idée
+qu'on est au théâtre et qu'il faut donner un coup de
+pouce à la vérité, si l'on veut obtenir l'émotion,
+lorsqu'il est démontré au contraire que la plus forte
+émotion naît de la vérité la plus franche et la plus
+simple.</p>
+
+<p>Tel est donc, pour moi, le grand mérite de ce troisième
+acte. Daniel reste en bois, sauf deux ou trois
+cris, car Daniel est un être abstrait, fait sur un type
+ridicule de perfection. Mais Coralie se montre bien
+vivante, et cela suffit pour donner à l'acte un souffle
+de vie. Je le répéterai: l'acte a réussi parce que, d'un
+bout à l'autre, il échappe aux ficelles ordinaires, et
+qu'il obéit simplement à des ressorts logiques et
+humains, pris dans le caractère même des personnages.
+Je n'insisterai pas sur le quatrième acte, bien
+qu'il contienne peut-être la pensée morale et philosophique
+de l'auteur. En tout cas, je vois là une concession
+aux nécessités scéniques qui diminue l'oeuvre
+et lui enlève toute largeur.</p>
+
+<p>Maintenant, M. Delpit me permettra-t-il de lui
+donner quelques conseils, comme mon métier de
+critique m'y oblige? Je vois partout qu'on l'acclame
+et qu'on le grise, en le poussant dans une voie qui
+me paraît fâcheuse. Ainsi, je nommerai M. Sarcey,
+dont l'autorité est réelle en matière dramatique,
+et qui, selon moi, fait beaucoup de victimes par les
+enseignements de son feuilleton. Écoutez ce qu'il
+écrit à propos du <i>Fils de Coralie</i>: «La belle chose que
+le théâtre! Personne à ce moment ne pensait plus
+à l'indignité de la mère, à l'impossibilité du sujet.
+Personne ne songeait plus à chicaner son émotion.
+On avait en face une mère et un fils dans une
+situation terrible, et les répliques jaillissaient à
+coups pressés comme des éclats de foudre. Tout le
+reste avait disparu.» Cela revient à dire en bon français:
+«Moquez-vous de la vraisemblance, moquez-vous
+du bon sens, mettez simplement des pantins l'un
+devant l'autre, dans des situations préparées, et comptez
+sur l'émotion du public pour être absous: tel est
+le théâtre qui est une belle chose.» D'ailleurs, je le
+sais, M. Sarcey ne se fait pas une autre idée du théâtre,
+il le juge au point de vue de la consommation
+courante du public. Eh bien! que M. Delpit s'avise
+d'écouter M. Sarcey, de croire que tous les défauts
+disparaissent, lorsqu'on a fait rire ou pleurer une
+salle, et il verra le beau résultat à sa cinquième ou
+sixième pièce!</p>
+
+<p>Non, il n'est pas vrai que tout disparaisse dans
+l'émotion purement nerveuse du public. A ce compte,
+les mélodrames les plus gros et les plus bêtes seraient
+des chefs-d'oeuvre inattaquables, car ils ont bouleversé
+de gaieté et de douleur des générations entières.
+Non, le théâtre n'est pas une belle chose,
+parce qu'on peut y duper chaque soir quinze cents
+personnes, en leur faisant avaler des choses très médiocres
+dans un éclat de rire ou dans un flot de
+larmes. C'est au contraire pour cette raison que le
+théâtre est inférieur. Il n'est pas honorable d'ébranler
+la raison des spectateurs par des situations violentes,
+au point de les rendre imbéciles, et cela n'est
+permis qu'aux pièces sans littérature. Où M. Sarcey
+a-t-il vu que la situation faisait tout oublier? dans le
+répertoire des boulevards, dans nos pièces romantiques
+qui mêlent l'habileté de Scribe à la fantasmagorie
+de Victor Hugo. Mais qu'il cite un chef-d'oeuvre
+qui soit un chef-d'oeuvre en dehors de l'observation
+humaine et de la beauté littéraire du dialogue. Il faut
+toujours voir le chef-d'oeuvre; rien ne me paraît désastreux
+pour la critique comme cet engourdissement
+dans le train-train quotidien de nos théâtres, qui ne
+met rien au delà du succès immédiat d'une pièce et
+qui rapporte tout à la consommation courante du
+public. Sans doute, les chefs-d'oeuvre sont rares; mais
+c'est pour le chef-d'oeuvre que nous travaillons tous.
+Peu importent les fabricants, ils ne méritent pas
+qu'on discute sur leur plus ou leur moins de médiocrité.</p>
+
+<p>Je dirai donc à M. Delpit de ne pas trop se fier aux
+situations, à l'émotion qu'il peut déterminer en heurtant
+des marionnettes, placées dans de certaines conditions.
+Ce métier ne réussit même plus aux vieux
+routiers du mélodrame. S'il n'avait mis dans sa
+comédie que des invraisemblances et des conventions,
+comme M. Sarcey paraît le croire, sa comédie
+tomberait aujourd'hui devant l'indifférence publique.
+Ce n'est pas grâce aux situations que le <i>Fils de Coralie</i>
+a réussi, car nous avons vu d'autres situations
+aussi puissantes et plus neuves ne pas toucher les
+spectateurs; c'est grâce à la somme de vérité que
+l'auteur a osé apporter dans les situations, comme
+j'ai tâché de le prouver. M. Sarcey ne dit pas un mot
+de cela. Il ajoute même que, lorsqu'une salle pleure,
+il n'y a plus à discuter; alors qu'on nous ramène à
+<i>Lazare le Pâtre</i>, dont on vient de faire quelque part
+une reprise si piteuse. Le preuve que rien ne disparaît,
+même dans le succès, c'est que le capitaine
+Daniel reste un personnage en bois pour tout le
+monde, c'est que le quatrième acte empêchera toujours
+le <i>Fils de Coralie</i> d'être une oeuvre de premier
+ordre. Le public, que l'on croit pris tout entier quand
+on l'a vu rire ou pleurer, a de terribles revanches; il
+juge son émotion et il se révolte, si l'on s'est moqué
+de lui. Telle est l'explication du dédain que nos
+petits-fils montreront pour certaines oeuvres acclamées
+aujourd'hui dans nos théâtres.</p>
+
+<p>M. Delpit vient de révéler un tempérament d'homme
+de théâtre. Maintenant, il faut qu'il produise. Deux
+routes s'ouvrent devant lui: l'oeuvre de convention
+et l'oeuvre de vérité, l'analyse humaine et la fabrication
+dramatique. Dans dix ans, on le jugera.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LA PANTOMIME</h3>
+
+<p>Il vient de se faire, au théâtre des Variétés, une
+tentative très intéressante, et dont le succès a d'ailleurs
+été complet. Je veux parler de l'introduction de
+la pantomime dans la farce. Frappé du triomphe que
+les Hanlon-Lees, ces mimes merveilleux, obtenaient
+aux Folies-Bergère, le directeur des Variétés a eu
+l'idée heureuse de commander une pièce, une farce,
+dans laquelle les auteurs leur ménageraient une large
+part d'action. Il s'agissait donc de leur fournir un
+thème, de les placer dans un cadre dialogué, où ils
+pussent se mouvoir avec aisance. Le projet était des
+plus ingénieux et des plus tentants. C'était produire
+les Hanlon devant le grand public et élargir leur
+drame muet d'un drame parlé, qui ménagerait l'attention
+des spectateurs.</p>
+
+<p>Nous ne sommes pas en Angleterre, où l'on supporte
+parfaitement une pantomime en cinq actes
+durant toute une soirée. Notre génie national n'est
+point dans cette imagination atroce d'une grêle de
+gifles et de coups de pied tombant pendant quatre
+heures, au milieu d'un silence de mort. L'observation
+cruelle, l'analyse féroce de ces grimaciers qui mettent
+à nu d'un geste ou d'un clin d'oeil toute la bête
+humaine, nous échappent, lorsqu'elles ne nous fâchent
+pas. Aussi faut-il, chez nous, que la pantomime
+ne soit que l'accessoire, et qu'il y ait des points
+de repos, pour permettre aux spectateurs de respirer.
+De là l'utilité du cadre imposé à MM. Blum et Toché,
+les auteurs du <i>Voyage en Suisse</i>. Ils ont été chargés
+de présenter les Hanlon au grand public parisien, en
+motivant leurs entrées en scène et en embourgeoisant
+le plus possible la fantaisie sombre de leurs exercices.</p>
+
+<p>Le gros reproche que j'adresserai aux auteurs, c'est
+d'avoir trop embourgeoisé cette fantaisie. Leur scénario
+n'est guère qu'un vaudeville, et un vaudeville
+d'une originalité douteuse. Cet ex-pharmacien qui se
+marie et que des farceurs poursuivent pendant son
+voyage de noces, pour l'empêcher de consommer le
+mariage, n'apporte qu'une donnée bien connue. Encore
+ne chicanerait-on pas sur l'idée première, qui était
+un point de départ de farce amusante; mais il aurait
+fallu, dans les développements, dans les épisodes,
+une invention cocasse, une drôlerie poussée à l'extrême,
+qui aurait élargi le sujet, en le haussant à la
+satire enragée. Mon sentiment tout net est que le
+train de la pièce est trop banal, trop froid, et que,
+dès que les Hanlon paraissent, avec leur envolement
+de farceurs lyriques, ils y détonnent.</p>
+
+<p>Souvent, lorsqu'on sort d'une féerie, on regrette
+que toutes ces splendeurs soient dépensées sur des
+scénarios si médiocres, on se dit qu'il faudrait un
+grand poète pour parler la langue de ce peuple de
+fées, de princesses et de rois. Eh bien! ma sensation
+a été la même devant le <i>Voyage en Suisse</i>. J'ai regretté
+qu'un observateur de génie, qu'un grand moraliste
+n'ait pas écrit pour les Hanlon la pièce profondément
+humaine, la satire violente et au rire terrible que ces
+artistes si profonds mériteraient d'interpréter. Leur
+puissance de rendu, leurs trouvailles d'analystes impitoyables,
+font éclater les plaisanteries faciles du vaudeville.
+Il leur faudrait, pour être chez eux, du Molière
+ou du Shakespeare. Alors seulement ils donneraient
+tout ce qu'ils sentent.</p>
+
+<p>J'insiste, parce que, malgré leur très vif succès, on
+ne m'a pas paru les goûter à leur haut mérite. Ils
+sont de beaucoup supérieurs au canevas qu'on leur
+a fourni. Lorsqu'ils étaient livrés à eux-mêmes, aux
+Folies Bergère, ils trouvaient des scènes d'une autre
+profondeur et qui vous faisaient passer à fleur de
+peau le petit frisson froid de la vérité. En un mot,
+leur pantomime a un au delà troublant, cet au delà,
+de Molière qui met de la peur dans le rire du public.
+Rien n'est plus formidable, à mon avis, que la gaieté
+des Hanlon, s'ébattant au milieu des membres cassés,
+et des poitrines trouées, triomphant dans l'apothéose
+du vice et du crime, devant la morale ahurie. Au
+fond, c'est la négation de tout, c'est le néant humain.</p>
+
+<p>Je ne parlerai donc pas de le pièce, qui est
+l'oeuvre de deux auteurs spirituels. Eux-mêmes
+se sont effacés. Mon seul but, en analysant les principales
+scènes des Hanlon, est de montrer de quelle
+observation cruelle, de quelle rage d'analyse, ces
+mimes de génie tirent le rire. Il leur fallait d'autant
+plus de souplesse que la situation, pour eux, reste la
+même depuis le commencement jusqu'à la fin de la
+pièce. Ils n'ont pas trouvé là un drame avec ses péripéties:
+leur action se borne à être des farceurs, qui
+interviennent toujours dans les mêmes conditions.
+Défaut grave du scénario, monotonie qu'ils ne sont
+parvenus à dissimuler que par des prodiges de nuances.
+Ils ont mis partout des dessous, lorsqu'il n'y en
+avait pas. Leurs merveilles d'exécution ont sauvé la
+pauvreté du thème.</p>
+
+<p>Voyez leur première entrée en scène. Ils arrivent
+sur l'impériale d'une vieille diligence qui, tout d'un
+coup, verse au fond du théâtre. La dégringolade est
+effroyable, au milieu des vitres cassées, des cris et des
+jurons. Pour sûr, il y a des poitrines ouvertes, des
+têtes aplaties; et le public éclate d'un fou rire.
+Aimable public! et comme les Hanlon savent bien ce
+qu'il faut à notre gaieté! D'ailleurs, par un prodige
+d'adresse, ils se retrouvent tous devant la rampe,
+rangés en une ligne correcte, sur leur derrière. L'adresse,
+l'escamotage des conséquences de l'accident,
+redouble ici la gaieté des spectateurs. Dans les accidents
+réels, on rit d'abord, puis on s'apitoie; les
+Hanlon ont parfaitement compris qu'il ne fallait pas
+laisser à l'apitoiement le temps de se produire. De là
+le gros effet comique.</p>
+
+<p>J'avoue, au second acte, n'aimer que médiocrement
+le truc du spleeping-car. Règle générale, toutes
+les fois qu'on fait du bruit à l'avance autour d'un truc
+qui doit passionner Paris, il est presque certain que
+le truc ratera. Le public arrive monté, croyant à une
+illusion absolue, et lorsqu'il voit les ficelles, comme
+dans le cas de ce spleeping-car, l'illusion ne se produit
+plus du tout, parce qu'on l'a rendu exigeant. La
+vérité est que la manoeuvre du truc, dont on a tant
+parlé, est beaucoup trop lente. L'explosion a lieu, le
+wagon s'entr'ouvre, les deux moitiés se relèvent à
+droite et à gauche, tandis que les personnages, qui
+devraient être lancés en l'air, gagnent tranquillement
+des arbres, sur lesquels ils se perchent; le tout à
+grand renfort de cordages, comme dans les joujoux
+d'enfant. Je sais bien qu'on ne peut nous offrir un
+véritable accident. Mais, en cette matière, toutes les
+fois que l'illusion est impossible, le truc doit être
+abandonné. Les Hanlon ne trouvent donc dans cet
+acte qu'à exercer leur adresse et leur audace de
+gymnastes. C'est très gros comme gaieté. Rien par
+dessous.</p>
+
+<p>Je préfère de beaucoup le troisième acte. L'entrée
+en scène est encore des plus étonnantes. Les Hanlon
+tombent du plafond, au beau milieu d'une table
+d'hôte, à l'heure du déjeuner. Vous voyez l'effarement
+des voyageurs. Ici, il y a un de ces coups de
+folie qui traversent les pantomimes, ces coups de folie
+épidémiques dont on rit si fort, avec de sourdes
+inquiétudes pour sa propre raison. Les Hanlon prennent
+les plats, les bouteilles, et se mettent à jongler
+avec une furie croissante, si endiablée, que peu à
+peu les convives, entraînés, enragés, les imitent, de
+façon que la scène se termine dans une démence générale.
+N'est-ce pas le souffle qui passe parfois sur les
+foules et les détraque? L'humanité finit souvent par
+jongler ainsi avec les soupières et les saladiers. On
+est pris par le fou rire, on ne sait si l'on ne se réveillera
+pas dans un cabanon de Bicêtre. Ce sont là les
+gaietés des Hanlon.</p>
+
+<p>Et que dire de la scène du gendarme, qui vient ensuite?
+Un gendarme se présente pour arrêter les coupables.
+Dès lors, c'est le gendarme qui va être bafoué.
+Il est l'autorité, on le bernera, on passera entre ses
+jambes pour le faire tomber, on lui causera des peurs
+atroces en s'élançant brusquement d'une malle, on
+l'enfermera dans cette malle, on le rendra si piteux,
+si ridicule, si bêtement comique, que la foule enthousiaste
+applaudira à chacune de ses mésaventures.
+C'est la scène qui a même produit le plus d'effet.
+Personne n'a songé qu'on insultait notre armée.
+Pourtant, rien de plus révolutionnaire. Cela flatte
+le criminel qu'il y a au fond des plus honnêtes d'entre
+nous. Cela nous gratte dans notre besoin de revanche
+contre l'autorité, dans notre admiration pour
+l'adresse, pour le coquin adroit qui triomphe de l'honnête
+homme trop lourd, que ses boites embarrassent.</p>
+
+<p>Je signalerai, dans le genre fin, la scène de l'ivresse,
+que le public a trouvée trop longue, parce que les
+délicatesses de cette analyse savante lui ont échappé.
+Elle est pourtant tout à fait supérieure, comme observation
+et comme exécution. Les grands comédiens
+ne rendent pas d'une façon plus détaillée, et nous
+pouvons prendre là une leçon d'analyse, nous autres
+romanciers. Rien n'est plus juste ni plus complet que
+ces tâtonnements de deux ivrognes engourdis par le
+vin, qui, voulant avoir de la lumière, perdent successivement
+les allumettes, la bougie, le chandelier,
+sans jamais retrouver qu'un des objets à la fois. C'est
+toute une psychologie de l'ivresse.</p>
+
+<p>En somme, je le répète, le succès a été très vif.
+On a beaucoup applaudi les Hanlon. Je ne fais pas
+ici une étude complète de ces grands artistes, car il
+faudrait dégager leur originalité, bien montrer ce
+qu'ils ont apporté de personnel, en dehors de leurs
+sauts de gymnastes et de leurs jeux de mimes. Ce
+qu'ils mettent dans tout, c'est une perfection d'exécution
+incroyable. Leurs scènes sont réglées à la seconde.
+Ils passent comme des tourbillons, avec des
+claquements de soufflets qui semblent les tic-tac
+mêmes du mécanisme de leurs exercices. Ils ont la
+finesse et la force. C'est là ce qui les caractérise.
+Sous le masque enfariné de Pierrot, ils détaillent
+l'idée avec des jeux de physionomie d'un esprit délicieux;
+puis, brusquement, un coup du vent semble
+passer, et les voilà lancés dans une férocité saxonne
+qui nous surprend un peu. Ils bondissent, ils s'assomment,
+ils sont à la fois aux quatre coins de la
+scène; et ce sont des bouteilles volées avec une habileté
+qui est la poésie du larcin, des gifles qui s'égarent,
+des innocents qu'on bâtonne et des coupables
+qui vident les verres des braves gens, une négation
+absolue de toute justice, une absolution du crime
+par l'adresse. Telle est leur originalité, un mélange
+de cruauté et de gaieté, avec une fleur de fantaisie
+poétique.</p>
+
+<p>Je le dis encore, je ne sais rien de plus triste sous
+le rire. Cela rappelle les grandes caricatures anglaises.
+L'homme se débat et sanglote, dans les gambades et
+les grimaces de ces mimes. Je songeais avec quel cri
+de colère on accueillerait une oeuvre de nous, romanciers
+naturalistes, si nous poussions si loin l'analyse
+de la grimace humaine, la satire de l'homme aux
+prises avec ses passions. Imaginez un moment la
+scène du gendarme dans un de nos livres, admettez
+que nous traînions ce pauvre gendarme dans le ridicule,
+en mettant sous la charge une pareille négation
+de l'autorité: on nous traiterait de communard, on
+nous demanderait compte des otages. Certes, dans
+nos férocités d'analyse, nous n'allons pas si loin que
+les Hanlon, et nous sommes déjà fortement injuriés.
+Cela vient de ce que la vérité peut se montrer et
+qu'elle ne peut se dire. Puis, la caricature couvre tout.
+On lui permet le par-dessous et l'au delà. Et c'est
+tant mieux, puisqu'elle nous régale. Faisons tous des
+pantomimes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LE VAUDEVILLE</h3>
+
+<p>Je ne me charge pas de raconter les <i>Dominos Roses</i>,
+la nouvelle pièce en trois actes que MM. Delacour et
+Hennequin ont fait jouer au Vaudeville. C'est une
+de ces pièces compliquées, d'une ingéniosité d'ébénisterie
+sans pareille, un de ces petits meubles chinois,
+aux cents tiroirs se casant les uns dans les
+autres, qu'il faut replacer avec une exactitude scrupuleuse,
+si l'on veut ne rien casser.</p>
+
+<p>Les auteurs ont appelé leur oeuvre comédie. Voilà
+un bien grand mot pour une pièce de cette facture.
+J'aurais préféré vaudeville. Une comédie ne va pas,
+selon moi, sans une étude plus ou moins poussée des
+caractères, sans une peinture quelconque d'un milieu
+réel. Or, les auteurs ne sont en somme que d'aimables
+gens, bien décidés à récréer le public, en faisant
+tourner devant lui le quadrille de leurs marionnettes.
+Leur art consiste à machiner leur joujou, de façon que
+les personnages obéissent à chaque tour de la manivelle
+et viennent occuper sur les planches l'endroit
+précis qui leur est assigné. C'est du théâtre mécanique,
+des bonshommes, joliment campés, dont les
+pas sont réglés comme par un maître de ballets. Ils
+vont à gauche, ils vont à droite, ils s'entrecroisent,
+se mêlent et se dégagent, pour le plus grand plaisir
+des yeux du public. Et, je le répète, cela demande
+des mains exercées. On parle souvent du métier au
+théâtre. Eh bien! les <i>Dominos Roses</i> sont un produit
+immédiat du métier, sans aucune faute. De la mémoire,
+de l'adresse, et rien de plus. Mais on voit que
+le métier n'est décidément pas à dédaigner, puisqu'il
+peut suffire au succès.</p>
+
+<p>On parlait du <i>Procès Veauradieux</i>, des mêmes auteurs,
+pendant la représentation. Les deux pièces,
+en effet, ont beaucoup de ressemblance, sortent tout
+au moins du même moule. Rien de plus naturel,
+d'ailleurs. MM. Delacour et Hennequin ont pensé,
+avec raison, que les spectateurs applaudiraient plus
+volontiers ce qu'ils avaient déjà applaudi. Les nouveautés
+troublent le public dans sa quiétude, lui
+causent une secousse cérébrale désagréable. L'éternel
+quiproquo des maris qui embrassent les bonnes,
+en croyant embrasser leurs femmes, ne suffit-il pas à
+la gaieté d'une soirée? Rien de plus digestif que ce
+jeu du quiproquo. Il est à la portée de tout le monde,
+il soulève toujours le même éclat de rire, comme
+ces calembours de province qui sont, pendant un
+quart de siècle, la joie d'un salon. Et l'on s'en va, la
+tête libre, sans fatigue intellectuelle, en se souvenant
+des petits jeux de société de sa jeunesse.</p>
+
+<p>J'ai bien suivi les impressions du public, au courant
+des trois actes. D'abord, j'ai constaté un peu de
+froideur. On voyait les auteurs venir avec leurs gros
+sabots, et l'on échangeait des regards comme pour
+se dire qu'on savait bien la suite. Même, derrière
+moi, un monsieur très ferré sans doute sur le répertoire
+de nos vaudevilles, citait les pièces où la même
+idée se trouvait déjà; et il y en avait une longue
+liste, je vous assure. Mais l'intrigue se nouait, le
+charme opérait peu à peu. Je m'imaginais apercevoir
+les auteurs derrière une coulisse, tendant leur piège
+avec la tranquillité d'hommes qui connaissent la
+bonne glu. Tous les vieux mots portaient. A mesure
+que les spectateurs se retrouvaient davantage en pays
+de connaissance, ils devenaient bons enfants, s'amusaient
+aux endroits où ils s'amusent depuis leur âge
+le plus tendre. Certes, ils étaient de plus en plus
+certains du dénouement, tous vous auraient dit
+comment tourneraient les choses, il n'y avait pas dans
+leur émotion le moindre doute sur la félicité finale
+des personnages; mais cela les ravissait d'assister
+une fois de plus au dévidage adroit de cet écheveau
+dramatique si bien embrouillé.</p>
+
+<p>Les auteurs allaient-ils prendre le fil à gauche ou
+à droite? Et cette seule alternative suffisait à leur
+bonheur. Puis, il y avait encore le hasard des noeuds;
+innocentes catastrophes, aussi vite réparées que survenues,
+qui accidentaient la route parcourue tant de
+fois. Dès le second acte, la salle ravie se croyait
+encore au <i>Procès Veauradieux</i>, et applaudissait à tout
+rompre. Grand succès.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Il s'agit dans <i>Bébé</i>, la pièce de MM. de Najac et
+Hennequin, d'un de ces grands enfants que les mères
+gardent jusqu'au mariage, autour de leurs jupes, et
+auxquels elles ne peuvent jamais se décider à donner
+la clef des champs. Tel est le bébé, un bébé de vingt-deux
+ans, et qui a déjà de la barbe au menton. Gaston
+est adoré par sa mère, la baronne d'Aigreville, qui
+le cajole, le dodeline et lui parle encore en zézayant,
+comme s'il portait toujours des robes et un bourrelet.</p>
+
+<p>Quant au sujet philosophique,&mdash;il y a un sujet
+philosophique,&mdash;il repose sur cette idée qu'un
+jeune homme, avant de se marier et de faire un bon
+mari, doit parcourir trois périodes, la période des
+femmes de chambre, celle des cocottes et celle des
+femmes mariées. C'est le cousin Kernanigous qui dit
+cela, et le cousin s'y connaît, lui qui, chaque année,
+quitte sa ferme modèle de Bretagne pour venir faire
+ses farces à Paris.</p>
+
+<p>Naturellement, Gaston, que sa mère croit encore
+un ange de pureté, a déjà fait de nombreux accrocs
+à sa robe d'innocence. La baronne lui a meublé
+un entresol, dans la même maison qu'elle, pour
+qu'il puisse étudier son droit tranquillement; mais
+Gaston, en compagnie de son ami Arthur, n'utilise
+guère son entresol que pour recevoir des dames.
+Ajoutez que le baron est une absolue ganache; ce
+digne homme passe sa vie à lire les journaux, chez
+lui et à son cercle, ce qui fatalement a influé d'une
+façon déplorable sur son intelligence. Il ne s'occupe
+de son fils que pour lui adresser la morale la plus
+drôle du monde. Ainsi, lorsque les farces de Bébé se
+découvrent, et que celui-ci s'excuse en rappelant à
+son père les folies que lui-même a dû faire dans sa
+jeunesse, le baron répond gravement: «Monsieur,
+en ce temps-là, je n'étais pas encore votre père.» Le
+mot a fait beaucoup rire.</p>
+
+<p>Donc, Gaston parcourt les trois phases. La première
+est représentée par la femme de chambre de
+sa mère, Toinette; la seconde, par une dame galante,
+Aurélie; et la troisième par sa cousine, madame de
+Kernanigous elle-même. Des trois, c'est Toinette
+que je préfère. Elle est adorable, cette enfant, qui
+s'écrie, lorsque Gaston veut l'abandonner: «Ah!
+monsieur, vous n'aurez pas le coeur de quitter la
+femme de chambre de votre mère!» Elle adore son
+maître, lui recoud ses boutons, pleure au dénouement,
+quand on le marie. Les auteurs, en rendant
+la femme de chambre si aimable, auraient-ils eu des
+intentions démocratiques?</p>
+
+<p>Tout le sujet est là, mais les auteurs connaissent
+trop leur métier pour ne pas avoir compliqué ce sujet
+à l'aide des quiproquos les plus inextricables. M. Hennequin
+persévère naturellement dans un genre qui
+lui a valu trois grands succès: les <i>Trois Chapeaux</i>, le
+<i>Procès Veauradieux</i> et les <i>Dominos Roses</i>. Sa part de
+collaboration est certainement dans les singulières
+complications de l'intrigue. Je renonce à raconter
+ces complications, mais je puis les indiquer. Aurélie
+la cocotte, est en même temps la maîtresse de Gaston
+et celle du cousin Kernanigous; elle est encore la
+femme légitime d'un répétiteur de droit, Pétillon,
+dont je parlerai tout à l'heure. Alors, se produit la
+débandade obligée. C'est d'abord madame de Kernanigous
+qu'on prend pour Aurélie; puis, c'est
+Aurélie qu'on prend pour madame de Kernanigous;
+la brune et la blonde se mêlent, le public lui-même
+finit par ne plus savoir au juste ce qu'il doit croire.
+A un moment, il y a jusqu'à quatre personnes cachées
+derrière des portes. Et l'on rit.</p>
+
+<p>On rit, parce que tous les personnages courent sur
+la scène. Cette débandade qui entre, sort, se cache,
+reparaît, fait claquer les portes, étourdit les spectateurs
+et les charme. Cela, d'ailleurs, pourrait continuer
+éternellement. S'il n'y a pas de raison pour que cela
+commence, il y en a encore moins pour que cela
+finisse. Enfin, les auteurs veulent bien aboutir à un
+mariage entre Gaston et une nièce de Kernanigous.
+L'honneur de la cousine est sauf. La baronne et le
+baron sont convaincus que leur fils n'est plus un
+bébé, et ils consentent à le traiter en homme.</p>
+
+<p>Ce genre de pièces à quiproquos est toujours
+d'un effet sûr. Seulement, je trouve qu'il fatigue vite.
+Un acte suffirait. Au troisième acte de <i>Bébé</i>, je commençais
+à être ahuri. Rien d'énervant à la longue
+comme de voir tous les personnages se précipiter les
+uns derrière les autres; on voudrait qu'ils se tinssent
+enfin tranquilles, pour les entendre causer
+comme tout le monde. S'ils n'ont rien à dire, pourquoi
+ne se contentent ils pas de jouer une pantomime?
+cela serait aussi réjouissant. En somme, je le
+répète, le genre est gros et absolument inférieur. Le
+succès vient de ce que le public croit entrer de moitié
+dans la pièce.</p>
+
+<p>Mais ce qui donne à <i>Bébé</i> une certaine valeur, c'est
+une pointe littéraire, où l'on sent la collaboration de
+M. de Najac. Il y a, dans les deux premiers actes,
+quelques scènes fort jolies, d'un comique très fin.
+Ces scènes sont fournies par la baronne et par Pétillon,
+le répétiteur de droit.</p>
+
+<p>La baronne a voulu donner un répétiteur à son fils,
+pour le hâter dans ses examens. Il faut dire que
+Gaston est un véritable cancre. Or, Pétillon a une
+façon de professer qui est un poème de tolérance; il
+laisse ses élèves, Gaston et Arthur, causer de leurs
+maîtresses et de leurs parties fines, entre deux commentaires
+du Code; il se mêle lui-même à la conversation,
+avec le rire sournois et gourmand d'un cuistre
+voluptueux qui n'est pas assez riche pour contenter
+ses passions. Une des scènes les plus drôles est celle-ci:
+le baron surprend ces messieurs tapant sur le
+piano, dansant avec des dames; et Pétillon sauve les
+garnements, en expliquant que sa méthode consiste
+à apprendre le Code en musique. Il va jusqu'à chanter
+plusieurs articles. C'est là une bonne extravagance.
+La salle entière a été prise d'un fou rire.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>MM. de Najac et Hennequin ont voulu donner au
+Gymnase un pendant à <i>Bébé</i>, et ils ont écrit la <i>Petite
+Correspondance</i>.</p>
+
+<p>Je ne crois pas nécessaire d'entrer dans une analyse
+de cette pièce. Quel singulier genre! Prendre des
+bouts de fil, les emmêler, mais d'une façon adroite,
+de manière qu'ils paraissent noués ensemble, en un
+paquet inextricable; puis, tirer un seul bout, celui
+qu'on a ménagé, et rembobiner le tout d'un trait,
+sans la moindre difficulté. La littérature est absente,
+on s'intéresse à cela comme à un jeu de patience; et
+quand on s'en va, on éprouve un vide, une déception,
+avec cette pensée vague que ce n'était pas la peine de
+se passionner, puisqu'on était certain à l'avance que
+cela finirait comme cela avait commencé. Au théâtre,
+lorsqu'on n'emporte aucun fait nouveau, aucune
+observation à creuser, on garde contre la pièce une
+sourde rancune, de même qu'on s'en veut lorsqu'on
+a lu un livre vide ou qu'on s'est arrêté à causer dix
+minutes avec un bavard imbécile, qui vous a noyé
+d'un déluge de mots.</p>
+
+<p>Je songeais au succès de <i>Bébé</i>, en voyant la <i>Petite
+Correspondance</i>, et je me disais qu'en somme ce succès
+était mérité. A coup sûr, ce qui a charmé si
+longtemps le public, ce n'est pas l'imbroglio de la
+pièce, ce sont deux ou trois scènes d'observation
+amusante qu'elle contenait. Et ce qui prouve qu'une
+série de quiproquos ne suffit pas au succès, même
+lorsqu'ils sont travaillés par des mains expérimentées,
+c'est que la <i>Petite Correspondance</i> a été accueillie
+froidement. Question de sujet, et surtout question
+de types et de situations, je le répète. Dans <i>Bébé</i>,
+on a trouvé drôle cette histoire de grand garçon
+dégourdi, que sa mère traite toujours en enfant,
+lorsqu'il se lance dans toutes les fredaines, et qu'il
+a la femme de chambre pour maîtresse. Bien que
+cela rappelât <i>Edgard et sa bonne</i>, l'aventure a paru
+piquante, prise sur le vrai, dans le courant de la
+vie quotidienne. Peut-être le public ne fait-il pas
+ces réflexions-là; mais, à son insu, il subit les courants
+qui s'établissent, il ne supporte plus que difficilement
+les inventions de pure fantaisie, et se
+plaît davantage aux choses prises sur la réalité.</p>
+
+<p>Je parlais des types. La fortune de <i>Bébé</i> a été faite
+par le répétiteur Pétillon. Ce maître, si tolérant pour
+ses élèves, le nez tourné à la friandise, et se régalant
+le premier des fredaines de la jeunesse, était certes
+une caricature, mais une caricature sous laquelle on
+sentait la vie. Il vivait, ce cuistre sournoisement voluptueux,
+brûlé de tous les appétits, sous son cuir de
+pédant qui court le cachet. Et quelle bonne folie que
+la scène où il sauve les deux chenapans auxquels il
+donne des répétitions de droit, en racontant à une
+vieille ganache de père qu'il a mis le Code en couplets!
+Cela est extravagant; seulement, derrière l'extravagance,
+on sent l'observation, on se rappelle des
+pauvres diables de cet acabit qui gagnent leurs cachets,
+en baisant les bottes des petits gredins qu'ils
+sont chargés d'instruire.</p>
+
+<p>Faut-il voir une leçon donnée aux auteurs dans
+l'accueil relativement froid fait par le public à la
+<i>Petite Correspondance</i>? Je n'ose l'affirmer. Et pourtant
+MM. de Najac et Hennequin, qui sont très expérimentés,
+ne peuvent manquer de faire le raisonnement
+suivant: «Pourquoi le grand succès de <i>Bébé</i>,
+et pourquoi la demi-chute de la <i>Petite Correspondance</i>?
+Évidemment, c'est que les imbroglios ne
+satisfont plus entièrement le public, car jamais nous
+n'en avons noué un de plus entortillé ni de plus
+heureusement dénoué. Il est donc temps d'abandonner
+cette formule commode et de chercher des
+situations vraies et des types réels, comme dans <i>Bébé</i>.
+Notre intérêt l'exige: soyons vivants, si nous voulons
+toucher de beaux droits d'auteur.»</p>
+
+<p>Ce raisonnement serait excellent, et je voudrais
+l'entendre faire par tous les auteurs; d'autant plus
+qu'il est logique et exact. Questionnez les plus habiles,
+ils vous diront que le goût du public tourne au
+naturalisme, d'une façon continue et de plus en plus
+accentuée. C'est le mouvement de l'époque. Il s'accomplit
+de lui-même, par la force même des choses.
+Avant dix ans, l'évolution sera complète. Et vous
+verrez les dramaturges et les vaudevillistes, réputés
+pour leur habileté, se ruer alors vers la peinture des
+scènes réelles, car ils n'ont au fond qu'une doctrine:
+satisfaire le public en toutes sortes, lui donner ce
+qu'il demande, de manière à battre monnaie le plus
+largement possible.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Une circonstance m'a empêché d'assister à la première
+représentation de <i>Niniche</i>, le vaudeville en trois
+actes que MM. Hennequin et Millaud ont fait jouer aux
+Variétés. Je n'ai pu voir que la quatrième, et j'ai été
+vraiment surpris de la gaieté débordante du public.
+Quel excellent public que ce public parisien! Comme
+il est bon enfant, comme il rit volontiers! La moindre
+plaisanterie, eût-elle trente années d'âge, le chatouille
+ainsi qu'au premier jour, lorsqu'elle est dite par la
+comédienne ou le comédien favori. On prétend que
+les artistes tremblent, lorsqu'ils paraissent à Paris
+pour la première fois. Ils ont bien tort. J'ai connu, en
+province, un théâtre où le public était autrement
+exigeant et maussade. On y sifflait avec une brutalité
+révoltante. J'estime qu'il faut trois fois plus
+d'efforts pour dérider un spectateur de province
+que pour faire rire aux éclats un spectateur de Paris.</p>
+
+<p>J'ai été d'autant plus étonné de là gaieté de la salle,
+que l'on avait jugé <i>Niniche</i> très sévèrement devant
+moi, le lendemain de la première représentation,
+C'était un four, disait-on. Voilà un four qui prenait
+tous les airs d'un grand succès. J'avais particulièrement
+à côté de moi des dames, d'honnêtes bourgeoises
+à coup sûr, qui faisaient scandale, tant elles
+s'amusaient. Les moindres mots, d'ailleurs, soulevaient
+une tempête de joie, du parterre au cintre. Et
+cela ne cessait point, les trois actes ne se sont pas
+refroidis un instant. Je me doute bien que les interprètes
+sont pour beaucoup dans cette gaieté.
+D'autre part, peut-être suis-je tombé sur une représentation
+exceptionnelle, sur un soir où toute la
+salle avait bien dîné; il y a de ces rencontres, de
+ces jours d'électricité commune, que connaissent
+les artistes, et qu'ils constatent en disant: «La salle
+est très chaude aujourd'hui.» Mais le fait ne m'en a
+pas moins préoccupé vivement.</p>
+
+<p>Ai-je ri moi-même? Mon Dieu, je crois que oui.
+J'avais beau me dire que tout cela était très bête, que
+la pièce avait été faite cent fois; j'avais beau trouver
+les actes vides, l'esprit grossier, le dénouement prévu
+à l'avance: ce grand et bon rire de la salle me gagnait.
+En vérité, les spectateurs sans malice s'amusaient
+trop pour qu'on ne s'égayât pas de leur propre gaieté.
+Au fond, j'étais très triste. Si vraiment il suffit d'une
+si pauvre farce pour procurer une heureuse soirée
+aux braves bourgeois parisiens, nous avons tous très
+grand tort de nous empêtrer dans des questions littéraires.
+A quoi bon le talent, à quoi bon l'effort, si
+cela satisfait pleinement le public? Je déclare que jamais
+je n'ai vu des gens mis dans un pareil état de
+joie par les chefs-d'oeuvre de notre théâtre. Devant
+un chef-d'oeuvre, le public se méfie toujours un peu;
+il a peur que le chef-d'oeuvre ne se moque de lui.
+Mais, devant une <i>Niniche</i>, il se roule, il est comme
+ces enfants qui rencontrent un trou d'eau sale et qui
+s'y vautrent avec délices, en se sentant chez eux.</p>
+
+<p>Oh! le rire, quelle bonne chose et quelle chose bête!
+Toute la sottise est là et tout l'esprit. Contestez les
+mérites de <i>Niniche</i>, on vous répondra que le public
+s'amuse, et vous n'aurez rien à répondre, car les théâtres
+ne sont faits en somme que pour amuser le public.
+En voyant cette salle rire à ventre déboutonné
+d'inepties dont on serait révolté, si on les lisait chez
+soi, on se sent ébranlé dans ses convictions les plus
+chères, on se demande si le talent n'est pas inutile,
+s'il y a à espérer qu'une oeuvre forte touche jamais
+autant les spectateurs dans leurs instincts secrets
+qu'une parade de foire. Le théâtre serait donc cela?
+Les effluves d'une foule mise en tas, l'aveuglement
+du gaz, l'air surchauffé d'une salle trop étroite,
+l'odeur de poussière, toutes les sollicitations et toutes
+les demi-hallucinations d'une journée d'activité terminée
+dans un fauteuil dont les bras vous étouffent
+et vous brûlent, ce serait donc là cette atmosphère du
+théâtre qui déforme tout et empêche le triomphe du
+vrai sur les planches?</p>
+
+<p>J'ai eu ainsi la sensation très nette de l'infériorité
+de la littérature dramatique. En vérité, l'oeuvre écrite
+est plus large, plus haute, plus dégagée de la sottise
+des foules que l'oeuvre jouée. Au théâtre, le succès est
+trop souvent indépendant de l'oeuvre. Une rencontre
+suffit, une interprétation heureuse, une plaisanterie
+qui est dans l'air, une bêtise tournée d'une certaine
+façon qui répond à la bêtise du moment. Si le rire ou
+les larmes prennent,&mdash;je ne fais pas de différence,
+car les larmes sont une autre forme de la bonhomie
+du public,&mdash;voilà la pièce lancée, il n'y a plus de
+raison pour qu'elle s'arrête. Depuis deux ans bientôt,
+je querelle mes confrères pour leur prouver qu'ils font
+du théâtre une chose trop sotte. Mon Dieu! est-ce
+qu'ils auraient raison, est-ce que ce serait réellement
+si sot que cela?</p>
+
+<p>Maintenant, il me faut juger <i>Niniche</i>. Grande affaire.
+J'avoue que je ne sais par quel bout commencer. Il y
+a, en critique dramatique, toute une école qui, dans
+un cas pareil, se tire d'embarras le plus galamment
+du monde. La recette consiste à ne pas parler de la
+pièce, à enfiler de jolies phrases sur ceci et sur cela,
+jusqu'à ce que le feuilleton soit plein. Puis, on signe.
+Je crois que Théophile Gautier a été l'inventeur de
+l'article à côté. Il maniait la langue avec l'aisance et
+l'adresse que l'on sait, il était toujours sûr de charmer
+son public. Aussi la pièce ne l'inquiétait-elle jamais.
+Il avait des formules toutes faites, il admirait tout, les
+petits vaudevilles et les grandes comédies, enveloppant
+le théâtre entier dans son large dédain. Gautier
+a laissé des élèves.</p>
+
+<p>Le malheur est que je ne puis entendre la critique
+ainsi. J'aime bien à me rendre compte. J'estime que
+les choses ont des raisons d'être. Mais où mon anxiété
+commence, c'est lorsqu'il faut distinguer les nuances
+du médiocre. Ce serait une erreur de croire qu'il
+n'existe qu'un médiocre. Les genres au contraire en
+sont très nombreux, les espèces pullulent à l'infini. Je
+me souviens toujours de mon professeur de quatrième,
+qui nous disait: «Je classe encore assez vite les
+dix premières copies dans une composition; ce qui
+m'exténue, c'est de vouloir être juste et d'assigner des
+places aux trente dernières.» Eh bien! ma situation
+est pareille à celle de ce professeur, je ne sais le plus
+souvent comment classer certaines pièces, de façon à
+satisfaire absolument ma conscience.</p>
+
+<p>Vouloir être juste, c'est tout le rôle du critique. La
+passion de la justice est la seule excuse que l'on puisse
+donner à cette singulière démangeaison qui nous
+prend de juger les oeuvres de nos confrères. Mon professeur
+avouait parfois que, désespérant d'établir une
+différence appréciable du mauvais au pire dans les
+toutes dernières copies, il les plaçait au petit bonheur,
+en tas. Voilà ce qu'il faudrait éviter. Où diable placer
+<i>Niniche</i>? car Niniche m'a fait rire, et elle a droit à
+une place. Est-ce que <i>Niniche</i> vaut mieux que telle ou
+telle pièce, dont les titres m'échappent? Grave question.
+Je creuserais cette étude pendant des journées
+sans pouvoir peut-être trouver des arguments décisifs.
+Pourtant, je veux être équitable. Les critiques qui font
+profession de toujours partager l'avis du public et qui
+trouvent bon ce qui l'amuse, croient en être quittes avec
+<i>Niniche</i>, en la traitant de vaudeville amusant. C'est là
+un jugement trop commode. <i>Niniche</i> est un symbole,
+la pièce idiote qui a un succès comme jamais un chef-d'oeuvre
+n'en aura, et qui gratte la foule à la bonne
+côte, la côte joyeuse, selon le joli mot de nos pères.
+Les belles filles tombent en pâmoison, lorsqu'on
+avance les mains vers leur taille. Pourquoi le public
+se pâme-t-il, quand on lui joue <i>Niniche</i>? J'exige un
+commentaire.</p>
+
+<p>L'intrigue est la première venue. Un diplomate
+polonais, le comte Corniski a épousé la belle Niniche,
+une «hétaïre» parisienne, sans avoir le moindre
+soupçon de sa vie passée. Il la ramène en France, où
+il est chargé d'une mission. Mais la comtesse est reconnue
+à Trouville par le jeune Anatole de Beau-persil.
+Elle apprend, grâce à lui, qu'on va vendre ses
+meubles, et elle se désole, à la crainte d'un scandale,
+car elle a laissé dans une armoire des lettres compromettantes,
+que lui a adressées autrefois le prince
+Ladislas, le propre fils du roi de Pologne. Justement
+la mission du comte Corniski est de s'emparer de ces
+lettres. Dès lors, commence une chasse, les lettres circulent,
+passent dans les mains du mari, qui finit par
+les rendre sans les avoir lues. J'ai négligé un baigneur
+de Trouville, le beau Grégoire, qui baigne ces dames
+par goût, et qui redevient le plus correct des gandins,
+lorsqu'il a quitté son costume. Il y a aussi une veuve
+Sillery, une vieille dame passionnée, sans compter
+deux pantalons, dont les rôles sont très développés,
+et qui produisent un effet énorme: le premier, un
+pantalon bleu, poursuivi par un mari jaloux, passe de
+jambes en jambes; le second, un pantalon nankin,
+se déchire jusqu'à la ceinture, ce qui cause chez les
+dames une hilarité folle. Peut-être bien que le succès
+de la pièce est là.</p>
+
+<p>Décidément, je renonce à classer <i>Niniche</i>. Hélas!
+je le crains, la justice n'est pas de ce monde. J'ai la
+vague sensation que <i>Niniche</i> a sa place entre les <i>Dominos
+Ruses</i> et <i>Madame l'Archiduc</i>; mais est-ce entre
+les deux, est-ce avant, est-ce après? c'est ce que je
+n'ose affirmer. Il faudrait peser les oeuvres, consulter
+les nuances, se livrer à une étude de comparaison
+qui demanderait des délicatesses infinies. Et voilà
+l'embarras où se trouvent les critiques consciencieux,
+lorsqu'ils veulent tenir compte des fameux arrêts du
+public. Le public rit, l'oeuvre en vaut sans doute la
+peine, examinons-la; et, lorsqu'on veut l'examiner,
+on ne sait par quel bout la prendre, on se donne un
+mal infini pour la classer, sans y parvenir. Un succès
+comme celui de <i>Niniche</i> ne peut donner à un honnête
+homme qu'un désir, celui d'être sifflé. Cela soulagerait,
+vraiment.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Justement, l'autre soir, en écoutant à l'Ambigu
+<i>Robert Macaire</i>, je songeais à la farce moderne, telle
+que des auteurs de talent et d'esprit pourraient
+l'écrire. Comparez à nos plats vaudevilles, ce rire de
+la satire sociale qui sonnerait si vaillamment. Je sais
+bien qu'il faudrait accorder aux auteurs une grande
+liberté, leur ouvrir surtout le monde politique où se
+joue la véritable comédie des temps modernes. Pour
+moi, la veine nouvelle est là, et pas ailleurs.</p>
+
+<p><i>Robert Macaire</i>, que la personnalité de Frédéric
+Lemaître avait animée d'un large souffle, nous paraît
+aujourd'hui, il faut bien le dire, d'une grande
+innocence. Les mots drôles abondent, et il en
+est quelques-uns qui sont même profonds. Mais ce
+qu'il y a encore de meilleur, ce sont les dessous que
+nous mettons nous-mêmes dans l'oeuvre. Rien n'est
+au fond plus terrible que cette figure de Robert Macaire,
+blaguant tout ce qu'on respecte, la vie humaine,
+la famille et la propriété, la force armée et
+la religion; seulement, elle se promène dans une
+telle farce, elle parle d'un style si plat et elle évite
+si soigneusement de conclure, que le public ne saurait
+la prendre au sérieux, ce qui la sauve du mépris
+et de la colère. J'ai fait une fois de plus cette remarque:
+le mauvais style excuse tout; il est permis
+de mettre des monstruosités à la scène, pourvu qu'on
+les y mette sans talent. Imaginez la lutte épique de
+Robert Macaire contre les gendarmes écrite par un
+véritable écrivain, tirée des puérilités grossières de la
+charge, et aussitôt la censure intervient, et tout de
+suite le public se fâche.</p>
+
+<p>Ainsi donc, ce qui nous plaît, dans <i>Robert Macaire</i>,
+c'est ce que nous y mettons. Sous les calembours,
+sous les scènes de parade, sous le décousu du dialogue
+et l'enfantillage de l'intrigue, nous voulons
+voir une satire amère contre la société exploitée par
+deux fripons, qui, non contents de la voler, la bafouent
+et la salissent. Nous poussons les situations
+jusqu'à leurs conséquences logiques, nous élargissons
+le cadre. Souvent, il n'y a qu'un mot vraiment fort;
+mais ce mot nous suffit pour ajouter tout ce que les
+auteurs n'ont pas dit. Ce qui m'a frappé, c'est que
+peu de scènes sont faites; le talent a manqué sans
+doute, les scènes ne sont qu'indiquées, et faiblement.
+Ainsi, je prends une scène faite, la scène d'amour romantique
+entre Robert Macaire et Eloa, cette scène
+qui parodie si drôlement le lyrisme de 1830. Elle
+est remarquable et produit encore aujourd'hui un
+effet énorme, parce qu'elle reste dans une gamme
+d'esprit très fin et de bonne observation. Prenez, au
+contraire, la plupart des autres scènes, toutes celles
+par exemple qui ont lieu entre Robert Macaire et les
+gendarmes; pas une ne satisfait pleinement, parce
+que pas une n'est réalisée avec l'ampleur nécessaire,
+avec la maîtrise qui met de la réalité sous les exagérations
+les plus folles. Tout cela ne tient pas, les faits
+ne font illusion à personne et les personnages sont
+des pantins. Dès lors, la satire tombe dans le vaudeville.</p>
+
+<p>Il est vrai que le <i>Robert Macaire</i> pensé et écrit, tel
+que je le rêve, serait sans doute impossible sur la
+scène. Nous ne sommes pas habitués au rire cruel. Il
+ferait beau voir un coquin mettant fortement le monde
+en coupe réglée. La farce moderne ne m'en paraît pas
+moins devoir être dans cette peinture de la sottise des
+uns et de la coquinerie des autres, poussée à la grandeur
+bouffonne. Songez à un Robert Macaire actuel
+qui s'agiterait dans notre monde politique et qui
+monterait au pouvoir, en jouant de tous les ridicules
+et de toutes les ambitions de l'époque. Le beau sujet,
+et quelle farce un homme de talent écrirait là, s'il
+était libre!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LA FÉERIE ET L'OPÉRETTE</h3>
+<br>
+<h3>I</h3>
+
+<p>De grands succès ont rendu l'exploitation de la
+féerie très tentante pour les directeurs. On gagne
+deux ou trois cent mille francs avec une pièce de ce
+genre, quand elle réussit. Il faut ajouter, comme les
+frais de mise en scène sont considérables, qu'un
+directeur est ruiné du coup, s'il a deux féeries tuées
+sous lui. C'est un jeu à se trouver sur la paille ou à
+avoir voiture dans l'année. Le pis est que, la question
+littéraire mise à part, une féerie qui aura deux
+cents représentations ressemble absolument à une
+féerie qui en aura seulement vingt. Pour mettre la
+main sur la bonne, il faut avoir un flair particulier,
+il faut sentir de loin les pièces de cent sous, rien de
+plus. Le hasard remplace l'intelligence. Le décorateur
+et le costumier aident le hasard.</p>
+
+<p>La féerie, telle qu'elle est comprise aujourd'hui,
+n'est plus qu'un spectacle pour les yeux. Il y a
+quelques cinquante ans, lors de la vogue du <i>Pied de
+Mouton</i> et des <i>Pilules du Diable</i>, une féerie ressemblait
+à un grand vaudeville mêlé de couplets, dans lequel
+les trucs jouaient la partie comique. Au lieu de palais
+ruisselant d'or et de pierreries, au lieu d'apothéoses
+balançant des femmes à demi nues dans des
+clartés de paradis, on voyait des hommes se changer
+en seringues gigantesques, des canards rôtis s'envoler
+sous la fourchette d'un affamé, des branches
+d'arbre donner des soufflets aux passants.</p>
+
+<p>Mais ce genre de plaisanteries s'est démodé, l'ancienne
+féerie a semblé vieillotte et trop naïve. Alors,
+sans songer un instant à renouveler le genre par le
+dialogue, le mérite littéraire du texte, on a, au contraire,
+diminué de plus en plus le dialogue, réduit la
+pièce à être uniquement un prétexte aux splendeurs
+de la mise en scène. Rien de plus banal qu'un sujet
+de féerie. Il existe un plan accepté par tous les auteurs:
+deux amoureux dont l'amour est contrarié,
+qui ont pour eux un bon génie et contre eux un
+mauvais génie, et qu'on marie quand même au dénoûment,
+après les voyages les plus extravagants
+dans tous les pays imaginables. Ces voyages, en
+somme, sont la grande affaire, car ils permettent
+au décorateur de nous promener au fond de forêts
+enchantées, dans les grottes nacrées de la mer, à
+travers les royaumes inconnus et merveilleux des
+oiseaux, des poissons ou des reptiles. Quand les
+acteurs disent quelque chose, c'est uniquement
+pour donner le temps aux machinistes de poser un
+vaste décor, derrière la toile de fond.</p>
+
+<p>J'avoue, pourtant, n'avoir pas la force de me fâcher.
+S'il est bien entendu que toute prétention
+de littérature dramatique est absente, il y a là un
+véritable émerveillement. Les acteurs ne sont plus
+que des personnages muets et riches, perdus au
+milieu d'une prodigieuse vision. Au fond de sa salle,
+on peut se croire endormi, rêvant d'or et de lumière;
+et même les mots bêtes qu'on entend, malgré soi,
+par moments, sont comme les trous d'ombre obligés
+qui gâtent les plus heureux sommeils. Les ballets
+sont charmants, car les danseuses n'ont rien à dire.
+Il y a toujours bien deux ou trois actrices jolies,
+montrant le plus possible de leur peau blanche. On
+a chaud, on digère, on regarde, sans avoir la peine
+de penser, bercé par une musique aimable. Et, après
+tout, quand on va se coucher, on a passé une agréable
+soirée.</p>
+
+<p>Certes, au théâtre, il faut laisser un vaste cadre à
+l'adorable école buissonnière de l'imagination. La féerie
+est le cadre tout trouvé de cette débauche exquise.
+Je veux dire quelle serait la féerie que je souhaite.
+Le plus grand de nos poètes lyriques en aurait écrit
+les vers; le plus illustre de nos musiciens en composerait
+la musique. Je confierais les décors aux
+peintres qui font la gloire de notre école, et j'appellerais
+les premiers d'entre nos sculpteurs pour
+indiquer des groupes et veiller à la perfection de
+la plastique. Ce n'est pas tout, il faudrait, pour
+jouer ce chef-d'oeuvre, des femmes belles, des
+hommes forts, les acteurs célèbres dans le drame
+et dans la comédie. Ainsi, l'art humain tout entier,
+la poésie, la musique, la peinture, la sculpture, le
+génie dramatique, et encore la beauté et la force, se
+joindraient, s'emploieraient à une unique merveille,
+à un spectacle qui prendrait la foule par tous les
+sens et lui donnerait le plaisir aigu d'une jouissance
+décuplée.</p>
+
+<p>Ah! qu'il serait temps de balayer les parades qui
+salissent les scènes de nos plus beaux théâtres, de
+jeter au ruisseau les livrets stupides, dont l'esprit
+consiste dans des calembours rances et dans des
+coups de pied au derrière, les partitions vulgaires qui
+chantent toutes les mêmes turlututus de foire, les
+trucs vieillis, les décors trop somptueux qui ruissellent
+d'un or imbécile et bourgeois! On rendrait nos
+théâtres aux grands poètes, aux grands musiciens, à
+toutes les imaginations larges. Dans notre enquête
+moderne, après nos dissections de la journée, les
+féeries seraient, le soir, le rêve éveillé de toutes les
+grandeurs et de toutes les beautés humaines.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>J'avoue donc ma tendresse pour la féerie. C'est,
+je le répète, le seul cadre où j'admets, au théâtre, le
+dédain du vrai. On est là en pleine convention, en
+pleine fantaisie, et le charme est d'y mentir, d'y
+échapper à toutes les réalités de ce bas monde.</p>
+
+<p>Et quel joli domaine, cette contrée du rêve peuplée
+de génies bienfaisants et de fées méchantes! Les
+princesses et les bergers, les servantes et les rois y
+vivent dans une familiarité attendrie, s'aimant, s'épousant
+les uns les autres. Quand une montagne, un
+gouffre, un univers fait obstacle aux amours des
+héros, la montagne est engloutie, le gouffre se comble,
+l'univers s'envole en fumée, et les héros sont
+heureux. Il n'y a plus de péripéties sans issue, de dénouements
+impossibles, car les talismans facilitent
+les combinaisons des fables les plus extravagantes.
+Jamais les auteurs ne se trouvent acculés par la vraisemblance
+et la logique; ils peuvent aller dans tous
+les sens, aussi loin qu'ils veulent, certains de ne se
+heurter contre aucune muraille. Un coup de baguette,
+et la muraille s'entr'ouvre.</p>
+
+<p>On peut dire que la féerie est la formule par excellence
+du théâtre conventionnel, tel qu'on l'entend en
+France depuis que les vaudevillistes et les dramaturges
+de la première moitié du siècle ont mis à la
+mode les pièces d'intrigue. En somme, ils posaient en
+principe l'invraisemblance, quitte à employer toute
+leur ingéniosité pour faire accepter ensuite, comme
+une image de la vie, ce qui n'en était qu'une caricature.
+Ils se gênaient dans le drame et dans la comédie,
+tandis qu'ils ne se gênaient plus dans la féerie: là
+était la seule différence.</p>
+
+<p>Je voudrais préciser cette idée. L'allure scénique
+d'une féerie est puérile, d'une naïveté cherchée, allant
+carrément au merveilleux; et c'est par là que la pièce
+enchante les petits et les grands enfants. Plus l'invraisemblance
+est grande, plus le ravissement est certain.
+On s'y arrête comme devant ces théâtres de marionnettes,
+qui retiennent aux Champs-Elysées les rêveurs
+qui passent. Il semble que ces personnages
+fantasques et cette action folle soient des symboles,
+derrière lesquels on entend l'humanité s'agiter avec
+des rires et des larmes. Les joujoux, je parle des
+joujoux à bon marché, les chevaux, les moutons,
+les poupées, toutes ces bêtes en carton, grossièrement
+peinturlurées et si extraordinaires de formes,
+ont aussi cette invraisemblance lamentable ou grotesque
+qui ouvre l'au delà de la vie. En les regardant,
+on échappe à la terre, on entre dans le monde
+de l'impossible. J'adore ces joujoux comme j'adore
+les féeries.</p>
+
+<p>La comédie et le drame, au contraire, sont tenus
+a être vraisemblables. Une nécessité les attache aux
+pavés des rues. Ils mentent, mais il faut qu'ils mentent
+avec des ménagements infinis, sous peine de
+nous blesser. Le triomphe de nos auteurs a été de
+déguiser le plus possible leurs mensonges, grâce à
+toute une convention savamment réglée; de là, le
+code du théâtre. Ils nous ont peu à peu habitués au
+personnel comique ou dramatique, qui n'est autre
+qu'un personnel de féerie, sans paillette, sans truc,
+effacé et rapetissé. Pour moi, entre un roi de féerie
+et un prince des vaudevilles de Scribe, je ne fais
+qu'une différence: tous les deux sont mensongers,
+seulement le premier me ravit, tandis que le second
+m'irrite. Et il en est ainsi pour tous les personnages:
+ils ne sont pas plus humains dans un genre que dans
+l'autre; ils s'agitent également en pleine convention.
+Je ne parle pas de l'intrigue elle-même; je trouve,
+pour ma part, bien plus raisonnables les combinaisons
+scéniques de <i>Rothomago</i>, par exemple, que celles
+d'une foule de pièces dites sérieuses, dont il est
+inutile de citer les titres.</p>
+
+<p>J'en veux arriver à cette conclusion, que le charme
+de la féerie est pour moi dans la franchise de la convention,
+tandis que je suis, par contre, fâché de l'hypocrisie
+de cette convention, dans la comédie et le
+drame. Vous voulez nous sortir de notre existence
+de chaque jour, vous avancez comme argument que
+le public va chercher au théâtre des mensonges consolants,
+vous soutenez la thèse de l'idéal dans l'art,
+eh bien! donnez-nous des féeries. Cela est franc, au
+moins. Nous savons que nous allons rêver tout
+éveillés. Et, d'ailleurs, une féerie n'est pas même un
+mensonge, elle est un conte auquel personne ne peut
+se tromper. Rien de bâtard en elle, elle est toute
+fantaisie. L'auteur y confesse qu'il entend rester dans
+l'impossible.</p>
+
+<p>Passez à un drame ou à une comédie, et vous sentez
+immédiatement la convention devenir blessante.
+L'auteur triche. Il marche, dès lors, sur le terrain du
+réel; mais comme il ne veut pas accepter ce terrain
+loyalement, il se met à argumenter, il déclare que le
+réel absolu n'est pas possible au théâtre, et il invente
+des ficelles, il tronque les faits et les gens, il cuisine
+cet abominable mélange du vrai et du faux qui devrait
+donner des nausées à toutes les personnes honnêtes.
+Le malheur est donc que nos auteurs, en quittant les
+féeries, en gardent la formule, qu'ils transportent
+sans grands changements dans les études de la vie
+réelle; ils se contentent de remplacer les talismans
+par les papiers perdus et retrouvés, les personnages
+qui écoutent aux portes, les caractères et les tempéraments
+qui se démentent d'une minute à l'autre,
+grâce à une simple tirade. Un coup de sifflet, et il
+y a un changement à vue dans le personnage comme
+dans le décor.</p>
+
+<p>Si réellement la vérité était impossible au théâtre,
+si les critiques avaient raison d'admettre en principe
+qu'il faut mentir, je répéterais sans cesse: «Donnez-nous
+des féeries, et rien que des féeries!» La formule
+y est entière, sans aucun jésuitisme. Voilà le théâtre
+idéal tel que je le comprends, faisant parler les bêtes,
+promenant les spectateurs dans les quatre éléments,
+mettant en scène les héros du <i>Petit Poucet</i> et de la
+<i>Belle au bois dormant</i>. Si vous touchez la terre, j'exige
+aussitôt de vous des personnages en chair et en os,
+qui accomplissent des actions raisonnables. Il faut
+choisir: ou la féerie ou la vie réelle.</p>
+
+<p>Je songeais à ces choses, en voyant l'autre soir
+<i>Rothomago</i>, que le Châtelet vient de reprendre avec
+un grand luxe de costumes et de décors. Certes, cette
+féerie, au point de vue littéraire, ne vaut guère mieux
+que les autres; mais elle est gaie et elle a le mérite
+d'être un bon prétexte aux splendeurs de la mise en
+scène.</p>
+
+<p>Rien de plus démocratique, d'ordinaire, que le sujet
+de ces pièces. Ainsi, <i>Rothomago</i> repose sur le double
+amour d'un jeune prince pour une bergère et d'une
+jeune princesse pour un paysan. Naturellement, le
+prince et la princesse qu'on veut marier ensemble
+finissent par épouser chacun l'objet de sa flamme. Et
+remarquez que prince et princesse sont adorables,
+qu'ils feraient un couple charmant. N'importe, ils ne
+s'aiment pas, la force des talismans les empêche de se
+voir sans doute, et leurs coeurs s'en vont malgré tout
+courir la prétentaine au village. Tout cela est fou, et
+c'est pourtant ce qu'il y a de plus raisonnable dans
+l'oeuvre, car je ne raconte pas les promenades dans
+les airs sur un dragon, ni les histoires de pirates qui
+viennent enlever les villageoises dans les blés.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>J'ai vu, au théâtre de la Gaieté: le <i>Chat botté</i>,
+une féerie de MM. Blum et Tréfeu.</p>
+
+<p>Quels adorables contes que ces contes de Perrault!
+Ils ont une saveur de naïveté exquise. On a fait plus
+ingénieux, plus littéraire; mais on n'a pas retrouvé
+cet accent si fin de bonhomie et de malice. Cela nous
+vient directement de notre vieille France; je ne parle
+point des sujets, car des savants se sont amusés à les
+retrouver un peu dans toutes les mythologies; je parle
+du ton gaillard et franc, de la simplicité de la fable.
+Le conteur a dit tout carrément ce qu'il avait à dire,
+et l'humanité vit sous chaque ligne.</p>
+
+<p>Je sais bien que, de nos jours, on a trouvé Perrault
+immoral. Nous avons, comme personne ne l'ignore,
+une moralité très chatouilleuse. Où nos pères riaient,
+nous rougissons. Le mot nous effraie surtout, car
+nous savons encore nous accommoder avec la chose.
+Nous mettons des feuilles de vigne aux antiques, et
+nos filles baissent le nez en passant, ce qui prouve
+qu'elles sont très avancées pour leur âge. Cela est
+d'une hypocrisie raffinée, dont la pointe ajoute un
+ragoût aux plaisirs défendus. On ne sait plus regarder
+la vie en face, avec un franc et limpide regard.</p>
+
+<p>Donc, les contes de Perrault sont devenus immoraux;
+je veux dire qu'on en discute les conclusions
+au point de vue de la leçon morale. On voudrait que
+le bon Dieu, la Providence et le reste fussent dans
+l'affaire. Voici, par exemple, le <i>Chat botté</i>, ce merveilleux
+chat qui se met au service du marquis de Carabas
+et qui le marie à la plus belle des princesses, grâce à
+l'agilité de ses pattes et à la fertilité de ses ruses. C'est
+un maître trompeur; il ment avec un aplomb parfait,
+il dupe les petits et les grands. Son unique qualité est
+d'être fidèle à la fortune de son marquis. Imaginez
+un valet de l'ancienne comédie, un de ces coquins
+qui ont tous les tours dans leur sac et qui ne triomphent
+que par des inventions du diable.</p>
+
+<p>Voilà notre morale indignée. Admirable sujet pour
+faire un sermon contre le mensonge! S'il y a une
+fortune mal acquise, c'est à coup sûr celle du marquis
+de Carabas. Il se nourrit de vol, il épouse la
+fille d'un roi, par une série de stratagèmes qui, de
+nos jours, mèneraient tout droit un gendre sur les
+bancs de la police correctionnelle. Et l'on ose mettre
+de pareilles histoires entre les mains des enfants? On
+veut donc qu'ils deviennent des escrocs? Ils ne sauraient
+prendre là que le goût des chemins tortueux.
+La conclusion du conte est, en somme, que pour
+réussir l'habileté vaut mieux que l'honnêteté.</p>
+
+<p>O siècle pudique et moral, où les bourgeois ont
+peur des oeuvres écrites comme les femmes laides
+ont peur des miroirs! Au théâtre, on exige que la
+vertu soit récompensée. Dans le roman, on veut
+deux nobles âmes contre une âme basse, de même
+que dans certaines confitures de fruits amers il faut
+deux livres de sucre contre une livre de fruits. Cela
+est tout nouveau, c'est une fièvre d'hypocrisie à l'état
+aigu. Et les symptômes sont nombreux, les choses
+les plus naturelles deviennent indécentes, lorsqu'on
+a une préoccupation continue de l'indécence. Rien de
+pareil dans la belle santé sanguine des siècles
+passés. Sans remonter à Rabelais, lisez La Fontaine
+et Molière, tout le seizième siècle et tout le dix-septième,
+vous ne trouverez nulle part ce prurit de
+morale, qui semble être la démangeaison de nos
+vices. On riait haut, on parlait de tout, même devant
+les dames; personne ne croyait qu'il fût nécessaire
+de surveiller à chaque heure sa propre honnêteté et
+celle du voisin. On était de braves gens, cela allait de
+soi. Pour le reste, on aimait la vie et on ne boudait
+pas contre ce qui vivait.</p>
+
+<p>Est-ce parce que les contes de Perrault sont jugés
+d'une morale trop élastique que les auteurs du <i>Chat
+botté</i> n'ont pas suivi ce conte à la lettre? Cela est
+possible. Pour que le conte fût exemplaire aujourd'hui,
+il faudrait y introduire un honnête prétendant
+à la main de la jeune princesse, un ingénieur, de
+moeurs parfaites et ayant conquis tous ses grades
+dans les concours et les examens; au dénouement, ce
+serait lui qui, par son mérite, deviendrait le gendre
+du roi, après avoir confondu ce filou de Chat botté et
+son marquis d'occasion. Cela ferait pâmer nos demoiselles.
+Je plaisante, et une colère me prend, à la
+pensée de ce «comme il faut» littéraire, qui aurait
+noyé pour un siècle notre littérature, si des esprits
+entêtés n'avaient résisté. Pauvre chat botté, qui aimera
+encore ta grâce féline, ta sournoiserie pleine de
+sauts brusques, ton art de vivre, gros et gras, sur la
+paresse et sur la sottise humaines? Tu es la vie, et
+c'est pour cela, heureusement, que tu es éternel.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Si la féerie doit trouver grâce pour la largeur poétique
+qu'elle pourrait atteindre, l'opérette est une
+ennemie publique qu'il faut étrangler derrière le
+trou du souffleur, comme une bête malfaisante.</p>
+
+<p>Elle est, à cette heure, la formule la plus populaire
+de la sottise française. Son succès est celui des
+refrains idiots qui couraient autrefois les rues et qui
+assourdissaient toutes les oreilles, sans qu'on pût
+savoir d'où ils venaient. Depuis qu'elle règne, ces
+refrains du passé ont disparu; elle les remplace, elle
+fournit des airs aux orgues de Barbarie, elle rend plus
+intolérables les pianos des femmes honnêtes et des
+femmes déshonnêtes. Son empire désastreux est
+devenu tel, que les gens de quelque goût devront
+finir par s'entendre et par conspirer, pour son extermination.</p>
+
+<p>L'opérette a commencé par être un vaudeville avec
+couplets. Elle a pris ensuite l'importance d'un petit
+opéra-bouffe. C'était encore son enfance modeste;
+elle gaminait, elle se faisait tolérer en prenant peu de
+place. D'ailleurs, elle ne tirait pas à conséquence, se
+permettant les farces les plus grosses, désarmant la
+critique par la folie de ses allures. Mais, peu à peu,
+elle a grandi, s'est étalée chaque jour davantage, de
+grenouille est devenue boeuf; et le pis est qu'elle s'est
+ainsi élargie, sans cesser d'être une parade grossière,
+d'un grotesque à outrance qui fait songer aux cabanons
+de Bicêtre.</p>
+
+<p>D'un acte l'opérette s'est enflée jusqu'à cinq actes.
+Le public, au lieu de s'en tenir à un éclat de rire d'une
+demi-heure, s'est habitué à ce spasme de démence
+bête qui dure toute une soirée. Dès lors, en se
+voyant maîtresse, elle a tout risqué, menant les spectateurs
+dans son boudoir borgne, prenant d'un entrechat,
+sur les plus grandes scènes, la place du
+drame agonisant. Elle a dansé son cancan, en montrant
+tout; elle a rendu célèbres des actrices dont le
+seul talent consistait dans un jeu de gorge et de
+hanches. Tout le vice de Paris s'est vautré chez elle,
+et l'on peut nommer les femmes auxquelles une façon
+de souligner les couplets grivois a donné hôtel et
+voiture.</p>
+
+<p>Cela ne suffisait point encore. L'opérette a rêvé
+l'apothéose. M. Offenbach, pendant sa direction a la
+Gaîté, a exhumé ses anciennes opérettes des Bouffes,
+entre autres son <i>Orphée aux enfers</i>, joué autrefois dans
+un décor étroit et avec une mise en scène relativement
+pauvre; il les a exhumées et transformées en
+pièces à spectacle, inventant des tableaux nouveaux,
+grandissant les décors, habillant ses acteurs d'étoffes
+superbes, donnant pour cadre à la bêtise du dialogue
+et aux mirlitonnades de la musique tout l'Olympe
+siégeant dans sa gloire. D'un bond, l'opérette voulait
+monter à la largeur des grandes féeries lyriques. Elle
+ne saurait aller plus haut Son incongruité, ses rires
+niais, ses cabrioles obscènes, sa prose et ses vers
+écrits pour des portiers en goguette, se sont étalés un
+instant au milieu d'une splendeur de gala, comme
+une ordure tombée dans un rayonnement d'astre.</p>
+
+<p>Même elle était montée trop haut, car elle a failli
+se casser les reins. M. Offenbach n'est plus directeur,
+et il est à croire qu'aucun théâtre ne risquera à l'avenir
+deux ou trois cent mille francs pour montrer une
+petite chanteuse, toute nue, sifflotant une chanson
+de pie polissonne, sous flamboiement de feux électriques.
+N'importe, l'opérette a touché le ciel, la
+leçon est terrible et complète.
+Je ne veux pas détailler les méfaits de l'opérette. En
+somme, je ne la hais pas en moraliste, je la hais en
+artiste indigné. Pour moi, son grand crime est de
+tenir trop de place, de détourner l'attention du public
+des oeuvres graves, d'être un plaisir facile et
+abêtissant, auquel la foule cède et dont elle sort le
+goût faussé.</p>
+
+<p>L'ancien vaudeville était préférable. Il gardait au
+moins une platitude bonne enfant. D'autre part, si l'on
+entre dans le relatif du métier, il est certain qu'il était
+moins rare de rencontrer un vaudeville bien fait qu'il
+ne l'est aujourd'hui de tomber sur une opérette supportable.
+La cause en est simple. Les auteurs, quand
+ils avaient une idée drôle, se contentaient de la traiter
+en un acte, et le plus souvent l'acte était bon, l'intérêt
+se soutenait jusqu'au bout. Maintenant, il faut que la
+même idée fournisse trois actes, quelquefois cinq.
+Alors, fatalement, les auteurs allongent les scènes,
+délayent le sujet, introduisent des épisodes étrangers;
+et l'action se trouve ralentie. C'est ce qui explique
+pourquoi, généralement, le premier acte des opérettes
+est amusant, le second plus pâle, le dernier tout à fait
+vide. Quand même, il faut tenir la soirée entière, pour
+ne partager la recette avec personne. Et le mot ordinaire
+des coulisses est que la musique fait tout passer.</p>
+
+<p>M. Offenbach est le grand coupable. Sa musique
+vive, alerte, douée d'un charme véritable, a fait la
+fortune de l'opérette. Sans lui, elle n'aurait jamais
+eu un si absolu triomphe. Il faut ajouter qu'il a été
+singulièrement secondé par MM. Meilhac et Halévy,
+dont les livrets resteront comme des modèles. Ils
+ont créé le genre, avec un grossissement forcé du
+grotesque, mais en gardant un esprit très parisien
+et une finesse charmante dans les détails. On peut
+dire de leurs opérettes qu'elles sont d'amusantes caricatures,
+qui se haussent parfois jusqu'à la comédie.
+Quant à leurs imitateurs, que je ne veux pas
+nommer, ce sont eux qui ont traîné l'opérette à
+l'égout. Et quels étranges succès, faits d'on ne sait
+quoi, qui s'allument et qui brûlent comme des traînées
+de poudre! On peut le définir: la rencontre de
+la médiocrité facile d'un auteur avec la médiocrité
+complaisante d'un public. Les mots qui entrent dans
+toutes les intelligences, les airs qui s'ajustent à toutes
+les voix, tels sont les éléments dont se composent les
+engouements populaires.</p>
+
+<p>On nous fait espérer la mort prochaine de l'opérette.
+C'est, en effet, une affaire de temps, selon les
+hasards de la mode. Hélas! quand on en sera débarrassé,
+je crains qu'il ne pousse sur son fumier
+quelque autre champignon monstrueux, car il faut
+que la bêtise sorte quand même, comme les boutons
+de la gale; mais je doute vraiment que nous puissions
+être affligés d'une démangeaison plus désagréable.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Quelle marâtre que la vogue! Comme elle dévore
+en quelques années ses enfants gâtés! Le cas de
+M. Offenbach est fait pour inspirer les réflexions les
+plus philosophiques.</p>
+
+<p>Songez donc! M. Offenbach a été roi. Il n'y a pas
+dix ans, il régnait sur les théâtres; les directeurs à
+genoux, lui offraient des primes sur des plats d'argent;
+la chronique, chaque malin, lui tressait des
+couronnes. On ne pouvait ouvrir un journal sans
+tomber sur des indiscrétions relatives aux oeuvres
+qu'il préparait, à ce qu'il avait mangé à son déjeuner
+et à ce qu'il mangerait le soir à son dîner. Et j'avoue
+que cet engouement me semblait explicable, car
+M. Offenbach avait créé un genre; il menait avec ses
+flonflons toute la danse d'une époque qui aimait à
+danser. Il a été et il restera une date dans l'histoire
+de notre société.</p>
+
+<p>Il y a dix ans! et, bon Dieu! comme les temps sont
+changés! Il faut se souvenir que ce fut lui qui conduisit
+le cancan de l'Exposition universelle de 1867. Dans
+tous les théâtres, on jouait de sa musique. Les princes
+et les rois venaient en partie fine à son bastringue.
+Plus d'une Altesse, que ses turlututus grisaient,
+fit cascader la vertu de ses chanteuses. Son archet
+donnait le branle à ce monde galant, qui l'appelait
+«maître». Maître n'était pas assez, il passait au rang
+de dieu. Comme le Savoyard qui fait sauter du pied
+ses pantins enfilés dans un bout de corde, il a dû
+avoir de belles jouissances d'amour-propre, lui qui
+faisait sauter, nez contre nez, ventre contre ventre,
+des princes et des filles.</p>
+
+<p>Et voilà qu'aujourd'hui le dieu est par terre. Nous
+avons encore une Exposition universelle; mais d'autres
+amuseurs ont pris le pavé. Toute une poussée
+nouvelle de maîtres aimables se sont emparés des
+théâtres, si bien que l'ancêtre, le dieu de la sauterie,
+a dû rester dans sa niche, solitaire, rêvant amèrement
+à l'ingratitude humaine. A la Renaissance, le
+<i>Petit Duc</i>; aux Folies-Dramatiques, les <i>Cloches de Corneville</i>;
+aux Variétés, <i>Niniche</i>; aux Bouffes, clôture;
+et c'est certainement cette clôture qui a été le coup
+le plus rude pour M. Offenbach. Les Bouffes fermant
+pendant une Exposition universelle, les Bouffes qui
+ont été le berceau de M. Offenbach! n'est-ce pas
+l'aveu brutal que son répertoire, si considérable,
+n'attire plus le public et ne fait plus d'argent?</p>
+
+<p>La chute est si douloureuse que certains journaux
+ont eu pitié. Dans ces deux derniers mois, j'ai lu à
+plusieurs reprises des notes désolées. On s'étonnait
+avec indignation que M. Offenbach fût ainsi jeté de
+côté comme une chemise sale. On rappelait les services
+qu'il a rendus à la joie publique, on conjurait
+les directeurs de reprendre au moins une de ses
+pièces, à titre de consolation. Les directeurs faisaient
+la sourde oreille. Enfin, il s'en est trouvé un,
+M. Weinschenck, qui a bien voulu se dévouer. Il
+vient de remonter à la Gaîté <i>Orphée aux Enfers</i>.
+J'ignore si l'affaire est bonne; mais M. Weinschenck
+aura tout au moins fait une bonne action. Le principe
+des turlututus est sauvé, il ne sera pas dit qu'il
+y aura eu une Exposition universelle sans la musique
+de M. Offenbach.</p>
+
+<p>Certes, je n'aime point à frapper les gens à terre.
+J'avoue même que je suis pris d'attendrissement et
+d'intérêt pour M. Offenbach, maintenant que la
+vogue l'abandonne. Autrefois, il m'irritait; les succès
+menteurs m'ont toujours mis hors de moi. Voilà donc
+la justice qui arrive pour lui, et c'est une terrible
+chose pour un artiste que cette justice, lorsqu'il est
+encore vivant et qu'il assiste à sa déchéance. Le public
+est un enfant gâté qui brise ses jouets, quand ils
+ont cessé de l'amuser. On est devenu vieux, on a fait
+le rêve d'une longue gloire, aveuglé sur sa propre
+valeur par les fumées de l'encens le plus grossier, et
+un jour tout croule, la gloire est un tas de boue, on
+se voit enterré avant d'être mort. Je ne connais pas de
+vieillesse plus abominable.</p>
+
+<p>Puisque je suis tourné à la morale, je tirerai
+une conclusion de cette aventure. Le succès est
+méprisable, j'entends ce succès de vogue qui met
+les refrains d'un homme dans la bouche de tout un
+peuple. Être seul, travailler seul, il n'y a pas de meilleure
+hygiène pour un producteur. On crée alors des
+oeuvres voulues, des oeuvres où l'on se met tout entier;
+dans les premiers temps, ces oeuvres peuvent avoir
+une saveur amère pour le public, mais il s'y fait, il
+finit par les goûter. Alors, c'est une admiration solide,
+une tendresse qui grandit à chaque génération. Il
+arrive que les oeuvres, si applaudies dans l'éclat fragile
+de leur nouveauté, ne durent que quelques printemps,
+tandis que les oeuvres rudes, dédaignées à
+leur apparition, ont pour elles l'immortalité. Je crois
+inutile de donner des exemples.</p>
+
+<p>Je dirai aux jeunes gens, à ceux qui débutent, de
+tolérer avec patience les succès volés dont l'injustice
+les écrase. Que de garçons, sentant en eux le
+grondement d'une personnalité, restent des heures,
+pâles et découragés, en face du triomphe de quelque
+auteur médiocre! Ils se sentent supérieurs, et ils ne
+peuvent arriver à la publicité, toutes les voies étant
+bouchées par l'engouement du public. Eh bien! qu'ils
+travaillent et qu'ils attendent! Il faut travailler, travailler
+beaucoup, tout est là; quant au succès, il
+vient toujours trop vite, car il est un mauvais conseiller,
+un lit doré où l'on cède aux lâchetés.</p>
+
+<p>Jamais on ne se porte mieux intellectuellement
+que lorsqu'on lutte. On se surveille, on se tient
+ferme, on demande à son talent le plus grand effort
+possible, sachant que personne n'aura pour vous une
+complaisance. C'est dans ces périodes de combat,
+quand on vous nie et qu'on veut affirmer son existence,
+c'est alors qu'on produit les oeuvres les plus
+fortes et plus intenses. Si la vogue vient, c'est un
+grand danger; elle amollit et ôte l'âpreté de la touche.</p>
+
+<p>Il n'y a donc pas, pour un artiste, une plus belle
+vie que vingt ou trente années de lutte, se terminant
+par un triomphe, quand la vieillesse est venue. On a
+conquis le public peu à peu, on s'en va dans sa gloire,
+certain de la solidité du monument que l'on laisse.
+Autour de soi, on a vu tomber les réputations de
+carton, les succès officiels. C'est une grande consolation
+que de se dire, dans toutes les misères, que la
+vogue est passagère et qu'en somme, quelles que
+soient les légèretés et les injustices du public, une
+heure vient où seules les grandes oeuvres restent debout.
+Malheur à ceux qui réussissent trop, telle est la
+morale du cas de M. Offenbach!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LES REPRISES</h3>
+<br>
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>C'est avec une profonde stupeur que j'ai écouté
+<i>Chatterton</i>, le drame en trois actes d'Alfred de Vigny,
+dont la Comédie-Française a eu l'étrange idée de
+tenter une reprise. La pièce date de 1835, et les
+quarante-deux années qui nous séparent de la première
+représentation semblent la reculer au fond
+des âges.</p>
+
+<p>Dans quel singulier état psychologique était donc la
+génération d'alors, pour applaudir une pareille oeuvre?
+Nous ne comprenons plus, nous restons béants devant
+ce poème des âmes incomprises et du suicide
+final. Chatterton, on ne sait trop pourquoi, traqué
+par ses créanciers peut-être, mais cédant aussi à la
+passion de la solitude, s'est réfugié chez un riche
+manufacturier, John Bell, qui lui loue une chambre.
+Ce John Bel, un brutal, tyrannise sa femme, l'honnête
+et résignée Ketty. Et toute la situation dramatique
+se trouve dans l'amour discret et pur du poète
+et de la jeune femme, amour dont l'aveu ne leur
+échappe qu'à l'heure suprême, lorsque Chatterton,
+écrasé par la société, voulant se reposer dans la mort,
+vient d'avaler un flacon d'opium.</p>
+
+<p>Pour comprendre cette étonnante figure de Chatterton,
+il faut avant tout reconstruire l'idée parfaite
+du poète, telle que la génération de 1830 l'imaginait.
+Le poète était un pontife et la poésie un sacerdoce.
+Il officiait au-dessus de l'humanité, qui avait le devoir
+de l'adorer à genoux. C'était un messie traversant les
+foules, avec une étoile au front, remplissant une fonction
+sacrée, dont tout l'or de la terre n'aurait pu le
+payer. Ajoutez que le poète devait être un personnage,
+fatal, un fils de René, de Manfred et de tous les grands
+mélancoliques, portant un orage dans sa tête pâle,
+expiant la passion humaine par une blessure toujours
+ouverte à son flanc. Il était beau et providentiel, il
+montait son calvaire au milieu des huées, pur comme
+un ange et sombre comme un bandit. Un cabotin sublime,
+en un mot.</p>
+
+<p>L'idéal du genre a été le Chatterton, d'Alfred de
+Vigny. Quand on voudra connaître la caricature superbe
+du poète de 1830, il faudra étudier ce personnage
+navrant et comique. Il n'est pas un des panaches
+du temps que Chatterton ne se plante sur la tête.
+Il les a tous, il semble avoir fait la gageure d'épuiser
+le ridicule et l'odieux. Il chante la solitude, il maudit
+la société, il traîne à dix-huit ans un coeur las et désabusé,
+il a des bottes molles, il se tord les bras à
+l'idée de faire des vers pour les vendre, il passe la
+nuit à gesticuler et à embrasser le portrait de son père
+en cheveux blancs, il se tue enfin par monomanie,
+uniquement pour attraper la société. Chatterton est
+un polisson, voilà mon avis tout net.</p>
+
+<p>Qu'on fasse des bonshommes en carton, et qu'ils
+soient drôles, passe encore! cela ne tire pas à conséquence.
+Mais qu'on vienne troubler et empoisonner
+les volontés jeunes avec ce fantoche funèbre, avec ce
+pantin aussi faux que dangereux, voilà ce qui soulève
+en moi toute ma virilité! Le poète est un travailleur
+comme un autre. Dans le combat de la vie, s'il
+triomphe, tant mieux! s'il tombe, c'est sa faute! La
+société ne doit pas plus d'aide et de pitié au poète
+qu'elle n'en doit au boulanger et au forgeron. Il n'y a
+pas de pontife, il n'y a que des hommes, et l'énergie
+fait aussi bien partie du talent que le don des vers.
+Le génie est toujours fort.</p>
+
+<p>Comment! on vient nous parler de mort, au seuil
+de ce siècle! Nous revivons, nous entrons dans un
+âge d'activité colossale, nous sommes tous pris d'un
+besoin furieux d'action, et il y a là un pleurard, un
+polisson qui se tue et qui tue par là même la femme
+dont il a troublé la cervelle. Mais c'est un double
+meurtre, c'est une lâcheté et une infamie! Que dirait-on
+d'un soldat qui, en face de l'ennemi, se déchargerait
+son fusil dans la tête? La nouvelle génération
+littéraire n'a qu'à pousser dédaigneusement du pied
+le cadavre de Chatterton, pour passer et aller à
+l'avenir.</p>
+
+<p>D'ailleurs, c'était là une pose, pas davantage. La
+vanité était grande, en 1830; et, naturellement, les
+poètes se taillaient eux-mêmes le rôle qu'il leur
+plaisait de jouer. La mode était au dégoût de la vie,
+au mépris de l'argent, aux invectives contre la société;
+mais, en somme, les poètes&mdash;et je parle des
+plus grands&mdash;faisaient très bon ménage avec tout
+cela. Malgré leur désespérance et leur amour de la
+mort, ces messieurs ont presque tous vécu très vieux;
+en outre, leur mépris de l'argent n'est pas allé jusqu'à
+leur faire refuser, les sommes énormes qu'ils ont
+gagnées, et ils se sont très bien accommodés de la
+société, qui les a comblés d'honneurs et d'argent.
+Tous blagueurs!</p>
+
+<p>J'ai entendu défendre Chatterton d'une façon bien
+hypocrite. Oui sans doute, dit-on, le personnage est
+démodé, mais quel temps regrettable il rappelle! En
+ce temps-là, on croyait à l'âme, on était plein d'élan,
+on aspirait en haut, on élargissait l'horizon de la foi
+et de la poésie. Quelle plaisanterie énorme! La vérité
+est que le mouvement de 1830 a été superbe comme
+mise en scène. Si l'on gratte les personnages factices,
+on reste stupéfait en arrivant aux hommes
+vrais. Ils ne valaient pas plus que nous, soyez-en
+sûrs; même beaucoup valaient moins. Il y a eu bien
+de la vilenie derrière cette pompe Qu'on ne nous
+force pas à des comparaisons, car nous répondrions
+avec sévérité. Nous autres, nous croyons à la vérité,
+nous sommes pleins de courage et de force, nous
+aspirons à la science, nous élargissons l'enquête
+humaine, sur laquelle seront basées les lois de
+demain. Eux autres, ils nient le présent, que nous
+affirmons. De quel côté sont la virilité et l'espoir? Et
+qu'on attende: aux oeuvres, on mesurera les ouvriers!</p>
+
+<p>Certes, le romantisme est bien mort. Je n'en veux
+pour preuve que l'attitude stupéfiée des spectateurs,
+l'autre soir, à la Comédie-Française. Pendant les deux
+premiers actes surtout, on se regardait, on se
+tâtait. Chatterton faisait l'effet d'un habitant de
+la lune tombé parmi nous. Que voulait donc ce
+monsieur, qui se désespérait, sans qu'on sût pourquoi,
+et qui se fâchait de tirer de son travail un gain
+légitime? Le quaker paraissait tout aussi surprenant.
+Étrange, ce quaker qui lâche, sans crier gare, des
+maximes à se faire immédiatement sauter la cervelle!
+Pourquoi diable se promène-t-il là dedans! Quant à,
+John Bell, le tyran, le mari implacable, il est certainement
+le seul personnage sympathique de la pièce.
+Au moins celui-là travaille, et il apparaît comme un
+sage au milieu de tous les fous qui l'entourent.</p>
+
+<p>On s'extasie beaucoup sur la figure de Ketty Bell.
+C'est une des créations les plus pures, dit-on, qui
+soient dans notre théâtre. Je le veux bien. Mais ce
+personnage est un personnage négatif; j'entends
+que la pureté, la résignation, la tendresse discrète
+de Ketty sont obtenues par un effacement continu.
+Jusqu'au dernier acte, elle n'a pas une scène en relief.
+C'est une déclamation à vide sans arrêt. Elle n'agit
+pas, elle se raidit dans une attitude. Le personnage,
+dans ces conditions, devient une simple silhouette
+et ne demandait pas un grand effort de talent.</p>
+
+<p>Le drame, d'ailleurs, est la négation du théâtre,
+tel qu'on l'entend aujourd'hui. Il ne contient pas une
+seule situation. C'est une élégie en quatre tableaux.
+Les deux premiers actes sont complètement vides.
+On a, dans la salle, l'impression de la nudité de
+l'oeuvre, maintenant qu'elle n'est plus échauffée par
+les phrases démodées qui passionnaient autrefois.
+Le premier tableau du troisième acte, long monologue
+de Chatterton dans sa mansarde, est peut-être
+ce qui a le plus vieilli. Rien d'incroyable comme ce
+poète, déclamant au lieu de travailler, et déclamant
+les choses les plus inacceptables du monde. Enfin,
+le tableau du dénouement est le seul qui reste dramatique.
+Un garçon qui s'empoisonne, une femme qui
+meurt de la mort de l'homme qu'elle aime, cela remuera
+toujours une salle.</p>
+
+<p>L'avouerai-je? ma préoccupation, ma seule et grande
+préoccupation, pendant la soirée, a été le fameux escalier.
+Et je suis sorti avec la conviction que cet escalier
+est le personnage important du drame. Remarquez
+quel en est le succès. Au premier acte, quand
+Chatterton apparaît en haut de l'escalier et qu'il le
+descend, son entrée fait beaucoup plus d'effet que
+s'il poussait simplement une porte sur la scène. Au
+second acte, quand les enfants de Ketty Bell montent
+des fruits au pauvre poète, c'est une joie dans
+la salle de voir les petites jambes des deux adorables
+gamins se hisser sur chaque marche; encore l'escalier.
+Enfin, au quatrième acte, le rôle de l'escalier
+devient tout à fait décisif. C'est au pied de l'escalier
+que l'aveu de Chatterton et de Ketty a lieu, et c'est
+par dessus la rampe qu'ils échangent un baiser.
+L'agonie de Chatterton empoisonné est d'autant plus
+effrayante qu'il gravit l'escalier, en se traînant.
+Ensuite Ketty monte presque sur les genoux, elle
+entr'ouvre la porte du jeune homme, le voit mourir,
+et se renverse en arrière, glissant le long de la rampe,
+venant tourner et s'abattre à l'avant-scène. L'escalier,
+toujours l'escalier.</p>
+
+<p>Admettez un instant que l'escalier n'existe pas,
+faites jouer tout cela à plat, et demandez-vous ce
+que deviendra l'effet. L'effet diminuera de moitié, la
+pièce perdra le peu de vie qui lui reste. Voyez-vous
+Ketty Bell ouvrant une porte au fond et reculant? Ce
+serait fort maigre. Voilà donc l'accessoire élevé au
+rôle de personnage principal. Et je pensais au cerisier
+vrai qui porte de vraies cerises, dans l'<i>Ami Fritz</i>.
+L'a-t-on assez foudroyé, ce cerisier! La Comédie-Française
+s'était déshonorée en le plantant sur ses
+planches. La profanation était dans le temple. Mais
+il me semble, à moi, que la profanation y était
+depuis quarante-deux ans, car l'escalier sort tout à
+fait de la tradition.</p>
+
+<p>Je dirai même que cet escalier n'est pas excusable,
+au point de vue des théories théâtrales. Il n'est nécessité
+par rien dans la pièce, il n'est là que pour le
+pittoresque. Pas une phrase du drame ne parle de
+lui, aucune indication de l'auteur ne le rappelle. Au
+contraire, dans l'<i>Ami Fritz</i>, le cerisier a son rôle
+marqué; il donne un épisode charmant. On raconte
+que l'escalier est une invention, une trouvaille de
+madame Dorval. Cette grande artiste, qui avait certainement
+le sens dramatique très développé, avait
+dû très bien sentir la pauvreté scénique de <i>Chatterton</i>;
+elle ne savait comment dramatiser cette élégie monotone.
+Alors, sans doute, elle eut une inspiration,
+elle imagina l'escalier; et j'ajoute qu'un esprit rompu
+aux effets scéniques pouvait seul inventer un accessoire
+dont le succès a été si prodigieux. A mon point
+de vue, c'est l'escalier qui joue le rôle le plus réel et
+le plus vivant dans le drame.</p>
+
+<p>Certes, le drame est très purement écrit. Mais
+cela ne me désarme pas. Cette langue correcte est
+aussi factice que les personnages. On n'y sent pas un
+instant la vibration d'un sentiment vrai. Il y a deux
+ou trois cris qui sont beaux; le reste n'est que de la
+rhétorique, et de la rhétorique dangereuse et ennuyeuse.
+Le public a formidablement baillé.</p>
+
+<p>Je remercie cependant la Comédie-Française d'avoir
+remonté <i>Chatterton</i>. J'estime qu'on rend un
+grand service à noire génération littéraire, en lui
+montrant le vide des succès romantiques d'autrefois.
+Que tous les drames vieillis de 1840 défilent tour à
+tour, et que les jeunes écrivains sachent de quels
+mensonges ils sont faits. Voilà les guenilles d'il y a
+quarante ans, tâchez de ne plus recommencer un pareil
+carnaval, et n'ayez qu'une passion, la vérité.
+Celle-là ne vous ménagera aucun mécompte; on ne
+rira, on ne baillera jamais devant elle, parce qu'elle
+est toujours la vérité, celle qui existe.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Le théâtre de la Porte-Saint-Martin, auquel appartient
+la propriété du répertoire de Casimir Delavigne,
+paraît user de cette propriété avec la plus grande prudence.
+Il attend l'été, les lourdes chaleurs, qui vident
+toutes les salles, pour hasarder un drame en vers,
+bien convaincu que les recettes sont compromises à
+l'avance et que la prose elle-même devient d'une digestion
+impossible. Casimir Delavigne est simplement
+là pour boucher un trou, entre une pièce à spectacle,
+comme le <i>Tour du monde en 80 jours</i>, et un mélodrame
+populaire, comme les <i>Deux orphelines</i>.</p>
+
+<p>Et telle est, au bout de trente ans, la gloire
+d'un poète acclamé, d'un académicien, d'une personnalité
+littéraire, considérable en son temps, qui a
+contrebalancé autrefois les succès de Victor Hugo!
+Il y a là matière à de sages réflexions. On se demande
+où l'on jouera dans trente ans les pièces applaudies
+cette année sur nos grandes scènes, signées de
+noms retentissants, déclarées de purs chefs-d'oeuvre
+par la bourgeoisie qui tient à suivre la mode. Évidemment,
+on les jouera l'été, sur des planches encanaillées
+par les féeries et les pièces militaires; et les
+banquettes elles-mêmes bâilleront.</p>
+
+<p>J'estime qu'on est bien sévère pour Casimir Delavigne.
+Autour de moi, pendant la représentation de
+<i>Louis XI</i>, j'ai entendu des ricanements, des plaisanteries,
+toute une «blague» préméditée. Vraiment,
+des critiques, qui ont discuté sérieusement et sans se
+fâcher les <i>Danicheff</i> et l'<i>Étrangère</i>, des écrivains qui
+trouvent du génie à M. Dumas fils et qui lui accordent
+en outre de l'esprit, sont singulièrement mal venus
+de traiter avec cette légèreté une oeuvre de grand
+mérite, dont certaines parties sont fort belles en
+somme. Il n'y a pas aujourd'hui un seul de nos auteurs
+dramatiques qui pourrait composer un acte
+aussi large que le quatrième acte de <i>Louis XI</i>.</p>
+
+<p>Certes, la tragédie classique est morte, le drame
+romantique est mort. Qu'ils reposent en paix, ce n'est
+pas moi qui demanderai leur résurrection! Casimir
+Delavigne a, dans notre histoire littéraire, une situation
+d'autant plus fâcheuse, qu'il a voulu rester en
+équilibre entre les deux formules, demeurer le petit-neveu
+de Racine et devenir le filleul de Shakespeare.
+Le génie ne s'accommode jamais de ces arrangements;
+il est extrême et entier. Tout concilier, croire
+qu'on atteindra la perfection en prenant à chaque
+école ses meilleurs préceptes, conduit droit au simple
+talent, et même au très petit talent. Un tempérament
+d'écrivain original ne choisit pas; il crée, il marche
+à l'intensité la plus grande possible des notes personnelles
+qu'il apporte. Mais si Casimir Delavigne nous
+apparaît aujourd'hui ce qu'il est réellement, un
+arrangeur habile, un esprit souple et intelligent, il
+n'en est pas moins d'une étude intéressante et il n'en
+reste pas moins très supérieur aux arrangeurs de
+notre époque.</p>
+
+<p>Et voyez l'aventure, ce qui fait sourire maintenant
+dans ses oeuvres, ce sont justement la rhétorique
+classique et la rhétorique romantique, tout le clinquant
+littéraire des modes d'autrefois. Les vers, par
+moment, sont abominablement plats, alourdis de
+périphrases, d'une banalité de mauvaise prose; là
+est l'apport classique. Quant à l'apport romantique,
+il est aussi fâcheux, il consiste dans la stupéfiante
+façon de présenter l'histoire et dans l'étalage grotesque
+des guenilles du moyen âge. Rien ne me
+paraît comique comme les romantiques impénitents
+d'aujourd'hui, qui ricanent à une reprise de <i>Louis XI</i>.
+Eh! bonnes gens, ce sont justement les panaches et
+les mensonges en pourpoint abricot de 1830, qui ont
+vieilli et qui gâtent l'oeuvre à cette heure!</p>
+
+<p>Je ne parle pas des anachronismes qui font de
+<i>Louis XI</i> le plus singulier cours d'histoire qu'on puisse
+imaginer; il est entendu que l'anachronisme est une
+licence nécessaire, sans laquelle toute composition
+dramatique se trouverait entravée. Mais je parle de
+la grande vérité humaine, de la vérité des caractères.
+Le Louis XI de Casimir Delavigne, assassin, fou,
+lugubre, est une figure ridicule, si on le, compare au
+véritable Louis XI, que la critique historique moderne
+a su enfin dégager des brouillards sanglants de la
+légende. Il est vu à la manière romantique, une
+manière noire, avec des clairs de lune par derrière,
+éclairant des gibets, avec des donjons et des tourelles,
+des ferrailles et des poignards, tout un tra la la de
+grand opéra. La vérité se trouve à chaque scène
+sacrifiée à l'effet, les personnages ne sont plus que
+des pantins qui montent sur des échasses pour paraître
+des colosses. C'est ainsi que Casimir Delavigne
+a transformé en un héros de ballade le grand roi si
+énergique et si habile qui travailla un des premiers
+à la France actuelle.</p>
+
+<p>Nous sommes ici dans la question grave, dans le
+mouvement fatal de science qui doit peu à peu influer
+sur notre théâtre et le renouveler. Pendant que le
+romantisme combattait pour la liberté des lettres et
+substituait fâcheusement une rhétorique à une rhétorique,
+il ne s'apercevait pas que, parallèlement à
+lui, les sciences critiques marchaient et devaient un
+jour le dépasser et le vaincre, comme-il venait de
+vaincre l'esprit classique. Il a conquis la liberté de
+tout écrire, rien de moins, rien de plus; il a été une
+insurrection nécessaire. On peut indiquer ainsi les
+trois phases: règne classique, épuisement de la
+langue, immobilité des formules, mort lente des
+lettres; règne romantique, révolution dans les mots,
+déclaration des droits illimités de l'écrivain, bataille
+des opinions et fondation d'une nouvelle Église;
+règne naturaliste, plus d'Église d'aucune sorte, création
+d'une méthode, enquête universelle à la seule
+clarté de la vérité.</p>
+
+<p>Ce qui rend aujourd'hui certaines oeuvres romantiques
+presque comiques, ce qui fait que la jeune
+génération les trouve si vieilles et ne peut les lire
+sans un sourire, c'est que la critique a marché,
+que l'histoire vraie commence à se dégager des documents,
+que nous nous sommes mis à étudier l'homme
+et à en connaître les ressorts. Interrogez les jeunes
+gens de vingt-cinq ans, demandez-leur ce qu'ils pensent
+des plus grands poètes romantiques, ils vous
+répondront que la lecture leur en est devenue impossible
+et qu'ils sont obligés de se rejeter sur Stendhal
+et Balzac; car ce qu'ils cherchent, avant tout, c'est
+la science exacte de l'homme. Cela est un symptôme
+décisif. Évidemment, pour tout esprit juste, le mouvement
+naturaliste s'accentue, le besoin de méthode
+s'est propagé des sciences à la littérature; on ne peut
+plus mentir, sous peine de n'être pas écouté.</p>
+
+<p>J'insiste, on ne doit pas chercher ailleurs les causes
+de la mort du drame. L'esprit moderne, façonné à la
+vérité, ne tolère plus au théâtre, même à son insu,
+les contes à dormir debout qui amusaient nos pères.
+Certes, le drame historique peut renaître, mais il
+faudra qu'il soit vrai, qu'il ressuscite l'histoire et
+ne la mette pas en complainte pour les petits et les
+grands enfants. Dès qu'un auteur dramatique se
+dégage des draperies de convention et pousse un cri
+de vérité humaine, un frémissement passionne la
+salle. Le trait restera éternel, on l'applaudira toujours,
+en dehors des modes littéraires.</p>
+
+<p>La représentation de <i>Louis XI</i> à la Porte-Saint-Martin
+a été caractéristique. Rien n'est long et pénible
+comme les trois premiers actes. Casimir Delavigne
+les a employés à peindre un Louis XI légendaire, une
+figure sombre dans laquelle la cruauté domine,
+malgré les touches familières et comiques. Je ne parle
+pas de la fable romanesque, de ce Nemours dont le
+père a été assassiné sur l'ordre de Louis XI, et qui
+revient à la cour comme ambassadeur de Charles le
+Téméraire, avec des pensées de vengeance. Cette fable,
+compliquée des tendresses de Nemours et de Marie
+de Comines, n'a d'autre intérêt que de ménager une
+belle scène au quatrième acte. Les personnages entrent, disent
+ce qu'ils ont à dire, puis s'en vont. On ne
+peut guère détacher que la scène où Louis XI vient
+assister aux danses des paysans et la scène dans
+laquelle Nemours, accomplissant sa mission, jette
+aux pieds du roi son gant, que le dauphin relève.</p>
+
+<p>Mais, je l'ai dit, le quatrième acte garde encore aujourd'hui
+une belle largeur. Louis XI se traînant aux
+genoux de François de Paule, le suppliant de prolonger
+son existence par un miracle, puis confessant
+ses crimes; et ensuite Nemours apparaissant un poignard
+à la maintenant le roi grelottant de peur, lui
+laissant la vie comme vengeance: ce sont là des situations
+superbes et profondes qui ont de l'au delà.
+Même les vers prennent plus de concision et de force,
+s'élèvent, sinon à la poésie, du moins à la correction
+et à la netteté. Il faut citer encore la mort de
+Louis XI, au cinquième acte, l'épisode emprunté à
+Shakespeare du roi agonisant qui voit le dauphin, la
+couronne sur la tête, jouer déjà son rôle royal.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Je parlerai de deux reprises, celles de la <i>Tour de
+Nesle</i> et du <i>Chandelier</i>, qui me paraissent soulever
+d'intéressantes réflexions, au point de vue de la philosophie
+théâtrale.</p>
+
+<p>L'Ambigu, éprouvé par une longue suite de désastres,
+a eu l'excellente idée de rouvrir ses portes en
+jouant la <i>Tour de Nesle</i>, dont le succès est toujours
+certain. La fortune de ce drame est d'être une pièce
+typique, contenant la formule la plus complète d'une
+forme dramatique particulière. En littérature, aussi
+bien au théâtre que dans le roman, l'oeuvre qui reste
+est l'oeuvre intense que l'écrivain a poussé le plus loin
+possible dans un sens donné. Elle demeure un patron,
+la manifestation absolue d'un certain art à une certaine
+époque.</p>
+
+<p>Que l'on songe au mélodrame de 1830, et aussitôt
+l'idée de la <i>Tour de Nesle</i> vient à l'esprit. Elle est
+encore à cette heure le modèle indiscuté d'une forme
+dramatique qui s'est imposée pendant de longues années;
+et même aujourd'hui que cette forme est
+usée, la pièce conserve presque toute sa puissance
+sur la foule. Telle est, je le répète, la fortune des oeuvres
+typiques.</p>
+
+<p>La formule que représente la <i>Tour de Nesle</i> est une
+des plus caractéristiques dans notre histoire littéraire.
+On pourrait dire qu'elle exprime le romantisme
+intransigeant et radical. Je ne connais pas de réaction
+plus violente contre notre théâtre classique, immobilisé
+dans l'analyse des sentiments et des passions.
+Le théâtre de Victor Hugo laisse encore des coins aux
+développements analytiques des personnages. Mais
+le théâtre de MM. Dumas et Gaillardet coupe carrément
+toutes ces choses inutiles et s'en tient d'une
+façon stricte aux faits, à l'intrigue nouée de la façon
+la plus puissante, sans avoir le moindre égard
+à la vraisemblance et aux documents humains.</p>
+
+<p>En somme, cette formule peut se réduire à ceci:
+poser en principe que seul le mouvement existe; faire
+ensuite des personnages de simples pièces d'échec,
+impersonnelles et taillées sur un patron convenu,
+dont l'auteur usera à son gré; combiner alors l'armée
+de ces personnages de bois de façon à tirer de la
+bataille le plus grand effet possible; et aller carrément
+à cette besogne, ne pas faire la petite bouche devant
+les mensonges monstrueux, agir seulement en vue du
+résultat final, qui est d'étourdir le public par une
+série de coups de théâtre, sans lui laisser le temps de
+protester.</p>
+
+<p>On connaît le résultat. Il est réellement foudroyant.
+Le public suit la terrible partie avec une émotion qui
+augmente à chaque tableau. Ce spectacle tout physique
+le prend aux nerfs et au sang, le secoue comme
+sous les décharges successives d'une machine électrique.
+Une fois engagé dans l'engrenage de cet art
+purement mécanique, s'il a livré le bout du doigt
+au prologue, il faut qu'il laisse le corps entier au
+dernier acte. La langue étrange que parlent les personnages,
+les situations stupéfiantes de fausseté et de
+drôlerie, rien n'importe plus. On assiste à la pièce,
+comme on lit un de ces romans-feuilletons dont les
+péripéties vous empoignent et vous brisent, à ce point
+qu'on ne peut s'en arracher, même lorsqu'on en sent
+toute l'imbécillité.</p>
+
+<p>Mais qu'arrive-t-il quand on a terminé la lecture
+d'une telle oeuvre? On jette le roman, dégoûté et
+furieux contre soi-même. Quoi! on a pu perdre son
+temps dans cette fièvre de curiosité malsaine! On
+s'essuie la face comme un joueur qui s'échappe d'un
+tripot. Et, au théâtre, la sensation est la même. Interrogez
+le public qui sort, par exemple, d'une représentation
+de la <i>Tour de Nesle</i>. Sans doute, la soirée
+a été remplie, et tout ce monde s'est passionné. Mais,
+au fond de chacun, il y a un grand vide, de la lassitude
+et de la répugnance. Les plus grossiers sentent
+un malaise, comme après une partie de cartes trop
+prolongée. Rien n'a parlé à l'intelligence, aucun document
+nouveau n'a été fourni sur la nature et sur
+l'humanité.</p>
+
+<p>J'ai appelé cet art un art mécanique. Je ne saurais
+le définir plus exactement. Tout y est ramené à la
+confection d'une machine, dont les pièces s'emboîtent
+d'une façon mathématique. Le chef-d'oeuvre du genre
+sera le drame où les personnages, réduits à l'état de
+rouages, n'auront plus en eux aucune humanité et
+garderont le seul mouvement qui conviendra à la
+poussée de l'ensemble. Ils ne parleront plus, ils lanceront
+uniquement le mot nécessaire. Ils seront là, non
+pour vivre, mais pour résumer des situations. On les
+aplatira, on les allongera, on fera d'eux du zinc ou de
+la chair à pâté, selon les besoins. Et les gens du métier
+s'extasient. Quelle facture! quelle entente du
+théâtre! quel génie!</p>
+
+<p>Vraiment, il faudrait s'entendre. Cet enthousiasme
+pour un art très inférieur en somme me paraît malsain.
+Certes, je ne songe pas à nier la puissance toute
+physique du mélodrame romantique. Mais vouloir
+faire de cette formule la formule de notre théâtre
+national, dire d'une façon absolue: «Le théâtre est
+là,» c'est pousser un peu loin l'amour de la mécanique
+dramatique. Non, certes, le théâtre n'est pas
+là: il est où sont Eschyle, Shakespeare, Corneille et
+Molière, dans les larges et vivantes peintures de
+l'humanité. On ne veut pas comprendre que nous
+pataugeons aujourd'hui dans la boue des intrigues
+compliquées. Notre théâtre se relèvera le jour où
+l'analyse reprendra sa large place, où le personnage,
+au lieu d'être écrasé et de disparaître sous les
+faits, dominera l'action et la mènera.</p>
+
+<p>Quel critique dramatique oserait dire à un débutant:
+«Lisez la <i>Tour du Nesle</i>», lorsqu'il peut lui
+dire: «Lisez <i>Tartufe</i>, lisez <i>Hamlet</i>.» Ce qui m'irrite,
+c'est cette passion du succès brutal et immédiat,
+c'est cette odieuse cuisine qui cache jusqu'à la vue
+des chefs-d'oeuvre. On fait du théâtre une simple
+affaire de poncifs, lorsque les littératures des peuples
+sont là pour témoigner qu'il n'y a pas d'absolu dans
+l'art dramatique et que le talent peut tout y inventer.
+Chaque fois qu'on voudra vous enfermer dans un
+code en déclarant: «Ceci est du théâtre, ceci n'est
+pas du théâtre,» répondez carrément: «Le théâtre
+n'existe pas, il y a des théâtres, et je cherche le
+mien.»</p>
+
+<p>Mais je trouve surtout, dans la <i>Tour de Nesle</i>, de
+bien curieuses remarques à faire au sujet de la moralité
+de la pièce. Vous savez quel rôle on fait jouer
+aujourd'hui à la moralité. Il faut qu'un drame soit
+moral, sans quoi il est foudroyé par les critiques
+vertueux. Or, il y a, dans la <i>Tour de Nesle</i>, le plus
+incroyable entassement d'infamies qu'on puisse rêver.
+Cela atteint presque à l'horreur des tragédies grecques.
+Je ne parle pas de ce passe-temps que prend
+une reine de France, à noyer tous les matins ses
+amants d'une nuit. Simple peccadille, lorsque l'on
+songe que la reine en question a fait assassiner son
+père et s'oublie dans les bras de ses fils. Eh bien!
+toutes ces abominations sont parfaitement tolérées
+par le public. C'est à peine si les critiques réactionnaires
+osent réclamer, pour le principe.</p>
+
+<p>Habileté suprême du génie, disent les enthousiastes.
+Il fallait MM. Dumas et Gaillardet pour déguiser
+ainsi l'ordure. Vraiment! J'imagine, moi, que le bois
+dont ils ont fabriqué leurs bonshommes, les a singulièrement
+servis en cette affaire. Comment voulez-vous
+qu'on se fâche contre des pantins? Il est trop visible
+que ce ne sont pas là des êtres vivants, mais de purs
+mannequins allant et venant au gré des combinaisons
+scéniques. Le mouvement n'est pas la vie. Puis,
+toute cette histoire reste dans la légende. Au fond,
+il s'agit d'un conte pareil à celui du <i>Petit Poucet</i>, et
+personne ne s'est jamais avisé de trouver l'ogre immoral.
+Marguerite de Bourgogne, se vautrant dans
+le meurtre et la débauche, fait simplement son métier
+de monstre en carton. Elle peut épouvanter une
+minute l'imagination des spectateurs; mais, dès
+qu'elle est rentrée dans la coulisse, elle n'est plus,
+elle n'a même pas la réalité d'une fiction logiquement
+déduite.</p>
+
+<p>Voilà ce qui explique pourquoi les horreurs des
+drames romantiques ne blessent personne: c'est
+qu'on ne sent pas l'humanité engagée dans l'affaire,
+tellement les coquins et les coquines y sont hors de
+toute réalité. Si MM. Dumas et Gaillardet avaient mis
+debout une Marguerite de Bourgogne en chair et en
+os, au lieu de cette étrange reine de France qui court
+si drôlement le guilledou, vous entendriez les protestations
+indignées de la salle. J'ose même dire que
+plus ils ont chargé cette figure de crimes, et plus ils
+l'ont rendue acceptable. Au delà d'une certaine limite,
+lorsqu'il entre dans la fable, le mal est un plaisir dont
+la foule se régale. Mettez une bourgeoise qui trompe
+son mari un peu crûment, le public se fâchera, parce
+qu'il sentira que cela est vrai.</p>
+
+<p>Un hasard a voulu que la Comédie-Française eût
+repris le <i>Chandelier</i>, juste une semaine avant la
+reprise de la <i>Tour de Nesle</i>. Eh bien! l'adorable
+comédie d'Alfred de Musset a été froidement écoulée.
+Cela est un fait, et la critique, pour l'expliquer, a dû
+s'en prendre à la nouvelle distribution. On a trouvé
+Clavaroche insupportable de brutalité et de fatuité
+soldatesques. Fortunio a paru sournois et vicieux.
+Quant à Jacqueline, elle est sûrement une gredine de
+la pire espèce; elle se donne sans amour, elle se prête
+à un jeu cruel et finit par changer d'amant comme
+on change de chemise. Quels personnages! quelles
+moeurs!</p>
+
+<p>Ah! vraiment, c'est à faire saigner le coeur des honnêtes
+écrivains, ce public froid et scandalisé, qui
+affecte de ne pas comprendre! Quoi de plus profondément
+humain que cette histoire, dont on trouverait
+les éléments dans notre vieille et franche littérature!
+Une femme qui trompe son mari, qui abrite ses
+amours derrière la tendresse tremblante d'un petit
+clerc, et qui est vaincue à la fin par tant de jeunesse,
+de dévouement et de désespoir: n'est-ce pas le
+drame de la passion elle-même, avec une fraîcheur de
+printemps exquise? Musset n'a jamais été plus railleur
+ni plus tendre; il a touché là le fond des
+coeurs. Son oeuvre a le frisson de la vie, le charme
+d'une analyse de poète. Chaque scène ouvre un
+monde. On ne sort pas du théâtre l'âme et la tête
+vides, car on emporte un coin d'humanité avec soi,
+sur lequel on peut rêver indéfiniment.</p>
+
+<p>Mais je n'ai point à louer le <i>Chandelier</i>. Je désire
+seulement poser côte à côte Marguerite de Bourgogne
+et Jacqueline. Auprès de la reine parricide et incestueuse,
+mettez la bourgeoise qui trompe simplement
+son mari, et demandez-vous pourquoi la seconde
+révolte une salle, tandis que la première fait le régal
+du public. C'est que Jacqueline n'est pas en carton,
+c'est qu'elle est la femme tout entière. On la sent
+vivre dans ses froides coquetteries, dans la façon dont
+elle joue de son mari, surtout dans cet éclat de passion
+qui l'anime et la transfigure au dénouement.
+Elle vit: dès lors, elle est indécente. Voilà ce que je
+voulais démontrer.</p>
+
+<p>Que la <i>Tour de Nesle</i> reste dans notre musée dramatique,
+comme l'expression curieuse de l'art d'une
+époque, je l'accorde volontiers. Mais que l'on dise
+aux jeunes auteurs: «Faites-nous des <i>Tour de Nesle</i>,»
+c'est ce que je me permets de trouver très fâcheux.
+Certes, il n'est pas un écrivain qui ne préférerait avoir
+fait le <i>Chandelier</i>. Cette comédie peut manquer complètement
+de mécanique dramatique, elle n'en a pas
+moins l'éternelle jeunesse; elle vivra toujours, aussi
+fraîche, lorsque la <i>Tour de Nesle</i> sera, depuis longtemps,
+mangée par la poussière des cartons. A quoi
+sert donc la fameuse mécanique, que l'on prétend si
+faussement indispensable, puisqu'elle ne peut pas
+faire vivre une pièce et qu'une pièce peut vivre sans
+elle? Le théâtre est libre.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>On tolère toujours une reprise; si certaines scènes
+ont vieilli, si l'on est blessé par de monstrueuses invraisemblances,
+si l'on s'ennuie, on en est quitte pour
+dire: «Dame! la pièce date de trente ans, il faut tenir
+compte des époques et accepter les modes du temps
+passé.» On en arrive, en faisant ainsi la part des engouements
+d'autrefois, à supporter des choses qu'on
+refuserait violemment aujourd'hui. Pour une pièce
+nouvelle, on se montre impitoyable; elle intéresse
+ou elle n'intéresse pas; personne ne lui fait crédit, et
+l'indifférence se produit tout de suite autour d'elle,
+si elle ne passionne pas le public.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi le théâtre de la Porte-Saint-Martin,
+dont les traditions sont d'exploiter le drame historique,
+se trouve réduit à vivre de reprises. Les quelques
+drames historiques qu'il a essayé de donner ont échoué.
+Les auteurs eux-mêmes me paraissent pris de peur;
+ils sentent que le goût du public n'est plus là, ils n'ont
+aucune envie de perdre leur temps et de risquer encore
+une chute. Alors, pour ne pas mentir à son enseigne,
+pour vivre d'ailleurs et boucher des trous qu'il
+ne sait comment combler, le théâtre est bien forcé de
+fouiller les vieux cartons et de tirer quelques recettes
+des grands succès d'autrefois. Les chefs-d'oeuvre du
+genre reparaissent ainsi périodiquement. On n'a pas
+inventé une formule neuve de drame, on vivote
+comme on peut avec les vieux habits et les vieux galons
+du répertoire romantique. Telle est la situation
+exacte, et je crois que personne ne peut me démentir.
+Seulement, on ne semble pas s'apercevoir d'une
+chose, c'est qu'on achève de tuer le genre historique,
+tel que Dumas et ses collaborateurs l'ont créé, en
+faisant de la sorte servir leurs drames à boucher des
+trous. Ces drames passent à l'état d'oeuvres classiques,
+d'oeuvres mortes, puisqu'elles restent des types dont on
+ne peut plus tirer des copies. Les reprises, d'ailleurs,
+ne sauraient être éternelles. Après les <i>Trois Mousquetaires</i>,
+la <i>Reine Margot</i>; après la <i>Reine Margot</i>, le <i>Chevalier
+de Maison-Rouge</i>. Je consens à ce que toute la
+série y passe, mais ensuite on ne recommencera sans
+doute pas. Il faut que notre génération produise.
+Quand on aura usé toutes les anciennes pièces, quand
+on aura compris que le cadre en est démodé et que décidément
+le public n'en veut plus, l'heure arrivera
+enfin où tout le monde sentira la nécessité d'une nouvelle
+forme de drame. C'est cette heure-là qui ne
+saurait tarder à sonner, selon moi.</p>
+
+<p>Je ne dis pas autre chose depuis longtemps. J'estime
+que la défense d'une idée juste suffit à la bonne
+volonté d'un homme. On me prête je ne sais quelles
+théories révolutionnaires en art, qui, en tous cas,
+seraient des théories purement personnelles. Depuis
+que je vais assidûment dans les théâtres, je constate
+qu'il y règne un grand malaise, que les directeurs,
+les auteurs, le public lui-même sont inquiets et
+ne savent ce qu'ils veulent; je me persuade de plus
+en plus que, les anciennes formules ayant fait leur
+temps, il serait bon de trouver un nouveau drame
+au plus vite. C'est ce que je répète chaque jour,
+rien déplus. Maintenant, personnellement, je vois
+l'avenir dans l'école naturaliste; selon moi, pour de
+nombreuses raisons, le mouvement scientifique du
+siècle doit fatalement gagner les planches. Mais c'est
+là une opinion particulière que je défends à mes
+risques et périls. Le théâtre réclame une évolution
+littéraire, voilà une vérité indiscutable. Maintenant,
+que cette évolution se produise dans n'importe quel
+sens, si elle se produit puissamment, elle me passionnera.</p>
+
+<p>La <i>Reine Margot</i>, que le théâtre de la Porte Saint-Martin
+vient de reprendre, ne me fera pas regretter,
+je l'avoue, le genre dit historique. Le sens de ces
+grandes machines me manque décidément. Certes,
+je suis très sensible à l'ampleur du cadre, je trouve
+excellente cette coupure du drame en douze ou
+treize tableaux; cela permet de multiplier les décors,
+de promener l'action partout, de donner de la vie et
+de la mobilité à l'oeuvre. Mais quel étrange emploi
+d'un cadre aussi vaste! Il semble que les auteurs
+n'aient profité de l'élargissement du cadre que pour
+y élargir des mensonges. Un grand opéra serre à
+coup sûr la vérité de plus près.</p>
+
+<p>Que voulez-vous? l'illusion ne se produit pas pour
+moi, et dès lors je ne puis goûter aucun plaisir. Il
+m'est impossible d'empêcher ma raison de fonctionner.
+Dans les endroits les plus pathétiques, ce sont
+des réflexions, des révoltes du bon sens, qui me gâtent
+absolument les meilleures scènes. Pourquoi tel personnage
+fait-il cela? pourquoi tel autre dit-il ceci?
+c'est ridicule, c'est puéril, et le reste. Je passe les
+soirées, dans mon fauteuil, à couver de grosses
+colères, lorsque naturellement je ne demanderais
+pas mieux que de m'amuser en digne bourgeois.
+Une scène vraie arrive-t-elle, je suis pris tout entier,
+et je sens bien que la salle est prise comme moi. La
+vérité est donc la grande force au théâtre, la seule
+force qui impose l'illusion complète, qui donne
+à l'art dramatique l'intensité, du réel. Et je ne
+demande pas autre chose, je demande à ce qu'on
+me prenne tout entier, sans laisser à ma raison le
+loisir de critiquer en moi mon émotion, à mesure
+qu'elle voudrait naître. Toute la théorie du théâtre
+est là.</p>
+
+<p>La <i>Reine Margot</i> est d'un art absolument inférieur.
+J'y vois une exhibition, un carnaval historique, pas
+davantage; cela pourrait très bien se jouer dans une
+baraque de foire, si la baraque avait les dimensions
+convenables. Mais, ceci posé, il est évident que
+l'oeuvre a été fabriquée par des mains habiles,
+qu'elle contient même quelques scènes puissantes,
+où l'on reconnaît la griffe d'Alexandre Dumas, cet
+inépuisable conteur d'une invention si extraordinaire.
+Je vais tâcher d'indiquer ce qui me plaît et ce
+qui me déplaît.</p>
+
+<p>J'ai beaucoup entendu vanter l'exposition, la rencontre
+de Coconnas et de La Mole, le soir même de
+la Saint-Barthélemy, leur combat, la fuite de La Mole
+jusque dans la chambre de la reine Marguerite, enfin
+le roi Charles IX tirant un coup d'arquebuse par une
+des fenêtres du Louvre. C'est une course, un piétinement,
+une bousculade à travers trois tableaux. Beaucoup
+de bruit, des cortèges, des coups de fusil, du
+mouvement à coup sûr, mais de la vie, pas le moins
+du monde! Il ne faut pas confondre la vie avec le
+mouvement. Je suis certain qu'un simple tableau,
+largement conçu, poserait beaucoup mieux la Saint-Barthélemy
+que ce tourbillon de gens qui se précipitent,
+sans que nous ayons le temps de faire connaissance
+avec eux. Il y a simplement là un intérêt
+de bruit, une enfilade de scènes destinées à agir sur le
+gros public. C'est l'art des tréteaux, avec les ressources
+de la mise en scène moderne.</p>
+
+<p>Je ne parle pas de la vérité. Une des choses qui
+m'ont le plus stupéfié, ç'a été de voir une troupe de
+gardes, les gardes de la duchesse de Nevers, passer par
+la chambre à coucher de la reine de Navarre. La duchesse
+traverse la chambre, il est vrai; mais est-il
+acceptable que les gardes la traversent aussi? Je me
+demande encore ce que ces gardes font là. Une chose
+bien étrange aussi, c'est la façon dont le roi tire sur
+le peuple. Il dirige d'abord son arme sur Henri de Navarre,
+puis reculant pour ne pas céder à une pensée
+criminelle, il s'écrie: «Il faut pourtant que je tue
+quelqu'un!» Et il tire par la fenêtre. Remarquez que
+le Charles IX du drame est un personnage sympathique;
+les auteurs ne lui ont donné que cet accès de
+férocité, pour utiliser la légende: c'est un placage
+visible, d'un effet qui consterne. Le pis est qu'on
+charge si fortement l'arquebuse, afin d'émouvoir la
+salle sans doute, que le roi a l'air de tirer un coup de
+canon.</p>
+
+<p>La partie la plus puissante du drame est l'empoisonnement
+de Charles IX, à l'aide d'un livre de chasse,
+dont Catherine de Médicis a trempé les pages dans
+une solution d'arsenic et qu'elle destinait à Henri de
+Navarre. La fatalité vengeresse veut que la mère tue
+ainsi son propre fils. Ajoutez que le duc d'Alençon,
+le frère du roi, surprenant celui-ci en train de s'empoisonner,
+en mouillant son doigt afin de tourner les
+pages, le laisse tranquillement continuer, jugeant
+l'occasion bonne pour monter sur le trône. Une
+famille intéressante, vraiment! A ce propos, je faisais
+une réflexion. Pourquoi, au théâtre, permet-on tous
+les crimes dans les familles royales? Le théâtre classique
+nous montre les rois grecs s'égorgeant entre eux
+avec la plus belle facilité du monde. Les drames
+romantiques abusent aussi des rois chenapans. Dans
+les drames bourgeois, au contraire, les trop gros
+crimes indignent la salle. Sans doute, il faut porter
+couronne pour être un gredin à son aise.</p>
+
+<p>Je ne parle toujours pas de vérité. Rien n'est plus
+comique, au fond, que ce roi empoisonné qui se promène
+encore dans une demi-douzaine de tableaux,
+avec des accès de coliques de temps à autre. Il finit
+par savoir qu'il a de l'arsenic dans le corps, et René,
+un savant médecin, lui ayant dit qu'il n'y avait rien à
+faire, il ne fait rien pour lutter contre la mort. Cela est
+inacceptable, l'arsenic est un poison que l'on combat
+parfaitement. J'ai été obsédé par cette idée pendant
+toute la deuxième partie du drame: «Mais pourquoi
+Charles IX n'est-il pas dans son lit?» C'est un souci
+vulgaire, une préoccupation bourgeoise, je le sais;
+mais je ne puis rien contre les habitudes de mon
+esprit. Lisez donc <i>Madame Bovary</i>, voyez comment
+on meurt par l'arsenic, vous me direz ensuite si
+Charles IX n'est pas très drôle. Non seulement aucun
+des symptômes n'est observé, mais encore il est impossible
+que le roi ne se mette pas entre les mains des
+médecins, en leur disant de tenter quand même la guérison.</p>
+
+<p>Les personnages de Coconnas et de La Mole, qui ont
+fait autrefois le succès du drame, sont des silhouettes
+enluminées de tons vifs pour les spectateurs peu lettrés.
+D'ailleurs, la partie purement romanesque tient
+fort peu de place, et l'on regrette l'histoire, cette
+Marguerite si belle, que tout son siècle a adorée.
+Comme elle est réduite là-dedans à un rôle de poupée
+vulgaire! Elle, la savante, la spirituelle, l'amoureuse,
+c'est à peine si elle est un rouage dans cette machine
+dramatique. Tout se rapetisse et s'aplatit. On dirait
+un théâtre mécanique. Le plus grand défaut de ces
+vastes pièces populaires, découpées dans des romans,
+c'est de réduire ainsi les personnages les plus importants
+à des emplois d'utilités; il ne reste guère que
+de la figuration; toute la chair de l'oeuvre s'en va
+pour ne laisser voir que la carcasse. D'autre part, on
+ne comprend plus que difficilement, on doit sans
+cesse suppléer à ce que les héros n'ont pas le temps
+de nous dire.</p>
+
+<p>Le succès de la <i>Reine Margot</i> a été très vif autrefois,
+et il est possible que la reprise soit fructueuse.
+Sans doute, pour goûter une oeuvre pareille il faut
+une naïveté d'impressions que je n'ai plus. Si je pouvais
+retrouver mes seize ans, mes durs commencements
+de jeune homme, et reprendre une place en
+haut, à une des galeries, je serais sans doute moins
+sévère. Mais trop d'études ont passé sur moi, trop
+d'analyse et trop d'observation, pour que je puisse
+me plaire à une oeuvre qui m'ennuie par sa puérilité
+et qui me fâche par ses mensonges. Je suis même
+d'avis que, si le peuple s'amuse à un pareil spectacle,
+on devrait l'en sevrer, car il ne peut qu'y fausser son
+jugement et y désapprendre notre histoire nationale.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>La reprise du <i>Bâtard</i>, à la Porte-Saint-Martin,
+vient de remettre pour un instant en lumière la figure
+d'Alfred Touroude. Il paraissait bien oublié; la
+mort, en une seule année, l'avait pris tout entier, et
+il a fallu le chômage des grosses chaleurs, l'embarras
+des critiques qui ne savent comment emplir leurs
+articles, pour ressusciter cet auteur dramatique déjà
+couché dans le néant.</p>
+
+<p>La mort d'Alfred Touroude a été un deuil pour ses
+amis. Mais l'art n'avait déjà plus à pleurer en lui, malgré
+sa jeunesse, un talent dans la fleur de ses promesses.
+Il est peu d'exemples d'une carrière si courte
+et si bornée. Acclamé à ses débuts, il avait prouvé
+son impuissance, dès sa troisième ou quatrième pièce.
+Il décourageait ceux qui espéraient en son tempérament,
+il montrait de plus en plus l'impossibilité
+radicale où il était de mettre debout une oeuvre littéraire.
+Chaque nouveau pas était une chute. Quand il
+est mort, à moins d'un de ces prodiges de souplesse
+dont sa nature brutale ne semblait guère capable,
+on n'osait plus attendre de lui une de ces oeuvres
+complètes et décisives qui classent un homme.</p>
+
+<p>Et veut-on savoir où était sa plaie, à mon sens? Il
+ne savait pas écrire, il fabriquait ses pièces comme
+un menuisier fabrique une table, à coups de scie et de
+marteau. Son dialogue était stupéfiant de phrases incorrectes,
+de tournures ampoulées et ridicules. Et il
+n'y avait pas que le style qui montrât le plus grand
+dédain de l'art, la contexture des pièces elle-même
+indiquait un esprit dépourvu de littérature, incapable
+d'un arrangement équilibré de poète. Il faisait en un
+mot du théâtre pour faire du théâtre, comme certains
+critiques veulent qu'on en fasse, sans se soucier d'autre
+chose que de la mécanique théâtrale.</p>
+
+<p>Quel exemple plein d'enseignements, si les critiques
+en question voulaient bien être logiques! Je leur
+ai entendu dire que Touroude avait le don, c'est-à-dire
+qu'il apportait ce métier du théâtre, sans lequel, selon
+eux, on ne saurait écrire une bonne pièce. Un
+joli don, en vérité, si ce don conduit aux derniers
+drames de Touroude! On voit par lui à quoi sert de
+naître auteur dramatique, lorsqu'on ne naît pas
+en même temps écrivain et poète. Il serait grand
+temps de proclamer une vérité: c'est qu'en littérature,
+au théâtre comme dans le roman, il faut d'abord
+aimer les lettres. L'écrivain passe le premier,
+l'homme de métier ne vient qu'au second rang.</p>
+
+<p>Je retombe ici dans l'éternelle querelle. Notre critique
+contemporaine a fait du théâtre un terrain
+fermé où elle admet les seuls fabricants, en consignant
+à la porte les hommes de style. Le théâtre est
+ainsi devenu un domaine à part, dans lequel la littérature
+est simplement tolérée. D'abord, sachez-fabriquer
+une machine dramatique selon le goût du jour;
+ensuite, écrivez en français si vous pouvez, mais cela
+n'est pas absolument nécessaire. Même cela gêne, car
+il est passé en axiome qu'un écrivain de race est un
+gêneur sur les planches; les directeurs se sauvent, les
+acteurs sont paralysés, jusqu'au pompier de service
+qui sourit avec mépris!</p>
+
+<p>Il n'y a qu'en France, à coup sûr, qu'on se fait une
+si étrange idée du théâtre. Et encore cette idée date-t-elle
+uniquement de ce siècle. Notre critique a
+rabaissé la question au point de vue des besoins de la
+foule. Il faut des spectacles, et l'on a imaginé une formule
+expéditive pour fabriquer des spectacles qui puissent
+plaire au plus grand nombre. De cette manière,
+notre critique s'occupe seulement de la fabrication
+courante, des pièces qui alimentent, au jour le jour,
+nos scènes populaires, de cette masse énorme d'oeuvres
+de camelote destinées à vivre quelques soirées et à
+disparaître pour toujours. La nécessité du métier est
+née de là. Le pis est que la critique veut ramener au
+métier les écrivains d'esprit libre qui cherchent ailleurs
+et veulent devant eux le champ vaste des compositions
+originales.</p>
+
+<p>Cherchez dans notre histoire littéraire, vous ne
+trouverez pas ce mot de métier avant Scribe. C'est
+lui qui a inventé l'article Paris au théâtre, les vaudevilles
+bâclés à la douzaine d'après un patron connu.
+Est-ce que Molière savait «le métier»? On l'accuse
+aujourd'hui de ne jamais avoir trouvé un bon dénouement.
+Est-ce que Corneille se doutait de la façon
+compliquée dont on doit charpenter une oeuvre dramatique?
+Le pauvre grand homme disait simplement
+et fortement ce qu'il avait à dire, ses tragédies étaient
+de purs développements littéraires.</p>
+
+<p>Il y a plus, tout ce qui vit au théâtre, tout ce qui
+reste, c'est le morceau de style, c'est la littérature.
+Notre théâtre classique, Molière, Corneille, Racine,
+est un cours de grammaire et de rhétorique. Certes,
+personne ne s'avise de célébrer l'habileté de la charpente,
+tandis que tout le monde se récrie sur les
+beautés du style. Un exemple plus frappant encore
+est celui du <i>Mariage de Figaro</i>. Là, Beaumarchais a
+été habile, compliqué, savant dans la façon de nouer
+et de dénouer sa pièce. Mais qui songe aujourd'hui
+à lui faire un honneur de sa science? L'adresse du
+métier est devenue le petit côté de la pièce, les passages
+célèbres sont les tirades de Figaro, l'au delà
+littéraire et philosophique de l'oeuvre.
+Et l'on pourrait continuer cette revue. J'ai souvent
+demandé aux critiques de bonne foi de m'indiquer
+une pièce que le seul métier du théâtre ait fait vivre.
+Quant à moi, je leur en citerai une douzaine, auxquelles
+l'art d'écrire a soufflé une éternelle vie. Ne
+prenons que les adorables proverbes de Musset. La
+fantaisie y tient lieu de science, les scènes s'en vont
+à la débandade dans le pays du bleu, la poésie s'y
+moque des règles. N'est-ce pas là pourtant du théâtre
+exquis, autrement sérieux au fond que le théâtre
+bien charpenté? Quel est l'auteur qui n'aimerait pas
+mieux avoir écrit <i>On ne badine pas avec l'amour</i>, que
+telle ou telle pièce, inutile à nommer, bâlie solidement
+selon les règles du théâtre contemporain?</p>
+
+<p>J'ai toujours été très étonné qu'un public lettré ne
+se contentât pas au théâtre d'une belle langue, d'une
+composition littéraire développée par un poète ou
+par un penseur. Au dix-septième siècle, on discutait
+les vers d'une tragédie, la philosophie et la rhétorique
+de l'oeuvre, sans demander à l'auteur s'il avait, oui
+ou non, Je don du théâtre.</p>
+
+<p>Est-il donc si difficile de passer une soirée dans
+un fauteuil, à écouter de la belle prose, savamment
+écrite, et à regarder une action qui se déroule selon
+le caprice de l'écrivain? Que cette action aille à
+gauche ou à droite, qu'importé! Elle peut même
+cesser tout à fait, l'art reste, qui suffit à passionner.
+Avec un poète, avec un penseur, on ne saurait s'ennuyer,
+on le suit partout, certain de pleurer ou de
+rire.</p>
+
+<p>Mais non, les choses ont changé. On ne s'asseoit
+plus que bien rarement dans un fauteuil pour goûter
+un plaisir littéraire. En dehors du style, en dehors
+des peintures humaines, on demande les secousses
+d'une intrigue. On s'est habitué à la récréation d'un
+spectacle mouvementé, la routine est venue, les
+pièces qui sortent du patron adopté paraissent ennuyeuses
+ou bizarres. Et ce n'est pas seulement le
+gros public qui a besoin aujourd'hui de ces parades
+de foire, le public délicat lui-même a été atteint et
+réclame des oeuvres amusantes comme des histoires
+de revenants ou de voleurs. La littérature ne suffit
+plus, elle fait bâiller.</p>
+
+<p>Ajoutez à cela notre esprit latin, notre besoin de
+symétrie, et vous comprendrez comment le théâtre
+est devenu chez nous un problème d'arithmétique,
+une manière d'accommoder un fait, de la même façon
+qu'on résout une règle de trois. Un code a été écrit,
+les auteurs dramatiques sont devenus des arrangeurs,
+se moquant de la vérité, de la littérature et
+du bon sens.</p>
+
+<p>Alfred Touroude est donc, selon moi, une victime
+du métier. La critique, en déclarant solennellement
+qu'il avait le don, l'a gonflé d'un orgueil immense.
+Dès lors, il s'est cru le maître du théâtre, il s'est enfoncé
+dans les sujets les plus étranges, il s'est imaginé
+qu'il lui suffisait de charpenter un fait pour composer
+un chef-d'oeuvre. Je me souviens du premier acte
+de <i>Jane</i>. Cela était très saisissant, en effet. Une
+femme venait d'être violée. La toile se levait, et on la
+voyait évanouie après l'attentat, revenant lentement
+à elle, avec l'horreur du souvenir qui s'éveillait. Puis,
+lorsque son mari entrait, elle lui disait tout, dans une
+scène très puissante. Mais comme cela était gâté par
+la langue, comme l'auteur tirait un pauvre parti
+de la situation, uniquement parce qu'il ne savait pas
+la développer! Donnez ce premier acte à un écrivain,
+el vous verrez quel tableau complet il en fera. Cela
+deviendra une tragédie éternelle de vérité et de
+beauté.</p>
+
+<p>La conclusion est aisée. Touroude ne vivra pas,
+parce qu'il n'a pas été écrivain. Le don du théâtre
+n'est rien sans le style. Il peut arriver qu'une pièce
+solidement fabriquée ait un succès; mais ce succès
+est une surprise et ne saurait durer, si la pièce manque
+de mérite littéraire.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>On se souvient du succès obtenu autrefois par <i>Jean
+la Poste</i>, le gros mélodrame de M. Dion Boucicault,
+adapté à la scène française par M. Eugène Nus.
+L'Ambigu a repris dernièrement ce mélodrame.</p>
+
+<p>Je ne le connaissais pas, j'ai donc pu le juger dans
+toute la fraîcheur d'une première impression. Eh
+bien! mon sentiment, pendant les dix tableaux, a été
+un sentiment de grande tristesse. Je trouve absolument
+fâcheux que, sous prétexte de lui plaire, on
+serve au peuple des oeuvres d'un art si inférieur, où
+la vérité est blessée à chaque scène, où l'on ne saurait
+sauver au passage dix phrases justes et heureuses.</p>
+
+<p>Je comprends d'ailleurs très bien le succès d'une
+pareille machine. Rien n'est plus touchant que l'intrigue:
+cette Nora se laissant accuser de vol pour
+sauver un proscrit, un noble dont elle est la soeur
+naturelle, et ce Jean se dévouant pour sa fiancée
+Npra, prenant le vol à son compte, se faisant condamner
+à être pendu. Cela remue les plus beaux sentiments:
+l'amour, l'abnégation, le sacrifice. Ajoutez
+que le traître Morgan est précipité dans la mer au
+dénoûment, tandis que Jean peut enfin consommer
+son mariage en brave et honnête garçon. Et le succès
+a d'autres raisons encore: deux tableaux sont très
+vivants, très bien mis en scène; celui de la noce irlandaise,
+avec ses fleurs et ses couplets alternés, et celui
+du conseil de guerre, où le public joue un rôle si familier
+et si bruyant. Enfin, il y a le décor machiné de
+la fin: Jean s'échappant de son cachot, montant le
+long de la tour pour rejoindre Nora qui chante sur
+la plate-forme; puis la vue de la mer immense, avec
+la traînée lumineuse de la lune. Voilà, certes, des
+éléments d'émotion nombreux et puissants. Je suis
+sans doute trop difficile; car, tout en m'expliquant
+la grande réussite d'une oeuvre semblable, je persiste
+à en être triste et à souhaiter pour les spectateurs
+des petites places, qu'on entend évidemment flatter,
+des oeuvres d'une vérité plus virile et d'une qualité
+littéraire plus élevée.</p>
+
+<p>Pour moi, je lâche le mot, un pareil drame n'est
+qu'une parade. Les interprètes sont fatalement des
+queues-rouges qui grimacent des rires ou des larmes.
+Cela n'est pas même mauvais, cela n'existe pas. Les
+jours de réjouissances publiques, on dresse des théâtres
+militaires sur l'esplanade des Invalides, où des soldats
+représentent des batailles. Eh bien! <i>Jean-la-Posle</i>,
+ou tout autre mélodrame de ce genre, pourrait être
+ainsi représenté. La pièce gagnerait même à être
+mimée, car on éviterait ainsi une dépense exagérée
+de mauvais style. Les acteurs n'auraient qu'à mettre
+la main sur leur coeur pour confesser leur amour. Je
+connais des pantomimes qui en disent certainement
+plus long sur l'homme que l'oeuvre de M. Dion-Boucicaut:
+Pierrot est plus profond que Jean, son héros,
+et Colombine est plus femme que sa Nora. Ce qui me
+consterne, dans un drame prétendu populaire, ce
+sont les peintures de surface, les personnages plantés
+comme des mannequins, le mensonge continu, étalé,
+triomphant. Entre un théâtre forain et un grand
+théâtre des boulevards, il n'y a, à mes yeux, qu'une
+différence de bonne tenue.</p>
+
+<p>Je causais justement de ces choses, et l'on me répondait
+que le succès de la Porte-Saint-Martin était
+dans ces pièces grossièrement enluminées, faites
+pour les tréteaux. Est-ce bien vrai? Est-il absolument
+nécessaire, par exemple, qu'un certain major, dans
+<i>Jean-la-Poste</i>, ait une attitude de pieu coiffé d'un
+chapeau galonné? Est-il nécessaire que Jean parle
+comme un poète incompris, en phrases fleuries qui
+sont le comble du ridicule dans la bouche d'un cocher?
+Est-il nécessaire que chaque personnage enfin
+soit tout bon ou tout mauvais, sans la moindre souplesse?
+Je ne le crois pas. Notre théâtre populaire est
+dans l'enfance, voilà la vérité. On raconte au peuple
+les histoires de fées, les contes à dormir debout, avec
+lesquels on berce les petits enfants. De là, la simplification
+des personnages, la vie montrée en rêve, le
+mensonge consolant érigé en principe. La conception
+du mélodrame, chez nous, est restée dans l'abstraction
+pure: il ne s'agit pas de peindre les hommes, il
+s'agit de mettre en jeu des marionnettes, avec une
+étiquette dans le dos, de façon à leur faire exécuter
+des mouvements plus ou moins compliqués. C'est la
+tragédie tombée de l'analyse psychologique à la
+simple mécanique des événements.
+Il y aurait autre chose à faire, j'imagine. Quoi?
+C'est le secret du dramaturge qui peut surgir demain
+et donner une nouvelle vie à notre théâtre. J'ai
+voulu exprimer un simple sentiment, celui que tout
+spectateur délicat emporte de l'audition d'un mélodrame.
+On trouve ce spectacle insuffisant et médiocre,
+faussant le goût de la foule, l'habituant à
+une sensiblerie grotesque. Les enfants aiment les
+pommes vertes, et les pommes vertes leur font du
+mal. Il doit en être de même pour le mélodrame, qui
+indigestionne le public, quand il s'en gorge. La
+somme de bêtise qu'on emporte de certains spectacles
+est incalculable. Quiconque ment, même dans
+une bonne intention, est un menteur et cause un
+préjudice à la vérité et à la justice. C'est pourquoi je
+préférerais une réalité plate aux grands mots qui
+traînent dans les tirades des héros. Maintenant, si
+notre théâtre ne produisait que des oeuvres fortes, cela
+serait peut-être gênant; il existe un équilibre de sottise,
+sans lequel les sociétés trébuchent.</p>
+
+<br><br><br>
+<p>FIN</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>TABLE</h3>
+
+
+<p><b>LES THÉORIES</b></p>
+
+<p>LE NATURALISME<br>
+LE DON<br>
+LES JEUNES<br>
+LES DEUX MORALES<br>
+LA CRITIQUE ET LE PUBLIC<br>
+DES SUBVENTIONS<br>
+LES DÉCORS ET LES ACCESSOIRES<br>
+LE COSTUME<br>
+LES COMÉDIENS<br>
+POLÉMIQUE</p>
+
+<p><b>LES EXEMPLES</b></p>
+
+<p>LA TRAGÉDIE<br>
+LE DRAME<br>
+LE DRAME HISTORIQUE<br>
+LE DRAME PATRIOTIQUE<br>
+LE DRAME SCIENTIFIQUE<br>
+LA COMÉDIE<br>
+LA PANTOMIME<br>
+LE VAUDEVILLE<br>
+LA FÉERIE ET L'OPÉRETTE<br>
+LES REPRISES</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le naturalisme au théâtre: les
+théories et les exemples, by Émile Zola
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME AU THÉÂTRE: ***
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+The Project Gutenberg EBook of Le naturalisme au theatre: les theories et
+les exemples, by Emile Zola
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples
+
+Author: Emile Zola
+
+Release Date: October 25, 2004 [EBook #13866]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME AU THEATRE: ***
+
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+
+
+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+EMILE ZOLA
+
+
+
+LE NATURALISME AU THEATRE
+
+LES THEORIES ET LES EXEMPLES
+
+
+
+Durant quatre annees, j'ai ete charge de la critique dramatique, d'abord
+au _Bien public_, ensuite au _Voltaire_. Sur ce nouveau terrain du
+theatre, je ne pouvais que continuer ma campagne, commencee autrefois
+dans le domaine du livre et de l'oeuvre d'art.
+
+Cependant, mon attitude d'homme de methode et d'analyse a surpris et
+scandalise mes confreres. Ils ont pretendu que j'obeissais a de basses
+rancunes, que je salissais nos gloires pour me venger de mes chutes,
+parlant de tout, de mes oeuvres particulierement, a l'exception des
+pieces jouees.
+
+Je n'ai qu'une facon de repondre: reunir mes articles et les publier.
+C'est ce que je fais. On verra, je l'espere, qu'ils se tiennent et
+qu'ils s'expliquent, qu'ils sont a la fois une logique et une doctrine.
+Avec ces fragments, bacles a la hate et sous le coup de l'actualite, mon
+ambition serait d'avoir ecrit un livre. En tout cas, telles sont mes
+idees sur notre theatre, j'en accepte hautement la responsabilite.
+
+Comme mes articles etaient nombreux, j'ai du les repartir en deux
+volumes. _Le naturalisme au theatre_ n'est donc qu'une premiere serie.
+La seconde: _Nos auteurs dramatiques_, paraitra prochainement.
+
+E. Z.
+
+
+
+LES THEORIES
+
+
+LE NATURALISME
+
+I
+
+Chaque hiver, a l'ouverture de la saison theatrale, je suis pris des
+memes pensees. Un espoir pousse en moi, et je me dis que les premieres
+chaleurs de l'ete ne videront peut-etre pas les salles, sans qu'un
+auteur dramatique de genie se soit revele. Notre theatre aurait tant
+besoin d'un homme nouveau, qui balayat les planches encanaillees, et qui
+operat une renaissance, dans un art que les faiseurs ont abaisse aux
+simples besoins de la foule! Oui, il faudrait un temperament puissant
+dont le cerveau novateur vint revolutionner les conventions admises
+et planter enfin le veritable drame humain a la place des mensonges
+ridicules qui s'etalent aujourd'hui. Je m'imagine ce createur enjambant
+les ficelles des habiles, crevant les cadres imposes, elargissant la
+scene jusqu'a la mettre de plain-pied avec la salle, donnant un frisson
+de vie aux arbres peints des coulisses, amenant par la toile de fond le
+grand air libre de la vie reelle.
+
+Malheureusement, ce reve, que je fais chaque annee au mois d'octobre, ne
+s'est pas encore realise et ne se realisera peut-etre pas de sitot. J'ai
+beau attendre, je vais de chute en chute. Est-ce donc un simple souhait
+de poete? Nous a-t-on mure dans cet art dramatique actuel, si etroit,
+pareil a un caveau ou manquent l'air et la lumiere? Certes, si la nature
+de l'art dramatique interdisait cet envolement dans des formules plus
+larges, il serait quand meme beau de s'illusionner et de se promettre a
+toute heure une renaissance. Mais, malgre les affirmations entetees de
+certains critiques qui n'aiment pas a etre deranges dans leur criterium,
+il est evident que l'art dramatique, comme tous les arts, a devant lui
+un domaine illimite, sans barriere d'aucune sorte, ni a gauche ni a
+droite. L'infirmite, l'impuissance humaine seule est la borne d'un art.
+
+Pour bien comprendre la necessite d'une revolution au theatre, il faut
+etablir nettement ou nous en sommes aujourd'hui. Pendant toute notre
+periode classique, la tragedie a regne en maitresse absolue. Elle etait
+rigide et intolerante, ne souffrant pas une velleite de liberte, pliant
+les esprits les plus grands a ses inexorables lois. Lorsqu'un auteur
+tentait de s'y soustraire, on le condamnait comme un esprit mal fait,
+incoherent et bizarre, on le regardait presque comme un homme dangereux.
+Pourtant, dans cette formule si etroite, le genie batissait quand
+meme son monument de marbre et d'airain. La formule etait nee dans la
+renaissance grecque et latine, les createurs qui se l'appropriaient y
+trouvaient le cadre suffisant a de grandes oeuvres. Plus tard seulement,
+lorsqu'arriverent les imitateurs, la queue de plus en plus grele et
+debile des disciples, les defauts de la formule apparurent, on en
+vit les ridicules et les invraisemblances, l'uniformite menteuse, la
+declamation continuelle et insupportable. D'ailleurs, l'autorite de la
+tragedie etait telle, qu'il fallut deux cents ans pour la demoder. Peu a
+peu, elle avait tache de s'assouplir, sans y arriver, car les principes
+autoritaires dont elle decoulait, lui interdisaient formellement, sous
+peine de mort, toute concession a l'esprit nouveau. Ce fut lorsqu'elle
+tenta de s'elargir qu'elle fut renversee, apres un long regne de gloire.
+
+Depuis le dix-huitieme siecle, le drame romantique s'agitait donc dans
+la tragedie. Les trois unites etaient parfois violees, on donnait plus
+d'importance a la decoration et a la figuration, on mettait en scene les
+peripeties violentes que la tragedie releguait dans des recits, comme
+pour ne pas troubler par l'action la tranquillite majestueuse de
+l'analyse psychologique. D'autre part, la passion de la grande epoque
+etait remplacee par de simples procedes, une pluie grise de mediocrite
+et d'ennui tombait sur les planches. On croit voir la tragedie, vers le
+commencement de ce siecle, pareille a une haute figure pale et maigrie,
+n'ayant plus sous sa peau blanche une goutte de sang, trainant ses
+draperies en lambeaux dans les tenebres d'une scene, dont la rampe
+s'est eteinte d'elle-meme. Une renaissance de l'art dramatique sous une
+nouvelle formule etait fatale, et c'est alors que le drame romantique
+planta bruyamment son etendard devant le trou du souffleur. L'heure
+se trouvait marquee, un lent travail avait eu lieu, l'insurrection
+s'avancait sur un terrain prepare pour la victoire. Et jamais le mot
+insurrection n'a ete plus juste, car le drame saisit corps a corps la
+tragedie, et par haine de cette reine devenue impotente, il voulut
+briser tout ce qui rappelait son regne. Elle n'agissait pas, elle
+gardait une majeste froide sur son trone, procedant par des discours et
+des recits; lui, prit pour regle l'action, l'action outree, sautant aux
+quatre coins de la scene, frappant a droite et a gauche, ne raisonnant
+et n'analysant plus, etalant sous les yeux du public l'horreur sanglante
+des denouements. Elle avait choisi pour cadre l'antiquite, les eternels
+Grecs et les eternels Romains, immobilisant l'action dans une salle,
+dans un perystile de temple; lui, choisit le moyen age, fit defiler les
+preux et les chatelaines, multiplia les decors etranges, des chateaux
+plantes a pic sur des fleuves, des salles d'armes emplies d'armures,
+des cachots souterrains trempes d'humidite, des clairs de lune dans des
+forets centenaires. Et l'antagonisme se retrouve ainsi partout; le drame
+romantique, brutalement, se fait l'adversaire arme de la tragedie et la
+combat par tout ce qu'il peut ramasser de contraire a sa formule.
+
+Il faut insister sur cette rage d'hostilite, dans le beau temps du drame
+romantique, car il y a la une indication precieuse. Sans doute, les
+poetes qui ont dirige le mouvement, parlaient de mettre a la scene la
+verite des passions et reclamaient un cadre plus vaste pour y faire
+tenir la vie humaine tout entiere, avec ses oppositions et ses
+inconsequences; ainsi, on se rappelle que le drame romantique a
+surtout bataille pour meler le rire aux larmes dans une meme piece, en
+s'appuyant sur cet argument que la gaiete et la douleur marchent cote
+a cote ici-bas. Mais, en somme, la verite, la realite importait peu,
+deplaisait meme aux novateurs. Ils n'avaient qu'une passion, jeter par
+terre la formule tragique qui les genait, la foudroyer a grand bruit,
+dans une debandade de toutes les audaces. Ils voulaient, non pas que
+leurs heros du moyen age fussent plus reels que les heros antiques des
+tragedies, mais qu'ils se montrassent aussi passionnes et sublimes que
+ceux-ci se montraient froids et corrects. Une simple guerre de costumes
+et de rhetoriques, rien de plus. On se jetait ses pantins a la tete. Il
+s'agissait de dechirer les peplums en l'honneur des pourpoints et de
+faire que l'amante qui parlait a son amant, au lieu de l'appeler: Mon
+seigneur, l'appelat: Mon lion. D'un cote comme de l'autre, on restait
+dans la fiction, on decrochait les etoiles.
+
+Certes, je ne suis pas injuste envers le mouvement romantique. Il a
+eu une importance capitale et definitive, il nous a faits ce que nous
+sommes, c'est-a-dire des artistes libres. Il etait, je le repete, une
+revolution necessaire, une violente emeute qui s'est produite a son
+heure pour balayer le regne de la tragedie tombee en enfance. Seulement,
+il serait ridicule de vouloir borner au drame romantique l'evolution de
+l'art dramatique. Aujourd'hui surtout, on reste stupefait quand on lit
+certaines prefaces, ou le mouvement de 1830 est donne comme une entree
+triomphale dans la verite humaine. Notre recul d'une quarantaine
+d'annees suffit deja pour nous faire clairement voir que la pretendue
+verite des romantiques est une continuelle et monstrueuse exageration du
+reel, une fantaisie lachee dans l'outrance. A coup sur, si la tragedie
+est d'une autre faussete, elle n'est pas plus fausse. Entre les
+personnages en peplum qui se promenent avec des confidents et discutent
+sans fin leurs passions, et les personnages en pourpoint qui font les
+grands bras et qui s'agitent comme des hannetons grises de soleil,
+il n'y a pas de choix a faire, les uns et les autres sont aussi
+parfaitement inacceptables. Jamais ces gens-la n'ont existe. Les heros
+romantiques ne sont que les heros tragiques, piques un mardi gras par
+la tarentule du carnaval, affubles de faux nez et dansant le cancan
+dramatique apres boire. A une rhetorique lymphatique, le mouvement de
+1830 a substitue une rhetorique nerveuse et sanguine, voila tout.
+
+Sans croire au progres dans l'art, on peut dire que l'art est
+continuellement en mouvement, au milieu des civilisations, et que les
+phases de l'esprit humain se refletent en lui. Le genie se manifeste
+dans toutes les formules, meme dans les plus primitives et les
+plus naives; seulement, les formules se transforment et suivent
+l'elargissement des civilisations, cela est incontestable. Si Eschyle a
+ete grand, Shakespeare et Moliere se sont montres egalement grands, tous
+les trois dans des civilisations et des formules differentes. Je veux
+declarer par la que je mets a part le genie createur qui sait toujours
+se contenter de la formule de son epoque. Il n'y a pas progres dans la
+creation humaine, mais il y a une succession logique de formules, de
+facons de penser et d'exprimer. C'est ainsi que l'art marche avec
+l'humanite, en est le langage meme, va ou elle va, tend comme elle a la
+lumiere et a la verite, sans pour cela que l'effort du createur puisse
+etre juge plus ou moins grand, soit qu'il se produise au debut soit
+qu'il se produise a la fin d'une litterature.
+
+D'apres cette facon de voir, il est certain que, si l'on part de
+la tragedie, le drame romantique est un premier pas vers le drame
+naturaliste auquel nous marchons. Le drame romantique a deblaye le
+terrain, proclame la liberte de l'art. Son amour de l'action, son
+melange du rire et des larmes, sa recherche du costume et du decor
+exacts, indiquent le mouvement en avant vers la vie reelle. Dans toute
+revolution contre un regime seculaire, n'est-ce pas ainsi que les choses
+se passent? On commence par casser les vitres, on chante et on crie, on
+demolit a coups de marteau les armoiries du dernier regne. Il y a une
+premiere exuberance, une griserie des horizons nouveaux vaguement
+entrevus, des exces de toutes sortes qui depassent le but et qui tombent
+dans l'arbitraire du systeme abhorre dont on vient de combattre les
+abus. Au milieu de la bataille, les verites du lendemain disparaissent.
+Et il faut que tout soit calme, que la fievre ait disparu, pour qu'on
+regrette les vitres cassees et pour qu'on s'apercoive de la besogne
+mauvaise, des lois trop hativement baclees, qui valent a peine les lois
+contre lesquelles on s'est revolte. Eh bien, toute l'histoire du drame
+romantique est la. Il a pu etre la formule necessaire d'un moment, il
+a pu avoir l'intuition de la verite, il a pu etre le cadre a
+jamais illustre dont un grand poete s'est servi pour realiser des
+chefs-d'oeuvre; a l'heure actuelle, il n'en est pas moins une formule
+ridicule et demodee, dont la rhetorique nous choque. Nous nous demandons
+pourquoi enfoncer ainsi les fenetres, trainer des rapieres, rugir
+continuellement, etre d'une gamme trop haut dans les sentiments et
+les mots; et cela nous glace, cela nous ennuie et nous fache. Notre
+condamnation de la formule romantique se resume dans cette parole
+severe: pour detruire une rhetorique, il ne fallait pas en inventer une
+autre.
+
+Aujourd'hui donc, tragedie et drame romantique sont egalement vieux et
+uses. Et cela n'est guere en l'honneur du drame, il faut le dire, car en
+moins d'un demi-siecle il est tombe dans le meme etat de vetuste que la
+tragedie, qui a mis deux siecles a vieillir. Le voila par terre a son
+tour, culbute par la passion meme qu'il a montree dans la lutte.
+Plus rien n'existe. Il est simplement permis de deviner ce qui va se
+produire. Logiquement, sur le terrain libre conquis en 1830, il ne peut
+pousser qu'une formule naturaliste.
+
+
+
+II
+
+Il semble impossible que le mouvement d'enquete et d'analyse, qui est
+le mouvement meme du dix-neuvieme siecle, ait revolutionne toutes les
+sciences et tous les arts, en laissant a part et comme isole l'art
+dramatique. Les sciences naturelles datent de la fin du siecle dernier;
+la chimie, la physique n'ont pas cent ans; l'histoire et la critique ont
+ete renouvelees, creees en quelque sorte apres la Revolution; tout un
+monde est sorti de terre, on en est revenu a l'etude des documents, a
+l'experience, comprenant que pour fonder a nouveau, il fallait reprendre
+les choses au commencement, connaitre l'homme et la nature, constater
+ce qui est. De la, la grande ecole naturaliste, qui s'est propagee
+sourdement, fatalement, cheminant souvent dans l'ombre, mais avancant
+quand meme, pour triompher enfin au grand jour. Faire l'histoire de
+ce mouvement, avec les malentendus qui ont pu paraitre l'arreter,
+les causes multiples qui l'ont precipite ou ralenti, ce serait faire
+l'histoire du siecle lui-meme. Un courant irresistible emporte notre
+societe a l'etude du vrai. Dans le roman, Balzac a ete le hardi et
+puissant novateur qui a mis l'observation du savant a la place de
+l'imagination du poete. Mais, au theatre, l'evolution semble plus lente.
+Aucun ecrivain illustre n'a encore formule l'idee nouvelle avec nettete.
+
+Certes, je ne dis point qu'il ne se soit pas produit des oeuvres
+excellentes, ou l'on trouve des caracteres savamment etudies, des
+verites hardies portees a la scene. Par exemple, je citerai certaines
+pieces de M. Dumas fils, dont je n'aime guere le talent, et de M. Emile
+Augier, qui est plus humain et plus puissant. Seulement, ce sont la des
+nains a cote de Balzac; le genie leur a manque pour fixer la formule.
+Ou qu'il faut dire, c'est qu'on ne sait jamais au juste ou un mouvement
+commence, parce que ce mouvement vient d'ordinaire de fort loin, et
+qu'il se confond avec le mouvement precedent, dont il est sorti. Le
+courant naturaliste a existe de tout temps, si l'on veut. Il n'apporte
+rien d'absolument neuf. Mais il est enfin entre dans une epoque qui lui
+est favorable, il triomphe et s'elargit, parce que l'esprit humain est
+arrive au point de maturite necessaire. Je ne nie donc pas le passe, je
+constate le present. La force du naturalisme est justement d'avoir des
+racines profondes dans notre litterature nationale, qui est faite de
+beaucoup de bon sens. Il vient des entrailles memes de l'humanite, il
+est d'autant plus fort qu'il a mis plus longtemps a grandir et qu'il se
+retrouve dans un plus grand nombre de nos chefs-d'oeuvre.
+
+Des faits se produisent, et je les signale. Croit-on qu'on aurait
+applaudi l'_Ami Fritz_ a la Comedie-Francaise, il y a vingt ans? Non,
+certes! Cette piece ou l'on mange tout le temps, ou l'amoureux parle
+un langage si familier, aurait revolte a la fois les classiques et les
+romantiques. Pour expliquer le succes, il faut convenir que les annees
+ont marche, qu'un travail secret s'est fait dans le public. Les
+peintures exactes qui repugnaient, seduisent aujourd'hui. La foule est
+gagnee et la scene se trouve libre a toutes les tentatives. Telle est la
+seule conclusion a tirer.
+
+Ainsi donc, voila ou nous en sommes. Pour mieux me faire entendre,
+j'insiste, je ne crains pas de me repeter, je resume ce que j'ai dit.
+Lorsqu'on examine de pres l'histoire de notre litterature dramatique,
+on y distingue plusieurs epoques nettement determinees. D'abord, il y a
+l'enfance de l'art, les farces et les mysteres du moyen age, de simples
+recitatifs dialogues, qui se developpaient au milieu d'une convention
+naive, avec une mise en scene et des decors primitifs. Peu a peu, les
+pieces se compliquent, mais d'une facon barbare, et lorsque Corneille
+apparait, il est surtout acclame parce qu'il se presente en novateur,
+qu'il epure la formule dramatique du temps et qu'il la consacre par son
+genie. Il serait tres interessant d'etudier, sur des documents, comment
+la formule classique s'est creee chez nous. Elle repondait a l'esprit
+social de l'epoque. Rien n'est solide en dehors de ce qui n'est pas
+bati sur des necessites. La tragedie a regne pendant deux siecles parce
+qu'elle satisfaisait exactement les besoins de ces siecles. Des genies
+de temperaments differents l'avaient appuyee de leurs chefs-d'oeuvre.
+Aussi, la voyons-nous s'imposer longtemps encore, meme lorsque des
+talents de second ordre ne produisent plus que des oeuvres inferieures.
+Elle avait la force acquise, elle continuait d'ailleurs a etre
+l'expression litteraire de la societe du temps, et rien n'aurait pu
+la renverser, si la societe elle-meme n'avait pas disparu. Apres
+la Revolution, apres cette perturbation profonde qui allait tout
+transformer et accoucher d'un monde nouveau, la tragedie agonise pendant
+quelques annees encore. Puis, la formule craque et le Romantisme
+triomphe, une nouvelle formule s'affirme. Il faut se reporter a la
+premiere moitie du siecle, pour avoir le sens exact de ce cri de
+liberte. La jeune societe etait dans le frisson de son enfantement. Les
+esprits surexcites, depayses, elargis violemment, restaient secoues
+d'une lievre dangereuse et le premier usage de la liberte conquise
+etait de se lamenter, de rever les aventures prodigieuses, les amours
+surhumains. On baillait aux etoiles, l'on se suicidait, reaction tres
+curieuse contre l'affranchissement social qui venait d'etre proclame
+au prix de tant de sang. Je m'en tiens a la litterature dramatique, je
+constate que le romantisme fut au theatre une simple emeute, l'invasion
+d'une bande victorieuse, qui entrait violemment sur la scene, tambours
+battants et drapeau deploye. Dans cette premiere heure, les combattants
+songerent surtout a frapper les esprits par une forme neuve; ils
+opposerent une rhetorique a une rhetorique, le moyen age a l'antiquite,
+l'exaltation de la passion a l'exaltation du devoir. Et ce fut tout, car
+les conventions sceniques ne firent que se deplacer, les personnages
+resterent des marionnettes autrement habillees, rien ne fut modifie
+que l'aspect exterieur et le langage. D'ailleurs, cela suffisait pour
+l'epoque. Il fallait prendre possession du theatre au nom de la liberte
+litteraire, et le romantisme s'acquitta de ce role insurrectionnel avec
+un eclat incomparable. Mais qui ne comprend aujourd'hui que son role
+devait se borner a cela. Est-ce que le romantisme exprime notre societe
+d'une facon quelconque, est-ce qu'il repond a un de nos besoins?
+Evidemment, non. Aussi est-il deja demode, comme un jargon que nous
+n'entendons plus. La litterature classique qu'il se flattait de
+remplacer, a vecu deux siecles, parce qu'elle etait basee sur l'etat
+social; mais lui, qui ne se basait sur rien, sinon sur la fantaisie de
+quelques poetes, ou si l'on veut sur une maladie passagere des esprits
+surmenes par les evenements historiques, devait fatalement disparaitre
+avec cette maladie. Il a ete l'occasion d'un magnifique epanouissement
+lyrique; ce sera son eternelle gloire. Seulement, aujourd'hui que
+l'evolution s'accomplit tout entiere, il est bien visible que le
+romantisme n'a ete que le chainon necessaire qui devait attacher la
+litterature classique a la litterature naturaliste. L'emeute est
+terminee, il s'agit de fonder un Etat solide. Le naturalisme decoule de
+l'art classique, comme la societe actuelle est basee sur les debris de
+la societe ancienne. Lui seul repond a notre etat social, lui seul a des
+racines profondes dans l'esprit de l'epoque; et il fournira la seule
+formule d'art durable et vivante, parce que cette formule exprimera la
+facon d'etre de l'intelligence contemporaine. En dehors de lui, il ne
+saurait y avoir pour longtemps que modes et fantaisies passageres. Il
+est, je le dis encore, l'expression du siecle, et pour qu'il perisse,
+il faudrait qu'un nouveau bouleversement transformat notre monde
+democratique.
+
+Maintenant, il reste a souhaiter une chose: la venue d'hommes de genie
+qui consacrent la formule naturaliste. Balzac s'est produit dans le
+roman, et le roman est fonde. Quand viendront les Corneille, les
+Moliere, les Racine, pour fonder chez nous un nouveau theatre? Il faut
+esperer et attendre.
+
+
+
+III
+
+Le temps semble deja loin ou le drame regnait en maitre. Il comptait a
+Paris cinq ou six theatres prosperes. La demolition des anciennes salles
+du boulevard du Temple a ete pour lui une premiere catastrophe. Les
+theatres ont du se disseminer, le public a change, d'autres modes sont
+venues. Mais le discredit ou le drame est tombe provient surtout de
+l'epuisement du genre, des pieces ridicules et ennuyeuses qui ont peu a
+peu succede aux oeuvres puissantes de 1830.
+
+Il faut ajouter le manque absolu d'acteurs nouveaux comprenant et
+interpretant ces sortes de pieces, car chaque formule dramatique qui
+disparait emporte avec elle ses interpretes. Aujourd'hui, le drame,
+chasse de scene en scene, n'a plus reellement a lui que l'Ambigu et le
+Theatre-Historique. A la Porte-Saint-Martin elle-meme, c'est a peine si
+on lui fait une petite place, entre deux pieces a grand spectacle.
+
+Certes, un succes de loin en loin ranime les courages. Mais la pente
+est fatale, le drame glisse a l'oubli; et, s'il parait vouloir
+parfois s'arreter dans sa chute, c'est pour rouler ensuite plus bas.
+Naturellement, les plaintes sont grandes. La queue romantique, surtout,
+est dans la desolation; elle jure bien haut qu'en dehors du drame,
+de son drame a elle, il n'y a pas de salut pour notre litterature
+dramatique. Je crois au contraire qu'il faut trouver une formule
+nouvelle, transformer le drame, comme les ecrivains de la premiere
+moitie du siecle ont transforme la tragedie. Toute la question est la.
+La bataille doit etre aujourd'hui entre le drame romantique et le drame
+naturaliste.
+
+Je designe par drame romantique toute piece qui se moque de la verite
+des faits et des personnages, qui promene sur les planches des pantins
+au ventre bourre de son, qui, sous le pretexte de je ne sais quel ideal,
+patauge dans le pastiche de Shakespeare et d'Hugo. Chaque epoque a sa
+formule, et notre formule n'est certainement pas celle de 1830. Nous
+sommes a un age de methode, de science experimentale, nous avons avant
+tout le besoin de l'analyse exacte. Ce serait bien peu comprendre
+la liberte conquise que de vouloir nous enfermer dans une nouvelle
+tradition. Le terrain est libre, nous pouvons revenir a l'homme et a la
+nature.
+
+Dernierement, on faisait de grands efforts pour ressusciter le drame
+historique. Rien de mieux. Un critique ne peut condamner d'un mot le
+choix des sujets historiques, malgre toutes ses preferences personnelles
+pour les sujets modernes. Je suis simplement plein de mefiance. Le
+patron sur lequel on taille chez nous ces sortes de pieces me fait peur
+a l'avance. Il faut voir comme on y traite l'histoire, quels singuliers
+personnages on y presente sous des noms de rois, de grands capitaines ou
+de grands artistes, enfin a quelle effroyable sauce on y accommode nos
+annales. Des que les auteurs de ces machines-la sont dans le passe, ils
+se croient tout permis, les invraisemblances, les poupees de carton, les
+sottises enormes, les barbouillages criards d'une fausse couleur locale.
+Et quelle etrange langue, Francois 1er parlant comme un mercier de la
+rue Saint-Denis, Richelieu ayant des mots de traitre du boulevard du
+Crime, Charlotte Corday pleurant avec des sentimentalites de petite
+ouvriere!
+
+Ce qui me stupefie, c'est que nos auteurs dramatiques ne paraissent
+pas se douter un instant que le genre historique est forcement le plus
+ingrat, celui ou les recherches, la conscience, le talent profond
+d'intuition et de resurrection sont le plus necessaires. Je comprends ce
+drame, lorsqu'il est traite par des poetes de genie ou par des hommes
+d'une science immense, capables de mettre devant les spectateurs
+toute une epoque debout, avec son air particulier, ses moeurs, sa
+civilisation; c'est la alors une oeuvre de divination ou de critique
+d'un interet profond.
+
+Mais je sais malheureusement ce que les partisans du drame historique
+veulent ressusciter: c'est uniquement le drame a panaches et a
+ferraille, la piece a grand spectacle et a grands mots, la piece
+menteuse faisant la parade devant la foule, une parade grossiere qui
+attriste les esprits justes. Et je me mefie. Je crois que toute cette
+antiquaille est bonne a laisser dans notre musee dramatique, sous une
+pieuse couche de poussiere.
+
+Sans doute, il y a de grands obstacles aux tentatives originales. On
+se heurte contre les hypocrisies de la critique et contre la longue
+education de sottise faite a la foule. Cette foule, qui commence a rire
+des enfantillages de certains melodrames, se laisse toujours prendre aux
+tirades sur les beaux sentiments. Mais les publics changent; le public
+de Shakespeare, le public de Moliere ne sont plus les notres. Il faut
+compter sur le mouvement des esprits, sur le besoin de realite qui
+grandit partout. Les derniers romantiques ont beau repeter que le public
+veut ceci, que le public ne veut pas cela: il viendra un jour ou le
+public voudra la verite.
+
+
+
+IV
+
+Toutes les formules anciennes, la formule classique, la formule
+romantique, sont basees sur l'arrangement et sur l'amputation
+systematiques du vrai. On a pose en principe que le vrai est indigne;
+et on essaye d'en tirer une essence, une poesie, sous le pretexte qu'il
+faut expurger et agrandir la nature. Jusqu'a present, les differentes
+ecoles litteraires ne se sont battues que sur la question de savoir de
+quel deguisement on devait habiller la verite, pour qu'elle n'eut pas
+l'air d'une devergondee en public. Les classiques avaient adopte le
+peplum, les romantiques ont fait une revolution pour imposer la cotte de
+maille et le pourpoint. Au fond, ce changement de toilette importe peu,
+le carnaval de la nature continue. Mais, aujourd'hui, les naturalistes
+arrivent et declarent que le vrai n'a pas besoin de draperies; il doit
+marcher dans sa nudite. La, je le repete, est la querelle.
+
+Certes, les ecrivains de quelque jugement comprennent parfaitement que
+la tragedie et le drame romantique sont morts. Seulement, le plus grand
+nombre sont tres troubles en songeant a la formule encore vague de
+demain. Est-ce que serieusement la verite leur demande de faire le
+sacrifice de la grandeur, de la poesie, du souffle epique qu'ils ont
+l'ambition de mettre dans leurs pieces? Est-ce que le naturalisme exige
+d'eux qu'ils rapetissent de toutes parts leur horizon et qu'ils ne
+risquent plus un seul coup d'aile dans le ciel de la fantaisie?
+
+Je vais tacher de repondre. Mais, auparavant, il faut determiner les
+procedes que les idealistes emploient pour hausser leurs oeuvres a la
+poesie. Ils commencent par reculer au fond des ages le sujet qu'ils ont
+choisi. Cela leur fournit des costumes et rend le cadre assez vague pour
+leur permettre tous les mensonges. Ensuite, ils generalisent au lieu
+d'individualiser; leurs personnages ne sont plus des etres vivants, mais
+des sentiments, des arguments, des passions deduites et raisonnees. Le
+cadre faux veut des heros de marbre ou de carton. Un homme en chair et
+en os, avec son originalite propre, detonnerait d'une facon criarde au
+milieu d'une epoque legendaire. Aussi voit-on les personnages d'une
+tragedie ou d'un drame romantique se promener, raidis dans une altitude,
+l'un representant le devoir, l'autre le patriotisme, un troisieme la
+superstition, un quatrieme l'amour maternel; et ainsi de suite, toutes
+les idees abstraites y passent a la file. Jamais l'analyse complete
+d'un organisme, jamais un personnage dont les muscles et le cerveau
+travaillent comme dans la nature.
+
+Ce sont donc la les procedes auxquels les ecrivains tournes vers
+l'epopee ne veulent pas renoncer. Toute la poesie, pour eux, est dans
+le passe et dans l'abstraction, dans l'idealisation des faits et des
+personnages. Des qu'on les met en face de la vie quotidienne, des qu'ils
+ont devant eux le peuple qui emplit nos rues, ils battent des paupieres,
+ils balbutient, effares, ne voyant plus clair, trouvant tout tres laid
+et indigne de l'art. A les entendre, il faut que les sujets entrent dans
+les mensonges de la legende, il faut que les hommes se petrifient
+et tournent a l'etat de statue, pour que l'artiste puisse enfin les
+accepter et les accommoder a sa guise.
+
+Or, c'est a ce moment que les naturalistes arrivent et disent tres
+carrement que la poesie est partout, en tout, plus encore dans le
+present et le reel que dans le passe et l'abstraction. Chaque fait, a
+chaque heure, a son cote poetique et superbe. Nous coudoyons des
+heros autrement grands et puissants que les marionnettes des faiseurs
+d'epopee. Pas un dramaturge, dans ce siecle, n'a mis debout des figures
+aussi hautes que le baron Hulot, le vieux Grandet, Cesar Birotteau, et
+tous les autres personnages de Balzac, si individuels et si vivants.
+Aupres de ces creations geantes et vraies, les heros grecs ou romains
+grelottent, les heros du moyen age tombent sur le nez comme des soldats
+de plomb.
+
+Certes, a cette heure, devant les oeuvres superieures produites par
+l'ecole naturaliste, des oeuvres de haut vol, toutes vibrantes de vie,
+il est ridicule et faux de parquer la poesie dans je ne sais quel temple
+d'antiquailles, parmi les toiles d'araignee. La poesie coule a plein
+bord dans tout ce qui existe, d'autant plus large qu'elle est plus
+vivante. Et j'entends donner a ce mot de poesie toute sa valeur, ne pas
+en enfermer le sens entre la cadence de deux rimes, ni au fond d'une
+chapelle etroite de reveurs, lui restituer son vrai sens humain, qui est
+de signifier l'agrandissement et l'epanouissement de toutes les verites.
+
+Prenez donc le milieu contemporain, et tachez d'y faire vivre des
+hommes: vous ecrirez de belles oeuvres. Sans doute, il faut un effort,
+il faut degager du pele-mele de la vie la formule simple du naturalisme.
+La est la difficulte, faire grand avec des sujets et des personnages
+que nos yeux, accoutumes au spectacle de chaque jour, ont fini par voir
+petits. Il est plus commode, je le sais, de presenter une marionnette au
+public, d'appeler la marionnette Charlemagne et de la gonfler a un tel
+point de tirades, que le public s'imagine avoir vu un colosse; cela
+est plus commode que de prendre un bourgeois de notre epoque, un homme
+grotesque et mal mis et d'en tirer une poesie sublime, d'en faire, par
+exemple, le pere Goriot, le pere qui donne ses entrailles a ses filles,
+une figure si enorme de verite et d'amour, qu'aucune litterature ne peut
+en offrir une pareille.
+
+Rien n'est aise comme de travailler sur des patrons, avec des formules
+connues; et les heros, dans le gout classique ou romantique, coutent
+si peu de besogne, qu'on les fabrique a la douzaine. C'est un article
+courant dont notre litterature est encombree. Au contraire, l'effort
+devient tres dur, lorsqu'on veut un heros reel, savamment analyse,
+debout et agissant. Voila sans doute pourquoi le naturalisme terrifie
+les auteurs habitues a pecher des grands hommes dans l'eau trouble de
+l'histoire. Il leur faudrait fouiller l'humanite trop profondement,
+apprendre la vie, aller droit a la grandeur reelle et la mettre en
+oeuvre d'une main puissante. Et qu'on ne nie pas cette poesie vraie
+de l'humanite; elle a ete degagee dans le roman, elle peut l'etre au
+theatre; il n'y a la qu'une adaptation a trouver.
+
+Je suis tourmente par une comparaison qui me poursuit et dont je me
+debarrasserai ici. On vient de jouer pendant de longs mois, a l'Odeon,
+_les Danicheff_, une piece dont l'action se passe en Russie; elle a
+eu chez nous un tres vif succes, seulement elle est si mensongere,
+parait-il, si pleine de grossieres invraisemblances, que l'auteur, qui
+est Russe, n'a pas meme ose la faire representer dans son pays. Que
+pensez-vous de cette oeuvre qu'on applaudit a Paris et qui serait
+sifflee a Saint-Petersbourg? Eh bien! imaginez un instant que les
+Romains puissent ressusciter et qu'on represente devant eux Rome
+vaincue. Entendez-vous leurs eclats de rire? croyez-vous que la piece
+irait jusqu'au bout? Elle leur semblerait un veritable carnaval, elle
+sombrerait sous un immense ridicule. Et il en est ainsi de toutes les
+pieces historiques, aucune ne pourrait etre jouee devant les societes
+qu'elles ont la pretention de peindre. Etrange theatre, alors, qui n'est
+possible que chez des etrangers, qui est base sur la disparition
+des generations dont il s'occupe, qui vit d'erreurs au point d'etre
+seulement bon pour des ignorants!
+
+L'avenir est au naturalisme. On trouvera la formule, on arrivera
+a prouver qu'il y a plus de poesie dans le petit appartement d'un
+bourgeois que dans tous les palais vides et vermoulus de l'histoire; on
+finira meme par voir que tout se rencontre dans le reel, les fantaisies
+adorables, echappees du caprice et de l'imprevu, et les idylles, et les
+comedies, et les drames. Quand le champ sera retourne, ce qui semble
+inquietant et irrealisable aujourd'hui, deviendra une besogne facile.
+
+Certes, je ne puis me prononcer sur la forme que prendra le drame de
+demain; c'est au genie qu'il faut laisser le soin de parler. Mais je me
+permettrai pourtant d'indiquer la voie dans laquelle j'estime que notre
+theatre s'engagera.
+
+Il s'agit d'abord de laisser la le drame romantique. Il serait
+desastreux de lui prendre ses procedes d'outrance, sa rhetorique, sa
+theorie de l'action quand meme, aux depens de l'analyse des caracteres.
+Les plus beaux modeles du genre ne sont, comme on l'a dit, que des
+operas a grand spectacle. Je crois donc qu'on doit remonter jusqu'a
+la tragedie, non pas, grand Dieu! pour lui emprunter davantage sa
+rhetorique, son systeme de confidents, de declamation, de recits
+interminables; mais pour revenir a la simplicite de l'action et a
+l'unique etude psychologique et physiologique des personnages. Le cadre
+tragique ainsi entendu est excellent: un fait se deroulant dans
+sa realite et soulevant chez les personnages des passions et des
+sentiments, dont l'analyse exacte serait le seul interet de la piece. Et
+cela dans le milieu contemporain, avec le peuple qui nous entoure.
+
+Mon continuel souci, mon attente pleine d'angoisse est donc de
+m'interroger, de me demander lequel de nous va avoir la force de se
+lever tout debout et d'etre un homme de genie. Si le drame naturaliste
+doit etre, un homme de genie seul peut l'enfanter. Corneille et Racine
+ont fait la tragedie. Victor Hugo a fait le drame romantique. Ou donc
+est l'auteur encore inconnu qui doit faire le drame naturaliste! Depuis
+quelques annees, les tentatives n'ont pas manque. Mais, soit que le
+public ne fut pas mur, soit plutot qu'aucun des debutants n'eut le large
+souffle necessaire, pas une de ces tentatives n'a eu encore de resultat
+decisif.
+
+En ces sortes de combats, les petites victoires ne signifient rien; il
+faut des triomphes, accablant les adversaires, gagnant la foule a la
+cause. Devant un homme vraiment fort, les spectateurs plieraient les
+epaules. Puis, cet homme apporterait le mot attendu, la solution du
+probleme, la formule de la vie reelle sur la scene, en la combinant avec
+la loi d'optique necessaire au theatre. Il realiserait enfin ce que
+les nouveaux venus n'ont pu trouver encore: etre assez habile ou assez
+puissant pour s'imposer, rester assez vrai pour que l'habilete ne le
+conduisit pas au mensonge.
+
+Et quelle place immense ce novateur prendrait dans notre litterature
+dramatique! Il serait au sommet. Il batirait son monument au milieu du
+desert de mediocrite que nous traversons, parmi les bicoques de boue et
+de crachat dont on seme au jour le jour nos scenes les plus illustres.
+Il devrait tout remettre en question et tout refaire, balayer les
+planches, creer un monde, dont il prendrait les elements dans la vie,
+en dehors des traditions. Parmi les reves d'ambition que peut faire un
+ecrivain a notre epoque, il n'en est certainement pas de plus vaste. Le
+domaine du roman est encombre; le domaine du theatre est libre. A cette
+heure, en France, une gloire imperissable attend l'homme de genie qui,
+reprenant l'oeuvre de Moliere, trouvera en plein dans la realite la
+comedie vivante, le drame vrai de la societe moderne.
+
+
+
+LE DON
+
+Je parlerai de ce fameux don du theatre, dont il est si souvent
+question.
+
+On connait la theorie. L'auteur dramatique est un homme predestine qui
+nait avec une etoile au front. Il parle, les foules le reconnaissent
+et s'inclinent. Dieu l'a petri d'une matiere rare et particuliere.
+Son cerveau a des cases en plus. Il est le dompteur qui apporte une
+electricite dans le regard. Et ce don, cette flamme divine est d'une
+qualite si precieuse, qu'elle ne descend et ne brule que sur quelques
+tetes choisies, une douzaine au plus par generation.
+
+Cela fait sourire. Voyez-vous l'auteur dramatique transforme en oint
+du Seigneur! J'ignore pourquoi, par decret, on n'autoriserait pas nos
+vaudevillistes et nos dramaturges a porter un costume de pontifes pour
+les differencier de la foule. Comme ce monde du theatre gratte et
+exaspere la vanite! Il n'y a pas que les comediens qui se haussent sur
+les planches et se donnent en continuel spectacle. Voila les auteurs
+dramatiques gagnes par cette fievre. Ils veulent etre exceptionnels, ils
+ont des secrets comme les francs-macons, ils levent les epaules de pitie
+quand un profane touche a leur art, ils declarent modestement qu'ils
+ont un genie particulier; mon Dieu! oui, eux-memes ne sauraient dire
+pourquoi ils ont ce talent, c'est comme cela, c'est le ciel qui l'a
+voulu. On peut chercher a leur derober leur secret; peine inutile, le
+travail, qui mene a tout, ne mene pas a la science du theatre. Et la
+critique moutonniere accredite cette belle croyance-la, fait ce joli
+metier de decourager les travailleurs.
+
+Voyons, il faudrait s'entendre. Dans tous les arts, le don est
+necessaire. Le peintre qui n'est pas doue, ne fera jamais que des
+tableaux tres mediocres; de meme le sculpteur, de meme le musicien.
+Parmi la grande famille des ecrivains, il nait des philosophes, des
+historiens, des critiques, des poetes, des romanciers; je veux dire
+des hommes que leurs aptitudes personnelles poussent plutot vers la
+philosophie, l'histoire, la critique, la poesie, le roman. Il y a la une
+vocation, comme dans les metiers manuels. Au theatre aussi il faut le
+don, mais il ne le faut pas davantage que dans le roman, par exemple.
+Remarquez que la critique, toujours inconsequente, n'exige pas le don
+chez le romancier. Le commissionnaire du coin ferait un roman, que cela
+n'etonnerait personne; il serait dans son droit. Mais, lorsque Balzac se
+risquait a ecrire une piece, c'etait un soulevement general; il n'avait
+pas le droit de faire du theatre, et la critique le traitait en
+veritable malfaiteur.
+
+Avant d'expliquer cette stupefiante situation faite aux auteurs
+dramatiques, je veux poser deux points avec nettete. La theorie du don
+du theatre entrainerait deux consequences: d'abord, il y aurait un
+absolu dans l'art dramatique; ensuite, quiconque serait doue deviendrait
+a peu pres infaillible.
+
+Le theatre! voila l'argument de la critique. Le theatre est ceci, le
+theatre est cela. Eh! bon Dieu! je ne cesserai de le repeter, je vois
+bien des theatres, je ne vois pas le theatre. Il n'y a pas d'absolu,
+jamais! dans aucun art! S'il y a un theatre, c'est qu'une mode l'a cree
+hier et qu'une mode l'emportera demain. On met en avant la theorie que
+le theatre est une synthese, que le parfait auteur dramatique doit dire
+en un mot ce que le romancier dit en une page. Soit! notre formule
+dramatique actuelle donne raison a celle theorie. Mais que fera-t-on
+alors de la formule dramatique du dix-septieme siecle, de la
+tragedie, ce developpement purement oratoire? Est-ce que les discours
+interminables que l'on trouve dans Racine et dans Corneille sont de la
+synthese? Est-ce que surtout le fameux recit de Theramene est de la
+synthese? On pretend qu'il ne faut pas de description au theatre;
+en voila pourtant une, et d'une belle longueur, et dans un de nos
+chefs-d'oeuvre.
+
+Ou est donc le theatre? Je demande a le voir, a savoir comment il est
+fait et quelle figure il a. Vous imaginez-vous nos tragiques et nos
+comiques d'il y a deux siecles en face de nos drames et de nos comedies
+d'aujourd'hui? Ils n'y comprendraient absolument rien. Cette fievre
+cabriolante, cette synthese qui sautille en petites phrases nerveuses,
+tout cet art bache et poussif leur semblerait de la folie pure. De meme
+que si un de nos auteurs s'avisait de reprendre l'ancienne formule, on
+le plaisanterait comme un homme qui monterait en coucou pour aller a
+Versailles. Chaque generation a son theatre, voila la verite. J'aurais
+la partie trop belle, si je comparais maintenant les theatres etrangers
+avec le notre. Admettez que Shakespeare donne aujourd'hui ses
+chefs-d'oeuvre a la Comedie-Francaise; il serait siffle de la belle
+facon. Le theatre russe est impossible chez nous, parce qu'il a trop
+de saveur originale. Jamais nous n'avons pu acclimater Schiller. Les
+Espagnols, les Italiens ont egalement leurs formules. Il n'y a que nous
+qui, depuis un demi-siecle, nous soyons mis a fabriquer des pieces
+d'exportation, qui peuvent etre jouees partout, parce qu'elles n'ont
+justement pas d'accent et qu'elles ne sont que de jolies mecaniques bien
+construites.
+
+Du moment ou l'absolu n'existe pas dans un art, le don prend un
+caractere plus large et plus souple. Mais ce n'est pas tout:
+l'experience de chaque jour nous prouve que les auteurs qui ont ce
+fameux don, n'en produisent pas moins, de temps a autre, des pieces tres
+mal faites et qui tombent. Il parait que le don sommeille par instants.
+Il est inutile de citer des exemples. Tout d'un coup, l'auteur le plus
+adroit, le plus vigoureux, le plus respecte du public, accouche d'une
+oeuvre non seulement mediocre, mais qui ne se lient meme pas debout.
+Voila le dieu par terre. Et si l'on frequente le monde des coulisses,
+c'est bien autre chose. Interrogez un directeur, un comedien, un auteur
+dramatique: ils vous repondront qu'ils n'entendent rien du tout au
+theatre. On siffle les scenes sur lesquelles ils comptaient, on
+applaudit celles qu'ils voulaient couper la veille de la premiere
+representation. Toujours, ils marchent dans l'inconnu, au petit bonheur.
+Leur vie est faite de hasards. Ce qui reussit la, echoue ailleurs; un
+soir, un mot porte, le lendemain il ne fait aucun effet. Pas une regle,
+pas une certitude, la nuit complete.
+
+Que vient-on alors nous parler de don, et donner au don une importance
+decisive, lorsqu'il n'y a pas une formule stable et lorsque les mieux
+doues ne sont encore que des ecoliers, qui ont du bonheur un jour et qui
+n'en ont plus le lendemain! Je sais bien qu'il y a un criterium commode
+pour la critique: une piece reussit, l'auteur a le don; elle tombe,
+l'auteur n'a pas le don. Vraiment c'est la une facon de s'en tirer a bon
+compte. Musset n'avait certainement pas le don au degre ou le possede M.
+Sardou; qui hesiterait pourtant entre les deux repertoires? Le don est
+une invention toute moderne. Il est ne avec notre mecanique theatrale.
+Quand on fait bon marche de la langue, de la verite, des observations,
+de la creation d'ames originales, on en arrive fatalement a mettre
+au-dessus de tout l'art de l'arrangement, la pratique materielle. Ce
+sont nos comedies d'intrigue, avec leurs complications sceniques, qui
+ont donne cette importance au metier. Mais, sans compter que la formule
+change selon les evolutions litteraires, est-ce que le genie de nos
+classiques, de Moliere et de Corneille, est dans ce metier? Non, mille
+fois non! Ce qu'il faut dire, c'est que le theatre est ouvert a toutes
+les tentatives, a la vaste production humaine. Ayez le don, mais ayez
+surtout du talent. _On ne badine pas avec l'amour_ vivra, tandis que
+j'ai grand'peur pour les _Bourgeois de Pont-Arcy._
+
+Maintenant, voyons ce qui peut donner le change a la critique et la
+rendre si severe pour les tentatives dramatiques qui echouent. Examinons
+d'abord ce qui se passe, lorsqu'un romancier publie un roman et
+lorsqu'un auteur dramatique fait jouer une piece.
+
+Voila le volume en vente. J'admets que le romancier y ait fait une etude
+originale, dont l'aprete doive blesser le public. Dans les premiers
+temps, le succes est mediocre. Chaque lecteur, chez lui, les pieds sur
+les chenets, se fache plus ou moins. Mais s'il a le droit de bruler son
+exemplaire, il ne peut bruler l'edition. On ne tue pas un livre. Si le
+livre est fort, chaque jour il gagnera a l'auteur des sympathies. Ce
+sera un proselytisme lent, mais invincible. Et, un beau matin, le roman
+dedaigne, le roman conspue, aura vaincu et prendra de lui-meme la haute
+place a laquelle il a droit.
+
+Au contraire, on joue la piece. L'auteur dramatique y a risque, comme
+le romancier, des nouveautes de forme et de fond. Les spectateurs se
+fachent, parce que ces nouveautes les derangent. Mais ils ne sont plus
+chez eux, isoles; ils sont en masse, quinze cents a deux mille; et du
+coup, sous les huees, sous les sifflets, ils tuent la piece. Des lors,
+il faudra des circonstances extraordinaires pour que cette piece
+ressuscite et soit reprise devant un autre public, qui cassera le
+jugement du premier, s'il y a lieu. Au theatre, il faut reussir
+sur-le-champ; on n'a pas a compter sur l'education des esprits, sur
+la conquete lente des sympathies. Ce qui blesse, ce qui a une saveur
+inconnue, reste sur le carreau, et pour longtemps, si ce n'est pour
+toujours.
+
+Ce sont ces conditions differentes qui, aux yeux de la critique, ont
+grandi si demesurement l'importance du don au theatre. Mon Dieu! dans le
+roman, soyez ou ne soyez pas doue, faites mauvais si cela vous amuse,
+puisque vous ne courez pas le risque d'etre etrangle. Mais, au theatre,
+mefiez-vous, ayez un talisman, soyez sur de prendre le public par des
+moyens connus; autrement, vous etes un maladroit, et c'est bien fait si
+vous restez par terre. De la, la necessite du succes immediat, cette
+necessite qui rabaisse le theatre, qui tourne l'art dramatique au
+procede, a la recette, a la mecanique. Nous autres romanciers, nous
+demeurons souriants au milieu des clameurs que nous soulevons.
+Qu'importe! nous vivrons quand meme, nous sommes superieurs aux coleres
+d'en bas. L'auteur dramatique frissonne; il doit menager chacun; il
+coupe un mot; remplace une phrase; il masque ses intentions, cherche
+des expedients pour duper son monde, en somme, il pratique un art de
+ficelles, auquel les plus grands ne peuvent se soustraire.
+
+Et le don arrive. Seigneur! avoir le don et ne pas etre siffle! On
+devient superstitieux, on a son etoile. Puis, l'insucces ou le succes
+brutal de la premiere representation deforme tout. Les spectateurs
+reagissent les uns sur les autres. On porte aux nues des oeuvres
+mediocres, on jette au ruisseau des oeuvres estimables. Mille
+circonstances modifient le jugement. Plus tard, on s'etonne, on ne
+comprend plus. Il n'y a pas de verdict passionne ou la justice soit plus
+rare.
+
+C'est le theatre. Et il parait que, si defectueuse et si dangereuse que
+soit cette forme de l'art, elle a une puissance bien grande, puisqu'elle
+enrage tant d'ecrivains. Ils y sont attires par l'odeur de bataille, par
+le besoin de conquerir violemment le public. Le pis est que la critique
+se fache. Vous n'avez pas le don, allez-vous-en. Et elle a dit
+certainement cela a Scribe, quand il a ete siffle, a ses debuts; elle
+l'a repete a M. Sardou, a l'epoque de la _Taverne des etudiants_; elle
+jette ce cri dans les jambes de tout nouveau venu, qui arrive avec une
+personnalite. Ce fameux don est le passe-port des auteurs dramatiques.
+Avez-vous le don? Non. Alors, passez au large, ou nous vous mettons une
+balle dans la tete.
+
+J'avoue que je remplis d'une tout autre maniere mon role de critique. Le
+don me laisse assez froid. Il faut qu'une figure ait un nez pour etre
+une figure; il faut qu'un auteur dramatique sache faire une piece pour
+etre un auteur dramatique, cela va de soi. Mais que de marge ensuite!
+Puis, le succes ne signifie rien. _Phedre_ est tombee a la premiere
+representation. Des qu'un auteur apporte une nouvelle formule, il
+blesse le public, il y a bataille sur son oeuvre. Dans dix ans, on
+l'applaudira.
+
+Ah! si je pouvais ouvrir toutes grandes les portes des theatres a
+la jeunesse, a l'audace, a ceux qui ne paraissent pas avoir le don
+aujourd'hui et qui l'auront peut-etre demain, je leur dirais d'oser
+tout, de nous donner de la verite et de la vie, de ce sang nouveau dont
+notre litterature dramatique a tant besoin! Cela vaudrait mieux que de
+se planter devant nos theatres, une ferule de magister a la main, et de
+crier: "Au large!" aux jeunes braves qui ne procedent ni de Scribe ni de
+M. Sardou. Fichu metier, comme disent les gendarmes, quand ils ont une
+corvee a faire.
+
+
+
+LES JEUNES
+
+J'ai entendu dire un jour a un faiseur, ouvrier tres adroit en mecanique
+theatrale: "On nous parle toujours de l'originalite des jeunes; mais
+quand un jeune fait une piece, il n'y a pas de ficelle usee qu'il
+n'emploie, il entasse toutes les combinaisons demodees dont nous ne
+voulons plus nous-memes." Et, il faut bien le confesser, cela est
+vrai. J'ai remarque moi-meme que les plus audacieux des debutants
+s'embourbaient profondement dans l'orniere commune.
+
+D'ou vient donc cet avortement a peu pres general? On a vingt ans, on
+part pour la conquete des planches, on se croit tres hardi et tres neuf;
+et pas du tout, lorsqu'on a accouche d'un drame ou d'une comedie, il
+arrive presque toujours qu'on a pille le repertoire de Scribe ou de M.
+d'Ennery. C'est tout au plus si, par maladresse, on a reussi a defigurer
+les situations qu'on leur a prises. Et j'insiste sur l'innocence
+parfaite de ces plagiats, on s'imagine de tres bonne foi avoir tente un
+effort considerable d'originalite.
+
+Les critiques qui font du theatre une science et qui proclament la
+necessite absolue de la mecanique theatrale, expliqueront le fait en
+disant qu'il faut etre ecolier avant d'etre maitre. Pour eux, il est
+fatal qu'on passe par Scribe et M. d'Ennery, si l'on veut un jour
+connaitre toutes les finesses du metier. On etudie naturellement dans
+leurs oeuvres le code des traditions. Meme les critiques dont je parle
+croiront tirer de cette imitation inconsciente un argument decisif en
+faveur de leurs theories: ils diront que le theatre est a un tel point
+une pure affaire de charpente, que les debutants, malgre eux, commencent
+presque toujours par ramasser les vieilles poutres abandonnees pour en
+faire une carcasse a leurs oeuvres.
+
+Quant a moi, je tire de l'aventure des reflexions tout autres. Je
+demande pardon si je me mets en scene; mais j'estime que les meilleures
+observations sont celles que l'on fait sur soi. Pourquoi, lorsqu'a vingt
+ans je revais des plans de drames et de comedies, ne trouvais-je jamais
+que des coups de theatre las de trainer partout? Pourquoi une idee de
+piece se presentait-elle toujours a moi avec des combinaisons connues,
+une convention qui sentait le monde des planches? La reponse est simple:
+j'avais deja l'esprit infecte par les pieces que j'avais vu jouer,
+je croyais deja a mon insu que le theatre est un coin a part, ou les
+actions et les paroles prennent forcement une deviation reglee d'avance.
+
+Je me souviens de ma jeunesse passee dans une petite ville. Le theatre
+jouait trois fois par semaine, et j'en avais la passion. Je ne dinais
+pas pour etre le premier a la porte, avant l'ouverture des bureaux.
+C'est la, dans cette salle etroite, que pendant cinq ou six ans j'ai
+vu defiler tout le repertoire du Gymnase et de la Porte-Saint-Martin.
+Education deplorable et dont je sens toujours en moi l'empreinte
+ineffacable. Maudite petite salle! j'y ai appris comment un personnage
+doit entrer et sortir; j'y ai appris la symetrie des coups de scene, la
+necessite des roles sympathiques et moraux, tous les escamotages de
+la verite, grace a un geste ou a une tirade; j'y ai appris ce code
+complique de la convention, cet arsenal des ficelles qui a fini par
+constituer chez nous ce que la critique appelle de ce mot absolu "le
+theatre". J'etais sans defense alors, et j'emmagasinais vraiment de
+jolies choses dans ma cervelle.
+
+On ne saurait croire l'impression enorme que produit le theatre sur une
+intelligence de collegien echappe. On est tout neuf, on se faconne la
+comme une cire molle. Et le travail sourd qui se fait en vous, ne tarde
+pas a vous imposer cet axiome: la vie est une chose, le theatre en est
+une autre. De la, cette conclusion: quand on veut faire du theatre, il
+s'agit d'oublier la vie et de manoeuvrer ses personnages d'apres une
+tactique particuliere, dont on apprend les regles.
+
+Allez donc vous etonner ensuite si les debutants ne lancent pas des
+pieces originales! Ils sont deflores par dix ans de representations
+subies. Quand ils evoquent l'idee de theatre, toute une longue suite de
+vaudevilles et de melodrames defilent et les ecrasent. Ils ont dans le
+sang la tradition. Pour se degager de cette education abominable, il
+leur faut de longs efforts. Certes, je crois qu'un garcon qui n'aurait
+jamais mis les pieds dans une salle de spectacle, serait beaucoup
+plus pres d'un chef-d'oeuvre qu'un garcon dont l'intelligence a recu
+l'empreinte de cent representations successives.
+
+Et l'on surprend tres bien la comment la convention theatrale se forme.
+C'est une autre langue que l'on apprend a parler. Dans les familles
+riches, on a une gouvernante anglaise ou allemande qui est chargee de
+parler sa langue aux enfants, pour que ceux-ci l'apprennent sans meme
+s'en apercevoir. Eh bien, c'est de cette facon que se transmet la
+convention theatrale. A notre insu, nous l'admettons comme une chose
+courante et naturelle. Elle nous prend tout jeunes et ne nous lache
+plus. Cela nous semble necessaire qu'on agisse autrement sur les
+planches que dans la vie de tous les jours. Nous en arrivons meme a
+marquer certains faits comme appartenant specialement au theatre. "Ca,
+c'est du theatre", disons-nous, tellement nous distinguons entre ce qui
+est et ce que nous avons accepte.
+
+Le pis est que cette phrase: "Ca, c'est du theatre", prouve a quel point
+de simple facture nous avons rabaisse notre scene nationale. Est-ce que
+du temps de Moliere et de Racine, un critique aurait ose louer leurs
+chefs-d'oeuvre, en disant: "C'est du theatre"? Aujourd'hui, quand on dit
+qu'une piece est du theatre, il n'y a plus qu'a tirer l'echelle. C'est,
+je le repete une fois encore, que l'intrigue et la charpente priment
+tout, dans notre litterature dramatique. Le code theatral que le gout
+public impose n'a pas cent ans de date, et j'enrage lorsque j'entends
+qu'on le donne comme une loi revelee, a jamais immuable, qui a toujours
+ete et qui sera toujours. Si l'on se contentait de voir dans ce pretendu
+code une formule passagere qu'une autre formule remplacera demain, rien
+ne serait plus juste, et il n'y aurait pas a se facher.
+
+D'ailleurs, on peut bien accorder que la formule en question, celle qui
+agonise en ce moment, a ete inventee par des hommes d'habilete et de
+gout. En voyant le succes europeen qu'elle a eu, ils ont pu croire un
+instant qu'ils avaient decouvert "le theatre", le seul, l'unique. Toutes
+les nations voisines, depuis cinquante ans, ont pille notre repertoire
+moderne et n'ont guere vecu que de nos miettes dramatiques. Cela vient
+de ce que la formule de nos dramaturges et de nos vaudevillistes
+convient aux foules, qu'elle les prend par la curiosite et l'interet
+purement physique. En outre, c'est la une litterature legere, d'une
+digestion facile, qui ne demande pas un grand effort pour etre comprise.
+Le roman feuilleton a eu un pareil succes en Europe.
+
+Certes, il ne faut pas etre fier, selon moi, de l'engouement de la
+Russie et de l'Angleterre, par exemple, pour nos pieces actuelles. Ces
+pays nous empruntent aussi les modes de nos femmes, et l'on sait que ce
+ne sont pas nos meilleurs ecrivains qui y sont applaudis. Est-ce que
+jamais les Russes et les Anglais ont eu l'idee de traduire notre
+repertoire classique? Non; mais ils raffolent de nos operettes. Je le
+dis encore, le succes en Europe de nos pieces modernes vient justement
+de leurs qualites moyennes: un jeu de bascule heureux, un rebus qu'on
+donne a dechiffrer, un joujou a la mode d'un maniement facile pour
+toutes les intelligences et toutes les nationalites.
+
+D'ailleurs, c'est chez les etrangers eux-memes que j'irai choisir
+aujourd'hui mon dernier argument contre cette idee fausse d'un absolu
+quelconque dans l'art dramatique. Il faut connaitre le theatre russe et
+le theatre anglais. Rien d'aussi different, rien d'aussi contraire a
+l'idee balancee et rythmique que nous nous faisons en France d'une
+piece. La litterature russe compte quelques drames superbes, qui se
+developpent avec une originalite d'allures des plus caracteristiques:
+et je n'ai pas a dire quelle violence, quel genie libre regne dans le
+theatre anglais. Il est vrai, nous avons infecte ces peuples de notre
+joli joujou a la Scribe, mais leurs theatres nationaux n'en sont pas
+moins la pour nous montrer ce qu'on peut oser.
+
+En tout cas, les chefs-d'oeuvre dramatiques des autres nations prouvent
+que notre theatre contemporain, loin d'etre une formule absolue, n'est
+qu'un enfant batard et bien peigne. Il est l'expression d'une decadence,
+il a perdu toutes les rudesses du genie et ne se sauve que par les
+graces d'une facture adroite. Aussi est-il grand temps de le retremper
+aux sources de l'art, dans l'etude de l'homme et, dans le respect de la
+realite.
+
+Un de mes bons amis me faisait des confidences dernierement. Il a ecrit
+plus de dix romans, il marche librement dans un livre, et il me disait
+que le theatre le faisait trembler, lui qui pourtant n'est pas un
+timide. C'est que son education dramatique le gene et le trouble, des
+qu'il veut aborder une piece. Il voit les coups de scene connus, il
+entend les repliques d'usage, il a la cervelle tellement pleine de ce
+monde de carton, qu'il n'ose faire un effort pour se debarrasser et etre
+lui. Tout ce public qu'il evoque en imagination, les yeux braques sur
+la scene, le jour ou l'on jouera son oeuvre, l'effare au point qu'il
+devient imbecile et qu'il se sent glisser aux banalites applaudies. Il
+lui faudrait tout oublier.
+
+
+
+LES DEUX MORALES
+
+La morale qui se degage de notre theatre contemporain, me cause toujours
+une bien grande surprise. Rien n'est singulier comme la formation de
+ces deux mondes si tranches, le monde litteraire et le monde vivant;
+on dirait deux pays ou les lois, les moeurs, les sentiments, la langue
+elle-meme, offrent de radicales differences. Et la tradition est telle
+que cela ne choque personne; au contraire, on s'effare, on crie au
+mensonge et au scandale, quand un homme ose s'apercevoir de cette
+anomalie et affiche la pretention de vouloir qu'une meme philosophie
+sorte du mouvement social et du mouvement litteraire.
+
+Je prendrai un exemple, pour etablir nettement l'etat des choses. Nous
+sommes au theatre ou dans un roman. Un jeune homme pauvre a rencontre
+une jeune fille riche; tous les deux s'adorent et sont parfaitement
+honnetes; le jeune homme refuse d'epouser la jeune fille par
+delicatesse; mais voila qu'elle devient pauvre, et tout de suite il
+accepte sa main, au milieu de l'allegresse generale. Ou bien c'est la
+situation contraire: la jeune fille est pauvre, le jeune homme est
+riche; meme combat de delicatesse, un peu plus ridicule; seulement,
+on ajoute alors un raffinement final, un refus absolu du jeune homme
+d'epouser celle qu'il aime quand il est ruine, parce qu'il ne peut plus
+la combler de bien-etre.
+
+Etudions la vie maintenant, la vie quotidienne, celle qui se passe
+couramment sous nos yeux. Est-ce que tous les jours les garcons les plus
+dignes, les plus loyaux, n'epousent pas des femmes plus riches qu'eux,
+sans perdre pour cela la moindre parcelle de leur honnetete? Est-ce
+que, dans notre, societe, un pareil mariage entraine, a moins de
+complications odieuses, une idee infamante, meme un blame quelconque?
+Mais il y a mieux, lorsque la fortune vient de l'homme, ne sommes-nous
+pas touches de ce qu'on appelle un mariage d'amour, et la jeune fille
+qui ferait des mines degoutees pour se laisser enrichir par l'homme
+qu'elle adore, ne serait-elle pas regardee comme la plus desagreable des
+peronnelles? Ainsi donc, le mariage avec la disproportion des fortunes
+est parfaitement admis dans nos moeurs; il ne choque personne, il ne
+fait pas question; enfin il n'est immoral qu'au theatre, ou il reste a
+l'etat d'instrument scenique.
+
+Prenons un second exemple. Voici un fils tres noble, tres grand, qui a
+le malheur d'avoir pour pere un gredin. Au theatre, ce fils sanglote; il
+se dit le rebut de la societe, il parle de s'enterrer dans sa honte, et
+les spectateurs trouvent ca tout naturel. C'est ainsi qu'un pere qui ne
+s'est pas bien conduit, devient immediatement pour ses enfants un
+boulet de bagne. Des pieces entieres roulent la-dessus, avec, un luxe
+incroyable de beaux sentiments, d'amertume et d'abnegations sublimes.
+
+Transportons la situation dans la vie. Est-ce que, chez nous, un galant
+homme est deshonore pour etre le fils d'un pere peu scrupuleux? Regardez
+autour de vous, le cas est bien frequent, personne ne refusera la main
+a un honnete garcon qui compte dans sa famille un brasseur d'affaires
+equivoques ou quelque personnage de moralite douteuse. Le mot s'entend
+tous les jours: "Ah! le pere X..., quel gredin! Mais le fils est un si
+honnete garcon!" Je ne parle pas des peres qui ont des demeles avec la
+justice, mais de cette masse considerable de chefs de famille dont la
+fortune garde une etrange odeur de trafics inavouables-. On herite
+pourtant de ces peres-la sans se croire deshonore et sans etre traite
+de malhonnete homme. Je ne juge pas, je dis comment va la vie, j'expose
+notre societe dans son travail, dans son fonctionnement reel.
+
+Remarquez qu'il ne s'agit pas du theatre de fabrication. Ce sont nos
+auteurs contemporains les plus applaudis et les plus dignes de l'etre
+qui dissertent de la sorte a l'infini sur les facons delicates d'avoir
+de l'honneur. Presque toutes les comedies de M. Augier, de M. Feuillet,
+de M. Sardou reposent sur une donnee semblable: un fils qui reve la
+redemption de son pere, ou deux amoureux qui font leur malheur en se
+querellant a qui sera le plus pauvre. C'est un cliche accepte dans les
+vaudevilles comme dans les pieces tres litteraires. J'en pourrais dire
+autant du roman. Les ecrivains de talent pataugent dans ce poncif comme
+les derniers des feuilletonistes.
+
+Il y a donc la, quand on etudie de pres la mecanique theatrale, un
+simple rouage accepte de tous, dont l'emploi est fixe par des regles, et
+qui produit toujours le meme effet sur le public. La formule veut que
+la question d'argent desespere les amoureux delicats; et des que deux
+amoureux, dans les conditions requises, sont mis a la scene, l'auteur
+dramatique emploie tout de suite la formule, comme il placerait une
+piece decoupee dans un jeu de patience. Cela s'emboite, le public
+retrouve l'idee toute faite, on s'entend a demi mots, rien de plus
+commode; car on est dispense d'une etude serieuse des realites, on
+echappe a toutes recherches et a toutes facons de voir originales. De
+meme pour le fils qui meurt de la honte de son pere; il fait partie de
+la collection de pantins que les theatres ont dans leurs magasins
+des accessoires. On le revoit toujours avec plaisir, ce type du fils
+vengeur, en bois ou en carton. La comedie italienne avait Arlequin,
+Pierrot, Polichinelle, Colombine, ces types de la grace et de la
+coquinerie humaines, si observes et si vrais dans la fantaisie; nous
+autres, nous avons la collection la plus triste, la plus laide, la plus
+faussement noble qu'on puisse voir, des bonshommes blemes, l'amant qui
+crache sur l'argent, le fils qui porte le deuil des farces du pere, et
+tant d'autres faiseurs de sermons, abstracteurs de quintessence morale,
+professeurs de beaux sentiments. Qui donc ecrira les _Precieuses
+ridicules_ de ce protestantisme qui nous noie?
+
+J'ai dit un jour que notre theatre se mourait d'une indigestion de
+morale. Rien de plus juste. Nos pieces sont petites, parce qu'au lieu
+d'etre humaines, elles ont la pretention d'etre honnetes. Mettez donc la
+largeur philosophique de Shakespeare a cote du catechisme d'honnetete
+que nos auteurs dramatiques les plus celebres se piquent d'enseigner
+a la foule. Comme c'est etroit, ces luttes d'un honneur faux sur des
+points qui devraient disparaitre dans le grand cri douloureux de
+l'humanite souffrante! Ce n'est pas vrai et ce n'est pas grand. Est-ce
+que nos energies sont la? est-ce que le labeur de notre grand siecle se
+trouve dans ces puerilites du coeur? On appelle cela la morale; non, ce
+n'est pas la morale, c'est un affadissement de toutes nos virilites,
+c'est un temps precieux perdu a des jeux de marionnettes.
+
+La morale, je vais vous la dire. Toi, tu aimes cette jeune fille, qui
+est riche; epouse-la si elle t'aime, et tire quelque grande chose de
+cette fortune. Toi, tu aimes ce jeune homme, qui est riche; laisse-toi
+epouser, fais du bonheur. Toi, tu as un pere qui a vole; apprends
+l'existence, impose-toi au respect. Et tous, jetez-vous dans l'action,
+acceptez et decuplez la vie. Vivre, la morale est la uniquement, dans sa
+necessite, dans sa grandeur. En dehors de la vie, du labeur continu
+de l'humanite, il n'y a que folies metaphysiques, que duperies et que
+miseres. Refuser ce qui est, sous le pretexte que les realites ne sont
+pas assez nobles, c'est se jeter dans la monstruosite de parti pris.
+Tout notre theatre est monstrueux, parce qu'il est bati en l'air.
+
+Dernierement, un auteur dramatique mettait cinquante pages a me prouver
+triomphalement que le public entasse dans une salle de spectacle avait
+des idees particulieres et arretees sur toutes choses. Helas! je le
+sais, puisque c'est contre cet etrange phenomene que je combats. Quelle
+interessante etude on pourrait faire sur la transformation qui s'opere
+chez un homme, des qu'il est entre dans une salle de spectacle! Le voila
+sur le trottoir: il traitera de sot tout ami qui viendra lui raconter la
+rupture de son mariage avec une demoiselle riche, en lui soumettant
+les scrupules de sa conscience; il serrera avec affection la main d'un
+charmant garcon, dont le pere s'est enrichi en nourrissant, nos soldats
+de vivres avaries. Puis, il entre dans le theatre, et il ecoute pendant
+trois heures avec attendrissement le duo desole de deux amants que la
+fortune separe, ou il partage l'indignation et le desespoir d'un fils
+force d'heriter a la mort d'un pere trop millionnaire. Que s'est-il donc
+passe? Une chose bien simple: ce spectateur, sorti de la vie, est tombe
+dans la convention.
+
+On dit que cela est bon et que d'ailleurs cela est fatal. Non cela ne
+saurait etre bon, car tout mensonge, meme noble, ne peut que pervertir.
+Il n'est pas bon de desesperer les coeurs par la peinture de sentiments
+trop raffines, radicalement faux d'ailleurs dans leur exageration
+presque maladive. Cela devient une religion, avec ses detraquements,
+ses abus de ferveur devote. Le mysticisme de l'honneur peut faire des
+victimes, comme toute crise purement cerebrale. Et il n'est pas vrai
+davantage que cela soit fatal. Je vois bien la convention exister, mais
+rien ne dit qu'elle est immuable, tout demontre au contraire qu'elle
+cede un peu chaque jour sous les coups de la verite. Ce spectateur dont
+je parle plus haut, n'a pas invente les idees auxquelles il obeit; il
+les a au contraire recues et il les transmettra plus ou moins changees,
+si on les transforme en lui. Je veux dire que la convention est faite
+par les auteurs et que des lors les auteurs peuvent la defaire. Sans
+doute il ne s'agit pas de mettre brusquement toutes les verites a la
+scene, car elles derangeraient trop les habitudes seculaires du
+public; mais, insensiblement, et par une force superieure, les verites
+s'imposeront. C'est un travail lent qui a lieu devant nous et dont les
+aveugles seuls peuvent nier les progres quotidiens.
+
+Je reviens aux deux morales, qui se resument en somme dans la question
+double de la verite et de la convention. Quand nous ecrivons un roman ou
+nous tachons d'etre des analystes exacts, des protestations furieuses
+s'elevent, on pretend que nous ramassons des monstres dans le ruisseau,
+que nous nous plaisons de parti pris dans le difforme et l'exceptionnel.
+Or, nos monstres sont tout simplement des hommes, et des hommes fort
+ordinaires, comme nous en coudoyons partout dans la vie, sans tant nous
+offenser. Voyez un salon, je parle du plus honnete: si vous ecriviez
+les confessions sinceres des invites, vous laisseriez un document qui
+scandaliserait les voleurs et les assassins. Dans nos livres, nous avons
+conscience souvent d'avoir pris la moyenne, de peindre des personnages
+que tout le monde recoit, et nous restons un peu interloques, lorsqu'on
+nous accuse de ne frequenter que les bouges; meme, au fond de
+ces bouges, il y a une honnetete relative que nous indiquons
+scrupuleusement, mais que personne ne parait retrouver sous notre plume.
+Toujours les deux morales. Il est admis que la vie est une chose et que
+la litterature en est une autre. Ce qui est accepte couramment dans la
+rue et chez soi, devient une simple ordure des qu'on l'imprime. Si nous
+decoiffons une femme, c'est une fille; si nous nous permettons d'enlever
+la redingote d'un monsieur, c'est un gredin. La bonhomie de l'existence,
+les promiscuites tolerees, les libertes permises de langage et de
+sentiments, tout ce train-train qui fait la vie, prend immediatement
+dans nos oeuvres ecrites l'apparence d'une diffamation. Les lecteurs ne
+sont pas accoutumes a se voir dans un miroir fidele, et ils crient au
+mensonge et a la cruaute.
+
+Les lecteurs et les spectateurs s'habitueront, voila tout. Nous avons
+pour nous la force de l'eternelle moralite du vrai. La besogne du siecle
+est la notre. Peu a peu, le public sera avec nous, lorsqu'il sentira le
+vide de cette litterature alambiquee, qui vit de formules toutes
+faites. Il verra que la veritable grandeur n'est pas dans un etalage de
+dissertations morales, mais dans l'action meme de la vie. Rever ce qui
+pourrait etre devient un jeu enfantin, quand on peut peindre ce qui est;
+et, je le dis encore, le reel ne saurait etre ni vulgaire ni honteux,
+car c'est le reel qui a fait le monde. Derriere les rudesses de nos
+analyses, derriere nos peintures qui choquent et qui epouvantent
+aujourd'hui, on verra se lever la grande figure de l'Humanite, saignante
+et splendide, dans sa creation incessante.
+
+
+
+LA CRITIQUE ET LE PUBLIC
+
+I
+
+Il faut que je confesse un de mes gros etonnements. Quand j'assiste a
+une premiere representation, j'entends souvent pendant les entr'actes
+des jugements sommaires, echappes a mes confreres les critiques. Il
+n'est pas besoin d'ecouter, il suffit de passer dans un couloir; les
+voix se haussent, on attrape des mots, des phrases entieres. La, semble
+regner la severite la plus grande. On entend voler ces condamnations
+sans appel: "C'est infect! c'est idiot! ca ne fera pas le sou!"
+
+Et remarquez que les critiques ne sont que justes. La piece est
+generalement grotesque. Pourtant, cette belle franchise me touche
+toujours beaucoup, parce que je sais combien il est courageux de dire
+ce qu'on pense. Mes confreres ont l'air si indigne, si exaspere par le
+supplice inutile auquel on les condamne, que les jours suivants j'ai
+parfois la curiosite de lire leurs articles pour voir comment leur bile
+s'est epanchee. Ah! le pauvre auteur, me dis-je en ouvrant les journaux,
+ils vont l'avoir joliment accommode! C'est a peine si les lecteurs
+pourront en retrouver les morceaux.
+
+Je lis, et je reste stupefait. Je relis pour bien me prouver que je ne
+me trompe pas. Ce n'est plus le franc parler des couloirs, la verite
+toute crue, la severite legitime d'hommes qu'on vient d'ennuyer et qui
+se soulagent. Certains articles sont tout a fait aimables, jettent,
+comme on dit, des matelas pour amortir la chute de la piece, poussent
+meme la politesse jusqu'a effeuiller quelques roses sur ces matelas.
+D'autres articles hasardent des objections, discutent avec l'auteur,
+finissent par lui promettre un bel avenir. Enfin les plus mauvais
+plaident les circonstances attenuantes.
+
+Et remarquez que le fait se passe surtout quand la piece est signee d'un
+nom connu, quand il s'agit de repecher une celebrite qui se noie. Pour
+les debutants, les uns sont accueillis avec une bienveillance
+extreme, les autres sont echarpes sans pitie aucune. Cela tient a des
+considerations dont je parlerai tout a l'heure.
+
+Certes, je ne fais pas un proces a mes confreres. Je parle en general,
+et j'admets a l'avance toutes les exceptions qu'on voudra. Mon seul
+desir est d'etudier dans quelles conditions facheuses la critique se
+trouve exercee, par suite des infirmites humaines et des fatalites du
+milieu ou se meuvent les juges dramatiques.
+
+Il y a donc, entre la representation d'une piece et l'heure ou l'on
+prend la plume pour en parler, toute une operation d'esprit. La
+piece est exaltee ou ereintee, parce qu'elle passe par les passions
+personnelles du critique. La bienveillance outree a plusieurs causes,
+dont voici les principales: le respect des situations acquises, la
+camaraderie, nee de relations entre confreres, enfin l'indifference
+absolue, la longue experience que la franchise ne sert a rien.
+
+Le respect des situations acquises vient d'un sentiment conservateur.
+On plie l'echine devant un auteur arrive, comme on la plie devant un
+ministre qui est au pouvoir; et meme, s'il a une heure de betise, on la
+cache soigneusement, parce qu'il n'est pas prudent de deranger les idees
+de la foule et de lui faire entendre qu'un homme puissant, maitre du
+succes, peut se tromper comme le dernier des pleutres. Cela affaiblirait
+le principe de l'autorite. On doit veiller au maintien du respect, si
+l'on ne veut pas etre deborde par les revolutionnaires. Donc, on lance
+son coup de chapeau quand meme, on pousse la foule sur le trottoir
+banal, en lui deguisant l'ennui de la promenade.
+
+La camaraderie est bien forte, elle aussi. On a dine la veille avec
+l'auteur dans une maison charmante; on doit dejeuner le lendemain avec
+lui, chez un ancien ami de college. Tout l'hiver, on le rencontre; on
+ne peut entrer dans un salon sans le voir et sans lui serrer la main.
+Alors, comment voulez-vous qu'on lui dise brutalement que sa piece est
+detestable? Il verrait la une trahison, on mettrait dans l'embarras tous
+les braves gens qui vous recoivent l'un et l'autre. Le pis est qu'il a
+murmure a votre oreille:
+
+--Je compte sur vous.
+
+Et il peut y compter, en verite, car jamais on n'a le courage de dire
+toute la verite a cet homme. Les critiques qui restent francs quand
+meme, passent pour des gens mal eleves.
+
+L'indifference absolue est un etat ou le critique arrive apres quelques
+annees de pontificat. D'abord, il s'est jete dans la bataille, a mis
+ses idees en avant, a livre des combats sur le terrain de chaque piece
+nouvelle. Puis, en voyant qu'il n'ameliore rien, que la sottise demeure
+eternelle, il se calme et prend un bel egoisme. Tout est bon, tout est
+mauvais, peu importe. Il suffit qu'on boive frais et qu'on ne se fasse
+pas d'ennemis. Il faut aussi ranger parmi ces beaux indifferents les
+poetes et les ecrivains de grand style qui acceptent un feuilleton
+dramatique. Ceux-la se moquent parfaitement du theatre. Ils trouvent
+toutes les pieces abominables, odieuses. Et ils affectent un sourire de
+bons princes, ils louent jusqu'aux vaudevilles ineptes, ils n'ont que
+le souci de pomponner leurs phrases pour se faire a eux memes un joli
+succes.
+
+Quant a l'ereintement, il est presque toujours l'effet de la passion.
+On ereinte une piece, parce qu'on est romantique, parce qu'on est
+royaliste, parce qu'on a eu des pieces sifflees ou des romans vendus sur
+les quais. Je repete que j'admets toutes les exceptions. Si je citais
+des exemples, on m'entendrait mieux; mais je ne veux nommer personne. La
+critique, si debonnaire pour les auteurs arrives, se montre tout d'un
+coup enragee contre certains debutants. Ceux-la, on les massacre; et le
+public, devant cette fureur, ne doit plus comprendre. C'est qu'il y a,
+par derriere, une situation dont il faudrait d'abord debrouiller les
+fils. Souvent, le debutant est un novateur, un garcon genant, un ours
+vivant dans son trou, loin de toute camaraderie.
+
+D'ailleurs, notre critique theatrale contemporaine a des reproches plus
+graves a se faire. Ses severites et ses indulgences exagerees ne sont
+que les resultats de la debandade, du manque de methode dans lequel
+elle vit. Elle est la seule critique existante, puisque les journaux
+dedaignent aujourd'hui de parler des livres, ou leur jettent l'aumone
+derisoire d'un bout d'annonce griffonne par le redacteur des Faits
+divers. Et j'estime qu'elle represente bien mal la sagacite et la
+finesse de l'esprit francais. A l'etranger, on rit du tohu-bohu de ces
+jugements qui se dementent les uns les autres, et qui sont souvent
+rendus dans un style abominable. En Angleterre, en Russie, on dit tres
+nettement que nous n'avons plus parmi nous un seul critique.
+
+On doit accuser d'abord la fievre du journalisme d'informations. Quand
+tous les critiques rendaient leur justice le lundi, ils avaient le temps
+de preparer et d'ecrire leurs feuilletons. On choisissait pour cette
+besogne des ecrivains, et si le plus souvent la methode manquait, chaque
+article etait au moins un morceau de style interessant a lire. Mais on
+a change cela, il faut maintenant que les lecteurs aient, le lendemain
+meme, un compte rendu detaille des pieces nouvelles. La representation
+finit a minuit, on tire le journal a minuit et demi, et le critique est
+tenu de fournir immediatement un article d'une colonne. Necessairement,
+cet article est fait apres la repetition generale, ou bien il est bacle
+sur le coin d'une table de redaction, les yeux appesantis de sommeil.
+
+Je comprends que les lecteurs soient enchantes de connaitre
+immediatement la piece nouvelle. Seulement, avec ce systeme, toute
+dignite litteraire est impossible, le critique n'est plus qu'un
+reporter; autant le remplacer par un telegraphe qui irait plus vite. Peu
+a peu, les comptes rendus deviendront de simples bulletins. On flatte la
+seule curiosite du public, on l'excite et on la contente. Quant a son
+gout, il ne compte plus; on a supprime les virtuoses pour confier leur
+besogne a des journalistes qui acceptent volontiers de traiter le
+Theatre comme ils traiteraient la Bourse ou les Tribunaux, en mauvais
+style. Nous marchons au mepris de toute litterature. Il y a deux ou
+trois journaux, sur le pave de Paris, qui sont coupables d'avoir
+transforme les lettres en un marche honteux ou l'on trafique sur les
+nouvelles. Quand la maree arrive, c'est a qui vendra la raie la plus
+fraiche. Et que de raies pourries on passe dans le tas!
+
+Comme il faut etre de son temps, j'accepterais encore cette rapidite
+de l'information qui est devenue un besoin. Mais, puisqu'on a mis les
+phrases a la porte, on devrait au moins rejeter les banalites, condenser
+en quelques lignes des jugements motives, d'une rectitude absolue. Pour
+cela, il faudrait que la critique eut une methode et sut ou elle va.
+Sans doute, on doit tolerer les temperaments, les facons diverses de
+voir, les ecoles litteraires qui se combattent. Le corps des critiques
+dramatiques ne peut ressembler a un corps de troupe qui fait l'exercice.
+Meme l'interet de la besogne est dans la passion. Si l'on ne se jetait
+pas ses preferences a la tete, ou serait le plaisir, pour les juges et
+pour les lecteurs? Seulement, la passion elle-meme est absente, et
+le pele-mele des opinions vient uniquement du manque complet de vues
+d'ensemble.
+
+Le public est regarde comme souverain, voila la verite. Les meilleurs de
+nos critiques se fient a lui, consultent presque toujours la salle avant
+de se prononcer. Ce respect du public procede de la routine, de la peur
+de se compromettre, du sentiment de crainte qu'inspire tout pouvoir
+despotique. Il est tres rare qu'un critique casse l'arret d'une salle
+qui applaudit. La piece a reussi, donc elle est bonne. On ajoute les
+phrases clichees qui ont traine partout, on tire une morale a la portee
+de tout le monde, et l'article est fait.
+
+Comme il est difficile de savoir qui commence a se tromper, du public ou
+de la critique; comme, d'autre part, la critique peut accuser le public
+de la pousser dans des complaisances facheuses, tandis que le public
+peut adresser a la critique le meme reproche: il en resulte que le
+proces reste pendant et que le tohu-bohu s'en trouve augmente. Des
+critiques disent avec un semblant de raison: "Les pieces sont faites
+pour les spectateurs, nous devons louer celles que les spectateurs
+applaudissent." Le public, de son cote, s'excuse d'aimer les pieces
+sottes, en disant: "Mon journal trouve cette piece bonne, je vais la
+voir et je l'applaudis." Et la perversion devient ainsi universelle.
+
+Mon opinion est que la critique doit constater et combattre. Il lui faut
+une methode. Elle a un but, elle sait ou elle va. Les succes et les
+chutes deviennent secondaires. Ce sont des accidents. On se bat pour une
+idee, on rapporte tout a cette idee, on n'est plus le flatteur jure
+de la foule ni l'ecrivain indifferent qui gagne son argent avec des
+phrases.
+
+Ah! comme nous aurions besoin de ce reveil!
+
+Notre theatre agonise, depuis qu'on le traite comme les courses, et
+qu'il s'agit seulement, au lendemain d'une premiere representation, de
+savoir si l'oeuvre sera jouee cent fois, ou si elle ne le sera que
+dix. Les critiques n'obeiraient plus au bon plaisir du moment, ils
+n'empliraient plus leurs articles d'opinions contradictoires. Dans la
+lutte, ils seraient bien forces de defendre un drapeau et de traiter la
+question de vie ou de mort de notre theatre. Et l'on verrait ainsi la
+critique dramatique, des cancans quotidiens, de la preoccupation des
+coulisses, des phrases toutes faites, des ignorances et des sottises,
+monter a la largeur d'une etude litteraire, franche et puissante.
+
+
+
+II
+
+La theorie de la souverainete du public est une des plus bouffonnes que
+je connaisse. Elle conduit droit a la condamnation de l'originalite
+et des qualites rares. Par exemple, n'arrive-t-il pas qu'une chanson
+ridicule passionne un public lettre? Tout le monde la trouve odieuse;
+seulement, mettez tout le monde dans une salle de spectacle, et l'on
+rira, et l'on applaudira. Le spectateur pris isolement est parfois un
+homme intelligent; mais les spectateurs pris en masse sont un troupeau
+que le genie ou meme le simple talent doit conduire le fouet a la main.
+Rien n'est moins litteraire qu'une foule, voila ce qu'il faut etablir
+en principe. Une foule est une collectivite malleable dont une main
+puissante fait ce qu'elle veut.
+
+Ce serait un bien curieux tableau, et tres instructif, si l'on dressait
+la liste des erreurs de la foule. On montrerait, d'une part, tous les
+chefs-d'oeuvre qu'elle a siffles odieusement, de l'autre, toutes les
+inepties auxquelles elle a fait d'immenses succes. Et la liste serait
+caracteristique, car il en resulterait a coup sur que le public est
+reste froid ou s'est fache tontes les fois qu'un ecrivain original s'est
+produit. Il y a tres peu d'exceptions a cette regle.
+
+Il est donc hors de doute que chaque personnalite de quelque puissance
+est obligee de s'imposer. Si la grande loi du theatre etait de
+satisfaire avant tout le public, il faudrait aller droit aux niaiseries
+sentimentales, aux sentiments faux, a toutes les conventions de la
+routine. Et je defie qu'on puisse alors marquer la ligne du mediocre ou
+l'on s'arreterait; il y aurait toujours un pire auquel on serait bientot
+force de descendre. Qu'un ecrivain ecoute la foule, elle lui criera
+sans cesse: "Plus bas! plus bas!" Lors meme qu'il sera dans la boue des
+treteaux, elle voudra qu'il s'enfonce davantage, qu'il y disparaisse,
+qu'il s'y noie.
+
+Pour moi, les ecrivains revoltes, les novateurs, sont necessaires,
+precisement parce qu'ils refusent de descendre et qu'ils relevent le
+niveau de l'art, que le gout perverti des spectateurs tend toujours a
+abaisser. Les exemples abondent. Apres la venue de chaque maitre, de
+chaque conquerant de l'art qui achete cherement ses victoires, il y a
+un moment d'eclat. Le public est dompte et applaudit. Puis, lentement,
+quand les imitateurs du maitre arrivent, les oeuvres s'amollissent,
+l'intelligence de la foule decroit, une periode de transition et de
+mediocrite s'etablit. Si bien que, lorsque le besoin d'une revolution
+litteraire se fait sentir, il faut, de nouveau, un homme de genie pour
+secouer la foule et pour lui imposer une nouvelle formule.
+
+Il est bon de consulter ainsi l'histoire litteraire, si l'on veut
+debrouiller ces questions. Or, jamais on n'y voit que les grands
+ecrivains aient suivi le public; ils ont toujours, au contraire,
+remorque le public pour le conduire ou ils voulaient. L'histoire est
+pleine de ces luttes, dans lesquelles la victoire reste infailliblement
+au genie. On a pu lapider un ecrivain, siffler ses oeuvres, son heure
+arrive, et la foule soumise obeit docilement a son impulsion. Etant
+donne la moyenne peu intelligente et surtout peu artistique du public,
+on doit ajouter que tout succes trop vif est inquietant pour la duree
+d'une oeuvre. Quand le public applaudit outre mesure, c'est que l'oeuvre
+est mediocre et peu viable; il est inutile de citer des exemples, que
+tout le monde a dans la memoire. Les oeuvres qui vivent sont celles
+qu'on a mis souvent des annees a comprendre.
+
+Alors, que nous veut-on avec la souverainete du public au theatre! Sa
+seule souverainete est de declarer mauvaise une piece que la posterite
+trouvera bonne. Sans doute, si l'on bat uniquement monnaie avec le
+theatre, si l'on a besoin du succes immediat, il est bon de consulter le
+gout actuel du public et de le contenter. Mais l'art dramatique n'a
+rien a demeler avec ce negoce. Il est superieur a l'engouement et aux
+caprices. On dit aux auteurs: "Vous ecrivez pour le public, il faut donc
+vous faire entendre de lui et lui plaire." Cela est specieux, car on
+peut parfaitement ecrire pour le public, tout en lui deplaisant, de
+facon a lui donner un gout nouveau; ce qui s'est passe bien souvent.
+Toute la querelle est dans ces deux facons d'etre: ceux qui songent
+uniquement au succes et qui l'atteignent en flattant une generation;
+ceux qui songent uniquement a l'art et qui se haussent pour voir,
+par-dessus la generation presente, les generations a venir.
+
+Plus je vais, et plus je suis persuade d'une chose: c'est qu'au theatre,
+comme dans tous les autres arts d'ailleurs, il n'existe pas de regles
+veritables en dehors des lois naturelles qui constituent cet art. Ainsi,
+il est certain que, pour un peintre, les figures ont fatalement un nez,
+une bouche et deux yeux; mais quant a l'expression de la figure, a la
+vie meme, elle lui appartient. De meme au theatre, il est necessaire que
+les personnages entrent, causent et sortent. Et c'est tout; l'auteur
+reste ensuite le maitre absolu de son oeuvre.
+
+Pour conclure, ce n'est pas le public qui doit imposer son gout aux
+auteurs, ce sont les auteurs qui ont charge de diriger le public. En
+litterature, il ne peut exister d'autre souverainete que celle du genie.
+La souverainete du peuple est ici une croyance imbecile et dangereuse.
+Seul le genie marche en avant et petrit comme une cire molle
+l'intelligence des generations.
+
+
+
+III
+
+Il est admis que les gens de province ouvrent de grands yeux dans nos
+theatres, et admirent tout de confiance. Le journal qu'ils recoivent
+de Paris a parle, et l'on suppose qu'ils s'inclinent tres bas, qu'ils
+n'osent juger a leur tour les pieces centenaires et les artistes
+applaudis par les Parisiens. C'est la une grande erreur.
+
+Il n'y a pas de public plus difficile qu'un public de province. Telle
+est l'exacte verite. J'entends un public forme par la bonne societe
+d'une petite ville: les notaires, les avoues, les avocats, les medecins,
+les negociants. Ils sont habitues a etre chez eux dans leur theatre,
+sifflant les artistes qui leur deplaisent, formant leur troupe
+eux-memes, grace a l'epreuve des trois debuts reglementaires. Notre
+engouement parisien les surprend toujours, parce qu'ils exigent avant
+tout d'un acteur de la conscience, une certaine moyenne de talent, un
+jeu uniforme et convenable; jamais, chez eux, une actrice ne se
+tirera d'une difficulte par une gambade; rien ne les choque comme ces
+fantaisies que l'argot des coulisses a nommees des "cascades". Aussi,
+quand ils viennent a Paris, ne peuvent-ils souvent s'expliquer la vogue
+extraordinaire de certaines etoiles de vaudeville et d'operette. Ils
+restent ahuris et scandalises.
+
+Vingt fois, d'anciens amis de college, debarques a Paris pour huit
+jours, m'ont repete: "Nous sommes alles hier soir dans tel theatre, et
+nous ne comprenons pas comment on peut tolerer telle actrice ou tel
+acteur. Chez nous, on les sifflerait sans pitie." Naturellement, je ne
+veux nommer personne. Mais on serait bien surpris, si l'on savait pour
+quelles etoiles les gens de province se montrent si severes. Remarquez
+qu'au fond leurs critiques portent presque toujours juste. Ce qu'ils ne
+veulent pas comprendre, c'est le coup de folie de Paris, cette flamme du
+succes qui enleve tout, ces triomphes d'un jour que nous faisons surtout
+aux femmes, lorsqu'elles ont, en dehors de leur plus ou de leur moins de
+talent, le quelque chose qui nous gratte au bon endroit.
+
+L'air de la province est autre. Les provinciaux ne vivent pas dans notre
+air, et c'est pourquoi ils suffoquent a Paris. En outre, il faut faire
+la part d'une certaine jalousie. Le point est delicat, je ne voudrais
+pas insister; mais il est evident que la continuelle apotheose de Paris
+finit par agacer les bons bourgeois des quatre coins de la France. On
+ne leur parle que de Paris, tout est superbe a Paris; alors, lorsqu'ils
+peuvent surprendre Paris en flagrant delit de mensonge et de betise, ils
+triomphent. Il faut les entendre: Vraiment, les Parisiens ne sont pas
+difficiles, ils font des succes a des cabotins que Marseille ou Lyon a
+uses, ils s'engouent des rebuts de Bordeaux ou de Toulouse. Le pis est
+que les provinciaux ont souvent raison. Je voudrais qu'on les ecoutat
+juger en ce moment les troupes de l'Opera et de l'Opera-Comique. Et ils
+retournent dans leurs villes, en haussant les epaules.
+
+Ajoutez que le tapage de nos reclames irrite et deroute les gens qui, a
+cent et deux cents lieues, ne peuvent faire la part de l'exageration.
+Ils ne sont pas dans le secret des coulisses, ils ne devinent pas ce
+qu'il y a sous une bordee d'articles elogieux, lancee a la tete du
+premier petit torchon de femme venu. Nous autres, nous sourions, nous
+savons ce qu'il faut croire. Eux, dans le milieu mort de leurs villes,
+en dehors de notre monde, doivent tout prendre argent comptant. Pendant
+des mois, ils lisent au cercle que mademoiselle X... est une merveille
+de beaute et de talent. A la longue, ils prennent du respect pour
+elle. Puis, quand ils la voient, leur desillusion est terrible. Rien
+d'etonnant a ce qu'ils nous traitent alors de farceurs.
+
+Et ce n'est pas seulement les artistes que les provinciaux jugent avec
+severite, ce sont encore les pieces, jusqu'au personnel de nos theatres.
+Je sais, par exemple, que l'importunite de nos ouvreuses les exaspere.
+Un de mes amis, furibond, me disait encore hier qu'il ne comprenait pas
+comment nous pouvions tolerer une pareille vexation. Quant aux pieces,
+elles ne les satisfont presque jamais, parce que le plus souvent elles
+leur echappent; je parle des pieces courantes, de celles dont Paris
+consomme deux ou trois douzaines par hiver. On a dit avec raison qu'une
+bonne moitie du repertoire actuel n'est plus compris au dela des
+fortifications. Les allusions ne portent plus, la fleur parisienne se
+fane, les pieces ne gardent que leur carcasse maigre. Des lors, il est
+naturel qu'elles deplaisent a des gens qui les jugent pour leur merite
+absolu.
+
+Il ne faut donc pas croire a une admiration passive des provinciaux dans
+nos theatres. S'il est tres vrai qu'ils s'y portent en foule, soyez
+certains qu'ils reservent leur libre jugement. La curiosite les pousse,
+ils veulent epuiser les plaisirs de Paris; mais ecoutez-les quand ils
+sortent, et vous verrez qu'ils se prononcent tres carrement, qu'ils
+ont trois fois sur quatre des airs dedaigneux et faches, comme si l'on
+venait de les prendre a quelque attrape-nigauds.
+
+Un autre fait que j'ai constate et qui est tres sensible en ce moment,
+c'est la passion de la province pour les theatres lyriques. Un
+provincial qui se hasardera a passer une soiree a la Comedie-Francaise
+ira trois et quatre fois a l'Opera. Je veux bien admettre que ce soit
+reellement la musique qui souleve une si belle passion. Mais encore
+faut-il expliquer les circonstances qui entretiennent et qui accroissent
+chaque jour un pareil mouvement. Nous ne sommes pas une nation assez
+melomane pour qu'il n'y ait point a cela, en dehors de la musique, des
+particularites determinantes.
+
+La province va en masse a l'Opera pour une des raisons que j'ai dites
+plus haut. Souvent les comedies, les vaudevilles lui echappent. Au
+contraire, elle comprend toujours un opera. Il suffit qu'on chante, les
+etrangers eux-memes n'ont pas besoin de suivre les paroles.
+
+Je cours le risque d'ameuter les musiciens contre moi, mais je dirai
+toute ma pensee. La litterature demande une culture de l'esprit, une
+somme d'intelligence, pour etre goutee; tandis qu'il ne faut guere
+qu'un temperament pour prendre a la musique de vives jouissances.
+Certainement, j'admets une education de l'oreille, un sens particulier
+du beau musical; je veux bien meme qu'on ne puisse penetrer les grands
+maitres qu'avec un raffinement extreme de la sensation. Nous n'en
+restons pas moins dans le domaine pur des sens, l'intelligence peut
+rester absente. Ainsi, je me souviens d'avoir souvent etudie, aux
+concerts populaires de M. Pasdeloup, des tailleurs ou des cordonniers
+alsaciens, des ouvriers buvant beatement du Beethoven, tandis que des
+messieurs avaient une admiration de commande parfaitement visible. Le
+reve d'un cordonnier qui ecoule la symphonie en _la_, vaut le reve d'un
+eleve de l'Ecole polytechnique. Un opera ne demande pas a etre compris,
+il demande a etre senti. En tous cas, il suffit de le sentir pour s'y
+recreer; au lieu que, si l'on ne comprend pas une comedie ou un drame,
+on s'ennuie a mourir.
+
+Eh bien, voila pourquoi, selon moi, la province prefere un opera a une
+comedie. Prenons un jeune homme sorti d'un college, ayant fait son droit
+dans une Faculte voisine, devenu chez lui avocat, avoue ou notaire.
+Certes, ce n'est point un sot. Il a la teinture classique, il sait par
+coeur des fragments de Boileau et de Racine. Seulement, les annees
+coulent, il ne suit pas le mouvement litteraire, il reste ferme aux
+nouvelles tentatives dramatiques. Cela se passe pour lui dans un
+monde inconnu et ne l'interesse pas. Il lui faudrait faire un effort
+d'intelligence, qui le derangerait dans ses habitudes de paresse
+d'esprit. En un mot, comme il le dit lui-meme en riant, il est rouille;
+a quoi bon se derouiller, quand l'occasion de le faire se presente au
+plus une fois par an? Le plus simple est de lacher la litterature et de
+se contenter de la musique.
+
+Avec la musique, c'est une douce somnolence. Aucun besoin de penser.
+Cela est exquis. On ne sait pas jusqu'ou peut aller la peur de la
+pensee. Avoir des idees, les comparer, en tirer un jugement, quel labeur
+ecrasant, quelle complication de rouages, comme cela fatigue! Tandis
+qu'il est si commode d'avoir la tete vide, de se laisser aller a une
+digestion aimable, dans un bain de melodie! Voila le bonheur parfait. On
+est leger de cervelle, on jouit dans sa chair, toute la sensualite est
+eveillee. Je ne parle pas des decors, de la mise en scene, des danses,
+qui font de nos grands operas des feeries, des spectacles flattant la
+vue autant que l'oreille.
+
+Questionnez dix provinciaux, huit vous parleront de l'Opera avec
+passion, tandis qu'ils montreront une admiration digne pour la
+Comedie-Francaise. Et ce que je dis des provinciaux, je devrais
+l'etendre aux Parisiens, aux spectateurs en general. Cela explique
+l'importance enorme que prend chez nous le theatre de l'Opera; il recoit
+la subvention la plus forte, il est loge dans un palais, il fait des
+recettes colossales, il remue tout un peuple. Examinez, a cote, le
+Theatre-Francais, dont la prosperite est pourtant si grande en ce
+moment: on dirait une bicoque. Je dois confesser une faiblesse: le
+theatre de l'Opera, avec son gonflement demesure, me fache. Il tient une
+trop large place, qu'il vole a la litterature, aux chefs-d'oeuvre de
+notre langue, a l'esprit humain. Je vois en lui le triomphe de la
+sensualite et de la polissonnerie publiques. Certes, je n'entends pas
+me poser en moraliste; au fond, toute decomposition m'interesse. Mais
+j'estime qu'un peuple qui eleve un pareil temple a la musique et a la
+danse, montre une inquietante lachete devant la pensee.
+
+
+
+IV
+
+Nos artistes de la Comedie-Francaise viennent de donner a Londres une
+serie de representations. Le succes d'argent et de curiosite parait
+indiscutable. On a publie des chiffres qui sont vrais sans doute. La
+Comedie-Francaise a fait salle comble tous les soirs. C'est deja la un
+fait caracteristique. J'ai vu une troupe anglaise jouer dans un theatre
+de Paris; la salle etait vide, et les rares spectateurs pouffaient de
+gaiete. Pourtant, la troupe donnait du Shakespeare. Il est vrai qu'a
+part deux ou trois acteurs, les autres etaient bien mediocres. Mais
+l'Angleterre pourrait nous envoyer ses meilleurs comediens, je crois que
+Paris se derangerait difficilement pour aller les voir. Rappelez-vous
+les maigres recettes realisees par Salvini. Pour nous, les theatres
+etrangers n'existent pas, et nous sommes portes a nous egayer de ce qui
+n'est point dans le genie de notre race. Les Anglais viennent donc de
+nous donner un exemple de gout litteraire, soit que notre repertoire
+et nos comediens leur plaisent reellement, soit qu'ils aient voulu
+simplement montrer de la politesse pour la litterature d'un grand peuple
+voisin.
+
+Est ce bien, a la verite, un gout litteraire qui a empli chaque soir la
+salle du Gaiety's Theatre? C'est ici que des documents exacts seraient
+necessaires. Mais, avant d'etudier ce point, je dois dire que je n'ai
+jamais compris la querelle qu'on a cherchee a la Comedie-Francaise,
+lorsqu'il a ete question de son voyage a Londres. J'ai lu la-dessus
+des articles d'une fureur bien etrange. Les plus doux accusaient nos
+artistes de cupidite et leur deniaient le droit de passer la Manche.
+D'autres prevoyaient un naufrage et se lamentaient. Avouez que
+cela parait comique aujourd'hui. Une seule chose etait a craindre:
+l'insucces, des salles vides, une diminution de prestige. Mais,
+la-dessus, on pouvait etre tranquille; les recettes etaient quand meme
+assurees, ce qui suffisait; car, pour le veritable effet produit par
+les oeuvres et par les interpretes, il etait a l'avance certain, je
+le repete, qu'on ne saurait jamais exactement a quoi s'en tenir. Les
+journaux anglais ont ete courtois, et nos journaux francais se sont
+montres patriotes. Des lors, la Comedie-Francaise avait mille
+fois raison de se risquer; elle partait pour un triomphe, pour le
+demi-million de recettes qu'on vient de publier. Certes, je ne suis
+guere chauvin de mon naturel; mais, personnellement, j'ai vu avec
+plaisir nos comediens aller faire une experience interessante dans un
+pays ou ils etaient certains d'etre bien recus, meme s'ils ne plaisaient
+pas completement.
+
+Cela me ramene a analyser les raisons qui ont amene le public anglais en
+foule. Je ne crois pas a une passion litteraire bien forte. Il y a eu
+plutot un courant de mode et de curiosite. Nous tenons, a cette heure,
+en Europe, une situation litteraire de combat. Non seulement on nous
+pille, mais on nous discute. Notre litterature souleve toutes sortes de
+points sociaux, philosophiques, scientifiques; de la, le bruit qu'un de
+nos livres ou qu'une de nos pieces fait a l'etranger. L'Allemagne et
+l'Angleterre, par exemple, ne peuvent nous lire sans se facher souvent.
+En un mot, notre litterature sent le fagot. Je suis persuade qu'une
+bonne partie du public anglais a ete attiree par le desir de se rendre
+enfin compte d'un theatre qu'il ne comprend pas. C'etait la les gens
+serieux. Ajoutez les curieux mondains, ceux qui ecoutent une tragedie
+francaise comme on ecoute un opera italien, ceux encore qui se piquent
+d'etre au courant de notre litterature, et vous obtiendrez la foule qui
+a suivi les representations du Gaiety's Theatre.
+
+Et ce qui s'est passe prouve bien la verite de ce que j'avance. Tous les
+critiques ont constate que nos tragedies classiques ont eu le succes
+le plus vif. C'est que nos tragedies sont des morceaux consacres; les
+Anglais sachant le francais les connaissent pour les avoir apprises par
+coeur. Apres les tragedies, ce seraient les drames lyriques de Victor
+Hugo qu'on aurait applaudis, et rien de plus explicable ici encore: la
+musique du vers a tout emporte, ces drames ont passe comme des livrets
+d'opera, grace a la voix superbe des interpretes, sans qu'on s'avisat
+un instant de discuter la vraisemblance. Mais, arrives devant les
+Fourchambault, de M. Emile Augier, et devant tout le theatre de M.
+Dumas, les Anglais se sont cabres. On les derangeait brutalement dans
+leur facon d'entendre la litterature, et ils n'ont plus montre qu'une
+froide politesse.
+
+L'experience est faite aujourd'hui. J'en suis bien heureux. Le voyage
+de la Comedie-Francaise a Londres n'aurait-il que prouve ou en
+est l'Angleterre devant la formule naturaliste moderne, que je le
+considererais comme d'une grande utilite. Il est entendu que le peuple
+qui a produit Shakespeare et Ben Jonson, pour ne citer que ces deux
+noms, en est tombe a ne pouvoir plus supporter aujourd'hui les
+hardiesses de M. Dumas.
+
+Je ne puis resumer ici l'histoire de la litterature anglaise. Mais
+lisez l'ouvrage si remarquable de M. Taine, et vous verrez que pas
+une litterature n'a eu un debordement plus large ni plus hardi
+d'originalite. Le genie saxon a depasse en vigueur et en crudite tout ce
+qu'on connait. Et c'est maintenant cette litterature anglaise, apres la
+longue action du protestantisme, qui en est arrivee a ne plus tolerer a
+la scene un enfant naturel ou une femme adultere. Tout le genie libre
+de Shakespeare, toute la crudite superbe de Ben Jonson ont abouti a des
+romans d'une mediocrite ecoeurante, a des melodrames ineptes dont nos
+theatres de barriere ne voudraient pas.
+
+J'ai lu pres d'une cinquantaine de romans anglais ecrits dans ces
+dernieres annees. Cela est au-dessous de tout. Je parle de romans signes
+par des ecrivains qui ont la vogue. Certainement, nos feuilletonistes,
+dont nous faisons fi, ont plus d'imagination et de largeur. Dans les
+romans anglais, la meme intrigue, une bigamie, ou bien un enfant perdu
+et retrouve, ou encore les souffrances d'une institutrice, d'une
+creature sympathique quelconque, est le fond en quelque sorte hieratique
+dont pas un romancier ne s'ecarte. Ce sont des contes du chanoine
+Schmidt, demesurement grossis et destines a etre lus en famille. Quand
+un ecrivain a le malheur de sortir du moule, on le conspue. Je viens,
+par exemple, de lire la _Chaine du Diable_, un roman que M. Edouard
+Jenkins a ecrit contre l'ivrognerie anglaise; comme oeuvre d'observation
+et d'art, c'est bien mediocre; mais il a suffi qu'il dise quelques
+verites sur les vices anglais, pour qu'on l'accablat de gros mots.
+Depuis Dickens, aucun romancier puissant et original ne s'est revele.
+Et que de choses j'aurais a dire sur Dickens, si vibrant et si intense
+comme evocateur de la vie exterieure, mais si pauvre comme analyste de
+l'homme et comme compilateur de documents humains!
+
+Quant au theatre anglais actuel, il existe a peine, de l'avis de tous.
+Nous n'avons jamais eu l'idee, a part deux ou trois exceptions, de
+faire des emprunts a ce theatre; tandis que Londres vit en partie
+d'adaptations faites d'apres nos pieces. Et le pis est que le theatre
+est la-bas plus chatre encore que le roman. Les Anglais, a la scene, ne
+tolerent plus la moindre etude humaine un peu serieuse. Ils tournent
+tout a la romance, a une certaine honnetete conventionnelle. De la, a
+coup sur, la mediocrite ou s'agite leur litterature dramatique. Ils
+sont tombes au melodrame, et ils tomberont plus bas, car on tue une
+litterature, lorsqu'on lui interdit la verite humaine. N'est-il pas
+curieux et triste que le genie anglais, qui a eu dans les siecles passes
+la floraison des plus violents temperaments d'ecrivains, ne donne
+plus naissance, a la suite d'une certaine evolution sociale, qu'a des
+ecrivains emascules, qu'a des bas bleus qui ne valent pas Ponson
+du Terrail? Et cela juste a l'heure ou l'esprit d'observation et
+d'experience emporte notre siecle a l'etude et a la solution de tous les
+problemes.
+
+Nous nous trouvons donc devant une consequence de l'etat social, qu'il
+serait trop long d'etudier. Remarquez que la convention dans les
+personnages et dans les idees est d'autant plus singuliere que le public
+anglais exige le naturalisme dans le monde exterieur. Il n'y a pas de
+naturaliste plus minutieux ni plus exact que Dickens, lorsqu'il decrit
+et qu'il met en scene un personnage; il refuse simplement d'aller au
+dela de la peau, jusqu'a la chair. De meme, les decors sont merveilleux
+a Londres, si les pieces restent mediocres. C'est ici un peuple
+pratique, tres positif, exigeant la verite dans les accessoires, mais se
+fachant des qu'on veut dissequer l'homme. J'ajouterai que le mouvement
+philosophique, en Angleterre, est des plus audacieux, que le positivisme
+s'y elargit, que Darwin y a bouleverse toutes les donnees anciennes,
+pour ouvrir une nouvelle voie ou la science marche a cette heure. Que
+conclure de ces contradictions? Evidemment, si la litterature anglaise
+reste stationnaire et ne peut supporter la conquete du vrai, c'est que
+l'evolution ne l'a pas encore atteinte, c'est qu'il y a des empechements
+sociaux qui devront disparaitre pour que le roman et le theatre
+s'elargissent a leur tour par l'observation et l'analyse.
+
+J'en voulais venir a ceci, que nous n'avons pas a nous emouvoir des
+opinions portees par le public anglais sur nos oeuvres dramatiques. Le
+milieu litteraire n'est pas le meme a Paris qu'a Londres, heureusement.
+Que les Anglais n'aient pas compris Musset, qu'ils aient juge M. Dumas
+trop vrai, cela n'a d'autre interet pour nous que de nous renseigner sur
+l'etat litteraire de nos voisins. Nous sommes, eux et nous, a des points
+de vue trop differents. Jamais nous n'admettrons qu'on condamne une
+oeuvre, parce que l'heroine est une femme adultere, au lieu d'etre une
+bigame. Dans ces conditions, il n'y a qu'a remercier les Anglais d'avoir
+fait a nos artistes un accueil si flatteur; mais il n'y a pas a vouloir
+profiter une seconde des jugements qu'ils ont pu exprimer sur nos
+oeuvres. Les points de depart sont trop differents, nous ne pouvons nous
+entendre.
+
+Voila ce que j'avais a dire, d'autant plus qu'un de nos critiques
+declarait dernierement qu'il s'etait beaucoup regale d'un article paru
+dans le _Times_ contre le naturalisme. Il faut renvoyer simplement le
+redacteur du _Times_ a la lecture de Shakespeare, et lui recommander
+le _Volpone_, de Ben Jonson. Que le public de Londres en reste a notre
+theatre classique et a notre theatre romantique, cela s'explique par
+l'impossibilite ou il se trouve de comprendre notre repertoire moderne,
+etant donnes l'education et le milieu social anglais. Mais ce n'est pas
+une raison pour que nos critiques s'amusent des plaisanteries du _Times_
+sur une evolution litteraire qui fait notre gloire depuis Diderot.
+
+Quant au redacteur du _Times_, il fera bien de mediter cette pensee:
+Les batards de Shakespeare n'ont pas le droit de se moquer des enfants
+legitimes de Balzac.
+
+
+
+DES SUBVENTIONS
+
+Lors de la discussion du budget, tout le monde a ete frappe des sommes
+que l'Etat donne a la musique, sommes enormes relativement aux sommes
+modestes qu'il accorde a la litterature. Les subventions de la
+Comedie-Francaise et de l'Odeon, mises en regard des subventions des
+theatres lyriques, sont absolument ridicules. Et ce n'etait pas tout,
+on parlait alors de la creation de nouvelles salles lyriques, la presse
+entiere s'interessait au sort des musiciens et de leurs oeuvres, il
+y avait une veritable pression de l'opinion sur le gouvernement pour
+obtenir de lui de nouveaux sacrifices en faveur de la musique. De la
+litterature, pas un mot.
+
+J'ai deja dit que je voyais, dans cette apotheose de l'opera chez nous,
+la haine des foules contre la pensee. C'est une fatigue que d'aller a
+la Comedie-Francaise, pour un homme qui a bien dine; il faut qu'il
+comprenne, grosse besogne. Au contraire, a l'Opera, il n'a qu'a se
+laisser bercer, aucune instruction n'est necessaire; l'epicier du coin
+jouira autant que le melomane le plus raffine. Et il y a, en outre, la
+feerie dans l'opera, les ballets avec le nu des danseuses, les decors
+avec l'eblouissement de l'eclairage. Tout cela s'adresse directement aux
+sens du spectateur et ne lui demande aucun effort d'intelligence. De la
+le temple superbe qu'on a bati a la musique, lorsque presque en face, a
+l'autre bout d'une avenue, la litterature est en comparaison logee comme
+une petite bourgeoise froide, ennuyeuse, raisonneuse, et qui serait
+deplacee dans ce luxe d'entretenue. C'est le mot, on entretient la
+musique en France. Rien de moins viril pour la sante intellectuelle d'un
+peuple.
+
+Devant cette disproportion des sommes consacrees a la litterature et a
+la musique, il s'est donc trouve un grand nombre de personnes qui ont
+reclame. Il semble juste que les subventions soient reparties plus
+equitablement. Si l'on aborde le cote pratique, les resultats obtenus,
+la surprise est aussi grande; car on en arrive a etablir que les
+centaines de mille francs jetees dans le tonneau sans fond des theatres
+lyriques, se trouvent encore insuffisantes et n'ont guere amene que des
+faillites. L'Opera lui-meme, qui reste une entreprise particuliere tres
+prospere, n'a plus produit de grandes oeuvres depuis longtemps et doit
+vivre sur son repertoire, avec une troupe que la critique competente
+declare de plus en plus mediocre. N'importe, on s'entete. Quand un
+theatre lyrique croule, ce qui se presente a chaque saison, on s'ingenie
+aussitot pour en ouvrir un autre. La presse entre en campagne, les
+ministres se font tendres. Il nous faut des orchestres et des danseuses,
+dussent-ils nous ruiner. Singulier art qu'on ne peut etayer qu'avec
+des millions, plaisir si cher qu'on ne parvient pas a le donner aux
+Parisiens, meme en le payant avec l'argent de tous les Francais!
+
+Des lors, le raisonnement est simple. Pourquoi s'enteter? Pourquoi
+donner des primes aux faillites? La musique tiendrait moins de place que
+cela ne serait pas un mal. Je ne puis, personnellement, passer
+devant l'Opera sans eprouver une sourde colere. J'ai une si parfaite
+indifference pour la litterature qu'on fait la dedans, que je trouve
+exasperant d'avoir loge des roulades et des ronds de jambe dans ce
+palais d'or et de marbre qui ecrase la ville.
+
+Et je me joins donc tres volontiers aux journalistes que cet etat de
+choses a blesses. Qu'on partage les subventions entre la musique et la
+litterature; qu'on augmente surtout la subvention de l'Odeon, pour lui
+permettre de risquer des tentatives avec les jeunes auteurs dramatiques;
+qu'on essaye meme de creer un theatre de drames populaires, ouvert a
+tous les essais. Rien de mieux.
+
+Voila pour le principe. Maintenant, en pratique, je ne crois pas a la
+puissance de l'argent, lorsqu'il s'agit d'art. Voyez ce qui se passe
+pour la musique; les subventions sont devorees comme des feux de paille,
+et les directeurs se trouvent forces de deposer leur bilan. Si les
+subventions etaient plus fortes, ils mangeraient davantage, voila tout,
+pour faire prosperer un theatre, il ne faut pas des millions, il faut de
+grandes oeuvres; des millions ne peuvent soutenir des oeuvres mediocres,
+tandis que de grandes oeuvres apportent precisement des millions avec
+elles. Je ne veux pas parler musique, je ne cherche pas a savoir si les
+theatres lyriques ne traversent point en ce moment la meme crise que les
+theatres de drames. C'est la question litteraire que je desire traiter,
+et j'y arrive.
+
+D'abord, j'enregistre un aveu. Voici trois ans que je ne cesse de
+repeter que le drame se meurt, que le drame est mort. Lorsque j'ai dit
+que les planches etaient vides, on m'a repondu que j'insultais nos
+gloires dramatiques; a entendre la critique, jamais le theatre n'aurait
+jete un tel eclat en France. Et voila brusquement que l'on confesse
+notre pauvrete et notre mediocrite. On me donne raison, apres s'etre
+fache et m'avoir quelque peu injurie. On constate la crise actuelle, on
+se lamente sur le malheureux sort de la Porte-Saint-Martin, vouee
+aux ours et aux baleines; de la Gaiete, agonisant avec la feerie; du
+Chatelet et du Theatre-Historique, vivant de reprises; de l'Ambigu, ou
+les directions se succedent sous une pluie battante de protets. Eh bien!
+nous sommes donc enfin d'accord. Tout va de mal en pis, le drame est en
+train de disparaitre, si on ne parvient pas a le ressusciter. Je n'ai
+jamais dit autre chose.
+
+Seulement, je crois fort que nous differons absolument sur le remede
+possible. La queue romantique, inquiete et irritee de la disparition
+du drame selon la formule de 1830, s'est avisee de declarer que, si le
+drame mourait, cela venait simplement de ce qu'on n'avait point assez
+d'argent pour le faire vivre. Mon Dieu! c'etait bien simple; si l'on
+voulait une renaissance, il s'agissait simplement d'ouvrir un nouveau
+theatre qui jouerait, aux frais de l'Etat, toutes les oeuvres
+dramatiques de debutants, dans lesquelles on trouverait des promesses
+plus ou moins nettes de talent. En un mot, les oeuvres existent; ce qui
+manque, ce sont les theatres.
+
+Vraiment, de qui se moque-t-on? Ou sont-elles, les oeuvres? Je demande
+a les voir. C'est justement parce qu'il n'y a pas d'oeuvres que les
+theatres se ruinent. Je n'ai jamais cru aux chefs d'oeuvre inconnus.
+Toutes sortes de legendes mauvaises circulent sur l'impossibilite ou est
+un debutant d'arriver au public. Ce qu'il faut dire, c'est que toute
+bonne piece a ete jouee, c'est qu'on ne pourrait citer un drame ou une
+comedie de merite qui n'ait eu son heure et son succes. Voila la verite,
+la verite consolante, qui est bonne pour les forts, si elle gene les
+incompris et les impuissants.
+
+Certes, les directeurs se trompent souvent, et ils penchent
+naturellement davantage vers les succes d'argent que vers les
+speculations litteraires pures. Mais quel est le directeur qui
+repousserait une bonne piece, s'il la croyait bonne? Il faudra toujours
+passer par un jugement, meme dans un theatre ouvert expres pour les
+debutants; et il y aura une coterie, et il y aura des sottises. Sottise
+pour sottise, celle de l'homme qui defend sa bourse est encore plus
+soucieuse de la reussite. Aujourd'hui, tous les directeurs en sont a
+chercher des pieces; ils sentent, leurs fournisseurs habituels vieillir,
+ils s'inquietent, ils voudraient du nouveau. Questionnez-les, ils vous
+diront qu'ils feraient le voyage de toutes les mansardes de Paris, s'ils
+savaient qu'un garcon de talent se cachat quelque part. Ils ne trouvent
+rien, rien, rien, telle est la triste verite.
+
+Or, c'est l'instant que l'on choisit pour reclamer l'ouverture d'un
+nouveau theatre. La Porte-Saint-Martin, l'Ambigu, le Theatre-Historique
+ne trouvent plus de drames; vite ouvrons une salle nouvelle, pour
+elargir la disette des bonnes pieces. Et qu'on ne vienne pas dire que,
+systematiquement, les directeurs repoussent les tentatives; ils ont
+tout essaye, les drames a panaches, les drames historiques, les drames
+tailles sur le patron de 1830. S'ils ont abandonne la partie, c'est que
+le public s'est desinteresse de ces formules anciennes, c'est que les
+pretendus jeunes, les poetes figes qui leur apportent ces pastiches,
+n'ont absolument aucune originalite dans le ventre. On ne galvanise
+pas le passe. Au theatre surtout, il n'est pas permis de retourner en
+arriere. C'est l'epoque, c'est le milieu ambiant, c'est le courant des
+esprits qui font les pieces vivantes.
+
+Et ce n'est pas tout. Il n'y a pas que les pieces qui manquent, les
+acteurs eux aussi font defaut. Je ne veux nommer aucun theatre, mais
+presque toutes les troupes sont pitoyables, si l'on excepte quelques
+artistes de talent. Les traditions du drame romantique se perdent; il
+faut attendre qu'une generation de comediens apporte l'esprit nouveau.
+En attendant, si un grand theatre s'ouvrait, il aurait toutes les peines
+du monde a reunir une troupe convenable.
+
+Oui, le drame d'hier est mort; oui, il n'y a plus de directeur pour le
+recevoir, plus d'artistes pour le jouer, plus de public pour l'entendre.
+Mais c'est une idee baroque que de vouloir le ressusciter a coups de
+billets de banque. L'Etat donnerait des millions qu'il ne mettrait pas
+debout ce cadavre. Il n'y a qu'une facon de rendre au drame tout son
+eclat: c'est de le renouveler. Le drame romantique est aussi mort que la
+tragedie. Attendez que l'evolution s'acheve, qu'on trouve le theatre de
+l'epoque, celui qui sera fait avec notre sang et notre chair, a nous
+autres contemporains, et vous verrez les theatres revivre. Il faut de
+la passion dans une litterature. Quand une formule tombe aux mains
+des imitateurs, elle disparait vite. Nous avons besoin de createurs
+originaux.
+
+Ce sont la des idees bien simples, d'une verite presque puerile tant
+elle est evidente, et je m'etonne que j'aie besoin de les repeter si
+souvent pour convaincre le monde. Il est certain que chaque periode
+historique a sa litterature, son roman et son theatre. Pourquoi veut-on
+alors que nous ayons la litterature de Louis-Philippe et de l'empire?
+Depuis 1870, apres une catastrophe epouvantable qui a retourne
+profondement la nation, nous vivons dans une epoque nouvelle. Des hommes
+politiques nouveaux se sont produits, ont mis la main sur le pouvoir
+et ont aide a l'evolution qui nous emporte vers la formule sociale de
+demain. Des lors, il doit se produire en litterature une evolution
+semblable; nous allons, nous aussi, a une formule qui triomphera demain;
+des hommes nouveaux travaillent a son succes, fatalement, jouant le role
+qu'ils sont venus jouer. Tout cela est mathematique, tout cela est regi
+par des lois que nous ne connaissons pas encore bien, mais que nous
+commencons a entrevoir.
+
+Il serait aussi ridicule de vouloir revenir au mouvement romantique que
+de songer a recommencer les journees de 1830. Aujourd'hui, la liberte
+est conquise, et nous tachons d'asseoir le gouvernement et la
+litterature sur des donnees scientifiques. Je jette ici au courant de la
+plume de grosses idees, sur lesquelles j'aimerais a m'etendre un jour.
+
+Donc, pour conclure, si je ne vois pas d'inconvenient a ce qu'on
+subventionne la litterature, si je trouve tres bon qu'on entretienne un
+peu moins galamment l'Opera pour donner davantage a l'Odeon, je suis
+absolument persuade que l'argent ne fera pas naitre un homme de genie
+et ne l'aidera meme pas a se produire; car le propre du genie est de
+s'affirmer au milieu des obstacles. Donnez de l'argent, il ira aux
+mediocres, aux farceurs de l'histoire et du patriotisme; peut-etre meme
+cela causera-t-il plus de tort que de bien, mais il faut que tout le
+monde vive. Seulement, l'avenir se fera de lui-meme, en dehors de vos
+patronages et de vos subventions, par l'evolution naturaliste du siecle,
+par cet esprit de logique et de science qui transforme en ce moment le
+corps social tout entier. Que les faibles meurent, les reins casses;
+c'est la loi. Quant aux forts, ils ne relevent que d'eux-memes; ils
+apportent un appui a l'Etat et ils n'attendent rien de lui.
+
+
+
+LES DECORS ET LES ACCESSOIRES
+
+I
+
+Je veux parler du mouvement naturaliste qui se produit au theatre,
+simplement au point de vue des decors et des accessoires. On sait qu'il
+y a deux avis parfaitement tranches sur la question: les uns voudraient
+qu'on en restat a la nudite du decor classique, les autres exigent
+la reproduction du milieu exact, si compliquee qu'elle soit. Je suis
+evidemment de l'opinion de ceux-ci; seulement, j'ai mes raisons a
+donner.
+
+Il faut etudier la question dans l'histoire meme de notre theatre
+national. L'ancienne parade de foire, le mystere joue sur des treteaux,
+toutes ces scenes dites en plein vent d'ou sont sorties, parfaites et
+equilibrees, les tragedies et les comedies du dix-septieme siecle, se
+jouaient entre trois lambeaux tendus sur des perches. L'imagination du
+public suppleait au decor absent. Plus tard, avec Corneille, Moliere et
+Racine, chaque theatre avait une place publique, un salon, une foret, un
+temple; meme la foret ne servait guere, je crois. L'unite de lieu, qui
+etait une regle strictement observee, impliquait ce peu de variete.
+Chaque piece ne necessitait, qu'un decor; et comme, d'autre part, tous
+les personnages devaient se rencontrer dans ce decor, les auteurs
+choisissaient fatalement les memes milieux neutres, ce qui permettait
+au meme salon, a la meme rue, au meme temple de s'adapter a toutes les
+actions imaginables.
+
+J'insiste, parce que nous sommes la aux sources de la tradition. Il
+ne faudrait pas croire que cette uniformite, cet effacement du decor,
+vinssent de la barbarie de l'epoque, de l'enfance de l'art decoratif. Ce
+qui le prouve, c'est que certains operas, certaines pieces de gala,
+ont ete montees alors avec un luxe de peintures, une complication de
+machines extraordinaire. Le role neutre du decor etait dans l'esthetique
+meme du temps.
+
+On n'a qu'a assister, de nos jours, a la representation d'une tragedie
+ou d'une comedie classique. Pas un instant le decor n'influe sur la
+marche de la piece. Parfois, des valets apportent des sieges ou une
+table; il arrive meme qu'ils posent ces sieges au beau milieu d'une rue.
+Les autres meubles, les cheminees, tout se trouve peint dans les fonds.
+Et cela semble fort naturel. L'action se passe en l'air, les personnages
+sont des types qui defilent, et non des personnalites qui vivent. Je ne
+discute pas aujourd'hui la formule classique, je constate simplement que
+les argumentations, les analyses de caractere, l'etude dialoguee des
+passions, se deroulant devant le trou du souffleur sans que les milieux
+eussent jamais a intervenir, se detachaient d'autant plus puissamment
+que le fond avait moins d'importance.
+
+Ce qu'il faut donc poser comme une verite demontree, c'est que
+l'insouciance du dix-septieme siecle pour la verite du decor vient de ce
+que la nature ambiante, les milieux, n'etaient pas regardes alors
+comme pouvant avoir une influence quelconque sur l'action et sur les
+personnages. Dans la litterature du temps, la nature comptait peu.
+L'homme seul etait noble, et encore l'homme depouille de son humanite,
+l'homme abstrait, etudie dans son fonctionnement d'etre logique et
+passionnel. Un paysage au theatre, qu'etait-ce cela? on ne voyait pas
+les paysages reels, tels qu'ils s'elargissent par les temps de soleil ou
+de pluie. Un salon completement meuble, avec la vie qui l'echauffe et
+lui donne une existence propre, pourquoi faire? les personnages ne
+vivaient pas, n'habitaient pas, ne faisaient que passer pour declamer
+les morceaux qu'ils avaient a dire.
+
+C'est de cette formule que notre theatre est parti. Je ne puis faire
+l'historique des phases qu'il a parcourues. Mais il est facile de
+constater qu'un mouvement lent et continu s'est opere, accordant
+chaque jour plus d'importance a l'influence des milieux. D'ailleurs,
+l'evolution litteraire des deux derniers siecles est tout entiere dans
+cet envahissement de la nature. L'homme n'a plus ete seul, on a cru que
+les campagnes, les villes, les cieux differents meritaient qu'on les
+etudiat et qu'on les donnat comme un cadre immense a l'humanite. On
+est meme alle plus loin, on a pretendu qu'il etait impossible de bien
+connaitre l'homme, si on ne l'analysait pas avec son vetement, sa
+maison, son pays. Des lors, les personnages abstraits ont disparu. On
+a presente des individualites, en les faisant vivre de la vie
+contemporaine.
+
+Le theatre a fatalement obei a cette evolution. Je sais que certains
+critiques font du theatre une chose immuable, un art hieratique dont
+il ne faut pas sortir. Mais c'est la une plaisanterie que les faits
+dementent tous les jours. Nous avons eu les tragedies de Voltaire, ou le
+decor jouait deja un role; nous avons eu les drames romantiques qui
+ont invente le decor fantaisiste et en ont tire les plus grands effets
+possibles; nous avons eu les bals de Scribe, danses dans un fond de
+salon; et nous en sommes arrives au cerisier veritable de l'_Ami Fritz_,
+a l'atelier du peintre impressionniste de la _Cigale_, au cercle si
+etonnamment exact du _Club_. Que l'on fasse cette etude avec soin,
+on verra toutes les transitions, on se convaincra que les resultats
+d'aujourd'hui ont ete prepares et amenes de longue main par l'evolution
+meme de notre litterature.
+
+Je me repete, pour mieux me faire entendre. Le malheur, ai-je dit, est
+qu'on veut mettre le theatre a part, le considerer comme d'essence
+absolument differente. Sans doute, il a son optique. Mais ne le voit-on
+pas de tout temps obeir au mouvement de l'epoque? A cette heure, le
+decor exact est une consequence du besoin de realite qui nous tourmente.
+Il est fatal que le theatre cede a cette impulsion, lorsque le roman
+n'est plus lui-meme qu'une enquete universelle, qu'un proces-verbal
+dresse sur chaque fait. Nos personnages modernes, individualises,
+agissant sous l'empire des influences environnantes, vivant notre
+vie sur la scene, seraient parfaitement ridicules dans le decor du
+dix-septieme siecle. Ils s'asseoient, et il leur faut des fauteuils; ils
+ecrivent, et il leur faut des tables; ils se couchent, ils s'habillent,
+ils mangent, ils se chauffent, et il leur faut un mobilier complet.
+D'autre part, nous etudions tous les mondes, nos pieces nous promenent
+dans tous les lieux imaginables, les tableaux les plus varies doivent
+forcement defiler devant la rampe. C'est la une necessite de notre
+formule dramatique actuelle.
+
+La theorie des critiques que fache cette reproduction minutieuse,
+est que cela nuit a l'interet de la piece jouee. J'avoue ne pas bien
+comprendre. Ainsi, on soutient cette these que seuls les meubles ou les
+objets qui servent comme accessoires devraient etre reels; il faudrait
+peindre les autres dans le decor. Des lors, quand on verrait un
+fauteuil, on se dirait tout bas: "Ah! ah! le personnage va s'asseoir";
+ou bien, quand on apercevrait une carafe sur un meuble: "Tiens! tiens!
+le personnage aura soif"; ou bien, s'il y avait une corbeille a ouvrage
+au premier plan: "Tres bien! l'heroine brodera en ecoutant quelque
+declaration." Je n'invente rien, il y a des personnes, parait-il,
+que ces devinettes enfantines amusent beaucoup. Lorsque le salon est
+completement meuble, qu'il se trouve empli de bibelots, cela les
+deroute, et ils sont tentes de crier: "Ce n'est pas du theatre!"
+
+En effet, ce n'est pas du theatre, si l'on continue a vouloir regarder
+le theatre comme le triomphe quand meme de la convention. On nous dit:
+"Quoi que vous fassiez, il y a des conventions qui seront eternelles."
+C'est vrai, mais cela n'empeche pas que, lorsque l'heure d'une
+convention a sonne, elle disparait. On a bien enterre l'unite de lieu;
+cela n'a rien d'etonnant que nous soyons en train de completer le
+mouvement, en donnant au decor toute l'exactitude possible. C'est la
+meme evolution qui continue. Les conventions qui persistent n'ont rien
+a voir avec les conventions qui partent. Une de moins, c'est toujours
+quelque chose.
+
+Comment ne sent-on pas tout l'interet qu'un decor exact ajoute a
+l'action? Un decor exact, un salon par exemple avec ses meubles, ses
+jardinieres, ses bibelots, pose tout de suite une situation, dit le
+monde ou l'on est, raconte les habitudes des personnages. Et comme
+les acteurs y sont a l'aise, comme ils y vivent bien de la vie qu'ils
+doivent vivre! C'est une intimite, un coin naturel et charmant. Je sais
+que, pour gouter cela, il faut aimer voir les acteurs vivre la piece, au
+lieu de les voir la jouer. Il y a la toute une nouvelle formule. Scribe,
+par exemple, n'a pas besoin des milieux reels, parce que ses personnages
+sont en carton. Je parle uniquement du decor exact pour les pieces ou il
+y aurait des personnages en chair et en os, apportant avec, eux l'air
+qu'ils respirent.
+
+Un critique a dit avec beaucoup de sagacite: "Autrefois, des personnages
+vrais s'agitaient dans des decors faux; aujourd'hui, ce sont des
+personnages faux qui s'agitent dans des decors vrais." Cela est juste,
+si ce n'est que les types de la tragedie et de la comedie classiques
+sont vrais, sans etre reels. Ils ont la verite generale, les grands
+traits humains resumes en beaux vers; mais ils n'ont pas la verite
+individuelle, vivante et agissante, telle que nous l'entendons
+aujourd'hui. Comme j'ai essaye de le prouver, le decor du dix-septieme
+siecle allait en somme a merveille avec les personnages du theatre de
+l'epoque; il manquait comme eux de particularites, il restait large,
+efface, tres approprie aux developpements de la rhetorique et a la
+peinture de heros surhumains. Aussi est-ce un non-sens pour moi que de
+remonter les tragedies de Racine, par exemple, avec un grand eclat de
+costumes et de decors.
+
+Mais ou le critique a absolument raison, c'est lorsqu'il dit
+qu'aujourd'hui des personnages faux s'agitent dans des decors vrais. Je
+ne formule pas d'autre plainte, a chacune de mes etudes. L'evolution
+naturaliste au theatre a fatalement commence par le cote materiel, par
+la reproduction exacte des milieux. C'etait la, en effet, le cote
+le plus commode. Le public devait etre pris aisement. Aussi, depuis
+longtemps, l'evolution s'accomplit-elle. Quant aux personnages faux,
+ils sont moins faciles a transformer que les coulisses et les toiles de
+fond, car il s'agirait de trouver ici un homme de genie. Si les peintres
+decorateurs et les machinistes ont suffi pour une partie de la
+besogne, les auteurs dramatiques n'ont encore fait que tatonner. Et
+le merveilleux, c'est que la seule exactitude dans les decors a suffi
+parfois pour assurer de grands succes.
+
+En somme, n'est-ce pas un indice bien caracteristique? Il faut etre
+aveugle pour ne pas comprendre ou nous allons. Les critiques qui
+se plaignent de ce souci de l'exactitude dans les decors et les
+accessoires, ne devraient voir la qu'un des cotes de la question. Elle
+est beaucoup plus large, elle embrasse le mouvement litteraire du siecle
+entier, elle se trouve dans le courant irresistible qui nous emporte
+tous au naturalisme. M. Sardou, dans les _Merveilleuses_, a voulu des
+tasses du Directoire; MM. Erckmann-Chatrian ont exige, dans l'_Ami
+Fritz_, une fontaine qui coulat; M. Gondinet, dans le _Club_, a demande
+tous les accessoires authentiques d'un cercle. On peut sourire, hausser
+les epaules, dire que cela ne rend pas les oeuvres meilleures.
+Mais, derriere ces manies d'auteurs minutieux, il y a plus ou moins
+confusement la grande pensee d'un art de methode et d'analyse, marchant
+parallelement avec la science. Un ecrivain viendra sans doute, qui
+mettra enfin au theatre des personnages vrais dans des decors vrais, et
+alors on comprendra.
+
+
+
+II
+
+M. Francisque Sarcey, qui est l'autorite la plus competente en la
+matiere, a bien voulu repondre aux pages qu'on vient de lire. Il n'est
+point de mon avis, naturellement. M. Sarcey se contente de juger les
+oeuvres au jour le jour, sans s'inquieter de l'ensemble de la production
+contemporaine, constatant simplement le succes ou l'insucces, en donnant
+les raisons tirees de ce qu'il croit etre la science absolue du theatre.
+Je suis, au contraire, un philosophe estheticien que passionne le
+spectacle des evolutions litteraires, qui se soucie peu au fond de la
+piece jouee, presque toujours mediocre, et qui la regarde comme une
+indication plus ou moins nette d'une epoque et d'un temperament; en
+outre, je ne crois pas du tout a une science absolue, j'estime que tout
+peut se realiser, au theatre comme ailleurs. De la, nos divergences.
+Mais je suis bien tranquille, M. Sarcey se flatte d'apprendre chaque
+jour et de se laisser convaincre par les faits. Il sera convaincu par le
+fait naturaliste comme il vient de l'etre par le fait romantique, sur le
+tard.
+
+La question des decors et des accessoires est un excellent terrain,
+circonscrit et nettement delimite, pour y porter l'etude des conventions
+au theatre. En somme, les conventions sont la grosse affaire. On me
+dit que les conventions sont eternelles, qu'on ne supprimera jamais la
+rampe, qu'il y aura toujours des coulisses peintes, que les heures a la
+scene seront comptees comme des minutes, que les salons ou se passent
+les pieces n'auront que trois murs. Eh! oui, cela est certain. Il est
+meme un peu pueril de donner de tels arguments. Cela me rappelle un
+peintre classique, disant de Courbet: "Eh bien! quoi? qu'a-t-il invente?
+est-ce que ses figures n'ont pas un nez, une bouche et deux yeux comme
+les miennes?"
+
+Je veux faire entendre qu'il y a, dans tout art, un fond materiel qui
+est fatal. Quand on fait du theatre, on ne fait pas de la chimie. Il
+faut donc un theatre, organise comme les theatres de l'epoque ou l'on
+vit, avec le plus ou le moins de perfectionnement du materiel employe.
+Il serait absurde de croire qu'on pourra transporter la nature telle
+quelle sur les planches, planter de vrais arbres, avoir de vraies
+maisons, eclairees par de vrais soleils. Des lors, les conventions
+s'imposent, il faut accepter des illusions plus ou moins parfaites, a la
+place des realites. Mais cela est tellement hors de discussion, qu'il
+est inutile d'en parler. C'est le fond meme de l'art humain, sans lequel
+il n'y a pas de production possible. On ne chicane pas au peintre ses
+couleurs, au romancier son encre et son papier, a l'auteur dramatique sa
+rampe et ses pendules qui ne marchent pas.
+
+Seulement, prenons une comparaison. Qu'on lise par exemple un roman de
+mademoiselle de Scuderi et un roman de Balzac. Le papier et l'encre leur
+sont toleres a tous deux; on passe sur cette infirmite de la creation
+humaine. Or, avec les memes outils, mademoiselle de Scuderi va creer des
+marionnettes, tandis que Balzac creera des personnages en chair et en
+os. D'abord, il y a la question de talent; mais il y a aussi la question
+d'epoque litteraire. L'observation, l'etude de la nature est devenue
+aujourd'hui une methode qui etait a peu pres inconnue au dix-septieme
+siecle. On voit donc ici la convention tournee, comme masquee par la
+puissance de la verite des peintures.
+
+Les conventions ne font que changer; c'est encore possible. Nous ne
+pouvons pas creer de toutes pieces des etres vivants, des mondes tirant
+tout d'eux-memes. La matiere que nous employons est morte, et nous ne
+saurions lui souffler qu'une vie factice. Mais que de degres dans cette
+vie factice, depuis la grossiere imitation qui ne trompe personne,
+jusqu'a la reproduction presque parfaite qui fait crier au miracle!
+Affaire de genie, dira-t-on: sans doute, mais aussi, je le repete,
+affaire de siecle. L'idee de la vie dans les arts est toute moderne.
+Nous sommes emportes malgre nous vers la passion du vrai et du reel.
+Cela est indeniable, et il serait aise de prouver par des exemples que
+le mouvement grandit tous les jours. Croit-on arreter ce mouvement, en
+faisant remarquer que les conventions subsistent et se deplacent? Eh!
+c'est justement parce qu'il y a des conventions, des barrieres entre
+la verite absolue et nous, que nous luttons pour arriver le plus pres
+possible de la verite, et qu'on assiste a ce prodigieux spectacle de
+la creation humaine dans les arts. En somme, une oeuvre n'est qu'une
+bataille livree aux conventions, et l'oeuvre est d'autant plus grande
+qu'elle sort plus victorieuse du combat.
+
+Le fond de ceci est que, comme toujours, on s'en tient a la lettre. Je
+parle contre les conventions, contre les barrieres qui nous separent
+du vrai absolu; tout de suite on pretend que je veux supprimer les
+conventions, que je me fais fort d'etre le bon Dieu. Helas! je ne le
+puis. Peut-etre serait-il plus simple de comprendre que je ne demande en
+somme a l'art que ce qu'il est capable de donner. Il est entendu que la
+nature toute nue est impossible a la scene. Seulement, nous voyons a
+cette heure, dans le roman, ou l'on en est arrive par l'analyse exacte
+des lieux et des etres. J'ai nomme Balzac qui, tout en conservant les
+moyens artificiels de la publication en volumes, a su creer un monde
+dont les personnages vivent dans les memoires comme des personnages
+reels. Eh bien! je me demande chaque jour si une pareille evolution
+n'est pas possible au theatre, si un auteur ne saura pas tourner les
+conventions sceniques, de facon a les modifier et a les utiliser pour
+porter sur la scene une plus grande intensite de vie. Tel est, au fond,
+l'esprit de toute la campagne que je fais dans ces etudes.
+
+Et, certes, je n'espere pas changer rien a ce qui doit etre. Je me donne
+le simple plaisir de prevoir un mouvement, quitte a me tromper. Je suis
+persuade qu'on ne determine pas a sa guise un mouvement au theatre.
+C'est l'epoque meme, ce sont les moeurs, les tendances des esprits, la
+marche de toutes les connaissances humaines, qui transforment l'art
+dramatique, comme les autres arts. Il me semble impossible que nos
+sciences, notre nouvelle methode d'analyse, notre roman, notre peinture,
+aient marche dans un sens nettement realiste, et que notre theatre reste
+seul, immobile, fige dans les traditions. Je dis cela, parce que je
+crois que cela est logique et raisonnable. Les faits me donneront tort
+ou raison.
+
+Il est donc bien entendu que je ne suis pas assez peu pratique pour
+exiger la copie textuelle de la nature. Je constate uniquement que
+la tendance parait etre, dans les decors et les accessoires, a se
+rapprocher de la nature le plus possible; et je constate cela comme
+un symptome du naturalisme au theatre. De plus, je m'en rejouis. Mais
+j'avoue volontiers que, lorsque je me montre enchante du cerisier de
+_l'Ami Fritz_ et du cercle du _Club_, je me laisse aller au plaisir de
+trouver des arguments. Il me faut bien des arguments: je les prends ou
+ils se presentent; je les exagere meme un peu, ce qui est naturel. Je
+sais parfaitement que le cerisier vrai ou monte Suzel est en bois et en
+carton, que le cercle ou l'on joue, dans le _Club_, n'est, en somme,
+qu'une habile tricherie. Seulement, on ne saurait nier, d'autre part,
+qu'il n'y a pas des cerisiers ni des cercles pareils dans Scribe, que
+ce souci minutieux d'une illusion plus grande est tout nouveau. De la a
+constater au theatre le mouvement qui s'est produit dans le roman, il
+n'y a qu'une deduction logique. Les aveugles seuls, selon moi, peuvent
+nier la transformation dramatique a laquelle nous assistons. Cela
+commence par les decors et les accessoires; cela finira par les
+personnages.
+
+Remarquez que les grands decors, avec des trucs et des complications
+destines a frapper le public, me laissent singulierement froid. Il y
+a des effets impossibles a rendre: une inondation par exemple, une
+bataille, une maison qui s'ecroule. Ou bien, si l'on arrivait a
+reproduire de pareils tableaux, je serais assez d'avis qu'on coupat
+le dialogue. Cela est un art tout particulier, qui regarde le peindre
+decorateur et le machiniste. Sur cette pente, d'ailleurs, on irait vite
+a l'exhibition, au plaisir grossier des yeux. Pourtant, en mettant les
+trucs de cote, il serait tres interessant d'encadrer un drame dans de
+grands decors copies sur la nature, autant que l'optique de la scene
+le permettrait. Je me souviendrai toujours du merveilleux Paris, au
+cinquieme acte de _Jean de Thommeray_, les quais s'enfoncant dans la
+nuit, avec leurs files de becs de gaz. Il est vrai que ce cinquieme acte
+etait tres mediocre. Le decor semblait fait pour suppleer au vide du
+dialogue. L'argument reste facheux aujourd'hui, car, si l'acte avait ete
+bon, le decor ne l'aurait pas gate, au contraire.
+
+Mais je confesse que je suis beaucoup plus louche par des reproductions
+de milieux moins compliques et moins difficiles a rendre. Il est tres
+vrai que le cadre ne doit pas effacer les personnages par son importance
+et sa richesse. Souvent les lieux sont une explication, un complement de
+l'homme qui s'y agite, a condition que l'homme reste le centre, le sujet
+que l'auteur s'est propose de peindre. C'est lui qui est la somme totale
+de l'effet, c'est en lui que le resultat general doit s'obtenir; le
+decor reel ne se developpe que pour lui apporter plus de realite, pour
+le poser dans l'air qui lui est propre, devant le spectateur. En dehors
+de ces conditions, je fais bon marche de toutes les curiosites de la
+decoration, qui ne sont guere a leur place que dans les feeries.
+
+Nous avons conquis la verite du costume. On observe aujourd'hui
+l'exactitude de l'ameublement. Les pas deja faits sont considerables. Il
+ne reste guere qu'a mettre a la scene des personnages vivants, ce qui
+est, il est vrai, le moins commode. Des lors, les dernieres traditions
+disparaitraient, on reglerait de plus en plus la mise en scene sur les
+allures de la vie elle-meme. Ne remarque-t-on pas, dans le jeu de
+nos acteurs, une tendance realiste tres accentuee? La generation des
+artistes romantiques a si bien disparu, qu'on eprouve toutes les peines
+du monde a remonter les pieces de 1810; et encore les vieux amateurs
+crient-ils a la profanation. Autrefois, jamais un acteur n'aurait ose
+parler en tournant le dos au public; aujourd'hui, cela a lieu dans
+une foule de pieces. Ce sont de petits faits, mais des faits
+caracteristiques. On vit de plus en plus les pieces, on ne les declame
+plus.
+
+Je me resume, en reprenant une phrase que j'ai ecrite plus haut: une
+oeuvre n'est qu'une bataille livree aux conventions, et l'oeuvre est
+d'autant plus grande qu'elle sort plus victorieuse du combat.
+
+
+
+III
+
+Quitte a me repeter, je reviens une fois de plus a la question des
+decors. Tout a l'heure, j'examinerai le tres remarquable ouvrage de M.
+Adolphe Jullien sur le costume au theatre. Je regrette beaucoup qu'un
+ouvrage semblable n'existe pas sur les decors. M. Jullien a bien dit, ca
+et la, un mot des decors; car, selon sa juste remarque, tout se tient
+dans les evolutions dramatiques; le meme mouvement qui transforme
+les costumes, transforme en meme temps les decors, et semble n'etre
+d'ailleurs qu'une consequence des periodes litteraires elles-memes.
+Mais il n'en est pas moins desirable qu'un livre special soit fait sur
+l'histoire des decors, depuis les treteaux ou l'on jouait les Mysteres,
+jusqu'a nos scenes actuelles qui se piquent du naturalisme le plus
+exact. En attendant, sans avoir la pretention de toucher au grand
+travail historique qu'elle necessiterait, je vais essayer de poser la
+question d'une facon logique.
+
+M. Sarcey a fait toute une campagne contre l'importance que nos theatres
+donnent aujourd'hui aux decors. Ils a dit, comme toujours, d'excellentes
+choses, pleines de bon sens; mais j'estime qu'il a tout brouille
+et qu'il faudrait, pour s'entendre, eclairer un peu la question et
+distinguer les differents cas.
+
+D'abord, mettons de cote la feerie et le drame a grand spectacle.
+J'entends rester dans la litterature. Il est certain que les pieces ou
+certains tableaux sont uniquement des pretextes a decors, tombent par
+la meme au rang des exhibitions foraines; elles ont des lors un interet
+particulier, faites pour les yeux; elles sont souvent interessantes par
+le luxe et l'art qu'on y deploie. C'est tout un genre, dont je ne pense
+pas que M. Sarcey demande la disparition. Les decors y sont d'autant
+plus a leur place, qu'ils y jouent le principal role. Le public s'y
+amuse; ceux qui n'aiment pas ca, n'ont qu'a rester chez eux. Quant a la
+litterature, elle demeure completement etrangere a l'affaire, et des
+lors elle ne saurait en souffrir.
+
+J'entends bien, d'ailleurs, ce dont M. Sarcey se plaint. Il accuse les
+directeurs et les auteurs de speculer sur ce gout du public pour les
+decors riches, en introduisant quand meme des decors a sensation dans
+des oeuvres litteraires qui devraient s'en passer. Par exemple, on se
+souvient des magnificences de _Balsamo_; il y avait la une galerie des
+glaces et un feu d'artifice d'une utilite discutable au point de vue du
+drame, et qui, du reste, ne sauverent pas la piece. Eh bien! dans ce cas
+nettement defini, M. Sarcey a raison. Un decor qui n'a pas d'utilite
+dramatique, qui est comme une curiosite a part, mise la pour eblouir le
+public, ravale un ouvrage au rang inferieur de la feerie et du melodrame
+a spectacle. En un mot, le decor pour le decor, si riche et si curieux
+soit-il, n'est qu'une speculation et ne peut que gater une oeuvre
+litteraire.
+
+Mais cela entraine-t-il la condamnation du decor exact, riche ou pauvre?
+Doit-on toujours citer le theatre de Shakespeare, ou les changements a
+vue etaient simplement indiques par des ecriteaux? Faut-il croire
+que nos pieces modernes pourraient se contenter, comme les pieces du
+dix-septieme siecle, d'un decor abstrait, salon sans meubles, peristyle
+de temple, place publique? En un mot, est-on bien venu de declarer que
+le decor n'a aucune importance, qu'il peut etre quelconque, que le drame
+est dans les personnages et non dans les lieux ou ils s'agitent? C'est
+ici que la question se pose serieusement.
+
+Une fois encore, je me trouve en face d'un absolu. Les critiques qui
+defendent les conventions, disent a tous propos: "le theatre", et ce mot
+resume pour eux quelque chose de definitif, de complet, d'immuable: le
+theatre est comme ceci, le theatre est comme cela. Ils vous envoient
+Shakespeare et Moliere a la tete. Du moment ou les maitres, il y a deux
+siecles, faisaient jouer des chefs-d'oeuvre sans decors, nous sommes
+ridicules d'exiger aujourd'hui, pour nos oeuvres mediocres, les lieux
+exacts, avec un embarras extraordinaire d'accessoires. Et de la a parler
+de la mode, il n'y a pas loin. Pour les critiques en question, il
+semble que notre gout actuel, notre souci de la verite des milieux, de
+l'illusion scenique poussee aux dernieres limites, ne soit qu'une pure
+affaire de mode, un engouement du public qui passera. Ainsi, M. Sarcey
+s'est demande pourquoi meubler un salon; ne peignait on pas tout dans le
+decor autrefois? et il n'est pas eloigne de vouloir qu'on revienne a la
+nudite ancienne, qui avait l'avantage de laisser la scene plus libre.
+En effet, pourquoi ne retournerait-on pas au decor abstrait, si rien
+ne nous en empeche, s'il n'y a dans nos complications actuelles qu'un
+caprice? M. Sarcey, avec son bon sens pratique, fait valoir tous les
+avantages: l'economie, les pieces montees plus vite, la litterature
+epuree et triomphant seule.
+
+Mon Dieu! cela est fort juste, fort raisonnable. Mais, si nous ne
+retournons pas au decor abstrait, c'est que nous ne le pouvons pas, tout
+bonnement. Il n'y a pas le moindre engouement dans notre fait. Le decor
+exact s'est impose de lui-meme, peu a peu, comme le costume exact. Ce
+c'est pas une affaire de mode, c'est une affaire d'evolution humaine et
+sociale. Nous ne pouvons pas plus revenir aux ecriteaux de Shakespeare,
+que nous ne pouvons revivre au seizieme siecle. Cela nous est defendu.
+Sans doute des chefs-d'oeuvre ont pousse dans cette convention du decor;
+car ils etaient la comme dans leur sol naturel; mais, ce sol n'est plus
+le notre, et je defie un auteur dramatique d'aujourd'hui de rien creer
+de vivant, s'il ne plante pas solidement son oeuvre dans notre terre du
+dix-neuvieme siecle.
+
+Comment un homme de l'intelligence de M. Sarcey ne tient-il pas compte
+du mouvement qui transforme continuellement le theatre? Il est tres
+lettre, tres erudit; il connait comme pas un notre repertoire ancien
+et moderne; il a tous les documents pour suivre l'evolution qui s'est
+produite et qui continue. C'est la une etude de philosophie litteraire
+qui devrait le tenter. Au lieu de s'enfermer dans une rhetorique
+etroite, au lieu de ne voir dans le theatre qu'un genre soumis a
+des lois, pourquoi n'ouvre-t-il pas sa fenetre toute grande et ne
+considere-t-il pas le theatre comme un produit humain, variant avec les
+societes, s'elargissant avec les sciences, allant de plus en plus a
+cette verite qui est notre but et notre tourment?
+
+Je reste dans la question des decors. Voyez combien le decor abstrait
+du dix-septieme siecle repond a la litterature dramatique du temps.
+Le milieu ne compte pas encore. Il semble que le personnage marche en
+l'air, degage des objets exterieurs. Il n'influe pas sur eux, et il
+n'est pas determine par eux. Toujours il reste a l'etat de type, jamais
+il n'est analyse comme individu. Mais, ce qui est plus caracteristique,
+c'est que le personnage est alors un simple mecanisme cerebral; le
+corps n'intervient pas, l'ame seule fonctionne, avec les idees, les
+sentiments, les passions. En un mot, le theatre de l'epoque emploie
+l'homme psychologique, il ignore l'homme physiologique. Des lors, le
+milieu n'a plus de role a jouer, le decor devient inutile. Peu importe
+le lieu ou l'action se passe, du moment qu'on refuse aux differents
+lieux toute influence sur les personnages. Ce sera une chambre, un
+vestibule, une foret, un carrefour; meme un ecriteau suffira. Le drame
+est uniquement dans l'homme, dans cet homme conventionnel qu'on a
+depouille de son corps, qui n'est plus un produit du sol, qui ne trempe
+plus dans l'air natal. Nous assistons au seul travail d'une machine
+intellectuelle, mise a part, fonctionnant dans l'abstraction.
+
+Je ne discuterai point ici s'il est plus noble en litterature de rester
+dans cette abstraction de l'esprit ou de rendre au corps sa grande
+place, par amour de la verite. Il s'agit pour le moment de constater de
+simples faits. Peu a peu, l'evolution scientifique s'est produite, et
+nous avons vu le personnage abstrait disparaitre pour faire place a
+l'homme reel, avec son sang et ses muscles. Des ce moment, le role des
+milieux est devenu de plus en plus important. Le mouvement qui s'est
+opere dans les decors part de la, car les decors ne sont en somme que
+les milieux ou naissent, vivent et meurent les personnages.
+
+Mais un exemple est necessaire, pour bien faire comprendre ce mouvement.
+Prenez par exemple l'Harpagon de Moliere. Harpagon est un type, une
+abstraction de l'avarice. Moliere n'a pas songe a peindre un certain
+avare, un individu determine par des circonstances particulieres; il a
+peint l'avarice, en la degageant meme de ses conditions exterieures, car
+il ne nous montre seulement pas la maison de l'avare, il se contente de
+le faire parler et agir. Prenez maintenant le pere Grandet, de Balzac.
+Tout de suite, nous avons un avare, un individu qui a pousse dans un
+milieu special; et Balzac a du peindre le milieu, et nous n'avons pas
+seulement avec lui l'abstraction philosophique de l'avarice, nous avons
+l'avarice etudiee dans ses causes et dans ses resultats, toute la
+maladie humaine et sociale. Voila en presence la conception litteraire
+du dix-septieme siecle et celle du dix-neuvieme: d'un cote, l'homme
+abstrait, etudie hors de la nature; de l'autre, l'homme d'apres la
+science, remis dans la nature et y jouant son role strict, sous des
+influences de toutes sortes.
+
+Eh bien! il devient des lors evident que, si Harpagon peut jouer son
+drame dans n'importe quel lieu, dans un decor quelconque, vague et mal
+peint, le pere Grandet ne peut pas plus jouer le sien en dehors de
+sa maison, de son milieu, qu'une tortue ne saurait vivre hors de sa
+carapace. Ici, le decor fait partie integrante du drame; il est de
+l'action, il l'explique, et il determine le personnage.
+
+La question des decors n'est pas ailleurs. Ils ont pris au theatre
+l'importance que la description a prise dans nos romans. C'est montrer
+un singulier entetement dans l'absolu, que de ne pas comprendre
+l'evolution fatale qui s'est accomplie, et la place considerable qu'ils
+tiennent legitimement aujourd'hui dans notre litterature dramatique. Ils
+n'ont cesse depuis deux cents ans de marcher vers une exactitude de plus
+en plus grande, du meme pas d'ailleurs et au travers des memes obstacles
+que les costumes. A cette heure, la verite triomphe partout. Ce n'est
+pas que nous soyons arrives a un emploi sage de cette verite des
+milieux. On sacrifie plus a la richesse et a l'etrangete qu'a
+l'exactitude. Ce que je voudrais, ce serait, chez les auteurs
+dramatiques, un souci du decor vrai, uniquement lorsque le decor
+explique et determine les faits et les personnages. Je reprends _Eugenie
+Grandet_, qui a ete mise au theatre, mais tres mediocrement; eh bien! il
+faudrait que, des le lever du rideau, on se crut chez le pere Grandet;
+il faudrait que les murs, que les objets ajoutassent a l'interet du
+drame, en completant les personnages comme le fait la nature elle-meme.
+
+Tel est le role des decors. Ils elargissent le domaine dramatique en
+mettant la nature elle-meme au theatre, dans son action sur l'homme. On
+doit les condamner, des qu'ils sortent de cette fonction scientifique,
+des qu'ils ne servent plus a l'analyse des faits et des personnages.
+Ainsi, M. Sarcey a raison, lorsqu'il blame la magnificence avec laquelle
+on remonte les anciennes tragedies; c'est meconnaitre leur veritable
+cadre. Tout decor ajoute a une oeuvre litteraire comme un ballet,
+uniquement pour boucher un trou, est un expedient facheux. Au contraire,
+il faut applaudir, lorsque le decor exact s'impose comme le milieu
+necessaire de l'oeuvre, sans lequel elle resterait incomplete et ne se
+comprendrait plus. Et, la question se trouvant ainsi posee, il n'y a
+qu'a laisser la critique faire pour ou contre des campagnes qui ne
+hateront ni n'arreteront l'evolution naturaliste au theatre. Cette
+evolution est un travail humain et social sur lequel des volontes
+isolees ne peuvent rien. Malgre son autorite, M. Sarcey ne nous ramenera
+pas aux decors abstraits de Moliere et de Shakespeare, pas plus qu'il ne
+peut ressusciter les artistes du dix-septieme siecle avec leurs costumes
+et le public de l'epoque avec ses idees. Elargissez donc le chemin et
+laissez passer l'humanite en marche.
+
+
+
+LE COSTUME
+
+I
+
+Je viens de lire un bien interessant ouvrage: l'_Histoire du costume au
+theatre_, par M. Adolphe Jullien.
+
+Depuis bientot quatre ans que je m'occupe de critique dramatique, me
+souciant moins des oeuvres que du mouvement litteraire contemporain, me
+passionnant surtout contre les traditions et les conventions, j'ai senti
+bien souvent de quelle utilite serait une histoire de notre theatre
+national. Sans doute, cette histoire a ete faite, et plusieurs fois.
+Mais je n'en connais pas une qui ait ete ecrite dans le sens ou je la
+voudrais, sur le plan que je vais tacher d'esquisser largement.
+
+Je voudrais une Histoire de notre theatre qui eut pour base, comme
+l'_Histoire de la litterature anglaise_, de M. Taine, le sol meme, les
+moeurs, les moments historiques, la race et les facultes maitresses.
+C'est la aujourd'hui la meilleure methode critique, lorsqu'on l'emploie
+sans outrer l'esprit de systeme. Et cette Histoire montrerait alors
+clairement, en s'appuyant sur les faits, le lent chemin parcouru
+depuis les Mysteres jusqu'a nos comedies modernes, toute une evolution
+naturaliste, qui, partie des conventions les plus blessantes et les
+plus grossieres, les a peu a peu diminuees d'annee en annee, pour se
+rapprocher toujours davantage des realites naturelles et humaines.
+Tel serait l'esprit meme de l'oeuvre, l'ouvrage tendrait simplement
+a prouver la marche constante vers la verite, une poussee fatale,
+un progres s'operant a la fois dans les decors, les costumes, la
+declamation, les pieces, et aboutissant a nos luttes actuelles. Je
+souris, lorsqu'on m'accuse de me poser en revolutionnaire. Eh! je sais
+bien que la revolution a commence du jour ou le premier dialogue a ete
+ecrit, car c'est une fatalite de notre nature, de ne pouvoir rester
+stationnaire, de marcher, meme malgre nous, a un but qui se recule sans
+cesse.
+
+Les aimables fantaisistes ont un argument: dans les lettres, le progres
+n'existe pas. Sans doute, si l'on parle du genie. L'individualite d'un
+ecrivain existe en dehors des formules litteraires de son temps. Peu
+importe la situation ou il trouve les lettres a sa naissance; il s'y
+taille une place, il laisse quand meme une production puissante, qui
+a sa date; seulement, j'ajouterai que tous les genies ont ete
+revolutionnaires, qu'ils ont precisement grandi au-dessus des autres,
+parce qu'ils ont elargi la formule de leur age. Ainsi donc, il faut
+distinguer entre l'individualite des ecrivains et le progres des
+lettres. J'accorde qu'en tous temps, avec les formules les plus fausses,
+au milieu des conventions les plus ridicules, le genie a laisse des
+monuments imperissables. Mais il faut qu'on m'accorde ensuite que les
+epoques se transforment, que la loi de ce mouvement parait etre
+un besoin constant de mieux voir et de mieux rendre. En somme,
+l'individualite est comme la graine qui tombe dans tel ou tel terrain;
+sans elle pas de plante, elle est la vie; mais le terrain a aussi son
+importance, car c'est lui qui va determiner, par sa nature, les facons
+d'etre de la plante.
+
+Je me suis toujours prononce pour l'individualite. Elle est l'unique
+force. Cependant, nous n'irions pas loin dans nos etudes critiques, si
+nous voulions l'abstraire de l'epoque ou elle se produit. Nous sommes
+tout de suite forces d'en arriver a l'etude du terrain. C'est cette
+etude du terrain qui m'interesse, parce qu'elle m'apparait pleine
+d'enseignements. Puis, nous nous trouvons ici dans un domaine qui
+devient de jour en jour scientifique. Si on laisse l'individualite de
+cote pour la reprendre et l'etudier chaque fois qu'elle se produira;
+si on se borne a examiner, par exemple, l'histoire des conventions au
+theatre: on reste frappe de cette loi constante dont je viens de parler,
+de ce lent progres vers toutes les verites. Cela est indeniable.
+
+Je ne fais qu'indiquer a larges traits un plan general. Prenez les
+decors: c'est d'abord des toiles pendues a des cordes; c'est ensuite les
+compartiments des Mysteres, puis un meme decor pour toutes les pieces,
+puis un decor fait en vue de chaque oeuvre, puis une recherche de plus
+en plus marquee de l'exactitude des lieux, jusqu'aux copies si fideles
+de notre temps. Prenez les costumes, et j'y reviendrai longuement avec
+M. Julien: meme gradation, la fantaisie et l'insouciance comme point
+de depart, et une continuelle reforme aboutissant a nos scrupules
+historiques d'aujourd'hui. Prenez la declamation, l'art du comedien:
+pendant deux siecles, on declame sur un ton ampoule, on lance les vers
+comme un chant d'eglise, sans la moindre recherche de la justesse et de
+la vie; puis, avec mademoiselle Clairon, avec Lekain, avec Talma, le
+progres s'accomplit tres peniblement et au milieu des discussions.
+Ce qu'on parait ignorer, c'est que, si l'on jouait aujourd'hui, a la
+Comedie-Francaise, une piece de Corneille, de Moliere ou de Racine,
+comme elle a ete jouee a la creation, on se tiendrait les cotes de
+rire, tant les decors, les costumes et le ton des acteurs sembleraient
+grotesques.
+
+Voila qui est clair. Le progres, ou si l'on aime mieux l'evolution, ne
+peut faire doute pour personne. Depuis le quinzieme siecle, il s'est
+produit ce que je nommerai un besoin d'illusion plus grand. Les
+conventions, les erreurs de toutes sortes ont disparu, une a une, chaque
+fois qu'une d'entre elles a fini par trop choquer le public. On doit
+ajouter qu'il a fallu des annees et l'effort des plus grands genies pour
+venir a bout des moindres contre sens. C'est la ce que je voudrais voir
+etabli nettement par une Histoire de notre theatre national.
+
+Tenez, une des questions les plus curieuses et qui montre bien
+l'imbecillite de la convention. Au quinzieme siecle, tous les roles de
+femme etaient tenus par de jeunes garcons. Ce fut seulement sous Henri
+IV qu'une actrice osa paraitre sur les planches. Mais cette audace causa
+un scandale affreux; le public se fachait, trouvait cela immoral. Et le
+plus etonnant, c'est que le deguisement des jeunes garcons, ces jupes
+qu'ils portaient, donnaient naissance a de honteuses debauches, a
+des amours monstrueux, qui semblaient ne choquer personne. On sait
+aujourd'hui combien est penible pour notre public, meme dans la farce,
+l'entree d'un comique vetu d'une robe; c'est juste l'effet contraire,
+nous voyons une indecence ou nos peres trouvaient une necessite morale,
+car pour eux une femme qui paraissait sur un theatre prostituait son
+sexe. D'ailleurs, pendant tout le dix-septieme siecle, des hommes
+tinrent encore les roles de vieilles femmes et de soubrettes. Ce fut
+Bejart qui crea madame Pernelle. Beauval parut dans madame Jourdain,
+madame de Sottenville, Philaminte. Essayez aujourd'hui de retablir une
+pareille distribution, et la tentative semblera orduriere.
+
+Ajoutez que beaucoup de roles etaient joues sous le masque. Cela du coup
+tuait l'expression, tout un coin de l'art du comedien. Pourvu que le
+vers fut lance, le public etait content. Il paraissait n'eprouver aucun
+besoin de realite materielle. J'ai trouve dans l'ouvrage de M. Jullien
+une phrase qui m'a frappe. "Oreste, Cesar, Horace, dit-il, etaient
+burlesquement travestis en courtisans de la plus grande cour d'Europe,
+et cette mode, qui nous paraitrait aujourd'hui si deplaisante, ne
+choquait en rien nos ancetres, qui semblaient, a dire vrai, ne juger
+les oeuvres dramatiques que par les yeux de la pensee, en faisant
+abstraction complete de la representation theatrale." Tout est la,
+meditez cette expression: "Les yeux de la pensee".
+
+En effet, la grande evolution naturaliste, qui part du quinzieme siecle
+pour arriver au notre, porte tout entiere sur la substitution lente de
+l'homme physiologique a l'homme metaphysique. Dans la tragedie,
+l'homme metaphysique, l'homme d'apres le dogme et la logique, regnait
+absolument. Le corps ne comptant pas, l'ame etant regardee comme
+l'unique piece interessante de la machine humaine, tout drame se passait
+en l'air, dans l'esprit pur. Des lors, a quoi bon le monde tangible?
+Pourquoi s'inquieter du lieu ou se passait l'action? Pourquoi s'etonner
+d'un costume baroque, d'une declamation fausse? Pourquoi remarquer que
+la reine Didon etait un garcon que sa barbe naissante forcait a porter
+un masque? Tout cela n'importait pas, on ne descendait pas a ces
+miseres, on ecoutait la piece comme une dissertation d'ecole sur un cas
+donne. Cela se passait au-dessus de l'homme, dans le monde des idees, si
+loin de l'homme reel, que la realite du spectacle aurait gene.
+
+Tel est le point de depart, le point religieux dans les Mysteres, le
+point philosophique plus tard dans la tragedie. Et c'est des le debut
+aussi que l'homme naturel, etouffe sous la rhetorique et sous le dogme,
+se debat sourdement, veut se degager, fait de longs efforts inutiles,
+puis finit par s'imposer membre a membre. Toute l'histoire de notre
+theatre est dans ce triomphe de l'homme physiologique apparaissant
+davantage a chaque epoque, sous le mannequin de l'idealisme religieux et
+philosophique. Corneille, Moliere, Racine, Voltaire, Beaumarchais, et
+de nos jours, Victor Hugo, Emile Augier, Alexandre Dumas fils, Sardou
+lui-meme, n'ont eu qu'une besogne, meme lorsqu'ils ne s'en sont pas
+nettement rendu compte: augmenter la realite de l'oeuvre dramatique,
+progresser dans la verite, degager de plus en plus l'homme naturel et
+l'imposer au public. Et, fatalement, l'evolution ne s'arrete pas avec
+eux, elle continue, elle continuera toujours. L'humanite est tres jeune.
+
+M. Jullien a parfaitement compris cette evolution, lorsqu'il a ecrit
+ceci: "Il est a remarquer que, dans toute l'histoire du theatre en
+France, non seulement la declamation et le jeu des acteurs sont en
+rapport avec le costume theatral et en ont suivi les modifications, mais
+que ce rapport existait aussi entre les costumes et les defauts des
+pieces. Rien n'est isole au theatre; tout s'enchaine et se tient:
+defauts et decadence, qualites et progres."
+
+C'est tres juste. Je l'ai dit, l'evolution se porte sur tout et c'est
+justement la ce qui en montre le caractere scientifique. Aucun caprice;
+une marche logique, allant a un but determine. Les etapes elles-memes,
+plus ou moins retardees, s'expliquent par des causes fixes, la
+resistance du public et des moeurs, la venue de grands ecrivains et
+de grands acteurs, les circonstances historiques, favorables ou
+defavorables. Si un esprit sincere, amoureux de l'etude, ecrivait
+l'Histoire que je demande, il nous ferait faire un bien grand pas dans
+cette question de la convention que j'ai prise pour champ de lutte. Je
+puiserais dans cette oeuvre des arguments decisifs, et je suis persuade
+que toutes les intelligences nettes seraient bientot de mon cote.
+
+Mais voila, cette Histoire de notre theatre n'existe pas, et ce n'est
+pas moi qui l'ecrirai, car elle demanderait un loisir dont je ne puis
+disposer. Plus tard, on l'ecrira, cela est certain; l'evolution qui
+se produit dans notre critique elle-meme, la conduit a ces etudes
+d'ensemble, a cette analyse des grands mouvements de l'esprit.
+Aujourd'hui, si nous manquons d'arguments, c'est que tout le passe doit
+etre remis en question, et etre fouille avec nos nouvelles methodes. La
+besogne de deblaiement sera beaucoup plus facile pour nos petits-fils,
+parce qu'ils auront des outils solides. Chaque jour, je me sens arrete,
+faute de pouvoir proceder aux etudes necessaires. Et ce qui me manque
+surtout, c'est une Histoire generale de notre litterature, ecrite sur
+les documents exacts et d'apres la methode scientifique.
+
+Des lors, on doit comprendre quelle a ete ma joie, en lisant l'_Histoire
+du costume au theatre_, qui ne traite a la verite qu'un cote assez
+restreint de la question, mais qui suffit pour indiquer nettement
+l'evolution naturaliste au theatre, depuis le quinzieme siecle jusqu'a
+nos jours. La tentative est excellente; maintenant on peut voir ce que
+donnerait une Histoire generale.
+
+
+
+II
+
+Du quinzieme siecle au dix-septieme, la confusion est absolue pour
+le costume au theatre. Ce qui domine, c'est un besoin de richesse
+croissant, sans aucun souci de bon sens ni d'exactitude. Dans les
+ballets, dans les embryons des premiers operas, on voit les deesses, les
+rois, les reines, vetus d'etoffes d'or et d'argent, avec une fantaisie
+et une prodigalite dont nos feeries peuvent donner une idee. Les pieces
+historiques, d'ailleurs, sont traitees de la meme facon; les Grecs, les
+Romains, ont des ajustements mythologiques du caprice le plus singulier.
+Pourtant, des Mazarin, un mouvement se produit vers la verite; le
+cardinal apportait de l'Italie le gout de l'antiquite; seulement, il
+faut ajouter que les costumes offraient toujours d etranges compromis.
+Enfin, arrive le costume romain, tel que le portaient les heros de
+Racine. Ce costume etait copie sur celui des statues d'empereurs romains
+que nous a laissees l'antiquite. Mais Louis XIV, qui venait de l'adopter
+pour ses carrousels, l'avait defigure d'une etonnante maniere. Ecoutez M
+Jullien:
+
+"La cuirasse, tout en gardant la meme forme, est devenue un corps de
+brocart; les knemides se sont changees en brodequins de soie brodee
+s'adaptant sur des souliers a talons rouges, et les noeuds de rubans
+remplacent les franges des epaules. Enfin, un tonnelet dentele, rond
+et court, un petit glaive dont le baudrier passe sous la cuirasse;
+par-dessus tout cela la perruque et la cravate de satin: voila ce qui
+composait l'habit a la romaine du dix-septieme siecle. Le casque de
+carrousel, qui reste dans l'opera, est le plus souvent remplace dans la
+tragedie par le chapeau de cour avec plumes."
+
+Voila dans quel attirail ont ete crees tous les chefs-d'oeuvre de
+Racine. D'ailleurs, les tragedies de Corneille etaient, elles aussi,
+mises a cette mode; on voyait Horace poignarder Camille en gants blancs.
+Et remarquez qu'il y avait la un progres, car jusqu'a un certain point
+ce costume d'apparat se basait sur la verite. Racine fit bien quelques
+efforts pour se soustraire aux modes du temps; mais il n'insista guere.
+Moliere fut plus energique; on connait l'anecdote qui le montre entrant
+dans la loge de sa femme, le soir de la premiere representation de
+_Tartufe_, et la faisant se deshabiller, en la trouvant vetue d'un
+costume magnifique pour jouer le role d'une femme "qui est incommodee"
+dans la piece. Les acteurs comiques, en effet, ne respectaient pas plus
+la verite que les acteurs tragiques. La richesse dominait quand meme.
+Une des causes de ce luxe, sans necessite le plus souvent, venait de
+l'habitude ou etaient les seigneurs de donner en cadeau aux comediens,
+comme une marque de satisfaction, des habits superbes qu'ils avaient
+portes. On comprend des lors la bizarre confusion que devaient produire
+sur la scene ces costumes contemporains d'un luxe outre, meles a des
+costumes defraichis de toutes les coupes et de toutes les modes. En un
+mot, le pele-mele le plus barbare regnait, sans que le public parut
+choque. On s'en tenait a l'homme metaphysique, a une idee d'abstraction
+et de rhetorique, comme je le disais plus haut.
+
+Tout le dix-septieme siecle a donc ete faux et majestueux. Pendant la
+premiere moitie du dix-huitieme siecle, on voit se derouler une periode
+de transition. Nous ne pouvons au juste nous faire une idee des
+obstacles que rencontrait le triomphe de la verite du costume. On devait
+lutter contre la tradition, contre les habitudes du public, le gout et
+l'inertie des comediens, surtout la coquetterie des comediennes. Il a
+fallu des annees d'efforts, au milieu des railleries et des insultes,
+pour que le naturalisme s'imposat, dans cette question si simple et
+d'ailleurs secondaire de l'exactitude historique. Ce fut pourtant des
+femmes que partit la reforme: mademoiselle de Maupin osa paraitre a
+l'Opera, dans le role de Medee, les mains vides, sans la baguette
+traditionnelle, audace enorme qui revolutionna le public; d'autre part,
+dans l'_Andrienne_, madame Dancourt imagina une sorte de robe longue
+ouverte, qui convenait a son role d'une femme relevant de couches. Mais
+un nouveau caprice faillit tout compromettre. Croyant arriver a plus de
+verite, les actrices adopterent, pour toutes les pieces, des vetements
+identiques a ceux des dames de la cour. Et, des lors, commenca le long
+compromis entre le moderne et l'antique, qui a dure jusqu'a Talma.
+
+"Les actrices tragiques, dit M. Jullien, eurent de grands paniers,
+des robes de cour, des plumets et des diamants sur la tete; elles se
+surchargeaient de franges, d'agrements, de rubans multicolores." Et
+ce n'etait pas seulement les grands roles qui se paraient ainsi, les
+suivantes et les soubrettes, jusqu'aux paysannes, se montraient vetues
+de velours et de soie, les bras et les epaules charges de pierreries.
+Elles agissaient ainsi autant par convenance que par coquetterie, car
+elles auraient cru manquer au public en paraissant habillees simplement
+dans le costume de leurs roles. D'ailleurs, cette idee ne venait a
+personne, excepte a des esprits tres nets qui devancaient leur epoque,
+qui reclamaient une reforme des costumes, de la diction, du theatre tout
+entier, et qu'on injuriait en se moquant d'eux. Voila qui doit nous
+donner du courage, a nous autres dont les idees naturalistes paraissent
+aujourd'hui si droles et si odieuses a la fois.
+
+Je resume ici a grands traits, je neglige les transitions. Mademoiselle
+Salle, une danseuse celebre de l'Opera, se permit la premiere de
+paraitre, dans Pygmalion, sans panier, sans jupe, sans corps, echevelee,
+et sans aucun ornement sur la tete. Elle avait rencontre en France de
+tels obstacles, de telles mauvaises volontes, qu'elle s'etait vue forcee
+d'aller creer le role a Londres. Plus tard, elle eut un grand succes a
+Paris. Mais j'arrive a mademoiselle Clairon, qui a tant fait pour la
+reforme du costume et de la diction. Elle etudiait l'antiquite, elle
+cherchait l'esprit de ses roles dans les monuments historiques.
+Pourtant, elle resista longtemps aux conseils de Marmontel, qui la
+suppliait de quitter la declamation chantante, comme elle avait quitte
+les oripeaux du grand siecle. Un jour, elle voulut tenter la partie.
+Il faut laisser ici la parole a Marmontel, qui a parle de cette
+representation: "L'evenement passa son attente et la mienne. Ce ne fut
+plus l'actrice, ce fut Roxane elle-meme que l'on crut voir et entendre.
+On se demandait: Ou sommes-nous? On n'avait rien entendu de pareil."
+Quel beau cri d'etonnement et quelle surprise dans ce triomphe brusque
+de la verite!
+
+Mademoiselle Clairon ne devait pas s'en tenir la. Elle joua _l'Electre_,
+de Crebillon, huit jours plus tard. Marmontel, qui a defendu la verite
+au theatre avec passion, ecrit encore ceci: "Au lieu du panier ridicule
+et de l'ample robe de deuil qu'on lui avait vus dans ce role, elle
+y parut en simple habit d'esclave, echevelee et les bras charges de
+longues chaines. Elle y fut admirable, et, quelque temps apres, elle fut
+plus sublime encore dans _l'Electre_, de Voltaire. Ce role, que Voltaire
+lui avait fait declamer avec une lamentation continuelle et monotone,
+parle plus naturellement, acquit une beaute inconnue a lui-meme."
+Mademoiselle Clairon poussa si loin ce qu'on appellerait aujourd'hui la
+passion du naturalisme, qu'un jour, au cinquieme acte de _Didon_, elle
+crut pouvoir paraitre en chemise, absolument en chemise, "afin de
+marquer, dit M. Jullien, quel desordre portait dans ses sens le songe
+qui l'avait chassee de son lit." Il est vrai qu'elle ne recommenca pas.
+Nous autres, gens de peu de morale comme on sait, nous n'en sommes
+pourtant pas encore a reclamer la chemise.
+
+Je suis oblige de me hater, je passe a Lekain qui fut egalement un des
+grands reformateurs du theatre. "D'abord fougueux et sans regle, dit M.
+Jullien, mais plein d'une chaleur communicative, il plut a la jeunesse
+et deplut aux amateurs de l'ancienne psalmodie qui l'appelaient le
+_taureau_, parce qu'ils ne retrouvaient plus chez lui cette diction
+chantante et martelee, cette declamation redondante qui les bercait si
+doucement d'habitude." Il s'occupa beaucoup aussi du costume, il parut
+d'abord dans Oreste avec un vetement dessine par lui qui etonna, mais
+qui fut accepte. Plus tard, il s'enhardit jusqu'a jouer Ninias, les
+manches retroussees, les bras teints de sang, les yeux hagards. On etait
+bien loin de la tragedie pompeuse de Louis XIV. Pourtant, il ne faut
+pas croire que le costume de cour eut completement disparu. Malgre ses
+audaces, Lekain laissa beaucoup a faire a Talma.
+
+Je passe rapidement sur madame Favart, qui la premiere joua des
+paysannes avec des sabots a l'Opera-Comique, sur la Saint-Huberty, une
+artiste lyrique de genie, qui porta le premier costume de Didon vraiment
+historique, une tunique de lin, des brodequins laces sur le pied nu,
+une couronne entouree d'un voile retombant par derriere, un manteau de
+pourpre, une robe attachee par une ceinture au-dessous de la gorge. Je
+passe egalement sur Clairval, Dugazon et Larive, qui continuerent plus
+ou moins les reformes de mademoiselle Clairon et de Lekain. A ce moment,
+un grand pas etait fait; mais, si le mouvement de reforme s'accentuait,
+on etait encore loin de la verite. Les coupes des vetements etaient
+changees, mais les etoffes trop riches demeuraient. Talma allait enfin
+porter le dernier coup a la convention.
+
+Ce comedien de genie fut passionne pour son art. Il fouilla l'antiquite,
+il reunit une collection de costumes et d'armes, il se fit dessiner
+des costumes par David, ne negligeant aucune source, voulant la verite
+exacte pour arriver au caractere. Ici, je me permettrai une longue
+citation qui resumera les reformes operees par Talma.
+
+"Il parut dans le role du tribun Proculus, de _Brutus_, vetu d'un
+costume fidelement calque sur les habits romains. Le role n'avait pas
+quinze vers; mais cette heureuse innovation qui, d'abord, etonna
+et laissa quelques minutes le public en suspens, finit par etre
+applaudie... Au foyer, un de ses camarades lui demanda "s'il avait mis
+des draps mouilles sur ses epaules?" tandis que la charmante Louise
+Contat, lui adressant sans le vouloir l'eloge le plus flatteur,
+s'ecriait: "Voyez donc Talma, qu'il est laid! Il a l'air d'une statue
+antique." Pour toute reponse, le tragedien deroula aux yeux des
+persifleurs le modele meme que David lui avait dessine pour son costume.
+A son entree en scene, madame Vestris le regarda des pieds a la tete,
+et tandis que Brutus lui adressait son couplet, elle echangeait a voix
+basse avec Talma-Proculus ce rapide dialogue: "--Mais vous avez les bras
+nus, Talma!--Je les ai comme les avaient les Romains.--Mais, Talma, vous
+n'avez pas de culotte.--Les Romains n'en portaient pas.--_Cochon!_..."
+et, prenant la main que lui offrait Brutus, elle sortit de scene en
+etouffant de colere."
+
+Voila le cri reactionnaire en art: Cochon! Nous sommes tous des cochons,
+nous autres qui voulons la verite. Je suis personnellement un cochon,
+parce que je me bats contre la convention au theatre. Songez donc, Talma
+montrait ses jambes. Cochon! Et moi, je demande qu'on montre l'homme
+tout entier. Cochon! cochon!
+
+Je m'arrete. L'ouvrage de M. Jullien prouve, avec un luxe d'evidence, la
+continuelle evolution naturaliste au theatre. Cela s'impose comme une
+verite mathematique. Inutile de discuter, de dire que ce mouvement qui
+nous emporte a la verite en tout, est bon ou mauvais; il est, cela
+suffit; nous lui obeissons de gre ou de force. Seulement, le genie va en
+avant, et c'est lui qui fait la besogne, pendant que la mediocrite hurle
+et proteste. Je sais bien que les mediocres d'aujourd'hui voudraient
+nous arreter, sous le pretexte qu'il n'y a plus de reformes a faire,
+que nous sommes arrives en litterature a la plus grande somme de verite
+possible. Eh! de tous temps, les mediocres ont dit cela! Est-ce qu'on
+arrete l'humanite, est-ce qu'on fixe jamais sa marche en avant? Certes,
+non, toutes les reformes ne sont pas accomplies. Pour nous en tenir
+au costume, que d'erreurs aujourd'hui encore, de luxe inutile, de
+coquetterie deplacee, de vetements de fantaisie! D'ailleurs, comme le
+dit tres bien M. Jullien, tout se tient au theatre. Quand les pieces
+seront plus humaines, quand la fameuse langue de theatre disparaitra
+sous le ridicule, quand les roles vivront davantage notre vie, ils
+entraineront la necessite de costumes plus exacts et d'une diction plus
+naturelle. C'est la ou nous allons, scientifiquement.
+
+
+
+III
+
+Maintenant je parlerai de l'epoque actuelle, je repondrai aux critiques
+qui s'etonnent de notre guerre aux conventions. Pour eux, on a pousse
+la verite aussi loin que possible sur la scene; en un mot, tout serait
+fait, nos devanciers ne nous auraient rien laisse a faire. J'ai deja
+prouve, selon moi, que le mouvement naturaliste qui nous emporte depuis
+les premiers jours de notre theatre national, ne saurait s'arreter une
+minute, qu'il est necessaire et continu, dans l'essence meme de notre
+nature. Mais cela ne suffit pas, il faut toujours en arriver aux faits,
+lorsqu'on veut etre clair et decisif.
+
+J'accorde volontiers que nous avons obtenu une grande exactitude dans le
+costume historique. Aujourd'hui, lorsqu'on monte une piece de quelque
+importance se passant en France ou a l'etranger, dans des epoques plus
+ou moins lointaines, on copie les costumes sur les documents du temps,
+on se pique de ne rien negliger pour arriver a une authenticite absolue.
+Je ne parle pas des petites tricheries, des negligences dissimulees sous
+une exageration de zele. Il y a aussi la question de la coquetterie des
+femmes; les comediennes reculent souvent encore devant des ajustements
+etranges et incommodes qui les enlaidiraient; alors, elles s'en tirent
+par un brin de fantaisie, elles changent la coupe, ajoutent des bijoux,
+inventent une coiffure. Malgre cela, l'ensemble reste satisfaisant; il
+y a eu la, au theatre, un mouvement fatal determine par les etudes
+historiques des cinquante dernieres annees. Devant les gravures, les
+textes de toutes sortes exhumes par les chercheurs, devant cette
+connaissance de plus en plus elargie et familiere des ages morts, il
+devenait naturel que le public exigeat une resurrection exacte des
+epoques mises en scene. Ce n'est donc pas un caprice, une affaire de
+mode, mais une marche logique des esprits.
+
+Donc, si la tradition maintient encore des anachronismes baroques, des
+fantaisies inexplicables dans les pieces jouees il y a une trentaine
+d'annees, il est rare qu'aujourd'hui, eu montant une piece historique,
+on ne se preoccupe pas de l'exactitude des costumes. Le mouvement
+s'accentuera encore, et la verite sera complete, lorsqu'on aura decide
+les femmes a ne pas profiter d'une piece historique pour porter des
+toilettes eblouissantes, au coin de leur feu et meme en voyage; car,
+outre l'exactitude du costume, il y a la convenance du costume, ce qui
+m'amene a la question du vetement dans nos pieces modernes.
+
+Ici, rien de plus simple pour les hommes. Ils s'habillent comme vous et
+moi. Quelques-uns, je parle des comiques, chargent trop l'excentricite,
+ce qui leur fait perdre le caractere. Il faut voir le succes d'un
+costume exact, pour comprendre ce qu'il ajoute de vie au personnage.
+Mais la grosse question est encore la question des femmes. Dans les
+pieces ou les roles exigent une grande simplicite de mise, il est a
+peu pres impossible d'obtenir cette simplicite; car on se heurte a une
+obstination de coquetterie d'autant plus vive, que les femmes n'ont
+point ici pour tricher le pittoresque du costume historique ou etranger.
+Vous amenerez encore une comedienne a draper ses epaules des haillons
+d'une mendiante, mais vous ne la deciderez jamais a se mettre en petite
+ouvriere, si elle a perdu le premier eclat de sa beaute, si elle sait
+que les robes pauvres l'enlaidissent. Pour elle, c'est parfois une
+question de vie, car a cote de l'actrice, il y a la femme, qui souvent a
+besoin d'etre belle.
+
+Voila la raison qui fausse presque continuellement le costume, dans nos
+pieces contemporaines: une peur de la simplicite, un refus d'accepter la
+condition des personnages, lorsque ces personnages glissent a l'odieux
+ou au ridicule de la mise. Puis, il y a encore cette rage de belles
+toilettes qui s'est declaree dans le gout meme du public. Par exemple,
+au Vaudeville et au Gymnase, les dernieres annees de l'empire ont amene
+des exhibitions de grands couturiers qui durent encore. Une piece ne
+peut se passer dans un monde riche, sans qu'aussitot il y ait un assaut
+de luxe entre les actrices. A la rigueur, ces toilettes sont justifiees;
+mais le mauvais, c'est l'importance qu'elles prennent. Le branle
+etant donne, le public se passionnant plus pour les robes que pour le
+dialogue, ou en est venu a fabriquer les pieces dans le but d'un grand
+etalage de modes nouvelles; on a voulu mettre dans un succes cette
+chance, en choisissant de preference un milieu d'action ou le luxe fut
+autorise. Le lendemain d'une premiere representation, la presse s'occupe
+autant des toilettes que de la piece; tout Paris en cause, une bonne
+partie des spectateurs et surtout des spectatrices vient au theatre pour
+voir la robe bleue de celle-ci ou le nouveau chapeau de celle-la.
+
+On dira que le mal n'est pas grand. Mais, pardon, le mal est tres grand!
+Sous une hypocrisie de realite, il y a la un succes cherche en dehors
+des oeuvres elles-memes. Ces toilettes eclatantes ne sont pas vraies,
+d'ailleurs, dans leur uniformite superbe. On ne s'habille pas ainsi a
+toute heure du jour, on ne joue pas continuellement la gravure de mode.
+Puis, ce gout excessif des toilettes riches a ceci de desastreux
+qu'il pousse les auteurs dans la peinture d'un monde factice, d'une
+distinction convenue. Comment oser risquer une piece se passant dans
+la bourgeoisie mediocre, ou dans le petit commerce, ou dans le peuple,
+lorsqu'il faut absolument au public des robes de cinq ou six mille
+francs! Alors, on force la note, on habille des bourgeoises de province
+comme des duchesses, ou l'on introduit une cocotte, pour qu'il y ait
+au moins un petard de soie et de velours. Trois actes ou cinq actes en
+robes de laine paraitraient une demence; demandez a un fabricant habile
+s'il risquerait cinq actes sans la grande toilette de rigueur.
+
+Eh bien, la verite au theatre souffre encore de tout cela. On hesite
+devant une question de costumes trop pauvres, comme on hesite devant une
+audace de scene. Pas une piece de MM. Augier, Dumas et Sardou, n'a ose
+se passer des grandes toilettes, pas une ne descend jusqu'aux petites
+gens qui portent des etoffes a dix-huit sous le metre; de sorte que tout
+un cote social, la grande majorite des etres humains se trouve a peu
+pres exclue du theatre. Jusqu'a present, on n'est pas alle au dela de la
+bourgeoisie aisee. Si l'on a mis des miserables au theatre, des ouvriers
+et des employes a douze cents francs, c'est dans des melodrames
+radicalement faux, peuples de ducs et de marquis, sans aucune
+litterature, sans aucune analyse serieuse. Et soyez certain que la
+question du costume est pour beaucoup dans cette exclusion.
+
+Nos vetements modernes, il est vrai, sont un pauvre spectacle. Des qu'on
+sort de la tragedie bourgeoise, resserree entre quatre murs, des qu'on
+veut utiliser la largeur des grandes scenes et y developper des foules,
+on se trouve fort embarrasse, gene par la monotonie et le deuil uniforme
+de la figuration. Je crois que, dans ce cas, on devrait utiliser la
+variete que peut offrir le melange des classes et des metiers. Ainsi,
+pour me faire entendre, j'imagine qu'un auteur place un acte dans le
+carre des Halles centrales, a Paris. Le decor serait superbe, d'une vie
+grouillante et d'une plantation hardie. Eh bien! dans ce decor immense,
+on pourrait parfaitement arriver a un ensemble tres pittoresque, en
+montrant les forts de la Halle coiffes de leurs grands chapeaux, les
+marchandes avec leurs tabliers blancs et leurs foulards aux tons vifs,
+les acheteuses vetues de soie, de laine et d'indienne, depuis les dames
+accompagnees de leurs bonnes, jusqu'aux mendiantes qui rodent pour
+ramasser des epluchures. D'ailleurs, il suffit d'aller aux Halles et
+de regarder. Rien n'est plus bariole ni plus interessant. Tout Paris
+voudrait voir ce decor, s'il etait realise avec le degre d'exactitude et
+de largeur necessaire.
+
+Et que d'autres decors a prendre, pour des drames populaires!
+L'interieur d'une usine, l'interieur d'une mine, la foire aux pains
+d'epices, une gare, un quai aux fleurs, un champ de courses, etc., etc.
+Tous les cadres de la vie moderne peuvent y passer. On dira que ces
+decors ont deja ete tentes. Sans doute, dans les feeries on a vu des
+usines et des gares de chemin de fer; mais c'etaient la des gares et des
+usines de feerie, je veux dire des decors bacles de facon a produire
+une illusion plus ou moins complete. Ce qu'il faudrait, ce serait une
+reproduction minutieuse. Et l'on aurait fatalement des costumes, fournis
+par les differents metiers, non pas des costumes riches, mais des
+costumes qui suffiraient a la verite et a l'interet des tableaux.
+Puisque tout le monde se lamente sur la mort du drame, nos auteurs
+dramatiques devraient bien tenter ce genre du drame populaire et
+contemporain. Ils pourraient y satisfaire a la fois les besoins de
+spectacle qu'eprouve le public et les necessites d'etudes exactes qui
+s'imposent chaque jour davantage. Seulement, il est a souhaiter que
+les dramaturges nous montrent le vrai peuple et non ces ouvriers
+pleurnicheurs, qui jouent de si etranges roles, dans les melodrames du
+boulevard.
+
+D'ailleurs, je ne me lasserai pas de le repeter apres M. Adolphe
+Jullien, tout se tient au theatre. La verite des costumes ne va pas sans
+la verite des decors, de la diction, des pieces elles-memes. Tout marche
+du meme pas dans la voie naturaliste. Lorsque le costume devient plus
+exact, c'est que les decors le sont aussi, c'est que les acteurs se
+degagent de la declamation ampoulee, c'est enfin que les pieces etudient
+de plus pres la realite et mettent a la scene des personnages plus
+vrais. Aussi, pourrais-je faire, au sujet des decors, les memes
+reflexions que je viens de faire a propos du costume. La aussi, nous
+semblons arrives a la plus grande somme de verite possible, lorsque
+de grands pas sont encore a faire. Il s'agirait surtout d'augmenter
+l'illusion, en reconstituant les milieux, moins dans leur pittoresque
+que dans leur utilite dramatique. Le milieu doit determiner le
+personnage. Lorsqu'un decor sera etudie a ce point de vue qu'il donnera
+l'impression vive d'une description de Balzac, lorsque, au lever de
+la toile, on aura une premiere donnee sur les personnages, sur leur
+caractere et leurs habitudes, rien qu'a voir le lieu ou ils se meuvent,
+on comprendra de quelle importance peut etre une decoration exacte.
+C'est la que nous allons, evidemment; les milieux, ces milieux dont
+l'etude a transforme les sciences et les lettres, doivent fatalement
+prendre au theatre une place considerable; et je retrouve ici la
+question de l'homme metaphysique, de l'homme abstrait qui se contentait
+de trois murs dans la tragedie, tandis que l'homme physiologique de nos
+oeuvres modernes demande de plus en plus imperieusement a etre determine
+par le decor, par le milieu, dont il est le produit. On voit donc que
+la voie du progres est longue encore, aussi bien pour la decoration que
+pour le costume. Nous sommes dans la verite, mais nous balbutions a
+peine.
+
+Un autre point tres grave est la diction. Certes, nous n'en sommes plus
+a la melopee, au plain-chant du dix-septieme siecle. Mais nous avons
+encore une voix de theatre, une recitation fausse tres sensible et tres
+facheuse. Tout le mal vient de ce que la plupart des critiques erigent
+les traditions en un code immuable; ils ont trouve le theatre dans un
+certain etat, et au lieu de regarder l'avenir, de juger par les progres
+accomplis les progres qui s'accomplissent et qui s'accompliront, ils
+defendent avec entetement ce qui reste des conventions anciennes, en
+jurant que ce reste est d'une necessite absolue. Demandez-leur pourquoi,
+faites-leur remarquer le chemin parcouru, ils ne donneront aucune raison
+logique, ils repondront par des affirmations basees justement sur l'etat
+de choses qui est en train de disparaitre.
+
+Pour la diction, le mal vient donc de ce que ces critiques admettent une
+langue de theatre. Leur theorie est qu'on ne doit pas parler sur les
+planches comme dans l'existence quotidienne; et, pour appuyer cette
+facon de voir, ils prennent des exemples dans la tradition, dans ce qui
+se passait hier et dans ce qui se passe aujourd'hui encore, sans tenir
+compte du mouvement naturaliste dont l'ouvrage de M. Jullien nous permet
+de constater les etapes. Comprenez donc qu'il n'y a pas absolument de
+langue de theatre; il y a eu une rhetorique qui s'est affaiblie de plus
+en plus et qui est en train de disparaitre, voila les faits. Si vous
+comparez un instant la declamation des comediens sous Louis XIV a celle
+de Lekain, et si vous comparez la declamation de Lekain a celle des
+artistes de nos jours, vous etablirez nettement les phases de la melopee
+tragique aboutissant a notre recherche du ton juste et naturel, du
+cri vrai. Des lors, la langue de theatre, cette langue plus sonore,
+disparait. Nous allons a la simplicite, au mot exact, dit sans emphase,
+tout naturellement. Et que d'exemples, si je ne devais me borner! Voyez
+la puissance de Geoffroy sur le public, tout son talent est dans sa
+nature; il prend le public parce qu'il parle a la scene comme il parle
+chez lui. Quand la phrase sort de l'ordinaire, il ne peut plus la
+prononcer, l'auteur doit en chercher une autre. Voila la condamnation
+radicale de la pretendue langue de theatre. D'ailleurs, suivez
+la diction d'un acteur de talent, et etudiez le public: les
+applaudissements partent, la salle s'enthousiasme, lorsqu'un accent de
+verite a donne aux mots prononces la valeur exacte qu'ils doivent
+avoir. Tous les grands triomphes de la scene sont des victoires sur la
+convention.
+
+Helas! oui, il y a une langue de theatre: ce sont ces cliches, ces
+platitudes vibrantes, ces mots creux qui roulent comme des tonneaux
+vides, toute cette insupportable rhetorique de nos vaudevilles et de
+nos drames, qui commence a faire sourire. Il serait bien interessant
+d'etudier la question du style chez les auteurs de talent comme MM.
+Augier, Dumas et Sardou; j'aurais beaucoup a critiquer, surtout chez les
+deux derniers, qui ont une langue de convention, une langue a eux qu'ils
+mettent dans la bouche de tous leurs personnages, hommes, femmes,
+enfants, vieillards, tous les sexes et tous les ages. Cela me parait
+facheux, car chaque caractere a sa langue, et si l'on veut creer des
+etres vivants, il faut les donner au public, non seulement avec leurs
+costumes exacts et dans les milieux qui les determinent, mais encore
+avec leurs facons personnelles de penser et de s'exprimer. Je repete que
+c'est la le but evident ou va notre theatre. Il n'y a pas de langue de
+theatre reglee par un code comme coupe de phrases et comme sonorite; il
+y a simplement un dialogue de plus en plus exact, qui suit ou plutot qui
+amene les progres des decors et des costumes dans la voie naturaliste.
+Quand les pieces seront plus vraies, la diction des acteurs gagnera
+forcement en simplicite et en naturel.
+
+Pour conclure, je repeterai que la bataille aux conventions est loin
+d'etre terminee et qu'elle durera sans doute toujours. Aujourd'hui, nous
+commencons a voir clairement ou nous allons, mais nous pataugeons encore
+en plein degel de la rhetorique et de la metaphysique.
+
+
+
+LES COMEDIENS
+
+I
+
+Je voudrais, a propos du concours du Conservatoire, dire mon mot sur
+l'education officielle qu'on donne en France aux comediens.
+
+Certes, cette education officielle est dans l'ordre accoutume de notre
+esprit francais. Le nom de l'etablissement ou elle est donnee, le
+"Conservatoire", suffit a indiquer qu'il s'agit d'y conserver les
+traditions, d'y enseigner un art en quelque sorte hieratique, dont
+toutes les recettes sont immuables. Tel geste signifie telle chose,
+et ce geste ne saurait etre change. Il y a un jeu de physionomie pour
+l'etonnement, un pour l'effroi, un pour l'admiration, et ainsi de suite,
+toute une collection de jeux de physionomie qui s'apprennent et qu'on
+finit par savoir employer, meme avec une intelligence mediocre. Il en
+est de meme pour les peintres a l'Ecole des Beaux-Arts. On parvient a y
+fabriquer un peintre, quand le sujet n'est pas completement idiot, et
+que la nature l'a bati physiquement a peu pres complet, avec des jambes
+et des bras.
+
+Et remarquez que je ne nie pas la necessite de ces ecoles. De meme qu'il
+faut des peintres decents, sachant leur metier pour decorer nos salons
+bourgeois, de meme il faut des comediens qui sachent se tenir en scene,
+saluer et repondre, pour jouer l'effroyable quantite de comedies et de
+drames que Paris consomme par hiver. Au moins, un eleve qui sort du
+Conservatoire, connait les elements classiques de son metier. Il est
+le plus souvent mediocre, mais il reste convenable, il s'acquitte
+honorablement de son emploi.
+
+Je me montrerai plus severe pour l'enseignement lui-meme, pour le corps
+des professeurs. Sans doute, ils ne peuvent pas donner du genie a leurs
+eleves. Peut-etre meme sont-ils obliges, jusqu'a un certain point, de
+rester dans la routine pour ne pas bouleverser d'un coup des habitudes
+seculaires. Un enseignement est forcement base sur un corps de doctrine,
+qui permet de l'appliquer au plus grand nombre a la moyenne des
+intelligences. Mais, vraiment, la tradition theatrale est chez nous une
+des plus fausses qui existent, et il serait grand temps de revenir a la
+verite, petit a petit, si l'on veut, de facon a ne brusquer personne.
+
+Qu'on reflechisse un instant aux conventions ridicules, a ces repas de
+theatre ou les acteurs mangent de trois quarts, a ces entrees et a ces
+sorties solennelles et grotesques, a ces personnages qui parlent la face
+toujours tournee vers le public, quel que soit le jeu de scene. Nous
+sommes habitues a ces choses, elles ne nous blessent plus; seulement,
+elles gatent l'illusion et elles font du theatre un art faux qui
+compromet les plus grandes oeuvres.
+
+Je ne parle pas des peuples latins, des Italiens et des Espagnols, dont
+l'art dramatique est encore plus ampoule et plus conventionnel. Mais,
+chez les peuples du Nord, les comediens jouent beaucoup plus librement,
+sans tant s'inquieter de la pompe de la representation. Par exemple,
+chez nous, il n'y a que les grands comediens, ceux dont l'autorite
+est souveraine sur le public, qui osent lancer certaines repliques en
+tournant le dos a la salle. Cela n'est pas convenable. Pourtant, il y
+a des effets puissants a tirer de la verite de cette attitude, qui se
+produit a chaque instant dans la vie reelle. Le facheux est que nos
+comediens jouent pour la salle, pour le gala; ils sont sur les planches
+comme sur un piedestal, ils veulent voir et etre vus. S'ils vivaient les
+pieces au lieu de les jouer, les choses changeraient.
+
+On parle de l'optique theatrale. Cette optique n'est jamais que ce qu'on
+la fait. Si l'enseignement serrait la vie de plus pres, si l'on ne
+changeait pas les eleves comediens en pantins mecaniques, on trouverait
+des interpretes qui renouvelleraient la mise en scene et feraient enfin
+monter la verite sur les planches.
+
+
+
+II
+
+L'education classique et traditionnelle donnee aux jeunes comediens est
+donc en soi une excellente chose, car elle sert a former des sujets
+d'une bonne moyenne pour les besoins courants de nos theatres. Mais ou
+la critique peut s'exercer, c'est, comme je l'ai dit, sur l'enseignement
+lui-meme, sur le corps de doctrine des professeurs dont le souci est,
+avant tout, de maintenir intactes les traditions.
+
+Il faut, pour comprendre ce qu'est aujourd'hui chez nous l'art du
+comedien, remonter a l'origine meme de notre theatre. On trouve, au
+dix-septieme siecle, la pompe tragique, les Romains et les Grecs portant
+la perruque des seigneurs du temps, la representation d'une piece se
+deroulant avec la majeste d'un gala princier. On pontifiait alors. On
+restait sur les planches dans le domaine des rois et des dieux.
+L'art consistait a etre le plus loin possible de la nature. Tout
+s'ennoblissait, et jusqu'a: "Je vous hais!" tout se disait tendrement.
+L'acteur le plus applaudi etait celui qui approchait le plus des belles
+manieres de la cour, arrondissant les bras, se balancant sur les
+hanches, grasseyant, roulant des yeux terribles.
+
+Certes, nous n'en sommes plus la. La verite du costume, du decor et des
+attitudes s'est imposee peu a peu. Aujourd'hui, Neron ne porte plus
+perruque, et l'on joue _Esther_ avec une mise en scene splendide et trop
+exacte. Mais, au fond, on retrouve toujours la tradition de majeste, de
+jeu solennel. Des acteurs francais qui jouent, sont restes des pretres
+qui officient. Ils ne peuvent monter sur les planches, sans se croire
+aussitot sur un piedestal, ou la terre entiere les regarde. Et ils
+prennent des poses, et ils sortent immediatement de la vie pour entrer
+dans ce ronronnement du theatre, dans ces gestes faux et forces, qui
+feraient pouffer de rire sur un trottoir.
+
+Prenez meme une piece gaie, une comedie, et regardez attentivement les
+acteurs qui la brulent. Vous reconnaitrez en eux les comediens pompeux
+du dix-septieme siecle, ceux qui sont les peres de l'art dramatique en
+France. Les entrees souvent sont accompagnees d'un coup de talon pour
+annoncer et mieux asseoir le personnage. Les effets sont continues au
+dela du vraisemblable, dans l'unique but d'occuper toute la scene et de
+forcer les applaudissements. Ce sont des jeux de physionomie adresses
+au public, des poses de bel homme, la cuisse tendue, la tete tournee
+et maintenue dans une position avantageuse. Ils ne marchent plus, ne
+parlent plus, ne toussent plus comme a la ville. On voit qu'ils sont en
+representation, et que leur effort le plus immediat est de n'etre pas
+comme tout le monde, de facon a etonner les bourgeois. Il y a un Grec ou
+un Romain du grand siecle, dans les paillasses de foire, qui tendent le
+derriere au coups de pied.
+
+Oui, la tradition a cette force. Elle est pareille au sable fin qui
+filtre quand meme et sans relache par les fissures les plus minces. La
+source en est deja disparue lorsque les effets en subsistent encore. Ces
+effets peuvent etre meconnaissables, transformes, devies, ils n'existent
+pas moins, ils n'en sont pas moins tout puissants. Si, aujourd'hui,
+notre theatre desespere les amis de la nature, la faute en est aux
+ancetres, a la lente education de nos comediens, que la tradition
+eloigne du vrai.
+
+Un art ne se forme pas en un jour. Aussi, quand il est forme, a-t-il
+une solidite de roc dans la routine. Cela explique comment il est si
+difficile d'innover, de changer la direction suivie par plusieurs
+generations. Aujourd'hui, le besoin de verite se fait sentir, au
+theatre comme partout; mais, plus que partout, ce besoin y trouve des
+resistances desesperees. On est habitue aux faussetes, aux conventions
+de la scene; le gros public n'est pas choque; tous les effets faux le
+ravissent, et il applaudit en criant a la verite; si bien meme que ce
+sont les effets vrais qui le fachent et qu'il traite d'exagerations
+ridicules. Le jugement du spectateur est perverti par une habitude
+seculaire. De la, l'entetement dans la formule existante de l'art
+dramatique.
+
+Et Dieu sait ou nous en sommes comme verite au theatre, malgre le
+mouvement naturaliste qui s'y accomplit fatalement! Je ne puis dresser
+un requisitoire en regle, mais je citerai quelques exemples. J'ai deja
+parle des entrees et des sorties qui sont le plus souvent operees en
+depit du bon sens, trop lentes ou trop brusques, uniquement comprises
+de facon a menager une salve d'applaudissements a l'acteur. Pourrait-on
+m'indiquer, d'autre part, quelque chose de plus ridicule que les
+passades du comedien, pendant une scene un peu longue? Pour couper les
+effets, au milieu du dialogue, le comedien qui est a gauche traverse et
+va a droite, tandis que le comedien qui est a droite, se rend a gauche,
+sans aucun motif d'ailleurs. Cela est d'un bon resultat pour les yeux,
+dit-on; c'est possible, mais ce continuel va-et-vient n'en est pas moins
+tres comique et tres pueril. Il faudrait parler encore de la facon de
+s'asseoir, de manger, de lancer dans la salle la replique destinee au
+personnage qu'on a a cote de soi, de s'approcher du trou du souffleur
+pour declamer la tirade a effet que les autres acteurs sur la scene
+feignent d'ecouter religieusement. En un mot, un acteur ne hasarde pas
+une enjambee, ne lache pas une phrase, sans que cette enjambee et cette
+phrase ne hurlent de faussete. J'excepte seulement les grands cris de
+passion et de verite que jettent parfois les artistes de genie.
+
+Je sais quelle est la reponse. Le theatre, dit-on, vit uniquement de
+convention. Si les acteurs tapent du pied, forcent leur voix, c'est pour
+qu'on les entende; s'ils exagerent les moindres gestes, c'est afin que
+leurs effets depassent la rampe et soient vus du public. On en arrive
+ainsi a faire du theatre un monde a part, ou le mensonge est non
+seulement tolere, mais encore declare necessaire. On redige le code
+etrange de l'art dramatique, on formule en axiomes les faussetes
+les plus etonnantes. Les erreurs deviennent des regles, et l'on hue
+quiconque n'applique pas les regles.
+
+Notre theatre est ce qu'il est, cela me parait un simple fait; mais ne
+pourrait-il pas etre autrement? Rien ne me fache comme le cercle etroit
+ou l'on veut enfermer un art. Certes, en dehors de l'heure presente, il
+y a le vaste monde qui garde une grande importance. Si l'on a le seul
+desir de reussir au theatre, d'etudier ce qui plait au public et de lui
+servir le plat qu'il aime et auquel il est habitue, sans doute il faut
+se conformer a la formule actuelle. Mais si l'on est blesse par cette
+formule, si l'on croit que la tradition a tort et qu'il faudrait
+accoutumer le public a un art plus logique et plus vrai, il n'y a
+certainement aucun crime a tenter l'experience. Aussi suis-je toujours
+stupefie, quand j'entends les critiques declarer gravement: "Ceci est du
+theatre, cela n'est pas du theatre." Qu'en savent-ils? Tout l'art n'est
+pas contenu dans une formule. Ce qu'il appelle le theatre, c'est un
+theatre, et rien de plus. J'ajouterai meme un theatre bien defectueux,
+etroit et mensonger dans ses moyens. Demain peut se produire une
+nouvelle formule qui bouleversera la formule actuelle. Est-ce que le
+theatre des Grecs, le theatre des Anglais, le theatre des Allemands est
+notre theatre? Est-ce que, dans une meme litterature, le theatre ne
+peut pas se renouveler, produire des oeuvres d'esprit et de facture
+completement differents? Alors, que nous veut-on avec cette chose
+abstraite, le theatre, dont on fait un bon Dieu, une sorte d'idole
+feroce et jalouse qui ne tolere pas la moindre infidelite!
+
+Rien n'est immuable, voila la verite. Les conventions sont ce qu'on les
+fait, et elles n'ont force de loi que si on les subit. A mon sens, les
+acteurs pourraient serrer la vie de plus pres, sans s'amoindrir sur la
+scene. Les exagerations de gestes, les passades, les coups de talon,
+les temps solennels pris entre deux phrases, les effets obtenus par un
+grossissement de la charge, ne sont en aucune facon necessaires a la
+pompe de la representation. D'ailleurs, la pompe est inutile, la verite
+suffirait.
+
+Voici donc ce que je souhaiterais voir: des comediens etudiant la vie et
+la rendant avec le plus de simplicite possible. Le Conservatoire est
+un lieu utile, si on le considere comme un cours elementaire ou l'on
+apprend la prononciation; encore existe-t-il, au Conservatoire, une
+prononciation etrange, emphatique, qui deroute singulierement l'oreille.
+Mais je doute qu'une fois les elements appris, on tire un grand profit
+des lecons des maitres. C'est absolument comme dans les ecoles de
+dessin. Pendant deux ou trois ans, les eleves ont besoin d'apprendre a
+dessiner des yeux, des nez, des bouches, des oreilles; puis, le mieux
+est de les mettre devant la nature, en laissant leur personnalite
+s'eveiller et pousser.
+
+On m'a souvent parle d'un maitre de declamation, dont les lecons
+consistaient d'abord a faire dire par ses eleves cette phrase: "Tiens!
+voila un chien!" sur tous les tons possibles, le ton de l'etonnement, le
+ton de la peur, de l'admiration, de la tendresse, de l'indifference,
+de la repulsion, et ainsi de suite. Il y avait cinquante et quelques
+manieres de dire. "Tiens! voila un chien!" Cela rappelle un peu les
+methodes pour apprendre l'anglais en vingt-cinq lecons. La methode peut
+etre ingenieuse et bonne pour des eleves qui commencent. Mais on sent
+tout ce qu'elle a de mecanique et d'insuffisant. Remarquez que le ton de
+la voix et l'expression de la physionomie sont regles a l'avance, qu'il
+s'agit ici simplement des grimaces de la tradition, sans tenir aucun
+compte de la libre initiative de l'eleve.
+
+Eh bien! l'enseignement au Conservatoire est le meme. On y repete:
+"Tiens! voila un chien!" avec toutes les expressions imaginables. Notre
+repertoire classique est la seule base de la doctrine. On exerce les
+eleves sur des types connus, regles a l'avance, et chaque mot qu'ils ont
+a dire a une inflexion consacree qu'on leur serine pendant des mois,
+absolument comme on serine a un sansonnet: _J'ai du bon tabac dans ma
+tabatiere_. On devine quelle influence peut avoir cet exercice sur de
+jeunes cervelles. Le mal ne serait pas grand encore, si les lecons
+s'appuyaient sur la verite; mais, comme elles ont la seule autorite de
+l'usage et de la tradition, elles arrivent a dedoubler la personne du
+comedien, a lui laisser son allure et sa voix personnelles a la ville,
+et a lui donner pour le theatre une allure et une voix de convention.
+Ce fait est connu de tous. Le comedien est irremediablement frappe chez
+nous d'une dualite qui le fait reconnaitre au premier coup d'oeil.
+
+J'ignore le remede. Je crois qu'il faudrait etudier plus sur la nature
+et moins dans le repertoire. Les livres ne valent jamais rien pour
+l'education de l'artiste. En outre, on devrait peu a peu amener les
+eleves a un souci constant de la verite. L'art de declamer tue notre
+theatre, parce qu'il repose sur une pose continue, contraire au vrai.
+Si les professeurs voulaient mettre de cote leur personnalite, ne pas
+enseigner comme des articles de foi les effets qui leur ont reussi
+journellement au theatre, il est a croire que les eleves ne
+perpetueraient pas ces effets a leur tour et cederaient au courant
+naturaliste qui transforme aujourd'hui tous les arts. La vie sur les
+planches, la vie sans mensonge avec sa bonhomie et sa passion, tel doit
+etre le but.
+
+Le public est en dehors de la querelle. Il acceptera ce que le talent
+lui fera accepter. Il faut avoir ecrit une piece et l'avoir fait repeter
+pour connaitre la disette ou nous sommes de comediens intelligents,
+consentant a jouer simplement les choses simples, sentant et rendant la
+verite d'un role, sans le gater par des effets odieux, que le public
+applaudit depuis deux siecles.
+
+
+
+III
+
+L'autre soir, au Theatre-Italien, j'ai eprouve une des plus fortes
+emotions dont je me souvienne. Salvini jouait dans un drame moderne: la
+_Mort civile_.
+
+Je l'avais vu dans _Macbeth_, et je m'etais recuse, n'ayant rien a dire,
+si ce n'etait des lieux communs. Je laisse Shakespeare dans sa gloire,
+j'avoue ne plus le comprendre quand on le joue sur nos planches
+modernes, en italien surtout, devant un public qui se fouette pour
+admirer. Cela m'est indifferent, parce que cela se passe trop loin de
+moi, dans la nue. Et quant a l'interpretation, elle me deroute plus
+encore. J'ecrirai que c'est sublime, mais je reste glace. Un sens me
+manque peut-etre.
+
+Enfin, j'ai vu Salvini dans la _Mort civile_, et je vais pouvoir le
+juger. Je n'ai plus besoin de phrases toutes faites, qui me repugnent et
+devant lesquelles j'ai recule. Le comedien m'a pris tout entier, il m'a
+bouleverse. J'ai senti en lui un homme, un etre vivant empli de mes
+propres passions. Desormais, il y a une commune mesure entre lui et moi.
+
+D'abord, cette piece: _la Mort civile_, m'a paru un drame des plus
+curieux. Une certaine Rosalie, dont le mari a ete condamne aux galeres a
+perpetuite est entree comme gouvernante chez le docteur Palmieri, qui a
+adopte la fille de Conrad, Emma, encore au berceau. L'enfant croit
+que le docteur est son pere. Rosalie s'est resignee a n'etre que
+l'institutrice de sa fille. Mais Conrad s'echappe du bagne et le drame
+se noue. Il veut d'abord faire valoir ses droits de pere. Le docteur lui
+prouve qu'il tuera Emma, qu'il lui imposera tout au moins une existence
+abominable, en faisant d'elle la fille d'un forcat. Ensuite Conrad veut
+emmener Rosalie; et la encore, il doit se devouer, car il a compris
+que, s'il etait mort, Rosalie aurait epouse le docteur. Il est resolu a
+partir, a disparaitre pour toujours, lorsque la mort le prend en pitie
+et lui facilite son abnegation. Il meurt, il fait trois heureux.
+
+Sans doute, je vois bien qu'il y a la-dessous une these, et les theses
+m'ont toujours fache au theatre. D'autre part, la donnee reste bien
+melodramatique. Si l'on veut savoir ce qui m'a seduit, c'est la belle
+nudite de la piece. Pas un coup de theatre, a notre mode francaise. Les
+scenes se suivent tranquillement, la toile tombe sur une conversation,
+les actes sont coupes au petit bonheur. C'est une tragedie, avec des
+personnages modernes. M. d'Ennery hausserait les epaules et trouverait
+cela bien maladroit.
+
+Justement, je pensais a _Une Cause celebre_, qui a une si etrange
+parente avec la _Mort civile_. Dans le premier de ces drames, quelle
+grossierete de procede! On peut etre sur que l'auteur ne se privera
+pas d'une ficelle, d'une situation, d'une tirade. Il gorgera la betise
+populaire, il trempera de larmes son public, par les moyens les plus
+enormes. Tout notre mauvais theatre actuel est la, avec l'impudence de
+son dedain litteraire. _Une Cause celebre_ sue le mepris du bon sens, du
+genie francais. On ne dit pas assez ce qu'une pareille piece peut
+faire de mal a notre litterature dramatique. Pour en sentir toute
+l'inferiorite, il faudrait la comparer a la _Mort civile_.
+
+On se rappelle, par exemple, l'episode de Jean Renaud retrouvant sa
+fille Adrienne. Il y a la des forcats dans un parc, une jeune personne
+qui sait une phrase entendue en reve, un pere en casaque rouge qui
+pousse des hurlements a ameuter le chateau. Rien de plus criard comme
+enluminure d'Epinal. L'auteur italien, au contraire, ne parait pas avoir
+songe un instant qu'il pourrait tirer un effet du retour du forcat. Son
+forcat entre, s'asseoit et cause, a peu pres comme cela se passerait
+dans la realite. Il a, plus tard, deux scenes avec Emma. La jeune fille
+a peur de lui, ce qui est naturel. Et voila tout, cela suffit a serrer
+les coeurs d'une profonde emotion.
+
+Chaque episode est traite avec cette simplicite, dans la _Mort civile_.
+L'intrigue, sans aucune complication, va d'un bout a l'autre de la
+piece. Rien n'y a ete introduit pour satisfaire le mauvais gout du gros
+public. Conrad n'est pas innocent comme Jean Renaud; il a tue un homme,
+le propre frere de sa femme, et sa figure grandit de ce meurtre; il
+n'est pas ce pantin persecute de notre melodrame, dont l'innocence doit
+eclater au cinquieme acte.
+
+Remarquez que la _Mort civile_ a eu en Italie un immense succes. Aucune
+traduction francaise n'existe, et je crois que le drame traduit ferait
+de maigres recettes a la Porte-Saint-Martin[1]. C'est que notre public
+est pourri maintenant. Il lui faut de grandes machines compliquees. On
+l'a mis au regime du roman-feuilleton et des melodrames ou les ducs et
+les forcats s'embrassent. La plupart des critiques eux-memes font du
+theatre une chose bete, ou le talent d'ecrivain n'est pas necessaire,
+ou il faut manquer d'observation, d'analyse et de style, pour faire des
+chefs-d'oeuvre. Le theatre, disent ils, c'est ca; et il semble qu'ils
+professent un cours d'ebenisterie. Donner des regles au neant, c'est le
+comble.
+
+[Note 1: Depuis que cet article a ete ecrit, M. Auguste Vitu a fait
+jouer a l'Odeon une traduction de la _Mort civile_ qui n'a eu aucun
+succes.]
+
+Eh! non, le theatre, ce n'est pas ca! L'absolu n'existe point. Le
+theatre d'une epoque est ce qu'une generation d'ecrivains le fait.
+Nous sommes, malheureusement, d'une ignorance crasse et d'une vanite
+incroyable. Les litteratures des peuples voisins sont pour nous comme
+si elles n'etaient pas. Si nous etions plus curieux, plus lettres, nous
+connaitrions depuis longtemps la _Mort civile_, et nous verrions dans
+ce drame un singulier dementi a nos theories francaises. Il est concu
+absolument dans la formule que j'indique, depuis que je m'occupe de
+critique dramatique; et il parait que cette formule n'est pas si
+mauvaise, puisque l'Italie tout entiere a applaudi la piece.
+
+Mais je m'arrete, car j'enfourche la mon dada, et c'est de Salvini
+surtout dont je veux parler. Je me mefiais beaucoup des acteurs
+italiens, je me les imaginais d'une exuberance folle. Aussi quel a ete
+mon etonnement, lorsque j'ai constate que le grand talent de Salvini est
+tout de mesure, de finesse, d'analyse. Il n'a pas un geste inutile, pas
+un eclat de voix qui detonne. Au premier aspect, il serait plutot gris,
+et il faut attendre pour etre empoigne par ce jeu si simple, si savant
+et si fort.
+
+Je citerai quelques exemples. Son entree de forcat fugitif, d'homme
+humble et souffrant, inquiet et torture, est merveilleuse. Mais ce qui
+m'a plus frappe encore, c'est la facon dont il dit le long recit de son
+evasion. Tout d'un coup, au milieu de l'allure dramatique de la scene,
+c'est un coin de comedie qui s'ouvre. Il baisse la voix, comme si l'on
+pouvait l'entendre; il dit le recit sur le meme ton voile, en s'animant
+pourtant, en finissant par rire d'avoir si bien trompe les gardiens.
+Nous n'avons pas un seul acteur de drame en France qui aurait
+l'intelligence d'effacer ainsi sa voix. Tous raconteraient leur fuite en
+roulant les yeux et en faisant les grands bras. L'impression que produit
+Salvini par la simplicite de son jeu est prodigieuse en cette occasion.
+
+Il me faudrait citer toutes les scenes. Dans la conversation qu'il a
+avec le docteur, et plus tard dans la scene avec Rosalie, lorsqu'il
+laisse tomber sa tete sur la poitrine de cette femme qu'il aime tant et
+qu'il va perdre, il arrive aux plus larges effets du pathetique. Je ne
+voudrais etre desagreable pour personne, mais puisque j'ai compare la
+_Mort civile_ a _Une Cause celebre_, je puis bien rapprocher Salvini de
+Dumaine. Il faut voir le premier pour comprendre combien le second crie
+et se demene inutilement. Tout le jeu de Dumaine, dans Jean Renaud,
+devient faux et penible, a cote du jeu si souple et si vrai de Salvini.
+Celui-ci a etudie l'ame humaine, il en analyse les nuances, il est un
+homme qui pleure.
+
+Mais ou il a ete superbe surtout, c'est au dernier acte, lorsqu'il
+meurt. Je n'ai jamais vu mourir personne ainsi au theatre. Salvini
+gradue ses derniers moments de moribond avec une telle verite, qu'il
+terrifie la salle. Il est vraiment un mourant, avec ses yeux qui
+se voilent, sa face qui blemit et se decompose, ses membres qui se
+raidissent. Lorsque Emma, sur la demande de Rosalie, s'approche et
+l'appelle: "Mon pere", il a un retour de vie, un eclair de joie sur son
+visage deja mort, d'un charme douloureux; et ses mains tremblent, et sa
+tete se penche, secouee par le rale, tandis que ses derniers mots se
+perdent et ne s'entendent plus. Sans doute, on a fait souvent cela au
+theatre, mais jamais, je le repete, avec une pareille intensite de
+verite. Enfin, Salvini a eu une trouvaille de genie: il est etendu dans
+un fauteuil, et lorsqu'il expire, la tete penchee vers Emma, il semble
+s'ecrouler, son poids l'emporte, il culbute et vient rouler devant le
+trou du souffleur, pendant que les personnages presents s'ecartent en
+poussant un cri. Il faut etre un bien grand comedien pour oser cela.
+L'effet est inattendu et foudroyant. La salle entiere s'est levee,
+sanglotant et applaudissant.
+
+La troupe qui donne la replique a Salvini est tres suffisante. Ce que
+j'ai beaucoup remarque, c'est la facon convaincue dont jouent ces
+comediens italiens. Pas une fois, ils ne regardent le public. La salle
+ne semble point exister pour eux. Quand ils ecoutent, ils ont les yeux
+fixes sur le personnage qui parle, et quand ils parlent, ils s'adressent
+bien reellement au personnage qui ecoute. Aucun d'eux ne s'avance
+jusqu'au trou du souffleur, comme un tenor qui va lancer son grand air.
+Ils tournent le dos a l'orchestre, entrent, disent ce qu'ils ont a dire
+et s'en vont, naturellement, sans le moindre effort pour retenir les
+yeux sur leurs personnes. Tout cela semble peu de chose, et c'est
+enorme, surtout pour nous, en France.
+
+Avez-vous jamais etudie nos acteurs? La tradition est deplorable sur nos
+theatres. Nous sommes partis de l'idee que le theatre ne doit avoir rien
+de commun avec la vie reelle. De la, cette pose continue, ce gonflement
+du comedien qui a le besoin irresistible de se mettre en vue. S'il
+parle, s'il ecoute, il lance des oeillades au public; s'il veut detacher
+un morceau, il s'approche de la rampe et le debite comme un compliment.
+Les entrees, les sorties sont reglees, elles aussi, de facon a faire
+un eclat. En un mot, les interpretes ne vivent pas la piece; ils la
+declament, ils tachent de se tailler chacun un succes personnel, sans se
+preoccuper le moins du monde de l'ensemble.
+
+Voila, en toute sincerite, mes impressions. Je me suis mortellement
+ennuye a _Macbeth_, et je suis sorti, ce soir la, sans opinion nette sur
+Salvini. Dans la _Mort civile_, Salvini m'a transporte; je m'en suis
+alle etrangle d'emotion. Certes, l'auteur de ce dernier drame, M.
+Giacometti, ne doit pas avoir la pretention d'egaler Shakespeare. Son
+oeuvre, au fond, est meme mediocre, malgre la belle nullite de la
+formule. Seulement, elle est de mon temps, elle s'agite dans l'air que
+je respire, elle me touche comme une histoire qui arriverait a mon
+voisin. Je prefere la vie a l'art, je l'ai dit souvent. Un chef-d'oeuvre
+glace par les siecles n'est en somme qu'un beau mort.
+
+
+
+IV
+
+Je me souviens d'avoir assiste a la premiere representation de
+l'_Idole_. On comptait peu sur la piece, on etait venu au theatre avec
+defiance. Et l'oeuvre, en effet, avait une valeur bien mediocre. Les
+premiers actes surtout etaient d'un ennui mortel, mal batis, coupes
+d'episodes facheux. Cependant, vers la fin, un grand succes se dessina.
+On put etudier, en cette occasion, la toute-puissance d'une artiste de
+talent sur le public. Madame Rousseil, non seulement sauva l'oeuvre
+d'une chute certaine, mais encore lui donna un grand eclat.
+
+Elle s'etait menagee pendant les premiers actes, montrant une froideur
+calculee; puis, au quatrieme acte, sa passion eclata avec une fougue
+superbe qui enleva la foule. Je me rappelle encore l'ovation qu'on lui
+fit. Elle etait meritee, tout le succes lui etait du. Des difficultes
+s'eleverent, je crois, entre les acteurs et le directeur, et la piece
+disparut de l'affiche, mais j'aurais ete etonne si elle avait fait de
+l'argent, comme je le serais encore si elle en faisait aujourd'hui. Elle
+n'est vraiment pas assez d'aplomb; madame Rousseil, malgre ses fortes
+epaules, ne saurait la tenir longtemps debout. Il y aurait toute une
+etude a ecrire a propos de ces succes personnels des artistes, qui
+trompent souvent le public sur le merite veritable d'une oeuvre. Ce qui
+est consolant pour la dignite des lettres, c'est qu'une oeuvre ainsi
+soutenue par le talent d'un artiste, n'a jamais qu'une vogue temporaire,
+et qu'elle disparait fatalement avec son interprete.
+
+J'ai egalement assiste a la premiere representation de _Froufrou_, bien
+que je ne fisse pas alors de critique dramatique. Desclee se trouvait
+dans tout son triomphe de grande artiste. Ici, l'oeuvre etait une
+peinture charmante d'un coin de notre societe; les premiers actes
+surtout offraient les details d'une observation tres fine et tres vraie;
+j'aimais moins la fin qui tournait au larmoyant. Cette pauvre Froufrou
+etait en verite trop punie; cela serrait inutilement le coeur et
+terminait cette serie de tableaux parisiens par une gravure poncive,
+faite pour tirer des larmes aux personnes sensibles.
+
+Sans doute, l'oeuvre cette fois aidait, poussait l'artiste. Mais
+Desclee, on peut le dire, y mit encore de son temperament et elargit
+ainsi l'horizon de la piece. C'est que, justement, elle semblait
+faite pour le personnage, elle le jouait avec toute sa nature. Aussi
+s'incarna-t-elle dans ce role, ou elle fut superbe de vie et de verite.
+
+La mort de Desclee a ete pleuree par beaucoup de debutants dramatiques.
+Nous la regardions tous grandir, avec la joie de constater, a chaque
+nouvelle creation, que nous trouverions en elle l'interprete que nous
+revions pour nos oeuvres futures. Nous songions tous a des pieces ou
+nous etudierions notre societe, ou nous tacherions de mettre la realite
+a la scene. Et nous lui taillions deja des roles, parce qu'elle
+seule nous paraissait moderne, vivant de notre air et exprimant avec
+exactitude les troubles nerveux de l'epoque presente. Elle ne semblait
+avoir passe par aucune ecole, elle arrivait avec sa personnalite, sans
+aucune recette d'attitudes ni de diction. Notre age vibrait en elle avec
+une intensite merveilleuse. Je la sentais nee pour aider puissamment au
+theatre le mouvement naturaliste. Et elle est morte. C'est une perte
+immense pour nous tous.
+
+On peut dire qu'elle n'a pas ete remplacee. Le public ne se doute pas de
+la difficulte qu'eprouve aujourd'hui un auteur dramatique pour trouver
+une interprete selon ses voeux, dans une piece moderne, qui demande la
+sensation et l'intelligence du temps ou nous vivons. Je mets a part la
+Comedie-Francaise. Les directeurs disent: "Il n'y a plus d'artiste."
+Ce qui est plus vrai et plus triste, c'est qu'il y a bien encore des
+artistes, mais que ces artistes n'ont pas la flamme du mouvement
+litteraire actuel. Ils ne sont pas faits pour les oeuvres qui viennent.
+Notre mouvement naturaliste, en un mot, ne voit pas encore poindre ses
+Frederick-Lemaitre et ses Dorval.
+
+Justement, Desclee s'annoncait comme la Dorval de ce mouvement. C'est
+pourquoi nous la regrettons avec tant d'amertume. Il est une loi: c'est
+que toute periode litteraire, au theatre, doit amener avec elle ses
+interpretes, sous peine de ne pas etre. La tragedie a eu ses illustres
+comediens pendant deux siecles; le romantisme a fait naitre toute une
+generation d'artistes de grand talent. Aujourd'hui, le naturalisme ne
+peut compter sur aucun acteur de genie. C'est sans doute parce que les
+oeuvres, elles aussi, ne sont encore qu'en promesse. Il faut des succes
+pour determiner des courants d'enthousiasme et de foi; et ces courants
+seuls degagent les originalites, amenent et groupent autour d'une cause
+les combattants qui doivent la defendre.
+
+Examinez le personnel de nos actrices, par exemple. Voila Desclee morte,
+a qui confiera-t-on le role de Froufrou? M. Montigny a voulu utiliser
+mademoiselle Legault, qu'il avait sous la main. Mais je suis persuade
+que celle-ci n'a accepte le role qu'a son corps defendant; il n'est pas
+dans ses moyens; elle y est fort jolie, seulement elle ne saurait
+lui donner de la profondeur ni en rendre le detraquement nerveux.
+Mademoiselle Legault est une tres charmante ingenue, un peu minaudiere,
+dont on a voulu a tort forcer les notes aimables.
+
+Je crois que, si M. Montigny avait eu le choix, il aurait prefere donner
+le role a mademoiselle Blanche Pierson. Je ne vois guere qu'elle,
+toujours en dehors de la Comedie-Francaise, qui puisse aborder
+aujourd'hui les roles de Desclee. Mademoiselle Pierson, qui n'a ete
+longtemps qu'une jolie femme, se trouve etre actuellement une des rares
+comediennes qui sentent la vie moderne. Elle s'est montree remarquable
+dans _Fromont jeune et Risler aine_, d'Alphonse Daudet. A la verite,
+elle manque d'un je ne sais quoi, ce qui la laisse toujours un peu dans
+l'ombre; elle n'a pas la foi peut-etre, elle n'enleve pas une salle d'un
+geste ou d'un mot. Rappelez-vous ses creations, aucune ne vient en avant
+et ne s'impose par une largeur magistrale. Je le repete, elle n'en est
+pas moins la seule artiste qu'on aimerait voir dans _Froufrou_.
+
+Je ne puis nommer madame Rousseil, dont je parlais tout a l'heure.
+Celle-la n'a rien de moderne. Elle est taillee pour la tragedie, elle a
+les bras forts et le masque energique des heroines de Corneille. Quand
+elle descend au drame, il lui faut des creations males, des vigueurs
+qui emportent tout. Je ne la vois pas chaussee des fines bottines de la
+Parisienne, se jouant et agonisant dans des amours a fleur de peau.
+
+Quant a madame Fargueil, qui a eu de si beaux cris de passion, elle
+est trop marquee aujourd'hui, comme on dit en argot de coulisse, pour
+accepter des roles ou il y a des scenes d'amour. Il lui faut desormais
+des roles faits pour elle, ce qui la rend d'un emploi assez difficile,
+malgre son beau talent.
+
+Mon intention n'est point de passer ainsi toutes nos comediennes en
+revue. Le lecteur peut continuer aisement ce travail. Il verra combien
+il est malaise de trouver une Froufrou; j'ai pris ce personnage de
+Froufrou comme type d'un personnage strictement moderne, parce que
+l'actualite me l'apportait et qu'il est, en effet, suffisamment
+caracteristique. Si l'on imagine un role plus accentue encore, n'ayant
+plus certains cotes de grace facile, vivant une vie moins factice, d'une
+classe moins elegante, on comprendra que le choix d'une interprete
+devient alors d'une difficulte presque insurmontable. Ou decouvrir une
+femme assez artiste pour vivre sur les planches la vie qu'elle voit tous
+les jours dans la rue, pour oublier les grimaces apprises et se donner
+tout entiere, avec ses souffrances et ses joies? Ce qui complique les
+choses, c'est que la modernite tend a rendre les oeuvres dramatiques
+tres complexes: les roles ne sont plus d'un seul jet, coules dans une
+abstraction; ils reproduisent toute la creature qui pleure et qui rit,
+qui se jette continuellement a droite et a gauche. Des lors, ces roles
+demandent une composition extremement serree. Il faut un grand talent
+pour s'en tirer avec honneur.
+
+J'ai mis la Comedie-Francaise a part. Les debutants n'y sont point joues
+facilement. Il y a pourtant la une societaire, madame Sarah Bernhardt,
+qui a la flamme moderne. Jusqu'a present, il me semble qu'elle n'a pas
+eu une creation ou elle se soit donnee completement. On a goute sa voix
+si souple et si sonore, dans ce role de dona Sol, qui n'est guere qu'un
+role de figurante. On a admire sa science dans _Phedre_ et dans le
+repertoire romantique. Mais, selon moi, la tragedie et le drame
+romantique ont des liens traditionnels qui garrottent sa nature. Je la
+voudrais voir dans une figure bien moderne et bien vivante, poussee dans
+le sol parisien. Elle est fille de ce sol, elle y a grandi, elle l'aime
+et en est une des expressions les plus typiques. Je suis persuade
+qu'elle ferait une creation qui serait une date dans notre histoire
+dramatique.
+
+Nous avons bien vu madame Sarah Bernhardt dans l'_Etrangere_, de M.
+Dumas. Mais, vraiment, son personnage de miss Clarkson etait une
+plaisanterie par trop romantique. Cette Vierge du mal qui parcourait
+la terre pour se venger des hommes, en se faisant aimer d'eux et en
+se regalant ensuite de leurs souffrances, est a mon sens une des
+imaginations les plus comiques qu'on puisse voir. L'artiste avait
+surtout, au troisieme acte, je crois, un interminable monologue, d'une
+drolerie achevee. Madame Sarah Bernhardt executa un tour de force en n'y
+etant pas ridicule. Meme elle montra, dans l'_Etrangere_, ce qu'elle
+pourrait donner, le jour ou elle aurait un role central dans une piece
+moderne, prise en pleine realite sociale.
+
+Souvent, cette grave question de l'interpretation m'a preoccupe. Chaque
+fois qu'un auteur dramatique, ayant quelque souci de la verite, a
+aujourd'hui un role important de femme a distribuer, je sais qu'il se
+trouve dans l'embarras. On finit toujours, il est vrai, par faire un
+choix, mais la piece en patit souvent. Le public ne saurait entrer dans
+cette cuisine des coulisses; la piece est mediocrement jouee, et comme
+justement les pieces d'analyse et de caractere ne supportent pas une
+interpretation mediocre, on la siffle. C'est une oeuvre enterree. Il
+est vrai que nous sommes singulierement difficiles, nous voudrions des
+artistes jeunes, jolies, tres intelligentes, profondement originales.
+En un mot, nous tous qui travaillons pour l'avenir, nous demandons des
+comediennes de genie.
+
+
+
+V
+
+Le cas de madame Sarah Bernhardt me parait des plus interessants et des
+plus caracteristiques. Je n'ai pas a prendre la defense de la grande
+artiste, que son talent defendra suffisamment. Mais je ne puis resister
+au besoin d'etudier, a son sujet, ce fameux besoin de reclame qui affole
+notre epoque, selon les chroniqueurs.
+
+D'abord, posons nettement les situations. Madame Sarah Bernhardt est
+accusee d'etre devoree d'une fievre de publicite. A entendre les
+chroniqueurs et les reporters de notre presse parisienne, elle ne dit
+pas une parole, ne risque pas un acte, sans en calculer a l'avance le
+retentissement. Non contente d'etre une comedienne adoree du public,
+elle a cherche a se singulariser en touchant a la sculpture, a la
+peinture, a la litterature. Enfin, on en est venu a dire que, tout a
+fait affolee par sa rage de reclame, compromettant la dignite de la
+Comedie-Francaise, elle avait fini par se montrer a Londres, vetue en
+homme, pour un franc.
+
+Quant aux chroniqueurs et aux reporters qui dressent aujourd'hui ce
+requisitoire, ils prennent des attitudes de moralistes affliges. Ils
+pleurent sur ce beau talent qui se compromet. Ils menacent la comedienne
+de la lassitude du public et lui font entendre que, si elle fait encore
+parler d'elle d'une facon desordonnee, on la sifflera. En un mot, eux
+qui sont les seuls coupables de tout ce bruit, ils declarent que si le
+bruit continue, c'en est fait de madame Sarah Bernhardt; et le plus
+comique, c'est que, precisement, ils continuent eux-memes le bruit.
+
+J'ai lu avec attention les derniers articles de M. Albert Wolff, dans
+le _Figaro_. M. Albert Wolff est un ecrivain de beaucoup d'esprit et
+de raison; mais il "s'emballe" aisement. Quand il croit etre dans la
+verite, il pousse sa these a l'aigu; et vous devinez quelle besogne,
+s'il est dans l'erreur. Beaucoup d'autres ont parle comme lui de madame
+Sarah Bernhardt. Mais je m'adresse a lui, parce qu'il a une reelle
+puissance sur le public.
+
+Voyons, de bonne foi, croit-il a cet amour enrage de madame Sarah
+Bernhardt pour la reclame? Ne s'avoue-t-il pas que, si madame Sarah
+Bernhardt aime aujourd'hui a entendre parler d'elle, la faute en est
+precisement a lui et a ses confreres qui ont fait autour d'elle un
+tapage si enorme? Ne voit-il pas enfin que, si notre epoque est
+tapageuse, avide de boniments, devoree par la publicite a outrance, cela
+vient moins des personnalites dont on parle que du vacarme fait autour
+de ces personnalites par la presse a informations. Examinons cela
+tranquillement, sans passion, uniquement pour trouver la verite, en nous
+appuyant sur le cas de madame Sarah Bernhardt.
+
+Qu'on se rappelle ses debuts. Ils furent assez difficiles. Le _Passant_,
+tout d'un coup, la mit en lumiere. Il y a de cela une dizaine d'annees.
+Des ce jour-la, la presse s'empara d'elle, et ce fut surtout de sa
+maigreur dont il fut question. Je crois que cette maigreur fit alors
+pour sa reputation beaucoup plus que son talent. Pendant dix annees, on
+n'a pu ouvrir un journal sans trouver une plaisanterie sur la maigreur
+de madame Sarah Bernhardt. Elle etait surtout celebre parce qu'elle
+etait maigre. M. Albert Wolff pense-t-il que madame Sarah Bernhardt
+s'etait fait maigrir pour qu'on parlat d'elle? J'imagine qu'elle a du
+etre souvent blessee par ces bons mots d'un gout douteux; ce qui exclut
+l'idee qu'elle payait des gens pour les publier.
+
+Ainsi donc voila son debut dans la reclame. Elle est maigre, et les
+chroniqueurs, aides des reporters, font d'elle un phenomene qui occupe
+l'Europe. Plus tard, on decouvre d'autres choses: par exemple, on
+l'accuse d'une mechancete diabolique; on raconte que, chez elle, elle
+invente des supplices atroces pour ses singes; puis, toutes sortes
+de legendes se repandent, elle dort dans son cercueil, un cercueil
+capitonne de satin blanc; elle a des gouts macabres et sataniques, qui
+la font tomber amoureuse d'un squelette, pendu dans son alcove. Je
+m'arrete, je ne puis dire ici les histoires monstrueuses qui ont
+circule, et que la presse a repandues crument ou a demi mots. De
+nouveau, je prie M. Albert Wolff de me dire s'il soupconne madame Sarah
+Bernhardt d'avoir fait circuler ces histoires elle meme, dans le but
+calcule de faire parler d'elle.
+
+Je touche ici un point delicat. En quoi les excentricites de madame
+Sarah Bernhardt, vraies ou non, interessaient-elles le public? Je suis
+persuade, pour mon compte, de la faussete parfaite de ces legendes.
+Mais, quand il serait vrai que madame Sarah Bernhardt rotirait des
+singes et coucherait avec un squelette, qu'avons-nous a voir la-dedans,
+nous autres, si c'est son plaisir? Des qu'on est chez soi, les portes
+closes, on a le droit absolu de vivre a sa guise, pourvu qu'on ne gene
+personne. C'est affaire de temperament. Si je disais que tel critique,
+tres moral, vit dans une cour de petites femmes complaisantes, que
+tel romancier idealiste patauge dans la prose de l'escroquerie, je me
+melerais certainement de ce qui ne me regarde pas. La vie interieure
+de madame Sarah Bernhardt ne regardait ni les reporters ni les
+chroniqueurs. En tout cas, ce n'est pas encore elle qu'il faut accuser
+ici de chercher la reclame; c'est la reclame, violente et blessante,
+qui a force sa demeure et qui a mis autour de l'artiste la reputation
+romantique et legerement ridicule d'une femme a moitie folle.
+
+Maintenant, arrivons a la grosse accusation. On lui reproche surtout de
+ne pas s'en etre tenu a l'art dramatique, d'avoir aborde la sculpture,
+la peinture, que sais-je encore! Cela est plaisant. Voila que, non
+content de la trouver maigre et de la declarer folle, on voudrait
+reglementer l'emploi de ses journees. Mais, dans les prisons, on est
+beaucoup plus libre. Est-ce qu'on s'inquiete de ce que madame Favart ou
+madame Croizette fait en rentrant chez elle? Il plait a madame Sarah
+Bernhardt de faire des tableaux et des statues, c'est parfait. A la
+verite, on ne lui nie pas le droit de peindre ni de sculpter, on
+declare simplement qu'elle ne devrait pas exposer ses oeuvres. Ici le
+requisitoire atteint le comble du burlesque. Qu'on fasse une loi tout de
+suite pour empecher le cumul des talents. Remarquez qu'on a trouve la
+sculpture de madame Sarah Bernhardt si personnelle, qu'on l'a accusee
+de signer des oeuvres dont elle n'etait pas l'auteur. Nous sommes ainsi
+faits en France, nous n'admettons pas qu'une individualite s'echappe de
+l'art dans lequel nous l'avons parquee. D'ailleurs, je ne juge pas
+le talent de madame Sarah Bernhardt, peintre et sculpteur; je dis
+simplement qu'il est tout naturel qu'elle fasse de la peinture et de la
+sculpture, si cela lui plait, et qu'il est plus naturel encore qu'elle
+montre cette peinture et cette sculpture, qu'elle tache de vendre ses
+oeuvres, qu'elle mene, en un mot, ses occupations et sa fortune comme
+elle l'entend.
+
+Ce sont la des affirmations naives, tant elles vont de soi. On sourit
+d'avoir a expliquer que chacun a le droit strict d'arranger son
+existence selon son gout, sans qu'on le jette violemment sur la
+sellette, devant l'opinion publique. Et ici le reproche adresse a madame
+Sarah Bernhardt de chercher la publicite devient plaisant. Sans doute,
+comme peintre et comme sculpteur, elle cherche la publicite, si l'on
+entend par la qu'elle expose ses oeuvres et qu'elle les vend. Mais alors
+pourquoi ne lui fait-on pas un crime de chercher la publicite comme
+artiste dramatique? Les personnes qui la revent modeste et cachee,
+devraient lui defendre de paraitre sur les planches. De cette facon, on
+ne parlerait plus d'elle du tout. Si l'on admet qu'elle se montre au
+public en chair et en os,--en os surtout, dirait un reporter,--elle
+peut bien lui montrer ensuite ses oeuvres. C'est raisonner
+singulierement que de conclure a un besoin furieux de reclame, parce
+qu'elle ne se contente pas du theatre et qu'elle s'adresse aux autres
+arts; il faudrait plutot conclure a un besoin d'activite, a une
+satisfaction de temperament. Jamais personne n'a eu le courage de mener
+a bien de longs travaux, dans le but etroit d'obtenir des articles. On
+ecrit, on peint, on sculpte, uniquement parce que la main vous demange.
+
+C'est ce que M. Sarcey doit admettre, car lui se lamente seulement
+sur le temps que la peinture et la sculpture prennent a madame Sarah
+Bernhardt. Elle est trop occupee, selon lui, et c'est pourquoi elle a
+fait manquer a Londres une matinee, scandale enorme qui a occupe toute
+la presse. Je ne veux pas entrer dans la discussion des faits qui se
+sont passes la-bas, d'autant plus que je me mefie des articles publies;
+je sais quelle est la verite des journaux. Il parait pourtant que madame
+Sarah Bernhardt etait reellement tres souffrante, et il est tout a fait
+comique d'attribuer cette indisposition a sa peinture, a sa sculpture,
+ou encore a la fatigue que lui occasionnent les representations donnees
+par elle en dehors du theatre. Tout le monde peut etre malade, meme
+sans s'etre fatigue et sans etre peintre ou sculpteur. Ce qui me met
+en defiance sur les chroniques que nous avons lues, c'est justement le
+dementi donne par l'interessee elle-meme au conte qui la presentait
+vetue en homme, au milieu de ses tableaux et de ses statues, et se
+montrant pour un franc comme une bete curieuse. Je reconnais la les
+memes imaginations que pour les singes a la broche et le squelette
+dans le lit. A cette heure, tout se gaterait; madame Sarah Bernhardt
+parlerait de donner sa demission; la question deviendrait grosse
+d'orage. Cela est vraiment tres typique. Je n'entends pas trancher la
+question, mais j'ai voulu exposer les faits.
+
+Et, a present, je le demande une fois encore a M. Albert Wolff, si les
+reporters, si les chroniqueurs n'avaient pas fait d'abord de madame
+Sarah Bernhardt une maigre legendaire qui restera dans l'histoire; si,
+plus tard, ils ne s'etaient pas occupes de son squelette et de ses
+singes; si, lorsque la copie leur manquait, ils n'avaient pas bouche le
+trou avec un bon mot ou une indiscretion sur elle; s'ils n'avaient pas
+empli les journaux de leur etonnement goguenard, chaque fois qu'elle
+a fait un envoi au Salon, publie un livre ou monte en ballon captif;
+enfin, si, lors de ce voyage de la Comedie-Francaise a Londres, ils ne
+nous avaient pas raconte en detail jusqu'a ses maux de coeur: M. Albert
+Wolff croit-il que les choses en seraient venues au point ou elles en
+sont?
+
+Ce que j'ai voulu etablir nettement, c'est ce que j'enoncais au debut:
+ce n'est pas madame Sarah Bernhardt comedienne, ce n'est pas nous
+artistes, romanciers, poetes, qui sommes pris de cette rage de reclame;
+c'est le reportage, c'est la chronique qui, depuis cinquante ans, ont
+change les conditions de la reclame, decuple les appetits curieux du
+public, souleve autour des personnalites en vue cet orchestre formidable
+de l'information a outrance. Ici, j'elargis mon sujet; a la verite, je
+n'ai pris le cas de madame Sarah Bernhardt que pour preciser des faits
+dont j'ai ete frappe. Mon experience personnelle m'a appris que,
+lorsqu'un chroniqueur accuse un ecrivain de chercher le bruit, il arrive
+que l'ecrivain est un bon bourgeois faisant tranquillement sa besogne,
+tandis que c'est le chroniqueur qui joue devant lui de la trompette.
+
+Remarquez que les ecrivains, comme les comediens, finissent souvent
+par se laisser aller agreablement sur cette pente de la reclame. On
+s'habitue au tapage; on a sa ration de publicite tous les matins, et
+l'on s'attriste, quand on ne trouve plus son nom dans les journaux.
+Il est tres possible qu'on ait gate madame Sarah Bernhardt comme tant
+d'autres, en lui donnant l'habitude de voir le monde tourner autour
+d'elle. Mais, dans ce cas, elle est une victime et non une coupable.
+Paris a toujours eu de ces enfants gates qu'il comble de sucre, dont il
+veut connaitre les moindres gestes, qu'il caresse a les faire saigner,
+dont il dispose pour ses plaisirs avec un despotisme d'ogre aimant la
+chair fraiche. La presse a informations, le reportage, la chronique, ont
+donne un retentissement formidable a ces caprices de Paris, voila tout.
+La question est la et pas ailleurs. Il serait vraiment cruel de s'etre
+amuse pendant dix ans de la maigreur de madame Sarah Bernhardt, d'avoir
+fait courir sur elle une legende diabolique, de s'etre mele de toutes
+ses affaires privees et publiques en tranchant bruyamment les questions
+dont elle etait seule juge, d'avoir occupe le monde de sa personne, de
+son talent et de ses oeuvres, pour lui crier un jour: "A la fin, tu nous
+ennuies, tu fais trop de bruit; tais-toi." Eh! taisez-vous, si cela vous
+fatigue de vous entendre!
+
+Voila ce que j'avais a dire. C'est un simple proces-verbal. Je n'attaque
+pas la presse a informations, qui m'amuse et qui me donne des documents.
+Je crois qu'elle est une consequence fatale de notre epoque d'enquete
+universelle. Elle travaille, plus brutalement que nous, et en se
+trompant souvent, a l'evolution naturaliste. Il faut esperer qu'un jour
+elle aura l'observation plus juste et l'analyse plus nette, ce qui
+ferait d'elle une arme d'une puissance irresistible En attendant, je lui
+demande simplement de ne pas preter le fracas de son allure aux gens
+qu'elle emporte dans sa course, quitte a leur casser les reins, s'ils
+viennent a tomber.
+
+
+
+VI
+
+Je dirai ce que je pense de l'aventure qui affole Paris en ce moment.
+Il s'agit de la demission de madame Sarah Bernhardt, et de la felure
+stupefiante qu'elle a determine dans le crane des gens.
+
+Deja, a propos du proces de Marie Biere, j'avais ete etonne des sautes
+de l'opinion publique. On se souvient des termes crus dans lesquels
+le Paris sceptique jugeait l'heroine du drame, avant l'ouverture des
+debats. L'affaire vient en cour d'assises, et tout Paris se passionne
+pour la jeune femme; on la defend, on la plaint, on l'adore; si bien
+que, si le tribunal l'avait condamnee, on lui aurait certainement jete
+des pommes cuites. Elle est acquittee, et tout de suite, du soir au
+lendemain, on retombe sur elle, on la rejette au ruisseau, avec une
+rudesse incroyable; ce n'est plus qu'une gredine, on lui conseille de
+disparaitre. Sans doute, une analyse exacte nous donnerait les causes de
+ces mouvements contraires et si precipites. Mais, pour les braves gens
+qui regardent en simples curieux le spectacle de la vie, quel joli
+peuple de pantins nous faisons!
+
+Je me suis tenu a quatre pour ne pas parler en son temps de cette
+affaire. Elle etait un exemple si decisif de roman experimental! Voila
+une histoire bien banale, une histoire comme il y en a cent mille a
+Paris: une femme prend pour amant un monsieur fort correct, un galant
+homme, dont elle a un enfant, et qui la quitte, ennuye de sa paternite,
+apres avoir eu l'idee plus ou moins nette d'un avortement. On coudoie
+cela sur les trottoirs, et personne ne songe meme a tourner la tete.
+Mais attendez, voici l'experience qui se pose: Marie Biere, de
+temperament particulier, produit d'une heredite dont il a ete question
+dans les debats, tire un coup de pistolet sur son amant; et, des lors,
+ce coup de pistolet est comme la goutte d'acide sulfurique que le
+chimiste verse dans une cornue, car aussitot l'histoire se decompose,
+le precipite a lieu, les elements primitifs apparaissent. N'est-ce pas
+merveilleux? Paris s'etonne qu'un galant homme fasse des enfants et ne
+les aime pas; Paris s'etonne que l'avortement soit a la porte de tous
+les concubinages. Ces choses ont lieu tous les jours, seulement il ne
+les voit pas, il ne s'y arrete pas; il faut que l'experience les montre
+violemment, que le coup de pistolet parte, que la goutte d'acide tombe,
+pour qu'il reste stupefait lui-meme de sa pourriture en gants blancs.
+Dela, cette grosse emotion, en face d'une aventure tellement commune,
+qu'elle en est bete.
+
+Nous avons eu aussi un joli exemple de felure avec le fameux
+Nordenskiold.
+
+Pendant huit jours, tout a ete pour Nordenskiold, une reception
+princiere, des arcs de triomphe, des galas, des hommages enthousiastes
+dans la presse. Il semblait que le voyageur eut decouvert une seconde
+fois l'Amerique. Puis, brusquement, le vent a tourne, Nordenskiold
+n'avait rien decouvert du tout; un simple charlatan qui avait fait une
+promenade a Asnieres, un pitre auquel on reprochait les diners qu'on lui
+avait donnes. Le comique de l'histoire est que les journaux les plus
+chauds a lancer Nordenskiold se sont montres ensuite les plus enrages a
+le demolir. Il etait grand temps qu'il reprit le chemin de fer, car nous
+aurions fini par lui faire un mauvais parti.
+
+Et voici les farces qui recommencent avec madame Sarah Bernhardt.
+En verite, les nerfs nous emportent, il faudrait soigner cela, car
+l'indisposition tourne a l'affection chronique. Il n'est pas bon de se
+detraquer de la sorte, a la moindre emotion.
+
+Pendant huit ans, madame Sarah Bernhardt a ete l'idole de la presse
+et du public. Il n'est pas d'hommage qu'on ne lui ait rendu; on l'a
+couverte de bravos et de couronnes. Je crois que, pendant ces huit
+annees, on ne trouverait pas une seule attaque contre elle, partant d'un
+homme ayant quelque autorite. Il semblait qu'on eut signe un pacte pour
+la trouver parfaite. Paris etait a ses pieds. Et brusquement, en une
+nuit, tout a croule. Applaudie encore la veille au soir, le lendemain
+elle n'avait plus aucun talent, mais aucun, rien du tout. La presse
+entiere, qui lui appartenait le samedi, se tournait contre elle le
+dimanche. On la maudissait, on l'execrait, a ce point, disait-on,
+qu'elle n'oserait jamais reparaitre sur une scene francaise, par crainte
+d'etre insultee. Grand Dieu! que s'etait-il donc passe? Un simple fait:
+madame Sarah Bernhardt, cedant a son temperament de femme nerveuse,
+venait de jeter dans la cornue la goutte d'acide sulfurique. Elle avait
+donne sa demission.
+
+Oh! la belle experience! Le precipite a lieu, d'apres les lois
+naturelles, et le public s'effare. Paris semble croire qu'une telle
+aventure, fort ordinaire, ne s'etait jamais vue. L'histoire de la
+Comedie-Francaise est la pour repondre. Madame Sarah Bernhardt n'a, en
+somme, que repete une fugue celebre de madame Arnould Plessy, sous le
+souvenir de laquelle on l'a ecrasee, dans le role de Clorinde; et M.
+Got, allant jouer la _Contagion_ a l'Odeon, malgre ses engagements,
+avait egalement donne le mauvais exemple. On citerait bien d'autres
+faits encore. Si l'on penetrait dans l'histoire intime de la
+Comedie-Francaise, si l'on contait les revoltes de chacun, les plaintes,
+les projets d'escapade, on verrait que le miracle est au contraire que
+les demissions n'y soient pas plus nombreuses.
+
+Je n'ai pas a defendre madame Sarah Bernhardt. Je ne suis, si l'on veut,
+qu'un chimiste curieux d'experiences et tres interesse par celle qui se
+passe en ce moment sous mes yeux. J'accorde que madame Sarah Bernhardt
+a tous les torts. Elle a tort d'abord d'avoir son temperament qui la
+pousse aux decisions extremes. Elle a tort ensuite d'etre trop sensible
+a la critique; apres avoir cru a tous les eloges qu'on lui donnait, elle
+a cru a une critique violente qui tombait sur elle comme une tuile par
+un jour de grand vent. Et c'est cette derniere naivete que je ne lui
+pardonnerai jamais. Eh quoi! madame, vous avez deserte devant une phrase
+d'un critique dont les arrets ne peuvent compter? Vous que l'on dit
+si orgueilleuse, vous avez manque d'orgueil a ce point? Mais je vous
+assure, il en a tue d'autres qui se portent fort bien. C'est quelquefois
+un honneur d'etre attaque. Si, comme on le raconte, vous cherchiez un
+pretexte pour quitter la Comedie-Francaise, que n'en avez-vous donc
+trouve un plus serieux, car celui-la, en verite, me gate toute
+l'histoire.
+
+Ainsi, voila madame Sarah Bernhardt qui s'est donne tous les torts.
+Seulement, il faut examiner la responsabilite de la presse et du public.
+Elle n'a aucun talent, dites-vous? Alors pourquoi l'avez-vous grisee
+pendant huit ans? C'est vous qui l'avez faite, c'est vous qui l'avez
+poussee a cette susceptibilite nerveuse, qui vous semble extraordinaire.
+Vous gatez les femmes, puis vous les tuez. Celle-la nous ennuie, a une
+autre! Aucune mesure, ni dans les eloges, ni dans la critique. Lorsque
+vous avez mis une comedienne dans les astres, vous la jetez d'un coup de
+poing dans l'egout; et vous vous etonnez que cette machine delicate se
+detraque. Ah! peuple de polichinelles! C'est pour cela qu'il vaut mieux
+t'avoir contre soi, parce qu'au moins on n'a plus a craindre que ta
+tendresse.
+
+Et comment voulez-vous que les journaux gardent la mesure, lorsqu'un
+maitre du theatre contemporain tel que M. Emile Augier perd lui-meme
+toute logique? Je dirai jusqu'au bout ce que je pense, puisque me voila
+lance. On nous a raconte comme quoi M. Augier avait insiste aupres de
+M. Perrin pour donner le role de Clorinde a madame Sarah Bernhardt; M.
+Perrin aurait prefere madame Croizette; mais l'auteur exigeait madame
+Sarah Bernhardt, dont le talent sans doute lui semblait preferable. Des
+lors, quelle est notre stupeur de lire, dans la lettre ecrite par M.
+Augier, ces deux phrases que je detache: "Je maintiens qu'elle a joue
+aussi bien qu'a son ordinaire, avec les memes defauts et les memes
+qualites, ou l'art n'a rien a voir... Soyons donc indulgents pour cette
+incartade d'une jolie femme, qui pratique tant d'arts differents avec
+une egale superiorite, et gardons nos severites pour des artistes moins
+universels et plus serieux". Mais, dans ce cas, pourquoi M. Augier
+a-t-il voulu absolument confier le role de Clorinde a madame Sarah
+Bernhardt? Si "l'art n'a rien a voir" chez cette comedienne, s'il y a, a
+la Comedie-Francaise, des artistes "moins universels et plus serieux",
+encore un coup pourquoi diable l'auteur a-t-il fait un si mauvais choix?
+Je ne saurais m'arreter a cette idee que M. Augier a choisi madame
+Sarah Bernhardt parce qu'elle faisait recette; cette supposition serait
+indigne. Il y a donc manque de logique. On ne lache pas de la sorte, en
+faisant de l'esprit, une artiste au talent de laquelle on a cru.
+
+Le coup de folie est general, et il part de haut. Je ne puis m'arreter a
+toutes les sottises qu'on ecrit. Ainsi, on parle du tort que le
+depart de madame Sarah Bernhardt fait a M. Augier. Quelle est cette
+plaisanterie? Dans huit jours, lorsque madame Croizette reprendra le
+role, elle aura un succes ecrasant, et l'_Aventuriere_ beneficiera de
+tout le tapage fait; c'est, comme on dit, un lancage superbe. Le tort
+fait a la Comedie-Francaise est plus reel; il est certain que madame
+Sarah Bernhardt laisse un grand vide. Pourtant, la demande de trois
+cent mille francs de dommages et interets me parait un peu raide. Un
+arrangement serait seul raisonnable. Mais allez donc parler raison,
+quand les tetes sont felees a ce point! Il faut laisser faire le temps.
+Je me plais a croire que, lorsque tout ce tapage sera calme, madame
+Sarah Bernhardt rentrera comme pensionnaire a la Comedie-Francaise, ou
+l'on n'aura pu la remplacer, parce qu'elle est avant tout une nature.
+Alors, de part et d'autre, on s'etonnera d'une alerte si chaude. Ce sont
+la brouilles d'amoureux.
+
+Du reste, vous savez que, le mois prochain, je m'attends a ce qu'on
+acquitte Menesclou, au milieu de l'attendrissement de tout Paris. Pensez
+donc, le pauvre jeune homme, il y a huit jours qu'on le traite de
+monstre: ca finit par le rendre sympathique. Puis, en voila assez avec
+la petite Deu et sa famille; la mere a parle au cimetiere, c'est du
+cabotinage. Encore une culbute, pleurons sur Menesclou!
+
+
+
+POLEMIQUE
+
+I
+
+Mon confrere, M. Francisque Sarcey, a bien voulu discuter mes opinions
+en matiere d'art dramatique. Je ne repondrai pas aux critiques qui me
+sont personnelles; je lui appartiens, il me juge comme il me comprend,
+c'est parfait. Mais je me permettrai de repondre aux parties de son
+article qui traitent de questions generales. Le mieux, pour s'entendre,
+est encore de s'expliquer.
+
+Remarquez que, dans toute polemique, une bonne moitie de la divergence
+des opinions provient de malentendus. Je dis blanc, on entend noir. Je
+raisonne d'apres un ensemble d'idees ou tout se tient, on detache un
+alinea et on lui donne un sens auquel je n'ai jamais songe. De cette
+facon, on peut marcher des annees cote a cote sans se comprendre.
+Revenons donc sur tout cela, puisque je n'ai pas reussi a etre clair.
+
+Un point qui me tient surtout au coeur, c'est de repondre au reproche
+qu'on me fait d'insulter nos gloires. J'ai ecrit quelque part, apres
+avoir constate que les oeuvres dramatiques contemporaines n'etaient pas,
+selon moi, des chefs-d'oeuvre: "Les planches sont vides." La-dessus, M.
+Sarcey se fache et me repond: "Les planches sont vides! Serieusement,
+est-il permis a un homme, quelle que soit sa mauvaise humeur, de se
+permettre une aussi extravagante monstruosite? Quoi! les planches
+sont vides! et Augier vient de donner les _Fourchambault_, et l'on va
+reprendre le _Fils naturel_, d'Alexandre Dumas, et l'on joue en ce
+moment la _Cagnotte_, de Labiche, la _Cigale_, de Meilhac et Halevy, les
+_Deux Orphelines_ de d'Ennery, et l'on annonce une comedie nouvelle de
+Sardou!" Il parait que je suis d'une extravagance bien monstrueuse,
+car, meme apres ce cri indigne, je repeterai tranquillement: "Oui, les
+planches sont vides."
+
+Seulement, ce que M. Sarcey neglige de dire, c'est que je ne me suis pas
+eveille un beau matin, en trouvant cette affirmation, pour etonner
+le monde. Elle est la consequence de toute une serie d'etudes, la
+constatation finale d'un critique qui s'est mis a un point de vue
+particulier. Certes, jamais les planches n'ont ete plus encombrees,
+jamais on n'y a depense autant de talent, jamais on n'a produit un
+si grand nombre de pieces interessantes. Cela n'empeche pas que les
+planches soient vides pour moi, des que j'y cherche le genie et
+le chef-d'oeuvre du siecle, l'homme qui doit realiser au theatre
+l'evolution naturaliste que Balzac a determinee dans le roman, l'oeuvre
+dramatique qui puisse se tenir debout, en face de la _Comedie humaine_.
+
+Est-ce que j'ai jamais nie les grandes qualites de nos auteurs
+contemporains, la carrure solide et simple de M. Emile Augier, les
+etudes humaines de M. Alexandre Dumas fils, gatees malheureusement par
+une si etrange philosophie, la fine et spirituelle observation de MM.
+Meilhac et Halevy, le mouvement endiable de M. Sardou? Je ne suis pas
+aussi fou et aussi injuste qu'on veut le dire. Qu'on me relise, on verra
+que j'ai toujours fait la part de chacun, meme lorsque je me suis montre
+severe.
+
+Mais ou je me separe completement de M. Sarcey, c'est quand il ajoute:
+"Si vous mettez a part ces grands noms de Moliere et de Shakespeare, qui
+ne sont que des accidents de genie, vous pouvez courir toute l'histoire
+du theatre dans l'univers sans trouver une epoque ou se soient
+rencontres a la fois, dans un seul genre, tant d'ecrivains de premier
+ordre."
+
+De premier ordre, je le nie absolument. Mettons de second ordre, meme de
+troisieme, pour quelques-uns. On le verra plus tard. M. Sarcey obeit a
+un sentiment dont les critiques de toutes les epoques ont fait preuve,
+en placant au premier rang les auteurs dramatiques contemporains; mais
+ou sont les auteurs de premier ordre du siecle dernier et meme du
+commencement de ce siecle? Il faut lire les anciens comptes rendus pour
+savoir ce qu'on doit penser des places distribuees ainsi par la critique
+courante. Je l'ai dit et je le repete, ce qui nous separe, M. Sarcey
+et moi, c'est qu'il est enfonce dans l'actualite, dans la pratique
+quotidienne de son devoir de lundiste, dans le theatre au jour le jour;
+tandis que ce theatre n'est pour moi qu'un sujet d'analyse generale,
+et que je ne juge jamais ni un homme ni une oeuvre sans m'inquieter du
+passe et de l'avenir.
+
+Veut-il savoir ce que j'entends par un homme de premier ordre? J'entends
+un createur. Quiconque ne cree pas, n'arrive pas avec sa formule
+nouvelle, son interpretation originale de la nature, peut avoir beaucoup
+de qualites; seulement, il ne vivra pas, il n'est en somme qu'un
+amuseur. Or, dans ce siecle, Victor Hugo seul a cree au theatre. Je
+n'aime point sa formule; je la trouve fausse. Mais elle existe et elle
+restera, meme lorsque ses pieces ne se joueront plus. Cherchez autour de
+lui, voyez comme tout passe et comme tout s'oublie.
+
+Theodore Barriere vient a peine de mourir, et le voila recule dans un
+brouillard. Que les autres s'en aillent, ils fondront aussi rapidement.
+Certes, il y a des differences, je ne puis faire ici une etude de chaque
+auteur dramatique et indiquer l'argile dans le monument qu'il eleve. Je
+me contente de les condamner en bloc, parce que pas un d'entre eux n'a
+trouve la formule que le siecle attend. Ils la begayent presque tous,
+aucun ne l'affirme.
+
+Mon argumentation est superieure aux oeuvres, je veux dire que je
+raisonne au-dessus des pieces qu'on peut jouer, d'apres la marche meme
+de l'esprit de ce siecle. Le grand mouvement naturaliste qui nous
+emporte, s'est declare successivement dans toutes les, manifestations
+intellectuelles. Il a surtout transforme le roman, il a souffle a Balzac
+son genie. J'attends qu'il souffle du genie a un auteur dramatique.
+Jusque-la, pour moi, la litterature dramatique restera dans une
+situation inferieure; on y aura peut-etre beaucoup de talent, mais en
+pure perte, parce qu'on y pataugera au milieu d'enfantillages et de
+mensonges qui ne se peuvent plus tolerer. Aujourd'hui, le roman ecrase
+le drame du poids terrible dont la verite ecrase l'erreur.
+
+Je conseille a M. Sarcey d'interroger les etrangers de grande
+intelligence et de libre examen, des Russes, des Anglais, des Allemands.
+Il verra quelle est leur stupefaction, en face de nos romans et de nos
+oeuvres dramatiques. Un d'eux disait: "C'est comme si vous aviez deux
+litteratures: l'une scientifique, basee sur l'observation, d'un style
+merveilleusement travaille; l'autre conventionnelle, toute pleine de
+trous et de puerilites, aussi mal batie que mal pensee."
+
+Nos critiques ne voient pas le fosse parce qu'ils barbotent dedans.
+Puis, il leur suffit que le monde entier applaudisse nos vaudevilles,
+comme il chante nos refrains idiots. Il n'en est pas moins vrai qu'il
+faut combler le fosse, que le fosse se comblera de lui-meme et que le
+theatre sera alors renouvele par l'esprit d'analyse qui a elargi le
+roman. Je constate que l'evolution se fait depuis quelques annees, d'une
+facon continue. L'homme de genie attendu peut paraitre, le terrain est
+pret. Mais, tant que l'homme de genie n'aura pas paru, les planches
+seront vides, car le genie seul compte et merite d'etre.
+
+Cela m'amene a repondre, sur deux autres points, a M. Sarcey. J'ai dit
+qu'on imposait aux debutants le code invente par Scribe, et j'ai ajoute
+que Moliere ignorait le metier du theatre, tel qu'il faut le connaitre
+aujourd'hui pour reussir. La-dessus, M. Sarcey me repond que Scribe est
+aujourd'hui en defaveur et que Moliere etait un "roublard".
+
+Vraiment, Scribe est en defaveur? Eh bien! et M. Hennequin, et M. Sardou
+lui-meme? Lorsque j'ai nomme Scribe, j'ai voulu evidemment designer
+la piece d'intrigue, le tour de passe-passe, l'escamotage remplacant
+l'observation. Que Scribe lui-meme soit jete au grenier, cela va de
+soi, cela me donne raison; mais il n'en reste pas moins vrai que les
+heritiers de Scribe sont encore en plein succes. Quand on joue une piece
+"bien faite", comme il dit, est-ce que M. Sarcey ne se pame pas de joie?
+Est-ce que ses feuilletons, son enseignement dramatique, ne concluent
+pas toujours a ceci: "Reglez-vous sur le code, en dehors du code il n'y
+a que des casse-cou"? Mon Dieu! je puis le lui avouer aujourd'hui: c'est
+a lui que j'ai songe, lorsque j'ai imagine un critique conseillant a un
+debutant de lire les classiques de la piece bien faite, Scribe, Duvert
+et Lausanne, d'Ennery, etc. Sans doute les pieces mal faites de MM.
+Meilhac et Halevy et de M. Gondinet reussissent parfois aujourd'hui;
+mais il en pleure, et c'est moi qui m'en rejouis.
+
+Meme malentendu au sujet de Moliere. M. Sarcey a souvent parle du metier
+du theatre, paraissant faire de ce metier une science absolue, rigide
+comme un traite d'algebre. J'ai repondu qu'il n'y avait pas un metier,
+mais des metiers, que chaque epoque avait le sien; et, comme preuve,
+j'ai avance que Moliere ignorait ce metier absolu qu'on jette dans les
+jambes de tous les debutants. M. Sarcey declare que j'avance la "une
+incongruite litteraire". Je serai plus aimable, je dirai simplement que
+M. Sarcey ne sait pas me lire.
+
+Eh! oui, Moliere est un "roublard" pour l'arrangement des scenes, pour
+la distribution des materiaux dans une oeuvre. Il etait a la fois auteur
+et acteur, il connaissait son "metier" mieux que personne. Il a meme
+invente la plus admirable coupe de dialogue qui existe. Seulement,
+cela n'empeche pas que _Tartuffe_ a un denouement enfantin et que le
+_Misanthrope_ est plutot une dissertation dialoguee qu'une piece, si
+l'on examine cette comedie a notre point de vue actuel. Aucun de nos
+auteurs dramatiques ne risquerait un pareil denouement, ni une comedie
+aussi vide d'action; tous craindraient d'etre siffles. Je n'ai pas dit
+autre chose, le sens de code dramatique que je donnais au mot metier,
+sortait naturellement de ce qui precedait.
+
+Et je profite de l'occasion pour enregistrer l'aveu de M. Sarcey. Chaque
+epoque a son metier. Qu'il reconnaisse maintenant que chaque auteur a le
+sien et nous nous entendrons parfaitement. Seulement, il ne faudra plus
+alors qu'il veuille regenter le theatre, parler de pieces bien faites et
+de pieces mal faites. Du moment ou il n'y a pas une grammaire, un code,
+tout est permis. C'est ce que je me tue a demontrer depuis des annees.
+
+Maintenant, bien que je ne veuille pas repondre aux critiques qui me
+sont personnelles, je m'etonnerai de l'explication bonne enfant que M.
+Sarcey donne de mes idees sur la litterature dramatique. Oh! mon Dieu,
+rien de plus simple! J'ai ecrit des pieces qui sont tombees. De la, une
+grande mauvaise humeur et une campagne feroce contre mes confreres.
+M. Sarcey est toujours pratique. Il frappe en plein dans le tas. Vous
+croyez qu'il va s'imaginer que j'ai des convictions, que je me bats
+pour le triomphe de ce que je crois etre la verite. A d'autres! On m'a
+siffle, j'enrage et je me console en devorant les auteurs plus heureux.
+Voila qui est d'un critique de haut vol.
+
+Si je remue la science, et si je remonte au dix-huitieme siecle pour
+y signaler la naissance du naturalisme, si je suis l'evolution de ce
+naturalisme a travers le romantisme, et si j'en constate le triomphe
+dans le roman, en predisant qu'il triomphera prochainement aussi au
+theatre, tout cela c'est que le public m'a hue et que je suis plein de
+vengeance!
+
+M Sarcey a tort de me croire si furieux et si malade de mes chutes.
+Qu'il interroge mes amis, ils lui diront que je sais tomber tres
+gaillardement. Comment n'a-t-il pas compris que le theatre n'est encore
+pour moi qu'un champ de manoeuvres et d'experiences? Ma vraie forge est
+a cote. Seulement, j'aime me battre, je me bats dans le champ voisin,
+pour ne pas faire trop de degats chez moi, si la bataille tourne mal.
+Autrefois, c'a ete la peinture qui m'a servi de champ de manoeuvres.
+Aujourd'hui, j'ai choisi le theatre, parce qu'il est plus pres;
+d'ailleurs, peinture, theatre, roman, le terrain est le meme, lorsqu'on
+y etudie le mouvement de l'intelligence humaine. Les soirs ou l'on me
+tue une piece, ce n'est encore qu'une maquette qu'on me casse. Voila ma
+confession.
+
+
+
+Il
+
+Il me faut repondre a un article que mon confrere, M. Henry Fouquier,
+a bien voulu consacrer aux idees que je defends. La polemique a ceci
+d'excellent qu'elle simplifie et eclaircit les questions, lorsqu'on est
+de bonne foi des deux cotes. Il est tres bon, cet article de M. Henry
+Fouquier; je veux dire qu'il est tres bon pour moi, car il va me
+permettre d'expliquer nettement la position que j'ai prise dans la
+critique dramatique et qu'on affecte de ne pas comprendre.
+
+Et, d'abord, comment M. Henry Fouquier, qui est un esprit tres fin, un
+peu fuyant peut-etre, tombe-t-il dans cette rengaine insupportable qui
+consiste a me reprocher de n'avoir rien invente? Mais, bon Dieu! ai-je
+jamais dit que j'inventais quelque chose? Ou a-t-on lu ca? pourquoi me
+prete-t-on gratuitement cette pretention bete? Il parle de mes theories
+nouvelles. Eh! je n'ai pas de theorie; eh! je n'ai pas l'imbecillite de
+m'embarquer dans des theories nouvelles! C'est l'argument qui m'agace le
+plus, qui me met hors de moi. "Vous n'inventez rien, les idees que vous
+defendez sont vieilles comme le monde." Parfaitement, c'est entendu, je
+le sais. C'est ma gloire de les defendre, ces vieilles idees.
+
+Ne dirait-on pas qu'il me faudrait inventer une nouvelle religion pour
+etre pris au serieux! Vous n'inventez rien: donc, vous ne comptez pas,
+vous rabachez. Mais, precisement, c'est parce que je n'invente pas que
+je suis sur un terrain solide. On a invente le romantisme; je veux dire
+qu'on a ressuscite le quinzieme siecle et le seizieme sur le terrain
+nouveau de notre siecle, ou le passe ne pouvait reprendre racine. Aussi
+le romantisme a-t-il vecu cinquante ans a peine; il etait factice, il ne
+repondait qu'a une evolution temporaire, il devait disparaitre avec ses
+inventeurs.
+
+Nous autres, nous n'inventons pas le naturalisme. Il nous vient
+d'Aristote et de Platon, affirme M. Henry Fouquier. Tant mieux! c'est
+qu'il sort des entrailles memes de l'humanite. Sans remonter si
+loin, j'ai vingt fois constate que le grand mouvement de la science
+experimentale etait parti du dix-huitieme siecle. On peut renouer
+la chaine des ancetres de Balzac. Cela entame-t-il son originalite?
+Nullement. Son monument s'est trouve fonde sur des assises plus larges
+et plus indestructibles.
+
+Est-ce bien fini? Continuera-t-on encore a croire qu'on m'ecrase,
+lorsqu'on me reproche de ne rien inventer, en me plaisantant avec
+l'esprit facile et un peu naif de la causerie courante? Je le repete
+une fois pour toutes: je n'invente rien; je fais mieux, je continue. La
+situation que j'ai prise dans la critique est donc simplement celle d'un
+homme independant, qui etudie l'evolution naturaliste de notre epoque,
+qui constate le courant de l'intelligence contemporaine, qui se permet
+au plus de predire certains triomphes. Quand on me demande ce que
+j'apporte, et qu'on fait mine de fouiller dans mes poches et de
+s'etonner de n'y rien trouver d'extraordinaire, je songe a ces
+gens credules d'autrefois qui cherchaient la pierre philosophale.
+Aujourd'hui, nos chimistes sont partis de l'etude de la nature, et
+s'ils trouvent jamais la fabrication de l'or, ce sera par une methode
+scientifique. Je suis comme eux, je n'ai pas de recettes, pas de
+merveilles empiriques; j'emploie et je tache simplement de perfectionner
+la methode moderne qui doit nous conduire a la possession de plus en
+plus vaste de la verite.
+
+Maintenant, je ne pense pas que personne ose nier l'evolution
+naturaliste de notre age. Dans les sciences, le mouvement est
+formidable, et ce sont precisement les travaux des savants qui ont donne
+le branle a toute l'intelligence contemporaine. Les arts et les lettres
+ont suivi; dans notre ecole de peinture, chez nos historiens, nos
+critiques, nos romanciers, meme nos poetes, on peut suivre les
+transformations considerables amenees par l'application des methodes
+exactes. Eh bien! c'est cette evolution qui m'interesse, qui me
+passionne. J'en suis la marche, le developpement; j'en attends le
+triomphe definitif. Au theatre, cette evolution me parait marcher plus
+lentement et ne pas encore produire les oeuvres qu'on doit en attendre.
+Tout mon terrain de critique est la. Je n'ai pas la folle vanite de
+croire que c'est moi qui vais determiner un mouvement de cette puissance
+irresistible. Le courant impetueux passe, et je me jette au milieu, je
+m'abandonne a lui, Certain qu'il doit me conduire ou va le siecle. Ceux
+qui veulent le remonter, seront noyes, voila tout. Il serait aussi sot
+de le nier que de dire: "C'est moi qui l'ai fait."
+
+Mais mon plus grand crime, parait-il, est d'avoir lance dans la
+circulation ce mot terrible de naturalisme, sur lequel M. Henry Fouquier
+s'egaye avec la fine fleur de son esprit. Est-ce bien moi qui ai cree le
+mot? je n'en sais ma foi rien! Enfin, je l'ai employe et j'en accepte
+la paternite. C'est donc bien abominable de prendre un mot nouveau,
+lorsqu'on eprouve le besoin de designer une chose ancienne d'une facon
+saisissante. Mettons que la formule de la verite dans l'art nous vienne
+de Platon et d'Aristote. Suis-je condamne a employer une periphrase pour
+designer cette verite dans l'art? N'est-il pas plus commode de choisir
+un mot, d'accepter un mot qui est dans l'air? Puis, il n'y a pas
+d'absolu. Du temps de Platon et d'Aristote, la verite dans l'art a pu
+avoir un nom qui ne lui convienne plus aujourd hui; si le fond est
+eternel, les facons d'etre changent, la necessite d'appellations
+nouvelles se fait sentir. On me demande pourquoi je ne me suis pas
+contente du mot realisme, qui avait cours il y a trente ans; uniquement
+parce que le realisme d'alors etait une chapelle et retrecissait
+l'horizon litteraire et artistique. Il m'a semble que le mot naturalisme
+elargissait au contraire le domaine de l'observation. D'ailleurs, que ce
+mot soit bien ou mal choisi, peu importe. Il finira par avoir le sens
+que nous lui donnerons. C'est uniquement ce sens qui est la grande
+affaire.
+
+Et ici j'entre dans le vif de ma querelle avec M. Henry Fouquier. Il est
+plein d'esprit, cela je ne le nie pas; mais il fait un raisonnement qui
+m'a paru denoter une philosophie un peu puerile, cette philosophie du
+coin du feu qui discute sur l'art de couper les cheveux en quatre. Voici
+ce qu'il ecrit: "Je crois que l'erreur capitale du propagateur zele du
+naturalisme consiste a avoir confondu le fond eternel des choses avec
+les moyens d'expression." Puis, il s'explique: de tout temps les
+artistes ont eu pour but de reproduire la nature, de se faire les
+interpretes de la verite. Tous les artistes sont donc des naturalistes.
+Ou ils commencent a differer, c'est lorsqu'ils expriment, par ce
+que chaque groupe d'artistes, selon les temps, les milieux et les
+temperaments, donne alors des expressions differentes de la nature.
+C'est la seulement, d'apres M. Henry Fouquier, que les naturalistes
+d'intention deviennent des idealistes, des classiques, des romantiques,
+enfin toutes les varietes connues.
+
+Parbleu! le raisonnement est superbe! Je jure a M. Henry Fouquier que
+je ne confonds pas du tout le fond eternel des choses avec les moyens
+d'expression. Ce fond eternel des choses est d'un bon comique dans cette
+argumentation. Voyez-vous un gredin devant un tribunal, disant qu'il a
+le fond eternel d'honnetete, mais que, dans la pratique, il n'en a pas
+tenu compte? Ou en serions-nous, si l'intention suffisait dans les arts
+et dans les lettres? Vous me la baillez belle, avec votre fond eternel
+des choses! Que m'importe ce que veulent les artistes et les ecrivains?
+C'est ce qu'ils me donnent qui m'interesse.
+
+Evidemment, a toutes les epoques, les prosateurs comme les poetes ont eu
+la pretention de peindre la nature et de dire la verite. Mais l'ont-ils
+fait? C'est ici que les ecoles commencent, que la critique nait, qu'on
+echange des montagnes d'arguments. Me dire que je me trompe, en ne
+mettant pas tous les ecrivains sur une meme ligne et en ne leur donnant
+pas a tous le nom de naturalistes, parce que tous ont l'intention de
+reproduire la nature, c'est jouer sur les mots et faire de l'esprit
+singulierement fin. J'appelle naturalistes ceux qui ne se contentent pas
+de vouloir, mais qui executent: Balzac est un naturaliste, Lamartine est
+un idealiste. Les mots n'auraient plus aucun sens si cela n'etait pas
+tres net pour tout le monde. Quand on raffine, quand on amincit les mots
+pour tourner spirituellement autour d'eux, il arrive qu'ils fondent et
+que la page ecrite tombe en poussiere. Il faut moins de finesse et plus
+de grosse bonhomie dans l'art.
+
+Donc, je ne tiens compte du fond eternel des choses que lorsque
+l'ecrivain en tient compte lui-meme et ne triche pas, volontairement
+ou non. Le reste est une pure dissertation philosophique, parfaitement
+inutile. Remarquez que je ne nie pas le genie humain. Je crois qu'on a
+fait et qu'on peut faire des chefs-d'oeuvre en se moquant de la
+verite. Seulement, je constate la grande evolution d'observation et
+d'experimentation qui caracterise notre siecle, et j'appelle naturalisme
+la formule litteraire amenee par cette evolution. Les ecrivains
+naturalistes sont donc ceux dont la methode d'etude serre la nature et
+l'humanite du plus pres possible, tout en laissant, bien entendu, le
+temperament particulier de l'observateur libre de se manifester ensuite
+dans les oeuvres comme bon lui semble.
+
+M. Henry Fouquier, du moment que je n'entends pas modifier le fond
+eternel des choses, est plein de dedain. Il voudrait peut-etre, pour se
+declarer satisfait, me voir creer le monde une seconde fois. Ma tache
+lui semble modeste, si je ne m'attaque qu'aux moyens d'expression. A
+quoi veut-il donc que je m'attaque, a la terre ou au ciel? Mais, les
+moyens d'expression, c'est tout le domaine de la critique; le reste
+ne saurait nous regarder. Enfin, il pretend que j'enfonce les portes
+ouvertes. Toujours le meme espoir decu de me voir faire quelque chose
+d'extraordinaire. Mon Dieu! non, je n'ai pas de rocher ou je pontifie
+et prophetise. Je ne tutoie pas Dieu. Je ne suis qu'un homme du siecle.
+Quant aux portes, elles sont, il est vrai, sinon ouvertes, du moins
+entr'ouvertes. Un battant tient encore, selon moi; j'y donne mon petit
+coup de cognee. Que chacun fasse comme moi, et le passage sera plus
+large.
+
+Revenons au theatre. Si dans le roman le triomphe du naturalisme est
+complet, je constate malheureusement qu'il n'en est pas de meme sur
+notre scene francaise. Je ne rentrerai pas dans ce que j'ai dit vingt
+fois a ce sujet. L'autre jour, en repondant a M. Sarcey, j'ai, une fois
+de plus, donne mes arguments. Pour M. Henry Fouquier, il se declare
+absolument satisfait; notre theatre contemporain l'enchante, il
+le trouve superieur. Pour me convaincre, il m'envoie assister aux
+_Fourchambault_; j'ai vu la piece, j'en ai dit mon sentiment, et il est
+inutile que j'y revienne. Il n'y aurait qu'un moyen de me prouver que la
+formule naturaliste a donne au theatre tout ce qu'elle doit donner: ce
+serait de poser en face de Balzac un auteur dramatique de sa taille, ce
+serait de me nommer une serie de pieces qui se tiennent debout devant la
+_Comedie humaine_.
+
+Si vous ne pouvez pas etablir cette comparaison, c'est qu'a notre epoque
+le roman est superieur et et que le drame est inferieur. J'attends le
+genie qui achevera au theatre l'evolution commencee. Vous etes satisfait
+de notre litterature dramatique actuelle, je ne le suis pas, et j'expose
+mes raisons. Plus tard, on saura bien lequel de nous deux se trompait.
+
+Ce que j'abandonne volontiers a l'esprit si fin de M. Henry Fouquier, ce
+sont mes pieces sifflees. La, il triomphe aisement, ayant l'apparence
+des faits pour lui. Il a bien lu dans mes pieces et dans mes prefaces
+des choses que je n'y ai jamais ecrites; mettons cela sur le compte de
+son ardeur a me convaincre. C'est chose entendue, mes pieces ne valent
+absolument rien; mais en quoi mon manque de talent touche-t-il la
+question du naturalisme au theatre? Un autre prendra la place, voila
+tout.
+
+
+
+III
+
+M. de Lapommeraye est un conferencier aimable, spirituel, d'une
+elocution prodigieusement facile. La premiere fois que je l'ai entendu,
+je suis reste stupefait de toutes les graces dont il a seme ses paroles.
+Il parait adore de son public, devant lequel il lui sera toujours tres
+facile d'avoir raison contre moi.
+
+Dans une de ses dernieres conferences, a laquelle j'assistais, il a
+constate d'abord la crise que nous traversons, l'effarement ou se
+trouvent nos auteurs dramatiques, en ne sachant quelles pieces ils
+doivent faire pour reussir. Et il a declare qu'il allait elucider la
+question et indiquer la formule de l'art de demain. La-dessus, je
+suis devenu tout oreille, car ce probleme ainsi pose m'interessait
+singulierement. Je tatonnais encore, j'allais donc mettre enfin la
+main sur la verite. Mais j'ai ete bien desillusionne, je l'avoue. Le
+conferencier, apres des digressions brillantes, apres avoir oppose
+l'idealisme au naturalisme, a conclu que les auteurs dramatiques
+devaient tendre vers le grand art. Vraiment, nous voila bien renseignes,
+et c'est la une trouvaille merveilleuse!
+
+Le grand art! mais, serieusement, moi qui m'honore d'etre un
+naturaliste, est-ce que je ne reclame pas le grand art plus
+imperieusement encore que les idealistes? M. de Lapommeraye me prend-il
+pour un vaudevilliste, ou pour un faiseur d'operettes? Il faudrait
+s'entendre sur le grand art, un mot dont M. Prudhomme a plein la bouche,
+et que les esprits mediocres galvaudent dans toutes les boursouflures
+de la versification. M. de Lapommeraye a cite _la Fille de Roland_. Eh
+bien, _la Fille de Roland_ est de l'art tres petit, de l'art absolument
+inferieur; et attendez vingt ans, vous verrez ce qu'en penseront nos
+fils. Je donnerais ce paquet informe de mauvais vers, pour deux vers
+d'un vrai poete. Non, mille fois non! le grand art n'est pas l'art monte
+sur des echasses, l'art en tartines, l'art qui tient dela place et qui
+fait les grands bras, en roulant les yeux. Je prefere un vaudeville
+amusant a une tragedie imbecile. Le grand art, c'est l'epanouissement du
+genie, pas autre chose, quel que soit le cadre choisi par le genie. _La
+Noce juive_, de Delacroix, un tableau d'interieur large comme la main,
+est du grand art, tandis que les toiles immenses de nos Salons annuels
+sont generalement de l'art odieux et lilliputien.
+
+Et j'affirme que le naturalisme autant que l'idealisme aspire au grand
+art. M. de Lapommeraye s'est debarrasse du naturalisme de la facon la
+plus commode du monde. "Quand vous etes au bord de la mer, a-t-il dit
+a peu pres, ne preferez-vous pas vous perdre dans la contemplation de
+l'infini, de l'horizon lointain ou le ciel et l'eau se confondent?
+n'etes-vous pas plus emu par ce spectacle que par le spectacle de la
+plage, ou rodent des pecheurs sordides?" Sans doute, l'horizon lointain,
+c'est l'idealisme, tandis que la plage, c'est le naturalisme. Voila une
+belle comparaison, mais le malheur est que le naturalisme est partout,
+aussi bien a cinq lieues qu'a cinq metres. Il n'exclut rien, il accepte
+tout, il peint tout.
+
+Je ne puis m'empecher de m'egayer honnetement, en pensant que M. de
+Lapommeraye a cru tuer le naturalisme avec une comparaison. Il s'attaque
+a l'esprit moderne tout entier, et il n'a qu'une belle comparaison pour
+arme. Imaginez une rose pour barrer le chemin a un torrent. Veut-on
+savoir ce que c'est que le naturalisme, tout simplement? Dans la
+science, le naturalisme, c'est le retour a l'experience et a l'analyse,
+c'est la creation de la chimie et de la physique, ce sont les methodes
+exactes qui, depuis la fin du siecle dernier, ont renouvele toutes nos
+connaissances; dans l'histoire, c'est l'etude raisonnee des faits et des
+hommes, la recherche des sources, la resurrection des societes et de
+leurs milieux; dans la critique, c'est l'analyse du temperament
+de l'ecrivain, la reconstruction de l'epoque ou il a vecu, la vie
+remplacant la rhetorique; dans les lettres, dans le roman surtout, c'est
+la continuelle compilation des documents humains, c'est l'humanite vue
+et peinte, resumee en des creations reelles et eternelles. Tout notre
+siecle est la, tout le travail gigantesque de notre siecle, et ce n'est
+pas une comparaison de M. de Lapommeraye qui arretera ce travail.
+
+Certes, je reconnais moi-meme l'inutilite de ces polemiques. Le
+naturalisme se produira au theatre, cela est indeniable pour moi, parce
+que cela est dans la loi meme du mouvement qui nous emporte. Mais, au
+lieu de donner ici de bonnes raisons, j'aimerais mieux que de grandes
+oeuvres naturalistes parussent au theatre. M. de Lapommeraye, si elles
+reussissaient, serait le premier a les applaudir et a les louer devant
+son public. Alors, nous serions parfaitement d'accord, ce que je desire
+de tout mon coeur.
+
+Un autre critique, M. Poignand, veut bien egalement n'etre pas de mon
+avis. Je neglige les attaques qu'il dirige contre mes propres oeuvres;
+c'est la un massacre enfantin, auquel je m'habitue, et dont je souris.
+Je ne m'arrete pas egalement a son amusant paradoxe, par lequel ce sont
+les personnages historiques qui sont vivants, tandis que nous autres,
+vivants, nous sommes morts. Mais il fait sur le drame historique des
+reflexions qui m'interessent.
+
+Je crois avoir moi-meme indique que le drame historique prendrait
+seulement de l'interet, le jour ou les auteurs, renoncant aux pantins de
+fantaisie, s'aviseront de ressusciter les personnages reels, avec leurs
+temperaments et leurs idees, avec toute l'epoque qui les entoure.
+M. Poignand annonce la venue d'une jeune ecole, qui songe a ces
+resurrections de l'histoire. Voila qui est parfait. L'entreprise est
+formidable, car elle necessitera des recherches immenses et un talent
+d'evocation rare. Mais j'applaudirai tres volontiers, si elle reussit.
+D'ailleurs, M. Poignand ne s'apercoit peut-etre pas que le drame dont il
+parle serait le drame historique naturaliste. Gustave Flaubert n'a pas
+suivi une autre methode pour ecrire _Salammbo_. J'accepte parfaitement
+le drame historique, ainsi compris, parce qu'il mene tout droit au drame
+moderne, tel que je le demande. On ne peut pas etre exclusif: si l'on
+ressuscite le passe, c'est tout le moins qu'on laisse vivre le present.
+
+
+
+IV
+
+M. Henri de Lapommeraye a fait une nouvelle conference sur le
+naturalisme au theatre.
+
+La these de M. de Lapommeraye est des plus simples. Il a apporte, sur
+sa table de conferencier, un tas enorme de livres, et il a dit a son
+auditoire, dont il est l'enfant gate: "Je vais vous prouver, en vous
+lisant des passages de Diderot, de Mercier, d'autres critiques encore,
+que le naturalisme n'est pas ne d'hier et que, de tout temps, on a
+reclame ce que M. Zola reclame aujourd'hui." Il est parti de la, il a lu
+des pages entieres, il a prouve de la facon la plus complete que j'ai le
+tres grand honneur de continuer la besogne de Diderot.
+
+J'avoue que je m'en doutais bien un peu. Mais je ne l'en remercie pas
+moins de l'aide precieuse qu'il a bien voulu m'apporter. Mon Dieu! oui,
+je n'ai rien invente; jamais, d'ailleurs, je n'ai eu l'outrecuidance
+de vouloir inventer quelque chose. On n'invente pas un mouvement
+litteraire: on le subit, on le constate. La force du naturalisme, c'est
+qu'il est le mouvement meme de l'intelligence moderne.
+
+Ainsi donc, il est bien entendu que Diderot a soutenu les memes idees
+que moi, qu'il croyait lui aussi a la necessite de porter la verite au
+theatre; il est bien entendu que le naturalisme n'est pas une invention
+de ma cervelle, un argument de circonstance que j'emploie pour defendre
+mes propres oeuvres. Le naturalisme nous a ete legue par le dix-huitieme
+siecle; je crois meme que, si l'on cherchait bien, on le retrouverait,
+plus ou moins confus, a toutes les periodes de notre histoire
+litteraire. Voila ce que M. de Lapommeraye a etabli, et il ne pouvait me
+faire un plus vif plaisir.
+
+Seulement, ou M. de Lapommeraye a voulu m'etre desagreable, c'est
+lorsqu'il a ajoute que toutes les reformes demandees par Diderot ont ete
+prises en consideration, et qu'il n'y a pas lieu aujourd'hui de tenir
+compte des idees exprimees dans ma critique dramatique. Il fait ses
+politesses a Diderot, ce qui est naturel, puisque Diderot est mort. Mais
+ne se doute-t-il pas que les confreres de Diderot disaient dans leur
+temps, des theories de celui-ci, ce qu'il dit lui-meme a cette heure de
+mes theories a moi? C'est un sentiment commun a toutes les generations:
+les aines ont eu raison, les contemporains ne savent ce qu'ils disent.
+Comme l'a tranquillement declare M. de Lapommeraye, le theatre est
+parfait aujourd'hui, il doit rester immobile, la plus petite reforme en
+gaterait l'excellence.
+
+Vraiment? M. de Lapommeraye feint d'ignorer que tout marche, que rien ne
+reste stationnaire. Il est commode de dire: "Les ameliorations reclamees
+par Diderot ont eu lieu," ce qui, d'ailleurs, est radicalement faux, car
+Diderot voulait la verite humaine au theatre, et je ne sache pas que la
+verite humaine trone sur nos planches. En tous cas si les ameliorations
+avaient eu lieu, elles ne nous suffiraient plus, voila tout. Il y a
+une somme de verites pour chaque epoque. Toujours des evolutions
+s'accompliront. Il faut qu'une langue meure pour qu'on dise a une
+litterature: "Tu n'iras pas plus loin."
+
+
+
+
+LES EXEMPLES
+
+
+
+LA TRAGEDIE
+
+I
+
+Pendant la premiere representation, au Theatre-Francais, de _Rome
+vaincue_, la nouvelle tragedie de M. Alexandre Parodi, rien ne m'a
+interesse comme l'attitude des derniers romantiques qui se trouvaient
+dans la salle. Ils etaient furibonds; mais, en petit nombre, noyes dans
+la foule, ils restaient impuissants et perdus. Voila donc ou nous en
+sommes, la grande querelle de 1830 est bien finie, une tragedie peut
+encore se produire sans rencontrer dans le public un parti pris contre
+elle; et demain un drame romantique serait joue, qu'il beneficierait de
+la meme tolerance. La liberte litteraire est conquise.
+
+A vrai dire, je veux voir dans le bel eclectisme du public un jugement
+tres sain porte sur les deux formes dramatiques. La formule classique
+est d'une faussete ridicule, cela n'a plus besoin d'etre demontre. Mais
+la formule romantique est tout aussi fausse; elle a simplement substitue
+une rhetorique a une rhetorique, elle a cree un jargon et des procedes
+plus intolerables encore. Ajoutez que les deux formules sont a peu pres
+aussi vieilles et demodees l'une que l'autre. Alors, il est de toute
+justice de tenir la balance egale entre elles. Soyez classiques, soyez
+romantiques, vous n'en faites pas moins de l'art mort, et l'on ne vous
+demande que d'avoir du talent pour vous applaudir, quelle que soit votre
+etiquette. Les seules pieces qui reveilleraient, dans une salle, la
+passion des querelles litteraires, ce seraient les pieces concues
+d'apres une nouvelle et troisieme formule, la formule naturaliste. C'est
+la ma croyance entetee.
+
+M. Alexandre Parodi ne va pas moins etre mis bien au-dessous de Ponsard
+et de Casimir Delavigne par les amis de nos poetes lyriques. J'ai deja
+entendu nommer Luce de Lancival. On l'accuse de ne pas savoir faire les
+vers, ce qui est certain, si le vers typique est ce vers admirablement
+forge et cisele des petits-fils de Victor Hugo. On lui reproche encore
+d'etre retourne aux Romains, d'avoir dramatise une fois de plus
+l'antique et barbare histoire de la vestale enterree vive, pour s'etre
+oubliee dans l'amour d'un homme. Tout cela est bien grossi par l'ennui
+legitime que les derniers romantiques ont du eprouver en voyant reussir
+une tragedie. Il est bon de remettre les choses en leur place.
+
+L'auteur, en effet, a choisi un sujet fort connu. Seulement, il serait
+injuste de ne pas lui tenir compte de la facon dont il a mis ce sujet en
+oeuvre. On est au lendemain de la bataille de Cannes, Rome est perdue,
+lorsque les augures annoncent qu'une vestale a trahi son voeu et qu'il
+faut apaiser les dieux, si l'on desire sauver la patrie. Voila, du coup,
+le cadre qui s'elargit. Opimia, la vestale parjure, grandit et devient
+brusquement heroique. Il y a bien a cote un drame amoureux: elle aime le
+soldat Lentulus, qui est venu annoncer la defaite de Paul-Emile. Mais
+l'idee patriotique domine, et si Opimia revient se livrer apres s'etre
+sauvee avec son amant, c'est que la patrie la reclame.
+
+Et je veux repondre aussi a la ridicule querelle qu'on fait a l'auteur,
+en lui reprochant d'avoir pris pour noeud de son drame une superstition
+odieuse. Cette superstition s'appelait alors une croyance, et des lors
+la question s'eleve. Si tout le peuple de Rome croyait fermement
+acheter la victoire par l'ensevelissement epouvantable d'Opimia, cet
+ensevelissement prenait aussitot un caractere de necessite grandiose.
+Elle-meme, si elle avait la foi, se sacrifiait avec autant de noblesse
+que le soldat donnant son sang a la patrie. Je vais meme plus loin,
+j'admets que l'oncle d'Opimia, Fabius, qui la juge et l'envoie a la
+mort, soit assez eclaire et assez sceptique pour ne pas croire a
+l'efficacite materielle de l'agonie affreuse d'une pauvre enfant; il
+agit cependant en ardent patriote, en consentant a cette agonie, qui
+peut rendre le courage au peuple et faire sortir de terre de nouveaux
+defenseurs.
+
+Certes, on restreindrait fort le domaine dramatique, si l'on refusait
+la foi comme moyen. L'auteur est a Rome et non a Paris. Je trouve meme
+facheux son personnage du poete Ennius qu'il a cree uniquement pour
+plaider les droits de l'humanite. Ennius m'a paru singulierement
+moderne. Cela prouve que M. Alexandre Parodi a prevu l'objection des
+personnes sensibles, et qu'il a voulu leur faire une concession. Je
+crois que la tragedie aurait encore gagne en largeur, en acceptant
+l'horreur entiere du sujet. On tue Opimia parce que la patrie d'alors
+veut qu'on la tue, et c'est tout, cela suffit.
+
+D'ailleurs, le merite de _Rome vaincue_ est surtout dans le
+developpement de l'idee premiere. Opimia a pour aieule une vieille femme
+aveugle, Postumia, qui vient la disputer a ses juges avec un emportement
+superbe. De ses bras tendus, de ses mains tremblantes, elle cherche sa
+fille, la serre avec des cris de revolte. Elle supplie les juges,
+se traine a leurs genoux, puis les insulte, quand ils se montrent
+impitoyables. La scene a fait un grand effet. Mais elle n'est que la
+preparation d'une autre scene, que je trouve plus large encore. Quand
+Postumia voit Opimia perdue, elle veut tout au moins abreger son agonie,
+elle lui apporte un poignard. Et, comme la pauvre fille a les mains
+liees et qu'elle ne peut se frapper elle-meme, l'aieule lui demande
+ou est la place de son coeur, puis la tue. Au denoument, lorsque la
+nouvelle de la retraite d'Annibal fait courir tout le peuple aux
+remparts, Postumia, restee seule a la porte du caveau d'Opimia, y
+descend, pour mourir a cote du corps de l'enfant.
+
+Eh bien, cela est absolument grand. L'homme qui a trouve cela est un
+temperament dramatique de premiere valeur. Si une pareille situation
+se trouvait dans un drame, accommodee au ragout romantique, nos poetes
+n'auraient pas assez d'exclamations pour crier au genie. Sans doute,
+la forme classique me gene; mais la forme romantique me generait tout
+autant. Je ne puis donc que trouver tres remarquable l'invention de la
+vieille aveugle, disputant sa fille a la mort jusqu'a la derniere heure,
+et la tuant elle-meme pour que la mort lui soit plus douce. Cette figure
+est posee avec beaucoup de puissance.
+
+Je n'ai pas cru devoir raconter la piece en detail. Au courant de la
+discussion, l'analyse se fait d'elle-meme. C'est ainsi que je dois
+parler d'un esclave gaulois, Vestaepor, employe dans le temple de Vesta,
+et qui favorise les amours et la fuite d'Opimia et de Lentulus. M.
+Alexandre Parodi semble avoir voulu marquer encore dans ce personnage
+la force de la foi. Vestaepor aide les amants a se sauver, parce qu'il
+deteste Rome et qu'il croit a la colere des dieux; si les dieux n'ont
+pas leur victime, ils consommeront la perte des Romains, ils vengeront
+l'esclave et le reuniront a ses deux fils, qui combattent dans l'armee
+d'Annibal. Ce personnage est d'invention ordinaire, legerement
+melodramatique meme; mais je voulais le signaler, pour montrer l'idee de
+foi et de patriotisme qui plane sur toute l'oeuvre.
+
+Le succes a ete grand, surtout pour les deux derniers actes. Voici,
+d'ailleurs, exactement le bilan de la soiree.
+
+Un premier acte tres large, le Senat assemble pour deliberer apres la
+defaite de Cannes, et l'arrivee de Lentulus, qui raconte la bataille
+dans un long recit fortement applaudi. Un second acte dans le temple de
+Vesta, decor superbe, mais action lente et d'interet mediocre; c'est la
+qu'Opimia se trahit. Un troisieme acte dans le bois sacre de Vesta, le
+moins bon des cinq; Opimia et Lentulus, aides par Vestaepor, se sauvent,
+grace a un souterrain. Un quatrieme acte, d'une grande beaute; Opimia
+est revenue se livrer, on la condamne, et Postumia la dispute a ses
+juges. Enfin, un cinquieme acte, dont le denoument reste superbe, encore
+un decor magnifique, le Champ Scelerat, avec le caveau ou l'on descend
+le corps de la vestale tuee par l'aieule.
+
+Le vers de M. Alexandre Parodi n'a pas, je le repete, la facture savante
+de nos poetes contemporains. Il manque de lyrisme, cette flamme du vers
+sans laquelle on semble croire aujourd'hui que le vers n'existe pas.
+Quant a moi, je suis persuade que M. Alexandre Parodi a reussi justement
+parce qu'il n'est pas un poete lyrique. Il fabrique ses hexametres en
+homme consciencieux qui tient a etre correct; parfois, il rencontre
+un beau vers, et c'est tout. Aucun souci de decrocher les etoiles.
+Oserai-je l'avouer? cela ne me fache pas outre mesure. Il n'est pas
+poete comme nous l'entendons depuis une cinquantaine d'annees; eh bien,
+il n'est pas poete, c'est entendu. Mettons qu'il ecrit en prose. Ce qui
+me blesse davantage, c'est l'amphigouri classique dans lequel il se
+noie, et j'arrive ici a la seule querelle que je veuille lui faire.
+
+Comment se fait-il qu'un jeune homme de trente-quatre ans, dit-on, un
+ecrivain qui parait avoir une vaste ambition, puisse ainsi claquemurer
+son vol dans une formule devenue grotesque? Je ne lui conseille pas,
+ah! certes, non! de tomber dans l'autre formule, la formule romantique,
+peut-etre plus grotesque encore; mais je fais appel a toute sa jeunesse,
+a toute son ambition, et je le supplie d'ouvrir les yeux a la verite
+moderne. Il y a une place a prendre, une place immense, ecrire la
+tragedie bourgeoise contemporaine, le drame reel qui se joue chaque jour
+sous nos yeux. Cela est autrement grand, vivant et passionnant, que les
+guenilles de l'antiquite et du moyen age. Pourquoi va-t-il s'essouffler
+et fatalement se rapetisser dans un genre mort? Pourquoi ne tente-t-il
+pas de renouveler notre theatre et de devenir un chef, au lieu de
+patauger dans le role de disciple? Il a de la volonte et une veritable
+largeur de vol. C'est ce qu'il faut avoir pour aborder le vrai,
+au-dessus des ecoles et du raffinement des artistes simplement
+ciseleurs.
+
+
+
+II
+
+La tragedie en quatre actes et en vers, _Spartacus_, que M. Georges
+Talray vient de faire jouer a l'Ambigu, a une histoire qu'il est bon de
+conter pour en tirer des enseignements.
+
+L'auteur, m'a-t-on dit, est un homme riche, bien apparente, qui a ete
+mordu de la passion du theatre, comme d'autres heureux de ce monde sont
+mordus de la passion du jeu, des femmes ou des chevaux. Certes, on ne
+saurait trop le feliciter et l'encourager.
+
+Un homme qui s'ennuie et qui songe a ecrire des tragedies en quatre
+actes, lorsqu'il pourrait donner des hotels a des danseuses, est a coup
+sur digne de tous les respects. Pouvoir etre Mecene et consentir a
+devenir Virgile, voila qui denote une noble activite d'esprit, un souci
+des amusements les plus dignes et les plus eleves.
+
+Naturellement, M. Talray entend etre maitre absolu dans le theatre ou on
+le joue. Quand on a le moyen de mettre ses pieces dans leurs meubles,
+on serait bien sot de les loger en garni a la Comedie-Francaise ou a
+l'Odeon. Cela explique pourquoi M. Talray s'est adresse une premiere
+fois au theatre-Dejazet, et la seconde fois a l'Ambigu. Seules les
+mechantes langues laissent entendre que M. Perrin et M. Duquesnel
+auraient pu refuser ses pieces, fruits d'un noble loisir. M. Talray
+veut simplement passer de son salon sur la scene, sans quitter son
+appartement; et, s'il n'a pas bati un theatre, c'est que le temps a
+du lui manquer. Il cherche donc une salle a louer, accepte le
+premier theatre en deconfiture qui se presente, en se disant que les
+chefs-d'oeuvre honorent les planches les plus encanaillees.
+
+Une legende s'est formee sur la facon magnifique dont il s'est conduit
+au theatre-Dejazet. Il s'agissait seulement d'un petit acte, je crois;
+et les ouvreuses elles-memes ont recu en cadeau des bonnets neufs. A
+l'Ambigu, la solennite s'elargit. Songez donc! une tragedie en quatre
+actes, quelque chose comme dix-huit cents vers! Aussi le bruit s'est-il
+repandu que le directeur a demande au poete quinze mille francs, pour
+jouer sa piece quinze fois; je ne parle pas des decors, des costumes,
+des accessoires. Les chiffres ne sont peut-etre pas exacts; mais il n'en
+est pas moins certain que l'auteur paye les frais et presente son oeuvre
+au public, directement, sans l'avoir soumise au jugement de personne.
+
+Ah! c'est le reve, et les gens tres riches peuvent seuls se permettre
+une pareille tentative. J'ai entendu soutenir brillamment cette opinion,
+que l'auteur devait avoir un theatre a lui et jouer lui-meme ses pieces,
+s'il voulait donner sa pensee tout entiere, dans sa verdeur et sa
+verite. Les deux plus grands genies dramatiques, Shakespeare et
+Moliere, ont entendu ainsi le theatre, et ne s'en sont pas mal trouves.
+Seulement, cette trinite de l'auteur, du directeur et de l'acteur reunis
+en une seule personne, n'est pas dans nos moeurs, et tous les essais
+qu'on a pu tenter de nos jours ont echoue miserablement.
+
+Je suis alle a l'Ambigu avec une grande curiosite, tres decide a
+m'interesser au _Spartacus_ de M. Talray. Notez qu'il faut un certain
+courage pour aborder ainsi le public, quand on est un simple amateur: on
+s'expose aux plaisanteries de ses amis, aux rudesses de la critique, aux
+rires de la foule. Il est entendu qu'un auteur qui paye et qui tombe,
+est doublement ridicule. Chatiment merite, dira-t-on. Peut-etre.
+Mais j'aime cette belle confiance des poetes qui risquent ainsi
+tranquillement le ridicule, et qui souvent meme l'achetent tres cher.
+
+J'arrive et j'ecoute religieusement. Il faut vous dire, avant tout, que
+M. Talray s'est absolument moque de l'histoire. Son _Spartacus_ est
+d'une grande fantaisie. J'avoue que cela ne me fache pas outre mesure.
+Les auteurs dramatiques ont toujours traite l'histoire avec tant de
+familiarite, qu'un mensonge de plus ou de moins importe peu. Nous sommes
+en pleine imagination, c'est chose convenue. Seulement, ce qu'on peut
+demander, c'est que l'imagination ne batte pas la campagne, au point
+d'ahurir le monde. Or, M. Talray a une facon de traiter le theatre tres
+dangereuse pour le public bon enfant, qui vient naivement voir ses
+pieces, avec l'intention de les comprendre.
+
+Je vais tenter d'analyser son _Spartacus_ en quelques mots; et je
+demande a l'avance pardon si je me trompe, car ce ne serait vraiment pas
+ma faute. Spartacus a pour pere un pretre d'Isis, nomme Sephare, qui
+nourrit les plus grands projets; on ne sait pas bien lesquels, il parle
+du bonheur du genre humain, il lance l'anatheme sur Rome, et je suis
+porte a croire qu'il reve l'affranchissement des esclaves, avec des
+vues particulieres et lointaines sur la Revolution francaise. Bref, ce
+Sephare, entre comme intendant chez le consul Crassus, commence son beau
+role de regenerateur en donnant Camille, la fille de son maitre, pour
+maitresse a son fils Spartacus, alors gladiateur. Voila qui n'est pas
+propre; mais la passion du sectaire est, a la rigueur, une excuse.
+
+Il y a une autre femme dans l'aventure, Myrrha, une courtisane a ce
+qu'on peut croire. Sephare est aussi tres bien avec celle-la, si bien
+meme qu'ils complotent ensemble l'empoisonnement du gardien des jeux.
+Decidement, ce pretre d'Isis manque de sens moral. Quand le gardien des
+jeux est mort, Myrrha obtient du preteur Metellus son amant la place
+du defunt pour Spartacus. Le heros, ramassant sous ses ordres les
+gladiateurs et la plebe de la ville, suscite alors une revolte, brule
+Rome, se bat pour l'affranchissement des esclaves. Rien de stupefiant
+comme la mise en oeuvre dramatique de cet episode. Le preteur Metellus
+est gris, la courtisane Myrrha embellit la fete, on voit Rome bruler sur
+un transparent, et un choeur arrive, on ignore pourquoi, qui chante, je
+crois, le bon vin et la liberte.
+
+Cependant, Camille, la maitresse de Spartacus, joue la dedans un role
+symbolique. Elle doit etre la liberte en personne, j'imagine. Au
+denoument, Spartacus, apres avoir battu les Romains, est a son tour
+sur le point d'etre vaincu. Il se tue d'un coup de poignard en pleine
+poitrine; Camille devient folle sur son cadavre; et, quand le consul
+Crassus se presente, Sephare le traite de la belle facon, lui montre
+sa fille folle, et lui annonce qu'un jour le fils de Spartacus et de
+Camille reprendra l'oeuvre de delivrance. Sur quoi, un choeur envahit
+de nouveau la scene, et la toile tombe sur la reprise des couplets du
+troisieme acte.
+
+J'ecoutais donc attentivement. L'impression des premieres scenes etait
+assez agreable. Le carnaval romain, ce decor large et a style severe,
+ces personnages aux draperies de couleur tendre, me reposaient du
+carnaval romantique, des guenilles et des armures du moyen age.
+Vraiment, les femmes sont adorables, les cheveux cercles d'or, les
+bras nus, dans ces etoffes souples, ou leur corps libre roule si
+voluptueusement. Puis, j'attrapais par-ci par-la un bout de vers
+assez mal rime, mais d'une musique sonore et eclatante. Enfin, je ne
+m'ennuyais pas, j'attendais de comprendre sans trop d'impatience.
+
+Au milieu du premier acte, cependant, comme j'etais de plus en plus
+attentif, j'ai commence a eprouver une legere douleur aux tempes. Une
+consternation peu a peu m'envahissait, car je ne comprenais toujours
+pas, malgre mes efforts. J'avais beau ouvrir les oreilles, tendre
+l'esprit, repeter tout bas les mots que je saisissais, le sens
+m'echappait, les paroles tombaient comme des bruits qui s'envolaient,
+avant d'avoir forme des phrases. Maintenant, la pesanteur des tempes me
+gagnait le crane et me roidissait le cou.
+
+Alors, l'ennui est arrive, d'abord discret, un leger baillement
+dissimule entre les doigts, une envie sourde de penser a autre chose;
+puis, il s'est elargi, il est devenu immense, insondable, sans borne.
+Oh! l'ennui sans espoir, l'ennui ecrasant qui descend dans chaque
+membre, dont on sent le poids dans les mains et dans les pieds! Et
+impossible d'echapper a ce lent ecrasement, les personnages s'imposent;
+on les hait, on voudrait les supprimer, mais leur voix est comme un flot
+entete qui bat, qui entame et qui noie les tetes les plus dures; meme
+quand on baisse les yeux pour ne plus les voir, on les sent, ou croit
+les avoir sur les epaules. Un malheur public, un deuil, sont moins
+lourds.
+
+Ce qui me consternait surtout, c'etait Sephare, le pretre d'Isis.
+Pourquoi un pretre d'Isis? Sans doute l'auteur avait mis la-dessous
+le sens philosophique de son oeuvre. La piece restait tellement
+incomprehensible, qu'elle devait cacher quelque verite superieure. Les
+scenes se deroulaient: je songeais aux hypogees, aux pyramides, aux
+secrets que le Nil roule dans ses eaux boueuses. Je me sentais tres
+bete, je tournais a l'ahurissement. Lorsqu'on s'est mis a chanter, j'ai
+eu l'envie ardente de me sauver, parce que tout espoir de comprendre
+s'en allait decidement. Mais j'etais trop engourdi; j'appartenais a
+l'ennui vainqueur.
+
+J'ai promis de tirer des enseignements de cette histoire. Le premier est
+que la tentative de M. Talray reste en elle-meme excellente, et qu'on ne
+saurait trop engager les auteurs riches a l'imiter. Mais le point sur
+lequel je veux surtout insister est que, desormais, les gens du monde
+devront avoir pour les simples ecrivains quelque respect; car, si j'ai
+vu parfois des ecrivains ressembler a des princes dans un salon, je n'ai
+jamais vu un homme du monde qui ne se rendit parfaitement ridicule, en
+ecrivant un roman ou une piece de theatre.
+
+Certes, je le repete, je ne veux en aucune facon decourager M. Talray.
+La distraction qu'il a choisie est louable. Ses vers sont mediocres,
+mais pleins de bonne volonte. Puis, j'aurais peur d'enlever leur
+derniere planche de salut aux theatres menaces de faillite. Les auteurs
+sont rares qui consentent a payer cherement leurs chutes. En somme, des
+pieces comme _Spartacus_ ne font de mal a personne. On sait de quelle
+facon on doit les prendre. M. Talray lui-meme, si son echec le
+contrarie, peut dire a ses amis qu'il a simplement voulu tenir une
+gageure. Mon Dieu! oui, il aurait parie, apres un dejeuner de garcons,
+d'ennuyer le public et d'ahurir la critique; et son pari serait gagne,
+oh! bien gagne!
+
+
+
+LE DRAME
+
+I
+
+On nous a donne des details touchants sur M. Paul Delair. Il aurait
+trente-sept ans, il serait sans fortune et aurait du prendre sur ses
+nuits pour ecrire _Garin_, le drame en vers joue a la Comedie-Francaise;
+cette oeuvre, ecrite il y a huit ou neuf ans deja, recue a correction,
+puis recrite en partie et montee enfin, representerait de longs efforts,
+une grande somme de courage, et serait une de ces parties decisives ou
+un ecrivain joue sa vie. Eh bien! tous ces details me troublent, et je
+n'ai jamais senti davantage combien la verite est parfois douloureuse a
+dire. Heureusement, je suis peut-etre le seul a pouvoir la dire, sans
+trop de remords, car mon autorite est fort discutee, et jusqu'a present
+on a paru croire que ma franchise ne faisait de tort qu'a moi-meme.
+
+Nous sommes au commencement du treizieme siecle, dans une de ces
+lointaines epoques historiques qui justifient au theatre toutes les
+erreurs et toutes les fantaisies. Herbert, baron de Sept-Saulx, un
+burgrave selon le poncif romantique, a aupres de lui son neveu Garin,
+homme farouche, et un fils batard, Aimery, homme tendre, qu'il a eu
+d'une serve. Or, un jour d'ennui, Herbert, ayant fait entrer dans son
+chateau une bande d'Egyptiens, s'eprend de la belle Aischa, qu'il epouse
+seance tenante. Et voila le crime dans la maison, Aischa pousse Garin,
+qui l'adore, a tuer Herbert, dont la vieillesse l'importune sans doute.
+Mais, au lendemain du meurtre, le soir des noces, lorsque les deux
+coupables vont se prendre aux bras l'un de l'autre, le spectre du
+vieillard se dresse entre eux, Garin a des hallucinations vengeresses
+qui lui montrent chaque nuit Aischa au cou d'Herbert assassine. Aimery,
+chasse par son pere, revient alors comme un justicier. Il provoque
+Garin, il va le tuer, lorsque celui-ci revoit la terrible vision et
+tremble ainsi qu'un enfant. Aischa, qui s'est empoisonnee, avoue le
+crime; Garin se tue sur son cadavre; et Aimery peut ainsi epouser une
+soeur de l'assassin, Alix, dont je n'ai pas parle. Voila.
+
+Mon Dieu! le sujet m'importe peu. On a fait remarquer avec raison que
+c'etait la un melange de _Macbeth_, des _Burgraves_ et d'une autre piece
+encore. La seule reponse est qu'on prend son bien ou on le trouve;
+Corneille et Moliere ont ecrit leurs plus belles oeuvres avec des
+morceaux pilles un peu partout. Mais il faut alors apporter une
+individualite puissante, refondre le metal qu'on emprunte et dresser sa
+statue dans une attitude originale. Or, M. Paul Delair s'est contente de
+ressasser toutes les situations connues, sans en tirer un seul effet
+qui lui soit personnel. Cela est long, terriblement long, sans accent
+nouveau, d'une extravagance entetee dans le sublime, d'une conviction
+qui m'a attriste, tellement elle est naive parfois.
+
+Faut-il discuter? Rien ne tient debout dans cette fable extraordinaire.
+C'est un cauchemar en pleine obscurite. Les personnages sont decoupes
+dans ce romantisme de 1830, si demode a cette heure. Ils n'ont d'autre
+raison d'etre que des formules toutes faites, ils portent des etiquettes
+dans le dos: le seigneur, le batard, la serve, le manant; et cela doit
+nous suffire, l'auteur se dispense des lors de leur donner un etat
+civil, de leur souffler une personnalite distincte. Ce sont des
+marionnettes convenues qu'il manoeuvre imperturbablement, en dehors
+de toute verite historique et de toute analyse humaine. Voila le cote
+commode du drame romantique, tel que le comprend encore la queue de
+Victor Hugo. Il ne demande ni observation ni originalite; on en trouve
+les morceaux dans un tiroir, et il ne s'agit que de les ajuster, avec
+plus ou moins d'adresse. Je me rappellerai toujours la belle reponse de
+ce poete auquel je demandais: "Mais pourquoi ne faites-vous pas un
+drame moderne?" et qui me repondit, effare: "Mais je ne peux pas, je ne
+saurais pas, il me faudrait dix ans d'etudes pour connaitre les hommes
+et le monde!" Sans doute, si je l'interrogeais, M. Paul Delair me ferait
+aussi cette reponse.
+
+Et meme, en acceptant le cadre qu'il a choisi, que de defauts, que
+d'erreurs dramatiques! Lorsque ses personnages sortent du poncif, on
+ne les comprend plus. Ainsi la serve est tres nette, parce qu'elle est
+simplement la marionnette classique des melodrames de Bouchardy et
+d'Hugo, la paysanne violee par le seigneur et devenue folle, qui se
+promene dans l'action en prophetisant le denoument et en aidant la
+Providence. Herbert, le seigneur, est egalement une bonne ganache de
+loup feodal qui se laisse injurier par le premier bourgeois venu, entre
+chez lui pour lui dire ses quatre verites et lui annoncer la Revolution
+francaise. On les comprend, ceux-la, parce qu'ils sont tout betement
+les vieux amis du public, sur le ventre desquels le public a tape bien
+souvent. Mais passez aux personnages que le poete a reve de faire
+originaux, et vous cessez de comprendre, vous entrez dans un fatras
+de vers stupefiants ou leur humanite se noie, vous ne les voyez plus
+nettement, parce que ce ne sont pas des figures observees, mais des
+pantins inventes qui se dementent d'une tirade a l'autre. Ou des figures
+poncives, ou des figures fantasmagoriques, voila le choix.
+
+Ainsi, prenons Garin et Aischa, les deux figures centrales, celles ou M.
+Paul Delair a certainement porte son effort. Je defie bien qu'au sortir
+de la representation, on puisse evoquer distinctement ces figures; et
+cela vient de ce qu'elles n'ont pas de base humaine, de ce que le poete
+ne nous les a pas expliquees par une analyse logique et claire. Il ne
+suffit pas de dire qu'Aischa aime les hommes rouges de sang, pour nous
+la faire accepter, dans les invraisemblances ou elle se meut. C'est
+elle qui pousse Garin; puis, elle s'efface, elle ne parait plus etre du
+drame; a-t-elle des remords, n'en a-t-elle pas? Nous l'ignorons, faute
+immense de l'auteur, car, si elle ne frissonne pas comme Garin, ou bien
+si elle ne reste pas violente et superbe, le dominant, devenant le male,
+elle ne nous interesse plus, elle s'effondre. Et c'est ce qui arrive,
+le role est tres mauvais, une actrice de genie n'en tirerait pas un cri
+humain. Garin de meme reste un fantoche; sa lutte avec le remords ne se
+marque pas assez, on ne voit pas ses elats d'ame, sa passion, sa
+fureur, puis son affolement; tout cela se fond et se brouille dans une
+phraseologie etonnante, ou une fausse poesie delaye a chaque minute la
+situation dramatique. Au denoument surtout, les deux heros m'ont paru
+pitoyables. Cette femme qui s'empoisonne de son cote, cet homme qui se
+poignarde du sien, pour finir la piece, ne meurent pas logiquement, par
+la force meme de la situation; je veux dire que leur mort n'est pas une
+consequence inevitable de l'action, une mort analysee et deduite, ce qui
+la rend vulgaire.
+
+Un autre point m'a beaucoup frappe. Apres le troisieme acte, je me
+demandais avec curiosite comment M. Paul Delair allait encore trouver la
+matiere de deux actes. Un acte d'exposition, un acte pour le meurtre, un
+acte pour les remords, enfin un acte pour la punition: cela me semblait
+la seule coupe possible. Mais cela ne faisait que quatre actes, et
+j'etais d'autant plus surpris que le gros du drame, le spectre et tout
+le tremblement se trouvaient au troisieme acte, ce qui demandait,
+pour la bonne distribution d'une piece, un denoument rapide, dans un
+quatrieme acte tres court. M. Paul Delair voulait cinq actes, et il a
+tout bonnement rempli son quatrieme acte par un interminable couplet
+patriotique. J'avoue que je ne m'attendais pas a cela. Tout devait y
+etre, jusqu'au drapeau francais.
+
+Parler de la France, sous Philippe-Auguste! prononcer le grand mot de
+patrie qui n'avait alors aucun sens! nous montrer un bon jeune homme
+qui s'indigne au nom de l'Allemagne, comme apres Sedan! Quand donc
+les auteurs dramatiques comprendront-ils le profond ridicule de ce
+patriotisme a faux, de cette sottise historique dans laquelle ils
+s'entetent? Et cela n'est guere honnete, je l'ai deja dit, car je ne
+puis voir la qu'une facon commode de voler les applaudissements du
+public.
+
+Mais ces choses ne sont rien encore, le pis est que M. Paul Delair fait
+des vers deplorables. Il est certainement un poete plus mediocre que M.
+Lomon et M. Deroulede, ce qui m'a stupefie. On, ne saurait s'imaginer
+les incorrections grammaticales, les tournures baroques, les cacophonies
+abominables qui emplissent le drame. Les termes impropres y tombent
+comme une grele, au milieu de rencontres de mots, d'expressions qui
+tournent au burlesque. A notre epoque ou la science du vers est poussee
+si loin, ou le premier parnassien venu fabrique des vers superbes de
+facture et retentissants de belles rimes, on reste consterne d'entendre
+rouler pendant quatre heures un pareil flot de vers rocailleux et mal
+rimes. Si M. Paul Delair croit etre un poete parce qu'il a abuse la
+dedans des lions et des etoiles, du soleil et des fleurs, il se trompe
+etrangement. Au theatre, on ne remplace pas l'humanite absente par des
+images. Les tirades glacent l'action, et je signale comme exemple la
+scene de Garin et d'Aischa devant la chambre nuptiale, la grande scene,
+celle qui devait tout emporter, et qui a paru mortellement froide et
+ennuyeuse. Comment voulez-vous qu'on s'interesse a ces poupees qui ne
+disent pas ce qu'elles devraient dire et qui enguirlandent ce qu'elles
+disent de divagations poetiques absolument folles? J'avoue que ce
+lyrisme a froid me rend malade.
+
+En somme, il faut avoir le vers puissant de Victor Hugo pour se
+permettre un drame de cette extravagance. Je ne pretends pas que _Ruy
+Blas_ et _Hernani_ soient d'une fable beaucoup plus raisonnable. Mais
+ces oeuvres demeureront quand meme des poemes immortels. Quant a M Paul
+Delair, du moment ou il n'a pas le genie lyrique de Victor Hugo, il
+devrait rester a terre; la folie lui est interdite. Dans son cas, un peu
+de raison est simplement de l'honnetete envers le public.
+
+Ce n'est pas gaiement que je triomphe ici. Je n'osais esperer une piece
+comme _Garin_ pour montrer le vide et la demence froide des derniers
+romantiques. Toute la misere de l'ecole est dans cette oeuvre. Mais je
+suis attriste de voir une scene comme la Comedie-Francaise risquer une
+partie pareille, perdue a l'avance. Sans doute M. Perrin et le comite
+n'ont pu se meprendre. _Garin_, avec le truc de son spectre, avec ses
+continuelles sonneries de trompettes, avec sa mise en scene de loques
+et de ferblanterie romantiques, aurait tout au plus ete a sa place a la
+Porte-Saint-Martin; et, certes, ce ne sont pas les vers qui rendent
+la piece litteraire. Seulement, on reproche si souvent a la
+Comedie-Francaise de ne pas s'interesser a la jeune generation, qu'il
+faut bien lui pardonner, lorsqu'elle fait une tentative, meme si elle se
+trompe. Peut-etre n'y a-t-il pas mieux, et alors en verite le romantisme
+est bien mort. Je prefere les eleves de M. Sardou, s'il en a.
+
+Voila mon jugement dans toute sa severite. J'ai mieux aime dire
+nettement a M. Paul Delairce que je pense. Il est dans une voie
+deplorable, il s'apprete de grandes desillusions. Le premier acte de
+_Garin_ a de la couleur, et ca et la on peut citer quelques beaux vers;
+mais c'est tout. Une piece pareille enterre un homme. Si M. Paul Delair
+en produit une seconde taillee sur le meme patron, il ne retrouvera meme
+pas la premiere indulgence du public. Ne vaut-il pas mieux l'avertir,
+quitte a le blesser cruellement? C'est lui eviter de nouveaux efforts
+inutiles. Huit ans de travail croulent avec _Garin_. Le pire malheur qui
+lui puisse arriver est de perdre encore huit annees dans une tentative
+sans espoir.
+
+
+
+II
+
+M. Catulle Mendes est une figure litteraire fort interessante. Pendant
+les dernieres annees de l'Empire, il a ete le centre du seul groupe
+poetique qui ait pousse apres la grande floraison de 1830. Je ne lui
+donne pas le nom de maitre ni celui de chef d'ecole. Il s'honore
+lui-meme d'etre le simple lieutenant des poetes ses aines, il s'incline
+en disciple fervent devant MM. Victor Hugo, Leconte de Lisle, Theodore
+de Banville, et s'est efforce avant tout de maintenir la discipline
+parmi les jeunes poetes, qu'il a su, depuis pres de quinze ans, reunir
+autour de sa personne.
+
+Rien de plus digne, d'ailleurs. Le groupe auquel on a donne un moment le
+nom de parnassien representait en somme toute la poesie jeune, sous le
+second empire. Tandis que les chroniqueurs pullulaient, que tous les
+nouveaux debarques couraient a la publicite bruyante, il y avait, dans
+un coin de Paris, un salon litteraire, celui de M. Catulle Mendes, ou
+l'on vivait de l'amour des lettres. Je ne veux pas examiner si cet
+amour revetait d'etranges formes d'idolatrie. La petite chapelle etait
+peut-etre une cellule etroite ou le genie francais agonisait. Mais cet
+amour restait quand meme de l'amour, et rien n'est beau comme d'aimer
+les lettres, de se refugier meme sous terre pour les adorer, lorsque la
+grande foule les ignore et les dedaigne.
+
+Depuis quinze ans, il n'est donc pas un poete qui soit arrive a Paris
+sans entrer dans le cercle de M. Catulle Mendes. Je ne dis point que le
+groupe professat des idees communes. On s'entendait sur la superiorite
+de la forme poetique, on en arrivait a preferer M. Leconte de Lisle a
+Victor Hugo, parce que le vers du premier etait plus impeccable que le
+vers du second. Mais chacun gardait a part soi son temperament, et il
+y avait bien des schismes dans cette eglise. Je n'ai d'ailleurs pas a
+raconter ce mouvement poetique, qui a copie en petit et dans l'obscurite
+le large mouvement de 1830. Je veux simplement etablir dans quel milieu
+M. Catulle Mendes a vecu.
+
+Ses theories sont que l'ideal est le reel, que la legende l'emporte sur
+l'histoire, que le passe est le vrai domaine du poete et du romancier.
+Ce sont la des opinions aussi respectables que les opinions contraires.
+Seulement, lorsque M. Catulle Mendes aborde un sujet moderne et accepte
+ainsi notre milieu contemporain, il a certainement tort de le taire sans
+modifier ses croyances. Dans un sujet moderne, l'ideal n'est plus le
+reel, et cet ideal devient un singulier embarras. Pour obtenir du reel,
+il faut avoir surtout du reel plein les mains. Selon moi, _Justice_ est
+l'oeuvre d'un poete qui n'a pas songe a couper ses ailes, et que ses
+ailes font trebucher. Nous retrouvons la le chef de groupe, grandi dans
+un cenacle, avec le clou d'une idee fixe enfonce dans le crane.
+
+Je commencerai par les eloges. Dans _Justice_, l'effort litteraire me
+trouve plein de sympathie. On joue tant de pieces odieusement pensees et
+ecrites, qu'il y a un veritable charme a tomber sur l'oeuvre voulue d'un
+poete. Cette oeuvre peut soulever en moi les plus vives objections, elle
+n'en est pas moins du monde de ma pensee, elle m'occupe et me passionne.
+Fut-elle tout a fait mauvaise, elle resterait pleine de saveur. J'aime
+cette histoire, ce medecin qui a vole et qui est venu se laver de sa
+faute par de bonnes oeuvres, dans une province perdue; j'aime cette
+fille de notaire, qui parle et agit comme une creation du reve; j'aime
+ces deux amoureux, que le monde gene, et qui se debarrassent du monde,
+en mourant aux bras l'un de l'autre. Oui, j'aime ces choses, malgre leur
+folie, parce qu'elles sont la volonte d'un artiste, et que dans leur
+incoherence meme on sent l'enfantement d'un esprit qui n'a rien de
+vulgaire.
+
+Malheureusement, il faudrait m'en tenir la. Si j'arrive a l'analyse de
+la piece, en depit de toute ma sympathie, je me sens devenir grave et
+severe. M. Catulle Mendes a eu le tort de plaisanter avec la realite. Il
+aurait du habiller ses personnages de justaucorps et de pourpoints, et
+nous lui aurions tout pardonne. Mais entrer dans la vie moderne en poete
+lyrique, voila qui est grave! Il se tromperait, s'il croyait que rien
+n'est plus commode a trousser que la verite; la vie de tous les jours
+est la, comme comparaison, et l'on ne peut pas mettre debout une fille
+de notaire de fantaisie, comme on planterait une damoiselle, avec une
+jupe de satin et une coiffure copiee dans les livres du temps. En un
+mot, il faut avoir le sens de la modernite, quand on aborde un sujet
+contemporain. Les romantiques, qui s'imaginent pouvoir peindre la vie
+actuelle en se jouant, et par farce pure, s'exposent aux echecs les plus
+piteux. Rien n'est severe et rien n'est haut comme la peinture, de ce
+qui est.
+
+Le grand defaut de _Justice_ est d'etre une creation en l'air, tout
+comme s'il s'agissait d'un poeme. Voici, par exemple, le plus grand
+effet de la piece. Le docteur Valentin a vole pour sauver sa soeur de la
+prostitution,--une invention facheuse, par parenthese,--et il est aime
+de Genevieve, la fille du notaire Suchot. Lui-meme l'adore; mais il
+va fuir, pour ne pas reveler son passe, lorsque Georges, le frere de
+Genevieve, le surprend avec celle-ci et le force a une explication. Des
+que Georges connait le secret de Valentin, il raconte a la jeune fille
+que ce dernier est marie, pour qu'elle rompe plus aisement avec lui.
+De la, grande douleur de Genevieve. Puis, a l'acte suivant, lorsqu'un
+gredin lui denonce le vol de Valentin, elle dit avec force: "Je le
+savais depuis quatre ans, et je vous aime, Valentin, je vous aime!"
+
+Certes, le mot est tres beau et devrait produire un grand effet
+d'admiration et d'emotion. Eh bien! je crois que l'effet est surtout un
+effet de surprise. Cela vient de ce que chaque spectateur fait cette
+reflexion rapide: "Comment Genevieve n'a-t-elle pas compris ce dont
+il s'agissait, lorsque Georges lui a dit que Valentin etait marie?
+Puisqu'elle connaissait le vol, elle devait se douter tout de suite de
+l'obstacle qui se presentait." Elle n'a pas parle alors et l'on s'etonne
+qu'elle parle plus tard. Au theatre, toute scene qui n'est point
+preparee, detonne et peut meme avoir de facheuses consequences.
+
+Il n'y a la qu'un defaut de construction. Je pourrais indiquer des
+invraisemblances. Ainsi, on voit roder dans l'etude le clerc du notaire,
+Pigalou, un gredin qui a vole autrefois un cure et qui est menace par un
+complice, dupe dans le partage; s'il ne donne pas immediatement trois
+mille francs a ce complice, il sera denonce par lui. Or, Pigalou a
+appris la faute de Valentin, et dans une scene fort originale, violente
+et invraisemblable, il le traite en camarade et veut le forcer a voler
+les trois mille francs au notaire Suchot. C'est surtout dans cette scene
+qu'on peut surprendre le procede de M. Catulle Mendes. Il se moque
+des verites ambiantes, il va droit dans ce qu'il croit etre la verite
+absolue. De la un manque d'equilibre qui a failli faire siffler la
+scene.
+
+J'insiste, parce que cette question de detail me parait caracteristique.
+A la repetition generale, la scene m'avait beaucoup frappe. Je prevoyais
+bien qu'elle ne marcherait pas facilement, mais je la trouvais hardie
+et d'une belle allure. Elle est pleine de mots excellents, et n'a qu'un
+defaut, celui de tourner un peu trop sur elle-meme. D'ailleurs, ce que
+j'avais prevu est arrive: le public n'a pas compris l'intention de
+M. Catulle Mendes, qui est de montrer les consequences fatales et
+ignominieuses d'une premiere faute. Je suis persuade que la scene aurait
+produit un effet enorme, si l'auteur l'avait presentee autrement, dans
+la realite logique de la situation. Telle qu'elle est, elle reste
+inadmissible. Vingt fois Valenlin serait sorti ou aurait chasse Pigalou.
+Les motifs pour lesquels l'auteur le retient la, sont des ficelles
+dramatiques par trop visibles.
+
+A vrai dire, je n'aime guere cette etude de notaire, ou se developpe une
+action si bizarre. Je sais bien que M. Catulle Mendes a choisi cette
+etude pour que l'antithese fut plus forte. Il a voulu peut-etre aussi
+montrer que le cadre le plus banal ne l'effrayait pas. Seulement, dans
+ce cas-la, il aurait fallu empoigner la realite d'une main puissante et
+ne pas la lacher. Tous les personnages marchent a plusieurs metres du
+sol. Genevieve et Valentin sont dans les etoiles; ils ne s'en cachent
+pas, meme ils s'en vantent. Quant a maitre Suchot, il n'est guere qu'un
+fantoche, sur la tete duquel M. Catulle Mendes a accumule tout son
+dedain de la prose.
+
+Le troisieme acte, que l'on redoutait, est precisement celui qui a sauve
+la piece. Cela montre une fois de plus quel est le flair des directeurs.
+Il n'y a qu'un monologue et une scene dans cet acte. Valenlin, seul dans
+son laboratoire, prepare sa mort, en chimiste habile. Il a etabli, sur
+un fourneau, un appareil qui degage dans la piece un gaz d'asphyxie.
+Genevieve arrive pour se sauver avec son amant; mais il lui explique
+que leur bonheur est desormais impossible, et elle va se retirer,
+lorsqu'elle comprend qu'il est en train de se donner la mort. Alors,
+elle referme la porte et la fenetre, elle l'endort un instant par ses
+paroles douces; puis, quand il s'apercoit qu'elle veut mourir avec lui,
+elle s'oppose violemment a ce qu'il la sauve. Et ils meurent.
+
+L'effet a ete grand, le soir de la premiere representation. La lutte de
+Genevieve pour mourir, le consentement arrache par elle a Valentin, la
+mort qui vient comme une delivrance et qui ravit les deux amants dans
+les espaces, tout cela est large et remarquable. Certes, je ne crois pas
+qu'on se suicide avec de pareils elans; mais la situation est extreme,
+et le poete peut intervenir sans trop blesser la verite. Quant a la
+these, a la souillure ineffacable d'une premiere faute, au suicide
+employe comme une redemption, peut-etre cette these a-t-elle ete dans
+les intentions de l'auteur, mais je veux l'ignorer, pour ne pas retomber
+dans mes severites. A quoi bon une these, lorsque la vie suffit? Comment
+M. Catulle Mendes, qui est avant tout un homme d'art, a-t-il pu vouloir
+descendre jusqu'a jouer le role d'un avocat?
+
+Je finirai par un etrange reproche. Pour moi, la piece est trop bien
+ecrite. Je veux dire qu'on y sent les phrases presque continuellement.
+Le style ne consiste pas en belles images, pas plus que la peinture ne
+consiste en belles couleurs. En enfilant des comparaisons ingenieuses
+jusqu'a demain, on n'obtiendrait qu'une oeuvre monstrueuse et illisible.
+Le style est l'expression logique et originale du vrai. Dire ce qu'il
+faut dire, et le dire d'une facon personnelle, tout est la. Les
+ecrivains qui s'imaginent bien ecrire parce qu'ils enlevent une fin de
+tirade a l'aide de mots poetiques, sont dans la plus deplorable erreur.
+Au theatre surtout, bien ecrire, c'est ecrire logiquement et fortement.
+
+
+
+III
+
+Ah! quelle longue, ecrasante, monotone soiree, a la Porte-Saint-Martin!
+Je suis sorti de la premiere representation de _Coq-Hardy_, le drame
+en sept actes de M. Poupart-Davyl, brise de fatigue, hebete d'ennui.
+Certes, notre metier de critique dramatique comporte beaucoup
+d'indulgence; on recule souvent devant le resume exact de son
+impression. Mais qu'il me soit permis au moins une fois de ne rien
+cacher, de dire ma revolte interieure contre un de ces drames de la
+queue romantique, qui se moquent du style, de la verite et du simple bon
+sens.
+
+Je ne chercherai pas a analyser la piece dans son intrigue puerile et
+compliquee. Il y a la dedans un duc de Brennes, un prince de Bretagne,
+que sa femme trahit au prologue, et que nous retrouvons dix ans
+plus tard, simple capitaine d'aventure, sous le nom de Coq-Hardy.
+Naturellement, ce capitaine se trouve mele a l'inevitable imbroglio
+historique, ou sonnent les grands noms de Louis XIV, d'Anne d'Autriche,
+de Mazarin, de Conde. Il va presque jusqu'a prendre le menton d'Anne
+d'Autriche et a tutoyer Conde. Au denoument, il redevient necessairement
+le duc de Brennes, il sauve Louis XIV, la monarchie, la France, avec
+l'unique regret de n'avoir pas a sauver Dieu lui-meme. J'oubliais de
+dire qu'en chemin, il retrouve sa femme et sa fille. Inutile d'ajouter
+que le traitre meurt, quand l'auteur n'a plus besoin de lui.
+
+N'est-ce pas que le besoin d'un drame ou l'on parlat de Mazarin se
+faisait absolument sentir? Comment la statistique ne s'est-elle pas
+occupee encore de relever le nombre de pieces ou l'on prononce le nom de
+Mazarin? Un seul personnage historique a ete plus exploite, le cardinal
+de Richelieu. Et que c'est gai, cet eternel cours d'histoire sur Anne
+d'Autriche, Louis XIII, Louis XIV et les cardinaux! Quel interet
+prodigieux et passionnant pour des spectateurs de notre epoque, dans le
+perpetuel defile de ces marionnettes d'un autre age, qui laissent, a
+chaque coup d'epee, couler le son de leur ventre! Comme nous pouvons
+partager les joies et les douleurs de ces poupees, dont nous nous
+moquons si parfaitement!
+
+Je ne parle pas de la facon odieuse dont ces drames accommodent
+l'histoire. Ils sont pour le peuple une veritable ecole de mensonges
+historiques. Dans nos faubourgs, ils ont repandu les idees les plus
+stupefiantes sur les grandes figures et les grands evenements qu'ils ont
+mis si ridiculement a la scene. Grace a eux, des legendes grotesques se
+sont formees, l'histoire apparait aux ignorants comme une parade, avec
+des paillasses richement vetus qui tapent des pieds et qui declament. Je
+ne comprends pas comment la salle entiere n'eclate pas d'un fou rire,
+en face des monstrueux pantins qu'on lui presente sous des noms
+retentissants.
+
+Par exemple, dans _Coq-Hardy_, peut-on trouver quelque chose de plus
+profondement comique que les scenes entre le capitaine d'aventure et
+Anne d'Autriche? Le capitaine entre chez la reine comme chez lui, et
+il lui parle avec des effets de hanche, des ronflements de voix, une
+familiarite de bon garcon, qui sont a mon sens le comble de la drolerie.
+Et quelle merveille encore, cet acte ou l'on voit la reine et Louis XIV
+errer la nuit dans les rues de Paris, en se tordant les bras, comme deux
+locataires louches que le patron de quelque garni a flanques a la
+porte! ajoutez que Coq-Hardy survient, qu'il demolit une maison afin de
+construire une barricade, et qu'il se retranche avec Louis XIV derriere
+cette barricade, d'ou ils operent tous les deux des sorties pour tuer
+deux ou trois douzaines d'hommes. Quel cerveau a jamais invente des
+folies plus extravagantes? Cela me donne froid au dos, me glace de ce
+petit frisson de peur et de honte que j'ai parfois eprouve en face des
+infirmites humaines.
+
+Il y a encore une scene incroyable que je veux signaler. Anne d'Autriche
+a charge le capitaine Coq-Hardy de negocier avec le grand Conde, qui
+revient de Lens charge de gloire. Jolie situation, invention ingenieuse
+et d'une vraisemblance etonnante. Alors, le capitaine parle en maitre a
+Conde. Il le subjugue, le rend petit garcon, l'ecrase devant toute la
+salle qui applaudit. Et, lorsque Conde ose demander une parole, le
+capitaine lui repond a peu pres ceci:
+
+--Vous avez la mienne!
+
+Rien de plus royal. Voyez vous ce routier se promenant avec des
+blancs-seings de la reine, faisant la lecon aux grands capitaines,
+donnant sa parole avec des gestes de matamore! C'est de la farce
+lugubre.
+
+D'ailleurs, il est inutile de discuter. Un drame historique, bati sur ce
+plan, ne soutient pas la discussion. Toutes les demences s'y abattent.
+Il serait impossible de prendre un personnage et de l'analyser, sans
+voir tout de suite qu'on a une marionnette dans les mains. Ainsi, je ne
+connais pas de figure plus decourageante que la duchesse, cette femme
+qui trompe son mari qui se sauve avec sa fille pour suivre un amant
+indigne, le traitre de la piece, et que nous retrouvons dans les larmes,
+dans le remords, dans tout le tra la la des beaux sentiments. J'ai dit
+le mot juste, elle est decourageante, car rien n'est plus attristant
+et malsain que le mensonge. L'auteur a du vouloir creer l'adultere
+sympathique, l'ange des epouses infideles, l'heroine impeccable des
+femmes tombees. Et il a accouche de cette pleurnicheuse, dont ni la
+faute ni le repentir ne nous touchent, et qui se traine aux pieds de son
+mari, sans que la salle soit emue. Pourquoi nous interesserions-nous
+a elle, puisqu'elle est une poupee dont nous apercevons toutes les
+ficelles?
+
+Dirai-je un mot du style, maintenant? Ici, je me sens les bras casses.
+J'avais veritablement l'impression d'un deluge de tuiles sur mes
+epaules, pendant la representation de _Coq-Hardy_. On ne peut imaginer
+les etranges phrases qui tombent la dedans. L'auteur semble avoir
+ramasse avec soin toutes les tournures clichees, les betises de la
+rhetorique, les images que l'usage a ridiculisees, afin de les mettre a
+la queue les unes des autres dans son oeuvre. C'est un veritable cahier
+de mauvaises expressions. Pas une ne manque. On aurait voulu faire un
+pastiche de la langue des melodrames, qu'on ne serait certainement pas
+arrive a une pareille reussite sans beaucoup d'efforts. Ce que je ne
+comprends pas, c'est qu'un public n'ait pas les oreilles plus sensibles.
+Comment se fait-il que des spectateurs, qui se facheraient si un
+orchestre jouait faux, puissent supporter patiemment toute une soiree
+une langue si abominablement fausse? Je sais que, pour mon compte, le
+style de _Coq-Hardy_ m'a rendu tres malade. Affaire de temperament sans
+doute.
+
+Si cela etait ecrit avec bonhomie encore, si l'on sentait derriere un
+homme simple, qui ne se pique pas d'ecrire et qui dit tout rondement sa
+pensee! L'intolerable est qu'on devine une continuelle pretention
+au beau style. Les phrases ont le poing sur la hanche comme les
+personnages. Au denoument, Coq-Hardy fait un discours ou il parle des
+Francs et des Gaulois. Il faut dire que ce duc de Brennes descend de
+Brennus; Brennes, Brennus, vous comprenez, c'est fort ingenieux. Et il y
+a ainsi des panaches tout le long de la piece. Parfois meme on entrevoit
+des intentions shakespiriennes. Oh! les intentions shakespiriennes!
+c'est la recueil des faiseurs de melodrames. La poesie les tue.
+
+J'avouerai, d'ailleurs, que je ne puis me defendre d'un grand dedain
+pour les pieces ou les coups d'epee et les coups de pistolet entrent
+pour la part la plus applaudie dans les merites du dialogue. Le succes
+de _Coq-Hardy_ a ete le combat du cinquieme acte. Si la poudre parle,
+c'est que l'auteur n'a rien de mieux a dire. Et quel abus aussi des
+beaux sentiments! Quand un acteur a un beau sentiment a emettre, on s'en
+apercoit tout de suite; il s'approche du trou du souffleur comme un
+tenor qui a une belle note a pousser, il lache son beau sentiment, on
+l'applaudit, il salue et se retire. Cela finit par etre honteux, de
+speculer ainsi sur l'honneur, la patrie, Dieu et le reste. Le procede
+est trop facile, il devrait repugner aux esprits simplement honnetes.
+
+La stricte verite est que, le premier soir, la salle s'ennuyait.
+Toutes les fois que des personnages historiques etaient en scene et
+se perdaient dans des considerations sur la Fronde, je voyais les
+spectateurs ne plus ecouter, lever le nez, s'interesser au lustre ou aux
+peintures du plafond. Je vous demande un peu a quoi rime la Fronde
+pour nous? Il fallait qu'un choc d'epee ou la declamation d'une tirade
+vertueuse ramenat l'attention sur la scene. Alors, on applaudissait,
+pour se reveiller sans doute. Je jurerais que les deux tiers des
+spectateurs n'ont pas compris la piece. _Coq-Hardy_ n'en a pas moins
+marche jusqu'a la fin, et le nom de l'auteur a ete acclame. On en est
+arrive a un grand mepris des jugements sinceres.
+
+Certes, je souhaite tous les succes a M. Poupart-Davyl. Il y avait des
+choses tres acceptables dans sa _Maitresse legitime_, a l'Odeon. Je suis
+certain que la forme de notre melodrame historique est surtout la grande
+coupable, dans cette affaire de _Coq-Hardy_. On ne ressuscite pas un
+genre mort. J'entendais bien, dans la salle, les romantiques impenitents
+rejeter toute la faute sur M. Poupart-Davyl, en l'accusant d'avoir gache
+un bon sujet. Mais la verite est qu'il est impossible aujourd'hui
+de refaire les pieces d'Alexandre Dumas. Il faudrait tout au moins
+renouveler le cadre, chercher des combinaisons, choisir des epoques
+inexplorees. Voyez les faits: M. Poupart-Davyl a un grand succes avec
+la _Maitresse legitime_, et je doute qu'il fasse autant d'argent avec
+_Coq-Hardy_. Ouvrira-t-on les yeux, comprendra-t-on qu'on doit laisser
+au magasin des accessoires toutes les guenilles historiques, pour entrer
+definitivement dans le drame moderne, qui est fait de notre chair et de
+notre sang?
+
+Dernierement, les romantiques impenitents se fachaient contre Rome
+vaincue. Comment! une tragedie, cela etait intolerable! Et ils se
+chatouillaient pour rire, ils plaisantaient M. Parodi sur la formule
+demodee qu'il avait ressuscitee. Eh bien! en toute conscience, je trouve
+les Romains de _Rome vaincue_ autrement vivants que les frondeurs de
+_Coq-Hardy_. Certes, la tragedie, que les romantiques avaient tuee, se
+porte beaucoup mieux a cette heure que le drame. Je ne veux pas meme
+etablir un parallele entre les deux pieces, car d'un cote il y a le
+souffle d'un temperament dramatique, tandis que, de l'autre, je ne vois
+que le pastiche banal de tous les melodrames odieux qui m'assomment
+depuis quinze ans. Ici, la question d'art s'eleve au-dessus des
+formules. Et combien je prefere la langue incorrecte de M. Parodi au
+ron-ron de M. Poupart-Davyl!
+
+
+
+IV
+
+M. Poupart-Davyl a fait jouer a l'Ambigu un drame en six actes: _les
+Abandonnes_, qui a eu un tres vif succes le soir de la premiere
+representation.
+
+Guillaume Aubry est un ouvrier serrurier qui a epouse a Tours une fille
+superbe, Nanine, laquelle l'a abandonne apres quelques mois de mariage.
+Vainement il l'a cherchee, fou de tendresse et de rage; elle roule
+le monde, elle est faite pour les amours cosmopolites et pour les
+aventures. Guillaume est venu a Paris, ou il a fini par s'etablir. La
+loi est la qui l'empeche de se remarier, mais son coeur s'est donne a
+une honnete blanchisseuse, Ursule, avec laquelle il vit maritalement, et
+dont il a deux petits garcons. Il y a meme, dans la maison, un troisieme
+enfant, Robert, qu'Ursule dit avoir recueilli par pitie, en le voyant
+maltraite par les personnes qui le gardaient; et Guillaume regarde cet
+enfant d'un oeil jaloux, car son idee fixe est que le petit est la
+preuve vivante d'une premiere faute, d'une faute ancienne, qu'Ursule ne
+veut pas avouer.
+
+Voila une des actions du drame. Un autre action est fournie par Nanine,
+qui a ete en Angleterre la maitresse de lord Clifton. Un fils est ne de
+cette liaison, et Nanine, en abandonnant lord Clifton, a emporte cet
+enfant. Depuis cette epoque, le pere, qui a herite d'une fortune
+colossale, vit dans les regrets et parcourt l'Europe en cherchant son
+fils. Naturellement, ce fils n'est autre que Robert, recueilli par
+Ursule. Le batard de la femme vit ainsi sous le toit du mari, entre
+les deux batards que celui-ci a eus de son cote; et tout cela sans que
+personne s'en doute le moins du monde.
+
+Si j'ajoute que Nanine, pour faire peau neuve, a fait annoncer sa mort
+dans les journaux de San Francisco, et qu'elle ressuscite a Paris sous
+le nom de madame veuve Perkins; si je dis qu'elle est associee avec un
+certain Morgane, un gredin de la haute societe qui vole au jeu et qui
+ne recule pas devant les coups de couteau: j'aurai indique tous les
+elements du drame, et il sera aise d'en comprendre les peripeties assez
+compliquees.
+
+A la nouvelle de la mort de Nanine, Guillaume et Ursule sont dans une
+joie profonde. Enfin, ils vont pouvoir se marier! Cependant, Nanine, en
+retrouvant lord Clifton affole par la mort de son fils, ourdit toute une
+trame. Elle vient trouver son ancien amant et lui offre de lui rendre
+son fils, s'il consent a se marier avec elle. Celui-ci, apres s'etre
+revolte, consent. Nanine se met alors a la recherche de Robert et arrive
+ainsi chez Guillaume. Ursule, devant son visage froid, ses yeux mauvais,
+refuse violemment de lui rendre le petit. Puis, Guillaume se presente,
+et la reconnaissance entre le mari et la femme a lieu. Des lors, tout
+croule, plus de mariage possible ni d'un cote ni de l'autre. Mais Nanine
+ne renonce pas a la lutte, elle volera Robert et elle fera assassiner
+Guillaume par Morgane. Le malheur pour elle est que Morgane se doute
+qu'elle le dupe et qu'elle l'emploie comme un instrument dont on se
+debarrasse ensuite. Au denoument, lorsqu'elle s'entete a ne pas le
+suivre, il la frappe d'un coup de couteau. Et c'est ainsi que les
+mechants sont punis, pendant que les bons se rejouissent.
+
+On voit quelle complication extraordinaire. Le hasard joue dans
+tout cela un role vraiment trop considerable. Je ne discute pas la
+vraisemblance. Rien de plus etrange que cette aventuriere qui, en
+quittant lord Clifton, emporte son fils comme un colis encombrant qu'on
+abandonne a la premiere station. Il y a aussi, dans le drame, des
+idees bien singulieres sur la legislation qui regit les questions de
+paternite. La seule querelle que je veuille chercher a M. Louis Davyl
+est de lui demander pourquoi il a mis en oeuvre toutes les vieilles
+machines de l'ancien melodrame, lorsqu'il lui etait si facile de faire
+plus simple, plus nature, et d'obtenir par la meme un succes plus
+legitime et plus durable.
+
+Car les faits sont la, ce qui a pris le public, ce sont les scenes entre
+Guillaume et Ursule, c'est la peinture de ce monde ouvrier, etudie dans
+ses moeurs et dans son langage. La etaient la nouveaute et la hardiesse,
+la a ete le succes. Des que Nanine se montrait, des qu'on voyait
+reparaitre ce lord de convention qui se promene d'un air dolent parmi
+les serruriers et les peintres en batiment, l'interet languissait,
+on souriait meme, on ecoutait d'une oreille distraite des scenes
+interminables, connues a l'avance. Il fallait que Guillaume et qu'Ursule
+reparussent, pour que la salle fut de nouveau prise aux entrailles.
+
+Le pis est que M. Louis Davyl a certainement mis la les figures demodees
+et ridicules de son aventuriere, de son lord, de son bandit du grand
+monde, pour faire accepter ses ouvriers du public. Il s'est dit, j'en
+jurerais, que, par le temps qui court, le public ne voulait pas trop de
+verite a la fois, et qu'il fallait etre habile en menageant les doses.
+Alors, il a accepte la recette connue, qui consiste a ne pas mettre que
+des ouvriers sur la scene, a les meler dans une savante proportion a de
+nobles personnages. Et il a obtenu cette singuliere mixture qui rend son
+drame boiteux et qui en fait une oeuvre mal equilibree et d'une qualite
+litteraire inferieure.
+
+Je crois que le public lui aurait ete reconnaissant de rompre tout a
+fait avec la tradition. Pourquoi un lord? Elles sont rares les femmes
+d'ouvriers qui montent dans les lits des grands de la terre. Le plus
+souvent, elles trompent un serrurier avec un macon. Transportez ainsi
+toute l'action des _Abandonnes_ dans le peuple, et vous obtiendrez une
+piece vraiment originale, d'une peinture vraie et puissante. Je repete
+que les seules parties de l'oeuvre qui ont porte sont les parties
+populaires. C'est la une experience dont le resultat m'a enchante, parce
+que j'y ai vu une confirmation de toutes les idees que je defends.
+
+Deja, lorsque M. Louis Davyl fit jouer a la Porte-Saint-Martin ce drame
+stupefiant de _Coq-Hardy_, ou l'on voyait Louis XIV enfant se promener
+la nuit dans les rues de Paris en jouant de sa petite epee de gamin,
+j'ai dit combien les vieilles formules sont delicates a employer.
+L'auteur etait la dans la piece de cape et d'epee, cherchant le succes
+avec une bonne foi et un courage meritoires. Le drame ne reussit pas, il
+comprit, qu'il se trompait, il frappa ailleurs. Je lui avais conseille
+de s'attaquer au monde moderne. Il vient de donner les _Abandonnes_, et
+il doit s'en trouver bien. Maintenant, s'il veut prendre une place tout
+a fait digne et a part, il faut qu'il fasse encore un pas, il faut qu'il
+accepte franchement les cadres contemporains et qu'il ne les gate pas,
+en y introduisant des elements poncifs. C'est lorsqu'on veut menager le
+public qu'on se le rend hostile.
+
+Serieusement, croit-on qu'une oeuvre d'une complication si laborieuse,
+avec des histoires folles qui ont traine partout, avec ces trois batards
+qui passent comme des muscades sous les gobelets du dramaturge, ait
+quelque chance de laisser une petite trace? On la jouera quarante,
+cinquante fois; puis, elle tombera dans un oubli profond, et si
+par hasard quelqu'un la deterre un jour, il sourira du lord et
+de l'aventuriere en disant: "C'est dommage, les ouvriers etaient
+interessants." A la place de M. Louis Davyl, j'aurais une ambition
+litteraire plus large, je voudrais tenter de vivre. Il est homme de
+travail et de conscience. Pourquoi ne jette-t-il pas la toute la
+pretendue science du theatre, qui jusqu'ici l'a empeche de faire un
+drame vraiment neuf et vivant?
+
+Chaque fois qu'un melodrame reussit, il y a des critiques qui s'ecrient:
+"Eh bien! vous voyez que le melodrame n'est pas mort." Certes, il
+n'est pas mort et il ne peut mourir. Par exemple, jamais un public ne
+resistera a une scene comme celle des deux meres, dans les _Abandonnes_.
+Nanine vient reclamer Robert a Ursule, la mere adoptive se sent pleine
+de tendresse a cote de la veritable mere, et elle lui crie, en montrant
+les trois enfants qui jouent: "Votre fils est la, choisissez dans le
+tas!" L'effet a ete immense. Cela prend les spectateurs par les nerfs
+et par le coeur. Toujours, de pareilles combinaisons dramatiques, qui
+mettent en jeu les profonds sentiments de l'homme, remueront puissamment
+une salle.
+
+Ce qui meurt, au theatre comme partout, ce sont les modes, les formules
+vieillies. Il est certain que le dernier acte des _Abandonnes_, ce
+pavillon ou Morgane vient assassiner Nanine, est de l'art mort. On le
+tolere, parce qu'il faut bien accepter un denoument quelconque. Mais on
+est fache que l'auteur n'ait pas trouve quelque chose de neuf pour
+finir sa piece. Le melodrame est mort, si l'on parle des recettes
+melodramatiques connues, des combinaisons qui defrayent depuis quarante
+ans les theatres des boulevards et dont le public ne veut plus. Le
+melodrame est vivant, et plus vivant que jamais, s'il est question des
+pieces qu'on peut ecrire sur l'eternel theme des passions, en employant
+des cadres nouveaux et en renouvelant les situations. Nous sommes
+emportes vers la verite; qu'un dramaturge satisfasse le public en lui
+presentant des peintures vraies, et je suis persuade qu'il obtiendra
+des succes immenses. Le tort est de croire qu'il faut rester dans les
+ornieres de l'art dramatique pour etre applaudi. Adressez-vous aux
+habiles, et vous verrez qu'eux surtout sentent la necessite d'une
+renovation.
+
+
+
+V
+
+M. Ernest Blum est un fervent du melodrame. Il avait obtenu un beau
+succes avec _Rose Michel_. Aujourd'hui, il vient de tenter la fortune
+avec un drame historique, _l'Espion du roi_, mais je serais tres
+surpris que le succes fut egal, car le public m'a paru bien froid et
+singulierement depayse, en face des personnages, empruntes a une Suede
+de fantaisie. Entendons-nous, on a applaudi les mots sonores d'honneur,
+de patrie et de liberte; mais les spectateurs n'etaient pas "empoignes",
+et se moquaient parfaitement de la Suede, au fond de leur coeur.
+
+L'avouerai-je? J'ai a peine compris les deux premiers tableaux. Rien
+n'accrochait mon attention. Il y avait la un amas d'explications
+necessaires, pour indiquer le moment historique et l'affabulation
+compliquee du drame, qui lassait evidemment la patience de toute la
+salle. Les visages semblaient ecouter, mais n'entendaient certainement
+pas. Aussi, quelle etrange idee, d'etre alle choisir la Suede, qui
+compte si peu dans les sympathies populaires de notre pays! Ce choix
+malheureux suffit a reculer l'action dans le brouillard. On raconte que
+M. Ernest Blum a promene son drame de nationalites en nationalites,
+avant de le planter a Stockholm. Il a eu ses raisons sans doute; mais je
+lui predis qu'il ne s'en repentira pas moins d'avoir pousse le dedain de
+nos preoccupations quotidiennes jusqu'a nous mener dans une contree dont
+la grande majorite des spectateurs ne sauraient indiquer la position
+exacte sur la carte de l'Europe. Nous rions et nous pleurons ou est
+notre coeur.
+
+Je connais le raisonnement qui fait de nous les freres de tous les
+peuples opprimes. Cela est vague. On peut applaudir une tirade contre
+la tyrannie, sans s'interesser autrement au personnage qui la lance. Je
+vous demande un peu qui s'inquiete de Christian II, un roi conquerant,
+une sorte de fou imbecile et feroce, tombe sous la domination d'une
+favorite, et qui ensanglantait la Suede par des executions continuelles,
+afin d'affermir par la terreur son trone chancelant? Lorsque, au
+denoument, Gustave Wasa, le liberateur, le roi aime et attendu, delivre
+Stockholm, on prend son chapeau et on s'en va, bien tranquille, sans la
+moindre emotion. Est-ce que ces gens-la nous touchent? Si le genie
+leur soufflait sa flamme, ils pourraient ressusciter du passe et nous
+communiquer leurs passions. Seulement, le genie, dans les melodrames,
+n'est d'ordinaire pas la pour accomplir ce miracle. Quand un auteur
+a simplement de l'intelligence et de l'habilete, il decoupe les
+personnages historiques, comme les enfants decoupent des images.
+
+Je trouve donc le cadre facheux, et je maintiens qu'il nuira au drame.
+La principale situation dramatique sur laquelle l'oeuvre repose avait
+une certaine grandeur. Il s'agit d'une mere, Marthe Tolben, qui adore
+ses fils; le plus jeune, Karl, meurt dans ses bras, tue par un officier
+du tyran; l'aine, Tolben, est arrete et va etre execute, si Marthe ne
+trahit pas les patriotes de Stockholm, qui conspirent pour la delivrance
+du pays. Mais sa trahison tourne contre la malheureuse femme; Tolben
+lui-meme est accuse de son crime et veut se faire tuer, pour se laver
+d'une telle accusation aux yeux de ses compagnons d'armes. Alors, cette
+mere, qui a sacrifie la patrie a ses fils, se sacrifie elle-meme pour la
+patrie, meurt en ouvrant une des portes de Stockholm a Gustave Wasa; et
+c'est la une expiation tres haute, qui devrait donner une grande largeur
+au denoument.
+
+M. Ernest Blum ne s'est point contente de cette figure. Il a imagine
+une creation enigmatique, Ruskoe, un bossu, un chetif, qui, ne pouvant
+servir, son pays par l'epee, le sert a sa maniere en se faisant espion.
+Pour tout le monde, il est l'espion du roi; mais, en realite, il
+travaille a la delivrance de la patrie, il est l'espion de Wasa. Certes,
+la figure etait faite pour tenter un dramaturge: ce pauvre etre hue,
+lapide, vivant dans le mepris de ses freres, poussant le devouement
+jusqu'a accepter l'infamie, attendant des semaines, des mois, avant
+de pouvoir se redresser dans son honneur et dire son long heroisme.
+J'estime cependant que Ruskoe n'a pas donne tout ce que l'auteur en
+attendait, et cela pour diverses raisons.
+
+La premiere est que l'interet hesite entre lui et Marthe. Sans doute
+ces deux personnages se rencontrent, lorsque, au quatrieme acte, Ruskoe
+vient offrir le pardon a la femme qui a trahi, en lui donnant les moyens
+de sauver Stockholm. La scene est fort belle. Seulement, le lien reste
+bien faible en eux, l'attention se porte de l'un a l'autre, sans pouvoir
+se fixer d'une maniere definitive. Mais la principale raison est que
+Ruskoe n'agit pas assez. L'auteur, en voulant le rendre interessant a
+force de mystere, l'a trop efface. Pendant quatre tableaux, on attend
+l'explication que Ruskoe donne au cinquieme; tout le monde a devine, il
+n'a plus rien a nous apprendre, quand il laisse echapper son secret,
+dans un elan de douleur et d'espoir. Puis, sa confidence faite, il
+retourne au second plan. Le denoument appartient a Marthe, et non a lui.
+Il sort de l'ombre, recite son affaire, et rentre dans l'ombre. Cela lui
+ote toute hauteur. Il aurait fallu, j'imagine, le montrer plus actif
+dans le denoument. Au theatre, ce qu'on dit importe peu; l'important
+est ce qu'on fait. Ruskoe est une draperie, rien de plus; il n'y a pas
+dessous un personnage vivant.
+
+Je neglige les roles secondaires: Hedwige, la fille noble, au coeur
+de patriote, qui aime Tolben; le chevalier de Soreuil, le gentilhomme
+francais de rigueur, qui se promene dans tous les drames russes,
+americains ou suedois, en distribuant de grands coups d'epee. Mon
+opinion, en somme, est celle-ci. Les deux premiers tableaux sont lents,
+embarrasses, d'un effet presque nul. Au troisieme tableau, mademoiselle
+Angele Moreau, qui joue Karl, meurt d'une facon dramatique, et madame
+Marie Laurent, Marthe Tolben, pousse des sanglots si vrais et si
+dechirants, que le public commence a s'emouvoir. Au quatrieme, il y a un
+double duel admirablement regle, et enleve avec une grande bravoure
+par M. Deshayes, le chevalier de Soreuil. Le meilleur tableau est le
+cinquieme, ou l'on compte deux belles scenes, la terrible scene entre
+Marthe et son fils Tolben qui lui arrache le secret de sa trahison, et
+la grande scene qui suit, dans laquelle Ruskoe se devoile et apporte a
+Marthe le rachat. Quant au sixieme, il escamote simplement le denoument;
+la piece est finie, d'ailleurs; il aurait fallu un vaste decor, un
+tableau mouvemente, montrant Marthe ouvrant la porte aux liberateurs, au
+milieu des coups de feu et des acclamations; et rien n'est plus froid
+que de la voir arriver blessee a mort, dans un decor triste et etroit,
+le coin de forteresse ou Tolben, Hedwige et d'autres patriotes attendent
+leur execution.
+
+Je vois la quelques belles situations, gatees par des parties grises
+et mal venues. Je ne parle pas de la langue, qui est bien mediocre. M.
+Ernest Blum porte la peine du milieu romantique dans lequel il vit.
+Il patauge dans une formule morte, malgre sa reelle habilete d'auteur
+dramatique; il est gene et raidi, comme les hommes d'armes qu'il nous
+a montres, enfermes dans des cuirasses de fer-blanc, pareilles a des
+casseroles fraichement etamees.
+
+
+
+VI
+
+Je n'avais pu assister a la premiere representation du drame en cinq
+actes de MM. Malard et Tournay: _le Chien de l'Aveugle_, joue au
+Troisieme-Theatre-Francais. Mais les articles extraordinairement
+elogieux, presque lyriques de certains de mes confreres, m'ont fait un
+devoir d'assister a une des representations suivantes; les critiques
+les plus influents declaraient que c'etait enfin la du theatre, et
+que depuis vingt ans on n'avait pas joue un drame mieux fait ni plus
+interessant. J'ai donc ecoute avec tout le recueillement possible, et
+j'ai en effet trouve la piece habilement charpentee, offrant quelques
+scenes heureuses, lente pourtant dans certaines parties et fort mal
+ecrite. Cela est d'une moyenne convenable, du d'Ennery qui aurait besoin
+de coupures. Mais je me refuse absolument a m'extasier, a m'ecrier:
+"Enfin, voila une oeuvre, voici ce qu'il faut faire; jeunes auteurs,
+etudiez et marchez!"
+
+Quelle est donc cette rage de la critique dramatique, de nier tous les
+efforts originaux, et de se pamer d'aise, des que se produit une oeuvre
+mediocre, coupee sur les patrons connus! Ainsi voila des critiques, la
+plupart fort intelligents, qui montrent la severite la plus grande pour
+les tentatives dramatiques des poetes et des romanciers, et qui saluent
+avec des yeux mouilles de larmes le retour de toutes les vieilleries
+du boulevard du Crime, surtout lorsqu'elles sont en mauvais style. Je
+connais leur raisonnement: "Nous sommes au theatre, faites-nous du
+theatre. Nous nous moquons du talent, du bon sens et de la langue
+francaise, du moment ou nous nous asseyons dans notre fauteuil
+d'orchestre. Nous preferons un imbecile qui nous fera du theatre, a un
+homme de genie qui ne nous fera pas du theatre." Telle est la theorie.
+Elle suppose un absolu, le theatre, une chose qui est a part, immuable,
+a jamais fixee par des regles. C'est ce qui m'enrage.
+
+Et, d'ailleurs, je veux bien que le theatre soit a part, qu'il y faille
+des qualites particulieres, qu'on s'y preoccupe des conditions ou
+l'oeuvre dramatique se produit. Mais, pour l'amour de Dieu! que le
+talent, la personnalite et l'audace de l'auteur comptent aussi un peu
+dans l'affaire. Nous ne sommes pas dans la mecanique pure. Il s'agit de
+peindre des hommes et non de faire mouvoir des pantins. La necessite de
+la situation s'impose, soit; mais encore faut-il, pour que l'oeuvre
+ait une reelle valeur humaine, que la situation se presente comme une
+resultante des caracteres; si elle est simplement une aventure, nous
+tombons au roman-feuilleton, a la plus basse production litteraire.
+
+Voici, par exemple, _le Chien de l'Aveugle_. Ce drame est la mise en
+oeuvre d'une cause celebre, l'affaire Gras, qui est encore presente a
+toutes les memoires. Je constate d'abord un changement qui me gate la
+realite, la femme Gras avait pour complice un ouvrier sans education,
+qu'elle avait affole d'amour au point de le pousser au crime. Les
+auteurs, qui sont des gens de theatre, ont eu peur de cet ouvrier, de
+cette brute docile; comment ecrire des scenes avec un pareil complice,
+comment interesser et attendrir? Et ils ont eu la belle imagination de
+changer l'ouvrier en un chirurgien du plus rare merite, Octave Froment,
+un amoureux decent, facile a manier, et qui ne peut blesser personne.
+Eh bien, cette transformation tue le sujet. L'heroine est diminuee, car
+elle n'est plus la seule volonte; tout se trouve deplace, c'est Octave
+Froment qui commet le crime, nous n'avons plus le beau cas de cette
+femme usant de la toute-puissance de son sexe. La madame de La Barre des
+auteurs devient sympathique. C'est la le triomphe du theatre.
+
+Mais ou l'admiration des critiques a eclate, c'est dans ce qu'ils
+ont nomme la trouvaille de MM. Malard et Tournay. Il parait que ces
+messieurs ont eu un coup de genie en imaginant, apres la reussite du
+crime, les deux derniers actes, ou l'on voit Octave Froment, sorti de
+prison, venir reclamer le payement de son crime a madame de La Barre,
+qui s'est faite le bon ange de son amant devenu aveugle. La grande scene
+est celle-ci: a la suite d'une longue et penible discussion entre les
+deux complices, Octave va se resigner et s'eloigner de nouveau, lorsque
+l'amant, Lucien d'Alleray, arrive et reconnait la voix de l'homme qui
+lui a ote la vue. Il s'approche, pose la main sur l'epaule de cet homme
+et y trouve le bras de la femme qu'il adore; de la des soupcons, une
+instruction nouvelle, et finalement le suicide de madame de La Barre,
+qui se jette par une fenetre. Cette situation du quatrieme acte a exalte
+les critiques. Il parait que cela est du theatre, et du meilleur.
+
+Voyons, tachons d'etre juste. D'abord, nous avons vu cela cent fois.
+Ensuite, nous sommes simplement ici dans un fait-divers, et encore
+bien invraisemblable. Il faut que madame de La Barre y mette de la
+complaisance, pour que Lucien trouve son bras au cou d'Octave; elle
+supplie ce dernier de se taire, je le sais, elle se pend a ses epaules,
+et le groupe est interessant; mais tout cela n'en reste pas moins une
+combinaison scenique, ou l'etude humaine, les caracteres et les passions
+des personnages n'ont rien a voir. Si ce qu'on nomme le theatre est
+reellement dans cette seule mecanique des faits, ni Moliere, ni
+Corneille ni Racine n'ont fait du theatre.
+
+Il faudrait s'entendre une bonne fois sur la situation au theatre. La
+situation s'impose, si l'on entend par elle le fait auquel arrivent deux
+personnages qui marchent l'un vers l'autre. Elle est des lors, comme
+je l'ai dit plus haut, la resultante meme des personnages. Selon les
+caracteres et les passions, elle se posera et se denouera. C'est
+l'analyse qui l'amene et c'est la logique qui la termine. Au fond,
+le drame n'est donc qu'une etude de l'homme. Remarquez que j'appelle
+situation tout fait produit par les personnages. Il y a, en outre, le
+milieu et les circonstances exterieures, qui au contraire agissent sur
+les personnages. Rien de plus poignant que cette bataille de la vie,
+les hommes soumis aux faits et produisant les faits: c'est la le vrai
+theatre, le theatre de tous les grands genies. Quant a cette mecanique
+theatrale dont on nous rebat les oreilles, a ces situations qui
+reduisent les personnages a de simples pieces d'un jeu de patience,
+elles sont indignes d'une litterature honnete. C'est de la fabrication,
+c'est de l'arrangement plus ou moins habile, mais ce n'est pas de
+l'humanite; et il n'y a rien en dehors de l'humanite.
+
+Un exemple m'a beaucoup frappe. Dans _les Noces d'Attila_, on voit qu'au
+dernier acte Ellack, un fils du conquerant, apprend de la bouche meme
+d'Hildiga, que celle-ci veut tuer son pere. Justement, a la scene
+suivante, il se trouve en face d'Attila. Les critiques en question se
+sont allumes: voila, selon eux, une situation superbe. Comment Ellack
+va-t-il en sortir? De la facon la plus simple du monde. Au moment ou il
+est sur le point de tout dire a Attila, celui-ci s'avise de l'avertir
+que le lendemain matin il fera tuer sa mere, une de ses epouses qu'il
+retient en prison pour une faute ancienne. Et, des lors, Ellack, force
+de choisir entre son pere et sa mere, se decide pour celle-ci. Il se
+retire. C'est du theatre, parait-il. Les critiques les plus durs pour la
+piece ont ici retire leur chapeau.
+
+Eh bien, cela me met hors de moi. Je trouve cela pueril, fou,
+exasperant. Si reellement la situation au theatre doit consister dans de
+pareilles devinettes, monstrueuses et enfantines, rien n'est plus facile
+que d'en inventer, et de plus stupefiantes encore. Quoi! il y aura du
+talent a resoudre des problemes sans issue raisonnable, a poser des cas
+qui ne sauraient se presenter et a se tirer ensuite d'affaire par des
+lieux communs! Et le pis est que, dans ces aventures extraordinaires, le
+personnage disparait fatalement. Sommes-nous ensuite plus avances sur le
+compte d'Ellack? Pas le moins du monde. Ce garcon aime mieux sa mere,
+parce que son pere se conduit mal. Cela est d'une psychologie mediocre.
+Aucune analyse, d'ailleurs. Les faits menent les personnages comme des
+marionnettes. Il n'y a pas la une etude humaine. Il y a simplement des
+abstractions qui se promenent, au gre de l'auteur, dans des casiers
+etiquetes a l'avance.
+
+Qui dit theatre, dit action, cela est hors de doute. Seulement,
+l'action n'est pas quand meme l'entassement d'aventures qui emplit les
+feuilletons des journaux. Dans toute oeuvre litteraire de talent,
+les faits tendent a se simplifier, l'etude de l'homme remplace les
+complications de l'intrigue; et cela est d'une verite aussi evidente
+au theatre que dans le roman. Pour moi, toute situation qui n'est pas
+amenee par des caracteres et qui n'apporte pas un document humain,
+reste une histoire en l'air, plus ou moins interessante, plus ou moins
+ingenieuse, mais d'une qualite radicalement inferieure. Et c'est ce que
+je reproche aux critiques de n'avoir pas dit, en parlant du _Chien de
+l'aveugle_.
+
+Comment! voila un drame estimable assurement, mais un drame comme nous
+en avons une centaine peut-etre dans notre repertoire, et vous criez
+tout de suite a la merveille, vous semblez le proposer en modele a nos
+jeunes auteurs dramatiques! C'est du theatre, criez-vous, et il n'y
+a que ca. Eh bien! s'il n'y a que ca, il vaut mieux que le theatre
+disparaisse. Votre role est mauvais, car vous decouragez toutes les
+tentatives originales, pour n'appuyer que les retours aux formules
+connues. Qu'on nous ramene a _Lazare le Patre_, puisque la situation
+telle que vous l'entendez ou plutot l'aventure, regne sur les planches
+en maitresse toute-puissante.
+
+
+
+LE DRAME HISTORIQUE
+
+_Les Mirabeau_, le drame de M. Jules Claretie, viennent de soulever la
+grave question du drame historique moderne. J'ai lu a ce sujet, dans les
+feuilletons de mes confreres, des opinions bien etonnantes; je sais
+que ces opinions sont celles du plus grand nombre; mais elles ne m'en
+paraissent que plus etonnantes encore.
+
+Ainsi, voici toute une theorie, qui, parait-il, nous vient d'Aristote en
+passant par Lessing. Ce sont la des autorites, je pense, et qui comptent
+aujourd'hui, dans nos idees modernes. Donc la verite historique
+est impossible au theatre; il n'y faut admettre que la convention
+historique. Le mecanisme est bien simple: vous voulez, par exemple,
+parler de Mirabeau; eh bien, vous ne dites pas du tout ce que vous
+pensez de Mirabeau, vous auteur dramatique, parce que le public se moque
+absolument de ce que vous pensez, des verites que vous avez acquises, de
+la lumiere que vous pouvez faire; ce qu'il faut que vous disiez, c'est
+ce que le public pense lui-meme, de facon a ce que vous ne blessiez pas
+ses opinions toutes faites et qu'il puisse vous applaudir.
+
+Voila! Rien de plus amusant comme mecanique. Representons-nous l'auteur
+dramatique dans son cabinet; il est entoure de documents, il peut
+reconstruire, planter debout sur la scene, un personnage reel, tout
+palpitant de vie; mais ce n'est pas la son souci, il ne se pose que
+cette question: "Qu'est-ce que mes contemporains pensent du personnage?
+Diable! je ne veux pas contrarier mes contemporains, car je les connais,
+ils seraient capables de siffler. Donnons-leur le bonhomme qu'ils
+demandent." Et voila la verite historique tranchee au theatre. Le
+theoreme se resume ainsi: ne jamais devancer son epoque, etre aussi
+ignorant qu'elle, repeter ses sottises, la flatter dans ses prejuges et
+dans ses idees toutes faites, pour enlever le succes. Certes, il y a la
+un manuel pratique du parfait charpentier dramatique, qui a du bon, si
+l'on veut battre monnaie. Mais je doute qu'un esprit litteraire ayant
+quelque fierte s'en accommode aujourd'hui.
+
+Cela me rappelle la theorie de Scribe. Comme un ami s'etonnait un jour
+des singulieres paroles qu'il avait pretees a un choeur de bergeres,
+dans une piece quelconque: "Nous sommes les bergeres, vives et legeres,
+etc." il haussa les epaules de pitie. Sans doute, dans la realite, les
+bergeres ne parlaient pas ainsi; seulement, il ne s'agissait pas de
+mettre des paroles exactes dans la bouche des bergeres, il s'agissait de
+leur preter les paroles que les spectateurs pensaient eux-memes en les
+voyant: "Nous sommes les bergeres, vives et legeres, etc." Toute la
+theorie de la convention au theatre est dans cet exemple.
+
+Ce qui me surprend toujours, dans ces regles donnees pour un art
+quelconque, c'est leur parfait enfantillage et leur inutilite absolue.
+Rien n'est plus vide que ce mot de convention, dont on nous bat les
+oreilles. La convention de qui? la convention de quoi? Je connais bien
+la verite; mais la convention m'echappe, car il n'y a rien de plus
+fuyant, de plus ondoyant qu'elle. Elle se transforme tous les ans, a
+chaque heure. Elle est faite de ce qu'il y a de moins noble en nous, de
+notre betise, de notre ignorance, de nos peurs, de nos mensonges. Le
+seul role d'une intelligence qui se respecte est de la combattre par
+tous les moyens, car chaque pas gagne sur elle est une conquete pour
+l'esprit humain. Et ils sont la une bande, des hommes honorables, tres
+consciencieux, animes des meilleures intentions, dont l'unique besogne
+est de nous jeter la convention dans les jambes! Quand ils croient avoir
+triomphe, quand ils nous ont prouve que nous sommes uniquement faits
+pour le mensonge, que nous pataugerons toujours dans l'erreur, ils
+exultent, ils prennent des airs de magisters tout orgueilleux de leur
+besogne. Il n'y a vraiment pas de quoi.
+
+Mais ils se trompent. La marche vers la verite est evidente, aveuglante.
+Pour nous en tenir au theatre, prenez une histoire de notre litterature
+dramatique nationale, et voyez la lente evolution des mysteres a la
+tragedie, de la tragedie au drame romantique, du drame romantique aux
+comedies psychologiques et physiologiques de MM. Augier et Dumas fils.
+Remarquez qu'il n'est pas question ici du talent, du genie qui eclate
+dans les oeuvres, en dehors de toute formule. Il s'agit de la formule
+elle-meme, du plus ou du moins de convention admise, de la part faite a
+la verite humaine. Un rapide examen prouve que la convention au theatre
+s'est transformee et s'est reduite a chaque siecle; on pourrait compter
+les etapes, on verrait la verite s'elargissant de plus en plus,
+s'imposant par des necessites sociales. Sans doute il existera toujours
+des fatalites de metier, des reductions et des a peu pres materiels,
+imposes par la nature meme des oeuvres. Seulement, la question n'est pas
+la, elle est dans les limites de notre creation humaine; dire qu'une
+oeuvre sera vraie, ce n'est pas dire que nous la creerons a nouveau,
+c'est dire que nous epuiserons en elle nos moyens d'investigation et de
+realisation. Et, quand on voit le chemin parcouru sur la scene, depuis
+les _Mysteres_ jusqu'a la _Visite de Noces_, de M. Dumas, on peut bien
+esperer que nous ne sommes pas au bout, qu'il y a encore de la verite a
+conquerir, au dela de la _Visite de Noces_.
+
+Cependant, lorsque je dis ces choses, cela semble tres comique. Je ne
+suis qu'un historien, et l'on me change en apotre. Je tache simplement
+de prevoir ce qui sera par ce qui a ete, et l'on me prete je ne sais
+quelle imbecile ambition de chef d'ecole. Tout ce que j'ecris exclut
+l'idee d'une ecole: aussi se hate-t-on de m'en imposer une. Un peu
+d'intelligence pourtant suffirait.
+
+Pour en revenir au drame historique, la question de la convention s'y
+presente justement d'une facon tres caracteristique. Dans ces pages
+ecrites au courant de la plume, je ne puis qu'indiquer les sujets
+d'etude qu'il faudrait approfondir, si l'on voulait eclairer tout a fait
+les questions. Ainsi rien ne serait plus interessant que d'etudier la
+marche de notre theatre historique vers les documents exacts. On sait
+quelle place l'histoire tenait dans la tragedie; une phrase de Tacite,
+une page de tout autre historien, suffisait; et la-dessus l'auteur
+ecrivait sa piece, sans se soucier le moins du monde de reconstituer le
+milieu, pretant les sentiments contemporains aux heros de l'antiquite,
+s'efforcant uniquement de peindre l'homme abstrait, l'homme
+metaphysique, selon la logique et la rhetorique du temps. Quand le drame
+romantique s'est produit, il a eu la pretention justifiee de retablir
+les milieux; et, s'il a peu reussi a faire vivre les personnages exacts,
+il ne les a pas moins humanises, en leur donnant des os et de la chair.
+Voila donc une premiere conquete sur la convention, tres certaine,
+tres marquee. Et je n'indique que les grandes lignes; cela s'est fait
+lentement, avec toutes sortes de nuances, de batailles et de victoires.
+
+Aujourd'hui, nous en sommes la. La piece historique, qui n'etait qu'une
+dissertation dialoguee sur un sujet quelconque, devient de jour en jour
+une etude critique. Et c'est le moment qu'on choisit pour nous dire:
+"Restons dans la convention, la verite historique est impossible."
+Vraiment, c'est se moquer du monde. Le pis est que les critiques
+pratiques qui donnent de pareils conseils aux jeunes auteurs, les
+egarent absolument. Il faut toujours se reporter a l'experience, a
+ce qui se passe sous nos yeux. Nous ne sommes meme plus au temps ou
+Alexandre Dumas accommodait l'histoire d'une si singuliere et si
+amusante facon. Voyez ce qui a lieu, chaque fois qu'on reprend un de ses
+drames: ce sont des sourires, des plaisanteries, des chicanes dans les
+journaux. Cela ne supporte plus l'examen, et cela achevera de tomber en
+poussiere avant trente ans. Mais il y a plus: les critiques qui sont
+les champions enrages de la convention, ne laissent pas jouer un drame
+historique nouveau, sans l'eplucher soigneusement, sans en discuter
+la verite, tellement ils sont emportes eux-memes par le courant de
+l'epoque.
+
+Que se passe-t-il donc? Mon Dieu, une chose bien visible. C'est que
+nous devenons de plus en plus savants, c'est que ce besoin croissant
+d'exactitude qui nous penetre malgre nous, se manifeste en tout, aussi
+bien au theatre qu'ailleurs. Tel est le courant naturaliste dont je
+parle si souvent, et qui fait tant rire. Il nous pousse a toutes les
+verites humaines. Quiconque voudra le remonter sera noye. Peu importe la
+facon dont la verite historique triomphera un jour sur les planches; la
+seule chose qu'on peut affirmer, c'est qu'elle y triomphera, parce que
+ce triomphe est dans la logique et dans la necessite de notre age.
+Prendre des exemples dans les pieces nouvelles pour demontrer que la
+verite n'est pas commode a dire, c'est la une besogne puerile, une facon
+aisee de plaider son impuissance et ses terreurs. Il vaudrait mieux
+montrer ce que les pieces nouvelles apportent deja de decisif au
+mouvement, appuyer sur les tatonnements, sur les essais, sur tout cet
+effort si meritoire que nos jeunes auteurs, et M. Jules Claretie le
+premier, font en ce moment.
+
+La question est facile a resumer. Toutes les pieces historiques ecrites
+depuis dix ans sont mediocres et ont fait sourire. Il y a evidemment
+la une formule epuisee. Les gasconnades d'Alexandre Dumas, les tirades
+splendides de Victor Hugo ne suffisent plus. Nous sentons trop a cette
+heure le mannequin sous la draperie. Alors, quoi? faut-il ecouter les
+critiques qui nous donnent l'etrange conseil de refaire, pour reussir,
+les pieces de nos aines que le public refuse? faut-il plutot marcher en
+avant, avec les etudes historiques nouvelles, contenter peu a peu le
+besoin de verite qui se manifeste jusque dans la foule illettree?
+Evidemment, ce dernier parti est le seul raisonnable. C'est jouer sur
+les mots que de poser en axiome: Un auteur dramatique doit s'en tenir
+a la convention historique de son temps. Oui, si l'on veut; mais comme
+nous sortons aujourd'hui de toute convention historique, notre but doit
+donc etre de dire la verite historique au theatre. Il ne s'agit que de
+choisir les sujets ou l'on peut la dire.
+
+D'ailleurs, a quoi bon discuter? Les faits sont la. Notre drame
+historique ne serait pas malade, si le public mordait encore aux
+conventions. On est dans un malaise, on attend quelque oeuvre vraie qui
+fixera la formule. Faites des drames romantiques, a la Dumas ou a la
+Hugo, et ils tomberont, voila tout. Cherchez plus de verite, et vos
+oeuvres tomberont peut-etre tout de meme, si vous n'avez pas les epaules
+assez solides pour porter la verite; mais vous aurez au moins tente
+l'avenir. Tel est le conseil que je donne a la jeunesse.
+
+
+
+II
+
+M. Emile Moreau, un debutant, je crois, a fait jouer au Theatre des
+Nations une piece historique, intitulee: _Camille Desmoulins_. Cette
+piece n'a pas eu de succes. On a reproche a _Camille Desmoulins_ de
+presenter une debandade de tableaux confus et mediocrement interessants;
+on a ajoute que les personnages historiques, Danton, Robespierre, Hebert
+et les autres, perdaient beaucoup de leur hauteur et de leur verite; on
+a blame enfin le bout d'intrigue amoureuse, une passion de Robespierre
+pour Lucile, qui mene toute l'action. Ces reproches sont justes.
+Seulement, les critiques qui defendent la convention au theatre, ont
+profite de l'occasion pour exposer une fois de plus leur these des deux
+verites, la verite de l'histoire et la verite de la scene. Voyons donc
+le cas.
+
+M. Emile Moreau, dit-on, a suivi l'histoire le plus strictement
+possible. Il a pris des morceaux a droite et a gauche, dans les
+documents du temps, et il les a intercales entre des phrases a lui. Or,
+ces morceaux ont paru languissants. Donc, les documents vrais ne valent
+pas les fables inventees.
+
+Voila un bien etrange raisonnement. Certes, oui, il est pueril d'aller
+faire un drame a coups de ciseaux dans l'histoire. Mais qui a jamais
+demande de la verite historique pareille? Les documents vrais
+sont seulement la comme le sol exact et solide sur lequel on doit
+reconstruire une epoque. La grosse affaire, celle justement qui demande
+du talent, un talent tres fort de deduction et de vie originale, c'est
+l'evocation des annees mortes, la resurrection de tout un age, grace
+aux documents. Comme Cuvier, vous avez une dent, un os, et il vous faut
+retrouver la bete entiere. Ici, l'imagination, j'entends le reve, la
+fantaisie, ne peut que vous egarer. L'imagination, comme je l'ai dit
+ailleurs, devient de la deduction, de l'intuition; elle se degage et
+s'eleve, elle est l'operation la plus delicate et la plus merveilleuse
+du cerveau humain. Donc, dans un drame historique, comme dans un roman
+historique, on doit creer ou plutot recreer les personnages et le
+milieu; il ne suffit pas d'y mettre des phrases copiees dans les
+documents; si l'on y glisse ces phrases, elles demandent a etre
+precedees et suivies de phrases qui aient le meme son. Autrement, il
+arrive en effet que la verite semble faire des trous dans la trame
+inventee d'une oeuvre.
+
+Et nous touchons ici du doigt le defaut capital de _Camille Desmoulins_.
+Ce qui a eu un son singulier aux oreilles du public, c'est ce melange
+extraordinaire de verite et de fantaisie. J'ai lu que M. Emile Moreau
+se defendait d'avoir imagine la passion de Robespierre pour Lucile;
+certains documents permettraient de croire a la realite de cette
+passion. Je le veux bien. Mais, certainement, c'est forcer les textes
+que de baser sur le depit de Robespierre la mort des dantonistes. Puis,
+quel etrange Robespierre, et quel Danton d'opera-comique, et quel Hebert
+faussement drape dans des guenilles! Tout cela est une fantaisie batie
+sur la legende revolutionnaire. On ne sent pas des hommes.
+
+Je repondrai donc aux critiques que, si le drame de M. Emile Moreau
+est tombe, c'est justement parce que la fantaisie y regne encore
+en maitresse trop absolue. Les demi-mesures sont detestables en
+litterature. Voyez le gai mensonge de _la Dame de Monsoreau_, reprise
+dernierement au theatre de la Porte-Saint-Martin, ce mensonge qui se
+moque parfaitement de l'histoire: comme il a une logique qui lui
+est propre, comme il est complet en son genre, il interesse. Voyez
+maintenant _Camille Desmoulins_, dont certaines parties sont aussi
+fausses, et dont d'autres parties contiennent textuellement des
+documents: la piece n'est plus qu'un monstre, le melange manque
+d'equilibre et arrive a ne contenter personne. Tel est le cas. Il est
+d'une bonne foi douteuse, en cette affaire, de vouloir faire payer les
+pots casses a la formule naturaliste.
+
+Je conclurai en repetant que le drame historique est desormais
+impossible, si l'on n'y porte pas l'analyse exacte, la resurrection des
+personnages et des milieux. C'est le genre qui demande le plus d'etude
+et de talent. Il faut non seulement etre un historien erudit, mais il
+faut encore etre un evocateur nomme Michelet. La question de mecanique
+theatrale est secondaire ici. Le theatre sera ce que nous le ferons.
+
+
+
+III
+
+Il me reste a parler de deux gros drames, _la Convention nationale_ et
+_l'Inquisition_. Au Chateau-d'Eau, la _Convention nationale_ a tue par
+le ridicule le drame historique. En verite, nos auteurs n'ont pas de
+chance avec l'histoire de notre Revolution. Ils ne peuvent y toucher
+sans ennuyer profondement ou sans faire rire aux eclats les spectateurs.
+Si l'on excepte _le Chevalier de Maison-Rouge_, qui pourrait aussi bien
+se passer sous Louis XIII que sous la Terreur, pas une piece sur la
+Revolution, qu'elle soit signee d'un nom inconnu ou d'un nom connu, n'a
+remporte un veritable succes. Et cela s'explique aisement: la Revolution
+est encore trop voisine de nous, pour que notre systeme de mensonge,
+dans les pieces historiques, puisse lui etre serieusement applique. Ce
+mensonge va librement de Merovee a Louis XV. Puis, des qu'ils entrent
+dans la France contemporaine, qui commence a 89, les auteurs perdent
+pied fatalement, parce que nous ne pouvons plus adopter leurs
+calembredaines romantiques sur une epoque dont nous sommes. Aussi
+n'a-t-on jamais risque des drames historiques, en dehors du Cirque,
+sur Napoleon Ier, Charles X, Louis-Philippe, Napoleon III et les deux
+dernieres Republiques. Le drame historique actuel, etant base sur
+les erreurs les plus grossieres, en est reduit a montrer au peuple
+l'histoire que le peuple ne connait pas, uniquement parce qu'il peut
+alors la travestir a l'aise.
+
+L'epreuve est concluante, la possibilite du mensonge s'arrete a la
+Revolution. Pour que le drame historique s'attaquat a notre histoire
+contemporaine, il lui faudrait renouveler sa formule, chercher ses
+effets dans la verite, trouver le moyen de mettre sur les planches
+les personnages reels dans les milieux exacts. Un homme de genie est
+necessaire, tout bonnement. Si cet homme de genie ne nait pas bientot,
+notre drame historique mourra, car il est de plus en plus malade, il
+agonise au milieu de l'indifference et des plaisanteries du public.
+
+Quant a _l'Inquisition_, de M. Gelis, jouee au Theatre des Nations,
+c'est un melodrame noir qui arrive quarante ans trop tard. Cela ne vaut
+pas un compte rendu. Je n'en parlerais meme pas, sans la mort terrible
+de M. Jean Bertrand, ce drame reel et poignant qui s'est joue a cote de
+ce melodrame imbecile, et qui lui a donne une affreuse celebrite d'un
+jour.
+
+On se souvient des esperances qui avaient accueilli M. Bertrand, a son
+entree comme directeur au Theatre des Nations. Il semblait que notre
+Republique elle-meme s'interessat a l'affaire; des personnages puissants
+patronnaient, disait-on, le nouveau directeur; on allait enfin avoir
+une scene nationale, on eleverait les ames, on elargirait l'ideal, on
+continuerait 1830, mais un 1830 republicain, qui acheverait devant le
+trou du souffleur la besogne commencee a la tribune de la Chambre.
+Helas! M. Bertrand dort aujourd'hui dans la terre, empoisonne.
+
+C'etait un honnete homme. Il avait cru a toutes les belles phrases, il
+arrivait reellement pour relever l'ideal avec des tirades patriotiques.
+Son idee etait que notre jeune litterature attendait l'ouverture d'un
+theatre republicain pour produire des chefs-d'oeuvre. Et il s'etait mis
+ardemment a la besogne. Quelques mois ont suffi pour le desesperer et
+le tuer. Toutes ses tentatives echouaient; _Camille Desmoulins_ et _les
+Mirabeau_ etaient bien empruntes a notre Revolution, mais le public
+ne voulait pas de notre Revolution accommodee a cette etrange sauce;
+_Notre-Dame de Paris_ elle-meme, qui aurait pu etre une bonne
+affaire pour la direction, si elle s'etait arretee a la cinquantieme
+representation, l'avait laissee, apres la centieme, dans des embarras
+d'argent. Jamais on n'a vu des ambitions plus genereuses aboutir si vite
+a une catastrophe plus lamentable.
+
+On dit que M. Bertrand avait la tete faible, qu'il n'etait pas fait
+pour etre directeur et qu'il a quitte la vie dans un desespoir d'enfant
+malade. Savons-nous de quelles esperances on l'avait grise? Il comptait
+surement sur beaucoup d'appuis, qui lui ont fait defaut au dernier
+moment. A force d'entendre repeter, dans son milieu, que la litterature
+dramatique mourait faute d'un theatre ouvert aux nobles tentatives, a
+force d'ecouter ceux qui vivent d'un ideal nuageux et pleurnicheur, cet
+homme s'etait lance, en faisant appel a toutes les forces vives, dont on
+lui affirmait l'existence. On sait aujourd'hui les forces vives qui lui
+ont repondu. Il n'etait pas plus mauvais directeur qu'un autre, il avait
+mis sur son affiche le nom de Victor Hugo, celui de M. Jules Claretie;
+il faisait appel aux jeunes, il etait en somme le directeur qu'on avait
+voulu qu'il fut. Sans doute, a la derniere heure, il aurait pu montrer
+plus d'energie devant son desastre. Mais pouvons-nous descendre dans
+cette conscience et dire sous quelle amertume cet homme a succombe!
+
+M. Bertrand ne s'est pas tue tout seul, il a ete tue par les faiseurs de
+phrases qui se refusent a voir nettement notre epoque de science et de
+verite, par les chienlits politiques et romantiques qui se promenent
+dans des loques de drapeau, en revant de battre monnaie avec les
+sentiments nobles. S'il ne s'etait pas cru soutenu par tout un
+gouvernement, s'il n'avait pas espere devenir le directeur du theatre
+de notre Republique, si on ne lui avait pas persuade que tous les
+petits-fils de 1830 allaient lui apporter des chefs-d'oeuvre, il ne se
+serait sans doute jamais risque dans une telle entreprise. La verite,
+je le repete, est qu'il a ete la victime de la queue romantique et des
+hommes politiques qui songent a regenter l'art. Ceux dont il attendait
+tout, ne lui ont rien donne. C'est alors qu'il a perdu la tete devant
+cet effondrement du patriotisme, de l'ideal, de toutes les phrases
+creuses dont on lui avait gonfle le coeur; du moment que l'ideal et le
+patriotisme ne faisaient pas recette, il n'avait plus qu'a disparaitre.
+Et il s'est tue.
+
+Les autres vivent toujours, lui est mort. C'est une lecon.
+
+
+
+LE DRAME PATRIOTIQUE
+
+I
+
+La solennite militaire a laquelle l'Odeon nous a convies me parait
+pleine d'enseignements. Pour moi, le tres grand succes que M. Paul
+Deroulede vient de remporter avec _l'Hetman_ prouve avant tout que le
+fameux metier du theatre n'est point necessaire, puisque voila un drame
+en cinq actes, fort lourd, tres mal bati et completement vide, qui a ete
+acclame avec une veritable furie d'enthousiasme.
+
+Le cas de M. Paul Deroulede est un des cas les plus curieux de notre
+litterature actuelle. Il s'est fait une jolie place dans les tendresses
+de la foule, en prenant la situation vacante de poete-soldat. Nous
+avions le soldat-laboureur, d'Horace Vernet; nous avons aujourd'hui le
+soldat-poete. Je viens de nommer Horace Vernet, ce peintre mediocre qui
+a ete si cher au chauvinisme francais. M. Paul Deroulede est en train de
+le remplacer. Ajoutez que nos desastres font en ce moment de l'armee
+une chose sacree. Cela rend la position de poete-soldat absolument
+inexpugnable. Il est tres difficile d'insinuer qu'il fait des vers
+mediocres, sans passer aussitot pour un mauvais citoyen. On vous
+regarde, et on vous dit: "Monsieur, je crois que vous insultez l'armee!"
+
+Certes, M. Paul Deroulede fait bien mal les vers, mais il a de si beaux
+sentiments! Ah! les beaux sentiments, on ne se doute pas de ce qu'on
+peut en tirer, quand on sait les employer avec adresse. Ils sont une
+reponse a tout, ils sont "la tarte a la creme" de notre grand comique.
+"La piece me parait faible.--Mais l'honneur, Monsieur!--Il n'y a pas
+d'action du tout.--Mais la patrie, Monsieur!--L'intrigue recommence a
+chaque acte.--Mais le devouement, Monsieur!--Enfin, je m'ennuie.--Mais
+Dieu, Monsieur! Vous osez dire que Dieu vous ennuie!" Cette facon
+d'argumenter est sans replique. Il est certain que l'honneur, la patrie,
+le devouement et Dieu sont des preuves ecrasantes du genie poetique de
+M. Paul Deroulede.
+
+Et il faut voir le bonheur de la salle. Il y a bien quelques gredins
+parmi les spectateurs. Ceux-la applaudissent plus fort. C'est si bon de
+se croire honnete, de passer une soiree a manger de la vertu en tirades,
+quitte a reprendre le lendemain son petit negoce plus ou moins louche!
+Qu'importe l'oeuvre! Il suffit que l'auteur jette des gateaux de miel au
+public. Le public se donne une indigestion de flatteries. Il est grand,
+il est noble, il est honnete. C'est un attendrissement general. Pas
+de vices, a peine un coquin en carton, qui est la pour servir de
+repoussoir. Bravo! bravo! que tout le monde s'embrasse, et que le
+mensonge dure jusqu'a minuit!
+
+La salle de l'Odeon tremblait sous l'ouragan des bravos. Chaque couplet
+patriotique etait accueilli par des trepignements. Des personnes, je
+crois, ont ete trouvees sous les bancs, evanouies de bonheur. La piece
+n'existait plus, on se moquait bien de la piece! La grande affaire etait
+de guetter au passage les allusions a nos defaites et a la revanche
+future; et, des qu'une allusion arrivait, la salle prenait feu, de
+l'orchestre au ceintre. Un monsieur en habit noir, un conferencier
+quelconque, aurait lu le drame devant le trou du souffleur que
+certainement l'effet aurait ete le meme. Et je pensais, assourdi par ce
+vacarme, que nous etions tous bien naifs de chercher des succes dans
+l'amour de la langue et dans l'amour du vrai. Voila M. Paul Deroulede
+qui passe du coup auteur dramatique, en criant simplement, le plus fort
+qu'il peut: "Je suis l'armee, je suis la vertu, l'honneur, la patrie, je
+suis les beaux sentiments!"
+
+Pauvres ecrivains que nous sommes, quelle lecon! Je sais des poetes qui,
+depuis vingt ans, etudient l'art delicat de forger le vers francais.
+Ceux-la ont a peine des succes d'estime. Je sais des auteurs dramatiques
+qui se mangent le cerveau pour trouver une nouvelle formule, pour
+elargir la scene francaise. Ceux-la sont bafoues, et on les jette au
+ruisseau. Les maladroits! Pourquoi ne battent-ils pas du tambour et ne
+jouent-ils pas du clairon? C'est si facile!
+
+La recette est connue. On sait a l'avance que tel beau sentiment doit
+provoquer telle quantite de bravos. On peut meme doser le succes qu'on
+desire. Les modestes mettent le mot "patrie" cinq ou six fois; cela
+fait cinq ou six salves de bravos. Les vaniteux, ceux qui revent
+l'ecroulement de la salle, prodiguent le mot "patrie", a la fin de
+toutes les tirades; alors, c'est un feu roulant, on est oblige de payer
+la claque double. Vraiment, la methode est trop commode! Dans ces
+conditions, on se commande un succes, comme on se commande un habit.
+Cela rappelle les tenors qui n'ont pas de voix, et qui laissent
+aux cuivres de l'orchestre le soin d'enlever les hautes notes. La
+litterature n'est plus que pour bien peu de chose dans tout ceci.
+
+J'arrive a l'_Hetman_. Voici, en quelques lignes, le sujet du drame. Un
+roi polonais du dix-septieme siecle, Ladislas IV, a soumis les Cosaques.
+Deux des vaincus, le vieux chef Froll-Gherasz et le jeune Stencko, sont
+meme a la cour de ce roi, ou se trouve aussi un traitre, un parjure,
+Rogoviane. Ce dernier, qui reve de devenir gouverneur de l'Ukraine,
+pousse les Cosaques a une revolte, et travaille de facon a ce que
+Stencko s'echappe pour etre le chef des revoltes. Mais Froll-Gherasz
+n'approuve pas cette prise d'armes. Il accepte une mission du roi, celle
+de pacifier l'Ukraine, et il laisse a la cour sa fille Mikla comme
+otage. Stencko et Rogoviane, naturellement, aiment Mikla. Des lors, la
+seule situation dramatique est celle du pere et de l'amant, pris entre
+l'amour de la patrie et l'amour qu'ils eprouvent pour la jeune fille.
+Au denoument, la patrie l'emporte, Stencko et Mikla meurent, mais les
+Cosaques sont victorieux.
+
+La situation principale ne fait que se deplacer, pas davantage. D'abord,
+c'est Froll-Gherasz qui arrive dans un campement cosaque et qui adjure
+ses anciens soldats de ne pas recommencer une lutte insensee; mais,
+lorsque Stencko, en apprenant que Mikla est restee comme otage, refuse
+le commandement et retourne a la cour de Ladislas IV pour la sauver, le
+vieux chef oublie sa mission, oublie sa fille, et saisit le sabre de
+chef supreme, par amour de la patrie en larmes. Ensuite, c'est Stencko,
+qui veut enlever Mikla; la, apparait Marutcha, une sorte de prophetesse
+qui conduit les Cosaques au combat, et Marutcha decide les jeunes gens a
+se sacrifier pour leur pays. Mikla reste a la cour afin d'endormir les
+soupcons de Ladislas. Enfin, le quatrieme acte est vide d'action, on y
+voit simplement Froll-Gherasz preparant la victoire par des tirades
+sur les devoirs du soldat. Puis, au cinquieme acte, nous retombons de
+nouveau dans l'unique situation, Stencko a ete blesse, Mikla a ete
+sauvee de l'echafaud par Rogoviane qui veut se faire aimer d'elle,
+et elle expire sur le corps de Stencko, elle tombe assassinee par le
+traitre, lorsque celui-ci entend arriver les Cosaques vainqueurs.
+
+Je ne puis m'arreter a discuter les details, la maladresse de certaines
+peripeties. Le point de depart est singulierement faible; ce pere,
+qui laisse sa fille en otage, devrait se connaitre et ne pas jouer si
+aisement les jours de son enfant. On n'est pas emu le moins du monde de
+la douleur de Froll-Gherasz, parce qu'en somme il a voulu cette douleur.
+Agamemnon sacrifiant Iphigenie est beaucoup plus grand. Mais ce qui me
+frappe surtout, c'est le cercle dans lequel tourne la piece. Comme je
+l'ai dit en commencant, l'_Hetman_ a eu du succes, en dehors de toutes
+les regles. Il ne devait pas avoir de succes, puisque les critiques
+enseignent qu'une piece ne peut reussir sans action, sans situations
+variees et combinees. Les cinq actes se repetent, et pourtant les bravos
+n'ont pas cesse une minute. Voila un fait troublant pour les magisters
+du feuilleton. La seule explication raisonnable est que le succes de
+l'_Hetman_ n'est pas un succes litteraire, mais un succes militaire,
+ce qu'il ne faut pas confondre. Qu'un jeune auteur ait la naivete de
+s'autoriser de l'exemple, d'ecrire un drame ou l'action ne marchera pas,
+ou des actes entiers ne seront qu'une composition de rhetoricien sur
+un sujet quelconque; qu'il fasse cela, sans y mettre les fameux beaux
+sentiments, et nous verrons s'il ne remporte pas un echec honteux.
+
+Quelques observations de details sur les personnages, avant de finir. Le
+roi Ladislas est stupefiant. J'ignore si l'artiste qui joue le role est
+le seul coupable, mais on dirait vraiment un roi de feerie; on s'attend
+a chaque instant a voir son nez s'allonger brusquement, sous le coup de
+baguette de quelque mechante fee. Quant a la Marutcha, elle a trouve une
+merveilleuse interprete dans madame Marie Laurent. Mais quel personnage
+rococo! combien peu elle tient a l'action, et comme chacune de ses
+tirades est attendue a l'avance! J'entendais une dame dire pres de moi,
+en parlant de tous ces heros: "Ils crient trop fort." Le mot est juste
+et contient la critique de la piece. Personne ne parle dans ce drame,
+tout le monde y crie. On sort les oreilles cassees, et le fiacre qui
+vous emporte semble continuer les cahots des tirades, sur le pave
+de Paris. Toute la nuit, Stencko a hurle ses beaux sentiments a mes
+oreilles, tandis que le vieux Froll-Gherasz psalmodiait les siens d'une
+voix de basse. Le drame de M. Paul Deroulede est comme un corps d'armee
+qui defilerait dans ma rue. Je ferme ma fenetre, agace par le vacarme,
+qui m'empeche d'avoir deux idees justes l'une apres l'autre.
+
+Je suis peut-etre tres severe. M. Paul Deroulede est jeune et merite
+tous les encouragements. Il a du talent, d'ailleurs. Je n'aime pas
+ce talent, voila tout. Je crois qu'un peu de verite dans l'art est
+preferable a tout ce tra la la des beaux sentiments. Les bonshommes en
+bois, meme lorsque le bois est dore, ne font pas mon affaire. Je
+prefere a _l'Hetman_ un petit acte fin et vrai du Palais-Royal, _le Roi
+Candaule_, par exemple. Au moins, nous sommes la avec des creatures
+humaines. Qu'est-ce que c'est que Froll Gherasz? Un pere et un patriote.
+Mais quel pere et quel patriote? Nous n'en savons rien. Froll-Gherasz
+est une abstraction, il ressemble a un de ces personnages des anciennes
+tapisseries, qui ont une banderole dans la bouche, pour nous dire
+quels heros ils representent. Pas d'observation, pas d'analyse, pas
+d'individualite. Le theatre ainsi entendu remonte par dela la tragedie,
+jusqu'aux mysteres du moyen age.
+
+Ah! je suis bien tranquille, d'ailleurs. Ce n'est pas _l'Hetman_ qui
+ressuscitera le drame historique. Il est un exemple de la pauvrete et
+de la caducite du genre. Laissez passer cette tempete de bravos
+patriotiques, laissez refroidir ces tirades, et vous vous trouverez en
+face d'un drame dans le genre des drames, aujourd'hui glaces, de Casimir
+Delavigne, beaucoup moins bien fait et d'un ennui mortel.
+
+
+
+II
+
+Je viens de dire mon opinion sur les drames patriotiques. Je ne nie
+pas l'excellente influence que ces sortes de pieces peuvent avoir sur
+l'esprit de l'armee francaise; mais, au point de vue litteraire, je les
+considere comme d'un genre tres inferieur. Il est vraiment trop aise de
+se faire applaudir, en remuant avec fracas les grands mots de patrie,
+d'honneur, de liberte. Il y a la un procede adroit, mais commode, qui
+est a la portee de toutes les intelligences.
+
+Voici, par exemple, un jeune homme, M. Charles Lomon. On me dit qu'il a
+ecrit a vingt-deux ans le drame: _Jean Dacier_, joue solennellement a
+la Comedie-Francaise. La grande jeunesse du debutant me le rend tres
+sympathique, et j'ai ecoute la piece avec le vif desir de voir se
+reveler un homme nouveau.
+
+Mais, quoi! avoir vingt-deux ans, et ecrire _Jean Dacier!_ Vingt-deux
+ans, songez donc! l'age de l'enthousiasme litteraire, l'age ou l'on reve
+de fonder une litterature a soi tout seul! Et refaire un mauvais drame
+de Ponsard, une piece qui n'est ni une tragedie ni un drame romantique,
+qui se traine peniblement entre les deux genres!
+
+Je m'imagine M. Lomon a sa table de travail. Il a vingt-deux ans,
+l'avenir est a lui. Dans le passe, il y a deux formes dramatiques usees,
+la forme classique et la forme romantique. Avant tout, M. Lomon devait
+laisser ces guenilles dans le magasin des accessoires, aller devant lui,
+chercher, trouver une forme nouvelle, aider enfin de toute sa jeunesse
+au mouvement contemporain. Non, il a pris les guenilles, il les a
+prises meme sans passion litteraire, car il les a melees, il a lache
+de rafraichir toutes ces vieilles draperies des ecoles mortes pour les
+jeter sur les epaules de ses heros. Une tragedie glaciale, un drame
+echevele, passe encore! on peut etre un fanatique; mais une oeuvre
+mixte, un raccommodage de tous les debris antiques, voila ce qui m'a
+fache!
+
+Il est inutile d'avoir vingt-deux ans pour ecrire une oeuvre pareille.
+Cela me consterne que l'auteur n'ait que vingt-deux ans; j'aurais
+compris qu'il en eut au moins cinquante. Serait-il donc vrai que les
+debutants, meme ceux qui ont soif d'originalite et de nouveaute, se
+trouvent fatalement condamnes a l'imitation? Peut-etre M. Lomon ne
+s'est-il pas apercu des emprunts qu'il a faits de tous les cotes, du
+cadre vermoulu dans lequel il a place sa piece, des lieux communs qui
+y trainent, de la fille batarde, en un mot, dont il est accouche. La
+jeunesse n'a pas conscience des heures qu'elle perd a se vieillir.
+
+Je sais que le patriotisme repond atout. M. Lomon a ecrit un drame
+patriotique, cela ne suffit-il pas a prouver l'elan genereux de sa
+jeunesse? Je dirai une fois encore que le veritable patriotisme, quand
+on fait jouer une piece a la Comedie-Francaise, consiste avant tout
+a tacher que cette piece soit un chef-d'oeuvre. Le patriotisme de
+l'ecrivain n'est pas le meme que celui du soldat. Une oeuvre originale
+et puissante fait plus pour la patrie que de beaux coups d'epee, car
+l'oeuvre rayonne eternellement et hausse la nation au-dessus de toutes
+les nations voisines. Quand vous aurez fait crier sur la scene: _Vive la
+France!_ ce ne sera la qu'un cri banal et perdu. Quand vous aurez ecrit
+une oeuvre immortelle, vous aurez reellement prolonge la vie de la
+France dans les siecles. Que nous reste-t-il de la gloire des peuples
+morts? Il nous reste des livres.
+
+_Jean Dacier_ est, parait-il, une oeuvre republicaine. Je demande a
+en parler comme d'une oeuvre simplement litteraire. Le sujet est
+l'eternelle histoire du paysan vendeen qui se fait soldat de la
+Republique et qui se retrouve en face de ses anciens seigneurs,
+lorsqu'il est devenu capitaine. Naturellement, Jean aime la comtesse
+Marie de Valvielle, et naturellement aussi il se montre deux fois
+magnanime envers son ennemi et rival, Raoul de Puylaurens, le cousin de
+la jeune dame. L'originalite de la piece consiste dans le noeud meme du
+drame. Jean retrouve la comtesse juste au moment ou elle passe dans
+la legendaire charrette pour aller a l'echafaud. Or, un homme peut la
+sauver en l'epousant. Jean lui offre son nom, et la comtesse accepte,
+en croyant qu'il agit pour le compte de Raoul. On comprend le parti
+dramatique que M. Lomon a pu titrer de cette situation: une comtesse
+mariee a un de ses anciens domestiques, se revoltant, puis finissant par
+l'aimer au moment ou il a donne pour elle jusqu'a sa vie.
+
+Je ne chicanerai pas l'auteur sur ce mariage singulier. Il peut se faire
+qu'on trouve dans l'histoire de l'epoque un fait semblable; seulement,
+il ne s'agissait certainement pas d'une femme de la qualite de
+l'heroine. N'importe, il faut accepter ce mariage, si etrange qu'il
+soit. Ce qui est plus grave, c'est la creation meme du personnage.
+
+Voici Jean Dacier, un paysan qui s'est instruit et qui represente
+l'homme nouveau. Il n'a pas une tache, il est grand, heroique, sublime.
+Quand il a epouse la comtesse pour la sauver, et qu'elle l'ecrase de son
+mepris, c'est a peine s'il laisse percer une revolte. Il fait echapper
+une premiere fois son rival Raoul, qu'il tient entre ses mains. A l'acte
+suivant, la situation recommence: Raoul tombe de nouveau a sa merci, et,
+cette fois, non seulement Jean le fait evader, mais encore il lui donne
+rendez-vous le lendemain sur le champ de bataille, et, en donnant ce
+rendez-vous, il trahit les siens, car l'attaque devait rester secrete.
+Jean passe devant un conseil de guerre, et on le fusille, pendant que
+Marie se lamente.
+
+Vraiment, il est bon d'etre un heros, mais il y a des limites. En temps
+de guerre, ouvrir continuellement la porte aux prisonniers, cela ne
+s'appelle plus de la grandeur d'ame, mais de la betise. Pour que nous
+nous interessions aux pantins sublimes, il faut leur laisser un peu
+d'humanite sous la pourpre et l'or dont on les drape. On finit par
+sourire de ces heros magnanimes qui ne s'emparent de leurs ennemis que
+pour les relacher. Il y a la une fausse grandeur dont on commence, au
+theatre, a sentir le cote grotesque.
+
+Le pis est qu'on s'interesse mediocrement, a Jean Dacier. Cette facon de
+sauver une femme en l'epousant, le met dans une position singulierement
+fausse. Il se conduit en enfant. La seule chose qu'il aurait a faire,
+apres avoir arrache Marie a la guillotine, ce serait de la saluer et de
+lui dire: "Madame, vous etes libre. Vous me devez la vie, je vous confie
+mon honneur." Mais alors toutes les querelles dramatiques du second acte
+et du troisieme n'existeraient pas. La situation est si bien sans issue
+que Jean meurt a la fin avec une resignation de mouton, pour finir la
+piece. Cette mort est egalement amenee par une peripetie trop enfantine.
+Jean, ce lion superbe, trahit les siens sans paraitre se douter un
+instant de ce qu'il fait, ce qui rapetisse tout le denoument.
+
+Quant a la comtesse, elle est batie sur le patron des heroines, avec
+trop de mepris et trop de tendresse a la fois. Lorsque Jean l'a sauvee,
+elle se montre d'une cruaute monstrueuse, blessant inutilement son
+liberateur, se conduisant d'une si sotte facon qu'elle meriterait
+simplement une paire de gifles, malgre toute sa noblesse. Puis, au
+dernier acte, elle se pend au cou de Jean et lui declare qu'elle
+l'adore. Le quatrieme acte a suffi pour changer cette femme. C'est
+toujours le meme systeme, celui des pantins que l'on deshabille et que
+l'on rhabille a sa fantaisie, pour les besoins de son oeuvre. Marie a
+compris la grandeur de Jean, et cela suffit: elle est comme frappee par
+la baguette d'un enchanteur, la couleur de ses cheveux elle-meme a du
+changer.
+
+Je ne parle point des autres personnages, de ce Raoul de Puylaurens,
+qui passe sa vie a tenir son salut de son rival, ni du conventionnel
+Berthaud, qui traverse l'action en recitant des tirades enormes. Oh!
+les tirades! elles pleuvent avec une monotonie desesperante dans _Jean
+Dacier_. On essuie une trentaine de vers a la file, on courbe le dos
+comme sous une averse grise, on croit en etre quitte; pas du tout,
+trente autres vers recommencent, puis trente autres, puis trente autres.
+Imaginez une grande plaine plate, sans un arbre, sans un abri, que
+l'on traverse par une pluie battante. C'est mortel. Je prefere, et de
+beaucoup, les vers rocailleux de M. Parodi. Que dirai-je du style? Il
+est nul. Nous avons, a l'heure presente, cinquante poetes qui font mieux
+les vers que M. Lomon. Ce dernier versifie proprement, et c'est tout. Il
+tient plus de Ponsard que de Victor Hugo.
+
+Je me montre tres severe, parce que _Jean Dacier_ a ete pour moi une
+veritable desillusion. Comme j'attaquais vivement le drame historique,
+on m'avait fait remarquer qu'on pouvait tres bien appliquer a l'histoire
+la methode d'analyse qui triomphe en ce moment, et renouveler ainsi
+absolument le genre historique au theatre. Il est certain que, si des
+poetes abandonnent le bric-a-brac romantique de 1830, les erreurs et les
+exagerations grossieres qui nous font sourire aujourd'hui, ils pourront
+tenter la resurrection tres interessante d'une epoque determinee. Mais
+il leur faudra profiter de tous les travaux modernes, nous donner
+enfin la verite historique exacte, ne pas se contenter de fantoches et
+ressusciter les generations disparues. Rude besogne, d'une difficulte
+extreme, qui demanderait des etudes considerables.
+
+Or, j'avais cru comprendre que le _Jean Dacier_, de M. Lomon, etait une
+tentative de ce genre. Et quelle surprise, a la representation! Ca, de
+l'histoire, allons donc! C'est un placage, execute meme par des mains
+maladroites. Pas un des personnages ne vit de la vie de l'epoque. Ils se
+promenent comme des figures de rhetorique, ils n'ont que la charge
+de reciter des morceaux de versification. Et le milieu, bon Dieu! Ce
+village breton, ou Berthaud vient proceder aux enrolements volontaires,
+cette mairie de Nantes ou l'on marie les comtesses qui vont a la
+guillotine, seraient a peine suffisants pour la vraisemblance d'un
+opera-comique. Vraiment, _Jean Dacier_ sera un bon argument pour les
+defenseurs du drame historique! Il acheve le genre, il est le coup de
+grace.
+
+Je songeais a _la Patrie en danger_, de MM. Edmond et Jules de Concourt.
+Voila, jusqu'a present, le modele du genre historique nouveau, tel que
+je l'exposais tout a l'heure. Aussi les directeurs ont-il tremble devant
+une oeuvre qui avait le vrai parfum du temps, et les auteurs ont ils
+du publier la piece, en renoncant a la faire jouer. Il y aurait un
+parallele bien curieux a etablir entre _la Patrie en danger_ et _Jean
+Dacier_; les deux sujets se passent a la meme epoque et ont plus d'un
+point de ressemblance. La premiere est une oeuvre de verite, tandis que
+la seconde est faite "de chic", comme disent les peintres, uniquement
+pour les besoins de la scene.
+
+Au demeurant, la salle a failli craquer sous les applaudissements, le
+premier soir. Vive la France!
+
+
+
+III
+
+J'arrive au _Marquis de Kenilis_, le drame en vers que M. Lomon a fait
+jouer au theatre de l'Odeon. Je n'analyserai pas la piece. A quoi bon?
+Le sujet est le premier venu. Il se passe en Bretagne, a l'epoque de la
+Revolution, ce qui permet d'y prodiguer les mots de patrie, d'honneur,
+de gloire, de victoire. Nous y voyons l'eternelle intrigue des
+drames faits sur cette epoque: un enfant du peuple aimant une fille
+d'aristocrate, devenant plus tard capitaine, puis epousant la demoiselle
+ou mourant pour elle. La situation forte consiste a mettre le capitaine
+entre son amour et son devoir; il ouvre en mer un pli cachete qui lui
+ordonne de fusiller le pere de sa bien-aimee; heureusement, ce pere se
+fait tuer noblement, ce qui simplifie la question. Qu'importe le sujet,
+d'ailleurs! La pretention des poetes comme M. Lomon est d'ecrire de
+beaux vers et de pousser aux belles actions.
+
+Helas! les vers de M. Lomon sont mediocres. Beaucoup ont fait sourire.
+Les meilleurs frappent l'oreille comme des vers connus; on les a
+certainement lus ou entendus quelque part, ils circulent dans l'ecole,
+tout le monde s'en est servi. Ne serait-il pas temps de chercher une
+poesie, en dehors de l'ecole lyrique de 1830? Je me borne a un souhait,
+car je ne vois rien de possible dans la pratique. Ce que je sens, c'est
+que tous nos poetes repetent Musset, Hugo, Lamartine ou Gautier, et
+que les oeuvres deviennent de plus en plus pales et nulles. Nous avons
+aujourd'hui une fin d'ecole romantique aussi sterile que la fin d'ecole
+classique qui a marque le premier empire.
+
+Pendant qu'on jouait l'autre soir _le Marquis de Kenilis_, je pensais
+a un poete de talent, a Louis Bouilhet, qu'on oublie singulierement
+aujourd'hui. Celui-la se produisait encore a son heure, et il est telle
+de ses oeuvres qui a de la force et meme une note originale. Eh bien, si
+personne ne songe plus aujourd'hui a Louis Bouilhet, si aucun theatre ne
+reprend ses pieces, quel est donc l'espoir de M. Lomon en chaussant des
+souliers qui ont mene a l'oubli des poetes mieux doues que lui, et venus
+en tout cas plus tot dans une ecole agonisante? Quel est cet entetement
+de faire du vieux neuf, de ramasser les rognures d'hemistiches qui
+trainent, et dont le public lui-meme ne veut plus?
+
+On repond par la devotion a l'ideal. En face de notre litterature
+immonde, a cote de nos romans du ruisseau, il faut bien que des jeunes
+gens tendent vers les hauteurs et produisent des oeuvres pour enflammer
+le patriotisme de la nation. Nous autres naturalistes, nous sommes le
+deshonneur de la France; les poetes, M. Lomon et d'autres, sont charges
+devant l'Europe d'honorer le pays et de le remettre a son rang. Ils
+consolent les dames, ils satisfont les ames fieres, ils preparent a la
+Republique une litterature qui sera digne d'elle.
+
+Ah! les pauvres jeunes gens! S'ils sont convaincus, je les plains. J'ai
+deja dit que je regardais comme une vilaine action de voler un succes
+litteraire, en lancant des tirades sur la patrie et sur l'honneur. Cela
+vraiment finit par etre trop commode. Le premier imbecile venu se fera
+applaudir, du moment ou la recette est connue. Si les mots remplacent
+tout, a quoi bon avoir du talent?
+
+Et puis, causons un peu de cette litterature qui releve les ames. Ou
+sont d'abord les ames qu'elle a relevees? En 1870, nous etions pleins
+de patriotisme contre la Prusse; un peu de science et un peu de verite
+auraient mieux fait notre affaire. J'ai remarque que les dames qui
+travaillaient dans l'ideal, etaient le plus souvent des dames tres
+emancipees. Au fond de tout cela, il y a une immense hypocrisie, une
+immense ignorance. Je ne puis ici traiter la question a fond. Mais il
+faut le declarer tres nettement: la verite seule est saine pour les
+nations. Vous mentez, lorsque vous nous accusez de corrompre, nous qui
+nous sommes enfermes dans l'etude du vrai; c'est vous qui etes les
+corrupteurs, avec toutes les folies et tous les mensonges que vous
+vendez, sous l'excuse de l'ideal. Vos fleurs de rhetorique cachent des
+cadavres. Il n'y a, derriere vous, que des abimes. C'est vous qui avez
+conduit et qui conduisez encore les societes a toutes les catastrophes,
+avec vos grands mots vides, avec vos extases, vos detraquements
+cerebraux. Et ce sera nous qui les sauverons, parce que nous sommes la
+verite.
+
+N'est-ce pas la chose la plus attristante qu'on puisse voir? Voila un
+jeune homme, voila M. Lomon, Il debute, il a peut-etre une force en lui.
+Eh bien, il commence par s'enfermer dans une formule morte; il fait du
+romantisme, a l'heure ou le romantisme agonise. Ce n'est pas tout, il
+croit qu'il sauve la France, parce qu'il vient corner les mots de patrie
+et d'honneur dans une salle de theatre, parce qu'il invente une intrigue
+puerile et qu'il ecrit de mauvais vers. Et le pis, c'est qu'il se
+montrera dedaigneux pour nous, c'est que ses amis mentiront au point
+de nous traiter en criminels et d'insinuer que sa pauvre piece est une
+revanche du genie francais!
+
+J'ai d'autres desirs pour notre jeunesse. Je la voudrais virile et
+savante. D'abord, elle devrait se debarrasser des folies du lyrisme,
+pour voir clair dans notre epoque. Ensuite, elle accepterait les
+realites, elle les etudierait, au lieu d'affecter un degout enfantin. A
+cette condition seule, nous vaincrons. Le vrai patriotisme est la, et
+non dans des declamations sur la patrie et la liberte. Jamais je n'ai
+vu un spectacle plus comique ni plus triste: tout un gouvernement
+republicain convoque a l'Odeon, des ministres, des senateurs, des
+deputes, pour y entendre un coup de canon. Eh! bonnes gens, ce n'est pas
+la formule romantique, c'est la formule scientifique qui a etabli et
+consolide la Republique en France!
+
+
+
+IV
+
+Personne n'ignore qu'Attila, c'est M. de Bismark. Du moins, nul doute
+ne peut nous rester a cet egard, apres la premiere representation des
+_Noces d'Attila_, le drame en quatre actes que M. Henri de Bornier a
+fait jouer a l'Odeon. La salle l'a compris et a furieusement applaudi
+les passages ou les alexandrins du poete, en rangs presses, font
+aisement mordre la poussiere aux ennemis de la France. Je n'insiste pas.
+
+Mais ce que je veux repeter encore, c'est ce que j'ai deja dit a propos
+de _l'Hetman_ et de _Jean d'Acier_. Pour un poete, l'oeuvre vraiment
+patriotique est de laisser un chef-d'oeuvre a son pays. Moliere, qui n'a
+pas agite de drapeaux, qui n'a pas joue des fanfares devant sa baraque
+avec les mots d'honneur et de patrie, reste la souveraine gloire de
+notre nation; et il a vaincu toutes les nations voisines, sur le champ
+de bataille du genie. Nous triomphons continuellement par lui. Quant a
+cet autre pretendu patriotisme, a ce boniment qui jongle avec de grands
+mots, qui enleve les applaudissements d'une salle par des tirades, il
+n'est pas autre chose qu'une speculation plus ou moins consciente. Il
+y a une improbite litteraire absolue a faire ainsi acclamer des
+vers mediocres. C'est mettre le chauvinisme sur la gorge des gens:
+applaudissez, ou vous etes de mauvais citoyens. C'est forcer le succes
+et baillonner la critique, c'est se faire sacrer grand homme a bon
+compte, en deplacant la question du talent et de la morale. Voila ce que
+je repeterai chaque fois que j'aurai assiste a un de ces succes ou il
+est impossible de juger le veritable merite d'un auteur.
+
+Je me sens donc, des l'abord, tres gene devant la nouvelle oeuvre de M.
+de Bornier, car il semble avoir compte sur nos bons sentiments pour que
+nous la considerions comme une oeuvre noble et vengeresse. Moi qui la
+trouve beaucoup trop noble et insuffisamment vengeresse, je demande
+avant tout de negliger le patriotisme, dans une question ou il n'a que
+faire, et de juger le drame au strict point de vue dramatique.
+
+Voici le sujet, brievement. Attila, apres sa campagne dans les
+Gaules, campe au bord du Danube, ou il attend la fille de l'empereur
+Valentinien, qu'il a fait demander en mariage. Il traine derriere lui
+tout un troupeau de prisonniers, dans lequel se trouvent le roi des
+Burgondes, Herric, et sa fille Hildiga, sans compter une Parisienne, une
+femme du peuple, Gerontia. En outre, un general franc, Walter, qui aime
+Hildiga, commet l'imprudence de se presenter pour traiter de sa rancon
+et de celle de son pere. Attila prend l'argent et le retient prisonnier.
+Puis, le drame se noue, des que Maximin, ambassadeur de Rome, vient
+annoncer a Attila que l'empereur lui refuse sa fille. Attila, exaspere,
+veut epouser Hildiga, je n'ai pas trop compris pourquoi; il l'aime sans
+doute, mais l'outrage de Valentinien n'avait rien a voir la dedans.
+D'ailleurs, non content de desesperer Hildiga par sa proposition, il
+pousse le raffinement jusqu'a vouloir etre aime devant tous; et
+il menace la jeune fille de massacrer son pere, son amant, ses
+compatriotes, si elle ne feint pas pour sa personne la passion la plus
+aveugle. Hildiga doit accepter. Herric, Gerontia, d'autres encore la
+maudissent, sans qu'elle puisse relever la tete. Walter seul croit
+toujours en elle, et Attila finit par le faire decapiter devant Hildiga,
+qui se contente de se couvrir le visage de ses mains. Enfin, au
+denoument, lorsqu'il vient la retrouver dans la chambre nuptiale, la
+jeune epouse le tue d'un coup de hache.
+
+Tel est, en gros, le drame. Dans une etude qu'il a publiee sur son
+oeuvre, M. de Bornier a ecrit ceci: "L'idee des _Noces d'Attila_ est
+fort simple; tout vainqueur se detruit lui-meme par l'abus de sa
+victoire, voila l'idee philosophique; un tigre veut manger une gazelle,
+mais la gazelle se fache, voila le fait dramatique." Acceptons cela, et
+examinons la mise en oeuvre.
+
+M. de Bornier ne nous a pas montre du tout un vainqueur se detruisant
+par l'abus de sa victoire, car Attila meurt d'un accident en pleines
+conquetes, au milieu de ses armees victorieuses. Reste la fable du tigre
+et de la gazelle. J'admets que Hildiga soit une gazelle; ailleurs, M.
+de Bornier l'appelle une colombe; c'est plus tendre encore, et cela
+convient mieux aux graces bien portantes de mademoiselle Rousseil. Mais
+quant au tigre, il est vraiment trop bon enfant et trop rageur a la
+fois. Je demande a m'expliquer longuement sur son compte.
+
+Cette figure d'Attila emplit le drame, et c'est, en somme, juger
+l'oeuvre que de l'etudier. M. de Bornier parait avoir voulu reconstituer
+autant que possible la figure historique d'Attila, telle que nous la
+montrent les rares documents historiques. Son barbare est civilise,
+l'homme de guerre est double en lui d'un diplomate aussi ruse que peu
+scrupuleux. Seulement, a cote de quelques traits acceptables, quelle
+etrange resurrection de ce terrible conquerant! Tout le monde l'insulte
+pendant quatre actes. Les prisonniers, Herric, Hildiga, Gerontia,
+Walter, d'autres encore, defilent devant lui, en lui jetant a la face
+les plus sanglantes injures, sans qu'il se mette une seule fois dans une
+bonne et franche colere. Ce n'est pas tout, Maximin vient le braver au
+nom de Rome, avec un etalage d'insolence lyrique, et il se contente de
+lutter de lyrisme avec l'insulteur. De temps a autre, il est vrai, il se
+dresse sur la pointe des pieds, en disant: "C'est trop de hardiesse!"
+Mais il s'en lient la, les hardiesses continuent, les plus humbles lui
+lavent la tete, on le traite a bouche que veux-tu de bourreau, de tyran,
+d'assassin; une vraie cible aux tirades patriotiques de chacun, un
+fantoche crible de vers, larde des mots de patrie et d'honneur. Ah! la
+bonne ganache de barbare! A coup sur, le tigre ne s'est pas defendu
+contre M. de Bornier, qui, avant de le faire manger par sa gazelle, l'a
+accommode sans peril a la sauce des beaux sentiments.
+
+Cet Attila est donc un brave homme. Ajoutons qu'il a des mouvements
+d'humeur. Ainsi, s'il tolere autour de lui les gens qui l'injurient,
+il fait crucifier ceux de ses soldats qui gardent le silence; voir
+l'episode du premier acte. D'autre part, il donne l'ordre de couper le
+cou de Walter, dans un moment de vivacite; mais, en verite, ce Walter a
+bien merite son sort; on n'"embete" pas un tyran a ce point, le moindre
+tigre en chambre n'aurait certainement pas attendu d'etre provoque deux
+fois. La bonhomie imbecile de Geronte, jointe a la folie meurtriere de
+Polichinelle, voila l'Attila de M. de Bornier. Des qu'il a besoin de
+faire injurier son despote, le poete l'asseoit sur son trone et le tient
+immobile et patient, tant que la tirade se developpe. Ensuite, il pousse
+un ressort, et le pantin lache le fameux: "C'est trop de hardiesse!" Une
+seule fois, le pantin tue un homme, non pas parce que cet homme lui dit
+depuis huit heures du soir des choses excessivement desagreables, mais
+parce qu'il abuse de sa situation de noble prisonnier et de belle ame
+pour vouloir lui prendre sa femme. C'en est trop, le tigre est dans le
+cas de legitime defense.
+
+Je me laisse aller a la plaisanterie. Mais, en verite, comment prendre
+au serieux une pareille psychologie. Voila le grand mot lache: Toute
+cette tragedie, deguisee en drame romantique, est d'une psychologie
+enfantine. Essayez un instant de reconstituer les mouvements d'ame des
+personnages, de savoir a quelle logique ils obeissent, et vous arriverez
+a une analyse stupefiante. Nous sommes ici dans une abstraction
+quintessenciee. Ce n'est plus la machine intellectuelle si bien reglee
+du dix-septieme siecle. C'est un casse-cou continuel au milieu de nos
+idees modernes habillees a l'antique. On est en l'air, partout et nulle
+part, parmi des ombres qui cabriolent sans raison, qui marchent tout
+d'un coup la tete en bas, sans nous prevenir. Les personnages sont
+extraordinaires, mais ils pourraient etre plus extraordinaires encore,
+et il faut leur savoir gre de se moderer, car il n'y a pas de raison
+pour qu'ils gardent le moindre grain de bon sens. Nous sommes dans le
+sublime.
+
+Oui, dans le sublime, tout est la. M. de Bornier lape a tous coups dans
+le sublime. Ses personnages sont sublimes, ses vers sont sublimes. Il
+y a tant de sublime la dedans, qu'a la fin du quatrieme acte, j'aurais
+donne volontiers trois francs d'un simple mot qui ne fut pas sublime.
+Mais c'est justement au quatrieme acte que le sublime deborde et vous
+noie. Ainsi je n'ai pas parle d'Ellak, ce fils d'Attila qui a le coeur
+tendre et qui veut sauver Hildiga; quand il comprend, dans la chambre
+nuptiale, qu'elle va tuer son pere, il est torture par la pensee de
+prevenir celui-ci et de la livrer ainsi a sa fureur; mais Attila parle
+justement de faire mourir la mere d'Ellak pour une faute ancienne, et
+alors le jeune homme n'hesite plus, il livre son pere a Hildiga pour
+sauver sa mere. Sublime, vous dis-je, sublime! Si ce n'etait pas
+sublime, ce serait bete.
+
+Et quel coup de sublime encore que le denoument! Attila raconte a
+Hildiga le reve qu'il a fait, en la voyant en vierge qui foulait au pied
+le serpent. Hildiga, flairant un piege, lui repond par un autre songe:
+elle a reve qu'elle l'assassinait d'un coup de sa hache. Vous croyez
+qu'Attila va se mefier et prendre ses precautions avec cette faible
+femme qu'il peut ecraser d'une chiquenaude. Allons donc! Il passe avec
+elle derriere un rideau, et nous l'entendons tout de suite glousser
+comme un poulet qu'on egorge. C'est sublime!
+
+Le sublime, voila la seule excuse, a ce point de dedain absolu pour tout
+ce qui est vrai et humain. D'ailleurs, M. de Bornier ne se defend
+pas d'avoir voulu se mettre en dehors de l'humanite. "Apres bien des
+hesitations, dit-il, j'ai choisi le temps et le personnage d'Attila,
+precisement parce que le temps est obscur et le personnage peu connu."
+Il insiste beaucoup sur ce point que personne ne peut penetrer une ame
+comme celle d'Attila. Le despote lui-meme, en parlant de l'histoire, dit
+qu'elle pourra le condamner, mais non pas le connaitre.
+
+Des lors, le poete est libre, il va se permettre toutes les gambades
+sur le dos d'Attila. Et c'est ainsi qu'il nous a donne ce stupefiant
+barbare, qui a des allures de romantique de 1830, qui rappelle ces
+personnages d'un drame de Ponson du Terrail, je crois, disant: "Nous
+autres, gens du moyen age..." Oui, Attila se traite lui meme de barbare,
+parle de l'histoire et de la decadence, predit tout ce qui doit arriver,
+porte sur ses actions les jugements que nous portons aujourd'hui. Et il
+n'y a pas qu'Attila, les autres personnages ne sont egalement que des
+chienlits modernes, laches dans une action baroque, et s'y conduisant
+avec nos idees et nos moeurs. Tous les mensonges sont accumules: non
+seulement la psychologie de ces marionnettes est absurde, mais encore le
+drame est d'une faussete absolue, comme histoire et comme humanite.
+
+Que reste-il? une fable, un sujet quelconque, auquel un poete dramatique
+a accroche des vers. Imaginez-vous un arbre plante en l'air, sans racine
+dans le sol, et dont les bras morts portent des drapeaux. Cela claque
+dans le vide, et le peuple applaudit.
+
+Des lors, j'en suis amene a ne plus juger que les vers de M. de Bornier.
+Je sais des poetes qui se sont indignes. Ils refusent a l'auteur des
+_Noces d'Attila_ le don de poesie. Cela me touche moins. Au theatre,
+dans une etude de caracteres et de passions, j'estime que le lyrisme est
+un don bien dangereux. Mais il est certain que M. de Bornier obtient
+une etrange cuisine, en passant tour a tour du procede de Corneille au
+procede de Victor Hugo. Cela me choque surtout parce que je ne crois pas
+a une alliance possible entre des maitres de temperaments differents.
+Les auteurs de juste milieu, ceux qui ont eu, comme Casimir Delavigne,
+l'ambition de concilier les extremes, ne sont jamais parvenus qu'a un
+talent batard et neutre n'ayant plus de sexe. C'est un peu le cas de M.
+de Bornier.
+
+Le directeur de l'Odeon a monte le drame richement. Mais franchement,
+malgre ses soins et l'argent qu'il a depense, rien n'est plus triste ni
+plus laid que le defile de ces costumes baroques, qu'on nous donne comme
+exacts. Il y a la une orgie de cheveux, de barbes et de moustaches,
+de l'effet le plus extravagant. Du cote des Francs, tout le monde est
+blond, un ruissellement de filasse; du cote des Huns, tout le monde est
+brun, des poils trempes dans de l'encre et balafrant les visages comme
+des traits de cirage. C'est enfantin et lugubre. Quant a l'exactitude,
+elle me fait un peu sourire. Elle doit ressembler au respect historique
+de M. de Bornier. Ainsi, on a mis un entonnoir sur la tete de M. Marais.
+C'est tres bien. Mais alors je declare cela faible comme imagination. Du
+moment qu'on avait recours aux ustensiles de cuisine, je me plains qu'on
+n'ait pas coiffe M. Pujol d'une casserole et M. Dumaine d'un moule
+a patisserie. Remarquez que nous n'aurions pas reclame, et que cela
+peut-etre aurait ete plus joli.
+
+On me trouvera sans doute bien severe pour M. de Bornier. La verite
+est que nous n'avons pas le crane fait de meme. Il me parait etre la
+negation de l'auteur dramatique tel que je le comprends; et comme nous
+n'avons aucun engagement l'un envers l'autre, je m'exprime avec une
+entiere franchise, je dis tout haut ce que bien du monde pense tout bas.
+Cela est aussi honorable pour lui que pour moi.
+
+
+
+LE DRAME SCIENTIFIQUE
+
+Le public des premieres representations a ete bien severe, au theatre
+Cluny, pour ce pauvre M. Figuier. L'estimable savant, tente par le
+succes du _Tour du monde en 80 jours_ et d'_Un Drame au fond de la mer_,
+a eu l'idee, lui aussi, de decouper une piece a grand spectacle, dans
+les livres de vulgarisation scientifique qu'il publie depuis pres de
+vingt ans, et qui se vendent a un nombre considerable d'exemplaires.
+Pour etre chez lui, il s'est entendu avec M. Paul Cleves. Mais, grand
+Dieu! jamais bouffonnerie du Palais-Royal n'a egaye une salle comme les
+_Six Parties du monde_.
+
+Je ne raconterai pas la piece, qui est taillee sur le patron du genre.
+Il s'agit d'un groupe de voyageurs lances a la queue leu leu dans toutes
+les contrees imaginables. Une histoire quelconque relie les personnages
+les uns aux autres et explique tant bien que mal leur course au clocher.
+D'ailleurs, tout cela est le pretexte; l'intention de l'auteur est de
+presenter une suite de tableaux saisissants, une sorte de panorama
+geographique qui instruise et qui charme a la fois.
+
+Mon Dieu! la piece est a coup sur mal batie. Elle prete a rire par
+des puerilites, des facons innocentes et convaincues de presenter les
+choses. Rien n'est drole parfois comme ces voyageurs qui dissertent au
+milieu des sauvages. Mais, en verite, M. Figuier n'est pas l'inventeur
+du genre, et on a eu tort de lui faire porter tout le ridicule d'une
+piece dont les modeles eux-memes sont parfaitement grotesques.
+
+J'avoue, quant a moi, faire une tres faible difference entre les _Six
+Parties du monde_ et le _Tour du monde en 80 jours_. Et, puisque le
+titre de cette derniere piece vient sous ma plume, je veux dire combien
+une oeuvre pareille me parait inferieure et drolatique. Rien de moins
+scenique que l'idee sur laquelle elle repose; le heros de l'aventure,
+qui gagne un jour sans le savoir, peut etre un monsieur interessant pour
+des astronomes et des geographes, mais je jurerais bien que, sur les
+milliers de spectateurs qui sont alles a la Porte-Saint-Martin, quelques
+douzaines au plus ont compris l'ingeniosite scientifique du denoument.
+Tout le reste de l'intrigue est d'une banalite rare.
+
+L'episode le plus saillant est celui de la veuve du Malabar que l'on va
+bruler vive; et quelle etonnante histoire, grosse de comique, lorsqu'un
+des heros epouse cette veuve, a son retour en Angleterre! Je connais peu
+d'intrigues qui mettent plus de solennite dans la charge. Quand j'ai vu
+jouer la piece, tout m'y a paru stupefiant.
+
+Certes, je m'explique parfaitement le succes. D'abord, il y avait un
+elephant. Puis, deux ou trois tableaux etaient joliment mis en scene.
+On allait voir ca en famille, on y menait les demoiselles et les petits
+garcons qui avaient ete sages. C'etait un spectacle que les professeurs
+recommandaient. D'ailleurs, lorsqu'un courant de betise s'etablit, il
+faut bien que tout Paris y passe. Moi, je prefere une feerie, je le
+confesse. Au moins une feerie n'a aucune pretention. Le cote irritant
+d'une machine telle que _le Tour du monde en 80 jours_, c'est qu'on
+rencontre des gens qui en parlent serieusement, comme d'une oeuvre qui
+aide a l'instruction des masses. J'entends la science autrement au
+theatre.
+
+Je me sens d'ailleurs beaucoup moins severe pour _Un Drame au fond de
+la mer_. Il y avait la un tableau tres original et d'un effet immense,
+celui du navire naufrage, avec ses cadavres, dans les profondeurs
+transparentes de l'Ocean. Je sais bien que, pour arriver a ce tableau,
+et ensuite pour denouer la piece, les auteurs avaient entasse toute
+la friperie du melodrame. Mais la piece n'en contenait pas moins une
+trouvaille, tandis que _le Tour du monde en 80 jours_ est un defile
+ininterrompu de banalites, sans un seul tableau qui soit vraiment neuf.
+Si je m'explique le succes, je n'en trouve pas moins le public bon
+enfant et facile a contenter.
+
+Aussi est-ce pour cela que j'ai une grande indulgence devant la
+tentative malheureuse de M. Figuier. Il est tombe ou d'autres ont
+reussi; mais le talent qu'il pourrait avoir importait peu. Il y a la
+une question du plus ou du moins qui ne me touche pas. S'il avait fait
+quelques coupures, s'il avait ecoute les conseils d'un ami, il aurait
+mis son oeuvre debout, sans la rendre meilleure a mes yeux. C'est le
+genre qui est idiot, on doit dire cela carrement. Je vois la toul au
+plus des parades de foire que l'on devrait jouer dans des baraques en
+planches, des spectacles pour les yeux ou le peuple acheve de brouiller
+les quelques notions justes qu'il possede, des oeuvres batardes et
+grossieres qui gatent le talent des acteurs et qui acheminent notre
+theatre national vers les pieces d'un interet purement physique.
+
+Remarquez que ce pauvre M. Figuier avait toutes sortes de bonnes
+intentions. Il voulait meme etre patriote, il avait pris des heros
+francais, desireux de faire entendre que les Anglais et les Americains
+ne sont pas les seuls a courir le monde dans l'interet de la science.
+Le malheur est qu'il n'a pas su escamoter suffisamment les droleries du
+genre. D'autre part, la scene etroite de Cluny ne se pretait guere a un
+defile des cinq parties du monde, augmentees d'une sixieme. Fatalement,
+les moindres naivetes y devenaient enormes. Il faut de la place, pour
+faire tenir une vaste bouffonnerie, etablie serieusement. Enfin, M.
+Figuier n'avait pas d'elephant. Cela etait decisif.
+
+Pauvre science! a quels singuliers usages on la rabaisse, pour battre
+monnaie! La voila maintenant qui remplace le bon genie et le mauvais
+genie de nos contes d'enfants. Certes, lorsque j'annonce que le large
+mouvement scientifique du siecle va bientot atteindre notre scene et la
+renouveler, je ne songe guere a cette vulgarisation en une douzaine
+de tableaux de quelque notion elementaire que les enfants savent en
+huitieme. Il y a la une veine de succes que les faiseurs exploitent,
+rien de plus. Ce que je veux dire, c'est que l'esprit scientifique du
+siecle, la methode analytique, l'observation exacte des faits, le retour
+a la nature par l'etude experimentale, vont bientot balayer toutes nos
+conventions dramatiques et mettre la vie sur les planches.
+
+
+
+LA COMEDIE
+
+I
+
+Mes confreres en critique dramatique ont bien voulu, pour la plupart,
+parler de mon dernier roman, a propos de _Pierre Gendron_, la piece que
+MM. Lafontaine et Richard viennent de donner au Gymnase. Sans accuser
+les auteurs de plagiat, quelques-uns ont admis certaines ressemblances
+entre cette comedie et l'_Assommoir_. Loin de moi la pensee de me
+montrer plus severe. Je tiens MM. Lafontaine et Richard pour de galants
+hommes qui se seraient adresses a moi, s'ils avaient eu la moindre
+velleite de tirer une piece de mon livre. D'ailleurs, ils ont fait dire
+dans la presse que _Pierre Gendron_ etait ecrit avant l'Assommoir, et
+cela doit suffire. Certes, je ne reclame pas une enquete. Je m'estime
+simplement heureux que les directeurs ne se soient pas montres plus
+empresses de jouer la piece; car, dans ce cas, ce serait moi qui aurais
+pu etre traite de plagiaire.
+
+Seulement, la rencontre entre les deux oeuvres est vraiment prodigieuse.
+Il y a la un cas litteraire sur lequel je me permets d'insister,
+uniquement pour la curiosite du fait.
+
+Imaginez qu'un auteur dramatique veuille tirer un drame de
+l'_Assommoir_. La grosse difficulte qu'il rencontrera sera le noeud meme
+du drame, le menage a trois, le retour de l'ancien amant que le mari
+ramene aupres de sa femme, un jour de soulerie. Dans la vie reelle, j'ai
+connu des Coupeau, lentement hebetes par la boisson. Mais un romancier
+seul peut employer aujourd'hui de tels personnages, parce qu'il a le
+loisir de les analyser a l'aise et de tirer d'eux les terribles lecons
+de la verite. Au theatre, ils restent encore d'un maniement presque
+impossible.
+
+Tout le probleme, pour un auteur dramatique, serait donc d'accommoder
+Coupeau et Lantier, de facon a ce qu'ils pussent paraitre devant le
+public, sans trop le revolter. Il faudrait, tout en gardant la situation
+du menage a trois, trouver un arrangement qui maintiendrait l'aventure
+dans cette convention d'honnetete scenique, hors de laquelle une piece
+est fort compromise. En un mot, etant donne Gervaise, Lantier et
+Coupeau, il s'agirait de les conserver tous les trois, et pourtant de
+les rendre possibles, en modifiant legerement les donnees du roman.
+
+Eh bien, MM. Lafontaine et Richard ont trouve une solution tres
+agreable. J'avais songe a ces choses, avant la representation de leur
+piece, et j'ai ete reellement surpris de ne pas avoir eu l'idee d'une
+solution aussi habile. Certainement, ce qui m'a empeche de la trouver,
+c'est la pensee qu'un roman transporte au theatre doit rester entier.
+Mais des auteurs qui ne seraient tenus a aucun respect envers
+l'_Assommoir_, et qui prefereraient meme s'en ecarter un peu,
+n'inventeraient pas une adaptation plus adroite que _Pierre Gendron_. Et
+cela est d'autant plus miraculeux que cette comedie a ete ecrite avant
+le roman.
+
+Voici l'adaptation. Faites que Coupeau ne soit pas marie avec Gervaise,
+et admettez que Coupeau, tout en connaissant Lantier, ignore ses anciens
+rapports avec la jeune femme; des lors, Coupeau, qui est un honnete
+ouvrier, pourra ramener Lantier dans son menage, et, de ce retour,
+naitront tous les elements dramatiques necessaires. Gervaise,
+naturellement, tremblera devant Lantier et refusera avec horreur le
+marche de honte qu'il lui offre pour garder le silence. Quant au
+denoument, il sera aimable ou triste, selon le theatre ou l'on portera
+la piece.
+
+Mais la rencontre la plus curieuse est peut-etre que le retour de
+Lantier, dans le roman et dans le drame, a lieu pendant un repas de
+famille. Seulement, dans le roman, le repas est donne le jour de la fete
+de Gervaise; tandis que, dans le drame, il a lieu le jour de la fete de
+Coupeau.
+
+Je n'ai pas besoin de faire remarquer les consequences enormes que la
+legere modification du sujet amene au point de vue theatral. Au lieu de
+cette decheance lente du menage, qui est le roman tout entier, on
+n'a plus qu'un honnete menage d'ouvriers tyrannise et menace par un
+sacripant. Les auteurs ont meme charge Lantier en noir; ils en ont
+fait un assassin, que les gendarmes emmenent au denoument, ce qui est
+vraiment trop gros et noie leur oeuvre dans les eaux vulgaires du
+melodrame. Quant a Coupeau et a Gervaise, ils se marient et sont
+heureux. On pretend, il est vrai, que la piece etait en cinq actes et
+qu'on l'a reduite pour les besoins du Gymnase. Je serais bien curieux de
+connaitre les deux actes que M. Montigny a fait couper.
+
+Et voyez le prodige, les rencontres ne s'arretent pas la! La fille des
+Coupeau, Nana, est aussi dans la piece. Or, cette Nana etait encore
+bien embarrassante; on pouvait, a la verite, ne pas pousser les choses
+jusqu'au bout, en la ramenant au bercail, avant qu'elle eut glisse a la
+faute; mais elle n'en demeurait pas moins un danger, si l'on ne mettait
+pas a cote d'elle une consolation. Aussi Nana a-t-elle une soeur, une
+demoiselle bien elevee et sans tache, grandie en dehors du milieu
+ouvrier, et qui, au denoument, epousera le patron de la fabrique ou
+travaille Coupeau. Cela compense tout.
+
+Je ne veux pas insister davantage. Je repete une fois encore que
+j'accuse le hasard seul. Il m'a paru simplement interessant de montrer
+comment, sans le vouloir, MM. Lafontaine et Richard ont tire de
+l'_Assommoir_ la piece que des hommes de theatre auraient pu y trouver.
+En outre, comme j'ai accorde de grand coeur a deux auteurs dramatiques
+l'autorisation de porter sur les planches le sujet de mon livre, j'ai
+pense que je devais me prononcer sur la question soulevee dans la
+presse, a propos de _Pierre Gendron_.
+
+Si l'on veut maintenant mon avis tout net sur cette comedie, j'ajouterai
+qu'elle me plait mediocrement. Les auteurs ont du la baser sur une
+situation fausse. Toute la piece tient sur ce fait que Gervaise a refuse
+d'epouser Coupeau, parce qu'elle a appartenu a Lantier, et qu'elle
+courbe la tete sous l'eternelle honte de cette liaison. Il faut
+connaitre bien peu le milieu ou s'agitent les personnages, pour preter
+un tel sentiment a Gervaise. Dans la realite, elle serait depuis
+longtemps la femme legitime de Goupeau. Seulement, comme je l'ai
+explique, si elle etait sa femme, les auteurs retomberaient dans la
+situation embarrassante du roman, et ils ont du choisir entre la
+convention theatrale et la verite.
+
+Je ne parle pas du denoument, je sais tres bien que c'est la un
+denoument impose par le Gymnase. On se marie trop a la fin, et toute
+cette action terrible tombe en plein dans la confiture. Voyez-vous Nana
+ramenee saine et sauve, comme s'il suffisait d'un tour d'escamotage
+pour transformer en bonne petite fille une coureuse de trottoirs, qui
+appartient de naissance au pave parisien! Je voudrais que l'on sentit
+bien la a quel point de mensonge on a rabaisse le theatre. Car soyez
+convaincus que MM. Lafontaine et Richard sont trop intelligents pour ne
+pas savoir eux-memes qu'ils mentent. La verite est qu'ils ont eu peur,
+et avec raison; ils se sont dit qu'ils devaient se conformer au desir du
+public, qui aime les denouments aimables.
+
+J'arrive ainsi au singulier jugement porte par plusieurs de mes
+confreres qui ont vu, dans _Pierre Gendron_, un manifeste naturaliste au
+theatre. Gomme toujours, c'est la forme, l'expression exterieure de la
+piece qui les a trompes. Il a suffi que les personnages employassent
+quelques mots d'argot populaire, pour qu'on criat au realisme. On ne
+voit que la phrase, le fond echappe.
+
+Certes, on ne saurait trop louer MM. Lafontaine et Richard, en mettant
+des ouvriers en scene, de leur avoir conserve certaines tournures de
+langage, qui marquent la realite du milieu. C'etait deja la une audace,
+et il faut les en remercier. Seulement, j'aurais voulu les voir pousser
+plus loin l'amour du vrai, s'attaquer aux moeurs elles-memes, a la
+realite des faits. Leur Gendron, c'est l'eternel bon ouvrier des
+melodrames; leur Louvard, c'est le traitre qu'on a vu tant de fois.
+Les bonshommes n'ont pas change; ils restent jusqu'au cou dans la
+convention. Ils commencent a parler leur vraie langue, voila tout.
+
+Paris a besoin d'un certain nombre de plaisanteries courantes. Que les
+chroniqueurs, les echotiers, tout le personnel rieur et turbulent de la
+petite presse, ait lance une serie de calembredaines sur le mouvement
+litteraire actuel, rien de plus acceptable; que l'on fasse par moquerie
+tenir le naturalisme dans l'argot des barrieres, l'ordure du langage
+et les images risquees, cela s'explique, et nous tous qui defendons
+la verite, nous sommes les premiers a sourire de ces plaisanteries,
+lorsqu'elles sont spirituelles. Mais, en France, on ne saurait croire
+combien est dangereux ce jeu de la raillerie. Les esprits les plus
+epais et les plus serieux finissent par accepter comme des jugements
+definitifs les aimables bons mots de la presse legere.
+
+Ainsi, on tend a admettre que l'argot entre comme une base fondamentale
+dans notre jeune litterature. On vous clot la bouche, en disant: "Ah!
+oui, ces messieurs qui remplacent la langue de Racine par celle de
+Dumollard!" Et l'on est condamne. Vraiment! nous nous moquons bien
+de l'argot! Quand on fait parler un ouvrier, il est d'une honnetete
+stricte, je crois, de lui conserver son langage, de meme qu'on doit
+mettre dans la bouche d'un bourgeois ou d'une duchesse des expressions
+justes. Mais ce n'est la que le cote de forme du grand mouvement
+litteraire contemporain. Le fond, certes, importe davantage.
+
+Par exemple, au theatre, c'est un triomphe mediocre que de placer de
+loin en loin une expression populaire. J'ai remarque que l'argot fait
+toujours rire a la scene, lorsqu'on le menage habilement. Il est
+beaucoup plus difficile de s'attaquer aux conventions, de faire
+vivre sur les planches des personnages tailles en pleine realite, de
+transporter dans ce monde de carton un coin de la veritable comedie
+humaine. Cela est meme si mal commode que personne n'a encore ose, parmi
+les nouveaux venus, qui ne sont pourtant pas timides.
+
+Il faut remettre l'argot a sa place. Il peut etre une curiosite
+philologique, une necessite qui s'impose a un romancier soucieux du
+vrai. Mais il reste, en somme, une exception, dont il serait ridicule
+d'abuser. Parce qu'il y a de l'argot dans une oeuvre, il ne s'ensuit pas
+que cette oeuvre appartient au mouvement actuel. Au contraire, il
+faut se mefier, car rien n'est un voile plus complaisant qu'une forme
+pittoresque; on cache la-dessous toutes les erreurs imaginables.
+
+Ce qu'il faut demander avant tout a une oeuvre, que le romancier ait
+cru devoir prendre la plume d'Henri Monnier ou celle de Bossuet, c'est
+d'etre une etude exacte, une analyse sincere et profonde. Quand les
+personnages sont plantes carrement sur leurs pieds et vivent d'une vie
+intense, ils parlent d'eux-memes la langue qu'ils doivent parler.
+
+
+
+II
+
+La premiere representation au Gymnase de _Chateaufort_, une comedie en
+trois actes de madame de Mirabeau, m'a paru pleine d'enseignements.
+Pendant que le public tournait au comique les situations dramatiques,
+et que les critiques se fachaient en criant a l'immoralite, je songeais
+qu'il y avait la un malentendu bien grand, j'aurais voulu pouvoir
+transformer d'un coup de baguette cette piece mal faite en une piece
+bien faite, et changer ainsi en applaudissements les rires et les
+indignations; car, au fond, il s'agissait uniquement d'une question de
+facture.
+
+Voici, en gros, le sujet de la piece. Le marquis de Ponteville a donne
+sa fille Nadine en mariage a M. de Chateaufort, un homme de la plus
+grande intelligence, que le gouvernement vient meme de charger d'une
+mission diplomatique. Puis, le marquis s'est remarie avec une demoiselle
+d'une reputation equivoque. Mais voila que Nadine acquiert la preuve,
+par une lettre, que son mari a ete l'amant de sa belle-mere. Le beau
+Chateaufort, l'homme irresistible et magnifique, est un simple gredin.
+Precisement, il vient de commettre une premiere sceleratesse. Aide de la
+marquise, il a decide le marquis a lui leguer le chateau de Ponteville,
+au detriment de Pierre, le frere aine de Nadine. Celui-ci apprend tout
+par le notaire qui a redige le testament. Un singulier notaire qui, pour
+se venger d'avoir recu des honoraires trop faibles, denonce tout le
+monde, et apprend surtout a la marquise que Nadine a des rendez-vous
+avec M. de Varennes, rendez vous fort innocents d'ailleurs. Des lors, la
+guerre est declaree entre les deux femmes. Madame de Ponteville accuse
+madame de Chateaufort d'adultere, et fait prendre par le marquis une
+lettre que celle-ci semble vouloir dissimuler. Mais justement cette
+lettre est celle qui revele la liaison de Chateaufort et de madame
+de Ponteville. Le marquis a un coup de sang, dont il se tire pour se
+lamenter. Enfin Chateaufort, auquel le gouvernement vient de retirer
+sa mission, comprend qu'il gene tout le monde, qu'il n'y a pas d'issue
+possible, et il se decide a denouer le drame en se faisant sauter la
+cervelle.
+
+Certes, je ne defends point les inexperiences ni les maladresses de la
+piece. Seulement, je me demande quelle a ete la veritable intention de
+madame de Mirabeau. A coup sur, son idee premiere a du etre de mettre
+debout la haute figure de Chateaufort. On dit que son heros etait,
+dans le principe, depute et ambassadeur; la censure aurait diminue
+le personnage, en en faisant un simple diplomate, envoye en mission
+particuliere.
+
+Mais l'indication suffit. On comprend immediatement quel est le
+personnage, le type que l'auteur a voulu creer. Chateaufort n'est point
+l'aventurier vulgaire. Son nom est a lui; de plus, il a une grande
+intelligence, une haute situation. Sa perversion est un fruit de
+l'epoque et du milieu. Il est la pourriture en gants blancs, l'intrigue
+toute puissante, l'homme public qui abuse de son mandat, le cerveau
+vaste qui combine le mal. Cet homme, titre, occupant une des situations
+politiques les plus en vue, represente donc la corruption dans
+les hautes classes, avec ce qu'elle a d'intelligent, d'elegant et
+d'abominable. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Mais il y avait,
+a mon sens, une creation tres large a tenter avec un tel personnage. Il
+est de notre temps; on l'a rencontre dans vingt proces scandaleux. Il
+a pousse sur les decombres des monarchies; il ne peut plus avoir de
+pensions sur la cassette des rois, et il bat monnaie avec ses titres et
+ses situations officielles. Regardez autour de vous, tres haut, et vous
+le reconnaitrez. Je comprends donc parfaitement que madame de Mirabeau
+n'ait pu resister a la tentation de mettre au theatre une figure si
+contemporaine et si puissamment originale.
+
+Maintenant, le malheur est qu'elle l'a mise sans aucune prudence. Elle
+avait besoin d'une histoire quelconque pour employer le heros, et
+l'histoire qu'elle a choisie est des moins heureuses. Encore aurait-elle
+pu s'en contenter, car les histoires en elles-memes importent peu. Mais
+il fallait alors souffler la vie a tous ces pantins, donner aux faits la
+profonde emotion de la verite. J'arrive ici au vif de la question, et je
+demande a m'expliquer tres nettement.
+
+Le soir de la premiere representation, le public riait et la critique se
+fachait, ai-je dit. Dans les couloirs, j'entendais dire que l'immoralite
+de la piece etait revoltante, qu'un pareil monde n'existait pas.
+Surtout, c'etait le langage qui blessait; des spectateurs juraient que
+les femmes du monde ne parlent pas avec cette crudite et ne se lancent
+point ainsi leurs amants a la tete. Que repondre a cela? on sourit on
+hausse les epaules. La brutalite est partout, en haut comme en bas.
+Quand les passions soufflent, les marquises deviennent des poissardes.
+Il n'y a que les tout jeunes gens qui se font du grand monde une idee
+d'Olympe, ou les bouches des dames ne lachent que des perles.
+
+Pour mon compte,--j'ignore si j'ai l'ame plus scelerate que la moyenne
+du public,--je ne trouve, dans _Chateaufort_, pas plus de gredinerie que
+dans beaucoup d'autres pieces applaudies pendant cent representations.
+Que voyons-nous donc d'epouvantable dans cette oeuvre? Un homme qui a
+eu des relations avec sa belle-mere, et qui convoite les biens de son
+beau-pere. Mais ce sont la de simples gentillesses, a cote de l'amas
+effroyable des noirs forfaits de notre repertoire. Je ne citerai pas les
+tragedies grecques, ni les melodrames du boulevard, ou l'on s'empoisonne
+en famille avec le plus belle tranquillite du monde. Je rappellerai
+simplement les oeuvres de cette annee, l'_Etrangere_, par exemple, ou le
+duc de Septmont se conduit en vilain monsieur, tout comme Chateaufort.
+
+Pourquoi, en ce cas, rit-on et se fache-t-on au Gymnase? C'est
+uniquement parce que l'auteur a manque de science et d'adresse. Il
+aurait pu nous conter une aventure dix fois plus odieuse et nous
+l'imposer parfaitement, s'il avait su proceder avec art. Question de
+facture, rien de plus, je le repete. Le public a acclame d'autres
+vilenies, sans s'en douter. Les infamies ne l'effrayent pas, la facon de
+presenter les infamies seule le revolte.
+
+La grande faute de madame de Mirabeau a ete de batir son action dans
+le vide. Ses personnages n'ont pas d'acte civil. On ne sait d'ou ils
+viennent, qui ils sont, comment s'est passee leur vie jusqu'au jour ou
+on nous les presente. Chateaufort aurait eu besoin d'etre explique dans
+ses antecedents. Cette grande figure devait etre complete. Un drame
+n'est pas un coup de tonnerre dans un ciel bleu; il faut circonstancier
+et amener les orages de la passion et des interets.
+
+Une autre faute grave est d'avoir raidi les personnages dans une
+attitude. Chateaufort, a mon sens, manque surtout de souplesse. Le
+marquis est une ganache et la marquise une louve de melodrame. Quant a
+Nadine, elle serait le seul personnage sympathique, si elle n'etait pas
+toujours en colere. La vie a plus de bonhomie, et, meme dans les crises
+dramatiques, il faut conserver aux personnages des echappees de repos et
+de detente. Une action toute nue, une abstraction pure, ne reussit au
+theatre qu'a la condition d'etre maniee par des mains tres savantes, qui
+la conduisent avec une raideur de demonstration geometrique.
+
+D'ailleurs, madame de Mirabeau est loin de manquer de talent. J'ose
+meme confesser que son oeuvre m'a beaucoup plus interesse que certaines
+pieces, jouees dans ces derniers temps, et qui ont reussi. Cela est si
+peu ordinaire, une belle inexperience, parlant carrement, appelant les
+choses par leurs noms, allant droit devant elle sans crier gare. Il y a
+bien des hommes, parmi nos auteurs dramatiques, auxquels je souhaiterais
+l'energie de madame de Mirabeau. Et il ne faut pas ricaner, employer le
+gros mot de brutalite, l'energie reste une chose rare et belle, qu'on
+n'acquiert pas, et qui fait les grandes oeuvres. On ne devient pas fort,
+tandis que l'on peut emonder sa force et trouver un equilibre.
+
+Dans tout cela, il y a une morale a tirer. La chute _Chateaufort_ va
+etre un argument de plus entre les mains de ceux qui refusent la verite
+au theatre, sous pretexte que la verite est affligeante et que le
+public demande avant tout des tableaux consolants. Je les entends d'ici
+foudroyer les heros corrompus, declarer que le theatre n'est pas une
+dalle de dissection, reclamer des idylles qui ne contrarient pas leur
+digestion. Avez-vous remarque une chose? il est rare qu'un honnete homme
+se scandalise en face d'un coquin; ce sont les coquins eux-memes qui
+crient le plus fort, comme s'ils voyaient une allusion personnelle dans
+le personnage qu'on leur montre.
+
+Donc, c'est le naturalisme au theatre qui payera une fois de plus les
+pots casses. Il va etre formellement conclu que toutes les plaies ne
+sont pas bonnes a montrer, surtout lorsqu'il s'agit des plaies du beau
+monde. Et l'on aura raison, dans un certain sens. Je crois qu'on peut
+tout dire et tout peindre, mais je commence a etre persuade aussi
+qu'il y a facon de tout peindre et de tout dire. La est la solution du
+probleme.
+
+Ah! comme nous serions forts, si un naturaliste, sans rien perdre de sa
+methode d'analyse ni de sa vigueur de peinture, naissait avec le sens du
+theatre, cette adresse du metier qui escamote les difficultes au nez du
+public. Il n'est pas vrai, a coup sur, que tout le theatre soit dans le
+metier, comme on le repete. Le metier suffit le plus souvent, mais
+le metier pourrait aussi aider simplement a rendre possible sur les
+planches les drames et les comedies de la vie reelle. Apporter la verite
+et savoir l'imposer, tel doit etre le but.
+
+Aussi ne me lasserai-je pas de repeter aux jeunes auteurs dramatiques
+qui grandissent: "Voyez les chutes de toutes les pieces naturalistes
+tentees depuis dix ans. Est-ce a dire que le mensonge seul reussit au
+theatre? Non, certes. Il faut garder sa foi dans le vrai, meme quand
+le vrai semble crouler de toutes parts. La verite reste superieure,
+inattaquable, souveraine. C'est a notre imbecillite, a notre manque de
+talent, qu'il faut s'en prendre. C'est nous, et non pas la verite,
+qui faisons tomber nos pieces. Etudiez donc le theatre, comparez et
+cherchez. Il existe certainement une tactique pour conquerir le public,
+on flaire dans l'air une formule, qu'un debutant decouvrira, et qui
+indiquera la voie a suivre, si l'on veut donner a notre theatre une
+vie nouvelle. Les revolutions dans les idees ne se precisent et ne
+triomphent que grace a une formule. Inventez une facture, tout est la."
+
+
+
+III
+
+Deux debutants, MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, ont fait jouer
+au Troisieme-Theatre-Francais une piece en cinq actes: _l'Obstacle_.
+
+Voici, en gros, le sujet. Un jeune homme, Georges de Liray, a rencontre
+aux bains de mer une adorable jeune fille, mademoiselle de Champlieu. Il
+l'aime, il demande sa main a M. de Champlieu, et la il apprend tout un
+drame de famille: la mere de la jeune fille n'est pas morte, comme on
+l'a dit, elle a fui, il y a des annees, avec un amant. Georges n'en
+poursuit pas moins son projet de mariage; mais il se heurte contre un
+nouveau drame, son pere lui confesse qu'il est l'amant de madame de
+Champlieu, laquelle a naturellement change de nom. Des lors, le mariage
+entre les jeunes gens parait impossible. Les auteurs se sont tires de
+toutes ces difficultes accumulees, en condamnant M. de Liray a un exil
+lointain et en empoisonnant madame de Champlieu, qui meurt pardonnee de
+son mari.
+
+La critique a bien accueilli cette oeuvre. Elle a fait des reserves,
+mais elle a ete unanime a y constater des situations fortes et des
+scenes bien faites. Ses reserves ont surtout porte sur l'impasse dans
+laquelle les auteurs se sont mis, en choisissant un de ces sujets dont
+il est impossible de sortir. Ses eloges se sont adresses a l'habilete de
+l'exposition, aux coups de theatre successifs: la confession de M. de
+Champlieu; l'aveu de M. de Liray a son fils; la rencontre des deux
+peres, avec la femme coupable entre eux. On a trouve tout cela, je le
+repete, tres bien combine, emmanche solidement, fabrique avec adresse.
+Aussi a-t-on salue MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile comme des
+jeunes ecrivains heureusement doues pour le theatre.
+
+J'ai eu la curiosite de lire tout ce qu'on a ecrit sur _l'Obstacle_,
+et j'affirme que le seul regret de la critique a ete que les auteurs
+n'eussent pas pu sortir plus brillamment du probleme insoluble qu'ils
+s'etaient pose. Imaginez un joueur de piquet dont une nombreuse galerie
+suit le jeu. La galerie est emerveillee par la hardiesse de l'ecart et
+tout a fait enchantee par deux ou trois coups successifs qui denotent
+une science hors ligne. Malheureusement, la fin de la partie est moins
+brillante: le joueur gagne, mais grace a des expedients dangereux, et
+il ne gagne que d'un point. Alors, la galerie dit: "C'est facheux, une
+partie si bien commencee! N'importe, ce joueur n'est pas la premiere
+mazette venue." Telle a ete exactement l'attitude de la critique, a
+l'egard de MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile.
+
+Eh bien! que ces messieurs me permettent de leur tenir un autre langage.
+Je suis le seul de mon opinion; aussi vais-je lacher d'etre tres clair
+et d'appuyer mon dire sur des arguments decisifs. Certes, les deux
+auteurs, en ecrivant _l'Obstacle_, ont fait une oeuvre tres honorable,
+et je me rejouis de leur succes. Mais je crois remplir strictement mon
+devoir de critique, en leur disant qu'ils ont choisi la une formule
+dramatique inferieure, et qu'ils doivent se degager au plus tot de cette
+formule, s'ils ont la moindre ambition litteraire.
+
+J'arrive aux preuves. Que sont leurs personnages? Des pantins, pas
+davantage. Les jeunes gens sont des jeunes gens, les peres sont des
+peres, le tout completement abstrait, chaque figure representant une
+idee et non un individu. Il me semble voir ces personnages portant
+chacun un ecriteau sur la poitrine: "Moi je suis un jeune homme honnete
+qui aime une jeune fille... Moi je suis un pere honnete dont la femme
+s'est mal conduite..." Quant a l'homme que cache l'ecriteau, il nous
+reste profondement inconnu; nous ne voyons seulement pas le bout de son
+nez, nous ignorons ce qu'il a dans le ventre. Aucune analyse humaine, en
+somme; pas un seul document nouveau, une simple exhibition de sentiments
+generaux qui manquent meme de tout relief artistique.
+
+Mais les faits sont encore plus significatifs. Si les personnages
+restent uniquement des poupees destinees a etre rangees sur une table,
+comme les soldats de plomb des enfants, tout l'interet se porte sur
+le drame dont ils vont etre les acteurs complaisants. Ils deviennent
+passifs, ils subissent l'action, demeurent ou on les place, font un pas
+en arriere ou en avant, selon les besoins de la strategie dramatique.
+Or, rien n'est plus etrange que cette action qu'ils subissent. Il s'agit
+pour les auteurs de pousser leurs soldats de plomb, de les mettre en
+face les uns des autres, dans des positions critiques, de faire croire
+qu'ils sont perdus et qu'ils vont se manger, puis de les degager le plus
+habilement possible, en sacrifiant ceux qui sont trop embarrassants, et
+de dire enfin au public ravi: "Mesdames et Messieurs, voila comment la
+farce se joue. Tout ceci n'etait que pour vous plaire et vous montrer
+notre adresse d'escamoteurs." Peu importent la vie reelle, le
+developpement logique des histoires vraies, la grandeur simple de ce
+qui se passe tous les jours sous nos yeux. Les hommes d'experience
+et d'autorite vous repeteront qu'il faut des situations au theatre;
+entendez par la qu'il faut mener en guerre vos soldats de plomb et vous
+exercer a les jeter dans des bagarres, pour avoir la gloire de les en
+tirer sans une egratignure.
+
+Je le dis une fois encore, l'art dramatique ainsi entendu est un art
+absolument inferieur, qui doit degouter les penseurs et les artistes. Je
+parlais d'une partie de piquet. Mais il est une comparaison plus juste
+encore, celle d'une partie d'echecs. Les personnages ne sont plus que
+des pions. MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile ont pu se dire: "Les
+blancs font mat en cinq coups." Et ils ont joue leurs cinq actes. Oui,
+leurs personnages sont en bois, de simples pieces de buis; j'accorde, si
+l'on veut, qu'on les a sculptes et qu'ils ont des figures humaines;
+mais ils n'ont surement ni cervelles ni entrailles. Quant au drame, il
+devient une combinaison, plus ou moins ingenieuse; on entend le petit
+claquement des pieces sur l'echiquier, et le probleme est resolu, la
+critique se contente de declarer le lendemain: "Bien joue!" ou: "Mal
+joue!" De l'etude humaine, de l'analyse des temperaments, de la nature
+des milieux, pas un mot!
+
+Voila, n'est-ce pas, qui est d'un grand vol, voila qui elargit
+singulierement notre litterature dramatique! Remarquez que les pieces a
+situations qui regnent aujourd'hui, n'ont envahi le theatre que depuis
+le commencement du siecle. Ce sont elles qui ont impose l'etrange code
+auquel on veut soumettre tous les debutants. Les fameuses regles, le
+criterium d'apres lequel on juge si tel ecrivain est ou n'est pas doue
+pour le theatre, viennent de ces pieces. Peu a peu, elles se sont
+imposees comme un amusement facile qui interesse sans faire penser, et
+on a voulu plier toutes les productions dramatiques a leur formule. Il
+n'a plus ete question que "des scenes a faire". On a deserte la grande
+etude humaine pour ce joujou, mettre des bonshommes en bataille et leur
+faire executer des culbutes de plus en plus compliquees. Ajoutez que des
+esprits ingenieux, et meme quelques esprits puissants, se sont livres
+a ce jeu et y ont accompli des merveilles. Voila comment le theatre
+actuel,--une simple formule passagere dont on veut faire "le
+theatre",--occupe les planches, a la grande tristesse des ecrivains
+naturalistes.
+
+Souvent la critique cite les maitres. C'est pourtant peu les honorer que
+de ne point se montrer severe pour les pieces a situations. Dans toutes
+les litteratures, tous les chefs-d'oeuvre dramatiques condamnent ces
+pieces et montrent leur inferiorite. Certes, ce n'est ni dans le theatre
+grec, ni dans le theatre latin que nos auteurs habiles ont pris les
+regles du petit jeu de societe auquel ils se livrent. Ni Shakespeare ni
+Schiller ne leur ont enseigne l'art de plonger un personnage dans une
+fable compliquee, puis de l'en retirer par la peau du cou, sans que
+ses vetements eux-memes aient souffert. Si j'arrive a nos classiques,
+l'exemple devient encore plus frappant. Ou prend-on que Corneille,
+Moliere, Racine sont les maitres du theatre a notre epoque? Les auteurs
+contemporains n'ont rien d'eux, je ne parle pas du talent, mais de
+l'entente de la scene et de la veine dramatique. Qu'on cesse donc de
+parler des maitres, a propos de notre theatre actuel, car nous les
+insultons chaque jour par la facon ridicule et etroite dont nous
+employons leur glorieux heritage.
+
+La formule qui regne en ce moment n'a donc pas d'excuse. Elle ne saurait
+meme invoquer en sa faveur la tradition. Elle ne se rattache en rien aux
+chefs-d'oeuvre de notre litterature dramatique. Je ne puis developper
+ici les arguments que je fournis; mais il est aise de le faire. Cette
+formule est nee de l'ingeniosite et de l'habilete d'une generation
+d'auteurs. Elle a recree le public, car elle offre le gros interet du
+roman-feuilleton, dont l'invention a passionne la masse des lecteurs
+illettres. Et c'est ainsi qu'elle s'est etalee, au point de faire dire
+qu'elle est tout le theatre, et qu'en dehors d'elle il n'y a pas de
+succes possible. Heureusement, l'histoire litteraire est la pour
+affirmer que l'etude de l'homme passe avant tout, avant l'action
+elle-meme. On a decourage les esprits superieurs en faisant un simple
+echiquier de la scene. Telle est l'explication de la royaute du roman a
+notre epoque, tandis que le theatre se traine et agonise.
+
+Un grand ecrivain etranger s'etonnait un jour devant moi des deux
+litteratures si nettement tranchees qui vivent chez nous cote a cote,
+le roman et le theatre. Le premier s'elargit et grandit chaque jour; le
+second s'epuise et tend a retomber aux treteaux. Cela provient, selon
+moi, de ce que le roman est dans le courant du siecle, dans ce courant
+naturaliste qui emporte tout. Au contraire, le theatre resiste, s'entete
+dans des combinaisons ridicules, refuse la vie qui deborde autour
+de lui. La routine, les engouements du public, la complicite de la
+critique, l'enfoncent davantage. On prevoit le resultat: si, dans un
+temps donne, une renovation n'a pas lieu, le theatre roulera de plus bas
+en plus bas; car il est impossible que la foule, nourrie des verites du
+roman, ne se degoute pas tout a fait des enfantillages laborieux des
+auteurs dramatiques. D'ailleurs, de meme que le theatre a regne au
+dix-septieme siecle, peut-etre au dix-neuvieme siecle le roman doit-il
+regner a son tour.
+
+Je reviens a MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, et je conclus.
+Sans doute, ils ont fait preuve d'un effort louable en produisant
+_l'Obstacle_. Mais ils debutent, ils ont de l'ambition, ils desirent
+monter le plus haut possible. Alors, je crois devoir leur dire ce que
+personne ne leur a dit. La piece a situations, si honorablement qu'on la
+traite, reste une oeuvre inferieure. Ils auraient denoue _l'Obstacle_
+d'une facon plus habile encore, qu'ils n'auraient jamais ete que des
+joueurs d'echecs. S'ils veulent grandir, ils doivent se hausser jusqu'a
+l'etude de l'homme, aborder les passions, nouer et denouer leurs drames
+par les seules passions. Plus haut, toujours plus haut! Tachez de monter
+dans la verite et dans le genie! Tel est, selon moi, le seul langage
+qu'un critique ait lieu de tenir aux debutants qui arrivent avec leur
+jeunesse et leur bonne volonte.
+
+
+
+IV
+
+MM. Aurelien Scholl et Armand Dartois ont donne a l'Odeon une tres
+agreable comedie, qui a eu un joli succes d'esprit.
+
+Le titre _le Nid des autres_, dit le sujet d'une facon charmante. Il
+s'agit d'une certaine Desiree Blaviere, dont le passe est fort louche,
+et qui a pris le titre sonore et romanesque de comtesse de Villetaneuse.
+Cette dame, a laquelle un Russe cosmopolite et original, toujours en
+voyage, M. Cramer, a eu l'etrange idee de confier sa fille Mathilde,
+vivait a Cannes de la pension que le pere lui payait, lorsque l'envie
+lui est venue de marier Mathilde pour se faire a elle-meme un interieur.
+Un garcon riche, Rodolphe, epouse l'heritiere, et Desiree s'installe
+chez eux avec ses trois enfants. C'est la le nid des autres.
+
+On voit des lors comment l'action s'engage. Desiree est plus imperieuse
+et plus exigeante qu'une belle-mere. Elle a fait le bonheur des epoux,
+elle le leur rappelle a chaque minute et exige une reconnaissance
+eternelle. C'est elle qui gouverne, qui dispose des chambres de la
+maison, qui se sert des voitures, qui commande les domestiques. Et, a
+la moindre observation, elle eclate en reproches et en lamentations.
+Rodolphe sent bien vite qu'il s'est donne un maitre. Mais, lorsqu'il
+veut sauver son bonheur menace, tout un drame commence. Desiree exerce
+sur Mathilde un empire absolu. Elle fache les epoux, elle emmene la
+jeune femme et la pousse a plaider en separation.
+
+Les choses finiraient fort mal sans doute, si Rodolphe n'avait pour ami
+un jeune peintre, Montbrisson, qui arrive fort depenaille au premier
+acte, mais qui est un garcon de belle humeur et de talent. Rodolphe
+l'installe chez lui. C'est encore le nid des autres, habite seulement
+par un oiseau qui paye son gite en egayant ses hotes et en veillant sur
+leur bonheur. A la fin, quand Montbrisson reparait, il s'est reconcilie
+avec son pere et il n'a qu'un mot a dire pour confondre la pretendue
+comtesse de Villetaneuse, dont il vient d'apprendre l'histoire. Ai-je
+besoin d'ajouter que cet excellent Montbrisson epouse une soeur de
+Rodolphe, que les auteurs ont mise la tout expres? Je n'ai pas parle non
+plus d'un certain Ducluzeau, un vieil ami de Desiree, qui pille aussi le
+nid des autres d'une facon impudente.
+
+Il parait que cette comedie, qui au fond n'est qu'un drame avorte, est
+une histoire tristement vraie, dont tout Paris s'est occupe autrefois.
+Et, a ce propos, M. Francisque Sarcey, le critique si ecoute du _Temps_,
+faisait remarquer combien cette histoire portee au theatre est devenue
+pauvre d'allures et meme invraisemblable dans les details. Sa remarque
+est fort juste, en apparence. Pendant les trois actes, j'ai ete blesse
+par un je ne sais quoi, par des sous-entendus qui m'echappaient et
+qui m'empechaient de comprendre nettement la piece. Ainsi, je ne
+m'expliquais pas du tout l'empire que Desiree exerce sur Mathilde.
+Comment se fait-il que cette Mathilde, dont les auteurs font une
+charmante creature, puisse quitter de la sorte un mari qu'elle adore,
+pour suivre une amie et lui obeir en toutes choses? Evidemment, cela
+n'est ni logique ni acceptable. Et M. Sarcey part de la pour laisser
+entendre que, toutes les fois qu'on porte la verite telle quelle sur les
+planches, elle y parait forcement absurde.
+
+La conclusion est inattendue, car je soupconne au contraire que si, dans
+_le Nid des autres_, la situation parait fausse, c'est que les auteurs
+n'ont point ose la mettre au theatre dans sa monstrueuse verite. Tout
+cela est si delicat que je ne saurais meme insister. Il n'y a qu'une
+debauche qui puisse donner a Desiree son empire sur Mathilde. Des lors,
+on comprend tout, et le drame qui s'ouvre est d'une grandeur abominable.
+Sans doute, c'etait un sujet impossible. Seulement, qu'on ne vienne pas
+dire, en s'appuyant sur cet exemple, que la verite exacte est absurde
+sur les planches; car ici, loin d'avoir reproduit la verite exacte, les
+auteurs ont du l'amputer violemment, la reduire a une fable inoffensive
+et peu intelligible. Imaginez certaines comedies d'Aristophane arrangees
+pour un public parisien.
+
+Et l'embarras des auteurs a ete si evident, lorsqu'ils ont aborde cette
+terrible figure de Desiree, qu'ils se sont resignes a la tourner au
+comique. Il faut la voir se jeter au cou de Mathilde, quand celle-ci
+revient de voyage; elle pousse de petits cris, elle se pame, si bien
+qu'elle souleve des rires dans la salle. Le soir de la premiere
+representation, on a trouve ca drole, on ne comprenait pas. Pourtant,
+j'etais un peu etonne. Cette exageration devait-elle etre mise au compte
+de l'actrice? Je ne le crois pas aujourd'hui, je pense plutot que les
+auteurs ont voulu indiquer ce qu'ils ne pouvaient dire. Leur piece me
+fait l'effet d'un paravent charmant, un peu rococo, bon a mettre dans un
+salon, et derriere lequel se passe une effroyable aventure. Certes, ce
+n'est pas avec de tels elements qu'on peut experimenter si la verite
+toute crue est possible ou impossible au theatre. La verite du _Nid des
+autres_ ne se dit qu'a l'oreille.
+
+Meme admettons que l'histoire soit propre, il faudra toujours faire de
+Mathilde une femme sotte ou une femme mechante, si l'on veut expliquer
+sa fuite avec Desiree. Dans la realite, on n'a jamais vu les jeunes
+epouses quitter leurs maris pour suivre des dames de leur connaissance.
+Si cela arrive, c'est qu'il y a des raisons, et il faut mettre ces
+raisons en lumiere; autrement, les figures ne se tiennent plus debout.
+C'est une surprise, lorsque Mathilde s'en va avec Desiree, parce
+que l'analyse du personnage ne nous a pas prepares a cette action.
+L'ecrivain qui etudie la vie, l'explique par la meme, jusque dans ses
+inconsequences. Quand je demande qu'on porte la realite au theatre,
+j'entends qu'on y fasse fonctionner la vie, avec tous ses rouages, dans
+la merveilleuse logique de son labeur.
+
+C'est donc une singuliere idee que de parler de verite exacte a propos
+du _Nid des autres_. Aucune piece, au contraire, n'a du etre plus
+faussee. Et je n'ai pas encore cite ce Montbrisson, qui est las de
+trainer partout, cet eternel Desgenais qui apporte dans sa poche un
+denoument enfantin. Est-il assez factice, celui-la! Puis, comme cette
+Desiree se laisse aisement ecraser! Dans la realite, les Desiree
+triomphent toujours. C'est que la encore les auteurs ont voulu plaire.
+Decides a rire de l'aventure, ils ont evite le drame par un tour
+d'escamotage. Mais, bon Dieu! sommes-nous assez loin de l'histoire dont
+tout Paris s'est occupe!
+
+Et sait-on pourquoi les auteurs ont prefere une comedie aimable? C'est
+a coup sur pour conquerir le public, qui exige des personnages
+sympathiques. On ne se doute pas de la quantite des pieces mediocres que
+la necessite des personnages sympathiques fait ecrire. Par exemple, on
+a un beau drame; seulement, on s'apercoit que les heros ne sauraient
+plaire aux ames sensibles; ce sont de grands passionnes ou de grands
+revoltes, qui marchent trop brutalement dans la vie; alors, on les
+chausse de pantoufles pour qu'ils fassent moins de bruit, on les taille,
+on les rogne, jusqu'a ce qu'ils soient dignes d'un prix de vertu. Et ce
+n'est pas tout, il faut etablir une compensation, mettre deux honnetes
+gens pour un gredin; c'est a peu pres la proportion ordinaire. Mathilde
+est nulle et effacee, parce que, si elle etait perverse, son mari
+ne pourrait la reprendre, et il faut pourtant qu'il la reprenne au
+denoument. D'autre part, les auteurs ont ajoute Montbrisson, pour
+compenser Desiree. Nous touchons la a la plaie de mediocrite du theatre.
+
+Je prends _le Nid des autres_, non comme un exemple de ce que devient
+la realite au theatre, mais comme un exemple de ce que l'on fait de
+la realite au theatre. Et cet exemple est caracteristique, lorsqu'on
+l'etudie.
+
+
+
+V
+
+Les pieces a these sont de facheuses pieces. Elles argumentent au lieu
+de vivre. Comme toute question a deux faces, le pour et le contre, elles
+ne plaident fatalement qu'une opinion, elles n'ont qu'un cote de la
+realite. Or, l'art est absolu. Les pieces a these sont donc en dehors de
+l'art, ou du moins ont toute une partie de discussion qui encombre et
+rabaisse l'oeuvre entiere.
+
+Voici, par exemple, MM. A. Decourcelle et J. Claretie qui viennent de
+faire jouer au Gymnase un drame en quatre actes, _le Pere_, dans lequel
+ils ont voulu prouver des verites delicates et fort discutables. Selon
+eux, le pere adoptif qui eleve un enfant est plus le pere de cet enfant
+que le veritable pere qui l'a abandonne. La voix du sang n'existe pas.
+Il ne suffit point de donner par hasard l'etre a une creature pour se
+dire son pere, il faut encore achever cette naissance en faisant une
+belle ame de cette creature. Tout cela est parfait en theorie, et meme
+beau; seulement, dans la realite, les choses prennent une allure moins
+nette, le bien et le mal se melent, et il est singulierement difficile
+de se prononcer.
+
+Les pieces a these ont surtout ceci de facheux, que les auteurs peuvent
+et doivent les arranger pour leur faire signifier ce qu'ils veulent.
+Tous les paradoxes sont permis au theatre, pourvu qu'on les y mette avec
+esprit. On a un plaidoyer, on n'a pas la verite. Si l'on derange une
+seule des poutres de l'echafaudage, tout croule. C'est un chateau de
+cartes qu'il faut considerer de loin, en evitant de le renverser d'un
+souffle.
+
+Ainsi, on ne s'imagine pas toutes les precautions que les auteurs ont du
+prendre pour faire tenir leur drame debout. D'abord, il s'agissait de
+donner le pere adoptif, M. Darcey, comme l'homme le plus sympathique du
+monde, honnete, loyal, un heros. Par contre, il fallait presenter le
+pere veritable comme un gredin, tout en lui laissant l'apparence d'un
+homme du monde; et M. de Saint-Andre est devenu un viveur, un profil
+romantique de miserable dont les bottines vernies foulent toutes les
+choses saintes. Mais cela ne suffisait pas. Pour creuser l'abime entre
+l'enfant et le vrai pere, les auteurs ont du inventer un viol de la
+mere: M. de Saint-Andre a viole madame Darcey et a disparu sans meme
+savoir que la malheureuse femme est morte de cet attentat, apres avoir
+donne le jour au petit Georges.
+
+Est-ce tout? les faits se trouvaient-ils des lors combines de facon a
+pouvoir soutenir la these? Non, il etait necessaire de fausser encore
+d'un coup de pouce la realite. M. Darcey avait eleve Georges. Seulement,
+il ne fallait pas que Georges connut le mystere de sa naissance. Il
+devait l'apprendre a vingt-cinq ans, pour etre frappe par ce coup de
+foudre, et en recevoir un tel ebranlement, qu'il se mit immediatement
+a la recherche de son pere, dans un but etrange que je dirai tout a
+l'heure.
+
+Alors, afin d'obtenir les situations voulues, les auteurs ont imagine le
+premier acte suivant. Georges attend M. Darcey, qui revient d'Amerique.
+Il l'attend avec d'autant plus d'impatience qu'il doit epouser, des son
+retour, une jeune fille qu'il aime, mademoiselle Alice Herbelin. Mais il
+n'est pas sans inquietude. On n'a pas de nouvelles du _Saint-Laurent_,
+qui ramene M. Darcey. Brusquement, une depeche arrive, annoncant la
+perte du _Saint-Laurent_ sur les cotes de Bretagne. Georges sanglote, et
+son desespoir est tel qu'il veut se tuer. C'est a ce moment que Borel,
+un vieil employe de la maison, pour empecher ce suicide, raconte au
+jeune homme que M. Darcey n'est pas son pere. Naturellement, tout de
+suite apres cet aveu, M. Darcey se presente. Il a ete sauve. Georges
+se jette d'abord dans ses bras, puis il se montre trouble, et une
+explication a lieu. A la fin de l'acte, le jeune homme, ajournant son
+mariage, part a la recherche de son pere, pour venger sa mere.
+
+On voit quels evenements peu naturels les auteurs ont du employer
+pour arriver a justifier leur donnee premiere. Je passe encore sur la
+singuliere depeche qui determine le desespoir de Georges; il y a la une
+histoire de capitaine remplace pendant la traversee qui est enfantine.
+Ce qui est plus grave, c'est la situation fausse de ce jeune homme, dont
+la premiere idee est de se faire sauter la cervelle, parce que son pere
+est mort. Je doute que les auteurs aient a citer un fait reel pour
+appuyer leur fable. Je ne dis point que la perte d'un etre cher ne
+puisse pas tuer, apres des journees de larmes. Mais, la, brusquement,
+prendre un pistolet, c'est bien peu vraisemblable. Evidemment, les
+auteurs n'ont pas eu d'autre but que d'amener la confidence de Borel, a
+l'aide de ce suicide. S'ils ont eprouve un instant des scrupules, ils se
+sont ensuite persuade que le desespoir de Georges allant jusqu'a vouloir
+mourir, etait une excellente note pour leur piece, en ce sens que ce
+desespoir montrait l'affection passionnee du jeune homme a l'egard de M.
+Darcey.
+
+J'insiste maintenant sur la stupefiante determination du fils partant a
+la decouverte de son pere pour venger sa mere. M. Darcey lui a raconte
+que la malheureuse femme avait ete violee dans une auberge des Pyrenees,
+pres de Luchon. Longtemps il a cherche le miserable pour le tuer.
+Vingt-cinq ans se sont passes, l'aventure est oubliee, tout porte a
+croire qu'une nouvelle enquete ne saurait aboutir. N'importe, Georges
+entend partir sur-le-champ, et il emmene Borel. Les actes suivants vont
+etre consacres a cette etrange chasse qu'un fils donne a son pere.
+
+Je m'arrete et je me demande quels peuvent etre, au juste, les
+sentiments qui animent Georges. Voila un garcon qui va se marier avec
+une jeune fille qu'il adore; voila un fils qui retrouve un pere qu'il a
+cru mort, et il abandonne cette jeune fille et ce pere pour se donner la
+mission la plus lamentable et la moins utile qu'on puisse imaginer. Cela
+est-il croyable? Remarquez que tout ce petit monde est tranquille et
+heureux. A quoi bon remuer un passe mort, a quoi bon soulever une lutte
+effroyable dans tous ces coeurs? Le vrai pere est un gredin: eh bien!
+que ce gredin aille se faire pendre ailleurs; son fils n'a pas a jouer
+le role de justicier, et s'il joue ce role, c'est uniquement pour
+permettre a MM. Decourcelle et Claretie de faire un drame. Dans la
+realite, a moins d'etre fou, Georges dirait simplement a M. Darcey: "Mon
+veritable pere, c'est vous. Je ne veux pas savoir si j'en ai un autre.
+Aimons-nous comme par le passe, et vivons en paix." Seulement, je le
+repete, dans ce cas, il n'y avait pas de piece.
+
+Georges est parti en guerre contre son pere. Nous le retrouvons avec
+Borel, dans l'auberge des Pyrenees, ou l'attentat a ete commis. Un quart
+de siecle s'est ecoule, personne naturellement ne peut le renseigner. Le
+second acte ne contient guere que deux scenes, deux interrogatoires
+que le jeune homme fait subir, l'un a un paysan, l'autre a un vieux
+militaire, le pere Lazare, que l'age et la boisson ont abeti. Il tire
+enfin de ce dernier un renseignement: l'homme qu'il cherche, son pere,
+lui ressemble. Et c'est avec cette seule indication qu'il reprend ses
+recherches.
+
+Au troisieme acte, Georges, qui va partout, se fait presenter par un ami
+chez une fille galante, un soir de fete, dans une villa des environs de
+Luchon. Le hasard le met en presence d'une femme, lasse et desabusee,
+qui traverse la piece en maudissant les hommes. Voila, certes, une
+figure d'une fraicheur douteuse. Mais l'important est qu'elle porte un
+bracelet, sur lequel se trouve le portrait de Saint-Andre. Enfin Georges
+tient la bonne piste. Saint-Andre lui-meme arrive. Les auteurs ont
+aussitot accumule les couleurs noires sur son compte: il lance les
+maximes les plus abominables; il se montre joueur, libertin, sans foi
+ni loi; il donne des lecons de vice a Georges et finit par lui raconter
+nettement le viol de sa mere, comme un bon tour qu'il a fait dans le
+temps. C'est vraiment trop commode de batir ainsi un mauvais pere, juste
+sur le patron d'infamie que l'on desire.
+
+Le denoument, le quatrieme acte, se passe encore dans l'auberge.
+Saint-Andre et ses amis vont partir pour une chasse a l'ours. Georges,
+qui est de la bande, pose la these sur laquelle repose la piece, et une
+discussion s'engage, ou l'on dit ses verites a la voix du sang. Puis,
+Georges, convaincu par cette discussion, livre son vrai pere a son pere
+adoptif, qui se trouve dans une piece voisine. Un duel a lieu, pendant
+lequel le jeune homme se tord les bras. M. Darcey rentre, il a tue
+Saint-Andre. Alors, Georges se jette dans les bras du survivant, en
+criant: "Mon pere! mon pere!" et M. Darcey repond: "Mon fils! oui, mon
+fils!" Comme on le dit apres la solution de tout probleme, c'est ce
+qu'il fallait demontrer.
+
+Je crois inutile de rentrer dans la discussion de la these. Les auteurs
+ont voulu cela. Mais le premier venu peut vouloir autre chose, la
+these absolument contraire par exemple, et le premier venu n'aura qu'a
+arranger un autre drame, pour avoir egalement raison. La question d'art
+seule demeure, et j'ai le regret de constater que l'argumentation a fait
+un tort considerable au merite litteraire de l'oeuvre, en torturant
+les faits et en embarrassant le dialogue de plaidoyers inutiles. Les
+personnages n'obeissent plus a un caractere, mais a une situation; ils
+font ceci et cela, non pas parce que leur nature est de le faire, mais
+parce que les auteurs veulent qu'ils le fassent. Des lors, nous avons
+des pantins au lieu de creatures vivantes.
+
+
+
+VI
+
+Je retrouve M. Louis Davyl a l'Odeon, avec une comedie en trois actes:
+_Monsieur Cheribois_. Avant tout, j'analyserai l'oeuvre. Ensuite, je me
+permettrai de la juger et d'en tirer une lecon, s'il y a lieu.
+
+M. Cheribois est un bourgeois de Joigny qui passe grassement sa vie dans
+un egoisme bien entendu. Il n'a autour de lui que des femmes qui le
+gatent: madame Cheribois d'abord, puis sa filleule, Henriette, et la
+vieille bonne de la famille, Marion. Tout le premier acte sert a peindre
+cet interieur cossu et tranquille, dans lequel le bon M. Cheribois ne
+tolere pas le pli d'une rose. Cependant, il attend ce jour-la son fils
+Paul, qui est en train de faire fortune a Paris, chez un agent de
+change. Il est meme alle le chercher a la gare, et il revient tres
+maussade, parce que Paul n'est pas arrive. La verite est que ce
+malheureux garcon rode autour de la maison depuis le malin; il a joue a
+la Bourse et a perdu cent mille francs; il explique a sa mere epouvantee
+qu'il est deshonore, s'il ne paye pas. Mais lorsque M. Cheribois apprend
+l'aventure, il refuse tout net les cent mille francs. Tant pis si
+son fils est un imbecile! Voila la tranquille maison bouleversee, et
+l'egoiste seul y dinera paisiblement le soir.
+
+Au second acte, madame Cheribois tente vainement de sauver son fils.
+Elle se rend chez le notaire Violette, ou deja Henriette et la vieille
+Marion sont venues faire assaut de devouement, en tachant de realiser
+leur petite fortune pour la donner a Paul. Mais toutes les tendresses de
+la mere se brisent contre la loi; elle ne peut disposer d'aucun argent
+sans le consentement de son mari. Alors, elle se lamente, et, M.
+Cheribois se presentant a son tour, une explication cruelle a lieu entre
+eux. Il ne cede pas, la situation reste plus tendue.
+
+Enfin, au troisieme acte, le denoument est amene par une intrigue
+secondaire. Un neveu de M. Cheribois, Laurent, possede pour toute
+fortune une vigne que son oncle guette depuis longtemps. Justement, la
+fille du notaire, Cecile, est aimee de Laurent. Il se decide a vendre sa
+vigne a son oncle pour le prix de soixante-quinze mille francs, puis a
+preter cet argent a Paul. Autre complication: M. Cheribois veut payer
+ces soixante-quinze mille francs sur une somme de cent mille francs
+qu'il vient de faire porter chez un banquier par Bidard, le clerc de
+M deg. Violette. Et voila qu'on lui annonce la fuite de ce banquier. Il se
+desole. Enfin, quand il apprend que Bidard, prevenu a temps, ne s'est
+pas dessaisi de la somme, il se laisse attendrir et consent a donner les
+cent mille francs a son fils.
+
+Je commencerai par la critique. Qui ne comprend que ce denoument est
+facheux? Pendant les deux premiers actes, M. Louis Davyl s'est tenu
+dans une etude tres simple et tres juste d'un petit coin de la vie de
+province. On ne sent nulle part la convention theatrale, les recettes
+connues, la routine des expedients et des ficelles du metier. Rien de
+plus charmant, de mieux observe et de mieux rendu. Et voila tout d'un
+coup que l'auteur parait avoir peur de cette belle simplicite; il se dit
+que ca ne peut pas finir comme ca, que ce serait trop nu, qu'il faut
+absolument corser le troisieme acte. Alors, il ramasse cette vieille
+histoire des cent mille francs qu'on croit perdus et qu'on retrouve dans
+la poche d'un clerc fantaisiste. Il force le coffre-fort de son egoiste
+par un tour de passe-passe, au lieu de chercher a amener le denoument
+par une evolution du caractere du personnage.
+
+Le pis est que M. Louis Davyl a fait la scene qu'il fallait faire, et
+qu'il l'a meme tres bien faite. Quand M. Cheribois rentre chez lui a la
+nuit tombante, il ne trouve plus personne, ni sa femme, ni sa niece, ni
+la vieille bonne. Il n'y a pas meme de lampe allumee. Le nid ou il se
+fait dorloter depuis un demi-siecle est desert et froid, lentement empli
+d'une ombre inquietante. Alors, il est pris de peur, il tremble qu'on ne
+l'abandonne, il grelotte a la pensee qu'il n'aura plus la trois femmes
+pour prevenir ses moindres desirs. Et il se lance a travers les pieces,
+il appelle, il crie. C'est lui, des lors, qui est a la merci de son
+entourage. J'aurais voulu qu'a ce moment il fut vaincu par le seul fait
+de son abandon, que son caractere d'egoiste lui arrachat ce cri:
+"Tenez! voila les cent mille francs, rendez-moi ma tranquillite et mon
+bien-etre."
+
+Remarquez que M. Cheribois obeissait ainsi jusqu'au bout a sa nature.
+Apres avoir resiste par egoisme, il consentait par egoisme. Son vice le
+punissait, sans que l'auteur eut a le transformer. D'autre part, il
+faut songer que M. Cheribois n'est pas un avare; il se nourrit
+merveilleusement et tient a digerer dans de bons fauteuils. S'il refuse
+de donner les cent mille francs, c'est qu'il songe sans doute a toutes
+les satisfactions personnelles qu'il peut se procurer avec une pareille
+somme. Rien d'etonnant des lors a ce qu'il les donne, des que son refus
+menace de gater son existence entiere. Je le repete, le denoument
+naturel etait la, et pas ailleurs.
+
+Tout le reste, les cent mille francs promenes dans la poche de Bidard,
+le bel expedient de Lucile, decidant Laurent a vendre sa vigne, n'est
+reellement la que pour tenir de la place. Ce sont des complications
+enfantines, imaginees en dehors de toute observation, ajoutees par
+l'auteur dans le but d'occuper les planches. Je crois le calcul facheux.
+L'effet obtenu aurait grandi, si le troisieme acte avait continue la
+belle et touchante simplicite des deux premiers. M. Louis Davyl a eu le
+tort de ne pas pousser magistralement son etude jusqu'au bout. Il s'est
+dit qu'une "piece" etait necessaire, lorsque, selon moi, une "etude"
+suffisait et donnait a l'idee une ampleur superbe. On a tort de se
+defier du public, de croire qu'il exige de la convention. Ce sont les
+deux premiers actes qui ont surtout charme la salle. Jamais M. Louis
+Davyl n'aura laisse echapper une si belle occasion de laisser une
+oeuvre.
+
+Telle qu'elle est, pourtant, la piece est une des meilleures que j'aie
+vues cette annee. J'ai ete tres heureux de son succes, car ce succes me
+confirme dans les idees que je defends. Voila donc le naturalisme au
+theatre, je veux dire l'analyse d'un milieu et d'un personnage, le
+tableau d'un coin de la vie quotidienne. Et l'on a pris le plus grand
+plaisir a cette fidelite des peintures, a cette scrupuleuse minutie
+de chaque detail. Le premier acte est vraiment charmant de verite;
+on dirait le debut d'un roman de Balzac, sans la grande allure. Que
+m'affirmait-on, que le theatre ne supportait pas l'etude du milieu?
+Allez voir jouer _Monsieur Cheribois_, et, ce qui vous seduira, ce sera
+precisement cette maison de Joigny, si tiede et si douce, dans laquelle
+vous croirez entrer.
+
+Pour moi, M. Louis Davyl fera bien de s'en tenir la. Sa voie est
+trouvee. Quand il s'est lance dans la litterature dramatique, apres une
+vie deja remplie, il a deploye une activite fievreuse, il a voulu tenter
+toutes les notes a la fois. J'ai vu de lui des pieces bien mediocres,
+entre autres de grands melodrames ou il pataugeait a la suite de Dumas
+pere et de M. Dennery. J'ai vu un drame populaire, dans lequel, a cote
+d'excellentes scenes prises dans le milieu ouvrier, il y avait une
+accumulation de vieux cliches intolerables. De tout son bagage, il ne
+reste que la _Maitresse legitime_ et _Monsieur Cheribois_. La conclusion
+est facile a tirer. J'espere que l'experience est desormais faite pour
+lui; il doit s'en tenir aux pieces d'observation et d'analyse, il doit
+ne pas sortir du theatre naturaliste, s'il veut enfin conquerir et
+garder une haute situation. On a pu comprendre qu'il se cherchat et
+qu'il tatat le public; on ne comprendrait plus qu'il ne se fixat pas
+ou parait aller le succes et ou se trouve evidemment son temperament
+d'auteur dramatique.
+
+
+
+VII
+
+La comedie en quatre actes de M. Albert Delpit: _le Fils de Coralie_ a
+obtenu un veritable succes au Gymnase.
+
+En quelques lignes, voici le sujet. Une fille, Coralie, qui a scandalise
+Paris par sa debauche, s'est retiree en province, apres fortune faite,
+pour se consacrer tout entiere a l'education de son fils Daniel.
+L'enfant a grandi, il est aujourd'hui capitaine, et un capitaine
+extraordinairement pur, noble, bon, delicat, grand, chaste, integre,
+magnanime. Naturellement, il ignore les anciennes farces de sa mere, qui
+s'est modestement derobee sous le nom de madame Dubois. C'est alors
+que le capitaine veut epouser la fille d'une respectable famille de
+Montauban, Edith Godefroy. Les deux jeunes gens s'adorent, sa pretendue
+tante donne a Daniel une somme de neuf cent mille francs, une fortune
+dont on lui aurait confie la gestion; tout irait pour le mieux, si un
+ancien viveur, M. de Montjoye, ne reconnaissait pas d'abord Coralie, et
+si ensuite le notaire Bonchamps ne mettait pas a neant le roman naif de
+madame Dubois, en lui posant les questions necessaires a la redaction
+du contrat. Elle se trouble, et la grande scene attendue, la scene
+d'explication entre elle et son fils, se produit alors. Au dernier
+acte, le mariage ne se ferait naturellement pas, si Edith ne declarait
+publiquement, dans un etrange coup de tete, qu'elle est la maitresse de
+Daniel. M. Godefroy, vaincu par ce moyen un peu raide de comedie, se
+decide a les unir, a la condition que Coralie se retirera dans un
+couvent.
+
+Avant tout, examinons la question de moralite. Je crois savoir que
+M. Delpit est a cheval sur la morale. Sa pretention, me dit-on, est
+d'ecrire des oeuvres dont les femmes ne rougissent pas, et dont
+l'influence salutaire doit ameliorer l'espece humaine, par des moyens
+tendres et nobles.
+
+Or, j'avoue avoir cherche la vraie moralite du _Fils de Coralie_, sans
+etre encore parvenu a la decouvrir. Est-ce a dire que les filles ne
+doivent pas avoir de fils, ou bien qu'elles doivent eviter d'en faire
+des capitaines immacules, si elles en ont? Non, car Daniel est en somme
+parfaitement heureux a la fin, et il serait fils d'une sainte, qu'il
+n'aurait pas a remercier davantage la Providence. L'auteur ne dit meme
+pas aux dames legeres de Paris: "Voyez combien vos desordres retomberont
+sur la tete de vos fils; vous serez un jour punies dans leur bonheur
+brise." Au demeurant, Coralie est pardonnee; elle s'enterre bien au
+couvent, mais quelle fin heureuse pour une vieille catin, lasse de la
+vie, s'endormant au milieu des tendresses calines des bonnes soeurs! car
+je me plais a ajouter un cinquieme acte, a voir Coralie mourir dans le
+sein de l'Eglise et laisser sa fortune pour les frais du culte. C'est la
+mort enviee de toutes les pecheresses, l'argent du Diable retourne au
+bon Dieu. Et remarquez que celle-ci a, en outre, la joie de savoir son
+fils bien etabli.
+
+Donc, la moralite est ici fort obscure. La seule conclusion qu'on puisse
+tirer, me parait etre celle-ci, adressee aux filles trop lancees:
+"Tachez d'avoir un fils capitaine et pur pour qu'il vous refasse une
+virginite sur le tard," moyen un peu complique, qui n'est pas a la
+portee de toutes ces dames.
+
+Mais soyons serieux, laissons la morale absente, et arrivons a la
+question litteraire. C'est la seule qui doive nous interesser. J'ai
+simplement voulu montrer que les ecrivains moraux sont generalement ceux
+dont les oeuvres ne prouvent rien et ne menent a rien. On tombe avec eux
+dans l'amphigouri des grands sentiments opposes aux grandes hontes, dans
+un pathos de noblesse d'une extravagance rare, lorsqu'on le met en face
+des realites pratiques de la vie.
+
+Les deux premiers actes sont consacres a l'exposition. Rien de saillant,
+mais des scenes d'une grande nettete et bien conduites. Je ne fais des
+reserves que pour la langue; c'est trop ecrit, avec des enflures de
+phrases, tout un dialogue qui n'est point vecu. Maintenant, je passe au
+troisieme acte, le seul remarquable. Il merite vraiment la discussion.
+
+Nulle part je n'ai encore lu les raisons qui, selon moi, ont fait le
+grand et legitime succes de cet acte. Presque tous les critiques se sont
+exclames sur la coupe meme de l'acte, sur la facture des scenes, sur le
+pur cote theatral, en un mot. Il semble, d'apres eux, que M. Delpit ait
+reussi, parce qu'il a coule son oeuvre dans un moule connu. Eh bien! je
+crois etre certain, pour ma part, que M. Delpit doit son succes a la
+quantite de verite qu'il a ose mettre sur les planches; cette quantite
+n'est pas grande, il est vrai, et le public, en applaudissant, a pu tres
+bien ne pas se rendre un compte exact de ce qu'il applaudissait. Mais le
+fait ne m'en parait pas moins facile a demontrer.
+
+Voyez la scene du notaire. Rien de plus simple, de plus logique ni de
+plus fort. Voila un homme dans l'exercice de sa profession; il pose
+les questions qu'il doit poser, et ce sont justement ces questions, si
+naturelles, qui determinent la catastrophe. Ici, nous ne sommes plus au
+theatre; il ne s'agit plus de ce qu'on nomme "une ficelle", un expedient
+visible, consacre, use, passe a l'etat de loi. Nous sommes dans la vie
+ordinaire, dans ce qui doit etre. Aussi l'effet a-t-il ete immense.
+Toute la salle etait secouee. La preuve est-elle assez concluante, et me
+donne-telle assez raison? Voila ce qu'on obtient avec la verite banale
+de tous les jours.
+
+Et ce n'est pas tout. Voyez Coralie pendant cette scene et les
+suivantes. Tout un coin de la vraie fille est risque ici fort habilement
+et dans une juste mesure des necessites sceniques. D'abord, voici la
+fille avec son roman naif, son histoire d'une soeur a elle qui aurait
+laisse neuf cent mille francs a Daniel; elle ne s'est pas inquietee des
+lois qu'elle ignore, elle s'est contentee d'un de ces mensonges qu'elle
+a faits cent fois a ses amants et dont ceux-ci se sont toujours montres
+satisfaits. Aussi se trouble-t-elle tout de suite, lorsque le notaire la
+met en face des realites. C'est un chateau de cartes qui s'ecroule, et
+elle en reste suffoquee, eperdue, sans force pour mentir de nouveau,
+pleurant comme une enfant. L'observation est excellente; une fois
+encore, nous sommes dans la vie. J'en dirai de meme pour certaines
+parties de la grande scene entre Coralie et son fils, tout en faisant
+pourtant des reserves, car l'auteur ici verse singulierement dans la
+declamation et dans les gros effets inutiles. J'aurais voulu plus de
+discretion dramatique, certain que le coup porte sur le public aurait
+encore grandi. Rien de meilleur que l'embarras de Coralie, lorsque
+Daniel lui demande le nom de son pere; tres juste egalement la
+conclusion de la scene, le pardon du fils acceptant sa mere, quelle
+qu'elle soit. Seulement, c'est la que je voudrais moins de rhetorique.
+Daniel fait des phrases sur la redemption, sur l'honneur, sur la
+famille. A quoi bon ces phrases, dont on rirait dans la realite?
+Pourquoi ne pas parler simplement et dire tout juste ce que Daniel
+dirait, s'il etait seul a seule avec sa mere, dans une chambre? Toujours
+l'idee qu'on est au theatre et qu'il faut donner un coup de pouce a
+la verite, si l'on veut obtenir l'emotion, lorsqu'il est demontre au
+contraire que la plus forte emotion nait de la verite la plus franche et
+la plus simple.
+
+Tel est donc, pour moi, le grand merite de ce troisieme acte. Daniel
+reste en bois, sauf deux ou trois cris, car Daniel est un etre abstrait,
+fait sur un type ridicule de perfection. Mais Coralie se montre bien
+vivante, et cela suffit pour donner a l'acte un souffle de vie. Je le
+repeterai: l'acte a reussi parce que, d'un bout a l'autre, il echappe
+aux ficelles ordinaires, et qu'il obeit simplement a des ressorts
+logiques et humains, pris dans le caractere meme des personnages. Je
+n'insisterai pas sur le quatrieme acte, bien qu'il contienne peut-etre
+la pensee morale et philosophique de l'auteur. En tout cas, je vois la
+une concession aux necessites sceniques qui diminue l'oeuvre et lui
+enleve toute largeur.
+
+Maintenant, M. Delpit me permettra-t-il de lui donner quelques conseils,
+comme mon metier de critique m'y oblige? Je vois partout qu'on l'acclame
+et qu'on le grise, en le poussant dans une voie qui me parait facheuse.
+Ainsi, je nommerai M. Sarcey, dont l'autorite est reelle en matiere
+dramatique, et qui, selon moi, fait beaucoup de victimes par les
+enseignements de son feuilleton. Ecoutez ce qu'il ecrit a propos du
+_Fils de Coralie_: "La belle chose que le theatre! Personne a ce moment
+ne pensait plus a l'indignite de la mere, a l'impossibilite du sujet.
+Personne ne songeait plus a chicaner son emotion. On avait en face
+une mere et un fils dans une situation terrible, et les repliques
+jaillissaient a coups presses comme des eclats de foudre. Tout le reste
+avait disparu." Cela revient a dire en bon francais: "Moquez-vous de la
+vraisemblance, moquez-vous du bon sens, mettez simplement des pantins
+l'un devant l'autre, dans des situations preparees, et comptez sur
+l'emotion du public pour etre absous: tel est le theatre qui est une
+belle chose." D'ailleurs, je le sais, M. Sarcey ne se fait pas une autre
+idee du theatre, il le juge au point de vue de la consommation courante
+du public. Eh bien! que M. Delpit s'avise d'ecouter M. Sarcey, de croire
+que tous les defauts disparaissent, lorsqu'on a fait rire ou pleurer une
+salle, et il verra le beau resultat a sa cinquieme ou sixieme piece!
+
+Non, il n'est pas vrai que tout disparaisse dans l'emotion purement
+nerveuse du public. A ce compte, les melodrames les plus gros et les
+plus betes seraient des chefs-d'oeuvre inattaquables, car ils ont
+bouleverse de gaiete et de douleur des generations entieres. Non, le
+theatre n'est pas une belle chose, parce qu'on peut y duper chaque soir
+quinze cents personnes, en leur faisant avaler des choses tres mediocres
+dans un eclat de rire ou dans un flot de larmes. C'est au contraire
+pour cette raison que le theatre est inferieur. Il n'est pas honorable
+d'ebranler la raison des spectateurs par des situations violentes, au
+point de les rendre imbeciles, et cela n'est permis qu'aux pieces sans
+litterature. Ou M. Sarcey a-t-il vu que la situation faisait tout
+oublier? dans le repertoire des boulevards, dans nos pieces romantiques
+qui melent l'habilete de Scribe a la fantasmagorie de Victor Hugo. Mais
+qu'il cite un chef-d'oeuvre qui soit un chef-d'oeuvre en dehors de
+l'observation humaine et de la beaute litteraire du dialogue. Il faut
+toujours voir le chef-d'oeuvre; rien ne me parait desastreux pour la
+critique comme cet engourdissement dans le train-train quotidien de nos
+theatres, qui ne met rien au dela du succes immediat d'une piece et qui
+rapporte tout a la consommation courante du public. Sans doute, les
+chefs-d'oeuvre sont rares; mais c'est pour le chef-d'oeuvre que nous
+travaillons tous. Peu importent les fabricants, ils ne meritent pas
+qu'on discute sur leur plus ou leur moins de mediocrite.
+
+Je dirai donc a M. Delpit de ne pas trop se fier aux situations, a
+l'emotion qu'il peut determiner en heurtant des marionnettes, placees
+dans de certaines conditions. Ce metier ne reussit meme plus aux
+vieux routiers du melodrame. S'il n'avait mis dans sa comedie que des
+invraisemblances et des conventions, comme M. Sarcey parait le croire,
+sa comedie tomberait aujourd'hui devant l'indifference publique. Ce
+n'est pas grace aux situations que le _Fils de Coralie_ a reussi, car
+nous avons vu d'autres situations aussi puissantes et plus neuves ne pas
+toucher les spectateurs; c'est grace a la somme de verite que l'auteur
+a ose apporter dans les situations, comme j'ai tache de le prouver. M.
+Sarcey ne dit pas un mot de cela. Il ajoute meme que, lorsqu'une salle
+pleure, il n'y a plus a discuter; alors qu'on nous ramene a _Lazare le
+Patre_, dont on vient de faire quelque part une reprise si piteuse.
+Le preuve que rien ne disparait, meme dans le succes, c'est que le
+capitaine Daniel reste un personnage en bois pour tout le monde, c'est
+que le quatrieme acte empechera toujours le _Fils de Coralie_ d'etre
+une oeuvre de premier ordre. Le public, que l'on croit pris tout entier
+quand on l'a vu rire ou pleurer, a de terribles revanches; il juge
+son emotion et il se revolte, si l'on s'est moque de lui. Telle est
+l'explication du dedain que nos petits-fils montreront pour certaines
+oeuvres acclamees aujourd'hui dans nos theatres.
+
+M. Delpit vient de reveler un temperament d'homme de theatre.
+Maintenant, il faut qu'il produise. Deux routes s'ouvrent devant lui:
+l'oeuvre de convention et l'oeuvre de verite, l'analyse humaine et la
+fabrication dramatique. Dans dix ans, on le jugera.
+
+
+
+LA PANTOMIME
+
+Il vient de se faire, au theatre des Varietes, une tentative tres
+interessante, et dont le succes a d'ailleurs ete complet. Je veux parler
+de l'introduction de la pantomime dans la farce. Frappe du triomphe que
+les Hanlon-Lees, ces mimes merveilleux, obtenaient aux Folies-Bergere,
+le directeur des Varietes a eu l'idee heureuse de commander une piece,
+une farce, dans laquelle les auteurs leur menageraient une large part
+d'action. Il s'agissait donc de leur fournir un theme, de les placer
+dans un cadre dialogue, ou ils pussent se mouvoir avec aisance. Le
+projet etait des plus ingenieux et des plus tentants. C'etait produire
+les Hanlon devant le grand public et elargir leur drame muet d'un drame
+parle, qui menagerait l'attention des spectateurs.
+
+Nous ne sommes pas en Angleterre, ou l'on supporte parfaitement une
+pantomime en cinq actes durant toute une soiree. Notre genie national
+n'est point dans cette imagination atroce d'une grele de gifles et de
+coups de pied tombant pendant quatre heures, au milieu d'un silence de
+mort. L'observation cruelle, l'analyse feroce de ces grimaciers qui
+mettent a nu d'un geste ou d'un clin d'oeil toute la bete humaine, nous
+echappent, lorsqu'elles ne nous fachent pas. Aussi faut-il, chez nous,
+que la pantomime ne soit que l'accessoire, et qu'il y ait des points de
+repos, pour permettre aux spectateurs de respirer. De la l'utilite du
+cadre impose a MM. Blum et Toche, les auteurs du _Voyage en Suisse_. Ils
+ont ete charges de presenter les Hanlon au grand public parisien, en
+motivant leurs entrees en scene et en embourgeoisant le plus possible la
+fantaisie sombre de leurs exercices.
+
+Le gros reproche que j'adresserai aux auteurs, c'est d'avoir trop
+embourgeoise cette fantaisie. Leur scenario n'est guere qu'un
+vaudeville, et un vaudeville d'une originalite douteuse. Cet
+ex-pharmacien qui se marie et que des farceurs poursuivent pendant son
+voyage de noces, pour l'empecher de consommer le mariage, n'apporte
+qu'une donnee bien connue. Encore ne chicanerait-on pas sur l'idee
+premiere, qui etait un point de depart de farce amusante; mais il
+aurait fallu, dans les developpements, dans les episodes, une invention
+cocasse, une drolerie poussee a l'extreme, qui aurait elargi le sujet,
+en le haussant a la satire enragee. Mon sentiment tout net est que le
+train de la piece est trop banal, trop froid, et que, des que les Hanlon
+paraissent, avec leur envolement de farceurs lyriques, ils y detonnent.
+
+Souvent, lorsqu'on sort d'une feerie, on regrette que toutes ces
+splendeurs soient depensees sur des scenarios si mediocres, on se dit
+qu'il faudrait un grand poete pour parler la langue de ce peuple de
+fees, de princesses et de rois. Eh bien! ma sensation a ete la meme
+devant le _Voyage en Suisse_. J'ai regrette qu'un observateur de
+genie, qu'un grand moraliste n'ait pas ecrit pour les Hanlon la piece
+profondement humaine, la satire violente et au rire terrible que ces
+artistes si profonds meriteraient d'interpreter. Leur puissance de
+rendu, leurs trouvailles d'analystes impitoyables, font eclater les
+plaisanteries faciles du vaudeville. Il leur faudrait, pour etre chez
+eux, du Moliere ou du Shakespeare. Alors seulement ils donneraient tout
+ce qu'ils sentent.
+
+J'insiste, parce que, malgre leur tres vif succes, on ne m'a pas paru
+les gouter a leur haut merite. Ils sont de beaucoup superieurs au
+canevas qu'on leur a fourni. Lorsqu'ils etaient livres a eux-memes, aux
+Folies Bergere, ils trouvaient des scenes d'une autre profondeur et
+qui vous faisaient passer a fleur de peau le petit frisson froid de la
+verite. En un mot, leur pantomime a un au dela troublant, cet au dela,
+de Moliere qui met de la peur dans le rire du public. Rien n'est plus
+formidable, a mon avis, que la gaiete des Hanlon, s'ebattant au
+milieu des membres casses, et des poitrines trouees, triomphant dans
+l'apotheose du vice et du crime, devant la morale ahurie. Au fond, c'est
+la negation de tout, c'est le neant humain.
+
+Je ne parlerai donc pas de le piece, qui est l'oeuvre de deux auteurs
+spirituels. Eux-memes se sont effaces. Mon seul but, en analysant les
+principales scenes des Hanlon, est de montrer de quelle observation
+cruelle, de quelle rage d'analyse, ces mimes de genie tirent le rire.
+Il leur fallait d'autant plus de souplesse que la situation, pour eux,
+reste la meme depuis le commencement jusqu'a la fin de la piece. Ils
+n'ont pas trouve la un drame avec ses peripeties: leur action se borne a
+etre des farceurs, qui interviennent toujours dans les memes conditions.
+Defaut grave du scenario, monotonie qu'ils ne sont parvenus a dissimuler
+que par des prodiges de nuances. Ils ont mis partout des dessous,
+lorsqu'il n'y en avait pas. Leurs merveilles d'execution ont sauve la
+pauvrete du theme.
+
+Voyez leur premiere entree en scene. Ils arrivent sur l'imperiale d'une
+vieille diligence qui, tout d'un coup, verse au fond du theatre. La
+degringolade est effroyable, au milieu des vitres cassees, des cris et
+des jurons. Pour sur, il y a des poitrines ouvertes, des tetes aplaties;
+et le public eclate d'un fou rire. Aimable public! et comme les Hanlon
+savent bien ce qu'il faut a notre gaiete! D'ailleurs, par un prodige
+d'adresse, ils se retrouvent tous devant la rampe, ranges en une ligne
+correcte, sur leur derriere. L'adresse, l'escamotage des consequences de
+l'accident, redouble ici la gaiete des spectateurs. Dans les accidents
+reels, on rit d'abord, puis on s'apitoie; les Hanlon ont parfaitement
+compris qu'il ne fallait pas laisser a l'apitoiement le temps de se
+produire. De la le gros effet comique.
+
+J'avoue, au second acte, n'aimer que mediocrement le truc du
+spleeping-car. Regle generale, toutes les fois qu'on fait du bruit a
+l'avance autour d'un truc qui doit passionner Paris, il est presque
+certain que le truc ratera. Le public arrive monte, croyant a une
+illusion absolue, et lorsqu'il voit les ficelles, comme dans le cas de
+ce spleeping-car, l'illusion ne se produit plus du tout, parce qu'on l'a
+rendu exigeant. La verite est que la manoeuvre du truc, dont on a
+tant parle, est beaucoup trop lente. L'explosion a lieu, le wagon
+s'entr'ouvre, les deux moities se relevent a droite et a gauche, tandis
+que les personnages, qui devraient etre lances en l'air, gagnent
+tranquillement des arbres, sur lesquels ils se perchent; le tout a grand
+renfort de cordages, comme dans les joujoux d'enfant. Je sais bien qu'on
+ne peut nous offrir un veritable accident. Mais, en cette matiere,
+toutes les fois que l'illusion est impossible, le truc doit etre
+abandonne. Les Hanlon ne trouvent donc dans cet acte qu'a exercer leur
+adresse et leur audace de gymnastes. C'est tres gros comme gaiete. Rien
+par dessous.
+
+Je prefere de beaucoup le troisieme acte. L'entree en scene est encore
+des plus etonnantes. Les Hanlon tombent du plafond, au beau milieu
+d'une table d'hote, a l'heure du dejeuner. Vous voyez l'effarement des
+voyageurs. Ici, il y a un de ces coups de folie qui traversent les
+pantomimes, ces coups de folie epidemiques dont on rit si fort, avec
+de sourdes inquietudes pour sa propre raison. Les Hanlon prennent
+les plats, les bouteilles, et se mettent a jongler avec une furie
+croissante, si endiablee, que peu a peu les convives, entraines,
+enrages, les imitent, de facon que la scene se termine dans une demence
+generale. N'est-ce pas le souffle qui passe parfois sur les foules
+et les detraque? L'humanite finit souvent par jongler ainsi avec les
+soupieres et les saladiers. On est pris par le fou rire, on ne sait si
+l'on ne se reveillera pas dans un cabanon de Bicetre. Ce sont la les
+gaietes des Hanlon.
+
+Et que dire de la scene du gendarme, qui vient ensuite? Un gendarme se
+presente pour arreter les coupables. Des lors, c'est le gendarme qui
+va etre bafoue. Il est l'autorite, on le bernera, on passera entre
+ses jambes pour le faire tomber, on lui causera des peurs atroces en
+s'elancant brusquement d'une malle, on l'enfermera dans cette malle,
+on le rendra si piteux, si ridicule, si betement comique, que la foule
+enthousiaste applaudira a chacune de ses mesaventures. C'est la scene
+qui a meme produit le plus d'effet. Personne n'a songe qu'on insultait
+notre armee. Pourtant, rien de plus revolutionnaire. Cela flatte le
+criminel qu'il y a au fond des plus honnetes d'entre nous. Cela nous
+gratte dans notre besoin de revanche contre l'autorite, dans notre
+admiration pour l'adresse, pour le coquin adroit qui triomphe de
+l'honnete homme trop lourd, que ses boites embarrassent.
+
+Je signalerai, dans le genre fin, la scene de l'ivresse, que le public a
+trouvee trop longue, parce que les delicatesses de cette analyse savante
+lui ont echappe. Elle est pourtant tout a fait superieure, comme
+observation et comme execution. Les grands comediens ne rendent pas
+d'une facon plus detaillee, et nous pouvons prendre la une lecon
+d'analyse, nous autres romanciers. Rien n'est plus juste ni plus complet
+que ces tatonnements de deux ivrognes engourdis par le vin, qui, voulant
+avoir de la lumiere, perdent successivement les allumettes, la bougie,
+le chandelier, sans jamais retrouver qu'un des objets a la fois. C'est
+toute une psychologie de l'ivresse.
+
+En somme, je le repete, le succes a ete tres vif. On a beaucoup applaudi
+les Hanlon. Je ne fais pas ici une etude complete de ces grands
+artistes, car il faudrait degager leur originalite, bien montrer ce
+qu'ils ont apporte de personnel, en dehors de leurs sauts de gymnastes
+et de leurs jeux de mimes. Ce qu'ils mettent dans tout, c'est une
+perfection d'execution incroyable. Leurs scenes sont reglees a la
+seconde. Ils passent comme des tourbillons, avec des claquements
+de soufflets qui semblent les tic-tac memes du mecanisme de leurs
+exercices. Ils ont la finesse et la force. C'est la ce qui les
+caracterise. Sous le masque enfarine de Pierrot, ils detaillent l'idee
+avec des jeux de physionomie d'un esprit delicieux; puis, brusquement,
+un coup du vent semble passer, et les voila lances dans une ferocite
+saxonne qui nous surprend un peu. Ils bondissent, ils s'assomment, ils
+sont a la fois aux quatre coins de la scene; et ce sont des bouteilles
+volees avec une habilete qui est la poesie du larcin, des gifles qui
+s'egarent, des innocents qu'on batonne et des coupables qui vident les
+verres des braves gens, une negation absolue de toute justice, une
+absolution du crime par l'adresse. Telle est leur originalite, un
+melange de cruaute et de gaiete, avec une fleur de fantaisie poetique.
+
+Je le dis encore, je ne sais rien de plus triste sous le rire. Cela
+rappelle les grandes caricatures anglaises. L'homme se debat et
+sanglote, dans les gambades et les grimaces de ces mimes. Je songeais
+avec quel cri de colere on accueillerait une oeuvre de nous, romanciers
+naturalistes, si nous poussions si loin l'analyse de la grimace humaine,
+la satire de l'homme aux prises avec ses passions. Imaginez un moment la
+scene du gendarme dans un de nos livres, admettez que nous trainions ce
+pauvre gendarme dans le ridicule, en mettant sous la charge une pareille
+negation de l'autorite: on nous traiterait de communard, on nous
+demanderait compte des otages. Certes, dans nos ferocites d'analyse,
+nous n'allons pas si loin que les Hanlon, et nous sommes deja fortement
+injuries. Cela vient de ce que la verite peut se montrer et qu'elle
+ne peut se dire. Puis, la caricature couvre tout. On lui permet le
+par-dessous et l'au dela. Et c'est tant mieux, puisqu'elle nous regale.
+Faisons tous des pantomimes.
+
+
+
+LE VAUDEVILLE
+
+Je ne me charge pas de raconter les _Dominos Roses_, la nouvelle
+piece en trois actes que MM. Delacour et Hennequin ont fait jouer au
+Vaudeville. C'est une de ces pieces compliquees, d'une ingeniosite
+d'ebenisterie sans pareille, un de ces petits meubles chinois, aux cents
+tiroirs se casant les uns dans les autres, qu'il faut replacer avec une
+exactitude scrupuleuse, si l'on veut ne rien casser.
+
+Les auteurs ont appele leur oeuvre comedie. Voila un bien grand mot pour
+une piece de cette facture. J'aurais prefere vaudeville. Une comedie ne
+va pas, selon moi, sans une etude plus ou moins poussee des caracteres,
+sans une peinture quelconque d'un milieu reel. Or, les auteurs ne sont
+en somme que d'aimables gens, bien decides a recreer le public, en
+faisant tourner devant lui le quadrille de leurs marionnettes. Leur art
+consiste a machiner leur joujou, de facon que les personnages obeissent
+a chaque tour de la manivelle et viennent occuper sur les planches
+l'endroit precis qui leur est assigne. C'est du theatre mecanique, des
+bonshommes, joliment campes, dont les pas sont regles comme par
+un maitre de ballets. Ils vont a gauche, ils vont a droite, ils
+s'entrecroisent, se melent et se degagent, pour le plus grand plaisir
+des yeux du public. Et, je le repete, cela demande des mains exercees.
+On parle souvent du metier au theatre. Eh bien! les _Dominos Roses_ sont
+un produit immediat du metier, sans aucune faute. De la memoire, de
+l'adresse, et rien de plus. Mais on voit que le metier n'est decidement
+pas a dedaigner, puisqu'il peut suffire au succes.
+
+On parlait du _Proces Veauradieux_, des memes auteurs, pendant la
+representation. Les deux pieces, en effet, ont beaucoup de ressemblance,
+sortent tout au moins du meme moule. Rien de plus naturel, d'ailleurs.
+MM. Delacour et Hennequin ont pense, avec raison, que les spectateurs
+applaudiraient plus volontiers ce qu'ils avaient deja applaudi. Les
+nouveautes troublent le public dans sa quietude, lui causent une
+secousse cerebrale desagreable. L'eternel quiproquo des maris qui
+embrassent les bonnes, en croyant embrasser leurs femmes, ne suffit-il
+pas a la gaiete d'une soiree? Rien de plus digestif que ce jeu du
+quiproquo. Il est a la portee de tout le monde, il souleve toujours le
+meme eclat de rire, comme ces calembours de province qui sont, pendant
+un quart de siecle, la joie d'un salon. Et l'on s'en va, la tete libre,
+sans fatigue intellectuelle, en se souvenant des petits jeux de societe
+de sa jeunesse.
+
+J'ai bien suivi les impressions du public, au courant des trois actes.
+D'abord, j'ai constate un peu de froideur. On voyait les auteurs venir
+avec leurs gros sabots, et l'on echangeait des regards comme pour se
+dire qu'on savait bien la suite. Meme, derriere moi, un monsieur tres
+ferre sans doute sur le repertoire de nos vaudevilles, citait les pieces
+ou la meme idee se trouvait deja; et il y en avait une longue liste, je
+vous assure. Mais l'intrigue se nouait, le charme operait peu a peu. Je
+m'imaginais apercevoir les auteurs derriere une coulisse, tendant leur
+piege avec la tranquillite d'hommes qui connaissent la bonne glu. Tous
+les vieux mots portaient. A mesure que les spectateurs se retrouvaient
+davantage en pays de connaissance, ils devenaient bons enfants,
+s'amusaient aux endroits ou ils s'amusent depuis leur age le plus
+tendre. Certes, ils etaient de plus en plus certains du denouement, tous
+vous auraient dit comment tourneraient les choses, il n'y avait pas dans
+leur emotion le moindre doute sur la felicite finale des personnages;
+mais cela les ravissait d'assister une fois de plus au devidage adroit
+de cet echeveau dramatique si bien embrouille.
+
+Les auteurs allaient-ils prendre le fil a gauche ou a droite? Et cette
+seule alternative suffisait a leur bonheur. Puis, il y avait encore le
+hasard des noeuds; innocentes catastrophes, aussi vite reparees que
+survenues, qui accidentaient la route parcourue tant de fois. Des le
+second acte, la salle ravie se croyait encore au _Proces Veauradieux_,
+et applaudissait a tout rompre. Grand succes.
+
+
+
+II
+
+Il s'agit dans _Bebe_, la piece de MM. de Najac et Hennequin, d'un de
+ces grands enfants que les meres gardent jusqu'au mariage, autour de
+leurs jupes, et auxquels elles ne peuvent jamais se decider a donner la
+clef des champs. Tel est le bebe, un bebe de vingt-deux ans, et qui a
+deja de la barbe au menton. Gaston est adore par sa mere, la baronne
+d'Aigreville, qui le cajole, le dodeline et lui parle encore en
+zezayant, comme s'il portait toujours des robes et un bourrelet.
+
+Quant au sujet philosophique,--il y a un sujet philosophique,--il repose
+sur cette idee qu'un jeune homme, avant de se marier et de faire un bon
+mari, doit parcourir trois periodes, la periode des femmes de chambre,
+celle des cocottes et celle des femmes mariees. C'est le cousin
+Kernanigous qui dit cela, et le cousin s'y connait, lui qui, chaque
+annee, quitte sa ferme modele de Bretagne pour venir faire ses farces a
+Paris.
+
+Naturellement, Gaston, que sa mere croit encore un ange de purete, a
+deja fait de nombreux accrocs a sa robe d'innocence. La baronne lui
+a meuble un entresol, dans la meme maison qu'elle, pour qu'il puisse
+etudier son droit tranquillement; mais Gaston, en compagnie de son
+ami Arthur, n'utilise guere son entresol que pour recevoir des dames.
+Ajoutez que le baron est une absolue ganache; ce digne homme passe sa
+vie a lire les journaux, chez lui et a son cercle, ce qui fatalement a
+influe d'une facon deplorable sur son intelligence. Il ne s'occupe de
+son fils que pour lui adresser la morale la plus drole du monde. Ainsi,
+lorsque les farces de Bebe se decouvrent, et que celui-ci s'excuse
+en rappelant a son pere les folies que lui-meme a du faire dans sa
+jeunesse, le baron repond gravement: "Monsieur, en ce temps-la, je
+n'etais pas encore votre pere." Le mot a fait beaucoup rire.
+
+Donc, Gaston parcourt les trois phases. La premiere est representee
+par la femme de chambre de sa mere, Toinette; la seconde, par une dame
+galante, Aurelie; et la troisieme par sa cousine, madame de Kernanigous
+elle-meme. Des trois, c'est Toinette que je prefere. Elle est adorable,
+cette enfant, qui s'ecrie, lorsque Gaston veut l'abandonner: "Ah!
+monsieur, vous n'aurez pas le coeur de quitter la femme de chambre de
+votre mere!" Elle adore son maitre, lui recoud ses boutons, pleure au
+denouement, quand on le marie. Les auteurs, en rendant la femme de
+chambre si aimable, auraient-ils eu des intentions democratiques?
+
+Tout le sujet est la, mais les auteurs connaissent trop leur metier
+pour ne pas avoir complique ce sujet a l'aide des quiproquos les plus
+inextricables. M. Hennequin persevere naturellement dans un genre
+qui lui a valu trois grands succes: les _Trois Chapeaux_, le _Proces
+Veauradieux_ et les _Dominos Roses_. Sa part de collaboration est
+certainement dans les singulieres complications de l'intrigue. Je
+renonce a raconter ces complications, mais je puis les indiquer. Aurelie
+la cocotte, est en meme temps la maitresse de Gaston et celle du cousin
+Kernanigous; elle est encore la femme legitime d'un repetiteur de
+droit, Petillon, dont je parlerai tout a l'heure. Alors, se produit la
+debandade obligee. C'est d'abord madame de Kernanigous qu'on prend pour
+Aurelie; puis, c'est Aurelie qu'on prend pour madame de Kernanigous;
+la brune et la blonde se melent, le public lui-meme finit par ne plus
+savoir au juste ce qu'il doit croire. A un moment, il y a jusqu'a quatre
+personnes cachees derriere des portes. Et l'on rit.
+
+On rit, parce que tous les personnages courent sur la scene. Cette
+debandade qui entre, sort, se cache, reparait, fait claquer les portes,
+etourdit les spectateurs et les charme. Cela, d'ailleurs, pourrait
+continuer eternellement. S'il n'y a pas de raison pour que cela
+commence, il y en a encore moins pour que cela finisse. Enfin, les
+auteurs veulent bien aboutir a un mariage entre Gaston et une niece de
+Kernanigous. L'honneur de la cousine est sauf. La baronne et le baron
+sont convaincus que leur fils n'est plus un bebe, et ils consentent a le
+traiter en homme.
+
+Ce genre de pieces a quiproquos est toujours d'un effet sur. Seulement,
+je trouve qu'il fatigue vite. Un acte suffirait. Au troisieme acte de
+_Bebe_, je commencais a etre ahuri. Rien d'enervant a la longue comme de
+voir tous les personnages se precipiter les uns derriere les autres; on
+voudrait qu'ils se tinssent enfin tranquilles, pour les entendre causer
+comme tout le monde. S'ils n'ont rien a dire, pourquoi ne se contentent
+ils pas de jouer une pantomime? cela serait aussi rejouissant. En somme,
+je le repete, le genre est gros et absolument inferieur. Le succes vient
+de ce que le public croit entrer de moitie dans la piece.
+
+Mais ce qui donne a _Bebe_ une certaine valeur, c'est une pointe
+litteraire, ou l'on sent la collaboration de M. de Najac. Il y a, dans
+les deux premiers actes, quelques scenes fort jolies, d'un comique
+tres fin. Ces scenes sont fournies par la baronne et par Petillon, le
+repetiteur de droit.
+
+La baronne a voulu donner un repetiteur a son fils, pour le hater dans
+ses examens. Il faut dire que Gaston est un veritable cancre. Or,
+Petillon a une facon de professer qui est un poeme de tolerance; il
+laisse ses eleves, Gaston et Arthur, causer de leurs maitresses et
+de leurs parties fines, entre deux commentaires du Code; il se mele
+lui-meme a la conversation, avec le rire sournois et gourmand d'un
+cuistre voluptueux qui n'est pas assez riche pour contenter ses
+passions. Une des scenes les plus droles est celle-ci: le baron surprend
+ces messieurs tapant sur le piano, dansant avec des dames; et Petillon
+sauve les garnements, en expliquant que sa methode consiste a apprendre
+le Code en musique. Il va jusqu'a chanter plusieurs articles. C'est la
+une bonne extravagance. La salle entiere a ete prise d'un fou rire.
+
+
+
+III
+
+MM. de Najac et Hennequin ont voulu donner au Gymnase un pendant a
+_Bebe_, et ils ont ecrit la _Petite Correspondance_.
+
+Je ne crois pas necessaire d'entrer dans une analyse de cette piece.
+Quel singulier genre! Prendre des bouts de fil, les emmeler, mais d'une
+facon adroite, de maniere qu'ils paraissent noues ensemble, en un
+paquet inextricable; puis, tirer un seul bout, celui qu'on a menage,
+et rembobiner le tout d'un trait, sans la moindre difficulte. La
+litterature est absente, on s'interesse a cela comme a un jeu de
+patience; et quand on s'en va, on eprouve un vide, une deception,
+avec cette pensee vague que ce n'etait pas la peine de se passionner,
+puisqu'on etait certain a l'avance que cela finirait comme cela avait
+commence. Au theatre, lorsqu'on n'emporte aucun fait nouveau, aucune
+observation a creuser, on garde contre la piece une sourde rancune, de
+meme qu'on s'en veut lorsqu'on a lu un livre vide ou qu'on s'est arrete
+a causer dix minutes avec un bavard imbecile, qui vous a noye d'un
+deluge de mots.
+
+Je songeais au succes de _Bebe_, en voyant la _Petite Correspondance_,
+et je me disais qu'en somme ce succes etait merite. A coup sur, ce qui a
+charme si longtemps le public, ce n'est pas l'imbroglio de la piece, ce
+sont deux ou trois scenes d'observation amusante qu'elle contenait. Et
+ce qui prouve qu'une serie de quiproquos ne suffit pas au succes, meme
+lorsqu'ils sont travailles par des mains experimentees, c'est que la
+_Petite Correspondance_ a ete accueillie froidement. Question de sujet,
+et surtout question de types et de situations, je le repete. Dans
+_Bebe_, on a trouve drole cette histoire de grand garcon degourdi, que
+sa mere traite toujours en enfant, lorsqu'il se lance dans toutes les
+fredaines, et qu'il a la femme de chambre pour maitresse. Bien que cela
+rappelat _Edgard et sa bonne_, l'aventure a paru piquante, prise sur
+le vrai, dans le courant de la vie quotidienne. Peut-etre le public ne
+fait-il pas ces reflexions-la; mais, a son insu, il subit les courants
+qui s'etablissent, il ne supporte plus que difficilement les inventions
+de pure fantaisie, et se plait davantage aux choses prises sur la
+realite.
+
+Je parlais des types. La fortune de _Bebe_ a ete faite par le repetiteur
+Petillon. Ce maitre, si tolerant pour ses eleves, le nez tourne a la
+friandise, et se regalant le premier des fredaines de la jeunesse, etait
+certes une caricature, mais une caricature sous laquelle on sentait la
+vie. Il vivait, ce cuistre sournoisement voluptueux, brule de tous les
+appetits, sous son cuir de pedant qui court le cachet. Et quelle bonne
+folie que la scene ou il sauve les deux chenapans auxquels il donne des
+repetitions de droit, en racontant a une vieille ganache de pere qu'il
+a mis le Code en couplets! Cela est extravagant; seulement, derriere
+l'extravagance, on sent l'observation, on se rappelle des pauvres
+diables de cet acabit qui gagnent leurs cachets, en baisant les bottes
+des petits gredins qu'ils sont charges d'instruire.
+
+Faut-il voir une lecon donnee aux auteurs dans l'accueil relativement
+froid fait par le public a la _Petite Correspondance_? Je n'ose
+l'affirmer. Et pourtant MM. de Najac et Hennequin, qui sont tres
+experimentes, ne peuvent manquer de faire le raisonnement suivant:
+"Pourquoi le grand succes de _Bebe_, et pourquoi la demi-chute de
+la _Petite Correspondance_? Evidemment, c'est que les imbroglios ne
+satisfont plus entierement le public, car jamais nous n'en avons noue
+un de plus entortille ni de plus heureusement denoue. Il est donc temps
+d'abandonner cette formule commode et de chercher des situations vraies
+et des types reels, comme dans _Bebe_. Notre interet l'exige: soyons
+vivants, si nous voulons toucher de beaux droits d'auteur."
+
+Ce raisonnement serait excellent, et je voudrais l'entendre faire par
+tous les auteurs; d'autant plus qu'il est logique et exact. Questionnez
+les plus habiles, ils vous diront que le gout du public tourne au
+naturalisme, d'une facon continue et de plus en plus accentuee. C'est le
+mouvement de l'epoque. Il s'accomplit de lui-meme, par la force meme des
+choses. Avant dix ans, l'evolution sera complete. Et vous verrez les
+dramaturges et les vaudevillistes, reputes pour leur habilete, se ruer
+alors vers la peinture des scenes reelles, car ils n'ont au fond qu'une
+doctrine: satisfaire le public en toutes sortes, lui donner ce qu'il
+demande, de maniere a battre monnaie le plus largement possible.
+
+
+
+IV
+
+Une circonstance m'a empeche d'assister a la premiere representation de
+_Niniche_, le vaudeville en trois actes que MM. Hennequin et Millaud ont
+fait jouer aux Varietes. Je n'ai pu voir que la quatrieme, et j'ai ete
+vraiment surpris de la gaiete debordante du public. Quel excellent
+public que ce public parisien! Comme il est bon enfant, comme il rit
+volontiers! La moindre plaisanterie, eut-elle trente annees d'age,
+le chatouille ainsi qu'au premier jour, lorsqu'elle est dite par la
+comedienne ou le comedien favori. On pretend que les artistes tremblent,
+lorsqu'ils paraissent a Paris pour la premiere fois. Ils ont bien
+tort. J'ai connu, en province, un theatre ou le public etait autrement
+exigeant et maussade. On y sifflait avec une brutalite revoltante.
+J'estime qu'il faut trois fois plus d'efforts pour derider un spectateur
+de province que pour faire rire aux eclats un spectateur de Paris.
+
+J'ai ete d'autant plus etonne de la gaiete de la salle, que l'on avait
+juge _Niniche_ tres severement devant moi, le lendemain de la premiere
+representation, C'etait un four, disait-on. Voila un four qui prenait
+tous les airs d'un grand succes. J'avais particulierement a cote de moi
+des dames, d'honnetes bourgeoises a coup sur, qui faisaient scandale,
+tant elles s'amusaient. Les moindres mots, d'ailleurs, soulevaient une
+tempete de joie, du parterre au cintre. Et cela ne cessait point, les
+trois actes ne se sont pas refroidis un instant. Je me doute bien que
+les interpretes sont pour beaucoup dans cette gaiete. D'autre part,
+peut-etre suis-je tombe sur une representation exceptionnelle, sur un
+soir ou toute la salle avait bien dine; il y a de ces rencontres, de ces
+jours d'electricite commune, que connaissent les artistes, et qu'ils
+constatent en disant: "La salle est tres chaude aujourd'hui." Mais le
+fait ne m'en a pas moins preoccupe vivement.
+
+Ai-je ri moi-meme? Mon Dieu, je crois que oui. J'avais beau me dire
+que tout cela etait tres bete, que la piece avait ete faite cent fois;
+j'avais beau trouver les actes vides, l'esprit grossier, le denouement
+prevu a l'avance: ce grand et bon rire de la salle me gagnait. En
+verite, les spectateurs sans malice s'amusaient trop pour qu'on ne
+s'egayat pas de leur propre gaiete. Au fond, j'etais tres triste. Si
+vraiment il suffit d'une si pauvre farce pour procurer une heureuse
+soiree aux braves bourgeois parisiens, nous avons tous tres grand tort
+de nous empetrer dans des questions litteraires. A quoi bon le talent,
+a quoi bon l'effort, si cela satisfait pleinement le public? Je declare
+que jamais je n'ai vu des gens mis dans un pareil etat de joie par les
+chefs-d'oeuvre de notre theatre. Devant un chef-d'oeuvre, le public se
+mefie toujours un peu; il a peur que le chef-d'oeuvre ne se moque de
+lui. Mais, devant une _Niniche_, il se roule, il est comme ces enfants
+qui rencontrent un trou d'eau sale et qui s'y vautrent avec delices, en
+se sentant chez eux.
+
+Oh! le rire, quelle bonne chose et quelle chose bete! Toute la sottise
+est la et tout l'esprit. Contestez les merites de _Niniche_, on vous
+repondra que le public s'amuse, et vous n'aurez rien a repondre, car les
+theatres ne sont faits en somme que pour amuser le public. En voyant
+cette salle rire a ventre deboutonne d'inepties dont on serait revolte,
+si on les lisait chez soi, on se sent ebranle dans ses convictions les
+plus cheres, on se demande si le talent n'est pas inutile, s'il y a a
+esperer qu'une oeuvre forte touche jamais autant les spectateurs dans
+leurs instincts secrets qu'une parade de foire. Le theatre serait donc
+cela? Les effluves d'une foule mise en tas, l'aveuglement du gaz, l'air
+surchauffe d'une salle trop etroite, l'odeur de poussiere, toutes
+les sollicitations et toutes les demi-hallucinations d'une journee
+d'activite terminee dans un fauteuil dont les bras vous etouffent et
+vous brulent, ce serait donc la cette atmosphere du theatre qui deforme
+tout et empeche le triomphe du vrai sur les planches?
+
+J'ai eu ainsi la sensation tres nette de l'inferiorite de la litterature
+dramatique. En verite, l'oeuvre ecrite est plus large, plus haute, plus
+degagee de la sottise des foules que l'oeuvre jouee. Au theatre, le
+succes est trop souvent independant de l'oeuvre. Une rencontre suffit,
+une interpretation heureuse, une plaisanterie qui est dans l'air, une
+betise tournee d'une certaine facon qui repond a la betise du moment. Si
+le rire ou les larmes prennent,--je ne fais pas de difference, car les
+larmes sont une autre forme de la bonhomie du public,--voila la piece
+lancee, il n'y a plus de raison pour qu'elle s'arrete. Depuis deux ans
+bientot, je querelle mes confreres pour leur prouver qu'ils font du
+theatre une chose trop sotte. Mon Dieu! est-ce qu'ils auraient raison,
+est-ce que ce serait reellement si sot que cela?
+
+Maintenant, il me faut juger _Niniche_. Grande affaire. J'avoue que je
+ne sais par quel bout commencer. Il y a, en critique dramatique, toute
+une ecole qui, dans un cas pareil, se tire d'embarras le plus galamment
+du monde. La recette consiste a ne pas parler de la piece, a enfiler de
+jolies phrases sur ceci et sur cela, jusqu'a ce que le feuilleton soit
+plein. Puis, on signe. Je crois que Theophile Gautier a ete l'inventeur
+de l'article a cote. Il maniait la langue avec l'aisance et l'adresse
+que l'on sait, il etait toujours sur de charmer son public. Aussi la
+piece ne l'inquietait-elle jamais. Il avait des formules toutes faites,
+il admirait tout, les petits vaudevilles et les grandes comedies,
+enveloppant le theatre entier dans son large dedain. Gautier a laisse
+des eleves.
+
+Le malheur est que je ne puis entendre la critique ainsi. J'aime bien a
+me rendre compte. J'estime que les choses ont des raisons d'etre. Mais
+ou mon anxiete commence, c'est lorsqu'il faut distinguer les nuances du
+mediocre. Ce serait une erreur de croire qu'il n'existe qu'un mediocre.
+Les genres au contraire en sont tres nombreux, les especes pullulent a
+l'infini. Je me souviens toujours de mon professeur de quatrieme, qui
+nous disait: "Je classe encore assez vite les dix premieres copies
+dans une composition; ce qui m'extenue, c'est de vouloir etre juste et
+d'assigner des places aux trente dernieres." Eh bien! ma situation est
+pareille a celle de ce professeur, je ne sais le plus souvent comment
+classer certaines pieces, de facon a satisfaire absolument ma
+conscience.
+
+Vouloir etre juste, c'est tout le role du critique. La passion de la
+justice est la seule excuse que l'on puisse donner a cette singuliere
+demangeaison qui nous prend de juger les oeuvres de nos confreres. Mon
+professeur avouait parfois que, desesperant d'etablir une difference
+appreciable du mauvais au pire dans les toutes dernieres copies, il les
+placait au petit bonheur, en tas. Voila ce qu'il faudrait eviter. Ou
+diable placer _Niniche_? car Niniche m'a fait rire, et elle a droit a
+une place. Est-ce que _Niniche_ vaut mieux que telle ou telle piece,
+dont les titres m'echappent? Grave question. Je creuserais cette etude
+pendant des journees sans pouvoir peut-etre trouver des arguments
+decisifs. Pourtant, je veux etre equitable. Les critiques qui font
+profession de toujours partager l'avis du public et qui trouvent bon ce
+qui l'amuse, croient en etre quittes avec _Niniche_, en la traitant de
+vaudeville amusant. C'est la un jugement trop commode. _Niniche_ est un
+symbole, la piece idiote qui a un succes comme jamais un chef-d'oeuvre
+n'en aura, et qui gratte la foule a la bonne cote, la cote joyeuse,
+selon le joli mot de nos peres. Les belles filles tombent en pamoison,
+lorsqu'on avance les mains vers leur taille. Pourquoi le public se
+pame-t-il, quand on lui joue _Niniche_? J'exige un commentaire.
+
+L'intrigue est la premiere venue. Un diplomate polonais, le comte
+Corniski a epouse la belle Niniche, une "hetaire" parisienne, sans avoir
+le moindre soupcon de sa vie passee. Il la ramene en France, ou il est
+charge d'une mission. Mais la comtesse est reconnue a Trouville par le
+jeune Anatole de Beau-persil. Elle apprend, grace a lui, qu'on va vendre
+ses meubles, et elle se desole, a la crainte d'un scandale, car elle a
+laisse dans une armoire des lettres compromettantes, que lui a adressees
+autrefois le prince Ladislas, le propre fils du roi de Pologne.
+Justement la mission du comte Corniski est de s'emparer de ces lettres.
+Des lors, commence une chasse, les lettres circulent, passent dans
+les mains du mari, qui finit par les rendre sans les avoir lues. J'ai
+neglige un baigneur de Trouville, le beau Gregoire, qui baigne ces dames
+par gout, et qui redevient le plus correct des gandins, lorsqu'il a
+quitte son costume. Il y a aussi une veuve Sillery, une vieille dame
+passionnee, sans compter deux pantalons, dont les roles sont tres
+developpes, et qui produisent un effet enorme: le premier, un pantalon
+bleu, poursuivi par un mari jaloux, passe de jambes en jambes; le
+second, un pantalon nankin, se dechire jusqu'a la ceinture, ce qui cause
+chez les dames une hilarite folle. Peut-etre bien que le succes de la
+piece est la.
+
+Decidement, je renonce a classer _Niniche_. Helas! je le crains, la
+justice n'est pas de ce monde. J'ai la vague sensation que _Niniche_ a
+sa place entre les _Dominos Ruses_ et _Madame l'Archiduc_; mais est-ce
+entre les deux, est-ce avant, est-ce apres? c'est ce que je n'ose
+affirmer. Il faudrait peser les oeuvres, consulter les nuances, se
+livrer a une etude de comparaison qui demanderait des delicatesses
+infinies. Et voila l'embarras ou se trouvent les critiques
+consciencieux, lorsqu'ils veulent tenir compte des fameux arrets
+du public. Le public rit, l'oeuvre en vaut sans doute la peine,
+examinons-la; et, lorsqu'on veut l'examiner, on ne sait par quel bout la
+prendre, on se donne un mal infini pour la classer, sans y parvenir. Un
+succes comme celui de _Niniche_ ne peut donner a un honnete homme qu'un
+desir, celui d'etre siffle. Cela soulagerait, vraiment.
+
+
+
+V
+
+Justement, l'autre soir, en ecoutant a l'Ambigu _Robert Macaire_, je
+songeais a la farce moderne, telle que des auteurs de talent et d'esprit
+pourraient l'ecrire. Comparez a nos plats vaudevilles, ce rire de la
+satire sociale qui sonnerait si vaillamment. Je sais bien qu'il faudrait
+accorder aux auteurs une grande liberte, leur ouvrir surtout le monde
+politique ou se joue la veritable comedie des temps modernes. Pour moi,
+la veine nouvelle est la, et pas ailleurs.
+
+_Robert Macaire_, que la personnalite de Frederic Lemaitre avait animee
+d'un large souffle, nous parait aujourd'hui, il faut bien le dire, d'une
+grande innocence. Les mots droles abondent, et il en est quelques-uns
+qui sont meme profonds. Mais ce qu'il y a encore de meilleur, ce sont
+les dessous que nous mettons nous-memes dans l'oeuvre. Rien n'est au
+fond plus terrible que cette figure de Robert Macaire, blaguant tout ce
+qu'on respecte, la vie humaine, la famille et la propriete, la force
+armee et la religion; seulement, elle se promene dans une telle farce,
+elle parle d'un style si plat et elle evite si soigneusement de
+conclure, que le public ne saurait la prendre au serieux, ce qui la
+sauve du mepris et de la colere. J'ai fait une fois de plus cette
+remarque: le mauvais style excuse tout; il est permis de mettre des
+monstruosites a la scene, pourvu qu'on les y mette sans talent. Imaginez
+la lutte epique de Robert Macaire contre les gendarmes ecrite par un
+veritable ecrivain, tiree des puerilites grossieres de la charge, et
+aussitot la censure intervient, et tout de suite le public se fache.
+
+Ainsi donc, ce qui nous plait, dans _Robert Macaire_, c'est ce que nous
+y mettons. Sous les calembours, sous les scenes de parade, sous le
+decousu du dialogue et l'enfantillage de l'intrigue, nous voulons voir
+une satire amere contre la societe exploitee par deux fripons, qui, non
+contents de la voler, la bafouent et la salissent. Nous poussons les
+situations jusqu'a leurs consequences logiques, nous elargissons le
+cadre. Souvent, il n'y a qu'un mot vraiment fort; mais ce mot nous
+suffit pour ajouter tout ce que les auteurs n'ont pas dit. Ce qui m'a
+frappe, c'est que peu de scenes sont faites; le talent a manque sans
+doute, les scenes ne sont qu'indiquees, et faiblement. Ainsi, je prends
+une scene faite, la scene d'amour romantique entre Robert Macaire et
+Eloa, cette scene qui parodie si drolement le lyrisme de 1830. Elle est
+remarquable et produit encore aujourd'hui un effet enorme, parce qu'elle
+reste dans une gamme d'esprit tres fin et de bonne observation. Prenez,
+au contraire, la plupart des autres scenes, toutes celles par exemple
+qui ont lieu entre Robert Macaire et les gendarmes; pas une ne satisfait
+pleinement, parce que pas une n'est realisee avec l'ampleur necessaire,
+avec la maitrise qui met de la realite sous les exagerations les plus
+folles. Tout cela ne tient pas, les faits ne font illusion a personne
+et les personnages sont des pantins. Des lors, la satire tombe dans le
+vaudeville.
+
+Il est vrai que le _Robert Macaire_ pense et ecrit, tel que je le reve,
+serait sans doute impossible sur la scene. Nous ne sommes pas habitues
+au rire cruel. Il ferait beau voir un coquin mettant fortement le monde
+en coupe reglee. La farce moderne ne m'en parait pas moins devoir etre
+dans cette peinture de la sottise des uns et de la coquinerie des
+autres, poussee a la grandeur bouffonne. Songez a un Robert Macaire
+actuel qui s'agiterait dans notre monde politique et qui monterait au
+pouvoir, en jouant de tous les ridicules et de toutes les ambitions de
+l'epoque. Le beau sujet, et quelle farce un homme de talent ecrirait la,
+s'il etait libre!
+
+
+
+LA FEERIE ET L'OPERETTE
+
+I
+
+De grands succes ont rendu l'exploitation de la feerie tres tentante
+pour les directeurs. On gagne deux ou trois cent mille francs avec une
+piece de ce genre, quand elle reussit. Il faut ajouter, comme les frais
+de mise en scene sont considerables, qu'un directeur est ruine du coup,
+s'il a deux feeries tuees sous lui. C'est un jeu a se trouver sur la
+paille ou a avoir voiture dans l'annee. Le pis est que, la question
+litteraire mise a part, une feerie qui aura deux cents representations
+ressemble absolument a une feerie qui en aura seulement vingt. Pour
+mettre la main sur la bonne, il faut avoir un flair particulier, il faut
+sentir de loin les pieces de cent sous, rien de plus. Le hasard remplace
+l'intelligence. Le decorateur et le costumier aident le hasard.
+
+La feerie, telle qu'elle est comprise aujourd'hui, n'est plus qu'un
+spectacle pour les yeux. Il y a quelques cinquante ans, lors de la vogue
+du _Pied de Mouton_ et des _Pilules du Diable_, une feerie ressemblait a
+un grand vaudeville mele de couplets, dans lequel les trucs jouaient la
+partie comique. Au lieu de palais ruisselant d'or et de pierreries, au
+lieu d'apotheoses balancant des femmes a demi nues dans des clartes de
+paradis, on voyait des hommes se changer en seringues gigantesques, des
+canards rotis s'envoler sous la fourchette d'un affame, des branches
+d'arbre donner des soufflets aux passants.
+
+Mais ce genre de plaisanteries s'est demode, l'ancienne feerie a semble
+vieillotte et trop naive. Alors, sans songer un instant a renouveler
+le genre par le dialogue, le merite litteraire du texte, on a, au
+contraire, diminue de plus en plus le dialogue, reduit la piece a etre
+uniquement un pretexte aux splendeurs de la mise en scene. Rien de plus
+banal qu'un sujet de feerie. Il existe un plan accepte par tous les
+auteurs: deux amoureux dont l'amour est contrarie, qui ont pour eux un
+bon genie et contre eux un mauvais genie, et qu'on marie quand meme au
+denoument, apres les voyages les plus extravagants dans tous les pays
+imaginables. Ces voyages, en somme, sont la grande affaire, car ils
+permettent au decorateur de nous promener au fond de forets enchantees,
+dans les grottes nacrees de la mer, a travers les royaumes inconnus et
+merveilleux des oiseaux, des poissons ou des reptiles. Quand les
+acteurs disent quelque chose, c'est uniquement pour donner le temps aux
+machinistes de poser un vaste decor, derriere la toile de fond.
+
+J'avoue, pourtant, n'avoir pas la force de me facher. S'il est bien
+entendu que toute pretention de litterature dramatique est absente, il
+y a la un veritable emerveillement. Les acteurs ne sont plus que des
+personnages muets et riches, perdus au milieu d'une prodigieuse vision.
+Au fond de sa salle, on peut se croire endormi, revant d'or et de
+lumiere; et meme les mots betes qu'on entend, malgre soi, par moments,
+sont comme les trous d'ombre obliges qui gatent les plus heureux
+sommeils. Les ballets sont charmants, car les danseuses n'ont rien a
+dire. Il y a toujours bien deux ou trois actrices jolies, montrant le
+plus possible de leur peau blanche. On a chaud, on digere, on regarde,
+sans avoir la peine de penser, berce par une musique aimable. Et, apres
+tout, quand on va se coucher, on a passe une agreable soiree.
+
+Certes, au theatre, il faut laisser un vaste cadre a l'adorable ecole
+buissonniere de l'imagination. La feerie est le cadre tout trouve de
+cette debauche exquise. Je veux dire quelle serait la feerie que je
+souhaite. Le plus grand de nos poetes lyriques en aurait ecrit les
+vers; le plus illustre de nos musiciens en composerait la musique. Je
+confierais les decors aux peintres qui font la gloire de notre ecole,
+et j'appellerais les premiers d'entre nos sculpteurs pour indiquer des
+groupes et veiller a la perfection de la plastique. Ce n'est pas tout,
+il faudrait, pour jouer ce chef-d'oeuvre, des femmes belles, des hommes
+forts, les acteurs celebres dans le drame et dans la comedie. Ainsi,
+l'art humain tout entier, la poesie, la musique, la peinture, la
+sculpture, le genie dramatique, et encore la beaute et la force, se
+joindraient, s'emploieraient a une unique merveille, a un spectacle qui
+prendrait la foule par tous les sens et lui donnerait le plaisir aigu
+d'une jouissance decuplee.
+
+Ah! qu'il serait temps de balayer les parades qui salissent les scenes
+de nos plus beaux theatres, de jeter au ruisseau les livrets stupides,
+dont l'esprit consiste dans des calembours rances et dans des coups de
+pied au derriere, les partitions vulgaires qui chantent toutes les memes
+turlututus de foire, les trucs vieillis, les decors trop somptueux qui
+ruissellent d'un or imbecile et bourgeois! On rendrait nos theatres aux
+grands poetes, aux grands musiciens, a toutes les imaginations larges.
+Dans notre enquete moderne, apres nos dissections de la journee, les
+feeries seraient, le soir, le reve eveille de toutes les grandeurs et de
+toutes les beautes humaines.
+
+
+
+II
+
+J'avoue donc ma tendresse pour la feerie. C'est, je le repete, le seul
+cadre ou j'admets, au theatre, le dedain du vrai. On est la en pleine
+convention, en pleine fantaisie, et le charme est d'y mentir, d'y
+echapper a toutes les realites de ce bas monde.
+
+Et quel joli domaine, cette contree du reve peuplee de genies
+bienfaisants et de fees mechantes! Les princesses et les bergers, les
+servantes et les rois y vivent dans une familiarite attendrie, s'aimant,
+s'epousant les uns les autres. Quand une montagne, un gouffre, un
+univers fait obstacle aux amours des heros, la montagne est engloutie,
+le gouffre se comble, l'univers s'envole en fumee, et les heros sont
+heureux. Il n'y a plus de peripeties sans issue, de denouements
+impossibles, car les talismans facilitent les combinaisons des fables
+les plus extravagantes. Jamais les auteurs ne se trouvent accules par la
+vraisemblance et la logique; ils peuvent aller dans tous les sens, aussi
+loin qu'ils veulent, certains de ne se heurter contre aucune muraille.
+Un coup de baguette, et la muraille s'entr'ouvre.
+
+On peut dire que la feerie est la formule par excellence du
+theatre conventionnel, tel qu'on l'entend en France depuis que les
+vaudevillistes et les dramaturges de la premiere moitie du siecle ont
+mis a la mode les pieces d'intrigue. En somme, ils posaient en principe
+l'invraisemblance, quitte a employer toute leur ingeniosite pour faire
+accepter ensuite, comme une image de la vie, ce qui n'en etait qu'une
+caricature. Ils se genaient dans le drame et dans la comedie, tandis
+qu'ils ne se genaient plus dans la feerie: la etait la seule difference.
+
+Je voudrais preciser cette idee. L'allure scenique d'une feerie est
+puerile, d'une naivete cherchee, allant carrement au merveilleux; et
+c'est par la que la piece enchante les petits et les grands enfants.
+Plus l'invraisemblance est grande, plus le ravissement est certain. On
+s'y arrete comme devant ces theatres de marionnettes, qui retiennent aux
+Champs-Elysees les reveurs qui passent. Il semble que ces personnages
+fantasques et cette action folle soient des symboles, derriere lesquels
+on entend l'humanite s'agiter avec des rires et des larmes. Les joujoux,
+je parle des joujoux a bon marche, les chevaux, les moutons, les
+poupees, toutes ces betes en carton, grossierement peinturlurees et si
+extraordinaires de formes, ont aussi cette invraisemblance lamentable ou
+grotesque qui ouvre l'au dela de la vie. En les regardant, on echappe a
+la terre, on entre dans le monde de l'impossible. J'adore ces joujoux
+comme j'adore les feeries.
+
+La comedie et le drame, au contraire, sont tenus a etre vraisemblables.
+Une necessite les attache aux paves des rues. Ils mentent, mais il faut
+qu'ils mentent avec des menagements infinis, sous peine de nous blesser.
+Le triomphe de nos auteurs a ete de deguiser le plus possible leurs
+mensonges, grace a toute une convention savamment reglee; de la, le code
+du theatre. Ils nous ont peu a peu habitues au personnel comique ou
+dramatique, qui n'est autre qu'un personnel de feerie, sans paillette,
+sans truc, efface et rapetisse. Pour moi, entre un roi de feerie et un
+prince des vaudevilles de Scribe, je ne fais qu'une difference: tous
+les deux sont mensongers, seulement le premier me ravit, tandis que le
+second m'irrite. Et il en est ainsi pour tous les personnages: ils ne
+sont pas plus humains dans un genre que dans l'autre; ils s'agitent
+egalement en pleine convention. Je ne parle pas de l'intrigue elle-meme;
+je trouve, pour ma part, bien plus raisonnables les combinaisons
+sceniques de _Rothomago_, par exemple, que celles d'une foule de pieces
+dites serieuses, dont il est inutile de citer les titres.
+
+J'en veux arriver a cette conclusion, que le charme de la feerie est
+pour moi dans la franchise de la convention, tandis que je suis, par
+contre, fache de l'hypocrisie de cette convention, dans la comedie et le
+drame. Vous voulez nous sortir de notre existence de chaque jour,
+vous avancez comme argument que le public va chercher au theatre des
+mensonges consolants, vous soutenez la these de l'ideal dans l'art, eh
+bien! donnez-nous des feeries. Cela est franc, au moins. Nous savons que
+nous allons rever tout eveilles. Et, d'ailleurs, une feerie n'est pas
+meme un mensonge, elle est un conte auquel personne ne peut se tromper.
+Rien de batard en elle, elle est toute fantaisie. L'auteur y confesse
+qu'il entend rester dans l'impossible.
+
+Passez a un drame ou a une comedie, et vous sentez immediatement la
+convention devenir blessante. L'auteur triche. Il marche, des lors,
+sur le terrain du reel; mais comme il ne veut pas accepter ce terrain
+loyalement, il se met a argumenter, il declare que le reel absolu n'est
+pas possible au theatre, et il invente des ficelles, il tronque les
+faits et les gens, il cuisine cet abominable melange du vrai et du faux
+qui devrait donner des nausees a toutes les personnes honnetes. Le
+malheur est donc que nos auteurs, en quittant les feeries, en gardent la
+formule, qu'ils transportent sans grands changements dans les etudes
+de la vie reelle; ils se contentent de remplacer les talismans par les
+papiers perdus et retrouves, les personnages qui ecoutent aux portes,
+les caracteres et les temperaments qui se dementent d'une minute a
+l'autre, grace a une simple tirade. Un coup de sifflet, et il y a un
+changement a vue dans le personnage comme dans le decor.
+
+Si reellement la verite etait impossible au theatre, si les critiques
+avaient raison d'admettre en principe qu'il faut mentir, je repeterais
+sans cesse: "Donnez-nous des feeries, et rien que des feeries!" La
+formule y est entiere, sans aucun jesuitisme. Voila le theatre ideal tel
+que je le comprends, faisant parler les betes, promenant les spectateurs
+dans les quatre elements, mettant en scene les heros du _Petit Poucet_
+et de la _Belle au bois dormant_. Si vous touchez la terre, j'exige
+aussitot de vous des personnages en chair et en os, qui accomplissent
+des actions raisonnables. Il faut choisir: ou la feerie ou la vie
+reelle.
+
+Je songeais a ces choses, en voyant l'autre soir _Rothomago_, que le
+Chatelet vient de reprendre avec un grand luxe de costumes et de decors.
+Certes, cette feerie, au point de vue litteraire, ne vaut guere mieux
+que les autres; mais elle est gaie et elle a le merite d'etre un bon
+pretexte aux splendeurs de la mise en scene.
+
+Rien de plus democratique, d'ordinaire, que le sujet de ces pieces.
+Ainsi, _Rothomago_ repose sur le double amour d'un jeune prince pour
+une bergere et d'une jeune princesse pour un paysan. Naturellement, le
+prince et la princesse qu'on veut marier ensemble finissent par epouser
+chacun l'objet de sa flamme. Et remarquez que prince et princesse
+sont adorables, qu'ils feraient un couple charmant. N'importe, ils ne
+s'aiment pas, la force des talismans les empeche de se voir sans doute,
+et leurs coeurs s'en vont malgre tout courir la pretentaine au village.
+Tout cela est fou, et c'est pourtant ce qu'il y a de plus raisonnable
+dans l'oeuvre, car je ne raconte pas les promenades dans les airs sur
+un dragon, ni les histoires de pirates qui viennent enlever les
+villageoises dans les bles.
+
+
+
+III
+
+J'ai vu, au theatre de la Gaiete: le _Chat botte_, une feerie de MM.
+Blum et Trefeu.
+
+Quels adorables contes que ces contes de Perrault! Ils ont une saveur de
+naivete exquise. On a fait plus ingenieux, plus litteraire; mais on n'a
+pas retrouve cet accent si fin de bonhomie et de malice. Cela nous vient
+directement de notre vieille France; je ne parle point des sujets,
+car des savants se sont amuses a les retrouver un peu dans toutes les
+mythologies; je parle du ton gaillard et franc, de la simplicite de
+la fable. Le conteur a dit tout carrement ce qu'il avait a dire, et
+l'humanite vit sous chaque ligne.
+
+Je sais bien que, de nos jours, on a trouve Perrault immoral. Nous
+avons, comme personne ne l'ignore, une moralite tres chatouilleuse. Ou
+nos peres riaient, nous rougissons. Le mot nous effraie surtout, car
+nous savons encore nous accommoder avec la chose. Nous mettons des
+feuilles de vigne aux antiques, et nos filles baissent le nez en
+passant, ce qui prouve qu'elles sont tres avancees pour leur age. Cela
+est d'une hypocrisie raffinee, dont la pointe ajoute un ragout aux
+plaisirs defendus. On ne sait plus regarder la vie en face, avec un
+franc et limpide regard.
+
+Donc, les contes de Perrault sont devenus immoraux; je veux dire qu'on
+en discute les conclusions au point de vue de la lecon morale. On
+voudrait que le bon Dieu, la Providence et le reste fussent dans
+l'affaire. Voici, par exemple, le _Chat botte_, ce merveilleux chat qui
+se met au service du marquis de Carabas et qui le marie a la plus belle
+des princesses, grace a l'agilite de ses pattes et a la fertilite de ses
+ruses. C'est un maitre trompeur; il ment avec un aplomb parfait, il dupe
+les petits et les grands. Son unique qualite est d'etre fidele a la
+fortune de son marquis. Imaginez un valet de l'ancienne comedie, un de
+ces coquins qui ont tous les tours dans leur sac et qui ne triomphent
+que par des inventions du diable.
+
+Voila notre morale indignee. Admirable sujet pour faire un sermon contre
+le mensonge! S'il y a une fortune mal acquise, c'est a coup sur celle du
+marquis de Carabas. Il se nourrit de vol, il epouse la fille d'un roi,
+par une serie de stratagemes qui, de nos jours, meneraient tout droit un
+gendre sur les bancs de la police correctionnelle. Et l'on ose mettre
+de pareilles histoires entre les mains des enfants? On veut donc qu'ils
+deviennent des escrocs? Ils ne sauraient prendre la que le gout des
+chemins tortueux. La conclusion du conte est, en somme, que pour reussir
+l'habilete vaut mieux que l'honnetete.
+
+O siecle pudique et moral, ou les bourgeois ont peur des oeuvres ecrites
+comme les femmes laides ont peur des miroirs! Au theatre, on exige que
+la vertu soit recompensee. Dans le roman, on veut deux nobles ames
+contre une ame basse, de meme que dans certaines confitures de fruits
+amers il faut deux livres de sucre contre une livre de fruits. Cela
+est tout nouveau, c'est une fievre d'hypocrisie a l'etat aigu. Et les
+symptomes sont nombreux, les choses les plus naturelles deviennent
+indecentes, lorsqu'on a une preoccupation continue de l'indecence. Rien
+de pareil dans la belle sante sanguine des siecles passes. Sans remonter
+a Rabelais, lisez La Fontaine et Moliere, tout le seizieme siecle et
+tout le dix-septieme, vous ne trouverez nulle part ce prurit de morale,
+qui semble etre la demangeaison de nos vices. On riait haut, on parlait
+de tout, meme devant les dames; personne ne croyait qu'il fut necessaire
+de surveiller a chaque heure sa propre honnetete et celle du voisin. On
+etait de braves gens, cela allait de soi. Pour le reste, on aimait la
+vie et on ne boudait pas contre ce qui vivait.
+
+Est-ce parce que les contes de Perrault sont juges d'une morale trop
+elastique que les auteurs du _Chat botte_ n'ont pas suivi ce conte a la
+lettre? Cela est possible. Pour que le conte fut exemplaire aujourd'hui,
+il faudrait y introduire un honnete pretendant a la main de la jeune
+princesse, un ingenieur, de moeurs parfaites et ayant conquis tous ses
+grades dans les concours et les examens; au denouement, ce serait lui
+qui, par son merite, deviendrait le gendre du roi, apres avoir confondu
+ce filou de Chat botte et son marquis d'occasion. Cela ferait pamer nos
+demoiselles. Je plaisante, et une colere me prend, a la pensee de
+ce "comme il faut" litteraire, qui aurait noye pour un siecle notre
+litterature, si des esprits entetes n'avaient resiste. Pauvre chat
+botte, qui aimera encore ta grace feline, ta sournoiserie pleine de
+sauts brusques, ton art de vivre, gros et gras, sur la paresse et sur la
+sottise humaines? Tu es la vie, et c'est pour cela, heureusement, que tu
+es eternel.
+
+
+
+IV
+
+Si la feerie doit trouver grace pour la largeur poetique qu'elle
+pourrait atteindre, l'operette est une ennemie publique qu'il faut
+etrangler derriere le trou du souffleur, comme une bete malfaisante.
+
+Elle est, a cette heure, la formule la plus populaire de la sottise
+francaise. Son succes est celui des refrains idiots qui couraient
+autrefois les rues et qui assourdissaient toutes les oreilles, sans
+qu'on put savoir d'ou ils venaient. Depuis qu'elle regne, ces refrains
+du passe ont disparu; elle les remplace, elle fournit des airs aux
+orgues de Barbarie, elle rend plus intolerables les pianos des femmes
+honnetes et des femmes deshonnetes. Son empire desastreux est devenu
+tel, que les gens de quelque gout devront finir par s'entendre et par
+conspirer, pour son extermination.
+
+L'operette a commence par etre un vaudeville avec couplets. Elle a pris
+ensuite l'importance d'un petit opera-bouffe. C'etait encore son enfance
+modeste; elle gaminait, elle se faisait tolerer en prenant peu de place.
+D'ailleurs, elle ne tirait pas a consequence, se permettant les farces
+les plus grosses, desarmant la critique par la folie de ses allures.
+Mais, peu a peu, elle a grandi, s'est etalee chaque jour davantage, de
+grenouille est devenue boeuf; et le pis est qu'elle s'est ainsi elargie,
+sans cesser d'etre une parade grossiere, d'un grotesque a outrance qui
+fait songer aux cabanons de Bicetre.
+
+D'un acte l'operette s'est enflee jusqu'a cinq actes. Le public, au lieu
+de s'en tenir a un eclat de rire d'une demi-heure, s'est habitue a ce
+spasme de demence bete qui dure toute une soiree. Des lors, en se voyant
+maitresse, elle a tout risque, menant les spectateurs dans son boudoir
+borgne, prenant d'un entrechat, sur les plus grandes scenes, la place du
+drame agonisant. Elle a danse son cancan, en montrant tout; elle a rendu
+celebres des actrices dont le seul talent consistait dans un jeu de
+gorge et de hanches. Tout le vice de Paris s'est vautre chez elle,
+et l'on peut nommer les femmes auxquelles une facon de souligner les
+couplets grivois a donne hotel et voiture.
+
+Cela ne suffisait point encore. L'operette a reve l'apotheose. M.
+Offenbach, pendant sa direction a la Gaite, a exhume ses anciennes
+operettes des Bouffes, entre autres son _Orphee aux enfers_, joue
+autrefois dans un decor etroit et avec une mise en scene relativement
+pauvre; il les a exhumees et transformees en pieces a spectacle,
+inventant des tableaux nouveaux, grandissant les decors, habillant ses
+acteurs d'etoffes superbes, donnant pour cadre a la betise du dialogue
+et aux mirlitonnades de la musique tout l'Olympe siegeant dans sa
+gloire. D'un bond, l'operette voulait monter a la largeur des grandes
+feeries lyriques. Elle ne saurait aller plus haut Son incongruite, ses
+rires niais, ses cabrioles obscenes, sa prose et ses vers ecrits pour
+des portiers en goguette, se sont etales un instant au milieu d'une
+splendeur de gala, comme une ordure tombee dans un rayonnement d'astre.
+
+Meme elle etait montee trop haut, car elle a failli se casser les reins.
+M. Offenbach n'est plus directeur, et il est a croire qu'aucun theatre
+ne risquera a l'avenir deux ou trois cent mille francs pour montrer une
+petite chanteuse, toute nue, sifflotant une chanson de pie polissonne,
+sous flamboiement de feux electriques. N'importe, l'operette a touche le
+ciel, la lecon est terrible et complete. Je ne veux pas detailler les
+mefaits de l'operette. En somme, je ne la hais pas en moraliste, je la
+hais en artiste indigne. Pour moi, son grand crime est de tenir trop de
+place, de detourner l'attention du public des oeuvres graves, d'etre un
+plaisir facile et abetissant, auquel la foule cede et dont elle sort le
+gout fausse.
+
+L'ancien vaudeville etait preferable. Il gardait au moins une platitude
+bonne enfant. D'autre part, si l'on entre dans le relatif du metier, il
+est certain qu'il etait moins rare de rencontrer un vaudeville bien fait
+qu'il ne l'est aujourd'hui de tomber sur une operette supportable. La
+cause en est simple. Les auteurs, quand ils avaient une idee drole, se
+contentaient de la traiter en un acte, et le plus souvent l'acte etait
+bon, l'interet se soutenait jusqu'au bout. Maintenant, il faut que la
+meme idee fournisse trois actes, quelquefois cinq. Alors, fatalement,
+les auteurs allongent les scenes, delayent le sujet, introduisent
+des episodes etrangers; et l'action se trouve ralentie. C'est ce qui
+explique pourquoi, generalement, le premier acte des operettes est
+amusant, le second plus pale, le dernier tout a fait vide. Quand meme,
+il faut tenir la soiree entiere, pour ne partager la recette avec
+personne. Et le mot ordinaire des coulisses est que la musique fait tout
+passer.
+
+M. Offenbach est le grand coupable. Sa musique vive, alerte, douee
+d'un charme veritable, a fait la fortune de l'operette. Sans lui, elle
+n'aurait jamais eu un si absolu triomphe. Il faut ajouter qu'il a ete
+singulierement seconde par MM. Meilhac et Halevy, dont les livrets
+resteront comme des modeles. Ils ont cree le genre, avec un
+grossissement force du grotesque, mais en gardant un esprit tres
+parisien et une finesse charmante dans les details. On peut dire de
+leurs operettes qu'elles sont d'amusantes caricatures, qui se haussent
+parfois jusqu'a la comedie. Quant a leurs imitateurs, que je ne veux
+pas nommer, ce sont eux qui ont traine l'operette a l'egout. Et quels
+etranges succes, faits d'on ne sait quoi, qui s'allument et qui brulent
+comme des trainees de poudre! On peut le definir: la rencontre de la
+mediocrite facile d'un auteur avec la mediocrite complaisante d'un
+public. Les mots qui entrent dans toutes les intelligences, les airs qui
+s'ajustent a toutes les voix, tels sont les elements dont se composent
+les engouements populaires.
+
+On nous fait esperer la mort prochaine de l'operette. C'est, en effet,
+une affaire de temps, selon les hasards de la mode. Helas! quand on en
+sera debarrasse, je crains qu'il ne pousse sur son fumier quelque autre
+champignon monstrueux, car il faut que la betise sorte quand meme, comme
+les boutons de la gale; mais je doute vraiment que nous puissions etre
+affliges d'une demangeaison plus desagreable.
+
+
+
+V
+
+Quelle maratre que la vogue! Comme elle devore en quelques annees
+ses enfants gates! Le cas de M. Offenbach est fait pour inspirer les
+reflexions les plus philosophiques.
+
+Songez donc! M. Offenbach a ete roi. Il n'y a pas dix ans, il regnait
+sur les theatres; les directeurs a genoux, lui offraient des primes
+sur des plats d'argent; la chronique, chaque malin, lui tressait
+des couronnes. On ne pouvait ouvrir un journal sans tomber sur des
+indiscretions relatives aux oeuvres qu'il preparait, a ce qu'il avait
+mange a son dejeuner et a ce qu'il mangerait le soir a son diner. Et
+j'avoue que cet engouement me semblait explicable, car M. Offenbach
+avait cree un genre; il menait avec ses flonflons toute la danse d'une
+epoque qui aimait a danser. Il a ete et il restera une date dans
+l'histoire de notre societe.
+
+Il y a dix ans! et, bon Dieu! comme les temps sont changes! Il faut
+se souvenir que ce fut lui qui conduisit le cancan de l'Exposition
+universelle de 1867. Dans tous les theatres, on jouait de sa musique.
+Les princes et les rois venaient en partie fine a son bastringue. Plus
+d'une Altesse, que ses turlututus grisaient, fit cascader la vertu de
+ses chanteuses. Son archet donnait le branle a ce monde galant, qui
+l'appelait "maitre". Maitre n'etait pas assez, il passait au rang de
+dieu. Comme le Savoyard qui fait sauter du pied ses pantins enfiles dans
+un bout de corde, il a du avoir de belles jouissances d'amour-propre,
+lui qui faisait sauter, nez contre nez, ventre contre ventre, des
+princes et des filles.
+
+Et voila qu'aujourd'hui le dieu est par terre. Nous avons encore une
+Exposition universelle; mais d'autres amuseurs ont pris le pave. Toute
+une poussee nouvelle de maitres aimables se sont empares des theatres,
+si bien que l'ancetre, le dieu de la sauterie, a du rester dans sa
+niche, solitaire, revant amerement a l'ingratitude humaine. A la
+Renaissance, le _Petit Duc_; aux Folies-Dramatiques, les _Cloches de
+Corneville_; aux Varietes, _Niniche_; aux Bouffes, cloture; et c'est
+certainement cette cloture qui a ete le coup le plus rude pour M.
+Offenbach. Les Bouffes fermant pendant une Exposition universelle, les
+Bouffes qui ont ete le berceau de M. Offenbach! n'est-ce pas l'aveu
+brutal que son repertoire, si considerable, n'attire plus le public et
+ne fait plus d'argent?
+
+La chute est si douloureuse que certains journaux ont eu pitie. Dans ces
+deux derniers mois, j'ai lu a plusieurs reprises des notes desolees.
+On s'etonnait avec indignation que M. Offenbach fut ainsi jete de cote
+comme une chemise sale. On rappelait les services qu'il a rendus a la
+joie publique, on conjurait les directeurs de reprendre au moins une de
+ses pieces, a titre de consolation. Les directeurs faisaient la sourde
+oreille. Enfin, il s'en est trouve un, M. Weinschenck, qui a bien
+voulu se devouer. Il vient de remonter a la Gaite _Orphee aux Enfers_.
+J'ignore si l'affaire est bonne; mais M. Weinschenck aura tout au moins
+fait une bonne action. Le principe des turlututus est sauve, il ne sera
+pas dit qu'il y aura eu une Exposition universelle sans la musique de M.
+Offenbach.
+
+Certes, je n'aime point a frapper les gens a terre. J'avoue meme que je
+suis pris d'attendrissement et d'interet pour M. Offenbach, maintenant
+que la vogue l'abandonne. Autrefois, il m'irritait; les succes menteurs
+m'ont toujours mis hors de moi. Voila donc la justice qui arrive pour
+lui, et c'est une terrible chose pour un artiste que cette justice,
+lorsqu'il est encore vivant et qu'il assiste a sa decheance. Le public
+est un enfant gate qui brise ses jouets, quand ils ont cesse de
+l'amuser. On est devenu vieux, on a fait le reve d'une longue gloire,
+aveugle sur sa propre valeur par les fumees de l'encens le plus
+grossier, et un jour tout croule, la gloire est un tas de boue, on se
+voit enterre avant d'etre mort. Je ne connais pas de vieillesse plus
+abominable.
+
+Puisque je suis tourne a la morale, je tirerai une conclusion de cette
+aventure. Le succes est meprisable, j'entends ce succes de vogue qui met
+les refrains d'un homme dans la bouche de tout un peuple. Etre seul,
+travailler seul, il n'y a pas de meilleure hygiene pour un producteur.
+On cree alors des oeuvres voulues, des oeuvres ou l'on se met tout
+entier; dans les premiers temps, ces oeuvres peuvent avoir une saveur
+amere pour le public, mais il s'y fait, il finit par les gouter.
+Alors, c'est une admiration solide, une tendresse qui grandit a chaque
+generation. Il arrive que les oeuvres, si applaudies dans l'eclat
+fragile de leur nouveaute, ne durent que quelques printemps, tandis
+que les oeuvres rudes, dedaignees a leur apparition, ont pour elles
+l'immortalite. Je crois inutile de donner des exemples.
+
+Je dirai aux jeunes gens, a ceux qui debutent, de tolerer avec patience
+les succes voles dont l'injustice les ecrase. Que de garcons, sentant
+en eux le grondement d'une personnalite, restent des heures, pales et
+decourages, en face du triomphe de quelque auteur mediocre! Ils se
+sentent superieurs, et ils ne peuvent arriver a la publicite, toutes
+les voies etant bouchees par l'engouement du public. Eh bien! qu'ils
+travaillent et qu'ils attendent! Il faut travailler, travailler
+beaucoup, tout est la; quant au succes, il vient toujours trop vite, car
+il est un mauvais conseiller, un lit dore ou l'on cede aux lachetes.
+
+Jamais on ne se porte mieux intellectuellement que lorsqu'on lutte. On
+se surveille, on se tient ferme, on demande a son talent le plus grand
+effort possible, sachant que personne n'aura pour vous une complaisance.
+C'est dans ces periodes de combat, quand on vous nie et qu'on veut
+affirmer son existence, c'est alors qu'on produit les oeuvres les plus
+fortes et plus intenses. Si la vogue vient, c'est un grand danger; elle
+amollit et ote l'aprete de la touche.
+
+Il n'y a donc pas, pour un artiste, une plus belle vie que vingt
+ou trente annees de lutte, se terminant par un triomphe, quand la
+vieillesse est venue. On a conquis le public peu a peu, on s'en va dans
+sa gloire, certain de la solidite du monument que l'on laisse. Autour
+de soi, on a vu tomber les reputations de carton, les succes officiels.
+C'est une grande consolation que de se dire, dans toutes les miseres,
+que la vogue est passagere et qu'en somme, quelles que soient les
+legeretes et les injustices du public, une heure vient ou seules les
+grandes oeuvres restent debout. Malheur a ceux qui reussissent trop,
+telle est la morale du cas de M. Offenbach!
+
+
+
+LES REPRISES
+
+I
+
+
+C'est avec une profonde stupeur que j'ai ecoute _Chatterton_, le drame
+en trois actes d'Alfred de Vigny, dont la Comedie-Francaise a eu
+l'etrange idee de tenter une reprise. La piece date de 1835, et les
+quarante-deux annees qui nous separent de la premiere representation
+semblent la reculer au fond des ages.
+
+Dans quel singulier etat psychologique etait donc la generation d'alors,
+pour applaudir une pareille oeuvre? Nous ne comprenons plus, nous
+restons beants devant ce poeme des ames incomprises et du suicide
+final. Chatterton, on ne sait trop pourquoi, traque par ses creanciers
+peut-etre, mais cedant aussi a la passion de la solitude, s'est refugie
+chez un riche manufacturier, John Bell, qui lui loue une chambre. Ce
+John Bel, un brutal, tyrannise sa femme, l'honnete et resignee Ketty. Et
+toute la situation dramatique se trouve dans l'amour discret et pur
+du poete et de la jeune femme, amour dont l'aveu ne leur echappe qu'a
+l'heure supreme, lorsque Chatterton, ecrase par la societe, voulant se
+reposer dans la mort, vient d'avaler un flacon d'opium.
+
+Pour comprendre cette etonnante figure de Chatterton, il faut avant tout
+reconstruire l'idee parfaite du poete, telle que la generation de 1830
+l'imaginait. Le poete etait un pontife et la poesie un sacerdoce. Il
+officiait au-dessus de l'humanite, qui avait le devoir de l'adorer a
+genoux. C'etait un messie traversant les foules, avec une etoile au
+front, remplissant une fonction sacree, dont tout l'or de la terre
+n'aurait pu le payer. Ajoutez que le poete devait etre un personnage,
+fatal, un fils de Rene, de Manfred et de tous les grands melancoliques,
+portant un orage dans sa tete pale, expiant la passion humaine par une
+blessure toujours ouverte a son flanc. Il etait beau et providentiel, il
+montait son calvaire au milieu des huees, pur comme un ange et sombre
+comme un bandit. Un cabotin sublime, en un mot.
+
+L'ideal du genre a ete le Chatterton, d'Alfred de Vigny. Quand on voudra
+connaitre la caricature superbe du poete de 1830, il faudra etudier ce
+personnage navrant et comique. Il n'est pas un des panaches du temps que
+Chatterton ne se plante sur la tete. Il les a tous, il semble avoir fait
+la gageure d'epuiser le ridicule et l'odieux. Il chante la solitude, il
+maudit la societe, il traine a dix-huit ans un coeur las et desabuse, il
+a des bottes molles, il se tord les bras a l'idee de faire des vers pour
+les vendre, il passe la nuit a gesticuler et a embrasser le portrait de
+son pere en cheveux blancs, il se tue enfin par monomanie, uniquement
+pour attraper la societe. Chatterton est un polisson, voila mon avis
+tout net.
+
+Qu'on fasse des bonshommes en carton, et qu'ils soient droles, passe
+encore! cela ne tire pas a consequence. Mais qu'on vienne troubler et
+empoisonner les volontes jeunes avec ce fantoche funebre, avec ce pantin
+aussi faux que dangereux, voila ce qui souleve en moi toute ma virilite!
+Le poete est un travailleur comme un autre. Dans le combat de la vie,
+s'il triomphe, tant mieux! s'il tombe, c'est sa faute! La societe ne
+doit pas plus d'aide et de pitie au poete qu'elle n'en doit au boulanger
+et au forgeron. Il n'y a pas de pontife, il n'y a que des hommes, et
+l'energie fait aussi bien partie du talent que le don des vers. Le genie
+est toujours fort.
+
+Comment! on vient nous parler de mort, au seuil de ce siecle! Nous
+revivons, nous entrons dans un age d'activite colossale, nous sommes
+tous pris d'un besoin furieux d'action, et il y a la un pleurard, un
+polisson qui se tue et qui tue par la meme la femme dont il a trouble
+la cervelle. Mais c'est un double meurtre, c'est une lachete et une
+infamie! Que dirait-on d'un soldat qui, en face de l'ennemi, se
+dechargerait son fusil dans la tete? La nouvelle generation litteraire
+n'a qu'a pousser dedaigneusement du pied le cadavre de Chatterton, pour
+passer et aller a l'avenir.
+
+D'ailleurs, c'etait la une pose, pas davantage. La vanite etait grande,
+en 1830; et, naturellement, les poetes se taillaient eux-memes le role
+qu'il leur plaisait de jouer. La mode etait au degout de la vie, au
+mepris de l'argent, aux invectives contre la societe; mais, en somme,
+les poetes--et je parle des plus grands--faisaient tres bon menage
+avec tout cela. Malgre leur desesperance et leur amour de la mort, ces
+messieurs ont presque tous vecu tres vieux; en outre, leur mepris de
+l'argent n'est pas alle jusqu'a leur faire refuser, les sommes enormes
+qu'ils ont gagnees, et ils se sont tres bien accommodes de la societe,
+qui les a combles d'honneurs et d'argent. Tous blagueurs!
+
+J'ai entendu defendre Chatterton d'une facon bien hypocrite. Oui sans
+doute, dit-on, le personnage est demode, mais quel temps regrettable il
+rappelle! En ce temps-la, on croyait a l'ame, on etait plein d'elan, on
+aspirait en haut, on elargissait l'horizon de la foi et de la poesie.
+Quelle plaisanterie enorme! La verite est que le mouvement de 1830 a ete
+superbe comme mise en scene. Si l'on gratte les personnages factices, on
+reste stupefait en arrivant aux hommes vrais. Ils ne valaient pas plus
+que nous, soyez-en surs; meme beaucoup valaient moins. Il y a eu bien
+de la vilenie derriere cette pompe Qu'on ne nous force pas a des
+comparaisons, car nous repondrions avec severite. Nous autres, nous
+croyons a la verite, nous sommes pleins de courage et de force, nous
+aspirons a la science, nous elargissons l'enquete humaine, sur laquelle
+seront basees les lois de demain. Eux autres, ils nient le present, que
+nous affirmons. De quel cote sont la virilite et l'espoir? Et qu'on
+attende: aux oeuvres, on mesurera les ouvriers!
+
+Certes, le romantisme est bien mort. Je n'en veux pour preuve
+que l'attitude stupefiee des spectateurs, l'autre soir, a la
+Comedie-Francaise. Pendant les deux premiers actes surtout, on se
+regardait, on se tatait. Chatterton faisait l'effet d'un habitant de la
+lune tombe parmi nous. Que voulait donc ce monsieur, qui se desesperait,
+sans qu'on sut pourquoi, et qui se fachait de tirer de son travail un
+gain legitime? Le quaker paraissait tout aussi surprenant. Etrange, ce
+quaker qui lache, sans crier gare, des maximes a se faire immediatement
+sauter la cervelle! Pourquoi diable se promene-t-il la dedans! Quant a,
+John Bell, le tyran, le mari implacable, il est certainement le seul
+personnage sympathique de la piece. Au moins celui-la travaille, et il
+apparait comme un sage au milieu de tous les fous qui l'entourent.
+
+On s'extasie beaucoup sur la figure de Ketty Bell. C'est une des
+creations les plus pures, dit-on, qui soient dans notre theatre. Je le
+veux bien. Mais ce personnage est un personnage negatif; j'entends que
+la purete, la resignation, la tendresse discrete de Ketty sont obtenues
+par un effacement continu. Jusqu'au dernier acte, elle n'a pas une scene
+en relief. C'est une declamation a vide sans arret. Elle n'agit pas,
+elle se raidit dans une attitude. Le personnage, dans ces conditions,
+devient une simple silhouette et ne demandait pas un grand effort de
+talent.
+
+Le drame, d'ailleurs, est la negation du theatre, tel qu'on l'entend
+aujourd'hui. Il ne contient pas une seule situation. C'est une elegie en
+quatre tableaux. Les deux premiers actes sont completement vides. On a,
+dans la salle, l'impression de la nudite de l'oeuvre, maintenant
+qu'elle n'est plus echauffee par les phrases demodees qui passionnaient
+autrefois. Le premier tableau du troisieme acte, long monologue de
+Chatterton dans sa mansarde, est peut-etre ce qui a le plus vieilli.
+Rien d'incroyable comme ce poete, declamant au lieu de travailler, et
+declamant les choses les plus inacceptables du monde. Enfin, le
+tableau du denouement est le seul qui reste dramatique. Un garcon qui
+s'empoisonne, une femme qui meurt de la mort de l'homme qu'elle aime,
+cela remuera toujours une salle.
+
+L'avouerai-je? ma preoccupation, ma seule et grande preoccupation,
+pendant la soiree, a ete le fameux escalier. Et je suis sorti avec
+la conviction que cet escalier est le personnage important du drame.
+Remarquez quel en est le succes. Au premier acte, quand Chatterton
+apparait en haut de l'escalier et qu'il le descend, son entree fait
+beaucoup plus d'effet que s'il poussait simplement une porte sur la
+scene. Au second acte, quand les enfants de Ketty Bell montent des
+fruits au pauvre poete, c'est une joie dans la salle de voir les petites
+jambes des deux adorables gamins se hisser sur chaque marche; encore
+l'escalier. Enfin, au quatrieme acte, le role de l'escalier devient tout
+a fait decisif. C'est au pied de l'escalier que l'aveu de Chatterton
+et de Ketty a lieu, et c'est par dessus la rampe qu'ils echangent un
+baiser. L'agonie de Chatterton empoisonne est d'autant plus effrayante
+qu'il gravit l'escalier, en se trainant. Ensuite Ketty monte presque sur
+les genoux, elle entr'ouvre la porte du jeune homme, le voit mourir, et
+se renverse en arriere, glissant le long de la rampe, venant tourner et
+s'abattre a l'avant-scene. L'escalier, toujours l'escalier.
+
+Admettez un instant que l'escalier n'existe pas, faites jouer tout cela
+a plat, et demandez-vous ce que deviendra l'effet. L'effet diminuera de
+moitie, la piece perdra le peu de vie qui lui reste. Voyez-vous Ketty
+Bell ouvrant une porte au fond et reculant? Ce serait fort maigre. Voila
+donc l'accessoire eleve au role de personnage principal. Et je pensais
+au cerisier vrai qui porte de vraies cerises, dans l'_Ami Fritz_.
+L'a-t-on assez foudroye, ce cerisier! La Comedie-Francaise s'etait
+deshonoree en le plantant sur ses planches. La profanation etait dans
+le temple. Mais il me semble, a moi, que la profanation y etait depuis
+quarante-deux ans, car l'escalier sort tout a fait de la tradition.
+
+Je dirai meme que cet escalier n'est pas excusable, au point de vue des
+theories theatrales. Il n'est necessite par rien dans la piece, il n'est
+la que pour le pittoresque. Pas une phrase du drame ne parle de lui,
+aucune indication de l'auteur ne le rappelle. Au contraire, dans l'_Ami
+Fritz_, le cerisier a son role marque; il donne un episode charmant.
+On raconte que l'escalier est une invention, une trouvaille de madame
+Dorval. Cette grande artiste, qui avait certainement le sens dramatique
+tres developpe, avait du tres bien sentir la pauvrete scenique de
+_Chatterton_; elle ne savait comment dramatiser cette elegie monotone.
+Alors, sans doute, elle eut une inspiration, elle imagina l'escalier; et
+j'ajoute qu'un esprit rompu aux effets sceniques pouvait seul inventer
+un accessoire dont le succes a ete si prodigieux. A mon point de vue,
+c'est l'escalier qui joue le role le plus reel et le plus vivant dans le
+drame.
+
+Certes, le drame est tres purement ecrit. Mais cela ne me desarme pas.
+Cette langue correcte est aussi factice que les personnages. On n'y sent
+pas un instant la vibration d'un sentiment vrai. Il y a deux ou trois
+cris qui sont beaux; le reste n'est que de la rhetorique, et de la
+rhetorique dangereuse et ennuyeuse. Le public a formidablement baille.
+
+Je remercie cependant la Comedie-Francaise d'avoir remonte _Chatterton_.
+J'estime qu'on rend un grand service a noire generation litteraire, en
+lui montrant le vide des succes romantiques d'autrefois. Que tous
+les drames vieillis de 1840 defilent tour a tour, et que les jeunes
+ecrivains sachent de quels mensonges ils sont faits. Voila les guenilles
+d'il y a quarante ans, tachez de ne plus recommencer un pareil carnaval,
+et n'ayez qu'une passion, la verite. Celle-la ne vous menagera aucun
+mecompte; on ne rira, on ne baillera jamais devant elle, parce qu'elle
+est toujours la verite, celle qui existe.
+
+
+
+II
+
+Le theatre de la Porte-Saint-Martin, auquel appartient la propriete du
+repertoire de Casimir Delavigne, parait user de cette propriete avec la
+plus grande prudence. Il attend l'ete, les lourdes chaleurs, qui vident
+toutes les salles, pour hasarder un drame en vers, bien convaincu que
+les recettes sont compromises a l'avance et que la prose elle-meme
+devient d'une digestion impossible. Casimir Delavigne est simplement la
+pour boucher un trou, entre une piece a spectacle, comme le _Tour
+du monde en 80 jours_, et un melodrame populaire, comme les _Deux
+orphelines_.
+
+Et telle est, au bout de trente ans, la gloire d'un poete acclame, d'un
+academicien, d'une personnalite litteraire, considerable en son temps,
+qui a contrebalance autrefois les succes de Victor Hugo! Il y a la
+matiere a de sages reflexions. On se demande ou l'on jouera dans trente
+ans les pieces applaudies cette annee sur nos grandes scenes, signees de
+noms retentissants, declarees de purs chefs-d'oeuvre par la bourgeoisie
+qui tient a suivre la mode. Evidemment, on les jouera l'ete, sur des
+planches encanaillees par les feeries et les pieces militaires; et les
+banquettes elles-memes bailleront.
+
+J'estime qu'on est bien severe pour Casimir Delavigne. Autour de moi,
+pendant la representation de _Louis XI_, j'ai entendu des ricanements,
+des plaisanteries, toute une "blague" premeditee. Vraiment, des
+critiques, qui ont discute serieusement et sans se facher les
+_Danicheff_ et l'_Etrangere_, des ecrivains qui trouvent du genie a
+M. Dumas fils et qui lui accordent en outre de l'esprit, sont
+singulierement mal venus de traiter avec cette legerete une oeuvre de
+grand merite, dont certaines parties sont fort belles en somme. Il n'y a
+pas aujourd'hui un seul de nos auteurs dramatiques qui pourrait composer
+un acte aussi large que le quatrieme acte de _Louis XI_.
+
+Certes, la tragedie classique est morte, le drame romantique est
+mort. Qu'ils reposent en paix, ce n'est pas moi qui demanderai leur
+resurrection! Casimir Delavigne a, dans notre histoire litteraire, une
+situation d'autant plus facheuse, qu'il a voulu rester en equilibre
+entre les deux formules, demeurer le petit-neveu de Racine et devenir
+le filleul de Shakespeare. Le genie ne s'accommode jamais de ces
+arrangements; il est extreme et entier. Tout concilier, croire qu'on
+atteindra la perfection en prenant a chaque ecole ses meilleurs
+preceptes, conduit droit au simple talent, et meme au tres petit talent.
+Un temperament d'ecrivain original ne choisit pas; il cree, il marche
+a l'intensite la plus grande possible des notes personnelles qu'il
+apporte. Mais si Casimir Delavigne nous apparait aujourd'hui ce qu'il
+est reellement, un arrangeur habile, un esprit souple et intelligent, il
+n'en est pas moins d'une etude interessante et il n'en reste pas moins
+tres superieur aux arrangeurs de notre epoque.
+
+Et voyez l'aventure, ce qui fait sourire maintenant dans ses oeuvres, ce
+sont justement la rhetorique classique et la rhetorique romantique, tout
+le clinquant litteraire des modes d'autrefois. Les vers, par moment,
+sont abominablement plats, alourdis de periphrases, d'une banalite de
+mauvaise prose; la est l'apport classique. Quant a l'apport romantique,
+il est aussi facheux, il consiste dans la stupefiante facon de presenter
+l'histoire et dans l'etalage grotesque des guenilles du moyen age. Rien
+ne me parait comique comme les romantiques impenitents d'aujourd'hui,
+qui ricanent a une reprise de _Louis XI_. Eh! bonnes gens, ce sont
+justement les panaches et les mensonges en pourpoint abricot de 1830,
+qui ont vieilli et qui gatent l'oeuvre a cette heure!
+
+Je ne parle pas des anachronismes qui font de _Louis XI_ le plus
+singulier cours d'histoire qu'on puisse imaginer; il est entendu
+que l'anachronisme est une licence necessaire, sans laquelle toute
+composition dramatique se trouverait entravee. Mais je parle de la
+grande verite humaine, de la verite des caracteres. Le Louis XI de
+Casimir Delavigne, assassin, fou, lugubre, est une figure ridicule, si
+on le, compare au veritable Louis XI, que la critique historique moderne
+a su enfin degager des brouillards sanglants de la legende. Il est vu a
+la maniere romantique, une maniere noire, avec des clairs de lune par
+derriere, eclairant des gibets, avec des donjons et des tourelles, des
+ferrailles et des poignards, tout un tra la la de grand opera. La verite
+se trouve a chaque scene sacrifiee a l'effet, les personnages ne sont
+plus que des pantins qui montent sur des echasses pour paraitre des
+colosses. C'est ainsi que Casimir Delavigne a transforme en un heros
+de ballade le grand roi si energique et si habile qui travailla un des
+premiers a la France actuelle.
+
+Nous sommes ici dans la question grave, dans le mouvement fatal de
+science qui doit peu a peu influer sur notre theatre et le renouveler.
+Pendant que le romantisme combattait pour la liberte des lettres
+et substituait facheusement une rhetorique a une rhetorique, il ne
+s'apercevait pas que, parallelement a lui, les sciences critiques
+marchaient et devaient un jour le depasser et le vaincre, comme-il
+venait de vaincre l'esprit classique. Il a conquis la liberte de
+tout ecrire, rien de moins, rien de plus; il a ete une insurrection
+necessaire. On peut indiquer ainsi les trois phases: regne classique,
+epuisement de la langue, immobilite des formules, mort lente des
+lettres; regne romantique, revolution dans les mots, declaration des
+droits illimites de l'ecrivain, bataille des opinions et fondation
+d'une nouvelle Eglise; regne naturaliste, plus d'Eglise d'aucune sorte,
+creation d'une methode, enquete universelle a la seule clarte de la
+verite.
+
+Ce qui rend aujourd'hui certaines oeuvres romantiques presque comiques,
+ce qui fait que la jeune generation les trouve si vieilles et ne peut
+les lire sans un sourire, c'est que la critique a marche, que l'histoire
+vraie commence a se degager des documents, que nous nous sommes mis a
+etudier l'homme et a en connaitre les ressorts. Interrogez les jeunes
+gens de vingt-cinq ans, demandez-leur ce qu'ils pensent des plus grands
+poetes romantiques, ils vous repondront que la lecture leur en est
+devenue impossible et qu'ils sont obliges de se rejeter sur Stendhal et
+Balzac; car ce qu'ils cherchent, avant tout, c'est la science exacte
+de l'homme. Cela est un symptome decisif. Evidemment, pour tout esprit
+juste, le mouvement naturaliste s'accentue, le besoin de methode s'est
+propage des sciences a la litterature; on ne peut plus mentir, sous
+peine de n'etre pas ecoute.
+
+J'insiste, on ne doit pas chercher ailleurs les causes de la mort du
+drame. L'esprit moderne, faconne a la verite, ne tolere plus au theatre,
+meme a son insu, les contes a dormir debout qui amusaient nos peres.
+Certes, le drame historique peut renaitre, mais il faudra qu'il soit
+vrai, qu'il ressuscite l'histoire et ne la mette pas en complainte pour
+les petits et les grands enfants. Des qu'un auteur dramatique se degage
+des draperies de convention et pousse un cri de verite humaine,
+un fremissement passionne la salle. Le trait restera eternel, on
+l'applaudira toujours, en dehors des modes litteraires.
+
+La representation de _Louis XI_ a la Porte-Saint-Martin a ete
+caracteristique. Rien n'est long et penible comme les trois premiers
+actes. Casimir Delavigne les a employes a peindre un Louis XI
+legendaire, une figure sombre dans laquelle la cruaute domine, malgre
+les touches familieres et comiques. Je ne parle pas de la fable
+romanesque, de ce Nemours dont le pere a ete assassine sur l'ordre de
+Louis XI, et qui revient a la cour comme ambassadeur de Charles le
+Temeraire, avec des pensees de vengeance. Cette fable, compliquee des
+tendresses de Nemours et de Marie de Comines, n'a d'autre interet que
+de menager une belle scene au quatrieme acte. Les personnages entrent,
+disent ce qu'ils ont a dire, puis s'en vont. On ne peut guere detacher
+que la scene ou Louis XI vient assister aux danses des paysans et la
+scene dans laquelle Nemours, accomplissant sa mission, jette aux pieds
+du roi son gant, que le dauphin releve.
+
+Mais, je l'ai dit, le quatrieme acte garde encore aujourd'hui une belle
+largeur. Louis XI se trainant aux genoux de Francois de Paule, le
+suppliant de prolonger son existence par un miracle, puis confessant ses
+crimes; et ensuite Nemours apparaissant un poignard a la maintenant le
+roi grelottant de peur, lui laissant la vie comme vengeance: ce sont la
+des situations superbes et profondes qui ont de l'au dela. Meme les vers
+prennent plus de concision et de force, s'elevent, sinon a la poesie, du
+moins a la correction et a la nettete. Il faut citer encore la mort de
+Louis XI, au cinquieme acte, l'episode emprunte a Shakespeare du roi
+agonisant qui voit le dauphin, la couronne sur la tete, jouer deja son
+role royal.
+
+
+
+
+III
+
+Je parlerai de deux reprises, celles de la _Tour de Nesle_ et du
+_Chandelier_, qui me paraissent soulever d'interessantes reflexions, au
+point de vue de la philosophie theatrale.
+
+L'Ambigu, eprouve par une longue suite de desastres, a eu l'excellente
+idee de rouvrir ses portes en jouant la _Tour de Nesle_, dont le succes
+est toujours certain. La fortune de ce drame est d'etre une piece
+typique, contenant la formule la plus complete d'une forme dramatique
+particuliere. En litterature, aussi bien au theatre que dans le roman,
+l'oeuvre qui reste est l'oeuvre intense que l'ecrivain a pousse le
+plus loin possible dans un sens donne. Elle demeure un patron, la
+manifestation absolue d'un certain art a une certaine epoque.
+
+Que l'on songe au melodrame de 1830, et aussitot l'idee de la _Tour
+de Nesle_ vient a l'esprit. Elle est encore a cette heure le modele
+indiscute d'une forme dramatique qui s'est imposee pendant de longues
+annees; et meme aujourd'hui que cette forme est usee, la piece conserve
+presque toute sa puissance sur la foule. Telle est, je le repete, la
+fortune des oeuvres typiques.
+
+La formule que represente la _Tour de Nesle_ est une des plus
+caracteristiques dans notre histoire litteraire. On pourrait dire
+qu'elle exprime le romantisme intransigeant et radical. Je ne connais
+pas de reaction plus violente contre notre theatre classique, immobilise
+dans l'analyse des sentiments et des passions. Le theatre de Victor Hugo
+laisse encore des coins aux developpements analytiques des personnages.
+Mais le theatre de MM. Dumas et Gaillardet coupe carrement toutes
+ces choses inutiles et s'en tient d'une facon stricte aux faits, a
+l'intrigue nouee de la facon la plus puissante, sans avoir le moindre
+egard a la vraisemblance et aux documents humains.
+
+En somme, cette formule peut se reduire a ceci: poser en principe que
+seul le mouvement existe; faire ensuite des personnages de simples
+pieces d'echec, impersonnelles et taillees sur un patron convenu, dont
+l'auteur usera a son gre; combiner alors l'armee de ces personnages de
+bois de facon a tirer de la bataille le plus grand effet possible; et
+aller carrement a cette besogne, ne pas faire la petite bouche devant
+les mensonges monstrueux, agir seulement en vue du resultat final, qui
+est d'etourdir le public par une serie de coups de theatre, sans lui
+laisser le temps de protester.
+
+On connait le resultat. Il est reellement foudroyant. Le public suit
+la terrible partie avec une emotion qui augmente a chaque tableau. Ce
+spectacle tout physique le prend aux nerfs et au sang, le secoue comme
+sous les decharges successives d'une machine electrique. Une fois engage
+dans l'engrenage de cet art purement mecanique, s'il a livre le bout du
+doigt au prologue, il faut qu'il laisse le corps entier au dernier
+acte. La langue etrange que parlent les personnages, les situations
+stupefiantes de faussete et de drolerie, rien n'importe plus. On
+assiste a la piece, comme on lit un de ces romans-feuilletons dont les
+peripeties vous empoignent et vous brisent, a ce point qu'on ne peut
+s'en arracher, meme lorsqu'on en sent toute l'imbecillite.
+
+Mais qu'arrive-t-il quand on a termine la lecture d'une telle oeuvre? On
+jette le roman, degoute et furieux contre soi-meme. Quoi! on a pu perdre
+son temps dans cette fievre de curiosite malsaine! On s'essuie la face
+comme un joueur qui s'echappe d'un tripot. Et, au theatre, la sensation
+est la meme. Interrogez le public qui sort, par exemple, d'une
+representation de la _Tour de Nesle_. Sans doute, la soiree a ete
+remplie, et tout ce monde s'est passionne. Mais, au fond de chacun, il y
+a un grand vide, de la lassitude et de la repugnance. Les plus grossiers
+sentent un malaise, comme apres une partie de cartes trop prolongee.
+Rien n'a parle a l'intelligence, aucun document nouveau n'a ete fourni
+sur la nature et sur l'humanite.
+
+J'ai appele cet art un art mecanique. Je ne saurais le definir plus
+exactement. Tout y est ramene a la confection d'une machine, dont les
+pieces s'emboitent d'une facon mathematique. Le chef-d'oeuvre du genre
+sera le drame ou les personnages, reduits a l'etat de rouages, n'auront
+plus en eux aucune humanite et garderont le seul mouvement qui
+conviendra a la poussee de l'ensemble. Ils ne parleront plus, ils
+lanceront uniquement le mot necessaire. Ils seront la, non pour vivre,
+mais pour resumer des situations. On les aplatira, on les allongera, on
+fera d'eux du zinc ou de la chair a pate, selon les besoins. Et les gens
+du metier s'extasient. Quelle facture! quelle entente du theatre! quel
+genie!
+
+Vraiment, il faudrait s'entendre. Cet enthousiasme pour un art tres
+inferieur en somme me parait malsain. Certes, je ne songe pas a nier la
+puissance toute physique du melodrame romantique. Mais vouloir faire de
+cette formule la formule de notre theatre national, dire d'une facon
+absolue: "Le theatre est la," c'est pousser un peu loin l'amour de la
+mecanique dramatique. Non, certes, le theatre n'est pas la: il est ou
+sont Eschyle, Shakespeare, Corneille et Moliere, dans les larges et
+vivantes peintures de l'humanite. On ne veut pas comprendre que nous
+pataugeons aujourd'hui dans la boue des intrigues compliquees. Notre
+theatre se relevera le jour ou l'analyse reprendra sa large place, ou
+le personnage, au lieu d'etre ecrase et de disparaitre sous les faits,
+dominera l'action et la menera.
+
+Quel critique dramatique oserait dire a un debutant: "Lisez la _Tour du
+Nesle_", lorsqu'il peut lui dire: "Lisez _Tartufe_, lisez _Hamlet_." Ce
+qui m'irrite, c'est cette passion du succes brutal et immediat, c'est
+cette odieuse cuisine qui cache jusqu'a la vue des chefs-d'oeuvre. On
+fait du theatre une simple affaire de poncifs, lorsque les litteratures
+des peuples sont la pour temoigner qu'il n'y a pas d'absolu dans l'art
+dramatique et que le talent peut tout y inventer. Chaque fois qu'on
+voudra vous enfermer dans un code en declarant: "Ceci est du theatre,
+ceci n'est pas du theatre," repondez carrement: "Le theatre n'existe
+pas, il y a des theatres, et je cherche le mien."
+
+Mais je trouve surtout, dans la _Tour de Nesle_, de bien curieuses
+remarques a faire au sujet de la moralite de la piece. Vous savez quel
+role on fait jouer aujourd'hui a la moralite. Il faut qu'un drame soit
+moral, sans quoi il est foudroye par les critiques vertueux. Or, il y a,
+dans la _Tour de Nesle_, le plus incroyable entassement d'infamies qu'on
+puisse rever. Cela atteint presque a l'horreur des tragedies grecques.
+Je ne parle pas de ce passe-temps que prend une reine de France, a noyer
+tous les matins ses amants d'une nuit. Simple peccadille, lorsque l'on
+songe que la reine en question a fait assassiner son pere et s'oublie
+dans les bras de ses fils. Eh bien! toutes ces abominations sont
+parfaitement tolerees par le public. C'est a peine si les critiques
+reactionnaires osent reclamer, pour le principe.
+
+Habilete supreme du genie, disent les enthousiastes. Il fallait MM.
+Dumas et Gaillardet pour deguiser ainsi l'ordure. Vraiment! J'imagine,
+moi, que le bois dont ils ont fabrique leurs bonshommes, les a
+singulierement servis en cette affaire. Comment voulez-vous qu'on se
+fache contre des pantins? Il est trop visible que ce ne sont pas la
+des etres vivants, mais de purs mannequins allant et venant au gre des
+combinaisons sceniques. Le mouvement n'est pas la vie. Puis, toute cette
+histoire reste dans la legende. Au fond, il s'agit d'un conte pareil a
+celui du _Petit Poucet_, et personne ne s'est jamais avise de trouver
+l'ogre immoral. Marguerite de Bourgogne, se vautrant dans le meurtre et
+la debauche, fait simplement son metier de monstre en carton. Elle peut
+epouvanter une minute l'imagination des spectateurs; mais, des qu'elle
+est rentree dans la coulisse, elle n'est plus, elle n'a meme pas la
+realite d'une fiction logiquement deduite.
+
+Voila ce qui explique pourquoi les horreurs des drames romantiques ne
+blessent personne: c'est qu'on ne sent pas l'humanite engagee dans
+l'affaire, tellement les coquins et les coquines y sont hors de toute
+realite. Si MM. Dumas et Gaillardet avaient mis debout une Marguerite de
+Bourgogne en chair et en os, au lieu de cette etrange reine de France
+qui court si drolement le guilledou, vous entendriez les protestations
+indignees de la salle. J'ose meme dire que plus ils ont charge cette
+figure de crimes, et plus ils l'ont rendue acceptable. Au dela d'une
+certaine limite, lorsqu'il entre dans la fable, le mal est un plaisir
+dont la foule se regale. Mettez une bourgeoise qui trompe son mari un
+peu crument, le public se fachera, parce qu'il sentira que cela est
+vrai.
+
+Un hasard a voulu que la Comedie-Francaise eut repris le _Chandelier_,
+juste une semaine avant la reprise de la _Tour de Nesle_. Eh bien!
+l'adorable comedie d'Alfred de Musset a ete froidement ecoulee. Cela
+est un fait, et la critique, pour l'expliquer, a du s'en prendre a la
+nouvelle distribution. On a trouve Clavaroche insupportable de brutalite
+et de fatuite soldatesques. Fortunio a paru sournois et vicieux. Quant
+a Jacqueline, elle est surement une gredine de la pire espece; elle se
+donne sans amour, elle se prete a un jeu cruel et finit par changer
+d'amant comme on change de chemise. Quels personnages! quelles moeurs!
+
+Ah! vraiment, c'est a faire saigner le coeur des honnetes ecrivains, ce
+public froid et scandalise, qui affecte de ne pas comprendre! Quoi de
+plus profondement humain que cette histoire, dont on trouverait les
+elements dans notre vieille et franche litterature! Une femme qui trompe
+son mari, qui abrite ses amours derriere la tendresse tremblante d'un
+petit clerc, et qui est vaincue a la fin par tant de jeunesse, de
+devouement et de desespoir: n'est-ce pas le drame de la passion
+elle-meme, avec une fraicheur de printemps exquise? Musset n'a jamais
+ete plus railleur ni plus tendre; il a touche la le fond des coeurs. Son
+oeuvre a le frisson de la vie, le charme d'une analyse de poete. Chaque
+scene ouvre un monde. On ne sort pas du theatre l'ame et la tete vides,
+car on emporte un coin d'humanite avec soi, sur lequel on peut rever
+indefiniment.
+
+Mais je n'ai point a louer le _Chandelier_. Je desire seulement poser
+cote a cote Marguerite de Bourgogne et Jacqueline. Aupres de la reine
+parricide et incestueuse, mettez la bourgeoise qui trompe simplement son
+mari, et demandez-vous pourquoi la seconde revolte une salle, tandis que
+la premiere fait le regal du public. C'est que Jacqueline n'est pas en
+carton, c'est qu'elle est la femme tout entiere. On la sent vivre dans
+ses froides coquetteries, dans la facon dont elle joue de son mari,
+surtout dans cet eclat de passion qui l'anime et la transfigure au
+denouement. Elle vit: des lors, elle est indecente. Voila ce que je
+voulais demontrer.
+
+Que la _Tour de Nesle_ reste dans notre musee dramatique, comme
+l'expression curieuse de l'art d'une epoque, je l'accorde volontiers.
+Mais que l'on dise aux jeunes auteurs: "Faites-nous des _Tour de
+Nesle_," c'est ce que je me permets de trouver tres facheux. Certes, il
+n'est pas un ecrivain qui ne prefererait avoir fait le _Chandelier_.
+Cette comedie peut manquer completement de mecanique dramatique, elle
+n'en a pas moins l'eternelle jeunesse; elle vivra toujours, aussi
+fraiche, lorsque la _Tour de Nesle_ sera, depuis longtemps, mangee par
+la poussiere des cartons. A quoi sert donc la fameuse mecanique, que
+l'on pretend si faussement indispensable, puisqu'elle ne peut pas faire
+vivre une piece et qu'une piece peut vivre sans elle? Le theatre est
+libre.
+
+
+
+IV
+
+On tolere toujours une reprise; si certaines scenes ont vieilli, si l'on
+est blesse par de monstrueuses invraisemblances, si l'on s'ennuie, on en
+est quitte pour dire: "Dame! la piece date de trente ans, il faut tenir
+compte des epoques et accepter les modes du temps passe." On en arrive,
+en faisant ainsi la part des engouements d'autrefois, a supporter des
+choses qu'on refuserait violemment aujourd'hui. Pour une piece nouvelle,
+on se montre impitoyable; elle interesse ou elle n'interesse pas;
+personne ne lui fait credit, et l'indifference se produit tout de suite
+autour d'elle, si elle ne passionne pas le public.
+
+Voila pourquoi le theatre de la Porte-Saint-Martin, dont les traditions
+sont d'exploiter le drame historique, se trouve reduit a vivre de
+reprises. Les quelques drames historiques qu'il a essaye de donner ont
+echoue. Les auteurs eux-memes me paraissent pris de peur; ils sentent
+que le gout du public n'est plus la, ils n'ont aucune envie de perdre
+leur temps et de risquer encore une chute. Alors, pour ne pas mentir a
+son enseigne, pour vivre d'ailleurs et boucher des trous qu'il ne sait
+comment combler, le theatre est bien force de fouiller les vieux cartons
+et de tirer quelques recettes des grands succes d'autrefois. Les
+chefs-d'oeuvre du genre reparaissent ainsi periodiquement. On n'a pas
+invente une formule neuve de drame, on vivote comme on peut avec les
+vieux habits et les vieux galons du repertoire romantique. Telle est
+la situation exacte, et je crois que personne ne peut me dementir.
+Seulement, on ne semble pas s'apercevoir d'une chose, c'est qu'on acheve
+de tuer le genre historique, tel que Dumas et ses collaborateurs l'ont
+cree, en faisant de la sorte servir leurs drames a boucher des trous.
+Ces drames passent a l'etat d'oeuvres classiques, d'oeuvres mortes,
+puisqu'elles restent des types dont on ne peut plus tirer des copies.
+Les reprises, d'ailleurs, ne sauraient etre eternelles. Apres les
+_Trois Mousquetaires_, la _Reine Margot_; apres la _Reine Margot_, le
+_Chevalier de Maison-Rouge_. Je consens a ce que toute la serie y passe,
+mais ensuite on ne recommencera sans doute pas. Il faut que notre
+generation produise. Quand on aura use toutes les anciennes pieces,
+quand on aura compris que le cadre en est demode et que decidement le
+public n'en veut plus, l'heure arrivera enfin ou tout le monde sentira
+la necessite d'une nouvelle forme de drame. C'est cette heure-la qui ne
+saurait tarder a sonner, selon moi.
+
+Je ne dis pas autre chose depuis longtemps. J'estime que la defense
+d'une idee juste suffit a la bonne volonte d'un homme. On me prete je
+ne sais quelles theories revolutionnaires en art, qui, en tous cas,
+seraient des theories purement personnelles. Depuis que je vais
+assidument dans les theatres, je constate qu'il y regne un grand
+malaise, que les directeurs, les auteurs, le public lui-meme sont
+inquiets et ne savent ce qu'ils veulent; je me persuade de plus en plus
+que, les anciennes formules ayant fait leur temps, il serait bon de
+trouver un nouveau drame au plus vite. C'est ce que je repete chaque
+jour, rien deplus. Maintenant, personnellement, je vois l'avenir dans
+l'ecole naturaliste; selon moi, pour de nombreuses raisons, le mouvement
+scientifique du siecle doit fatalement gagner les planches. Mais c'est
+la une opinion particuliere que je defends a mes risques et perils. Le
+theatre reclame une evolution litteraire, voila une verite indiscutable.
+Maintenant, que cette evolution se produise dans n'importe quel sens, si
+elle se produit puissamment, elle me passionnera.
+
+La _Reine Margot_, que le theatre de la Porte Saint-Martin vient
+de reprendre, ne me fera pas regretter, je l'avoue, le genre dit
+historique. Le sens de ces grandes machines me manque decidement.
+Certes, je suis tres sensible a l'ampleur du cadre, je trouve excellente
+cette coupure du drame en douze ou treize tableaux; cela permet de
+multiplier les decors, de promener l'action partout, de donner de la vie
+et de la mobilite a l'oeuvre. Mais quel etrange emploi d'un cadre aussi
+vaste! Il semble que les auteurs n'aient profite de l'elargissement du
+cadre que pour y elargir des mensonges. Un grand opera serre a coup sur
+la verite de plus pres.
+
+Que voulez-vous? l'illusion ne se produit pas pour moi, et des lors je
+ne puis gouter aucun plaisir. Il m'est impossible d'empecher ma raison
+de fonctionner. Dans les endroits les plus pathetiques, ce sont des
+reflexions, des revoltes du bon sens, qui me gatent absolument les
+meilleures scenes. Pourquoi tel personnage fait-il cela? pourquoi tel
+autre dit-il ceci? c'est ridicule, c'est pueril, et le reste. Je passe
+les soirees, dans mon fauteuil, a couver de grosses coleres, lorsque
+naturellement je ne demanderais pas mieux que de m'amuser en digne
+bourgeois. Une scene vraie arrive-t-elle, je suis pris tout entier, et
+je sens bien que la salle est prise comme moi. La verite est donc la
+grande force au theatre, la seule force qui impose l'illusion complete,
+qui donne a l'art dramatique l'intensite, du reel. Et je ne demande pas
+autre chose, je demande a ce qu'on me prenne tout entier, sans laisser
+a ma raison le loisir de critiquer en moi mon emotion, a mesure qu'elle
+voudrait naitre. Toute la theorie du theatre est la.
+
+La _Reine Margot_ est d'un art absolument inferieur. J'y vois une
+exhibition, un carnaval historique, pas davantage; cela pourrait tres
+bien se jouer dans une baraque de foire, si la baraque avait les
+dimensions convenables. Mais, ceci pose, il est evident que l'oeuvre
+a ete fabriquee par des mains habiles, qu'elle contient meme quelques
+scenes puissantes, ou l'on reconnait la griffe d'Alexandre Dumas, cet
+inepuisable conteur d'une invention si extraordinaire. Je vais tacher
+d'indiquer ce qui me plait et ce qui me deplait.
+
+J'ai beaucoup entendu vanter l'exposition, la rencontre de Coconnas et
+de La Mole, le soir meme de la Saint-Barthelemy, leur combat, la fuite
+de La Mole jusque dans la chambre de la reine Marguerite, enfin le roi
+Charles IX tirant un coup d'arquebuse par une des fenetres du Louvre.
+C'est une course, un pietinement, une bousculade a travers trois
+tableaux. Beaucoup de bruit, des corteges, des coups de fusil, du
+mouvement a coup sur, mais de la vie, pas le moins du monde! Il ne faut
+pas confondre la vie avec le mouvement. Je suis certain qu'un simple
+tableau, largement concu, poserait beaucoup mieux la Saint-Barthelemy
+que ce tourbillon de gens qui se precipitent, sans que nous ayons le
+temps de faire connaissance avec eux. Il y a simplement la un interet de
+bruit, une enfilade de scenes destinees a agir sur le gros public. C'est
+l'art des treteaux, avec les ressources de la mise en scene moderne.
+
+Je ne parle pas de la verite. Une des choses qui m'ont le plus stupefie,
+c'a ete de voir une troupe de gardes, les gardes de la duchesse de
+Nevers, passer par la chambre a coucher de la reine de Navarre. La
+duchesse traverse la chambre, il est vrai; mais est-il acceptable que
+les gardes la traversent aussi? Je me demande encore ce que ces gardes
+font la. Une chose bien etrange aussi, c'est la facon dont le roi tire
+sur le peuple. Il dirige d'abord son arme sur Henri de Navarre, puis
+reculant pour ne pas ceder a une pensee criminelle, il s'ecrie: "Il faut
+pourtant que je tue quelqu'un!" Et il tire par la fenetre. Remarquez que
+le Charles IX du drame est un personnage sympathique; les auteurs ne lui
+ont donne que cet acces de ferocite, pour utiliser la legende: c'est un
+placage visible, d'un effet qui consterne. Le pis est qu'on charge si
+fortement l'arquebuse, afin d'emouvoir la salle sans doute, que le roi a
+l'air de tirer un coup de canon.
+
+La partie la plus puissante du drame est l'empoisonnement de Charles IX,
+a l'aide d'un livre de chasse, dont Catherine de Medicis a trempe les
+pages dans une solution d'arsenic et qu'elle destinait a Henri de
+Navarre. La fatalite vengeresse veut que la mere tue ainsi son propre
+fils. Ajoutez que le duc d'Alencon, le frere du roi, surprenant celui-ci
+en train de s'empoisonner, en mouillant son doigt afin de tourner les
+pages, le laisse tranquillement continuer, jugeant l'occasion bonne pour
+monter sur le trone. Une famille interessante, vraiment! A ce propos, je
+faisais une reflexion. Pourquoi, au theatre, permet-on tous les crimes
+dans les familles royales? Le theatre classique nous montre les rois
+grecs s'egorgeant entre eux avec la plus belle facilite du monde. Les
+drames romantiques abusent aussi des rois chenapans. Dans les drames
+bourgeois, au contraire, les trop gros crimes indignent la salle. Sans
+doute, il faut porter couronne pour etre un gredin a son aise.
+
+Je ne parle toujours pas de verite. Rien n'est plus comique, au fond,
+que ce roi empoisonne qui se promene encore dans une demi-douzaine de
+tableaux, avec des acces de coliques de temps a autre. Il finit par
+savoir qu'il a de l'arsenic dans le corps, et Rene, un savant medecin,
+lui ayant dit qu'il n'y avait rien a faire, il ne fait rien pour lutter
+contre la mort. Cela est inacceptable, l'arsenic est un poison que l'on
+combat parfaitement. J'ai ete obsede par cette idee pendant toute la
+deuxieme partie du drame: "Mais pourquoi Charles IX n'est-il pas dans
+son lit?" C'est un souci vulgaire, une preoccupation bourgeoise, je le
+sais; mais je ne puis rien contre les habitudes de mon esprit. Lisez
+donc _Madame Bovary_, voyez comment on meurt par l'arsenic, vous me
+direz ensuite si Charles IX n'est pas tres drole. Non seulement aucun
+des symptomes n'est observe, mais encore il est impossible que le roi
+ne se mette pas entre les mains des medecins, en leur disant de tenter
+quand meme la guerison.
+
+Les personnages de Coconnas et de La Mole, qui ont fait autrefois le
+succes du drame, sont des silhouettes enluminees de tons vifs pour les
+spectateurs peu lettres. D'ailleurs, la partie purement romanesque tient
+fort peu de place, et l'on regrette l'histoire, cette Marguerite si
+belle, que tout son siecle a adoree. Comme elle est reduite la-dedans
+a un role de poupee vulgaire! Elle, la savante, la spirituelle,
+l'amoureuse, c'est a peine si elle est un rouage dans cette machine
+dramatique. Tout se rapetisse et s'aplatit. On dirait un theatre
+mecanique. Le plus grand defaut de ces vastes pieces populaires,
+decoupees dans des romans, c'est de reduire ainsi les personnages les
+plus importants a des emplois d'utilites; il ne reste guere que de la
+figuration; toute la chair de l'oeuvre s'en va pour ne laisser voir que
+la carcasse. D'autre part, on ne comprend plus que difficilement, on
+doit sans cesse suppleer a ce que les heros n'ont pas le temps de nous
+dire.
+
+Le succes de la _Reine Margot_ a ete tres vif autrefois, et il est
+possible que la reprise soit fructueuse. Sans doute, pour gouter une
+oeuvre pareille il faut une naivete d'impressions que je n'ai plus. Si
+je pouvais retrouver mes seize ans, mes durs commencements de jeune
+homme, et reprendre une place en haut, a une des galeries, je serais
+sans doute moins severe. Mais trop d'etudes ont passe sur moi, trop
+d'analyse et trop d'observation, pour que je puisse me plaire a une
+oeuvre qui m'ennuie par sa puerilite et qui me fache par ses mensonges.
+Je suis meme d'avis que, si le peuple s'amuse a un pareil spectacle,
+on devrait l'en sevrer, car il ne peut qu'y fausser son jugement et y
+desapprendre notre histoire nationale.
+
+
+
+V
+
+La reprise du _Batard_, a la Porte-Saint-Martin, vient de remettre pour
+un instant en lumiere la figure d'Alfred Touroude. Il paraissait bien
+oublie; la mort, en une seule annee, l'avait pris tout entier, et il a
+fallu le chomage des grosses chaleurs, l'embarras des critiques qui
+ne savent comment emplir leurs articles, pour ressusciter cet auteur
+dramatique deja couche dans le neant.
+
+La mort d'Alfred Touroude a ete un deuil pour ses amis. Mais l'art
+n'avait deja plus a pleurer en lui, malgre sa jeunesse, un talent dans
+la fleur de ses promesses. Il est peu d'exemples d'une carriere
+si courte et si bornee. Acclame a ses debuts, il avait prouve son
+impuissance, des sa troisieme ou quatrieme piece. Il decourageait
+ceux qui esperaient en son temperament, il montrait de plus en plus
+l'impossibilite radicale ou il etait de mettre debout une oeuvre
+litteraire. Chaque nouveau pas etait une chute. Quand il est mort,
+a moins d'un de ces prodiges de souplesse dont sa nature brutale ne
+semblait guere capable, on n'osait plus attendre de lui une de ces
+oeuvres completes et decisives qui classent un homme.
+
+Et veut-on savoir ou etait sa plaie, a mon sens? Il ne savait pas
+ecrire, il fabriquait ses pieces comme un menuisier fabrique une table,
+a coups de scie et de marteau. Son dialogue etait stupefiant de phrases
+incorrectes, de tournures ampoulees et ridicules. Et il n'y avait pas
+que le style qui montrat le plus grand dedain de l'art, la contexture
+des pieces elle-meme indiquait un esprit depourvu de litterature,
+incapable d'un arrangement equilibre de poete. Il faisait en un mot du
+theatre pour faire du theatre, comme certains critiques veulent qu'on en
+fasse, sans se soucier d'autre chose que de la mecanique theatrale.
+
+Quel exemple plein d'enseignements, si les critiques en question
+voulaient bien etre logiques! Je leur ai entendu dire que Touroude avait
+le don, c'est-a-dire qu'il apportait ce metier du theatre, sans lequel,
+selon eux, on ne saurait ecrire une bonne piece. Un joli don, en verite,
+si ce don conduit aux derniers drames de Touroude! On voit par lui a
+quoi sert de naitre auteur dramatique, lorsqu'on ne nait pas en meme
+temps ecrivain et poete. Il serait grand temps de proclamer une verite:
+c'est qu'en litterature, au theatre comme dans le roman, il faut d'abord
+aimer les lettres. L'ecrivain passe le premier, l'homme de metier ne
+vient qu'au second rang.
+
+Je retombe ici dans l'eternelle querelle. Notre critique contemporaine a
+fait du theatre un terrain ferme ou elle admet les seuls fabricants, en
+consignant a la porte les hommes de style. Le theatre est ainsi devenu
+un domaine a part, dans lequel la litterature est simplement toleree.
+D'abord, sachez-fabriquer une machine dramatique selon le gout du
+jour; ensuite, ecrivez en francais si vous pouvez, mais cela n'est pas
+absolument necessaire. Meme cela gene, car il est passe en axiome qu'un
+ecrivain de race est un geneur sur les planches; les directeurs se
+sauvent, les acteurs sont paralyses, jusqu'au pompier de service qui
+sourit avec mepris!
+
+Il n'y a qu'en France, a coup sur, qu'on se fait une si etrange idee du
+theatre. Et encore cette idee date-t-elle uniquement de ce siecle. Notre
+critique a rabaisse la question au point de vue des besoins de la foule.
+Il faut des spectacles, et l'on a imagine une formule expeditive pour
+fabriquer des spectacles qui puissent plaire au plus grand nombre. De
+cette maniere, notre critique s'occupe seulement de la fabrication
+courante, des pieces qui alimentent, au jour le jour, nos scenes
+populaires, de cette masse enorme d'oeuvres de camelote destinees a
+vivre quelques soirees et a disparaitre pour toujours. La necessite du
+metier est nee de la. Le pis est que la critique veut ramener au metier
+les ecrivains d'esprit libre qui cherchent ailleurs et veulent devant
+eux le champ vaste des compositions originales.
+
+Cherchez dans notre histoire litteraire, vous ne trouverez pas ce mot de
+metier avant Scribe. C'est lui qui a invente l'article Paris au theatre,
+les vaudevilles bacles a la douzaine d'apres un patron connu. Est-ce que
+Moliere savait "le metier"? On l'accuse aujourd'hui de ne jamais avoir
+trouve un bon denouement. Est-ce que Corneille se doutait de la facon
+compliquee dont on doit charpenter une oeuvre dramatique? Le pauvre
+grand homme disait simplement et fortement ce qu'il avait a dire, ses
+tragedies etaient de purs developpements litteraires.
+
+Il y a plus, tout ce qui vit au theatre, tout ce qui reste, c'est
+le morceau de style, c'est la litterature. Notre theatre classique,
+Moliere, Corneille, Racine, est un cours de grammaire et de rhetorique.
+Certes, personne ne s'avise de celebrer l'habilete de la charpente,
+tandis que tout le monde se recrie sur les beautes du style. Un exemple
+plus frappant encore est celui du _Mariage de Figaro_. La, Beaumarchais
+a ete habile, complique, savant dans la facon de nouer et de denouer sa
+piece. Mais qui songe aujourd'hui a lui faire un honneur de sa science?
+L'adresse du metier est devenue le petit cote de la piece, les
+passages celebres sont les tirades de Figaro, l'au dela litteraire et
+philosophique de l'oeuvre. Et l'on pourrait continuer cette revue. J'ai
+souvent demande aux critiques de bonne foi de m'indiquer une piece
+que le seul metier du theatre ait fait vivre. Quant a moi, je leur en
+citerai une douzaine, auxquelles l'art d'ecrire a souffle une eternelle
+vie. Ne prenons que les adorables proverbes de Musset. La fantaisie y
+tient lieu de science, les scenes s'en vont a la debandade dans le pays
+du bleu, la poesie s'y moque des regles. N'est-ce pas la pourtant du
+theatre exquis, autrement serieux au fond que le theatre bien charpente?
+Quel est l'auteur qui n'aimerait pas mieux avoir ecrit _On ne badine
+pas avec l'amour_, que telle ou telle piece, inutile a nommer, balie
+solidement selon les regles du theatre contemporain?
+
+J'ai toujours ete tres etonne qu'un public lettre ne se contentat pas au
+theatre d'une belle langue, d'une composition litteraire developpee par
+un poete ou par un penseur. Au dix-septieme siecle, on discutait les
+vers d'une tragedie, la philosophie et la rhetorique de l'oeuvre, sans
+demander a l'auteur s'il avait, oui ou non, Je don du theatre.
+
+Est-il donc si difficile de passer une soiree dans un fauteuil, a
+ecouter de la belle prose, savamment ecrite, et a regarder une action
+qui se deroule selon le caprice de l'ecrivain? Que cette action aille a
+gauche ou a droite, qu'importe! Elle peut meme cesser tout a fait, l'art
+reste, qui suffit a passionner. Avec un poete, avec un penseur, on ne
+saurait s'ennuyer, on le suit partout, certain de pleurer ou de rire.
+
+Mais non, les choses ont change. On ne s'asseoit plus que bien rarement
+dans un fauteuil pour gouter un plaisir litteraire. En dehors du style,
+en dehors des peintures humaines, on demande les secousses d'une
+intrigue. On s'est habitue a la recreation d'un spectacle mouvemente, la
+routine est venue, les pieces qui sortent du patron adopte paraissent
+ennuyeuses ou bizarres. Et ce n'est pas seulement le gros public qui a
+besoin aujourd'hui de ces parades de foire, le public delicat lui-meme
+a ete atteint et reclame des oeuvres amusantes comme des histoires
+de revenants ou de voleurs. La litterature ne suffit plus, elle fait
+bailler.
+
+Ajoutez a cela notre esprit latin, notre besoin de symetrie, et vous
+comprendrez comment le theatre est devenu chez nous un probleme
+d'arithmetique, une maniere d'accommoder un fait, de la meme facon qu'on
+resout une regle de trois. Un code a ete ecrit, les auteurs dramatiques
+sont devenus des arrangeurs, se moquant de la verite, de la litterature
+et du bon sens.
+
+Alfred Touroude est donc, selon moi, une victime du metier. La critique,
+en declarant solennellement qu'il avait le don, l'a gonfle d'un orgueil
+immense. Des lors, il s'est cru le maitre du theatre, il s'est enfonce
+dans les sujets les plus etranges, il s'est imagine qu'il lui suffisait
+de charpenter un fait pour composer un chef-d'oeuvre. Je me souviens du
+premier acte de _Jane_. Cela etait tres saisissant, en effet. Une femme
+venait d'etre violee. La toile se levait, et on la voyait evanouie apres
+l'attentat, revenant lentement a elle, avec l'horreur du souvenir qui
+s'eveillait. Puis, lorsque son mari entrait, elle lui disait tout, dans
+une scene tres puissante. Mais comme cela etait gate par la langue,
+comme l'auteur tirait un pauvre parti de la situation, uniquement parce
+qu'il ne savait pas la developper! Donnez ce premier acte a un ecrivain,
+el vous verrez quel tableau complet il en fera. Cela deviendra une
+tragedie eternelle de verite et de beaute.
+
+La conclusion est aisee. Touroude ne vivra pas, parce qu'il n'a pas ete
+ecrivain. Le don du theatre n'est rien sans le style. Il peut arriver
+qu'une piece solidement fabriquee ait un succes; mais ce succes est une
+surprise et ne saurait durer, si la piece manque de merite litteraire.
+
+
+
+VI
+
+On se souvient du succes obtenu autrefois par _Jean la Poste_, le gros
+melodrame de M. Dion Boucicault, adapte a la scene francaise par M.
+Eugene Nus. L'Ambigu a repris dernierement ce melodrame.
+
+Je ne le connaissais pas, j'ai donc pu le juger dans toute la fraicheur
+d'une premiere impression. Eh bien! mon sentiment, pendant les dix
+tableaux, a ete un sentiment de grande tristesse. Je trouve absolument
+facheux que, sous pretexte de lui plaire, on serve au peuple des oeuvres
+d'un art si inferieur, ou la verite est blessee a chaque scene, ou l'on
+ne saurait sauver au passage dix phrases justes et heureuses.
+
+Je comprends d'ailleurs tres bien le succes d'une pareille machine. Rien
+n'est plus touchant que l'intrigue: cette Nora se laissant accuser de
+vol pour sauver un proscrit, un noble dont elle est la soeur naturelle,
+et ce Jean se devouant pour sa fiancee Npra, prenant le vol a son
+compte, se faisant condamner a etre pendu. Cela remue les plus beaux
+sentiments: l'amour, l'abnegation, le sacrifice. Ajoutez que le traitre
+Morgan est precipite dans la mer au denoument, tandis que Jean peut
+enfin consommer son mariage en brave et honnete garcon. Et le succes a
+d'autres raisons encore: deux tableaux sont tres vivants, tres bien mis
+en scene; celui de la noce irlandaise, avec ses fleurs et ses couplets
+alternes, et celui du conseil de guerre, ou le public joue un role si
+familier et si bruyant. Enfin, il y a le decor machine de la fin: Jean
+s'echappant de son cachot, montant le long de la tour pour rejoindre
+Nora qui chante sur la plate-forme; puis la vue de la mer immense, avec
+la trainee lumineuse de la lune. Voila, certes, des elements d'emotion
+nombreux et puissants. Je suis sans doute trop difficile; car, tout en
+m'expliquant la grande reussite d'une oeuvre semblable, je persiste a
+en etre triste et a souhaiter pour les spectateurs des petites places,
+qu'on entend evidemment flatter, des oeuvres d'une verite plus virile et
+d'une qualite litteraire plus elevee.
+
+Pour moi, je lache le mot, un pareil drame n'est qu'une parade. Les
+interpretes sont fatalement des queues-rouges qui grimacent des rires ou
+des larmes. Cela n'est pas meme mauvais, cela n'existe pas. Les jours
+de rejouissances publiques, on dresse des theatres militaires sur
+l'esplanade des Invalides, ou des soldats representent des batailles.
+Eh bien! _Jean-la-Posle_, ou tout autre melodrame de ce genre, pourrait
+etre ainsi represente. La piece gagnerait meme a etre mimee, car on
+eviterait ainsi une depense exageree de mauvais style. Les acteurs
+n'auraient qu'a mettre la main sur leur coeur pour confesser leur amour.
+Je connais des pantomimes qui en disent certainement plus long sur
+l'homme que l'oeuvre de M. Dion-Boucicaut: Pierrot est plus profond que
+Jean, son heros, et Colombine est plus femme que sa Nora. Ce qui me
+consterne, dans un drame pretendu populaire, ce sont les peintures de
+surface, les personnages plantes comme des mannequins, le mensonge
+continu, etale, triomphant. Entre un theatre forain et un grand theatre
+des boulevards, il n'y a, a mes yeux, qu'une difference de bonne tenue.
+
+Je causais justement de ces choses, et l'on me repondait que le succes
+de la Porte-Saint-Martin etait dans ces pieces grossierement enluminees,
+faites pour les treteaux. Est-ce bien vrai? Est-il absolument
+necessaire, par exemple, qu'un certain major, dans _Jean-la-Poste_, ait
+une attitude de pieu coiffe d'un chapeau galonne? Est-il necessaire que
+Jean parle comme un poete incompris, en phrases fleuries qui sont le
+comble du ridicule dans la bouche d'un cocher? Est-il necessaire que
+chaque personnage enfin soit tout bon ou tout mauvais, sans la moindre
+souplesse? Je ne le crois pas. Notre theatre populaire est dans
+l'enfance, voila la verite. On raconte au peuple les histoires de fees,
+les contes a dormir debout, avec lesquels on berce les petits enfants.
+De la, la simplification des personnages, la vie montree en reve, le
+mensonge consolant erige en principe. La conception du melodrame, chez
+nous, est restee dans l'abstraction pure: il ne s'agit pas de peindre
+les hommes, il s'agit de mettre en jeu des marionnettes, avec une
+etiquette dans le dos, de facon a leur faire executer des mouvements
+plus ou moins compliques. C'est la tragedie tombee de l'analyse
+psychologique a la simple mecanique des evenements. Il y aurait autre
+chose a faire, j'imagine. Quoi? C'est le secret du dramaturge qui peut
+surgir demain et donner une nouvelle vie a notre theatre. J'ai voulu
+exprimer un simple sentiment, celui que tout spectateur delicat emporte
+de l'audition d'un melodrame. On trouve ce spectacle insuffisant et
+mediocre, faussant le gout de la foule, l'habituant a une sensiblerie
+grotesque. Les enfants aiment les pommes vertes, et les pommes vertes
+leur font du mal. Il doit en etre de meme pour le melodrame, qui
+indigestionne le public, quand il s'en gorge. La somme de betise qu'on
+emporte de certains spectacles est incalculable. Quiconque ment, meme
+dans une bonne intention, est un menteur et cause un prejudice a la
+verite et a la justice. C'est pourquoi je prefererais une realite plate
+aux grands mots qui trainent dans les tirades des heros. Maintenant,
+si notre theatre ne produisait que des oeuvres fortes, cela serait
+peut-etre genant; il existe un equilibre de sottise, sans lequel les
+societes trebuchent.
+
+FIN
+
+
+
+TABLE
+
+
+LES THEORIES
+
+ LE NATURALISME
+ LE DON
+ LES JEUNES
+ LES DEUX MORALES
+ LA CRITIQUE ET LE PUBLIC
+ DES SUBVENTIONS
+ LES DECORS ET LES ACCESSOIRES
+ LE COSTUME
+ LES COMEDIENS
+ POLEMIQUE
+
+LES EXEMPLES
+
+ LA TRAGEDIE
+ LE DRAME
+ LE DRAME HISTORIQUE
+ LE DRAME PATRIOTIQUE
+ LE DRAME SCIENTIFIQUE
+ LA COMEDIE
+ LA PANTOMIME
+ LE VAUDEVILLE
+ LA FEERIE ET L'OPERETTE
+ LES REPRISES
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le naturalisme au theatre: les
+theories et les exemples, by Emile Zola
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME AU THEATRE: ***
+
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+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
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+subject to the trademark license, especially commercial
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+
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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