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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:43:07 -0700 |
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This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +ÉMILE ZOLA + + + +LE NATURALISME AU THÉÂTRE + +LES THÉORIES ET LES EXEMPLES + + + +Durant quatre années, j'ai été chargé de la critique dramatique, d'abord +au _Bien public_, ensuite au _Voltaire_. Sur ce nouveau terrain du +théâtre, je ne pouvais que continuer ma campagne, commencée autrefois +dans le domaine du livre et de l'oeuvre d'art. + +Cependant, mon attitude d'homme de méthode et d'analyse a surpris et +scandalisé mes confrères. Ils ont prétendu que j'obéissais à de basses +rancunes, que je salissais nos gloires pour me venger de mes chutes, +parlant de tout, de mes oeuvres particulièrement, à l'exception des +pièces jouées. + +Je n'ai qu'une façon de répondre: réunir mes articles et les publier. +C'est ce que je fais. On verra, je l'espère, qu'ils se tiennent et +qu'ils s'expliquent, qu'ils sont à la fois une logique et une doctrine. +Avec ces fragments, bâclés à la hâte et sous le coup de l'actualité, mon +ambition serait d'avoir écrit un livre. En tout cas, telles sont mes +idées sur notre théâtre, j'en accepte hautement la responsabilité. + +Comme mes articles étaient nombreux, j'ai dû les répartir en deux +volumes. _Le naturalisme au théâtre_ n'est donc qu'une première série. +La seconde: _Nos auteurs dramatiques_, paraîtra prochainement. + +E. Z. + + + +LES THÉORIES + + +LE NATURALISME + +I + +Chaque hiver, à l'ouverture de la saison théâtrale, je suis pris des +mêmes pensées. Un espoir pousse en moi, et je me dis que les premières +chaleurs de l'été ne videront peut-être pas les salles, sans qu'un +auteur dramatique de génie se soit révélé. Notre théâtre aurait tant +besoin d'un homme nouveau, qui balayât les planches encanaillées, et qui +opérât une renaissance, dans un art que les faiseurs ont abaissé aux +simples besoins de la foule! Oui, il faudrait un tempérament puissant +dont le cerveau novateur vînt révolutionner les conventions admises +et planter enfin le véritable drame humain à la place des mensonges +ridicules qui s'étalent aujourd'hui. Je m'imagine ce créateur enjambant +les ficelles des habiles, crevant les cadres imposés, élargissant la +scène jusqu'à la mettre de plain-pied avec la salle, donnant un frisson +de vie aux arbres peints des coulisses, amenant par la toile de fond le +grand air libre de la vie réelle. + +Malheureusement, ce rêve, que je fais chaque année au mois d'octobre, ne +s'est pas encore réalisé et ne se réalisera peut-être pas de sitôt. J'ai +beau attendre, je vais de chute en chute. Est-ce donc un simple souhait +de poète? Nous a-t-on muré dans cet art dramatique actuel, si étroit, +pareil à un caveau où manquent l'air et la lumière? Certes, si la nature +de l'art dramatique interdisait cet envolement dans des formules plus +larges, il serait quand même beau de s'illusionner et de se promettre à +toute heure une renaissance. Mais, malgré les affirmations entêtées de +certains critiques qui n'aiment pas à être dérangés dans leur criterium, +il est évident que l'art dramatique, comme tous les arts, a devant lui +un domaine illimité, sans barrière d'aucune sorte, ni à gauche ni à +droite. L'infirmité, l'impuissance humaine seule est la borne d'un art. + +Pour bien comprendre la nécessité d'une révolution au théâtre, il faut +établir nettement où nous en sommes aujourd'hui. Pendant toute notre +période classique, la tragédie a régné en maîtresse absolue. Elle était +rigide et intolérante, ne souffrant pas une velléité de liberté, pliant +les esprits les plus grands à ses inexorables lois. Lorsqu'un auteur +tentait de s'y soustraire, on le condamnait comme un esprit mal fait, +incohérent et bizarre, on le regardait presque comme un homme dangereux. +Pourtant, dans cette formule si étroite, le génie bâtissait quand +même son monument de marbre et d'airain. La formule était née dans la +renaissance grecque et latine, les créateurs qui se l'appropriaient y +trouvaient le cadre suffisant à de grandes oeuvres. Plus tard seulement, +lorsqu'arrivèrent les imitateurs, la queue de plus en plus grêle et +débile des disciples, les défauts de la formule apparurent, on en +vit les ridicules et les invraisemblances, l'uniformité menteuse, la +déclamation continuelle et insupportable. D'ailleurs, l'autorité de la +tragédie était telle, qu'il fallut deux cents ans pour la démoder. Peu à +peu, elle avait tâché de s'assouplir, sans y arriver, car les principes +autoritaires dont elle découlait, lui interdisaient formellement, sous +peine de mort, toute concession à l'esprit nouveau. Ce fut lorsqu'elle +tenta de s'élargir qu'elle fut renversée, après un long règne de gloire. + +Depuis le dix-huitième siècle, le drame romantique s'agitait donc dans +la tragédie. Les trois unités étaient parfois violées, on donnait plus +d'importance à la décoration et à la figuration, on mettait en scène les +péripéties violentes que la tragédie reléguait dans des récits, comme +pour ne pas troubler par l'action la tranquillité majestueuse de +l'analyse psychologique. D'autre part, la passion de la grande époque +était remplacée par de simples procédés, une pluie grise de médiocrité +et d'ennui tombait sur les planches. On croit voir la tragédie, vers le +commencement de ce siècle, pareille à une haute figure pâle et maigrie, +n'ayant plus sous sa peau blanche une goutte de sang, traînant ses +draperies en lambeaux dans les ténèbres d'une scène, dont la rampe +s'est éteinte d'elle-même. Une renaissance de l'art dramatique sous une +nouvelle formule était fatale, et c'est alors que le drame romantique +planta bruyamment son étendard devant le trou du souffleur. L'heure +se trouvait marquée, un lent travail avait eu lieu, l'insurrection +s'avançait sur un terrain préparé pour la victoire. Et jamais le mot +insurrection n'a été plus juste, car le drame saisit corps à corps la +tragédie, et par haine de cette reine devenue impotente, il voulut +briser tout ce qui rappelait son règne. Elle n'agissait pas, elle +gardait une majesté froide sur son trône, procédant par des discours et +des récits; lui, prit pour règle l'action, l'action outrée, sautant aux +quatre coins de la scène, frappant à droite et à gauche, ne raisonnant +et n'analysant plus, étalant sous les yeux du public l'horreur sanglante +des dénouements. Elle avait choisi pour cadre l'antiquité, les éternels +Grecs et les éternels Romains, immobilisant l'action dans une salle, +dans un pérystile de temple; lui, choisit le moyen âge, fit défiler les +preux et les châtelaines, multiplia les décors étranges, des châteaux +plantés à pic sur des fleuves, des salles d'armes emplies d'armures, +des cachots souterrains trempés d'humidité, des clairs de lune dans des +forêts centenaires. Et l'antagonisme se retrouve ainsi partout; le drame +romantique, brutalement, se fait l'adversaire armé de la tragédie et la +combat par tout ce qu'il peut ramasser de contraire à sa formule. + +Il faut insister sur cette rage d'hostilité, dans le beau temps du drame +romantique, car il y a là une indication précieuse. Sans doute, les +poètes qui ont dirigé le mouvement, parlaient de mettre à la scène la +vérité des passions et réclamaient un cadre plus vaste pour y faire +tenir la vie humaine tout entière, avec ses oppositions et ses +inconséquences; ainsi, on se rappelle que le drame romantique a +surtout bataillé pour mêler le rire aux larmes dans une même pièce, en +s'appuyant sur cet argument que la gaieté et la douleur marchent côte +à côte ici-bas. Mais, en somme, la vérité, la réalité importait peu, +déplaisait même aux novateurs. Ils n'avaient qu'une passion, jeter par +terre la formule tragique qui les gênait, la foudroyer à grand bruit, +dans une débandade de toutes les audaces. Ils voulaient, non pas que +leurs héros du moyen âge fussent plus réels que les héros antiques des +tragédies, mais qu'ils se montrassent aussi passionnés et sublimes que +ceux-ci se montraient froids et corrects. Une simple guerre de costumes +et de rhétoriques, rien de plus. On se jetait ses pantins à la tête. Il +s'agissait de déchirer les peplums en l'honneur des pourpoints et de +faire que l'amante qui parlait à son amant, au lieu de l'appeler: Mon +seigneur, l'appelât: Mon lion. D'un côté comme de l'autre, on restait +dans la fiction, on décrochait les étoiles. + +Certes, je ne suis pas injuste envers le mouvement romantique. Il a +eu une importance capitale et définitive, il nous a faits ce que nous +sommes, c'est-à-dire des artistes libres. Il était, je le répète, une +révolution nécessaire, une violente émeute qui s'est produite à son +heure pour balayer le règne de la tragédie tombée en enfance. Seulement, +il serait ridicule de vouloir borner au drame romantique l'évolution de +l'art dramatique. Aujourd'hui surtout, on reste stupéfait quand on lit +certaines préfaces, où le mouvement de 1830 est donné comme une entrée +triomphale dans la vérité humaine. Notre recul d'une quarantaine +d'années suffit déjà pour nous faire clairement voir que la prétendue +vérité des romantiques est une continuelle et monstrueuse exagération du +réel, une fantaisie lâchée dans l'outrance. A coup sûr, si la tragédie +est d'une autre fausseté, elle n'est pas plus fausse. Entre les +personnages en peplum qui se promènent avec des confidents et discutent +sans fin leurs passions, et les personnages en pourpoint qui font les +grands bras et qui s'agitent comme des hannetons grisés de soleil, +il n'y a pas de choix à faire, les uns et les autres sont aussi +parfaitement inacceptables. Jamais ces gens-là n'ont existé. Les héros +romantiques ne sont que les héros tragiques, piqués un mardi gras par +la tarentule du carnaval, affublés de faux nez et dansant le cancan +dramatique après boire. A une rhétorique lymphatique, le mouvement de +1830 a substitué une rhétorique nerveuse et sanguine, voilà tout. + +Sans croire au progrès dans l'art, on peut dire que l'art est +continuellement en mouvement, au milieu des civilisations, et que les +phases de l'esprit humain se reflètent en lui. Le génie se manifeste +dans toutes les formules, même dans les plus primitives et les +plus naïves; seulement, les formules se transforment et suivent +l'élargissement des civilisations, cela est incontestable. Si Eschyle a +été grand, Shakespeare et Molière se sont montrés également grands, tous +les trois dans des civilisations et des formules différentes. Je veux +déclarer par là que je mets à part le génie créateur qui sait toujours +se contenter de la formule de son époque. Il n'y a pas progrès dans la +création humaine, mais il y a une succession logique de formules, de +façons de penser et d'exprimer. C'est ainsi que l'art marche avec +l'humanité, en est le langage même, va où elle va, tend comme elle à la +lumière et à la vérité, sans pour cela que l'effort du créateur puisse +être jugé plus ou moins grand, soit qu'il se produise au début soit +qu'il se produise à la fin d'une littérature. + +D'après cette façon de voir, il est certain que, si l'on part de +la tragédie, le drame romantique est un premier pas vers le drame +naturaliste auquel nous marchons. Le drame romantique a déblayé le +terrain, proclamé la liberté de l'art. Son amour de l'action, son +mélange du rire et des larmes, sa recherche du costume et du décor +exacts, indiquent le mouvement en avant vers la vie réelle. Dans toute +révolution contre un régime séculaire, n'est-ce pas ainsi que les choses +se passent? On commence par casser les vitres, on chante et on crie, on +démolit à coups de marteau les armoiries du dernier règne. Il y a une +première exubérance, une griserie des horizons nouveaux vaguement +entrevus, des excès de toutes sortes qui dépassent le but et qui tombent +dans l'arbitraire du système abhorré dont on vient de combattre les +abus. Au milieu de la bataille, les vérités du lendemain disparaissent. +Et il faut que tout soit calmé, que la fièvre ait disparu, pour qu'on +regrette les vitres cassées et pour qu'on s'aperçoive de la besogne +mauvaise, des lois trop hâtivement bâclées, qui valent à peine les lois +contre lesquelles on s'est révolté. Eh bien, toute l'histoire du drame +romantique est là. Il a pu être la formule nécessaire d'un moment, il +a pu avoir l'intuition de la vérité, il a pu être le cadre à +jamais illustre dont un grand poète s'est servi pour réaliser des +chefs-d'oeuvre; à l'heure actuelle, il n'en est pas moins une formule +ridicule et démodée, dont la rhétorique nous choque. Nous nous demandons +pourquoi enfoncer ainsi les fenêtres, traîner des rapières, rugir +continuellement, être d'une gamme trop haut dans les sentiments et +les mots; et cela nous glace, cela nous ennuie et nous fâche. Notre +condamnation de la formule romantique se résume dans cette parole +sévère: pour détruire une rhétorique, il ne fallait pas en inventer une +autre. + +Aujourd'hui donc, tragédie et drame romantique sont également vieux et +usés. Et cela n'est guère en l'honneur du drame, il faut le dire, car en +moins d'un demi-siècle il est tombé dans le même état de vétusté que la +tragédie, qui a mis deux siècles à vieillir. Le voilà par terre à son +tour, culbuté par la passion même qu'il a montrée dans la lutte. +Plus rien n'existe. Il est simplement permis de deviner ce qui va se +produire. Logiquement, sur le terrain libre conquis en 1830, il ne peut +pousser qu'une formule naturaliste. + + + +II + +Il semble impossible que le mouvement d'enquête et d'analyse, qui est +le mouvement même du dix-neuvième siècle, ait révolutionné toutes les +sciences et tous les arts, en laissant à part et comme isolé l'art +dramatique. Les sciences naturelles datent de la fin du siècle dernier; +la chimie, la physique n'ont pas cent ans; l'histoire et la critique ont +été renouvelées, créées en quelque sorte après la Révolution; tout un +monde est sorti de terre, on en est revenu à l'étude des documents, à +l'expérience, comprenant que pour fonder à nouveau, il fallait reprendre +les choses au commencement, connaître l'homme et la nature, constater +ce qui est. De là, la grande école naturaliste, qui s'est propagée +sourdement, fatalement, cheminant souvent dans l'ombre, mais avançant +quand même, pour triompher enfin au grand jour. Faire l'histoire de +ce mouvement, avec les malentendus qui ont pu paraître l'arrêter, +les causes multiples qui l'ont précipité ou ralenti, ce serait faire +l'histoire du siècle lui-même. Un courant irrésistible emporte notre +société à l'étude du vrai. Dans le roman, Balzac a été le hardi et +puissant novateur qui a mis l'observation du savant à la place de +l'imagination du poète. Mais, au théâtre, l'évolution semble plus lente. +Aucun écrivain illustre n'a encore formulé l'idée nouvelle avec netteté. + +Certes, je ne dis point qu'il ne se soit pas produit des oeuvres +excellentes, où l'on trouve des caractères savamment étudiés, des +vérités hardies portées à la scène. Par exemple, je citerai certaines +pièces de M. Dumas fils, dont je n'aime guère le talent, et de M. Emile +Augier, qui est plus humain et plus puissant. Seulement, ce sont là des +nains à côté de Balzac; le génie leur a manqué pour fixer la formule. +Ou qu'il faut dire, c'est qu'on ne sait jamais au juste où un mouvement +commence, parce que ce mouvement vient d'ordinaire de fort loin, et +qu'il se confond avec le mouvement précédent, dont il est sorti. Le +courant naturaliste a existé de tout temps, si l'on veut. Il n'apporte +rien d'absolument neuf. Mais il est enfin entré dans une époque qui lui +est favorable, il triomphe et s'élargit, parce que l'esprit humain est +arrivé au point de maturité nécessaire. Je ne nie donc pas le passé, je +constate le présent. La force du naturalisme est justement d'avoir des +racines profondes dans notre littérature nationale, qui est faite de +beaucoup de bon sens. Il vient des entrailles mêmes de l'humanité, il +est d'autant plus fort qu'il a mis plus longtemps à grandir et qu'il se +retrouve dans un plus grand nombre de nos chefs-d'oeuvre. + +Des faits se produisent, et je les signale. Croit-on qu'on aurait +applaudi l'_Ami Fritz_ à la Comédie-Française, il y a vingt ans? Non, +certes! Cette pièce où l'on mange tout le temps, où l'amoureux parle +un langage si familier, aurait révolté à la fois les classiques et les +romantiques. Pour expliquer le succès, il faut convenir que les années +ont marché, qu'un travail secret s'est fait dans le public. Les +peintures exactes qui répugnaient, séduisent aujourd'hui. La foule est +gagnée et la scène se trouve libre à toutes les tentatives. Telle est la +seule conclusion à tirer. + +Ainsi donc, voilà où nous en sommes. Pour mieux me faire entendre, +j'insiste, je ne crains pas de me répéter, je résume ce que j'ai dit. +Lorsqu'on examine de près l'histoire de notre littérature dramatique, +on y distingue plusieurs époques nettement déterminées. D'abord, il y a +l'enfance de l'art, les farces et les mystères du moyen âge, de simples +récitatifs dialogues, qui se développaient au milieu d'une convention +naïve, avec une mise en scène et des décors primitifs. Peu à peu, les +pièces se compliquent, mais d'une façon barbare, et lorsque Corneille +apparaît, il est surtout acclamé parce qu'il se présente en novateur, +qu'il épure la formule dramatique du temps et qu'il la consacre par son +génie. Il serait très intéressant d'étudier, sur des documents, comment +la formule classique s'est créée chez nous. Elle répondait à l'esprit +social de l'époque. Rien n'est solide en dehors de ce qui n'est pas +bâti sur des nécessités. La tragédie a régné pendant deux siècles parce +qu'elle satisfaisait exactement les besoins de ces siècles. Des génies +de tempéraments différents l'avaient appuyée de leurs chefs-d'oeuvre. +Aussi, la voyons-nous s'imposer longtemps encore, même lorsque des +talents de second ordre ne produisent plus que des oeuvres inférieures. +Elle avait la force acquise, elle continuait d'ailleurs à être +l'expression littéraire de la société du temps, et rien n'aurait pu +la renverser, si la société elle-même n'avait pas disparu. Après +la Révolution, après cette perturbation profonde qui allait tout +transformer et accoucher d'un monde nouveau, la tragédie agonise pendant +quelques années encore. Puis, la formule craque et le Romantisme +triomphe, une nouvelle formule s'affirme. Il faut se reporter à la +première moitié du siècle, pour avoir le sens exact de ce cri de +liberté. La jeune société était dans le frisson de son enfantement. Les +esprits surexcités, dépaysés, élargis violemment, restaient secoués +d'une lièvre dangereuse et le premier usage de la liberté conquise +était de se lamenter, de rêver les aventures prodigieuses, les amours +surhumains. On bâillait aux étoiles, l'on se suicidait, réaction très +curieuse contre l'affranchissement social qui venait d'être proclamé +au prix de tant de sang. Je m'en tiens à la littérature dramatique, je +constate que le romantisme fut au théâtre une simple émeute, l'invasion +d'une bande victorieuse, qui entrait violemment sur la scène, tambours +battants et drapeau déployé. Dans cette première heure, les combattants +songèrent surtout à frapper les esprits par une forme neuve; ils +opposèrent une rhétorique à une rhétorique, le moyen âge à l'antiquité, +l'exaltation de la passion à l'exaltation du devoir. Et ce fut tout, car +les conventions scéniques ne firent que se déplacer, les personnages +restèrent des marionnettes autrement habillées, rien ne fut modifié +que l'aspect extérieur et le langage. D'ailleurs, cela suffisait pour +l'époque. Il fallait prendre possession du théâtre au nom de la liberté +littéraire, et le romantisme s'acquitta de ce rôle insurrectionnel avec +un éclat incomparable. Mais qui ne comprend aujourd'hui que son rôle +devait se borner à cela. Est-ce que le romantisme exprime notre société +d'une façon quelconque, est-ce qu'il répond à un de nos besoins? +Évidemment, non. Aussi est-il déjà démodé, comme un jargon que nous +n'entendons plus. La littérature classique qu'il se flattait de +remplacer, a vécu deux siècles, parce qu'elle était basée sur l'état +social; mais lui, qui ne se basait sur rien, sinon sur la fantaisie de +quelques poètes, ou si l'on veut sur une maladie passagère des esprits +surmenés par les événements historiques, devait fatalement disparaître +avec cette maladie. Il a été l'occasion d'un magnifique épanouissement +lyrique; ce sera son éternelle gloire. Seulement, aujourd'hui que +l'évolution s'accomplit tout entière, il est bien visible que le +romantisme n'a été que le chaînon nécessaire qui devait attacher la +littérature classique à la littérature naturaliste. L'émeute est +terminée, il s'agit de fonder un État solide. Le naturalisme découle de +l'art classique, comme la société actuelle est basée sur les débris de +la société ancienne. Lui seul répond à notre état social, lui seul a des +racines profondes dans l'esprit de l'époque; et il fournira la seule +formule d'art durable et vivante, parce que cette formule exprimera la +façon d'être de l'intelligence contemporaine. En dehors de lui, il ne +saurait y avoir pour longtemps que modes et fantaisies passagères. Il +est, je le dis encore, l'expression du siècle, et pour qu'il périsse, +il faudrait qu'un nouveau bouleversement transformât notre monde +démocratique. + +Maintenant, il reste à souhaiter une chose: la venue d'hommes de génie +qui consacrent la formule naturaliste. Balzac s'est produit dans le +roman, et le roman est fondé. Quand viendront les Corneille, les +Molière, les Racine, pour fonder chez nous un nouveau théâtre? Il faut +espérer et attendre. + + + +III + +Le temps semble déjà loin où le drame régnait en maître. Il comptait à +Paris cinq ou six théâtres prospères. La démolition des anciennes salles +du boulevard du Temple a été pour lui une première catastrophe. Les +théâtres ont dû se disséminer, le public a changé, d'autres modes sont +venues. Mais le discrédit où le drame est tombé provient surtout de +l'épuisement du genre, des pièces ridicules et ennuyeuses qui ont peu à +peu succédé aux oeuvres puissantes de 1830. + +Il faut ajouter le manque absolu d'acteurs nouveaux comprenant et +interprétant ces sortes de pièces, car chaque formule dramatique qui +disparaît emporte avec elle ses interprètes. Aujourd'hui, le drame, +chassé de scène en scène, n'a plus réellement à lui que l'Ambigu et le +Théâtre-Historique. A la Porte-Saint-Martin elle-même, c'est à peine si +on lui fait une petite place, entre deux pièces à grand spectacle. + +Certes, un succès de loin en loin ranime les courages. Mais la pente +est fatale, le drame glisse à l'oubli; et, s'il paraît vouloir +parfois s'arrêter dans sa chute, c'est pour rouler ensuite plus bas. +Naturellement, les plaintes sont grandes. La queue romantique, surtout, +est dans la désolation; elle jure bien haut qu'en dehors du drame, +de son drame à elle, il n'y a pas de salut pour notre littérature +dramatique. Je crois au contraire qu'il faut trouver une formule +nouvelle, transformer le drame, comme les écrivains de la première +moitié du siècle ont transformé la tragédie. Toute la question est là. +La bataille doit être aujourd'hui entre le drame romantique et le drame +naturaliste. + +Je désigne par drame romantique toute pièce qui se moque de la vérité +des faits et des personnages, qui promène sur les planches des pantins +au ventre bourré de son, qui, sous le prétexte de je ne sais quel idéal, +patauge dans le pastiche de Shakespeare et d'Hugo. Chaque époque a sa +formule, et notre formule n'est certainement pas celle de 1830. Nous +sommes à un âge de méthode, de science expérimentale, nous avons avant +tout le besoin de l'analyse exacte. Ce serait bien peu comprendre +la liberté conquise que de vouloir nous enfermer dans une nouvelle +tradition. Le terrain est libre, nous pouvons revenir à l'homme et à la +nature. + +Dernièrement, on faisait de grands efforts pour ressusciter le drame +historique. Rien de mieux. Un critique ne peut condamner d'un mot le +choix des sujets historiques, malgré toutes ses préférences personnelles +pour les sujets modernes. Je suis simplement plein de méfiance. Le +patron sur lequel on taille chez nous ces sortes de pièces me fait peur +à l'avance. Il faut voir comme on y traite l'histoire, quels singuliers +personnages on y présente sous des noms de rois, de grands capitaines ou +de grands artistes, enfin à quelle effroyable sauce on y accommode nos +annales. Dès que les auteurs de ces machines-là sont dans le passé, ils +se croient tout permis, les invraisemblances, les poupées de carton, les +sottises énormes, les barbouillages criards d'une fausse couleur locale. +Et quelle étrange langue, François 1er parlant comme un mercier de la +rue Saint-Denis, Richelieu ayant des mots de traître du boulevard du +Crime, Charlotte Corday pleurant avec des sentimentalités de petite +ouvrière! + +Ce qui me stupéfie, c'est que nos auteurs dramatiques ne paraissent +pas se douter un instant que le genre historique est forcément le plus +ingrat, celui où les recherches, la conscience, le talent profond +d'intuition et de résurrection sont le plus nécessaires. Je comprends ce +drame, lorsqu'il est traité par des poètes de génie ou par des hommes +d'une science immense, capables de mettre devant les spectateurs +toute une époque debout, avec son air particulier, ses moeurs, sa +civilisation; c'est là alors une oeuvre de divination ou de critique +d'un intérêt profond. + +Mais je sais malheureusement ce que les partisans du drame historique +veulent ressusciter: c'est uniquement le drame à panaches et à +ferraille, la pièce à grand spectacle et à grands mots, la pièce +menteuse faisant la parade devant la foule, une parade grossière qui +attriste les esprits justes. Et je me méfie. Je crois que toute cette +antiquaille est bonne à laisser dans notre musée dramatique, sous une +pieuse couche de poussière. + +Sans doute, il y a de grands obstacles aux tentatives originales. On +se heurte contre les hypocrisies de la critique et contre la longue +éducation de sottise faite à la foule. Cette foule, qui commence à rire +des enfantillages de certains mélodrames, se laisse toujours prendre aux +tirades sur les beaux sentiments. Mais les publics changent; le public +de Shakespeare, le public de Molière ne sont plus les nôtres. Il faut +compter sur le mouvement des esprits, sur le besoin de réalité qui +grandit partout. Les derniers romantiques ont beau répéter que le public +veut ceci, que le public ne veut pas cela: il viendra un jour où le +public voudra la vérité. + + + +IV + +Toutes les formules anciennes, la formule classique, la formule +romantique, sont basées sur l'arrangement et sur l'amputation +systématiques du vrai. On a posé en principe que le vrai est indigne; +et on essaye d'en tirer une essence, une poésie, sous le prétexte qu'il +faut expurger et agrandir la nature. Jusqu'à présent, les différentes +écoles littéraires ne se sont battues que sur la question de savoir de +quel déguisement on devait habiller la vérité, pour qu'elle n'eût pas +l'air d'une dévergondée en public. Les classiques avaient adopté le +peplum, les romantiques ont fait une révolution pour imposer la cotte de +maille et le pourpoint. Au fond, ce changement de toilette importe peu, +le carnaval de la nature continue. Mais, aujourd'hui, les naturalistes +arrivent et déclarent que le vrai n'a pas besoin de draperies; il doit +marcher dans sa nudité. Là, je le répète, est la querelle. + +Certes, les écrivains de quelque jugement comprennent parfaitement que +la tragédie et le drame romantique sont morts. Seulement, le plus grand +nombre sont très troublés en songeant à la formule encore vague de +demain. Est-ce que sérieusement la vérité leur demande de faire le +sacrifice de la grandeur, de la poésie, du souffle épique qu'ils ont +l'ambition de mettre dans leurs pièces? Est-ce que le naturalisme exige +d'eux qu'ils rapetissent de toutes parts leur horizon et qu'ils ne +risquent plus un seul coup d'aile dans le ciel de la fantaisie? + +Je vais tâcher de répondre. Mais, auparavant, il faut déterminer les +procédés que les idéalistes emploient pour hausser leurs oeuvres à la +poésie. Ils commencent par reculer au fond des âges le sujet qu'ils ont +choisi. Cela leur fournit des costumes et rend le cadre assez vague pour +leur permettre tous les mensonges. Ensuite, ils généralisent au lieu +d'individualiser; leurs personnages ne sont plus des êtres vivants, mais +des sentiments, des arguments, des passions déduites et raisonnées. Le +cadre faux veut des héros de marbre ou de carton. Un homme en chair et +en os, avec son originalité propre, détonnerait d'une façon criarde au +milieu d'une époque légendaire. Aussi voit-on les personnages d'une +tragédie ou d'un drame romantique se promener, raidis dans une altitude, +l'un représentant le devoir, l'autre le patriotisme, un troisième la +superstition, un quatrième l'amour maternel; et ainsi de suite, toutes +les idées abstraites y passent à la file. Jamais l'analyse complète +d'un organisme, jamais un personnage dont les muscles et le cerveau +travaillent comme dans la nature. + +Ce sont donc là les procédés auxquels les écrivains tournés vers +l'épopée ne veulent pas renoncer. Toute la poésie, pour eux, est dans +le passé et dans l'abstraction, dans l'idéalisation des faits et des +personnages. Dès qu'on les met en face de la vie quotidienne, dès qu'ils +ont devant eux le peuple qui emplit nos rues, ils battent des paupières, +ils balbutient, effarés, ne voyant plus clair, trouvant tout très laid +et indigne de l'art. A les entendre, il faut que les sujets entrent dans +les mensonges de la légende, il faut que les hommes se pétrifient +et tournent à l'état de statue, pour que l'artiste puisse enfin les +accepter et les accommoder à sa guise. + +Or, c'est à ce moment que les naturalistes arrivent et disent très +carrément que la poésie est partout, en tout, plus encore dans le +présent et le réel que dans le passé et l'abstraction. Chaque fait, à +chaque heure, a son côté poétique et superbe. Nous coudoyons des +héros autrement grands et puissants que les marionnettes des faiseurs +d'épopée. Pas un dramaturge, dans ce siècle, n'a mis debout des figures +aussi hautes que le baron Hulot, le vieux Grandet, César Birotteau, et +tous les autres personnages de Balzac, si individuels et si vivants. +Auprès de ces créations géantes et vraies, les héros grecs ou romains +grelottent, les héros du moyen âge tombent sur le nez comme des soldats +de plomb. + +Certes, à cette heure, devant les oeuvres supérieures produites par +l'école naturaliste, des oeuvres de haut vol, toutes vibrantes de vie, +il est ridicule et faux de parquer la poésie dans je ne sais quel temple +d'antiquailles, parmi les toiles d'araignée. La poésie coule à plein +bord dans tout ce qui existe, d'autant plus large qu'elle est plus +vivante. Et j'entends donner à ce mot de poésie toute sa valeur, ne pas +en enfermer le sens entre la cadence de deux rimes, ni au fond d'une +chapelle étroite de rêveurs, lui restituer son vrai sens humain, qui est +de signifier l'agrandissement et l'épanouissement de toutes les vérités. + +Prenez donc le milieu contemporain, et tâchez d'y faire vivre des +hommes: vous écrirez de belles oeuvres. Sans doute, il faut un effort, +il faut dégager du pêle-mêle de la vie la formule simple du naturalisme. +Là est la difficulté, faire grand avec des sujets et des personnages +que nos yeux, accoutumés au spectacle de chaque jour, ont fini par voir +petits. Il est plus commode, je le sais, de présenter une marionnette au +public, d'appeler la marionnette Charlemagne et de la gonfler à un tel +point de tirades, que le public s'imagine avoir vu un colosse; cela +est plus commode que de prendre un bourgeois de notre époque, un homme +grotesque et mal mis et d'en tirer une poésie sublime, d'en faire, par +exemple, le père Goriot, le père qui donne ses entrailles à ses filles, +une figure si énorme de vérité et d'amour, qu'aucune littérature ne peut +en offrir une pareille. + +Rien n'est aisé comme de travailler sur des patrons, avec des formules +connues; et les héros, dans le goût classique ou romantique, coûtent +si peu de besogne, qu'on les fabrique à la douzaine. C'est un article +courant dont notre littérature est encombrée. Au contraire, l'effort +devient très dur, lorsqu'on veut un héros réel, savamment analysé, +debout et agissant. Voilà sans doute pourquoi le naturalisme terrifie +les auteurs habitués à pêcher des grands hommes dans l'eau trouble de +l'histoire. Il leur faudrait fouiller l'humanité trop profondément, +apprendre la vie, aller droit à la grandeur réelle et la mettre en +oeuvre d'une main puissante. Et qu'on ne nie pas cette poésie vraie +de l'humanité; elle a été dégagée dans le roman, elle peut l'être au +théâtre; il n'y a là qu'une adaptation à trouver. + +Je suis tourmenté par une comparaison qui me poursuit et dont je me +débarrasserai ici. On vient de jouer pendant de longs mois, à l'Odéon, +_les Danicheff_, une pièce dont l'action se passe en Russie; elle a +eu chez nous un très vif succès, seulement elle est si mensongère, +paraît-il, si pleine de grossières invraisemblances, que l'auteur, qui +est Russe, n'a pas même osé la faire représenter dans son pays. Que +pensez-vous de cette oeuvre qu'on applaudit à Paris et qui serait +sifflée à Saint-Pétersbourg? Eh bien! imaginez un instant que les +Romains puissent ressusciter et qu'on représente devant eux Rome +vaincue. Entendez-vous leurs éclats de rire? croyez-vous que la pièce +irait jusqu'au bout? Elle leur semblerait un véritable carnaval, elle +sombrerait sous un immense ridicule. Et il en est ainsi de toutes les +pièces historiques, aucune ne pourrait être jouée devant les sociétés +qu'elles ont la prétention de peindre. Étrange théâtre, alors, qui n'est +possible que chez des étrangers, qui est basé sur la disparition +des générations dont il s'occupe, qui vit d'erreurs au point d'être +seulement bon pour des ignorants! + +L'avenir est au naturalisme. On trouvera la formule, on arrivera +à prouver qu'il y a plus de poésie dans le petit appartement d'un +bourgeois que dans tous les palais vides et vermoulus de l'histoire; on +finira même par voir que tout se rencontre dans le réel, les fantaisies +adorables, échappées du caprice et de l'imprévu, et les idylles, et les +comédies, et les drames. Quand le champ sera retourné, ce qui semble +inquiétant et irréalisable aujourd'hui, deviendra une besogne facile. + +Certes, je ne puis me prononcer sur la forme que prendra le drame de +demain; c'est au génie qu'il faut laisser le soin de parler. Mais je me +permettrai pourtant d'indiquer la voie dans laquelle j'estime que notre +théâtre s'engagera. + +Il s'agit d'abord de laisser là le drame romantique. Il serait +désastreux de lui prendre ses procédés d'outrance, sa rhétorique, sa +théorie de l'action quand même, aux dépens de l'analyse des caractères. +Les plus beaux modèles du genre ne sont, comme on l'a dit, que des +opéras à grand spectacle. Je crois donc qu'on doit remonter jusqu'à +la tragédie, non pas, grand Dieu! pour lui emprunter davantage sa +rhétorique, son système de confidents, de déclamation, de récits +interminables; mais pour revenir à la simplicité de l'action et à +l'unique étude psychologique et physiologique des personnages. Le cadre +tragique ainsi entendu est excellent: un fait se déroulant dans +sa réalité et soulevant chez les personnages des passions et des +sentiments, dont l'analyse exacte serait le seul intérêt de la pièce. Et +cela dans le milieu contemporain, avec le peuple qui nous entoure. + +Mon continuel souci, mon attente pleine d'angoisse est donc de +m'interroger, de me demander lequel de nous va avoir la force de se +lever tout debout et d'être un homme de génie. Si le drame naturaliste +doit être, un homme de génie seul peut l'enfanter. Corneille et Racine +ont fait la tragédie. Victor Hugo a fait le drame romantique. Où donc +est l'auteur encore inconnu qui doit faire le drame naturaliste! Depuis +quelques années, les tentatives n'ont pas manqué. Mais, soit que le +public ne fût pas mûr, soit plutôt qu'aucun des débutants n'eût le large +souffle nécessaire, pas une de ces tentatives n'a eu encore de résultat +décisif. + +En ces sortes de combats, les petites victoires ne signifient rien; il +faut des triomphes, accablant les adversaires, gagnant la foule à la +cause. Devant un homme vraiment fort, les spectateurs plieraient les +épaules. Puis, cet homme apporterait le mot attendu, la solution du +problème, la formule de la vie réelle sur la scène, en la combinant avec +la loi d'optique nécessaire au théâtre. Il réaliserait enfin ce que +les nouveaux venus n'ont pu trouver encore: être assez habile ou assez +puissant pour s'imposer, rester assez vrai pour que l'habileté ne le +conduisît pas au mensonge. + +Et quelle place immense ce novateur prendrait dans notre littérature +dramatique! Il serait au sommet. Il bâtirait son monument au milieu du +désert de médiocrité que nous traversons, parmi les bicoques de boue et +de crachat dont on sème au jour le jour nos scènes les plus illustres. +Il devrait tout remettre en question et tout refaire, balayer les +planches, créer un monde, dont il prendrait les éléments dans la vie, +en dehors des traditions. Parmi les rêves d'ambition que peut faire un +écrivain à notre époque, il n'en est certainement pas de plus vaste. Le +domaine du roman est encombré; le domaine du théâtre est libre. A cette +heure, en France, une gloire impérissable attend l'homme de génie qui, +reprenant l'oeuvre de Molière, trouvera en plein dans la réalité la +comédie vivante, le drame vrai de la société moderne. + + + +LE DON + +Je parlerai de ce fameux don du théâtre, dont il est si souvent +question. + +On connaît la théorie. L'auteur dramatique est un homme prédestiné qui +naît avec une étoile au front. Il parle, les foules le reconnaissent +et s'inclinent. Dieu l'a pétri d'une matière rare et particulière. +Son cerveau a des cases en plus. Il est le dompteur qui apporte une +électricité dans le regard. Et ce don, cette flamme divine est d'une +qualité si précieuse, qu'elle ne descend et ne brûle que sur quelques +têtes choisies, une douzaine au plus par génération. + +Cela fait sourire. Voyez-vous l'auteur dramatique transformé en oint +du Seigneur! J'ignore pourquoi, par décret, on n'autoriserait pas nos +vaudevillistes et nos dramaturges à porter un costume de pontifes pour +les différencier de la foule. Comme ce monde du théâtre gratte et +exaspère la vanité! Il n'y a pas que les comédiens qui se haussent sur +les planches et se donnent en continuel spectacle. Voilà les auteurs +dramatiques gagnés par cette fièvre. Ils veulent être exceptionnels, ils +ont des secrets comme les francs-maçons, ils lèvent les épaules de pitié +quand un profane touche à leur art, ils déclarent modestement qu'ils +ont un génie particulier; mon Dieu! oui, eux-mêmes ne sauraient dire +pourquoi ils ont ce talent, c'est comme cela, c'est le ciel qui l'a +voulu. On peut chercher à leur dérober leur secret; peine inutile, le +travail, qui mène à tout, ne mène pas à la science du théâtre. Et la +critique moutonnière accrédite cette belle croyance-là, fait ce joli +métier de décourager les travailleurs. + +Voyons, il faudrait s'entendre. Dans tous les arts, le don est +nécessaire. Le peintre qui n'est pas doué, ne fera jamais que des +tableaux très médiocres; de même le sculpteur, de même le musicien. +Parmi la grande famille des écrivains, il naît des philosophes, des +historiens, des critiques, des poètes, des romanciers; je veux dire +des hommes que leurs aptitudes personnelles poussent plutôt vers la +philosophie, l'histoire, la critique, la poésie, le roman. Il y a là une +vocation, comme dans les métiers manuels. Au théâtre aussi il faut le +don, mais il ne le faut pas davantage que dans le roman, par exemple. +Remarquez que la critique, toujours inconséquente, n'exige pas le don +chez le romancier. Le commissionnaire du coin ferait un roman, que cela +n'étonnerait personne; il serait dans son droit. Mais, lorsque Balzac se +risquait à écrire une pièce, c'était un soulèvement général; il n'avait +pas le droit de faire du théâtre, et la critique le traitait en +véritable malfaiteur. + +Avant d'expliquer cette stupéfiante situation faite aux auteurs +dramatiques, je veux poser deux points avec netteté. La théorie du don +du théâtre entraînerait deux conséquences: d'abord, il y aurait un +absolu dans l'art dramatique; ensuite, quiconque serait doué deviendrait +à peu près infaillible. + +Le théâtre! voilà l'argument de la critique. Le théâtre est ceci, le +théâtre est cela. Eh! bon Dieu! je ne cesserai de le répéter, je vois +bien des théâtres, je ne vois pas le théâtre. Il n'y a pas d'absolu, +jamais! dans aucun art! S'il y a un théâtre, c'est qu'une mode l'a créé +hier et qu'une mode l'emportera demain. On met en avant la théorie que +le théâtre est une synthèse, que le parfait auteur dramatique doit dire +en un mot ce que le romancier dit en une page. Soit! notre formule +dramatique actuelle donne raison à celle théorie. Mais que fera-t-on +alors de la formule dramatique du dix-septième siècle, de la +tragédie, ce développement purement oratoire? Est-ce que les discours +interminables que l'on trouve dans Racine et dans Corneille sont de la +synthèse? Est-ce que surtout le fameux récit de Théramène est de la +synthèse? On prétend qu'il ne faut pas de description au théâtre; +en voilà pourtant une, et d'une belle longueur, et dans un de nos +chefs-d'oeuvre. + +Où est donc le théâtre? Je demande à le voir, à savoir comment il est +fait et quelle figure il a. Vous imaginez-vous nos tragiques et nos +comiques d'il y a deux siècles en face de nos drames et de nos comédies +d'aujourd'hui? Ils n'y comprendraient absolument rien. Cette fièvre +cabriolante, cette synthèse qui sautille en petites phrases nerveuses, +tout cet art bâché et poussif leur semblerait de la folie pure. De même +que si un de nos auteurs s'avisait de reprendre l'ancienne formule, on +le plaisanterait comme un homme qui monterait en coucou pour aller à +Versailles. Chaque génération a son théâtre, voilà la vérité. J'aurais +la partie trop belle, si je comparais maintenant les théâtres étrangers +avec le nôtre. Admettez que Shakespeare donne aujourd'hui ses +chefs-d'oeuvre à la Comédie-Française; il serait sifflé de la belle +façon. Le théâtre russe est impossible chez nous, parce qu'il a trop +de saveur originale. Jamais nous n'avons pu acclimater Schiller. Les +Espagnols, les Italiens ont également leurs formules. Il n'y a que nous +qui, depuis un demi-siècle, nous soyons mis à fabriquer des pièces +d'exportation, qui peuvent être jouées partout, parce qu'elles n'ont +justement pas d'accent et qu'elles ne sont que de jolies mécaniques bien +construites. + +Du moment où l'absolu n'existe pas dans un art, le don prend un +caractère plus large et plus souple. Mais ce n'est pas tout: +l'expérience de chaque jour nous prouve que les auteurs qui ont ce +fameux don, n'en produisent pas moins, de temps à autre, des pièces très +mal faites et qui tombent. Il paraît que le don sommeille par instants. +Il est inutile de citer des exemples. Tout d'un coup, l'auteur le plus +adroit, le plus vigoureux, le plus respecté du public, accouche d'une +oeuvre non seulement médiocre, mais qui ne se lient même pas debout. +Voilà le dieu par terre. Et si l'on fréquente le monde des coulisses, +c'est bien autre chose. Interrogez un directeur, un comédien, un auteur +dramatique: ils vous répondront qu'ils n'entendent rien du tout au +théâtre. On siffle les scènes sur lesquelles ils comptaient, on +applaudit celles qu'ils voulaient couper la veille de la première +représentation. Toujours, ils marchent dans l'inconnu, au petit bonheur. +Leur vie est faite de hasards. Ce qui réussit là, échoue ailleurs; un +soir, un mot porte, le lendemain il ne fait aucun effet. Pas une règle, +pas une certitude, la nuit complète. + +Que vient-on alors nous parler de don, et donner au don une importance +décisive, lorsqu'il n'y a pas une formule stable et lorsque les mieux +doués ne sont encore que des écoliers, qui ont du bonheur un jour et qui +n'en ont plus le lendemain! Je sais bien qu'il y a un criterium commode +pour la critique: une pièce réussit, l'auteur a le don; elle tombe, +l'auteur n'a pas le don. Vraiment c'est là une façon de s'en tirer à bon +compte. Musset n'avait certainement pas le don au degré où le possède M. +Sardou; qui hésiterait pourtant entre les deux répertoires? Le don est +une invention toute moderne. Il est né avec notre mécanique théâtrale. +Quand on fait bon marché de la langue, de la vérité, des observations, +de la création d'âmes originales, on en arrive fatalement à mettre +au-dessus de tout l'art de l'arrangement, la pratique matérielle. Ce +sont nos comédies d'intrigue, avec leurs complications scéniques, qui +ont donné cette importance au métier. Mais, sans compter que la formule +change selon les évolutions littéraires, est-ce que le génie de nos +classiques, de Molière et de Corneille, est dans ce métier? Non, mille +fois non! Ce qu'il faut dire, c'est que le théâtre est ouvert à toutes +les tentatives, à la vaste production humaine. Ayez le don, mais ayez +surtout du talent. _On ne badine pas avec l'amour_ vivra, tandis que +j'ai grand'peur pour les _Bourgeois de Pont-Arcy._ + +Maintenant, voyons ce qui peut donner le change à la critique et la +rendre si sévère pour les tentatives dramatiques qui échouent. Examinons +d'abord ce qui se passe, lorsqu'un romancier publie un roman et +lorsqu'un auteur dramatique fait jouer une pièce. + +Voilà le volume en vente. J'admets que le romancier y ait fait une étude +originale, dont l'âpreté doive blesser le public. Dans les premiers +temps, le succès est médiocre. Chaque lecteur, chez lui, les pieds sur +les chenets, se fâche plus ou moins. Mais s'il a le droit de brûler son +exemplaire, il ne peut brûler l'édition. On ne tue pas un livre. Si le +livre est fort, chaque jour il gagnera à l'auteur des sympathies. Ce +sera un prosélytisme lent, mais invincible. Et, un beau matin, le roman +dédaigné, le roman conspué, aura vaincu et prendra de lui-même la haute +place à laquelle il a droit. + +Au contraire, on joue la pièce. L'auteur dramatique y a risqué, comme +le romancier, des nouveautés de forme et de fond. Les spectateurs se +fâchent, parce que ces nouveautés les dérangent. Mais ils ne sont plus +chez eux, isolés; ils sont en masse, quinze cents à deux mille; et du +coup, sous les huées, sous les sifflets, ils tuent la pièce. Dès lors, +il faudra des circonstances extraordinaires pour que cette pièce +ressuscite et soit reprise devant un autre public, qui cassera le +jugement du premier, s'il y a lieu. Au théâtre, il faut réussir +sur-le-champ; on n'a pas à compter sur l'éducation des esprits, sur +la conquête lente des sympathies. Ce qui blesse, ce qui a une saveur +inconnue, reste sur le carreau, et pour longtemps, si ce n'est pour +toujours. + +Ce sont ces conditions différentes qui, aux yeux de la critique, ont +grandi si démesurément l'importance du don au théâtre. Mon Dieu! dans le +roman, soyez ou ne soyez pas doué, faites mauvais si cela vous amuse, +puisque vous ne courez pas le risque d'être étranglé. Mais, au théâtre, +méfiez-vous, ayez un talisman, soyez sûr de prendre le public par des +moyens connus; autrement, vous êtes un maladroit, et c'est bien fait si +vous restez par terre. De là, la nécessité du succès immédiat, cette +nécessité qui rabaisse le théâtre, qui tourne l'art dramatique au +procédé, à la recette, à la mécanique. Nous autres romanciers, nous +demeurons souriants au milieu des clameurs que nous soulevons. +Qu'importe! nous vivrons quand même, nous sommes supérieurs aux colères +d'en bas. L'auteur dramatique frissonne; il doit ménager chacun; il +coupe un mot; remplace une phrase; il masque ses intentions, cherche +des expédients pour duper son monde, en somme, il pratique un art de +ficelles, auquel les plus grands ne peuvent se soustraire. + +Et le don arrive. Seigneur! avoir le don et ne pas être sifflé! On +devient superstitieux, on a son étoile. Puis, l'insuccès ou le succès +brutal de la première représentation déforme tout. Les spectateurs +réagissent les uns sur les autres. On porte aux nues des oeuvres +médiocres, on jette au ruisseau des oeuvres estimables. Mille +circonstances modifient le jugement. Plus tard, on s'étonne, on ne +comprend plus. Il n'y a pas de verdict passionné où la justice soit plus +rare. + +C'est le théâtre. Et il paraît que, si défectueuse et si dangereuse que +soit cette forme de l'art, elle a une puissance bien grande, puisqu'elle +enrage tant d'écrivains. Ils y sont attirés par l'odeur de bataille, par +le besoin de conquérir violemment le public. Le pis est que la critique +se fâche. Vous n'avez pas le don, allez-vous-en. Et elle a dit +certainement cela à Scribe, quand il a été sifflé, à ses débuts; elle +l'a répété à M. Sardou, à l'époque de la _Taverne des étudiants_; elle +jette ce cri dans les jambes de tout nouveau venu, qui arrive avec une +personnalité. Ce fameux don est le passe-port des auteurs dramatiques. +Avez-vous le don? Non. Alors, passez au large, ou nous vous mettons une +balle dans la tête. + +J'avoue que je remplis d'une tout autre manière mon rôle de critique. Le +don me laisse assez froid. Il faut qu'une figure ait un nez pour être +une figure; il faut qu'un auteur dramatique sache faire une pièce pour +être un auteur dramatique, cela va de soi. Mais que de marge ensuite! +Puis, le succès ne signifie rien. _Phèdre_ est tombée à la première +représentation. Dès qu'un auteur apporte une nouvelle formule, il +blesse le public, il y a bataille sur son oeuvre. Dans dix ans, on +l'applaudira. + +Ah! si je pouvais ouvrir toutes grandes les portes des théâtres à +la jeunesse, à l'audace, à ceux qui ne paraissent pas avoir le don +aujourd'hui et qui l'auront peut-être demain, je leur dirais d'oser +tout, de nous donner de la vérité et de la vie, de ce sang nouveau dont +notre littérature dramatique a tant besoin! Cela vaudrait mieux que de +se planter devant nos théâtres, une férule de magister à la main, et de +crier: «Au large!» aux jeunes braves qui ne procèdent ni de Scribe ni de +M. Sardou. Fichu métier, comme disent les gendarmes, quand ils ont une +corvée à faire. + + + +LES JEUNES + +J'ai entendu dire un jour à un faiseur, ouvrier très adroit en mécanique +théâtrale: «On nous parle toujours de l'originalité des jeunes; mais +quand un jeune fait une pièce, il n'y a pas de ficelle usée qu'il +n'emploie, il entasse toutes les combinaisons démodées dont nous ne +voulons plus nous-mêmes.» Et, il faut bien le confesser, cela est +vrai. J'ai remarqué moi-même que les plus audacieux des débutants +s'embourbaient profondément dans l'ornière commune. + +D'où vient donc cet avortement à peu près général? On a vingt ans, on +part pour la conquête des planches, on se croit très hardi et très neuf; +et pas du tout, lorsqu'on a accouché d'un drame ou d'une comédie, il +arrive presque toujours qu'on a pillé le répertoire de Scribe ou de M. +d'Ennery. C'est tout au plus si, par maladresse, on a réussi à défigurer +les situations qu'on leur a prises. Et j'insiste sur l'innocence +parfaite de ces plagiats, on s'imagine de très bonne foi avoir tenté un +effort considérable d'originalité. + +Les critiques qui font du théâtre une science et qui proclament la +nécessité absolue de la mécanique théâtrale, expliqueront le fait en +disant qu'il faut être écolier avant d'être maître. Pour eux, il est +fatal qu'on passe par Scribe et M. d'Ennery, si l'on veut un jour +connaître toutes les finesses du métier. On étudie naturellement dans +leurs oeuvres le code des traditions. Même les critiques dont je parle +croiront tirer de cette imitation inconsciente un argument décisif en +faveur de leurs théories: ils diront que le théâtre est à un tel point +une pure affaire de charpente, que les débutants, malgré eux, commencent +presque toujours par ramasser les vieilles poutres abandonnées pour en +faire une carcasse à leurs oeuvres. + +Quant à moi, je tire de l'aventure des réflexions tout autres. Je +demande pardon si je me mets en scène; mais j'estime que les meilleures +observations sont celles que l'on fait sur soi. Pourquoi, lorsqu'à vingt +ans je rêvais des plans de drames et de comédies, ne trouvais-je jamais +que des coups de théâtre las de traîner partout? Pourquoi une idée de +pièce se présentait-elle toujours à moi avec des combinaisons connues, +une convention qui sentait le monde des planches? La réponse est simple: +j'avais déjà l'esprit infecté par les pièces que j'avais vu jouer, +je croyais déjà à mon insu que le théâtre est un coin à part, où les +actions et les paroles prennent forcément une déviation réglée d'avance. + +Je me souviens de ma jeunesse passée dans une petite ville. Le théâtre +jouait trois fois par semaine, et j'en avais la passion. Je ne dînais +pas pour être le premier à la porte, avant l'ouverture des bureaux. +C'est là, dans cette salle étroite, que pendant cinq ou six ans j'ai +vu défiler tout le répertoire du Gymnase et de la Porte-Saint-Martin. +Éducation déplorable et dont je sens toujours en moi l'empreinte +ineffaçable. Maudite petite salle! j'y ai appris comment un personnage +doit entrer et sortir; j'y ai appris la symétrie des coups de scène, la +nécessité des rôles sympathiques et moraux, tous les escamotages de +la vérité, grâce à un geste ou à une tirade; j'y ai appris ce code +compliqué de la convention, cet arsenal des ficelles qui a fini par +constituer chez nous ce que la critique appelle de ce mot absolu «le +théâtre». J'étais sans défense alors, et j'emmagasinais vraiment de +jolies choses dans ma cervelle. + +On ne saurait croire l'impression énorme que produit le théâtre sur une +intelligence de collégien échappé. On est tout neuf, on se façonne là +comme une cire molle. Et le travail sourd qui se fait en vous, ne tarde +pas à vous imposer cet axiome: la vie est une chose, le théâtre en est +une autre. De là, cette conclusion: quand on veut faire du théâtre, il +s'agit d'oublier la vie et de manoeuvrer ses personnages d'après une +tactique particulière, dont on apprend les règles. + +Allez donc vous étonner ensuite si les débutants ne lancent pas des +pièces originales! Ils sont déflorés par dix ans de représentations +subies. Quand ils évoquent l'idée de théâtre, toute une longue suite de +vaudevilles et de mélodrames défilent et les écrasent. Ils ont dans le +sang la tradition. Pour se dégager de cette éducation abominable, il +leur faut de longs efforts. Certes, je crois qu'un garçon qui n'aurait +jamais mis les pieds dans une salle de spectacle, serait beaucoup +plus près d'un chef-d'oeuvre qu'un garçon dont l'intelligence a reçu +l'empreinte de cent représentations successives. + +Et l'on surprend très bien là comment la convention théâtrale se forme. +C'est une autre langue que l'on apprend à parler. Dans les familles +riches, on a une gouvernante anglaise ou allemande qui est chargée de +parler sa langue aux enfants, pour que ceux-ci l'apprennent sans même +s'en apercevoir. Eh bien, c'est de cette façon que se transmet la +convention théâtrale. A notre insu, nous l'admettons comme une chose +courante et naturelle. Elle nous prend tout jeunes et ne nous lâche +plus. Cela nous semble nécessaire qu'on agisse autrement sur les +planches que dans la vie de tous les jours. Nous en arrivons même à +marquer certains faits comme appartenant spécialement au théâtre. «Ça, +c'est du théâtre», disons-nous, tellement nous distinguons entre ce qui +est et ce que nous avons accepté. + +Le pis est que cette phrase: «Ça, c'est du théâtre», prouve à quel point +de simple facture nous avons rabaissé notre scène nationale. Est-ce que +du temps de Molière et de Racine, un critique aurait osé louer leurs +chefs-d'oeuvre, en disant: «C'est du théâtre»? Aujourd'hui, quand on dit +qu'une pièce est du théâtre, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle. C'est, +je le répète une fois encore, que l'intrigue et la charpente priment +tout, dans notre littérature dramatique. Le code théâtral que le goût +public impose n'a pas cent ans de date, et j'enrage lorsque j'entends +qu'on le donne comme une loi révélée, à jamais immuable, qui a toujours +été et qui sera toujours. Si l'on se contentait de voir dans ce prétendu +code une formule passagère qu'une autre formule remplacera demain, rien +ne serait plus juste, et il n'y aurait pas à se fâcher. + +D'ailleurs, on peut bien accorder que la formule en question, celle qui +agonise en ce moment, a été inventée par des hommes d'habileté et de +goût. En voyant le succès européen qu'elle a eu, ils ont pu croire un +instant qu'ils avaient découvert «le théâtre», le seul, l'unique. Toutes +les nations voisines, depuis cinquante ans, ont pillé notre répertoire +moderne et n'ont guère vécu que de nos miettes dramatiques. Cela vient +de ce que la formule de nos dramaturges et de nos vaudevillistes +convient aux foules, qu'elle les prend par la curiosité et l'intérêt +purement physique. En outre, c'est là une littérature légère, d'une +digestion facile, qui ne demande pas un grand effort pour être comprise. +Le roman feuilleton a eu un pareil succès en Europe. + +Certes, il ne faut pas être fier, selon moi, de l'engouement de la +Russie et de l'Angleterre, par exemple, pour nos pièces actuelles. Ces +pays nous empruntent aussi les modes de nos femmes, et l'on sait que ce +ne sont pas nos meilleurs écrivains qui y sont applaudis. Est-ce que +jamais les Russes et les Anglais ont eu l'idée de traduire notre +répertoire classique? Non; mais ils raffolent de nos opérettes. Je le +dis encore, le succès en Europe de nos pièces modernes vient justement +de leurs qualités moyennes: un jeu de bascule heureux, un rébus qu'on +donne à déchiffrer, un joujou à la mode d'un maniement facile pour +toutes les intelligences et toutes les nationalités. + +D'ailleurs, c'est chez les étrangers eux-mêmes que j'irai choisir +aujourd'hui mon dernier argument contre cette idée fausse d'un absolu +quelconque dans l'art dramatique. Il faut connaître le théâtre russe et +le théâtre anglais. Rien d'aussi différent, rien d'aussi contraire à +l'idée balancée et rythmique que nous nous faisons en France d'une +pièce. La littérature russe compte quelques drames superbes, qui se +développent avec une originalité d'allures des plus caractéristiques: +et je n'ai pas à dire quelle violence, quel génie libre règne dans le +théâtre anglais. Il est vrai, nous avons infecté ces peuples de notre +joli joujou à la Scribe, mais leurs théâtres nationaux n'en sont pas +moins là pour nous montrer ce qu'on peut oser. + +En tout cas, les chefs-d'oeuvre dramatiques des autres nations prouvent +que notre théâtre contemporain, loin d'être une formule absolue, n'est +qu'un enfant bâtard et bien peigné. Il est l'expression d'une décadence, +il a perdu toutes les rudesses du génie et ne se sauve que par les +grâces d'une facture adroite. Aussi est-il grand temps de le retremper +aux sources de l'art, dans l'étude de l'homme et, dans le respect de la +réalité. + +Un de mes bons amis me faisait des confidences dernièrement. Il a écrit +plus de dix romans, il marche librement dans un livre, et il me disait +que le théâtre le faisait trembler, lui qui pourtant n'est pas un +timide. C'est que son éducation dramatique le gêne et le trouble, dès +qu'il veut aborder une pièce. Il voit les coups de scène connus, il +entend les répliques d'usage, il a la cervelle tellement pleine de ce +monde de carton, qu'il n'ose faire un effort pour se débarrasser et être +lui. Tout ce public qu'il évoque en imagination, les yeux braqués sur +la scène, le jour où l'on jouera son oeuvre, l'effare au point qu'il +devient imbécile et qu'il se sent glisser aux banalités applaudies. Il +lui faudrait tout oublier. + + + +LES DEUX MORALES + +La morale qui se dégage de notre théâtre contemporain, me cause toujours +une bien grande surprise. Rien n'est singulier comme la formation de +ces deux mondes si tranchés, le monde littéraire et le monde vivant; +on dirait deux pays où les lois, les moeurs, les sentiments, la langue +elle-même, offrent de radicales différences. Et la tradition est telle +que cela ne choque personne; au contraire, on s'effare, on crie au +mensonge et au scandale, quand un homme ose s'apercevoir de cette +anomalie et affiche la prétention de vouloir qu'une même philosophie +sorte du mouvement social et du mouvement littéraire. + +Je prendrai un exemple, pour établir nettement l'état des choses. Nous +sommes au théâtre ou dans un roman. Un jeune homme pauvre a rencontré +une jeune fille riche; tous les deux s'adorent et sont parfaitement +honnêtes; le jeune homme refuse d'épouser la jeune fille par +délicatesse; mais voilà qu'elle devient pauvre, et tout de suite il +accepte sa main, au milieu de l'allégresse générale. Ou bien c'est la +situation contraire: la jeune fille est pauvre, le jeune homme est +riche; même combat de délicatesse, un peu plus ridicule; seulement, +on ajoute alors un raffinement final, un refus absolu du jeune homme +d'épouser celle qu'il aime quand il est ruiné, parce qu'il ne peut plus +la combler de bien-être. + +Étudions la vie maintenant, la vie quotidienne, celle qui se passe +couramment sous nos yeux. Est-ce que tous les jours les garçons les plus +dignes, les plus loyaux, n'épousent pas des femmes plus riches qu'eux, +sans perdre pour cela la moindre parcelle de leur honnêteté? Est-ce +que, dans notre, société, un pareil mariage entraîne, à moins de +complications odieuses, une idée infamante, même un blâme quelconque? +Mais il y a mieux, lorsque la fortune vient de l'homme, ne sommes-nous +pas touchés de ce qu'on appelle un mariage d'amour, et la jeune fille +qui ferait des mines dégoûtées pour se laisser enrichir par l'homme +qu'elle adore, ne serait-elle pas regardée comme la plus désagréable des +péronnelles? Ainsi donc, le mariage avec la disproportion des fortunes +est parfaitement admis dans nos moeurs; il ne choque personne, il ne +fait pas question; enfin il n'est immoral qu'au théâtre, où il reste à +l'état d'instrument scénique. + +Prenons un second exemple. Voici un fils très noble, très grand, qui a +le malheur d'avoir pour père un gredin. Au théâtre, ce fils sanglote; il +se dit le rebut de la société, il parle de s'enterrer dans sa honte, et +les spectateurs trouvent ça tout naturel. C'est ainsi qu'un père qui ne +s'est pas bien conduit, devient immédiatement pour ses enfants un +boulet de bagne. Des pièces entières roulent là-dessus, avec, un luxe +incroyable de beaux sentiments, d'amertume et d'abnégations sublimes. + +Transportons la situation dans la vie. Est-ce que, chez nous, un galant +homme est déshonoré pour être le fils d'un père peu scrupuleux? Regardez +autour de vous, le cas est bien fréquent, personne ne refusera la main +à un honnête garçon qui compte dans sa famille un brasseur d'affaires +équivoques ou quelque personnage de moralité douteuse. Le mot s'entend +tous les jours: «Ah! le père X..., quel gredin! Mais le fils est un si +honnête garçon!» Je ne parle pas des pères qui ont des démêlés avec la +justice, mais de cette masse considérable de chefs de famille dont la +fortune garde une étrange odeur de trafics inavouables-. On hérite +pourtant de ces pères-là sans se croire déshonoré et sans être traité +de malhonnête homme. Je ne juge pas, je dis comment va la vie, j'expose +notre société dans son travail, dans son fonctionnement réel. + +Remarquez qu'il ne s'agit pas du théâtre de fabrication. Ce sont nos +auteurs contemporains les plus applaudis et les plus dignes de l'être +qui dissertent de la sorte à l'infini sur les façons délicates d'avoir +de l'honneur. Presque toutes les comédies de M. Augier, de M. Feuillet, +de M. Sardou reposent sur une donnée semblable: un fils qui rêve la +rédemption de son père, ou deux amoureux qui font leur malheur en se +querellant à qui sera le plus pauvre. C'est un cliché accepté dans les +vaudevilles comme dans les pièces très littéraires. J'en pourrais dire +autant du roman. Les écrivains de talent pataugent dans ce poncif comme +les derniers des feuilletonistes. + +Il y a donc là, quand on étudie de près la mécanique théâtrale, un +simple rouage accepté de tous, dont l'emploi est fixé par des règles, et +qui produit toujours le même effet sur le public. La formule veut que +la question d'argent désespère les amoureux délicats; et dès que deux +amoureux, dans les conditions requises, sont mis à la scène, l'auteur +dramatique emploie tout de suite la formule, comme il placerait une +pièce découpée dans un jeu de patience. Cela s'emboîte, le public +retrouve l'idée toute faite, on s'entend à demi mots, rien de plus +commode; car on est dispensé d'une étude sérieuse des réalités, on +échappe à toutes recherches et à toutes façons de voir originales. De +même pour le fils qui meurt de la honte de son père; il fait partie de +la collection de pantins que les théâtres ont dans leurs magasins +des accessoires. On le revoit toujours avec plaisir, ce type du fils +vengeur, en bois ou en carton. La comédie italienne avait Arlequin, +Pierrot, Polichinelle, Colombine, ces types de la grâce et de la +coquinerie humaines, si observés et si vrais dans la fantaisie; nous +autres, nous avons la collection la plus triste, la plus laide, la plus +faussement noble qu'on puisse voir, des bonshommes blêmes, l'amant qui +crache sur l'argent, le fils qui porte le deuil des farces du père, et +tant d'autres faiseurs de sermons, abstracteurs de quintessence morale, +professeurs de beaux sentiments. Qui donc écrira les _Précieuses +ridicules_ de ce protestantisme qui nous noie? + +J'ai dit un jour que notre théâtre se mourait d'une indigestion de +morale. Rien de plus juste. Nos pièces sont petites, parce qu'au lieu +d'être humaines, elles ont la prétention d'être honnêtes. Mettez donc la +largeur philosophique de Shakespeare à côté du catéchisme d'honnêteté +que nos auteurs dramatiques les plus célèbres se piquent d'enseigner +à la foule. Comme c'est étroit, ces luttes d'un honneur faux sur des +points qui devraient disparaître dans le grand cri douloureux de +l'humanité souffrante! Ce n'est pas vrai et ce n'est pas grand. Est-ce +que nos énergies sont là? est-ce que le labeur de notre grand siècle se +trouve dans ces puérilités du coeur? On appelle cela la morale; non, ce +n'est pas la morale, c'est un affadissement de toutes nos virilités, +c'est un temps précieux perdu à des jeux de marionnettes. + +La morale, je vais vous la dire. Toi, tu aimes cette jeune fille, qui +est riche; épouse-la si elle t'aime, et tire quelque grande chose de +cette fortune. Toi, tu aimes ce jeune homme, qui est riche; laisse-toi +épouser, fais du bonheur. Toi, tu as un père qui a volé; apprends +l'existence, impose-toi au respect. Et tous, jetez-vous dans l'action, +acceptez et décuplez la vie. Vivre, la morale est là uniquement, dans sa +nécessité, dans sa grandeur. En dehors de la vie, du labeur continu +de l'humanité, il n'y a que folies métaphysiques, que duperies et que +misères. Refuser ce qui est, sous le prétexte que les réalités ne sont +pas assez nobles, c'est se jeter dans la monstruosité de parti pris. +Tout notre théâtre est monstrueux, parce qu'il est bâti en l'air. + +Dernièrement, un auteur dramatique mettait cinquante pages à me prouver +triomphalement que le public entassé dans une salle de spectacle avait +des idées particulières et arrêtées sur toutes choses. Hélas! je le +sais, puisque c'est contre cet étrange phénomène que je combats. Quelle +intéressante étude on pourrait faire sur la transformation qui s'opère +chez un homme, dès qu'il est entré dans une salle de spectacle! Le voilà +sur le trottoir: il traitera de sot tout ami qui viendra lui raconter la +rupture de son mariage avec une demoiselle riche, en lui soumettant +les scrupules de sa conscience; il serrera avec affection la main d'un +charmant garçon, dont le père s'est enrichi en nourrissant, nos soldats +de vivres avariés. Puis, il entre dans le théâtre, et il écoute pendant +trois heures avec attendrissement le duo désolé de deux amants que la +fortune sépare, ou il partage l'indignation et le désespoir d'un fils +forcé d'hériter à la mort d'un père trop millionnaire. Que s'est-il donc +passé? Une chose bien simple: ce spectateur, sorti de la vie, est tombé +dans la convention. + +On dit que cela est bon et que d'ailleurs cela est fatal. Non cela ne +saurait être bon, car tout mensonge, même noble, ne peut que pervertir. +Il n'est pas bon de désespérer les coeurs par la peinture de sentiments +trop raffinés, radicalement faux d'ailleurs dans leur exagération +presque maladive. Cela devient une religion, avec ses détraquements, +ses abus de ferveur dévote. Le mysticisme de l'honneur peut faire des +victimes, comme toute crise purement cérébrale. Et il n'est pas vrai +davantage que cela soit fatal. Je vois bien la convention exister, mais +rien ne dit qu'elle est immuable, tout démontre au contraire qu'elle +cède un peu chaque jour sous les coups de la vérité. Ce spectateur dont +je parle plus haut, n'a pas inventé les idées auxquelles il obéit; il +les a au contraire reçues et il les transmettra plus ou moins changées, +si on les transforme en lui. Je veux dire que la convention est faite +par les auteurs et que dès lors les auteurs peuvent la défaire. Sans +doute il ne s'agit pas de mettre brusquement toutes les vérités à la +scène, car elles dérangeraient trop les habitudes séculaires du +public; mais, insensiblement, et par une force supérieure, les vérités +s'imposeront. C'est un travail lent qui a lieu devant nous et dont les +aveugles seuls peuvent nier les progrès quotidiens. + +Je reviens aux deux morales, qui se résument en somme dans la question +double de la vérité et de la convention. Quand nous écrivons un roman où +nous tâchons d'être des analystes exacts, des protestations furieuses +s'élèvent, on prétend que nous ramassons des monstres dans le ruisseau, +que nous nous plaisons de parti pris dans le difforme et l'exceptionnel. +Or, nos monstres sont tout simplement des hommes, et des hommes fort +ordinaires, comme nous en coudoyons partout dans la vie, sans tant nous +offenser. Voyez un salon, je parle du plus honnête: si vous écriviez +les confessions sincères des invités, vous laisseriez un document qui +scandaliserait les voleurs et les assassins. Dans nos livres, nous avons +conscience souvent d'avoir pris la moyenne, de peindre des personnages +que tout le monde reçoit, et nous restons un peu interloqués, lorsqu'on +nous accuse de ne fréquenter que les bouges; même, au fond de +ces bouges, il y a une honnêteté relative que nous indiquons +scrupuleusement, mais que personne ne paraît retrouver sous notre plume. +Toujours les deux morales. Il est admis que la vie est une chose et que +la littérature en est une autre. Ce qui est accepté couramment dans la +rue et chez soi, devient une simple ordure dès qu'on l'imprime. Si nous +décoiffons une femme, c'est une fille; si nous nous permettons d'enlever +la redingote d'un monsieur, c'est un gredin. La bonhomie de l'existence, +les promiscuités tolérées, les libertés permises de langage et de +sentiments, tout ce train-train qui fait la vie, prend immédiatement +dans nos oeuvres écrites l'apparence d'une diffamation. Les lecteurs ne +sont pas accoutumés à se voir dans un miroir fidèle, et ils crient au +mensonge et à la cruauté. + +Les lecteurs et les spectateurs s'habitueront, voilà tout. Nous avons +pour nous la force de l'éternelle moralité du vrai. La besogne du siècle +est la nôtre. Peu à peu, le public sera avec nous, lorsqu'il sentira le +vide de cette littérature alambiquée, qui vit de formules toutes +faites. Il verra que la véritable grandeur n'est pas dans un étalage de +dissertations morales, mais dans l'action même de la vie. Rêver ce qui +pourrait être devient un jeu enfantin, quand on peut peindre ce qui est; +et, je le dis encore, le réel ne saurait être ni vulgaire ni honteux, +car c'est le réel qui a fait le monde. Derrière les rudesses de nos +analyses, derrière nos peintures qui choquent et qui épouvantent +aujourd'hui, on verra se lever la grande figure de l'Humanité, saignante +et splendide, dans sa création incessante. + + + +LA CRITIQUE ET LE PUBLIC + +I + +Il faut que je confesse un de mes gros étonnements. Quand j'assiste à +une première représentation, j'entends souvent pendant les entr'actes +des jugements sommaires, échappés à mes confrères les critiques. Il +n'est pas besoin d'écouter, il suffit de passer dans un couloir; les +voix se haussent, on attrape des mots, des phrases entières. Là, semble +régner la sévérité la plus grande. On entend voler ces condamnations +sans appel: «C'est infect! c'est idiot! ça ne fera pas le sou!» + +Et remarquez que les critiques ne sont que justes. La pièce est +généralement grotesque. Pourtant, cette belle franchise me touche +toujours beaucoup, parce que je sais combien il est courageux de dire +ce qu'on pense. Mes confrères ont l'air si indigné, si exaspéré par le +supplice inutile auquel on les condamne, que les jours suivants j'ai +parfois la curiosité de lire leurs articles pour voir comment leur bile +s'est épanchée. Ah! le pauvre auteur, me dis-je en ouvrant les journaux, +ils vont l'avoir joliment accommodé! C'est à peine si les lecteurs +pourront en retrouver les morceaux. + +Je lis, et je reste stupéfait. Je relis pour bien me prouver que je ne +me trompe pas. Ce n'est plus le franc parler des couloirs, la vérité +toute crue, la sévérité légitime d'hommes qu'on vient d'ennuyer et qui +se soulagent. Certains articles sont tout à fait aimables, jettent, +comme on dit, des matelas pour amortir la chute de la pièce, poussent +même la politesse jusqu'à effeuiller quelques roses sur ces matelas. +D'autres articles hasardent des objections, discutent avec l'auteur, +finissent par lui promettre un bel avenir. Enfin les plus mauvais +plaident les circonstances atténuantes. + +Et remarquez que le fait se passe surtout quand la pièce est signée d'un +nom connu, quand il s'agit de repêcher une célébrité qui se noie. Pour +les débutants, les uns sont accueillis avec une bienveillance +extrême, les autres sont écharpés sans pitié aucune. Cela tient à des +considérations dont je parlerai tout à l'heure. + +Certes, je ne fais pas un procès à mes confrères. Je parle en général, +et j'admets à l'avance toutes les exceptions qu'on voudra. Mon seul +désir est d'étudier dans quelles conditions fâcheuses la critique se +trouve exercée, par suite des infirmités humaines et des fatalités du +milieu où se meuvent les juges dramatiques. + +Il y a donc, entre la représentation d'une pièce et l'heure où l'on +prend la plume pour en parler, toute une opération d'esprit. La +pièce est exaltée ou éreintée, parce qu'elle passe par les passions +personnelles du critique. La bienveillance outrée a plusieurs causes, +dont voici les principales: le respect des situations acquises, la +camaraderie, née de relations entre confrères, enfin l'indifférence +absolue, la longue expérience que la franchise ne sert à rien. + +Le respect des situations acquises vient d'un sentiment conservateur. +On plie l'échine devant un auteur arrivé, comme on la plie devant un +ministre qui est au pouvoir; et même, s'il a une heure de bêtise, on la +cache soigneusement, parce qu'il n'est pas prudent de déranger les idées +de la foule et de lui faire entendre qu'un homme puissant, maître du +succès, peut se tromper comme le dernier des pleutres. Cela affaiblirait +le principe de l'autorité. On doit veiller au maintien du respect, si +l'on ne veut pas être débordé par les révolutionnaires. Donc, on lance +son coup de chapeau quand même, on pousse la foule sur le trottoir +banal, en lui déguisant l'ennui de la promenade. + +La camaraderie est bien forte, elle aussi. On a dîné la veille avec +l'auteur dans une maison charmante; on doit déjeuner le lendemain avec +lui, chez un ancien ami de collège. Tout l'hiver, on le rencontre; on +ne peut entrer dans un salon sans le voir et sans lui serrer la main. +Alors, comment voulez-vous qu'on lui dise brutalement que sa pièce est +détestable? Il verrait là une trahison, on mettrait dans l'embarras tous +les braves gens qui vous reçoivent l'un et l'autre. Le pis est qu'il a +murmuré à votre oreille: + +--Je compte sur vous. + +Et il peut y compter, en vérité, car jamais on n'a le courage de dire +toute la vérité à cet homme. Les critiques qui restent francs quand +même, passent pour des gens mal élevés. + +L'indifférence absolue est un état où le critique arrive après quelques +années de pontificat. D'abord, il s'est jeté dans la bataille, a mis +ses idées en avant, a livré des combats sur le terrain de chaque pièce +nouvelle. Puis, en voyant qu'il n'améliore rien, que la sottise demeure +éternelle, il se calme et prend un bel égoïsme. Tout est bon, tout est +mauvais, peu importe. Il suffit qu'on boive frais et qu'on ne se fasse +pas d'ennemis. Il faut aussi ranger parmi ces beaux indifférents les +poètes et les écrivains de grand style qui acceptent un feuilleton +dramatique. Ceux-là se moquent parfaitement du théâtre. Ils trouvent +toutes les pièces abominables, odieuses. Et ils affectent un sourire de +bons princes, ils louent jusqu'aux vaudevilles ineptes, ils n'ont que +le souci de pomponner leurs phrases pour se faire à eux mêmes un joli +succès. + +Quant à l'éreintement, il est presque toujours l'effet de la passion. +On éreinte une pièce, parce qu'on est romantique, parce qu'on est +royaliste, parce qu'on a eu des pièces sifflées ou des romans vendus sur +les quais. Je répète que j'admets toutes les exceptions. Si je citais +des exemples, on m'entendrait mieux; mais je ne veux nommer personne. La +critique, si débonnaire pour les auteurs arrivés, se montre tout d'un +coup enragée contre certains débutants. Ceux-là, on les massacre; et le +public, devant cette fureur, ne doit plus comprendre. C'est qu'il y a, +par derrière, une situation dont il faudrait d'abord débrouiller les +fils. Souvent, le débutant est un novateur, un garçon gênant, un ours +vivant dans son trou, loin de toute camaraderie. + +D'ailleurs, notre critique théâtrale contemporaine a des reproches plus +graves à se faire. Ses sévérités et ses indulgences exagérées ne sont +que les résultats de la débandade, du manque de méthode dans lequel +elle vit. Elle est la seule critique existante, puisque les journaux +dédaignent aujourd'hui de parler des livres, ou leur jettent l'aumône +dérisoire d'un bout d'annonce griffonné par le rédacteur des Faits +divers. Et j'estime qu'elle représente bien mal la sagacité et la +finesse de l'esprit français. A l'étranger, on rit du tohu-bohu de ces +jugements qui se démentent les uns les autres, et qui sont souvent +rendus dans un style abominable. En Angleterre, en Russie, on dit très +nettement que nous n'avons plus parmi nous un seul critique. + +On doit accuser d'abord la fièvre du journalisme d'informations. Quand +tous les critiques rendaient leur justice le lundi, ils avaient le temps +de préparer et d'écrire leurs feuilletons. On choisissait pour cette +besogne des écrivains, et si le plus souvent la méthode manquait, chaque +article était au moins un morceau de style intéressant à lire. Mais on +a changé cela, il faut maintenant que les lecteurs aient, le lendemain +même, un compte rendu détaillé des pièces nouvelles. La représentation +finit à minuit, on tire le journal à minuit et demi, et le critique est +tenu de fournir immédiatement un article d'une colonne. Nécessairement, +cet article est fait après la répétition générale, ou bien il est bâclé +sur le coin d'une table de rédaction, les yeux appesantis de sommeil. + +Je comprends que les lecteurs soient enchantés de connaître +immédiatement la pièce nouvelle. Seulement, avec ce système, toute +dignité littéraire est impossible, le critique n'est plus qu'un +reporter; autant le remplacer par un télégraphe qui irait plus vite. Peu +à peu, les comptes rendus deviendront de simples bulletins. On flatte la +seule curiosité du public, on l'excite et on la contente. Quant à son +goût, il ne compte plus; on a supprimé les virtuoses pour confier leur +besogne à des journalistes qui acceptent volontiers de traiter le +Théâtre comme ils traiteraient la Bourse ou les Tribunaux, en mauvais +style. Nous marchons au mépris de toute littérature. Il y a deux ou +trois journaux, sur le pavé de Paris, qui sont coupables d'avoir +transformé les lettres en un marché honteux où l'on trafique sur les +nouvelles. Quand la marée arrive, c'est à qui vendra la raie la plus +fraîche. Et que de raies pourries on passe dans le tas! + +Comme il faut être de son temps, j'accepterais encore cette rapidité +de l'information qui est devenue un besoin. Mais, puisqu'on a mis les +phrases à la porte, on devrait au moins rejeter les banalités, condenser +en quelques lignes des jugements motivés, d'une rectitude absolue. Pour +cela, il faudrait que la critique eût une méthode et sût où elle va. +Sans doute, on doit tolérer les tempéraments, les façons diverses de +voir, les écoles littéraires qui se combattent. Le corps des critiques +dramatiques ne peut ressembler à un corps de troupe qui fait l'exercice. +Même l'intérêt de la besogne est dans la passion. Si l'on ne se jetait +pas ses préférences à la tête, où serait le plaisir, pour les juges et +pour les lecteurs? Seulement, la passion elle-même est absente, et +le pêle-mêle des opinions vient uniquement du manque complet de vues +d'ensemble. + +Le public est regardé comme souverain, voilà la vérité. Les meilleurs de +nos critiques se fient à lui, consultent presque toujours la salle avant +de se prononcer. Ce respect du public procède de la routine, de la peur +de se compromettre, du sentiment de crainte qu'inspire tout pouvoir +despotique. Il est très rare qu'un critique casse l'arrêt d'une salle +qui applaudit. La pièce a réussi, donc elle est bonne. On ajoute les +phrases clichées qui ont traîné partout, on tire une morale à la portée +de tout le monde, et l'article est fait. + +Comme il est difficile de savoir qui commence à se tromper, du public ou +de la critique; comme, d'autre part, la critique peut accuser le public +de la pousser dans des complaisances fâcheuses, tandis que le public +peut adresser à la critique le même reproche: il en résulte que le +procès reste pendant et que le tohu-bohu s'en trouve augmenté. Des +critiques disent avec un semblant de raison: «Les pièces sont faites +pour les spectateurs, nous devons louer celles que les spectateurs +applaudissent.» Le public, de son côté, s'excuse d'aimer les pièces +sottes, en disant: «Mon journal trouve cette pièce bonne, je vais la +voir et je l'applaudis.» Et la perversion devient ainsi universelle. + +Mon opinion est que la critique doit constater et combattre. Il lui faut +une méthode. Elle a un but, elle sait où elle va. Les succès et les +chutes deviennent secondaires. Ce sont des accidents. On se bat pour une +idée, on rapporte tout à cette idée, on n'est plus le flatteur juré +de la foule ni l'écrivain indifférent qui gagne son argent avec des +phrases. + +Ah! comme nous aurions besoin de ce réveil! + +Notre théâtre agonise, depuis qu'on le traite comme les courses, et +qu'il s'agit seulement, au lendemain d'une première représentation, de +savoir si l'oeuvre sera jouée cent fois, ou si elle ne le sera que +dix. Les critiques n'obéiraient plus au bon plaisir du moment, ils +n'empliraient plus leurs articles d'opinions contradictoires. Dans la +lutte, ils seraient bien forcés de défendre un drapeau et de traiter la +question de vie ou de mort de notre théâtre. Et l'on verrait ainsi la +critique dramatique, des cancans quotidiens, de la préoccupation des +coulisses, des phrases toutes faites, des ignorances et des sottises, +monter à la largeur d'une étude littéraire, franche et puissante. + + + +II + +La théorie de la souveraineté du public est une des plus bouffonnes que +je connaisse. Elle conduit droit à la condamnation de l'originalité +et des qualités rares. Par exemple, n'arrive-t-il pas qu'une chanson +ridicule passionne un public lettré? Tout le monde la trouve odieuse; +seulement, mettez tout le monde dans une salle de spectacle, et l'on +rira, et l'on applaudira. Le spectateur pris isolément est parfois un +homme intelligent; mais les spectateurs pris en masse sont un troupeau +que le génie ou même le simple talent doit conduire le fouet à la main. +Rien n'est moins littéraire qu'une foule, voilà ce qu'il faut établir +en principe. Une foule est une collectivité malléable dont une main +puissante fait ce qu'elle veut. + +Ce serait un bien curieux tableau, et très instructif, si l'on dressait +la liste des erreurs de la foule. On montrerait, d'une part, tous les +chefs-d'oeuvre qu'elle a sifflés odieusement, de l'autre, toutes les +inepties auxquelles elle a fait d'immenses succès. Et la liste serait +caractéristique, car il en résulterait à coup sûr que le public est +resté froid ou s'est fâché tontes les fois qu'un écrivain original s'est +produit. Il y a très peu d'exceptions à cette règle. + +Il est donc hors de doute que chaque personnalité de quelque puissance +est obligée de s'imposer. Si la grande loi du théâtre était de +satisfaire avant tout le public, il faudrait aller droit aux niaiseries +sentimentales, aux sentiments faux, à toutes les conventions de la +routine. Et je défie qu'on puisse alors marquer la ligne du médiocre où +l'on s'arrêterait; il y aurait toujours un pire auquel on serait bientôt +forcé de descendre. Qu'un écrivain écoute la foule, elle lui criera +sans cesse: «Plus bas! plus bas!» Lors même qu'il sera dans la boue des +tréteaux, elle voudra qu'il s'enfonce davantage, qu'il y disparaisse, +qu'il s'y noie. + +Pour moi, les écrivains révoltés, les novateurs, sont nécessaires, +précisément parce qu'ils refusent de descendre et qu'ils relèvent le +niveau de l'art, que le goût perverti des spectateurs tend toujours à +abaisser. Les exemples abondent. Après la venue de chaque maître, de +chaque conquérant de l'art qui achète chèrement ses victoires, il y a +un moment d'éclat. Le public est dompté et applaudit. Puis, lentement, +quand les imitateurs du maître arrivent, les oeuvres s'amollissent, +l'intelligence de la foule décroît, une période de transition et de +médiocrité s'établit. Si bien que, lorsque le besoin d'une révolution +littéraire se fait sentir, il faut, de nouveau, un homme de génie pour +secouer la foule et pour lui imposer une nouvelle formule. + +Il est bon de consulter ainsi l'histoire littéraire, si l'on veut +débrouiller ces questions. Or, jamais on n'y voit que les grands +écrivains aient suivi le public; ils ont toujours, au contraire, +remorqué le public pour le conduire où ils voulaient. L'histoire est +pleine de ces luttes, dans lesquelles la victoire reste infailliblement +au génie. On a pu lapider un écrivain, siffler ses oeuvres, son heure +arrive, et la foule soumise obéit docilement à son impulsion. Étant +donné la moyenne peu intelligente et surtout peu artistique du public, +on doit ajouter que tout succès trop vif est inquiétant pour la durée +d'une oeuvre. Quand le public applaudit outre mesure, c'est que l'oeuvre +est médiocre et peu viable; il est inutile de citer des exemples, que +tout le monde a dans la mémoire. Les oeuvres qui vivent sont celles +qu'on a mis souvent des années à comprendre. + +Alors, que nous veut-on avec la souveraineté du public au théâtre! Sa +seule souveraineté est de déclarer mauvaise une pièce que la postérité +trouvera bonne. Sans doute, si l'on bat uniquement monnaie avec le +théâtre, si l'on a besoin du succès immédiat, il est bon de consulter le +goût actuel du public et de le contenter. Mais l'art dramatique n'a +rien à démêler avec ce négoce. Il est supérieur à l'engouement et aux +caprices. On dit aux auteurs: «Vous écrivez pour le public, il faut donc +vous faire entendre de lui et lui plaire.» Cela est spécieux, car on +peut parfaitement écrire pour le public, tout en lui déplaisant, de +façon à lui donner un goût nouveau; ce qui s'est passé bien souvent. +Toute la querelle est dans ces deux façons d'être: ceux qui songent +uniquement au succès et qui l'atteignent en flattant une génération; +ceux qui songent uniquement à l'art et qui se haussent pour voir, +par-dessus la génération présente, les générations à venir. + +Plus je vais, et plus je suis persuadé d'une chose: c'est qu'au théâtre, +comme dans tous les autres arts d'ailleurs, il n'existe pas de règles +véritables en dehors des lois naturelles qui constituent cet art. Ainsi, +il est certain que, pour un peintre, les figures ont fatalement un nez, +une bouche et deux yeux; mais quant à l'expression de la figure, à la +vie même, elle lui appartient. De même au théâtre, il est nécessaire que +les personnages entrent, causent et sortent. Et c'est tout; l'auteur +reste ensuite le maître absolu de son oeuvre. + +Pour conclure, ce n'est pas le public qui doit imposer son goût aux +auteurs, ce sont les auteurs qui ont charge de diriger le public. En +littérature, il ne peut exister d'autre souveraineté que celle du génie. +La souveraineté du peuple est ici une croyance imbécile et dangereuse. +Seul le génie marche en avant et pétrit comme une cire molle +l'intelligence des générations. + + + +III + +Il est admis que les gens de province ouvrent de grands yeux dans nos +théâtres, et admirent tout de confiance. Le journal qu'ils reçoivent +de Paris a parlé, et l'on suppose qu'ils s'inclinent très bas, qu'ils +n'osent juger à leur tour les pièces centenaires et les artistes +applaudis par les Parisiens. C'est là une grande erreur. + +Il n'y a pas de public plus difficile qu'un public de province. Telle +est l'exacte vérité. J'entends un public formé par la bonne société +d'une petite ville: les notaires, les avoués, les avocats, les médecins, +les négociants. Ils sont habitués à être chez eux dans leur théâtre, +sifflant les artistes qui leur déplaisent, formant leur troupe +eux-mêmes, grâce à l'épreuve des trois débuts réglementaires. Notre +engouement parisien les surprend toujours, parce qu'ils exigent avant +tout d'un acteur de la conscience, une certaine moyenne de talent, un +jeu uniforme et convenable; jamais, chez eux, une actrice ne se +tirera d'une difficulté par une gambade; rien ne les choque comme ces +fantaisies que l'argot des coulisses a nommées des «cascades». Aussi, +quand ils viennent à Paris, ne peuvent-ils souvent s'expliquer la vogue +extraordinaire de certaines étoiles de vaudeville et d'opérette. Ils +restent ahuris et scandalisés. + +Vingt fois, d'anciens amis de collège, débarqués à Paris pour huit +jours, m'ont répété: «Nous sommes allés hier soir dans tel théâtre, et +nous ne comprenons pas comment on peut tolérer telle actrice ou tel +acteur. Chez nous, on les sifflerait sans pitié.» Naturellement, je ne +veux nommer personne. Mais on serait bien surpris, si l'on savait pour +quelles étoiles les gens de province se montrent si sévères. Remarquez +qu'au fond leurs critiques portent presque toujours juste. Ce qu'ils ne +veulent pas comprendre, c'est le coup de folie de Paris, cette flamme du +succès qui enlève tout, ces triomphes d'un jour que nous faisons surtout +aux femmes, lorsqu'elles ont, en dehors de leur plus ou de leur moins de +talent, le quelque chose qui nous gratte au bon endroit. + +L'air de la province est autre. Les provinciaux ne vivent pas dans notre +air, et c'est pourquoi ils suffoquent à Paris. En outre, il faut faire +la part d'une certaine jalousie. Le point est délicat, je ne voudrais +pas insister; mais il est évident que la continuelle apothéose de Paris +finit par agacer les bons bourgeois des quatre coins de la France. On +ne leur parle que de Paris, tout est superbe à Paris; alors, lorsqu'ils +peuvent surprendre Paris en flagrant délit de mensonge et de bêtise, ils +triomphent. Il faut les entendre: Vraiment, les Parisiens ne sont pas +difficiles, ils font des succès à des cabotins que Marseille ou Lyon a +usés, ils s'engouent des rebuts de Bordeaux ou de Toulouse. Le pis est +que les provinciaux ont souvent raison. Je voudrais qu'on les écoutât +juger en ce moment les troupes de l'Opéra et de l'Opéra-Comique. Et ils +retournent dans leurs villes, en haussant les épaules. + +Ajoutez que le tapage de nos réclames irrite et déroute les gens qui, à +cent et deux cents lieues, ne peuvent faire la part de l'exagération. +Ils ne sont pas dans le secret des coulisses, ils ne devinent pas ce +qu'il y a sous une bordée d'articles élogieux, lancée à la tête du +premier petit torchon de femme venu. Nous autres, nous sourions, nous +savons ce qu'il faut croire. Eux, dans le milieu mort de leurs villes, +en dehors de notre monde, doivent tout prendre argent comptant. Pendant +des mois, ils lisent au cercle que mademoiselle X... est une merveille +de beauté et de talent. A la longue, ils prennent du respect pour +elle. Puis, quand ils la voient, leur désillusion est terrible. Rien +d'étonnant à ce qu'ils nous traitent alors de farceurs. + +Et ce n'est pas seulement les artistes que les provinciaux jugent avec +sévérité, ce sont encore les pièces, jusqu'au personnel de nos théâtres. +Je sais, par exemple, que l'importunité de nos ouvreuses les exaspère. +Un de mes amis, furibond, me disait encore hier qu'il ne comprenait pas +comment nous pouvions tolérer une pareille vexation. Quant aux pièces, +elles ne les satisfont presque jamais, parce que le plus souvent elles +leur échappent; je parle des pièces courantes, de celles dont Paris +consomme deux ou trois douzaines par hiver. On a dit avec raison qu'une +bonne moitié du répertoire actuel n'est plus compris au delà des +fortifications. Les allusions ne portent plus, la fleur parisienne se +fane, les pièces ne gardent que leur carcasse maigre. Dès lors, il est +naturel qu'elles déplaisent à des gens qui les jugent pour leur mérite +absolu. + +Il ne faut donc pas croire à une admiration passive des provinciaux dans +nos théâtres. S'il est très vrai qu'ils s'y portent en foule, soyez +certains qu'ils réservent leur libre jugement. Là curiosité les pousse, +ils veulent épuiser les plaisirs de Paris; mais écoutez-les quand ils +sortent, et vous verrez qu'ils se prononcent très carrément, qu'ils +ont trois fois sur quatre des airs dédaigneux et fâchés, comme si l'on +venait de les prendre à quelque attrape-nigauds. + +Un autre fait que j'ai constaté et qui est très sensible en ce moment, +c'est la passion de la province pour les théâtres lyriques. Un +provincial qui se hasardera à passer une soirée à la Comédie-Française +ira trois et quatre fois à l'Opéra. Je veux bien admettre que ce soit +réellement la musique qui soulève une si belle passion. Mais encore +faut-il expliquer les circonstances qui entretiennent et qui accroissent +chaque jour un pareil mouvement. Nous ne sommes pas une nation assez +mélomane pour qu'il n'y ait point à cela, en dehors de la musique, des +particularités déterminantes. + +La province va en masse à l'Opéra pour une des raisons que j'ai dites +plus haut. Souvent les comédies, les vaudevilles lui échappent. Au +contraire, elle comprend toujours un opéra. Il suffit qu'on chante, les +étrangers eux-mêmes n'ont pas besoin de suivre les paroles. + +Je cours le risque d'ameuter les musiciens contre moi, mais je dirai +toute ma pensée. La littérature demande une culture de l'esprit, une +somme d'intelligence, pour être goûtée; tandis qu'il ne faut guère +qu'un tempérament pour prendre à la musique de vives jouissances. +Certainement, j'admets une éducation de l'oreille, un sens particulier +du beau musical; je veux bien même qu'on ne puisse pénétrer les grands +maîtres qu'avec un raffinement extrême de la sensation. Nous n'en +restons pas moins dans le domaine pur des sens, l'intelligence peut +rester absente. Ainsi, je me souviens d'avoir souvent étudié, aux +concerts populaires de M. Pasdeloup, des tailleurs ou des cordonniers +alsaciens, des ouvriers buvant béatement du Beethoven, tandis que des +messieurs avaient une admiration de commande parfaitement visible. Le +rêve d'un cordonnier qui écoule la symphonie en _la_, vaut le rêve d'un +élève de l'École polytechnique. Un opéra ne demande pas à être compris, +il demande à être senti. En tous cas, il suffit de le sentir pour s'y +récréer; au lieu que, si l'on ne comprend pas une comédie ou un drame, +on s'ennuie à mourir. + +Eh bien, voilà pourquoi, selon moi, la province préfère un opéra à une +comédie. Prenons un jeune homme sorti d'un collège, ayant fait son droit +dans une Faculté voisine, devenu chez lui avocat, avoué ou notaire. +Certes, ce n'est point un sot. Il a la teinture classique, il sait par +coeur des fragments de Boileau et de Racine. Seulement, les années +coulent, il ne suit pas le mouvement littéraire, il reste fermé aux +nouvelles tentatives dramatiques. Cela se passe pour lui dans un +monde inconnu et ne l'intéresse pas. Il lui faudrait faire un effort +d'intelligence, qui le dérangerait dans ses habitudes de paresse +d'esprit. En un mot, comme il le dit lui-même en riant, il est rouillé; +à quoi bon se dérouiller, quand l'occasion de le faire se présente au +plus une fois par an? Le plus simple est de lâcher la littérature et de +se contenter de la musique. + +Avec la musique, c'est une douce somnolence. Aucun besoin de penser. +Cela est exquis. On ne sait pas jusqu'où peut aller la peur de la +pensée. Avoir des idées, les comparer, en tirer un jugement, quel labeur +écrasant, quelle complication de rouages, comme cela fatigue! Tandis +qu'il est si commode d'avoir la tête vide, de se laisser aller à une +digestion aimable, dans un bain de mélodie! Voilà le bonheur parfait. On +est léger de cervelle, on jouit dans sa chair, toute la sensualité est +éveillée. Je ne parle pas des décors, de la mise en scène, des danses, +qui font de nos grands opéras des féeries, des spectacles flattant la +vue autant que l'oreille. + +Questionnez dix provinciaux, huit vous parleront de l'Opéra avec +passion, tandis qu'ils montreront une admiration digne pour la +Comédie-Française. Et ce que je dis des provinciaux, je devrais +l'étendre aux Parisiens, aux spectateurs en général. Cela explique +l'importance énorme que prend chez nous le théâtre de l'Opéra; il reçoit +la subvention la plus forte, il est logé dans un palais, il fait des +recettes colossales, il remue tout un peuple. Examinez, à côté, le +Théâtre-Français, dont la prospérité est pourtant si grande en ce +moment: on dirait une bicoque. Je dois confesser une faiblesse: le +théâtre de l'Opéra, avec son gonflement démesuré, me fâche. Il tient une +trop large place, qu'il vole à la littérature, aux chefs-d'oeuvre de +notre langue, à l'esprit humain. Je vois en lui le triomphe de la +sensualité et de la polissonnerie publiques. Certes, je n'entends pas +me poser en moraliste; au fond, toute décomposition m'intéresse. Mais +j'estime qu'un peuple qui élève un pareil temple à la musique et à la +danse, montre une inquiétante lâcheté devant la pensée. + + + +IV + +Nos artistes de la Comédie-Française viennent de donner à Londres une +série de représentations. Le succès d'argent et de curiosité paraît +indiscutable. On a publié des chiffres qui sont vrais sans doute. La +Comédie-Française a fait salle comble tous les soirs. C'est déjà là un +fait caractéristique. J'ai vu une troupe anglaise jouer dans un théâtre +de Paris; la salle était vide, et les rares spectateurs pouffaient de +gaieté. Pourtant, la troupe donnait du Shakespeare. Il est vrai qu'à +part deux ou trois acteurs, les autres étaient bien médiocres. Mais +l'Angleterre pourrait nous envoyer ses meilleurs comédiens, je crois que +Paris se dérangerait difficilement pour aller les voir. Rappelez-vous +les maigres recettes réalisées par Salvini. Pour nous, les théâtres +étrangers n'existent pas, et nous sommes portés à nous égayer de ce qui +n'est point dans le génie de notre race. Les Anglais viennent donc de +nous donner un exemple de goût littéraire, soit que notre répertoire +et nos comédiens leur plaisent réellement, soit qu'ils aient voulu +simplement montrer de la politesse pour la littérature d'un grand peuple +voisin. + +Est ce bien, à la vérité, un goût littéraire qui a empli chaque soir la +salle du Gaiety's Théâtre? C'est ici que des documents exacts seraient +nécessaires. Mais, avant d'étudier ce point, je dois dire que je n'ai +jamais compris la querelle qu'on a cherchée à la Comédie-Française, +lorsqu'il a été question de son voyage à Londres. J'ai lu là-dessus +des articles d'une fureur bien étrange. Les plus doux accusaient nos +artistes de cupidité et leur déniaient le droit de passer la Manche. +D'autres prévoyaient un naufrage et se lamentaient. Avouez que +cela paraît comique aujourd'hui. Une seule chose était à craindre: +l'insuccès, des salles vides, une diminution de prestige. Mais, +là-dessus, on pouvait être tranquille; les recettes étaient quand même +assurées, ce qui suffisait; car, pour le véritable effet produit par +les oeuvres et par les interprètes, il était à l'avance certain, je +le répète, qu'on ne saurait jamais exactement à quoi s'en tenir. Les +journaux anglais ont été courtois, et nos journaux français se sont +montrés patriotes. Dès lors, la Comédie-Française avait mille +fois raison de se risquer; elle partait pour un triomphe, pour le +demi-million de recettes qu'on vient de publier. Certes, je ne suis +guère chauvin de mon naturel; mais, personnellement, j'ai vu avec +plaisir nos comédiens aller faire une expérience intéressante dans un +pays où ils étaient certains d'être bien reçus, même s'ils ne plaisaient +pas complètement. + +Cela me ramène à analyser les raisons qui ont amené le public anglais en +foule. Je ne crois pas à une passion littéraire bien forte. Il y a eu +plutôt un courant de mode et de curiosité. Nous tenons, à cette heure, +en Europe, une situation littéraire de combat. Non seulement on nous +pille, mais on nous discute. Notre littérature soulève toutes sortes de +points sociaux, philosophiques, scientifiques; de là, le bruit qu'un de +nos livres ou qu'une de nos pièces fait à l'étranger. L'Allemagne et +l'Angleterre, par exemple, ne peuvent nous lire sans se fâcher souvent. +En un mot, notre littérature sent le fagot. Je suis persuadé qu'une +bonne partie du public anglais a été attirée par le désir de se rendre +enfin compte d'un théâtre qu'il ne comprend pas. C'était là les gens +sérieux. Ajoutez les curieux mondains, ceux qui écoutent une tragédie +française comme on écoute un opéra italien, ceux encore qui se piquent +d'être au courant de notre littérature, et vous obtiendrez la foule qui +a suivi les représentations du Gaiety's Théâtre. + +Et ce qui s'est passé prouve bien la vérité de ce que j'avance. Tous les +critiques ont constaté que nos tragédies classiques ont eu le succès +le plus vif. C'est que nos tragédies sont des morceaux consacrés; les +Anglais sachant le français les connaissent pour les avoir apprises par +coeur. Après les tragédies, ce seraient les drames lyriques de Victor +Hugo qu'on aurait applaudis, et rien de plus explicable ici encore: la +musique du vers a tout emporté, ces drames ont passé comme des livrets +d'opéra, grâce à la voix superbe des interprètes, sans qu'on s'avisât +un instant de discuter la vraisemblance. Mais, arrivés devant les +Fourchambault, de M. Emile Augier, et devant tout le théâtre de M. +Dumas, les Anglais se sont cabrés. On les dérangeait brutalement dans +leur façon d'entendre la littérature, et ils n'ont plus montré qu'une +froide politesse. + +L'expérience est faite aujourd'hui. J'en suis bien heureux. Le voyage +de la Comédie-Française à Londres n'aurait-il que prouvé où en +est l'Angleterre devant la formule naturaliste moderne, que je le +considérerais comme d'une grande utilité. Il est entendu que le peuple +qui a produit Shakespeare et Ben Jonson, pour ne citer que ces deux +noms, en est tombé à ne pouvoir plus supporter aujourd'hui les +hardiesses de M. Dumas. + +Je ne puis résumer ici l'histoire de la littérature anglaise. Mais +lisez l'ouvrage si remarquable de M. Taine, et vous verrez que pas +une littérature n'a eu un débordement plus large ni plus hardi +d'originalité. Le génie saxon a dépassé en vigueur et en crudité tout ce +qu'on connaît. Et c'est maintenant cette littérature anglaise, après la +longue action du protestantisme, qui en est arrivée à ne plus tolérer à +la scène un enfant naturel ou une femme adultère. Tout le génie libre +de Shakespeare, toute la crudité superbe de Ben Jonson ont abouti à des +romans d'une médiocrité écoeurante, à des mélodrames ineptes dont nos +théâtres de barrière ne voudraient pas. + +J'ai lu près d'une cinquantaine de romans anglais écrits dans ces +dernières années. Cela est au-dessous de tout. Je parle de romans signés +par des écrivains qui ont la vogue. Certainement, nos feuilletonistes, +dont nous faisons fi, ont plus d'imagination et de largeur. Dans les +romans anglais, la même intrigue, une bigamie, ou bien un enfant perdu +et retrouvé, ou encore les souffrances d'une institutrice, d'une +créature sympathique quelconque, est le fond en quelque sorte hiératique +dont pas un romancier ne s'écarte. Ce sont des contes du chanoine +Schmidt, démesurément grossis et destinés à être lus en famille. Quand +un écrivain a le malheur de sortir du moule, on le conspue. Je viens, +par exemple, de lire la _Chaîne du Diable_, un roman que M. Edouard +Jenkins a écrit contre l'ivrognerie anglaise; comme oeuvre d'observation +et d'art, c'est bien médiocre; mais il a suffi qu'il dise quelques +vérités sur les vices anglais, pour qu'on l'accablât de gros mots. +Depuis Dickens, aucun romancier puissant et original ne s'est révélé. +Et que de choses j'aurais à dire sur Dickens, si vibrant et si intense +comme évocateur de la vie extérieure, mais si pauvre comme analyste de +l'homme et comme compilateur de documents humains! + +Quant au théâtre anglais actuel, il existe à peine, de l'avis de tous. +Nous n'avons jamais eu l'idée, à part deux ou trois exceptions, de +faire des emprunts à ce théâtre; tandis que Londres vit en partie +d'adaptations faites d'après nos pièces. Et le pis est que le théâtre +est là-bas plus châtré encore que le roman. Les Anglais, à la scène, ne +tolèrent plus la moindre étude humaine un peu sérieuse. Ils tournent +tout à la romance, à une certaine honnêteté conventionnelle. De là, à +coup sûr, la médiocrité où s'agite leur littérature dramatique. Ils +sont tombés au mélodrame, et ils tomberont plus bas, car on tue une +littérature, lorsqu'on lui interdit la vérité humaine. N'est-il pas +curieux et triste que le génie anglais, qui a eu dans les siècles passés +la floraison des plus violents tempéraments d'écrivains, ne donne +plus naissance, à la suite d'une certaine évolution sociale, qu'à des +écrivains émasculés, qu'à des bas bleus qui ne valent pas Ponson +du Terrail? Et cela juste à l'heure où l'esprit d'observation et +d'expérience emporte notre siècle à l'étude et à la solution de tous les +problèmes. + +Nous nous trouvons donc devant une conséquence de l'état social, qu'il +serait trop long d'étudier. Remarquez que la convention dans les +personnages et dans les idées est d'autant plus singulière que le public +anglais exige le naturalisme dans le monde extérieur. Il n'y a pas de +naturaliste plus minutieux ni plus exact que Dickens, lorsqu'il décrit +et qu'il met en scène un personnage; il refuse simplement d'aller au +delà de la peau, jusqu'à la chair. De même, les décors sont merveilleux +à Londres, si les pièces restent médiocres. C'est ici un peuple +pratique, très positif, exigeant la vérité dans les accessoires, mais se +fâchant dès qu'on veut disséquer l'homme. J'ajouterai que le mouvement +philosophique, en Angleterre, est des plus audacieux, que le positivisme +s'y élargit, que Darwin y a bouleversé toutes les données anciennes, +pour ouvrir une nouvelle voie où la science marche à cette heure. Que +conclure de ces contradictions? Évidemment, si la littérature anglaise +reste stationnaire et ne peut supporter la conquête du vrai, c'est que +l'évolution ne l'a pas encore atteinte, c'est qu'il y a des empêchements +sociaux qui devront disparaître pour que le roman et le théâtre +s'élargissent à leur tour par l'observation et l'analyse. + +J'en voulais venir à ceci, que nous n'avons pas à nous émouvoir des +opinions portées par le public anglais sur nos oeuvres dramatiques. Le +milieu littéraire n'est pas le même à Paris qu'à Londres, heureusement. +Que les Anglais n'aient pas compris Musset, qu'ils aient jugé M. Dumas +trop vrai, cela n'a d'autre intérêt pour nous que de nous renseigner sur +l'état littéraire de nos voisins. Nous sommes, eux et nous, à des points +de vue trop différents. Jamais nous n'admettrons qu'on condamne une +oeuvre, parce que l'héroïne est une femme adultère, au lieu d'être une +bigame. Dans ces conditions, il n'y a qu'à remercier les Anglais d'avoir +fait à nos artistes un accueil si flatteur; mais il n'y a pas à vouloir +profiter une seconde des jugements qu'ils ont pu exprimer sur nos +oeuvres. Les points de départ sont trop différents, nous ne pouvons nous +entendre. + +Voilà ce que j'avais à dire, d'autant plus qu'un de nos critiques +déclarait dernièrement qu'il s'était beaucoup régalé d'un article paru +dans le _Times_ contre le naturalisme. Il faut renvoyer simplement le +rédacteur du _Times_ à la lecture de Shakespeare, et lui recommander +le _Volpone_, de Ben Jonson. Que le public de Londres en reste à notre +théâtre classique et à notre théâtre romantique, cela s'explique par +l'impossibilité où il se trouve de comprendre notre répertoire moderne, +étant donnés l'éducation et le milieu social anglais. Mais ce n'est pas +une raison pour que nos critiques s'amusent des plaisanteries du _Times_ +sur une évolution littéraire qui fait notre gloire depuis Diderot. + +Quant au rédacteur du _Times_, il fera bien de méditer cette pensée: +Les bâtards de Shakespeare n'ont pas le droit de se moquer des enfants +légitimes de Balzac. + + + +DES SUBVENTIONS + +Lors de la discussion du budget, tout le monde a été frappé des sommes +que l'État donne à la musique, sommes énormes relativement aux sommes +modestes qu'il accorde à la littérature. Les subventions de la +Comédie-Française et de l'Odéon, mises en regard des subventions des +théâtres lyriques, sont absolument ridicules. Et ce n'était pas tout, +on parlait alors de la création de nouvelles salles lyriques, la presse +entière s'intéressait au sort des musiciens et de leurs oeuvres, il +y avait une véritable pression de l'opinion sur le gouvernement pour +obtenir de lui de nouveaux sacrifices en faveur de la musique. De la +littérature, pas un mot. + +J'ai déjà dit que je voyais, dans cette apothéose de l'opéra chez nous, +la haine des foules contre la pensée. C'est une fatigue que d'aller à +la Comédie-Française, pour un homme qui a bien dîné; il faut qu'il +comprenne, grosse besogne. Au contraire, à l'Opéra, il n'a qu'à se +laisser bercer, aucune instruction n'est nécessaire; l'épicier du coin +jouira autant que le mélomane le plus raffiné. Et il y a, en outre, la +féerie dans l'opéra, les ballets avec le nu des danseuses, les décors +avec l'éblouissement de l'éclairage. Tout cela s'adresse directement aux +sens du spectateur et ne lui demande aucun effort d'intelligence. De là +le temple superbe qu'on a bâti à la musique, lorsque presque en face, à +l'autre bout d'une avenue, la littérature est en comparaison logée comme +une petite bourgeoise froide, ennuyeuse, raisonneuse, et qui serait +déplacée dans ce luxe d'entretenue. C'est le mot, on entretient la +musique en France. Rien de moins viril pour la santé intellectuelle d'un +peuple. + +Devant cette disproportion des sommes consacrées à la littérature et à +la musique, il s'est donc trouvé un grand nombre de personnes qui ont +réclamé. Il semble juste que les subventions soient réparties plus +équitablement. Si l'on aborde le côté pratique, les résultats obtenus, +la surprise est aussi grande; car on en arrive à établir que les +centaines de mille francs jetées dans le tonneau sans fond des théâtres +lyriques, se trouvent encore insuffisantes et n'ont guère amené que des +faillites. L'Opéra lui-même, qui reste une entreprise particulière très +prospère, n'a plus produit de grandes oeuvres depuis longtemps et doit +vivre sur son répertoire, avec une troupe que la critique compétente +déclare de plus en plus médiocre. N'importe, on s'entête. Quand un +théâtre lyrique croule, ce qui se présente à chaque saison, on s'ingénie +aussitôt pour en ouvrir un autre. La presse entre en campagne, les +ministres se font tendres. Il nous faut des orchestres et des danseuses, +dussent-ils nous ruiner. Singulier art qu'on ne peut étayer qu'avec +des millions, plaisir si cher qu'on ne parvient pas à le donner aux +Parisiens, même en le payant avec l'argent de tous les Français! + +Dès lors, le raisonnement est simple. Pourquoi s'entêter? Pourquoi +donner des primes aux faillites? La musique tiendrait moins de place que +cela ne serait pas un mal. Je ne puis, personnellement, passer +devant l'Opéra sans éprouver une sourde colère. J'ai une si parfaite +indifférence pour la littérature qu'on fait là dedans, que je trouve +exaspérant d'avoir logé des roulades et des ronds de jambe dans ce +palais d'or et de marbre qui écrase la ville. + +Et je me joins donc très volontiers aux journalistes que cet état de +choses a blessés. Qu'on partage les subventions entre la musique et la +littérature; qu'on augmente surtout la subvention de l'Odéon, pour lui +permettre de risquer des tentatives avec les jeunes auteurs dramatiques; +qu'on essaye même de créer un théâtre de drames populaires, ouvert à +tous les essais. Rien de mieux. + +Voilà pour le principe. Maintenant, en pratique, je ne crois pas à la +puissance de l'argent, lorsqu'il s'agit d'art. Voyez ce qui se passe +pour la musique; les subventions sont dévorées comme des feux de paille, +et les directeurs se trouvent forcés de déposer leur bilan. Si les +subventions étaient plus fortes, ils mangeraient davantage, voilà tout, +pour faire prospérer un théâtre, il ne faut pas des millions, il faut de +grandes oeuvres; des millions ne peuvent soutenir des oeuvres médiocres, +tandis que de grandes oeuvres apportent précisément des millions avec +elles. Je ne veux pas parler musique, je ne cherche pas à savoir si les +théâtres lyriques ne traversent point en ce moment la même crise que les +théâtres de drames. C'est la question littéraire que je désire traiter, +et j'y arrive. + +D'abord, j'enregistre un aveu. Voici trois ans que je ne cesse de +répéter que le drame se meurt, que le drame est mort. Lorsque j'ai dit +que les planches étaient vides, on m'a répondu que j'insultais nos +gloires dramatiques; à entendre la critique, jamais le théâtre n'aurait +jeté un tel éclat en France. Et voilà brusquement que l'on confesse +notre pauvreté et notre médiocrité. On me donne raison, après s'être +fâché et m'avoir quelque peu injurié. On constate la crise actuelle, on +se lamente sur le malheureux sort de la Porte-Saint-Martin, vouée +aux ours et aux baleines; de la Gaieté, agonisant avec la féerie; du +Châtelet et du Théâtre-Historique, vivant de reprises; de l'Ambigu, où +les directions se succèdent sous une pluie battante de protêts. Eh bien! +nous sommes donc enfin d'accord. Tout va de mal en pis, le drame est en +train de disparaître, si on ne parvient pas à le ressusciter. Je n'ai +jamais dit autre chose. + +Seulement, je crois fort que nous différons absolument sur le remède +possible. La queue romantique, inquiète et irritée de la disparition +du drame selon la formule de 1830, s'est avisée de déclarer que, si le +drame mourait, cela venait simplement de ce qu'on n'avait point assez +d'argent pour le faire vivre. Mon Dieu! c'était bien simple; si l'on +voulait une renaissance, il s'agissait simplement d'ouvrir un nouveau +théâtre qui jouerait, aux frais de l'État, toutes les oeuvres +dramatiques de débutants, dans lesquelles on trouverait des promesses +plus ou moins nettes de talent. En un mot, les oeuvres existent; ce qui +manque, ce sont les théâtres. + +Vraiment, de qui se moque-t-on? Où sont-elles, les oeuvres? Je demande +à les voir. C'est justement parce qu'il n'y a pas d'oeuvres que les +théâtres se ruinent. Je n'ai jamais cru aux chefs d'oeuvre inconnus. +Toutes sortes de légendes mauvaises circulent sur l'impossibilité où est +un débutant d'arriver au public. Ce qu'il faut dire, c'est que toute +bonne pièce a été jouée, c'est qu'on ne pourrait citer un drame ou une +comédie de mérite qui n'ait eu son heure et son succès. Voilà la vérité, +la vérité consolante, qui est bonne pour les forts, si elle gêne les +incompris et les impuissants. + +Certes, les directeurs se trompent souvent, et ils penchent +naturellement davantage vers les succès d'argent que vers les +spéculations littéraires pures. Mais quel est le directeur qui +repousserait une bonne pièce, s'il la croyait bonne? Il faudra toujours +passer par un jugement, même dans un théâtre ouvert exprès pour les +débutants; et il y aura une coterie, et il y aura des sottises. Sottise +pour sottise, celle de l'homme qui défend sa bourse est encore plus +soucieuse de la réussite. Aujourd'hui, tous les directeurs en sont à +chercher des pièces; ils sentent, leurs fournisseurs habituels vieillir, +ils s'inquiètent, ils voudraient du nouveau. Questionnez-les, ils vous +diront qu'ils feraient le voyage de toutes les mansardes de Paris, s'ils +savaient qu'un garçon de talent se cachât quelque part. Ils ne trouvent +rien, rien, rien, telle est la triste vérité. + +Or, c'est l'instant que l'on choisit pour réclamer l'ouverture d'un +nouveau théâtre. La Porte-Saint-Martin, l'Ambigu, le Théâtre-Historique +ne trouvent plus de drames; vite ouvrons une salle nouvelle, pour +élargir la disette des bonnes pièces. Et qu'on ne vienne pas dire que, +systématiquement, les directeurs repoussent les tentatives; ils ont +tout essayé, les drames à panaches, les drames historiques, les drames +taillés sur le patron de 1830. S'ils ont abandonné la partie, c'est que +le public s'est désintéressé de ces formules anciennes, c'est que les +prétendus jeunes, les poètes figés qui leur apportent ces pastiches, +n'ont absolument aucune originalité dans le ventre. On ne galvanise +pas le passé. Au théâtre surtout, il n'est pas permis de retourner en +arrière. C'est l'époque, c'est le milieu ambiant, c'est le courant des +esprits qui font les pièces vivantes. + +Et ce n'est pas tout. Il n'y a pas que les pièces qui manquent, les +acteurs eux aussi font défaut. Je ne veux nommer aucun théâtre, mais +presque toutes les troupes sont pitoyables, si l'on excepte quelques +artistes de talent. Les traditions du drame romantique se perdent; il +faut attendre qu'une génération de comédiens apporte l'esprit nouveau. +En attendant, si un grand théâtre s'ouvrait, il aurait toutes les peines +du monde à réunir une troupe convenable. + +Oui, le drame d'hier est mort; oui, il n'y a plus de directeur pour le +recevoir, plus d'artistes pour le jouer, plus de public pour l'entendre. +Mais c'est une idée baroque que de vouloir le ressusciter à coups de +billets de banque. L'État donnerait des millions qu'il ne mettrait pas +debout ce cadavre. Il n'y a qu'une façon de rendre au drame tout son +éclat: c'est de le renouveler. Le drame romantique est aussi mort que la +tragédie. Attendez que l'évolution s'achève, qu'on trouve le théâtre de +l'époque, celui qui sera fait avec notre sang et notre chair, à nous +autres contemporains, et vous verrez les théâtres revivre. Il faut de +la passion dans une littérature. Quand une formule tombe aux mains +des imitateurs, elle disparaît vite. Nous avons besoin de créateurs +originaux. + +Ce sont là des idées bien simples, d'une vérité presque puérile tant +elle est évidente, et je m'étonne que j'aie besoin de les répéter si +souvent pour convaincre le monde. Il est certain que chaque période +historique a sa littérature, son roman et son théâtre. Pourquoi veut-on +alors que nous ayons la littérature de Louis-Philippe et de l'empire? +Depuis 1870, après une catastrophe épouvantable qui a retourné +profondément la nation, nous vivons dans une époque nouvelle. Des hommes +politiques nouveaux se sont produits, ont mis la main sur le pouvoir +et ont aidé à l'évolution qui nous emporte vers la formule sociale de +demain. Dès lors, il doit se produire en littérature une évolution +semblable; nous allons, nous aussi, à une formule qui triomphera demain; +des hommes nouveaux travaillent à son succès, fatalement, jouant le rôle +qu'ils sont venus jouer. Tout cela est mathématique, tout cela est régi +par des lois que nous ne connaissons pas encore bien, mais que nous +commençons à entrevoir. + +Il serait aussi ridicule de vouloir revenir au mouvement romantique que +de songer à recommencer les journées de 1830. Aujourd'hui, la liberté +est conquise, et nous tâchons d'asseoir le gouvernement et la +littérature sur des données scientifiques. Je jette ici au courant de la +plume de grosses idées, sur lesquelles j'aimerais à m'étendre un jour. + +Donc, pour conclure, si je ne vois pas d'inconvénient à ce qu'on +subventionne la littérature, si je trouve très bon qu'on entretienne un +peu moins galamment l'Opéra pour donner davantage à l'Odéon, je suis +absolument persuadé que l'argent ne fera pas naître un homme de génie +et ne l'aidera même pas à se produire; car le propre du génie est de +s'affirmer au milieu des obstacles. Donnez de l'argent, il ira aux +médiocres, aux farceurs de l'histoire et du patriotisme; peut-être même +cela causera-t-il plus de tort que de bien, mais il faut que tout le +monde vive. Seulement, l'avenir se fera de lui-même, en dehors de vos +patronages et de vos subventions, par l'évolution naturaliste du siècle, +par cet esprit de logique et de science qui transforme en ce moment le +corps social tout entier. Que les faibles meurent, les reins cassés; +c'est la loi. Quant aux forts, ils ne relèvent que d'eux-mêmes; ils +apportent un appui à l'État et ils n'attendent rien de lui. + + + +LES DÉCORS ET LES ACCESSOIRES + +I + +Je veux parler du mouvement naturaliste qui se produit au théâtre, +simplement au point de vue des décors et des accessoires. On sait qu'il +y a deux avis parfaitement tranchés sur la question: les uns voudraient +qu'on en restât à la nudité du décor classique, les autres exigent +la reproduction du milieu exact, si compliquée qu'elle soit. Je suis +évidemment de l'opinion de ceux-ci; seulement, j'ai mes raisons à +donner. + +Il faut étudier la question dans l'histoire même de notre théâtre +national. L'ancienne parade de foire, le mystère joué sur des tréteaux, +toutes ces scènes dites en plein vent d'où sont sorties, parfaites et +équilibrées, les tragédies et les comédies du dix-septième siècle, se +jouaient entre trois lambeaux tendus sur des perches. L'imagination du +public suppléait au décor absent. Plus tard, avec Corneille, Molière et +Racine, chaque théâtre avait une place publique, un salon, une forêt, un +temple; même la forêt ne servait guère, je crois. L'unité de lieu, qui +était une règle strictement observée, impliquait ce peu de variété. +Chaque pièce ne nécessitait, qu'un décor; et comme, d'autre part, tous +les personnages devaient se rencontrer dans ce décor, les auteurs +choisissaient fatalement les mêmes milieux neutres, ce qui permettait +au même salon, à la même rue, au même temple de s'adapter a toutes les +actions imaginables. + +J'insiste, parce que nous sommes là aux sources de la tradition. Il +ne faudrait pas croire que cette uniformité, cet effacement du décor, +vinssent de la barbarie de l'époque, de l'enfance de l'art décoratif. Ce +qui le prouve, c'est que certains opéras, certaines pièces de gala, +ont été montées alors avec un luxe de peintures, une complication de +machines extraordinaire. Le rôle neutre du décor était dans l'esthétique +même du temps. + +On n'a qu'à assister, de nos jours, à la représentation d'une tragédie +ou d'une comédie classique. Pas un instant le décor n'influe sur la +marche de la pièce. Parfois, des valets apportent des sièges ou une +table; il arrive même qu'ils posent ces sièges au beau milieu d'une rue. +Les autres meubles, les cheminées, tout se trouve peint dans les fonds. +Et cela semble fort naturel. L'action se passe en l'air, les personnages +sont des types qui défilent, et non des personnalités qui vivent. Je ne +discute pas aujourd'hui la formule classique, je constate simplement que +les argumentations, les analyses de caractère, l'étude dialoguée des +passions, se déroulant devant le trou du souffleur sans que les milieux +eussent jamais à intervenir, se détachaient d'autant plus puissamment +que le fond avait moins d'importance. + +Ce qu'il faut donc poser comme une vérité démontrée, c'est que +l'insouciance du dix-septième siècle pour la vérité du décor vient de ce +que la nature ambiante, les milieux, n'étaient pas regardés alors +comme pouvant avoir une influence quelconque sur l'action et sur les +personnages. Dans la littérature du temps, la nature comptait peu. +L'homme seul était noble, et encore l'homme dépouillé de son humanité, +l'homme abstrait, étudié dans son fonctionnement d'être logique et +passionnel. Un paysage au théâtre, qu'était-ce cela? on ne voyait pas +les paysages réels, tels qu'ils s'élargissent par les temps de soleil ou +de pluie. Un salon complètement meublé, avec la vie qui l'échauffe et +lui donne une existence propre, pourquoi faire? les personnages ne +vivaient pas, n'habitaient pas, ne faisaient que passer pour déclamer +les morceaux qu'ils avaient à dire. + +C'est de cette formule que notre théâtre est parti. Je ne puis faire +l'historique des phases qu'il a parcourues. Mais il est facile de +constater qu'un mouvement lent et continu s'est opéré, accordant +chaque jour plus d'importance à l'influence des milieux. D'ailleurs, +l'évolution littéraire des deux derniers siècles est tout entière dans +cet envahissement de la nature. L'homme n'a plus été seul, on a cru que +les campagnes, les villes, les cieux différents méritaient qu'on les +étudiât et qu'on les donnât comme un cadre immense à l'humanité. On +est même allé plus loin, on a prétendu qu'il était impossible de bien +connaître l'homme, si on ne l'analysait pas avec son vêtement, sa +maison, son pays. Dès lors, les personnages abstraits ont disparu. On +a présenté des individualités, en les faisant vivre de la vie +contemporaine. + +Le théâtre a fatalement obéi à cette évolution. Je sais que certains +critiques font du théâtre une chose immuable, un art hiératique dont +il ne faut pas sortir. Mais c'est là une plaisanterie que les faits +démentent tous les jours. Nous avons eu les tragédies de Voltaire, où le +décor jouait déjà un rôle; nous avons eu les drames romantiques qui +ont inventé le décor fantaisiste et en ont tiré les plus grands effets +possibles; nous avons eu les bals de Scribe, dansés dans un fond de +salon; et nous en sommes arrivés au cerisier véritable de l'_Ami Fritz_, +à l'atelier du peintre impressionniste de la _Cigale_, au cercle si +étonnamment exact du _Club_. Que l'on fasse cette étude avec soin, +on verra toutes les transitions, on se convaincra que les résultats +d'aujourd'hui ont été préparés et amenés de longue main par l'évolution +même de notre littérature. + +Je me répète, pour mieux me faire entendre. Le malheur, ai-je dit, est +qu'on veut mettre le théâtre à part, le considérer comme d'essence +absolument différente. Sans doute, il a son optique. Mais ne le voit-on +pas de tout temps obéir au mouvement de l'époque? A cette heure, le +décor exact est une conséquence du besoin de réalité qui nous tourmente. +Il est fatal que le théâtre cède à cette impulsion, lorsque le roman +n'est plus lui-même qu'une enquête universelle, qu'un procès-verbal +dressé sur chaque fait. Nos personnages modernes, individualisés, +agissant sous l'empire des influences environnantes, vivant notre +vie sur la scène, seraient parfaitement ridicules dans le décor du +dix-septième siècle. Ils s'asseoient, et il leur faut des fauteuils; ils +écrivent, et il leur faut des tables; ils se couchent, ils s'habillent, +ils mangent, ils se chauffent, et il leur faut un mobilier complet. +D'autre part, nous étudions tous les mondes, nos pièces nous promènent +dans tous les lieux imaginables, les tableaux les plus variés doivent +forcément défiler devant la rampe. C'est là une nécessité de notre +formule dramatique actuelle. + +La théorie des critiques que fâche cette reproduction minutieuse, +est que cela nuit à l'intérêt de la pièce jouée. J'avoue ne pas bien +comprendre. Ainsi, on soutient cette thèse que seuls les meubles ou les +objets qui servent comme accessoires devraient être réels; il faudrait +peindre les autres dans le décor. Dès lors, quand on verrait un +fauteuil, on se dirait tout bas: «Ah! ah! le personnage va s'asseoir»; +ou bien, quand on apercevrait une carafe sur un meuble: «Tiens! tiens! +le personnage aura soif»; ou bien, s'il y avait une corbeille à ouvrage +au premier plan: «Très bien! l'héroïne brodera en écoutant quelque +déclaration.» Je n'invente rien, il y a des personnes, paraît-il, +que ces devinettes enfantines amusent beaucoup. Lorsque le salon est +complètement meublé, qu'il se trouve empli de bibelots, cela les +déroute, et ils sont tentés de crier: «Ce n'est pas du théâtre!» + +En effet, ce n'est pas du théâtre, si l'on continue à vouloir regarder +le théâtre comme le triomphe quand même de la convention. On nous dit: +«Quoi que vous fassiez, il y a des conventions qui seront éternelles.» +C'est vrai, mais cela n'empêche pas que, lorsque l'heure d'une +convention a sonné, elle disparaît. On a bien enterré l'unité de lieu; +cela n'a rien d'étonnant que nous soyons en train de compléter le +mouvement, en donnant au décor toute l'exactitude possible. C'est la +même évolution qui continue. Les conventions qui persistent n'ont rien +à voir avec les conventions qui partent. Une de moins, c'est toujours +quelque chose. + +Comment ne sent-on pas tout l'intérêt qu'un décor exact ajoute à +l'action? Un décor exact, un salon par exemple avec ses meubles, ses +jardinières, ses bibelots, pose tout de suite une situation, dit le +monde où l'on est, raconte les habitudes des personnages. Et comme +les acteurs y sont à l'aise, comme ils y vivent bien de la vie qu'ils +doivent vivre! C'est une intimité, un coin naturel et charmant. Je sais +que, pour goûter cela, il faut aimer voir les acteurs vivre la pièce, au +lieu de les voir la jouer. Il y a là toute une nouvelle formule. Scribe, +par exemple, n'a pas besoin des milieux réels, parce que ses personnages +sont en carton. Je parle uniquement du décor exact pour les pièces où il +y aurait des personnages en chair et en os, apportant avec, eux l'air +qu'ils respirent. + +Un critique a dit avec beaucoup de sagacité: «Autrefois, des personnages +vrais s'agitaient dans des décors faux; aujourd'hui, ce sont des +personnages faux qui s'agitent dans des décors vrais.» Cela est juste, +si ce n'est que les types de la tragédie et de la comédie classiques +sont vrais, sans être réels. Ils ont la vérité générale, les grands +traits humains résumés en beaux vers; mais ils n'ont pas la vérité +individuelle, vivante et agissante, telle que nous l'entendons +aujourd'hui. Comme j'ai essayé de le prouver, le décor du dix-septième +siècle allait en somme à merveille avec les personnages du théâtre de +l'époque; il manquait comme eux de particularités, il restait large, +effacé, très approprié aux développements de la rhétorique et à la +peinture de héros surhumains. Aussi est-ce un non-sens pour moi que de +remonter les tragédies de Racine, par exemple, avec un grand éclat de +costumes et de décors. + +Mais où le critique a absolument raison, c'est lorsqu'il dit +qu'aujourd'hui des personnages faux s'agitent dans des décors vrais. Je +ne formule pas d'autre plainte, à chacune de mes études. L'évolution +naturaliste au théâtre a fatalement commencé par le côté matériel, par +la reproduction exacte des milieux. C'était là, en effet, le côté +le plus commode. Le public devait être pris aisément. Aussi, depuis +longtemps, l'évolution s'accomplit-elle. Quant aux personnages faux, +ils sont moins faciles à transformer que les coulisses et les toiles de +fond, car il s'agirait de trouver ici un homme de génie. Si les peintres +décorateurs et les machinistes ont suffi pour une partie de la +besogne, les auteurs dramatiques n'ont encore fait que tâtonner. Et +le merveilleux, c'est que la seule exactitude dans les décors a suffi +parfois pour assurer de grands succès. + +En somme, n'est-ce pas un indice bien caractéristique? Il faut être +aveugle pour ne pas comprendre où nous allons. Les critiques qui +se plaignent de ce souci de l'exactitude dans les décors et les +accessoires, ne devraient voir là qu'un des côtés de la question. Elle +est beaucoup plus large, elle embrasse le mouvement littéraire du siècle +entier, elle se trouve dans le courant irrésistible qui nous emporte +tous au naturalisme. M. Sardou, dans les _Merveilleuses_, a voulu des +tasses du Directoire; MM. Erckmann-Chatrian ont exigé, dans l'_Ami +Fritz_, une fontaine qui coulât; M. Gondinet, dans le _Club_, a demandé +tous les accessoires authentiques d'un cercle. On peut sourire, hausser +les épaules, dire que cela ne rend pas les oeuvres meilleures. +Mais, derrière ces manies d'auteurs minutieux, il y a plus ou moins +confusément la grande pensée d'un art de méthode et d'analyse, marchant +parallèlement avec la science. Un écrivain viendra sans doute, qui +mettra enfin au théâtre des personnages vrais dans des décors vrais, et +alors on comprendra. + + + +II + +M. Francisque Sarcey, qui est l'autorité la plus compétente en la +matière, a bien voulu répondre aux pages qu'on vient de lire. Il n'est +point de mon avis, naturellement. M. Sarcey se contente de juger les +oeuvres au jour le jour, sans s'inquiéter de l'ensemble de la production +contemporaine, constatant simplement le succès ou l'insuccès, en donnant +les raisons tirées de ce qu'il croit être la science absolue du théâtre. +Je suis, au contraire, un philosophe esthéticien que passionne le +spectacle des évolutions littéraires, qui se soucie peu au fond de la +pièce jouée, presque toujours médiocre, et qui la regarde comme une +indication plus ou moins nette d'une époque et d'un tempérament; en +outre, je ne crois pas du tout à une science absolue, j'estime que tout +peut se réaliser, au théâtre comme ailleurs. De là, nos divergences. +Mais je suis bien tranquille, M. Sarcey se flatte d'apprendre chaque +jour et de se laisser convaincre par les faits. Il sera convaincu par le +fait naturaliste comme il vient de l'être par le fait romantique, sur le +tard. + +La question des décors et des accessoires est un excellent terrain, +circonscrit et nettement délimité, pour y porter l'étude des conventions +au théâtre. En somme, les conventions sont la grosse affaire. On me +dit que les conventions sont éternelles, qu'on ne supprimera jamais la +rampe, qu'il y aura toujours des coulisses peintes, que les heures à la +scène seront comptées comme des minutes, que les salons où se passent +les pièces n'auront que trois murs. Eh! oui, cela est certain. Il est +même un peu puéril de donner de tels arguments. Cela me rappelle un +peintre classique, disant de Courbet: «Eh bien! quoi? qu'a-t-il inventé? +est-ce que ses figures n'ont pas un nez, une bouche et deux yeux comme +les miennes?» + +Je veux faire entendre qu'il y a, dans tout art, un fond matériel qui +est fatal. Quand on fait du théâtre, on ne fait pas de la chimie. Il +faut donc un théâtre, organisé comme les théâtres de l'époque où l'on +vit, avec le plus ou le moins de perfectionnement du matériel employé. +Il serait absurde de croire qu'on pourra transporter la nature telle +quelle sur les planches, planter de vrais arbres, avoir de vraies +maisons, éclairées par de vrais soleils. Dès lors, les conventions +s'imposent, il faut accepter des illusions plus ou moins parfaites, à la +place des réalités. Mais cela est tellement hors de discussion, qu'il +est inutile d'en parler. C'est le fond même de l'art humain, sans lequel +il n'y a pas de production possible. On ne chicane pas au peintre ses +couleurs, au romancier son encre et son papier, à l'auteur dramatique sa +rampe et ses pendules qui ne marchent pas. + +Seulement, prenons une comparaison. Qu'on lise par exemple un roman de +mademoiselle de Scudéri et un roman de Balzac. Le papier et l'encre leur +sont tolérés à tous deux; on passe sur cette infirmité de la création +humaine. Or, avec les mêmes outils, mademoiselle de Scudéri va créer des +marionnettes, tandis que Balzac créera des personnages en chair et en +os. D'abord, il y a la question de talent; mais il y a aussi la question +d'époque littéraire. L'observation, l'étude de la nature est devenue +aujourd'hui une méthode qui était à peu près inconnue au dix-septième +siècle. On voit donc ici la convention tournée, comme masquée par la +puissance de la vérité des peintures. + +Les conventions ne font que changer; c'est encore possible. Nous ne +pouvons pas créer de toutes pièces des êtres vivants, des mondes tirant +tout d'eux-mêmes. La matière que nous employons est morte, et nous ne +saurions lui souffler qu'une vie factice. Mais que de degrés dans cette +vie factice, depuis la grossière imitation qui ne trompe personne, +jusqu'à la reproduction presque parfaite qui fait crier au miracle! +Affaire de génie, dira-t-on: sans doute, mais aussi, je le répète, +affaire de siècle. L'idée de la vie dans les arts est toute moderne. +Nous sommes emportés malgré nous vers la passion du vrai et du réel. +Cela est indéniable, et il serait aisé de prouver par des exemples que +le mouvement grandit tous les jours. Croit-on arrêter ce mouvement, en +faisant remarquer que les conventions subsistent et se déplacent? Eh! +c'est justement parce qu'il y a des conventions, des barrières entre +la vérité absolue et nous, que nous luttons pour arriver le plus près +possible de la vérité, et qu'on assiste à ce prodigieux spectacle de +la création humaine dans les arts. En somme, une oeuvre n'est qu'une +bataille livrée aux conventions, et l'oeuvre est d'autant plus grande +qu'elle sort plus victorieuse du combat. + +Le fond de ceci est que, comme toujours, on s'en tient à la lettre. Je +parle contre les conventions, contre les barrières qui nous séparent +du vrai absolu; tout de suite on prétend que je veux supprimer les +conventions, que je me fais fort d'être le bon Dieu. Hélas! je ne le +puis. Peut-être serait-il plus simple de comprendre que je ne demande en +somme à l'art que ce qu'il est capable de donner. Il est entendu que la +nature toute nue est impossible a la scène. Seulement, nous voyons à +cette heure, dans le roman, où l'on en est arrivé par l'analyse exacte +des lieux et des êtres. J'ai nommé Balzac qui, tout en conservant les +moyens artificiels de la publication en volumes, a su créer un monde +dont les personnages vivent dans les mémoires comme des personnages +réels. Eh bien! je me demande chaque jour si une pareille évolution +n'est pas possible au théâtre, si un auteur ne saura pas tourner les +conventions scéniques, de façon à les modifier et à les utiliser pour +porter sur la scène une plus grande intensité de vie. Tel est, au fond, +l'esprit de toute la campagne que je fais dans ces études. + +Et, certes, je n'espère pas changer rien à ce qui doit être. Je me donne +le simple plaisir de prévoir un mouvement, quitte à me tromper. Je suis +persuadé qu'on ne détermine pas à sa guise un mouvement au théâtre. +C'est l'époque même, ce sont les moeurs, les tendances des esprits, la +marche de toutes les connaissances humaines, qui transforment l'art +dramatique, comme les autres arts. Il me semble impossible que nos +sciences, notre nouvelle méthode d'analyse, notre roman, notre peinture, +aient marché dans un sens nettement réaliste, et que notre théâtre reste +seul, immobile, figé dans les traditions. Je dis cela, parce que je +crois que cela est logique et raisonnable. Les faits me donneront tort +ou raison. + +Il est donc bien entendu que je ne suis pas assez peu pratique pour +exiger la copie textuelle de la nature. Je constate uniquement que +la tendance paraît être, dans les décors et les accessoires, à se +rapprocher de la nature le plus possible; et je constate cela comme +un symptôme du naturalisme au théâtre. De plus, je m'en réjouis. Mais +j'avoue volontiers que, lorsque je me montre enchanté du cerisier de +_l'Ami Fritz_ et du cercle du _Club_, je me laisse aller au plaisir de +trouver des arguments. Il me faut bien des arguments: je les prends où +ils se présentent; je les exagère même un peu, ce qui est naturel. Je +sais parfaitement que le cerisier vrai où monte Suzel est en bois et en +carton, que le cercle où l'on joue, dans le _Club_, n'est, en somme, +qu'une habile tricherie. Seulement, on ne saurait nier, d'autre part, +qu'il n'y a pas des cerisiers ni des cercles pareils dans Scribe, que +ce souci minutieux d'une illusion plus grande est tout nouveau. De là à +constater au théâtre le mouvement qui s'est produit dans le roman, il +n'y a qu'une déduction logique. Les aveugles seuls, selon moi, peuvent +nier la transformation dramatique à laquelle nous assistons. Cela +commence par les décors et les accessoires; cela finira par les +personnages. + +Remarquez que les grands décors, avec des trucs et des complications +destinés à frapper le public, me laissent singulièrement froid. Il y +a des effets impossibles à rendre: une inondation par exemple, une +bataille, une maison qui s'écroule. Ou bien, si l'on arrivait à +reproduire de pareils tableaux, je serais assez d'avis qu'on coupât +le dialogue. Cela est un art tout particulier, qui regarde le peindre +décorateur et le machiniste. Sur cette pente, d'ailleurs, on irait vite +à l'exhibition, au plaisir grossier des yeux. Pourtant, en mettant les +trucs de côté, il serait très intéressant d'encadrer un drame dans de +grands décors copiés sur la nature, autant que l'optique de la scène +le permettrait. Je me souviendrai toujours du merveilleux Paris, au +cinquième acte de _Jean de Thommeray_, les quais s'enfonçant dans la +nuit, avec leurs files de becs de gaz. Il est vrai que ce cinquième acte +était très médiocre. Le décor semblait fait pour suppléer au vide du +dialogue. L'argument reste fâcheux aujourd'hui, car, si l'acte avait été +bon, le décor ne l'aurait pas gâté, au contraire. + +Mais je confesse que je suis beaucoup plus louché par des reproductions +de milieux moins compliqués et moins difficiles à rendre. Il est très +vrai que le cadre ne doit pas effacer les personnages par son importance +et sa richesse. Souvent les lieux sont une explication, un complément de +l'homme qui s'y agite, à condition que l'homme reste le centre, le sujet +que l'auteur s'est proposé de peindre. C'est lui qui est la somme totale +de l'effet, c'est en lui que le résultat général doit s'obtenir; le +décor réel ne se développe que pour lui apporter plus de réalité, pour +le poser dans l'air qui lui est propre, devant le spectateur. En dehors +de ces conditions, je fais bon marché de toutes les curiosités de la +décoration, qui ne sont guère à leur place que dans les féeries. + +Nous avons conquis la vérité du costume. On observe aujourd'hui +l'exactitude de l'ameublement. Les pas déjà faits sont considérables. Il +ne reste guère qu'à mettre à la scène des personnages vivants, ce qui +est, il est vrai, le moins commode. Dès lors, les dernières traditions +disparaîtraient, on règlerait de plus en plus la mise en scène sur les +allures de la vie elle-même. Ne remarque-t-on pas, dans le jeu de +nos acteurs, une tendance réaliste très accentuée? La génération des +artistes romantiques a si bien disparu, qu'on éprouve toutes les peines +du monde à remonter les pièces de 1810; et encore les vieux amateurs +crient-ils à la profanation. Autrefois, jamais un acteur n'aurait osé +parler en tournant le dos au public; aujourd'hui, cela a lieu dans +une foule de pièces. Ce sont de petits faits, mais des faits +caractéristiques. On vit de plus en plus les pièces, on ne les déclame +plus. + +Je me résume, en reprenant une phrase que j'ai écrite plus haut: une +oeuvre n'est qu'une bataille livrée aux conventions, et l'oeuvre est +d'autant plus grande qu'elle sort plus victorieuse du combat. + + + +III + +Quitte à me répéter, je reviens une fois de plus à la question des +décors. Tout à l'heure, j'examinerai le très remarquable ouvrage de M. +Adolphe Jullien sur le costume au théâtre. Je regrette beaucoup qu'un +ouvrage semblable n'existe pas sur les décors. M. Jullien a bien dit, çà +et là, un mot des décors; car, selon sa juste remarque, tout se tient +dans les évolutions dramatiques; le même mouvement qui transforme +les costumes, transforme en même temps les décors, et semble n'être +d'ailleurs qu'une conséquence des périodes littéraires elles-mêmes. +Mais il n'en est pas moins désirable qu'un livre spécial soit fait sur +l'histoire des décors, depuis les tréteaux où l'on jouait les Mystères, +jusqu'à nos scènes actuelles qui se piquent du naturalisme le plus +exact. En attendant, sans avoir la prétention de toucher au grand +travail historique qu'elle nécessiterait, je vais essayer de poser la +question d'une façon logique. + +M. Sarcey a fait toute une campagne contre l'importance que nos théâtres +donnent aujourd'hui aux décors. Ils a dit, comme toujours, d'excellentes +choses, pleines de bon sens; mais j'estime qu'il a tout brouillé +et qu'il faudrait, pour s'entendre, éclairer un peu la question et +distinguer les différents cas. + +D'abord, mettons de côté la féerie et le drame à grand spectacle. +J'entends rester dans la littérature. Il est certain que les pièces où +certains tableaux sont uniquement des prétextes à décors, tombent par +là même au rang des exhibitions foraines; elles ont dès lors un intérêt +particulier, faites pour les yeux; elles sont souvent intéressantes par +le luxe et l'art qu'on y déploie. C'est tout un genre, dont je ne pense +pas que M. Sarcey demande la disparition. Les décors y sont d'autant +plus à leur place, qu'ils y jouent le principal rôle. Le public s'y +amuse; ceux qui n'aiment pas ça, n'ont qu'à rester chez eux. Quant à la +littérature, elle demeure complètement étrangère à l'affaire, et dès +lors elle ne saurait en souffrir. + +J'entends bien, d'ailleurs, ce dont M. Sarcey se plaint. Il accuse les +directeurs et les auteurs de spéculer sur ce goût du public pour les +décors riches, en introduisant quand même des décors à sensation dans +des oeuvres littéraires qui devraient s'en passer. Par exemple, on se +souvient des magnificences de _Balsamo_; il y avait là une galerie des +glaces et un feu d'artifice d'une utilité discutable au point de vue du +drame, et qui, du reste, ne sauvèrent pas la pièce. Eh bien! dans ce cas +nettement défini, M. Sarcey a raison. Un décor qui n'a pas d'utilité +dramatique, qui est comme une curiosité à part, mise là pour éblouir le +public, ravale un ouvrage au rang inférieur de la féerie et du mélodrame +à spectacle. En un mot, le décor pour le décor, si riche et si curieux +soit-il, n'est qu'une spéculation et ne peut que gâter une oeuvre +littéraire. + +Mais cela entraîne-t-il la condamnation du décor exact, riche ou pauvre? +Doit-on toujours citer le théâtre de Shakespeare, où les changements à +vue étaient simplement indiqués par des écriteaux? Faut-il croire +que nos pièces modernes pourraient se contenter, comme les pièces du +dix-septième siècle, d'un décor abstrait, salon sans meubles, péristyle +de temple, place publique? En un mot, est-on bien venu de déclarer que +le décor n'a aucune importance, qu'il peut être quelconque, que le drame +est dans les personnages et non dans les lieux où ils s'agitent? C'est +ici que la question se pose sérieusement. + +Une fois encore, je me trouve en face d'un absolu. Les critiques qui +défendent les conventions, disent à tous propos: «le théâtre», et ce mot +résume pour eux quelque chose de définitif, de complet, d'immuable: le +théâtre est comme ceci, le théâtre est comme cela. Ils vous envoient +Shakespeare et Molière à la tête. Du moment où les maîtres, il y a deux +siècles, faisaient jouer des chefs-d'oeuvre sans décors, nous sommes +ridicules d'exiger aujourd'hui, pour nos oeuvres médiocres, les lieux +exacts, avec un embarras extraordinaire d'accessoires. Et de là à parler +de la mode, il n'y a pas loin. Pour les critiques en question, il +semble que notre goût actuel, notre souci de la vérité des milieux, de +l'illusion scénique poussée aux dernières limites, ne soit qu'une pure +affaire de mode, un engouement du public qui passera. Ainsi, M. Sarcey +s'est demandé pourquoi meubler un salon; ne peignait on pas tout dans le +décor autrefois? et il n'est pas éloigné de vouloir qu'on revienne à la +nudité ancienne, qui avait l'avantage de laisser la scène plus libre. +En effet, pourquoi ne retournerait-on pas au décor abstrait, si rien +ne nous en empêche, s'il n'y a dans nos complications actuelles qu'un +caprice? M. Sarcey, avec son bon sens pratique, fait valoir tous les +avantages: l'économie, les pièces montées plus vite, la littérature +épurée et triomphant seule. + +Mon Dieu! cela est fort juste, fort raisonnable. Mais, si nous ne +retournons pas au décor abstrait, c'est que nous ne le pouvons pas, tout +bonnement. Il n'y a pas le moindre engouement dans notre fait. Le décor +exact s'est imposé de lui-même, peu à peu, comme le costume exact. Ce +c'est pas une affaire de mode, c'est une affaire d'évolution humaine et +sociale. Nous ne pouvons pas plus revenir aux écriteaux de Shakespeare, +que nous ne pouvons revivre au seizième siècle. Cela nous est défendu. +Sans doute des chefs-d'oeuvre ont poussé dans cette convention du décor; +car ils étaient là comme dans leur sol naturel; mais, ce sol n'est plus +le nôtre, et je défie un auteur dramatique d'aujourd'hui de rien créer +de vivant, s'il ne plante pas solidement son oeuvre dans notre terre du +dix-neuvième siècle. + +Comment un homme de l'intelligence de M. Sarcey ne tient-il pas compte +du mouvement qui transforme continuellement le théâtre? Il est très +lettré, très érudit; il connaît comme pas un notre répertoire ancien +et moderne; il a tous les documents pour suivre l'évolution qui s'est +produite et qui continue. C'est là une étude de philosophie littéraire +qui devrait le tenter. Au lieu de s'enfermer dans une rhétorique +étroite, au lieu de ne voir dans le théâtre qu'un genre soumis à +des lois, pourquoi n'ouvre-t-il pas sa fenêtre toute grande et ne +considère-t-il pas le théâtre comme un produit humain, variant avec les +sociétés, s'élargissant avec les sciences, allant de plus en plus à +cette vérité qui est notre but et notre tourment? + +Je reste dans la question des décors. Voyez combien le décor abstrait +du dix-septième siècle répond à la littérature dramatique du temps. +Le milieu ne compte pas encore. Il semble que le personnage marche en +l'air, dégagé des objets extérieurs. Il n'influe pas sur eux, et il +n'est pas déterminé par eux. Toujours il reste à l'état de type, jamais +il n'est analysé comme individu. Mais, ce qui est plus caractéristique, +c'est que le personnage est alors un simple mécanisme cérébral; le +corps n'intervient pas, l'âme seule fonctionne, avec les idées, les +sentiments, les passions. En un mot, le théâtre de l'époque emploie +l'homme psychologique, il ignore l'homme physiologique. Dès lors, le +milieu n'a plus de rôle à jouer, le décor devient inutile. Peu importe +le lieu où l'action se passe, du moment qu'on refuse aux différents +lieux toute influence sur les personnages. Ce sera une chambre, un +vestibule, une forêt, un carrefour; même un écriteau suffira. Le drame +est uniquement dans l'homme, dans cet homme conventionnel qu'on a +dépouillé de son corps, qui n'est plus un produit du sol, qui ne trempe +plus dans l'air natal. Nous assistons au seul travail d'une machine +intellectuelle, mise à part, fonctionnant dans l'abstraction. + +Je ne discuterai point ici s'il est plus noble en littérature de rester +dans cette abstraction de l'esprit ou de rendre au corps sa grande +place, par amour de la vérité. Il s'agit pour le moment de constater de +simples faits. Peu à peu, l'évolution scientifique s'est produite, et +nous avons vu le personnage abstrait disparaître pour faire place à +l'homme réel, avec son sang et ses muscles. Dès ce moment, le rôle des +milieux est devenu de plus en plus important. Le mouvement qui s'est +opéré dans les décors part de là, car les décors ne sont en somme que +les milieux où naissent, vivent et meurent les personnages. + +Mais un exemple est nécessaire, pour bien faire comprendre ce mouvement. +Prenez par exemple l'Harpagon de Molière. Harpagon est un type, une +abstraction de l'avarice. Molière n'a pas songé à peindre un certain +avare, un individu déterminé par des circonstances particulières; il a +peint l'avarice, en la dégageant même de ses conditions extérieures, car +il ne nous montre seulement pas la maison de l'avare, il se contente de +le faire parler et agir. Prenez maintenant le père Grandet, de Balzac. +Tout de suite, nous avons un avare, un individu qui a poussé dans un +milieu spécial; et Balzac a dû peindre le milieu, et nous n'avons pas +seulement avec lui l'abstraction philosophique de l'avarice, nous avons +l'avarice étudiée dans ses causes et dans ses résultats, toute la +maladie humaine et sociale. Voilà en présence la conception littéraire +du dix-septième siècle et celle du dix-neuvième: d'un côté, l'homme +abstrait, étudié hors de la nature; de l'autre, l'homme d'après la +science, remis dans la nature et y jouant son rôle strict, sous des +influences de toutes sortes. + +Eh bien! il devient dès lors évident que, si Harpagon peut jouer son +drame dans n'importe quel lieu, dans un décor quelconque, vague et mal +peint, le père Grandet ne peut pas plus jouer le sien en dehors de +sa maison, de son milieu, qu'une tortue ne saurait vivre hors de sa +carapace. Ici, le décor fait partie intégrante du drame; il est de +l'action, il l'explique, et il détermine le personnage. + +La question des décors n'est pas ailleurs. Ils ont pris au théâtre +l'importance que la description a prise dans nos romans. C'est montrer +un singulier entêtement dans l'absolu, que de ne pas comprendre +l'évolution fatale qui s'est accomplie, et la place considérable qu'ils +tiennent légitimement aujourd'hui dans notre littérature dramatique. Ils +n'ont cessé depuis deux cents ans de marcher vers une exactitude de plus +en plus grande, du même pas d'ailleurs et au travers des mêmes obstacles +que les costumes. A cette heure, la vérité triomphe partout. Ce n'est +pas que nous soyons arrivés à un emploi sage de cette vérité des +milieux. On sacrifie plus à la richesse et à l'étrangeté qu'à +l'exactitude. Ce que je voudrais, ce serait, chez les auteurs +dramatiques, un souci du décor vrai, uniquement lorsque le décor +explique et détermine les faits et les personnages. Je reprends _Eugénie +Grandet_, qui a été mise au théâtre, mais très médiocrement; eh bien! il +faudrait que, dès le lever du rideau, on se crût chez le père Grandet; +il faudrait que les murs, que les objets ajoutassent à l'intérêt du +drame, en complétant les personnages comme le fait la nature elle-même. + +Tel est le rôle des décors. Ils élargissent le domaine dramatique en +mettant la nature elle-même au théâtre, dans son action sur l'homme. On +doit les condamner, dès qu'ils sortent de cette fonction scientifique, +dès qu'ils ne servent plus à l'analyse des faits et des personnages. +Ainsi, M. Sarcey a raison, lorsqu'il blâme la magnificence avec laquelle +on remonte les anciennes tragédies; c'est méconnaître leur véritable +cadre. Tout décor ajouté à une oeuvre littéraire comme un ballet, +uniquement pour boucher un trou, est un expédient fâcheux. Au contraire, +il faut applaudir, lorsque le décor exact s'impose comme le milieu +nécessaire de l'oeuvre, sans lequel elle resterait incomplète et ne se +comprendrait plus. Et, la question se trouvant ainsi posée, il n'y a +qu'à laisser la critique faire pour ou contre des campagnes qui ne +hâteront ni n'arrêteront l'évolution naturaliste au théâtre. Cette +évolution est un travail humain et social sur lequel des volontés +isolées ne peuvent rien. Malgré son autorité, M. Sarcey ne nous ramènera +pas aux décors abstraits de Molière et de Shakespeare, pas plus qu'il ne +peut ressusciter les artistes du dix-septième siècle avec leurs costumes +et le public de l'époque avec ses idées. Élargissez donc le chemin et +laissez passer l'humanité en marche. + + + +LE COSTUME + +I + +Je viens de lire un bien intéressant ouvrage: l'_Histoire du costume au +théâtre_, par M. Adolphe Jullien. + +Depuis bientôt quatre ans que je m'occupe de critique dramatique, me +souciant moins des oeuvres que du mouvement littéraire contemporain, me +passionnant surtout contre les traditions et les conventions, j'ai senti +bien souvent de quelle utilité serait une histoire de notre théâtre +national. Sans doute, cette histoire a été faite, et plusieurs fois. +Mais je n'en connais pas une qui ait été écrite dans le sens où je la +voudrais, sur le plan que je vais tâcher d'esquisser largement. + +Je voudrais une Histoire de notre théâtre qui eût pour base, comme +l'_Histoire de la littérature anglaise_, de M. Taine, le sol même, les +moeurs, les moments historiques, la race et les facultés maîtresses. +C'est là aujourd'hui la meilleure méthode critique, lorsqu'on l'emploie +sans outrer l'esprit de système. Et cette Histoire montrerait alors +clairement, en s'appuyant sur les faits, le lent chemin parcouru +depuis les Mystères jusqu'à nos comédies modernes, toute une évolution +naturaliste, qui, partie des conventions les plus blessantes et les +plus grossières, les a peu à peu diminuées d'année en année, pour se +rapprocher toujours davantage des réalités naturelles et humaines. +Tel serait l'esprit même de l'oeuvre, l'ouvrage tendrait simplement +à prouver la marche constante vers la vérité, une poussée fatale, +un progrès s'opérant à la fois dans les décors, les costumes, la +déclamation, les pièces, et aboutissant à nos luttes actuelles. Je +souris, lorsqu'on m'accuse de me poser en révolutionnaire. Eh! je sais +bien que la révolution a commencé du jour où le premier dialogue a été +écrit, car c'est une fatalité de notre nature, de ne pouvoir rester +stationnaire, de marcher, même malgré nous, à un but qui se recule sans +cesse. + +Les aimables fantaisistes ont un argument: dans les lettres, le progrès +n'existe pas. Sans doute, si l'on parle du génie. L'individualité d'un +écrivain existe en dehors des formules littéraires de son temps. Peu +importe la situation où il trouve les lettres à sa naissance; il s'y +taille une place, il laisse quand même une production puissante, qui +a sa date; seulement, j'ajouterai que tous les génies ont été +révolutionnaires, qu'ils ont précisément grandi au-dessus des autres, +parce qu'ils ont élargi la formule de leur âge. Ainsi donc, il faut +distinguer entre l'individualité des écrivains et le progrès des +lettres. J'accorde qu'en tous temps, avec les formules les plus fausses, +au milieu des conventions les plus ridicules, le génie a laissé des +monuments impérissables. Mais il faut qu'on m'accorde ensuite que les +époques se transforment, que la loi de ce mouvement paraît être +un besoin constant de mieux voir et de mieux rendre. En somme, +l'individualité est comme la graine qui tombe dans tel ou tel terrain; +sans elle pas de plante, elle est la vie; mais le terrain a aussi son +importance, car c'est lui qui va déterminer, par sa nature, les façons +d'être de la plante. + +Je me suis toujours prononcé pour l'individualité. Elle est l'unique +force. Cependant, nous n'irions pas loin dans nos études critiques, si +nous voulions l'abstraire de l'époque où elle se produit. Nous sommes +tout de suite forcés d'en arriver à l'étude du terrain. C'est cette +étude du terrain qui m'intéresse, parce qu'elle m'apparaît pleine +d'enseignements. Puis, nous nous trouvons ici dans un domaine qui +devient de jour en jour scientifique. Si on laisse l'individualité de +côté pour la reprendre et l'étudier chaque fois qu'elle se produira; +si on se borne à examiner, par exemple, l'histoire des conventions au +théâtre: on reste frappé de cette loi constante dont je viens de parler, +de ce lent progrès vers toutes les vérités. Cela est indéniable. + +Je ne fais qu'indiquer à larges traits un plan général. Prenez les +décors: c'est d'abord des toiles pendues à des cordes; c'est ensuite les +compartiments des Mystères, puis un même décor pour toutes les pièces, +puis un décor fait en vue de chaque oeuvre, puis une recherche de plus +en plus marquée de l'exactitude des lieux, jusqu'aux copies si fidèles +de notre temps. Prenez les costumes, et j'y reviendrai longuement avec +M. Julien: même gradation, la fantaisie et l'insouciance comme point +de départ, et une continuelle réforme aboutissant à nos scrupules +historiques d'aujourd'hui. Prenez la déclamation, l'art du comédien: +pendant deux siècles, on déclame sur un ton ampoulé, on lance les vers +comme un chant d'église, sans la moindre recherche de la justesse et de +la vie; puis, avec mademoiselle Clairon, avec Lekain, avec Talma, le +progrès s'accomplit très péniblement et au milieu des discussions. +Ce qu'on parait ignorer, c'est que, si l'on jouait aujourd'hui, à la +Comédie-Française, une pièce de Corneille, de Molière ou de Racine, +comme elle a été jouée à la création, on se tiendrait les côtes de +rire, tant les décors, les costumes et le ton des acteurs sembleraient +grotesques. + +Voilà qui est clair. Le progrès, ou si l'on aime mieux l'évolution, ne +peut faire doute pour personne. Depuis le quinzième siècle, il s'est +produit ce que je nommerai un besoin d'illusion plus grand. Les +conventions, les erreurs de toutes sortes ont disparu, une à une, chaque +fois qu'une d'entre elles a fini par trop choquer le public. On doit +ajouter qu'il a fallu des années et l'effort des plus grands génies pour +venir à bout des moindres contre sens. C'est là ce que je voudrais voir +établi nettement par une Histoire de notre théâtre national. + +Tenez, une des questions les plus curieuses et qui montre bien +l'imbécillité de la convention. Au quinzième siècle, tous les rôles de +femme étaient tenus par de jeunes garçons. Ce fut seulement sous Henri +IV qu'une actrice osa paraître sur les planches. Mais cette audace causa +un scandale affreux; le public se fâchait, trouvait cela immoral. Et le +plus étonnant, c'est que le déguisement des jeunes garçons, ces jupes +qu'ils portaient, donnaient naissance à de honteuses débauches, à +des amours monstrueux, qui semblaient ne choquer personne. On sait +aujourd'hui combien est pénible pour notre public, même dans la farce, +l'entrée d'un comique vêtu d'une robe; c'est juste l'effet contraire, +nous voyons une indécence où nos pères trouvaient une nécessité morale, +car pour eux une femme qui paraissait sur un théâtre prostituait son +sexe. D'ailleurs, pendant tout le dix-septième siècle, des hommes +tinrent encore les rôles de vieilles femmes et de soubrettes. Ce fut +Béjart qui créa madame Pernelle. Beauval parut dans madame Jourdain, +madame de Sottenville, Philaminte. Essayez aujourd'hui de rétablir une +pareille distribution, et la tentative semblera ordurière. + +Ajoutez que beaucoup de rôles étaient joués sous le masque. Cela du coup +tuait l'expression, tout un coin de l'art du comédien. Pourvu que le +vers fût lancé, le public était content. Il paraissait n'éprouver aucun +besoin de réalité matérielle. J'ai trouvé dans l'ouvrage de M. Jullien +une phrase qui m'a frappé. «Oreste, César, Horace, dit-il, étaient +burlesquement travestis en courtisans de la plus grande cour d'Europe, +et cette mode, qui nous paraîtrait aujourd'hui si déplaisante, ne +choquait en rien nos ancêtres, qui semblaient, à dire vrai, ne juger +les oeuvres dramatiques que par les yeux de la pensée, en faisant +abstraction complète de la représentation théâtrale.» Tout est là, +méditez cette expression: «Les yeux de la pensée». + +En effet, la grande évolution naturaliste, qui part du quinzième siècle +pour arriver au nôtre, porte tout entière sur la substitution lente de +l'homme physiologique à l'homme métaphysique. Dans la tragédie, +l'homme métaphysique, l'homme d'après le dogme et la logique, régnait +absolument. Le corps ne comptant pas, l'âme étant regardée comme +l'unique pièce intéressante de la machine humaine, tout drame se passait +en l'air, dans l'esprit pur. Dès lors, à quoi bon le monde tangible? +Pourquoi s'inquiéter du lieu où se passait l'action? Pourquoi s'étonner +d'un costume baroque, d'une déclamation fausse? Pourquoi remarquer que +la reine Didon était un garçon que sa barbe naissante forçait à porter +un masque? Tout cela n'importait pas, on ne descendait pas à ces +misères, on écoutait la pièce comme une dissertation d'école sur un cas +donné. Cela se passait au-dessus de l'homme, dans le monde des idées, si +loin de l'homme réel, que la réalité du spectacle aurait gêné. + +Tel est le point de départ, le point religieux dans les Mystères, le +point philosophique plus tard dans la tragédie. Et c'est dès le début +aussi que l'homme naturel, étouffé sous la rhétorique et sous le dogme, +se débat sourdement, veut se dégager, fait de longs efforts inutiles, +puis finit par s'imposer membre à membre. Toute l'histoire de notre +théâtre est dans ce triomphe de l'homme physiologique apparaissant +davantage à chaque époque, sous le mannequin de l'idéalisme religieux et +philosophique. Corneille, Molière, Racine, Voltaire, Beaumarchais, et +de nos jours, Victor Hugo, Emile Augier, Alexandre Dumas fils, Sardou +lui-même, n'ont eu qu'une besogne, même lorsqu'ils ne s'en sont pas +nettement rendu compte: augmenter la réalité de l'oeuvre dramatique, +progresser dans la vérité, dégager de plus en plus l'homme naturel et +l'imposer au public. Et, fatalement, l'évolution ne s'arrête pas avec +eux, elle continue, elle continuera toujours. L'humanité est très jeune. + +M. Jullien a parfaitement compris cette évolution, lorsqu'il a écrit +ceci: «Il est à remarquer que, dans toute l'histoire du théâtre en +France, non seulement la déclamation et le jeu des acteurs sont en +rapport avec le costume théâtral et en ont suivi les modifications, mais +que ce rapport existait aussi entre les costumes et les défauts des +pièces. Rien n'est isolé au théâtre; tout s'enchaîne et se tient: +défauts et décadence, qualités et progrès.» + +C'est très juste. Je l'ai dit, l'évolution se porte sur tout et c'est +justement là ce qui en montre le caractère scientifique. Aucun caprice; +une marche logique, allant à un but déterminé. Les étapes elles-mêmes, +plus ou moins retardées, s'expliquent par des causes fixes, la +résistance du public et des moeurs, la venue de grands écrivains et +de grands acteurs, les circonstances historiques, favorables ou +défavorables. Si un esprit sincère, amoureux de l'étude, écrivait +l'Histoire que je demande, il nous ferait faire un bien grand pas dans +cette question de la convention que j'ai prise pour champ de lutte. Je +puiserais dans cette oeuvre des arguments décisifs, et je suis persuadé +que toutes les intelligences nettes seraient bientôt de mon côté. + +Mais voilà, cette Histoire de notre théâtre n'existe pas, et ce n'est +pas moi qui l'écrirai, car elle demanderait un loisir dont je ne puis +disposer. Plus tard, on l'écrira, cela est certain; l'évolution qui +se produit dans notre critique elle-même, la conduit à ces études +d'ensemble, à cette analyse des grands mouvements de l'esprit. +Aujourd'hui, si nous manquons d'arguments, c'est que tout le passé doit +être remis en question, et être fouillé avec nos nouvelles méthodes. La +besogne de déblaiement sera beaucoup plus facile pour nos petits-fils, +parce qu'ils auront des outils solides. Chaque jour, je me sens arrêté, +faute de pouvoir procéder aux études nécessaires. Et ce qui me manque +surtout, c'est une Histoire générale de notre littérature, écrite sur +les documents exacts et d'après la méthode scientifique. + +Dès lors, on doit comprendre quelle a été ma joie, en lisant l'_Histoire +du costume au théâtre_, qui ne traite a la vérité qu'un côté assez +restreint de la question, mais qui suffit pour indiquer nettement +l'évolution naturaliste au théâtre, depuis le quinzième siècle jusqu'à +nos jours. La tentative est excellente; maintenant on peut voir ce que +donnerait une Histoire générale. + + + +II + +Du quinzième siècle au dix-septième, la confusion est absolue pour +le costume au théâtre. Ce qui domine, c'est un besoin de richesse +croissant, sans aucun souci de bon sens ni d'exactitude. Dans les +ballets, dans les embryons des premiers opéras, on voit les déesses, les +rois, les reines, vêtus d'étoffes d'or et d'argent, avec une fantaisie +et une prodigalité dont nos féeries peuvent donner une idée. Les pièces +historiques, d'ailleurs, sont traitées de la même façon; les Grecs, les +Romains, ont des ajustements mythologiques du caprice le plus singulier. +Pourtant, dès Mazarin, un mouvement se produit vers la vérité; le +cardinal apportait de l'Italie le goût de l'antiquité; seulement, il +faut ajouter que les costumes offraient toujours d étranges compromis. +Enfin, arrive le costume romain, tel que le portaient les héros de +Racine. Ce costume était copié sur celui des statues d'empereurs romains +que nous a laissées l'antiquité. Mais Louis XIV, qui venait de l'adopter +pour ses carrousels, l'avait défiguré d'une étonnante manière. Écoutez M +Jullien: + +«La cuirasse, tout en gardant la même forme, est devenue un corps de +brocart; les knémides se sont changées en brodequins de soie brodée +s'adaptant sur des souliers à talons rouges, et les noeuds de rubans +remplacent les franges des épaules. Enfin, un tonnelet dentelé, rond +et court, un petit glaive dont le baudrier passe sous la cuirasse; +par-dessus tout cela la perruque et la cravate de satin: voilà ce qui +composait l'habit à la romaine du dix-septième siècle. Le casque de +carrousel, qui reste dans l'opéra, est le plus souvent remplacé dans la +tragédie par le chapeau de cour avec plumes.» + +Voilà dans quel attirail ont été créés tous les chefs-d'oeuvre de +Racine. D'ailleurs, les tragédies de Corneille étaient, elles aussi, +mises à cette mode; on voyait Horace poignarder Camille en gants blancs. +Et remarquez qu'il y avait là un progrès, car jusqu'à un certain point +ce costume d'apparat se basait sur la vérité. Racine fît bien quelques +efforts pour se soustraire aux modes du temps; mais il n'insista guère. +Molière fut plus énergique; on connaît l'anecdote qui le montre entrant +dans la loge de sa femme, le soir de la première représentation de +_Tartufe_, et la faisant se déshabiller, en la trouvant vêtue d'un +costume magnifique pour jouer le rôle d'une femme «qui est incommodée» +dans la pièce. Les acteurs comiques, en effet, ne respectaient pas plus +la vérité que les acteurs tragiques. La richesse dominait quand même. +Une des causes de ce luxe, sans nécessité le plus souvent, venait de +l'habitude où étaient les seigneurs de donner en cadeau aux comédiens, +comme une marque de satisfaction, des habits superbes qu'ils avaient +portés. On comprend dès lors la bizarre confusion que devaient produire +sur la scène ces costumes contemporains d'un luxe outré, mêlés à des +costumes défraîchis de toutes les coupes et de toutes les modes. En un +mot, le pêle-mêle le plus barbare régnait, sans que le public parût +choqué. On s'en tenait à l'homme métaphysique, à une idée d'abstraction +et de rhétorique, comme je le disais plus haut. + +Tout le dix-septième siècle a donc été faux et majestueux. Pendant la +première moitié du dix-huitième siècle, on voit se dérouler une période +de transition. Nous ne pouvons au juste nous faire une idée des +obstacles que rencontrait le triomphe de la vérité du costume. On devait +lutter contre la tradition, contre les habitudes du public, le goût et +l'inertie des comédiens, surtout la coquetterie des comédiennes. Il a +fallu des années d'efforts, au milieu des railleries et des insultes, +pour que le naturalisme s'imposât, dans cette question si simple et +d'ailleurs secondaire de l'exactitude historique. Ce fut pourtant des +femmes que partit la réforme: mademoiselle de Maupin osa paraître à +l'Opéra, dans le rôle de Médée, les mains vides, sans la baguette +traditionnelle, audace énorme qui révolutionna le public; d'autre part, +dans l'_Andrienne_, madame Dancourt imagina une sorte de robe longue +ouverte, qui convenait à son rôle d'une femme relevant de couches. Mais +un nouveau caprice faillit tout compromettre. Croyant arriver à plus de +vérité, les actrices adoptèrent, pour toutes les pièces, des vêtements +identiques à ceux des dames de la cour. Et, dès lors, commença le long +compromis entre le moderne et l'antique, qui a duré jusqu'à Talma. + +«Les actrices tragiques, dit M. Jullien, eurent de grands paniers, +des robes de cour, des plumets et des diamants sur la tête; elles se +surchargeaient de franges, d'agréments, de rubans multicolores.» Et +ce n'était pas seulement les grands rôles qui se paraient ainsi, les +suivantes et les soubrettes, jusqu'aux paysannes, se montraient vêtues +de velours et de soie, les bras et les épaules chargés de pierreries. +Elles agissaient ainsi autant par convenance que par coquetterie, car +elles auraient cru manquer au public en paraissant habillées simplement +dans le costume de leurs rôles. D'ailleurs, cette idée ne venait à +personne, excepté à des esprits très nets qui devançaient leur époque, +qui réclamaient une réforme des costumes, de la diction, du théâtre tout +entier, et qu'on injuriait en se moquant d'eux. Voilà qui doit nous +donner du courage, à nous autres dont les idées naturalistes paraissent +aujourd'hui si drôles et si odieuses à la fois. + +Je résume ici à grands traits, je néglige les transitions. Mademoiselle +Sallé, une danseuse célèbre de l'Opéra, se permit la première de +paraître, dans Pygmalion, sans panier, sans jupe, sans corps, échevelée, +et sans aucun ornement sur la tête. Elle avait rencontré en France de +tels obstacles, de telles mauvaises volontés, qu'elle s'était vue forcée +d'aller créer le rôle à Londres. Plus tard, elle eut un grand succès à +Paris. Mais j'arrive à mademoiselle Clairon, qui a tant fait pour la +réforme du costume et de la diction. Elle étudiait l'antiquité, elle +cherchait l'esprit de ses rôles dans les monuments historiques. +Pourtant, elle résista longtemps aux conseils de Marmontel, qui la +suppliait de quitter la déclamation chantante, comme elle avait quitté +les oripeaux du grand siècle. Un jour, elle voulut tenter la partie. +Il faut laisser ici la parole à Marmontel, qui a parlé de cette +représentation: «L'événement passa son attente et la mienne. Ce ne fut +plus l'actrice, ce fut Roxane elle-même que l'on crut voir et entendre. +On se demandait: Où sommes-nous? On n'avait rien entendu de pareil.» +Quel beau cri d'étonnement et quelle surprise dans ce triomphe brusque +de la vérité! + +Mademoiselle Clairon ne devait pas s'en tenir là. Elle joua _l'Electre_, +de Crébillon, huit jours plus tard. Marmontel, qui a défendu la vérité +au théâtre avec passion, écrit encore ceci: «Au lieu du panier ridicule +et de l'ample robe de deuil qu'on lui avait vus dans ce rôle, elle +y parut en simple habit d'esclave, échevelée et les bras chargés de +longues chaînes. Elle y fut admirable, et, quelque temps après, elle fut +plus sublime encore dans _l'Electre_, de Voltaire. Ce rôle, que Voltaire +lui avait fait déclamer avec une lamentation continuelle et monotone, +parlé plus naturellement, acquit une beauté inconnue à lui-même.» +Mademoiselle Clairon poussa si loin ce qu'on appellerait aujourd'hui la +passion du naturalisme, qu'un jour, au cinquième acte de _Didon_, elle +crut pouvoir paraître en chemise, absolument en chemise, «afin de +marquer, dit M. Jullien, quel désordre portait dans ses sens le songe +qui l'avait chassée de son lit.» Il est vrai qu'elle ne recommença pas. +Nous autres, gens de peu de morale comme on sait, nous n'en sommes +pourtant pas encore à réclamer la chemise. + +Je suis obligé de me hâter, je passe à Lekain qui fut également un des +grands réformateurs du théâtre. «D'abord fougueux et sans règle, dit M. +Jullien, mais plein d'une chaleur communicative, il plut à la jeunesse +et déplut aux amateurs de l'ancienne psalmodie qui l'appelaient le +_taureau_, parce qu'ils ne retrouvaient plus chez lui cette diction +chantante et martelée, cette déclamation redondante qui les berçait si +doucement d'habitude.» Il s'occupa beaucoup aussi du costume, il parut +d'abord dans Oreste avec un vêtement dessiné par lui qui étonna, mais +qui fut accepté. Plus tard, il s'enhardit jusqu'à jouer Ninias, les +manches retroussées, les bras teints de sang, les yeux hagards. On était +bien loin de la tragédie pompeuse de Louis XIV. Pourtant, il ne faut +pas croire que le costume de cour eût complètement disparu. Malgré ses +audaces, Lekain laissa beaucoup à faire à Talma. + +Je passe rapidement sur madame Favart, qui la première joua des +paysannes avec des sabots à l'Opéra-Comique, sur la Saint-Huberty, une +artiste lyrique de génie, qui porta le premier costume de Didon vraiment +historique, une tunique de lin, des brodequins lacés sur le pied nu, +une couronne entourée d'un voile retombant par derrière, un manteau de +pourpre, une robe attachée par une ceinture au-dessous de la gorge. Je +passe également sur Clairval, Dugazon et Larive, qui continuèrent plus +ou moins les réformes de mademoiselle Clairon et de Lekain. A ce moment, +un grand pas était fait; mais, si le mouvement de réforme s'accentuait, +on était encore loin de la vérité. Les coupes des vêtements étaient +changées, mais les étoffes trop riches demeuraient. Talma allait enfin +porter le dernier coup à la convention. + +Ce comédien de génie fut passionné pour son art. Il fouilla l'antiquité, +il réunit une collection de costumes et d'armes, il se fit dessiner +des costumes par David, ne négligeant aucune source, voulant la vérité +exacte pour arriver au caractère. Ici, je me permettrai une longue +citation qui résumera les réformes opérées par Talma. + +«Il parut dans le rôle du tribun Proculus, de _Brutus_, vêtu d'un +costume fidèlement calqué sur les habits romains. Le rôle n'avait pas +quinze vers; mais cette heureuse innovation qui, d'abord, étonna +et laissa quelques minutes le public en suspens, finit par être +applaudie... Au foyer, un de ses camarades lui demanda «s'il avait mis +des draps mouillés sur ses épaules?» tandis que la charmante Louise +Contat, lui adressant sans le vouloir l'éloge le plus flatteur, +s'écriait: «Voyez donc Talma, qu'il est laid! Il a l'air d'une statue +antique.» Pour toute réponse, le tragédien déroula aux yeux des +persifleurs le modèle même que David lui avait dessiné pour son costume. +A son entrée en scène, madame Vestris le regarda des pieds à la tête, +et tandis que Brutus lui adressait son couplet, elle échangeait à voix +basse avec Talma-Proculus ce rapide dialogue: «--Mais vous avez les bras +nus, Talma!--Je les ai comme les avaient les Romains.--Mais, Talma, vous +n'avez pas de culotte.--Les Romains n'en portaient pas.--_Cochon!_...» +et, prenant la main que lui offrait Brutus, elle sortit de scène en +étouffant de colère.» + +Voilà le cri réactionnaire en art: Cochon! Nous sommes tous des cochons, +nous autres qui voulons la vérité. Je suis personnellement un cochon, +parce que je me bats contre la convention au théâtre. Songez donc, Talma +montrait ses jambes. Cochon! Et moi, je demande qu'on montre l'homme +tout entier. Cochon! cochon! + +Je m'arrête. L'ouvrage de M. Jullien prouve, avec un luxe d'évidence, la +continuelle évolution naturaliste au théâtre. Cela s'impose comme une +vérité mathématique. Inutile de discuter, de dire que ce mouvement qui +nous emporte à la vérité en tout, est bon ou mauvais; il est, cela +suffit; nous lui obéissons de gré ou de force. Seulement, le génie va en +avant, et c'est lui qui fait la besogne, pendant que la médiocrité hurle +et proteste. Je sais bien que les médiocres d'aujourd'hui voudraient +nous arrêter, sous le prétexte qu'il n'y a plus de réformes à faire, +que nous sommes arrivés en littérature à la plus grande somme de vérité +possible. Eh! de tous temps, les médiocres ont dit cela! Est-ce qu'on +arrête l'humanité, est-ce qu'on fixe jamais sa marche en avant? Certes, +non, toutes les réformes ne sont pas accomplies. Pour nous en tenir +au costume, que d'erreurs aujourd'hui encore, de luxe inutile, de +coquetterie déplacée, de vêtements de fantaisie! D'ailleurs, comme le +dit très bien M. Jullien, tout se tient au théâtre. Quand les pièces +seront plus humaines, quand la fameuse langue de théâtre disparaîtra +sous le ridicule, quand les rôles vivront davantage notre vie, ils +entraîneront la nécessité de costumes plus exacts et d'une diction plus +naturelle. C'est là où nous allons, scientifiquement. + + + +III + +Maintenant je parlerai de l'époque actuelle, je répondrai aux critiques +qui s'étonnent de notre guerre aux conventions. Pour eux, on a poussé +la vérité aussi loin que possible sur la scène; en un mot, tout serait +fait, nos devanciers ne nous auraient rien laissé à faire. J'ai déjà +prouvé, selon moi, que le mouvement naturaliste qui nous emporte depuis +les premiers jours de notre théâtre national, ne saurait s'arrêter une +minute, qu'il est nécessaire et continu, dans l'essence même de notre +nature. Mais cela ne suffit pas, il faut toujours en arriver aux faits, +lorsqu'on veut être clair et décisif. + +J'accorde volontiers que nous avons obtenu une grande exactitude dans le +costume historique. Aujourd'hui, lorsqu'on monte une pièce de quelque +importance se passant en France ou à l'étranger, dans des époques plus +ou moins lointaines, on copie les costumes sur les documents du temps, +on se pique de ne rien négliger pour arriver à une authenticité absolue. +Je ne parle pas des petites tricheries, des négligences dissimulées sous +une exagération de zèle. Il y a aussi la question de la coquetterie des +femmes; les comédiennes reculent souvent encore devant des ajustements +étranges et incommodes qui les enlaidiraient; alors, elles s'en tirent +par un brin de fantaisie, elles changent la coupe, ajoutent des bijoux, +inventent une coiffure. Malgré cela, l'ensemble reste satisfaisant; il +y a eu là, au théâtre, un mouvement fatal déterminé par les études +historiques des cinquante dernières années. Devant les gravures, les +textes de toutes sortes exhumés par les chercheurs, devant cette +connaissance de plus en plus élargie et familière des âges morts, il +devenait naturel que le public exigeât une résurrection exacte des +époques mises en scène. Ce n'est donc pas un caprice, une affaire de +mode, mais une marche logique des esprits. + +Donc, si la tradition maintient encore des anachronismes baroques, des +fantaisies inexplicables dans les pièces jouées il y a une trentaine +d'années, il est rare qu'aujourd'hui, eu montant une pièce historique, +on ne se préoccupe pas de l'exactitude des costumes. Le mouvement +s'accentuera encore, et la vérité sera complète, lorsqu'on aura décidé +les femmes à ne pas profiter d'une pièce historique pour porter des +toilettes éblouissantes, au coin de leur feu et même en voyage; car, +outre l'exactitude du costume, il y a la convenance du costume, ce qui +m'amène à la question du vêtement dans nos pièces modernes. + +Ici, rien de plus simple pour les hommes. Ils s'habillent comme vous et +moi. Quelques-uns, je parle des comiques, chargent trop l'excentricité, +ce qui leur fait perdre le caractère. Il faut voir le succès d'un +costume exact, pour comprendre ce qu'il ajoute de vie au personnage. +Mais la grosse question est encore la question des femmes. Dans les +pièces où les rôles exigent une grande simplicité de mise, il est à +peu près impossible d'obtenir cette simplicité; car on se heurte à une +obstination de coquetterie d'autant plus vive, que les femmes n'ont +point ici pour tricher le pittoresque du costume historique ou étranger. +Vous amènerez encore une comédienne à draper ses épaules des haillons +d'une mendiante, mais vous ne la déciderez jamais à se mettre en petite +ouvrière, si elle a perdu le premier éclat de sa beauté, si elle sait +que les robes pauvres l'enlaidissent. Pour elle, c'est parfois une +question de vie, car a côté de l'actrice, il y a la femme, qui souvent a +besoin d'être belle. + +Voilà la raison qui fausse presque continuellement le costume, dans nos +pièces contemporaines: une peur de la simplicité, un refus d'accepter la +condition des personnages, lorsque ces personnages glissent à l'odieux +ou au ridicule de la mise. Puis, il y a encore cette rage de belles +toilettes qui s'est déclarée dans le goût même du public. Par exemple, +au Vaudeville et au Gymnase, les dernières années de l'empire ont amené +des exhibitions de grands couturiers qui durent encore. Une pièce ne +peut se passer dans un monde riche, sans qu'aussitôt il y ait un assaut +de luxe entre les actrices. A la rigueur, ces toilettes sont justifiées; +mais le mauvais, c'est l'importance qu'elles prennent. Le branle +étant donné, le public se passionnant plus pour les robes que pour le +dialogue, ou en est venu à fabriquer les pièces dans le but d'un grand +étalage de modes nouvelles; on a voulu mettre dans un succès cette +chance, en choisissant de préférence un milieu d'action où le luxe fût +autorisé. Le lendemain d'une première représentation, la presse s'occupe +autant des toilettes que de la pièce; tout Paris en cause, une bonne +partie des spectateurs et surtout des spectatrices vient au théâtre pour +voir la robe bleue de celle-ci ou le nouveau chapeau de celle-là. + +On dira que le mal n'est pas grand. Mais, pardon, le mal est très grand! +Sous une hypocrisie de réalité, il y a là un succès cherché en dehors +des oeuvres elles-mêmes. Ces toilettes éclatantes ne sont pas vraies, +d'ailleurs, dans leur uniformité superbe. On ne s'habille pas ainsi à +toute heure du jour, on ne joue pas continuellement la gravure de mode. +Puis, ce goût excessif des toilettes riches a ceci de désastreux +qu'il pousse les auteurs dans la peinture d'un monde factice, d'une +distinction convenue. Comment oser risquer une pièce se passant dans +la bourgeoisie médiocre, ou dans le petit commerce, ou dans le peuple, +lorsqu'il faut absolument au public des robes de cinq ou six mille +francs! Alors, on force la note, on habille des bourgeoises de province +comme des duchesses, ou l'on introduit une cocotte, pour qu'il y ait +au moins un pétard de soie et de velours. Trois actes ou cinq actes en +robes de laine paraîtraient une démence; demandez à un fabricant habile +s'il risquerait cinq actes sans la grande toilette de rigueur. + +Eh bien, la vérité au théâtre souffre encore de tout cela. On hésite +devant une question de costumes trop pauvres, comme on hésite devant une +audace de scène. Pas une pièce de MM. Augier, Dumas et Sardou, n'a osé +se passer des grandes toilettes, pas une ne descend jusqu'aux petites +gens qui portent des étoffes à dix-huit sous le mètre; de sorte que tout +un côté social, la grande majorité des êtres humains se trouve à peu +près exclue du théâtre. Jusqu'à présent, on n'est pas allé au delà de la +bourgeoisie aisée. Si l'on a mis des misérables au théâtre, des ouvriers +et des employés à douze cents francs, c'est dans des mélodrames +radicalement faux, peuplés de ducs et de marquis, sans aucune +littérature, sans aucune analyse sérieuse. Et soyez certain que la +question du costume est pour beaucoup dans cette exclusion. + +Nos vêtements modernes, il est vrai, sont un pauvre spectacle. Dès qu'on +sort de la tragédie bourgeoise, resserrée entre quatre murs, dès qu'on +veut utiliser la largeur des grandes scènes et y développer des foules, +on se trouve fort embarrassé, gêné par la monotonie et le deuil uniforme +de la figuration. Je crois que, dans ce cas, on devrait utiliser la +variété que peut offrir le mélange des classes et des métiers. Ainsi, +pour me faire entendre, j'imagine qu'un auteur place un acte dans le +carré des Halles centrales, à Paris. Le décor serait superbe, d'une vie +grouillante et d'une plantation hardie. Eh bien! dans ce décor immense, +on pourrait parfaitement arriver à un ensemble très pittoresque, en +montrant les forts de la Halle coiffés de leurs grands chapeaux, les +marchandes avec leurs tabliers blancs et leurs foulards aux tons vifs, +les acheteuses vêtues de soie, de laine et d'indienne, depuis les dames +accompagnées de leurs bonnes, jusqu'aux mendiantes qui rôdent pour +ramasser des épluchures. D'ailleurs, il suffit d'aller aux Halles et +de regarder. Rien n'est plus bariolé ni plus intéressant. Tout Paris +voudrait voir ce décor, s'il était réalisé avec le degré d'exactitude et +de largeur nécessaire. + +Et que d'autres décors à prendre, pour des drames populaires! +L'intérieur d'une usine, l'intérieur d'une mine, la foire aux pains +d'épices, une gare, un quai aux fleurs, un champ de courses, etc., etc. +Tous les cadres de la vie moderne peuvent y passer. On dira que ces +décors ont déjà été tentés. Sans doute, dans les féeries on a vu des +usines et des gares de chemin de fer; mais c'étaient là des gares et des +usines de féerie, je veux dire des décors bâclés de façon à produire +une illusion plus ou moins complète. Ce qu'il faudrait, ce serait une +reproduction minutieuse. Et l'on aurait fatalement des costumes, fournis +par les différents métiers, non pas des costumes riches, mais des +costumes qui suffiraient à la vérité et à l'intérêt des tableaux. +Puisque tout le monde se lamente sur la mort du drame, nos auteurs +dramatiques devraient bien tenter ce genre du drame populaire et +contemporain. Ils pourraient y satisfaire à la fois les besoins de +spectacle qu'éprouve le public et les nécessités d'études exactes qui +s'imposent chaque jour davantage. Seulement, il est à souhaiter que +les dramaturges nous montrent le vrai peuple et non ces ouvriers +pleurnicheurs, qui jouent de si étranges rôles, dans les mélodrames du +boulevard. + +D'ailleurs, je ne me lasserai pas de le répéter après M. Adolphe +Jullien, tout se tient au théâtre. La vérité des costumes ne va pas sans +la vérité des décors, de la diction, des pièces elles-mêmes. Tout marche +du même pas dans la voie naturaliste. Lorsque le costume devient plus +exact, c'est que les décors le sont aussi, c'est que les acteurs se +dégagent de la déclamation ampoulée, c'est enfin que les pièces étudient +de plus près la réalité et mettent à la scène des personnages plus +vrais. Aussi, pourrais-je faire, au sujet des décors, les mêmes +réflexions que je viens de faire à propos du costume. Là aussi, nous +semblons arrivés à la plus grande somme de vérité possible, lorsque +de grands pas sont encore à faire. Il s'agirait surtout d'augmenter +l'illusion, en reconstituant les milieux, moins dans leur pittoresque +que dans leur utilité dramatique. Le milieu doit déterminer le +personnage. Lorsqu'un décor sera étudié à ce point de vue qu'il donnera +l'impression vive d'une description de Balzac, lorsque, au lever de +la toile, on aura une première donnée sur les personnages, sur leur +caractère et leurs habitudes, rien qu'à voir le lieu où ils se meuvent, +on comprendra de quelle importance peut être une décoration exacte. +C'est là que nous allons, évidemment; les milieux, ces milieux dont +l'étude a transformé les sciences et les lettres, doivent fatalement +prendre au théâtre une place considérable; et je retrouve ici la +question de l'homme métaphysique, de l'homme abstrait qui se contentait +de trois murs dans la tragédie, tandis que l'homme physiologique de nos +oeuvres modernes demande de plus en plus impérieusement à être déterminé +par le décor, par le milieu, dont il est le produit. On voit donc que +la voie du progrès est longue encore, aussi bien pour la décoration que +pour le costume. Nous sommes dans la vérité, mais nous balbutions à +peine. + +Un autre point très grave est la diction. Certes, nous n'en sommes plus +à la mélopée, au plain-chant du dix-septième siècle. Mais nous avons +encore une voix de théâtre, une récitation fausse très sensible et très +fâcheuse. Tout le mal vient de ce que la plupart des critiques érigent +les traditions en un code immuable; ils ont trouvé le théâtre dans un +certain état, et au lieu de regarder l'avenir, de juger par les progrès +accomplis les progrès qui s'accomplissent et qui s'accompliront, ils +défendent avec entêtement ce qui reste des conventions anciennes, en +jurant que ce reste est d'une nécessité absolue. Demandez-leur pourquoi, +faites-leur remarquer le chemin parcouru, ils ne donneront aucune raison +logique, ils répondront par des affirmations basées justement sur l'état +de choses qui est en train de disparaître. + +Pour la diction, le mal vient donc de ce que ces critiques admettent une +langue de théâtre. Leur théorie est qu'on ne doit pas parler sur les +planches comme dans l'existence quotidienne; et, pour appuyer cette +façon de voir, ils prennent des exemples dans la tradition, dans ce qui +se passait hier et dans ce qui se passe aujourd'hui encore, sans tenir +compte du mouvement naturaliste dont l'ouvrage de M. Jullien nous permet +de constater les étapes. Comprenez donc qu'il n'y a pas absolument de +langue de théâtre; il y a eu une rhétorique qui s'est affaiblie de plus +en plus et qui est en train de disparaître, voilà les faits. Si vous +comparez un instant la déclamation des comédiens sous Louis XIV à celle +de Lekain, et si vous comparez la déclamation de Lekain à celle des +artistes de nos jours, vous établirez nettement les phases de la mélopée +tragique aboutissant à notre recherche du ton juste et naturel, du +cri vrai. Dès lors, la langue de théâtre, cette langue plus sonore, +disparaît. Nous allons à la simplicité, au mot exact, dit sans emphase, +tout naturellement. Et que d'exemples, si je ne devais me borner! Voyez +la puissance de Geoffroy sur le public, tout son talent est dans sa +nature; il prend le public parce qu'il parle à la scène comme il parle +chez lui. Quand la phrase sort de l'ordinaire, il ne peut plus la +prononcer, l'auteur doit en chercher une autre. Voilà la condamnation +radicale de la prétendue langue de théâtre. D'ailleurs, suivez +la diction d'un acteur de talent, et étudiez le public: les +applaudissements partent, la salle s'enthousiasme, lorsqu'un accent de +vérité a donné aux mots prononcés la valeur exacte qu'ils doivent +avoir. Tous les grands triomphes de la scène sont des victoires sur la +convention. + +Hélas! oui, il y a une langue de théâtre: ce sont ces clichés, ces +platitudes vibrantes, ces mots creux qui roulent comme des tonneaux +vides, toute cette insupportable rhétorique de nos vaudevilles et de +nos drames, qui commence à faire sourire. Il serait bien intéressant +d'étudier la question du style chez les auteurs de talent comme MM. +Augier, Dumas et Sardou; j'aurais beaucoup à critiquer, surtout chez les +deux derniers, qui ont une langue de convention, une langue à eux qu'ils +mettent dans la bouche de tous leurs personnages, hommes, femmes, +enfants, vieillards, tous les sexes et tous les âges. Cela me paraît +fâcheux, car chaque caractère a sa langue, et si l'on veut créer des +êtres vivants, il faut les donner au public, non seulement avec leurs +costumes exacts et dans les milieux qui les déterminent, mais encore +avec leurs façons personnelles de penser et de s'exprimer. Je répète que +c'est là le but évident où va notre théâtre. Il n'y a pas de langue de +théâtre réglée par un code comme coupe de phrases et comme sonorité; il +y a simplement un dialogue de plus en plus exact, qui suit ou plutôt qui +amène les progrès des décors et des costumes dans la voie naturaliste. +Quand les pièces seront plus vraies, la diction des acteurs gagnera +forcément en simplicité et en naturel. + +Pour conclure, je répéterai que la bataille aux conventions est loin +d'être terminée et qu'elle durera sans doute toujours. Aujourd'hui, nous +commençons à voir clairement où nous allons, mais nous pataugeons encore +en plein dégel de la rhétorique et de la métaphysique. + + + +LES COMÉDIENS + +I + +Je voudrais, à propos du concours du Conservatoire, dire mon mot sur +l'éducation officielle qu'on donne en France aux comédiens. + +Certes, cette éducation officielle est dans l'ordre accoutumé de notre +esprit français. Le nom de l'établissement où elle est donnée, le +«Conservatoire», suffit à indiquer qu'il s'agit d'y conserver les +traditions, d'y enseigner un art en quelque sorte hiératique, dont +toutes les recettes sont immuables. Tel geste signifie telle chose, +et ce geste ne saurait être changé. Il y a un jeu de physionomie pour +l'étonnement, un pour l'effroi, un pour l'admiration, et ainsi de suite, +toute une collection de jeux de physionomie qui s'apprennent et qu'on +finit par savoir employer, même avec une intelligence médiocre. Il en +est de même pour les peintres à l'École des Beaux-Arts. On parvient à y +fabriquer un peintre, quand le sujet n'est pas complètement idiot, et +que la nature l'a bâti physiquement à peu près complet, avec des jambes +et des bras. + +Et remarquez que je ne nie pas la nécessité de ces écoles. De même qu'il +faut des peintres décents, sachant leur métier pour décorer nos salons +bourgeois, de même il faut des comédiens qui sachent se tenir en scène, +saluer et répondre, pour jouer l'effroyable quantité de comédies et de +drames que Paris consomme par hiver. Au moins, un élève qui sort du +Conservatoire, connaît les éléments classiques de son métier. Il est +le plus souvent médiocre, mais il reste convenable, il s'acquitte +honorablement de son emploi. + +Je me montrerai plus sévère pour l'enseignement lui-même, pour le corps +des professeurs. Sans doute, ils ne peuvent pas donner du génie à leurs +élèves. Peut-être même sont-ils obligés, jusqu'à un certain point, de +rester dans la routine pour ne pas bouleverser d'un coup des habitudes +séculaires. Un enseignement est forcément basé sur un corps de doctrine, +qui permet de l'appliquer au plus grand nombre à la moyenne des +intelligences. Mais, vraiment, la tradition théâtrale est chez nous une +des plus fausses qui existent, et il serait grand temps de revenir à la +vérité, petit à petit, si l'on veut, de façon à ne brusquer personne. + +Qu'on réfléchisse un instant aux conventions ridicules, à ces repas de +théâtre où les acteurs mangent de trois quarts, à ces entrées et à ces +sorties solennelles et grotesques, à ces personnages qui parlent la face +toujours tournée vers le public, quel que soit le jeu de scène. Nous +sommes habitués à ces choses, elles ne nous blessent plus; seulement, +elles gâtent l'illusion et elles font du théâtre un art faux qui +compromet les plus grandes oeuvres. + +Je ne parle pas des peuples latins, des Italiens et des Espagnols, dont +l'art dramatique est encore plus ampoulé et plus conventionnel. Mais, +chez les peuples du Nord, les comédiens jouent beaucoup plus librement, +sans tant s'inquiéter de la pompe de la représentation. Par exemple, +chez nous, il n'y a que les grands comédiens, ceux dont l'autorité +est souveraine sur le public, qui osent lancer certaines répliques en +tournant le dos à la salle. Cela n'est pas convenable. Pourtant, il y +a des effets puissants à tirer de la vérité de cette attitude, qui se +produit à chaque instant dans la vie réelle. Le fâcheux est que nos +comédiens jouent pour la salle, pour le gala; ils sont sur les planches +comme sur un piédestal, ils veulent voir et être vus. S'ils vivaient les +pièces au lieu de les jouer, les choses changeraient. + +On parle de l'optique théâtrale. Cette optique n'est jamais que ce qu'on +la fait. Si l'enseignement serrait la vie de plus près, si l'on ne +changeait pas les élèves comédiens en pantins mécaniques, on trouverait +des interprètes qui renouvelleraient la mise en scène et feraient enfin +monter la vérité sur les planches. + + + +II + +L'éducation classique et traditionnelle donnée aux jeunes comédiens est +donc en soi une excellente chose, car elle sert à former des sujets +d'une bonne moyenne pour les besoins courants de nos théâtres. Mais où +la critique peut s'exercer, c'est, comme je l'ai dit, sur l'enseignement +lui-même, sur le corps de doctrine des professeurs dont le souci est, +avant tout, de maintenir intactes les traditions. + +Il faut, pour comprendre ce qu'est aujourd'hui chez nous l'art du +comédien, remonter à l'origine même de notre théâtre. On trouve, au +dix-septième siècle, la pompe tragique, les Romains et les Grecs portant +la perruque des seigneurs du temps, la représentation d'une pièce se +déroulant avec la majesté d'un gala princier. On pontifiait alors. On +restait sur les planches dans le domaine des rois et des dieux. +L'art consistait à être le plus loin possible de la nature. Tout +s'ennoblissait, et jusqu'à: «Je vous hais!» tout se disait tendrement. +L'acteur le plus applaudi était celui qui approchait le plus des belles +manières de la cour, arrondissant les bras, se balançant sur les +hanches, grasseyant, roulant des yeux terribles. + +Certes, nous n'en sommes plus là. La vérité du costume, du décor et des +attitudes s'est imposée peu à peu. Aujourd'hui, Néron ne porte plus +perruque, et l'on joue _Esther_ avec une mise en scène splendide et trop +exacte. Mais, au fond, on retrouve toujours la tradition de majesté, de +jeu solennel. Des acteurs français qui jouent, sont restés des prêtres +qui officient. Ils ne peuvent monter sur les planches, sans se croire +aussitôt sur un piédestal, où la terre entière les regarde. Et ils +prennent des poses, et ils sortent immédiatement de la vie pour entrer +dans ce ronronnement du théâtre, dans ces gestes faux et forcés, qui +feraient pouffer de rire sur un trottoir. + +Prenez même une pièce gaie, une comédie, et regardez attentivement les +acteurs qui la brûlent. Vous reconnaîtrez en eux les comédiens pompeux +du dix-septième siècle, ceux qui sont les pères de l'art dramatique en +France. Les entrées souvent sont accompagnées d'un coup de talon pour +annoncer et mieux asseoir le personnage. Les effets sont continués au +delà du vraisemblable, dans l'unique but d'occuper toute la scène et de +forcer les applaudissements. Ce sont des jeux de physionomie adressés +au public, des poses de bel homme, la cuisse tendue, la tête tournée +et maintenue dans une position avantageuse. Ils ne marchent plus, ne +parlent plus, ne toussent plus comme à la ville. On voit qu'ils sont en +représentation, et que leur effort le plus immédiat est de n'être pas +comme tout le monde, de façon à étonner les bourgeois. Il y a un Grec ou +un Romain du grand siècle, dans les paillasses de foire, qui tendent le +derrière au coups de pied. + +Oui, la tradition a cette force. Elle est pareille au sable fin qui +filtre quand même et sans relâche par les fissures les plus minces. La +source en est déjà disparue lorsque les effets en subsistent encore. Ces +effets peuvent être méconnaissables, transformés, déviés, ils n'existent +pas moins, ils n'en sont pas moins tout puissants. Si, aujourd'hui, +notre théâtre désespère les amis de la nature, la faute en est aux +ancêtres, à la lente éducation de nos comédiens, que la tradition +éloigne du vrai. + +Un art ne se forme pas en un jour. Aussi, quand il est formé, a-t-il +une solidité de roc dans la routine. Cela explique comment il est si +difficile d'innover, de changer la direction suivie par plusieurs +générations. Aujourd'hui, le besoin de vérité se fait sentir, au +théâtre comme partout; mais, plus que partout, ce besoin y trouve des +résistances désespérées. On est habitué aux faussetés, aux conventions +de la scène; le gros public n'est pas choqué; tous les effets faux le +ravissent, et il applaudit en criant à la vérité; si bien même que ce +sont les effets vrais qui le fâchent et qu'il traite d'exagérations +ridicules. Le jugement du spectateur est perverti par une habitude +séculaire. De là, l'entêtement dans la formule existante de l'art +dramatique. + +Et Dieu sait où nous en sommes comme vérité au théâtre, malgré le +mouvement naturaliste qui s'y accomplit fatalement! Je ne puis dresser +un réquisitoire en règle, mais je citerai quelques exemples. J'ai déjà +parlé des entrées et des sorties qui sont le plus souvent opérées en +dépit du bon sens, trop lentes ou trop brusques, uniquement comprises +de façon à ménager une salve d'applaudissements à l'acteur. Pourrait-on +m'indiquer, d'autre part, quelque chose de plus ridicule que les +passades du comédien, pendant une scène un peu longue? Pour couper les +effets, au milieu du dialogue, le comédien qui est à gauche traverse et +va à droite, tandis que le comédien qui est à droite, se rend à gauche, +sans aucun motif d'ailleurs. Cela est d'un bon résultat pour les yeux, +dit-on; c'est possible, mais ce continuel va-et-vient n'en est pas moins +très comique et très puéril. Il faudrait parler encore de la façon de +s'asseoir, de manger, de lancer dans la salle la réplique destinée au +personnage qu'on a à côté de soi, de s'approcher du trou du souffleur +pour déclamer la tirade à effet que les autres acteurs sur la scène +feignent d'écouter religieusement. En un mot, un acteur ne hasarde pas +une enjambée, ne lâche pas une phrase, sans que cette enjambée et cette +phrase ne hurlent de fausseté. J'excepte seulement les grands cris de +passion et de vérité que jettent parfois les artistes de génie. + +Je sais quelle est la réponse. Le théâtre, dit-on, vit uniquement de +convention. Si les acteurs tapent du pied, forcent leur voix, c'est pour +qu'on les entende; s'ils exagèrent les moindres gestes, c'est afin que +leurs effets dépassent la rampe et soient vus du public. On en arrive +ainsi à faire du théâtre un monde à part, où le mensonge est non +seulement toléré, mais encore déclaré nécessaire. On rédige le code +étrange de l'art dramatique, on formule en axiomes les faussetés +les plus étonnantes. Les erreurs deviennent des règles, et l'on hue +quiconque n'applique pas les règles. + +Notre théâtre est ce qu'il est, cela me paraît un simple fait; mais ne +pourrait-il pas être autrement? Rien ne me fâche comme le cercle étroit +où l'on veut enfermer un art. Certes, en dehors de l'heure présente, il +y a le vaste monde qui garde une grande importance. Si l'on a le seul +désir de réussir au théâtre, d'étudier ce qui plaît au public et de lui +servir le plat qu'il aime et auquel il est habitué, sans doute il faut +se conformer à la formule actuelle. Mais si l'on est blessé par cette +formule, si l'on croit que la tradition a tort et qu'il faudrait +accoutumer le public à un art plus logique et plus vrai, il n'y a +certainement aucun crime à tenter l'expérience. Aussi suis-je toujours +stupéfié, quand j'entends les critiques déclarer gravement: «Ceci est du +théâtre, cela n'est pas du théâtre.» Qu'en savent-ils? Tout l'art n'est +pas contenu dans une formule. Ce qu'il appelle le théâtre, c'est un +théâtre, et rien de plus. J'ajouterai même un théâtre bien défectueux, +étroit et mensonger dans ses moyens. Demain peut se produire une +nouvelle formule qui bouleversera la formule actuelle. Est-ce que le +théâtre des Grecs, le théâtre des Anglais, le théâtre des Allemands est +notre théâtre? Est-ce que, dans une même littérature, le théâtre ne +peut pas se renouveler, produire des oeuvres d'esprit et de facture +complètement différents? Alors, que nous veut-on avec cette chose +abstraite, le théâtre, dont on fait un bon Dieu, une sorte d'idole +féroce et jalouse qui ne tolère pas la moindre infidélité! + +Rien n'est immuable, voilà la vérité. Les conventions sont ce qu'on les +fait, et elles n'ont force de loi que si on les subit. A mon sens, les +acteurs pourraient serrer la vie de plus près, sans s'amoindrir sur la +scène. Les exagérations de gestes, les passades, les coups de talon, +les temps solennels pris entre deux phrases, les effets obtenus par un +grossissement de la charge, ne sont en aucune façon nécessaires à la +pompe de la représentation. D'ailleurs, la pompe est inutile, la vérité +suffirait. + +Voici donc ce que je souhaiterais voir: des comédiens étudiant la vie et +la rendant avec le plus de simplicité possible. Le Conservatoire est +un lieu utile, si on le considère comme un cours élémentaire où l'on +apprend la prononciation; encore existe-t-il, au Conservatoire, une +prononciation étrange, emphatique, qui déroute singulièrement l'oreille. +Mais je doute qu'une fois les éléments appris, on tire un grand profit +des leçons des maîtres. C'est absolument comme dans les écoles de +dessin. Pendant deux ou trois ans, les élèves ont besoin d'apprendre à +dessiner des yeux, des nez, des bouches, des oreilles; puis, le mieux +est de les mettre devant la nature, en laissant leur personnalité +s'éveiller et pousser. + +On m'a souvent parlé d'un maître de déclamation, dont les leçons +consistaient d'abord à faire dire par ses élèves cette phrase: «Tiens! +voilà un chien!» sur tous les tons possibles, le ton de l'étonnement, le +ton de la peur, de l'admiration, de la tendresse, de l'indifférence, +de la répulsion, et ainsi de suite. Il y avait cinquante et quelques +manières de dire. «Tiens! voilà un chien!» Cela rappelle un peu les +méthodes pour apprendre l'anglais en vingt-cinq leçons. La méthode peut +être ingénieuse et bonne pour des élèves qui commencent. Mais on sent +tout ce qu'elle a de mécanique et d'insuffisant. Remarquez que le ton de +la voix et l'expression de la physionomie sont réglés à l'avance, qu'il +s'agit ici simplement des grimaces de la tradition, sans tenir aucun +compte de la libre initiative de l'élève. + +Eh bien! l'enseignement au Conservatoire est le même. On y répète: +«Tiens! voilà un chien!» avec toutes les expressions imaginables. Notre +répertoire classique est la seule base de la doctrine. On exerce les +élèves sur des types connus, réglés à l'avance, et chaque mot qu'ils ont +à dire a une inflexion consacrée qu'on leur serine pendant des mois, +absolument comme on serine à un sansonnet: _J'ai du bon tabac dans ma +tabatière_. On devine quelle influence peut avoir cet exercice sur de +jeunes cervelles. Le mal ne serait pas grand encore, si les leçons +s'appuyaient sur la vérité; mais, comme elles ont la seule autorité de +l'usage et de la tradition, elles arrivent à dédoubler la personne du +comédien, à lui laisser son allure et sa voix personnelles à la ville, +et à lui donner pour le théâtre une allure et une voix de convention. +Ce fait est connu de tous. Le comédien est irrémédiablement frappé chez +nous d'une dualité qui le fait reconnaître au premier coup d'oeil. + +J'ignore le remède. Je crois qu'il faudrait étudier plus sur la nature +et moins dans le répertoire. Les livres ne valent jamais rien pour +l'éducation de l'artiste. En outre, on devrait peu à peu amener les +élèves à un souci constant de la vérité. L'art de déclamer tue notre +théâtre, parce qu'il repose sur une pose continue, contraire au vrai. +Si les professeurs voulaient mettre de côté leur personnalité, ne pas +enseigner comme des articles de foi les effets qui leur ont réussi +journellement au théâtre, il est à croire que les élèves ne +perpétueraient pas ces effets à leur tour et céderaient au courant +naturaliste qui transforme aujourd'hui tous les arts. La vie sur les +planches, la vie sans mensonge avec sa bonhomie et sa passion, tel doit +être le but. + +Le public est en dehors de la querelle. Il acceptera ce que le talent +lui fera accepter. Il faut avoir écrit une pièce et l'avoir fait répéter +pour connaître la disette où nous sommes de comédiens intelligents, +consentant à jouer simplement les choses simples, sentant et rendant la +vérité d'un rôle, sans le gâter par des effets odieux, que le public +applaudit depuis deux siècles. + + + +III + +L'autre soir, au Théâtre-Italien, j'ai éprouvé une des plus fortes +émotions dont je me souvienne. Salvini jouait dans un drame moderne: la +_Mort civile_. + +Je l'avais vu dans _Macbeth_, et je m'étais récusé, n'ayant rien à dire, +si ce n'était des lieux communs. Je laisse Shakespeare dans sa gloire, +j'avoue ne plus le comprendre quand on le joue sur nos planches +modernes, en italien surtout, devant un public qui se fouette pour +admirer. Cela m'est indifférent, parce que cela se passe trop loin de +moi, dans la nue. Et quant à l'interprétation, elle me déroute plus +encore. J'écrirai que c'est sublime, mais je reste glacé. Un sens me +manque peut-être. + +Enfin, j'ai vu Salvini dans la _Mort civile_, et je vais pouvoir le +juger. Je n'ai plus besoin de phrases toutes faites, qui me répugnent et +devant lesquelles j'ai reculé. Le comédien m'a pris tout entier, il m'a +bouleversé. J'ai senti en lui un homme, un être vivant empli de mes +propres passions. Désormais, il y a une commune mesure entre lui et moi. + +D'abord, cette pièce: _la Mort civile_, m'a paru un drame des plus +curieux. Une certaine Rosalie, dont le mari a été condamné aux galères à +perpétuité est entrée comme gouvernante chez le docteur Palmieri, qui a +adopté la fille de Conrad, Emma, encore au berceau. L'enfant croit +que le docteur est son père. Rosalie s'est résignée à n'être que +l'institutrice de sa fille. Mais Conrad s'échappe du bagne et le drame +se noue. Il veut d'abord faire valoir ses droits de père. Le docteur lui +prouve qu'il tuera Emma, qu'il lui imposera tout au moins une existence +abominable, en faisant d'elle la fille d'un forçat. Ensuite Conrad veut +emmener Rosalie; et là encore, il doit se dévouer, car il a compris +que, s'il était mort, Rosalie aurait épousé le docteur. Il est résolu à +partir, à disparaître pour toujours, lorsque la mort le prend en pitié +et lui facilite son abnégation. Il meurt, il fait trois heureux. + +Sans doute, je vois bien qu'il y a là-dessous une thèse, et les thèses +m'ont toujours fâché au théâtre. D'autre part, la donnée reste bien +mélodramatique. Si l'on veut savoir ce qui m'a séduit, c'est la belle +nudité de la pièce. Pas un coup de théâtre, à notre mode française. Les +scènes se suivent tranquillement, la toile tombe sur une conversation, +les actes sont coupés au petit bonheur. C'est une tragédie, avec des +personnages modernes. M. d'Ennery hausserait les épaules et trouverait +cela bien maladroit. + +Justement, je pensais à _Une Cause célèbre_, qui a une si étrange +parenté avec la _Mort civile_. Dans le premier de ces drames, quelle +grossièreté de procédé! On peut être sûr que l'auteur ne se privera +pas d'une ficelle, d'une situation, d'une tirade. Il gorgera la bêtise +populaire, il trempera de larmes son public, par les moyens les plus +énormes. Tout notre mauvais théâtre actuel est là, avec l'impudence de +son dédain littéraire. _Une Cause célèbre_ sue le mépris du bon sens, du +génie français. On ne dit pas assez ce qu'une pareille pièce peut +faire de mal à notre littérature dramatique. Pour en sentir toute +l'infériorité, il faudrait la comparer à la _Mort civile_. + +On se rappelle, par exemple, l'épisode de Jean Renaud retrouvant sa +fille Adrienne. Il y a là des forçats dans un parc, une jeune personne +qui sait une phrase entendue en rêve, un père en casaque rouge qui +pousse des hurlements à ameuter le château. Rien de plus criard comme +enluminure d'Epinal. L'auteur italien, au contraire, ne paraît pas avoir +songé un instant qu'il pourrait tirer un effet du retour du forçat. Son +forçat entre, s'asseoit et cause, à peu près comme cela se passerait +dans la réalité. Il a, plus tard, deux scènes avec Emma. La jeune fille +a peur de lui, ce qui est naturel. Et voilà tout, cela suffit à serrer +les coeurs d'une profonde émotion. + +Chaque épisode est traité avec cette simplicité, dans la _Mort civile_. +L'intrigue, sans aucune complication, va d'un bout à l'autre de la +pièce. Rien n'y a été introduit pour satisfaire le mauvais goût du gros +public. Conrad n'est pas innocent comme Jean Renaud; il a tué un homme, +le propre frère de sa femme, et sa figure grandit de ce meurtre; il +n'est pas ce pantin persécuté de notre mélodrame, dont l'innocence doit +éclater au cinquième acte. + +Remarquez que la _Mort civile_ a eu en Italie un immense succès. Aucune +traduction française n'existe, et je crois que le drame traduit ferait +de maigres recettes à la Porte-Saint-Martin[1]. C'est que notre public +est pourri maintenant. Il lui faut de grandes machines compliquées. On +l'a mis au régime du roman-feuilleton et des mélodrames où les ducs et +les forçats s'embrassent. La plupart des critiques eux-mêmes font du +théâtre une chose bête, où le talent d'écrivain n'est pas nécessaire, +où il faut manquer d'observation, d'analyse et de style, pour faire des +chefs-d'oeuvre. Le théâtre, disent ils, c'est ça; et il semble qu'ils +professent un cours d'ébénisterie. Donner des règles au néant, c'est le +comble. + +[Note 1: Depuis que cet article a été écrit, M. Auguste Vitu a fait +jouer à l'Odéon une traduction de la _Mort civile_ qui n'a eu aucun +succès.] + +Eh! non, le théâtre, ce n'est pas ça! L'absolu n'existe point. Le +théâtre d'une époque est ce qu'une génération d'écrivains le fait. +Nous sommes, malheureusement, d'une ignorance crasse et d'une vanité +incroyable. Les littératures des peuples voisins sont pour nous comme +si elles n'étaient pas. Si nous étions plus curieux, plus lettrés, nous +connaîtrions depuis longtemps la _Mort civile_, et nous verrions dans +ce drame un singulier démenti à nos théories françaises. Il est conçu +absolument dans la formule que j'indique, depuis que je m'occupe de +critique dramatique; et il paraît que cette formule n'est pas si +mauvaise, puisque l'Italie tout entière a applaudi la pièce. + +Mais je m'arrête, car j'enfourche là mon dada, et c'est de Salvini +surtout dont je veux parler. Je me méfiais beaucoup des acteurs +italiens, je me les imaginais d'une exubérance folle. Aussi quel a été +mon étonnement, lorsque j'ai constaté que le grand talent de Salvini est +tout de mesure, de finesse, d'analyse. Il n'a pas un geste inutile, pas +un éclat de voix qui détonne. Au premier aspect, il serait plutôt gris, +et il faut attendre pour être empoigné par ce jeu si simple, si savant +et si fort. + +Je citerai quelques exemples. Son entrée de forçat fugitif, d'homme +humble et souffrant, inquiet et torturé, est merveilleuse. Mais ce qui +m'a plus frappé encore, c'est la façon dont il dit le long récit de son +évasion. Tout d'un coup, au milieu de l'allure dramatique de la scène, +c'est un coin de comédie qui s'ouvre. Il baisse la voix, comme si l'on +pouvait l'entendre; il dit le récit sur le même ton voilé, en s'animant +pourtant, en finissant par rire d'avoir si bien trompé les gardiens. +Nous n'avons pas un seul acteur de drame en France qui aurait +l'intelligence d'effacer ainsi sa voix. Tous raconteraient leur fuite en +roulant les yeux et en faisant les grands bras. L'impression que produit +Salvini par la simplicité de son jeu est prodigieuse en cette occasion. + +Il me faudrait citer toutes les scènes. Dans la conversation qu'il a +avec le docteur, et plus tard dans la scène avec Rosalie, lorsqu'il +laisse tomber sa tête sur la poitrine de cette femme qu'il aime tant et +qu'il va perdre, il arrive aux plus larges effets du pathétique. Je ne +voudrais être désagréable pour personne, mais puisque j'ai comparé la +_Mort civile_ à _Une Cause célèbre_, je puis bien rapprocher Salvini de +Dumaine. Il faut voir le premier pour comprendre combien le second crie +et se démène inutilement. Tout le jeu de Dumaine, dans Jean Renaud, +devient faux et pénible, à côté du jeu si souple et si vrai de Salvini. +Celui-ci a étudié l'âme humaine, il en analyse les nuances, il est un +homme qui pleure. + +Mais où il a été superbe surtout, c'est au dernier acte, lorsqu'il +meurt. Je n'ai jamais vu mourir personne ainsi au théâtre. Salvini +gradue ses derniers moments de moribond avec une telle vérité, qu'il +terrifie la salle. Il est vraiment un mourant, avec ses yeux qui +se voilent, sa face qui blêmit et se décompose, ses membres qui se +raidissent. Lorsque Emma, sur la demande de Rosalie, s'approche et +l'appelle: «Mon père», il a un retour de vie, un éclair de joie sur son +visage déjà mort, d'un charme douloureux; et ses mains tremblent, et sa +tête se penche, secouée par le râle, tandis que ses derniers mots se +perdent et ne s'entendent plus. Sans doute, on a fait souvent cela au +théâtre, mais jamais, je le répète, avec une pareille intensité de +vérité. Enfin, Salvini a eu une trouvaille de génie: il est étendu dans +un fauteuil, et lorsqu'il expire, la tête penchée vers Emma, il semble +s'écrouler, son poids l'emporte, il culbute et vient rouler devant le +trou du souffleur, pendant que les personnages présents s'écartent en +poussant un cri. Il faut être un bien grand comédien pour oser cela. +L'effet est inattendu et foudroyant. La salle entière s'est levée, +sanglotant et applaudissant. + +La troupe qui donne la réplique à Salvini est très suffisante. Ce que +j'ai beaucoup remarqué, c'est la façon convaincue dont jouent ces +comédiens italiens. Pas une fois, ils ne regardent le public. La salle +ne semble point exister pour eux. Quand ils écoutent, ils ont les yeux +fixés sur le personnage qui parle, et quand ils parlent, ils s'adressent +bien réellement au personnage qui écoute. Aucun d'eux ne s'avance +jusqu'au trou du souffleur, comme un ténor qui va lancer son grand air. +Ils tournent le dos à l'orchestre, entrent, disent ce qu'ils ont à dire +et s'en vont, naturellement, sans le moindre effort pour retenir les +yeux sur leurs personnes. Tout cela semble peu de chose, et c'est +énorme, surtout pour nous, en France. + +Avez-vous jamais étudié nos acteurs? La tradition est déplorable sur nos +théâtres. Nous sommes partis de l'idée que le théâtre ne doit avoir rien +de commun avec la vie réelle. De là, cette pose continue, ce gonflement +du comédien qui a le besoin irrésistible de se mettre en vue. S'il +parle, s'il écoute, il lance des oeillades au public; s'il veut détacher +un morceau, il s'approche de la rampe et le débite comme un compliment. +Les entrées, les sorties sont réglées, elles aussi, de façon à faire +un éclat. En un mot, les interprètes ne vivent pas la pièce; ils la +déclament, ils tâchent de se tailler chacun un succès personnel, sans se +préoccuper le moins du monde de l'ensemble. + +Voilà, en toute sincérité, mes impressions. Je me suis mortellement +ennuyé à _Macbeth_, et je suis sorti, ce soir là, sans opinion nette sur +Salvini. Dans la _Mort civile_, Salvini m'a transporté; je m'en suis +allé étranglé d'émotion. Certes, l'auteur de ce dernier drame, M. +Giacometti, ne doit pas avoir la prétention d'égaler Shakespeare. Son +oeuvre, au fond, est même médiocre, malgré la belle nullité de la +formule. Seulement, elle est de mon temps, elle s'agite dans l'air que +je respire, elle me touche comme une histoire qui arriverait à mon +voisin. Je préfère la vie à l'art, je l'ai dit souvent. Un chef-d'oeuvre +glacé par les siècles n'est en somme qu'un beau mort. + + + +IV + +Je me souviens d'avoir assisté à la première représentation de +l'_Idole_. On comptait peu sur la pièce, on était venu au théâtre avec +défiance. Et l'oeuvre, en effet, avait une valeur bien médiocre. Les +premiers actes surtout étaient d'un ennui mortel, mal bâtis, coupés +d'épisodes fâcheux. Cependant, vers la fin, un grand succès se dessina. +On put étudier, en cette occasion, la toute-puissance d'une artiste de +talent sur le public. Madame Rousseil, non seulement sauva l'oeuvre +d'une chute certaine, mais encore lui donna un grand éclat. + +Elle s'était ménagée pendant les premiers actes, montrant une froideur +calculée; puis, au quatrième acte, sa passion éclata avec une fougue +superbe qui enleva la foule. Je me rappelle encore l'ovation qu'on lui +fit. Elle était méritée, tout le succès lui était dû. Des difficultés +s'élevèrent, je crois, entre les acteurs et le directeur, et la pièce +disparut de l'affiche, mais j'aurais été étonné si elle avait fait de +l'argent, comme je le serais encore si elle en faisait aujourd'hui. Elle +n'est vraiment pas assez d'aplomb; madame Rousseil, malgré ses fortes +épaules, ne saurait la tenir longtemps debout. Il y aurait toute une +étude à écrire à propos de ces succès personnels des artistes, qui +trompent souvent le public sur le mérite véritable d'une oeuvre. Ce qui +est consolant pour la dignité des lettres, c'est qu'une oeuvre ainsi +soutenue par le talent d'un artiste, n'a jamais qu'une vogue temporaire, +et qu'elle disparaît fatalement avec son interprète. + +J'ai également assisté à la première représentation de _Froufrou_, bien +que je ne fisse pas alors de critique dramatique. Desclée se trouvait +dans tout son triomphe de grande artiste. Ici, l'oeuvre était une +peinture charmante d'un coin de notre société; les premiers actes +surtout offraient les détails d'une observation très fine et très vraie; +j'aimais moins la fin qui tournait au larmoyant. Cette pauvre Froufrou +était en vérité trop punie; cela serrait inutilement le coeur et +terminait cette série de tableaux parisiens par une gravure poncive, +faite pour tirer des larmes aux personnes sensibles. + +Sans doute, l'oeuvre cette fois aidait, poussait l'artiste. Mais +Desclée, on peut le dire, y mit encore de son tempérament et élargit +ainsi l'horizon de la pièce. C'est que, justement, elle semblait +faite pour le personnage, elle le jouait avec toute sa nature. Aussi +s'incarna-t-elle dans ce rôle, où elle fut superbe de vie et de vérité. + +La mort de Desclée a été pleurée par beaucoup de débutants dramatiques. +Nous la regardions tous grandir, avec la joie de constater, à chaque +nouvelle création, que nous trouverions en elle l'interprète que nous +rêvions pour nos oeuvres futures. Nous songions tous à des pièces où +nous étudierions notre société, où nous tâcherions de mettre la réalité +à la scène. Et nous lui taillions déjà des rôles, parce qu'elle +seule nous paraissait moderne, vivant de notre air et exprimant avec +exactitude les troubles nerveux de l'époque présente. Elle ne semblait +avoir passé par aucune école, elle arrivait avec sa personnalité, sans +aucune recette d'attitudes ni de diction. Notre âge vibrait en elle avec +une intensité merveilleuse. Je la sentais née pour aider puissamment au +théâtre le mouvement naturaliste. Et elle est morte. C'est une perte +immense pour nous tous. + +On peut dire qu'elle n'a pas été remplacée. Le public ne se doute pas de +la difficulté qu'éprouve aujourd'hui un auteur dramatique pour trouver +une interprète selon ses voeux, dans une pièce moderne, qui demande la +sensation et l'intelligence du temps où nous vivons. Je mets à part la +Comédie-Française. Les directeurs disent: «Il n'y a plus d'artiste.» +Ce qui est plus vrai et plus triste, c'est qu'il y a bien encore des +artistes, mais que ces artistes n'ont pas la flamme du mouvement +littéraire actuel. Ils ne sont pas faits pour les oeuvres qui viennent. +Notre mouvement naturaliste, en un mot, ne voit pas encore poindre ses +Frédérick-Lemaître et ses Dorval. + +Justement, Desclée s'annonçait comme la Dorval de ce mouvement. C'est +pourquoi nous la regrettons avec tant d'amertume. Il est une loi: c'est +que toute période littéraire, au théâtre, doit amener avec elle ses +interprètes, sous peine de ne pas être. La tragédie a eu ses illustres +comédiens pendant deux siècles; le romantisme a fait naître toute une +génération d'artistes de grand talent. Aujourd'hui, le naturalisme ne +peut compter sur aucun acteur de génie. C'est sans doute parce que les +oeuvres, elles aussi, ne sont encore qu'en promesse. Il faut des succès +pour déterminer des courants d'enthousiasme et de foi; et ces courants +seuls dégagent les originalités, amènent et groupent autour d'une cause +les combattants qui doivent la défendre. + +Examinez le personnel de nos actrices, par exemple. Voilà Desclée morte, +à qui confiera-t-on le rôle de Froufrou? M. Montigny a voulu utiliser +mademoiselle Legault, qu'il avait sous la main. Mais je suis persuadé +que celle-ci n'a accepté le rôle qu'à son corps défendant; il n'est pas +dans ses moyens; elle y est fort jolie, seulement elle ne saurait +lui donner de la profondeur ni en rendre le détraquement nerveux. +Mademoiselle Legault est une très charmante ingénue, un peu minaudière, +dont on a voulu à tort forcer les notes aimables. + +Je crois que, si M. Montigny avait eu le choix, il aurait préféré donner +le rôle à mademoiselle Blanche Pierson. Je ne vois guère qu'elle, +toujours en dehors de la Comédie-Française, qui puisse aborder +aujourd'hui les rôles de Desclée. Mademoiselle Pierson, qui n'a été +longtemps qu'une jolie femme, se trouve être actuellement une des rares +comédiennes qui sentent la vie moderne. Elle s'est montrée remarquable +dans _Fromont jeune et Risler aîné_, d'Alphonse Daudet. A la vérité, +elle manque d'un je ne sais quoi, ce qui la laisse toujours un peu dans +l'ombre; elle n'a pas la foi peut-être, elle n'enlève pas une salle d'un +geste ou d'un mot. Rappelez-vous ses créations, aucune ne vient en avant +et ne s'impose par une largeur magistrale. Je le répète, elle n'en est +pas moins la seule artiste qu'on aimerait voir dans _Froufrou_. + +Je ne puis nommer madame Rousseil, dont je parlais tout à l'heure. +Celle-là n'a rien de moderne. Elle est taillée pour la tragédie, elle a +les bras forts et le masque énergique des héroïnes de Corneille. Quand +elle descend au drame, il lui faut des créations mâles, des vigueurs +qui emportent tout. Je ne la vois pas chaussée des fines bottines de la +Parisienne, se jouant et agonisant dans des amours à fleur de peau. + +Quant à madame Fargueil, qui a eu de si beaux cris de passion, elle +est trop marquée aujourd'hui, comme on dit en argot de coulisse, pour +accepter des rôles où il y a des scènes d'amour. Il lui faut désormais +des rôles faits pour elle, ce qui la rend d'un emploi assez difficile, +malgré son beau talent. + +Mon intention n'est point de passer ainsi toutes nos comédiennes en +revue. Le lecteur peut continuer aisément ce travail. Il verra combien +il est malaisé de trouver une Froufrou; j'ai pris ce personnage de +Froufrou comme type d'un personnage strictement moderne, parce que +l'actualité me l'apportait et qu'il est, en effet, suffisamment +caractéristique. Si l'on imagine un rôle plus accentué encore, n'ayant +plus certains côtés de grâce facile, vivant une vie moins factice, d'une +classe moins élégante, on comprendra que le choix d'une interprète +devient alors d'une difficulté presque insurmontable. Où découvrir une +femme assez artiste pour vivre sur les planches la vie qu'elle voit tous +les jours dans la rue, pour oublier les grimaces apprises et se donner +tout entière, avec ses souffrances et ses joies? Ce qui complique les +choses, c'est que la modernité tend à rendre les oeuvres dramatiques +très complexes: les rôles ne sont plus d'un seul jet, coulés dans une +abstraction; ils reproduisent toute la créature qui pleure et qui rit, +qui se jette continuellement à droite et à gauche. Dès lors, ces rôles +demandent une composition extrêmement serrée. Il faut un grand talent +pour s'en tirer avec honneur. + +J'ai mis la Comédie-Française à part. Les débutants n'y sont point joués +facilement. Il y a pourtant là une sociétaire, madame Sarah Bernhardt, +qui a la flamme moderne. Jusqu'à présent, il me semble qu'elle n'a pas +eu une création où elle se soit donnée complètement. On a goûté sa voix +si souple et si sonore, dans ce rôle de dona Sol, qui n'est guère qu'un +rôle de figurante. On a admiré sa science dans _Phèdre_ et dans le +répertoire romantique. Mais, selon moi, la tragédie et le drame +romantique ont des liens traditionnels qui garrottent sa nature. Je la +voudrais voir dans une figure bien moderne et bien vivante, poussée dans +le sol parisien. Elle est fille de ce sol, elle y a grandi, elle l'aime +et en est une des expressions les plus typiques. Je suis persuadé +qu'elle ferait une création qui serait une date dans notre histoire +dramatique. + +Nous avons bien vu madame Sarah Bernhardt dans l'_Étrangère_, de M. +Dumas. Mais, vraiment, son personnage de miss Clarkson était une +plaisanterie par trop romantique. Cette Vierge du mal qui parcourait +la terre pour se venger des hommes, en se faisant aimer d'eux et en +se régalant ensuite de leurs souffrances, est à mon sens une des +imaginations les plus comiques qu'on puisse voir. L'artiste avait +surtout, au troisième acte, je crois, un interminable monologue, d'une +drôlerie achevée. Madame Sarah Bernhardt exécuta un tour de force en n'y +étant pas ridicule. Même elle montra, dans l'_Étrangère_, ce qu'elle +pourrait donner, le jour où elle aurait un rôle central dans une pièce +moderne, prise en pleine réalité sociale. + +Souvent, cette grave question de l'interprétation m'a préoccupé. Chaque +fois qu'un auteur dramatique, ayant quelque souci de la vérité, a +aujourd'hui un rôle important de femme à distribuer, je sais qu'il se +trouve dans l'embarras. On finit toujours, il est vrai, par faire un +choix, mais la pièce en pâtit souvent. Le public ne saurait entrer dans +cette cuisine des coulisses; la pièce est médiocrement jouée, et comme +justement les pièces d'analyse et de caractère ne supportent pas une +interprétation médiocre, on la siffle. C'est une oeuvre enterrée. Il +est vrai que nous sommes singulièrement difficiles, nous voudrions des +artistes jeunes, jolies, très intelligentes, profondément originales. +En un mot, nous tous qui travaillons pour l'avenir, nous demandons des +comédiennes de génie. + + + +V + +Le cas de madame Sarah Bernhardt me paraît des plus intéressants et des +plus caractéristiques. Je n'ai pas à prendre la défense de la grande +artiste, que son talent défendra suffisamment. Mais je ne puis résister +au besoin d'étudier, à son sujet, ce fameux besoin de réclame qui affole +notre époque, selon les chroniqueurs. + +D'abord, posons nettement les situations. Madame Sarah Bernhardt est +accusée d'être dévorée d'une fièvre de publicité. A entendre les +chroniqueurs et les reporters de notre presse parisienne, elle ne dit +pas une parole, ne risque pas un acte, sans en calculer à l'avance le +retentissement. Non contente d'être une comédienne adorée du public, +elle a cherché à se singulariser en touchant à la sculpture, à la +peinture, à la littérature. Enfin, on en est venu à dire que, tout à +fait affolée par sa rage de réclame, compromettant la dignité de la +Comédie-Française, elle avait fini par se montrer à Londres, vêtue en +homme, pour un franc. + +Quant aux chroniqueurs et aux reporters qui dressent aujourd'hui ce +réquisitoire, ils prennent des attitudes de moralistes affligés. Ils +pleurent sur ce beau talent qui se compromet. Ils menacent la comédienne +de la lassitude du public et lui font entendre que, si elle fait encore +parler d'elle d'une façon désordonnée, on la sifflera. En un mot, eux +qui sont les seuls coupables de tout ce bruit, ils déclarent que si le +bruit continue, c'en est fait de madame Sarah Bernhardt; et le plus +comique, c'est que, précisément, ils continuent eux-mêmes le bruit. + +J'ai lu avec attention les derniers articles de M. Albert Wolff, dans +le _Figaro_. M. Albert Wolff est un écrivain de beaucoup d'esprit et +de raison; mais il «s'emballe» aisément. Quand il croit être dans la +vérité, il pousse sa thèse à l'aigu; et vous devinez quelle besogne, +s'il est dans l'erreur. Beaucoup d'autres ont parlé comme lui de madame +Sarah Bernhardt. Mais je m'adresse à lui, parce qu'il a une réelle +puissance sur le public. + +Voyons, de bonne foi, croit-il à cet amour enragé de madame Sarah +Bernhardt pour la réclame? Ne s'avoue-t-il pas que, si madame Sarah +Bernhardt aime aujourd'hui à entendre parler d'elle, la faute en est +précisément à lui et à ses confrères qui ont fait autour d'elle un +tapage si énorme? Ne voit-il pas enfin que, si notre époque est +tapageuse, avide de boniments, dévorée par la publicité à outrance, cela +vient moins des personnalités dont on parle que du vacarme fait autour +de ces personnalités par la presse à informations. Examinons cela +tranquillement, sans passion, uniquement pour trouver la vérité, en nous +appuyant sur le cas de madame Sarah Bernhardt. + +Qu'on se rappelle ses débuts. Ils furent assez difficiles. Le _Passant_, +tout d'un coup, la mit en lumière. Il y a de cela une dizaine d'années. +Dès ce jour-là, la presse s'empara d'elle, et ce fut surtout de sa +maigreur dont il fut question. Je crois que cette maigreur fit alors +pour sa réputation beaucoup plus que son talent. Pendant dix années, on +n'a pu ouvrir un journal sans trouver une plaisanterie sur la maigreur +de madame Sarah Bernhardt. Elle était surtout célèbre parce qu'elle +était maigre. M. Albert Wolff pense-t-il que madame Sarah Bernhardt +s'était fait maigrir pour qu'on parlât d'elle? J'imagine qu'elle a dû +être souvent blessée par ces bons mots d'un goût douteux; ce qui exclut +l'idée qu'elle payait des gens pour les publier. + +Ainsi donc voilà son début dans la réclame. Elle est maigre, et les +chroniqueurs, aidés des reporters, font d'elle un phénomène qui occupe +l'Europe. Plus tard, on découvre d'autres choses: par exemple, on +l'accuse d'une méchanceté diabolique; on raconte que, chez elle, elle +invente des supplices atroces pour ses singes; puis, toutes sortes +de légendes se répandent, elle dort dans son cercueil, un cercueil +capitonné de satin blanc; elle a des goûts macabres et sataniques, qui +la font tomber amoureuse d'un squelette, pendu dans son alcôve. Je +m'arrête, je ne puis dire ici les histoires monstrueuses qui ont +circulé, et que la presse a répandues crûment ou à demi mots. De +nouveau, je prie M. Albert Wolff de me dire s'il soupçonne madame Sarah +Bernhardt d'avoir fait circuler ces histoires elle même, dans le but +calculé de faire parler d'elle. + +Je touche ici un point délicat. En quoi les excentricités de madame +Sarah Bernhardt, vraies ou non, intéressaient-elles le public? Je suis +persuadé, pour mon compte, de la fausseté parfaite de ces légendes. +Mais, quand il serait vrai que madame Sarah Bernhardt rôtirait des +singes et coucherait avec un squelette, qu'avons-nous à voir là-dedans, +nous autres, si c'est son plaisir? Dès qu'on est chez soi, les portes +closes, on a le droit absolu de vivre à sa guise, pourvu qu'on ne gêne +personne. C'est affaire de tempérament. Si je disais que tel critique, +très moral, vit dans une cour de petites femmes complaisantes, que +tel romancier idéaliste patauge dans la prose de l'escroquerie, je me +mêlerais certainement de ce qui ne me regarde pas. La vie intérieure +de madame Sarah Bernhardt ne regardait ni les reporters ni les +chroniqueurs. En tout cas, ce n'est pas encore elle qu'il faut accuser +ici de chercher la réclame; c'est la réclame, violente et blessante, +qui a forcé sa demeure et qui a mis autour de l'artiste la réputation +romantique et légèrement ridicule d'une femme à moitié folle. + +Maintenant, arrivons à la grosse accusation. On lui reproche surtout de +ne pas s'en être tenu à l'art dramatique, d'avoir abordé la sculpture, +la peinture, que sais-je encore! Cela est plaisant. Voila que, non +content de la trouver maigre et de la déclarer folle, on voudrait +réglementer l'emploi de ses journées. Mais, dans les prisons, on est +beaucoup plus libre. Est-ce qu'on s'inquiète de ce que madame Favart ou +madame Croizette fait en rentrant chez elle? Il plaît à madame Sarah +Bernhardt de faire des tableaux et des statues, c'est parfait. A la +vérité, on ne lui nie pas le droit de peindre ni de sculpter, on +déclare simplement qu'elle ne devrait pas exposer ses oeuvres. Ici le +réquisitoire atteint le comble du burlesque. Qu'on fasse une loi tout de +suite pour empêcher le cumul des talents. Remarquez qu'on a trouvé la +sculpture de madame Sarah Bernhardt si personnelle, qu'on l'a accusée +de signer des oeuvres dont elle n'était pas l'auteur. Nous sommes ainsi +faits en France, nous n'admettons pas qu'une individualité s'échappe de +l'art dans lequel nous l'avons parquée. D'ailleurs, je ne juge pas +le talent de madame Sarah Bernhardt, peintre et sculpteur; je dis +simplement qu'il est tout naturel qu'elle fasse de la peinture et de la +sculpture, si cela lui plaît, et qu'il est plus naturel encore qu'elle +montre cette peinture et cette sculpture, qu'elle tâche de vendre ses +oeuvres, qu'elle mène, en un mot, ses occupations et sa fortune comme +elle l'entend. + +Ce sont là des affirmations naïves, tant elles vont de soi. On sourit +d'avoir à expliquer que chacun a le droit strict d'arranger son +existence selon son goût, sans qu'on le jette violemment sur la +sellette, devant l'opinion publique. Et ici le reproche adressé à madame +Sarah Bernhardt de chercher la publicité devient plaisant. Sans doute, +comme peintre et comme sculpteur, elle cherche la publicité, si l'on +entend par là qu'elle expose ses oeuvres et qu'elle les vend. Mais alors +pourquoi ne lui fait-on pas un crime de chercher la publicité comme +artiste dramatique? Les personnes qui la rêvent modeste et cachée, +devraient lui défendre de paraître sur les planches. De cette façon, on +ne parlerait plus d'elle du tout. Si l'on admet qu'elle se montre au +public en chair et en os,--en os surtout, dirait un reporter,--elle +peut bien lui montrer ensuite ses oeuvres. C'est raisonner +singulièrement que de conclure à un besoin furieux de réclame, parce +qu'elle ne se contente pas du théâtre et qu'elle s'adresse aux autres +arts; il faudrait plutôt conclure à un besoin d'activité, à une +satisfaction de tempérament. Jamais personne n'a eu le courage de mener +à bien de longs travaux, dans le but étroit d'obtenir des articles. On +écrit, on peint, on sculpte, uniquement parce que la main vous démange. + +C'est ce que M. Sarcey doit admettre, car lui se lamente seulement +sur le temps que la peinture et la sculpture prennent à madame Sarah +Bernhardt. Elle est trop occupée, selon lui, et c'est pourquoi elle a +fait manquer à Londres une matinée, scandale énorme qui a occupé toute +la presse. Je ne veux pas entrer dans la discussion des faits qui se +sont passés là-bas, d'autant plus que je me méfie des articles publiés; +je sais quelle est la vérité des journaux. Il paraît pourtant que madame +Sarah Bernhardt était réellement très souffrante, et il est tout à fait +comique d'attribuer cette indisposition à sa peinture, à sa sculpture, +ou encore à la fatigue que lui occasionnent les représentations données +par elle en dehors du théâtre. Tout le monde peut être malade, même +sans s'être fatigué et sans être peintre ou sculpteur. Ce qui me met +en défiance sur les chroniques que nous avons lues, c'est justement le +démenti donné par l'intéressée elle-même au conte qui la présentait +vêtue en homme, au milieu de ses tableaux et de ses statues, et se +montrant pour un franc comme une bête curieuse. Je reconnais là les +mêmes imaginations que pour les singes à la broche et le squelette +dans le lit. A cette heure, tout se gâterait; madame Sarah Bernhardt +parlerait de donner sa démission; la question deviendrait grosse +d'orage. Cela est vraiment très typique. Je n'entends pas trancher la +question, mais j'ai voulu exposer les faits. + +Et, à présent, je le demande une fois encore à M. Albert Wolff, si les +reporters, si les chroniqueurs n'avaient pas fait d'abord de madame +Sarah Bernhardt une maigre légendaire qui restera dans l'histoire; si, +plus tard, ils ne s'étaient pas occupés de son squelette et de ses +singes; si, lorsque la copie leur manquait, ils n'avaient pas bouché le +trou avec un bon mot ou une indiscrétion sur elle; s'ils n'avaient pas +empli les journaux de leur étonnement goguenard, chaque fois qu'elle +a fait un envoi au Salon, publié un livre ou monté en ballon captif; +enfin, si, lors de ce voyage de la Comédie-Française à Londres, ils ne +nous avaient pas raconté en détail jusqu'à ses maux de coeur: M. Albert +Wolff croit-il que les choses en seraient venues au point où elles en +sont? + +Ce que j'ai voulu établir nettement, c'est ce que j'énonçais au début: +ce n'est pas madame Sarah Bernhardt comédienne, ce n'est pas nous +artistes, romanciers, poètes, qui sommes pris de cette rage de réclame; +c'est le reportage, c'est la chronique qui, depuis cinquante ans, ont +changé les conditions de la réclame, décuplé les appétits curieux du +public, soulevé autour des personnalités en vue cet orchestre formidable +de l'information à outrance. Ici, j'élargis mon sujet; à la vérité, je +n'ai pris le cas de madame Sarah Bernhardt que pour préciser des faits +dont j'ai été frappé. Mon expérience personnelle m'a appris que, +lorsqu'un chroniqueur accuse un écrivain de chercher le bruit, il arrive +que l'écrivain est un bon bourgeois faisant tranquillement sa besogne, +tandis que c'est le chroniqueur qui joue devant lui de la trompette. + +Remarquez que les écrivains, comme les comédiens, finissent souvent +par se laisser aller agréablement sur cette pente de la réclame. On +s'habitue au tapage; on a sa ration de publicité tous les matins, et +l'on s'attriste, quand on ne trouve plus son nom dans les journaux. +Il est très possible qu'on ait gâté madame Sarah Bernhardt comme tant +d'autres, en lui donnant l'habitude de voir le monde tourner autour +d'elle. Mais, dans ce cas, elle est une victime et non une coupable. +Paris a toujours eu de ces enfants gâtés qu'il comble de sucre, dont il +veut connaître les moindres gestes, qu'il caresse à les faire saigner, +dont il dispose pour ses plaisirs avec un despotisme d'ogre aimant la +chair fraîche. La presse à informations, le reportage, la chronique, ont +donné un retentissement formidable à ces caprices de Paris, voilà tout. +La question est là et pas ailleurs. Il serait vraiment cruel de s'être +amusé pendant dix ans de la maigreur de madame Sarah Bernhardt, d'avoir +fait courir sur elle une légende diabolique, de s'être mêlé de toutes +ses affaires privées et publiques en tranchant bruyamment les questions +dont elle était seule juge, d'avoir occupé le monde de sa personne, de +son talent et de ses oeuvres, pour lui crier un jour: «A la fin, tu nous +ennuies, tu fais trop de bruit; tais-toi.» Eh! taisez-vous, si cela vous +fatigue de vous entendre! + +Voilà ce que j'avais à dire. C'est un simple procès-verbal. Je n'attaque +pas la presse à informations, qui m'amuse et qui me donne des documents. +Je crois qu'elle est une conséquence fatale de notre époque d'enquête +universelle. Elle travaille, plus brutalement que nous, et en se +trompant souvent, à l'évolution naturaliste. Il faut espérer qu'un jour +elle aura l'observation plus juste et l'analyse plus nette, ce qui +ferait d'elle une arme d'une puissance irrésistible En attendant, je lui +demande simplement de ne pas prêter le fracas de son allure aux gens +qu'elle emporte dans sa course, quitte à leur casser les reins, s'ils +viennent à tomber. + + + +VI + +Je dirai ce que je pense de l'aventure qui affole Paris en ce moment. +Il s'agit de la démission de madame Sarah Bernhardt, et de la fêlure +stupéfiante qu'elle a déterminé dans le crâne des gens. + +Déjà, à propos du procès de Marie Bière, j'avais été étonné des sautes +de l'opinion publique. On se souvient des termes crus dans lesquels +le Paris sceptique jugeait l'héroïne du drame, avant l'ouverture des +débats. L'affaire vient en cour d'assises, et tout Paris se passionne +pour la jeune femme; on la défend, on la plaint, on l'adore; si bien +que, si le tribunal l'avait condamnée, on lui aurait certainement jeté +des pommes cuites. Elle est acquittée, et tout de suite, du soir au +lendemain, on retombe sur elle, on la rejette au ruisseau, avec une +rudesse incroyable; ce n'est plus qu'une gredine, on lui conseille de +disparaître. Sans doute, une analyse exacte nous donnerait les causes de +ces mouvements contraires et si précipités. Mais, pour les braves gens +qui regardent en simples curieux le spectacle de la vie, quel joli +peuple de pantins nous faisons! + +Je me suis tenu à quatre pour ne pas parler en son temps de cette +affaire. Elle était un exemple si décisif de roman expérimental! Voilà +une histoire bien banale, une histoire comme il y en a cent mille à +Paris: une femme prend pour amant un monsieur fort correct, un galant +homme, dont elle a un enfant, et qui la quitte, ennuyé de sa paternité, +après avoir eu l'idée plus ou moins nette d'un avortement. On coudoie +cela sur les trottoirs, et personne ne songe même à tourner la tête. +Mais attendez, voici l'expérience qui se pose: Marie Bière, de +tempérament particulier, produit d'une hérédité dont il a été question +dans les débats, tire un coup de pistolet sur son amant; et, dès lors, +ce coup de pistolet est comme la goutte d'acide sulfurique que le +chimiste verse dans une cornue, car aussitôt l'histoire se décompose, +le précipité a lieu, les éléments primitifs apparaissent. N'est-ce pas +merveilleux? Paris s'étonne qu'un galant homme fasse des enfants et ne +les aime pas; Paris s'étonne que l'avortement soit à la porte de tous +les concubinages. Ces choses ont lieu tous les jours, seulement il ne +les voit pas, il ne s'y arrête pas; il faut que l'expérience les montre +violemment, que le coup de pistolet parte, que la goutte d'acide tombe, +pour qu'il reste stupéfait lui-même de sa pourriture en gants blancs. +Delà, cette grosse émotion, en face d'une aventure tellement commune, +qu'elle en est bête. + +Nous avons eu aussi un joli exemple de fêlure avec le fameux +Nordenskiold. + +Pendant huit jours, tout a été pour Nordenskiold, une réception +princière, des arcs de triomphe, des galas, des hommages enthousiastes +dans la presse. Il semblait que le voyageur eût découvert une seconde +fois l'Amérique. Puis, brusquement, le vent a tourné, Nordenskiold +n'avait rien découvert du tout; un simple charlatan qui avait fait une +promenade à Asnières, un pitre auquel on reprochait les dîners qu'on lui +avait donnés. Le comique de l'histoire est que les journaux les plus +chauds à lancer Nordenskiold se sont montrés ensuite les plus enragés à +le démolir. Il était grand temps qu'il reprît le chemin de fer, car nous +aurions fini par lui faire un mauvais parti. + +Et voici les farces qui recommencent avec madame Sarah Bernhardt. +En vérité, les nerfs nous emportent, il faudrait soigner cela, car +l'indisposition tourne à l'affection chronique. Il n'est pas bon de se +détraquer de la sorte, à la moindre émotion. + +Pendant huit ans, madame Sarah Bernhardt a été l'idole de la presse +et du public. Il n'est pas d'hommage qu'on ne lui ait rendu; on l'a +couverte de bravos et de couronnes. Je crois que, pendant ces huit +années, on ne trouverait pas une seule attaque contre elle, partant d'un +homme ayant quelque autorité. Il semblait qu'on eût signé un pacte pour +la trouver parfaite. Paris était à ses pieds. Et brusquement, en une +nuit, tout a croulé. Applaudie encore la veille au soir, le lendemain +elle n'avait plus aucun talent, mais aucun, rien du tout. La presse +entière, qui lui appartenait le samedi, se tournait contre elle le +dimanche. On la maudissait, on l'exécrait, à ce point, disait-on, +qu'elle n'oserait jamais reparaître sur une scène française, par crainte +d'être insultée. Grand Dieu! que s'était-il donc passé? Un simple fait: +madame Sarah Bernhardt, cédant à son tempérament de femme nerveuse, +venait de jeter dans la cornue la goutte d'acide sulfurique. Elle avait +donné sa démission. + +Oh! la belle expérience! Le précipité a lieu, d'après les lois +naturelles, et le public s'effare. Paris semble croire qu'une telle +aventure, fort ordinaire, ne s'était jamais vue. L'histoire de la +Comédie-Française est là pour répondre. Madame Sarah Bernhardt n'a, en +somme, que répété une fugue célèbre de madame Arnould Plessy, sous le +souvenir de laquelle on l'a écrasée, dans le rôle de Clorinde; et M. +Got, allant jouer la _Contagion_ à l'Odéon, malgré ses engagements, +avait également donné le mauvais exemple. On citerait bien d'autres +faits encore. Si l'on pénétrait dans l'histoire intime de la +Comédie-Française, si l'on contait les révoltes de chacun, les plaintes, +les projets d'escapade, on verrait que le miracle est au contraire que +les démissions n'y soient pas plus nombreuses. + +Je n'ai pas à défendre madame Sarah Bernhardt. Je ne suis, si l'on veut, +qu'un chimiste curieux d'expériences et très intéressé par celle qui se +passe en ce moment sous mes yeux. J'accorde que madame Sarah Bernhardt +a tous les torts. Elle a tort d'abord d'avoir son tempérament qui la +pousse aux décisions extrêmes. Elle a tort ensuite d'être trop sensible +à la critique; après avoir cru à tous les éloges qu'on lui donnait, elle +a cru à une critique violente qui tombait sur elle comme une tuile par +un jour de grand vent. Et c'est cette dernière naïveté que je ne lui +pardonnerai jamais. Eh quoi! madame, vous avez déserté devant une phrase +d'un critique dont les arrêts ne peuvent compter? Vous que l'on dit +si orgueilleuse, vous avez manqué d'orgueil à ce point? Mais je vous +assure, il en a tué d'autres qui se portent fort bien. C'est quelquefois +un honneur d'être attaqué. Si, comme on le raconte, vous cherchiez un +prétexte pour quitter la Comédie-Française, que n'en avez-vous donc +trouvé un plus sérieux, car celui-là, en vérité, me gâte toute +l'histoire. + +Ainsi, voilà madame Sarah Bernhardt qui s'est donné tous les torts. +Seulement, il faut examiner la responsabilité de la presse et du public. +Elle n'a aucun talent, dites-vous? Alors pourquoi l'avez-vous grisée +pendant huit ans? C'est vous qui l'avez faite, c'est vous qui l'avez +poussée à cette susceptibilité nerveuse, qui vous semble extraordinaire. +Vous gâtez les femmes, puis vous les tuez. Celle-là nous ennuie, à une +autre! Aucune mesure, ni dans les éloges, ni dans la critique. Lorsque +vous avez mis une comédienne dans les astres, vous la jetez d'un coup de +poing dans l'égout; et vous vous étonnez que cette machine délicate se +détraque. Ah! peuple de polichinelles! C'est pour cela qu'il vaut mieux +t'avoir contre soi, parce qu'au moins on n'a plus à craindre que ta +tendresse. + +Et comment voulez-vous que les journaux gardent la mesure, lorsqu'un +maître du théâtre contemporain tel que M. Emile Augier perd lui-même +toute logique? Je dirai jusqu'au bout ce que je pense, puisque me voilà +lancé. On nous a raconté comme quoi M. Augier avait insisté auprès de +M. Perrin pour donner le rôle de Clorinde à madame Sarah Bernhardt; M. +Perrin aurait préféré madame Croizette; mais l'auteur exigeait madame +Sarah Bernhardt, dont le talent sans doute lui semblait préférable. Dès +lors, quelle est notre stupeur de lire, dans la lettre écrite par M. +Augier, ces deux phrases que je détache: «Je maintiens qu'elle a joué +aussi bien qu'à son ordinaire, avec les mêmes défauts et les mêmes +qualités, où l'art n'a rien à voir... Soyons donc indulgents pour cette +incartade d'une jolie femme, qui pratique tant d'arts différents avec +une égale supériorité, et gardons nos sévérités pour des artistes moins +universels et plus sérieux». Mais, dans ce cas, pourquoi M. Augier +a-t-il voulu absolument confier le rôle de Clorinde à madame Sarah +Bernhardt? Si «l'art n'a rien à voir» chez cette comédienne, s'il y a, à +la Comédie-Française, des artistes «moins universels et plus sérieux», +encore un coup pourquoi diable l'auteur a-t-il fait un si mauvais choix? +Je ne saurais m'arrêter à cette idée que M. Augier a choisi madame +Sarah Bernhardt parce qu'elle faisait recette; cette supposition serait +indigne. Il y a donc manque de logique. On ne lâche pas de la sorte, en +faisant de l'esprit, une artiste au talent de laquelle on a cru. + +Le coup de folie est général, et il part de haut. Je ne puis m'arrêter à +toutes les sottises qu'on écrit. Ainsi, on parle du tort que le +départ de madame Sarah Bernhardt fait à M. Augier. Quelle est cette +plaisanterie? Dans huit jours, lorsque madame Croizette reprendra le +rôle, elle aura un succès écrasant, et l'_Aventurière_ bénéficiera de +tout le tapage fait; c'est, comme on dit, un lançage superbe. Le tort +fait à la Comédie-Française est plus réel; il est certain que madame +Sarah Bernhardt laisse un grand vide. Pourtant, la demande de trois +cent mille francs de dommages et intérêts me paraît un peu raide. Un +arrangement serait seul raisonnable. Mais allez donc parler raison, +quand les têtes sont fêlées à ce point! Il faut laisser faire le temps. +Je me plais à croire que, lorsque tout ce tapage sera calmé, madame +Sarah Bernhardt rentrera comme pensionnaire à la Comédie-Française, où +l'on n'aura pu la remplacer, parce qu'elle est avant tout une nature. +Alors, de part et d'autre, on s'étonnera d'une alerte si chaude. Ce sont +là brouilles d'amoureux. + +Du reste, vous savez que, le mois prochain, je m'attends à ce qu'on +acquitte Ménesclou, au milieu de l'attendrissement de tout Paris. Pensez +donc, le pauvre jeune homme, il y a huit jours qu'on le traite de +monstre: ça finit par le rendre sympathique. Puis, en voilà assez avec +la petite Deu et sa famille; la mère a parlé au cimetière, c'est du +cabotinage. Encore une culbute, pleurons sur Ménesclou! + + + +POLÉMIQUE + +I + +Mon confrère, M. Francisque Sarcey, a bien voulu discuter mes opinions +en matière d'art dramatique. Je ne répondrai pas aux critiques qui me +sont personnelles; je lui appartiens, il me juge comme il me comprend, +c'est parfait. Mais je me permettrai de répondre aux parties de son +article qui traitent de questions générales. Le mieux, pour s'entendre, +est encore de s'expliquer. + +Remarquez que, dans toute polémique, une bonne moitié de la divergence +des opinions provient de malentendus. Je dis blanc, on entend noir. Je +raisonne d'après un ensemble d'idées où tout se tient, on détache un +alinéa et on lui donne un sens auquel je n'ai jamais songé. De cette +façon, on peut marcher des années côte à côte sans se comprendre. +Revenons donc sur tout cela, puisque je n'ai pas réussi à être clair. + +Un point qui me tient surtout au coeur, c'est de répondre au reproche +qu'on me fait d'insulter nos gloires. J'ai écrit quelque part, après +avoir constaté que les oeuvres dramatiques contemporaines n'étaient pas, +selon moi, des chefs-d'oeuvre: «Les planches sont vides.» Là-dessus, M. +Sarcey se fâche et me répond: «Les planches sont vides! Sérieusement, +est-il permis à un homme, quelle que soit sa mauvaise humeur, de se +permettre une aussi extravagante monstruosité? Quoi! les planches +sont vides! et Augier vient de donner les _Fourchambault_, et l'on va +reprendre le _Fils naturel_, d'Alexandre Dumas, et l'on joue en ce +moment la _Cagnotte_, de Labiche, la _Cigale_, de Meilhac et Halévy, les +_Deux Orphelines_ de d'Ennery, et l'on annonce une comédie nouvelle de +Sardou!» Il paraît que je suis d'une extravagance bien monstrueuse, +car, même après ce cri indigné, je répéterai tranquillement: «Oui, les +planches sont vides.» + +Seulement, ce que M. Sarcey néglige de dire, c'est que je ne me suis pas +éveillé un beau matin, en trouvant cette affirmation, pour étonner +le monde. Elle est la conséquence de toute une série d'études, la +constatation finale d'un critique qui s'est mis à un point de vue +particulier. Certes, jamais les planches n'ont été plus encombrées, +jamais on n'y a dépensé autant de talent, jamais on n'a produit un +si grand nombre de pièces intéressantes. Cela n'empêche pas que les +planches soient vides pour moi, dès que j'y cherche le génie et +le chef-d'oeuvre du siècle, l'homme qui doit réaliser au théâtre +l'évolution naturaliste que Balzac a déterminée dans le roman, l'oeuvre +dramatique qui puisse se tenir debout, en face de la _Comédie humaine_. + +Est-ce que j'ai jamais nié les grandes qualités de nos auteurs +contemporains, la carrure solide et simple de M. Emile Augier, les +études humaines de M. Alexandre Dumas fils, gâtées malheureusement par +une si étrange philosophie, la fine et spirituelle observation de MM. +Meilhac et Halévy, le mouvement endiablé de M. Sardou? Je ne suis pas +aussi fou et aussi injuste qu'on veut le dire. Qu'on me relise, on verra +que j'ai toujours fait la part de chacun, même lorsque je me suis montré +sévère. + +Mais où je me sépare complètement de M. Sarcey, c'est quand il ajoute: +«Si vous mettez à part ces grands noms de Molière et de Shakespeare, qui +ne sont que des accidents de génie, vous pouvez courir toute l'histoire +du théâtre dans l'univers sans trouver une époque où se soient +rencontrés à la fois, dans un seul genre, tant d'écrivains de premier +ordre.» + +De premier ordre, je le nie absolument. Mettons de second ordre, même de +troisième, pour quelques-uns. On le verra plus tard. M. Sarcey obéit à +un sentiment dont les critiques de toutes les époques ont fait preuve, +en plaçant au premier rang les auteurs dramatiques contemporains; mais +où sont les auteurs de premier ordre du siècle dernier et même du +commencement de ce siècle? Il faut lire les anciens comptes rendus pour +savoir ce qu'on doit penser des places distribuées ainsi par la critique +courante. Je l'ai dit et je le répète, ce qui nous sépare, M. Sarcey +et moi, c'est qu'il est enfoncé dans l'actualité, dans la pratique +quotidienne de son devoir de lundiste, dans le théâtre au jour le jour; +tandis que ce théâtre n'est pour moi qu'un sujet d'analyse générale, +et que je ne juge jamais ni un homme ni une oeuvre sans m'inquiéter du +passé et de l'avenir. + +Veut-il savoir ce que j'entends par un homme de premier ordre? J'entends +un créateur. Quiconque ne crée pas, n'arrive pas avec sa formule +nouvelle, son interprétation originale de la nature, peut avoir beaucoup +de qualités; seulement, il ne vivra pas, il n'est en somme qu'un +amuseur. Or, dans ce siècle, Victor Hugo seul a créé au théâtre. Je +n'aime point sa formule; je la trouve fausse. Mais elle existe et elle +restera, même lorsque ses pièces ne se joueront plus. Cherchez autour de +lui, voyez comme tout passe et comme tout s'oublie. + +Théodore Barrière vient à peine de mourir, et le voilà reculé dans un +brouillard. Que les autres s'en aillent, ils fondront aussi rapidement. +Certes, il y a des différences, je ne puis faire ici une étude de chaque +auteur dramatique et indiquer l'argile dans le monument qu'il élève. Je +me contente de les condamner en bloc, parce que pas un d'entre eux n'a +trouvé la formule que le siècle attend. Ils la bégayent presque tous, +aucun ne l'affirme. + +Mon argumentation est supérieure aux oeuvres, je veux dire que je +raisonne au-dessus des pièces qu'on peut jouer, d'après la marche même +de l'esprit de ce siècle. Le grand mouvement naturaliste qui nous +emporte, s'est déclaré successivement dans toutes les, manifestations +intellectuelles. Il a surtout transformé le roman, il a soufflé à Balzac +son génie. J'attends qu'il souffle du génie à un auteur dramatique. +Jusque-là, pour moi, la littérature dramatique restera dans une +situation inférieure; on y aura peut-être beaucoup de talent, mais en +pure perte, parce qu'on y pataugera au milieu d'enfantillages et de +mensonges qui ne se peuvent plus tolérer. Aujourd'hui, le roman écrase +le drame du poids terrible dont la vérité écrase l'erreur. + +Je conseille à M. Sarcey d'interroger les étrangers de grande +intelligence et de libre examen, des Russes, des Anglais, des Allemands. +Il verra quelle est leur stupéfaction, en face de nos romans et de nos +oeuvres dramatiques. Un d'eux disait: «C'est comme si vous aviez deux +littératures: l'une scientifique, basée sur l'observation, d'un style +merveilleusement travaillé; l'autre conventionnelle, toute pleine de +trous et de puérilités, aussi mal bâtie que mal pensée.» + +Nos critiques ne voient pas le fossé parce qu'ils barbotent dedans. +Puis, il leur suffit que le monde entier applaudisse nos vaudevilles, +comme il chante nos refrains idiots. Il n'en est pas moins vrai qu'il +faut combler le fossé, que le fossé se comblera de lui-même et que le +théâtre sera alors renouvelé par l'esprit d'analyse qui a élargi le +roman. Je constate que l'évolution se fait depuis quelques années, d'une +façon continue. L'homme de génie attendu peut paraître, le terrain est +prêt. Mais, tant que l'homme de génie n'aura pas paru, les planches +seront vides, car le génie seul compte et mérite d'être. + +Cela m'amène à répondre, sur deux autres points, à M. Sarcey. J'ai dit +qu'on imposait aux débutants le code inventé par Scribe, et j'ai ajouté +que Molière ignorait le métier du théâtre, tel qu'il faut le connaître +aujourd'hui pour réussir. Là-dessus, M. Sarcey me répond que Scribe est +aujourd'hui en défaveur et que Molière était un «roublard». + +Vraiment, Scribe est en défaveur? Eh bien! et M. Hennequin, et M. Sardou +lui-même? Lorsque j'ai nommé Scribe, j'ai voulu évidemment désigner +la pièce d'intrigue, le tour de passe-passe, l'escamotage remplaçant +l'observation. Que Scribe lui-même soit jeté au grenier, cela va de +soi, cela me donne raison; mais il n'en reste pas moins vrai que les +héritiers de Scribe sont encore en plein succès. Quand on joue une pièce +«bien faite», comme il dit, est-ce que M. Sarcey ne se pâme pas de joie? +Est-ce que ses feuilletons, son enseignement dramatique, ne concluent +pas toujours à ceci: «Réglez-vous sur le code, en dehors du code il n'y +a que des casse-cou»? Mon Dieu! je puis le lui avouer aujourd'hui: c'est +à lui que j'ai songé, lorsque j'ai imaginé un critique conseillant à un +débutant de lire les classiques de la pièce bien faite, Scribe, Duvert +et Lausanne, d'Ennery, etc. Sans doute les pièces mal faites de MM. +Meilhac et Halévy et de M. Gondinet réussissent parfois aujourd'hui; +mais il en pleure, et c'est moi qui m'en réjouis. + +Même malentendu au sujet de Molière. M. Sarcey a souvent parlé du métier +du théâtre, paraissant faire de ce métier une science absolue, rigide +comme un traité d'algèbre. J'ai répondu qu'il n'y avait pas un métier, +mais des métiers, que chaque époque avait le sien; et, comme preuve, +j'ai avancé que Molière ignorait ce métier absolu qu'on jette dans les +jambes de tous les débutants. M. Sarcey déclare que j'avance là «une +incongruité littéraire». Je serai plus aimable, je dirai simplement que +M. Sarcey ne sait pas me lire. + +Eh! oui, Molière est un «roublard» pour l'arrangement des scènes, pour +la distribution des matériaux dans une oeuvre. Il était à la fois auteur +et acteur, il connaissait son «métier» mieux que personne. Il a même +inventé la plus admirable coupe de dialogue qui existe. Seulement, +cela n'empêche pas que _Tartuffe_ a un dénouement enfantin et que le +_Misanthrope_ est plutôt une dissertation dialoguée qu'une pièce, si +l'on examine cette comédie à notre point de vue actuel. Aucun de nos +auteurs dramatiques ne risquerait un pareil dénouement, ni une comédie +aussi vide d'action; tous craindraient d'être sifflés. Je n'ai pas dit +autre chose, le sens de code dramatique que je donnais au mot métier, +sortait naturellement de ce qui précédait. + +Et je profite de l'occasion pour enregistrer l'aveu de M. Sarcey. Chaque +époque a son métier. Qu'il reconnaisse maintenant que chaque auteur a le +sien et nous nous entendrons parfaitement. Seulement, il ne faudra plus +alors qu'il veuille régenter le théâtre, parler de pièces bien faites et +de pièces mal faites. Du moment où il n'y a pas une grammaire, un code, +tout est permis. C'est ce que je me tue à démontrer depuis des années. + +Maintenant, bien que je ne veuille pas répondre aux critiques qui me +sont personnelles, je m'étonnerai de l'explication bonne enfant que M. +Sarcey donne de mes idées sur la littérature dramatique. Oh! mon Dieu, +rien de plus simple! J'ai écrit des pièces qui sont tombées. De là, une +grande mauvaise humeur et une campagne féroce contre mes confrères. +M. Sarcey est toujours pratique. Il frappe en plein dans le tas. Vous +croyez qu'il va s'imaginer que j'ai des convictions, que je me bats +pour le triomphe de ce que je crois être la vérité. A d'autres! On m'a +sifflé, j'enrage et je me console en dévorant les auteurs plus heureux. +Voilà qui est d'un critique de haut vol. + +Si je remue la science, et si je remonte au dix-huitième siècle pour +y signaler la naissance du naturalisme, si je suis l'évolution de ce +naturalisme à travers le romantisme, et si j'en constate le triomphe +dans le roman, en prédisant qu'il triomphera prochainement aussi au +théâtre, tout cela c'est que le public m'a hué et que je suis plein de +vengeance! + +M Sarcey a tort de me croire si furieux et si malade de mes chutes. +Qu'il interroge mes amis, ils lui diront que je sais tomber très +gaillardement. Comment n'a-t-il pas compris que le théâtre n'est encore +pour moi qu'un champ de manoeuvres et d'expériences? Ma vraie forge est +à côté. Seulement, j'aime me battre, je me bats dans le champ voisin, +pour ne pas faire trop de dégâts chez moi, si la bataille tourne mal. +Autrefois, c'a été la peinture qui m'a servi de champ de manoeuvres. +Aujourd'hui, j'ai choisi le théâtre, parce qu'il est plus près; +d'ailleurs, peinture, théâtre, roman, le terrain est le même, lorsqu'on +y étudie le mouvement de l'intelligence humaine. Les soirs où l'on me +tue une pièce, ce n'est encore qu'une maquette qu'on me casse. Voilà ma +confession. + + + +Il + +Il me faut répondre à un article que mon confrère, M. Henry Fouquier, +a bien voulu consacrer aux idées que je défends. La polémique a ceci +d'excellent qu'elle simplifie et éclaircit les questions, lorsqu'on est +de bonne foi des deux côtés. Il est très bon, cet article de M. Henry +Fouquier; je veux dire qu'il est très bon pour moi, car il va me +permettre d'expliquer nettement la position que j'ai prise dans la +critique dramatique et qu'on affecte de ne pas comprendre. + +Et, d'abord, comment M. Henry Fouquier, qui est un esprit très fin, un +peu fuyant peut-être, tombe-t-il dans cette rengaine insupportable qui +consiste à me reprocher de n'avoir rien inventé? Mais, bon Dieu! ai-je +jamais dit que j'inventais quelque chose? Où a-t-on lu ça? pourquoi me +prête-t-on gratuitement cette prétention bête? Il parle de mes théories +nouvelles. Eh! je n'ai pas de théorie; eh! je n'ai pas l'imbécillité de +m'embarquer dans des théories nouvelles! C'est l'argument qui m'agace le +plus, qui me met hors de moi. «Vous n'inventez rien, les idées que vous +défendez sont vieilles comme le monde.» Parfaitement, c'est entendu, je +le sais. C'est ma gloire de les défendre, ces vieilles idées. + +Ne dirait-on pas qu'il me faudrait inventer une nouvelle religion pour +être pris au sérieux! Vous n'inventez rien: donc, vous ne comptez pas, +vous rabâchez. Mais, précisément, c'est parce que je n'invente pas que +je suis sur un terrain solide. On a inventé le romantisme; je veux dire +qu'on a ressuscité le quinzième siècle et le seizième sur le terrain +nouveau de notre siècle, où le passé ne pouvait reprendre racine. Aussi +le romantisme a-t-il vécu cinquante ans à peine; il était factice, il ne +répondait qu'à une évolution temporaire, il devait disparaître avec ses +inventeurs. + +Nous autres, nous n'inventons pas le naturalisme. Il nous vient +d'Aristote et de Platon, affirme M. Henry Fouquier. Tant mieux! c'est +qu'il sort des entrailles mêmes de l'humanité. Sans remonter si +loin, j'ai vingt fois constaté que le grand mouvement de la science +expérimentale était parti du dix-huitième siècle. On peut renouer +la chaîne des ancêtres de Balzac. Cela entame-t-il son originalité? +Nullement. Son monument s'est trouvé fondé sur des assises plus larges +et plus indestructibles. + +Est-ce bien fini? Continuera-t-on encore à croire qu'on m'écrase, +lorsqu'on me reproche de ne rien inventer, en me plaisantant avec +l'esprit facile et un peu naïf de la causerie courante? Je le répète +une fois pour toutes: je n'invente rien; je fais mieux, je continue. La +situation que j'ai prise dans la critique est donc simplement celle d'un +homme indépendant, qui étudie l'évolution naturaliste de notre époque, +qui constate le courant de l'intelligence contemporaine, qui se permet +au plus de prédire certains triomphes. Quand on me demande ce que +j'apporte, et qu'on fait mine de fouiller dans mes poches et de +s'étonner de n'y rien trouver d'extraordinaire, je songe à ces +gens crédules d'autrefois qui cherchaient la pierre philosophale. +Aujourd'hui, nos chimistes sont partis de l'étude de la nature, et +s'ils trouvent jamais la fabrication de l'or, ce sera par une méthode +scientifique. Je suis comme eux, je n'ai pas de recettes, pas de +merveilles empiriques; j'emploie et je tâche simplement de perfectionner +la méthode moderne qui doit nous conduire à la possession de plus en +plus vaste de la vérité. + +Maintenant, je ne pense pas que personne ose nier l'évolution +naturaliste de notre âge. Dans les sciences, le mouvement est +formidable, et ce sont précisément les travaux des savants qui ont donné +le branle à toute l'intelligence contemporaine. Les arts et les lettres +ont suivi; dans notre école de peinture, chez nos historiens, nos +critiques, nos romanciers, même nos poètes, on peut suivre les +transformations considérables amenées par l'application des méthodes +exactes. Eh bien! c'est cette évolution qui m'intéresse, qui me +passionne. J'en suis la marche, le développement; j'en attends le +triomphe définitif. Au théâtre, cette évolution me paraît marcher plus +lentement et ne pas encore produire les oeuvres qu'on doit en attendre. +Tout mon terrain de critique est là. Je n'ai pas la folle vanité de +croire que c'est moi qui vais déterminer un mouvement de cette puissance +irrésistible. Le courant impétueux passe, et je me jette au milieu, je +m'abandonne à lui, Certain qu'il doit me conduire où va le siècle. Ceux +qui veulent le remonter, seront noyés, voilà tout. Il serait aussi sot +de le nier que de dire: «C'est moi qui l'ai fait.» + +Mais mon plus grand crime, paraît-il, est d'avoir lancé dans la +circulation ce mot terrible de naturalisme, sur lequel M. Henry Fouquier +s'égaye avec la fine fleur de son esprit. Est-ce bien moi qui ai créé le +mot? je n'en sais ma foi rien! Enfin, je l'ai employé et j'en accepte +la paternité. C'est donc bien abominable de prendre un mot nouveau, +lorsqu'on éprouve le besoin de désigner une chose ancienne d'une façon +saisissante. Mettons que la formule de la vérité dans l'art nous vienne +de Platon et d'Aristote. Suis-je condamné à employer une périphrase pour +désigner cette vérité dans l'art? N'est-il pas plus commode de choisir +un mot, d'accepter un mot qui est dans l'air? Puis, il n'y a pas +d'absolu. Du temps de Platon et d'Aristote, la vérité dans l'art a pu +avoir un nom qui ne lui convienne plus aujourd hui; si le fond est +éternel, les façons d'être changent, la nécessité d'appellations +nouvelles se fait sentir. On me demande pourquoi je ne me suis pas +contenté du mot réalisme, qui avait cours il y a trente ans; uniquement +parce que le réalisme d'alors était une chapelle et rétrécissait +l'horizon littéraire et artistique. Il m'a semblé que le mot naturalisme +élargissait au contraire le domaine de l'observation. D'ailleurs, que ce +mot soit bien ou mal choisi, peu importe. Il finira par avoir le sens +que nous lui donnerons. C'est uniquement ce sens qui est la grande +affaire. + +Et ici j'entre dans le vif de ma querelle avec M. Henry Fouquier. Il est +plein d'esprit, cela je ne le nie pas; mais il fait un raisonnement qui +m'a paru dénoter une philosophie un peu puérile, cette philosophie du +coin du feu qui discute sur l'art de couper les cheveux en quatre. Voici +ce qu'il écrit: «Je crois que l'erreur capitale du propagateur zélé du +naturalisme consiste à avoir confondu le fond éternel des choses avec +les moyens d'expression.» Puis, il s'explique: de tout temps les +artistes ont eu pour but de reproduire la nature, de se faire les +interprètes de la vérité. Tous les artistes sont donc des naturalistes. +Où ils commencent à différer, c'est lorsqu'ils expriment, par ce +que chaque groupe d'artistes, selon les temps, les milieux et les +tempéraments, donne alors des expressions différentes de la nature. +C'est là seulement, d'après M. Henry Fouquier, que les naturalistes +d'intention deviennent des idéalistes, des classiques, des romantiques, +enfin toutes les variétés connues. + +Parbleu! le raisonnement est superbe! Je jure à M. Henry Fouquier que +je ne confonds pas du tout le fond éternel des choses avec les moyens +d'expression. Ce fond éternel des choses est d'un bon comique dans cette +argumentation. Voyez-vous un gredin devant un tribunal, disant qu'il a +le fond éternel d'honnêteté, mais que, dans la pratique, il n'en a pas +tenu compte? Où en serions-nous, si l'intention suffisait dans les arts +et dans les lettres? Vous me la bâillez belle, avec votre fond éternel +des choses! Que m'importe ce que veulent les artistes et les écrivains? +C'est ce qu'ils me donnent qui m'intéresse. + +Évidemment, à toutes les époques, les prosateurs comme les poètes ont eu +la prétention de peindre la nature et de dire la vérité. Mais l'ont-ils +fait? C'est ici que les écoles commencent, que la critique naît, qu'on +échange des montagnes d'arguments. Me dire que je me trompe, en ne +mettant pas tous les écrivains sur une même ligne et en ne leur donnant +pas à tous le nom de naturalistes, parce que tous ont l'intention de +reproduire la nature, c'est jouer sur les mots et faire de l'esprit +singulièrement fin. J'appelle naturalistes ceux qui ne se contentent pas +de vouloir, mais qui exécutent: Balzac est un naturaliste, Lamartine est +un idéaliste. Les mots n'auraient plus aucun sens si cela n'était pas +très net pour tout le monde. Quand on raffine, quand on amincit les mots +pour tourner spirituellement autour d'eux, il arrive qu'ils fondent et +que la page écrite tombe en poussière. Il faut moins de finesse et plus +de grosse bonhomie dans l'art. + +Donc, je ne tiens compte du fond éternel des choses que lorsque +l'écrivain en tient compte lui-même et ne triche pas, volontairement +ou non. Le reste est une pure dissertation philosophique, parfaitement +inutile. Remarquez que je ne nie pas le génie humain. Je crois qu'on a +fait et qu'on peut faire des chefs-d'oeuvre en se moquant de la +vérité. Seulement, je constate la grande évolution d'observation et +d'expérimentation qui caractérise notre siècle, et j'appelle naturalisme +la formule littéraire amenée par cette évolution. Les écrivains +naturalistes sont donc ceux dont la méthode d'étude serre la nature et +l'humanité du plus près possible, tout en laissant, bien entendu, le +tempérament particulier de l'observateur libre de se manifester ensuite +dans les oeuvres comme bon lui semble. + +M. Henry Fouquier, du moment que je n'entends pas modifier le fond +éternel des choses, est plein de dédain. Il voudrait peut-être, pour se +déclarer satisfait, me voir créer le monde une seconde fois. Ma tâche +lui semble modeste, si je ne m'attaque qu'aux moyens d'expression. A +quoi veut-il donc que je m'attaque, à la terre ou au ciel? Mais, les +moyens d'expression, c'est tout le domaine de la critique; le reste +ne saurait nous regarder. Enfin, il prétend que j'enfonce les portes +ouvertes. Toujours le même espoir déçu de me voir faire quelque chose +d'extraordinaire. Mon Dieu! non, je n'ai pas de rocher où je pontifie +et prophétise. Je ne tutoie pas Dieu. Je ne suis qu'un homme du siècle. +Quant aux portes, elles sont, il est vrai, sinon ouvertes, du moins +entr'ouvertes. Un battant tient encore, selon moi; j'y donne mon petit +coup de cognée. Que chacun fasse comme moi, et le passage sera plus +large. + +Revenons au théâtre. Si dans le roman le triomphe du naturalisme est +complet, je constate malheureusement qu'il n'en est pas de même sur +notre scène française. Je ne rentrerai pas dans ce que j'ai dit vingt +fois à ce sujet. L'autre jour, en répondant à M. Sarcey, j'ai, une fois +de plus, donné mes arguments. Pour M. Henry Fouquier, il se déclare +absolument satisfait; notre théâtre contemporain l'enchante, il +le trouve supérieur. Pour me convaincre, il m'envoie assister aux +_Fourchambault_; j'ai vu la pièce, j'en ai dit mon sentiment, et il est +inutile que j'y revienne. Il n'y aurait qu'un moyen de me prouver que la +formule naturaliste a donné au théâtre tout ce qu'elle doit donner: ce +serait de poser en face de Balzac un auteur dramatique de sa taille, ce +serait de me nommer une série de pièces qui se tiennent debout devant la +_Comédie humaine_. + +Si vous ne pouvez pas établir cette comparaison, c'est qu'à notre époque +le roman est supérieur et et que le drame est inférieur. J'attends le +génie qui achèvera au théâtre l'évolution commencée. Vous êtes satisfait +de notre littérature dramatique actuelle, je ne le suis pas, et j'expose +mes raisons. Plus tard, on saura bien lequel de nous deux se trompait. + +Ce que j'abandonne volontiers à l'esprit si fin de M. Henry Fouquier, ce +sont mes pièces sifflées. Là, il triomphe aisément, ayant l'apparence +des faits pour lui. Il a bien lu dans mes pièces et dans mes préfaces +des choses que je n'y ai jamais écrites; mettons cela sur le compte de +son ardeur à me convaincre. C'est chose entendue, mes pièces ne valent +absolument rien; mais en quoi mon manque de talent touche-t-il la +question du naturalisme au théâtre? Un autre prendra la place, voilà +tout. + + + +III + +M. de Lapommeraye est un conférencier aimable, spirituel, d'une +élocution prodigieusement facile. La première fois que je l'ai entendu, +je suis resté stupéfait de toutes les grâces dont il a semé ses paroles. +Il paraît adoré de son public, devant lequel il lui sera toujours très +facile d'avoir raison contre moi. + +Dans une de ses dernières conférences, à laquelle j'assistais, il a +constaté d'abord la crise que nous traversons, l'effarement où se +trouvent nos auteurs dramatiques, en ne sachant quelles pièces ils +doivent faire pour réussir. Et il a déclaré qu'il allait élucider la +question et indiquer la formule de l'art de demain. Là-dessus, je +suis devenu tout oreille, car ce problème ainsi posé m'intéressait +singulièrement. Je tâtonnais encore, j'allais donc mettre enfin la +main sur la vérité. Mais j'ai été bien désillusionné, je l'avoue. Le +conférencier, après des digressions brillantes, après avoir opposé +l'idéalisme au naturalisme, a conclu que les auteurs dramatiques +devaient tendre vers le grand art. Vraiment, nous voilà bien renseignés, +et c'est là une trouvaille merveilleuse! + +Le grand art! mais, sérieusement, moi qui m'honore d'être un +naturaliste, est-ce que je ne réclame pas le grand art plus +impérieusement encore que les idéalistes? M. de Lapommeraye me prend-il +pour un vaudevilliste, ou pour un faiseur d'opérettes? Il faudrait +s'entendre sur le grand art, un mot dont M. Prudhomme a plein la bouche, +et que les esprits médiocres galvaudent dans toutes les boursouflures +de la versification. M. de Lapommeraye a cité _la Fille de Roland_. Eh +bien, _la Fille de Roland_ est de l'art très petit, de l'art absolument +inférieur; et attendez vingt ans, vous verrez ce qu'en penseront nos +fils. Je donnerais ce paquet informe de mauvais vers, pour deux vers +d'un vrai poète. Non, mille fois non! le grand art n'est pas l'art monté +sur des échasses, l'art en tartines, l'art qui tient delà place et qui +fait les grands bras, en roulant les yeux. Je préfère un vaudeville +amusant à une tragédie imbécile. Le grand art, c'est l'épanouissement du +génie, pas autre chose, quel que soit le cadre choisi par le génie. _La +Noce juive_, de Delacroix, un tableau d'intérieur large comme la main, +est du grand art, tandis que les toiles immenses de nos Salons annuels +sont généralement de l'art odieux et lilliputien. + +Et j'affirme que le naturalisme autant que l'idéalisme aspire au grand +art. M. de Lapommeraye s'est débarrassé du naturalisme de la façon la +plus commode du monde. «Quand vous êtes au bord de la mer, a-t-il dit +à peu près, ne préférez-vous pas vous perdre dans la contemplation de +l'infini, de l'horizon lointain où le ciel et l'eau se confondent? +n'êtes-vous pas plus ému par ce spectacle que par le spectacle de la +plage, où rôdent des pêcheurs sordides?» Sans doute, l'horizon lointain, +c'est l'idéalisme, tandis que la plage, c'est le naturalisme. Voilà une +belle comparaison, mais le malheur est que le naturalisme est partout, +aussi bien à cinq lieues qu'à cinq mètres. Il n'exclut rien, il accepte +tout, il peint tout. + +Je ne puis m'empêcher de m'égayer honnêtement, en pensant que M. de +Lapommeraye a cru tuer le naturalisme avec une comparaison. Il s'attaque +à l'esprit moderne tout entier, et il n'a qu'une belle comparaison pour +arme. Imaginez une rose pour barrer le chemin à un torrent. Veut-on +savoir ce que c'est que le naturalisme, tout simplement? Dans la +science, le naturalisme, c'est le retour à l'expérience et à l'analyse, +c'est la création de la chimie et de la physique, ce sont les méthodes +exactes qui, depuis la fin du siècle dernier, ont renouvelé toutes nos +connaissances; dans l'histoire, c'est l'étude raisonnée des faits et des +hommes, la recherche des sources, la résurrection des sociétés et de +leurs milieux; dans la critique, c'est l'analyse du tempérament +de l'écrivain, la reconstruction de l'époque où il a vécu, la vie +remplaçant la rhétorique; dans les lettres, dans le roman surtout, c'est +la continuelle compilation des documents humains, c'est l'humanité vue +et peinte, résumée en des créations réelles et éternelles. Tout notre +siècle est là, tout le travail gigantesque de notre siècle, et ce n'est +pas une comparaison de M. de Lapommeraye qui arrêtera ce travail. + +Certes, je reconnais moi-même l'inutilité de ces polémiques. Le +naturalisme se produira au théâtre, cela est indéniable pour moi, parce +que cela est dans la loi même du mouvement qui nous emporte. Mais, au +lieu de donner ici de bonnes raisons, j'aimerais mieux que de grandes +oeuvres naturalistes parussent au théâtre. M. de Lapommeraye, si elles +réussissaient, serait le premier à les applaudir et à les louer devant +son public. Alors, nous serions parfaitement d'accord, ce que je désire +de tout mon coeur. + +Un autre critique, M. Poignand, veut bien également n'être pas de mon +avis. Je néglige les attaques qu'il dirige contre mes propres oeuvres; +c'est là un massacre enfantin, auquel je m'habitue, et dont je souris. +Je ne m'arrête pas également à son amusant paradoxe, par lequel ce sont +les personnages historiques qui sont vivants, tandis que nous autres, +vivants, nous sommes morts. Mais il fait sur le drame historique des +réflexions qui m'intéressent. + +Je crois avoir moi-même indiqué que le drame historique prendrait +seulement de l'intérêt, le jour où les auteurs, renonçant aux pantins de +fantaisie, s'aviseront de ressusciter les personnages réels, avec leurs +tempéraments et leurs idées, avec toute l'époque qui les entoure. +M. Poignand annonce la venue d'une jeune école, qui songe à ces +résurrections de l'histoire. Voilà qui est parfait. L'entreprise est +formidable, car elle nécessitera des recherches immenses et un talent +d'évocation rare. Mais j'applaudirai très volontiers, si elle réussit. +D'ailleurs, M. Poignand ne s'aperçoit peut-être pas que le drame dont il +parle serait le drame historique naturaliste. Gustave Flaubert n'a pas +suivi une autre méthode pour écrire _Salammbô_. J'accepte parfaitement +le drame historique, ainsi compris, parce qu'il mène tout droit au drame +moderne, tel que je le demande. On ne peut pas être exclusif: si l'on +ressuscite le passé, c'est tout le moins qu'on laisse vivre le présent. + + + +IV + +M. Henri de Lapommeraye a fait une nouvelle conférence sur le +naturalisme au théâtre. + +La thèse de M. de Lapommeraye est des plus simples. Il a apporté, sur +sa table de conférencier, un tas énorme de livres, et il a dit à son +auditoire, dont il est l'enfant gâté: «Je vais vous prouver, en vous +lisant des passages de Diderot, de Mercier, d'autres critiques encore, +que le naturalisme n'est pas né d'hier et que, de tout temps, on a +réclamé ce que M. Zola réclame aujourd'hui.» Il est parti de là, il a lu +des pages entières, il a prouvé de la façon la plus complète que j'ai le +très grand honneur de continuer la besogne de Diderot. + +J'avoue que je m'en doutais bien un peu. Mais je ne l'en remercie pas +moins de l'aide précieuse qu'il a bien voulu m'apporter. Mon Dieu! oui, +je n'ai rien inventé; jamais, d'ailleurs, je n'ai eu l'outrecuidance +de vouloir inventer quelque chose. On n'invente pas un mouvement +littéraire: on le subit, on le constate. La force du naturalisme, c'est +qu'il est le mouvement même de l'intelligence moderne. + +Ainsi donc, il est bien entendu que Diderot a soutenu les mêmes idées +que moi, qu'il croyait lui aussi à la nécessité de porter la vérité au +théâtre; il est bien entendu que le naturalisme n'est pas une invention +de ma cervelle, un argument de circonstance que j'emploie pour défendre +mes propres oeuvres. Le naturalisme nous a été légué par le dix-huitième +siècle; je crois même que, si l'on cherchait bien, on le retrouverait, +plus ou moins confus, à toutes les périodes de notre histoire +littéraire. Voilà ce que M. de Lapommeraye a établi, et il ne pouvait me +faire un plus vif plaisir. + +Seulement, où M. de Lapommeraye a voulu m'être désagréable, c'est +lorsqu'il a ajouté que toutes les réformes demandées par Diderot ont été +prises en considération, et qu'il n'y a pas lieu aujourd'hui de tenir +compte des idées exprimées dans ma critique dramatique. Il fait ses +politesses à Diderot, ce qui est naturel, puisque Diderot est mort. Mais +ne se doute-t-il pas que les confrères de Diderot disaient dans leur +temps, des théories de celui-ci, ce qu'il dit lui-même à cette heure de +mes théories à moi? C'est un sentiment commun à toutes les générations: +les aînés ont eu raison, les contemporains ne savent ce qu'ils disent. +Comme l'a tranquillement déclaré M. de Lapommeraye, le théâtre est +parfait aujourd'hui, il doit rester immobile, la plus petite réforme en +gâterait l'excellence. + +Vraiment? M. de Lapommeraye feint d'ignorer que tout marche, que rien ne +reste stationnaire. Il est commode de dire: «Les améliorations réclamées +par Diderot ont eu lieu,» ce qui, d'ailleurs, est radicalement faux, car +Diderot voulait la vérité humaine au théâtre, et je ne sache pas que la +vérité humaine trône sur nos planches. En tous cas si les améliorations +avaient eu lieu, elles ne nous suffiraient plus, voilà tout. Il y a +une somme de vérités pour chaque époque. Toujours des évolutions +s'accompliront. Il faut qu'une langue meure pour qu'on dise à une +littérature: «Tu n'iras pas plus loin.» + + + + +LES EXEMPLES + + + +LA TRAGEDIE + +I + +Pendant la première représentation, au Théâtre-Français, de _Rome +vaincue_, la nouvelle tragédie de M. Alexandre Parodi, rien ne m'a +intéressé comme l'attitude des derniers romantiques qui se trouvaient +dans la salle. Ils étaient furibonds; mais, en petit nombre, noyés dans +la foule, ils restaient impuissants et perdus. Voilà donc où nous en +sommes, la grande querelle de 1830 est bien finie, une tragédie peut +encore se produire sans rencontrer dans le public un parti pris contre +elle; et demain un drame romantique serait joué, qu'il bénéficierait de +la même tolérance. La liberté littéraire est conquise. + +A vrai dire, je veux voir dans le bel éclectisme du public un jugement +très sain porté sur les deux formes dramatiques. La formule classique +est d'une fausseté ridicule, cela n'a plus besoin d'être démontré. Mais +la formule romantique est tout aussi fausse; elle a simplement substitué +une rhétorique à une rhétorique, elle a créé un jargon et des procédés +plus intolérables encore. Ajoutez que les deux formules sont à peu près +aussi vieilles et démodées l'une que l'autre. Alors, il est de toute +justice de tenir la balance égale entre elles. Soyez classiques, soyez +romantiques, vous n'en faites pas moins de l'art mort, et l'on ne vous +demande que d'avoir du talent pour vous applaudir, quelle que soit votre +étiquette. Les seules pièces qui réveilleraient, dans une salle, la +passion des querelles littéraires, ce seraient les pièces conçues +d'après une nouvelle et troisième formule, la formule naturaliste. C'est +là ma croyance entêtée. + +M. Alexandre Parodi ne va pas moins être mis bien au-dessous de Ponsard +et de Casimir Delavigne par les amis de nos poètes lyriques. J'ai déjà +entendu nommer Luce de Lancival. On l'accuse de ne pas savoir faire les +vers, ce qui est certain, si le vers typique est ce vers admirablement +forgé et ciselé des petits-fils de Victor Hugo. On lui reproche encore +d'être retourné aux Romains, d'avoir dramatisé une fois de plus +l'antique et barbare histoire de la vestale enterrée vive, pour s'être +oubliée dans l'amour d'un homme. Tout cela est bien grossi par l'ennui +légitime que les derniers romantiques ont dû éprouver en voyant réussir +une tragédie. Il est bon de remettre les choses en leur place. + +L'auteur, en effet, a choisi un sujet fort connu. Seulement, il serait +injuste de ne pas lui tenir compte de la façon dont il a mis ce sujet en +oeuvre. On est au lendemain de la bataille de Cannes, Rome est perdue, +lorsque les augures annoncent qu'une vestale a trahi son voeu et qu'il +faut apaiser les dieux, si l'on désire sauver la patrie. Voilà, du coup, +le cadre qui s'élargit. Opimia, la vestale parjure, grandit et devient +brusquement héroïque. Il y a bien à côté un drame amoureux: elle aime le +soldat Lentulus, qui est venu annoncer la défaite de Paul-Emile. Mais +l'idée patriotique domine, et si Opimia revient se livrer après s'être +sauvée avec son amant, c'est que la patrie la réclame. + +Et je veux répondre aussi à la ridicule querelle qu'on fait à l'auteur, +en lui reprochant d'avoir pris pour noeud de son drame une superstition +odieuse. Cette superstition s'appelait alors une croyance, et dès lors +la question s'élève. Si tout le peuple de Rome croyait fermement +acheter la victoire par l'ensevelissement épouvantable d'Opimia, cet +ensevelissement prenait aussitôt un caractère de nécessité grandiose. +Elle-même, si elle avait la foi, se sacrifiait avec autant de noblesse +que le soldat donnant son sang à la patrie. Je vais même plus loin, +j'admets que l'oncle d'Opimia, Fabius, qui la juge et l'envoie à la +mort, soit assez éclairé et assez sceptique pour ne pas croire à +l'efficacité matérielle de l'agonie affreuse d'une pauvre enfant; il +agit cependant en ardent patriote, en consentant à cette agonie, qui +peut rendre le courage au peuple et faire sortir de terre de nouveaux +défenseurs. + +Certes, on restreindrait fort le domaine dramatique, si l'on refusait +la foi comme moyen. L'auteur est à Rome et non à Paris. Je trouve même +fâcheux son personnage du poète Ennius qu'il a créé uniquement pour +plaider les droits de l'humanité. Ennius m'a paru singulièrement +moderne. Cela prouve que M. Alexandre Parodi a prévu l'objection des +personnes sensibles, et qu'il a voulu leur faire une concession. Je +crois que la tragédie aurait encore gagné en largeur, en acceptant +l'horreur entière du sujet. On tue Opimia parce que la patrie d'alors +veut qu'on la tue, et c'est tout, cela suffit. + +D'ailleurs, le mérite de _Rome vaincue_ est surtout dans le +développement de l'idée première. Opimia a pour aïeule une vieille femme +aveugle, Postumia, qui vient la disputer à ses juges avec un emportement +superbe. De ses bras tendus, de ses mains tremblantes, elle cherche sa +fille, la serre avec des cris de révolte. Elle supplie les juges, +se traîne à leurs genoux, puis les insulte, quand ils se montrent +impitoyables. La scène a fait un grand effet. Mais elle n'est que la +préparation d'une autre scène, que je trouve plus large encore. Quand +Postumia voit Opimia perdue, elle veut tout au moins abréger son agonie, +elle lui apporte un poignard. Et, comme la pauvre fille a les mains +liées et qu'elle ne peut se frapper elle-même, l'aïeule lui demande +où est la place de son coeur, puis la tue. Au dénoûment, lorsque la +nouvelle de la retraite d'Annibal fait courir tout le peuple aux +remparts, Postumia, restée seule à la porte du caveau d'Opimia, y +descend, pour mourir à côté du corps de l'enfant. + +Eh bien, cela est absolument grand. L'homme qui a trouvé cela est un +tempérament dramatique de première valeur. Si une pareille situation +se trouvait dans un drame, accommodée au ragoût romantique, nos poètes +n'auraient pas assez d'exclamations pour crier au génie. Sans doute, +la forme classique me gêne; mais la forme romantique me gênerait tout +autant. Je ne puis donc que trouver très remarquable l'invention de la +vieille aveugle, disputant sa fille à la mort jusqu'à la dernière heure, +et la tuant elle-même pour que la mort lui soit plus douce. Cette figure +est posée avec beaucoup de puissance. + +Je n'ai pas cru devoir raconter la pièce en détail. Au courant de la +discussion, l'analyse se fait d'elle-même. C'est ainsi que je dois +parler d'un esclave gaulois, Vestaepor, employé dans le temple de Vesta, +et qui favorise les amours et la fuite d'Opimia et de Lentulus. M. +Alexandre Parodi semble avoir voulu marquer encore dans ce personnage +la force de la foi. Vestaepor aide les amants à se sauver, parce qu'il +déteste Rome et qu'il croit à la colère des dieux; si les dieux n'ont +pas leur victime, ils consommeront la perte des Romains, ils vengeront +l'esclave et le réuniront à ses deux fils, qui combattent dans l'armée +d'Annibal. Ce personnage est d'invention ordinaire, légèrement +mélodramatique même; mais je voulais le signaler, pour montrer l'idée de +foi et de patriotisme qui plane sur toute l'oeuvre. + +Le succès a été grand, surtout pour les deux derniers actes. Voici, +d'ailleurs, exactement le bilan de la soirée. + +Un premier acte très large, le Sénat assemblé pour délibérer après la +défaite de Cannes, et l'arrivée de Lentulus, qui raconte la bataille +dans un long récit fortement applaudi. Un second acte dans le temple de +Vesta, décor superbe, mais action lente et d'intérêt médiocre; c'est là +qu'Opimia se trahit. Un troisième acte dans le bois sacré de Vesta, le +moins bon des cinq; Opimia et Lentulus, aidés par Vestaepor, se sauvent, +grâce à un souterrain. Un quatrième acte, d'une grande beauté; Opimia +est revenue se livrer, on la condamne, et Postumia la dispute à ses +juges. Enfin, un cinquième acte, dont le dénoûment reste superbe, encore +un décor magnifique, le Champ Scélérat, avec le caveau où l'on descend +le corps de la vestale tuée par l'aïeule. + +Le vers de M. Alexandre Parodi n'a pas, je le répète, la facture savante +de nos poètes contemporains. Il manque de lyrisme, cette flamme du vers +sans laquelle on semble croire aujourd'hui que le vers n'existe pas. +Quant à moi, je suis persuadé que M. Alexandre Parodi a réussi justement +parce qu'il n'est pas un poète lyrique. Il fabrique ses hexamètres en +homme consciencieux qui tient à être correct; parfois, il rencontre +un beau vers, et c'est tout. Aucun souci de décrocher les étoiles. +Oserai-je l'avouer? cela ne me fâche pas outre mesure. Il n'est pas +poète comme nous l'entendons depuis une cinquantaine d'années; eh bien, +il n'est pas poète, c'est entendu. Mettons qu'il écrit en prose. Ce qui +me blesse davantage, c'est l'amphigouri classique dans lequel il se +noie, et j'arrive ici à la seule querelle que je veuille lui faire. + +Comment se fait-il qu'un jeune homme de trente-quatre ans, dit-on, un +écrivain qui paraît avoir une vaste ambition, puisse ainsi claquemurer +son vol dans une formule devenue grotesque? Je ne lui conseille pas, +ah! certes, non! de tomber dans l'autre formule, la formule romantique, +peut-être plus grotesque encore; mais je fais appel à toute sa jeunesse, +à toute son ambition, et je le supplie d'ouvrir les yeux à la vérité +moderne. Il y a une place à prendre, une place immense, écrire la +tragédie bourgeoise contemporaine, le drame réel qui se joue chaque jour +sous nos yeux. Cela est autrement grand, vivant et passionnant, que les +guenilles de l'antiquité et du moyen âge. Pourquoi va-t-il s'essouffler +et fatalement se rapetisser dans un genre mort? Pourquoi ne tente-t-il +pas de renouveler notre théâtre et de devenir un chef, au lieu de +patauger dans le rôle de disciple? Il a de la volonté et une véritable +largeur de vol. C'est ce qu'il faut avoir pour aborder le vrai, +au-dessus des écoles et du raffinement des artistes simplement +ciseleurs. + + + +II + +La tragédie en quatre actes et en vers, _Spartacus_, que M. Georges +Talray vient de faire jouer à l'Ambigu, a une histoire qu'il est bon de +conter pour en tirer des enseignements. + +L'auteur, m'a-t-on dit, est un homme riche, bien apparenté, qui a été +mordu de la passion du théâtre, comme d'autres heureux de ce monde sont +mordus de la passion du jeu, des femmes ou des chevaux. Certes, on ne +saurait trop le féliciter et l'encourager. + +Un homme qui s'ennuie et qui songe à écrire des tragédies en quatre +actes, lorsqu'il pourrait donner des hôtels à des danseuses, est à coup +sûr digne de tous les respects. Pouvoir être Mécène et consentir à +devenir Virgile, voilà qui dénote une noble activité d'esprit, un souci +des amusements les plus dignes et les plus élevés. + +Naturellement, M. Talray entend être maître absolu dans le théâtre où on +le joue. Quand on a le moyen de mettre ses pièces dans leurs meubles, +on serait bien sot de les loger en garni à la Comédie-Française ou à +l'Odéon. Cela explique pourquoi M. Talray s'est adressé une première +fois au théâtre-Déjazet, et la seconde fois à l'Ambigu. Seules les +méchantes langues laissent entendre que M. Perrin et M. Duquesnel +auraient pu refuser ses pièces, fruits d'un noble loisir. M. Talray +veut simplement passer de son salon sur la scène, sans quitter son +appartement; et, s'il n'a pas bâti un théâtre, c'est que le temps a +dû lui manquer. Il cherche donc une salle à louer, accepte le +premier théâtre en déconfiture qui se présente, en se disant que les +chefs-d'oeuvre honorent les planches les plus encanaillées. + +Une légende s'est formée sur la façon magnifique dont il s'est conduit +au théâtre-Déjazet. Il s'agissait seulement d'un petit acte, je crois; +et les ouvreuses elles-mêmes ont reçu en cadeau des bonnets neufs. A +l'Ambigu, la solennité s'élargit. Songez donc! une tragédie en quatre +actes, quelque chose comme dix-huit cents vers! Aussi le bruit s'est-il +répandu que le directeur a demandé au poète quinze mille francs, pour +jouer sa pièce quinze fois; je ne parle pas des décors, des costumes, +des accessoires. Les chiffres ne sont peut-être pas exacts; mais il n'en +est pas moins certain que l'auteur paye les frais et présente son oeuvre +au public, directement, sans l'avoir soumise au jugement de personne. + +Ah! c'est le rêve, et les gens très riches peuvent seuls se permettre +une pareille tentative. J'ai entendu soutenir brillamment cette opinion, +que l'auteur devait avoir un théâtre à lui et jouer lui-même ses pièces, +s'il voulait donner sa pensée tout entière, dans sa verdeur et sa +vérité. Les deux plus grands génies dramatiques, Shakespeare et +Molière, ont entendu ainsi le théâtre, et ne s'en sont pas mal trouvés. +Seulement, cette trinité de l'auteur, du directeur et de l'acteur réunis +en une seule personne, n'est pas dans nos moeurs, et tous les essais +qu'on a pu tenter de nos jours ont échoué misérablement. + +Je suis allé à l'Ambigu avec une grande curiosité, très décidé à +m'intéresser au _Spartacus_ de M. Talray. Notez qu'il faut un certain +courage pour aborder ainsi le public, quand on est un simple amateur: on +s'expose aux plaisanteries de ses amis, aux rudesses de la critique, aux +rires de la foule. Il est entendu qu'un auteur qui paye et qui tombe, +est doublement ridicule. Châtiment mérité, dira-t-on. Peut-être. +Mais j'aime cette belle confiance des poètes qui risquent ainsi +tranquillement le ridicule, et qui souvent même l'achètent très cher. + +J'arrive et j'écoute religieusement. Il faut vous dire, avant tout, que +M. Talray s'est absolument moqué de l'histoire. Son _Spartacus_ est +d'une grande fantaisie. J'avoue que cela ne me fâche pas outre mesure. +Les auteurs dramatiques ont toujours traité l'histoire avec tant de +familiarité, qu'un mensonge de plus ou de moins importe peu. Nous sommes +en pleine imagination, c'est chose convenue. Seulement, ce qu'on peut +demander, c'est que l'imagination ne batte pas la campagne, au point +d'ahurir le monde. Or, M. Talray a une façon de traiter le théâtre très +dangereuse pour le public bon enfant, qui vient naïvement voir ses +pièces, avec l'intention de les comprendre. + +Je vais tenter d'analyser son _Spartacus_ en quelques mots; et je +demande à l'avance pardon si je me trompe, car ce ne serait vraiment pas +ma faute. Spartacus a pour père un prêtre d'Isis, nommé Séphare, qui +nourrit les plus grands projets; on ne sait pas bien lesquels, il parle +du bonheur du genre humain, il lance l'anathème sur Rome, et je suis +porté à croire qu'il rêve l'affranchissement des esclaves, avec des +vues particulières et lointaines sur la Révolution française. Bref, ce +Séphare, entré comme intendant chez le consul Crassus, commence son beau +rôle de régénérateur en donnant Camille, la fille de son maître, pour +maîtresse à son fils Spartacus, alors gladiateur. Voilà qui n'est pas +propre; mais la passion du sectaire est, à la rigueur, une excuse. + +Il y a une autre femme dans l'aventure, Myrrha, une courtisane à ce +qu'on peut croire. Séphare est aussi très bien avec celle-là, si bien +même qu'ils complotent ensemble l'empoisonnement du gardien des jeux. +Décidément, ce prêtre d'Isis manque de sens moral. Quand le gardien des +jeux est mort, Myrrha obtient du préteur Métellus son amant la place +du défunt pour Spartacus. Le héros, ramassant sous ses ordres les +gladiateurs et la plèbe de la ville, suscite alors une révolte, brûle +Rome, se bat pour l'affranchissement des esclaves. Rien de stupéfiant +comme la mise en oeuvre dramatique de cet épisode. Le préteur Métellus +est gris, la courtisane Myrrha embellit la fête, on voit Rome brûler sur +un transparent, et un choeur arrive, on ignore pourquoi, qui chante, je +crois, le bon vin et la liberté. + +Cependant, Camille, la maîtresse de Spartacus, joue là dedans un rôle +symbolique. Elle doit être la liberté en personne, j'imagine. Au +dénoûment, Spartacus, après avoir battu les Romains, est à son tour +sur le point d'être vaincu. Il se tue d'un coup de poignard en pleine +poitrine; Camille devient folle sur son cadavre; et, quand le consul +Crassus se présente, Séphare le traite de la belle façon, lui montre +sa fille folle, et lui annonce qu'un jour le fils de Spartacus et de +Camille reprendra l'oeuvre de délivrance. Sur quoi, un choeur envahit +de nouveau la scène, et la toile tombe sur la reprise des couplets du +troisième acte. + +J'écoutais donc attentivement. L'impression des premières scènes était +assez agréable. Le carnaval romain, ce décor large et à style sévère, +ces personnages aux draperies de couleur tendre, me reposaient du +carnaval romantique, des guenilles et des armures du moyen âge. +Vraiment, les femmes sont adorables, les cheveux cerclés d'or, les +bras nus, dans ces étoffes souples, où leur corps libre roule si +voluptueusement. Puis, j'attrapais par-ci par-là un bout de vers +assez mal rimé, mais d'une musique sonore et éclatante. Enfin, je ne +m'ennuyais pas, j'attendais de comprendre sans trop d'impatience. + +Au milieu du premier acte, cependant, comme j'étais de plus en plus +attentif, j'ai commencé à éprouver une légère douleur aux tempes. Une +consternation peu à peu m'envahissait, car je ne comprenais toujours +pas, malgré mes efforts. J'avais beau ouvrir les oreilles, tendre +l'esprit, répéter tout bas les mots que je saisissais, le sens +m'échappait, les paroles tombaient comme des bruits qui s'envolaient, +avant d'avoir formé des phrases. Maintenant, la pesanteur des tempes me +gagnait le crâne et me roidissait le cou. + +Alors, l'ennui est arrivé, d'abord discret, un léger bâillement +dissimulé entre les doigts, une envie sourde de penser à autre chose; +puis, il s'est élargi, il est devenu immense, insondable, sans borne. +Oh! l'ennui sans espoir, l'ennui écrasant qui descend dans chaque +membre, dont on sent le poids dans les mains et dans les pieds! Et +impossible d'échapper à ce lent écrasement, les personnages s'imposent; +on les hait, on voudrait les supprimer, mais leur voix est comme un flot +entêté qui bat, qui entame et qui noie les têtes les plus dures; même +quand on baisse les yeux pour ne plus les voir, on les sent, ou croit +les avoir sur les épaules. Un malheur public, un deuil, sont moins +lourds. + +Ce qui me consternait surtout, c'était Séphare, le prêtre d'Isis. +Pourquoi un prêtre d'Isis? Sans doute l'auteur avait mis là-dessous +le sens philosophique de son oeuvre. La pièce restait tellement +incompréhensible, qu'elle devait cacher quelque vérité supérieure. Les +scènes se déroulaient: je songeais aux hypogées, aux pyramides, aux +secrets que le Nil roule dans ses eaux boueuses. Je me sentais très +bête, je tournais à l'ahurissement. Lorsqu'on s'est mis à chanter, j'ai +eu l'envie ardente de me sauver, parce que tout espoir de comprendre +s'en allait décidément. Mais j'étais trop engourdi; j'appartenais à +l'ennui vainqueur. + +J'ai promis de tirer des enseignements de cette histoire. Le premier est +que la tentative de M. Talray reste en elle-même excellente, et qu'on ne +saurait trop engager les auteurs riches à l'imiter. Mais le point sur +lequel je veux surtout insister est que, désormais, les gens du monde +devront avoir pour les simples écrivains quelque respect; car, si j'ai +vu parfois des écrivains ressembler à des princes dans un salon, je n'ai +jamais vu un homme du monde qui ne se rendît parfaitement ridicule, en +écrivant un roman ou une pièce de théâtre. + +Certes, je le répète, je ne veux en aucune façon décourager M. Talray. +La distraction qu'il a choisie est louable. Ses vers sont médiocres, +mais pleins de bonne volonté. Puis, j'aurais peur d'enlever leur +dernière planche de salut aux théâtres menacés de faillite. Les auteurs +sont rares qui consentent à payer chèrement leurs chutes. En somme, des +pièces comme _Spartacus_ ne font de mal à personne. On sait de quelle +façon on doit les prendre. M. Talray lui-même, si son échec le +contrarie, peut dire à ses amis qu'il a simplement voulu tenir une +gageure. Mon Dieu! oui, il aurait parié, après un déjeuner de garçons, +d'ennuyer le public et d'ahurir la critique; et son pari serait gagné, +oh! bien gagné! + + + +LE DRAME + +I + +On nous a donné des détails touchants sur M. Paul Delair. Il aurait +trente-sept ans, il serait sans fortune et aurait dû prendre sur ses +nuits pour écrire _Garin_, le drame en vers joué à la Comédie-Française; +cette oeuvre, écrite il y a huit ou neuf ans déjà, reçue à correction, +puis récrite en partie et montée enfin, représenterait de longs efforts, +une grande somme de courage, et serait une de ces parties décisives où +un écrivain joue sa vie. Eh bien! tous ces détails me troublent, et je +n'ai jamais senti davantage combien la vérité est parfois douloureuse à +dire. Heureusement, je suis peut-être le seul à pouvoir la dire, sans +trop de remords, car mon autorité est fort discutée, et jusqu'à présent +on a paru croire que ma franchise ne faisait de tort qu'à moi-même. + +Nous sommes au commencement du treizième siècle, dans une de ces +lointaines époques historiques qui justifient au théâtre toutes les +erreurs et toutes les fantaisies. Herbert, baron de Sept-Saulx, un +burgrave selon le poncif romantique, a auprès de lui son neveu Garin, +homme farouche, et un fils bâtard, Aimery, homme tendre, qu'il a eu +d'une serve. Or, un jour d'ennui, Herbert, ayant fait entrer dans son +château une bande d'Égyptiens, s'éprend de la belle Aïscha, qu'il épouse +séance tenante. Et voilà le crime dans la maison, Aïscha pousse Garin, +qui l'adore, à tuer Herbert, dont la vieillesse l'importune sans doute. +Mais, au lendemain du meurtre, le soir des noces, lorsque les deux +coupables vont se prendre aux bras l'un de l'autre, le spectre du +vieillard se dresse entre eux, Garin a des hallucinations vengeresses +qui lui montrent chaque nuit Aïscha au cou d'Herbert assassiné. Aimery, +chassé par son père, revient alors comme un justicier. Il provoque +Garin, il va le tuer, lorsque celui-ci revoit la terrible vision et +tremble ainsi qu'un enfant. Aïscha, qui s'est empoisonnée, avoue le +crime; Garin se tue sur son cadavre; et Aimery peut ainsi épouser une +soeur de l'assassin, Alix, dont je n'ai pas parlé. Voilà. + +Mon Dieu! le sujet m'importe peu. On a fait remarquer avec raison que +c'était là un mélange de _Macbeth_, des _Burgraves_ et d'une autre pièce +encore. La seule réponse est qu'on prend son bien où on le trouve; +Corneille et Molière ont écrit leurs plus belles oeuvres avec des +morceaux pillés un peu partout. Mais il faut alors apporter une +individualité puissante, refondre le métal qu'on emprunte et dresser sa +statue dans une attitude originale. Or, M. Paul Delair s'est contenté de +ressasser toutes les situations connues, sans en tirer un seul effet +qui lui soit personnel. Cela est long, terriblement long, sans accent +nouveau, d'une extravagance entêtée dans le sublime, d'une conviction +qui m'a attristé, tellement elle est naïve parfois. + +Faut-il discuter? Rien ne tient debout dans cette fable extraordinaire. +C'est un cauchemar en pleine obscurité. Les personnages sont découpés +dans ce romantisme de 1830, si démodé à cette heure. Ils n'ont d'autre +raison d'être que des formules toutes faites, ils portent des étiquettes +dans le dos: le seigneur, le bâtard, la serve, le manant; et cela doit +nous suffire, l'auteur se dispense dès lors de leur donner un état +civil, de leur souffler une personnalité distincte. Ce sont des +marionnettes convenues qu'il manoeuvre imperturbablement, en dehors +de toute vérité historique et de toute analyse humaine. Voila le côté +commode du drame romantique, tel que le comprend encore la queue de +Victor Hugo. Il ne demande ni observation ni originalité; on en trouve +les morceaux dans un tiroir, et il ne s'agit que de les ajuster, avec +plus ou moins d'adresse. Je me rappellerai toujours la belle réponse de +ce poète auquel je demandais: «Mais pourquoi ne faites-vous pas un +drame moderne?» et qui me répondit, effaré: «Mais je ne peux pas, je ne +saurais pas, il me faudrait dix ans d'études pour connaître les hommes +et le monde!» Sans doute, si je l'interrogeais, M. Paul Delair me ferait +aussi cette réponse. + +Et même, en acceptant le cadre qu'il a choisi, que de défauts, que +d'erreurs dramatiques! Lorsque ses personnages sortent du poncif, on +ne les comprend plus. Ainsi la serve est très nette, parce qu'elle est +simplement la marionnette classique des mélodrames de Bouchardy et +d'Hugo, la paysanne violée par le seigneur et devenue folle, qui se +promène dans l'action en prophétisant le dénoûment et en aidant la +Providence. Herbert, le seigneur, est également une bonne ganache de +loup féodal qui se laisse injurier par le premier bourgeois venu, entré +chez lui pour lui dire ses quatre vérités et lui annoncer la Révolution +française. On les comprend, ceux-là, parce qu'ils sont tout bêtement +les vieux amis du public, sur le ventre desquels le public a tapé bien +souvent. Mais passez aux personnages que le poète a rêvé de faire +originaux, et vous cessez de comprendre, vous entrez dans un fatras +de vers stupéfiants où leur humanité se noie, vous ne les voyez plus +nettement, parce que ce ne sont pas des figures observées, mais des +pantins inventés qui se démentent d'une tirade à l'autre. Ou des figures +poncives, ou des figures fantasmagoriques, voilà le choix. + +Ainsi, prenons Garin et Aïscha, les deux figures centrales, celles où M. +Paul Delair a certainement porté son effort. Je défie bien qu'au sortir +de la représentation, on puisse évoquer distinctement ces figures; et +cela vient de ce qu'elles n'ont pas de base humaine, de ce que le poète +ne nous les a pas expliquées par une analyse logique et claire. Il ne +suffit pas de dire qu'Aïscha aime les hommes rouges de sang, pour nous +la faire accepter, dans les invraisemblances où elle se meut. C'est +elle qui pousse Garin; puis, elle s'efface, elle ne paraît plus être du +drame; a-t-elle des remords, n'en a-t-elle pas? Nous l'ignorons, faute +immense de l'auteur, car, si elle ne frissonne pas comme Garin, ou bien +si elle ne reste pas violente et superbe, le dominant, devenant le mâle, +elle ne nous intéresse plus, elle s'effondre. Et c'est ce qui arrive, +le rôle est très mauvais, une actrice de génie n'en tirerait pas un cri +humain. Garin de même reste un fantoche; sa lutte avec le remords ne se +marque pas assez, on ne voit pas ses élats d'âme, sa passion, sa +fureur, puis son affolement; tout cela se fond et se brouille dans une +phraséologie étonnante, où une fausse poésie délaye à chaque minute la +situation dramatique. Au dénoûment surtout, les deux héros m'ont paru +pitoyables. Cette femme qui s'empoisonne de son côté, cet homme qui se +poignarde du sien, pour finir la pièce, ne meurent pas logiquement, par +la force même de la situation; je veux dire que leur mort n'est pas une +conséquence inévitable de l'action, une mort analysée et déduite, ce qui +la rend vulgaire. + +Un autre point m'a beaucoup frappé. Après le troisième acte, je me +demandais avec curiosité comment M. Paul Delair allait encore trouver la +matière de deux actes. Un acte d'exposition, un acte pour le meurtre, un +acte pour les remords, enfin un acte pour la punition: cela me semblait +la seule coupe possible. Mais cela ne faisait que quatre actes, et +j'étais d'autant plus surpris que le gros du drame, le spectre et tout +le tremblement se trouvaient au troisième acte, ce qui demandait, +pour la bonne distribution d'une pièce, un dénoûment rapide, dans un +quatrième acte très court. M. Paul Delair voulait cinq actes, et il a +tout bonnement rempli son quatrième acte par un interminable couplet +patriotique. J'avoue que je ne m'attendais pas à cela. Tout devait y +être, jusqu'au drapeau français. + +Parler de la France, sous Philippe-Auguste! prononcer le grand mot de +patrie qui n'avait alors aucun sens! nous montrer un bon jeune homme +qui s'indigne au nom de l'Allemagne, comme après Sedan! Quand donc +les auteurs dramatiques comprendront-ils le profond ridicule de ce +patriotisme à faux, de cette sottise historique dans laquelle ils +s'entêtent? Et cela n'est guère honnête, je l'ai déjà dit, car je ne +puis voir là qu'une façon commode de voler les applaudissements du +public. + +Mais ces choses ne sont rien encore, le pis est que M. Paul Delair fait +des vers déplorables. Il est certainement un poète plus médiocre que M. +Lomon et M. Deroulède, ce qui m'a stupéfié. On, ne saurait s'imaginer +les incorrections grammaticales, les tournures baroques, les cacophonies +abominables qui emplissent le drame. Les termes impropres y tombent +comme une grêle, au milieu de rencontres de mots, d'expressions qui +tournent au burlesque. A notre époque où la science du vers est poussée +si loin, où le premier parnassien venu fabrique des vers superbes de +facture et retentissants de belles rimes, on reste consterné d'entendre +rouler pendant quatre heures un pareil flot de vers rocailleux et mal +rimés. Si M. Paul Delair croit être un poète parce qu'il a abusé là +dedans des lions et des étoiles, du soleil et des fleurs, il se trompe +étrangement. Au théâtre, on ne remplace pas l'humanité absente par des +images. Les tirades glacent l'action, et je signale comme exemple la +scène de Garin et d'Aïscha devant la chambre nuptiale, la grande scène, +celle qui devait tout emporter, et qui a paru mortellement froide et +ennuyeuse. Comment voulez-vous qu'on s'intéresse à ces poupées qui ne +disent pas ce qu'elles devraient dire et qui enguirlandent ce qu'elles +disent de divagations poétiques absolument folles? J'avoue que ce +lyrisme à froid me rend malade. + +En somme, il faut avoir le vers puissant de Victor Hugo pour se +permettre un drame de cette extravagance. Je ne prétends pas que _Ruy +Blas_ et _Hernani_ soient d'une fable beaucoup plus raisonnable. Mais +ces oeuvres demeureront quand même des poèmes immortels. Quant à M Paul +Delair, du moment où il n'a pas le génie lyrique de Victor Hugo, il +devrait rester à terre; la folie lui est interdite. Dans son cas, un peu +de raison est simplement de l'honnêteté envers le public. + +Ce n'est pas gaiement que je triomphe ici. Je n'osais espérer une pièce +comme _Garin_ pour montrer le vide et la démence froide des derniers +romantiques. Toute la misère de l'école est dans cette oeuvre. Mais je +suis attristé de voir une scène comme la Comédie-Française risquer une +partie pareille, perdue à l'avance. Sans doute M. Perrin et le comité +n'ont pu se méprendre. _Garin_, avec le truc de son spectre, avec ses +continuelles sonneries de trompettes, avec sa mise en scène de loques +et de ferblanterie romantiques, aurait tout au plus été à sa place à la +Porte-Saint-Martin; et, certes, ce ne sont pas les vers qui rendent +la pièce littéraire. Seulement, on reproche si souvent à la +Comédie-Française de ne pas s'intéresser à la jeune génération, qu'il +faut bien lui pardonner, lorsqu'elle fait une tentative, même si elle se +trompe. Peut-être n'y a-t-il pas mieux, et alors en vérité le romantisme +est bien mort. Je préfère les élèves de M. Sardou, s'il en a. + +Voilà mon jugement dans toute sa sévérité. J'ai mieux aimé dire +nettement à M. Paul Delairce que je pense. Il est dans une voie +déplorable, il s'apprête de grandes désillusions. Le premier acte de +_Garin_ a de la couleur, et ça et là on peut citer quelques beaux vers; +mais c'est tout. Une pièce pareille enterre un homme. Si M. Paul Delair +en produit une seconde taillée sur le même patron, il ne retrouvera même +pas la première indulgence du public. Ne vaut-il pas mieux l'avertir, +quitte à le blesser cruellement? C'est lui éviter de nouveaux efforts +inutiles. Huit ans de travail croulent avec _Garin_. Le pire malheur qui +lui puisse arriver est de perdre encore huit années dans une tentative +sans espoir. + + + +II + +M. Catulle Mendès est une figure littéraire fort intéressante. Pendant +les dernières années de l'Empire, il a été le centre du seul groupe +poétique qui ait poussé après la grande floraison de 1830. Je ne lui +donne pas le nom de maître ni celui de chef d'école. Il s'honore +lui-même d'être le simple lieutenant des poètes ses aînés, il s'incline +en disciple fervent devant MM. Victor Hugo, Leconte de Lisle, Théodore +de Banville, et s'est efforcé avant tout de maintenir la discipline +parmi les jeunes poètes, qu'il a su, depuis près de quinze ans, réunir +autour de sa personne. + +Rien de plus digne, d'ailleurs. Le groupe auquel on a donné un moment le +nom de parnassien représentait en somme toute la poésie jeune, sous le +second empire. Tandis que les chroniqueurs pullulaient, que tous les +nouveaux débarqués couraient à la publicité bruyante, il y avait, dans +un coin de Paris, un salon littéraire, celui de M. Catulle Mendès, où +l'on vivait de l'amour des lettres. Je ne veux pas examiner si cet +amour revêtait d'étranges formes d'idolâtrie. La petite chapelle était +peut-être une cellule étroite où le génie français agonisait. Mais cet +amour restait quand même de l'amour, et rien n'est beau comme d'aimer +les lettres, de se réfugier même sous terre pour les adorer, lorsque la +grande foule les ignore et les dédaigne. + +Depuis quinze ans, il n'est donc pas un poète qui soit arrivé à Paris +sans entrer dans le cercle de M. Catulle Mendès. Je ne dis point que le +groupe professât des idées communes. On s'entendait sur la supériorité +de la forme poétique, on en arrivait à préférer M. Leconte de Lisle à +Victor Hugo, parce que le vers du premier était plus impeccable que le +vers du second. Mais chacun gardait à part soi son tempérament, et il +y avait bien des schismes dans cette église. Je n'ai d'ailleurs pas à +raconter ce mouvement poétique, qui a copié en petit et dans l'obscurité +le large mouvement de 1830. Je veux simplement établir dans quel milieu +M. Catulle Mendès a vécu. + +Ses théories sont que l'idéal est le réel, que la légende l'emporte sur +l'histoire, que le passé est le vrai domaine du poète et du romancier. +Ce sont là des opinions aussi respectables que les opinions contraires. +Seulement, lorsque M. Catulle Mendès aborde un sujet moderne et accepte +ainsi notre milieu contemporain, il a certainement tort de le taire sans +modifier ses croyances. Dans un sujet moderne, l'idéal n'est plus le +réel, et cet idéal devient un singulier embarras. Pour obtenir du réel, +il faut avoir surtout du réel plein les mains. Selon moi, _Justice_ est +l'oeuvre d'un poète qui n'a pas songé à couper ses ailes, et que ses +ailes font trébucher. Nous retrouvons là le chef de groupe, grandi dans +un cénacle, avec le clou d'une idée fixe enfoncé dans le crâne. + +Je commencerai par les éloges. Dans _Justice_, l'effort littéraire me +trouve plein de sympathie. On joue tant de pièces odieusement pensées et +écrites, qu'il y a un véritable charme à tomber sur l'oeuvre voulue d'un +poète. Cette oeuvre peut soulever en moi les plus vives objections, elle +n'en est pas moins du monde de ma pensée, elle m'occupe et me passionne. +Fût-elle tout à fait mauvaise, elle resterait pleine de saveur. J'aime +cette histoire, ce médecin qui a volé et qui est venu se laver de sa +faute par de bonnes oeuvres, dans une province perdue; j'aime cette +fille de notaire, qui parle et agit comme une création du rêve; j'aime +ces deux amoureux, que le monde gêne, et qui se débarrassent du monde, +en mourant aux bras l'un de l'autre. Oui, j'aime ces choses, malgré leur +folie, parce qu'elles sont la volonté d'un artiste, et que dans leur +incohérence même on sent l'enfantement d'un esprit qui n'a rien de +vulgaire. + +Malheureusement, il faudrait m'en tenir là. Si j'arrive à l'analyse de +la pièce, en dépit de toute ma sympathie, je me sens devenir grave et +sévère. M. Catulle Mendès a eu le tort de plaisanter avec la réalité. Il +aurait dû habiller ses personnages de justaucorps et de pourpoints, et +nous lui aurions tout pardonné. Mais entrer dans la vie moderne en poète +lyrique, voilà qui est grave! Il se tromperait, s'il croyait que rien +n'est plus commode à trousser que la vérité; la vie de tous les jours +est là, comme comparaison, et l'on ne peut pas mettre debout une fille +de notaire de fantaisie, comme on planterait une damoiselle, avec une +jupe de satin et une coiffure copiée dans les livres du temps. En un +mot, il faut avoir le sens de la modernité, quand on aborde un sujet +contemporain. Les romantiques, qui s'imaginent pouvoir peindre la vie +actuelle en se jouant, et par farce pure, s'exposent aux échecs les plus +piteux. Rien n'est sévère et rien n'est haut comme la peinture, de ce +qui est. + +Le grand défaut de _Justice_ est d'être une création en l'air, tout +comme s'il s'agissait d'un poème. Voici, par exemple, le plus grand +effet de la pièce. Le docteur Valentin a volé pour sauver sa soeur de la +prostitution,--une invention fâcheuse, par parenthèse,--et il est aimé +de Geneviève, la fille du notaire Suchot. Lui-même l'adore; mais il +va fuir, pour ne pas révéler son passé, lorsque Georges, le frère de +Geneviève, le surprend avec celle-ci et le force à une explication. Dès +que Georges connaît le secret de Valentin, il raconte a la jeune fille +que ce dernier est marié, pour qu'elle rompe plus aisément avec lui. +De là, grande douleur de Geneviève. Puis, à l'acte suivant, lorsqu'un +gredin lui dénonce le vol de Valentin, elle dit avec force: «Je le +savais depuis quatre ans, et je vous aime, Valentin, je vous aime!» + +Certes, le mot est très beau et devrait produire un grand effet +d'admiration et d'émotion. Eh bien! je crois que l'effet est surtout un +effet de surprise. Cela vient de ce que chaque spectateur fait cette +réflexion rapide: «Comment Geneviève n'a-t-elle pas compris ce dont +il s'agissait, lorsque Georges lui a dit que Valentin était marié? +Puisqu'elle connaissait le vol, elle devait se douter tout de suite de +l'obstacle qui se présentait.» Elle n'a pas parlé alors et l'on s'étonne +qu'elle parle plus tard. Au théâtre, toute scène qui n'est point +préparée, détonne et peut même avoir de fâcheuses conséquences. + +Il n'y a là qu'un défaut de construction. Je pourrais indiquer des +invraisemblances. Ainsi, on voit rôder dans l'étude le clerc du notaire, +Pigalou, un gredin qui a volé autrefois un curé et qui est menacé par un +complice, dupé dans le partage; s'il ne donne pas immédiatement trois +mille francs à ce complice, il sera dénoncé par lui. Or, Pigalou a +appris la faute de Valentin, et dans une scène fort originale, violente +et invraisemblable, il le traite en camarade et veut le forcer à voler +les trois mille francs au notaire Suchot. C'est surtout dans cette scène +qu'on peut surprendre le procédé de M. Catulle Mendès. Il se moque +des vérités ambiantes, il va droit dans ce qu'il croit être la vérité +absolue. De là un manque d'équilibre qui a failli faire siffler la +scène. + +J'insiste, parce que cette question de détail me paraît caractéristique. +A la répétition générale, la scène m'avait beaucoup frappé. Je prévoyais +bien qu'elle ne marcherait pas facilement, mais je la trouvais hardie +et d'une belle allure. Elle est pleine de mots excellents, et n'a qu'un +défaut, celui de tourner un peu trop sur elle-même. D'ailleurs, ce que +j'avais prévu est arrivé: le public n'a pas compris l'intention de +M. Catulle Mendès, qui est de montrer les conséquences fatales et +ignominieuses d'une première faute. Je suis persuadé que la scène aurait +produit un effet énorme, si l'auteur l'avait présentée autrement, dans +la réalité logique de la situation. Telle qu'elle est, elle reste +inadmissible. Vingt fois Valenlin serait sorti ou aurait chassé Pigalou. +Les motifs pour lesquels l'auteur le retient là, sont des ficelles +dramatiques par trop visibles. + +A vrai dire, je n'aime guère cette étude de notaire, où se développe une +action si bizarre. Je sais bien que M. Catulle Mendès a choisi cette +étude pour que l'antithèse fût plus forte. Il a voulu peut-être aussi +montrer que le cadre le plus banal ne l'effrayait pas. Seulement, dans +ce cas-là, il aurait fallu empoigner la réalité d'une main puissante et +ne pas la lâcher. Tous les personnages marchent à plusieurs mètres du +sol. Geneviève et Valentin sont dans les étoiles; ils ne s'en cachent +pas, même ils s'en vantent. Quant à maître Suchot, il n'est guère qu'un +fantoche, sur la tête duquel M. Catulle Mendès a accumulé tout son +dédain de la prose. + +Le troisième acte, que l'on redoutait, est précisément celui qui a sauvé +la pièce. Cela montre une fois de plus quel est le flair des directeurs. +Il n'y a qu'un monologue et une scène dans cet acte. Valenlin, seul dans +son laboratoire, prépare sa mort, en chimiste habile. Il a établi, sur +un fourneau, un appareil qui dégage dans la pièce un gaz d'asphyxie. +Geneviève arrive pour se sauver avec son amant; mais il lui explique +que leur bonheur est désormais impossible, et elle va se retirer, +lorsqu'elle comprend qu'il est en train de se donner la mort. Alors, +elle referme la porte et la fenêtre, elle l'endort un instant par ses +paroles douces; puis, quand il s'aperçoit qu'elle veut mourir avec lui, +elle s'oppose violemment à ce qu'il la sauve. Et ils meurent. + +L'effet a été grand, le soir de la première représentation. La lutte de +Geneviève pour mourir, le consentement arraché par elle à Valentin, la +mort qui vient comme une délivrance et qui ravit les deux amants dans +les espaces, tout cela est large et remarquable. Certes, je ne crois pas +qu'on se suicide avec de pareils élans; mais la situation est extrême, +et le poète peut intervenir sans trop blesser la vérité. Quant à la +thèse, à la souillure ineffaçable d'une première faute, au suicide +employé comme une rédemption, peut-être cette thèse a-t-elle été dans +les intentions de l'auteur, mais je veux l'ignorer, pour ne pas retomber +dans mes sévérités. A quoi bon une thèse, lorsque la vie suffit? Comment +M. Catulle Mendès, qui est avant tout un homme d'art, a-t-il pu vouloir +descendre jusqu'à jouer le rôle d'un avocat? + +Je finirai par un étrange reproche. Pour moi, la pièce est trop bien +écrite. Je veux dire qu'on y sent les phrases presque continuellement. +Le style ne consiste pas en belles images, pas plus que la peinture ne +consiste en belles couleurs. En enfilant des comparaisons ingénieuses +jusqu'à demain, on n'obtiendrait qu'une oeuvre monstrueuse et illisible. +Le style est l'expression logique et originale du vrai. Dire ce qu'il +faut dire, et le dire d'une façon personnelle, tout est là. Les +écrivains qui s'imaginent bien écrire parce qu'ils enlèvent une fin de +tirade à l'aide de mots poétiques, sont dans la plus déplorable erreur. +Au théâtre surtout, bien écrire, c'est écrire logiquement et fortement. + + + +III + +Ah! quelle longue, écrasante, monotone soirée, à la Porte-Saint-Martin! +Je suis sorti de la première représentation de _Coq-Hardy_, le drame +en sept actes de M. Poupart-Davyl, brisé de fatigue, hébété d'ennui. +Certes, notre métier de critique dramatique comporte beaucoup +d'indulgence; on recule souvent devant le résumé exact de son +impression. Mais qu'il me soit permis au moins une fois de ne rien +cacher, de dire ma révolte intérieure contre un de ces drames de la +queue romantique, qui se moquent du style, de la vérité et du simple bon +sens. + +Je ne chercherai pas à analyser la pièce dans son intrigue puérile et +compliquée. Il y a là dedans un duc de Brennes, un prince de Bretagne, +que sa femme trahit au prologue, et que nous retrouvons dix ans +plus tard, simple capitaine d'aventure, sous le nom de Coq-Hardy. +Naturellement, ce capitaine se trouve mêlé à l'inévitable imbroglio +historique, où sonnent les grands noms de Louis XIV, d'Anne d'Autriche, +de Mazarin, de Condé. Il va presque jusqu'à prendre le menton d'Anne +d'Autriche et à tutoyer Condé. Au dénoûment, il redevient nécessairement +le duc de Brennes, il sauve Louis XIV, la monarchie, la France, avec +l'unique regret de n'avoir pas à sauver Dieu lui-même. J'oubliais de +dire qu'en chemin, il retrouve sa femme et sa fille. Inutile d'ajouter +que le traître meurt, quand l'auteur n'a plus besoin de lui. + +N'est-ce pas que le besoin d'un drame où l'on parlât de Mazarin se +faisait absolument sentir? Comment la statistique ne s'est-elle pas +occupée encore de relever le nombre de pièces où l'on prononce le nom de +Mazarin? Un seul personnage historique a été plus exploité, le cardinal +de Richelieu. Et que c'est gai, cet éternel cours d'histoire sur Anne +d'Autriche, Louis XIII, Louis XIV et les cardinaux! Quel intérêt +prodigieux et passionnant pour des spectateurs de notre époque, dans le +perpétuel défilé de ces marionnettes d'un autre âge, qui laissent, à +chaque coup d'épée, couler le son de leur ventre! Comme nous pouvons +partager les joies et les douleurs de ces poupées, dont nous nous +moquons si parfaitement! + +Je ne parle pas de la façon odieuse dont ces drames accommodent +l'histoire. Ils sont pour le peuple une véritable école de mensonges +historiques. Dans nos faubourgs, ils ont répandu les idées les plus +stupéfiantes sur les grandes figures et les grands événements qu'ils ont +mis si ridiculement à la scène. Grâce à eux, des légendes grotesques se +sont formées, l'histoire apparaît aux ignorants comme une parade, avec +des paillasses richement vêtus qui tapent des pieds et qui déclament. Je +ne comprends pas comment la salle entière n'éclate pas d'un fou rire, +en face des monstrueux pantins qu'on lui présente sous des noms +retentissants. + +Par exemple, dans _Coq-Hardy_, peut-on trouver quelque chose de plus +profondément comique que les scènes entre le capitaine d'aventure et +Anne d'Autriche? Le capitaine entre chez la reine comme chez lui, et +il lui parle avec des effets de hanche, des ronflements de voix, une +familiarité de bon garçon, qui sont à mon sens le comble de la drôlerie. +Et quelle merveille encore, cet acte où l'on voit la reine et Louis XIV +errer la nuit dans les rues de Paris, en se tordant les bras, comme deux +locataires louches que le patron de quelque garni a flanqués à la +porte! ajoutez que Coq-Hardy survient, qu'il démolit une maison afin de +construire une barricade, et qu'il se retranche avec Louis XIV derrière +cette barricade, d'où ils opèrent tous les deux des sorties pour tuer +deux ou trois douzaines d'hommes. Quel cerveau a jamais inventé des +folies plus extravagantes? Cela me donne froid au dos, me glace de ce +petit frisson de peur et de honte que j'ai parfois éprouvé en face des +infirmités humaines. + +Il y a encore une scène incroyable que je veux signaler. Anne d'Autriche +a chargé le capitaine Coq-Hardy de négocier avec le grand Condé, qui +revient de Lens chargé de gloire. Jolie situation, invention ingénieuse +et d'une vraisemblance étonnante. Alors, le capitaine parle en maître à +Condé. Il le subjugue, le rend petit garçon, l'écrase devant toute la +salle qui applaudit. Et, lorsque Condé ose demander une parole, le +capitaine lui répond à peu près ceci: + +--Vous avez la mienne! + +Rien de plus royal. Voyez vous ce routier se promenant avec des +blancs-seings de la reine, faisant la leçon aux grands capitaines, +donnant sa parole avec des gestes de matamore! C'est de la farce +lugubre. + +D'ailleurs, il est inutile de discuter. Un drame historique, bâti sur ce +plan, ne soutient pas la discussion. Toutes les démences s'y abattent. +Il serait impossible de prendre un personnage et de l'analyser, sans +voir tout de suite qu'on a une marionnette dans les mains. Ainsi, je ne +connais pas de figure plus décourageante que la duchesse, cette femme +qui trompe son mari qui se sauve avec sa fille pour suivre un amant +indigne, le traître de la pièce, et que nous retrouvons dans les larmes, +dans le remords, dans tout le tra la la des beaux sentiments. J'ai dit +le mot juste, elle est décourageante, car rien n'est plus attristant +et malsain que le mensonge. L'auteur a dû vouloir créer l'adultère +sympathique, l'ange des épouses infidèles, l'héroïne impeccable des +femmes tombées. Et il a accouché de cette pleurnicheuse, dont ni la +faute ni le repentir ne nous touchent, et qui se traîne aux pieds de son +mari, sans que la salle soit émue. Pourquoi nous intéresserions-nous +à elle, puisqu'elle est une poupée dont nous apercevons toutes les +ficelles? + +Dirai-je un mot du style, maintenant? Ici, je me sens les bras cassés. +J'avais véritablement l'impression d'un déluge de tuiles sur mes +épaules, pendant la représentation de _Coq-Hardy_. On ne peut imaginer +les étranges phrases qui tombent là dedans. L'auteur semble avoir +ramassé avec soin toutes les tournures clichées, les bêtises de la +rhétorique, les images que l'usage a ridiculisées, afin de les mettre à +la queue les unes des autres dans son oeuvre. C'est un véritable cahier +de mauvaises expressions. Pas une ne manque. On aurait voulu faire un +pastiche de la langue des mélodrames, qu'on ne serait certainement pas +arrivé à une pareille réussite sans beaucoup d'efforts. Ce que je ne +comprends pas, c'est qu'un public n'ait pas les oreilles plus sensibles. +Comment se fait-il que des spectateurs, qui se fâcheraient si un +orchestre jouait faux, puissent supporter patiemment toute une soirée +une langue si abominablement fausse? Je sais que, pour mon compte, le +style de _Coq-Hardy_ m'a rendu très malade. Affaire de tempérament sans +doute. + +Si cela était écrit avec bonhomie encore, si l'on sentait derrière un +homme simple, qui ne se pique pas d'écrire et qui dit tout rondement sa +pensée! L'intolérable est qu'on devine une continuelle prétention +au beau style. Les phrases ont le poing sur la hanche comme les +personnages. Au dénoûment, Coq-Hardy fait un discours où il parle des +Francs et des Gaulois. Il faut dire que ce duc de Brennes descend de +Brennus; Brennes, Brennus, vous comprenez, c'est fort ingénieux. Et il y +a ainsi des panaches tout le long de la pièce. Parfois même on entrevoit +des intentions shakespiriennes. Oh! les intentions shakespiriennes! +c'est là recueil des faiseurs de mélodrames. La poésie les tue. + +J'avouerai, d'ailleurs, que je ne puis me défendre d'un grand dédain +pour les pièces où les coups d'épée et les coups de pistolet entrent +pour la part la plus applaudie dans les mérites du dialogue. Le succès +de _Coq-Hardy_ a été le combat du cinquième acte. Si la poudre parle, +c'est que l'auteur n'a rien de mieux à dire. Et quel abus aussi des +beaux sentiments! Quand un acteur a un beau sentiment à émettre, on s'en +aperçoit tout de suite; il s'approche du trou du souffleur comme un +ténor qui a une belle note à pousser, il lâche son beau sentiment, on +l'applaudit, il salue et se retire. Cela finit par être honteux, de +spéculer ainsi sur l'honneur, la patrie, Dieu et le reste. Le procédé +est trop facile, il devrait répugner aux esprits simplement honnêtes. + +La stricte vérité est que, le premier soir, la salle s'ennuyait. +Toutes les fois que des personnages historiques étaient en scène et +se perdaient dans des considérations sur la Fronde, je voyais les +spectateurs ne plus écouter, lever le nez, s'intéresser au lustre ou aux +peintures du plafond. Je vous demande un peu à quoi rime la Fronde +pour nous? Il fallait qu'un choc d'épée ou la déclamation d'une tirade +vertueuse ramenât l'attention sur la scène. Alors, on applaudissait, +pour se réveiller sans doute. Je jurerais que les deux tiers des +spectateurs n'ont pas compris la pièce. _Coq-Hardy_ n'en a pas moins +marché jusqu'à la fin, et le nom de l'auteur a été acclamé. On en est +arrivé à un grand mépris des jugements sincères. + +Certes, je souhaite tous les succès à M. Poupart-Davyl. Il y avait des +choses très acceptables dans sa _Maîtresse légitime_, à l'Odéon. Je suis +certain que la forme de notre mélodrame historique est surtout la grande +coupable, dans cette affaire de _Coq-Hardy_. On ne ressuscite pas un +genre mort. J'entendais bien, dans la salle, les romantiques impénitents +rejeter toute la faute sur M. Poupart-Davyl, en l'accusant d'avoir gâché +un bon sujet. Mais la vérité est qu'il est impossible aujourd'hui +de refaire les pièces d'Alexandre Dumas. Il faudrait tout au moins +renouveler le cadre, chercher des combinaisons, choisir des époques +inexplorées. Voyez les faits: M. Poupart-Davyl a un grand succès avec +la _Maîtresse légitime_, et je doute qu'il fasse autant d'argent avec +_Coq-Hardy_. Ouvrira-t-on les yeux, comprendra-t-on qu'on doit laisser +au magasin des accessoires toutes les guenilles historiques, pour entrer +définitivement dans le drame moderne, qui est fait de notre chair et de +notre sang? + +Dernièrement, les romantiques impénitents se fâchaient contre Rome +vaincue. Comment! une tragédie, cela était intolérable! Et ils se +chatouillaient pour rire, ils plaisantaient M. Parodi sur la formule +démodée qu'il avait ressuscitée. Eh bien! en toute conscience, je trouve +les Romains de _Rome vaincue_ autrement vivants que les frondeurs de +_Coq-Hardy_. Certes, la tragédie, que les romantiques avaient tuée, se +porte beaucoup mieux à cette heure que le drame. Je ne veux pas même +établir un parallèle entre les deux pièces, car d'un côté il y a le +souffle d'un tempérament dramatique, tandis que, de l'autre, je ne vois +que le pastiche banal de tous les mélodrames odieux qui m'assomment +depuis quinze ans. Ici, la question d'art s'élève au-dessus des +formules. Et combien je préfère la langue incorrecte de M. Parodi au +ron-ron de M. Poupart-Davyl! + + + +IV + +M. Poupart-Davyl a fait jouer à l'Ambigu un drame en six actes: _les +Abandonnés_, qui a eu un très vif succès le soir de la première +représentation. + +Guillaume Aubry est un ouvrier serrurier qui a épousé à Tours une fille +superbe, Nanine, laquelle l'a abandonné après quelques mois de mariage. +Vainement il l'a cherchée, fou de tendresse et de rage; elle roule +le monde, elle est faite pour les amours cosmopolites et pour les +aventures. Guillaume est venu à Paris, où il a fini par s'établir. La +loi est là qui l'empêche de se remarier, mais son coeur s'est donné à +une honnête blanchisseuse, Ursule, avec laquelle il vit maritalement, et +dont il a deux petits garçons. Il y a même, dans la maison, un troisième +enfant, Robert, qu'Ursule dit avoir recueilli par pitié, en le voyant +maltraité par les personnes qui le gardaient; et Guillaume regarde cet +enfant d'un oeil jaloux, car son idée fixe est que le petit est la +preuve vivante d'une première faute, d'une faute ancienne, qu'Ursule ne +veut pas avouer. + +Voilà une des actions du drame. Un autre action est fournie par Nanine, +qui a été en Angleterre la maîtresse de lord Clifton. Un fils est né de +cette liaison, et Nanine, en abandonnant lord Clifton, a emporté cet +enfant. Depuis cette époque, le père, qui a hérité d'une fortune +colossale, vit dans les regrets et parcourt l'Europe en cherchant son +fils. Naturellement, ce fils n'est autre que Robert, recueilli par +Ursule. Le bâtard de la femme vit ainsi sous le toit du mari, entre +les deux bâtards que celui-ci a eus de son côté; et tout cela sans que +personne s'en doute le moins du monde. + +Si j'ajoute que Nanine, pour faire peau neuve, a fait annoncer sa mort +dans les journaux de San Francisco, et qu'elle ressuscite à Paris sous +le nom de madame veuve Perkins; si je dis qu'elle est associée avec un +certain Morgane, un gredin de la haute société qui vole au jeu et qui +ne recule pas devant les coups de couteau: j'aurai indiqué tous les +éléments du drame, et il sera aisé d'en comprendre les péripéties assez +compliquées. + +A la nouvelle de la mort de Nanine, Guillaume et Ursule sont dans une +joie profonde. Enfin, ils vont pouvoir se marier! Cependant, Nanine, en +retrouvant lord Clifton affolé par la mort de son fils, ourdit toute une +trame. Elle vient trouver son ancien amant et lui offre de lui rendre +son fils, s'il consent à se marier avec elle. Celui-ci, après s'être +révolté, consent. Nanine se met alors à la recherche de Robert et arrive +ainsi chez Guillaume. Ursule, devant son visage froid, ses yeux mauvais, +refuse violemment de lui rendre le petit. Puis, Guillaume se présente, +et la reconnaissance entre le mari et la femme a lieu. Dès lors, tout +croule, plus de mariage possible ni d'un côté ni de l'autre. Mais Nanine +ne renonce pas à la lutte, elle volera Robert et elle fera assassiner +Guillaume par Morgane. Le malheur pour elle est que Morgane se doute +qu'elle le dupe et qu'elle l'emploie comme un instrument dont on se +débarrasse ensuite. Au dénoûment, lorsqu'elle s'entête à ne pas le +suivre, il la frappe d'un coup de couteau. Et c'est ainsi que les +méchants sont punis, pendant que les bons se réjouissent. + +On voit quelle complication extraordinaire. Le hasard joue dans +tout cela un rôle vraiment trop considérable. Je ne discute pas la +vraisemblance. Rien de plus étrange que cette aventurière qui, en +quittant lord Clifton, emporte son fils comme un colis encombrant qu'on +abandonne à la première station. Il y a aussi, dans le drame, des +idées bien singulières sur la législation qui régit les questions de +paternité. La seule querelle que je veuille chercher à M. Louis Davyl +est de lui demander pourquoi il a mis en oeuvre toutes les vieilles +machines de l'ancien mélodrame, lorsqu'il lui était si facile de faire +plus simple, plus nature, et d'obtenir par là même un succès plus +légitime et plus durable. + +Car les faits sont là, ce qui a pris le public, ce sont les scènes entre +Guillaume et Ursule, c'est la peinture de ce monde ouvrier, étudié dans +ses moeurs et dans son langage. Là étaient la nouveauté et la hardiesse, +là a été le succès. Dès que Nanine se montrait, dès qu'on voyait +reparaître ce lord de convention qui se promène d'un air dolent parmi +les serruriers et les peintres en bâtiment, l'intérêt languissait, +on souriait même, on écoutait d'une oreille distraite des scènes +interminables, connues à l'avance. Il fallait que Guillaume et qu'Ursule +reparussent, pour que la salle fût de nouveau prise aux entrailles. + +Le pis est que M. Louis Davyl a certainement mis là les figures démodées +et ridicules de son aventurière, de son lord, de son bandit du grand +monde, pour faire accepter ses ouvriers du public. Il s'est dit, j'en +jurerais, que, par le temps qui court, le public ne voulait pas trop de +vérité à la fois, et qu'il fallait être habile en ménageant les doses. +Alors, il a accepté la recette connue, qui consiste à ne pas mettre que +des ouvriers sur la scène, à les mêler dans une savante proportion à de +nobles personnages. Et il a obtenu cette singulière mixture qui rend son +drame boiteux et qui en fait une oeuvre mal équilibrée et d'une qualité +littéraire inférieure. + +Je crois que le public lui aurait été reconnaissant de rompre tout à +fait avec la tradition. Pourquoi un lord? Elles sont rares les femmes +d'ouvriers qui montent dans les lits des grands de la terre. Le plus +souvent, elles trompent un serrurier avec un maçon. Transportez ainsi +toute l'action des _Abandonnés_ dans le peuple, et vous obtiendrez une +pièce vraiment originale, d'une peinture vraie et puissante. Je répète +que les seules parties de l'oeuvre qui ont porté sont les parties +populaires. C'est là une expérience dont le résultat m'a enchanté, parce +que j'y ai vu une confirmation de toutes les idées que je défends. + +Déjà, lorsque M. Louis Davyl fit jouer à la Porte-Saint-Martin ce drame +stupéfiant de _Coq-Hardy_, où l'on voyait Louis XIV enfant se promener +la nuit dans les rues de Paris en jouant de sa petite épée de gamin, +j'ai dit combien les vieilles formules sont délicates à employer. +L'auteur était là dans la pièce de cape et d'épée, cherchant le succès +avec une bonne foi et un courage méritoires. Le drame ne réussit pas, il +comprit, qu'il se trompait, il frappa ailleurs. Je lui avais conseillé +de s'attaquer au monde moderne. Il vient de donner les _Abandonnés_, et +il doit s'en trouver bien. Maintenant, s'il veut prendre une place tout +à fait digne et à part, il faut qu'il fasse encore un pas, il faut qu'il +accepte franchement les cadres contemporains et qu'il ne les gâte pas, +en y introduisant des éléments poncifs. C'est lorsqu'on veut ménager le +public qu'on se le rend hostile. + +Sérieusement, croit-on qu'une oeuvre d'une complication si laborieuse, +avec des histoires folles qui ont traîné partout, avec ces trois bâtards +qui passent comme des muscades sous les gobelets du dramaturge, ait +quelque chance de laisser une petite trace? On la jouera quarante, +cinquante fois; puis, elle tombera dans un oubli profond, et si +par hasard quelqu'un la déterre un jour, il sourira du lord et +de l'aventurière en disant: «C'est dommage, les ouvriers étaient +intéressants.» A la place de M. Louis Davyl, j'aurais une ambition +littéraire plus large, je voudrais tenter de vivre. Il est homme de +travail et de conscience. Pourquoi ne jette-t-il pas là toute la +prétendue science du théâtre, qui jusqu'ici l'a empêché de faire un +drame vraiment neuf et vivant? + +Chaque fois qu'un mélodrame réussit, il y a des critiques qui s'écrient: +«Eh bien! vous voyez que le mélodrame n'est pas mort.» Certes, il +n'est pas mort et il ne peut mourir. Par exemple, jamais un public ne +résistera à une scène comme celle des deux mères, dans les _Abandonnés_. +Nanine vient réclamer Robert à Ursule, la mère adoptive se sent pleine +de tendresse à côté de la véritable mère, et elle lui crie, en montrant +les trois enfants qui jouent: «Votre fils est là, choisissez dans le +tas!» L'effet a été immense. Cela prend les spectateurs par les nerfs +et par le coeur. Toujours, de pareilles combinaisons dramatiques, qui +mettent en jeu les profonds sentiments de l'homme, remueront puissamment +une salle. + +Ce qui meurt, au théâtre comme partout, ce sont les modes, les formules +vieillies. Il est certain que le dernier acte des _Abandonnés_, ce +pavillon où Morgane vient assassiner Nanine, est de l'art mort. On le +tolère, parce qu'il faut bien accepter un dénoûment quelconque. Mais on +est fâché que l'auteur n'ait pas trouvé quelque chose de neuf pour +finir sa pièce. Le mélodrame est mort, si l'on parle des recettes +mélodramatiques connues, des combinaisons qui défrayent depuis quarante +ans les théâtres des boulevards et dont le public ne veut plus. Le +mélodrame est vivant, et plus vivant que jamais, s'il est question des +pièces qu'on peut écrire sur l'éternel thème des passions, en employant +des cadres nouveaux et en renouvelant les situations. Nous sommes +emportés vers la vérité; qu'un dramaturge satisfasse le public en lui +présentant des peintures vraies, et je suis persuadé qu'il obtiendra +des succès immenses. Le tort est de croire qu'il faut rester dans les +ornières de l'art dramatique pour être applaudi. Adressez-vous aux +habiles, et vous verrez qu'eux surtout sentent la nécessité d'une +rénovation. + + + +V + +M. Ernest Blum est un fervent du mélodrame. Il avait obtenu un beau +succès avec _Rose Michel_. Aujourd'hui, il vient de tenter la fortune +avec un drame historique, _l'Espion du roi_, mais je serais très +surpris que le succès fût égal, car le public m'a paru bien froid et +singulièrement dépaysé, en face des personnages, empruntés à une Suède +de fantaisie. Entendons-nous, on a applaudi les mots sonores d'honneur, +de patrie et de liberté; mais les spectateurs n'étaient pas «empoignés», +et se moquaient parfaitement de la Suède, au fond de leur coeur. + +L'avouerai-je? J'ai à peine compris les deux premiers tableaux. Rien +n'accrochait mon attention. Il y avait là un amas d'explications +nécessaires, pour indiquer le moment historique et l'affabulation +compliquée du drame, qui lassait évidemment la patience de toute la +salle. Les visages semblaient écouter, mais n'entendaient certainement +pas. Aussi, quelle étrange idée, d'être allé choisir la Suède, qui +compte si peu dans les sympathies populaires de notre pays! Ce choix +malheureux suffit à reculer l'action dans le brouillard. On raconte que +M. Ernest Blum a promené son drame de nationalités en nationalités, +avant de le planter à Stockholm. Il a eu ses raisons sans doute; mais je +lui prédis qu'il ne s'en repentira pas moins d'avoir poussé le dédain de +nos préoccupations quotidiennes jusqu'à nous mener dans une contrée dont +la grande majorité des spectateurs ne sauraient indiquer la position +exacte sur la carte de l'Europe. Nous rions et nous pleurons où est +notre coeur. + +Je connais le raisonnement qui fait de nous les frères de tous les +peuples opprimés. Cela est vague. On peut applaudir une tirade contre +la tyrannie, sans s'intéresser autrement au personnage qui la lance. Je +vous demande un peu qui s'inquiète de Christian II, un roi conquérant, +une sorte de fou imbécile et féroce, tombé sous la domination d'une +favorite, et qui ensanglantait la Suède par des exécutions continuelles, +afin d'affermir par la terreur son trône chancelant? Lorsque, au +dénoûment, Gustave Wasa, le libérateur, le roi aimé et attendu, délivre +Stockholm, on prend son chapeau et on s'en va, bien tranquille, sans la +moindre émotion. Est-ce que ces gens-là nous touchent? Si le génie +leur soufflait sa flamme, ils pourraient ressusciter du passé et nous +communiquer leurs passions. Seulement, le génie, dans les mélodrames, +n'est d'ordinaire pas là pour accomplir ce miracle. Quand un auteur +a simplement de l'intelligence et de l'habileté, il découpe les +personnages historiques, comme les enfants découpent des images. + +Je trouve donc le cadre fâcheux, et je maintiens qu'il nuira au drame. +La principale situation dramatique sur laquelle l'oeuvre repose avait +une certaine grandeur. Il s'agit d'une mère, Marthe Tolben, qui adore +ses fils; le plus jeune, Karl, meurt dans ses bras, tué par un officier +du tyran; l'aîné, Tolben, est arrêté et va être exécuté, si Marthe ne +trahit pas les patriotes de Stockholm, qui conspirent pour la délivrance +du pays. Mais sa trahison tourne contre la malheureuse femme; Tolben +lui-même est accusé de son crime et veut se faire tuer, pour se laver +d'une telle accusation aux yeux de ses compagnons d'armes. Alors, cette +mère, qui a sacrifié la patrie à ses fils, se sacrifie elle-même pour la +patrie, meurt en ouvrant une des portes de Stockholm à Gustave Wasa; et +c'est là une expiation très haute, qui devrait donner une grande largeur +au dénoûment. + +M. Ernest Blum ne s'est point contenté de cette figure. Il a imaginé +une création énigmatique, Ruskoé, un bossu, un chétif, qui, ne pouvant +servir, son pays par l'épée, le sert à sa manière en se faisant espion. +Pour tout le monde, il est l'espion du roi; mais, en réalité, il +travaille à la délivrance de la patrie, il est l'espion de Wasa. Certes, +la figure était faite pour tenter un dramaturge: ce pauvre être hué, +lapidé, vivant dans le mépris de ses frères, poussant le dévouement +jusqu'à accepter l'infamie, attendant des semaines, des mois, avant +de pouvoir se redresser dans son honneur et dire son long héroïsme. +J'estime cependant que Ruskoé n'a pas donné tout ce que l'auteur en +attendait, et cela pour diverses raisons. + +La première est que l'intérêt hésite entre lui et Marthe. Sans doute +ces deux personnages se rencontrent, lorsque, au quatrième acte, Ruskoé +vient offrir le pardon à la femme qui a trahi, en lui donnant les moyens +de sauver Stockholm. La scène est fort belle. Seulement, le lien reste +bien faible en eux, l'attention se porte de l'un à l'autre, sans pouvoir +se fixer d'une manière définitive. Mais la principale raison est que +Ruskoé n'agit pas assez. L'auteur, en voulant le rendre intéressant à +force de mystère, l'a trop effacé. Pendant quatre tableaux, on attend +l'explication que Ruskoé donne au cinquième; tout le monde a deviné, il +n'a plus rien à nous apprendre, quand il laisse échapper son secret, +dans un élan de douleur et d'espoir. Puis, sa confidence faite, il +retourne au second plan. Le dénoûment appartient à Marthe, et non à lui. +Il sort de l'ombre, récite son affaire, et rentre dans l'ombre. Cela lui +ôte toute hauteur. Il aurait fallu, j'imagine, le montrer plus actif +dans le dénoûment. Au théâtre, ce qu'on dit importe peu; l'important +est ce qu'on fait. Ruskoé est une draperie, rien de plus; il n'y a pas +dessous un personnage vivant. + +Je néglige les rôles secondaires: Hedwige, la fille noble, au coeur +de patriote, qui aime Tolben; le chevalier de Soreuil, le gentilhomme +français de rigueur, qui se promène dans tous les drames russes, +américains ou suédois, en distribuant de grands coups d'épée. Mon +opinion, en somme, est celle-ci. Les deux premiers tableaux sont lents, +embarrassés, d'un effet presque nul. Au troisième tableau, mademoiselle +Angèle Moreau, qui joue Karl, meurt d'une façon dramatique, et madame +Marie Laurent, Marthe Tolben, pousse des sanglots si vrais et si +déchirants, que le public commence à s'émouvoir. Au quatrième, il y a un +double duel admirablement réglé, et enlevé avec une grande bravoure +par M. Deshayes, le chevalier de Soreuil. Le meilleur tableau est le +cinquième, où l'on compte deux belles scènes, la terrible scène entre +Marthe et son fils Tolben qui lui arrache le secret de sa trahison, et +la grande scène qui suit, dans laquelle Ruskoé se dévoile et apporte à +Marthe le rachat. Quant au sixième, il escamote simplement le dénoûment; +la pièce est finie, d'ailleurs; il aurait fallu un vaste décor, un +tableau mouvementé, montrant Marthe ouvrant la porte aux libérateurs, au +milieu des coups de feu et des acclamations; et rien n'est plus froid +que de la voir arriver blessée à mort, dans un décor triste et étroit, +le coin de forteresse où Tolben, Hedwige et d'autres patriotes attendent +leur exécution. + +Je vois là quelques belles situations, gâtées par des parties grises +et mal venues. Je ne parle pas de la langue, qui est bien médiocre. M. +Ernest Blum porte la peine du milieu romantique dans lequel il vit. +Il patauge dans une formule morte, malgré sa réelle habileté d'auteur +dramatique; il est gêné et raidi, comme les hommes d'armes qu'il nous +a montrés, enfermés dans des cuirasses de fer-blanc, pareilles à des +casseroles fraîchement étamées. + + + +VI + +Je n'avais pu assister à la première représentation du drame en cinq +actes de MM. Malard et Tournay: _le Chien de l'Aveugle_, joué au +Troisième-Théâtre-Français. Mais les articles extraordinairement +élogieux, presque lyriques de certains de mes confrères, m'ont fait un +devoir d'assister à une des représentations suivantes; les critiques +les plus influents déclaraient que c'était enfin là du théâtre, et +que depuis vingt ans on n'avait pas joué un drame mieux fait ni plus +intéressant. J'ai donc écouté avec tout le recueillement possible, et +j'ai en effet trouvé la pièce habilement charpentée, offrant quelques +scènes heureuses, lente pourtant dans certaines parties et fort mal +écrite. Cela est d'une moyenne convenable, du d'Ennery qui aurait besoin +de coupures. Mais je me refuse absolument à m'extasier, à m'écrier: +«Enfin, voilà une oeuvre, voici ce qu'il faut faire; jeunes auteurs, +étudiez et marchez!» + +Quelle est donc cette rage de la critique dramatique, de nier tous les +efforts originaux, et de se pâmer d'aise, dès que se produit une oeuvre +médiocre, coupée sur les patrons connus! Ainsi voilà des critiques, la +plupart fort intelligents, qui montrent la sévérité la plus grande pour +les tentatives dramatiques des poètes et des romanciers, et qui saluent +avec des yeux mouillés de larmes le retour de toutes les vieilleries +du boulevard du Crime, surtout lorsqu'elles sont en mauvais style. Je +connais leur raisonnement: «Nous sommes au théâtre, faites-nous du +théâtre. Nous nous moquons du talent, du bon sens et de la langue +française, du moment où nous nous asseyons dans notre fauteuil +d'orchestre. Nous préférons un imbécile qui nous fera du théâtre, à un +homme de génie qui ne nous fera pas du théâtre.» Telle est la théorie. +Elle suppose un absolu, le théâtre, une chose qui est à part, immuable, +à jamais fixée par des règles. C'est ce qui m'enrage. + +Et, d'ailleurs, je veux bien que le théâtre soit à part, qu'il y faille +des qualités particulières, qu'on s'y préoccupe des conditions où +l'oeuvre dramatique se produit. Mais, pour l'amour de Dieu! que le +talent, la personnalité et l'audace de l'auteur comptent aussi un peu +dans l'affaire. Nous ne sommes pas dans la mécanique pure. Il s'agit de +peindre des hommes et non de faire mouvoir des pantins. La nécessité de +la situation s'impose, soit; mais encore faut-il, pour que l'oeuvre +ait une réelle valeur humaine, que la situation se présente comme une +résultante des caractères; si elle est simplement une aventure, nous +tombons au roman-feuilleton, à la plus basse production littéraire. + +Voici, par exemple, _le Chien de l'Aveugle_. Ce drame est la mise en +oeuvre d'une cause célèbre, l'affaire Gras, qui est encore présente à +toutes les mémoires. Je constate d'abord un changement qui me gâte la +réalité, la femme Gras avait pour complice un ouvrier sans éducation, +qu'elle avait affolé d'amour au point de le pousser au crime. Les +auteurs, qui sont des gens de théâtre, ont eu peur de cet ouvrier, de +cette brute docile; comment écrire des scènes avec un pareil complice, +comment intéresser et attendrir? Et ils ont eu la belle imagination de +changer l'ouvrier en un chirurgien du plus rare mérite, Octave Froment, +un amoureux décent, facile à manier, et qui ne peut blesser personne. +Eh bien, cette transformation tue le sujet. L'héroïne est diminuée, car +elle n'est plus la seule volonté; tout se trouve déplacé, c'est Octave +Froment qui commet le crime, nous n'avons plus le beau cas de cette +femme usant de la toute-puissance de son sexe. La madame de La Barre des +auteurs devient sympathique. C'est là le triomphe du théâtre. + +Mais où l'admiration des critiques a éclaté, c'est dans ce qu'ils +ont nommé la trouvaille de MM. Malard et Tournay. Il paraît que ces +messieurs ont eu un coup de génie en imaginant, après la réussite du +crime, les deux derniers actes, où l'on voit Octave Froment, sorti de +prison, venir réclamer le payement de son crime à madame de La Barre, +qui s'est faite le bon ange de son amant devenu aveugle. La grande scène +est celle-ci: à la suite d'une longue et pénible discussion entre les +deux complices, Octave va se résigner et s'éloigner de nouveau, lorsque +l'amant, Lucien d'Alleray, arrive et reconnaît la voix de l'homme qui +lui a ôté la vue. Il s'approche, pose la main sur l'épaule de cet homme +et y trouve le bras de la femme qu'il adore; de là des soupçons, une +instruction nouvelle, et finalement le suicide de madame de La Barre, +qui se jette par une fenêtre. Cette situation du quatrième acte a exalté +les critiques. Il paraît que cela est du théâtre, et du meilleur. + +Voyons, tâchons d'être juste. D'abord, nous avons vu cela cent fois. +Ensuite, nous sommes simplement ici dans un fait-divers, et encore +bien invraisemblable. Il faut que madame de La Barre y mette de la +complaisance, pour que Lucien trouve son bras au cou d'Octave; elle +supplie ce dernier de se taire, je le sais, elle se pend à ses épaules, +et le groupe est intéressant; mais tout cela n'en reste pas moins une +combinaison scénique, où l'étude humaine, les caractères et les passions +des personnages n'ont rien à voir. Si ce qu'on nomme le théâtre est +réellement dans cette seule mécanique des faits, ni Molière, ni +Corneille ni Racine n'ont fait du théâtre. + +Il faudrait s'entendre une bonne fois sur la situation au théâtre. La +situation s'impose, si l'on entend par elle le fait auquel arrivent deux +personnages qui marchent l'un vers l'autre. Elle est dès lors, comme +je l'ai dit plus haut, la résultante même des personnages. Selon les +caractères et les passions, elle se posera et se dénouera. C'est +l'analyse qui l'amène et c'est la logique qui la termine. Au fond, +le drame n'est donc qu'une étude de l'homme. Remarquez que j'appelle +situation tout fait produit par les personnages. Il y a, en outre, le +milieu et les circonstances extérieures, qui au contraire agissent sur +les personnages. Rien de plus poignant que cette bataille de la vie, +les hommes soumis aux faits et produisant les faits: c'est là le vrai +théâtre, le théâtre de tous les grands génies. Quant à cette mécanique +théâtrale dont on nous rebat les oreilles, à ces situations qui +réduisent les personnages à de simples pièces d'un jeu de patience, +elles sont indignes d'une littérature honnête. C'est de la fabrication, +c'est de l'arrangement plus ou moins habile, mais ce n'est pas de +l'humanité; et il n'y a rien en dehors de l'humanité. + +Un exemple m'a beaucoup frappé. Dans _les Noces d'Attila_, on voit qu'au +dernier acte Ellack, un fils du conquérant, apprend de la bouche même +d'Hildiga, que celle-ci veut tuer son père. Justement, à la scène +suivante, il se trouve en face d'Attila. Les critiques en question se +sont allumés: voilà, selon eux, une situation superbe. Comment Ellack +va-t-il en sortir? De la façon la plus simple du monde. Au moment où il +est sur le point de tout dire à Attila, celui-ci s'avise de l'avertir +que le lendemain matin il fera tuer sa mère, une de ses épouses qu'il +retient en prison pour une faute ancienne. Et, dès lors, Ellack, forcé +de choisir entre son père et sa mère, se décide pour celle-ci. Il se +retire. C'est du théâtre, paraît-il. Les critiques les plus durs pour la +pièce ont ici retiré leur chapeau. + +Eh bien, cela me met hors de moi. Je trouve cela puéril, fou, +exaspérant. Si réellement la situation au théâtre doit consister dans de +pareilles devinettes, monstrueuses et enfantines, rien n'est plus facile +que d'en inventer, et de plus stupéfiantes encore. Quoi! il y aura du +talent à résoudre des problèmes sans issue raisonnable, à poser des cas +qui ne sauraient se présenter et à se tirer ensuite d'affaire par des +lieux communs! Et le pis est que, dans ces aventures extraordinaires, le +personnage disparaît fatalement. Sommes-nous ensuite plus avancés sur le +compte d'Ellack? Pas le moins du monde. Ce garçon aime mieux sa mère, +parce que son père se conduit mal. Cela est d'une psychologie médiocre. +Aucune analyse, d'ailleurs. Les faits mènent les personnages comme des +marionnettes. Il n'y a pas la une étude humaine. Il y a simplement des +abstractions qui se promènent, au gré de l'auteur, dans des casiers +étiquetés à l'avance. + +Qui dit théâtre, dit action, cela est hors de doute. Seulement, +l'action n'est pas quand même l'entassement d'aventures qui emplit les +feuilletons des journaux. Dans toute oeuvre littéraire de talent, +les faits tendent à se simplifier, l'étude de l'homme remplace les +complications de l'intrigue; et cela est d'une vérité aussi évidente +au théâtre que dans le roman. Pour moi, toute situation qui n'est pas +amenée par des caractères et qui n'apporte pas un document humain, +reste une histoire en l'air, plus ou moins intéressante, plus ou moins +ingénieuse, mais d'une qualité radicalement inférieure. Et c'est ce que +je reproche aux critiques de n'avoir pas dit, en parlant du _Chien de +l'aveugle_. + +Comment! voilà un drame estimable assurément, mais un drame comme nous +en avons une centaine peut-être dans notre répertoire, et vous criez +tout de suite à la merveille, vous semblez le proposer en modèle à nos +jeunes auteurs dramatiques! C'est du théâtre, criez-vous, et il n'y +a que ça. Eh bien! s'il n'y a que ça, il vaut mieux que le théâtre +disparaisse. Votre rôle est mauvais, car vous découragez toutes les +tentatives originales, pour n'appuyer que les retours aux formules +connues. Qu'on nous ramène à _Lazare le Pâtre_, puisque la situation +telle que vous l'entendez ou plutôt l'aventure, règne sur les planches +en maîtresse toute-puissante. + + + +LE DRAME HISTORIQUE + +_Les Mirabeau_, le drame de M. Jules Claretie, viennent de soulever la +grave question du drame historique moderne. J'ai lu à ce sujet, dans les +feuilletons de mes confrères, des opinions bien étonnantes; je sais +que ces opinions sont celles du plus grand nombre; mais elles ne m'en +paraissent que plus étonnantes encore. + +Ainsi, voici toute une théorie, qui, paraît-il, nous vient d'Aristote en +passant par Lessing. Ce sont là des autorités, je pense, et qui comptent +aujourd'hui, dans nos idées modernes. Donc la vérité historique +est impossible au théâtre; il n'y faut admettre que la convention +historique. Le mécanisme est bien simple: vous voulez, par exemple, +parler de Mirabeau; eh bien, vous ne dites pas du tout ce que vous +pensez de Mirabeau, vous auteur dramatique, parce que le public se moque +absolument de ce que vous pensez, des vérités que vous avez acquises, de +la lumière que vous pouvez faire; ce qu'il faut que vous disiez, c'est +ce que le public pense lui-même, de façon à ce que vous ne blessiez pas +ses opinions toutes faites et qu'il puisse vous applaudir. + +Voilà! Rien de plus amusant comme mécanique. Représentons-nous l'auteur +dramatique dans son cabinet; il est entouré de documents, il peut +reconstruire, planter debout sur la scène, un personnage réel, tout +palpitant de vie; mais ce n'est pas là son souci, il ne se pose que +cette question: «Qu'est-ce que mes contemporains pensent du personnage? +Diable! je ne veux pas contrarier mes contemporains, car je les connais, +ils seraient capables de siffler. Donnons-leur le bonhomme qu'ils +demandent.» Et voilà la vérité historique tranchée au théâtre. Le +théorème se résume ainsi: ne jamais devancer son époque, être aussi +ignorant qu'elle, répéter ses sottises, la flatter dans ses préjugés et +dans ses idées toutes faites, pour enlever le succès. Certes, il y a là +un manuel pratique du parfait charpentier dramatique, qui a du bon, si +l'on veut battre monnaie. Mais je doute qu'un esprit littéraire ayant +quelque fierté s'en accommode aujourd'hui. + +Cela me rappelle la théorie de Scribe. Comme un ami s'étonnait un jour +des singulières paroles qu'il avait prêtées à un choeur de bergères, +dans une pièce quelconque: «Nous sommes les bergères, vives et légères, +etc.» il haussa les épaules de pitié. Sans doute, dans la réalité, les +bergères ne parlaient pas ainsi; seulement, il ne s'agissait pas de +mettre des paroles exactes dans la bouche des bergères, il s'agissait de +leur prêter les paroles que les spectateurs pensaient eux-mêmes en les +voyant: «Nous sommes les bergères, vives et légères, etc.» Toute la +théorie de la convention au théâtre est dans cet exemple. + +Ce qui me surprend toujours, dans ces règles données pour un art +quelconque, c'est leur parfait enfantillage et leur inutilité absolue. +Rien n'est plus vide que ce mot de convention, dont on nous bat les +oreilles. La convention de qui? la convention de quoi? Je connais bien +la vérité; mais la convention m'échappe, car il n'y a rien de plus +fuyant, de plus ondoyant qu'elle. Elle se transforme tous les ans, à +chaque heure. Elle est faite de ce qu'il y a de moins noble en nous, de +notre bêtise, de notre ignorance, de nos peurs, de nos mensonges. Le +seul rôle d'une intelligence qui se respecte est de la combattre par +tous les moyens, car chaque pas gagné sur elle est une conquête pour +l'esprit humain. Et ils sont là une bande, des hommes honorables, très +consciencieux, animés des meilleures intentions, dont l'unique besogne +est de nous jeter la convention dans les jambes! Quand ils croient avoir +triomphé, quand ils nous ont prouvé que nous sommes uniquement faits +pour le mensonge, que nous pataugerons toujours dans l'erreur, ils +exultent, ils prennent des airs de magisters tout orgueilleux de leur +besogne. Il n'y a vraiment pas de quoi. + +Mais ils se trompent. La marche vers la vérité est évidente, aveuglante. +Pour nous en tenir au théâtre, prenez une histoire de notre littérature +dramatique nationale, et voyez la lente évolution des mystères à la +tragédie, de la tragédie au drame romantique, du drame romantique aux +comédies psychologiques et physiologiques de MM. Augier et Dumas fils. +Remarquez qu'il n'est pas question ici du talent, du génie qui éclate +dans les oeuvres, en dehors de toute formule. Il s'agit de la formule +elle-même, du plus ou du moins de convention admise, de la part faite à +la vérité humaine. Un rapide examen prouve que la convention au théâtre +s'est transformée et s'est réduite à chaque siècle; on pourrait compter +les étapes, on verrait la vérité s'élargissant de plus en plus, +s'imposant par des nécessités sociales. Sans doute il existera toujours +des fatalités de métier, des réductions et des à peu près matériels, +imposés par la nature même des oeuvres. Seulement, la question n'est pas +là, elle est dans les limites de notre création humaine; dire qu'une +oeuvre sera vraie, ce n'est pas dire que nous la créerons à nouveau, +c'est dire que nous épuiserons en elle nos moyens d'investigation et de +réalisation. Et, quand on voit le chemin parcouru sur la scène, depuis +les _Mystères_ jusqu'à la _Visite de Noces_, de M. Dumas, on peut bien +espérer que nous ne sommes pas au bout, qu'il y a encore de la vérité à +conquérir, au delà de la _Visite de Noces_. + +Cependant, lorsque je dis ces choses, cela semble très comique. Je ne +suis qu'un historien, et l'on me change en apôtre. Je tâche simplement +de prévoir ce qui sera par ce qui a été, et l'on me prête je ne sais +quelle imbécile ambition de chef d'école. Tout ce que j'écris exclut +l'idée d'une école: aussi se hâte-t-on de m'en imposer une. Un peu +d'intelligence pourtant suffirait. + +Pour en revenir au drame historique, la question de la convention s'y +présente justement d'une façon très caractéristique. Dans ces pages +écrites au courant de la plume, je ne puis qu'indiquer les sujets +d'étude qu'il faudrait approfondir, si l'on voulait éclairer tout à fait +les questions. Ainsi rien ne serait plus intéressant que d'étudier la +marche de notre théâtre historique vers les documents exacts. On sait +quelle place l'histoire tenait dans la tragédie; une phrase de Tacite, +une page de tout autre historien, suffisait; et là-dessus l'auteur +écrivait sa pièce, sans se soucier le moins du monde de reconstituer le +milieu, prêtant les sentiments contemporains aux héros de l'antiquité, +s'efforçant uniquement de peindre l'homme abstrait, l'homme +métaphysique, selon la logique et la rhétorique du temps. Quand le drame +romantique s'est produit, il a eu la prétention justifiée de rétablir +les milieux; et, s'il a peu réussi à faire vivre les personnages exacts, +il ne les a pas moins humanisés, en leur donnant des os et de la chair. +Voilà donc une première conquête sur la convention, très certaine, +très marquée. Et je n'indique que les grandes lignes; cela s'est fait +lentement, avec toutes sortes de nuances, de batailles et de victoires. + +Aujourd'hui, nous en sommes là. La pièce historique, qui n'était qu'une +dissertation dialoguée sur un sujet quelconque, devient de jour en jour +une étude critique. Et c'est le moment qu'on choisit pour nous dire: +«Restons dans la convention, la vérité historique est impossible.» +Vraiment, c'est se moquer du monde. Le pis est que les critiques +pratiques qui donnent de pareils conseils aux jeunes auteurs, les +égarent absolument. Il faut toujours se reporter à l'expérience, à +ce qui se passe sous nos yeux. Nous ne sommes même plus au temps où +Alexandre Dumas accommodait l'histoire d'une si singulière et si +amusante façon. Voyez ce qui a lieu, chaque fois qu'on reprend un de ses +drames: ce sont des sourires, des plaisanteries, des chicanes dans les +journaux. Cela ne supporte plus l'examen, et cela achèvera de tomber en +poussière avant trente ans. Mais il y a plus: les critiques qui sont +les champions enragés de la convention, ne laissent pas jouer un drame +historique nouveau, sans l'éplucher soigneusement, sans en discuter +la vérité, tellement ils sont emportés eux-mêmes par le courant de +l'époque. + +Que se passe-t-il donc? Mon Dieu, une chose bien visible. C'est que +nous devenons de plus en plus savants, c'est que ce besoin croissant +d'exactitude qui nous pénètre malgré nous, se manifeste en tout, aussi +bien au théâtre qu'ailleurs. Tel est le courant naturaliste dont je +parle si souvent, et qui fait tant rire. Il nous pousse à toutes les +vérités humaines. Quiconque voudra le remonter sera noyé. Peu importe la +façon dont la vérité historique triomphera un jour sur les planches; la +seule chose qu'on peut affirmer, c'est qu'elle y triomphera, parce que +ce triomphe est dans la logique et dans la nécessité de notre âge. +Prendre des exemples dans les pièces nouvelles pour démontrer que la +vérité n'est pas commode à dire, c'est là une besogne puérile, une façon +aisée de plaider son impuissance et ses terreurs. Il vaudrait mieux +montrer ce que les pièces nouvelles apportent déjà de décisif au +mouvement, appuyer sur les tâtonnements, sur les essais, sur tout cet +effort si méritoire que nos jeunes auteurs, et M. Jules Claretie le +premier, font en ce moment. + +La question est facile à résumer. Toutes les pièces historiques écrites +depuis dix ans sont médiocres et ont fait sourire. Il y a évidemment +là une formule épuisée. Les gasconnades d'Alexandre Dumas, les tirades +splendides de Victor Hugo ne suffisent plus. Nous sentons trop à cette +heure le mannequin sous la draperie. Alors, quoi? faut-il écouter les +critiques qui nous donnent l'étrange conseil de refaire, pour réussir, +les pièces de nos aînés que le public refuse? faut-il plutôt marcher en +avant, avec les études historiques nouvelles, contenter peu à peu le +besoin de vérité qui se manifeste jusque dans la foule illettrée? +Évidemment, ce dernier parti est le seul raisonnable. C'est jouer sur +les mots que de poser en axiome: Un auteur dramatique doit s'en tenir +à la convention historique de son temps. Oui, si l'on veut; mais comme +nous sortons aujourd'hui de toute convention historique, notre but doit +donc être de dire la vérité historique au théâtre. Il ne s'agit que de +choisir les sujets où l'on peut la dire. + +D'ailleurs, à quoi bon discuter? Les faits sont là. Notre drame +historique ne serait pas malade, si le public mordait encore aux +conventions. On est dans un malaise, on attend quelque oeuvre vraie qui +fixera la formule. Faites des drames romantiques, à la Dumas ou à la +Hugo, et ils tomberont, voilà tout. Cherchez plus de vérité, et vos +oeuvres tomberont peut-être tout de même, si vous n'avez pas les épaules +assez solides pour porter la vérité; mais vous aurez au moins tenté +l'avenir. Tel est le conseil que je donne à la jeunesse. + + + +II + +M. Emile Moreau, un débutant, je crois, a fait jouer au Théâtre des +Nations une pièce historique, intitulée: _Camille Desmoulins_. Cette +pièce n'a pas eu de succès. On a reproché à _Camille Desmoulins_ de +présenter une débandade de tableaux confus et médiocrement intéressants; +on a ajouté que les personnages historiques, Danton, Robespierre, Hébert +et les autres, perdaient beaucoup de leur hauteur et de leur vérité; on +a blâmé enfin le bout d'intrigue amoureuse, une passion de Robespierre +pour Lucile, qui mène toute l'action. Ces reproches sont justes. +Seulement, les critiques qui défendent la convention au théâtre, ont +profité de l'occasion pour exposer une fois de plus leur thèse des deux +vérités, la vérité de l'histoire et la vérité de la scène. Voyons donc +le cas. + +M. Emile Moreau, dit-on, a suivi l'histoire le plus strictement +possible. Il a pris des morceaux à droite et à gauche, dans les +documents du temps, et il les a intercalés entre des phrases à lui. Or, +ces morceaux ont paru languissants. Donc, les documents vrais ne valent +pas les fables inventées. + +Voilà un bien étrange raisonnement. Certes, oui, il est puéril d'aller +faire un drame à coups de ciseaux dans l'histoire. Mais qui a jamais +demandé de la vérité historique pareille? Les documents vrais +sont seulement là comme le sol exact et solide sur lequel on doit +reconstruire une époque. La grosse affaire, celle justement qui demande +du talent, un talent très fort de déduction et de vie originale, c'est +l'évocation des années mortes, la résurrection de tout un âge, grâce +aux documents. Comme Cuvier, vous avez une dent, un os, et il vous faut +retrouver la bête entière. Ici, l'imagination, j'entends le rêve, la +fantaisie, ne peut que vous égarer. L'imagination, comme je l'ai dit +ailleurs, devient de la déduction, de l'intuition; elle se dégage et +s'élève, elle est l'opération la plus délicate et la plus merveilleuse +du cerveau humain. Donc, dans un drame historique, comme dans un roman +historique, on doit créer ou plutôt recréer les personnages et le +milieu; il ne suffit pas d'y mettre des phrases copiées dans les +documents; si l'on y glisse ces phrases, elles demandent à être +précédées et suivies de phrases qui aient le même son. Autrement, il +arrive en effet que la vérité semble faire des trous dans la trame +inventée d'une oeuvre. + +Et nous touchons ici du doigt le défaut capital de _Camille Desmoulins_. +Ce qui a eu un son singulier aux oreilles du public, c'est ce mélange +extraordinaire de vérité et de fantaisie. J'ai lu que M. Emile Moreau +se défendait d'avoir imaginé la passion de Robespierre pour Lucile; +certains documents permettraient de croire à la réalité de cette +passion. Je le veux bien. Mais, certainement, c'est forcer les textes +que de baser sur le dépit de Robespierre la mort des dantonistes. Puis, +quel étrange Robespierre, et quel Danton d'opéra-comique, et quel Hébert +faussement drapé dans des guenilles! Tout cela est une fantaisie bâtie +sur la légende révolutionnaire. On ne sent pas des hommes. + +Je répondrai donc aux critiques que, si le drame de M. Emile Moreau +est tombé, c'est justement parce que la fantaisie y règne encore +en maîtresse trop absolue. Les demi-mesures sont détestables en +littérature. Voyez le gai mensonge de _la Dame de Monsoreau_, reprise +dernièrement au théâtre de la Porte-Saint-Martin, ce mensonge qui se +moque parfaitement de l'histoire: comme il a une logique qui lui +est propre, comme il est complet en son genre, il intéresse. Voyez +maintenant _Camille Desmoulins_, dont certaines parties sont aussi +fausses, et dont d'autres parties contiennent textuellement des +documents: la pièce n'est plus qu'un monstre, le mélange manque +d'équilibre et arrive à ne contenter personne. Tel est le cas. Il est +d'une bonne foi douteuse, en cette affaire, de vouloir faire payer les +pots cassés à la formule naturaliste. + +Je conclurai en répétant que le drame historique est désormais +impossible, si l'on n'y porte pas l'analyse exacte, la résurrection des +personnages et des milieux. C'est le genre qui demande le plus d'étude +et de talent. Il faut non seulement être un historien érudit, mais il +faut encore être un évocateur nommé Michelet. La question de mécanique +théâtrale est secondaire ici. Le théâtre sera ce que nous le ferons. + + + +III + +Il me reste à parler de deux gros drames, _la Convention nationale_ et +_l'Inquisition_. Au Château-d'Eau, la _Convention nationale_ a tué par +le ridicule le drame historique. En vérité, nos auteurs n'ont pas de +chance avec l'histoire de notre Révolution. Ils ne peuvent y toucher +sans ennuyer profondément ou sans faire rire aux éclats les spectateurs. +Si l'on excepte _le Chevalier de Maison-Rouge_, qui pourrait aussi bien +se passer sous Louis XIII que sous la Terreur, pas une pièce sur la +Révolution, qu'elle soit signée d'un nom inconnu ou d'un nom connu, n'a +remporté un véritable succès. Et cela s'explique aisément: la Révolution +est encore trop voisine de nous, pour que notre système de mensonge, +dans les pièces historiques, puisse lui être sérieusement appliqué. Ce +mensonge va librement de Mérovée à Louis XV. Puis, dès qu'ils entrent +dans la France contemporaine, qui commence à 89, les auteurs perdent +pied fatalement, parce que nous ne pouvons plus adopter leurs +calembredaines romantiques sur une époque dont nous sommes. Aussi +n'a-t-on jamais risqué des drames historiques, en dehors du Cirque, +sur Napoléon Ier, Charles X, Louis-Philippe, Napoléon III et les deux +dernières Républiques. Le drame historique actuel, étant basé sur +les erreurs les plus grossières, en est réduit à montrer au peuple +l'histoire que le peuple ne connaît pas, uniquement parce qu'il peut +alors la travestir à l'aise. + +L'épreuve est concluante, la possibilité du mensonge s'arrête à la +Révolution. Pour que le drame historique s'attaquât à notre histoire +contemporaine, il lui faudrait renouveler sa formule, chercher ses +effets dans la vérité, trouver le moyen de mettre sur les planches +les personnages réels dans les milieux exacts. Un homme de génie est +nécessaire, tout bonnement. Si cet homme de génie ne naît pas bientôt, +notre drame historique mourra, car il est de plus en plus malade, il +agonise au milieu de l'indifférence et des plaisanteries du public. + +Quant à _l'Inquisition_, de M. Gelis, jouée au Théâtre des Nations, +c'est un mélodrame noir qui arrive quarante ans trop tard. Cela ne vaut +pas un compte rendu. Je n'en parlerais même pas, sans la mort terrible +de M. Jean Bertrand, ce drame réel et poignant qui s'est joué à côté de +ce mélodrame imbécile, et qui lui a donné une affreuse célébrité d'un +jour. + +On se souvient des espérances qui avaient accueilli M. Bertrand, à son +entrée comme directeur au Théâtre des Nations. Il semblait que notre +République elle-même s'intéressât à l'affaire; des personnages puissants +patronnaient, disait-on, le nouveau directeur; on allait enfin avoir +une scène nationale, on élèverait les âmes, on élargirait l'idéal, on +continuerait 1830, mais un 1830 républicain, qui achèverait devant le +trou du souffleur la besogne commencée à la tribune de la Chambre. +Hélas! M. Bertrand dort aujourd'hui dans la terre, empoisonné. + +C'était un honnête homme. Il avait cru à toutes les belles phrases, il +arrivait réellement pour relever l'idéal avec des tirades patriotiques. +Son idée était que notre jeune littérature attendait l'ouverture d'un +théâtre républicain pour produire des chefs-d'oeuvre. Et il s'était mis +ardemment à la besogne. Quelques mois ont suffi pour le désespérer et +le tuer. Toutes ses tentatives échouaient; _Camille Desmoulins_ et _les +Mirabeau_ étaient bien empruntés à notre Révolution, mais le public +ne voulait pas de notre Révolution accommodée à cette étrange sauce; +_Notre-Dame de Paris_ elle-même, qui aurait pu être une bonne +affaire pour la direction, si elle s'était arrêtée à la cinquantième +représentation, l'avait laissée, après la centième, dans des embarras +d'argent. Jamais on n'a vu des ambitions plus généreuses aboutir si vite +à une catastrophe plus lamentable. + +On dit que M. Bertrand avait la tête faible, qu'il n'était pas fait +pour être directeur et qu'il a quitté la vie dans un désespoir d'enfant +malade. Savons-nous de quelles espérances on l'avait grisé? Il comptait +sûrement sur beaucoup d'appuis, qui lui ont fait défaut au dernier +moment. A force d'entendre répéter, dans son milieu, que la littérature +dramatique mourait faute d'un théâtre ouvert aux nobles tentatives, à +force d'écouter ceux qui vivent d'un idéal nuageux et pleurnicheur, cet +homme s'était lancé, en faisant appel à toutes les forces vives, dont on +lui affirmait l'existence. On sait aujourd'hui les forces vives qui lui +ont répondu. Il n'était pas plus mauvais directeur qu'un autre, il avait +mis sur son affiche le nom de Victor Hugo, celui de M. Jules Claretie; +il faisait appel aux jeunes, il était en somme le directeur qu'on avait +voulu qu'il fût. Sans doute, à la dernière heure, il aurait pu montrer +plus d'énergie devant son désastre. Mais pouvons-nous descendre dans +cette conscience et dire sous quelle amertume cet homme a succombé! + +M. Bertrand ne s'est pas tué tout seul, il a été tué par les faiseurs de +phrases qui se refusent à voir nettement notre époque de science et de +vérité, par les chienlits politiques et romantiques qui se promènent +dans des loques de drapeau, en rêvant de battre monnaie avec les +sentiments nobles. S'il ne s'était pas cru soutenu par tout un +gouvernement, s'il n'avait pas espéré devenir le directeur du théâtre +de notre République, si on ne lui avait pas persuadé que tous les +petits-fils de 1830 allaient lui apporter des chefs-d'oeuvre, il ne se +serait sans doute jamais risqué dans une telle entreprise. La vérité, +je le répète, est qu'il a été la victime de la queue romantique et des +hommes politiques qui songent à régenter l'art. Ceux dont il attendait +tout, ne lui ont rien donné. C'est alors qu'il a perdu la tête devant +cet effondrement du patriotisme, de l'idéal, de toutes les phrases +creuses dont on lui avait gonflé le coeur; du moment que l'idéal et le +patriotisme ne faisaient pas recette, il n'avait plus qu'à disparaître. +Et il s'est tué. + +Les autres vivent toujours, lui est mort. C'est une leçon. + + + +LE DRAME PATRIOTIQUE + +I + +La solennité militaire à laquelle l'Odéon nous a conviés me paraît +pleine d'enseignements. Pour moi, le très grand succès que M. Paul +Deroulède vient de remporter avec _l'Hetman_ prouve avant tout que le +fameux métier du théâtre n'est point nécessaire, puisque voilà un drame +en cinq actes, fort lourd, très mal bâti et complètement vide, qui a été +acclamé avec une véritable furie d'enthousiasme. + +Le cas de M. Paul Deroulède est un des cas les plus curieux de notre +littérature actuelle. Il s'est fait une jolie place dans les tendresses +de la foule, en prenant la situation vacante de poète-soldat. Nous +avions le soldat-laboureur, d'Horace Vernet; nous avons aujourd'hui le +soldat-poète. Je viens de nommer Horace Vernet, ce peintre médiocre qui +a été si cher au chauvinisme français. M. Paul Deroulède est en train de +le remplacer. Ajoutez que nos désastres font en ce moment de l'armée +une chose sacrée. Cela rend la position de poète-soldat absolument +inexpugnable. Il est très difficile d'insinuer qu'il fait des vers +médiocres, sans passer aussitôt pour un mauvais citoyen. On vous +regarde, et on vous dit: «Monsieur, je crois que vous insultez l'armée!» + +Certes, M. Paul Deroulède fait bien mal les vers, mais il a de si beaux +sentiments! Ah! les beaux sentiments, on ne se doute pas de ce qu'on +peut en tirer, quand on sait les employer avec adresse. Ils sont une +réponse à tout, ils sont «la tarte à la crème» de notre grand comique. +«La pièce me paraît faible.--Mais l'honneur, Monsieur!--Il n'y a pas +d'action du tout.--Mais la patrie, Monsieur!--L'intrigue recommence à +chaque acte.--Mais le dévouement, Monsieur!--Enfin, je m'ennuie.--Mais +Dieu, Monsieur! Vous osez dire que Dieu vous ennuie!» Cette façon +d'argumenter est sans réplique. Il est certain que l'honneur, la patrie, +le dévouement et Dieu sont des preuves écrasantes du génie poétique de +M. Paul Deroulède. + +Et il faut voir le bonheur de la salle. Il y a bien quelques gredins +parmi les spectateurs. Ceux-là applaudissent plus fort. C'est si bon de +se croire honnête, de passer une soirée à manger de la vertu en tirades, +quitte à reprendre le lendemain son petit négoce plus ou moins louche! +Qu'importe l'oeuvre! Il suffit que l'auteur jette des gâteaux de miel au +public. Le public se donne une indigestion de flatteries. Il est grand, +il est noble, il est honnête. C'est un attendrissement général. Pas +de vices, à peine un coquin en carton, qui est là pour servir de +repoussoir. Bravo! bravo! que tout le monde s'embrasse, et que le +mensonge dure jusqu'à minuit! + +La salle de l'Odéon tremblait sous l'ouragan des bravos. Chaque couplet +patriotique était accueilli par des trépignements. Des personnes, je +crois, ont été trouvées sous les bancs, évanouies de bonheur. La pièce +n'existait plus, on se moquait bien de la pièce! La grande affaire était +de guetter au passage les allusions à nos défaites et à la revanche +future; et, dès qu'une allusion arrivait, la salle prenait feu, de +l'orchestre au ceintre. Un monsieur en habit noir, un conférencier +quelconque, aurait lu le drame devant le trou du souffleur que +certainement l'effet aurait été le même. Et je pensais, assourdi par ce +vacarme, que nous étions tous bien naïfs de chercher des succès dans +l'amour de la langue et dans l'amour du vrai. Voilà M. Paul Deroulède +qui passe du coup auteur dramatique, en criant simplement, le plus fort +qu'il peut: «Je suis l'armée, je suis la vertu, l'honneur, la patrie, je +suis les beaux sentiments!» + +Pauvres écrivains que nous sommes, quelle leçon! Je sais des poètes qui, +depuis vingt ans, étudient l'art délicat de forger le vers français. +Ceux-là ont à peine des succès d'estime. Je sais des auteurs dramatiques +qui se mangent le cerveau pour trouver une nouvelle formule, pour +élargir la scène française. Ceux-là sont bafoués, et on les jette au +ruisseau. Les maladroits! Pourquoi ne battent-ils pas du tambour et ne +jouent-ils pas du clairon? C'est si facile! + +La recette est connue. On sait à l'avance que tel beau sentiment doit +provoquer telle quantité de bravos. On peut même doser le succès qu'on +désire. Les modestes mettent le mot «patrie» cinq ou six fois; cela +fait cinq ou six salves de bravos. Les vaniteux, ceux qui rêvent +l'écroulement de la salle, prodiguent le mot «patrie», à la fin de +toutes les tirades; alors, c'est un feu roulant, on est obligé de payer +la claque double. Vraiment, la méthode est trop commode! Dans ces +conditions, on se commande un succès, comme on se commande un habit. +Cela rappelle les ténors qui n'ont pas de voix, et qui laissent +aux cuivres de l'orchestre le soin d'enlever les hautes notes. La +littérature n'est plus que pour bien peu de chose dans tout ceci. + +J'arrive à l'_Hetman_. Voici, en quelques lignes, le sujet du drame. Un +roi polonais du dix-septième siècle, Ladislas IV, a soumis les Cosaques. +Deux des vaincus, le vieux chef Froll-Gherasz et le jeune Stencko, sont +même à la cour de ce roi, où se trouve aussi un traître, un parjure, +Rogoviane. Ce dernier, qui rêve de devenir gouverneur de l'Ukraine, +pousse les Cosaques à une révolte, et travaille de façon à ce que +Stencko s'échappe pour être le chef des révoltés. Mais Froll-Gherasz +n'approuve pas cette prise d'armes. Il accepte une mission du roi, celle +de pacifier l'Ukraine, et il laisse à la cour sa fille Mikla comme +otage. Stencko et Rogoviane, naturellement, aiment Mikla. Dès lors, la +seule situation dramatique est celle du père et de l'amant, pris entre +l'amour de la patrie et l'amour qu'ils éprouvent pour la jeune fille. +Au dénoûment, la patrie l'emporte, Stencko et Mikla meurent, mais les +Cosaques sont victorieux. + +La situation principale ne fait que se déplacer, pas davantage. D'abord, +c'est Froll-Gherasz qui arrive dans un campement cosaque et qui adjure +ses anciens soldats de ne pas recommencer une lutte insensée; mais, +lorsque Stencko, en apprenant que Mikla est restée comme otage, refuse +le commandement et retourne à la cour de Ladislas IV pour la sauver, le +vieux chef oublie sa mission, oublie sa fille, et saisit le sabre de +chef suprême, par amour de la patrie en larmes. Ensuite, c'est Stencko, +qui veut enlever Mikla; là, apparaît Marutcha, une sorte de prophétesse +qui conduit les Cosaques au combat, et Marutcha décide les jeunes gens à +se sacrifier pour leur pays. Mikla reste à la cour afin d'endormir les +soupçons de Ladislas. Enfin, le quatrième acte est vide d'action, on y +voit simplement Froll-Gherasz préparant la victoire par des tirades +sur les devoirs du soldat. Puis, au cinquième acte, nous retombons de +nouveau dans l'unique situation, Stencko a été blessé, Mikla a été +sauvée de l'échafaud par Rogoviane qui veut se faire aimer d'elle, +et elle expire sur le corps de Stencko, elle tombe assassinée par le +traître, lorsque celui-ci entend arriver les Cosaques vainqueurs. + +Je ne puis m'arrêter à discuter les détails, la maladresse de certaines +péripéties. Le point de départ est singulièrement faible; ce père, +qui laisse sa fille en otage, devrait se connaître et ne pas jouer si +aisément les jours de son enfant. On n'est pas ému le moins du monde de +la douleur de Froll-Gherasz, parce qu'en somme il a voulu cette douleur. +Agamemnon sacrifiant Iphigénie est beaucoup plus grand. Mais ce qui me +frappe surtout, c'est le cercle dans lequel tourne la pièce. Comme je +l'ai dit en commençant, l'_Hetman_ a eu du succès, en dehors de toutes +les règles. Il ne devait pas avoir de succès, puisque les critiques +enseignent qu'une pièce ne peut réussir sans action, sans situations +variées et combinées. Les cinq actes se répètent, et pourtant les bravos +n'ont pas cessé une minute. Voilà un fait troublant pour les magisters +du feuilleton. La seule explication raisonnable est que le succès de +l'_Hetman_ n'est pas un succès littéraire, mais un succès militaire, +ce qu'il ne faut pas confondre. Qu'un jeune auteur ait la naïveté de +s'autoriser de l'exemple, d'écrire un drame où l'action ne marchera pas, +où des actes entiers ne seront qu'une composition de rhétoricien sur +un sujet quelconque; qu'il fasse cela, sans y mettre les fameux beaux +sentiments, et nous verrons s'il ne remporte pas un échec honteux. + +Quelques observations de détails sur les personnages, avant de finir. Le +roi Ladislas est stupéfiant. J'ignore si l'artiste qui joue le rôle est +le seul coupable, mais on dirait vraiment un roi de féerie; on s'attend +à chaque instant à voir son nez s'allonger brusquement, sous le coup de +baguette de quelque méchante fée. Quant à la Marutcha, elle a trouvé une +merveilleuse interprète dans madame Marie Laurent. Mais quel personnage +rococo! combien peu elle tient à l'action, et comme chacune de ses +tirades est attendue à l'avance! J'entendais une dame dire près de moi, +en parlant de tous ces héros: «Ils crient trop fort.» Le mot est juste +et contient la critique de la pièce. Personne ne parle dans ce drame, +tout le monde y crie. On sort les oreilles cassées, et le fiacre qui +vous emporte semble continuer les cahots des tirades, sur le pavé +de Paris. Toute la nuit, Stencko a hurlé ses beaux sentiments à mes +oreilles, tandis que le vieux Froll-Gherasz psalmodiait les siens d'une +voix de basse. Le drame de M. Paul Deroulède est comme un corps d'armée +qui défilerait dans ma rue. Je ferme ma fenêtre, agacé par le vacarme, +qui m'empêche d'avoir deux idées justes l'une après l'autre. + +Je suis peut-être très sévère. M. Paul Deroulède est jeune et mérite +tous les encouragements. Il a du talent, d'ailleurs. Je n'aime pas +ce talent, voilà tout. Je crois qu'un peu de vérité dans l'art est +préférable à tout ce tra la la des beaux sentiments. Les bonshommes en +bois, même lorsque le bois est doré, ne font pas mon affaire. Je +préfère à _l'Hetman_ un petit acte fin et vrai du Palais-Royal, _le Roi +Candaule_, par exemple. Au moins, nous sommes là avec des créatures +humaines. Qu'est-ce que c'est que Froll Gherasz? Un père et un patriote. +Mais quel père et quel patriote? Nous n'en savons rien. Froll-Gherasz +est une abstraction, il ressemble à un de ces personnages des anciennes +tapisseries, qui ont une banderole dans la bouche, pour nous dire +quels héros ils représentent. Pas d'observation, pas d'analyse, pas +d'individualité. Le théâtre ainsi entendu remonte par delà la tragédie, +jusqu'aux mystères du moyen âge. + +Ah! je suis bien tranquille, d'ailleurs. Ce n'est pas _l'Hetman_ qui +ressuscitera le drame historique. Il est un exemple de la pauvreté et +de la caducité du genre. Laissez passer cette tempête de bravos +patriotiques, laissez refroidir ces tirades, et vous vous trouverez en +face d'un drame dans le genre des drames, aujourd'hui glacés, de Casimir +Delavigne, beaucoup moins bien fait et d'un ennui mortel. + + + +II + +Je viens de dire mon opinion sur les drames patriotiques. Je ne nie +pas l'excellente influence que ces sortes de pièces peuvent avoir sur +l'esprit de l'armée française; mais, au point de vue littéraire, je les +considère comme d'un genre très inférieur. Il est vraiment trop aisé de +se faire applaudir, en remuant avec fracas les grands mots de patrie, +d'honneur, de liberté. Il y a là un procédé adroit, mais commode, qui +est à la portée de toutes les intelligences. + +Voici, par exemple, un jeune homme, M. Charles Lomon. On me dit qu'il a +écrit à vingt-deux ans le drame: _Jean Dacier_, joué solennellement à +la Comédie-Française. La grande jeunesse du débutant me le rend très +sympathique, et j'ai écouté la pièce avec le vif désir de voir se +révéler un homme nouveau. + +Mais, quoi! avoir vingt-deux ans, et écrire _Jean Dacier!_ Vingt-deux +ans, songez donc! l'âge de l'enthousiasme littéraire, l'âge où l'on rêve +de fonder une littérature à soi tout seul! Et refaire un mauvais drame +de Ponsard, une pièce qui n'est ni une tragédie ni un drame romantique, +qui se traîne péniblement entre les deux genres! + +Je m'imagine M. Lomon à sa table de travail. Il a vingt-deux ans, +l'avenir est à lui. Dans le passé, il y a deux formes dramatiques usées, +la forme classique et la forme romantique. Avant tout, M. Lomon devait +laisser ces guenilles dans le magasin des accessoires, aller devant lui, +chercher, trouver une forme nouvelle, aider enfin de toute sa jeunesse +au mouvement contemporain. Non, il a pris les guenilles, il les a +prises même sans passion littéraire, car il les a mêlées, il a lâché +de rafraîchir toutes ces vieilles draperies des écoles mortes pour les +jeter sur les épaules de ses héros. Une tragédie glaciale, un drame +échevelé, passe encore! on peut être un fanatique; mais une oeuvre +mixte, un raccommodage de tous les débris antiques, voilà ce qui m'a +fâché! + +Il est inutile d'avoir vingt-deux ans pour écrire une oeuvre pareille. +Cela me consterne que l'auteur n'ait que vingt-deux ans; j'aurais +compris qu'il en eût au moins cinquante. Serait-il donc vrai que les +débutants, même ceux qui ont soif d'originalité et de nouveauté, se +trouvent fatalement condamnés à l'imitation? Peut-être M. Lomon ne +s'est-il pas aperçu des emprunts qu'il a faits de tous les côtés, du +cadre vermoulu dans lequel il a placé sa pièce, des lieux communs qui +y traînent, de la fille bâtarde, en un mot, dont il est accouché. La +jeunesse n'a pas conscience des heures qu'elle perd à se vieillir. + +Je sais que le patriotisme répond atout. M. Lomon a écrit un drame +patriotique, cela ne suffit-il pas à prouver l'élan généreux de sa +jeunesse? Je dirai une fois encore que le véritable patriotisme, quand +on fait jouer une pièce à la Comédie-Française, consiste avant tout +à tâcher que cette pièce soit un chef-d'oeuvre. Le patriotisme de +l'écrivain n'est pas le même que celui du soldat. Une oeuvre originale +et puissante fait plus pour la patrie que de beaux coups d'épée, car +l'oeuvre rayonne éternellement et hausse la nation au-dessus de toutes +les nations voisines. Quand vous aurez fait crier sur la scène: _Vive la +France!_ ce ne sera là qu'un cri banal et perdu. Quand vous aurez écrit +une oeuvre immortelle, vous aurez réellement prolongé la vie de la +France dans les siècles. Que nous reste-t-il de la gloire des peuples +morts? Il nous reste des livres. + +_Jean Dacier_ est, paraît-il, une oeuvre républicaine. Je demande à +en parler comme d'une oeuvre simplement littéraire. Le sujet est +l'éternelle histoire du paysan vendéen qui se fait soldat de la +République et qui se retrouve en face de ses anciens seigneurs, +lorsqu'il est devenu capitaine. Naturellement, Jean aime la comtesse +Marie de Valvielle, et naturellement aussi il se montre deux fois +magnanime envers son ennemi et rival, Raoul de Puylaurens, le cousin de +la jeune dame. L'originalité de la pièce consiste dans le noeud même du +drame. Jean retrouve la comtesse juste au moment où elle passe dans +la légendaire charrette pour aller à l'échafaud. Or, un homme peut la +sauver en l'épousant. Jean lui offre son nom, et la comtesse accepte, +en croyant qu'il agit pour le compte de Raoul. On comprend le parti +dramatique que M. Lomon a pu titrer de cette situation: une comtesse +mariée à un de ses anciens domestiques, se révoltant, puis finissant par +l'aimer au moment où il a donné pour elle jusqu'à sa vie. + +Je ne chicanerai pas l'auteur sur ce mariage singulier. Il peut se faire +qu'on trouve dans l'histoire de l'époque un fait semblable; seulement, +il ne s'agissait certainement pas d'une femme de la qualité de +l'héroïne. N'importe, il faut accepter ce mariage, si étrange qu'il +soit. Ce qui est plus grave, c'est la création même du personnage. + +Voici Jean Dacier, un paysan qui s'est instruit et qui représente +l'homme nouveau. Il n'a pas une tache, il est grand, héroïque, sublime. +Quand il a épousé la comtesse pour la sauver, et qu'elle l'écrase de son +mépris, c'est à peine s'il laisse percer une révolte. Il fait échapper +une première fois son rival Raoul, qu'il tient entre ses mains. A l'acte +suivant, la situation recommence: Raoul tombe de nouveau à sa merci, et, +cette fois, non seulement Jean le fait évader, mais encore il lui donne +rendez-vous le lendemain sur le champ de bataille, et, en donnant ce +rendez-vous, il trahit les siens, car l'attaque devait rester secrète. +Jean passe devant un conseil de guerre, et on le fusille, pendant que +Marie se lamente. + +Vraiment, il est bon d'être un héros, mais il y a des limites. En temps +de guerre, ouvrir continuellement la porte aux prisonniers, cela ne +s'appelle plus de la grandeur d'âme, mais de la bêtise. Pour que nous +nous intéressions aux pantins sublimes, il faut leur laisser un peu +d'humanité sous la pourpre et l'or dont on les drape. On finit par +sourire de ces héros magnanimes qui ne s'emparent de leurs ennemis que +pour les relâcher. Il y a là une fausse grandeur dont on commence, au +théâtre, à sentir le côté grotesque. + +Le pis est qu'on s'intéresse médiocrement, à Jean Dacier. Cette façon de +sauver une femme en l'épousant, le met dans une position singulièrement +fausse. Il se conduit en enfant. La seule chose qu'il aurait à faire, +après avoir arraché Marie à la guillotine, ce serait de la saluer et de +lui dire: «Madame, vous êtes libre. Vous me devez la vie, je vous confie +mon honneur.» Mais alors toutes les querelles dramatiques du second acte +et du troisième n'existeraient pas. La situation est si bien sans issue +que Jean meurt à la fin avec une résignation de mouton, pour finir la +pièce. Cette mort est également amenée par une péripétie trop enfantine. +Jean, ce lion superbe, trahit les siens sans paraître se douter un +instant de ce qu'il fait, ce qui rapetisse tout le dénoûment. + +Quant à la comtesse, elle est bâtie sur le patron des héroïnes, avec +trop de mépris et trop de tendresse à la fois. Lorsque Jean l'a sauvée, +elle se montre d'une cruauté monstrueuse, blessant inutilement son +libérateur, se conduisant d'une si sotte façon qu'elle mériterait +simplement une paire de gifles, malgré toute sa noblesse. Puis, au +dernier acte, elle se pend au cou de Jean et lui déclare qu'elle +l'adore. Le quatrième acte a suffi pour changer cette femme. C'est +toujours le même système, celui des pantins que l'on déshabille et que +l'on rhabille à sa fantaisie, pour les besoins de son oeuvre. Marie a +compris la grandeur de Jean, et cela suffit: elle est comme frappée par +la baguette d'un enchanteur, la couleur de ses cheveux elle-même a dû +changer. + +Je ne parle point des autres personnages, de ce Raoul de Puylaurens, +qui passe sa vie à tenir son salut de son rival, ni du conventionnel +Berthaud, qui traverse l'action en récitant des tirades énormes. Oh! +les tirades! elles pleuvent avec une monotonie désespérante dans _Jean +Dacier_. On essuie une trentaine de vers à la file, on courbe le dos +comme sous une averse grise, on croit en être quitte; pas du tout, +trente autres vers recommencent, puis trente autres, puis trente autres. +Imaginez une grande plaine plate, sans un arbre, sans un abri, que +l'on traverse par une pluie battante. C'est mortel. Je préfère, et de +beaucoup, les vers rocailleux de M. Parodi. Que dirai-je du style? Il +est nul. Nous avons, à l'heure présente, cinquante poètes qui font mieux +les vers que M. Lomon. Ce dernier versifie proprement, et c'est tout. Il +tient plus de Ponsard que de Victor Hugo. + +Je me montre très sévère, parce que _Jean Dacier_ a été pour moi une +véritable désillusion. Comme j'attaquais vivement le drame historique, +on m'avait fait remarquer qu'on pouvait très bien appliquer à l'histoire +la méthode d'analyse qui triomphe en ce moment, et renouveler ainsi +absolument le genre historique au théâtre. Il est certain que, si des +poètes abandonnent le bric-à-brac romantique de 1830, les erreurs et les +exagérations grossières qui nous font sourire aujourd'hui, ils pourront +tenter la résurrection très intéressante d'une époque déterminée. Mais +il leur faudra profiter de tous les travaux modernes, nous donner +enfin la vérité historique exacte, ne pas se contenter de fantoches et +ressusciter les générations disparues. Rude besogne, d'une difficulté +extrême, qui demanderait des études considérables. + +Or, j'avais cru comprendre que le _Jean Dacier_, de M. Lomon, était une +tentative de ce genre. Et quelle surprise, à la représentation! Ça, de +l'histoire, allons donc! C'est un placage, exécuté même par des mains +maladroites. Pas un des personnages ne vit de la vie de l'époque. Ils se +promènent comme des figures de rhétorique, ils n'ont que la charge +de réciter des morceaux de versification. Et le milieu, bon Dieu! Ce +village breton, où Berthaud vient procéder aux enrôlements volontaires, +cette mairie de Nantes où l'on marie les comtesses qui vont à la +guillotine, seraient à peine suffisants pour la vraisemblance d'un +opéra-comique. Vraiment, _Jean Dacier_ sera un bon argument pour les +défenseurs du drame historique! Il achève le genre, il est le coup de +grâce. + +Je songeais à _la Patrie en danger_, de MM. Edmond et Jules de Concourt. +Voilà, jusqu'à présent, le modèle du genre historique nouveau, tel que +je l'exposais tout à l'heure. Aussi les directeurs ont-il tremblé devant +une oeuvre qui avait le vrai parfum du temps, et les auteurs ont ils +dû publier la pièce, en renonçant à la faire jouer. Il y aurait un +parallèle bien curieux à établir entre _la Patrie en danger_ et _Jean +Dacier_; les deux sujets se passent à la même époque et ont plus d'un +point de ressemblance. La première est une oeuvre de vérité, tandis que +la seconde est faite «de chic», comme disent les peintres, uniquement +pour les besoins de la scène. + +Au demeurant, la salle a failli craquer sous les applaudissements, le +premier soir. Vive la France! + + + +III + +J'arrive au _Marquis de Kénilis_, le drame en vers que M. Lomon a fait +jouer au théâtre de l'Odéon. Je n'analyserai pas la pièce. A quoi bon? +Le sujet est le premier venu. Il se passe en Bretagne, à l'époque de la +Révolution, ce qui permet d'y prodiguer les mots de patrie, d'honneur, +de gloire, de victoire. Nous y voyons l'éternelle intrigue des +drames faits sur cette époque: un enfant du peuple aimant une fille +d'aristocrate, devenant plus tard capitaine, puis épousant la demoiselle +ou mourant pour elle. La situation forte consiste à mettre le capitaine +entre son amour et son devoir; il ouvre en mer un pli cacheté qui lui +ordonne de fusiller le père de sa bien-aimée; heureusement, ce père se +fait tuer noblement, ce qui simplifie la question. Qu'importe le sujet, +d'ailleurs! La prétention des poètes comme M. Lomon est d'écrire de +beaux vers et de pousser aux belles actions. + +Hélas! les vers de M. Lomon sont médiocres. Beaucoup ont fait sourire. +Les meilleurs frappent l'oreille comme des vers connus; on les a +certainement lus ou entendus quelque part, ils circulent dans l'école, +tout le monde s'en est servi. Ne serait-il pas temps de chercher une +poésie, en dehors de l'école lyrique de 1830? Je me borne à un souhait, +car je ne vois rien de possible dans la pratique. Ce que je sens, c'est +que tous nos poètes répètent Musset, Hugo, Lamartine ou Gautier, et +que les oeuvres deviennent de plus en plus pâles et nulles. Nous avons +aujourd'hui une fin d'école romantique aussi stérile que la fin d'école +classique qui a marqué le premier empire. + +Pendant qu'on jouait l'autre soir _le Marquis de Kénilis_, je pensais +à un poète de talent, à Louis Bouilhet, qu'on oublie singulièrement +aujourd'hui. Celui-là se produisait encore à son heure, et il est telle +de ses oeuvres qui a de la force et même une note originale. Eh bien, si +personne ne songe plus aujourd'hui à Louis Bouilhet, si aucun théâtre ne +reprend ses pièces, quel est donc l'espoir de M. Lomon en chaussant des +souliers qui ont mené à l'oubli des poètes mieux doués que lui, et venus +en tout cas plus tôt dans une école agonisante? Quel est cet entêtement +de faire du vieux neuf, de ramasser les rognures d'hémistiches qui +traînent, et dont le public lui-même ne veut plus? + +On répond par la dévotion à l'idéal. En face de notre littérature +immonde, à côté de nos romans du ruisseau, il faut bien que des jeunes +gens tendent vers les hauteurs et produisent des oeuvres pour enflammer +le patriotisme de la nation. Nous autres naturalistes, nous sommes le +déshonneur de la France; les poètes, M. Lomon et d'autres, sont chargés +devant l'Europe d'honorer le pays et de le remettre à son rang. Ils +consolent les dames, ils satisfont les âmes fières, ils préparent à la +République une littérature qui sera digne d'elle. + +Ah! les pauvres jeunes gens! S'ils sont convaincus, je les plains. J'ai +déjà dit que je regardais comme une vilaine action de voler un succès +littéraire, en lançant des tirades sur la patrie et sur l'honneur. Cela +vraiment finit par être trop commode. Le premier imbécile venu se fera +applaudir, du moment où la recette est connue. Si les mots remplacent +tout, à quoi bon avoir du talent? + +Et puis, causons un peu de cette littérature qui relève les âmes. Où +sont d'abord les âmes qu'elle a relevées? En 1870, nous étions pleins +de patriotisme contre la Prusse; un peu de science et un peu de vérité +auraient mieux fait notre affaire. J'ai remarqué que les dames qui +travaillaient dans l'idéal, étaient le plus souvent des dames très +émancipées. Au fond de tout cela, il y a une immense hypocrisie, une +immense ignorance. Je ne puis ici traiter la question à fond. Mais il +faut le déclarer très nettement: la vérité seule est saine pour les +nations. Vous mentez, lorsque vous nous accusez de corrompre, nous qui +nous sommes enfermés dans l'étude du vrai; c'est vous qui êtes les +corrupteurs, avec toutes les folies et tous les mensonges que vous +vendez, sous l'excuse de l'idéal. Vos fleurs de rhétorique cachent des +cadavres. Il n'y a, derrière vous, que des abîmes. C'est vous qui avez +conduit et qui conduisez encore les sociétés à toutes les catastrophes, +avec vos grands mots vides, avec vos extases, vos détraquements +cérébraux. Et ce sera nous qui les sauverons, parce que nous sommes la +vérité. + +N'est-ce pas la chose la plus attristante qu'on puisse voir? Voilà un +jeune homme, voilà M. Lomon, Il débute, il a peut-être une force en lui. +Eh bien, il commence par s'enfermer dans une formule morte; il fait du +romantisme, à l'heure où le romantisme agonise. Ce n'est pas tout, il +croit qu'il sauve la France, parce qu'il vient corner les mots de patrie +et d'honneur dans une salle de théâtre, parce qu'il invente une intrigue +puérile et qu'il écrit de mauvais vers. Et le pis, c'est qu'il se +montrera dédaigneux pour nous, c'est que ses amis mentiront au point +de nous traiter en criminels et d'insinuer que sa pauvre pièce est une +revanche du génie français! + +J'ai d'autres désirs pour notre jeunesse. Je la voudrais virile et +savante. D'abord, elle devrait se débarrasser des folies du lyrisme, +pour voir clair dans notre époque. Ensuite, elle accepterait les +réalités, elle les étudierait, au lieu d'affecter un dégoût enfantin. A +cette condition seule, nous vaincrons. Le vrai patriotisme est là, et +non dans des déclamations sur la patrie et la liberté. Jamais je n'ai +vu un spectacle plus comique ni plus triste: tout un gouvernement +républicain convoqué à l'Odéon, des ministres, des sénateurs, des +députés, pour y entendre un coup de canon. Eh! bonnes gens, ce n'est pas +la formule romantique, c'est la formule scientifique qui a établi et +consolidé la République en France! + + + +IV + +Personne n'ignore qu'Attila, c'est M. de Bismark. Du moins, nul doute +ne peut nous rester à cet égard, après la première représentation des +_Noces d'Attila_, le drame en quatre actes que M. Henri de Bornier a +fait jouer à l'Odéon. La salle l'a compris et a furieusement applaudi +les passages où les alexandrins du poète, en rangs pressés, font +aisément mordre la poussière aux ennemis de la France. Je n'insiste pas. + +Mais ce que je veux répéter encore, c'est ce que j'ai déjà dit à propos +de _l'Hetman_ et de _Jean d'Acier_. Pour un poète, l'oeuvre vraiment +patriotique est de laisser un chef-d'oeuvre à son pays. Molière, qui n'a +pas agité de drapeaux, qui n'a pas joué des fanfares devant sa baraque +avec les mots d'honneur et de patrie, reste la souveraine gloire de +notre nation; et il a vaincu toutes les nations voisines, sur le champ +de bataille du génie. Nous triomphons continuellement par lui. Quant à +cet autre prétendu patriotisme, à ce boniment qui jongle avec de grands +mots, qui enlève les applaudissements d'une salle par des tirades, il +n'est pas autre chose qu'une spéculation plus ou moins consciente. Il +y a une improbité littéraire absolue à faire ainsi acclamer des +vers médiocres. C'est mettre le chauvinisme sur la gorge des gens: +applaudissez, ou vous êtes de mauvais citoyens. C'est forcer le succès +et bâillonner la critique, c'est se faire sacrer grand homme à bon +compte, en déplaçant la question du talent et de la morale. Voilà ce que +je répéterai chaque fois que j'aurai assisté à un de ces succès où il +est impossible de juger le véritable mérite d'un auteur. + +Je me sens donc, dès l'abord, très gêné devant la nouvelle oeuvre de M. +de Bornier, car il semble avoir compté sur nos bons sentiments pour que +nous la considérions comme une oeuvre noble et vengeresse. Moi qui la +trouve beaucoup trop noble et insuffisamment vengeresse, je demande +avant tout de négliger le patriotisme, dans une question où il n'a que +faire, et de juger le drame au strict point de vue dramatique. + +Voici le sujet, brièvement. Attila, après sa campagne dans les +Gaules, campe au bord du Danube, où il attend la fille de l'empereur +Valentinien, qu'il a fait demander en mariage. Il traîne derrière lui +tout un troupeau de prisonniers, dans lequel se trouvent le roi des +Burgondes, Herric, et sa fille Hildiga, sans compter une Parisienne, une +femme du peuple, Gerontia. En outre, un général franc, Walter, qui aime +Hildiga, commet l'imprudence de se présenter pour traiter de sa rançon +et de celle de son père. Attila prend l'argent et le retient prisonnier. +Puis, le drame se noue, dès que Maximin, ambassadeur de Rome, vient +annoncer à Attila que l'empereur lui refuse sa fille. Attila, exaspéré, +veut épouser Hildiga, je n'ai pas trop compris pourquoi; il l'aime sans +doute, mais l'outrage de Valentinien n'avait rien à voir là dedans. +D'ailleurs, non content de désespérer Hildiga par sa proposition, il +pousse le raffinement jusqu'à vouloir être aimé devant tous; et +il menace la jeune fille de massacrer son père, son amant, ses +compatriotes, si elle ne feint pas pour sa personne la passion la plus +aveugle. Hildiga doit accepter. Herric, Gérontia, d'autres encore la +maudissent, sans qu'elle puisse relever la tête. Walter seul croit +toujours en elle, et Attila finit par le faire décapiter devant Hildiga, +qui se contente de se couvrir le visage de ses mains. Enfin, au +dénoûment, lorsqu'il vient la retrouver dans la chambre nuptiale, la +jeune épouse le tue d'un coup de hache. + +Tel est, en gros, le drame. Dans une étude qu'il a publiée sur son +oeuvre, M. de Bornier a écrit ceci: «L'idée des _Noces d'Attila_ est +fort simple; tout vainqueur se détruit lui-même par l'abus de sa +victoire, voilà l'idée philosophique; un tigre veut manger une gazelle, +mais la gazelle se fâche, voilà le fait dramatique.» Acceptons cela, et +examinons la mise en oeuvre. + +M. de Bornier ne nous a pas montré du tout un vainqueur se détruisant +par l'abus de sa victoire, car Attila meurt d'un accident en pleines +conquêtes, au milieu de ses armées victorieuses. Reste la fable du tigre +et de la gazelle. J'admets que Hildiga soit une gazelle; ailleurs, M. +de Bornier l'appelle une colombe; c'est plus tendre encore, et cela +convient mieux aux grâces bien portantes de mademoiselle Rousseil. Mais +quant au tigre, il est vraiment trop bon enfant et trop rageur à la +fois. Je demande à m'expliquer longuement sur son compte. + +Cette figure d'Attila emplit le drame, et c'est, en somme, juger +l'oeuvre que de l'étudier. M. de Bornier paraît avoir voulu reconstituer +autant que possible la figure historique d'Attila, telle que nous la +montrent les rares documents historiques. Son barbare est civilisé, +l'homme de guerre est doublé en lui d'un diplomate aussi rusé que peu +scrupuleux. Seulement, à côté de quelques traits acceptables, quelle +étrange résurrection de ce terrible conquérant! Tout le monde l'insulte +pendant quatre actes. Les prisonniers, Herric, Hildiga, Gerontia, +Walter, d'autres encore, défilent devant lui, en lui jetant à la face +les plus sanglantes injures, sans qu'il se mette une seule fois dans une +bonne et franche colère. Ce n'est pas tout, Maximin vient le braver au +nom de Rome, avec un étalage d'insolence lyrique, et il se contente de +lutter de lyrisme avec l'insulteur. De temps à autre, il est vrai, il se +dresse sur la pointe des pieds, en disant: «C'est trop de hardiesse!» +Mais il s'en lient la, les hardiesses continuent, les plus humbles lui +lavent la tête, on le traite à bouche que veux-tu de bourreau, de tyran, +d'assassin; une vraie cible aux tirades patriotiques de chacun, un +fantoche criblé de vers, lardé des mots de patrie et d'honneur. Ah! la +bonne ganache de barbare! A coup sûr, le tigre ne s'est pas défendu +contre M. de Bornier, qui, avant de le faire manger par sa gazelle, l'a +accommodé sans péril à la sauce des beaux sentiments. + +Cet Attila est donc un brave homme. Ajoutons qu'il a des mouvements +d'humeur. Ainsi, s'il tolère autour de lui les gens qui l'injurient, +il fait crucifier ceux de ses soldats qui gardent le silence; voir +l'épisode du premier acte. D'autre part, il donne l'ordre de couper le +cou de Walter, dans un moment de vivacité; mais, en vérité, ce Walter a +bien mérité son sort; on n'«embête» pas un tyran à ce point, le moindre +tigre en chambre n'aurait certainement pas attendu d'être provoqué deux +fois. La bonhomie imbécile de Géronte, jointe à la folie meurtrière de +Polichinelle, voilà l'Attila de M. de Bornier. Dès qu'il a besoin de +faire injurier son despote, le poète l'asseoit sur son trône et le tient +immobile et patient, tant que la tirade se développe. Ensuite, il pousse +un ressort, et le pantin lâche le fameux: «C'est trop de hardiesse!» Une +seule fois, le pantin tue un homme, non pas parce que cet homme lui dit +depuis huit heures du soir des choses excessivement désagréables, mais +parce qu'il abuse de sa situation de noble prisonnier et de belle âme +pour vouloir lui prendre sa femme. C'en est trop, le tigre est dans le +cas de légitime défense. + +Je me laisse aller à la plaisanterie. Mais, en vérité, comment prendre +au sérieux une pareille psychologie. Voilà le grand mot lâché: Toute +cette tragédie, déguisée en drame romantique, est d'une psychologie +enfantine. Essayez un instant de reconstituer les mouvements d'âme des +personnages, de savoir à quelle logique ils obéissent, et vous arriverez +à une analyse stupéfiante. Nous sommes ici dans une abstraction +quintessenciée. Ce n'est plus la machine intellectuelle si bien réglée +du dix-septième siècle. C'est un casse-cou continuel au milieu de nos +idées modernes habillées à l'antique. On est en l'air, partout et nulle +part, parmi des ombres qui cabriolent sans raison, qui marchent tout +d'un coup la tête en bas, sans nous prévenir. Les personnages sont +extraordinaires, mais ils pourraient être plus extraordinaires encore, +et il faut leur savoir gré de se modérer, car il n'y a pas de raison +pour qu'ils gardent le moindre grain de bon sens. Nous sommes dans le +sublime. + +Oui, dans le sublime, tout est là. M. de Bornier lape à tous coups dans +le sublime. Ses personnages sont sublimes, ses vers sont sublimes. Il +y a tant de sublime là dedans, qu'à la fin du quatrième acte, j'aurais +donné volontiers trois francs d'un simple mot qui ne fût pas sublime. +Mais c'est justement au quatrième acte que le sublime déborde et vous +noie. Ainsi je n'ai pas parlé d'Ellak, ce fils d'Attila qui a le coeur +tendre et qui veut sauver Hildiga; quand il comprend, dans la chambre +nuptiale, qu'elle va tuer son père, il est torturé par la pensée de +prévenir celui-ci et de la livrer ainsi à sa fureur; mais Attila parle +justement de faire mourir la mère d'Ellak pour une faute ancienne, et +alors le jeune homme n'hésite plus, il livre son père à Hildiga pour +sauver sa mère. Sublime, vous dis-je, sublime! Si ce n'était pas +sublime, ce serait bête. + +Et quel coup de sublime encore que le dénoûment! Attila raconte à +Hildiga le rêve qu'il a fait, en la voyant en vierge qui foulait au pied +le serpent. Hildiga, flairant un piège, lui répond par un autre songe: +elle a rêvé qu'elle l'assassinait d'un coup de sa hache. Vous croyez +qu'Attila va se méfier et prendre ses précautions avec cette faible +femme qu'il peut écraser d'une chiquenaude. Allons donc! Il passe avec +elle derrière un rideau, et nous l'entendons tout de suite glousser +comme un poulet qu'on égorge. C'est sublime! + +Le sublime, voilà la seule excuse, à ce point de dédain absolu pour tout +ce qui est vrai et humain. D'ailleurs, M. de Bornier ne se défend +pas d'avoir voulu se mettre en dehors de l'humanité. «Après bien des +hésitations, dit-il, j'ai choisi le temps et le personnage d'Attila, +précisément parce que le temps est obscur et le personnage peu connu.» +Il insiste beaucoup sur ce point que personne ne peut pénétrer une âme +comme celle d'Attila. Le despote lui-même, en parlant de l'histoire, dit +qu'elle pourra le condamner, mais non pas le connaître. + +Dès lors, le poète est libre, il va se permettre toutes les gambades +sur le dos d'Attila. Et c'est ainsi qu'il nous a donné ce stupéfiant +barbare, qui a des allures de romantique de 1830, qui rappelle ces +personnages d'un drame de Ponson du Terrail, je crois, disant: «Nous +autres, gens du moyen âge...» Oui, Attila se traite lui même de barbare, +parle de l'histoire et de la décadence, prédit tout ce qui doit arriver, +porte sur ses actions les jugements que nous portons aujourd'hui. Et il +n'y a pas qu'Attila, les autres personnages ne sont également que des +chienlits modernes, lâchés dans une action baroque, et s'y conduisant +avec nos idées et nos moeurs. Tous les mensonges sont accumulés: non +seulement la psychologie de ces marionnettes est absurde, mais encore le +drame est d'une fausseté absolue, comme histoire et comme humanité. + +Que reste-il? une fable, un sujet quelconque, auquel un poète dramatique +a accroché des vers. Imaginez-vous un arbre planté en l'air, sans racine +dans le sol, et dont les bras morts portent des drapeaux. Cela claque +dans le vide, et le peuple applaudit. + +Dès lors, j'en suis amené à ne plus juger que les vers de M. de Bornier. +Je sais des poètes qui se sont indignés. Ils refusent à l'auteur des +_Noces d'Attila_ le don de poésie. Cela me touche moins. Au théâtre, +dans une étude de caractères et de passions, j'estime que le lyrisme est +un don bien dangereux. Mais il est certain que M. de Bornier obtient +une étrange cuisine, en passant tour à tour du procédé de Corneille au +procédé de Victor Hugo. Cela me choque surtout parce que je ne crois pas +à une alliance possible entre des maîtres de tempéraments différents. +Les auteurs de juste milieu, ceux qui ont eu, comme Casimir Delavigne, +l'ambition de concilier les extrêmes, ne sont jamais parvenus qu'à un +talent bâtard et neutre n'ayant plus de sexe. C'est un peu le cas de M. +de Bornier. + +Le directeur de l'Odéon a monté le drame richement. Mais franchement, +malgré ses soins et l'argent qu'il a dépensé, rien n'est plus triste ni +plus laid que le défilé de ces costumes baroques, qu'on nous donne comme +exacts. Il y a là une orgie de cheveux, de barbes et de moustaches, +de l'effet le plus extravagant. Du côté des Francs, tout le monde est +blond, un ruissellement de filasse; du côté des Huns, tout le monde est +brun, des poils trempés dans de l'encre et balafrant les visages comme +des traits de cirage. C'est enfantin et lugubre. Quant à l'exactitude, +elle me fait un peu sourire. Elle doit ressembler au respect historique +de M. de Bornier. Ainsi, on a mis un entonnoir sur la tête de M. Marais. +C'est très bien. Mais alors je déclare cela faible comme imagination. Du +moment qu'on avait recours aux ustensiles de cuisine, je me plains qu'on +n'ait pas coiffé M. Pujol d'une casserole et M. Dumaine d'un moule +à pâtisserie. Remarquez que nous n'aurions pas réclamé, et que cela +peut-être aurait été plus joli. + +On me trouvera sans doute bien sévère pour M. de Bornier. La vérité +est que nous n'avons pas le crâne fait de même. Il me paraît être la +négation de l'auteur dramatique tel que je le comprends; et comme nous +n'avons aucun engagement l'un envers l'autre, je m'exprime avec une +entière franchise, je dis tout haut ce que bien du monde pense tout bas. +Cela est aussi honorable pour lui que pour moi. + + + +LE DRAME SCIENTIFIQUE + +Le public des premières représentations a été bien sévère, au théâtre +Cluny, pour ce pauvre M. Figuier. L'estimable savant, tenté par le +succès du _Tour du monde en 80 jours_ et d'_Un Drame au fond de la mer_, +a eu l'idée, lui aussi, de découper une pièce à grand spectacle, dans +les livres de vulgarisation scientifique qu'il publie depuis près de +vingt ans, et qui se vendent à un nombre considérable d'exemplaires. +Pour être chez lui, il s'est entendu avec M. Paul Clèves. Mais, grand +Dieu! jamais bouffonnerie du Palais-Royal n'a égayé une salle comme les +_Six Parties du monde_. + +Je ne raconterai pas la pièce, qui est taillée sur le patron du genre. +Il s'agit d'un groupe de voyageurs lancés à la queue leu leu dans toutes +les contrées imaginables. Une histoire quelconque relie les personnages +les uns aux autres et explique tant bien que mal leur course au clocher. +D'ailleurs, tout cela est le prétexte; l'intention de l'auteur est de +présenter une suite de tableaux saisissants, une sorte de panorama +géographique qui instruise et qui charme à la fois. + +Mon Dieu! la pièce est à coup sûr mal bâtie. Elle prête à rire par +des puérilités, des façons innocentes et convaincues de présenter les +choses. Rien n'est drôle parfois comme ces voyageurs qui dissertent au +milieu des sauvages. Mais, en vérité, M. Figuier n'est pas l'inventeur +du genre, et on a eu tort de lui faire porter tout le ridicule d'une +pièce dont les modèles eux-mêmes sont parfaitement grotesques. + +J'avoue, quant à moi, faire une très faible différence entre les _Six +Parties du monde_ et le _Tour du monde en 80 jours_. Et, puisque le +titre de cette dernière pièce vient sous ma plume, je veux dire combien +une oeuvre pareille me paraît inférieure et drôlatique. Rien de moins +scénique que l'idée sur laquelle elle repose; le héros de l'aventure, +qui gagne un jour sans le savoir, peut être un monsieur intéressant pour +des astronomes et des géographes, mais je jurerais bien que, sur les +milliers de spectateurs qui sont allés à la Porte-Saint-Martin, quelques +douzaines au plus ont compris l'ingéniosité scientifique du dénoûment. +Tout le reste de l'intrigue est d'une banalité rare. + +L'épisode le plus saillant est celui de la veuve du Malabar que l'on va +brûler vive; et quelle étonnante histoire, grosse de comique, lorsqu'un +des héros épouse cette veuve, à son retour en Angleterre! Je connais peu +d'intrigues qui mettent plus de solennité dans la charge. Quand j'ai vu +jouer la pièce, tout m'y a paru stupéfiant. + +Certes, je m'explique parfaitement le succès. D'abord, il y avait un +éléphant. Puis, deux ou trois tableaux étaient joliment mis en scène. +On allait voir ça en famille, on y menait les demoiselles et les petits +garçons qui avaient été sages. C'était un spectacle que les professeurs +recommandaient. D'ailleurs, lorsqu'un courant de bêtise s'établit, il +faut bien que tout Paris y passe. Moi, je préfère une féerie, je le +confesse. Au moins une féerie n'a aucune prétention. Le côté irritant +d'une machine telle que _le Tour du monde en 80 jours_, c'est qu'on +rencontre des gens qui en parlent sérieusement, comme d'une oeuvre qui +aide à l'instruction des masses. J'entends la science autrement au +théâtre. + +Je me sens d'ailleurs beaucoup moins sévère pour _Un Drame au fond de +la mer_. Il y avait là un tableau très original et d'un effet immense, +celui du navire naufragé, avec ses cadavres, dans les profondeurs +transparentes de l'Océan. Je sais bien que, pour arriver à ce tableau, +et ensuite pour dénouer la pièce, les auteurs avaient entassé toute +la friperie du mélodrame. Mais la pièce n'en contenait pas moins une +trouvaille, tandis que _le Tour du monde en 80 jours_ est un défilé +ininterrompu de banalités, sans un seul tableau qui soit vraiment neuf. +Si je m'explique le succès, je n'en trouve pas moins le public bon +enfant et facile à contenter. + +Aussi est-ce pour cela que j'ai une grande indulgence devant la +tentative malheureuse de M. Figuier. Il est tombé où d'autres ont +réussi; mais le talent qu'il pourrait avoir importait peu. Il y a là +une question du plus ou du moins qui ne me touche pas. S'il avait fait +quelques coupures, s'il avait écouté les conseils d'un ami, il aurait +mis son oeuvre debout, sans la rendre meilleure à mes yeux. C'est le +genre qui est idiot, on doit dire cela carrément. Je vois là toul au +plus des parades de foire que l'on devrait jouer dans des baraques en +planches, des spectacles pour les yeux où le peuple achève de brouiller +les quelques notions justes qu'il possède, des oeuvres bâtardes et +grossières qui gâtent le talent des acteurs et qui acheminent notre +théâtre national vers les pièces d'un intérêt purement physique. + +Remarquez que ce pauvre M. Figuier avait toutes sortes de bonnes +intentions. Il voulait même être patriote, il avait pris des héros +français, désireux de faire entendre que les Anglais et les Américains +ne sont pas les seuls à courir le monde dans l'intérêt de la science. +Le malheur est qu'il n'a pas su escamoter suffisamment les drôleries du +genre. D'autre part, la scène étroite de Cluny ne se prêtait guère à un +défilé des cinq parties du monde, augmentées d'une sixième. Fatalement, +les moindres naïvetés y devenaient énormes. Il faut de la place, pour +faire tenir une vaste bouffonnerie, établie sérieusement. Enfin, M. +Figuier n'avait pas d'éléphant. Cela était décisif. + +Pauvre science! à quels singuliers usages on la rabaisse, pour battre +monnaie! La voilà maintenant qui remplace le bon génie et le mauvais +génie de nos contes d'enfants. Certes, lorsque j'annonce que le large +mouvement scientifique du siècle va bientôt atteindre notre scène et la +renouveler, je ne songe guère à cette vulgarisation en une douzaine +de tableaux de quelque notion élémentaire que les enfants savent en +huitième. Il y a là une veine de succès que les faiseurs exploitent, +rien de plus. Ce que je veux dire, c'est que l'esprit scientifique du +siècle, la méthode analytique, l'observation exacte des faits, le retour +à la nature par l'étude expérimentale, vont bientôt balayer toutes nos +conventions dramatiques et mettre la vie sur les planches. + + + +LA COMÉDIE + +I + +Mes confrères en critique dramatique ont bien voulu, pour la plupart, +parler de mon dernier roman, à propos de _Pierre Gendron_, la pièce que +MM. Lafontaine et Richard viennent de donner au Gymnase. Sans accuser +les auteurs de plagiat, quelques-uns ont admis certaines ressemblances +entre cette comédie et l'_Assommoir_. Loin de moi la pensée de me +montrer plus sévère. Je tiens MM. Lafontaine et Richard pour de galants +hommes qui se seraient adressés à moi, s'ils avaient eu la moindre +velléité de tirer une pièce de mon livre. D'ailleurs, ils ont fait dire +dans la presse que _Pierre Gendron_ était écrit avant l'Assommoir, et +cela doit suffire. Certes, je ne réclame pas une enquête. Je m'estime +simplement heureux que les directeurs ne se soient pas montrés plus +empressés de jouer la pièce; car, dans ce cas, ce serait moi qui aurais +pu être traité de plagiaire. + +Seulement, la rencontre entre les deux oeuvres est vraiment prodigieuse. +Il y a là un cas littéraire sur lequel je me permets d'insister, +uniquement pour la curiosité du fait. + +Imaginez qu'un auteur dramatique veuille tirer un drame de +l'_Assommoir_. La grosse difficulté qu'il rencontrera sera le noeud même +du drame, le ménage à trois, le retour de l'ancien amant que le mari +ramène auprès de sa femme, un jour de soûlerie. Dans la vie réelle, j'ai +connu des Coupeau, lentement hébétés par la boisson. Mais un romancier +seul peut employer aujourd'hui de tels personnages, parce qu'il a le +loisir de les analyser à l'aise et de tirer d'eux les terribles leçons +de la vérité. Au théâtre, ils restent encore d'un maniement presque +impossible. + +Tout le problème, pour un auteur dramatique, serait donc d'accommoder +Coupeau et Lantier, de façon à ce qu'ils pussent paraître devant le +public, sans trop le révolter. Il faudrait, tout en gardant la situation +du ménage à trois, trouver un arrangement qui maintiendrait l'aventure +dans cette convention d'honnêteté scénique, hors de laquelle une pièce +est fort compromise. En un mot, étant donné Gervaise, Lantier et +Coupeau, il s'agirait de les conserver tous les trois, et pourtant de +les rendre possibles, en modifiant légèrement les données du roman. + +Eh bien, MM. Lafontaine et Richard ont trouvé une solution très +agréable. J'avais songé à ces choses, avant la représentation de leur +pièce, et j'ai été réellement surpris de ne pas avoir eu l'idée d'une +solution aussi habile. Certainement, ce qui m'a empêché de la trouver, +c'est la pensée qu'un roman transporté au théâtre doit rester entier. +Mais des auteurs qui ne seraient tenus à aucun respect envers +l'_Assommoir_, et qui préféreraient même s'en écarter un peu, +n'inventeraient pas une adaptation plus adroite que _Pierre Gendron_. Et +cela est d'autant plus miraculeux que cette comédie a été écrite avant +le roman. + +Voici l'adaptation. Faites que Coupeau ne soit pas marié avec Gervaise, +et admettez que Coupeau, tout en connaissant Lantier, ignore ses anciens +rapports avec la jeune femme; dès lors, Coupeau, qui est un honnête +ouvrier, pourra ramener Lantier dans son ménage, et, de ce retour, +naîtront tous les éléments dramatiques nécessaires. Gervaise, +naturellement, tremblera devant Lantier et refusera avec horreur le +marché de honte qu'il lui offre pour garder le silence. Quant au +dénoûment, il sera aimable ou triste, selon le théâtre où l'on portera +la pièce. + +Mais la rencontre la plus curieuse est peut-être que le retour de +Lantier, dans le roman et dans le drame, a lieu pendant un repas de +famille. Seulement, dans le roman, le repas est donné le jour de la fête +de Gervaise; tandis que, dans le drame, il a lieu le jour de la fête de +Coupeau. + +Je n'ai pas besoin de faire remarquer les conséquences énormes que la +légère modification du sujet amène au point de vue théâtral. Au lieu de +cette déchéance lente du ménage, qui est le roman tout entier, on +n'a plus qu'un honnête ménage d'ouvriers tyrannisé et menacé par un +sacripant. Les auteurs ont même chargé Lantier en noir; ils en ont +fait un assassin, que les gendarmes emmènent au dénoûment, ce qui est +vraiment trop gros et noie leur oeuvre dans les eaux vulgaires du +mélodrame. Quant à Coupeau et à Gervaise, ils se marient et sont +heureux. On prétend, il est vrai, que la pièce était en cinq actes et +qu'on l'a réduite pour les besoins du Gymnase. Je serais bien curieux de +connaître les deux actes que M. Montigny a fait couper. + +Et voyez le prodige, les rencontres ne s'arrêtent pas là! La fille des +Coupeau, Nana, est aussi dans la pièce. Or, cette Nana était encore +bien embarrassante; on pouvait, à la vérité, ne pas pousser les choses +jusqu'au bout, en la ramenant au bercail, avant qu'elle eût glissé à la +faute; mais elle n'en demeurait pas moins un danger, si l'on ne mettait +pas à côté d'elle une consolation. Aussi Nana a-t-elle une soeur, une +demoiselle bien élevée et sans tache, grandie en dehors du milieu +ouvrier, et qui, au dénoûment, épousera le patron de la fabrique où +travaille Coupeau. Cela compense tout. + +Je ne veux pas insister davantage. Je répète une fois encore que +j'accuse le hasard seul. Il m'a paru simplement intéressant de montrer +comment, sans le vouloir, MM. Lafontaine et Richard ont tiré de +l'_Assommoir_ la pièce que des hommes de théâtre auraient pu y trouver. +En outre, comme j'ai accordé de grand coeur à deux auteurs dramatiques +l'autorisation de porter sur les planches le sujet de mon livre, j'ai +pensé que je devais me prononcer sur la question soulevée dans la +presse, à propos de _Pierre Gendron_. + +Si l'on veut maintenant mon avis tout net sur cette comédie, j'ajouterai +qu'elle me plaît médiocrement. Les auteurs ont dû la baser sur une +situation fausse. Toute la pièce tient sur ce fait que Gervaise a refusé +d'épouser Coupeau, parce qu'elle a appartenu à Lantier, et qu'elle +courbe la tête sous l'éternelle honte de cette liaison. Il faut +connaître bien peu le milieu où s'agitent les personnages, pour prêter +un tel sentiment à Gervaise. Dans la réalité, elle serait depuis +longtemps la femme légitime de Goupeau. Seulement, comme je l'ai +expliqué, si elle était sa femme, les auteurs retomberaient dans la +situation embarrassante du roman, et ils ont dû choisir entre la +convention théâtrale et la vérité. + +Je ne parle pas du dénoûment, je sais très bien que c'est là un +dénoûment imposé par le Gymnase. On se marie trop à la fin, et toute +cette action terrible tombe en plein dans la confiture. Voyez-vous Nana +ramenée saine et sauve, comme s'il suffisait d'un tour d'escamotage +pour transformer en bonne petite fille une coureuse de trottoirs, qui +appartient de naissance au pavé parisien! Je voudrais que l'on sentît +bien la à quel point de mensonge on a rabaissé le théâtre. Car soyez +convaincus que MM. Lafontaine et Richard sont trop intelligents pour ne +pas savoir eux-mêmes qu'ils mentent. La vérité est qu'ils ont eu peur, +et avec raison; ils se sont dit qu'ils devaient se conformer au désir du +public, qui aime les dénoûments aimables. + +J'arrive ainsi au singulier jugement porté par plusieurs de mes +confrères qui ont vu, dans _Pierre Gendron_, un manifeste naturaliste au +théâtre. Gomme toujours, c'est la forme, l'expression extérieure de la +pièce qui les a trompés. Il a suffi que les personnages employassent +quelques mots d'argot populaire, pour qu'on criât au réalisme. On ne +voit que la phrase, le fond échappe. + +Certes, on ne saurait trop louer MM. Lafontaine et Richard, en mettant +des ouvriers en scène, de leur avoir conservé certaines tournures de +langage, qui marquent la réalité du milieu. C'était déjà là une audace, +et il faut les en remercier. Seulement, j'aurais voulu les voir pousser +plus loin l'amour du vrai, s'attaquer aux moeurs elles-mêmes, à la +réalité des faits. Leur Gendron, c'est l'éternel bon ouvrier des +mélodrames; leur Louvard, c'est le traître qu'on a vu tant de fois. +Les bonshommes n'ont pas changé; ils restent jusqu'au cou dans la +convention. Ils commencent à parler leur vraie langue, voilà tout. + +Paris a besoin d'un certain nombre de plaisanteries courantes. Que les +chroniqueurs, les échotiers, tout le personnel rieur et turbulent de la +petite presse, ait lancé une série de calembredaines sur le mouvement +littéraire actuel, rien de plus acceptable; que l'on fasse par moquerie +tenir le naturalisme dans l'argot des barrières, l'ordure du langage +et les images risquées, cela s'explique, et nous tous qui défendons +la vérité, nous sommes les premiers à sourire de ces plaisanteries, +lorsqu'elles sont spirituelles. Mais, en France, on ne saurait croire +combien est dangereux ce jeu de la raillerie. Les esprits les plus +épais et les plus sérieux finissent par accepter comme des jugements +définitifs les aimables bons mots de la presse légère. + +Ainsi, on tend à admettre que l'argot entre comme une base fondamentale +dans notre jeune littérature. On vous clôt la bouche, en disant: «Ah! +oui, ces messieurs qui remplacent la langue de Racine par celle de +Dumollard!» Et l'on est condamné. Vraiment! nous nous moquons bien +de l'argot! Quand on fait parler un ouvrier, il est d'une honnêteté +stricte, je crois, de lui conserver son langage, de même qu'on doit +mettre dans la bouche d'un bourgeois ou d'une duchesse des expressions +justes. Mais ce n'est là que le côté de forme du grand mouvement +littéraire contemporain. Le fond, certes, importe davantage. + +Par exemple, au théâtre, c'est un triomphe médiocre que de placer de +loin en loin une expression populaire. J'ai remarqué que l'argot fait +toujours rire à la scène, lorsqu'on le ménage habilement. Il est +beaucoup plus difficile de s'attaquer aux conventions, de faire +vivre sur les planches des personnages taillés en pleine réalité, de +transporter dans ce monde de carton un coin de la véritable comédie +humaine. Cela est même si mal commode que personne n'a encore osé, parmi +les nouveaux venus, qui ne sont pourtant pas timides. + +Il faut remettre l'argot à sa place. Il peut être une curiosité +philologique, une nécessité qui s'impose à un romancier soucieux du +vrai. Mais il reste, en somme, une exception, dont il serait ridicule +d'abuser. Parce qu'il y a de l'argot dans une oeuvre, il ne s'ensuit pas +que cette oeuvre appartient au mouvement actuel. Au contraire, il +faut se méfier, car rien n'est un voile plus complaisant qu'une forme +pittoresque; on cache là-dessous toutes les erreurs imaginables. + +Ce qu'il faut demander avant tout à une oeuvre, que le romancier ait +cru devoir prendre la plume d'Henri Monnier ou celle de Bossuet, c'est +d'être une étude exacte, une analyse sincère et profonde. Quand les +personnages sont plantés carrément sur leurs pieds et vivent d'une vie +intense, ils parlent d'eux-mêmes la langue qu'ils doivent parler. + + + +II + +La première représentation au Gymnase de _Châteaufort_, une comédie en +trois actes de madame de Mirabeau, m'a paru pleine d'enseignements. +Pendant que le public tournait au comique les situations dramatiques, +et que les critiques se fâchaient en criant à l'immoralité, je songeais +qu'il y avait là un malentendu bien grand, j'aurais voulu pouvoir +transformer d'un coup de baguette cette pièce mal faite en une pièce +bien faite, et changer ainsi en applaudissements les rires et les +indignations; car, au fond, il s'agissait uniquement d'une question de +facture. + +Voici, en gros, le sujet de la pièce. Le marquis de Ponteville a donné +sa fille Nadine en mariage à M. de Châteaufort, un homme de la plus +grande intelligence, que le gouvernement vient même de charger d'une +mission diplomatique. Puis, le marquis s'est remarié avec une demoiselle +d'une réputation équivoque. Mais voilà que Nadine acquiert la preuve, +par une lettre, que son mari a été l'amant de sa belle-mère. Le beau +Châteaufort, l'homme irrésistible et magnifique, est un simple gredin. +Précisément, il vient de commettre une première scélératesse. Aidé de la +marquise, il a décidé le marquis à lui léguer le château de Ponteville, +au détriment de Pierre, le frère aîné de Nadine. Celui-ci apprend tout +par le notaire qui a rédigé le testament. Un singulier notaire qui, pour +se venger d'avoir reçu des honoraires trop faibles, dénonce tout le +monde, et apprend surtout à la marquise que Nadine a des rendez-vous +avec M. de Varennes, rendez vous fort innocents d'ailleurs. Dès lors, la +guerre est déclarée entre les deux femmes. Madame de Ponteville accuse +madame de Châteaufort d'adultère, et fait prendre par le marquis une +lettre que celle-ci semble vouloir dissimuler. Mais justement cette +lettre est celle qui révèle la liaison de Châteaufort et de madame +de Ponteville. Le marquis a un coup de sang, dont il se tire pour se +lamenter. Enfin Châteaufort, auquel le gouvernement vient de retirer +sa mission, comprend qu'il gêne tout le monde, qu'il n'y a pas d'issue +possible, et il se décide à dénouer le drame en se faisant sauter la +cervelle. + +Certes, je ne défends point les inexpériences ni les maladresses de la +pièce. Seulement, je me demande quelle a été la véritable intention de +madame de Mirabeau. A coup sûr, son idée première a dû être de mettre +debout la haute figure de Châteaufort. On dit que son héros était, +dans le principe, député et ambassadeur; la censure aurait diminué +le personnage, en en faisant un simple diplomate, envoyé en mission +particulière. + +Mais l'indication suffit. On comprend immédiatement quel est le +personnage, le type que l'auteur a voulu créer. Châteaufort n'est point +l'aventurier vulgaire. Son nom est à lui; de plus, il a une grande +intelligence, une haute situation. Sa perversion est un fruit de +l'époque et du milieu. Il est la pourriture en gants blancs, l'intrigue +toute puissante, l'homme public qui abuse de son mandat, le cerveau +vaste qui combine le mal. Cet homme, titré, occupant une des situations +politiques les plus en vue, représente donc la corruption dans +les hautes classes, avec ce qu'elle a d'intelligent, d'élégant et +d'abominable. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Mais il y avait, +à mon sens, une création très large à tenter avec un tel personnage. Il +est de notre temps; on l'a rencontré dans vingt procès scandaleux. Il +a poussé sur les décombres des monarchies; il ne peut plus avoir de +pensions sur la cassette des rois, et il bat monnaie avec ses titres et +ses situations officielles. Regardez autour de vous, très haut, et vous +le reconnaîtrez. Je comprends donc parfaitement que madame de Mirabeau +n'ait pu résister à la tentation de mettre au théâtre une figure si +contemporaine et si puissamment originale. + +Maintenant, le malheur est qu'elle l'a mise sans aucune prudence. Elle +avait besoin d'une histoire quelconque pour employer le héros, et +l'histoire qu'elle a choisie est des moins heureuses. Encore aurait-elle +pu s'en contenter, car les histoires en elles-mêmes importent peu. Mais +il fallait alors souffler la vie à tous ces pantins, donner aux faits la +profonde émotion de la vérité. J'arrive ici au vif de la question, et je +demande à m'expliquer très nettement. + +Le soir de la première représentation, le public riait et la critique se +fâchait, ai-je dit. Dans les couloirs, j'entendais dire que l'immoralité +de la pièce était révoltante, qu'un pareil monde n'existait pas. +Surtout, c'était le langage qui blessait; des spectateurs juraient que +les femmes du monde ne parlent pas avec cette crudité et ne se lancent +point ainsi leurs amants à la tête. Que répondre à cela? on sourit on +hausse les épaules. La brutalité est partout, en haut comme en bas. +Quand les passions soufflent, les marquises deviennent des poissardes. +Il n'y a que les tout jeunes gens qui se font du grand monde une idée +d'Olympe, où les bouches des dames ne lâchent que des perles. + +Pour mon compte,--j'ignore si j'ai l'âme plus scélérate que la moyenne +du public,--je ne trouve, dans _Châteaufort_, pas plus de gredinerie que +dans beaucoup d'autres pièces applaudies pendant cent représentations. +Que voyons-nous donc d'épouvantable dans cette oeuvre? Un homme qui a +eu des relations avec sa belle-mère, et qui convoite les biens de son +beau-père. Mais ce sont là de simples gentillesses, à côté de l'amas +effroyable des noirs forfaits de notre répertoire. Je ne citerai pas les +tragédies grecques, ni les mélodrames du boulevard, où l'on s'empoisonne +en famille avec le plus belle tranquillité du monde. Je rappellerai +simplement les oeuvres de cette année, l'_Étrangère_, par exemple, où le +duc de Septmont se conduit en vilain monsieur, tout comme Châteaufort. + +Pourquoi, en ce cas, rit-on et se fâche-t-on au Gymnase? C'est +uniquement parce que l'auteur a manqué de science et d'adresse. Il +aurait pu nous conter une aventure dix fois plus odieuse et nous +l'imposer parfaitement, s'il avait su procéder avec art. Question de +facture, rien de plus, je le répète. Le public a acclamé d'autres +vilenies, sans s'en douter. Les infamies ne l'effrayent pas, la façon de +présenter les infamies seule le révolte. + +La grande faute de madame de Mirabeau a été de bâtir son action dans +le vide. Ses personnages n'ont pas d'acte civil. On ne sait d'où ils +viennent, qui ils sont, comment s'est passée leur vie jusqu'au jour où +on nous les présente. Châteaufort aurait eu besoin d'être expliqué dans +ses antécédents. Cette grande figure devait être complète. Un drame +n'est pas un coup de tonnerre dans un ciel bleu; il faut circonstancier +et amener les orages de la passion et des intérêts. + +Une autre faute grave est d'avoir raidi les personnages dans une +attitude. Châteaufort, à mon sens, manque surtout de souplesse. Le +marquis est une ganache et la marquise une louve de mélodrame. Quant à +Nadine, elle serait le seul personnage sympathique, si elle n'était pas +toujours en colère. La vie a plus de bonhomie, et, même dans les crises +dramatiques, il faut conserver aux personnages des échappées de repos et +de détente. Une action toute nue, une abstraction pure, ne réussit au +théâtre qu'à la condition d'être maniée par des mains très savantes, qui +la conduisent avec une raideur de démonstration géométrique. + +D'ailleurs, madame de Mirabeau est loin de manquer de talent. J'ose +même confesser que son oeuvre m'a beaucoup plus intéressé que certaines +pièces, jouées dans ces derniers temps, et qui ont réussi. Cela est si +peu ordinaire, une belle inexpérience, parlant carrément, appelant les +choses par leurs noms, allant droit devant elle sans crier gare. Il y a +bien des hommes, parmi nos auteurs dramatiques, auxquels je souhaiterais +l'énergie de madame de Mirabeau. Et il ne faut pas ricaner, employer le +gros mot de brutalité, l'énergie reste une chose rare et belle, qu'on +n'acquiert pas, et qui fait les grandes oeuvres. On ne devient pas fort, +tandis que l'on peut émonder sa force et trouver un équilibre. + +Dans tout cela, il y a une morale à tirer. La chute _Châteaufort_ va +être un argument de plus entre les mains de ceux qui refusent la vérité +au théâtre, sous prétexte que la vérité est affligeante et que le +public demande avant tout des tableaux consolants. Je les entends d'ici +foudroyer les héros corrompus, déclarer que le théâtre n'est pas une +dalle de dissection, réclamer des idylles qui ne contrarient pas leur +digestion. Avez-vous remarqué une chose? il est rare qu'un honnête homme +se scandalise en face d'un coquin; ce sont les coquins eux-mêmes qui +crient le plus fort, comme s'ils voyaient une allusion personnelle dans +le personnage qu'on leur montre. + +Donc, c'est le naturalisme au théâtre qui payera une fois de plus les +pots cassés. Il va être formellement conclu que toutes les plaies ne +sont pas bonnes à montrer, surtout lorsqu'il s'agit des plaies du beau +monde. Et l'on aura raison, dans un certain sens. Je crois qu'on peut +tout dire et tout peindre, mais je commence à être persuadé aussi +qu'il y a façon de tout peindre et de tout dire. Là est la solution du +problème. + +Ah! comme nous serions forts, si un naturaliste, sans rien perdre de sa +méthode d'analyse ni de sa vigueur de peinture, naissait avec le sens du +théâtre, cette adresse du métier qui escamote les difficultés au nez du +public. Il n'est pas vrai, à coup sûr, que tout le théâtre soit dans le +métier, comme on le répète. Le métier suffit le plus souvent, mais +le métier pourrait aussi aider simplement à rendre possible sur les +planches les drames et les comédies de la vie réelle. Apporter la vérité +et savoir l'imposer, tel doit être le but. + +Aussi ne me lasserai-je pas de répéter aux jeunes auteurs dramatiques +qui grandissent: «Voyez les chutes de toutes les pièces naturalistes +tentées depuis dix ans. Est-ce à dire que le mensonge seul réussit au +théâtre? Non, certes. Il faut garder sa foi dans le vrai, même quand +le vrai semble crouler de toutes parts. La vérité reste supérieure, +inattaquable, souveraine. C'est à notre imbécillité, à notre manque de +talent, qu'il faut s'en prendre. C'est nous, et non pas la vérité, +qui faisons tomber nos pièces. Etudiez donc le théâtre, comparez et +cherchez. Il existe certainement une tactique pour conquérir le public, +on flaire dans l'air une formule, qu'un débutant découvrira, et qui +indiquera la voie à suivre, si l'on veut donner à notre théâtre une +vie nouvelle. Les révolutions dans les idées ne se précisent et ne +triomphent que grâce à une formule. Inventez une facture, tout est là.» + + + +III + +Deux débutants, MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, ont fait jouer +au Troisième-Théâtre-Français une pièce en cinq actes: _l'Obstacle_. + +Voici, en gros, le sujet. Un jeune homme, Georges de Liray, a rencontré +aux bains de mer une adorable jeune fille, mademoiselle de Champlieu. Il +l'aime, il demande sa main à M. de Champlieu, et là il apprend tout un +drame de famille: la mère de la jeune fille n'est pas morte, comme on +l'a dit, elle a fui, il y a des années, avec un amant. Georges n'en +poursuit pas moins son projet de mariage; mais il se heurte contre un +nouveau drame, son père lui confesse qu'il est l'amant de madame de +Champlieu, laquelle a naturellement changé de nom. Dès lors, le mariage +entre les jeunes gens paraît impossible. Les auteurs se sont tirés de +toutes ces difficultés accumulées, en condamnant M. de Liray à un exil +lointain et en empoisonnant madame de Champlieu, qui meurt pardonnée de +son mari. + +La critique a bien accueilli cette oeuvre. Elle a fait des réserves, +mais elle a été unanime à y constater des situations fortes et des +scènes bien faites. Ses réserves ont surtout porté sur l'impasse dans +laquelle les auteurs se sont mis, en choisissant un de ces sujets dont +il est impossible de sortir. Ses éloges se sont adressés à l'habileté de +l'exposition, aux coups de théâtre successifs: la confession de M. de +Champlieu; l'aveu de M. de Liray à son fils; la rencontre des deux +pères, avec la femme coupable entre eux. On a trouvé tout cela, je le +répète, très bien combiné, emmanché solidement, fabriqué avec adresse. +Aussi a-t-on salué MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile comme des +jeunes écrivains heureusement doués pour le théâtre. + +J'ai eu la curiosité de lire tout ce qu'on a écrit sur _l'Obstacle_, +et j'affirme que le seul regret de la critique a été que les auteurs +n'eussent pas pu sortir plus brillamment du problème insoluble qu'ils +s'étaient posé. Imaginez un joueur de piquet dont une nombreuse galerie +suit le jeu. La galerie est émerveillée par la hardiesse de l'écart et +tout à fait enchantée par deux ou trois coups successifs qui dénotent +une science hors ligne. Malheureusement, la fin de la partie est moins +brillante: le joueur gagne, mais grâce à des expédients dangereux, et +il ne gagne que d'un point. Alors, la galerie dit: «C'est fâcheux, une +partie si bien commencée! N'importe, ce joueur n'est pas la première +mazette venue.» Telle a été exactement l'attitude de la critique, à +l'égard de MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile. + +Eh bien! que ces messieurs me permettent de leur tenir un autre langage. +Je suis le seul de mon opinion; aussi vais-je lâcher d'être très clair +et d'appuyer mon dire sur des arguments décisifs. Certes, les deux +auteurs, en écrivant _l'Obstacle_, ont fait une oeuvre très honorable, +et je me réjouis de leur succès. Mais je crois remplir strictement mon +devoir de critique, en leur disant qu'ils ont choisi là une formule +dramatique inférieure, et qu'ils doivent se dégager au plus tôt de cette +formule, s'ils ont la moindre ambition littéraire. + +J'arrive aux preuves. Que sont leurs personnages? Des pantins, pas +davantage. Les jeunes gens sont des jeunes gens, les pères sont des +pères, le tout complètement abstrait, chaque figure représentant une +idée et non un individu. Il me semble voir ces personnages portant +chacun un écriteau sur la poitrine: «Moi je suis un jeune homme honnête +qui aime une jeune fille... Moi je suis un père honnête dont la femme +s'est mal conduite...» Quant à l'homme que cache l'écriteau, il nous +reste profondément inconnu; nous ne voyons seulement pas le bout de son +nez, nous ignorons ce qu'il a dans le ventre. Aucune analyse humaine, en +somme; pas un seul document nouveau, une simple exhibition de sentiments +généraux qui manquent même de tout relief artistique. + +Mais les faits sont encore plus significatifs. Si les personnages +restent uniquement des poupées destinées à être rangées sur une table, +comme les soldats de plomb des enfants, tout l'intérêt se porte sur +le drame dont ils vont être les acteurs complaisants. Ils deviennent +passifs, ils subissent l'action, demeurent où on les place, font un pas +en arrière ou en avant, selon les besoins de la stratégie dramatique. +Or, rien n'est plus étrange que cette action qu'ils subissent. Il s'agit +pour les auteurs de pousser leurs soldats de plomb, de les mettre en +face les uns des autres, dans des positions critiques, de faire croire +qu'ils sont perdus et qu'ils vont se manger, puis de les dégager le plus +habilement possible, en sacrifiant ceux qui sont trop embarrassants, et +de dire enfin au public ravi: «Mesdames et Messieurs, voilà comment la +farce se joue. Tout ceci n'était que pour vous plaire et vous montrer +notre adresse d'escamoteurs.» Peu importent la vie réelle, le +développement logique des histoires vraies, la grandeur simple de ce +qui se passe tous les jours sous nos yeux. Les hommes d'expérience +et d'autorité vous répéteront qu'il faut des situations au théâtre; +entendez par là qu'il faut mener en guerre vos soldats de plomb et vous +exercer à les jeter dans des bagarres, pour avoir la gloire de les en +tirer sans une égratignure. + +Je le dis une fois encore, l'art dramatique ainsi entendu est un art +absolument inférieur, qui doit dégoûter les penseurs et les artistes. Je +parlais d'une partie de piquet. Mais il est une comparaison plus juste +encore, celle d'une partie d'échecs. Les personnages ne sont plus que +des pions. MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile ont pu se dire: «Les +blancs font mat en cinq coups.» Et ils ont joué leurs cinq actes. Oui, +leurs personnages sont en bois, de simples pièces de buis; j'accorde, si +l'on veut, qu'on les a sculptés et qu'ils ont des figures humaines; +mais ils n'ont sûrement ni cervelles ni entrailles. Quant au drame, il +devient une combinaison, plus ou moins ingénieuse; on entend le petit +claquement des pièces sur l'échiquier, et le problème est résolu, la +critique se contente de déclarer le lendemain: «Bien joué!» ou: «Mal +joué!» De l'étude humaine, de l'analyse des tempéraments, de la nature +des milieux, pas un mot! + +Voilà, n'est-ce pas, qui est d'un grand vol, voilà qui élargit +singulièrement notre littérature dramatique! Remarquez que les pièces à +situations qui règnent aujourd'hui, n'ont envahi le théâtre que depuis +le commencement du siècle. Ce sont elles qui ont imposé l'étrange code +auquel on veut soumettre tous les débutants. Les fameuses règles, le +critérium d'après lequel on juge si tel écrivain est ou n'est pas doué +pour le théâtre, viennent de ces pièces. Peu à peu, elles se sont +imposées comme un amusement facile qui intéresse sans faire penser, et +on a voulu plier toutes les productions dramatiques à leur formule. Il +n'a plus été question que «des scènes à faire». On a déserté la grande +étude humaine pour ce joujou, mettre des bonshommes en bataille et leur +faire exécuter des culbutes de plus en plus compliquées. Ajoutez que des +esprits ingénieux, et même quelques esprits puissants, se sont livrés +à ce jeu et y ont accompli des merveilles. Voilà comment le théâtre +actuel,--une simple formule passagère dont on veut faire «le +théâtre»,--occupe les planches, à la grande tristesse des écrivains +naturalistes. + +Souvent la critique cite les maîtres. C'est pourtant peu les honorer que +de ne point se montrer sévère pour les pièces à situations. Dans toutes +les littératures, tous les chefs-d'oeuvre dramatiques condamnent ces +pièces et montrent leur infériorité. Certes, ce n'est ni dans le théâtre +grec, ni dans le théâtre latin que nos auteurs habiles ont pris les +règles du petit jeu de société auquel ils se livrent. Ni Shakespeare ni +Schiller ne leur ont enseigné l'art de plonger un personnage dans une +fable compliquée, puis de l'en retirer par la peau du cou, sans que +ses vêtements eux-mêmes aient souffert. Si j'arrive à nos classiques, +l'exemple devient encore plus frappant. Où prend-on que Corneille, +Molière, Racine sont les maîtres du théâtre à notre époque? Les auteurs +contemporains n'ont rien d'eux, je ne parle pas du talent, mais de +l'entente de la scène et de la veine dramatique. Qu'on cesse donc de +parler des maîtres, à propos de notre théâtre actuel, car nous les +insultons chaque jour par la façon ridicule et étroite dont nous +employons leur glorieux héritage. + +La formule qui règne en ce moment n'a donc pas d'excuse. Elle ne saurait +même invoquer en sa faveur la tradition. Elle ne se rattache en rien aux +chefs-d'oeuvre de notre littérature dramatique. Je ne puis développer +ici les arguments que je fournis; mais il est aisé de le faire. Cette +formule est née de l'ingéniosité et de l'habileté d'une génération +d'auteurs. Elle a récréé le public, car elle offre le gros intérêt du +roman-feuilleton, dont l'invention a passionné la masse des lecteurs +illettrés. Et c'est ainsi qu'elle s'est étalée, au point de faire dire +qu'elle est tout le théâtre, et qu'en dehors d'elle il n'y a pas de +succès possible. Heureusement, l'histoire littéraire est là pour +affirmer que l'étude de l'homme passe avant tout, avant l'action +elle-même. On a découragé les esprits supérieurs en faisant un simple +échiquier de la scène. Telle est l'explication de la royauté du roman à +notre époque, tandis que le théâtre se traîne et agonise. + +Un grand écrivain étranger s'étonnait un jour devant moi des deux +littératures si nettement tranchées qui vivent chez nous côte à côte, +le roman et le théâtre. Le premier s'élargit et grandit chaque jour; le +second s'épuise et tend à retomber aux tréteaux. Cela provient, selon +moi, de ce que le roman est dans le courant du siècle, dans ce courant +naturaliste qui emporte tout. Au contraire, le théâtre résiste, s'entête +dans des combinaisons ridicules, refuse la vie qui déborde autour +de lui. La routine, les engouements du public, la complicité de la +critique, l'enfoncent davantage. On prévoit le résultat: si, dans un +temps donné, une rénovation n'a pas lieu, le théâtre roulera de plus bas +en plus bas; car il est impossible que la foule, nourrie des vérités du +roman, ne se dégoûte pas tout à fait des enfantillages laborieux des +auteurs dramatiques. D'ailleurs, de même que le théâtre a régné au +dix-septième siècle, peut-être au dix-neuvième siècle le roman doit-il +régner à son tour. + +Je reviens à MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, et je conclus. +Sans doute, ils ont fait preuve d'un effort louable en produisant +_l'Obstacle_. Mais ils débutent, ils ont de l'ambition, ils désirent +monter le plus haut possible. Alors, je crois devoir leur dire ce que +personne ne leur a dit. La pièce à situations, si honorablement qu'on la +traite, reste une oeuvre inférieure. Ils auraient dénoué _l'Obstacle_ +d'une façon plus habile encore, qu'ils n'auraient jamais été que des +joueurs d'échecs. S'ils veulent grandir, ils doivent se hausser jusqu'à +l'étude de l'homme, aborder les passions, nouer et dénouer leurs drames +par les seules passions. Plus haut, toujours plus haut! Tâchez de monter +dans la vérité et dans le génie! Tel est, selon moi, le seul langage +qu'un critique ait lieu de tenir aux débutants qui arrivent avec leur +jeunesse et leur bonne volonté. + + + +IV + +MM. Aurélien Scholl et Armand Dartois ont donné à l'Odéon une très +agréable comédie, qui a eu un joli succès d'esprit. + +Le titre _le Nid des autres_, dit le sujet d'une façon charmante. Il +s'agit d'une certaine Désirée Blavière, dont le passé est fort louche, +et qui a pris le titre sonore et romanesque de comtesse de Villetaneuse. +Cette dame, à laquelle un Russe cosmopolite et original, toujours en +voyage, M. Cramer, a eu l'étrange idée de confier sa fille Mathilde, +vivait à Cannes de la pension que le père lui payait, lorsque l'envie +lui est venue de marier Mathilde pour se faire à elle-même un intérieur. +Un garçon riche, Rodolphe, épouse l'héritière, et Désirée s'installe +chez eux avec ses trois enfants. C'est là le nid des autres. + +On voit dès lors comment l'action s'engage. Désirée est plus impérieuse +et plus exigeante qu'une belle-mère. Elle a fait le bonheur des époux, +elle le leur rappelle à chaque minute et exige une reconnaissance +éternelle. C'est elle qui gouverne, qui dispose des chambres de la +maison, qui se sert des voitures, qui commande les domestiques. Et, à +la moindre observation, elle éclate en reproches et en lamentations. +Rodolphe sent bien vite qu'il s'est donné un maître. Mais, lorsqu'il +veut sauver son bonheur menacé, tout un drame commence. Désirée exerce +sur Mathilde un empire absolu. Elle fâche les époux, elle emmène la +jeune femme et la pousse à plaider en séparation. + +Les choses finiraient fort mal sans doute, si Rodolphe n'avait pour ami +un jeune peintre, Montbrisson, qui arrive fort dépenaillé au premier +acte, mais qui est un garçon de belle humeur et de talent. Rodolphe +l'installe chez lui. C'est encore le nid des autres, habité seulement +par un oiseau qui paye son gîte en égayant ses hôtes et en veillant sur +leur bonheur. A la fin, quand Montbrisson reparaît, il s'est réconcilié +avec son père et il n'a qu'un mot à dire pour confondre la prétendue +comtesse de Villetaneuse, dont il vient d'apprendre l'histoire. Ai-je +besoin d'ajouter que cet excellent Montbrisson épouse une soeur de +Rodolphe, que les auteurs ont mise là tout exprès? Je n'ai pas parlé non +plus d'un certain Ducluzeau, un vieil ami de Désirée, qui pille aussi le +nid des autres d'une façon impudente. + +Il paraît que cette comédie, qui au fond n'est qu'un drame avorté, est +une histoire tristement vraie, dont tout Paris s'est occupé autrefois. +Et, à ce propos, M. Francisque Sarcey, le critique si écouté du _Temps_, +faisait remarquer combien cette histoire portée au théâtre est devenue +pauvre d'allures et même invraisemblable dans les détails. Sa remarque +est fort juste, en apparence. Pendant les trois actes, j'ai été blessé +par un je ne sais quoi, par des sous-entendus qui m'échappaient et +qui m'empêchaient de comprendre nettement la pièce. Ainsi, je ne +m'expliquais pas du tout l'empire que Désirée exerce sur Mathilde. +Comment se fait-il que cette Mathilde, dont les auteurs font une +charmante créature, puisse quitter de la sorte un mari qu'elle adore, +pour suivre une amie et lui obéir en toutes choses? Évidemment, cela +n'est ni logique ni acceptable. Et M. Sarcey part de là pour laisser +entendre que, toutes les fois qu'on porte la vérité telle quelle sur les +planches, elle y paraît forcément absurde. + +La conclusion est inattendue, car je soupçonne au contraire que si, dans +_le Nid des autres_, la situation paraît fausse, c'est que les auteurs +n'ont point osé la mettre au théâtre dans sa monstrueuse vérité. Tout +cela est si délicat que je ne saurais même insister. Il n'y a qu'une +débauche qui puisse donner à Désirée son empire sur Mathilde. Dès lors, +on comprend tout, et le drame qui s'ouvre est d'une grandeur abominable. +Sans doute, c'était un sujet impossible. Seulement, qu'on ne vienne pas +dire, en s'appuyant sur cet exemple, que la vérité exacte est absurde +sur les planches; car ici, loin d'avoir reproduit la vérité exacte, les +auteurs ont dû l'amputer violemment, la réduire à une fable inoffensive +et peu intelligible. Imaginez certaines comédies d'Aristophane arrangées +pour un public parisien. + +Et l'embarras des auteurs a été si évident, lorsqu'ils ont abordé cette +terrible figure de Désirée, qu'ils se sont résignés à la tourner au +comique. Il faut la voir se jeter au cou de Mathilde, quand celle-ci +revient de voyage; elle pousse de petits cris, elle se pâme, si bien +qu'elle soulève des rires dans la salle. Le soir de la première +représentation, on a trouvé ça drôle, on ne comprenait pas. Pourtant, +j'étais un peu étonné. Cette exagération devait-elle être mise au compte +de l'actrice? Je ne le crois pas aujourd'hui, je pense plutôt que les +auteurs ont voulu indiquer ce qu'ils ne pouvaient dire. Leur pièce me +fait l'effet d'un paravent charmant, un peu rococo, bon à mettre dans un +salon, et derrière lequel se passe une effroyable aventure. Certes, ce +n'est pas avec de tels éléments qu'on peut expérimenter si la vérité +toute crue est possible ou impossible au théâtre. La vérité du _Nid des +autres_ ne se dit qu'à l'oreille. + +Même admettons que l'histoire soit propre, il faudra toujours faire de +Mathilde une femme sotte ou une femme méchante, si l'on veut expliquer +sa fuite avec Désirée. Dans la réalité, on n'a jamais vu les jeunes +épouses quitter leurs maris pour suivre des dames de leur connaissance. +Si cela arrive, c'est qu'il y a des raisons, et il faut mettre ces +raisons en lumière; autrement, les figures ne se tiennent plus debout. +C'est une surprise, lorsque Mathilde s'en va avec Désirée, parce +que l'analyse du personnage ne nous a pas préparés à cette action. +L'écrivain qui étudie la vie, l'explique par là même, jusque dans ses +inconséquences. Quand je demande qu'on porte la réalité au théâtre, +j'entends qu'on y fasse fonctionner la vie, avec tous ses rouages, dans +la merveilleuse logique de son labeur. + +C'est donc une singulière idée que de parler de vérité exacte à propos +du _Nid des autres_. Aucune pièce, au contraire, n'a dû être plus +faussée. Et je n'ai pas encore cité ce Montbrisson, qui est las de +traîner partout, cet éternel Desgenais qui apporte dans sa poche un +dénoûment enfantin. Est-il assez factice, celui-là! Puis, comme cette +Désirée se laisse aisément écraser! Dans la réalité, les Désirée +triomphent toujours. C'est que là encore les auteurs ont voulu plaire. +Décidés à rire de l'aventure, ils ont évité le drame par un tour +d'escamotage. Mais, bon Dieu! sommes-nous assez loin de l'histoire dont +tout Paris s'est occupé! + +Et sait-on pourquoi les auteurs ont préféré une comédie aimable? C'est +à coup sûr pour conquérir le public, qui exige des personnages +sympathiques. On ne se doute pas de la quantité des pièces médiocres que +la nécessité des personnages sympathiques fait écrire. Par exemple, on +a un beau drame; seulement, on s'aperçoit que les héros ne sauraient +plaire aux âmes sensibles; ce sont de grands passionnés ou de grands +révoltés, qui marchent trop brutalement dans la vie; alors, on les +chausse de pantoufles pour qu'ils fassent moins de bruit, on les taille, +on les rogne, jusqu'à ce qu'ils soient dignes d'un prix de vertu. Et ce +n'est pas tout, il faut établir une compensation, mettre deux honnêtes +gens pour un gredin; c'est à peu près la proportion ordinaire. Mathilde +est nulle et effacée, parce que, si elle était perverse, son mari +ne pourrait la reprendre, et il faut pourtant qu'il la reprenne au +dénoûment. D'autre part, les auteurs ont ajouté Montbrisson, pour +compenser Désirée. Nous touchons là à la plaie de médiocrité du théâtre. + +Je prends _le Nid des autres_, non comme un exemple de ce que devient +la réalité au théâtre, mais comme un exemple de ce que l'on fait de +la réalité au théâtre. Et cet exemple est caractéristique, lorsqu'on +l'étudie. + + + +V + +Les pièces à thèse sont de fâcheuses pièces. Elles argumentent au lieu +de vivre. Comme toute question a deux faces, le pour et le contre, elles +ne plaident fatalement qu'une opinion, elles n'ont qu'un côté de la +réalité. Or, l'art est absolu. Les pièces à thèse sont donc en dehors de +l'art, ou du moins ont toute une partie de discussion qui encombre et +rabaisse l'oeuvre entière. + +Voici, par exemple, MM. A. Decourcelle et J. Claretie qui viennent de +faire jouer au Gymnase un drame en quatre actes, _le Père_, dans lequel +ils ont voulu prouver des vérités délicates et fort discutables. Selon +eux, le père adoptif qui élève un enfant est plus le père de cet enfant +que le véritable père qui l'a abandonné. La voix du sang n'existe pas. +Il ne suffit point de donner par hasard l'être à une créature pour se +dire son père, il faut encore achever cette naissance en faisant une +belle âme de cette créature. Tout cela est parfait en théorie, et même +beau; seulement, dans la réalité, les choses prennent une allure moins +nette, le bien et le mal se mêlent, et il est singulièrement difficile +de se prononcer. + +Les pièces à thèse ont surtout ceci de fâcheux, que les auteurs peuvent +et doivent les arranger pour leur faire signifier ce qu'ils veulent. +Tous les paradoxes sont permis au théâtre, pourvu qu'on les y mette avec +esprit. On a un plaidoyer, on n'a pas la vérité. Si l'on dérange une +seule des poutres de l'échafaudage, tout croule. C'est un château de +cartes qu'il faut considérer de loin, en évitant de le renverser d'un +souffle. + +Ainsi, on ne s'imagine pas toutes les précautions que les auteurs ont dû +prendre pour faire tenir leur drame debout. D'abord, il s'agissait de +donner le père adoptif, M. Darcey, comme l'homme le plus sympathique du +monde, honnête, loyal, un héros. Par contre, il fallait présenter le +père véritable comme un gredin, tout en lui laissant l'apparence d'un +homme du monde; et M. de Saint-André est devenu un viveur, un profil +romantique de misérable dont les bottines vernies foulent toutes les +choses saintes. Mais cela ne suffisait pas. Pour creuser l'abîme entre +l'enfant et le vrai père, les auteurs ont dû inventer un viol de la +mère: M. de Saint-André a violé madame Darcey et a disparu sans même +savoir que la malheureuse femme est morte de cet attentat, après avoir +donné le jour au petit Georges. + +Est-ce tout? les faits se trouvaient-ils dès lors combinés de façon à +pouvoir soutenir la thèse? Non, il était nécessaire de fausser encore +d'un coup de pouce la réalité. M. Darcey avait élevé Georges. Seulement, +il ne fallait pas que Georges connût le mystère de sa naissance. Il +devait l'apprendre à vingt-cinq ans, pour être frappé par ce coup de +foudre, et en recevoir un tel ébranlement, qu'il se mît immédiatement +à la recherche de son père, dans un but étrange que je dirai tout à +l'heure. + +Alors, afin d'obtenir les situations voulues, les auteurs ont imaginé le +premier acte suivant. Georges attend M. Darcey, qui revient d'Amérique. +Il l'attend avec d'autant plus d'impatience qu'il doit épouser, dès son +retour, une jeune fille qu'il aime, mademoiselle Alice Herbelin. Mais il +n'est pas sans inquiétude. On n'a pas de nouvelles du _Saint-Laurent_, +qui ramène M. Darcey. Brusquement, une dépêche arrive, annonçant la +perte du _Saint-Laurent_ sur les côtes de Bretagne. Georges sanglote, et +son désespoir est tel qu'il veut se tuer. C'est à ce moment que Borel, +un vieil employé de la maison, pour empêcher ce suicide, raconte au +jeune homme que M. Darcey n'est pas son père. Naturellement, tout de +suite après cet aveu, M. Darcey se présente. Il a été sauvé. Georges +se jette d'abord dans ses bras, puis il se montre troublé, et une +explication a lieu. A la fin de l'acte, le jeune homme, ajournant son +mariage, part à la recherche de son père, pour venger sa mère. + +On voit quels événements peu naturels les auteurs ont dû employer +pour arriver à justifier leur donnée première. Je passe encore sur la +singulière dépêche qui détermine le désespoir de Georges; il y a là une +histoire de capitaine remplacé pendant la traversée qui est enfantine. +Ce qui est plus grave, c'est la situation fausse de ce jeune homme, dont +la première idée est de se faire sauter la cervelle, parce que son père +est mort. Je doute que les auteurs aient à citer un fait réel pour +appuyer leur fable. Je ne dis point que la perte d'un être cher ne +puisse pas tuer, après des journées de larmes. Mais, là, brusquement, +prendre un pistolet, c'est bien peu vraisemblable. Évidemment, les +auteurs n'ont pas eu d'autre but que d'amener la confidence de Borel, à +l'aide de ce suicide. S'ils ont éprouvé un instant des scrupules, ils se +sont ensuite persuadé que le désespoir de Georges allant jusqu'à vouloir +mourir, était une excellente note pour leur pièce, en ce sens que ce +désespoir montrait l'affection passionnée du jeune homme à l'égard de M. +Darcey. + +J'insiste maintenant sur la stupéfiante détermination du fils partant à +la découverte de son père pour venger sa mère. M. Darcey lui a raconté +que la malheureuse femme avait été violée dans une auberge des Pyrénées, +près de Luchon. Longtemps il a cherché le misérable pour le tuer. +Vingt-cinq ans se sont passés, l'aventure est oubliée, tout porte à +croire qu'une nouvelle enquête ne saurait aboutir. N'importe, Georges +entend partir sur-le-champ, et il emmène Borel. Les actes suivants vont +être consacrés à cette étrange chasse qu'un fils donne à son père. + +Je m'arrête et je me demande quels peuvent être, au juste, les +sentiments qui animent Georges. Voilà un garçon qui va se marier avec +une jeune fille qu'il adore; voilà un fils qui retrouve un père qu'il a +cru mort, et il abandonne cette jeune fille et ce père pour se donner la +mission la plus lamentable et la moins utile qu'on puisse imaginer. Cela +est-il croyable? Remarquez que tout ce petit monde est tranquille et +heureux. A quoi bon remuer un passé mort, à quoi bon soulever une lutte +effroyable dans tous ces coeurs? Le vrai père est un gredin: eh bien! +que ce gredin aille se faire pendre ailleurs; son fils n'a pas à jouer +le rôle de justicier, et s'il joue ce rôle, c'est uniquement pour +permettre à MM. Decourcelle et Claretie de faire un drame. Dans la +réalité, à moins d'être fou, Georges dirait simplement à M. Darcey: «Mon +véritable père, c'est vous. Je ne veux pas savoir si j'en ai un autre. +Aimons-nous comme par le passé, et vivons en paix.» Seulement, je le +répète, dans ce cas, il n'y avait pas de pièce. + +Georges est parti en guerre contre son père. Nous le retrouvons avec +Borel, dans l'auberge des Pyrénées, où l'attentat a été commis. Un quart +de siècle s'est écoulé, personne naturellement ne peut le renseigner. Le +second acte ne contient guère que deux scènes, deux interrogatoires +que le jeune homme fait subir, l'un à un paysan, l'autre à un vieux +militaire, le père Lazare, que l'âge et la boisson ont abêti. Il tire +enfin de ce dernier un renseignement: l'homme qu'il cherche, son père, +lui ressemble. Et c'est avec cette seule indication qu'il reprend ses +recherches. + +Au troisième acte, Georges, qui va partout, se fait présenter par un ami +chez une fille galante, un soir de fête, dans une villa des environs de +Luchon. Le hasard le met en présence d'une femme, lasse et désabusée, +qui traverse la pièce en maudissant les hommes. Voilà, certes, une +figure d'une fraîcheur douteuse. Mais l'important est qu'elle porte un +bracelet, sur lequel se trouve le portrait de Saint-André. Enfin Georges +tient la bonne piste. Saint-André lui-même arrive. Les auteurs ont +aussitôt accumulé les couleurs noires sur son compte: il lance les +maximes les plus abominables; il se montre joueur, libertin, sans foi +ni loi; il donne des leçons de vice à Georges et finit par lui raconter +nettement le viol de sa mère, comme un bon tour qu'il a fait dans le +temps. C'est vraiment trop commode de bâtir ainsi un mauvais père, juste +sur le patron d'infamie que l'on désire. + +Le dénoûment, le quatrième acte, se passe encore dans l'auberge. +Saint-André et ses amis vont partir pour une chasse à l'ours. Georges, +qui est de la bande, pose la thèse sur laquelle repose la pièce, et une +discussion s'engage, où l'on dit ses vérités à la voix du sang. Puis, +Georges, convaincu par cette discussion, livre son vrai père à son père +adoptif, qui se trouve dans une pièce voisine. Un duel a lieu, pendant +lequel le jeune homme se tord les bras. M. Darcey rentre, il a tué +Saint-André. Alors, Georges se jette dans les bras du survivant, en +criant: «Mon père! mon père!» et M. Darcey répond: «Mon fils! oui, mon +fils!» Comme on le dit après la solution de tout problème, c'est ce +qu'il fallait démontrer. + +Je crois inutile de rentrer dans la discussion de la thèse. Les auteurs +ont voulu cela. Mais le premier venu peut vouloir autre chose, la +thèse absolument contraire par exemple, et le premier venu n'aura qu'à +arranger un autre drame, pour avoir également raison. La question d'art +seule demeure, et j'ai le regret de constater que l'argumentation a fait +un tort considérable au mérite littéraire de l'oeuvre, en torturant +les faits et en embarrassant le dialogue de plaidoyers inutiles. Les +personnages n'obéissent plus à un caractère, mais à une situation; ils +font ceci et cela, non pas parce que leur nature est de le faire, mais +parce que les auteurs veulent qu'ils le fassent. Dès lors, nous avons +des pantins au lieu de créatures vivantes. + + + +VI + +Je retrouve M. Louis Davyl à l'Odéon, avec une comédie en trois actes: +_Monsieur Chéribois_. Avant tout, j'analyserai l'oeuvre. Ensuite, je me +permettrai de la juger et d'en tirer une leçon, s'il y a lieu. + +M. Chéribois est un bourgeois de Joigny qui passe grassement sa vie dans +un égoïsme bien entendu. Il n'a autour de lui que des femmes qui le +gâtent: madame Chéribois d'abord, puis sa filleule, Henriette, et la +vieille bonne de la famille, Marion. Tout le premier acte sert à peindre +cet intérieur cossu et tranquille, dans lequel le bon M. Chéribois ne +tolère pas le pli d'une rosé. Cependant, il attend ce jour-là son fils +Paul, qui est en train de faire fortune à Paris, chez un agent de +change. Il est même allé le chercher à la gare, et il revient très +maussade, parce que Paul n'est pas arrivé. La vérité est que ce +malheureux garçon rôde autour de la maison depuis le malin; il a joué à +la Bourse et a perdu cent mille francs; il explique à sa mère épouvantée +qu'il est déshonoré, s'il ne paye pas. Mais lorsque M. Chéribois apprend +l'aventure, il refuse tout net les cent mille francs. Tant pis si +son fils est un imbécile! Voilà la tranquille maison bouleversée, et +l'égoïste seul y dînera paisiblement le soir. + +Au second acte, madame Chéribois tente vainement de sauver son fils. +Elle se rend chez le notaire Violette, où déjà Henriette et la vieille +Marion sont venues faire assaut de dévouement, en tâchant de réaliser +leur petite fortune pour la donner à Paul. Mais toutes les tendresses de +la mère se brisent contre la loi; elle ne peut disposer d'aucun argent +sans le consentement de son mari. Alors, elle se lamente, et, M. +Chéribois se présentant à son tour, une explication cruelle a lieu entre +eux. Il ne cède pas, la situation reste plus tendue. + +Enfin, au troisième acte, le dénoûment est amené par une intrigue +secondaire. Un neveu de M. Chéribois, Laurent, possède pour toute +fortune une vigne que son oncle guette depuis longtemps. Justement, la +fille du notaire, Cécile, est aimée de Laurent. Il se décide à vendre sa +vigne à son oncle pour le prix de soixante-quinze mille francs, puis à +prêter cet argent à Paul. Autre complication: M. Chéribois veut payer +ces soixante-quinze mille francs sur une somme de cent mille francs +qu'il vient de faire porter chez un banquier par Bidard, le clerc de +M° Violette. Et voilà qu'on lui annonce la fuite de ce banquier. Il se +désole. Enfin, quand il apprend que Bidard, prévenu à temps, ne s'est +pas dessaisi de la somme, il se laisse attendrir et consent à donner les +cent mille francs à son fils. + +Je commencerai par la critique. Qui ne comprend que ce dénoûment est +fâcheux? Pendant les deux premiers actes, M. Louis Davyl s'est tenu +dans une étude très simple et très juste d'un petit coin de la vie de +province. On ne sent nulle part la convention théâtrale, les recettes +connues, la routine des expédients et des ficelles du métier. Rien de +plus charmant, de mieux observé et de mieux rendu. Et voilà tout d'un +coup que l'auteur paraît avoir peur de cette belle simplicité; il se dit +que ça ne peut pas finir comme ça, que ce serait trop nu, qu'il faut +absolument corser le troisième acte. Alors, il ramasse cette vieille +histoire des cent mille francs qu'on croit perdus et qu'on retrouve dans +la poche d'un clerc fantaisiste. Il force le coffre-fort de son égoïste +par un tour de passe-passe, au lieu de chercher à amener le dénoûment +par une évolution du caractère du personnage. + +Le pis est que M. Louis Davyl a fait la scène qu'il fallait faire, et +qu'il l'a même très bien faite. Quand M. Chéribois rentre chez lui à la +nuit tombante, il ne trouve plus personne, ni sa femme, ni sa nièce, ni +la vieille bonne. Il n'y a pas même de lampe allumée. Le nid où il se +fait dorloter depuis un demi-siècle est désert et froid, lentement empli +d'une ombre inquiétante. Alors, il est pris de peur, il tremble qu'on ne +l'abandonne, il grelotte à la pensée qu'il n'aura plus là trois femmes +pour prévenir ses moindres désirs. Et il se lance à travers les pièces, +il appelle, il crie. C'est lui, dès lors, qui est à la merci de son +entourage. J'aurais voulu qu'a ce moment il fût vaincu par le seul fait +de son abandon, que son caractère d'égoïste lui arrachât ce cri: +«Tenez! voilà les cent mille francs, rendez-moi ma tranquillité et mon +bien-être.» + +Remarquez que M. Chéribois obéissait ainsi jusqu'au bout à sa nature. +Après avoir résisté par égoïsme, il consentait par égoïsme. Son vice le +punissait, sans que l'auteur eût à le transformer. D'autre part, il +faut songer que M. Chéribois n'est pas un avare; il se nourrit +merveilleusement et tient à digérer dans de bons fauteuils. S'il refuse +de donner les cent mille francs, c'est qu'il songe sans doute à toutes +les satisfactions personnelles qu'il peut se procurer avec une pareille +somme. Rien d'étonnant dès lors à ce qu'il les donne, dès que son refus +menace de gâter son existence entière. Je le répète, le dénoûment +naturel était là, et pas ailleurs. + +Tout le reste, les cent mille francs promenés dans la poche de Bidard, +le bel expédient de Lucile, décidant Laurent à vendre sa vigne, n'est +réellement là que pour tenir de la place. Ce sont des complications +enfantines, imaginées en dehors de toute observation, ajoutées par +l'auteur dans le but d'occuper les planches. Je crois le calcul fâcheux. +L'effet obtenu aurait grandi, si le troisième acte avait continué la +belle et touchante simplicité des deux premiers. M. Louis Davyl a eu le +tort de ne pas pousser magistralement son étude jusqu'au bout. Il s'est +dit qu'une «pièce» était nécessaire, lorsque, selon moi, une «étude» +suffisait et donnait à l'idée une ampleur superbe. On a tort de se +défier du public, de croire qu'il exige de la convention. Ce sont les +deux premiers actes qui ont surtout charmé la salle. Jamais M. Louis +Davyl n'aura laissé échapper une si belle occasion de laisser une +oeuvre. + +Telle qu'elle est, pourtant, la pièce est une des meilleures que j'aie +vues cette année. J'ai été très heureux de son succès, car ce succès me +confirme dans les idées que je défends. Voilà donc le naturalisme au +théâtre, je veux dire l'analyse d'un milieu et d'un personnage, le +tableau d'un coin de la vie quotidienne. Et l'on a pris le plus grand +plaisir à cette fidélité des peintures, à cette scrupuleuse minutie +de chaque détail. Le premier acte est vraiment charmant de vérité; +on dirait le début d'un roman de Balzac, sans la grande allure. Que +m'affirmait-on, que le théâtre ne supportait pas l'étude du milieu? +Allez voir jouer _Monsieur Chéribois_, et, ce qui vous séduira, ce sera +précisément cette maison de Joigny, si tiède et si douce, dans laquelle +vous croirez entrer. + +Pour moi, M. Louis Davyl fera bien de s'en tenir là. Sa voie est +trouvée. Quand il s'est lancé dans la littérature dramatique, après une +vie déjà remplie, il a déployé une activité fiévreuse, il a voulu tenter +toutes les notes à la fois. J'ai vu de lui des pièces bien médiocres, +entre autres de grands mélodrames où il pataugeait à la suite de Dumas +père et de M. Dennery. J'ai vu un drame populaire, dans lequel, à côté +d'excellentes scènes prises dans le milieu ouvrier, il y avait une +accumulation de vieux clichés intolérables. De tout son bagage, il ne +reste que la _Maîtresse légitime_ et _Monsieur Chéribois_. La conclusion +est facile à tirer. J'espère que l'expérience est désormais faite pour +lui; il doit s'en tenir aux pièces d'observation et d'analyse, il doit +ne pas sortir du théâtre naturaliste, s'il veut enfin conquérir et +garder une haute situation. On a pu comprendre qu'il se cherchât et +qu'il tâtât le public; on ne comprendrait plus qu'il ne se fixât pas +où paraît aller le succès et où se trouve évidemment son tempérament +d'auteur dramatique. + + + +VII + +La comédie en quatre actes de M. Albert Delpit: _le Fils de Coralie_ a +obtenu un véritable succès au Gymnase. + +En quelques lignes, voici le sujet. Une fille, Coralie, qui a scandalisé +Paris par sa débauche, s'est retirée en province, après fortune faite, +pour se consacrer tout entière à l'éducation de son fils Daniel. +L'enfant a grandi, il est aujourd'hui capitaine, et un capitaine +extraordinairement pur, noble, bon, délicat, grand, chaste, intègre, +magnanime. Naturellement, il ignore les anciennes farces de sa mère, qui +s'est modestement dérobée sous le nom de madame Dubois. C'est alors +que le capitaine veut épouser la fille d'une respectable famille de +Montauban, Edith Godefroy. Les deux jeunes gens s'adorent, sa prétendue +tante donne à Daniel une somme de neuf cent mille francs, une fortune +dont on lui aurait confié la gestion; tout irait pour le mieux, si un +ancien viveur, M. de Montjoye, ne reconnaissait pas d'abord Coralie, et +si ensuite le notaire Bonchamps ne mettait pas à néant le roman naïf de +madame Dubois, en lui posant les questions nécessaires à la rédaction +du contrat. Elle se trouble, et la grande scène attendue, la scène +d'explication entre elle et son fils, se produit alors. Au dernier +acte, le mariage ne se ferait naturellement pas, si Edith ne déclarait +publiquement, dans un étrange coup de tête, qu'elle est la maîtresse de +Daniel. M. Godefroy, vaincu par ce moyen un peu raide de comédie, se +décide à les unir, à la condition que Coralie se retirera dans un +couvent. + +Avant tout, examinons la question de moralité. Je crois savoir que +M. Delpit est à cheval sur la morale. Sa prétention, me dit-on, est +d'écrire des oeuvres dont les femmes ne rougissent pas, et dont +l'influence salutaire doit améliorer l'espèce humaine, par des moyens +tendres et nobles. + +Or, j'avoue avoir cherché la vraie moralité du _Fils de Coralie_, sans +être encore parvenu à la découvrir. Est-ce à dire que les filles ne +doivent pas avoir de fils, ou bien qu'elles doivent éviter d'en faire +des capitaines immaculés, si elles en ont? Non, car Daniel est en somme +parfaitement heureux à la fin, et il serait fils d'une sainte, qu'il +n'aurait pas à remercier davantage la Providence. L'auteur ne dit même +pas aux dames légères de Paris: «Voyez combien vos désordres retomberont +sur la tête de vos fils; vous serez un jour punies dans leur bonheur +brisé.» Au demeurant, Coralie est pardonnée; elle s'enterre bien au +couvent, mais quelle fin heureuse pour une vieille catin, lasse de la +vie, s'endormant au milieu des tendresses câlines des bonnes soeurs! car +je me plais à ajouter un cinquième acte, à voir Coralie mourir dans le +sein de l'Église et laisser sa fortune pour les frais du culte. C'est la +mort enviée de toutes les pécheresses, l'argent du Diable retourne au +bon Dieu. Et remarquez que celle-ci a, en outre, la joie de savoir son +fils bien établi. + +Donc, la moralité est ici fort obscure. La seule conclusion qu'on puisse +tirer, me paraît être celle-ci, adressée aux filles trop lancées: +«Tâchez d'avoir un fils capitaine et pur pour qu'il vous refasse une +virginité sur le tard,» moyen un peu compliqué, qui n'est pas à la +portée de toutes ces dames. + +Mais soyons sérieux, laissons la morale absente, et arrivons à la +question littéraire. C'est la seule qui doive nous intéresser. J'ai +simplement voulu montrer que les écrivains moraux sont généralement ceux +dont les oeuvres ne prouvent rien et ne mènent à rien. On tombe avec eux +dans l'amphigouri des grands sentiments opposés aux grandes hontes, dans +un pathos de noblesse d'une extravagance rare, lorsqu'on le met en face +des réalités pratiques de la vie. + +Les deux premiers actes sont consacrés à l'exposition. Rien de saillant, +mais des scènes d'une grande netteté et bien conduites. Je ne fais des +réserves que pour la langue; c'est trop écrit, avec des enflures de +phrases, tout un dialogue qui n'est point vécu. Maintenant, je passe au +troisième acte, le seul remarquable. Il mérite vraiment la discussion. + +Nulle part je n'ai encore lu les raisons qui, selon moi, ont fait le +grand et légitime succès de cet acte. Presque tous les critiques se sont +exclamés sur la coupe même de l'acte, sur la facture des scènes, sur le +pur côté théâtral, en un mot. Il semble, d'après eux, que M. Delpit ait +réussi, parce qu'il a coulé son oeuvre dans un moule connu. Eh bien! je +crois être certain, pour ma part, que M. Delpit doit son succès à la +quantité de vérité qu'il a osé mettre sur les planches; cette quantité +n'est pas grande, il est vrai, et le public, en applaudissant, a pu très +bien ne pas se rendre un compte exact de ce qu'il applaudissait. Mais le +fait ne m'en paraît pas moins facile à démontrer. + +Voyez la scène du notaire. Rien de plus simple, de plus logique ni de +plus fort. Voilà un homme dans l'exercice de sa profession; il pose +les questions qu'il doit poser, et ce sont justement ces questions, si +naturelles, qui déterminent la catastrophe. Ici, nous ne sommes plus au +théâtre; il ne s'agit plus de ce qu'on nomme «une ficelle», un expédient +visible, consacré, usé, passé à l'état de loi. Nous sommes dans la vie +ordinaire, dans ce qui doit être. Aussi l'effet a-t-il été immense. +Toute la salle était secouée. La preuve est-elle assez concluante, et me +donne-telle assez raison? Voilà ce qu'on obtient avec la vérité banale +de tous les jours. + +Et ce n'est pas tout. Voyez Coralie pendant cette scène et les +suivantes. Tout un coin de la vraie fille est risqué ici fort habilement +et dans une juste mesure des nécessités scéniques. D'abord, voici la +fille avec son roman naïf, son histoire d'une soeur à elle qui aurait +laissé neuf cent mille francs à Daniel; elle ne s'est pas inquiétée des +lois qu'elle ignore, elle s'est contentée d'un de ces mensonges qu'elle +a faits cent fois à ses amants et dont ceux-ci se sont toujours montrés +satisfaits. Aussi se trouble-t-elle tout de suite, lorsque le notaire la +met en face des réalités. C'est un château de cartes qui s'écroule, et +elle en reste suffoquée, éperdue, sans force pour mentir de nouveau, +pleurant comme une enfant. L'observation est excellente; une fois +encore, nous sommes dans la vie. J'en dirai de même pour certaines +parties de la grande scène entre Coralie et son fils, tout en faisant +pourtant des réserves, car l'auteur ici verse singulièrement dans la +déclamation et dans les gros effets inutiles. J'aurais voulu plus de +discrétion dramatique, certain que le coup porté sur le public aurait +encore grandi. Rien de meilleur que l'embarras de Coralie, lorsque +Daniel lui demande le nom de son père; très juste également la +conclusion de la scène, le pardon du fils acceptant sa mère, quelle +qu'elle soit. Seulement, c'est là que je voudrais moins de rhétorique. +Daniel fait des phrases sur la rédemption, sur l'honneur, sur la +famille. A quoi bon ces phrases, dont on rirait dans la réalité? +Pourquoi ne pas parler simplement et dire tout juste ce que Daniel +dirait, s'il était seul à seule avec sa mère, dans une chambre? Toujours +l'idée qu'on est au théâtre et qu'il faut donner un coup de pouce à +la vérité, si l'on veut obtenir l'émotion, lorsqu'il est démontré au +contraire que la plus forte émotion naît de la vérité la plus franche et +la plus simple. + +Tel est donc, pour moi, le grand mérite de ce troisième acte. Daniel +reste en bois, sauf deux ou trois cris, car Daniel est un être abstrait, +fait sur un type ridicule de perfection. Mais Coralie se montre bien +vivante, et cela suffit pour donner à l'acte un souffle de vie. Je le +répéterai: l'acte a réussi parce que, d'un bout à l'autre, il échappe +aux ficelles ordinaires, et qu'il obéit simplement à des ressorts +logiques et humains, pris dans le caractère même des personnages. Je +n'insisterai pas sur le quatrième acte, bien qu'il contienne peut-être +la pensée morale et philosophique de l'auteur. En tout cas, je vois là +une concession aux nécessités scéniques qui diminue l'oeuvre et lui +enlève toute largeur. + +Maintenant, M. Delpit me permettra-t-il de lui donner quelques conseils, +comme mon métier de critique m'y oblige? Je vois partout qu'on l'acclame +et qu'on le grise, en le poussant dans une voie qui me paraît fâcheuse. +Ainsi, je nommerai M. Sarcey, dont l'autorité est réelle en matière +dramatique, et qui, selon moi, fait beaucoup de victimes par les +enseignements de son feuilleton. Écoutez ce qu'il écrit à propos du +_Fils de Coralie_: «La belle chose que le théâtre! Personne à ce moment +ne pensait plus à l'indignité de la mère, à l'impossibilité du sujet. +Personne ne songeait plus à chicaner son émotion. On avait en face +une mère et un fils dans une situation terrible, et les répliques +jaillissaient à coups pressés comme des éclats de foudre. Tout le reste +avait disparu.» Cela revient à dire en bon français: «Moquez-vous de la +vraisemblance, moquez-vous du bon sens, mettez simplement des pantins +l'un devant l'autre, dans des situations préparées, et comptez sur +l'émotion du public pour être absous: tel est le théâtre qui est une +belle chose.» D'ailleurs, je le sais, M. Sarcey ne se fait pas une autre +idée du théâtre, il le juge au point de vue de la consommation courante +du public. Eh bien! que M. Delpit s'avise d'écouter M. Sarcey, de croire +que tous les défauts disparaissent, lorsqu'on a fait rire ou pleurer une +salle, et il verra le beau résultat à sa cinquième ou sixième pièce! + +Non, il n'est pas vrai que tout disparaisse dans l'émotion purement +nerveuse du public. A ce compte, les mélodrames les plus gros et les +plus bêtes seraient des chefs-d'oeuvre inattaquables, car ils ont +bouleversé de gaieté et de douleur des générations entières. Non, le +théâtre n'est pas une belle chose, parce qu'on peut y duper chaque soir +quinze cents personnes, en leur faisant avaler des choses très médiocres +dans un éclat de rire ou dans un flot de larmes. C'est au contraire +pour cette raison que le théâtre est inférieur. Il n'est pas honorable +d'ébranler la raison des spectateurs par des situations violentes, au +point de les rendre imbéciles, et cela n'est permis qu'aux pièces sans +littérature. Où M. Sarcey a-t-il vu que la situation faisait tout +oublier? dans le répertoire des boulevards, dans nos pièces romantiques +qui mêlent l'habileté de Scribe à la fantasmagorie de Victor Hugo. Mais +qu'il cite un chef-d'oeuvre qui soit un chef-d'oeuvre en dehors de +l'observation humaine et de la beauté littéraire du dialogue. Il faut +toujours voir le chef-d'oeuvre; rien ne me paraît désastreux pour la +critique comme cet engourdissement dans le train-train quotidien de nos +théâtres, qui ne met rien au delà du succès immédiat d'une pièce et qui +rapporte tout à la consommation courante du public. Sans doute, les +chefs-d'oeuvre sont rares; mais c'est pour le chef-d'oeuvre que nous +travaillons tous. Peu importent les fabricants, ils ne méritent pas +qu'on discute sur leur plus ou leur moins de médiocrité. + +Je dirai donc à M. Delpit de ne pas trop se fier aux situations, à +l'émotion qu'il peut déterminer en heurtant des marionnettes, placées +dans de certaines conditions. Ce métier ne réussit même plus aux +vieux routiers du mélodrame. S'il n'avait mis dans sa comédie que des +invraisemblances et des conventions, comme M. Sarcey paraît le croire, +sa comédie tomberait aujourd'hui devant l'indifférence publique. Ce +n'est pas grâce aux situations que le _Fils de Coralie_ a réussi, car +nous avons vu d'autres situations aussi puissantes et plus neuves ne pas +toucher les spectateurs; c'est grâce à la somme de vérité que l'auteur +a osé apporter dans les situations, comme j'ai tâché de le prouver. M. +Sarcey ne dit pas un mot de cela. Il ajoute même que, lorsqu'une salle +pleure, il n'y a plus à discuter; alors qu'on nous ramène à _Lazare le +Pâtre_, dont on vient de faire quelque part une reprise si piteuse. +Le preuve que rien ne disparaît, même dans le succès, c'est que le +capitaine Daniel reste un personnage en bois pour tout le monde, c'est +que le quatrième acte empêchera toujours le _Fils de Coralie_ d'être +une oeuvre de premier ordre. Le public, que l'on croit pris tout entier +quand on l'a vu rire ou pleurer, a de terribles revanches; il juge +son émotion et il se révolte, si l'on s'est moqué de lui. Telle est +l'explication du dédain que nos petits-fils montreront pour certaines +oeuvres acclamées aujourd'hui dans nos théâtres. + +M. Delpit vient de révéler un tempérament d'homme de théâtre. +Maintenant, il faut qu'il produise. Deux routes s'ouvrent devant lui: +l'oeuvre de convention et l'oeuvre de vérité, l'analyse humaine et la +fabrication dramatique. Dans dix ans, on le jugera. + + + +LA PANTOMIME + +Il vient de se faire, au théâtre des Variétés, une tentative très +intéressante, et dont le succès a d'ailleurs été complet. Je veux parler +de l'introduction de la pantomime dans la farce. Frappé du triomphe que +les Hanlon-Lees, ces mimes merveilleux, obtenaient aux Folies-Bergère, +le directeur des Variétés a eu l'idée heureuse de commander une pièce, +une farce, dans laquelle les auteurs leur ménageraient une large part +d'action. Il s'agissait donc de leur fournir un thème, de les placer +dans un cadre dialogué, où ils pussent se mouvoir avec aisance. Le +projet était des plus ingénieux et des plus tentants. C'était produire +les Hanlon devant le grand public et élargir leur drame muet d'un drame +parlé, qui ménagerait l'attention des spectateurs. + +Nous ne sommes pas en Angleterre, où l'on supporte parfaitement une +pantomime en cinq actes durant toute une soirée. Notre génie national +n'est point dans cette imagination atroce d'une grêle de gifles et de +coups de pied tombant pendant quatre heures, au milieu d'un silence de +mort. L'observation cruelle, l'analyse féroce de ces grimaciers qui +mettent à nu d'un geste ou d'un clin d'oeil toute la bête humaine, nous +échappent, lorsqu'elles ne nous fâchent pas. Aussi faut-il, chez nous, +que la pantomime ne soit que l'accessoire, et qu'il y ait des points de +repos, pour permettre aux spectateurs de respirer. De là l'utilité du +cadre imposé à MM. Blum et Toché, les auteurs du _Voyage en Suisse_. Ils +ont été chargés de présenter les Hanlon au grand public parisien, en +motivant leurs entrées en scène et en embourgeoisant le plus possible la +fantaisie sombre de leurs exercices. + +Le gros reproche que j'adresserai aux auteurs, c'est d'avoir trop +embourgeoisé cette fantaisie. Leur scénario n'est guère qu'un +vaudeville, et un vaudeville d'une originalité douteuse. Cet +ex-pharmacien qui se marie et que des farceurs poursuivent pendant son +voyage de noces, pour l'empêcher de consommer le mariage, n'apporte +qu'une donnée bien connue. Encore ne chicanerait-on pas sur l'idée +première, qui était un point de départ de farce amusante; mais il +aurait fallu, dans les développements, dans les épisodes, une invention +cocasse, une drôlerie poussée à l'extrême, qui aurait élargi le sujet, +en le haussant à la satire enragée. Mon sentiment tout net est que le +train de la pièce est trop banal, trop froid, et que, dès que les Hanlon +paraissent, avec leur envolement de farceurs lyriques, ils y détonnent. + +Souvent, lorsqu'on sort d'une féerie, on regrette que toutes ces +splendeurs soient dépensées sur des scénarios si médiocres, on se dit +qu'il faudrait un grand poète pour parler la langue de ce peuple de +fées, de princesses et de rois. Eh bien! ma sensation a été la même +devant le _Voyage en Suisse_. J'ai regretté qu'un observateur de +génie, qu'un grand moraliste n'ait pas écrit pour les Hanlon la pièce +profondément humaine, la satire violente et au rire terrible que ces +artistes si profonds mériteraient d'interpréter. Leur puissance de +rendu, leurs trouvailles d'analystes impitoyables, font éclater les +plaisanteries faciles du vaudeville. Il leur faudrait, pour être chez +eux, du Molière ou du Shakespeare. Alors seulement ils donneraient tout +ce qu'ils sentent. + +J'insiste, parce que, malgré leur très vif succès, on ne m'a pas paru +les goûter à leur haut mérite. Ils sont de beaucoup supérieurs au +canevas qu'on leur a fourni. Lorsqu'ils étaient livrés à eux-mêmes, aux +Folies Bergère, ils trouvaient des scènes d'une autre profondeur et +qui vous faisaient passer à fleur de peau le petit frisson froid de la +vérité. En un mot, leur pantomime a un au delà troublant, cet au delà, +de Molière qui met de la peur dans le rire du public. Rien n'est plus +formidable, à mon avis, que la gaieté des Hanlon, s'ébattant au +milieu des membres cassés, et des poitrines trouées, triomphant dans +l'apothéose du vice et du crime, devant la morale ahurie. Au fond, c'est +la négation de tout, c'est le néant humain. + +Je ne parlerai donc pas de le pièce, qui est l'oeuvre de deux auteurs +spirituels. Eux-mêmes se sont effacés. Mon seul but, en analysant les +principales scènes des Hanlon, est de montrer de quelle observation +cruelle, de quelle rage d'analyse, ces mimes de génie tirent le rire. +Il leur fallait d'autant plus de souplesse que la situation, pour eux, +reste la même depuis le commencement jusqu'à la fin de la pièce. Ils +n'ont pas trouvé là un drame avec ses péripéties: leur action se borne à +être des farceurs, qui interviennent toujours dans les mêmes conditions. +Défaut grave du scénario, monotonie qu'ils ne sont parvenus à dissimuler +que par des prodiges de nuances. Ils ont mis partout des dessous, +lorsqu'il n'y en avait pas. Leurs merveilles d'exécution ont sauvé la +pauvreté du thème. + +Voyez leur première entrée en scène. Ils arrivent sur l'impériale d'une +vieille diligence qui, tout d'un coup, verse au fond du théâtre. La +dégringolade est effroyable, au milieu des vitres cassées, des cris et +des jurons. Pour sûr, il y a des poitrines ouvertes, des têtes aplaties; +et le public éclate d'un fou rire. Aimable public! et comme les Hanlon +savent bien ce qu'il faut à notre gaieté! D'ailleurs, par un prodige +d'adresse, ils se retrouvent tous devant la rampe, rangés en une ligne +correcte, sur leur derrière. L'adresse, l'escamotage des conséquences de +l'accident, redouble ici la gaieté des spectateurs. Dans les accidents +réels, on rit d'abord, puis on s'apitoie; les Hanlon ont parfaitement +compris qu'il ne fallait pas laisser à l'apitoiement le temps de se +produire. De là le gros effet comique. + +J'avoue, au second acte, n'aimer que médiocrement le truc du +spleeping-car. Règle générale, toutes les fois qu'on fait du bruit à +l'avance autour d'un truc qui doit passionner Paris, il est presque +certain que le truc ratera. Le public arrive monté, croyant à une +illusion absolue, et lorsqu'il voit les ficelles, comme dans le cas de +ce spleeping-car, l'illusion ne se produit plus du tout, parce qu'on l'a +rendu exigeant. La vérité est que la manoeuvre du truc, dont on a +tant parlé, est beaucoup trop lente. L'explosion a lieu, le wagon +s'entr'ouvre, les deux moitiés se relèvent à droite et à gauche, tandis +que les personnages, qui devraient être lancés en l'air, gagnent +tranquillement des arbres, sur lesquels ils se perchent; le tout à grand +renfort de cordages, comme dans les joujoux d'enfant. Je sais bien qu'on +ne peut nous offrir un véritable accident. Mais, en cette matière, +toutes les fois que l'illusion est impossible, le truc doit être +abandonné. Les Hanlon ne trouvent donc dans cet acte qu'à exercer leur +adresse et leur audace de gymnastes. C'est très gros comme gaieté. Rien +par dessous. + +Je préfère de beaucoup le troisième acte. L'entrée en scène est encore +des plus étonnantes. Les Hanlon tombent du plafond, au beau milieu +d'une table d'hôte, à l'heure du déjeuner. Vous voyez l'effarement des +voyageurs. Ici, il y a un de ces coups de folie qui traversent les +pantomimes, ces coups de folie épidémiques dont on rit si fort, avec +de sourdes inquiétudes pour sa propre raison. Les Hanlon prennent +les plats, les bouteilles, et se mettent à jongler avec une furie +croissante, si endiablée, que peu à peu les convives, entraînés, +enragés, les imitent, de façon que la scène se termine dans une démence +générale. N'est-ce pas le souffle qui passe parfois sur les foules +et les détraque? L'humanité finit souvent par jongler ainsi avec les +soupières et les saladiers. On est pris par le fou rire, on ne sait si +l'on ne se réveillera pas dans un cabanon de Bicêtre. Ce sont là les +gaietés des Hanlon. + +Et que dire de la scène du gendarme, qui vient ensuite? Un gendarme se +présente pour arrêter les coupables. Dès lors, c'est le gendarme qui +va être bafoué. Il est l'autorité, on le bernera, on passera entre +ses jambes pour le faire tomber, on lui causera des peurs atroces en +s'élançant brusquement d'une malle, on l'enfermera dans cette malle, +on le rendra si piteux, si ridicule, si bêtement comique, que la foule +enthousiaste applaudira à chacune de ses mésaventures. C'est la scène +qui a même produit le plus d'effet. Personne n'a songé qu'on insultait +notre armée. Pourtant, rien de plus révolutionnaire. Cela flatte le +criminel qu'il y a au fond des plus honnêtes d'entre nous. Cela nous +gratte dans notre besoin de revanche contre l'autorité, dans notre +admiration pour l'adresse, pour le coquin adroit qui triomphe de +l'honnête homme trop lourd, que ses boites embarrassent. + +Je signalerai, dans le genre fin, la scène de l'ivresse, que le public a +trouvée trop longue, parce que les délicatesses de cette analyse savante +lui ont échappé. Elle est pourtant tout à fait supérieure, comme +observation et comme exécution. Les grands comédiens ne rendent pas +d'une façon plus détaillée, et nous pouvons prendre là une leçon +d'analyse, nous autres romanciers. Rien n'est plus juste ni plus complet +que ces tâtonnements de deux ivrognes engourdis par le vin, qui, voulant +avoir de la lumière, perdent successivement les allumettes, la bougie, +le chandelier, sans jamais retrouver qu'un des objets à la fois. C'est +toute une psychologie de l'ivresse. + +En somme, je le répète, le succès a été très vif. On a beaucoup applaudi +les Hanlon. Je ne fais pas ici une étude complète de ces grands +artistes, car il faudrait dégager leur originalité, bien montrer ce +qu'ils ont apporté de personnel, en dehors de leurs sauts de gymnastes +et de leurs jeux de mimes. Ce qu'ils mettent dans tout, c'est une +perfection d'exécution incroyable. Leurs scènes sont réglées à la +seconde. Ils passent comme des tourbillons, avec des claquements +de soufflets qui semblent les tic-tac mêmes du mécanisme de leurs +exercices. Ils ont la finesse et la force. C'est là ce qui les +caractérise. Sous le masque enfariné de Pierrot, ils détaillent l'idée +avec des jeux de physionomie d'un esprit délicieux; puis, brusquement, +un coup du vent semble passer, et les voilà lancés dans une férocité +saxonne qui nous surprend un peu. Ils bondissent, ils s'assomment, ils +sont à la fois aux quatre coins de la scène; et ce sont des bouteilles +volées avec une habileté qui est la poésie du larcin, des gifles qui +s'égarent, des innocents qu'on bâtonne et des coupables qui vident les +verres des braves gens, une négation absolue de toute justice, une +absolution du crime par l'adresse. Telle est leur originalité, un +mélange de cruauté et de gaieté, avec une fleur de fantaisie poétique. + +Je le dis encore, je ne sais rien de plus triste sous le rire. Cela +rappelle les grandes caricatures anglaises. L'homme se débat et +sanglote, dans les gambades et les grimaces de ces mimes. Je songeais +avec quel cri de colère on accueillerait une oeuvre de nous, romanciers +naturalistes, si nous poussions si loin l'analyse de la grimace humaine, +la satire de l'homme aux prises avec ses passions. Imaginez un moment la +scène du gendarme dans un de nos livres, admettez que nous traînions ce +pauvre gendarme dans le ridicule, en mettant sous la charge une pareille +négation de l'autorité: on nous traiterait de communard, on nous +demanderait compte des otages. Certes, dans nos férocités d'analyse, +nous n'allons pas si loin que les Hanlon, et nous sommes déjà fortement +injuriés. Cela vient de ce que la vérité peut se montrer et qu'elle +ne peut se dire. Puis, la caricature couvre tout. On lui permet le +par-dessous et l'au delà. Et c'est tant mieux, puisqu'elle nous régale. +Faisons tous des pantomimes. + + + +LE VAUDEVILLE + +Je ne me charge pas de raconter les _Dominos Roses_, la nouvelle +pièce en trois actes que MM. Delacour et Hennequin ont fait jouer au +Vaudeville. C'est une de ces pièces compliquées, d'une ingéniosité +d'ébénisterie sans pareille, un de ces petits meubles chinois, aux cents +tiroirs se casant les uns dans les autres, qu'il faut replacer avec une +exactitude scrupuleuse, si l'on veut ne rien casser. + +Les auteurs ont appelé leur oeuvre comédie. Voilà un bien grand mot pour +une pièce de cette facture. J'aurais préféré vaudeville. Une comédie ne +va pas, selon moi, sans une étude plus ou moins poussée des caractères, +sans une peinture quelconque d'un milieu réel. Or, les auteurs ne sont +en somme que d'aimables gens, bien décidés à récréer le public, en +faisant tourner devant lui le quadrille de leurs marionnettes. Leur art +consiste à machiner leur joujou, de façon que les personnages obéissent +à chaque tour de la manivelle et viennent occuper sur les planches +l'endroit précis qui leur est assigné. C'est du théâtre mécanique, des +bonshommes, joliment campés, dont les pas sont réglés comme par +un maître de ballets. Ils vont à gauche, ils vont à droite, ils +s'entrecroisent, se mêlent et se dégagent, pour le plus grand plaisir +des yeux du public. Et, je le répète, cela demande des mains exercées. +On parle souvent du métier au théâtre. Eh bien! les _Dominos Roses_ sont +un produit immédiat du métier, sans aucune faute. De la mémoire, de +l'adresse, et rien de plus. Mais on voit que le métier n'est décidément +pas à dédaigner, puisqu'il peut suffire au succès. + +On parlait du _Procès Veauradieux_, des mêmes auteurs, pendant la +représentation. Les deux pièces, en effet, ont beaucoup de ressemblance, +sortent tout au moins du même moule. Rien de plus naturel, d'ailleurs. +MM. Delacour et Hennequin ont pensé, avec raison, que les spectateurs +applaudiraient plus volontiers ce qu'ils avaient déjà applaudi. Les +nouveautés troublent le public dans sa quiétude, lui causent une +secousse cérébrale désagréable. L'éternel quiproquo des maris qui +embrassent les bonnes, en croyant embrasser leurs femmes, ne suffit-il +pas à la gaieté d'une soirée? Rien de plus digestif que ce jeu du +quiproquo. Il est à la portée de tout le monde, il soulève toujours le +même éclat de rire, comme ces calembours de province qui sont, pendant +un quart de siècle, la joie d'un salon. Et l'on s'en va, la tête libre, +sans fatigue intellectuelle, en se souvenant des petits jeux de société +de sa jeunesse. + +J'ai bien suivi les impressions du public, au courant des trois actes. +D'abord, j'ai constaté un peu de froideur. On voyait les auteurs venir +avec leurs gros sabots, et l'on échangeait des regards comme pour se +dire qu'on savait bien la suite. Même, derrière moi, un monsieur très +ferré sans doute sur le répertoire de nos vaudevilles, citait les pièces +où la même idée se trouvait déjà; et il y en avait une longue liste, je +vous assure. Mais l'intrigue se nouait, le charme opérait peu à peu. Je +m'imaginais apercevoir les auteurs derrière une coulisse, tendant leur +piège avec la tranquillité d'hommes qui connaissent la bonne glu. Tous +les vieux mots portaient. A mesure que les spectateurs se retrouvaient +davantage en pays de connaissance, ils devenaient bons enfants, +s'amusaient aux endroits où ils s'amusent depuis leur âge le plus +tendre. Certes, ils étaient de plus en plus certains du dénouement, tous +vous auraient dit comment tourneraient les choses, il n'y avait pas dans +leur émotion le moindre doute sur la félicité finale des personnages; +mais cela les ravissait d'assister une fois de plus au dévidage adroit +de cet écheveau dramatique si bien embrouillé. + +Les auteurs allaient-ils prendre le fil à gauche ou à droite? Et cette +seule alternative suffisait à leur bonheur. Puis, il y avait encore le +hasard des noeuds; innocentes catastrophes, aussi vite réparées que +survenues, qui accidentaient la route parcourue tant de fois. Dès le +second acte, la salle ravie se croyait encore au _Procès Veauradieux_, +et applaudissait à tout rompre. Grand succès. + + + +II + +Il s'agit dans _Bébé_, la pièce de MM. de Najac et Hennequin, d'un de +ces grands enfants que les mères gardent jusqu'au mariage, autour de +leurs jupes, et auxquels elles ne peuvent jamais se décider à donner la +clef des champs. Tel est le bébé, un bébé de vingt-deux ans, et qui a +déjà de la barbe au menton. Gaston est adoré par sa mère, la baronne +d'Aigreville, qui le cajole, le dodeline et lui parle encore en +zézayant, comme s'il portait toujours des robes et un bourrelet. + +Quant au sujet philosophique,--il y a un sujet philosophique,--il repose +sur cette idée qu'un jeune homme, avant de se marier et de faire un bon +mari, doit parcourir trois périodes, la période des femmes de chambre, +celle des cocottes et celle des femmes mariées. C'est le cousin +Kernanigous qui dit cela, et le cousin s'y connaît, lui qui, chaque +année, quitte sa ferme modèle de Bretagne pour venir faire ses farces à +Paris. + +Naturellement, Gaston, que sa mère croit encore un ange de pureté, a +déjà fait de nombreux accrocs à sa robe d'innocence. La baronne lui +a meublé un entresol, dans la même maison qu'elle, pour qu'il puisse +étudier son droit tranquillement; mais Gaston, en compagnie de son +ami Arthur, n'utilise guère son entresol que pour recevoir des dames. +Ajoutez que le baron est une absolue ganache; ce digne homme passe sa +vie à lire les journaux, chez lui et à son cercle, ce qui fatalement a +influé d'une façon déplorable sur son intelligence. Il ne s'occupe de +son fils que pour lui adresser la morale la plus drôle du monde. Ainsi, +lorsque les farces de Bébé se découvrent, et que celui-ci s'excuse +en rappelant à son père les folies que lui-même a dû faire dans sa +jeunesse, le baron répond gravement: «Monsieur, en ce temps-là, je +n'étais pas encore votre père.» Le mot a fait beaucoup rire. + +Donc, Gaston parcourt les trois phases. La première est représentée +par la femme de chambre de sa mère, Toinette; la seconde, par une dame +galante, Aurélie; et la troisième par sa cousine, madame de Kernanigous +elle-même. Des trois, c'est Toinette que je préfère. Elle est adorable, +cette enfant, qui s'écrie, lorsque Gaston veut l'abandonner: «Ah! +monsieur, vous n'aurez pas le coeur de quitter la femme de chambre de +votre mère!» Elle adore son maître, lui recoud ses boutons, pleure au +dénouement, quand on le marie. Les auteurs, en rendant la femme de +chambre si aimable, auraient-ils eu des intentions démocratiques? + +Tout le sujet est là, mais les auteurs connaissent trop leur métier +pour ne pas avoir compliqué ce sujet à l'aide des quiproquos les plus +inextricables. M. Hennequin persévère naturellement dans un genre +qui lui a valu trois grands succès: les _Trois Chapeaux_, le _Procès +Veauradieux_ et les _Dominos Roses_. Sa part de collaboration est +certainement dans les singulières complications de l'intrigue. Je +renonce à raconter ces complications, mais je puis les indiquer. Aurélie +la cocotte, est en même temps la maîtresse de Gaston et celle du cousin +Kernanigous; elle est encore la femme légitime d'un répétiteur de +droit, Pétillon, dont je parlerai tout à l'heure. Alors, se produit la +débandade obligée. C'est d'abord madame de Kernanigous qu'on prend pour +Aurélie; puis, c'est Aurélie qu'on prend pour madame de Kernanigous; +la brune et la blonde se mêlent, le public lui-même finit par ne plus +savoir au juste ce qu'il doit croire. A un moment, il y a jusqu'à quatre +personnes cachées derrière des portes. Et l'on rit. + +On rit, parce que tous les personnages courent sur la scène. Cette +débandade qui entre, sort, se cache, reparaît, fait claquer les portes, +étourdit les spectateurs et les charme. Cela, d'ailleurs, pourrait +continuer éternellement. S'il n'y a pas de raison pour que cela +commence, il y en a encore moins pour que cela finisse. Enfin, les +auteurs veulent bien aboutir à un mariage entre Gaston et une nièce de +Kernanigous. L'honneur de la cousine est sauf. La baronne et le baron +sont convaincus que leur fils n'est plus un bébé, et ils consentent à le +traiter en homme. + +Ce genre de pièces à quiproquos est toujours d'un effet sûr. Seulement, +je trouve qu'il fatigue vite. Un acte suffirait. Au troisième acte de +_Bébé_, je commençais à être ahuri. Rien d'énervant à la longue comme de +voir tous les personnages se précipiter les uns derrière les autres; on +voudrait qu'ils se tinssent enfin tranquilles, pour les entendre causer +comme tout le monde. S'ils n'ont rien à dire, pourquoi ne se contentent +ils pas de jouer une pantomime? cela serait aussi réjouissant. En somme, +je le répète, le genre est gros et absolument inférieur. Le succès vient +de ce que le public croit entrer de moitié dans la pièce. + +Mais ce qui donne à _Bébé_ une certaine valeur, c'est une pointe +littéraire, où l'on sent la collaboration de M. de Najac. Il y a, dans +les deux premiers actes, quelques scènes fort jolies, d'un comique +très fin. Ces scènes sont fournies par la baronne et par Pétillon, le +répétiteur de droit. + +La baronne a voulu donner un répétiteur à son fils, pour le hâter dans +ses examens. Il faut dire que Gaston est un véritable cancre. Or, +Pétillon a une façon de professer qui est un poème de tolérance; il +laisse ses élèves, Gaston et Arthur, causer de leurs maîtresses et +de leurs parties fines, entre deux commentaires du Code; il se mêle +lui-même à la conversation, avec le rire sournois et gourmand d'un +cuistre voluptueux qui n'est pas assez riche pour contenter ses +passions. Une des scènes les plus drôles est celle-ci: le baron surprend +ces messieurs tapant sur le piano, dansant avec des dames; et Pétillon +sauve les garnements, en expliquant que sa méthode consiste à apprendre +le Code en musique. Il va jusqu'à chanter plusieurs articles. C'est là +une bonne extravagance. La salle entière a été prise d'un fou rire. + + + +III + +MM. de Najac et Hennequin ont voulu donner au Gymnase un pendant à +_Bébé_, et ils ont écrit la _Petite Correspondance_. + +Je ne crois pas nécessaire d'entrer dans une analyse de cette pièce. +Quel singulier genre! Prendre des bouts de fil, les emmêler, mais d'une +façon adroite, de manière qu'ils paraissent noués ensemble, en un +paquet inextricable; puis, tirer un seul bout, celui qu'on a ménagé, +et rembobiner le tout d'un trait, sans la moindre difficulté. La +littérature est absente, on s'intéresse à cela comme à un jeu de +patience; et quand on s'en va, on éprouve un vide, une déception, +avec cette pensée vague que ce n'était pas la peine de se passionner, +puisqu'on était certain à l'avance que cela finirait comme cela avait +commencé. Au théâtre, lorsqu'on n'emporte aucun fait nouveau, aucune +observation à creuser, on garde contre la pièce une sourde rancune, de +même qu'on s'en veut lorsqu'on a lu un livre vide ou qu'on s'est arrêté +à causer dix minutes avec un bavard imbécile, qui vous a noyé d'un +déluge de mots. + +Je songeais au succès de _Bébé_, en voyant la _Petite Correspondance_, +et je me disais qu'en somme ce succès était mérité. A coup sûr, ce qui a +charmé si longtemps le public, ce n'est pas l'imbroglio de la pièce, ce +sont deux ou trois scènes d'observation amusante qu'elle contenait. Et +ce qui prouve qu'une série de quiproquos ne suffit pas au succès, même +lorsqu'ils sont travaillés par des mains expérimentées, c'est que la +_Petite Correspondance_ a été accueillie froidement. Question de sujet, +et surtout question de types et de situations, je le répète. Dans +_Bébé_, on a trouvé drôle cette histoire de grand garçon dégourdi, que +sa mère traite toujours en enfant, lorsqu'il se lance dans toutes les +fredaines, et qu'il a la femme de chambre pour maîtresse. Bien que cela +rappelât _Edgard et sa bonne_, l'aventure a paru piquante, prise sur +le vrai, dans le courant de la vie quotidienne. Peut-être le public ne +fait-il pas ces réflexions-là; mais, à son insu, il subit les courants +qui s'établissent, il ne supporte plus que difficilement les inventions +de pure fantaisie, et se plaît davantage aux choses prises sur la +réalité. + +Je parlais des types. La fortune de _Bébé_ a été faite par le répétiteur +Pétillon. Ce maître, si tolérant pour ses élèves, le nez tourné à la +friandise, et se régalant le premier des fredaines de la jeunesse, était +certes une caricature, mais une caricature sous laquelle on sentait la +vie. Il vivait, ce cuistre sournoisement voluptueux, brûlé de tous les +appétits, sous son cuir de pédant qui court le cachet. Et quelle bonne +folie que la scène où il sauve les deux chenapans auxquels il donne des +répétitions de droit, en racontant à une vieille ganache de père qu'il +a mis le Code en couplets! Cela est extravagant; seulement, derrière +l'extravagance, on sent l'observation, on se rappelle des pauvres +diables de cet acabit qui gagnent leurs cachets, en baisant les bottes +des petits gredins qu'ils sont chargés d'instruire. + +Faut-il voir une leçon donnée aux auteurs dans l'accueil relativement +froid fait par le public à la _Petite Correspondance_? Je n'ose +l'affirmer. Et pourtant MM. de Najac et Hennequin, qui sont très +expérimentés, ne peuvent manquer de faire le raisonnement suivant: +«Pourquoi le grand succès de _Bébé_, et pourquoi la demi-chute de +la _Petite Correspondance_? Évidemment, c'est que les imbroglios ne +satisfont plus entièrement le public, car jamais nous n'en avons noué +un de plus entortillé ni de plus heureusement dénoué. Il est donc temps +d'abandonner cette formule commode et de chercher des situations vraies +et des types réels, comme dans _Bébé_. Notre intérêt l'exige: soyons +vivants, si nous voulons toucher de beaux droits d'auteur.» + +Ce raisonnement serait excellent, et je voudrais l'entendre faire par +tous les auteurs; d'autant plus qu'il est logique et exact. Questionnez +les plus habiles, ils vous diront que le goût du public tourne au +naturalisme, d'une façon continue et de plus en plus accentuée. C'est le +mouvement de l'époque. Il s'accomplit de lui-même, par la force même des +choses. Avant dix ans, l'évolution sera complète. Et vous verrez les +dramaturges et les vaudevillistes, réputés pour leur habileté, se ruer +alors vers la peinture des scènes réelles, car ils n'ont au fond qu'une +doctrine: satisfaire le public en toutes sortes, lui donner ce qu'il +demande, de manière à battre monnaie le plus largement possible. + + + +IV + +Une circonstance m'a empêché d'assister à la première représentation de +_Niniche_, le vaudeville en trois actes que MM. Hennequin et Millaud ont +fait jouer aux Variétés. Je n'ai pu voir que la quatrième, et j'ai été +vraiment surpris de la gaieté débordante du public. Quel excellent +public que ce public parisien! Comme il est bon enfant, comme il rit +volontiers! La moindre plaisanterie, eût-elle trente années d'âge, +le chatouille ainsi qu'au premier jour, lorsqu'elle est dite par la +comédienne ou le comédien favori. On prétend que les artistes tremblent, +lorsqu'ils paraissent à Paris pour la première fois. Ils ont bien +tort. J'ai connu, en province, un théâtre où le public était autrement +exigeant et maussade. On y sifflait avec une brutalité révoltante. +J'estime qu'il faut trois fois plus d'efforts pour dérider un spectateur +de province que pour faire rire aux éclats un spectateur de Paris. + +J'ai été d'autant plus étonné de là gaieté de la salle, que l'on avait +jugé _Niniche_ très sévèrement devant moi, le lendemain de la première +représentation, C'était un four, disait-on. Voilà un four qui prenait +tous les airs d'un grand succès. J'avais particulièrement à côté de moi +des dames, d'honnêtes bourgeoises à coup sûr, qui faisaient scandale, +tant elles s'amusaient. Les moindres mots, d'ailleurs, soulevaient une +tempête de joie, du parterre au cintre. Et cela ne cessait point, les +trois actes ne se sont pas refroidis un instant. Je me doute bien que +les interprètes sont pour beaucoup dans cette gaieté. D'autre part, +peut-être suis-je tombé sur une représentation exceptionnelle, sur un +soir où toute la salle avait bien dîné; il y a de ces rencontres, de ces +jours d'électricité commune, que connaissent les artistes, et qu'ils +constatent en disant: «La salle est très chaude aujourd'hui.» Mais le +fait ne m'en a pas moins préoccupé vivement. + +Ai-je ri moi-même? Mon Dieu, je crois que oui. J'avais beau me dire +que tout cela était très bête, que la pièce avait été faite cent fois; +j'avais beau trouver les actes vides, l'esprit grossier, le dénouement +prévu à l'avance: ce grand et bon rire de la salle me gagnait. En +vérité, les spectateurs sans malice s'amusaient trop pour qu'on ne +s'égayât pas de leur propre gaieté. Au fond, j'étais très triste. Si +vraiment il suffit d'une si pauvre farce pour procurer une heureuse +soirée aux braves bourgeois parisiens, nous avons tous très grand tort +de nous empêtrer dans des questions littéraires. A quoi bon le talent, +à quoi bon l'effort, si cela satisfait pleinement le public? Je déclare +que jamais je n'ai vu des gens mis dans un pareil état de joie par les +chefs-d'oeuvre de notre théâtre. Devant un chef-d'oeuvre, le public se +méfie toujours un peu; il a peur que le chef-d'oeuvre ne se moque de +lui. Mais, devant une _Niniche_, il se roule, il est comme ces enfants +qui rencontrent un trou d'eau sale et qui s'y vautrent avec délices, en +se sentant chez eux. + +Oh! le rire, quelle bonne chose et quelle chose bête! Toute la sottise +est là et tout l'esprit. Contestez les mérites de _Niniche_, on vous +répondra que le public s'amuse, et vous n'aurez rien à répondre, car les +théâtres ne sont faits en somme que pour amuser le public. En voyant +cette salle rire à ventre déboutonné d'inepties dont on serait révolté, +si on les lisait chez soi, on se sent ébranlé dans ses convictions les +plus chères, on se demande si le talent n'est pas inutile, s'il y a à +espérer qu'une oeuvre forte touche jamais autant les spectateurs dans +leurs instincts secrets qu'une parade de foire. Le théâtre serait donc +cela? Les effluves d'une foule mise en tas, l'aveuglement du gaz, l'air +surchauffé d'une salle trop étroite, l'odeur de poussière, toutes +les sollicitations et toutes les demi-hallucinations d'une journée +d'activité terminée dans un fauteuil dont les bras vous étouffent et +vous brûlent, ce serait donc là cette atmosphère du théâtre qui déforme +tout et empêche le triomphe du vrai sur les planches? + +J'ai eu ainsi la sensation très nette de l'infériorité de la littérature +dramatique. En vérité, l'oeuvre écrite est plus large, plus haute, plus +dégagée de la sottise des foules que l'oeuvre jouée. Au théâtre, le +succès est trop souvent indépendant de l'oeuvre. Une rencontre suffit, +une interprétation heureuse, une plaisanterie qui est dans l'air, une +bêtise tournée d'une certaine façon qui répond à la bêtise du moment. Si +le rire ou les larmes prennent,--je ne fais pas de différence, car les +larmes sont une autre forme de la bonhomie du public,--voilà la pièce +lancée, il n'y a plus de raison pour qu'elle s'arrête. Depuis deux ans +bientôt, je querelle mes confrères pour leur prouver qu'ils font du +théâtre une chose trop sotte. Mon Dieu! est-ce qu'ils auraient raison, +est-ce que ce serait réellement si sot que cela? + +Maintenant, il me faut juger _Niniche_. Grande affaire. J'avoue que je +ne sais par quel bout commencer. Il y a, en critique dramatique, toute +une école qui, dans un cas pareil, se tire d'embarras le plus galamment +du monde. La recette consiste à ne pas parler de la pièce, à enfiler de +jolies phrases sur ceci et sur cela, jusqu'à ce que le feuilleton soit +plein. Puis, on signe. Je crois que Théophile Gautier a été l'inventeur +de l'article à côté. Il maniait la langue avec l'aisance et l'adresse +que l'on sait, il était toujours sûr de charmer son public. Aussi la +pièce ne l'inquiétait-elle jamais. Il avait des formules toutes faites, +il admirait tout, les petits vaudevilles et les grandes comédies, +enveloppant le théâtre entier dans son large dédain. Gautier a laissé +des élèves. + +Le malheur est que je ne puis entendre la critique ainsi. J'aime bien à +me rendre compte. J'estime que les choses ont des raisons d'être. Mais +où mon anxiété commence, c'est lorsqu'il faut distinguer les nuances du +médiocre. Ce serait une erreur de croire qu'il n'existe qu'un médiocre. +Les genres au contraire en sont très nombreux, les espèces pullulent à +l'infini. Je me souviens toujours de mon professeur de quatrième, qui +nous disait: «Je classe encore assez vite les dix premières copies +dans une composition; ce qui m'exténue, c'est de vouloir être juste et +d'assigner des places aux trente dernières.» Eh bien! ma situation est +pareille à celle de ce professeur, je ne sais le plus souvent comment +classer certaines pièces, de façon à satisfaire absolument ma +conscience. + +Vouloir être juste, c'est tout le rôle du critique. La passion de la +justice est la seule excuse que l'on puisse donner à cette singulière +démangeaison qui nous prend de juger les oeuvres de nos confrères. Mon +professeur avouait parfois que, désespérant d'établir une différence +appréciable du mauvais au pire dans les toutes dernières copies, il les +plaçait au petit bonheur, en tas. Voilà ce qu'il faudrait éviter. Où +diable placer _Niniche_? car Niniche m'a fait rire, et elle a droit à +une place. Est-ce que _Niniche_ vaut mieux que telle ou telle pièce, +dont les titres m'échappent? Grave question. Je creuserais cette étude +pendant des journées sans pouvoir peut-être trouver des arguments +décisifs. Pourtant, je veux être équitable. Les critiques qui font +profession de toujours partager l'avis du public et qui trouvent bon ce +qui l'amuse, croient en être quittes avec _Niniche_, en la traitant de +vaudeville amusant. C'est là un jugement trop commode. _Niniche_ est un +symbole, la pièce idiote qui a un succès comme jamais un chef-d'oeuvre +n'en aura, et qui gratte la foule à la bonne côte, la côte joyeuse, +selon le joli mot de nos pères. Les belles filles tombent en pâmoison, +lorsqu'on avance les mains vers leur taille. Pourquoi le public se +pâme-t-il, quand on lui joue _Niniche_? J'exige un commentaire. + +L'intrigue est la première venue. Un diplomate polonais, le comte +Corniski a épousé la belle Niniche, une «hétaïre» parisienne, sans avoir +le moindre soupçon de sa vie passée. Il la ramène en France, où il est +chargé d'une mission. Mais la comtesse est reconnue à Trouville par le +jeune Anatole de Beau-persil. Elle apprend, grâce à lui, qu'on va vendre +ses meubles, et elle se désole, à la crainte d'un scandale, car elle a +laissé dans une armoire des lettres compromettantes, que lui a adressées +autrefois le prince Ladislas, le propre fils du roi de Pologne. +Justement la mission du comte Corniski est de s'emparer de ces lettres. +Dès lors, commence une chasse, les lettres circulent, passent dans +les mains du mari, qui finit par les rendre sans les avoir lues. J'ai +négligé un baigneur de Trouville, le beau Grégoire, qui baigne ces dames +par goût, et qui redevient le plus correct des gandins, lorsqu'il a +quitté son costume. Il y a aussi une veuve Sillery, une vieille dame +passionnée, sans compter deux pantalons, dont les rôles sont très +développés, et qui produisent un effet énorme: le premier, un pantalon +bleu, poursuivi par un mari jaloux, passe de jambes en jambes; le +second, un pantalon nankin, se déchire jusqu'à la ceinture, ce qui cause +chez les dames une hilarité folle. Peut-être bien que le succès de la +pièce est là. + +Décidément, je renonce à classer _Niniche_. Hélas! je le crains, la +justice n'est pas de ce monde. J'ai la vague sensation que _Niniche_ a +sa place entre les _Dominos Ruses_ et _Madame l'Archiduc_; mais est-ce +entre les deux, est-ce avant, est-ce après? c'est ce que je n'ose +affirmer. Il faudrait peser les oeuvres, consulter les nuances, se +livrer à une étude de comparaison qui demanderait des délicatesses +infinies. Et voilà l'embarras où se trouvent les critiques +consciencieux, lorsqu'ils veulent tenir compte des fameux arrêts +du public. Le public rit, l'oeuvre en vaut sans doute la peine, +examinons-la; et, lorsqu'on veut l'examiner, on ne sait par quel bout la +prendre, on se donne un mal infini pour la classer, sans y parvenir. Un +succès comme celui de _Niniche_ ne peut donner à un honnête homme qu'un +désir, celui d'être sifflé. Cela soulagerait, vraiment. + + + +V + +Justement, l'autre soir, en écoutant à l'Ambigu _Robert Macaire_, je +songeais à la farce moderne, telle que des auteurs de talent et d'esprit +pourraient l'écrire. Comparez à nos plats vaudevilles, ce rire de la +satire sociale qui sonnerait si vaillamment. Je sais bien qu'il faudrait +accorder aux auteurs une grande liberté, leur ouvrir surtout le monde +politique où se joue la véritable comédie des temps modernes. Pour moi, +la veine nouvelle est là, et pas ailleurs. + +_Robert Macaire_, que la personnalité de Frédéric Lemaître avait animée +d'un large souffle, nous paraît aujourd'hui, il faut bien le dire, d'une +grande innocence. Les mots drôles abondent, et il en est quelques-uns +qui sont même profonds. Mais ce qu'il y a encore de meilleur, ce sont +les dessous que nous mettons nous-mêmes dans l'oeuvre. Rien n'est au +fond plus terrible que cette figure de Robert Macaire, blaguant tout ce +qu'on respecte, la vie humaine, la famille et la propriété, la force +armée et la religion; seulement, elle se promène dans une telle farce, +elle parle d'un style si plat et elle évite si soigneusement de +conclure, que le public ne saurait la prendre au sérieux, ce qui la +sauve du mépris et de la colère. J'ai fait une fois de plus cette +remarque: le mauvais style excuse tout; il est permis de mettre des +monstruosités à la scène, pourvu qu'on les y mette sans talent. Imaginez +la lutte épique de Robert Macaire contre les gendarmes écrite par un +véritable écrivain, tirée des puérilités grossières de la charge, et +aussitôt la censure intervient, et tout de suite le public se fâche. + +Ainsi donc, ce qui nous plaît, dans _Robert Macaire_, c'est ce que nous +y mettons. Sous les calembours, sous les scènes de parade, sous le +décousu du dialogue et l'enfantillage de l'intrigue, nous voulons voir +une satire amère contre la société exploitée par deux fripons, qui, non +contents de la voler, la bafouent et la salissent. Nous poussons les +situations jusqu'à leurs conséquences logiques, nous élargissons le +cadre. Souvent, il n'y a qu'un mot vraiment fort; mais ce mot nous +suffit pour ajouter tout ce que les auteurs n'ont pas dit. Ce qui m'a +frappé, c'est que peu de scènes sont faites; le talent a manqué sans +doute, les scènes ne sont qu'indiquées, et faiblement. Ainsi, je prends +une scène faite, la scène d'amour romantique entre Robert Macaire et +Eloa, cette scène qui parodie si drôlement le lyrisme de 1830. Elle est +remarquable et produit encore aujourd'hui un effet énorme, parce qu'elle +reste dans une gamme d'esprit très fin et de bonne observation. Prenez, +au contraire, la plupart des autres scènes, toutes celles par exemple +qui ont lieu entre Robert Macaire et les gendarmes; pas une ne satisfait +pleinement, parce que pas une n'est réalisée avec l'ampleur nécessaire, +avec la maîtrise qui met de la réalité sous les exagérations les plus +folles. Tout cela ne tient pas, les faits ne font illusion à personne +et les personnages sont des pantins. Dès lors, la satire tombe dans le +vaudeville. + +Il est vrai que le _Robert Macaire_ pensé et écrit, tel que je le rêve, +serait sans doute impossible sur la scène. Nous ne sommes pas habitués +au rire cruel. Il ferait beau voir un coquin mettant fortement le monde +en coupe réglée. La farce moderne ne m'en paraît pas moins devoir être +dans cette peinture de la sottise des uns et de la coquinerie des +autres, poussée à la grandeur bouffonne. Songez à un Robert Macaire +actuel qui s'agiterait dans notre monde politique et qui monterait au +pouvoir, en jouant de tous les ridicules et de toutes les ambitions de +l'époque. Le beau sujet, et quelle farce un homme de talent écrirait là, +s'il était libre! + + + +LA FÉERIE ET L'OPÉRETTE + +I + +De grands succès ont rendu l'exploitation de la féerie très tentante +pour les directeurs. On gagne deux ou trois cent mille francs avec une +pièce de ce genre, quand elle réussit. Il faut ajouter, comme les frais +de mise en scène sont considérables, qu'un directeur est ruiné du coup, +s'il a deux féeries tuées sous lui. C'est un jeu à se trouver sur la +paille ou à avoir voiture dans l'année. Le pis est que, la question +littéraire mise à part, une féerie qui aura deux cents représentations +ressemble absolument à une féerie qui en aura seulement vingt. Pour +mettre la main sur la bonne, il faut avoir un flair particulier, il faut +sentir de loin les pièces de cent sous, rien de plus. Le hasard remplace +l'intelligence. Le décorateur et le costumier aident le hasard. + +La féerie, telle qu'elle est comprise aujourd'hui, n'est plus qu'un +spectacle pour les yeux. Il y a quelques cinquante ans, lors de la vogue +du _Pied de Mouton_ et des _Pilules du Diable_, une féerie ressemblait à +un grand vaudeville mêlé de couplets, dans lequel les trucs jouaient la +partie comique. Au lieu de palais ruisselant d'or et de pierreries, au +lieu d'apothéoses balançant des femmes à demi nues dans des clartés de +paradis, on voyait des hommes se changer en seringues gigantesques, des +canards rôtis s'envoler sous la fourchette d'un affamé, des branches +d'arbre donner des soufflets aux passants. + +Mais ce genre de plaisanteries s'est démodé, l'ancienne féerie a semblé +vieillotte et trop naïve. Alors, sans songer un instant à renouveler +le genre par le dialogue, le mérite littéraire du texte, on a, au +contraire, diminué de plus en plus le dialogue, réduit la pièce à être +uniquement un prétexte aux splendeurs de la mise en scène. Rien de plus +banal qu'un sujet de féerie. Il existe un plan accepté par tous les +auteurs: deux amoureux dont l'amour est contrarié, qui ont pour eux un +bon génie et contre eux un mauvais génie, et qu'on marie quand même au +dénoûment, après les voyages les plus extravagants dans tous les pays +imaginables. Ces voyages, en somme, sont la grande affaire, car ils +permettent au décorateur de nous promener au fond de forêts enchantées, +dans les grottes nacrées de la mer, à travers les royaumes inconnus et +merveilleux des oiseaux, des poissons ou des reptiles. Quand les +acteurs disent quelque chose, c'est uniquement pour donner le temps aux +machinistes de poser un vaste décor, derrière la toile de fond. + +J'avoue, pourtant, n'avoir pas la force de me fâcher. S'il est bien +entendu que toute prétention de littérature dramatique est absente, il +y a là un véritable émerveillement. Les acteurs ne sont plus que des +personnages muets et riches, perdus au milieu d'une prodigieuse vision. +Au fond de sa salle, on peut se croire endormi, rêvant d'or et de +lumière; et même les mots bêtes qu'on entend, malgré soi, par moments, +sont comme les trous d'ombre obligés qui gâtent les plus heureux +sommeils. Les ballets sont charmants, car les danseuses n'ont rien à +dire. Il y a toujours bien deux ou trois actrices jolies, montrant le +plus possible de leur peau blanche. On a chaud, on digère, on regarde, +sans avoir la peine de penser, bercé par une musique aimable. Et, après +tout, quand on va se coucher, on a passé une agréable soirée. + +Certes, au théâtre, il faut laisser un vaste cadre à l'adorable école +buissonnière de l'imagination. La féerie est le cadre tout trouvé de +cette débauche exquise. Je veux dire quelle serait la féerie que je +souhaite. Le plus grand de nos poètes lyriques en aurait écrit les +vers; le plus illustre de nos musiciens en composerait la musique. Je +confierais les décors aux peintres qui font la gloire de notre école, +et j'appellerais les premiers d'entre nos sculpteurs pour indiquer des +groupes et veiller à la perfection de la plastique. Ce n'est pas tout, +il faudrait, pour jouer ce chef-d'oeuvre, des femmes belles, des hommes +forts, les acteurs célèbres dans le drame et dans la comédie. Ainsi, +l'art humain tout entier, la poésie, la musique, la peinture, la +sculpture, le génie dramatique, et encore la beauté et la force, se +joindraient, s'emploieraient à une unique merveille, à un spectacle qui +prendrait la foule par tous les sens et lui donnerait le plaisir aigu +d'une jouissance décuplée. + +Ah! qu'il serait temps de balayer les parades qui salissent les scènes +de nos plus beaux théâtres, de jeter au ruisseau les livrets stupides, +dont l'esprit consiste dans des calembours rances et dans des coups de +pied au derrière, les partitions vulgaires qui chantent toutes les mêmes +turlututus de foire, les trucs vieillis, les décors trop somptueux qui +ruissellent d'un or imbécile et bourgeois! On rendrait nos théâtres aux +grands poètes, aux grands musiciens, à toutes les imaginations larges. +Dans notre enquête moderne, après nos dissections de la journée, les +féeries seraient, le soir, le rêve éveillé de toutes les grandeurs et de +toutes les beautés humaines. + + + +II + +J'avoue donc ma tendresse pour la féerie. C'est, je le répète, le seul +cadre où j'admets, au théâtre, le dédain du vrai. On est là en pleine +convention, en pleine fantaisie, et le charme est d'y mentir, d'y +échapper à toutes les réalités de ce bas monde. + +Et quel joli domaine, cette contrée du rêve peuplée de génies +bienfaisants et de fées méchantes! Les princesses et les bergers, les +servantes et les rois y vivent dans une familiarité attendrie, s'aimant, +s'épousant les uns les autres. Quand une montagne, un gouffre, un +univers fait obstacle aux amours des héros, la montagne est engloutie, +le gouffre se comble, l'univers s'envole en fumée, et les héros sont +heureux. Il n'y a plus de péripéties sans issue, de dénouements +impossibles, car les talismans facilitent les combinaisons des fables +les plus extravagantes. Jamais les auteurs ne se trouvent acculés par la +vraisemblance et la logique; ils peuvent aller dans tous les sens, aussi +loin qu'ils veulent, certains de ne se heurter contre aucune muraille. +Un coup de baguette, et la muraille s'entr'ouvre. + +On peut dire que la féerie est la formule par excellence du +théâtre conventionnel, tel qu'on l'entend en France depuis que les +vaudevillistes et les dramaturges de la première moitié du siècle ont +mis à la mode les pièces d'intrigue. En somme, ils posaient en principe +l'invraisemblance, quitte à employer toute leur ingéniosité pour faire +accepter ensuite, comme une image de la vie, ce qui n'en était qu'une +caricature. Ils se gênaient dans le drame et dans la comédie, tandis +qu'ils ne se gênaient plus dans la féerie: là était la seule différence. + +Je voudrais préciser cette idée. L'allure scénique d'une féerie est +puérile, d'une naïveté cherchée, allant carrément au merveilleux; et +c'est par là que la pièce enchante les petits et les grands enfants. +Plus l'invraisemblance est grande, plus le ravissement est certain. On +s'y arrête comme devant ces théâtres de marionnettes, qui retiennent aux +Champs-Elysées les rêveurs qui passent. Il semble que ces personnages +fantasques et cette action folle soient des symboles, derrière lesquels +on entend l'humanité s'agiter avec des rires et des larmes. Les joujoux, +je parle des joujoux à bon marché, les chevaux, les moutons, les +poupées, toutes ces bêtes en carton, grossièrement peinturlurées et si +extraordinaires de formes, ont aussi cette invraisemblance lamentable ou +grotesque qui ouvre l'au delà de la vie. En les regardant, on échappe à +la terre, on entre dans le monde de l'impossible. J'adore ces joujoux +comme j'adore les féeries. + +La comédie et le drame, au contraire, sont tenus a être vraisemblables. +Une nécessité les attache aux pavés des rues. Ils mentent, mais il faut +qu'ils mentent avec des ménagements infinis, sous peine de nous blesser. +Le triomphe de nos auteurs a été de déguiser le plus possible leurs +mensonges, grâce à toute une convention savamment réglée; de là, le code +du théâtre. Ils nous ont peu à peu habitués au personnel comique ou +dramatique, qui n'est autre qu'un personnel de féerie, sans paillette, +sans truc, effacé et rapetissé. Pour moi, entre un roi de féerie et un +prince des vaudevilles de Scribe, je ne fais qu'une différence: tous +les deux sont mensongers, seulement le premier me ravit, tandis que le +second m'irrite. Et il en est ainsi pour tous les personnages: ils ne +sont pas plus humains dans un genre que dans l'autre; ils s'agitent +également en pleine convention. Je ne parle pas de l'intrigue elle-même; +je trouve, pour ma part, bien plus raisonnables les combinaisons +scéniques de _Rothomago_, par exemple, que celles d'une foule de pièces +dites sérieuses, dont il est inutile de citer les titres. + +J'en veux arriver à cette conclusion, que le charme de la féerie est +pour moi dans la franchise de la convention, tandis que je suis, par +contre, fâché de l'hypocrisie de cette convention, dans la comédie et le +drame. Vous voulez nous sortir de notre existence de chaque jour, +vous avancez comme argument que le public va chercher au théâtre des +mensonges consolants, vous soutenez la thèse de l'idéal dans l'art, eh +bien! donnez-nous des féeries. Cela est franc, au moins. Nous savons que +nous allons rêver tout éveillés. Et, d'ailleurs, une féerie n'est pas +même un mensonge, elle est un conte auquel personne ne peut se tromper. +Rien de bâtard en elle, elle est toute fantaisie. L'auteur y confesse +qu'il entend rester dans l'impossible. + +Passez à un drame ou à une comédie, et vous sentez immédiatement la +convention devenir blessante. L'auteur triche. Il marche, dès lors, +sur le terrain du réel; mais comme il ne veut pas accepter ce terrain +loyalement, il se met à argumenter, il déclare que le réel absolu n'est +pas possible au théâtre, et il invente des ficelles, il tronque les +faits et les gens, il cuisine cet abominable mélange du vrai et du faux +qui devrait donner des nausées à toutes les personnes honnêtes. Le +malheur est donc que nos auteurs, en quittant les féeries, en gardent la +formule, qu'ils transportent sans grands changements dans les études +de la vie réelle; ils se contentent de remplacer les talismans par les +papiers perdus et retrouvés, les personnages qui écoutent aux portes, +les caractères et les tempéraments qui se démentent d'une minute à +l'autre, grâce à une simple tirade. Un coup de sifflet, et il y a un +changement à vue dans le personnage comme dans le décor. + +Si réellement la vérité était impossible au théâtre, si les critiques +avaient raison d'admettre en principe qu'il faut mentir, je répéterais +sans cesse: «Donnez-nous des féeries, et rien que des féeries!» La +formule y est entière, sans aucun jésuitisme. Voilà le théâtre idéal tel +que je le comprends, faisant parler les bêtes, promenant les spectateurs +dans les quatre éléments, mettant en scène les héros du _Petit Poucet_ +et de la _Belle au bois dormant_. Si vous touchez la terre, j'exige +aussitôt de vous des personnages en chair et en os, qui accomplissent +des actions raisonnables. Il faut choisir: ou la féerie ou la vie +réelle. + +Je songeais à ces choses, en voyant l'autre soir _Rothomago_, que le +Châtelet vient de reprendre avec un grand luxe de costumes et de décors. +Certes, cette féerie, au point de vue littéraire, ne vaut guère mieux +que les autres; mais elle est gaie et elle a le mérite d'être un bon +prétexte aux splendeurs de la mise en scène. + +Rien de plus démocratique, d'ordinaire, que le sujet de ces pièces. +Ainsi, _Rothomago_ repose sur le double amour d'un jeune prince pour +une bergère et d'une jeune princesse pour un paysan. Naturellement, le +prince et la princesse qu'on veut marier ensemble finissent par épouser +chacun l'objet de sa flamme. Et remarquez que prince et princesse +sont adorables, qu'ils feraient un couple charmant. N'importe, ils ne +s'aiment pas, la force des talismans les empêche de se voir sans doute, +et leurs coeurs s'en vont malgré tout courir la prétentaine au village. +Tout cela est fou, et c'est pourtant ce qu'il y a de plus raisonnable +dans l'oeuvre, car je ne raconte pas les promenades dans les airs sur +un dragon, ni les histoires de pirates qui viennent enlever les +villageoises dans les blés. + + + +III + +J'ai vu, au théâtre de la Gaieté: le _Chat botté_, une féerie de MM. +Blum et Tréfeu. + +Quels adorables contes que ces contes de Perrault! Ils ont une saveur de +naïveté exquise. On a fait plus ingénieux, plus littéraire; mais on n'a +pas retrouvé cet accent si fin de bonhomie et de malice. Cela nous vient +directement de notre vieille France; je ne parle point des sujets, +car des savants se sont amusés à les retrouver un peu dans toutes les +mythologies; je parle du ton gaillard et franc, de la simplicité de +la fable. Le conteur a dit tout carrément ce qu'il avait à dire, et +l'humanité vit sous chaque ligne. + +Je sais bien que, de nos jours, on a trouvé Perrault immoral. Nous +avons, comme personne ne l'ignore, une moralité très chatouilleuse. Où +nos pères riaient, nous rougissons. Le mot nous effraie surtout, car +nous savons encore nous accommoder avec la chose. Nous mettons des +feuilles de vigne aux antiques, et nos filles baissent le nez en +passant, ce qui prouve qu'elles sont très avancées pour leur âge. Cela +est d'une hypocrisie raffinée, dont la pointe ajoute un ragoût aux +plaisirs défendus. On ne sait plus regarder la vie en face, avec un +franc et limpide regard. + +Donc, les contes de Perrault sont devenus immoraux; je veux dire qu'on +en discute les conclusions au point de vue de la leçon morale. On +voudrait que le bon Dieu, la Providence et le reste fussent dans +l'affaire. Voici, par exemple, le _Chat botté_, ce merveilleux chat qui +se met au service du marquis de Carabas et qui le marie à la plus belle +des princesses, grâce à l'agilité de ses pattes et à la fertilité de ses +ruses. C'est un maître trompeur; il ment avec un aplomb parfait, il dupe +les petits et les grands. Son unique qualité est d'être fidèle à la +fortune de son marquis. Imaginez un valet de l'ancienne comédie, un de +ces coquins qui ont tous les tours dans leur sac et qui ne triomphent +que par des inventions du diable. + +Voilà notre morale indignée. Admirable sujet pour faire un sermon contre +le mensonge! S'il y a une fortune mal acquise, c'est à coup sûr celle du +marquis de Carabas. Il se nourrit de vol, il épouse la fille d'un roi, +par une série de stratagèmes qui, de nos jours, mèneraient tout droit un +gendre sur les bancs de la police correctionnelle. Et l'on ose mettre +de pareilles histoires entre les mains des enfants? On veut donc qu'ils +deviennent des escrocs? Ils ne sauraient prendre là que le goût des +chemins tortueux. La conclusion du conte est, en somme, que pour réussir +l'habileté vaut mieux que l'honnêteté. + +O siècle pudique et moral, où les bourgeois ont peur des oeuvres écrites +comme les femmes laides ont peur des miroirs! Au théâtre, on exige que +la vertu soit récompensée. Dans le roman, on veut deux nobles âmes +contre une âme basse, de même que dans certaines confitures de fruits +amers il faut deux livres de sucre contre une livre de fruits. Cela +est tout nouveau, c'est une fièvre d'hypocrisie à l'état aigu. Et les +symptômes sont nombreux, les choses les plus naturelles deviennent +indécentes, lorsqu'on a une préoccupation continue de l'indécence. Rien +de pareil dans la belle santé sanguine des siècles passés. Sans remonter +à Rabelais, lisez La Fontaine et Molière, tout le seizième siècle et +tout le dix-septième, vous ne trouverez nulle part ce prurit de morale, +qui semble être la démangeaison de nos vices. On riait haut, on parlait +de tout, même devant les dames; personne ne croyait qu'il fût nécessaire +de surveiller à chaque heure sa propre honnêteté et celle du voisin. On +était de braves gens, cela allait de soi. Pour le reste, on aimait la +vie et on ne boudait pas contre ce qui vivait. + +Est-ce parce que les contes de Perrault sont jugés d'une morale trop +élastique que les auteurs du _Chat botté_ n'ont pas suivi ce conte à la +lettre? Cela est possible. Pour que le conte fût exemplaire aujourd'hui, +il faudrait y introduire un honnête prétendant à la main de la jeune +princesse, un ingénieur, de moeurs parfaites et ayant conquis tous ses +grades dans les concours et les examens; au dénouement, ce serait lui +qui, par son mérite, deviendrait le gendre du roi, après avoir confondu +ce filou de Chat botté et son marquis d'occasion. Cela ferait pâmer nos +demoiselles. Je plaisante, et une colère me prend, à la pensée de +ce «comme il faut» littéraire, qui aurait noyé pour un siècle notre +littérature, si des esprits entêtés n'avaient résisté. Pauvre chat +botté, qui aimera encore ta grâce féline, ta sournoiserie pleine de +sauts brusques, ton art de vivre, gros et gras, sur la paresse et sur la +sottise humaines? Tu es la vie, et c'est pour cela, heureusement, que tu +es éternel. + + + +IV + +Si la féerie doit trouver grâce pour la largeur poétique qu'elle +pourrait atteindre, l'opérette est une ennemie publique qu'il faut +étrangler derrière le trou du souffleur, comme une bête malfaisante. + +Elle est, à cette heure, la formule la plus populaire de la sottise +française. Son succès est celui des refrains idiots qui couraient +autrefois les rues et qui assourdissaient toutes les oreilles, sans +qu'on pût savoir d'où ils venaient. Depuis qu'elle règne, ces refrains +du passé ont disparu; elle les remplace, elle fournit des airs aux +orgues de Barbarie, elle rend plus intolérables les pianos des femmes +honnêtes et des femmes déshonnêtes. Son empire désastreux est devenu +tel, que les gens de quelque goût devront finir par s'entendre et par +conspirer, pour son extermination. + +L'opérette a commencé par être un vaudeville avec couplets. Elle a pris +ensuite l'importance d'un petit opéra-bouffe. C'était encore son enfance +modeste; elle gaminait, elle se faisait tolérer en prenant peu de place. +D'ailleurs, elle ne tirait pas à conséquence, se permettant les farces +les plus grosses, désarmant la critique par la folie de ses allures. +Mais, peu à peu, elle a grandi, s'est étalée chaque jour davantage, de +grenouille est devenue boeuf; et le pis est qu'elle s'est ainsi élargie, +sans cesser d'être une parade grossière, d'un grotesque à outrance qui +fait songer aux cabanons de Bicêtre. + +D'un acte l'opérette s'est enflée jusqu'à cinq actes. Le public, au lieu +de s'en tenir à un éclat de rire d'une demi-heure, s'est habitué à ce +spasme de démence bête qui dure toute une soirée. Dès lors, en se voyant +maîtresse, elle a tout risqué, menant les spectateurs dans son boudoir +borgne, prenant d'un entrechat, sur les plus grandes scènes, la place du +drame agonisant. Elle a dansé son cancan, en montrant tout; elle a rendu +célèbres des actrices dont le seul talent consistait dans un jeu de +gorge et de hanches. Tout le vice de Paris s'est vautré chez elle, +et l'on peut nommer les femmes auxquelles une façon de souligner les +couplets grivois a donné hôtel et voiture. + +Cela ne suffisait point encore. L'opérette a rêvé l'apothéose. M. +Offenbach, pendant sa direction a la Gaîté, a exhumé ses anciennes +opérettes des Bouffes, entre autres son _Orphée aux enfers_, joué +autrefois dans un décor étroit et avec une mise en scène relativement +pauvre; il les a exhumées et transformées en pièces à spectacle, +inventant des tableaux nouveaux, grandissant les décors, habillant ses +acteurs d'étoffes superbes, donnant pour cadre à la bêtise du dialogue +et aux mirlitonnades de la musique tout l'Olympe siégeant dans sa +gloire. D'un bond, l'opérette voulait monter à la largeur des grandes +féeries lyriques. Elle ne saurait aller plus haut Son incongruité, ses +rires niais, ses cabrioles obscènes, sa prose et ses vers écrits pour +des portiers en goguette, se sont étalés un instant au milieu d'une +splendeur de gala, comme une ordure tombée dans un rayonnement d'astre. + +Même elle était montée trop haut, car elle a failli se casser les reins. +M. Offenbach n'est plus directeur, et il est à croire qu'aucun théâtre +ne risquera à l'avenir deux ou trois cent mille francs pour montrer une +petite chanteuse, toute nue, sifflotant une chanson de pie polissonne, +sous flamboiement de feux électriques. N'importe, l'opérette a touché le +ciel, la leçon est terrible et complète. Je ne veux pas détailler les +méfaits de l'opérette. En somme, je ne la hais pas en moraliste, je la +hais en artiste indigné. Pour moi, son grand crime est de tenir trop de +place, de détourner l'attention du public des oeuvres graves, d'être un +plaisir facile et abêtissant, auquel la foule cède et dont elle sort le +goût faussé. + +L'ancien vaudeville était préférable. Il gardait au moins une platitude +bonne enfant. D'autre part, si l'on entre dans le relatif du métier, il +est certain qu'il était moins rare de rencontrer un vaudeville bien fait +qu'il ne l'est aujourd'hui de tomber sur une opérette supportable. La +cause en est simple. Les auteurs, quand ils avaient une idée drôle, se +contentaient de la traiter en un acte, et le plus souvent l'acte était +bon, l'intérêt se soutenait jusqu'au bout. Maintenant, il faut que la +même idée fournisse trois actes, quelquefois cinq. Alors, fatalement, +les auteurs allongent les scènes, délayent le sujet, introduisent +des épisodes étrangers; et l'action se trouve ralentie. C'est ce qui +explique pourquoi, généralement, le premier acte des opérettes est +amusant, le second plus pâle, le dernier tout à fait vide. Quand même, +il faut tenir la soirée entière, pour ne partager la recette avec +personne. Et le mot ordinaire des coulisses est que la musique fait tout +passer. + +M. Offenbach est le grand coupable. Sa musique vive, alerte, douée +d'un charme véritable, a fait la fortune de l'opérette. Sans lui, elle +n'aurait jamais eu un si absolu triomphe. Il faut ajouter qu'il a été +singulièrement secondé par MM. Meilhac et Halévy, dont les livrets +resteront comme des modèles. Ils ont créé le genre, avec un +grossissement forcé du grotesque, mais en gardant un esprit très +parisien et une finesse charmante dans les détails. On peut dire de +leurs opérettes qu'elles sont d'amusantes caricatures, qui se haussent +parfois jusqu'à la comédie. Quant à leurs imitateurs, que je ne veux +pas nommer, ce sont eux qui ont traîné l'opérette à l'égout. Et quels +étranges succès, faits d'on ne sait quoi, qui s'allument et qui brûlent +comme des traînées de poudre! On peut le définir: la rencontre de la +médiocrité facile d'un auteur avec la médiocrité complaisante d'un +public. Les mots qui entrent dans toutes les intelligences, les airs qui +s'ajustent à toutes les voix, tels sont les éléments dont se composent +les engouements populaires. + +On nous fait espérer la mort prochaine de l'opérette. C'est, en effet, +une affaire de temps, selon les hasards de la mode. Hélas! quand on en +sera débarrassé, je crains qu'il ne pousse sur son fumier quelque autre +champignon monstrueux, car il faut que la bêtise sorte quand même, comme +les boutons de la gale; mais je doute vraiment que nous puissions être +affligés d'une démangeaison plus désagréable. + + + +V + +Quelle marâtre que la vogue! Comme elle dévore en quelques années +ses enfants gâtés! Le cas de M. Offenbach est fait pour inspirer les +réflexions les plus philosophiques. + +Songez donc! M. Offenbach a été roi. Il n'y a pas dix ans, il régnait +sur les théâtres; les directeurs à genoux, lui offraient des primes +sur des plats d'argent; la chronique, chaque malin, lui tressait +des couronnes. On ne pouvait ouvrir un journal sans tomber sur des +indiscrétions relatives aux oeuvres qu'il préparait, à ce qu'il avait +mangé à son déjeuner et à ce qu'il mangerait le soir à son dîner. Et +j'avoue que cet engouement me semblait explicable, car M. Offenbach +avait créé un genre; il menait avec ses flonflons toute la danse d'une +époque qui aimait à danser. Il a été et il restera une date dans +l'histoire de notre société. + +Il y a dix ans! et, bon Dieu! comme les temps sont changés! Il faut +se souvenir que ce fut lui qui conduisit le cancan de l'Exposition +universelle de 1867. Dans tous les théâtres, on jouait de sa musique. +Les princes et les rois venaient en partie fine à son bastringue. Plus +d'une Altesse, que ses turlututus grisaient, fit cascader la vertu de +ses chanteuses. Son archet donnait le branle à ce monde galant, qui +l'appelait «maître». Maître n'était pas assez, il passait au rang de +dieu. Comme le Savoyard qui fait sauter du pied ses pantins enfilés dans +un bout de corde, il a dû avoir de belles jouissances d'amour-propre, +lui qui faisait sauter, nez contre nez, ventre contre ventre, des +princes et des filles. + +Et voilà qu'aujourd'hui le dieu est par terre. Nous avons encore une +Exposition universelle; mais d'autres amuseurs ont pris le pavé. Toute +une poussée nouvelle de maîtres aimables se sont emparés des théâtres, +si bien que l'ancêtre, le dieu de la sauterie, a dû rester dans sa +niche, solitaire, rêvant amèrement à l'ingratitude humaine. A la +Renaissance, le _Petit Duc_; aux Folies-Dramatiques, les _Cloches de +Corneville_; aux Variétés, _Niniche_; aux Bouffes, clôture; et c'est +certainement cette clôture qui a été le coup le plus rude pour M. +Offenbach. Les Bouffes fermant pendant une Exposition universelle, les +Bouffes qui ont été le berceau de M. Offenbach! n'est-ce pas l'aveu +brutal que son répertoire, si considérable, n'attire plus le public et +ne fait plus d'argent? + +La chute est si douloureuse que certains journaux ont eu pitié. Dans ces +deux derniers mois, j'ai lu à plusieurs reprises des notes désolées. +On s'étonnait avec indignation que M. Offenbach fût ainsi jeté de côté +comme une chemise sale. On rappelait les services qu'il a rendus à la +joie publique, on conjurait les directeurs de reprendre au moins une de +ses pièces, à titre de consolation. Les directeurs faisaient la sourde +oreille. Enfin, il s'en est trouvé un, M. Weinschenck, qui a bien +voulu se dévouer. Il vient de remonter à la Gaîté _Orphée aux Enfers_. +J'ignore si l'affaire est bonne; mais M. Weinschenck aura tout au moins +fait une bonne action. Le principe des turlututus est sauvé, il ne sera +pas dit qu'il y aura eu une Exposition universelle sans la musique de M. +Offenbach. + +Certes, je n'aime point à frapper les gens à terre. J'avoue même que je +suis pris d'attendrissement et d'intérêt pour M. Offenbach, maintenant +que la vogue l'abandonne. Autrefois, il m'irritait; les succès menteurs +m'ont toujours mis hors de moi. Voilà donc la justice qui arrive pour +lui, et c'est une terrible chose pour un artiste que cette justice, +lorsqu'il est encore vivant et qu'il assiste à sa déchéance. Le public +est un enfant gâté qui brise ses jouets, quand ils ont cessé de +l'amuser. On est devenu vieux, on a fait le rêve d'une longue gloire, +aveuglé sur sa propre valeur par les fumées de l'encens le plus +grossier, et un jour tout croule, la gloire est un tas de boue, on se +voit enterré avant d'être mort. Je ne connais pas de vieillesse plus +abominable. + +Puisque je suis tourné à la morale, je tirerai une conclusion de cette +aventure. Le succès est méprisable, j'entends ce succès de vogue qui met +les refrains d'un homme dans la bouche de tout un peuple. Être seul, +travailler seul, il n'y a pas de meilleure hygiène pour un producteur. +On crée alors des oeuvres voulues, des oeuvres où l'on se met tout +entier; dans les premiers temps, ces oeuvres peuvent avoir une saveur +amère pour le public, mais il s'y fait, il finit par les goûter. +Alors, c'est une admiration solide, une tendresse qui grandit à chaque +génération. Il arrive que les oeuvres, si applaudies dans l'éclat +fragile de leur nouveauté, ne durent que quelques printemps, tandis +que les oeuvres rudes, dédaignées à leur apparition, ont pour elles +l'immortalité. Je crois inutile de donner des exemples. + +Je dirai aux jeunes gens, à ceux qui débutent, de tolérer avec patience +les succès volés dont l'injustice les écrase. Que de garçons, sentant +en eux le grondement d'une personnalité, restent des heures, pâles et +découragés, en face du triomphe de quelque auteur médiocre! Ils se +sentent supérieurs, et ils ne peuvent arriver à la publicité, toutes +les voies étant bouchées par l'engouement du public. Eh bien! qu'ils +travaillent et qu'ils attendent! Il faut travailler, travailler +beaucoup, tout est là; quant au succès, il vient toujours trop vite, car +il est un mauvais conseiller, un lit doré où l'on cède aux lâchetés. + +Jamais on ne se porte mieux intellectuellement que lorsqu'on lutte. On +se surveille, on se tient ferme, on demande à son talent le plus grand +effort possible, sachant que personne n'aura pour vous une complaisance. +C'est dans ces périodes de combat, quand on vous nie et qu'on veut +affirmer son existence, c'est alors qu'on produit les oeuvres les plus +fortes et plus intenses. Si la vogue vient, c'est un grand danger; elle +amollit et ôte l'âpreté de la touche. + +Il n'y a donc pas, pour un artiste, une plus belle vie que vingt +ou trente années de lutte, se terminant par un triomphe, quand la +vieillesse est venue. On a conquis le public peu à peu, on s'en va dans +sa gloire, certain de la solidité du monument que l'on laisse. Autour +de soi, on a vu tomber les réputations de carton, les succès officiels. +C'est une grande consolation que de se dire, dans toutes les misères, +que la vogue est passagère et qu'en somme, quelles que soient les +légèretés et les injustices du public, une heure vient où seules les +grandes oeuvres restent debout. Malheur à ceux qui réussissent trop, +telle est la morale du cas de M. Offenbach! + + + +LES REPRISES + +I + + +C'est avec une profonde stupeur que j'ai écouté _Chatterton_, le drame +en trois actes d'Alfred de Vigny, dont la Comédie-Française a eu +l'étrange idée de tenter une reprise. La pièce date de 1835, et les +quarante-deux années qui nous séparent de la première représentation +semblent la reculer au fond des âges. + +Dans quel singulier état psychologique était donc la génération d'alors, +pour applaudir une pareille oeuvre? Nous ne comprenons plus, nous +restons béants devant ce poème des âmes incomprises et du suicide +final. Chatterton, on ne sait trop pourquoi, traqué par ses créanciers +peut-être, mais cédant aussi à la passion de la solitude, s'est réfugié +chez un riche manufacturier, John Bell, qui lui loue une chambre. Ce +John Bel, un brutal, tyrannise sa femme, l'honnête et résignée Ketty. Et +toute la situation dramatique se trouve dans l'amour discret et pur +du poète et de la jeune femme, amour dont l'aveu ne leur échappe qu'à +l'heure suprême, lorsque Chatterton, écrasé par la société, voulant se +reposer dans la mort, vient d'avaler un flacon d'opium. + +Pour comprendre cette étonnante figure de Chatterton, il faut avant tout +reconstruire l'idée parfaite du poète, telle que la génération de 1830 +l'imaginait. Le poète était un pontife et la poésie un sacerdoce. Il +officiait au-dessus de l'humanité, qui avait le devoir de l'adorer à +genoux. C'était un messie traversant les foules, avec une étoile au +front, remplissant une fonction sacrée, dont tout l'or de la terre +n'aurait pu le payer. Ajoutez que le poète devait être un personnage, +fatal, un fils de René, de Manfred et de tous les grands mélancoliques, +portant un orage dans sa tête pâle, expiant la passion humaine par une +blessure toujours ouverte à son flanc. Il était beau et providentiel, il +montait son calvaire au milieu des huées, pur comme un ange et sombre +comme un bandit. Un cabotin sublime, en un mot. + +L'idéal du genre a été le Chatterton, d'Alfred de Vigny. Quand on voudra +connaître la caricature superbe du poète de 1830, il faudra étudier ce +personnage navrant et comique. Il n'est pas un des panaches du temps que +Chatterton ne se plante sur la tête. Il les a tous, il semble avoir fait +la gageure d'épuiser le ridicule et l'odieux. Il chante la solitude, il +maudit la société, il traîne à dix-huit ans un coeur las et désabusé, il +a des bottes molles, il se tord les bras à l'idée de faire des vers pour +les vendre, il passe la nuit à gesticuler et à embrasser le portrait de +son père en cheveux blancs, il se tue enfin par monomanie, uniquement +pour attraper la société. Chatterton est un polisson, voilà mon avis +tout net. + +Qu'on fasse des bonshommes en carton, et qu'ils soient drôles, passe +encore! cela ne tire pas à conséquence. Mais qu'on vienne troubler et +empoisonner les volontés jeunes avec ce fantoche funèbre, avec ce pantin +aussi faux que dangereux, voilà ce qui soulève en moi toute ma virilité! +Le poète est un travailleur comme un autre. Dans le combat de la vie, +s'il triomphe, tant mieux! s'il tombe, c'est sa faute! La société ne +doit pas plus d'aide et de pitié au poète qu'elle n'en doit au boulanger +et au forgeron. Il n'y a pas de pontife, il n'y a que des hommes, et +l'énergie fait aussi bien partie du talent que le don des vers. Le génie +est toujours fort. + +Comment! on vient nous parler de mort, au seuil de ce siècle! Nous +revivons, nous entrons dans un âge d'activité colossale, nous sommes +tous pris d'un besoin furieux d'action, et il y a là un pleurard, un +polisson qui se tue et qui tue par là même la femme dont il a troublé +la cervelle. Mais c'est un double meurtre, c'est une lâcheté et une +infamie! Que dirait-on d'un soldat qui, en face de l'ennemi, se +déchargerait son fusil dans la tête? La nouvelle génération littéraire +n'a qu'à pousser dédaigneusement du pied le cadavre de Chatterton, pour +passer et aller à l'avenir. + +D'ailleurs, c'était là une pose, pas davantage. La vanité était grande, +en 1830; et, naturellement, les poètes se taillaient eux-mêmes le rôle +qu'il leur plaisait de jouer. La mode était au dégoût de la vie, au +mépris de l'argent, aux invectives contre la société; mais, en somme, +les poètes--et je parle des plus grands--faisaient très bon ménage +avec tout cela. Malgré leur désespérance et leur amour de la mort, ces +messieurs ont presque tous vécu très vieux; en outre, leur mépris de +l'argent n'est pas allé jusqu'à leur faire refuser, les sommes énormes +qu'ils ont gagnées, et ils se sont très bien accommodés de la société, +qui les a comblés d'honneurs et d'argent. Tous blagueurs! + +J'ai entendu défendre Chatterton d'une façon bien hypocrite. Oui sans +doute, dit-on, le personnage est démodé, mais quel temps regrettable il +rappelle! En ce temps-là, on croyait à l'âme, on était plein d'élan, on +aspirait en haut, on élargissait l'horizon de la foi et de la poésie. +Quelle plaisanterie énorme! La vérité est que le mouvement de 1830 a été +superbe comme mise en scène. Si l'on gratte les personnages factices, on +reste stupéfait en arrivant aux hommes vrais. Ils ne valaient pas plus +que nous, soyez-en sûrs; même beaucoup valaient moins. Il y a eu bien +de la vilenie derrière cette pompe Qu'on ne nous force pas à des +comparaisons, car nous répondrions avec sévérité. Nous autres, nous +croyons à la vérité, nous sommes pleins de courage et de force, nous +aspirons à la science, nous élargissons l'enquête humaine, sur laquelle +seront basées les lois de demain. Eux autres, ils nient le présent, que +nous affirmons. De quel côté sont la virilité et l'espoir? Et qu'on +attende: aux oeuvres, on mesurera les ouvriers! + +Certes, le romantisme est bien mort. Je n'en veux pour preuve +que l'attitude stupéfiée des spectateurs, l'autre soir, à la +Comédie-Française. Pendant les deux premiers actes surtout, on se +regardait, on se tâtait. Chatterton faisait l'effet d'un habitant de la +lune tombé parmi nous. Que voulait donc ce monsieur, qui se désespérait, +sans qu'on sût pourquoi, et qui se fâchait de tirer de son travail un +gain légitime? Le quaker paraissait tout aussi surprenant. Étrange, ce +quaker qui lâche, sans crier gare, des maximes à se faire immédiatement +sauter la cervelle! Pourquoi diable se promène-t-il là dedans! Quant à, +John Bell, le tyran, le mari implacable, il est certainement le seul +personnage sympathique de la pièce. Au moins celui-là travaille, et il +apparaît comme un sage au milieu de tous les fous qui l'entourent. + +On s'extasie beaucoup sur la figure de Ketty Bell. C'est une des +créations les plus pures, dit-on, qui soient dans notre théâtre. Je le +veux bien. Mais ce personnage est un personnage négatif; j'entends que +la pureté, la résignation, la tendresse discrète de Ketty sont obtenues +par un effacement continu. Jusqu'au dernier acte, elle n'a pas une scène +en relief. C'est une déclamation à vide sans arrêt. Elle n'agit pas, +elle se raidit dans une attitude. Le personnage, dans ces conditions, +devient une simple silhouette et ne demandait pas un grand effort de +talent. + +Le drame, d'ailleurs, est la négation du théâtre, tel qu'on l'entend +aujourd'hui. Il ne contient pas une seule situation. C'est une élégie en +quatre tableaux. Les deux premiers actes sont complètement vides. On a, +dans la salle, l'impression de la nudité de l'oeuvre, maintenant +qu'elle n'est plus échauffée par les phrases démodées qui passionnaient +autrefois. Le premier tableau du troisième acte, long monologue de +Chatterton dans sa mansarde, est peut-être ce qui a le plus vieilli. +Rien d'incroyable comme ce poète, déclamant au lieu de travailler, et +déclamant les choses les plus inacceptables du monde. Enfin, le +tableau du dénouement est le seul qui reste dramatique. Un garçon qui +s'empoisonne, une femme qui meurt de la mort de l'homme qu'elle aime, +cela remuera toujours une salle. + +L'avouerai-je? ma préoccupation, ma seule et grande préoccupation, +pendant la soirée, a été le fameux escalier. Et je suis sorti avec +la conviction que cet escalier est le personnage important du drame. +Remarquez quel en est le succès. Au premier acte, quand Chatterton +apparaît en haut de l'escalier et qu'il le descend, son entrée fait +beaucoup plus d'effet que s'il poussait simplement une porte sur la +scène. Au second acte, quand les enfants de Ketty Bell montent des +fruits au pauvre poète, c'est une joie dans la salle de voir les petites +jambes des deux adorables gamins se hisser sur chaque marche; encore +l'escalier. Enfin, au quatrième acte, le rôle de l'escalier devient tout +à fait décisif. C'est au pied de l'escalier que l'aveu de Chatterton +et de Ketty a lieu, et c'est par dessus la rampe qu'ils échangent un +baiser. L'agonie de Chatterton empoisonné est d'autant plus effrayante +qu'il gravit l'escalier, en se traînant. Ensuite Ketty monte presque sur +les genoux, elle entr'ouvre la porte du jeune homme, le voit mourir, et +se renverse en arrière, glissant le long de la rampe, venant tourner et +s'abattre à l'avant-scène. L'escalier, toujours l'escalier. + +Admettez un instant que l'escalier n'existe pas, faites jouer tout cela +à plat, et demandez-vous ce que deviendra l'effet. L'effet diminuera de +moitié, la pièce perdra le peu de vie qui lui reste. Voyez-vous Ketty +Bell ouvrant une porte au fond et reculant? Ce serait fort maigre. Voilà +donc l'accessoire élevé au rôle de personnage principal. Et je pensais +au cerisier vrai qui porte de vraies cerises, dans l'_Ami Fritz_. +L'a-t-on assez foudroyé, ce cerisier! La Comédie-Française s'était +déshonorée en le plantant sur ses planches. La profanation était dans +le temple. Mais il me semble, à moi, que la profanation y était depuis +quarante-deux ans, car l'escalier sort tout à fait de la tradition. + +Je dirai même que cet escalier n'est pas excusable, au point de vue des +théories théâtrales. Il n'est nécessité par rien dans la pièce, il n'est +là que pour le pittoresque. Pas une phrase du drame ne parle de lui, +aucune indication de l'auteur ne le rappelle. Au contraire, dans l'_Ami +Fritz_, le cerisier a son rôle marqué; il donne un épisode charmant. +On raconte que l'escalier est une invention, une trouvaille de madame +Dorval. Cette grande artiste, qui avait certainement le sens dramatique +très développé, avait dû très bien sentir la pauvreté scénique de +_Chatterton_; elle ne savait comment dramatiser cette élégie monotone. +Alors, sans doute, elle eut une inspiration, elle imagina l'escalier; et +j'ajoute qu'un esprit rompu aux effets scéniques pouvait seul inventer +un accessoire dont le succès a été si prodigieux. A mon point de vue, +c'est l'escalier qui joue le rôle le plus réel et le plus vivant dans le +drame. + +Certes, le drame est très purement écrit. Mais cela ne me désarme pas. +Cette langue correcte est aussi factice que les personnages. On n'y sent +pas un instant la vibration d'un sentiment vrai. Il y a deux ou trois +cris qui sont beaux; le reste n'est que de la rhétorique, et de la +rhétorique dangereuse et ennuyeuse. Le public a formidablement baillé. + +Je remercie cependant la Comédie-Française d'avoir remonté _Chatterton_. +J'estime qu'on rend un grand service à noire génération littéraire, en +lui montrant le vide des succès romantiques d'autrefois. Que tous +les drames vieillis de 1840 défilent tour à tour, et que les jeunes +écrivains sachent de quels mensonges ils sont faits. Voilà les guenilles +d'il y a quarante ans, tâchez de ne plus recommencer un pareil carnaval, +et n'ayez qu'une passion, la vérité. Celle-là ne vous ménagera aucun +mécompte; on ne rira, on ne baillera jamais devant elle, parce qu'elle +est toujours la vérité, celle qui existe. + + + +II + +Le théâtre de la Porte-Saint-Martin, auquel appartient la propriété du +répertoire de Casimir Delavigne, paraît user de cette propriété avec la +plus grande prudence. Il attend l'été, les lourdes chaleurs, qui vident +toutes les salles, pour hasarder un drame en vers, bien convaincu que +les recettes sont compromises à l'avance et que la prose elle-même +devient d'une digestion impossible. Casimir Delavigne est simplement là +pour boucher un trou, entre une pièce à spectacle, comme le _Tour +du monde en 80 jours_, et un mélodrame populaire, comme les _Deux +orphelines_. + +Et telle est, au bout de trente ans, la gloire d'un poète acclamé, d'un +académicien, d'une personnalité littéraire, considérable en son temps, +qui a contrebalancé autrefois les succès de Victor Hugo! Il y a là +matière à de sages réflexions. On se demande où l'on jouera dans trente +ans les pièces applaudies cette année sur nos grandes scènes, signées de +noms retentissants, déclarées de purs chefs-d'oeuvre par la bourgeoisie +qui tient à suivre la mode. Évidemment, on les jouera l'été, sur des +planches encanaillées par les féeries et les pièces militaires; et les +banquettes elles-mêmes bâilleront. + +J'estime qu'on est bien sévère pour Casimir Delavigne. Autour de moi, +pendant la représentation de _Louis XI_, j'ai entendu des ricanements, +des plaisanteries, toute une «blague» préméditée. Vraiment, des +critiques, qui ont discuté sérieusement et sans se fâcher les +_Danicheff_ et l'_Étrangère_, des écrivains qui trouvent du génie à +M. Dumas fils et qui lui accordent en outre de l'esprit, sont +singulièrement mal venus de traiter avec cette légèreté une oeuvre de +grand mérite, dont certaines parties sont fort belles en somme. Il n'y a +pas aujourd'hui un seul de nos auteurs dramatiques qui pourrait composer +un acte aussi large que le quatrième acte de _Louis XI_. + +Certes, la tragédie classique est morte, le drame romantique est +mort. Qu'ils reposent en paix, ce n'est pas moi qui demanderai leur +résurrection! Casimir Delavigne a, dans notre histoire littéraire, une +situation d'autant plus fâcheuse, qu'il a voulu rester en équilibre +entre les deux formules, demeurer le petit-neveu de Racine et devenir +le filleul de Shakespeare. Le génie ne s'accommode jamais de ces +arrangements; il est extrême et entier. Tout concilier, croire qu'on +atteindra la perfection en prenant à chaque école ses meilleurs +préceptes, conduit droit au simple talent, et même au très petit talent. +Un tempérament d'écrivain original ne choisit pas; il crée, il marche +à l'intensité la plus grande possible des notes personnelles qu'il +apporte. Mais si Casimir Delavigne nous apparaît aujourd'hui ce qu'il +est réellement, un arrangeur habile, un esprit souple et intelligent, il +n'en est pas moins d'une étude intéressante et il n'en reste pas moins +très supérieur aux arrangeurs de notre époque. + +Et voyez l'aventure, ce qui fait sourire maintenant dans ses oeuvres, ce +sont justement la rhétorique classique et la rhétorique romantique, tout +le clinquant littéraire des modes d'autrefois. Les vers, par moment, +sont abominablement plats, alourdis de périphrases, d'une banalité de +mauvaise prose; là est l'apport classique. Quant à l'apport romantique, +il est aussi fâcheux, il consiste dans la stupéfiante façon de présenter +l'histoire et dans l'étalage grotesque des guenilles du moyen âge. Rien +ne me paraît comique comme les romantiques impénitents d'aujourd'hui, +qui ricanent à une reprise de _Louis XI_. Eh! bonnes gens, ce sont +justement les panaches et les mensonges en pourpoint abricot de 1830, +qui ont vieilli et qui gâtent l'oeuvre à cette heure! + +Je ne parle pas des anachronismes qui font de _Louis XI_ le plus +singulier cours d'histoire qu'on puisse imaginer; il est entendu +que l'anachronisme est une licence nécessaire, sans laquelle toute +composition dramatique se trouverait entravée. Mais je parle de la +grande vérité humaine, de la vérité des caractères. Le Louis XI de +Casimir Delavigne, assassin, fou, lugubre, est une figure ridicule, si +on le, compare au véritable Louis XI, que la critique historique moderne +a su enfin dégager des brouillards sanglants de la légende. Il est vu à +la manière romantique, une manière noire, avec des clairs de lune par +derrière, éclairant des gibets, avec des donjons et des tourelles, des +ferrailles et des poignards, tout un tra la la de grand opéra. La vérité +se trouve à chaque scène sacrifiée à l'effet, les personnages ne sont +plus que des pantins qui montent sur des échasses pour paraître des +colosses. C'est ainsi que Casimir Delavigne a transformé en un héros +de ballade le grand roi si énergique et si habile qui travailla un des +premiers à la France actuelle. + +Nous sommes ici dans la question grave, dans le mouvement fatal de +science qui doit peu à peu influer sur notre théâtre et le renouveler. +Pendant que le romantisme combattait pour la liberté des lettres +et substituait fâcheusement une rhétorique à une rhétorique, il ne +s'apercevait pas que, parallèlement à lui, les sciences critiques +marchaient et devaient un jour le dépasser et le vaincre, comme-il +venait de vaincre l'esprit classique. Il a conquis la liberté de +tout écrire, rien de moins, rien de plus; il a été une insurrection +nécessaire. On peut indiquer ainsi les trois phases: règne classique, +épuisement de la langue, immobilité des formules, mort lente des +lettres; règne romantique, révolution dans les mots, déclaration des +droits illimités de l'écrivain, bataille des opinions et fondation +d'une nouvelle Église; règne naturaliste, plus d'Église d'aucune sorte, +création d'une méthode, enquête universelle à la seule clarté de la +vérité. + +Ce qui rend aujourd'hui certaines oeuvres romantiques presque comiques, +ce qui fait que la jeune génération les trouve si vieilles et ne peut +les lire sans un sourire, c'est que la critique a marché, que l'histoire +vraie commence à se dégager des documents, que nous nous sommes mis à +étudier l'homme et à en connaître les ressorts. Interrogez les jeunes +gens de vingt-cinq ans, demandez-leur ce qu'ils pensent des plus grands +poètes romantiques, ils vous répondront que la lecture leur en est +devenue impossible et qu'ils sont obligés de se rejeter sur Stendhal et +Balzac; car ce qu'ils cherchent, avant tout, c'est la science exacte +de l'homme. Cela est un symptôme décisif. Évidemment, pour tout esprit +juste, le mouvement naturaliste s'accentue, le besoin de méthode s'est +propagé des sciences à la littérature; on ne peut plus mentir, sous +peine de n'être pas écouté. + +J'insiste, on ne doit pas chercher ailleurs les causes de la mort du +drame. L'esprit moderne, façonné à la vérité, ne tolère plus au théâtre, +même à son insu, les contes à dormir debout qui amusaient nos pères. +Certes, le drame historique peut renaître, mais il faudra qu'il soit +vrai, qu'il ressuscite l'histoire et ne la mette pas en complainte pour +les petits et les grands enfants. Dès qu'un auteur dramatique se dégage +des draperies de convention et pousse un cri de vérité humaine, +un frémissement passionne la salle. Le trait restera éternel, on +l'applaudira toujours, en dehors des modes littéraires. + +La représentation de _Louis XI_ à la Porte-Saint-Martin a été +caractéristique. Rien n'est long et pénible comme les trois premiers +actes. Casimir Delavigne les a employés à peindre un Louis XI +légendaire, une figure sombre dans laquelle la cruauté domine, malgré +les touches familières et comiques. Je ne parle pas de la fable +romanesque, de ce Nemours dont le père a été assassiné sur l'ordre de +Louis XI, et qui revient à la cour comme ambassadeur de Charles le +Téméraire, avec des pensées de vengeance. Cette fable, compliquée des +tendresses de Nemours et de Marie de Comines, n'a d'autre intérêt que +de ménager une belle scène au quatrième acte. Les personnages entrent, +disent ce qu'ils ont à dire, puis s'en vont. On ne peut guère détacher +que la scène où Louis XI vient assister aux danses des paysans et la +scène dans laquelle Nemours, accomplissant sa mission, jette aux pieds +du roi son gant, que le dauphin relève. + +Mais, je l'ai dit, le quatrième acte garde encore aujourd'hui une belle +largeur. Louis XI se traînant aux genoux de François de Paule, le +suppliant de prolonger son existence par un miracle, puis confessant ses +crimes; et ensuite Nemours apparaissant un poignard à la maintenant le +roi grelottant de peur, lui laissant la vie comme vengeance: ce sont là +des situations superbes et profondes qui ont de l'au delà. Même les vers +prennent plus de concision et de force, s'élèvent, sinon à la poésie, du +moins à la correction et à la netteté. Il faut citer encore la mort de +Louis XI, au cinquième acte, l'épisode emprunté à Shakespeare du roi +agonisant qui voit le dauphin, la couronne sur la tête, jouer déjà son +rôle royal. + + + + +III + +Je parlerai de deux reprises, celles de la _Tour de Nesle_ et du +_Chandelier_, qui me paraissent soulever d'intéressantes réflexions, au +point de vue de la philosophie théâtrale. + +L'Ambigu, éprouvé par une longue suite de désastres, a eu l'excellente +idée de rouvrir ses portes en jouant la _Tour de Nesle_, dont le succès +est toujours certain. La fortune de ce drame est d'être une pièce +typique, contenant la formule la plus complète d'une forme dramatique +particulière. En littérature, aussi bien au théâtre que dans le roman, +l'oeuvre qui reste est l'oeuvre intense que l'écrivain a poussé le +plus loin possible dans un sens donné. Elle demeure un patron, la +manifestation absolue d'un certain art à une certaine époque. + +Que l'on songe au mélodrame de 1830, et aussitôt l'idée de la _Tour +de Nesle_ vient à l'esprit. Elle est encore à cette heure le modèle +indiscuté d'une forme dramatique qui s'est imposée pendant de longues +années; et même aujourd'hui que cette forme est usée, la pièce conserve +presque toute sa puissance sur la foule. Telle est, je le répète, la +fortune des oeuvres typiques. + +La formule que représente la _Tour de Nesle_ est une des plus +caractéristiques dans notre histoire littéraire. On pourrait dire +qu'elle exprime le romantisme intransigeant et radical. Je ne connais +pas de réaction plus violente contre notre théâtre classique, immobilisé +dans l'analyse des sentiments et des passions. Le théâtre de Victor Hugo +laisse encore des coins aux développements analytiques des personnages. +Mais le théâtre de MM. Dumas et Gaillardet coupe carrément toutes +ces choses inutiles et s'en tient d'une façon stricte aux faits, à +l'intrigue nouée de la façon la plus puissante, sans avoir le moindre +égard à la vraisemblance et aux documents humains. + +En somme, cette formule peut se réduire à ceci: poser en principe que +seul le mouvement existe; faire ensuite des personnages de simples +pièces d'échec, impersonnelles et taillées sur un patron convenu, dont +l'auteur usera à son gré; combiner alors l'armée de ces personnages de +bois de façon à tirer de la bataille le plus grand effet possible; et +aller carrément à cette besogne, ne pas faire la petite bouche devant +les mensonges monstrueux, agir seulement en vue du résultat final, qui +est d'étourdir le public par une série de coups de théâtre, sans lui +laisser le temps de protester. + +On connaît le résultat. Il est réellement foudroyant. Le public suit +la terrible partie avec une émotion qui augmente à chaque tableau. Ce +spectacle tout physique le prend aux nerfs et au sang, le secoue comme +sous les décharges successives d'une machine électrique. Une fois engagé +dans l'engrenage de cet art purement mécanique, s'il a livré le bout du +doigt au prologue, il faut qu'il laisse le corps entier au dernier +acte. La langue étrange que parlent les personnages, les situations +stupéfiantes de fausseté et de drôlerie, rien n'importe plus. On +assiste à la pièce, comme on lit un de ces romans-feuilletons dont les +péripéties vous empoignent et vous brisent, à ce point qu'on ne peut +s'en arracher, même lorsqu'on en sent toute l'imbécillité. + +Mais qu'arrive-t-il quand on a terminé la lecture d'une telle oeuvre? On +jette le roman, dégoûté et furieux contre soi-même. Quoi! on a pu perdre +son temps dans cette fièvre de curiosité malsaine! On s'essuie la face +comme un joueur qui s'échappe d'un tripot. Et, au théâtre, la sensation +est la même. Interrogez le public qui sort, par exemple, d'une +représentation de la _Tour de Nesle_. Sans doute, la soirée a été +remplie, et tout ce monde s'est passionné. Mais, au fond de chacun, il y +a un grand vide, de la lassitude et de la répugnance. Les plus grossiers +sentent un malaise, comme après une partie de cartes trop prolongée. +Rien n'a parlé à l'intelligence, aucun document nouveau n'a été fourni +sur la nature et sur l'humanité. + +J'ai appelé cet art un art mécanique. Je ne saurais le définir plus +exactement. Tout y est ramené à la confection d'une machine, dont les +pièces s'emboîtent d'une façon mathématique. Le chef-d'oeuvre du genre +sera le drame où les personnages, réduits à l'état de rouages, n'auront +plus en eux aucune humanité et garderont le seul mouvement qui +conviendra à la poussée de l'ensemble. Ils ne parleront plus, ils +lanceront uniquement le mot nécessaire. Ils seront là, non pour vivre, +mais pour résumer des situations. On les aplatira, on les allongera, on +fera d'eux du zinc ou de la chair à pâté, selon les besoins. Et les gens +du métier s'extasient. Quelle facture! quelle entente du théâtre! quel +génie! + +Vraiment, il faudrait s'entendre. Cet enthousiasme pour un art très +inférieur en somme me paraît malsain. Certes, je ne songe pas à nier la +puissance toute physique du mélodrame romantique. Mais vouloir faire de +cette formule la formule de notre théâtre national, dire d'une façon +absolue: «Le théâtre est là,» c'est pousser un peu loin l'amour de la +mécanique dramatique. Non, certes, le théâtre n'est pas là: il est où +sont Eschyle, Shakespeare, Corneille et Molière, dans les larges et +vivantes peintures de l'humanité. On ne veut pas comprendre que nous +pataugeons aujourd'hui dans la boue des intrigues compliquées. Notre +théâtre se relèvera le jour où l'analyse reprendra sa large place, où +le personnage, au lieu d'être écrasé et de disparaître sous les faits, +dominera l'action et la mènera. + +Quel critique dramatique oserait dire à un débutant: «Lisez la _Tour du +Nesle_», lorsqu'il peut lui dire: «Lisez _Tartufe_, lisez _Hamlet_.» Ce +qui m'irrite, c'est cette passion du succès brutal et immédiat, c'est +cette odieuse cuisine qui cache jusqu'à la vue des chefs-d'oeuvre. On +fait du théâtre une simple affaire de poncifs, lorsque les littératures +des peuples sont là pour témoigner qu'il n'y a pas d'absolu dans l'art +dramatique et que le talent peut tout y inventer. Chaque fois qu'on +voudra vous enfermer dans un code en déclarant: «Ceci est du théâtre, +ceci n'est pas du théâtre,» répondez carrément: «Le théâtre n'existe +pas, il y a des théâtres, et je cherche le mien.» + +Mais je trouve surtout, dans la _Tour de Nesle_, de bien curieuses +remarques à faire au sujet de la moralité de la pièce. Vous savez quel +rôle on fait jouer aujourd'hui à la moralité. Il faut qu'un drame soit +moral, sans quoi il est foudroyé par les critiques vertueux. Or, il y a, +dans la _Tour de Nesle_, le plus incroyable entassement d'infamies qu'on +puisse rêver. Cela atteint presque à l'horreur des tragédies grecques. +Je ne parle pas de ce passe-temps que prend une reine de France, à noyer +tous les matins ses amants d'une nuit. Simple peccadille, lorsque l'on +songe que la reine en question a fait assassiner son père et s'oublie +dans les bras de ses fils. Eh bien! toutes ces abominations sont +parfaitement tolérées par le public. C'est à peine si les critiques +réactionnaires osent réclamer, pour le principe. + +Habileté suprême du génie, disent les enthousiastes. Il fallait MM. +Dumas et Gaillardet pour déguiser ainsi l'ordure. Vraiment! J'imagine, +moi, que le bois dont ils ont fabriqué leurs bonshommes, les a +singulièrement servis en cette affaire. Comment voulez-vous qu'on se +fâche contre des pantins? Il est trop visible que ce ne sont pas là +des êtres vivants, mais de purs mannequins allant et venant au gré des +combinaisons scéniques. Le mouvement n'est pas la vie. Puis, toute cette +histoire reste dans la légende. Au fond, il s'agit d'un conte pareil à +celui du _Petit Poucet_, et personne ne s'est jamais avisé de trouver +l'ogre immoral. Marguerite de Bourgogne, se vautrant dans le meurtre et +la débauche, fait simplement son métier de monstre en carton. Elle peut +épouvanter une minute l'imagination des spectateurs; mais, dès qu'elle +est rentrée dans la coulisse, elle n'est plus, elle n'a même pas la +réalité d'une fiction logiquement déduite. + +Voilà ce qui explique pourquoi les horreurs des drames romantiques ne +blessent personne: c'est qu'on ne sent pas l'humanité engagée dans +l'affaire, tellement les coquins et les coquines y sont hors de toute +réalité. Si MM. Dumas et Gaillardet avaient mis debout une Marguerite de +Bourgogne en chair et en os, au lieu de cette étrange reine de France +qui court si drôlement le guilledou, vous entendriez les protestations +indignées de la salle. J'ose même dire que plus ils ont chargé cette +figure de crimes, et plus ils l'ont rendue acceptable. Au delà d'une +certaine limite, lorsqu'il entre dans la fable, le mal est un plaisir +dont la foule se régale. Mettez une bourgeoise qui trompe son mari un +peu crûment, le public se fâchera, parce qu'il sentira que cela est +vrai. + +Un hasard a voulu que la Comédie-Française eût repris le _Chandelier_, +juste une semaine avant la reprise de la _Tour de Nesle_. Eh bien! +l'adorable comédie d'Alfred de Musset a été froidement écoulée. Cela +est un fait, et la critique, pour l'expliquer, a dû s'en prendre à la +nouvelle distribution. On a trouvé Clavaroche insupportable de brutalité +et de fatuité soldatesques. Fortunio a paru sournois et vicieux. Quant +à Jacqueline, elle est sûrement une gredine de la pire espèce; elle se +donne sans amour, elle se prête à un jeu cruel et finit par changer +d'amant comme on change de chemise. Quels personnages! quelles moeurs! + +Ah! vraiment, c'est à faire saigner le coeur des honnêtes écrivains, ce +public froid et scandalisé, qui affecte de ne pas comprendre! Quoi de +plus profondément humain que cette histoire, dont on trouverait les +éléments dans notre vieille et franche littérature! Une femme qui trompe +son mari, qui abrite ses amours derrière la tendresse tremblante d'un +petit clerc, et qui est vaincue à la fin par tant de jeunesse, de +dévouement et de désespoir: n'est-ce pas le drame de la passion +elle-même, avec une fraîcheur de printemps exquise? Musset n'a jamais +été plus railleur ni plus tendre; il a touché là le fond des coeurs. Son +oeuvre a le frisson de la vie, le charme d'une analyse de poète. Chaque +scène ouvre un monde. On ne sort pas du théâtre l'âme et la tête vides, +car on emporte un coin d'humanité avec soi, sur lequel on peut rêver +indéfiniment. + +Mais je n'ai point à louer le _Chandelier_. Je désire seulement poser +côte à côte Marguerite de Bourgogne et Jacqueline. Auprès de la reine +parricide et incestueuse, mettez la bourgeoise qui trompe simplement son +mari, et demandez-vous pourquoi la seconde révolte une salle, tandis que +la première fait le régal du public. C'est que Jacqueline n'est pas en +carton, c'est qu'elle est la femme tout entière. On la sent vivre dans +ses froides coquetteries, dans la façon dont elle joue de son mari, +surtout dans cet éclat de passion qui l'anime et la transfigure au +dénouement. Elle vit: dès lors, elle est indécente. Voilà ce que je +voulais démontrer. + +Que la _Tour de Nesle_ reste dans notre musée dramatique, comme +l'expression curieuse de l'art d'une époque, je l'accorde volontiers. +Mais que l'on dise aux jeunes auteurs: «Faites-nous des _Tour de +Nesle_,» c'est ce que je me permets de trouver très fâcheux. Certes, il +n'est pas un écrivain qui ne préférerait avoir fait le _Chandelier_. +Cette comédie peut manquer complètement de mécanique dramatique, elle +n'en a pas moins l'éternelle jeunesse; elle vivra toujours, aussi +fraîche, lorsque la _Tour de Nesle_ sera, depuis longtemps, mangée par +la poussière des cartons. A quoi sert donc la fameuse mécanique, que +l'on prétend si faussement indispensable, puisqu'elle ne peut pas faire +vivre une pièce et qu'une pièce peut vivre sans elle? Le théâtre est +libre. + + + +IV + +On tolère toujours une reprise; si certaines scènes ont vieilli, si l'on +est blessé par de monstrueuses invraisemblances, si l'on s'ennuie, on en +est quitte pour dire: «Dame! la pièce date de trente ans, il faut tenir +compte des époques et accepter les modes du temps passé.» On en arrive, +en faisant ainsi la part des engouements d'autrefois, à supporter des +choses qu'on refuserait violemment aujourd'hui. Pour une pièce nouvelle, +on se montre impitoyable; elle intéresse ou elle n'intéresse pas; +personne ne lui fait crédit, et l'indifférence se produit tout de suite +autour d'elle, si elle ne passionne pas le public. + +Voilà pourquoi le théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont les traditions +sont d'exploiter le drame historique, se trouve réduit à vivre de +reprises. Les quelques drames historiques qu'il a essayé de donner ont +échoué. Les auteurs eux-mêmes me paraissent pris de peur; ils sentent +que le goût du public n'est plus là, ils n'ont aucune envie de perdre +leur temps et de risquer encore une chute. Alors, pour ne pas mentir à +son enseigne, pour vivre d'ailleurs et boucher des trous qu'il ne sait +comment combler, le théâtre est bien forcé de fouiller les vieux cartons +et de tirer quelques recettes des grands succès d'autrefois. Les +chefs-d'oeuvre du genre reparaissent ainsi périodiquement. On n'a pas +inventé une formule neuve de drame, on vivote comme on peut avec les +vieux habits et les vieux galons du répertoire romantique. Telle est +la situation exacte, et je crois que personne ne peut me démentir. +Seulement, on ne semble pas s'apercevoir d'une chose, c'est qu'on achève +de tuer le genre historique, tel que Dumas et ses collaborateurs l'ont +créé, en faisant de la sorte servir leurs drames à boucher des trous. +Ces drames passent à l'état d'oeuvres classiques, d'oeuvres mortes, +puisqu'elles restent des types dont on ne peut plus tirer des copies. +Les reprises, d'ailleurs, ne sauraient être éternelles. Après les +_Trois Mousquetaires_, la _Reine Margot_; après la _Reine Margot_, le +_Chevalier de Maison-Rouge_. Je consens à ce que toute la série y passe, +mais ensuite on ne recommencera sans doute pas. Il faut que notre +génération produise. Quand on aura usé toutes les anciennes pièces, +quand on aura compris que le cadre en est démodé et que décidément le +public n'en veut plus, l'heure arrivera enfin où tout le monde sentira +la nécessité d'une nouvelle forme de drame. C'est cette heure-là qui ne +saurait tarder à sonner, selon moi. + +Je ne dis pas autre chose depuis longtemps. J'estime que la défense +d'une idée juste suffit à la bonne volonté d'un homme. On me prête je +ne sais quelles théories révolutionnaires en art, qui, en tous cas, +seraient des théories purement personnelles. Depuis que je vais +assidûment dans les théâtres, je constate qu'il y règne un grand +malaise, que les directeurs, les auteurs, le public lui-même sont +inquiets et ne savent ce qu'ils veulent; je me persuade de plus en plus +que, les anciennes formules ayant fait leur temps, il serait bon de +trouver un nouveau drame au plus vite. C'est ce que je répète chaque +jour, rien déplus. Maintenant, personnellement, je vois l'avenir dans +l'école naturaliste; selon moi, pour de nombreuses raisons, le mouvement +scientifique du siècle doit fatalement gagner les planches. Mais c'est +là une opinion particulière que je défends à mes risques et périls. Le +théâtre réclame une évolution littéraire, voilà une vérité indiscutable. +Maintenant, que cette évolution se produise dans n'importe quel sens, si +elle se produit puissamment, elle me passionnera. + +La _Reine Margot_, que le théâtre de la Porte Saint-Martin vient +de reprendre, ne me fera pas regretter, je l'avoue, le genre dit +historique. Le sens de ces grandes machines me manque décidément. +Certes, je suis très sensible à l'ampleur du cadre, je trouve excellente +cette coupure du drame en douze ou treize tableaux; cela permet de +multiplier les décors, de promener l'action partout, de donner de la vie +et de la mobilité à l'oeuvre. Mais quel étrange emploi d'un cadre aussi +vaste! Il semble que les auteurs n'aient profité de l'élargissement du +cadre que pour y élargir des mensonges. Un grand opéra serre à coup sûr +la vérité de plus près. + +Que voulez-vous? l'illusion ne se produit pas pour moi, et dès lors je +ne puis goûter aucun plaisir. Il m'est impossible d'empêcher ma raison +de fonctionner. Dans les endroits les plus pathétiques, ce sont des +réflexions, des révoltes du bon sens, qui me gâtent absolument les +meilleures scènes. Pourquoi tel personnage fait-il cela? pourquoi tel +autre dit-il ceci? c'est ridicule, c'est puéril, et le reste. Je passe +les soirées, dans mon fauteuil, à couver de grosses colères, lorsque +naturellement je ne demanderais pas mieux que de m'amuser en digne +bourgeois. Une scène vraie arrive-t-elle, je suis pris tout entier, et +je sens bien que la salle est prise comme moi. La vérité est donc la +grande force au théâtre, la seule force qui impose l'illusion complète, +qui donne à l'art dramatique l'intensité, du réel. Et je ne demande pas +autre chose, je demande à ce qu'on me prenne tout entier, sans laisser +à ma raison le loisir de critiquer en moi mon émotion, à mesure qu'elle +voudrait naître. Toute la théorie du théâtre est là. + +La _Reine Margot_ est d'un art absolument inférieur. J'y vois une +exhibition, un carnaval historique, pas davantage; cela pourrait très +bien se jouer dans une baraque de foire, si la baraque avait les +dimensions convenables. Mais, ceci posé, il est évident que l'oeuvre +a été fabriquée par des mains habiles, qu'elle contient même quelques +scènes puissantes, où l'on reconnaît la griffe d'Alexandre Dumas, cet +inépuisable conteur d'une invention si extraordinaire. Je vais tâcher +d'indiquer ce qui me plaît et ce qui me déplaît. + +J'ai beaucoup entendu vanter l'exposition, la rencontre de Coconnas et +de La Mole, le soir même de la Saint-Barthélemy, leur combat, la fuite +de La Mole jusque dans la chambre de la reine Marguerite, enfin le roi +Charles IX tirant un coup d'arquebuse par une des fenêtres du Louvre. +C'est une course, un piétinement, une bousculade à travers trois +tableaux. Beaucoup de bruit, des cortèges, des coups de fusil, du +mouvement à coup sûr, mais de la vie, pas le moins du monde! Il ne faut +pas confondre la vie avec le mouvement. Je suis certain qu'un simple +tableau, largement conçu, poserait beaucoup mieux la Saint-Barthélemy +que ce tourbillon de gens qui se précipitent, sans que nous ayons le +temps de faire connaissance avec eux. Il y a simplement là un intérêt de +bruit, une enfilade de scènes destinées à agir sur le gros public. C'est +l'art des tréteaux, avec les ressources de la mise en scène moderne. + +Je ne parle pas de la vérité. Une des choses qui m'ont le plus stupéfié, +ç'a été de voir une troupe de gardes, les gardes de la duchesse de +Nevers, passer par la chambre à coucher de la reine de Navarre. La +duchesse traverse la chambre, il est vrai; mais est-il acceptable que +les gardes la traversent aussi? Je me demande encore ce que ces gardes +font là. Une chose bien étrange aussi, c'est la façon dont le roi tire +sur le peuple. Il dirige d'abord son arme sur Henri de Navarre, puis +reculant pour ne pas céder à une pensée criminelle, il s'écrie: «Il faut +pourtant que je tue quelqu'un!» Et il tire par la fenêtre. Remarquez que +le Charles IX du drame est un personnage sympathique; les auteurs ne lui +ont donné que cet accès de férocité, pour utiliser la légende: c'est un +placage visible, d'un effet qui consterne. Le pis est qu'on charge si +fortement l'arquebuse, afin d'émouvoir la salle sans doute, que le roi a +l'air de tirer un coup de canon. + +La partie la plus puissante du drame est l'empoisonnement de Charles IX, +à l'aide d'un livre de chasse, dont Catherine de Médicis a trempé les +pages dans une solution d'arsenic et qu'elle destinait à Henri de +Navarre. La fatalité vengeresse veut que la mère tue ainsi son propre +fils. Ajoutez que le duc d'Alençon, le frère du roi, surprenant celui-ci +en train de s'empoisonner, en mouillant son doigt afin de tourner les +pages, le laisse tranquillement continuer, jugeant l'occasion bonne pour +monter sur le trône. Une famille intéressante, vraiment! A ce propos, je +faisais une réflexion. Pourquoi, au théâtre, permet-on tous les crimes +dans les familles royales? Le théâtre classique nous montre les rois +grecs s'égorgeant entre eux avec la plus belle facilité du monde. Les +drames romantiques abusent aussi des rois chenapans. Dans les drames +bourgeois, au contraire, les trop gros crimes indignent la salle. Sans +doute, il faut porter couronne pour être un gredin à son aise. + +Je ne parle toujours pas de vérité. Rien n'est plus comique, au fond, +que ce roi empoisonné qui se promène encore dans une demi-douzaine de +tableaux, avec des accès de coliques de temps à autre. Il finit par +savoir qu'il a de l'arsenic dans le corps, et René, un savant médecin, +lui ayant dit qu'il n'y avait rien à faire, il ne fait rien pour lutter +contre la mort. Cela est inacceptable, l'arsenic est un poison que l'on +combat parfaitement. J'ai été obsédé par cette idée pendant toute la +deuxième partie du drame: «Mais pourquoi Charles IX n'est-il pas dans +son lit?» C'est un souci vulgaire, une préoccupation bourgeoise, je le +sais; mais je ne puis rien contre les habitudes de mon esprit. Lisez +donc _Madame Bovary_, voyez comment on meurt par l'arsenic, vous me +direz ensuite si Charles IX n'est pas très drôle. Non seulement aucun +des symptômes n'est observé, mais encore il est impossible que le roi +ne se mette pas entre les mains des médecins, en leur disant de tenter +quand même la guérison. + +Les personnages de Coconnas et de La Mole, qui ont fait autrefois le +succès du drame, sont des silhouettes enluminées de tons vifs pour les +spectateurs peu lettrés. D'ailleurs, la partie purement romanesque tient +fort peu de place, et l'on regrette l'histoire, cette Marguerite si +belle, que tout son siècle a adorée. Comme elle est réduite là-dedans +à un rôle de poupée vulgaire! Elle, la savante, la spirituelle, +l'amoureuse, c'est à peine si elle est un rouage dans cette machine +dramatique. Tout se rapetisse et s'aplatit. On dirait un théâtre +mécanique. Le plus grand défaut de ces vastes pièces populaires, +découpées dans des romans, c'est de réduire ainsi les personnages les +plus importants à des emplois d'utilités; il ne reste guère que de la +figuration; toute la chair de l'oeuvre s'en va pour ne laisser voir que +la carcasse. D'autre part, on ne comprend plus que difficilement, on +doit sans cesse suppléer à ce que les héros n'ont pas le temps de nous +dire. + +Le succès de la _Reine Margot_ a été très vif autrefois, et il est +possible que la reprise soit fructueuse. Sans doute, pour goûter une +oeuvre pareille il faut une naïveté d'impressions que je n'ai plus. Si +je pouvais retrouver mes seize ans, mes durs commencements de jeune +homme, et reprendre une place en haut, à une des galeries, je serais +sans doute moins sévère. Mais trop d'études ont passé sur moi, trop +d'analyse et trop d'observation, pour que je puisse me plaire à une +oeuvre qui m'ennuie par sa puérilité et qui me fâche par ses mensonges. +Je suis même d'avis que, si le peuple s'amuse à un pareil spectacle, +on devrait l'en sevrer, car il ne peut qu'y fausser son jugement et y +désapprendre notre histoire nationale. + + + +V + +La reprise du _Bâtard_, à la Porte-Saint-Martin, vient de remettre pour +un instant en lumière la figure d'Alfred Touroude. Il paraissait bien +oublié; la mort, en une seule année, l'avait pris tout entier, et il a +fallu le chômage des grosses chaleurs, l'embarras des critiques qui +ne savent comment emplir leurs articles, pour ressusciter cet auteur +dramatique déjà couché dans le néant. + +La mort d'Alfred Touroude a été un deuil pour ses amis. Mais l'art +n'avait déjà plus à pleurer en lui, malgré sa jeunesse, un talent dans +la fleur de ses promesses. Il est peu d'exemples d'une carrière +si courte et si bornée. Acclamé à ses débuts, il avait prouvé son +impuissance, dès sa troisième ou quatrième pièce. Il décourageait +ceux qui espéraient en son tempérament, il montrait de plus en plus +l'impossibilité radicale où il était de mettre debout une oeuvre +littéraire. Chaque nouveau pas était une chute. Quand il est mort, +à moins d'un de ces prodiges de souplesse dont sa nature brutale ne +semblait guère capable, on n'osait plus attendre de lui une de ces +oeuvres complètes et décisives qui classent un homme. + +Et veut-on savoir où était sa plaie, à mon sens? Il ne savait pas +écrire, il fabriquait ses pièces comme un menuisier fabrique une table, +à coups de scie et de marteau. Son dialogue était stupéfiant de phrases +incorrectes, de tournures ampoulées et ridicules. Et il n'y avait pas +que le style qui montrât le plus grand dédain de l'art, la contexture +des pièces elle-même indiquait un esprit dépourvu de littérature, +incapable d'un arrangement équilibré de poète. Il faisait en un mot du +théâtre pour faire du théâtre, comme certains critiques veulent qu'on en +fasse, sans se soucier d'autre chose que de la mécanique théâtrale. + +Quel exemple plein d'enseignements, si les critiques en question +voulaient bien être logiques! Je leur ai entendu dire que Touroude avait +le don, c'est-à-dire qu'il apportait ce métier du théâtre, sans lequel, +selon eux, on ne saurait écrire une bonne pièce. Un joli don, en vérité, +si ce don conduit aux derniers drames de Touroude! On voit par lui à +quoi sert de naître auteur dramatique, lorsqu'on ne naît pas en même +temps écrivain et poète. Il serait grand temps de proclamer une vérité: +c'est qu'en littérature, au théâtre comme dans le roman, il faut d'abord +aimer les lettres. L'écrivain passe le premier, l'homme de métier ne +vient qu'au second rang. + +Je retombe ici dans l'éternelle querelle. Notre critique contemporaine a +fait du théâtre un terrain fermé où elle admet les seuls fabricants, en +consignant à la porte les hommes de style. Le théâtre est ainsi devenu +un domaine à part, dans lequel la littérature est simplement tolérée. +D'abord, sachez-fabriquer une machine dramatique selon le goût du +jour; ensuite, écrivez en français si vous pouvez, mais cela n'est pas +absolument nécessaire. Même cela gêne, car il est passé en axiome qu'un +écrivain de race est un gêneur sur les planches; les directeurs se +sauvent, les acteurs sont paralysés, jusqu'au pompier de service qui +sourit avec mépris! + +Il n'y a qu'en France, à coup sûr, qu'on se fait une si étrange idée du +théâtre. Et encore cette idée date-t-elle uniquement de ce siècle. Notre +critique a rabaissé la question au point de vue des besoins de la foule. +Il faut des spectacles, et l'on a imaginé une formule expéditive pour +fabriquer des spectacles qui puissent plaire au plus grand nombre. De +cette manière, notre critique s'occupe seulement de la fabrication +courante, des pièces qui alimentent, au jour le jour, nos scènes +populaires, de cette masse énorme d'oeuvres de camelote destinées à +vivre quelques soirées et à disparaître pour toujours. La nécessité du +métier est née de là. Le pis est que la critique veut ramener au métier +les écrivains d'esprit libre qui cherchent ailleurs et veulent devant +eux le champ vaste des compositions originales. + +Cherchez dans notre histoire littéraire, vous ne trouverez pas ce mot de +métier avant Scribe. C'est lui qui a inventé l'article Paris au théâtre, +les vaudevilles bâclés à la douzaine d'après un patron connu. Est-ce que +Molière savait «le métier»? On l'accuse aujourd'hui de ne jamais avoir +trouvé un bon dénouement. Est-ce que Corneille se doutait de la façon +compliquée dont on doit charpenter une oeuvre dramatique? Le pauvre +grand homme disait simplement et fortement ce qu'il avait à dire, ses +tragédies étaient de purs développements littéraires. + +Il y a plus, tout ce qui vit au théâtre, tout ce qui reste, c'est +le morceau de style, c'est la littérature. Notre théâtre classique, +Molière, Corneille, Racine, est un cours de grammaire et de rhétorique. +Certes, personne ne s'avise de célébrer l'habileté de la charpente, +tandis que tout le monde se récrie sur les beautés du style. Un exemple +plus frappant encore est celui du _Mariage de Figaro_. Là, Beaumarchais +a été habile, compliqué, savant dans la façon de nouer et de dénouer sa +pièce. Mais qui songe aujourd'hui à lui faire un honneur de sa science? +L'adresse du métier est devenue le petit côté de la pièce, les +passages célèbres sont les tirades de Figaro, l'au delà littéraire et +philosophique de l'oeuvre. Et l'on pourrait continuer cette revue. J'ai +souvent demandé aux critiques de bonne foi de m'indiquer une pièce +que le seul métier du théâtre ait fait vivre. Quant à moi, je leur en +citerai une douzaine, auxquelles l'art d'écrire a soufflé une éternelle +vie. Ne prenons que les adorables proverbes de Musset. La fantaisie y +tient lieu de science, les scènes s'en vont à la débandade dans le pays +du bleu, la poésie s'y moque des règles. N'est-ce pas là pourtant du +théâtre exquis, autrement sérieux au fond que le théâtre bien charpenté? +Quel est l'auteur qui n'aimerait pas mieux avoir écrit _On ne badine +pas avec l'amour_, que telle ou telle pièce, inutile à nommer, bâlie +solidement selon les règles du théâtre contemporain? + +J'ai toujours été très étonné qu'un public lettré ne se contentât pas au +théâtre d'une belle langue, d'une composition littéraire développée par +un poète ou par un penseur. Au dix-septième siècle, on discutait les +vers d'une tragédie, la philosophie et la rhétorique de l'oeuvre, sans +demander à l'auteur s'il avait, oui ou non, Je don du théâtre. + +Est-il donc si difficile de passer une soirée dans un fauteuil, à +écouter de la belle prose, savamment écrite, et à regarder une action +qui se déroule selon le caprice de l'écrivain? Que cette action aille à +gauche ou à droite, qu'importé! Elle peut même cesser tout à fait, l'art +reste, qui suffit à passionner. Avec un poète, avec un penseur, on ne +saurait s'ennuyer, on le suit partout, certain de pleurer ou de rire. + +Mais non, les choses ont changé. On ne s'asseoit plus que bien rarement +dans un fauteuil pour goûter un plaisir littéraire. En dehors du style, +en dehors des peintures humaines, on demande les secousses d'une +intrigue. On s'est habitué à la récréation d'un spectacle mouvementé, la +routine est venue, les pièces qui sortent du patron adopté paraissent +ennuyeuses ou bizarres. Et ce n'est pas seulement le gros public qui a +besoin aujourd'hui de ces parades de foire, le public délicat lui-même +a été atteint et réclame des oeuvres amusantes comme des histoires +de revenants ou de voleurs. La littérature ne suffit plus, elle fait +bâiller. + +Ajoutez à cela notre esprit latin, notre besoin de symétrie, et vous +comprendrez comment le théâtre est devenu chez nous un problème +d'arithmétique, une manière d'accommoder un fait, de la même façon qu'on +résout une règle de trois. Un code a été écrit, les auteurs dramatiques +sont devenus des arrangeurs, se moquant de la vérité, de la littérature +et du bon sens. + +Alfred Touroude est donc, selon moi, une victime du métier. La critique, +en déclarant solennellement qu'il avait le don, l'a gonflé d'un orgueil +immense. Dès lors, il s'est cru le maître du théâtre, il s'est enfoncé +dans les sujets les plus étranges, il s'est imaginé qu'il lui suffisait +de charpenter un fait pour composer un chef-d'oeuvre. Je me souviens du +premier acte de _Jane_. Cela était très saisissant, en effet. Une femme +venait d'être violée. La toile se levait, et on la voyait évanouie après +l'attentat, revenant lentement à elle, avec l'horreur du souvenir qui +s'éveillait. Puis, lorsque son mari entrait, elle lui disait tout, dans +une scène très puissante. Mais comme cela était gâté par la langue, +comme l'auteur tirait un pauvre parti de la situation, uniquement parce +qu'il ne savait pas la développer! Donnez ce premier acte à un écrivain, +el vous verrez quel tableau complet il en fera. Cela deviendra une +tragédie éternelle de vérité et de beauté. + +La conclusion est aisée. Touroude ne vivra pas, parce qu'il n'a pas été +écrivain. Le don du théâtre n'est rien sans le style. Il peut arriver +qu'une pièce solidement fabriquée ait un succès; mais ce succès est une +surprise et ne saurait durer, si la pièce manque de mérite littéraire. + + + +VI + +On se souvient du succès obtenu autrefois par _Jean la Poste_, le gros +mélodrame de M. Dion Boucicault, adapté à la scène française par M. +Eugène Nus. L'Ambigu a repris dernièrement ce mélodrame. + +Je ne le connaissais pas, j'ai donc pu le juger dans toute la fraîcheur +d'une première impression. Eh bien! mon sentiment, pendant les dix +tableaux, a été un sentiment de grande tristesse. Je trouve absolument +fâcheux que, sous prétexte de lui plaire, on serve au peuple des oeuvres +d'un art si inférieur, où la vérité est blessée à chaque scène, où l'on +ne saurait sauver au passage dix phrases justes et heureuses. + +Je comprends d'ailleurs très bien le succès d'une pareille machine. Rien +n'est plus touchant que l'intrigue: cette Nora se laissant accuser de +vol pour sauver un proscrit, un noble dont elle est la soeur naturelle, +et ce Jean se dévouant pour sa fiancée Npra, prenant le vol à son +compte, se faisant condamner à être pendu. Cela remue les plus beaux +sentiments: l'amour, l'abnégation, le sacrifice. Ajoutez que le traître +Morgan est précipité dans la mer au dénoûment, tandis que Jean peut +enfin consommer son mariage en brave et honnête garçon. Et le succès a +d'autres raisons encore: deux tableaux sont très vivants, très bien mis +en scène; celui de la noce irlandaise, avec ses fleurs et ses couplets +alternés, et celui du conseil de guerre, où le public joue un rôle si +familier et si bruyant. Enfin, il y a le décor machiné de la fin: Jean +s'échappant de son cachot, montant le long de la tour pour rejoindre +Nora qui chante sur la plate-forme; puis la vue de la mer immense, avec +la traînée lumineuse de la lune. Voilà, certes, des éléments d'émotion +nombreux et puissants. Je suis sans doute trop difficile; car, tout en +m'expliquant la grande réussite d'une oeuvre semblable, je persiste à +en être triste et à souhaiter pour les spectateurs des petites places, +qu'on entend évidemment flatter, des oeuvres d'une vérité plus virile et +d'une qualité littéraire plus élevée. + +Pour moi, je lâche le mot, un pareil drame n'est qu'une parade. Les +interprètes sont fatalement des queues-rouges qui grimacent des rires ou +des larmes. Cela n'est pas même mauvais, cela n'existe pas. Les jours +de réjouissances publiques, on dresse des théâtres militaires sur +l'esplanade des Invalides, où des soldats représentent des batailles. +Eh bien! _Jean-la-Posle_, ou tout autre mélodrame de ce genre, pourrait +être ainsi représenté. La pièce gagnerait même à être mimée, car on +éviterait ainsi une dépense exagérée de mauvais style. Les acteurs +n'auraient qu'à mettre la main sur leur coeur pour confesser leur amour. +Je connais des pantomimes qui en disent certainement plus long sur +l'homme que l'oeuvre de M. Dion-Boucicaut: Pierrot est plus profond que +Jean, son héros, et Colombine est plus femme que sa Nora. Ce qui me +consterne, dans un drame prétendu populaire, ce sont les peintures de +surface, les personnages plantés comme des mannequins, le mensonge +continu, étalé, triomphant. Entre un théâtre forain et un grand théâtre +des boulevards, il n'y a, à mes yeux, qu'une différence de bonne tenue. + +Je causais justement de ces choses, et l'on me répondait que le succès +de la Porte-Saint-Martin était dans ces pièces grossièrement enluminées, +faites pour les tréteaux. Est-ce bien vrai? Est-il absolument +nécessaire, par exemple, qu'un certain major, dans _Jean-la-Poste_, ait +une attitude de pieu coiffé d'un chapeau galonné? Est-il nécessaire que +Jean parle comme un poète incompris, en phrases fleuries qui sont le +comble du ridicule dans la bouche d'un cocher? Est-il nécessaire que +chaque personnage enfin soit tout bon ou tout mauvais, sans la moindre +souplesse? Je ne le crois pas. Notre théâtre populaire est dans +l'enfance, voilà la vérité. On raconte au peuple les histoires de fées, +les contes à dormir debout, avec lesquels on berce les petits enfants. +De là, la simplification des personnages, la vie montrée en rêve, le +mensonge consolant érigé en principe. La conception du mélodrame, chez +nous, est restée dans l'abstraction pure: il ne s'agit pas de peindre +les hommes, il s'agit de mettre en jeu des marionnettes, avec une +étiquette dans le dos, de façon à leur faire exécuter des mouvements +plus ou moins compliqués. C'est la tragédie tombée de l'analyse +psychologique à la simple mécanique des événements. Il y aurait autre +chose à faire, j'imagine. Quoi? C'est le secret du dramaturge qui peut +surgir demain et donner une nouvelle vie à notre théâtre. J'ai voulu +exprimer un simple sentiment, celui que tout spectateur délicat emporte +de l'audition d'un mélodrame. On trouve ce spectacle insuffisant et +médiocre, faussant le goût de la foule, l'habituant à une sensiblerie +grotesque. Les enfants aiment les pommes vertes, et les pommes vertes +leur font du mal. Il doit en être de même pour le mélodrame, qui +indigestionne le public, quand il s'en gorge. La somme de bêtise qu'on +emporte de certains spectacles est incalculable. Quiconque ment, même +dans une bonne intention, est un menteur et cause un préjudice à la +vérité et à la justice. C'est pourquoi je préférerais une réalité plate +aux grands mots qui traînent dans les tirades des héros. Maintenant, +si notre théâtre ne produisait que des oeuvres fortes, cela serait +peut-être gênant; il existe un équilibre de sottise, sans lequel les +sociétés trébuchent. + +FIN + + + +TABLE + + +LES THÉORIES + + LE NATURALISME + LE DON + LES JEUNES + LES DEUX MORALES + LA CRITIQUE ET LE PUBLIC + DES SUBVENTIONS + LES DÉCORS ET LES ACCESSOIRES + LE COSTUME + LES COMÉDIENS + POLÉMIQUE + +LES EXEMPLES + + LA TRAGÉDIE + LE DRAME + LE DRAME HISTORIQUE + LE DRAME PATRIOTIQUE + LE DRAME SCIENTIFIQUE + LA COMÉDIE + LA PANTOMIME + LE VAUDEVILLE + LA FÉERIE ET L'OPÉRETTE + LES REPRISES + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le naturalisme au théâtre: les +théories et les exemples, by Émile Zola + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME AU THÉÂTRE: *** + +***** This file should be named 13866-8.txt or 13866-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/6/13866/ + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples + +Author: Émile Zola + +Release Date: October 25, 2004 [EBook #13866] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME AU THÉÂTRE: *** + + + + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<h3>ÉMILE ZOLA</h3> +<br><br><br> + + +<h1>LE +NATURALISME +AU THÉÂTRE</h1> + + +<h2>LES THÉORIES ET LES EXEMPLES</h2> +<br><br><br> + + +<p>Durant quatre années, j'ai été chargé de la +critique dramatique, d'abord au <i>Bien public</i>, +ensuite au <i>Voltaire</i>. Sur ce nouveau terrain du +théâtre, je ne pouvais que continuer ma campagne, +commencée autrefois dans le domaine +du livre et de l'oeuvre d'art.</p> + +<p>Cependant, mon attitude d'homme de méthode +et d'analyse a surpris et scandalisé mes confrères. +Ils ont prétendu que j'obéissais à de basses rancunes, +que je salissais nos gloires pour me venger +de mes chutes, parlant de tout, de mes oeuvres +particulièrement, à l'exception des pièces jouées.</p> + +<p>Je n'ai qu'une façon de répondre: réunir mes +articles et les publier. C'est ce que je fais. On +verra, je l'espère, qu'ils se tiennent et qu'ils s'expliquent, +qu'ils sont à la fois une logique et une +doctrine. Avec ces fragments, bâclés à la hâte et +sous le coup de l'actualité, mon ambition serait +d'avoir écrit un livre. En tout cas, telles sont +mes idées sur notre théâtre, j'en accepte hautement +la responsabilité.</p> + +<p>Comme mes articles étaient nombreux, j'ai dû +les répartir en deux volumes. <i>Le naturalisme au +théâtre</i> n'est donc qu'une première série. La seconde: +<i>Nos auteurs dramatiques</i>, paraîtra prochainement.</p> + +<p>E. Z.</p> +<br><br><br> + + +<h2>LES THÉORIES</h2> +<br><br><br> + +<h3>LE NATURALISME</h3> +<br><br> +<h3>I</h3> + +<p>Chaque hiver, à l'ouverture de la saison théâtrale, +je suis pris des mêmes pensées. Un espoir pousse en +moi, et je me dis que les premières chaleurs de l'été +ne videront peut-être pas les salles, sans qu'un auteur +dramatique de génie se soit révélé. Notre théâtre aurait +tant besoin d'un homme nouveau, qui balayât les +planches encanaillées, et qui opérât une renaissance, +dans un art que les faiseurs ont abaissé aux simples +besoins de la foule! Oui, il faudrait un tempérament +puissant dont le cerveau novateur vînt révolutionner +les conventions admises et planter enfin le véritable +drame humain à la place des mensonges ridicules qui +s'étalent aujourd'hui. Je m'imagine ce créateur enjambant +les ficelles des habiles, crevant les cadres imposés, +élargissant la scène jusqu'à la mettre de plain-pied +avec la salle, donnant un frisson de vie aux arbres +peints des coulisses, amenant par la toile de fond le +grand air libre de la vie réelle.</p> + +<p>Malheureusement, ce rêve, que je fais chaque +année au mois d'octobre, ne s'est pas encore réalisé +et ne se réalisera peut-être pas de sitôt. J'ai beau attendre, +je vais de chute en chute. Est-ce donc un +simple souhait de poète? Nous a-t-on muré dans cet +art dramatique actuel, si étroit, pareil à un caveau où +manquent l'air et la lumière? Certes, si la nature de +l'art dramatique interdisait cet envolement dans des +formules plus larges, il serait quand même beau de +s'illusionner et de se promettre à toute heure une +renaissance. Mais, malgré les affirmations entêtées de +certains critiques qui n'aiment pas à être dérangés +dans leur criterium, il est évident que l'art dramatique, +comme tous les arts, a devant lui un domaine +illimité, sans barrière d'aucune sorte, ni à gauche ni +à droite. L'infirmité, l'impuissance humaine seule est +la borne d'un art.</p> + +<p>Pour bien comprendre la nécessité d'une révolution +au théâtre, il faut établir nettement où nous en +sommes aujourd'hui. Pendant toute notre période +classique, la tragédie a régné en maîtresse absolue. +Elle était rigide et intolérante, ne souffrant pas une +velléité de liberté, pliant les esprits les plus grands à +ses inexorables lois. Lorsqu'un auteur tentait de s'y +soustraire, on le condamnait comme un esprit mal +fait, incohérent et bizarre, on le regardait presque +comme un homme dangereux. Pourtant, dans cette +formule si étroite, le génie bâtissait quand même +son monument de marbre et d'airain. La formule +était née dans la renaissance grecque et latine, les +créateurs qui se l'appropriaient y trouvaient le cadre +suffisant à de grandes oeuvres. Plus tard seulement, +lorsqu'arrivèrent les imitateurs, la queue de plus en +plus grêle et débile des disciples, les défauts de la formule +apparurent, on en vit les ridicules et les invraisemblances, +l'uniformité menteuse, la déclamation +continuelle et insupportable. D'ailleurs, l'autorité de +la tragédie était telle, qu'il fallut deux cents ans pour +la démoder. Peu à peu, elle avait tâché de s'assouplir, +sans y arriver, car les principes autoritaires dont elle +découlait, lui interdisaient formellement, sous peine +de mort, toute concession à l'esprit nouveau. Ce fut +lorsqu'elle tenta de s'élargir qu'elle fut renversée, +après un long règne de gloire.</p> + +<p>Depuis le dix-huitième siècle, le drame romantique +s'agitait donc dans la tragédie. Les trois unités étaient +parfois violées, on donnait plus d'importance à la décoration +et à la figuration, on mettait en scène les +péripéties violentes que la tragédie reléguait dans des +récits, comme pour ne pas troubler par l'action la +tranquillité majestueuse de l'analyse psychologique. +D'autre part, la passion de la grande époque était remplacée +par de simples procédés, une pluie grise de médiocrité +et d'ennui tombait sur les planches. On croit +voir la tragédie, vers le commencement de ce siècle, +pareille à une haute figure pâle et maigrie, n'ayant plus +sous sa peau blanche une goutte de sang, traînant ses +draperies en lambeaux dans les ténèbres d'une scène, +dont la rampe s'est éteinte d'elle-même. Une renaissance +de l'art dramatique sous une nouvelle formule +était fatale, et c'est alors que le drame romantique +planta bruyamment son étendard devant le trou du +souffleur. L'heure se trouvait marquée, un lent travail +avait eu lieu, l'insurrection s'avançait sur un terrain +préparé pour la victoire. Et jamais le mot insurrection +n'a été plus juste, car le drame saisit corps +à corps la tragédie, et par haine de cette reine devenue +impotente, il voulut briser tout ce qui rappelait +son règne. Elle n'agissait pas, elle gardait une +majesté froide sur son trône, procédant par des +discours et des récits; lui, prit pour règle l'action, +l'action outrée, sautant aux quatre coins de la scène, +frappant à droite et à gauche, ne raisonnant et n'analysant +plus, étalant sous les yeux du public l'horreur +sanglante des dénouements. Elle avait choisi +pour cadre l'antiquité, les éternels Grecs et les éternels +Romains, immobilisant l'action dans une salle, dans +un pérystile de temple; lui, choisit le moyen âge, fit +défiler les preux et les châtelaines, multiplia les décors +étranges, des châteaux plantés à pic sur des +fleuves, des salles d'armes emplies d'armures, des +cachots souterrains trempés d'humidité, des clairs de +lune dans des forêts centenaires. Et l'antagonisme se +retrouve ainsi partout; le drame romantique, brutalement, +se fait l'adversaire armé de la tragédie et la +combat par tout ce qu'il peut ramasser de contraire +à sa formule.</p> + +<p>Il faut insister sur cette rage d'hostilité, dans le +beau temps du drame romantique, car il y a là une +indication précieuse. Sans doute, les poètes qui ont +dirigé le mouvement, parlaient de mettre à la scène la +vérité des passions et réclamaient un cadre plus vaste +pour y faire tenir la vie humaine tout entière, avec +ses oppositions et ses inconséquences; ainsi, on +se rappelle que le drame romantique a surtout bataillé +pour mêler le rire aux larmes dans une même +pièce, en s'appuyant sur cet argument que la gaieté et +la douleur marchent côte à côte ici-bas. Mais, en +somme, la vérité, la réalité importait peu, déplaisait +même aux novateurs. Ils n'avaient qu'une passion, +jeter par terre la formule tragique qui les gênait, +la foudroyer à grand bruit, dans une débandade +de toutes les audaces. Ils voulaient, non pas que leurs +héros du moyen âge fussent plus réels que les héros +antiques des tragédies, mais qu'ils se montrassent +aussi passionnés et sublimes que ceux-ci se montraient +froids et corrects. Une simple guerre de costumes et de +rhétoriques, rien de plus. On se jetait ses pantins à la +tête. Il s'agissait de déchirer les peplums en l'honneur +des pourpoints et de faire que l'amante qui parlait à +son amant, au lieu de l'appeler: Mon seigneur, l'appelât: +Mon lion. D'un côté comme de l'autre, on restait +dans la fiction, on décrochait les étoiles.</p> + +<p>Certes, je ne suis pas injuste envers le mouvement +romantique. Il a eu une importance capitale et définitive, +il nous a faits ce que nous sommes, c'est-à-dire +des artistes libres. Il était, je le répète, une révolution +nécessaire, une violente émeute qui s'est +produite à son heure pour balayer le règne de la tragédie +tombée en enfance. Seulement, il serait ridicule +de vouloir borner au drame romantique l'évolution +de l'art dramatique. Aujourd'hui surtout, on reste +stupéfait quand on lit certaines préfaces, où le mouvement +de 1830 est donné comme une entrée triomphale +dans la vérité humaine. Notre recul d'une +quarantaine d'années suffit déjà pour nous faire clairement +voir que la prétendue vérité des romantiques +est une continuelle et monstrueuse exagération du +réel, une fantaisie lâchée dans l'outrance. A coup +sûr, si la tragédie est d'une autre fausseté, elle n'est +pas plus fausse. Entre les personnages en peplum +qui se promènent avec des confidents et discutent +sans fin leurs passions, et les personnages en pourpoint +qui font les grands bras et qui s'agitent comme +des hannetons grisés de soleil, il n'y a pas de choix à +faire, les uns et les autres sont aussi parfaitement +inacceptables. Jamais ces gens-là n'ont existé. Les +héros romantiques ne sont que les héros tragiques, +piqués un mardi gras par la tarentule du carnaval, +affublés de faux nez et dansant le cancan dramatique +après boire. A une rhétorique lymphatique, le +mouvement de 1830 a substitué une rhétorique nerveuse +et sanguine, voilà tout.</p> + +<p>Sans croire au progrès dans l'art, on peut dire que +l'art est continuellement en mouvement, au milieu des +civilisations, et que les phases de l'esprit humain se +reflètent en lui. Le génie se manifeste dans toutes les +formules, même dans les plus primitives et les plus +naïves; seulement, les formules se transforment et +suivent l'élargissement des civilisations, cela est incontestable. +Si Eschyle a été grand, Shakespeare et +Molière se sont montrés également grands, tous les +trois dans des civilisations et des formules différentes. +Je veux déclarer par là que je mets à part le génie +créateur qui sait toujours se contenter de la formule +de son époque. Il n'y a pas progrès dans la création +humaine, mais il y a une succession logique de formules, +de façons de penser et d'exprimer. C'est ainsi +que l'art marche avec l'humanité, en est le langage +même, va où elle va, tend comme elle à la lumière et +à la vérité, sans pour cela que l'effort du créateur puisse +être jugé plus ou moins grand, soit qu'il se produise au +début soit qu'il se produise à la fin d'une littérature.</p> + +<p>D'après cette façon de voir, il est certain que, si +l'on part de la tragédie, le drame romantique est +un premier pas vers le drame naturaliste auquel nous +marchons. Le drame romantique a déblayé le terrain, +proclamé la liberté de l'art. Son amour de l'action, +son mélange du rire et des larmes, sa recherche du +costume et du décor exacts, indiquent le mouvement +en avant vers la vie réelle. Dans toute révolution +contre un régime séculaire, n'est-ce pas ainsi que les +choses se passent? On commence par casser les +vitres, on chante et on crie, on démolit à coups de +marteau les armoiries du dernier règne. Il y a une +première exubérance, une griserie des horizons +nouveaux vaguement entrevus, des excès de toutes +sortes qui dépassent le but et qui tombent dans l'arbitraire +du système abhorré dont on vient de combattre +les abus. Au milieu de la bataille, les vérités du +lendemain disparaissent. Et il faut que tout soit +calmé, que la fièvre ait disparu, pour qu'on regrette +les vitres cassées et pour qu'on s'aperçoive de la +besogne mauvaise, des lois trop hâtivement bâclées, +qui valent à peine les lois contre lesquelles on s'est +révolté. Eh bien, toute l'histoire du drame romantique +est là. Il a pu être la formule nécessaire d'un +moment, il a pu avoir l'intuition de la vérité, il a pu +être le cadre à jamais illustre dont un grand poète +s'est servi pour réaliser des chefs-d'oeuvre; à l'heure +actuelle, il n'en est pas moins une formule ridicule et +démodée, dont la rhétorique nous choque. Nous nous +demandons pourquoi enfoncer ainsi les fenêtres, +traîner des rapières, rugir continuellement, être d'une +gamme trop haut dans les sentiments et les mots; et +cela nous glace, cela nous ennuie et nous fâche. Notre +condamnation de la formule romantique se résume +dans cette parole sévère: pour détruire une rhétorique, +il ne fallait pas en inventer une autre.</p> + +<p>Aujourd'hui donc, tragédie et drame romantique +sont également vieux et usés. Et cela n'est guère en +l'honneur du drame, il faut le dire, car en moins +d'un demi-siècle il est tombé dans le même état de +vétusté que la tragédie, qui a mis deux siècles à +vieillir. Le voilà par terre à son tour, culbuté par la +passion même qu'il a montrée dans la lutte. Plus +rien n'existe. Il est simplement permis de deviner ce +qui va se produire. Logiquement, sur le terrain libre +conquis en 1830, il ne peut pousser qu'une formule +naturaliste.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Il semble impossible que le mouvement d'enquête +et d'analyse, qui est le mouvement même du dix-neuvième +siècle, ait révolutionné toutes les sciences +et tous les arts, en laissant à part et comme isolé +l'art dramatique. Les sciences naturelles datent de la +fin du siècle dernier; la chimie, la physique n'ont +pas cent ans; l'histoire et la critique ont été renouvelées, +créées en quelque sorte après la Révolution; +tout un monde est sorti de terre, on en est revenu à +l'étude des documents, à l'expérience, comprenant +que pour fonder à nouveau, il fallait reprendre les +choses au commencement, connaître l'homme et la +nature, constater ce qui est. De là, la grande école +naturaliste, qui s'est propagée sourdement, fatalement, +cheminant souvent dans l'ombre, mais avançant +quand même, pour triompher enfin au grand +jour. Faire l'histoire de ce mouvement, avec les malentendus +qui ont pu paraître l'arrêter, les causes multiples +qui l'ont précipité ou ralenti, ce serait faire +l'histoire du siècle lui-même. Un courant irrésistible +emporte notre société à l'étude du vrai. Dans le roman, +Balzac a été le hardi et puissant novateur qui +a mis l'observation du savant à la place de l'imagination +du poète. Mais, au théâtre, l'évolution semble +plus lente. Aucun écrivain illustre n'a encore formulé +l'idée nouvelle avec netteté.</p> + +<p>Certes, je ne dis point qu'il ne se soit pas produit +des oeuvres excellentes, où l'on trouve des caractères +savamment étudiés, des vérités hardies portées à la +scène. Par exemple, je citerai certaines pièces de +M. Dumas fils, dont je n'aime guère le talent, et de +M. Emile Augier, qui est plus humain et plus puissant. +Seulement, ce sont là des nains à côté de Balzac; +le génie leur a manqué pour fixer la formule. Ou +qu'il faut dire, c'est qu'on ne sait jamais au juste où +un mouvement commence, parce que ce mouvement +vient d'ordinaire de fort loin, et qu'il se confond +avec le mouvement précédent, dont il est sorti. Le +courant naturaliste a existé de tout temps, si l'on +veut. Il n'apporte rien d'absolument neuf. Mais il est +enfin entré dans une époque qui lui est favorable, il +triomphe et s'élargit, parce que l'esprit humain est +arrivé au point de maturité nécessaire. Je ne nie donc +pas le passé, je constate le présent. La force du naturalisme +est justement d'avoir des racines profondes +dans notre littérature nationale, qui est faite de beaucoup +de bon sens. Il vient des entrailles mêmes de +l'humanité, il est d'autant plus fort qu'il a mis plus +longtemps à grandir et qu'il se retrouve dans un +plus grand nombre de nos chefs-d'oeuvre.</p> + +<p>Des faits se produisent, et je les signale. Croit-on +qu'on aurait applaudi l'<i>Ami Fritz</i> à la Comédie-Française, +il y a vingt ans? Non, certes! Cette pièce où l'on +mange tout le temps, où l'amoureux parle un langage +si familier, aurait révolté à la fois les classiques +et les romantiques. Pour expliquer le succès, il faut +convenir que les années ont marché, qu'un travail +secret s'est fait dans le public. Les peintures exactes +qui répugnaient, séduisent aujourd'hui. La foule est +gagnée et la scène se trouve libre à toutes les tentatives. +Telle est la seule conclusion à tirer.</p> + +<p>Ainsi donc, voilà où nous en sommes. Pour mieux +me faire entendre, j'insiste, je ne crains pas de me +répéter, je résume ce que j'ai dit. Lorsqu'on examine +de près l'histoire de notre littérature dramatique, on +y distingue plusieurs époques nettement déterminées. +D'abord, il y a l'enfance de l'art, les farces et +les mystères du moyen âge, de simples récitatifs +dialogues, qui se développaient au milieu d'une convention +naïve, avec une mise en scène et des décors +primitifs. Peu à peu, les pièces se compliquent, mais +d'une façon barbare, et lorsque Corneille apparaît, il +est surtout acclamé parce qu'il se présente en novateur, +qu'il épure la formule dramatique du temps et +qu'il la consacre par son génie. Il serait très intéressant +d'étudier, sur des documents, comment la formule +classique s'est créée chez nous. Elle répondait +à l'esprit social de l'époque. Rien n'est solide en dehors +de ce qui n'est pas bâti sur des nécessités. La +tragédie a régné pendant deux siècles parce qu'elle +satisfaisait exactement les besoins de ces siècles. +Des génies de tempéraments différents l'avaient appuyée +de leurs chefs-d'oeuvre. Aussi, la voyons-nous +s'imposer longtemps encore, même lorsque +des talents de second ordre ne produisent plus que +des oeuvres inférieures. Elle avait la force acquise, +elle continuait d'ailleurs à être l'expression littéraire +de la société du temps, et rien n'aurait pu la +renverser, si la société elle-même n'avait pas disparu. +Après la Révolution, après cette perturbation +profonde qui allait tout transformer et accoucher +d'un monde nouveau, la tragédie agonise pendant +quelques années encore. Puis, la formule craque et le +Romantisme triomphe, une nouvelle formule s'affirme. +Il faut se reporter à la première moitié du +siècle, pour avoir le sens exact de ce cri de liberté. +La jeune société était dans le frisson de son enfantement. +Les esprits surexcités, dépaysés, élargis violemment, +restaient secoués d'une lièvre dangereuse +et le premier usage de la liberté conquise était de se +lamenter, de rêver les aventures prodigieuses, les +amours surhumains. On bâillait aux étoiles, l'on se +suicidait, réaction très curieuse contre l'affranchissement +social qui venait d'être proclamé au prix de tant +de sang. Je m'en tiens à la littérature dramatique, je +constate que le romantisme fut au théâtre une simple +émeute, l'invasion d'une bande victorieuse, qui entrait +violemment sur la scène, tambours battants et drapeau +déployé. Dans cette première heure, les combattants +songèrent surtout à frapper les esprits par une forme +neuve; ils opposèrent une rhétorique à une rhétorique, +le moyen âge à l'antiquité, l'exaltation de la +passion à l'exaltation du devoir. Et ce fut tout, car +les conventions scéniques ne firent que se déplacer, +les personnages restèrent des marionnettes autrement +habillées, rien ne fut modifié que l'aspect extérieur +et le langage. D'ailleurs, cela suffisait pour l'époque. +Il fallait prendre possession du théâtre au nom de la +liberté littéraire, et le romantisme s'acquitta de ce +rôle insurrectionnel avec un éclat incomparable. +Mais qui ne comprend aujourd'hui que son rôle devait +se borner à cela. Est-ce que le romantisme +exprime notre société d'une façon quelconque, est-ce +qu'il répond à un de nos besoins? Évidemment, +non. Aussi est-il déjà démodé, comme un jargon +que nous n'entendons plus. La littérature classique +qu'il se flattait de remplacer, a vécu deux siècles, +parce qu'elle était basée sur l'état social; mais lui, +qui ne se basait sur rien, sinon sur la fantaisie de +quelques poètes, ou si l'on veut sur une maladie +passagère des esprits surmenés par les événements +historiques, devait fatalement disparaître avec cette +maladie. Il a été l'occasion d'un magnifique épanouissement +lyrique; ce sera son éternelle gloire. +Seulement, aujourd'hui que l'évolution s'accomplit +tout entière, il est bien visible que le romantisme +n'a été que le chaînon nécessaire qui devait attacher +la littérature classique à la littérature naturaliste. +L'émeute est terminée, il s'agit de fonder +un État solide. Le naturalisme découle de l'art +classique, comme la société actuelle est basée sur +les débris de la société ancienne. Lui seul répond à +notre état social, lui seul a des racines profondes +dans l'esprit de l'époque; et il fournira la seule +formule d'art durable et vivante, parce que cette +formule exprimera la façon d'être de l'intelligence +contemporaine. En dehors de lui, il ne saurait y +avoir pour longtemps que modes et fantaisies passagères. +Il est, je le dis encore, l'expression du siècle, +et pour qu'il périsse, il faudrait qu'un nouveau bouleversement +transformât notre monde démocratique.</p> + +<p>Maintenant, il reste à souhaiter une chose: la +venue d'hommes de génie qui consacrent la formule +naturaliste. Balzac s'est produit dans le roman, et le +roman est fondé. Quand viendront les Corneille, les +Molière, les Racine, pour fonder chez nous un nouveau +théâtre? Il faut espérer et attendre.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Le temps semble déjà loin où le drame régnait en +maître. Il comptait à Paris cinq ou six théâtres prospères. +La démolition des anciennes salles du boulevard +du Temple a été pour lui une première catastrophe. +Les théâtres ont dû se disséminer, le public a +changé, d'autres modes sont venues. Mais le discrédit +où le drame est tombé provient surtout de l'épuisement +du genre, des pièces ridicules et ennuyeuses +qui ont peu à peu succédé aux oeuvres puissantes de +1830.</p> + +<p>Il faut ajouter le manque absolu d'acteurs nouveaux +comprenant et interprétant ces sortes de pièces, +car chaque formule dramatique qui disparaît emporte +avec elle ses interprètes. Aujourd'hui, le drame, +chassé de scène en scène, n'a plus réellement à lui +que l'Ambigu et le Théâtre-Historique. A la Porte-Saint-Martin +elle-même, c'est à peine si on lui fait +une petite place, entre deux pièces à grand spectacle.</p> + +<p>Certes, un succès de loin en loin ranime les courages. +Mais la pente est fatale, le drame glisse à l'oubli; et, +s'il paraît vouloir parfois s'arrêter dans sa chute, c'est +pour rouler ensuite plus bas. Naturellement, les +plaintes sont grandes. La queue romantique, surtout, +est dans la désolation; elle jure bien haut qu'en dehors +du drame, de son drame à elle, il n'y a pas de +salut pour notre littérature dramatique. Je crois au +contraire qu'il faut trouver une formule nouvelle, +transformer le drame, comme les écrivains de la première +moitié du siècle ont transformé la tragédie. +Toute la question est là. La bataille doit être aujourd'hui +entre le drame romantique et le drame +naturaliste.</p> + +<p>Je désigne par drame romantique toute pièce qui +se moque de la vérité des faits et des personnages, +qui promène sur les planches des pantins au ventre +bourré de son, qui, sous le prétexte de je ne sais quel +idéal, patauge dans le pastiche de Shakespeare et +d'Hugo. Chaque époque a sa formule, et notre formule +n'est certainement pas celle de 1830. Nous sommes +à un âge de méthode, de science expérimentale, +nous avons avant tout le besoin de l'analyse exacte. +Ce serait bien peu comprendre la liberté conquise +que de vouloir nous enfermer dans une nouvelle tradition. +Le terrain est libre, nous pouvons revenir à +l'homme et à la nature.</p> + +<p>Dernièrement, on faisait de grands efforts pour +ressusciter le drame historique. Rien de mieux. Un +critique ne peut condamner d'un mot le choix des +sujets historiques, malgré toutes ses préférences personnelles +pour les sujets modernes. Je suis simplement +plein de méfiance. Le patron sur lequel on +taille chez nous ces sortes de pièces me fait peur à +l'avance. Il faut voir comme on y traite l'histoire, +quels singuliers personnages on y présente sous des +noms de rois, de grands capitaines ou de grands artistes, +enfin à quelle effroyable sauce on y accommode +nos annales. Dès que les auteurs de ces machines-là +sont dans le passé, ils se croient tout permis, +les invraisemblances, les poupées de carton, les +sottises énormes, les barbouillages criards d'une +fausse couleur locale. Et quelle étrange langue, François +1er parlant comme un mercier de la rue Saint-Denis, +Richelieu ayant des mots de traître du boulevard +du Crime, Charlotte Corday pleurant avec des +sentimentalités de petite ouvrière!</p> + +<p>Ce qui me stupéfie, c'est que nos auteurs dramatiques +ne paraissent pas se douter un instant que le +genre historique est forcément le plus ingrat, celui +où les recherches, la conscience, le talent profond +d'intuition et de résurrection sont le plus nécessaires. +Je comprends ce drame, lorsqu'il est traité par des +poètes de génie ou par des hommes d'une science +immense, capables de mettre devant les spectateurs +toute une époque debout, avec son air particulier, +ses moeurs, sa civilisation; c'est là alors une oeuvre +de divination ou de critique d'un intérêt profond.</p> + +<p>Mais je sais malheureusement ce que les partisans +du drame historique veulent ressusciter: c'est uniquement +le drame à panaches et à ferraille, la pièce à +grand spectacle et à grands mots, la pièce menteuse +faisant la parade devant la foule, une parade grossière +qui attriste les esprits justes. Et je me méfie. Je +crois que toute cette antiquaille est bonne à laisser +dans notre musée dramatique, sous une pieuse couche +de poussière.</p> + +<p>Sans doute, il y a de grands obstacles aux tentatives +originales. On se heurte contre les hypocrisies +de la critique et contre la longue éducation de sottise +faite à la foule. Cette foule, qui commence à +rire des enfantillages de certains mélodrames, se +laisse toujours prendre aux tirades sur les beaux +sentiments. Mais les publics changent; le public de +Shakespeare, le public de Molière ne sont plus les +nôtres. Il faut compter sur le mouvement des esprits, +sur le besoin de réalité qui grandit partout. Les derniers +romantiques ont beau répéter que le public +veut ceci, que le public ne veut pas cela: il viendra +un jour où le public voudra la vérité.</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Toutes les formules anciennes, la formule classique, +la formule romantique, sont basées sur l'arrangement +et sur l'amputation systématiques du vrai. +On a posé en principe que le vrai est indigne; et on +essaye d'en tirer une essence, une poésie, sous le +prétexte qu'il faut expurger et agrandir la nature. +Jusqu'à présent, les différentes écoles littéraires ne +se sont battues que sur la question de savoir de quel +déguisement on devait habiller la vérité, pour qu'elle +n'eût pas l'air d'une dévergondée en public. Les +classiques avaient adopté le peplum, les romantiques +ont fait une révolution pour imposer la cotte de maille +et le pourpoint. Au fond, ce changement de toilette +importe peu, le carnaval de la nature continue. +Mais, aujourd'hui, les naturalistes arrivent et déclarent +que le vrai n'a pas besoin de draperies; il +doit marcher dans sa nudité. Là, je le répète, est la +querelle.</p> + +<p>Certes, les écrivains de quelque jugement comprennent +parfaitement que la tragédie et le drame +romantique sont morts. Seulement, le plus grand +nombre sont très troublés en songeant à la formule +encore vague de demain. Est-ce que sérieusement la +vérité leur demande de faire le sacrifice de la grandeur, +de la poésie, du souffle épique qu'ils ont l'ambition +de mettre dans leurs pièces? Est-ce que le naturalisme +exige d'eux qu'ils rapetissent de toutes parts +leur horizon et qu'ils ne risquent plus un seul coup +d'aile dans le ciel de la fantaisie?</p> + +<p>Je vais tâcher de répondre. Mais, auparavant, il +faut déterminer les procédés que les idéalistes emploient +pour hausser leurs oeuvres à la poésie. Ils +commencent par reculer au fond des âges le sujet +qu'ils ont choisi. Cela leur fournit des costumes et +rend le cadre assez vague pour leur permettre tous +les mensonges. Ensuite, ils généralisent au lieu d'individualiser; +leurs personnages ne sont plus des êtres +vivants, mais des sentiments, des arguments, des passions +déduites et raisonnées. Le cadre faux veut des +héros de marbre ou de carton. Un homme en chair et +en os, avec son originalité propre, détonnerait d'une +façon criarde au milieu d'une époque légendaire. +Aussi voit-on les personnages d'une tragédie ou d'un +drame romantique se promener, raidis dans une +altitude, l'un représentant le devoir, l'autre le patriotisme, +un troisième la superstition, un quatrième +l'amour maternel; et ainsi de suite, toutes les idées +abstraites y passent à la file. Jamais l'analyse complète +d'un organisme, jamais un personnage dont les +muscles et le cerveau travaillent comme dans la +nature.</p> + +<p>Ce sont donc là les procédés auxquels les écrivains +tournés vers l'épopée ne veulent pas renoncer. Toute +la poésie, pour eux, est dans le passé et dans l'abstraction, +dans l'idéalisation des faits et des personnages. +Dès qu'on les met en face de la vie quotidienne, +dès qu'ils ont devant eux le peuple qui emplit nos +rues, ils battent des paupières, ils balbutient, effarés, +ne voyant plus clair, trouvant tout très laid et indigne +de l'art. A les entendre, il faut que les sujets +entrent dans les mensonges de la légende, il faut que +les hommes se pétrifient et tournent à l'état de statue, +pour que l'artiste puisse enfin les accepter et les +accommoder à sa guise.</p> + +<p>Or, c'est à ce moment que les naturalistes arrivent +et disent très carrément que la poésie est partout, en +tout, plus encore dans le présent et le réel que dans +le passé et l'abstraction. Chaque fait, à chaque heure, +a son côté poétique et superbe. Nous coudoyons +des héros autrement grands et puissants que les +marionnettes des faiseurs d'épopée. Pas un dramaturge, +dans ce siècle, n'a mis debout des figures aussi +hautes que le baron Hulot, le vieux Grandet, César +Birotteau, et tous les autres personnages de Balzac, +si individuels et si vivants. Auprès de ces créations +géantes et vraies, les héros grecs ou romains grelottent, +les héros du moyen âge tombent sur le nez +comme des soldats de plomb.</p> + +<p>Certes, à cette heure, devant les oeuvres supérieures +produites par l'école naturaliste, des oeuvres +de haut vol, toutes vibrantes de vie, il est ridicule et +faux de parquer la poésie dans je ne sais quel temple +d'antiquailles, parmi les toiles d'araignée. La poésie +coule à plein bord dans tout ce qui existe, d'autant +plus large qu'elle est plus vivante. Et j'entends donner +à ce mot de poésie toute sa valeur, ne pas en enfermer +le sens entre la cadence de deux rimes, ni au fond +d'une chapelle étroite de rêveurs, lui restituer son +vrai sens humain, qui est de signifier l'agrandissement +et l'épanouissement de toutes les vérités.</p> + +<p>Prenez donc le milieu contemporain, et tâchez d'y +faire vivre des hommes: vous écrirez de belles +oeuvres. Sans doute, il faut un effort, il faut dégager +du pêle-mêle de la vie la formule simple du naturalisme. +Là est la difficulté, faire grand avec des sujets +et des personnages que nos yeux, accoutumés au +spectacle de chaque jour, ont fini par voir petits. Il +est plus commode, je le sais, de présenter une marionnette +au public, d'appeler la marionnette Charlemagne +et de la gonfler à un tel point de tirades, que +le public s'imagine avoir vu un colosse; cela est plus +commode que de prendre un bourgeois de notre +époque, un homme grotesque et mal mis et d'en tirer +une poésie sublime, d'en faire, par exemple, le père +Goriot, le père qui donne ses entrailles à ses filles, +une figure si énorme de vérité et d'amour, qu'aucune +littérature ne peut en offrir une pareille.</p> + +<p>Rien n'est aisé comme de travailler sur des patrons, +avec des formules connues; et les héros, dans le goût +classique ou romantique, coûtent si peu de besogne, +qu'on les fabrique à la douzaine. C'est un article +courant dont notre littérature est encombrée. Au +contraire, l'effort devient très dur, lorsqu'on veut un +héros réel, savamment analysé, debout et agissant. +Voilà sans doute pourquoi le naturalisme terrifie les +auteurs habitués à pêcher des grands hommes dans +l'eau trouble de l'histoire. Il leur faudrait fouiller +l'humanité trop profondément, apprendre la vie, aller +droit à la grandeur réelle et la mettre en oeuvre d'une +main puissante. Et qu'on ne nie pas cette poésie +vraie de l'humanité; elle a été dégagée dans le roman, +elle peut l'être au théâtre; il n'y a là qu'une adaptation +à trouver.</p> + +<p>Je suis tourmenté par une comparaison qui me +poursuit et dont je me débarrasserai ici. On vient de +jouer pendant de longs mois, à l'Odéon, <i>les Danicheff</i>, +une pièce dont l'action se passe en Russie; elle a eu +chez nous un très vif succès, seulement elle est si +mensongère, paraît-il, si pleine de grossières invraisemblances, +que l'auteur, qui est Russe, n'a pas +même osé la faire représenter dans son pays. Que +pensez-vous de cette oeuvre qu'on applaudit à Paris +et qui serait sifflée à Saint-Pétersbourg? Eh bien! +imaginez un instant que les Romains puissent ressusciter +et qu'on représente devant eux Rome vaincue. +Entendez-vous leurs éclats de rire? croyez-vous que +la pièce irait jusqu'au bout? Elle leur semblerait un +véritable carnaval, elle sombrerait sous un immense +ridicule. Et il en est ainsi de toutes les pièces historiques, +aucune ne pourrait être jouée devant les +sociétés qu'elles ont la prétention de peindre. Étrange +théâtre, alors, qui n'est possible que chez des étrangers, +qui est basé sur la disparition des générations +dont il s'occupe, qui vit d'erreurs au point d'être +seulement bon pour des ignorants!</p> + +<p>L'avenir est au naturalisme. On trouvera la formule, +on arrivera à prouver qu'il y a plus de poésie dans le +petit appartement d'un bourgeois que dans tous les +palais vides et vermoulus de l'histoire; on finira même +par voir que tout se rencontre dans le réel, les fantaisies +adorables, échappées du caprice et de l'imprévu, +et les idylles, et les comédies, et les drames. +Quand le champ sera retourné, ce qui semble inquiétant +et irréalisable aujourd'hui, deviendra une besogne +facile.</p> + +<p>Certes, je ne puis me prononcer sur la forme que +prendra le drame de demain; c'est au génie qu'il faut +laisser le soin de parler. Mais je me permettrai +pourtant d'indiquer la voie dans laquelle j'estime que +notre théâtre s'engagera.</p> + +<p>Il s'agit d'abord de laisser là le drame romantique. +Il serait désastreux de lui prendre ses procédés +d'outrance, sa rhétorique, sa théorie de l'action quand +même, aux dépens de l'analyse des caractères. Les +plus beaux modèles du genre ne sont, comme on l'a +dit, que des opéras à grand spectacle. Je crois donc +qu'on doit remonter jusqu'à la tragédie, non pas, +grand Dieu! pour lui emprunter davantage sa rhétorique, +son système de confidents, de déclamation, +de récits interminables; mais pour revenir à la simplicité +de l'action et à l'unique étude psychologique +et physiologique des personnages. Le cadre tragique +ainsi entendu est excellent: un fait se déroulant dans +sa réalité et soulevant chez les personnages des passions +et des sentiments, dont l'analyse exacte serait +le seul intérêt de la pièce. Et cela dans le milieu +contemporain, avec le peuple qui nous entoure.</p> + +<p>Mon continuel souci, mon attente pleine d'angoisse +est donc de m'interroger, de me demander +lequel de nous va avoir la force de se lever tout debout +et d'être un homme de génie. Si le drame naturaliste +doit être, un homme de génie seul peut l'enfanter. +Corneille et Racine ont fait la tragédie. Victor +Hugo a fait le drame romantique. Où donc est l'auteur +encore inconnu qui doit faire le drame naturaliste! +Depuis quelques années, les tentatives n'ont +pas manqué. Mais, soit que le public ne fût pas +mûr, soit plutôt qu'aucun des débutants n'eût le +large souffle nécessaire, pas une de ces tentatives n'a +eu encore de résultat décisif.</p> + +<p>En ces sortes de combats, les petites victoires ne +signifient rien; il faut des triomphes, accablant les +adversaires, gagnant la foule à la cause. Devant un +homme vraiment fort, les spectateurs plieraient les +épaules. Puis, cet homme apporterait le mot attendu, +la solution du problème, la formule de la vie +réelle sur la scène, en la combinant avec la loi d'optique +nécessaire au théâtre. Il réaliserait enfin ce que +les nouveaux venus n'ont pu trouver encore: être +assez habile ou assez puissant pour s'imposer, rester +assez vrai pour que l'habileté ne le conduisît pas au +mensonge.</p> + +<p>Et quelle place immense ce novateur prendrait +dans notre littérature dramatique! Il serait au sommet. +Il bâtirait son monument au milieu du désert +de médiocrité que nous traversons, parmi les bicoques +de boue et de crachat dont on sème au jour le +jour nos scènes les plus illustres. Il devrait tout remettre +en question et tout refaire, balayer les planches, +créer un monde, dont il prendrait les éléments +dans la vie, en dehors des traditions. Parmi les +rêves d'ambition que peut faire un écrivain à notre +époque, il n'en est certainement pas de plus vaste. +Le domaine du roman est encombré; le domaine du +théâtre est libre. A cette heure, en France, une +gloire impérissable attend l'homme de génie qui, +reprenant l'oeuvre de Molière, trouvera en plein dans +la réalité la comédie vivante, le drame vrai de la +société moderne.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LE DON</h3> + +<p>Je parlerai de ce fameux don du théâtre, dont il +est si souvent question.</p> + +<p>On connaît la théorie. L'auteur dramatique est un +homme prédestiné qui naît avec une étoile au front. +Il parle, les foules le reconnaissent et s'inclinent. +Dieu l'a pétri d'une matière rare et particulière. Son +cerveau a des cases en plus. Il est le dompteur qui +apporte une électricité dans le regard. Et ce don, cette +flamme divine est d'une qualité si précieuse, qu'elle +ne descend et ne brûle que sur quelques têtes choisies, +une douzaine au plus par génération.</p> + +<p>Cela fait sourire. Voyez-vous l'auteur dramatique +transformé en oint du Seigneur! J'ignore pourquoi, +par décret, on n'autoriserait pas nos vaudevillistes +et nos dramaturges à porter un costume de +pontifes pour les différencier de la foule. Comme ce +monde du théâtre gratte et exaspère la vanité! Il n'y +a pas que les comédiens qui se haussent sur les +planches et se donnent en continuel spectacle. Voilà +les auteurs dramatiques gagnés par cette fièvre. Ils +veulent être exceptionnels, ils ont des secrets comme +les francs-maçons, ils lèvent les épaules de pitié +quand un profane touche à leur art, ils déclarent +modestement qu'ils ont un génie particulier; mon +Dieu! oui, eux-mêmes ne sauraient dire pourquoi +ils ont ce talent, c'est comme cela, c'est le ciel qui +l'a voulu. On peut chercher à leur dérober leur secret; +peine inutile, le travail, qui mène à tout, ne +mène pas à la science du théâtre. Et la critique +moutonnière accrédite cette belle croyance-là, fait +ce joli métier de décourager les travailleurs.</p> + +<p>Voyons, il faudrait s'entendre. Dans tous les arts, +le don est nécessaire. Le peintre qui n'est pas doué, +ne fera jamais que des tableaux très médiocres; de +même le sculpteur, de même le musicien. Parmi la +grande famille des écrivains, il naît des philosophes, +des historiens, des critiques, des poètes, des romanciers; +je veux dire des hommes que leurs aptitudes +personnelles poussent plutôt vers la philosophie, +l'histoire, la critique, la poésie, le roman. Il y a là +une vocation, comme dans les métiers manuels. Au +théâtre aussi il faut le don, mais il ne le faut pas +davantage que dans le roman, par exemple. Remarquez +que la critique, toujours inconséquente, n'exige +pas le don chez le romancier. Le commissionnaire +du coin ferait un roman, que cela n'étonnerait personne; +il serait dans son droit. Mais, lorsque Balzac +se risquait à écrire une pièce, c'était un soulèvement +général; il n'avait pas le droit de faire du théâtre, +et la critique le traitait en véritable malfaiteur.</p> + +<p>Avant d'expliquer cette stupéfiante situation faite +aux auteurs dramatiques, je veux poser deux points +avec netteté. La théorie du don du théâtre entraînerait +deux conséquences: d'abord, il y aurait un absolu +dans l'art dramatique; ensuite, quiconque serait +doué deviendrait à peu près infaillible.</p> + +<p>Le théâtre! voilà l'argument de la critique. Le +théâtre est ceci, le théâtre est cela. Eh! bon Dieu! je +ne cesserai de le répéter, je vois bien des théâtres, +je ne vois pas le théâtre. Il n'y a pas d'absolu, jamais! +dans aucun art! S'il y a un théâtre, c'est +qu'une mode l'a créé hier et qu'une mode l'emportera +demain. On met en avant la théorie que le +théâtre est une synthèse, que le parfait auteur dramatique +doit dire en un mot ce que le romancier dit +en une page. Soit! notre formule dramatique actuelle +donne raison à celle théorie. Mais que fera-t-on alors +de la formule dramatique du dix-septième siècle, +de la tragédie, ce développement purement oratoire? +Est-ce que les discours interminables que +l'on trouve dans Racine et dans Corneille sont de +la synthèse? Est-ce que surtout le fameux récit de +Théramène est de la synthèse? On prétend qu'il ne +faut pas de description au théâtre; en voilà pourtant +une, et d'une belle longueur, et dans un de nos +chefs-d'oeuvre.</p> + +<p>Où est donc le théâtre? Je demande à le voir, à +savoir comment il est fait et quelle figure il a. Vous +imaginez-vous nos tragiques et nos comiques d'il y a +deux siècles en face de nos drames et de nos comédies +d'aujourd'hui? Ils n'y comprendraient absolument +rien. Cette fièvre cabriolante, cette synthèse +qui sautille en petites phrases nerveuses, tout cet +art bâché et poussif leur semblerait de la folie pure. +De même que si un de nos auteurs s'avisait de reprendre +l'ancienne formule, on le plaisanterait +comme un homme qui monterait en coucou pour +aller à Versailles. Chaque génération a son théâtre, +voilà la vérité. J'aurais la partie trop belle, si je +comparais maintenant les théâtres étrangers avec le +nôtre. Admettez que Shakespeare donne aujourd'hui +ses chefs-d'oeuvre à la Comédie-Française; il serait +sifflé de la belle façon. Le théâtre russe est impossible +chez nous, parce qu'il a trop de saveur originale. +Jamais nous n'avons pu acclimater Schiller. +Les Espagnols, les Italiens ont également leurs formules. +Il n'y a que nous qui, depuis un demi-siècle, +nous soyons mis à fabriquer des pièces d'exportation, +qui peuvent être jouées partout, parce qu'elles n'ont +justement pas d'accent et qu'elles ne sont que de +jolies mécaniques bien construites.</p> + +<p>Du moment où l'absolu n'existe pas dans un art, +le don prend un caractère plus large et plus souple. +Mais ce n'est pas tout: l'expérience de chaque jour +nous prouve que les auteurs qui ont ce fameux don, +n'en produisent pas moins, de temps à autre, des +pièces très mal faites et qui tombent. Il paraît que le +don sommeille par instants. Il est inutile de citer +des exemples. Tout d'un coup, l'auteur le plus adroit, +le plus vigoureux, le plus respecté du public, accouche +d'une oeuvre non seulement médiocre, mais +qui ne se lient même pas debout. Voilà le dieu par +terre. Et si l'on fréquente le monde des coulisses, +c'est bien autre chose. Interrogez un directeur, un +comédien, un auteur dramatique: ils vous répondront +qu'ils n'entendent rien du tout au théâtre. +On siffle les scènes sur lesquelles ils comptaient, +on applaudit celles qu'ils voulaient couper la veille +de la première représentation. Toujours, ils marchent +dans l'inconnu, au petit bonheur. Leur vie +est faite de hasards. Ce qui réussit là, échoue ailleurs; +un soir, un mot porte, le lendemain il ne fait aucun +effet. Pas une règle, pas une certitude, la nuit complète.</p> + +<p>Que vient-on alors nous parler de don, et donner +au don une importance décisive, lorsqu'il n'y a pas +une formule stable et lorsque les mieux doués ne +sont encore que des écoliers, qui ont du bonheur un +jour et qui n'en ont plus le lendemain! Je sais bien +qu'il y a un criterium commode pour la critique: +une pièce réussit, l'auteur a le don; elle tombe, +l'auteur n'a pas le don. Vraiment c'est là une façon +de s'en tirer à bon compte. Musset n'avait certainement +pas le don au degré où le possède M. Sardou; +qui hésiterait pourtant entre les deux répertoires? +Le don est une invention toute moderne. Il est né +avec notre mécanique théâtrale. Quand on fait bon +marché de la langue, de la vérité, des observations, +de la création d'âmes originales, on en arrive fatalement +à mettre au-dessus de tout l'art de l'arrangement, +la pratique matérielle. Ce sont nos comédies +d'intrigue, avec leurs complications scéniques, qui +ont donné cette importance au métier. Mais, sans +compter que la formule change selon les évolutions +littéraires, est-ce que le génie de nos classiques, de +Molière et de Corneille, est dans ce métier? Non, +mille fois non! Ce qu'il faut dire, c'est que le théâtre +est ouvert à toutes les tentatives, à la vaste production +humaine. Ayez le don, mais ayez surtout du +talent. <i>On ne badine pas avec l'amour</i> vivra, tandis +que j'ai grand'peur pour les <i>Bourgeois de Pont-Arcy.</i></p> + +<p>Maintenant, voyons ce qui peut donner le +change à la critique et la rendre si sévère pour les +tentatives dramatiques qui échouent. Examinons +d'abord ce qui se passe, lorsqu'un romancier publie +un roman et lorsqu'un auteur dramatique fait jouer +une pièce.</p> + +<p>Voilà le volume en vente. J'admets que le romancier +y ait fait une étude originale, dont l'âpreté +doive blesser le public. Dans les premiers temps, le +succès est médiocre. Chaque lecteur, chez lui, les +pieds sur les chenets, se fâche plus ou moins. Mais +s'il a le droit de brûler son exemplaire, il ne peut +brûler l'édition. On ne tue pas un livre. Si le livre +est fort, chaque jour il gagnera à l'auteur des sympathies. +Ce sera un prosélytisme lent, mais invincible. +Et, un beau matin, le roman dédaigné, le roman +conspué, aura vaincu et prendra de lui-même la +haute place à laquelle il a droit.</p> + +<p>Au contraire, on joue la pièce. L'auteur dramatique +y a risqué, comme le romancier, des nouveautés de +forme et de fond. Les spectateurs se fâchent, parce +que ces nouveautés les dérangent. Mais ils ne sont +plus chez eux, isolés; ils sont en masse, quinze cents +à deux mille; et du coup, sous les huées, sous les +sifflets, ils tuent la pièce. Dès lors, il faudra des circonstances +extraordinaires pour que cette pièce +ressuscite et soit reprise devant un autre public, qui +cassera le jugement du premier, s'il y a lieu. Au +théâtre, il faut réussir sur-le-champ; on n'a pas à +compter sur l'éducation des esprits, sur la conquête +lente des sympathies. Ce qui blesse, ce qui a une +saveur inconnue, reste sur le carreau, et pour longtemps, +si ce n'est pour toujours.</p> + +<p>Ce sont ces conditions différentes qui, aux yeux +de la critique, ont grandi si démesurément l'importance +du don au théâtre. Mon Dieu! dans le roman, +soyez ou ne soyez pas doué, faites mauvais si cela +vous amuse, puisque vous ne courez pas le risque +d'être étranglé. Mais, au théâtre, méfiez-vous, ayez +un talisman, soyez sûr de prendre le public par des +moyens connus; autrement, vous êtes un maladroit, +et c'est bien fait si vous restez par terre. De là, la +nécessité du succès immédiat, cette nécessité qui +rabaisse le théâtre, qui tourne l'art dramatique au +procédé, à la recette, à la mécanique. Nous autres +romanciers, nous demeurons souriants au milieu des +clameurs que nous soulevons. Qu'importe! nous +vivrons quand même, nous sommes supérieurs aux +colères d'en bas. L'auteur dramatique frissonne; il +doit ménager chacun; il coupe un mot; remplace +une phrase; il masque ses intentions, cherche des +expédients pour duper son monde, en somme, il +pratique un art de ficelles, auquel les plus grands ne +peuvent se soustraire.</p> + +<p>Et le don arrive. Seigneur! avoir le don et ne pas +être sifflé! On devient superstitieux, on a son étoile. +Puis, l'insuccès ou le succès brutal de la première +représentation déforme tout. Les spectateurs réagissent +les uns sur les autres. On porte aux nues des +oeuvres médiocres, on jette au ruisseau des oeuvres +estimables. Mille circonstances modifient le jugement. +Plus tard, on s'étonne, on ne comprend plus. +Il n'y a pas de verdict passionné où la justice soit +plus rare.</p> + +<p>C'est le théâtre. Et il paraît que, si défectueuse +et si dangereuse que soit cette forme de l'art, elle a +une puissance bien grande, puisqu'elle enrage tant +d'écrivains. Ils y sont attirés par l'odeur de bataille, +par le besoin de conquérir violemment le public. Le +pis est que la critique se fâche. Vous n'avez pas le +don, allez-vous-en. Et elle a dit certainement cela à +Scribe, quand il a été sifflé, à ses débuts; elle l'a +répété à M. Sardou, à l'époque de la <i>Taverne des étudiants</i>; +elle jette ce cri dans les jambes de tout nouveau +venu, qui arrive avec une personnalité. +Ce fameux don est le passe-port des auteurs dramatiques. +Avez-vous le don? Non. Alors, passez +au large, ou nous vous mettons une balle dans la +tête.</p> + +<p>J'avoue que je remplis d'une tout autre manière +mon rôle de critique. Le don me laisse assez froid. +Il faut qu'une figure ait un nez pour être une figure; +il faut qu'un auteur dramatique sache faire une pièce +pour être un auteur dramatique, cela va de soi. Mais +que de marge ensuite! Puis, le succès ne signifie rien. +<i>Phèdre</i> est tombée à la première représentation. Dès +qu'un auteur apporte une nouvelle formule, il blesse +le public, il y a bataille sur son oeuvre. Dans dix ans, +on l'applaudira.</p> + +<p>Ah! si je pouvais ouvrir toutes grandes les portes +des théâtres à la jeunesse, à l'audace, à ceux qui ne +paraissent pas avoir le don aujourd'hui et qui l'auront +peut-être demain, je leur dirais d'oser tout, de nous +donner de la vérité et de la vie, de ce sang nouveau +dont notre littérature dramatique a tant besoin! +Cela vaudrait mieux que de se planter devant nos +théâtres, une férule de magister à la main, et de +crier: «Au large!» aux jeunes braves qui ne procèdent +ni de Scribe ni de M. Sardou. Fichu métier, +comme disent les gendarmes, quand ils ont une +corvée à faire.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LES JEUNES</h3> + +<p>J'ai entendu dire un jour à un faiseur, ouvrier très +adroit en mécanique théâtrale: «On nous parle +toujours de l'originalité des jeunes; mais quand un +jeune fait une pièce, il n'y a pas de ficelle usée qu'il +n'emploie, il entasse toutes les combinaisons démodées +dont nous ne voulons plus nous-mêmes.» Et, +il faut bien le confesser, cela est vrai. J'ai remarqué +moi-même que les plus audacieux des débutants s'embourbaient +profondément dans l'ornière commune.</p> + +<p>D'où vient donc cet avortement à peu près général? +On a vingt ans, on part pour la conquête des planches, +on se croit très hardi et très neuf; et pas du +tout, lorsqu'on a accouché d'un drame ou d'une comédie, +il arrive presque toujours qu'on a pillé le répertoire +de Scribe ou de M. d'Ennery. C'est tout au plus +si, par maladresse, on a réussi à défigurer les situations +qu'on leur a prises. Et j'insiste sur l'innocence +parfaite de ces plagiats, on s'imagine de très bonne +foi avoir tenté un effort considérable d'originalité.</p> + +<p>Les critiques qui font du théâtre une science et qui +proclament la nécessité absolue de la mécanique +théâtrale, expliqueront le fait en disant qu'il faut être +écolier avant d'être maître. Pour eux, il est fatal qu'on +passe par Scribe et M. d'Ennery, si l'on veut un jour +connaître toutes les finesses du métier. On étudie naturellement +dans leurs oeuvres le code des traditions. +Même les critiques dont je parle croiront tirer de cette +imitation inconsciente un argument décisif en faveur +de leurs théories: ils diront que le théâtre est à un +tel point une pure affaire de charpente, que les débutants, +malgré eux, commencent presque toujours par +ramasser les vieilles poutres abandonnées pour en +faire une carcasse à leurs oeuvres.</p> + +<p>Quant à moi, je tire de l'aventure des réflexions +tout autres. Je demande pardon si je me mets en +scène; mais j'estime que les meilleures observations +sont celles que l'on fait sur soi. Pourquoi, lorsqu'à +vingt ans je rêvais des plans de drames et de comédies, +ne trouvais-je jamais que des coups de théâtre +las de traîner partout? Pourquoi une idée de pièce se +présentait-elle toujours à moi avec des combinaisons +connues, une convention qui sentait le monde des +planches? La réponse est simple: j'avais déjà l'esprit +infecté par les pièces que j'avais vu jouer, je croyais +déjà à mon insu que le théâtre est un coin à part, où +les actions et les paroles prennent forcément une déviation +réglée d'avance.</p> + +<p>Je me souviens de ma jeunesse passée dans une +petite ville. Le théâtre jouait trois fois par semaine, +et j'en avais la passion. Je ne dînais pas pour être le +premier à la porte, avant l'ouverture des bureaux. +C'est là, dans cette salle étroite, que pendant cinq ou +six ans j'ai vu défiler tout le répertoire du Gymnase +et de la Porte-Saint-Martin. Éducation déplorable et +dont je sens toujours en moi l'empreinte ineffaçable. +Maudite petite salle! j'y ai appris comment un personnage +doit entrer et sortir; j'y ai appris la symétrie +des coups de scène, la nécessité des rôles sympathiques +et moraux, tous les escamotages de la vérité, +grâce à un geste ou à une tirade; j'y ai appris ce +code compliqué de la convention, cet arsenal des +ficelles qui a fini par constituer chez nous ce que la +critique appelle de ce mot absolu «le théâtre». J'étais +sans défense alors, et j'emmagasinais vraiment de +jolies choses dans ma cervelle.</p> + +<p>On ne saurait croire l'impression énorme que produit +le théâtre sur une intelligence de collégien +échappé. On est tout neuf, on se façonne là comme +une cire molle. Et le travail sourd qui se fait en vous, +ne tarde pas à vous imposer cet axiome: la vie est une +chose, le théâtre en est une autre. De là, cette conclusion: +quand on veut faire du théâtre, il s'agit d'oublier +la vie et de manoeuvrer ses personnages d'après +une tactique particulière, dont on apprend les règles.</p> + +<p>Allez donc vous étonner ensuite si les débutants ne +lancent pas des pièces originales! Ils sont déflorés par +dix ans de représentations subies. Quand ils évoquent +l'idée de théâtre, toute une longue suite de vaudevilles +et de mélodrames défilent et les écrasent. Ils +ont dans le sang la tradition. Pour se dégager de cette +éducation abominable, il leur faut de longs efforts. +Certes, je crois qu'un garçon qui n'aurait jamais mis +les pieds dans une salle de spectacle, serait beaucoup +plus près d'un chef-d'oeuvre qu'un garçon dont l'intelligence +a reçu l'empreinte de cent représentations +successives.</p> + +<p>Et l'on surprend très bien là comment la convention +théâtrale se forme. C'est une autre langue que +l'on apprend à parler. Dans les familles riches, on +a une gouvernante anglaise ou allemande qui est +chargée de parler sa langue aux enfants, pour que +ceux-ci l'apprennent sans même s'en apercevoir. Eh +bien, c'est de cette façon que se transmet la convention +théâtrale. A notre insu, nous l'admettons comme +une chose courante et naturelle. Elle nous prend tout +jeunes et ne nous lâche plus. Cela nous semble nécessaire +qu'on agisse autrement sur les planches que dans +la vie de tous les jours. Nous en arrivons même à +marquer certains faits comme appartenant spécialement +au théâtre. «Ça, c'est du théâtre», disons-nous, +tellement nous distinguons entre ce qui est et ce que +nous avons accepté.</p> + +<p>Le pis est que cette phrase: «Ça, c'est du théâtre», +prouve à quel point de simple facture nous avons rabaissé +notre scène nationale. Est-ce que du temps de +Molière et de Racine, un critique aurait osé louer +leurs chefs-d'oeuvre, en disant: «C'est du théâtre»? +Aujourd'hui, quand on dit qu'une pièce est du théâtre, +il n'y a plus qu'à tirer l'échelle. C'est, je le répète +une fois encore, que l'intrigue et la charpente priment +tout, dans notre littérature dramatique. Le code +théâtral que le goût public impose n'a pas cent ans de +date, et j'enrage lorsque j'entends qu'on le donne +comme une loi révélée, à jamais immuable, qui a toujours +été et qui sera toujours. Si l'on se contentait +de voir dans ce prétendu code une formule passagère +qu'une autre formule remplacera demain, rien ne +serait plus juste, et il n'y aurait pas à se fâcher.</p> + +<p>D'ailleurs, on peut bien accorder que la formule en +question, celle qui agonise en ce moment, a été inventée +par des hommes d'habileté et de goût. En +voyant le succès européen qu'elle a eu, ils ont pu +croire un instant qu'ils avaient découvert «le théâtre», +le seul, l'unique. Toutes les nations voisines, depuis +cinquante ans, ont pillé notre répertoire moderne et +n'ont guère vécu que de nos miettes dramatiques. Cela +vient de ce que la formule de nos dramaturges et de +nos vaudevillistes convient aux foules, qu'elle les prend +par la curiosité et l'intérêt purement physique. En outre, +c'est là une littérature légère, d'une digestion facile, +qui ne demande pas un grand effort pour être comprise. +Le roman feuilleton a eu un pareil succès en Europe.</p> + +<p>Certes, il ne faut pas être fier, selon moi, de +l'engouement de la Russie et de l'Angleterre, par +exemple, pour nos pièces actuelles. Ces pays nous +empruntent aussi les modes de nos femmes, et l'on +sait que ce ne sont pas nos meilleurs écrivains qui y +sont applaudis. Est-ce que jamais les Russes et les +Anglais ont eu l'idée de traduire notre répertoire +classique? Non; mais ils raffolent de nos opérettes. Je +le dis encore, le succès en Europe de nos pièces +modernes vient justement de leurs qualités moyennes: +un jeu de bascule heureux, un rébus qu'on donne à +déchiffrer, un joujou à la mode d'un maniement facile +pour toutes les intelligences et toutes les nationalités.</p> + +<p>D'ailleurs, c'est chez les étrangers eux-mêmes que +j'irai choisir aujourd'hui mon dernier argument contre +cette idée fausse d'un absolu quelconque dans l'art +dramatique. Il faut connaître le théâtre russe et le +théâtre anglais. Rien d'aussi différent, rien d'aussi +contraire à l'idée balancée et rythmique que nous +nous faisons en France d'une pièce. La littérature +russe compte quelques drames superbes, qui se développent +avec une originalité d'allures des plus caractéristiques: +et je n'ai pas à dire quelle violence, quel +génie libre règne dans le théâtre anglais. Il est vrai, +nous avons infecté ces peuples de notre joli joujou à +la Scribe, mais leurs théâtres nationaux n'en sont pas +moins là pour nous montrer ce qu'on peut oser.</p> + +<p>En tout cas, les chefs-d'oeuvre dramatiques des autres +nations prouvent que notre théâtre contemporain, loin +d'être une formule absolue, n'est qu'un enfant bâtard +et bien peigné. Il est l'expression d'une décadence, +il a perdu toutes les rudesses du génie et ne se sauve +que par les grâces d'une facture adroite. Aussi est-il +grand temps de le retremper aux sources de l'art, dans +l'étude de l'homme et, dans le respect de la réalité.</p> + +<p>Un de mes bons amis me faisait des confidences +dernièrement. Il a écrit plus de dix romans, il marche +librement dans un livre, et il me disait que le théâtre +le faisait trembler, lui qui pourtant n'est pas un +timide. C'est que son éducation dramatique le gêne +et le trouble, dès qu'il veut aborder une pièce. Il +voit les coups de scène connus, il entend les répliques +d'usage, il a la cervelle tellement pleine de +ce monde de carton, qu'il n'ose faire un effort pour se +débarrasser et être lui. Tout ce public qu'il évoque en +imagination, les yeux braqués sur la scène, le jour +où l'on jouera son oeuvre, l'effare au point qu'il +devient imbécile et qu'il se sent glisser aux banalités +applaudies. Il lui faudrait tout oublier.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LES DEUX MORALES</h3> + +<p>La morale qui se dégage de notre théâtre contemporain, +me cause toujours une bien grande surprise. +Rien n'est singulier comme la formation de ces +deux mondes si tranchés, le monde littéraire et le +monde vivant; on dirait deux pays où les lois, les +moeurs, les sentiments, la langue elle-même, offrent +de radicales différences. Et la tradition est telle que +cela ne choque personne; au contraire, on s'effare, +on crie au mensonge et au scandale, quand un +homme ose s'apercevoir de cette anomalie et affiche +la prétention de vouloir qu'une même philosophie +sorte du mouvement social et du mouvement littéraire.</p> + +<p>Je prendrai un exemple, pour établir nettement +l'état des choses. Nous sommes au théâtre ou dans +un roman. Un jeune homme pauvre a rencontré +une jeune fille riche; tous les deux s'adorent et sont +parfaitement honnêtes; le jeune homme refuse +d'épouser la jeune fille par délicatesse; mais voilà +qu'elle devient pauvre, et tout de suite il accepte sa +main, au milieu de l'allégresse générale. Ou bien +c'est la situation contraire: la jeune fille est pauvre, +le jeune homme est riche; même combat de délicatesse, +un peu plus ridicule; seulement, on ajoute +alors un raffinement final, un refus absolu du jeune +homme d'épouser celle qu'il aime quand il est ruiné, +parce qu'il ne peut plus la combler de bien-être.</p> + +<p>Étudions la vie maintenant, la vie quotidienne, +celle qui se passe couramment sous nos yeux. Est-ce +que tous les jours les garçons les plus dignes, +les plus loyaux, n'épousent pas des femmes plus +riches qu'eux, sans perdre pour cela la moindre +parcelle de leur honnêteté? Est-ce que, dans notre, +société, un pareil mariage entraîne, à moins de complications +odieuses, une idée infamante, même un +blâme quelconque? Mais il y a mieux, lorsque la +fortune vient de l'homme, ne sommes-nous pas touchés +de ce qu'on appelle un mariage d'amour, et la +jeune fille qui ferait des mines dégoûtées pour se +laisser enrichir par l'homme qu'elle adore, ne serait-elle +pas regardée comme la plus désagréable des péronnelles? +Ainsi donc, le mariage avec la disproportion +des fortunes est parfaitement admis dans nos +moeurs; il ne choque personne, il ne fait pas question; +enfin il n'est immoral qu'au théâtre, où il reste +à l'état d'instrument scénique.</p> + +<p>Prenons un second exemple. Voici un fils très +noble, très grand, qui a le malheur d'avoir pour père +un gredin. Au théâtre, ce fils sanglote; il se dit le +rebut de la société, il parle de s'enterrer dans sa +honte, et les spectateurs trouvent ça tout naturel. +C'est ainsi qu'un père qui ne s'est pas bien conduit, +devient immédiatement pour ses enfants un boulet +de bagne. Des pièces entières roulent là-dessus, +avec, un luxe incroyable de beaux sentiments, +d'amertume et d'abnégations sublimes.</p> + +<p>Transportons la situation dans la vie. Est-ce que, +chez nous, un galant homme est déshonoré pour +être le fils d'un père peu scrupuleux? Regardez +autour de vous, le cas est bien fréquent, personne +ne refusera la main à un honnête garçon qui compte +dans sa famille un brasseur d'affaires équivoques +ou quelque personnage de moralité douteuse. Le +mot s'entend tous les jours: «Ah! le père X..., quel +gredin! Mais le fils est un si honnête garçon!» Je ne +parle pas des pères qui ont des démêlés avec la justice, +mais de cette masse considérable de chefs de famille +dont la fortune garde une étrange odeur de trafics +inavouables-. On hérite pourtant de ces pères-là +sans se croire déshonoré et sans être traité de malhonnête +homme. Je ne juge pas, je dis comment va +la vie, j'expose notre société dans son travail, dans +son fonctionnement réel.</p> + +<p>Remarquez qu'il ne s'agit pas du théâtre de fabrication. +Ce sont nos auteurs contemporains les plus +applaudis et les plus dignes de l'être qui dissertent +de la sorte à l'infini sur les façons délicates +d'avoir de l'honneur. Presque toutes les comédies +de M. Augier, de M. Feuillet, de M. Sardou +reposent sur une donnée semblable: un fils qui +rêve la rédemption de son père, ou deux amoureux +qui font leur malheur en se querellant à qui sera +le plus pauvre. C'est un cliché accepté dans les +vaudevilles comme dans les pièces très littéraires. +J'en pourrais dire autant du roman. Les écrivains +de talent pataugent dans ce poncif comme les derniers +des feuilletonistes.</p> + +<p>Il y a donc là, quand on étudie de près la mécanique +théâtrale, un simple rouage accepté de tous, +dont l'emploi est fixé par des règles, et qui produit +toujours le même effet sur le public. La formule veut +que la question d'argent désespère les amoureux +délicats; et dès que deux amoureux, dans les conditions +requises, sont mis à la scène, l'auteur dramatique +emploie tout de suite la formule, comme il placerait +une pièce découpée dans un jeu de patience. +Cela s'emboîte, le public retrouve l'idée toute faite, +on s'entend à demi mots, rien de plus commode; +car on est dispensé d'une étude sérieuse des réalités, +on échappe à toutes recherches et à toutes façons +de voir originales. De même pour le fils qui meurt +de la honte de son père; il fait partie de la collection +de pantins que les théâtres ont dans leurs magasins +des accessoires. On le revoit toujours avec +plaisir, ce type du fils vengeur, en bois ou en carton. +La comédie italienne avait Arlequin, Pierrot, Polichinelle, +Colombine, ces types de la grâce et de la +coquinerie humaines, si observés et si vrais dans +la fantaisie; nous autres, nous avons la collection +la plus triste, la plus laide, la plus faussement noble +qu'on puisse voir, des bonshommes blêmes, l'amant +qui crache sur l'argent, le fils qui porte le deuil des +farces du père, et tant d'autres faiseurs de sermons, +abstracteurs de quintessence morale, professeurs de +beaux sentiments. Qui donc écrira les <i>Précieuses +ridicules</i> de ce protestantisme qui nous noie?</p> + +<p>J'ai dit un jour que notre théâtre se mourait d'une +indigestion de morale. Rien de plus juste. Nos pièces +sont petites, parce qu'au lieu d'être humaines, elles +ont la prétention d'être honnêtes. Mettez donc la largeur +philosophique de Shakespeare à côté du catéchisme +d'honnêteté que nos auteurs dramatiques +les plus célèbres se piquent d'enseigner à la foule. +Comme c'est étroit, ces luttes d'un honneur faux sur +des points qui devraient disparaître dans le grand +cri douloureux de l'humanité souffrante! Ce n'est +pas vrai et ce n'est pas grand. Est-ce que nos énergies +sont là? est-ce que le labeur de notre grand siècle +se trouve dans ces puérilités du coeur? On appelle +cela la morale; non, ce n'est pas la morale, c'est un +affadissement de toutes nos virilités, c'est un temps +précieux perdu à des jeux de marionnettes.</p> + +<p>La morale, je vais vous la dire. Toi, tu aimes cette +jeune fille, qui est riche; épouse-la si elle t'aime, et +tire quelque grande chose de cette fortune. Toi, tu +aimes ce jeune homme, qui est riche; laisse-toi épouser, +fais du bonheur. Toi, tu as un père qui a volé; +apprends l'existence, impose-toi au respect. Et tous, +jetez-vous dans l'action, acceptez et décuplez la vie. +Vivre, la morale est là uniquement, dans sa nécessité, +dans sa grandeur. En dehors de la vie, du labeur +continu de l'humanité, il n'y a que folies métaphysiques, +que duperies et que misères. Refuser ce qui +est, sous le prétexte que les réalités ne sont pas assez +nobles, c'est se jeter dans la monstruosité de parti +pris. Tout notre théâtre est monstrueux, parce qu'il +est bâti en l'air.</p> + +<p>Dernièrement, un auteur dramatique mettait cinquante +pages à me prouver triomphalement que le +public entassé dans une salle de spectacle avait des +idées particulières et arrêtées sur toutes choses. +Hélas! je le sais, puisque c'est contre cet étrange +phénomène que je combats. Quelle intéressante +étude on pourrait faire sur la transformation qui +s'opère chez un homme, dès qu'il est entré dans une +salle de spectacle! Le voilà sur le trottoir: il traitera +de sot tout ami qui viendra lui raconter la rupture +de son mariage avec une demoiselle riche, en lui +soumettant les scrupules de sa conscience; il serrera +avec affection la main d'un charmant garçon, dont +le père s'est enrichi en nourrissant, nos soldats de +vivres avariés. Puis, il entre dans le théâtre, et il +écoute pendant trois heures avec attendrissement +le duo désolé de deux amants que la fortune sépare, +ou il partage l'indignation et le désespoir d'un fils +forcé d'hériter à la mort d'un père trop millionnaire. +Que s'est-il donc passé? Une chose bien simple: ce +spectateur, sorti de la vie, est tombé dans la convention.</p> + +<p>On dit que cela est bon et que d'ailleurs cela est +fatal. Non cela ne saurait être bon, car tout mensonge, +même noble, ne peut que pervertir. Il n'est pas bon +de désespérer les coeurs par la peinture de sentiments +trop raffinés, radicalement faux d'ailleurs dans leur +exagération presque maladive. Cela devient une religion, +avec ses détraquements, ses abus de ferveur +dévote. Le mysticisme de l'honneur peut faire +des victimes, comme toute crise purement cérébrale. +Et il n'est pas vrai davantage que cela soit fatal. Je +vois bien la convention exister, mais rien ne dit qu'elle +est immuable, tout démontre au contraire qu'elle +cède un peu chaque jour sous les coups de la vérité. +Ce spectateur dont je parle plus haut, n'a pas inventé +les idées auxquelles il obéit; il les a au contraire +reçues et il les transmettra plus ou moins changées, +si on les transforme en lui. Je veux dire que la convention +est faite par les auteurs et que dès lors les auteurs +peuvent la défaire. Sans doute il ne s'agit +pas de mettre brusquement toutes les vérités à la +scène, car elles dérangeraient trop les habitudes séculaires +du public; mais, insensiblement, et par une +force supérieure, les vérités s'imposeront. C'est un +travail lent qui a lieu devant nous et dont les aveugles +seuls peuvent nier les progrès quotidiens.</p> + +<p>Je reviens aux deux morales, qui se résument en +somme dans la question double de la vérité et de la +convention. Quand nous écrivons un roman où nous +tâchons d'être des analystes exacts, des protestations +furieuses s'élèvent, on prétend que nous ramassons +des monstres dans le ruisseau, que nous nous plaisons +de parti pris dans le difforme et l'exceptionnel. +Or, nos monstres sont tout simplement des hommes, +et des hommes fort ordinaires, comme nous en coudoyons +partout dans la vie, sans tant nous offenser. +Voyez un salon, je parle du plus honnête: si vous +écriviez les confessions sincères des invités, vous laisseriez +un document qui scandaliserait les voleurs +et les assassins. Dans nos livres, nous avons conscience +souvent d'avoir pris la moyenne, de peindre +des personnages que tout le monde reçoit, et nous +restons un peu interloqués, lorsqu'on nous accuse de +ne fréquenter que les bouges; même, au fond de ces +bouges, il y a une honnêteté relative que nous indiquons +scrupuleusement, mais que personne ne paraît +retrouver sous notre plume. Toujours les deux morales. +Il est admis que la vie est une chose et que la +littérature en est une autre. Ce qui est accepté couramment +dans la rue et chez soi, devient une simple +ordure dès qu'on l'imprime. Si nous décoiffons une +femme, c'est une fille; si nous nous permettons +d'enlever la redingote d'un monsieur, c'est un gredin. +La bonhomie de l'existence, les promiscuités tolérées, +les libertés permises de langage et de sentiments, +tout ce train-train qui fait la vie, prend immédiatement +dans nos oeuvres écrites l'apparence d'une +diffamation. Les lecteurs ne sont pas accoutumés à +se voir dans un miroir fidèle, et ils crient au mensonge +et à la cruauté.</p> + +<p>Les lecteurs et les spectateurs s'habitueront, voilà +tout. Nous avons pour nous la force de l'éternelle +moralité du vrai. La besogne du siècle est la +nôtre. Peu à peu, le public sera avec nous, lorsqu'il +sentira le vide de cette littérature alambiquée, qui vit +de formules toutes faites. Il verra que la véritable +grandeur n'est pas dans un étalage de dissertations +morales, mais dans l'action même de la vie. Rêver ce +qui pourrait être devient un jeu enfantin, quand on +peut peindre ce qui est; et, je le dis encore, le +réel ne saurait être ni vulgaire ni honteux, car c'est +le réel qui a fait le monde. Derrière les rudesses +de nos analyses, derrière nos peintures qui choquent +et qui épouvantent aujourd'hui, on verra se lever la +grande figure de l'Humanité, saignante et splendide, +dans sa création incessante.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LA CRITIQUE ET LE PUBLIC</h3> +<br> +<h3>I</h3> + +<p>Il faut que je confesse un de mes gros étonnements. +Quand j'assiste à une première représentation, +j'entends souvent pendant les entr'actes des jugements +sommaires, échappés à mes confrères les critiques. Il +n'est pas besoin d'écouter, il suffit de passer dans un +couloir; les voix se haussent, on attrape des mots, +des phrases entières. Là, semble régner la sévérité la +plus grande. On entend voler ces condamnations +sans appel: «C'est infect! c'est idiot! ça ne fera pas +le sou!»</p> + +<p>Et remarquez que les critiques ne sont que justes. +La pièce est généralement grotesque. Pourtant, cette +belle franchise me touche toujours beaucoup, parce +que je sais combien il est courageux de dire ce qu'on +pense. Mes confrères ont l'air si indigné, si exaspéré +par le supplice inutile auquel on les condamne, que +les jours suivants j'ai parfois la curiosité de lire leurs +articles pour voir comment leur bile s'est épanchée. +Ah! le pauvre auteur, me dis-je en ouvrant les journaux, +ils vont l'avoir joliment accommodé! C'est à +peine si les lecteurs pourront en retrouver les morceaux.</p> + +<p>Je lis, et je reste stupéfait. Je relis pour bien me +prouver que je ne me trompe pas. Ce n'est plus le franc +parler des couloirs, la vérité toute crue, la sévérité légitime +d'hommes qu'on vient d'ennuyer et qui se soulagent. +Certains articles sont tout à fait aimables, +jettent, comme on dit, des matelas pour amortir la +chute de la pièce, poussent même la politesse jusqu'à +effeuiller quelques roses sur ces matelas. D'autres +articles hasardent des objections, discutent avec +l'auteur, finissent par lui promettre un bel avenir. +Enfin les plus mauvais plaident les circonstances +atténuantes.</p> + +<p>Et remarquez que le fait se passe surtout quand la +pièce est signée d'un nom connu, quand il s'agit de +repêcher une célébrité qui se noie. Pour les débutants, +les uns sont accueillis avec une bienveillance +extrême, les autres sont écharpés sans pitié aucune. +Cela tient à des considérations dont je parlerai tout à +l'heure.</p> + +<p>Certes, je ne fais pas un procès à mes confrères. Je +parle en général, et j'admets à l'avance toutes les exceptions +qu'on voudra. Mon seul désir est d'étudier +dans quelles conditions fâcheuses la critique se trouve +exercée, par suite des infirmités humaines et des fatalités +du milieu où se meuvent les juges dramatiques.</p> + +<p>Il y a donc, entre la représentation d'une pièce et +l'heure où l'on prend la plume pour en parler, toute +une opération d'esprit. La pièce est exaltée ou éreintée, +parce qu'elle passe par les passions personnelles +du critique. La bienveillance outrée a plusieurs +causes, dont voici les principales: le respect des situations +acquises, la camaraderie, née de relations entre +confrères, enfin l'indifférence absolue, la longue +expérience que la franchise ne sert à rien.</p> + +<p>Le respect des situations acquises vient d'un sentiment +conservateur. On plie l'échine devant un auteur +arrivé, comme on la plie devant un ministre qui est +au pouvoir; et même, s'il a une heure de bêtise, on +la cache soigneusement, parce qu'il n'est pas prudent +de déranger les idées de la foule et de lui faire entendre +qu'un homme puissant, maître du succès, peut +se tromper comme le dernier des pleutres. Cela affaiblirait +le principe de l'autorité. On doit veiller au +maintien du respect, si l'on ne veut pas être débordé +par les révolutionnaires. Donc, on lance son coup de +chapeau quand même, on pousse la foule sur le trottoir +banal, en lui déguisant l'ennui de la promenade.</p> + +<p>La camaraderie est bien forte, elle aussi. On a dîné +la veille avec l'auteur dans une maison charmante; on +doit déjeuner le lendemain avec lui, chez un ancien +ami de collège. Tout l'hiver, on le rencontre; on ne +peut entrer dans un salon sans le voir et sans lui +serrer la main. Alors, comment voulez-vous qu'on lui +dise brutalement que sa pièce est détestable? Il verrait +là une trahison, on mettrait dans l'embarras tous les +braves gens qui vous reçoivent l'un et l'autre. Le pis +est qu'il a murmuré à votre oreille:</p> + +<p>—Je compte sur vous.</p> + +<p>Et il peut y compter, en vérité, car jamais on n'a le +courage de dire toute la vérité à cet homme. Les critiques +qui restent francs quand même, passent pour +des gens mal élevés.</p> + +<p>L'indifférence absolue est un état où le critique +arrive après quelques années de pontificat. D'abord, +il s'est jeté dans la bataille, a mis ses idées en avant, +a livré des combats sur le terrain de chaque pièce +nouvelle. Puis, en voyant qu'il n'améliore rien, que +la sottise demeure éternelle, il se calme et prend un +bel égoïsme. Tout est bon, tout est mauvais, peu importe. +Il suffit qu'on boive frais et qu'on ne se fasse +pas d'ennemis. Il faut aussi ranger parmi ces beaux +indifférents les poètes et les écrivains de grand style +qui acceptent un feuilleton dramatique. Ceux-là se +moquent parfaitement du théâtre. Ils trouvent toutes +les pièces abominables, odieuses. Et ils affectent un +sourire de bons princes, ils louent jusqu'aux vaudevilles +ineptes, ils n'ont que le souci de pomponner +leurs phrases pour se faire à eux mêmes un joli succès.</p> + +<p>Quant à l'éreintement, il est presque toujours l'effet +de la passion. On éreinte une pièce, parce qu'on est +romantique, parce qu'on est royaliste, parce qu'on a +eu des pièces sifflées ou des romans vendus sur les +quais. Je répète que j'admets toutes les exceptions. Si +je citais des exemples, on m'entendrait mieux; mais +je ne veux nommer personne. La critique, si débonnaire +pour les auteurs arrivés, se montre tout +d'un coup enragée contre certains débutants. Ceux-là, +on les massacre; et le public, devant cette fureur, +ne doit plus comprendre. C'est qu'il y a, par derrière, +une situation dont il faudrait d'abord débrouiller +les fils. Souvent, le débutant est un novateur, +un garçon gênant, un ours vivant dans son +trou, loin de toute camaraderie.</p> + +<p>D'ailleurs, notre critique théâtrale contemporaine +a des reproches plus graves à se faire. Ses sévérités et +ses indulgences exagérées ne sont que les résultats de +la débandade, du manque de méthode dans lequel elle +vit. Elle est la seule critique existante, puisque les +journaux dédaignent aujourd'hui de parler des livres, +ou leur jettent l'aumône dérisoire d'un bout d'annonce +griffonné par le rédacteur des Faits divers. Et +j'estime qu'elle représente bien mal la sagacité et la +finesse de l'esprit français. A l'étranger, on rit du +tohu-bohu de ces jugements qui se démentent les uns +les autres, et qui sont souvent rendus dans un style +abominable. En Angleterre, en Russie, on dit très +nettement que nous n'avons plus parmi nous un seul +critique.</p> + +<p>On doit accuser d'abord la fièvre du journalisme +d'informations. Quand tous les critiques rendaient +leur justice le lundi, ils avaient le temps de préparer +et d'écrire leurs feuilletons. On choisissait pour cette +besogne des écrivains, et si le plus souvent la méthode +manquait, chaque article était au moins un +morceau de style intéressant à lire. Mais on a changé +cela, il faut maintenant que les lecteurs aient, le lendemain +même, un compte rendu détaillé des pièces +nouvelles. La représentation finit à minuit, on tire le +journal à minuit et demi, et le critique est tenu de +fournir immédiatement un article d'une colonne. +Nécessairement, cet article est fait après la répétition +générale, ou bien il est bâclé sur le coin d'une table +de rédaction, les yeux appesantis de sommeil.</p> + +<p>Je comprends que les lecteurs soient enchantés +de connaître immédiatement la pièce nouvelle. +Seulement, avec ce système, toute dignité littéraire +est impossible, le critique n'est plus qu'un +reporter; autant le remplacer par un télégraphe qui +irait plus vite. Peu à peu, les comptes rendus deviendront +de simples bulletins. On flatte la seule curiosité +du public, on l'excite et on la contente. Quant à son +goût, il ne compte plus; on a supprimé les virtuoses +pour confier leur besogne à des journalistes qui acceptent +volontiers de traiter le Théâtre comme ils +traiteraient la Bourse ou les Tribunaux, en mauvais +style. Nous marchons au mépris de toute littérature. +Il y a deux ou trois journaux, sur le pavé de +Paris, qui sont coupables d'avoir transformé les +lettres en un marché honteux où l'on trafique sur les +nouvelles. Quand la marée arrive, c'est à qui vendra +la raie la plus fraîche. Et que de raies pourries on +passe dans le tas!</p> + +<p>Comme il faut être de son temps, j'accepterais encore +cette rapidité de l'information qui est devenue un +besoin. Mais, puisqu'on a mis les phrases à la porte, +on devrait au moins rejeter les banalités, condenser +en quelques lignes des jugements motivés, d'une rectitude +absolue. Pour cela, il faudrait que la critique +eût une méthode et sût où elle va. Sans doute, on doit +tolérer les tempéraments, les façons diverses de voir, +les écoles littéraires qui se combattent. Le corps +des critiques dramatiques ne peut ressembler à un +corps de troupe qui fait l'exercice. Même l'intérêt de +la besogne est dans la passion. Si l'on ne se jetait pas +ses préférences à la tête, où serait le plaisir, pour les +juges et pour les lecteurs? Seulement, la passion elle-même +est absente, et le pêle-mêle des opinions vient +uniquement du manque complet de vues d'ensemble.</p> + +<p>Le public est regardé comme souverain, voilà la +vérité. Les meilleurs de nos critiques se fient à lui, +consultent presque toujours la salle avant de se +prononcer. Ce respect du public procède de la routine, +de la peur de se compromettre, du sentiment +de crainte qu'inspire tout pouvoir despotique. Il +est très rare qu'un critique casse l'arrêt d'une salle +qui applaudit. La pièce a réussi, donc elle est bonne. +On ajoute les phrases clichées qui ont traîné partout, +on tire une morale à la portée de tout le +monde, et l'article est fait.</p> + +<p>Comme il est difficile de savoir qui commence à se +tromper, du public ou de la critique; comme, d'autre +part, la critique peut accuser le public de la pousser +dans des complaisances fâcheuses, tandis que le public +peut adresser à la critique le même reproche: il +en résulte que le procès reste pendant et que le tohu-bohu +s'en trouve augmenté. Des critiques disent avec +un semblant de raison: «Les pièces sont faites pour +les spectateurs, nous devons louer celles que les spectateurs +applaudissent.» Le public, de son côté, +s'excuse d'aimer les pièces sottes, en disant: «Mon +journal trouve cette pièce bonne, je vais la voir et je +l'applaudis.» Et la perversion devient ainsi universelle.</p> + +<p>Mon opinion est que la critique doit constater et +combattre. Il lui faut une méthode. Elle a un but, +elle sait où elle va. Les succès et les chutes deviennent +secondaires. Ce sont des accidents. On se bat +pour une idée, on rapporte tout à cette idée, on n'est +plus le flatteur juré de la foule ni l'écrivain indifférent +qui gagne son argent avec des phrases.</p> + +<p>Ah! comme nous aurions besoin de ce réveil!</p> + +<p>Notre théâtre agonise, depuis qu'on le traite comme +les courses, et qu'il s'agit seulement, au lendemain +d'une première représentation, de savoir si l'oeuvre +sera jouée cent fois, ou si elle ne le sera que dix. Les +critiques n'obéiraient plus au bon plaisir du moment, +ils n'empliraient plus leurs articles d'opinions contradictoires. +Dans la lutte, ils seraient bien forcés de +défendre un drapeau et de traiter la question de vie +ou de mort de notre théâtre. Et l'on verrait ainsi la +critique dramatique, des cancans quotidiens, de la +préoccupation des coulisses, des phrases toutes faites, +des ignorances et des sottises, monter à la largeur +d'une étude littéraire, franche et puissante.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>La théorie de la souveraineté du public est une des +plus bouffonnes que je connaisse. Elle conduit droit +à la condamnation de l'originalité et des qualités +rares. Par exemple, n'arrive-t-il pas qu'une chanson +ridicule passionne un public lettré? Tout le monde +la trouve odieuse; seulement, mettez tout le monde +dans une salle de spectacle, et l'on rira, et l'on +applaudira. Le spectateur pris isolément est parfois +un homme intelligent; mais les spectateurs pris en +masse sont un troupeau que le génie ou même le +simple talent doit conduire le fouet à la main. +Rien n'est moins littéraire qu'une foule, voilà ce +qu'il faut établir en principe. Une foule est une collectivité +malléable dont une main puissante fait ce +qu'elle veut.</p> + +<p>Ce serait un bien curieux tableau, et très instructif, +si l'on dressait la liste des erreurs de la foule. On +montrerait, d'une part, tous les chefs-d'oeuvre qu'elle +a sifflés odieusement, de l'autre, toutes les inepties +auxquelles elle a fait d'immenses succès. Et la liste serait +caractéristique, car il en résulterait à coup sûr +que le public est resté froid ou s'est fâché tontes les +fois qu'un écrivain original s'est produit. Il y a très +peu d'exceptions à cette règle.</p> + +<p>Il est donc hors de doute que chaque personnalité +de quelque puissance est obligée de s'imposer. Si +la grande loi du théâtre était de satisfaire avant tout +le public, il faudrait aller droit aux niaiseries +sentimentales, aux sentiments faux, à toutes les +conventions de la routine. Et je défie qu'on puisse +alors marquer la ligne du médiocre où l'on s'arrêterait; +il y aurait toujours un pire auquel on serait +bientôt forcé de descendre. Qu'un écrivain écoute +la foule, elle lui criera sans cesse: «Plus bas! +plus bas!» Lors même qu'il sera dans la boue des +tréteaux, elle voudra qu'il s'enfonce davantage, qu'il +y disparaisse, qu'il s'y noie.</p> + +<p>Pour moi, les écrivains révoltés, les novateurs, sont +nécessaires, précisément parce qu'ils refusent de descendre +et qu'ils relèvent le niveau de l'art, que le goût +perverti des spectateurs tend toujours à abaisser. +Les exemples abondent. Après la venue de chaque +maître, de chaque conquérant de l'art qui achète +chèrement ses victoires, il y a un moment d'éclat. Le +public est dompté et applaudit. Puis, lentement, +quand les imitateurs du maître arrivent, les oeuvres +s'amollissent, l'intelligence de la foule décroît, une +période de transition et de médiocrité s'établit. Si +bien que, lorsque le besoin d'une révolution littéraire +se fait sentir, il faut, de nouveau, un homme de génie +pour secouer la foule et pour lui imposer une nouvelle +formule.</p> + +<p>Il est bon de consulter ainsi l'histoire littéraire, si +l'on veut débrouiller ces questions. Or, jamais on n'y +voit que les grands écrivains aient suivi le public; ils +ont toujours, au contraire, remorqué le public pour +le conduire où ils voulaient. L'histoire est pleine de +ces luttes, dans lesquelles la victoire reste infailliblement +au génie. On a pu lapider un écrivain, siffler +ses oeuvres, son heure arrive, et la foule soumise obéit +docilement à son impulsion. Étant donné la moyenne +peu intelligente et surtout peu artistique du public, +on doit ajouter que tout succès trop vif est inquiétant +pour la durée d'une oeuvre. Quand le public applaudit +outre mesure, c'est que l'oeuvre est médiocre et peu +viable; il est inutile de citer des exemples, que tout +le monde a dans la mémoire. Les oeuvres qui vivent +sont celles qu'on a mis souvent des années à comprendre.</p> + +<p>Alors, que nous veut-on avec la souveraineté +du public au théâtre! Sa seule souveraineté est de +déclarer mauvaise une pièce que la postérité trouvera +bonne. Sans doute, si l'on bat uniquement monnaie +avec le théâtre, si l'on a besoin du succès immédiat, +il est bon de consulter le goût actuel du public et +de le contenter. Mais l'art dramatique n'a rien à démêler +avec ce négoce. Il est supérieur à l'engouement +et aux caprices. On dit aux auteurs: «Vous +écrivez pour le public, il faut donc vous faire entendre +de lui et lui plaire.» Cela est spécieux, car on +peut parfaitement écrire pour le public, tout en lui +déplaisant, de façon à lui donner un goût nouveau; +ce qui s'est passé bien souvent. Toute la querelle est +dans ces deux façons d'être: ceux qui songent uniquement +au succès et qui l'atteignent en flattant une +génération; ceux qui songent uniquement à l'art et +qui se haussent pour voir, par-dessus la génération +présente, les générations à venir.</p> + +<p>Plus je vais, et plus je suis persuadé d'une chose: +c'est qu'au théâtre, comme dans tous les autres arts +d'ailleurs, il n'existe pas de règles véritables en dehors +des lois naturelles qui constituent cet art. Ainsi, il +est certain que, pour un peintre, les figures ont +fatalement un nez, une bouche et deux yeux; mais +quant à l'expression de la figure, à la vie même, elle +lui appartient. De même au théâtre, il est nécessaire +que les personnages entrent, causent et sortent. Et +c'est tout; l'auteur reste ensuite le maître absolu de +son oeuvre.</p> + +<p>Pour conclure, ce n'est pas le public qui doit imposer +son goût aux auteurs, ce sont les auteurs qui +ont charge de diriger le public. En littérature, il ne +peut exister d'autre souveraineté que celle du génie. +La souveraineté du peuple est ici une croyance imbécile +et dangereuse. Seul le génie marche en avant et +pétrit comme une cire molle l'intelligence des générations.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Il est admis que les gens de province ouvrent de +grands yeux dans nos théâtres, et admirent tout de +confiance. Le journal qu'ils reçoivent de Paris a +parlé, et l'on suppose qu'ils s'inclinent très bas, +qu'ils n'osent juger à leur tour les pièces centenaires +et les artistes applaudis par les Parisiens. C'est là une +grande erreur.</p> + +<p>Il n'y a pas de public plus difficile qu'un public de +province. Telle est l'exacte vérité. J'entends un +public formé par la bonne société d'une petite ville: +les notaires, les avoués, les avocats, les médecins, les +négociants. Ils sont habitués à être chez eux dans +leur théâtre, sifflant les artistes qui leur déplaisent, +formant leur troupe eux-mêmes, grâce à l'épreuve +des trois débuts réglementaires. Notre engouement +parisien les surprend toujours, parce qu'ils exigent +avant tout d'un acteur de la conscience, une certaine +moyenne de talent, un jeu uniforme et convenable; +jamais, chez eux, une actrice ne se tirera d'une +difficulté par une gambade; rien ne les choque +comme ces fantaisies que l'argot des coulisses a +nommées des «cascades». Aussi, quand ils viennent +à Paris, ne peuvent-ils souvent s'expliquer la +vogue extraordinaire de certaines étoiles de vaudeville +et d'opérette. Ils restent ahuris et scandalisés.</p> + +<p>Vingt fois, d'anciens amis de collège, débarqués à +Paris pour huit jours, m'ont répété: «Nous sommes +allés hier soir dans tel théâtre, et nous ne comprenons +pas comment on peut tolérer telle actrice ou +tel acteur. Chez nous, on les sifflerait sans pitié.» +Naturellement, je ne veux nommer personne. Mais +on serait bien surpris, si l'on savait pour quelles +étoiles les gens de province se montrent si sévères. Remarquez +qu'au fond leurs critiques portent presque +toujours juste. Ce qu'ils ne veulent pas comprendre, +c'est le coup de folie de Paris, cette flamme du succès +qui enlève tout, ces triomphes d'un jour que nous +faisons surtout aux femmes, lorsqu'elles ont, en +dehors de leur plus ou de leur moins de talent, le +quelque chose qui nous gratte au bon endroit.</p> + +<p>L'air de la province est autre. Les provinciaux ne +vivent pas dans notre air, et c'est pourquoi ils suffoquent +à Paris. En outre, il faut faire la part d'une certaine +jalousie. Le point est délicat, je ne voudrais pas +insister; mais il est évident que la continuelle apothéose de +Paris finit par agacer les bons bourgeois +des quatre coins de la France. On ne leur parle que +de Paris, tout est superbe à Paris; alors, lorsqu'ils +peuvent surprendre Paris en flagrant délit de mensonge +et de bêtise, ils triomphent. Il faut les entendre: +Vraiment, les Parisiens ne sont pas difficiles, ils +font des succès à des cabotins que Marseille ou Lyon +a usés, ils s'engouent des rebuts de Bordeaux ou de +Toulouse. Le pis est que les provinciaux ont souvent +raison. Je voudrais qu'on les écoutât juger en +ce moment les troupes de l'Opéra et de l'Opéra-Comique. +Et ils retournent dans leurs villes, en +haussant les épaules.</p> + +<p>Ajoutez que le tapage de nos réclames irrite et +déroute les gens qui, à cent et deux cents lieues, ne +peuvent faire la part de l'exagération. Ils ne sont +pas dans le secret des coulisses, ils ne devinent pas +ce qu'il y a sous une bordée d'articles élogieux, +lancée à la tête du premier petit torchon de femme +venu. Nous autres, nous sourions, nous savons ce +qu'il faut croire. Eux, dans le milieu mort de leurs +villes, en dehors de notre monde, doivent tout prendre +argent comptant. Pendant des mois, ils lisent au +cercle que mademoiselle X... est une merveille de +beauté et de talent. A la longue, ils prennent du +respect pour elle. Puis, quand ils la voient, leur +désillusion est terrible. Rien d'étonnant à ce qu'ils +nous traitent alors de farceurs.</p> + +<p>Et ce n'est pas seulement les artistes que les provinciaux +jugent avec sévérité, ce sont encore les +pièces, jusqu'au personnel de nos théâtres. Je sais, +par exemple, que l'importunité de nos ouvreuses les +exaspère. Un de mes amis, furibond, me disait encore +hier qu'il ne comprenait pas comment nous pouvions +tolérer une pareille vexation. Quant aux pièces, +elles ne les satisfont presque jamais, parce que +le plus souvent elles leur échappent; je parle des +pièces courantes, de celles dont Paris consomme +deux ou trois douzaines par hiver. On a dit avec raison +qu'une bonne moitié du répertoire actuel n'est +plus compris au delà des fortifications. Les allusions +ne portent plus, la fleur parisienne se fane, les pièces +ne gardent que leur carcasse maigre. Dès lors, il est +naturel qu'elles déplaisent à des gens qui les jugent +pour leur mérite absolu.</p> + +<p>Il ne faut donc pas croire à une admiration passive +des provinciaux dans nos théâtres. S'il est très vrai +qu'ils s'y portent en foule, soyez certains qu'ils réservent +leur libre jugement. Là curiosité les pousse, +ils veulent épuiser les plaisirs de Paris; mais écoutez-les +quand ils sortent, et vous verrez qu'ils se +prononcent très carrément, qu'ils ont trois fois sur +quatre des airs dédaigneux et fâchés, comme si l'on +venait de les prendre à quelque attrape-nigauds.</p> + +<p>Un autre fait que j'ai constaté et qui est très sensible +en ce moment, c'est la passion de la province pour +les théâtres lyriques. Un provincial qui se hasardera +à passer une soirée à la Comédie-Française ira trois +et quatre fois à l'Opéra. Je veux bien admettre que ce +soit réellement la musique qui soulève une si belle +passion. Mais encore faut-il expliquer les circonstances +qui entretiennent et qui accroissent chaque jour un +pareil mouvement. Nous ne sommes pas une nation +assez mélomane pour qu'il n'y ait point à cela, en +dehors de la musique, des particularités déterminantes.</p> + +<p>La province va en masse à l'Opéra pour une des +raisons que j'ai dites plus haut. Souvent les comédies, +les vaudevilles lui échappent. Au contraire, elle comprend +toujours un opéra. Il suffit qu'on chante, les +étrangers eux-mêmes n'ont pas besoin de suivre les +paroles.</p> + +<p>Je cours le risque d'ameuter les musiciens contre +moi, mais je dirai toute ma pensée. La littérature demande +une culture de l'esprit, une somme d'intelligence, +pour être goûtée; tandis qu'il ne faut guère +qu'un tempérament pour prendre à la musique de +vives jouissances. Certainement, j'admets une éducation +de l'oreille, un sens particulier du beau musical; +je veux bien même qu'on ne puisse pénétrer les +grands maîtres qu'avec un raffinement extrême de +la sensation. Nous n'en restons pas moins dans le +domaine pur des sens, l'intelligence peut rester absente. +Ainsi, je me souviens d'avoir souvent étudié, +aux concerts populaires de M. Pasdeloup, des tailleurs +ou des cordonniers alsaciens, des ouvriers buvant +béatement du Beethoven, tandis que des messieurs +avaient une admiration de commande parfaitement +visible. Le rêve d'un cordonnier qui écoule la symphonie +en <i>la</i>, vaut le rêve d'un élève de l'École polytechnique. +Un opéra ne demande pas à être compris, +il demande à être senti. En tous cas, il suffit de le +sentir pour s'y récréer; au lieu que, si l'on ne comprend +pas une comédie ou un drame, on s'ennuie à +mourir.</p> + +<p>Eh bien, voilà pourquoi, selon moi, la province +préfère un opéra à une comédie. Prenons un jeune +homme sorti d'un collège, ayant fait son droit dans +une Faculté voisine, devenu chez lui avocat, avoué ou +notaire. Certes, ce n'est point un sot. Il a la teinture +classique, il sait par coeur des fragments de Boileau +et de Racine. Seulement, les années coulent, il ne +suit pas le mouvement littéraire, il reste fermé aux +nouvelles tentatives dramatiques. Cela se passe pour +lui dans un monde inconnu et ne l'intéresse pas. +Il lui faudrait faire un effort d'intelligence, qui le +dérangerait dans ses habitudes de paresse d'esprit. +En un mot, comme il le dit lui-même en riant, il est +rouillé; à quoi bon se dérouiller, quand l'occasion de +le faire se présente au plus une fois par an? Le plus +simple est de lâcher la littérature et de se contenter +de la musique.</p> + +<p>Avec la musique, c'est une douce somnolence. +Aucun besoin de penser. Cela est exquis. On ne sait +pas jusqu'où peut aller la peur de la pensée. Avoir +des idées, les comparer, en tirer un jugement, quel +labeur écrasant, quelle complication de rouages, +comme cela fatigue! Tandis qu'il est si commode +d'avoir la tête vide, de se laisser aller à une digestion +aimable, dans un bain de mélodie! Voilà le bonheur +parfait. On est léger de cervelle, on jouit dans sa +chair, toute la sensualité est éveillée. Je ne parle pas +des décors, de la mise en scène, des danses, qui font +de nos grands opéras des féeries, des spectacles flattant +la vue autant que l'oreille.</p> + +<p>Questionnez dix provinciaux, huit vous parleront +de l'Opéra avec passion, tandis qu'ils montreront une +admiration digne pour la Comédie-Française. Et ce +que je dis des provinciaux, je devrais l'étendre aux +Parisiens, aux spectateurs en général. Cela explique +l'importance énorme que prend chez nous le théâtre +de l'Opéra; il reçoit la subvention la plus forte, il est +logé dans un palais, il fait des recettes colossales, il +remue tout un peuple. Examinez, à côté, le Théâtre-Français, +dont la prospérité est pourtant si grande en +ce moment: on dirait une bicoque. Je dois confesser +une faiblesse: le théâtre de l'Opéra, avec son gonflement +démesuré, me fâche. Il tient une trop large +place, qu'il vole à la littérature, aux chefs-d'oeuvre de +notre langue, à l'esprit humain. Je vois en lui le triomphe +de la sensualité et de la polissonnerie publiques. +Certes, je n'entends pas me poser en moraliste; au +fond, toute décomposition m'intéresse. Mais j'estime +qu'un peuple qui élève un pareil temple à la musique +et à la danse, montre une inquiétante lâcheté devant +la pensée.</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Nos artistes de la Comédie-Française viennent de +donner à Londres une série de représentations. Le +succès d'argent et de curiosité paraît indiscutable. +On a publié des chiffres qui sont vrais sans doute. La +Comédie-Française a fait salle comble tous les soirs. +C'est déjà là un fait caractéristique. J'ai vu une +troupe anglaise jouer dans un théâtre de Paris; la +salle était vide, et les rares spectateurs pouffaient de +gaieté. Pourtant, la troupe donnait du Shakespeare. Il +est vrai qu'à part deux ou trois acteurs, les autres +étaient bien médiocres. Mais l'Angleterre pourrait +nous envoyer ses meilleurs comédiens, je crois que +Paris se dérangerait difficilement pour aller les +voir. Rappelez-vous les maigres recettes réalisées par +Salvini. Pour nous, les théâtres étrangers n'existent +pas, et nous sommes portés à nous égayer de ce qui +n'est point dans le génie de notre race. Les Anglais +viennent donc de nous donner un exemple de goût +littéraire, soit que notre répertoire et nos comédiens +leur plaisent réellement, soit qu'ils aient voulu simplement +montrer de la politesse pour la littérature +d'un grand peuple voisin.</p> + +<p>Est ce bien, à la vérité, un goût littéraire qui a +empli chaque soir la salle du Gaiety's Théâtre? C'est +ici que des documents exacts seraient nécessaires. +Mais, avant d'étudier ce point, je dois dire que +je n'ai jamais compris la querelle qu'on a cherchée à +la Comédie-Française, lorsqu'il a été question de son +voyage à Londres. J'ai lu là-dessus des articles d'une +fureur bien étrange. Les plus doux accusaient nos +artistes de cupidité et leur déniaient le droit de passer +la Manche. D'autres prévoyaient un naufrage et se +lamentaient. Avouez que cela paraît comique aujourd'hui. +Une seule chose était à craindre: l'insuccès, +des salles vides, une diminution de prestige. +Mais, là-dessus, on pouvait être tranquille; les recettes +étaient quand même assurées, ce qui suffisait; car, +pour le véritable effet produit par les oeuvres et par +les interprètes, il était à l'avance certain, je le répète, +qu'on ne saurait jamais exactement à quoi s'en tenir. +Les journaux anglais ont été courtois, et nos journaux +français se sont montrés patriotes. Dès lors, la +Comédie-Française avait mille fois raison de se risquer; +elle partait pour un triomphe, pour le demi-million +de recettes qu'on vient de publier. Certes, je +ne suis guère chauvin de mon naturel; mais, personnellement, +j'ai vu avec plaisir nos comédiens aller +faire une expérience intéressante dans un pays où ils +étaient certains d'être bien reçus, même s'ils ne plaisaient +pas complètement.</p> + +<p>Cela me ramène à analyser les raisons qui ont +amené le public anglais en foule. Je ne crois pas à +une passion littéraire bien forte. Il y a eu plutôt un +courant de mode et de curiosité. Nous tenons, à cette +heure, en Europe, une situation littéraire de combat. +Non seulement on nous pille, mais on nous discute. +Notre littérature soulève toutes sortes de points sociaux, +philosophiques, scientifiques; de là, le bruit +qu'un de nos livres ou qu'une de nos pièces fait à +l'étranger. L'Allemagne et l'Angleterre, par exemple, +ne peuvent nous lire sans se fâcher souvent. En un +mot, notre littérature sent le fagot. Je suis persuadé +qu'une bonne partie du public anglais a été attirée +par le désir de se rendre enfin compte d'un théâtre +qu'il ne comprend pas. C'était là les gens sérieux. +Ajoutez les curieux mondains, ceux qui écoutent une +tragédie française comme on écoute un opéra italien, +ceux encore qui se piquent d'être au courant de +notre littérature, et vous obtiendrez la foule qui a +suivi les représentations du Gaiety's Théâtre.</p> + +<p>Et ce qui s'est passé prouve bien la vérité de ce +que j'avance. Tous les critiques ont constaté que nos +tragédies classiques ont eu le succès le plus vif. C'est +que nos tragédies sont des morceaux consacrés; les +Anglais sachant le français les connaissent pour les +avoir apprises par coeur. Après les tragédies, ce seraient +les drames lyriques de Victor Hugo qu'on aurait +applaudis, et rien de plus explicable ici encore: +la musique du vers a tout emporté, ces drames ont +passé comme des livrets d'opéra, grâce à la voix superbe +des interprètes, sans qu'on s'avisât un instant +de discuter la vraisemblance. Mais, arrivés devant les +Fourchambault, de M. Emile Augier, et devant tout le +théâtre de M. Dumas, les Anglais se sont cabrés. On +les dérangeait brutalement dans leur façon d'entendre +la littérature, et ils n'ont plus montré qu'une +froide politesse.</p> + +<p>L'expérience est faite aujourd'hui. J'en suis bien +heureux. Le voyage de la Comédie-Française à Londres +n'aurait-il que prouvé où en est l'Angleterre +devant la formule naturaliste moderne, que je le +considérerais comme d'une grande utilité. Il est entendu +que le peuple qui a produit Shakespeare et Ben +Jonson, pour ne citer que ces deux noms, en est +tombé à ne pouvoir plus supporter aujourd'hui les +hardiesses de M. Dumas.</p> + +<p>Je ne puis résumer ici l'histoire de la littérature +anglaise. Mais lisez l'ouvrage si remarquable de +M. Taine, et vous verrez que pas une littérature n'a +eu un débordement plus large ni plus hardi d'originalité. +Le génie saxon a dépassé en vigueur et en +crudité tout ce qu'on connaît. Et c'est maintenant +cette littérature anglaise, après la longue action du +protestantisme, qui en est arrivée à ne plus tolérer à +la scène un enfant naturel ou une femme adultère. +Tout le génie libre de Shakespeare, toute la crudité +superbe de Ben Jonson ont abouti à des romans d'une +médiocrité écoeurante, à des mélodrames ineptes dont +nos théâtres de barrière ne voudraient pas.</p> + +<p>J'ai lu près d'une cinquantaine de romans anglais +écrits dans ces dernières années. Cela est au-dessous +de tout. Je parle de romans signés par des écrivains +qui ont la vogue. Certainement, nos feuilletonistes, +dont nous faisons fi, ont plus d'imagination et de largeur. +Dans les romans anglais, la même intrigue, une +bigamie, ou bien un enfant perdu et retrouvé, ou +encore les souffrances d'une institutrice, d'une créature +sympathique quelconque, est le fond en quelque +sorte hiératique dont pas un romancier ne s'écarte. +Ce sont des contes du chanoine Schmidt, démesurément +grossis et destinés à être lus en famille. Quand +un écrivain a le malheur de sortir du moule, on le +conspue. Je viens, par exemple, de lire la <i>Chaîne du +Diable</i>, un roman que M. Edouard Jenkins a écrit +contre l'ivrognerie anglaise; comme oeuvre d'observation +et d'art, c'est bien médiocre; mais il a suffi +qu'il dise quelques vérités sur les vices anglais, pour +qu'on l'accablât de gros mots. Depuis Dickens, aucun +romancier puissant et original ne s'est révélé. Et que +de choses j'aurais à dire sur Dickens, si vibrant et si +intense comme évocateur de la vie extérieure, mais si +pauvre comme analyste de l'homme et comme compilateur +de documents humains!</p> + +<p>Quant au théâtre anglais actuel, il existe à peine, +de l'avis de tous. Nous n'avons jamais eu l'idée, à +part deux ou trois exceptions, de faire des emprunts +à ce théâtre; tandis que Londres vit en partie d'adaptations +faites d'après nos pièces. Et le pis est que le +théâtre est là-bas plus châtré encore que le roman. +Les Anglais, à la scène, ne tolèrent plus la moindre +étude humaine un peu sérieuse. Ils tournent tout à la +romance, à une certaine honnêteté conventionnelle. +De là, à coup sûr, la médiocrité où s'agite leur littérature +dramatique. Ils sont tombés au mélodrame, et +ils tomberont plus bas, car on tue une littérature, +lorsqu'on lui interdit la vérité humaine. N'est-il +pas curieux et triste que le génie anglais, qui a eu +dans les siècles passés la floraison des plus violents +tempéraments d'écrivains, ne donne plus naissance, +à la suite d'une certaine évolution sociale, qu'à des +écrivains émasculés, qu'à des bas bleus qui ne valent +pas Ponson du Terrail? Et cela juste à l'heure +où l'esprit d'observation et d'expérience emporte +notre siècle à l'étude et à la solution de tous les problèmes.</p> + +<p>Nous nous trouvons donc devant une conséquence +de l'état social, qu'il serait trop long d'étudier. Remarquez +que la convention dans les personnages et +dans les idées est d'autant plus singulière que le public +anglais exige le naturalisme dans le monde extérieur. +Il n'y a pas de naturaliste plus minutieux ni +plus exact que Dickens, lorsqu'il décrit et qu'il met +en scène un personnage; il refuse simplement d'aller +au delà de la peau, jusqu'à la chair. De même, les +décors sont merveilleux à Londres, si les pièces restent +médiocres. C'est ici un peuple pratique, très positif, +exigeant la vérité dans les accessoires, mais se +fâchant dès qu'on veut disséquer l'homme. J'ajouterai +que le mouvement philosophique, en Angleterre, +est des plus audacieux, que le positivisme s'y élargit, +que Darwin y a bouleversé toutes les données anciennes, +pour ouvrir une nouvelle voie où la science +marche à cette heure. Que conclure de ces contradictions? +Évidemment, si la littérature anglaise reste +stationnaire et ne peut supporter la conquête du vrai, +c'est que l'évolution ne l'a pas encore atteinte, c'est +qu'il y a des empêchements sociaux qui devront disparaître +pour que le roman et le théâtre s'élargissent +à leur tour par l'observation et l'analyse.</p> + +<p>J'en voulais venir à ceci, que nous n'avons pas à +nous émouvoir des opinions portées par le public anglais +sur nos oeuvres dramatiques. Le milieu littéraire +n'est pas le même à Paris qu'à Londres, heureusement. +Que les Anglais n'aient pas compris Musset, +qu'ils aient jugé M. Dumas trop vrai, cela n'a d'autre +intérêt pour nous que de nous renseigner sur l'état +littéraire de nos voisins. Nous sommes, eux et nous, à +des points de vue trop différents. Jamais nous n'admettrons +qu'on condamne une oeuvre, parce que +l'héroïne est une femme adultère, au lieu d'être une +bigame. Dans ces conditions, il n'y a qu'à remercier +les Anglais d'avoir fait à nos artistes un accueil si flatteur; +mais il n'y a pas à vouloir profiter une seconde +des jugements qu'ils ont pu exprimer sur nos oeuvres. +Les points de départ sont trop différents, nous ne +pouvons nous entendre.</p> + +<p>Voilà ce que j'avais à dire, d'autant plus qu'un +de nos critiques déclarait dernièrement qu'il s'était +beaucoup régalé d'un article paru dans le <i>Times</i> +contre le naturalisme. Il faut renvoyer simplement +le rédacteur du <i>Times</i> à la lecture de Shakespeare, +et lui recommander le <i>Volpone</i>, de Ben Jonson. +Que le public de Londres en reste à notre théâtre +classique et à notre théâtre romantique, cela s'explique +par l'impossibilité où il se trouve de comprendre +notre répertoire moderne, étant donnés l'éducation +et le milieu social anglais. Mais ce n'est pas une +raison pour que nos critiques s'amusent des plaisanteries +du <i>Times</i> sur une évolution littéraire qui fait +notre gloire depuis Diderot.</p> + +<p>Quant au rédacteur du <i>Times</i>, il fera bien de méditer +cette pensée: Les bâtards de Shakespeare n'ont +pas le droit de se moquer des enfants légitimes de +Balzac.</p> +<br><br><br> + + +<h3>DES SUBVENTIONS</h3> + +<p>Lors de la discussion du budget, tout le monde a +été frappé des sommes que l'État donne à la musique, +sommes énormes relativement aux sommes +modestes qu'il accorde à la littérature. Les subventions +de la Comédie-Française et de l'Odéon, mises +en regard des subventions des théâtres lyriques, sont +absolument ridicules. Et ce n'était pas tout, on parlait +alors de la création de nouvelles salles lyriques, +la presse entière s'intéressait au sort des musiciens et +de leurs oeuvres, il y avait une véritable pression de +l'opinion sur le gouvernement pour obtenir de lui de +nouveaux sacrifices en faveur de la musique. De la +littérature, pas un mot.</p> + +<p>J'ai déjà dit que je voyais, dans cette apothéose de +l'opéra chez nous, la haine des foules contre la pensée. +C'est une fatigue que d'aller à la Comédie-Française, +pour un homme qui a bien dîné; il faut qu'il comprenne, +grosse besogne. Au contraire, à l'Opéra, il +n'a qu'à se laisser bercer, aucune instruction n'est nécessaire; +l'épicier du coin jouira autant que le mélomane +le plus raffiné. Et il y a, en outre, la féerie dans +l'opéra, les ballets avec le nu des danseuses, les décors +avec l'éblouissement de l'éclairage. Tout cela s'adresse +directement aux sens du spectateur et ne lui demande +aucun effort d'intelligence. De là le temple superbe +qu'on a bâti à la musique, lorsque presque en face, à +l'autre bout d'une avenue, la littérature est en comparaison +logée comme une petite bourgeoise froide, +ennuyeuse, raisonneuse, et qui serait déplacée dans +ce luxe d'entretenue. C'est le mot, on entretient la +musique en France. Rien de moins viril pour la santé +intellectuelle d'un peuple.</p> + +<p>Devant cette disproportion des sommes consacrées +à la littérature et à la musique, il s'est donc trouvé un +grand nombre de personnes qui ont réclamé. Il semble +juste que les subventions soient réparties plus équitablement. +Si l'on aborde le côté pratique, les résultats +obtenus, la surprise est aussi grande; car on en +arrive à établir que les centaines de mille francs jetées +dans le tonneau sans fond des théâtres lyriques, +se trouvent encore insuffisantes et n'ont guère amené +que des faillites. L'Opéra lui-même, qui reste une entreprise +particulière très prospère, n'a plus produit +de grandes oeuvres depuis longtemps et doit vivre +sur son répertoire, avec une troupe que la critique +compétente déclare de plus en plus médiocre. N'importe, +on s'entête. Quand un théâtre lyrique croule, +ce qui se présente à chaque saison, on s'ingénie aussitôt +pour en ouvrir un autre. La presse entre en +campagne, les ministres se font tendres. Il nous faut +des orchestres et des danseuses, dussent-ils nous +ruiner. Singulier art qu'on ne peut étayer qu'avec +des millions, plaisir si cher qu'on ne parvient pas à le +donner aux Parisiens, même en le payant avec l'argent +de tous les Français!</p> + +<p>Dès lors, le raisonnement est simple. Pourquoi +s'entêter? Pourquoi donner des primes aux faillites? +La musique tiendrait moins de place que cela ne serait +pas un mal. Je ne puis, personnellement, passer +devant l'Opéra sans éprouver une sourde colère. J'ai +une si parfaite indifférence pour la littérature qu'on +fait là dedans, que je trouve exaspérant d'avoir logé +des roulades et des ronds de jambe dans ce palais +d'or et de marbre qui écrase la ville.</p> + +<p>Et je me joins donc très volontiers aux journalistes +que cet état de choses a blessés. Qu'on partage les +subventions entre la musique et la littérature; qu'on +augmente surtout la subvention de l'Odéon, pour lui +permettre de risquer des tentatives avec les jeunes +auteurs dramatiques; qu'on essaye même de créer un +théâtre de drames populaires, ouvert à tous les essais. +Rien de mieux.</p> + +<p>Voilà pour le principe. Maintenant, en pratique, je +ne crois pas à la puissance de l'argent, lorsqu'il s'agit +d'art. Voyez ce qui se passe pour la musique; les +subventions sont dévorées comme des feux de paille, +et les directeurs se trouvent forcés de déposer leur +bilan. Si les subventions étaient plus fortes, ils mangeraient +davantage, voilà tout, pour faire prospérer +un théâtre, il ne faut pas des millions, il faut de +grandes oeuvres; des millions ne peuvent soutenir +des oeuvres médiocres, tandis que de grandes oeuvres +apportent précisément des millions avec elles. Je ne +veux pas parler musique, je ne cherche pas à savoir +si les théâtres lyriques ne traversent point en ce moment +la même crise que les théâtres de drames. C'est +la question littéraire que je désire traiter, et j'y arrive.</p> + +<p>D'abord, j'enregistre un aveu. Voici trois ans que +je ne cesse de répéter que le drame se meurt, que le +drame est mort. Lorsque j'ai dit que les planches +étaient vides, on m'a répondu que j'insultais nos gloires +dramatiques; à entendre la critique, jamais le +théâtre n'aurait jeté un tel éclat en France. Et voilà +brusquement que l'on confesse notre pauvreté et +notre médiocrité. On me donne raison, après s'être +fâché et m'avoir quelque peu injurié. On constate la +crise actuelle, on se lamente sur le malheureux sort +de la Porte-Saint-Martin, vouée aux ours et aux baleines; +de la Gaieté, agonisant avec la féerie; du Châtelet +et du Théâtre-Historique, vivant de reprises; +de l'Ambigu, où les directions se succèdent sous une +pluie battante de protêts. Eh bien! nous sommes donc +enfin d'accord. Tout va de mal en pis, le drame est +en train de disparaître, si on ne parvient pas à le ressusciter. +Je n'ai jamais dit autre chose.</p> + +<p>Seulement, je crois fort que nous différons absolument +sur le remède possible. La queue romantique, +inquiète et irritée de la disparition du drame selon la +formule de 1830, s'est avisée de déclarer que, si le +drame mourait, cela venait simplement de ce qu'on +n'avait point assez d'argent pour le faire vivre. Mon +Dieu! c'était bien simple; si l'on voulait une renaissance, +il s'agissait simplement d'ouvrir un nouveau +théâtre qui jouerait, aux frais de l'État, toutes les +oeuvres dramatiques de débutants, dans lesquelles on +trouverait des promesses plus ou moins nettes de +talent. En un mot, les oeuvres existent; ce qui manque, +ce sont les théâtres.</p> + +<p>Vraiment, de qui se moque-t-on? Où sont-elles, +les oeuvres? Je demande à les voir. C'est justement +parce qu'il n'y a pas d'oeuvres que les théâtres se +ruinent. Je n'ai jamais cru aux chefs d'oeuvre inconnus. +Toutes sortes de légendes mauvaises circulent +sur l'impossibilité où est un débutant d'arriver +au public. Ce qu'il faut dire, c'est que toute bonne +pièce a été jouée, c'est qu'on ne pourrait citer un +drame ou une comédie de mérite qui n'ait eu son +heure et son succès. Voilà la vérité, la vérité consolante, +qui est bonne pour les forts, si elle gêne les +incompris et les impuissants.</p> + +<p>Certes, les directeurs se trompent souvent, et ils +penchent naturellement davantage vers les succès +d'argent que vers les spéculations littéraires pures. +Mais quel est le directeur qui repousserait une +bonne pièce, s'il la croyait bonne? Il faudra toujours +passer par un jugement, même dans un théâtre +ouvert exprès pour les débutants; et il y aura une +coterie, et il y aura des sottises. Sottise pour sottise, +celle de l'homme qui défend sa bourse est encore +plus soucieuse de la réussite. Aujourd'hui, tous les +directeurs en sont à chercher des pièces; ils sentent, +leurs fournisseurs habituels vieillir, ils s'inquiètent, +ils voudraient du nouveau. Questionnez-les, ils vous +diront qu'ils feraient le voyage de toutes les mansardes +de Paris, s'ils savaient qu'un garçon de talent +se cachât quelque part. Ils ne trouvent rien, rien, +rien, telle est la triste vérité.</p> + +<p>Or, c'est l'instant que l'on choisit pour réclamer +l'ouverture d'un nouveau théâtre. La Porte-Saint-Martin, +l'Ambigu, le Théâtre-Historique ne trouvent +plus de drames; vite ouvrons une salle nouvelle, +pour élargir la disette des bonnes pièces. Et qu'on ne +vienne pas dire que, systématiquement, les directeurs +repoussent les tentatives; ils ont tout essayé, +les drames à panaches, les drames historiques, les +drames taillés sur le patron de 1830. S'ils ont abandonné +la partie, c'est que le public s'est désintéressé +de ces formules anciennes, c'est que les prétendus +jeunes, les poètes figés qui leur apportent ces pastiches, +n'ont absolument aucune originalité dans le +ventre. On ne galvanise pas le passé. Au théâtre surtout, +il n'est pas permis de retourner en arrière. +C'est l'époque, c'est le milieu ambiant, c'est le courant +des esprits qui font les pièces vivantes.</p> + +<p>Et ce n'est pas tout. Il n'y a pas que les pièces +qui manquent, les acteurs eux aussi font défaut. Je +ne veux nommer aucun théâtre, mais presque toutes +les troupes sont pitoyables, si l'on excepte quelques +artistes de talent. Les traditions du drame romantique +se perdent; il faut attendre qu'une génération de +comédiens apporte l'esprit nouveau. En attendant, +si un grand théâtre s'ouvrait, il aurait toutes les +peines du monde à réunir une troupe convenable.</p> + +<p>Oui, le drame d'hier est mort; oui, il n'y a plus +de directeur pour le recevoir, plus d'artistes pour le +jouer, plus de public pour l'entendre. Mais c'est une +idée baroque que de vouloir le ressusciter à coups de +billets de banque. L'État donnerait des millions +qu'il ne mettrait pas debout ce cadavre. Il n'y a +qu'une façon de rendre au drame tout son éclat: +c'est de le renouveler. Le drame romantique est aussi +mort que la tragédie. Attendez que l'évolution +s'achève, qu'on trouve le théâtre de l'époque, celui +qui sera fait avec notre sang et notre chair, à nous +autres contemporains, et vous verrez les théâtres +revivre. Il faut de la passion dans une littérature. +Quand une formule tombe aux mains des imitateurs, +elle disparaît vite. Nous avons besoin de créateurs +originaux.</p> + +<p>Ce sont là des idées bien simples, d'une vérité +presque puérile tant elle est évidente, et je m'étonne +que j'aie besoin de les répéter si souvent pour convaincre +le monde. Il est certain que chaque période +historique a sa littérature, son roman et son théâtre. +Pourquoi veut-on alors que nous ayons la littérature +de Louis-Philippe et de l'empire? Depuis 1870, après +une catastrophe épouvantable qui a retourné profondément +la nation, nous vivons dans une époque +nouvelle. Des hommes politiques nouveaux se sont +produits, ont mis la main sur le pouvoir et ont aidé +à l'évolution qui nous emporte vers la formule sociale +de demain. Dès lors, il doit se produire en littérature +une évolution semblable; nous allons, nous aussi, à +une formule qui triomphera demain; des hommes +nouveaux travaillent à son succès, fatalement, jouant +le rôle qu'ils sont venus jouer. Tout cela est mathématique, +tout cela est régi par des lois que nous ne +connaissons pas encore bien, mais que nous commençons +à entrevoir.</p> + +<p>Il serait aussi ridicule de vouloir revenir au mouvement +romantique que de songer à recommencer +les journées de 1830. Aujourd'hui, la liberté est conquise, +et nous tâchons d'asseoir le gouvernement et +la littérature sur des données scientifiques. Je jette +ici au courant de la plume de grosses idées, sur +lesquelles j'aimerais à m'étendre un jour.</p> + +<p>Donc, pour conclure, si je ne vois pas d'inconvénient +à ce qu'on subventionne la littérature, si je +trouve très bon qu'on entretienne un peu moins +galamment l'Opéra pour donner davantage à l'Odéon, +je suis absolument persuadé que l'argent ne fera pas +naître un homme de génie et ne l'aidera même pas à +se produire; car le propre du génie est de s'affirmer +au milieu des obstacles. Donnez de l'argent, il ira +aux médiocres, aux farceurs de l'histoire et du patriotisme; +peut-être même cela causera-t-il plus de tort +que de bien, mais il faut que tout le monde vive. Seulement, +l'avenir se fera de lui-même, en dehors de +vos patronages et de vos subventions, par l'évolution +naturaliste du siècle, par cet esprit de logique et de +science qui transforme en ce moment le corps social +tout entier. Que les faibles meurent, les reins cassés; +c'est la loi. Quant aux forts, ils ne relèvent que d'eux-mêmes; +ils apportent un appui à l'État et ils n'attendent +rien de lui.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LES DÉCORS ET LES ACCESSOIRES</h3> +<br> +<h3>I</h3> + +<p>Je veux parler du mouvement naturaliste qui se +produit au théâtre, simplement au point de vue des +décors et des accessoires. On sait qu'il y a deux avis +parfaitement tranchés sur la question: les uns voudraient +qu'on en restât à la nudité du décor classique, +les autres exigent la reproduction du milieu +exact, si compliquée qu'elle soit. Je suis évidemment +de l'opinion de ceux-ci; seulement, j'ai mes raisons +à donner.</p> + +<p>Il faut étudier la question dans l'histoire même de +notre théâtre national. L'ancienne parade de foire, +le mystère joué sur des tréteaux, toutes ces scènes +dites en plein vent d'où sont sorties, parfaites et +équilibrées, les tragédies et les comédies du dix-septième +siècle, se jouaient entre trois lambeaux tendus +sur des perches. L'imagination du public suppléait +au décor absent. Plus tard, avec Corneille, Molière +et Racine, chaque théâtre avait une place publique, +un salon, une forêt, un temple; même la forêt ne +servait guère, je crois. L'unité de lieu, qui était une +règle strictement observée, impliquait ce peu de variété. +Chaque pièce ne nécessitait, qu'un décor; et +comme, d'autre part, tous les personnages devaient +se rencontrer dans ce décor, les auteurs choisissaient +fatalement les mêmes milieux neutres, ce qui permettait +au même salon, à la même rue, au même +temple de s'adapter a toutes les actions imaginables.</p> + +<p>J'insiste, parce que nous sommes là aux sources +de la tradition. Il ne faudrait pas croire que cette +uniformité, cet effacement du décor, vinssent de la +barbarie de l'époque, de l'enfance de l'art décoratif. +Ce qui le prouve, c'est que certains opéras, certaines +pièces de gala, ont été montées alors avec un luxe de +peintures, une complication de machines extraordinaire. +Le rôle neutre du décor était dans l'esthétique +même du temps.</p> + +<p>On n'a qu'à assister, de nos jours, à la représentation +d'une tragédie ou d'une comédie classique. +Pas un instant le décor n'influe sur la marche de la +pièce. Parfois, des valets apportent des sièges ou +une table; il arrive même qu'ils posent ces sièges +au beau milieu d'une rue. Les autres meubles, les +cheminées, tout se trouve peint dans les fonds. Et +cela semble fort naturel. L'action se passe en l'air, +les personnages sont des types qui défilent, et non +des personnalités qui vivent. Je ne discute pas aujourd'hui +la formule classique, je constate simplement +que les argumentations, les analyses de caractère, +l'étude dialoguée des passions, se déroulant +devant le trou du souffleur sans que les milieux +eussent jamais à intervenir, se détachaient d'autant +plus puissamment que le fond avait moins d'importance.</p> + +<p>Ce qu'il faut donc poser comme une vérité démontrée, +c'est que l'insouciance du dix-septième +siècle pour la vérité du décor vient de ce que la +nature ambiante, les milieux, n'étaient pas regardés +alors comme pouvant avoir une influence quelconque +sur l'action et sur les personnages. Dans la littérature +du temps, la nature comptait peu. L'homme +seul était noble, et encore l'homme dépouillé de +son humanité, l'homme abstrait, étudié dans son +fonctionnement d'être logique et passionnel. Un +paysage au théâtre, qu'était-ce cela? on ne voyait +pas les paysages réels, tels qu'ils s'élargissent par +les temps de soleil ou de pluie. Un salon complètement +meublé, avec la vie qui l'échauffe et lui +donne une existence propre, pourquoi faire? les +personnages ne vivaient pas, n'habitaient pas, ne +faisaient que passer pour déclamer les morceaux +qu'ils avaient à dire.</p> + +<p>C'est de cette formule que notre théâtre est parti. +Je ne puis faire l'historique des phases qu'il a +parcourues. Mais il est facile de constater qu'un +mouvement lent et continu s'est opéré, accordant +chaque jour plus d'importance à l'influence des +milieux. D'ailleurs, l'évolution littéraire des deux +derniers siècles est tout entière dans cet envahissement +de la nature. L'homme n'a plus été seul, +on a cru que les campagnes, les villes, les cieux +différents méritaient qu'on les étudiât et qu'on les +donnât comme un cadre immense à l'humanité. +On est même allé plus loin, on a prétendu qu'il +était impossible de bien connaître l'homme, si on +ne l'analysait pas avec son vêtement, sa maison, +son pays. Dès lors, les personnages abstraits ont +disparu. On a présenté des individualités, en les +faisant vivre de la vie contemporaine.</p> + +<p>Le théâtre a fatalement obéi à cette évolution. Je +sais que certains critiques font du théâtre une chose +immuable, un art hiératique dont il ne faut pas +sortir. Mais c'est là une plaisanterie que les faits +démentent tous les jours. Nous avons eu les tragédies +de Voltaire, où le décor jouait déjà un rôle; +nous avons eu les drames romantiques qui ont inventé +le décor fantaisiste et en ont tiré les plus grands +effets possibles; nous avons eu les bals de Scribe, +dansés dans un fond de salon; et nous en sommes +arrivés au cerisier véritable de l'<i>Ami Fritz</i>, à l'atelier +du peintre impressionniste de la <i>Cigale</i>, au cercle +si étonnamment exact du <i>Club</i>. Que l'on fasse cette +étude avec soin, on verra toutes les transitions, on se +convaincra que les résultats d'aujourd'hui ont été +préparés et amenés de longue main par l'évolution +même de notre littérature.</p> + +<p>Je me répète, pour mieux me faire entendre. Le +malheur, ai-je dit, est qu'on veut mettre le théâtre à +part, le considérer comme d'essence absolument différente. +Sans doute, il a son optique. Mais ne le voit-on +pas de tout temps obéir au mouvement de l'époque? +A cette heure, le décor exact est une conséquence +du besoin de réalité qui nous tourmente. Il +est fatal que le théâtre cède à cette impulsion, lorsque +le roman n'est plus lui-même qu'une enquête +universelle, qu'un procès-verbal dressé sur chaque +fait. Nos personnages modernes, individualisés, agissant +sous l'empire des influences environnantes, vivant +notre vie sur la scène, seraient parfaitement ridicules +dans le décor du dix-septième siècle. Ils +s'asseoient, et il leur faut des fauteuils; ils écrivent, +et il leur faut des tables; ils se couchent, ils s'habillent, +ils mangent, ils se chauffent, et il leur faut un +mobilier complet. D'autre part, nous étudions tous +les mondes, nos pièces nous promènent dans tous +les lieux imaginables, les tableaux les plus variés +doivent forcément défiler devant la rampe. C'est là +une nécessité de notre formule dramatique actuelle.</p> + +<p>La théorie des critiques que fâche cette reproduction +minutieuse, est que cela nuit à l'intérêt de la +pièce jouée. J'avoue ne pas bien comprendre. Ainsi, +on soutient cette thèse que seuls les meubles ou les +objets qui servent comme accessoires devraient être +réels; il faudrait peindre les autres dans le décor. Dès +lors, quand on verrait un fauteuil, on se dirait tout +bas: «Ah! ah! le personnage va s'asseoir»; ou bien, +quand on apercevrait une carafe sur un meuble: +«Tiens! tiens! le personnage aura soif»; ou bien, +s'il y avait une corbeille à ouvrage au premier +plan: «Très bien! l'héroïne brodera en écoutant +quelque déclaration.» Je n'invente rien, il y a des +personnes, paraît-il, que ces devinettes enfantines +amusent beaucoup. Lorsque le salon est complètement +meublé, qu'il se trouve empli de bibelots, cela +les déroute, et ils sont tentés de crier: «Ce n'est pas +du théâtre!»</p> + +<p>En effet, ce n'est pas du théâtre, si l'on continue à +vouloir regarder le théâtre comme le triomphe quand +même de la convention. On nous dit: «Quoi que +vous fassiez, il y a des conventions qui seront éternelles.» +C'est vrai, mais cela n'empêche pas que, +lorsque l'heure d'une convention a sonné, elle disparaît. +On a bien enterré l'unité de lieu; cela n'a rien +d'étonnant que nous soyons en train de compléter le +mouvement, en donnant au décor toute l'exactitude +possible. C'est la même évolution qui continue. Les +conventions qui persistent n'ont rien à voir avec les +conventions qui partent. Une de moins, c'est toujours +quelque chose.</p> + +<p>Comment ne sent-on pas tout l'intérêt qu'un décor +exact ajoute à l'action? Un décor exact, un salon par +exemple avec ses meubles, ses jardinières, ses bibelots, +pose tout de suite une situation, dit le monde où +l'on est, raconte les habitudes des personnages. Et +comme les acteurs y sont à l'aise, comme ils y vivent +bien de la vie qu'ils doivent vivre! C'est une intimité, +un coin naturel et charmant. Je sais que, pour goûter +cela, il faut aimer voir les acteurs vivre la pièce, +au lieu de les voir la jouer. Il y a là toute une nouvelle +formule. Scribe, par exemple, n'a pas besoin +des milieux réels, parce que ses personnages sont en +carton. Je parle uniquement du décor exact pour les +pièces où il y aurait des personnages en chair et en os, +apportant avec, eux l'air qu'ils respirent.</p> + +<p>Un critique a dit avec beaucoup de sagacité: «Autrefois, +des personnages vrais s'agitaient dans des décors +faux; aujourd'hui, ce sont des personnages faux +qui s'agitent dans des décors vrais.» Cela est juste, +si ce n'est que les types de la tragédie et de la comédie +classiques sont vrais, sans être réels. Ils ont la vérité +générale, les grands traits humains résumés en beaux +vers; mais ils n'ont pas la vérité individuelle, vivante +et agissante, telle que nous l'entendons aujourd'hui. +Comme j'ai essayé de le prouver, le décor du dix-septième +siècle allait en somme à merveille avec les personnages +du théâtre de l'époque; il manquait comme +eux de particularités, il restait large, effacé, très approprié +aux développements de la rhétorique et à la +peinture de héros surhumains. Aussi est-ce un non-sens +pour moi que de remonter les tragédies de Racine, +par exemple, avec un grand éclat de costumes +et de décors.</p> + +<p>Mais où le critique a absolument raison, c'est lorsqu'il +dit qu'aujourd'hui des personnages faux s'agitent +dans des décors vrais. Je ne formule pas d'autre +plainte, à chacune de mes études. L'évolution naturaliste +au théâtre a fatalement commencé par le +côté matériel, par la reproduction exacte des milieux. +C'était là, en effet, le côté le plus commode. Le +public devait être pris aisément. Aussi, depuis longtemps, +l'évolution s'accomplit-elle. Quant aux personnages +faux, ils sont moins faciles à transformer +que les coulisses et les toiles de fond, car il s'agirait +de trouver ici un homme de génie. Si les peintres décorateurs +et les machinistes ont suffi pour une partie +de la besogne, les auteurs dramatiques n'ont encore +fait que tâtonner. Et le merveilleux, c'est que la seule +exactitude dans les décors a suffi parfois pour assurer +de grands succès.</p> + +<p>En somme, n'est-ce pas un indice bien caractéristique? +Il faut être aveugle pour ne pas comprendre +où nous allons. Les critiques qui se plaignent de ce +souci de l'exactitude dans les décors et les accessoires, +ne devraient voir là qu'un des côtés de la +question. Elle est beaucoup plus large, elle embrasse +le mouvement littéraire du siècle entier, elle se +trouve dans le courant irrésistible qui nous emporte +tous au naturalisme. M. Sardou, dans les <i>Merveilleuses</i>, +a voulu des tasses du Directoire; MM. Erckmann-Chatrian +ont exigé, dans l'<i>Ami Fritz</i>, une +fontaine qui coulât; M. Gondinet, dans le <i>Club</i>, a demandé +tous les accessoires authentiques d'un cercle. +On peut sourire, hausser les épaules, dire que cela +ne rend pas les oeuvres meilleures. Mais, derrière ces +manies d'auteurs minutieux, il y a plus ou moins confusément +la grande pensée d'un art de méthode et +d'analyse, marchant parallèlement avec la science. +Un écrivain viendra sans doute, qui mettra enfin au +théâtre des personnages vrais dans des décors vrais, +et alors on comprendra.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>M. Francisque Sarcey, qui est l'autorité la plus compétente +en la matière, a bien voulu répondre aux +pages qu'on vient de lire. Il n'est point de mon avis, +naturellement. M. Sarcey se contente de juger les +oeuvres au jour le jour, sans s'inquiéter de l'ensemble +de la production contemporaine, constatant simplement +le succès ou l'insuccès, en donnant les raisons +tirées de ce qu'il croit être la science absolue du +théâtre. Je suis, au contraire, un philosophe esthéticien +que passionne le spectacle des évolutions littéraires, +qui se soucie peu au fond de la pièce jouée, +presque toujours médiocre, et qui la regarde comme +une indication plus ou moins nette d'une époque et +d'un tempérament; en outre, je ne crois pas du +tout à une science absolue, j'estime que tout peut se +réaliser, au théâtre comme ailleurs. De là, nos divergences. +Mais je suis bien tranquille, M. Sarcey se +flatte d'apprendre chaque jour et de se laisser convaincre +par les faits. Il sera convaincu par le fait naturaliste +comme il vient de l'être par le fait romantique, +sur le tard.</p> + +<p>La question des décors et des accessoires est un +excellent terrain, circonscrit et nettement délimité, +pour y porter l'étude des conventions au théâtre. En +somme, les conventions sont la grosse affaire. On me +dit que les conventions sont éternelles, qu'on ne +supprimera jamais la rampe, qu'il y aura toujours +des coulisses peintes, que les heures à la scène +seront comptées comme des minutes, que les salons +où se passent les pièces n'auront que trois murs. +Eh! oui, cela est certain. Il est même un peu puéril +de donner de tels arguments. Cela me rappelle un +peintre classique, disant de Courbet: «Eh bien! +quoi? qu'a-t-il inventé? est-ce que ses figures n'ont +pas un nez, une bouche et deux yeux comme les +miennes?»</p> + +<p>Je veux faire entendre qu'il y a, dans tout art, un +fond matériel qui est fatal. Quand on fait du théâtre, +on ne fait pas de la chimie. Il faut donc un théâtre, +organisé comme les théâtres de l'époque où l'on vit, +avec le plus ou le moins de perfectionnement du +matériel employé. Il serait absurde de croire qu'on +pourra transporter la nature telle quelle sur les planches, +planter de vrais arbres, avoir de vraies maisons, +éclairées par de vrais soleils. Dès lors, les conventions +s'imposent, il faut accepter des illusions plus +ou moins parfaites, à la place des réalités. Mais cela +est tellement hors de discussion, qu'il est inutile +d'en parler. C'est le fond même de l'art humain, sans +lequel il n'y a pas de production possible. On ne +chicane pas au peintre ses couleurs, au romancier +son encre et son papier, à l'auteur dramatique sa +rampe et ses pendules qui ne marchent pas.</p> + +<p>Seulement, prenons une comparaison. Qu'on lise +par exemple un roman de mademoiselle de Scudéri +et un roman de Balzac. Le papier et l'encre leur sont +tolérés à tous deux; on passe sur cette infirmité de +la création humaine. Or, avec les mêmes outils, +mademoiselle de Scudéri va créer des marionnettes, +tandis que Balzac créera des personnages en chair +et en os. D'abord, il y a la question de talent; mais +il y a aussi la question d'époque littéraire. L'observation, +l'étude de la nature est devenue aujourd'hui +une méthode qui était à peu près inconnue au dix-septième +siècle. On voit donc ici la convention +tournée, comme masquée par la puissance de la +vérité des peintures.</p> + +<p>Les conventions ne font que changer; c'est encore +possible. Nous ne pouvons pas créer de toutes pièces +des êtres vivants, des mondes tirant tout d'eux-mêmes. +La matière que nous employons est morte, +et nous ne saurions lui souffler qu'une vie factice. +Mais que de degrés dans cette vie factice, depuis la +grossière imitation qui ne trompe personne, jusqu'à +la reproduction presque parfaite qui fait crier au +miracle! Affaire de génie, dira-t-on: sans doute, +mais aussi, je le répète, affaire de siècle. L'idée de la +vie dans les arts est toute moderne. Nous sommes +emportés malgré nous vers la passion du vrai et du +réel. Cela est indéniable, et il serait aisé de prouver +par des exemples que le mouvement grandit tous les +jours. Croit-on arrêter ce mouvement, en faisant +remarquer que les conventions subsistent et se déplacent? +Eh! c'est justement parce qu'il y a des conventions, +des barrières entre la vérité absolue et nous, +que nous luttons pour arriver le plus près possible +de la vérité, et qu'on assiste à ce prodigieux spectacle +de la création humaine dans les arts. En somme, une +oeuvre n'est qu'une bataille livrée aux conventions, +et l'oeuvre est d'autant plus grande qu'elle sort plus +victorieuse du combat.</p> + +<p>Le fond de ceci est que, comme toujours, on s'en +tient à la lettre. Je parle contre les conventions, contre +les barrières qui nous séparent du vrai absolu; tout +de suite on prétend que je veux supprimer les conventions, +que je me fais fort d'être le bon Dieu. +Hélas! je ne le puis. Peut-être serait-il plus simple de +comprendre que je ne demande en somme à l'art +que ce qu'il est capable de donner. Il est entendu que +la nature toute nue est impossible a la scène. Seulement, +nous voyons à cette heure, dans le roman, où +l'on en est arrivé par l'analyse exacte des lieux et des +êtres. J'ai nommé Balzac qui, tout en conservant +les moyens artificiels de la publication en volumes, a +su créer un monde dont les personnages vivent dans +les mémoires comme des personnages réels. Eh +bien! je me demande chaque jour si une pareille +évolution n'est pas possible au théâtre, si un auteur +ne saura pas tourner les conventions scéniques, de +façon à les modifier et à les utiliser pour porter sur +la scène une plus grande intensité de vie. Tel est, au +fond, l'esprit de toute la campagne que je fais dans +ces études.</p> + +<p>Et, certes, je n'espère pas changer rien à ce qui +doit être. Je me donne le simple plaisir de prévoir un +mouvement, quitte à me tromper. Je suis persuadé +qu'on ne détermine pas à sa guise un mouvement +au théâtre. C'est l'époque même, ce sont les moeurs, +les tendances des esprits, la marche de toutes les +connaissances humaines, qui transforment l'art dramatique, +comme les autres arts. Il me semble impossible +que nos sciences, notre nouvelle méthode +d'analyse, notre roman, notre peinture, aient marché +dans un sens nettement réaliste, et que notre théâtre +reste seul, immobile, figé dans les traditions. Je dis +cela, parce que je crois que cela est logique et raisonnable. +Les faits me donneront tort ou raison.</p> + +<p>Il est donc bien entendu que je ne suis pas assez +peu pratique pour exiger la copie textuelle de la +nature. Je constate uniquement que la tendance +paraît être, dans les décors et les accessoires, à se +rapprocher de la nature le plus possible; et je constate +cela comme un symptôme du naturalisme au +théâtre. De plus, je m'en réjouis. Mais j'avoue volontiers +que, lorsque je me montre enchanté du +cerisier de <i>l'Ami Fritz</i> et du cercle du <i>Club</i>, je me +laisse aller au plaisir de trouver des arguments. Il +me faut bien des arguments: je les prends où ils se +présentent; je les exagère même un peu, ce qui est +naturel. Je sais parfaitement que le cerisier vrai où +monte Suzel est en bois et en carton, que le cercle +où l'on joue, dans le <i>Club</i>, n'est, en somme, qu'une +habile tricherie. Seulement, on ne saurait nier, +d'autre part, qu'il n'y a pas des cerisiers ni des +cercles pareils dans Scribe, que ce souci minutieux +d'une illusion plus grande est tout nouveau. De là à +constater au théâtre le mouvement qui s'est produit +dans le roman, il n'y a qu'une déduction logique. Les +aveugles seuls, selon moi, peuvent nier la transformation +dramatique à laquelle nous assistons. Cela commence +par les décors et les accessoires; cela finira +par les personnages.</p> + +<p>Remarquez que les grands décors, avec des trucs +et des complications destinés à frapper le public, +me laissent singulièrement froid. Il y a des effets +impossibles à rendre: une inondation par exemple, +une bataille, une maison qui s'écroule. Ou bien, si +l'on arrivait à reproduire de pareils tableaux, je +serais assez d'avis qu'on coupât le dialogue. Cela est +un art tout particulier, qui regarde le peindre décorateur +et le machiniste. Sur cette pente, d'ailleurs, +on irait vite à l'exhibition, au plaisir grossier des +yeux. Pourtant, en mettant les trucs de côté, il serait +très intéressant d'encadrer un drame dans de grands +décors copiés sur la nature, autant que l'optique de +la scène le permettrait. Je me souviendrai toujours +du merveilleux Paris, au cinquième acte de <i>Jean de +Thommeray</i>, les quais s'enfonçant dans la nuit, avec +leurs files de becs de gaz. Il est vrai que ce cinquième +acte était très médiocre. Le décor semblait fait pour +suppléer au vide du dialogue. L'argument reste +fâcheux aujourd'hui, car, si l'acte avait été bon, le +décor ne l'aurait pas gâté, au contraire.</p> + +<p>Mais je confesse que je suis beaucoup plus louché +par des reproductions de milieux moins compliqués +et moins difficiles à rendre. Il est très vrai que le +cadre ne doit pas effacer les personnages par son +importance et sa richesse. Souvent les lieux sont une +explication, un complément de l'homme qui s'y +agite, à condition que l'homme reste le centre, le +sujet que l'auteur s'est proposé de peindre. C'est lui +qui est la somme totale de l'effet, c'est en lui que le +résultat général doit s'obtenir; le décor réel ne se +développe que pour lui apporter plus de réalité, pour +le poser dans l'air qui lui est propre, devant le spectateur. +En dehors de ces conditions, je fais bon +marché de toutes les curiosités de la décoration, qui +ne sont guère à leur place que dans les féeries.</p> + +<p>Nous avons conquis la vérité du costume. On +observe aujourd'hui l'exactitude de l'ameublement. +Les pas déjà faits sont considérables. Il ne reste guère +qu'à mettre à la scène des personnages vivants, ce +qui est, il est vrai, le moins commode. Dès lors, les +dernières traditions disparaîtraient, on règlerait de +plus en plus la mise en scène sur les allures de la vie +elle-même. Ne remarque-t-on pas, dans le jeu de +nos acteurs, une tendance réaliste très accentuée? +La génération des artistes romantiques a si bien +disparu, qu'on éprouve toutes les peines du monde +à remonter les pièces de 1810; et encore les vieux +amateurs crient-ils à la profanation. Autrefois, jamais +un acteur n'aurait osé parler en tournant le +dos au public; aujourd'hui, cela a lieu dans une +foule de pièces. Ce sont de petits faits, mais des faits +caractéristiques. On vit de plus en plus les pièces, +on ne les déclame plus.</p> + +<p>Je me résume, en reprenant une phrase que j'ai +écrite plus haut: une oeuvre n'est qu'une bataille +livrée aux conventions, et l'oeuvre est d'autant plus +grande qu'elle sort plus victorieuse du combat.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Quitte à me répéter, je reviens une fois de plus à +la question des décors. Tout à l'heure, j'examinerai +le très remarquable ouvrage de M. Adolphe Jullien +sur le costume au théâtre. Je regrette beaucoup qu'un +ouvrage semblable n'existe pas sur les décors. M. Jullien +a bien dit, çà et là, un mot des décors; car, selon +sa juste remarque, tout se tient dans les évolutions +dramatiques; le même mouvement qui transforme +les costumes, transforme en même temps les décors, +et semble n'être d'ailleurs qu'une conséquence des +périodes littéraires elles-mêmes. Mais il n'en est pas +moins désirable qu'un livre spécial soit fait sur l'histoire +des décors, depuis les tréteaux où l'on jouait les +Mystères, jusqu'à nos scènes actuelles qui se piquent +du naturalisme le plus exact. En attendant, sans +avoir la prétention de toucher au grand travail historique +qu'elle nécessiterait, je vais essayer de poser la +question d'une façon logique.</p> + +<p>M. Sarcey a fait toute une campagne contre l'importance +que nos théâtres donnent aujourd'hui aux +décors. Ils a dit, comme toujours, d'excellentes +choses, pleines de bon sens; mais j'estime qu'il a tout +brouillé et qu'il faudrait, pour s'entendre, éclairer un +peu la question et distinguer les différents cas.</p> + +<p>D'abord, mettons de côté la féerie et le drame à +grand spectacle. J'entends rester dans la littérature. +Il est certain que les pièces où certains tableaux sont +uniquement des prétextes à décors, tombent par là +même au rang des exhibitions foraines; elles ont dès +lors un intérêt particulier, faites pour les yeux; elles +sont souvent intéressantes par le luxe et l'art qu'on y +déploie. C'est tout un genre, dont je ne pense pas +que M. Sarcey demande la disparition. Les décors y +sont d'autant plus à leur place, qu'ils y jouent le +principal rôle. Le public s'y amuse; ceux qui n'aiment +pas ça, n'ont qu'à rester chez eux. Quant à la littérature, +elle demeure complètement étrangère à l'affaire, +et dès lors elle ne saurait en souffrir.</p> + +<p>J'entends bien, d'ailleurs, ce dont M. Sarcey se +plaint. Il accuse les directeurs et les auteurs de spéculer +sur ce goût du public pour les décors riches, +en introduisant quand même des décors à sensation +dans des oeuvres littéraires qui devraient s'en passer. +Par exemple, on se souvient des magnificences de +<i>Balsamo</i>; il y avait là une galerie des glaces et un feu +d'artifice d'une utilité discutable au point de vue du +drame, et qui, du reste, ne sauvèrent pas la pièce. Eh +bien! dans ce cas nettement défini, M. Sarcey a raison. +Un décor qui n'a pas d'utilité dramatique, qui +est comme une curiosité à part, mise là pour éblouir +le public, ravale un ouvrage au rang inférieur de la +féerie et du mélodrame à spectacle. En un mot, le +décor pour le décor, si riche et si curieux soit-il, +n'est qu'une spéculation et ne peut que gâter une +oeuvre littéraire.</p> + +<p>Mais cela entraîne-t-il la condamnation du décor +exact, riche ou pauvre? Doit-on toujours citer le +théâtre de Shakespeare, où les changements à vue +étaient simplement indiqués par des écriteaux? Faut-il +croire que nos pièces modernes pourraient se contenter, +comme les pièces du dix-septième siècle, d'un +décor abstrait, salon sans meubles, péristyle de +temple, place publique? En un mot, est-on bien venu +de déclarer que le décor n'a aucune importance, qu'il +peut être quelconque, que le drame est dans les personnages +et non dans les lieux où ils s'agitent? C'est +ici que la question se pose sérieusement.</p> + +<p>Une fois encore, je me trouve en face d'un absolu. +Les critiques qui défendent les conventions, disent à +tous propos: «le théâtre», et ce mot résume pour +eux quelque chose de définitif, de complet, d'immuable: +le théâtre est comme ceci, le théâtre est +comme cela. Ils vous envoient Shakespeare et Molière +à la tête. Du moment où les maîtres, il y a deux +siècles, faisaient jouer des chefs-d'oeuvre sans décors, +nous sommes ridicules d'exiger aujourd'hui, pour nos +oeuvres médiocres, les lieux exacts, avec un embarras +extraordinaire d'accessoires. Et de là à parler +de la mode, il n'y a pas loin. Pour les critiques +en question, il semble que notre goût actuel, notre +souci de la vérité des milieux, de l'illusion scénique +poussée aux dernières limites, ne soit qu'une pure +affaire de mode, un engouement du public qui passera. +Ainsi, M. Sarcey s'est demandé pourquoi meubler +un salon; ne peignait on pas tout dans le décor +autrefois? et il n'est pas éloigné de vouloir qu'on +revienne à la nudité ancienne, qui avait l'avantage de +laisser la scène plus libre. En effet, pourquoi ne retournerait-on +pas au décor abstrait, si rien ne nous en +empêche, s'il n'y a dans nos complications actuelles +qu'un caprice? M. Sarcey, avec son bon sens pratique, +fait valoir tous les avantages: l'économie, les +pièces montées plus vite, la littérature épurée et +triomphant seule.</p> + +<p>Mon Dieu! cela est fort juste, fort raisonnable. +Mais, si nous ne retournons pas au décor abstrait, +c'est que nous ne le pouvons pas, tout bonnement. +Il n'y a pas le moindre engouement dans notre fait. +Le décor exact s'est imposé de lui-même, peu à peu, +comme le costume exact. Ce c'est pas une affaire de +mode, c'est une affaire d'évolution humaine et sociale. +Nous ne pouvons pas plus revenir aux écriteaux +de Shakespeare, que nous ne pouvons revivre au +seizième siècle. Cela nous est défendu. Sans doute +des chefs-d'oeuvre ont poussé dans cette convention +du décor; car ils étaient là comme dans leur sol naturel; +mais, ce sol n'est plus le nôtre, et je défie un +auteur dramatique d'aujourd'hui de rien créer de +vivant, s'il ne plante pas solidement son oeuvre dans +notre terre du dix-neuvième siècle.</p> + +<p>Comment un homme de l'intelligence de M. Sarcey +ne tient-il pas compte du mouvement qui transforme +continuellement le théâtre? Il est très lettré, très +érudit; il connaît comme pas un notre répertoire ancien +et moderne; il a tous les documents pour suivre +l'évolution qui s'est produite et qui continue. C'est là +une étude de philosophie littéraire qui devrait le +tenter. Au lieu de s'enfermer dans une rhétorique +étroite, au lieu de ne voir dans le théâtre qu'un genre +soumis à des lois, pourquoi n'ouvre-t-il pas sa fenêtre +toute grande et ne considère-t-il pas le théâtre +comme un produit humain, variant avec les sociétés, +s'élargissant avec les sciences, allant de plus en plus +à cette vérité qui est notre but et notre tourment?</p> + +<p>Je reste dans la question des décors. Voyez combien +le décor abstrait du dix-septième siècle répond +à la littérature dramatique du temps. Le milieu ne +compte pas encore. Il semble que le personnage +marche en l'air, dégagé des objets extérieurs. Il n'influe +pas sur eux, et il n'est pas déterminé par +eux. Toujours il reste à l'état de type, jamais il n'est +analysé comme individu. Mais, ce qui est plus caractéristique, +c'est que le personnage est alors un simple +mécanisme cérébral; le corps n'intervient pas, l'âme +seule fonctionne, avec les idées, les sentiments, les +passions. En un mot, le théâtre de l'époque emploie +l'homme psychologique, il ignore l'homme physiologique. +Dès lors, le milieu n'a plus de rôle à jouer, le +décor devient inutile. Peu importe le lieu où l'action +se passe, du moment qu'on refuse aux différents +lieux toute influence sur les personnages. Ce sera une +chambre, un vestibule, une forêt, un carrefour; +même un écriteau suffira. Le drame est uniquement +dans l'homme, dans cet homme conventionnel +qu'on a dépouillé de son corps, qui n'est plus un +produit du sol, qui ne trempe plus dans l'air natal. +Nous assistons au seul travail d'une machine intellectuelle, +mise à part, fonctionnant dans l'abstraction.</p> + +<p>Je ne discuterai point ici s'il est plus noble en littérature +de rester dans cette abstraction de l'esprit +ou de rendre au corps sa grande place, par amour +de la vérité. Il s'agit pour le moment de constater de +simples faits. Peu à peu, l'évolution scientifique s'est +produite, et nous avons vu le personnage abstrait +disparaître pour faire place à l'homme réel, avec son +sang et ses muscles. Dès ce moment, le rôle des +milieux est devenu de plus en plus important. Le +mouvement qui s'est opéré dans les décors part de là, +car les décors ne sont en somme que les milieux où +naissent, vivent et meurent les personnages.</p> + +<p>Mais un exemple est nécessaire, pour bien faire +comprendre ce mouvement. Prenez par exemple +l'Harpagon de Molière. Harpagon est un type, une +abstraction de l'avarice. Molière n'a pas songé à +peindre un certain avare, un individu déterminé par +des circonstances particulières; il a peint l'avarice, +en la dégageant même de ses conditions extérieures, +car il ne nous montre seulement pas la maison de +l'avare, il se contente de le faire parler et agir. Prenez +maintenant le père Grandet, de Balzac. Tout de +suite, nous avons un avare, un individu qui a poussé +dans un milieu spécial; et Balzac a dû peindre le +milieu, et nous n'avons pas seulement avec lui +l'abstraction philosophique de l'avarice, nous avons +l'avarice étudiée dans ses causes et dans ses résultats, +toute la maladie humaine et sociale. Voilà en présence +la conception littéraire du dix-septième siècle et celle +du dix-neuvième: d'un côté, l'homme abstrait, +étudié hors de la nature; de l'autre, l'homme d'après +la science, remis dans la nature et y jouant son rôle +strict, sous des influences de toutes sortes.</p> + +<p>Eh bien! il devient dès lors évident que, si Harpagon +peut jouer son drame dans n'importe quel lieu, +dans un décor quelconque, vague et mal peint, le +père Grandet ne peut pas plus jouer le sien en dehors +de sa maison, de son milieu, qu'une tortue ne +saurait vivre hors de sa carapace. Ici, le décor fait +partie intégrante du drame; il est de l'action, il l'explique, +et il détermine le personnage.</p> + +<p>La question des décors n'est pas ailleurs. Ils ont +pris au théâtre l'importance que la description a +prise dans nos romans. C'est montrer un singulier +entêtement dans l'absolu, que de ne pas comprendre +l'évolution fatale qui s'est accomplie, et la place considérable +qu'ils tiennent légitimement aujourd'hui +dans notre littérature dramatique. Ils n'ont cessé +depuis deux cents ans de marcher vers une exactitude +de plus en plus grande, du même pas d'ailleurs et au +travers des mêmes obstacles que les costumes. A +cette heure, la vérité triomphe partout. Ce n'est pas +que nous soyons arrivés à un emploi sage de cette +vérité des milieux. On sacrifie plus à la richesse et à +l'étrangeté qu'à l'exactitude. Ce que je voudrais, ce +serait, chez les auteurs dramatiques, un souci du +décor vrai, uniquement lorsque le décor explique et +détermine les faits et les personnages. Je reprends +<i>Eugénie Grandet</i>, qui a été mise au théâtre, mais +très médiocrement; eh bien! il faudrait que, dès le +lever du rideau, on se crût chez le père Grandet; il +faudrait que les murs, que les objets ajoutassent à +l'intérêt du drame, en complétant les personnages +comme le fait la nature elle-même.</p> + +<p>Tel est le rôle des décors. Ils élargissent le domaine +dramatique en mettant la nature elle-même au +théâtre, dans son action sur l'homme. On doit les +condamner, dès qu'ils sortent de cette fonction +scientifique, dès qu'ils ne servent plus à l'analyse des +faits et des personnages. Ainsi, M. Sarcey a raison, +lorsqu'il blâme la magnificence avec laquelle on remonte +les anciennes tragédies; c'est méconnaître +leur véritable cadre. Tout décor ajouté à une oeuvre +littéraire comme un ballet, uniquement pour boucher +un trou, est un expédient fâcheux. Au contraire, il +faut applaudir, lorsque le décor exact s'impose +comme le milieu nécessaire de l'oeuvre, sans lequel +elle resterait incomplète et ne se comprendrait plus. +Et, la question se trouvant ainsi posée, il n'y a qu'à +laisser la critique faire pour ou contre des campagnes +qui ne hâteront ni n'arrêteront l'évolution naturaliste +au théâtre. Cette évolution est un travail +humain et social sur lequel des volontés isolées ne +peuvent rien. Malgré son autorité, M. Sarcey ne nous +ramènera pas aux décors abstraits de Molière et de +Shakespeare, pas plus qu'il ne peut ressusciter les artistes +du dix-septième siècle avec leurs costumes et +le public de l'époque avec ses idées. Élargissez donc +le chemin et laissez passer l'humanité en marche.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LE COSTUME</h3> +<br> +<h3>I</h3> + +<p>Je viens de lire un bien intéressant ouvrage: +l'<i>Histoire du costume au théâtre</i>, par M. Adolphe Jullien.</p> + +<p>Depuis bientôt quatre ans que je m'occupe de +critique dramatique, me souciant moins des oeuvres +que du mouvement littéraire contemporain, me passionnant +surtout contre les traditions et les conventions, +j'ai senti bien souvent de quelle utilité serait +une histoire de notre théâtre national. Sans +doute, cette histoire a été faite, et plusieurs fois. +Mais je n'en connais pas une qui ait été écrite dans +le sens où je la voudrais, sur le plan que je vais +tâcher d'esquisser largement.</p> + +<p>Je voudrais une Histoire de notre théâtre qui +eût pour base, comme l'<i>Histoire de la littérature anglaise</i>, +de M. Taine, le sol même, les moeurs, les +moments historiques, la race et les facultés maîtresses. +C'est là aujourd'hui la meilleure méthode +critique, lorsqu'on l'emploie sans outrer l'esprit de +système. Et cette Histoire montrerait alors clairement, +en s'appuyant sur les faits, le lent chemin +parcouru depuis les Mystères jusqu'à nos comédies +modernes, toute une évolution naturaliste, qui, partie +des conventions les plus blessantes et les plus +grossières, les a peu à peu diminuées d'année en +année, pour se rapprocher toujours davantage des +réalités naturelles et humaines. Tel serait l'esprit +même de l'oeuvre, l'ouvrage tendrait simplement à +prouver la marche constante vers la vérité, une poussée +fatale, un progrès s'opérant à la fois dans les +décors, les costumes, la déclamation, les pièces, et +aboutissant à nos luttes actuelles. Je souris, lorsqu'on +m'accuse de me poser en révolutionnaire. Eh! +je sais bien que la révolution a commencé du jour +où le premier dialogue a été écrit, car c'est une +fatalité de notre nature, de ne pouvoir rester stationnaire, +de marcher, même malgré nous, à un but qui +se recule sans cesse.</p> + +<p>Les aimables fantaisistes ont un argument: dans +les lettres, le progrès n'existe pas. Sans doute, si +l'on parle du génie. L'individualité d'un écrivain +existe en dehors des formules littéraires de son +temps. Peu importe la situation où il trouve les +lettres à sa naissance; il s'y taille une place, il +laisse quand même une production puissante, qui a +sa date; seulement, j'ajouterai que tous les génies +ont été révolutionnaires, qu'ils ont précisément +grandi au-dessus des autres, parce qu'ils ont élargi la +formule de leur âge. Ainsi donc, il faut distinguer +entre l'individualité des écrivains et le progrès des +lettres. J'accorde qu'en tous temps, avec les formules +les plus fausses, au milieu des conventions les plus +ridicules, le génie a laissé des monuments impérissables. +Mais il faut qu'on m'accorde ensuite +que les époques se transforment, que la loi de ce +mouvement paraît être un besoin constant de mieux +voir et de mieux rendre. En somme, l'individualité +est comme la graine qui tombe dans tel ou tel terrain; +sans elle pas de plante, elle est la vie; mais le +terrain a aussi son importance, car c'est lui qui va déterminer, +par sa nature, les façons d'être de la plante.</p> + +<p>Je me suis toujours prononcé pour l'individualité. +Elle est l'unique force. Cependant, nous n'irions pas +loin dans nos études critiques, si nous voulions l'abstraire +de l'époque où elle se produit. Nous sommes +tout de suite forcés d'en arriver à l'étude du terrain. +C'est cette étude du terrain qui m'intéresse, +parce qu'elle m'apparaît pleine d'enseignements. Puis, +nous nous trouvons ici dans un domaine qui devient +de jour en jour scientifique. Si on laisse l'individualité +de côté pour la reprendre et l'étudier chaque +fois qu'elle se produira; si on se borne à examiner, +par exemple, l'histoire des conventions au +théâtre: on reste frappé de cette loi constante dont +je viens de parler, de ce lent progrès vers toutes les +vérités. Cela est indéniable.</p> + +<p>Je ne fais qu'indiquer à larges traits un plan général. +Prenez les décors: c'est d'abord des toiles pendues +à des cordes; c'est ensuite les compartiments +des Mystères, puis un même décor pour toutes les +pièces, puis un décor fait en vue de chaque oeuvre, +puis une recherche de plus en plus marquée de +l'exactitude des lieux, jusqu'aux copies si fidèles de +notre temps. Prenez les costumes, et j'y reviendrai +longuement avec M. Julien: même gradation, la +fantaisie et l'insouciance comme point de départ, et +une continuelle réforme aboutissant à nos scrupules +historiques d'aujourd'hui. Prenez la déclamation, +l'art du comédien: pendant deux siècles, on déclame +sur un ton ampoulé, on lance les vers comme un +chant d'église, sans la moindre recherche de la justesse +et de la vie; puis, avec mademoiselle Clairon, +avec Lekain, avec Talma, le progrès s'accomplit très +péniblement et au milieu des discussions. Ce qu'on +parait ignorer, c'est que, si l'on jouait aujourd'hui, à +la Comédie-Française, une pièce de Corneille, de Molière +ou de Racine, comme elle a été jouée à la +création, on se tiendrait les côtes de rire, tant les +décors, les costumes et le ton des acteurs sembleraient +grotesques.</p> + +<p>Voilà qui est clair. Le progrès, ou si l'on aime mieux +l'évolution, ne peut faire doute pour personne. Depuis +le quinzième siècle, il s'est produit ce que je nommerai +un besoin d'illusion plus grand. Les conventions, +les erreurs de toutes sortes ont disparu, une à +une, chaque fois qu'une d'entre elles a fini par trop +choquer le public. On doit ajouter qu'il a fallu des +années et l'effort des plus grands génies pour venir à +bout des moindres contre sens. C'est là ce que je +voudrais voir établi nettement par une Histoire de +notre théâtre national.</p> + +<p>Tenez, une des questions les plus curieuses et qui +montre bien l'imbécillité de la convention. Au quinzième +siècle, tous les rôles de femme étaient tenus par +de jeunes garçons. Ce fut seulement sous Henri IV +qu'une actrice osa paraître sur les planches. Mais cette +audace causa un scandale affreux; le public se fâchait, +trouvait cela immoral. Et le plus étonnant, c'est que +le déguisement des jeunes garçons, ces jupes qu'ils +portaient, donnaient naissance à de honteuses débauches, +à des amours monstrueux, qui semblaient ne +choquer personne. On sait aujourd'hui combien est +pénible pour notre public, même dans la farce, l'entrée +d'un comique vêtu d'une robe; c'est juste l'effet +contraire, nous voyons une indécence où nos pères +trouvaient une nécessité morale, car pour eux une +femme qui paraissait sur un théâtre prostituait son +sexe. D'ailleurs, pendant tout le dix-septième siècle, +des hommes tinrent encore les rôles de vieilles femmes +et de soubrettes. Ce fut Béjart qui créa madame +Pernelle. Beauval parut dans madame Jourdain, madame +de Sottenville, Philaminte. Essayez aujourd'hui +de rétablir une pareille distribution, et la tentative +semblera ordurière.</p> + +<p>Ajoutez que beaucoup de rôles étaient joués sous le +masque. Cela du coup tuait l'expression, tout un coin +de l'art du comédien. Pourvu que le vers fût lancé, le +public était content. Il paraissait n'éprouver aucun +besoin de réalité matérielle. J'ai trouvé dans l'ouvrage +de M. Jullien une phrase qui m'a frappé. «Oreste, +César, Horace, dit-il, étaient burlesquement travestis +en courtisans de la plus grande cour d'Europe, et +cette mode, qui nous paraîtrait aujourd'hui si déplaisante, +ne choquait en rien nos ancêtres, qui semblaient, +à dire vrai, ne juger les oeuvres dramatiques +que par les yeux de la pensée, en faisant abstraction +complète de la représentation théâtrale.» Tout est là, +méditez cette expression: «Les yeux de la pensée».</p> + +<p>En effet, la grande évolution naturaliste, qui part du +quinzième siècle pour arriver au nôtre, porte tout +entière sur la substitution lente de l'homme physiologique +à l'homme métaphysique. Dans la tragédie, +l'homme métaphysique, l'homme d'après le dogme +et la logique, régnait absolument. Le corps ne +comptant pas, l'âme étant regardée comme l'unique +pièce intéressante de la machine humaine, tout +drame se passait en l'air, dans l'esprit pur. Dès lors, +à quoi bon le monde tangible? Pourquoi s'inquiéter +du lieu où se passait l'action? Pourquoi s'étonner +d'un costume baroque, d'une déclamation fausse? +Pourquoi remarquer que la reine Didon était un +garçon que sa barbe naissante forçait à porter un +masque? Tout cela n'importait pas, on ne descendait +pas à ces misères, on écoutait la pièce comme une +dissertation d'école sur un cas donné. Cela se passait +au-dessus de l'homme, dans le monde des idées, si +loin de l'homme réel, que la réalité du spectacle aurait +gêné.</p> + +<p>Tel est le point de départ, le point religieux dans +les Mystères, le point philosophique plus tard dans +la tragédie. Et c'est dès le début aussi que l'homme +naturel, étouffé sous la rhétorique et sous le dogme, +se débat sourdement, veut se dégager, fait de longs +efforts inutiles, puis finit par s'imposer membre à +membre. Toute l'histoire de notre théâtre est dans +ce triomphe de l'homme physiologique apparaissant +davantage à chaque époque, sous le mannequin de +l'idéalisme religieux et philosophique. Corneille, +Molière, Racine, Voltaire, Beaumarchais, et de nos +jours, Victor Hugo, Emile Augier, Alexandre Dumas +fils, Sardou lui-même, n'ont eu qu'une besogne, +même lorsqu'ils ne s'en sont pas nettement rendu +compte: augmenter la réalité de l'oeuvre dramatique, +progresser dans la vérité, dégager de plus en plus +l'homme naturel et l'imposer au public. Et, fatalement, +l'évolution ne s'arrête pas avec eux, elle continue, +elle continuera toujours. L'humanité est très +jeune.</p> + +<p>M. Jullien a parfaitement compris cette évolution, +lorsqu'il a écrit ceci: «Il est à remarquer que, dans +toute l'histoire du théâtre en France, non seulement +la déclamation et le jeu des acteurs sont en rapport +avec le costume théâtral et en ont suivi les modifications, +mais que ce rapport existait aussi entre +les costumes et les défauts des pièces. Rien n'est +isolé au théâtre; tout s'enchaîne et se tient: défauts +et décadence, qualités et progrès.»</p> + +<p>C'est très juste. Je l'ai dit, l'évolution se porte +sur tout et c'est justement là ce qui en montre le +caractère scientifique. Aucun caprice; une marche +logique, allant à un but déterminé. Les étapes elles-mêmes, +plus ou moins retardées, s'expliquent par +des causes fixes, la résistance du public et des +moeurs, la venue de grands écrivains et de grands acteurs, +les circonstances historiques, favorables ou défavorables. +Si un esprit sincère, amoureux de l'étude, +écrivait l'Histoire que je demande, il nous ferait faire +un bien grand pas dans cette question de la convention +que j'ai prise pour champ de lutte. Je puiserais +dans cette oeuvre des arguments décisifs, et je suis +persuadé que toutes les intelligences nettes seraient +bientôt de mon côté.</p> + +<p>Mais voilà, cette Histoire de notre théâtre n'existe +pas, et ce n'est pas moi qui l'écrirai, car elle demanderait +un loisir dont je ne puis disposer. Plus tard, +on l'écrira, cela est certain; l'évolution qui se produit +dans notre critique elle-même, la conduit à ces +études d'ensemble, à cette analyse des grands mouvements +de l'esprit. Aujourd'hui, si nous manquons +d'arguments, c'est que tout le passé doit être remis en +question, et être fouillé avec nos nouvelles méthodes. +La besogne de déblaiement sera beaucoup plus facile +pour nos petits-fils, parce qu'ils auront des outils +solides. Chaque jour, je me sens arrêté, faute de +pouvoir procéder aux études nécessaires. Et ce qui +me manque surtout, c'est une Histoire générale de +notre littérature, écrite sur les documents exacts +et d'après la méthode scientifique.</p> + +<p>Dès lors, on doit comprendre quelle a été ma joie, +en lisant l'<i>Histoire du costume au théâtre</i>, qui ne traite +a la vérité qu'un côté assez restreint de la question, +mais qui suffit pour indiquer nettement l'évolution +naturaliste au théâtre, depuis le quinzième siècle +jusqu'à nos jours. La tentative est excellente; maintenant +on peut voir ce que donnerait une Histoire +générale.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Du quinzième siècle au dix-septième, la confusion +est absolue pour le costume au théâtre. Ce qui domine, +c'est un besoin de richesse croissant, sans aucun souci +de bon sens ni d'exactitude. Dans les ballets, dans les +embryons des premiers opéras, on voit les déesses, +les rois, les reines, vêtus d'étoffes d'or et d'argent, +avec une fantaisie et une prodigalité dont nos féeries +peuvent donner une idée. Les pièces historiques, +d'ailleurs, sont traitées de la même façon; les Grecs, +les Romains, ont des ajustements mythologiques du +caprice le plus singulier. Pourtant, dès Mazarin, un +mouvement se produit vers la vérité; le cardinal apportait +de l'Italie le goût de l'antiquité; seulement, il +faut ajouter que les costumes offraient toujours +d étranges compromis. Enfin, arrive le costume +romain, tel que le portaient les héros de Racine. Ce +costume était copié sur celui des statues d'empereurs +romains que nous a laissées l'antiquité. Mais +Louis XIV, qui venait de l'adopter pour ses carrousels, +l'avait défiguré d'une étonnante manière. Écoutez +M Jullien:</p> + +<p>«La cuirasse, tout en gardant la même forme, est +devenue un corps de brocart; les knémides se sont +changées en brodequins de soie brodée s'adaptant sur +des souliers à talons rouges, et les noeuds de rubans +remplacent les franges des épaules. Enfin, un tonnelet +dentelé, rond et court, un petit glaive dont le baudrier +passe sous la cuirasse; par-dessus tout cela la +perruque et la cravate de satin: voilà ce qui composait +l'habit à la romaine du dix-septième siècle. Le casque +de carrousel, qui reste dans l'opéra, est le plus souvent +remplacé dans la tragédie par le chapeau de cour avec +plumes.»</p> + +<p>Voilà dans quel attirail ont été créés tous les chefs-d'oeuvre +de Racine. D'ailleurs, les tragédies de Corneille +étaient, elles aussi, mises à cette mode; on voyait +Horace poignarder Camille en gants blancs. Et remarquez +qu'il y avait là un progrès, car jusqu'à un +certain point ce costume d'apparat se basait sur la +vérité. Racine fît bien quelques efforts pour se soustraire +aux modes du temps; mais il n'insista guère. +Molière fut plus énergique; on connaît l'anecdote qui +le montre entrant dans la loge de sa femme, le soir +de la première représentation de <i>Tartufe</i>, et la faisant +se déshabiller, en la trouvant vêtue d'un costume magnifique +pour jouer le rôle d'une femme «qui est incommodée» +dans la pièce. Les acteurs comiques, en +effet, ne respectaient pas plus la vérité que les acteurs +tragiques. La richesse dominait quand même. Une +des causes de ce luxe, sans nécessité le plus souvent, +venait de l'habitude où étaient les seigneurs de donner +en cadeau aux comédiens, comme une marque de +satisfaction, des habits superbes qu'ils avaient portés. +On comprend dès lors la bizarre confusion que devaient +produire sur la scène ces costumes contemporains +d'un luxe outré, mêlés à des costumes défraîchis +de toutes les coupes et de toutes les modes. +En un mot, le pêle-mêle le plus barbare régnait, sans +que le public parût choqué. On s'en tenait à l'homme +métaphysique, à une idée d'abstraction et de rhétorique, +comme je le disais plus haut.</p> + +<p>Tout le dix-septième siècle a donc été faux et majestueux. +Pendant la première moitié du dix-huitième +siècle, on voit se dérouler une période de transition. +Nous ne pouvons au juste nous faire une idée des +obstacles que rencontrait le triomphe de la vérité du +costume. On devait lutter contre la tradition, contre +les habitudes du public, le goût et l'inertie des comédiens, +surtout la coquetterie des comédiennes. Il a +fallu des années d'efforts, au milieu des railleries et +des insultes, pour que le naturalisme s'imposât, dans +cette question si simple et d'ailleurs secondaire de +l'exactitude historique. Ce fut pourtant des femmes +que partit la réforme: mademoiselle de Maupin osa +paraître à l'Opéra, dans le rôle de Médée, les mains +vides, sans la baguette traditionnelle, audace énorme +qui révolutionna le public; d'autre part, dans l'<i>Andrienne</i>, +madame Dancourt imagina une sorte de +robe longue ouverte, qui convenait à son rôle d'une +femme relevant de couches. Mais un nouveau caprice +faillit tout compromettre. Croyant arriver à plus de +vérité, les actrices adoptèrent, pour toutes les pièces, +des vêtements identiques à ceux des dames de la +cour. Et, dès lors, commença le long compromis +entre le moderne et l'antique, qui a duré jusqu'à +Talma.</p> + +<p>«Les actrices tragiques, dit M. Jullien, eurent de +grands paniers, des robes de cour, des plumets et +des diamants sur la tête; elles se surchargeaient de +franges, d'agréments, de rubans multicolores.» Et +ce n'était pas seulement les grands rôles qui se +paraient ainsi, les suivantes et les soubrettes, jusqu'aux +paysannes, se montraient vêtues de velours +et de soie, les bras et les épaules chargés de pierreries. +Elles agissaient ainsi autant par convenance que +par coquetterie, car elles auraient cru manquer au +public en paraissant habillées simplement dans le +costume de leurs rôles. D'ailleurs, cette idée ne +venait à personne, excepté à des esprits très nets +qui devançaient leur époque, qui réclamaient une +réforme des costumes, de la diction, du théâtre tout +entier, et qu'on injuriait en se moquant d'eux. +Voilà qui doit nous donner du courage, à nous autres +dont les idées naturalistes paraissent aujourd'hui si +drôles et si odieuses à la fois.</p> + +<p>Je résume ici à grands traits, je néglige les transitions. +Mademoiselle Sallé, une danseuse célèbre de +l'Opéra, se permit la première de paraître, dans Pygmalion, +sans panier, sans jupe, sans corps, échevelée, +et sans aucun ornement sur la tête. Elle avait +rencontré en France de tels obstacles, de telles mauvaises +volontés, qu'elle s'était vue forcée d'aller créer +le rôle à Londres. Plus tard, elle eut un grand succès +à Paris. Mais j'arrive à mademoiselle Clairon, qui a +tant fait pour la réforme du costume et de la diction. +Elle étudiait l'antiquité, elle cherchait l'esprit de +ses rôles dans les monuments historiques. Pourtant, +elle résista longtemps aux conseils de Marmontel, qui +la suppliait de quitter la déclamation chantante, +comme elle avait quitté les oripeaux du grand siècle. +Un jour, elle voulut tenter la partie. Il faut laisser ici la +parole à Marmontel, qui a parlé de cette représentation: +«L'événement passa son attente et la mienne. +Ce ne fut plus l'actrice, ce fut Roxane elle-même que +l'on crut voir et entendre. On se demandait: Où +sommes-nous? On n'avait rien entendu de pareil.» +Quel beau cri d'étonnement et quelle surprise dans +ce triomphe brusque de la vérité!</p> + +<p>Mademoiselle Clairon ne devait pas s'en tenir là. +Elle joua <i>l'Electre</i>, de Crébillon, huit jours plus tard. +Marmontel, qui a défendu la vérité au théâtre avec +passion, écrit encore ceci: «Au lieu du panier ridicule +et de l'ample robe de deuil qu'on lui avait vus dans +ce rôle, elle y parut en simple habit d'esclave, +échevelée et les bras chargés de longues chaînes. Elle +y fut admirable, et, quelque temps après, elle fut +plus sublime encore dans <i>l'Electre</i>, de Voltaire. Ce +rôle, que Voltaire lui avait fait déclamer avec une +lamentation continuelle et monotone, parlé plus +naturellement, acquit une beauté inconnue à lui-même.» +Mademoiselle Clairon poussa si loin ce +qu'on appellerait aujourd'hui la passion du naturalisme, +qu'un jour, au cinquième acte de <i>Didon</i>, elle +crut pouvoir paraître en chemise, absolument en +chemise, «afin de marquer, dit M. Jullien, quel +désordre portait dans ses sens le songe qui l'avait +chassée de son lit.» Il est vrai qu'elle ne recommença +pas. Nous autres, gens de peu de morale comme on +sait, nous n'en sommes pourtant pas encore à réclamer +la chemise.</p> + +<p>Je suis obligé de me hâter, je passe à Lekain qui +fut également un des grands réformateurs du théâtre. +«D'abord fougueux et sans règle, dit M. Jullien, +mais plein d'une chaleur communicative, il plut à la +jeunesse et déplut aux amateurs de l'ancienne +psalmodie qui l'appelaient le <i>taureau</i>, parce qu'ils ne +retrouvaient plus chez lui cette diction chantante et +martelée, cette déclamation redondante qui les berçait +si doucement d'habitude.» Il s'occupa beaucoup aussi +du costume, il parut d'abord dans Oreste avec un +vêtement dessiné par lui qui étonna, mais qui fut +accepté. Plus tard, il s'enhardit jusqu'à jouer Ninias, +les manches retroussées, les bras teints de sang, les +yeux hagards. On était bien loin de la tragédie +pompeuse de Louis XIV. Pourtant, il ne faut pas +croire que le costume de cour eût complètement +disparu. Malgré ses audaces, Lekain laissa beaucoup à +faire à Talma.</p> + +<p>Je passe rapidement sur madame Favart, qui la +première joua des paysannes avec des sabots à l'Opéra-Comique, +sur la Saint-Huberty, une artiste lyrique de +génie, qui porta le premier costume de Didon vraiment +historique, une tunique de lin, des brodequins +lacés sur le pied nu, une couronne entourée d'un +voile retombant par derrière, un manteau de pourpre, +une robe attachée par une ceinture au-dessous de la +gorge. Je passe également sur Clairval, Dugazon et +Larive, qui continuèrent plus ou moins les réformes +de mademoiselle Clairon et de Lekain. A ce moment, +un grand pas était fait; mais, si le mouvement de +réforme s'accentuait, on était encore loin de la vérité. +Les coupes des vêtements étaient changées, mais les +étoffes trop riches demeuraient. Talma allait enfin +porter le dernier coup à la convention.</p> + +<p>Ce comédien de génie fut passionné pour son art. +Il fouilla l'antiquité, il réunit une collection de costumes +et d'armes, il se fit dessiner des costumes par +David, ne négligeant aucune source, voulant la vérité +exacte pour arriver au caractère. Ici, je me permettrai +une longue citation qui résumera les réformes opérées +par Talma.</p> + +<p>«Il parut dans le rôle du tribun Proculus, de +<i>Brutus</i>, vêtu d'un costume fidèlement calqué sur les +habits romains. Le rôle n'avait pas quinze vers; mais +cette heureuse innovation qui, d'abord, étonna et +laissa quelques minutes le public en suspens, finit +par être applaudie... Au foyer, un de ses camarades +lui demanda «s'il avait mis des draps mouillés sur ses +épaules?» tandis que la charmante Louise Contat, lui +adressant sans le vouloir l'éloge le plus flatteur, +s'écriait: «Voyez donc Talma, qu'il est laid! Il a l'air +d'une statue antique.» Pour toute réponse, le +tragédien déroula aux yeux des persifleurs le modèle +même que David lui avait dessiné pour son costume. +A son entrée en scène, madame Vestris le regarda +des pieds à la tête, et tandis que Brutus lui adressait +son couplet, elle échangeait à voix basse avec Talma-Proculus +ce rapide dialogue: «—Mais vous avez les +bras nus, Talma!—Je les ai comme les avaient les +Romains.—Mais, Talma, vous n'avez pas de culotte.—Les +Romains n'en portaient pas.—<i>Cochon!</i>...» +et, prenant la main que lui offrait Brutus, elle sortit +de scène en étouffant de colère.»</p> + +<p>Voilà le cri réactionnaire en art: Cochon! Nous +sommes tous des cochons, nous autres qui voulons +la vérité. Je suis personnellement un cochon, parce +que je me bats contre la convention au théâtre. Songez +donc, Talma montrait ses jambes. Cochon! Et moi, +je demande qu'on montre l'homme tout entier. Cochon! +cochon!</p> + +<p>Je m'arrête. L'ouvrage de M. Jullien prouve, avec un +luxe d'évidence, la continuelle évolution naturaliste +au théâtre. Cela s'impose comme une vérité mathématique. +Inutile de discuter, de dire que ce mouvement +qui nous emporte à la vérité en tout, est bon +ou mauvais; il est, cela suffit; nous lui obéissons de +gré ou de force. Seulement, le génie va en avant, et +c'est lui qui fait la besogne, pendant que la médiocrité +hurle et proteste. Je sais bien que les médiocres +d'aujourd'hui voudraient nous arrêter, sous le prétexte +qu'il n'y a plus de réformes à faire, que nous +sommes arrivés en littérature à la plus grande +somme de vérité possible. Eh! de tous temps, les médiocres +ont dit cela! Est-ce qu'on arrête l'humanité, +est-ce qu'on fixe jamais sa marche en avant? Certes, +non, toutes les réformes ne sont pas accomplies. Pour +nous en tenir au costume, que d'erreurs aujourd'hui +encore, de luxe inutile, de coquetterie déplacée, de +vêtements de fantaisie! D'ailleurs, comme le dit très +bien M. Jullien, tout se tient au théâtre. Quand les +pièces seront plus humaines, quand la fameuse +langue de théâtre disparaîtra sous le ridicule, quand +les rôles vivront davantage notre vie, ils entraîneront +la nécessité de costumes plus exacts et d'une diction +plus naturelle. C'est là où nous allons, scientifiquement.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Maintenant je parlerai de l'époque actuelle, je répondrai +aux critiques qui s'étonnent de notre guerre +aux conventions. Pour eux, on a poussé la vérité +aussi loin que possible sur la scène; en un mot, tout +serait fait, nos devanciers ne nous auraient rien laissé +à faire. J'ai déjà prouvé, selon moi, que le mouvement +naturaliste qui nous emporte depuis les premiers +jours de notre théâtre national, ne saurait +s'arrêter une minute, qu'il est nécessaire et continu, +dans l'essence même de notre nature. Mais cela ne +suffit pas, il faut toujours en arriver aux faits, lorsqu'on +veut être clair et décisif.</p> + +<p>J'accorde volontiers que nous avons obtenu une +grande exactitude dans le costume historique. Aujourd'hui, +lorsqu'on monte une pièce de quelque importance +se passant en France ou à l'étranger, dans +des époques plus ou moins lointaines, on copie les +costumes sur les documents du temps, on se pique +de ne rien négliger pour arriver à une authenticité +absolue. Je ne parle pas des petites tricheries, des négligences +dissimulées sous une exagération de zèle. +Il y a aussi la question de la coquetterie des femmes; +les comédiennes reculent souvent encore devant des +ajustements étranges et incommodes qui les enlaidiraient; +alors, elles s'en tirent par un brin de fantaisie, +elles changent la coupe, ajoutent des bijoux, inventent +une coiffure. Malgré cela, l'ensemble reste satisfaisant; +il y a eu là, au théâtre, un mouvement +fatal déterminé par les études historiques des cinquante +dernières années. Devant les gravures, les +textes de toutes sortes exhumés par les chercheurs, +devant cette connaissance de plus en plus élargie et +familière des âges morts, il devenait naturel que le +public exigeât une résurrection exacte des époques +mises en scène. Ce n'est donc pas un caprice, une +affaire de mode, mais une marche logique des +esprits.</p> + +<p>Donc, si la tradition maintient encore des anachronismes +baroques, des fantaisies inexplicables dans les +pièces jouées il y a une trentaine d'années, il est +rare qu'aujourd'hui, eu montant une pièce historique, +on ne se préoccupe pas de l'exactitude des costumes. +Le mouvement s'accentuera encore, et la +vérité sera complète, lorsqu'on aura décidé les +femmes à ne pas profiter d'une pièce historique pour +porter des toilettes éblouissantes, au coin de leur feu +et même en voyage; car, outre l'exactitude du costume, +il y a la convenance du costume, ce qui m'amène +à la question du vêtement dans nos pièces modernes.</p> + +<p>Ici, rien de plus simple pour les hommes. Ils s'habillent +comme vous et moi. Quelques-uns, je parle +des comiques, chargent trop l'excentricité, ce qui +leur fait perdre le caractère. Il faut voir le succès +d'un costume exact, pour comprendre ce qu'il ajoute +de vie au personnage. Mais la grosse question est encore +la question des femmes. Dans les pièces où les +rôles exigent une grande simplicité de mise, il est à +peu près impossible d'obtenir cette simplicité; car on +se heurte à une obstination de coquetterie d'autant +plus vive, que les femmes n'ont point ici pour tricher +le pittoresque du costume historique ou étranger. +Vous amènerez encore une comédienne à draper ses +épaules des haillons d'une mendiante, mais vous ne +la déciderez jamais à se mettre en petite ouvrière, si +elle a perdu le premier éclat de sa beauté, si elle sait +que les robes pauvres l'enlaidissent. Pour elle, c'est +parfois une question de vie, car a côté de l'actrice, il +y a la femme, qui souvent a besoin d'être belle.</p> + +<p>Voilà la raison qui fausse presque continuellement +le costume, dans nos pièces contemporaines: une +peur de la simplicité, un refus d'accepter la condition +des personnages, lorsque ces personnages +glissent à l'odieux ou au ridicule de la mise. Puis, il +y a encore cette rage de belles toilettes qui s'est déclarée +dans le goût même du public. Par exemple, +au Vaudeville et au Gymnase, les dernières années +de l'empire ont amené des exhibitions de grands couturiers +qui durent encore. Une pièce ne peut se passer +dans un monde riche, sans qu'aussitôt il y ait un +assaut de luxe entre les actrices. A la rigueur, ces +toilettes sont justifiées; mais le mauvais, c'est l'importance +qu'elles prennent. Le branle étant donné, le +public se passionnant plus pour les robes que pour le +dialogue, ou en est venu à fabriquer les pièces dans +le but d'un grand étalage de modes nouvelles; on a +voulu mettre dans un succès cette chance, en choisissant +de préférence un milieu d'action où le luxe +fût autorisé. Le lendemain d'une première représentation, +la presse s'occupe autant des toilettes que de +la pièce; tout Paris en cause, une bonne partie des +spectateurs et surtout des spectatrices vient au +théâtre pour voir la robe bleue de celle-ci ou le nouveau +chapeau de celle-là.</p> + +<p>On dira que le mal n'est pas grand. Mais, pardon, le +mal est très grand! Sous une hypocrisie de réalité, il +y a là un succès cherché en dehors des oeuvres elles-mêmes. +Ces toilettes éclatantes ne sont pas vraies, +d'ailleurs, dans leur uniformité superbe. On ne s'habille +pas ainsi à toute heure du jour, on ne joue pas +continuellement la gravure de mode. Puis, ce goût +excessif des toilettes riches a ceci de désastreux qu'il +pousse les auteurs dans la peinture d'un monde factice, +d'une distinction convenue. Comment oser risquer +une pièce se passant dans la bourgeoisie médiocre, +ou dans le petit commerce, ou dans le peuple, +lorsqu'il faut absolument au public des robes de cinq +ou six mille francs! Alors, on force la note, on habille +des bourgeoises de province comme des duchesses, +ou l'on introduit une cocotte, pour qu'il y +ait au moins un pétard de soie et de velours. Trois +actes ou cinq actes en robes de laine paraîtraient +une démence; demandez à un fabricant habile s'il +risquerait cinq actes sans la grande toilette de rigueur.</p> + +<p>Eh bien, la vérité au théâtre souffre encore de tout +cela. On hésite devant une question de costumes trop +pauvres, comme on hésite devant une audace de +scène. Pas une pièce de MM. Augier, Dumas et Sardou, +n'a osé se passer des grandes toilettes, pas une +ne descend jusqu'aux petites gens qui portent des +étoffes à dix-huit sous le mètre; de sorte que tout un +côté social, la grande majorité des êtres humains se +trouve à peu près exclue du théâtre. Jusqu'à présent, +on n'est pas allé au delà de la bourgeoisie aisée. Si +l'on a mis des misérables au théâtre, des ouvriers et +des employés à douze cents francs, c'est dans des +mélodrames radicalement faux, peuplés de ducs et de +marquis, sans aucune littérature, sans aucune analyse +sérieuse. Et soyez certain que la question du +costume est pour beaucoup dans cette exclusion.</p> + +<p>Nos vêtements modernes, il est vrai, sont un +pauvre spectacle. Dès qu'on sort de la tragédie bourgeoise, +resserrée entre quatre murs, dès qu'on veut +utiliser la largeur des grandes scènes et y développer +des foules, on se trouve fort embarrassé, gêné par +la monotonie et le deuil uniforme de la figuration. Je +crois que, dans ce cas, on devrait utiliser la variété +que peut offrir le mélange des classes et des métiers. +Ainsi, pour me faire entendre, j'imagine qu'un auteur +place un acte dans le carré des Halles centrales, à +Paris. Le décor serait superbe, d'une vie grouillante +et d'une plantation hardie. Eh bien! dans ce décor +immense, on pourrait parfaitement arriver à un ensemble +très pittoresque, en montrant les forts de la +Halle coiffés de leurs grands chapeaux, les marchandes +avec leurs tabliers blancs et leurs foulards +aux tons vifs, les acheteuses vêtues de soie, de laine +et d'indienne, depuis les dames accompagnées de +leurs bonnes, jusqu'aux mendiantes qui rôdent pour +ramasser des épluchures. D'ailleurs, il suffit d'aller +aux Halles et de regarder. Rien n'est plus bariolé ni +plus intéressant. Tout Paris voudrait voir ce décor, +s'il était réalisé avec le degré d'exactitude et de largeur +nécessaire.</p> + +<p>Et que d'autres décors à prendre, pour des drames +populaires! L'intérieur d'une usine, l'intérieur d'une +mine, la foire aux pains d'épices, une gare, un quai +aux fleurs, un champ de courses, etc., etc. Tous les +cadres de la vie moderne peuvent y passer. On dira +que ces décors ont déjà été tentés. Sans doute, dans +les féeries on a vu des usines et des gares de chemin +de fer; mais c'étaient là des gares et des usines de +féerie, je veux dire des décors bâclés de façon à produire +une illusion plus ou moins complète. Ce qu'il +faudrait, ce serait une reproduction minutieuse. Et +l'on aurait fatalement des costumes, fournis par les +différents métiers, non pas des costumes riches, mais +des costumes qui suffiraient à la vérité et à l'intérêt +des tableaux. Puisque tout le monde se lamente sur +la mort du drame, nos auteurs dramatiques devraient +bien tenter ce genre du drame populaire et contemporain. +Ils pourraient y satisfaire à la fois les besoins +de spectacle qu'éprouve le public et les nécessités +d'études exactes qui s'imposent chaque jour davantage. +Seulement, il est à souhaiter que les dramaturges +nous montrent le vrai peuple et non ces ouvriers +pleurnicheurs, qui jouent de si étranges rôles, +dans les mélodrames du boulevard.</p> + +<p>D'ailleurs, je ne me lasserai pas de le répéter après +M. Adolphe Jullien, tout se tient au théâtre. La +vérité des costumes ne va pas sans la vérité des décors, +de la diction, des pièces elles-mêmes. Tout +marche du même pas dans la voie naturaliste. +Lorsque le costume devient plus exact, c'est que +les décors le sont aussi, c'est que les acteurs se +dégagent de la déclamation ampoulée, c'est enfin +que les pièces étudient de plus près la réalité et +mettent à la scène des personnages plus vrais. Aussi, +pourrais-je faire, au sujet des décors, les mêmes réflexions +que je viens de faire à propos du costume. +Là aussi, nous semblons arrivés à la plus grande +somme de vérité possible, lorsque de grands pas sont +encore à faire. Il s'agirait surtout d'augmenter l'illusion, +en reconstituant les milieux, moins dans leur +pittoresque que dans leur utilité dramatique. Le milieu +doit déterminer le personnage. Lorsqu'un décor +sera étudié à ce point de vue qu'il donnera l'impression +vive d'une description de Balzac, lorsque, au lever +de la toile, on aura une première donnée sur les +personnages, sur leur caractère et leurs habitudes, +rien qu'à voir le lieu où ils se meuvent, on comprendra +de quelle importance peut être une décoration exacte. +C'est là que nous allons, évidemment; les milieux, ces +milieux dont l'étude a transformé les sciences et les +lettres, doivent fatalement prendre au théâtre une +place considérable; et je retrouve ici la question de +l'homme métaphysique, de l'homme abstrait qui se +contentait de trois murs dans la tragédie, tandis +que l'homme physiologique de nos oeuvres modernes +demande de plus en plus impérieusement à être déterminé +par le décor, par le milieu, dont il est le +produit. On voit donc que la voie du progrès est +longue encore, aussi bien pour la décoration que +pour le costume. Nous sommes dans la vérité, mais +nous balbutions à peine.</p> + +<p>Un autre point très grave est la diction. Certes, +nous n'en sommes plus à la mélopée, au plain-chant +du dix-septième siècle. Mais nous avons encore une +voix de théâtre, une récitation fausse très sensible et +très fâcheuse. Tout le mal vient de ce que la plupart +des critiques érigent les traditions en un code +immuable; ils ont trouvé le théâtre dans un certain +état, et au lieu de regarder l'avenir, de juger par les +progrès accomplis les progrès qui s'accomplissent et +qui s'accompliront, ils défendent avec entêtement +ce qui reste des conventions anciennes, en jurant que +ce reste est d'une nécessité absolue. Demandez-leur +pourquoi, faites-leur remarquer le chemin parcouru, +ils ne donneront aucune raison logique, ils répondront +par des affirmations basées justement sur +l'état de choses qui est en train de disparaître.</p> + +<p>Pour la diction, le mal vient donc de ce que ces +critiques admettent une langue de théâtre. Leur +théorie est qu'on ne doit pas parler sur les planches +comme dans l'existence quotidienne; et, pour appuyer +cette façon de voir, ils prennent des exemples +dans la tradition, dans ce qui se passait hier et +dans ce qui se passe aujourd'hui encore, sans tenir +compte du mouvement naturaliste dont l'ouvrage de +M. Jullien nous permet de constater les étapes. Comprenez +donc qu'il n'y a pas absolument de langue +de théâtre; il y a eu une rhétorique qui s'est affaiblie +de plus en plus et qui est en train de disparaître, +voilà les faits. Si vous comparez un instant la déclamation +des comédiens sous Louis XIV à celle de +Lekain, et si vous comparez la déclamation de Lekain +à celle des artistes de nos jours, vous établirez nettement +les phases de la mélopée tragique aboutissant +à notre recherche du ton juste et naturel, du +cri vrai. Dès lors, la langue de théâtre, cette langue +plus sonore, disparaît. Nous allons à la simplicité, +au mot exact, dit sans emphase, tout naturellement. +Et que d'exemples, si je ne devais me borner! Voyez +la puissance de Geoffroy sur le public, tout son talent +est dans sa nature; il prend le public parce qu'il +parle à la scène comme il parle chez lui. Quand la +phrase sort de l'ordinaire, il ne peut plus la prononcer, +l'auteur doit en chercher une autre. Voilà +la condamnation radicale de la prétendue langue de +théâtre. D'ailleurs, suivez la diction d'un acteur de +talent, et étudiez le public: les applaudissements partent, +la salle s'enthousiasme, lorsqu'un accent de vérité +a donné aux mots prononcés la valeur exacte +qu'ils doivent avoir. Tous les grands triomphes de la +scène sont des victoires sur la convention.</p> + +<p>Hélas! oui, il y a une langue de théâtre: ce sont +ces clichés, ces platitudes vibrantes, ces mots creux +qui roulent comme des tonneaux vides, toute cette +insupportable rhétorique de nos vaudevilles et de +nos drames, qui commence à faire sourire. Il serait +bien intéressant d'étudier la question du style chez +les auteurs de talent comme MM. Augier, Dumas et +Sardou; j'aurais beaucoup à critiquer, surtout chez +les deux derniers, qui ont une langue de convention, +une langue à eux qu'ils mettent dans la bouche de +tous leurs personnages, hommes, femmes, enfants, +vieillards, tous les sexes et tous les âges. Cela me +paraît fâcheux, car chaque caractère a sa langue, et +si l'on veut créer des êtres vivants, il faut les donner +au public, non seulement avec leurs costumes exacts +et dans les milieux qui les déterminent, mais encore +avec leurs façons personnelles de penser et de s'exprimer. +Je répète que c'est là le but évident où va +notre théâtre. Il n'y a pas de langue de théâtre réglée +par un code comme coupe de phrases et comme +sonorité; il y a simplement un dialogue de plus en +plus exact, qui suit ou plutôt qui amène les progrès +des décors et des costumes dans la voie naturaliste. +Quand les pièces seront plus vraies, la diction des +acteurs gagnera forcément en simplicité et en naturel.</p> + +<p>Pour conclure, je répéterai que la bataille aux +conventions est loin d'être terminée et qu'elle durera +sans doute toujours. Aujourd'hui, nous commençons +à voir clairement où nous allons, mais nous pataugeons +encore en plein dégel de la rhétorique et de la +métaphysique.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LES COMÉDIENS</h3> +<br> +<h3>I</h3> + +<p>Je voudrais, à propos du concours du Conservatoire, +dire mon mot sur l'éducation officielle qu'on +donne en France aux comédiens.</p> + +<p>Certes, cette éducation officielle est dans l'ordre +accoutumé de notre esprit français. Le nom de l'établissement +où elle est donnée, le «Conservatoire», +suffit à indiquer qu'il s'agit d'y conserver les traditions, +d'y enseigner un art en quelque sorte hiératique, +dont toutes les recettes sont immuables. Tel +geste signifie telle chose, et ce geste ne saurait être +changé. Il y a un jeu de physionomie pour l'étonnement, +un pour l'effroi, un pour l'admiration, et ainsi +de suite, toute une collection de jeux de physionomie +qui s'apprennent et qu'on finit par savoir employer, +même avec une intelligence médiocre. Il en est de +même pour les peintres à l'École des Beaux-Arts. On +parvient à y fabriquer un peintre, quand le sujet n'est +pas complètement idiot, et que la nature l'a bâti +physiquement à peu près complet, avec des jambes +et des bras.</p> + +<p>Et remarquez que je ne nie pas la nécessité de ces +écoles. De même qu'il faut des peintres décents, sachant +leur métier pour décorer nos salons bourgeois, +de même il faut des comédiens qui sachent se tenir +en scène, saluer et répondre, pour jouer l'effroyable +quantité de comédies et de drames que Paris consomme +par hiver. Au moins, un élève qui sort du +Conservatoire, connaît les éléments classiques de son +métier. Il est le plus souvent médiocre, mais il reste +convenable, il s'acquitte honorablement de son +emploi.</p> + +<p>Je me montrerai plus sévère pour l'enseignement +lui-même, pour le corps des professeurs. Sans doute, +ils ne peuvent pas donner du génie à leurs élèves. +Peut-être même sont-ils obligés, jusqu'à un certain +point, de rester dans la routine pour ne pas bouleverser +d'un coup des habitudes séculaires. Un enseignement +est forcément basé sur un corps de doctrine, +qui permet de l'appliquer au plus grand nombre à +la moyenne des intelligences. Mais, vraiment, la tradition +théâtrale est chez nous une des plus fausses +qui existent, et il serait grand temps de revenir à la +vérité, petit à petit, si l'on veut, de façon à ne brusquer +personne.</p> + +<p>Qu'on réfléchisse un instant aux conventions ridicules, +à ces repas de théâtre où les acteurs mangent +de trois quarts, à ces entrées et à ces sorties solennelles +et grotesques, à ces personnages qui parlent +la face toujours tournée vers le public, quel que soit +le jeu de scène. Nous sommes habitués à ces choses, +elles ne nous blessent plus; seulement, elles gâtent +l'illusion et elles font du théâtre un art faux qui compromet +les plus grandes oeuvres.</p> + +<p>Je ne parle pas des peuples latins, des Italiens et +des Espagnols, dont l'art dramatique est encore plus +ampoulé et plus conventionnel. Mais, chez les peuples +du Nord, les comédiens jouent beaucoup plus librement, +sans tant s'inquiéter de la pompe de la représentation. +Par exemple, chez nous, il n'y a que les +grands comédiens, ceux dont l'autorité est souveraine +sur le public, qui osent lancer certaines répliques +en tournant le dos à la salle. Cela n'est pas convenable. +Pourtant, il y a des effets puissants à tirer de +la vérité de cette attitude, qui se produit à chaque +instant dans la vie réelle. Le fâcheux est que nos +comédiens jouent pour la salle, pour le gala; ils sont +sur les planches comme sur un piédestal, ils veulent +voir et être vus. S'ils vivaient les pièces au lieu de +les jouer, les choses changeraient.</p> + +<p>On parle de l'optique théâtrale. Cette optique n'est +jamais que ce qu'on la fait. Si l'enseignement serrait +la vie de plus près, si l'on ne changeait pas les élèves +comédiens en pantins mécaniques, on trouverait des +interprètes qui renouvelleraient la mise en scène et +feraient enfin monter la vérité sur les planches.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>L'éducation classique et traditionnelle donnée aux +jeunes comédiens est donc en soi une excellente +chose, car elle sert à former des sujets d'une bonne +moyenne pour les besoins courants de nos théâtres. +Mais où la critique peut s'exercer, c'est, comme je +l'ai dit, sur l'enseignement lui-même, sur le corps de +doctrine des professeurs dont le souci est, avant tout, +de maintenir intactes les traditions.</p> + +<p>Il faut, pour comprendre ce qu'est aujourd'hui chez +nous l'art du comédien, remonter à l'origine même +de notre théâtre. On trouve, au dix-septième siècle, +la pompe tragique, les Romains et les Grecs portant +la perruque des seigneurs du temps, la représentation +d'une pièce se déroulant avec la majesté d'un gala +princier. On pontifiait alors. On restait sur les planches +dans le domaine des rois et des dieux. L'art +consistait à être le plus loin possible de la nature. +Tout s'ennoblissait, et jusqu'à: «Je vous hais!» tout +se disait tendrement. L'acteur le plus applaudi était +celui qui approchait le plus des belles manières de +la cour, arrondissant les bras, se balançant sur les +hanches, grasseyant, roulant des yeux terribles.</p> + +<p>Certes, nous n'en sommes plus là. La vérité du +costume, du décor et des attitudes s'est imposée peu à +peu. Aujourd'hui, Néron ne porte plus perruque, et +l'on joue <i>Esther</i> avec une mise en scène splendide et +trop exacte. Mais, au fond, on retrouve toujours la +tradition de majesté, de jeu solennel. Des acteurs français +qui jouent, sont restés des prêtres qui officient. Ils +ne peuvent monter sur les planches, sans se croire +aussitôt sur un piédestal, où la terre entière les +regarde. Et ils prennent des poses, et ils sortent immédiatement +de la vie pour entrer dans ce ronronnement +du théâtre, dans ces gestes faux et forcés, qui +feraient pouffer de rire sur un trottoir.</p> + +<p>Prenez même une pièce gaie, une comédie, et +regardez attentivement les acteurs qui la brûlent. +Vous reconnaîtrez en eux les comédiens pompeux du +dix-septième siècle, ceux qui sont les pères de l'art +dramatique en France. Les entrées souvent sont +accompagnées d'un coup de talon pour annoncer et +mieux asseoir le personnage. Les effets sont continués +au delà du vraisemblable, dans l'unique but d'occuper +toute la scène et de forcer les applaudissements. +Ce sont des jeux de physionomie adressés au +public, des poses de bel homme, la cuisse tendue, la +tête tournée et maintenue dans une position avantageuse. +Ils ne marchent plus, ne parlent plus, ne +toussent plus comme à la ville. On voit qu'ils sont +en représentation, et que leur effort le plus immédiat +est de n'être pas comme tout le monde, de façon à +étonner les bourgeois. Il y a un Grec ou un Romain +du grand siècle, dans les paillasses de foire, qui tendent +le derrière au coups de pied.</p> + +<p>Oui, la tradition a cette force. Elle est pareille au +sable fin qui filtre quand même et sans relâche par +les fissures les plus minces. La source en est déjà +disparue lorsque les effets en subsistent encore. Ces +effets peuvent être méconnaissables, transformés, +déviés, ils n'existent pas moins, ils n'en sont pas moins +tout puissants. Si, aujourd'hui, notre théâtre désespère +les amis de la nature, la faute en est aux ancêtres, +à la lente éducation de nos comédiens, que la +tradition éloigne du vrai.</p> + +<p>Un art ne se forme pas en un jour. Aussi, quand il +est formé, a-t-il une solidité de roc dans la routine. +Cela explique comment il est si difficile d'innover, de +changer la direction suivie par plusieurs générations. +Aujourd'hui, le besoin de vérité se fait sentir, au +théâtre comme partout; mais, plus que partout, ce +besoin y trouve des résistances désespérées. On est +habitué aux faussetés, aux conventions de la scène; +le gros public n'est pas choqué; tous les effets faux +le ravissent, et il applaudit en criant à la vérité; si +bien même que ce sont les effets vrais qui le fâchent +et qu'il traite d'exagérations ridicules. Le jugement +du spectateur est perverti par une habitude séculaire. +De là, l'entêtement dans la formule existante +de l'art dramatique.</p> + +<p>Et Dieu sait où nous en sommes comme vérité au +théâtre, malgré le mouvement naturaliste qui s'y accomplit +fatalement! Je ne puis dresser un réquisitoire +en règle, mais je citerai quelques exemples. J'ai +déjà parlé des entrées et des sorties qui sont le plus +souvent opérées en dépit du bon sens, trop lentes ou +trop brusques, uniquement comprises de façon à ménager +une salve d'applaudissements à l'acteur. Pourrait-on +m'indiquer, d'autre part, quelque chose de +plus ridicule que les passades du comédien, pendant +une scène un peu longue? Pour couper les effets, au +milieu du dialogue, le comédien qui est à gauche +traverse et va à droite, tandis que le comédien +qui est à droite, se rend à gauche, sans aucun motif +d'ailleurs. Cela est d'un bon résultat pour les yeux, +dit-on; c'est possible, mais ce continuel va-et-vient +n'en est pas moins très comique et très puéril. +Il faudrait parler encore de la façon de s'asseoir, de +manger, de lancer dans la salle la réplique destinée au +personnage qu'on a à côté de soi, de s'approcher du +trou du souffleur pour déclamer la tirade à effet que +les autres acteurs sur la scène feignent d'écouter religieusement. +En un mot, un acteur ne hasarde pas +une enjambée, ne lâche pas une phrase, sans que +cette enjambée et cette phrase ne hurlent de fausseté. +J'excepte seulement les grands cris de passion et de +vérité que jettent parfois les artistes de génie.</p> + +<p>Je sais quelle est la réponse. Le théâtre, dit-on, +vit uniquement de convention. Si les acteurs tapent +du pied, forcent leur voix, c'est pour qu'on les entende; +s'ils exagèrent les moindres gestes, c'est afin +que leurs effets dépassent la rampe et soient vus du +public. On en arrive ainsi à faire du théâtre un monde +à part, où le mensonge est non seulement toléré, +mais encore déclaré nécessaire. On rédige le code +étrange de l'art dramatique, on formule en axiomes +les faussetés les plus étonnantes. Les erreurs deviennent +des règles, et l'on hue quiconque n'applique +pas les règles.</p> + +<p>Notre théâtre est ce qu'il est, cela me paraît un +simple fait; mais ne pourrait-il pas être autrement? +Rien ne me fâche comme le cercle étroit où l'on veut +enfermer un art. Certes, en dehors de l'heure présente, +il y a le vaste monde qui garde une grande importance. +Si l'on a le seul désir de réussir au théâtre, +d'étudier ce qui plaît au public et de lui servir le plat +qu'il aime et auquel il est habitué, sans doute il faut +se conformer à la formule actuelle. Mais si l'on est +blessé par cette formule, si l'on croit que la tradition +a tort et qu'il faudrait accoutumer le public à un art +plus logique et plus vrai, il n'y a certainement aucun +crime à tenter l'expérience. Aussi suis-je toujours +stupéfié, quand j'entends les critiques déclarer gravement: +«Ceci est du théâtre, cela n'est pas du +théâtre.» Qu'en savent-ils? Tout l'art n'est pas contenu +dans une formule. Ce qu'il appelle le théâtre, +c'est un théâtre, et rien de plus. J'ajouterai même un +théâtre bien défectueux, étroit et mensonger dans ses +moyens. Demain peut se produire une nouvelle formule +qui bouleversera la formule actuelle. Est-ce que +le théâtre des Grecs, le théâtre des Anglais, le théâtre +des Allemands est notre théâtre? Est-ce que, dans une +même littérature, le théâtre ne peut pas se renouveler, +produire des oeuvres d'esprit et de facture complètement +différents? Alors, que nous veut-on avec +cette chose abstraite, le théâtre, dont on fait un bon +Dieu, une sorte d'idole féroce et jalouse qui ne tolère +pas la moindre infidélité!</p> + +<p>Rien n'est immuable, voilà la vérité. Les conventions +sont ce qu'on les fait, et elles n'ont force de loi +que si on les subit. A mon sens, les acteurs pourraient +serrer la vie de plus près, sans s'amoindrir sur +la scène. Les exagérations de gestes, les passades, les +coups de talon, les temps solennels pris entre deux +phrases, les effets obtenus par un grossissement de +la charge, ne sont en aucune façon nécessaires à la +pompe de la représentation. D'ailleurs, la pompe est +inutile, la vérité suffirait.</p> + +<p>Voici donc ce que je souhaiterais voir: des comédiens +étudiant la vie et la rendant avec le plus de simplicité +possible. Le Conservatoire est un lieu utile, si +on le considère comme un cours élémentaire où l'on +apprend la prononciation; encore existe-t-il, au Conservatoire, +une prononciation étrange, emphatique, +qui déroute singulièrement l'oreille. Mais je doute +qu'une fois les éléments appris, on tire un grand +profit des leçons des maîtres. C'est absolument +comme dans les écoles de dessin. Pendant deux ou +trois ans, les élèves ont besoin d'apprendre à dessiner +des yeux, des nez, des bouches, des oreilles; puis, le +mieux est de les mettre devant la nature, en laissant +leur personnalité s'éveiller et pousser.</p> + +<p>On m'a souvent parlé d'un maître de déclamation, +dont les leçons consistaient d'abord à faire dire par +ses élèves cette phrase: «Tiens! voilà un chien!» +sur tous les tons possibles, le ton de l'étonnement, le +ton de la peur, de l'admiration, de la tendresse, de +l'indifférence, de la répulsion, et ainsi de suite. Il y +avait cinquante et quelques manières de dire. «Tiens! +voilà un chien!» Cela rappelle un peu les méthodes +pour apprendre l'anglais en vingt-cinq leçons. La +méthode peut être ingénieuse et bonne pour des +élèves qui commencent. Mais on sent tout ce qu'elle a +de mécanique et d'insuffisant. Remarquez que le ton +de la voix et l'expression de la physionomie sont réglés +à l'avance, qu'il s'agit ici simplement des grimaces +de la tradition, sans tenir aucun compte de la +libre initiative de l'élève.</p> + +<p>Eh bien! l'enseignement au Conservatoire est le +même. On y répète: «Tiens! voilà un chien!» avec +toutes les expressions imaginables. Notre répertoire +classique est la seule base de la doctrine. On exerce +les élèves sur des types connus, réglés à l'avance, et +chaque mot qu'ils ont à dire a une inflexion consacrée +qu'on leur serine pendant des mois, absolument +comme on serine à un sansonnet: <i>J'ai du bon tabac dans +ma tabatière</i>. On devine quelle influence peut avoir cet +exercice sur de jeunes cervelles. Le mal ne serait pas +grand encore, si les leçons s'appuyaient sur la vérité; +mais, comme elles ont la seule autorité de l'usage et de +la tradition, elles arrivent à dédoubler la personne +du comédien, à lui laisser son allure et sa voix personnelles +à la ville, et à lui donner pour le théâtre une +allure et une voix de convention. Ce fait est connu de +tous. Le comédien est irrémédiablement frappé chez +nous d'une dualité qui le fait reconnaître au premier +coup d'oeil.</p> + +<p>J'ignore le remède. Je crois qu'il faudrait étudier +plus sur la nature et moins dans le répertoire. +Les livres ne valent jamais rien pour l'éducation de +l'artiste. En outre, on devrait peu à peu amener les +élèves à un souci constant de la vérité. L'art de déclamer +tue notre théâtre, parce qu'il repose sur une +pose continue, contraire au vrai. Si les professeurs +voulaient mettre de côté leur personnalité, ne pas +enseigner comme des articles de foi les effets qui +leur ont réussi journellement au théâtre, il est à +croire que les élèves ne perpétueraient pas ces effets +à leur tour et céderaient au courant naturaliste qui +transforme aujourd'hui tous les arts. La vie sur les +planches, la vie sans mensonge avec sa bonhomie et +sa passion, tel doit être le but.</p> + +<p>Le public est en dehors de la querelle. Il acceptera +ce que le talent lui fera accepter. Il faut avoir écrit +une pièce et l'avoir fait répéter pour connaître la disette +où nous sommes de comédiens intelligents, +consentant à jouer simplement les choses simples, +sentant et rendant la vérité d'un rôle, sans le gâter +par des effets odieux, que le public applaudit depuis +deux siècles.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>L'autre soir, au Théâtre-Italien, j'ai éprouvé une +des plus fortes émotions dont je me souvienne. +Salvini jouait dans un drame moderne: la <i>Mort +civile</i>.</p> + +<p>Je l'avais vu dans <i>Macbeth</i>, et je m'étais récusé, +n'ayant rien à dire, si ce n'était des lieux communs. +Je laisse Shakespeare dans sa gloire, j'avoue ne plus +le comprendre quand on le joue sur nos planches +modernes, en italien surtout, devant un public qui +se fouette pour admirer. Cela m'est indifférent, parce +que cela se passe trop loin de moi, dans la nue. Et +quant à l'interprétation, elle me déroute plus encore. +J'écrirai que c'est sublime, mais je reste glacé. Un +sens me manque peut-être.</p> + +<p>Enfin, j'ai vu Salvini dans la <i>Mort civile</i>, et je vais +pouvoir le juger. Je n'ai plus besoin de phrases toutes +faites, qui me répugnent et devant lesquelles j'ai +reculé. Le comédien m'a pris tout entier, il m'a bouleversé. +J'ai senti en lui un homme, un être vivant +empli de mes propres passions. Désormais, il y a une +commune mesure entre lui et moi.</p> + +<p>D'abord, cette pièce: <i>la Mort civile</i>, m'a paru un +drame des plus curieux. Une certaine Rosalie, dont +le mari a été condamné aux galères à perpétuité est +entrée comme gouvernante chez le docteur Palmieri, +qui a adopté la fille de Conrad, Emma, encore au +berceau. L'enfant croit que le docteur est son père. +Rosalie s'est résignée à n'être que l'institutrice de sa +fille. Mais Conrad s'échappe du bagne et le drame se +noue. Il veut d'abord faire valoir ses droits de père. +Le docteur lui prouve qu'il tuera Emma, qu'il lui +imposera tout au moins une existence abominable, +en faisant d'elle la fille d'un forçat. Ensuite Conrad +veut emmener Rosalie; et là encore, il doit se dévouer, +car il a compris que, s'il était mort, Rosalie +aurait épousé le docteur. Il est résolu à partir, à disparaître +pour toujours, lorsque la mort le prend en +pitié et lui facilite son abnégation. Il meurt, il fait +trois heureux.</p> + +<p>Sans doute, je vois bien qu'il y a là-dessous une +thèse, et les thèses m'ont toujours fâché au théâtre. +D'autre part, la donnée reste bien mélodramatique. +Si l'on veut savoir ce qui m'a séduit, c'est la belle +nudité de la pièce. Pas un coup de théâtre, à notre +mode française. Les scènes se suivent tranquillement, +la toile tombe sur une conversation, les actes sont +coupés au petit bonheur. C'est une tragédie, avec des +personnages modernes. M. d'Ennery hausserait les +épaules et trouverait cela bien maladroit.</p> + +<p>Justement, je pensais à <i>Une Cause célèbre</i>, qui a une +si étrange parenté avec la <i>Mort civile</i>. Dans le premier +de ces drames, quelle grossièreté de procédé! On +peut être sûr que l'auteur ne se privera pas d'une +ficelle, d'une situation, d'une tirade. Il gorgera la +bêtise populaire, il trempera de larmes son public, +par les moyens les plus énormes. Tout notre mauvais +théâtre actuel est là, avec l'impudence de son +dédain littéraire. <i>Une Cause célèbre</i> sue le mépris du +bon sens, du génie français. On ne dit pas assez ce +qu'une pareille pièce peut faire de mal à notre littérature +dramatique. Pour en sentir toute l'infériorité, +il faudrait la comparer à la <i>Mort civile</i>.</p> + +<p>On se rappelle, par exemple, l'épisode de Jean +Renaud retrouvant sa fille Adrienne. Il y a là des forçats +dans un parc, une jeune personne qui sait une +phrase entendue en rêve, un père en casaque rouge +qui pousse des hurlements à ameuter le château. +Rien de plus criard comme enluminure d'Epinal. +L'auteur italien, au contraire, ne paraît pas avoir +songé un instant qu'il pourrait tirer un effet du retour +du forçat. Son forçat entre, s'asseoit et cause, à peu +près comme cela se passerait dans la réalité. Il a, +plus tard, deux scènes avec Emma. La jeune fille a +peur de lui, ce qui est naturel. Et voilà tout, cela suffit +à serrer les coeurs d'une profonde émotion.</p> + +<p>Chaque épisode est traité avec cette simplicité, dans +la <i>Mort civile</i>. L'intrigue, sans aucune complication, +va d'un bout à l'autre de la pièce. Rien n'y a été introduit +pour satisfaire le mauvais goût du gros public. +Conrad n'est pas innocent comme Jean Renaud; +il a tué un homme, le propre frère de sa femme, et +sa figure grandit de ce meurtre; il n'est pas ce pantin +persécuté de notre mélodrame, dont l'innocence doit +éclater au cinquième acte.</p> + +<p>Remarquez que la <i>Mort civile</i> a eu en Italie un immense +succès. Aucune traduction française n'existe, +et je crois que le drame traduit ferait de maigres +recettes à la Porte-Saint-Martin<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. C'est que notre +public est pourri maintenant. Il lui faut de grandes +machines compliquées. On l'a mis au régime du roman-feuilleton +et des mélodrames où les ducs et les +forçats s'embrassent. La plupart des critiques eux-mêmes +font du théâtre une chose bête, où le talent +d'écrivain n'est pas nécessaire, où il faut manquer +d'observation, d'analyse et de style, pour faire des +chefs-d'oeuvre. Le théâtre, disent ils, c'est ça; et il +semble qu'ils professent un cours d'ébénisterie. Donner +des règles au néant, c'est le comble.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Footnote 1:</b><a href="#footnotetag1"> (return) </a> Depuis que cet article a été écrit, M. Auguste Vitu a fait +jouer à l'Odéon une traduction de la <i>Mort civile</i> qui n'a eu aucun +succès.</blockquote> + +<p>Eh! non, le théâtre, ce n'est pas ça! L'absolu +n'existe point. Le théâtre d'une époque est ce qu'une +génération d'écrivains le fait. Nous sommes, malheureusement, +d'une ignorance crasse et d'une vanité +incroyable. Les littératures des peuples voisins sont +pour nous comme si elles n'étaient pas. Si nous +étions plus curieux, plus lettrés, nous connaîtrions +depuis longtemps la <i>Mort civile</i>, et nous verrions +dans ce drame un singulier démenti à nos théories +françaises. Il est conçu absolument dans la formule +que j'indique, depuis que je m'occupe de critique +dramatique; et il paraît que cette formule n'est pas +si mauvaise, puisque l'Italie tout entière a applaudi +la pièce.</p> + +<p>Mais je m'arrête, car j'enfourche là mon dada, et +c'est de Salvini surtout dont je veux parler. Je me +méfiais beaucoup des acteurs italiens, je me les imaginais +d'une exubérance folle. Aussi quel a été mon +étonnement, lorsque j'ai constaté que le grand talent +de Salvini est tout de mesure, de finesse, d'analyse. +Il n'a pas un geste inutile, pas un éclat de voix qui +détonne. Au premier aspect, il serait plutôt gris, et +il faut attendre pour être empoigné par ce jeu si +simple, si savant et si fort.</p> + +<p>Je citerai quelques exemples. Son entrée de forçat +fugitif, d'homme humble et souffrant, inquiet et torturé, +est merveilleuse. Mais ce qui m'a plus frappé +encore, c'est la façon dont il dit le long récit de son +évasion. Tout d'un coup, au milieu de l'allure dramatique +de la scène, c'est un coin de comédie qui +s'ouvre. Il baisse la voix, comme si l'on pouvait l'entendre; +il dit le récit sur le même ton voilé, en s'animant +pourtant, en finissant par rire d'avoir si bien +trompé les gardiens. Nous n'avons pas un seul acteur +de drame en France qui aurait l'intelligence d'effacer +ainsi sa voix. Tous raconteraient leur fuite en roulant +les yeux et en faisant les grands bras. L'impression +que produit Salvini par la simplicité de son jeu est +prodigieuse en cette occasion.</p> + +<p>Il me faudrait citer toutes les scènes. Dans la conversation +qu'il a avec le docteur, et plus tard dans la +scène avec Rosalie, lorsqu'il laisse tomber sa tête sur +la poitrine de cette femme qu'il aime tant et qu'il va +perdre, il arrive aux plus larges effets du pathétique. +Je ne voudrais être désagréable pour personne, mais +puisque j'ai comparé la <i>Mort civile</i> à <i>Une Cause célèbre</i>, +je puis bien rapprocher Salvini de Dumaine. Il faut +voir le premier pour comprendre combien le second +crie et se démène inutilement. Tout le jeu de Dumaine, +dans Jean Renaud, devient faux et pénible, à +côté du jeu si souple et si vrai de Salvini. Celui-ci a +étudié l'âme humaine, il en analyse les nuances, il +est un homme qui pleure.</p> + +<p>Mais où il a été superbe surtout, c'est au dernier +acte, lorsqu'il meurt. Je n'ai jamais vu mourir personne +ainsi au théâtre. Salvini gradue ses derniers +moments de moribond avec une telle vérité, qu'il terrifie +la salle. Il est vraiment un mourant, avec ses +yeux qui se voilent, sa face qui blêmit et se décompose, +ses membres qui se raidissent. Lorsque Emma, +sur la demande de Rosalie, s'approche et l'appelle: +«Mon père», il a un retour de vie, un éclair de joie sur +son visage déjà mort, d'un charme douloureux; et ses +mains tremblent, et sa tête se penche, secouée par le +râle, tandis que ses derniers mots se perdent et ne s'entendent +plus. Sans doute, on a fait souvent cela au +théâtre, mais jamais, je le répète, avec une pareille +intensité de vérité. Enfin, Salvini a eu une trouvaille +de génie: il est étendu dans un fauteuil, et lorsqu'il +expire, la tête penchée vers Emma, il semble s'écrouler, +son poids l'emporte, il culbute et vient rouler devant +le trou du souffleur, pendant que les personnages +présents s'écartent en poussant un cri. Il faut +être un bien grand comédien pour oser cela. L'effet +est inattendu et foudroyant. La salle entière s'est +levée, sanglotant et applaudissant.</p> + +<p>La troupe qui donne la réplique à Salvini est très +suffisante. Ce que j'ai beaucoup remarqué, c'est la +façon convaincue dont jouent ces comédiens italiens. +Pas une fois, ils ne regardent le public. La salle ne +semble point exister pour eux. Quand ils écoutent, +ils ont les yeux fixés sur le personnage qui parle, et +quand ils parlent, ils s'adressent bien réellement au +personnage qui écoute. Aucun d'eux ne s'avance +jusqu'au trou du souffleur, comme un ténor qui va +lancer son grand air. Ils tournent le dos à l'orchestre, +entrent, disent ce qu'ils ont à dire et s'en vont, +naturellement, sans le moindre effort pour retenir les +yeux sur leurs personnes. Tout cela semble peu de +chose, et c'est énorme, surtout pour nous, en +France.</p> + +<p>Avez-vous jamais étudié nos acteurs? La tradition +est déplorable sur nos théâtres. Nous sommes partis +de l'idée que le théâtre ne doit avoir rien de commun +avec la vie réelle. De là, cette pose continue, ce gonflement +du comédien qui a le besoin irrésistible de se +mettre en vue. S'il parle, s'il écoute, il lance des +oeillades au public; s'il veut détacher un morceau, il +s'approche de la rampe et le débite comme un compliment. +Les entrées, les sorties sont réglées, elles +aussi, de façon à faire un éclat. En un mot, les +interprètes ne vivent pas la pièce; ils la déclament, +ils tâchent de se tailler chacun un succès personnel, +sans se préoccuper le moins du monde de l'ensemble.</p> + +<p>Voilà, en toute sincérité, mes impressions. Je me +suis mortellement ennuyé à <i>Macbeth</i>, et je suis sorti, +ce soir là, sans opinion nette sur Salvini. Dans la +<i>Mort civile</i>, Salvini m'a transporté; je m'en suis allé +étranglé d'émotion. Certes, l'auteur de ce dernier +drame, M. Giacometti, ne doit pas avoir la prétention +d'égaler Shakespeare. Son oeuvre, au fond, est même +médiocre, malgré la belle nullité de la formule. Seulement, +elle est de mon temps, elle s'agite dans l'air +que je respire, elle me touche comme une histoire +qui arriverait à mon voisin. Je préfère la vie à l'art, +je l'ai dit souvent. Un chef-d'oeuvre glacé par les siècles +n'est en somme qu'un beau mort.</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Je me souviens d'avoir assisté à la première représentation +de l'<i>Idole</i>. On comptait peu sur la pièce, on +était venu au théâtre avec défiance. Et l'oeuvre, en +effet, avait une valeur bien médiocre. Les premiers +actes surtout étaient d'un ennui mortel, mal bâtis, +coupés d'épisodes fâcheux. Cependant, vers la fin, un +grand succès se dessina. On put étudier, en cette occasion, +la toute-puissance d'une artiste de talent sur +le public. Madame Rousseil, non seulement sauva +l'oeuvre d'une chute certaine, mais encore lui donna +un grand éclat.</p> + +<p>Elle s'était ménagée pendant les premiers actes, +montrant une froideur calculée; puis, au quatrième +acte, sa passion éclata avec une fougue superbe qui +enleva la foule. Je me rappelle encore l'ovation +qu'on lui fit. Elle était méritée, tout le succès lui +était dû. Des difficultés s'élevèrent, je crois, entre +les acteurs et le directeur, et la pièce disparut +de l'affiche, mais j'aurais été étonné si elle avait +fait de l'argent, comme je le serais encore si elle en +faisait aujourd'hui. Elle n'est vraiment pas assez +d'aplomb; madame Rousseil, malgré ses fortes épaules, +ne saurait la tenir longtemps debout. Il y aurait +toute une étude à écrire à propos de ces succès personnels +des artistes, qui trompent souvent le public +sur le mérite véritable d'une oeuvre. Ce qui est consolant +pour la dignité des lettres, c'est qu'une oeuvre +ainsi soutenue par le talent d'un artiste, n'a jamais +qu'une vogue temporaire, et qu'elle disparaît fatalement +avec son interprète.</p> + +<p>J'ai également assisté à la première représentation +de <i>Froufrou</i>, bien que je ne fisse pas alors de critique +dramatique. Desclée se trouvait dans tout son triomphe +de grande artiste. Ici, l'oeuvre était une peinture +charmante d'un coin de notre société; les premiers +actes surtout offraient les détails d'une observation +très fine et très vraie; j'aimais moins la fin qui tournait +au larmoyant. Cette pauvre Froufrou était en +vérité trop punie; cela serrait inutilement le coeur +et terminait cette série de tableaux parisiens par une +gravure poncive, faite pour tirer des larmes aux personnes +sensibles.</p> + +<p>Sans doute, l'oeuvre cette fois aidait, poussait +l'artiste. Mais Desclée, on peut le dire, y mit encore +de son tempérament et élargit ainsi l'horizon de la +pièce. C'est que, justement, elle semblait faite pour le +personnage, elle le jouait avec toute sa nature. +Aussi s'incarna-t-elle dans ce rôle, où elle fut superbe +de vie et de vérité.</p> + +<p>La mort de Desclée a été pleurée par beaucoup de +débutants dramatiques. Nous la regardions tous grandir, +avec la joie de constater, à chaque nouvelle création, +que nous trouverions en elle l'interprète que +nous rêvions pour nos oeuvres futures. Nous songions +tous à des pièces où nous étudierions notre société, +où nous tâcherions de mettre la réalité à la scène. Et +nous lui taillions déjà des rôles, parce qu'elle +seule nous paraissait moderne, vivant de notre air +et exprimant avec exactitude les troubles nerveux de +l'époque présente. Elle ne semblait avoir passé par +aucune école, elle arrivait avec sa personnalité, sans +aucune recette d'attitudes ni de diction. Notre âge +vibrait en elle avec une intensité merveilleuse. Je +la sentais née pour aider puissamment au théâtre le +mouvement naturaliste. Et elle est morte. C'est une +perte immense pour nous tous.</p> + +<p>On peut dire qu'elle n'a pas été remplacée. Le +public ne se doute pas de la difficulté qu'éprouve +aujourd'hui un auteur dramatique pour trouver une +interprète selon ses voeux, dans une pièce moderne, +qui demande la sensation et l'intelligence du temps +où nous vivons. Je mets à part la Comédie-Française. +Les directeurs disent: «Il n'y a plus d'artiste.» Ce +qui est plus vrai et plus triste, c'est qu'il y a +bien encore des artistes, mais que ces artistes n'ont +pas la flamme du mouvement littéraire actuel. Ils +ne sont pas faits pour les oeuvres qui viennent. Notre +mouvement naturaliste, en un mot, ne voit pas +encore poindre ses Frédérick-Lemaître et ses Dorval.</p> + +<p>Justement, Desclée s'annonçait comme la Dorval de +ce mouvement. C'est pourquoi nous la regrettons +avec tant d'amertume. Il est une loi: c'est que toute +période littéraire, au théâtre, doit amener avec elle +ses interprètes, sous peine de ne pas être. La tragédie +a eu ses illustres comédiens pendant deux siècles; le +romantisme a fait naître toute une génération d'artistes +de grand talent. Aujourd'hui, le naturalisme +ne peut compter sur aucun acteur de génie. C'est +sans doute parce que les oeuvres, elles aussi, ne +sont encore qu'en promesse. Il faut des succès pour +déterminer des courants d'enthousiasme et de foi; +et ces courants seuls dégagent les originalités, amènent +et groupent autour d'une cause les combattants +qui doivent la défendre.</p> + +<p>Examinez le personnel de nos actrices, par exemple. +Voilà Desclée morte, à qui confiera-t-on le rôle de +Froufrou? M. Montigny a voulu utiliser mademoiselle +Legault, qu'il avait sous la main. Mais je suis persuadé +que celle-ci n'a accepté le rôle qu'à son corps défendant; +il n'est pas dans ses moyens; elle y est fort +jolie, seulement elle ne saurait lui donner de la profondeur +ni en rendre le détraquement nerveux. +Mademoiselle Legault est une très charmante ingénue, +un peu minaudière, dont on a voulu à tort +forcer les notes aimables.</p> + +<p>Je crois que, si M. Montigny avait eu le choix, il +aurait préféré donner le rôle à mademoiselle Blanche +Pierson. Je ne vois guère qu'elle, toujours en dehors +de la Comédie-Française, qui puisse aborder aujourd'hui +les rôles de Desclée. Mademoiselle Pierson, +qui n'a été longtemps qu'une jolie femme, se trouve +être actuellement une des rares comédiennes qui sentent +la vie moderne. Elle s'est montrée remarquable +dans <i>Fromont jeune et Risler aîné</i>, d'Alphonse Daudet. +A la vérité, elle manque d'un je ne sais quoi, ce qui la +laisse toujours un peu dans l'ombre; elle n'a pas +la foi peut-être, elle n'enlève pas une salle d'un +geste ou d'un mot. Rappelez-vous ses créations, +aucune ne vient en avant et ne s'impose par une +largeur magistrale. Je le répète, elle n'en est pas +moins la seule artiste qu'on aimerait voir dans +<i>Froufrou</i>.</p> + +<p>Je ne puis nommer madame Rousseil, dont je parlais +tout à l'heure. Celle-là n'a rien de moderne. +Elle est taillée pour la tragédie, elle a les bras forts +et le masque énergique des héroïnes de Corneille. +Quand elle descend au drame, il lui faut des créations +mâles, des vigueurs qui emportent tout. Je ne la vois +pas chaussée des fines bottines de la Parisienne, +se jouant et agonisant dans des amours à fleur de +peau.</p> + +<p>Quant à madame Fargueil, qui a eu de si beaux +cris de passion, elle est trop marquée aujourd'hui, +comme on dit en argot de coulisse, pour accepter des +rôles où il y a des scènes d'amour. Il lui faut désormais +des rôles faits pour elle, ce qui la rend d'un +emploi assez difficile, malgré son beau talent.</p> + +<p>Mon intention n'est point de passer ainsi toutes +nos comédiennes en revue. Le lecteur peut continuer +aisément ce travail. Il verra combien il est malaisé +de trouver une Froufrou; j'ai pris ce personnage de +Froufrou comme type d'un personnage strictement +moderne, parce que l'actualité me l'apportait et +qu'il est, en effet, suffisamment caractéristique. Si +l'on imagine un rôle plus accentué encore, n'ayant +plus certains côtés de grâce facile, vivant une vie +moins factice, d'une classe moins élégante, on comprendra +que le choix d'une interprète devient alors +d'une difficulté presque insurmontable. Où découvrir +une femme assez artiste pour vivre sur les planches +la vie qu'elle voit tous les jours dans la rue, pour +oublier les grimaces apprises et se donner tout +entière, avec ses souffrances et ses joies? Ce qui +complique les choses, c'est que la modernité tend à +rendre les oeuvres dramatiques très complexes: les +rôles ne sont plus d'un seul jet, coulés dans une +abstraction; ils reproduisent toute la créature qui +pleure et qui rit, qui se jette continuellement à droite +et à gauche. Dès lors, ces rôles demandent une composition +extrêmement serrée. Il faut un grand talent +pour s'en tirer avec honneur.</p> + +<p>J'ai mis la Comédie-Française à part. Les débutants +n'y sont point joués facilement. Il y a pourtant +là une sociétaire, madame Sarah Bernhardt, qui a la +flamme moderne. Jusqu'à présent, il me semble +qu'elle n'a pas eu une création où elle se soit donnée +complètement. On a goûté sa voix si souple et si +sonore, dans ce rôle de dona Sol, qui n'est guère +qu'un rôle de figurante. On a admiré sa science dans +<i>Phèdre</i> et dans le répertoire romantique. Mais, selon +moi, la tragédie et le drame romantique ont des liens +traditionnels qui garrottent sa nature. Je la voudrais +voir dans une figure bien moderne et bien vivante, +poussée dans le sol parisien. Elle est fille de ce sol, +elle y a grandi, elle l'aime et en est une des expressions +les plus typiques. Je suis persuadé qu'elle ferait +une création qui serait une date dans notre histoire +dramatique.</p> + +<p>Nous avons bien vu madame Sarah Bernhardt dans +l'<i>Étrangère</i>, de M. Dumas. Mais, vraiment, son personnage +de miss Clarkson était une plaisanterie par +trop romantique. Cette Vierge du mal qui parcourait +la terre pour se venger des hommes, en se faisant +aimer d'eux et en se régalant ensuite de leurs +souffrances, est à mon sens une des imaginations +les plus comiques qu'on puisse voir. L'artiste avait +surtout, au troisième acte, je crois, un interminable +monologue, d'une drôlerie achevée. Madame Sarah +Bernhardt exécuta un tour de force en n'y étant pas +ridicule. Même elle montra, dans l'<i>Étrangère</i>, ce +qu'elle pourrait donner, le jour où elle aurait un +rôle central dans une pièce moderne, prise en pleine +réalité sociale.</p> + +<p>Souvent, cette grave question de l'interprétation +m'a préoccupé. Chaque fois qu'un auteur dramatique, +ayant quelque souci de la vérité, a aujourd'hui un +rôle important de femme à distribuer, je sais qu'il +se trouve dans l'embarras. On finit toujours, il est +vrai, par faire un choix, mais la pièce en pâtit souvent. +Le public ne saurait entrer dans cette cuisine +des coulisses; la pièce est médiocrement jouée, et +comme justement les pièces d'analyse et de caractère +ne supportent pas une interprétation médiocre, on +la siffle. C'est une oeuvre enterrée. Il est vrai que +nous sommes singulièrement difficiles, nous voudrions +des artistes jeunes, jolies, très intelligentes, +profondément originales. En un mot, nous tous qui +travaillons pour l'avenir, nous demandons des comédiennes +de génie.</p> +<br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Le cas de madame Sarah Bernhardt me paraît des +plus intéressants et des plus caractéristiques. Je n'ai +pas à prendre la défense de la grande artiste, que son +talent défendra suffisamment. Mais je ne puis résister +au besoin d'étudier, à son sujet, ce fameux besoin de +réclame qui affole notre époque, selon les chroniqueurs.</p> + +<p>D'abord, posons nettement les situations. Madame +Sarah Bernhardt est accusée d'être dévorée d'une +fièvre de publicité. A entendre les chroniqueurs et +les reporters de notre presse parisienne, elle ne dit +pas une parole, ne risque pas un acte, sans en calculer +à l'avance le retentissement. Non contente +d'être une comédienne adorée du public, elle a +cherché à se singulariser en touchant à la sculpture, +à la peinture, à la littérature. Enfin, on en est venu +à dire que, tout à fait affolée par sa rage de réclame, +compromettant la dignité de la Comédie-Française, +elle avait fini par se montrer à Londres, vêtue en +homme, pour un franc.</p> + +<p>Quant aux chroniqueurs et aux reporters qui dressent +aujourd'hui ce réquisitoire, ils prennent des +attitudes de moralistes affligés. Ils pleurent sur ce +beau talent qui se compromet. Ils menacent la +comédienne de la lassitude du public et lui font entendre +que, si elle fait encore parler d'elle d'une +façon désordonnée, on la sifflera. En un mot, eux +qui sont les seuls coupables de tout ce bruit, ils déclarent +que si le bruit continue, c'en est fait de +madame Sarah Bernhardt; et le plus comique, c'est +que, précisément, ils continuent eux-mêmes le bruit.</p> + +<p>J'ai lu avec attention les derniers articles de +M. Albert Wolff, dans le <i>Figaro</i>. M. Albert Wolff est +un écrivain de beaucoup d'esprit et de raison; mais +il «s'emballe» aisément. Quand il croit être dans +la vérité, il pousse sa thèse à l'aigu; et vous devinez +quelle besogne, s'il est dans l'erreur. Beaucoup d'autres +ont parlé comme lui de madame Sarah Bernhardt. +Mais je m'adresse à lui, parce qu'il a une +réelle puissance sur le public.</p> + +<p>Voyons, de bonne foi, croit-il à cet amour enragé +de madame Sarah Bernhardt pour la réclame? Ne +s'avoue-t-il pas que, si madame Sarah Bernhardt +aime aujourd'hui à entendre parler d'elle, la faute en +est précisément à lui et à ses confrères qui ont fait +autour d'elle un tapage si énorme? Ne voit-il pas +enfin que, si notre époque est tapageuse, avide de boniments, +dévorée par la publicité à outrance, cela +vient moins des personnalités dont on parle que du +vacarme fait autour de ces personnalités par la presse +à informations. Examinons cela tranquillement, sans +passion, uniquement pour trouver la vérité, en nous +appuyant sur le cas de madame Sarah Bernhardt.</p> + +<p>Qu'on se rappelle ses débuts. Ils furent assez difficiles. +Le <i>Passant</i>, tout d'un coup, la mit en lumière. +Il y a de cela une dizaine d'années. Dès ce jour-là, la +presse s'empara d'elle, et ce fut surtout de sa maigreur +dont il fut question. Je crois que cette maigreur +fit alors pour sa réputation beaucoup plus que son talent. +Pendant dix années, on n'a pu ouvrir un journal +sans trouver une plaisanterie sur la maigreur de madame +Sarah Bernhardt. Elle était surtout célèbre +parce qu'elle était maigre. M. Albert Wolff pense-t-il +que madame Sarah Bernhardt s'était fait maigrir +pour qu'on parlât d'elle? J'imagine qu'elle a dû être +souvent blessée par ces bons mots d'un goût douteux; +ce qui exclut l'idée qu'elle payait des gens pour +les publier.</p> + +<p>Ainsi donc voilà son début dans la réclame. Elle +est maigre, et les chroniqueurs, aidés des reporters, +font d'elle un phénomène qui occupe l'Europe. Plus +tard, on découvre d'autres choses: par exemple, on +l'accuse d'une méchanceté diabolique; on raconte +que, chez elle, elle invente des supplices atroces +pour ses singes; puis, toutes sortes de légendes se +répandent, elle dort dans son cercueil, un cercueil +capitonné de satin blanc; elle a des goûts macabres +et sataniques, qui la font tomber amoureuse d'un +squelette, pendu dans son alcôve. Je m'arrête, je ne +puis dire ici les histoires monstrueuses qui ont circulé, +et que la presse a répandues crûment ou à demi +mots. De nouveau, je prie M. Albert Wolff de me dire +s'il soupçonne madame Sarah Bernhardt d'avoir fait +circuler ces histoires elle même, dans le but calculé +de faire parler d'elle.</p> + +<p>Je touche ici un point délicat. En quoi les excentricités +de madame Sarah Bernhardt, vraies ou +non, intéressaient-elles le public? Je suis persuadé, +pour mon compte, de la fausseté parfaite de ces légendes. +Mais, quand il serait vrai que madame Sarah +Bernhardt rôtirait des singes et coucherait avec un +squelette, qu'avons-nous à voir là-dedans, nous +autres, si c'est son plaisir? Dès qu'on est chez soi, les +portes closes, on a le droit absolu de vivre à sa guise, +pourvu qu'on ne gêne personne. C'est affaire de tempérament. +Si je disais que tel critique, très moral, vit +dans une cour de petites femmes complaisantes, que +tel romancier idéaliste patauge dans la prose de l'escroquerie, +je me mêlerais certainement de ce qui ne +me regarde pas. La vie intérieure de madame Sarah +Bernhardt ne regardait ni les reporters ni les chroniqueurs. +En tout cas, ce n'est pas encore elle qu'il faut +accuser ici de chercher la réclame; c'est la réclame, +violente et blessante, qui a forcé sa demeure et qui +a mis autour de l'artiste la réputation romantique et +légèrement ridicule d'une femme à moitié folle.</p> + +<p>Maintenant, arrivons à la grosse accusation. On lui +reproche surtout de ne pas s'en être tenu à l'art dramatique, +d'avoir abordé la sculpture, la peinture, +que sais-je encore! Cela est plaisant. Voila que, non +content de la trouver maigre et de la déclarer folle, +on voudrait réglementer l'emploi de ses journées. +Mais, dans les prisons, on est beaucoup plus libre. +Est-ce qu'on s'inquiète de ce que madame Favart ou +madame Croizette fait en rentrant chez elle? Il plaît +à madame Sarah Bernhardt de faire des tableaux et des +statues, c'est parfait. A la vérité, on ne lui nie pas le +droit de peindre ni de sculpter, on déclare simplement +qu'elle ne devrait pas exposer ses oeuvres. Ici +le réquisitoire atteint le comble du burlesque. Qu'on +fasse une loi tout de suite pour empêcher le cumul +des talents. Remarquez qu'on a trouvé la sculpture +de madame Sarah Bernhardt si personnelle, qu'on l'a +accusée de signer des oeuvres dont elle n'était pas +l'auteur. Nous sommes ainsi faits en France, nous +n'admettons pas qu'une individualité s'échappe de +l'art dans lequel nous l'avons parquée. D'ailleurs, je +ne juge pas le talent de madame Sarah Bernhardt, +peintre et sculpteur; je dis simplement qu'il est tout +naturel qu'elle fasse de la peinture et de la sculpture, +si cela lui plaît, et qu'il est plus naturel encore qu'elle +montre cette peinture et cette sculpture, qu'elle tâche +de vendre ses oeuvres, qu'elle mène, en un mot, ses +occupations et sa fortune comme elle l'entend.</p> + +<p>Ce sont là des affirmations naïves, tant elles vont +de soi. On sourit d'avoir à expliquer que chacun a le +droit strict d'arranger son existence selon son goût, +sans qu'on le jette violemment sur la sellette, devant +l'opinion publique. Et ici le reproche adressé à madame +Sarah Bernhardt de chercher la publicité devient +plaisant. Sans doute, comme peintre et comme +sculpteur, elle cherche la publicité, si l'on entend par +là qu'elle expose ses oeuvres et qu'elle les vend. Mais +alors pourquoi ne lui fait-on pas un crime de chercher +la publicité comme artiste dramatique? Les +personnes qui la rêvent modeste et cachée, devraient +lui défendre de paraître sur les planches. De cette +façon, on ne parlerait plus d'elle du tout. Si l'on +admet qu'elle se montre au public en chair et en os,—en +os surtout, dirait un reporter,—elle peut bien +lui montrer ensuite ses oeuvres. C'est raisonner singulièrement +que de conclure à un besoin furieux de +réclame, parce qu'elle ne se contente pas du théâtre +et qu'elle s'adresse aux autres arts; il faudrait plutôt +conclure à un besoin d'activité, à une satisfaction de +tempérament. Jamais personne n'a eu le courage de +mener à bien de longs travaux, dans le but étroit +d'obtenir des articles. On écrit, on peint, on sculpte, +uniquement parce que la main vous démange.</p> + +<p>C'est ce que M. Sarcey doit admettre, car lui se lamente +seulement sur le temps que la peinture et la +sculpture prennent à madame Sarah Bernhardt. Elle +est trop occupée, selon lui, et c'est pourquoi elle a +fait manquer à Londres une matinée, scandale +énorme qui a occupé toute la presse. Je ne veux pas +entrer dans la discussion des faits qui se sont passés +là-bas, d'autant plus que je me méfie des articles publiés; +je sais quelle est la vérité des journaux. Il paraît +pourtant que madame Sarah Bernhardt était réellement +très souffrante, et il est tout à fait comique +d'attribuer cette indisposition à sa peinture, à sa +sculpture, ou encore à la fatigue que lui occasionnent +les représentations données par elle en dehors du +théâtre. Tout le monde peut être malade, même +sans s'être fatigué et sans être peintre ou sculpteur. +Ce qui me met en défiance sur les chroniques que +nous avons lues, c'est justement le démenti donné +par l'intéressée elle-même au conte qui la présentait +vêtue en homme, au milieu de ses tableaux et de ses +statues, et se montrant pour un franc comme une +bête curieuse. Je reconnais là les mêmes imaginations +que pour les singes à la broche et le squelette +dans le lit. A cette heure, tout se gâterait; madame +Sarah Bernhardt parlerait de donner sa démission; +la question deviendrait grosse d'orage. Cela est vraiment +très typique. Je n'entends pas trancher la question, +mais j'ai voulu exposer les faits.</p> + +<p>Et, à présent, je le demande une fois encore à +M. Albert Wolff, si les reporters, si les chroniqueurs +n'avaient pas fait d'abord de madame Sarah Bernhardt +une maigre légendaire qui restera dans l'histoire; si, +plus tard, ils ne s'étaient pas occupés de son squelette +et de ses singes; si, lorsque la copie leur manquait, +ils n'avaient pas bouché le trou avec un bon mot ou +une indiscrétion sur elle; s'ils n'avaient pas empli les +journaux de leur étonnement goguenard, chaque fois +qu'elle a fait un envoi au Salon, publié un livre ou +monté en ballon captif; enfin, si, lors de ce voyage de +la Comédie-Française à Londres, ils ne nous avaient +pas raconté en détail jusqu'à ses maux de coeur: +M. Albert Wolff croit-il que les choses en seraient +venues au point où elles en sont?</p> + +<p>Ce que j'ai voulu établir nettement, c'est ce que +j'énonçais au début: ce n'est pas madame Sarah +Bernhardt comédienne, ce n'est pas nous artistes, romanciers, +poètes, qui sommes pris de cette rage de +réclame; c'est le reportage, c'est la chronique qui, +depuis cinquante ans, ont changé les conditions de la +réclame, décuplé les appétits curieux du public, soulevé +autour des personnalités en vue cet orchestre +formidable de l'information à outrance. Ici, j'élargis +mon sujet; à la vérité, je n'ai pris le cas de madame +Sarah Bernhardt que pour préciser des faits dont j'ai +été frappé. Mon expérience personnelle m'a appris +que, lorsqu'un chroniqueur accuse un écrivain de chercher +le bruit, il arrive que l'écrivain est un bon bourgeois +faisant tranquillement sa besogne, tandis que +c'est le chroniqueur qui joue devant lui de la trompette.</p> + +<p>Remarquez que les écrivains, comme les comédiens, +finissent souvent par se laisser aller agréablement +sur cette pente de la réclame. On s'habitue au +tapage; on a sa ration de publicité tous les matins, et +l'on s'attriste, quand on ne trouve plus son nom dans +les journaux. Il est très possible qu'on ait gâté +madame Sarah Bernhardt comme tant d'autres, en +lui donnant l'habitude de voir le monde tourner +autour d'elle. Mais, dans ce cas, elle est une victime +et non une coupable. Paris a toujours eu de ces enfants +gâtés qu'il comble de sucre, dont il veut connaître +les moindres gestes, qu'il caresse à les faire +saigner, dont il dispose pour ses plaisirs avec un +despotisme d'ogre aimant la chair fraîche. La presse +à informations, le reportage, la chronique, ont donné +un retentissement formidable à ces caprices de Paris, +voilà tout. La question est là et pas ailleurs. Il serait +vraiment cruel de s'être amusé pendant dix ans de la +maigreur de madame Sarah Bernhardt, d'avoir fait +courir sur elle une légende diabolique, de s'être +mêlé de toutes ses affaires privées et publiques en +tranchant bruyamment les questions dont elle était +seule juge, d'avoir occupé le monde de sa personne, +de son talent et de ses oeuvres, pour lui crier un jour: +«A la fin, tu nous ennuies, tu fais trop de bruit; tais-toi.» +Eh! taisez-vous, si cela vous fatigue de vous +entendre!</p> + +<p>Voilà ce que j'avais à dire. C'est un simple procès-verbal. +Je n'attaque pas la presse à informations, qui +m'amuse et qui me donne des documents. Je crois +qu'elle est une conséquence fatale de notre époque +d'enquête universelle. Elle travaille, plus brutalement +que nous, et en se trompant souvent, à l'évolution +naturaliste. Il faut espérer qu'un jour elle aura +l'observation plus juste et l'analyse plus nette, ce +qui ferait d'elle une arme d'une puissance irrésistible +En attendant, je lui demande simplement de ne pas +prêter le fracas de son allure aux gens qu'elle emporte +dans sa course, quitte à leur casser les reins, s'ils +viennent à tomber.</p> + +<br><br> + +<h3>VI</h3> + +<p>Je dirai ce que je pense de l'aventure qui affole +Paris en ce moment. Il s'agit de la démission de +madame Sarah Bernhardt, et de la fêlure stupéfiante +qu'elle a déterminé dans le crâne des gens.</p> + +<p>Déjà, à propos du procès de Marie Bière, j'avais été +étonné des sautes de l'opinion publique. On se souvient +des termes crus dans lesquels le Paris sceptique +jugeait l'héroïne du drame, avant l'ouverture des +débats. L'affaire vient en cour d'assises, et tout +Paris se passionne pour la jeune femme; on la +défend, on la plaint, on l'adore; si bien que, si le +tribunal l'avait condamnée, on lui aurait certainement +jeté des pommes cuites. Elle est acquittée, et tout de +suite, du soir au lendemain, on retombe sur elle, on +la rejette au ruisseau, avec une rudesse incroyable; +ce n'est plus qu'une gredine, on lui conseille de disparaître. +Sans doute, une analyse exacte nous donnerait +les causes de ces mouvements contraires et si +précipités. Mais, pour les braves gens qui regardent +en simples curieux le spectacle de la vie, quel joli +peuple de pantins nous faisons!</p> + +<p>Je me suis tenu à quatre pour ne pas parler en son +temps de cette affaire. Elle était un exemple si décisif +de roman expérimental! Voilà une histoire bien +banale, une histoire comme il y en a cent mille à +Paris: une femme prend pour amant un monsieur +fort correct, un galant homme, dont elle a un enfant, +et qui la quitte, ennuyé de sa paternité, après avoir +eu l'idée plus ou moins nette d'un avortement. On +coudoie cela sur les trottoirs, et personne ne songe +même à tourner la tête. Mais attendez, voici l'expérience +qui se pose: Marie Bière, de tempérament particulier, +produit d'une hérédité dont il a été question +dans les débats, tire un coup de pistolet sur son +amant; et, dès lors, ce coup de pistolet est comme +la goutte d'acide sulfurique que le chimiste verse +dans une cornue, car aussitôt l'histoire se décompose, +le précipité a lieu, les éléments primitifs apparaissent. +N'est-ce pas merveilleux? Paris s'étonne qu'un +galant homme fasse des enfants et ne les aime pas; +Paris s'étonne que l'avortement soit à la porte +de tous les concubinages. Ces choses ont lieu tous +les jours, seulement il ne les voit pas, il ne s'y arrête +pas; il faut que l'expérience les montre violemment, +que le coup de pistolet parte, que la goutte d'acide +tombe, pour qu'il reste stupéfait lui-même de sa +pourriture en gants blancs. Delà, cette grosse émotion, +en face d'une aventure tellement commune, +qu'elle en est bête.</p> + +<p>Nous avons eu aussi un joli exemple de fêlure avec +le fameux Nordenskiold.</p> + +<p>Pendant huit jours, tout a été pour Nordenskiold, +une réception princière, des arcs de triomphe, des +galas, des hommages enthousiastes dans la presse. +Il semblait que le voyageur eût découvert une seconde +fois l'Amérique. Puis, brusquement, le vent +a tourné, Nordenskiold n'avait rien découvert du +tout; un simple charlatan qui avait fait une promenade +à Asnières, un pitre auquel on reprochait +les dîners qu'on lui avait donnés. Le comique de +l'histoire est que les journaux les plus chauds à +lancer Nordenskiold se sont montrés ensuite les plus +enragés à le démolir. Il était grand temps qu'il reprît +le chemin de fer, car nous aurions fini par lui faire +un mauvais parti.</p> + +<p>Et voici les farces qui recommencent avec madame +Sarah Bernhardt. En vérité, les nerfs nous emportent, +il faudrait soigner cela, car l'indisposition tourne +à l'affection chronique. Il n'est pas bon de se détraquer +de la sorte, à la moindre émotion.</p> + +<p>Pendant huit ans, madame Sarah Bernhardt a été +l'idole de la presse et du public. Il n'est pas d'hommage +qu'on ne lui ait rendu; on l'a couverte de bravos +et de couronnes. Je crois que, pendant ces huit +années, on ne trouverait pas une seule attaque contre +elle, partant d'un homme ayant quelque autorité. Il +semblait qu'on eût signé un pacte pour la trouver +parfaite. Paris était à ses pieds. Et brusquement, en +une nuit, tout a croulé. Applaudie encore la veille au +soir, le lendemain elle n'avait plus aucun talent, mais +aucun, rien du tout. La presse entière, qui lui appartenait +le samedi, se tournait contre elle le dimanche. +On la maudissait, on l'exécrait, à ce point, disait-on, +qu'elle n'oserait jamais reparaître sur une scène +française, par crainte d'être insultée. Grand Dieu! que +s'était-il donc passé? Un simple fait: madame Sarah +Bernhardt, cédant à son tempérament de femme nerveuse, +venait de jeter dans la cornue la goutte d'acide +sulfurique. Elle avait donné sa démission.</p> + +<p>Oh! la belle expérience! Le précipité a lieu, d'après +les lois naturelles, et le public s'effare. Paris semble +croire qu'une telle aventure, fort ordinaire, ne s'était +jamais vue. L'histoire de la Comédie-Française est +là pour répondre. Madame Sarah Bernhardt n'a, en +somme, que répété une fugue célèbre de madame +Arnould Plessy, sous le souvenir de laquelle on l'a +écrasée, dans le rôle de Clorinde; et M. Got, allant +jouer la <i>Contagion</i> à l'Odéon, malgré ses engagements, +avait également donné le mauvais exemple. On +citerait bien d'autres faits encore. Si l'on pénétrait +dans l'histoire intime de la Comédie-Française, si +l'on contait les révoltes de chacun, les plaintes, les +projets d'escapade, on verrait que le miracle est au +contraire que les démissions n'y soient pas plus nombreuses.</p> + +<p>Je n'ai pas à défendre madame Sarah Bernhardt. +Je ne suis, si l'on veut, qu'un chimiste curieux d'expériences +et très intéressé par celle qui se passe en ce +moment sous mes yeux. J'accorde que madame +Sarah Bernhardt a tous les torts. Elle a tort d'abord +d'avoir son tempérament qui la pousse aux décisions +extrêmes. Elle a tort ensuite d'être trop sensible à la +critique; après avoir cru à tous les éloges qu'on lui +donnait, elle a cru à une critique violente qui tombait +sur elle comme une tuile par un jour de grand vent. +Et c'est cette dernière naïveté que je ne lui pardonnerai +jamais. Eh quoi! madame, vous avez déserté +devant une phrase d'un critique dont les arrêts ne +peuvent compter? Vous que l'on dit si orgueilleuse, +vous avez manqué d'orgueil à ce point? Mais je +vous assure, il en a tué d'autres qui se portent fort +bien. C'est quelquefois un honneur d'être attaqué. Si, +comme on le raconte, vous cherchiez un prétexte +pour quitter la Comédie-Française, que n'en avez-vous +donc trouvé un plus sérieux, car celui-là, en vérité, +me gâte toute l'histoire.</p> + +<p>Ainsi, voilà madame Sarah Bernhardt qui s'est +donné tous les torts. Seulement, il faut examiner +la responsabilité de la presse et du public. Elle n'a +aucun talent, dites-vous? Alors pourquoi l'avez-vous +grisée pendant huit ans? C'est vous qui l'avez faite, +c'est vous qui l'avez poussée à cette susceptibilité +nerveuse, qui vous semble extraordinaire. Vous +gâtez les femmes, puis vous les tuez. Celle-là nous +ennuie, à une autre! Aucune mesure, ni dans les +éloges, ni dans la critique. Lorsque vous avez mis une +comédienne dans les astres, vous la jetez d'un coup +de poing dans l'égout; et vous vous étonnez que cette +machine délicate se détraque. Ah! peuple de polichinelles! +C'est pour cela qu'il vaut mieux t'avoir contre +soi, parce qu'au moins on n'a plus à craindre que ta +tendresse.</p> + +<p>Et comment voulez-vous que les journaux gardent +la mesure, lorsqu'un maître du théâtre contemporain +tel que M. Emile Augier perd lui-même toute logique? +Je dirai jusqu'au bout ce que je pense, puisque me +voilà lancé. On nous a raconté comme quoi M. Augier +avait insisté auprès de M. Perrin pour donner le rôle +de Clorinde à madame Sarah Bernhardt; M. Perrin +aurait préféré madame Croizette; mais l'auteur exigeait +madame Sarah Bernhardt, dont le talent sans +doute lui semblait préférable. Dès lors, quelle est +notre stupeur de lire, dans la lettre écrite par M. Augier, +ces deux phrases que je détache: «Je maintiens +qu'elle a joué aussi bien qu'à son ordinaire, avec les +mêmes défauts et les mêmes qualités, où l'art n'a +rien à voir... Soyons donc indulgents pour cette +incartade d'une jolie femme, qui pratique tant +d'arts différents avec une égale supériorité, et +gardons nos sévérités pour des artistes moins universels +et plus sérieux». Mais, dans ce cas, pourquoi +M. Augier a-t-il voulu absolument confier le +rôle de Clorinde à madame Sarah Bernhardt? Si +«l'art n'a rien à voir» chez cette comédienne, s'il y a, +à la Comédie-Française, des artistes «moins universels +et plus sérieux», encore un coup pourquoi diable +l'auteur a-t-il fait un si mauvais choix? Je ne saurais +m'arrêter à cette idée que M. Augier a choisi madame +Sarah Bernhardt parce qu'elle faisait recette; cette +supposition serait indigne. Il y a donc manque de +logique. On ne lâche pas de la sorte, en faisant de +l'esprit, une artiste au talent de laquelle on a cru.</p> + +<p>Le coup de folie est général, et il part de haut. Je +ne puis m'arrêter à toutes les sottises qu'on écrit. +Ainsi, on parle du tort que le départ de madame +Sarah Bernhardt fait à M. Augier. Quelle est cette +plaisanterie? Dans huit jours, lorsque madame Croizette +reprendra le rôle, elle aura un succès écrasant, +et l'<i>Aventurière</i> bénéficiera de tout le tapage fait; +c'est, comme on dit, un lançage superbe. Le tort fait +à la Comédie-Française est plus réel; il est certain +que madame Sarah Bernhardt laisse un grand vide. +Pourtant, la demande de trois cent mille francs de +dommages et intérêts me paraît un peu raide. Un +arrangement serait seul raisonnable. Mais allez donc +parler raison, quand les têtes sont fêlées à ce point! +Il faut laisser faire le temps. Je me plais à croire que, +lorsque tout ce tapage sera calmé, madame Sarah +Bernhardt rentrera comme pensionnaire à la Comédie-Française, +où l'on n'aura pu la remplacer, +parce qu'elle est avant tout une nature. Alors, de +part et d'autre, on s'étonnera d'une alerte si chaude. +Ce sont là brouilles d'amoureux.</p> + +<p>Du reste, vous savez que, le mois prochain, je +m'attends à ce qu'on acquitte Ménesclou, au milieu +de l'attendrissement de tout Paris. Pensez donc, le +pauvre jeune homme, il y a huit jours qu'on le traite +de monstre: ça finit par le rendre sympathique. Puis, +en voilà assez avec la petite Deu et sa famille; la mère +a parlé au cimetière, c'est du cabotinage. Encore +une culbute, pleurons sur Ménesclou!</p> +<br><br><br> + + +<h3>POLÉMIQUE</h3> + +<h3>I</h3> + +<p>Mon confrère, M. Francisque Sarcey, a bien voulu +discuter mes opinions en matière d'art dramatique. +Je ne répondrai pas aux critiques qui me sont personnelles; +je lui appartiens, il me juge comme il +me comprend, c'est parfait. Mais je me permettrai +de répondre aux parties de son article qui traitent +de questions générales. Le mieux, pour s'entendre, +est encore de s'expliquer.</p> + +<p>Remarquez que, dans toute polémique, une bonne +moitié de la divergence des opinions provient de +malentendus. Je dis blanc, on entend noir. Je raisonne +d'après un ensemble d'idées où tout se tient, +on détache un alinéa et on lui donne un sens auquel +je n'ai jamais songé. De cette façon, on peut marcher +des années côte à côte sans se comprendre. Revenons +donc sur tout cela, puisque je n'ai pas réussi à être +clair.</p> + +<p>Un point qui me tient surtout au coeur, c'est de +répondre au reproche qu'on me fait d'insulter nos +gloires. J'ai écrit quelque part, après avoir constaté +que les oeuvres dramatiques contemporaines n'étaient +pas, selon moi, des chefs-d'oeuvre: «Les planches +sont vides.» Là-dessus, M. Sarcey se fâche et me +répond: «Les planches sont vides! Sérieusement, +est-il permis à un homme, quelle que soit sa mauvaise +humeur, de se permettre une aussi extravagante +monstruosité? Quoi! les planches sont vides! et +Augier vient de donner les <i>Fourchambault</i>, et l'on va +reprendre le <i>Fils naturel</i>, d'Alexandre Dumas, et l'on +joue en ce moment la <i>Cagnotte</i>, de Labiche, la <i>Cigale</i>, +de Meilhac et Halévy, les <i>Deux Orphelines</i> de d'Ennery, +et l'on annonce une comédie nouvelle de Sardou!» +Il paraît que je suis d'une extravagance bien monstrueuse, +car, même après ce cri indigné, je répéterai +tranquillement: «Oui, les planches sont vides.»</p> + +<p>Seulement, ce que M. Sarcey néglige de dire, +c'est que je ne me suis pas éveillé un beau matin, en +trouvant cette affirmation, pour étonner le monde. +Elle est la conséquence de toute une série d'études, +la constatation finale d'un critique qui s'est mis à un +point de vue particulier. Certes, jamais les planches +n'ont été plus encombrées, jamais on n'y a dépensé +autant de talent, jamais on n'a produit un si grand +nombre de pièces intéressantes. Cela n'empêche pas +que les planches soient vides pour moi, dès que j'y +cherche le génie et le chef-d'oeuvre du siècle, l'homme +qui doit réaliser au théâtre l'évolution naturaliste que +Balzac a déterminée dans le roman, l'oeuvre dramatique +qui puisse se tenir debout, en face de la <i>Comédie +humaine</i>.</p> + +<p>Est-ce que j'ai jamais nié les grandes qualités de +nos auteurs contemporains, la carrure solide et simple +de M. Emile Augier, les études humaines de M. +Alexandre Dumas fils, gâtées malheureusement par +une si étrange philosophie, la fine et spirituelle observation +de MM. Meilhac et Halévy, le mouvement +endiablé de M. Sardou? Je ne suis pas aussi fou et +aussi injuste qu'on veut le dire. Qu'on me relise, +on verra que j'ai toujours fait la part de chacun, +même lorsque je me suis montré sévère.</p> + +<p>Mais où je me sépare complètement de M. Sarcey, +c'est quand il ajoute: «Si vous mettez à part ces +grands noms de Molière et de Shakespeare, qui ne +sont que des accidents de génie, vous pouvez courir +toute l'histoire du théâtre dans l'univers sans trouver +une époque où se soient rencontrés à la fois, +dans un seul genre, tant d'écrivains de premier +ordre.»</p> + +<p>De premier ordre, je le nie absolument. Mettons de +second ordre, même de troisième, pour quelques-uns. +On le verra plus tard. M. Sarcey obéit à un sentiment +dont les critiques de toutes les époques ont +fait preuve, en plaçant au premier rang les auteurs +dramatiques contemporains; mais où sont les auteurs +de premier ordre du siècle dernier et même du commencement +de ce siècle? Il faut lire les anciens +comptes rendus pour savoir ce qu'on doit penser des +places distribuées ainsi par la critique courante. Je +l'ai dit et je le répète, ce qui nous sépare, M. Sarcey +et moi, c'est qu'il est enfoncé dans l'actualité, dans +la pratique quotidienne de son devoir de lundiste, +dans le théâtre au jour le jour; tandis que ce théâtre +n'est pour moi qu'un sujet d'analyse générale, et que +je ne juge jamais ni un homme ni une oeuvre sans +m'inquiéter du passé et de l'avenir.</p> + +<p>Veut-il savoir ce que j'entends par un homme de +premier ordre? J'entends un créateur. Quiconque ne +crée pas, n'arrive pas avec sa formule nouvelle, son +interprétation originale de la nature, peut avoir beaucoup +de qualités; seulement, il ne vivra pas, il n'est +en somme qu'un amuseur. Or, dans ce siècle, Victor +Hugo seul a créé au théâtre. Je n'aime point sa formule; +je la trouve fausse. Mais elle existe et elle restera, +même lorsque ses pièces ne se joueront plus. +Cherchez autour de lui, voyez comme tout passe et +comme tout s'oublie.</p> + +<p>Théodore Barrière vient à peine de mourir, et le +voilà reculé dans un brouillard. Que les autres s'en +aillent, ils fondront aussi rapidement. Certes, il y a +des différences, je ne puis faire ici une étude de chaque +auteur dramatique et indiquer l'argile dans le +monument qu'il élève. Je me contente de les condamner +en bloc, parce que pas un d'entre eux n'a +trouvé la formule que le siècle attend. Ils la bégayent +presque tous, aucun ne l'affirme.</p> + +<p>Mon argumentation est supérieure aux oeuvres, je +veux dire que je raisonne au-dessus des pièces qu'on +peut jouer, d'après la marche même de l'esprit de ce +siècle. Le grand mouvement naturaliste qui nous +emporte, s'est déclaré successivement dans toutes les, +manifestations intellectuelles. Il a surtout transformé +le roman, il a soufflé à Balzac son génie. J'attends +qu'il souffle du génie à un auteur dramatique. Jusque-là, +pour moi, la littérature dramatique restera +dans une situation inférieure; on y aura peut-être +beaucoup de talent, mais en pure perte, parce qu'on +y pataugera au milieu d'enfantillages et de mensonges +qui ne se peuvent plus tolérer. Aujourd'hui, le +roman écrase le drame du poids terrible dont la +vérité écrase l'erreur.</p> + +<p>Je conseille à M. Sarcey d'interroger les étrangers +de grande intelligence et de libre examen, des Russes, +des Anglais, des Allemands. Il verra quelle est leur +stupéfaction, en face de nos romans et de nos oeuvres +dramatiques. Un d'eux disait: «C'est comme si vous +aviez deux littératures: l'une scientifique, basée sur +l'observation, d'un style merveilleusement travaillé; +l'autre conventionnelle, toute pleine de trous et de +puérilités, aussi mal bâtie que mal pensée.»</p> + +<p>Nos critiques ne voient pas le fossé parce qu'ils +barbotent dedans. Puis, il leur suffit que le monde +entier applaudisse nos vaudevilles, comme il chante +nos refrains idiots. Il n'en est pas moins vrai qu'il faut +combler le fossé, que le fossé se comblera de lui-même +et que le théâtre sera alors renouvelé par l'esprit +d'analyse qui a élargi le roman. Je constate que +l'évolution se fait depuis quelques années, d'une +façon continue. L'homme de génie attendu peut paraître, +le terrain est prêt. Mais, tant que l'homme de +génie n'aura pas paru, les planches seront vides, car +le génie seul compte et mérite d'être.</p> + +<p>Cela m'amène à répondre, sur deux autres points, +à M. Sarcey. J'ai dit qu'on imposait aux débutants le +code inventé par Scribe, et j'ai ajouté que Molière +ignorait le métier du théâtre, tel qu'il faut le connaître +aujourd'hui pour réussir. Là-dessus, M. Sarcey +me répond que Scribe est aujourd'hui en défaveur et +que Molière était un «roublard».</p> + +<p>Vraiment, Scribe est en défaveur? Eh bien! et +M. Hennequin, et M. Sardou lui-même? Lorsque j'ai +nommé Scribe, j'ai voulu évidemment désigner la +pièce d'intrigue, le tour de passe-passe, l'escamotage +remplaçant l'observation. Que Scribe lui-même soit +jeté au grenier, cela va de soi, cela me donne raison; +mais il n'en reste pas moins vrai que les héritiers de +Scribe sont encore en plein succès. Quand on joue +une pièce «bien faite», comme il dit, est-ce que +M. Sarcey ne se pâme pas de joie? Est-ce que ses +feuilletons, son enseignement dramatique, ne concluent +pas toujours à ceci: «Réglez-vous sur le +code, en dehors du code il n'y a que des casse-cou»? +Mon Dieu! je puis le lui avouer aujourd'hui: c'est à +lui que j'ai songé, lorsque j'ai imaginé un critique +conseillant à un débutant de lire les classiques de la +pièce bien faite, Scribe, Duvert et Lausanne, d'Ennery, +etc. Sans doute les pièces mal faites de MM. Meilhac +et Halévy et de M. Gondinet réussissent parfois aujourd'hui; +mais il en pleure, et c'est moi qui m'en réjouis.</p> + +<p>Même malentendu au sujet de Molière. M. Sarcey +a souvent parlé du métier du théâtre, paraissant faire +de ce métier une science absolue, rigide comme un +traité d'algèbre. J'ai répondu qu'il n'y avait pas un +métier, mais des métiers, que chaque époque avait le +sien; et, comme preuve, j'ai avancé que Molière ignorait +ce métier absolu qu'on jette dans les jambes de +tous les débutants. M. Sarcey déclare que j'avance +là «une incongruité littéraire». Je serai plus aimable, +je dirai simplement que M. Sarcey ne sait pas +me lire.</p> + +<p>Eh! oui, Molière est un «roublard» pour l'arrangement +des scènes, pour la distribution des matériaux +dans une oeuvre. Il était à la fois auteur et acteur, +il connaissait son «métier» mieux que personne. +Il a même inventé la plus admirable coupe de dialogue +qui existe. Seulement, cela n'empêche pas que +<i>Tartuffe</i> a un dénouement enfantin et que le <i>Misanthrope</i> +est plutôt une dissertation dialoguée qu'une +pièce, si l'on examine cette comédie à notre point de +vue actuel. Aucun de nos auteurs dramatiques ne risquerait +un pareil dénouement, ni une comédie aussi +vide d'action; tous craindraient d'être sifflés. Je n'ai +pas dit autre chose, le sens de code dramatique que je +donnais au mot métier, sortait naturellement de ce +qui précédait.</p> + +<p>Et je profite de l'occasion pour enregistrer l'aveu +de M. Sarcey. Chaque époque a son métier. Qu'il reconnaisse +maintenant que chaque auteur a le sien et +nous nous entendrons parfaitement. Seulement, il ne +faudra plus alors qu'il veuille régenter le théâtre, +parler de pièces bien faites et de pièces mal faites. Du +moment où il n'y a pas une grammaire, un code, tout +est permis. C'est ce que je me tue à démontrer depuis +des années.</p> + +<p>Maintenant, bien que je ne veuille pas répondre +aux critiques qui me sont personnelles, je m'étonnerai +de l'explication bonne enfant que M. Sarcey +donne de mes idées sur la littérature dramatique. Oh! +mon Dieu, rien de plus simple! J'ai écrit des pièces +qui sont tombées. De là, une grande mauvaise humeur +et une campagne féroce contre mes confrères. +M. Sarcey est toujours pratique. Il frappe en plein +dans le tas. Vous croyez qu'il va s'imaginer que j'ai +des convictions, que je me bats pour le triomphe de +ce que je crois être la vérité. A d'autres! On m'a +sifflé, j'enrage et je me console en dévorant les auteurs +plus heureux. Voilà qui est d'un critique de haut +vol.</p> + +<p>Si je remue la science, et si je remonte au dix-huitième +siècle pour y signaler la naissance du naturalisme, +si je suis l'évolution de ce naturalisme à travers +le romantisme, et si j'en constate le triomphe +dans le roman, en prédisant qu'il triomphera prochainement +aussi au théâtre, tout cela c'est que le public +m'a hué et que je suis plein de vengeance!</p> + +<p>M Sarcey a tort de me croire si furieux et si malade +de mes chutes. Qu'il interroge mes amis, ils lui diront +que je sais tomber très gaillardement. Comment +n'a-t-il pas compris que le théâtre n'est encore pour +moi qu'un champ de manoeuvres et d'expériences? Ma +vraie forge est à côté. Seulement, j'aime me battre, +je me bats dans le champ voisin, pour ne pas faire +trop de dégâts chez moi, si la bataille tourne mal. +Autrefois, c'a été la peinture qui m'a servi de champ +de manoeuvres. Aujourd'hui, j'ai choisi le théâtre, +parce qu'il est plus près; d'ailleurs, peinture, théâtre, +roman, le terrain est le même, lorsqu'on y étudie le +mouvement de l'intelligence humaine. Les soirs où +l'on me tue une pièce, ce n'est encore qu'une maquette +qu'on me casse. Voilà ma confession.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Il me faut répondre à un article que mon confrère, +M. Henry Fouquier, a bien voulu consacrer aux idées +que je défends. La polémique a ceci d'excellent qu'elle +simplifie et éclaircit les questions, lorsqu'on est de +bonne foi des deux côtés. Il est très bon, cet article +de M. Henry Fouquier; je veux dire qu'il est +très bon pour moi, car il va me permettre d'expliquer +nettement la position que j'ai prise dans la +critique dramatique et qu'on affecte de ne pas comprendre.</p> + +<p>Et, d'abord, comment M. Henry Fouquier, qui est +un esprit très fin, un peu fuyant peut-être, tombe-t-il +dans cette rengaine insupportable qui consiste à +me reprocher de n'avoir rien inventé? Mais, bon +Dieu! ai-je jamais dit que j'inventais quelque chose? +Où a-t-on lu ça? pourquoi me prête-t-on gratuitement +cette prétention bête? Il parle de mes théories +nouvelles. Eh! je n'ai pas de théorie; eh! je n'ai pas +l'imbécillité de m'embarquer dans des théories nouvelles! +C'est l'argument qui m'agace le plus, qui me +met hors de moi. «Vous n'inventez rien, les idées +que vous défendez sont vieilles comme le monde.» +Parfaitement, c'est entendu, je le sais. C'est ma gloire +de les défendre, ces vieilles idées.</p> + +<p>Ne dirait-on pas qu'il me faudrait inventer une +nouvelle religion pour être pris au sérieux! Vous +n'inventez rien: donc, vous ne comptez pas, vous +rabâchez. Mais, précisément, c'est parce que je n'invente +pas que je suis sur un terrain solide. On a inventé +le romantisme; je veux dire qu'on a ressuscité +le quinzième siècle et le seizième sur le terrain +nouveau de notre siècle, où le passé ne pouvait reprendre +racine. Aussi le romantisme a-t-il vécu cinquante +ans à peine; il était factice, il ne répondait +qu'à une évolution temporaire, il devait disparaître +avec ses inventeurs.</p> + +<p>Nous autres, nous n'inventons pas le naturalisme. +Il nous vient d'Aristote et de Platon, affirme M. Henry +Fouquier. Tant mieux! c'est qu'il sort des entrailles +mêmes de l'humanité. Sans remonter si loin, j'ai +vingt fois constaté que le grand mouvement de la +science expérimentale était parti du dix-huitième +siècle. On peut renouer la chaîne des ancêtres de +Balzac. Cela entame-t-il son originalité? Nullement. +Son monument s'est trouvé fondé sur des assises plus +larges et plus indestructibles.</p> + +<p>Est-ce bien fini? Continuera-t-on encore à croire +qu'on m'écrase, lorsqu'on me reproche de ne rien inventer, +en me plaisantant avec l'esprit facile et un +peu naïf de la causerie courante? Je le répète une +fois pour toutes: je n'invente rien; je fais mieux, je +continue. La situation que j'ai prise dans la critique +est donc simplement celle d'un homme indépendant, +qui étudie l'évolution naturaliste de notre époque, +qui constate le courant de l'intelligence contemporaine, +qui se permet au plus de prédire certains +triomphes. Quand on me demande ce que j'apporte, +et qu'on fait mine de fouiller dans mes poches et de +s'étonner de n'y rien trouver d'extraordinaire, je +songe à ces gens crédules d'autrefois qui cherchaient +la pierre philosophale. Aujourd'hui, nos chimistes +sont partis de l'étude de la nature, et s'ils trouvent +jamais la fabrication de l'or, ce sera par une méthode +scientifique. Je suis comme eux, je n'ai pas de recettes, +pas de merveilles empiriques; j'emploie et je +tâche simplement de perfectionner la méthode moderne +qui doit nous conduire à la possession de plus +en plus vaste de la vérité.</p> + +<p>Maintenant, je ne pense pas que personne ose nier +l'évolution naturaliste de notre âge. Dans les sciences, +le mouvement est formidable, et ce sont précisément +les travaux des savants qui ont donné le +branle à toute l'intelligence contemporaine. Les arts +et les lettres ont suivi; dans notre école de peinture, +chez nos historiens, nos critiques, nos romanciers, +même nos poètes, on peut suivre les transformations +considérables amenées par l'application des méthodes +exactes. Eh bien! c'est cette évolution qui m'intéresse, +qui me passionne. J'en suis la marche, le +développement; j'en attends le triomphe définitif. +Au théâtre, cette évolution me paraît marcher plus +lentement et ne pas encore produire les oeuvres +qu'on doit en attendre. Tout mon terrain de critique +est là. Je n'ai pas la folle vanité de croire que c'est +moi qui vais déterminer un mouvement de cette +puissance irrésistible. Le courant impétueux passe, +et je me jette au milieu, je m'abandonne à lui, +Certain qu'il doit me conduire où va le siècle. Ceux +qui veulent le remonter, seront noyés, voilà tout. Il +serait aussi sot de le nier que de dire: «C'est moi +qui l'ai fait.»</p> + +<p>Mais mon plus grand crime, paraît-il, est d'avoir +lancé dans la circulation ce mot terrible de naturalisme, +sur lequel M. Henry Fouquier s'égaye avec la +fine fleur de son esprit. Est-ce bien moi qui ai créé +le mot? je n'en sais ma foi rien! Enfin, je l'ai employé +et j'en accepte la paternité. C'est donc bien abominable +de prendre un mot nouveau, lorsqu'on +éprouve le besoin de désigner une chose ancienne +d'une façon saisissante. Mettons que la formule de la +vérité dans l'art nous vienne de Platon et d'Aristote. +Suis-je condamné à employer une périphrase pour +désigner cette vérité dans l'art? N'est-il pas plus +commode de choisir un mot, d'accepter un mot qui +est dans l'air? Puis, il n'y a pas d'absolu. Du temps +de Platon et d'Aristote, la vérité dans l'art a pu avoir +un nom qui ne lui convienne plus aujourd hui; si le +fond est éternel, les façons d'être changent, la nécessité +d'appellations nouvelles se fait sentir. On me demande +pourquoi je ne me suis pas contenté du mot +réalisme, qui avait cours il y a trente ans; uniquement +parce que le réalisme d'alors était une chapelle +et rétrécissait l'horizon littéraire et artistique. Il m'a +semblé que le mot naturalisme élargissait au contraire +le domaine de l'observation. D'ailleurs, que ce +mot soit bien ou mal choisi, peu importe. Il finira par +avoir le sens que nous lui donnerons. C'est uniquement +ce sens qui est la grande affaire.</p> + +<p>Et ici j'entre dans le vif de ma querelle avec +M. Henry Fouquier. Il est plein d'esprit, cela je ne le +nie pas; mais il fait un raisonnement qui m'a paru +dénoter une philosophie un peu puérile, cette philosophie +du coin du feu qui discute sur l'art de couper +les cheveux en quatre. Voici ce qu'il écrit: «Je crois +que l'erreur capitale du propagateur zélé du naturalisme +consiste à avoir confondu le fond éternel des +choses avec les moyens d'expression.» Puis, il s'explique: +de tout temps les artistes ont eu pour but de +reproduire la nature, de se faire les interprètes de la +vérité. Tous les artistes sont donc des naturalistes. +Où ils commencent à différer, c'est lorsqu'ils expriment, +par ce que chaque groupe d'artistes, selon les +temps, les milieux et les tempéraments, donne +alors des expressions différentes de la nature. C'est +là seulement, d'après M. Henry Fouquier, que les +naturalistes d'intention deviennent des idéalistes, des +classiques, des romantiques, enfin toutes les variétés +connues.</p> + +<p>Parbleu! le raisonnement est superbe! Je jure +à M. Henry Fouquier que je ne confonds pas du tout +le fond éternel des choses avec les moyens d'expression. +Ce fond éternel des choses est d'un bon comique +dans cette argumentation. Voyez-vous un gredin +devant un tribunal, disant qu'il a le fond éternel +d'honnêteté, mais que, dans la pratique, il n'en +a pas tenu compte? Où en serions-nous, si l'intention +suffisait dans les arts et dans les lettres? Vous me la +bâillez belle, avec votre fond éternel des choses! +Que m'importe ce que veulent les artistes et les +écrivains? C'est ce qu'ils me donnent qui m'intéresse.</p> + +<p>Évidemment, à toutes les époques, les prosateurs +comme les poètes ont eu la prétention de peindre la +nature et de dire la vérité. Mais l'ont-ils fait? C'est ici +que les écoles commencent, que la critique naît, +qu'on échange des montagnes d'arguments. Me dire +que je me trompe, en ne mettant pas tous les écrivains +sur une même ligne et en ne leur donnant pas +à tous le nom de naturalistes, parce que tous ont +l'intention de reproduire la nature, c'est jouer sur les +mots et faire de l'esprit singulièrement fin. J'appelle +naturalistes ceux qui ne se contentent pas de vouloir, +mais qui exécutent: Balzac est un naturaliste, Lamartine +est un idéaliste. Les mots n'auraient plus aucun +sens si cela n'était pas très net pour tout le monde. +Quand on raffine, quand on amincit les mots pour +tourner spirituellement autour d'eux, il arrive qu'ils +fondent et que la page écrite tombe en poussière. Il +faut moins de finesse et plus de grosse bonhomie +dans l'art.</p> + +<p>Donc, je ne tiens compte du fond éternel des +choses que lorsque l'écrivain en tient compte lui-même +et ne triche pas, volontairement ou non. Le +reste est une pure dissertation philosophique, parfaitement +inutile. Remarquez que je ne nie pas le +génie humain. Je crois qu'on a fait et qu'on peut faire +des chefs-d'oeuvre en se moquant de la vérité. Seulement, +je constate la grande évolution d'observation +et d'expérimentation qui caractérise notre siècle, et +j'appelle naturalisme la formule littéraire amenée par +cette évolution. Les écrivains naturalistes sont donc +ceux dont la méthode d'étude serre la nature et +l'humanité du plus près possible, tout en laissant, +bien entendu, le tempérament particulier de l'observateur +libre de se manifester ensuite dans les oeuvres +comme bon lui semble.</p> + +<p>M. Henry Fouquier, du moment que je n'entends +pas modifier le fond éternel des choses, est plein de +dédain. Il voudrait peut-être, pour se déclarer satisfait, +me voir créer le monde une seconde fois. Ma +tâche lui semble modeste, si je ne m'attaque qu'aux +moyens d'expression. A quoi veut-il donc que je +m'attaque, à la terre ou au ciel? Mais, les moyens +d'expression, c'est tout le domaine de la critique; le +reste ne saurait nous regarder. Enfin, il prétend que +j'enfonce les portes ouvertes. Toujours le même +espoir déçu de me voir faire quelque chose d'extraordinaire. +Mon Dieu! non, je n'ai pas de rocher où je +pontifie et prophétise. Je ne tutoie pas Dieu. Je ne +suis qu'un homme du siècle. Quant aux portes, elles +sont, il est vrai, sinon ouvertes, du moins entr'ouvertes. +Un battant tient encore, selon moi; j'y donne +mon petit coup de cognée. Que chacun fasse comme +moi, et le passage sera plus large.</p> + +<p>Revenons au théâtre. Si dans le roman le triomphe +du naturalisme est complet, je constate malheureusement +qu'il n'en est pas de même sur notre scène +française. Je ne rentrerai pas dans ce que j'ai dit +vingt fois à ce sujet. L'autre jour, en répondant à +M. Sarcey, j'ai, une fois de plus, donné mes arguments. +Pour M. Henry Fouquier, il se déclare absolument +satisfait; notre théâtre contemporain l'enchante, +il le trouve supérieur. Pour me convaincre, il +m'envoie assister aux <i>Fourchambault</i>; j'ai vu la pièce, +j'en ai dit mon sentiment, et il est inutile que j'y +revienne. Il n'y aurait qu'un moyen de me prouver +que la formule naturaliste a donné au théâtre tout +ce qu'elle doit donner: ce serait de poser en face de +Balzac un auteur dramatique de sa taille, ce serait +de me nommer une série de pièces qui se tiennent +debout devant la <i>Comédie humaine</i>.</p> + +<p>Si vous ne pouvez pas établir cette comparaison, +c'est qu'à notre époque le roman est supérieur et +et que le drame est inférieur. J'attends le génie qui +achèvera au théâtre l'évolution commencée. Vous +êtes satisfait de notre littérature dramatique actuelle, +je ne le suis pas, et j'expose mes raisons. Plus tard, +on saura bien lequel de nous deux se trompait.</p> + +<p>Ce que j'abandonne volontiers à l'esprit si fin de +M. Henry Fouquier, ce sont mes pièces sifflées. Là, +il triomphe aisément, ayant l'apparence des faits pour +lui. Il a bien lu dans mes pièces et dans mes préfaces des +choses que je n'y ai jamais écrites; mettons cela sur +le compte de son ardeur à me convaincre. C'est chose +entendue, mes pièces ne valent absolument rien; mais +en quoi mon manque de talent touche-t-il la question +du naturalisme au théâtre? Un autre prendra la +place, voilà tout.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>M. de Lapommeraye est un conférencier aimable, +spirituel, d'une élocution prodigieusement facile. +La première fois que je l'ai entendu, je suis resté +stupéfait de toutes les grâces dont il a semé ses +paroles. Il paraît adoré de son public, devant lequel +il lui sera toujours très facile d'avoir raison contre +moi.</p> + +<p>Dans une de ses dernières conférences, à laquelle +j'assistais, il a constaté d'abord la crise que nous +traversons, l'effarement où se trouvent nos auteurs +dramatiques, en ne sachant quelles pièces ils doivent +faire pour réussir. Et il a déclaré qu'il allait élucider +la question et indiquer la formule de l'art de demain. +Là-dessus, je suis devenu tout oreille, car ce problème +ainsi posé m'intéressait singulièrement. Je tâtonnais +encore, j'allais donc mettre enfin la main sur la vérité. +Mais j'ai été bien désillusionné, je l'avoue. Le conférencier, +après des digressions brillantes, après avoir +opposé l'idéalisme au naturalisme, a conclu que les +auteurs dramatiques devaient tendre vers le grand +art. Vraiment, nous voilà bien renseignés, et c'est là +une trouvaille merveilleuse!</p> + +<p>Le grand art! mais, sérieusement, moi qui +m'honore d'être un naturaliste, est-ce que je ne +réclame pas le grand art plus impérieusement encore +que les idéalistes? M. de Lapommeraye me prend-il +pour un vaudevilliste, ou pour un faiseur d'opérettes? +Il faudrait s'entendre sur le grand art, un mot dont +M. Prudhomme a plein la bouche, et que les esprits +médiocres galvaudent dans toutes les boursouflures de +la versification. M. de Lapommeraye a cité <i>la Fille de +Roland</i>. Eh bien, <i>la Fille de Roland</i> est de l'art très +petit, de l'art absolument inférieur; et attendez +vingt ans, vous verrez ce qu'en penseront nos fils. +Je donnerais ce paquet informe de mauvais vers, +pour deux vers d'un vrai poète. Non, mille fois non! +le grand art n'est pas l'art monté sur des échasses, +l'art en tartines, l'art qui tient delà place et qui fait +les grands bras, en roulant les yeux. Je préfère un +vaudeville amusant à une tragédie imbécile. Le grand +art, c'est l'épanouissement du génie, pas autre chose, +quel que soit le cadre choisi par le génie. <i>La Noce +juive</i>, de Delacroix, un tableau d'intérieur large +comme la main, est du grand art, tandis que les toiles +immenses de nos Salons annuels sont généralement +de l'art odieux et lilliputien.</p> + +<p>Et j'affirme que le naturalisme autant que l'idéalisme +aspire au grand art. M. de Lapommeraye s'est +débarrassé du naturalisme de la façon la plus commode +du monde. «Quand vous êtes au bord de la +mer, a-t-il dit à peu près, ne préférez-vous pas +vous perdre dans la contemplation de l'infini, de +l'horizon lointain où le ciel et l'eau se confondent? +n'êtes-vous pas plus ému par ce spectacle que par +le spectacle de la plage, où rôdent des pêcheurs +sordides?» Sans doute, l'horizon lointain, c'est +l'idéalisme, tandis que la plage, c'est le naturalisme. +Voilà une belle comparaison, mais le malheur est +que le naturalisme est partout, aussi bien à cinq +lieues qu'à cinq mètres. Il n'exclut rien, il accepte +tout, il peint tout.</p> + +<p>Je ne puis m'empêcher de m'égayer honnêtement, +en pensant que M. de Lapommeraye a cru tuer le +naturalisme avec une comparaison. Il s'attaque à +l'esprit moderne tout entier, et il n'a qu'une belle comparaison +pour arme. Imaginez une rose pour barrer le +chemin à un torrent. Veut-on savoir ce que c'est que +le naturalisme, tout simplement? Dans la science, le +naturalisme, c'est le retour à l'expérience et à +l'analyse, c'est la création de la chimie et de la +physique, ce sont les méthodes exactes qui, depuis +la fin du siècle dernier, ont renouvelé toutes nos connaissances; +dans l'histoire, c'est l'étude raisonnée +des faits et des hommes, la recherche des sources, +la résurrection des sociétés et de leurs milieux; dans +la critique, c'est l'analyse du tempérament de l'écrivain, +la reconstruction de l'époque où il a vécu, la +vie remplaçant la rhétorique; dans les lettres, dans le +roman surtout, c'est la continuelle compilation des +documents humains, c'est l'humanité vue et peinte, +résumée en des créations réelles et éternelles. Tout +notre siècle est là, tout le travail gigantesque de +notre siècle, et ce n'est pas une comparaison de +M. de Lapommeraye qui arrêtera ce travail.</p> + +<p>Certes, je reconnais moi-même l'inutilité de ces +polémiques. Le naturalisme se produira au théâtre, +cela est indéniable pour moi, parce que cela est dans +la loi même du mouvement qui nous emporte. Mais, +au lieu de donner ici de bonnes raisons, j'aimerais +mieux que de grandes oeuvres naturalistes parussent +au théâtre. M. de Lapommeraye, si elles réussissaient, +serait le premier à les applaudir et à les louer +devant son public. Alors, nous serions parfaitement +d'accord, ce que je désire de tout mon coeur.</p> + +<p>Un autre critique, M. Poignand, veut bien également +n'être pas de mon avis. Je néglige les attaques +qu'il dirige contre mes propres oeuvres; c'est là un +massacre enfantin, auquel je m'habitue, et dont je +souris. Je ne m'arrête pas également à son amusant +paradoxe, par lequel ce sont les personnages historiques +qui sont vivants, tandis que nous autres, +vivants, nous sommes morts. Mais il fait sur le drame +historique des réflexions qui m'intéressent.</p> + +<p>Je crois avoir moi-même indiqué que le drame historique +prendrait seulement de l'intérêt, le jour où les +auteurs, renonçant aux pantins de fantaisie, s'aviseront +de ressusciter les personnages réels, avec leurs tempéraments +et leurs idées, avec toute l'époque qui les +entoure. M. Poignand annonce la venue d'une jeune +école, qui songe à ces résurrections de l'histoire. Voilà +qui est parfait. L'entreprise est formidable, car elle nécessitera +des recherches immenses et un talent d'évocation +rare. Mais j'applaudirai très volontiers, si elle +réussit. D'ailleurs, M. Poignand ne s'aperçoit peut-être +pas que le drame dont il parle serait le drame historique +naturaliste. Gustave Flaubert n'a pas suivi une +autre méthode pour écrire <i>Salammbô</i>. J'accepte parfaitement +le drame historique, ainsi compris, parce +qu'il mène tout droit au drame moderne, tel que je le +demande. On ne peut pas être exclusif: si l'on ressuscite +le passé, c'est tout le moins qu'on laisse vivre le +présent.</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>M. Henri de Lapommeraye a fait une nouvelle conférence +sur le naturalisme au théâtre.</p> + +<p>La thèse de M. de Lapommeraye est des plus +simples. Il a apporté, sur sa table de conférencier, +un tas énorme de livres, et il a dit à son auditoire, +dont il est l'enfant gâté: «Je vais vous prouver, en +vous lisant des passages de Diderot, de Mercier, +d'autres critiques encore, que le naturalisme n'est +pas né d'hier et que, de tout temps, on a réclamé ce +que M. Zola réclame aujourd'hui.» Il est parti de là, +il a lu des pages entières, il a prouvé de la façon la +plus complète que j'ai le très grand honneur de continuer +la besogne de Diderot.</p> + +<p>J'avoue que je m'en doutais bien un peu. Mais je +ne l'en remercie pas moins de l'aide précieuse qu'il a +bien voulu m'apporter. Mon Dieu! oui, je n'ai rien +inventé; jamais, d'ailleurs, je n'ai eu l'outrecuidance +de vouloir inventer quelque chose. On n'invente pas +un mouvement littéraire: on le subit, on le constate. +La force du naturalisme, c'est qu'il est le mouvement +même de l'intelligence moderne.</p> + +<p>Ainsi donc, il est bien entendu que Diderot a soutenu +les mêmes idées que moi, qu'il croyait lui aussi +à la nécessité de porter la vérité au théâtre; il est bien +entendu que le naturalisme n'est pas une invention +de ma cervelle, un argument de circonstance que +j'emploie pour défendre mes propres oeuvres. Le naturalisme +nous a été légué par le dix-huitième siècle; +je crois même que, si l'on cherchait bien, on le retrouverait, +plus ou moins confus, à toutes les périodes de +notre histoire littéraire. Voilà ce que M. de Lapommeraye +a établi, et il ne pouvait me faire un plus vif +plaisir.</p> + +<p>Seulement, où M. de Lapommeraye a voulu m'être +désagréable, c'est lorsqu'il a ajouté que toutes les réformes +demandées par Diderot ont été prises en considération, +et qu'il n'y a pas lieu aujourd'hui de tenir +compte des idées exprimées dans ma critique dramatique. +Il fait ses politesses à Diderot, ce qui est naturel, +puisque Diderot est mort. Mais ne se doute-t-il pas que +les confrères de Diderot disaient dans leur temps, des +théories de celui-ci, ce qu'il dit lui-même à cette heure +de mes théories à moi? C'est un sentiment commun +à toutes les générations: les aînés ont eu raison, les +contemporains ne savent ce qu'ils disent. Comme l'a +tranquillement déclaré M. de Lapommeraye, le +théâtre est parfait aujourd'hui, il doit rester immobile, +la plus petite réforme en gâterait l'excellence.</p> + +<p>Vraiment? M. de Lapommeraye feint d'ignorer que +tout marche, que rien ne reste stationnaire. Il est +commode de dire: «Les améliorations réclamées par +Diderot ont eu lieu,» ce qui, d'ailleurs, est radicalement +faux, car Diderot voulait la vérité humaine au +théâtre, et je ne sache pas que la vérité humaine +trône sur nos planches. En tous cas si les améliorations +avaient eu lieu, elles ne nous suffiraient plus, +voilà tout. Il y a une somme de vérités pour chaque +époque. Toujours des évolutions s'accompliront. Il +faut qu'une langue meure pour qu'on dise à une +littérature: «Tu n'iras pas plus loin.»</p> +<br><br><br> + + + +<h2>LES EXEMPLES</h2> +<br><br><br> + + +<h3>LA TRAGEDIE</h3> +<br> +<h3>I</h3> + +<p>Pendant la première représentation, au Théâtre-Français, +de <i>Rome vaincue</i>, la nouvelle tragédie de +M. Alexandre Parodi, rien ne m'a intéressé comme +l'attitude des derniers romantiques qui se trouvaient +dans la salle. Ils étaient furibonds; mais, en petit +nombre, noyés dans la foule, ils restaient impuissants +et perdus. Voilà donc où nous en sommes, +la grande querelle de 1830 est bien finie, une tragédie +peut encore se produire sans rencontrer dans le +public un parti pris contre elle; et demain un drame +romantique serait joué, qu'il bénéficierait de la même +tolérance. La liberté littéraire est conquise.</p> + +<p>A vrai dire, je veux voir dans le bel éclectisme du +public un jugement très sain porté sur les deux formes +dramatiques. La formule classique est d'une +fausseté ridicule, cela n'a plus besoin d'être démontré. +Mais la formule romantique est tout aussi fausse; +elle a simplement substitué une rhétorique à une +rhétorique, elle a créé un jargon et des procédés plus +intolérables encore. Ajoutez que les deux formules +sont à peu près aussi vieilles et démodées l'une que +l'autre. Alors, il est de toute justice de tenir la +balance égale entre elles. Soyez classiques, soyez +romantiques, vous n'en faites pas moins de l'art +mort, et l'on ne vous demande que d'avoir du +talent pour vous applaudir, quelle que soit votre +étiquette. Les seules pièces qui réveilleraient, dans +une salle, la passion des querelles littéraires, ce +seraient les pièces conçues d'après une nouvelle et +troisième formule, la formule naturaliste. C'est là +ma croyance entêtée.</p> + +<p>M. Alexandre Parodi ne va pas moins être mis +bien au-dessous de Ponsard et de Casimir Delavigne +par les amis de nos poètes lyriques. J'ai déjà entendu +nommer Luce de Lancival. On l'accuse de ne pas savoir +faire les vers, ce qui est certain, si le vers +typique est ce vers admirablement forgé et ciselé des +petits-fils de Victor Hugo. On lui reproche encore +d'être retourné aux Romains, d'avoir dramatisé une +fois de plus l'antique et barbare histoire de la vestale +enterrée vive, pour s'être oubliée dans l'amour d'un +homme. Tout cela est bien grossi par l'ennui légitime +que les derniers romantiques ont dû éprouver en +voyant réussir une tragédie. Il est bon de remettre +les choses en leur place.</p> + +<p>L'auteur, en effet, a choisi un sujet fort connu. +Seulement, il serait injuste de ne pas lui tenir compte +de la façon dont il a mis ce sujet en oeuvre. On est au +lendemain de la bataille de Cannes, Rome est +perdue, lorsque les augures annoncent qu'une vestale +a trahi son voeu et qu'il faut apaiser les dieux, +si l'on désire sauver la patrie. Voilà, du coup, le +cadre qui s'élargit. Opimia, la vestale parjure, grandit +et devient brusquement héroïque. Il y a bien à +côté un drame amoureux: elle aime le soldat Lentulus, +qui est venu annoncer la défaite de Paul-Emile. +Mais l'idée patriotique domine, et si Opimia revient +se livrer après s'être sauvée avec son amant, c'est +que la patrie la réclame.</p> + +<p>Et je veux répondre aussi à la ridicule querelle +qu'on fait à l'auteur, en lui reprochant d'avoir pris +pour noeud de son drame une superstition odieuse. +Cette superstition s'appelait alors une croyance, et +dès lors la question s'élève. Si tout le peuple de +Rome croyait fermement acheter la victoire par +l'ensevelissement épouvantable d'Opimia, cet ensevelissement +prenait aussitôt un caractère de nécessité +grandiose. Elle-même, si elle avait la foi, se +sacrifiait avec autant de noblesse que le soldat +donnant son sang à la patrie. Je vais même plus loin, +j'admets que l'oncle d'Opimia, Fabius, qui la juge et +l'envoie à la mort, soit assez éclairé et assez sceptique +pour ne pas croire à l'efficacité matérielle de l'agonie +affreuse d'une pauvre enfant; il agit cependant en +ardent patriote, en consentant à cette agonie, qui +peut rendre le courage au peuple et faire sortir de +terre de nouveaux défenseurs.</p> + +<p>Certes, on restreindrait fort le domaine dramatique, +si l'on refusait la foi comme moyen. L'auteur est à +Rome et non à Paris. Je trouve même fâcheux son +personnage du poète Ennius qu'il a créé uniquement +pour plaider les droits de l'humanité. Ennius m'a +paru singulièrement moderne. Cela prouve que +M. Alexandre Parodi a prévu l'objection des personnes +sensibles, et qu'il a voulu leur faire une concession. +Je crois que la tragédie aurait encore gagné en +largeur, en acceptant l'horreur entière du sujet. On +tue Opimia parce que la patrie d'alors veut qu'on la +tue, et c'est tout, cela suffit.</p> + +<p>D'ailleurs, le mérite de <i>Rome vaincue</i> est surtout +dans le développement de l'idée première. Opimia a +pour aïeule une vieille femme aveugle, Postumia, qui +vient la disputer à ses juges avec un emportement +superbe. De ses bras tendus, de ses mains tremblantes, +elle cherche sa fille, la serre avec des cris de +révolte. Elle supplie les juges, se traîne à leurs +genoux, puis les insulte, quand ils se montrent impitoyables. +La scène a fait un grand effet. Mais elle +n'est que la préparation d'une autre scène, que +je trouve plus large encore. Quand Postumia voit +Opimia perdue, elle veut tout au moins abréger son +agonie, elle lui apporte un poignard. Et, comme la +pauvre fille a les mains liées et qu'elle ne peut se +frapper elle-même, l'aïeule lui demande où est la +place de son coeur, puis la tue. Au dénoûment, +lorsque la nouvelle de la retraite d'Annibal fait +courir tout le peuple aux remparts, Postumia, restée +seule à la porte du caveau d'Opimia, y descend, pour +mourir à côté du corps de l'enfant.</p> + +<p>Eh bien, cela est absolument grand. L'homme qui +a trouvé cela est un tempérament dramatique de +première valeur. Si une pareille situation se trouvait +dans un drame, accommodée au ragoût romantique, +nos poètes n'auraient pas assez d'exclamations pour +crier au génie. Sans doute, la forme classique me +gêne; mais la forme romantique me gênerait tout +autant. Je ne puis donc que trouver très remarquable +l'invention de la vieille aveugle, disputant sa +fille à la mort jusqu'à la dernière heure, et la tuant +elle-même pour que la mort lui soit plus douce. Cette +figure est posée avec beaucoup de puissance.</p> + +<p>Je n'ai pas cru devoir raconter la pièce en détail. +Au courant de la discussion, l'analyse se fait d'elle-même. +C'est ainsi que je dois parler d'un esclave +gaulois, Vestaepor, employé dans le temple de +Vesta, et qui favorise les amours et la fuite d'Opimia +et de Lentulus. M. Alexandre Parodi semble avoir +voulu marquer encore dans ce personnage la force de +la foi. Vestaepor aide les amants à se sauver, parce +qu'il déteste Rome et qu'il croit à la colère des dieux; +si les dieux n'ont pas leur victime, ils consommeront +la perte des Romains, ils vengeront l'esclave et le +réuniront à ses deux fils, qui combattent dans l'armée +d'Annibal. Ce personnage est d'invention ordinaire, +légèrement mélodramatique même; mais je voulais +le signaler, pour montrer l'idée de foi et de patriotisme +qui plane sur toute l'oeuvre.</p> + +<p>Le succès a été grand, surtout pour les deux derniers +actes. Voici, d'ailleurs, exactement le bilan de +la soirée.</p> + +<p>Un premier acte très large, le Sénat assemblé pour +délibérer après la défaite de Cannes, et l'arrivée de +Lentulus, qui raconte la bataille dans un long récit +fortement applaudi. Un second acte dans le temple de +Vesta, décor superbe, mais action lente et d'intérêt +médiocre; c'est là qu'Opimia se trahit. Un troisième +acte dans le bois sacré de Vesta, le moins bon des +cinq; Opimia et Lentulus, aidés par Vestaepor, se +sauvent, grâce à un souterrain. Un quatrième acte, +d'une grande beauté; Opimia est revenue se livrer, +on la condamne, et Postumia la dispute à ses juges. +Enfin, un cinquième acte, dont le dénoûment reste +superbe, encore un décor magnifique, le Champ +Scélérat, avec le caveau où l'on descend le corps de +la vestale tuée par l'aïeule.</p> + +<p>Le vers de M. Alexandre Parodi n'a pas, je le répète, +la facture savante de nos poètes contemporains. Il +manque de lyrisme, cette flamme du vers sans laquelle +on semble croire aujourd'hui que le vers +n'existe pas. Quant à moi, je suis persuadé que +M. Alexandre Parodi a réussi justement parce qu'il +n'est pas un poète lyrique. Il fabrique ses hexamètres +en homme consciencieux qui tient à être correct; +parfois, il rencontre un beau vers, et c'est tout. Aucun +souci de décrocher les étoiles. Oserai-je l'avouer? +cela ne me fâche pas outre mesure. Il n'est pas poète +comme nous l'entendons depuis une cinquantaine +d'années; eh bien, il n'est pas poète, c'est entendu. +Mettons qu'il écrit en prose. Ce qui me blesse davantage, +c'est l'amphigouri classique dans lequel il +se noie, et j'arrive ici à la seule querelle que je veuille +lui faire.</p> + +<p>Comment se fait-il qu'un jeune homme de trente-quatre +ans, dit-on, un écrivain qui paraît avoir une +vaste ambition, puisse ainsi claquemurer son vol +dans une formule devenue grotesque? Je ne lui conseille +pas, ah! certes, non! de tomber dans l'autre +formule, la formule romantique, peut-être plus grotesque +encore; mais je fais appel à toute sa jeunesse, +à toute son ambition, et je le supplie d'ouvrir les +yeux à la vérité moderne. Il y a une place à prendre, +une place immense, écrire la tragédie bourgeoise +contemporaine, le drame réel qui se joue chaque +jour sous nos yeux. Cela est autrement grand, vivant +et passionnant, que les guenilles de l'antiquité et du +moyen âge. Pourquoi va-t-il s'essouffler et fatalement +se rapetisser dans un genre mort? Pourquoi ne tente-t-il +pas de renouveler notre théâtre et de devenir un +chef, au lieu de patauger dans le rôle de disciple? Il a +de la volonté et une véritable largeur de vol. C'est ce +qu'il faut avoir pour aborder le vrai, au-dessus des +écoles et du raffinement des artistes simplement ciseleurs.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>La tragédie en quatre actes et en vers, <i>Spartacus</i>, +que M. Georges Talray vient de faire jouer à l'Ambigu, +a une histoire qu'il est bon de conter pour en +tirer des enseignements.</p> + +<p>L'auteur, m'a-t-on dit, est un homme riche, bien +apparenté, qui a été mordu de la passion du théâtre, +comme d'autres heureux de ce monde sont mordus +de la passion du jeu, des femmes ou des chevaux. +Certes, on ne saurait trop le féliciter et l'encourager.</p> + +<p>Un homme qui s'ennuie et qui songe à écrire des +tragédies en quatre actes, lorsqu'il pourrait donner +des hôtels à des danseuses, est à coup sûr digne de +tous les respects. Pouvoir être Mécène et consentir à +devenir Virgile, voilà qui dénote une noble activité +d'esprit, un souci des amusements les plus dignes et +les plus élevés.</p> + +<p>Naturellement, M. Talray entend être maître absolu +dans le théâtre où on le joue. Quand on a le +moyen de mettre ses pièces dans leurs meubles, on +serait bien sot de les loger en garni à la Comédie-Française +ou à l'Odéon. Cela explique pourquoi +M. Talray s'est adressé une première fois au théâtre-Déjazet, +et la seconde fois à l'Ambigu. Seules les +méchantes langues laissent entendre que M. Perrin +et M. Duquesnel auraient pu refuser ses pièces, fruits +d'un noble loisir. M. Talray veut simplement passer +de son salon sur la scène, sans quitter son appartement; +et, s'il n'a pas bâti un théâtre, c'est que le temps +a dû lui manquer. Il cherche donc une salle à louer, +accepte le premier théâtre en déconfiture qui se présente, +en se disant que les chefs-d'oeuvre honorent les +planches les plus encanaillées.</p> + +<p>Une légende s'est formée sur la façon magnifique +dont il s'est conduit au théâtre-Déjazet. Il s'agissait +seulement d'un petit acte, je crois; et les ouvreuses +elles-mêmes ont reçu en cadeau des bonnets neufs. A +l'Ambigu, la solennité s'élargit. Songez donc! une +tragédie en quatre actes, quelque chose comme dix-huit +cents vers! Aussi le bruit s'est-il répandu que le +directeur a demandé au poète quinze mille francs, +pour jouer sa pièce quinze fois; je ne parle pas des +décors, des costumes, des accessoires. Les chiffres ne +sont peut-être pas exacts; mais il n'en est pas moins +certain que l'auteur paye les frais et présente son oeuvre +au public, directement, sans l'avoir soumise au jugement +de personne.</p> + +<p>Ah! c'est le rêve, et les gens très riches peuvent +seuls se permettre une pareille tentative. J'ai entendu +soutenir brillamment cette opinion, que l'auteur devait +avoir un théâtre à lui et jouer lui-même ses pièces, +s'il voulait donner sa pensée tout entière, dans sa +verdeur et sa vérité. Les deux plus grands génies dramatiques, +Shakespeare et Molière, ont entendu ainsi +le théâtre, et ne s'en sont pas mal trouvés. Seulement, +cette trinité de l'auteur, du directeur et de l'acteur +réunis en une seule personne, n'est pas dans nos +moeurs, et tous les essais qu'on a pu tenter de nos +jours ont échoué misérablement.</p> + +<p>Je suis allé à l'Ambigu avec une grande curiosité, +très décidé à m'intéresser au <i>Spartacus</i> de M. Talray. +Notez qu'il faut un certain courage pour aborder ainsi +le public, quand on est un simple amateur: on s'expose +aux plaisanteries de ses amis, aux rudesses de +la critique, aux rires de la foule. Il est entendu qu'un +auteur qui paye et qui tombe, est doublement ridicule. +Châtiment mérité, dira-t-on. Peut-être. Mais j'aime +cette belle confiance des poètes qui risquent ainsi +tranquillement le ridicule, et qui souvent même l'achètent +très cher.</p> + +<p>J'arrive et j'écoute religieusement. Il faut vous +dire, avant tout, que M. Talray s'est absolument moqué +de l'histoire. Son <i>Spartacus</i> est d'une grande +fantaisie. J'avoue que cela ne me fâche pas outre mesure. +Les auteurs dramatiques ont toujours traité +l'histoire avec tant de familiarité, qu'un mensonge de +plus ou de moins importe peu. Nous sommes en +pleine imagination, c'est chose convenue. Seulement, +ce qu'on peut demander, c'est que l'imagination ne +batte pas la campagne, au point d'ahurir le monde. Or, +M. Talray a une façon de traiter le théâtre très dangereuse +pour le public bon enfant, qui vient naïvement +voir ses pièces, avec l'intention de les comprendre.</p> + +<p>Je vais tenter d'analyser son <i>Spartacus</i> en quelques +mots; et je demande à l'avance pardon si je me +trompe, car ce ne serait vraiment pas ma faute. +Spartacus a pour père un prêtre d'Isis, nommé Séphare, +qui nourrit les plus grands projets; on ne +sait pas bien lesquels, il parle du bonheur du genre +humain, il lance l'anathème sur Rome, et je suis +porté à croire qu'il rêve l'affranchissement des esclaves, +avec des vues particulières et lointaines sur +la Révolution française. Bref, ce Séphare, entré +comme intendant chez le consul Crassus, commence +son beau rôle de régénérateur en donnant Camille, +la fille de son maître, pour maîtresse à son fils Spartacus, +alors gladiateur. Voilà qui n'est pas propre; +mais la passion du sectaire est, à la rigueur, une +excuse.</p> + +<p>Il y a une autre femme dans l'aventure, Myrrha, +une courtisane à ce qu'on peut croire. Séphare est +aussi très bien avec celle-là, si bien même qu'ils +complotent ensemble l'empoisonnement du gardien +des jeux. Décidément, ce prêtre d'Isis manque de +sens moral. Quand le gardien des jeux est mort, +Myrrha obtient du préteur Métellus son amant la +place du défunt pour Spartacus. Le héros, ramassant +sous ses ordres les gladiateurs et la plèbe de la ville, +suscite alors une révolte, brûle Rome, se bat pour +l'affranchissement des esclaves. Rien de stupéfiant +comme la mise en oeuvre dramatique de cet épisode. +Le préteur Métellus est gris, la courtisane Myrrha +embellit la fête, on voit Rome brûler sur un transparent, +et un choeur arrive, on ignore pourquoi, qui +chante, je crois, le bon vin et la liberté.</p> + +<p>Cependant, Camille, la maîtresse de Spartacus, joue +là dedans un rôle symbolique. Elle doit être la liberté +en personne, j'imagine. Au dénoûment, Spartacus, +après avoir battu les Romains, est à son tour sur le +point d'être vaincu. Il se tue d'un coup de poignard +en pleine poitrine; Camille devient folle sur son cadavre; +et, quand le consul Crassus se présente, +Séphare le traite de la belle façon, lui montre sa fille +folle, et lui annonce qu'un jour le fils de Spartacus +et de Camille reprendra l'oeuvre de délivrance. Sur +quoi, un choeur envahit de nouveau la scène, et la +toile tombe sur la reprise des couplets du troisième +acte.</p> + +<p>J'écoutais donc attentivement. L'impression des +premières scènes était assez agréable. Le carnaval +romain, ce décor large et à style sévère, ces personnages +aux draperies de couleur tendre, me reposaient +du carnaval romantique, des guenilles et des armures +du moyen âge. Vraiment, les femmes sont adorables, +les cheveux cerclés d'or, les bras nus, dans ces étoffes +souples, où leur corps libre roule si voluptueusement. +Puis, j'attrapais par-ci par-là un bout de vers +assez mal rimé, mais d'une musique sonore et éclatante. +Enfin, je ne m'ennuyais pas, j'attendais de +comprendre sans trop d'impatience.</p> + +<p>Au milieu du premier acte, cependant, comme +j'étais de plus en plus attentif, j'ai commencé à +éprouver une légère douleur aux tempes. Une consternation +peu à peu m'envahissait, car je ne comprenais +toujours pas, malgré mes efforts. J'avais beau +ouvrir les oreilles, tendre l'esprit, répéter tout bas +les mots que je saisissais, le sens m'échappait, les +paroles tombaient comme des bruits qui s'envolaient, +avant d'avoir formé des phrases. Maintenant, la pesanteur +des tempes me gagnait le crâne et me roidissait +le cou.</p> + +<p>Alors, l'ennui est arrivé, d'abord discret, un léger +bâillement dissimulé entre les doigts, une envie +sourde de penser à autre chose; puis, il s'est élargi, +il est devenu immense, insondable, sans borne. Oh! +l'ennui sans espoir, l'ennui écrasant qui descend dans +chaque membre, dont on sent le poids dans les +mains et dans les pieds! Et impossible d'échapper à +ce lent écrasement, les personnages s'imposent; on +les hait, on voudrait les supprimer, mais leur voix +est comme un flot entêté qui bat, qui entame et qui +noie les têtes les plus dures; même quand on baisse +les yeux pour ne plus les voir, on les sent, ou croit les +avoir sur les épaules. Un malheur public, un deuil, +sont moins lourds.</p> + +<p>Ce qui me consternait surtout, c'était Séphare, le +prêtre d'Isis. Pourquoi un prêtre d'Isis? Sans doute +l'auteur avait mis là-dessous le sens philosophique +de son oeuvre. La pièce restait tellement incompréhensible, +qu'elle devait cacher quelque vérité supérieure. +Les scènes se déroulaient: je songeais aux +hypogées, aux pyramides, aux secrets que le Nil roule +dans ses eaux boueuses. Je me sentais très bête, je +tournais à l'ahurissement. Lorsqu'on s'est mis à +chanter, j'ai eu l'envie ardente de me sauver, parce +que tout espoir de comprendre s'en allait décidément. +Mais j'étais trop engourdi; j'appartenais à l'ennui +vainqueur.</p> + +<p>J'ai promis de tirer des enseignements de cette +histoire. Le premier est que la tentative de M. Talray +reste en elle-même excellente, et qu'on ne saurait +trop engager les auteurs riches à l'imiter. Mais +le point sur lequel je veux surtout insister est que, +désormais, les gens du monde devront avoir pour +les simples écrivains quelque respect; car, si j'ai vu +parfois des écrivains ressembler à des princes dans +un salon, je n'ai jamais vu un homme du monde qui +ne se rendît parfaitement ridicule, en écrivant un +roman ou une pièce de théâtre.</p> + +<p>Certes, je le répète, je ne veux en aucune façon +décourager M. Talray. La distraction qu'il a choisie +est louable. Ses vers sont médiocres, mais pleins de +bonne volonté. Puis, j'aurais peur d'enlever leur dernière +planche de salut aux théâtres menacés de faillite. +Les auteurs sont rares qui consentent à payer +chèrement leurs chutes. En somme, des pièces comme +<i>Spartacus</i> ne font de mal à personne. On sait de +quelle façon on doit les prendre. M. Talray lui-même, +si son échec le contrarie, peut dire à ses amis qu'il a +simplement voulu tenir une gageure. Mon Dieu! oui, +il aurait parié, après un déjeuner de garçons, d'ennuyer +le public et d'ahurir la critique; et son pari +serait gagné, oh! bien gagné!</p> +<br><br><br> + + +<h3>LE DRAME</h3> +<br> +<h3>I</h3> + +<p>On nous a donné des détails touchants sur M. Paul +Delair. Il aurait trente-sept ans, il serait sans fortune +et aurait dû prendre sur ses nuits pour écrire <i>Garin</i>, +le drame en vers joué à la Comédie-Française; +cette oeuvre, écrite il y a huit ou neuf ans déjà, reçue +à correction, puis récrite en partie et montée +enfin, représenterait de longs efforts, une grande +somme de courage, et serait une de ces parties décisives +où un écrivain joue sa vie. Eh bien! tous ces détails +me troublent, et je n'ai jamais senti davantage +combien la vérité est parfois douloureuse à dire. Heureusement, +je suis peut-être le seul à pouvoir la dire, +sans trop de remords, car mon autorité est fort discutée, +et jusqu'à présent on a paru croire que ma +franchise ne faisait de tort qu'à moi-même.</p> + +<p>Nous sommes au commencement du treizième +siècle, dans une de ces lointaines époques historiques +qui justifient au théâtre toutes les erreurs et toutes +les fantaisies. Herbert, baron de Sept-Saulx, un burgrave +selon le poncif romantique, a auprès de lui +son neveu Garin, homme farouche, et un fils bâtard, +Aimery, homme tendre, qu'il a eu d'une serve. Or, +un jour d'ennui, Herbert, ayant fait entrer dans son +château une bande d'Égyptiens, s'éprend de la belle +Aïscha, qu'il épouse séance tenante. Et voilà le crime +dans la maison, Aïscha pousse Garin, qui l'adore, à +tuer Herbert, dont la vieillesse l'importune sans doute. +Mais, au lendemain du meurtre, le soir des noces, +lorsque les deux coupables vont se prendre aux bras +l'un de l'autre, le spectre du vieillard se dresse entre +eux, Garin a des hallucinations vengeresses qui lui +montrent chaque nuit Aïscha au cou d'Herbert assassiné. +Aimery, chassé par son père, revient alors +comme un justicier. Il provoque Garin, il va le tuer, +lorsque celui-ci revoit la terrible vision et tremble +ainsi qu'un enfant. Aïscha, qui s'est empoisonnée, +avoue le crime; Garin se tue sur son cadavre; et Aimery +peut ainsi épouser une soeur de l'assassin, Alix, +dont je n'ai pas parlé. Voilà.</p> + +<p>Mon Dieu! le sujet m'importe peu. On a fait remarquer +avec raison que c'était là un mélange de +<i>Macbeth</i>, des <i>Burgraves</i> et d'une autre pièce encore. +La seule réponse est qu'on prend son bien où on le +trouve; Corneille et Molière ont écrit leurs plus belles +oeuvres avec des morceaux pillés un peu partout. +Mais il faut alors apporter une individualité puissante, +refondre le métal qu'on emprunte et dresser sa statue +dans une attitude originale. Or, M. Paul Delair s'est +contenté de ressasser toutes les situations connues, +sans en tirer un seul effet qui lui soit personnel. Cela +est long, terriblement long, sans accent nouveau, +d'une extravagance entêtée dans le sublime, d'une +conviction qui m'a attristé, tellement elle est naïve +parfois.</p> + +<p>Faut-il discuter? Rien ne tient debout dans cette +fable extraordinaire. C'est un cauchemar en pleine +obscurité. Les personnages sont découpés dans ce romantisme +de 1830, si démodé à cette heure. Ils n'ont +d'autre raison d'être que des formules toutes faites, +ils portent des étiquettes dans le dos: le seigneur, +le bâtard, la serve, le manant; et cela doit nous +suffire, l'auteur se dispense dès lors de leur donner +un état civil, de leur souffler une personnalité distincte. +Ce sont des marionnettes convenues qu'il manoeuvre +imperturbablement, en dehors de toute vérité +historique et de toute analyse humaine. Voila +le côté commode du drame romantique, tel que le +comprend encore la queue de Victor Hugo. Il ne +demande ni observation ni originalité; on en trouve +les morceaux dans un tiroir, et il ne s'agit que de +les ajuster, avec plus ou moins d'adresse. Je me +rappellerai toujours la belle réponse de ce poète auquel +je demandais: «Mais pourquoi ne faites-vous +pas un drame moderne?» et qui me répondit, effaré: +«Mais je ne peux pas, je ne saurais pas, il me faudrait +dix ans d'études pour connaître les hommes et +le monde!» Sans doute, si je l'interrogeais, M. Paul +Delair me ferait aussi cette réponse.</p> + +<p>Et même, en acceptant le cadre qu'il a choisi, que +de défauts, que d'erreurs dramatiques! Lorsque ses +personnages sortent du poncif, on ne les comprend +plus. Ainsi la serve est très nette, parce qu'elle est +simplement la marionnette classique des mélodrames +de Bouchardy et d'Hugo, la paysanne violée par le +seigneur et devenue folle, qui se promène dans l'action +en prophétisant le dénoûment et en aidant la Providence. +Herbert, le seigneur, est également une +bonne ganache de loup féodal qui se laisse injurier +par le premier bourgeois venu, entré chez lui pour +lui dire ses quatre vérités et lui annoncer la Révolution +française. On les comprend, ceux-là, parce qu'ils +sont tout bêtement les vieux amis du public, sur le +ventre desquels le public a tapé bien souvent. Mais +passez aux personnages que le poète a rêvé de faire +originaux, et vous cessez de comprendre, vous entrez +dans un fatras de vers stupéfiants où leur humanité +se noie, vous ne les voyez plus nettement, parce que +ce ne sont pas des figures observées, mais des pantins +inventés qui se démentent d'une tirade à l'autre. Ou +des figures poncives, ou des figures fantasmagoriques, +voilà le choix.</p> + +<p>Ainsi, prenons Garin et Aïscha, les deux figures +centrales, celles où M. Paul Delair a certainement +porté son effort. Je défie bien qu'au sortir de la représentation, +on puisse évoquer distinctement ces +figures; et cela vient de ce qu'elles n'ont pas de base +humaine, de ce que le poète ne nous les a pas expliquées +par une analyse logique et claire. Il ne suffit +pas de dire qu'Aïscha aime les hommes rouges de +sang, pour nous la faire accepter, dans les invraisemblances +où elle se meut. C'est elle qui pousse Garin; +puis, elle s'efface, elle ne paraît plus être du drame; +a-t-elle des remords, n'en a-t-elle pas? Nous l'ignorons, +faute immense de l'auteur, car, si elle ne frissonne +pas comme Garin, ou bien si elle ne reste pas +violente et superbe, le dominant, devenant le mâle, +elle ne nous intéresse plus, elle s'effondre. Et c'est ce +qui arrive, le rôle est très mauvais, une actrice de +génie n'en tirerait pas un cri humain. Garin de même +reste un fantoche; sa lutte avec le remords ne se +marque pas assez, on ne voit pas ses élats d'âme, sa +passion, sa fureur, puis son affolement; tout cela +se fond et se brouille dans une phraséologie étonnante, +où une fausse poésie délaye à chaque minute +la situation dramatique. Au dénoûment surtout, les +deux héros m'ont paru pitoyables. Cette femme qui +s'empoisonne de son côté, cet homme qui se poignarde +du sien, pour finir la pièce, ne meurent pas +logiquement, par la force même de la situation; je +veux dire que leur mort n'est pas une conséquence +inévitable de l'action, une mort analysée et déduite, +ce qui la rend vulgaire.</p> + +<p>Un autre point m'a beaucoup frappé. Après le troisième +acte, je me demandais avec curiosité comment +M. Paul Delair allait encore trouver la matière de +deux actes. Un acte d'exposition, un acte pour le +meurtre, un acte pour les remords, enfin un acte +pour la punition: cela me semblait la seule coupe +possible. Mais cela ne faisait que quatre actes, et +j'étais d'autant plus surpris que le gros du drame, le +spectre et tout le tremblement se trouvaient au troisième +acte, ce qui demandait, pour la bonne distribution +d'une pièce, un dénoûment rapide, dans un +quatrième acte très court. M. Paul Delair voulait cinq +actes, et il a tout bonnement rempli son quatrième +acte par un interminable couplet patriotique. J'avoue +que je ne m'attendais pas à cela. Tout devait y être, +jusqu'au drapeau français.</p> + +<p>Parler de la France, sous Philippe-Auguste! prononcer +le grand mot de patrie qui n'avait alors aucun +sens! nous montrer un bon jeune homme qui s'indigne +au nom de l'Allemagne, comme après Sedan! +Quand donc les auteurs dramatiques comprendront-ils +le profond ridicule de ce patriotisme à faux, de +cette sottise historique dans laquelle ils s'entêtent? +Et cela n'est guère honnête, je l'ai déjà dit, car je ne +puis voir là qu'une façon commode de voler les applaudissements +du public.</p> + +<p>Mais ces choses ne sont rien encore, le pis est que +M. Paul Delair fait des vers déplorables. Il est certainement +un poète plus médiocre que M. Lomon +et M. Deroulède, ce qui m'a stupéfié. On, ne saurait +s'imaginer les incorrections grammaticales, les tournures +baroques, les cacophonies abominables qui +emplissent le drame. Les termes impropres y tombent +comme une grêle, au milieu de rencontres de +mots, d'expressions qui tournent au burlesque. A +notre époque où la science du vers est poussée si loin, +où le premier parnassien venu fabrique des vers superbes +de facture et retentissants de belles rimes, on +reste consterné d'entendre rouler pendant quatre +heures un pareil flot de vers rocailleux et mal rimés. +Si M. Paul Delair croit être un poète parce qu'il a +abusé là dedans des lions et des étoiles, du soleil et +des fleurs, il se trompe étrangement. Au théâtre, on +ne remplace pas l'humanité absente par des images. +Les tirades glacent l'action, et je signale comme +exemple la scène de Garin et d'Aïscha devant la +chambre nuptiale, la grande scène, celle qui devait +tout emporter, et qui a paru mortellement froide et +ennuyeuse. Comment voulez-vous qu'on s'intéresse à +ces poupées qui ne disent pas ce qu'elles devraient +dire et qui enguirlandent ce qu'elles disent de divagations +poétiques absolument folles? J'avoue que ce +lyrisme à froid me rend malade.</p> + +<p>En somme, il faut avoir le vers puissant de Victor +Hugo pour se permettre un drame de cette extravagance. +Je ne prétends pas que <i>Ruy Blas</i> et <i>Hernani</i> +soient d'une fable beaucoup plus raisonnable. Mais +ces oeuvres demeureront quand même des poèmes +immortels. Quant à M Paul Delair, du moment où +il n'a pas le génie lyrique de Victor Hugo, il devrait +rester à terre; la folie lui est interdite. Dans son cas, +un peu de raison est simplement de l'honnêteté envers +le public.</p> + +<p>Ce n'est pas gaiement que je triomphe ici. Je n'osais +espérer une pièce comme <i>Garin</i> pour montrer +le vide et la démence froide des derniers romantiques. +Toute la misère de l'école est dans cette +oeuvre. Mais je suis attristé de voir une scène comme +la Comédie-Française risquer une partie pareille, +perdue à l'avance. Sans doute M. Perrin et le comité +n'ont pu se méprendre. <i>Garin</i>, avec le truc de +son spectre, avec ses continuelles sonneries de trompettes, +avec sa mise en scène de loques et de ferblanterie +romantiques, aurait tout au plus été à sa +place à la Porte-Saint-Martin; et, certes, ce ne sont +pas les vers qui rendent la pièce littéraire. Seulement, +on reproche si souvent à la Comédie-Française de ne +pas s'intéresser à la jeune génération, qu'il faut bien +lui pardonner, lorsqu'elle fait une tentative, même si +elle se trompe. Peut-être n'y a-t-il pas mieux, et +alors en vérité le romantisme est bien mort. Je préfère +les élèves de M. Sardou, s'il en a.</p> + +<p>Voilà mon jugement dans toute sa sévérité. J'ai +mieux aimé dire nettement à M. Paul Delairce que je +pense. Il est dans une voie déplorable, il s'apprête +de grandes désillusions. Le premier acte de <i>Garin</i> a +de la couleur, et ça et là on peut citer quelques +beaux vers; mais c'est tout. Une pièce pareille enterre +un homme. Si M. Paul Delair en produit une seconde +taillée sur le même patron, il ne retrouvera même +pas la première indulgence du public. Ne vaut-il pas +mieux l'avertir, quitte à le blesser cruellement? C'est +lui éviter de nouveaux efforts inutiles. Huit ans de +travail croulent avec <i>Garin</i>. Le pire malheur qui lui +puisse arriver est de perdre encore huit années dans +une tentative sans espoir.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>M. Catulle Mendès est une figure littéraire fort intéressante. +Pendant les dernières années de l'Empire, +il a été le centre du seul groupe poétique qui ait +poussé après la grande floraison de 1830. Je ne lui +donne pas le nom de maître ni celui de chef d'école. +Il s'honore lui-même d'être le simple lieutenant des +poètes ses aînés, il s'incline en disciple fervent devant +MM. Victor Hugo, Leconte de Lisle, Théodore +de Banville, et s'est efforcé avant tout de maintenir +la discipline parmi les jeunes poètes, qu'il a su, depuis +près de quinze ans, réunir autour de sa personne.</p> + +<p>Rien de plus digne, d'ailleurs. Le groupe auquel +on a donné un moment le nom de parnassien représentait +en somme toute la poésie jeune, sous le second +empire. Tandis que les chroniqueurs pullulaient, +que tous les nouveaux débarqués couraient à la publicité +bruyante, il y avait, dans un coin de Paris, un +salon littéraire, celui de M. Catulle Mendès, où l'on +vivait de l'amour des lettres. Je ne veux pas examiner +si cet amour revêtait d'étranges formes d'idolâtrie. +La petite chapelle était peut-être une cellule +étroite où le génie français agonisait. Mais cet amour +restait quand même de l'amour, et rien n'est beau +comme d'aimer les lettres, de se réfugier même sous +terre pour les adorer, lorsque la grande foule les +ignore et les dédaigne.</p> + +<p>Depuis quinze ans, il n'est donc pas un poète qui +soit arrivé à Paris sans entrer dans le cercle de M. Catulle +Mendès. Je ne dis point que le groupe professât +des idées communes. On s'entendait sur la supériorité +de la forme poétique, on en arrivait à préférer M. Leconte +de Lisle à Victor Hugo, parce que le vers du +premier était plus impeccable que le vers du second. +Mais chacun gardait à part soi son tempérament, et +il y avait bien des schismes dans cette église. Je n'ai +d'ailleurs pas à raconter ce mouvement poétique, qui +a copié en petit et dans l'obscurité le large mouvement +de 1830. Je veux simplement établir dans +quel milieu M. Catulle Mendès a vécu.</p> + +<p>Ses théories sont que l'idéal est le réel, que la légende +l'emporte sur l'histoire, que le passé est le +vrai domaine du poète et du romancier. Ce sont là +des opinions aussi respectables que les opinions +contraires. Seulement, lorsque M. Catulle Mendès +aborde un sujet moderne et accepte ainsi notre +milieu contemporain, il a certainement tort de le +taire sans modifier ses croyances. Dans un sujet +moderne, l'idéal n'est plus le réel, et cet idéal devient +un singulier embarras. Pour obtenir du réel, il faut +avoir surtout du réel plein les mains. Selon moi, +<i>Justice</i> est l'oeuvre d'un poète qui n'a pas songé à +couper ses ailes, et que ses ailes font trébucher. +Nous retrouvons là le chef de groupe, grandi dans +un cénacle, avec le clou d'une idée fixe enfoncé dans +le crâne.</p> + +<p>Je commencerai par les éloges. Dans <i>Justice</i>, l'effort +littéraire me trouve plein de sympathie. On joue +tant de pièces odieusement pensées et écrites, qu'il y +a un véritable charme à tomber sur l'oeuvre voulue +d'un poète. Cette oeuvre peut soulever en moi les +plus vives objections, elle n'en est pas moins du +monde de ma pensée, elle m'occupe et me passionne. +Fût-elle tout à fait mauvaise, elle resterait pleine de +saveur. J'aime cette histoire, ce médecin qui a volé +et qui est venu se laver de sa faute par de bonnes +oeuvres, dans une province perdue; j'aime cette fille +de notaire, qui parle et agit comme une création du +rêve; j'aime ces deux amoureux, que le monde gêne, +et qui se débarrassent du monde, en mourant aux +bras l'un de l'autre. Oui, j'aime ces choses, malgré +leur folie, parce qu'elles sont la volonté d'un artiste, +et que dans leur incohérence même on sent l'enfantement +d'un esprit qui n'a rien de vulgaire.</p> + +<p>Malheureusement, il faudrait m'en tenir là. Si +j'arrive à l'analyse de la pièce, en dépit de toute ma +sympathie, je me sens devenir grave et sévère. +M. Catulle Mendès a eu le tort de plaisanter avec la +réalité. Il aurait dû habiller ses personnages de justaucorps +et de pourpoints, et nous lui aurions tout +pardonné. Mais entrer dans la vie moderne en poète +lyrique, voilà qui est grave! Il se tromperait, s'il +croyait que rien n'est plus commode à trousser que +la vérité; la vie de tous les jours est là, comme comparaison, +et l'on ne peut pas mettre debout une fille +de notaire de fantaisie, comme on planterait une +damoiselle, avec une jupe de satin et une coiffure +copiée dans les livres du temps. En un mot, il faut +avoir le sens de la modernité, quand on aborde un +sujet contemporain. Les romantiques, qui s'imaginent +pouvoir peindre la vie actuelle en se jouant, et +par farce pure, s'exposent aux échecs les plus piteux. +Rien n'est sévère et rien n'est haut comme la peinture, +de ce qui est.</p> + +<p>Le grand défaut de <i>Justice</i> est d'être une création +en l'air, tout comme s'il s'agissait d'un poème. Voici, +par exemple, le plus grand effet de la pièce. Le docteur +Valentin a volé pour sauver sa soeur de la prostitution,—une +invention fâcheuse, par parenthèse,—et il est aimé +de Geneviève, la fille du notaire Suchot. +Lui-même l'adore; mais il va fuir, pour ne pas +révéler son passé, lorsque Georges, le frère de Geneviève, +le surprend avec celle-ci et le force à une explication. +Dès que Georges connaît le secret de Valentin, +il raconte a la jeune fille que ce dernier est +marié, pour qu'elle rompe plus aisément avec lui. De +là, grande douleur de Geneviève. Puis, à l'acte suivant, +lorsqu'un gredin lui dénonce le vol de Valentin, +elle dit avec force: «Je le savais depuis quatre ans, +et je vous aime, Valentin, je vous aime!»</p> + +<p>Certes, le mot est très beau et devrait produire un +grand effet d'admiration et d'émotion. Eh bien! je +crois que l'effet est surtout un effet de surprise. Cela +vient de ce que chaque spectateur fait cette réflexion +rapide: «Comment Geneviève n'a-t-elle pas compris +ce dont il s'agissait, lorsque Georges lui a dit que +Valentin était marié? Puisqu'elle connaissait le vol, +elle devait se douter tout de suite de l'obstacle qui se +présentait.» Elle n'a pas parlé alors et l'on s'étonne +qu'elle parle plus tard. Au théâtre, toute scène qui +n'est point préparée, détonne et peut même avoir de +fâcheuses conséquences.</p> + +<p>Il n'y a là qu'un défaut de construction. Je pourrais +indiquer des invraisemblances. Ainsi, on voit rôder +dans l'étude le clerc du notaire, Pigalou, un gredin +qui a volé autrefois un curé et qui est menacé par un +complice, dupé dans le partage; s'il ne donne pas +immédiatement trois mille francs à ce complice, il +sera dénoncé par lui. Or, Pigalou a appris la faute de +Valentin, et dans une scène fort originale, violente +et invraisemblable, il le traite en camarade et veut le +forcer à voler les trois mille francs au notaire Suchot. +C'est surtout dans cette scène qu'on peut surprendre +le procédé de M. Catulle Mendès. Il se +moque des vérités ambiantes, il va droit dans ce qu'il +croit être la vérité absolue. De là un manque d'équilibre +qui a failli faire siffler la scène.</p> + +<p>J'insiste, parce que cette question de détail me +paraît caractéristique. A la répétition générale, la +scène m'avait beaucoup frappé. Je prévoyais bien +qu'elle ne marcherait pas facilement, mais je la +trouvais hardie et d'une belle allure. Elle est pleine +de mots excellents, et n'a qu'un défaut, celui de +tourner un peu trop sur elle-même. D'ailleurs, ce +que j'avais prévu est arrivé: le public n'a pas +compris l'intention de M. Catulle Mendès, qui +est de montrer les conséquences fatales et ignominieuses +d'une première faute. Je suis persuadé que +la scène aurait produit un effet énorme, si l'auteur +l'avait présentée autrement, dans la réalité logique +de la situation. Telle qu'elle est, elle reste inadmissible. +Vingt fois Valenlin serait sorti ou aurait +chassé Pigalou. Les motifs pour lesquels l'auteur +le retient là, sont des ficelles dramatiques par trop +visibles.</p> + +<p>A vrai dire, je n'aime guère cette étude de notaire, +où se développe une action si bizarre. Je sais bien +que M. Catulle Mendès a choisi cette étude pour que +l'antithèse fût plus forte. Il a voulu peut-être aussi +montrer que le cadre le plus banal ne l'effrayait pas. +Seulement, dans ce cas-là, il aurait fallu empoigner +la réalité d'une main puissante et ne pas la lâcher. +Tous les personnages marchent à plusieurs mètres +du sol. Geneviève et Valentin sont dans les étoiles; +ils ne s'en cachent pas, même ils s'en vantent. Quant +à maître Suchot, il n'est guère qu'un fantoche, sur +la tête duquel M. Catulle Mendès a accumulé tout son +dédain de la prose. </p> + +<p>Le troisième acte, que l'on redoutait, est précisément +celui qui a sauvé la pièce. Cela montre une fois +de plus quel est le flair des directeurs. Il n'y a qu'un +monologue et une scène dans cet acte. Valenlin, seul +dans son laboratoire, prépare sa mort, en chimiste +habile. Il a établi, sur un fourneau, un appareil qui +dégage dans la pièce un gaz d'asphyxie. Geneviève +arrive pour se sauver avec son amant; mais il lui +explique que leur bonheur est désormais impossible, +et elle va se retirer, lorsqu'elle comprend qu'il est en +train de se donner la mort. Alors, elle referme la +porte et la fenêtre, elle l'endort un instant par ses +paroles douces; puis, quand il s'aperçoit qu'elle veut +mourir avec lui, elle s'oppose violemment à ce qu'il +la sauve. Et ils meurent.</p> + +<p>L'effet a été grand, le soir de la première représentation. +La lutte de Geneviève pour mourir, le consentement +arraché par elle à Valentin, la mort qui +vient comme une délivrance et qui ravit les deux +amants dans les espaces, tout cela est large et remarquable. +Certes, je ne crois pas qu'on se suicide avec +de pareils élans; mais la situation est extrême, et le +poète peut intervenir sans trop blesser la vérité. Quant +à la thèse, à la souillure ineffaçable d'une première +faute, au suicide employé comme une rédemption, +peut-être cette thèse a-t-elle été dans les intentions +de l'auteur, mais je veux l'ignorer, pour ne pas retomber +dans mes sévérités. A quoi bon une thèse, +lorsque la vie suffit? Comment M. Catulle Mendès, +qui est avant tout un homme d'art, a-t-il pu vouloir +descendre jusqu'à jouer le rôle d'un avocat?</p> + +<p>Je finirai par un étrange reproche. Pour moi, la +pièce est trop bien écrite. Je veux dire qu'on y sent +les phrases presque continuellement. Le style ne +consiste pas en belles images, pas plus que la peinture +ne consiste en belles couleurs. En enfilant des +comparaisons ingénieuses jusqu'à demain, on n'obtiendrait +qu'une oeuvre monstrueuse et illisible. Le +style est l'expression logique et originale du vrai. +Dire ce qu'il faut dire, et le dire d'une façon personnelle, +tout est là. Les écrivains qui s'imaginent +bien écrire parce qu'ils enlèvent une fin de tirade à +l'aide de mots poétiques, sont dans la plus déplorable +erreur. Au théâtre surtout, bien écrire, c'est écrire +logiquement et fortement.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Ah! quelle longue, écrasante, monotone soirée, à +la Porte-Saint-Martin! Je suis sorti de la première +représentation de <i>Coq-Hardy</i>, le drame en sept actes +de M. Poupart-Davyl, brisé de fatigue, hébété d'ennui. +Certes, notre métier de critique dramatique +comporte beaucoup d'indulgence; on recule souvent +devant le résumé exact de son impression. Mais qu'il +me soit permis au moins une fois de ne rien cacher, +de dire ma révolte intérieure contre un de ces drames +de la queue romantique, qui se moquent du style, +de la vérité et du simple bon sens.</p> + +<p>Je ne chercherai pas à analyser la pièce dans son +intrigue puérile et compliquée. Il y a là dedans un +duc de Brennes, un prince de Bretagne, que sa +femme trahit au prologue, et que nous retrouvons +dix ans plus tard, simple capitaine d'aventure, sous le +nom de Coq-Hardy. Naturellement, ce capitaine se +trouve mêlé à l'inévitable imbroglio historique, où +sonnent les grands noms de Louis XIV, d'Anne d'Autriche, +de Mazarin, de Condé. Il va presque jusqu'à +prendre le menton d'Anne d'Autriche et à tutoyer +Condé. Au dénoûment, il redevient nécessairement +le duc de Brennes, il sauve Louis XIV, la monarchie, +la France, avec l'unique regret de n'avoir pas à sauver +Dieu lui-même. J'oubliais de dire qu'en chemin, +il retrouve sa femme et sa fille. Inutile d'ajouter +que le traître meurt, quand l'auteur n'a plus besoin +de lui.</p> + +<p>N'est-ce pas que le besoin d'un drame où l'on parlât +de Mazarin se faisait absolument sentir? Comment +la statistique ne s'est-elle pas occupée encore de relever +le nombre de pièces où l'on prononce le nom +de Mazarin? Un seul personnage historique a été plus +exploité, le cardinal de Richelieu. Et que c'est gai, +cet éternel cours d'histoire sur Anne d'Autriche, +Louis XIII, Louis XIV et les cardinaux! Quel intérêt +prodigieux et passionnant pour des spectateurs de +notre époque, dans le perpétuel défilé de ces marionnettes +d'un autre âge, qui laissent, à chaque coup +d'épée, couler le son de leur ventre! Comme nous +pouvons partager les joies et les douleurs de ces poupées, +dont nous nous moquons si parfaitement!</p> + +<p>Je ne parle pas de la façon odieuse dont ces drames +accommodent l'histoire. Ils sont pour le peuple une +véritable école de mensonges historiques. Dans nos +faubourgs, ils ont répandu les idées les plus stupéfiantes +sur les grandes figures et les grands événements +qu'ils ont mis si ridiculement à la scène. Grâce +à eux, des légendes grotesques se sont formées, l'histoire +apparaît aux ignorants comme une parade, avec +des paillasses richement vêtus qui tapent des pieds +et qui déclament. Je ne comprends pas comment la +salle entière n'éclate pas d'un fou rire, en face des +monstrueux pantins qu'on lui présente sous des +noms retentissants.</p> + +<p>Par exemple, dans <i>Coq-Hardy</i>, peut-on trouver +quelque chose de plus profondément comique que +les scènes entre le capitaine d'aventure et Anne d'Autriche? +Le capitaine entre chez la reine comme chez +lui, et il lui parle avec des effets de hanche, des ronflements +de voix, une familiarité de bon garçon, qui +sont à mon sens le comble de la drôlerie. Et quelle +merveille encore, cet acte où l'on voit la reine et +Louis XIV errer la nuit dans les rues de Paris, en se +tordant les bras, comme deux locataires louches que +le patron de quelque garni a flanqués à la porte! +ajoutez que Coq-Hardy survient, qu'il démolit une +maison afin de construire une barricade, et qu'il se +retranche avec Louis XIV derrière cette barricade, +d'où ils opèrent tous les deux des sorties pour tuer +deux ou trois douzaines d'hommes. Quel cerveau a +jamais inventé des folies plus extravagantes? Cela +me donne froid au dos, me glace de ce petit frisson +de peur et de honte que j'ai parfois éprouvé en face +des infirmités humaines.</p> + +<p>Il y a encore une scène incroyable que je veux signaler. +Anne d'Autriche a chargé le capitaine Coq-Hardy +de négocier avec le grand Condé, qui revient +de Lens chargé de gloire. Jolie situation, invention +ingénieuse et d'une vraisemblance étonnante. Alors, +le capitaine parle en maître à Condé. Il le subjugue, +le rend petit garçon, l'écrase devant toute la salle qui +applaudit. Et, lorsque Condé ose demander une parole, +le capitaine lui répond à peu près ceci:</p> + +<p>—Vous avez la mienne!</p> + +<p>Rien de plus royal. Voyez vous ce routier se promenant +avec des blancs-seings de la reine, faisant la leçon +aux grands capitaines, donnant sa parole avec des +gestes de matamore! C'est de la farce lugubre.</p> + +<p>D'ailleurs, il est inutile de discuter. Un drame historique, +bâti sur ce plan, ne soutient pas la discussion. +Toutes les démences s'y abattent. Il serait impossible +de prendre un personnage et de l'analyser, sans voir +tout de suite qu'on a une marionnette dans les mains. +Ainsi, je ne connais pas de figure plus décourageante +que la duchesse, cette femme qui trompe son mari +qui se sauve avec sa fille pour suivre un amant indigne, +le traître de la pièce, et que nous retrouvons +dans les larmes, dans le remords, dans tout le tra la +la des beaux sentiments. J'ai dit le mot juste, elle est +décourageante, car rien n'est plus attristant et malsain +que le mensonge. L'auteur a dû vouloir créer +l'adultère sympathique, l'ange des épouses infidèles, +l'héroïne impeccable des femmes tombées. Et il a +accouché de cette pleurnicheuse, dont ni la faute ni +le repentir ne nous touchent, et qui se traîne aux +pieds de son mari, sans que la salle soit émue. +Pourquoi nous intéresserions-nous à elle, puisqu'elle +est une poupée dont nous apercevons toutes +les ficelles?</p> + +<p>Dirai-je un mot du style, maintenant? Ici, je me +sens les bras cassés. J'avais véritablement l'impression +d'un déluge de tuiles sur mes épaules, pendant +la représentation de <i>Coq-Hardy</i>. On ne peut imaginer +les étranges phrases qui tombent là dedans. L'auteur +semble avoir ramassé avec soin toutes les tournures +clichées, les bêtises de la rhétorique, les images que +l'usage a ridiculisées, afin de les mettre à la queue les +unes des autres dans son oeuvre. C'est un véritable +cahier de mauvaises expressions. Pas une ne manque. +On aurait voulu faire un pastiche de la langue des +mélodrames, qu'on ne serait certainement pas arrivé +à une pareille réussite sans beaucoup d'efforts. Ce +que je ne comprends pas, c'est qu'un public n'ait pas +les oreilles plus sensibles. Comment se fait-il que +des spectateurs, qui se fâcheraient si un orchestre +jouait faux, puissent supporter patiemment toute une +soirée une langue si abominablement fausse? Je sais +que, pour mon compte, le style de <i>Coq-Hardy</i> m'a +rendu très malade. Affaire de tempérament sans +doute.</p> + +<p>Si cela était écrit avec bonhomie encore, si l'on +sentait derrière un homme simple, qui ne se pique +pas d'écrire et qui dit tout rondement sa pensée! +L'intolérable est qu'on devine une continuelle prétention +au beau style. Les phrases ont le poing sur +la hanche comme les personnages. Au dénoûment, +Coq-Hardy fait un discours où il parle des Francs et +des Gaulois. Il faut dire que ce duc de Brennes descend +de Brennus; Brennes, Brennus, vous comprenez, +c'est fort ingénieux. Et il y a ainsi des panaches +tout le long de la pièce. Parfois même on entrevoit +des intentions shakespiriennes. Oh! les intentions +shakespiriennes! c'est là recueil des faiseurs de mélodrames. +La poésie les tue.</p> + +<p>J'avouerai, d'ailleurs, que je ne puis me défendre +d'un grand dédain pour les pièces où les coups d'épée +et les coups de pistolet entrent pour la part la plus +applaudie dans les mérites du dialogue. Le succès de +<i>Coq-Hardy</i> a été le combat du cinquième acte. Si la +poudre parle, c'est que l'auteur n'a rien de mieux à +dire. Et quel abus aussi des beaux sentiments! Quand +un acteur a un beau sentiment à émettre, on s'en +aperçoit tout de suite; il s'approche du trou du souffleur +comme un ténor qui a une belle note à pousser, +il lâche son beau sentiment, on l'applaudit, il salue +et se retire. Cela finit par être honteux, de spéculer +ainsi sur l'honneur, la patrie, Dieu et le reste. Le procédé +est trop facile, il devrait répugner aux esprits +simplement honnêtes.</p> + +<p>La stricte vérité est que, le premier soir, la salle +s'ennuyait. Toutes les fois que des personnages historiques +étaient en scène et se perdaient dans des considérations +sur la Fronde, je voyais les spectateurs +ne plus écouter, lever le nez, s'intéresser au lustre +ou aux peintures du plafond. Je vous demande un +peu à quoi rime la Fronde pour nous? Il fallait +qu'un choc d'épée ou la déclamation d'une tirade vertueuse +ramenât l'attention sur la scène. Alors, on +applaudissait, pour se réveiller sans doute. Je jurerais +que les deux tiers des spectateurs n'ont pas +compris la pièce. <i>Coq-Hardy</i> n'en a pas moins marché +jusqu'à la fin, et le nom de l'auteur a été acclamé. +On en est arrivé à un grand mépris des jugements +sincères.</p> + +<p>Certes, je souhaite tous les succès à M. Poupart-Davyl. +Il y avait des choses très acceptables dans sa +<i>Maîtresse légitime</i>, à l'Odéon. Je suis certain que la +forme de notre mélodrame historique est surtout la +grande coupable, dans cette affaire de <i>Coq-Hardy</i>. On +ne ressuscite pas un genre mort. J'entendais bien, dans +la salle, les romantiques impénitents rejeter toute la +faute sur M. Poupart-Davyl, en l'accusant d'avoir +gâché un bon sujet. Mais la vérité est qu'il est impossible +aujourd'hui de refaire les pièces d'Alexandre +Dumas. Il faudrait tout au moins renouveler le cadre, +chercher des combinaisons, choisir des époques inexplorées. +Voyez les faits: M. Poupart-Davyl a un +grand succès avec la <i>Maîtresse légitime</i>, et je doute +qu'il fasse autant d'argent avec <i>Coq-Hardy</i>. Ouvrira-t-on +les yeux, comprendra-t-on qu'on doit laisser au +magasin des accessoires toutes les guenilles historiques, +pour entrer définitivement dans le drame +moderne, qui est fait de notre chair et de notre sang?</p> + +<p>Dernièrement, les romantiques impénitents se fâchaient +contre Rome vaincue. Comment! une tragédie, +cela était intolérable! Et ils se chatouillaient +pour rire, ils plaisantaient M. Parodi sur la formule +démodée qu'il avait ressuscitée. Eh bien! en toute +conscience, je trouve les Romains de <i>Rome vaincue</i> +autrement vivants que les frondeurs de <i>Coq-Hardy</i>. +Certes, la tragédie, que les romantiques avaient tuée, +se porte beaucoup mieux à cette heure que le drame. +Je ne veux pas même établir un parallèle entre les +deux pièces, car d'un côté il y a le souffle d'un tempérament +dramatique, tandis que, de l'autre, je ne +vois que le pastiche banal de tous les mélodrames +odieux qui m'assomment depuis quinze ans. Ici, la +question d'art s'élève au-dessus des formules. Et +combien je préfère la langue incorrecte de M. Parodi +au ron-ron de M. Poupart-Davyl!</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>M. Poupart-Davyl a fait jouer à l'Ambigu un drame +en six actes: <i>les Abandonnés</i>, qui a eu un très vif succès +le soir de la première représentation.</p> + +<p>Guillaume Aubry est un ouvrier serrurier qui a +épousé à Tours une fille superbe, Nanine, laquelle +l'a abandonné après quelques mois de mariage. Vainement +il l'a cherchée, fou de tendresse et de rage; +elle roule le monde, elle est faite pour les amours +cosmopolites et pour les aventures. Guillaume est +venu à Paris, où il a fini par s'établir. La loi est là qui +l'empêche de se remarier, mais son coeur s'est donné +à une honnête blanchisseuse, Ursule, avec laquelle il +vit maritalement, et dont il a deux petits garçons. +Il y a même, dans la maison, un troisième enfant, +Robert, qu'Ursule dit avoir recueilli par pitié, en le +voyant maltraité par les personnes qui le gardaient; +et Guillaume regarde cet enfant d'un oeil jaloux, car +son idée fixe est que le petit est la preuve vivante +d'une première faute, d'une faute ancienne, qu'Ursule +ne veut pas avouer.</p> + +<p>Voilà une des actions du drame. Un autre action +est fournie par Nanine, qui a été en Angleterre la +maîtresse de lord Clifton. Un fils est né de cette +liaison, et Nanine, en abandonnant lord Clifton, a +emporté cet enfant. Depuis cette époque, le père, qui +a hérité d'une fortune colossale, vit dans les regrets +et parcourt l'Europe en cherchant son fils. Naturellement, +ce fils n'est autre que Robert, recueilli par Ursule. +Le bâtard de la femme vit ainsi sous le toit du +mari, entre les deux bâtards que celui-ci a eus de son +côté; et tout cela sans que personne s'en doute le +moins du monde.</p> + +<p>Si j'ajoute que Nanine, pour faire peau neuve, a +fait annoncer sa mort dans les journaux de San Francisco, +et qu'elle ressuscite à Paris sous le nom de madame +veuve Perkins; si je dis qu'elle est associée +avec un certain Morgane, un gredin de la haute société +qui vole au jeu et qui ne recule pas devant les +coups de couteau: j'aurai indiqué tous les éléments +du drame, et il sera aisé d'en comprendre les péripéties +assez compliquées.</p> + +<p>A la nouvelle de la mort de Nanine, Guillaume et +Ursule sont dans une joie profonde. Enfin, ils vont +pouvoir se marier! Cependant, Nanine, en retrouvant +lord Clifton affolé par la mort de son fils, ourdit +toute une trame. Elle vient trouver son ancien +amant et lui offre de lui rendre son fils, s'il consent à +se marier avec elle. Celui-ci, après s'être révolté, consent. +Nanine se met alors à la recherche de Robert et +arrive ainsi chez Guillaume. Ursule, devant son visage +froid, ses yeux mauvais, refuse violemment de lui +rendre le petit. Puis, Guillaume se présente, et la reconnaissance +entre le mari et la femme a lieu. Dès +lors, tout croule, plus de mariage possible ni d'un +côté ni de l'autre. Mais Nanine ne renonce pas à la +lutte, elle volera Robert et elle fera assassiner Guillaume +par Morgane. Le malheur pour elle est que +Morgane se doute qu'elle le dupe et qu'elle l'emploie +comme un instrument dont on se débarrasse ensuite. +Au dénoûment, lorsqu'elle s'entête à ne pas le suivre, +il la frappe d'un coup de couteau. Et c'est ainsi que +les méchants sont punis, pendant que les bons se réjouissent.</p> + +<p>On voit quelle complication extraordinaire. Le +hasard joue dans tout cela un rôle vraiment trop +considérable. Je ne discute pas la vraisemblance. +Rien de plus étrange que cette aventurière qui, en +quittant lord Clifton, emporte son fils comme un +colis encombrant qu'on abandonne à la première +station. Il y a aussi, dans le drame, des idées bien +singulières sur la législation qui régit les questions +de paternité. La seule querelle que je veuille chercher +à M. Louis Davyl est de lui demander pourquoi il a +mis en oeuvre toutes les vieilles machines de l'ancien +mélodrame, lorsqu'il lui était si facile de faire plus +simple, plus nature, et d'obtenir par là même un succès +plus légitime et plus durable.</p> + +<p>Car les faits sont là, ce qui a pris le public, ce sont +les scènes entre Guillaume et Ursule, c'est la peinture +de ce monde ouvrier, étudié dans ses moeurs et dans +son langage. Là étaient la nouveauté et la hardiesse, là +a été le succès. Dès que Nanine se montrait, dès qu'on +voyait reparaître ce lord de convention qui se promène +d'un air dolent parmi les serruriers et les +peintres en bâtiment, l'intérêt languissait, on souriait +même, on écoutait d'une oreille distraite des scènes +interminables, connues à l'avance. Il fallait que Guillaume +et qu'Ursule reparussent, pour que la salle +fût de nouveau prise aux entrailles.</p> + +<p>Le pis est que M. Louis Davyl a certainement mis là +les figures démodées et ridicules de son aventurière, +de son lord, de son bandit du grand monde, +pour faire accepter ses ouvriers du public. Il s'est dit, +j'en jurerais, que, par le temps qui court, le public ne +voulait pas trop de vérité à la fois, et qu'il fallait être +habile en ménageant les doses. Alors, il a accepté la +recette connue, qui consiste à ne pas mettre que des +ouvriers sur la scène, à les mêler dans une savante +proportion à de nobles personnages. Et il a obtenu +cette singulière mixture qui rend son drame boiteux +et qui en fait une oeuvre mal équilibrée et d'une qualité +littéraire inférieure.</p> + +<p>Je crois que le public lui aurait été reconnaissant +de rompre tout à fait avec la tradition. Pourquoi un +lord? Elles sont rares les femmes d'ouvriers qui +montent dans les lits des grands de la terre. Le plus +souvent, elles trompent un serrurier avec un maçon. +Transportez ainsi toute l'action des <i>Abandonnés</i> dans +le peuple, et vous obtiendrez une pièce vraiment +originale, d'une peinture vraie et puissante. Je répète +que les seules parties de l'oeuvre qui ont porté +sont les parties populaires. C'est là une expérience +dont le résultat m'a enchanté, parce que j'y ai vu +une confirmation de toutes les idées que je défends.</p> + +<p>Déjà, lorsque M. Louis Davyl fit jouer à la Porte-Saint-Martin +ce drame stupéfiant de <i>Coq-Hardy</i>, où +l'on voyait Louis XIV enfant se promener la nuit +dans les rues de Paris en jouant de sa petite épée de +gamin, j'ai dit combien les vieilles formules sont délicates +à employer. L'auteur était là dans la pièce de +cape et d'épée, cherchant le succès avec une bonne +foi et un courage méritoires. Le drame ne réussit +pas, il comprit, qu'il se trompait, il frappa ailleurs. +Je lui avais conseillé de s'attaquer au monde moderne. +Il vient de donner les <i>Abandonnés</i>, et il doit +s'en trouver bien. Maintenant, s'il veut prendre une +place tout à fait digne et à part, il faut qu'il fasse +encore un pas, il faut qu'il accepte franchement +les cadres contemporains et qu'il ne les gâte pas, +en y introduisant des éléments poncifs. C'est lorsqu'on +veut ménager le public qu'on se le rend hostile.</p> + +<p>Sérieusement, croit-on qu'une oeuvre d'une complication +si laborieuse, avec des histoires folles qui +ont traîné partout, avec ces trois bâtards qui passent +comme des muscades sous les gobelets du dramaturge, +ait quelque chance de laisser une petite trace? On la +jouera quarante, cinquante fois; puis, elle tombera +dans un oubli profond, et si par hasard quelqu'un la +déterre un jour, il sourira du lord et de l'aventurière +en disant: «C'est dommage, les ouvriers étaient intéressants.» +A la place de M. Louis Davyl, j'aurais +une ambition littéraire plus large, je voudrais tenter +de vivre. Il est homme de travail et de conscience. +Pourquoi ne jette-t-il pas là toute la prétendue +science du théâtre, qui jusqu'ici l'a empêché de faire +un drame vraiment neuf et vivant?</p> + +<p>Chaque fois qu'un mélodrame réussit, il y a des +critiques qui s'écrient: «Eh bien! vous voyez que +le mélodrame n'est pas mort.» Certes, il n'est pas +mort et il ne peut mourir. Par exemple, jamais un +public ne résistera à une scène comme celle des +deux mères, dans les <i>Abandonnés</i>. Nanine vient réclamer +Robert à Ursule, la mère adoptive se sent +pleine de tendresse à côté de la véritable mère, +et elle lui crie, en montrant les trois enfants qui +jouent: «Votre fils est là, choisissez dans le tas!» +L'effet a été immense. Cela prend les spectateurs +par les nerfs et par le coeur. Toujours, de pareilles +combinaisons dramatiques, qui mettent en jeu les +profonds sentiments de l'homme, remueront puissamment +une salle.</p> + +<p>Ce qui meurt, au théâtre comme partout, ce sont +les modes, les formules vieillies. Il est certain que le +dernier acte des <i>Abandonnés</i>, ce pavillon où Morgane +vient assassiner Nanine, est de l'art mort. On le tolère, +parce qu'il faut bien accepter un dénoûment +quelconque. Mais on est fâché que l'auteur n'ait pas +trouvé quelque chose de neuf pour finir sa pièce. Le +mélodrame est mort, si l'on parle des recettes mélodramatiques +connues, des combinaisons qui défrayent +depuis quarante ans les théâtres des boulevards +et dont le public ne veut plus. Le mélodrame +est vivant, et plus vivant que jamais, s'il est question +des pièces qu'on peut écrire sur l'éternel thème des +passions, en employant des cadres nouveaux et en renouvelant +les situations. Nous sommes emportés vers +la vérité; qu'un dramaturge satisfasse le public en lui +présentant des peintures vraies, et je suis persuadé +qu'il obtiendra des succès immenses. Le tort est de +croire qu'il faut rester dans les ornières de l'art dramatique +pour être applaudi. Adressez-vous aux habiles, +et vous verrez qu'eux surtout sentent la nécessité +d'une rénovation.</p> +<br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>M. Ernest Blum est un fervent du mélodrame. Il +avait obtenu un beau succès avec <i>Rose Michel</i>. Aujourd'hui, +il vient de tenter la fortune avec un drame +historique, <i>l'Espion du roi</i>, mais je serais très surpris +que le succès fût égal, car le public m'a paru +bien froid et singulièrement dépaysé, en face des +personnages, empruntés à une Suède de fantaisie. +Entendons-nous, on a applaudi les mots sonores +d'honneur, de patrie et de liberté; mais les spectateurs +n'étaient pas «empoignés», et se moquaient +parfaitement de la Suède, au fond de leur coeur.</p> + +<p>L'avouerai-je? J'ai à peine compris les deux premiers +tableaux. Rien n'accrochait mon attention. +Il y avait là un amas d'explications nécessaires, pour +indiquer le moment historique et l'affabulation compliquée +du drame, qui lassait évidemment la patience +de toute la salle. Les visages semblaient écouter, +mais n'entendaient certainement pas. Aussi, quelle +étrange idée, d'être allé choisir la Suède, qui compte +si peu dans les sympathies populaires de notre +pays! Ce choix malheureux suffit à reculer l'action +dans le brouillard. On raconte que M. Ernest Blum +a promené son drame de nationalités en nationalités, +avant de le planter à Stockholm. Il a eu ses +raisons sans doute; mais je lui prédis qu'il ne s'en +repentira pas moins d'avoir poussé le dédain de nos +préoccupations quotidiennes jusqu'à nous mener +dans une contrée dont la grande majorité des spectateurs +ne sauraient indiquer la position exacte sur la +carte de l'Europe. Nous rions et nous pleurons où +est notre coeur.</p> + +<p>Je connais le raisonnement qui fait de nous les +frères de tous les peuples opprimés. Cela est vague. +On peut applaudir une tirade contre la tyrannie, +sans s'intéresser autrement au personnage qui la +lance. Je vous demande un peu qui s'inquiète de +Christian II, un roi conquérant, une sorte de fou +imbécile et féroce, tombé sous la domination d'une +favorite, et qui ensanglantait la Suède par des exécutions +continuelles, afin d'affermir par la terreur +son trône chancelant? Lorsque, au dénoûment, Gustave +Wasa, le libérateur, le roi aimé et attendu, délivre +Stockholm, on prend son chapeau et on s'en +va, bien tranquille, sans la moindre émotion. Est-ce +que ces gens-là nous touchent? Si le génie leur soufflait +sa flamme, ils pourraient ressusciter du passé et +nous communiquer leurs passions. Seulement, le +génie, dans les mélodrames, n'est d'ordinaire pas là +pour accomplir ce miracle. Quand un auteur a simplement +de l'intelligence et de l'habileté, il découpe +les personnages historiques, comme les enfants découpent +des images.</p> + +<p>Je trouve donc le cadre fâcheux, et je maintiens +qu'il nuira au drame. La principale situation dramatique +sur laquelle l'oeuvre repose avait une certaine +grandeur. Il s'agit d'une mère, Marthe Tolben, +qui adore ses fils; le plus jeune, Karl, meurt dans ses +bras, tué par un officier du tyran; l'aîné, Tolben, +est arrêté et va être exécuté, si Marthe ne trahit pas +les patriotes de Stockholm, qui conspirent pour la +délivrance du pays. Mais sa trahison tourne contre +la malheureuse femme; Tolben lui-même est accusé +de son crime et veut se faire tuer, pour se laver d'une +telle accusation aux yeux de ses compagnons d'armes. +Alors, cette mère, qui a sacrifié la patrie à ses +fils, se sacrifie elle-même pour la patrie, meurt en +ouvrant une des portes de Stockholm à Gustave +Wasa; et c'est là une expiation très haute, qui devrait +donner une grande largeur au dénoûment.</p> + +<p>M. Ernest Blum ne s'est point contenté de cette +figure. Il a imaginé une création énigmatique, Ruskoé, +un bossu, un chétif, qui, ne pouvant servir, +son pays par l'épée, le sert à sa manière en se faisant +espion. Pour tout le monde, il est l'espion du +roi; mais, en réalité, il travaille à la délivrance de la +patrie, il est l'espion de Wasa. Certes, la figure était +faite pour tenter un dramaturge: ce pauvre être +hué, lapidé, vivant dans le mépris de ses frères, +poussant le dévouement jusqu'à accepter l'infamie, +attendant des semaines, des mois, avant de pouvoir +se redresser dans son honneur et dire son long héroïsme. +J'estime cependant que Ruskoé n'a pas donné +tout ce que l'auteur en attendait, et cela pour diverses +raisons.</p> + +<p>La première est que l'intérêt hésite entre lui et +Marthe. Sans doute ces deux personnages se rencontrent, +lorsque, au quatrième acte, Ruskoé vient offrir +le pardon à la femme qui a trahi, en lui donnant les +moyens de sauver Stockholm. La scène est fort belle. +Seulement, le lien reste bien faible en eux, l'attention +se porte de l'un à l'autre, sans pouvoir se fixer +d'une manière définitive. Mais la principale raison +est que Ruskoé n'agit pas assez. L'auteur, en voulant +le rendre intéressant à force de mystère, l'a trop +effacé. Pendant quatre tableaux, on attend l'explication +que Ruskoé donne au cinquième; tout le monde +a deviné, il n'a plus rien à nous apprendre, quand il +laisse échapper son secret, dans un élan de douleur +et d'espoir. Puis, sa confidence faite, il retourne au +second plan. Le dénoûment appartient à Marthe, et +non à lui. Il sort de l'ombre, récite son affaire, et +rentre dans l'ombre. Cela lui ôte toute hauteur. Il +aurait fallu, j'imagine, le montrer plus actif dans le +dénoûment. Au théâtre, ce qu'on dit importe peu; +l'important est ce qu'on fait. Ruskoé est une draperie, +rien de plus; il n'y a pas dessous un personnage +vivant.</p> + +<p>Je néglige les rôles secondaires: Hedwige, la fille +noble, au coeur de patriote, qui aime Tolben; le +chevalier de Soreuil, le gentilhomme français de +rigueur, qui se promène dans tous les drames russes, +américains ou suédois, en distribuant de grands +coups d'épée. Mon opinion, en somme, est celle-ci. +Les deux premiers tableaux sont lents, embarrassés, +d'un effet presque nul. Au troisième tableau, mademoiselle +Angèle Moreau, qui joue Karl, meurt d'une +façon dramatique, et madame Marie Laurent, Marthe +Tolben, pousse des sanglots si vrais et si déchirants, +que le public commence à s'émouvoir. Au quatrième, +il y a un double duel admirablement réglé, et enlevé +avec une grande bravoure par M. Deshayes, le chevalier +de Soreuil. Le meilleur tableau est le cinquième, +où l'on compte deux belles scènes, la terrible +scène entre Marthe et son fils Tolben qui lui arrache +le secret de sa trahison, et la grande scène qui +suit, dans laquelle Ruskoé se dévoile et apporte à +Marthe le rachat. Quant au sixième, il escamote +simplement le dénoûment; la pièce est finie, d'ailleurs; +il aurait fallu un vaste décor, un tableau mouvementé, +montrant Marthe ouvrant la porte aux libérateurs, +au milieu des coups de feu et des acclamations; +et rien n'est plus froid que de la voir arriver blessée +à mort, dans un décor triste et étroit, le coin de forteresse +où Tolben, Hedwige et d'autres patriotes +attendent leur exécution.</p> + +<p>Je vois là quelques belles situations, gâtées par +des parties grises et mal venues. Je ne parle pas de +la langue, qui est bien médiocre. M. Ernest Blum +porte la peine du milieu romantique dans lequel il +vit. Il patauge dans une formule morte, malgré sa +réelle habileté d'auteur dramatique; il est gêné et +raidi, comme les hommes d'armes qu'il nous a montrés, +enfermés dans des cuirasses de fer-blanc, pareilles +à des casseroles fraîchement étamées.</p> +<br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Je n'avais pu assister à la première représentation +du drame en cinq actes de MM. Malard et Tournay: +<i>le Chien de l'Aveugle</i>, joué au Troisième-Théâtre-Français. +Mais les articles extraordinairement élogieux, +presque lyriques de certains de mes confrères, +m'ont fait un devoir d'assister à une des représentations +suivantes; les critiques les plus influents déclaraient +que c'était enfin là du théâtre, et que depuis +vingt ans on n'avait pas joué un drame mieux fait +ni plus intéressant. J'ai donc écouté avec tout le +recueillement possible, et j'ai en effet trouvé la pièce +habilement charpentée, offrant quelques scènes heureuses, +lente pourtant dans certaines parties et fort +mal écrite. Cela est d'une moyenne convenable, du +d'Ennery qui aurait besoin de coupures. Mais je me +refuse absolument à m'extasier, à m'écrier: «Enfin, +voilà une oeuvre, voici ce qu'il faut faire; jeunes +auteurs, étudiez et marchez!»</p> + +<p>Quelle est donc cette rage de la critique dramatique, +de nier tous les efforts originaux, et de se pâmer +d'aise, dès que se produit une oeuvre médiocre, +coupée sur les patrons connus! Ainsi voilà des critiques, +la plupart fort intelligents, qui montrent la +sévérité la plus grande pour les tentatives dramatiques +des poètes et des romanciers, et qui saluent +avec des yeux mouillés de larmes le retour de toutes +les vieilleries du boulevard du Crime, surtout lorsqu'elles +sont en mauvais style. Je connais leur raisonnement: +«Nous sommes au théâtre, faites-nous +du théâtre. Nous nous moquons du talent, du bon +sens et de la langue française, du moment où nous +nous asseyons dans notre fauteuil d'orchestre. Nous +préférons un imbécile qui nous fera du théâtre, à un +homme de génie qui ne nous fera pas du théâtre.» +Telle est la théorie. Elle suppose un absolu, le +théâtre, une chose qui est à part, immuable, à jamais +fixée par des règles. C'est ce qui m'enrage.</p> + +<p>Et, d'ailleurs, je veux bien que le théâtre soit à +part, qu'il y faille des qualités particulières, qu'on s'y +préoccupe des conditions où l'oeuvre dramatique se +produit. Mais, pour l'amour de Dieu! que le talent, la +personnalité et l'audace de l'auteur comptent aussi +un peu dans l'affaire. Nous ne sommes pas dans la +mécanique pure. Il s'agit de peindre des hommes et +non de faire mouvoir des pantins. La nécessité de la +situation s'impose, soit; mais encore faut-il, pour +que l'oeuvre ait une réelle valeur humaine, que la +situation se présente comme une résultante des caractères; +si elle est simplement une aventure, nous +tombons au roman-feuilleton, à la plus basse production +littéraire.</p> + +<p>Voici, par exemple, <i>le Chien de l'Aveugle</i>. Ce drame +est la mise en oeuvre d'une cause célèbre, l'affaire +Gras, qui est encore présente à toutes les mémoires. +Je constate d'abord un changement qui me gâte la +réalité, la femme Gras avait pour complice un ouvrier +sans éducation, qu'elle avait affolé d'amour au point +de le pousser au crime. Les auteurs, qui sont des +gens de théâtre, ont eu peur de cet ouvrier, de cette +brute docile; comment écrire des scènes avec un +pareil complice, comment intéresser et attendrir? +Et ils ont eu la belle imagination de changer l'ouvrier +en un chirurgien du plus rare mérite, Octave Froment, +un amoureux décent, facile à manier, et qui ne peut +blesser personne. Eh bien, cette transformation tue +le sujet. L'héroïne est diminuée, car elle n'est plus la +seule volonté; tout se trouve déplacé, c'est Octave +Froment qui commet le crime, nous n'avons plus le +beau cas de cette femme usant de la toute-puissance +de son sexe. La madame de La Barre des auteurs +devient sympathique. C'est là le triomphe du théâtre.</p> + +<p>Mais où l'admiration des critiques a éclaté, c'est +dans ce qu'ils ont nommé la trouvaille de MM. Malard +et Tournay. Il paraît que ces messieurs ont eu un +coup de génie en imaginant, après la réussite du +crime, les deux derniers actes, où l'on voit Octave +Froment, sorti de prison, venir réclamer le payement +de son crime à madame de La Barre, qui s'est faite +le bon ange de son amant devenu aveugle. La grande +scène est celle-ci: à la suite d'une longue et pénible +discussion entre les deux complices, Octave va se résigner +et s'éloigner de nouveau, lorsque l'amant, +Lucien d'Alleray, arrive et reconnaît la voix de +l'homme qui lui a ôté la vue. Il s'approche, pose la +main sur l'épaule de cet homme et y trouve le bras +de la femme qu'il adore; de là des soupçons, une +instruction nouvelle, et finalement le suicide de madame +de La Barre, qui se jette par une fenêtre. Cette +situation du quatrième acte a exalté les critiques. Il +paraît que cela est du théâtre, et du meilleur.</p> + +<p>Voyons, tâchons d'être juste. D'abord, nous avons +vu cela cent fois. Ensuite, nous sommes simplement +ici dans un fait-divers, et encore bien invraisemblable. +Il faut que madame de La Barre y mette de +la complaisance, pour que Lucien trouve son bras au +cou d'Octave; elle supplie ce dernier de se taire, je +le sais, elle se pend à ses épaules, et le groupe est +intéressant; mais tout cela n'en reste pas moins une +combinaison scénique, où l'étude humaine, les caractères +et les passions des personnages n'ont rien +à voir. Si ce qu'on nomme le théâtre est réellement +dans cette seule mécanique des faits, ni Molière, ni +Corneille ni Racine n'ont fait du théâtre.</p> + +<p>Il faudrait s'entendre une bonne fois sur la situation +au théâtre. La situation s'impose, si l'on entend par +elle le fait auquel arrivent deux personnages qui +marchent l'un vers l'autre. Elle est dès lors, comme +je l'ai dit plus haut, la résultante même des personnages. +Selon les caractères et les passions, elle se +posera et se dénouera. C'est l'analyse qui l'amène et +c'est la logique qui la termine. Au fond, le drame n'est +donc qu'une étude de l'homme. Remarquez que j'appelle +situation tout fait produit par les personnages. Il +y a, en outre, le milieu et les circonstances extérieures, +qui au contraire agissent sur les personnages. +Rien de plus poignant que cette bataille de la vie, les +hommes soumis aux faits et produisant les faits: c'est +là le vrai théâtre, le théâtre de tous les grands génies. +Quant à cette mécanique théâtrale dont on nous rebat +les oreilles, à ces situations qui réduisent les personnages +à de simples pièces d'un jeu de patience, +elles sont indignes d'une littérature honnête. C'est de +la fabrication, c'est de l'arrangement plus ou moins +habile, mais ce n'est pas de l'humanité; et il n'y a +rien en dehors de l'humanité.</p> + +<p>Un exemple m'a beaucoup frappé. Dans <i>les Noces +d'Attila</i>, on voit qu'au dernier acte Ellack, un fils du +conquérant, apprend de la bouche même d'Hildiga, +que celle-ci veut tuer son père. Justement, à la scène +suivante, il se trouve en face d'Attila. Les critiques en +question se sont allumés: voilà, selon eux, une situation +superbe. Comment Ellack va-t-il en sortir? De la +façon la plus simple du monde. Au moment où il est +sur le point de tout dire à Attila, celui-ci s'avise de +l'avertir que le lendemain matin il fera tuer sa mère, +une de ses épouses qu'il retient en prison pour une +faute ancienne. Et, dès lors, Ellack, forcé de choisir +entre son père et sa mère, se décide pour celle-ci. Il +se retire. C'est du théâtre, paraît-il. Les critiques les +plus durs pour la pièce ont ici retiré leur chapeau.</p> + +<p>Eh bien, cela me met hors de moi. Je trouve cela +puéril, fou, exaspérant. Si réellement la situation au +théâtre doit consister dans de pareilles devinettes, +monstrueuses et enfantines, rien n'est plus facile que +d'en inventer, et de plus stupéfiantes encore. Quoi! il +y aura du talent à résoudre des problèmes sans issue +raisonnable, à poser des cas qui ne sauraient se présenter +et à se tirer ensuite d'affaire par des lieux +communs! Et le pis est que, dans ces aventures +extraordinaires, le personnage disparaît fatalement. +Sommes-nous ensuite plus avancés sur le compte d'Ellack? +Pas le moins du monde. Ce garçon aime mieux +sa mère, parce que son père se conduit mal. Cela est +d'une psychologie médiocre. Aucune analyse, d'ailleurs. +Les faits mènent les personnages comme des +marionnettes. Il n'y a pas la une étude humaine. Il y +a simplement des abstractions qui se promènent, au +gré de l'auteur, dans des casiers étiquetés à l'avance.</p> + +<p>Qui dit théâtre, dit action, cela est hors de doute. +Seulement, l'action n'est pas quand même l'entassement +d'aventures qui emplit les feuilletons des journaux. +Dans toute oeuvre littéraire de talent, les faits +tendent à se simplifier, l'étude de l'homme remplace +les complications de l'intrigue; et cela est d'une vérité +aussi évidente au théâtre que dans le roman. Pour +moi, toute situation qui n'est pas amenée par des caractères +et qui n'apporte pas un document humain, +reste une histoire en l'air, plus ou moins intéressante, +plus ou moins ingénieuse, mais d'une qualité radicalement +inférieure. Et c'est ce que je reproche aux +critiques de n'avoir pas dit, en parlant du <i>Chien de +l'aveugle</i>.</p> + +<p>Comment! voilà un drame estimable assurément, +mais un drame comme nous en avons une centaine +peut-être dans notre répertoire, et vous criez tout de +suite à la merveille, vous semblez le proposer en modèle +à nos jeunes auteurs dramatiques! C'est du +théâtre, criez-vous, et il n'y a que ça. Eh bien! s'il +n'y a que ça, il vaut mieux que le théâtre disparaisse. +Votre rôle est mauvais, car vous découragez toutes +les tentatives originales, pour n'appuyer que les retours +aux formules connues. Qu'on nous ramène à +<i>Lazare le Pâtre</i>, puisque la situation telle que vous +l'entendez ou plutôt l'aventure, règne sur les planches +en maîtresse toute-puissante.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LE DRAME HISTORIQUE</h3> + +<p><i>Les Mirabeau</i>, le drame de M. Jules Claretie, viennent +de soulever la grave question du drame historique +moderne. J'ai lu à ce sujet, dans les feuilletons +de mes confrères, des opinions bien étonnantes; je +sais que ces opinions sont celles du plus grand nombre; +mais elles ne m'en paraissent que plus étonnantes +encore.</p> + +<p>Ainsi, voici toute une théorie, qui, paraît-il, nous +vient d'Aristote en passant par Lessing. Ce sont là des +autorités, je pense, et qui comptent aujourd'hui, dans +nos idées modernes. Donc la vérité historique est +impossible au théâtre; il n'y faut admettre que la +convention historique. Le mécanisme est bien simple: +vous voulez, par exemple, parler de Mirabeau; eh +bien, vous ne dites pas du tout ce que vous pensez de +Mirabeau, vous auteur dramatique, parce que le public +se moque absolument de ce que vous pensez, des +vérités que vous avez acquises, de la lumière que vous +pouvez faire; ce qu'il faut que vous disiez, c'est ce que +le public pense lui-même, de façon à ce que vous ne +blessiez pas ses opinions toutes faites et qu'il puisse +vous applaudir.</p> + +<p>Voilà! Rien de plus amusant comme mécanique. +Représentons-nous l'auteur dramatique dans son cabinet; +il est entouré de documents, il peut reconstruire, +planter debout sur la scène, un personnage +réel, tout palpitant de vie; mais ce n'est pas là son +souci, il ne se pose que cette question: «Qu'est-ce +que mes contemporains pensent du personnage? +Diable! je ne veux pas contrarier mes contemporains, +car je les connais, ils seraient capables de siffler. +Donnons-leur le bonhomme qu'ils demandent.» Et +voilà la vérité historique tranchée au théâtre. Le théorème +se résume ainsi: ne jamais devancer son +époque, être aussi ignorant qu'elle, répéter ses sottises, +la flatter dans ses préjugés et dans ses idées +toutes faites, pour enlever le succès. Certes, il y a là +un manuel pratique du parfait charpentier dramatique, +qui a du bon, si l'on veut battre monnaie. Mais +je doute qu'un esprit littéraire ayant quelque fierté +s'en accommode aujourd'hui.</p> + +<p>Cela me rappelle la théorie de Scribe. Comme un +ami s'étonnait un jour des singulières paroles qu'il +avait prêtées à un choeur de bergères, dans une pièce +quelconque: «Nous sommes les bergères, vives et +légères, etc.» il haussa les épaules de pitié. Sans +doute, dans la réalité, les bergères ne parlaient pas +ainsi; seulement, il ne s'agissait pas de mettre des +paroles exactes dans la bouche des bergères, il s'agissait +de leur prêter les paroles que les spectateurs +pensaient eux-mêmes en les voyant: «Nous sommes +les bergères, vives et légères, etc.» Toute la théorie +de la convention au théâtre est dans cet exemple.</p> + +<p>Ce qui me surprend toujours, dans ces règles données +pour un art quelconque, c'est leur parfait enfantillage +et leur inutilité absolue. Rien n'est plus +vide que ce mot de convention, dont on nous bat +les oreilles. La convention de qui? la convention de +quoi? Je connais bien la vérité; mais la convention +m'échappe, car il n'y a rien de plus fuyant, de plus +ondoyant qu'elle. Elle se transforme tous les ans, +à chaque heure. Elle est faite de ce qu'il y a de moins +noble en nous, de notre bêtise, de notre ignorance, +de nos peurs, de nos mensonges. Le seul rôle d'une +intelligence qui se respecte est de la combattre par +tous les moyens, car chaque pas gagné sur elle est +une conquête pour l'esprit humain. Et ils sont là une +bande, des hommes honorables, très consciencieux, +animés des meilleures intentions, dont l'unique besogne +est de nous jeter la convention dans les jambes! +Quand ils croient avoir triomphé, quand ils nous ont +prouvé que nous sommes uniquement faits pour le +mensonge, que nous pataugerons toujours dans l'erreur, +ils exultent, ils prennent des airs de magisters +tout orgueilleux de leur besogne. Il n'y a vraiment +pas de quoi.</p> + +<p>Mais ils se trompent. La marche vers la vérité est +évidente, aveuglante. Pour nous en tenir au théâtre, +prenez une histoire de notre littérature dramatique +nationale, et voyez la lente évolution des mystères +à la tragédie, de la tragédie au drame romantique, +du drame romantique aux comédies psychologiques +et physiologiques de MM. Augier et Dumas fils. Remarquez +qu'il n'est pas question ici du talent, du génie +qui éclate dans les oeuvres, en dehors de toute formule. +Il s'agit de la formule elle-même, du plus ou du moins +de convention admise, de la part faite à la vérité humaine. +Un rapide examen prouve que la convention +au théâtre s'est transformée et s'est réduite à chaque +siècle; on pourrait compter les étapes, on verrait la +vérité s'élargissant de plus en plus, s'imposant par +des nécessités sociales. Sans doute il existera toujours +des fatalités de métier, des réductions et des à peu près +matériels, imposés par la nature même des oeuvres. +Seulement, la question n'est pas là, elle est dans les +limites de notre création humaine; dire qu'une oeuvre +sera vraie, ce n'est pas dire que nous la créerons +à nouveau, c'est dire que nous épuiserons en elle nos +moyens d'investigation et de réalisation. Et, quand +on voit le chemin parcouru sur la scène, depuis les +<i>Mystères</i> jusqu'à la <i>Visite de Noces</i>, de M. Dumas, on +peut bien espérer que nous ne sommes pas au bout, +qu'il y a encore de la vérité à conquérir, au delà de la +<i>Visite de Noces</i>.</p> + +<p>Cependant, lorsque je dis ces choses, cela semble +très comique. Je ne suis qu'un historien, et l'on me +change en apôtre. Je tâche simplement de prévoir +ce qui sera par ce qui a été, et l'on me prête je ne +sais quelle imbécile ambition de chef d'école. Tout +ce que j'écris exclut l'idée d'une école: aussi se hâte-t-on +de m'en imposer une. Un peu d'intelligence +pourtant suffirait.</p> + +<p>Pour en revenir au drame historique, la question +de la convention s'y présente justement d'une façon +très caractéristique. Dans ces pages écrites au courant +de la plume, je ne puis qu'indiquer les sujets +d'étude qu'il faudrait approfondir, si l'on voulait +éclairer tout à fait les questions. Ainsi rien ne serait +plus intéressant que d'étudier la marche de notre +théâtre historique vers les documents exacts. On +sait quelle place l'histoire tenait dans la tragédie; +une phrase de Tacite, une page de tout autre historien, +suffisait; et là-dessus l'auteur écrivait sa pièce, +sans se soucier le moins du monde de reconstituer +le milieu, prêtant les sentiments contemporains aux +héros de l'antiquité, s'efforçant uniquement de peindre +l'homme abstrait, l'homme métaphysique, selon +la logique et la rhétorique du temps. Quand le drame +romantique s'est produit, il a eu la prétention justifiée +de rétablir les milieux; et, s'il a peu réussi à faire +vivre les personnages exacts, il ne les a pas moins humanisés, +en leur donnant des os et de la chair. Voilà +donc une première conquête sur la convention, très +certaine, très marquée. Et je n'indique que les grandes +lignes; cela s'est fait lentement, avec toutes sortes +de nuances, de batailles et de victoires.</p> + +<p>Aujourd'hui, nous en sommes là. La pièce historique, +qui n'était qu'une dissertation dialoguée sur un +sujet quelconque, devient de jour en jour une étude +critique. Et c'est le moment qu'on choisit pour nous +dire: «Restons dans la convention, la vérité historique +est impossible.» Vraiment, c'est se moquer du +monde. Le pis est que les critiques pratiques qui +donnent de pareils conseils aux jeunes auteurs, les +égarent absolument. Il faut toujours se reporter +à l'expérience, à ce qui se passe sous nos yeux. Nous +ne sommes même plus au temps où Alexandre +Dumas accommodait l'histoire d'une si singulière et si +amusante façon. Voyez ce qui a lieu, chaque fois +qu'on reprend un de ses drames: ce sont des sourires, +des plaisanteries, des chicanes dans les journaux. +Cela ne supporte plus l'examen, et cela achèvera +de tomber en poussière avant trente ans. Mais +il y a plus: les critiques qui sont les champions +enragés de la convention, ne laissent pas jouer un +drame historique nouveau, sans l'éplucher soigneusement, +sans en discuter la vérité, tellement ils sont +emportés eux-mêmes par le courant de l'époque.</p> + +<p>Que se passe-t-il donc? Mon Dieu, une chose bien visible. +C'est que nous devenons de plus en plus savants, +c'est que ce besoin croissant d'exactitude qui nous pénètre +malgré nous, se manifeste en tout, aussi bien au +théâtre qu'ailleurs. Tel est le courant naturaliste dont +je parle si souvent, et qui fait tant rire. Il nous pousse +à toutes les vérités humaines. Quiconque voudra le +remonter sera noyé. Peu importe la façon dont la +vérité historique triomphera un jour sur les planches; +la seule chose qu'on peut affirmer, c'est qu'elle y +triomphera, parce que ce triomphe est dans la logique +et dans la nécessité de notre âge. Prendre des +exemples dans les pièces nouvelles pour démontrer +que la vérité n'est pas commode à dire, c'est là une +besogne puérile, une façon aisée de plaider son impuissance +et ses terreurs. Il vaudrait mieux montrer +ce que les pièces nouvelles apportent déjà de décisif +au mouvement, appuyer sur les tâtonnements, sur les +essais, sur tout cet effort si méritoire que nos jeunes +auteurs, et M. Jules Claretie le premier, font en ce +moment.</p> + +<p>La question est facile à résumer. Toutes les pièces +historiques écrites depuis dix ans sont médiocres et +ont fait sourire. Il y a évidemment là une formule +épuisée. Les gasconnades d'Alexandre Dumas, les +tirades splendides de Victor Hugo ne suffisent plus. +Nous sentons trop à cette heure le mannequin sous la +draperie. Alors, quoi? faut-il écouter les critiques +qui nous donnent l'étrange conseil de refaire, pour +réussir, les pièces de nos aînés que le public refuse? +faut-il plutôt marcher en avant, avec les études historiques +nouvelles, contenter peu à peu le besoin de +vérité qui se manifeste jusque dans la foule illettrée? +Évidemment, ce dernier parti est le seul raisonnable. +C'est jouer sur les mots que de poser en axiome: Un +auteur dramatique doit s'en tenir à la convention +historique de son temps. Oui, si l'on veut; mais +comme nous sortons aujourd'hui de toute convention +historique, notre but doit donc être de dire la vérité +historique au théâtre. Il ne s'agit que de choisir les +sujets où l'on peut la dire.</p> + +<p>D'ailleurs, à quoi bon discuter? Les faits sont là. +Notre drame historique ne serait pas malade, si le +public mordait encore aux conventions. On est dans +un malaise, on attend quelque oeuvre vraie qui fixera +la formule. Faites des drames romantiques, à la Dumas +ou à la Hugo, et ils tomberont, voilà tout. Cherchez +plus de vérité, et vos oeuvres tomberont peut-être +tout de même, si vous n'avez pas les épaules +assez solides pour porter la vérité; mais vous aurez +au moins tenté l'avenir. Tel est le conseil que je +donne à la jeunesse.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>M. Emile Moreau, un débutant, je crois, a fait jouer +au Théâtre des Nations une pièce historique, intitulée: +<i>Camille Desmoulins</i>. Cette pièce n'a pas eu de succès. +On a reproché à <i>Camille Desmoulins</i> de présenter +une débandade de tableaux confus et médiocrement +intéressants; on a ajouté que les personnages historiques, +Danton, Robespierre, Hébert et les autres, +perdaient beaucoup de leur hauteur et de leur vérité; +on a blâmé enfin le bout d'intrigue amoureuse, une +passion de Robespierre pour Lucile, qui mène toute +l'action. Ces reproches sont justes. Seulement, les +critiques qui défendent la convention au théâtre, ont +profité de l'occasion pour exposer une fois de plus +leur thèse des deux vérités, la vérité de l'histoire et +la vérité de la scène. Voyons donc le cas.</p> + +<p>M. Emile Moreau, dit-on, a suivi l'histoire le plus +strictement possible. Il a pris des morceaux à droite +et à gauche, dans les documents du temps, et il les a +intercalés entre des phrases à lui. Or, ces morceaux +ont paru languissants. Donc, les documents vrais ne +valent pas les fables inventées.</p> + +<p>Voilà un bien étrange raisonnement. Certes, oui, il +est puéril d'aller faire un drame à coups de ciseaux +dans l'histoire. Mais qui a jamais demandé de la vérité +historique pareille? Les documents vrais sont seulement +là comme le sol exact et solide sur lequel on +doit reconstruire une époque. La grosse affaire, celle +justement qui demande du talent, un talent très fort +de déduction et de vie originale, c'est l'évocation des +années mortes, la résurrection de tout un âge, grâce +aux documents. Comme Cuvier, vous avez une dent, +un os, et il vous faut retrouver la bête entière. Ici, +l'imagination, j'entends le rêve, la fantaisie, ne peut +que vous égarer. L'imagination, comme je l'ai dit ailleurs, +devient de la déduction, de l'intuition; elle se dégage +et s'élève, elle est l'opération la plus délicate et +la plus merveilleuse du cerveau humain. Donc, dans +un drame historique, comme dans un roman historique, +on doit créer ou plutôt recréer les personnages +et le milieu; il ne suffit pas d'y mettre des phrases +copiées dans les documents; si l'on y glisse ces +phrases, elles demandent à être précédées et suivies +de phrases qui aient le même son. Autrement, il +arrive en effet que la vérité semble faire des trous +dans la trame inventée d'une oeuvre.</p> + +<p>Et nous touchons ici du doigt le défaut capital de +<i>Camille Desmoulins</i>. Ce qui a eu un son singulier aux +oreilles du public, c'est ce mélange extraordinaire de +vérité et de fantaisie. J'ai lu que M. Emile Moreau se +défendait d'avoir imaginé la passion de Robespierre +pour Lucile; certains documents permettraient de +croire à la réalité de cette passion. Je le veux bien. +Mais, certainement, c'est forcer les textes que de baser +sur le dépit de Robespierre la mort des dantonistes. +Puis, quel étrange Robespierre, et quel Danton d'opéra-comique, +et quel Hébert faussement drapé dans des +guenilles! Tout cela est une fantaisie bâtie sur la +légende révolutionnaire. On ne sent pas des hommes.</p> + +<p>Je répondrai donc aux critiques que, si le drame +de M. Emile Moreau est tombé, c'est justement parce +que la fantaisie y règne encore en maîtresse trop +absolue. Les demi-mesures sont détestables en littérature. +Voyez le gai mensonge de <i>la Dame de Monsoreau</i>, +reprise dernièrement au théâtre de la Porte-Saint-Martin, +ce mensonge qui se moque parfaitement de l'histoire: +comme il a une logique qui lui est propre, +comme il est complet en son genre, il intéresse. Voyez +maintenant <i>Camille Desmoulins</i>, dont certaines parties +sont aussi fausses, et dont d'autres parties contiennent +textuellement des documents: la pièce n'est plus qu'un +monstre, le mélange manque d'équilibre et arrive à +ne contenter personne. Tel est le cas. Il est d'une +bonne foi douteuse, en cette affaire, de vouloir faire +payer les pots cassés à la formule naturaliste.</p> + +<p>Je conclurai en répétant que le drame historique +est désormais impossible, si l'on n'y porte pas l'analyse +exacte, la résurrection des personnages et des +milieux. C'est le genre qui demande le plus d'étude +et de talent. Il faut non seulement être un historien +érudit, mais il faut encore être un évocateur nommé +Michelet. La question de mécanique théâtrale est +secondaire ici. Le théâtre sera ce que nous le ferons.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Il me reste à parler de deux gros drames, <i>la Convention +nationale</i> et <i>l'Inquisition</i>. Au Château-d'Eau, +la <i>Convention nationale</i> a tué par le ridicule le drame +historique. En vérité, nos auteurs n'ont pas de chance +avec l'histoire de notre Révolution. Ils ne peuvent +y toucher sans ennuyer profondément ou sans faire +rire aux éclats les spectateurs. Si l'on excepte <i>le Chevalier +de Maison-Rouge</i>, qui pourrait aussi bien se passer +sous Louis XIII que sous la Terreur, pas une +pièce sur la Révolution, qu'elle soit signée d'un nom +inconnu ou d'un nom connu, n'a remporté un véritable +succès. Et cela s'explique aisément: la Révolution +est encore trop voisine de nous, pour que notre +système de mensonge, dans les pièces historiques, +puisse lui être sérieusement appliqué. Ce mensonge +va librement de Mérovée à Louis XV. Puis, dès qu'ils +entrent dans la France contemporaine, qui commence +à 89, les auteurs perdent pied fatalement, parce que +nous ne pouvons plus adopter leurs calembredaines romantiques +sur une époque dont nous sommes. Aussi +n'a-t-on jamais risqué des drames historiques, en +dehors du Cirque, sur Napoléon Ier, Charles X, Louis-Philippe, +Napoléon III et les deux dernières Républiques. +Le drame historique actuel, étant basé sur les +erreurs les plus grossières, en est réduit à montrer au +peuple l'histoire que le peuple ne connaît pas, uniquement +parce qu'il peut alors la travestir à l'aise.</p> + +<p>L'épreuve est concluante, la possibilité du mensonge +s'arrête à la Révolution. Pour que le drame historique +s'attaquât à notre histoire contemporaine, il lui +faudrait renouveler sa formule, chercher ses effets +dans la vérité, trouver le moyen de mettre sur les +planches les personnages réels dans les milieux exacts. +Un homme de génie est nécessaire, tout bonnement. +Si cet homme de génie ne naît pas bientôt, notre +drame historique mourra, car il est de plus en plus +malade, il agonise au milieu de l'indifférence et des +plaisanteries du public.</p> + +<p>Quant à <i>l'Inquisition</i>, de M. Gelis, jouée au Théâtre +des Nations, c'est un mélodrame noir qui arrive quarante +ans trop tard. Cela ne vaut pas un compte +rendu. Je n'en parlerais même pas, sans la mort +terrible de M. Jean Bertrand, ce drame réel et poignant +qui s'est joué à côté de ce mélodrame imbécile, +et qui lui a donné une affreuse célébrité d'un jour.</p> + +<p>On se souvient des espérances qui avaient accueilli +M. Bertrand, à son entrée comme directeur +au Théâtre des Nations. Il semblait que notre République +elle-même s'intéressât à l'affaire; des personnages +puissants patronnaient, disait-on, le nouveau +directeur; on allait enfin avoir une scène nationale, +on élèverait les âmes, on élargirait l'idéal, +on continuerait 1830, mais un 1830 républicain, +qui achèverait devant le trou du souffleur la besogne +commencée à la tribune de la Chambre. Hélas! +M. Bertrand dort aujourd'hui dans la terre, empoisonné.</p> + +<p>C'était un honnête homme. Il avait cru à toutes +les belles phrases, il arrivait réellement pour relever +l'idéal avec des tirades patriotiques. Son idée +était que notre jeune littérature attendait l'ouverture +d'un théâtre républicain pour produire des +chefs-d'oeuvre. Et il s'était mis ardemment à la besogne. +Quelques mois ont suffi pour le désespérer +et le tuer. Toutes ses tentatives échouaient; <i>Camille +Desmoulins</i> et <i>les Mirabeau</i> étaient bien empruntés +à notre Révolution, mais le public ne voulait +pas de notre Révolution accommodée à cette étrange +sauce; <i>Notre-Dame de Paris</i> elle-même, qui aurait +pu être une bonne affaire pour la direction, si elle +s'était arrêtée à la cinquantième représentation, +l'avait laissée, après la centième, dans des embarras +d'argent. Jamais on n'a vu des ambitions plus généreuses +aboutir si vite à une catastrophe plus lamentable.</p> + +<p>On dit que M. Bertrand avait la tête faible, qu'il +n'était pas fait pour être directeur et qu'il a quitté +la vie dans un désespoir d'enfant malade. Savons-nous +de quelles espérances on l'avait grisé? Il comptait +sûrement sur beaucoup d'appuis, qui lui ont fait +défaut au dernier moment. A force d'entendre répéter, +dans son milieu, que la littérature dramatique +mourait faute d'un théâtre ouvert aux nobles +tentatives, à force d'écouter ceux qui vivent d'un +idéal nuageux et pleurnicheur, cet homme s'était +lancé, en faisant appel à toutes les forces vives, dont +on lui affirmait l'existence. On sait aujourd'hui les +forces vives qui lui ont répondu. Il n'était pas plus +mauvais directeur qu'un autre, il avait mis sur son +affiche le nom de Victor Hugo, celui de M. Jules +Claretie; il faisait appel aux jeunes, il était en somme +le directeur qu'on avait voulu qu'il fût. Sans doute, +à la dernière heure, il aurait pu montrer plus d'énergie +devant son désastre. Mais pouvons-nous descendre +dans cette conscience et dire sous quelle amertume +cet homme a succombé!</p> + +<p>M. Bertrand ne s'est pas tué tout seul, il a été tué +par les faiseurs de phrases qui se refusent à voir nettement +notre époque de science et de vérité, par les +chienlits politiques et romantiques qui se promènent +dans des loques de drapeau, en rêvant de battre +monnaie avec les sentiments nobles. S'il ne s'était +pas cru soutenu par tout un gouvernement, s'il +n'avait pas espéré devenir le directeur du théâtre de +notre République, si on ne lui avait pas persuadé +que tous les petits-fils de 1830 allaient lui apporter +des chefs-d'oeuvre, il ne se serait sans doute jamais +risqué dans une telle entreprise. La vérité, je le +répète, est qu'il a été la victime de la queue romantique +et des hommes politiques qui songent à régenter +l'art. Ceux dont il attendait tout, ne lui ont rien +donné. C'est alors qu'il a perdu la tête devant cet +effondrement du patriotisme, de l'idéal, de toutes +les phrases creuses dont on lui avait gonflé le coeur; +du moment que l'idéal et le patriotisme ne faisaient +pas recette, il n'avait plus qu'à disparaître. Et il s'est +tué.</p> + +<p>Les autres vivent toujours, lui est mort. C'est une +leçon.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LE DRAME PATRIOTIQUE</h3> +<br> +<h3>I</h3> + +<p>La solennité militaire à laquelle l'Odéon nous a +conviés me paraît pleine d'enseignements. Pour +moi, le très grand succès que M. Paul Deroulède +vient de remporter avec <i>l'Hetman</i> prouve avant tout +que le fameux métier du théâtre n'est point nécessaire, +puisque voilà un drame en cinq actes, fort +lourd, très mal bâti et complètement vide, qui a +été acclamé avec une véritable furie d'enthousiasme.</p> + +<p>Le cas de M. Paul Deroulède est un des cas les +plus curieux de notre littérature actuelle. Il s'est +fait une jolie place dans les tendresses de la foule, en +prenant la situation vacante de poète-soldat. Nous +avions le soldat-laboureur, d'Horace Vernet; nous +avons aujourd'hui le soldat-poète. Je viens de +nommer Horace Vernet, ce peintre médiocre qui a +été si cher au chauvinisme français. M. Paul Deroulède +est en train de le remplacer. Ajoutez que nos +désastres font en ce moment de l'armée une chose +sacrée. Cela rend la position de poète-soldat absolument +inexpugnable. Il est très difficile d'insinuer +qu'il fait des vers médiocres, sans passer aussitôt +pour un mauvais citoyen. On vous regarde, et on +vous dit: «Monsieur, je crois que vous insultez +l'armée!»</p> + +<p>Certes, M. Paul Deroulède fait bien mal les vers, +mais il a de si beaux sentiments! Ah! les beaux +sentiments, on ne se doute pas de ce qu'on peut en +tirer, quand on sait les employer avec adresse. Ils +sont une réponse à tout, ils sont «la tarte à la +crème» de notre grand comique. «La pièce me +paraît faible.—Mais l'honneur, Monsieur!—Il n'y +a pas d'action du tout.—Mais la patrie, Monsieur!—L'intrigue +recommence à chaque acte.—Mais le +dévouement, Monsieur!—Enfin, je m'ennuie.—Mais +Dieu, Monsieur! Vous osez dire que Dieu vous +ennuie!» Cette façon d'argumenter est sans réplique. +Il est certain que l'honneur, la patrie, le dévouement +et Dieu sont des preuves écrasantes du génie +poétique de M. Paul Deroulède.</p> + +<p>Et il faut voir le bonheur de la salle. Il y a bien +quelques gredins parmi les spectateurs. Ceux-là +applaudissent plus fort. C'est si bon de se croire +honnête, de passer une soirée à manger de la vertu +en tirades, quitte à reprendre le lendemain son petit +négoce plus ou moins louche! Qu'importe l'oeuvre! +Il suffit que l'auteur jette des gâteaux de miel au +public. Le public se donne une indigestion de flatteries. +Il est grand, il est noble, il est honnête. C'est +un attendrissement général. Pas de vices, à peine +un coquin en carton, qui est là pour servir de repoussoir. +Bravo! bravo! que tout le monde s'embrasse, +et que le mensonge dure jusqu'à minuit!</p> + +<p>La salle de l'Odéon tremblait sous l'ouragan des +bravos. Chaque couplet patriotique était accueilli +par des trépignements. Des personnes, je crois, ont +été trouvées sous les bancs, évanouies de bonheur. +La pièce n'existait plus, on se moquait bien de la +pièce! La grande affaire était de guetter au passage +les allusions à nos défaites et à la revanche future; +et, dès qu'une allusion arrivait, la salle prenait feu, +de l'orchestre au ceintre. Un monsieur en habit noir, +un conférencier quelconque, aurait lu le drame +devant le trou du souffleur que certainement l'effet +aurait été le même. Et je pensais, assourdi par ce +vacarme, que nous étions tous bien naïfs de chercher +des succès dans l'amour de la langue et dans l'amour +du vrai. Voilà M. Paul Deroulède qui passe du coup +auteur dramatique, en criant simplement, le plus +fort qu'il peut: «Je suis l'armée, je suis la vertu, +l'honneur, la patrie, je suis les beaux sentiments!»</p> + +<p>Pauvres écrivains que nous sommes, quelle leçon! +Je sais des poètes qui, depuis vingt ans, étudient l'art +délicat de forger le vers français. Ceux-là ont à +peine des succès d'estime. Je sais des auteurs dramatiques +qui se mangent le cerveau pour trouver une +nouvelle formule, pour élargir la scène française. +Ceux-là sont bafoués, et on les jette au ruisseau. Les +maladroits! Pourquoi ne battent-ils pas du tambour +et ne jouent-ils pas du clairon? C'est si facile!</p> + +<p>La recette est connue. On sait à l'avance que tel +beau sentiment doit provoquer telle quantité de +bravos. On peut même doser le succès qu'on désire. +Les modestes mettent le mot «patrie» cinq ou six +fois; cela fait cinq ou six salves de bravos. Les vaniteux, +ceux qui rêvent l'écroulement de la salle, prodiguent +le mot «patrie», à la fin de toutes les tirades; +alors, c'est un feu roulant, on est obligé de payer la +claque double. Vraiment, la méthode est trop commode! +Dans ces conditions, on se commande un +succès, comme on se commande un habit. Cela rappelle +les ténors qui n'ont pas de voix, et qui laissent +aux cuivres de l'orchestre le soin d'enlever les hautes +notes. La littérature n'est plus que pour bien peu +de chose dans tout ceci.</p> + +<p>J'arrive à l'<i>Hetman</i>. Voici, en quelques lignes, le +sujet du drame. Un roi polonais du dix-septième +siècle, Ladislas IV, a soumis les Cosaques. Deux des +vaincus, le vieux chef Froll-Gherasz et le jeune +Stencko, sont même à la cour de ce roi, où se trouve +aussi un traître, un parjure, Rogoviane. Ce dernier, +qui rêve de devenir gouverneur de l'Ukraine, pousse +les Cosaques à une révolte, et travaille de façon à ce +que Stencko s'échappe pour être le chef des révoltés. +Mais Froll-Gherasz n'approuve pas cette prise d'armes. +Il accepte une mission du roi, celle de pacifier +l'Ukraine, et il laisse à la cour sa fille Mikla comme +otage. Stencko et Rogoviane, naturellement, aiment +Mikla. Dès lors, la seule situation dramatique est +celle du père et de l'amant, pris entre l'amour de la +patrie et l'amour qu'ils éprouvent pour la jeune fille. +Au dénoûment, la patrie l'emporte, Stencko et Mikla +meurent, mais les Cosaques sont victorieux.</p> + +<p>La situation principale ne fait que se déplacer, pas +davantage. D'abord, c'est Froll-Gherasz qui arrive +dans un campement cosaque et qui adjure ses anciens +soldats de ne pas recommencer une lutte insensée; +mais, lorsque Stencko, en apprenant que Mikla +est restée comme otage, refuse le commandement et +retourne à la cour de Ladislas IV pour la sauver, le +vieux chef oublie sa mission, oublie sa fille, et saisit +le sabre de chef suprême, par amour de la patrie +en larmes. Ensuite, c'est Stencko, qui veut enlever +Mikla; là, apparaît Marutcha, une sorte de prophétesse +qui conduit les Cosaques au combat, et +Marutcha décide les jeunes gens à se sacrifier pour +leur pays. Mikla reste à la cour afin d'endormir les +soupçons de Ladislas. Enfin, le quatrième acte est +vide d'action, on y voit simplement Froll-Gherasz +préparant la victoire par des tirades sur les devoirs +du soldat. Puis, au cinquième acte, nous retombons +de nouveau dans l'unique situation, Stencko a été +blessé, Mikla a été sauvée de l'échafaud par Rogoviane +qui veut se faire aimer d'elle, et elle expire +sur le corps de Stencko, elle tombe assassinée par le +traître, lorsque celui-ci entend arriver les Cosaques +vainqueurs.</p> + +<p>Je ne puis m'arrêter à discuter les détails, la maladresse +de certaines péripéties. Le point de départ +est singulièrement faible; ce père, qui laisse sa fille +en otage, devrait se connaître et ne pas jouer si aisément +les jours de son enfant. On n'est pas ému le +moins du monde de la douleur de Froll-Gherasz, +parce qu'en somme il a voulu cette douleur. Agamemnon +sacrifiant Iphigénie est beaucoup plus grand. +Mais ce qui me frappe surtout, c'est le cercle dans +lequel tourne la pièce. Comme je l'ai dit en commençant, +l'<i>Hetman</i> a eu du succès, en dehors de +toutes les règles. Il ne devait pas avoir de succès, +puisque les critiques enseignent qu'une pièce ne +peut réussir sans action, sans situations variées et +combinées. Les cinq actes se répètent, et pourtant +les bravos n'ont pas cessé une minute. Voilà un fait +troublant pour les magisters du feuilleton. La seule +explication raisonnable est que le succès de l'<i>Hetman</i> +n'est pas un succès littéraire, mais un succès militaire, +ce qu'il ne faut pas confondre. Qu'un jeune +auteur ait la naïveté de s'autoriser de l'exemple, +d'écrire un drame où l'action ne marchera pas, où +des actes entiers ne seront qu'une composition de rhétoricien +sur un sujet quelconque; qu'il fasse cela, +sans y mettre les fameux beaux sentiments, et nous +verrons s'il ne remporte pas un échec honteux.</p> + +<p>Quelques observations de détails sur les personnages, +avant de finir. Le roi Ladislas est stupéfiant. +J'ignore si l'artiste qui joue le rôle est le seul coupable, +mais on dirait vraiment un roi de féerie; on s'attend +à chaque instant à voir son nez s'allonger brusquement, +sous le coup de baguette de quelque méchante +fée. Quant à la Marutcha, elle a trouvé une merveilleuse +interprète dans madame Marie Laurent. Mais +quel personnage rococo! combien peu elle tient à l'action, +et comme chacune de ses tirades est attendue à +l'avance! J'entendais une dame dire près de moi, en +parlant de tous ces héros: «Ils crient trop fort.» +Le mot est juste et contient la critique de la pièce. +Personne ne parle dans ce drame, tout le monde y +crie. On sort les oreilles cassées, et le fiacre qui vous +emporte semble continuer les cahots des tirades, sur +le pavé de Paris. Toute la nuit, Stencko a hurlé ses +beaux sentiments à mes oreilles, tandis que le vieux +Froll-Gherasz psalmodiait les siens d'une voix de +basse. Le drame de M. Paul Deroulède est comme +un corps d'armée qui défilerait dans ma rue. Je ferme +ma fenêtre, agacé par le vacarme, qui m'empêche +d'avoir deux idées justes l'une après l'autre.</p> + +<p>Je suis peut-être très sévère. M. Paul Deroulède +est jeune et mérite tous les encouragements. Il a +du talent, d'ailleurs. Je n'aime pas ce talent, voilà +tout. Je crois qu'un peu de vérité dans l'art est +préférable à tout ce tra la la des beaux sentiments. +Les bonshommes en bois, même lorsque le bois est +doré, ne font pas mon affaire. Je préfère à <i>l'Hetman</i> +un petit acte fin et vrai du Palais-Royal, <i>le Roi +Candaule</i>, par exemple. Au moins, nous sommes là +avec des créatures humaines. Qu'est-ce que c'est que +Froll Gherasz? Un père et un patriote. Mais quel père +et quel patriote? Nous n'en savons rien. Froll-Gherasz +est une abstraction, il ressemble à un de ces personnages +des anciennes tapisseries, qui ont une banderole +dans la bouche, pour nous dire quels héros +ils représentent. Pas d'observation, pas d'analyse, pas +d'individualité. Le théâtre ainsi entendu remonte par +delà la tragédie, jusqu'aux mystères du moyen âge.</p> + +<p>Ah! je suis bien tranquille, d'ailleurs. Ce n'est pas +<i>l'Hetman</i> qui ressuscitera le drame historique. Il est +un exemple de la pauvreté et de la caducité du genre. +Laissez passer cette tempête de bravos patriotiques, +laissez refroidir ces tirades, et vous vous trouverez +en face d'un drame dans le genre des drames, aujourd'hui +glacés, de Casimir Delavigne, beaucoup +moins bien fait et d'un ennui mortel.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Je viens de dire mon opinion sur les drames patriotiques. +Je ne nie pas l'excellente influence que ces +sortes de pièces peuvent avoir sur l'esprit de l'armée +française; mais, au point de vue littéraire, je les +considère comme d'un genre très inférieur. Il est +vraiment trop aisé de se faire applaudir, en remuant +avec fracas les grands mots de patrie, d'honneur, de +liberté. Il y a là un procédé adroit, mais commode, +qui est à la portée de toutes les intelligences.</p> + +<p>Voici, par exemple, un jeune homme, M. Charles +Lomon. On me dit qu'il a écrit à vingt-deux ans le +drame: <i>Jean Dacier</i>, joué solennellement à la +Comédie-Française. La grande jeunesse du débutant +me le rend très sympathique, et j'ai écouté +la pièce avec le vif désir de voir se révéler un homme +nouveau.</p> + +<p>Mais, quoi! avoir vingt-deux ans, et écrire <i>Jean +Dacier!</i> Vingt-deux ans, songez donc! l'âge de l'enthousiasme +littéraire, l'âge où l'on rêve de fonder une +littérature à soi tout seul! Et refaire un mauvais +drame de Ponsard, une pièce qui n'est ni une tragédie +ni un drame romantique, qui se traîne péniblement +entre les deux genres!</p> + +<p>Je m'imagine M. Lomon à sa table de travail. Il a +vingt-deux ans, l'avenir est à lui. Dans le passé, il y +a deux formes dramatiques usées, la forme classique +et la forme romantique. Avant tout, M. Lomon devait +laisser ces guenilles dans le magasin des accessoires, +aller devant lui, chercher, trouver une forme nouvelle, +aider enfin de toute sa jeunesse au mouvement +contemporain. Non, il a pris les guenilles, il les a +prises même sans passion littéraire, car il les a mêlées, +il a lâché de rafraîchir toutes ces vieilles draperies +des écoles mortes pour les jeter sur les épaules de ses +héros. Une tragédie glaciale, un drame échevelé, +passe encore! on peut être un fanatique; mais une +oeuvre mixte, un raccommodage de tous les débris +antiques, voilà ce qui m'a fâché!</p> + +<p>Il est inutile d'avoir vingt-deux ans pour écrire une +oeuvre pareille. Cela me consterne que l'auteur n'ait +que vingt-deux ans; j'aurais compris qu'il en eût au +moins cinquante. Serait-il donc vrai que les débutants, +même ceux qui ont soif d'originalité et de +nouveauté, se trouvent fatalement condamnés à l'imitation? +Peut-être M. Lomon ne s'est-il pas aperçu +des emprunts qu'il a faits de tous les côtés, du cadre +vermoulu dans lequel il a placé sa pièce, des lieux +communs qui y traînent, de la fille bâtarde, en un +mot, dont il est accouché. La jeunesse n'a pas conscience +des heures qu'elle perd à se vieillir.</p> + +<p>Je sais que le patriotisme répond atout. M. Lomon +a écrit un drame patriotique, cela ne suffit-il pas à +prouver l'élan généreux de sa jeunesse? Je dirai une +fois encore que le véritable patriotisme, quand on fait +jouer une pièce à la Comédie-Française, consiste +avant tout à tâcher que cette pièce soit un chef-d'oeuvre. +Le patriotisme de l'écrivain n'est pas le +même que celui du soldat. Une oeuvre originale et +puissante fait plus pour la patrie que de beaux coups +d'épée, car l'oeuvre rayonne éternellement et hausse +la nation au-dessus de toutes les nations voisines. +Quand vous aurez fait crier sur la scène: <i>Vive la +France!</i> ce ne sera là qu'un cri banal et perdu. Quand +vous aurez écrit une oeuvre immortelle, vous aurez +réellement prolongé la vie de la France dans les +siècles. Que nous reste-t-il de la gloire des peuples +morts? Il nous reste des livres.</p> + +<p><i>Jean Dacier</i> est, paraît-il, une oeuvre républicaine. +Je demande à en parler comme d'une oeuvre simplement +littéraire. Le sujet est l'éternelle histoire du +paysan vendéen qui se fait soldat de la République +et qui se retrouve en face de ses anciens seigneurs, +lorsqu'il est devenu capitaine. Naturellement, Jean +aime la comtesse Marie de Valvielle, et naturellement +aussi il se montre deux fois magnanime envers son +ennemi et rival, Raoul de Puylaurens, le cousin de la +jeune dame. L'originalité de la pièce consiste dans le +noeud même du drame. Jean retrouve la comtesse +juste au moment où elle passe dans la légendaire +charrette pour aller à l'échafaud. Or, un homme peut +la sauver en l'épousant. Jean lui offre son nom, et la +comtesse accepte, en croyant qu'il agit pour le +compte de Raoul. On comprend le parti dramatique +que M. Lomon a pu titrer de cette situation: une +comtesse mariée à un de ses anciens domestiques, se +révoltant, puis finissant par l'aimer au moment où il +a donné pour elle jusqu'à sa vie.</p> + +<p>Je ne chicanerai pas l'auteur sur ce mariage singulier. +Il peut se faire qu'on trouve dans l'histoire de +l'époque un fait semblable; seulement, il ne s'agissait +certainement pas d'une femme de la qualité de +l'héroïne. N'importe, il faut accepter ce mariage, si +étrange qu'il soit. Ce qui est plus grave, c'est la création +même du personnage.</p> + +<p>Voici Jean Dacier, un paysan qui s'est instruit et +qui représente l'homme nouveau. Il n'a pas une +tache, il est grand, héroïque, sublime. Quand il a +épousé la comtesse pour la sauver, et qu'elle l'écrase +de son mépris, c'est à peine s'il laisse percer une révolte. +Il fait échapper une première fois son rival +Raoul, qu'il tient entre ses mains. A l'acte suivant, la +situation recommence: Raoul tombe de nouveau à +sa merci, et, cette fois, non seulement Jean le fait +évader, mais encore il lui donne rendez-vous le lendemain +sur le champ de bataille, et, en donnant ce +rendez-vous, il trahit les siens, car l'attaque devait +rester secrète. Jean passe devant un conseil de guerre, +et on le fusille, pendant que Marie se lamente.</p> + +<p>Vraiment, il est bon d'être un héros, mais il y a +des limites. En temps de guerre, ouvrir continuellement +la porte aux prisonniers, cela ne s'appelle plus +de la grandeur d'âme, mais de la bêtise. Pour que +nous nous intéressions aux pantins sublimes, il faut +leur laisser un peu d'humanité sous la pourpre et +l'or dont on les drape. On finit par sourire de ces +héros magnanimes qui ne s'emparent de leurs ennemis +que pour les relâcher. Il y a là une fausse grandeur +dont on commence, au théâtre, à sentir le côté +grotesque.</p> + +<p>Le pis est qu'on s'intéresse médiocrement, à Jean +Dacier. Cette façon de sauver une femme en l'épousant, +le met dans une position singulièrement fausse. +Il se conduit en enfant. La seule chose qu'il aurait à +faire, après avoir arraché Marie à la guillotine, ce +serait de la saluer et de lui dire: «Madame, vous +êtes libre. Vous me devez la vie, je vous confie mon +honneur.» Mais alors toutes les querelles dramatiques +du second acte et du troisième n'existeraient +pas. La situation est si bien sans issue que Jean +meurt à la fin avec une résignation de mouton, pour +finir la pièce. Cette mort est également amenée par +une péripétie trop enfantine. Jean, ce lion superbe, +trahit les siens sans paraître se douter un instant de +ce qu'il fait, ce qui rapetisse tout le dénoûment.</p> + +<p>Quant à la comtesse, elle est bâtie sur le patron des +héroïnes, avec trop de mépris et trop de tendresse à +la fois. Lorsque Jean l'a sauvée, elle se montre +d'une cruauté monstrueuse, blessant inutilement son +libérateur, se conduisant d'une si sotte façon qu'elle +mériterait simplement une paire de gifles, malgré +toute sa noblesse. Puis, au dernier acte, elle se pend +au cou de Jean et lui déclare qu'elle l'adore. Le quatrième +acte a suffi pour changer cette femme. C'est +toujours le même système, celui des pantins que +l'on déshabille et que l'on rhabille à sa fantaisie, +pour les besoins de son oeuvre. Marie a compris la +grandeur de Jean, et cela suffit: elle est comme frappée +par la baguette d'un enchanteur, la couleur de +ses cheveux elle-même a dû changer.</p> + +<p>Je ne parle point des autres personnages, de ce +Raoul de Puylaurens, qui passe sa vie à tenir son salut +de son rival, ni du conventionnel Berthaud, qui +traverse l'action en récitant des tirades énormes. Oh! +les tirades! elles pleuvent avec une monotonie désespérante +dans <i>Jean Dacier</i>. On essuie une trentaine +de vers à la file, on courbe le dos comme sous une +averse grise, on croit en être quitte; pas du tout, +trente autres vers recommencent, puis trente autres, +puis trente autres. Imaginez une grande plaine plate, +sans un arbre, sans un abri, que l'on traverse par +une pluie battante. C'est mortel. Je préfère, et de +beaucoup, les vers rocailleux de M. Parodi. +Que dirai-je du style? Il est nul. Nous avons, à +l'heure présente, cinquante poètes qui font mieux les +vers que M. Lomon. Ce dernier versifie proprement, +et c'est tout. Il tient plus de Ponsard que de Victor +Hugo.</p> + +<p>Je me montre très sévère, parce que <i>Jean Dacier</i> a +été pour moi une véritable désillusion. Comme j'attaquais +vivement le drame historique, on m'avait fait +remarquer qu'on pouvait très bien appliquer à l'histoire +la méthode d'analyse qui triomphe en ce moment, +et renouveler ainsi absolument le genre historique +au théâtre. Il est certain que, si des poètes +abandonnent le bric-à-brac romantique de 1830, les +erreurs et les exagérations grossières qui nous font +sourire aujourd'hui, ils pourront tenter la résurrection +très intéressante d'une époque déterminée. Mais il +leur faudra profiter de tous les travaux modernes, +nous donner enfin la vérité historique exacte, ne pas +se contenter de fantoches et ressusciter les générations +disparues. Rude besogne, d'une difficulté extrême, +qui demanderait des études considérables.</p> + +<p>Or, j'avais cru comprendre que le <i>Jean Dacier</i>, de +M. Lomon, était une tentative de ce genre. Et quelle +surprise, à la représentation! Ça, de l'histoire, allons +donc! C'est un placage, exécuté même par des mains +maladroites. Pas un des personnages ne vit de la vie +de l'époque. Ils se promènent comme des figures de +rhétorique, ils n'ont que la charge de réciter des morceaux +de versification. Et le milieu, bon Dieu! Ce +village breton, où Berthaud vient procéder aux enrôlements +volontaires, cette mairie de Nantes où l'on +marie les comtesses qui vont à la guillotine, seraient +à peine suffisants pour la vraisemblance d'un opéra-comique. +Vraiment, <i>Jean Dacier</i> sera un bon argument +pour les défenseurs du drame historique! Il +achève le genre, il est le coup de grâce.</p> + +<p>Je songeais à <i>la Patrie en danger</i>, de MM. Edmond +et Jules de Concourt. Voilà, jusqu'à présent, le modèle +du genre historique nouveau, tel que je l'exposais +tout à l'heure. Aussi les directeurs ont-il tremblé devant +une oeuvre qui avait le vrai parfum du temps, et +les auteurs ont ils dû publier la pièce, en renonçant +à la faire jouer. Il y aurait un parallèle bien curieux +à établir entre <i>la Patrie en danger</i> et <i>Jean Dacier</i>; les +deux sujets se passent à la même époque et ont plus +d'un point de ressemblance. La première est une +oeuvre de vérité, tandis que la seconde est faite «de +chic», comme disent les peintres, uniquement pour +les besoins de la scène.</p> + +<p>Au demeurant, la salle a failli craquer sous les applaudissements, +le premier soir. Vive la France!</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>J'arrive au <i>Marquis de Kénilis</i>, le drame en vers +que M. Lomon a fait jouer au théâtre de l'Odéon. +Je n'analyserai pas la pièce. A quoi bon? Le sujet +est le premier venu. Il se passe en Bretagne, à l'époque +de la Révolution, ce qui permet d'y prodiguer +les mots de patrie, d'honneur, de gloire, de victoire. +Nous y voyons l'éternelle intrigue des drames faits +sur cette époque: un enfant du peuple aimant une +fille d'aristocrate, devenant plus tard capitaine, puis +épousant la demoiselle ou mourant pour elle. La situation +forte consiste à mettre le capitaine entre son +amour et son devoir; il ouvre en mer un pli cacheté +qui lui ordonne de fusiller le père de sa bien-aimée; +heureusement, ce père se fait tuer noblement, ce qui +simplifie la question. Qu'importe le sujet, d'ailleurs! +La prétention des poètes comme M. Lomon est d'écrire +de beaux vers et de pousser aux belles actions.</p> + +<p>Hélas! les vers de M. Lomon sont médiocres. Beaucoup +ont fait sourire. Les meilleurs frappent l'oreille +comme des vers connus; on les a certainement lus ou +entendus quelque part, ils circulent dans l'école, +tout le monde s'en est servi. Ne serait-il pas temps +de chercher une poésie, en dehors de l'école lyrique +de 1830? Je me borne à un souhait, car je ne vois rien +de possible dans la pratique. Ce que je sens, c'est +que tous nos poètes répètent Musset, Hugo, Lamartine +ou Gautier, et que les oeuvres deviennent de plus +en plus pâles et nulles. Nous avons aujourd'hui une +fin d'école romantique aussi stérile que la fin d'école +classique qui a marqué le premier empire.</p> + +<p>Pendant qu'on jouait l'autre soir <i>le Marquis de Kénilis</i>, +je pensais à un poète de talent, à Louis Bouilhet, +qu'on oublie singulièrement aujourd'hui. Celui-là se +produisait encore à son heure, et il est telle de ses +oeuvres qui a de la force et même une note originale. +Eh bien, si personne ne songe plus aujourd'hui à +Louis Bouilhet, si aucun théâtre ne reprend ses pièces, +quel est donc l'espoir de M. Lomon en chaussant des +souliers qui ont mené à l'oubli des poètes mieux +doués que lui, et venus en tout cas plus tôt dans une +école agonisante? Quel est cet entêtement de faire du +vieux neuf, de ramasser les rognures d'hémistiches +qui traînent, et dont le public lui-même ne veut plus?</p> + +<p>On répond par la dévotion à l'idéal. En face de +notre littérature immonde, à côté de nos romans du +ruisseau, il faut bien que des jeunes gens tendent vers +les hauteurs et produisent des oeuvres pour enflammer +le patriotisme de la nation. Nous autres naturalistes, +nous sommes le déshonneur de la France; les +poètes, M. Lomon et d'autres, sont chargés devant +l'Europe d'honorer le pays et de le remettre à son +rang. Ils consolent les dames, ils satisfont les âmes +fières, ils préparent à la République une littérature +qui sera digne d'elle.</p> + +<p>Ah! les pauvres jeunes gens! S'ils sont convaincus, +je les plains. J'ai déjà dit que je regardais comme une +vilaine action de voler un succès littéraire, en lançant +des tirades sur la patrie et sur l'honneur. Cela vraiment +finit par être trop commode. Le premier imbécile +venu se fera applaudir, du moment où la recette +est connue. Si les mots remplacent tout, à quoi bon +avoir du talent?</p> + +<p>Et puis, causons un peu de cette littérature qui relève +les âmes. Où sont d'abord les âmes qu'elle a relevées? +En 1870, nous étions pleins de patriotisme +contre la Prusse; un peu de science et un peu de vérité +auraient mieux fait notre affaire. J'ai remarqué +que les dames qui travaillaient dans l'idéal, étaient +le plus souvent des dames très émancipées. Au fond +de tout cela, il y a une immense hypocrisie, une +immense ignorance. Je ne puis ici traiter la question +à fond. Mais il faut le déclarer très nettement: +la vérité seule est saine pour les nations. Vous mentez, +lorsque vous nous accusez de corrompre, nous +qui nous sommes enfermés dans l'étude du vrai; +c'est vous qui êtes les corrupteurs, avec toutes les +folies et tous les mensonges que vous vendez, sous +l'excuse de l'idéal. Vos fleurs de rhétorique cachent +des cadavres. Il n'y a, derrière vous, que des abîmes. +C'est vous qui avez conduit et qui conduisez encore +les sociétés à toutes les catastrophes, avec vos grands +mots vides, avec vos extases, vos détraquements cérébraux. +Et ce sera nous qui les sauverons, parce que +nous sommes la vérité.</p> + +<p>N'est-ce pas la chose la plus attristante qu'on +puisse voir? Voilà un jeune homme, voilà M. Lomon, +Il débute, il a peut-être une force en lui. Eh bien, il +commence par s'enfermer dans une formule morte; +il fait du romantisme, à l'heure où le romantisme +agonise. Ce n'est pas tout, il croit qu'il sauve la France, +parce qu'il vient corner les mots de patrie et d'honneur +dans une salle de théâtre, parce qu'il invente +une intrigue puérile et qu'il écrit de mauvais vers. Et +le pis, c'est qu'il se montrera dédaigneux pour nous, +c'est que ses amis mentiront au point de nous traiter +en criminels et d'insinuer que sa pauvre pièce est +une revanche du génie français!</p> + +<p>J'ai d'autres désirs pour notre jeunesse. Je la voudrais +virile et savante. D'abord, elle devrait se débarrasser +des folies du lyrisme, pour voir clair dans notre +époque. Ensuite, elle accepterait les réalités, elle les +étudierait, au lieu d'affecter un dégoût enfantin. A +cette condition seule, nous vaincrons. Le vrai patriotisme +est là, et non dans des déclamations sur la patrie +et la liberté. Jamais je n'ai vu un spectacle plus +comique ni plus triste: tout un gouvernement républicain +convoqué à l'Odéon, des ministres, des sénateurs, +des députés, pour y entendre un coup de +canon. Eh! bonnes gens, ce n'est pas la formule romantique, +c'est la formule scientifique qui a établi et +consolidé la République en France!</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Personne n'ignore qu'Attila, c'est M. de Bismark. +Du moins, nul doute ne peut nous rester à cet égard, +après la première représentation des <i>Noces d'Attila</i>, +le drame en quatre actes que M. Henri de Bornier +a fait jouer à l'Odéon. La salle l'a compris et a furieusement +applaudi les passages où les alexandrins +du poète, en rangs pressés, font aisément mordre la +poussière aux ennemis de la France. Je n'insiste pas.</p> + +<p>Mais ce que je veux répéter encore, c'est ce que j'ai +déjà dit à propos de <i>l'Hetman</i> et de <i>Jean d'Acier</i>. Pour +un poète, l'oeuvre vraiment patriotique est de laisser +un chef-d'oeuvre à son pays. Molière, qui n'a pas agité +de drapeaux, qui n'a pas joué des fanfares devant sa +baraque avec les mots d'honneur et de patrie, reste la +souveraine gloire de notre nation; et il a vaincu toutes +les nations voisines, sur le champ de bataille du génie. +Nous triomphons continuellement par lui. Quant à +cet autre prétendu patriotisme, à ce boniment qui +jongle avec de grands mots, qui enlève les applaudissements +d'une salle par des tirades, il n'est pas autre +chose qu'une spéculation plus ou moins consciente. +Il y a une improbité littéraire absolue à faire ainsi acclamer +des vers médiocres. C'est mettre le chauvinisme +sur la gorge des gens: applaudissez, ou vous +êtes de mauvais citoyens. C'est forcer le succès et +bâillonner la critique, c'est se faire sacrer grand +homme à bon compte, en déplaçant la question du +talent et de la morale. Voilà ce que je répéterai +chaque fois que j'aurai assisté à un de ces succès où +il est impossible de juger le véritable mérite d'un +auteur.</p> + +<p>Je me sens donc, dès l'abord, très gêné devant la +nouvelle oeuvre de M. de Bornier, car il semble avoir +compté sur nos bons sentiments pour que nous la +considérions comme une oeuvre noble et vengeresse. +Moi qui la trouve beaucoup trop noble et insuffisamment +vengeresse, je demande avant tout de +négliger le patriotisme, dans une question où il n'a +que faire, et de juger le drame au strict point de vue +dramatique.</p> + +<p>Voici le sujet, brièvement. Attila, après sa campagne +dans les Gaules, campe au bord du Danube, +où il attend la fille de l'empereur Valentinien, qu'il +a fait demander en mariage. Il traîne derrière lui +tout un troupeau de prisonniers, dans lequel se trouvent +le roi des Burgondes, Herric, et sa fille Hildiga, +sans compter une Parisienne, une femme du peuple, +Gerontia. En outre, un général franc, Walter, qui +aime Hildiga, commet l'imprudence de se présenter +pour traiter de sa rançon et de celle de son père. +Attila prend l'argent et le retient prisonnier. Puis, +le drame se noue, dès que Maximin, ambassadeur +de Rome, vient annoncer à Attila que l'empereur lui +refuse sa fille. Attila, exaspéré, veut épouser Hildiga, +je n'ai pas trop compris pourquoi; il l'aime sans +doute, mais l'outrage de Valentinien n'avait rien +à voir là dedans. D'ailleurs, non content de désespérer +Hildiga par sa proposition, il pousse le raffinement +jusqu'à vouloir être aimé devant tous; et il menace +la jeune fille de massacrer son père, son amant, ses +compatriotes, si elle ne feint pas pour sa personne la +passion la plus aveugle. Hildiga doit accepter. Herric, +Gérontia, d'autres encore la maudissent, sans qu'elle +puisse relever la tête. Walter seul croit toujours en +elle, et Attila finit par le faire décapiter devant Hildiga, +qui se contente de se couvrir le visage de ses +mains. Enfin, au dénoûment, lorsqu'il vient la retrouver +dans la chambre nuptiale, la jeune épouse +le tue d'un coup de hache.</p> + +<p>Tel est, en gros, le drame. Dans une étude qu'il a +publiée sur son oeuvre, M. de Bornier a écrit ceci: +«L'idée des <i>Noces d'Attila</i> est fort simple; tout vainqueur +se détruit lui-même par l'abus de sa victoire, +voilà l'idée philosophique; un tigre veut manger une +gazelle, mais la gazelle se fâche, voilà le fait dramatique.» +Acceptons cela, et examinons la mise en +oeuvre.</p> + +<p>M. de Bornier ne nous a pas montré du tout un +vainqueur se détruisant par l'abus de sa victoire, car +Attila meurt d'un accident en pleines conquêtes, au +milieu de ses armées victorieuses. Reste la fable du +tigre et de la gazelle. J'admets que Hildiga soit une +gazelle; ailleurs, M. de Bornier l'appelle une colombe; +c'est plus tendre encore, et cela convient mieux +aux grâces bien portantes de mademoiselle Rousseil. +Mais quant au tigre, il est vraiment trop bon enfant +et trop rageur à la fois. Je demande à m'expliquer +longuement sur son compte.</p> + +<p>Cette figure d'Attila emplit le drame, et c'est, en +somme, juger l'oeuvre que de l'étudier. M. de Bornier +paraît avoir voulu reconstituer autant que possible la +figure historique d'Attila, telle que nous la montrent +les rares documents historiques. Son barbare est +civilisé, l'homme de guerre est doublé en lui d'un +diplomate aussi rusé que peu scrupuleux. Seulement, +à côté de quelques traits acceptables, quelle étrange +résurrection de ce terrible conquérant! Tout le monde +l'insulte pendant quatre actes. Les prisonniers, Herric, +Hildiga, Gerontia, Walter, d'autres encore, défilent +devant lui, en lui jetant à la face les plus sanglantes +injures, sans qu'il se mette une seule fois dans une +bonne et franche colère. Ce n'est pas tout, Maximin +vient le braver au nom de Rome, avec un étalage +d'insolence lyrique, et il se contente de lutter de +lyrisme avec l'insulteur. De temps à autre, il est vrai, +il se dresse sur la pointe des pieds, en disant: «C'est +trop de hardiesse!» Mais il s'en lient la, les hardiesses +continuent, les plus humbles lui lavent la +tête, on le traite à bouche que veux-tu de bourreau, +de tyran, d'assassin; une vraie cible aux tirades +patriotiques de chacun, un fantoche criblé de vers, +lardé des mots de patrie et d'honneur. Ah! la bonne +ganache de barbare! A coup sûr, le tigre ne s'est pas +défendu contre M. de Bornier, qui, avant de le faire +manger par sa gazelle, l'a accommodé sans péril à la +sauce des beaux sentiments.</p> + +<p>Cet Attila est donc un brave homme. Ajoutons +qu'il a des mouvements d'humeur. Ainsi, s'il tolère +autour de lui les gens qui l'injurient, il fait crucifier +ceux de ses soldats qui gardent le silence; voir l'épisode +du premier acte. D'autre part, il donne l'ordre de +couper le cou de Walter, dans un moment de vivacité; +mais, en vérité, ce Walter a bien mérité son sort; on +n'«embête» pas un tyran à ce point, le moindre tigre +en chambre n'aurait certainement pas attendu d'être +provoqué deux fois. La bonhomie imbécile de Géronte, +jointe à la folie meurtrière de Polichinelle, +voilà l'Attila de M. de Bornier. Dès qu'il a besoin de +faire injurier son despote, le poète l'asseoit sur son +trône et le tient immobile et patient, tant que la tirade +se développe. Ensuite, il pousse un ressort, et le +pantin lâche le fameux: «C'est trop de hardiesse!» +Une seule fois, le pantin tue un homme, non pas +parce que cet homme lui dit depuis huit heures du +soir des choses excessivement désagréables, mais +parce qu'il abuse de sa situation de noble prisonnier +et de belle âme pour vouloir lui prendre sa femme. +C'en est trop, le tigre est dans le cas de légitime défense.</p> + +<p>Je me laisse aller à la plaisanterie. Mais, en vérité, +comment prendre au sérieux une pareille psychologie. +Voilà le grand mot lâché: Toute cette tragédie, +déguisée en drame romantique, est d'une psychologie +enfantine. Essayez un instant de reconstituer +les mouvements d'âme des personnages, de savoir à +quelle logique ils obéissent, et vous arriverez à une +analyse stupéfiante. Nous sommes ici dans une abstraction +quintessenciée. Ce n'est plus la machine intellectuelle +si bien réglée du dix-septième siècle. C'est +un casse-cou continuel au milieu de nos idées modernes +habillées à l'antique. On est en l'air, partout +et nulle part, parmi des ombres qui cabriolent sans +raison, qui marchent tout d'un coup la tête en bas, +sans nous prévenir. Les personnages sont extraordinaires, +mais ils pourraient être plus extraordinaires +encore, et il faut leur savoir gré de se modérer, car il +n'y a pas de raison pour qu'ils gardent le moindre +grain de bon sens. Nous sommes dans le sublime.</p> + +<p>Oui, dans le sublime, tout est là. M. de Bornier +lape à tous coups dans le sublime. Ses personnages +sont sublimes, ses vers sont sublimes. Il y a tant de +sublime là dedans, qu'à la fin du quatrième acte, j'aurais +donné volontiers trois francs d'un simple mot +qui ne fût pas sublime. Mais c'est justement au quatrième +acte que le sublime déborde et vous noie. Ainsi +je n'ai pas parlé d'Ellak, ce fils d'Attila qui a le coeur +tendre et qui veut sauver Hildiga; quand il comprend, +dans la chambre nuptiale, qu'elle va tuer son père, il +est torturé par la pensée de prévenir celui-ci et de la +livrer ainsi à sa fureur; mais Attila parle justement de +faire mourir la mère d'Ellak pour une faute ancienne, +et alors le jeune homme n'hésite plus, il livre son +père à Hildiga pour sauver sa mère. Sublime, vous +dis-je, sublime! Si ce n'était pas sublime, ce serait +bête.</p> + +<p>Et quel coup de sublime encore que le dénoûment! +Attila raconte à Hildiga le rêve qu'il a fait, en +la voyant en vierge qui foulait au pied le serpent. +Hildiga, flairant un piège, lui répond par un autre +songe: elle a rêvé qu'elle l'assassinait d'un coup de sa +hache. Vous croyez qu'Attila va se méfier et prendre +ses précautions avec cette faible femme qu'il peut +écraser d'une chiquenaude. Allons donc! Il passe +avec elle derrière un rideau, et nous l'entendons +tout de suite glousser comme un poulet qu'on +égorge. C'est sublime!</p> + +<p>Le sublime, voilà la seule excuse, à ce point de +dédain absolu pour tout ce qui est vrai et humain. +D'ailleurs, M. de Bornier ne se défend pas d'avoir +voulu se mettre en dehors de l'humanité. «Après +bien des hésitations, dit-il, j'ai choisi le temps et le +personnage d'Attila, précisément parce que le temps +est obscur et le personnage peu connu.» Il insiste +beaucoup sur ce point que personne ne peut pénétrer +une âme comme celle d'Attila. Le despote lui-même, +en parlant de l'histoire, dit qu'elle pourra le condamner, +mais non pas le connaître.</p> + +<p>Dès lors, le poète est libre, il va se permettre toutes +les gambades sur le dos d'Attila. Et c'est ainsi qu'il +nous a donné ce stupéfiant barbare, qui a des allures +de romantique de 1830, qui rappelle ces personnages +d'un drame de Ponson du Terrail, je crois, disant: +«Nous autres, gens du moyen âge...» Oui, Attila +se traite lui même de barbare, parle de l'histoire et +de la décadence, prédit tout ce qui doit arriver, porte +sur ses actions les jugements que nous portons aujourd'hui. +Et il n'y a pas qu'Attila, les autres personnages +ne sont également que des chienlits modernes, +lâchés dans une action baroque, et s'y conduisant +avec nos idées et nos moeurs. Tous les mensonges +sont accumulés: non seulement la psychologie de +ces marionnettes est absurde, mais encore le drame +est d'une fausseté absolue, comme histoire et comme +humanité.</p> + +<p>Que reste-il? une fable, un sujet quelconque, auquel +un poète dramatique a accroché des vers. Imaginez-vous +un arbre planté en l'air, sans racine dans +le sol, et dont les bras morts portent des drapeaux. +Cela claque dans le vide, et le peuple applaudit.</p> + +<p>Dès lors, j'en suis amené à ne plus juger que les +vers de M. de Bornier. Je sais des poètes qui se sont +indignés. Ils refusent à l'auteur des <i>Noces d'Attila</i> le +don de poésie. Cela me touche moins. Au théâtre, +dans une étude de caractères et de passions, j'estime +que le lyrisme est un don bien dangereux. Mais il est +certain que M. de Bornier obtient une étrange cuisine, +en passant tour à tour du procédé de Corneille +au procédé de Victor Hugo. Cela me choque surtout +parce que je ne crois pas à une alliance possible +entre des maîtres de tempéraments différents. Les +auteurs de juste milieu, ceux qui ont eu, comme +Casimir Delavigne, l'ambition de concilier les extrêmes, +ne sont jamais parvenus qu'à un talent bâtard +et neutre n'ayant plus de sexe. C'est un peu le cas +de M. de Bornier.</p> + +<p>Le directeur de l'Odéon a monté le drame richement. +Mais franchement, malgré ses soins et l'argent +qu'il a dépensé, rien n'est plus triste ni plus +laid que le défilé de ces costumes baroques, qu'on +nous donne comme exacts. Il y a là une orgie de +cheveux, de barbes et de moustaches, de l'effet le +plus extravagant. Du côté des Francs, tout le monde +est blond, un ruissellement de filasse; du côté des +Huns, tout le monde est brun, des poils trempés dans +de l'encre et balafrant les visages comme des traits de +cirage. C'est enfantin et lugubre. Quant à l'exactitude, +elle me fait un peu sourire. Elle doit ressembler +au respect historique de M. de Bornier. Ainsi, +on a mis un entonnoir sur la tête de M. Marais. C'est +très bien. Mais alors je déclare cela faible comme +imagination. Du moment qu'on avait recours aux +ustensiles de cuisine, je me plains qu'on n'ait pas +coiffé M. Pujol d'une casserole et M. Dumaine d'un +moule à pâtisserie. Remarquez que nous n'aurions +pas réclamé, et que cela peut-être aurait été plus +joli.</p> + +<p>On me trouvera sans doute bien sévère pour M. de +Bornier. La vérité est que nous n'avons pas le crâne +fait de même. Il me paraît être la négation de l'auteur +dramatique tel que je le comprends; et comme +nous n'avons aucun engagement l'un envers l'autre, +je m'exprime avec une entière franchise, je dis tout +haut ce que bien du monde pense tout bas. Cela +est aussi honorable pour lui que pour moi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LE DRAME SCIENTIFIQUE</h3> + +<p>Le public des premières représentations a été +bien sévère, au théâtre Cluny, pour ce pauvre +M. Figuier. L'estimable savant, tenté par le succès du +<i>Tour du monde en 80 jours</i> et d'<i>Un Drame au fond de +la mer</i>, a eu l'idée, lui aussi, de découper une pièce +à grand spectacle, dans les livres de vulgarisation +scientifique qu'il publie depuis près de vingt ans, et +qui se vendent à un nombre considérable d'exemplaires. +Pour être chez lui, il s'est entendu avec +M. Paul Clèves. Mais, grand Dieu! jamais bouffonnerie +du Palais-Royal n'a égayé une salle comme +les <i>Six Parties du monde</i>.</p> + +<p>Je ne raconterai pas la pièce, qui est taillée sur le +patron du genre. Il s'agit d'un groupe de voyageurs +lancés à la queue leu leu dans toutes les contrées imaginables. +Une histoire quelconque relie les personnages +les uns aux autres et explique tant bien que +mal leur course au clocher. D'ailleurs, tout cela est +le prétexte; l'intention de l'auteur est de présenter +une suite de tableaux saisissants, une sorte de panorama +géographique qui instruise et qui charme à la +fois.</p> + +<p>Mon Dieu! la pièce est à coup sûr mal bâtie. Elle +prête à rire par des puérilités, des façons innocentes +et convaincues de présenter les choses. Rien n'est +drôle parfois comme ces voyageurs qui dissertent au +milieu des sauvages. Mais, en vérité, M. Figuier n'est +pas l'inventeur du genre, et on a eu tort de lui faire +porter tout le ridicule d'une pièce dont les modèles +eux-mêmes sont parfaitement grotesques.</p> + +<p>J'avoue, quant à moi, faire une très faible différence +entre les <i>Six Parties du monde</i> et le <i>Tour du monde +en 80 jours</i>. Et, puisque le titre de cette dernière +pièce vient sous ma plume, je veux dire combien +une oeuvre pareille me paraît inférieure et drôlatique. +Rien de moins scénique que l'idée sur laquelle elle +repose; le héros de l'aventure, qui gagne un jour +sans le savoir, peut être un monsieur intéressant +pour des astronomes et des géographes, mais je jurerais +bien que, sur les milliers de spectateurs qui +sont allés à la Porte-Saint-Martin, quelques douzaines +au plus ont compris l'ingéniosité scientifique +du dénoûment. Tout le reste de l'intrigue est d'une +banalité rare.</p> + +<p>L'épisode le plus saillant est celui de la veuve du +Malabar que l'on va brûler vive; et quelle étonnante +histoire, grosse de comique, lorsqu'un des héros +épouse cette veuve, à son retour en Angleterre! Je +connais peu d'intrigues qui mettent plus de solennité +dans la charge. Quand j'ai vu jouer la pièce, tout +m'y a paru stupéfiant.</p> + +<p>Certes, je m'explique parfaitement le succès. +D'abord, il y avait un éléphant. Puis, deux ou trois +tableaux étaient joliment mis en scène. On allait +voir ça en famille, on y menait les demoiselles et +les petits garçons qui avaient été sages. C'était un +spectacle que les professeurs recommandaient. D'ailleurs, +lorsqu'un courant de bêtise s'établit, il faut +bien que tout Paris y passe. Moi, je préfère une +féerie, je le confesse. Au moins une féerie n'a aucune +prétention. Le côté irritant d'une machine +telle que <i>le Tour du monde en 80 jours</i>, c'est qu'on +rencontre des gens qui en parlent sérieusement, +comme d'une oeuvre qui aide à l'instruction des +masses. J'entends la science autrement au théâtre.</p> + +<p>Je me sens d'ailleurs beaucoup moins sévère pour +<i>Un Drame au fond de la mer</i>. Il y avait là un tableau +très original et d'un effet immense, celui du navire +naufragé, avec ses cadavres, dans les profondeurs +transparentes de l'Océan. Je sais bien que, pour arriver +à ce tableau, et ensuite pour dénouer la pièce, les +auteurs avaient entassé toute la friperie du mélodrame. +Mais la pièce n'en contenait pas moins une +trouvaille, tandis que <i>le Tour du monde en 80 jours</i> est +un défilé ininterrompu de banalités, sans un seul tableau +qui soit vraiment neuf. Si je m'explique le +succès, je n'en trouve pas moins le public bon enfant +et facile à contenter.</p> + +<p>Aussi est-ce pour cela que j'ai une grande indulgence +devant la tentative malheureuse de M. Figuier. +Il est tombé où d'autres ont réussi; mais le talent +qu'il pourrait avoir importait peu. Il y a là une question +du plus ou du moins qui ne me touche pas. S'il +avait fait quelques coupures, s'il avait écouté les +conseils d'un ami, il aurait mis son oeuvre debout, +sans la rendre meilleure à mes yeux. C'est le genre +qui est idiot, on doit dire cela carrément. Je vois là +toul au plus des parades de foire que l'on devrait +jouer dans des baraques en planches, des spectacles +pour les yeux où le peuple achève de brouiller les +quelques notions justes qu'il possède, des oeuvres +bâtardes et grossières qui gâtent le talent des acteurs +et qui acheminent notre théâtre national vers les +pièces d'un intérêt purement physique.</p> + +<p>Remarquez que ce pauvre M. Figuier avait toutes +sortes de bonnes intentions. Il voulait même être +patriote, il avait pris des héros français, désireux de +faire entendre que les Anglais et les Américains ne +sont pas les seuls à courir le monde dans l'intérêt de +la science. Le malheur est qu'il n'a pas su escamoter +suffisamment les drôleries du genre. D'autre +part, la scène étroite de Cluny ne se prêtait guère +à un défilé des cinq parties du monde, augmentées +d'une sixième. Fatalement, les moindres naïvetés +y devenaient énormes. Il faut de la place, pour +faire tenir une vaste bouffonnerie, établie sérieusement. +Enfin, M. Figuier n'avait pas d'éléphant. +Cela était décisif.</p> + +<p>Pauvre science! à quels singuliers usages on la +rabaisse, pour battre monnaie! La voilà maintenant +qui remplace le bon génie et le mauvais génie de nos +contes d'enfants. Certes, lorsque j'annonce que le +large mouvement scientifique du siècle va bientôt atteindre +notre scène et la renouveler, je ne songe +guère à cette vulgarisation en une douzaine de tableaux +de quelque notion élémentaire que les enfants +savent en huitième. Il y a là une veine de succès que +les faiseurs exploitent, rien de plus. Ce que je veux +dire, c'est que l'esprit scientifique du siècle, la méthode +analytique, l'observation exacte des faits, le +retour à la nature par l'étude expérimentale, vont +bientôt balayer toutes nos conventions dramatiques +et mettre la vie sur les planches.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LA COMÉDIE</h3> +<br> +<h3>I</h3> + +<p>Mes confrères en critique dramatique ont bien +voulu, pour la plupart, parler de mon dernier roman, +à propos de <i>Pierre Gendron</i>, la pièce que MM. Lafontaine +et Richard viennent de donner au Gymnase. +Sans accuser les auteurs de plagiat, quelques-uns +ont admis certaines ressemblances entre cette comédie +et l'<i>Assommoir</i>. Loin de moi la pensée de me +montrer plus sévère. Je tiens MM. Lafontaine et +Richard pour de galants hommes qui se seraient +adressés à moi, s'ils avaient eu la moindre velléité +de tirer une pièce de mon livre. D'ailleurs, ils ont fait +dire dans la presse que <i>Pierre Gendron</i> était écrit +avant l'Assommoir, et cela doit suffire. Certes, je +ne réclame pas une enquête. Je m'estime simplement +heureux que les directeurs ne se soient pas +montrés plus empressés de jouer la pièce; car, dans +ce cas, ce serait moi qui aurais pu être traité de plagiaire.</p> + +<p>Seulement, la rencontre entre les deux oeuvres est +vraiment prodigieuse. Il y a là un cas littéraire sur +lequel je me permets d'insister, uniquement pour la +curiosité du fait.</p> + +<p>Imaginez qu'un auteur dramatique veuille tirer un +drame de l'<i>Assommoir</i>. La grosse difficulté qu'il rencontrera +sera le noeud même du drame, le ménage à +trois, le retour de l'ancien amant que le mari ramène +auprès de sa femme, un jour de soûlerie. Dans +la vie réelle, j'ai connu des Coupeau, lentement +hébétés par la boisson. Mais un romancier seul peut +employer aujourd'hui de tels personnages, parce +qu'il a le loisir de les analyser à l'aise et de tirer d'eux +les terribles leçons de la vérité. Au théâtre, ils restent +encore d'un maniement presque impossible.</p> + +<p>Tout le problème, pour un auteur dramatique, serait +donc d'accommoder Coupeau et Lantier, de façon à +ce qu'ils pussent paraître devant le public, sans trop +le révolter. Il faudrait, tout en gardant la situation du +ménage à trois, trouver un arrangement qui maintiendrait +l'aventure dans cette convention d'honnêteté +scénique, hors de laquelle une pièce est fort compromise. +En un mot, étant donné Gervaise, Lantier et +Coupeau, il s'agirait de les conserver tous les trois, et +pourtant de les rendre possibles, en modifiant légèrement +les données du roman.</p> + +<p>Eh bien, MM. Lafontaine et Richard ont trouvé +une solution très agréable. J'avais songé à ces choses, +avant la représentation de leur pièce, et j'ai été réellement +surpris de ne pas avoir eu l'idée d'une solution +aussi habile. Certainement, ce qui m'a empêché +de la trouver, c'est la pensée qu'un roman transporté +au théâtre doit rester entier. Mais des auteurs qui ne +seraient tenus à aucun respect envers l'<i>Assommoir</i>, et +qui préféreraient même s'en écarter un peu, n'inventeraient +pas une adaptation plus adroite que <i>Pierre +Gendron</i>. Et cela est d'autant plus miraculeux que +cette comédie a été écrite avant le roman.</p> + +<p>Voici l'adaptation. Faites que Coupeau ne soit pas +marié avec Gervaise, et admettez que Coupeau, tout +en connaissant Lantier, ignore ses anciens rapports +avec la jeune femme; dès lors, Coupeau, qui est un +honnête ouvrier, pourra ramener Lantier dans son +ménage, et, de ce retour, naîtront tous les éléments +dramatiques nécessaires. Gervaise, naturellement, +tremblera devant Lantier et refusera avec horreur le +marché de honte qu'il lui offre pour garder le silence. +Quant au dénoûment, il sera aimable ou triste, +selon le théâtre où l'on portera la pièce.</p> + +<p>Mais la rencontre la plus curieuse est peut-être +que le retour de Lantier, dans le roman et dans le +drame, a lieu pendant un repas de famille. Seulement, +dans le roman, le repas est donné le jour de la fête +de Gervaise; tandis que, dans le drame, il a lieu le +jour de la fête de Coupeau.</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de faire remarquer les conséquences +énormes que la légère modification du sujet +amène au point de vue théâtral. Au lieu de cette déchéance +lente du ménage, qui est le roman tout entier, +on n'a plus qu'un honnête ménage d'ouvriers +tyrannisé et menacé par un sacripant. Les auteurs ont +même chargé Lantier en noir; ils en ont fait un assassin, +que les gendarmes emmènent au dénoûment, +ce qui est vraiment trop gros et noie leur oeuvre dans +les eaux vulgaires du mélodrame. Quant à Coupeau +et à Gervaise, ils se marient et sont heureux. On prétend, +il est vrai, que la pièce était en cinq actes et +qu'on l'a réduite pour les besoins du Gymnase. Je serais +bien curieux de connaître les deux actes que +M. Montigny a fait couper.</p> + +<p>Et voyez le prodige, les rencontres ne s'arrêtent +pas là! La fille des Coupeau, Nana, est aussi dans la +pièce. Or, cette Nana était encore bien embarrassante; +on pouvait, à la vérité, ne pas pousser les +choses jusqu'au bout, en la ramenant au bercail, +avant qu'elle eût glissé à la faute; mais elle n'en demeurait +pas moins un danger, si l'on ne mettait pas +à côté d'elle une consolation. Aussi Nana a-t-elle une +soeur, une demoiselle bien élevée et sans tache, +grandie en dehors du milieu ouvrier, et qui, au +dénoûment, épousera le patron de la fabrique où +travaille Coupeau. Cela compense tout.</p> + +<p>Je ne veux pas insister davantage. Je répète une +fois encore que j'accuse le hasard seul. Il m'a paru +simplement intéressant de montrer comment, sans +le vouloir, MM. Lafontaine et Richard ont tiré de +l'<i>Assommoir</i> la pièce que des hommes de théâtre auraient +pu y trouver. En outre, comme j'ai accordé de +grand coeur à deux auteurs dramatiques l'autorisation +de porter sur les planches le sujet de mon livre, j'ai +pensé que je devais me prononcer sur la question +soulevée dans la presse, à propos de <i>Pierre Gendron</i>.</p> + +<p>Si l'on veut maintenant mon avis tout net sur cette +comédie, j'ajouterai qu'elle me plaît médiocrement. +Les auteurs ont dû la baser sur une situation fausse. +Toute la pièce tient sur ce fait que Gervaise a refusé +d'épouser Coupeau, parce qu'elle a appartenu à Lantier, +et qu'elle courbe la tête sous l'éternelle honte de +cette liaison. Il faut connaître bien peu le milieu où +s'agitent les personnages, pour prêter un tel sentiment +à Gervaise. Dans la réalité, elle serait depuis +longtemps la femme légitime de Goupeau. Seulement, +comme je l'ai expliqué, si elle était sa femme, les auteurs +retomberaient dans la situation embarrassante +du roman, et ils ont dû choisir entre la convention +théâtrale et la vérité.</p> + +<p>Je ne parle pas du dénoûment, je sais très bien +que c'est là un dénoûment imposé par le Gymnase. +On se marie trop à la fin, et toute cette action terrible +tombe en plein dans la confiture. Voyez-vous +Nana ramenée saine et sauve, comme s'il suffisait d'un +tour d'escamotage pour transformer en bonne petite +fille une coureuse de trottoirs, qui appartient de naissance +au pavé parisien! Je voudrais que l'on sentît +bien la à quel point de mensonge on a rabaissé le +théâtre. Car soyez convaincus que MM. Lafontaine et +Richard sont trop intelligents pour ne pas savoir eux-mêmes +qu'ils mentent. La vérité est qu'ils ont eu +peur, et avec raison; ils se sont dit qu'ils devaient se +conformer au désir du public, qui aime les dénoûments +aimables.</p> + +<p>J'arrive ainsi au singulier jugement porté par plusieurs +de mes confrères qui ont vu, dans <i>Pierre Gendron</i>, +un manifeste naturaliste au théâtre. Gomme toujours, +c'est la forme, l'expression extérieure de la pièce +qui les a trompés. Il a suffi que les personnages employassent +quelques mots d'argot populaire, pour qu'on +criât au réalisme. On ne voit que la phrase, le +fond échappe.</p> + +<p>Certes, on ne saurait trop louer MM. Lafontaine et +Richard, en mettant des ouvriers en scène, de leur +avoir conservé certaines tournures de langage, qui +marquent la réalité du milieu. C'était déjà là une audace, +et il faut les en remercier. Seulement, j'aurais +voulu les voir pousser plus loin l'amour du vrai, s'attaquer +aux moeurs elles-mêmes, à la réalité des faits. +Leur Gendron, c'est l'éternel bon ouvrier des mélodrames; +leur Louvard, c'est le traître qu'on a vu tant +de fois. Les bonshommes n'ont pas changé; ils restent +jusqu'au cou dans la convention. Ils commencent à +parler leur vraie langue, voilà tout.</p> + +<p>Paris a besoin d'un certain nombre de plaisanteries +courantes. Que les chroniqueurs, les échotiers, tout +le personnel rieur et turbulent de la petite presse, ait +lancé une série de calembredaines sur le mouvement +littéraire actuel, rien de plus acceptable; que l'on +fasse par moquerie tenir le naturalisme dans l'argot +des barrières, l'ordure du langage et les images risquées, +cela s'explique, et nous tous qui défendons la +vérité, nous sommes les premiers à sourire de ces +plaisanteries, lorsqu'elles sont spirituelles. Mais, en +France, on ne saurait croire combien est dangereux +ce jeu de la raillerie. Les esprits les plus épais et +les plus sérieux finissent par accepter comme des jugements +définitifs les aimables bons mots de la presse +légère.</p> + +<p>Ainsi, on tend à admettre que l'argot entre comme +une base fondamentale dans notre jeune littérature. +On vous clôt la bouche, en disant: «Ah! oui, ces +messieurs qui remplacent la langue de Racine par +celle de Dumollard!» Et l'on est condamné. Vraiment! +nous nous moquons bien de l'argot! Quand on +fait parler un ouvrier, il est d'une honnêteté stricte, +je crois, de lui conserver son langage, de même qu'on +doit mettre dans la bouche d'un bourgeois ou d'une +duchesse des expressions justes. Mais ce n'est là que +le côté de forme du grand mouvement littéraire contemporain. +Le fond, certes, importe davantage.</p> + +<p>Par exemple, au théâtre, c'est un triomphe médiocre +que de placer de loin en loin une expression +populaire. J'ai remarqué que l'argot fait toujours +rire à la scène, lorsqu'on le ménage habilement. Il est +beaucoup plus difficile de s'attaquer aux conventions, +de faire vivre sur les planches des personnages taillés +en pleine réalité, de transporter dans ce monde +de carton un coin de la véritable comédie humaine. +Cela est même si mal commode que personne n'a +encore osé, parmi les nouveaux venus, qui ne sont +pourtant pas timides.</p> + +<p>Il faut remettre l'argot à sa place. Il peut être une +curiosité philologique, une nécessité qui s'impose à +un romancier soucieux du vrai. Mais il reste, en somme, +une exception, dont il serait ridicule d'abuser. +Parce qu'il y a de l'argot dans une oeuvre, il ne s'ensuit +pas que cette oeuvre appartient au mouvement +actuel. Au contraire, il faut se méfier, car rien n'est +un voile plus complaisant qu'une forme pittoresque; +on cache là-dessous toutes les erreurs imaginables.</p> + +<p>Ce qu'il faut demander avant tout à une oeuvre, que +le romancier ait cru devoir prendre la plume d'Henri +Monnier ou celle de Bossuet, c'est d'être une étude +exacte, une analyse sincère et profonde. Quand les +personnages sont plantés carrément sur leurs pieds +et vivent d'une vie intense, ils parlent d'eux-mêmes +la langue qu'ils doivent parler.</p> +<br><br> + + + +<h3>II</h3> + +<p>La première représentation au Gymnase de <i>Châteaufort</i>, +une comédie en trois actes de madame de +Mirabeau, m'a paru pleine d'enseignements. Pendant +que le public tournait au comique les situations dramatiques, +et que les critiques se fâchaient en criant à +l'immoralité, je songeais qu'il y avait là un malentendu +bien grand, j'aurais voulu pouvoir transformer +d'un coup de baguette cette pièce mal faite en une +pièce bien faite, et changer ainsi en applaudissements +les rires et les indignations; car, au fond, il s'agissait +uniquement d'une question de facture.</p> + +<p>Voici, en gros, le sujet de la pièce. Le marquis de +Ponteville a donné sa fille Nadine en mariage à M. de +Châteaufort, un homme de la plus grande intelligence, +que le gouvernement vient même de charger d'une +mission diplomatique. Puis, le marquis s'est remarié +avec une demoiselle d'une réputation équivoque. +Mais voilà que Nadine acquiert la preuve, par une +lettre, que son mari a été l'amant de sa belle-mère. +Le beau Châteaufort, l'homme irrésistible et magnifique, +est un simple gredin. Précisément, il vient de +commettre une première scélératesse. Aidé de la marquise, +il a décidé le marquis à lui léguer le château +de Ponteville, au détriment de Pierre, le frère aîné +de Nadine. Celui-ci apprend tout par le notaire qui +a rédigé le testament. Un singulier notaire qui, pour +se venger d'avoir reçu des honoraires trop faibles, +dénonce tout le monde, et apprend surtout à la marquise +que Nadine a des rendez-vous avec M. de +Varennes, rendez vous fort innocents d'ailleurs. Dès +lors, la guerre est déclarée entre les deux femmes. +Madame de Ponteville accuse madame de Châteaufort +d'adultère, et fait prendre par le marquis une +lettre que celle-ci semble vouloir dissimuler. Mais +justement cette lettre est celle qui révèle la liaison de +Châteaufort et de madame de Ponteville. Le marquis +a un coup de sang, dont il se tire pour se lamenter. +Enfin Châteaufort, auquel le gouvernement vient de +retirer sa mission, comprend qu'il gêne tout le +monde, qu'il n'y a pas d'issue possible, et il se décide +à dénouer le drame en se faisant sauter la cervelle.</p> + +<p>Certes, je ne défends point les inexpériences ni les +maladresses de la pièce. Seulement, je me demande +quelle a été la véritable intention de madame de Mirabeau. +A coup sûr, son idée première a dû être de +mettre debout la haute figure de Châteaufort. On dit +que son héros était, dans le principe, député et ambassadeur; +la censure aurait diminué le personnage, +en en faisant un simple diplomate, envoyé en mission +particulière.</p> + +<p>Mais l'indication suffit. On comprend immédiatement +quel est le personnage, le type que l'auteur a +voulu créer. Châteaufort n'est point l'aventurier vulgaire. +Son nom est à lui; de plus, il a une grande +intelligence, une haute situation. Sa perversion est +un fruit de l'époque et du milieu. Il est la pourriture +en gants blancs, l'intrigue toute puissante, l'homme +public qui abuse de son mandat, le cerveau vaste qui +combine le mal. Cet homme, titré, occupant une des +situations politiques les plus en vue, représente donc +la corruption dans les hautes classes, avec ce qu'elle +a d'intelligent, d'élégant et d'abominable. +Je ne sais si je me fais bien comprendre. Mais il y +avait, à mon sens, une création très large à tenter +avec un tel personnage. Il est de notre temps; on l'a +rencontré dans vingt procès scandaleux. Il a poussé +sur les décombres des monarchies; il ne peut plus +avoir de pensions sur la cassette des rois, et il bat +monnaie avec ses titres et ses situations officielles. +Regardez autour de vous, très haut, et vous le reconnaîtrez. +Je comprends donc parfaitement que madame +de Mirabeau n'ait pu résister à la tentation de +mettre au théâtre une figure si contemporaine et si +puissamment originale.</p> + +<p>Maintenant, le malheur est qu'elle l'a mise sans +aucune prudence. Elle avait besoin d'une histoire +quelconque pour employer le héros, et l'histoire +qu'elle a choisie est des moins heureuses. Encore +aurait-elle pu s'en contenter, car les histoires en elles-mêmes +importent peu. Mais il fallait alors souffler la +vie à tous ces pantins, donner aux faits la profonde +émotion de la vérité. J'arrive ici au vif de la question, +et je demande à m'expliquer très nettement.</p> + +<p>Le soir de la première représentation, le public riait +et la critique se fâchait, ai-je dit. Dans les couloirs, +j'entendais dire que l'immoralité de la pièce était +révoltante, qu'un pareil monde n'existait pas. Surtout, +c'était le langage qui blessait; des spectateurs +juraient que les femmes du monde ne parlent pas +avec cette crudité et ne se lancent point ainsi leurs +amants à la tête. Que répondre à cela? on sourit +on hausse les épaules. La brutalité est partout, en +haut comme en bas. Quand les passions soufflent, les +marquises deviennent des poissardes. Il n'y a que les +tout jeunes gens qui se font du grand monde une idée +d'Olympe, où les bouches des dames ne lâchent que +des perles.</p> + +<p>Pour mon compte,—j'ignore si j'ai l'âme plus +scélérate que la moyenne du public,—je ne trouve, +dans <i>Châteaufort</i>, pas plus de gredinerie que dans +beaucoup d'autres pièces applaudies pendant cent +représentations. Que voyons-nous donc d'épouvantable +dans cette oeuvre? Un homme qui a eu des relations +avec sa belle-mère, et qui convoite les biens de +son beau-père. Mais ce sont là de simples gentillesses, +à côté de l'amas effroyable des noirs forfaits de +notre répertoire. Je ne citerai pas les tragédies grecques, +ni les mélodrames du boulevard, où l'on s'empoisonne +en famille avec le plus belle tranquillité du +monde. Je rappellerai simplement les oeuvres de cette +année, l'<i>Étrangère</i>, par exemple, où le duc de Septmont +se conduit en vilain monsieur, tout comme +Châteaufort.</p> + +<p>Pourquoi, en ce cas, rit-on et se fâche-t-on au +Gymnase? C'est uniquement parce que l'auteur a +manqué de science et d'adresse. Il aurait pu nous +conter une aventure dix fois plus odieuse et nous +l'imposer parfaitement, s'il avait su procéder avec +art. Question de facture, rien de plus, je le répète. Le +public a acclamé d'autres vilenies, sans s'en douter. +Les infamies ne l'effrayent pas, la façon de présenter +les infamies seule le révolte.</p> + +<p>La grande faute de madame de Mirabeau a été de +bâtir son action dans le vide. Ses personnages n'ont pas +d'acte civil. On ne sait d'où ils viennent, qui ils sont, +comment s'est passée leur vie jusqu'au jour où on +nous les présente. Châteaufort aurait eu besoin d'être +expliqué dans ses antécédents. Cette grande figure +devait être complète. Un drame n'est pas un coup de +tonnerre dans un ciel bleu; il faut circonstancier et +amener les orages de la passion et des intérêts.</p> + +<p>Une autre faute grave est d'avoir raidi les personnages +dans une attitude. Châteaufort, à mon sens, +manque surtout de souplesse. Le marquis est une +ganache et la marquise une louve de mélodrame. +Quant à Nadine, elle serait le seul personnage sympathique, +si elle n'était pas toujours en colère. La vie a +plus de bonhomie, et, même dans les crises dramatiques, +il faut conserver aux personnages des échappées +de repos et de détente. Une action toute nue, +une abstraction pure, ne réussit au théâtre qu'à la +condition d'être maniée par des mains très savantes, +qui la conduisent avec une raideur de démonstration +géométrique.</p> + +<p>D'ailleurs, madame de Mirabeau est loin de manquer +de talent. J'ose même confesser que son oeuvre +m'a beaucoup plus intéressé que certaines pièces, +jouées dans ces derniers temps, et qui ont réussi. Cela +est si peu ordinaire, une belle inexpérience, parlant +carrément, appelant les choses par leurs noms, allant +droit devant elle sans crier gare. Il y a bien des +hommes, parmi nos auteurs dramatiques, auxquels je +souhaiterais l'énergie de madame de Mirabeau. Et il +ne faut pas ricaner, employer le gros mot de brutalité, +l'énergie reste une chose rare et belle, qu'on +n'acquiert pas, et qui fait les grandes oeuvres. On ne +devient pas fort, tandis que l'on peut émonder sa +force et trouver un équilibre.</p> + +<p>Dans tout cela, il y a une morale à tirer. La chute +<i>Châteaufort</i> va être un argument de plus entre les +mains de ceux qui refusent la vérité au théâtre, sous +prétexte que la vérité est affligeante et que le public +demande avant tout des tableaux consolants. Je les +entends d'ici foudroyer les héros corrompus, déclarer +que le théâtre n'est pas une dalle de dissection, réclamer +des idylles qui ne contrarient pas leur digestion. +Avez-vous remarqué une chose? il est rare qu'un +honnête homme se scandalise en face d'un coquin; +ce sont les coquins eux-mêmes qui crient le plus fort, +comme s'ils voyaient une allusion personnelle dans +le personnage qu'on leur montre.</p> + +<p>Donc, c'est le naturalisme au théâtre qui payera +une fois de plus les pots cassés. Il va être formellement +conclu que toutes les plaies ne sont pas bonnes +à montrer, surtout lorsqu'il s'agit des plaies du beau +monde. Et l'on aura raison, dans un certain sens. Je +crois qu'on peut tout dire et tout peindre, mais je +commence à être persuadé aussi qu'il y a façon de +tout peindre et de tout dire. Là est la solution du problème.</p> + +<p>Ah! comme nous serions forts, si un naturaliste, +sans rien perdre de sa méthode d'analyse ni de sa +vigueur de peinture, naissait avec le sens du théâtre, +cette adresse du métier qui escamote les difficultés au +nez du public. Il n'est pas vrai, à coup sûr, que tout +le théâtre soit dans le métier, comme on le répète. +Le métier suffit le plus souvent, mais le métier pourrait +aussi aider simplement à rendre possible sur les +planches les drames et les comédies de la vie réelle. +Apporter la vérité et savoir l'imposer, tel doit être +le but.</p> + +<p>Aussi ne me lasserai-je pas de répéter aux jeunes +auteurs dramatiques qui grandissent: «Voyez les +chutes de toutes les pièces naturalistes tentées depuis +dix ans. Est-ce à dire que le mensonge seul réussit au +théâtre? Non, certes. Il faut garder sa foi dans le vrai, +même quand le vrai semble crouler de toutes parts. +La vérité reste supérieure, inattaquable, souveraine. +C'est à notre imbécillité, à notre manque de talent, +qu'il faut s'en prendre. C'est nous, et non pas la +vérité, qui faisons tomber nos pièces. Etudiez donc +le théâtre, comparez et cherchez. Il existe certainement +une tactique pour conquérir le public, on flaire +dans l'air une formule, qu'un débutant découvrira, +et qui indiquera la voie à suivre, si l'on veut donner +à notre théâtre une vie nouvelle. Les révolutions dans +les idées ne se précisent et ne triomphent que grâce +à une formule. Inventez une facture, tout est là.»</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Deux débutants, MM. Jules Kervani et Pierre de +l'Estoile, ont fait jouer au Troisième-Théâtre-Français +une pièce en cinq actes: <i>l'Obstacle</i>.</p> + +<p>Voici, en gros, le sujet. Un jeune homme, Georges +de Liray, a rencontré aux bains de mer une adorable +jeune fille, mademoiselle de Champlieu. Il l'aime, il +demande sa main à M. de Champlieu, et là il apprend +tout un drame de famille: la mère de la jeune fille +n'est pas morte, comme on l'a dit, elle a fui, il y a des +années, avec un amant. Georges n'en poursuit pas +moins son projet de mariage; mais il se heurte contre +un nouveau drame, son père lui confesse qu'il est +l'amant de madame de Champlieu, laquelle a naturellement +changé de nom. Dès lors, le mariage entre +les jeunes gens paraît impossible. Les auteurs se +sont tirés de toutes ces difficultés accumulées, en +condamnant M. de Liray à un exil lointain et en +empoisonnant madame de Champlieu, qui meurt pardonnée +de son mari.</p> + +<p>La critique a bien accueilli cette oeuvre. Elle a fait +des réserves, mais elle a été unanime à y constater +des situations fortes et des scènes bien faites. Ses réserves +ont surtout porté sur l'impasse dans laquelle +les auteurs se sont mis, en choisissant un de ces +sujets dont il est impossible de sortir. Ses éloges se +sont adressés à l'habileté de l'exposition, aux coups +de théâtre successifs: la confession de M. de Champlieu; +l'aveu de M. de Liray à son fils; la rencontre des +deux pères, avec la femme coupable entre eux. On a +trouvé tout cela, je le répète, très bien combiné, emmanché +solidement, fabriqué avec adresse. Aussi a-t-on +salué MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile +comme des jeunes écrivains heureusement doués +pour le théâtre.</p> + +<p>J'ai eu la curiosité de lire tout ce qu'on a écrit sur +<i>l'Obstacle</i>, et j'affirme que le seul regret de la critique +a été que les auteurs n'eussent pas pu sortir plus brillamment +du problème insoluble qu'ils s'étaient posé. +Imaginez un joueur de piquet dont une nombreuse +galerie suit le jeu. La galerie est émerveillée par la +hardiesse de l'écart et tout à fait enchantée par deux +ou trois coups successifs qui dénotent une science +hors ligne. Malheureusement, la fin de la partie est +moins brillante: le joueur gagne, mais grâce à des +expédients dangereux, et il ne gagne que d'un point. +Alors, la galerie dit: «C'est fâcheux, une partie si +bien commencée! N'importe, ce joueur n'est pas la +première mazette venue.» Telle a été exactement +l'attitude de la critique, à l'égard de MM. Jules Kervani +et Pierre de l'Estoile.</p> + +<p>Eh bien! que ces messieurs me permettent de leur +tenir un autre langage. Je suis le seul de mon opinion; +aussi vais-je lâcher d'être très clair et d'appuyer +mon dire sur des arguments décisifs. Certes, +les deux auteurs, en écrivant <i>l'Obstacle</i>, ont fait une +oeuvre très honorable, et je me réjouis de leur succès. +Mais je crois remplir strictement mon devoir de critique, +en leur disant qu'ils ont choisi là une formule +dramatique inférieure, et qu'ils doivent se dégager +au plus tôt de cette formule, s'ils ont la moindre ambition +littéraire.</p> + +<p>J'arrive aux preuves. Que sont leurs personnages? +Des pantins, pas davantage. Les jeunes gens sont +des jeunes gens, les pères sont des pères, le tout complètement +abstrait, chaque figure représentant une +idée et non un individu. Il me semble voir ces personnages +portant chacun un écriteau sur la poitrine: +«Moi je suis un jeune homme honnête qui aime +une jeune fille... Moi je suis un père honnête dont +la femme s'est mal conduite...» Quant à l'homme +que cache l'écriteau, il nous reste profondément +inconnu; nous ne voyons seulement pas le bout de +son nez, nous ignorons ce qu'il a dans le ventre. +Aucune analyse humaine, en somme; pas un seul +document nouveau, une simple exhibition de sentiments +généraux qui manquent même de tout relief +artistique.</p> + +<p>Mais les faits sont encore plus significatifs. Si les +personnages restent uniquement des poupées destinées +à être rangées sur une table, comme les soldats +de plomb des enfants, tout l'intérêt se porte sur le +drame dont ils vont être les acteurs complaisants. Ils +deviennent passifs, ils subissent l'action, demeurent +où on les place, font un pas en arrière ou en avant, +selon les besoins de la stratégie dramatique. Or, rien +n'est plus étrange que cette action qu'ils subissent. +Il s'agit pour les auteurs de pousser leurs soldats de +plomb, de les mettre en face les uns des autres, dans +des positions critiques, de faire croire qu'ils sont +perdus et qu'ils vont se manger, puis de les dégager +le plus habilement possible, en sacrifiant ceux qui +sont trop embarrassants, et de dire enfin au public +ravi: «Mesdames et Messieurs, voilà comment la +farce se joue. Tout ceci n'était que pour vous plaire et +vous montrer notre adresse d'escamoteurs.» Peu +importent la vie réelle, le développement logique des +histoires vraies, la grandeur simple de ce qui se passe +tous les jours sous nos yeux. Les hommes d'expérience +et d'autorité vous répéteront qu'il faut des situations +au théâtre; entendez par là qu'il faut mener +en guerre vos soldats de plomb et vous exercer à les +jeter dans des bagarres, pour avoir la gloire de les en +tirer sans une égratignure.</p> + +<p>Je le dis une fois encore, l'art dramatique ainsi +entendu est un art absolument inférieur, qui doit dégoûter +les penseurs et les artistes. Je parlais d'une +partie de piquet. Mais il est une comparaison plus +juste encore, celle d'une partie d'échecs. Les personnages +ne sont plus que des pions. MM. Jules Kervani +et Pierre de l'Estoile ont pu se dire: «Les blancs font +mat en cinq coups.» Et ils ont joué leurs cinq actes. +Oui, leurs personnages sont en bois, de simples +pièces de buis; j'accorde, si l'on veut, qu'on les a +sculptés et qu'ils ont des figures humaines; mais ils +n'ont sûrement ni cervelles ni entrailles. Quant au +drame, il devient une combinaison, plus ou moins +ingénieuse; on entend le petit claquement des pièces +sur l'échiquier, et le problème est résolu, la critique +se contente de déclarer le lendemain: «Bien joué!» +ou: «Mal joué!» De l'étude humaine, de l'analyse +des tempéraments, de la nature des milieux, pas un +mot!</p> + +<p>Voilà, n'est-ce pas, qui est d'un grand vol, voilà qui +élargit singulièrement notre littérature dramatique! +Remarquez que les pièces à situations qui règnent aujourd'hui, +n'ont envahi le théâtre que depuis le commencement +du siècle. Ce sont elles qui ont imposé +l'étrange code auquel on veut soumettre tous les +débutants. Les fameuses règles, le critérium d'après +lequel on juge si tel écrivain est ou n'est pas doué +pour le théâtre, viennent de ces pièces. Peu à peu, +elles se sont imposées comme un amusement facile +qui intéresse sans faire penser, et on a voulu plier +toutes les productions dramatiques à leur formule. Il +n'a plus été question que «des scènes à faire». On +a déserté la grande étude humaine pour ce joujou, +mettre des bonshommes en bataille et leur faire exécuter +des culbutes de plus en plus compliquées. +Ajoutez que des esprits ingénieux, et même quelques +esprits puissants, se sont livrés à ce jeu et y ont accompli +des merveilles. Voilà comment le théâtre actuel,—une +simple formule passagère dont on veut +faire «le théâtre»,—occupe les planches, à la grande +tristesse des écrivains naturalistes.</p> + +<p>Souvent la critique cite les maîtres. C'est pourtant +peu les honorer que de ne point se montrer sévère pour +les pièces à situations. Dans toutes les littératures, +tous les chefs-d'oeuvre dramatiques condamnent ces +pièces et montrent leur infériorité. Certes, ce n'est +ni dans le théâtre grec, ni dans le théâtre latin que +nos auteurs habiles ont pris les règles du petit jeu +de société auquel ils se livrent. Ni Shakespeare ni +Schiller ne leur ont enseigné l'art de plonger un +personnage dans une fable compliquée, puis de l'en +retirer par la peau du cou, sans que ses vêtements +eux-mêmes aient souffert. Si j'arrive à nos classiques, +l'exemple devient encore plus frappant. Où +prend-on que Corneille, Molière, Racine sont les +maîtres du théâtre à notre époque? Les auteurs contemporains +n'ont rien d'eux, je ne parle pas du talent, +mais de l'entente de la scène et de la veine dramatique. +Qu'on cesse donc de parler des maîtres, à propos +de notre théâtre actuel, car nous les insultons +chaque jour par la façon ridicule et étroite dont +nous employons leur glorieux héritage.</p> + +<p>La formule qui règne en ce moment n'a donc pas +d'excuse. Elle ne saurait même invoquer en sa faveur +la tradition. Elle ne se rattache en rien aux chefs-d'oeuvre +de notre littérature dramatique. Je ne puis +développer ici les arguments que je fournis; mais il +est aisé de le faire. Cette formule est née de l'ingéniosité +et de l'habileté d'une génération d'auteurs. +Elle a récréé le public, car elle offre le gros intérêt du +roman-feuilleton, dont l'invention a passionné la +masse des lecteurs illettrés. Et c'est ainsi qu'elle s'est +étalée, au point de faire dire qu'elle est tout le théâtre, +et qu'en dehors d'elle il n'y a pas de succès possible. +Heureusement, l'histoire littéraire est là pour affirmer +que l'étude de l'homme passe avant tout, avant l'action +elle-même. On a découragé les esprits supérieurs +en faisant un simple échiquier de la scène. Telle est +l'explication de la royauté du roman à notre époque, +tandis que le théâtre se traîne et agonise.</p> + +<p>Un grand écrivain étranger s'étonnait un jour devant +moi des deux littératures si nettement tranchées +qui vivent chez nous côte à côte, le roman et le théâtre. +Le premier s'élargit et grandit chaque jour; le +second s'épuise et tend à retomber aux tréteaux. Cela +provient, selon moi, de ce que le roman est dans le +courant du siècle, dans ce courant naturaliste qui emporte +tout. Au contraire, le théâtre résiste, s'entête +dans des combinaisons ridicules, refuse la vie qui déborde +autour de lui. La routine, les engouements du +public, la complicité de la critique, l'enfoncent davantage. +On prévoit le résultat: si, dans un temps +donné, une rénovation n'a pas lieu, le théâtre roulera +de plus bas en plus bas; car il est impossible que la +foule, nourrie des vérités du roman, ne se dégoûte +pas tout à fait des enfantillages laborieux des auteurs +dramatiques. D'ailleurs, de même que le théâtre a +régné au dix-septième siècle, peut-être au dix-neuvième +siècle le roman doit-il régner à son tour.</p> + +<p>Je reviens à MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, +et je conclus. Sans doute, ils ont fait preuve +d'un effort louable en produisant <i>l'Obstacle</i>. Mais ils +débutent, ils ont de l'ambition, ils désirent monter le +plus haut possible. Alors, je crois devoir leur dire ce +que personne ne leur a dit. La pièce à situations, si +honorablement qu'on la traite, reste une oeuvre inférieure. +Ils auraient dénoué <i>l'Obstacle</i> d'une façon +plus habile encore, qu'ils n'auraient jamais été que +des joueurs d'échecs. S'ils veulent grandir, ils doivent +se hausser jusqu'à l'étude de l'homme, aborder les +passions, nouer et dénouer leurs drames par les seules +passions. Plus haut, toujours plus haut! Tâchez de +monter dans la vérité et dans le génie! Tel est, selon +moi, le seul langage qu'un critique ait lieu de tenir +aux débutants qui arrivent avec leur jeunesse et leur +bonne volonté.</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>MM. Aurélien Scholl et Armand Dartois ont donné +à l'Odéon une très agréable comédie, qui a eu un joli +succès d'esprit.</p> + +<p>Le titre <i>le Nid des autres</i>, dit le sujet d'une façon +charmante. Il s'agit d'une certaine Désirée Blavière, +dont le passé est fort louche, et qui a pris le titre +sonore et romanesque de comtesse de Villetaneuse. +Cette dame, à laquelle un Russe cosmopolite et original, +toujours en voyage, M. Cramer, a eu l'étrange +idée de confier sa fille Mathilde, vivait à Cannes de la +pension que le père lui payait, lorsque l'envie lui est +venue de marier Mathilde pour se faire à elle-même +un intérieur. Un garçon riche, Rodolphe, épouse +l'héritière, et Désirée s'installe chez eux avec ses +trois enfants. C'est là le nid des autres.</p> + +<p>On voit dès lors comment l'action s'engage. Désirée +est plus impérieuse et plus exigeante qu'une belle-mère. +Elle a fait le bonheur des époux, elle le leur +rappelle à chaque minute et exige une reconnaissance +éternelle. C'est elle qui gouverne, qui dispose des +chambres de la maison, qui se sert des voitures, qui +commande les domestiques. Et, à la moindre observation, +elle éclate en reproches et en lamentations. +Rodolphe sent bien vite qu'il s'est donné un maître. +Mais, lorsqu'il veut sauver son bonheur menacé, tout +un drame commence. Désirée exerce sur Mathilde un +empire absolu. Elle fâche les époux, elle emmène la +jeune femme et la pousse à plaider en séparation.</p> + +<p>Les choses finiraient fort mal sans doute, si Rodolphe +n'avait pour ami un jeune peintre, Montbrisson, +qui arrive fort dépenaillé au premier acte, mais +qui est un garçon de belle humeur et de talent. Rodolphe +l'installe chez lui. C'est encore le nid des autres, +habité seulement par un oiseau qui paye son gîte en +égayant ses hôtes et en veillant sur leur bonheur. A la +fin, quand Montbrisson reparaît, il s'est réconcilié avec +son père et il n'a qu'un mot à dire pour confondre la +prétendue comtesse de Villetaneuse, dont il vient +d'apprendre l'histoire. Ai-je besoin d'ajouter que cet +excellent Montbrisson épouse une soeur de Rodolphe, +que les auteurs ont mise là tout exprès? Je n'ai pas +parlé non plus d'un certain Ducluzeau, un vieil ami de +Désirée, qui pille aussi le nid des autres d'une façon +impudente.</p> + +<p>Il paraît que cette comédie, qui au fond n'est qu'un +drame avorté, est une histoire tristement vraie, dont +tout Paris s'est occupé autrefois. Et, à ce propos, +M. Francisque Sarcey, le critique si écouté du <i>Temps</i>, +faisait remarquer combien cette histoire portée au +théâtre est devenue pauvre d'allures et même invraisemblable +dans les détails. Sa remarque est fort juste, +en apparence. Pendant les trois actes, j'ai été blessé +par un je ne sais quoi, par des sous-entendus qui m'échappaient +et qui m'empêchaient de comprendre nettement +la pièce. Ainsi, je ne m'expliquais pas du +tout l'empire que Désirée exerce sur Mathilde. Comment +se fait-il que cette Mathilde, dont les auteurs +font une charmante créature, puisse quitter de la sorte +un mari qu'elle adore, pour suivre une amie et lui +obéir en toutes choses? Évidemment, cela n'est ni logique +ni acceptable. Et M. Sarcey part de là pour +laisser entendre que, toutes les fois qu'on porte la vérité +telle quelle sur les planches, elle y paraît forcément +absurde.</p> + +<p>La conclusion est inattendue, car je soupçonne au +contraire que si, dans <i>le Nid des autres</i>, la situation +paraît fausse, c'est que les auteurs n'ont point osé la +mettre au théâtre dans sa monstrueuse vérité. Tout +cela est si délicat que je ne saurais même insister. Il +n'y a qu'une débauche qui puisse donner à Désirée +son empire sur Mathilde. Dès lors, on comprend tout, +et le drame qui s'ouvre est d'une grandeur abominable. +Sans doute, c'était un sujet impossible. Seulement, +qu'on ne vienne pas dire, en s'appuyant sur cet +exemple, que la vérité exacte est absurde sur les +planches; car ici, loin d'avoir reproduit la vérité +exacte, les auteurs ont dû l'amputer violemment, la +réduire à une fable inoffensive et peu intelligible. +Imaginez certaines comédies d'Aristophane arrangées +pour un public parisien.</p> + +<p>Et l'embarras des auteurs a été si évident, lorsqu'ils +ont abordé cette terrible figure de Désirée, +qu'ils se sont résignés à la tourner au comique. Il +faut la voir se jeter au cou de Mathilde, quand celle-ci +revient de voyage; elle pousse de petits cris, elle +se pâme, si bien qu'elle soulève des rires dans la salle. +Le soir de la première représentation, on a trouvé ça +drôle, on ne comprenait pas. Pourtant, j'étais un +peu étonné. Cette exagération devait-elle être mise +au compte de l'actrice? Je ne le crois pas aujourd'hui, +je pense plutôt que les auteurs ont voulu indiquer ce +qu'ils ne pouvaient dire. Leur pièce me fait l'effet +d'un paravent charmant, un peu rococo, bon à mettre +dans un salon, et derrière lequel se passe une effroyable +aventure. Certes, ce n'est pas avec de tels +éléments qu'on peut expérimenter si la vérité toute +crue est possible ou impossible au théâtre. La vérité +du <i>Nid des autres</i> ne se dit qu'à l'oreille.</p> + +<p>Même admettons que l'histoire soit propre, il faudra +toujours faire de Mathilde une femme sotte ou une +femme méchante, si l'on veut expliquer sa fuite avec +Désirée. Dans la réalité, on n'a jamais vu les jeunes +épouses quitter leurs maris pour suivre des dames de +leur connaissance. Si cela arrive, c'est qu'il y a des +raisons, et il faut mettre ces raisons en lumière; autrement, +les figures ne se tiennent plus debout. C'est une +surprise, lorsque Mathilde s'en va avec Désirée, parce +que l'analyse du personnage ne nous a pas préparés à +cette action. L'écrivain qui étudie la vie, l'explique +par là même, jusque dans ses inconséquences. Quand +je demande qu'on porte la réalité au théâtre, j'entends +qu'on y fasse fonctionner la vie, avec tous ses +rouages, dans la merveilleuse logique de son labeur.</p> + +<p>C'est donc une singulière idée que de parler de +vérité exacte à propos du <i>Nid des autres</i>. Aucune pièce, +au contraire, n'a dû être plus faussée. Et je n'ai pas +encore cité ce Montbrisson, qui est las de traîner partout, +cet éternel Desgenais qui apporte dans sa poche +un dénoûment enfantin. Est-il assez factice, celui-là! +Puis, comme cette Désirée se laisse aisément +écraser! Dans la réalité, les Désirée triomphent toujours. +C'est que là encore les auteurs ont voulu plaire. +Décidés à rire de l'aventure, ils ont évité le drame par +un tour d'escamotage. Mais, bon Dieu! sommes-nous +assez loin de l'histoire dont tout Paris s'est occupé!</p> + +<p>Et sait-on pourquoi les auteurs ont préféré une +comédie aimable? C'est à coup sûr pour conquérir +le public, qui exige des personnages sympathiques. +On ne se doute pas de la quantité des pièces médiocres +que la nécessité des personnages sympathiques +fait écrire. Par exemple, on a un beau drame; +seulement, on s'aperçoit que les héros ne sauraient +plaire aux âmes sensibles; ce sont de grands passionnés +ou de grands révoltés, qui marchent trop +brutalement dans la vie; alors, on les chausse de pantoufles +pour qu'ils fassent moins de bruit, on les +taille, on les rogne, jusqu'à ce qu'ils soient dignes +d'un prix de vertu. Et ce n'est pas tout, il faut établir +une compensation, mettre deux honnêtes gens pour +un gredin; c'est à peu près la proportion ordinaire. +Mathilde est nulle et effacée, parce que, si elle était +perverse, son mari ne pourrait la reprendre, et il +faut pourtant qu'il la reprenne au dénoûment. D'autre +part, les auteurs ont ajouté Montbrisson, pour +compenser Désirée. Nous touchons là à la plaie de +médiocrité du théâtre.</p> + +<p>Je prends <i>le Nid des autres</i>, non comme un exemple +de ce que devient la réalité au théâtre, mais comme +un exemple de ce que l'on fait de la réalité au théâtre. +Et cet exemple est caractéristique, lorsqu'on l'étudie.</p> +<br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Les pièces à thèse sont de fâcheuses pièces. Elles +argumentent au lieu de vivre. Comme toute question +a deux faces, le pour et le contre, elles ne plaident +fatalement qu'une opinion, elles n'ont qu'un côté de +la réalité. Or, l'art est absolu. Les pièces à thèse sont +donc en dehors de l'art, ou du moins ont toute une +partie de discussion qui encombre et rabaisse l'oeuvre +entière.</p> + +<p>Voici, par exemple, MM. A. Decourcelle et J. Claretie +qui viennent de faire jouer au Gymnase un drame en +quatre actes, <i>le Père</i>, dans lequel ils ont voulu prouver +des vérités délicates et fort discutables. Selon eux, le +père adoptif qui élève un enfant est plus le père de +cet enfant que le véritable père qui l'a abandonné. La +voix du sang n'existe pas. Il ne suffit point de donner +par hasard l'être à une créature pour se dire son père, +il faut encore achever cette naissance en faisant une +belle âme de cette créature. Tout cela est parfait en +théorie, et même beau; seulement, dans la réalité, les +choses prennent une allure moins nette, le bien et le +mal se mêlent, et il est singulièrement difficile de se +prononcer.</p> + +<p>Les pièces à thèse ont surtout ceci de fâcheux, que +les auteurs peuvent et doivent les arranger pour leur +faire signifier ce qu'ils veulent. Tous les paradoxes +sont permis au théâtre, pourvu qu'on les y mette avec +esprit. On a un plaidoyer, on n'a pas la vérité. Si l'on +dérange une seule des poutres de l'échafaudage, tout +croule. C'est un château de cartes qu'il faut considérer +de loin, en évitant de le renverser d'un souffle.</p> + +<p>Ainsi, on ne s'imagine pas toutes les précautions +que les auteurs ont dû prendre pour faire tenir leur +drame debout. D'abord, il s'agissait de donner le père +adoptif, M. Darcey, comme l'homme le plus sympathique +du monde, honnête, loyal, un héros. Par +contre, il fallait présenter le père véritable comme un +gredin, tout en lui laissant l'apparence d'un homme +du monde; et M. de Saint-André est devenu un viveur, +un profil romantique de misérable dont les bottines +vernies foulent toutes les choses saintes. Mais cela ne +suffisait pas. Pour creuser l'abîme entre l'enfant et le +vrai père, les auteurs ont dû inventer un viol de la +mère: M. de Saint-André a violé madame Darcey et +a disparu sans même savoir que la malheureuse femme +est morte de cet attentat, après avoir donné le jour au +petit Georges.</p> + +<p>Est-ce tout? les faits se trouvaient-ils dès lors combinés +de façon à pouvoir soutenir la thèse? Non, il +était nécessaire de fausser encore d'un coup de pouce +la réalité. M. Darcey avait élevé Georges. Seulement, +il ne fallait pas que Georges connût le mystère de sa +naissance. Il devait l'apprendre à vingt-cinq ans, pour +être frappé par ce coup de foudre, et en recevoir un +tel ébranlement, qu'il se mît immédiatement à la recherche +de son père, dans un but étrange que je dirai +tout à l'heure.</p> + +<p>Alors, afin d'obtenir les situations voulues, les auteurs +ont imaginé le premier acte suivant. Georges +attend M. Darcey, qui revient d'Amérique. Il l'attend +avec d'autant plus d'impatience qu'il doit épouser, +dès son retour, une jeune fille qu'il aime, mademoiselle +Alice Herbelin. Mais il n'est pas sans inquiétude. +On n'a pas de nouvelles du <i>Saint-Laurent</i>, qui ramène +M. Darcey. Brusquement, une dépêche arrive, annonçant +la perte du <i>Saint-Laurent</i> sur les côtes de Bretagne. +Georges sanglote, et son désespoir est tel qu'il +veut se tuer. C'est à ce moment que Borel, un vieil +employé de la maison, pour empêcher ce suicide, +raconte au jeune homme que M. Darcey n'est pas +son père. Naturellement, tout de suite après cet aveu, +M. Darcey se présente. Il a été sauvé. Georges se jette +d'abord dans ses bras, puis il se montre troublé, et +une explication a lieu. A la fin de l'acte, le jeune +homme, ajournant son mariage, part à la recherche +de son père, pour venger sa mère.</p> + +<p>On voit quels événements peu naturels les auteurs +ont dû employer pour arriver à justifier leur donnée +première. Je passe encore sur la singulière dépêche +qui détermine le désespoir de Georges; il y a là une +histoire de capitaine remplacé pendant la traversée +qui est enfantine. Ce qui est plus grave, c'est la situation +fausse de ce jeune homme, dont la première idée +est de se faire sauter la cervelle, parce que son père +est mort. Je doute que les auteurs aient à citer un +fait réel pour appuyer leur fable. Je ne dis point que +la perte d'un être cher ne puisse pas tuer, après des +journées de larmes. Mais, là, brusquement, prendre +un pistolet, c'est bien peu vraisemblable. Évidemment, +les auteurs n'ont pas eu d'autre but que d'amener +la confidence de Borel, à l'aide de ce suicide. +S'ils ont éprouvé un instant des scrupules, ils se sont +ensuite persuadé que le désespoir de Georges allant +jusqu'à vouloir mourir, était une excellente note +pour leur pièce, en ce sens que ce désespoir montrait +l'affection passionnée du jeune homme à l'égard de +M. Darcey.</p> + +<p>J'insiste maintenant sur la stupéfiante détermination +du fils partant à la découverte de son père pour +venger sa mère. M. Darcey lui a raconté que la malheureuse +femme avait été violée dans une auberge des +Pyrénées, près de Luchon. Longtemps il a cherché le +misérable pour le tuer. Vingt-cinq ans se sont passés, +l'aventure est oubliée, tout porte à croire qu'une +nouvelle enquête ne saurait aboutir. N'importe, +Georges entend partir sur-le-champ, et il emmène +Borel. Les actes suivants vont être consacrés à cette +étrange chasse qu'un fils donne à son père.</p> + +<p>Je m'arrête et je me demande quels peuvent être, +au juste, les sentiments qui animent Georges. Voilà +un garçon qui va se marier avec une jeune fille qu'il +adore; voilà un fils qui retrouve un père qu'il a cru +mort, et il abandonne cette jeune fille et ce père pour +se donner la mission la plus lamentable et la moins +utile qu'on puisse imaginer. Cela est-il croyable? +Remarquez que tout ce petit monde est tranquille et +heureux. A quoi bon remuer un passé mort, à quoi +bon soulever une lutte effroyable dans tous ces coeurs? +Le vrai père est un gredin: eh bien! que ce gredin +aille se faire pendre ailleurs; son fils n'a pas à jouer +le rôle de justicier, et s'il joue ce rôle, c'est uniquement +pour permettre à MM. Decourcelle et Claretie de +faire un drame. Dans la réalité, à moins d'être fou, +Georges dirait simplement à M. Darcey: «Mon véritable +père, c'est vous. Je ne veux pas savoir si j'en +ai un autre. Aimons-nous comme par le passé, et +vivons en paix.» Seulement, je le répète, dans ce +cas, il n'y avait pas de pièce.</p> + +<p>Georges est parti en guerre contre son père. Nous +le retrouvons avec Borel, dans l'auberge des Pyrénées, +où l'attentat a été commis. Un quart de siècle s'est +écoulé, personne naturellement ne peut le renseigner. +Le second acte ne contient guère que deux scènes, +deux interrogatoires que le jeune homme fait subir, +l'un à un paysan, l'autre à un vieux militaire, le père +Lazare, que l'âge et la boisson ont abêti. Il tire +enfin de ce dernier un renseignement: l'homme qu'il +cherche, son père, lui ressemble. Et c'est avec cette +seule indication qu'il reprend ses recherches.</p> + +<p>Au troisième acte, Georges, qui va partout, se +fait présenter par un ami chez une fille galante, un +soir de fête, dans une villa des environs de Luchon. +Le hasard le met en présence d'une femme, lasse et +désabusée, qui traverse la pièce en maudissant les +hommes. Voilà, certes, une figure d'une fraîcheur +douteuse. Mais l'important est qu'elle porte un bracelet, +sur lequel se trouve le portrait de Saint-André. +Enfin Georges tient la bonne piste. Saint-André lui-même +arrive. Les auteurs ont aussitôt accumulé les +couleurs noires sur son compte: il lance les maximes +les plus abominables; il se montre joueur, libertin, +sans foi ni loi; il donne des leçons de vice à Georges +et finit par lui raconter nettement le viol de sa mère, +comme un bon tour qu'il a fait dans le temps. C'est +vraiment trop commode de bâtir ainsi un mauvais +père, juste sur le patron d'infamie que l'on désire.</p> + +<p>Le dénoûment, le quatrième acte, se passe encore +dans l'auberge. Saint-André et ses amis vont partir +pour une chasse à l'ours. Georges, qui est de la +bande, pose la thèse sur laquelle repose la pièce, et +une discussion s'engage, où l'on dit ses vérités à la +voix du sang. Puis, Georges, convaincu par cette +discussion, livre son vrai père à son père adoptif, +qui se trouve dans une pièce voisine. Un duel a lieu, +pendant lequel le jeune homme se tord les bras. +M. Darcey rentre, il a tué Saint-André. Alors, Georges +se jette dans les bras du survivant, en criant: «Mon +père! mon père!» et M. Darcey répond: «Mon +fils! oui, mon fils!» Comme on le dit après la solution +de tout problème, c'est ce qu'il fallait démontrer.</p> + +<p>Je crois inutile de rentrer dans la discussion de la +thèse. Les auteurs ont voulu cela. Mais le premier +venu peut vouloir autre chose, la thèse absolument +contraire par exemple, et le premier venu n'aura +qu'à arranger un autre drame, pour avoir également +raison. La question d'art seule demeure, et j'ai le +regret de constater que l'argumentation a fait un +tort considérable au mérite littéraire de l'oeuvre, en +torturant les faits et en embarrassant le dialogue de +plaidoyers inutiles. Les personnages n'obéissent plus +à un caractère, mais à une situation; ils font ceci et +cela, non pas parce que leur nature est de le faire, +mais parce que les auteurs veulent qu'ils le fassent. +Dès lors, nous avons des pantins au lieu de créatures +vivantes.</p> +<br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Je retrouve M. Louis Davyl à l'Odéon, avec une +comédie en trois actes: <i>Monsieur Chéribois</i>. Avant +tout, j'analyserai l'oeuvre. Ensuite, je me permettrai +de la juger et d'en tirer une leçon, s'il y a lieu.</p> + +<p>M. Chéribois est un bourgeois de Joigny qui passe +grassement sa vie dans un égoïsme bien entendu. Il +n'a autour de lui que des femmes qui le gâtent: madame +Chéribois d'abord, puis sa filleule, Henriette, et +la vieille bonne de la famille, Marion. Tout le premier +acte sert à peindre cet intérieur cossu et tranquille, +dans lequel le bon M. Chéribois ne tolère pas +le pli d'une rosé. Cependant, il attend ce jour-là son +fils Paul, qui est en train de faire fortune à Paris, +chez un agent de change. Il est même allé le chercher +à la gare, et il revient très maussade, parce que Paul +n'est pas arrivé. La vérité est que ce malheureux +garçon rôde autour de la maison depuis le malin; il +a joué à la Bourse et a perdu cent mille francs; il +explique à sa mère épouvantée qu'il est déshonoré, +s'il ne paye pas. Mais lorsque M. Chéribois apprend +l'aventure, il refuse tout net les cent mille francs. +Tant pis si son fils est un imbécile! Voilà la tranquille +maison bouleversée, et l'égoïste seul y dînera paisiblement +le soir.</p> + +<p>Au second acte, madame Chéribois tente vainement +de sauver son fils. Elle se rend chez le notaire +Violette, où déjà Henriette et la vieille Marion sont +venues faire assaut de dévouement, en tâchant de +réaliser leur petite fortune pour la donner à Paul. +Mais toutes les tendresses de la mère se brisent +contre la loi; elle ne peut disposer d'aucun argent +sans le consentement de son mari. Alors, elle se lamente, +et, M. Chéribois se présentant à son tour, +une explication cruelle a lieu entre eux. Il ne cède +pas, la situation reste plus tendue.</p> + +<p>Enfin, au troisième acte, le dénoûment est amené +par une intrigue secondaire. Un neveu de M. Chéribois, +Laurent, possède pour toute fortune une vigne +que son oncle guette depuis longtemps. Justement, la +fille du notaire, Cécile, est aimée de Laurent. Il se +décide à vendre sa vigne à son oncle pour le prix de +soixante-quinze mille francs, puis à prêter cet argent +à Paul. Autre complication: M. Chéribois veut payer +ces soixante-quinze mille francs sur une somme de +cent mille francs qu'il vient de faire porter chez un +banquier par Bidard, le clerc de M° Violette. Et voilà +qu'on lui annonce la fuite de ce banquier. Il se désole. +Enfin, quand il apprend que Bidard, prévenu à +temps, ne s'est pas dessaisi de la somme, il se laisse +attendrir et consent à donner les cent mille francs +à son fils.</p> + +<p>Je commencerai par la critique. Qui ne comprend +que ce dénoûment est fâcheux? Pendant les deux +premiers actes, M. Louis Davyl s'est tenu dans une +étude très simple et très juste d'un petit coin de la +vie de province. On ne sent nulle part la convention +théâtrale, les recettes connues, la routine des expédients +et des ficelles du métier. Rien de plus charmant, +de mieux observé et de mieux rendu. Et voilà +tout d'un coup que l'auteur paraît avoir peur de +cette belle simplicité; il se dit que ça ne peut pas +finir comme ça, que ce serait trop nu, qu'il faut absolument +corser le troisième acte. Alors, il ramasse +cette vieille histoire des cent mille francs qu'on croit +perdus et qu'on retrouve dans la poche d'un clerc +fantaisiste. Il force le coffre-fort de son égoïste par +un tour de passe-passe, au lieu de chercher à amener +le dénoûment par une évolution du caractère du +personnage.</p> + +<p>Le pis est que M. Louis Davyl a fait la scène qu'il +fallait faire, et qu'il l'a même très bien faite. Quand +M. Chéribois rentre chez lui à la nuit tombante, il ne +trouve plus personne, ni sa femme, ni sa nièce, ni la +vieille bonne. Il n'y a pas même de lampe allumée. +Le nid où il se fait dorloter depuis un demi-siècle est +désert et froid, lentement empli d'une ombre inquiétante. +Alors, il est pris de peur, il tremble qu'on ne +l'abandonne, il grelotte à la pensée qu'il n'aura plus +là trois femmes pour prévenir ses moindres désirs. +Et il se lance à travers les pièces, il appelle, il crie. +C'est lui, dès lors, qui est à la merci de son entourage. +J'aurais voulu qu'a ce moment il fût vaincu par le +seul fait de son abandon, que son caractère d'égoïste +lui arrachât ce cri: «Tenez! voilà les cent mille +francs, rendez-moi ma tranquillité et mon bien-être.»</p> + +<p>Remarquez que M. Chéribois obéissait ainsi jusqu'au +bout à sa nature. Après avoir résisté par +égoïsme, il consentait par égoïsme. Son vice le punissait, +sans que l'auteur eût à le transformer. D'autre +part, il faut songer que M. Chéribois n'est pas un +avare; il se nourrit merveilleusement et tient à digérer +dans de bons fauteuils. S'il refuse de donner +les cent mille francs, c'est qu'il songe sans doute à +toutes les satisfactions personnelles qu'il peut se +procurer avec une pareille somme. Rien d'étonnant +dès lors à ce qu'il les donne, dès que son refus menace +de gâter son existence entière. Je le répète, le +dénoûment naturel était là, et pas ailleurs.</p> + +<p>Tout le reste, les cent mille francs promenés dans +la poche de Bidard, le bel expédient de Lucile, décidant +Laurent à vendre sa vigne, n'est réellement là +que pour tenir de la place. Ce sont des complications +enfantines, imaginées en dehors de toute observation, +ajoutées par l'auteur dans le but d'occuper les +planches. Je crois le calcul fâcheux. L'effet obtenu +aurait grandi, si le troisième acte avait continué la +belle et touchante simplicité des deux premiers. +M. Louis Davyl a eu le tort de ne pas pousser magistralement +son étude jusqu'au bout. Il s'est dit qu'une +«pièce» était nécessaire, lorsque, selon moi, une +«étude» suffisait et donnait à l'idée une ampleur +superbe. On a tort de se défier du public, de croire +qu'il exige de la convention. Ce sont les deux premiers +actes qui ont surtout charmé la salle. Jamais +M. Louis Davyl n'aura laissé échapper une si belle +occasion de laisser une oeuvre.</p> + +<p>Telle qu'elle est, pourtant, la pièce est une des +meilleures que j'aie vues cette année. J'ai été très +heureux de son succès, car ce succès me confirme +dans les idées que je défends. Voilà donc le naturalisme +au théâtre, je veux dire l'analyse d'un milieu +et d'un personnage, le tableau d'un coin de la vie +quotidienne. Et l'on a pris le plus grand plaisir à cette +fidélité des peintures, à cette scrupuleuse minutie +de chaque détail. Le premier acte est vraiment charmant +de vérité; on dirait le début d'un roman de +Balzac, sans la grande allure. Que m'affirmait-on, +que le théâtre ne supportait pas l'étude du milieu? +Allez voir jouer <i>Monsieur Chéribois</i>, et, ce qui vous +séduira, ce sera précisément cette maison de Joigny, +si tiède et si douce, dans laquelle vous croirez entrer.</p> + +<p>Pour moi, M. Louis Davyl fera bien de s'en tenir +là. Sa voie est trouvée. Quand il s'est lancé dans la +littérature dramatique, après une vie déjà remplie, il +a déployé une activité fiévreuse, il a voulu tenter +toutes les notes à la fois. J'ai vu de lui des pièces +bien médiocres, entre autres de grands mélodrames +où il pataugeait à la suite de Dumas père et de +M. Dennery. J'ai vu un drame populaire, dans lequel, +à côté d'excellentes scènes prises dans le milieu ouvrier, +il y avait une accumulation de vieux clichés +intolérables. De tout son bagage, il ne reste que la +<i>Maîtresse légitime</i> et <i>Monsieur Chéribois</i>. La conclusion +est facile à tirer. J'espère que l'expérience est désormais +faite pour lui; il doit s'en tenir aux pièces +d'observation et d'analyse, il doit ne pas sortir du +théâtre naturaliste, s'il veut enfin conquérir et garder +une haute situation. On a pu comprendre qu'il se +cherchât et qu'il tâtât le public; on ne comprendrait +plus qu'il ne se fixât pas où paraît aller le succès et +où se trouve évidemment son tempérament d'auteur +dramatique.</p> +<br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>La comédie en quatre actes de M. Albert Delpit: +<i>le Fils de Coralie</i> a obtenu un véritable succès au +Gymnase.</p> + +<p>En quelques lignes, voici le sujet. Une fille, Coralie, +qui a scandalisé Paris par sa débauche, s'est retirée +en province, après fortune faite, pour se consacrer +tout entière à l'éducation de son fils Daniel. L'enfant +a grandi, il est aujourd'hui capitaine, et un capitaine +extraordinairement pur, noble, bon, délicat, grand, +chaste, intègre, magnanime. Naturellement, il ignore +les anciennes farces de sa mère, qui s'est modestement +dérobée sous le nom de madame Dubois. C'est +alors que le capitaine veut épouser la fille d'une respectable +famille de Montauban, Edith Godefroy. +Les deux jeunes gens s'adorent, sa prétendue tante +donne à Daniel une somme de neuf cent mille francs, +une fortune dont on lui aurait confié la gestion; +tout irait pour le mieux, si un ancien viveur, M. de +Montjoye, ne reconnaissait pas d'abord Coralie, et si +ensuite le notaire Bonchamps ne mettait pas à néant +le roman naïf de madame Dubois, en lui posant les +questions nécessaires à la rédaction du contrat. Elle +se trouble, et la grande scène attendue, la scène +d'explication entre elle et son fils, se produit alors. +Au dernier acte, le mariage ne se ferait naturellement +pas, si Edith ne déclarait publiquement, dans un +étrange coup de tête, qu'elle est la maîtresse de +Daniel. M. Godefroy, vaincu par ce moyen un peu +raide de comédie, se décide à les unir, à la condition +que Coralie se retirera dans un couvent.</p> + +<p>Avant tout, examinons la question de moralité. +Je crois savoir que M. Delpit est à cheval sur la +morale. Sa prétention, me dit-on, est d'écrire des +oeuvres dont les femmes ne rougissent pas, et dont +l'influence salutaire doit améliorer l'espèce humaine, +par des moyens tendres et nobles.</p> + +<p>Or, j'avoue avoir cherché la vraie moralité du <i>Fils +de Coralie</i>, sans être encore parvenu à la découvrir. +Est-ce à dire que les filles ne doivent pas avoir de +fils, ou bien qu'elles doivent éviter d'en faire des +capitaines immaculés, si elles en ont? Non, car +Daniel est en somme parfaitement heureux à la fin, +et il serait fils d'une sainte, qu'il n'aurait pas à remercier +davantage la Providence. L'auteur ne dit même +pas aux dames légères de Paris: «Voyez combien +vos désordres retomberont sur la tête de vos fils; vous +serez un jour punies dans leur bonheur brisé.» Au +demeurant, Coralie est pardonnée; elle s'enterre +bien au couvent, mais quelle fin heureuse pour une +vieille catin, lasse de la vie, s'endormant au milieu +des tendresses câlines des bonnes soeurs! car je me +plais à ajouter un cinquième acte, à voir Coralie +mourir dans le sein de l'Église et laisser sa fortune +pour les frais du culte. C'est la mort enviée de toutes +les pécheresses, l'argent du Diable retourne au bon +Dieu. Et remarquez que celle-ci a, en outre, la joie +de savoir son fils bien établi.</p> + +<p>Donc, la moralité est ici fort obscure. La seule +conclusion qu'on puisse tirer, me paraît être celle-ci, +adressée aux filles trop lancées: «Tâchez d'avoir un +fils capitaine et pur pour qu'il vous refasse une +virginité sur le tard,» moyen un peu compliqué, +qui n'est pas à la portée de toutes ces dames.</p> + +<p>Mais soyons sérieux, laissons la morale absente, +et arrivons à la question littéraire. C'est la seule qui +doive nous intéresser. J'ai simplement voulu montrer +que les écrivains moraux sont généralement ceux +dont les oeuvres ne prouvent rien et ne mènent +à rien. On tombe avec eux dans l'amphigouri des +grands sentiments opposés aux grandes hontes, +dans un pathos de noblesse d'une extravagance rare, +lorsqu'on le met en face des réalités pratiques de la +vie.</p> + +<p>Les deux premiers actes sont consacrés à l'exposition. +Rien de saillant, mais des scènes d'une grande +netteté et bien conduites. Je ne fais des réserves que +pour la langue; c'est trop écrit, avec des enflures de +phrases, tout un dialogue qui n'est point vécu. Maintenant, +je passe au troisième acte, le seul remarquable. +Il mérite vraiment la discussion.</p> + +<p>Nulle part je n'ai encore lu les raisons qui, selon +moi, ont fait le grand et légitime succès de cet acte. +Presque tous les critiques se sont exclamés sur la +coupe même de l'acte, sur la facture des scènes, sur +le pur côté théâtral, en un mot. Il semble, d'après +eux, que M. Delpit ait réussi, parce qu'il a coulé son +oeuvre dans un moule connu. Eh bien! je crois être +certain, pour ma part, que M. Delpit doit son succès +à la quantité de vérité qu'il a osé mettre sur les +planches; cette quantité n'est pas grande, il est vrai, +et le public, en applaudissant, a pu très bien ne pas se +rendre un compte exact de ce qu'il applaudissait. Mais +le fait ne m'en paraît pas moins facile à démontrer.</p> + +<p>Voyez la scène du notaire. Rien de plus simple, de +plus logique ni de plus fort. Voilà un homme dans +l'exercice de sa profession; il pose les questions qu'il +doit poser, et ce sont justement ces questions, si +naturelles, qui déterminent la catastrophe. Ici, nous +ne sommes plus au théâtre; il ne s'agit plus de ce +qu'on nomme «une ficelle», un expédient visible, +consacré, usé, passé à l'état de loi. Nous sommes +dans la vie ordinaire, dans ce qui doit être. Aussi +l'effet a-t-il été immense. Toute la salle était secouée. +La preuve est-elle assez concluante, et me donne-telle +assez raison? Voilà ce qu'on obtient avec la +vérité banale de tous les jours.</p> + +<p>Et ce n'est pas tout. Voyez Coralie pendant cette +scène et les suivantes. Tout un coin de la vraie fille +est risqué ici fort habilement et dans une juste mesure +des nécessités scéniques. D'abord, voici la fille avec +son roman naïf, son histoire d'une soeur à elle qui +aurait laissé neuf cent mille francs à Daniel; elle ne +s'est pas inquiétée des lois qu'elle ignore, elle s'est contentée +d'un de ces mensonges qu'elle a faits cent fois +à ses amants et dont ceux-ci se sont toujours montrés +satisfaits. Aussi se trouble-t-elle tout de suite, lorsque +le notaire la met en face des réalités. C'est un château +de cartes qui s'écroule, et elle en reste suffoquée, +éperdue, sans force pour mentir de nouveau, pleurant +comme une enfant. L'observation est excellente; une +fois encore, nous sommes dans la vie. J'en dirai de +même pour certaines parties de la grande scène +entre Coralie et son fils, tout en faisant pourtant des +réserves, car l'auteur ici verse singulièrement dans +la déclamation et dans les gros effets inutiles. J'aurais +voulu plus de discrétion dramatique, certain que le +coup porté sur le public aurait encore grandi. Rien +de meilleur que l'embarras de Coralie, lorsque Daniel +lui demande le nom de son père; très juste également +la conclusion de la scène, le pardon du fils +acceptant sa mère, quelle qu'elle soit. Seulement, +c'est là que je voudrais moins de rhétorique. Daniel +fait des phrases sur la rédemption, sur l'honneur, sur +la famille. A quoi bon ces phrases, dont on rirait dans +la réalité? Pourquoi ne pas parler simplement et dire +tout juste ce que Daniel dirait, s'il était seul à seule +avec sa mère, dans une chambre? Toujours l'idée +qu'on est au théâtre et qu'il faut donner un coup de +pouce à la vérité, si l'on veut obtenir l'émotion, +lorsqu'il est démontré au contraire que la plus forte +émotion naît de la vérité la plus franche et la plus +simple.</p> + +<p>Tel est donc, pour moi, le grand mérite de ce troisième +acte. Daniel reste en bois, sauf deux ou trois +cris, car Daniel est un être abstrait, fait sur un type +ridicule de perfection. Mais Coralie se montre bien +vivante, et cela suffit pour donner à l'acte un souffle +de vie. Je le répéterai: l'acte a réussi parce que, d'un +bout à l'autre, il échappe aux ficelles ordinaires, et +qu'il obéit simplement à des ressorts logiques et +humains, pris dans le caractère même des personnages. +Je n'insisterai pas sur le quatrième acte, bien +qu'il contienne peut-être la pensée morale et philosophique +de l'auteur. En tout cas, je vois là une concession +aux nécessités scéniques qui diminue l'oeuvre +et lui enlève toute largeur.</p> + +<p>Maintenant, M. Delpit me permettra-t-il de lui +donner quelques conseils, comme mon métier de +critique m'y oblige? Je vois partout qu'on l'acclame +et qu'on le grise, en le poussant dans une voie qui +me paraît fâcheuse. Ainsi, je nommerai M. Sarcey, +dont l'autorité est réelle en matière dramatique, +et qui, selon moi, fait beaucoup de victimes par les +enseignements de son feuilleton. Écoutez ce qu'il +écrit à propos du <i>Fils de Coralie</i>: «La belle chose que +le théâtre! Personne à ce moment ne pensait plus +à l'indignité de la mère, à l'impossibilité du sujet. +Personne ne songeait plus à chicaner son émotion. +On avait en face une mère et un fils dans une +situation terrible, et les répliques jaillissaient à +coups pressés comme des éclats de foudre. Tout le +reste avait disparu.» Cela revient à dire en bon français: +«Moquez-vous de la vraisemblance, moquez-vous +du bon sens, mettez simplement des pantins l'un +devant l'autre, dans des situations préparées, et comptez +sur l'émotion du public pour être absous: tel est +le théâtre qui est une belle chose.» D'ailleurs, je le +sais, M. Sarcey ne se fait pas une autre idée du théâtre, +il le juge au point de vue de la consommation +courante du public. Eh bien! que M. Delpit s'avise +d'écouter M. Sarcey, de croire que tous les défauts +disparaissent, lorsqu'on a fait rire ou pleurer une +salle, et il verra le beau résultat à sa cinquième ou +sixième pièce!</p> + +<p>Non, il n'est pas vrai que tout disparaisse dans +l'émotion purement nerveuse du public. A ce compte, +les mélodrames les plus gros et les plus bêtes seraient +des chefs-d'oeuvre inattaquables, car ils ont bouleversé +de gaieté et de douleur des générations entières. +Non, le théâtre n'est pas une belle chose, +parce qu'on peut y duper chaque soir quinze cents +personnes, en leur faisant avaler des choses très médiocres +dans un éclat de rire ou dans un flot de +larmes. C'est au contraire pour cette raison que le +théâtre est inférieur. Il n'est pas honorable d'ébranler +la raison des spectateurs par des situations violentes, +au point de les rendre imbéciles, et cela n'est +permis qu'aux pièces sans littérature. Où M. Sarcey +a-t-il vu que la situation faisait tout oublier? dans le +répertoire des boulevards, dans nos pièces romantiques +qui mêlent l'habileté de Scribe à la fantasmagorie +de Victor Hugo. Mais qu'il cite un chef-d'oeuvre +qui soit un chef-d'oeuvre en dehors de l'observation +humaine et de la beauté littéraire du dialogue. Il faut +toujours voir le chef-d'oeuvre; rien ne me paraît désastreux +pour la critique comme cet engourdissement +dans le train-train quotidien de nos théâtres, qui ne +met rien au delà du succès immédiat d'une pièce et +qui rapporte tout à la consommation courante du +public. Sans doute, les chefs-d'oeuvre sont rares; mais +c'est pour le chef-d'oeuvre que nous travaillons tous. +Peu importent les fabricants, ils ne méritent pas +qu'on discute sur leur plus ou leur moins de médiocrité.</p> + +<p>Je dirai donc à M. Delpit de ne pas trop se fier aux +situations, à l'émotion qu'il peut déterminer en heurtant +des marionnettes, placées dans de certaines conditions. +Ce métier ne réussit même plus aux vieux +routiers du mélodrame. S'il n'avait mis dans sa +comédie que des invraisemblances et des conventions, +comme M. Sarcey paraît le croire, sa comédie +tomberait aujourd'hui devant l'indifférence publique. +Ce n'est pas grâce aux situations que le <i>Fils de Coralie</i> +a réussi, car nous avons vu d'autres situations +aussi puissantes et plus neuves ne pas toucher les +spectateurs; c'est grâce à la somme de vérité que +l'auteur a osé apporter dans les situations, comme +j'ai tâché de le prouver. M. Sarcey ne dit pas un mot +de cela. Il ajoute même que, lorsqu'une salle pleure, +il n'y a plus à discuter; alors qu'on nous ramène à +<i>Lazare le Pâtre</i>, dont on vient de faire quelque part +une reprise si piteuse. Le preuve que rien ne disparaît, +même dans le succès, c'est que le capitaine +Daniel reste un personnage en bois pour tout le +monde, c'est que le quatrième acte empêchera toujours +le <i>Fils de Coralie</i> d'être une oeuvre de premier +ordre. Le public, que l'on croit pris tout entier quand +on l'a vu rire ou pleurer, a de terribles revanches; il +juge son émotion et il se révolte, si l'on s'est moqué +de lui. Telle est l'explication du dédain que nos +petits-fils montreront pour certaines oeuvres acclamées +aujourd'hui dans nos théâtres.</p> + +<p>M. Delpit vient de révéler un tempérament d'homme +de théâtre. Maintenant, il faut qu'il produise. Deux +routes s'ouvrent devant lui: l'oeuvre de convention +et l'oeuvre de vérité, l'analyse humaine et la fabrication +dramatique. Dans dix ans, on le jugera.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LA PANTOMIME</h3> + +<p>Il vient de se faire, au théâtre des Variétés, une +tentative très intéressante, et dont le succès a d'ailleurs +été complet. Je veux parler de l'introduction de +la pantomime dans la farce. Frappé du triomphe que +les Hanlon-Lees, ces mimes merveilleux, obtenaient +aux Folies-Bergère, le directeur des Variétés a eu +l'idée heureuse de commander une pièce, une farce, +dans laquelle les auteurs leur ménageraient une large +part d'action. Il s'agissait donc de leur fournir un +thème, de les placer dans un cadre dialogué, où ils +pussent se mouvoir avec aisance. Le projet était des +plus ingénieux et des plus tentants. C'était produire +les Hanlon devant le grand public et élargir leur +drame muet d'un drame parlé, qui ménagerait l'attention +des spectateurs.</p> + +<p>Nous ne sommes pas en Angleterre, où l'on supporte +parfaitement une pantomime en cinq actes +durant toute une soirée. Notre génie national n'est +point dans cette imagination atroce d'une grêle de +gifles et de coups de pied tombant pendant quatre +heures, au milieu d'un silence de mort. L'observation +cruelle, l'analyse féroce de ces grimaciers qui mettent +à nu d'un geste ou d'un clin d'oeil toute la bête +humaine, nous échappent, lorsqu'elles ne nous fâchent +pas. Aussi faut-il, chez nous, que la pantomime +ne soit que l'accessoire, et qu'il y ait des points +de repos, pour permettre aux spectateurs de respirer. +De là l'utilité du cadre imposé à MM. Blum et Toché, +les auteurs du <i>Voyage en Suisse</i>. Ils ont été chargés +de présenter les Hanlon au grand public parisien, en +motivant leurs entrées en scène et en embourgeoisant +le plus possible la fantaisie sombre de leurs exercices.</p> + +<p>Le gros reproche que j'adresserai aux auteurs, c'est +d'avoir trop embourgeoisé cette fantaisie. Leur scénario +n'est guère qu'un vaudeville, et un vaudeville +d'une originalité douteuse. Cet ex-pharmacien qui se +marie et que des farceurs poursuivent pendant son +voyage de noces, pour l'empêcher de consommer le +mariage, n'apporte qu'une donnée bien connue. Encore +ne chicanerait-on pas sur l'idée première, qui était +un point de départ de farce amusante; mais il aurait +fallu, dans les développements, dans les épisodes, +une invention cocasse, une drôlerie poussée à l'extrême, +qui aurait élargi le sujet, en le haussant à la +satire enragée. Mon sentiment tout net est que le +train de la pièce est trop banal, trop froid, et que, +dès que les Hanlon paraissent, avec leur envolement +de farceurs lyriques, ils y détonnent.</p> + +<p>Souvent, lorsqu'on sort d'une féerie, on regrette +que toutes ces splendeurs soient dépensées sur des +scénarios si médiocres, on se dit qu'il faudrait un +grand poète pour parler la langue de ce peuple de +fées, de princesses et de rois. Eh bien! ma sensation +a été la même devant le <i>Voyage en Suisse</i>. J'ai regretté +qu'un observateur de génie, qu'un grand moraliste +n'ait pas écrit pour les Hanlon la pièce profondément +humaine, la satire violente et au rire terrible que ces +artistes si profonds mériteraient d'interpréter. Leur +puissance de rendu, leurs trouvailles d'analystes impitoyables, +font éclater les plaisanteries faciles du vaudeville. +Il leur faudrait, pour être chez eux, du Molière +ou du Shakespeare. Alors seulement ils donneraient +tout ce qu'ils sentent.</p> + +<p>J'insiste, parce que, malgré leur très vif succès, on +ne m'a pas paru les goûter à leur haut mérite. Ils +sont de beaucoup supérieurs au canevas qu'on leur +a fourni. Lorsqu'ils étaient livrés à eux-mêmes, aux +Folies Bergère, ils trouvaient des scènes d'une autre +profondeur et qui vous faisaient passer à fleur de +peau le petit frisson froid de la vérité. En un mot, +leur pantomime a un au delà troublant, cet au delà, +de Molière qui met de la peur dans le rire du public. +Rien n'est plus formidable, à mon avis, que la gaieté +des Hanlon, s'ébattant au milieu des membres cassés, +et des poitrines trouées, triomphant dans l'apothéose +du vice et du crime, devant la morale ahurie. Au +fond, c'est la négation de tout, c'est le néant humain.</p> + +<p>Je ne parlerai donc pas de le pièce, qui est +l'oeuvre de deux auteurs spirituels. Eux-mêmes +se sont effacés. Mon seul but, en analysant les principales +scènes des Hanlon, est de montrer de quelle +observation cruelle, de quelle rage d'analyse, ces +mimes de génie tirent le rire. Il leur fallait d'autant +plus de souplesse que la situation, pour eux, reste la +même depuis le commencement jusqu'à la fin de la +pièce. Ils n'ont pas trouvé là un drame avec ses péripéties: +leur action se borne à être des farceurs, qui +interviennent toujours dans les mêmes conditions. +Défaut grave du scénario, monotonie qu'ils ne sont +parvenus à dissimuler que par des prodiges de nuances. +Ils ont mis partout des dessous, lorsqu'il n'y en +avait pas. Leurs merveilles d'exécution ont sauvé la +pauvreté du thème.</p> + +<p>Voyez leur première entrée en scène. Ils arrivent +sur l'impériale d'une vieille diligence qui, tout d'un +coup, verse au fond du théâtre. La dégringolade est +effroyable, au milieu des vitres cassées, des cris et des +jurons. Pour sûr, il y a des poitrines ouvertes, des +têtes aplaties; et le public éclate d'un fou rire. +Aimable public! et comme les Hanlon savent bien ce +qu'il faut à notre gaieté! D'ailleurs, par un prodige +d'adresse, ils se retrouvent tous devant la rampe, +rangés en une ligne correcte, sur leur derrière. L'adresse, +l'escamotage des conséquences de l'accident, +redouble ici la gaieté des spectateurs. Dans les accidents +réels, on rit d'abord, puis on s'apitoie; les +Hanlon ont parfaitement compris qu'il ne fallait pas +laisser à l'apitoiement le temps de se produire. De là +le gros effet comique.</p> + +<p>J'avoue, au second acte, n'aimer que médiocrement +le truc du spleeping-car. Règle générale, toutes +les fois qu'on fait du bruit à l'avance autour d'un truc +qui doit passionner Paris, il est presque certain que +le truc ratera. Le public arrive monté, croyant à une +illusion absolue, et lorsqu'il voit les ficelles, comme +dans le cas de ce spleeping-car, l'illusion ne se produit +plus du tout, parce qu'on l'a rendu exigeant. La +vérité est que la manoeuvre du truc, dont on a tant +parlé, est beaucoup trop lente. L'explosion a lieu, le +wagon s'entr'ouvre, les deux moitiés se relèvent à +droite et à gauche, tandis que les personnages, qui +devraient être lancés en l'air, gagnent tranquillement +des arbres, sur lesquels ils se perchent; le tout à +grand renfort de cordages, comme dans les joujoux +d'enfant. Je sais bien qu'on ne peut nous offrir un +véritable accident. Mais, en cette matière, toutes les +fois que l'illusion est impossible, le truc doit être +abandonné. Les Hanlon ne trouvent donc dans cet +acte qu'à exercer leur adresse et leur audace de +gymnastes. C'est très gros comme gaieté. Rien par +dessous.</p> + +<p>Je préfère de beaucoup le troisième acte. L'entrée +en scène est encore des plus étonnantes. Les Hanlon +tombent du plafond, au beau milieu d'une table +d'hôte, à l'heure du déjeuner. Vous voyez l'effarement +des voyageurs. Ici, il y a un de ces coups de +folie qui traversent les pantomimes, ces coups de folie +épidémiques dont on rit si fort, avec de sourdes +inquiétudes pour sa propre raison. Les Hanlon prennent +les plats, les bouteilles, et se mettent à jongler +avec une furie croissante, si endiablée, que peu à +peu les convives, entraînés, enragés, les imitent, de +façon que la scène se termine dans une démence générale. +N'est-ce pas le souffle qui passe parfois sur les +foules et les détraque? L'humanité finit souvent par +jongler ainsi avec les soupières et les saladiers. On +est pris par le fou rire, on ne sait si l'on ne se réveillera +pas dans un cabanon de Bicêtre. Ce sont là les +gaietés des Hanlon.</p> + +<p>Et que dire de la scène du gendarme, qui vient ensuite? +Un gendarme se présente pour arrêter les coupables. +Dès lors, c'est le gendarme qui va être bafoué. +Il est l'autorité, on le bernera, on passera entre ses +jambes pour le faire tomber, on lui causera des peurs +atroces en s'élançant brusquement d'une malle, on +l'enfermera dans cette malle, on le rendra si piteux, +si ridicule, si bêtement comique, que la foule enthousiaste +applaudira à chacune de ses mésaventures. +C'est la scène qui a même produit le plus d'effet. +Personne n'a songé qu'on insultait notre armée. +Pourtant, rien de plus révolutionnaire. Cela flatte +le criminel qu'il y a au fond des plus honnêtes d'entre +nous. Cela nous gratte dans notre besoin de revanche +contre l'autorité, dans notre admiration pour +l'adresse, pour le coquin adroit qui triomphe de l'honnête +homme trop lourd, que ses boites embarrassent.</p> + +<p>Je signalerai, dans le genre fin, la scène de l'ivresse, +que le public a trouvée trop longue, parce que les +délicatesses de cette analyse savante lui ont échappé. +Elle est pourtant tout à fait supérieure, comme observation +et comme exécution. Les grands comédiens +ne rendent pas d'une façon plus détaillée, et nous +pouvons prendre là une leçon d'analyse, nous autres +romanciers. Rien n'est plus juste ni plus complet que +ces tâtonnements de deux ivrognes engourdis par le +vin, qui, voulant avoir de la lumière, perdent successivement +les allumettes, la bougie, le chandelier, +sans jamais retrouver qu'un des objets à la fois. C'est +toute une psychologie de l'ivresse.</p> + +<p>En somme, je le répète, le succès a été très vif. +On a beaucoup applaudi les Hanlon. Je ne fais pas +ici une étude complète de ces grands artistes, car il +faudrait dégager leur originalité, bien montrer ce +qu'ils ont apporté de personnel, en dehors de leurs +sauts de gymnastes et de leurs jeux de mimes. Ce +qu'ils mettent dans tout, c'est une perfection d'exécution +incroyable. Leurs scènes sont réglées à la seconde. +Ils passent comme des tourbillons, avec des +claquements de soufflets qui semblent les tic-tac +mêmes du mécanisme de leurs exercices. Ils ont la +finesse et la force. C'est là ce qui les caractérise. +Sous le masque enfariné de Pierrot, ils détaillent +l'idée avec des jeux de physionomie d'un esprit délicieux; +puis, brusquement, un coup du vent semble +passer, et les voilà lancés dans une férocité saxonne +qui nous surprend un peu. Ils bondissent, ils s'assomment, +ils sont à la fois aux quatre coins de la +scène; et ce sont des bouteilles volées avec une habileté +qui est la poésie du larcin, des gifles qui s'égarent, +des innocents qu'on bâtonne et des coupables +qui vident les verres des braves gens, une négation +absolue de toute justice, une absolution du crime +par l'adresse. Telle est leur originalité, un mélange +de cruauté et de gaieté, avec une fleur de fantaisie +poétique.</p> + +<p>Je le dis encore, je ne sais rien de plus triste sous +le rire. Cela rappelle les grandes caricatures anglaises. +L'homme se débat et sanglote, dans les gambades et +les grimaces de ces mimes. Je songeais avec quel cri +de colère on accueillerait une oeuvre de nous, romanciers +naturalistes, si nous poussions si loin l'analyse +de la grimace humaine, la satire de l'homme aux +prises avec ses passions. Imaginez un moment la +scène du gendarme dans un de nos livres, admettez +que nous traînions ce pauvre gendarme dans le ridicule, +en mettant sous la charge une pareille négation +de l'autorité: on nous traiterait de communard, on +nous demanderait compte des otages. Certes, dans +nos férocités d'analyse, nous n'allons pas si loin que +les Hanlon, et nous sommes déjà fortement injuriés. +Cela vient de ce que la vérité peut se montrer et +qu'elle ne peut se dire. Puis, la caricature couvre tout. +On lui permet le par-dessous et l'au delà. Et c'est +tant mieux, puisqu'elle nous régale. Faisons tous des +pantomimes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LE VAUDEVILLE</h3> + +<p>Je ne me charge pas de raconter les <i>Dominos Roses</i>, +la nouvelle pièce en trois actes que MM. Delacour et +Hennequin ont fait jouer au Vaudeville. C'est une +de ces pièces compliquées, d'une ingéniosité d'ébénisterie +sans pareille, un de ces petits meubles chinois, +aux cents tiroirs se casant les uns dans les +autres, qu'il faut replacer avec une exactitude scrupuleuse, +si l'on veut ne rien casser.</p> + +<p>Les auteurs ont appelé leur oeuvre comédie. Voilà +un bien grand mot pour une pièce de cette facture. +J'aurais préféré vaudeville. Une comédie ne va pas, +selon moi, sans une étude plus ou moins poussée des +caractères, sans une peinture quelconque d'un milieu +réel. Or, les auteurs ne sont en somme que d'aimables +gens, bien décidés à récréer le public, en faisant +tourner devant lui le quadrille de leurs marionnettes. +Leur art consiste à machiner leur joujou, de façon que +les personnages obéissent à chaque tour de la manivelle +et viennent occuper sur les planches l'endroit +précis qui leur est assigné. C'est du théâtre mécanique, +des bonshommes, joliment campés, dont les +pas sont réglés comme par un maître de ballets. Ils +vont à gauche, ils vont à droite, ils s'entrecroisent, +se mêlent et se dégagent, pour le plus grand plaisir +des yeux du public. Et, je le répète, cela demande +des mains exercées. On parle souvent du métier au +théâtre. Eh bien! les <i>Dominos Roses</i> sont un produit +immédiat du métier, sans aucune faute. De la mémoire, +de l'adresse, et rien de plus. Mais on voit que +le métier n'est décidément pas à dédaigner, puisqu'il +peut suffire au succès.</p> + +<p>On parlait du <i>Procès Veauradieux</i>, des mêmes auteurs, +pendant la représentation. Les deux pièces, +en effet, ont beaucoup de ressemblance, sortent tout +au moins du même moule. Rien de plus naturel, +d'ailleurs. MM. Delacour et Hennequin ont pensé, +avec raison, que les spectateurs applaudiraient plus +volontiers ce qu'ils avaient déjà applaudi. Les nouveautés +troublent le public dans sa quiétude, lui +causent une secousse cérébrale désagréable. L'éternel +quiproquo des maris qui embrassent les bonnes, +en croyant embrasser leurs femmes, ne suffit-il pas à +la gaieté d'une soirée? Rien de plus digestif que ce +jeu du quiproquo. Il est à la portée de tout le monde, +il soulève toujours le même éclat de rire, comme +ces calembours de province qui sont, pendant un +quart de siècle, la joie d'un salon. Et l'on s'en va, la +tête libre, sans fatigue intellectuelle, en se souvenant +des petits jeux de société de sa jeunesse.</p> + +<p>J'ai bien suivi les impressions du public, au courant +des trois actes. D'abord, j'ai constaté un peu de +froideur. On voyait les auteurs venir avec leurs gros +sabots, et l'on échangeait des regards comme pour +se dire qu'on savait bien la suite. Même, derrière +moi, un monsieur très ferré sans doute sur le répertoire +de nos vaudevilles, citait les pièces où la même +idée se trouvait déjà; et il y en avait une longue +liste, je vous assure. Mais l'intrigue se nouait, le +charme opérait peu à peu. Je m'imaginais apercevoir +les auteurs derrière une coulisse, tendant leur piège +avec la tranquillité d'hommes qui connaissent la +bonne glu. Tous les vieux mots portaient. A mesure +que les spectateurs se retrouvaient davantage en pays +de connaissance, ils devenaient bons enfants, s'amusaient +aux endroits où ils s'amusent depuis leur âge +le plus tendre. Certes, ils étaient de plus en plus +certains du dénouement, tous vous auraient dit +comment tourneraient les choses, il n'y avait pas dans +leur émotion le moindre doute sur la félicité finale +des personnages; mais cela les ravissait d'assister +une fois de plus au dévidage adroit de cet écheveau +dramatique si bien embrouillé.</p> + +<p>Les auteurs allaient-ils prendre le fil à gauche ou +à droite? Et cette seule alternative suffisait à leur +bonheur. Puis, il y avait encore le hasard des noeuds; +innocentes catastrophes, aussi vite réparées que survenues, +qui accidentaient la route parcourue tant de +fois. Dès le second acte, la salle ravie se croyait +encore au <i>Procès Veauradieux</i>, et applaudissait à tout +rompre. Grand succès.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Il s'agit dans <i>Bébé</i>, la pièce de MM. de Najac et +Hennequin, d'un de ces grands enfants que les mères +gardent jusqu'au mariage, autour de leurs jupes, et +auxquels elles ne peuvent jamais se décider à donner +la clef des champs. Tel est le bébé, un bébé de vingt-deux +ans, et qui a déjà de la barbe au menton. Gaston +est adoré par sa mère, la baronne d'Aigreville, qui +le cajole, le dodeline et lui parle encore en zézayant, +comme s'il portait toujours des robes et un bourrelet.</p> + +<p>Quant au sujet philosophique,—il y a un sujet +philosophique,—il repose sur cette idée qu'un +jeune homme, avant de se marier et de faire un bon +mari, doit parcourir trois périodes, la période des +femmes de chambre, celle des cocottes et celle des +femmes mariées. C'est le cousin Kernanigous qui dit +cela, et le cousin s'y connaît, lui qui, chaque année, +quitte sa ferme modèle de Bretagne pour venir faire +ses farces à Paris.</p> + +<p>Naturellement, Gaston, que sa mère croit encore +un ange de pureté, a déjà fait de nombreux accrocs +à sa robe d'innocence. La baronne lui a meublé +un entresol, dans la même maison qu'elle, pour +qu'il puisse étudier son droit tranquillement; mais +Gaston, en compagnie de son ami Arthur, n'utilise +guère son entresol que pour recevoir des dames. +Ajoutez que le baron est une absolue ganache; ce +digne homme passe sa vie à lire les journaux, chez +lui et à son cercle, ce qui fatalement a influé d'une +façon déplorable sur son intelligence. Il ne s'occupe +de son fils que pour lui adresser la morale la plus +drôle du monde. Ainsi, lorsque les farces de Bébé se +découvrent, et que celui-ci s'excuse en rappelant à +son père les folies que lui-même a dû faire dans sa +jeunesse, le baron répond gravement: «Monsieur, +en ce temps-là, je n'étais pas encore votre père.» Le +mot a fait beaucoup rire.</p> + +<p>Donc, Gaston parcourt les trois phases. La première +est représentée par la femme de chambre de +sa mère, Toinette; la seconde, par une dame galante, +Aurélie; et la troisième par sa cousine, madame de +Kernanigous elle-même. Des trois, c'est Toinette +que je préfère. Elle est adorable, cette enfant, qui +s'écrie, lorsque Gaston veut l'abandonner: «Ah! +monsieur, vous n'aurez pas le coeur de quitter la +femme de chambre de votre mère!» Elle adore son +maître, lui recoud ses boutons, pleure au dénouement, +quand on le marie. Les auteurs, en rendant +la femme de chambre si aimable, auraient-ils eu des +intentions démocratiques?</p> + +<p>Tout le sujet est là, mais les auteurs connaissent +trop leur métier pour ne pas avoir compliqué ce sujet +à l'aide des quiproquos les plus inextricables. M. Hennequin +persévère naturellement dans un genre qui +lui a valu trois grands succès: les <i>Trois Chapeaux</i>, le +<i>Procès Veauradieux</i> et les <i>Dominos Roses</i>. Sa part de +collaboration est certainement dans les singulières +complications de l'intrigue. Je renonce à raconter +ces complications, mais je puis les indiquer. Aurélie +la cocotte, est en même temps la maîtresse de Gaston +et celle du cousin Kernanigous; elle est encore la +femme légitime d'un répétiteur de droit, Pétillon, +dont je parlerai tout à l'heure. Alors, se produit la +débandade obligée. C'est d'abord madame de Kernanigous +qu'on prend pour Aurélie; puis, c'est +Aurélie qu'on prend pour madame de Kernanigous; +la brune et la blonde se mêlent, le public lui-même +finit par ne plus savoir au juste ce qu'il doit croire. +A un moment, il y a jusqu'à quatre personnes cachées +derrière des portes. Et l'on rit.</p> + +<p>On rit, parce que tous les personnages courent sur +la scène. Cette débandade qui entre, sort, se cache, +reparaît, fait claquer les portes, étourdit les spectateurs +et les charme. Cela, d'ailleurs, pourrait continuer +éternellement. S'il n'y a pas de raison pour que cela +commence, il y en a encore moins pour que cela +finisse. Enfin, les auteurs veulent bien aboutir à un +mariage entre Gaston et une nièce de Kernanigous. +L'honneur de la cousine est sauf. La baronne et le +baron sont convaincus que leur fils n'est plus un +bébé, et ils consentent à le traiter en homme.</p> + +<p>Ce genre de pièces à quiproquos est toujours +d'un effet sûr. Seulement, je trouve qu'il fatigue vite. +Un acte suffirait. Au troisième acte de <i>Bébé</i>, je commençais +à être ahuri. Rien d'énervant à la longue +comme de voir tous les personnages se précipiter les +uns derrière les autres; on voudrait qu'ils se tinssent +enfin tranquilles, pour les entendre causer +comme tout le monde. S'ils n'ont rien à dire, pourquoi +ne se contentent ils pas de jouer une pantomime? +cela serait aussi réjouissant. En somme, je le +répète, le genre est gros et absolument inférieur. Le +succès vient de ce que le public croit entrer de moitié +dans la pièce.</p> + +<p>Mais ce qui donne à <i>Bébé</i> une certaine valeur, c'est +une pointe littéraire, où l'on sent la collaboration de +M. de Najac. Il y a, dans les deux premiers actes, +quelques scènes fort jolies, d'un comique très fin. +Ces scènes sont fournies par la baronne et par Pétillon, +le répétiteur de droit.</p> + +<p>La baronne a voulu donner un répétiteur à son fils, +pour le hâter dans ses examens. Il faut dire que +Gaston est un véritable cancre. Or, Pétillon a une +façon de professer qui est un poème de tolérance; il +laisse ses élèves, Gaston et Arthur, causer de leurs +maîtresses et de leurs parties fines, entre deux commentaires +du Code; il se mêle lui-même à la conversation, +avec le rire sournois et gourmand d'un cuistre +voluptueux qui n'est pas assez riche pour contenter +ses passions. Une des scènes les plus drôles est celle-ci: +le baron surprend ces messieurs tapant sur le +piano, dansant avec des dames; et Pétillon sauve les +garnements, en expliquant que sa méthode consiste +à apprendre le Code en musique. Il va jusqu'à chanter +plusieurs articles. C'est là une bonne extravagance. +La salle entière a été prise d'un fou rire.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>MM. de Najac et Hennequin ont voulu donner au +Gymnase un pendant à <i>Bébé</i>, et ils ont écrit la <i>Petite +Correspondance</i>.</p> + +<p>Je ne crois pas nécessaire d'entrer dans une analyse +de cette pièce. Quel singulier genre! Prendre des +bouts de fil, les emmêler, mais d'une façon adroite, +de manière qu'ils paraissent noués ensemble, en un +paquet inextricable; puis, tirer un seul bout, celui +qu'on a ménagé, et rembobiner le tout d'un trait, +sans la moindre difficulté. La littérature est absente, +on s'intéresse à cela comme à un jeu de patience; et +quand on s'en va, on éprouve un vide, une déception, +avec cette pensée vague que ce n'était pas la peine de +se passionner, puisqu'on était certain à l'avance que +cela finirait comme cela avait commencé. Au théâtre, +lorsqu'on n'emporte aucun fait nouveau, aucune +observation à creuser, on garde contre la pièce une +sourde rancune, de même qu'on s'en veut lorsqu'on +a lu un livre vide ou qu'on s'est arrêté à causer dix +minutes avec un bavard imbécile, qui vous a noyé +d'un déluge de mots.</p> + +<p>Je songeais au succès de <i>Bébé</i>, en voyant la <i>Petite +Correspondance</i>, et je me disais qu'en somme ce succès +était mérité. A coup sûr, ce qui a charmé si +longtemps le public, ce n'est pas l'imbroglio de la +pièce, ce sont deux ou trois scènes d'observation +amusante qu'elle contenait. Et ce qui prouve qu'une +série de quiproquos ne suffit pas au succès, même +lorsqu'ils sont travaillés par des mains expérimentées, +c'est que la <i>Petite Correspondance</i> a été accueillie +froidement. Question de sujet, et surtout question +de types et de situations, je le répète. Dans <i>Bébé</i>, +on a trouvé drôle cette histoire de grand garçon +dégourdi, que sa mère traite toujours en enfant, +lorsqu'il se lance dans toutes les fredaines, et qu'il +a la femme de chambre pour maîtresse. Bien que +cela rappelât <i>Edgard et sa bonne</i>, l'aventure a paru +piquante, prise sur le vrai, dans le courant de la +vie quotidienne. Peut-être le public ne fait-il pas +ces réflexions-là; mais, à son insu, il subit les courants +qui s'établissent, il ne supporte plus que difficilement +les inventions de pure fantaisie, et se +plaît davantage aux choses prises sur la réalité.</p> + +<p>Je parlais des types. La fortune de <i>Bébé</i> a été faite +par le répétiteur Pétillon. Ce maître, si tolérant pour +ses élèves, le nez tourné à la friandise, et se régalant +le premier des fredaines de la jeunesse, était certes +une caricature, mais une caricature sous laquelle on +sentait la vie. Il vivait, ce cuistre sournoisement voluptueux, +brûlé de tous les appétits, sous son cuir de +pédant qui court le cachet. Et quelle bonne folie que +la scène où il sauve les deux chenapans auxquels il +donne des répétitions de droit, en racontant à une +vieille ganache de père qu'il a mis le Code en couplets! +Cela est extravagant; seulement, derrière l'extravagance, +on sent l'observation, on se rappelle des +pauvres diables de cet acabit qui gagnent leurs cachets, +en baisant les bottes des petits gredins qu'ils +sont chargés d'instruire.</p> + +<p>Faut-il voir une leçon donnée aux auteurs dans +l'accueil relativement froid fait par le public à la +<i>Petite Correspondance</i>? Je n'ose l'affirmer. Et pourtant +MM. de Najac et Hennequin, qui sont très expérimentés, +ne peuvent manquer de faire le raisonnement +suivant: «Pourquoi le grand succès de <i>Bébé</i>, +et pourquoi la demi-chute de la <i>Petite Correspondance</i>? +Évidemment, c'est que les imbroglios ne +satisfont plus entièrement le public, car jamais nous +n'en avons noué un de plus entortillé ni de plus +heureusement dénoué. Il est donc temps d'abandonner +cette formule commode et de chercher des +situations vraies et des types réels, comme dans <i>Bébé</i>. +Notre intérêt l'exige: soyons vivants, si nous voulons +toucher de beaux droits d'auteur.»</p> + +<p>Ce raisonnement serait excellent, et je voudrais +l'entendre faire par tous les auteurs; d'autant plus +qu'il est logique et exact. Questionnez les plus habiles, +ils vous diront que le goût du public tourne au +naturalisme, d'une façon continue et de plus en plus +accentuée. C'est le mouvement de l'époque. Il s'accomplit +de lui-même, par la force même des choses. +Avant dix ans, l'évolution sera complète. Et vous +verrez les dramaturges et les vaudevillistes, réputés +pour leur habileté, se ruer alors vers la peinture des +scènes réelles, car ils n'ont au fond qu'une doctrine: +satisfaire le public en toutes sortes, lui donner ce +qu'il demande, de manière à battre monnaie le plus +largement possible.</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Une circonstance m'a empêché d'assister à la première +représentation de <i>Niniche</i>, le vaudeville en trois +actes que MM. Hennequin et Millaud ont fait jouer aux +Variétés. Je n'ai pu voir que la quatrième, et j'ai été +vraiment surpris de la gaieté débordante du public. +Quel excellent public que ce public parisien! Comme +il est bon enfant, comme il rit volontiers! La moindre +plaisanterie, eût-elle trente années d'âge, le chatouille +ainsi qu'au premier jour, lorsqu'elle est dite par la +comédienne ou le comédien favori. On prétend que +les artistes tremblent, lorsqu'ils paraissent à Paris +pour la première fois. Ils ont bien tort. J'ai connu, en +province, un théâtre où le public était autrement +exigeant et maussade. On y sifflait avec une brutalité +révoltante. J'estime qu'il faut trois fois plus +d'efforts pour dérider un spectateur de province +que pour faire rire aux éclats un spectateur de Paris.</p> + +<p>J'ai été d'autant plus étonné de là gaieté de la salle, +que l'on avait jugé <i>Niniche</i> très sévèrement devant +moi, le lendemain de la première représentation, +C'était un four, disait-on. Voilà un four qui prenait +tous les airs d'un grand succès. J'avais particulièrement +à côté de moi des dames, d'honnêtes bourgeoises +à coup sûr, qui faisaient scandale, tant elles +s'amusaient. Les moindres mots, d'ailleurs, soulevaient +une tempête de joie, du parterre au cintre. Et +cela ne cessait point, les trois actes ne se sont pas +refroidis un instant. Je me doute bien que les interprètes +sont pour beaucoup dans cette gaieté. +D'autre part, peut-être suis-je tombé sur une représentation +exceptionnelle, sur un soir où toute la +salle avait bien dîné; il y a de ces rencontres, de +ces jours d'électricité commune, que connaissent +les artistes, et qu'ils constatent en disant: «La salle +est très chaude aujourd'hui.» Mais le fait ne m'en a +pas moins préoccupé vivement.</p> + +<p>Ai-je ri moi-même? Mon Dieu, je crois que oui. +J'avais beau me dire que tout cela était très bête, que +la pièce avait été faite cent fois; j'avais beau trouver +les actes vides, l'esprit grossier, le dénouement prévu +à l'avance: ce grand et bon rire de la salle me gagnait. +En vérité, les spectateurs sans malice s'amusaient +trop pour qu'on ne s'égayât pas de leur propre gaieté. +Au fond, j'étais très triste. Si vraiment il suffit d'une +si pauvre farce pour procurer une heureuse soirée +aux braves bourgeois parisiens, nous avons tous très +grand tort de nous empêtrer dans des questions littéraires. +A quoi bon le talent, à quoi bon l'effort, si +cela satisfait pleinement le public? Je déclare que jamais +je n'ai vu des gens mis dans un pareil état de +joie par les chefs-d'oeuvre de notre théâtre. Devant +un chef-d'oeuvre, le public se méfie toujours un peu; +il a peur que le chef-d'oeuvre ne se moque de lui. +Mais, devant une <i>Niniche</i>, il se roule, il est comme +ces enfants qui rencontrent un trou d'eau sale et qui +s'y vautrent avec délices, en se sentant chez eux.</p> + +<p>Oh! le rire, quelle bonne chose et quelle chose bête! +Toute la sottise est là et tout l'esprit. Contestez les +mérites de <i>Niniche</i>, on vous répondra que le public +s'amuse, et vous n'aurez rien à répondre, car les théâtres +ne sont faits en somme que pour amuser le public. +En voyant cette salle rire à ventre déboutonné +d'inepties dont on serait révolté, si on les lisait chez +soi, on se sent ébranlé dans ses convictions les plus +chères, on se demande si le talent n'est pas inutile, +s'il y a à espérer qu'une oeuvre forte touche jamais +autant les spectateurs dans leurs instincts secrets +qu'une parade de foire. Le théâtre serait donc cela? +Les effluves d'une foule mise en tas, l'aveuglement +du gaz, l'air surchauffé d'une salle trop étroite, +l'odeur de poussière, toutes les sollicitations et toutes +les demi-hallucinations d'une journée d'activité terminée +dans un fauteuil dont les bras vous étouffent +et vous brûlent, ce serait donc là cette atmosphère du +théâtre qui déforme tout et empêche le triomphe du +vrai sur les planches?</p> + +<p>J'ai eu ainsi la sensation très nette de l'infériorité +de la littérature dramatique. En vérité, l'oeuvre écrite +est plus large, plus haute, plus dégagée de la sottise +des foules que l'oeuvre jouée. Au théâtre, le succès est +trop souvent indépendant de l'oeuvre. Une rencontre +suffit, une interprétation heureuse, une plaisanterie +qui est dans l'air, une bêtise tournée d'une certaine +façon qui répond à la bêtise du moment. Si le rire ou +les larmes prennent,—je ne fais pas de différence, +car les larmes sont une autre forme de la bonhomie +du public,—voilà la pièce lancée, il n'y a plus de +raison pour qu'elle s'arrête. Depuis deux ans bientôt, +je querelle mes confrères pour leur prouver qu'ils font +du théâtre une chose trop sotte. Mon Dieu! est-ce +qu'ils auraient raison, est-ce que ce serait réellement +si sot que cela?</p> + +<p>Maintenant, il me faut juger <i>Niniche</i>. Grande affaire. +J'avoue que je ne sais par quel bout commencer. Il y +a, en critique dramatique, toute une école qui, dans +un cas pareil, se tire d'embarras le plus galamment +du monde. La recette consiste à ne pas parler de la +pièce, à enfiler de jolies phrases sur ceci et sur cela, +jusqu'à ce que le feuilleton soit plein. Puis, on signe. +Je crois que Théophile Gautier a été l'inventeur de +l'article à côté. Il maniait la langue avec l'aisance et +l'adresse que l'on sait, il était toujours sûr de charmer +son public. Aussi la pièce ne l'inquiétait-elle jamais. +Il avait des formules toutes faites, il admirait tout, les +petits vaudevilles et les grandes comédies, enveloppant +le théâtre entier dans son large dédain. Gautier +a laissé des élèves.</p> + +<p>Le malheur est que je ne puis entendre la critique +ainsi. J'aime bien à me rendre compte. J'estime que +les choses ont des raisons d'être. Mais où mon anxiété +commence, c'est lorsqu'il faut distinguer les nuances +du médiocre. Ce serait une erreur de croire qu'il +n'existe qu'un médiocre. Les genres au contraire en +sont très nombreux, les espèces pullulent à l'infini. Je +me souviens toujours de mon professeur de quatrième, +qui nous disait: «Je classe encore assez vite les +dix premières copies dans une composition; ce qui +m'exténue, c'est de vouloir être juste et d'assigner des +places aux trente dernières.» Eh bien! ma situation +est pareille à celle de ce professeur, je ne sais le plus +souvent comment classer certaines pièces, de façon à +satisfaire absolument ma conscience.</p> + +<p>Vouloir être juste, c'est tout le rôle du critique. La +passion de la justice est la seule excuse que l'on puisse +donner à cette singulière démangeaison qui nous +prend de juger les oeuvres de nos confrères. Mon professeur +avouait parfois que, désespérant d'établir une +différence appréciable du mauvais au pire dans les +toutes dernières copies, il les plaçait au petit bonheur, +en tas. Voilà ce qu'il faudrait éviter. Où diable placer +<i>Niniche</i>? car Niniche m'a fait rire, et elle a droit à +une place. Est-ce que <i>Niniche</i> vaut mieux que telle ou +telle pièce, dont les titres m'échappent? Grave question. +Je creuserais cette étude pendant des journées +sans pouvoir peut-être trouver des arguments décisifs. +Pourtant, je veux être équitable. Les critiques qui font +profession de toujours partager l'avis du public et qui +trouvent bon ce qui l'amuse, croient en être quittes avec +<i>Niniche</i>, en la traitant de vaudeville amusant. C'est là +un jugement trop commode. <i>Niniche</i> est un symbole, +la pièce idiote qui a un succès comme jamais un chef-d'oeuvre +n'en aura, et qui gratte la foule à la bonne +côte, la côte joyeuse, selon le joli mot de nos pères. +Les belles filles tombent en pâmoison, lorsqu'on +avance les mains vers leur taille. Pourquoi le public +se pâme-t-il, quand on lui joue <i>Niniche</i>? J'exige un +commentaire.</p> + +<p>L'intrigue est la première venue. Un diplomate +polonais, le comte Corniski a épousé la belle Niniche, +une «hétaïre» parisienne, sans avoir le moindre +soupçon de sa vie passée. Il la ramène en France, où +il est chargé d'une mission. Mais la comtesse est reconnue +à Trouville par le jeune Anatole de Beau-persil. +Elle apprend, grâce à lui, qu'on va vendre ses +meubles, et elle se désole, à la crainte d'un scandale, +car elle a laissé dans une armoire des lettres compromettantes, +que lui a adressées autrefois le prince +Ladislas, le propre fils du roi de Pologne. Justement +la mission du comte Corniski est de s'emparer de ces +lettres. Dès lors, commence une chasse, les lettres circulent, +passent dans les mains du mari, qui finit par +les rendre sans les avoir lues. J'ai négligé un baigneur +de Trouville, le beau Grégoire, qui baigne ces dames +par goût, et qui redevient le plus correct des gandins, +lorsqu'il a quitté son costume. Il y a aussi une veuve +Sillery, une vieille dame passionnée, sans compter +deux pantalons, dont les rôles sont très développés, +et qui produisent un effet énorme: le premier, un +pantalon bleu, poursuivi par un mari jaloux, passe de +jambes en jambes; le second, un pantalon nankin, +se déchire jusqu'à la ceinture, ce qui cause chez les +dames une hilarité folle. Peut-être bien que le succès +de la pièce est là.</p> + +<p>Décidément, je renonce à classer <i>Niniche</i>. Hélas! +je le crains, la justice n'est pas de ce monde. J'ai la +vague sensation que <i>Niniche</i> a sa place entre les <i>Dominos +Ruses</i> et <i>Madame l'Archiduc</i>; mais est-ce entre +les deux, est-ce avant, est-ce après? c'est ce que je +n'ose affirmer. Il faudrait peser les oeuvres, consulter +les nuances, se livrer à une étude de comparaison +qui demanderait des délicatesses infinies. Et voilà +l'embarras où se trouvent les critiques consciencieux, +lorsqu'ils veulent tenir compte des fameux arrêts du +public. Le public rit, l'oeuvre en vaut sans doute la +peine, examinons-la; et, lorsqu'on veut l'examiner, +on ne sait par quel bout la prendre, on se donne un +mal infini pour la classer, sans y parvenir. Un succès +comme celui de <i>Niniche</i> ne peut donner à un honnête +homme qu'un désir, celui d'être sifflé. Cela soulagerait, +vraiment.</p> +<br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Justement, l'autre soir, en écoutant à l'Ambigu +<i>Robert Macaire</i>, je songeais à la farce moderne, telle +que des auteurs de talent et d'esprit pourraient +l'écrire. Comparez à nos plats vaudevilles, ce rire de +la satire sociale qui sonnerait si vaillamment. Je sais +bien qu'il faudrait accorder aux auteurs une grande +liberté, leur ouvrir surtout le monde politique où se +joue la véritable comédie des temps modernes. Pour +moi, la veine nouvelle est là, et pas ailleurs.</p> + +<p><i>Robert Macaire</i>, que la personnalité de Frédéric +Lemaître avait animée d'un large souffle, nous paraît +aujourd'hui, il faut bien le dire, d'une grande +innocence. Les mots drôles abondent, et il en +est quelques-uns qui sont même profonds. Mais ce +qu'il y a encore de meilleur, ce sont les dessous que +nous mettons nous-mêmes dans l'oeuvre. Rien n'est +au fond plus terrible que cette figure de Robert Macaire, +blaguant tout ce qu'on respecte, la vie humaine, +la famille et la propriété, la force armée et +la religion; seulement, elle se promène dans une +telle farce, elle parle d'un style si plat et elle évite +si soigneusement de conclure, que le public ne saurait +la prendre au sérieux, ce qui la sauve du mépris +et de la colère. J'ai fait une fois de plus cette remarque: +le mauvais style excuse tout; il est permis +de mettre des monstruosités à la scène, pourvu qu'on +les y mette sans talent. Imaginez la lutte épique de +Robert Macaire contre les gendarmes écrite par un +véritable écrivain, tirée des puérilités grossières de la +charge, et aussitôt la censure intervient, et tout de +suite le public se fâche.</p> + +<p>Ainsi donc, ce qui nous plaît, dans <i>Robert Macaire</i>, +c'est ce que nous y mettons. Sous les calembours, +sous les scènes de parade, sous le décousu du dialogue +et l'enfantillage de l'intrigue, nous voulons +voir une satire amère contre la société exploitée par +deux fripons, qui, non contents de la voler, la bafouent +et la salissent. Nous poussons les situations +jusqu'à leurs conséquences logiques, nous élargissons +le cadre. Souvent, il n'y a qu'un mot vraiment fort; +mais ce mot nous suffit pour ajouter tout ce que les +auteurs n'ont pas dit. Ce qui m'a frappé, c'est que +peu de scènes sont faites; le talent a manqué sans +doute, les scènes ne sont qu'indiquées, et faiblement. +Ainsi, je prends une scène faite, la scène d'amour romantique +entre Robert Macaire et Eloa, cette scène +qui parodie si drôlement le lyrisme de 1830. Elle +est remarquable et produit encore aujourd'hui un +effet énorme, parce qu'elle reste dans une gamme +d'esprit très fin et de bonne observation. Prenez, au +contraire, la plupart des autres scènes, toutes celles +par exemple qui ont lieu entre Robert Macaire et les +gendarmes; pas une ne satisfait pleinement, parce +que pas une n'est réalisée avec l'ampleur nécessaire, +avec la maîtrise qui met de la réalité sous les exagérations +les plus folles. Tout cela ne tient pas, les faits +ne font illusion à personne et les personnages sont +des pantins. Dès lors, la satire tombe dans le vaudeville.</p> + +<p>Il est vrai que le <i>Robert Macaire</i> pensé et écrit, tel +que je le rêve, serait sans doute impossible sur la +scène. Nous ne sommes pas habitués au rire cruel. Il +ferait beau voir un coquin mettant fortement le monde +en coupe réglée. La farce moderne ne m'en paraît pas +moins devoir être dans cette peinture de la sottise des +uns et de la coquinerie des autres, poussée à la grandeur +bouffonne. Songez à un Robert Macaire actuel +qui s'agiterait dans notre monde politique et qui +monterait au pouvoir, en jouant de tous les ridicules +et de toutes les ambitions de l'époque. Le beau sujet, +et quelle farce un homme de talent écrirait là, s'il +était libre!</p> +<br><br><br> + + +<h3>LA FÉERIE ET L'OPÉRETTE</h3> +<br> +<h3>I</h3> + +<p>De grands succès ont rendu l'exploitation de la +féerie très tentante pour les directeurs. On gagne +deux ou trois cent mille francs avec une pièce de ce +genre, quand elle réussit. Il faut ajouter, comme les +frais de mise en scène sont considérables, qu'un +directeur est ruiné du coup, s'il a deux féeries tuées +sous lui. C'est un jeu à se trouver sur la paille ou à +avoir voiture dans l'année. Le pis est que, la question +littéraire mise à part, une féerie qui aura deux +cents représentations ressemble absolument à une +féerie qui en aura seulement vingt. Pour mettre la +main sur la bonne, il faut avoir un flair particulier, +il faut sentir de loin les pièces de cent sous, rien de +plus. Le hasard remplace l'intelligence. Le décorateur +et le costumier aident le hasard.</p> + +<p>La féerie, telle qu'elle est comprise aujourd'hui, +n'est plus qu'un spectacle pour les yeux. Il y a +quelques cinquante ans, lors de la vogue du <i>Pied de +Mouton</i> et des <i>Pilules du Diable</i>, une féerie ressemblait +à un grand vaudeville mêlé de couplets, dans lequel +les trucs jouaient la partie comique. Au lieu de palais +ruisselant d'or et de pierreries, au lieu d'apothéoses +balançant des femmes à demi nues dans des +clartés de paradis, on voyait des hommes se changer +en seringues gigantesques, des canards rôtis s'envoler +sous la fourchette d'un affamé, des branches +d'arbre donner des soufflets aux passants.</p> + +<p>Mais ce genre de plaisanteries s'est démodé, l'ancienne +féerie a semblé vieillotte et trop naïve. Alors, +sans songer un instant à renouveler le genre par le +dialogue, le mérite littéraire du texte, on a, au contraire, +diminué de plus en plus le dialogue, réduit la +pièce à être uniquement un prétexte aux splendeurs +de la mise en scène. Rien de plus banal qu'un sujet +de féerie. Il existe un plan accepté par tous les auteurs: +deux amoureux dont l'amour est contrarié, +qui ont pour eux un bon génie et contre eux un +mauvais génie, et qu'on marie quand même au dénoûment, +après les voyages les plus extravagants +dans tous les pays imaginables. Ces voyages, en +somme, sont la grande affaire, car ils permettent +au décorateur de nous promener au fond de forêts +enchantées, dans les grottes nacrées de la mer, à +travers les royaumes inconnus et merveilleux des +oiseaux, des poissons ou des reptiles. Quand les +acteurs disent quelque chose, c'est uniquement +pour donner le temps aux machinistes de poser un +vaste décor, derrière la toile de fond.</p> + +<p>J'avoue, pourtant, n'avoir pas la force de me fâcher. +S'il est bien entendu que toute prétention +de littérature dramatique est absente, il y a là un +véritable émerveillement. Les acteurs ne sont plus +que des personnages muets et riches, perdus au +milieu d'une prodigieuse vision. Au fond de sa salle, +on peut se croire endormi, rêvant d'or et de lumière; +et même les mots bêtes qu'on entend, malgré soi, +par moments, sont comme les trous d'ombre obligés +qui gâtent les plus heureux sommeils. Les ballets +sont charmants, car les danseuses n'ont rien à dire. +Il y a toujours bien deux ou trois actrices jolies, +montrant le plus possible de leur peau blanche. On +a chaud, on digère, on regarde, sans avoir la peine +de penser, bercé par une musique aimable. Et, après +tout, quand on va se coucher, on a passé une agréable +soirée.</p> + +<p>Certes, au théâtre, il faut laisser un vaste cadre à +l'adorable école buissonnière de l'imagination. La féerie +est le cadre tout trouvé de cette débauche exquise. +Je veux dire quelle serait la féerie que je souhaite. +Le plus grand de nos poètes lyriques en aurait écrit +les vers; le plus illustre de nos musiciens en composerait +la musique. Je confierais les décors aux +peintres qui font la gloire de notre école, et j'appellerais +les premiers d'entre nos sculpteurs pour +indiquer des groupes et veiller à la perfection de +la plastique. Ce n'est pas tout, il faudrait, pour +jouer ce chef-d'oeuvre, des femmes belles, des +hommes forts, les acteurs célèbres dans le drame +et dans la comédie. Ainsi, l'art humain tout entier, +la poésie, la musique, la peinture, la sculpture, le +génie dramatique, et encore la beauté et la force, se +joindraient, s'emploieraient à une unique merveille, +à un spectacle qui prendrait la foule par tous les +sens et lui donnerait le plaisir aigu d'une jouissance +décuplée.</p> + +<p>Ah! qu'il serait temps de balayer les parades qui +salissent les scènes de nos plus beaux théâtres, de +jeter au ruisseau les livrets stupides, dont l'esprit +consiste dans des calembours rances et dans des +coups de pied au derrière, les partitions vulgaires qui +chantent toutes les mêmes turlututus de foire, les +trucs vieillis, les décors trop somptueux qui ruissellent +d'un or imbécile et bourgeois! On rendrait nos +théâtres aux grands poètes, aux grands musiciens, à +toutes les imaginations larges. Dans notre enquête +moderne, après nos dissections de la journée, les +féeries seraient, le soir, le rêve éveillé de toutes les +grandeurs et de toutes les beautés humaines.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>J'avoue donc ma tendresse pour la féerie. C'est, +je le répète, le seul cadre où j'admets, au théâtre, le +dédain du vrai. On est là en pleine convention, en +pleine fantaisie, et le charme est d'y mentir, d'y +échapper à toutes les réalités de ce bas monde.</p> + +<p>Et quel joli domaine, cette contrée du rêve peuplée +de génies bienfaisants et de fées méchantes! Les +princesses et les bergers, les servantes et les rois y +vivent dans une familiarité attendrie, s'aimant, s'épousant +les uns les autres. Quand une montagne, un +gouffre, un univers fait obstacle aux amours des +héros, la montagne est engloutie, le gouffre se comble, +l'univers s'envole en fumée, et les héros sont +heureux. Il n'y a plus de péripéties sans issue, de dénouements +impossibles, car les talismans facilitent +les combinaisons des fables les plus extravagantes. +Jamais les auteurs ne se trouvent acculés par la vraisemblance +et la logique; ils peuvent aller dans tous +les sens, aussi loin qu'ils veulent, certains de ne se +heurter contre aucune muraille. Un coup de baguette, +et la muraille s'entr'ouvre.</p> + +<p>On peut dire que la féerie est la formule par excellence +du théâtre conventionnel, tel qu'on l'entend en +France depuis que les vaudevillistes et les dramaturges +de la première moitié du siècle ont mis à la +mode les pièces d'intrigue. En somme, ils posaient en +principe l'invraisemblance, quitte à employer toute +leur ingéniosité pour faire accepter ensuite, comme +une image de la vie, ce qui n'en était qu'une caricature. +Ils se gênaient dans le drame et dans la comédie, +tandis qu'ils ne se gênaient plus dans la féerie: là +était la seule différence.</p> + +<p>Je voudrais préciser cette idée. L'allure scénique +d'une féerie est puérile, d'une naïveté cherchée, allant +carrément au merveilleux; et c'est par là que la pièce +enchante les petits et les grands enfants. Plus l'invraisemblance +est grande, plus le ravissement est certain. +On s'y arrête comme devant ces théâtres de marionnettes, +qui retiennent aux Champs-Elysées les rêveurs +qui passent. Il semble que ces personnages +fantasques et cette action folle soient des symboles, +derrière lesquels on entend l'humanité s'agiter avec +des rires et des larmes. Les joujoux, je parle des +joujoux à bon marché, les chevaux, les moutons, +les poupées, toutes ces bêtes en carton, grossièrement +peinturlurées et si extraordinaires de formes, +ont aussi cette invraisemblance lamentable ou grotesque +qui ouvre l'au delà de la vie. En les regardant, +on échappe à la terre, on entre dans le monde +de l'impossible. J'adore ces joujoux comme j'adore +les féeries.</p> + +<p>La comédie et le drame, au contraire, sont tenus +a être vraisemblables. Une nécessité les attache aux +pavés des rues. Ils mentent, mais il faut qu'ils mentent +avec des ménagements infinis, sous peine de +nous blesser. Le triomphe de nos auteurs a été de +déguiser le plus possible leurs mensonges, grâce à +toute une convention savamment réglée; de là, le +code du théâtre. Ils nous ont peu à peu habitués au +personnel comique ou dramatique, qui n'est autre +qu'un personnel de féerie, sans paillette, sans truc, +effacé et rapetissé. Pour moi, entre un roi de féerie +et un prince des vaudevilles de Scribe, je ne fais +qu'une différence: tous les deux sont mensongers, +seulement le premier me ravit, tandis que le second +m'irrite. Et il en est ainsi pour tous les personnages: +ils ne sont pas plus humains dans un genre que dans +l'autre; ils s'agitent également en pleine convention. +Je ne parle pas de l'intrigue elle-même; je trouve, +pour ma part, bien plus raisonnables les combinaisons +scéniques de <i>Rothomago</i>, par exemple, que celles +d'une foule de pièces dites sérieuses, dont il est +inutile de citer les titres.</p> + +<p>J'en veux arriver à cette conclusion, que le charme +de la féerie est pour moi dans la franchise de la convention, +tandis que je suis, par contre, fâché de l'hypocrisie +de cette convention, dans la comédie et le +drame. Vous voulez nous sortir de notre existence +de chaque jour, vous avancez comme argument que +le public va chercher au théâtre des mensonges consolants, +vous soutenez la thèse de l'idéal dans l'art, +eh bien! donnez-nous des féeries. Cela est franc, au +moins. Nous savons que nous allons rêver tout +éveillés. Et, d'ailleurs, une féerie n'est pas même un +mensonge, elle est un conte auquel personne ne peut +se tromper. Rien de bâtard en elle, elle est toute +fantaisie. L'auteur y confesse qu'il entend rester dans +l'impossible.</p> + +<p>Passez à un drame ou à une comédie, et vous sentez +immédiatement la convention devenir blessante. +L'auteur triche. Il marche, dès lors, sur le terrain du +réel; mais comme il ne veut pas accepter ce terrain +loyalement, il se met à argumenter, il déclare que le +réel absolu n'est pas possible au théâtre, et il invente +des ficelles, il tronque les faits et les gens, il cuisine +cet abominable mélange du vrai et du faux qui devrait +donner des nausées à toutes les personnes honnêtes. +Le malheur est donc que nos auteurs, en quittant les +féeries, en gardent la formule, qu'ils transportent +sans grands changements dans les études de la vie +réelle; ils se contentent de remplacer les talismans +par les papiers perdus et retrouvés, les personnages +qui écoutent aux portes, les caractères et les tempéraments +qui se démentent d'une minute à l'autre, +grâce à une simple tirade. Un coup de sifflet, et il +y a un changement à vue dans le personnage comme +dans le décor.</p> + +<p>Si réellement la vérité était impossible au théâtre, +si les critiques avaient raison d'admettre en principe +qu'il faut mentir, je répéterais sans cesse: «Donnez-nous +des féeries, et rien que des féeries!» La formule +y est entière, sans aucun jésuitisme. Voilà le théâtre +idéal tel que je le comprends, faisant parler les bêtes, +promenant les spectateurs dans les quatre éléments, +mettant en scène les héros du <i>Petit Poucet</i> et de la +<i>Belle au bois dormant</i>. Si vous touchez la terre, j'exige +aussitôt de vous des personnages en chair et en os, +qui accomplissent des actions raisonnables. Il faut +choisir: ou la féerie ou la vie réelle.</p> + +<p>Je songeais à ces choses, en voyant l'autre soir +<i>Rothomago</i>, que le Châtelet vient de reprendre avec +un grand luxe de costumes et de décors. Certes, cette +féerie, au point de vue littéraire, ne vaut guère mieux +que les autres; mais elle est gaie et elle a le mérite +d'être un bon prétexte aux splendeurs de la mise en +scène.</p> + +<p>Rien de plus démocratique, d'ordinaire, que le sujet +de ces pièces. Ainsi, <i>Rothomago</i> repose sur le double +amour d'un jeune prince pour une bergère et d'une +jeune princesse pour un paysan. Naturellement, le +prince et la princesse qu'on veut marier ensemble +finissent par épouser chacun l'objet de sa flamme. Et +remarquez que prince et princesse sont adorables, +qu'ils feraient un couple charmant. N'importe, ils ne +s'aiment pas, la force des talismans les empêche de se +voir sans doute, et leurs coeurs s'en vont malgré tout +courir la prétentaine au village. Tout cela est fou, et +c'est pourtant ce qu'il y a de plus raisonnable dans +l'oeuvre, car je ne raconte pas les promenades dans +les airs sur un dragon, ni les histoires de pirates qui +viennent enlever les villageoises dans les blés.</p> +<br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>J'ai vu, au théâtre de la Gaieté: le <i>Chat botté</i>, +une féerie de MM. Blum et Tréfeu.</p> + +<p>Quels adorables contes que ces contes de Perrault! +Ils ont une saveur de naïveté exquise. On a fait plus +ingénieux, plus littéraire; mais on n'a pas retrouvé +cet accent si fin de bonhomie et de malice. Cela nous +vient directement de notre vieille France; je ne parle +point des sujets, car des savants se sont amusés à les +retrouver un peu dans toutes les mythologies; je parle +du ton gaillard et franc, de la simplicité de la fable. +Le conteur a dit tout carrément ce qu'il avait à dire, +et l'humanité vit sous chaque ligne.</p> + +<p>Je sais bien que, de nos jours, on a trouvé Perrault +immoral. Nous avons, comme personne ne l'ignore, +une moralité très chatouilleuse. Où nos pères riaient, +nous rougissons. Le mot nous effraie surtout, car +nous savons encore nous accommoder avec la chose. +Nous mettons des feuilles de vigne aux antiques, et +nos filles baissent le nez en passant, ce qui prouve +qu'elles sont très avancées pour leur âge. Cela est +d'une hypocrisie raffinée, dont la pointe ajoute un +ragoût aux plaisirs défendus. On ne sait plus regarder +la vie en face, avec un franc et limpide regard.</p> + +<p>Donc, les contes de Perrault sont devenus immoraux; +je veux dire qu'on en discute les conclusions +au point de vue de la leçon morale. On voudrait que +le bon Dieu, la Providence et le reste fussent dans +l'affaire. Voici, par exemple, le <i>Chat botté</i>, ce merveilleux +chat qui se met au service du marquis de Carabas +et qui le marie à la plus belle des princesses, grâce à +l'agilité de ses pattes et à la fertilité de ses ruses. C'est +un maître trompeur; il ment avec un aplomb parfait, +il dupe les petits et les grands. Son unique qualité est +d'être fidèle à la fortune de son marquis. Imaginez +un valet de l'ancienne comédie, un de ces coquins +qui ont tous les tours dans leur sac et qui ne triomphent +que par des inventions du diable.</p> + +<p>Voilà notre morale indignée. Admirable sujet pour +faire un sermon contre le mensonge! S'il y a une +fortune mal acquise, c'est à coup sûr celle du marquis +de Carabas. Il se nourrit de vol, il épouse la +fille d'un roi, par une série de stratagèmes qui, de +nos jours, mèneraient tout droit un gendre sur les +bancs de la police correctionnelle. Et l'on ose mettre +de pareilles histoires entre les mains des enfants? On +veut donc qu'ils deviennent des escrocs? Ils ne sauraient +prendre là que le goût des chemins tortueux. +La conclusion du conte est, en somme, que pour +réussir l'habileté vaut mieux que l'honnêteté.</p> + +<p>O siècle pudique et moral, où les bourgeois ont +peur des oeuvres écrites comme les femmes laides +ont peur des miroirs! Au théâtre, on exige que la +vertu soit récompensée. Dans le roman, on veut +deux nobles âmes contre une âme basse, de même +que dans certaines confitures de fruits amers il faut +deux livres de sucre contre une livre de fruits. Cela +est tout nouveau, c'est une fièvre d'hypocrisie à l'état +aigu. Et les symptômes sont nombreux, les choses +les plus naturelles deviennent indécentes, lorsqu'on +a une préoccupation continue de l'indécence. Rien de +pareil dans la belle santé sanguine des siècles +passés. Sans remonter à Rabelais, lisez La Fontaine +et Molière, tout le seizième siècle et tout le dix-septième, +vous ne trouverez nulle part ce prurit de +morale, qui semble être la démangeaison de nos +vices. On riait haut, on parlait de tout, même devant +les dames; personne ne croyait qu'il fût nécessaire +de surveiller à chaque heure sa propre honnêteté et +celle du voisin. On était de braves gens, cela allait de +soi. Pour le reste, on aimait la vie et on ne boudait +pas contre ce qui vivait.</p> + +<p>Est-ce parce que les contes de Perrault sont jugés +d'une morale trop élastique que les auteurs du <i>Chat +botté</i> n'ont pas suivi ce conte à la lettre? Cela est +possible. Pour que le conte fût exemplaire aujourd'hui, +il faudrait y introduire un honnête prétendant +à la main de la jeune princesse, un ingénieur, de +moeurs parfaites et ayant conquis tous ses grades +dans les concours et les examens; au dénouement, ce +serait lui qui, par son mérite, deviendrait le gendre +du roi, après avoir confondu ce filou de Chat botté et +son marquis d'occasion. Cela ferait pâmer nos demoiselles. +Je plaisante, et une colère me prend, à la +pensée de ce «comme il faut» littéraire, qui aurait +noyé pour un siècle notre littérature, si des esprits +entêtés n'avaient résisté. Pauvre chat botté, qui aimera +encore ta grâce féline, ta sournoiserie pleine de +sauts brusques, ton art de vivre, gros et gras, sur la +paresse et sur la sottise humaines? Tu es la vie, et +c'est pour cela, heureusement, que tu es éternel.</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Si la féerie doit trouver grâce pour la largeur poétique +qu'elle pourrait atteindre, l'opérette est une +ennemie publique qu'il faut étrangler derrière le +trou du souffleur, comme une bête malfaisante.</p> + +<p>Elle est, à cette heure, la formule la plus populaire +de la sottise française. Son succès est celui des +refrains idiots qui couraient autrefois les rues et qui +assourdissaient toutes les oreilles, sans qu'on pût +savoir d'où ils venaient. Depuis qu'elle règne, ces +refrains du passé ont disparu; elle les remplace, elle +fournit des airs aux orgues de Barbarie, elle rend plus +intolérables les pianos des femmes honnêtes et des +femmes déshonnêtes. Son empire désastreux est +devenu tel, que les gens de quelque goût devront +finir par s'entendre et par conspirer, pour son extermination.</p> + +<p>L'opérette a commencé par être un vaudeville avec +couplets. Elle a pris ensuite l'importance d'un petit +opéra-bouffe. C'était encore son enfance modeste; +elle gaminait, elle se faisait tolérer en prenant peu de +place. D'ailleurs, elle ne tirait pas à conséquence, se +permettant les farces les plus grosses, désarmant la +critique par la folie de ses allures. Mais, peu à peu, +elle a grandi, s'est étalée chaque jour davantage, de +grenouille est devenue boeuf; et le pis est qu'elle s'est +ainsi élargie, sans cesser d'être une parade grossière, +d'un grotesque à outrance qui fait songer aux cabanons +de Bicêtre.</p> + +<p>D'un acte l'opérette s'est enflée jusqu'à cinq actes. +Le public, au lieu de s'en tenir à un éclat de rire d'une +demi-heure, s'est habitué à ce spasme de démence +bête qui dure toute une soirée. Dès lors, en se +voyant maîtresse, elle a tout risqué, menant les spectateurs +dans son boudoir borgne, prenant d'un entrechat, +sur les plus grandes scènes, la place du +drame agonisant. Elle a dansé son cancan, en montrant +tout; elle a rendu célèbres des actrices dont le +seul talent consistait dans un jeu de gorge et de +hanches. Tout le vice de Paris s'est vautré chez elle, +et l'on peut nommer les femmes auxquelles une façon +de souligner les couplets grivois a donné hôtel et +voiture.</p> + +<p>Cela ne suffisait point encore. L'opérette a rêvé +l'apothéose. M. Offenbach, pendant sa direction a la +Gaîté, a exhumé ses anciennes opérettes des Bouffes, +entre autres son <i>Orphée aux enfers</i>, joué autrefois dans +un décor étroit et avec une mise en scène relativement +pauvre; il les a exhumées et transformées en +pièces à spectacle, inventant des tableaux nouveaux, +grandissant les décors, habillant ses acteurs d'étoffes +superbes, donnant pour cadre à la bêtise du dialogue +et aux mirlitonnades de la musique tout l'Olympe +siégeant dans sa gloire. D'un bond, l'opérette voulait +monter à la largeur des grandes féeries lyriques. Elle +ne saurait aller plus haut Son incongruité, ses rires +niais, ses cabrioles obscènes, sa prose et ses vers +écrits pour des portiers en goguette, se sont étalés un +instant au milieu d'une splendeur de gala, comme +une ordure tombée dans un rayonnement d'astre.</p> + +<p>Même elle était montée trop haut, car elle a failli +se casser les reins. M. Offenbach n'est plus directeur, +et il est à croire qu'aucun théâtre ne risquera à l'avenir +deux ou trois cent mille francs pour montrer une +petite chanteuse, toute nue, sifflotant une chanson +de pie polissonne, sous flamboiement de feux électriques. +N'importe, l'opérette a touché le ciel, la +leçon est terrible et complète. +Je ne veux pas détailler les méfaits de l'opérette. En +somme, je ne la hais pas en moraliste, je la hais en +artiste indigné. Pour moi, son grand crime est de +tenir trop de place, de détourner l'attention du public +des oeuvres graves, d'être un plaisir facile et +abêtissant, auquel la foule cède et dont elle sort le +goût faussé.</p> + +<p>L'ancien vaudeville était préférable. Il gardait au +moins une platitude bonne enfant. D'autre part, si l'on +entre dans le relatif du métier, il est certain qu'il était +moins rare de rencontrer un vaudeville bien fait qu'il +ne l'est aujourd'hui de tomber sur une opérette supportable. +La cause en est simple. Les auteurs, quand +ils avaient une idée drôle, se contentaient de la traiter +en un acte, et le plus souvent l'acte était bon, l'intérêt +se soutenait jusqu'au bout. Maintenant, il faut que la +même idée fournisse trois actes, quelquefois cinq. +Alors, fatalement, les auteurs allongent les scènes, +délayent le sujet, introduisent des épisodes étrangers; +et l'action se trouve ralentie. C'est ce qui explique +pourquoi, généralement, le premier acte des opérettes +est amusant, le second plus pâle, le dernier tout à fait +vide. Quand même, il faut tenir la soirée entière, pour +ne partager la recette avec personne. Et le mot ordinaire +des coulisses est que la musique fait tout passer.</p> + +<p>M. Offenbach est le grand coupable. Sa musique +vive, alerte, douée d'un charme véritable, a fait la +fortune de l'opérette. Sans lui, elle n'aurait jamais +eu un si absolu triomphe. Il faut ajouter qu'il a été +singulièrement secondé par MM. Meilhac et Halévy, +dont les livrets resteront comme des modèles. Ils +ont créé le genre, avec un grossissement forcé du +grotesque, mais en gardant un esprit très parisien +et une finesse charmante dans les détails. On peut +dire de leurs opérettes qu'elles sont d'amusantes caricatures, +qui se haussent parfois jusqu'à la comédie. +Quant à leurs imitateurs, que je ne veux pas +nommer, ce sont eux qui ont traîné l'opérette à +l'égout. Et quels étranges succès, faits d'on ne sait +quoi, qui s'allument et qui brûlent comme des traînées +de poudre! On peut le définir: la rencontre de +la médiocrité facile d'un auteur avec la médiocrité +complaisante d'un public. Les mots qui entrent dans +toutes les intelligences, les airs qui s'ajustent à toutes +les voix, tels sont les éléments dont se composent les +engouements populaires.</p> + +<p>On nous fait espérer la mort prochaine de l'opérette. +C'est, en effet, une affaire de temps, selon les +hasards de la mode. Hélas! quand on en sera débarrassé, +je crains qu'il ne pousse sur son fumier +quelque autre champignon monstrueux, car il faut +que la bêtise sorte quand même, comme les boutons +de la gale; mais je doute vraiment que nous puissions +être affligés d'une démangeaison plus désagréable.</p> +<br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Quelle marâtre que la vogue! Comme elle dévore +en quelques années ses enfants gâtés! Le cas de +M. Offenbach est fait pour inspirer les réflexions les +plus philosophiques.</p> + +<p>Songez donc! M. Offenbach a été roi. Il n'y a pas +dix ans, il régnait sur les théâtres; les directeurs à +genoux, lui offraient des primes sur des plats d'argent; +la chronique, chaque malin, lui tressait des +couronnes. On ne pouvait ouvrir un journal sans +tomber sur des indiscrétions relatives aux oeuvres +qu'il préparait, à ce qu'il avait mangé à son déjeuner +et à ce qu'il mangerait le soir à son dîner. Et j'avoue +que cet engouement me semblait explicable, car +M. Offenbach avait créé un genre; il menait avec ses +flonflons toute la danse d'une époque qui aimait à +danser. Il a été et il restera une date dans l'histoire +de notre société.</p> + +<p>Il y a dix ans! et, bon Dieu! comme les temps sont +changés! Il faut se souvenir que ce fut lui qui conduisit +le cancan de l'Exposition universelle de 1867. Dans +tous les théâtres, on jouait de sa musique. Les princes +et les rois venaient en partie fine à son bastringue. +Plus d'une Altesse, que ses turlututus grisaient, +fit cascader la vertu de ses chanteuses. Son archet +donnait le branle à ce monde galant, qui l'appelait +«maître». Maître n'était pas assez, il passait au rang +de dieu. Comme le Savoyard qui fait sauter du pied +ses pantins enfilés dans un bout de corde, il a dû +avoir de belles jouissances d'amour-propre, lui qui +faisait sauter, nez contre nez, ventre contre ventre, +des princes et des filles.</p> + +<p>Et voilà qu'aujourd'hui le dieu est par terre. Nous +avons encore une Exposition universelle; mais d'autres +amuseurs ont pris le pavé. Toute une poussée +nouvelle de maîtres aimables se sont emparés des +théâtres, si bien que l'ancêtre, le dieu de la sauterie, +a dû rester dans sa niche, solitaire, rêvant amèrement +à l'ingratitude humaine. A la Renaissance, le +<i>Petit Duc</i>; aux Folies-Dramatiques, les <i>Cloches de Corneville</i>; +aux Variétés, <i>Niniche</i>; aux Bouffes, clôture; +et c'est certainement cette clôture qui a été le coup +le plus rude pour M. Offenbach. Les Bouffes fermant +pendant une Exposition universelle, les Bouffes qui +ont été le berceau de M. Offenbach! n'est-ce pas +l'aveu brutal que son répertoire, si considérable, +n'attire plus le public et ne fait plus d'argent?</p> + +<p>La chute est si douloureuse que certains journaux +ont eu pitié. Dans ces deux derniers mois, j'ai lu à +plusieurs reprises des notes désolées. On s'étonnait +avec indignation que M. Offenbach fût ainsi jeté de +côté comme une chemise sale. On rappelait les services +qu'il a rendus à la joie publique, on conjurait +les directeurs de reprendre au moins une de ses +pièces, à titre de consolation. Les directeurs faisaient +la sourde oreille. Enfin, il s'en est trouvé un, +M. Weinschenck, qui a bien voulu se dévouer. Il +vient de remonter à la Gaîté <i>Orphée aux Enfers</i>. +J'ignore si l'affaire est bonne; mais M. Weinschenck +aura tout au moins fait une bonne action. Le principe +des turlututus est sauvé, il ne sera pas dit qu'il +y aura eu une Exposition universelle sans la musique +de M. Offenbach.</p> + +<p>Certes, je n'aime point à frapper les gens à terre. +J'avoue même que je suis pris d'attendrissement et +d'intérêt pour M. Offenbach, maintenant que la +vogue l'abandonne. Autrefois, il m'irritait; les succès +menteurs m'ont toujours mis hors de moi. Voilà donc +la justice qui arrive pour lui, et c'est une terrible +chose pour un artiste que cette justice, lorsqu'il est +encore vivant et qu'il assiste à sa déchéance. Le public +est un enfant gâté qui brise ses jouets, quand ils +ont cessé de l'amuser. On est devenu vieux, on a fait +le rêve d'une longue gloire, aveuglé sur sa propre +valeur par les fumées de l'encens le plus grossier, et +un jour tout croule, la gloire est un tas de boue, on +se voit enterré avant d'être mort. Je ne connais pas de +vieillesse plus abominable.</p> + +<p>Puisque je suis tourné à la morale, je tirerai +une conclusion de cette aventure. Le succès est +méprisable, j'entends ce succès de vogue qui met +les refrains d'un homme dans la bouche de tout un +peuple. Être seul, travailler seul, il n'y a pas de meilleure +hygiène pour un producteur. On crée alors des +oeuvres voulues, des oeuvres où l'on se met tout entier; +dans les premiers temps, ces oeuvres peuvent avoir +une saveur amère pour le public, mais il s'y fait, il +finit par les goûter. Alors, c'est une admiration solide, +une tendresse qui grandit à chaque génération. Il +arrive que les oeuvres, si applaudies dans l'éclat fragile +de leur nouveauté, ne durent que quelques printemps, +tandis que les oeuvres rudes, dédaignées à +leur apparition, ont pour elles l'immortalité. Je crois +inutile de donner des exemples.</p> + +<p>Je dirai aux jeunes gens, à ceux qui débutent, de +tolérer avec patience les succès volés dont l'injustice +les écrase. Que de garçons, sentant en eux le +grondement d'une personnalité, restent des heures, +pâles et découragés, en face du triomphe de quelque +auteur médiocre! Ils se sentent supérieurs, et ils ne +peuvent arriver à la publicité, toutes les voies étant +bouchées par l'engouement du public. Eh bien! qu'ils +travaillent et qu'ils attendent! Il faut travailler, travailler +beaucoup, tout est là; quant au succès, il +vient toujours trop vite, car il est un mauvais conseiller, +un lit doré où l'on cède aux lâchetés.</p> + +<p>Jamais on ne se porte mieux intellectuellement +que lorsqu'on lutte. On se surveille, on se tient +ferme, on demande à son talent le plus grand effort +possible, sachant que personne n'aura pour vous une +complaisance. C'est dans ces périodes de combat, +quand on vous nie et qu'on veut affirmer son existence, +c'est alors qu'on produit les oeuvres les plus +fortes et plus intenses. Si la vogue vient, c'est un +grand danger; elle amollit et ôte l'âpreté de la touche.</p> + +<p>Il n'y a donc pas, pour un artiste, une plus belle +vie que vingt ou trente années de lutte, se terminant +par un triomphe, quand la vieillesse est venue. On a +conquis le public peu à peu, on s'en va dans sa gloire, +certain de la solidité du monument que l'on laisse. +Autour de soi, on a vu tomber les réputations de +carton, les succès officiels. C'est une grande consolation +que de se dire, dans toutes les misères, que la +vogue est passagère et qu'en somme, quelles que +soient les légèretés et les injustices du public, une +heure vient où seules les grandes oeuvres restent debout. +Malheur à ceux qui réussissent trop, telle est la +morale du cas de M. Offenbach!</p> +<br><br><br> + + +<h3>LES REPRISES</h3> +<br> +<h3>I</h3> + + +<p>C'est avec une profonde stupeur que j'ai écouté +<i>Chatterton</i>, le drame en trois actes d'Alfred de Vigny, +dont la Comédie-Française a eu l'étrange idée de +tenter une reprise. La pièce date de 1835, et les +quarante-deux années qui nous séparent de la première +représentation semblent la reculer au fond +des âges.</p> + +<p>Dans quel singulier état psychologique était donc la +génération d'alors, pour applaudir une pareille oeuvre? +Nous ne comprenons plus, nous restons béants devant +ce poème des âmes incomprises et du suicide +final. Chatterton, on ne sait trop pourquoi, traqué +par ses créanciers peut-être, mais cédant aussi à la +passion de la solitude, s'est réfugié chez un riche +manufacturier, John Bell, qui lui loue une chambre. +Ce John Bel, un brutal, tyrannise sa femme, l'honnête +et résignée Ketty. Et toute la situation dramatique +se trouve dans l'amour discret et pur du poète +et de la jeune femme, amour dont l'aveu ne leur +échappe qu'à l'heure suprême, lorsque Chatterton, +écrasé par la société, voulant se reposer dans la mort, +vient d'avaler un flacon d'opium.</p> + +<p>Pour comprendre cette étonnante figure de Chatterton, +il faut avant tout reconstruire l'idée parfaite +du poète, telle que la génération de 1830 l'imaginait. +Le poète était un pontife et la poésie un sacerdoce. +Il officiait au-dessus de l'humanité, qui avait le devoir +de l'adorer à genoux. C'était un messie traversant les +foules, avec une étoile au front, remplissant une fonction +sacrée, dont tout l'or de la terre n'aurait pu le +payer. Ajoutez que le poète devait être un personnage, +fatal, un fils de René, de Manfred et de tous les grands +mélancoliques, portant un orage dans sa tête pâle, +expiant la passion humaine par une blessure toujours +ouverte à son flanc. Il était beau et providentiel, il +montait son calvaire au milieu des huées, pur comme +un ange et sombre comme un bandit. Un cabotin sublime, +en un mot.</p> + +<p>L'idéal du genre a été le Chatterton, d'Alfred de +Vigny. Quand on voudra connaître la caricature superbe +du poète de 1830, il faudra étudier ce personnage +navrant et comique. Il n'est pas un des panaches +du temps que Chatterton ne se plante sur la tête. +Il les a tous, il semble avoir fait la gageure d'épuiser +le ridicule et l'odieux. Il chante la solitude, il maudit +la société, il traîne à dix-huit ans un coeur las et désabusé, +il a des bottes molles, il se tord les bras à +l'idée de faire des vers pour les vendre, il passe la +nuit à gesticuler et à embrasser le portrait de son père +en cheveux blancs, il se tue enfin par monomanie, +uniquement pour attraper la société. Chatterton est +un polisson, voilà mon avis tout net.</p> + +<p>Qu'on fasse des bonshommes en carton, et qu'ils +soient drôles, passe encore! cela ne tire pas à conséquence. +Mais qu'on vienne troubler et empoisonner +les volontés jeunes avec ce fantoche funèbre, avec ce +pantin aussi faux que dangereux, voilà ce qui soulève +en moi toute ma virilité! Le poète est un travailleur +comme un autre. Dans le combat de la vie, s'il +triomphe, tant mieux! s'il tombe, c'est sa faute! La +société ne doit pas plus d'aide et de pitié au poète +qu'elle n'en doit au boulanger et au forgeron. Il n'y a +pas de pontife, il n'y a que des hommes, et l'énergie +fait aussi bien partie du talent que le don des vers. +Le génie est toujours fort.</p> + +<p>Comment! on vient nous parler de mort, au seuil +de ce siècle! Nous revivons, nous entrons dans un +âge d'activité colossale, nous sommes tous pris d'un +besoin furieux d'action, et il y a là un pleurard, un +polisson qui se tue et qui tue par là même la femme +dont il a troublé la cervelle. Mais c'est un double +meurtre, c'est une lâcheté et une infamie! Que dirait-on +d'un soldat qui, en face de l'ennemi, se déchargerait +son fusil dans la tête? La nouvelle génération +littéraire n'a qu'à pousser dédaigneusement du pied +le cadavre de Chatterton, pour passer et aller à +l'avenir.</p> + +<p>D'ailleurs, c'était là une pose, pas davantage. La +vanité était grande, en 1830; et, naturellement, les +poètes se taillaient eux-mêmes le rôle qu'il leur +plaisait de jouer. La mode était au dégoût de la vie, +au mépris de l'argent, aux invectives contre la société; +mais, en somme, les poètes—et je parle des +plus grands—faisaient très bon ménage avec tout +cela. Malgré leur désespérance et leur amour de la +mort, ces messieurs ont presque tous vécu très vieux; +en outre, leur mépris de l'argent n'est pas allé jusqu'à +leur faire refuser, les sommes énormes qu'ils ont +gagnées, et ils se sont très bien accommodés de la +société, qui les a comblés d'honneurs et d'argent. +Tous blagueurs!</p> + +<p>J'ai entendu défendre Chatterton d'une façon bien +hypocrite. Oui sans doute, dit-on, le personnage est +démodé, mais quel temps regrettable il rappelle! En +ce temps-là, on croyait à l'âme, on était plein d'élan, +on aspirait en haut, on élargissait l'horizon de la foi +et de la poésie. Quelle plaisanterie énorme! La vérité +est que le mouvement de 1830 a été superbe comme +mise en scène. Si l'on gratte les personnages factices, +on reste stupéfait en arrivant aux hommes +vrais. Ils ne valaient pas plus que nous, soyez-en +sûrs; même beaucoup valaient moins. Il y a eu bien +de la vilenie derrière cette pompe Qu'on ne nous +force pas à des comparaisons, car nous répondrions +avec sévérité. Nous autres, nous croyons à la vérité, +nous sommes pleins de courage et de force, nous +aspirons à la science, nous élargissons l'enquête +humaine, sur laquelle seront basées les lois de +demain. Eux autres, ils nient le présent, que nous +affirmons. De quel côté sont la virilité et l'espoir? Et +qu'on attende: aux oeuvres, on mesurera les ouvriers!</p> + +<p>Certes, le romantisme est bien mort. Je n'en veux +pour preuve que l'attitude stupéfiée des spectateurs, +l'autre soir, à la Comédie-Française. Pendant les deux +premiers actes surtout, on se regardait, on se +tâtait. Chatterton faisait l'effet d'un habitant de +la lune tombé parmi nous. Que voulait donc ce +monsieur, qui se désespérait, sans qu'on sût pourquoi, +et qui se fâchait de tirer de son travail un gain +légitime? Le quaker paraissait tout aussi surprenant. +Étrange, ce quaker qui lâche, sans crier gare, des +maximes à se faire immédiatement sauter la cervelle! +Pourquoi diable se promène-t-il là dedans! Quant à, +John Bell, le tyran, le mari implacable, il est certainement +le seul personnage sympathique de la pièce. +Au moins celui-là travaille, et il apparaît comme un +sage au milieu de tous les fous qui l'entourent.</p> + +<p>On s'extasie beaucoup sur la figure de Ketty Bell. +C'est une des créations les plus pures, dit-on, qui +soient dans notre théâtre. Je le veux bien. Mais ce +personnage est un personnage négatif; j'entends +que la pureté, la résignation, la tendresse discrète +de Ketty sont obtenues par un effacement continu. +Jusqu'au dernier acte, elle n'a pas une scène en relief. +C'est une déclamation à vide sans arrêt. Elle n'agit +pas, elle se raidit dans une attitude. Le personnage, +dans ces conditions, devient une simple silhouette +et ne demandait pas un grand effort de talent.</p> + +<p>Le drame, d'ailleurs, est la négation du théâtre, +tel qu'on l'entend aujourd'hui. Il ne contient pas une +seule situation. C'est une élégie en quatre tableaux. +Les deux premiers actes sont complètement vides. +On a, dans la salle, l'impression de la nudité de +l'oeuvre, maintenant qu'elle n'est plus échauffée par +les phrases démodées qui passionnaient autrefois. +Le premier tableau du troisième acte, long monologue +de Chatterton dans sa mansarde, est peut-être +ce qui a le plus vieilli. Rien d'incroyable comme ce +poète, déclamant au lieu de travailler, et déclamant +les choses les plus inacceptables du monde. Enfin, +le tableau du dénouement est le seul qui reste dramatique. +Un garçon qui s'empoisonne, une femme qui +meurt de la mort de l'homme qu'elle aime, cela remuera +toujours une salle.</p> + +<p>L'avouerai-je? ma préoccupation, ma seule et grande +préoccupation, pendant la soirée, a été le fameux escalier. +Et je suis sorti avec la conviction que cet escalier +est le personnage important du drame. Remarquez +quel en est le succès. Au premier acte, quand +Chatterton apparaît en haut de l'escalier et qu'il le +descend, son entrée fait beaucoup plus d'effet que +s'il poussait simplement une porte sur la scène. Au +second acte, quand les enfants de Ketty Bell montent +des fruits au pauvre poète, c'est une joie dans +la salle de voir les petites jambes des deux adorables +gamins se hisser sur chaque marche; encore l'escalier. +Enfin, au quatrième acte, le rôle de l'escalier +devient tout à fait décisif. C'est au pied de l'escalier +que l'aveu de Chatterton et de Ketty a lieu, et c'est +par dessus la rampe qu'ils échangent un baiser. +L'agonie de Chatterton empoisonné est d'autant plus +effrayante qu'il gravit l'escalier, en se traînant. +Ensuite Ketty monte presque sur les genoux, elle +entr'ouvre la porte du jeune homme, le voit mourir, +et se renverse en arrière, glissant le long de la rampe, +venant tourner et s'abattre à l'avant-scène. L'escalier, +toujours l'escalier.</p> + +<p>Admettez un instant que l'escalier n'existe pas, +faites jouer tout cela à plat, et demandez-vous ce +que deviendra l'effet. L'effet diminuera de moitié, la +pièce perdra le peu de vie qui lui reste. Voyez-vous +Ketty Bell ouvrant une porte au fond et reculant? Ce +serait fort maigre. Voilà donc l'accessoire élevé au +rôle de personnage principal. Et je pensais au cerisier +vrai qui porte de vraies cerises, dans l'<i>Ami Fritz</i>. +L'a-t-on assez foudroyé, ce cerisier! La Comédie-Française +s'était déshonorée en le plantant sur ses +planches. La profanation était dans le temple. Mais +il me semble, à moi, que la profanation y était +depuis quarante-deux ans, car l'escalier sort tout à +fait de la tradition.</p> + +<p>Je dirai même que cet escalier n'est pas excusable, +au point de vue des théories théâtrales. Il n'est nécessité +par rien dans la pièce, il n'est là que pour le +pittoresque. Pas une phrase du drame ne parle de +lui, aucune indication de l'auteur ne le rappelle. Au +contraire, dans l'<i>Ami Fritz</i>, le cerisier a son rôle +marqué; il donne un épisode charmant. On raconte +que l'escalier est une invention, une trouvaille de +madame Dorval. Cette grande artiste, qui avait certainement +le sens dramatique très développé, avait +dû très bien sentir la pauvreté scénique de <i>Chatterton</i>; +elle ne savait comment dramatiser cette élégie monotone. +Alors, sans doute, elle eut une inspiration, +elle imagina l'escalier; et j'ajoute qu'un esprit rompu +aux effets scéniques pouvait seul inventer un accessoire +dont le succès a été si prodigieux. A mon point +de vue, c'est l'escalier qui joue le rôle le plus réel et +le plus vivant dans le drame.</p> + +<p>Certes, le drame est très purement écrit. Mais +cela ne me désarme pas. Cette langue correcte est +aussi factice que les personnages. On n'y sent pas un +instant la vibration d'un sentiment vrai. Il y a deux +ou trois cris qui sont beaux; le reste n'est que de la +rhétorique, et de la rhétorique dangereuse et ennuyeuse. +Le public a formidablement baillé.</p> + +<p>Je remercie cependant la Comédie-Française d'avoir +remonté <i>Chatterton</i>. J'estime qu'on rend un +grand service à noire génération littéraire, en lui +montrant le vide des succès romantiques d'autrefois. +Que tous les drames vieillis de 1840 défilent tour à +tour, et que les jeunes écrivains sachent de quels +mensonges ils sont faits. Voilà les guenilles d'il y a +quarante ans, tâchez de ne plus recommencer un pareil +carnaval, et n'ayez qu'une passion, la vérité. +Celle-là ne vous ménagera aucun mécompte; on ne +rira, on ne baillera jamais devant elle, parce qu'elle +est toujours la vérité, celle qui existe.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Le théâtre de la Porte-Saint-Martin, auquel appartient +la propriété du répertoire de Casimir Delavigne, +paraît user de cette propriété avec la plus grande prudence. +Il attend l'été, les lourdes chaleurs, qui vident +toutes les salles, pour hasarder un drame en vers, +bien convaincu que les recettes sont compromises à +l'avance et que la prose elle-même devient d'une digestion +impossible. Casimir Delavigne est simplement +là pour boucher un trou, entre une pièce à spectacle, +comme le <i>Tour du monde en 80 jours</i>, et un mélodrame +populaire, comme les <i>Deux orphelines</i>.</p> + +<p>Et telle est, au bout de trente ans, la gloire +d'un poète acclamé, d'un académicien, d'une personnalité +littéraire, considérable en son temps, qui a +contrebalancé autrefois les succès de Victor Hugo! +Il y a là matière à de sages réflexions. On se demande +où l'on jouera dans trente ans les pièces applaudies +cette année sur nos grandes scènes, signées de +noms retentissants, déclarées de purs chefs-d'oeuvre +par la bourgeoisie qui tient à suivre la mode. Évidemment, +on les jouera l'été, sur des planches encanaillées +par les féeries et les pièces militaires; et les +banquettes elles-mêmes bâilleront.</p> + +<p>J'estime qu'on est bien sévère pour Casimir Delavigne. +Autour de moi, pendant la représentation de +<i>Louis XI</i>, j'ai entendu des ricanements, des plaisanteries, +toute une «blague» préméditée. Vraiment, +des critiques, qui ont discuté sérieusement et sans se +fâcher les <i>Danicheff</i> et l'<i>Étrangère</i>, des écrivains qui +trouvent du génie à M. Dumas fils et qui lui accordent +en outre de l'esprit, sont singulièrement mal venus +de traiter avec cette légèreté une oeuvre de grand +mérite, dont certaines parties sont fort belles en +somme. Il n'y a pas aujourd'hui un seul de nos auteurs +dramatiques qui pourrait composer un acte +aussi large que le quatrième acte de <i>Louis XI</i>.</p> + +<p>Certes, la tragédie classique est morte, le drame +romantique est mort. Qu'ils reposent en paix, ce n'est +pas moi qui demanderai leur résurrection! Casimir +Delavigne a, dans notre histoire littéraire, une situation +d'autant plus fâcheuse, qu'il a voulu rester en +équilibre entre les deux formules, demeurer le petit-neveu +de Racine et devenir le filleul de Shakespeare. +Le génie ne s'accommode jamais de ces arrangements; +il est extrême et entier. Tout concilier, croire +qu'on atteindra la perfection en prenant à chaque +école ses meilleurs préceptes, conduit droit au simple +talent, et même au très petit talent. Un tempérament +d'écrivain original ne choisit pas; il crée, il marche +à l'intensité la plus grande possible des notes personnelles +qu'il apporte. Mais si Casimir Delavigne nous +apparaît aujourd'hui ce qu'il est réellement, un +arrangeur habile, un esprit souple et intelligent, il +n'en est pas moins d'une étude intéressante et il n'en +reste pas moins très supérieur aux arrangeurs de +notre époque.</p> + +<p>Et voyez l'aventure, ce qui fait sourire maintenant +dans ses oeuvres, ce sont justement la rhétorique +classique et la rhétorique romantique, tout le clinquant +littéraire des modes d'autrefois. Les vers, par +moment, sont abominablement plats, alourdis de +périphrases, d'une banalité de mauvaise prose; là +est l'apport classique. Quant à l'apport romantique, +il est aussi fâcheux, il consiste dans la stupéfiante +façon de présenter l'histoire et dans l'étalage grotesque +des guenilles du moyen âge. Rien ne me +paraît comique comme les romantiques impénitents +d'aujourd'hui, qui ricanent à une reprise de <i>Louis XI</i>. +Eh! bonnes gens, ce sont justement les panaches et +les mensonges en pourpoint abricot de 1830, qui ont +vieilli et qui gâtent l'oeuvre à cette heure!</p> + +<p>Je ne parle pas des anachronismes qui font de +<i>Louis XI</i> le plus singulier cours d'histoire qu'on puisse +imaginer; il est entendu que l'anachronisme est une +licence nécessaire, sans laquelle toute composition +dramatique se trouverait entravée. Mais je parle de +la grande vérité humaine, de la vérité des caractères. +Le Louis XI de Casimir Delavigne, assassin, fou, +lugubre, est une figure ridicule, si on le, compare au +véritable Louis XI, que la critique historique moderne +a su enfin dégager des brouillards sanglants de la +légende. Il est vu à la manière romantique, une +manière noire, avec des clairs de lune par derrière, +éclairant des gibets, avec des donjons et des tourelles, +des ferrailles et des poignards, tout un tra la la de +grand opéra. La vérité se trouve à chaque scène +sacrifiée à l'effet, les personnages ne sont plus que +des pantins qui montent sur des échasses pour paraître +des colosses. C'est ainsi que Casimir Delavigne +a transformé en un héros de ballade le grand roi si +énergique et si habile qui travailla un des premiers +à la France actuelle.</p> + +<p>Nous sommes ici dans la question grave, dans le +mouvement fatal de science qui doit peu à peu influer +sur notre théâtre et le renouveler. Pendant que le +romantisme combattait pour la liberté des lettres et +substituait fâcheusement une rhétorique à une rhétorique, +il ne s'apercevait pas que, parallèlement à +lui, les sciences critiques marchaient et devaient un +jour le dépasser et le vaincre, comme-il venait de +vaincre l'esprit classique. Il a conquis la liberté de +tout écrire, rien de moins, rien de plus; il a été une +insurrection nécessaire. On peut indiquer ainsi les +trois phases: règne classique, épuisement de la +langue, immobilité des formules, mort lente des +lettres; règne romantique, révolution dans les mots, +déclaration des droits illimités de l'écrivain, bataille +des opinions et fondation d'une nouvelle Église; +règne naturaliste, plus d'Église d'aucune sorte, création +d'une méthode, enquête universelle à la seule +clarté de la vérité.</p> + +<p>Ce qui rend aujourd'hui certaines oeuvres romantiques +presque comiques, ce qui fait que la jeune +génération les trouve si vieilles et ne peut les lire +sans un sourire, c'est que la critique a marché, +que l'histoire vraie commence à se dégager des documents, +que nous nous sommes mis à étudier l'homme +et à en connaître les ressorts. Interrogez les jeunes +gens de vingt-cinq ans, demandez-leur ce qu'ils pensent +des plus grands poètes romantiques, ils vous +répondront que la lecture leur en est devenue impossible +et qu'ils sont obligés de se rejeter sur Stendhal +et Balzac; car ce qu'ils cherchent, avant tout, c'est +la science exacte de l'homme. Cela est un symptôme +décisif. Évidemment, pour tout esprit juste, le mouvement +naturaliste s'accentue, le besoin de méthode +s'est propagé des sciences à la littérature; on ne peut +plus mentir, sous peine de n'être pas écouté.</p> + +<p>J'insiste, on ne doit pas chercher ailleurs les causes +de la mort du drame. L'esprit moderne, façonné à la +vérité, ne tolère plus au théâtre, même à son insu, +les contes à dormir debout qui amusaient nos pères. +Certes, le drame historique peut renaître, mais il +faudra qu'il soit vrai, qu'il ressuscite l'histoire et +ne la mette pas en complainte pour les petits et les +grands enfants. Dès qu'un auteur dramatique se +dégage des draperies de convention et pousse un cri +de vérité humaine, un frémissement passionne la +salle. Le trait restera éternel, on l'applaudira toujours, +en dehors des modes littéraires.</p> + +<p>La représentation de <i>Louis XI</i> à la Porte-Saint-Martin +a été caractéristique. Rien n'est long et pénible +comme les trois premiers actes. Casimir Delavigne +les a employés à peindre un Louis XI légendaire, une +figure sombre dans laquelle la cruauté domine, +malgré les touches familières et comiques. Je ne parle +pas de la fable romanesque, de ce Nemours dont le +père a été assassiné sur l'ordre de Louis XI, et qui +revient à la cour comme ambassadeur de Charles le +Téméraire, avec des pensées de vengeance. Cette fable, +compliquée des tendresses de Nemours et de Marie +de Comines, n'a d'autre intérêt que de ménager une +belle scène au quatrième acte. Les personnages entrent, disent +ce qu'ils ont à dire, puis s'en vont. On ne +peut guère détacher que la scène où Louis XI vient +assister aux danses des paysans et la scène dans +laquelle Nemours, accomplissant sa mission, jette +aux pieds du roi son gant, que le dauphin relève.</p> + +<p>Mais, je l'ai dit, le quatrième acte garde encore aujourd'hui +une belle largeur. Louis XI se traînant aux +genoux de François de Paule, le suppliant de prolonger +son existence par un miracle, puis confessant +ses crimes; et ensuite Nemours apparaissant un poignard +à la maintenant le roi grelottant de peur, lui +laissant la vie comme vengeance: ce sont là des situations +superbes et profondes qui ont de l'au delà. +Même les vers prennent plus de concision et de force, +s'élèvent, sinon à la poésie, du moins à la correction +et à la netteté. Il faut citer encore la mort de +Louis XI, au cinquième acte, l'épisode emprunté à +Shakespeare du roi agonisant qui voit le dauphin, la +couronne sur la tête, jouer déjà son rôle royal.</p> +<br><br> + + + +<h3>III</h3> + +<p>Je parlerai de deux reprises, celles de la <i>Tour de +Nesle</i> et du <i>Chandelier</i>, qui me paraissent soulever +d'intéressantes réflexions, au point de vue de la philosophie +théâtrale.</p> + +<p>L'Ambigu, éprouvé par une longue suite de désastres, +a eu l'excellente idée de rouvrir ses portes en +jouant la <i>Tour de Nesle</i>, dont le succès est toujours +certain. La fortune de ce drame est d'être une pièce +typique, contenant la formule la plus complète d'une +forme dramatique particulière. En littérature, aussi +bien au théâtre que dans le roman, l'oeuvre qui reste +est l'oeuvre intense que l'écrivain a poussé le plus loin +possible dans un sens donné. Elle demeure un patron, +la manifestation absolue d'un certain art à une certaine +époque.</p> + +<p>Que l'on songe au mélodrame de 1830, et aussitôt +l'idée de la <i>Tour de Nesle</i> vient à l'esprit. Elle est +encore à cette heure le modèle indiscuté d'une forme +dramatique qui s'est imposée pendant de longues années; +et même aujourd'hui que cette forme est +usée, la pièce conserve presque toute sa puissance +sur la foule. Telle est, je le répète, la fortune des oeuvres +typiques.</p> + +<p>La formule que représente la <i>Tour de Nesle</i> est une +des plus caractéristiques dans notre histoire littéraire. +On pourrait dire qu'elle exprime le romantisme +intransigeant et radical. Je ne connais pas de réaction +plus violente contre notre théâtre classique, immobilisé +dans l'analyse des sentiments et des passions. +Le théâtre de Victor Hugo laisse encore des coins aux +développements analytiques des personnages. Mais +le théâtre de MM. Dumas et Gaillardet coupe carrément +toutes ces choses inutiles et s'en tient d'une +façon stricte aux faits, à l'intrigue nouée de la façon +la plus puissante, sans avoir le moindre égard +à la vraisemblance et aux documents humains.</p> + +<p>En somme, cette formule peut se réduire à ceci: +poser en principe que seul le mouvement existe; faire +ensuite des personnages de simples pièces d'échec, +impersonnelles et taillées sur un patron convenu, +dont l'auteur usera à son gré; combiner alors l'armée +de ces personnages de bois de façon à tirer de la +bataille le plus grand effet possible; et aller carrément +à cette besogne, ne pas faire la petite bouche devant +les mensonges monstrueux, agir seulement en vue du +résultat final, qui est d'étourdir le public par une +série de coups de théâtre, sans lui laisser le temps de +protester.</p> + +<p>On connaît le résultat. Il est réellement foudroyant. +Le public suit la terrible partie avec une émotion qui +augmente à chaque tableau. Ce spectacle tout physique +le prend aux nerfs et au sang, le secoue comme +sous les décharges successives d'une machine électrique. +Une fois engagé dans l'engrenage de cet art +purement mécanique, s'il a livré le bout du doigt +au prologue, il faut qu'il laisse le corps entier au +dernier acte. La langue étrange que parlent les personnages, +les situations stupéfiantes de fausseté et de +drôlerie, rien n'importe plus. On assiste à la pièce, +comme on lit un de ces romans-feuilletons dont les +péripéties vous empoignent et vous brisent, à ce point +qu'on ne peut s'en arracher, même lorsqu'on en sent +toute l'imbécillité.</p> + +<p>Mais qu'arrive-t-il quand on a terminé la lecture +d'une telle oeuvre? On jette le roman, dégoûté et +furieux contre soi-même. Quoi! on a pu perdre son +temps dans cette fièvre de curiosité malsaine! On +s'essuie la face comme un joueur qui s'échappe d'un +tripot. Et, au théâtre, la sensation est la même. Interrogez +le public qui sort, par exemple, d'une représentation +de la <i>Tour de Nesle</i>. Sans doute, la soirée +a été remplie, et tout ce monde s'est passionné. Mais, +au fond de chacun, il y a un grand vide, de la lassitude +et de la répugnance. Les plus grossiers sentent +un malaise, comme après une partie de cartes trop +prolongée. Rien n'a parlé à l'intelligence, aucun document +nouveau n'a été fourni sur la nature et sur +l'humanité.</p> + +<p>J'ai appelé cet art un art mécanique. Je ne saurais +le définir plus exactement. Tout y est ramené à la +confection d'une machine, dont les pièces s'emboîtent +d'une façon mathématique. Le chef-d'oeuvre du genre +sera le drame où les personnages, réduits à l'état de +rouages, n'auront plus en eux aucune humanité et +garderont le seul mouvement qui conviendra à la +poussée de l'ensemble. Ils ne parleront plus, ils lanceront +uniquement le mot nécessaire. Ils seront là, non +pour vivre, mais pour résumer des situations. On les +aplatira, on les allongera, on fera d'eux du zinc ou de +la chair à pâté, selon les besoins. Et les gens du métier +s'extasient. Quelle facture! quelle entente du +théâtre! quel génie!</p> + +<p>Vraiment, il faudrait s'entendre. Cet enthousiasme +pour un art très inférieur en somme me paraît malsain. +Certes, je ne songe pas à nier la puissance toute +physique du mélodrame romantique. Mais vouloir +faire de cette formule la formule de notre théâtre +national, dire d'une façon absolue: «Le théâtre est +là,» c'est pousser un peu loin l'amour de la mécanique +dramatique. Non, certes, le théâtre n'est pas +là: il est où sont Eschyle, Shakespeare, Corneille et +Molière, dans les larges et vivantes peintures de +l'humanité. On ne veut pas comprendre que nous +pataugeons aujourd'hui dans la boue des intrigues +compliquées. Notre théâtre se relèvera le jour où +l'analyse reprendra sa large place, où le personnage, +au lieu d'être écrasé et de disparaître sous les +faits, dominera l'action et la mènera.</p> + +<p>Quel critique dramatique oserait dire à un débutant: +«Lisez la <i>Tour du Nesle</i>», lorsqu'il peut lui +dire: «Lisez <i>Tartufe</i>, lisez <i>Hamlet</i>.» Ce qui m'irrite, +c'est cette passion du succès brutal et immédiat, +c'est cette odieuse cuisine qui cache jusqu'à la vue +des chefs-d'oeuvre. On fait du théâtre une simple +affaire de poncifs, lorsque les littératures des peuples +sont là pour témoigner qu'il n'y a pas d'absolu dans +l'art dramatique et que le talent peut tout y inventer. +Chaque fois qu'on voudra vous enfermer dans un +code en déclarant: «Ceci est du théâtre, ceci n'est +pas du théâtre,» répondez carrément: «Le théâtre +n'existe pas, il y a des théâtres, et je cherche le +mien.»</p> + +<p>Mais je trouve surtout, dans la <i>Tour de Nesle</i>, de +bien curieuses remarques à faire au sujet de la moralité +de la pièce. Vous savez quel rôle on fait jouer +aujourd'hui à la moralité. Il faut qu'un drame soit +moral, sans quoi il est foudroyé par les critiques +vertueux. Or, il y a, dans la <i>Tour de Nesle</i>, le plus +incroyable entassement d'infamies qu'on puisse rêver. +Cela atteint presque à l'horreur des tragédies grecques. +Je ne parle pas de ce passe-temps que prend +une reine de France, à noyer tous les matins ses +amants d'une nuit. Simple peccadille, lorsque l'on +songe que la reine en question a fait assassiner son +père et s'oublie dans les bras de ses fils. Eh bien! +toutes ces abominations sont parfaitement tolérées +par le public. C'est à peine si les critiques réactionnaires +osent réclamer, pour le principe.</p> + +<p>Habileté suprême du génie, disent les enthousiastes. +Il fallait MM. Dumas et Gaillardet pour déguiser +ainsi l'ordure. Vraiment! J'imagine, moi, que le bois +dont ils ont fabriqué leurs bonshommes, les a singulièrement +servis en cette affaire. Comment voulez-vous +qu'on se fâche contre des pantins? Il est trop visible +que ce ne sont pas là des êtres vivants, mais de purs +mannequins allant et venant au gré des combinaisons +scéniques. Le mouvement n'est pas la vie. Puis, +toute cette histoire reste dans la légende. Au fond, +il s'agit d'un conte pareil à celui du <i>Petit Poucet</i>, et +personne ne s'est jamais avisé de trouver l'ogre immoral. +Marguerite de Bourgogne, se vautrant dans +le meurtre et la débauche, fait simplement son métier +de monstre en carton. Elle peut épouvanter une +minute l'imagination des spectateurs; mais, dès +qu'elle est rentrée dans la coulisse, elle n'est plus, +elle n'a même pas la réalité d'une fiction logiquement +déduite.</p> + +<p>Voilà ce qui explique pourquoi les horreurs des +drames romantiques ne blessent personne: c'est +qu'on ne sent pas l'humanité engagée dans l'affaire, +tellement les coquins et les coquines y sont hors de +toute réalité. Si MM. Dumas et Gaillardet avaient mis +debout une Marguerite de Bourgogne en chair et en +os, au lieu de cette étrange reine de France qui court +si drôlement le guilledou, vous entendriez les protestations +indignées de la salle. J'ose même dire que +plus ils ont chargé cette figure de crimes, et plus ils +l'ont rendue acceptable. Au delà d'une certaine limite, +lorsqu'il entre dans la fable, le mal est un plaisir dont +la foule se régale. Mettez une bourgeoise qui trompe +son mari un peu crûment, le public se fâchera, parce +qu'il sentira que cela est vrai.</p> + +<p>Un hasard a voulu que la Comédie-Française eût +repris le <i>Chandelier</i>, juste une semaine avant la +reprise de la <i>Tour de Nesle</i>. Eh bien! l'adorable +comédie d'Alfred de Musset a été froidement écoulée. +Cela est un fait, et la critique, pour l'expliquer, a dû +s'en prendre à la nouvelle distribution. On a trouvé +Clavaroche insupportable de brutalité et de fatuité +soldatesques. Fortunio a paru sournois et vicieux. +Quant à Jacqueline, elle est sûrement une gredine de +la pire espèce; elle se donne sans amour, elle se prête +à un jeu cruel et finit par changer d'amant comme +on change de chemise. Quels personnages! quelles +moeurs!</p> + +<p>Ah! vraiment, c'est à faire saigner le coeur des honnêtes +écrivains, ce public froid et scandalisé, qui +affecte de ne pas comprendre! Quoi de plus profondément +humain que cette histoire, dont on trouverait +les éléments dans notre vieille et franche littérature! +Une femme qui trompe son mari, qui abrite ses +amours derrière la tendresse tremblante d'un petit +clerc, et qui est vaincue à la fin par tant de jeunesse, +de dévouement et de désespoir: n'est-ce pas le +drame de la passion elle-même, avec une fraîcheur de +printemps exquise? Musset n'a jamais été plus railleur +ni plus tendre; il a touché là le fond des +coeurs. Son oeuvre a le frisson de la vie, le charme +d'une analyse de poète. Chaque scène ouvre un +monde. On ne sort pas du théâtre l'âme et la tête +vides, car on emporte un coin d'humanité avec soi, +sur lequel on peut rêver indéfiniment.</p> + +<p>Mais je n'ai point à louer le <i>Chandelier</i>. Je désire +seulement poser côte à côte Marguerite de Bourgogne +et Jacqueline. Auprès de la reine parricide et incestueuse, +mettez la bourgeoise qui trompe simplement +son mari, et demandez-vous pourquoi la seconde +révolte une salle, tandis que la première fait le régal +du public. C'est que Jacqueline n'est pas en carton, +c'est qu'elle est la femme tout entière. On la sent +vivre dans ses froides coquetteries, dans la façon dont +elle joue de son mari, surtout dans cet éclat de passion +qui l'anime et la transfigure au dénouement. +Elle vit: dès lors, elle est indécente. Voilà ce que je +voulais démontrer.</p> + +<p>Que la <i>Tour de Nesle</i> reste dans notre musée dramatique, +comme l'expression curieuse de l'art d'une +époque, je l'accorde volontiers. Mais que l'on dise +aux jeunes auteurs: «Faites-nous des <i>Tour de Nesle</i>,» +c'est ce que je me permets de trouver très fâcheux. +Certes, il n'est pas un écrivain qui ne préférerait avoir +fait le <i>Chandelier</i>. Cette comédie peut manquer complètement +de mécanique dramatique, elle n'en a pas +moins l'éternelle jeunesse; elle vivra toujours, aussi +fraîche, lorsque la <i>Tour de Nesle</i> sera, depuis longtemps, +mangée par la poussière des cartons. A quoi +sert donc la fameuse mécanique, que l'on prétend si +faussement indispensable, puisqu'elle ne peut pas +faire vivre une pièce et qu'une pièce peut vivre sans +elle? Le théâtre est libre.</p> +<br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>On tolère toujours une reprise; si certaines scènes +ont vieilli, si l'on est blessé par de monstrueuses invraisemblances, +si l'on s'ennuie, on en est quitte pour +dire: «Dame! la pièce date de trente ans, il faut tenir +compte des époques et accepter les modes du temps +passé.» On en arrive, en faisant ainsi la part des engouements +d'autrefois, à supporter des choses qu'on +refuserait violemment aujourd'hui. Pour une pièce +nouvelle, on se montre impitoyable; elle intéresse +ou elle n'intéresse pas; personne ne lui fait crédit, et +l'indifférence se produit tout de suite autour d'elle, +si elle ne passionne pas le public.</p> + +<p>Voilà pourquoi le théâtre de la Porte-Saint-Martin, +dont les traditions sont d'exploiter le drame historique, +se trouve réduit à vivre de reprises. Les quelques +drames historiques qu'il a essayé de donner ont échoué. +Les auteurs eux-mêmes me paraissent pris de peur; +ils sentent que le goût du public n'est plus là, ils n'ont +aucune envie de perdre leur temps et de risquer encore +une chute. Alors, pour ne pas mentir à son enseigne, +pour vivre d'ailleurs et boucher des trous qu'il +ne sait comment combler, le théâtre est bien forcé de +fouiller les vieux cartons et de tirer quelques recettes +des grands succès d'autrefois. Les chefs-d'oeuvre du +genre reparaissent ainsi périodiquement. On n'a pas +inventé une formule neuve de drame, on vivote +comme on peut avec les vieux habits et les vieux galons +du répertoire romantique. Telle est la situation +exacte, et je crois que personne ne peut me démentir. +Seulement, on ne semble pas s'apercevoir d'une +chose, c'est qu'on achève de tuer le genre historique, +tel que Dumas et ses collaborateurs l'ont créé, en +faisant de la sorte servir leurs drames à boucher des +trous. Ces drames passent à l'état d'oeuvres classiques, +d'oeuvres mortes, puisqu'elles restent des types dont on +ne peut plus tirer des copies. Les reprises, d'ailleurs, +ne sauraient être éternelles. Après les <i>Trois Mousquetaires</i>, +la <i>Reine Margot</i>; après la <i>Reine Margot</i>, le <i>Chevalier +de Maison-Rouge</i>. Je consens à ce que toute la +série y passe, mais ensuite on ne recommencera sans +doute pas. Il faut que notre génération produise. +Quand on aura usé toutes les anciennes pièces, quand +on aura compris que le cadre en est démodé et que décidément +le public n'en veut plus, l'heure arrivera +enfin où tout le monde sentira la nécessité d'une nouvelle +forme de drame. C'est cette heure-là qui ne +saurait tarder à sonner, selon moi.</p> + +<p>Je ne dis pas autre chose depuis longtemps. J'estime +que la défense d'une idée juste suffit à la bonne +volonté d'un homme. On me prête je ne sais quelles +théories révolutionnaires en art, qui, en tous cas, +seraient des théories purement personnelles. Depuis +que je vais assidûment dans les théâtres, je constate +qu'il y règne un grand malaise, que les directeurs, +les auteurs, le public lui-même sont inquiets et +ne savent ce qu'ils veulent; je me persuade de plus +en plus que, les anciennes formules ayant fait leur +temps, il serait bon de trouver un nouveau drame +au plus vite. C'est ce que je répète chaque jour, +rien déplus. Maintenant, personnellement, je vois +l'avenir dans l'école naturaliste; selon moi, pour de +nombreuses raisons, le mouvement scientifique du +siècle doit fatalement gagner les planches. Mais c'est +là une opinion particulière que je défends à mes +risques et périls. Le théâtre réclame une évolution +littéraire, voilà une vérité indiscutable. Maintenant, +que cette évolution se produise dans n'importe quel +sens, si elle se produit puissamment, elle me passionnera.</p> + +<p>La <i>Reine Margot</i>, que le théâtre de la Porte Saint-Martin +vient de reprendre, ne me fera pas regretter, +je l'avoue, le genre dit historique. Le sens de ces +grandes machines me manque décidément. Certes, +je suis très sensible à l'ampleur du cadre, je trouve +excellente cette coupure du drame en douze ou +treize tableaux; cela permet de multiplier les décors, +de promener l'action partout, de donner de la vie et +de la mobilité à l'oeuvre. Mais quel étrange emploi +d'un cadre aussi vaste! Il semble que les auteurs +n'aient profité de l'élargissement du cadre que pour +y élargir des mensonges. Un grand opéra serre à +coup sûr la vérité de plus près.</p> + +<p>Que voulez-vous? l'illusion ne se produit pas pour +moi, et dès lors je ne puis goûter aucun plaisir. Il +m'est impossible d'empêcher ma raison de fonctionner. +Dans les endroits les plus pathétiques, ce sont +des réflexions, des révoltes du bon sens, qui me gâtent +absolument les meilleures scènes. Pourquoi tel personnage +fait-il cela? pourquoi tel autre dit-il ceci? +c'est ridicule, c'est puéril, et le reste. Je passe les +soirées, dans mon fauteuil, à couver de grosses +colères, lorsque naturellement je ne demanderais +pas mieux que de m'amuser en digne bourgeois. +Une scène vraie arrive-t-elle, je suis pris tout entier, +et je sens bien que la salle est prise comme moi. La +vérité est donc la grande force au théâtre, la seule +force qui impose l'illusion complète, qui donne +à l'art dramatique l'intensité, du réel. Et je ne +demande pas autre chose, je demande à ce qu'on +me prenne tout entier, sans laisser à ma raison le +loisir de critiquer en moi mon émotion, à mesure +qu'elle voudrait naître. Toute la théorie du théâtre +est là.</p> + +<p>La <i>Reine Margot</i> est d'un art absolument inférieur. +J'y vois une exhibition, un carnaval historique, pas +davantage; cela pourrait très bien se jouer dans une +baraque de foire, si la baraque avait les dimensions +convenables. Mais, ceci posé, il est évident que +l'oeuvre a été fabriquée par des mains habiles, +qu'elle contient même quelques scènes puissantes, +où l'on reconnaît la griffe d'Alexandre Dumas, cet +inépuisable conteur d'une invention si extraordinaire. +Je vais tâcher d'indiquer ce qui me plaît et ce +qui me déplaît.</p> + +<p>J'ai beaucoup entendu vanter l'exposition, la rencontre +de Coconnas et de La Mole, le soir même de +la Saint-Barthélemy, leur combat, la fuite de La Mole +jusque dans la chambre de la reine Marguerite, enfin +le roi Charles IX tirant un coup d'arquebuse par une +des fenêtres du Louvre. C'est une course, un piétinement, +une bousculade à travers trois tableaux. Beaucoup +de bruit, des cortèges, des coups de fusil, du +mouvement à coup sûr, mais de la vie, pas le moins +du monde! Il ne faut pas confondre la vie avec le +mouvement. Je suis certain qu'un simple tableau, +largement conçu, poserait beaucoup mieux la Saint-Barthélemy +que ce tourbillon de gens qui se précipitent, +sans que nous ayons le temps de faire connaissance +avec eux. Il y a simplement là un intérêt +de bruit, une enfilade de scènes destinées à agir sur le +gros public. C'est l'art des tréteaux, avec les ressources +de la mise en scène moderne.</p> + +<p>Je ne parle pas de la vérité. Une des choses qui +m'ont le plus stupéfié, ç'a été de voir une troupe de +gardes, les gardes de la duchesse de Nevers, passer par +la chambre à coucher de la reine de Navarre. La duchesse +traverse la chambre, il est vrai; mais est-il +acceptable que les gardes la traversent aussi? Je me +demande encore ce que ces gardes font là. Une chose +bien étrange aussi, c'est la façon dont le roi tire sur +le peuple. Il dirige d'abord son arme sur Henri de Navarre, +puis reculant pour ne pas céder à une pensée +criminelle, il s'écrie: «Il faut pourtant que je tue +quelqu'un!» Et il tire par la fenêtre. Remarquez que +le Charles IX du drame est un personnage sympathique; +les auteurs ne lui ont donné que cet accès de +férocité, pour utiliser la légende: c'est un placage +visible, d'un effet qui consterne. Le pis est qu'on +charge si fortement l'arquebuse, afin d'émouvoir la +salle sans doute, que le roi a l'air de tirer un coup de +canon.</p> + +<p>La partie la plus puissante du drame est l'empoisonnement +de Charles IX, à l'aide d'un livre de chasse, +dont Catherine de Médicis a trempé les pages dans +une solution d'arsenic et qu'elle destinait à Henri de +Navarre. La fatalité vengeresse veut que la mère tue +ainsi son propre fils. Ajoutez que le duc d'Alençon, +le frère du roi, surprenant celui-ci en train de s'empoisonner, +en mouillant son doigt afin de tourner les +pages, le laisse tranquillement continuer, jugeant +l'occasion bonne pour monter sur le trône. Une +famille intéressante, vraiment! A ce propos, je faisais +une réflexion. Pourquoi, au théâtre, permet-on tous +les crimes dans les familles royales? Le théâtre classique +nous montre les rois grecs s'égorgeant entre eux +avec la plus belle facilité du monde. Les drames +romantiques abusent aussi des rois chenapans. Dans +les drames bourgeois, au contraire, les trop gros +crimes indignent la salle. Sans doute, il faut porter +couronne pour être un gredin à son aise.</p> + +<p>Je ne parle toujours pas de vérité. Rien n'est plus +comique, au fond, que ce roi empoisonné qui se promène +encore dans une demi-douzaine de tableaux, +avec des accès de coliques de temps à autre. Il finit +par savoir qu'il a de l'arsenic dans le corps, et René, +un savant médecin, lui ayant dit qu'il n'y avait rien à +faire, il ne fait rien pour lutter contre la mort. Cela est +inacceptable, l'arsenic est un poison que l'on combat +parfaitement. J'ai été obsédé par cette idée pendant +toute la deuxième partie du drame: «Mais pourquoi +Charles IX n'est-il pas dans son lit?» C'est un souci +vulgaire, une préoccupation bourgeoise, je le sais; +mais je ne puis rien contre les habitudes de mon +esprit. Lisez donc <i>Madame Bovary</i>, voyez comment +on meurt par l'arsenic, vous me direz ensuite si +Charles IX n'est pas très drôle. Non seulement aucun +des symptômes n'est observé, mais encore il est impossible +que le roi ne se mette pas entre les mains des +médecins, en leur disant de tenter quand même la guérison.</p> + +<p>Les personnages de Coconnas et de La Mole, qui ont +fait autrefois le succès du drame, sont des silhouettes +enluminées de tons vifs pour les spectateurs peu lettrés. +D'ailleurs, la partie purement romanesque tient +fort peu de place, et l'on regrette l'histoire, cette +Marguerite si belle, que tout son siècle a adorée. +Comme elle est réduite là-dedans à un rôle de poupée +vulgaire! Elle, la savante, la spirituelle, l'amoureuse, +c'est à peine si elle est un rouage dans cette machine +dramatique. Tout se rapetisse et s'aplatit. On dirait +un théâtre mécanique. Le plus grand défaut de ces +vastes pièces populaires, découpées dans des romans, +c'est de réduire ainsi les personnages les plus importants +à des emplois d'utilités; il ne reste guère que +de la figuration; toute la chair de l'oeuvre s'en va +pour ne laisser voir que la carcasse. D'autre part, on +ne comprend plus que difficilement, on doit sans +cesse suppléer à ce que les héros n'ont pas le temps +de nous dire.</p> + +<p>Le succès de la <i>Reine Margot</i> a été très vif autrefois, +et il est possible que la reprise soit fructueuse. +Sans doute, pour goûter une oeuvre pareille il faut +une naïveté d'impressions que je n'ai plus. Si je pouvais +retrouver mes seize ans, mes durs commencements +de jeune homme, et reprendre une place en +haut, à une des galeries, je serais sans doute moins +sévère. Mais trop d'études ont passé sur moi, trop +d'analyse et trop d'observation, pour que je puisse +me plaire à une oeuvre qui m'ennuie par sa puérilité +et qui me fâche par ses mensonges. Je suis même +d'avis que, si le peuple s'amuse à un pareil spectacle, +on devrait l'en sevrer, car il ne peut qu'y fausser son +jugement et y désapprendre notre histoire nationale.</p> +<br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>La reprise du <i>Bâtard</i>, à la Porte-Saint-Martin, +vient de remettre pour un instant en lumière la figure +d'Alfred Touroude. Il paraissait bien oublié; la +mort, en une seule année, l'avait pris tout entier, et +il a fallu le chômage des grosses chaleurs, l'embarras +des critiques qui ne savent comment emplir leurs +articles, pour ressusciter cet auteur dramatique déjà +couché dans le néant.</p> + +<p>La mort d'Alfred Touroude a été un deuil pour ses +amis. Mais l'art n'avait déjà plus à pleurer en lui, malgré +sa jeunesse, un talent dans la fleur de ses promesses. +Il est peu d'exemples d'une carrière si courte +et si bornée. Acclamé à ses débuts, il avait prouvé +son impuissance, dès sa troisième ou quatrième pièce. +Il décourageait ceux qui espéraient en son tempérament, +il montrait de plus en plus l'impossibilité +radicale où il était de mettre debout une oeuvre littéraire. +Chaque nouveau pas était une chute. Quand il +est mort, à moins d'un de ces prodiges de souplesse +dont sa nature brutale ne semblait guère capable, +on n'osait plus attendre de lui une de ces oeuvres +complètes et décisives qui classent un homme.</p> + +<p>Et veut-on savoir où était sa plaie, à mon sens? Il +ne savait pas écrire, il fabriquait ses pièces comme +un menuisier fabrique une table, à coups de scie et de +marteau. Son dialogue était stupéfiant de phrases incorrectes, +de tournures ampoulées et ridicules. Et il +n'y avait pas que le style qui montrât le plus grand +dédain de l'art, la contexture des pièces elle-même +indiquait un esprit dépourvu de littérature, incapable +d'un arrangement équilibré de poète. Il faisait en un +mot du théâtre pour faire du théâtre, comme certains +critiques veulent qu'on en fasse, sans se soucier d'autre +chose que de la mécanique théâtrale.</p> + +<p>Quel exemple plein d'enseignements, si les critiques +en question voulaient bien être logiques! Je leur +ai entendu dire que Touroude avait le don, c'est-à-dire +qu'il apportait ce métier du théâtre, sans lequel, selon +eux, on ne saurait écrire une bonne pièce. Un +joli don, en vérité, si ce don conduit aux derniers +drames de Touroude! On voit par lui à quoi sert de +naître auteur dramatique, lorsqu'on ne naît pas +en même temps écrivain et poète. Il serait grand +temps de proclamer une vérité: c'est qu'en littérature, +au théâtre comme dans le roman, il faut d'abord +aimer les lettres. L'écrivain passe le premier, +l'homme de métier ne vient qu'au second rang.</p> + +<p>Je retombe ici dans l'éternelle querelle. Notre critique +contemporaine a fait du théâtre un terrain +fermé où elle admet les seuls fabricants, en consignant +à la porte les hommes de style. Le théâtre est +ainsi devenu un domaine à part, dans lequel la littérature +est simplement tolérée. D'abord, sachez-fabriquer +une machine dramatique selon le goût du jour; +ensuite, écrivez en français si vous pouvez, mais cela +n'est pas absolument nécessaire. Même cela gêne, car +il est passé en axiome qu'un écrivain de race est un +gêneur sur les planches; les directeurs se sauvent, les +acteurs sont paralysés, jusqu'au pompier de service +qui sourit avec mépris!</p> + +<p>Il n'y a qu'en France, à coup sûr, qu'on se fait une +si étrange idée du théâtre. Et encore cette idée date-t-elle +uniquement de ce siècle. Notre critique a +rabaissé la question au point de vue des besoins de la +foule. Il faut des spectacles, et l'on a imaginé une formule +expéditive pour fabriquer des spectacles qui puissent +plaire au plus grand nombre. De cette manière, +notre critique s'occupe seulement de la fabrication +courante, des pièces qui alimentent, au jour le jour, +nos scènes populaires, de cette masse énorme d'oeuvres +de camelote destinées à vivre quelques soirées et à +disparaître pour toujours. La nécessité du métier est +née de là. Le pis est que la critique veut ramener au +métier les écrivains d'esprit libre qui cherchent ailleurs +et veulent devant eux le champ vaste des compositions +originales.</p> + +<p>Cherchez dans notre histoire littéraire, vous ne +trouverez pas ce mot de métier avant Scribe. C'est +lui qui a inventé l'article Paris au théâtre, les vaudevilles +bâclés à la douzaine d'après un patron connu. +Est-ce que Molière savait «le métier»? On l'accuse +aujourd'hui de ne jamais avoir trouvé un bon dénouement. +Est-ce que Corneille se doutait de la façon +compliquée dont on doit charpenter une oeuvre dramatique? +Le pauvre grand homme disait simplement +et fortement ce qu'il avait à dire, ses tragédies étaient +de purs développements littéraires.</p> + +<p>Il y a plus, tout ce qui vit au théâtre, tout ce qui +reste, c'est le morceau de style, c'est la littérature. +Notre théâtre classique, Molière, Corneille, Racine, +est un cours de grammaire et de rhétorique. Certes, +personne ne s'avise de célébrer l'habileté de la charpente, +tandis que tout le monde se récrie sur les +beautés du style. Un exemple plus frappant encore +est celui du <i>Mariage de Figaro</i>. Là, Beaumarchais a +été habile, compliqué, savant dans la façon de nouer +et de dénouer sa pièce. Mais qui songe aujourd'hui +à lui faire un honneur de sa science? L'adresse du +métier est devenue le petit côté de la pièce, les passages +célèbres sont les tirades de Figaro, l'au delà +littéraire et philosophique de l'oeuvre. +Et l'on pourrait continuer cette revue. J'ai souvent +demandé aux critiques de bonne foi de m'indiquer +une pièce que le seul métier du théâtre ait fait vivre. +Quant à moi, je leur en citerai une douzaine, auxquelles +l'art d'écrire a soufflé une éternelle vie. Ne +prenons que les adorables proverbes de Musset. La +fantaisie y tient lieu de science, les scènes s'en vont +à la débandade dans le pays du bleu, la poésie s'y +moque des règles. N'est-ce pas là pourtant du théâtre +exquis, autrement sérieux au fond que le théâtre +bien charpenté? Quel est l'auteur qui n'aimerait pas +mieux avoir écrit <i>On ne badine pas avec l'amour</i>, que +telle ou telle pièce, inutile à nommer, bâlie solidement +selon les règles du théâtre contemporain?</p> + +<p>J'ai toujours été très étonné qu'un public lettré ne +se contentât pas au théâtre d'une belle langue, d'une +composition littéraire développée par un poète ou +par un penseur. Au dix-septième siècle, on discutait +les vers d'une tragédie, la philosophie et la rhétorique +de l'oeuvre, sans demander à l'auteur s'il avait, oui +ou non, Je don du théâtre.</p> + +<p>Est-il donc si difficile de passer une soirée dans +un fauteuil, à écouter de la belle prose, savamment +écrite, et à regarder une action qui se déroule selon +le caprice de l'écrivain? Que cette action aille à +gauche ou à droite, qu'importé! Elle peut même +cesser tout à fait, l'art reste, qui suffit à passionner. +Avec un poète, avec un penseur, on ne saurait s'ennuyer, +on le suit partout, certain de pleurer ou de +rire.</p> + +<p>Mais non, les choses ont changé. On ne s'asseoit +plus que bien rarement dans un fauteuil pour goûter +un plaisir littéraire. En dehors du style, en dehors +des peintures humaines, on demande les secousses +d'une intrigue. On s'est habitué à la récréation d'un +spectacle mouvementé, la routine est venue, les +pièces qui sortent du patron adopté paraissent ennuyeuses +ou bizarres. Et ce n'est pas seulement le +gros public qui a besoin aujourd'hui de ces parades +de foire, le public délicat lui-même a été atteint et +réclame des oeuvres amusantes comme des histoires +de revenants ou de voleurs. La littérature ne suffit +plus, elle fait bâiller.</p> + +<p>Ajoutez à cela notre esprit latin, notre besoin de +symétrie, et vous comprendrez comment le théâtre +est devenu chez nous un problème d'arithmétique, +une manière d'accommoder un fait, de la même façon +qu'on résout une règle de trois. Un code a été écrit, +les auteurs dramatiques sont devenus des arrangeurs, +se moquant de la vérité, de la littérature et +du bon sens.</p> + +<p>Alfred Touroude est donc, selon moi, une victime +du métier. La critique, en déclarant solennellement +qu'il avait le don, l'a gonflé d'un orgueil immense. +Dès lors, il s'est cru le maître du théâtre, il s'est enfoncé +dans les sujets les plus étranges, il s'est imaginé +qu'il lui suffisait de charpenter un fait pour composer +un chef-d'oeuvre. Je me souviens du premier acte +de <i>Jane</i>. Cela était très saisissant, en effet. Une +femme venait d'être violée. La toile se levait, et on la +voyait évanouie après l'attentat, revenant lentement +à elle, avec l'horreur du souvenir qui s'éveillait. Puis, +lorsque son mari entrait, elle lui disait tout, dans une +scène très puissante. Mais comme cela était gâté par +la langue, comme l'auteur tirait un pauvre parti +de la situation, uniquement parce qu'il ne savait pas +la développer! Donnez ce premier acte à un écrivain, +el vous verrez quel tableau complet il en fera. Cela +deviendra une tragédie éternelle de vérité et de +beauté.</p> + +<p>La conclusion est aisée. Touroude ne vivra pas, +parce qu'il n'a pas été écrivain. Le don du théâtre +n'est rien sans le style. Il peut arriver qu'une pièce +solidement fabriquée ait un succès; mais ce succès +est une surprise et ne saurait durer, si la pièce manque +de mérite littéraire.</p> +<br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>On se souvient du succès obtenu autrefois par <i>Jean +la Poste</i>, le gros mélodrame de M. Dion Boucicault, +adapté à la scène française par M. Eugène Nus. +L'Ambigu a repris dernièrement ce mélodrame.</p> + +<p>Je ne le connaissais pas, j'ai donc pu le juger dans +toute la fraîcheur d'une première impression. Eh +bien! mon sentiment, pendant les dix tableaux, a été +un sentiment de grande tristesse. Je trouve absolument +fâcheux que, sous prétexte de lui plaire, on +serve au peuple des oeuvres d'un art si inférieur, où +la vérité est blessée à chaque scène, où l'on ne saurait +sauver au passage dix phrases justes et heureuses.</p> + +<p>Je comprends d'ailleurs très bien le succès d'une +pareille machine. Rien n'est plus touchant que l'intrigue: +cette Nora se laissant accuser de vol pour +sauver un proscrit, un noble dont elle est la soeur +naturelle, et ce Jean se dévouant pour sa fiancée +Npra, prenant le vol à son compte, se faisant condamner +à être pendu. Cela remue les plus beaux sentiments: +l'amour, l'abnégation, le sacrifice. Ajoutez +que le traître Morgan est précipité dans la mer au +dénoûment, tandis que Jean peut enfin consommer +son mariage en brave et honnête garçon. Et le succès +a d'autres raisons encore: deux tableaux sont très +vivants, très bien mis en scène; celui de la noce irlandaise, +avec ses fleurs et ses couplets alternés, et celui +du conseil de guerre, où le public joue un rôle si familier +et si bruyant. Enfin, il y a le décor machiné de +la fin: Jean s'échappant de son cachot, montant le +long de la tour pour rejoindre Nora qui chante sur +la plate-forme; puis la vue de la mer immense, avec +la traînée lumineuse de la lune. Voilà, certes, des +éléments d'émotion nombreux et puissants. Je suis +sans doute trop difficile; car, tout en m'expliquant +la grande réussite d'une oeuvre semblable, je persiste +à en être triste et à souhaiter pour les spectateurs +des petites places, qu'on entend évidemment flatter, +des oeuvres d'une vérité plus virile et d'une qualité +littéraire plus élevée.</p> + +<p>Pour moi, je lâche le mot, un pareil drame n'est +qu'une parade. Les interprètes sont fatalement des +queues-rouges qui grimacent des rires ou des larmes. +Cela n'est pas même mauvais, cela n'existe pas. Les +jours de réjouissances publiques, on dresse des théâtres +militaires sur l'esplanade des Invalides, où des soldats +représentent des batailles. Eh bien! <i>Jean-la-Posle</i>, +ou tout autre mélodrame de ce genre, pourrait être +ainsi représenté. La pièce gagnerait même à être +mimée, car on éviterait ainsi une dépense exagérée +de mauvais style. Les acteurs n'auraient qu'à mettre +la main sur leur coeur pour confesser leur amour. Je +connais des pantomimes qui en disent certainement +plus long sur l'homme que l'oeuvre de M. Dion-Boucicaut: +Pierrot est plus profond que Jean, son héros, +et Colombine est plus femme que sa Nora. Ce qui me +consterne, dans un drame prétendu populaire, ce +sont les peintures de surface, les personnages plantés +comme des mannequins, le mensonge continu, étalé, +triomphant. Entre un théâtre forain et un grand +théâtre des boulevards, il n'y a, à mes yeux, qu'une +différence de bonne tenue.</p> + +<p>Je causais justement de ces choses, et l'on me répondait +que le succès de la Porte-Saint-Martin était +dans ces pièces grossièrement enluminées, faites +pour les tréteaux. Est-ce bien vrai? Est-il absolument +nécessaire, par exemple, qu'un certain major, dans +<i>Jean-la-Poste</i>, ait une attitude de pieu coiffé d'un +chapeau galonné? Est-il nécessaire que Jean parle +comme un poète incompris, en phrases fleuries qui +sont le comble du ridicule dans la bouche d'un cocher? +Est-il nécessaire que chaque personnage enfin +soit tout bon ou tout mauvais, sans la moindre souplesse? +Je ne le crois pas. Notre théâtre populaire est +dans l'enfance, voilà la vérité. On raconte au peuple +les histoires de fées, les contes à dormir debout, avec +lesquels on berce les petits enfants. De là, la simplification +des personnages, la vie montrée en rêve, le +mensonge consolant érigé en principe. La conception +du mélodrame, chez nous, est restée dans l'abstraction +pure: il ne s'agit pas de peindre les hommes, il +s'agit de mettre en jeu des marionnettes, avec une +étiquette dans le dos, de façon à leur faire exécuter +des mouvements plus ou moins compliqués. C'est la +tragédie tombée de l'analyse psychologique à la +simple mécanique des événements. +Il y aurait autre chose à faire, j'imagine. Quoi? +C'est le secret du dramaturge qui peut surgir demain +et donner une nouvelle vie à notre théâtre. J'ai +voulu exprimer un simple sentiment, celui que tout +spectateur délicat emporte de l'audition d'un mélodrame. +On trouve ce spectacle insuffisant et médiocre, +faussant le goût de la foule, l'habituant à +une sensiblerie grotesque. Les enfants aiment les +pommes vertes, et les pommes vertes leur font du +mal. Il doit en être de même pour le mélodrame, qui +indigestionne le public, quand il s'en gorge. La +somme de bêtise qu'on emporte de certains spectacles +est incalculable. Quiconque ment, même dans +une bonne intention, est un menteur et cause un +préjudice à la vérité et à la justice. C'est pourquoi je +préférerais une réalité plate aux grands mots qui +traînent dans les tirades des héros. Maintenant, si +notre théâtre ne produisait que des oeuvres fortes, cela +serait peut-être gênant; il existe un équilibre de sottise, +sans lequel les sociétés trébuchent.</p> + +<br><br><br> +<p>FIN</p> +<br><br><br> + +<h3>TABLE</h3> + + +<p><b>LES THÉORIES</b></p> + +<p>LE NATURALISME<br> +LE DON<br> +LES JEUNES<br> +LES DEUX MORALES<br> +LA CRITIQUE ET LE PUBLIC<br> +DES SUBVENTIONS<br> +LES DÉCORS ET LES ACCESSOIRES<br> +LE COSTUME<br> +LES COMÉDIENS<br> +POLÉMIQUE</p> + +<p><b>LES EXEMPLES</b></p> + +<p>LA TRAGÉDIE<br> +LE DRAME<br> +LE DRAME HISTORIQUE<br> +LE DRAME PATRIOTIQUE<br> +LE DRAME SCIENTIFIQUE<br> +LA COMÉDIE<br> +LA PANTOMIME<br> +LE VAUDEVILLE<br> +LA FÉERIE ET L'OPÉRETTE<br> +LES REPRISES</p> +<br><br><br> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le naturalisme au théâtre: les +théories et les exemples, by Émile Zola + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME AU THÉÂTRE: *** + +***** This file should be named 13866-h.htm or 13866-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/6/13866/ + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/13866.txt b/old/13866.txt new file mode 100644 index 0000000..f2a768f --- /dev/null +++ b/old/13866.txt @@ -0,0 +1,10951 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le naturalisme au theatre: les theories et +les exemples, by Emile Zola + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples + +Author: Emile Zola + +Release Date: October 25, 2004 [EBook #13866] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME AU THEATRE: *** + + + + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +EMILE ZOLA + + + +LE NATURALISME AU THEATRE + +LES THEORIES ET LES EXEMPLES + + + +Durant quatre annees, j'ai ete charge de la critique dramatique, d'abord +au _Bien public_, ensuite au _Voltaire_. Sur ce nouveau terrain du +theatre, je ne pouvais que continuer ma campagne, commencee autrefois +dans le domaine du livre et de l'oeuvre d'art. + +Cependant, mon attitude d'homme de methode et d'analyse a surpris et +scandalise mes confreres. Ils ont pretendu que j'obeissais a de basses +rancunes, que je salissais nos gloires pour me venger de mes chutes, +parlant de tout, de mes oeuvres particulierement, a l'exception des +pieces jouees. + +Je n'ai qu'une facon de repondre: reunir mes articles et les publier. +C'est ce que je fais. On verra, je l'espere, qu'ils se tiennent et +qu'ils s'expliquent, qu'ils sont a la fois une logique et une doctrine. +Avec ces fragments, bacles a la hate et sous le coup de l'actualite, mon +ambition serait d'avoir ecrit un livre. En tout cas, telles sont mes +idees sur notre theatre, j'en accepte hautement la responsabilite. + +Comme mes articles etaient nombreux, j'ai du les repartir en deux +volumes. _Le naturalisme au theatre_ n'est donc qu'une premiere serie. +La seconde: _Nos auteurs dramatiques_, paraitra prochainement. + +E. Z. + + + +LES THEORIES + + +LE NATURALISME + +I + +Chaque hiver, a l'ouverture de la saison theatrale, je suis pris des +memes pensees. Un espoir pousse en moi, et je me dis que les premieres +chaleurs de l'ete ne videront peut-etre pas les salles, sans qu'un +auteur dramatique de genie se soit revele. Notre theatre aurait tant +besoin d'un homme nouveau, qui balayat les planches encanaillees, et qui +operat une renaissance, dans un art que les faiseurs ont abaisse aux +simples besoins de la foule! Oui, il faudrait un temperament puissant +dont le cerveau novateur vint revolutionner les conventions admises +et planter enfin le veritable drame humain a la place des mensonges +ridicules qui s'etalent aujourd'hui. Je m'imagine ce createur enjambant +les ficelles des habiles, crevant les cadres imposes, elargissant la +scene jusqu'a la mettre de plain-pied avec la salle, donnant un frisson +de vie aux arbres peints des coulisses, amenant par la toile de fond le +grand air libre de la vie reelle. + +Malheureusement, ce reve, que je fais chaque annee au mois d'octobre, ne +s'est pas encore realise et ne se realisera peut-etre pas de sitot. J'ai +beau attendre, je vais de chute en chute. Est-ce donc un simple souhait +de poete? Nous a-t-on mure dans cet art dramatique actuel, si etroit, +pareil a un caveau ou manquent l'air et la lumiere? Certes, si la nature +de l'art dramatique interdisait cet envolement dans des formules plus +larges, il serait quand meme beau de s'illusionner et de se promettre a +toute heure une renaissance. Mais, malgre les affirmations entetees de +certains critiques qui n'aiment pas a etre deranges dans leur criterium, +il est evident que l'art dramatique, comme tous les arts, a devant lui +un domaine illimite, sans barriere d'aucune sorte, ni a gauche ni a +droite. L'infirmite, l'impuissance humaine seule est la borne d'un art. + +Pour bien comprendre la necessite d'une revolution au theatre, il faut +etablir nettement ou nous en sommes aujourd'hui. Pendant toute notre +periode classique, la tragedie a regne en maitresse absolue. Elle etait +rigide et intolerante, ne souffrant pas une velleite de liberte, pliant +les esprits les plus grands a ses inexorables lois. Lorsqu'un auteur +tentait de s'y soustraire, on le condamnait comme un esprit mal fait, +incoherent et bizarre, on le regardait presque comme un homme dangereux. +Pourtant, dans cette formule si etroite, le genie batissait quand +meme son monument de marbre et d'airain. La formule etait nee dans la +renaissance grecque et latine, les createurs qui se l'appropriaient y +trouvaient le cadre suffisant a de grandes oeuvres. Plus tard seulement, +lorsqu'arriverent les imitateurs, la queue de plus en plus grele et +debile des disciples, les defauts de la formule apparurent, on en +vit les ridicules et les invraisemblances, l'uniformite menteuse, la +declamation continuelle et insupportable. D'ailleurs, l'autorite de la +tragedie etait telle, qu'il fallut deux cents ans pour la demoder. Peu a +peu, elle avait tache de s'assouplir, sans y arriver, car les principes +autoritaires dont elle decoulait, lui interdisaient formellement, sous +peine de mort, toute concession a l'esprit nouveau. Ce fut lorsqu'elle +tenta de s'elargir qu'elle fut renversee, apres un long regne de gloire. + +Depuis le dix-huitieme siecle, le drame romantique s'agitait donc dans +la tragedie. Les trois unites etaient parfois violees, on donnait plus +d'importance a la decoration et a la figuration, on mettait en scene les +peripeties violentes que la tragedie releguait dans des recits, comme +pour ne pas troubler par l'action la tranquillite majestueuse de +l'analyse psychologique. D'autre part, la passion de la grande epoque +etait remplacee par de simples procedes, une pluie grise de mediocrite +et d'ennui tombait sur les planches. On croit voir la tragedie, vers le +commencement de ce siecle, pareille a une haute figure pale et maigrie, +n'ayant plus sous sa peau blanche une goutte de sang, trainant ses +draperies en lambeaux dans les tenebres d'une scene, dont la rampe +s'est eteinte d'elle-meme. Une renaissance de l'art dramatique sous une +nouvelle formule etait fatale, et c'est alors que le drame romantique +planta bruyamment son etendard devant le trou du souffleur. L'heure +se trouvait marquee, un lent travail avait eu lieu, l'insurrection +s'avancait sur un terrain prepare pour la victoire. Et jamais le mot +insurrection n'a ete plus juste, car le drame saisit corps a corps la +tragedie, et par haine de cette reine devenue impotente, il voulut +briser tout ce qui rappelait son regne. Elle n'agissait pas, elle +gardait une majeste froide sur son trone, procedant par des discours et +des recits; lui, prit pour regle l'action, l'action outree, sautant aux +quatre coins de la scene, frappant a droite et a gauche, ne raisonnant +et n'analysant plus, etalant sous les yeux du public l'horreur sanglante +des denouements. Elle avait choisi pour cadre l'antiquite, les eternels +Grecs et les eternels Romains, immobilisant l'action dans une salle, +dans un perystile de temple; lui, choisit le moyen age, fit defiler les +preux et les chatelaines, multiplia les decors etranges, des chateaux +plantes a pic sur des fleuves, des salles d'armes emplies d'armures, +des cachots souterrains trempes d'humidite, des clairs de lune dans des +forets centenaires. Et l'antagonisme se retrouve ainsi partout; le drame +romantique, brutalement, se fait l'adversaire arme de la tragedie et la +combat par tout ce qu'il peut ramasser de contraire a sa formule. + +Il faut insister sur cette rage d'hostilite, dans le beau temps du drame +romantique, car il y a la une indication precieuse. Sans doute, les +poetes qui ont dirige le mouvement, parlaient de mettre a la scene la +verite des passions et reclamaient un cadre plus vaste pour y faire +tenir la vie humaine tout entiere, avec ses oppositions et ses +inconsequences; ainsi, on se rappelle que le drame romantique a +surtout bataille pour meler le rire aux larmes dans une meme piece, en +s'appuyant sur cet argument que la gaiete et la douleur marchent cote +a cote ici-bas. Mais, en somme, la verite, la realite importait peu, +deplaisait meme aux novateurs. Ils n'avaient qu'une passion, jeter par +terre la formule tragique qui les genait, la foudroyer a grand bruit, +dans une debandade de toutes les audaces. Ils voulaient, non pas que +leurs heros du moyen age fussent plus reels que les heros antiques des +tragedies, mais qu'ils se montrassent aussi passionnes et sublimes que +ceux-ci se montraient froids et corrects. Une simple guerre de costumes +et de rhetoriques, rien de plus. On se jetait ses pantins a la tete. Il +s'agissait de dechirer les peplums en l'honneur des pourpoints et de +faire que l'amante qui parlait a son amant, au lieu de l'appeler: Mon +seigneur, l'appelat: Mon lion. D'un cote comme de l'autre, on restait +dans la fiction, on decrochait les etoiles. + +Certes, je ne suis pas injuste envers le mouvement romantique. Il a +eu une importance capitale et definitive, il nous a faits ce que nous +sommes, c'est-a-dire des artistes libres. Il etait, je le repete, une +revolution necessaire, une violente emeute qui s'est produite a son +heure pour balayer le regne de la tragedie tombee en enfance. Seulement, +il serait ridicule de vouloir borner au drame romantique l'evolution de +l'art dramatique. Aujourd'hui surtout, on reste stupefait quand on lit +certaines prefaces, ou le mouvement de 1830 est donne comme une entree +triomphale dans la verite humaine. Notre recul d'une quarantaine +d'annees suffit deja pour nous faire clairement voir que la pretendue +verite des romantiques est une continuelle et monstrueuse exageration du +reel, une fantaisie lachee dans l'outrance. A coup sur, si la tragedie +est d'une autre faussete, elle n'est pas plus fausse. Entre les +personnages en peplum qui se promenent avec des confidents et discutent +sans fin leurs passions, et les personnages en pourpoint qui font les +grands bras et qui s'agitent comme des hannetons grises de soleil, +il n'y a pas de choix a faire, les uns et les autres sont aussi +parfaitement inacceptables. Jamais ces gens-la n'ont existe. Les heros +romantiques ne sont que les heros tragiques, piques un mardi gras par +la tarentule du carnaval, affubles de faux nez et dansant le cancan +dramatique apres boire. A une rhetorique lymphatique, le mouvement de +1830 a substitue une rhetorique nerveuse et sanguine, voila tout. + +Sans croire au progres dans l'art, on peut dire que l'art est +continuellement en mouvement, au milieu des civilisations, et que les +phases de l'esprit humain se refletent en lui. Le genie se manifeste +dans toutes les formules, meme dans les plus primitives et les +plus naives; seulement, les formules se transforment et suivent +l'elargissement des civilisations, cela est incontestable. Si Eschyle a +ete grand, Shakespeare et Moliere se sont montres egalement grands, tous +les trois dans des civilisations et des formules differentes. Je veux +declarer par la que je mets a part le genie createur qui sait toujours +se contenter de la formule de son epoque. Il n'y a pas progres dans la +creation humaine, mais il y a une succession logique de formules, de +facons de penser et d'exprimer. C'est ainsi que l'art marche avec +l'humanite, en est le langage meme, va ou elle va, tend comme elle a la +lumiere et a la verite, sans pour cela que l'effort du createur puisse +etre juge plus ou moins grand, soit qu'il se produise au debut soit +qu'il se produise a la fin d'une litterature. + +D'apres cette facon de voir, il est certain que, si l'on part de +la tragedie, le drame romantique est un premier pas vers le drame +naturaliste auquel nous marchons. Le drame romantique a deblaye le +terrain, proclame la liberte de l'art. Son amour de l'action, son +melange du rire et des larmes, sa recherche du costume et du decor +exacts, indiquent le mouvement en avant vers la vie reelle. Dans toute +revolution contre un regime seculaire, n'est-ce pas ainsi que les choses +se passent? On commence par casser les vitres, on chante et on crie, on +demolit a coups de marteau les armoiries du dernier regne. Il y a une +premiere exuberance, une griserie des horizons nouveaux vaguement +entrevus, des exces de toutes sortes qui depassent le but et qui tombent +dans l'arbitraire du systeme abhorre dont on vient de combattre les +abus. Au milieu de la bataille, les verites du lendemain disparaissent. +Et il faut que tout soit calme, que la fievre ait disparu, pour qu'on +regrette les vitres cassees et pour qu'on s'apercoive de la besogne +mauvaise, des lois trop hativement baclees, qui valent a peine les lois +contre lesquelles on s'est revolte. Eh bien, toute l'histoire du drame +romantique est la. Il a pu etre la formule necessaire d'un moment, il +a pu avoir l'intuition de la verite, il a pu etre le cadre a +jamais illustre dont un grand poete s'est servi pour realiser des +chefs-d'oeuvre; a l'heure actuelle, il n'en est pas moins une formule +ridicule et demodee, dont la rhetorique nous choque. Nous nous demandons +pourquoi enfoncer ainsi les fenetres, trainer des rapieres, rugir +continuellement, etre d'une gamme trop haut dans les sentiments et +les mots; et cela nous glace, cela nous ennuie et nous fache. Notre +condamnation de la formule romantique se resume dans cette parole +severe: pour detruire une rhetorique, il ne fallait pas en inventer une +autre. + +Aujourd'hui donc, tragedie et drame romantique sont egalement vieux et +uses. Et cela n'est guere en l'honneur du drame, il faut le dire, car en +moins d'un demi-siecle il est tombe dans le meme etat de vetuste que la +tragedie, qui a mis deux siecles a vieillir. Le voila par terre a son +tour, culbute par la passion meme qu'il a montree dans la lutte. +Plus rien n'existe. Il est simplement permis de deviner ce qui va se +produire. Logiquement, sur le terrain libre conquis en 1830, il ne peut +pousser qu'une formule naturaliste. + + + +II + +Il semble impossible que le mouvement d'enquete et d'analyse, qui est +le mouvement meme du dix-neuvieme siecle, ait revolutionne toutes les +sciences et tous les arts, en laissant a part et comme isole l'art +dramatique. Les sciences naturelles datent de la fin du siecle dernier; +la chimie, la physique n'ont pas cent ans; l'histoire et la critique ont +ete renouvelees, creees en quelque sorte apres la Revolution; tout un +monde est sorti de terre, on en est revenu a l'etude des documents, a +l'experience, comprenant que pour fonder a nouveau, il fallait reprendre +les choses au commencement, connaitre l'homme et la nature, constater +ce qui est. De la, la grande ecole naturaliste, qui s'est propagee +sourdement, fatalement, cheminant souvent dans l'ombre, mais avancant +quand meme, pour triompher enfin au grand jour. Faire l'histoire de +ce mouvement, avec les malentendus qui ont pu paraitre l'arreter, +les causes multiples qui l'ont precipite ou ralenti, ce serait faire +l'histoire du siecle lui-meme. Un courant irresistible emporte notre +societe a l'etude du vrai. Dans le roman, Balzac a ete le hardi et +puissant novateur qui a mis l'observation du savant a la place de +l'imagination du poete. Mais, au theatre, l'evolution semble plus lente. +Aucun ecrivain illustre n'a encore formule l'idee nouvelle avec nettete. + +Certes, je ne dis point qu'il ne se soit pas produit des oeuvres +excellentes, ou l'on trouve des caracteres savamment etudies, des +verites hardies portees a la scene. Par exemple, je citerai certaines +pieces de M. Dumas fils, dont je n'aime guere le talent, et de M. Emile +Augier, qui est plus humain et plus puissant. Seulement, ce sont la des +nains a cote de Balzac; le genie leur a manque pour fixer la formule. +Ou qu'il faut dire, c'est qu'on ne sait jamais au juste ou un mouvement +commence, parce que ce mouvement vient d'ordinaire de fort loin, et +qu'il se confond avec le mouvement precedent, dont il est sorti. Le +courant naturaliste a existe de tout temps, si l'on veut. Il n'apporte +rien d'absolument neuf. Mais il est enfin entre dans une epoque qui lui +est favorable, il triomphe et s'elargit, parce que l'esprit humain est +arrive au point de maturite necessaire. Je ne nie donc pas le passe, je +constate le present. La force du naturalisme est justement d'avoir des +racines profondes dans notre litterature nationale, qui est faite de +beaucoup de bon sens. Il vient des entrailles memes de l'humanite, il +est d'autant plus fort qu'il a mis plus longtemps a grandir et qu'il se +retrouve dans un plus grand nombre de nos chefs-d'oeuvre. + +Des faits se produisent, et je les signale. Croit-on qu'on aurait +applaudi l'_Ami Fritz_ a la Comedie-Francaise, il y a vingt ans? Non, +certes! Cette piece ou l'on mange tout le temps, ou l'amoureux parle +un langage si familier, aurait revolte a la fois les classiques et les +romantiques. Pour expliquer le succes, il faut convenir que les annees +ont marche, qu'un travail secret s'est fait dans le public. Les +peintures exactes qui repugnaient, seduisent aujourd'hui. La foule est +gagnee et la scene se trouve libre a toutes les tentatives. Telle est la +seule conclusion a tirer. + +Ainsi donc, voila ou nous en sommes. Pour mieux me faire entendre, +j'insiste, je ne crains pas de me repeter, je resume ce que j'ai dit. +Lorsqu'on examine de pres l'histoire de notre litterature dramatique, +on y distingue plusieurs epoques nettement determinees. D'abord, il y a +l'enfance de l'art, les farces et les mysteres du moyen age, de simples +recitatifs dialogues, qui se developpaient au milieu d'une convention +naive, avec une mise en scene et des decors primitifs. Peu a peu, les +pieces se compliquent, mais d'une facon barbare, et lorsque Corneille +apparait, il est surtout acclame parce qu'il se presente en novateur, +qu'il epure la formule dramatique du temps et qu'il la consacre par son +genie. Il serait tres interessant d'etudier, sur des documents, comment +la formule classique s'est creee chez nous. Elle repondait a l'esprit +social de l'epoque. Rien n'est solide en dehors de ce qui n'est pas +bati sur des necessites. La tragedie a regne pendant deux siecles parce +qu'elle satisfaisait exactement les besoins de ces siecles. Des genies +de temperaments differents l'avaient appuyee de leurs chefs-d'oeuvre. +Aussi, la voyons-nous s'imposer longtemps encore, meme lorsque des +talents de second ordre ne produisent plus que des oeuvres inferieures. +Elle avait la force acquise, elle continuait d'ailleurs a etre +l'expression litteraire de la societe du temps, et rien n'aurait pu +la renverser, si la societe elle-meme n'avait pas disparu. Apres +la Revolution, apres cette perturbation profonde qui allait tout +transformer et accoucher d'un monde nouveau, la tragedie agonise pendant +quelques annees encore. Puis, la formule craque et le Romantisme +triomphe, une nouvelle formule s'affirme. Il faut se reporter a la +premiere moitie du siecle, pour avoir le sens exact de ce cri de +liberte. La jeune societe etait dans le frisson de son enfantement. Les +esprits surexcites, depayses, elargis violemment, restaient secoues +d'une lievre dangereuse et le premier usage de la liberte conquise +etait de se lamenter, de rever les aventures prodigieuses, les amours +surhumains. On baillait aux etoiles, l'on se suicidait, reaction tres +curieuse contre l'affranchissement social qui venait d'etre proclame +au prix de tant de sang. Je m'en tiens a la litterature dramatique, je +constate que le romantisme fut au theatre une simple emeute, l'invasion +d'une bande victorieuse, qui entrait violemment sur la scene, tambours +battants et drapeau deploye. Dans cette premiere heure, les combattants +songerent surtout a frapper les esprits par une forme neuve; ils +opposerent une rhetorique a une rhetorique, le moyen age a l'antiquite, +l'exaltation de la passion a l'exaltation du devoir. Et ce fut tout, car +les conventions sceniques ne firent que se deplacer, les personnages +resterent des marionnettes autrement habillees, rien ne fut modifie +que l'aspect exterieur et le langage. D'ailleurs, cela suffisait pour +l'epoque. Il fallait prendre possession du theatre au nom de la liberte +litteraire, et le romantisme s'acquitta de ce role insurrectionnel avec +un eclat incomparable. Mais qui ne comprend aujourd'hui que son role +devait se borner a cela. Est-ce que le romantisme exprime notre societe +d'une facon quelconque, est-ce qu'il repond a un de nos besoins? +Evidemment, non. Aussi est-il deja demode, comme un jargon que nous +n'entendons plus. La litterature classique qu'il se flattait de +remplacer, a vecu deux siecles, parce qu'elle etait basee sur l'etat +social; mais lui, qui ne se basait sur rien, sinon sur la fantaisie de +quelques poetes, ou si l'on veut sur une maladie passagere des esprits +surmenes par les evenements historiques, devait fatalement disparaitre +avec cette maladie. Il a ete l'occasion d'un magnifique epanouissement +lyrique; ce sera son eternelle gloire. Seulement, aujourd'hui que +l'evolution s'accomplit tout entiere, il est bien visible que le +romantisme n'a ete que le chainon necessaire qui devait attacher la +litterature classique a la litterature naturaliste. L'emeute est +terminee, il s'agit de fonder un Etat solide. Le naturalisme decoule de +l'art classique, comme la societe actuelle est basee sur les debris de +la societe ancienne. Lui seul repond a notre etat social, lui seul a des +racines profondes dans l'esprit de l'epoque; et il fournira la seule +formule d'art durable et vivante, parce que cette formule exprimera la +facon d'etre de l'intelligence contemporaine. En dehors de lui, il ne +saurait y avoir pour longtemps que modes et fantaisies passageres. Il +est, je le dis encore, l'expression du siecle, et pour qu'il perisse, +il faudrait qu'un nouveau bouleversement transformat notre monde +democratique. + +Maintenant, il reste a souhaiter une chose: la venue d'hommes de genie +qui consacrent la formule naturaliste. Balzac s'est produit dans le +roman, et le roman est fonde. Quand viendront les Corneille, les +Moliere, les Racine, pour fonder chez nous un nouveau theatre? Il faut +esperer et attendre. + + + +III + +Le temps semble deja loin ou le drame regnait en maitre. Il comptait a +Paris cinq ou six theatres prosperes. La demolition des anciennes salles +du boulevard du Temple a ete pour lui une premiere catastrophe. Les +theatres ont du se disseminer, le public a change, d'autres modes sont +venues. Mais le discredit ou le drame est tombe provient surtout de +l'epuisement du genre, des pieces ridicules et ennuyeuses qui ont peu a +peu succede aux oeuvres puissantes de 1830. + +Il faut ajouter le manque absolu d'acteurs nouveaux comprenant et +interpretant ces sortes de pieces, car chaque formule dramatique qui +disparait emporte avec elle ses interpretes. Aujourd'hui, le drame, +chasse de scene en scene, n'a plus reellement a lui que l'Ambigu et le +Theatre-Historique. A la Porte-Saint-Martin elle-meme, c'est a peine si +on lui fait une petite place, entre deux pieces a grand spectacle. + +Certes, un succes de loin en loin ranime les courages. Mais la pente +est fatale, le drame glisse a l'oubli; et, s'il parait vouloir +parfois s'arreter dans sa chute, c'est pour rouler ensuite plus bas. +Naturellement, les plaintes sont grandes. La queue romantique, surtout, +est dans la desolation; elle jure bien haut qu'en dehors du drame, +de son drame a elle, il n'y a pas de salut pour notre litterature +dramatique. Je crois au contraire qu'il faut trouver une formule +nouvelle, transformer le drame, comme les ecrivains de la premiere +moitie du siecle ont transforme la tragedie. Toute la question est la. +La bataille doit etre aujourd'hui entre le drame romantique et le drame +naturaliste. + +Je designe par drame romantique toute piece qui se moque de la verite +des faits et des personnages, qui promene sur les planches des pantins +au ventre bourre de son, qui, sous le pretexte de je ne sais quel ideal, +patauge dans le pastiche de Shakespeare et d'Hugo. Chaque epoque a sa +formule, et notre formule n'est certainement pas celle de 1830. Nous +sommes a un age de methode, de science experimentale, nous avons avant +tout le besoin de l'analyse exacte. Ce serait bien peu comprendre +la liberte conquise que de vouloir nous enfermer dans une nouvelle +tradition. Le terrain est libre, nous pouvons revenir a l'homme et a la +nature. + +Dernierement, on faisait de grands efforts pour ressusciter le drame +historique. Rien de mieux. Un critique ne peut condamner d'un mot le +choix des sujets historiques, malgre toutes ses preferences personnelles +pour les sujets modernes. Je suis simplement plein de mefiance. Le +patron sur lequel on taille chez nous ces sortes de pieces me fait peur +a l'avance. Il faut voir comme on y traite l'histoire, quels singuliers +personnages on y presente sous des noms de rois, de grands capitaines ou +de grands artistes, enfin a quelle effroyable sauce on y accommode nos +annales. Des que les auteurs de ces machines-la sont dans le passe, ils +se croient tout permis, les invraisemblances, les poupees de carton, les +sottises enormes, les barbouillages criards d'une fausse couleur locale. +Et quelle etrange langue, Francois 1er parlant comme un mercier de la +rue Saint-Denis, Richelieu ayant des mots de traitre du boulevard du +Crime, Charlotte Corday pleurant avec des sentimentalites de petite +ouvriere! + +Ce qui me stupefie, c'est que nos auteurs dramatiques ne paraissent +pas se douter un instant que le genre historique est forcement le plus +ingrat, celui ou les recherches, la conscience, le talent profond +d'intuition et de resurrection sont le plus necessaires. Je comprends ce +drame, lorsqu'il est traite par des poetes de genie ou par des hommes +d'une science immense, capables de mettre devant les spectateurs +toute une epoque debout, avec son air particulier, ses moeurs, sa +civilisation; c'est la alors une oeuvre de divination ou de critique +d'un interet profond. + +Mais je sais malheureusement ce que les partisans du drame historique +veulent ressusciter: c'est uniquement le drame a panaches et a +ferraille, la piece a grand spectacle et a grands mots, la piece +menteuse faisant la parade devant la foule, une parade grossiere qui +attriste les esprits justes. Et je me mefie. Je crois que toute cette +antiquaille est bonne a laisser dans notre musee dramatique, sous une +pieuse couche de poussiere. + +Sans doute, il y a de grands obstacles aux tentatives originales. On +se heurte contre les hypocrisies de la critique et contre la longue +education de sottise faite a la foule. Cette foule, qui commence a rire +des enfantillages de certains melodrames, se laisse toujours prendre aux +tirades sur les beaux sentiments. Mais les publics changent; le public +de Shakespeare, le public de Moliere ne sont plus les notres. Il faut +compter sur le mouvement des esprits, sur le besoin de realite qui +grandit partout. Les derniers romantiques ont beau repeter que le public +veut ceci, que le public ne veut pas cela: il viendra un jour ou le +public voudra la verite. + + + +IV + +Toutes les formules anciennes, la formule classique, la formule +romantique, sont basees sur l'arrangement et sur l'amputation +systematiques du vrai. On a pose en principe que le vrai est indigne; +et on essaye d'en tirer une essence, une poesie, sous le pretexte qu'il +faut expurger et agrandir la nature. Jusqu'a present, les differentes +ecoles litteraires ne se sont battues que sur la question de savoir de +quel deguisement on devait habiller la verite, pour qu'elle n'eut pas +l'air d'une devergondee en public. Les classiques avaient adopte le +peplum, les romantiques ont fait une revolution pour imposer la cotte de +maille et le pourpoint. Au fond, ce changement de toilette importe peu, +le carnaval de la nature continue. Mais, aujourd'hui, les naturalistes +arrivent et declarent que le vrai n'a pas besoin de draperies; il doit +marcher dans sa nudite. La, je le repete, est la querelle. + +Certes, les ecrivains de quelque jugement comprennent parfaitement que +la tragedie et le drame romantique sont morts. Seulement, le plus grand +nombre sont tres troubles en songeant a la formule encore vague de +demain. Est-ce que serieusement la verite leur demande de faire le +sacrifice de la grandeur, de la poesie, du souffle epique qu'ils ont +l'ambition de mettre dans leurs pieces? Est-ce que le naturalisme exige +d'eux qu'ils rapetissent de toutes parts leur horizon et qu'ils ne +risquent plus un seul coup d'aile dans le ciel de la fantaisie? + +Je vais tacher de repondre. Mais, auparavant, il faut determiner les +procedes que les idealistes emploient pour hausser leurs oeuvres a la +poesie. Ils commencent par reculer au fond des ages le sujet qu'ils ont +choisi. Cela leur fournit des costumes et rend le cadre assez vague pour +leur permettre tous les mensonges. Ensuite, ils generalisent au lieu +d'individualiser; leurs personnages ne sont plus des etres vivants, mais +des sentiments, des arguments, des passions deduites et raisonnees. Le +cadre faux veut des heros de marbre ou de carton. Un homme en chair et +en os, avec son originalite propre, detonnerait d'une facon criarde au +milieu d'une epoque legendaire. Aussi voit-on les personnages d'une +tragedie ou d'un drame romantique se promener, raidis dans une altitude, +l'un representant le devoir, l'autre le patriotisme, un troisieme la +superstition, un quatrieme l'amour maternel; et ainsi de suite, toutes +les idees abstraites y passent a la file. Jamais l'analyse complete +d'un organisme, jamais un personnage dont les muscles et le cerveau +travaillent comme dans la nature. + +Ce sont donc la les procedes auxquels les ecrivains tournes vers +l'epopee ne veulent pas renoncer. Toute la poesie, pour eux, est dans +le passe et dans l'abstraction, dans l'idealisation des faits et des +personnages. Des qu'on les met en face de la vie quotidienne, des qu'ils +ont devant eux le peuple qui emplit nos rues, ils battent des paupieres, +ils balbutient, effares, ne voyant plus clair, trouvant tout tres laid +et indigne de l'art. A les entendre, il faut que les sujets entrent dans +les mensonges de la legende, il faut que les hommes se petrifient +et tournent a l'etat de statue, pour que l'artiste puisse enfin les +accepter et les accommoder a sa guise. + +Or, c'est a ce moment que les naturalistes arrivent et disent tres +carrement que la poesie est partout, en tout, plus encore dans le +present et le reel que dans le passe et l'abstraction. Chaque fait, a +chaque heure, a son cote poetique et superbe. Nous coudoyons des +heros autrement grands et puissants que les marionnettes des faiseurs +d'epopee. Pas un dramaturge, dans ce siecle, n'a mis debout des figures +aussi hautes que le baron Hulot, le vieux Grandet, Cesar Birotteau, et +tous les autres personnages de Balzac, si individuels et si vivants. +Aupres de ces creations geantes et vraies, les heros grecs ou romains +grelottent, les heros du moyen age tombent sur le nez comme des soldats +de plomb. + +Certes, a cette heure, devant les oeuvres superieures produites par +l'ecole naturaliste, des oeuvres de haut vol, toutes vibrantes de vie, +il est ridicule et faux de parquer la poesie dans je ne sais quel temple +d'antiquailles, parmi les toiles d'araignee. La poesie coule a plein +bord dans tout ce qui existe, d'autant plus large qu'elle est plus +vivante. Et j'entends donner a ce mot de poesie toute sa valeur, ne pas +en enfermer le sens entre la cadence de deux rimes, ni au fond d'une +chapelle etroite de reveurs, lui restituer son vrai sens humain, qui est +de signifier l'agrandissement et l'epanouissement de toutes les verites. + +Prenez donc le milieu contemporain, et tachez d'y faire vivre des +hommes: vous ecrirez de belles oeuvres. Sans doute, il faut un effort, +il faut degager du pele-mele de la vie la formule simple du naturalisme. +La est la difficulte, faire grand avec des sujets et des personnages +que nos yeux, accoutumes au spectacle de chaque jour, ont fini par voir +petits. Il est plus commode, je le sais, de presenter une marionnette au +public, d'appeler la marionnette Charlemagne et de la gonfler a un tel +point de tirades, que le public s'imagine avoir vu un colosse; cela +est plus commode que de prendre un bourgeois de notre epoque, un homme +grotesque et mal mis et d'en tirer une poesie sublime, d'en faire, par +exemple, le pere Goriot, le pere qui donne ses entrailles a ses filles, +une figure si enorme de verite et d'amour, qu'aucune litterature ne peut +en offrir une pareille. + +Rien n'est aise comme de travailler sur des patrons, avec des formules +connues; et les heros, dans le gout classique ou romantique, coutent +si peu de besogne, qu'on les fabrique a la douzaine. C'est un article +courant dont notre litterature est encombree. Au contraire, l'effort +devient tres dur, lorsqu'on veut un heros reel, savamment analyse, +debout et agissant. Voila sans doute pourquoi le naturalisme terrifie +les auteurs habitues a pecher des grands hommes dans l'eau trouble de +l'histoire. Il leur faudrait fouiller l'humanite trop profondement, +apprendre la vie, aller droit a la grandeur reelle et la mettre en +oeuvre d'une main puissante. Et qu'on ne nie pas cette poesie vraie +de l'humanite; elle a ete degagee dans le roman, elle peut l'etre au +theatre; il n'y a la qu'une adaptation a trouver. + +Je suis tourmente par une comparaison qui me poursuit et dont je me +debarrasserai ici. On vient de jouer pendant de longs mois, a l'Odeon, +_les Danicheff_, une piece dont l'action se passe en Russie; elle a +eu chez nous un tres vif succes, seulement elle est si mensongere, +parait-il, si pleine de grossieres invraisemblances, que l'auteur, qui +est Russe, n'a pas meme ose la faire representer dans son pays. Que +pensez-vous de cette oeuvre qu'on applaudit a Paris et qui serait +sifflee a Saint-Petersbourg? Eh bien! imaginez un instant que les +Romains puissent ressusciter et qu'on represente devant eux Rome +vaincue. Entendez-vous leurs eclats de rire? croyez-vous que la piece +irait jusqu'au bout? Elle leur semblerait un veritable carnaval, elle +sombrerait sous un immense ridicule. Et il en est ainsi de toutes les +pieces historiques, aucune ne pourrait etre jouee devant les societes +qu'elles ont la pretention de peindre. Etrange theatre, alors, qui n'est +possible que chez des etrangers, qui est base sur la disparition +des generations dont il s'occupe, qui vit d'erreurs au point d'etre +seulement bon pour des ignorants! + +L'avenir est au naturalisme. On trouvera la formule, on arrivera +a prouver qu'il y a plus de poesie dans le petit appartement d'un +bourgeois que dans tous les palais vides et vermoulus de l'histoire; on +finira meme par voir que tout se rencontre dans le reel, les fantaisies +adorables, echappees du caprice et de l'imprevu, et les idylles, et les +comedies, et les drames. Quand le champ sera retourne, ce qui semble +inquietant et irrealisable aujourd'hui, deviendra une besogne facile. + +Certes, je ne puis me prononcer sur la forme que prendra le drame de +demain; c'est au genie qu'il faut laisser le soin de parler. Mais je me +permettrai pourtant d'indiquer la voie dans laquelle j'estime que notre +theatre s'engagera. + +Il s'agit d'abord de laisser la le drame romantique. Il serait +desastreux de lui prendre ses procedes d'outrance, sa rhetorique, sa +theorie de l'action quand meme, aux depens de l'analyse des caracteres. +Les plus beaux modeles du genre ne sont, comme on l'a dit, que des +operas a grand spectacle. Je crois donc qu'on doit remonter jusqu'a +la tragedie, non pas, grand Dieu! pour lui emprunter davantage sa +rhetorique, son systeme de confidents, de declamation, de recits +interminables; mais pour revenir a la simplicite de l'action et a +l'unique etude psychologique et physiologique des personnages. Le cadre +tragique ainsi entendu est excellent: un fait se deroulant dans +sa realite et soulevant chez les personnages des passions et des +sentiments, dont l'analyse exacte serait le seul interet de la piece. Et +cela dans le milieu contemporain, avec le peuple qui nous entoure. + +Mon continuel souci, mon attente pleine d'angoisse est donc de +m'interroger, de me demander lequel de nous va avoir la force de se +lever tout debout et d'etre un homme de genie. Si le drame naturaliste +doit etre, un homme de genie seul peut l'enfanter. Corneille et Racine +ont fait la tragedie. Victor Hugo a fait le drame romantique. Ou donc +est l'auteur encore inconnu qui doit faire le drame naturaliste! Depuis +quelques annees, les tentatives n'ont pas manque. Mais, soit que le +public ne fut pas mur, soit plutot qu'aucun des debutants n'eut le large +souffle necessaire, pas une de ces tentatives n'a eu encore de resultat +decisif. + +En ces sortes de combats, les petites victoires ne signifient rien; il +faut des triomphes, accablant les adversaires, gagnant la foule a la +cause. Devant un homme vraiment fort, les spectateurs plieraient les +epaules. Puis, cet homme apporterait le mot attendu, la solution du +probleme, la formule de la vie reelle sur la scene, en la combinant avec +la loi d'optique necessaire au theatre. Il realiserait enfin ce que +les nouveaux venus n'ont pu trouver encore: etre assez habile ou assez +puissant pour s'imposer, rester assez vrai pour que l'habilete ne le +conduisit pas au mensonge. + +Et quelle place immense ce novateur prendrait dans notre litterature +dramatique! Il serait au sommet. Il batirait son monument au milieu du +desert de mediocrite que nous traversons, parmi les bicoques de boue et +de crachat dont on seme au jour le jour nos scenes les plus illustres. +Il devrait tout remettre en question et tout refaire, balayer les +planches, creer un monde, dont il prendrait les elements dans la vie, +en dehors des traditions. Parmi les reves d'ambition que peut faire un +ecrivain a notre epoque, il n'en est certainement pas de plus vaste. Le +domaine du roman est encombre; le domaine du theatre est libre. A cette +heure, en France, une gloire imperissable attend l'homme de genie qui, +reprenant l'oeuvre de Moliere, trouvera en plein dans la realite la +comedie vivante, le drame vrai de la societe moderne. + + + +LE DON + +Je parlerai de ce fameux don du theatre, dont il est si souvent +question. + +On connait la theorie. L'auteur dramatique est un homme predestine qui +nait avec une etoile au front. Il parle, les foules le reconnaissent +et s'inclinent. Dieu l'a petri d'une matiere rare et particuliere. +Son cerveau a des cases en plus. Il est le dompteur qui apporte une +electricite dans le regard. Et ce don, cette flamme divine est d'une +qualite si precieuse, qu'elle ne descend et ne brule que sur quelques +tetes choisies, une douzaine au plus par generation. + +Cela fait sourire. Voyez-vous l'auteur dramatique transforme en oint +du Seigneur! J'ignore pourquoi, par decret, on n'autoriserait pas nos +vaudevillistes et nos dramaturges a porter un costume de pontifes pour +les differencier de la foule. Comme ce monde du theatre gratte et +exaspere la vanite! Il n'y a pas que les comediens qui se haussent sur +les planches et se donnent en continuel spectacle. Voila les auteurs +dramatiques gagnes par cette fievre. Ils veulent etre exceptionnels, ils +ont des secrets comme les francs-macons, ils levent les epaules de pitie +quand un profane touche a leur art, ils declarent modestement qu'ils +ont un genie particulier; mon Dieu! oui, eux-memes ne sauraient dire +pourquoi ils ont ce talent, c'est comme cela, c'est le ciel qui l'a +voulu. On peut chercher a leur derober leur secret; peine inutile, le +travail, qui mene a tout, ne mene pas a la science du theatre. Et la +critique moutonniere accredite cette belle croyance-la, fait ce joli +metier de decourager les travailleurs. + +Voyons, il faudrait s'entendre. Dans tous les arts, le don est +necessaire. Le peintre qui n'est pas doue, ne fera jamais que des +tableaux tres mediocres; de meme le sculpteur, de meme le musicien. +Parmi la grande famille des ecrivains, il nait des philosophes, des +historiens, des critiques, des poetes, des romanciers; je veux dire +des hommes que leurs aptitudes personnelles poussent plutot vers la +philosophie, l'histoire, la critique, la poesie, le roman. Il y a la une +vocation, comme dans les metiers manuels. Au theatre aussi il faut le +don, mais il ne le faut pas davantage que dans le roman, par exemple. +Remarquez que la critique, toujours inconsequente, n'exige pas le don +chez le romancier. Le commissionnaire du coin ferait un roman, que cela +n'etonnerait personne; il serait dans son droit. Mais, lorsque Balzac se +risquait a ecrire une piece, c'etait un soulevement general; il n'avait +pas le droit de faire du theatre, et la critique le traitait en +veritable malfaiteur. + +Avant d'expliquer cette stupefiante situation faite aux auteurs +dramatiques, je veux poser deux points avec nettete. La theorie du don +du theatre entrainerait deux consequences: d'abord, il y aurait un +absolu dans l'art dramatique; ensuite, quiconque serait doue deviendrait +a peu pres infaillible. + +Le theatre! voila l'argument de la critique. Le theatre est ceci, le +theatre est cela. Eh! bon Dieu! je ne cesserai de le repeter, je vois +bien des theatres, je ne vois pas le theatre. Il n'y a pas d'absolu, +jamais! dans aucun art! S'il y a un theatre, c'est qu'une mode l'a cree +hier et qu'une mode l'emportera demain. On met en avant la theorie que +le theatre est une synthese, que le parfait auteur dramatique doit dire +en un mot ce que le romancier dit en une page. Soit! notre formule +dramatique actuelle donne raison a celle theorie. Mais que fera-t-on +alors de la formule dramatique du dix-septieme siecle, de la +tragedie, ce developpement purement oratoire? Est-ce que les discours +interminables que l'on trouve dans Racine et dans Corneille sont de la +synthese? Est-ce que surtout le fameux recit de Theramene est de la +synthese? On pretend qu'il ne faut pas de description au theatre; +en voila pourtant une, et d'une belle longueur, et dans un de nos +chefs-d'oeuvre. + +Ou est donc le theatre? Je demande a le voir, a savoir comment il est +fait et quelle figure il a. Vous imaginez-vous nos tragiques et nos +comiques d'il y a deux siecles en face de nos drames et de nos comedies +d'aujourd'hui? Ils n'y comprendraient absolument rien. Cette fievre +cabriolante, cette synthese qui sautille en petites phrases nerveuses, +tout cet art bache et poussif leur semblerait de la folie pure. De meme +que si un de nos auteurs s'avisait de reprendre l'ancienne formule, on +le plaisanterait comme un homme qui monterait en coucou pour aller a +Versailles. Chaque generation a son theatre, voila la verite. J'aurais +la partie trop belle, si je comparais maintenant les theatres etrangers +avec le notre. Admettez que Shakespeare donne aujourd'hui ses +chefs-d'oeuvre a la Comedie-Francaise; il serait siffle de la belle +facon. Le theatre russe est impossible chez nous, parce qu'il a trop +de saveur originale. Jamais nous n'avons pu acclimater Schiller. Les +Espagnols, les Italiens ont egalement leurs formules. Il n'y a que nous +qui, depuis un demi-siecle, nous soyons mis a fabriquer des pieces +d'exportation, qui peuvent etre jouees partout, parce qu'elles n'ont +justement pas d'accent et qu'elles ne sont que de jolies mecaniques bien +construites. + +Du moment ou l'absolu n'existe pas dans un art, le don prend un +caractere plus large et plus souple. Mais ce n'est pas tout: +l'experience de chaque jour nous prouve que les auteurs qui ont ce +fameux don, n'en produisent pas moins, de temps a autre, des pieces tres +mal faites et qui tombent. Il parait que le don sommeille par instants. +Il est inutile de citer des exemples. Tout d'un coup, l'auteur le plus +adroit, le plus vigoureux, le plus respecte du public, accouche d'une +oeuvre non seulement mediocre, mais qui ne se lient meme pas debout. +Voila le dieu par terre. Et si l'on frequente le monde des coulisses, +c'est bien autre chose. Interrogez un directeur, un comedien, un auteur +dramatique: ils vous repondront qu'ils n'entendent rien du tout au +theatre. On siffle les scenes sur lesquelles ils comptaient, on +applaudit celles qu'ils voulaient couper la veille de la premiere +representation. Toujours, ils marchent dans l'inconnu, au petit bonheur. +Leur vie est faite de hasards. Ce qui reussit la, echoue ailleurs; un +soir, un mot porte, le lendemain il ne fait aucun effet. Pas une regle, +pas une certitude, la nuit complete. + +Que vient-on alors nous parler de don, et donner au don une importance +decisive, lorsqu'il n'y a pas une formule stable et lorsque les mieux +doues ne sont encore que des ecoliers, qui ont du bonheur un jour et qui +n'en ont plus le lendemain! Je sais bien qu'il y a un criterium commode +pour la critique: une piece reussit, l'auteur a le don; elle tombe, +l'auteur n'a pas le don. Vraiment c'est la une facon de s'en tirer a bon +compte. Musset n'avait certainement pas le don au degre ou le possede M. +Sardou; qui hesiterait pourtant entre les deux repertoires? Le don est +une invention toute moderne. Il est ne avec notre mecanique theatrale. +Quand on fait bon marche de la langue, de la verite, des observations, +de la creation d'ames originales, on en arrive fatalement a mettre +au-dessus de tout l'art de l'arrangement, la pratique materielle. Ce +sont nos comedies d'intrigue, avec leurs complications sceniques, qui +ont donne cette importance au metier. Mais, sans compter que la formule +change selon les evolutions litteraires, est-ce que le genie de nos +classiques, de Moliere et de Corneille, est dans ce metier? Non, mille +fois non! Ce qu'il faut dire, c'est que le theatre est ouvert a toutes +les tentatives, a la vaste production humaine. Ayez le don, mais ayez +surtout du talent. _On ne badine pas avec l'amour_ vivra, tandis que +j'ai grand'peur pour les _Bourgeois de Pont-Arcy._ + +Maintenant, voyons ce qui peut donner le change a la critique et la +rendre si severe pour les tentatives dramatiques qui echouent. Examinons +d'abord ce qui se passe, lorsqu'un romancier publie un roman et +lorsqu'un auteur dramatique fait jouer une piece. + +Voila le volume en vente. J'admets que le romancier y ait fait une etude +originale, dont l'aprete doive blesser le public. Dans les premiers +temps, le succes est mediocre. Chaque lecteur, chez lui, les pieds sur +les chenets, se fache plus ou moins. Mais s'il a le droit de bruler son +exemplaire, il ne peut bruler l'edition. On ne tue pas un livre. Si le +livre est fort, chaque jour il gagnera a l'auteur des sympathies. Ce +sera un proselytisme lent, mais invincible. Et, un beau matin, le roman +dedaigne, le roman conspue, aura vaincu et prendra de lui-meme la haute +place a laquelle il a droit. + +Au contraire, on joue la piece. L'auteur dramatique y a risque, comme +le romancier, des nouveautes de forme et de fond. Les spectateurs se +fachent, parce que ces nouveautes les derangent. Mais ils ne sont plus +chez eux, isoles; ils sont en masse, quinze cents a deux mille; et du +coup, sous les huees, sous les sifflets, ils tuent la piece. Des lors, +il faudra des circonstances extraordinaires pour que cette piece +ressuscite et soit reprise devant un autre public, qui cassera le +jugement du premier, s'il y a lieu. Au theatre, il faut reussir +sur-le-champ; on n'a pas a compter sur l'education des esprits, sur +la conquete lente des sympathies. Ce qui blesse, ce qui a une saveur +inconnue, reste sur le carreau, et pour longtemps, si ce n'est pour +toujours. + +Ce sont ces conditions differentes qui, aux yeux de la critique, ont +grandi si demesurement l'importance du don au theatre. Mon Dieu! dans le +roman, soyez ou ne soyez pas doue, faites mauvais si cela vous amuse, +puisque vous ne courez pas le risque d'etre etrangle. Mais, au theatre, +mefiez-vous, ayez un talisman, soyez sur de prendre le public par des +moyens connus; autrement, vous etes un maladroit, et c'est bien fait si +vous restez par terre. De la, la necessite du succes immediat, cette +necessite qui rabaisse le theatre, qui tourne l'art dramatique au +procede, a la recette, a la mecanique. Nous autres romanciers, nous +demeurons souriants au milieu des clameurs que nous soulevons. +Qu'importe! nous vivrons quand meme, nous sommes superieurs aux coleres +d'en bas. L'auteur dramatique frissonne; il doit menager chacun; il +coupe un mot; remplace une phrase; il masque ses intentions, cherche +des expedients pour duper son monde, en somme, il pratique un art de +ficelles, auquel les plus grands ne peuvent se soustraire. + +Et le don arrive. Seigneur! avoir le don et ne pas etre siffle! On +devient superstitieux, on a son etoile. Puis, l'insucces ou le succes +brutal de la premiere representation deforme tout. Les spectateurs +reagissent les uns sur les autres. On porte aux nues des oeuvres +mediocres, on jette au ruisseau des oeuvres estimables. Mille +circonstances modifient le jugement. Plus tard, on s'etonne, on ne +comprend plus. Il n'y a pas de verdict passionne ou la justice soit plus +rare. + +C'est le theatre. Et il parait que, si defectueuse et si dangereuse que +soit cette forme de l'art, elle a une puissance bien grande, puisqu'elle +enrage tant d'ecrivains. Ils y sont attires par l'odeur de bataille, par +le besoin de conquerir violemment le public. Le pis est que la critique +se fache. Vous n'avez pas le don, allez-vous-en. Et elle a dit +certainement cela a Scribe, quand il a ete siffle, a ses debuts; elle +l'a repete a M. Sardou, a l'epoque de la _Taverne des etudiants_; elle +jette ce cri dans les jambes de tout nouveau venu, qui arrive avec une +personnalite. Ce fameux don est le passe-port des auteurs dramatiques. +Avez-vous le don? Non. Alors, passez au large, ou nous vous mettons une +balle dans la tete. + +J'avoue que je remplis d'une tout autre maniere mon role de critique. Le +don me laisse assez froid. Il faut qu'une figure ait un nez pour etre +une figure; il faut qu'un auteur dramatique sache faire une piece pour +etre un auteur dramatique, cela va de soi. Mais que de marge ensuite! +Puis, le succes ne signifie rien. _Phedre_ est tombee a la premiere +representation. Des qu'un auteur apporte une nouvelle formule, il +blesse le public, il y a bataille sur son oeuvre. Dans dix ans, on +l'applaudira. + +Ah! si je pouvais ouvrir toutes grandes les portes des theatres a +la jeunesse, a l'audace, a ceux qui ne paraissent pas avoir le don +aujourd'hui et qui l'auront peut-etre demain, je leur dirais d'oser +tout, de nous donner de la verite et de la vie, de ce sang nouveau dont +notre litterature dramatique a tant besoin! Cela vaudrait mieux que de +se planter devant nos theatres, une ferule de magister a la main, et de +crier: "Au large!" aux jeunes braves qui ne procedent ni de Scribe ni de +M. Sardou. Fichu metier, comme disent les gendarmes, quand ils ont une +corvee a faire. + + + +LES JEUNES + +J'ai entendu dire un jour a un faiseur, ouvrier tres adroit en mecanique +theatrale: "On nous parle toujours de l'originalite des jeunes; mais +quand un jeune fait une piece, il n'y a pas de ficelle usee qu'il +n'emploie, il entasse toutes les combinaisons demodees dont nous ne +voulons plus nous-memes." Et, il faut bien le confesser, cela est +vrai. J'ai remarque moi-meme que les plus audacieux des debutants +s'embourbaient profondement dans l'orniere commune. + +D'ou vient donc cet avortement a peu pres general? On a vingt ans, on +part pour la conquete des planches, on se croit tres hardi et tres neuf; +et pas du tout, lorsqu'on a accouche d'un drame ou d'une comedie, il +arrive presque toujours qu'on a pille le repertoire de Scribe ou de M. +d'Ennery. C'est tout au plus si, par maladresse, on a reussi a defigurer +les situations qu'on leur a prises. Et j'insiste sur l'innocence +parfaite de ces plagiats, on s'imagine de tres bonne foi avoir tente un +effort considerable d'originalite. + +Les critiques qui font du theatre une science et qui proclament la +necessite absolue de la mecanique theatrale, expliqueront le fait en +disant qu'il faut etre ecolier avant d'etre maitre. Pour eux, il est +fatal qu'on passe par Scribe et M. d'Ennery, si l'on veut un jour +connaitre toutes les finesses du metier. On etudie naturellement dans +leurs oeuvres le code des traditions. Meme les critiques dont je parle +croiront tirer de cette imitation inconsciente un argument decisif en +faveur de leurs theories: ils diront que le theatre est a un tel point +une pure affaire de charpente, que les debutants, malgre eux, commencent +presque toujours par ramasser les vieilles poutres abandonnees pour en +faire une carcasse a leurs oeuvres. + +Quant a moi, je tire de l'aventure des reflexions tout autres. Je +demande pardon si je me mets en scene; mais j'estime que les meilleures +observations sont celles que l'on fait sur soi. Pourquoi, lorsqu'a vingt +ans je revais des plans de drames et de comedies, ne trouvais-je jamais +que des coups de theatre las de trainer partout? Pourquoi une idee de +piece se presentait-elle toujours a moi avec des combinaisons connues, +une convention qui sentait le monde des planches? La reponse est simple: +j'avais deja l'esprit infecte par les pieces que j'avais vu jouer, +je croyais deja a mon insu que le theatre est un coin a part, ou les +actions et les paroles prennent forcement une deviation reglee d'avance. + +Je me souviens de ma jeunesse passee dans une petite ville. Le theatre +jouait trois fois par semaine, et j'en avais la passion. Je ne dinais +pas pour etre le premier a la porte, avant l'ouverture des bureaux. +C'est la, dans cette salle etroite, que pendant cinq ou six ans j'ai +vu defiler tout le repertoire du Gymnase et de la Porte-Saint-Martin. +Education deplorable et dont je sens toujours en moi l'empreinte +ineffacable. Maudite petite salle! j'y ai appris comment un personnage +doit entrer et sortir; j'y ai appris la symetrie des coups de scene, la +necessite des roles sympathiques et moraux, tous les escamotages de +la verite, grace a un geste ou a une tirade; j'y ai appris ce code +complique de la convention, cet arsenal des ficelles qui a fini par +constituer chez nous ce que la critique appelle de ce mot absolu "le +theatre". J'etais sans defense alors, et j'emmagasinais vraiment de +jolies choses dans ma cervelle. + +On ne saurait croire l'impression enorme que produit le theatre sur une +intelligence de collegien echappe. On est tout neuf, on se faconne la +comme une cire molle. Et le travail sourd qui se fait en vous, ne tarde +pas a vous imposer cet axiome: la vie est une chose, le theatre en est +une autre. De la, cette conclusion: quand on veut faire du theatre, il +s'agit d'oublier la vie et de manoeuvrer ses personnages d'apres une +tactique particuliere, dont on apprend les regles. + +Allez donc vous etonner ensuite si les debutants ne lancent pas des +pieces originales! Ils sont deflores par dix ans de representations +subies. Quand ils evoquent l'idee de theatre, toute une longue suite de +vaudevilles et de melodrames defilent et les ecrasent. Ils ont dans le +sang la tradition. Pour se degager de cette education abominable, il +leur faut de longs efforts. Certes, je crois qu'un garcon qui n'aurait +jamais mis les pieds dans une salle de spectacle, serait beaucoup +plus pres d'un chef-d'oeuvre qu'un garcon dont l'intelligence a recu +l'empreinte de cent representations successives. + +Et l'on surprend tres bien la comment la convention theatrale se forme. +C'est une autre langue que l'on apprend a parler. Dans les familles +riches, on a une gouvernante anglaise ou allemande qui est chargee de +parler sa langue aux enfants, pour que ceux-ci l'apprennent sans meme +s'en apercevoir. Eh bien, c'est de cette facon que se transmet la +convention theatrale. A notre insu, nous l'admettons comme une chose +courante et naturelle. Elle nous prend tout jeunes et ne nous lache +plus. Cela nous semble necessaire qu'on agisse autrement sur les +planches que dans la vie de tous les jours. Nous en arrivons meme a +marquer certains faits comme appartenant specialement au theatre. "Ca, +c'est du theatre", disons-nous, tellement nous distinguons entre ce qui +est et ce que nous avons accepte. + +Le pis est que cette phrase: "Ca, c'est du theatre", prouve a quel point +de simple facture nous avons rabaisse notre scene nationale. Est-ce que +du temps de Moliere et de Racine, un critique aurait ose louer leurs +chefs-d'oeuvre, en disant: "C'est du theatre"? Aujourd'hui, quand on dit +qu'une piece est du theatre, il n'y a plus qu'a tirer l'echelle. C'est, +je le repete une fois encore, que l'intrigue et la charpente priment +tout, dans notre litterature dramatique. Le code theatral que le gout +public impose n'a pas cent ans de date, et j'enrage lorsque j'entends +qu'on le donne comme une loi revelee, a jamais immuable, qui a toujours +ete et qui sera toujours. Si l'on se contentait de voir dans ce pretendu +code une formule passagere qu'une autre formule remplacera demain, rien +ne serait plus juste, et il n'y aurait pas a se facher. + +D'ailleurs, on peut bien accorder que la formule en question, celle qui +agonise en ce moment, a ete inventee par des hommes d'habilete et de +gout. En voyant le succes europeen qu'elle a eu, ils ont pu croire un +instant qu'ils avaient decouvert "le theatre", le seul, l'unique. Toutes +les nations voisines, depuis cinquante ans, ont pille notre repertoire +moderne et n'ont guere vecu que de nos miettes dramatiques. Cela vient +de ce que la formule de nos dramaturges et de nos vaudevillistes +convient aux foules, qu'elle les prend par la curiosite et l'interet +purement physique. En outre, c'est la une litterature legere, d'une +digestion facile, qui ne demande pas un grand effort pour etre comprise. +Le roman feuilleton a eu un pareil succes en Europe. + +Certes, il ne faut pas etre fier, selon moi, de l'engouement de la +Russie et de l'Angleterre, par exemple, pour nos pieces actuelles. Ces +pays nous empruntent aussi les modes de nos femmes, et l'on sait que ce +ne sont pas nos meilleurs ecrivains qui y sont applaudis. Est-ce que +jamais les Russes et les Anglais ont eu l'idee de traduire notre +repertoire classique? Non; mais ils raffolent de nos operettes. Je le +dis encore, le succes en Europe de nos pieces modernes vient justement +de leurs qualites moyennes: un jeu de bascule heureux, un rebus qu'on +donne a dechiffrer, un joujou a la mode d'un maniement facile pour +toutes les intelligences et toutes les nationalites. + +D'ailleurs, c'est chez les etrangers eux-memes que j'irai choisir +aujourd'hui mon dernier argument contre cette idee fausse d'un absolu +quelconque dans l'art dramatique. Il faut connaitre le theatre russe et +le theatre anglais. Rien d'aussi different, rien d'aussi contraire a +l'idee balancee et rythmique que nous nous faisons en France d'une +piece. La litterature russe compte quelques drames superbes, qui se +developpent avec une originalite d'allures des plus caracteristiques: +et je n'ai pas a dire quelle violence, quel genie libre regne dans le +theatre anglais. Il est vrai, nous avons infecte ces peuples de notre +joli joujou a la Scribe, mais leurs theatres nationaux n'en sont pas +moins la pour nous montrer ce qu'on peut oser. + +En tout cas, les chefs-d'oeuvre dramatiques des autres nations prouvent +que notre theatre contemporain, loin d'etre une formule absolue, n'est +qu'un enfant batard et bien peigne. Il est l'expression d'une decadence, +il a perdu toutes les rudesses du genie et ne se sauve que par les +graces d'une facture adroite. Aussi est-il grand temps de le retremper +aux sources de l'art, dans l'etude de l'homme et, dans le respect de la +realite. + +Un de mes bons amis me faisait des confidences dernierement. Il a ecrit +plus de dix romans, il marche librement dans un livre, et il me disait +que le theatre le faisait trembler, lui qui pourtant n'est pas un +timide. C'est que son education dramatique le gene et le trouble, des +qu'il veut aborder une piece. Il voit les coups de scene connus, il +entend les repliques d'usage, il a la cervelle tellement pleine de ce +monde de carton, qu'il n'ose faire un effort pour se debarrasser et etre +lui. Tout ce public qu'il evoque en imagination, les yeux braques sur +la scene, le jour ou l'on jouera son oeuvre, l'effare au point qu'il +devient imbecile et qu'il se sent glisser aux banalites applaudies. Il +lui faudrait tout oublier. + + + +LES DEUX MORALES + +La morale qui se degage de notre theatre contemporain, me cause toujours +une bien grande surprise. Rien n'est singulier comme la formation de +ces deux mondes si tranches, le monde litteraire et le monde vivant; +on dirait deux pays ou les lois, les moeurs, les sentiments, la langue +elle-meme, offrent de radicales differences. Et la tradition est telle +que cela ne choque personne; au contraire, on s'effare, on crie au +mensonge et au scandale, quand un homme ose s'apercevoir de cette +anomalie et affiche la pretention de vouloir qu'une meme philosophie +sorte du mouvement social et du mouvement litteraire. + +Je prendrai un exemple, pour etablir nettement l'etat des choses. Nous +sommes au theatre ou dans un roman. Un jeune homme pauvre a rencontre +une jeune fille riche; tous les deux s'adorent et sont parfaitement +honnetes; le jeune homme refuse d'epouser la jeune fille par +delicatesse; mais voila qu'elle devient pauvre, et tout de suite il +accepte sa main, au milieu de l'allegresse generale. Ou bien c'est la +situation contraire: la jeune fille est pauvre, le jeune homme est +riche; meme combat de delicatesse, un peu plus ridicule; seulement, +on ajoute alors un raffinement final, un refus absolu du jeune homme +d'epouser celle qu'il aime quand il est ruine, parce qu'il ne peut plus +la combler de bien-etre. + +Etudions la vie maintenant, la vie quotidienne, celle qui se passe +couramment sous nos yeux. Est-ce que tous les jours les garcons les plus +dignes, les plus loyaux, n'epousent pas des femmes plus riches qu'eux, +sans perdre pour cela la moindre parcelle de leur honnetete? Est-ce +que, dans notre, societe, un pareil mariage entraine, a moins de +complications odieuses, une idee infamante, meme un blame quelconque? +Mais il y a mieux, lorsque la fortune vient de l'homme, ne sommes-nous +pas touches de ce qu'on appelle un mariage d'amour, et la jeune fille +qui ferait des mines degoutees pour se laisser enrichir par l'homme +qu'elle adore, ne serait-elle pas regardee comme la plus desagreable des +peronnelles? Ainsi donc, le mariage avec la disproportion des fortunes +est parfaitement admis dans nos moeurs; il ne choque personne, il ne +fait pas question; enfin il n'est immoral qu'au theatre, ou il reste a +l'etat d'instrument scenique. + +Prenons un second exemple. Voici un fils tres noble, tres grand, qui a +le malheur d'avoir pour pere un gredin. Au theatre, ce fils sanglote; il +se dit le rebut de la societe, il parle de s'enterrer dans sa honte, et +les spectateurs trouvent ca tout naturel. C'est ainsi qu'un pere qui ne +s'est pas bien conduit, devient immediatement pour ses enfants un +boulet de bagne. Des pieces entieres roulent la-dessus, avec, un luxe +incroyable de beaux sentiments, d'amertume et d'abnegations sublimes. + +Transportons la situation dans la vie. Est-ce que, chez nous, un galant +homme est deshonore pour etre le fils d'un pere peu scrupuleux? Regardez +autour de vous, le cas est bien frequent, personne ne refusera la main +a un honnete garcon qui compte dans sa famille un brasseur d'affaires +equivoques ou quelque personnage de moralite douteuse. Le mot s'entend +tous les jours: "Ah! le pere X..., quel gredin! Mais le fils est un si +honnete garcon!" Je ne parle pas des peres qui ont des demeles avec la +justice, mais de cette masse considerable de chefs de famille dont la +fortune garde une etrange odeur de trafics inavouables-. On herite +pourtant de ces peres-la sans se croire deshonore et sans etre traite +de malhonnete homme. Je ne juge pas, je dis comment va la vie, j'expose +notre societe dans son travail, dans son fonctionnement reel. + +Remarquez qu'il ne s'agit pas du theatre de fabrication. Ce sont nos +auteurs contemporains les plus applaudis et les plus dignes de l'etre +qui dissertent de la sorte a l'infini sur les facons delicates d'avoir +de l'honneur. Presque toutes les comedies de M. Augier, de M. Feuillet, +de M. Sardou reposent sur une donnee semblable: un fils qui reve la +redemption de son pere, ou deux amoureux qui font leur malheur en se +querellant a qui sera le plus pauvre. C'est un cliche accepte dans les +vaudevilles comme dans les pieces tres litteraires. J'en pourrais dire +autant du roman. Les ecrivains de talent pataugent dans ce poncif comme +les derniers des feuilletonistes. + +Il y a donc la, quand on etudie de pres la mecanique theatrale, un +simple rouage accepte de tous, dont l'emploi est fixe par des regles, et +qui produit toujours le meme effet sur le public. La formule veut que +la question d'argent desespere les amoureux delicats; et des que deux +amoureux, dans les conditions requises, sont mis a la scene, l'auteur +dramatique emploie tout de suite la formule, comme il placerait une +piece decoupee dans un jeu de patience. Cela s'emboite, le public +retrouve l'idee toute faite, on s'entend a demi mots, rien de plus +commode; car on est dispense d'une etude serieuse des realites, on +echappe a toutes recherches et a toutes facons de voir originales. De +meme pour le fils qui meurt de la honte de son pere; il fait partie de +la collection de pantins que les theatres ont dans leurs magasins +des accessoires. On le revoit toujours avec plaisir, ce type du fils +vengeur, en bois ou en carton. La comedie italienne avait Arlequin, +Pierrot, Polichinelle, Colombine, ces types de la grace et de la +coquinerie humaines, si observes et si vrais dans la fantaisie; nous +autres, nous avons la collection la plus triste, la plus laide, la plus +faussement noble qu'on puisse voir, des bonshommes blemes, l'amant qui +crache sur l'argent, le fils qui porte le deuil des farces du pere, et +tant d'autres faiseurs de sermons, abstracteurs de quintessence morale, +professeurs de beaux sentiments. Qui donc ecrira les _Precieuses +ridicules_ de ce protestantisme qui nous noie? + +J'ai dit un jour que notre theatre se mourait d'une indigestion de +morale. Rien de plus juste. Nos pieces sont petites, parce qu'au lieu +d'etre humaines, elles ont la pretention d'etre honnetes. Mettez donc la +largeur philosophique de Shakespeare a cote du catechisme d'honnetete +que nos auteurs dramatiques les plus celebres se piquent d'enseigner +a la foule. Comme c'est etroit, ces luttes d'un honneur faux sur des +points qui devraient disparaitre dans le grand cri douloureux de +l'humanite souffrante! Ce n'est pas vrai et ce n'est pas grand. Est-ce +que nos energies sont la? est-ce que le labeur de notre grand siecle se +trouve dans ces puerilites du coeur? On appelle cela la morale; non, ce +n'est pas la morale, c'est un affadissement de toutes nos virilites, +c'est un temps precieux perdu a des jeux de marionnettes. + +La morale, je vais vous la dire. Toi, tu aimes cette jeune fille, qui +est riche; epouse-la si elle t'aime, et tire quelque grande chose de +cette fortune. Toi, tu aimes ce jeune homme, qui est riche; laisse-toi +epouser, fais du bonheur. Toi, tu as un pere qui a vole; apprends +l'existence, impose-toi au respect. Et tous, jetez-vous dans l'action, +acceptez et decuplez la vie. Vivre, la morale est la uniquement, dans sa +necessite, dans sa grandeur. En dehors de la vie, du labeur continu +de l'humanite, il n'y a que folies metaphysiques, que duperies et que +miseres. Refuser ce qui est, sous le pretexte que les realites ne sont +pas assez nobles, c'est se jeter dans la monstruosite de parti pris. +Tout notre theatre est monstrueux, parce qu'il est bati en l'air. + +Dernierement, un auteur dramatique mettait cinquante pages a me prouver +triomphalement que le public entasse dans une salle de spectacle avait +des idees particulieres et arretees sur toutes choses. Helas! je le +sais, puisque c'est contre cet etrange phenomene que je combats. Quelle +interessante etude on pourrait faire sur la transformation qui s'opere +chez un homme, des qu'il est entre dans une salle de spectacle! Le voila +sur le trottoir: il traitera de sot tout ami qui viendra lui raconter la +rupture de son mariage avec une demoiselle riche, en lui soumettant +les scrupules de sa conscience; il serrera avec affection la main d'un +charmant garcon, dont le pere s'est enrichi en nourrissant, nos soldats +de vivres avaries. Puis, il entre dans le theatre, et il ecoute pendant +trois heures avec attendrissement le duo desole de deux amants que la +fortune separe, ou il partage l'indignation et le desespoir d'un fils +force d'heriter a la mort d'un pere trop millionnaire. Que s'est-il donc +passe? Une chose bien simple: ce spectateur, sorti de la vie, est tombe +dans la convention. + +On dit que cela est bon et que d'ailleurs cela est fatal. Non cela ne +saurait etre bon, car tout mensonge, meme noble, ne peut que pervertir. +Il n'est pas bon de desesperer les coeurs par la peinture de sentiments +trop raffines, radicalement faux d'ailleurs dans leur exageration +presque maladive. Cela devient une religion, avec ses detraquements, +ses abus de ferveur devote. Le mysticisme de l'honneur peut faire des +victimes, comme toute crise purement cerebrale. Et il n'est pas vrai +davantage que cela soit fatal. Je vois bien la convention exister, mais +rien ne dit qu'elle est immuable, tout demontre au contraire qu'elle +cede un peu chaque jour sous les coups de la verite. Ce spectateur dont +je parle plus haut, n'a pas invente les idees auxquelles il obeit; il +les a au contraire recues et il les transmettra plus ou moins changees, +si on les transforme en lui. Je veux dire que la convention est faite +par les auteurs et que des lors les auteurs peuvent la defaire. Sans +doute il ne s'agit pas de mettre brusquement toutes les verites a la +scene, car elles derangeraient trop les habitudes seculaires du +public; mais, insensiblement, et par une force superieure, les verites +s'imposeront. C'est un travail lent qui a lieu devant nous et dont les +aveugles seuls peuvent nier les progres quotidiens. + +Je reviens aux deux morales, qui se resument en somme dans la question +double de la verite et de la convention. Quand nous ecrivons un roman ou +nous tachons d'etre des analystes exacts, des protestations furieuses +s'elevent, on pretend que nous ramassons des monstres dans le ruisseau, +que nous nous plaisons de parti pris dans le difforme et l'exceptionnel. +Or, nos monstres sont tout simplement des hommes, et des hommes fort +ordinaires, comme nous en coudoyons partout dans la vie, sans tant nous +offenser. Voyez un salon, je parle du plus honnete: si vous ecriviez +les confessions sinceres des invites, vous laisseriez un document qui +scandaliserait les voleurs et les assassins. Dans nos livres, nous avons +conscience souvent d'avoir pris la moyenne, de peindre des personnages +que tout le monde recoit, et nous restons un peu interloques, lorsqu'on +nous accuse de ne frequenter que les bouges; meme, au fond de +ces bouges, il y a une honnetete relative que nous indiquons +scrupuleusement, mais que personne ne parait retrouver sous notre plume. +Toujours les deux morales. Il est admis que la vie est une chose et que +la litterature en est une autre. Ce qui est accepte couramment dans la +rue et chez soi, devient une simple ordure des qu'on l'imprime. Si nous +decoiffons une femme, c'est une fille; si nous nous permettons d'enlever +la redingote d'un monsieur, c'est un gredin. La bonhomie de l'existence, +les promiscuites tolerees, les libertes permises de langage et de +sentiments, tout ce train-train qui fait la vie, prend immediatement +dans nos oeuvres ecrites l'apparence d'une diffamation. Les lecteurs ne +sont pas accoutumes a se voir dans un miroir fidele, et ils crient au +mensonge et a la cruaute. + +Les lecteurs et les spectateurs s'habitueront, voila tout. Nous avons +pour nous la force de l'eternelle moralite du vrai. La besogne du siecle +est la notre. Peu a peu, le public sera avec nous, lorsqu'il sentira le +vide de cette litterature alambiquee, qui vit de formules toutes +faites. Il verra que la veritable grandeur n'est pas dans un etalage de +dissertations morales, mais dans l'action meme de la vie. Rever ce qui +pourrait etre devient un jeu enfantin, quand on peut peindre ce qui est; +et, je le dis encore, le reel ne saurait etre ni vulgaire ni honteux, +car c'est le reel qui a fait le monde. Derriere les rudesses de nos +analyses, derriere nos peintures qui choquent et qui epouvantent +aujourd'hui, on verra se lever la grande figure de l'Humanite, saignante +et splendide, dans sa creation incessante. + + + +LA CRITIQUE ET LE PUBLIC + +I + +Il faut que je confesse un de mes gros etonnements. Quand j'assiste a +une premiere representation, j'entends souvent pendant les entr'actes +des jugements sommaires, echappes a mes confreres les critiques. Il +n'est pas besoin d'ecouter, il suffit de passer dans un couloir; les +voix se haussent, on attrape des mots, des phrases entieres. La, semble +regner la severite la plus grande. On entend voler ces condamnations +sans appel: "C'est infect! c'est idiot! ca ne fera pas le sou!" + +Et remarquez que les critiques ne sont que justes. La piece est +generalement grotesque. Pourtant, cette belle franchise me touche +toujours beaucoup, parce que je sais combien il est courageux de dire +ce qu'on pense. Mes confreres ont l'air si indigne, si exaspere par le +supplice inutile auquel on les condamne, que les jours suivants j'ai +parfois la curiosite de lire leurs articles pour voir comment leur bile +s'est epanchee. Ah! le pauvre auteur, me dis-je en ouvrant les journaux, +ils vont l'avoir joliment accommode! C'est a peine si les lecteurs +pourront en retrouver les morceaux. + +Je lis, et je reste stupefait. Je relis pour bien me prouver que je ne +me trompe pas. Ce n'est plus le franc parler des couloirs, la verite +toute crue, la severite legitime d'hommes qu'on vient d'ennuyer et qui +se soulagent. Certains articles sont tout a fait aimables, jettent, +comme on dit, des matelas pour amortir la chute de la piece, poussent +meme la politesse jusqu'a effeuiller quelques roses sur ces matelas. +D'autres articles hasardent des objections, discutent avec l'auteur, +finissent par lui promettre un bel avenir. Enfin les plus mauvais +plaident les circonstances attenuantes. + +Et remarquez que le fait se passe surtout quand la piece est signee d'un +nom connu, quand il s'agit de repecher une celebrite qui se noie. Pour +les debutants, les uns sont accueillis avec une bienveillance +extreme, les autres sont echarpes sans pitie aucune. Cela tient a des +considerations dont je parlerai tout a l'heure. + +Certes, je ne fais pas un proces a mes confreres. Je parle en general, +et j'admets a l'avance toutes les exceptions qu'on voudra. Mon seul +desir est d'etudier dans quelles conditions facheuses la critique se +trouve exercee, par suite des infirmites humaines et des fatalites du +milieu ou se meuvent les juges dramatiques. + +Il y a donc, entre la representation d'une piece et l'heure ou l'on +prend la plume pour en parler, toute une operation d'esprit. La +piece est exaltee ou ereintee, parce qu'elle passe par les passions +personnelles du critique. La bienveillance outree a plusieurs causes, +dont voici les principales: le respect des situations acquises, la +camaraderie, nee de relations entre confreres, enfin l'indifference +absolue, la longue experience que la franchise ne sert a rien. + +Le respect des situations acquises vient d'un sentiment conservateur. +On plie l'echine devant un auteur arrive, comme on la plie devant un +ministre qui est au pouvoir; et meme, s'il a une heure de betise, on la +cache soigneusement, parce qu'il n'est pas prudent de deranger les idees +de la foule et de lui faire entendre qu'un homme puissant, maitre du +succes, peut se tromper comme le dernier des pleutres. Cela affaiblirait +le principe de l'autorite. On doit veiller au maintien du respect, si +l'on ne veut pas etre deborde par les revolutionnaires. Donc, on lance +son coup de chapeau quand meme, on pousse la foule sur le trottoir +banal, en lui deguisant l'ennui de la promenade. + +La camaraderie est bien forte, elle aussi. On a dine la veille avec +l'auteur dans une maison charmante; on doit dejeuner le lendemain avec +lui, chez un ancien ami de college. Tout l'hiver, on le rencontre; on +ne peut entrer dans un salon sans le voir et sans lui serrer la main. +Alors, comment voulez-vous qu'on lui dise brutalement que sa piece est +detestable? Il verrait la une trahison, on mettrait dans l'embarras tous +les braves gens qui vous recoivent l'un et l'autre. Le pis est qu'il a +murmure a votre oreille: + +--Je compte sur vous. + +Et il peut y compter, en verite, car jamais on n'a le courage de dire +toute la verite a cet homme. Les critiques qui restent francs quand +meme, passent pour des gens mal eleves. + +L'indifference absolue est un etat ou le critique arrive apres quelques +annees de pontificat. D'abord, il s'est jete dans la bataille, a mis +ses idees en avant, a livre des combats sur le terrain de chaque piece +nouvelle. Puis, en voyant qu'il n'ameliore rien, que la sottise demeure +eternelle, il se calme et prend un bel egoisme. Tout est bon, tout est +mauvais, peu importe. Il suffit qu'on boive frais et qu'on ne se fasse +pas d'ennemis. Il faut aussi ranger parmi ces beaux indifferents les +poetes et les ecrivains de grand style qui acceptent un feuilleton +dramatique. Ceux-la se moquent parfaitement du theatre. Ils trouvent +toutes les pieces abominables, odieuses. Et ils affectent un sourire de +bons princes, ils louent jusqu'aux vaudevilles ineptes, ils n'ont que +le souci de pomponner leurs phrases pour se faire a eux memes un joli +succes. + +Quant a l'ereintement, il est presque toujours l'effet de la passion. +On ereinte une piece, parce qu'on est romantique, parce qu'on est +royaliste, parce qu'on a eu des pieces sifflees ou des romans vendus sur +les quais. Je repete que j'admets toutes les exceptions. Si je citais +des exemples, on m'entendrait mieux; mais je ne veux nommer personne. La +critique, si debonnaire pour les auteurs arrives, se montre tout d'un +coup enragee contre certains debutants. Ceux-la, on les massacre; et le +public, devant cette fureur, ne doit plus comprendre. C'est qu'il y a, +par derriere, une situation dont il faudrait d'abord debrouiller les +fils. Souvent, le debutant est un novateur, un garcon genant, un ours +vivant dans son trou, loin de toute camaraderie. + +D'ailleurs, notre critique theatrale contemporaine a des reproches plus +graves a se faire. Ses severites et ses indulgences exagerees ne sont +que les resultats de la debandade, du manque de methode dans lequel +elle vit. Elle est la seule critique existante, puisque les journaux +dedaignent aujourd'hui de parler des livres, ou leur jettent l'aumone +derisoire d'un bout d'annonce griffonne par le redacteur des Faits +divers. Et j'estime qu'elle represente bien mal la sagacite et la +finesse de l'esprit francais. A l'etranger, on rit du tohu-bohu de ces +jugements qui se dementent les uns les autres, et qui sont souvent +rendus dans un style abominable. En Angleterre, en Russie, on dit tres +nettement que nous n'avons plus parmi nous un seul critique. + +On doit accuser d'abord la fievre du journalisme d'informations. Quand +tous les critiques rendaient leur justice le lundi, ils avaient le temps +de preparer et d'ecrire leurs feuilletons. On choisissait pour cette +besogne des ecrivains, et si le plus souvent la methode manquait, chaque +article etait au moins un morceau de style interessant a lire. Mais on +a change cela, il faut maintenant que les lecteurs aient, le lendemain +meme, un compte rendu detaille des pieces nouvelles. La representation +finit a minuit, on tire le journal a minuit et demi, et le critique est +tenu de fournir immediatement un article d'une colonne. Necessairement, +cet article est fait apres la repetition generale, ou bien il est bacle +sur le coin d'une table de redaction, les yeux appesantis de sommeil. + +Je comprends que les lecteurs soient enchantes de connaitre +immediatement la piece nouvelle. Seulement, avec ce systeme, toute +dignite litteraire est impossible, le critique n'est plus qu'un +reporter; autant le remplacer par un telegraphe qui irait plus vite. Peu +a peu, les comptes rendus deviendront de simples bulletins. On flatte la +seule curiosite du public, on l'excite et on la contente. Quant a son +gout, il ne compte plus; on a supprime les virtuoses pour confier leur +besogne a des journalistes qui acceptent volontiers de traiter le +Theatre comme ils traiteraient la Bourse ou les Tribunaux, en mauvais +style. Nous marchons au mepris de toute litterature. Il y a deux ou +trois journaux, sur le pave de Paris, qui sont coupables d'avoir +transforme les lettres en un marche honteux ou l'on trafique sur les +nouvelles. Quand la maree arrive, c'est a qui vendra la raie la plus +fraiche. Et que de raies pourries on passe dans le tas! + +Comme il faut etre de son temps, j'accepterais encore cette rapidite +de l'information qui est devenue un besoin. Mais, puisqu'on a mis les +phrases a la porte, on devrait au moins rejeter les banalites, condenser +en quelques lignes des jugements motives, d'une rectitude absolue. Pour +cela, il faudrait que la critique eut une methode et sut ou elle va. +Sans doute, on doit tolerer les temperaments, les facons diverses de +voir, les ecoles litteraires qui se combattent. Le corps des critiques +dramatiques ne peut ressembler a un corps de troupe qui fait l'exercice. +Meme l'interet de la besogne est dans la passion. Si l'on ne se jetait +pas ses preferences a la tete, ou serait le plaisir, pour les juges et +pour les lecteurs? Seulement, la passion elle-meme est absente, et +le pele-mele des opinions vient uniquement du manque complet de vues +d'ensemble. + +Le public est regarde comme souverain, voila la verite. Les meilleurs de +nos critiques se fient a lui, consultent presque toujours la salle avant +de se prononcer. Ce respect du public procede de la routine, de la peur +de se compromettre, du sentiment de crainte qu'inspire tout pouvoir +despotique. Il est tres rare qu'un critique casse l'arret d'une salle +qui applaudit. La piece a reussi, donc elle est bonne. On ajoute les +phrases clichees qui ont traine partout, on tire une morale a la portee +de tout le monde, et l'article est fait. + +Comme il est difficile de savoir qui commence a se tromper, du public ou +de la critique; comme, d'autre part, la critique peut accuser le public +de la pousser dans des complaisances facheuses, tandis que le public +peut adresser a la critique le meme reproche: il en resulte que le +proces reste pendant et que le tohu-bohu s'en trouve augmente. Des +critiques disent avec un semblant de raison: "Les pieces sont faites +pour les spectateurs, nous devons louer celles que les spectateurs +applaudissent." Le public, de son cote, s'excuse d'aimer les pieces +sottes, en disant: "Mon journal trouve cette piece bonne, je vais la +voir et je l'applaudis." Et la perversion devient ainsi universelle. + +Mon opinion est que la critique doit constater et combattre. Il lui faut +une methode. Elle a un but, elle sait ou elle va. Les succes et les +chutes deviennent secondaires. Ce sont des accidents. On se bat pour une +idee, on rapporte tout a cette idee, on n'est plus le flatteur jure +de la foule ni l'ecrivain indifferent qui gagne son argent avec des +phrases. + +Ah! comme nous aurions besoin de ce reveil! + +Notre theatre agonise, depuis qu'on le traite comme les courses, et +qu'il s'agit seulement, au lendemain d'une premiere representation, de +savoir si l'oeuvre sera jouee cent fois, ou si elle ne le sera que +dix. Les critiques n'obeiraient plus au bon plaisir du moment, ils +n'empliraient plus leurs articles d'opinions contradictoires. Dans la +lutte, ils seraient bien forces de defendre un drapeau et de traiter la +question de vie ou de mort de notre theatre. Et l'on verrait ainsi la +critique dramatique, des cancans quotidiens, de la preoccupation des +coulisses, des phrases toutes faites, des ignorances et des sottises, +monter a la largeur d'une etude litteraire, franche et puissante. + + + +II + +La theorie de la souverainete du public est une des plus bouffonnes que +je connaisse. Elle conduit droit a la condamnation de l'originalite +et des qualites rares. Par exemple, n'arrive-t-il pas qu'une chanson +ridicule passionne un public lettre? Tout le monde la trouve odieuse; +seulement, mettez tout le monde dans une salle de spectacle, et l'on +rira, et l'on applaudira. Le spectateur pris isolement est parfois un +homme intelligent; mais les spectateurs pris en masse sont un troupeau +que le genie ou meme le simple talent doit conduire le fouet a la main. +Rien n'est moins litteraire qu'une foule, voila ce qu'il faut etablir +en principe. Une foule est une collectivite malleable dont une main +puissante fait ce qu'elle veut. + +Ce serait un bien curieux tableau, et tres instructif, si l'on dressait +la liste des erreurs de la foule. On montrerait, d'une part, tous les +chefs-d'oeuvre qu'elle a siffles odieusement, de l'autre, toutes les +inepties auxquelles elle a fait d'immenses succes. Et la liste serait +caracteristique, car il en resulterait a coup sur que le public est +reste froid ou s'est fache tontes les fois qu'un ecrivain original s'est +produit. Il y a tres peu d'exceptions a cette regle. + +Il est donc hors de doute que chaque personnalite de quelque puissance +est obligee de s'imposer. Si la grande loi du theatre etait de +satisfaire avant tout le public, il faudrait aller droit aux niaiseries +sentimentales, aux sentiments faux, a toutes les conventions de la +routine. Et je defie qu'on puisse alors marquer la ligne du mediocre ou +l'on s'arreterait; il y aurait toujours un pire auquel on serait bientot +force de descendre. Qu'un ecrivain ecoute la foule, elle lui criera +sans cesse: "Plus bas! plus bas!" Lors meme qu'il sera dans la boue des +treteaux, elle voudra qu'il s'enfonce davantage, qu'il y disparaisse, +qu'il s'y noie. + +Pour moi, les ecrivains revoltes, les novateurs, sont necessaires, +precisement parce qu'ils refusent de descendre et qu'ils relevent le +niveau de l'art, que le gout perverti des spectateurs tend toujours a +abaisser. Les exemples abondent. Apres la venue de chaque maitre, de +chaque conquerant de l'art qui achete cherement ses victoires, il y a +un moment d'eclat. Le public est dompte et applaudit. Puis, lentement, +quand les imitateurs du maitre arrivent, les oeuvres s'amollissent, +l'intelligence de la foule decroit, une periode de transition et de +mediocrite s'etablit. Si bien que, lorsque le besoin d'une revolution +litteraire se fait sentir, il faut, de nouveau, un homme de genie pour +secouer la foule et pour lui imposer une nouvelle formule. + +Il est bon de consulter ainsi l'histoire litteraire, si l'on veut +debrouiller ces questions. Or, jamais on n'y voit que les grands +ecrivains aient suivi le public; ils ont toujours, au contraire, +remorque le public pour le conduire ou ils voulaient. L'histoire est +pleine de ces luttes, dans lesquelles la victoire reste infailliblement +au genie. On a pu lapider un ecrivain, siffler ses oeuvres, son heure +arrive, et la foule soumise obeit docilement a son impulsion. Etant +donne la moyenne peu intelligente et surtout peu artistique du public, +on doit ajouter que tout succes trop vif est inquietant pour la duree +d'une oeuvre. Quand le public applaudit outre mesure, c'est que l'oeuvre +est mediocre et peu viable; il est inutile de citer des exemples, que +tout le monde a dans la memoire. Les oeuvres qui vivent sont celles +qu'on a mis souvent des annees a comprendre. + +Alors, que nous veut-on avec la souverainete du public au theatre! Sa +seule souverainete est de declarer mauvaise une piece que la posterite +trouvera bonne. Sans doute, si l'on bat uniquement monnaie avec le +theatre, si l'on a besoin du succes immediat, il est bon de consulter le +gout actuel du public et de le contenter. Mais l'art dramatique n'a +rien a demeler avec ce negoce. Il est superieur a l'engouement et aux +caprices. On dit aux auteurs: "Vous ecrivez pour le public, il faut donc +vous faire entendre de lui et lui plaire." Cela est specieux, car on +peut parfaitement ecrire pour le public, tout en lui deplaisant, de +facon a lui donner un gout nouveau; ce qui s'est passe bien souvent. +Toute la querelle est dans ces deux facons d'etre: ceux qui songent +uniquement au succes et qui l'atteignent en flattant une generation; +ceux qui songent uniquement a l'art et qui se haussent pour voir, +par-dessus la generation presente, les generations a venir. + +Plus je vais, et plus je suis persuade d'une chose: c'est qu'au theatre, +comme dans tous les autres arts d'ailleurs, il n'existe pas de regles +veritables en dehors des lois naturelles qui constituent cet art. Ainsi, +il est certain que, pour un peintre, les figures ont fatalement un nez, +une bouche et deux yeux; mais quant a l'expression de la figure, a la +vie meme, elle lui appartient. De meme au theatre, il est necessaire que +les personnages entrent, causent et sortent. Et c'est tout; l'auteur +reste ensuite le maitre absolu de son oeuvre. + +Pour conclure, ce n'est pas le public qui doit imposer son gout aux +auteurs, ce sont les auteurs qui ont charge de diriger le public. En +litterature, il ne peut exister d'autre souverainete que celle du genie. +La souverainete du peuple est ici une croyance imbecile et dangereuse. +Seul le genie marche en avant et petrit comme une cire molle +l'intelligence des generations. + + + +III + +Il est admis que les gens de province ouvrent de grands yeux dans nos +theatres, et admirent tout de confiance. Le journal qu'ils recoivent +de Paris a parle, et l'on suppose qu'ils s'inclinent tres bas, qu'ils +n'osent juger a leur tour les pieces centenaires et les artistes +applaudis par les Parisiens. C'est la une grande erreur. + +Il n'y a pas de public plus difficile qu'un public de province. Telle +est l'exacte verite. J'entends un public forme par la bonne societe +d'une petite ville: les notaires, les avoues, les avocats, les medecins, +les negociants. Ils sont habitues a etre chez eux dans leur theatre, +sifflant les artistes qui leur deplaisent, formant leur troupe +eux-memes, grace a l'epreuve des trois debuts reglementaires. Notre +engouement parisien les surprend toujours, parce qu'ils exigent avant +tout d'un acteur de la conscience, une certaine moyenne de talent, un +jeu uniforme et convenable; jamais, chez eux, une actrice ne se +tirera d'une difficulte par une gambade; rien ne les choque comme ces +fantaisies que l'argot des coulisses a nommees des "cascades". Aussi, +quand ils viennent a Paris, ne peuvent-ils souvent s'expliquer la vogue +extraordinaire de certaines etoiles de vaudeville et d'operette. Ils +restent ahuris et scandalises. + +Vingt fois, d'anciens amis de college, debarques a Paris pour huit +jours, m'ont repete: "Nous sommes alles hier soir dans tel theatre, et +nous ne comprenons pas comment on peut tolerer telle actrice ou tel +acteur. Chez nous, on les sifflerait sans pitie." Naturellement, je ne +veux nommer personne. Mais on serait bien surpris, si l'on savait pour +quelles etoiles les gens de province se montrent si severes. Remarquez +qu'au fond leurs critiques portent presque toujours juste. Ce qu'ils ne +veulent pas comprendre, c'est le coup de folie de Paris, cette flamme du +succes qui enleve tout, ces triomphes d'un jour que nous faisons surtout +aux femmes, lorsqu'elles ont, en dehors de leur plus ou de leur moins de +talent, le quelque chose qui nous gratte au bon endroit. + +L'air de la province est autre. Les provinciaux ne vivent pas dans notre +air, et c'est pourquoi ils suffoquent a Paris. En outre, il faut faire +la part d'une certaine jalousie. Le point est delicat, je ne voudrais +pas insister; mais il est evident que la continuelle apotheose de Paris +finit par agacer les bons bourgeois des quatre coins de la France. On +ne leur parle que de Paris, tout est superbe a Paris; alors, lorsqu'ils +peuvent surprendre Paris en flagrant delit de mensonge et de betise, ils +triomphent. Il faut les entendre: Vraiment, les Parisiens ne sont pas +difficiles, ils font des succes a des cabotins que Marseille ou Lyon a +uses, ils s'engouent des rebuts de Bordeaux ou de Toulouse. Le pis est +que les provinciaux ont souvent raison. Je voudrais qu'on les ecoutat +juger en ce moment les troupes de l'Opera et de l'Opera-Comique. Et ils +retournent dans leurs villes, en haussant les epaules. + +Ajoutez que le tapage de nos reclames irrite et deroute les gens qui, a +cent et deux cents lieues, ne peuvent faire la part de l'exageration. +Ils ne sont pas dans le secret des coulisses, ils ne devinent pas ce +qu'il y a sous une bordee d'articles elogieux, lancee a la tete du +premier petit torchon de femme venu. Nous autres, nous sourions, nous +savons ce qu'il faut croire. Eux, dans le milieu mort de leurs villes, +en dehors de notre monde, doivent tout prendre argent comptant. Pendant +des mois, ils lisent au cercle que mademoiselle X... est une merveille +de beaute et de talent. A la longue, ils prennent du respect pour +elle. Puis, quand ils la voient, leur desillusion est terrible. Rien +d'etonnant a ce qu'ils nous traitent alors de farceurs. + +Et ce n'est pas seulement les artistes que les provinciaux jugent avec +severite, ce sont encore les pieces, jusqu'au personnel de nos theatres. +Je sais, par exemple, que l'importunite de nos ouvreuses les exaspere. +Un de mes amis, furibond, me disait encore hier qu'il ne comprenait pas +comment nous pouvions tolerer une pareille vexation. Quant aux pieces, +elles ne les satisfont presque jamais, parce que le plus souvent elles +leur echappent; je parle des pieces courantes, de celles dont Paris +consomme deux ou trois douzaines par hiver. On a dit avec raison qu'une +bonne moitie du repertoire actuel n'est plus compris au dela des +fortifications. Les allusions ne portent plus, la fleur parisienne se +fane, les pieces ne gardent que leur carcasse maigre. Des lors, il est +naturel qu'elles deplaisent a des gens qui les jugent pour leur merite +absolu. + +Il ne faut donc pas croire a une admiration passive des provinciaux dans +nos theatres. S'il est tres vrai qu'ils s'y portent en foule, soyez +certains qu'ils reservent leur libre jugement. La curiosite les pousse, +ils veulent epuiser les plaisirs de Paris; mais ecoutez-les quand ils +sortent, et vous verrez qu'ils se prononcent tres carrement, qu'ils +ont trois fois sur quatre des airs dedaigneux et faches, comme si l'on +venait de les prendre a quelque attrape-nigauds. + +Un autre fait que j'ai constate et qui est tres sensible en ce moment, +c'est la passion de la province pour les theatres lyriques. Un +provincial qui se hasardera a passer une soiree a la Comedie-Francaise +ira trois et quatre fois a l'Opera. Je veux bien admettre que ce soit +reellement la musique qui souleve une si belle passion. Mais encore +faut-il expliquer les circonstances qui entretiennent et qui accroissent +chaque jour un pareil mouvement. Nous ne sommes pas une nation assez +melomane pour qu'il n'y ait point a cela, en dehors de la musique, des +particularites determinantes. + +La province va en masse a l'Opera pour une des raisons que j'ai dites +plus haut. Souvent les comedies, les vaudevilles lui echappent. Au +contraire, elle comprend toujours un opera. Il suffit qu'on chante, les +etrangers eux-memes n'ont pas besoin de suivre les paroles. + +Je cours le risque d'ameuter les musiciens contre moi, mais je dirai +toute ma pensee. La litterature demande une culture de l'esprit, une +somme d'intelligence, pour etre goutee; tandis qu'il ne faut guere +qu'un temperament pour prendre a la musique de vives jouissances. +Certainement, j'admets une education de l'oreille, un sens particulier +du beau musical; je veux bien meme qu'on ne puisse penetrer les grands +maitres qu'avec un raffinement extreme de la sensation. Nous n'en +restons pas moins dans le domaine pur des sens, l'intelligence peut +rester absente. Ainsi, je me souviens d'avoir souvent etudie, aux +concerts populaires de M. Pasdeloup, des tailleurs ou des cordonniers +alsaciens, des ouvriers buvant beatement du Beethoven, tandis que des +messieurs avaient une admiration de commande parfaitement visible. Le +reve d'un cordonnier qui ecoule la symphonie en _la_, vaut le reve d'un +eleve de l'Ecole polytechnique. Un opera ne demande pas a etre compris, +il demande a etre senti. En tous cas, il suffit de le sentir pour s'y +recreer; au lieu que, si l'on ne comprend pas une comedie ou un drame, +on s'ennuie a mourir. + +Eh bien, voila pourquoi, selon moi, la province prefere un opera a une +comedie. Prenons un jeune homme sorti d'un college, ayant fait son droit +dans une Faculte voisine, devenu chez lui avocat, avoue ou notaire. +Certes, ce n'est point un sot. Il a la teinture classique, il sait par +coeur des fragments de Boileau et de Racine. Seulement, les annees +coulent, il ne suit pas le mouvement litteraire, il reste ferme aux +nouvelles tentatives dramatiques. Cela se passe pour lui dans un +monde inconnu et ne l'interesse pas. Il lui faudrait faire un effort +d'intelligence, qui le derangerait dans ses habitudes de paresse +d'esprit. En un mot, comme il le dit lui-meme en riant, il est rouille; +a quoi bon se derouiller, quand l'occasion de le faire se presente au +plus une fois par an? Le plus simple est de lacher la litterature et de +se contenter de la musique. + +Avec la musique, c'est une douce somnolence. Aucun besoin de penser. +Cela est exquis. On ne sait pas jusqu'ou peut aller la peur de la +pensee. Avoir des idees, les comparer, en tirer un jugement, quel labeur +ecrasant, quelle complication de rouages, comme cela fatigue! Tandis +qu'il est si commode d'avoir la tete vide, de se laisser aller a une +digestion aimable, dans un bain de melodie! Voila le bonheur parfait. On +est leger de cervelle, on jouit dans sa chair, toute la sensualite est +eveillee. Je ne parle pas des decors, de la mise en scene, des danses, +qui font de nos grands operas des feeries, des spectacles flattant la +vue autant que l'oreille. + +Questionnez dix provinciaux, huit vous parleront de l'Opera avec +passion, tandis qu'ils montreront une admiration digne pour la +Comedie-Francaise. Et ce que je dis des provinciaux, je devrais +l'etendre aux Parisiens, aux spectateurs en general. Cela explique +l'importance enorme que prend chez nous le theatre de l'Opera; il recoit +la subvention la plus forte, il est loge dans un palais, il fait des +recettes colossales, il remue tout un peuple. Examinez, a cote, le +Theatre-Francais, dont la prosperite est pourtant si grande en ce +moment: on dirait une bicoque. Je dois confesser une faiblesse: le +theatre de l'Opera, avec son gonflement demesure, me fache. Il tient une +trop large place, qu'il vole a la litterature, aux chefs-d'oeuvre de +notre langue, a l'esprit humain. Je vois en lui le triomphe de la +sensualite et de la polissonnerie publiques. Certes, je n'entends pas +me poser en moraliste; au fond, toute decomposition m'interesse. Mais +j'estime qu'un peuple qui eleve un pareil temple a la musique et a la +danse, montre une inquietante lachete devant la pensee. + + + +IV + +Nos artistes de la Comedie-Francaise viennent de donner a Londres une +serie de representations. Le succes d'argent et de curiosite parait +indiscutable. On a publie des chiffres qui sont vrais sans doute. La +Comedie-Francaise a fait salle comble tous les soirs. C'est deja la un +fait caracteristique. J'ai vu une troupe anglaise jouer dans un theatre +de Paris; la salle etait vide, et les rares spectateurs pouffaient de +gaiete. Pourtant, la troupe donnait du Shakespeare. Il est vrai qu'a +part deux ou trois acteurs, les autres etaient bien mediocres. Mais +l'Angleterre pourrait nous envoyer ses meilleurs comediens, je crois que +Paris se derangerait difficilement pour aller les voir. Rappelez-vous +les maigres recettes realisees par Salvini. Pour nous, les theatres +etrangers n'existent pas, et nous sommes portes a nous egayer de ce qui +n'est point dans le genie de notre race. Les Anglais viennent donc de +nous donner un exemple de gout litteraire, soit que notre repertoire +et nos comediens leur plaisent reellement, soit qu'ils aient voulu +simplement montrer de la politesse pour la litterature d'un grand peuple +voisin. + +Est ce bien, a la verite, un gout litteraire qui a empli chaque soir la +salle du Gaiety's Theatre? C'est ici que des documents exacts seraient +necessaires. Mais, avant d'etudier ce point, je dois dire que je n'ai +jamais compris la querelle qu'on a cherchee a la Comedie-Francaise, +lorsqu'il a ete question de son voyage a Londres. J'ai lu la-dessus +des articles d'une fureur bien etrange. Les plus doux accusaient nos +artistes de cupidite et leur deniaient le droit de passer la Manche. +D'autres prevoyaient un naufrage et se lamentaient. Avouez que +cela parait comique aujourd'hui. Une seule chose etait a craindre: +l'insucces, des salles vides, une diminution de prestige. Mais, +la-dessus, on pouvait etre tranquille; les recettes etaient quand meme +assurees, ce qui suffisait; car, pour le veritable effet produit par +les oeuvres et par les interpretes, il etait a l'avance certain, je +le repete, qu'on ne saurait jamais exactement a quoi s'en tenir. Les +journaux anglais ont ete courtois, et nos journaux francais se sont +montres patriotes. Des lors, la Comedie-Francaise avait mille +fois raison de se risquer; elle partait pour un triomphe, pour le +demi-million de recettes qu'on vient de publier. Certes, je ne suis +guere chauvin de mon naturel; mais, personnellement, j'ai vu avec +plaisir nos comediens aller faire une experience interessante dans un +pays ou ils etaient certains d'etre bien recus, meme s'ils ne plaisaient +pas completement. + +Cela me ramene a analyser les raisons qui ont amene le public anglais en +foule. Je ne crois pas a une passion litteraire bien forte. Il y a eu +plutot un courant de mode et de curiosite. Nous tenons, a cette heure, +en Europe, une situation litteraire de combat. Non seulement on nous +pille, mais on nous discute. Notre litterature souleve toutes sortes de +points sociaux, philosophiques, scientifiques; de la, le bruit qu'un de +nos livres ou qu'une de nos pieces fait a l'etranger. L'Allemagne et +l'Angleterre, par exemple, ne peuvent nous lire sans se facher souvent. +En un mot, notre litterature sent le fagot. Je suis persuade qu'une +bonne partie du public anglais a ete attiree par le desir de se rendre +enfin compte d'un theatre qu'il ne comprend pas. C'etait la les gens +serieux. Ajoutez les curieux mondains, ceux qui ecoutent une tragedie +francaise comme on ecoute un opera italien, ceux encore qui se piquent +d'etre au courant de notre litterature, et vous obtiendrez la foule qui +a suivi les representations du Gaiety's Theatre. + +Et ce qui s'est passe prouve bien la verite de ce que j'avance. Tous les +critiques ont constate que nos tragedies classiques ont eu le succes +le plus vif. C'est que nos tragedies sont des morceaux consacres; les +Anglais sachant le francais les connaissent pour les avoir apprises par +coeur. Apres les tragedies, ce seraient les drames lyriques de Victor +Hugo qu'on aurait applaudis, et rien de plus explicable ici encore: la +musique du vers a tout emporte, ces drames ont passe comme des livrets +d'opera, grace a la voix superbe des interpretes, sans qu'on s'avisat +un instant de discuter la vraisemblance. Mais, arrives devant les +Fourchambault, de M. Emile Augier, et devant tout le theatre de M. +Dumas, les Anglais se sont cabres. On les derangeait brutalement dans +leur facon d'entendre la litterature, et ils n'ont plus montre qu'une +froide politesse. + +L'experience est faite aujourd'hui. J'en suis bien heureux. Le voyage +de la Comedie-Francaise a Londres n'aurait-il que prouve ou en +est l'Angleterre devant la formule naturaliste moderne, que je le +considererais comme d'une grande utilite. Il est entendu que le peuple +qui a produit Shakespeare et Ben Jonson, pour ne citer que ces deux +noms, en est tombe a ne pouvoir plus supporter aujourd'hui les +hardiesses de M. Dumas. + +Je ne puis resumer ici l'histoire de la litterature anglaise. Mais +lisez l'ouvrage si remarquable de M. Taine, et vous verrez que pas +une litterature n'a eu un debordement plus large ni plus hardi +d'originalite. Le genie saxon a depasse en vigueur et en crudite tout ce +qu'on connait. Et c'est maintenant cette litterature anglaise, apres la +longue action du protestantisme, qui en est arrivee a ne plus tolerer a +la scene un enfant naturel ou une femme adultere. Tout le genie libre +de Shakespeare, toute la crudite superbe de Ben Jonson ont abouti a des +romans d'une mediocrite ecoeurante, a des melodrames ineptes dont nos +theatres de barriere ne voudraient pas. + +J'ai lu pres d'une cinquantaine de romans anglais ecrits dans ces +dernieres annees. Cela est au-dessous de tout. Je parle de romans signes +par des ecrivains qui ont la vogue. Certainement, nos feuilletonistes, +dont nous faisons fi, ont plus d'imagination et de largeur. Dans les +romans anglais, la meme intrigue, une bigamie, ou bien un enfant perdu +et retrouve, ou encore les souffrances d'une institutrice, d'une +creature sympathique quelconque, est le fond en quelque sorte hieratique +dont pas un romancier ne s'ecarte. Ce sont des contes du chanoine +Schmidt, demesurement grossis et destines a etre lus en famille. Quand +un ecrivain a le malheur de sortir du moule, on le conspue. Je viens, +par exemple, de lire la _Chaine du Diable_, un roman que M. Edouard +Jenkins a ecrit contre l'ivrognerie anglaise; comme oeuvre d'observation +et d'art, c'est bien mediocre; mais il a suffi qu'il dise quelques +verites sur les vices anglais, pour qu'on l'accablat de gros mots. +Depuis Dickens, aucun romancier puissant et original ne s'est revele. +Et que de choses j'aurais a dire sur Dickens, si vibrant et si intense +comme evocateur de la vie exterieure, mais si pauvre comme analyste de +l'homme et comme compilateur de documents humains! + +Quant au theatre anglais actuel, il existe a peine, de l'avis de tous. +Nous n'avons jamais eu l'idee, a part deux ou trois exceptions, de +faire des emprunts a ce theatre; tandis que Londres vit en partie +d'adaptations faites d'apres nos pieces. Et le pis est que le theatre +est la-bas plus chatre encore que le roman. Les Anglais, a la scene, ne +tolerent plus la moindre etude humaine un peu serieuse. Ils tournent +tout a la romance, a une certaine honnetete conventionnelle. De la, a +coup sur, la mediocrite ou s'agite leur litterature dramatique. Ils +sont tombes au melodrame, et ils tomberont plus bas, car on tue une +litterature, lorsqu'on lui interdit la verite humaine. N'est-il pas +curieux et triste que le genie anglais, qui a eu dans les siecles passes +la floraison des plus violents temperaments d'ecrivains, ne donne +plus naissance, a la suite d'une certaine evolution sociale, qu'a des +ecrivains emascules, qu'a des bas bleus qui ne valent pas Ponson +du Terrail? Et cela juste a l'heure ou l'esprit d'observation et +d'experience emporte notre siecle a l'etude et a la solution de tous les +problemes. + +Nous nous trouvons donc devant une consequence de l'etat social, qu'il +serait trop long d'etudier. Remarquez que la convention dans les +personnages et dans les idees est d'autant plus singuliere que le public +anglais exige le naturalisme dans le monde exterieur. Il n'y a pas de +naturaliste plus minutieux ni plus exact que Dickens, lorsqu'il decrit +et qu'il met en scene un personnage; il refuse simplement d'aller au +dela de la peau, jusqu'a la chair. De meme, les decors sont merveilleux +a Londres, si les pieces restent mediocres. C'est ici un peuple +pratique, tres positif, exigeant la verite dans les accessoires, mais se +fachant des qu'on veut dissequer l'homme. J'ajouterai que le mouvement +philosophique, en Angleterre, est des plus audacieux, que le positivisme +s'y elargit, que Darwin y a bouleverse toutes les donnees anciennes, +pour ouvrir une nouvelle voie ou la science marche a cette heure. Que +conclure de ces contradictions? Evidemment, si la litterature anglaise +reste stationnaire et ne peut supporter la conquete du vrai, c'est que +l'evolution ne l'a pas encore atteinte, c'est qu'il y a des empechements +sociaux qui devront disparaitre pour que le roman et le theatre +s'elargissent a leur tour par l'observation et l'analyse. + +J'en voulais venir a ceci, que nous n'avons pas a nous emouvoir des +opinions portees par le public anglais sur nos oeuvres dramatiques. Le +milieu litteraire n'est pas le meme a Paris qu'a Londres, heureusement. +Que les Anglais n'aient pas compris Musset, qu'ils aient juge M. Dumas +trop vrai, cela n'a d'autre interet pour nous que de nous renseigner sur +l'etat litteraire de nos voisins. Nous sommes, eux et nous, a des points +de vue trop differents. Jamais nous n'admettrons qu'on condamne une +oeuvre, parce que l'heroine est une femme adultere, au lieu d'etre une +bigame. Dans ces conditions, il n'y a qu'a remercier les Anglais d'avoir +fait a nos artistes un accueil si flatteur; mais il n'y a pas a vouloir +profiter une seconde des jugements qu'ils ont pu exprimer sur nos +oeuvres. Les points de depart sont trop differents, nous ne pouvons nous +entendre. + +Voila ce que j'avais a dire, d'autant plus qu'un de nos critiques +declarait dernierement qu'il s'etait beaucoup regale d'un article paru +dans le _Times_ contre le naturalisme. Il faut renvoyer simplement le +redacteur du _Times_ a la lecture de Shakespeare, et lui recommander +le _Volpone_, de Ben Jonson. Que le public de Londres en reste a notre +theatre classique et a notre theatre romantique, cela s'explique par +l'impossibilite ou il se trouve de comprendre notre repertoire moderne, +etant donnes l'education et le milieu social anglais. Mais ce n'est pas +une raison pour que nos critiques s'amusent des plaisanteries du _Times_ +sur une evolution litteraire qui fait notre gloire depuis Diderot. + +Quant au redacteur du _Times_, il fera bien de mediter cette pensee: +Les batards de Shakespeare n'ont pas le droit de se moquer des enfants +legitimes de Balzac. + + + +DES SUBVENTIONS + +Lors de la discussion du budget, tout le monde a ete frappe des sommes +que l'Etat donne a la musique, sommes enormes relativement aux sommes +modestes qu'il accorde a la litterature. Les subventions de la +Comedie-Francaise et de l'Odeon, mises en regard des subventions des +theatres lyriques, sont absolument ridicules. Et ce n'etait pas tout, +on parlait alors de la creation de nouvelles salles lyriques, la presse +entiere s'interessait au sort des musiciens et de leurs oeuvres, il +y avait une veritable pression de l'opinion sur le gouvernement pour +obtenir de lui de nouveaux sacrifices en faveur de la musique. De la +litterature, pas un mot. + +J'ai deja dit que je voyais, dans cette apotheose de l'opera chez nous, +la haine des foules contre la pensee. C'est une fatigue que d'aller a +la Comedie-Francaise, pour un homme qui a bien dine; il faut qu'il +comprenne, grosse besogne. Au contraire, a l'Opera, il n'a qu'a se +laisser bercer, aucune instruction n'est necessaire; l'epicier du coin +jouira autant que le melomane le plus raffine. Et il y a, en outre, la +feerie dans l'opera, les ballets avec le nu des danseuses, les decors +avec l'eblouissement de l'eclairage. Tout cela s'adresse directement aux +sens du spectateur et ne lui demande aucun effort d'intelligence. De la +le temple superbe qu'on a bati a la musique, lorsque presque en face, a +l'autre bout d'une avenue, la litterature est en comparaison logee comme +une petite bourgeoise froide, ennuyeuse, raisonneuse, et qui serait +deplacee dans ce luxe d'entretenue. C'est le mot, on entretient la +musique en France. Rien de moins viril pour la sante intellectuelle d'un +peuple. + +Devant cette disproportion des sommes consacrees a la litterature et a +la musique, il s'est donc trouve un grand nombre de personnes qui ont +reclame. Il semble juste que les subventions soient reparties plus +equitablement. Si l'on aborde le cote pratique, les resultats obtenus, +la surprise est aussi grande; car on en arrive a etablir que les +centaines de mille francs jetees dans le tonneau sans fond des theatres +lyriques, se trouvent encore insuffisantes et n'ont guere amene que des +faillites. L'Opera lui-meme, qui reste une entreprise particuliere tres +prospere, n'a plus produit de grandes oeuvres depuis longtemps et doit +vivre sur son repertoire, avec une troupe que la critique competente +declare de plus en plus mediocre. N'importe, on s'entete. Quand un +theatre lyrique croule, ce qui se presente a chaque saison, on s'ingenie +aussitot pour en ouvrir un autre. La presse entre en campagne, les +ministres se font tendres. Il nous faut des orchestres et des danseuses, +dussent-ils nous ruiner. Singulier art qu'on ne peut etayer qu'avec +des millions, plaisir si cher qu'on ne parvient pas a le donner aux +Parisiens, meme en le payant avec l'argent de tous les Francais! + +Des lors, le raisonnement est simple. Pourquoi s'enteter? Pourquoi +donner des primes aux faillites? La musique tiendrait moins de place que +cela ne serait pas un mal. Je ne puis, personnellement, passer +devant l'Opera sans eprouver une sourde colere. J'ai une si parfaite +indifference pour la litterature qu'on fait la dedans, que je trouve +exasperant d'avoir loge des roulades et des ronds de jambe dans ce +palais d'or et de marbre qui ecrase la ville. + +Et je me joins donc tres volontiers aux journalistes que cet etat de +choses a blesses. Qu'on partage les subventions entre la musique et la +litterature; qu'on augmente surtout la subvention de l'Odeon, pour lui +permettre de risquer des tentatives avec les jeunes auteurs dramatiques; +qu'on essaye meme de creer un theatre de drames populaires, ouvert a +tous les essais. Rien de mieux. + +Voila pour le principe. Maintenant, en pratique, je ne crois pas a la +puissance de l'argent, lorsqu'il s'agit d'art. Voyez ce qui se passe +pour la musique; les subventions sont devorees comme des feux de paille, +et les directeurs se trouvent forces de deposer leur bilan. Si les +subventions etaient plus fortes, ils mangeraient davantage, voila tout, +pour faire prosperer un theatre, il ne faut pas des millions, il faut de +grandes oeuvres; des millions ne peuvent soutenir des oeuvres mediocres, +tandis que de grandes oeuvres apportent precisement des millions avec +elles. Je ne veux pas parler musique, je ne cherche pas a savoir si les +theatres lyriques ne traversent point en ce moment la meme crise que les +theatres de drames. C'est la question litteraire que je desire traiter, +et j'y arrive. + +D'abord, j'enregistre un aveu. Voici trois ans que je ne cesse de +repeter que le drame se meurt, que le drame est mort. Lorsque j'ai dit +que les planches etaient vides, on m'a repondu que j'insultais nos +gloires dramatiques; a entendre la critique, jamais le theatre n'aurait +jete un tel eclat en France. Et voila brusquement que l'on confesse +notre pauvrete et notre mediocrite. On me donne raison, apres s'etre +fache et m'avoir quelque peu injurie. On constate la crise actuelle, on +se lamente sur le malheureux sort de la Porte-Saint-Martin, vouee +aux ours et aux baleines; de la Gaiete, agonisant avec la feerie; du +Chatelet et du Theatre-Historique, vivant de reprises; de l'Ambigu, ou +les directions se succedent sous une pluie battante de protets. Eh bien! +nous sommes donc enfin d'accord. Tout va de mal en pis, le drame est en +train de disparaitre, si on ne parvient pas a le ressusciter. Je n'ai +jamais dit autre chose. + +Seulement, je crois fort que nous differons absolument sur le remede +possible. La queue romantique, inquiete et irritee de la disparition +du drame selon la formule de 1830, s'est avisee de declarer que, si le +drame mourait, cela venait simplement de ce qu'on n'avait point assez +d'argent pour le faire vivre. Mon Dieu! c'etait bien simple; si l'on +voulait une renaissance, il s'agissait simplement d'ouvrir un nouveau +theatre qui jouerait, aux frais de l'Etat, toutes les oeuvres +dramatiques de debutants, dans lesquelles on trouverait des promesses +plus ou moins nettes de talent. En un mot, les oeuvres existent; ce qui +manque, ce sont les theatres. + +Vraiment, de qui se moque-t-on? Ou sont-elles, les oeuvres? Je demande +a les voir. C'est justement parce qu'il n'y a pas d'oeuvres que les +theatres se ruinent. Je n'ai jamais cru aux chefs d'oeuvre inconnus. +Toutes sortes de legendes mauvaises circulent sur l'impossibilite ou est +un debutant d'arriver au public. Ce qu'il faut dire, c'est que toute +bonne piece a ete jouee, c'est qu'on ne pourrait citer un drame ou une +comedie de merite qui n'ait eu son heure et son succes. Voila la verite, +la verite consolante, qui est bonne pour les forts, si elle gene les +incompris et les impuissants. + +Certes, les directeurs se trompent souvent, et ils penchent +naturellement davantage vers les succes d'argent que vers les +speculations litteraires pures. Mais quel est le directeur qui +repousserait une bonne piece, s'il la croyait bonne? Il faudra toujours +passer par un jugement, meme dans un theatre ouvert expres pour les +debutants; et il y aura une coterie, et il y aura des sottises. Sottise +pour sottise, celle de l'homme qui defend sa bourse est encore plus +soucieuse de la reussite. Aujourd'hui, tous les directeurs en sont a +chercher des pieces; ils sentent, leurs fournisseurs habituels vieillir, +ils s'inquietent, ils voudraient du nouveau. Questionnez-les, ils vous +diront qu'ils feraient le voyage de toutes les mansardes de Paris, s'ils +savaient qu'un garcon de talent se cachat quelque part. Ils ne trouvent +rien, rien, rien, telle est la triste verite. + +Or, c'est l'instant que l'on choisit pour reclamer l'ouverture d'un +nouveau theatre. La Porte-Saint-Martin, l'Ambigu, le Theatre-Historique +ne trouvent plus de drames; vite ouvrons une salle nouvelle, pour +elargir la disette des bonnes pieces. Et qu'on ne vienne pas dire que, +systematiquement, les directeurs repoussent les tentatives; ils ont +tout essaye, les drames a panaches, les drames historiques, les drames +tailles sur le patron de 1830. S'ils ont abandonne la partie, c'est que +le public s'est desinteresse de ces formules anciennes, c'est que les +pretendus jeunes, les poetes figes qui leur apportent ces pastiches, +n'ont absolument aucune originalite dans le ventre. On ne galvanise +pas le passe. Au theatre surtout, il n'est pas permis de retourner en +arriere. C'est l'epoque, c'est le milieu ambiant, c'est le courant des +esprits qui font les pieces vivantes. + +Et ce n'est pas tout. Il n'y a pas que les pieces qui manquent, les +acteurs eux aussi font defaut. Je ne veux nommer aucun theatre, mais +presque toutes les troupes sont pitoyables, si l'on excepte quelques +artistes de talent. Les traditions du drame romantique se perdent; il +faut attendre qu'une generation de comediens apporte l'esprit nouveau. +En attendant, si un grand theatre s'ouvrait, il aurait toutes les peines +du monde a reunir une troupe convenable. + +Oui, le drame d'hier est mort; oui, il n'y a plus de directeur pour le +recevoir, plus d'artistes pour le jouer, plus de public pour l'entendre. +Mais c'est une idee baroque que de vouloir le ressusciter a coups de +billets de banque. L'Etat donnerait des millions qu'il ne mettrait pas +debout ce cadavre. Il n'y a qu'une facon de rendre au drame tout son +eclat: c'est de le renouveler. Le drame romantique est aussi mort que la +tragedie. Attendez que l'evolution s'acheve, qu'on trouve le theatre de +l'epoque, celui qui sera fait avec notre sang et notre chair, a nous +autres contemporains, et vous verrez les theatres revivre. Il faut de +la passion dans une litterature. Quand une formule tombe aux mains +des imitateurs, elle disparait vite. Nous avons besoin de createurs +originaux. + +Ce sont la des idees bien simples, d'une verite presque puerile tant +elle est evidente, et je m'etonne que j'aie besoin de les repeter si +souvent pour convaincre le monde. Il est certain que chaque periode +historique a sa litterature, son roman et son theatre. Pourquoi veut-on +alors que nous ayons la litterature de Louis-Philippe et de l'empire? +Depuis 1870, apres une catastrophe epouvantable qui a retourne +profondement la nation, nous vivons dans une epoque nouvelle. Des hommes +politiques nouveaux se sont produits, ont mis la main sur le pouvoir +et ont aide a l'evolution qui nous emporte vers la formule sociale de +demain. Des lors, il doit se produire en litterature une evolution +semblable; nous allons, nous aussi, a une formule qui triomphera demain; +des hommes nouveaux travaillent a son succes, fatalement, jouant le role +qu'ils sont venus jouer. Tout cela est mathematique, tout cela est regi +par des lois que nous ne connaissons pas encore bien, mais que nous +commencons a entrevoir. + +Il serait aussi ridicule de vouloir revenir au mouvement romantique que +de songer a recommencer les journees de 1830. Aujourd'hui, la liberte +est conquise, et nous tachons d'asseoir le gouvernement et la +litterature sur des donnees scientifiques. Je jette ici au courant de la +plume de grosses idees, sur lesquelles j'aimerais a m'etendre un jour. + +Donc, pour conclure, si je ne vois pas d'inconvenient a ce qu'on +subventionne la litterature, si je trouve tres bon qu'on entretienne un +peu moins galamment l'Opera pour donner davantage a l'Odeon, je suis +absolument persuade que l'argent ne fera pas naitre un homme de genie +et ne l'aidera meme pas a se produire; car le propre du genie est de +s'affirmer au milieu des obstacles. Donnez de l'argent, il ira aux +mediocres, aux farceurs de l'histoire et du patriotisme; peut-etre meme +cela causera-t-il plus de tort que de bien, mais il faut que tout le +monde vive. Seulement, l'avenir se fera de lui-meme, en dehors de vos +patronages et de vos subventions, par l'evolution naturaliste du siecle, +par cet esprit de logique et de science qui transforme en ce moment le +corps social tout entier. Que les faibles meurent, les reins casses; +c'est la loi. Quant aux forts, ils ne relevent que d'eux-memes; ils +apportent un appui a l'Etat et ils n'attendent rien de lui. + + + +LES DECORS ET LES ACCESSOIRES + +I + +Je veux parler du mouvement naturaliste qui se produit au theatre, +simplement au point de vue des decors et des accessoires. On sait qu'il +y a deux avis parfaitement tranches sur la question: les uns voudraient +qu'on en restat a la nudite du decor classique, les autres exigent +la reproduction du milieu exact, si compliquee qu'elle soit. Je suis +evidemment de l'opinion de ceux-ci; seulement, j'ai mes raisons a +donner. + +Il faut etudier la question dans l'histoire meme de notre theatre +national. L'ancienne parade de foire, le mystere joue sur des treteaux, +toutes ces scenes dites en plein vent d'ou sont sorties, parfaites et +equilibrees, les tragedies et les comedies du dix-septieme siecle, se +jouaient entre trois lambeaux tendus sur des perches. L'imagination du +public suppleait au decor absent. Plus tard, avec Corneille, Moliere et +Racine, chaque theatre avait une place publique, un salon, une foret, un +temple; meme la foret ne servait guere, je crois. L'unite de lieu, qui +etait une regle strictement observee, impliquait ce peu de variete. +Chaque piece ne necessitait, qu'un decor; et comme, d'autre part, tous +les personnages devaient se rencontrer dans ce decor, les auteurs +choisissaient fatalement les memes milieux neutres, ce qui permettait +au meme salon, a la meme rue, au meme temple de s'adapter a toutes les +actions imaginables. + +J'insiste, parce que nous sommes la aux sources de la tradition. Il +ne faudrait pas croire que cette uniformite, cet effacement du decor, +vinssent de la barbarie de l'epoque, de l'enfance de l'art decoratif. Ce +qui le prouve, c'est que certains operas, certaines pieces de gala, +ont ete montees alors avec un luxe de peintures, une complication de +machines extraordinaire. Le role neutre du decor etait dans l'esthetique +meme du temps. + +On n'a qu'a assister, de nos jours, a la representation d'une tragedie +ou d'une comedie classique. Pas un instant le decor n'influe sur la +marche de la piece. Parfois, des valets apportent des sieges ou une +table; il arrive meme qu'ils posent ces sieges au beau milieu d'une rue. +Les autres meubles, les cheminees, tout se trouve peint dans les fonds. +Et cela semble fort naturel. L'action se passe en l'air, les personnages +sont des types qui defilent, et non des personnalites qui vivent. Je ne +discute pas aujourd'hui la formule classique, je constate simplement que +les argumentations, les analyses de caractere, l'etude dialoguee des +passions, se deroulant devant le trou du souffleur sans que les milieux +eussent jamais a intervenir, se detachaient d'autant plus puissamment +que le fond avait moins d'importance. + +Ce qu'il faut donc poser comme une verite demontree, c'est que +l'insouciance du dix-septieme siecle pour la verite du decor vient de ce +que la nature ambiante, les milieux, n'etaient pas regardes alors +comme pouvant avoir une influence quelconque sur l'action et sur les +personnages. Dans la litterature du temps, la nature comptait peu. +L'homme seul etait noble, et encore l'homme depouille de son humanite, +l'homme abstrait, etudie dans son fonctionnement d'etre logique et +passionnel. Un paysage au theatre, qu'etait-ce cela? on ne voyait pas +les paysages reels, tels qu'ils s'elargissent par les temps de soleil ou +de pluie. Un salon completement meuble, avec la vie qui l'echauffe et +lui donne une existence propre, pourquoi faire? les personnages ne +vivaient pas, n'habitaient pas, ne faisaient que passer pour declamer +les morceaux qu'ils avaient a dire. + +C'est de cette formule que notre theatre est parti. Je ne puis faire +l'historique des phases qu'il a parcourues. Mais il est facile de +constater qu'un mouvement lent et continu s'est opere, accordant +chaque jour plus d'importance a l'influence des milieux. D'ailleurs, +l'evolution litteraire des deux derniers siecles est tout entiere dans +cet envahissement de la nature. L'homme n'a plus ete seul, on a cru que +les campagnes, les villes, les cieux differents meritaient qu'on les +etudiat et qu'on les donnat comme un cadre immense a l'humanite. On +est meme alle plus loin, on a pretendu qu'il etait impossible de bien +connaitre l'homme, si on ne l'analysait pas avec son vetement, sa +maison, son pays. Des lors, les personnages abstraits ont disparu. On +a presente des individualites, en les faisant vivre de la vie +contemporaine. + +Le theatre a fatalement obei a cette evolution. Je sais que certains +critiques font du theatre une chose immuable, un art hieratique dont +il ne faut pas sortir. Mais c'est la une plaisanterie que les faits +dementent tous les jours. Nous avons eu les tragedies de Voltaire, ou le +decor jouait deja un role; nous avons eu les drames romantiques qui +ont invente le decor fantaisiste et en ont tire les plus grands effets +possibles; nous avons eu les bals de Scribe, danses dans un fond de +salon; et nous en sommes arrives au cerisier veritable de l'_Ami Fritz_, +a l'atelier du peintre impressionniste de la _Cigale_, au cercle si +etonnamment exact du _Club_. Que l'on fasse cette etude avec soin, +on verra toutes les transitions, on se convaincra que les resultats +d'aujourd'hui ont ete prepares et amenes de longue main par l'evolution +meme de notre litterature. + +Je me repete, pour mieux me faire entendre. Le malheur, ai-je dit, est +qu'on veut mettre le theatre a part, le considerer comme d'essence +absolument differente. Sans doute, il a son optique. Mais ne le voit-on +pas de tout temps obeir au mouvement de l'epoque? A cette heure, le +decor exact est une consequence du besoin de realite qui nous tourmente. +Il est fatal que le theatre cede a cette impulsion, lorsque le roman +n'est plus lui-meme qu'une enquete universelle, qu'un proces-verbal +dresse sur chaque fait. Nos personnages modernes, individualises, +agissant sous l'empire des influences environnantes, vivant notre +vie sur la scene, seraient parfaitement ridicules dans le decor du +dix-septieme siecle. Ils s'asseoient, et il leur faut des fauteuils; ils +ecrivent, et il leur faut des tables; ils se couchent, ils s'habillent, +ils mangent, ils se chauffent, et il leur faut un mobilier complet. +D'autre part, nous etudions tous les mondes, nos pieces nous promenent +dans tous les lieux imaginables, les tableaux les plus varies doivent +forcement defiler devant la rampe. C'est la une necessite de notre +formule dramatique actuelle. + +La theorie des critiques que fache cette reproduction minutieuse, +est que cela nuit a l'interet de la piece jouee. J'avoue ne pas bien +comprendre. Ainsi, on soutient cette these que seuls les meubles ou les +objets qui servent comme accessoires devraient etre reels; il faudrait +peindre les autres dans le decor. Des lors, quand on verrait un +fauteuil, on se dirait tout bas: "Ah! ah! le personnage va s'asseoir"; +ou bien, quand on apercevrait une carafe sur un meuble: "Tiens! tiens! +le personnage aura soif"; ou bien, s'il y avait une corbeille a ouvrage +au premier plan: "Tres bien! l'heroine brodera en ecoutant quelque +declaration." Je n'invente rien, il y a des personnes, parait-il, +que ces devinettes enfantines amusent beaucoup. Lorsque le salon est +completement meuble, qu'il se trouve empli de bibelots, cela les +deroute, et ils sont tentes de crier: "Ce n'est pas du theatre!" + +En effet, ce n'est pas du theatre, si l'on continue a vouloir regarder +le theatre comme le triomphe quand meme de la convention. On nous dit: +"Quoi que vous fassiez, il y a des conventions qui seront eternelles." +C'est vrai, mais cela n'empeche pas que, lorsque l'heure d'une +convention a sonne, elle disparait. On a bien enterre l'unite de lieu; +cela n'a rien d'etonnant que nous soyons en train de completer le +mouvement, en donnant au decor toute l'exactitude possible. C'est la +meme evolution qui continue. Les conventions qui persistent n'ont rien +a voir avec les conventions qui partent. Une de moins, c'est toujours +quelque chose. + +Comment ne sent-on pas tout l'interet qu'un decor exact ajoute a +l'action? Un decor exact, un salon par exemple avec ses meubles, ses +jardinieres, ses bibelots, pose tout de suite une situation, dit le +monde ou l'on est, raconte les habitudes des personnages. Et comme +les acteurs y sont a l'aise, comme ils y vivent bien de la vie qu'ils +doivent vivre! C'est une intimite, un coin naturel et charmant. Je sais +que, pour gouter cela, il faut aimer voir les acteurs vivre la piece, au +lieu de les voir la jouer. Il y a la toute une nouvelle formule. Scribe, +par exemple, n'a pas besoin des milieux reels, parce que ses personnages +sont en carton. Je parle uniquement du decor exact pour les pieces ou il +y aurait des personnages en chair et en os, apportant avec, eux l'air +qu'ils respirent. + +Un critique a dit avec beaucoup de sagacite: "Autrefois, des personnages +vrais s'agitaient dans des decors faux; aujourd'hui, ce sont des +personnages faux qui s'agitent dans des decors vrais." Cela est juste, +si ce n'est que les types de la tragedie et de la comedie classiques +sont vrais, sans etre reels. Ils ont la verite generale, les grands +traits humains resumes en beaux vers; mais ils n'ont pas la verite +individuelle, vivante et agissante, telle que nous l'entendons +aujourd'hui. Comme j'ai essaye de le prouver, le decor du dix-septieme +siecle allait en somme a merveille avec les personnages du theatre de +l'epoque; il manquait comme eux de particularites, il restait large, +efface, tres approprie aux developpements de la rhetorique et a la +peinture de heros surhumains. Aussi est-ce un non-sens pour moi que de +remonter les tragedies de Racine, par exemple, avec un grand eclat de +costumes et de decors. + +Mais ou le critique a absolument raison, c'est lorsqu'il dit +qu'aujourd'hui des personnages faux s'agitent dans des decors vrais. Je +ne formule pas d'autre plainte, a chacune de mes etudes. L'evolution +naturaliste au theatre a fatalement commence par le cote materiel, par +la reproduction exacte des milieux. C'etait la, en effet, le cote +le plus commode. Le public devait etre pris aisement. Aussi, depuis +longtemps, l'evolution s'accomplit-elle. Quant aux personnages faux, +ils sont moins faciles a transformer que les coulisses et les toiles de +fond, car il s'agirait de trouver ici un homme de genie. Si les peintres +decorateurs et les machinistes ont suffi pour une partie de la +besogne, les auteurs dramatiques n'ont encore fait que tatonner. Et +le merveilleux, c'est que la seule exactitude dans les decors a suffi +parfois pour assurer de grands succes. + +En somme, n'est-ce pas un indice bien caracteristique? Il faut etre +aveugle pour ne pas comprendre ou nous allons. Les critiques qui +se plaignent de ce souci de l'exactitude dans les decors et les +accessoires, ne devraient voir la qu'un des cotes de la question. Elle +est beaucoup plus large, elle embrasse le mouvement litteraire du siecle +entier, elle se trouve dans le courant irresistible qui nous emporte +tous au naturalisme. M. Sardou, dans les _Merveilleuses_, a voulu des +tasses du Directoire; MM. Erckmann-Chatrian ont exige, dans l'_Ami +Fritz_, une fontaine qui coulat; M. Gondinet, dans le _Club_, a demande +tous les accessoires authentiques d'un cercle. On peut sourire, hausser +les epaules, dire que cela ne rend pas les oeuvres meilleures. +Mais, derriere ces manies d'auteurs minutieux, il y a plus ou moins +confusement la grande pensee d'un art de methode et d'analyse, marchant +parallelement avec la science. Un ecrivain viendra sans doute, qui +mettra enfin au theatre des personnages vrais dans des decors vrais, et +alors on comprendra. + + + +II + +M. Francisque Sarcey, qui est l'autorite la plus competente en la +matiere, a bien voulu repondre aux pages qu'on vient de lire. Il n'est +point de mon avis, naturellement. M. Sarcey se contente de juger les +oeuvres au jour le jour, sans s'inquieter de l'ensemble de la production +contemporaine, constatant simplement le succes ou l'insucces, en donnant +les raisons tirees de ce qu'il croit etre la science absolue du theatre. +Je suis, au contraire, un philosophe estheticien que passionne le +spectacle des evolutions litteraires, qui se soucie peu au fond de la +piece jouee, presque toujours mediocre, et qui la regarde comme une +indication plus ou moins nette d'une epoque et d'un temperament; en +outre, je ne crois pas du tout a une science absolue, j'estime que tout +peut se realiser, au theatre comme ailleurs. De la, nos divergences. +Mais je suis bien tranquille, M. Sarcey se flatte d'apprendre chaque +jour et de se laisser convaincre par les faits. Il sera convaincu par le +fait naturaliste comme il vient de l'etre par le fait romantique, sur le +tard. + +La question des decors et des accessoires est un excellent terrain, +circonscrit et nettement delimite, pour y porter l'etude des conventions +au theatre. En somme, les conventions sont la grosse affaire. On me +dit que les conventions sont eternelles, qu'on ne supprimera jamais la +rampe, qu'il y aura toujours des coulisses peintes, que les heures a la +scene seront comptees comme des minutes, que les salons ou se passent +les pieces n'auront que trois murs. Eh! oui, cela est certain. Il est +meme un peu pueril de donner de tels arguments. Cela me rappelle un +peintre classique, disant de Courbet: "Eh bien! quoi? qu'a-t-il invente? +est-ce que ses figures n'ont pas un nez, une bouche et deux yeux comme +les miennes?" + +Je veux faire entendre qu'il y a, dans tout art, un fond materiel qui +est fatal. Quand on fait du theatre, on ne fait pas de la chimie. Il +faut donc un theatre, organise comme les theatres de l'epoque ou l'on +vit, avec le plus ou le moins de perfectionnement du materiel employe. +Il serait absurde de croire qu'on pourra transporter la nature telle +quelle sur les planches, planter de vrais arbres, avoir de vraies +maisons, eclairees par de vrais soleils. Des lors, les conventions +s'imposent, il faut accepter des illusions plus ou moins parfaites, a la +place des realites. Mais cela est tellement hors de discussion, qu'il +est inutile d'en parler. C'est le fond meme de l'art humain, sans lequel +il n'y a pas de production possible. On ne chicane pas au peintre ses +couleurs, au romancier son encre et son papier, a l'auteur dramatique sa +rampe et ses pendules qui ne marchent pas. + +Seulement, prenons une comparaison. Qu'on lise par exemple un roman de +mademoiselle de Scuderi et un roman de Balzac. Le papier et l'encre leur +sont toleres a tous deux; on passe sur cette infirmite de la creation +humaine. Or, avec les memes outils, mademoiselle de Scuderi va creer des +marionnettes, tandis que Balzac creera des personnages en chair et en +os. D'abord, il y a la question de talent; mais il y a aussi la question +d'epoque litteraire. L'observation, l'etude de la nature est devenue +aujourd'hui une methode qui etait a peu pres inconnue au dix-septieme +siecle. On voit donc ici la convention tournee, comme masquee par la +puissance de la verite des peintures. + +Les conventions ne font que changer; c'est encore possible. Nous ne +pouvons pas creer de toutes pieces des etres vivants, des mondes tirant +tout d'eux-memes. La matiere que nous employons est morte, et nous ne +saurions lui souffler qu'une vie factice. Mais que de degres dans cette +vie factice, depuis la grossiere imitation qui ne trompe personne, +jusqu'a la reproduction presque parfaite qui fait crier au miracle! +Affaire de genie, dira-t-on: sans doute, mais aussi, je le repete, +affaire de siecle. L'idee de la vie dans les arts est toute moderne. +Nous sommes emportes malgre nous vers la passion du vrai et du reel. +Cela est indeniable, et il serait aise de prouver par des exemples que +le mouvement grandit tous les jours. Croit-on arreter ce mouvement, en +faisant remarquer que les conventions subsistent et se deplacent? Eh! +c'est justement parce qu'il y a des conventions, des barrieres entre +la verite absolue et nous, que nous luttons pour arriver le plus pres +possible de la verite, et qu'on assiste a ce prodigieux spectacle de +la creation humaine dans les arts. En somme, une oeuvre n'est qu'une +bataille livree aux conventions, et l'oeuvre est d'autant plus grande +qu'elle sort plus victorieuse du combat. + +Le fond de ceci est que, comme toujours, on s'en tient a la lettre. Je +parle contre les conventions, contre les barrieres qui nous separent +du vrai absolu; tout de suite on pretend que je veux supprimer les +conventions, que je me fais fort d'etre le bon Dieu. Helas! je ne le +puis. Peut-etre serait-il plus simple de comprendre que je ne demande en +somme a l'art que ce qu'il est capable de donner. Il est entendu que la +nature toute nue est impossible a la scene. Seulement, nous voyons a +cette heure, dans le roman, ou l'on en est arrive par l'analyse exacte +des lieux et des etres. J'ai nomme Balzac qui, tout en conservant les +moyens artificiels de la publication en volumes, a su creer un monde +dont les personnages vivent dans les memoires comme des personnages +reels. Eh bien! je me demande chaque jour si une pareille evolution +n'est pas possible au theatre, si un auteur ne saura pas tourner les +conventions sceniques, de facon a les modifier et a les utiliser pour +porter sur la scene une plus grande intensite de vie. Tel est, au fond, +l'esprit de toute la campagne que je fais dans ces etudes. + +Et, certes, je n'espere pas changer rien a ce qui doit etre. Je me donne +le simple plaisir de prevoir un mouvement, quitte a me tromper. Je suis +persuade qu'on ne determine pas a sa guise un mouvement au theatre. +C'est l'epoque meme, ce sont les moeurs, les tendances des esprits, la +marche de toutes les connaissances humaines, qui transforment l'art +dramatique, comme les autres arts. Il me semble impossible que nos +sciences, notre nouvelle methode d'analyse, notre roman, notre peinture, +aient marche dans un sens nettement realiste, et que notre theatre reste +seul, immobile, fige dans les traditions. Je dis cela, parce que je +crois que cela est logique et raisonnable. Les faits me donneront tort +ou raison. + +Il est donc bien entendu que je ne suis pas assez peu pratique pour +exiger la copie textuelle de la nature. Je constate uniquement que +la tendance parait etre, dans les decors et les accessoires, a se +rapprocher de la nature le plus possible; et je constate cela comme +un symptome du naturalisme au theatre. De plus, je m'en rejouis. Mais +j'avoue volontiers que, lorsque je me montre enchante du cerisier de +_l'Ami Fritz_ et du cercle du _Club_, je me laisse aller au plaisir de +trouver des arguments. Il me faut bien des arguments: je les prends ou +ils se presentent; je les exagere meme un peu, ce qui est naturel. Je +sais parfaitement que le cerisier vrai ou monte Suzel est en bois et en +carton, que le cercle ou l'on joue, dans le _Club_, n'est, en somme, +qu'une habile tricherie. Seulement, on ne saurait nier, d'autre part, +qu'il n'y a pas des cerisiers ni des cercles pareils dans Scribe, que +ce souci minutieux d'une illusion plus grande est tout nouveau. De la a +constater au theatre le mouvement qui s'est produit dans le roman, il +n'y a qu'une deduction logique. Les aveugles seuls, selon moi, peuvent +nier la transformation dramatique a laquelle nous assistons. Cela +commence par les decors et les accessoires; cela finira par les +personnages. + +Remarquez que les grands decors, avec des trucs et des complications +destines a frapper le public, me laissent singulierement froid. Il y +a des effets impossibles a rendre: une inondation par exemple, une +bataille, une maison qui s'ecroule. Ou bien, si l'on arrivait a +reproduire de pareils tableaux, je serais assez d'avis qu'on coupat +le dialogue. Cela est un art tout particulier, qui regarde le peindre +decorateur et le machiniste. Sur cette pente, d'ailleurs, on irait vite +a l'exhibition, au plaisir grossier des yeux. Pourtant, en mettant les +trucs de cote, il serait tres interessant d'encadrer un drame dans de +grands decors copies sur la nature, autant que l'optique de la scene +le permettrait. Je me souviendrai toujours du merveilleux Paris, au +cinquieme acte de _Jean de Thommeray_, les quais s'enfoncant dans la +nuit, avec leurs files de becs de gaz. Il est vrai que ce cinquieme acte +etait tres mediocre. Le decor semblait fait pour suppleer au vide du +dialogue. L'argument reste facheux aujourd'hui, car, si l'acte avait ete +bon, le decor ne l'aurait pas gate, au contraire. + +Mais je confesse que je suis beaucoup plus louche par des reproductions +de milieux moins compliques et moins difficiles a rendre. Il est tres +vrai que le cadre ne doit pas effacer les personnages par son importance +et sa richesse. Souvent les lieux sont une explication, un complement de +l'homme qui s'y agite, a condition que l'homme reste le centre, le sujet +que l'auteur s'est propose de peindre. C'est lui qui est la somme totale +de l'effet, c'est en lui que le resultat general doit s'obtenir; le +decor reel ne se developpe que pour lui apporter plus de realite, pour +le poser dans l'air qui lui est propre, devant le spectateur. En dehors +de ces conditions, je fais bon marche de toutes les curiosites de la +decoration, qui ne sont guere a leur place que dans les feeries. + +Nous avons conquis la verite du costume. On observe aujourd'hui +l'exactitude de l'ameublement. Les pas deja faits sont considerables. Il +ne reste guere qu'a mettre a la scene des personnages vivants, ce qui +est, il est vrai, le moins commode. Des lors, les dernieres traditions +disparaitraient, on reglerait de plus en plus la mise en scene sur les +allures de la vie elle-meme. Ne remarque-t-on pas, dans le jeu de +nos acteurs, une tendance realiste tres accentuee? La generation des +artistes romantiques a si bien disparu, qu'on eprouve toutes les peines +du monde a remonter les pieces de 1810; et encore les vieux amateurs +crient-ils a la profanation. Autrefois, jamais un acteur n'aurait ose +parler en tournant le dos au public; aujourd'hui, cela a lieu dans +une foule de pieces. Ce sont de petits faits, mais des faits +caracteristiques. On vit de plus en plus les pieces, on ne les declame +plus. + +Je me resume, en reprenant une phrase que j'ai ecrite plus haut: une +oeuvre n'est qu'une bataille livree aux conventions, et l'oeuvre est +d'autant plus grande qu'elle sort plus victorieuse du combat. + + + +III + +Quitte a me repeter, je reviens une fois de plus a la question des +decors. Tout a l'heure, j'examinerai le tres remarquable ouvrage de M. +Adolphe Jullien sur le costume au theatre. Je regrette beaucoup qu'un +ouvrage semblable n'existe pas sur les decors. M. Jullien a bien dit, ca +et la, un mot des decors; car, selon sa juste remarque, tout se tient +dans les evolutions dramatiques; le meme mouvement qui transforme +les costumes, transforme en meme temps les decors, et semble n'etre +d'ailleurs qu'une consequence des periodes litteraires elles-memes. +Mais il n'en est pas moins desirable qu'un livre special soit fait sur +l'histoire des decors, depuis les treteaux ou l'on jouait les Mysteres, +jusqu'a nos scenes actuelles qui se piquent du naturalisme le plus +exact. En attendant, sans avoir la pretention de toucher au grand +travail historique qu'elle necessiterait, je vais essayer de poser la +question d'une facon logique. + +M. Sarcey a fait toute une campagne contre l'importance que nos theatres +donnent aujourd'hui aux decors. Ils a dit, comme toujours, d'excellentes +choses, pleines de bon sens; mais j'estime qu'il a tout brouille +et qu'il faudrait, pour s'entendre, eclairer un peu la question et +distinguer les differents cas. + +D'abord, mettons de cote la feerie et le drame a grand spectacle. +J'entends rester dans la litterature. Il est certain que les pieces ou +certains tableaux sont uniquement des pretextes a decors, tombent par +la meme au rang des exhibitions foraines; elles ont des lors un interet +particulier, faites pour les yeux; elles sont souvent interessantes par +le luxe et l'art qu'on y deploie. C'est tout un genre, dont je ne pense +pas que M. Sarcey demande la disparition. Les decors y sont d'autant +plus a leur place, qu'ils y jouent le principal role. Le public s'y +amuse; ceux qui n'aiment pas ca, n'ont qu'a rester chez eux. Quant a la +litterature, elle demeure completement etrangere a l'affaire, et des +lors elle ne saurait en souffrir. + +J'entends bien, d'ailleurs, ce dont M. Sarcey se plaint. Il accuse les +directeurs et les auteurs de speculer sur ce gout du public pour les +decors riches, en introduisant quand meme des decors a sensation dans +des oeuvres litteraires qui devraient s'en passer. Par exemple, on se +souvient des magnificences de _Balsamo_; il y avait la une galerie des +glaces et un feu d'artifice d'une utilite discutable au point de vue du +drame, et qui, du reste, ne sauverent pas la piece. Eh bien! dans ce cas +nettement defini, M. Sarcey a raison. Un decor qui n'a pas d'utilite +dramatique, qui est comme une curiosite a part, mise la pour eblouir le +public, ravale un ouvrage au rang inferieur de la feerie et du melodrame +a spectacle. En un mot, le decor pour le decor, si riche et si curieux +soit-il, n'est qu'une speculation et ne peut que gater une oeuvre +litteraire. + +Mais cela entraine-t-il la condamnation du decor exact, riche ou pauvre? +Doit-on toujours citer le theatre de Shakespeare, ou les changements a +vue etaient simplement indiques par des ecriteaux? Faut-il croire +que nos pieces modernes pourraient se contenter, comme les pieces du +dix-septieme siecle, d'un decor abstrait, salon sans meubles, peristyle +de temple, place publique? En un mot, est-on bien venu de declarer que +le decor n'a aucune importance, qu'il peut etre quelconque, que le drame +est dans les personnages et non dans les lieux ou ils s'agitent? C'est +ici que la question se pose serieusement. + +Une fois encore, je me trouve en face d'un absolu. Les critiques qui +defendent les conventions, disent a tous propos: "le theatre", et ce mot +resume pour eux quelque chose de definitif, de complet, d'immuable: le +theatre est comme ceci, le theatre est comme cela. Ils vous envoient +Shakespeare et Moliere a la tete. Du moment ou les maitres, il y a deux +siecles, faisaient jouer des chefs-d'oeuvre sans decors, nous sommes +ridicules d'exiger aujourd'hui, pour nos oeuvres mediocres, les lieux +exacts, avec un embarras extraordinaire d'accessoires. Et de la a parler +de la mode, il n'y a pas loin. Pour les critiques en question, il +semble que notre gout actuel, notre souci de la verite des milieux, de +l'illusion scenique poussee aux dernieres limites, ne soit qu'une pure +affaire de mode, un engouement du public qui passera. Ainsi, M. Sarcey +s'est demande pourquoi meubler un salon; ne peignait on pas tout dans le +decor autrefois? et il n'est pas eloigne de vouloir qu'on revienne a la +nudite ancienne, qui avait l'avantage de laisser la scene plus libre. +En effet, pourquoi ne retournerait-on pas au decor abstrait, si rien +ne nous en empeche, s'il n'y a dans nos complications actuelles qu'un +caprice? M. Sarcey, avec son bon sens pratique, fait valoir tous les +avantages: l'economie, les pieces montees plus vite, la litterature +epuree et triomphant seule. + +Mon Dieu! cela est fort juste, fort raisonnable. Mais, si nous ne +retournons pas au decor abstrait, c'est que nous ne le pouvons pas, tout +bonnement. Il n'y a pas le moindre engouement dans notre fait. Le decor +exact s'est impose de lui-meme, peu a peu, comme le costume exact. Ce +c'est pas une affaire de mode, c'est une affaire d'evolution humaine et +sociale. Nous ne pouvons pas plus revenir aux ecriteaux de Shakespeare, +que nous ne pouvons revivre au seizieme siecle. Cela nous est defendu. +Sans doute des chefs-d'oeuvre ont pousse dans cette convention du decor; +car ils etaient la comme dans leur sol naturel; mais, ce sol n'est plus +le notre, et je defie un auteur dramatique d'aujourd'hui de rien creer +de vivant, s'il ne plante pas solidement son oeuvre dans notre terre du +dix-neuvieme siecle. + +Comment un homme de l'intelligence de M. Sarcey ne tient-il pas compte +du mouvement qui transforme continuellement le theatre? Il est tres +lettre, tres erudit; il connait comme pas un notre repertoire ancien +et moderne; il a tous les documents pour suivre l'evolution qui s'est +produite et qui continue. C'est la une etude de philosophie litteraire +qui devrait le tenter. Au lieu de s'enfermer dans une rhetorique +etroite, au lieu de ne voir dans le theatre qu'un genre soumis a +des lois, pourquoi n'ouvre-t-il pas sa fenetre toute grande et ne +considere-t-il pas le theatre comme un produit humain, variant avec les +societes, s'elargissant avec les sciences, allant de plus en plus a +cette verite qui est notre but et notre tourment? + +Je reste dans la question des decors. Voyez combien le decor abstrait +du dix-septieme siecle repond a la litterature dramatique du temps. +Le milieu ne compte pas encore. Il semble que le personnage marche en +l'air, degage des objets exterieurs. Il n'influe pas sur eux, et il +n'est pas determine par eux. Toujours il reste a l'etat de type, jamais +il n'est analyse comme individu. Mais, ce qui est plus caracteristique, +c'est que le personnage est alors un simple mecanisme cerebral; le +corps n'intervient pas, l'ame seule fonctionne, avec les idees, les +sentiments, les passions. En un mot, le theatre de l'epoque emploie +l'homme psychologique, il ignore l'homme physiologique. Des lors, le +milieu n'a plus de role a jouer, le decor devient inutile. Peu importe +le lieu ou l'action se passe, du moment qu'on refuse aux differents +lieux toute influence sur les personnages. Ce sera une chambre, un +vestibule, une foret, un carrefour; meme un ecriteau suffira. Le drame +est uniquement dans l'homme, dans cet homme conventionnel qu'on a +depouille de son corps, qui n'est plus un produit du sol, qui ne trempe +plus dans l'air natal. Nous assistons au seul travail d'une machine +intellectuelle, mise a part, fonctionnant dans l'abstraction. + +Je ne discuterai point ici s'il est plus noble en litterature de rester +dans cette abstraction de l'esprit ou de rendre au corps sa grande +place, par amour de la verite. Il s'agit pour le moment de constater de +simples faits. Peu a peu, l'evolution scientifique s'est produite, et +nous avons vu le personnage abstrait disparaitre pour faire place a +l'homme reel, avec son sang et ses muscles. Des ce moment, le role des +milieux est devenu de plus en plus important. Le mouvement qui s'est +opere dans les decors part de la, car les decors ne sont en somme que +les milieux ou naissent, vivent et meurent les personnages. + +Mais un exemple est necessaire, pour bien faire comprendre ce mouvement. +Prenez par exemple l'Harpagon de Moliere. Harpagon est un type, une +abstraction de l'avarice. Moliere n'a pas songe a peindre un certain +avare, un individu determine par des circonstances particulieres; il a +peint l'avarice, en la degageant meme de ses conditions exterieures, car +il ne nous montre seulement pas la maison de l'avare, il se contente de +le faire parler et agir. Prenez maintenant le pere Grandet, de Balzac. +Tout de suite, nous avons un avare, un individu qui a pousse dans un +milieu special; et Balzac a du peindre le milieu, et nous n'avons pas +seulement avec lui l'abstraction philosophique de l'avarice, nous avons +l'avarice etudiee dans ses causes et dans ses resultats, toute la +maladie humaine et sociale. Voila en presence la conception litteraire +du dix-septieme siecle et celle du dix-neuvieme: d'un cote, l'homme +abstrait, etudie hors de la nature; de l'autre, l'homme d'apres la +science, remis dans la nature et y jouant son role strict, sous des +influences de toutes sortes. + +Eh bien! il devient des lors evident que, si Harpagon peut jouer son +drame dans n'importe quel lieu, dans un decor quelconque, vague et mal +peint, le pere Grandet ne peut pas plus jouer le sien en dehors de +sa maison, de son milieu, qu'une tortue ne saurait vivre hors de sa +carapace. Ici, le decor fait partie integrante du drame; il est de +l'action, il l'explique, et il determine le personnage. + +La question des decors n'est pas ailleurs. Ils ont pris au theatre +l'importance que la description a prise dans nos romans. C'est montrer +un singulier entetement dans l'absolu, que de ne pas comprendre +l'evolution fatale qui s'est accomplie, et la place considerable qu'ils +tiennent legitimement aujourd'hui dans notre litterature dramatique. Ils +n'ont cesse depuis deux cents ans de marcher vers une exactitude de plus +en plus grande, du meme pas d'ailleurs et au travers des memes obstacles +que les costumes. A cette heure, la verite triomphe partout. Ce n'est +pas que nous soyons arrives a un emploi sage de cette verite des +milieux. On sacrifie plus a la richesse et a l'etrangete qu'a +l'exactitude. Ce que je voudrais, ce serait, chez les auteurs +dramatiques, un souci du decor vrai, uniquement lorsque le decor +explique et determine les faits et les personnages. Je reprends _Eugenie +Grandet_, qui a ete mise au theatre, mais tres mediocrement; eh bien! il +faudrait que, des le lever du rideau, on se crut chez le pere Grandet; +il faudrait que les murs, que les objets ajoutassent a l'interet du +drame, en completant les personnages comme le fait la nature elle-meme. + +Tel est le role des decors. Ils elargissent le domaine dramatique en +mettant la nature elle-meme au theatre, dans son action sur l'homme. On +doit les condamner, des qu'ils sortent de cette fonction scientifique, +des qu'ils ne servent plus a l'analyse des faits et des personnages. +Ainsi, M. Sarcey a raison, lorsqu'il blame la magnificence avec laquelle +on remonte les anciennes tragedies; c'est meconnaitre leur veritable +cadre. Tout decor ajoute a une oeuvre litteraire comme un ballet, +uniquement pour boucher un trou, est un expedient facheux. Au contraire, +il faut applaudir, lorsque le decor exact s'impose comme le milieu +necessaire de l'oeuvre, sans lequel elle resterait incomplete et ne se +comprendrait plus. Et, la question se trouvant ainsi posee, il n'y a +qu'a laisser la critique faire pour ou contre des campagnes qui ne +hateront ni n'arreteront l'evolution naturaliste au theatre. Cette +evolution est un travail humain et social sur lequel des volontes +isolees ne peuvent rien. Malgre son autorite, M. Sarcey ne nous ramenera +pas aux decors abstraits de Moliere et de Shakespeare, pas plus qu'il ne +peut ressusciter les artistes du dix-septieme siecle avec leurs costumes +et le public de l'epoque avec ses idees. Elargissez donc le chemin et +laissez passer l'humanite en marche. + + + +LE COSTUME + +I + +Je viens de lire un bien interessant ouvrage: l'_Histoire du costume au +theatre_, par M. Adolphe Jullien. + +Depuis bientot quatre ans que je m'occupe de critique dramatique, me +souciant moins des oeuvres que du mouvement litteraire contemporain, me +passionnant surtout contre les traditions et les conventions, j'ai senti +bien souvent de quelle utilite serait une histoire de notre theatre +national. Sans doute, cette histoire a ete faite, et plusieurs fois. +Mais je n'en connais pas une qui ait ete ecrite dans le sens ou je la +voudrais, sur le plan que je vais tacher d'esquisser largement. + +Je voudrais une Histoire de notre theatre qui eut pour base, comme +l'_Histoire de la litterature anglaise_, de M. Taine, le sol meme, les +moeurs, les moments historiques, la race et les facultes maitresses. +C'est la aujourd'hui la meilleure methode critique, lorsqu'on l'emploie +sans outrer l'esprit de systeme. Et cette Histoire montrerait alors +clairement, en s'appuyant sur les faits, le lent chemin parcouru +depuis les Mysteres jusqu'a nos comedies modernes, toute une evolution +naturaliste, qui, partie des conventions les plus blessantes et les +plus grossieres, les a peu a peu diminuees d'annee en annee, pour se +rapprocher toujours davantage des realites naturelles et humaines. +Tel serait l'esprit meme de l'oeuvre, l'ouvrage tendrait simplement +a prouver la marche constante vers la verite, une poussee fatale, +un progres s'operant a la fois dans les decors, les costumes, la +declamation, les pieces, et aboutissant a nos luttes actuelles. Je +souris, lorsqu'on m'accuse de me poser en revolutionnaire. Eh! je sais +bien que la revolution a commence du jour ou le premier dialogue a ete +ecrit, car c'est une fatalite de notre nature, de ne pouvoir rester +stationnaire, de marcher, meme malgre nous, a un but qui se recule sans +cesse. + +Les aimables fantaisistes ont un argument: dans les lettres, le progres +n'existe pas. Sans doute, si l'on parle du genie. L'individualite d'un +ecrivain existe en dehors des formules litteraires de son temps. Peu +importe la situation ou il trouve les lettres a sa naissance; il s'y +taille une place, il laisse quand meme une production puissante, qui +a sa date; seulement, j'ajouterai que tous les genies ont ete +revolutionnaires, qu'ils ont precisement grandi au-dessus des autres, +parce qu'ils ont elargi la formule de leur age. Ainsi donc, il faut +distinguer entre l'individualite des ecrivains et le progres des +lettres. J'accorde qu'en tous temps, avec les formules les plus fausses, +au milieu des conventions les plus ridicules, le genie a laisse des +monuments imperissables. Mais il faut qu'on m'accorde ensuite que les +epoques se transforment, que la loi de ce mouvement parait etre +un besoin constant de mieux voir et de mieux rendre. En somme, +l'individualite est comme la graine qui tombe dans tel ou tel terrain; +sans elle pas de plante, elle est la vie; mais le terrain a aussi son +importance, car c'est lui qui va determiner, par sa nature, les facons +d'etre de la plante. + +Je me suis toujours prononce pour l'individualite. Elle est l'unique +force. Cependant, nous n'irions pas loin dans nos etudes critiques, si +nous voulions l'abstraire de l'epoque ou elle se produit. Nous sommes +tout de suite forces d'en arriver a l'etude du terrain. C'est cette +etude du terrain qui m'interesse, parce qu'elle m'apparait pleine +d'enseignements. Puis, nous nous trouvons ici dans un domaine qui +devient de jour en jour scientifique. Si on laisse l'individualite de +cote pour la reprendre et l'etudier chaque fois qu'elle se produira; +si on se borne a examiner, par exemple, l'histoire des conventions au +theatre: on reste frappe de cette loi constante dont je viens de parler, +de ce lent progres vers toutes les verites. Cela est indeniable. + +Je ne fais qu'indiquer a larges traits un plan general. Prenez les +decors: c'est d'abord des toiles pendues a des cordes; c'est ensuite les +compartiments des Mysteres, puis un meme decor pour toutes les pieces, +puis un decor fait en vue de chaque oeuvre, puis une recherche de plus +en plus marquee de l'exactitude des lieux, jusqu'aux copies si fideles +de notre temps. Prenez les costumes, et j'y reviendrai longuement avec +M. Julien: meme gradation, la fantaisie et l'insouciance comme point +de depart, et une continuelle reforme aboutissant a nos scrupules +historiques d'aujourd'hui. Prenez la declamation, l'art du comedien: +pendant deux siecles, on declame sur un ton ampoule, on lance les vers +comme un chant d'eglise, sans la moindre recherche de la justesse et de +la vie; puis, avec mademoiselle Clairon, avec Lekain, avec Talma, le +progres s'accomplit tres peniblement et au milieu des discussions. +Ce qu'on parait ignorer, c'est que, si l'on jouait aujourd'hui, a la +Comedie-Francaise, une piece de Corneille, de Moliere ou de Racine, +comme elle a ete jouee a la creation, on se tiendrait les cotes de +rire, tant les decors, les costumes et le ton des acteurs sembleraient +grotesques. + +Voila qui est clair. Le progres, ou si l'on aime mieux l'evolution, ne +peut faire doute pour personne. Depuis le quinzieme siecle, il s'est +produit ce que je nommerai un besoin d'illusion plus grand. Les +conventions, les erreurs de toutes sortes ont disparu, une a une, chaque +fois qu'une d'entre elles a fini par trop choquer le public. On doit +ajouter qu'il a fallu des annees et l'effort des plus grands genies pour +venir a bout des moindres contre sens. C'est la ce que je voudrais voir +etabli nettement par une Histoire de notre theatre national. + +Tenez, une des questions les plus curieuses et qui montre bien +l'imbecillite de la convention. Au quinzieme siecle, tous les roles de +femme etaient tenus par de jeunes garcons. Ce fut seulement sous Henri +IV qu'une actrice osa paraitre sur les planches. Mais cette audace causa +un scandale affreux; le public se fachait, trouvait cela immoral. Et le +plus etonnant, c'est que le deguisement des jeunes garcons, ces jupes +qu'ils portaient, donnaient naissance a de honteuses debauches, a +des amours monstrueux, qui semblaient ne choquer personne. On sait +aujourd'hui combien est penible pour notre public, meme dans la farce, +l'entree d'un comique vetu d'une robe; c'est juste l'effet contraire, +nous voyons une indecence ou nos peres trouvaient une necessite morale, +car pour eux une femme qui paraissait sur un theatre prostituait son +sexe. D'ailleurs, pendant tout le dix-septieme siecle, des hommes +tinrent encore les roles de vieilles femmes et de soubrettes. Ce fut +Bejart qui crea madame Pernelle. Beauval parut dans madame Jourdain, +madame de Sottenville, Philaminte. Essayez aujourd'hui de retablir une +pareille distribution, et la tentative semblera orduriere. + +Ajoutez que beaucoup de roles etaient joues sous le masque. Cela du coup +tuait l'expression, tout un coin de l'art du comedien. Pourvu que le +vers fut lance, le public etait content. Il paraissait n'eprouver aucun +besoin de realite materielle. J'ai trouve dans l'ouvrage de M. Jullien +une phrase qui m'a frappe. "Oreste, Cesar, Horace, dit-il, etaient +burlesquement travestis en courtisans de la plus grande cour d'Europe, +et cette mode, qui nous paraitrait aujourd'hui si deplaisante, ne +choquait en rien nos ancetres, qui semblaient, a dire vrai, ne juger +les oeuvres dramatiques que par les yeux de la pensee, en faisant +abstraction complete de la representation theatrale." Tout est la, +meditez cette expression: "Les yeux de la pensee". + +En effet, la grande evolution naturaliste, qui part du quinzieme siecle +pour arriver au notre, porte tout entiere sur la substitution lente de +l'homme physiologique a l'homme metaphysique. Dans la tragedie, +l'homme metaphysique, l'homme d'apres le dogme et la logique, regnait +absolument. Le corps ne comptant pas, l'ame etant regardee comme +l'unique piece interessante de la machine humaine, tout drame se passait +en l'air, dans l'esprit pur. Des lors, a quoi bon le monde tangible? +Pourquoi s'inquieter du lieu ou se passait l'action? Pourquoi s'etonner +d'un costume baroque, d'une declamation fausse? Pourquoi remarquer que +la reine Didon etait un garcon que sa barbe naissante forcait a porter +un masque? Tout cela n'importait pas, on ne descendait pas a ces +miseres, on ecoutait la piece comme une dissertation d'ecole sur un cas +donne. Cela se passait au-dessus de l'homme, dans le monde des idees, si +loin de l'homme reel, que la realite du spectacle aurait gene. + +Tel est le point de depart, le point religieux dans les Mysteres, le +point philosophique plus tard dans la tragedie. Et c'est des le debut +aussi que l'homme naturel, etouffe sous la rhetorique et sous le dogme, +se debat sourdement, veut se degager, fait de longs efforts inutiles, +puis finit par s'imposer membre a membre. Toute l'histoire de notre +theatre est dans ce triomphe de l'homme physiologique apparaissant +davantage a chaque epoque, sous le mannequin de l'idealisme religieux et +philosophique. Corneille, Moliere, Racine, Voltaire, Beaumarchais, et +de nos jours, Victor Hugo, Emile Augier, Alexandre Dumas fils, Sardou +lui-meme, n'ont eu qu'une besogne, meme lorsqu'ils ne s'en sont pas +nettement rendu compte: augmenter la realite de l'oeuvre dramatique, +progresser dans la verite, degager de plus en plus l'homme naturel et +l'imposer au public. Et, fatalement, l'evolution ne s'arrete pas avec +eux, elle continue, elle continuera toujours. L'humanite est tres jeune. + +M. Jullien a parfaitement compris cette evolution, lorsqu'il a ecrit +ceci: "Il est a remarquer que, dans toute l'histoire du theatre en +France, non seulement la declamation et le jeu des acteurs sont en +rapport avec le costume theatral et en ont suivi les modifications, mais +que ce rapport existait aussi entre les costumes et les defauts des +pieces. Rien n'est isole au theatre; tout s'enchaine et se tient: +defauts et decadence, qualites et progres." + +C'est tres juste. Je l'ai dit, l'evolution se porte sur tout et c'est +justement la ce qui en montre le caractere scientifique. Aucun caprice; +une marche logique, allant a un but determine. Les etapes elles-memes, +plus ou moins retardees, s'expliquent par des causes fixes, la +resistance du public et des moeurs, la venue de grands ecrivains et +de grands acteurs, les circonstances historiques, favorables ou +defavorables. Si un esprit sincere, amoureux de l'etude, ecrivait +l'Histoire que je demande, il nous ferait faire un bien grand pas dans +cette question de la convention que j'ai prise pour champ de lutte. Je +puiserais dans cette oeuvre des arguments decisifs, et je suis persuade +que toutes les intelligences nettes seraient bientot de mon cote. + +Mais voila, cette Histoire de notre theatre n'existe pas, et ce n'est +pas moi qui l'ecrirai, car elle demanderait un loisir dont je ne puis +disposer. Plus tard, on l'ecrira, cela est certain; l'evolution qui +se produit dans notre critique elle-meme, la conduit a ces etudes +d'ensemble, a cette analyse des grands mouvements de l'esprit. +Aujourd'hui, si nous manquons d'arguments, c'est que tout le passe doit +etre remis en question, et etre fouille avec nos nouvelles methodes. La +besogne de deblaiement sera beaucoup plus facile pour nos petits-fils, +parce qu'ils auront des outils solides. Chaque jour, je me sens arrete, +faute de pouvoir proceder aux etudes necessaires. Et ce qui me manque +surtout, c'est une Histoire generale de notre litterature, ecrite sur +les documents exacts et d'apres la methode scientifique. + +Des lors, on doit comprendre quelle a ete ma joie, en lisant l'_Histoire +du costume au theatre_, qui ne traite a la verite qu'un cote assez +restreint de la question, mais qui suffit pour indiquer nettement +l'evolution naturaliste au theatre, depuis le quinzieme siecle jusqu'a +nos jours. La tentative est excellente; maintenant on peut voir ce que +donnerait une Histoire generale. + + + +II + +Du quinzieme siecle au dix-septieme, la confusion est absolue pour +le costume au theatre. Ce qui domine, c'est un besoin de richesse +croissant, sans aucun souci de bon sens ni d'exactitude. Dans les +ballets, dans les embryons des premiers operas, on voit les deesses, les +rois, les reines, vetus d'etoffes d'or et d'argent, avec une fantaisie +et une prodigalite dont nos feeries peuvent donner une idee. Les pieces +historiques, d'ailleurs, sont traitees de la meme facon; les Grecs, les +Romains, ont des ajustements mythologiques du caprice le plus singulier. +Pourtant, des Mazarin, un mouvement se produit vers la verite; le +cardinal apportait de l'Italie le gout de l'antiquite; seulement, il +faut ajouter que les costumes offraient toujours d etranges compromis. +Enfin, arrive le costume romain, tel que le portaient les heros de +Racine. Ce costume etait copie sur celui des statues d'empereurs romains +que nous a laissees l'antiquite. Mais Louis XIV, qui venait de l'adopter +pour ses carrousels, l'avait defigure d'une etonnante maniere. Ecoutez M +Jullien: + +"La cuirasse, tout en gardant la meme forme, est devenue un corps de +brocart; les knemides se sont changees en brodequins de soie brodee +s'adaptant sur des souliers a talons rouges, et les noeuds de rubans +remplacent les franges des epaules. Enfin, un tonnelet dentele, rond +et court, un petit glaive dont le baudrier passe sous la cuirasse; +par-dessus tout cela la perruque et la cravate de satin: voila ce qui +composait l'habit a la romaine du dix-septieme siecle. Le casque de +carrousel, qui reste dans l'opera, est le plus souvent remplace dans la +tragedie par le chapeau de cour avec plumes." + +Voila dans quel attirail ont ete crees tous les chefs-d'oeuvre de +Racine. D'ailleurs, les tragedies de Corneille etaient, elles aussi, +mises a cette mode; on voyait Horace poignarder Camille en gants blancs. +Et remarquez qu'il y avait la un progres, car jusqu'a un certain point +ce costume d'apparat se basait sur la verite. Racine fit bien quelques +efforts pour se soustraire aux modes du temps; mais il n'insista guere. +Moliere fut plus energique; on connait l'anecdote qui le montre entrant +dans la loge de sa femme, le soir de la premiere representation de +_Tartufe_, et la faisant se deshabiller, en la trouvant vetue d'un +costume magnifique pour jouer le role d'une femme "qui est incommodee" +dans la piece. Les acteurs comiques, en effet, ne respectaient pas plus +la verite que les acteurs tragiques. La richesse dominait quand meme. +Une des causes de ce luxe, sans necessite le plus souvent, venait de +l'habitude ou etaient les seigneurs de donner en cadeau aux comediens, +comme une marque de satisfaction, des habits superbes qu'ils avaient +portes. On comprend des lors la bizarre confusion que devaient produire +sur la scene ces costumes contemporains d'un luxe outre, meles a des +costumes defraichis de toutes les coupes et de toutes les modes. En un +mot, le pele-mele le plus barbare regnait, sans que le public parut +choque. On s'en tenait a l'homme metaphysique, a une idee d'abstraction +et de rhetorique, comme je le disais plus haut. + +Tout le dix-septieme siecle a donc ete faux et majestueux. Pendant la +premiere moitie du dix-huitieme siecle, on voit se derouler une periode +de transition. Nous ne pouvons au juste nous faire une idee des +obstacles que rencontrait le triomphe de la verite du costume. On devait +lutter contre la tradition, contre les habitudes du public, le gout et +l'inertie des comediens, surtout la coquetterie des comediennes. Il a +fallu des annees d'efforts, au milieu des railleries et des insultes, +pour que le naturalisme s'imposat, dans cette question si simple et +d'ailleurs secondaire de l'exactitude historique. Ce fut pourtant des +femmes que partit la reforme: mademoiselle de Maupin osa paraitre a +l'Opera, dans le role de Medee, les mains vides, sans la baguette +traditionnelle, audace enorme qui revolutionna le public; d'autre part, +dans l'_Andrienne_, madame Dancourt imagina une sorte de robe longue +ouverte, qui convenait a son role d'une femme relevant de couches. Mais +un nouveau caprice faillit tout compromettre. Croyant arriver a plus de +verite, les actrices adopterent, pour toutes les pieces, des vetements +identiques a ceux des dames de la cour. Et, des lors, commenca le long +compromis entre le moderne et l'antique, qui a dure jusqu'a Talma. + +"Les actrices tragiques, dit M. Jullien, eurent de grands paniers, +des robes de cour, des plumets et des diamants sur la tete; elles se +surchargeaient de franges, d'agrements, de rubans multicolores." Et +ce n'etait pas seulement les grands roles qui se paraient ainsi, les +suivantes et les soubrettes, jusqu'aux paysannes, se montraient vetues +de velours et de soie, les bras et les epaules charges de pierreries. +Elles agissaient ainsi autant par convenance que par coquetterie, car +elles auraient cru manquer au public en paraissant habillees simplement +dans le costume de leurs roles. D'ailleurs, cette idee ne venait a +personne, excepte a des esprits tres nets qui devancaient leur epoque, +qui reclamaient une reforme des costumes, de la diction, du theatre tout +entier, et qu'on injuriait en se moquant d'eux. Voila qui doit nous +donner du courage, a nous autres dont les idees naturalistes paraissent +aujourd'hui si droles et si odieuses a la fois. + +Je resume ici a grands traits, je neglige les transitions. Mademoiselle +Salle, une danseuse celebre de l'Opera, se permit la premiere de +paraitre, dans Pygmalion, sans panier, sans jupe, sans corps, echevelee, +et sans aucun ornement sur la tete. Elle avait rencontre en France de +tels obstacles, de telles mauvaises volontes, qu'elle s'etait vue forcee +d'aller creer le role a Londres. Plus tard, elle eut un grand succes a +Paris. Mais j'arrive a mademoiselle Clairon, qui a tant fait pour la +reforme du costume et de la diction. Elle etudiait l'antiquite, elle +cherchait l'esprit de ses roles dans les monuments historiques. +Pourtant, elle resista longtemps aux conseils de Marmontel, qui la +suppliait de quitter la declamation chantante, comme elle avait quitte +les oripeaux du grand siecle. Un jour, elle voulut tenter la partie. +Il faut laisser ici la parole a Marmontel, qui a parle de cette +representation: "L'evenement passa son attente et la mienne. Ce ne fut +plus l'actrice, ce fut Roxane elle-meme que l'on crut voir et entendre. +On se demandait: Ou sommes-nous? On n'avait rien entendu de pareil." +Quel beau cri d'etonnement et quelle surprise dans ce triomphe brusque +de la verite! + +Mademoiselle Clairon ne devait pas s'en tenir la. Elle joua _l'Electre_, +de Crebillon, huit jours plus tard. Marmontel, qui a defendu la verite +au theatre avec passion, ecrit encore ceci: "Au lieu du panier ridicule +et de l'ample robe de deuil qu'on lui avait vus dans ce role, elle +y parut en simple habit d'esclave, echevelee et les bras charges de +longues chaines. Elle y fut admirable, et, quelque temps apres, elle fut +plus sublime encore dans _l'Electre_, de Voltaire. Ce role, que Voltaire +lui avait fait declamer avec une lamentation continuelle et monotone, +parle plus naturellement, acquit une beaute inconnue a lui-meme." +Mademoiselle Clairon poussa si loin ce qu'on appellerait aujourd'hui la +passion du naturalisme, qu'un jour, au cinquieme acte de _Didon_, elle +crut pouvoir paraitre en chemise, absolument en chemise, "afin de +marquer, dit M. Jullien, quel desordre portait dans ses sens le songe +qui l'avait chassee de son lit." Il est vrai qu'elle ne recommenca pas. +Nous autres, gens de peu de morale comme on sait, nous n'en sommes +pourtant pas encore a reclamer la chemise. + +Je suis oblige de me hater, je passe a Lekain qui fut egalement un des +grands reformateurs du theatre. "D'abord fougueux et sans regle, dit M. +Jullien, mais plein d'une chaleur communicative, il plut a la jeunesse +et deplut aux amateurs de l'ancienne psalmodie qui l'appelaient le +_taureau_, parce qu'ils ne retrouvaient plus chez lui cette diction +chantante et martelee, cette declamation redondante qui les bercait si +doucement d'habitude." Il s'occupa beaucoup aussi du costume, il parut +d'abord dans Oreste avec un vetement dessine par lui qui etonna, mais +qui fut accepte. Plus tard, il s'enhardit jusqu'a jouer Ninias, les +manches retroussees, les bras teints de sang, les yeux hagards. On etait +bien loin de la tragedie pompeuse de Louis XIV. Pourtant, il ne faut +pas croire que le costume de cour eut completement disparu. Malgre ses +audaces, Lekain laissa beaucoup a faire a Talma. + +Je passe rapidement sur madame Favart, qui la premiere joua des +paysannes avec des sabots a l'Opera-Comique, sur la Saint-Huberty, une +artiste lyrique de genie, qui porta le premier costume de Didon vraiment +historique, une tunique de lin, des brodequins laces sur le pied nu, +une couronne entouree d'un voile retombant par derriere, un manteau de +pourpre, une robe attachee par une ceinture au-dessous de la gorge. Je +passe egalement sur Clairval, Dugazon et Larive, qui continuerent plus +ou moins les reformes de mademoiselle Clairon et de Lekain. A ce moment, +un grand pas etait fait; mais, si le mouvement de reforme s'accentuait, +on etait encore loin de la verite. Les coupes des vetements etaient +changees, mais les etoffes trop riches demeuraient. Talma allait enfin +porter le dernier coup a la convention. + +Ce comedien de genie fut passionne pour son art. Il fouilla l'antiquite, +il reunit une collection de costumes et d'armes, il se fit dessiner +des costumes par David, ne negligeant aucune source, voulant la verite +exacte pour arriver au caractere. Ici, je me permettrai une longue +citation qui resumera les reformes operees par Talma. + +"Il parut dans le role du tribun Proculus, de _Brutus_, vetu d'un +costume fidelement calque sur les habits romains. Le role n'avait pas +quinze vers; mais cette heureuse innovation qui, d'abord, etonna +et laissa quelques minutes le public en suspens, finit par etre +applaudie... Au foyer, un de ses camarades lui demanda "s'il avait mis +des draps mouilles sur ses epaules?" tandis que la charmante Louise +Contat, lui adressant sans le vouloir l'eloge le plus flatteur, +s'ecriait: "Voyez donc Talma, qu'il est laid! Il a l'air d'une statue +antique." Pour toute reponse, le tragedien deroula aux yeux des +persifleurs le modele meme que David lui avait dessine pour son costume. +A son entree en scene, madame Vestris le regarda des pieds a la tete, +et tandis que Brutus lui adressait son couplet, elle echangeait a voix +basse avec Talma-Proculus ce rapide dialogue: "--Mais vous avez les bras +nus, Talma!--Je les ai comme les avaient les Romains.--Mais, Talma, vous +n'avez pas de culotte.--Les Romains n'en portaient pas.--_Cochon!_..." +et, prenant la main que lui offrait Brutus, elle sortit de scene en +etouffant de colere." + +Voila le cri reactionnaire en art: Cochon! Nous sommes tous des cochons, +nous autres qui voulons la verite. Je suis personnellement un cochon, +parce que je me bats contre la convention au theatre. Songez donc, Talma +montrait ses jambes. Cochon! Et moi, je demande qu'on montre l'homme +tout entier. Cochon! cochon! + +Je m'arrete. L'ouvrage de M. Jullien prouve, avec un luxe d'evidence, la +continuelle evolution naturaliste au theatre. Cela s'impose comme une +verite mathematique. Inutile de discuter, de dire que ce mouvement qui +nous emporte a la verite en tout, est bon ou mauvais; il est, cela +suffit; nous lui obeissons de gre ou de force. Seulement, le genie va en +avant, et c'est lui qui fait la besogne, pendant que la mediocrite hurle +et proteste. Je sais bien que les mediocres d'aujourd'hui voudraient +nous arreter, sous le pretexte qu'il n'y a plus de reformes a faire, +que nous sommes arrives en litterature a la plus grande somme de verite +possible. Eh! de tous temps, les mediocres ont dit cela! Est-ce qu'on +arrete l'humanite, est-ce qu'on fixe jamais sa marche en avant? Certes, +non, toutes les reformes ne sont pas accomplies. Pour nous en tenir +au costume, que d'erreurs aujourd'hui encore, de luxe inutile, de +coquetterie deplacee, de vetements de fantaisie! D'ailleurs, comme le +dit tres bien M. Jullien, tout se tient au theatre. Quand les pieces +seront plus humaines, quand la fameuse langue de theatre disparaitra +sous le ridicule, quand les roles vivront davantage notre vie, ils +entraineront la necessite de costumes plus exacts et d'une diction plus +naturelle. C'est la ou nous allons, scientifiquement. + + + +III + +Maintenant je parlerai de l'epoque actuelle, je repondrai aux critiques +qui s'etonnent de notre guerre aux conventions. Pour eux, on a pousse +la verite aussi loin que possible sur la scene; en un mot, tout serait +fait, nos devanciers ne nous auraient rien laisse a faire. J'ai deja +prouve, selon moi, que le mouvement naturaliste qui nous emporte depuis +les premiers jours de notre theatre national, ne saurait s'arreter une +minute, qu'il est necessaire et continu, dans l'essence meme de notre +nature. Mais cela ne suffit pas, il faut toujours en arriver aux faits, +lorsqu'on veut etre clair et decisif. + +J'accorde volontiers que nous avons obtenu une grande exactitude dans le +costume historique. Aujourd'hui, lorsqu'on monte une piece de quelque +importance se passant en France ou a l'etranger, dans des epoques plus +ou moins lointaines, on copie les costumes sur les documents du temps, +on se pique de ne rien negliger pour arriver a une authenticite absolue. +Je ne parle pas des petites tricheries, des negligences dissimulees sous +une exageration de zele. Il y a aussi la question de la coquetterie des +femmes; les comediennes reculent souvent encore devant des ajustements +etranges et incommodes qui les enlaidiraient; alors, elles s'en tirent +par un brin de fantaisie, elles changent la coupe, ajoutent des bijoux, +inventent une coiffure. Malgre cela, l'ensemble reste satisfaisant; il +y a eu la, au theatre, un mouvement fatal determine par les etudes +historiques des cinquante dernieres annees. Devant les gravures, les +textes de toutes sortes exhumes par les chercheurs, devant cette +connaissance de plus en plus elargie et familiere des ages morts, il +devenait naturel que le public exigeat une resurrection exacte des +epoques mises en scene. Ce n'est donc pas un caprice, une affaire de +mode, mais une marche logique des esprits. + +Donc, si la tradition maintient encore des anachronismes baroques, des +fantaisies inexplicables dans les pieces jouees il y a une trentaine +d'annees, il est rare qu'aujourd'hui, eu montant une piece historique, +on ne se preoccupe pas de l'exactitude des costumes. Le mouvement +s'accentuera encore, et la verite sera complete, lorsqu'on aura decide +les femmes a ne pas profiter d'une piece historique pour porter des +toilettes eblouissantes, au coin de leur feu et meme en voyage; car, +outre l'exactitude du costume, il y a la convenance du costume, ce qui +m'amene a la question du vetement dans nos pieces modernes. + +Ici, rien de plus simple pour les hommes. Ils s'habillent comme vous et +moi. Quelques-uns, je parle des comiques, chargent trop l'excentricite, +ce qui leur fait perdre le caractere. Il faut voir le succes d'un +costume exact, pour comprendre ce qu'il ajoute de vie au personnage. +Mais la grosse question est encore la question des femmes. Dans les +pieces ou les roles exigent une grande simplicite de mise, il est a +peu pres impossible d'obtenir cette simplicite; car on se heurte a une +obstination de coquetterie d'autant plus vive, que les femmes n'ont +point ici pour tricher le pittoresque du costume historique ou etranger. +Vous amenerez encore une comedienne a draper ses epaules des haillons +d'une mendiante, mais vous ne la deciderez jamais a se mettre en petite +ouvriere, si elle a perdu le premier eclat de sa beaute, si elle sait +que les robes pauvres l'enlaidissent. Pour elle, c'est parfois une +question de vie, car a cote de l'actrice, il y a la femme, qui souvent a +besoin d'etre belle. + +Voila la raison qui fausse presque continuellement le costume, dans nos +pieces contemporaines: une peur de la simplicite, un refus d'accepter la +condition des personnages, lorsque ces personnages glissent a l'odieux +ou au ridicule de la mise. Puis, il y a encore cette rage de belles +toilettes qui s'est declaree dans le gout meme du public. Par exemple, +au Vaudeville et au Gymnase, les dernieres annees de l'empire ont amene +des exhibitions de grands couturiers qui durent encore. Une piece ne +peut se passer dans un monde riche, sans qu'aussitot il y ait un assaut +de luxe entre les actrices. A la rigueur, ces toilettes sont justifiees; +mais le mauvais, c'est l'importance qu'elles prennent. Le branle +etant donne, le public se passionnant plus pour les robes que pour le +dialogue, ou en est venu a fabriquer les pieces dans le but d'un grand +etalage de modes nouvelles; on a voulu mettre dans un succes cette +chance, en choisissant de preference un milieu d'action ou le luxe fut +autorise. Le lendemain d'une premiere representation, la presse s'occupe +autant des toilettes que de la piece; tout Paris en cause, une bonne +partie des spectateurs et surtout des spectatrices vient au theatre pour +voir la robe bleue de celle-ci ou le nouveau chapeau de celle-la. + +On dira que le mal n'est pas grand. Mais, pardon, le mal est tres grand! +Sous une hypocrisie de realite, il y a la un succes cherche en dehors +des oeuvres elles-memes. Ces toilettes eclatantes ne sont pas vraies, +d'ailleurs, dans leur uniformite superbe. On ne s'habille pas ainsi a +toute heure du jour, on ne joue pas continuellement la gravure de mode. +Puis, ce gout excessif des toilettes riches a ceci de desastreux +qu'il pousse les auteurs dans la peinture d'un monde factice, d'une +distinction convenue. Comment oser risquer une piece se passant dans +la bourgeoisie mediocre, ou dans le petit commerce, ou dans le peuple, +lorsqu'il faut absolument au public des robes de cinq ou six mille +francs! Alors, on force la note, on habille des bourgeoises de province +comme des duchesses, ou l'on introduit une cocotte, pour qu'il y ait +au moins un petard de soie et de velours. Trois actes ou cinq actes en +robes de laine paraitraient une demence; demandez a un fabricant habile +s'il risquerait cinq actes sans la grande toilette de rigueur. + +Eh bien, la verite au theatre souffre encore de tout cela. On hesite +devant une question de costumes trop pauvres, comme on hesite devant une +audace de scene. Pas une piece de MM. Augier, Dumas et Sardou, n'a ose +se passer des grandes toilettes, pas une ne descend jusqu'aux petites +gens qui portent des etoffes a dix-huit sous le metre; de sorte que tout +un cote social, la grande majorite des etres humains se trouve a peu +pres exclue du theatre. Jusqu'a present, on n'est pas alle au dela de la +bourgeoisie aisee. Si l'on a mis des miserables au theatre, des ouvriers +et des employes a douze cents francs, c'est dans des melodrames +radicalement faux, peuples de ducs et de marquis, sans aucune +litterature, sans aucune analyse serieuse. Et soyez certain que la +question du costume est pour beaucoup dans cette exclusion. + +Nos vetements modernes, il est vrai, sont un pauvre spectacle. Des qu'on +sort de la tragedie bourgeoise, resserree entre quatre murs, des qu'on +veut utiliser la largeur des grandes scenes et y developper des foules, +on se trouve fort embarrasse, gene par la monotonie et le deuil uniforme +de la figuration. Je crois que, dans ce cas, on devrait utiliser la +variete que peut offrir le melange des classes et des metiers. Ainsi, +pour me faire entendre, j'imagine qu'un auteur place un acte dans le +carre des Halles centrales, a Paris. Le decor serait superbe, d'une vie +grouillante et d'une plantation hardie. Eh bien! dans ce decor immense, +on pourrait parfaitement arriver a un ensemble tres pittoresque, en +montrant les forts de la Halle coiffes de leurs grands chapeaux, les +marchandes avec leurs tabliers blancs et leurs foulards aux tons vifs, +les acheteuses vetues de soie, de laine et d'indienne, depuis les dames +accompagnees de leurs bonnes, jusqu'aux mendiantes qui rodent pour +ramasser des epluchures. D'ailleurs, il suffit d'aller aux Halles et +de regarder. Rien n'est plus bariole ni plus interessant. Tout Paris +voudrait voir ce decor, s'il etait realise avec le degre d'exactitude et +de largeur necessaire. + +Et que d'autres decors a prendre, pour des drames populaires! +L'interieur d'une usine, l'interieur d'une mine, la foire aux pains +d'epices, une gare, un quai aux fleurs, un champ de courses, etc., etc. +Tous les cadres de la vie moderne peuvent y passer. On dira que ces +decors ont deja ete tentes. Sans doute, dans les feeries on a vu des +usines et des gares de chemin de fer; mais c'etaient la des gares et des +usines de feerie, je veux dire des decors bacles de facon a produire +une illusion plus ou moins complete. Ce qu'il faudrait, ce serait une +reproduction minutieuse. Et l'on aurait fatalement des costumes, fournis +par les differents metiers, non pas des costumes riches, mais des +costumes qui suffiraient a la verite et a l'interet des tableaux. +Puisque tout le monde se lamente sur la mort du drame, nos auteurs +dramatiques devraient bien tenter ce genre du drame populaire et +contemporain. Ils pourraient y satisfaire a la fois les besoins de +spectacle qu'eprouve le public et les necessites d'etudes exactes qui +s'imposent chaque jour davantage. Seulement, il est a souhaiter que +les dramaturges nous montrent le vrai peuple et non ces ouvriers +pleurnicheurs, qui jouent de si etranges roles, dans les melodrames du +boulevard. + +D'ailleurs, je ne me lasserai pas de le repeter apres M. Adolphe +Jullien, tout se tient au theatre. La verite des costumes ne va pas sans +la verite des decors, de la diction, des pieces elles-memes. Tout marche +du meme pas dans la voie naturaliste. Lorsque le costume devient plus +exact, c'est que les decors le sont aussi, c'est que les acteurs se +degagent de la declamation ampoulee, c'est enfin que les pieces etudient +de plus pres la realite et mettent a la scene des personnages plus +vrais. Aussi, pourrais-je faire, au sujet des decors, les memes +reflexions que je viens de faire a propos du costume. La aussi, nous +semblons arrives a la plus grande somme de verite possible, lorsque +de grands pas sont encore a faire. Il s'agirait surtout d'augmenter +l'illusion, en reconstituant les milieux, moins dans leur pittoresque +que dans leur utilite dramatique. Le milieu doit determiner le +personnage. Lorsqu'un decor sera etudie a ce point de vue qu'il donnera +l'impression vive d'une description de Balzac, lorsque, au lever de +la toile, on aura une premiere donnee sur les personnages, sur leur +caractere et leurs habitudes, rien qu'a voir le lieu ou ils se meuvent, +on comprendra de quelle importance peut etre une decoration exacte. +C'est la que nous allons, evidemment; les milieux, ces milieux dont +l'etude a transforme les sciences et les lettres, doivent fatalement +prendre au theatre une place considerable; et je retrouve ici la +question de l'homme metaphysique, de l'homme abstrait qui se contentait +de trois murs dans la tragedie, tandis que l'homme physiologique de nos +oeuvres modernes demande de plus en plus imperieusement a etre determine +par le decor, par le milieu, dont il est le produit. On voit donc que +la voie du progres est longue encore, aussi bien pour la decoration que +pour le costume. Nous sommes dans la verite, mais nous balbutions a +peine. + +Un autre point tres grave est la diction. Certes, nous n'en sommes plus +a la melopee, au plain-chant du dix-septieme siecle. Mais nous avons +encore une voix de theatre, une recitation fausse tres sensible et tres +facheuse. Tout le mal vient de ce que la plupart des critiques erigent +les traditions en un code immuable; ils ont trouve le theatre dans un +certain etat, et au lieu de regarder l'avenir, de juger par les progres +accomplis les progres qui s'accomplissent et qui s'accompliront, ils +defendent avec entetement ce qui reste des conventions anciennes, en +jurant que ce reste est d'une necessite absolue. Demandez-leur pourquoi, +faites-leur remarquer le chemin parcouru, ils ne donneront aucune raison +logique, ils repondront par des affirmations basees justement sur l'etat +de choses qui est en train de disparaitre. + +Pour la diction, le mal vient donc de ce que ces critiques admettent une +langue de theatre. Leur theorie est qu'on ne doit pas parler sur les +planches comme dans l'existence quotidienne; et, pour appuyer cette +facon de voir, ils prennent des exemples dans la tradition, dans ce qui +se passait hier et dans ce qui se passe aujourd'hui encore, sans tenir +compte du mouvement naturaliste dont l'ouvrage de M. Jullien nous permet +de constater les etapes. Comprenez donc qu'il n'y a pas absolument de +langue de theatre; il y a eu une rhetorique qui s'est affaiblie de plus +en plus et qui est en train de disparaitre, voila les faits. Si vous +comparez un instant la declamation des comediens sous Louis XIV a celle +de Lekain, et si vous comparez la declamation de Lekain a celle des +artistes de nos jours, vous etablirez nettement les phases de la melopee +tragique aboutissant a notre recherche du ton juste et naturel, du +cri vrai. Des lors, la langue de theatre, cette langue plus sonore, +disparait. Nous allons a la simplicite, au mot exact, dit sans emphase, +tout naturellement. Et que d'exemples, si je ne devais me borner! Voyez +la puissance de Geoffroy sur le public, tout son talent est dans sa +nature; il prend le public parce qu'il parle a la scene comme il parle +chez lui. Quand la phrase sort de l'ordinaire, il ne peut plus la +prononcer, l'auteur doit en chercher une autre. Voila la condamnation +radicale de la pretendue langue de theatre. D'ailleurs, suivez +la diction d'un acteur de talent, et etudiez le public: les +applaudissements partent, la salle s'enthousiasme, lorsqu'un accent de +verite a donne aux mots prononces la valeur exacte qu'ils doivent +avoir. Tous les grands triomphes de la scene sont des victoires sur la +convention. + +Helas! oui, il y a une langue de theatre: ce sont ces cliches, ces +platitudes vibrantes, ces mots creux qui roulent comme des tonneaux +vides, toute cette insupportable rhetorique de nos vaudevilles et de +nos drames, qui commence a faire sourire. Il serait bien interessant +d'etudier la question du style chez les auteurs de talent comme MM. +Augier, Dumas et Sardou; j'aurais beaucoup a critiquer, surtout chez les +deux derniers, qui ont une langue de convention, une langue a eux qu'ils +mettent dans la bouche de tous leurs personnages, hommes, femmes, +enfants, vieillards, tous les sexes et tous les ages. Cela me parait +facheux, car chaque caractere a sa langue, et si l'on veut creer des +etres vivants, il faut les donner au public, non seulement avec leurs +costumes exacts et dans les milieux qui les determinent, mais encore +avec leurs facons personnelles de penser et de s'exprimer. Je repete que +c'est la le but evident ou va notre theatre. Il n'y a pas de langue de +theatre reglee par un code comme coupe de phrases et comme sonorite; il +y a simplement un dialogue de plus en plus exact, qui suit ou plutot qui +amene les progres des decors et des costumes dans la voie naturaliste. +Quand les pieces seront plus vraies, la diction des acteurs gagnera +forcement en simplicite et en naturel. + +Pour conclure, je repeterai que la bataille aux conventions est loin +d'etre terminee et qu'elle durera sans doute toujours. Aujourd'hui, nous +commencons a voir clairement ou nous allons, mais nous pataugeons encore +en plein degel de la rhetorique et de la metaphysique. + + + +LES COMEDIENS + +I + +Je voudrais, a propos du concours du Conservatoire, dire mon mot sur +l'education officielle qu'on donne en France aux comediens. + +Certes, cette education officielle est dans l'ordre accoutume de notre +esprit francais. Le nom de l'etablissement ou elle est donnee, le +"Conservatoire", suffit a indiquer qu'il s'agit d'y conserver les +traditions, d'y enseigner un art en quelque sorte hieratique, dont +toutes les recettes sont immuables. Tel geste signifie telle chose, +et ce geste ne saurait etre change. Il y a un jeu de physionomie pour +l'etonnement, un pour l'effroi, un pour l'admiration, et ainsi de suite, +toute une collection de jeux de physionomie qui s'apprennent et qu'on +finit par savoir employer, meme avec une intelligence mediocre. Il en +est de meme pour les peintres a l'Ecole des Beaux-Arts. On parvient a y +fabriquer un peintre, quand le sujet n'est pas completement idiot, et +que la nature l'a bati physiquement a peu pres complet, avec des jambes +et des bras. + +Et remarquez que je ne nie pas la necessite de ces ecoles. De meme qu'il +faut des peintres decents, sachant leur metier pour decorer nos salons +bourgeois, de meme il faut des comediens qui sachent se tenir en scene, +saluer et repondre, pour jouer l'effroyable quantite de comedies et de +drames que Paris consomme par hiver. Au moins, un eleve qui sort du +Conservatoire, connait les elements classiques de son metier. Il est +le plus souvent mediocre, mais il reste convenable, il s'acquitte +honorablement de son emploi. + +Je me montrerai plus severe pour l'enseignement lui-meme, pour le corps +des professeurs. Sans doute, ils ne peuvent pas donner du genie a leurs +eleves. Peut-etre meme sont-ils obliges, jusqu'a un certain point, de +rester dans la routine pour ne pas bouleverser d'un coup des habitudes +seculaires. Un enseignement est forcement base sur un corps de doctrine, +qui permet de l'appliquer au plus grand nombre a la moyenne des +intelligences. Mais, vraiment, la tradition theatrale est chez nous une +des plus fausses qui existent, et il serait grand temps de revenir a la +verite, petit a petit, si l'on veut, de facon a ne brusquer personne. + +Qu'on reflechisse un instant aux conventions ridicules, a ces repas de +theatre ou les acteurs mangent de trois quarts, a ces entrees et a ces +sorties solennelles et grotesques, a ces personnages qui parlent la face +toujours tournee vers le public, quel que soit le jeu de scene. Nous +sommes habitues a ces choses, elles ne nous blessent plus; seulement, +elles gatent l'illusion et elles font du theatre un art faux qui +compromet les plus grandes oeuvres. + +Je ne parle pas des peuples latins, des Italiens et des Espagnols, dont +l'art dramatique est encore plus ampoule et plus conventionnel. Mais, +chez les peuples du Nord, les comediens jouent beaucoup plus librement, +sans tant s'inquieter de la pompe de la representation. Par exemple, +chez nous, il n'y a que les grands comediens, ceux dont l'autorite +est souveraine sur le public, qui osent lancer certaines repliques en +tournant le dos a la salle. Cela n'est pas convenable. Pourtant, il y +a des effets puissants a tirer de la verite de cette attitude, qui se +produit a chaque instant dans la vie reelle. Le facheux est que nos +comediens jouent pour la salle, pour le gala; ils sont sur les planches +comme sur un piedestal, ils veulent voir et etre vus. S'ils vivaient les +pieces au lieu de les jouer, les choses changeraient. + +On parle de l'optique theatrale. Cette optique n'est jamais que ce qu'on +la fait. Si l'enseignement serrait la vie de plus pres, si l'on ne +changeait pas les eleves comediens en pantins mecaniques, on trouverait +des interpretes qui renouvelleraient la mise en scene et feraient enfin +monter la verite sur les planches. + + + +II + +L'education classique et traditionnelle donnee aux jeunes comediens est +donc en soi une excellente chose, car elle sert a former des sujets +d'une bonne moyenne pour les besoins courants de nos theatres. Mais ou +la critique peut s'exercer, c'est, comme je l'ai dit, sur l'enseignement +lui-meme, sur le corps de doctrine des professeurs dont le souci est, +avant tout, de maintenir intactes les traditions. + +Il faut, pour comprendre ce qu'est aujourd'hui chez nous l'art du +comedien, remonter a l'origine meme de notre theatre. On trouve, au +dix-septieme siecle, la pompe tragique, les Romains et les Grecs portant +la perruque des seigneurs du temps, la representation d'une piece se +deroulant avec la majeste d'un gala princier. On pontifiait alors. On +restait sur les planches dans le domaine des rois et des dieux. +L'art consistait a etre le plus loin possible de la nature. Tout +s'ennoblissait, et jusqu'a: "Je vous hais!" tout se disait tendrement. +L'acteur le plus applaudi etait celui qui approchait le plus des belles +manieres de la cour, arrondissant les bras, se balancant sur les +hanches, grasseyant, roulant des yeux terribles. + +Certes, nous n'en sommes plus la. La verite du costume, du decor et des +attitudes s'est imposee peu a peu. Aujourd'hui, Neron ne porte plus +perruque, et l'on joue _Esther_ avec une mise en scene splendide et trop +exacte. Mais, au fond, on retrouve toujours la tradition de majeste, de +jeu solennel. Des acteurs francais qui jouent, sont restes des pretres +qui officient. Ils ne peuvent monter sur les planches, sans se croire +aussitot sur un piedestal, ou la terre entiere les regarde. Et ils +prennent des poses, et ils sortent immediatement de la vie pour entrer +dans ce ronronnement du theatre, dans ces gestes faux et forces, qui +feraient pouffer de rire sur un trottoir. + +Prenez meme une piece gaie, une comedie, et regardez attentivement les +acteurs qui la brulent. Vous reconnaitrez en eux les comediens pompeux +du dix-septieme siecle, ceux qui sont les peres de l'art dramatique en +France. Les entrees souvent sont accompagnees d'un coup de talon pour +annoncer et mieux asseoir le personnage. Les effets sont continues au +dela du vraisemblable, dans l'unique but d'occuper toute la scene et de +forcer les applaudissements. Ce sont des jeux de physionomie adresses +au public, des poses de bel homme, la cuisse tendue, la tete tournee +et maintenue dans une position avantageuse. Ils ne marchent plus, ne +parlent plus, ne toussent plus comme a la ville. On voit qu'ils sont en +representation, et que leur effort le plus immediat est de n'etre pas +comme tout le monde, de facon a etonner les bourgeois. Il y a un Grec ou +un Romain du grand siecle, dans les paillasses de foire, qui tendent le +derriere au coups de pied. + +Oui, la tradition a cette force. Elle est pareille au sable fin qui +filtre quand meme et sans relache par les fissures les plus minces. La +source en est deja disparue lorsque les effets en subsistent encore. Ces +effets peuvent etre meconnaissables, transformes, devies, ils n'existent +pas moins, ils n'en sont pas moins tout puissants. Si, aujourd'hui, +notre theatre desespere les amis de la nature, la faute en est aux +ancetres, a la lente education de nos comediens, que la tradition +eloigne du vrai. + +Un art ne se forme pas en un jour. Aussi, quand il est forme, a-t-il +une solidite de roc dans la routine. Cela explique comment il est si +difficile d'innover, de changer la direction suivie par plusieurs +generations. Aujourd'hui, le besoin de verite se fait sentir, au +theatre comme partout; mais, plus que partout, ce besoin y trouve des +resistances desesperees. On est habitue aux faussetes, aux conventions +de la scene; le gros public n'est pas choque; tous les effets faux le +ravissent, et il applaudit en criant a la verite; si bien meme que ce +sont les effets vrais qui le fachent et qu'il traite d'exagerations +ridicules. Le jugement du spectateur est perverti par une habitude +seculaire. De la, l'entetement dans la formule existante de l'art +dramatique. + +Et Dieu sait ou nous en sommes comme verite au theatre, malgre le +mouvement naturaliste qui s'y accomplit fatalement! Je ne puis dresser +un requisitoire en regle, mais je citerai quelques exemples. J'ai deja +parle des entrees et des sorties qui sont le plus souvent operees en +depit du bon sens, trop lentes ou trop brusques, uniquement comprises +de facon a menager une salve d'applaudissements a l'acteur. Pourrait-on +m'indiquer, d'autre part, quelque chose de plus ridicule que les +passades du comedien, pendant une scene un peu longue? Pour couper les +effets, au milieu du dialogue, le comedien qui est a gauche traverse et +va a droite, tandis que le comedien qui est a droite, se rend a gauche, +sans aucun motif d'ailleurs. Cela est d'un bon resultat pour les yeux, +dit-on; c'est possible, mais ce continuel va-et-vient n'en est pas moins +tres comique et tres pueril. Il faudrait parler encore de la facon de +s'asseoir, de manger, de lancer dans la salle la replique destinee au +personnage qu'on a a cote de soi, de s'approcher du trou du souffleur +pour declamer la tirade a effet que les autres acteurs sur la scene +feignent d'ecouter religieusement. En un mot, un acteur ne hasarde pas +une enjambee, ne lache pas une phrase, sans que cette enjambee et cette +phrase ne hurlent de faussete. J'excepte seulement les grands cris de +passion et de verite que jettent parfois les artistes de genie. + +Je sais quelle est la reponse. Le theatre, dit-on, vit uniquement de +convention. Si les acteurs tapent du pied, forcent leur voix, c'est pour +qu'on les entende; s'ils exagerent les moindres gestes, c'est afin que +leurs effets depassent la rampe et soient vus du public. On en arrive +ainsi a faire du theatre un monde a part, ou le mensonge est non +seulement tolere, mais encore declare necessaire. On redige le code +etrange de l'art dramatique, on formule en axiomes les faussetes +les plus etonnantes. Les erreurs deviennent des regles, et l'on hue +quiconque n'applique pas les regles. + +Notre theatre est ce qu'il est, cela me parait un simple fait; mais ne +pourrait-il pas etre autrement? Rien ne me fache comme le cercle etroit +ou l'on veut enfermer un art. Certes, en dehors de l'heure presente, il +y a le vaste monde qui garde une grande importance. Si l'on a le seul +desir de reussir au theatre, d'etudier ce qui plait au public et de lui +servir le plat qu'il aime et auquel il est habitue, sans doute il faut +se conformer a la formule actuelle. Mais si l'on est blesse par cette +formule, si l'on croit que la tradition a tort et qu'il faudrait +accoutumer le public a un art plus logique et plus vrai, il n'y a +certainement aucun crime a tenter l'experience. Aussi suis-je toujours +stupefie, quand j'entends les critiques declarer gravement: "Ceci est du +theatre, cela n'est pas du theatre." Qu'en savent-ils? Tout l'art n'est +pas contenu dans une formule. Ce qu'il appelle le theatre, c'est un +theatre, et rien de plus. J'ajouterai meme un theatre bien defectueux, +etroit et mensonger dans ses moyens. Demain peut se produire une +nouvelle formule qui bouleversera la formule actuelle. Est-ce que le +theatre des Grecs, le theatre des Anglais, le theatre des Allemands est +notre theatre? Est-ce que, dans une meme litterature, le theatre ne +peut pas se renouveler, produire des oeuvres d'esprit et de facture +completement differents? Alors, que nous veut-on avec cette chose +abstraite, le theatre, dont on fait un bon Dieu, une sorte d'idole +feroce et jalouse qui ne tolere pas la moindre infidelite! + +Rien n'est immuable, voila la verite. Les conventions sont ce qu'on les +fait, et elles n'ont force de loi que si on les subit. A mon sens, les +acteurs pourraient serrer la vie de plus pres, sans s'amoindrir sur la +scene. Les exagerations de gestes, les passades, les coups de talon, +les temps solennels pris entre deux phrases, les effets obtenus par un +grossissement de la charge, ne sont en aucune facon necessaires a la +pompe de la representation. D'ailleurs, la pompe est inutile, la verite +suffirait. + +Voici donc ce que je souhaiterais voir: des comediens etudiant la vie et +la rendant avec le plus de simplicite possible. Le Conservatoire est +un lieu utile, si on le considere comme un cours elementaire ou l'on +apprend la prononciation; encore existe-t-il, au Conservatoire, une +prononciation etrange, emphatique, qui deroute singulierement l'oreille. +Mais je doute qu'une fois les elements appris, on tire un grand profit +des lecons des maitres. C'est absolument comme dans les ecoles de +dessin. Pendant deux ou trois ans, les eleves ont besoin d'apprendre a +dessiner des yeux, des nez, des bouches, des oreilles; puis, le mieux +est de les mettre devant la nature, en laissant leur personnalite +s'eveiller et pousser. + +On m'a souvent parle d'un maitre de declamation, dont les lecons +consistaient d'abord a faire dire par ses eleves cette phrase: "Tiens! +voila un chien!" sur tous les tons possibles, le ton de l'etonnement, le +ton de la peur, de l'admiration, de la tendresse, de l'indifference, +de la repulsion, et ainsi de suite. Il y avait cinquante et quelques +manieres de dire. "Tiens! voila un chien!" Cela rappelle un peu les +methodes pour apprendre l'anglais en vingt-cinq lecons. La methode peut +etre ingenieuse et bonne pour des eleves qui commencent. Mais on sent +tout ce qu'elle a de mecanique et d'insuffisant. Remarquez que le ton de +la voix et l'expression de la physionomie sont regles a l'avance, qu'il +s'agit ici simplement des grimaces de la tradition, sans tenir aucun +compte de la libre initiative de l'eleve. + +Eh bien! l'enseignement au Conservatoire est le meme. On y repete: +"Tiens! voila un chien!" avec toutes les expressions imaginables. Notre +repertoire classique est la seule base de la doctrine. On exerce les +eleves sur des types connus, regles a l'avance, et chaque mot qu'ils ont +a dire a une inflexion consacree qu'on leur serine pendant des mois, +absolument comme on serine a un sansonnet: _J'ai du bon tabac dans ma +tabatiere_. On devine quelle influence peut avoir cet exercice sur de +jeunes cervelles. Le mal ne serait pas grand encore, si les lecons +s'appuyaient sur la verite; mais, comme elles ont la seule autorite de +l'usage et de la tradition, elles arrivent a dedoubler la personne du +comedien, a lui laisser son allure et sa voix personnelles a la ville, +et a lui donner pour le theatre une allure et une voix de convention. +Ce fait est connu de tous. Le comedien est irremediablement frappe chez +nous d'une dualite qui le fait reconnaitre au premier coup d'oeil. + +J'ignore le remede. Je crois qu'il faudrait etudier plus sur la nature +et moins dans le repertoire. Les livres ne valent jamais rien pour +l'education de l'artiste. En outre, on devrait peu a peu amener les +eleves a un souci constant de la verite. L'art de declamer tue notre +theatre, parce qu'il repose sur une pose continue, contraire au vrai. +Si les professeurs voulaient mettre de cote leur personnalite, ne pas +enseigner comme des articles de foi les effets qui leur ont reussi +journellement au theatre, il est a croire que les eleves ne +perpetueraient pas ces effets a leur tour et cederaient au courant +naturaliste qui transforme aujourd'hui tous les arts. La vie sur les +planches, la vie sans mensonge avec sa bonhomie et sa passion, tel doit +etre le but. + +Le public est en dehors de la querelle. Il acceptera ce que le talent +lui fera accepter. Il faut avoir ecrit une piece et l'avoir fait repeter +pour connaitre la disette ou nous sommes de comediens intelligents, +consentant a jouer simplement les choses simples, sentant et rendant la +verite d'un role, sans le gater par des effets odieux, que le public +applaudit depuis deux siecles. + + + +III + +L'autre soir, au Theatre-Italien, j'ai eprouve une des plus fortes +emotions dont je me souvienne. Salvini jouait dans un drame moderne: la +_Mort civile_. + +Je l'avais vu dans _Macbeth_, et je m'etais recuse, n'ayant rien a dire, +si ce n'etait des lieux communs. Je laisse Shakespeare dans sa gloire, +j'avoue ne plus le comprendre quand on le joue sur nos planches +modernes, en italien surtout, devant un public qui se fouette pour +admirer. Cela m'est indifferent, parce que cela se passe trop loin de +moi, dans la nue. Et quant a l'interpretation, elle me deroute plus +encore. J'ecrirai que c'est sublime, mais je reste glace. Un sens me +manque peut-etre. + +Enfin, j'ai vu Salvini dans la _Mort civile_, et je vais pouvoir le +juger. Je n'ai plus besoin de phrases toutes faites, qui me repugnent et +devant lesquelles j'ai recule. Le comedien m'a pris tout entier, il m'a +bouleverse. J'ai senti en lui un homme, un etre vivant empli de mes +propres passions. Desormais, il y a une commune mesure entre lui et moi. + +D'abord, cette piece: _la Mort civile_, m'a paru un drame des plus +curieux. Une certaine Rosalie, dont le mari a ete condamne aux galeres a +perpetuite est entree comme gouvernante chez le docteur Palmieri, qui a +adopte la fille de Conrad, Emma, encore au berceau. L'enfant croit +que le docteur est son pere. Rosalie s'est resignee a n'etre que +l'institutrice de sa fille. Mais Conrad s'echappe du bagne et le drame +se noue. Il veut d'abord faire valoir ses droits de pere. Le docteur lui +prouve qu'il tuera Emma, qu'il lui imposera tout au moins une existence +abominable, en faisant d'elle la fille d'un forcat. Ensuite Conrad veut +emmener Rosalie; et la encore, il doit se devouer, car il a compris +que, s'il etait mort, Rosalie aurait epouse le docteur. Il est resolu a +partir, a disparaitre pour toujours, lorsque la mort le prend en pitie +et lui facilite son abnegation. Il meurt, il fait trois heureux. + +Sans doute, je vois bien qu'il y a la-dessous une these, et les theses +m'ont toujours fache au theatre. D'autre part, la donnee reste bien +melodramatique. Si l'on veut savoir ce qui m'a seduit, c'est la belle +nudite de la piece. Pas un coup de theatre, a notre mode francaise. Les +scenes se suivent tranquillement, la toile tombe sur une conversation, +les actes sont coupes au petit bonheur. C'est une tragedie, avec des +personnages modernes. M. d'Ennery hausserait les epaules et trouverait +cela bien maladroit. + +Justement, je pensais a _Une Cause celebre_, qui a une si etrange +parente avec la _Mort civile_. Dans le premier de ces drames, quelle +grossierete de procede! On peut etre sur que l'auteur ne se privera +pas d'une ficelle, d'une situation, d'une tirade. Il gorgera la betise +populaire, il trempera de larmes son public, par les moyens les plus +enormes. Tout notre mauvais theatre actuel est la, avec l'impudence de +son dedain litteraire. _Une Cause celebre_ sue le mepris du bon sens, du +genie francais. On ne dit pas assez ce qu'une pareille piece peut +faire de mal a notre litterature dramatique. Pour en sentir toute +l'inferiorite, il faudrait la comparer a la _Mort civile_. + +On se rappelle, par exemple, l'episode de Jean Renaud retrouvant sa +fille Adrienne. Il y a la des forcats dans un parc, une jeune personne +qui sait une phrase entendue en reve, un pere en casaque rouge qui +pousse des hurlements a ameuter le chateau. Rien de plus criard comme +enluminure d'Epinal. L'auteur italien, au contraire, ne parait pas avoir +songe un instant qu'il pourrait tirer un effet du retour du forcat. Son +forcat entre, s'asseoit et cause, a peu pres comme cela se passerait +dans la realite. Il a, plus tard, deux scenes avec Emma. La jeune fille +a peur de lui, ce qui est naturel. Et voila tout, cela suffit a serrer +les coeurs d'une profonde emotion. + +Chaque episode est traite avec cette simplicite, dans la _Mort civile_. +L'intrigue, sans aucune complication, va d'un bout a l'autre de la +piece. Rien n'y a ete introduit pour satisfaire le mauvais gout du gros +public. Conrad n'est pas innocent comme Jean Renaud; il a tue un homme, +le propre frere de sa femme, et sa figure grandit de ce meurtre; il +n'est pas ce pantin persecute de notre melodrame, dont l'innocence doit +eclater au cinquieme acte. + +Remarquez que la _Mort civile_ a eu en Italie un immense succes. Aucune +traduction francaise n'existe, et je crois que le drame traduit ferait +de maigres recettes a la Porte-Saint-Martin[1]. C'est que notre public +est pourri maintenant. Il lui faut de grandes machines compliquees. On +l'a mis au regime du roman-feuilleton et des melodrames ou les ducs et +les forcats s'embrassent. La plupart des critiques eux-memes font du +theatre une chose bete, ou le talent d'ecrivain n'est pas necessaire, +ou il faut manquer d'observation, d'analyse et de style, pour faire des +chefs-d'oeuvre. Le theatre, disent ils, c'est ca; et il semble qu'ils +professent un cours d'ebenisterie. Donner des regles au neant, c'est le +comble. + +[Note 1: Depuis que cet article a ete ecrit, M. Auguste Vitu a fait +jouer a l'Odeon une traduction de la _Mort civile_ qui n'a eu aucun +succes.] + +Eh! non, le theatre, ce n'est pas ca! L'absolu n'existe point. Le +theatre d'une epoque est ce qu'une generation d'ecrivains le fait. +Nous sommes, malheureusement, d'une ignorance crasse et d'une vanite +incroyable. Les litteratures des peuples voisins sont pour nous comme +si elles n'etaient pas. Si nous etions plus curieux, plus lettres, nous +connaitrions depuis longtemps la _Mort civile_, et nous verrions dans +ce drame un singulier dementi a nos theories francaises. Il est concu +absolument dans la formule que j'indique, depuis que je m'occupe de +critique dramatique; et il parait que cette formule n'est pas si +mauvaise, puisque l'Italie tout entiere a applaudi la piece. + +Mais je m'arrete, car j'enfourche la mon dada, et c'est de Salvini +surtout dont je veux parler. Je me mefiais beaucoup des acteurs +italiens, je me les imaginais d'une exuberance folle. Aussi quel a ete +mon etonnement, lorsque j'ai constate que le grand talent de Salvini est +tout de mesure, de finesse, d'analyse. Il n'a pas un geste inutile, pas +un eclat de voix qui detonne. Au premier aspect, il serait plutot gris, +et il faut attendre pour etre empoigne par ce jeu si simple, si savant +et si fort. + +Je citerai quelques exemples. Son entree de forcat fugitif, d'homme +humble et souffrant, inquiet et torture, est merveilleuse. Mais ce qui +m'a plus frappe encore, c'est la facon dont il dit le long recit de son +evasion. Tout d'un coup, au milieu de l'allure dramatique de la scene, +c'est un coin de comedie qui s'ouvre. Il baisse la voix, comme si l'on +pouvait l'entendre; il dit le recit sur le meme ton voile, en s'animant +pourtant, en finissant par rire d'avoir si bien trompe les gardiens. +Nous n'avons pas un seul acteur de drame en France qui aurait +l'intelligence d'effacer ainsi sa voix. Tous raconteraient leur fuite en +roulant les yeux et en faisant les grands bras. L'impression que produit +Salvini par la simplicite de son jeu est prodigieuse en cette occasion. + +Il me faudrait citer toutes les scenes. Dans la conversation qu'il a +avec le docteur, et plus tard dans la scene avec Rosalie, lorsqu'il +laisse tomber sa tete sur la poitrine de cette femme qu'il aime tant et +qu'il va perdre, il arrive aux plus larges effets du pathetique. Je ne +voudrais etre desagreable pour personne, mais puisque j'ai compare la +_Mort civile_ a _Une Cause celebre_, je puis bien rapprocher Salvini de +Dumaine. Il faut voir le premier pour comprendre combien le second crie +et se demene inutilement. Tout le jeu de Dumaine, dans Jean Renaud, +devient faux et penible, a cote du jeu si souple et si vrai de Salvini. +Celui-ci a etudie l'ame humaine, il en analyse les nuances, il est un +homme qui pleure. + +Mais ou il a ete superbe surtout, c'est au dernier acte, lorsqu'il +meurt. Je n'ai jamais vu mourir personne ainsi au theatre. Salvini +gradue ses derniers moments de moribond avec une telle verite, qu'il +terrifie la salle. Il est vraiment un mourant, avec ses yeux qui +se voilent, sa face qui blemit et se decompose, ses membres qui se +raidissent. Lorsque Emma, sur la demande de Rosalie, s'approche et +l'appelle: "Mon pere", il a un retour de vie, un eclair de joie sur son +visage deja mort, d'un charme douloureux; et ses mains tremblent, et sa +tete se penche, secouee par le rale, tandis que ses derniers mots se +perdent et ne s'entendent plus. Sans doute, on a fait souvent cela au +theatre, mais jamais, je le repete, avec une pareille intensite de +verite. Enfin, Salvini a eu une trouvaille de genie: il est etendu dans +un fauteuil, et lorsqu'il expire, la tete penchee vers Emma, il semble +s'ecrouler, son poids l'emporte, il culbute et vient rouler devant le +trou du souffleur, pendant que les personnages presents s'ecartent en +poussant un cri. Il faut etre un bien grand comedien pour oser cela. +L'effet est inattendu et foudroyant. La salle entiere s'est levee, +sanglotant et applaudissant. + +La troupe qui donne la replique a Salvini est tres suffisante. Ce que +j'ai beaucoup remarque, c'est la facon convaincue dont jouent ces +comediens italiens. Pas une fois, ils ne regardent le public. La salle +ne semble point exister pour eux. Quand ils ecoutent, ils ont les yeux +fixes sur le personnage qui parle, et quand ils parlent, ils s'adressent +bien reellement au personnage qui ecoute. Aucun d'eux ne s'avance +jusqu'au trou du souffleur, comme un tenor qui va lancer son grand air. +Ils tournent le dos a l'orchestre, entrent, disent ce qu'ils ont a dire +et s'en vont, naturellement, sans le moindre effort pour retenir les +yeux sur leurs personnes. Tout cela semble peu de chose, et c'est +enorme, surtout pour nous, en France. + +Avez-vous jamais etudie nos acteurs? La tradition est deplorable sur nos +theatres. Nous sommes partis de l'idee que le theatre ne doit avoir rien +de commun avec la vie reelle. De la, cette pose continue, ce gonflement +du comedien qui a le besoin irresistible de se mettre en vue. S'il +parle, s'il ecoute, il lance des oeillades au public; s'il veut detacher +un morceau, il s'approche de la rampe et le debite comme un compliment. +Les entrees, les sorties sont reglees, elles aussi, de facon a faire +un eclat. En un mot, les interpretes ne vivent pas la piece; ils la +declament, ils tachent de se tailler chacun un succes personnel, sans se +preoccuper le moins du monde de l'ensemble. + +Voila, en toute sincerite, mes impressions. Je me suis mortellement +ennuye a _Macbeth_, et je suis sorti, ce soir la, sans opinion nette sur +Salvini. Dans la _Mort civile_, Salvini m'a transporte; je m'en suis +alle etrangle d'emotion. Certes, l'auteur de ce dernier drame, M. +Giacometti, ne doit pas avoir la pretention d'egaler Shakespeare. Son +oeuvre, au fond, est meme mediocre, malgre la belle nullite de la +formule. Seulement, elle est de mon temps, elle s'agite dans l'air que +je respire, elle me touche comme une histoire qui arriverait a mon +voisin. Je prefere la vie a l'art, je l'ai dit souvent. Un chef-d'oeuvre +glace par les siecles n'est en somme qu'un beau mort. + + + +IV + +Je me souviens d'avoir assiste a la premiere representation de +l'_Idole_. On comptait peu sur la piece, on etait venu au theatre avec +defiance. Et l'oeuvre, en effet, avait une valeur bien mediocre. Les +premiers actes surtout etaient d'un ennui mortel, mal batis, coupes +d'episodes facheux. Cependant, vers la fin, un grand succes se dessina. +On put etudier, en cette occasion, la toute-puissance d'une artiste de +talent sur le public. Madame Rousseil, non seulement sauva l'oeuvre +d'une chute certaine, mais encore lui donna un grand eclat. + +Elle s'etait menagee pendant les premiers actes, montrant une froideur +calculee; puis, au quatrieme acte, sa passion eclata avec une fougue +superbe qui enleva la foule. Je me rappelle encore l'ovation qu'on lui +fit. Elle etait meritee, tout le succes lui etait du. Des difficultes +s'eleverent, je crois, entre les acteurs et le directeur, et la piece +disparut de l'affiche, mais j'aurais ete etonne si elle avait fait de +l'argent, comme je le serais encore si elle en faisait aujourd'hui. Elle +n'est vraiment pas assez d'aplomb; madame Rousseil, malgre ses fortes +epaules, ne saurait la tenir longtemps debout. Il y aurait toute une +etude a ecrire a propos de ces succes personnels des artistes, qui +trompent souvent le public sur le merite veritable d'une oeuvre. Ce qui +est consolant pour la dignite des lettres, c'est qu'une oeuvre ainsi +soutenue par le talent d'un artiste, n'a jamais qu'une vogue temporaire, +et qu'elle disparait fatalement avec son interprete. + +J'ai egalement assiste a la premiere representation de _Froufrou_, bien +que je ne fisse pas alors de critique dramatique. Desclee se trouvait +dans tout son triomphe de grande artiste. Ici, l'oeuvre etait une +peinture charmante d'un coin de notre societe; les premiers actes +surtout offraient les details d'une observation tres fine et tres vraie; +j'aimais moins la fin qui tournait au larmoyant. Cette pauvre Froufrou +etait en verite trop punie; cela serrait inutilement le coeur et +terminait cette serie de tableaux parisiens par une gravure poncive, +faite pour tirer des larmes aux personnes sensibles. + +Sans doute, l'oeuvre cette fois aidait, poussait l'artiste. Mais +Desclee, on peut le dire, y mit encore de son temperament et elargit +ainsi l'horizon de la piece. C'est que, justement, elle semblait +faite pour le personnage, elle le jouait avec toute sa nature. Aussi +s'incarna-t-elle dans ce role, ou elle fut superbe de vie et de verite. + +La mort de Desclee a ete pleuree par beaucoup de debutants dramatiques. +Nous la regardions tous grandir, avec la joie de constater, a chaque +nouvelle creation, que nous trouverions en elle l'interprete que nous +revions pour nos oeuvres futures. Nous songions tous a des pieces ou +nous etudierions notre societe, ou nous tacherions de mettre la realite +a la scene. Et nous lui taillions deja des roles, parce qu'elle +seule nous paraissait moderne, vivant de notre air et exprimant avec +exactitude les troubles nerveux de l'epoque presente. Elle ne semblait +avoir passe par aucune ecole, elle arrivait avec sa personnalite, sans +aucune recette d'attitudes ni de diction. Notre age vibrait en elle avec +une intensite merveilleuse. Je la sentais nee pour aider puissamment au +theatre le mouvement naturaliste. Et elle est morte. C'est une perte +immense pour nous tous. + +On peut dire qu'elle n'a pas ete remplacee. Le public ne se doute pas de +la difficulte qu'eprouve aujourd'hui un auteur dramatique pour trouver +une interprete selon ses voeux, dans une piece moderne, qui demande la +sensation et l'intelligence du temps ou nous vivons. Je mets a part la +Comedie-Francaise. Les directeurs disent: "Il n'y a plus d'artiste." +Ce qui est plus vrai et plus triste, c'est qu'il y a bien encore des +artistes, mais que ces artistes n'ont pas la flamme du mouvement +litteraire actuel. Ils ne sont pas faits pour les oeuvres qui viennent. +Notre mouvement naturaliste, en un mot, ne voit pas encore poindre ses +Frederick-Lemaitre et ses Dorval. + +Justement, Desclee s'annoncait comme la Dorval de ce mouvement. C'est +pourquoi nous la regrettons avec tant d'amertume. Il est une loi: c'est +que toute periode litteraire, au theatre, doit amener avec elle ses +interpretes, sous peine de ne pas etre. La tragedie a eu ses illustres +comediens pendant deux siecles; le romantisme a fait naitre toute une +generation d'artistes de grand talent. Aujourd'hui, le naturalisme ne +peut compter sur aucun acteur de genie. C'est sans doute parce que les +oeuvres, elles aussi, ne sont encore qu'en promesse. Il faut des succes +pour determiner des courants d'enthousiasme et de foi; et ces courants +seuls degagent les originalites, amenent et groupent autour d'une cause +les combattants qui doivent la defendre. + +Examinez le personnel de nos actrices, par exemple. Voila Desclee morte, +a qui confiera-t-on le role de Froufrou? M. Montigny a voulu utiliser +mademoiselle Legault, qu'il avait sous la main. Mais je suis persuade +que celle-ci n'a accepte le role qu'a son corps defendant; il n'est pas +dans ses moyens; elle y est fort jolie, seulement elle ne saurait +lui donner de la profondeur ni en rendre le detraquement nerveux. +Mademoiselle Legault est une tres charmante ingenue, un peu minaudiere, +dont on a voulu a tort forcer les notes aimables. + +Je crois que, si M. Montigny avait eu le choix, il aurait prefere donner +le role a mademoiselle Blanche Pierson. Je ne vois guere qu'elle, +toujours en dehors de la Comedie-Francaise, qui puisse aborder +aujourd'hui les roles de Desclee. Mademoiselle Pierson, qui n'a ete +longtemps qu'une jolie femme, se trouve etre actuellement une des rares +comediennes qui sentent la vie moderne. Elle s'est montree remarquable +dans _Fromont jeune et Risler aine_, d'Alphonse Daudet. A la verite, +elle manque d'un je ne sais quoi, ce qui la laisse toujours un peu dans +l'ombre; elle n'a pas la foi peut-etre, elle n'enleve pas une salle d'un +geste ou d'un mot. Rappelez-vous ses creations, aucune ne vient en avant +et ne s'impose par une largeur magistrale. Je le repete, elle n'en est +pas moins la seule artiste qu'on aimerait voir dans _Froufrou_. + +Je ne puis nommer madame Rousseil, dont je parlais tout a l'heure. +Celle-la n'a rien de moderne. Elle est taillee pour la tragedie, elle a +les bras forts et le masque energique des heroines de Corneille. Quand +elle descend au drame, il lui faut des creations males, des vigueurs +qui emportent tout. Je ne la vois pas chaussee des fines bottines de la +Parisienne, se jouant et agonisant dans des amours a fleur de peau. + +Quant a madame Fargueil, qui a eu de si beaux cris de passion, elle +est trop marquee aujourd'hui, comme on dit en argot de coulisse, pour +accepter des roles ou il y a des scenes d'amour. Il lui faut desormais +des roles faits pour elle, ce qui la rend d'un emploi assez difficile, +malgre son beau talent. + +Mon intention n'est point de passer ainsi toutes nos comediennes en +revue. Le lecteur peut continuer aisement ce travail. Il verra combien +il est malaise de trouver une Froufrou; j'ai pris ce personnage de +Froufrou comme type d'un personnage strictement moderne, parce que +l'actualite me l'apportait et qu'il est, en effet, suffisamment +caracteristique. Si l'on imagine un role plus accentue encore, n'ayant +plus certains cotes de grace facile, vivant une vie moins factice, d'une +classe moins elegante, on comprendra que le choix d'une interprete +devient alors d'une difficulte presque insurmontable. Ou decouvrir une +femme assez artiste pour vivre sur les planches la vie qu'elle voit tous +les jours dans la rue, pour oublier les grimaces apprises et se donner +tout entiere, avec ses souffrances et ses joies? Ce qui complique les +choses, c'est que la modernite tend a rendre les oeuvres dramatiques +tres complexes: les roles ne sont plus d'un seul jet, coules dans une +abstraction; ils reproduisent toute la creature qui pleure et qui rit, +qui se jette continuellement a droite et a gauche. Des lors, ces roles +demandent une composition extremement serree. Il faut un grand talent +pour s'en tirer avec honneur. + +J'ai mis la Comedie-Francaise a part. Les debutants n'y sont point joues +facilement. Il y a pourtant la une societaire, madame Sarah Bernhardt, +qui a la flamme moderne. Jusqu'a present, il me semble qu'elle n'a pas +eu une creation ou elle se soit donnee completement. On a goute sa voix +si souple et si sonore, dans ce role de dona Sol, qui n'est guere qu'un +role de figurante. On a admire sa science dans _Phedre_ et dans le +repertoire romantique. Mais, selon moi, la tragedie et le drame +romantique ont des liens traditionnels qui garrottent sa nature. Je la +voudrais voir dans une figure bien moderne et bien vivante, poussee dans +le sol parisien. Elle est fille de ce sol, elle y a grandi, elle l'aime +et en est une des expressions les plus typiques. Je suis persuade +qu'elle ferait une creation qui serait une date dans notre histoire +dramatique. + +Nous avons bien vu madame Sarah Bernhardt dans l'_Etrangere_, de M. +Dumas. Mais, vraiment, son personnage de miss Clarkson etait une +plaisanterie par trop romantique. Cette Vierge du mal qui parcourait +la terre pour se venger des hommes, en se faisant aimer d'eux et en +se regalant ensuite de leurs souffrances, est a mon sens une des +imaginations les plus comiques qu'on puisse voir. L'artiste avait +surtout, au troisieme acte, je crois, un interminable monologue, d'une +drolerie achevee. Madame Sarah Bernhardt executa un tour de force en n'y +etant pas ridicule. Meme elle montra, dans l'_Etrangere_, ce qu'elle +pourrait donner, le jour ou elle aurait un role central dans une piece +moderne, prise en pleine realite sociale. + +Souvent, cette grave question de l'interpretation m'a preoccupe. Chaque +fois qu'un auteur dramatique, ayant quelque souci de la verite, a +aujourd'hui un role important de femme a distribuer, je sais qu'il se +trouve dans l'embarras. On finit toujours, il est vrai, par faire un +choix, mais la piece en patit souvent. Le public ne saurait entrer dans +cette cuisine des coulisses; la piece est mediocrement jouee, et comme +justement les pieces d'analyse et de caractere ne supportent pas une +interpretation mediocre, on la siffle. C'est une oeuvre enterree. Il +est vrai que nous sommes singulierement difficiles, nous voudrions des +artistes jeunes, jolies, tres intelligentes, profondement originales. +En un mot, nous tous qui travaillons pour l'avenir, nous demandons des +comediennes de genie. + + + +V + +Le cas de madame Sarah Bernhardt me parait des plus interessants et des +plus caracteristiques. Je n'ai pas a prendre la defense de la grande +artiste, que son talent defendra suffisamment. Mais je ne puis resister +au besoin d'etudier, a son sujet, ce fameux besoin de reclame qui affole +notre epoque, selon les chroniqueurs. + +D'abord, posons nettement les situations. Madame Sarah Bernhardt est +accusee d'etre devoree d'une fievre de publicite. A entendre les +chroniqueurs et les reporters de notre presse parisienne, elle ne dit +pas une parole, ne risque pas un acte, sans en calculer a l'avance le +retentissement. Non contente d'etre une comedienne adoree du public, +elle a cherche a se singulariser en touchant a la sculpture, a la +peinture, a la litterature. Enfin, on en est venu a dire que, tout a +fait affolee par sa rage de reclame, compromettant la dignite de la +Comedie-Francaise, elle avait fini par se montrer a Londres, vetue en +homme, pour un franc. + +Quant aux chroniqueurs et aux reporters qui dressent aujourd'hui ce +requisitoire, ils prennent des attitudes de moralistes affliges. Ils +pleurent sur ce beau talent qui se compromet. Ils menacent la comedienne +de la lassitude du public et lui font entendre que, si elle fait encore +parler d'elle d'une facon desordonnee, on la sifflera. En un mot, eux +qui sont les seuls coupables de tout ce bruit, ils declarent que si le +bruit continue, c'en est fait de madame Sarah Bernhardt; et le plus +comique, c'est que, precisement, ils continuent eux-memes le bruit. + +J'ai lu avec attention les derniers articles de M. Albert Wolff, dans +le _Figaro_. M. Albert Wolff est un ecrivain de beaucoup d'esprit et +de raison; mais il "s'emballe" aisement. Quand il croit etre dans la +verite, il pousse sa these a l'aigu; et vous devinez quelle besogne, +s'il est dans l'erreur. Beaucoup d'autres ont parle comme lui de madame +Sarah Bernhardt. Mais je m'adresse a lui, parce qu'il a une reelle +puissance sur le public. + +Voyons, de bonne foi, croit-il a cet amour enrage de madame Sarah +Bernhardt pour la reclame? Ne s'avoue-t-il pas que, si madame Sarah +Bernhardt aime aujourd'hui a entendre parler d'elle, la faute en est +precisement a lui et a ses confreres qui ont fait autour d'elle un +tapage si enorme? Ne voit-il pas enfin que, si notre epoque est +tapageuse, avide de boniments, devoree par la publicite a outrance, cela +vient moins des personnalites dont on parle que du vacarme fait autour +de ces personnalites par la presse a informations. Examinons cela +tranquillement, sans passion, uniquement pour trouver la verite, en nous +appuyant sur le cas de madame Sarah Bernhardt. + +Qu'on se rappelle ses debuts. Ils furent assez difficiles. Le _Passant_, +tout d'un coup, la mit en lumiere. Il y a de cela une dizaine d'annees. +Des ce jour-la, la presse s'empara d'elle, et ce fut surtout de sa +maigreur dont il fut question. Je crois que cette maigreur fit alors +pour sa reputation beaucoup plus que son talent. Pendant dix annees, on +n'a pu ouvrir un journal sans trouver une plaisanterie sur la maigreur +de madame Sarah Bernhardt. Elle etait surtout celebre parce qu'elle +etait maigre. M. Albert Wolff pense-t-il que madame Sarah Bernhardt +s'etait fait maigrir pour qu'on parlat d'elle? J'imagine qu'elle a du +etre souvent blessee par ces bons mots d'un gout douteux; ce qui exclut +l'idee qu'elle payait des gens pour les publier. + +Ainsi donc voila son debut dans la reclame. Elle est maigre, et les +chroniqueurs, aides des reporters, font d'elle un phenomene qui occupe +l'Europe. Plus tard, on decouvre d'autres choses: par exemple, on +l'accuse d'une mechancete diabolique; on raconte que, chez elle, elle +invente des supplices atroces pour ses singes; puis, toutes sortes +de legendes se repandent, elle dort dans son cercueil, un cercueil +capitonne de satin blanc; elle a des gouts macabres et sataniques, qui +la font tomber amoureuse d'un squelette, pendu dans son alcove. Je +m'arrete, je ne puis dire ici les histoires monstrueuses qui ont +circule, et que la presse a repandues crument ou a demi mots. De +nouveau, je prie M. Albert Wolff de me dire s'il soupconne madame Sarah +Bernhardt d'avoir fait circuler ces histoires elle meme, dans le but +calcule de faire parler d'elle. + +Je touche ici un point delicat. En quoi les excentricites de madame +Sarah Bernhardt, vraies ou non, interessaient-elles le public? Je suis +persuade, pour mon compte, de la faussete parfaite de ces legendes. +Mais, quand il serait vrai que madame Sarah Bernhardt rotirait des +singes et coucherait avec un squelette, qu'avons-nous a voir la-dedans, +nous autres, si c'est son plaisir? Des qu'on est chez soi, les portes +closes, on a le droit absolu de vivre a sa guise, pourvu qu'on ne gene +personne. C'est affaire de temperament. Si je disais que tel critique, +tres moral, vit dans une cour de petites femmes complaisantes, que +tel romancier idealiste patauge dans la prose de l'escroquerie, je me +melerais certainement de ce qui ne me regarde pas. La vie interieure +de madame Sarah Bernhardt ne regardait ni les reporters ni les +chroniqueurs. En tout cas, ce n'est pas encore elle qu'il faut accuser +ici de chercher la reclame; c'est la reclame, violente et blessante, +qui a force sa demeure et qui a mis autour de l'artiste la reputation +romantique et legerement ridicule d'une femme a moitie folle. + +Maintenant, arrivons a la grosse accusation. On lui reproche surtout de +ne pas s'en etre tenu a l'art dramatique, d'avoir aborde la sculpture, +la peinture, que sais-je encore! Cela est plaisant. Voila que, non +content de la trouver maigre et de la declarer folle, on voudrait +reglementer l'emploi de ses journees. Mais, dans les prisons, on est +beaucoup plus libre. Est-ce qu'on s'inquiete de ce que madame Favart ou +madame Croizette fait en rentrant chez elle? Il plait a madame Sarah +Bernhardt de faire des tableaux et des statues, c'est parfait. A la +verite, on ne lui nie pas le droit de peindre ni de sculpter, on +declare simplement qu'elle ne devrait pas exposer ses oeuvres. Ici le +requisitoire atteint le comble du burlesque. Qu'on fasse une loi tout de +suite pour empecher le cumul des talents. Remarquez qu'on a trouve la +sculpture de madame Sarah Bernhardt si personnelle, qu'on l'a accusee +de signer des oeuvres dont elle n'etait pas l'auteur. Nous sommes ainsi +faits en France, nous n'admettons pas qu'une individualite s'echappe de +l'art dans lequel nous l'avons parquee. D'ailleurs, je ne juge pas +le talent de madame Sarah Bernhardt, peintre et sculpteur; je dis +simplement qu'il est tout naturel qu'elle fasse de la peinture et de la +sculpture, si cela lui plait, et qu'il est plus naturel encore qu'elle +montre cette peinture et cette sculpture, qu'elle tache de vendre ses +oeuvres, qu'elle mene, en un mot, ses occupations et sa fortune comme +elle l'entend. + +Ce sont la des affirmations naives, tant elles vont de soi. On sourit +d'avoir a expliquer que chacun a le droit strict d'arranger son +existence selon son gout, sans qu'on le jette violemment sur la +sellette, devant l'opinion publique. Et ici le reproche adresse a madame +Sarah Bernhardt de chercher la publicite devient plaisant. Sans doute, +comme peintre et comme sculpteur, elle cherche la publicite, si l'on +entend par la qu'elle expose ses oeuvres et qu'elle les vend. Mais alors +pourquoi ne lui fait-on pas un crime de chercher la publicite comme +artiste dramatique? Les personnes qui la revent modeste et cachee, +devraient lui defendre de paraitre sur les planches. De cette facon, on +ne parlerait plus d'elle du tout. Si l'on admet qu'elle se montre au +public en chair et en os,--en os surtout, dirait un reporter,--elle +peut bien lui montrer ensuite ses oeuvres. C'est raisonner +singulierement que de conclure a un besoin furieux de reclame, parce +qu'elle ne se contente pas du theatre et qu'elle s'adresse aux autres +arts; il faudrait plutot conclure a un besoin d'activite, a une +satisfaction de temperament. Jamais personne n'a eu le courage de mener +a bien de longs travaux, dans le but etroit d'obtenir des articles. On +ecrit, on peint, on sculpte, uniquement parce que la main vous demange. + +C'est ce que M. Sarcey doit admettre, car lui se lamente seulement +sur le temps que la peinture et la sculpture prennent a madame Sarah +Bernhardt. Elle est trop occupee, selon lui, et c'est pourquoi elle a +fait manquer a Londres une matinee, scandale enorme qui a occupe toute +la presse. Je ne veux pas entrer dans la discussion des faits qui se +sont passes la-bas, d'autant plus que je me mefie des articles publies; +je sais quelle est la verite des journaux. Il parait pourtant que madame +Sarah Bernhardt etait reellement tres souffrante, et il est tout a fait +comique d'attribuer cette indisposition a sa peinture, a sa sculpture, +ou encore a la fatigue que lui occasionnent les representations donnees +par elle en dehors du theatre. Tout le monde peut etre malade, meme +sans s'etre fatigue et sans etre peintre ou sculpteur. Ce qui me met +en defiance sur les chroniques que nous avons lues, c'est justement le +dementi donne par l'interessee elle-meme au conte qui la presentait +vetue en homme, au milieu de ses tableaux et de ses statues, et se +montrant pour un franc comme une bete curieuse. Je reconnais la les +memes imaginations que pour les singes a la broche et le squelette +dans le lit. A cette heure, tout se gaterait; madame Sarah Bernhardt +parlerait de donner sa demission; la question deviendrait grosse +d'orage. Cela est vraiment tres typique. Je n'entends pas trancher la +question, mais j'ai voulu exposer les faits. + +Et, a present, je le demande une fois encore a M. Albert Wolff, si les +reporters, si les chroniqueurs n'avaient pas fait d'abord de madame +Sarah Bernhardt une maigre legendaire qui restera dans l'histoire; si, +plus tard, ils ne s'etaient pas occupes de son squelette et de ses +singes; si, lorsque la copie leur manquait, ils n'avaient pas bouche le +trou avec un bon mot ou une indiscretion sur elle; s'ils n'avaient pas +empli les journaux de leur etonnement goguenard, chaque fois qu'elle +a fait un envoi au Salon, publie un livre ou monte en ballon captif; +enfin, si, lors de ce voyage de la Comedie-Francaise a Londres, ils ne +nous avaient pas raconte en detail jusqu'a ses maux de coeur: M. Albert +Wolff croit-il que les choses en seraient venues au point ou elles en +sont? + +Ce que j'ai voulu etablir nettement, c'est ce que j'enoncais au debut: +ce n'est pas madame Sarah Bernhardt comedienne, ce n'est pas nous +artistes, romanciers, poetes, qui sommes pris de cette rage de reclame; +c'est le reportage, c'est la chronique qui, depuis cinquante ans, ont +change les conditions de la reclame, decuple les appetits curieux du +public, souleve autour des personnalites en vue cet orchestre formidable +de l'information a outrance. Ici, j'elargis mon sujet; a la verite, je +n'ai pris le cas de madame Sarah Bernhardt que pour preciser des faits +dont j'ai ete frappe. Mon experience personnelle m'a appris que, +lorsqu'un chroniqueur accuse un ecrivain de chercher le bruit, il arrive +que l'ecrivain est un bon bourgeois faisant tranquillement sa besogne, +tandis que c'est le chroniqueur qui joue devant lui de la trompette. + +Remarquez que les ecrivains, comme les comediens, finissent souvent +par se laisser aller agreablement sur cette pente de la reclame. On +s'habitue au tapage; on a sa ration de publicite tous les matins, et +l'on s'attriste, quand on ne trouve plus son nom dans les journaux. +Il est tres possible qu'on ait gate madame Sarah Bernhardt comme tant +d'autres, en lui donnant l'habitude de voir le monde tourner autour +d'elle. Mais, dans ce cas, elle est une victime et non une coupable. +Paris a toujours eu de ces enfants gates qu'il comble de sucre, dont il +veut connaitre les moindres gestes, qu'il caresse a les faire saigner, +dont il dispose pour ses plaisirs avec un despotisme d'ogre aimant la +chair fraiche. La presse a informations, le reportage, la chronique, ont +donne un retentissement formidable a ces caprices de Paris, voila tout. +La question est la et pas ailleurs. Il serait vraiment cruel de s'etre +amuse pendant dix ans de la maigreur de madame Sarah Bernhardt, d'avoir +fait courir sur elle une legende diabolique, de s'etre mele de toutes +ses affaires privees et publiques en tranchant bruyamment les questions +dont elle etait seule juge, d'avoir occupe le monde de sa personne, de +son talent et de ses oeuvres, pour lui crier un jour: "A la fin, tu nous +ennuies, tu fais trop de bruit; tais-toi." Eh! taisez-vous, si cela vous +fatigue de vous entendre! + +Voila ce que j'avais a dire. C'est un simple proces-verbal. Je n'attaque +pas la presse a informations, qui m'amuse et qui me donne des documents. +Je crois qu'elle est une consequence fatale de notre epoque d'enquete +universelle. Elle travaille, plus brutalement que nous, et en se +trompant souvent, a l'evolution naturaliste. Il faut esperer qu'un jour +elle aura l'observation plus juste et l'analyse plus nette, ce qui +ferait d'elle une arme d'une puissance irresistible En attendant, je lui +demande simplement de ne pas preter le fracas de son allure aux gens +qu'elle emporte dans sa course, quitte a leur casser les reins, s'ils +viennent a tomber. + + + +VI + +Je dirai ce que je pense de l'aventure qui affole Paris en ce moment. +Il s'agit de la demission de madame Sarah Bernhardt, et de la felure +stupefiante qu'elle a determine dans le crane des gens. + +Deja, a propos du proces de Marie Biere, j'avais ete etonne des sautes +de l'opinion publique. On se souvient des termes crus dans lesquels +le Paris sceptique jugeait l'heroine du drame, avant l'ouverture des +debats. L'affaire vient en cour d'assises, et tout Paris se passionne +pour la jeune femme; on la defend, on la plaint, on l'adore; si bien +que, si le tribunal l'avait condamnee, on lui aurait certainement jete +des pommes cuites. Elle est acquittee, et tout de suite, du soir au +lendemain, on retombe sur elle, on la rejette au ruisseau, avec une +rudesse incroyable; ce n'est plus qu'une gredine, on lui conseille de +disparaitre. Sans doute, une analyse exacte nous donnerait les causes de +ces mouvements contraires et si precipites. Mais, pour les braves gens +qui regardent en simples curieux le spectacle de la vie, quel joli +peuple de pantins nous faisons! + +Je me suis tenu a quatre pour ne pas parler en son temps de cette +affaire. Elle etait un exemple si decisif de roman experimental! Voila +une histoire bien banale, une histoire comme il y en a cent mille a +Paris: une femme prend pour amant un monsieur fort correct, un galant +homme, dont elle a un enfant, et qui la quitte, ennuye de sa paternite, +apres avoir eu l'idee plus ou moins nette d'un avortement. On coudoie +cela sur les trottoirs, et personne ne songe meme a tourner la tete. +Mais attendez, voici l'experience qui se pose: Marie Biere, de +temperament particulier, produit d'une heredite dont il a ete question +dans les debats, tire un coup de pistolet sur son amant; et, des lors, +ce coup de pistolet est comme la goutte d'acide sulfurique que le +chimiste verse dans une cornue, car aussitot l'histoire se decompose, +le precipite a lieu, les elements primitifs apparaissent. N'est-ce pas +merveilleux? Paris s'etonne qu'un galant homme fasse des enfants et ne +les aime pas; Paris s'etonne que l'avortement soit a la porte de tous +les concubinages. Ces choses ont lieu tous les jours, seulement il ne +les voit pas, il ne s'y arrete pas; il faut que l'experience les montre +violemment, que le coup de pistolet parte, que la goutte d'acide tombe, +pour qu'il reste stupefait lui-meme de sa pourriture en gants blancs. +Dela, cette grosse emotion, en face d'une aventure tellement commune, +qu'elle en est bete. + +Nous avons eu aussi un joli exemple de felure avec le fameux +Nordenskiold. + +Pendant huit jours, tout a ete pour Nordenskiold, une reception +princiere, des arcs de triomphe, des galas, des hommages enthousiastes +dans la presse. Il semblait que le voyageur eut decouvert une seconde +fois l'Amerique. Puis, brusquement, le vent a tourne, Nordenskiold +n'avait rien decouvert du tout; un simple charlatan qui avait fait une +promenade a Asnieres, un pitre auquel on reprochait les diners qu'on lui +avait donnes. Le comique de l'histoire est que les journaux les plus +chauds a lancer Nordenskiold se sont montres ensuite les plus enrages a +le demolir. Il etait grand temps qu'il reprit le chemin de fer, car nous +aurions fini par lui faire un mauvais parti. + +Et voici les farces qui recommencent avec madame Sarah Bernhardt. +En verite, les nerfs nous emportent, il faudrait soigner cela, car +l'indisposition tourne a l'affection chronique. Il n'est pas bon de se +detraquer de la sorte, a la moindre emotion. + +Pendant huit ans, madame Sarah Bernhardt a ete l'idole de la presse +et du public. Il n'est pas d'hommage qu'on ne lui ait rendu; on l'a +couverte de bravos et de couronnes. Je crois que, pendant ces huit +annees, on ne trouverait pas une seule attaque contre elle, partant d'un +homme ayant quelque autorite. Il semblait qu'on eut signe un pacte pour +la trouver parfaite. Paris etait a ses pieds. Et brusquement, en une +nuit, tout a croule. Applaudie encore la veille au soir, le lendemain +elle n'avait plus aucun talent, mais aucun, rien du tout. La presse +entiere, qui lui appartenait le samedi, se tournait contre elle le +dimanche. On la maudissait, on l'execrait, a ce point, disait-on, +qu'elle n'oserait jamais reparaitre sur une scene francaise, par crainte +d'etre insultee. Grand Dieu! que s'etait-il donc passe? Un simple fait: +madame Sarah Bernhardt, cedant a son temperament de femme nerveuse, +venait de jeter dans la cornue la goutte d'acide sulfurique. Elle avait +donne sa demission. + +Oh! la belle experience! Le precipite a lieu, d'apres les lois +naturelles, et le public s'effare. Paris semble croire qu'une telle +aventure, fort ordinaire, ne s'etait jamais vue. L'histoire de la +Comedie-Francaise est la pour repondre. Madame Sarah Bernhardt n'a, en +somme, que repete une fugue celebre de madame Arnould Plessy, sous le +souvenir de laquelle on l'a ecrasee, dans le role de Clorinde; et M. +Got, allant jouer la _Contagion_ a l'Odeon, malgre ses engagements, +avait egalement donne le mauvais exemple. On citerait bien d'autres +faits encore. Si l'on penetrait dans l'histoire intime de la +Comedie-Francaise, si l'on contait les revoltes de chacun, les plaintes, +les projets d'escapade, on verrait que le miracle est au contraire que +les demissions n'y soient pas plus nombreuses. + +Je n'ai pas a defendre madame Sarah Bernhardt. Je ne suis, si l'on veut, +qu'un chimiste curieux d'experiences et tres interesse par celle qui se +passe en ce moment sous mes yeux. J'accorde que madame Sarah Bernhardt +a tous les torts. Elle a tort d'abord d'avoir son temperament qui la +pousse aux decisions extremes. Elle a tort ensuite d'etre trop sensible +a la critique; apres avoir cru a tous les eloges qu'on lui donnait, elle +a cru a une critique violente qui tombait sur elle comme une tuile par +un jour de grand vent. Et c'est cette derniere naivete que je ne lui +pardonnerai jamais. Eh quoi! madame, vous avez deserte devant une phrase +d'un critique dont les arrets ne peuvent compter? Vous que l'on dit +si orgueilleuse, vous avez manque d'orgueil a ce point? Mais je vous +assure, il en a tue d'autres qui se portent fort bien. C'est quelquefois +un honneur d'etre attaque. Si, comme on le raconte, vous cherchiez un +pretexte pour quitter la Comedie-Francaise, que n'en avez-vous donc +trouve un plus serieux, car celui-la, en verite, me gate toute +l'histoire. + +Ainsi, voila madame Sarah Bernhardt qui s'est donne tous les torts. +Seulement, il faut examiner la responsabilite de la presse et du public. +Elle n'a aucun talent, dites-vous? Alors pourquoi l'avez-vous grisee +pendant huit ans? C'est vous qui l'avez faite, c'est vous qui l'avez +poussee a cette susceptibilite nerveuse, qui vous semble extraordinaire. +Vous gatez les femmes, puis vous les tuez. Celle-la nous ennuie, a une +autre! Aucune mesure, ni dans les eloges, ni dans la critique. Lorsque +vous avez mis une comedienne dans les astres, vous la jetez d'un coup de +poing dans l'egout; et vous vous etonnez que cette machine delicate se +detraque. Ah! peuple de polichinelles! C'est pour cela qu'il vaut mieux +t'avoir contre soi, parce qu'au moins on n'a plus a craindre que ta +tendresse. + +Et comment voulez-vous que les journaux gardent la mesure, lorsqu'un +maitre du theatre contemporain tel que M. Emile Augier perd lui-meme +toute logique? Je dirai jusqu'au bout ce que je pense, puisque me voila +lance. On nous a raconte comme quoi M. Augier avait insiste aupres de +M. Perrin pour donner le role de Clorinde a madame Sarah Bernhardt; M. +Perrin aurait prefere madame Croizette; mais l'auteur exigeait madame +Sarah Bernhardt, dont le talent sans doute lui semblait preferable. Des +lors, quelle est notre stupeur de lire, dans la lettre ecrite par M. +Augier, ces deux phrases que je detache: "Je maintiens qu'elle a joue +aussi bien qu'a son ordinaire, avec les memes defauts et les memes +qualites, ou l'art n'a rien a voir... Soyons donc indulgents pour cette +incartade d'une jolie femme, qui pratique tant d'arts differents avec +une egale superiorite, et gardons nos severites pour des artistes moins +universels et plus serieux". Mais, dans ce cas, pourquoi M. Augier +a-t-il voulu absolument confier le role de Clorinde a madame Sarah +Bernhardt? Si "l'art n'a rien a voir" chez cette comedienne, s'il y a, a +la Comedie-Francaise, des artistes "moins universels et plus serieux", +encore un coup pourquoi diable l'auteur a-t-il fait un si mauvais choix? +Je ne saurais m'arreter a cette idee que M. Augier a choisi madame +Sarah Bernhardt parce qu'elle faisait recette; cette supposition serait +indigne. Il y a donc manque de logique. On ne lache pas de la sorte, en +faisant de l'esprit, une artiste au talent de laquelle on a cru. + +Le coup de folie est general, et il part de haut. Je ne puis m'arreter a +toutes les sottises qu'on ecrit. Ainsi, on parle du tort que le +depart de madame Sarah Bernhardt fait a M. Augier. Quelle est cette +plaisanterie? Dans huit jours, lorsque madame Croizette reprendra le +role, elle aura un succes ecrasant, et l'_Aventuriere_ beneficiera de +tout le tapage fait; c'est, comme on dit, un lancage superbe. Le tort +fait a la Comedie-Francaise est plus reel; il est certain que madame +Sarah Bernhardt laisse un grand vide. Pourtant, la demande de trois +cent mille francs de dommages et interets me parait un peu raide. Un +arrangement serait seul raisonnable. Mais allez donc parler raison, +quand les tetes sont felees a ce point! Il faut laisser faire le temps. +Je me plais a croire que, lorsque tout ce tapage sera calme, madame +Sarah Bernhardt rentrera comme pensionnaire a la Comedie-Francaise, ou +l'on n'aura pu la remplacer, parce qu'elle est avant tout une nature. +Alors, de part et d'autre, on s'etonnera d'une alerte si chaude. Ce sont +la brouilles d'amoureux. + +Du reste, vous savez que, le mois prochain, je m'attends a ce qu'on +acquitte Menesclou, au milieu de l'attendrissement de tout Paris. Pensez +donc, le pauvre jeune homme, il y a huit jours qu'on le traite de +monstre: ca finit par le rendre sympathique. Puis, en voila assez avec +la petite Deu et sa famille; la mere a parle au cimetiere, c'est du +cabotinage. Encore une culbute, pleurons sur Menesclou! + + + +POLEMIQUE + +I + +Mon confrere, M. Francisque Sarcey, a bien voulu discuter mes opinions +en matiere d'art dramatique. Je ne repondrai pas aux critiques qui me +sont personnelles; je lui appartiens, il me juge comme il me comprend, +c'est parfait. Mais je me permettrai de repondre aux parties de son +article qui traitent de questions generales. Le mieux, pour s'entendre, +est encore de s'expliquer. + +Remarquez que, dans toute polemique, une bonne moitie de la divergence +des opinions provient de malentendus. Je dis blanc, on entend noir. Je +raisonne d'apres un ensemble d'idees ou tout se tient, on detache un +alinea et on lui donne un sens auquel je n'ai jamais songe. De cette +facon, on peut marcher des annees cote a cote sans se comprendre. +Revenons donc sur tout cela, puisque je n'ai pas reussi a etre clair. + +Un point qui me tient surtout au coeur, c'est de repondre au reproche +qu'on me fait d'insulter nos gloires. J'ai ecrit quelque part, apres +avoir constate que les oeuvres dramatiques contemporaines n'etaient pas, +selon moi, des chefs-d'oeuvre: "Les planches sont vides." La-dessus, M. +Sarcey se fache et me repond: "Les planches sont vides! Serieusement, +est-il permis a un homme, quelle que soit sa mauvaise humeur, de se +permettre une aussi extravagante monstruosite? Quoi! les planches +sont vides! et Augier vient de donner les _Fourchambault_, et l'on va +reprendre le _Fils naturel_, d'Alexandre Dumas, et l'on joue en ce +moment la _Cagnotte_, de Labiche, la _Cigale_, de Meilhac et Halevy, les +_Deux Orphelines_ de d'Ennery, et l'on annonce une comedie nouvelle de +Sardou!" Il parait que je suis d'une extravagance bien monstrueuse, +car, meme apres ce cri indigne, je repeterai tranquillement: "Oui, les +planches sont vides." + +Seulement, ce que M. Sarcey neglige de dire, c'est que je ne me suis pas +eveille un beau matin, en trouvant cette affirmation, pour etonner +le monde. Elle est la consequence de toute une serie d'etudes, la +constatation finale d'un critique qui s'est mis a un point de vue +particulier. Certes, jamais les planches n'ont ete plus encombrees, +jamais on n'y a depense autant de talent, jamais on n'a produit un +si grand nombre de pieces interessantes. Cela n'empeche pas que les +planches soient vides pour moi, des que j'y cherche le genie et +le chef-d'oeuvre du siecle, l'homme qui doit realiser au theatre +l'evolution naturaliste que Balzac a determinee dans le roman, l'oeuvre +dramatique qui puisse se tenir debout, en face de la _Comedie humaine_. + +Est-ce que j'ai jamais nie les grandes qualites de nos auteurs +contemporains, la carrure solide et simple de M. Emile Augier, les +etudes humaines de M. Alexandre Dumas fils, gatees malheureusement par +une si etrange philosophie, la fine et spirituelle observation de MM. +Meilhac et Halevy, le mouvement endiable de M. Sardou? Je ne suis pas +aussi fou et aussi injuste qu'on veut le dire. Qu'on me relise, on verra +que j'ai toujours fait la part de chacun, meme lorsque je me suis montre +severe. + +Mais ou je me separe completement de M. Sarcey, c'est quand il ajoute: +"Si vous mettez a part ces grands noms de Moliere et de Shakespeare, qui +ne sont que des accidents de genie, vous pouvez courir toute l'histoire +du theatre dans l'univers sans trouver une epoque ou se soient +rencontres a la fois, dans un seul genre, tant d'ecrivains de premier +ordre." + +De premier ordre, je le nie absolument. Mettons de second ordre, meme de +troisieme, pour quelques-uns. On le verra plus tard. M. Sarcey obeit a +un sentiment dont les critiques de toutes les epoques ont fait preuve, +en placant au premier rang les auteurs dramatiques contemporains; mais +ou sont les auteurs de premier ordre du siecle dernier et meme du +commencement de ce siecle? Il faut lire les anciens comptes rendus pour +savoir ce qu'on doit penser des places distribuees ainsi par la critique +courante. Je l'ai dit et je le repete, ce qui nous separe, M. Sarcey +et moi, c'est qu'il est enfonce dans l'actualite, dans la pratique +quotidienne de son devoir de lundiste, dans le theatre au jour le jour; +tandis que ce theatre n'est pour moi qu'un sujet d'analyse generale, +et que je ne juge jamais ni un homme ni une oeuvre sans m'inquieter du +passe et de l'avenir. + +Veut-il savoir ce que j'entends par un homme de premier ordre? J'entends +un createur. Quiconque ne cree pas, n'arrive pas avec sa formule +nouvelle, son interpretation originale de la nature, peut avoir beaucoup +de qualites; seulement, il ne vivra pas, il n'est en somme qu'un +amuseur. Or, dans ce siecle, Victor Hugo seul a cree au theatre. Je +n'aime point sa formule; je la trouve fausse. Mais elle existe et elle +restera, meme lorsque ses pieces ne se joueront plus. Cherchez autour de +lui, voyez comme tout passe et comme tout s'oublie. + +Theodore Barriere vient a peine de mourir, et le voila recule dans un +brouillard. Que les autres s'en aillent, ils fondront aussi rapidement. +Certes, il y a des differences, je ne puis faire ici une etude de chaque +auteur dramatique et indiquer l'argile dans le monument qu'il eleve. Je +me contente de les condamner en bloc, parce que pas un d'entre eux n'a +trouve la formule que le siecle attend. Ils la begayent presque tous, +aucun ne l'affirme. + +Mon argumentation est superieure aux oeuvres, je veux dire que je +raisonne au-dessus des pieces qu'on peut jouer, d'apres la marche meme +de l'esprit de ce siecle. Le grand mouvement naturaliste qui nous +emporte, s'est declare successivement dans toutes les, manifestations +intellectuelles. Il a surtout transforme le roman, il a souffle a Balzac +son genie. J'attends qu'il souffle du genie a un auteur dramatique. +Jusque-la, pour moi, la litterature dramatique restera dans une +situation inferieure; on y aura peut-etre beaucoup de talent, mais en +pure perte, parce qu'on y pataugera au milieu d'enfantillages et de +mensonges qui ne se peuvent plus tolerer. Aujourd'hui, le roman ecrase +le drame du poids terrible dont la verite ecrase l'erreur. + +Je conseille a M. Sarcey d'interroger les etrangers de grande +intelligence et de libre examen, des Russes, des Anglais, des Allemands. +Il verra quelle est leur stupefaction, en face de nos romans et de nos +oeuvres dramatiques. Un d'eux disait: "C'est comme si vous aviez deux +litteratures: l'une scientifique, basee sur l'observation, d'un style +merveilleusement travaille; l'autre conventionnelle, toute pleine de +trous et de puerilites, aussi mal batie que mal pensee." + +Nos critiques ne voient pas le fosse parce qu'ils barbotent dedans. +Puis, il leur suffit que le monde entier applaudisse nos vaudevilles, +comme il chante nos refrains idiots. Il n'en est pas moins vrai qu'il +faut combler le fosse, que le fosse se comblera de lui-meme et que le +theatre sera alors renouvele par l'esprit d'analyse qui a elargi le +roman. Je constate que l'evolution se fait depuis quelques annees, d'une +facon continue. L'homme de genie attendu peut paraitre, le terrain est +pret. Mais, tant que l'homme de genie n'aura pas paru, les planches +seront vides, car le genie seul compte et merite d'etre. + +Cela m'amene a repondre, sur deux autres points, a M. Sarcey. J'ai dit +qu'on imposait aux debutants le code invente par Scribe, et j'ai ajoute +que Moliere ignorait le metier du theatre, tel qu'il faut le connaitre +aujourd'hui pour reussir. La-dessus, M. Sarcey me repond que Scribe est +aujourd'hui en defaveur et que Moliere etait un "roublard". + +Vraiment, Scribe est en defaveur? Eh bien! et M. Hennequin, et M. Sardou +lui-meme? Lorsque j'ai nomme Scribe, j'ai voulu evidemment designer +la piece d'intrigue, le tour de passe-passe, l'escamotage remplacant +l'observation. Que Scribe lui-meme soit jete au grenier, cela va de +soi, cela me donne raison; mais il n'en reste pas moins vrai que les +heritiers de Scribe sont encore en plein succes. Quand on joue une piece +"bien faite", comme il dit, est-ce que M. Sarcey ne se pame pas de joie? +Est-ce que ses feuilletons, son enseignement dramatique, ne concluent +pas toujours a ceci: "Reglez-vous sur le code, en dehors du code il n'y +a que des casse-cou"? Mon Dieu! je puis le lui avouer aujourd'hui: c'est +a lui que j'ai songe, lorsque j'ai imagine un critique conseillant a un +debutant de lire les classiques de la piece bien faite, Scribe, Duvert +et Lausanne, d'Ennery, etc. Sans doute les pieces mal faites de MM. +Meilhac et Halevy et de M. Gondinet reussissent parfois aujourd'hui; +mais il en pleure, et c'est moi qui m'en rejouis. + +Meme malentendu au sujet de Moliere. M. Sarcey a souvent parle du metier +du theatre, paraissant faire de ce metier une science absolue, rigide +comme un traite d'algebre. J'ai repondu qu'il n'y avait pas un metier, +mais des metiers, que chaque epoque avait le sien; et, comme preuve, +j'ai avance que Moliere ignorait ce metier absolu qu'on jette dans les +jambes de tous les debutants. M. Sarcey declare que j'avance la "une +incongruite litteraire". Je serai plus aimable, je dirai simplement que +M. Sarcey ne sait pas me lire. + +Eh! oui, Moliere est un "roublard" pour l'arrangement des scenes, pour +la distribution des materiaux dans une oeuvre. Il etait a la fois auteur +et acteur, il connaissait son "metier" mieux que personne. Il a meme +invente la plus admirable coupe de dialogue qui existe. Seulement, +cela n'empeche pas que _Tartuffe_ a un denouement enfantin et que le +_Misanthrope_ est plutot une dissertation dialoguee qu'une piece, si +l'on examine cette comedie a notre point de vue actuel. Aucun de nos +auteurs dramatiques ne risquerait un pareil denouement, ni une comedie +aussi vide d'action; tous craindraient d'etre siffles. Je n'ai pas dit +autre chose, le sens de code dramatique que je donnais au mot metier, +sortait naturellement de ce qui precedait. + +Et je profite de l'occasion pour enregistrer l'aveu de M. Sarcey. Chaque +epoque a son metier. Qu'il reconnaisse maintenant que chaque auteur a le +sien et nous nous entendrons parfaitement. Seulement, il ne faudra plus +alors qu'il veuille regenter le theatre, parler de pieces bien faites et +de pieces mal faites. Du moment ou il n'y a pas une grammaire, un code, +tout est permis. C'est ce que je me tue a demontrer depuis des annees. + +Maintenant, bien que je ne veuille pas repondre aux critiques qui me +sont personnelles, je m'etonnerai de l'explication bonne enfant que M. +Sarcey donne de mes idees sur la litterature dramatique. Oh! mon Dieu, +rien de plus simple! J'ai ecrit des pieces qui sont tombees. De la, une +grande mauvaise humeur et une campagne feroce contre mes confreres. +M. Sarcey est toujours pratique. Il frappe en plein dans le tas. Vous +croyez qu'il va s'imaginer que j'ai des convictions, que je me bats +pour le triomphe de ce que je crois etre la verite. A d'autres! On m'a +siffle, j'enrage et je me console en devorant les auteurs plus heureux. +Voila qui est d'un critique de haut vol. + +Si je remue la science, et si je remonte au dix-huitieme siecle pour +y signaler la naissance du naturalisme, si je suis l'evolution de ce +naturalisme a travers le romantisme, et si j'en constate le triomphe +dans le roman, en predisant qu'il triomphera prochainement aussi au +theatre, tout cela c'est que le public m'a hue et que je suis plein de +vengeance! + +M Sarcey a tort de me croire si furieux et si malade de mes chutes. +Qu'il interroge mes amis, ils lui diront que je sais tomber tres +gaillardement. Comment n'a-t-il pas compris que le theatre n'est encore +pour moi qu'un champ de manoeuvres et d'experiences? Ma vraie forge est +a cote. Seulement, j'aime me battre, je me bats dans le champ voisin, +pour ne pas faire trop de degats chez moi, si la bataille tourne mal. +Autrefois, c'a ete la peinture qui m'a servi de champ de manoeuvres. +Aujourd'hui, j'ai choisi le theatre, parce qu'il est plus pres; +d'ailleurs, peinture, theatre, roman, le terrain est le meme, lorsqu'on +y etudie le mouvement de l'intelligence humaine. Les soirs ou l'on me +tue une piece, ce n'est encore qu'une maquette qu'on me casse. Voila ma +confession. + + + +Il + +Il me faut repondre a un article que mon confrere, M. Henry Fouquier, +a bien voulu consacrer aux idees que je defends. La polemique a ceci +d'excellent qu'elle simplifie et eclaircit les questions, lorsqu'on est +de bonne foi des deux cotes. Il est tres bon, cet article de M. Henry +Fouquier; je veux dire qu'il est tres bon pour moi, car il va me +permettre d'expliquer nettement la position que j'ai prise dans la +critique dramatique et qu'on affecte de ne pas comprendre. + +Et, d'abord, comment M. Henry Fouquier, qui est un esprit tres fin, un +peu fuyant peut-etre, tombe-t-il dans cette rengaine insupportable qui +consiste a me reprocher de n'avoir rien invente? Mais, bon Dieu! ai-je +jamais dit que j'inventais quelque chose? Ou a-t-on lu ca? pourquoi me +prete-t-on gratuitement cette pretention bete? Il parle de mes theories +nouvelles. Eh! je n'ai pas de theorie; eh! je n'ai pas l'imbecillite de +m'embarquer dans des theories nouvelles! C'est l'argument qui m'agace le +plus, qui me met hors de moi. "Vous n'inventez rien, les idees que vous +defendez sont vieilles comme le monde." Parfaitement, c'est entendu, je +le sais. C'est ma gloire de les defendre, ces vieilles idees. + +Ne dirait-on pas qu'il me faudrait inventer une nouvelle religion pour +etre pris au serieux! Vous n'inventez rien: donc, vous ne comptez pas, +vous rabachez. Mais, precisement, c'est parce que je n'invente pas que +je suis sur un terrain solide. On a invente le romantisme; je veux dire +qu'on a ressuscite le quinzieme siecle et le seizieme sur le terrain +nouveau de notre siecle, ou le passe ne pouvait reprendre racine. Aussi +le romantisme a-t-il vecu cinquante ans a peine; il etait factice, il ne +repondait qu'a une evolution temporaire, il devait disparaitre avec ses +inventeurs. + +Nous autres, nous n'inventons pas le naturalisme. Il nous vient +d'Aristote et de Platon, affirme M. Henry Fouquier. Tant mieux! c'est +qu'il sort des entrailles memes de l'humanite. Sans remonter si +loin, j'ai vingt fois constate que le grand mouvement de la science +experimentale etait parti du dix-huitieme siecle. On peut renouer +la chaine des ancetres de Balzac. Cela entame-t-il son originalite? +Nullement. Son monument s'est trouve fonde sur des assises plus larges +et plus indestructibles. + +Est-ce bien fini? Continuera-t-on encore a croire qu'on m'ecrase, +lorsqu'on me reproche de ne rien inventer, en me plaisantant avec +l'esprit facile et un peu naif de la causerie courante? Je le repete +une fois pour toutes: je n'invente rien; je fais mieux, je continue. La +situation que j'ai prise dans la critique est donc simplement celle d'un +homme independant, qui etudie l'evolution naturaliste de notre epoque, +qui constate le courant de l'intelligence contemporaine, qui se permet +au plus de predire certains triomphes. Quand on me demande ce que +j'apporte, et qu'on fait mine de fouiller dans mes poches et de +s'etonner de n'y rien trouver d'extraordinaire, je songe a ces +gens credules d'autrefois qui cherchaient la pierre philosophale. +Aujourd'hui, nos chimistes sont partis de l'etude de la nature, et +s'ils trouvent jamais la fabrication de l'or, ce sera par une methode +scientifique. Je suis comme eux, je n'ai pas de recettes, pas de +merveilles empiriques; j'emploie et je tache simplement de perfectionner +la methode moderne qui doit nous conduire a la possession de plus en +plus vaste de la verite. + +Maintenant, je ne pense pas que personne ose nier l'evolution +naturaliste de notre age. Dans les sciences, le mouvement est +formidable, et ce sont precisement les travaux des savants qui ont donne +le branle a toute l'intelligence contemporaine. Les arts et les lettres +ont suivi; dans notre ecole de peinture, chez nos historiens, nos +critiques, nos romanciers, meme nos poetes, on peut suivre les +transformations considerables amenees par l'application des methodes +exactes. Eh bien! c'est cette evolution qui m'interesse, qui me +passionne. J'en suis la marche, le developpement; j'en attends le +triomphe definitif. Au theatre, cette evolution me parait marcher plus +lentement et ne pas encore produire les oeuvres qu'on doit en attendre. +Tout mon terrain de critique est la. Je n'ai pas la folle vanite de +croire que c'est moi qui vais determiner un mouvement de cette puissance +irresistible. Le courant impetueux passe, et je me jette au milieu, je +m'abandonne a lui, Certain qu'il doit me conduire ou va le siecle. Ceux +qui veulent le remonter, seront noyes, voila tout. Il serait aussi sot +de le nier que de dire: "C'est moi qui l'ai fait." + +Mais mon plus grand crime, parait-il, est d'avoir lance dans la +circulation ce mot terrible de naturalisme, sur lequel M. Henry Fouquier +s'egaye avec la fine fleur de son esprit. Est-ce bien moi qui ai cree le +mot? je n'en sais ma foi rien! Enfin, je l'ai employe et j'en accepte +la paternite. C'est donc bien abominable de prendre un mot nouveau, +lorsqu'on eprouve le besoin de designer une chose ancienne d'une facon +saisissante. Mettons que la formule de la verite dans l'art nous vienne +de Platon et d'Aristote. Suis-je condamne a employer une periphrase pour +designer cette verite dans l'art? N'est-il pas plus commode de choisir +un mot, d'accepter un mot qui est dans l'air? Puis, il n'y a pas +d'absolu. Du temps de Platon et d'Aristote, la verite dans l'art a pu +avoir un nom qui ne lui convienne plus aujourd hui; si le fond est +eternel, les facons d'etre changent, la necessite d'appellations +nouvelles se fait sentir. On me demande pourquoi je ne me suis pas +contente du mot realisme, qui avait cours il y a trente ans; uniquement +parce que le realisme d'alors etait une chapelle et retrecissait +l'horizon litteraire et artistique. Il m'a semble que le mot naturalisme +elargissait au contraire le domaine de l'observation. D'ailleurs, que ce +mot soit bien ou mal choisi, peu importe. Il finira par avoir le sens +que nous lui donnerons. C'est uniquement ce sens qui est la grande +affaire. + +Et ici j'entre dans le vif de ma querelle avec M. Henry Fouquier. Il est +plein d'esprit, cela je ne le nie pas; mais il fait un raisonnement qui +m'a paru denoter une philosophie un peu puerile, cette philosophie du +coin du feu qui discute sur l'art de couper les cheveux en quatre. Voici +ce qu'il ecrit: "Je crois que l'erreur capitale du propagateur zele du +naturalisme consiste a avoir confondu le fond eternel des choses avec +les moyens d'expression." Puis, il s'explique: de tout temps les +artistes ont eu pour but de reproduire la nature, de se faire les +interpretes de la verite. Tous les artistes sont donc des naturalistes. +Ou ils commencent a differer, c'est lorsqu'ils expriment, par ce +que chaque groupe d'artistes, selon les temps, les milieux et les +temperaments, donne alors des expressions differentes de la nature. +C'est la seulement, d'apres M. Henry Fouquier, que les naturalistes +d'intention deviennent des idealistes, des classiques, des romantiques, +enfin toutes les varietes connues. + +Parbleu! le raisonnement est superbe! Je jure a M. Henry Fouquier que +je ne confonds pas du tout le fond eternel des choses avec les moyens +d'expression. Ce fond eternel des choses est d'un bon comique dans cette +argumentation. Voyez-vous un gredin devant un tribunal, disant qu'il a +le fond eternel d'honnetete, mais que, dans la pratique, il n'en a pas +tenu compte? Ou en serions-nous, si l'intention suffisait dans les arts +et dans les lettres? Vous me la baillez belle, avec votre fond eternel +des choses! Que m'importe ce que veulent les artistes et les ecrivains? +C'est ce qu'ils me donnent qui m'interesse. + +Evidemment, a toutes les epoques, les prosateurs comme les poetes ont eu +la pretention de peindre la nature et de dire la verite. Mais l'ont-ils +fait? C'est ici que les ecoles commencent, que la critique nait, qu'on +echange des montagnes d'arguments. Me dire que je me trompe, en ne +mettant pas tous les ecrivains sur une meme ligne et en ne leur donnant +pas a tous le nom de naturalistes, parce que tous ont l'intention de +reproduire la nature, c'est jouer sur les mots et faire de l'esprit +singulierement fin. J'appelle naturalistes ceux qui ne se contentent pas +de vouloir, mais qui executent: Balzac est un naturaliste, Lamartine est +un idealiste. Les mots n'auraient plus aucun sens si cela n'etait pas +tres net pour tout le monde. Quand on raffine, quand on amincit les mots +pour tourner spirituellement autour d'eux, il arrive qu'ils fondent et +que la page ecrite tombe en poussiere. Il faut moins de finesse et plus +de grosse bonhomie dans l'art. + +Donc, je ne tiens compte du fond eternel des choses que lorsque +l'ecrivain en tient compte lui-meme et ne triche pas, volontairement +ou non. Le reste est une pure dissertation philosophique, parfaitement +inutile. Remarquez que je ne nie pas le genie humain. Je crois qu'on a +fait et qu'on peut faire des chefs-d'oeuvre en se moquant de la +verite. Seulement, je constate la grande evolution d'observation et +d'experimentation qui caracterise notre siecle, et j'appelle naturalisme +la formule litteraire amenee par cette evolution. Les ecrivains +naturalistes sont donc ceux dont la methode d'etude serre la nature et +l'humanite du plus pres possible, tout en laissant, bien entendu, le +temperament particulier de l'observateur libre de se manifester ensuite +dans les oeuvres comme bon lui semble. + +M. Henry Fouquier, du moment que je n'entends pas modifier le fond +eternel des choses, est plein de dedain. Il voudrait peut-etre, pour se +declarer satisfait, me voir creer le monde une seconde fois. Ma tache +lui semble modeste, si je ne m'attaque qu'aux moyens d'expression. A +quoi veut-il donc que je m'attaque, a la terre ou au ciel? Mais, les +moyens d'expression, c'est tout le domaine de la critique; le reste +ne saurait nous regarder. Enfin, il pretend que j'enfonce les portes +ouvertes. Toujours le meme espoir decu de me voir faire quelque chose +d'extraordinaire. Mon Dieu! non, je n'ai pas de rocher ou je pontifie +et prophetise. Je ne tutoie pas Dieu. Je ne suis qu'un homme du siecle. +Quant aux portes, elles sont, il est vrai, sinon ouvertes, du moins +entr'ouvertes. Un battant tient encore, selon moi; j'y donne mon petit +coup de cognee. Que chacun fasse comme moi, et le passage sera plus +large. + +Revenons au theatre. Si dans le roman le triomphe du naturalisme est +complet, je constate malheureusement qu'il n'en est pas de meme sur +notre scene francaise. Je ne rentrerai pas dans ce que j'ai dit vingt +fois a ce sujet. L'autre jour, en repondant a M. Sarcey, j'ai, une fois +de plus, donne mes arguments. Pour M. Henry Fouquier, il se declare +absolument satisfait; notre theatre contemporain l'enchante, il +le trouve superieur. Pour me convaincre, il m'envoie assister aux +_Fourchambault_; j'ai vu la piece, j'en ai dit mon sentiment, et il est +inutile que j'y revienne. Il n'y aurait qu'un moyen de me prouver que la +formule naturaliste a donne au theatre tout ce qu'elle doit donner: ce +serait de poser en face de Balzac un auteur dramatique de sa taille, ce +serait de me nommer une serie de pieces qui se tiennent debout devant la +_Comedie humaine_. + +Si vous ne pouvez pas etablir cette comparaison, c'est qu'a notre epoque +le roman est superieur et et que le drame est inferieur. J'attends le +genie qui achevera au theatre l'evolution commencee. Vous etes satisfait +de notre litterature dramatique actuelle, je ne le suis pas, et j'expose +mes raisons. Plus tard, on saura bien lequel de nous deux se trompait. + +Ce que j'abandonne volontiers a l'esprit si fin de M. Henry Fouquier, ce +sont mes pieces sifflees. La, il triomphe aisement, ayant l'apparence +des faits pour lui. Il a bien lu dans mes pieces et dans mes prefaces +des choses que je n'y ai jamais ecrites; mettons cela sur le compte de +son ardeur a me convaincre. C'est chose entendue, mes pieces ne valent +absolument rien; mais en quoi mon manque de talent touche-t-il la +question du naturalisme au theatre? Un autre prendra la place, voila +tout. + + + +III + +M. de Lapommeraye est un conferencier aimable, spirituel, d'une +elocution prodigieusement facile. La premiere fois que je l'ai entendu, +je suis reste stupefait de toutes les graces dont il a seme ses paroles. +Il parait adore de son public, devant lequel il lui sera toujours tres +facile d'avoir raison contre moi. + +Dans une de ses dernieres conferences, a laquelle j'assistais, il a +constate d'abord la crise que nous traversons, l'effarement ou se +trouvent nos auteurs dramatiques, en ne sachant quelles pieces ils +doivent faire pour reussir. Et il a declare qu'il allait elucider la +question et indiquer la formule de l'art de demain. La-dessus, je +suis devenu tout oreille, car ce probleme ainsi pose m'interessait +singulierement. Je tatonnais encore, j'allais donc mettre enfin la +main sur la verite. Mais j'ai ete bien desillusionne, je l'avoue. Le +conferencier, apres des digressions brillantes, apres avoir oppose +l'idealisme au naturalisme, a conclu que les auteurs dramatiques +devaient tendre vers le grand art. Vraiment, nous voila bien renseignes, +et c'est la une trouvaille merveilleuse! + +Le grand art! mais, serieusement, moi qui m'honore d'etre un +naturaliste, est-ce que je ne reclame pas le grand art plus +imperieusement encore que les idealistes? M. de Lapommeraye me prend-il +pour un vaudevilliste, ou pour un faiseur d'operettes? Il faudrait +s'entendre sur le grand art, un mot dont M. Prudhomme a plein la bouche, +et que les esprits mediocres galvaudent dans toutes les boursouflures +de la versification. M. de Lapommeraye a cite _la Fille de Roland_. Eh +bien, _la Fille de Roland_ est de l'art tres petit, de l'art absolument +inferieur; et attendez vingt ans, vous verrez ce qu'en penseront nos +fils. Je donnerais ce paquet informe de mauvais vers, pour deux vers +d'un vrai poete. Non, mille fois non! le grand art n'est pas l'art monte +sur des echasses, l'art en tartines, l'art qui tient dela place et qui +fait les grands bras, en roulant les yeux. Je prefere un vaudeville +amusant a une tragedie imbecile. Le grand art, c'est l'epanouissement du +genie, pas autre chose, quel que soit le cadre choisi par le genie. _La +Noce juive_, de Delacroix, un tableau d'interieur large comme la main, +est du grand art, tandis que les toiles immenses de nos Salons annuels +sont generalement de l'art odieux et lilliputien. + +Et j'affirme que le naturalisme autant que l'idealisme aspire au grand +art. M. de Lapommeraye s'est debarrasse du naturalisme de la facon la +plus commode du monde. "Quand vous etes au bord de la mer, a-t-il dit +a peu pres, ne preferez-vous pas vous perdre dans la contemplation de +l'infini, de l'horizon lointain ou le ciel et l'eau se confondent? +n'etes-vous pas plus emu par ce spectacle que par le spectacle de la +plage, ou rodent des pecheurs sordides?" Sans doute, l'horizon lointain, +c'est l'idealisme, tandis que la plage, c'est le naturalisme. Voila une +belle comparaison, mais le malheur est que le naturalisme est partout, +aussi bien a cinq lieues qu'a cinq metres. Il n'exclut rien, il accepte +tout, il peint tout. + +Je ne puis m'empecher de m'egayer honnetement, en pensant que M. de +Lapommeraye a cru tuer le naturalisme avec une comparaison. Il s'attaque +a l'esprit moderne tout entier, et il n'a qu'une belle comparaison pour +arme. Imaginez une rose pour barrer le chemin a un torrent. Veut-on +savoir ce que c'est que le naturalisme, tout simplement? Dans la +science, le naturalisme, c'est le retour a l'experience et a l'analyse, +c'est la creation de la chimie et de la physique, ce sont les methodes +exactes qui, depuis la fin du siecle dernier, ont renouvele toutes nos +connaissances; dans l'histoire, c'est l'etude raisonnee des faits et des +hommes, la recherche des sources, la resurrection des societes et de +leurs milieux; dans la critique, c'est l'analyse du temperament +de l'ecrivain, la reconstruction de l'epoque ou il a vecu, la vie +remplacant la rhetorique; dans les lettres, dans le roman surtout, c'est +la continuelle compilation des documents humains, c'est l'humanite vue +et peinte, resumee en des creations reelles et eternelles. Tout notre +siecle est la, tout le travail gigantesque de notre siecle, et ce n'est +pas une comparaison de M. de Lapommeraye qui arretera ce travail. + +Certes, je reconnais moi-meme l'inutilite de ces polemiques. Le +naturalisme se produira au theatre, cela est indeniable pour moi, parce +que cela est dans la loi meme du mouvement qui nous emporte. Mais, au +lieu de donner ici de bonnes raisons, j'aimerais mieux que de grandes +oeuvres naturalistes parussent au theatre. M. de Lapommeraye, si elles +reussissaient, serait le premier a les applaudir et a les louer devant +son public. Alors, nous serions parfaitement d'accord, ce que je desire +de tout mon coeur. + +Un autre critique, M. Poignand, veut bien egalement n'etre pas de mon +avis. Je neglige les attaques qu'il dirige contre mes propres oeuvres; +c'est la un massacre enfantin, auquel je m'habitue, et dont je souris. +Je ne m'arrete pas egalement a son amusant paradoxe, par lequel ce sont +les personnages historiques qui sont vivants, tandis que nous autres, +vivants, nous sommes morts. Mais il fait sur le drame historique des +reflexions qui m'interessent. + +Je crois avoir moi-meme indique que le drame historique prendrait +seulement de l'interet, le jour ou les auteurs, renoncant aux pantins de +fantaisie, s'aviseront de ressusciter les personnages reels, avec leurs +temperaments et leurs idees, avec toute l'epoque qui les entoure. +M. Poignand annonce la venue d'une jeune ecole, qui songe a ces +resurrections de l'histoire. Voila qui est parfait. L'entreprise est +formidable, car elle necessitera des recherches immenses et un talent +d'evocation rare. Mais j'applaudirai tres volontiers, si elle reussit. +D'ailleurs, M. Poignand ne s'apercoit peut-etre pas que le drame dont il +parle serait le drame historique naturaliste. Gustave Flaubert n'a pas +suivi une autre methode pour ecrire _Salammbo_. J'accepte parfaitement +le drame historique, ainsi compris, parce qu'il mene tout droit au drame +moderne, tel que je le demande. On ne peut pas etre exclusif: si l'on +ressuscite le passe, c'est tout le moins qu'on laisse vivre le present. + + + +IV + +M. Henri de Lapommeraye a fait une nouvelle conference sur le +naturalisme au theatre. + +La these de M. de Lapommeraye est des plus simples. Il a apporte, sur +sa table de conferencier, un tas enorme de livres, et il a dit a son +auditoire, dont il est l'enfant gate: "Je vais vous prouver, en vous +lisant des passages de Diderot, de Mercier, d'autres critiques encore, +que le naturalisme n'est pas ne d'hier et que, de tout temps, on a +reclame ce que M. Zola reclame aujourd'hui." Il est parti de la, il a lu +des pages entieres, il a prouve de la facon la plus complete que j'ai le +tres grand honneur de continuer la besogne de Diderot. + +J'avoue que je m'en doutais bien un peu. Mais je ne l'en remercie pas +moins de l'aide precieuse qu'il a bien voulu m'apporter. Mon Dieu! oui, +je n'ai rien invente; jamais, d'ailleurs, je n'ai eu l'outrecuidance +de vouloir inventer quelque chose. On n'invente pas un mouvement +litteraire: on le subit, on le constate. La force du naturalisme, c'est +qu'il est le mouvement meme de l'intelligence moderne. + +Ainsi donc, il est bien entendu que Diderot a soutenu les memes idees +que moi, qu'il croyait lui aussi a la necessite de porter la verite au +theatre; il est bien entendu que le naturalisme n'est pas une invention +de ma cervelle, un argument de circonstance que j'emploie pour defendre +mes propres oeuvres. Le naturalisme nous a ete legue par le dix-huitieme +siecle; je crois meme que, si l'on cherchait bien, on le retrouverait, +plus ou moins confus, a toutes les periodes de notre histoire +litteraire. Voila ce que M. de Lapommeraye a etabli, et il ne pouvait me +faire un plus vif plaisir. + +Seulement, ou M. de Lapommeraye a voulu m'etre desagreable, c'est +lorsqu'il a ajoute que toutes les reformes demandees par Diderot ont ete +prises en consideration, et qu'il n'y a pas lieu aujourd'hui de tenir +compte des idees exprimees dans ma critique dramatique. Il fait ses +politesses a Diderot, ce qui est naturel, puisque Diderot est mort. Mais +ne se doute-t-il pas que les confreres de Diderot disaient dans leur +temps, des theories de celui-ci, ce qu'il dit lui-meme a cette heure de +mes theories a moi? C'est un sentiment commun a toutes les generations: +les aines ont eu raison, les contemporains ne savent ce qu'ils disent. +Comme l'a tranquillement declare M. de Lapommeraye, le theatre est +parfait aujourd'hui, il doit rester immobile, la plus petite reforme en +gaterait l'excellence. + +Vraiment? M. de Lapommeraye feint d'ignorer que tout marche, que rien ne +reste stationnaire. Il est commode de dire: "Les ameliorations reclamees +par Diderot ont eu lieu," ce qui, d'ailleurs, est radicalement faux, car +Diderot voulait la verite humaine au theatre, et je ne sache pas que la +verite humaine trone sur nos planches. En tous cas si les ameliorations +avaient eu lieu, elles ne nous suffiraient plus, voila tout. Il y a +une somme de verites pour chaque epoque. Toujours des evolutions +s'accompliront. Il faut qu'une langue meure pour qu'on dise a une +litterature: "Tu n'iras pas plus loin." + + + + +LES EXEMPLES + + + +LA TRAGEDIE + +I + +Pendant la premiere representation, au Theatre-Francais, de _Rome +vaincue_, la nouvelle tragedie de M. Alexandre Parodi, rien ne m'a +interesse comme l'attitude des derniers romantiques qui se trouvaient +dans la salle. Ils etaient furibonds; mais, en petit nombre, noyes dans +la foule, ils restaient impuissants et perdus. Voila donc ou nous en +sommes, la grande querelle de 1830 est bien finie, une tragedie peut +encore se produire sans rencontrer dans le public un parti pris contre +elle; et demain un drame romantique serait joue, qu'il beneficierait de +la meme tolerance. La liberte litteraire est conquise. + +A vrai dire, je veux voir dans le bel eclectisme du public un jugement +tres sain porte sur les deux formes dramatiques. La formule classique +est d'une faussete ridicule, cela n'a plus besoin d'etre demontre. Mais +la formule romantique est tout aussi fausse; elle a simplement substitue +une rhetorique a une rhetorique, elle a cree un jargon et des procedes +plus intolerables encore. Ajoutez que les deux formules sont a peu pres +aussi vieilles et demodees l'une que l'autre. Alors, il est de toute +justice de tenir la balance egale entre elles. Soyez classiques, soyez +romantiques, vous n'en faites pas moins de l'art mort, et l'on ne vous +demande que d'avoir du talent pour vous applaudir, quelle que soit votre +etiquette. Les seules pieces qui reveilleraient, dans une salle, la +passion des querelles litteraires, ce seraient les pieces concues +d'apres une nouvelle et troisieme formule, la formule naturaliste. C'est +la ma croyance entetee. + +M. Alexandre Parodi ne va pas moins etre mis bien au-dessous de Ponsard +et de Casimir Delavigne par les amis de nos poetes lyriques. J'ai deja +entendu nommer Luce de Lancival. On l'accuse de ne pas savoir faire les +vers, ce qui est certain, si le vers typique est ce vers admirablement +forge et cisele des petits-fils de Victor Hugo. On lui reproche encore +d'etre retourne aux Romains, d'avoir dramatise une fois de plus +l'antique et barbare histoire de la vestale enterree vive, pour s'etre +oubliee dans l'amour d'un homme. Tout cela est bien grossi par l'ennui +legitime que les derniers romantiques ont du eprouver en voyant reussir +une tragedie. Il est bon de remettre les choses en leur place. + +L'auteur, en effet, a choisi un sujet fort connu. Seulement, il serait +injuste de ne pas lui tenir compte de la facon dont il a mis ce sujet en +oeuvre. On est au lendemain de la bataille de Cannes, Rome est perdue, +lorsque les augures annoncent qu'une vestale a trahi son voeu et qu'il +faut apaiser les dieux, si l'on desire sauver la patrie. Voila, du coup, +le cadre qui s'elargit. Opimia, la vestale parjure, grandit et devient +brusquement heroique. Il y a bien a cote un drame amoureux: elle aime le +soldat Lentulus, qui est venu annoncer la defaite de Paul-Emile. Mais +l'idee patriotique domine, et si Opimia revient se livrer apres s'etre +sauvee avec son amant, c'est que la patrie la reclame. + +Et je veux repondre aussi a la ridicule querelle qu'on fait a l'auteur, +en lui reprochant d'avoir pris pour noeud de son drame une superstition +odieuse. Cette superstition s'appelait alors une croyance, et des lors +la question s'eleve. Si tout le peuple de Rome croyait fermement +acheter la victoire par l'ensevelissement epouvantable d'Opimia, cet +ensevelissement prenait aussitot un caractere de necessite grandiose. +Elle-meme, si elle avait la foi, se sacrifiait avec autant de noblesse +que le soldat donnant son sang a la patrie. Je vais meme plus loin, +j'admets que l'oncle d'Opimia, Fabius, qui la juge et l'envoie a la +mort, soit assez eclaire et assez sceptique pour ne pas croire a +l'efficacite materielle de l'agonie affreuse d'une pauvre enfant; il +agit cependant en ardent patriote, en consentant a cette agonie, qui +peut rendre le courage au peuple et faire sortir de terre de nouveaux +defenseurs. + +Certes, on restreindrait fort le domaine dramatique, si l'on refusait +la foi comme moyen. L'auteur est a Rome et non a Paris. Je trouve meme +facheux son personnage du poete Ennius qu'il a cree uniquement pour +plaider les droits de l'humanite. Ennius m'a paru singulierement +moderne. Cela prouve que M. Alexandre Parodi a prevu l'objection des +personnes sensibles, et qu'il a voulu leur faire une concession. Je +crois que la tragedie aurait encore gagne en largeur, en acceptant +l'horreur entiere du sujet. On tue Opimia parce que la patrie d'alors +veut qu'on la tue, et c'est tout, cela suffit. + +D'ailleurs, le merite de _Rome vaincue_ est surtout dans le +developpement de l'idee premiere. Opimia a pour aieule une vieille femme +aveugle, Postumia, qui vient la disputer a ses juges avec un emportement +superbe. De ses bras tendus, de ses mains tremblantes, elle cherche sa +fille, la serre avec des cris de revolte. Elle supplie les juges, +se traine a leurs genoux, puis les insulte, quand ils se montrent +impitoyables. La scene a fait un grand effet. Mais elle n'est que la +preparation d'une autre scene, que je trouve plus large encore. Quand +Postumia voit Opimia perdue, elle veut tout au moins abreger son agonie, +elle lui apporte un poignard. Et, comme la pauvre fille a les mains +liees et qu'elle ne peut se frapper elle-meme, l'aieule lui demande +ou est la place de son coeur, puis la tue. Au denoument, lorsque la +nouvelle de la retraite d'Annibal fait courir tout le peuple aux +remparts, Postumia, restee seule a la porte du caveau d'Opimia, y +descend, pour mourir a cote du corps de l'enfant. + +Eh bien, cela est absolument grand. L'homme qui a trouve cela est un +temperament dramatique de premiere valeur. Si une pareille situation +se trouvait dans un drame, accommodee au ragout romantique, nos poetes +n'auraient pas assez d'exclamations pour crier au genie. Sans doute, +la forme classique me gene; mais la forme romantique me generait tout +autant. Je ne puis donc que trouver tres remarquable l'invention de la +vieille aveugle, disputant sa fille a la mort jusqu'a la derniere heure, +et la tuant elle-meme pour que la mort lui soit plus douce. Cette figure +est posee avec beaucoup de puissance. + +Je n'ai pas cru devoir raconter la piece en detail. Au courant de la +discussion, l'analyse se fait d'elle-meme. C'est ainsi que je dois +parler d'un esclave gaulois, Vestaepor, employe dans le temple de Vesta, +et qui favorise les amours et la fuite d'Opimia et de Lentulus. M. +Alexandre Parodi semble avoir voulu marquer encore dans ce personnage +la force de la foi. Vestaepor aide les amants a se sauver, parce qu'il +deteste Rome et qu'il croit a la colere des dieux; si les dieux n'ont +pas leur victime, ils consommeront la perte des Romains, ils vengeront +l'esclave et le reuniront a ses deux fils, qui combattent dans l'armee +d'Annibal. Ce personnage est d'invention ordinaire, legerement +melodramatique meme; mais je voulais le signaler, pour montrer l'idee de +foi et de patriotisme qui plane sur toute l'oeuvre. + +Le succes a ete grand, surtout pour les deux derniers actes. Voici, +d'ailleurs, exactement le bilan de la soiree. + +Un premier acte tres large, le Senat assemble pour deliberer apres la +defaite de Cannes, et l'arrivee de Lentulus, qui raconte la bataille +dans un long recit fortement applaudi. Un second acte dans le temple de +Vesta, decor superbe, mais action lente et d'interet mediocre; c'est la +qu'Opimia se trahit. Un troisieme acte dans le bois sacre de Vesta, le +moins bon des cinq; Opimia et Lentulus, aides par Vestaepor, se sauvent, +grace a un souterrain. Un quatrieme acte, d'une grande beaute; Opimia +est revenue se livrer, on la condamne, et Postumia la dispute a ses +juges. Enfin, un cinquieme acte, dont le denoument reste superbe, encore +un decor magnifique, le Champ Scelerat, avec le caveau ou l'on descend +le corps de la vestale tuee par l'aieule. + +Le vers de M. Alexandre Parodi n'a pas, je le repete, la facture savante +de nos poetes contemporains. Il manque de lyrisme, cette flamme du vers +sans laquelle on semble croire aujourd'hui que le vers n'existe pas. +Quant a moi, je suis persuade que M. Alexandre Parodi a reussi justement +parce qu'il n'est pas un poete lyrique. Il fabrique ses hexametres en +homme consciencieux qui tient a etre correct; parfois, il rencontre +un beau vers, et c'est tout. Aucun souci de decrocher les etoiles. +Oserai-je l'avouer? cela ne me fache pas outre mesure. Il n'est pas +poete comme nous l'entendons depuis une cinquantaine d'annees; eh bien, +il n'est pas poete, c'est entendu. Mettons qu'il ecrit en prose. Ce qui +me blesse davantage, c'est l'amphigouri classique dans lequel il se +noie, et j'arrive ici a la seule querelle que je veuille lui faire. + +Comment se fait-il qu'un jeune homme de trente-quatre ans, dit-on, un +ecrivain qui parait avoir une vaste ambition, puisse ainsi claquemurer +son vol dans une formule devenue grotesque? Je ne lui conseille pas, +ah! certes, non! de tomber dans l'autre formule, la formule romantique, +peut-etre plus grotesque encore; mais je fais appel a toute sa jeunesse, +a toute son ambition, et je le supplie d'ouvrir les yeux a la verite +moderne. Il y a une place a prendre, une place immense, ecrire la +tragedie bourgeoise contemporaine, le drame reel qui se joue chaque jour +sous nos yeux. Cela est autrement grand, vivant et passionnant, que les +guenilles de l'antiquite et du moyen age. Pourquoi va-t-il s'essouffler +et fatalement se rapetisser dans un genre mort? Pourquoi ne tente-t-il +pas de renouveler notre theatre et de devenir un chef, au lieu de +patauger dans le role de disciple? Il a de la volonte et une veritable +largeur de vol. C'est ce qu'il faut avoir pour aborder le vrai, +au-dessus des ecoles et du raffinement des artistes simplement +ciseleurs. + + + +II + +La tragedie en quatre actes et en vers, _Spartacus_, que M. Georges +Talray vient de faire jouer a l'Ambigu, a une histoire qu'il est bon de +conter pour en tirer des enseignements. + +L'auteur, m'a-t-on dit, est un homme riche, bien apparente, qui a ete +mordu de la passion du theatre, comme d'autres heureux de ce monde sont +mordus de la passion du jeu, des femmes ou des chevaux. Certes, on ne +saurait trop le feliciter et l'encourager. + +Un homme qui s'ennuie et qui songe a ecrire des tragedies en quatre +actes, lorsqu'il pourrait donner des hotels a des danseuses, est a coup +sur digne de tous les respects. Pouvoir etre Mecene et consentir a +devenir Virgile, voila qui denote une noble activite d'esprit, un souci +des amusements les plus dignes et les plus eleves. + +Naturellement, M. Talray entend etre maitre absolu dans le theatre ou on +le joue. Quand on a le moyen de mettre ses pieces dans leurs meubles, +on serait bien sot de les loger en garni a la Comedie-Francaise ou a +l'Odeon. Cela explique pourquoi M. Talray s'est adresse une premiere +fois au theatre-Dejazet, et la seconde fois a l'Ambigu. Seules les +mechantes langues laissent entendre que M. Perrin et M. Duquesnel +auraient pu refuser ses pieces, fruits d'un noble loisir. M. Talray +veut simplement passer de son salon sur la scene, sans quitter son +appartement; et, s'il n'a pas bati un theatre, c'est que le temps a +du lui manquer. Il cherche donc une salle a louer, accepte le +premier theatre en deconfiture qui se presente, en se disant que les +chefs-d'oeuvre honorent les planches les plus encanaillees. + +Une legende s'est formee sur la facon magnifique dont il s'est conduit +au theatre-Dejazet. Il s'agissait seulement d'un petit acte, je crois; +et les ouvreuses elles-memes ont recu en cadeau des bonnets neufs. A +l'Ambigu, la solennite s'elargit. Songez donc! une tragedie en quatre +actes, quelque chose comme dix-huit cents vers! Aussi le bruit s'est-il +repandu que le directeur a demande au poete quinze mille francs, pour +jouer sa piece quinze fois; je ne parle pas des decors, des costumes, +des accessoires. Les chiffres ne sont peut-etre pas exacts; mais il n'en +est pas moins certain que l'auteur paye les frais et presente son oeuvre +au public, directement, sans l'avoir soumise au jugement de personne. + +Ah! c'est le reve, et les gens tres riches peuvent seuls se permettre +une pareille tentative. J'ai entendu soutenir brillamment cette opinion, +que l'auteur devait avoir un theatre a lui et jouer lui-meme ses pieces, +s'il voulait donner sa pensee tout entiere, dans sa verdeur et sa +verite. Les deux plus grands genies dramatiques, Shakespeare et +Moliere, ont entendu ainsi le theatre, et ne s'en sont pas mal trouves. +Seulement, cette trinite de l'auteur, du directeur et de l'acteur reunis +en une seule personne, n'est pas dans nos moeurs, et tous les essais +qu'on a pu tenter de nos jours ont echoue miserablement. + +Je suis alle a l'Ambigu avec une grande curiosite, tres decide a +m'interesser au _Spartacus_ de M. Talray. Notez qu'il faut un certain +courage pour aborder ainsi le public, quand on est un simple amateur: on +s'expose aux plaisanteries de ses amis, aux rudesses de la critique, aux +rires de la foule. Il est entendu qu'un auteur qui paye et qui tombe, +est doublement ridicule. Chatiment merite, dira-t-on. Peut-etre. +Mais j'aime cette belle confiance des poetes qui risquent ainsi +tranquillement le ridicule, et qui souvent meme l'achetent tres cher. + +J'arrive et j'ecoute religieusement. Il faut vous dire, avant tout, que +M. Talray s'est absolument moque de l'histoire. Son _Spartacus_ est +d'une grande fantaisie. J'avoue que cela ne me fache pas outre mesure. +Les auteurs dramatiques ont toujours traite l'histoire avec tant de +familiarite, qu'un mensonge de plus ou de moins importe peu. Nous sommes +en pleine imagination, c'est chose convenue. Seulement, ce qu'on peut +demander, c'est que l'imagination ne batte pas la campagne, au point +d'ahurir le monde. Or, M. Talray a une facon de traiter le theatre tres +dangereuse pour le public bon enfant, qui vient naivement voir ses +pieces, avec l'intention de les comprendre. + +Je vais tenter d'analyser son _Spartacus_ en quelques mots; et je +demande a l'avance pardon si je me trompe, car ce ne serait vraiment pas +ma faute. Spartacus a pour pere un pretre d'Isis, nomme Sephare, qui +nourrit les plus grands projets; on ne sait pas bien lesquels, il parle +du bonheur du genre humain, il lance l'anatheme sur Rome, et je suis +porte a croire qu'il reve l'affranchissement des esclaves, avec des +vues particulieres et lointaines sur la Revolution francaise. Bref, ce +Sephare, entre comme intendant chez le consul Crassus, commence son beau +role de regenerateur en donnant Camille, la fille de son maitre, pour +maitresse a son fils Spartacus, alors gladiateur. Voila qui n'est pas +propre; mais la passion du sectaire est, a la rigueur, une excuse. + +Il y a une autre femme dans l'aventure, Myrrha, une courtisane a ce +qu'on peut croire. Sephare est aussi tres bien avec celle-la, si bien +meme qu'ils complotent ensemble l'empoisonnement du gardien des jeux. +Decidement, ce pretre d'Isis manque de sens moral. Quand le gardien des +jeux est mort, Myrrha obtient du preteur Metellus son amant la place +du defunt pour Spartacus. Le heros, ramassant sous ses ordres les +gladiateurs et la plebe de la ville, suscite alors une revolte, brule +Rome, se bat pour l'affranchissement des esclaves. Rien de stupefiant +comme la mise en oeuvre dramatique de cet episode. Le preteur Metellus +est gris, la courtisane Myrrha embellit la fete, on voit Rome bruler sur +un transparent, et un choeur arrive, on ignore pourquoi, qui chante, je +crois, le bon vin et la liberte. + +Cependant, Camille, la maitresse de Spartacus, joue la dedans un role +symbolique. Elle doit etre la liberte en personne, j'imagine. Au +denoument, Spartacus, apres avoir battu les Romains, est a son tour +sur le point d'etre vaincu. Il se tue d'un coup de poignard en pleine +poitrine; Camille devient folle sur son cadavre; et, quand le consul +Crassus se presente, Sephare le traite de la belle facon, lui montre +sa fille folle, et lui annonce qu'un jour le fils de Spartacus et de +Camille reprendra l'oeuvre de delivrance. Sur quoi, un choeur envahit +de nouveau la scene, et la toile tombe sur la reprise des couplets du +troisieme acte. + +J'ecoutais donc attentivement. L'impression des premieres scenes etait +assez agreable. Le carnaval romain, ce decor large et a style severe, +ces personnages aux draperies de couleur tendre, me reposaient du +carnaval romantique, des guenilles et des armures du moyen age. +Vraiment, les femmes sont adorables, les cheveux cercles d'or, les +bras nus, dans ces etoffes souples, ou leur corps libre roule si +voluptueusement. Puis, j'attrapais par-ci par-la un bout de vers +assez mal rime, mais d'une musique sonore et eclatante. Enfin, je ne +m'ennuyais pas, j'attendais de comprendre sans trop d'impatience. + +Au milieu du premier acte, cependant, comme j'etais de plus en plus +attentif, j'ai commence a eprouver une legere douleur aux tempes. Une +consternation peu a peu m'envahissait, car je ne comprenais toujours +pas, malgre mes efforts. J'avais beau ouvrir les oreilles, tendre +l'esprit, repeter tout bas les mots que je saisissais, le sens +m'echappait, les paroles tombaient comme des bruits qui s'envolaient, +avant d'avoir forme des phrases. Maintenant, la pesanteur des tempes me +gagnait le crane et me roidissait le cou. + +Alors, l'ennui est arrive, d'abord discret, un leger baillement +dissimule entre les doigts, une envie sourde de penser a autre chose; +puis, il s'est elargi, il est devenu immense, insondable, sans borne. +Oh! l'ennui sans espoir, l'ennui ecrasant qui descend dans chaque +membre, dont on sent le poids dans les mains et dans les pieds! Et +impossible d'echapper a ce lent ecrasement, les personnages s'imposent; +on les hait, on voudrait les supprimer, mais leur voix est comme un flot +entete qui bat, qui entame et qui noie les tetes les plus dures; meme +quand on baisse les yeux pour ne plus les voir, on les sent, ou croit +les avoir sur les epaules. Un malheur public, un deuil, sont moins +lourds. + +Ce qui me consternait surtout, c'etait Sephare, le pretre d'Isis. +Pourquoi un pretre d'Isis? Sans doute l'auteur avait mis la-dessous +le sens philosophique de son oeuvre. La piece restait tellement +incomprehensible, qu'elle devait cacher quelque verite superieure. Les +scenes se deroulaient: je songeais aux hypogees, aux pyramides, aux +secrets que le Nil roule dans ses eaux boueuses. Je me sentais tres +bete, je tournais a l'ahurissement. Lorsqu'on s'est mis a chanter, j'ai +eu l'envie ardente de me sauver, parce que tout espoir de comprendre +s'en allait decidement. Mais j'etais trop engourdi; j'appartenais a +l'ennui vainqueur. + +J'ai promis de tirer des enseignements de cette histoire. Le premier est +que la tentative de M. Talray reste en elle-meme excellente, et qu'on ne +saurait trop engager les auteurs riches a l'imiter. Mais le point sur +lequel je veux surtout insister est que, desormais, les gens du monde +devront avoir pour les simples ecrivains quelque respect; car, si j'ai +vu parfois des ecrivains ressembler a des princes dans un salon, je n'ai +jamais vu un homme du monde qui ne se rendit parfaitement ridicule, en +ecrivant un roman ou une piece de theatre. + +Certes, je le repete, je ne veux en aucune facon decourager M. Talray. +La distraction qu'il a choisie est louable. Ses vers sont mediocres, +mais pleins de bonne volonte. Puis, j'aurais peur d'enlever leur +derniere planche de salut aux theatres menaces de faillite. Les auteurs +sont rares qui consentent a payer cherement leurs chutes. En somme, des +pieces comme _Spartacus_ ne font de mal a personne. On sait de quelle +facon on doit les prendre. M. Talray lui-meme, si son echec le +contrarie, peut dire a ses amis qu'il a simplement voulu tenir une +gageure. Mon Dieu! oui, il aurait parie, apres un dejeuner de garcons, +d'ennuyer le public et d'ahurir la critique; et son pari serait gagne, +oh! bien gagne! + + + +LE DRAME + +I + +On nous a donne des details touchants sur M. Paul Delair. Il aurait +trente-sept ans, il serait sans fortune et aurait du prendre sur ses +nuits pour ecrire _Garin_, le drame en vers joue a la Comedie-Francaise; +cette oeuvre, ecrite il y a huit ou neuf ans deja, recue a correction, +puis recrite en partie et montee enfin, representerait de longs efforts, +une grande somme de courage, et serait une de ces parties decisives ou +un ecrivain joue sa vie. Eh bien! tous ces details me troublent, et je +n'ai jamais senti davantage combien la verite est parfois douloureuse a +dire. Heureusement, je suis peut-etre le seul a pouvoir la dire, sans +trop de remords, car mon autorite est fort discutee, et jusqu'a present +on a paru croire que ma franchise ne faisait de tort qu'a moi-meme. + +Nous sommes au commencement du treizieme siecle, dans une de ces +lointaines epoques historiques qui justifient au theatre toutes les +erreurs et toutes les fantaisies. Herbert, baron de Sept-Saulx, un +burgrave selon le poncif romantique, a aupres de lui son neveu Garin, +homme farouche, et un fils batard, Aimery, homme tendre, qu'il a eu +d'une serve. Or, un jour d'ennui, Herbert, ayant fait entrer dans son +chateau une bande d'Egyptiens, s'eprend de la belle Aischa, qu'il epouse +seance tenante. Et voila le crime dans la maison, Aischa pousse Garin, +qui l'adore, a tuer Herbert, dont la vieillesse l'importune sans doute. +Mais, au lendemain du meurtre, le soir des noces, lorsque les deux +coupables vont se prendre aux bras l'un de l'autre, le spectre du +vieillard se dresse entre eux, Garin a des hallucinations vengeresses +qui lui montrent chaque nuit Aischa au cou d'Herbert assassine. Aimery, +chasse par son pere, revient alors comme un justicier. Il provoque +Garin, il va le tuer, lorsque celui-ci revoit la terrible vision et +tremble ainsi qu'un enfant. Aischa, qui s'est empoisonnee, avoue le +crime; Garin se tue sur son cadavre; et Aimery peut ainsi epouser une +soeur de l'assassin, Alix, dont je n'ai pas parle. Voila. + +Mon Dieu! le sujet m'importe peu. On a fait remarquer avec raison que +c'etait la un melange de _Macbeth_, des _Burgraves_ et d'une autre piece +encore. La seule reponse est qu'on prend son bien ou on le trouve; +Corneille et Moliere ont ecrit leurs plus belles oeuvres avec des +morceaux pilles un peu partout. Mais il faut alors apporter une +individualite puissante, refondre le metal qu'on emprunte et dresser sa +statue dans une attitude originale. Or, M. Paul Delair s'est contente de +ressasser toutes les situations connues, sans en tirer un seul effet +qui lui soit personnel. Cela est long, terriblement long, sans accent +nouveau, d'une extravagance entetee dans le sublime, d'une conviction +qui m'a attriste, tellement elle est naive parfois. + +Faut-il discuter? Rien ne tient debout dans cette fable extraordinaire. +C'est un cauchemar en pleine obscurite. Les personnages sont decoupes +dans ce romantisme de 1830, si demode a cette heure. Ils n'ont d'autre +raison d'etre que des formules toutes faites, ils portent des etiquettes +dans le dos: le seigneur, le batard, la serve, le manant; et cela doit +nous suffire, l'auteur se dispense des lors de leur donner un etat +civil, de leur souffler une personnalite distincte. Ce sont des +marionnettes convenues qu'il manoeuvre imperturbablement, en dehors +de toute verite historique et de toute analyse humaine. Voila le cote +commode du drame romantique, tel que le comprend encore la queue de +Victor Hugo. Il ne demande ni observation ni originalite; on en trouve +les morceaux dans un tiroir, et il ne s'agit que de les ajuster, avec +plus ou moins d'adresse. Je me rappellerai toujours la belle reponse de +ce poete auquel je demandais: "Mais pourquoi ne faites-vous pas un +drame moderne?" et qui me repondit, effare: "Mais je ne peux pas, je ne +saurais pas, il me faudrait dix ans d'etudes pour connaitre les hommes +et le monde!" Sans doute, si je l'interrogeais, M. Paul Delair me ferait +aussi cette reponse. + +Et meme, en acceptant le cadre qu'il a choisi, que de defauts, que +d'erreurs dramatiques! Lorsque ses personnages sortent du poncif, on +ne les comprend plus. Ainsi la serve est tres nette, parce qu'elle est +simplement la marionnette classique des melodrames de Bouchardy et +d'Hugo, la paysanne violee par le seigneur et devenue folle, qui se +promene dans l'action en prophetisant le denoument et en aidant la +Providence. Herbert, le seigneur, est egalement une bonne ganache de +loup feodal qui se laisse injurier par le premier bourgeois venu, entre +chez lui pour lui dire ses quatre verites et lui annoncer la Revolution +francaise. On les comprend, ceux-la, parce qu'ils sont tout betement +les vieux amis du public, sur le ventre desquels le public a tape bien +souvent. Mais passez aux personnages que le poete a reve de faire +originaux, et vous cessez de comprendre, vous entrez dans un fatras +de vers stupefiants ou leur humanite se noie, vous ne les voyez plus +nettement, parce que ce ne sont pas des figures observees, mais des +pantins inventes qui se dementent d'une tirade a l'autre. Ou des figures +poncives, ou des figures fantasmagoriques, voila le choix. + +Ainsi, prenons Garin et Aischa, les deux figures centrales, celles ou M. +Paul Delair a certainement porte son effort. Je defie bien qu'au sortir +de la representation, on puisse evoquer distinctement ces figures; et +cela vient de ce qu'elles n'ont pas de base humaine, de ce que le poete +ne nous les a pas expliquees par une analyse logique et claire. Il ne +suffit pas de dire qu'Aischa aime les hommes rouges de sang, pour nous +la faire accepter, dans les invraisemblances ou elle se meut. C'est +elle qui pousse Garin; puis, elle s'efface, elle ne parait plus etre du +drame; a-t-elle des remords, n'en a-t-elle pas? Nous l'ignorons, faute +immense de l'auteur, car, si elle ne frissonne pas comme Garin, ou bien +si elle ne reste pas violente et superbe, le dominant, devenant le male, +elle ne nous interesse plus, elle s'effondre. Et c'est ce qui arrive, +le role est tres mauvais, une actrice de genie n'en tirerait pas un cri +humain. Garin de meme reste un fantoche; sa lutte avec le remords ne se +marque pas assez, on ne voit pas ses elats d'ame, sa passion, sa +fureur, puis son affolement; tout cela se fond et se brouille dans une +phraseologie etonnante, ou une fausse poesie delaye a chaque minute la +situation dramatique. Au denoument surtout, les deux heros m'ont paru +pitoyables. Cette femme qui s'empoisonne de son cote, cet homme qui se +poignarde du sien, pour finir la piece, ne meurent pas logiquement, par +la force meme de la situation; je veux dire que leur mort n'est pas une +consequence inevitable de l'action, une mort analysee et deduite, ce qui +la rend vulgaire. + +Un autre point m'a beaucoup frappe. Apres le troisieme acte, je me +demandais avec curiosite comment M. Paul Delair allait encore trouver la +matiere de deux actes. Un acte d'exposition, un acte pour le meurtre, un +acte pour les remords, enfin un acte pour la punition: cela me semblait +la seule coupe possible. Mais cela ne faisait que quatre actes, et +j'etais d'autant plus surpris que le gros du drame, le spectre et tout +le tremblement se trouvaient au troisieme acte, ce qui demandait, +pour la bonne distribution d'une piece, un denoument rapide, dans un +quatrieme acte tres court. M. Paul Delair voulait cinq actes, et il a +tout bonnement rempli son quatrieme acte par un interminable couplet +patriotique. J'avoue que je ne m'attendais pas a cela. Tout devait y +etre, jusqu'au drapeau francais. + +Parler de la France, sous Philippe-Auguste! prononcer le grand mot de +patrie qui n'avait alors aucun sens! nous montrer un bon jeune homme +qui s'indigne au nom de l'Allemagne, comme apres Sedan! Quand donc +les auteurs dramatiques comprendront-ils le profond ridicule de ce +patriotisme a faux, de cette sottise historique dans laquelle ils +s'entetent? Et cela n'est guere honnete, je l'ai deja dit, car je ne +puis voir la qu'une facon commode de voler les applaudissements du +public. + +Mais ces choses ne sont rien encore, le pis est que M. Paul Delair fait +des vers deplorables. Il est certainement un poete plus mediocre que M. +Lomon et M. Deroulede, ce qui m'a stupefie. On, ne saurait s'imaginer +les incorrections grammaticales, les tournures baroques, les cacophonies +abominables qui emplissent le drame. Les termes impropres y tombent +comme une grele, au milieu de rencontres de mots, d'expressions qui +tournent au burlesque. A notre epoque ou la science du vers est poussee +si loin, ou le premier parnassien venu fabrique des vers superbes de +facture et retentissants de belles rimes, on reste consterne d'entendre +rouler pendant quatre heures un pareil flot de vers rocailleux et mal +rimes. Si M. Paul Delair croit etre un poete parce qu'il a abuse la +dedans des lions et des etoiles, du soleil et des fleurs, il se trompe +etrangement. Au theatre, on ne remplace pas l'humanite absente par des +images. Les tirades glacent l'action, et je signale comme exemple la +scene de Garin et d'Aischa devant la chambre nuptiale, la grande scene, +celle qui devait tout emporter, et qui a paru mortellement froide et +ennuyeuse. Comment voulez-vous qu'on s'interesse a ces poupees qui ne +disent pas ce qu'elles devraient dire et qui enguirlandent ce qu'elles +disent de divagations poetiques absolument folles? J'avoue que ce +lyrisme a froid me rend malade. + +En somme, il faut avoir le vers puissant de Victor Hugo pour se +permettre un drame de cette extravagance. Je ne pretends pas que _Ruy +Blas_ et _Hernani_ soient d'une fable beaucoup plus raisonnable. Mais +ces oeuvres demeureront quand meme des poemes immortels. Quant a M Paul +Delair, du moment ou il n'a pas le genie lyrique de Victor Hugo, il +devrait rester a terre; la folie lui est interdite. Dans son cas, un peu +de raison est simplement de l'honnetete envers le public. + +Ce n'est pas gaiement que je triomphe ici. Je n'osais esperer une piece +comme _Garin_ pour montrer le vide et la demence froide des derniers +romantiques. Toute la misere de l'ecole est dans cette oeuvre. Mais je +suis attriste de voir une scene comme la Comedie-Francaise risquer une +partie pareille, perdue a l'avance. Sans doute M. Perrin et le comite +n'ont pu se meprendre. _Garin_, avec le truc de son spectre, avec ses +continuelles sonneries de trompettes, avec sa mise en scene de loques +et de ferblanterie romantiques, aurait tout au plus ete a sa place a la +Porte-Saint-Martin; et, certes, ce ne sont pas les vers qui rendent +la piece litteraire. Seulement, on reproche si souvent a la +Comedie-Francaise de ne pas s'interesser a la jeune generation, qu'il +faut bien lui pardonner, lorsqu'elle fait une tentative, meme si elle se +trompe. Peut-etre n'y a-t-il pas mieux, et alors en verite le romantisme +est bien mort. Je prefere les eleves de M. Sardou, s'il en a. + +Voila mon jugement dans toute sa severite. J'ai mieux aime dire +nettement a M. Paul Delairce que je pense. Il est dans une voie +deplorable, il s'apprete de grandes desillusions. Le premier acte de +_Garin_ a de la couleur, et ca et la on peut citer quelques beaux vers; +mais c'est tout. Une piece pareille enterre un homme. Si M. Paul Delair +en produit une seconde taillee sur le meme patron, il ne retrouvera meme +pas la premiere indulgence du public. Ne vaut-il pas mieux l'avertir, +quitte a le blesser cruellement? C'est lui eviter de nouveaux efforts +inutiles. Huit ans de travail croulent avec _Garin_. Le pire malheur qui +lui puisse arriver est de perdre encore huit annees dans une tentative +sans espoir. + + + +II + +M. Catulle Mendes est une figure litteraire fort interessante. Pendant +les dernieres annees de l'Empire, il a ete le centre du seul groupe +poetique qui ait pousse apres la grande floraison de 1830. Je ne lui +donne pas le nom de maitre ni celui de chef d'ecole. Il s'honore +lui-meme d'etre le simple lieutenant des poetes ses aines, il s'incline +en disciple fervent devant MM. Victor Hugo, Leconte de Lisle, Theodore +de Banville, et s'est efforce avant tout de maintenir la discipline +parmi les jeunes poetes, qu'il a su, depuis pres de quinze ans, reunir +autour de sa personne. + +Rien de plus digne, d'ailleurs. Le groupe auquel on a donne un moment le +nom de parnassien representait en somme toute la poesie jeune, sous le +second empire. Tandis que les chroniqueurs pullulaient, que tous les +nouveaux debarques couraient a la publicite bruyante, il y avait, dans +un coin de Paris, un salon litteraire, celui de M. Catulle Mendes, ou +l'on vivait de l'amour des lettres. Je ne veux pas examiner si cet +amour revetait d'etranges formes d'idolatrie. La petite chapelle etait +peut-etre une cellule etroite ou le genie francais agonisait. Mais cet +amour restait quand meme de l'amour, et rien n'est beau comme d'aimer +les lettres, de se refugier meme sous terre pour les adorer, lorsque la +grande foule les ignore et les dedaigne. + +Depuis quinze ans, il n'est donc pas un poete qui soit arrive a Paris +sans entrer dans le cercle de M. Catulle Mendes. Je ne dis point que le +groupe professat des idees communes. On s'entendait sur la superiorite +de la forme poetique, on en arrivait a preferer M. Leconte de Lisle a +Victor Hugo, parce que le vers du premier etait plus impeccable que le +vers du second. Mais chacun gardait a part soi son temperament, et il +y avait bien des schismes dans cette eglise. Je n'ai d'ailleurs pas a +raconter ce mouvement poetique, qui a copie en petit et dans l'obscurite +le large mouvement de 1830. Je veux simplement etablir dans quel milieu +M. Catulle Mendes a vecu. + +Ses theories sont que l'ideal est le reel, que la legende l'emporte sur +l'histoire, que le passe est le vrai domaine du poete et du romancier. +Ce sont la des opinions aussi respectables que les opinions contraires. +Seulement, lorsque M. Catulle Mendes aborde un sujet moderne et accepte +ainsi notre milieu contemporain, il a certainement tort de le taire sans +modifier ses croyances. Dans un sujet moderne, l'ideal n'est plus le +reel, et cet ideal devient un singulier embarras. Pour obtenir du reel, +il faut avoir surtout du reel plein les mains. Selon moi, _Justice_ est +l'oeuvre d'un poete qui n'a pas songe a couper ses ailes, et que ses +ailes font trebucher. Nous retrouvons la le chef de groupe, grandi dans +un cenacle, avec le clou d'une idee fixe enfonce dans le crane. + +Je commencerai par les eloges. Dans _Justice_, l'effort litteraire me +trouve plein de sympathie. On joue tant de pieces odieusement pensees et +ecrites, qu'il y a un veritable charme a tomber sur l'oeuvre voulue d'un +poete. Cette oeuvre peut soulever en moi les plus vives objections, elle +n'en est pas moins du monde de ma pensee, elle m'occupe et me passionne. +Fut-elle tout a fait mauvaise, elle resterait pleine de saveur. J'aime +cette histoire, ce medecin qui a vole et qui est venu se laver de sa +faute par de bonnes oeuvres, dans une province perdue; j'aime cette +fille de notaire, qui parle et agit comme une creation du reve; j'aime +ces deux amoureux, que le monde gene, et qui se debarrassent du monde, +en mourant aux bras l'un de l'autre. Oui, j'aime ces choses, malgre leur +folie, parce qu'elles sont la volonte d'un artiste, et que dans leur +incoherence meme on sent l'enfantement d'un esprit qui n'a rien de +vulgaire. + +Malheureusement, il faudrait m'en tenir la. Si j'arrive a l'analyse de +la piece, en depit de toute ma sympathie, je me sens devenir grave et +severe. M. Catulle Mendes a eu le tort de plaisanter avec la realite. Il +aurait du habiller ses personnages de justaucorps et de pourpoints, et +nous lui aurions tout pardonne. Mais entrer dans la vie moderne en poete +lyrique, voila qui est grave! Il se tromperait, s'il croyait que rien +n'est plus commode a trousser que la verite; la vie de tous les jours +est la, comme comparaison, et l'on ne peut pas mettre debout une fille +de notaire de fantaisie, comme on planterait une damoiselle, avec une +jupe de satin et une coiffure copiee dans les livres du temps. En un +mot, il faut avoir le sens de la modernite, quand on aborde un sujet +contemporain. Les romantiques, qui s'imaginent pouvoir peindre la vie +actuelle en se jouant, et par farce pure, s'exposent aux echecs les plus +piteux. Rien n'est severe et rien n'est haut comme la peinture, de ce +qui est. + +Le grand defaut de _Justice_ est d'etre une creation en l'air, tout +comme s'il s'agissait d'un poeme. Voici, par exemple, le plus grand +effet de la piece. Le docteur Valentin a vole pour sauver sa soeur de la +prostitution,--une invention facheuse, par parenthese,--et il est aime +de Genevieve, la fille du notaire Suchot. Lui-meme l'adore; mais il +va fuir, pour ne pas reveler son passe, lorsque Georges, le frere de +Genevieve, le surprend avec celle-ci et le force a une explication. Des +que Georges connait le secret de Valentin, il raconte a la jeune fille +que ce dernier est marie, pour qu'elle rompe plus aisement avec lui. +De la, grande douleur de Genevieve. Puis, a l'acte suivant, lorsqu'un +gredin lui denonce le vol de Valentin, elle dit avec force: "Je le +savais depuis quatre ans, et je vous aime, Valentin, je vous aime!" + +Certes, le mot est tres beau et devrait produire un grand effet +d'admiration et d'emotion. Eh bien! je crois que l'effet est surtout un +effet de surprise. Cela vient de ce que chaque spectateur fait cette +reflexion rapide: "Comment Genevieve n'a-t-elle pas compris ce dont +il s'agissait, lorsque Georges lui a dit que Valentin etait marie? +Puisqu'elle connaissait le vol, elle devait se douter tout de suite de +l'obstacle qui se presentait." Elle n'a pas parle alors et l'on s'etonne +qu'elle parle plus tard. Au theatre, toute scene qui n'est point +preparee, detonne et peut meme avoir de facheuses consequences. + +Il n'y a la qu'un defaut de construction. Je pourrais indiquer des +invraisemblances. Ainsi, on voit roder dans l'etude le clerc du notaire, +Pigalou, un gredin qui a vole autrefois un cure et qui est menace par un +complice, dupe dans le partage; s'il ne donne pas immediatement trois +mille francs a ce complice, il sera denonce par lui. Or, Pigalou a +appris la faute de Valentin, et dans une scene fort originale, violente +et invraisemblable, il le traite en camarade et veut le forcer a voler +les trois mille francs au notaire Suchot. C'est surtout dans cette scene +qu'on peut surprendre le procede de M. Catulle Mendes. Il se moque +des verites ambiantes, il va droit dans ce qu'il croit etre la verite +absolue. De la un manque d'equilibre qui a failli faire siffler la +scene. + +J'insiste, parce que cette question de detail me parait caracteristique. +A la repetition generale, la scene m'avait beaucoup frappe. Je prevoyais +bien qu'elle ne marcherait pas facilement, mais je la trouvais hardie +et d'une belle allure. Elle est pleine de mots excellents, et n'a qu'un +defaut, celui de tourner un peu trop sur elle-meme. D'ailleurs, ce que +j'avais prevu est arrive: le public n'a pas compris l'intention de +M. Catulle Mendes, qui est de montrer les consequences fatales et +ignominieuses d'une premiere faute. Je suis persuade que la scene aurait +produit un effet enorme, si l'auteur l'avait presentee autrement, dans +la realite logique de la situation. Telle qu'elle est, elle reste +inadmissible. Vingt fois Valenlin serait sorti ou aurait chasse Pigalou. +Les motifs pour lesquels l'auteur le retient la, sont des ficelles +dramatiques par trop visibles. + +A vrai dire, je n'aime guere cette etude de notaire, ou se developpe une +action si bizarre. Je sais bien que M. Catulle Mendes a choisi cette +etude pour que l'antithese fut plus forte. Il a voulu peut-etre aussi +montrer que le cadre le plus banal ne l'effrayait pas. Seulement, dans +ce cas-la, il aurait fallu empoigner la realite d'une main puissante et +ne pas la lacher. Tous les personnages marchent a plusieurs metres du +sol. Genevieve et Valentin sont dans les etoiles; ils ne s'en cachent +pas, meme ils s'en vantent. Quant a maitre Suchot, il n'est guere qu'un +fantoche, sur la tete duquel M. Catulle Mendes a accumule tout son +dedain de la prose. + +Le troisieme acte, que l'on redoutait, est precisement celui qui a sauve +la piece. Cela montre une fois de plus quel est le flair des directeurs. +Il n'y a qu'un monologue et une scene dans cet acte. Valenlin, seul dans +son laboratoire, prepare sa mort, en chimiste habile. Il a etabli, sur +un fourneau, un appareil qui degage dans la piece un gaz d'asphyxie. +Genevieve arrive pour se sauver avec son amant; mais il lui explique +que leur bonheur est desormais impossible, et elle va se retirer, +lorsqu'elle comprend qu'il est en train de se donner la mort. Alors, +elle referme la porte et la fenetre, elle l'endort un instant par ses +paroles douces; puis, quand il s'apercoit qu'elle veut mourir avec lui, +elle s'oppose violemment a ce qu'il la sauve. Et ils meurent. + +L'effet a ete grand, le soir de la premiere representation. La lutte de +Genevieve pour mourir, le consentement arrache par elle a Valentin, la +mort qui vient comme une delivrance et qui ravit les deux amants dans +les espaces, tout cela est large et remarquable. Certes, je ne crois pas +qu'on se suicide avec de pareils elans; mais la situation est extreme, +et le poete peut intervenir sans trop blesser la verite. Quant a la +these, a la souillure ineffacable d'une premiere faute, au suicide +employe comme une redemption, peut-etre cette these a-t-elle ete dans +les intentions de l'auteur, mais je veux l'ignorer, pour ne pas retomber +dans mes severites. A quoi bon une these, lorsque la vie suffit? Comment +M. Catulle Mendes, qui est avant tout un homme d'art, a-t-il pu vouloir +descendre jusqu'a jouer le role d'un avocat? + +Je finirai par un etrange reproche. Pour moi, la piece est trop bien +ecrite. Je veux dire qu'on y sent les phrases presque continuellement. +Le style ne consiste pas en belles images, pas plus que la peinture ne +consiste en belles couleurs. En enfilant des comparaisons ingenieuses +jusqu'a demain, on n'obtiendrait qu'une oeuvre monstrueuse et illisible. +Le style est l'expression logique et originale du vrai. Dire ce qu'il +faut dire, et le dire d'une facon personnelle, tout est la. Les +ecrivains qui s'imaginent bien ecrire parce qu'ils enlevent une fin de +tirade a l'aide de mots poetiques, sont dans la plus deplorable erreur. +Au theatre surtout, bien ecrire, c'est ecrire logiquement et fortement. + + + +III + +Ah! quelle longue, ecrasante, monotone soiree, a la Porte-Saint-Martin! +Je suis sorti de la premiere representation de _Coq-Hardy_, le drame +en sept actes de M. Poupart-Davyl, brise de fatigue, hebete d'ennui. +Certes, notre metier de critique dramatique comporte beaucoup +d'indulgence; on recule souvent devant le resume exact de son +impression. Mais qu'il me soit permis au moins une fois de ne rien +cacher, de dire ma revolte interieure contre un de ces drames de la +queue romantique, qui se moquent du style, de la verite et du simple bon +sens. + +Je ne chercherai pas a analyser la piece dans son intrigue puerile et +compliquee. Il y a la dedans un duc de Brennes, un prince de Bretagne, +que sa femme trahit au prologue, et que nous retrouvons dix ans +plus tard, simple capitaine d'aventure, sous le nom de Coq-Hardy. +Naturellement, ce capitaine se trouve mele a l'inevitable imbroglio +historique, ou sonnent les grands noms de Louis XIV, d'Anne d'Autriche, +de Mazarin, de Conde. Il va presque jusqu'a prendre le menton d'Anne +d'Autriche et a tutoyer Conde. Au denoument, il redevient necessairement +le duc de Brennes, il sauve Louis XIV, la monarchie, la France, avec +l'unique regret de n'avoir pas a sauver Dieu lui-meme. J'oubliais de +dire qu'en chemin, il retrouve sa femme et sa fille. Inutile d'ajouter +que le traitre meurt, quand l'auteur n'a plus besoin de lui. + +N'est-ce pas que le besoin d'un drame ou l'on parlat de Mazarin se +faisait absolument sentir? Comment la statistique ne s'est-elle pas +occupee encore de relever le nombre de pieces ou l'on prononce le nom de +Mazarin? Un seul personnage historique a ete plus exploite, le cardinal +de Richelieu. Et que c'est gai, cet eternel cours d'histoire sur Anne +d'Autriche, Louis XIII, Louis XIV et les cardinaux! Quel interet +prodigieux et passionnant pour des spectateurs de notre epoque, dans le +perpetuel defile de ces marionnettes d'un autre age, qui laissent, a +chaque coup d'epee, couler le son de leur ventre! Comme nous pouvons +partager les joies et les douleurs de ces poupees, dont nous nous +moquons si parfaitement! + +Je ne parle pas de la facon odieuse dont ces drames accommodent +l'histoire. Ils sont pour le peuple une veritable ecole de mensonges +historiques. Dans nos faubourgs, ils ont repandu les idees les plus +stupefiantes sur les grandes figures et les grands evenements qu'ils ont +mis si ridiculement a la scene. Grace a eux, des legendes grotesques se +sont formees, l'histoire apparait aux ignorants comme une parade, avec +des paillasses richement vetus qui tapent des pieds et qui declament. Je +ne comprends pas comment la salle entiere n'eclate pas d'un fou rire, +en face des monstrueux pantins qu'on lui presente sous des noms +retentissants. + +Par exemple, dans _Coq-Hardy_, peut-on trouver quelque chose de plus +profondement comique que les scenes entre le capitaine d'aventure et +Anne d'Autriche? Le capitaine entre chez la reine comme chez lui, et +il lui parle avec des effets de hanche, des ronflements de voix, une +familiarite de bon garcon, qui sont a mon sens le comble de la drolerie. +Et quelle merveille encore, cet acte ou l'on voit la reine et Louis XIV +errer la nuit dans les rues de Paris, en se tordant les bras, comme deux +locataires louches que le patron de quelque garni a flanques a la +porte! ajoutez que Coq-Hardy survient, qu'il demolit une maison afin de +construire une barricade, et qu'il se retranche avec Louis XIV derriere +cette barricade, d'ou ils operent tous les deux des sorties pour tuer +deux ou trois douzaines d'hommes. Quel cerveau a jamais invente des +folies plus extravagantes? Cela me donne froid au dos, me glace de ce +petit frisson de peur et de honte que j'ai parfois eprouve en face des +infirmites humaines. + +Il y a encore une scene incroyable que je veux signaler. Anne d'Autriche +a charge le capitaine Coq-Hardy de negocier avec le grand Conde, qui +revient de Lens charge de gloire. Jolie situation, invention ingenieuse +et d'une vraisemblance etonnante. Alors, le capitaine parle en maitre a +Conde. Il le subjugue, le rend petit garcon, l'ecrase devant toute la +salle qui applaudit. Et, lorsque Conde ose demander une parole, le +capitaine lui repond a peu pres ceci: + +--Vous avez la mienne! + +Rien de plus royal. Voyez vous ce routier se promenant avec des +blancs-seings de la reine, faisant la lecon aux grands capitaines, +donnant sa parole avec des gestes de matamore! C'est de la farce +lugubre. + +D'ailleurs, il est inutile de discuter. Un drame historique, bati sur ce +plan, ne soutient pas la discussion. Toutes les demences s'y abattent. +Il serait impossible de prendre un personnage et de l'analyser, sans +voir tout de suite qu'on a une marionnette dans les mains. Ainsi, je ne +connais pas de figure plus decourageante que la duchesse, cette femme +qui trompe son mari qui se sauve avec sa fille pour suivre un amant +indigne, le traitre de la piece, et que nous retrouvons dans les larmes, +dans le remords, dans tout le tra la la des beaux sentiments. J'ai dit +le mot juste, elle est decourageante, car rien n'est plus attristant +et malsain que le mensonge. L'auteur a du vouloir creer l'adultere +sympathique, l'ange des epouses infideles, l'heroine impeccable des +femmes tombees. Et il a accouche de cette pleurnicheuse, dont ni la +faute ni le repentir ne nous touchent, et qui se traine aux pieds de son +mari, sans que la salle soit emue. Pourquoi nous interesserions-nous +a elle, puisqu'elle est une poupee dont nous apercevons toutes les +ficelles? + +Dirai-je un mot du style, maintenant? Ici, je me sens les bras casses. +J'avais veritablement l'impression d'un deluge de tuiles sur mes +epaules, pendant la representation de _Coq-Hardy_. On ne peut imaginer +les etranges phrases qui tombent la dedans. L'auteur semble avoir +ramasse avec soin toutes les tournures clichees, les betises de la +rhetorique, les images que l'usage a ridiculisees, afin de les mettre a +la queue les unes des autres dans son oeuvre. C'est un veritable cahier +de mauvaises expressions. Pas une ne manque. On aurait voulu faire un +pastiche de la langue des melodrames, qu'on ne serait certainement pas +arrive a une pareille reussite sans beaucoup d'efforts. Ce que je ne +comprends pas, c'est qu'un public n'ait pas les oreilles plus sensibles. +Comment se fait-il que des spectateurs, qui se facheraient si un +orchestre jouait faux, puissent supporter patiemment toute une soiree +une langue si abominablement fausse? Je sais que, pour mon compte, le +style de _Coq-Hardy_ m'a rendu tres malade. Affaire de temperament sans +doute. + +Si cela etait ecrit avec bonhomie encore, si l'on sentait derriere un +homme simple, qui ne se pique pas d'ecrire et qui dit tout rondement sa +pensee! L'intolerable est qu'on devine une continuelle pretention +au beau style. Les phrases ont le poing sur la hanche comme les +personnages. Au denoument, Coq-Hardy fait un discours ou il parle des +Francs et des Gaulois. Il faut dire que ce duc de Brennes descend de +Brennus; Brennes, Brennus, vous comprenez, c'est fort ingenieux. Et il y +a ainsi des panaches tout le long de la piece. Parfois meme on entrevoit +des intentions shakespiriennes. Oh! les intentions shakespiriennes! +c'est la recueil des faiseurs de melodrames. La poesie les tue. + +J'avouerai, d'ailleurs, que je ne puis me defendre d'un grand dedain +pour les pieces ou les coups d'epee et les coups de pistolet entrent +pour la part la plus applaudie dans les merites du dialogue. Le succes +de _Coq-Hardy_ a ete le combat du cinquieme acte. Si la poudre parle, +c'est que l'auteur n'a rien de mieux a dire. Et quel abus aussi des +beaux sentiments! Quand un acteur a un beau sentiment a emettre, on s'en +apercoit tout de suite; il s'approche du trou du souffleur comme un +tenor qui a une belle note a pousser, il lache son beau sentiment, on +l'applaudit, il salue et se retire. Cela finit par etre honteux, de +speculer ainsi sur l'honneur, la patrie, Dieu et le reste. Le procede +est trop facile, il devrait repugner aux esprits simplement honnetes. + +La stricte verite est que, le premier soir, la salle s'ennuyait. +Toutes les fois que des personnages historiques etaient en scene et +se perdaient dans des considerations sur la Fronde, je voyais les +spectateurs ne plus ecouter, lever le nez, s'interesser au lustre ou aux +peintures du plafond. Je vous demande un peu a quoi rime la Fronde +pour nous? Il fallait qu'un choc d'epee ou la declamation d'une tirade +vertueuse ramenat l'attention sur la scene. Alors, on applaudissait, +pour se reveiller sans doute. Je jurerais que les deux tiers des +spectateurs n'ont pas compris la piece. _Coq-Hardy_ n'en a pas moins +marche jusqu'a la fin, et le nom de l'auteur a ete acclame. On en est +arrive a un grand mepris des jugements sinceres. + +Certes, je souhaite tous les succes a M. Poupart-Davyl. Il y avait des +choses tres acceptables dans sa _Maitresse legitime_, a l'Odeon. Je suis +certain que la forme de notre melodrame historique est surtout la grande +coupable, dans cette affaire de _Coq-Hardy_. On ne ressuscite pas un +genre mort. J'entendais bien, dans la salle, les romantiques impenitents +rejeter toute la faute sur M. Poupart-Davyl, en l'accusant d'avoir gache +un bon sujet. Mais la verite est qu'il est impossible aujourd'hui +de refaire les pieces d'Alexandre Dumas. Il faudrait tout au moins +renouveler le cadre, chercher des combinaisons, choisir des epoques +inexplorees. Voyez les faits: M. Poupart-Davyl a un grand succes avec +la _Maitresse legitime_, et je doute qu'il fasse autant d'argent avec +_Coq-Hardy_. Ouvrira-t-on les yeux, comprendra-t-on qu'on doit laisser +au magasin des accessoires toutes les guenilles historiques, pour entrer +definitivement dans le drame moderne, qui est fait de notre chair et de +notre sang? + +Dernierement, les romantiques impenitents se fachaient contre Rome +vaincue. Comment! une tragedie, cela etait intolerable! Et ils se +chatouillaient pour rire, ils plaisantaient M. Parodi sur la formule +demodee qu'il avait ressuscitee. Eh bien! en toute conscience, je trouve +les Romains de _Rome vaincue_ autrement vivants que les frondeurs de +_Coq-Hardy_. Certes, la tragedie, que les romantiques avaient tuee, se +porte beaucoup mieux a cette heure que le drame. Je ne veux pas meme +etablir un parallele entre les deux pieces, car d'un cote il y a le +souffle d'un temperament dramatique, tandis que, de l'autre, je ne vois +que le pastiche banal de tous les melodrames odieux qui m'assomment +depuis quinze ans. Ici, la question d'art s'eleve au-dessus des +formules. Et combien je prefere la langue incorrecte de M. Parodi au +ron-ron de M. Poupart-Davyl! + + + +IV + +M. Poupart-Davyl a fait jouer a l'Ambigu un drame en six actes: _les +Abandonnes_, qui a eu un tres vif succes le soir de la premiere +representation. + +Guillaume Aubry est un ouvrier serrurier qui a epouse a Tours une fille +superbe, Nanine, laquelle l'a abandonne apres quelques mois de mariage. +Vainement il l'a cherchee, fou de tendresse et de rage; elle roule +le monde, elle est faite pour les amours cosmopolites et pour les +aventures. Guillaume est venu a Paris, ou il a fini par s'etablir. La +loi est la qui l'empeche de se remarier, mais son coeur s'est donne a +une honnete blanchisseuse, Ursule, avec laquelle il vit maritalement, et +dont il a deux petits garcons. Il y a meme, dans la maison, un troisieme +enfant, Robert, qu'Ursule dit avoir recueilli par pitie, en le voyant +maltraite par les personnes qui le gardaient; et Guillaume regarde cet +enfant d'un oeil jaloux, car son idee fixe est que le petit est la +preuve vivante d'une premiere faute, d'une faute ancienne, qu'Ursule ne +veut pas avouer. + +Voila une des actions du drame. Un autre action est fournie par Nanine, +qui a ete en Angleterre la maitresse de lord Clifton. Un fils est ne de +cette liaison, et Nanine, en abandonnant lord Clifton, a emporte cet +enfant. Depuis cette epoque, le pere, qui a herite d'une fortune +colossale, vit dans les regrets et parcourt l'Europe en cherchant son +fils. Naturellement, ce fils n'est autre que Robert, recueilli par +Ursule. Le batard de la femme vit ainsi sous le toit du mari, entre +les deux batards que celui-ci a eus de son cote; et tout cela sans que +personne s'en doute le moins du monde. + +Si j'ajoute que Nanine, pour faire peau neuve, a fait annoncer sa mort +dans les journaux de San Francisco, et qu'elle ressuscite a Paris sous +le nom de madame veuve Perkins; si je dis qu'elle est associee avec un +certain Morgane, un gredin de la haute societe qui vole au jeu et qui +ne recule pas devant les coups de couteau: j'aurai indique tous les +elements du drame, et il sera aise d'en comprendre les peripeties assez +compliquees. + +A la nouvelle de la mort de Nanine, Guillaume et Ursule sont dans une +joie profonde. Enfin, ils vont pouvoir se marier! Cependant, Nanine, en +retrouvant lord Clifton affole par la mort de son fils, ourdit toute une +trame. Elle vient trouver son ancien amant et lui offre de lui rendre +son fils, s'il consent a se marier avec elle. Celui-ci, apres s'etre +revolte, consent. Nanine se met alors a la recherche de Robert et arrive +ainsi chez Guillaume. Ursule, devant son visage froid, ses yeux mauvais, +refuse violemment de lui rendre le petit. Puis, Guillaume se presente, +et la reconnaissance entre le mari et la femme a lieu. Des lors, tout +croule, plus de mariage possible ni d'un cote ni de l'autre. Mais Nanine +ne renonce pas a la lutte, elle volera Robert et elle fera assassiner +Guillaume par Morgane. Le malheur pour elle est que Morgane se doute +qu'elle le dupe et qu'elle l'emploie comme un instrument dont on se +debarrasse ensuite. Au denoument, lorsqu'elle s'entete a ne pas le +suivre, il la frappe d'un coup de couteau. Et c'est ainsi que les +mechants sont punis, pendant que les bons se rejouissent. + +On voit quelle complication extraordinaire. Le hasard joue dans +tout cela un role vraiment trop considerable. Je ne discute pas la +vraisemblance. Rien de plus etrange que cette aventuriere qui, en +quittant lord Clifton, emporte son fils comme un colis encombrant qu'on +abandonne a la premiere station. Il y a aussi, dans le drame, des +idees bien singulieres sur la legislation qui regit les questions de +paternite. La seule querelle que je veuille chercher a M. Louis Davyl +est de lui demander pourquoi il a mis en oeuvre toutes les vieilles +machines de l'ancien melodrame, lorsqu'il lui etait si facile de faire +plus simple, plus nature, et d'obtenir par la meme un succes plus +legitime et plus durable. + +Car les faits sont la, ce qui a pris le public, ce sont les scenes entre +Guillaume et Ursule, c'est la peinture de ce monde ouvrier, etudie dans +ses moeurs et dans son langage. La etaient la nouveaute et la hardiesse, +la a ete le succes. Des que Nanine se montrait, des qu'on voyait +reparaitre ce lord de convention qui se promene d'un air dolent parmi +les serruriers et les peintres en batiment, l'interet languissait, +on souriait meme, on ecoutait d'une oreille distraite des scenes +interminables, connues a l'avance. Il fallait que Guillaume et qu'Ursule +reparussent, pour que la salle fut de nouveau prise aux entrailles. + +Le pis est que M. Louis Davyl a certainement mis la les figures demodees +et ridicules de son aventuriere, de son lord, de son bandit du grand +monde, pour faire accepter ses ouvriers du public. Il s'est dit, j'en +jurerais, que, par le temps qui court, le public ne voulait pas trop de +verite a la fois, et qu'il fallait etre habile en menageant les doses. +Alors, il a accepte la recette connue, qui consiste a ne pas mettre que +des ouvriers sur la scene, a les meler dans une savante proportion a de +nobles personnages. Et il a obtenu cette singuliere mixture qui rend son +drame boiteux et qui en fait une oeuvre mal equilibree et d'une qualite +litteraire inferieure. + +Je crois que le public lui aurait ete reconnaissant de rompre tout a +fait avec la tradition. Pourquoi un lord? Elles sont rares les femmes +d'ouvriers qui montent dans les lits des grands de la terre. Le plus +souvent, elles trompent un serrurier avec un macon. Transportez ainsi +toute l'action des _Abandonnes_ dans le peuple, et vous obtiendrez une +piece vraiment originale, d'une peinture vraie et puissante. Je repete +que les seules parties de l'oeuvre qui ont porte sont les parties +populaires. C'est la une experience dont le resultat m'a enchante, parce +que j'y ai vu une confirmation de toutes les idees que je defends. + +Deja, lorsque M. Louis Davyl fit jouer a la Porte-Saint-Martin ce drame +stupefiant de _Coq-Hardy_, ou l'on voyait Louis XIV enfant se promener +la nuit dans les rues de Paris en jouant de sa petite epee de gamin, +j'ai dit combien les vieilles formules sont delicates a employer. +L'auteur etait la dans la piece de cape et d'epee, cherchant le succes +avec une bonne foi et un courage meritoires. Le drame ne reussit pas, il +comprit, qu'il se trompait, il frappa ailleurs. Je lui avais conseille +de s'attaquer au monde moderne. Il vient de donner les _Abandonnes_, et +il doit s'en trouver bien. Maintenant, s'il veut prendre une place tout +a fait digne et a part, il faut qu'il fasse encore un pas, il faut qu'il +accepte franchement les cadres contemporains et qu'il ne les gate pas, +en y introduisant des elements poncifs. C'est lorsqu'on veut menager le +public qu'on se le rend hostile. + +Serieusement, croit-on qu'une oeuvre d'une complication si laborieuse, +avec des histoires folles qui ont traine partout, avec ces trois batards +qui passent comme des muscades sous les gobelets du dramaturge, ait +quelque chance de laisser une petite trace? On la jouera quarante, +cinquante fois; puis, elle tombera dans un oubli profond, et si +par hasard quelqu'un la deterre un jour, il sourira du lord et +de l'aventuriere en disant: "C'est dommage, les ouvriers etaient +interessants." A la place de M. Louis Davyl, j'aurais une ambition +litteraire plus large, je voudrais tenter de vivre. Il est homme de +travail et de conscience. Pourquoi ne jette-t-il pas la toute la +pretendue science du theatre, qui jusqu'ici l'a empeche de faire un +drame vraiment neuf et vivant? + +Chaque fois qu'un melodrame reussit, il y a des critiques qui s'ecrient: +"Eh bien! vous voyez que le melodrame n'est pas mort." Certes, il +n'est pas mort et il ne peut mourir. Par exemple, jamais un public ne +resistera a une scene comme celle des deux meres, dans les _Abandonnes_. +Nanine vient reclamer Robert a Ursule, la mere adoptive se sent pleine +de tendresse a cote de la veritable mere, et elle lui crie, en montrant +les trois enfants qui jouent: "Votre fils est la, choisissez dans le +tas!" L'effet a ete immense. Cela prend les spectateurs par les nerfs +et par le coeur. Toujours, de pareilles combinaisons dramatiques, qui +mettent en jeu les profonds sentiments de l'homme, remueront puissamment +une salle. + +Ce qui meurt, au theatre comme partout, ce sont les modes, les formules +vieillies. Il est certain que le dernier acte des _Abandonnes_, ce +pavillon ou Morgane vient assassiner Nanine, est de l'art mort. On le +tolere, parce qu'il faut bien accepter un denoument quelconque. Mais on +est fache que l'auteur n'ait pas trouve quelque chose de neuf pour +finir sa piece. Le melodrame est mort, si l'on parle des recettes +melodramatiques connues, des combinaisons qui defrayent depuis quarante +ans les theatres des boulevards et dont le public ne veut plus. Le +melodrame est vivant, et plus vivant que jamais, s'il est question des +pieces qu'on peut ecrire sur l'eternel theme des passions, en employant +des cadres nouveaux et en renouvelant les situations. Nous sommes +emportes vers la verite; qu'un dramaturge satisfasse le public en lui +presentant des peintures vraies, et je suis persuade qu'il obtiendra +des succes immenses. Le tort est de croire qu'il faut rester dans les +ornieres de l'art dramatique pour etre applaudi. Adressez-vous aux +habiles, et vous verrez qu'eux surtout sentent la necessite d'une +renovation. + + + +V + +M. Ernest Blum est un fervent du melodrame. Il avait obtenu un beau +succes avec _Rose Michel_. Aujourd'hui, il vient de tenter la fortune +avec un drame historique, _l'Espion du roi_, mais je serais tres +surpris que le succes fut egal, car le public m'a paru bien froid et +singulierement depayse, en face des personnages, empruntes a une Suede +de fantaisie. Entendons-nous, on a applaudi les mots sonores d'honneur, +de patrie et de liberte; mais les spectateurs n'etaient pas "empoignes", +et se moquaient parfaitement de la Suede, au fond de leur coeur. + +L'avouerai-je? J'ai a peine compris les deux premiers tableaux. Rien +n'accrochait mon attention. Il y avait la un amas d'explications +necessaires, pour indiquer le moment historique et l'affabulation +compliquee du drame, qui lassait evidemment la patience de toute la +salle. Les visages semblaient ecouter, mais n'entendaient certainement +pas. Aussi, quelle etrange idee, d'etre alle choisir la Suede, qui +compte si peu dans les sympathies populaires de notre pays! Ce choix +malheureux suffit a reculer l'action dans le brouillard. On raconte que +M. Ernest Blum a promene son drame de nationalites en nationalites, +avant de le planter a Stockholm. Il a eu ses raisons sans doute; mais je +lui predis qu'il ne s'en repentira pas moins d'avoir pousse le dedain de +nos preoccupations quotidiennes jusqu'a nous mener dans une contree dont +la grande majorite des spectateurs ne sauraient indiquer la position +exacte sur la carte de l'Europe. Nous rions et nous pleurons ou est +notre coeur. + +Je connais le raisonnement qui fait de nous les freres de tous les +peuples opprimes. Cela est vague. On peut applaudir une tirade contre +la tyrannie, sans s'interesser autrement au personnage qui la lance. Je +vous demande un peu qui s'inquiete de Christian II, un roi conquerant, +une sorte de fou imbecile et feroce, tombe sous la domination d'une +favorite, et qui ensanglantait la Suede par des executions continuelles, +afin d'affermir par la terreur son trone chancelant? Lorsque, au +denoument, Gustave Wasa, le liberateur, le roi aime et attendu, delivre +Stockholm, on prend son chapeau et on s'en va, bien tranquille, sans la +moindre emotion. Est-ce que ces gens-la nous touchent? Si le genie +leur soufflait sa flamme, ils pourraient ressusciter du passe et nous +communiquer leurs passions. Seulement, le genie, dans les melodrames, +n'est d'ordinaire pas la pour accomplir ce miracle. Quand un auteur +a simplement de l'intelligence et de l'habilete, il decoupe les +personnages historiques, comme les enfants decoupent des images. + +Je trouve donc le cadre facheux, et je maintiens qu'il nuira au drame. +La principale situation dramatique sur laquelle l'oeuvre repose avait +une certaine grandeur. Il s'agit d'une mere, Marthe Tolben, qui adore +ses fils; le plus jeune, Karl, meurt dans ses bras, tue par un officier +du tyran; l'aine, Tolben, est arrete et va etre execute, si Marthe ne +trahit pas les patriotes de Stockholm, qui conspirent pour la delivrance +du pays. Mais sa trahison tourne contre la malheureuse femme; Tolben +lui-meme est accuse de son crime et veut se faire tuer, pour se laver +d'une telle accusation aux yeux de ses compagnons d'armes. Alors, cette +mere, qui a sacrifie la patrie a ses fils, se sacrifie elle-meme pour la +patrie, meurt en ouvrant une des portes de Stockholm a Gustave Wasa; et +c'est la une expiation tres haute, qui devrait donner une grande largeur +au denoument. + +M. Ernest Blum ne s'est point contente de cette figure. Il a imagine +une creation enigmatique, Ruskoe, un bossu, un chetif, qui, ne pouvant +servir, son pays par l'epee, le sert a sa maniere en se faisant espion. +Pour tout le monde, il est l'espion du roi; mais, en realite, il +travaille a la delivrance de la patrie, il est l'espion de Wasa. Certes, +la figure etait faite pour tenter un dramaturge: ce pauvre etre hue, +lapide, vivant dans le mepris de ses freres, poussant le devouement +jusqu'a accepter l'infamie, attendant des semaines, des mois, avant +de pouvoir se redresser dans son honneur et dire son long heroisme. +J'estime cependant que Ruskoe n'a pas donne tout ce que l'auteur en +attendait, et cela pour diverses raisons. + +La premiere est que l'interet hesite entre lui et Marthe. Sans doute +ces deux personnages se rencontrent, lorsque, au quatrieme acte, Ruskoe +vient offrir le pardon a la femme qui a trahi, en lui donnant les moyens +de sauver Stockholm. La scene est fort belle. Seulement, le lien reste +bien faible en eux, l'attention se porte de l'un a l'autre, sans pouvoir +se fixer d'une maniere definitive. Mais la principale raison est que +Ruskoe n'agit pas assez. L'auteur, en voulant le rendre interessant a +force de mystere, l'a trop efface. Pendant quatre tableaux, on attend +l'explication que Ruskoe donne au cinquieme; tout le monde a devine, il +n'a plus rien a nous apprendre, quand il laisse echapper son secret, +dans un elan de douleur et d'espoir. Puis, sa confidence faite, il +retourne au second plan. Le denoument appartient a Marthe, et non a lui. +Il sort de l'ombre, recite son affaire, et rentre dans l'ombre. Cela lui +ote toute hauteur. Il aurait fallu, j'imagine, le montrer plus actif +dans le denoument. Au theatre, ce qu'on dit importe peu; l'important +est ce qu'on fait. Ruskoe est une draperie, rien de plus; il n'y a pas +dessous un personnage vivant. + +Je neglige les roles secondaires: Hedwige, la fille noble, au coeur +de patriote, qui aime Tolben; le chevalier de Soreuil, le gentilhomme +francais de rigueur, qui se promene dans tous les drames russes, +americains ou suedois, en distribuant de grands coups d'epee. Mon +opinion, en somme, est celle-ci. Les deux premiers tableaux sont lents, +embarrasses, d'un effet presque nul. Au troisieme tableau, mademoiselle +Angele Moreau, qui joue Karl, meurt d'une facon dramatique, et madame +Marie Laurent, Marthe Tolben, pousse des sanglots si vrais et si +dechirants, que le public commence a s'emouvoir. Au quatrieme, il y a un +double duel admirablement regle, et enleve avec une grande bravoure +par M. Deshayes, le chevalier de Soreuil. Le meilleur tableau est le +cinquieme, ou l'on compte deux belles scenes, la terrible scene entre +Marthe et son fils Tolben qui lui arrache le secret de sa trahison, et +la grande scene qui suit, dans laquelle Ruskoe se devoile et apporte a +Marthe le rachat. Quant au sixieme, il escamote simplement le denoument; +la piece est finie, d'ailleurs; il aurait fallu un vaste decor, un +tableau mouvemente, montrant Marthe ouvrant la porte aux liberateurs, au +milieu des coups de feu et des acclamations; et rien n'est plus froid +que de la voir arriver blessee a mort, dans un decor triste et etroit, +le coin de forteresse ou Tolben, Hedwige et d'autres patriotes attendent +leur execution. + +Je vois la quelques belles situations, gatees par des parties grises +et mal venues. Je ne parle pas de la langue, qui est bien mediocre. M. +Ernest Blum porte la peine du milieu romantique dans lequel il vit. +Il patauge dans une formule morte, malgre sa reelle habilete d'auteur +dramatique; il est gene et raidi, comme les hommes d'armes qu'il nous +a montres, enfermes dans des cuirasses de fer-blanc, pareilles a des +casseroles fraichement etamees. + + + +VI + +Je n'avais pu assister a la premiere representation du drame en cinq +actes de MM. Malard et Tournay: _le Chien de l'Aveugle_, joue au +Troisieme-Theatre-Francais. Mais les articles extraordinairement +elogieux, presque lyriques de certains de mes confreres, m'ont fait un +devoir d'assister a une des representations suivantes; les critiques +les plus influents declaraient que c'etait enfin la du theatre, et +que depuis vingt ans on n'avait pas joue un drame mieux fait ni plus +interessant. J'ai donc ecoute avec tout le recueillement possible, et +j'ai en effet trouve la piece habilement charpentee, offrant quelques +scenes heureuses, lente pourtant dans certaines parties et fort mal +ecrite. Cela est d'une moyenne convenable, du d'Ennery qui aurait besoin +de coupures. Mais je me refuse absolument a m'extasier, a m'ecrier: +"Enfin, voila une oeuvre, voici ce qu'il faut faire; jeunes auteurs, +etudiez et marchez!" + +Quelle est donc cette rage de la critique dramatique, de nier tous les +efforts originaux, et de se pamer d'aise, des que se produit une oeuvre +mediocre, coupee sur les patrons connus! Ainsi voila des critiques, la +plupart fort intelligents, qui montrent la severite la plus grande pour +les tentatives dramatiques des poetes et des romanciers, et qui saluent +avec des yeux mouilles de larmes le retour de toutes les vieilleries +du boulevard du Crime, surtout lorsqu'elles sont en mauvais style. Je +connais leur raisonnement: "Nous sommes au theatre, faites-nous du +theatre. Nous nous moquons du talent, du bon sens et de la langue +francaise, du moment ou nous nous asseyons dans notre fauteuil +d'orchestre. Nous preferons un imbecile qui nous fera du theatre, a un +homme de genie qui ne nous fera pas du theatre." Telle est la theorie. +Elle suppose un absolu, le theatre, une chose qui est a part, immuable, +a jamais fixee par des regles. C'est ce qui m'enrage. + +Et, d'ailleurs, je veux bien que le theatre soit a part, qu'il y faille +des qualites particulieres, qu'on s'y preoccupe des conditions ou +l'oeuvre dramatique se produit. Mais, pour l'amour de Dieu! que le +talent, la personnalite et l'audace de l'auteur comptent aussi un peu +dans l'affaire. Nous ne sommes pas dans la mecanique pure. Il s'agit de +peindre des hommes et non de faire mouvoir des pantins. La necessite de +la situation s'impose, soit; mais encore faut-il, pour que l'oeuvre +ait une reelle valeur humaine, que la situation se presente comme une +resultante des caracteres; si elle est simplement une aventure, nous +tombons au roman-feuilleton, a la plus basse production litteraire. + +Voici, par exemple, _le Chien de l'Aveugle_. Ce drame est la mise en +oeuvre d'une cause celebre, l'affaire Gras, qui est encore presente a +toutes les memoires. Je constate d'abord un changement qui me gate la +realite, la femme Gras avait pour complice un ouvrier sans education, +qu'elle avait affole d'amour au point de le pousser au crime. Les +auteurs, qui sont des gens de theatre, ont eu peur de cet ouvrier, de +cette brute docile; comment ecrire des scenes avec un pareil complice, +comment interesser et attendrir? Et ils ont eu la belle imagination de +changer l'ouvrier en un chirurgien du plus rare merite, Octave Froment, +un amoureux decent, facile a manier, et qui ne peut blesser personne. +Eh bien, cette transformation tue le sujet. L'heroine est diminuee, car +elle n'est plus la seule volonte; tout se trouve deplace, c'est Octave +Froment qui commet le crime, nous n'avons plus le beau cas de cette +femme usant de la toute-puissance de son sexe. La madame de La Barre des +auteurs devient sympathique. C'est la le triomphe du theatre. + +Mais ou l'admiration des critiques a eclate, c'est dans ce qu'ils +ont nomme la trouvaille de MM. Malard et Tournay. Il parait que ces +messieurs ont eu un coup de genie en imaginant, apres la reussite du +crime, les deux derniers actes, ou l'on voit Octave Froment, sorti de +prison, venir reclamer le payement de son crime a madame de La Barre, +qui s'est faite le bon ange de son amant devenu aveugle. La grande scene +est celle-ci: a la suite d'une longue et penible discussion entre les +deux complices, Octave va se resigner et s'eloigner de nouveau, lorsque +l'amant, Lucien d'Alleray, arrive et reconnait la voix de l'homme qui +lui a ote la vue. Il s'approche, pose la main sur l'epaule de cet homme +et y trouve le bras de la femme qu'il adore; de la des soupcons, une +instruction nouvelle, et finalement le suicide de madame de La Barre, +qui se jette par une fenetre. Cette situation du quatrieme acte a exalte +les critiques. Il parait que cela est du theatre, et du meilleur. + +Voyons, tachons d'etre juste. D'abord, nous avons vu cela cent fois. +Ensuite, nous sommes simplement ici dans un fait-divers, et encore +bien invraisemblable. Il faut que madame de La Barre y mette de la +complaisance, pour que Lucien trouve son bras au cou d'Octave; elle +supplie ce dernier de se taire, je le sais, elle se pend a ses epaules, +et le groupe est interessant; mais tout cela n'en reste pas moins une +combinaison scenique, ou l'etude humaine, les caracteres et les passions +des personnages n'ont rien a voir. Si ce qu'on nomme le theatre est +reellement dans cette seule mecanique des faits, ni Moliere, ni +Corneille ni Racine n'ont fait du theatre. + +Il faudrait s'entendre une bonne fois sur la situation au theatre. La +situation s'impose, si l'on entend par elle le fait auquel arrivent deux +personnages qui marchent l'un vers l'autre. Elle est des lors, comme +je l'ai dit plus haut, la resultante meme des personnages. Selon les +caracteres et les passions, elle se posera et se denouera. C'est +l'analyse qui l'amene et c'est la logique qui la termine. Au fond, +le drame n'est donc qu'une etude de l'homme. Remarquez que j'appelle +situation tout fait produit par les personnages. Il y a, en outre, le +milieu et les circonstances exterieures, qui au contraire agissent sur +les personnages. Rien de plus poignant que cette bataille de la vie, +les hommes soumis aux faits et produisant les faits: c'est la le vrai +theatre, le theatre de tous les grands genies. Quant a cette mecanique +theatrale dont on nous rebat les oreilles, a ces situations qui +reduisent les personnages a de simples pieces d'un jeu de patience, +elles sont indignes d'une litterature honnete. C'est de la fabrication, +c'est de l'arrangement plus ou moins habile, mais ce n'est pas de +l'humanite; et il n'y a rien en dehors de l'humanite. + +Un exemple m'a beaucoup frappe. Dans _les Noces d'Attila_, on voit qu'au +dernier acte Ellack, un fils du conquerant, apprend de la bouche meme +d'Hildiga, que celle-ci veut tuer son pere. Justement, a la scene +suivante, il se trouve en face d'Attila. Les critiques en question se +sont allumes: voila, selon eux, une situation superbe. Comment Ellack +va-t-il en sortir? De la facon la plus simple du monde. Au moment ou il +est sur le point de tout dire a Attila, celui-ci s'avise de l'avertir +que le lendemain matin il fera tuer sa mere, une de ses epouses qu'il +retient en prison pour une faute ancienne. Et, des lors, Ellack, force +de choisir entre son pere et sa mere, se decide pour celle-ci. Il se +retire. C'est du theatre, parait-il. Les critiques les plus durs pour la +piece ont ici retire leur chapeau. + +Eh bien, cela me met hors de moi. Je trouve cela pueril, fou, +exasperant. Si reellement la situation au theatre doit consister dans de +pareilles devinettes, monstrueuses et enfantines, rien n'est plus facile +que d'en inventer, et de plus stupefiantes encore. Quoi! il y aura du +talent a resoudre des problemes sans issue raisonnable, a poser des cas +qui ne sauraient se presenter et a se tirer ensuite d'affaire par des +lieux communs! Et le pis est que, dans ces aventures extraordinaires, le +personnage disparait fatalement. Sommes-nous ensuite plus avances sur le +compte d'Ellack? Pas le moins du monde. Ce garcon aime mieux sa mere, +parce que son pere se conduit mal. Cela est d'une psychologie mediocre. +Aucune analyse, d'ailleurs. Les faits menent les personnages comme des +marionnettes. Il n'y a pas la une etude humaine. Il y a simplement des +abstractions qui se promenent, au gre de l'auteur, dans des casiers +etiquetes a l'avance. + +Qui dit theatre, dit action, cela est hors de doute. Seulement, +l'action n'est pas quand meme l'entassement d'aventures qui emplit les +feuilletons des journaux. Dans toute oeuvre litteraire de talent, +les faits tendent a se simplifier, l'etude de l'homme remplace les +complications de l'intrigue; et cela est d'une verite aussi evidente +au theatre que dans le roman. Pour moi, toute situation qui n'est pas +amenee par des caracteres et qui n'apporte pas un document humain, +reste une histoire en l'air, plus ou moins interessante, plus ou moins +ingenieuse, mais d'une qualite radicalement inferieure. Et c'est ce que +je reproche aux critiques de n'avoir pas dit, en parlant du _Chien de +l'aveugle_. + +Comment! voila un drame estimable assurement, mais un drame comme nous +en avons une centaine peut-etre dans notre repertoire, et vous criez +tout de suite a la merveille, vous semblez le proposer en modele a nos +jeunes auteurs dramatiques! C'est du theatre, criez-vous, et il n'y +a que ca. Eh bien! s'il n'y a que ca, il vaut mieux que le theatre +disparaisse. Votre role est mauvais, car vous decouragez toutes les +tentatives originales, pour n'appuyer que les retours aux formules +connues. Qu'on nous ramene a _Lazare le Patre_, puisque la situation +telle que vous l'entendez ou plutot l'aventure, regne sur les planches +en maitresse toute-puissante. + + + +LE DRAME HISTORIQUE + +_Les Mirabeau_, le drame de M. Jules Claretie, viennent de soulever la +grave question du drame historique moderne. J'ai lu a ce sujet, dans les +feuilletons de mes confreres, des opinions bien etonnantes; je sais +que ces opinions sont celles du plus grand nombre; mais elles ne m'en +paraissent que plus etonnantes encore. + +Ainsi, voici toute une theorie, qui, parait-il, nous vient d'Aristote en +passant par Lessing. Ce sont la des autorites, je pense, et qui comptent +aujourd'hui, dans nos idees modernes. Donc la verite historique +est impossible au theatre; il n'y faut admettre que la convention +historique. Le mecanisme est bien simple: vous voulez, par exemple, +parler de Mirabeau; eh bien, vous ne dites pas du tout ce que vous +pensez de Mirabeau, vous auteur dramatique, parce que le public se moque +absolument de ce que vous pensez, des verites que vous avez acquises, de +la lumiere que vous pouvez faire; ce qu'il faut que vous disiez, c'est +ce que le public pense lui-meme, de facon a ce que vous ne blessiez pas +ses opinions toutes faites et qu'il puisse vous applaudir. + +Voila! Rien de plus amusant comme mecanique. Representons-nous l'auteur +dramatique dans son cabinet; il est entoure de documents, il peut +reconstruire, planter debout sur la scene, un personnage reel, tout +palpitant de vie; mais ce n'est pas la son souci, il ne se pose que +cette question: "Qu'est-ce que mes contemporains pensent du personnage? +Diable! je ne veux pas contrarier mes contemporains, car je les connais, +ils seraient capables de siffler. Donnons-leur le bonhomme qu'ils +demandent." Et voila la verite historique tranchee au theatre. Le +theoreme se resume ainsi: ne jamais devancer son epoque, etre aussi +ignorant qu'elle, repeter ses sottises, la flatter dans ses prejuges et +dans ses idees toutes faites, pour enlever le succes. Certes, il y a la +un manuel pratique du parfait charpentier dramatique, qui a du bon, si +l'on veut battre monnaie. Mais je doute qu'un esprit litteraire ayant +quelque fierte s'en accommode aujourd'hui. + +Cela me rappelle la theorie de Scribe. Comme un ami s'etonnait un jour +des singulieres paroles qu'il avait pretees a un choeur de bergeres, +dans une piece quelconque: "Nous sommes les bergeres, vives et legeres, +etc." il haussa les epaules de pitie. Sans doute, dans la realite, les +bergeres ne parlaient pas ainsi; seulement, il ne s'agissait pas de +mettre des paroles exactes dans la bouche des bergeres, il s'agissait de +leur preter les paroles que les spectateurs pensaient eux-memes en les +voyant: "Nous sommes les bergeres, vives et legeres, etc." Toute la +theorie de la convention au theatre est dans cet exemple. + +Ce qui me surprend toujours, dans ces regles donnees pour un art +quelconque, c'est leur parfait enfantillage et leur inutilite absolue. +Rien n'est plus vide que ce mot de convention, dont on nous bat les +oreilles. La convention de qui? la convention de quoi? Je connais bien +la verite; mais la convention m'echappe, car il n'y a rien de plus +fuyant, de plus ondoyant qu'elle. Elle se transforme tous les ans, a +chaque heure. Elle est faite de ce qu'il y a de moins noble en nous, de +notre betise, de notre ignorance, de nos peurs, de nos mensonges. Le +seul role d'une intelligence qui se respecte est de la combattre par +tous les moyens, car chaque pas gagne sur elle est une conquete pour +l'esprit humain. Et ils sont la une bande, des hommes honorables, tres +consciencieux, animes des meilleures intentions, dont l'unique besogne +est de nous jeter la convention dans les jambes! Quand ils croient avoir +triomphe, quand ils nous ont prouve que nous sommes uniquement faits +pour le mensonge, que nous pataugerons toujours dans l'erreur, ils +exultent, ils prennent des airs de magisters tout orgueilleux de leur +besogne. Il n'y a vraiment pas de quoi. + +Mais ils se trompent. La marche vers la verite est evidente, aveuglante. +Pour nous en tenir au theatre, prenez une histoire de notre litterature +dramatique nationale, et voyez la lente evolution des mysteres a la +tragedie, de la tragedie au drame romantique, du drame romantique aux +comedies psychologiques et physiologiques de MM. Augier et Dumas fils. +Remarquez qu'il n'est pas question ici du talent, du genie qui eclate +dans les oeuvres, en dehors de toute formule. Il s'agit de la formule +elle-meme, du plus ou du moins de convention admise, de la part faite a +la verite humaine. Un rapide examen prouve que la convention au theatre +s'est transformee et s'est reduite a chaque siecle; on pourrait compter +les etapes, on verrait la verite s'elargissant de plus en plus, +s'imposant par des necessites sociales. Sans doute il existera toujours +des fatalites de metier, des reductions et des a peu pres materiels, +imposes par la nature meme des oeuvres. Seulement, la question n'est pas +la, elle est dans les limites de notre creation humaine; dire qu'une +oeuvre sera vraie, ce n'est pas dire que nous la creerons a nouveau, +c'est dire que nous epuiserons en elle nos moyens d'investigation et de +realisation. Et, quand on voit le chemin parcouru sur la scene, depuis +les _Mysteres_ jusqu'a la _Visite de Noces_, de M. Dumas, on peut bien +esperer que nous ne sommes pas au bout, qu'il y a encore de la verite a +conquerir, au dela de la _Visite de Noces_. + +Cependant, lorsque je dis ces choses, cela semble tres comique. Je ne +suis qu'un historien, et l'on me change en apotre. Je tache simplement +de prevoir ce qui sera par ce qui a ete, et l'on me prete je ne sais +quelle imbecile ambition de chef d'ecole. Tout ce que j'ecris exclut +l'idee d'une ecole: aussi se hate-t-on de m'en imposer une. Un peu +d'intelligence pourtant suffirait. + +Pour en revenir au drame historique, la question de la convention s'y +presente justement d'une facon tres caracteristique. Dans ces pages +ecrites au courant de la plume, je ne puis qu'indiquer les sujets +d'etude qu'il faudrait approfondir, si l'on voulait eclairer tout a fait +les questions. Ainsi rien ne serait plus interessant que d'etudier la +marche de notre theatre historique vers les documents exacts. On sait +quelle place l'histoire tenait dans la tragedie; une phrase de Tacite, +une page de tout autre historien, suffisait; et la-dessus l'auteur +ecrivait sa piece, sans se soucier le moins du monde de reconstituer le +milieu, pretant les sentiments contemporains aux heros de l'antiquite, +s'efforcant uniquement de peindre l'homme abstrait, l'homme +metaphysique, selon la logique et la rhetorique du temps. Quand le drame +romantique s'est produit, il a eu la pretention justifiee de retablir +les milieux; et, s'il a peu reussi a faire vivre les personnages exacts, +il ne les a pas moins humanises, en leur donnant des os et de la chair. +Voila donc une premiere conquete sur la convention, tres certaine, +tres marquee. Et je n'indique que les grandes lignes; cela s'est fait +lentement, avec toutes sortes de nuances, de batailles et de victoires. + +Aujourd'hui, nous en sommes la. La piece historique, qui n'etait qu'une +dissertation dialoguee sur un sujet quelconque, devient de jour en jour +une etude critique. Et c'est le moment qu'on choisit pour nous dire: +"Restons dans la convention, la verite historique est impossible." +Vraiment, c'est se moquer du monde. Le pis est que les critiques +pratiques qui donnent de pareils conseils aux jeunes auteurs, les +egarent absolument. Il faut toujours se reporter a l'experience, a +ce qui se passe sous nos yeux. Nous ne sommes meme plus au temps ou +Alexandre Dumas accommodait l'histoire d'une si singuliere et si +amusante facon. Voyez ce qui a lieu, chaque fois qu'on reprend un de ses +drames: ce sont des sourires, des plaisanteries, des chicanes dans les +journaux. Cela ne supporte plus l'examen, et cela achevera de tomber en +poussiere avant trente ans. Mais il y a plus: les critiques qui sont +les champions enrages de la convention, ne laissent pas jouer un drame +historique nouveau, sans l'eplucher soigneusement, sans en discuter +la verite, tellement ils sont emportes eux-memes par le courant de +l'epoque. + +Que se passe-t-il donc? Mon Dieu, une chose bien visible. C'est que +nous devenons de plus en plus savants, c'est que ce besoin croissant +d'exactitude qui nous penetre malgre nous, se manifeste en tout, aussi +bien au theatre qu'ailleurs. Tel est le courant naturaliste dont je +parle si souvent, et qui fait tant rire. Il nous pousse a toutes les +verites humaines. Quiconque voudra le remonter sera noye. Peu importe la +facon dont la verite historique triomphera un jour sur les planches; la +seule chose qu'on peut affirmer, c'est qu'elle y triomphera, parce que +ce triomphe est dans la logique et dans la necessite de notre age. +Prendre des exemples dans les pieces nouvelles pour demontrer que la +verite n'est pas commode a dire, c'est la une besogne puerile, une facon +aisee de plaider son impuissance et ses terreurs. Il vaudrait mieux +montrer ce que les pieces nouvelles apportent deja de decisif au +mouvement, appuyer sur les tatonnements, sur les essais, sur tout cet +effort si meritoire que nos jeunes auteurs, et M. Jules Claretie le +premier, font en ce moment. + +La question est facile a resumer. Toutes les pieces historiques ecrites +depuis dix ans sont mediocres et ont fait sourire. Il y a evidemment +la une formule epuisee. Les gasconnades d'Alexandre Dumas, les tirades +splendides de Victor Hugo ne suffisent plus. Nous sentons trop a cette +heure le mannequin sous la draperie. Alors, quoi? faut-il ecouter les +critiques qui nous donnent l'etrange conseil de refaire, pour reussir, +les pieces de nos aines que le public refuse? faut-il plutot marcher en +avant, avec les etudes historiques nouvelles, contenter peu a peu le +besoin de verite qui se manifeste jusque dans la foule illettree? +Evidemment, ce dernier parti est le seul raisonnable. C'est jouer sur +les mots que de poser en axiome: Un auteur dramatique doit s'en tenir +a la convention historique de son temps. Oui, si l'on veut; mais comme +nous sortons aujourd'hui de toute convention historique, notre but doit +donc etre de dire la verite historique au theatre. Il ne s'agit que de +choisir les sujets ou l'on peut la dire. + +D'ailleurs, a quoi bon discuter? Les faits sont la. Notre drame +historique ne serait pas malade, si le public mordait encore aux +conventions. On est dans un malaise, on attend quelque oeuvre vraie qui +fixera la formule. Faites des drames romantiques, a la Dumas ou a la +Hugo, et ils tomberont, voila tout. Cherchez plus de verite, et vos +oeuvres tomberont peut-etre tout de meme, si vous n'avez pas les epaules +assez solides pour porter la verite; mais vous aurez au moins tente +l'avenir. Tel est le conseil que je donne a la jeunesse. + + + +II + +M. Emile Moreau, un debutant, je crois, a fait jouer au Theatre des +Nations une piece historique, intitulee: _Camille Desmoulins_. Cette +piece n'a pas eu de succes. On a reproche a _Camille Desmoulins_ de +presenter une debandade de tableaux confus et mediocrement interessants; +on a ajoute que les personnages historiques, Danton, Robespierre, Hebert +et les autres, perdaient beaucoup de leur hauteur et de leur verite; on +a blame enfin le bout d'intrigue amoureuse, une passion de Robespierre +pour Lucile, qui mene toute l'action. Ces reproches sont justes. +Seulement, les critiques qui defendent la convention au theatre, ont +profite de l'occasion pour exposer une fois de plus leur these des deux +verites, la verite de l'histoire et la verite de la scene. Voyons donc +le cas. + +M. Emile Moreau, dit-on, a suivi l'histoire le plus strictement +possible. Il a pris des morceaux a droite et a gauche, dans les +documents du temps, et il les a intercales entre des phrases a lui. Or, +ces morceaux ont paru languissants. Donc, les documents vrais ne valent +pas les fables inventees. + +Voila un bien etrange raisonnement. Certes, oui, il est pueril d'aller +faire un drame a coups de ciseaux dans l'histoire. Mais qui a jamais +demande de la verite historique pareille? Les documents vrais +sont seulement la comme le sol exact et solide sur lequel on doit +reconstruire une epoque. La grosse affaire, celle justement qui demande +du talent, un talent tres fort de deduction et de vie originale, c'est +l'evocation des annees mortes, la resurrection de tout un age, grace +aux documents. Comme Cuvier, vous avez une dent, un os, et il vous faut +retrouver la bete entiere. Ici, l'imagination, j'entends le reve, la +fantaisie, ne peut que vous egarer. L'imagination, comme je l'ai dit +ailleurs, devient de la deduction, de l'intuition; elle se degage et +s'eleve, elle est l'operation la plus delicate et la plus merveilleuse +du cerveau humain. Donc, dans un drame historique, comme dans un roman +historique, on doit creer ou plutot recreer les personnages et le +milieu; il ne suffit pas d'y mettre des phrases copiees dans les +documents; si l'on y glisse ces phrases, elles demandent a etre +precedees et suivies de phrases qui aient le meme son. Autrement, il +arrive en effet que la verite semble faire des trous dans la trame +inventee d'une oeuvre. + +Et nous touchons ici du doigt le defaut capital de _Camille Desmoulins_. +Ce qui a eu un son singulier aux oreilles du public, c'est ce melange +extraordinaire de verite et de fantaisie. J'ai lu que M. Emile Moreau +se defendait d'avoir imagine la passion de Robespierre pour Lucile; +certains documents permettraient de croire a la realite de cette +passion. Je le veux bien. Mais, certainement, c'est forcer les textes +que de baser sur le depit de Robespierre la mort des dantonistes. Puis, +quel etrange Robespierre, et quel Danton d'opera-comique, et quel Hebert +faussement drape dans des guenilles! Tout cela est une fantaisie batie +sur la legende revolutionnaire. On ne sent pas des hommes. + +Je repondrai donc aux critiques que, si le drame de M. Emile Moreau +est tombe, c'est justement parce que la fantaisie y regne encore +en maitresse trop absolue. Les demi-mesures sont detestables en +litterature. Voyez le gai mensonge de _la Dame de Monsoreau_, reprise +dernierement au theatre de la Porte-Saint-Martin, ce mensonge qui se +moque parfaitement de l'histoire: comme il a une logique qui lui +est propre, comme il est complet en son genre, il interesse. Voyez +maintenant _Camille Desmoulins_, dont certaines parties sont aussi +fausses, et dont d'autres parties contiennent textuellement des +documents: la piece n'est plus qu'un monstre, le melange manque +d'equilibre et arrive a ne contenter personne. Tel est le cas. Il est +d'une bonne foi douteuse, en cette affaire, de vouloir faire payer les +pots casses a la formule naturaliste. + +Je conclurai en repetant que le drame historique est desormais +impossible, si l'on n'y porte pas l'analyse exacte, la resurrection des +personnages et des milieux. C'est le genre qui demande le plus d'etude +et de talent. Il faut non seulement etre un historien erudit, mais il +faut encore etre un evocateur nomme Michelet. La question de mecanique +theatrale est secondaire ici. Le theatre sera ce que nous le ferons. + + + +III + +Il me reste a parler de deux gros drames, _la Convention nationale_ et +_l'Inquisition_. Au Chateau-d'Eau, la _Convention nationale_ a tue par +le ridicule le drame historique. En verite, nos auteurs n'ont pas de +chance avec l'histoire de notre Revolution. Ils ne peuvent y toucher +sans ennuyer profondement ou sans faire rire aux eclats les spectateurs. +Si l'on excepte _le Chevalier de Maison-Rouge_, qui pourrait aussi bien +se passer sous Louis XIII que sous la Terreur, pas une piece sur la +Revolution, qu'elle soit signee d'un nom inconnu ou d'un nom connu, n'a +remporte un veritable succes. Et cela s'explique aisement: la Revolution +est encore trop voisine de nous, pour que notre systeme de mensonge, +dans les pieces historiques, puisse lui etre serieusement applique. Ce +mensonge va librement de Merovee a Louis XV. Puis, des qu'ils entrent +dans la France contemporaine, qui commence a 89, les auteurs perdent +pied fatalement, parce que nous ne pouvons plus adopter leurs +calembredaines romantiques sur une epoque dont nous sommes. Aussi +n'a-t-on jamais risque des drames historiques, en dehors du Cirque, +sur Napoleon Ier, Charles X, Louis-Philippe, Napoleon III et les deux +dernieres Republiques. Le drame historique actuel, etant base sur +les erreurs les plus grossieres, en est reduit a montrer au peuple +l'histoire que le peuple ne connait pas, uniquement parce qu'il peut +alors la travestir a l'aise. + +L'epreuve est concluante, la possibilite du mensonge s'arrete a la +Revolution. Pour que le drame historique s'attaquat a notre histoire +contemporaine, il lui faudrait renouveler sa formule, chercher ses +effets dans la verite, trouver le moyen de mettre sur les planches +les personnages reels dans les milieux exacts. Un homme de genie est +necessaire, tout bonnement. Si cet homme de genie ne nait pas bientot, +notre drame historique mourra, car il est de plus en plus malade, il +agonise au milieu de l'indifference et des plaisanteries du public. + +Quant a _l'Inquisition_, de M. Gelis, jouee au Theatre des Nations, +c'est un melodrame noir qui arrive quarante ans trop tard. Cela ne vaut +pas un compte rendu. Je n'en parlerais meme pas, sans la mort terrible +de M. Jean Bertrand, ce drame reel et poignant qui s'est joue a cote de +ce melodrame imbecile, et qui lui a donne une affreuse celebrite d'un +jour. + +On se souvient des esperances qui avaient accueilli M. Bertrand, a son +entree comme directeur au Theatre des Nations. Il semblait que notre +Republique elle-meme s'interessat a l'affaire; des personnages puissants +patronnaient, disait-on, le nouveau directeur; on allait enfin avoir +une scene nationale, on eleverait les ames, on elargirait l'ideal, on +continuerait 1830, mais un 1830 republicain, qui acheverait devant le +trou du souffleur la besogne commencee a la tribune de la Chambre. +Helas! M. Bertrand dort aujourd'hui dans la terre, empoisonne. + +C'etait un honnete homme. Il avait cru a toutes les belles phrases, il +arrivait reellement pour relever l'ideal avec des tirades patriotiques. +Son idee etait que notre jeune litterature attendait l'ouverture d'un +theatre republicain pour produire des chefs-d'oeuvre. Et il s'etait mis +ardemment a la besogne. Quelques mois ont suffi pour le desesperer et +le tuer. Toutes ses tentatives echouaient; _Camille Desmoulins_ et _les +Mirabeau_ etaient bien empruntes a notre Revolution, mais le public +ne voulait pas de notre Revolution accommodee a cette etrange sauce; +_Notre-Dame de Paris_ elle-meme, qui aurait pu etre une bonne +affaire pour la direction, si elle s'etait arretee a la cinquantieme +representation, l'avait laissee, apres la centieme, dans des embarras +d'argent. Jamais on n'a vu des ambitions plus genereuses aboutir si vite +a une catastrophe plus lamentable. + +On dit que M. Bertrand avait la tete faible, qu'il n'etait pas fait +pour etre directeur et qu'il a quitte la vie dans un desespoir d'enfant +malade. Savons-nous de quelles esperances on l'avait grise? Il comptait +surement sur beaucoup d'appuis, qui lui ont fait defaut au dernier +moment. A force d'entendre repeter, dans son milieu, que la litterature +dramatique mourait faute d'un theatre ouvert aux nobles tentatives, a +force d'ecouter ceux qui vivent d'un ideal nuageux et pleurnicheur, cet +homme s'etait lance, en faisant appel a toutes les forces vives, dont on +lui affirmait l'existence. On sait aujourd'hui les forces vives qui lui +ont repondu. Il n'etait pas plus mauvais directeur qu'un autre, il avait +mis sur son affiche le nom de Victor Hugo, celui de M. Jules Claretie; +il faisait appel aux jeunes, il etait en somme le directeur qu'on avait +voulu qu'il fut. Sans doute, a la derniere heure, il aurait pu montrer +plus d'energie devant son desastre. Mais pouvons-nous descendre dans +cette conscience et dire sous quelle amertume cet homme a succombe! + +M. Bertrand ne s'est pas tue tout seul, il a ete tue par les faiseurs de +phrases qui se refusent a voir nettement notre epoque de science et de +verite, par les chienlits politiques et romantiques qui se promenent +dans des loques de drapeau, en revant de battre monnaie avec les +sentiments nobles. S'il ne s'etait pas cru soutenu par tout un +gouvernement, s'il n'avait pas espere devenir le directeur du theatre +de notre Republique, si on ne lui avait pas persuade que tous les +petits-fils de 1830 allaient lui apporter des chefs-d'oeuvre, il ne se +serait sans doute jamais risque dans une telle entreprise. La verite, +je le repete, est qu'il a ete la victime de la queue romantique et des +hommes politiques qui songent a regenter l'art. Ceux dont il attendait +tout, ne lui ont rien donne. C'est alors qu'il a perdu la tete devant +cet effondrement du patriotisme, de l'ideal, de toutes les phrases +creuses dont on lui avait gonfle le coeur; du moment que l'ideal et le +patriotisme ne faisaient pas recette, il n'avait plus qu'a disparaitre. +Et il s'est tue. + +Les autres vivent toujours, lui est mort. C'est une lecon. + + + +LE DRAME PATRIOTIQUE + +I + +La solennite militaire a laquelle l'Odeon nous a convies me parait +pleine d'enseignements. Pour moi, le tres grand succes que M. Paul +Deroulede vient de remporter avec _l'Hetman_ prouve avant tout que le +fameux metier du theatre n'est point necessaire, puisque voila un drame +en cinq actes, fort lourd, tres mal bati et completement vide, qui a ete +acclame avec une veritable furie d'enthousiasme. + +Le cas de M. Paul Deroulede est un des cas les plus curieux de notre +litterature actuelle. Il s'est fait une jolie place dans les tendresses +de la foule, en prenant la situation vacante de poete-soldat. Nous +avions le soldat-laboureur, d'Horace Vernet; nous avons aujourd'hui le +soldat-poete. Je viens de nommer Horace Vernet, ce peintre mediocre qui +a ete si cher au chauvinisme francais. M. Paul Deroulede est en train de +le remplacer. Ajoutez que nos desastres font en ce moment de l'armee +une chose sacree. Cela rend la position de poete-soldat absolument +inexpugnable. Il est tres difficile d'insinuer qu'il fait des vers +mediocres, sans passer aussitot pour un mauvais citoyen. On vous +regarde, et on vous dit: "Monsieur, je crois que vous insultez l'armee!" + +Certes, M. Paul Deroulede fait bien mal les vers, mais il a de si beaux +sentiments! Ah! les beaux sentiments, on ne se doute pas de ce qu'on +peut en tirer, quand on sait les employer avec adresse. Ils sont une +reponse a tout, ils sont "la tarte a la creme" de notre grand comique. +"La piece me parait faible.--Mais l'honneur, Monsieur!--Il n'y a pas +d'action du tout.--Mais la patrie, Monsieur!--L'intrigue recommence a +chaque acte.--Mais le devouement, Monsieur!--Enfin, je m'ennuie.--Mais +Dieu, Monsieur! Vous osez dire que Dieu vous ennuie!" Cette facon +d'argumenter est sans replique. Il est certain que l'honneur, la patrie, +le devouement et Dieu sont des preuves ecrasantes du genie poetique de +M. Paul Deroulede. + +Et il faut voir le bonheur de la salle. Il y a bien quelques gredins +parmi les spectateurs. Ceux-la applaudissent plus fort. C'est si bon de +se croire honnete, de passer une soiree a manger de la vertu en tirades, +quitte a reprendre le lendemain son petit negoce plus ou moins louche! +Qu'importe l'oeuvre! Il suffit que l'auteur jette des gateaux de miel au +public. Le public se donne une indigestion de flatteries. Il est grand, +il est noble, il est honnete. C'est un attendrissement general. Pas +de vices, a peine un coquin en carton, qui est la pour servir de +repoussoir. Bravo! bravo! que tout le monde s'embrasse, et que le +mensonge dure jusqu'a minuit! + +La salle de l'Odeon tremblait sous l'ouragan des bravos. Chaque couplet +patriotique etait accueilli par des trepignements. Des personnes, je +crois, ont ete trouvees sous les bancs, evanouies de bonheur. La piece +n'existait plus, on se moquait bien de la piece! La grande affaire etait +de guetter au passage les allusions a nos defaites et a la revanche +future; et, des qu'une allusion arrivait, la salle prenait feu, de +l'orchestre au ceintre. Un monsieur en habit noir, un conferencier +quelconque, aurait lu le drame devant le trou du souffleur que +certainement l'effet aurait ete le meme. Et je pensais, assourdi par ce +vacarme, que nous etions tous bien naifs de chercher des succes dans +l'amour de la langue et dans l'amour du vrai. Voila M. Paul Deroulede +qui passe du coup auteur dramatique, en criant simplement, le plus fort +qu'il peut: "Je suis l'armee, je suis la vertu, l'honneur, la patrie, je +suis les beaux sentiments!" + +Pauvres ecrivains que nous sommes, quelle lecon! Je sais des poetes qui, +depuis vingt ans, etudient l'art delicat de forger le vers francais. +Ceux-la ont a peine des succes d'estime. Je sais des auteurs dramatiques +qui se mangent le cerveau pour trouver une nouvelle formule, pour +elargir la scene francaise. Ceux-la sont bafoues, et on les jette au +ruisseau. Les maladroits! Pourquoi ne battent-ils pas du tambour et ne +jouent-ils pas du clairon? C'est si facile! + +La recette est connue. On sait a l'avance que tel beau sentiment doit +provoquer telle quantite de bravos. On peut meme doser le succes qu'on +desire. Les modestes mettent le mot "patrie" cinq ou six fois; cela +fait cinq ou six salves de bravos. Les vaniteux, ceux qui revent +l'ecroulement de la salle, prodiguent le mot "patrie", a la fin de +toutes les tirades; alors, c'est un feu roulant, on est oblige de payer +la claque double. Vraiment, la methode est trop commode! Dans ces +conditions, on se commande un succes, comme on se commande un habit. +Cela rappelle les tenors qui n'ont pas de voix, et qui laissent +aux cuivres de l'orchestre le soin d'enlever les hautes notes. La +litterature n'est plus que pour bien peu de chose dans tout ceci. + +J'arrive a l'_Hetman_. Voici, en quelques lignes, le sujet du drame. Un +roi polonais du dix-septieme siecle, Ladislas IV, a soumis les Cosaques. +Deux des vaincus, le vieux chef Froll-Gherasz et le jeune Stencko, sont +meme a la cour de ce roi, ou se trouve aussi un traitre, un parjure, +Rogoviane. Ce dernier, qui reve de devenir gouverneur de l'Ukraine, +pousse les Cosaques a une revolte, et travaille de facon a ce que +Stencko s'echappe pour etre le chef des revoltes. Mais Froll-Gherasz +n'approuve pas cette prise d'armes. Il accepte une mission du roi, celle +de pacifier l'Ukraine, et il laisse a la cour sa fille Mikla comme +otage. Stencko et Rogoviane, naturellement, aiment Mikla. Des lors, la +seule situation dramatique est celle du pere et de l'amant, pris entre +l'amour de la patrie et l'amour qu'ils eprouvent pour la jeune fille. +Au denoument, la patrie l'emporte, Stencko et Mikla meurent, mais les +Cosaques sont victorieux. + +La situation principale ne fait que se deplacer, pas davantage. D'abord, +c'est Froll-Gherasz qui arrive dans un campement cosaque et qui adjure +ses anciens soldats de ne pas recommencer une lutte insensee; mais, +lorsque Stencko, en apprenant que Mikla est restee comme otage, refuse +le commandement et retourne a la cour de Ladislas IV pour la sauver, le +vieux chef oublie sa mission, oublie sa fille, et saisit le sabre de +chef supreme, par amour de la patrie en larmes. Ensuite, c'est Stencko, +qui veut enlever Mikla; la, apparait Marutcha, une sorte de prophetesse +qui conduit les Cosaques au combat, et Marutcha decide les jeunes gens a +se sacrifier pour leur pays. Mikla reste a la cour afin d'endormir les +soupcons de Ladislas. Enfin, le quatrieme acte est vide d'action, on y +voit simplement Froll-Gherasz preparant la victoire par des tirades +sur les devoirs du soldat. Puis, au cinquieme acte, nous retombons de +nouveau dans l'unique situation, Stencko a ete blesse, Mikla a ete +sauvee de l'echafaud par Rogoviane qui veut se faire aimer d'elle, +et elle expire sur le corps de Stencko, elle tombe assassinee par le +traitre, lorsque celui-ci entend arriver les Cosaques vainqueurs. + +Je ne puis m'arreter a discuter les details, la maladresse de certaines +peripeties. Le point de depart est singulierement faible; ce pere, +qui laisse sa fille en otage, devrait se connaitre et ne pas jouer si +aisement les jours de son enfant. On n'est pas emu le moins du monde de +la douleur de Froll-Gherasz, parce qu'en somme il a voulu cette douleur. +Agamemnon sacrifiant Iphigenie est beaucoup plus grand. Mais ce qui me +frappe surtout, c'est le cercle dans lequel tourne la piece. Comme je +l'ai dit en commencant, l'_Hetman_ a eu du succes, en dehors de toutes +les regles. Il ne devait pas avoir de succes, puisque les critiques +enseignent qu'une piece ne peut reussir sans action, sans situations +variees et combinees. Les cinq actes se repetent, et pourtant les bravos +n'ont pas cesse une minute. Voila un fait troublant pour les magisters +du feuilleton. La seule explication raisonnable est que le succes de +l'_Hetman_ n'est pas un succes litteraire, mais un succes militaire, +ce qu'il ne faut pas confondre. Qu'un jeune auteur ait la naivete de +s'autoriser de l'exemple, d'ecrire un drame ou l'action ne marchera pas, +ou des actes entiers ne seront qu'une composition de rhetoricien sur +un sujet quelconque; qu'il fasse cela, sans y mettre les fameux beaux +sentiments, et nous verrons s'il ne remporte pas un echec honteux. + +Quelques observations de details sur les personnages, avant de finir. Le +roi Ladislas est stupefiant. J'ignore si l'artiste qui joue le role est +le seul coupable, mais on dirait vraiment un roi de feerie; on s'attend +a chaque instant a voir son nez s'allonger brusquement, sous le coup de +baguette de quelque mechante fee. Quant a la Marutcha, elle a trouve une +merveilleuse interprete dans madame Marie Laurent. Mais quel personnage +rococo! combien peu elle tient a l'action, et comme chacune de ses +tirades est attendue a l'avance! J'entendais une dame dire pres de moi, +en parlant de tous ces heros: "Ils crient trop fort." Le mot est juste +et contient la critique de la piece. Personne ne parle dans ce drame, +tout le monde y crie. On sort les oreilles cassees, et le fiacre qui +vous emporte semble continuer les cahots des tirades, sur le pave +de Paris. Toute la nuit, Stencko a hurle ses beaux sentiments a mes +oreilles, tandis que le vieux Froll-Gherasz psalmodiait les siens d'une +voix de basse. Le drame de M. Paul Deroulede est comme un corps d'armee +qui defilerait dans ma rue. Je ferme ma fenetre, agace par le vacarme, +qui m'empeche d'avoir deux idees justes l'une apres l'autre. + +Je suis peut-etre tres severe. M. Paul Deroulede est jeune et merite +tous les encouragements. Il a du talent, d'ailleurs. Je n'aime pas +ce talent, voila tout. Je crois qu'un peu de verite dans l'art est +preferable a tout ce tra la la des beaux sentiments. Les bonshommes en +bois, meme lorsque le bois est dore, ne font pas mon affaire. Je +prefere a _l'Hetman_ un petit acte fin et vrai du Palais-Royal, _le Roi +Candaule_, par exemple. Au moins, nous sommes la avec des creatures +humaines. Qu'est-ce que c'est que Froll Gherasz? Un pere et un patriote. +Mais quel pere et quel patriote? Nous n'en savons rien. Froll-Gherasz +est une abstraction, il ressemble a un de ces personnages des anciennes +tapisseries, qui ont une banderole dans la bouche, pour nous dire +quels heros ils representent. Pas d'observation, pas d'analyse, pas +d'individualite. Le theatre ainsi entendu remonte par dela la tragedie, +jusqu'aux mysteres du moyen age. + +Ah! je suis bien tranquille, d'ailleurs. Ce n'est pas _l'Hetman_ qui +ressuscitera le drame historique. Il est un exemple de la pauvrete et +de la caducite du genre. Laissez passer cette tempete de bravos +patriotiques, laissez refroidir ces tirades, et vous vous trouverez en +face d'un drame dans le genre des drames, aujourd'hui glaces, de Casimir +Delavigne, beaucoup moins bien fait et d'un ennui mortel. + + + +II + +Je viens de dire mon opinion sur les drames patriotiques. Je ne nie +pas l'excellente influence que ces sortes de pieces peuvent avoir sur +l'esprit de l'armee francaise; mais, au point de vue litteraire, je les +considere comme d'un genre tres inferieur. Il est vraiment trop aise de +se faire applaudir, en remuant avec fracas les grands mots de patrie, +d'honneur, de liberte. Il y a la un procede adroit, mais commode, qui +est a la portee de toutes les intelligences. + +Voici, par exemple, un jeune homme, M. Charles Lomon. On me dit qu'il a +ecrit a vingt-deux ans le drame: _Jean Dacier_, joue solennellement a +la Comedie-Francaise. La grande jeunesse du debutant me le rend tres +sympathique, et j'ai ecoute la piece avec le vif desir de voir se +reveler un homme nouveau. + +Mais, quoi! avoir vingt-deux ans, et ecrire _Jean Dacier!_ Vingt-deux +ans, songez donc! l'age de l'enthousiasme litteraire, l'age ou l'on reve +de fonder une litterature a soi tout seul! Et refaire un mauvais drame +de Ponsard, une piece qui n'est ni une tragedie ni un drame romantique, +qui se traine peniblement entre les deux genres! + +Je m'imagine M. Lomon a sa table de travail. Il a vingt-deux ans, +l'avenir est a lui. Dans le passe, il y a deux formes dramatiques usees, +la forme classique et la forme romantique. Avant tout, M. Lomon devait +laisser ces guenilles dans le magasin des accessoires, aller devant lui, +chercher, trouver une forme nouvelle, aider enfin de toute sa jeunesse +au mouvement contemporain. Non, il a pris les guenilles, il les a +prises meme sans passion litteraire, car il les a melees, il a lache +de rafraichir toutes ces vieilles draperies des ecoles mortes pour les +jeter sur les epaules de ses heros. Une tragedie glaciale, un drame +echevele, passe encore! on peut etre un fanatique; mais une oeuvre +mixte, un raccommodage de tous les debris antiques, voila ce qui m'a +fache! + +Il est inutile d'avoir vingt-deux ans pour ecrire une oeuvre pareille. +Cela me consterne que l'auteur n'ait que vingt-deux ans; j'aurais +compris qu'il en eut au moins cinquante. Serait-il donc vrai que les +debutants, meme ceux qui ont soif d'originalite et de nouveaute, se +trouvent fatalement condamnes a l'imitation? Peut-etre M. Lomon ne +s'est-il pas apercu des emprunts qu'il a faits de tous les cotes, du +cadre vermoulu dans lequel il a place sa piece, des lieux communs qui +y trainent, de la fille batarde, en un mot, dont il est accouche. La +jeunesse n'a pas conscience des heures qu'elle perd a se vieillir. + +Je sais que le patriotisme repond atout. M. Lomon a ecrit un drame +patriotique, cela ne suffit-il pas a prouver l'elan genereux de sa +jeunesse? Je dirai une fois encore que le veritable patriotisme, quand +on fait jouer une piece a la Comedie-Francaise, consiste avant tout +a tacher que cette piece soit un chef-d'oeuvre. Le patriotisme de +l'ecrivain n'est pas le meme que celui du soldat. Une oeuvre originale +et puissante fait plus pour la patrie que de beaux coups d'epee, car +l'oeuvre rayonne eternellement et hausse la nation au-dessus de toutes +les nations voisines. Quand vous aurez fait crier sur la scene: _Vive la +France!_ ce ne sera la qu'un cri banal et perdu. Quand vous aurez ecrit +une oeuvre immortelle, vous aurez reellement prolonge la vie de la +France dans les siecles. Que nous reste-t-il de la gloire des peuples +morts? Il nous reste des livres. + +_Jean Dacier_ est, parait-il, une oeuvre republicaine. Je demande a +en parler comme d'une oeuvre simplement litteraire. Le sujet est +l'eternelle histoire du paysan vendeen qui se fait soldat de la +Republique et qui se retrouve en face de ses anciens seigneurs, +lorsqu'il est devenu capitaine. Naturellement, Jean aime la comtesse +Marie de Valvielle, et naturellement aussi il se montre deux fois +magnanime envers son ennemi et rival, Raoul de Puylaurens, le cousin de +la jeune dame. L'originalite de la piece consiste dans le noeud meme du +drame. Jean retrouve la comtesse juste au moment ou elle passe dans +la legendaire charrette pour aller a l'echafaud. Or, un homme peut la +sauver en l'epousant. Jean lui offre son nom, et la comtesse accepte, +en croyant qu'il agit pour le compte de Raoul. On comprend le parti +dramatique que M. Lomon a pu titrer de cette situation: une comtesse +mariee a un de ses anciens domestiques, se revoltant, puis finissant par +l'aimer au moment ou il a donne pour elle jusqu'a sa vie. + +Je ne chicanerai pas l'auteur sur ce mariage singulier. Il peut se faire +qu'on trouve dans l'histoire de l'epoque un fait semblable; seulement, +il ne s'agissait certainement pas d'une femme de la qualite de +l'heroine. N'importe, il faut accepter ce mariage, si etrange qu'il +soit. Ce qui est plus grave, c'est la creation meme du personnage. + +Voici Jean Dacier, un paysan qui s'est instruit et qui represente +l'homme nouveau. Il n'a pas une tache, il est grand, heroique, sublime. +Quand il a epouse la comtesse pour la sauver, et qu'elle l'ecrase de son +mepris, c'est a peine s'il laisse percer une revolte. Il fait echapper +une premiere fois son rival Raoul, qu'il tient entre ses mains. A l'acte +suivant, la situation recommence: Raoul tombe de nouveau a sa merci, et, +cette fois, non seulement Jean le fait evader, mais encore il lui donne +rendez-vous le lendemain sur le champ de bataille, et, en donnant ce +rendez-vous, il trahit les siens, car l'attaque devait rester secrete. +Jean passe devant un conseil de guerre, et on le fusille, pendant que +Marie se lamente. + +Vraiment, il est bon d'etre un heros, mais il y a des limites. En temps +de guerre, ouvrir continuellement la porte aux prisonniers, cela ne +s'appelle plus de la grandeur d'ame, mais de la betise. Pour que nous +nous interessions aux pantins sublimes, il faut leur laisser un peu +d'humanite sous la pourpre et l'or dont on les drape. On finit par +sourire de ces heros magnanimes qui ne s'emparent de leurs ennemis que +pour les relacher. Il y a la une fausse grandeur dont on commence, au +theatre, a sentir le cote grotesque. + +Le pis est qu'on s'interesse mediocrement, a Jean Dacier. Cette facon de +sauver une femme en l'epousant, le met dans une position singulierement +fausse. Il se conduit en enfant. La seule chose qu'il aurait a faire, +apres avoir arrache Marie a la guillotine, ce serait de la saluer et de +lui dire: "Madame, vous etes libre. Vous me devez la vie, je vous confie +mon honneur." Mais alors toutes les querelles dramatiques du second acte +et du troisieme n'existeraient pas. La situation est si bien sans issue +que Jean meurt a la fin avec une resignation de mouton, pour finir la +piece. Cette mort est egalement amenee par une peripetie trop enfantine. +Jean, ce lion superbe, trahit les siens sans paraitre se douter un +instant de ce qu'il fait, ce qui rapetisse tout le denoument. + +Quant a la comtesse, elle est batie sur le patron des heroines, avec +trop de mepris et trop de tendresse a la fois. Lorsque Jean l'a sauvee, +elle se montre d'une cruaute monstrueuse, blessant inutilement son +liberateur, se conduisant d'une si sotte facon qu'elle meriterait +simplement une paire de gifles, malgre toute sa noblesse. Puis, au +dernier acte, elle se pend au cou de Jean et lui declare qu'elle +l'adore. Le quatrieme acte a suffi pour changer cette femme. C'est +toujours le meme systeme, celui des pantins que l'on deshabille et que +l'on rhabille a sa fantaisie, pour les besoins de son oeuvre. Marie a +compris la grandeur de Jean, et cela suffit: elle est comme frappee par +la baguette d'un enchanteur, la couleur de ses cheveux elle-meme a du +changer. + +Je ne parle point des autres personnages, de ce Raoul de Puylaurens, +qui passe sa vie a tenir son salut de son rival, ni du conventionnel +Berthaud, qui traverse l'action en recitant des tirades enormes. Oh! +les tirades! elles pleuvent avec une monotonie desesperante dans _Jean +Dacier_. On essuie une trentaine de vers a la file, on courbe le dos +comme sous une averse grise, on croit en etre quitte; pas du tout, +trente autres vers recommencent, puis trente autres, puis trente autres. +Imaginez une grande plaine plate, sans un arbre, sans un abri, que +l'on traverse par une pluie battante. C'est mortel. Je prefere, et de +beaucoup, les vers rocailleux de M. Parodi. Que dirai-je du style? Il +est nul. Nous avons, a l'heure presente, cinquante poetes qui font mieux +les vers que M. Lomon. Ce dernier versifie proprement, et c'est tout. Il +tient plus de Ponsard que de Victor Hugo. + +Je me montre tres severe, parce que _Jean Dacier_ a ete pour moi une +veritable desillusion. Comme j'attaquais vivement le drame historique, +on m'avait fait remarquer qu'on pouvait tres bien appliquer a l'histoire +la methode d'analyse qui triomphe en ce moment, et renouveler ainsi +absolument le genre historique au theatre. Il est certain que, si des +poetes abandonnent le bric-a-brac romantique de 1830, les erreurs et les +exagerations grossieres qui nous font sourire aujourd'hui, ils pourront +tenter la resurrection tres interessante d'une epoque determinee. Mais +il leur faudra profiter de tous les travaux modernes, nous donner +enfin la verite historique exacte, ne pas se contenter de fantoches et +ressusciter les generations disparues. Rude besogne, d'une difficulte +extreme, qui demanderait des etudes considerables. + +Or, j'avais cru comprendre que le _Jean Dacier_, de M. Lomon, etait une +tentative de ce genre. Et quelle surprise, a la representation! Ca, de +l'histoire, allons donc! C'est un placage, execute meme par des mains +maladroites. Pas un des personnages ne vit de la vie de l'epoque. Ils se +promenent comme des figures de rhetorique, ils n'ont que la charge +de reciter des morceaux de versification. Et le milieu, bon Dieu! Ce +village breton, ou Berthaud vient proceder aux enrolements volontaires, +cette mairie de Nantes ou l'on marie les comtesses qui vont a la +guillotine, seraient a peine suffisants pour la vraisemblance d'un +opera-comique. Vraiment, _Jean Dacier_ sera un bon argument pour les +defenseurs du drame historique! Il acheve le genre, il est le coup de +grace. + +Je songeais a _la Patrie en danger_, de MM. Edmond et Jules de Concourt. +Voila, jusqu'a present, le modele du genre historique nouveau, tel que +je l'exposais tout a l'heure. Aussi les directeurs ont-il tremble devant +une oeuvre qui avait le vrai parfum du temps, et les auteurs ont ils +du publier la piece, en renoncant a la faire jouer. Il y aurait un +parallele bien curieux a etablir entre _la Patrie en danger_ et _Jean +Dacier_; les deux sujets se passent a la meme epoque et ont plus d'un +point de ressemblance. La premiere est une oeuvre de verite, tandis que +la seconde est faite "de chic", comme disent les peintres, uniquement +pour les besoins de la scene. + +Au demeurant, la salle a failli craquer sous les applaudissements, le +premier soir. Vive la France! + + + +III + +J'arrive au _Marquis de Kenilis_, le drame en vers que M. Lomon a fait +jouer au theatre de l'Odeon. Je n'analyserai pas la piece. A quoi bon? +Le sujet est le premier venu. Il se passe en Bretagne, a l'epoque de la +Revolution, ce qui permet d'y prodiguer les mots de patrie, d'honneur, +de gloire, de victoire. Nous y voyons l'eternelle intrigue des +drames faits sur cette epoque: un enfant du peuple aimant une fille +d'aristocrate, devenant plus tard capitaine, puis epousant la demoiselle +ou mourant pour elle. La situation forte consiste a mettre le capitaine +entre son amour et son devoir; il ouvre en mer un pli cachete qui lui +ordonne de fusiller le pere de sa bien-aimee; heureusement, ce pere se +fait tuer noblement, ce qui simplifie la question. Qu'importe le sujet, +d'ailleurs! La pretention des poetes comme M. Lomon est d'ecrire de +beaux vers et de pousser aux belles actions. + +Helas! les vers de M. Lomon sont mediocres. Beaucoup ont fait sourire. +Les meilleurs frappent l'oreille comme des vers connus; on les a +certainement lus ou entendus quelque part, ils circulent dans l'ecole, +tout le monde s'en est servi. Ne serait-il pas temps de chercher une +poesie, en dehors de l'ecole lyrique de 1830? Je me borne a un souhait, +car je ne vois rien de possible dans la pratique. Ce que je sens, c'est +que tous nos poetes repetent Musset, Hugo, Lamartine ou Gautier, et +que les oeuvres deviennent de plus en plus pales et nulles. Nous avons +aujourd'hui une fin d'ecole romantique aussi sterile que la fin d'ecole +classique qui a marque le premier empire. + +Pendant qu'on jouait l'autre soir _le Marquis de Kenilis_, je pensais +a un poete de talent, a Louis Bouilhet, qu'on oublie singulierement +aujourd'hui. Celui-la se produisait encore a son heure, et il est telle +de ses oeuvres qui a de la force et meme une note originale. Eh bien, si +personne ne songe plus aujourd'hui a Louis Bouilhet, si aucun theatre ne +reprend ses pieces, quel est donc l'espoir de M. Lomon en chaussant des +souliers qui ont mene a l'oubli des poetes mieux doues que lui, et venus +en tout cas plus tot dans une ecole agonisante? Quel est cet entetement +de faire du vieux neuf, de ramasser les rognures d'hemistiches qui +trainent, et dont le public lui-meme ne veut plus? + +On repond par la devotion a l'ideal. En face de notre litterature +immonde, a cote de nos romans du ruisseau, il faut bien que des jeunes +gens tendent vers les hauteurs et produisent des oeuvres pour enflammer +le patriotisme de la nation. Nous autres naturalistes, nous sommes le +deshonneur de la France; les poetes, M. Lomon et d'autres, sont charges +devant l'Europe d'honorer le pays et de le remettre a son rang. Ils +consolent les dames, ils satisfont les ames fieres, ils preparent a la +Republique une litterature qui sera digne d'elle. + +Ah! les pauvres jeunes gens! S'ils sont convaincus, je les plains. J'ai +deja dit que je regardais comme une vilaine action de voler un succes +litteraire, en lancant des tirades sur la patrie et sur l'honneur. Cela +vraiment finit par etre trop commode. Le premier imbecile venu se fera +applaudir, du moment ou la recette est connue. Si les mots remplacent +tout, a quoi bon avoir du talent? + +Et puis, causons un peu de cette litterature qui releve les ames. Ou +sont d'abord les ames qu'elle a relevees? En 1870, nous etions pleins +de patriotisme contre la Prusse; un peu de science et un peu de verite +auraient mieux fait notre affaire. J'ai remarque que les dames qui +travaillaient dans l'ideal, etaient le plus souvent des dames tres +emancipees. Au fond de tout cela, il y a une immense hypocrisie, une +immense ignorance. Je ne puis ici traiter la question a fond. Mais il +faut le declarer tres nettement: la verite seule est saine pour les +nations. Vous mentez, lorsque vous nous accusez de corrompre, nous qui +nous sommes enfermes dans l'etude du vrai; c'est vous qui etes les +corrupteurs, avec toutes les folies et tous les mensonges que vous +vendez, sous l'excuse de l'ideal. Vos fleurs de rhetorique cachent des +cadavres. Il n'y a, derriere vous, que des abimes. C'est vous qui avez +conduit et qui conduisez encore les societes a toutes les catastrophes, +avec vos grands mots vides, avec vos extases, vos detraquements +cerebraux. Et ce sera nous qui les sauverons, parce que nous sommes la +verite. + +N'est-ce pas la chose la plus attristante qu'on puisse voir? Voila un +jeune homme, voila M. Lomon, Il debute, il a peut-etre une force en lui. +Eh bien, il commence par s'enfermer dans une formule morte; il fait du +romantisme, a l'heure ou le romantisme agonise. Ce n'est pas tout, il +croit qu'il sauve la France, parce qu'il vient corner les mots de patrie +et d'honneur dans une salle de theatre, parce qu'il invente une intrigue +puerile et qu'il ecrit de mauvais vers. Et le pis, c'est qu'il se +montrera dedaigneux pour nous, c'est que ses amis mentiront au point +de nous traiter en criminels et d'insinuer que sa pauvre piece est une +revanche du genie francais! + +J'ai d'autres desirs pour notre jeunesse. Je la voudrais virile et +savante. D'abord, elle devrait se debarrasser des folies du lyrisme, +pour voir clair dans notre epoque. Ensuite, elle accepterait les +realites, elle les etudierait, au lieu d'affecter un degout enfantin. A +cette condition seule, nous vaincrons. Le vrai patriotisme est la, et +non dans des declamations sur la patrie et la liberte. Jamais je n'ai +vu un spectacle plus comique ni plus triste: tout un gouvernement +republicain convoque a l'Odeon, des ministres, des senateurs, des +deputes, pour y entendre un coup de canon. Eh! bonnes gens, ce n'est pas +la formule romantique, c'est la formule scientifique qui a etabli et +consolide la Republique en France! + + + +IV + +Personne n'ignore qu'Attila, c'est M. de Bismark. Du moins, nul doute +ne peut nous rester a cet egard, apres la premiere representation des +_Noces d'Attila_, le drame en quatre actes que M. Henri de Bornier a +fait jouer a l'Odeon. La salle l'a compris et a furieusement applaudi +les passages ou les alexandrins du poete, en rangs presses, font +aisement mordre la poussiere aux ennemis de la France. Je n'insiste pas. + +Mais ce que je veux repeter encore, c'est ce que j'ai deja dit a propos +de _l'Hetman_ et de _Jean d'Acier_. Pour un poete, l'oeuvre vraiment +patriotique est de laisser un chef-d'oeuvre a son pays. Moliere, qui n'a +pas agite de drapeaux, qui n'a pas joue des fanfares devant sa baraque +avec les mots d'honneur et de patrie, reste la souveraine gloire de +notre nation; et il a vaincu toutes les nations voisines, sur le champ +de bataille du genie. Nous triomphons continuellement par lui. Quant a +cet autre pretendu patriotisme, a ce boniment qui jongle avec de grands +mots, qui enleve les applaudissements d'une salle par des tirades, il +n'est pas autre chose qu'une speculation plus ou moins consciente. Il +y a une improbite litteraire absolue a faire ainsi acclamer des +vers mediocres. C'est mettre le chauvinisme sur la gorge des gens: +applaudissez, ou vous etes de mauvais citoyens. C'est forcer le succes +et baillonner la critique, c'est se faire sacrer grand homme a bon +compte, en deplacant la question du talent et de la morale. Voila ce que +je repeterai chaque fois que j'aurai assiste a un de ces succes ou il +est impossible de juger le veritable merite d'un auteur. + +Je me sens donc, des l'abord, tres gene devant la nouvelle oeuvre de M. +de Bornier, car il semble avoir compte sur nos bons sentiments pour que +nous la considerions comme une oeuvre noble et vengeresse. Moi qui la +trouve beaucoup trop noble et insuffisamment vengeresse, je demande +avant tout de negliger le patriotisme, dans une question ou il n'a que +faire, et de juger le drame au strict point de vue dramatique. + +Voici le sujet, brievement. Attila, apres sa campagne dans les +Gaules, campe au bord du Danube, ou il attend la fille de l'empereur +Valentinien, qu'il a fait demander en mariage. Il traine derriere lui +tout un troupeau de prisonniers, dans lequel se trouvent le roi des +Burgondes, Herric, et sa fille Hildiga, sans compter une Parisienne, une +femme du peuple, Gerontia. En outre, un general franc, Walter, qui aime +Hildiga, commet l'imprudence de se presenter pour traiter de sa rancon +et de celle de son pere. Attila prend l'argent et le retient prisonnier. +Puis, le drame se noue, des que Maximin, ambassadeur de Rome, vient +annoncer a Attila que l'empereur lui refuse sa fille. Attila, exaspere, +veut epouser Hildiga, je n'ai pas trop compris pourquoi; il l'aime sans +doute, mais l'outrage de Valentinien n'avait rien a voir la dedans. +D'ailleurs, non content de desesperer Hildiga par sa proposition, il +pousse le raffinement jusqu'a vouloir etre aime devant tous; et +il menace la jeune fille de massacrer son pere, son amant, ses +compatriotes, si elle ne feint pas pour sa personne la passion la plus +aveugle. Hildiga doit accepter. Herric, Gerontia, d'autres encore la +maudissent, sans qu'elle puisse relever la tete. Walter seul croit +toujours en elle, et Attila finit par le faire decapiter devant Hildiga, +qui se contente de se couvrir le visage de ses mains. Enfin, au +denoument, lorsqu'il vient la retrouver dans la chambre nuptiale, la +jeune epouse le tue d'un coup de hache. + +Tel est, en gros, le drame. Dans une etude qu'il a publiee sur son +oeuvre, M. de Bornier a ecrit ceci: "L'idee des _Noces d'Attila_ est +fort simple; tout vainqueur se detruit lui-meme par l'abus de sa +victoire, voila l'idee philosophique; un tigre veut manger une gazelle, +mais la gazelle se fache, voila le fait dramatique." Acceptons cela, et +examinons la mise en oeuvre. + +M. de Bornier ne nous a pas montre du tout un vainqueur se detruisant +par l'abus de sa victoire, car Attila meurt d'un accident en pleines +conquetes, au milieu de ses armees victorieuses. Reste la fable du tigre +et de la gazelle. J'admets que Hildiga soit une gazelle; ailleurs, M. +de Bornier l'appelle une colombe; c'est plus tendre encore, et cela +convient mieux aux graces bien portantes de mademoiselle Rousseil. Mais +quant au tigre, il est vraiment trop bon enfant et trop rageur a la +fois. Je demande a m'expliquer longuement sur son compte. + +Cette figure d'Attila emplit le drame, et c'est, en somme, juger +l'oeuvre que de l'etudier. M. de Bornier parait avoir voulu reconstituer +autant que possible la figure historique d'Attila, telle que nous la +montrent les rares documents historiques. Son barbare est civilise, +l'homme de guerre est double en lui d'un diplomate aussi ruse que peu +scrupuleux. Seulement, a cote de quelques traits acceptables, quelle +etrange resurrection de ce terrible conquerant! Tout le monde l'insulte +pendant quatre actes. Les prisonniers, Herric, Hildiga, Gerontia, +Walter, d'autres encore, defilent devant lui, en lui jetant a la face +les plus sanglantes injures, sans qu'il se mette une seule fois dans une +bonne et franche colere. Ce n'est pas tout, Maximin vient le braver au +nom de Rome, avec un etalage d'insolence lyrique, et il se contente de +lutter de lyrisme avec l'insulteur. De temps a autre, il est vrai, il se +dresse sur la pointe des pieds, en disant: "C'est trop de hardiesse!" +Mais il s'en lient la, les hardiesses continuent, les plus humbles lui +lavent la tete, on le traite a bouche que veux-tu de bourreau, de tyran, +d'assassin; une vraie cible aux tirades patriotiques de chacun, un +fantoche crible de vers, larde des mots de patrie et d'honneur. Ah! la +bonne ganache de barbare! A coup sur, le tigre ne s'est pas defendu +contre M. de Bornier, qui, avant de le faire manger par sa gazelle, l'a +accommode sans peril a la sauce des beaux sentiments. + +Cet Attila est donc un brave homme. Ajoutons qu'il a des mouvements +d'humeur. Ainsi, s'il tolere autour de lui les gens qui l'injurient, +il fait crucifier ceux de ses soldats qui gardent le silence; voir +l'episode du premier acte. D'autre part, il donne l'ordre de couper le +cou de Walter, dans un moment de vivacite; mais, en verite, ce Walter a +bien merite son sort; on n'"embete" pas un tyran a ce point, le moindre +tigre en chambre n'aurait certainement pas attendu d'etre provoque deux +fois. La bonhomie imbecile de Geronte, jointe a la folie meurtriere de +Polichinelle, voila l'Attila de M. de Bornier. Des qu'il a besoin de +faire injurier son despote, le poete l'asseoit sur son trone et le tient +immobile et patient, tant que la tirade se developpe. Ensuite, il pousse +un ressort, et le pantin lache le fameux: "C'est trop de hardiesse!" Une +seule fois, le pantin tue un homme, non pas parce que cet homme lui dit +depuis huit heures du soir des choses excessivement desagreables, mais +parce qu'il abuse de sa situation de noble prisonnier et de belle ame +pour vouloir lui prendre sa femme. C'en est trop, le tigre est dans le +cas de legitime defense. + +Je me laisse aller a la plaisanterie. Mais, en verite, comment prendre +au serieux une pareille psychologie. Voila le grand mot lache: Toute +cette tragedie, deguisee en drame romantique, est d'une psychologie +enfantine. Essayez un instant de reconstituer les mouvements d'ame des +personnages, de savoir a quelle logique ils obeissent, et vous arriverez +a une analyse stupefiante. Nous sommes ici dans une abstraction +quintessenciee. Ce n'est plus la machine intellectuelle si bien reglee +du dix-septieme siecle. C'est un casse-cou continuel au milieu de nos +idees modernes habillees a l'antique. On est en l'air, partout et nulle +part, parmi des ombres qui cabriolent sans raison, qui marchent tout +d'un coup la tete en bas, sans nous prevenir. Les personnages sont +extraordinaires, mais ils pourraient etre plus extraordinaires encore, +et il faut leur savoir gre de se moderer, car il n'y a pas de raison +pour qu'ils gardent le moindre grain de bon sens. Nous sommes dans le +sublime. + +Oui, dans le sublime, tout est la. M. de Bornier lape a tous coups dans +le sublime. Ses personnages sont sublimes, ses vers sont sublimes. Il +y a tant de sublime la dedans, qu'a la fin du quatrieme acte, j'aurais +donne volontiers trois francs d'un simple mot qui ne fut pas sublime. +Mais c'est justement au quatrieme acte que le sublime deborde et vous +noie. Ainsi je n'ai pas parle d'Ellak, ce fils d'Attila qui a le coeur +tendre et qui veut sauver Hildiga; quand il comprend, dans la chambre +nuptiale, qu'elle va tuer son pere, il est torture par la pensee de +prevenir celui-ci et de la livrer ainsi a sa fureur; mais Attila parle +justement de faire mourir la mere d'Ellak pour une faute ancienne, et +alors le jeune homme n'hesite plus, il livre son pere a Hildiga pour +sauver sa mere. Sublime, vous dis-je, sublime! Si ce n'etait pas +sublime, ce serait bete. + +Et quel coup de sublime encore que le denoument! Attila raconte a +Hildiga le reve qu'il a fait, en la voyant en vierge qui foulait au pied +le serpent. Hildiga, flairant un piege, lui repond par un autre songe: +elle a reve qu'elle l'assassinait d'un coup de sa hache. Vous croyez +qu'Attila va se mefier et prendre ses precautions avec cette faible +femme qu'il peut ecraser d'une chiquenaude. Allons donc! Il passe avec +elle derriere un rideau, et nous l'entendons tout de suite glousser +comme un poulet qu'on egorge. C'est sublime! + +Le sublime, voila la seule excuse, a ce point de dedain absolu pour tout +ce qui est vrai et humain. D'ailleurs, M. de Bornier ne se defend +pas d'avoir voulu se mettre en dehors de l'humanite. "Apres bien des +hesitations, dit-il, j'ai choisi le temps et le personnage d'Attila, +precisement parce que le temps est obscur et le personnage peu connu." +Il insiste beaucoup sur ce point que personne ne peut penetrer une ame +comme celle d'Attila. Le despote lui-meme, en parlant de l'histoire, dit +qu'elle pourra le condamner, mais non pas le connaitre. + +Des lors, le poete est libre, il va se permettre toutes les gambades +sur le dos d'Attila. Et c'est ainsi qu'il nous a donne ce stupefiant +barbare, qui a des allures de romantique de 1830, qui rappelle ces +personnages d'un drame de Ponson du Terrail, je crois, disant: "Nous +autres, gens du moyen age..." Oui, Attila se traite lui meme de barbare, +parle de l'histoire et de la decadence, predit tout ce qui doit arriver, +porte sur ses actions les jugements que nous portons aujourd'hui. Et il +n'y a pas qu'Attila, les autres personnages ne sont egalement que des +chienlits modernes, laches dans une action baroque, et s'y conduisant +avec nos idees et nos moeurs. Tous les mensonges sont accumules: non +seulement la psychologie de ces marionnettes est absurde, mais encore le +drame est d'une faussete absolue, comme histoire et comme humanite. + +Que reste-il? une fable, un sujet quelconque, auquel un poete dramatique +a accroche des vers. Imaginez-vous un arbre plante en l'air, sans racine +dans le sol, et dont les bras morts portent des drapeaux. Cela claque +dans le vide, et le peuple applaudit. + +Des lors, j'en suis amene a ne plus juger que les vers de M. de Bornier. +Je sais des poetes qui se sont indignes. Ils refusent a l'auteur des +_Noces d'Attila_ le don de poesie. Cela me touche moins. Au theatre, +dans une etude de caracteres et de passions, j'estime que le lyrisme est +un don bien dangereux. Mais il est certain que M. de Bornier obtient +une etrange cuisine, en passant tour a tour du procede de Corneille au +procede de Victor Hugo. Cela me choque surtout parce que je ne crois pas +a une alliance possible entre des maitres de temperaments differents. +Les auteurs de juste milieu, ceux qui ont eu, comme Casimir Delavigne, +l'ambition de concilier les extremes, ne sont jamais parvenus qu'a un +talent batard et neutre n'ayant plus de sexe. C'est un peu le cas de M. +de Bornier. + +Le directeur de l'Odeon a monte le drame richement. Mais franchement, +malgre ses soins et l'argent qu'il a depense, rien n'est plus triste ni +plus laid que le defile de ces costumes baroques, qu'on nous donne comme +exacts. Il y a la une orgie de cheveux, de barbes et de moustaches, +de l'effet le plus extravagant. Du cote des Francs, tout le monde est +blond, un ruissellement de filasse; du cote des Huns, tout le monde est +brun, des poils trempes dans de l'encre et balafrant les visages comme +des traits de cirage. C'est enfantin et lugubre. Quant a l'exactitude, +elle me fait un peu sourire. Elle doit ressembler au respect historique +de M. de Bornier. Ainsi, on a mis un entonnoir sur la tete de M. Marais. +C'est tres bien. Mais alors je declare cela faible comme imagination. Du +moment qu'on avait recours aux ustensiles de cuisine, je me plains qu'on +n'ait pas coiffe M. Pujol d'une casserole et M. Dumaine d'un moule +a patisserie. Remarquez que nous n'aurions pas reclame, et que cela +peut-etre aurait ete plus joli. + +On me trouvera sans doute bien severe pour M. de Bornier. La verite +est que nous n'avons pas le crane fait de meme. Il me parait etre la +negation de l'auteur dramatique tel que je le comprends; et comme nous +n'avons aucun engagement l'un envers l'autre, je m'exprime avec une +entiere franchise, je dis tout haut ce que bien du monde pense tout bas. +Cela est aussi honorable pour lui que pour moi. + + + +LE DRAME SCIENTIFIQUE + +Le public des premieres representations a ete bien severe, au theatre +Cluny, pour ce pauvre M. Figuier. L'estimable savant, tente par le +succes du _Tour du monde en 80 jours_ et d'_Un Drame au fond de la mer_, +a eu l'idee, lui aussi, de decouper une piece a grand spectacle, dans +les livres de vulgarisation scientifique qu'il publie depuis pres de +vingt ans, et qui se vendent a un nombre considerable d'exemplaires. +Pour etre chez lui, il s'est entendu avec M. Paul Cleves. Mais, grand +Dieu! jamais bouffonnerie du Palais-Royal n'a egaye une salle comme les +_Six Parties du monde_. + +Je ne raconterai pas la piece, qui est taillee sur le patron du genre. +Il s'agit d'un groupe de voyageurs lances a la queue leu leu dans toutes +les contrees imaginables. Une histoire quelconque relie les personnages +les uns aux autres et explique tant bien que mal leur course au clocher. +D'ailleurs, tout cela est le pretexte; l'intention de l'auteur est de +presenter une suite de tableaux saisissants, une sorte de panorama +geographique qui instruise et qui charme a la fois. + +Mon Dieu! la piece est a coup sur mal batie. Elle prete a rire par +des puerilites, des facons innocentes et convaincues de presenter les +choses. Rien n'est drole parfois comme ces voyageurs qui dissertent au +milieu des sauvages. Mais, en verite, M. Figuier n'est pas l'inventeur +du genre, et on a eu tort de lui faire porter tout le ridicule d'une +piece dont les modeles eux-memes sont parfaitement grotesques. + +J'avoue, quant a moi, faire une tres faible difference entre les _Six +Parties du monde_ et le _Tour du monde en 80 jours_. Et, puisque le +titre de cette derniere piece vient sous ma plume, je veux dire combien +une oeuvre pareille me parait inferieure et drolatique. Rien de moins +scenique que l'idee sur laquelle elle repose; le heros de l'aventure, +qui gagne un jour sans le savoir, peut etre un monsieur interessant pour +des astronomes et des geographes, mais je jurerais bien que, sur les +milliers de spectateurs qui sont alles a la Porte-Saint-Martin, quelques +douzaines au plus ont compris l'ingeniosite scientifique du denoument. +Tout le reste de l'intrigue est d'une banalite rare. + +L'episode le plus saillant est celui de la veuve du Malabar que l'on va +bruler vive; et quelle etonnante histoire, grosse de comique, lorsqu'un +des heros epouse cette veuve, a son retour en Angleterre! Je connais peu +d'intrigues qui mettent plus de solennite dans la charge. Quand j'ai vu +jouer la piece, tout m'y a paru stupefiant. + +Certes, je m'explique parfaitement le succes. D'abord, il y avait un +elephant. Puis, deux ou trois tableaux etaient joliment mis en scene. +On allait voir ca en famille, on y menait les demoiselles et les petits +garcons qui avaient ete sages. C'etait un spectacle que les professeurs +recommandaient. D'ailleurs, lorsqu'un courant de betise s'etablit, il +faut bien que tout Paris y passe. Moi, je prefere une feerie, je le +confesse. Au moins une feerie n'a aucune pretention. Le cote irritant +d'une machine telle que _le Tour du monde en 80 jours_, c'est qu'on +rencontre des gens qui en parlent serieusement, comme d'une oeuvre qui +aide a l'instruction des masses. J'entends la science autrement au +theatre. + +Je me sens d'ailleurs beaucoup moins severe pour _Un Drame au fond de +la mer_. Il y avait la un tableau tres original et d'un effet immense, +celui du navire naufrage, avec ses cadavres, dans les profondeurs +transparentes de l'Ocean. Je sais bien que, pour arriver a ce tableau, +et ensuite pour denouer la piece, les auteurs avaient entasse toute +la friperie du melodrame. Mais la piece n'en contenait pas moins une +trouvaille, tandis que _le Tour du monde en 80 jours_ est un defile +ininterrompu de banalites, sans un seul tableau qui soit vraiment neuf. +Si je m'explique le succes, je n'en trouve pas moins le public bon +enfant et facile a contenter. + +Aussi est-ce pour cela que j'ai une grande indulgence devant la +tentative malheureuse de M. Figuier. Il est tombe ou d'autres ont +reussi; mais le talent qu'il pourrait avoir importait peu. Il y a la +une question du plus ou du moins qui ne me touche pas. S'il avait fait +quelques coupures, s'il avait ecoute les conseils d'un ami, il aurait +mis son oeuvre debout, sans la rendre meilleure a mes yeux. C'est le +genre qui est idiot, on doit dire cela carrement. Je vois la toul au +plus des parades de foire que l'on devrait jouer dans des baraques en +planches, des spectacles pour les yeux ou le peuple acheve de brouiller +les quelques notions justes qu'il possede, des oeuvres batardes et +grossieres qui gatent le talent des acteurs et qui acheminent notre +theatre national vers les pieces d'un interet purement physique. + +Remarquez que ce pauvre M. Figuier avait toutes sortes de bonnes +intentions. Il voulait meme etre patriote, il avait pris des heros +francais, desireux de faire entendre que les Anglais et les Americains +ne sont pas les seuls a courir le monde dans l'interet de la science. +Le malheur est qu'il n'a pas su escamoter suffisamment les droleries du +genre. D'autre part, la scene etroite de Cluny ne se pretait guere a un +defile des cinq parties du monde, augmentees d'une sixieme. Fatalement, +les moindres naivetes y devenaient enormes. Il faut de la place, pour +faire tenir une vaste bouffonnerie, etablie serieusement. Enfin, M. +Figuier n'avait pas d'elephant. Cela etait decisif. + +Pauvre science! a quels singuliers usages on la rabaisse, pour battre +monnaie! La voila maintenant qui remplace le bon genie et le mauvais +genie de nos contes d'enfants. Certes, lorsque j'annonce que le large +mouvement scientifique du siecle va bientot atteindre notre scene et la +renouveler, je ne songe guere a cette vulgarisation en une douzaine +de tableaux de quelque notion elementaire que les enfants savent en +huitieme. Il y a la une veine de succes que les faiseurs exploitent, +rien de plus. Ce que je veux dire, c'est que l'esprit scientifique du +siecle, la methode analytique, l'observation exacte des faits, le retour +a la nature par l'etude experimentale, vont bientot balayer toutes nos +conventions dramatiques et mettre la vie sur les planches. + + + +LA COMEDIE + +I + +Mes confreres en critique dramatique ont bien voulu, pour la plupart, +parler de mon dernier roman, a propos de _Pierre Gendron_, la piece que +MM. Lafontaine et Richard viennent de donner au Gymnase. Sans accuser +les auteurs de plagiat, quelques-uns ont admis certaines ressemblances +entre cette comedie et l'_Assommoir_. Loin de moi la pensee de me +montrer plus severe. Je tiens MM. Lafontaine et Richard pour de galants +hommes qui se seraient adresses a moi, s'ils avaient eu la moindre +velleite de tirer une piece de mon livre. D'ailleurs, ils ont fait dire +dans la presse que _Pierre Gendron_ etait ecrit avant l'Assommoir, et +cela doit suffire. Certes, je ne reclame pas une enquete. Je m'estime +simplement heureux que les directeurs ne se soient pas montres plus +empresses de jouer la piece; car, dans ce cas, ce serait moi qui aurais +pu etre traite de plagiaire. + +Seulement, la rencontre entre les deux oeuvres est vraiment prodigieuse. +Il y a la un cas litteraire sur lequel je me permets d'insister, +uniquement pour la curiosite du fait. + +Imaginez qu'un auteur dramatique veuille tirer un drame de +l'_Assommoir_. La grosse difficulte qu'il rencontrera sera le noeud meme +du drame, le menage a trois, le retour de l'ancien amant que le mari +ramene aupres de sa femme, un jour de soulerie. Dans la vie reelle, j'ai +connu des Coupeau, lentement hebetes par la boisson. Mais un romancier +seul peut employer aujourd'hui de tels personnages, parce qu'il a le +loisir de les analyser a l'aise et de tirer d'eux les terribles lecons +de la verite. Au theatre, ils restent encore d'un maniement presque +impossible. + +Tout le probleme, pour un auteur dramatique, serait donc d'accommoder +Coupeau et Lantier, de facon a ce qu'ils pussent paraitre devant le +public, sans trop le revolter. Il faudrait, tout en gardant la situation +du menage a trois, trouver un arrangement qui maintiendrait l'aventure +dans cette convention d'honnetete scenique, hors de laquelle une piece +est fort compromise. En un mot, etant donne Gervaise, Lantier et +Coupeau, il s'agirait de les conserver tous les trois, et pourtant de +les rendre possibles, en modifiant legerement les donnees du roman. + +Eh bien, MM. Lafontaine et Richard ont trouve une solution tres +agreable. J'avais songe a ces choses, avant la representation de leur +piece, et j'ai ete reellement surpris de ne pas avoir eu l'idee d'une +solution aussi habile. Certainement, ce qui m'a empeche de la trouver, +c'est la pensee qu'un roman transporte au theatre doit rester entier. +Mais des auteurs qui ne seraient tenus a aucun respect envers +l'_Assommoir_, et qui prefereraient meme s'en ecarter un peu, +n'inventeraient pas une adaptation plus adroite que _Pierre Gendron_. Et +cela est d'autant plus miraculeux que cette comedie a ete ecrite avant +le roman. + +Voici l'adaptation. Faites que Coupeau ne soit pas marie avec Gervaise, +et admettez que Coupeau, tout en connaissant Lantier, ignore ses anciens +rapports avec la jeune femme; des lors, Coupeau, qui est un honnete +ouvrier, pourra ramener Lantier dans son menage, et, de ce retour, +naitront tous les elements dramatiques necessaires. Gervaise, +naturellement, tremblera devant Lantier et refusera avec horreur le +marche de honte qu'il lui offre pour garder le silence. Quant au +denoument, il sera aimable ou triste, selon le theatre ou l'on portera +la piece. + +Mais la rencontre la plus curieuse est peut-etre que le retour de +Lantier, dans le roman et dans le drame, a lieu pendant un repas de +famille. Seulement, dans le roman, le repas est donne le jour de la fete +de Gervaise; tandis que, dans le drame, il a lieu le jour de la fete de +Coupeau. + +Je n'ai pas besoin de faire remarquer les consequences enormes que la +legere modification du sujet amene au point de vue theatral. Au lieu de +cette decheance lente du menage, qui est le roman tout entier, on +n'a plus qu'un honnete menage d'ouvriers tyrannise et menace par un +sacripant. Les auteurs ont meme charge Lantier en noir; ils en ont +fait un assassin, que les gendarmes emmenent au denoument, ce qui est +vraiment trop gros et noie leur oeuvre dans les eaux vulgaires du +melodrame. Quant a Coupeau et a Gervaise, ils se marient et sont +heureux. On pretend, il est vrai, que la piece etait en cinq actes et +qu'on l'a reduite pour les besoins du Gymnase. Je serais bien curieux de +connaitre les deux actes que M. Montigny a fait couper. + +Et voyez le prodige, les rencontres ne s'arretent pas la! La fille des +Coupeau, Nana, est aussi dans la piece. Or, cette Nana etait encore +bien embarrassante; on pouvait, a la verite, ne pas pousser les choses +jusqu'au bout, en la ramenant au bercail, avant qu'elle eut glisse a la +faute; mais elle n'en demeurait pas moins un danger, si l'on ne mettait +pas a cote d'elle une consolation. Aussi Nana a-t-elle une soeur, une +demoiselle bien elevee et sans tache, grandie en dehors du milieu +ouvrier, et qui, au denoument, epousera le patron de la fabrique ou +travaille Coupeau. Cela compense tout. + +Je ne veux pas insister davantage. Je repete une fois encore que +j'accuse le hasard seul. Il m'a paru simplement interessant de montrer +comment, sans le vouloir, MM. Lafontaine et Richard ont tire de +l'_Assommoir_ la piece que des hommes de theatre auraient pu y trouver. +En outre, comme j'ai accorde de grand coeur a deux auteurs dramatiques +l'autorisation de porter sur les planches le sujet de mon livre, j'ai +pense que je devais me prononcer sur la question soulevee dans la +presse, a propos de _Pierre Gendron_. + +Si l'on veut maintenant mon avis tout net sur cette comedie, j'ajouterai +qu'elle me plait mediocrement. Les auteurs ont du la baser sur une +situation fausse. Toute la piece tient sur ce fait que Gervaise a refuse +d'epouser Coupeau, parce qu'elle a appartenu a Lantier, et qu'elle +courbe la tete sous l'eternelle honte de cette liaison. Il faut +connaitre bien peu le milieu ou s'agitent les personnages, pour preter +un tel sentiment a Gervaise. Dans la realite, elle serait depuis +longtemps la femme legitime de Goupeau. Seulement, comme je l'ai +explique, si elle etait sa femme, les auteurs retomberaient dans la +situation embarrassante du roman, et ils ont du choisir entre la +convention theatrale et la verite. + +Je ne parle pas du denoument, je sais tres bien que c'est la un +denoument impose par le Gymnase. On se marie trop a la fin, et toute +cette action terrible tombe en plein dans la confiture. Voyez-vous Nana +ramenee saine et sauve, comme s'il suffisait d'un tour d'escamotage +pour transformer en bonne petite fille une coureuse de trottoirs, qui +appartient de naissance au pave parisien! Je voudrais que l'on sentit +bien la a quel point de mensonge on a rabaisse le theatre. Car soyez +convaincus que MM. Lafontaine et Richard sont trop intelligents pour ne +pas savoir eux-memes qu'ils mentent. La verite est qu'ils ont eu peur, +et avec raison; ils se sont dit qu'ils devaient se conformer au desir du +public, qui aime les denouments aimables. + +J'arrive ainsi au singulier jugement porte par plusieurs de mes +confreres qui ont vu, dans _Pierre Gendron_, un manifeste naturaliste au +theatre. Gomme toujours, c'est la forme, l'expression exterieure de la +piece qui les a trompes. Il a suffi que les personnages employassent +quelques mots d'argot populaire, pour qu'on criat au realisme. On ne +voit que la phrase, le fond echappe. + +Certes, on ne saurait trop louer MM. Lafontaine et Richard, en mettant +des ouvriers en scene, de leur avoir conserve certaines tournures de +langage, qui marquent la realite du milieu. C'etait deja la une audace, +et il faut les en remercier. Seulement, j'aurais voulu les voir pousser +plus loin l'amour du vrai, s'attaquer aux moeurs elles-memes, a la +realite des faits. Leur Gendron, c'est l'eternel bon ouvrier des +melodrames; leur Louvard, c'est le traitre qu'on a vu tant de fois. +Les bonshommes n'ont pas change; ils restent jusqu'au cou dans la +convention. Ils commencent a parler leur vraie langue, voila tout. + +Paris a besoin d'un certain nombre de plaisanteries courantes. Que les +chroniqueurs, les echotiers, tout le personnel rieur et turbulent de la +petite presse, ait lance une serie de calembredaines sur le mouvement +litteraire actuel, rien de plus acceptable; que l'on fasse par moquerie +tenir le naturalisme dans l'argot des barrieres, l'ordure du langage +et les images risquees, cela s'explique, et nous tous qui defendons +la verite, nous sommes les premiers a sourire de ces plaisanteries, +lorsqu'elles sont spirituelles. Mais, en France, on ne saurait croire +combien est dangereux ce jeu de la raillerie. Les esprits les plus +epais et les plus serieux finissent par accepter comme des jugements +definitifs les aimables bons mots de la presse legere. + +Ainsi, on tend a admettre que l'argot entre comme une base fondamentale +dans notre jeune litterature. On vous clot la bouche, en disant: "Ah! +oui, ces messieurs qui remplacent la langue de Racine par celle de +Dumollard!" Et l'on est condamne. Vraiment! nous nous moquons bien +de l'argot! Quand on fait parler un ouvrier, il est d'une honnetete +stricte, je crois, de lui conserver son langage, de meme qu'on doit +mettre dans la bouche d'un bourgeois ou d'une duchesse des expressions +justes. Mais ce n'est la que le cote de forme du grand mouvement +litteraire contemporain. Le fond, certes, importe davantage. + +Par exemple, au theatre, c'est un triomphe mediocre que de placer de +loin en loin une expression populaire. J'ai remarque que l'argot fait +toujours rire a la scene, lorsqu'on le menage habilement. Il est +beaucoup plus difficile de s'attaquer aux conventions, de faire +vivre sur les planches des personnages tailles en pleine realite, de +transporter dans ce monde de carton un coin de la veritable comedie +humaine. Cela est meme si mal commode que personne n'a encore ose, parmi +les nouveaux venus, qui ne sont pourtant pas timides. + +Il faut remettre l'argot a sa place. Il peut etre une curiosite +philologique, une necessite qui s'impose a un romancier soucieux du +vrai. Mais il reste, en somme, une exception, dont il serait ridicule +d'abuser. Parce qu'il y a de l'argot dans une oeuvre, il ne s'ensuit pas +que cette oeuvre appartient au mouvement actuel. Au contraire, il +faut se mefier, car rien n'est un voile plus complaisant qu'une forme +pittoresque; on cache la-dessous toutes les erreurs imaginables. + +Ce qu'il faut demander avant tout a une oeuvre, que le romancier ait +cru devoir prendre la plume d'Henri Monnier ou celle de Bossuet, c'est +d'etre une etude exacte, une analyse sincere et profonde. Quand les +personnages sont plantes carrement sur leurs pieds et vivent d'une vie +intense, ils parlent d'eux-memes la langue qu'ils doivent parler. + + + +II + +La premiere representation au Gymnase de _Chateaufort_, une comedie en +trois actes de madame de Mirabeau, m'a paru pleine d'enseignements. +Pendant que le public tournait au comique les situations dramatiques, +et que les critiques se fachaient en criant a l'immoralite, je songeais +qu'il y avait la un malentendu bien grand, j'aurais voulu pouvoir +transformer d'un coup de baguette cette piece mal faite en une piece +bien faite, et changer ainsi en applaudissements les rires et les +indignations; car, au fond, il s'agissait uniquement d'une question de +facture. + +Voici, en gros, le sujet de la piece. Le marquis de Ponteville a donne +sa fille Nadine en mariage a M. de Chateaufort, un homme de la plus +grande intelligence, que le gouvernement vient meme de charger d'une +mission diplomatique. Puis, le marquis s'est remarie avec une demoiselle +d'une reputation equivoque. Mais voila que Nadine acquiert la preuve, +par une lettre, que son mari a ete l'amant de sa belle-mere. Le beau +Chateaufort, l'homme irresistible et magnifique, est un simple gredin. +Precisement, il vient de commettre une premiere sceleratesse. Aide de la +marquise, il a decide le marquis a lui leguer le chateau de Ponteville, +au detriment de Pierre, le frere aine de Nadine. Celui-ci apprend tout +par le notaire qui a redige le testament. Un singulier notaire qui, pour +se venger d'avoir recu des honoraires trop faibles, denonce tout le +monde, et apprend surtout a la marquise que Nadine a des rendez-vous +avec M. de Varennes, rendez vous fort innocents d'ailleurs. Des lors, la +guerre est declaree entre les deux femmes. Madame de Ponteville accuse +madame de Chateaufort d'adultere, et fait prendre par le marquis une +lettre que celle-ci semble vouloir dissimuler. Mais justement cette +lettre est celle qui revele la liaison de Chateaufort et de madame +de Ponteville. Le marquis a un coup de sang, dont il se tire pour se +lamenter. Enfin Chateaufort, auquel le gouvernement vient de retirer +sa mission, comprend qu'il gene tout le monde, qu'il n'y a pas d'issue +possible, et il se decide a denouer le drame en se faisant sauter la +cervelle. + +Certes, je ne defends point les inexperiences ni les maladresses de la +piece. Seulement, je me demande quelle a ete la veritable intention de +madame de Mirabeau. A coup sur, son idee premiere a du etre de mettre +debout la haute figure de Chateaufort. On dit que son heros etait, +dans le principe, depute et ambassadeur; la censure aurait diminue +le personnage, en en faisant un simple diplomate, envoye en mission +particuliere. + +Mais l'indication suffit. On comprend immediatement quel est le +personnage, le type que l'auteur a voulu creer. Chateaufort n'est point +l'aventurier vulgaire. Son nom est a lui; de plus, il a une grande +intelligence, une haute situation. Sa perversion est un fruit de +l'epoque et du milieu. Il est la pourriture en gants blancs, l'intrigue +toute puissante, l'homme public qui abuse de son mandat, le cerveau +vaste qui combine le mal. Cet homme, titre, occupant une des situations +politiques les plus en vue, represente donc la corruption dans +les hautes classes, avec ce qu'elle a d'intelligent, d'elegant et +d'abominable. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Mais il y avait, +a mon sens, une creation tres large a tenter avec un tel personnage. Il +est de notre temps; on l'a rencontre dans vingt proces scandaleux. Il +a pousse sur les decombres des monarchies; il ne peut plus avoir de +pensions sur la cassette des rois, et il bat monnaie avec ses titres et +ses situations officielles. Regardez autour de vous, tres haut, et vous +le reconnaitrez. Je comprends donc parfaitement que madame de Mirabeau +n'ait pu resister a la tentation de mettre au theatre une figure si +contemporaine et si puissamment originale. + +Maintenant, le malheur est qu'elle l'a mise sans aucune prudence. Elle +avait besoin d'une histoire quelconque pour employer le heros, et +l'histoire qu'elle a choisie est des moins heureuses. Encore aurait-elle +pu s'en contenter, car les histoires en elles-memes importent peu. Mais +il fallait alors souffler la vie a tous ces pantins, donner aux faits la +profonde emotion de la verite. J'arrive ici au vif de la question, et je +demande a m'expliquer tres nettement. + +Le soir de la premiere representation, le public riait et la critique se +fachait, ai-je dit. Dans les couloirs, j'entendais dire que l'immoralite +de la piece etait revoltante, qu'un pareil monde n'existait pas. +Surtout, c'etait le langage qui blessait; des spectateurs juraient que +les femmes du monde ne parlent pas avec cette crudite et ne se lancent +point ainsi leurs amants a la tete. Que repondre a cela? on sourit on +hausse les epaules. La brutalite est partout, en haut comme en bas. +Quand les passions soufflent, les marquises deviennent des poissardes. +Il n'y a que les tout jeunes gens qui se font du grand monde une idee +d'Olympe, ou les bouches des dames ne lachent que des perles. + +Pour mon compte,--j'ignore si j'ai l'ame plus scelerate que la moyenne +du public,--je ne trouve, dans _Chateaufort_, pas plus de gredinerie que +dans beaucoup d'autres pieces applaudies pendant cent representations. +Que voyons-nous donc d'epouvantable dans cette oeuvre? Un homme qui a +eu des relations avec sa belle-mere, et qui convoite les biens de son +beau-pere. Mais ce sont la de simples gentillesses, a cote de l'amas +effroyable des noirs forfaits de notre repertoire. Je ne citerai pas les +tragedies grecques, ni les melodrames du boulevard, ou l'on s'empoisonne +en famille avec le plus belle tranquillite du monde. Je rappellerai +simplement les oeuvres de cette annee, l'_Etrangere_, par exemple, ou le +duc de Septmont se conduit en vilain monsieur, tout comme Chateaufort. + +Pourquoi, en ce cas, rit-on et se fache-t-on au Gymnase? C'est +uniquement parce que l'auteur a manque de science et d'adresse. Il +aurait pu nous conter une aventure dix fois plus odieuse et nous +l'imposer parfaitement, s'il avait su proceder avec art. Question de +facture, rien de plus, je le repete. Le public a acclame d'autres +vilenies, sans s'en douter. Les infamies ne l'effrayent pas, la facon de +presenter les infamies seule le revolte. + +La grande faute de madame de Mirabeau a ete de batir son action dans +le vide. Ses personnages n'ont pas d'acte civil. On ne sait d'ou ils +viennent, qui ils sont, comment s'est passee leur vie jusqu'au jour ou +on nous les presente. Chateaufort aurait eu besoin d'etre explique dans +ses antecedents. Cette grande figure devait etre complete. Un drame +n'est pas un coup de tonnerre dans un ciel bleu; il faut circonstancier +et amener les orages de la passion et des interets. + +Une autre faute grave est d'avoir raidi les personnages dans une +attitude. Chateaufort, a mon sens, manque surtout de souplesse. Le +marquis est une ganache et la marquise une louve de melodrame. Quant a +Nadine, elle serait le seul personnage sympathique, si elle n'etait pas +toujours en colere. La vie a plus de bonhomie, et, meme dans les crises +dramatiques, il faut conserver aux personnages des echappees de repos et +de detente. Une action toute nue, une abstraction pure, ne reussit au +theatre qu'a la condition d'etre maniee par des mains tres savantes, qui +la conduisent avec une raideur de demonstration geometrique. + +D'ailleurs, madame de Mirabeau est loin de manquer de talent. J'ose +meme confesser que son oeuvre m'a beaucoup plus interesse que certaines +pieces, jouees dans ces derniers temps, et qui ont reussi. Cela est si +peu ordinaire, une belle inexperience, parlant carrement, appelant les +choses par leurs noms, allant droit devant elle sans crier gare. Il y a +bien des hommes, parmi nos auteurs dramatiques, auxquels je souhaiterais +l'energie de madame de Mirabeau. Et il ne faut pas ricaner, employer le +gros mot de brutalite, l'energie reste une chose rare et belle, qu'on +n'acquiert pas, et qui fait les grandes oeuvres. On ne devient pas fort, +tandis que l'on peut emonder sa force et trouver un equilibre. + +Dans tout cela, il y a une morale a tirer. La chute _Chateaufort_ va +etre un argument de plus entre les mains de ceux qui refusent la verite +au theatre, sous pretexte que la verite est affligeante et que le +public demande avant tout des tableaux consolants. Je les entends d'ici +foudroyer les heros corrompus, declarer que le theatre n'est pas une +dalle de dissection, reclamer des idylles qui ne contrarient pas leur +digestion. Avez-vous remarque une chose? il est rare qu'un honnete homme +se scandalise en face d'un coquin; ce sont les coquins eux-memes qui +crient le plus fort, comme s'ils voyaient une allusion personnelle dans +le personnage qu'on leur montre. + +Donc, c'est le naturalisme au theatre qui payera une fois de plus les +pots casses. Il va etre formellement conclu que toutes les plaies ne +sont pas bonnes a montrer, surtout lorsqu'il s'agit des plaies du beau +monde. Et l'on aura raison, dans un certain sens. Je crois qu'on peut +tout dire et tout peindre, mais je commence a etre persuade aussi +qu'il y a facon de tout peindre et de tout dire. La est la solution du +probleme. + +Ah! comme nous serions forts, si un naturaliste, sans rien perdre de sa +methode d'analyse ni de sa vigueur de peinture, naissait avec le sens du +theatre, cette adresse du metier qui escamote les difficultes au nez du +public. Il n'est pas vrai, a coup sur, que tout le theatre soit dans le +metier, comme on le repete. Le metier suffit le plus souvent, mais +le metier pourrait aussi aider simplement a rendre possible sur les +planches les drames et les comedies de la vie reelle. Apporter la verite +et savoir l'imposer, tel doit etre le but. + +Aussi ne me lasserai-je pas de repeter aux jeunes auteurs dramatiques +qui grandissent: "Voyez les chutes de toutes les pieces naturalistes +tentees depuis dix ans. Est-ce a dire que le mensonge seul reussit au +theatre? Non, certes. Il faut garder sa foi dans le vrai, meme quand +le vrai semble crouler de toutes parts. La verite reste superieure, +inattaquable, souveraine. C'est a notre imbecillite, a notre manque de +talent, qu'il faut s'en prendre. C'est nous, et non pas la verite, +qui faisons tomber nos pieces. Etudiez donc le theatre, comparez et +cherchez. Il existe certainement une tactique pour conquerir le public, +on flaire dans l'air une formule, qu'un debutant decouvrira, et qui +indiquera la voie a suivre, si l'on veut donner a notre theatre une +vie nouvelle. Les revolutions dans les idees ne se precisent et ne +triomphent que grace a une formule. Inventez une facture, tout est la." + + + +III + +Deux debutants, MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, ont fait jouer +au Troisieme-Theatre-Francais une piece en cinq actes: _l'Obstacle_. + +Voici, en gros, le sujet. Un jeune homme, Georges de Liray, a rencontre +aux bains de mer une adorable jeune fille, mademoiselle de Champlieu. Il +l'aime, il demande sa main a M. de Champlieu, et la il apprend tout un +drame de famille: la mere de la jeune fille n'est pas morte, comme on +l'a dit, elle a fui, il y a des annees, avec un amant. Georges n'en +poursuit pas moins son projet de mariage; mais il se heurte contre un +nouveau drame, son pere lui confesse qu'il est l'amant de madame de +Champlieu, laquelle a naturellement change de nom. Des lors, le mariage +entre les jeunes gens parait impossible. Les auteurs se sont tires de +toutes ces difficultes accumulees, en condamnant M. de Liray a un exil +lointain et en empoisonnant madame de Champlieu, qui meurt pardonnee de +son mari. + +La critique a bien accueilli cette oeuvre. Elle a fait des reserves, +mais elle a ete unanime a y constater des situations fortes et des +scenes bien faites. Ses reserves ont surtout porte sur l'impasse dans +laquelle les auteurs se sont mis, en choisissant un de ces sujets dont +il est impossible de sortir. Ses eloges se sont adresses a l'habilete de +l'exposition, aux coups de theatre successifs: la confession de M. de +Champlieu; l'aveu de M. de Liray a son fils; la rencontre des deux +peres, avec la femme coupable entre eux. On a trouve tout cela, je le +repete, tres bien combine, emmanche solidement, fabrique avec adresse. +Aussi a-t-on salue MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile comme des +jeunes ecrivains heureusement doues pour le theatre. + +J'ai eu la curiosite de lire tout ce qu'on a ecrit sur _l'Obstacle_, +et j'affirme que le seul regret de la critique a ete que les auteurs +n'eussent pas pu sortir plus brillamment du probleme insoluble qu'ils +s'etaient pose. Imaginez un joueur de piquet dont une nombreuse galerie +suit le jeu. La galerie est emerveillee par la hardiesse de l'ecart et +tout a fait enchantee par deux ou trois coups successifs qui denotent +une science hors ligne. Malheureusement, la fin de la partie est moins +brillante: le joueur gagne, mais grace a des expedients dangereux, et +il ne gagne que d'un point. Alors, la galerie dit: "C'est facheux, une +partie si bien commencee! N'importe, ce joueur n'est pas la premiere +mazette venue." Telle a ete exactement l'attitude de la critique, a +l'egard de MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile. + +Eh bien! que ces messieurs me permettent de leur tenir un autre langage. +Je suis le seul de mon opinion; aussi vais-je lacher d'etre tres clair +et d'appuyer mon dire sur des arguments decisifs. Certes, les deux +auteurs, en ecrivant _l'Obstacle_, ont fait une oeuvre tres honorable, +et je me rejouis de leur succes. Mais je crois remplir strictement mon +devoir de critique, en leur disant qu'ils ont choisi la une formule +dramatique inferieure, et qu'ils doivent se degager au plus tot de cette +formule, s'ils ont la moindre ambition litteraire. + +J'arrive aux preuves. Que sont leurs personnages? Des pantins, pas +davantage. Les jeunes gens sont des jeunes gens, les peres sont des +peres, le tout completement abstrait, chaque figure representant une +idee et non un individu. Il me semble voir ces personnages portant +chacun un ecriteau sur la poitrine: "Moi je suis un jeune homme honnete +qui aime une jeune fille... Moi je suis un pere honnete dont la femme +s'est mal conduite..." Quant a l'homme que cache l'ecriteau, il nous +reste profondement inconnu; nous ne voyons seulement pas le bout de son +nez, nous ignorons ce qu'il a dans le ventre. Aucune analyse humaine, en +somme; pas un seul document nouveau, une simple exhibition de sentiments +generaux qui manquent meme de tout relief artistique. + +Mais les faits sont encore plus significatifs. Si les personnages +restent uniquement des poupees destinees a etre rangees sur une table, +comme les soldats de plomb des enfants, tout l'interet se porte sur +le drame dont ils vont etre les acteurs complaisants. Ils deviennent +passifs, ils subissent l'action, demeurent ou on les place, font un pas +en arriere ou en avant, selon les besoins de la strategie dramatique. +Or, rien n'est plus etrange que cette action qu'ils subissent. Il s'agit +pour les auteurs de pousser leurs soldats de plomb, de les mettre en +face les uns des autres, dans des positions critiques, de faire croire +qu'ils sont perdus et qu'ils vont se manger, puis de les degager le plus +habilement possible, en sacrifiant ceux qui sont trop embarrassants, et +de dire enfin au public ravi: "Mesdames et Messieurs, voila comment la +farce se joue. Tout ceci n'etait que pour vous plaire et vous montrer +notre adresse d'escamoteurs." Peu importent la vie reelle, le +developpement logique des histoires vraies, la grandeur simple de ce +qui se passe tous les jours sous nos yeux. Les hommes d'experience +et d'autorite vous repeteront qu'il faut des situations au theatre; +entendez par la qu'il faut mener en guerre vos soldats de plomb et vous +exercer a les jeter dans des bagarres, pour avoir la gloire de les en +tirer sans une egratignure. + +Je le dis une fois encore, l'art dramatique ainsi entendu est un art +absolument inferieur, qui doit degouter les penseurs et les artistes. Je +parlais d'une partie de piquet. Mais il est une comparaison plus juste +encore, celle d'une partie d'echecs. Les personnages ne sont plus que +des pions. MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile ont pu se dire: "Les +blancs font mat en cinq coups." Et ils ont joue leurs cinq actes. Oui, +leurs personnages sont en bois, de simples pieces de buis; j'accorde, si +l'on veut, qu'on les a sculptes et qu'ils ont des figures humaines; +mais ils n'ont surement ni cervelles ni entrailles. Quant au drame, il +devient une combinaison, plus ou moins ingenieuse; on entend le petit +claquement des pieces sur l'echiquier, et le probleme est resolu, la +critique se contente de declarer le lendemain: "Bien joue!" ou: "Mal +joue!" De l'etude humaine, de l'analyse des temperaments, de la nature +des milieux, pas un mot! + +Voila, n'est-ce pas, qui est d'un grand vol, voila qui elargit +singulierement notre litterature dramatique! Remarquez que les pieces a +situations qui regnent aujourd'hui, n'ont envahi le theatre que depuis +le commencement du siecle. Ce sont elles qui ont impose l'etrange code +auquel on veut soumettre tous les debutants. Les fameuses regles, le +criterium d'apres lequel on juge si tel ecrivain est ou n'est pas doue +pour le theatre, viennent de ces pieces. Peu a peu, elles se sont +imposees comme un amusement facile qui interesse sans faire penser, et +on a voulu plier toutes les productions dramatiques a leur formule. Il +n'a plus ete question que "des scenes a faire". On a deserte la grande +etude humaine pour ce joujou, mettre des bonshommes en bataille et leur +faire executer des culbutes de plus en plus compliquees. Ajoutez que des +esprits ingenieux, et meme quelques esprits puissants, se sont livres +a ce jeu et y ont accompli des merveilles. Voila comment le theatre +actuel,--une simple formule passagere dont on veut faire "le +theatre",--occupe les planches, a la grande tristesse des ecrivains +naturalistes. + +Souvent la critique cite les maitres. C'est pourtant peu les honorer que +de ne point se montrer severe pour les pieces a situations. Dans toutes +les litteratures, tous les chefs-d'oeuvre dramatiques condamnent ces +pieces et montrent leur inferiorite. Certes, ce n'est ni dans le theatre +grec, ni dans le theatre latin que nos auteurs habiles ont pris les +regles du petit jeu de societe auquel ils se livrent. Ni Shakespeare ni +Schiller ne leur ont enseigne l'art de plonger un personnage dans une +fable compliquee, puis de l'en retirer par la peau du cou, sans que +ses vetements eux-memes aient souffert. Si j'arrive a nos classiques, +l'exemple devient encore plus frappant. Ou prend-on que Corneille, +Moliere, Racine sont les maitres du theatre a notre epoque? Les auteurs +contemporains n'ont rien d'eux, je ne parle pas du talent, mais de +l'entente de la scene et de la veine dramatique. Qu'on cesse donc de +parler des maitres, a propos de notre theatre actuel, car nous les +insultons chaque jour par la facon ridicule et etroite dont nous +employons leur glorieux heritage. + +La formule qui regne en ce moment n'a donc pas d'excuse. Elle ne saurait +meme invoquer en sa faveur la tradition. Elle ne se rattache en rien aux +chefs-d'oeuvre de notre litterature dramatique. Je ne puis developper +ici les arguments que je fournis; mais il est aise de le faire. Cette +formule est nee de l'ingeniosite et de l'habilete d'une generation +d'auteurs. Elle a recree le public, car elle offre le gros interet du +roman-feuilleton, dont l'invention a passionne la masse des lecteurs +illettres. Et c'est ainsi qu'elle s'est etalee, au point de faire dire +qu'elle est tout le theatre, et qu'en dehors d'elle il n'y a pas de +succes possible. Heureusement, l'histoire litteraire est la pour +affirmer que l'etude de l'homme passe avant tout, avant l'action +elle-meme. On a decourage les esprits superieurs en faisant un simple +echiquier de la scene. Telle est l'explication de la royaute du roman a +notre epoque, tandis que le theatre se traine et agonise. + +Un grand ecrivain etranger s'etonnait un jour devant moi des deux +litteratures si nettement tranchees qui vivent chez nous cote a cote, +le roman et le theatre. Le premier s'elargit et grandit chaque jour; le +second s'epuise et tend a retomber aux treteaux. Cela provient, selon +moi, de ce que le roman est dans le courant du siecle, dans ce courant +naturaliste qui emporte tout. Au contraire, le theatre resiste, s'entete +dans des combinaisons ridicules, refuse la vie qui deborde autour +de lui. La routine, les engouements du public, la complicite de la +critique, l'enfoncent davantage. On prevoit le resultat: si, dans un +temps donne, une renovation n'a pas lieu, le theatre roulera de plus bas +en plus bas; car il est impossible que la foule, nourrie des verites du +roman, ne se degoute pas tout a fait des enfantillages laborieux des +auteurs dramatiques. D'ailleurs, de meme que le theatre a regne au +dix-septieme siecle, peut-etre au dix-neuvieme siecle le roman doit-il +regner a son tour. + +Je reviens a MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, et je conclus. +Sans doute, ils ont fait preuve d'un effort louable en produisant +_l'Obstacle_. Mais ils debutent, ils ont de l'ambition, ils desirent +monter le plus haut possible. Alors, je crois devoir leur dire ce que +personne ne leur a dit. La piece a situations, si honorablement qu'on la +traite, reste une oeuvre inferieure. Ils auraient denoue _l'Obstacle_ +d'une facon plus habile encore, qu'ils n'auraient jamais ete que des +joueurs d'echecs. S'ils veulent grandir, ils doivent se hausser jusqu'a +l'etude de l'homme, aborder les passions, nouer et denouer leurs drames +par les seules passions. Plus haut, toujours plus haut! Tachez de monter +dans la verite et dans le genie! Tel est, selon moi, le seul langage +qu'un critique ait lieu de tenir aux debutants qui arrivent avec leur +jeunesse et leur bonne volonte. + + + +IV + +MM. Aurelien Scholl et Armand Dartois ont donne a l'Odeon une tres +agreable comedie, qui a eu un joli succes d'esprit. + +Le titre _le Nid des autres_, dit le sujet d'une facon charmante. Il +s'agit d'une certaine Desiree Blaviere, dont le passe est fort louche, +et qui a pris le titre sonore et romanesque de comtesse de Villetaneuse. +Cette dame, a laquelle un Russe cosmopolite et original, toujours en +voyage, M. Cramer, a eu l'etrange idee de confier sa fille Mathilde, +vivait a Cannes de la pension que le pere lui payait, lorsque l'envie +lui est venue de marier Mathilde pour se faire a elle-meme un interieur. +Un garcon riche, Rodolphe, epouse l'heritiere, et Desiree s'installe +chez eux avec ses trois enfants. C'est la le nid des autres. + +On voit des lors comment l'action s'engage. Desiree est plus imperieuse +et plus exigeante qu'une belle-mere. Elle a fait le bonheur des epoux, +elle le leur rappelle a chaque minute et exige une reconnaissance +eternelle. C'est elle qui gouverne, qui dispose des chambres de la +maison, qui se sert des voitures, qui commande les domestiques. Et, a +la moindre observation, elle eclate en reproches et en lamentations. +Rodolphe sent bien vite qu'il s'est donne un maitre. Mais, lorsqu'il +veut sauver son bonheur menace, tout un drame commence. Desiree exerce +sur Mathilde un empire absolu. Elle fache les epoux, elle emmene la +jeune femme et la pousse a plaider en separation. + +Les choses finiraient fort mal sans doute, si Rodolphe n'avait pour ami +un jeune peintre, Montbrisson, qui arrive fort depenaille au premier +acte, mais qui est un garcon de belle humeur et de talent. Rodolphe +l'installe chez lui. C'est encore le nid des autres, habite seulement +par un oiseau qui paye son gite en egayant ses hotes et en veillant sur +leur bonheur. A la fin, quand Montbrisson reparait, il s'est reconcilie +avec son pere et il n'a qu'un mot a dire pour confondre la pretendue +comtesse de Villetaneuse, dont il vient d'apprendre l'histoire. Ai-je +besoin d'ajouter que cet excellent Montbrisson epouse une soeur de +Rodolphe, que les auteurs ont mise la tout expres? Je n'ai pas parle non +plus d'un certain Ducluzeau, un vieil ami de Desiree, qui pille aussi le +nid des autres d'une facon impudente. + +Il parait que cette comedie, qui au fond n'est qu'un drame avorte, est +une histoire tristement vraie, dont tout Paris s'est occupe autrefois. +Et, a ce propos, M. Francisque Sarcey, le critique si ecoute du _Temps_, +faisait remarquer combien cette histoire portee au theatre est devenue +pauvre d'allures et meme invraisemblable dans les details. Sa remarque +est fort juste, en apparence. Pendant les trois actes, j'ai ete blesse +par un je ne sais quoi, par des sous-entendus qui m'echappaient et +qui m'empechaient de comprendre nettement la piece. Ainsi, je ne +m'expliquais pas du tout l'empire que Desiree exerce sur Mathilde. +Comment se fait-il que cette Mathilde, dont les auteurs font une +charmante creature, puisse quitter de la sorte un mari qu'elle adore, +pour suivre une amie et lui obeir en toutes choses? Evidemment, cela +n'est ni logique ni acceptable. Et M. Sarcey part de la pour laisser +entendre que, toutes les fois qu'on porte la verite telle quelle sur les +planches, elle y parait forcement absurde. + +La conclusion est inattendue, car je soupconne au contraire que si, dans +_le Nid des autres_, la situation parait fausse, c'est que les auteurs +n'ont point ose la mettre au theatre dans sa monstrueuse verite. Tout +cela est si delicat que je ne saurais meme insister. Il n'y a qu'une +debauche qui puisse donner a Desiree son empire sur Mathilde. Des lors, +on comprend tout, et le drame qui s'ouvre est d'une grandeur abominable. +Sans doute, c'etait un sujet impossible. Seulement, qu'on ne vienne pas +dire, en s'appuyant sur cet exemple, que la verite exacte est absurde +sur les planches; car ici, loin d'avoir reproduit la verite exacte, les +auteurs ont du l'amputer violemment, la reduire a une fable inoffensive +et peu intelligible. Imaginez certaines comedies d'Aristophane arrangees +pour un public parisien. + +Et l'embarras des auteurs a ete si evident, lorsqu'ils ont aborde cette +terrible figure de Desiree, qu'ils se sont resignes a la tourner au +comique. Il faut la voir se jeter au cou de Mathilde, quand celle-ci +revient de voyage; elle pousse de petits cris, elle se pame, si bien +qu'elle souleve des rires dans la salle. Le soir de la premiere +representation, on a trouve ca drole, on ne comprenait pas. Pourtant, +j'etais un peu etonne. Cette exageration devait-elle etre mise au compte +de l'actrice? Je ne le crois pas aujourd'hui, je pense plutot que les +auteurs ont voulu indiquer ce qu'ils ne pouvaient dire. Leur piece me +fait l'effet d'un paravent charmant, un peu rococo, bon a mettre dans un +salon, et derriere lequel se passe une effroyable aventure. Certes, ce +n'est pas avec de tels elements qu'on peut experimenter si la verite +toute crue est possible ou impossible au theatre. La verite du _Nid des +autres_ ne se dit qu'a l'oreille. + +Meme admettons que l'histoire soit propre, il faudra toujours faire de +Mathilde une femme sotte ou une femme mechante, si l'on veut expliquer +sa fuite avec Desiree. Dans la realite, on n'a jamais vu les jeunes +epouses quitter leurs maris pour suivre des dames de leur connaissance. +Si cela arrive, c'est qu'il y a des raisons, et il faut mettre ces +raisons en lumiere; autrement, les figures ne se tiennent plus debout. +C'est une surprise, lorsque Mathilde s'en va avec Desiree, parce +que l'analyse du personnage ne nous a pas prepares a cette action. +L'ecrivain qui etudie la vie, l'explique par la meme, jusque dans ses +inconsequences. Quand je demande qu'on porte la realite au theatre, +j'entends qu'on y fasse fonctionner la vie, avec tous ses rouages, dans +la merveilleuse logique de son labeur. + +C'est donc une singuliere idee que de parler de verite exacte a propos +du _Nid des autres_. Aucune piece, au contraire, n'a du etre plus +faussee. Et je n'ai pas encore cite ce Montbrisson, qui est las de +trainer partout, cet eternel Desgenais qui apporte dans sa poche un +denoument enfantin. Est-il assez factice, celui-la! Puis, comme cette +Desiree se laisse aisement ecraser! Dans la realite, les Desiree +triomphent toujours. C'est que la encore les auteurs ont voulu plaire. +Decides a rire de l'aventure, ils ont evite le drame par un tour +d'escamotage. Mais, bon Dieu! sommes-nous assez loin de l'histoire dont +tout Paris s'est occupe! + +Et sait-on pourquoi les auteurs ont prefere une comedie aimable? C'est +a coup sur pour conquerir le public, qui exige des personnages +sympathiques. On ne se doute pas de la quantite des pieces mediocres que +la necessite des personnages sympathiques fait ecrire. Par exemple, on +a un beau drame; seulement, on s'apercoit que les heros ne sauraient +plaire aux ames sensibles; ce sont de grands passionnes ou de grands +revoltes, qui marchent trop brutalement dans la vie; alors, on les +chausse de pantoufles pour qu'ils fassent moins de bruit, on les taille, +on les rogne, jusqu'a ce qu'ils soient dignes d'un prix de vertu. Et ce +n'est pas tout, il faut etablir une compensation, mettre deux honnetes +gens pour un gredin; c'est a peu pres la proportion ordinaire. Mathilde +est nulle et effacee, parce que, si elle etait perverse, son mari +ne pourrait la reprendre, et il faut pourtant qu'il la reprenne au +denoument. D'autre part, les auteurs ont ajoute Montbrisson, pour +compenser Desiree. Nous touchons la a la plaie de mediocrite du theatre. + +Je prends _le Nid des autres_, non comme un exemple de ce que devient +la realite au theatre, mais comme un exemple de ce que l'on fait de +la realite au theatre. Et cet exemple est caracteristique, lorsqu'on +l'etudie. + + + +V + +Les pieces a these sont de facheuses pieces. Elles argumentent au lieu +de vivre. Comme toute question a deux faces, le pour et le contre, elles +ne plaident fatalement qu'une opinion, elles n'ont qu'un cote de la +realite. Or, l'art est absolu. Les pieces a these sont donc en dehors de +l'art, ou du moins ont toute une partie de discussion qui encombre et +rabaisse l'oeuvre entiere. + +Voici, par exemple, MM. A. Decourcelle et J. Claretie qui viennent de +faire jouer au Gymnase un drame en quatre actes, _le Pere_, dans lequel +ils ont voulu prouver des verites delicates et fort discutables. Selon +eux, le pere adoptif qui eleve un enfant est plus le pere de cet enfant +que le veritable pere qui l'a abandonne. La voix du sang n'existe pas. +Il ne suffit point de donner par hasard l'etre a une creature pour se +dire son pere, il faut encore achever cette naissance en faisant une +belle ame de cette creature. Tout cela est parfait en theorie, et meme +beau; seulement, dans la realite, les choses prennent une allure moins +nette, le bien et le mal se melent, et il est singulierement difficile +de se prononcer. + +Les pieces a these ont surtout ceci de facheux, que les auteurs peuvent +et doivent les arranger pour leur faire signifier ce qu'ils veulent. +Tous les paradoxes sont permis au theatre, pourvu qu'on les y mette avec +esprit. On a un plaidoyer, on n'a pas la verite. Si l'on derange une +seule des poutres de l'echafaudage, tout croule. C'est un chateau de +cartes qu'il faut considerer de loin, en evitant de le renverser d'un +souffle. + +Ainsi, on ne s'imagine pas toutes les precautions que les auteurs ont du +prendre pour faire tenir leur drame debout. D'abord, il s'agissait de +donner le pere adoptif, M. Darcey, comme l'homme le plus sympathique du +monde, honnete, loyal, un heros. Par contre, il fallait presenter le +pere veritable comme un gredin, tout en lui laissant l'apparence d'un +homme du monde; et M. de Saint-Andre est devenu un viveur, un profil +romantique de miserable dont les bottines vernies foulent toutes les +choses saintes. Mais cela ne suffisait pas. Pour creuser l'abime entre +l'enfant et le vrai pere, les auteurs ont du inventer un viol de la +mere: M. de Saint-Andre a viole madame Darcey et a disparu sans meme +savoir que la malheureuse femme est morte de cet attentat, apres avoir +donne le jour au petit Georges. + +Est-ce tout? les faits se trouvaient-ils des lors combines de facon a +pouvoir soutenir la these? Non, il etait necessaire de fausser encore +d'un coup de pouce la realite. M. Darcey avait eleve Georges. Seulement, +il ne fallait pas que Georges connut le mystere de sa naissance. Il +devait l'apprendre a vingt-cinq ans, pour etre frappe par ce coup de +foudre, et en recevoir un tel ebranlement, qu'il se mit immediatement +a la recherche de son pere, dans un but etrange que je dirai tout a +l'heure. + +Alors, afin d'obtenir les situations voulues, les auteurs ont imagine le +premier acte suivant. Georges attend M. Darcey, qui revient d'Amerique. +Il l'attend avec d'autant plus d'impatience qu'il doit epouser, des son +retour, une jeune fille qu'il aime, mademoiselle Alice Herbelin. Mais il +n'est pas sans inquietude. On n'a pas de nouvelles du _Saint-Laurent_, +qui ramene M. Darcey. Brusquement, une depeche arrive, annoncant la +perte du _Saint-Laurent_ sur les cotes de Bretagne. Georges sanglote, et +son desespoir est tel qu'il veut se tuer. C'est a ce moment que Borel, +un vieil employe de la maison, pour empecher ce suicide, raconte au +jeune homme que M. Darcey n'est pas son pere. Naturellement, tout de +suite apres cet aveu, M. Darcey se presente. Il a ete sauve. Georges +se jette d'abord dans ses bras, puis il se montre trouble, et une +explication a lieu. A la fin de l'acte, le jeune homme, ajournant son +mariage, part a la recherche de son pere, pour venger sa mere. + +On voit quels evenements peu naturels les auteurs ont du employer +pour arriver a justifier leur donnee premiere. Je passe encore sur la +singuliere depeche qui determine le desespoir de Georges; il y a la une +histoire de capitaine remplace pendant la traversee qui est enfantine. +Ce qui est plus grave, c'est la situation fausse de ce jeune homme, dont +la premiere idee est de se faire sauter la cervelle, parce que son pere +est mort. Je doute que les auteurs aient a citer un fait reel pour +appuyer leur fable. Je ne dis point que la perte d'un etre cher ne +puisse pas tuer, apres des journees de larmes. Mais, la, brusquement, +prendre un pistolet, c'est bien peu vraisemblable. Evidemment, les +auteurs n'ont pas eu d'autre but que d'amener la confidence de Borel, a +l'aide de ce suicide. S'ils ont eprouve un instant des scrupules, ils se +sont ensuite persuade que le desespoir de Georges allant jusqu'a vouloir +mourir, etait une excellente note pour leur piece, en ce sens que ce +desespoir montrait l'affection passionnee du jeune homme a l'egard de M. +Darcey. + +J'insiste maintenant sur la stupefiante determination du fils partant a +la decouverte de son pere pour venger sa mere. M. Darcey lui a raconte +que la malheureuse femme avait ete violee dans une auberge des Pyrenees, +pres de Luchon. Longtemps il a cherche le miserable pour le tuer. +Vingt-cinq ans se sont passes, l'aventure est oubliee, tout porte a +croire qu'une nouvelle enquete ne saurait aboutir. N'importe, Georges +entend partir sur-le-champ, et il emmene Borel. Les actes suivants vont +etre consacres a cette etrange chasse qu'un fils donne a son pere. + +Je m'arrete et je me demande quels peuvent etre, au juste, les +sentiments qui animent Georges. Voila un garcon qui va se marier avec +une jeune fille qu'il adore; voila un fils qui retrouve un pere qu'il a +cru mort, et il abandonne cette jeune fille et ce pere pour se donner la +mission la plus lamentable et la moins utile qu'on puisse imaginer. Cela +est-il croyable? Remarquez que tout ce petit monde est tranquille et +heureux. A quoi bon remuer un passe mort, a quoi bon soulever une lutte +effroyable dans tous ces coeurs? Le vrai pere est un gredin: eh bien! +que ce gredin aille se faire pendre ailleurs; son fils n'a pas a jouer +le role de justicier, et s'il joue ce role, c'est uniquement pour +permettre a MM. Decourcelle et Claretie de faire un drame. Dans la +realite, a moins d'etre fou, Georges dirait simplement a M. Darcey: "Mon +veritable pere, c'est vous. Je ne veux pas savoir si j'en ai un autre. +Aimons-nous comme par le passe, et vivons en paix." Seulement, je le +repete, dans ce cas, il n'y avait pas de piece. + +Georges est parti en guerre contre son pere. Nous le retrouvons avec +Borel, dans l'auberge des Pyrenees, ou l'attentat a ete commis. Un quart +de siecle s'est ecoule, personne naturellement ne peut le renseigner. Le +second acte ne contient guere que deux scenes, deux interrogatoires +que le jeune homme fait subir, l'un a un paysan, l'autre a un vieux +militaire, le pere Lazare, que l'age et la boisson ont abeti. Il tire +enfin de ce dernier un renseignement: l'homme qu'il cherche, son pere, +lui ressemble. Et c'est avec cette seule indication qu'il reprend ses +recherches. + +Au troisieme acte, Georges, qui va partout, se fait presenter par un ami +chez une fille galante, un soir de fete, dans une villa des environs de +Luchon. Le hasard le met en presence d'une femme, lasse et desabusee, +qui traverse la piece en maudissant les hommes. Voila, certes, une +figure d'une fraicheur douteuse. Mais l'important est qu'elle porte un +bracelet, sur lequel se trouve le portrait de Saint-Andre. Enfin Georges +tient la bonne piste. Saint-Andre lui-meme arrive. Les auteurs ont +aussitot accumule les couleurs noires sur son compte: il lance les +maximes les plus abominables; il se montre joueur, libertin, sans foi +ni loi; il donne des lecons de vice a Georges et finit par lui raconter +nettement le viol de sa mere, comme un bon tour qu'il a fait dans le +temps. C'est vraiment trop commode de batir ainsi un mauvais pere, juste +sur le patron d'infamie que l'on desire. + +Le denoument, le quatrieme acte, se passe encore dans l'auberge. +Saint-Andre et ses amis vont partir pour une chasse a l'ours. Georges, +qui est de la bande, pose la these sur laquelle repose la piece, et une +discussion s'engage, ou l'on dit ses verites a la voix du sang. Puis, +Georges, convaincu par cette discussion, livre son vrai pere a son pere +adoptif, qui se trouve dans une piece voisine. Un duel a lieu, pendant +lequel le jeune homme se tord les bras. M. Darcey rentre, il a tue +Saint-Andre. Alors, Georges se jette dans les bras du survivant, en +criant: "Mon pere! mon pere!" et M. Darcey repond: "Mon fils! oui, mon +fils!" Comme on le dit apres la solution de tout probleme, c'est ce +qu'il fallait demontrer. + +Je crois inutile de rentrer dans la discussion de la these. Les auteurs +ont voulu cela. Mais le premier venu peut vouloir autre chose, la +these absolument contraire par exemple, et le premier venu n'aura qu'a +arranger un autre drame, pour avoir egalement raison. La question d'art +seule demeure, et j'ai le regret de constater que l'argumentation a fait +un tort considerable au merite litteraire de l'oeuvre, en torturant +les faits et en embarrassant le dialogue de plaidoyers inutiles. Les +personnages n'obeissent plus a un caractere, mais a une situation; ils +font ceci et cela, non pas parce que leur nature est de le faire, mais +parce que les auteurs veulent qu'ils le fassent. Des lors, nous avons +des pantins au lieu de creatures vivantes. + + + +VI + +Je retrouve M. Louis Davyl a l'Odeon, avec une comedie en trois actes: +_Monsieur Cheribois_. Avant tout, j'analyserai l'oeuvre. Ensuite, je me +permettrai de la juger et d'en tirer une lecon, s'il y a lieu. + +M. Cheribois est un bourgeois de Joigny qui passe grassement sa vie dans +un egoisme bien entendu. Il n'a autour de lui que des femmes qui le +gatent: madame Cheribois d'abord, puis sa filleule, Henriette, et la +vieille bonne de la famille, Marion. Tout le premier acte sert a peindre +cet interieur cossu et tranquille, dans lequel le bon M. Cheribois ne +tolere pas le pli d'une rose. Cependant, il attend ce jour-la son fils +Paul, qui est en train de faire fortune a Paris, chez un agent de +change. Il est meme alle le chercher a la gare, et il revient tres +maussade, parce que Paul n'est pas arrive. La verite est que ce +malheureux garcon rode autour de la maison depuis le malin; il a joue a +la Bourse et a perdu cent mille francs; il explique a sa mere epouvantee +qu'il est deshonore, s'il ne paye pas. Mais lorsque M. Cheribois apprend +l'aventure, il refuse tout net les cent mille francs. Tant pis si +son fils est un imbecile! Voila la tranquille maison bouleversee, et +l'egoiste seul y dinera paisiblement le soir. + +Au second acte, madame Cheribois tente vainement de sauver son fils. +Elle se rend chez le notaire Violette, ou deja Henriette et la vieille +Marion sont venues faire assaut de devouement, en tachant de realiser +leur petite fortune pour la donner a Paul. Mais toutes les tendresses de +la mere se brisent contre la loi; elle ne peut disposer d'aucun argent +sans le consentement de son mari. Alors, elle se lamente, et, M. +Cheribois se presentant a son tour, une explication cruelle a lieu entre +eux. Il ne cede pas, la situation reste plus tendue. + +Enfin, au troisieme acte, le denoument est amene par une intrigue +secondaire. Un neveu de M. Cheribois, Laurent, possede pour toute +fortune une vigne que son oncle guette depuis longtemps. Justement, la +fille du notaire, Cecile, est aimee de Laurent. Il se decide a vendre sa +vigne a son oncle pour le prix de soixante-quinze mille francs, puis a +preter cet argent a Paul. Autre complication: M. Cheribois veut payer +ces soixante-quinze mille francs sur une somme de cent mille francs +qu'il vient de faire porter chez un banquier par Bidard, le clerc de +M deg. Violette. Et voila qu'on lui annonce la fuite de ce banquier. Il se +desole. Enfin, quand il apprend que Bidard, prevenu a temps, ne s'est +pas dessaisi de la somme, il se laisse attendrir et consent a donner les +cent mille francs a son fils. + +Je commencerai par la critique. Qui ne comprend que ce denoument est +facheux? Pendant les deux premiers actes, M. Louis Davyl s'est tenu +dans une etude tres simple et tres juste d'un petit coin de la vie de +province. On ne sent nulle part la convention theatrale, les recettes +connues, la routine des expedients et des ficelles du metier. Rien de +plus charmant, de mieux observe et de mieux rendu. Et voila tout d'un +coup que l'auteur parait avoir peur de cette belle simplicite; il se dit +que ca ne peut pas finir comme ca, que ce serait trop nu, qu'il faut +absolument corser le troisieme acte. Alors, il ramasse cette vieille +histoire des cent mille francs qu'on croit perdus et qu'on retrouve dans +la poche d'un clerc fantaisiste. Il force le coffre-fort de son egoiste +par un tour de passe-passe, au lieu de chercher a amener le denoument +par une evolution du caractere du personnage. + +Le pis est que M. Louis Davyl a fait la scene qu'il fallait faire, et +qu'il l'a meme tres bien faite. Quand M. Cheribois rentre chez lui a la +nuit tombante, il ne trouve plus personne, ni sa femme, ni sa niece, ni +la vieille bonne. Il n'y a pas meme de lampe allumee. Le nid ou il se +fait dorloter depuis un demi-siecle est desert et froid, lentement empli +d'une ombre inquietante. Alors, il est pris de peur, il tremble qu'on ne +l'abandonne, il grelotte a la pensee qu'il n'aura plus la trois femmes +pour prevenir ses moindres desirs. Et il se lance a travers les pieces, +il appelle, il crie. C'est lui, des lors, qui est a la merci de son +entourage. J'aurais voulu qu'a ce moment il fut vaincu par le seul fait +de son abandon, que son caractere d'egoiste lui arrachat ce cri: +"Tenez! voila les cent mille francs, rendez-moi ma tranquillite et mon +bien-etre." + +Remarquez que M. Cheribois obeissait ainsi jusqu'au bout a sa nature. +Apres avoir resiste par egoisme, il consentait par egoisme. Son vice le +punissait, sans que l'auteur eut a le transformer. D'autre part, il +faut songer que M. Cheribois n'est pas un avare; il se nourrit +merveilleusement et tient a digerer dans de bons fauteuils. S'il refuse +de donner les cent mille francs, c'est qu'il songe sans doute a toutes +les satisfactions personnelles qu'il peut se procurer avec une pareille +somme. Rien d'etonnant des lors a ce qu'il les donne, des que son refus +menace de gater son existence entiere. Je le repete, le denoument +naturel etait la, et pas ailleurs. + +Tout le reste, les cent mille francs promenes dans la poche de Bidard, +le bel expedient de Lucile, decidant Laurent a vendre sa vigne, n'est +reellement la que pour tenir de la place. Ce sont des complications +enfantines, imaginees en dehors de toute observation, ajoutees par +l'auteur dans le but d'occuper les planches. Je crois le calcul facheux. +L'effet obtenu aurait grandi, si le troisieme acte avait continue la +belle et touchante simplicite des deux premiers. M. Louis Davyl a eu le +tort de ne pas pousser magistralement son etude jusqu'au bout. Il s'est +dit qu'une "piece" etait necessaire, lorsque, selon moi, une "etude" +suffisait et donnait a l'idee une ampleur superbe. On a tort de se +defier du public, de croire qu'il exige de la convention. Ce sont les +deux premiers actes qui ont surtout charme la salle. Jamais M. Louis +Davyl n'aura laisse echapper une si belle occasion de laisser une +oeuvre. + +Telle qu'elle est, pourtant, la piece est une des meilleures que j'aie +vues cette annee. J'ai ete tres heureux de son succes, car ce succes me +confirme dans les idees que je defends. Voila donc le naturalisme au +theatre, je veux dire l'analyse d'un milieu et d'un personnage, le +tableau d'un coin de la vie quotidienne. Et l'on a pris le plus grand +plaisir a cette fidelite des peintures, a cette scrupuleuse minutie +de chaque detail. Le premier acte est vraiment charmant de verite; +on dirait le debut d'un roman de Balzac, sans la grande allure. Que +m'affirmait-on, que le theatre ne supportait pas l'etude du milieu? +Allez voir jouer _Monsieur Cheribois_, et, ce qui vous seduira, ce sera +precisement cette maison de Joigny, si tiede et si douce, dans laquelle +vous croirez entrer. + +Pour moi, M. Louis Davyl fera bien de s'en tenir la. Sa voie est +trouvee. Quand il s'est lance dans la litterature dramatique, apres une +vie deja remplie, il a deploye une activite fievreuse, il a voulu tenter +toutes les notes a la fois. J'ai vu de lui des pieces bien mediocres, +entre autres de grands melodrames ou il pataugeait a la suite de Dumas +pere et de M. Dennery. J'ai vu un drame populaire, dans lequel, a cote +d'excellentes scenes prises dans le milieu ouvrier, il y avait une +accumulation de vieux cliches intolerables. De tout son bagage, il ne +reste que la _Maitresse legitime_ et _Monsieur Cheribois_. La conclusion +est facile a tirer. J'espere que l'experience est desormais faite pour +lui; il doit s'en tenir aux pieces d'observation et d'analyse, il doit +ne pas sortir du theatre naturaliste, s'il veut enfin conquerir et +garder une haute situation. On a pu comprendre qu'il se cherchat et +qu'il tatat le public; on ne comprendrait plus qu'il ne se fixat pas +ou parait aller le succes et ou se trouve evidemment son temperament +d'auteur dramatique. + + + +VII + +La comedie en quatre actes de M. Albert Delpit: _le Fils de Coralie_ a +obtenu un veritable succes au Gymnase. + +En quelques lignes, voici le sujet. Une fille, Coralie, qui a scandalise +Paris par sa debauche, s'est retiree en province, apres fortune faite, +pour se consacrer tout entiere a l'education de son fils Daniel. +L'enfant a grandi, il est aujourd'hui capitaine, et un capitaine +extraordinairement pur, noble, bon, delicat, grand, chaste, integre, +magnanime. Naturellement, il ignore les anciennes farces de sa mere, qui +s'est modestement derobee sous le nom de madame Dubois. C'est alors +que le capitaine veut epouser la fille d'une respectable famille de +Montauban, Edith Godefroy. Les deux jeunes gens s'adorent, sa pretendue +tante donne a Daniel une somme de neuf cent mille francs, une fortune +dont on lui aurait confie la gestion; tout irait pour le mieux, si un +ancien viveur, M. de Montjoye, ne reconnaissait pas d'abord Coralie, et +si ensuite le notaire Bonchamps ne mettait pas a neant le roman naif de +madame Dubois, en lui posant les questions necessaires a la redaction +du contrat. Elle se trouble, et la grande scene attendue, la scene +d'explication entre elle et son fils, se produit alors. Au dernier +acte, le mariage ne se ferait naturellement pas, si Edith ne declarait +publiquement, dans un etrange coup de tete, qu'elle est la maitresse de +Daniel. M. Godefroy, vaincu par ce moyen un peu raide de comedie, se +decide a les unir, a la condition que Coralie se retirera dans un +couvent. + +Avant tout, examinons la question de moralite. Je crois savoir que +M. Delpit est a cheval sur la morale. Sa pretention, me dit-on, est +d'ecrire des oeuvres dont les femmes ne rougissent pas, et dont +l'influence salutaire doit ameliorer l'espece humaine, par des moyens +tendres et nobles. + +Or, j'avoue avoir cherche la vraie moralite du _Fils de Coralie_, sans +etre encore parvenu a la decouvrir. Est-ce a dire que les filles ne +doivent pas avoir de fils, ou bien qu'elles doivent eviter d'en faire +des capitaines immacules, si elles en ont? Non, car Daniel est en somme +parfaitement heureux a la fin, et il serait fils d'une sainte, qu'il +n'aurait pas a remercier davantage la Providence. L'auteur ne dit meme +pas aux dames legeres de Paris: "Voyez combien vos desordres retomberont +sur la tete de vos fils; vous serez un jour punies dans leur bonheur +brise." Au demeurant, Coralie est pardonnee; elle s'enterre bien au +couvent, mais quelle fin heureuse pour une vieille catin, lasse de la +vie, s'endormant au milieu des tendresses calines des bonnes soeurs! car +je me plais a ajouter un cinquieme acte, a voir Coralie mourir dans le +sein de l'Eglise et laisser sa fortune pour les frais du culte. C'est la +mort enviee de toutes les pecheresses, l'argent du Diable retourne au +bon Dieu. Et remarquez que celle-ci a, en outre, la joie de savoir son +fils bien etabli. + +Donc, la moralite est ici fort obscure. La seule conclusion qu'on puisse +tirer, me parait etre celle-ci, adressee aux filles trop lancees: +"Tachez d'avoir un fils capitaine et pur pour qu'il vous refasse une +virginite sur le tard," moyen un peu complique, qui n'est pas a la +portee de toutes ces dames. + +Mais soyons serieux, laissons la morale absente, et arrivons a la +question litteraire. C'est la seule qui doive nous interesser. J'ai +simplement voulu montrer que les ecrivains moraux sont generalement ceux +dont les oeuvres ne prouvent rien et ne menent a rien. On tombe avec eux +dans l'amphigouri des grands sentiments opposes aux grandes hontes, dans +un pathos de noblesse d'une extravagance rare, lorsqu'on le met en face +des realites pratiques de la vie. + +Les deux premiers actes sont consacres a l'exposition. Rien de saillant, +mais des scenes d'une grande nettete et bien conduites. Je ne fais des +reserves que pour la langue; c'est trop ecrit, avec des enflures de +phrases, tout un dialogue qui n'est point vecu. Maintenant, je passe au +troisieme acte, le seul remarquable. Il merite vraiment la discussion. + +Nulle part je n'ai encore lu les raisons qui, selon moi, ont fait le +grand et legitime succes de cet acte. Presque tous les critiques se sont +exclames sur la coupe meme de l'acte, sur la facture des scenes, sur le +pur cote theatral, en un mot. Il semble, d'apres eux, que M. Delpit ait +reussi, parce qu'il a coule son oeuvre dans un moule connu. Eh bien! je +crois etre certain, pour ma part, que M. Delpit doit son succes a la +quantite de verite qu'il a ose mettre sur les planches; cette quantite +n'est pas grande, il est vrai, et le public, en applaudissant, a pu tres +bien ne pas se rendre un compte exact de ce qu'il applaudissait. Mais le +fait ne m'en parait pas moins facile a demontrer. + +Voyez la scene du notaire. Rien de plus simple, de plus logique ni de +plus fort. Voila un homme dans l'exercice de sa profession; il pose +les questions qu'il doit poser, et ce sont justement ces questions, si +naturelles, qui determinent la catastrophe. Ici, nous ne sommes plus au +theatre; il ne s'agit plus de ce qu'on nomme "une ficelle", un expedient +visible, consacre, use, passe a l'etat de loi. Nous sommes dans la vie +ordinaire, dans ce qui doit etre. Aussi l'effet a-t-il ete immense. +Toute la salle etait secouee. La preuve est-elle assez concluante, et me +donne-telle assez raison? Voila ce qu'on obtient avec la verite banale +de tous les jours. + +Et ce n'est pas tout. Voyez Coralie pendant cette scene et les +suivantes. Tout un coin de la vraie fille est risque ici fort habilement +et dans une juste mesure des necessites sceniques. D'abord, voici la +fille avec son roman naif, son histoire d'une soeur a elle qui aurait +laisse neuf cent mille francs a Daniel; elle ne s'est pas inquietee des +lois qu'elle ignore, elle s'est contentee d'un de ces mensonges qu'elle +a faits cent fois a ses amants et dont ceux-ci se sont toujours montres +satisfaits. Aussi se trouble-t-elle tout de suite, lorsque le notaire la +met en face des realites. C'est un chateau de cartes qui s'ecroule, et +elle en reste suffoquee, eperdue, sans force pour mentir de nouveau, +pleurant comme une enfant. L'observation est excellente; une fois +encore, nous sommes dans la vie. J'en dirai de meme pour certaines +parties de la grande scene entre Coralie et son fils, tout en faisant +pourtant des reserves, car l'auteur ici verse singulierement dans la +declamation et dans les gros effets inutiles. J'aurais voulu plus de +discretion dramatique, certain que le coup porte sur le public aurait +encore grandi. Rien de meilleur que l'embarras de Coralie, lorsque +Daniel lui demande le nom de son pere; tres juste egalement la +conclusion de la scene, le pardon du fils acceptant sa mere, quelle +qu'elle soit. Seulement, c'est la que je voudrais moins de rhetorique. +Daniel fait des phrases sur la redemption, sur l'honneur, sur la +famille. A quoi bon ces phrases, dont on rirait dans la realite? +Pourquoi ne pas parler simplement et dire tout juste ce que Daniel +dirait, s'il etait seul a seule avec sa mere, dans une chambre? Toujours +l'idee qu'on est au theatre et qu'il faut donner un coup de pouce a +la verite, si l'on veut obtenir l'emotion, lorsqu'il est demontre au +contraire que la plus forte emotion nait de la verite la plus franche et +la plus simple. + +Tel est donc, pour moi, le grand merite de ce troisieme acte. Daniel +reste en bois, sauf deux ou trois cris, car Daniel est un etre abstrait, +fait sur un type ridicule de perfection. Mais Coralie se montre bien +vivante, et cela suffit pour donner a l'acte un souffle de vie. Je le +repeterai: l'acte a reussi parce que, d'un bout a l'autre, il echappe +aux ficelles ordinaires, et qu'il obeit simplement a des ressorts +logiques et humains, pris dans le caractere meme des personnages. Je +n'insisterai pas sur le quatrieme acte, bien qu'il contienne peut-etre +la pensee morale et philosophique de l'auteur. En tout cas, je vois la +une concession aux necessites sceniques qui diminue l'oeuvre et lui +enleve toute largeur. + +Maintenant, M. Delpit me permettra-t-il de lui donner quelques conseils, +comme mon metier de critique m'y oblige? Je vois partout qu'on l'acclame +et qu'on le grise, en le poussant dans une voie qui me parait facheuse. +Ainsi, je nommerai M. Sarcey, dont l'autorite est reelle en matiere +dramatique, et qui, selon moi, fait beaucoup de victimes par les +enseignements de son feuilleton. Ecoutez ce qu'il ecrit a propos du +_Fils de Coralie_: "La belle chose que le theatre! Personne a ce moment +ne pensait plus a l'indignite de la mere, a l'impossibilite du sujet. +Personne ne songeait plus a chicaner son emotion. On avait en face +une mere et un fils dans une situation terrible, et les repliques +jaillissaient a coups presses comme des eclats de foudre. Tout le reste +avait disparu." Cela revient a dire en bon francais: "Moquez-vous de la +vraisemblance, moquez-vous du bon sens, mettez simplement des pantins +l'un devant l'autre, dans des situations preparees, et comptez sur +l'emotion du public pour etre absous: tel est le theatre qui est une +belle chose." D'ailleurs, je le sais, M. Sarcey ne se fait pas une autre +idee du theatre, il le juge au point de vue de la consommation courante +du public. Eh bien! que M. Delpit s'avise d'ecouter M. Sarcey, de croire +que tous les defauts disparaissent, lorsqu'on a fait rire ou pleurer une +salle, et il verra le beau resultat a sa cinquieme ou sixieme piece! + +Non, il n'est pas vrai que tout disparaisse dans l'emotion purement +nerveuse du public. A ce compte, les melodrames les plus gros et les +plus betes seraient des chefs-d'oeuvre inattaquables, car ils ont +bouleverse de gaiete et de douleur des generations entieres. Non, le +theatre n'est pas une belle chose, parce qu'on peut y duper chaque soir +quinze cents personnes, en leur faisant avaler des choses tres mediocres +dans un eclat de rire ou dans un flot de larmes. C'est au contraire +pour cette raison que le theatre est inferieur. Il n'est pas honorable +d'ebranler la raison des spectateurs par des situations violentes, au +point de les rendre imbeciles, et cela n'est permis qu'aux pieces sans +litterature. Ou M. Sarcey a-t-il vu que la situation faisait tout +oublier? dans le repertoire des boulevards, dans nos pieces romantiques +qui melent l'habilete de Scribe a la fantasmagorie de Victor Hugo. Mais +qu'il cite un chef-d'oeuvre qui soit un chef-d'oeuvre en dehors de +l'observation humaine et de la beaute litteraire du dialogue. Il faut +toujours voir le chef-d'oeuvre; rien ne me parait desastreux pour la +critique comme cet engourdissement dans le train-train quotidien de nos +theatres, qui ne met rien au dela du succes immediat d'une piece et qui +rapporte tout a la consommation courante du public. Sans doute, les +chefs-d'oeuvre sont rares; mais c'est pour le chef-d'oeuvre que nous +travaillons tous. Peu importent les fabricants, ils ne meritent pas +qu'on discute sur leur plus ou leur moins de mediocrite. + +Je dirai donc a M. Delpit de ne pas trop se fier aux situations, a +l'emotion qu'il peut determiner en heurtant des marionnettes, placees +dans de certaines conditions. Ce metier ne reussit meme plus aux +vieux routiers du melodrame. S'il n'avait mis dans sa comedie que des +invraisemblances et des conventions, comme M. Sarcey parait le croire, +sa comedie tomberait aujourd'hui devant l'indifference publique. Ce +n'est pas grace aux situations que le _Fils de Coralie_ a reussi, car +nous avons vu d'autres situations aussi puissantes et plus neuves ne pas +toucher les spectateurs; c'est grace a la somme de verite que l'auteur +a ose apporter dans les situations, comme j'ai tache de le prouver. M. +Sarcey ne dit pas un mot de cela. Il ajoute meme que, lorsqu'une salle +pleure, il n'y a plus a discuter; alors qu'on nous ramene a _Lazare le +Patre_, dont on vient de faire quelque part une reprise si piteuse. +Le preuve que rien ne disparait, meme dans le succes, c'est que le +capitaine Daniel reste un personnage en bois pour tout le monde, c'est +que le quatrieme acte empechera toujours le _Fils de Coralie_ d'etre +une oeuvre de premier ordre. Le public, que l'on croit pris tout entier +quand on l'a vu rire ou pleurer, a de terribles revanches; il juge +son emotion et il se revolte, si l'on s'est moque de lui. Telle est +l'explication du dedain que nos petits-fils montreront pour certaines +oeuvres acclamees aujourd'hui dans nos theatres. + +M. Delpit vient de reveler un temperament d'homme de theatre. +Maintenant, il faut qu'il produise. Deux routes s'ouvrent devant lui: +l'oeuvre de convention et l'oeuvre de verite, l'analyse humaine et la +fabrication dramatique. Dans dix ans, on le jugera. + + + +LA PANTOMIME + +Il vient de se faire, au theatre des Varietes, une tentative tres +interessante, et dont le succes a d'ailleurs ete complet. Je veux parler +de l'introduction de la pantomime dans la farce. Frappe du triomphe que +les Hanlon-Lees, ces mimes merveilleux, obtenaient aux Folies-Bergere, +le directeur des Varietes a eu l'idee heureuse de commander une piece, +une farce, dans laquelle les auteurs leur menageraient une large part +d'action. Il s'agissait donc de leur fournir un theme, de les placer +dans un cadre dialogue, ou ils pussent se mouvoir avec aisance. Le +projet etait des plus ingenieux et des plus tentants. C'etait produire +les Hanlon devant le grand public et elargir leur drame muet d'un drame +parle, qui menagerait l'attention des spectateurs. + +Nous ne sommes pas en Angleterre, ou l'on supporte parfaitement une +pantomime en cinq actes durant toute une soiree. Notre genie national +n'est point dans cette imagination atroce d'une grele de gifles et de +coups de pied tombant pendant quatre heures, au milieu d'un silence de +mort. L'observation cruelle, l'analyse feroce de ces grimaciers qui +mettent a nu d'un geste ou d'un clin d'oeil toute la bete humaine, nous +echappent, lorsqu'elles ne nous fachent pas. Aussi faut-il, chez nous, +que la pantomime ne soit que l'accessoire, et qu'il y ait des points de +repos, pour permettre aux spectateurs de respirer. De la l'utilite du +cadre impose a MM. Blum et Toche, les auteurs du _Voyage en Suisse_. Ils +ont ete charges de presenter les Hanlon au grand public parisien, en +motivant leurs entrees en scene et en embourgeoisant le plus possible la +fantaisie sombre de leurs exercices. + +Le gros reproche que j'adresserai aux auteurs, c'est d'avoir trop +embourgeoise cette fantaisie. Leur scenario n'est guere qu'un +vaudeville, et un vaudeville d'une originalite douteuse. Cet +ex-pharmacien qui se marie et que des farceurs poursuivent pendant son +voyage de noces, pour l'empecher de consommer le mariage, n'apporte +qu'une donnee bien connue. Encore ne chicanerait-on pas sur l'idee +premiere, qui etait un point de depart de farce amusante; mais il +aurait fallu, dans les developpements, dans les episodes, une invention +cocasse, une drolerie poussee a l'extreme, qui aurait elargi le sujet, +en le haussant a la satire enragee. Mon sentiment tout net est que le +train de la piece est trop banal, trop froid, et que, des que les Hanlon +paraissent, avec leur envolement de farceurs lyriques, ils y detonnent. + +Souvent, lorsqu'on sort d'une feerie, on regrette que toutes ces +splendeurs soient depensees sur des scenarios si mediocres, on se dit +qu'il faudrait un grand poete pour parler la langue de ce peuple de +fees, de princesses et de rois. Eh bien! ma sensation a ete la meme +devant le _Voyage en Suisse_. J'ai regrette qu'un observateur de +genie, qu'un grand moraliste n'ait pas ecrit pour les Hanlon la piece +profondement humaine, la satire violente et au rire terrible que ces +artistes si profonds meriteraient d'interpreter. Leur puissance de +rendu, leurs trouvailles d'analystes impitoyables, font eclater les +plaisanteries faciles du vaudeville. Il leur faudrait, pour etre chez +eux, du Moliere ou du Shakespeare. Alors seulement ils donneraient tout +ce qu'ils sentent. + +J'insiste, parce que, malgre leur tres vif succes, on ne m'a pas paru +les gouter a leur haut merite. Ils sont de beaucoup superieurs au +canevas qu'on leur a fourni. Lorsqu'ils etaient livres a eux-memes, aux +Folies Bergere, ils trouvaient des scenes d'une autre profondeur et +qui vous faisaient passer a fleur de peau le petit frisson froid de la +verite. En un mot, leur pantomime a un au dela troublant, cet au dela, +de Moliere qui met de la peur dans le rire du public. Rien n'est plus +formidable, a mon avis, que la gaiete des Hanlon, s'ebattant au +milieu des membres casses, et des poitrines trouees, triomphant dans +l'apotheose du vice et du crime, devant la morale ahurie. Au fond, c'est +la negation de tout, c'est le neant humain. + +Je ne parlerai donc pas de le piece, qui est l'oeuvre de deux auteurs +spirituels. Eux-memes se sont effaces. Mon seul but, en analysant les +principales scenes des Hanlon, est de montrer de quelle observation +cruelle, de quelle rage d'analyse, ces mimes de genie tirent le rire. +Il leur fallait d'autant plus de souplesse que la situation, pour eux, +reste la meme depuis le commencement jusqu'a la fin de la piece. Ils +n'ont pas trouve la un drame avec ses peripeties: leur action se borne a +etre des farceurs, qui interviennent toujours dans les memes conditions. +Defaut grave du scenario, monotonie qu'ils ne sont parvenus a dissimuler +que par des prodiges de nuances. Ils ont mis partout des dessous, +lorsqu'il n'y en avait pas. Leurs merveilles d'execution ont sauve la +pauvrete du theme. + +Voyez leur premiere entree en scene. Ils arrivent sur l'imperiale d'une +vieille diligence qui, tout d'un coup, verse au fond du theatre. La +degringolade est effroyable, au milieu des vitres cassees, des cris et +des jurons. Pour sur, il y a des poitrines ouvertes, des tetes aplaties; +et le public eclate d'un fou rire. Aimable public! et comme les Hanlon +savent bien ce qu'il faut a notre gaiete! D'ailleurs, par un prodige +d'adresse, ils se retrouvent tous devant la rampe, ranges en une ligne +correcte, sur leur derriere. L'adresse, l'escamotage des consequences de +l'accident, redouble ici la gaiete des spectateurs. Dans les accidents +reels, on rit d'abord, puis on s'apitoie; les Hanlon ont parfaitement +compris qu'il ne fallait pas laisser a l'apitoiement le temps de se +produire. De la le gros effet comique. + +J'avoue, au second acte, n'aimer que mediocrement le truc du +spleeping-car. Regle generale, toutes les fois qu'on fait du bruit a +l'avance autour d'un truc qui doit passionner Paris, il est presque +certain que le truc ratera. Le public arrive monte, croyant a une +illusion absolue, et lorsqu'il voit les ficelles, comme dans le cas de +ce spleeping-car, l'illusion ne se produit plus du tout, parce qu'on l'a +rendu exigeant. La verite est que la manoeuvre du truc, dont on a +tant parle, est beaucoup trop lente. L'explosion a lieu, le wagon +s'entr'ouvre, les deux moities se relevent a droite et a gauche, tandis +que les personnages, qui devraient etre lances en l'air, gagnent +tranquillement des arbres, sur lesquels ils se perchent; le tout a grand +renfort de cordages, comme dans les joujoux d'enfant. Je sais bien qu'on +ne peut nous offrir un veritable accident. Mais, en cette matiere, +toutes les fois que l'illusion est impossible, le truc doit etre +abandonne. Les Hanlon ne trouvent donc dans cet acte qu'a exercer leur +adresse et leur audace de gymnastes. C'est tres gros comme gaiete. Rien +par dessous. + +Je prefere de beaucoup le troisieme acte. L'entree en scene est encore +des plus etonnantes. Les Hanlon tombent du plafond, au beau milieu +d'une table d'hote, a l'heure du dejeuner. Vous voyez l'effarement des +voyageurs. Ici, il y a un de ces coups de folie qui traversent les +pantomimes, ces coups de folie epidemiques dont on rit si fort, avec +de sourdes inquietudes pour sa propre raison. Les Hanlon prennent +les plats, les bouteilles, et se mettent a jongler avec une furie +croissante, si endiablee, que peu a peu les convives, entraines, +enrages, les imitent, de facon que la scene se termine dans une demence +generale. N'est-ce pas le souffle qui passe parfois sur les foules +et les detraque? L'humanite finit souvent par jongler ainsi avec les +soupieres et les saladiers. On est pris par le fou rire, on ne sait si +l'on ne se reveillera pas dans un cabanon de Bicetre. Ce sont la les +gaietes des Hanlon. + +Et que dire de la scene du gendarme, qui vient ensuite? Un gendarme se +presente pour arreter les coupables. Des lors, c'est le gendarme qui +va etre bafoue. Il est l'autorite, on le bernera, on passera entre +ses jambes pour le faire tomber, on lui causera des peurs atroces en +s'elancant brusquement d'une malle, on l'enfermera dans cette malle, +on le rendra si piteux, si ridicule, si betement comique, que la foule +enthousiaste applaudira a chacune de ses mesaventures. C'est la scene +qui a meme produit le plus d'effet. Personne n'a songe qu'on insultait +notre armee. Pourtant, rien de plus revolutionnaire. Cela flatte le +criminel qu'il y a au fond des plus honnetes d'entre nous. Cela nous +gratte dans notre besoin de revanche contre l'autorite, dans notre +admiration pour l'adresse, pour le coquin adroit qui triomphe de +l'honnete homme trop lourd, que ses boites embarrassent. + +Je signalerai, dans le genre fin, la scene de l'ivresse, que le public a +trouvee trop longue, parce que les delicatesses de cette analyse savante +lui ont echappe. Elle est pourtant tout a fait superieure, comme +observation et comme execution. Les grands comediens ne rendent pas +d'une facon plus detaillee, et nous pouvons prendre la une lecon +d'analyse, nous autres romanciers. Rien n'est plus juste ni plus complet +que ces tatonnements de deux ivrognes engourdis par le vin, qui, voulant +avoir de la lumiere, perdent successivement les allumettes, la bougie, +le chandelier, sans jamais retrouver qu'un des objets a la fois. C'est +toute une psychologie de l'ivresse. + +En somme, je le repete, le succes a ete tres vif. On a beaucoup applaudi +les Hanlon. Je ne fais pas ici une etude complete de ces grands +artistes, car il faudrait degager leur originalite, bien montrer ce +qu'ils ont apporte de personnel, en dehors de leurs sauts de gymnastes +et de leurs jeux de mimes. Ce qu'ils mettent dans tout, c'est une +perfection d'execution incroyable. Leurs scenes sont reglees a la +seconde. Ils passent comme des tourbillons, avec des claquements +de soufflets qui semblent les tic-tac memes du mecanisme de leurs +exercices. Ils ont la finesse et la force. C'est la ce qui les +caracterise. Sous le masque enfarine de Pierrot, ils detaillent l'idee +avec des jeux de physionomie d'un esprit delicieux; puis, brusquement, +un coup du vent semble passer, et les voila lances dans une ferocite +saxonne qui nous surprend un peu. Ils bondissent, ils s'assomment, ils +sont a la fois aux quatre coins de la scene; et ce sont des bouteilles +volees avec une habilete qui est la poesie du larcin, des gifles qui +s'egarent, des innocents qu'on batonne et des coupables qui vident les +verres des braves gens, une negation absolue de toute justice, une +absolution du crime par l'adresse. Telle est leur originalite, un +melange de cruaute et de gaiete, avec une fleur de fantaisie poetique. + +Je le dis encore, je ne sais rien de plus triste sous le rire. Cela +rappelle les grandes caricatures anglaises. L'homme se debat et +sanglote, dans les gambades et les grimaces de ces mimes. Je songeais +avec quel cri de colere on accueillerait une oeuvre de nous, romanciers +naturalistes, si nous poussions si loin l'analyse de la grimace humaine, +la satire de l'homme aux prises avec ses passions. Imaginez un moment la +scene du gendarme dans un de nos livres, admettez que nous trainions ce +pauvre gendarme dans le ridicule, en mettant sous la charge une pareille +negation de l'autorite: on nous traiterait de communard, on nous +demanderait compte des otages. Certes, dans nos ferocites d'analyse, +nous n'allons pas si loin que les Hanlon, et nous sommes deja fortement +injuries. Cela vient de ce que la verite peut se montrer et qu'elle +ne peut se dire. Puis, la caricature couvre tout. On lui permet le +par-dessous et l'au dela. Et c'est tant mieux, puisqu'elle nous regale. +Faisons tous des pantomimes. + + + +LE VAUDEVILLE + +Je ne me charge pas de raconter les _Dominos Roses_, la nouvelle +piece en trois actes que MM. Delacour et Hennequin ont fait jouer au +Vaudeville. C'est une de ces pieces compliquees, d'une ingeniosite +d'ebenisterie sans pareille, un de ces petits meubles chinois, aux cents +tiroirs se casant les uns dans les autres, qu'il faut replacer avec une +exactitude scrupuleuse, si l'on veut ne rien casser. + +Les auteurs ont appele leur oeuvre comedie. Voila un bien grand mot pour +une piece de cette facture. J'aurais prefere vaudeville. Une comedie ne +va pas, selon moi, sans une etude plus ou moins poussee des caracteres, +sans une peinture quelconque d'un milieu reel. Or, les auteurs ne sont +en somme que d'aimables gens, bien decides a recreer le public, en +faisant tourner devant lui le quadrille de leurs marionnettes. Leur art +consiste a machiner leur joujou, de facon que les personnages obeissent +a chaque tour de la manivelle et viennent occuper sur les planches +l'endroit precis qui leur est assigne. C'est du theatre mecanique, des +bonshommes, joliment campes, dont les pas sont regles comme par +un maitre de ballets. Ils vont a gauche, ils vont a droite, ils +s'entrecroisent, se melent et se degagent, pour le plus grand plaisir +des yeux du public. Et, je le repete, cela demande des mains exercees. +On parle souvent du metier au theatre. Eh bien! les _Dominos Roses_ sont +un produit immediat du metier, sans aucune faute. De la memoire, de +l'adresse, et rien de plus. Mais on voit que le metier n'est decidement +pas a dedaigner, puisqu'il peut suffire au succes. + +On parlait du _Proces Veauradieux_, des memes auteurs, pendant la +representation. Les deux pieces, en effet, ont beaucoup de ressemblance, +sortent tout au moins du meme moule. Rien de plus naturel, d'ailleurs. +MM. Delacour et Hennequin ont pense, avec raison, que les spectateurs +applaudiraient plus volontiers ce qu'ils avaient deja applaudi. Les +nouveautes troublent le public dans sa quietude, lui causent une +secousse cerebrale desagreable. L'eternel quiproquo des maris qui +embrassent les bonnes, en croyant embrasser leurs femmes, ne suffit-il +pas a la gaiete d'une soiree? Rien de plus digestif que ce jeu du +quiproquo. Il est a la portee de tout le monde, il souleve toujours le +meme eclat de rire, comme ces calembours de province qui sont, pendant +un quart de siecle, la joie d'un salon. Et l'on s'en va, la tete libre, +sans fatigue intellectuelle, en se souvenant des petits jeux de societe +de sa jeunesse. + +J'ai bien suivi les impressions du public, au courant des trois actes. +D'abord, j'ai constate un peu de froideur. On voyait les auteurs venir +avec leurs gros sabots, et l'on echangeait des regards comme pour se +dire qu'on savait bien la suite. Meme, derriere moi, un monsieur tres +ferre sans doute sur le repertoire de nos vaudevilles, citait les pieces +ou la meme idee se trouvait deja; et il y en avait une longue liste, je +vous assure. Mais l'intrigue se nouait, le charme operait peu a peu. Je +m'imaginais apercevoir les auteurs derriere une coulisse, tendant leur +piege avec la tranquillite d'hommes qui connaissent la bonne glu. Tous +les vieux mots portaient. A mesure que les spectateurs se retrouvaient +davantage en pays de connaissance, ils devenaient bons enfants, +s'amusaient aux endroits ou ils s'amusent depuis leur age le plus +tendre. Certes, ils etaient de plus en plus certains du denouement, tous +vous auraient dit comment tourneraient les choses, il n'y avait pas dans +leur emotion le moindre doute sur la felicite finale des personnages; +mais cela les ravissait d'assister une fois de plus au devidage adroit +de cet echeveau dramatique si bien embrouille. + +Les auteurs allaient-ils prendre le fil a gauche ou a droite? Et cette +seule alternative suffisait a leur bonheur. Puis, il y avait encore le +hasard des noeuds; innocentes catastrophes, aussi vite reparees que +survenues, qui accidentaient la route parcourue tant de fois. Des le +second acte, la salle ravie se croyait encore au _Proces Veauradieux_, +et applaudissait a tout rompre. Grand succes. + + + +II + +Il s'agit dans _Bebe_, la piece de MM. de Najac et Hennequin, d'un de +ces grands enfants que les meres gardent jusqu'au mariage, autour de +leurs jupes, et auxquels elles ne peuvent jamais se decider a donner la +clef des champs. Tel est le bebe, un bebe de vingt-deux ans, et qui a +deja de la barbe au menton. Gaston est adore par sa mere, la baronne +d'Aigreville, qui le cajole, le dodeline et lui parle encore en +zezayant, comme s'il portait toujours des robes et un bourrelet. + +Quant au sujet philosophique,--il y a un sujet philosophique,--il repose +sur cette idee qu'un jeune homme, avant de se marier et de faire un bon +mari, doit parcourir trois periodes, la periode des femmes de chambre, +celle des cocottes et celle des femmes mariees. C'est le cousin +Kernanigous qui dit cela, et le cousin s'y connait, lui qui, chaque +annee, quitte sa ferme modele de Bretagne pour venir faire ses farces a +Paris. + +Naturellement, Gaston, que sa mere croit encore un ange de purete, a +deja fait de nombreux accrocs a sa robe d'innocence. La baronne lui +a meuble un entresol, dans la meme maison qu'elle, pour qu'il puisse +etudier son droit tranquillement; mais Gaston, en compagnie de son +ami Arthur, n'utilise guere son entresol que pour recevoir des dames. +Ajoutez que le baron est une absolue ganache; ce digne homme passe sa +vie a lire les journaux, chez lui et a son cercle, ce qui fatalement a +influe d'une facon deplorable sur son intelligence. Il ne s'occupe de +son fils que pour lui adresser la morale la plus drole du monde. Ainsi, +lorsque les farces de Bebe se decouvrent, et que celui-ci s'excuse +en rappelant a son pere les folies que lui-meme a du faire dans sa +jeunesse, le baron repond gravement: "Monsieur, en ce temps-la, je +n'etais pas encore votre pere." Le mot a fait beaucoup rire. + +Donc, Gaston parcourt les trois phases. La premiere est representee +par la femme de chambre de sa mere, Toinette; la seconde, par une dame +galante, Aurelie; et la troisieme par sa cousine, madame de Kernanigous +elle-meme. Des trois, c'est Toinette que je prefere. Elle est adorable, +cette enfant, qui s'ecrie, lorsque Gaston veut l'abandonner: "Ah! +monsieur, vous n'aurez pas le coeur de quitter la femme de chambre de +votre mere!" Elle adore son maitre, lui recoud ses boutons, pleure au +denouement, quand on le marie. Les auteurs, en rendant la femme de +chambre si aimable, auraient-ils eu des intentions democratiques? + +Tout le sujet est la, mais les auteurs connaissent trop leur metier +pour ne pas avoir complique ce sujet a l'aide des quiproquos les plus +inextricables. M. Hennequin persevere naturellement dans un genre +qui lui a valu trois grands succes: les _Trois Chapeaux_, le _Proces +Veauradieux_ et les _Dominos Roses_. Sa part de collaboration est +certainement dans les singulieres complications de l'intrigue. Je +renonce a raconter ces complications, mais je puis les indiquer. Aurelie +la cocotte, est en meme temps la maitresse de Gaston et celle du cousin +Kernanigous; elle est encore la femme legitime d'un repetiteur de +droit, Petillon, dont je parlerai tout a l'heure. Alors, se produit la +debandade obligee. C'est d'abord madame de Kernanigous qu'on prend pour +Aurelie; puis, c'est Aurelie qu'on prend pour madame de Kernanigous; +la brune et la blonde se melent, le public lui-meme finit par ne plus +savoir au juste ce qu'il doit croire. A un moment, il y a jusqu'a quatre +personnes cachees derriere des portes. Et l'on rit. + +On rit, parce que tous les personnages courent sur la scene. Cette +debandade qui entre, sort, se cache, reparait, fait claquer les portes, +etourdit les spectateurs et les charme. Cela, d'ailleurs, pourrait +continuer eternellement. S'il n'y a pas de raison pour que cela +commence, il y en a encore moins pour que cela finisse. Enfin, les +auteurs veulent bien aboutir a un mariage entre Gaston et une niece de +Kernanigous. L'honneur de la cousine est sauf. La baronne et le baron +sont convaincus que leur fils n'est plus un bebe, et ils consentent a le +traiter en homme. + +Ce genre de pieces a quiproquos est toujours d'un effet sur. Seulement, +je trouve qu'il fatigue vite. Un acte suffirait. Au troisieme acte de +_Bebe_, je commencais a etre ahuri. Rien d'enervant a la longue comme de +voir tous les personnages se precipiter les uns derriere les autres; on +voudrait qu'ils se tinssent enfin tranquilles, pour les entendre causer +comme tout le monde. S'ils n'ont rien a dire, pourquoi ne se contentent +ils pas de jouer une pantomime? cela serait aussi rejouissant. En somme, +je le repete, le genre est gros et absolument inferieur. Le succes vient +de ce que le public croit entrer de moitie dans la piece. + +Mais ce qui donne a _Bebe_ une certaine valeur, c'est une pointe +litteraire, ou l'on sent la collaboration de M. de Najac. Il y a, dans +les deux premiers actes, quelques scenes fort jolies, d'un comique +tres fin. Ces scenes sont fournies par la baronne et par Petillon, le +repetiteur de droit. + +La baronne a voulu donner un repetiteur a son fils, pour le hater dans +ses examens. Il faut dire que Gaston est un veritable cancre. Or, +Petillon a une facon de professer qui est un poeme de tolerance; il +laisse ses eleves, Gaston et Arthur, causer de leurs maitresses et +de leurs parties fines, entre deux commentaires du Code; il se mele +lui-meme a la conversation, avec le rire sournois et gourmand d'un +cuistre voluptueux qui n'est pas assez riche pour contenter ses +passions. Une des scenes les plus droles est celle-ci: le baron surprend +ces messieurs tapant sur le piano, dansant avec des dames; et Petillon +sauve les garnements, en expliquant que sa methode consiste a apprendre +le Code en musique. Il va jusqu'a chanter plusieurs articles. C'est la +une bonne extravagance. La salle entiere a ete prise d'un fou rire. + + + +III + +MM. de Najac et Hennequin ont voulu donner au Gymnase un pendant a +_Bebe_, et ils ont ecrit la _Petite Correspondance_. + +Je ne crois pas necessaire d'entrer dans une analyse de cette piece. +Quel singulier genre! Prendre des bouts de fil, les emmeler, mais d'une +facon adroite, de maniere qu'ils paraissent noues ensemble, en un +paquet inextricable; puis, tirer un seul bout, celui qu'on a menage, +et rembobiner le tout d'un trait, sans la moindre difficulte. La +litterature est absente, on s'interesse a cela comme a un jeu de +patience; et quand on s'en va, on eprouve un vide, une deception, +avec cette pensee vague que ce n'etait pas la peine de se passionner, +puisqu'on etait certain a l'avance que cela finirait comme cela avait +commence. Au theatre, lorsqu'on n'emporte aucun fait nouveau, aucune +observation a creuser, on garde contre la piece une sourde rancune, de +meme qu'on s'en veut lorsqu'on a lu un livre vide ou qu'on s'est arrete +a causer dix minutes avec un bavard imbecile, qui vous a noye d'un +deluge de mots. + +Je songeais au succes de _Bebe_, en voyant la _Petite Correspondance_, +et je me disais qu'en somme ce succes etait merite. A coup sur, ce qui a +charme si longtemps le public, ce n'est pas l'imbroglio de la piece, ce +sont deux ou trois scenes d'observation amusante qu'elle contenait. Et +ce qui prouve qu'une serie de quiproquos ne suffit pas au succes, meme +lorsqu'ils sont travailles par des mains experimentees, c'est que la +_Petite Correspondance_ a ete accueillie froidement. Question de sujet, +et surtout question de types et de situations, je le repete. Dans +_Bebe_, on a trouve drole cette histoire de grand garcon degourdi, que +sa mere traite toujours en enfant, lorsqu'il se lance dans toutes les +fredaines, et qu'il a la femme de chambre pour maitresse. Bien que cela +rappelat _Edgard et sa bonne_, l'aventure a paru piquante, prise sur +le vrai, dans le courant de la vie quotidienne. Peut-etre le public ne +fait-il pas ces reflexions-la; mais, a son insu, il subit les courants +qui s'etablissent, il ne supporte plus que difficilement les inventions +de pure fantaisie, et se plait davantage aux choses prises sur la +realite. + +Je parlais des types. La fortune de _Bebe_ a ete faite par le repetiteur +Petillon. Ce maitre, si tolerant pour ses eleves, le nez tourne a la +friandise, et se regalant le premier des fredaines de la jeunesse, etait +certes une caricature, mais une caricature sous laquelle on sentait la +vie. Il vivait, ce cuistre sournoisement voluptueux, brule de tous les +appetits, sous son cuir de pedant qui court le cachet. Et quelle bonne +folie que la scene ou il sauve les deux chenapans auxquels il donne des +repetitions de droit, en racontant a une vieille ganache de pere qu'il +a mis le Code en couplets! Cela est extravagant; seulement, derriere +l'extravagance, on sent l'observation, on se rappelle des pauvres +diables de cet acabit qui gagnent leurs cachets, en baisant les bottes +des petits gredins qu'ils sont charges d'instruire. + +Faut-il voir une lecon donnee aux auteurs dans l'accueil relativement +froid fait par le public a la _Petite Correspondance_? Je n'ose +l'affirmer. Et pourtant MM. de Najac et Hennequin, qui sont tres +experimentes, ne peuvent manquer de faire le raisonnement suivant: +"Pourquoi le grand succes de _Bebe_, et pourquoi la demi-chute de +la _Petite Correspondance_? Evidemment, c'est que les imbroglios ne +satisfont plus entierement le public, car jamais nous n'en avons noue +un de plus entortille ni de plus heureusement denoue. Il est donc temps +d'abandonner cette formule commode et de chercher des situations vraies +et des types reels, comme dans _Bebe_. Notre interet l'exige: soyons +vivants, si nous voulons toucher de beaux droits d'auteur." + +Ce raisonnement serait excellent, et je voudrais l'entendre faire par +tous les auteurs; d'autant plus qu'il est logique et exact. Questionnez +les plus habiles, ils vous diront que le gout du public tourne au +naturalisme, d'une facon continue et de plus en plus accentuee. C'est le +mouvement de l'epoque. Il s'accomplit de lui-meme, par la force meme des +choses. Avant dix ans, l'evolution sera complete. Et vous verrez les +dramaturges et les vaudevillistes, reputes pour leur habilete, se ruer +alors vers la peinture des scenes reelles, car ils n'ont au fond qu'une +doctrine: satisfaire le public en toutes sortes, lui donner ce qu'il +demande, de maniere a battre monnaie le plus largement possible. + + + +IV + +Une circonstance m'a empeche d'assister a la premiere representation de +_Niniche_, le vaudeville en trois actes que MM. Hennequin et Millaud ont +fait jouer aux Varietes. Je n'ai pu voir que la quatrieme, et j'ai ete +vraiment surpris de la gaiete debordante du public. Quel excellent +public que ce public parisien! Comme il est bon enfant, comme il rit +volontiers! La moindre plaisanterie, eut-elle trente annees d'age, +le chatouille ainsi qu'au premier jour, lorsqu'elle est dite par la +comedienne ou le comedien favori. On pretend que les artistes tremblent, +lorsqu'ils paraissent a Paris pour la premiere fois. Ils ont bien +tort. J'ai connu, en province, un theatre ou le public etait autrement +exigeant et maussade. On y sifflait avec une brutalite revoltante. +J'estime qu'il faut trois fois plus d'efforts pour derider un spectateur +de province que pour faire rire aux eclats un spectateur de Paris. + +J'ai ete d'autant plus etonne de la gaiete de la salle, que l'on avait +juge _Niniche_ tres severement devant moi, le lendemain de la premiere +representation, C'etait un four, disait-on. Voila un four qui prenait +tous les airs d'un grand succes. J'avais particulierement a cote de moi +des dames, d'honnetes bourgeoises a coup sur, qui faisaient scandale, +tant elles s'amusaient. Les moindres mots, d'ailleurs, soulevaient une +tempete de joie, du parterre au cintre. Et cela ne cessait point, les +trois actes ne se sont pas refroidis un instant. Je me doute bien que +les interpretes sont pour beaucoup dans cette gaiete. D'autre part, +peut-etre suis-je tombe sur une representation exceptionnelle, sur un +soir ou toute la salle avait bien dine; il y a de ces rencontres, de ces +jours d'electricite commune, que connaissent les artistes, et qu'ils +constatent en disant: "La salle est tres chaude aujourd'hui." Mais le +fait ne m'en a pas moins preoccupe vivement. + +Ai-je ri moi-meme? Mon Dieu, je crois que oui. J'avais beau me dire +que tout cela etait tres bete, que la piece avait ete faite cent fois; +j'avais beau trouver les actes vides, l'esprit grossier, le denouement +prevu a l'avance: ce grand et bon rire de la salle me gagnait. En +verite, les spectateurs sans malice s'amusaient trop pour qu'on ne +s'egayat pas de leur propre gaiete. Au fond, j'etais tres triste. Si +vraiment il suffit d'une si pauvre farce pour procurer une heureuse +soiree aux braves bourgeois parisiens, nous avons tous tres grand tort +de nous empetrer dans des questions litteraires. A quoi bon le talent, +a quoi bon l'effort, si cela satisfait pleinement le public? Je declare +que jamais je n'ai vu des gens mis dans un pareil etat de joie par les +chefs-d'oeuvre de notre theatre. Devant un chef-d'oeuvre, le public se +mefie toujours un peu; il a peur que le chef-d'oeuvre ne se moque de +lui. Mais, devant une _Niniche_, il se roule, il est comme ces enfants +qui rencontrent un trou d'eau sale et qui s'y vautrent avec delices, en +se sentant chez eux. + +Oh! le rire, quelle bonne chose et quelle chose bete! Toute la sottise +est la et tout l'esprit. Contestez les merites de _Niniche_, on vous +repondra que le public s'amuse, et vous n'aurez rien a repondre, car les +theatres ne sont faits en somme que pour amuser le public. En voyant +cette salle rire a ventre deboutonne d'inepties dont on serait revolte, +si on les lisait chez soi, on se sent ebranle dans ses convictions les +plus cheres, on se demande si le talent n'est pas inutile, s'il y a a +esperer qu'une oeuvre forte touche jamais autant les spectateurs dans +leurs instincts secrets qu'une parade de foire. Le theatre serait donc +cela? Les effluves d'une foule mise en tas, l'aveuglement du gaz, l'air +surchauffe d'une salle trop etroite, l'odeur de poussiere, toutes +les sollicitations et toutes les demi-hallucinations d'une journee +d'activite terminee dans un fauteuil dont les bras vous etouffent et +vous brulent, ce serait donc la cette atmosphere du theatre qui deforme +tout et empeche le triomphe du vrai sur les planches? + +J'ai eu ainsi la sensation tres nette de l'inferiorite de la litterature +dramatique. En verite, l'oeuvre ecrite est plus large, plus haute, plus +degagee de la sottise des foules que l'oeuvre jouee. Au theatre, le +succes est trop souvent independant de l'oeuvre. Une rencontre suffit, +une interpretation heureuse, une plaisanterie qui est dans l'air, une +betise tournee d'une certaine facon qui repond a la betise du moment. Si +le rire ou les larmes prennent,--je ne fais pas de difference, car les +larmes sont une autre forme de la bonhomie du public,--voila la piece +lancee, il n'y a plus de raison pour qu'elle s'arrete. Depuis deux ans +bientot, je querelle mes confreres pour leur prouver qu'ils font du +theatre une chose trop sotte. Mon Dieu! est-ce qu'ils auraient raison, +est-ce que ce serait reellement si sot que cela? + +Maintenant, il me faut juger _Niniche_. Grande affaire. J'avoue que je +ne sais par quel bout commencer. Il y a, en critique dramatique, toute +une ecole qui, dans un cas pareil, se tire d'embarras le plus galamment +du monde. La recette consiste a ne pas parler de la piece, a enfiler de +jolies phrases sur ceci et sur cela, jusqu'a ce que le feuilleton soit +plein. Puis, on signe. Je crois que Theophile Gautier a ete l'inventeur +de l'article a cote. Il maniait la langue avec l'aisance et l'adresse +que l'on sait, il etait toujours sur de charmer son public. Aussi la +piece ne l'inquietait-elle jamais. Il avait des formules toutes faites, +il admirait tout, les petits vaudevilles et les grandes comedies, +enveloppant le theatre entier dans son large dedain. Gautier a laisse +des eleves. + +Le malheur est que je ne puis entendre la critique ainsi. J'aime bien a +me rendre compte. J'estime que les choses ont des raisons d'etre. Mais +ou mon anxiete commence, c'est lorsqu'il faut distinguer les nuances du +mediocre. Ce serait une erreur de croire qu'il n'existe qu'un mediocre. +Les genres au contraire en sont tres nombreux, les especes pullulent a +l'infini. Je me souviens toujours de mon professeur de quatrieme, qui +nous disait: "Je classe encore assez vite les dix premieres copies +dans une composition; ce qui m'extenue, c'est de vouloir etre juste et +d'assigner des places aux trente dernieres." Eh bien! ma situation est +pareille a celle de ce professeur, je ne sais le plus souvent comment +classer certaines pieces, de facon a satisfaire absolument ma +conscience. + +Vouloir etre juste, c'est tout le role du critique. La passion de la +justice est la seule excuse que l'on puisse donner a cette singuliere +demangeaison qui nous prend de juger les oeuvres de nos confreres. Mon +professeur avouait parfois que, desesperant d'etablir une difference +appreciable du mauvais au pire dans les toutes dernieres copies, il les +placait au petit bonheur, en tas. Voila ce qu'il faudrait eviter. Ou +diable placer _Niniche_? car Niniche m'a fait rire, et elle a droit a +une place. Est-ce que _Niniche_ vaut mieux que telle ou telle piece, +dont les titres m'echappent? Grave question. Je creuserais cette etude +pendant des journees sans pouvoir peut-etre trouver des arguments +decisifs. Pourtant, je veux etre equitable. Les critiques qui font +profession de toujours partager l'avis du public et qui trouvent bon ce +qui l'amuse, croient en etre quittes avec _Niniche_, en la traitant de +vaudeville amusant. C'est la un jugement trop commode. _Niniche_ est un +symbole, la piece idiote qui a un succes comme jamais un chef-d'oeuvre +n'en aura, et qui gratte la foule a la bonne cote, la cote joyeuse, +selon le joli mot de nos peres. Les belles filles tombent en pamoison, +lorsqu'on avance les mains vers leur taille. Pourquoi le public se +pame-t-il, quand on lui joue _Niniche_? J'exige un commentaire. + +L'intrigue est la premiere venue. Un diplomate polonais, le comte +Corniski a epouse la belle Niniche, une "hetaire" parisienne, sans avoir +le moindre soupcon de sa vie passee. Il la ramene en France, ou il est +charge d'une mission. Mais la comtesse est reconnue a Trouville par le +jeune Anatole de Beau-persil. Elle apprend, grace a lui, qu'on va vendre +ses meubles, et elle se desole, a la crainte d'un scandale, car elle a +laisse dans une armoire des lettres compromettantes, que lui a adressees +autrefois le prince Ladislas, le propre fils du roi de Pologne. +Justement la mission du comte Corniski est de s'emparer de ces lettres. +Des lors, commence une chasse, les lettres circulent, passent dans +les mains du mari, qui finit par les rendre sans les avoir lues. J'ai +neglige un baigneur de Trouville, le beau Gregoire, qui baigne ces dames +par gout, et qui redevient le plus correct des gandins, lorsqu'il a +quitte son costume. Il y a aussi une veuve Sillery, une vieille dame +passionnee, sans compter deux pantalons, dont les roles sont tres +developpes, et qui produisent un effet enorme: le premier, un pantalon +bleu, poursuivi par un mari jaloux, passe de jambes en jambes; le +second, un pantalon nankin, se dechire jusqu'a la ceinture, ce qui cause +chez les dames une hilarite folle. Peut-etre bien que le succes de la +piece est la. + +Decidement, je renonce a classer _Niniche_. Helas! je le crains, la +justice n'est pas de ce monde. J'ai la vague sensation que _Niniche_ a +sa place entre les _Dominos Ruses_ et _Madame l'Archiduc_; mais est-ce +entre les deux, est-ce avant, est-ce apres? c'est ce que je n'ose +affirmer. Il faudrait peser les oeuvres, consulter les nuances, se +livrer a une etude de comparaison qui demanderait des delicatesses +infinies. Et voila l'embarras ou se trouvent les critiques +consciencieux, lorsqu'ils veulent tenir compte des fameux arrets +du public. Le public rit, l'oeuvre en vaut sans doute la peine, +examinons-la; et, lorsqu'on veut l'examiner, on ne sait par quel bout la +prendre, on se donne un mal infini pour la classer, sans y parvenir. Un +succes comme celui de _Niniche_ ne peut donner a un honnete homme qu'un +desir, celui d'etre siffle. Cela soulagerait, vraiment. + + + +V + +Justement, l'autre soir, en ecoutant a l'Ambigu _Robert Macaire_, je +songeais a la farce moderne, telle que des auteurs de talent et d'esprit +pourraient l'ecrire. Comparez a nos plats vaudevilles, ce rire de la +satire sociale qui sonnerait si vaillamment. Je sais bien qu'il faudrait +accorder aux auteurs une grande liberte, leur ouvrir surtout le monde +politique ou se joue la veritable comedie des temps modernes. Pour moi, +la veine nouvelle est la, et pas ailleurs. + +_Robert Macaire_, que la personnalite de Frederic Lemaitre avait animee +d'un large souffle, nous parait aujourd'hui, il faut bien le dire, d'une +grande innocence. Les mots droles abondent, et il en est quelques-uns +qui sont meme profonds. Mais ce qu'il y a encore de meilleur, ce sont +les dessous que nous mettons nous-memes dans l'oeuvre. Rien n'est au +fond plus terrible que cette figure de Robert Macaire, blaguant tout ce +qu'on respecte, la vie humaine, la famille et la propriete, la force +armee et la religion; seulement, elle se promene dans une telle farce, +elle parle d'un style si plat et elle evite si soigneusement de +conclure, que le public ne saurait la prendre au serieux, ce qui la +sauve du mepris et de la colere. J'ai fait une fois de plus cette +remarque: le mauvais style excuse tout; il est permis de mettre des +monstruosites a la scene, pourvu qu'on les y mette sans talent. Imaginez +la lutte epique de Robert Macaire contre les gendarmes ecrite par un +veritable ecrivain, tiree des puerilites grossieres de la charge, et +aussitot la censure intervient, et tout de suite le public se fache. + +Ainsi donc, ce qui nous plait, dans _Robert Macaire_, c'est ce que nous +y mettons. Sous les calembours, sous les scenes de parade, sous le +decousu du dialogue et l'enfantillage de l'intrigue, nous voulons voir +une satire amere contre la societe exploitee par deux fripons, qui, non +contents de la voler, la bafouent et la salissent. Nous poussons les +situations jusqu'a leurs consequences logiques, nous elargissons le +cadre. Souvent, il n'y a qu'un mot vraiment fort; mais ce mot nous +suffit pour ajouter tout ce que les auteurs n'ont pas dit. Ce qui m'a +frappe, c'est que peu de scenes sont faites; le talent a manque sans +doute, les scenes ne sont qu'indiquees, et faiblement. Ainsi, je prends +une scene faite, la scene d'amour romantique entre Robert Macaire et +Eloa, cette scene qui parodie si drolement le lyrisme de 1830. Elle est +remarquable et produit encore aujourd'hui un effet enorme, parce qu'elle +reste dans une gamme d'esprit tres fin et de bonne observation. Prenez, +au contraire, la plupart des autres scenes, toutes celles par exemple +qui ont lieu entre Robert Macaire et les gendarmes; pas une ne satisfait +pleinement, parce que pas une n'est realisee avec l'ampleur necessaire, +avec la maitrise qui met de la realite sous les exagerations les plus +folles. Tout cela ne tient pas, les faits ne font illusion a personne +et les personnages sont des pantins. Des lors, la satire tombe dans le +vaudeville. + +Il est vrai que le _Robert Macaire_ pense et ecrit, tel que je le reve, +serait sans doute impossible sur la scene. Nous ne sommes pas habitues +au rire cruel. Il ferait beau voir un coquin mettant fortement le monde +en coupe reglee. La farce moderne ne m'en parait pas moins devoir etre +dans cette peinture de la sottise des uns et de la coquinerie des +autres, poussee a la grandeur bouffonne. Songez a un Robert Macaire +actuel qui s'agiterait dans notre monde politique et qui monterait au +pouvoir, en jouant de tous les ridicules et de toutes les ambitions de +l'epoque. Le beau sujet, et quelle farce un homme de talent ecrirait la, +s'il etait libre! + + + +LA FEERIE ET L'OPERETTE + +I + +De grands succes ont rendu l'exploitation de la feerie tres tentante +pour les directeurs. On gagne deux ou trois cent mille francs avec une +piece de ce genre, quand elle reussit. Il faut ajouter, comme les frais +de mise en scene sont considerables, qu'un directeur est ruine du coup, +s'il a deux feeries tuees sous lui. C'est un jeu a se trouver sur la +paille ou a avoir voiture dans l'annee. Le pis est que, la question +litteraire mise a part, une feerie qui aura deux cents representations +ressemble absolument a une feerie qui en aura seulement vingt. Pour +mettre la main sur la bonne, il faut avoir un flair particulier, il faut +sentir de loin les pieces de cent sous, rien de plus. Le hasard remplace +l'intelligence. Le decorateur et le costumier aident le hasard. + +La feerie, telle qu'elle est comprise aujourd'hui, n'est plus qu'un +spectacle pour les yeux. Il y a quelques cinquante ans, lors de la vogue +du _Pied de Mouton_ et des _Pilules du Diable_, une feerie ressemblait a +un grand vaudeville mele de couplets, dans lequel les trucs jouaient la +partie comique. Au lieu de palais ruisselant d'or et de pierreries, au +lieu d'apotheoses balancant des femmes a demi nues dans des clartes de +paradis, on voyait des hommes se changer en seringues gigantesques, des +canards rotis s'envoler sous la fourchette d'un affame, des branches +d'arbre donner des soufflets aux passants. + +Mais ce genre de plaisanteries s'est demode, l'ancienne feerie a semble +vieillotte et trop naive. Alors, sans songer un instant a renouveler +le genre par le dialogue, le merite litteraire du texte, on a, au +contraire, diminue de plus en plus le dialogue, reduit la piece a etre +uniquement un pretexte aux splendeurs de la mise en scene. Rien de plus +banal qu'un sujet de feerie. Il existe un plan accepte par tous les +auteurs: deux amoureux dont l'amour est contrarie, qui ont pour eux un +bon genie et contre eux un mauvais genie, et qu'on marie quand meme au +denoument, apres les voyages les plus extravagants dans tous les pays +imaginables. Ces voyages, en somme, sont la grande affaire, car ils +permettent au decorateur de nous promener au fond de forets enchantees, +dans les grottes nacrees de la mer, a travers les royaumes inconnus et +merveilleux des oiseaux, des poissons ou des reptiles. Quand les +acteurs disent quelque chose, c'est uniquement pour donner le temps aux +machinistes de poser un vaste decor, derriere la toile de fond. + +J'avoue, pourtant, n'avoir pas la force de me facher. S'il est bien +entendu que toute pretention de litterature dramatique est absente, il +y a la un veritable emerveillement. Les acteurs ne sont plus que des +personnages muets et riches, perdus au milieu d'une prodigieuse vision. +Au fond de sa salle, on peut se croire endormi, revant d'or et de +lumiere; et meme les mots betes qu'on entend, malgre soi, par moments, +sont comme les trous d'ombre obliges qui gatent les plus heureux +sommeils. Les ballets sont charmants, car les danseuses n'ont rien a +dire. Il y a toujours bien deux ou trois actrices jolies, montrant le +plus possible de leur peau blanche. On a chaud, on digere, on regarde, +sans avoir la peine de penser, berce par une musique aimable. Et, apres +tout, quand on va se coucher, on a passe une agreable soiree. + +Certes, au theatre, il faut laisser un vaste cadre a l'adorable ecole +buissonniere de l'imagination. La feerie est le cadre tout trouve de +cette debauche exquise. Je veux dire quelle serait la feerie que je +souhaite. Le plus grand de nos poetes lyriques en aurait ecrit les +vers; le plus illustre de nos musiciens en composerait la musique. Je +confierais les decors aux peintres qui font la gloire de notre ecole, +et j'appellerais les premiers d'entre nos sculpteurs pour indiquer des +groupes et veiller a la perfection de la plastique. Ce n'est pas tout, +il faudrait, pour jouer ce chef-d'oeuvre, des femmes belles, des hommes +forts, les acteurs celebres dans le drame et dans la comedie. Ainsi, +l'art humain tout entier, la poesie, la musique, la peinture, la +sculpture, le genie dramatique, et encore la beaute et la force, se +joindraient, s'emploieraient a une unique merveille, a un spectacle qui +prendrait la foule par tous les sens et lui donnerait le plaisir aigu +d'une jouissance decuplee. + +Ah! qu'il serait temps de balayer les parades qui salissent les scenes +de nos plus beaux theatres, de jeter au ruisseau les livrets stupides, +dont l'esprit consiste dans des calembours rances et dans des coups de +pied au derriere, les partitions vulgaires qui chantent toutes les memes +turlututus de foire, les trucs vieillis, les decors trop somptueux qui +ruissellent d'un or imbecile et bourgeois! On rendrait nos theatres aux +grands poetes, aux grands musiciens, a toutes les imaginations larges. +Dans notre enquete moderne, apres nos dissections de la journee, les +feeries seraient, le soir, le reve eveille de toutes les grandeurs et de +toutes les beautes humaines. + + + +II + +J'avoue donc ma tendresse pour la feerie. C'est, je le repete, le seul +cadre ou j'admets, au theatre, le dedain du vrai. On est la en pleine +convention, en pleine fantaisie, et le charme est d'y mentir, d'y +echapper a toutes les realites de ce bas monde. + +Et quel joli domaine, cette contree du reve peuplee de genies +bienfaisants et de fees mechantes! Les princesses et les bergers, les +servantes et les rois y vivent dans une familiarite attendrie, s'aimant, +s'epousant les uns les autres. Quand une montagne, un gouffre, un +univers fait obstacle aux amours des heros, la montagne est engloutie, +le gouffre se comble, l'univers s'envole en fumee, et les heros sont +heureux. Il n'y a plus de peripeties sans issue, de denouements +impossibles, car les talismans facilitent les combinaisons des fables +les plus extravagantes. Jamais les auteurs ne se trouvent accules par la +vraisemblance et la logique; ils peuvent aller dans tous les sens, aussi +loin qu'ils veulent, certains de ne se heurter contre aucune muraille. +Un coup de baguette, et la muraille s'entr'ouvre. + +On peut dire que la feerie est la formule par excellence du +theatre conventionnel, tel qu'on l'entend en France depuis que les +vaudevillistes et les dramaturges de la premiere moitie du siecle ont +mis a la mode les pieces d'intrigue. En somme, ils posaient en principe +l'invraisemblance, quitte a employer toute leur ingeniosite pour faire +accepter ensuite, comme une image de la vie, ce qui n'en etait qu'une +caricature. Ils se genaient dans le drame et dans la comedie, tandis +qu'ils ne se genaient plus dans la feerie: la etait la seule difference. + +Je voudrais preciser cette idee. L'allure scenique d'une feerie est +puerile, d'une naivete cherchee, allant carrement au merveilleux; et +c'est par la que la piece enchante les petits et les grands enfants. +Plus l'invraisemblance est grande, plus le ravissement est certain. On +s'y arrete comme devant ces theatres de marionnettes, qui retiennent aux +Champs-Elysees les reveurs qui passent. Il semble que ces personnages +fantasques et cette action folle soient des symboles, derriere lesquels +on entend l'humanite s'agiter avec des rires et des larmes. Les joujoux, +je parle des joujoux a bon marche, les chevaux, les moutons, les +poupees, toutes ces betes en carton, grossierement peinturlurees et si +extraordinaires de formes, ont aussi cette invraisemblance lamentable ou +grotesque qui ouvre l'au dela de la vie. En les regardant, on echappe a +la terre, on entre dans le monde de l'impossible. J'adore ces joujoux +comme j'adore les feeries. + +La comedie et le drame, au contraire, sont tenus a etre vraisemblables. +Une necessite les attache aux paves des rues. Ils mentent, mais il faut +qu'ils mentent avec des menagements infinis, sous peine de nous blesser. +Le triomphe de nos auteurs a ete de deguiser le plus possible leurs +mensonges, grace a toute une convention savamment reglee; de la, le code +du theatre. Ils nous ont peu a peu habitues au personnel comique ou +dramatique, qui n'est autre qu'un personnel de feerie, sans paillette, +sans truc, efface et rapetisse. Pour moi, entre un roi de feerie et un +prince des vaudevilles de Scribe, je ne fais qu'une difference: tous +les deux sont mensongers, seulement le premier me ravit, tandis que le +second m'irrite. Et il en est ainsi pour tous les personnages: ils ne +sont pas plus humains dans un genre que dans l'autre; ils s'agitent +egalement en pleine convention. Je ne parle pas de l'intrigue elle-meme; +je trouve, pour ma part, bien plus raisonnables les combinaisons +sceniques de _Rothomago_, par exemple, que celles d'une foule de pieces +dites serieuses, dont il est inutile de citer les titres. + +J'en veux arriver a cette conclusion, que le charme de la feerie est +pour moi dans la franchise de la convention, tandis que je suis, par +contre, fache de l'hypocrisie de cette convention, dans la comedie et le +drame. Vous voulez nous sortir de notre existence de chaque jour, +vous avancez comme argument que le public va chercher au theatre des +mensonges consolants, vous soutenez la these de l'ideal dans l'art, eh +bien! donnez-nous des feeries. Cela est franc, au moins. Nous savons que +nous allons rever tout eveilles. Et, d'ailleurs, une feerie n'est pas +meme un mensonge, elle est un conte auquel personne ne peut se tromper. +Rien de batard en elle, elle est toute fantaisie. L'auteur y confesse +qu'il entend rester dans l'impossible. + +Passez a un drame ou a une comedie, et vous sentez immediatement la +convention devenir blessante. L'auteur triche. Il marche, des lors, +sur le terrain du reel; mais comme il ne veut pas accepter ce terrain +loyalement, il se met a argumenter, il declare que le reel absolu n'est +pas possible au theatre, et il invente des ficelles, il tronque les +faits et les gens, il cuisine cet abominable melange du vrai et du faux +qui devrait donner des nausees a toutes les personnes honnetes. Le +malheur est donc que nos auteurs, en quittant les feeries, en gardent la +formule, qu'ils transportent sans grands changements dans les etudes +de la vie reelle; ils se contentent de remplacer les talismans par les +papiers perdus et retrouves, les personnages qui ecoutent aux portes, +les caracteres et les temperaments qui se dementent d'une minute a +l'autre, grace a une simple tirade. Un coup de sifflet, et il y a un +changement a vue dans le personnage comme dans le decor. + +Si reellement la verite etait impossible au theatre, si les critiques +avaient raison d'admettre en principe qu'il faut mentir, je repeterais +sans cesse: "Donnez-nous des feeries, et rien que des feeries!" La +formule y est entiere, sans aucun jesuitisme. Voila le theatre ideal tel +que je le comprends, faisant parler les betes, promenant les spectateurs +dans les quatre elements, mettant en scene les heros du _Petit Poucet_ +et de la _Belle au bois dormant_. Si vous touchez la terre, j'exige +aussitot de vous des personnages en chair et en os, qui accomplissent +des actions raisonnables. Il faut choisir: ou la feerie ou la vie +reelle. + +Je songeais a ces choses, en voyant l'autre soir _Rothomago_, que le +Chatelet vient de reprendre avec un grand luxe de costumes et de decors. +Certes, cette feerie, au point de vue litteraire, ne vaut guere mieux +que les autres; mais elle est gaie et elle a le merite d'etre un bon +pretexte aux splendeurs de la mise en scene. + +Rien de plus democratique, d'ordinaire, que le sujet de ces pieces. +Ainsi, _Rothomago_ repose sur le double amour d'un jeune prince pour +une bergere et d'une jeune princesse pour un paysan. Naturellement, le +prince et la princesse qu'on veut marier ensemble finissent par epouser +chacun l'objet de sa flamme. Et remarquez que prince et princesse +sont adorables, qu'ils feraient un couple charmant. N'importe, ils ne +s'aiment pas, la force des talismans les empeche de se voir sans doute, +et leurs coeurs s'en vont malgre tout courir la pretentaine au village. +Tout cela est fou, et c'est pourtant ce qu'il y a de plus raisonnable +dans l'oeuvre, car je ne raconte pas les promenades dans les airs sur +un dragon, ni les histoires de pirates qui viennent enlever les +villageoises dans les bles. + + + +III + +J'ai vu, au theatre de la Gaiete: le _Chat botte_, une feerie de MM. +Blum et Trefeu. + +Quels adorables contes que ces contes de Perrault! Ils ont une saveur de +naivete exquise. On a fait plus ingenieux, plus litteraire; mais on n'a +pas retrouve cet accent si fin de bonhomie et de malice. Cela nous vient +directement de notre vieille France; je ne parle point des sujets, +car des savants se sont amuses a les retrouver un peu dans toutes les +mythologies; je parle du ton gaillard et franc, de la simplicite de +la fable. Le conteur a dit tout carrement ce qu'il avait a dire, et +l'humanite vit sous chaque ligne. + +Je sais bien que, de nos jours, on a trouve Perrault immoral. Nous +avons, comme personne ne l'ignore, une moralite tres chatouilleuse. Ou +nos peres riaient, nous rougissons. Le mot nous effraie surtout, car +nous savons encore nous accommoder avec la chose. Nous mettons des +feuilles de vigne aux antiques, et nos filles baissent le nez en +passant, ce qui prouve qu'elles sont tres avancees pour leur age. Cela +est d'une hypocrisie raffinee, dont la pointe ajoute un ragout aux +plaisirs defendus. On ne sait plus regarder la vie en face, avec un +franc et limpide regard. + +Donc, les contes de Perrault sont devenus immoraux; je veux dire qu'on +en discute les conclusions au point de vue de la lecon morale. On +voudrait que le bon Dieu, la Providence et le reste fussent dans +l'affaire. Voici, par exemple, le _Chat botte_, ce merveilleux chat qui +se met au service du marquis de Carabas et qui le marie a la plus belle +des princesses, grace a l'agilite de ses pattes et a la fertilite de ses +ruses. C'est un maitre trompeur; il ment avec un aplomb parfait, il dupe +les petits et les grands. Son unique qualite est d'etre fidele a la +fortune de son marquis. Imaginez un valet de l'ancienne comedie, un de +ces coquins qui ont tous les tours dans leur sac et qui ne triomphent +que par des inventions du diable. + +Voila notre morale indignee. Admirable sujet pour faire un sermon contre +le mensonge! S'il y a une fortune mal acquise, c'est a coup sur celle du +marquis de Carabas. Il se nourrit de vol, il epouse la fille d'un roi, +par une serie de stratagemes qui, de nos jours, meneraient tout droit un +gendre sur les bancs de la police correctionnelle. Et l'on ose mettre +de pareilles histoires entre les mains des enfants? On veut donc qu'ils +deviennent des escrocs? Ils ne sauraient prendre la que le gout des +chemins tortueux. La conclusion du conte est, en somme, que pour reussir +l'habilete vaut mieux que l'honnetete. + +O siecle pudique et moral, ou les bourgeois ont peur des oeuvres ecrites +comme les femmes laides ont peur des miroirs! Au theatre, on exige que +la vertu soit recompensee. Dans le roman, on veut deux nobles ames +contre une ame basse, de meme que dans certaines confitures de fruits +amers il faut deux livres de sucre contre une livre de fruits. Cela +est tout nouveau, c'est une fievre d'hypocrisie a l'etat aigu. Et les +symptomes sont nombreux, les choses les plus naturelles deviennent +indecentes, lorsqu'on a une preoccupation continue de l'indecence. Rien +de pareil dans la belle sante sanguine des siecles passes. Sans remonter +a Rabelais, lisez La Fontaine et Moliere, tout le seizieme siecle et +tout le dix-septieme, vous ne trouverez nulle part ce prurit de morale, +qui semble etre la demangeaison de nos vices. On riait haut, on parlait +de tout, meme devant les dames; personne ne croyait qu'il fut necessaire +de surveiller a chaque heure sa propre honnetete et celle du voisin. On +etait de braves gens, cela allait de soi. Pour le reste, on aimait la +vie et on ne boudait pas contre ce qui vivait. + +Est-ce parce que les contes de Perrault sont juges d'une morale trop +elastique que les auteurs du _Chat botte_ n'ont pas suivi ce conte a la +lettre? Cela est possible. Pour que le conte fut exemplaire aujourd'hui, +il faudrait y introduire un honnete pretendant a la main de la jeune +princesse, un ingenieur, de moeurs parfaites et ayant conquis tous ses +grades dans les concours et les examens; au denouement, ce serait lui +qui, par son merite, deviendrait le gendre du roi, apres avoir confondu +ce filou de Chat botte et son marquis d'occasion. Cela ferait pamer nos +demoiselles. Je plaisante, et une colere me prend, a la pensee de +ce "comme il faut" litteraire, qui aurait noye pour un siecle notre +litterature, si des esprits entetes n'avaient resiste. Pauvre chat +botte, qui aimera encore ta grace feline, ta sournoiserie pleine de +sauts brusques, ton art de vivre, gros et gras, sur la paresse et sur la +sottise humaines? Tu es la vie, et c'est pour cela, heureusement, que tu +es eternel. + + + +IV + +Si la feerie doit trouver grace pour la largeur poetique qu'elle +pourrait atteindre, l'operette est une ennemie publique qu'il faut +etrangler derriere le trou du souffleur, comme une bete malfaisante. + +Elle est, a cette heure, la formule la plus populaire de la sottise +francaise. Son succes est celui des refrains idiots qui couraient +autrefois les rues et qui assourdissaient toutes les oreilles, sans +qu'on put savoir d'ou ils venaient. Depuis qu'elle regne, ces refrains +du passe ont disparu; elle les remplace, elle fournit des airs aux +orgues de Barbarie, elle rend plus intolerables les pianos des femmes +honnetes et des femmes deshonnetes. Son empire desastreux est devenu +tel, que les gens de quelque gout devront finir par s'entendre et par +conspirer, pour son extermination. + +L'operette a commence par etre un vaudeville avec couplets. Elle a pris +ensuite l'importance d'un petit opera-bouffe. C'etait encore son enfance +modeste; elle gaminait, elle se faisait tolerer en prenant peu de place. +D'ailleurs, elle ne tirait pas a consequence, se permettant les farces +les plus grosses, desarmant la critique par la folie de ses allures. +Mais, peu a peu, elle a grandi, s'est etalee chaque jour davantage, de +grenouille est devenue boeuf; et le pis est qu'elle s'est ainsi elargie, +sans cesser d'etre une parade grossiere, d'un grotesque a outrance qui +fait songer aux cabanons de Bicetre. + +D'un acte l'operette s'est enflee jusqu'a cinq actes. Le public, au lieu +de s'en tenir a un eclat de rire d'une demi-heure, s'est habitue a ce +spasme de demence bete qui dure toute une soiree. Des lors, en se voyant +maitresse, elle a tout risque, menant les spectateurs dans son boudoir +borgne, prenant d'un entrechat, sur les plus grandes scenes, la place du +drame agonisant. Elle a danse son cancan, en montrant tout; elle a rendu +celebres des actrices dont le seul talent consistait dans un jeu de +gorge et de hanches. Tout le vice de Paris s'est vautre chez elle, +et l'on peut nommer les femmes auxquelles une facon de souligner les +couplets grivois a donne hotel et voiture. + +Cela ne suffisait point encore. L'operette a reve l'apotheose. M. +Offenbach, pendant sa direction a la Gaite, a exhume ses anciennes +operettes des Bouffes, entre autres son _Orphee aux enfers_, joue +autrefois dans un decor etroit et avec une mise en scene relativement +pauvre; il les a exhumees et transformees en pieces a spectacle, +inventant des tableaux nouveaux, grandissant les decors, habillant ses +acteurs d'etoffes superbes, donnant pour cadre a la betise du dialogue +et aux mirlitonnades de la musique tout l'Olympe siegeant dans sa +gloire. D'un bond, l'operette voulait monter a la largeur des grandes +feeries lyriques. Elle ne saurait aller plus haut Son incongruite, ses +rires niais, ses cabrioles obscenes, sa prose et ses vers ecrits pour +des portiers en goguette, se sont etales un instant au milieu d'une +splendeur de gala, comme une ordure tombee dans un rayonnement d'astre. + +Meme elle etait montee trop haut, car elle a failli se casser les reins. +M. Offenbach n'est plus directeur, et il est a croire qu'aucun theatre +ne risquera a l'avenir deux ou trois cent mille francs pour montrer une +petite chanteuse, toute nue, sifflotant une chanson de pie polissonne, +sous flamboiement de feux electriques. N'importe, l'operette a touche le +ciel, la lecon est terrible et complete. Je ne veux pas detailler les +mefaits de l'operette. En somme, je ne la hais pas en moraliste, je la +hais en artiste indigne. Pour moi, son grand crime est de tenir trop de +place, de detourner l'attention du public des oeuvres graves, d'etre un +plaisir facile et abetissant, auquel la foule cede et dont elle sort le +gout fausse. + +L'ancien vaudeville etait preferable. Il gardait au moins une platitude +bonne enfant. D'autre part, si l'on entre dans le relatif du metier, il +est certain qu'il etait moins rare de rencontrer un vaudeville bien fait +qu'il ne l'est aujourd'hui de tomber sur une operette supportable. La +cause en est simple. Les auteurs, quand ils avaient une idee drole, se +contentaient de la traiter en un acte, et le plus souvent l'acte etait +bon, l'interet se soutenait jusqu'au bout. Maintenant, il faut que la +meme idee fournisse trois actes, quelquefois cinq. Alors, fatalement, +les auteurs allongent les scenes, delayent le sujet, introduisent +des episodes etrangers; et l'action se trouve ralentie. C'est ce qui +explique pourquoi, generalement, le premier acte des operettes est +amusant, le second plus pale, le dernier tout a fait vide. Quand meme, +il faut tenir la soiree entiere, pour ne partager la recette avec +personne. Et le mot ordinaire des coulisses est que la musique fait tout +passer. + +M. Offenbach est le grand coupable. Sa musique vive, alerte, douee +d'un charme veritable, a fait la fortune de l'operette. Sans lui, elle +n'aurait jamais eu un si absolu triomphe. Il faut ajouter qu'il a ete +singulierement seconde par MM. Meilhac et Halevy, dont les livrets +resteront comme des modeles. Ils ont cree le genre, avec un +grossissement force du grotesque, mais en gardant un esprit tres +parisien et une finesse charmante dans les details. On peut dire de +leurs operettes qu'elles sont d'amusantes caricatures, qui se haussent +parfois jusqu'a la comedie. Quant a leurs imitateurs, que je ne veux +pas nommer, ce sont eux qui ont traine l'operette a l'egout. Et quels +etranges succes, faits d'on ne sait quoi, qui s'allument et qui brulent +comme des trainees de poudre! On peut le definir: la rencontre de la +mediocrite facile d'un auteur avec la mediocrite complaisante d'un +public. Les mots qui entrent dans toutes les intelligences, les airs qui +s'ajustent a toutes les voix, tels sont les elements dont se composent +les engouements populaires. + +On nous fait esperer la mort prochaine de l'operette. C'est, en effet, +une affaire de temps, selon les hasards de la mode. Helas! quand on en +sera debarrasse, je crains qu'il ne pousse sur son fumier quelque autre +champignon monstrueux, car il faut que la betise sorte quand meme, comme +les boutons de la gale; mais je doute vraiment que nous puissions etre +affliges d'une demangeaison plus desagreable. + + + +V + +Quelle maratre que la vogue! Comme elle devore en quelques annees +ses enfants gates! Le cas de M. Offenbach est fait pour inspirer les +reflexions les plus philosophiques. + +Songez donc! M. Offenbach a ete roi. Il n'y a pas dix ans, il regnait +sur les theatres; les directeurs a genoux, lui offraient des primes +sur des plats d'argent; la chronique, chaque malin, lui tressait +des couronnes. On ne pouvait ouvrir un journal sans tomber sur des +indiscretions relatives aux oeuvres qu'il preparait, a ce qu'il avait +mange a son dejeuner et a ce qu'il mangerait le soir a son diner. Et +j'avoue que cet engouement me semblait explicable, car M. Offenbach +avait cree un genre; il menait avec ses flonflons toute la danse d'une +epoque qui aimait a danser. Il a ete et il restera une date dans +l'histoire de notre societe. + +Il y a dix ans! et, bon Dieu! comme les temps sont changes! Il faut +se souvenir que ce fut lui qui conduisit le cancan de l'Exposition +universelle de 1867. Dans tous les theatres, on jouait de sa musique. +Les princes et les rois venaient en partie fine a son bastringue. Plus +d'une Altesse, que ses turlututus grisaient, fit cascader la vertu de +ses chanteuses. Son archet donnait le branle a ce monde galant, qui +l'appelait "maitre". Maitre n'etait pas assez, il passait au rang de +dieu. Comme le Savoyard qui fait sauter du pied ses pantins enfiles dans +un bout de corde, il a du avoir de belles jouissances d'amour-propre, +lui qui faisait sauter, nez contre nez, ventre contre ventre, des +princes et des filles. + +Et voila qu'aujourd'hui le dieu est par terre. Nous avons encore une +Exposition universelle; mais d'autres amuseurs ont pris le pave. Toute +une poussee nouvelle de maitres aimables se sont empares des theatres, +si bien que l'ancetre, le dieu de la sauterie, a du rester dans sa +niche, solitaire, revant amerement a l'ingratitude humaine. A la +Renaissance, le _Petit Duc_; aux Folies-Dramatiques, les _Cloches de +Corneville_; aux Varietes, _Niniche_; aux Bouffes, cloture; et c'est +certainement cette cloture qui a ete le coup le plus rude pour M. +Offenbach. Les Bouffes fermant pendant une Exposition universelle, les +Bouffes qui ont ete le berceau de M. Offenbach! n'est-ce pas l'aveu +brutal que son repertoire, si considerable, n'attire plus le public et +ne fait plus d'argent? + +La chute est si douloureuse que certains journaux ont eu pitie. Dans ces +deux derniers mois, j'ai lu a plusieurs reprises des notes desolees. +On s'etonnait avec indignation que M. Offenbach fut ainsi jete de cote +comme une chemise sale. On rappelait les services qu'il a rendus a la +joie publique, on conjurait les directeurs de reprendre au moins une de +ses pieces, a titre de consolation. Les directeurs faisaient la sourde +oreille. Enfin, il s'en est trouve un, M. Weinschenck, qui a bien +voulu se devouer. Il vient de remonter a la Gaite _Orphee aux Enfers_. +J'ignore si l'affaire est bonne; mais M. Weinschenck aura tout au moins +fait une bonne action. Le principe des turlututus est sauve, il ne sera +pas dit qu'il y aura eu une Exposition universelle sans la musique de M. +Offenbach. + +Certes, je n'aime point a frapper les gens a terre. J'avoue meme que je +suis pris d'attendrissement et d'interet pour M. Offenbach, maintenant +que la vogue l'abandonne. Autrefois, il m'irritait; les succes menteurs +m'ont toujours mis hors de moi. Voila donc la justice qui arrive pour +lui, et c'est une terrible chose pour un artiste que cette justice, +lorsqu'il est encore vivant et qu'il assiste a sa decheance. Le public +est un enfant gate qui brise ses jouets, quand ils ont cesse de +l'amuser. On est devenu vieux, on a fait le reve d'une longue gloire, +aveugle sur sa propre valeur par les fumees de l'encens le plus +grossier, et un jour tout croule, la gloire est un tas de boue, on se +voit enterre avant d'etre mort. Je ne connais pas de vieillesse plus +abominable. + +Puisque je suis tourne a la morale, je tirerai une conclusion de cette +aventure. Le succes est meprisable, j'entends ce succes de vogue qui met +les refrains d'un homme dans la bouche de tout un peuple. Etre seul, +travailler seul, il n'y a pas de meilleure hygiene pour un producteur. +On cree alors des oeuvres voulues, des oeuvres ou l'on se met tout +entier; dans les premiers temps, ces oeuvres peuvent avoir une saveur +amere pour le public, mais il s'y fait, il finit par les gouter. +Alors, c'est une admiration solide, une tendresse qui grandit a chaque +generation. Il arrive que les oeuvres, si applaudies dans l'eclat +fragile de leur nouveaute, ne durent que quelques printemps, tandis +que les oeuvres rudes, dedaignees a leur apparition, ont pour elles +l'immortalite. Je crois inutile de donner des exemples. + +Je dirai aux jeunes gens, a ceux qui debutent, de tolerer avec patience +les succes voles dont l'injustice les ecrase. Que de garcons, sentant +en eux le grondement d'une personnalite, restent des heures, pales et +decourages, en face du triomphe de quelque auteur mediocre! Ils se +sentent superieurs, et ils ne peuvent arriver a la publicite, toutes +les voies etant bouchees par l'engouement du public. Eh bien! qu'ils +travaillent et qu'ils attendent! Il faut travailler, travailler +beaucoup, tout est la; quant au succes, il vient toujours trop vite, car +il est un mauvais conseiller, un lit dore ou l'on cede aux lachetes. + +Jamais on ne se porte mieux intellectuellement que lorsqu'on lutte. On +se surveille, on se tient ferme, on demande a son talent le plus grand +effort possible, sachant que personne n'aura pour vous une complaisance. +C'est dans ces periodes de combat, quand on vous nie et qu'on veut +affirmer son existence, c'est alors qu'on produit les oeuvres les plus +fortes et plus intenses. Si la vogue vient, c'est un grand danger; elle +amollit et ote l'aprete de la touche. + +Il n'y a donc pas, pour un artiste, une plus belle vie que vingt +ou trente annees de lutte, se terminant par un triomphe, quand la +vieillesse est venue. On a conquis le public peu a peu, on s'en va dans +sa gloire, certain de la solidite du monument que l'on laisse. Autour +de soi, on a vu tomber les reputations de carton, les succes officiels. +C'est une grande consolation que de se dire, dans toutes les miseres, +que la vogue est passagere et qu'en somme, quelles que soient les +legeretes et les injustices du public, une heure vient ou seules les +grandes oeuvres restent debout. Malheur a ceux qui reussissent trop, +telle est la morale du cas de M. Offenbach! + + + +LES REPRISES + +I + + +C'est avec une profonde stupeur que j'ai ecoute _Chatterton_, le drame +en trois actes d'Alfred de Vigny, dont la Comedie-Francaise a eu +l'etrange idee de tenter une reprise. La piece date de 1835, et les +quarante-deux annees qui nous separent de la premiere representation +semblent la reculer au fond des ages. + +Dans quel singulier etat psychologique etait donc la generation d'alors, +pour applaudir une pareille oeuvre? Nous ne comprenons plus, nous +restons beants devant ce poeme des ames incomprises et du suicide +final. Chatterton, on ne sait trop pourquoi, traque par ses creanciers +peut-etre, mais cedant aussi a la passion de la solitude, s'est refugie +chez un riche manufacturier, John Bell, qui lui loue une chambre. Ce +John Bel, un brutal, tyrannise sa femme, l'honnete et resignee Ketty. Et +toute la situation dramatique se trouve dans l'amour discret et pur +du poete et de la jeune femme, amour dont l'aveu ne leur echappe qu'a +l'heure supreme, lorsque Chatterton, ecrase par la societe, voulant se +reposer dans la mort, vient d'avaler un flacon d'opium. + +Pour comprendre cette etonnante figure de Chatterton, il faut avant tout +reconstruire l'idee parfaite du poete, telle que la generation de 1830 +l'imaginait. Le poete etait un pontife et la poesie un sacerdoce. Il +officiait au-dessus de l'humanite, qui avait le devoir de l'adorer a +genoux. C'etait un messie traversant les foules, avec une etoile au +front, remplissant une fonction sacree, dont tout l'or de la terre +n'aurait pu le payer. Ajoutez que le poete devait etre un personnage, +fatal, un fils de Rene, de Manfred et de tous les grands melancoliques, +portant un orage dans sa tete pale, expiant la passion humaine par une +blessure toujours ouverte a son flanc. Il etait beau et providentiel, il +montait son calvaire au milieu des huees, pur comme un ange et sombre +comme un bandit. Un cabotin sublime, en un mot. + +L'ideal du genre a ete le Chatterton, d'Alfred de Vigny. Quand on voudra +connaitre la caricature superbe du poete de 1830, il faudra etudier ce +personnage navrant et comique. Il n'est pas un des panaches du temps que +Chatterton ne se plante sur la tete. Il les a tous, il semble avoir fait +la gageure d'epuiser le ridicule et l'odieux. Il chante la solitude, il +maudit la societe, il traine a dix-huit ans un coeur las et desabuse, il +a des bottes molles, il se tord les bras a l'idee de faire des vers pour +les vendre, il passe la nuit a gesticuler et a embrasser le portrait de +son pere en cheveux blancs, il se tue enfin par monomanie, uniquement +pour attraper la societe. Chatterton est un polisson, voila mon avis +tout net. + +Qu'on fasse des bonshommes en carton, et qu'ils soient droles, passe +encore! cela ne tire pas a consequence. Mais qu'on vienne troubler et +empoisonner les volontes jeunes avec ce fantoche funebre, avec ce pantin +aussi faux que dangereux, voila ce qui souleve en moi toute ma virilite! +Le poete est un travailleur comme un autre. Dans le combat de la vie, +s'il triomphe, tant mieux! s'il tombe, c'est sa faute! La societe ne +doit pas plus d'aide et de pitie au poete qu'elle n'en doit au boulanger +et au forgeron. Il n'y a pas de pontife, il n'y a que des hommes, et +l'energie fait aussi bien partie du talent que le don des vers. Le genie +est toujours fort. + +Comment! on vient nous parler de mort, au seuil de ce siecle! Nous +revivons, nous entrons dans un age d'activite colossale, nous sommes +tous pris d'un besoin furieux d'action, et il y a la un pleurard, un +polisson qui se tue et qui tue par la meme la femme dont il a trouble +la cervelle. Mais c'est un double meurtre, c'est une lachete et une +infamie! Que dirait-on d'un soldat qui, en face de l'ennemi, se +dechargerait son fusil dans la tete? La nouvelle generation litteraire +n'a qu'a pousser dedaigneusement du pied le cadavre de Chatterton, pour +passer et aller a l'avenir. + +D'ailleurs, c'etait la une pose, pas davantage. La vanite etait grande, +en 1830; et, naturellement, les poetes se taillaient eux-memes le role +qu'il leur plaisait de jouer. La mode etait au degout de la vie, au +mepris de l'argent, aux invectives contre la societe; mais, en somme, +les poetes--et je parle des plus grands--faisaient tres bon menage +avec tout cela. Malgre leur desesperance et leur amour de la mort, ces +messieurs ont presque tous vecu tres vieux; en outre, leur mepris de +l'argent n'est pas alle jusqu'a leur faire refuser, les sommes enormes +qu'ils ont gagnees, et ils se sont tres bien accommodes de la societe, +qui les a combles d'honneurs et d'argent. Tous blagueurs! + +J'ai entendu defendre Chatterton d'une facon bien hypocrite. Oui sans +doute, dit-on, le personnage est demode, mais quel temps regrettable il +rappelle! En ce temps-la, on croyait a l'ame, on etait plein d'elan, on +aspirait en haut, on elargissait l'horizon de la foi et de la poesie. +Quelle plaisanterie enorme! La verite est que le mouvement de 1830 a ete +superbe comme mise en scene. Si l'on gratte les personnages factices, on +reste stupefait en arrivant aux hommes vrais. Ils ne valaient pas plus +que nous, soyez-en surs; meme beaucoup valaient moins. Il y a eu bien +de la vilenie derriere cette pompe Qu'on ne nous force pas a des +comparaisons, car nous repondrions avec severite. Nous autres, nous +croyons a la verite, nous sommes pleins de courage et de force, nous +aspirons a la science, nous elargissons l'enquete humaine, sur laquelle +seront basees les lois de demain. Eux autres, ils nient le present, que +nous affirmons. De quel cote sont la virilite et l'espoir? Et qu'on +attende: aux oeuvres, on mesurera les ouvriers! + +Certes, le romantisme est bien mort. Je n'en veux pour preuve +que l'attitude stupefiee des spectateurs, l'autre soir, a la +Comedie-Francaise. Pendant les deux premiers actes surtout, on se +regardait, on se tatait. Chatterton faisait l'effet d'un habitant de la +lune tombe parmi nous. Que voulait donc ce monsieur, qui se desesperait, +sans qu'on sut pourquoi, et qui se fachait de tirer de son travail un +gain legitime? Le quaker paraissait tout aussi surprenant. Etrange, ce +quaker qui lache, sans crier gare, des maximes a se faire immediatement +sauter la cervelle! Pourquoi diable se promene-t-il la dedans! Quant a, +John Bell, le tyran, le mari implacable, il est certainement le seul +personnage sympathique de la piece. Au moins celui-la travaille, et il +apparait comme un sage au milieu de tous les fous qui l'entourent. + +On s'extasie beaucoup sur la figure de Ketty Bell. C'est une des +creations les plus pures, dit-on, qui soient dans notre theatre. Je le +veux bien. Mais ce personnage est un personnage negatif; j'entends que +la purete, la resignation, la tendresse discrete de Ketty sont obtenues +par un effacement continu. Jusqu'au dernier acte, elle n'a pas une scene +en relief. C'est une declamation a vide sans arret. Elle n'agit pas, +elle se raidit dans une attitude. Le personnage, dans ces conditions, +devient une simple silhouette et ne demandait pas un grand effort de +talent. + +Le drame, d'ailleurs, est la negation du theatre, tel qu'on l'entend +aujourd'hui. Il ne contient pas une seule situation. C'est une elegie en +quatre tableaux. Les deux premiers actes sont completement vides. On a, +dans la salle, l'impression de la nudite de l'oeuvre, maintenant +qu'elle n'est plus echauffee par les phrases demodees qui passionnaient +autrefois. Le premier tableau du troisieme acte, long monologue de +Chatterton dans sa mansarde, est peut-etre ce qui a le plus vieilli. +Rien d'incroyable comme ce poete, declamant au lieu de travailler, et +declamant les choses les plus inacceptables du monde. Enfin, le +tableau du denouement est le seul qui reste dramatique. Un garcon qui +s'empoisonne, une femme qui meurt de la mort de l'homme qu'elle aime, +cela remuera toujours une salle. + +L'avouerai-je? ma preoccupation, ma seule et grande preoccupation, +pendant la soiree, a ete le fameux escalier. Et je suis sorti avec +la conviction que cet escalier est le personnage important du drame. +Remarquez quel en est le succes. Au premier acte, quand Chatterton +apparait en haut de l'escalier et qu'il le descend, son entree fait +beaucoup plus d'effet que s'il poussait simplement une porte sur la +scene. Au second acte, quand les enfants de Ketty Bell montent des +fruits au pauvre poete, c'est une joie dans la salle de voir les petites +jambes des deux adorables gamins se hisser sur chaque marche; encore +l'escalier. Enfin, au quatrieme acte, le role de l'escalier devient tout +a fait decisif. C'est au pied de l'escalier que l'aveu de Chatterton +et de Ketty a lieu, et c'est par dessus la rampe qu'ils echangent un +baiser. L'agonie de Chatterton empoisonne est d'autant plus effrayante +qu'il gravit l'escalier, en se trainant. Ensuite Ketty monte presque sur +les genoux, elle entr'ouvre la porte du jeune homme, le voit mourir, et +se renverse en arriere, glissant le long de la rampe, venant tourner et +s'abattre a l'avant-scene. L'escalier, toujours l'escalier. + +Admettez un instant que l'escalier n'existe pas, faites jouer tout cela +a plat, et demandez-vous ce que deviendra l'effet. L'effet diminuera de +moitie, la piece perdra le peu de vie qui lui reste. Voyez-vous Ketty +Bell ouvrant une porte au fond et reculant? Ce serait fort maigre. Voila +donc l'accessoire eleve au role de personnage principal. Et je pensais +au cerisier vrai qui porte de vraies cerises, dans l'_Ami Fritz_. +L'a-t-on assez foudroye, ce cerisier! La Comedie-Francaise s'etait +deshonoree en le plantant sur ses planches. La profanation etait dans +le temple. Mais il me semble, a moi, que la profanation y etait depuis +quarante-deux ans, car l'escalier sort tout a fait de la tradition. + +Je dirai meme que cet escalier n'est pas excusable, au point de vue des +theories theatrales. Il n'est necessite par rien dans la piece, il n'est +la que pour le pittoresque. Pas une phrase du drame ne parle de lui, +aucune indication de l'auteur ne le rappelle. Au contraire, dans l'_Ami +Fritz_, le cerisier a son role marque; il donne un episode charmant. +On raconte que l'escalier est une invention, une trouvaille de madame +Dorval. Cette grande artiste, qui avait certainement le sens dramatique +tres developpe, avait du tres bien sentir la pauvrete scenique de +_Chatterton_; elle ne savait comment dramatiser cette elegie monotone. +Alors, sans doute, elle eut une inspiration, elle imagina l'escalier; et +j'ajoute qu'un esprit rompu aux effets sceniques pouvait seul inventer +un accessoire dont le succes a ete si prodigieux. A mon point de vue, +c'est l'escalier qui joue le role le plus reel et le plus vivant dans le +drame. + +Certes, le drame est tres purement ecrit. Mais cela ne me desarme pas. +Cette langue correcte est aussi factice que les personnages. On n'y sent +pas un instant la vibration d'un sentiment vrai. Il y a deux ou trois +cris qui sont beaux; le reste n'est que de la rhetorique, et de la +rhetorique dangereuse et ennuyeuse. Le public a formidablement baille. + +Je remercie cependant la Comedie-Francaise d'avoir remonte _Chatterton_. +J'estime qu'on rend un grand service a noire generation litteraire, en +lui montrant le vide des succes romantiques d'autrefois. Que tous +les drames vieillis de 1840 defilent tour a tour, et que les jeunes +ecrivains sachent de quels mensonges ils sont faits. Voila les guenilles +d'il y a quarante ans, tachez de ne plus recommencer un pareil carnaval, +et n'ayez qu'une passion, la verite. Celle-la ne vous menagera aucun +mecompte; on ne rira, on ne baillera jamais devant elle, parce qu'elle +est toujours la verite, celle qui existe. + + + +II + +Le theatre de la Porte-Saint-Martin, auquel appartient la propriete du +repertoire de Casimir Delavigne, parait user de cette propriete avec la +plus grande prudence. Il attend l'ete, les lourdes chaleurs, qui vident +toutes les salles, pour hasarder un drame en vers, bien convaincu que +les recettes sont compromises a l'avance et que la prose elle-meme +devient d'une digestion impossible. Casimir Delavigne est simplement la +pour boucher un trou, entre une piece a spectacle, comme le _Tour +du monde en 80 jours_, et un melodrame populaire, comme les _Deux +orphelines_. + +Et telle est, au bout de trente ans, la gloire d'un poete acclame, d'un +academicien, d'une personnalite litteraire, considerable en son temps, +qui a contrebalance autrefois les succes de Victor Hugo! Il y a la +matiere a de sages reflexions. On se demande ou l'on jouera dans trente +ans les pieces applaudies cette annee sur nos grandes scenes, signees de +noms retentissants, declarees de purs chefs-d'oeuvre par la bourgeoisie +qui tient a suivre la mode. Evidemment, on les jouera l'ete, sur des +planches encanaillees par les feeries et les pieces militaires; et les +banquettes elles-memes bailleront. + +J'estime qu'on est bien severe pour Casimir Delavigne. Autour de moi, +pendant la representation de _Louis XI_, j'ai entendu des ricanements, +des plaisanteries, toute une "blague" premeditee. Vraiment, des +critiques, qui ont discute serieusement et sans se facher les +_Danicheff_ et l'_Etrangere_, des ecrivains qui trouvent du genie a +M. Dumas fils et qui lui accordent en outre de l'esprit, sont +singulierement mal venus de traiter avec cette legerete une oeuvre de +grand merite, dont certaines parties sont fort belles en somme. Il n'y a +pas aujourd'hui un seul de nos auteurs dramatiques qui pourrait composer +un acte aussi large que le quatrieme acte de _Louis XI_. + +Certes, la tragedie classique est morte, le drame romantique est +mort. Qu'ils reposent en paix, ce n'est pas moi qui demanderai leur +resurrection! Casimir Delavigne a, dans notre histoire litteraire, une +situation d'autant plus facheuse, qu'il a voulu rester en equilibre +entre les deux formules, demeurer le petit-neveu de Racine et devenir +le filleul de Shakespeare. Le genie ne s'accommode jamais de ces +arrangements; il est extreme et entier. Tout concilier, croire qu'on +atteindra la perfection en prenant a chaque ecole ses meilleurs +preceptes, conduit droit au simple talent, et meme au tres petit talent. +Un temperament d'ecrivain original ne choisit pas; il cree, il marche +a l'intensite la plus grande possible des notes personnelles qu'il +apporte. Mais si Casimir Delavigne nous apparait aujourd'hui ce qu'il +est reellement, un arrangeur habile, un esprit souple et intelligent, il +n'en est pas moins d'une etude interessante et il n'en reste pas moins +tres superieur aux arrangeurs de notre epoque. + +Et voyez l'aventure, ce qui fait sourire maintenant dans ses oeuvres, ce +sont justement la rhetorique classique et la rhetorique romantique, tout +le clinquant litteraire des modes d'autrefois. Les vers, par moment, +sont abominablement plats, alourdis de periphrases, d'une banalite de +mauvaise prose; la est l'apport classique. Quant a l'apport romantique, +il est aussi facheux, il consiste dans la stupefiante facon de presenter +l'histoire et dans l'etalage grotesque des guenilles du moyen age. Rien +ne me parait comique comme les romantiques impenitents d'aujourd'hui, +qui ricanent a une reprise de _Louis XI_. Eh! bonnes gens, ce sont +justement les panaches et les mensonges en pourpoint abricot de 1830, +qui ont vieilli et qui gatent l'oeuvre a cette heure! + +Je ne parle pas des anachronismes qui font de _Louis XI_ le plus +singulier cours d'histoire qu'on puisse imaginer; il est entendu +que l'anachronisme est une licence necessaire, sans laquelle toute +composition dramatique se trouverait entravee. Mais je parle de la +grande verite humaine, de la verite des caracteres. Le Louis XI de +Casimir Delavigne, assassin, fou, lugubre, est une figure ridicule, si +on le, compare au veritable Louis XI, que la critique historique moderne +a su enfin degager des brouillards sanglants de la legende. Il est vu a +la maniere romantique, une maniere noire, avec des clairs de lune par +derriere, eclairant des gibets, avec des donjons et des tourelles, des +ferrailles et des poignards, tout un tra la la de grand opera. La verite +se trouve a chaque scene sacrifiee a l'effet, les personnages ne sont +plus que des pantins qui montent sur des echasses pour paraitre des +colosses. C'est ainsi que Casimir Delavigne a transforme en un heros +de ballade le grand roi si energique et si habile qui travailla un des +premiers a la France actuelle. + +Nous sommes ici dans la question grave, dans le mouvement fatal de +science qui doit peu a peu influer sur notre theatre et le renouveler. +Pendant que le romantisme combattait pour la liberte des lettres +et substituait facheusement une rhetorique a une rhetorique, il ne +s'apercevait pas que, parallelement a lui, les sciences critiques +marchaient et devaient un jour le depasser et le vaincre, comme-il +venait de vaincre l'esprit classique. Il a conquis la liberte de +tout ecrire, rien de moins, rien de plus; il a ete une insurrection +necessaire. On peut indiquer ainsi les trois phases: regne classique, +epuisement de la langue, immobilite des formules, mort lente des +lettres; regne romantique, revolution dans les mots, declaration des +droits illimites de l'ecrivain, bataille des opinions et fondation +d'une nouvelle Eglise; regne naturaliste, plus d'Eglise d'aucune sorte, +creation d'une methode, enquete universelle a la seule clarte de la +verite. + +Ce qui rend aujourd'hui certaines oeuvres romantiques presque comiques, +ce qui fait que la jeune generation les trouve si vieilles et ne peut +les lire sans un sourire, c'est que la critique a marche, que l'histoire +vraie commence a se degager des documents, que nous nous sommes mis a +etudier l'homme et a en connaitre les ressorts. Interrogez les jeunes +gens de vingt-cinq ans, demandez-leur ce qu'ils pensent des plus grands +poetes romantiques, ils vous repondront que la lecture leur en est +devenue impossible et qu'ils sont obliges de se rejeter sur Stendhal et +Balzac; car ce qu'ils cherchent, avant tout, c'est la science exacte +de l'homme. Cela est un symptome decisif. Evidemment, pour tout esprit +juste, le mouvement naturaliste s'accentue, le besoin de methode s'est +propage des sciences a la litterature; on ne peut plus mentir, sous +peine de n'etre pas ecoute. + +J'insiste, on ne doit pas chercher ailleurs les causes de la mort du +drame. L'esprit moderne, faconne a la verite, ne tolere plus au theatre, +meme a son insu, les contes a dormir debout qui amusaient nos peres. +Certes, le drame historique peut renaitre, mais il faudra qu'il soit +vrai, qu'il ressuscite l'histoire et ne la mette pas en complainte pour +les petits et les grands enfants. Des qu'un auteur dramatique se degage +des draperies de convention et pousse un cri de verite humaine, +un fremissement passionne la salle. Le trait restera eternel, on +l'applaudira toujours, en dehors des modes litteraires. + +La representation de _Louis XI_ a la Porte-Saint-Martin a ete +caracteristique. Rien n'est long et penible comme les trois premiers +actes. Casimir Delavigne les a employes a peindre un Louis XI +legendaire, une figure sombre dans laquelle la cruaute domine, malgre +les touches familieres et comiques. Je ne parle pas de la fable +romanesque, de ce Nemours dont le pere a ete assassine sur l'ordre de +Louis XI, et qui revient a la cour comme ambassadeur de Charles le +Temeraire, avec des pensees de vengeance. Cette fable, compliquee des +tendresses de Nemours et de Marie de Comines, n'a d'autre interet que +de menager une belle scene au quatrieme acte. Les personnages entrent, +disent ce qu'ils ont a dire, puis s'en vont. On ne peut guere detacher +que la scene ou Louis XI vient assister aux danses des paysans et la +scene dans laquelle Nemours, accomplissant sa mission, jette aux pieds +du roi son gant, que le dauphin releve. + +Mais, je l'ai dit, le quatrieme acte garde encore aujourd'hui une belle +largeur. Louis XI se trainant aux genoux de Francois de Paule, le +suppliant de prolonger son existence par un miracle, puis confessant ses +crimes; et ensuite Nemours apparaissant un poignard a la maintenant le +roi grelottant de peur, lui laissant la vie comme vengeance: ce sont la +des situations superbes et profondes qui ont de l'au dela. Meme les vers +prennent plus de concision et de force, s'elevent, sinon a la poesie, du +moins a la correction et a la nettete. Il faut citer encore la mort de +Louis XI, au cinquieme acte, l'episode emprunte a Shakespeare du roi +agonisant qui voit le dauphin, la couronne sur la tete, jouer deja son +role royal. + + + + +III + +Je parlerai de deux reprises, celles de la _Tour de Nesle_ et du +_Chandelier_, qui me paraissent soulever d'interessantes reflexions, au +point de vue de la philosophie theatrale. + +L'Ambigu, eprouve par une longue suite de desastres, a eu l'excellente +idee de rouvrir ses portes en jouant la _Tour de Nesle_, dont le succes +est toujours certain. La fortune de ce drame est d'etre une piece +typique, contenant la formule la plus complete d'une forme dramatique +particuliere. En litterature, aussi bien au theatre que dans le roman, +l'oeuvre qui reste est l'oeuvre intense que l'ecrivain a pousse le +plus loin possible dans un sens donne. Elle demeure un patron, la +manifestation absolue d'un certain art a une certaine epoque. + +Que l'on songe au melodrame de 1830, et aussitot l'idee de la _Tour +de Nesle_ vient a l'esprit. Elle est encore a cette heure le modele +indiscute d'une forme dramatique qui s'est imposee pendant de longues +annees; et meme aujourd'hui que cette forme est usee, la piece conserve +presque toute sa puissance sur la foule. Telle est, je le repete, la +fortune des oeuvres typiques. + +La formule que represente la _Tour de Nesle_ est une des plus +caracteristiques dans notre histoire litteraire. On pourrait dire +qu'elle exprime le romantisme intransigeant et radical. Je ne connais +pas de reaction plus violente contre notre theatre classique, immobilise +dans l'analyse des sentiments et des passions. Le theatre de Victor Hugo +laisse encore des coins aux developpements analytiques des personnages. +Mais le theatre de MM. Dumas et Gaillardet coupe carrement toutes +ces choses inutiles et s'en tient d'une facon stricte aux faits, a +l'intrigue nouee de la facon la plus puissante, sans avoir le moindre +egard a la vraisemblance et aux documents humains. + +En somme, cette formule peut se reduire a ceci: poser en principe que +seul le mouvement existe; faire ensuite des personnages de simples +pieces d'echec, impersonnelles et taillees sur un patron convenu, dont +l'auteur usera a son gre; combiner alors l'armee de ces personnages de +bois de facon a tirer de la bataille le plus grand effet possible; et +aller carrement a cette besogne, ne pas faire la petite bouche devant +les mensonges monstrueux, agir seulement en vue du resultat final, qui +est d'etourdir le public par une serie de coups de theatre, sans lui +laisser le temps de protester. + +On connait le resultat. Il est reellement foudroyant. Le public suit +la terrible partie avec une emotion qui augmente a chaque tableau. Ce +spectacle tout physique le prend aux nerfs et au sang, le secoue comme +sous les decharges successives d'une machine electrique. Une fois engage +dans l'engrenage de cet art purement mecanique, s'il a livre le bout du +doigt au prologue, il faut qu'il laisse le corps entier au dernier +acte. La langue etrange que parlent les personnages, les situations +stupefiantes de faussete et de drolerie, rien n'importe plus. On +assiste a la piece, comme on lit un de ces romans-feuilletons dont les +peripeties vous empoignent et vous brisent, a ce point qu'on ne peut +s'en arracher, meme lorsqu'on en sent toute l'imbecillite. + +Mais qu'arrive-t-il quand on a termine la lecture d'une telle oeuvre? On +jette le roman, degoute et furieux contre soi-meme. Quoi! on a pu perdre +son temps dans cette fievre de curiosite malsaine! On s'essuie la face +comme un joueur qui s'echappe d'un tripot. Et, au theatre, la sensation +est la meme. Interrogez le public qui sort, par exemple, d'une +representation de la _Tour de Nesle_. Sans doute, la soiree a ete +remplie, et tout ce monde s'est passionne. Mais, au fond de chacun, il y +a un grand vide, de la lassitude et de la repugnance. Les plus grossiers +sentent un malaise, comme apres une partie de cartes trop prolongee. +Rien n'a parle a l'intelligence, aucun document nouveau n'a ete fourni +sur la nature et sur l'humanite. + +J'ai appele cet art un art mecanique. Je ne saurais le definir plus +exactement. Tout y est ramene a la confection d'une machine, dont les +pieces s'emboitent d'une facon mathematique. Le chef-d'oeuvre du genre +sera le drame ou les personnages, reduits a l'etat de rouages, n'auront +plus en eux aucune humanite et garderont le seul mouvement qui +conviendra a la poussee de l'ensemble. Ils ne parleront plus, ils +lanceront uniquement le mot necessaire. Ils seront la, non pour vivre, +mais pour resumer des situations. On les aplatira, on les allongera, on +fera d'eux du zinc ou de la chair a pate, selon les besoins. Et les gens +du metier s'extasient. Quelle facture! quelle entente du theatre! quel +genie! + +Vraiment, il faudrait s'entendre. Cet enthousiasme pour un art tres +inferieur en somme me parait malsain. Certes, je ne songe pas a nier la +puissance toute physique du melodrame romantique. Mais vouloir faire de +cette formule la formule de notre theatre national, dire d'une facon +absolue: "Le theatre est la," c'est pousser un peu loin l'amour de la +mecanique dramatique. Non, certes, le theatre n'est pas la: il est ou +sont Eschyle, Shakespeare, Corneille et Moliere, dans les larges et +vivantes peintures de l'humanite. On ne veut pas comprendre que nous +pataugeons aujourd'hui dans la boue des intrigues compliquees. Notre +theatre se relevera le jour ou l'analyse reprendra sa large place, ou +le personnage, au lieu d'etre ecrase et de disparaitre sous les faits, +dominera l'action et la menera. + +Quel critique dramatique oserait dire a un debutant: "Lisez la _Tour du +Nesle_", lorsqu'il peut lui dire: "Lisez _Tartufe_, lisez _Hamlet_." Ce +qui m'irrite, c'est cette passion du succes brutal et immediat, c'est +cette odieuse cuisine qui cache jusqu'a la vue des chefs-d'oeuvre. On +fait du theatre une simple affaire de poncifs, lorsque les litteratures +des peuples sont la pour temoigner qu'il n'y a pas d'absolu dans l'art +dramatique et que le talent peut tout y inventer. Chaque fois qu'on +voudra vous enfermer dans un code en declarant: "Ceci est du theatre, +ceci n'est pas du theatre," repondez carrement: "Le theatre n'existe +pas, il y a des theatres, et je cherche le mien." + +Mais je trouve surtout, dans la _Tour de Nesle_, de bien curieuses +remarques a faire au sujet de la moralite de la piece. Vous savez quel +role on fait jouer aujourd'hui a la moralite. Il faut qu'un drame soit +moral, sans quoi il est foudroye par les critiques vertueux. Or, il y a, +dans la _Tour de Nesle_, le plus incroyable entassement d'infamies qu'on +puisse rever. Cela atteint presque a l'horreur des tragedies grecques. +Je ne parle pas de ce passe-temps que prend une reine de France, a noyer +tous les matins ses amants d'une nuit. Simple peccadille, lorsque l'on +songe que la reine en question a fait assassiner son pere et s'oublie +dans les bras de ses fils. Eh bien! toutes ces abominations sont +parfaitement tolerees par le public. C'est a peine si les critiques +reactionnaires osent reclamer, pour le principe. + +Habilete supreme du genie, disent les enthousiastes. Il fallait MM. +Dumas et Gaillardet pour deguiser ainsi l'ordure. Vraiment! J'imagine, +moi, que le bois dont ils ont fabrique leurs bonshommes, les a +singulierement servis en cette affaire. Comment voulez-vous qu'on se +fache contre des pantins? Il est trop visible que ce ne sont pas la +des etres vivants, mais de purs mannequins allant et venant au gre des +combinaisons sceniques. Le mouvement n'est pas la vie. Puis, toute cette +histoire reste dans la legende. Au fond, il s'agit d'un conte pareil a +celui du _Petit Poucet_, et personne ne s'est jamais avise de trouver +l'ogre immoral. Marguerite de Bourgogne, se vautrant dans le meurtre et +la debauche, fait simplement son metier de monstre en carton. Elle peut +epouvanter une minute l'imagination des spectateurs; mais, des qu'elle +est rentree dans la coulisse, elle n'est plus, elle n'a meme pas la +realite d'une fiction logiquement deduite. + +Voila ce qui explique pourquoi les horreurs des drames romantiques ne +blessent personne: c'est qu'on ne sent pas l'humanite engagee dans +l'affaire, tellement les coquins et les coquines y sont hors de toute +realite. Si MM. Dumas et Gaillardet avaient mis debout une Marguerite de +Bourgogne en chair et en os, au lieu de cette etrange reine de France +qui court si drolement le guilledou, vous entendriez les protestations +indignees de la salle. J'ose meme dire que plus ils ont charge cette +figure de crimes, et plus ils l'ont rendue acceptable. Au dela d'une +certaine limite, lorsqu'il entre dans la fable, le mal est un plaisir +dont la foule se regale. Mettez une bourgeoise qui trompe son mari un +peu crument, le public se fachera, parce qu'il sentira que cela est +vrai. + +Un hasard a voulu que la Comedie-Francaise eut repris le _Chandelier_, +juste une semaine avant la reprise de la _Tour de Nesle_. Eh bien! +l'adorable comedie d'Alfred de Musset a ete froidement ecoulee. Cela +est un fait, et la critique, pour l'expliquer, a du s'en prendre a la +nouvelle distribution. On a trouve Clavaroche insupportable de brutalite +et de fatuite soldatesques. Fortunio a paru sournois et vicieux. Quant +a Jacqueline, elle est surement une gredine de la pire espece; elle se +donne sans amour, elle se prete a un jeu cruel et finit par changer +d'amant comme on change de chemise. Quels personnages! quelles moeurs! + +Ah! vraiment, c'est a faire saigner le coeur des honnetes ecrivains, ce +public froid et scandalise, qui affecte de ne pas comprendre! Quoi de +plus profondement humain que cette histoire, dont on trouverait les +elements dans notre vieille et franche litterature! Une femme qui trompe +son mari, qui abrite ses amours derriere la tendresse tremblante d'un +petit clerc, et qui est vaincue a la fin par tant de jeunesse, de +devouement et de desespoir: n'est-ce pas le drame de la passion +elle-meme, avec une fraicheur de printemps exquise? Musset n'a jamais +ete plus railleur ni plus tendre; il a touche la le fond des coeurs. Son +oeuvre a le frisson de la vie, le charme d'une analyse de poete. Chaque +scene ouvre un monde. On ne sort pas du theatre l'ame et la tete vides, +car on emporte un coin d'humanite avec soi, sur lequel on peut rever +indefiniment. + +Mais je n'ai point a louer le _Chandelier_. Je desire seulement poser +cote a cote Marguerite de Bourgogne et Jacqueline. Aupres de la reine +parricide et incestueuse, mettez la bourgeoise qui trompe simplement son +mari, et demandez-vous pourquoi la seconde revolte une salle, tandis que +la premiere fait le regal du public. C'est que Jacqueline n'est pas en +carton, c'est qu'elle est la femme tout entiere. On la sent vivre dans +ses froides coquetteries, dans la facon dont elle joue de son mari, +surtout dans cet eclat de passion qui l'anime et la transfigure au +denouement. Elle vit: des lors, elle est indecente. Voila ce que je +voulais demontrer. + +Que la _Tour de Nesle_ reste dans notre musee dramatique, comme +l'expression curieuse de l'art d'une epoque, je l'accorde volontiers. +Mais que l'on dise aux jeunes auteurs: "Faites-nous des _Tour de +Nesle_," c'est ce que je me permets de trouver tres facheux. Certes, il +n'est pas un ecrivain qui ne prefererait avoir fait le _Chandelier_. +Cette comedie peut manquer completement de mecanique dramatique, elle +n'en a pas moins l'eternelle jeunesse; elle vivra toujours, aussi +fraiche, lorsque la _Tour de Nesle_ sera, depuis longtemps, mangee par +la poussiere des cartons. A quoi sert donc la fameuse mecanique, que +l'on pretend si faussement indispensable, puisqu'elle ne peut pas faire +vivre une piece et qu'une piece peut vivre sans elle? Le theatre est +libre. + + + +IV + +On tolere toujours une reprise; si certaines scenes ont vieilli, si l'on +est blesse par de monstrueuses invraisemblances, si l'on s'ennuie, on en +est quitte pour dire: "Dame! la piece date de trente ans, il faut tenir +compte des epoques et accepter les modes du temps passe." On en arrive, +en faisant ainsi la part des engouements d'autrefois, a supporter des +choses qu'on refuserait violemment aujourd'hui. Pour une piece nouvelle, +on se montre impitoyable; elle interesse ou elle n'interesse pas; +personne ne lui fait credit, et l'indifference se produit tout de suite +autour d'elle, si elle ne passionne pas le public. + +Voila pourquoi le theatre de la Porte-Saint-Martin, dont les traditions +sont d'exploiter le drame historique, se trouve reduit a vivre de +reprises. Les quelques drames historiques qu'il a essaye de donner ont +echoue. Les auteurs eux-memes me paraissent pris de peur; ils sentent +que le gout du public n'est plus la, ils n'ont aucune envie de perdre +leur temps et de risquer encore une chute. Alors, pour ne pas mentir a +son enseigne, pour vivre d'ailleurs et boucher des trous qu'il ne sait +comment combler, le theatre est bien force de fouiller les vieux cartons +et de tirer quelques recettes des grands succes d'autrefois. Les +chefs-d'oeuvre du genre reparaissent ainsi periodiquement. On n'a pas +invente une formule neuve de drame, on vivote comme on peut avec les +vieux habits et les vieux galons du repertoire romantique. Telle est +la situation exacte, et je crois que personne ne peut me dementir. +Seulement, on ne semble pas s'apercevoir d'une chose, c'est qu'on acheve +de tuer le genre historique, tel que Dumas et ses collaborateurs l'ont +cree, en faisant de la sorte servir leurs drames a boucher des trous. +Ces drames passent a l'etat d'oeuvres classiques, d'oeuvres mortes, +puisqu'elles restent des types dont on ne peut plus tirer des copies. +Les reprises, d'ailleurs, ne sauraient etre eternelles. Apres les +_Trois Mousquetaires_, la _Reine Margot_; apres la _Reine Margot_, le +_Chevalier de Maison-Rouge_. Je consens a ce que toute la serie y passe, +mais ensuite on ne recommencera sans doute pas. Il faut que notre +generation produise. Quand on aura use toutes les anciennes pieces, +quand on aura compris que le cadre en est demode et que decidement le +public n'en veut plus, l'heure arrivera enfin ou tout le monde sentira +la necessite d'une nouvelle forme de drame. C'est cette heure-la qui ne +saurait tarder a sonner, selon moi. + +Je ne dis pas autre chose depuis longtemps. J'estime que la defense +d'une idee juste suffit a la bonne volonte d'un homme. On me prete je +ne sais quelles theories revolutionnaires en art, qui, en tous cas, +seraient des theories purement personnelles. Depuis que je vais +assidument dans les theatres, je constate qu'il y regne un grand +malaise, que les directeurs, les auteurs, le public lui-meme sont +inquiets et ne savent ce qu'ils veulent; je me persuade de plus en plus +que, les anciennes formules ayant fait leur temps, il serait bon de +trouver un nouveau drame au plus vite. C'est ce que je repete chaque +jour, rien deplus. Maintenant, personnellement, je vois l'avenir dans +l'ecole naturaliste; selon moi, pour de nombreuses raisons, le mouvement +scientifique du siecle doit fatalement gagner les planches. Mais c'est +la une opinion particuliere que je defends a mes risques et perils. Le +theatre reclame une evolution litteraire, voila une verite indiscutable. +Maintenant, que cette evolution se produise dans n'importe quel sens, si +elle se produit puissamment, elle me passionnera. + +La _Reine Margot_, que le theatre de la Porte Saint-Martin vient +de reprendre, ne me fera pas regretter, je l'avoue, le genre dit +historique. Le sens de ces grandes machines me manque decidement. +Certes, je suis tres sensible a l'ampleur du cadre, je trouve excellente +cette coupure du drame en douze ou treize tableaux; cela permet de +multiplier les decors, de promener l'action partout, de donner de la vie +et de la mobilite a l'oeuvre. Mais quel etrange emploi d'un cadre aussi +vaste! Il semble que les auteurs n'aient profite de l'elargissement du +cadre que pour y elargir des mensonges. Un grand opera serre a coup sur +la verite de plus pres. + +Que voulez-vous? l'illusion ne se produit pas pour moi, et des lors je +ne puis gouter aucun plaisir. Il m'est impossible d'empecher ma raison +de fonctionner. Dans les endroits les plus pathetiques, ce sont des +reflexions, des revoltes du bon sens, qui me gatent absolument les +meilleures scenes. Pourquoi tel personnage fait-il cela? pourquoi tel +autre dit-il ceci? c'est ridicule, c'est pueril, et le reste. Je passe +les soirees, dans mon fauteuil, a couver de grosses coleres, lorsque +naturellement je ne demanderais pas mieux que de m'amuser en digne +bourgeois. Une scene vraie arrive-t-elle, je suis pris tout entier, et +je sens bien que la salle est prise comme moi. La verite est donc la +grande force au theatre, la seule force qui impose l'illusion complete, +qui donne a l'art dramatique l'intensite, du reel. Et je ne demande pas +autre chose, je demande a ce qu'on me prenne tout entier, sans laisser +a ma raison le loisir de critiquer en moi mon emotion, a mesure qu'elle +voudrait naitre. Toute la theorie du theatre est la. + +La _Reine Margot_ est d'un art absolument inferieur. J'y vois une +exhibition, un carnaval historique, pas davantage; cela pourrait tres +bien se jouer dans une baraque de foire, si la baraque avait les +dimensions convenables. Mais, ceci pose, il est evident que l'oeuvre +a ete fabriquee par des mains habiles, qu'elle contient meme quelques +scenes puissantes, ou l'on reconnait la griffe d'Alexandre Dumas, cet +inepuisable conteur d'une invention si extraordinaire. Je vais tacher +d'indiquer ce qui me plait et ce qui me deplait. + +J'ai beaucoup entendu vanter l'exposition, la rencontre de Coconnas et +de La Mole, le soir meme de la Saint-Barthelemy, leur combat, la fuite +de La Mole jusque dans la chambre de la reine Marguerite, enfin le roi +Charles IX tirant un coup d'arquebuse par une des fenetres du Louvre. +C'est une course, un pietinement, une bousculade a travers trois +tableaux. Beaucoup de bruit, des corteges, des coups de fusil, du +mouvement a coup sur, mais de la vie, pas le moins du monde! Il ne faut +pas confondre la vie avec le mouvement. Je suis certain qu'un simple +tableau, largement concu, poserait beaucoup mieux la Saint-Barthelemy +que ce tourbillon de gens qui se precipitent, sans que nous ayons le +temps de faire connaissance avec eux. Il y a simplement la un interet de +bruit, une enfilade de scenes destinees a agir sur le gros public. C'est +l'art des treteaux, avec les ressources de la mise en scene moderne. + +Je ne parle pas de la verite. Une des choses qui m'ont le plus stupefie, +c'a ete de voir une troupe de gardes, les gardes de la duchesse de +Nevers, passer par la chambre a coucher de la reine de Navarre. La +duchesse traverse la chambre, il est vrai; mais est-il acceptable que +les gardes la traversent aussi? Je me demande encore ce que ces gardes +font la. Une chose bien etrange aussi, c'est la facon dont le roi tire +sur le peuple. Il dirige d'abord son arme sur Henri de Navarre, puis +reculant pour ne pas ceder a une pensee criminelle, il s'ecrie: "Il faut +pourtant que je tue quelqu'un!" Et il tire par la fenetre. Remarquez que +le Charles IX du drame est un personnage sympathique; les auteurs ne lui +ont donne que cet acces de ferocite, pour utiliser la legende: c'est un +placage visible, d'un effet qui consterne. Le pis est qu'on charge si +fortement l'arquebuse, afin d'emouvoir la salle sans doute, que le roi a +l'air de tirer un coup de canon. + +La partie la plus puissante du drame est l'empoisonnement de Charles IX, +a l'aide d'un livre de chasse, dont Catherine de Medicis a trempe les +pages dans une solution d'arsenic et qu'elle destinait a Henri de +Navarre. La fatalite vengeresse veut que la mere tue ainsi son propre +fils. Ajoutez que le duc d'Alencon, le frere du roi, surprenant celui-ci +en train de s'empoisonner, en mouillant son doigt afin de tourner les +pages, le laisse tranquillement continuer, jugeant l'occasion bonne pour +monter sur le trone. Une famille interessante, vraiment! A ce propos, je +faisais une reflexion. Pourquoi, au theatre, permet-on tous les crimes +dans les familles royales? Le theatre classique nous montre les rois +grecs s'egorgeant entre eux avec la plus belle facilite du monde. Les +drames romantiques abusent aussi des rois chenapans. Dans les drames +bourgeois, au contraire, les trop gros crimes indignent la salle. Sans +doute, il faut porter couronne pour etre un gredin a son aise. + +Je ne parle toujours pas de verite. Rien n'est plus comique, au fond, +que ce roi empoisonne qui se promene encore dans une demi-douzaine de +tableaux, avec des acces de coliques de temps a autre. Il finit par +savoir qu'il a de l'arsenic dans le corps, et Rene, un savant medecin, +lui ayant dit qu'il n'y avait rien a faire, il ne fait rien pour lutter +contre la mort. Cela est inacceptable, l'arsenic est un poison que l'on +combat parfaitement. J'ai ete obsede par cette idee pendant toute la +deuxieme partie du drame: "Mais pourquoi Charles IX n'est-il pas dans +son lit?" C'est un souci vulgaire, une preoccupation bourgeoise, je le +sais; mais je ne puis rien contre les habitudes de mon esprit. Lisez +donc _Madame Bovary_, voyez comment on meurt par l'arsenic, vous me +direz ensuite si Charles IX n'est pas tres drole. Non seulement aucun +des symptomes n'est observe, mais encore il est impossible que le roi +ne se mette pas entre les mains des medecins, en leur disant de tenter +quand meme la guerison. + +Les personnages de Coconnas et de La Mole, qui ont fait autrefois le +succes du drame, sont des silhouettes enluminees de tons vifs pour les +spectateurs peu lettres. D'ailleurs, la partie purement romanesque tient +fort peu de place, et l'on regrette l'histoire, cette Marguerite si +belle, que tout son siecle a adoree. Comme elle est reduite la-dedans +a un role de poupee vulgaire! Elle, la savante, la spirituelle, +l'amoureuse, c'est a peine si elle est un rouage dans cette machine +dramatique. Tout se rapetisse et s'aplatit. On dirait un theatre +mecanique. Le plus grand defaut de ces vastes pieces populaires, +decoupees dans des romans, c'est de reduire ainsi les personnages les +plus importants a des emplois d'utilites; il ne reste guere que de la +figuration; toute la chair de l'oeuvre s'en va pour ne laisser voir que +la carcasse. D'autre part, on ne comprend plus que difficilement, on +doit sans cesse suppleer a ce que les heros n'ont pas le temps de nous +dire. + +Le succes de la _Reine Margot_ a ete tres vif autrefois, et il est +possible que la reprise soit fructueuse. Sans doute, pour gouter une +oeuvre pareille il faut une naivete d'impressions que je n'ai plus. Si +je pouvais retrouver mes seize ans, mes durs commencements de jeune +homme, et reprendre une place en haut, a une des galeries, je serais +sans doute moins severe. Mais trop d'etudes ont passe sur moi, trop +d'analyse et trop d'observation, pour que je puisse me plaire a une +oeuvre qui m'ennuie par sa puerilite et qui me fache par ses mensonges. +Je suis meme d'avis que, si le peuple s'amuse a un pareil spectacle, +on devrait l'en sevrer, car il ne peut qu'y fausser son jugement et y +desapprendre notre histoire nationale. + + + +V + +La reprise du _Batard_, a la Porte-Saint-Martin, vient de remettre pour +un instant en lumiere la figure d'Alfred Touroude. Il paraissait bien +oublie; la mort, en une seule annee, l'avait pris tout entier, et il a +fallu le chomage des grosses chaleurs, l'embarras des critiques qui +ne savent comment emplir leurs articles, pour ressusciter cet auteur +dramatique deja couche dans le neant. + +La mort d'Alfred Touroude a ete un deuil pour ses amis. Mais l'art +n'avait deja plus a pleurer en lui, malgre sa jeunesse, un talent dans +la fleur de ses promesses. Il est peu d'exemples d'une carriere +si courte et si bornee. Acclame a ses debuts, il avait prouve son +impuissance, des sa troisieme ou quatrieme piece. Il decourageait +ceux qui esperaient en son temperament, il montrait de plus en plus +l'impossibilite radicale ou il etait de mettre debout une oeuvre +litteraire. Chaque nouveau pas etait une chute. Quand il est mort, +a moins d'un de ces prodiges de souplesse dont sa nature brutale ne +semblait guere capable, on n'osait plus attendre de lui une de ces +oeuvres completes et decisives qui classent un homme. + +Et veut-on savoir ou etait sa plaie, a mon sens? Il ne savait pas +ecrire, il fabriquait ses pieces comme un menuisier fabrique une table, +a coups de scie et de marteau. Son dialogue etait stupefiant de phrases +incorrectes, de tournures ampoulees et ridicules. Et il n'y avait pas +que le style qui montrat le plus grand dedain de l'art, la contexture +des pieces elle-meme indiquait un esprit depourvu de litterature, +incapable d'un arrangement equilibre de poete. Il faisait en un mot du +theatre pour faire du theatre, comme certains critiques veulent qu'on en +fasse, sans se soucier d'autre chose que de la mecanique theatrale. + +Quel exemple plein d'enseignements, si les critiques en question +voulaient bien etre logiques! Je leur ai entendu dire que Touroude avait +le don, c'est-a-dire qu'il apportait ce metier du theatre, sans lequel, +selon eux, on ne saurait ecrire une bonne piece. Un joli don, en verite, +si ce don conduit aux derniers drames de Touroude! On voit par lui a +quoi sert de naitre auteur dramatique, lorsqu'on ne nait pas en meme +temps ecrivain et poete. Il serait grand temps de proclamer une verite: +c'est qu'en litterature, au theatre comme dans le roman, il faut d'abord +aimer les lettres. L'ecrivain passe le premier, l'homme de metier ne +vient qu'au second rang. + +Je retombe ici dans l'eternelle querelle. Notre critique contemporaine a +fait du theatre un terrain ferme ou elle admet les seuls fabricants, en +consignant a la porte les hommes de style. Le theatre est ainsi devenu +un domaine a part, dans lequel la litterature est simplement toleree. +D'abord, sachez-fabriquer une machine dramatique selon le gout du +jour; ensuite, ecrivez en francais si vous pouvez, mais cela n'est pas +absolument necessaire. Meme cela gene, car il est passe en axiome qu'un +ecrivain de race est un geneur sur les planches; les directeurs se +sauvent, les acteurs sont paralyses, jusqu'au pompier de service qui +sourit avec mepris! + +Il n'y a qu'en France, a coup sur, qu'on se fait une si etrange idee du +theatre. Et encore cette idee date-t-elle uniquement de ce siecle. Notre +critique a rabaisse la question au point de vue des besoins de la foule. +Il faut des spectacles, et l'on a imagine une formule expeditive pour +fabriquer des spectacles qui puissent plaire au plus grand nombre. De +cette maniere, notre critique s'occupe seulement de la fabrication +courante, des pieces qui alimentent, au jour le jour, nos scenes +populaires, de cette masse enorme d'oeuvres de camelote destinees a +vivre quelques soirees et a disparaitre pour toujours. La necessite du +metier est nee de la. Le pis est que la critique veut ramener au metier +les ecrivains d'esprit libre qui cherchent ailleurs et veulent devant +eux le champ vaste des compositions originales. + +Cherchez dans notre histoire litteraire, vous ne trouverez pas ce mot de +metier avant Scribe. C'est lui qui a invente l'article Paris au theatre, +les vaudevilles bacles a la douzaine d'apres un patron connu. Est-ce que +Moliere savait "le metier"? On l'accuse aujourd'hui de ne jamais avoir +trouve un bon denouement. Est-ce que Corneille se doutait de la facon +compliquee dont on doit charpenter une oeuvre dramatique? Le pauvre +grand homme disait simplement et fortement ce qu'il avait a dire, ses +tragedies etaient de purs developpements litteraires. + +Il y a plus, tout ce qui vit au theatre, tout ce qui reste, c'est +le morceau de style, c'est la litterature. Notre theatre classique, +Moliere, Corneille, Racine, est un cours de grammaire et de rhetorique. +Certes, personne ne s'avise de celebrer l'habilete de la charpente, +tandis que tout le monde se recrie sur les beautes du style. Un exemple +plus frappant encore est celui du _Mariage de Figaro_. La, Beaumarchais +a ete habile, complique, savant dans la facon de nouer et de denouer sa +piece. Mais qui songe aujourd'hui a lui faire un honneur de sa science? +L'adresse du metier est devenue le petit cote de la piece, les +passages celebres sont les tirades de Figaro, l'au dela litteraire et +philosophique de l'oeuvre. Et l'on pourrait continuer cette revue. J'ai +souvent demande aux critiques de bonne foi de m'indiquer une piece +que le seul metier du theatre ait fait vivre. Quant a moi, je leur en +citerai une douzaine, auxquelles l'art d'ecrire a souffle une eternelle +vie. Ne prenons que les adorables proverbes de Musset. La fantaisie y +tient lieu de science, les scenes s'en vont a la debandade dans le pays +du bleu, la poesie s'y moque des regles. N'est-ce pas la pourtant du +theatre exquis, autrement serieux au fond que le theatre bien charpente? +Quel est l'auteur qui n'aimerait pas mieux avoir ecrit _On ne badine +pas avec l'amour_, que telle ou telle piece, inutile a nommer, balie +solidement selon les regles du theatre contemporain? + +J'ai toujours ete tres etonne qu'un public lettre ne se contentat pas au +theatre d'une belle langue, d'une composition litteraire developpee par +un poete ou par un penseur. Au dix-septieme siecle, on discutait les +vers d'une tragedie, la philosophie et la rhetorique de l'oeuvre, sans +demander a l'auteur s'il avait, oui ou non, Je don du theatre. + +Est-il donc si difficile de passer une soiree dans un fauteuil, a +ecouter de la belle prose, savamment ecrite, et a regarder une action +qui se deroule selon le caprice de l'ecrivain? Que cette action aille a +gauche ou a droite, qu'importe! Elle peut meme cesser tout a fait, l'art +reste, qui suffit a passionner. Avec un poete, avec un penseur, on ne +saurait s'ennuyer, on le suit partout, certain de pleurer ou de rire. + +Mais non, les choses ont change. On ne s'asseoit plus que bien rarement +dans un fauteuil pour gouter un plaisir litteraire. En dehors du style, +en dehors des peintures humaines, on demande les secousses d'une +intrigue. On s'est habitue a la recreation d'un spectacle mouvemente, la +routine est venue, les pieces qui sortent du patron adopte paraissent +ennuyeuses ou bizarres. Et ce n'est pas seulement le gros public qui a +besoin aujourd'hui de ces parades de foire, le public delicat lui-meme +a ete atteint et reclame des oeuvres amusantes comme des histoires +de revenants ou de voleurs. La litterature ne suffit plus, elle fait +bailler. + +Ajoutez a cela notre esprit latin, notre besoin de symetrie, et vous +comprendrez comment le theatre est devenu chez nous un probleme +d'arithmetique, une maniere d'accommoder un fait, de la meme facon qu'on +resout une regle de trois. Un code a ete ecrit, les auteurs dramatiques +sont devenus des arrangeurs, se moquant de la verite, de la litterature +et du bon sens. + +Alfred Touroude est donc, selon moi, une victime du metier. La critique, +en declarant solennellement qu'il avait le don, l'a gonfle d'un orgueil +immense. Des lors, il s'est cru le maitre du theatre, il s'est enfonce +dans les sujets les plus etranges, il s'est imagine qu'il lui suffisait +de charpenter un fait pour composer un chef-d'oeuvre. Je me souviens du +premier acte de _Jane_. Cela etait tres saisissant, en effet. Une femme +venait d'etre violee. La toile se levait, et on la voyait evanouie apres +l'attentat, revenant lentement a elle, avec l'horreur du souvenir qui +s'eveillait. Puis, lorsque son mari entrait, elle lui disait tout, dans +une scene tres puissante. Mais comme cela etait gate par la langue, +comme l'auteur tirait un pauvre parti de la situation, uniquement parce +qu'il ne savait pas la developper! Donnez ce premier acte a un ecrivain, +el vous verrez quel tableau complet il en fera. Cela deviendra une +tragedie eternelle de verite et de beaute. + +La conclusion est aisee. Touroude ne vivra pas, parce qu'il n'a pas ete +ecrivain. Le don du theatre n'est rien sans le style. Il peut arriver +qu'une piece solidement fabriquee ait un succes; mais ce succes est une +surprise et ne saurait durer, si la piece manque de merite litteraire. + + + +VI + +On se souvient du succes obtenu autrefois par _Jean la Poste_, le gros +melodrame de M. Dion Boucicault, adapte a la scene francaise par M. +Eugene Nus. L'Ambigu a repris dernierement ce melodrame. + +Je ne le connaissais pas, j'ai donc pu le juger dans toute la fraicheur +d'une premiere impression. Eh bien! mon sentiment, pendant les dix +tableaux, a ete un sentiment de grande tristesse. Je trouve absolument +facheux que, sous pretexte de lui plaire, on serve au peuple des oeuvres +d'un art si inferieur, ou la verite est blessee a chaque scene, ou l'on +ne saurait sauver au passage dix phrases justes et heureuses. + +Je comprends d'ailleurs tres bien le succes d'une pareille machine. Rien +n'est plus touchant que l'intrigue: cette Nora se laissant accuser de +vol pour sauver un proscrit, un noble dont elle est la soeur naturelle, +et ce Jean se devouant pour sa fiancee Npra, prenant le vol a son +compte, se faisant condamner a etre pendu. Cela remue les plus beaux +sentiments: l'amour, l'abnegation, le sacrifice. Ajoutez que le traitre +Morgan est precipite dans la mer au denoument, tandis que Jean peut +enfin consommer son mariage en brave et honnete garcon. Et le succes a +d'autres raisons encore: deux tableaux sont tres vivants, tres bien mis +en scene; celui de la noce irlandaise, avec ses fleurs et ses couplets +alternes, et celui du conseil de guerre, ou le public joue un role si +familier et si bruyant. Enfin, il y a le decor machine de la fin: Jean +s'echappant de son cachot, montant le long de la tour pour rejoindre +Nora qui chante sur la plate-forme; puis la vue de la mer immense, avec +la trainee lumineuse de la lune. Voila, certes, des elements d'emotion +nombreux et puissants. Je suis sans doute trop difficile; car, tout en +m'expliquant la grande reussite d'une oeuvre semblable, je persiste a +en etre triste et a souhaiter pour les spectateurs des petites places, +qu'on entend evidemment flatter, des oeuvres d'une verite plus virile et +d'une qualite litteraire plus elevee. + +Pour moi, je lache le mot, un pareil drame n'est qu'une parade. Les +interpretes sont fatalement des queues-rouges qui grimacent des rires ou +des larmes. Cela n'est pas meme mauvais, cela n'existe pas. Les jours +de rejouissances publiques, on dresse des theatres militaires sur +l'esplanade des Invalides, ou des soldats representent des batailles. +Eh bien! _Jean-la-Posle_, ou tout autre melodrame de ce genre, pourrait +etre ainsi represente. La piece gagnerait meme a etre mimee, car on +eviterait ainsi une depense exageree de mauvais style. Les acteurs +n'auraient qu'a mettre la main sur leur coeur pour confesser leur amour. +Je connais des pantomimes qui en disent certainement plus long sur +l'homme que l'oeuvre de M. Dion-Boucicaut: Pierrot est plus profond que +Jean, son heros, et Colombine est plus femme que sa Nora. Ce qui me +consterne, dans un drame pretendu populaire, ce sont les peintures de +surface, les personnages plantes comme des mannequins, le mensonge +continu, etale, triomphant. Entre un theatre forain et un grand theatre +des boulevards, il n'y a, a mes yeux, qu'une difference de bonne tenue. + +Je causais justement de ces choses, et l'on me repondait que le succes +de la Porte-Saint-Martin etait dans ces pieces grossierement enluminees, +faites pour les treteaux. Est-ce bien vrai? Est-il absolument +necessaire, par exemple, qu'un certain major, dans _Jean-la-Poste_, ait +une attitude de pieu coiffe d'un chapeau galonne? Est-il necessaire que +Jean parle comme un poete incompris, en phrases fleuries qui sont le +comble du ridicule dans la bouche d'un cocher? Est-il necessaire que +chaque personnage enfin soit tout bon ou tout mauvais, sans la moindre +souplesse? Je ne le crois pas. Notre theatre populaire est dans +l'enfance, voila la verite. On raconte au peuple les histoires de fees, +les contes a dormir debout, avec lesquels on berce les petits enfants. +De la, la simplification des personnages, la vie montree en reve, le +mensonge consolant erige en principe. La conception du melodrame, chez +nous, est restee dans l'abstraction pure: il ne s'agit pas de peindre +les hommes, il s'agit de mettre en jeu des marionnettes, avec une +etiquette dans le dos, de facon a leur faire executer des mouvements +plus ou moins compliques. C'est la tragedie tombee de l'analyse +psychologique a la simple mecanique des evenements. Il y aurait autre +chose a faire, j'imagine. Quoi? C'est le secret du dramaturge qui peut +surgir demain et donner une nouvelle vie a notre theatre. J'ai voulu +exprimer un simple sentiment, celui que tout spectateur delicat emporte +de l'audition d'un melodrame. On trouve ce spectacle insuffisant et +mediocre, faussant le gout de la foule, l'habituant a une sensiblerie +grotesque. Les enfants aiment les pommes vertes, et les pommes vertes +leur font du mal. Il doit en etre de meme pour le melodrame, qui +indigestionne le public, quand il s'en gorge. La somme de betise qu'on +emporte de certains spectacles est incalculable. Quiconque ment, meme +dans une bonne intention, est un menteur et cause un prejudice a la +verite et a la justice. C'est pourquoi je prefererais une realite plate +aux grands mots qui trainent dans les tirades des heros. Maintenant, +si notre theatre ne produisait que des oeuvres fortes, cela serait +peut-etre genant; il existe un equilibre de sottise, sans lequel les +societes trebuchent. + +FIN + + + +TABLE + + +LES THEORIES + + LE NATURALISME + LE DON + LES JEUNES + LES DEUX MORALES + LA CRITIQUE ET LE PUBLIC + DES SUBVENTIONS + LES DECORS ET LES ACCESSOIRES + LE COSTUME + LES COMEDIENS + POLEMIQUE + +LES EXEMPLES + + LA TRAGEDIE + LE DRAME + LE DRAME HISTORIQUE + LE DRAME PATRIOTIQUE + LE DRAME SCIENTIFIQUE + LA COMEDIE + LA PANTOMIME + LE VAUDEVILLE + LA FEERIE ET L'OPERETTE + LES REPRISES + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le naturalisme au theatre: les +theories et les exemples, by Emile Zola + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME AU THEATRE: *** + +***** This file should be named 13866.txt or 13866.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/6/13866/ + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13866.zip b/old/13866.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2052281 --- /dev/null +++ b/old/13866.zip |
