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+The Project Gutenberg EBook of Le naturalisme au theatre: les theories et
+les exemples, by Emile Zola
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples
+
+Author: Emile Zola
+
+Release Date: October 25, 2004 [EBook #13866]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME AU THEATRE: ***
+
+
+
+
+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
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+EMILE ZOLA
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+
+LE NATURALISME AU THEATRE
+
+LES THEORIES ET LES EXEMPLES
+
+
+
+Durant quatre annees, j'ai ete charge de la critique dramatique, d'abord
+au _Bien public_, ensuite au _Voltaire_. Sur ce nouveau terrain du
+theatre, je ne pouvais que continuer ma campagne, commencee autrefois
+dans le domaine du livre et de l'oeuvre d'art.
+
+Cependant, mon attitude d'homme de methode et d'analyse a surpris et
+scandalise mes confreres. Ils ont pretendu que j'obeissais a de basses
+rancunes, que je salissais nos gloires pour me venger de mes chutes,
+parlant de tout, de mes oeuvres particulierement, a l'exception des
+pieces jouees.
+
+Je n'ai qu'une facon de repondre: reunir mes articles et les publier.
+C'est ce que je fais. On verra, je l'espere, qu'ils se tiennent et
+qu'ils s'expliquent, qu'ils sont a la fois une logique et une doctrine.
+Avec ces fragments, bacles a la hate et sous le coup de l'actualite, mon
+ambition serait d'avoir ecrit un livre. En tout cas, telles sont mes
+idees sur notre theatre, j'en accepte hautement la responsabilite.
+
+Comme mes articles etaient nombreux, j'ai du les repartir en deux
+volumes. _Le naturalisme au theatre_ n'est donc qu'une premiere serie.
+La seconde: _Nos auteurs dramatiques_, paraitra prochainement.
+
+E. Z.
+
+
+
+LES THEORIES
+
+
+LE NATURALISME
+
+I
+
+Chaque hiver, a l'ouverture de la saison theatrale, je suis pris des
+memes pensees. Un espoir pousse en moi, et je me dis que les premieres
+chaleurs de l'ete ne videront peut-etre pas les salles, sans qu'un
+auteur dramatique de genie se soit revele. Notre theatre aurait tant
+besoin d'un homme nouveau, qui balayat les planches encanaillees, et qui
+operat une renaissance, dans un art que les faiseurs ont abaisse aux
+simples besoins de la foule! Oui, il faudrait un temperament puissant
+dont le cerveau novateur vint revolutionner les conventions admises
+et planter enfin le veritable drame humain a la place des mensonges
+ridicules qui s'etalent aujourd'hui. Je m'imagine ce createur enjambant
+les ficelles des habiles, crevant les cadres imposes, elargissant la
+scene jusqu'a la mettre de plain-pied avec la salle, donnant un frisson
+de vie aux arbres peints des coulisses, amenant par la toile de fond le
+grand air libre de la vie reelle.
+
+Malheureusement, ce reve, que je fais chaque annee au mois d'octobre, ne
+s'est pas encore realise et ne se realisera peut-etre pas de sitot. J'ai
+beau attendre, je vais de chute en chute. Est-ce donc un simple souhait
+de poete? Nous a-t-on mure dans cet art dramatique actuel, si etroit,
+pareil a un caveau ou manquent l'air et la lumiere? Certes, si la nature
+de l'art dramatique interdisait cet envolement dans des formules plus
+larges, il serait quand meme beau de s'illusionner et de se promettre a
+toute heure une renaissance. Mais, malgre les affirmations entetees de
+certains critiques qui n'aiment pas a etre deranges dans leur criterium,
+il est evident que l'art dramatique, comme tous les arts, a devant lui
+un domaine illimite, sans barriere d'aucune sorte, ni a gauche ni a
+droite. L'infirmite, l'impuissance humaine seule est la borne d'un art.
+
+Pour bien comprendre la necessite d'une revolution au theatre, il faut
+etablir nettement ou nous en sommes aujourd'hui. Pendant toute notre
+periode classique, la tragedie a regne en maitresse absolue. Elle etait
+rigide et intolerante, ne souffrant pas une velleite de liberte, pliant
+les esprits les plus grands a ses inexorables lois. Lorsqu'un auteur
+tentait de s'y soustraire, on le condamnait comme un esprit mal fait,
+incoherent et bizarre, on le regardait presque comme un homme dangereux.
+Pourtant, dans cette formule si etroite, le genie batissait quand
+meme son monument de marbre et d'airain. La formule etait nee dans la
+renaissance grecque et latine, les createurs qui se l'appropriaient y
+trouvaient le cadre suffisant a de grandes oeuvres. Plus tard seulement,
+lorsqu'arriverent les imitateurs, la queue de plus en plus grele et
+debile des disciples, les defauts de la formule apparurent, on en
+vit les ridicules et les invraisemblances, l'uniformite menteuse, la
+declamation continuelle et insupportable. D'ailleurs, l'autorite de la
+tragedie etait telle, qu'il fallut deux cents ans pour la demoder. Peu a
+peu, elle avait tache de s'assouplir, sans y arriver, car les principes
+autoritaires dont elle decoulait, lui interdisaient formellement, sous
+peine de mort, toute concession a l'esprit nouveau. Ce fut lorsqu'elle
+tenta de s'elargir qu'elle fut renversee, apres un long regne de gloire.
+
+Depuis le dix-huitieme siecle, le drame romantique s'agitait donc dans
+la tragedie. Les trois unites etaient parfois violees, on donnait plus
+d'importance a la decoration et a la figuration, on mettait en scene les
+peripeties violentes que la tragedie releguait dans des recits, comme
+pour ne pas troubler par l'action la tranquillite majestueuse de
+l'analyse psychologique. D'autre part, la passion de la grande epoque
+etait remplacee par de simples procedes, une pluie grise de mediocrite
+et d'ennui tombait sur les planches. On croit voir la tragedie, vers le
+commencement de ce siecle, pareille a une haute figure pale et maigrie,
+n'ayant plus sous sa peau blanche une goutte de sang, trainant ses
+draperies en lambeaux dans les tenebres d'une scene, dont la rampe
+s'est eteinte d'elle-meme. Une renaissance de l'art dramatique sous une
+nouvelle formule etait fatale, et c'est alors que le drame romantique
+planta bruyamment son etendard devant le trou du souffleur. L'heure
+se trouvait marquee, un lent travail avait eu lieu, l'insurrection
+s'avancait sur un terrain prepare pour la victoire. Et jamais le mot
+insurrection n'a ete plus juste, car le drame saisit corps a corps la
+tragedie, et par haine de cette reine devenue impotente, il voulut
+briser tout ce qui rappelait son regne. Elle n'agissait pas, elle
+gardait une majeste froide sur son trone, procedant par des discours et
+des recits; lui, prit pour regle l'action, l'action outree, sautant aux
+quatre coins de la scene, frappant a droite et a gauche, ne raisonnant
+et n'analysant plus, etalant sous les yeux du public l'horreur sanglante
+des denouements. Elle avait choisi pour cadre l'antiquite, les eternels
+Grecs et les eternels Romains, immobilisant l'action dans une salle,
+dans un perystile de temple; lui, choisit le moyen age, fit defiler les
+preux et les chatelaines, multiplia les decors etranges, des chateaux
+plantes a pic sur des fleuves, des salles d'armes emplies d'armures,
+des cachots souterrains trempes d'humidite, des clairs de lune dans des
+forets centenaires. Et l'antagonisme se retrouve ainsi partout; le drame
+romantique, brutalement, se fait l'adversaire arme de la tragedie et la
+combat par tout ce qu'il peut ramasser de contraire a sa formule.
+
+Il faut insister sur cette rage d'hostilite, dans le beau temps du drame
+romantique, car il y a la une indication precieuse. Sans doute, les
+poetes qui ont dirige le mouvement, parlaient de mettre a la scene la
+verite des passions et reclamaient un cadre plus vaste pour y faire
+tenir la vie humaine tout entiere, avec ses oppositions et ses
+inconsequences; ainsi, on se rappelle que le drame romantique a
+surtout bataille pour meler le rire aux larmes dans une meme piece, en
+s'appuyant sur cet argument que la gaiete et la douleur marchent cote
+a cote ici-bas. Mais, en somme, la verite, la realite importait peu,
+deplaisait meme aux novateurs. Ils n'avaient qu'une passion, jeter par
+terre la formule tragique qui les genait, la foudroyer a grand bruit,
+dans une debandade de toutes les audaces. Ils voulaient, non pas que
+leurs heros du moyen age fussent plus reels que les heros antiques des
+tragedies, mais qu'ils se montrassent aussi passionnes et sublimes que
+ceux-ci se montraient froids et corrects. Une simple guerre de costumes
+et de rhetoriques, rien de plus. On se jetait ses pantins a la tete. Il
+s'agissait de dechirer les peplums en l'honneur des pourpoints et de
+faire que l'amante qui parlait a son amant, au lieu de l'appeler: Mon
+seigneur, l'appelat: Mon lion. D'un cote comme de l'autre, on restait
+dans la fiction, on decrochait les etoiles.
+
+Certes, je ne suis pas injuste envers le mouvement romantique. Il a
+eu une importance capitale et definitive, il nous a faits ce que nous
+sommes, c'est-a-dire des artistes libres. Il etait, je le repete, une
+revolution necessaire, une violente emeute qui s'est produite a son
+heure pour balayer le regne de la tragedie tombee en enfance. Seulement,
+il serait ridicule de vouloir borner au drame romantique l'evolution de
+l'art dramatique. Aujourd'hui surtout, on reste stupefait quand on lit
+certaines prefaces, ou le mouvement de 1830 est donne comme une entree
+triomphale dans la verite humaine. Notre recul d'une quarantaine
+d'annees suffit deja pour nous faire clairement voir que la pretendue
+verite des romantiques est une continuelle et monstrueuse exageration du
+reel, une fantaisie lachee dans l'outrance. A coup sur, si la tragedie
+est d'une autre faussete, elle n'est pas plus fausse. Entre les
+personnages en peplum qui se promenent avec des confidents et discutent
+sans fin leurs passions, et les personnages en pourpoint qui font les
+grands bras et qui s'agitent comme des hannetons grises de soleil,
+il n'y a pas de choix a faire, les uns et les autres sont aussi
+parfaitement inacceptables. Jamais ces gens-la n'ont existe. Les heros
+romantiques ne sont que les heros tragiques, piques un mardi gras par
+la tarentule du carnaval, affubles de faux nez et dansant le cancan
+dramatique apres boire. A une rhetorique lymphatique, le mouvement de
+1830 a substitue une rhetorique nerveuse et sanguine, voila tout.
+
+Sans croire au progres dans l'art, on peut dire que l'art est
+continuellement en mouvement, au milieu des civilisations, et que les
+phases de l'esprit humain se refletent en lui. Le genie se manifeste
+dans toutes les formules, meme dans les plus primitives et les
+plus naives; seulement, les formules se transforment et suivent
+l'elargissement des civilisations, cela est incontestable. Si Eschyle a
+ete grand, Shakespeare et Moliere se sont montres egalement grands, tous
+les trois dans des civilisations et des formules differentes. Je veux
+declarer par la que je mets a part le genie createur qui sait toujours
+se contenter de la formule de son epoque. Il n'y a pas progres dans la
+creation humaine, mais il y a une succession logique de formules, de
+facons de penser et d'exprimer. C'est ainsi que l'art marche avec
+l'humanite, en est le langage meme, va ou elle va, tend comme elle a la
+lumiere et a la verite, sans pour cela que l'effort du createur puisse
+etre juge plus ou moins grand, soit qu'il se produise au debut soit
+qu'il se produise a la fin d'une litterature.
+
+D'apres cette facon de voir, il est certain que, si l'on part de
+la tragedie, le drame romantique est un premier pas vers le drame
+naturaliste auquel nous marchons. Le drame romantique a deblaye le
+terrain, proclame la liberte de l'art. Son amour de l'action, son
+melange du rire et des larmes, sa recherche du costume et du decor
+exacts, indiquent le mouvement en avant vers la vie reelle. Dans toute
+revolution contre un regime seculaire, n'est-ce pas ainsi que les choses
+se passent? On commence par casser les vitres, on chante et on crie, on
+demolit a coups de marteau les armoiries du dernier regne. Il y a une
+premiere exuberance, une griserie des horizons nouveaux vaguement
+entrevus, des exces de toutes sortes qui depassent le but et qui tombent
+dans l'arbitraire du systeme abhorre dont on vient de combattre les
+abus. Au milieu de la bataille, les verites du lendemain disparaissent.
+Et il faut que tout soit calme, que la fievre ait disparu, pour qu'on
+regrette les vitres cassees et pour qu'on s'apercoive de la besogne
+mauvaise, des lois trop hativement baclees, qui valent a peine les lois
+contre lesquelles on s'est revolte. Eh bien, toute l'histoire du drame
+romantique est la. Il a pu etre la formule necessaire d'un moment, il
+a pu avoir l'intuition de la verite, il a pu etre le cadre a
+jamais illustre dont un grand poete s'est servi pour realiser des
+chefs-d'oeuvre; a l'heure actuelle, il n'en est pas moins une formule
+ridicule et demodee, dont la rhetorique nous choque. Nous nous demandons
+pourquoi enfoncer ainsi les fenetres, trainer des rapieres, rugir
+continuellement, etre d'une gamme trop haut dans les sentiments et
+les mots; et cela nous glace, cela nous ennuie et nous fache. Notre
+condamnation de la formule romantique se resume dans cette parole
+severe: pour detruire une rhetorique, il ne fallait pas en inventer une
+autre.
+
+Aujourd'hui donc, tragedie et drame romantique sont egalement vieux et
+uses. Et cela n'est guere en l'honneur du drame, il faut le dire, car en
+moins d'un demi-siecle il est tombe dans le meme etat de vetuste que la
+tragedie, qui a mis deux siecles a vieillir. Le voila par terre a son
+tour, culbute par la passion meme qu'il a montree dans la lutte.
+Plus rien n'existe. Il est simplement permis de deviner ce qui va se
+produire. Logiquement, sur le terrain libre conquis en 1830, il ne peut
+pousser qu'une formule naturaliste.
+
+
+
+II
+
+Il semble impossible que le mouvement d'enquete et d'analyse, qui est
+le mouvement meme du dix-neuvieme siecle, ait revolutionne toutes les
+sciences et tous les arts, en laissant a part et comme isole l'art
+dramatique. Les sciences naturelles datent de la fin du siecle dernier;
+la chimie, la physique n'ont pas cent ans; l'histoire et la critique ont
+ete renouvelees, creees en quelque sorte apres la Revolution; tout un
+monde est sorti de terre, on en est revenu a l'etude des documents, a
+l'experience, comprenant que pour fonder a nouveau, il fallait reprendre
+les choses au commencement, connaitre l'homme et la nature, constater
+ce qui est. De la, la grande ecole naturaliste, qui s'est propagee
+sourdement, fatalement, cheminant souvent dans l'ombre, mais avancant
+quand meme, pour triompher enfin au grand jour. Faire l'histoire de
+ce mouvement, avec les malentendus qui ont pu paraitre l'arreter,
+les causes multiples qui l'ont precipite ou ralenti, ce serait faire
+l'histoire du siecle lui-meme. Un courant irresistible emporte notre
+societe a l'etude du vrai. Dans le roman, Balzac a ete le hardi et
+puissant novateur qui a mis l'observation du savant a la place de
+l'imagination du poete. Mais, au theatre, l'evolution semble plus lente.
+Aucun ecrivain illustre n'a encore formule l'idee nouvelle avec nettete.
+
+Certes, je ne dis point qu'il ne se soit pas produit des oeuvres
+excellentes, ou l'on trouve des caracteres savamment etudies, des
+verites hardies portees a la scene. Par exemple, je citerai certaines
+pieces de M. Dumas fils, dont je n'aime guere le talent, et de M. Emile
+Augier, qui est plus humain et plus puissant. Seulement, ce sont la des
+nains a cote de Balzac; le genie leur a manque pour fixer la formule.
+Ou qu'il faut dire, c'est qu'on ne sait jamais au juste ou un mouvement
+commence, parce que ce mouvement vient d'ordinaire de fort loin, et
+qu'il se confond avec le mouvement precedent, dont il est sorti. Le
+courant naturaliste a existe de tout temps, si l'on veut. Il n'apporte
+rien d'absolument neuf. Mais il est enfin entre dans une epoque qui lui
+est favorable, il triomphe et s'elargit, parce que l'esprit humain est
+arrive au point de maturite necessaire. Je ne nie donc pas le passe, je
+constate le present. La force du naturalisme est justement d'avoir des
+racines profondes dans notre litterature nationale, qui est faite de
+beaucoup de bon sens. Il vient des entrailles memes de l'humanite, il
+est d'autant plus fort qu'il a mis plus longtemps a grandir et qu'il se
+retrouve dans un plus grand nombre de nos chefs-d'oeuvre.
+
+Des faits se produisent, et je les signale. Croit-on qu'on aurait
+applaudi l'_Ami Fritz_ a la Comedie-Francaise, il y a vingt ans? Non,
+certes! Cette piece ou l'on mange tout le temps, ou l'amoureux parle
+un langage si familier, aurait revolte a la fois les classiques et les
+romantiques. Pour expliquer le succes, il faut convenir que les annees
+ont marche, qu'un travail secret s'est fait dans le public. Les
+peintures exactes qui repugnaient, seduisent aujourd'hui. La foule est
+gagnee et la scene se trouve libre a toutes les tentatives. Telle est la
+seule conclusion a tirer.
+
+Ainsi donc, voila ou nous en sommes. Pour mieux me faire entendre,
+j'insiste, je ne crains pas de me repeter, je resume ce que j'ai dit.
+Lorsqu'on examine de pres l'histoire de notre litterature dramatique,
+on y distingue plusieurs epoques nettement determinees. D'abord, il y a
+l'enfance de l'art, les farces et les mysteres du moyen age, de simples
+recitatifs dialogues, qui se developpaient au milieu d'une convention
+naive, avec une mise en scene et des decors primitifs. Peu a peu, les
+pieces se compliquent, mais d'une facon barbare, et lorsque Corneille
+apparait, il est surtout acclame parce qu'il se presente en novateur,
+qu'il epure la formule dramatique du temps et qu'il la consacre par son
+genie. Il serait tres interessant d'etudier, sur des documents, comment
+la formule classique s'est creee chez nous. Elle repondait a l'esprit
+social de l'epoque. Rien n'est solide en dehors de ce qui n'est pas
+bati sur des necessites. La tragedie a regne pendant deux siecles parce
+qu'elle satisfaisait exactement les besoins de ces siecles. Des genies
+de temperaments differents l'avaient appuyee de leurs chefs-d'oeuvre.
+Aussi, la voyons-nous s'imposer longtemps encore, meme lorsque des
+talents de second ordre ne produisent plus que des oeuvres inferieures.
+Elle avait la force acquise, elle continuait d'ailleurs a etre
+l'expression litteraire de la societe du temps, et rien n'aurait pu
+la renverser, si la societe elle-meme n'avait pas disparu. Apres
+la Revolution, apres cette perturbation profonde qui allait tout
+transformer et accoucher d'un monde nouveau, la tragedie agonise pendant
+quelques annees encore. Puis, la formule craque et le Romantisme
+triomphe, une nouvelle formule s'affirme. Il faut se reporter a la
+premiere moitie du siecle, pour avoir le sens exact de ce cri de
+liberte. La jeune societe etait dans le frisson de son enfantement. Les
+esprits surexcites, depayses, elargis violemment, restaient secoues
+d'une lievre dangereuse et le premier usage de la liberte conquise
+etait de se lamenter, de rever les aventures prodigieuses, les amours
+surhumains. On baillait aux etoiles, l'on se suicidait, reaction tres
+curieuse contre l'affranchissement social qui venait d'etre proclame
+au prix de tant de sang. Je m'en tiens a la litterature dramatique, je
+constate que le romantisme fut au theatre une simple emeute, l'invasion
+d'une bande victorieuse, qui entrait violemment sur la scene, tambours
+battants et drapeau deploye. Dans cette premiere heure, les combattants
+songerent surtout a frapper les esprits par une forme neuve; ils
+opposerent une rhetorique a une rhetorique, le moyen age a l'antiquite,
+l'exaltation de la passion a l'exaltation du devoir. Et ce fut tout, car
+les conventions sceniques ne firent que se deplacer, les personnages
+resterent des marionnettes autrement habillees, rien ne fut modifie
+que l'aspect exterieur et le langage. D'ailleurs, cela suffisait pour
+l'epoque. Il fallait prendre possession du theatre au nom de la liberte
+litteraire, et le romantisme s'acquitta de ce role insurrectionnel avec
+un eclat incomparable. Mais qui ne comprend aujourd'hui que son role
+devait se borner a cela. Est-ce que le romantisme exprime notre societe
+d'une facon quelconque, est-ce qu'il repond a un de nos besoins?
+Evidemment, non. Aussi est-il deja demode, comme un jargon que nous
+n'entendons plus. La litterature classique qu'il se flattait de
+remplacer, a vecu deux siecles, parce qu'elle etait basee sur l'etat
+social; mais lui, qui ne se basait sur rien, sinon sur la fantaisie de
+quelques poetes, ou si l'on veut sur une maladie passagere des esprits
+surmenes par les evenements historiques, devait fatalement disparaitre
+avec cette maladie. Il a ete l'occasion d'un magnifique epanouissement
+lyrique; ce sera son eternelle gloire. Seulement, aujourd'hui que
+l'evolution s'accomplit tout entiere, il est bien visible que le
+romantisme n'a ete que le chainon necessaire qui devait attacher la
+litterature classique a la litterature naturaliste. L'emeute est
+terminee, il s'agit de fonder un Etat solide. Le naturalisme decoule de
+l'art classique, comme la societe actuelle est basee sur les debris de
+la societe ancienne. Lui seul repond a notre etat social, lui seul a des
+racines profondes dans l'esprit de l'epoque; et il fournira la seule
+formule d'art durable et vivante, parce que cette formule exprimera la
+facon d'etre de l'intelligence contemporaine. En dehors de lui, il ne
+saurait y avoir pour longtemps que modes et fantaisies passageres. Il
+est, je le dis encore, l'expression du siecle, et pour qu'il perisse,
+il faudrait qu'un nouveau bouleversement transformat notre monde
+democratique.
+
+Maintenant, il reste a souhaiter une chose: la venue d'hommes de genie
+qui consacrent la formule naturaliste. Balzac s'est produit dans le
+roman, et le roman est fonde. Quand viendront les Corneille, les
+Moliere, les Racine, pour fonder chez nous un nouveau theatre? Il faut
+esperer et attendre.
+
+
+
+III
+
+Le temps semble deja loin ou le drame regnait en maitre. Il comptait a
+Paris cinq ou six theatres prosperes. La demolition des anciennes salles
+du boulevard du Temple a ete pour lui une premiere catastrophe. Les
+theatres ont du se disseminer, le public a change, d'autres modes sont
+venues. Mais le discredit ou le drame est tombe provient surtout de
+l'epuisement du genre, des pieces ridicules et ennuyeuses qui ont peu a
+peu succede aux oeuvres puissantes de 1830.
+
+Il faut ajouter le manque absolu d'acteurs nouveaux comprenant et
+interpretant ces sortes de pieces, car chaque formule dramatique qui
+disparait emporte avec elle ses interpretes. Aujourd'hui, le drame,
+chasse de scene en scene, n'a plus reellement a lui que l'Ambigu et le
+Theatre-Historique. A la Porte-Saint-Martin elle-meme, c'est a peine si
+on lui fait une petite place, entre deux pieces a grand spectacle.
+
+Certes, un succes de loin en loin ranime les courages. Mais la pente
+est fatale, le drame glisse a l'oubli; et, s'il parait vouloir
+parfois s'arreter dans sa chute, c'est pour rouler ensuite plus bas.
+Naturellement, les plaintes sont grandes. La queue romantique, surtout,
+est dans la desolation; elle jure bien haut qu'en dehors du drame,
+de son drame a elle, il n'y a pas de salut pour notre litterature
+dramatique. Je crois au contraire qu'il faut trouver une formule
+nouvelle, transformer le drame, comme les ecrivains de la premiere
+moitie du siecle ont transforme la tragedie. Toute la question est la.
+La bataille doit etre aujourd'hui entre le drame romantique et le drame
+naturaliste.
+
+Je designe par drame romantique toute piece qui se moque de la verite
+des faits et des personnages, qui promene sur les planches des pantins
+au ventre bourre de son, qui, sous le pretexte de je ne sais quel ideal,
+patauge dans le pastiche de Shakespeare et d'Hugo. Chaque epoque a sa
+formule, et notre formule n'est certainement pas celle de 1830. Nous
+sommes a un age de methode, de science experimentale, nous avons avant
+tout le besoin de l'analyse exacte. Ce serait bien peu comprendre
+la liberte conquise que de vouloir nous enfermer dans une nouvelle
+tradition. Le terrain est libre, nous pouvons revenir a l'homme et a la
+nature.
+
+Dernierement, on faisait de grands efforts pour ressusciter le drame
+historique. Rien de mieux. Un critique ne peut condamner d'un mot le
+choix des sujets historiques, malgre toutes ses preferences personnelles
+pour les sujets modernes. Je suis simplement plein de mefiance. Le
+patron sur lequel on taille chez nous ces sortes de pieces me fait peur
+a l'avance. Il faut voir comme on y traite l'histoire, quels singuliers
+personnages on y presente sous des noms de rois, de grands capitaines ou
+de grands artistes, enfin a quelle effroyable sauce on y accommode nos
+annales. Des que les auteurs de ces machines-la sont dans le passe, ils
+se croient tout permis, les invraisemblances, les poupees de carton, les
+sottises enormes, les barbouillages criards d'une fausse couleur locale.
+Et quelle etrange langue, Francois 1er parlant comme un mercier de la
+rue Saint-Denis, Richelieu ayant des mots de traitre du boulevard du
+Crime, Charlotte Corday pleurant avec des sentimentalites de petite
+ouvriere!
+
+Ce qui me stupefie, c'est que nos auteurs dramatiques ne paraissent
+pas se douter un instant que le genre historique est forcement le plus
+ingrat, celui ou les recherches, la conscience, le talent profond
+d'intuition et de resurrection sont le plus necessaires. Je comprends ce
+drame, lorsqu'il est traite par des poetes de genie ou par des hommes
+d'une science immense, capables de mettre devant les spectateurs
+toute une epoque debout, avec son air particulier, ses moeurs, sa
+civilisation; c'est la alors une oeuvre de divination ou de critique
+d'un interet profond.
+
+Mais je sais malheureusement ce que les partisans du drame historique
+veulent ressusciter: c'est uniquement le drame a panaches et a
+ferraille, la piece a grand spectacle et a grands mots, la piece
+menteuse faisant la parade devant la foule, une parade grossiere qui
+attriste les esprits justes. Et je me mefie. Je crois que toute cette
+antiquaille est bonne a laisser dans notre musee dramatique, sous une
+pieuse couche de poussiere.
+
+Sans doute, il y a de grands obstacles aux tentatives originales. On
+se heurte contre les hypocrisies de la critique et contre la longue
+education de sottise faite a la foule. Cette foule, qui commence a rire
+des enfantillages de certains melodrames, se laisse toujours prendre aux
+tirades sur les beaux sentiments. Mais les publics changent; le public
+de Shakespeare, le public de Moliere ne sont plus les notres. Il faut
+compter sur le mouvement des esprits, sur le besoin de realite qui
+grandit partout. Les derniers romantiques ont beau repeter que le public
+veut ceci, que le public ne veut pas cela: il viendra un jour ou le
+public voudra la verite.
+
+
+
+IV
+
+Toutes les formules anciennes, la formule classique, la formule
+romantique, sont basees sur l'arrangement et sur l'amputation
+systematiques du vrai. On a pose en principe que le vrai est indigne;
+et on essaye d'en tirer une essence, une poesie, sous le pretexte qu'il
+faut expurger et agrandir la nature. Jusqu'a present, les differentes
+ecoles litteraires ne se sont battues que sur la question de savoir de
+quel deguisement on devait habiller la verite, pour qu'elle n'eut pas
+l'air d'une devergondee en public. Les classiques avaient adopte le
+peplum, les romantiques ont fait une revolution pour imposer la cotte de
+maille et le pourpoint. Au fond, ce changement de toilette importe peu,
+le carnaval de la nature continue. Mais, aujourd'hui, les naturalistes
+arrivent et declarent que le vrai n'a pas besoin de draperies; il doit
+marcher dans sa nudite. La, je le repete, est la querelle.
+
+Certes, les ecrivains de quelque jugement comprennent parfaitement que
+la tragedie et le drame romantique sont morts. Seulement, le plus grand
+nombre sont tres troubles en songeant a la formule encore vague de
+demain. Est-ce que serieusement la verite leur demande de faire le
+sacrifice de la grandeur, de la poesie, du souffle epique qu'ils ont
+l'ambition de mettre dans leurs pieces? Est-ce que le naturalisme exige
+d'eux qu'ils rapetissent de toutes parts leur horizon et qu'ils ne
+risquent plus un seul coup d'aile dans le ciel de la fantaisie?
+
+Je vais tacher de repondre. Mais, auparavant, il faut determiner les
+procedes que les idealistes emploient pour hausser leurs oeuvres a la
+poesie. Ils commencent par reculer au fond des ages le sujet qu'ils ont
+choisi. Cela leur fournit des costumes et rend le cadre assez vague pour
+leur permettre tous les mensonges. Ensuite, ils generalisent au lieu
+d'individualiser; leurs personnages ne sont plus des etres vivants, mais
+des sentiments, des arguments, des passions deduites et raisonnees. Le
+cadre faux veut des heros de marbre ou de carton. Un homme en chair et
+en os, avec son originalite propre, detonnerait d'une facon criarde au
+milieu d'une epoque legendaire. Aussi voit-on les personnages d'une
+tragedie ou d'un drame romantique se promener, raidis dans une altitude,
+l'un representant le devoir, l'autre le patriotisme, un troisieme la
+superstition, un quatrieme l'amour maternel; et ainsi de suite, toutes
+les idees abstraites y passent a la file. Jamais l'analyse complete
+d'un organisme, jamais un personnage dont les muscles et le cerveau
+travaillent comme dans la nature.
+
+Ce sont donc la les procedes auxquels les ecrivains tournes vers
+l'epopee ne veulent pas renoncer. Toute la poesie, pour eux, est dans
+le passe et dans l'abstraction, dans l'idealisation des faits et des
+personnages. Des qu'on les met en face de la vie quotidienne, des qu'ils
+ont devant eux le peuple qui emplit nos rues, ils battent des paupieres,
+ils balbutient, effares, ne voyant plus clair, trouvant tout tres laid
+et indigne de l'art. A les entendre, il faut que les sujets entrent dans
+les mensonges de la legende, il faut que les hommes se petrifient
+et tournent a l'etat de statue, pour que l'artiste puisse enfin les
+accepter et les accommoder a sa guise.
+
+Or, c'est a ce moment que les naturalistes arrivent et disent tres
+carrement que la poesie est partout, en tout, plus encore dans le
+present et le reel que dans le passe et l'abstraction. Chaque fait, a
+chaque heure, a son cote poetique et superbe. Nous coudoyons des
+heros autrement grands et puissants que les marionnettes des faiseurs
+d'epopee. Pas un dramaturge, dans ce siecle, n'a mis debout des figures
+aussi hautes que le baron Hulot, le vieux Grandet, Cesar Birotteau, et
+tous les autres personnages de Balzac, si individuels et si vivants.
+Aupres de ces creations geantes et vraies, les heros grecs ou romains
+grelottent, les heros du moyen age tombent sur le nez comme des soldats
+de plomb.
+
+Certes, a cette heure, devant les oeuvres superieures produites par
+l'ecole naturaliste, des oeuvres de haut vol, toutes vibrantes de vie,
+il est ridicule et faux de parquer la poesie dans je ne sais quel temple
+d'antiquailles, parmi les toiles d'araignee. La poesie coule a plein
+bord dans tout ce qui existe, d'autant plus large qu'elle est plus
+vivante. Et j'entends donner a ce mot de poesie toute sa valeur, ne pas
+en enfermer le sens entre la cadence de deux rimes, ni au fond d'une
+chapelle etroite de reveurs, lui restituer son vrai sens humain, qui est
+de signifier l'agrandissement et l'epanouissement de toutes les verites.
+
+Prenez donc le milieu contemporain, et tachez d'y faire vivre des
+hommes: vous ecrirez de belles oeuvres. Sans doute, il faut un effort,
+il faut degager du pele-mele de la vie la formule simple du naturalisme.
+La est la difficulte, faire grand avec des sujets et des personnages
+que nos yeux, accoutumes au spectacle de chaque jour, ont fini par voir
+petits. Il est plus commode, je le sais, de presenter une marionnette au
+public, d'appeler la marionnette Charlemagne et de la gonfler a un tel
+point de tirades, que le public s'imagine avoir vu un colosse; cela
+est plus commode que de prendre un bourgeois de notre epoque, un homme
+grotesque et mal mis et d'en tirer une poesie sublime, d'en faire, par
+exemple, le pere Goriot, le pere qui donne ses entrailles a ses filles,
+une figure si enorme de verite et d'amour, qu'aucune litterature ne peut
+en offrir une pareille.
+
+Rien n'est aise comme de travailler sur des patrons, avec des formules
+connues; et les heros, dans le gout classique ou romantique, coutent
+si peu de besogne, qu'on les fabrique a la douzaine. C'est un article
+courant dont notre litterature est encombree. Au contraire, l'effort
+devient tres dur, lorsqu'on veut un heros reel, savamment analyse,
+debout et agissant. Voila sans doute pourquoi le naturalisme terrifie
+les auteurs habitues a pecher des grands hommes dans l'eau trouble de
+l'histoire. Il leur faudrait fouiller l'humanite trop profondement,
+apprendre la vie, aller droit a la grandeur reelle et la mettre en
+oeuvre d'une main puissante. Et qu'on ne nie pas cette poesie vraie
+de l'humanite; elle a ete degagee dans le roman, elle peut l'etre au
+theatre; il n'y a la qu'une adaptation a trouver.
+
+Je suis tourmente par une comparaison qui me poursuit et dont je me
+debarrasserai ici. On vient de jouer pendant de longs mois, a l'Odeon,
+_les Danicheff_, une piece dont l'action se passe en Russie; elle a
+eu chez nous un tres vif succes, seulement elle est si mensongere,
+parait-il, si pleine de grossieres invraisemblances, que l'auteur, qui
+est Russe, n'a pas meme ose la faire representer dans son pays. Que
+pensez-vous de cette oeuvre qu'on applaudit a Paris et qui serait
+sifflee a Saint-Petersbourg? Eh bien! imaginez un instant que les
+Romains puissent ressusciter et qu'on represente devant eux Rome
+vaincue. Entendez-vous leurs eclats de rire? croyez-vous que la piece
+irait jusqu'au bout? Elle leur semblerait un veritable carnaval, elle
+sombrerait sous un immense ridicule. Et il en est ainsi de toutes les
+pieces historiques, aucune ne pourrait etre jouee devant les societes
+qu'elles ont la pretention de peindre. Etrange theatre, alors, qui n'est
+possible que chez des etrangers, qui est base sur la disparition
+des generations dont il s'occupe, qui vit d'erreurs au point d'etre
+seulement bon pour des ignorants!
+
+L'avenir est au naturalisme. On trouvera la formule, on arrivera
+a prouver qu'il y a plus de poesie dans le petit appartement d'un
+bourgeois que dans tous les palais vides et vermoulus de l'histoire; on
+finira meme par voir que tout se rencontre dans le reel, les fantaisies
+adorables, echappees du caprice et de l'imprevu, et les idylles, et les
+comedies, et les drames. Quand le champ sera retourne, ce qui semble
+inquietant et irrealisable aujourd'hui, deviendra une besogne facile.
+
+Certes, je ne puis me prononcer sur la forme que prendra le drame de
+demain; c'est au genie qu'il faut laisser le soin de parler. Mais je me
+permettrai pourtant d'indiquer la voie dans laquelle j'estime que notre
+theatre s'engagera.
+
+Il s'agit d'abord de laisser la le drame romantique. Il serait
+desastreux de lui prendre ses procedes d'outrance, sa rhetorique, sa
+theorie de l'action quand meme, aux depens de l'analyse des caracteres.
+Les plus beaux modeles du genre ne sont, comme on l'a dit, que des
+operas a grand spectacle. Je crois donc qu'on doit remonter jusqu'a
+la tragedie, non pas, grand Dieu! pour lui emprunter davantage sa
+rhetorique, son systeme de confidents, de declamation, de recits
+interminables; mais pour revenir a la simplicite de l'action et a
+l'unique etude psychologique et physiologique des personnages. Le cadre
+tragique ainsi entendu est excellent: un fait se deroulant dans
+sa realite et soulevant chez les personnages des passions et des
+sentiments, dont l'analyse exacte serait le seul interet de la piece. Et
+cela dans le milieu contemporain, avec le peuple qui nous entoure.
+
+Mon continuel souci, mon attente pleine d'angoisse est donc de
+m'interroger, de me demander lequel de nous va avoir la force de se
+lever tout debout et d'etre un homme de genie. Si le drame naturaliste
+doit etre, un homme de genie seul peut l'enfanter. Corneille et Racine
+ont fait la tragedie. Victor Hugo a fait le drame romantique. Ou donc
+est l'auteur encore inconnu qui doit faire le drame naturaliste! Depuis
+quelques annees, les tentatives n'ont pas manque. Mais, soit que le
+public ne fut pas mur, soit plutot qu'aucun des debutants n'eut le large
+souffle necessaire, pas une de ces tentatives n'a eu encore de resultat
+decisif.
+
+En ces sortes de combats, les petites victoires ne signifient rien; il
+faut des triomphes, accablant les adversaires, gagnant la foule a la
+cause. Devant un homme vraiment fort, les spectateurs plieraient les
+epaules. Puis, cet homme apporterait le mot attendu, la solution du
+probleme, la formule de la vie reelle sur la scene, en la combinant avec
+la loi d'optique necessaire au theatre. Il realiserait enfin ce que
+les nouveaux venus n'ont pu trouver encore: etre assez habile ou assez
+puissant pour s'imposer, rester assez vrai pour que l'habilete ne le
+conduisit pas au mensonge.
+
+Et quelle place immense ce novateur prendrait dans notre litterature
+dramatique! Il serait au sommet. Il batirait son monument au milieu du
+desert de mediocrite que nous traversons, parmi les bicoques de boue et
+de crachat dont on seme au jour le jour nos scenes les plus illustres.
+Il devrait tout remettre en question et tout refaire, balayer les
+planches, creer un monde, dont il prendrait les elements dans la vie,
+en dehors des traditions. Parmi les reves d'ambition que peut faire un
+ecrivain a notre epoque, il n'en est certainement pas de plus vaste. Le
+domaine du roman est encombre; le domaine du theatre est libre. A cette
+heure, en France, une gloire imperissable attend l'homme de genie qui,
+reprenant l'oeuvre de Moliere, trouvera en plein dans la realite la
+comedie vivante, le drame vrai de la societe moderne.
+
+
+
+LE DON
+
+Je parlerai de ce fameux don du theatre, dont il est si souvent
+question.
+
+On connait la theorie. L'auteur dramatique est un homme predestine qui
+nait avec une etoile au front. Il parle, les foules le reconnaissent
+et s'inclinent. Dieu l'a petri d'une matiere rare et particuliere.
+Son cerveau a des cases en plus. Il est le dompteur qui apporte une
+electricite dans le regard. Et ce don, cette flamme divine est d'une
+qualite si precieuse, qu'elle ne descend et ne brule que sur quelques
+tetes choisies, une douzaine au plus par generation.
+
+Cela fait sourire. Voyez-vous l'auteur dramatique transforme en oint
+du Seigneur! J'ignore pourquoi, par decret, on n'autoriserait pas nos
+vaudevillistes et nos dramaturges a porter un costume de pontifes pour
+les differencier de la foule. Comme ce monde du theatre gratte et
+exaspere la vanite! Il n'y a pas que les comediens qui se haussent sur
+les planches et se donnent en continuel spectacle. Voila les auteurs
+dramatiques gagnes par cette fievre. Ils veulent etre exceptionnels, ils
+ont des secrets comme les francs-macons, ils levent les epaules de pitie
+quand un profane touche a leur art, ils declarent modestement qu'ils
+ont un genie particulier; mon Dieu! oui, eux-memes ne sauraient dire
+pourquoi ils ont ce talent, c'est comme cela, c'est le ciel qui l'a
+voulu. On peut chercher a leur derober leur secret; peine inutile, le
+travail, qui mene a tout, ne mene pas a la science du theatre. Et la
+critique moutonniere accredite cette belle croyance-la, fait ce joli
+metier de decourager les travailleurs.
+
+Voyons, il faudrait s'entendre. Dans tous les arts, le don est
+necessaire. Le peintre qui n'est pas doue, ne fera jamais que des
+tableaux tres mediocres; de meme le sculpteur, de meme le musicien.
+Parmi la grande famille des ecrivains, il nait des philosophes, des
+historiens, des critiques, des poetes, des romanciers; je veux dire
+des hommes que leurs aptitudes personnelles poussent plutot vers la
+philosophie, l'histoire, la critique, la poesie, le roman. Il y a la une
+vocation, comme dans les metiers manuels. Au theatre aussi il faut le
+don, mais il ne le faut pas davantage que dans le roman, par exemple.
+Remarquez que la critique, toujours inconsequente, n'exige pas le don
+chez le romancier. Le commissionnaire du coin ferait un roman, que cela
+n'etonnerait personne; il serait dans son droit. Mais, lorsque Balzac se
+risquait a ecrire une piece, c'etait un soulevement general; il n'avait
+pas le droit de faire du theatre, et la critique le traitait en
+veritable malfaiteur.
+
+Avant d'expliquer cette stupefiante situation faite aux auteurs
+dramatiques, je veux poser deux points avec nettete. La theorie du don
+du theatre entrainerait deux consequences: d'abord, il y aurait un
+absolu dans l'art dramatique; ensuite, quiconque serait doue deviendrait
+a peu pres infaillible.
+
+Le theatre! voila l'argument de la critique. Le theatre est ceci, le
+theatre est cela. Eh! bon Dieu! je ne cesserai de le repeter, je vois
+bien des theatres, je ne vois pas le theatre. Il n'y a pas d'absolu,
+jamais! dans aucun art! S'il y a un theatre, c'est qu'une mode l'a cree
+hier et qu'une mode l'emportera demain. On met en avant la theorie que
+le theatre est une synthese, que le parfait auteur dramatique doit dire
+en un mot ce que le romancier dit en une page. Soit! notre formule
+dramatique actuelle donne raison a celle theorie. Mais que fera-t-on
+alors de la formule dramatique du dix-septieme siecle, de la
+tragedie, ce developpement purement oratoire? Est-ce que les discours
+interminables que l'on trouve dans Racine et dans Corneille sont de la
+synthese? Est-ce que surtout le fameux recit de Theramene est de la
+synthese? On pretend qu'il ne faut pas de description au theatre;
+en voila pourtant une, et d'une belle longueur, et dans un de nos
+chefs-d'oeuvre.
+
+Ou est donc le theatre? Je demande a le voir, a savoir comment il est
+fait et quelle figure il a. Vous imaginez-vous nos tragiques et nos
+comiques d'il y a deux siecles en face de nos drames et de nos comedies
+d'aujourd'hui? Ils n'y comprendraient absolument rien. Cette fievre
+cabriolante, cette synthese qui sautille en petites phrases nerveuses,
+tout cet art bache et poussif leur semblerait de la folie pure. De meme
+que si un de nos auteurs s'avisait de reprendre l'ancienne formule, on
+le plaisanterait comme un homme qui monterait en coucou pour aller a
+Versailles. Chaque generation a son theatre, voila la verite. J'aurais
+la partie trop belle, si je comparais maintenant les theatres etrangers
+avec le notre. Admettez que Shakespeare donne aujourd'hui ses
+chefs-d'oeuvre a la Comedie-Francaise; il serait siffle de la belle
+facon. Le theatre russe est impossible chez nous, parce qu'il a trop
+de saveur originale. Jamais nous n'avons pu acclimater Schiller. Les
+Espagnols, les Italiens ont egalement leurs formules. Il n'y a que nous
+qui, depuis un demi-siecle, nous soyons mis a fabriquer des pieces
+d'exportation, qui peuvent etre jouees partout, parce qu'elles n'ont
+justement pas d'accent et qu'elles ne sont que de jolies mecaniques bien
+construites.
+
+Du moment ou l'absolu n'existe pas dans un art, le don prend un
+caractere plus large et plus souple. Mais ce n'est pas tout:
+l'experience de chaque jour nous prouve que les auteurs qui ont ce
+fameux don, n'en produisent pas moins, de temps a autre, des pieces tres
+mal faites et qui tombent. Il parait que le don sommeille par instants.
+Il est inutile de citer des exemples. Tout d'un coup, l'auteur le plus
+adroit, le plus vigoureux, le plus respecte du public, accouche d'une
+oeuvre non seulement mediocre, mais qui ne se lient meme pas debout.
+Voila le dieu par terre. Et si l'on frequente le monde des coulisses,
+c'est bien autre chose. Interrogez un directeur, un comedien, un auteur
+dramatique: ils vous repondront qu'ils n'entendent rien du tout au
+theatre. On siffle les scenes sur lesquelles ils comptaient, on
+applaudit celles qu'ils voulaient couper la veille de la premiere
+representation. Toujours, ils marchent dans l'inconnu, au petit bonheur.
+Leur vie est faite de hasards. Ce qui reussit la, echoue ailleurs; un
+soir, un mot porte, le lendemain il ne fait aucun effet. Pas une regle,
+pas une certitude, la nuit complete.
+
+Que vient-on alors nous parler de don, et donner au don une importance
+decisive, lorsqu'il n'y a pas une formule stable et lorsque les mieux
+doues ne sont encore que des ecoliers, qui ont du bonheur un jour et qui
+n'en ont plus le lendemain! Je sais bien qu'il y a un criterium commode
+pour la critique: une piece reussit, l'auteur a le don; elle tombe,
+l'auteur n'a pas le don. Vraiment c'est la une facon de s'en tirer a bon
+compte. Musset n'avait certainement pas le don au degre ou le possede M.
+Sardou; qui hesiterait pourtant entre les deux repertoires? Le don est
+une invention toute moderne. Il est ne avec notre mecanique theatrale.
+Quand on fait bon marche de la langue, de la verite, des observations,
+de la creation d'ames originales, on en arrive fatalement a mettre
+au-dessus de tout l'art de l'arrangement, la pratique materielle. Ce
+sont nos comedies d'intrigue, avec leurs complications sceniques, qui
+ont donne cette importance au metier. Mais, sans compter que la formule
+change selon les evolutions litteraires, est-ce que le genie de nos
+classiques, de Moliere et de Corneille, est dans ce metier? Non, mille
+fois non! Ce qu'il faut dire, c'est que le theatre est ouvert a toutes
+les tentatives, a la vaste production humaine. Ayez le don, mais ayez
+surtout du talent. _On ne badine pas avec l'amour_ vivra, tandis que
+j'ai grand'peur pour les _Bourgeois de Pont-Arcy._
+
+Maintenant, voyons ce qui peut donner le change a la critique et la
+rendre si severe pour les tentatives dramatiques qui echouent. Examinons
+d'abord ce qui se passe, lorsqu'un romancier publie un roman et
+lorsqu'un auteur dramatique fait jouer une piece.
+
+Voila le volume en vente. J'admets que le romancier y ait fait une etude
+originale, dont l'aprete doive blesser le public. Dans les premiers
+temps, le succes est mediocre. Chaque lecteur, chez lui, les pieds sur
+les chenets, se fache plus ou moins. Mais s'il a le droit de bruler son
+exemplaire, il ne peut bruler l'edition. On ne tue pas un livre. Si le
+livre est fort, chaque jour il gagnera a l'auteur des sympathies. Ce
+sera un proselytisme lent, mais invincible. Et, un beau matin, le roman
+dedaigne, le roman conspue, aura vaincu et prendra de lui-meme la haute
+place a laquelle il a droit.
+
+Au contraire, on joue la piece. L'auteur dramatique y a risque, comme
+le romancier, des nouveautes de forme et de fond. Les spectateurs se
+fachent, parce que ces nouveautes les derangent. Mais ils ne sont plus
+chez eux, isoles; ils sont en masse, quinze cents a deux mille; et du
+coup, sous les huees, sous les sifflets, ils tuent la piece. Des lors,
+il faudra des circonstances extraordinaires pour que cette piece
+ressuscite et soit reprise devant un autre public, qui cassera le
+jugement du premier, s'il y a lieu. Au theatre, il faut reussir
+sur-le-champ; on n'a pas a compter sur l'education des esprits, sur
+la conquete lente des sympathies. Ce qui blesse, ce qui a une saveur
+inconnue, reste sur le carreau, et pour longtemps, si ce n'est pour
+toujours.
+
+Ce sont ces conditions differentes qui, aux yeux de la critique, ont
+grandi si demesurement l'importance du don au theatre. Mon Dieu! dans le
+roman, soyez ou ne soyez pas doue, faites mauvais si cela vous amuse,
+puisque vous ne courez pas le risque d'etre etrangle. Mais, au theatre,
+mefiez-vous, ayez un talisman, soyez sur de prendre le public par des
+moyens connus; autrement, vous etes un maladroit, et c'est bien fait si
+vous restez par terre. De la, la necessite du succes immediat, cette
+necessite qui rabaisse le theatre, qui tourne l'art dramatique au
+procede, a la recette, a la mecanique. Nous autres romanciers, nous
+demeurons souriants au milieu des clameurs que nous soulevons.
+Qu'importe! nous vivrons quand meme, nous sommes superieurs aux coleres
+d'en bas. L'auteur dramatique frissonne; il doit menager chacun; il
+coupe un mot; remplace une phrase; il masque ses intentions, cherche
+des expedients pour duper son monde, en somme, il pratique un art de
+ficelles, auquel les plus grands ne peuvent se soustraire.
+
+Et le don arrive. Seigneur! avoir le don et ne pas etre siffle! On
+devient superstitieux, on a son etoile. Puis, l'insucces ou le succes
+brutal de la premiere representation deforme tout. Les spectateurs
+reagissent les uns sur les autres. On porte aux nues des oeuvres
+mediocres, on jette au ruisseau des oeuvres estimables. Mille
+circonstances modifient le jugement. Plus tard, on s'etonne, on ne
+comprend plus. Il n'y a pas de verdict passionne ou la justice soit plus
+rare.
+
+C'est le theatre. Et il parait que, si defectueuse et si dangereuse que
+soit cette forme de l'art, elle a une puissance bien grande, puisqu'elle
+enrage tant d'ecrivains. Ils y sont attires par l'odeur de bataille, par
+le besoin de conquerir violemment le public. Le pis est que la critique
+se fache. Vous n'avez pas le don, allez-vous-en. Et elle a dit
+certainement cela a Scribe, quand il a ete siffle, a ses debuts; elle
+l'a repete a M. Sardou, a l'epoque de la _Taverne des etudiants_; elle
+jette ce cri dans les jambes de tout nouveau venu, qui arrive avec une
+personnalite. Ce fameux don est le passe-port des auteurs dramatiques.
+Avez-vous le don? Non. Alors, passez au large, ou nous vous mettons une
+balle dans la tete.
+
+J'avoue que je remplis d'une tout autre maniere mon role de critique. Le
+don me laisse assez froid. Il faut qu'une figure ait un nez pour etre
+une figure; il faut qu'un auteur dramatique sache faire une piece pour
+etre un auteur dramatique, cela va de soi. Mais que de marge ensuite!
+Puis, le succes ne signifie rien. _Phedre_ est tombee a la premiere
+representation. Des qu'un auteur apporte une nouvelle formule, il
+blesse le public, il y a bataille sur son oeuvre. Dans dix ans, on
+l'applaudira.
+
+Ah! si je pouvais ouvrir toutes grandes les portes des theatres a
+la jeunesse, a l'audace, a ceux qui ne paraissent pas avoir le don
+aujourd'hui et qui l'auront peut-etre demain, je leur dirais d'oser
+tout, de nous donner de la verite et de la vie, de ce sang nouveau dont
+notre litterature dramatique a tant besoin! Cela vaudrait mieux que de
+se planter devant nos theatres, une ferule de magister a la main, et de
+crier: "Au large!" aux jeunes braves qui ne procedent ni de Scribe ni de
+M. Sardou. Fichu metier, comme disent les gendarmes, quand ils ont une
+corvee a faire.
+
+
+
+LES JEUNES
+
+J'ai entendu dire un jour a un faiseur, ouvrier tres adroit en mecanique
+theatrale: "On nous parle toujours de l'originalite des jeunes; mais
+quand un jeune fait une piece, il n'y a pas de ficelle usee qu'il
+n'emploie, il entasse toutes les combinaisons demodees dont nous ne
+voulons plus nous-memes." Et, il faut bien le confesser, cela est
+vrai. J'ai remarque moi-meme que les plus audacieux des debutants
+s'embourbaient profondement dans l'orniere commune.
+
+D'ou vient donc cet avortement a peu pres general? On a vingt ans, on
+part pour la conquete des planches, on se croit tres hardi et tres neuf;
+et pas du tout, lorsqu'on a accouche d'un drame ou d'une comedie, il
+arrive presque toujours qu'on a pille le repertoire de Scribe ou de M.
+d'Ennery. C'est tout au plus si, par maladresse, on a reussi a defigurer
+les situations qu'on leur a prises. Et j'insiste sur l'innocence
+parfaite de ces plagiats, on s'imagine de tres bonne foi avoir tente un
+effort considerable d'originalite.
+
+Les critiques qui font du theatre une science et qui proclament la
+necessite absolue de la mecanique theatrale, expliqueront le fait en
+disant qu'il faut etre ecolier avant d'etre maitre. Pour eux, il est
+fatal qu'on passe par Scribe et M. d'Ennery, si l'on veut un jour
+connaitre toutes les finesses du metier. On etudie naturellement dans
+leurs oeuvres le code des traditions. Meme les critiques dont je parle
+croiront tirer de cette imitation inconsciente un argument decisif en
+faveur de leurs theories: ils diront que le theatre est a un tel point
+une pure affaire de charpente, que les debutants, malgre eux, commencent
+presque toujours par ramasser les vieilles poutres abandonnees pour en
+faire une carcasse a leurs oeuvres.
+
+Quant a moi, je tire de l'aventure des reflexions tout autres. Je
+demande pardon si je me mets en scene; mais j'estime que les meilleures
+observations sont celles que l'on fait sur soi. Pourquoi, lorsqu'a vingt
+ans je revais des plans de drames et de comedies, ne trouvais-je jamais
+que des coups de theatre las de trainer partout? Pourquoi une idee de
+piece se presentait-elle toujours a moi avec des combinaisons connues,
+une convention qui sentait le monde des planches? La reponse est simple:
+j'avais deja l'esprit infecte par les pieces que j'avais vu jouer,
+je croyais deja a mon insu que le theatre est un coin a part, ou les
+actions et les paroles prennent forcement une deviation reglee d'avance.
+
+Je me souviens de ma jeunesse passee dans une petite ville. Le theatre
+jouait trois fois par semaine, et j'en avais la passion. Je ne dinais
+pas pour etre le premier a la porte, avant l'ouverture des bureaux.
+C'est la, dans cette salle etroite, que pendant cinq ou six ans j'ai
+vu defiler tout le repertoire du Gymnase et de la Porte-Saint-Martin.
+Education deplorable et dont je sens toujours en moi l'empreinte
+ineffacable. Maudite petite salle! j'y ai appris comment un personnage
+doit entrer et sortir; j'y ai appris la symetrie des coups de scene, la
+necessite des roles sympathiques et moraux, tous les escamotages de
+la verite, grace a un geste ou a une tirade; j'y ai appris ce code
+complique de la convention, cet arsenal des ficelles qui a fini par
+constituer chez nous ce que la critique appelle de ce mot absolu "le
+theatre". J'etais sans defense alors, et j'emmagasinais vraiment de
+jolies choses dans ma cervelle.
+
+On ne saurait croire l'impression enorme que produit le theatre sur une
+intelligence de collegien echappe. On est tout neuf, on se faconne la
+comme une cire molle. Et le travail sourd qui se fait en vous, ne tarde
+pas a vous imposer cet axiome: la vie est une chose, le theatre en est
+une autre. De la, cette conclusion: quand on veut faire du theatre, il
+s'agit d'oublier la vie et de manoeuvrer ses personnages d'apres une
+tactique particuliere, dont on apprend les regles.
+
+Allez donc vous etonner ensuite si les debutants ne lancent pas des
+pieces originales! Ils sont deflores par dix ans de representations
+subies. Quand ils evoquent l'idee de theatre, toute une longue suite de
+vaudevilles et de melodrames defilent et les ecrasent. Ils ont dans le
+sang la tradition. Pour se degager de cette education abominable, il
+leur faut de longs efforts. Certes, je crois qu'un garcon qui n'aurait
+jamais mis les pieds dans une salle de spectacle, serait beaucoup
+plus pres d'un chef-d'oeuvre qu'un garcon dont l'intelligence a recu
+l'empreinte de cent representations successives.
+
+Et l'on surprend tres bien la comment la convention theatrale se forme.
+C'est une autre langue que l'on apprend a parler. Dans les familles
+riches, on a une gouvernante anglaise ou allemande qui est chargee de
+parler sa langue aux enfants, pour que ceux-ci l'apprennent sans meme
+s'en apercevoir. Eh bien, c'est de cette facon que se transmet la
+convention theatrale. A notre insu, nous l'admettons comme une chose
+courante et naturelle. Elle nous prend tout jeunes et ne nous lache
+plus. Cela nous semble necessaire qu'on agisse autrement sur les
+planches que dans la vie de tous les jours. Nous en arrivons meme a
+marquer certains faits comme appartenant specialement au theatre. "Ca,
+c'est du theatre", disons-nous, tellement nous distinguons entre ce qui
+est et ce que nous avons accepte.
+
+Le pis est que cette phrase: "Ca, c'est du theatre", prouve a quel point
+de simple facture nous avons rabaisse notre scene nationale. Est-ce que
+du temps de Moliere et de Racine, un critique aurait ose louer leurs
+chefs-d'oeuvre, en disant: "C'est du theatre"? Aujourd'hui, quand on dit
+qu'une piece est du theatre, il n'y a plus qu'a tirer l'echelle. C'est,
+je le repete une fois encore, que l'intrigue et la charpente priment
+tout, dans notre litterature dramatique. Le code theatral que le gout
+public impose n'a pas cent ans de date, et j'enrage lorsque j'entends
+qu'on le donne comme une loi revelee, a jamais immuable, qui a toujours
+ete et qui sera toujours. Si l'on se contentait de voir dans ce pretendu
+code une formule passagere qu'une autre formule remplacera demain, rien
+ne serait plus juste, et il n'y aurait pas a se facher.
+
+D'ailleurs, on peut bien accorder que la formule en question, celle qui
+agonise en ce moment, a ete inventee par des hommes d'habilete et de
+gout. En voyant le succes europeen qu'elle a eu, ils ont pu croire un
+instant qu'ils avaient decouvert "le theatre", le seul, l'unique. Toutes
+les nations voisines, depuis cinquante ans, ont pille notre repertoire
+moderne et n'ont guere vecu que de nos miettes dramatiques. Cela vient
+de ce que la formule de nos dramaturges et de nos vaudevillistes
+convient aux foules, qu'elle les prend par la curiosite et l'interet
+purement physique. En outre, c'est la une litterature legere, d'une
+digestion facile, qui ne demande pas un grand effort pour etre comprise.
+Le roman feuilleton a eu un pareil succes en Europe.
+
+Certes, il ne faut pas etre fier, selon moi, de l'engouement de la
+Russie et de l'Angleterre, par exemple, pour nos pieces actuelles. Ces
+pays nous empruntent aussi les modes de nos femmes, et l'on sait que ce
+ne sont pas nos meilleurs ecrivains qui y sont applaudis. Est-ce que
+jamais les Russes et les Anglais ont eu l'idee de traduire notre
+repertoire classique? Non; mais ils raffolent de nos operettes. Je le
+dis encore, le succes en Europe de nos pieces modernes vient justement
+de leurs qualites moyennes: un jeu de bascule heureux, un rebus qu'on
+donne a dechiffrer, un joujou a la mode d'un maniement facile pour
+toutes les intelligences et toutes les nationalites.
+
+D'ailleurs, c'est chez les etrangers eux-memes que j'irai choisir
+aujourd'hui mon dernier argument contre cette idee fausse d'un absolu
+quelconque dans l'art dramatique. Il faut connaitre le theatre russe et
+le theatre anglais. Rien d'aussi different, rien d'aussi contraire a
+l'idee balancee et rythmique que nous nous faisons en France d'une
+piece. La litterature russe compte quelques drames superbes, qui se
+developpent avec une originalite d'allures des plus caracteristiques:
+et je n'ai pas a dire quelle violence, quel genie libre regne dans le
+theatre anglais. Il est vrai, nous avons infecte ces peuples de notre
+joli joujou a la Scribe, mais leurs theatres nationaux n'en sont pas
+moins la pour nous montrer ce qu'on peut oser.
+
+En tout cas, les chefs-d'oeuvre dramatiques des autres nations prouvent
+que notre theatre contemporain, loin d'etre une formule absolue, n'est
+qu'un enfant batard et bien peigne. Il est l'expression d'une decadence,
+il a perdu toutes les rudesses du genie et ne se sauve que par les
+graces d'une facture adroite. Aussi est-il grand temps de le retremper
+aux sources de l'art, dans l'etude de l'homme et, dans le respect de la
+realite.
+
+Un de mes bons amis me faisait des confidences dernierement. Il a ecrit
+plus de dix romans, il marche librement dans un livre, et il me disait
+que le theatre le faisait trembler, lui qui pourtant n'est pas un
+timide. C'est que son education dramatique le gene et le trouble, des
+qu'il veut aborder une piece. Il voit les coups de scene connus, il
+entend les repliques d'usage, il a la cervelle tellement pleine de ce
+monde de carton, qu'il n'ose faire un effort pour se debarrasser et etre
+lui. Tout ce public qu'il evoque en imagination, les yeux braques sur
+la scene, le jour ou l'on jouera son oeuvre, l'effare au point qu'il
+devient imbecile et qu'il se sent glisser aux banalites applaudies. Il
+lui faudrait tout oublier.
+
+
+
+LES DEUX MORALES
+
+La morale qui se degage de notre theatre contemporain, me cause toujours
+une bien grande surprise. Rien n'est singulier comme la formation de
+ces deux mondes si tranches, le monde litteraire et le monde vivant;
+on dirait deux pays ou les lois, les moeurs, les sentiments, la langue
+elle-meme, offrent de radicales differences. Et la tradition est telle
+que cela ne choque personne; au contraire, on s'effare, on crie au
+mensonge et au scandale, quand un homme ose s'apercevoir de cette
+anomalie et affiche la pretention de vouloir qu'une meme philosophie
+sorte du mouvement social et du mouvement litteraire.
+
+Je prendrai un exemple, pour etablir nettement l'etat des choses. Nous
+sommes au theatre ou dans un roman. Un jeune homme pauvre a rencontre
+une jeune fille riche; tous les deux s'adorent et sont parfaitement
+honnetes; le jeune homme refuse d'epouser la jeune fille par
+delicatesse; mais voila qu'elle devient pauvre, et tout de suite il
+accepte sa main, au milieu de l'allegresse generale. Ou bien c'est la
+situation contraire: la jeune fille est pauvre, le jeune homme est
+riche; meme combat de delicatesse, un peu plus ridicule; seulement,
+on ajoute alors un raffinement final, un refus absolu du jeune homme
+d'epouser celle qu'il aime quand il est ruine, parce qu'il ne peut plus
+la combler de bien-etre.
+
+Etudions la vie maintenant, la vie quotidienne, celle qui se passe
+couramment sous nos yeux. Est-ce que tous les jours les garcons les plus
+dignes, les plus loyaux, n'epousent pas des femmes plus riches qu'eux,
+sans perdre pour cela la moindre parcelle de leur honnetete? Est-ce
+que, dans notre, societe, un pareil mariage entraine, a moins de
+complications odieuses, une idee infamante, meme un blame quelconque?
+Mais il y a mieux, lorsque la fortune vient de l'homme, ne sommes-nous
+pas touches de ce qu'on appelle un mariage d'amour, et la jeune fille
+qui ferait des mines degoutees pour se laisser enrichir par l'homme
+qu'elle adore, ne serait-elle pas regardee comme la plus desagreable des
+peronnelles? Ainsi donc, le mariage avec la disproportion des fortunes
+est parfaitement admis dans nos moeurs; il ne choque personne, il ne
+fait pas question; enfin il n'est immoral qu'au theatre, ou il reste a
+l'etat d'instrument scenique.
+
+Prenons un second exemple. Voici un fils tres noble, tres grand, qui a
+le malheur d'avoir pour pere un gredin. Au theatre, ce fils sanglote; il
+se dit le rebut de la societe, il parle de s'enterrer dans sa honte, et
+les spectateurs trouvent ca tout naturel. C'est ainsi qu'un pere qui ne
+s'est pas bien conduit, devient immediatement pour ses enfants un
+boulet de bagne. Des pieces entieres roulent la-dessus, avec, un luxe
+incroyable de beaux sentiments, d'amertume et d'abnegations sublimes.
+
+Transportons la situation dans la vie. Est-ce que, chez nous, un galant
+homme est deshonore pour etre le fils d'un pere peu scrupuleux? Regardez
+autour de vous, le cas est bien frequent, personne ne refusera la main
+a un honnete garcon qui compte dans sa famille un brasseur d'affaires
+equivoques ou quelque personnage de moralite douteuse. Le mot s'entend
+tous les jours: "Ah! le pere X..., quel gredin! Mais le fils est un si
+honnete garcon!" Je ne parle pas des peres qui ont des demeles avec la
+justice, mais de cette masse considerable de chefs de famille dont la
+fortune garde une etrange odeur de trafics inavouables-. On herite
+pourtant de ces peres-la sans se croire deshonore et sans etre traite
+de malhonnete homme. Je ne juge pas, je dis comment va la vie, j'expose
+notre societe dans son travail, dans son fonctionnement reel.
+
+Remarquez qu'il ne s'agit pas du theatre de fabrication. Ce sont nos
+auteurs contemporains les plus applaudis et les plus dignes de l'etre
+qui dissertent de la sorte a l'infini sur les facons delicates d'avoir
+de l'honneur. Presque toutes les comedies de M. Augier, de M. Feuillet,
+de M. Sardou reposent sur une donnee semblable: un fils qui reve la
+redemption de son pere, ou deux amoureux qui font leur malheur en se
+querellant a qui sera le plus pauvre. C'est un cliche accepte dans les
+vaudevilles comme dans les pieces tres litteraires. J'en pourrais dire
+autant du roman. Les ecrivains de talent pataugent dans ce poncif comme
+les derniers des feuilletonistes.
+
+Il y a donc la, quand on etudie de pres la mecanique theatrale, un
+simple rouage accepte de tous, dont l'emploi est fixe par des regles, et
+qui produit toujours le meme effet sur le public. La formule veut que
+la question d'argent desespere les amoureux delicats; et des que deux
+amoureux, dans les conditions requises, sont mis a la scene, l'auteur
+dramatique emploie tout de suite la formule, comme il placerait une
+piece decoupee dans un jeu de patience. Cela s'emboite, le public
+retrouve l'idee toute faite, on s'entend a demi mots, rien de plus
+commode; car on est dispense d'une etude serieuse des realites, on
+echappe a toutes recherches et a toutes facons de voir originales. De
+meme pour le fils qui meurt de la honte de son pere; il fait partie de
+la collection de pantins que les theatres ont dans leurs magasins
+des accessoires. On le revoit toujours avec plaisir, ce type du fils
+vengeur, en bois ou en carton. La comedie italienne avait Arlequin,
+Pierrot, Polichinelle, Colombine, ces types de la grace et de la
+coquinerie humaines, si observes et si vrais dans la fantaisie; nous
+autres, nous avons la collection la plus triste, la plus laide, la plus
+faussement noble qu'on puisse voir, des bonshommes blemes, l'amant qui
+crache sur l'argent, le fils qui porte le deuil des farces du pere, et
+tant d'autres faiseurs de sermons, abstracteurs de quintessence morale,
+professeurs de beaux sentiments. Qui donc ecrira les _Precieuses
+ridicules_ de ce protestantisme qui nous noie?
+
+J'ai dit un jour que notre theatre se mourait d'une indigestion de
+morale. Rien de plus juste. Nos pieces sont petites, parce qu'au lieu
+d'etre humaines, elles ont la pretention d'etre honnetes. Mettez donc la
+largeur philosophique de Shakespeare a cote du catechisme d'honnetete
+que nos auteurs dramatiques les plus celebres se piquent d'enseigner
+a la foule. Comme c'est etroit, ces luttes d'un honneur faux sur des
+points qui devraient disparaitre dans le grand cri douloureux de
+l'humanite souffrante! Ce n'est pas vrai et ce n'est pas grand. Est-ce
+que nos energies sont la? est-ce que le labeur de notre grand siecle se
+trouve dans ces puerilites du coeur? On appelle cela la morale; non, ce
+n'est pas la morale, c'est un affadissement de toutes nos virilites,
+c'est un temps precieux perdu a des jeux de marionnettes.
+
+La morale, je vais vous la dire. Toi, tu aimes cette jeune fille, qui
+est riche; epouse-la si elle t'aime, et tire quelque grande chose de
+cette fortune. Toi, tu aimes ce jeune homme, qui est riche; laisse-toi
+epouser, fais du bonheur. Toi, tu as un pere qui a vole; apprends
+l'existence, impose-toi au respect. Et tous, jetez-vous dans l'action,
+acceptez et decuplez la vie. Vivre, la morale est la uniquement, dans sa
+necessite, dans sa grandeur. En dehors de la vie, du labeur continu
+de l'humanite, il n'y a que folies metaphysiques, que duperies et que
+miseres. Refuser ce qui est, sous le pretexte que les realites ne sont
+pas assez nobles, c'est se jeter dans la monstruosite de parti pris.
+Tout notre theatre est monstrueux, parce qu'il est bati en l'air.
+
+Dernierement, un auteur dramatique mettait cinquante pages a me prouver
+triomphalement que le public entasse dans une salle de spectacle avait
+des idees particulieres et arretees sur toutes choses. Helas! je le
+sais, puisque c'est contre cet etrange phenomene que je combats. Quelle
+interessante etude on pourrait faire sur la transformation qui s'opere
+chez un homme, des qu'il est entre dans une salle de spectacle! Le voila
+sur le trottoir: il traitera de sot tout ami qui viendra lui raconter la
+rupture de son mariage avec une demoiselle riche, en lui soumettant
+les scrupules de sa conscience; il serrera avec affection la main d'un
+charmant garcon, dont le pere s'est enrichi en nourrissant, nos soldats
+de vivres avaries. Puis, il entre dans le theatre, et il ecoute pendant
+trois heures avec attendrissement le duo desole de deux amants que la
+fortune separe, ou il partage l'indignation et le desespoir d'un fils
+force d'heriter a la mort d'un pere trop millionnaire. Que s'est-il donc
+passe? Une chose bien simple: ce spectateur, sorti de la vie, est tombe
+dans la convention.
+
+On dit que cela est bon et que d'ailleurs cela est fatal. Non cela ne
+saurait etre bon, car tout mensonge, meme noble, ne peut que pervertir.
+Il n'est pas bon de desesperer les coeurs par la peinture de sentiments
+trop raffines, radicalement faux d'ailleurs dans leur exageration
+presque maladive. Cela devient une religion, avec ses detraquements,
+ses abus de ferveur devote. Le mysticisme de l'honneur peut faire des
+victimes, comme toute crise purement cerebrale. Et il n'est pas vrai
+davantage que cela soit fatal. Je vois bien la convention exister, mais
+rien ne dit qu'elle est immuable, tout demontre au contraire qu'elle
+cede un peu chaque jour sous les coups de la verite. Ce spectateur dont
+je parle plus haut, n'a pas invente les idees auxquelles il obeit; il
+les a au contraire recues et il les transmettra plus ou moins changees,
+si on les transforme en lui. Je veux dire que la convention est faite
+par les auteurs et que des lors les auteurs peuvent la defaire. Sans
+doute il ne s'agit pas de mettre brusquement toutes les verites a la
+scene, car elles derangeraient trop les habitudes seculaires du
+public; mais, insensiblement, et par une force superieure, les verites
+s'imposeront. C'est un travail lent qui a lieu devant nous et dont les
+aveugles seuls peuvent nier les progres quotidiens.
+
+Je reviens aux deux morales, qui se resument en somme dans la question
+double de la verite et de la convention. Quand nous ecrivons un roman ou
+nous tachons d'etre des analystes exacts, des protestations furieuses
+s'elevent, on pretend que nous ramassons des monstres dans le ruisseau,
+que nous nous plaisons de parti pris dans le difforme et l'exceptionnel.
+Or, nos monstres sont tout simplement des hommes, et des hommes fort
+ordinaires, comme nous en coudoyons partout dans la vie, sans tant nous
+offenser. Voyez un salon, je parle du plus honnete: si vous ecriviez
+les confessions sinceres des invites, vous laisseriez un document qui
+scandaliserait les voleurs et les assassins. Dans nos livres, nous avons
+conscience souvent d'avoir pris la moyenne, de peindre des personnages
+que tout le monde recoit, et nous restons un peu interloques, lorsqu'on
+nous accuse de ne frequenter que les bouges; meme, au fond de
+ces bouges, il y a une honnetete relative que nous indiquons
+scrupuleusement, mais que personne ne parait retrouver sous notre plume.
+Toujours les deux morales. Il est admis que la vie est une chose et que
+la litterature en est une autre. Ce qui est accepte couramment dans la
+rue et chez soi, devient une simple ordure des qu'on l'imprime. Si nous
+decoiffons une femme, c'est une fille; si nous nous permettons d'enlever
+la redingote d'un monsieur, c'est un gredin. La bonhomie de l'existence,
+les promiscuites tolerees, les libertes permises de langage et de
+sentiments, tout ce train-train qui fait la vie, prend immediatement
+dans nos oeuvres ecrites l'apparence d'une diffamation. Les lecteurs ne
+sont pas accoutumes a se voir dans un miroir fidele, et ils crient au
+mensonge et a la cruaute.
+
+Les lecteurs et les spectateurs s'habitueront, voila tout. Nous avons
+pour nous la force de l'eternelle moralite du vrai. La besogne du siecle
+est la notre. Peu a peu, le public sera avec nous, lorsqu'il sentira le
+vide de cette litterature alambiquee, qui vit de formules toutes
+faites. Il verra que la veritable grandeur n'est pas dans un etalage de
+dissertations morales, mais dans l'action meme de la vie. Rever ce qui
+pourrait etre devient un jeu enfantin, quand on peut peindre ce qui est;
+et, je le dis encore, le reel ne saurait etre ni vulgaire ni honteux,
+car c'est le reel qui a fait le monde. Derriere les rudesses de nos
+analyses, derriere nos peintures qui choquent et qui epouvantent
+aujourd'hui, on verra se lever la grande figure de l'Humanite, saignante
+et splendide, dans sa creation incessante.
+
+
+
+LA CRITIQUE ET LE PUBLIC
+
+I
+
+Il faut que je confesse un de mes gros etonnements. Quand j'assiste a
+une premiere representation, j'entends souvent pendant les entr'actes
+des jugements sommaires, echappes a mes confreres les critiques. Il
+n'est pas besoin d'ecouter, il suffit de passer dans un couloir; les
+voix se haussent, on attrape des mots, des phrases entieres. La, semble
+regner la severite la plus grande. On entend voler ces condamnations
+sans appel: "C'est infect! c'est idiot! ca ne fera pas le sou!"
+
+Et remarquez que les critiques ne sont que justes. La piece est
+generalement grotesque. Pourtant, cette belle franchise me touche
+toujours beaucoup, parce que je sais combien il est courageux de dire
+ce qu'on pense. Mes confreres ont l'air si indigne, si exaspere par le
+supplice inutile auquel on les condamne, que les jours suivants j'ai
+parfois la curiosite de lire leurs articles pour voir comment leur bile
+s'est epanchee. Ah! le pauvre auteur, me dis-je en ouvrant les journaux,
+ils vont l'avoir joliment accommode! C'est a peine si les lecteurs
+pourront en retrouver les morceaux.
+
+Je lis, et je reste stupefait. Je relis pour bien me prouver que je ne
+me trompe pas. Ce n'est plus le franc parler des couloirs, la verite
+toute crue, la severite legitime d'hommes qu'on vient d'ennuyer et qui
+se soulagent. Certains articles sont tout a fait aimables, jettent,
+comme on dit, des matelas pour amortir la chute de la piece, poussent
+meme la politesse jusqu'a effeuiller quelques roses sur ces matelas.
+D'autres articles hasardent des objections, discutent avec l'auteur,
+finissent par lui promettre un bel avenir. Enfin les plus mauvais
+plaident les circonstances attenuantes.
+
+Et remarquez que le fait se passe surtout quand la piece est signee d'un
+nom connu, quand il s'agit de repecher une celebrite qui se noie. Pour
+les debutants, les uns sont accueillis avec une bienveillance
+extreme, les autres sont echarpes sans pitie aucune. Cela tient a des
+considerations dont je parlerai tout a l'heure.
+
+Certes, je ne fais pas un proces a mes confreres. Je parle en general,
+et j'admets a l'avance toutes les exceptions qu'on voudra. Mon seul
+desir est d'etudier dans quelles conditions facheuses la critique se
+trouve exercee, par suite des infirmites humaines et des fatalites du
+milieu ou se meuvent les juges dramatiques.
+
+Il y a donc, entre la representation d'une piece et l'heure ou l'on
+prend la plume pour en parler, toute une operation d'esprit. La
+piece est exaltee ou ereintee, parce qu'elle passe par les passions
+personnelles du critique. La bienveillance outree a plusieurs causes,
+dont voici les principales: le respect des situations acquises, la
+camaraderie, nee de relations entre confreres, enfin l'indifference
+absolue, la longue experience que la franchise ne sert a rien.
+
+Le respect des situations acquises vient d'un sentiment conservateur.
+On plie l'echine devant un auteur arrive, comme on la plie devant un
+ministre qui est au pouvoir; et meme, s'il a une heure de betise, on la
+cache soigneusement, parce qu'il n'est pas prudent de deranger les idees
+de la foule et de lui faire entendre qu'un homme puissant, maitre du
+succes, peut se tromper comme le dernier des pleutres. Cela affaiblirait
+le principe de l'autorite. On doit veiller au maintien du respect, si
+l'on ne veut pas etre deborde par les revolutionnaires. Donc, on lance
+son coup de chapeau quand meme, on pousse la foule sur le trottoir
+banal, en lui deguisant l'ennui de la promenade.
+
+La camaraderie est bien forte, elle aussi. On a dine la veille avec
+l'auteur dans une maison charmante; on doit dejeuner le lendemain avec
+lui, chez un ancien ami de college. Tout l'hiver, on le rencontre; on
+ne peut entrer dans un salon sans le voir et sans lui serrer la main.
+Alors, comment voulez-vous qu'on lui dise brutalement que sa piece est
+detestable? Il verrait la une trahison, on mettrait dans l'embarras tous
+les braves gens qui vous recoivent l'un et l'autre. Le pis est qu'il a
+murmure a votre oreille:
+
+--Je compte sur vous.
+
+Et il peut y compter, en verite, car jamais on n'a le courage de dire
+toute la verite a cet homme. Les critiques qui restent francs quand
+meme, passent pour des gens mal eleves.
+
+L'indifference absolue est un etat ou le critique arrive apres quelques
+annees de pontificat. D'abord, il s'est jete dans la bataille, a mis
+ses idees en avant, a livre des combats sur le terrain de chaque piece
+nouvelle. Puis, en voyant qu'il n'ameliore rien, que la sottise demeure
+eternelle, il se calme et prend un bel egoisme. Tout est bon, tout est
+mauvais, peu importe. Il suffit qu'on boive frais et qu'on ne se fasse
+pas d'ennemis. Il faut aussi ranger parmi ces beaux indifferents les
+poetes et les ecrivains de grand style qui acceptent un feuilleton
+dramatique. Ceux-la se moquent parfaitement du theatre. Ils trouvent
+toutes les pieces abominables, odieuses. Et ils affectent un sourire de
+bons princes, ils louent jusqu'aux vaudevilles ineptes, ils n'ont que
+le souci de pomponner leurs phrases pour se faire a eux memes un joli
+succes.
+
+Quant a l'ereintement, il est presque toujours l'effet de la passion.
+On ereinte une piece, parce qu'on est romantique, parce qu'on est
+royaliste, parce qu'on a eu des pieces sifflees ou des romans vendus sur
+les quais. Je repete que j'admets toutes les exceptions. Si je citais
+des exemples, on m'entendrait mieux; mais je ne veux nommer personne. La
+critique, si debonnaire pour les auteurs arrives, se montre tout d'un
+coup enragee contre certains debutants. Ceux-la, on les massacre; et le
+public, devant cette fureur, ne doit plus comprendre. C'est qu'il y a,
+par derriere, une situation dont il faudrait d'abord debrouiller les
+fils. Souvent, le debutant est un novateur, un garcon genant, un ours
+vivant dans son trou, loin de toute camaraderie.
+
+D'ailleurs, notre critique theatrale contemporaine a des reproches plus
+graves a se faire. Ses severites et ses indulgences exagerees ne sont
+que les resultats de la debandade, du manque de methode dans lequel
+elle vit. Elle est la seule critique existante, puisque les journaux
+dedaignent aujourd'hui de parler des livres, ou leur jettent l'aumone
+derisoire d'un bout d'annonce griffonne par le redacteur des Faits
+divers. Et j'estime qu'elle represente bien mal la sagacite et la
+finesse de l'esprit francais. A l'etranger, on rit du tohu-bohu de ces
+jugements qui se dementent les uns les autres, et qui sont souvent
+rendus dans un style abominable. En Angleterre, en Russie, on dit tres
+nettement que nous n'avons plus parmi nous un seul critique.
+
+On doit accuser d'abord la fievre du journalisme d'informations. Quand
+tous les critiques rendaient leur justice le lundi, ils avaient le temps
+de preparer et d'ecrire leurs feuilletons. On choisissait pour cette
+besogne des ecrivains, et si le plus souvent la methode manquait, chaque
+article etait au moins un morceau de style interessant a lire. Mais on
+a change cela, il faut maintenant que les lecteurs aient, le lendemain
+meme, un compte rendu detaille des pieces nouvelles. La representation
+finit a minuit, on tire le journal a minuit et demi, et le critique est
+tenu de fournir immediatement un article d'une colonne. Necessairement,
+cet article est fait apres la repetition generale, ou bien il est bacle
+sur le coin d'une table de redaction, les yeux appesantis de sommeil.
+
+Je comprends que les lecteurs soient enchantes de connaitre
+immediatement la piece nouvelle. Seulement, avec ce systeme, toute
+dignite litteraire est impossible, le critique n'est plus qu'un
+reporter; autant le remplacer par un telegraphe qui irait plus vite. Peu
+a peu, les comptes rendus deviendront de simples bulletins. On flatte la
+seule curiosite du public, on l'excite et on la contente. Quant a son
+gout, il ne compte plus; on a supprime les virtuoses pour confier leur
+besogne a des journalistes qui acceptent volontiers de traiter le
+Theatre comme ils traiteraient la Bourse ou les Tribunaux, en mauvais
+style. Nous marchons au mepris de toute litterature. Il y a deux ou
+trois journaux, sur le pave de Paris, qui sont coupables d'avoir
+transforme les lettres en un marche honteux ou l'on trafique sur les
+nouvelles. Quand la maree arrive, c'est a qui vendra la raie la plus
+fraiche. Et que de raies pourries on passe dans le tas!
+
+Comme il faut etre de son temps, j'accepterais encore cette rapidite
+de l'information qui est devenue un besoin. Mais, puisqu'on a mis les
+phrases a la porte, on devrait au moins rejeter les banalites, condenser
+en quelques lignes des jugements motives, d'une rectitude absolue. Pour
+cela, il faudrait que la critique eut une methode et sut ou elle va.
+Sans doute, on doit tolerer les temperaments, les facons diverses de
+voir, les ecoles litteraires qui se combattent. Le corps des critiques
+dramatiques ne peut ressembler a un corps de troupe qui fait l'exercice.
+Meme l'interet de la besogne est dans la passion. Si l'on ne se jetait
+pas ses preferences a la tete, ou serait le plaisir, pour les juges et
+pour les lecteurs? Seulement, la passion elle-meme est absente, et
+le pele-mele des opinions vient uniquement du manque complet de vues
+d'ensemble.
+
+Le public est regarde comme souverain, voila la verite. Les meilleurs de
+nos critiques se fient a lui, consultent presque toujours la salle avant
+de se prononcer. Ce respect du public procede de la routine, de la peur
+de se compromettre, du sentiment de crainte qu'inspire tout pouvoir
+despotique. Il est tres rare qu'un critique casse l'arret d'une salle
+qui applaudit. La piece a reussi, donc elle est bonne. On ajoute les
+phrases clichees qui ont traine partout, on tire une morale a la portee
+de tout le monde, et l'article est fait.
+
+Comme il est difficile de savoir qui commence a se tromper, du public ou
+de la critique; comme, d'autre part, la critique peut accuser le public
+de la pousser dans des complaisances facheuses, tandis que le public
+peut adresser a la critique le meme reproche: il en resulte que le
+proces reste pendant et que le tohu-bohu s'en trouve augmente. Des
+critiques disent avec un semblant de raison: "Les pieces sont faites
+pour les spectateurs, nous devons louer celles que les spectateurs
+applaudissent." Le public, de son cote, s'excuse d'aimer les pieces
+sottes, en disant: "Mon journal trouve cette piece bonne, je vais la
+voir et je l'applaudis." Et la perversion devient ainsi universelle.
+
+Mon opinion est que la critique doit constater et combattre. Il lui faut
+une methode. Elle a un but, elle sait ou elle va. Les succes et les
+chutes deviennent secondaires. Ce sont des accidents. On se bat pour une
+idee, on rapporte tout a cette idee, on n'est plus le flatteur jure
+de la foule ni l'ecrivain indifferent qui gagne son argent avec des
+phrases.
+
+Ah! comme nous aurions besoin de ce reveil!
+
+Notre theatre agonise, depuis qu'on le traite comme les courses, et
+qu'il s'agit seulement, au lendemain d'une premiere representation, de
+savoir si l'oeuvre sera jouee cent fois, ou si elle ne le sera que
+dix. Les critiques n'obeiraient plus au bon plaisir du moment, ils
+n'empliraient plus leurs articles d'opinions contradictoires. Dans la
+lutte, ils seraient bien forces de defendre un drapeau et de traiter la
+question de vie ou de mort de notre theatre. Et l'on verrait ainsi la
+critique dramatique, des cancans quotidiens, de la preoccupation des
+coulisses, des phrases toutes faites, des ignorances et des sottises,
+monter a la largeur d'une etude litteraire, franche et puissante.
+
+
+
+II
+
+La theorie de la souverainete du public est une des plus bouffonnes que
+je connaisse. Elle conduit droit a la condamnation de l'originalite
+et des qualites rares. Par exemple, n'arrive-t-il pas qu'une chanson
+ridicule passionne un public lettre? Tout le monde la trouve odieuse;
+seulement, mettez tout le monde dans une salle de spectacle, et l'on
+rira, et l'on applaudira. Le spectateur pris isolement est parfois un
+homme intelligent; mais les spectateurs pris en masse sont un troupeau
+que le genie ou meme le simple talent doit conduire le fouet a la main.
+Rien n'est moins litteraire qu'une foule, voila ce qu'il faut etablir
+en principe. Une foule est une collectivite malleable dont une main
+puissante fait ce qu'elle veut.
+
+Ce serait un bien curieux tableau, et tres instructif, si l'on dressait
+la liste des erreurs de la foule. On montrerait, d'une part, tous les
+chefs-d'oeuvre qu'elle a siffles odieusement, de l'autre, toutes les
+inepties auxquelles elle a fait d'immenses succes. Et la liste serait
+caracteristique, car il en resulterait a coup sur que le public est
+reste froid ou s'est fache tontes les fois qu'un ecrivain original s'est
+produit. Il y a tres peu d'exceptions a cette regle.
+
+Il est donc hors de doute que chaque personnalite de quelque puissance
+est obligee de s'imposer. Si la grande loi du theatre etait de
+satisfaire avant tout le public, il faudrait aller droit aux niaiseries
+sentimentales, aux sentiments faux, a toutes les conventions de la
+routine. Et je defie qu'on puisse alors marquer la ligne du mediocre ou
+l'on s'arreterait; il y aurait toujours un pire auquel on serait bientot
+force de descendre. Qu'un ecrivain ecoute la foule, elle lui criera
+sans cesse: "Plus bas! plus bas!" Lors meme qu'il sera dans la boue des
+treteaux, elle voudra qu'il s'enfonce davantage, qu'il y disparaisse,
+qu'il s'y noie.
+
+Pour moi, les ecrivains revoltes, les novateurs, sont necessaires,
+precisement parce qu'ils refusent de descendre et qu'ils relevent le
+niveau de l'art, que le gout perverti des spectateurs tend toujours a
+abaisser. Les exemples abondent. Apres la venue de chaque maitre, de
+chaque conquerant de l'art qui achete cherement ses victoires, il y a
+un moment d'eclat. Le public est dompte et applaudit. Puis, lentement,
+quand les imitateurs du maitre arrivent, les oeuvres s'amollissent,
+l'intelligence de la foule decroit, une periode de transition et de
+mediocrite s'etablit. Si bien que, lorsque le besoin d'une revolution
+litteraire se fait sentir, il faut, de nouveau, un homme de genie pour
+secouer la foule et pour lui imposer une nouvelle formule.
+
+Il est bon de consulter ainsi l'histoire litteraire, si l'on veut
+debrouiller ces questions. Or, jamais on n'y voit que les grands
+ecrivains aient suivi le public; ils ont toujours, au contraire,
+remorque le public pour le conduire ou ils voulaient. L'histoire est
+pleine de ces luttes, dans lesquelles la victoire reste infailliblement
+au genie. On a pu lapider un ecrivain, siffler ses oeuvres, son heure
+arrive, et la foule soumise obeit docilement a son impulsion. Etant
+donne la moyenne peu intelligente et surtout peu artistique du public,
+on doit ajouter que tout succes trop vif est inquietant pour la duree
+d'une oeuvre. Quand le public applaudit outre mesure, c'est que l'oeuvre
+est mediocre et peu viable; il est inutile de citer des exemples, que
+tout le monde a dans la memoire. Les oeuvres qui vivent sont celles
+qu'on a mis souvent des annees a comprendre.
+
+Alors, que nous veut-on avec la souverainete du public au theatre! Sa
+seule souverainete est de declarer mauvaise une piece que la posterite
+trouvera bonne. Sans doute, si l'on bat uniquement monnaie avec le
+theatre, si l'on a besoin du succes immediat, il est bon de consulter le
+gout actuel du public et de le contenter. Mais l'art dramatique n'a
+rien a demeler avec ce negoce. Il est superieur a l'engouement et aux
+caprices. On dit aux auteurs: "Vous ecrivez pour le public, il faut donc
+vous faire entendre de lui et lui plaire." Cela est specieux, car on
+peut parfaitement ecrire pour le public, tout en lui deplaisant, de
+facon a lui donner un gout nouveau; ce qui s'est passe bien souvent.
+Toute la querelle est dans ces deux facons d'etre: ceux qui songent
+uniquement au succes et qui l'atteignent en flattant une generation;
+ceux qui songent uniquement a l'art et qui se haussent pour voir,
+par-dessus la generation presente, les generations a venir.
+
+Plus je vais, et plus je suis persuade d'une chose: c'est qu'au theatre,
+comme dans tous les autres arts d'ailleurs, il n'existe pas de regles
+veritables en dehors des lois naturelles qui constituent cet art. Ainsi,
+il est certain que, pour un peintre, les figures ont fatalement un nez,
+une bouche et deux yeux; mais quant a l'expression de la figure, a la
+vie meme, elle lui appartient. De meme au theatre, il est necessaire que
+les personnages entrent, causent et sortent. Et c'est tout; l'auteur
+reste ensuite le maitre absolu de son oeuvre.
+
+Pour conclure, ce n'est pas le public qui doit imposer son gout aux
+auteurs, ce sont les auteurs qui ont charge de diriger le public. En
+litterature, il ne peut exister d'autre souverainete que celle du genie.
+La souverainete du peuple est ici une croyance imbecile et dangereuse.
+Seul le genie marche en avant et petrit comme une cire molle
+l'intelligence des generations.
+
+
+
+III
+
+Il est admis que les gens de province ouvrent de grands yeux dans nos
+theatres, et admirent tout de confiance. Le journal qu'ils recoivent
+de Paris a parle, et l'on suppose qu'ils s'inclinent tres bas, qu'ils
+n'osent juger a leur tour les pieces centenaires et les artistes
+applaudis par les Parisiens. C'est la une grande erreur.
+
+Il n'y a pas de public plus difficile qu'un public de province. Telle
+est l'exacte verite. J'entends un public forme par la bonne societe
+d'une petite ville: les notaires, les avoues, les avocats, les medecins,
+les negociants. Ils sont habitues a etre chez eux dans leur theatre,
+sifflant les artistes qui leur deplaisent, formant leur troupe
+eux-memes, grace a l'epreuve des trois debuts reglementaires. Notre
+engouement parisien les surprend toujours, parce qu'ils exigent avant
+tout d'un acteur de la conscience, une certaine moyenne de talent, un
+jeu uniforme et convenable; jamais, chez eux, une actrice ne se
+tirera d'une difficulte par une gambade; rien ne les choque comme ces
+fantaisies que l'argot des coulisses a nommees des "cascades". Aussi,
+quand ils viennent a Paris, ne peuvent-ils souvent s'expliquer la vogue
+extraordinaire de certaines etoiles de vaudeville et d'operette. Ils
+restent ahuris et scandalises.
+
+Vingt fois, d'anciens amis de college, debarques a Paris pour huit
+jours, m'ont repete: "Nous sommes alles hier soir dans tel theatre, et
+nous ne comprenons pas comment on peut tolerer telle actrice ou tel
+acteur. Chez nous, on les sifflerait sans pitie." Naturellement, je ne
+veux nommer personne. Mais on serait bien surpris, si l'on savait pour
+quelles etoiles les gens de province se montrent si severes. Remarquez
+qu'au fond leurs critiques portent presque toujours juste. Ce qu'ils ne
+veulent pas comprendre, c'est le coup de folie de Paris, cette flamme du
+succes qui enleve tout, ces triomphes d'un jour que nous faisons surtout
+aux femmes, lorsqu'elles ont, en dehors de leur plus ou de leur moins de
+talent, le quelque chose qui nous gratte au bon endroit.
+
+L'air de la province est autre. Les provinciaux ne vivent pas dans notre
+air, et c'est pourquoi ils suffoquent a Paris. En outre, il faut faire
+la part d'une certaine jalousie. Le point est delicat, je ne voudrais
+pas insister; mais il est evident que la continuelle apotheose de Paris
+finit par agacer les bons bourgeois des quatre coins de la France. On
+ne leur parle que de Paris, tout est superbe a Paris; alors, lorsqu'ils
+peuvent surprendre Paris en flagrant delit de mensonge et de betise, ils
+triomphent. Il faut les entendre: Vraiment, les Parisiens ne sont pas
+difficiles, ils font des succes a des cabotins que Marseille ou Lyon a
+uses, ils s'engouent des rebuts de Bordeaux ou de Toulouse. Le pis est
+que les provinciaux ont souvent raison. Je voudrais qu'on les ecoutat
+juger en ce moment les troupes de l'Opera et de l'Opera-Comique. Et ils
+retournent dans leurs villes, en haussant les epaules.
+
+Ajoutez que le tapage de nos reclames irrite et deroute les gens qui, a
+cent et deux cents lieues, ne peuvent faire la part de l'exageration.
+Ils ne sont pas dans le secret des coulisses, ils ne devinent pas ce
+qu'il y a sous une bordee d'articles elogieux, lancee a la tete du
+premier petit torchon de femme venu. Nous autres, nous sourions, nous
+savons ce qu'il faut croire. Eux, dans le milieu mort de leurs villes,
+en dehors de notre monde, doivent tout prendre argent comptant. Pendant
+des mois, ils lisent au cercle que mademoiselle X... est une merveille
+de beaute et de talent. A la longue, ils prennent du respect pour
+elle. Puis, quand ils la voient, leur desillusion est terrible. Rien
+d'etonnant a ce qu'ils nous traitent alors de farceurs.
+
+Et ce n'est pas seulement les artistes que les provinciaux jugent avec
+severite, ce sont encore les pieces, jusqu'au personnel de nos theatres.
+Je sais, par exemple, que l'importunite de nos ouvreuses les exaspere.
+Un de mes amis, furibond, me disait encore hier qu'il ne comprenait pas
+comment nous pouvions tolerer une pareille vexation. Quant aux pieces,
+elles ne les satisfont presque jamais, parce que le plus souvent elles
+leur echappent; je parle des pieces courantes, de celles dont Paris
+consomme deux ou trois douzaines par hiver. On a dit avec raison qu'une
+bonne moitie du repertoire actuel n'est plus compris au dela des
+fortifications. Les allusions ne portent plus, la fleur parisienne se
+fane, les pieces ne gardent que leur carcasse maigre. Des lors, il est
+naturel qu'elles deplaisent a des gens qui les jugent pour leur merite
+absolu.
+
+Il ne faut donc pas croire a une admiration passive des provinciaux dans
+nos theatres. S'il est tres vrai qu'ils s'y portent en foule, soyez
+certains qu'ils reservent leur libre jugement. La curiosite les pousse,
+ils veulent epuiser les plaisirs de Paris; mais ecoutez-les quand ils
+sortent, et vous verrez qu'ils se prononcent tres carrement, qu'ils
+ont trois fois sur quatre des airs dedaigneux et faches, comme si l'on
+venait de les prendre a quelque attrape-nigauds.
+
+Un autre fait que j'ai constate et qui est tres sensible en ce moment,
+c'est la passion de la province pour les theatres lyriques. Un
+provincial qui se hasardera a passer une soiree a la Comedie-Francaise
+ira trois et quatre fois a l'Opera. Je veux bien admettre que ce soit
+reellement la musique qui souleve une si belle passion. Mais encore
+faut-il expliquer les circonstances qui entretiennent et qui accroissent
+chaque jour un pareil mouvement. Nous ne sommes pas une nation assez
+melomane pour qu'il n'y ait point a cela, en dehors de la musique, des
+particularites determinantes.
+
+La province va en masse a l'Opera pour une des raisons que j'ai dites
+plus haut. Souvent les comedies, les vaudevilles lui echappent. Au
+contraire, elle comprend toujours un opera. Il suffit qu'on chante, les
+etrangers eux-memes n'ont pas besoin de suivre les paroles.
+
+Je cours le risque d'ameuter les musiciens contre moi, mais je dirai
+toute ma pensee. La litterature demande une culture de l'esprit, une
+somme d'intelligence, pour etre goutee; tandis qu'il ne faut guere
+qu'un temperament pour prendre a la musique de vives jouissances.
+Certainement, j'admets une education de l'oreille, un sens particulier
+du beau musical; je veux bien meme qu'on ne puisse penetrer les grands
+maitres qu'avec un raffinement extreme de la sensation. Nous n'en
+restons pas moins dans le domaine pur des sens, l'intelligence peut
+rester absente. Ainsi, je me souviens d'avoir souvent etudie, aux
+concerts populaires de M. Pasdeloup, des tailleurs ou des cordonniers
+alsaciens, des ouvriers buvant beatement du Beethoven, tandis que des
+messieurs avaient une admiration de commande parfaitement visible. Le
+reve d'un cordonnier qui ecoule la symphonie en _la_, vaut le reve d'un
+eleve de l'Ecole polytechnique. Un opera ne demande pas a etre compris,
+il demande a etre senti. En tous cas, il suffit de le sentir pour s'y
+recreer; au lieu que, si l'on ne comprend pas une comedie ou un drame,
+on s'ennuie a mourir.
+
+Eh bien, voila pourquoi, selon moi, la province prefere un opera a une
+comedie. Prenons un jeune homme sorti d'un college, ayant fait son droit
+dans une Faculte voisine, devenu chez lui avocat, avoue ou notaire.
+Certes, ce n'est point un sot. Il a la teinture classique, il sait par
+coeur des fragments de Boileau et de Racine. Seulement, les annees
+coulent, il ne suit pas le mouvement litteraire, il reste ferme aux
+nouvelles tentatives dramatiques. Cela se passe pour lui dans un
+monde inconnu et ne l'interesse pas. Il lui faudrait faire un effort
+d'intelligence, qui le derangerait dans ses habitudes de paresse
+d'esprit. En un mot, comme il le dit lui-meme en riant, il est rouille;
+a quoi bon se derouiller, quand l'occasion de le faire se presente au
+plus une fois par an? Le plus simple est de lacher la litterature et de
+se contenter de la musique.
+
+Avec la musique, c'est une douce somnolence. Aucun besoin de penser.
+Cela est exquis. On ne sait pas jusqu'ou peut aller la peur de la
+pensee. Avoir des idees, les comparer, en tirer un jugement, quel labeur
+ecrasant, quelle complication de rouages, comme cela fatigue! Tandis
+qu'il est si commode d'avoir la tete vide, de se laisser aller a une
+digestion aimable, dans un bain de melodie! Voila le bonheur parfait. On
+est leger de cervelle, on jouit dans sa chair, toute la sensualite est
+eveillee. Je ne parle pas des decors, de la mise en scene, des danses,
+qui font de nos grands operas des feeries, des spectacles flattant la
+vue autant que l'oreille.
+
+Questionnez dix provinciaux, huit vous parleront de l'Opera avec
+passion, tandis qu'ils montreront une admiration digne pour la
+Comedie-Francaise. Et ce que je dis des provinciaux, je devrais
+l'etendre aux Parisiens, aux spectateurs en general. Cela explique
+l'importance enorme que prend chez nous le theatre de l'Opera; il recoit
+la subvention la plus forte, il est loge dans un palais, il fait des
+recettes colossales, il remue tout un peuple. Examinez, a cote, le
+Theatre-Francais, dont la prosperite est pourtant si grande en ce
+moment: on dirait une bicoque. Je dois confesser une faiblesse: le
+theatre de l'Opera, avec son gonflement demesure, me fache. Il tient une
+trop large place, qu'il vole a la litterature, aux chefs-d'oeuvre de
+notre langue, a l'esprit humain. Je vois en lui le triomphe de la
+sensualite et de la polissonnerie publiques. Certes, je n'entends pas
+me poser en moraliste; au fond, toute decomposition m'interesse. Mais
+j'estime qu'un peuple qui eleve un pareil temple a la musique et a la
+danse, montre une inquietante lachete devant la pensee.
+
+
+
+IV
+
+Nos artistes de la Comedie-Francaise viennent de donner a Londres une
+serie de representations. Le succes d'argent et de curiosite parait
+indiscutable. On a publie des chiffres qui sont vrais sans doute. La
+Comedie-Francaise a fait salle comble tous les soirs. C'est deja la un
+fait caracteristique. J'ai vu une troupe anglaise jouer dans un theatre
+de Paris; la salle etait vide, et les rares spectateurs pouffaient de
+gaiete. Pourtant, la troupe donnait du Shakespeare. Il est vrai qu'a
+part deux ou trois acteurs, les autres etaient bien mediocres. Mais
+l'Angleterre pourrait nous envoyer ses meilleurs comediens, je crois que
+Paris se derangerait difficilement pour aller les voir. Rappelez-vous
+les maigres recettes realisees par Salvini. Pour nous, les theatres
+etrangers n'existent pas, et nous sommes portes a nous egayer de ce qui
+n'est point dans le genie de notre race. Les Anglais viennent donc de
+nous donner un exemple de gout litteraire, soit que notre repertoire
+et nos comediens leur plaisent reellement, soit qu'ils aient voulu
+simplement montrer de la politesse pour la litterature d'un grand peuple
+voisin.
+
+Est ce bien, a la verite, un gout litteraire qui a empli chaque soir la
+salle du Gaiety's Theatre? C'est ici que des documents exacts seraient
+necessaires. Mais, avant d'etudier ce point, je dois dire que je n'ai
+jamais compris la querelle qu'on a cherchee a la Comedie-Francaise,
+lorsqu'il a ete question de son voyage a Londres. J'ai lu la-dessus
+des articles d'une fureur bien etrange. Les plus doux accusaient nos
+artistes de cupidite et leur deniaient le droit de passer la Manche.
+D'autres prevoyaient un naufrage et se lamentaient. Avouez que
+cela parait comique aujourd'hui. Une seule chose etait a craindre:
+l'insucces, des salles vides, une diminution de prestige. Mais,
+la-dessus, on pouvait etre tranquille; les recettes etaient quand meme
+assurees, ce qui suffisait; car, pour le veritable effet produit par
+les oeuvres et par les interpretes, il etait a l'avance certain, je
+le repete, qu'on ne saurait jamais exactement a quoi s'en tenir. Les
+journaux anglais ont ete courtois, et nos journaux francais se sont
+montres patriotes. Des lors, la Comedie-Francaise avait mille
+fois raison de se risquer; elle partait pour un triomphe, pour le
+demi-million de recettes qu'on vient de publier. Certes, je ne suis
+guere chauvin de mon naturel; mais, personnellement, j'ai vu avec
+plaisir nos comediens aller faire une experience interessante dans un
+pays ou ils etaient certains d'etre bien recus, meme s'ils ne plaisaient
+pas completement.
+
+Cela me ramene a analyser les raisons qui ont amene le public anglais en
+foule. Je ne crois pas a une passion litteraire bien forte. Il y a eu
+plutot un courant de mode et de curiosite. Nous tenons, a cette heure,
+en Europe, une situation litteraire de combat. Non seulement on nous
+pille, mais on nous discute. Notre litterature souleve toutes sortes de
+points sociaux, philosophiques, scientifiques; de la, le bruit qu'un de
+nos livres ou qu'une de nos pieces fait a l'etranger. L'Allemagne et
+l'Angleterre, par exemple, ne peuvent nous lire sans se facher souvent.
+En un mot, notre litterature sent le fagot. Je suis persuade qu'une
+bonne partie du public anglais a ete attiree par le desir de se rendre
+enfin compte d'un theatre qu'il ne comprend pas. C'etait la les gens
+serieux. Ajoutez les curieux mondains, ceux qui ecoutent une tragedie
+francaise comme on ecoute un opera italien, ceux encore qui se piquent
+d'etre au courant de notre litterature, et vous obtiendrez la foule qui
+a suivi les representations du Gaiety's Theatre.
+
+Et ce qui s'est passe prouve bien la verite de ce que j'avance. Tous les
+critiques ont constate que nos tragedies classiques ont eu le succes
+le plus vif. C'est que nos tragedies sont des morceaux consacres; les
+Anglais sachant le francais les connaissent pour les avoir apprises par
+coeur. Apres les tragedies, ce seraient les drames lyriques de Victor
+Hugo qu'on aurait applaudis, et rien de plus explicable ici encore: la
+musique du vers a tout emporte, ces drames ont passe comme des livrets
+d'opera, grace a la voix superbe des interpretes, sans qu'on s'avisat
+un instant de discuter la vraisemblance. Mais, arrives devant les
+Fourchambault, de M. Emile Augier, et devant tout le theatre de M.
+Dumas, les Anglais se sont cabres. On les derangeait brutalement dans
+leur facon d'entendre la litterature, et ils n'ont plus montre qu'une
+froide politesse.
+
+L'experience est faite aujourd'hui. J'en suis bien heureux. Le voyage
+de la Comedie-Francaise a Londres n'aurait-il que prouve ou en
+est l'Angleterre devant la formule naturaliste moderne, que je le
+considererais comme d'une grande utilite. Il est entendu que le peuple
+qui a produit Shakespeare et Ben Jonson, pour ne citer que ces deux
+noms, en est tombe a ne pouvoir plus supporter aujourd'hui les
+hardiesses de M. Dumas.
+
+Je ne puis resumer ici l'histoire de la litterature anglaise. Mais
+lisez l'ouvrage si remarquable de M. Taine, et vous verrez que pas
+une litterature n'a eu un debordement plus large ni plus hardi
+d'originalite. Le genie saxon a depasse en vigueur et en crudite tout ce
+qu'on connait. Et c'est maintenant cette litterature anglaise, apres la
+longue action du protestantisme, qui en est arrivee a ne plus tolerer a
+la scene un enfant naturel ou une femme adultere. Tout le genie libre
+de Shakespeare, toute la crudite superbe de Ben Jonson ont abouti a des
+romans d'une mediocrite ecoeurante, a des melodrames ineptes dont nos
+theatres de barriere ne voudraient pas.
+
+J'ai lu pres d'une cinquantaine de romans anglais ecrits dans ces
+dernieres annees. Cela est au-dessous de tout. Je parle de romans signes
+par des ecrivains qui ont la vogue. Certainement, nos feuilletonistes,
+dont nous faisons fi, ont plus d'imagination et de largeur. Dans les
+romans anglais, la meme intrigue, une bigamie, ou bien un enfant perdu
+et retrouve, ou encore les souffrances d'une institutrice, d'une
+creature sympathique quelconque, est le fond en quelque sorte hieratique
+dont pas un romancier ne s'ecarte. Ce sont des contes du chanoine
+Schmidt, demesurement grossis et destines a etre lus en famille. Quand
+un ecrivain a le malheur de sortir du moule, on le conspue. Je viens,
+par exemple, de lire la _Chaine du Diable_, un roman que M. Edouard
+Jenkins a ecrit contre l'ivrognerie anglaise; comme oeuvre d'observation
+et d'art, c'est bien mediocre; mais il a suffi qu'il dise quelques
+verites sur les vices anglais, pour qu'on l'accablat de gros mots.
+Depuis Dickens, aucun romancier puissant et original ne s'est revele.
+Et que de choses j'aurais a dire sur Dickens, si vibrant et si intense
+comme evocateur de la vie exterieure, mais si pauvre comme analyste de
+l'homme et comme compilateur de documents humains!
+
+Quant au theatre anglais actuel, il existe a peine, de l'avis de tous.
+Nous n'avons jamais eu l'idee, a part deux ou trois exceptions, de
+faire des emprunts a ce theatre; tandis que Londres vit en partie
+d'adaptations faites d'apres nos pieces. Et le pis est que le theatre
+est la-bas plus chatre encore que le roman. Les Anglais, a la scene, ne
+tolerent plus la moindre etude humaine un peu serieuse. Ils tournent
+tout a la romance, a une certaine honnetete conventionnelle. De la, a
+coup sur, la mediocrite ou s'agite leur litterature dramatique. Ils
+sont tombes au melodrame, et ils tomberont plus bas, car on tue une
+litterature, lorsqu'on lui interdit la verite humaine. N'est-il pas
+curieux et triste que le genie anglais, qui a eu dans les siecles passes
+la floraison des plus violents temperaments d'ecrivains, ne donne
+plus naissance, a la suite d'une certaine evolution sociale, qu'a des
+ecrivains emascules, qu'a des bas bleus qui ne valent pas Ponson
+du Terrail? Et cela juste a l'heure ou l'esprit d'observation et
+d'experience emporte notre siecle a l'etude et a la solution de tous les
+problemes.
+
+Nous nous trouvons donc devant une consequence de l'etat social, qu'il
+serait trop long d'etudier. Remarquez que la convention dans les
+personnages et dans les idees est d'autant plus singuliere que le public
+anglais exige le naturalisme dans le monde exterieur. Il n'y a pas de
+naturaliste plus minutieux ni plus exact que Dickens, lorsqu'il decrit
+et qu'il met en scene un personnage; il refuse simplement d'aller au
+dela de la peau, jusqu'a la chair. De meme, les decors sont merveilleux
+a Londres, si les pieces restent mediocres. C'est ici un peuple
+pratique, tres positif, exigeant la verite dans les accessoires, mais se
+fachant des qu'on veut dissequer l'homme. J'ajouterai que le mouvement
+philosophique, en Angleterre, est des plus audacieux, que le positivisme
+s'y elargit, que Darwin y a bouleverse toutes les donnees anciennes,
+pour ouvrir une nouvelle voie ou la science marche a cette heure. Que
+conclure de ces contradictions? Evidemment, si la litterature anglaise
+reste stationnaire et ne peut supporter la conquete du vrai, c'est que
+l'evolution ne l'a pas encore atteinte, c'est qu'il y a des empechements
+sociaux qui devront disparaitre pour que le roman et le theatre
+s'elargissent a leur tour par l'observation et l'analyse.
+
+J'en voulais venir a ceci, que nous n'avons pas a nous emouvoir des
+opinions portees par le public anglais sur nos oeuvres dramatiques. Le
+milieu litteraire n'est pas le meme a Paris qu'a Londres, heureusement.
+Que les Anglais n'aient pas compris Musset, qu'ils aient juge M. Dumas
+trop vrai, cela n'a d'autre interet pour nous que de nous renseigner sur
+l'etat litteraire de nos voisins. Nous sommes, eux et nous, a des points
+de vue trop differents. Jamais nous n'admettrons qu'on condamne une
+oeuvre, parce que l'heroine est une femme adultere, au lieu d'etre une
+bigame. Dans ces conditions, il n'y a qu'a remercier les Anglais d'avoir
+fait a nos artistes un accueil si flatteur; mais il n'y a pas a vouloir
+profiter une seconde des jugements qu'ils ont pu exprimer sur nos
+oeuvres. Les points de depart sont trop differents, nous ne pouvons nous
+entendre.
+
+Voila ce que j'avais a dire, d'autant plus qu'un de nos critiques
+declarait dernierement qu'il s'etait beaucoup regale d'un article paru
+dans le _Times_ contre le naturalisme. Il faut renvoyer simplement le
+redacteur du _Times_ a la lecture de Shakespeare, et lui recommander
+le _Volpone_, de Ben Jonson. Que le public de Londres en reste a notre
+theatre classique et a notre theatre romantique, cela s'explique par
+l'impossibilite ou il se trouve de comprendre notre repertoire moderne,
+etant donnes l'education et le milieu social anglais. Mais ce n'est pas
+une raison pour que nos critiques s'amusent des plaisanteries du _Times_
+sur une evolution litteraire qui fait notre gloire depuis Diderot.
+
+Quant au redacteur du _Times_, il fera bien de mediter cette pensee:
+Les batards de Shakespeare n'ont pas le droit de se moquer des enfants
+legitimes de Balzac.
+
+
+
+DES SUBVENTIONS
+
+Lors de la discussion du budget, tout le monde a ete frappe des sommes
+que l'Etat donne a la musique, sommes enormes relativement aux sommes
+modestes qu'il accorde a la litterature. Les subventions de la
+Comedie-Francaise et de l'Odeon, mises en regard des subventions des
+theatres lyriques, sont absolument ridicules. Et ce n'etait pas tout,
+on parlait alors de la creation de nouvelles salles lyriques, la presse
+entiere s'interessait au sort des musiciens et de leurs oeuvres, il
+y avait une veritable pression de l'opinion sur le gouvernement pour
+obtenir de lui de nouveaux sacrifices en faveur de la musique. De la
+litterature, pas un mot.
+
+J'ai deja dit que je voyais, dans cette apotheose de l'opera chez nous,
+la haine des foules contre la pensee. C'est une fatigue que d'aller a
+la Comedie-Francaise, pour un homme qui a bien dine; il faut qu'il
+comprenne, grosse besogne. Au contraire, a l'Opera, il n'a qu'a se
+laisser bercer, aucune instruction n'est necessaire; l'epicier du coin
+jouira autant que le melomane le plus raffine. Et il y a, en outre, la
+feerie dans l'opera, les ballets avec le nu des danseuses, les decors
+avec l'eblouissement de l'eclairage. Tout cela s'adresse directement aux
+sens du spectateur et ne lui demande aucun effort d'intelligence. De la
+le temple superbe qu'on a bati a la musique, lorsque presque en face, a
+l'autre bout d'une avenue, la litterature est en comparaison logee comme
+une petite bourgeoise froide, ennuyeuse, raisonneuse, et qui serait
+deplacee dans ce luxe d'entretenue. C'est le mot, on entretient la
+musique en France. Rien de moins viril pour la sante intellectuelle d'un
+peuple.
+
+Devant cette disproportion des sommes consacrees a la litterature et a
+la musique, il s'est donc trouve un grand nombre de personnes qui ont
+reclame. Il semble juste que les subventions soient reparties plus
+equitablement. Si l'on aborde le cote pratique, les resultats obtenus,
+la surprise est aussi grande; car on en arrive a etablir que les
+centaines de mille francs jetees dans le tonneau sans fond des theatres
+lyriques, se trouvent encore insuffisantes et n'ont guere amene que des
+faillites. L'Opera lui-meme, qui reste une entreprise particuliere tres
+prospere, n'a plus produit de grandes oeuvres depuis longtemps et doit
+vivre sur son repertoire, avec une troupe que la critique competente
+declare de plus en plus mediocre. N'importe, on s'entete. Quand un
+theatre lyrique croule, ce qui se presente a chaque saison, on s'ingenie
+aussitot pour en ouvrir un autre. La presse entre en campagne, les
+ministres se font tendres. Il nous faut des orchestres et des danseuses,
+dussent-ils nous ruiner. Singulier art qu'on ne peut etayer qu'avec
+des millions, plaisir si cher qu'on ne parvient pas a le donner aux
+Parisiens, meme en le payant avec l'argent de tous les Francais!
+
+Des lors, le raisonnement est simple. Pourquoi s'enteter? Pourquoi
+donner des primes aux faillites? La musique tiendrait moins de place que
+cela ne serait pas un mal. Je ne puis, personnellement, passer
+devant l'Opera sans eprouver une sourde colere. J'ai une si parfaite
+indifference pour la litterature qu'on fait la dedans, que je trouve
+exasperant d'avoir loge des roulades et des ronds de jambe dans ce
+palais d'or et de marbre qui ecrase la ville.
+
+Et je me joins donc tres volontiers aux journalistes que cet etat de
+choses a blesses. Qu'on partage les subventions entre la musique et la
+litterature; qu'on augmente surtout la subvention de l'Odeon, pour lui
+permettre de risquer des tentatives avec les jeunes auteurs dramatiques;
+qu'on essaye meme de creer un theatre de drames populaires, ouvert a
+tous les essais. Rien de mieux.
+
+Voila pour le principe. Maintenant, en pratique, je ne crois pas a la
+puissance de l'argent, lorsqu'il s'agit d'art. Voyez ce qui se passe
+pour la musique; les subventions sont devorees comme des feux de paille,
+et les directeurs se trouvent forces de deposer leur bilan. Si les
+subventions etaient plus fortes, ils mangeraient davantage, voila tout,
+pour faire prosperer un theatre, il ne faut pas des millions, il faut de
+grandes oeuvres; des millions ne peuvent soutenir des oeuvres mediocres,
+tandis que de grandes oeuvres apportent precisement des millions avec
+elles. Je ne veux pas parler musique, je ne cherche pas a savoir si les
+theatres lyriques ne traversent point en ce moment la meme crise que les
+theatres de drames. C'est la question litteraire que je desire traiter,
+et j'y arrive.
+
+D'abord, j'enregistre un aveu. Voici trois ans que je ne cesse de
+repeter que le drame se meurt, que le drame est mort. Lorsque j'ai dit
+que les planches etaient vides, on m'a repondu que j'insultais nos
+gloires dramatiques; a entendre la critique, jamais le theatre n'aurait
+jete un tel eclat en France. Et voila brusquement que l'on confesse
+notre pauvrete et notre mediocrite. On me donne raison, apres s'etre
+fache et m'avoir quelque peu injurie. On constate la crise actuelle, on
+se lamente sur le malheureux sort de la Porte-Saint-Martin, vouee
+aux ours et aux baleines; de la Gaiete, agonisant avec la feerie; du
+Chatelet et du Theatre-Historique, vivant de reprises; de l'Ambigu, ou
+les directions se succedent sous une pluie battante de protets. Eh bien!
+nous sommes donc enfin d'accord. Tout va de mal en pis, le drame est en
+train de disparaitre, si on ne parvient pas a le ressusciter. Je n'ai
+jamais dit autre chose.
+
+Seulement, je crois fort que nous differons absolument sur le remede
+possible. La queue romantique, inquiete et irritee de la disparition
+du drame selon la formule de 1830, s'est avisee de declarer que, si le
+drame mourait, cela venait simplement de ce qu'on n'avait point assez
+d'argent pour le faire vivre. Mon Dieu! c'etait bien simple; si l'on
+voulait une renaissance, il s'agissait simplement d'ouvrir un nouveau
+theatre qui jouerait, aux frais de l'Etat, toutes les oeuvres
+dramatiques de debutants, dans lesquelles on trouverait des promesses
+plus ou moins nettes de talent. En un mot, les oeuvres existent; ce qui
+manque, ce sont les theatres.
+
+Vraiment, de qui se moque-t-on? Ou sont-elles, les oeuvres? Je demande
+a les voir. C'est justement parce qu'il n'y a pas d'oeuvres que les
+theatres se ruinent. Je n'ai jamais cru aux chefs d'oeuvre inconnus.
+Toutes sortes de legendes mauvaises circulent sur l'impossibilite ou est
+un debutant d'arriver au public. Ce qu'il faut dire, c'est que toute
+bonne piece a ete jouee, c'est qu'on ne pourrait citer un drame ou une
+comedie de merite qui n'ait eu son heure et son succes. Voila la verite,
+la verite consolante, qui est bonne pour les forts, si elle gene les
+incompris et les impuissants.
+
+Certes, les directeurs se trompent souvent, et ils penchent
+naturellement davantage vers les succes d'argent que vers les
+speculations litteraires pures. Mais quel est le directeur qui
+repousserait une bonne piece, s'il la croyait bonne? Il faudra toujours
+passer par un jugement, meme dans un theatre ouvert expres pour les
+debutants; et il y aura une coterie, et il y aura des sottises. Sottise
+pour sottise, celle de l'homme qui defend sa bourse est encore plus
+soucieuse de la reussite. Aujourd'hui, tous les directeurs en sont a
+chercher des pieces; ils sentent, leurs fournisseurs habituels vieillir,
+ils s'inquietent, ils voudraient du nouveau. Questionnez-les, ils vous
+diront qu'ils feraient le voyage de toutes les mansardes de Paris, s'ils
+savaient qu'un garcon de talent se cachat quelque part. Ils ne trouvent
+rien, rien, rien, telle est la triste verite.
+
+Or, c'est l'instant que l'on choisit pour reclamer l'ouverture d'un
+nouveau theatre. La Porte-Saint-Martin, l'Ambigu, le Theatre-Historique
+ne trouvent plus de drames; vite ouvrons une salle nouvelle, pour
+elargir la disette des bonnes pieces. Et qu'on ne vienne pas dire que,
+systematiquement, les directeurs repoussent les tentatives; ils ont
+tout essaye, les drames a panaches, les drames historiques, les drames
+tailles sur le patron de 1830. S'ils ont abandonne la partie, c'est que
+le public s'est desinteresse de ces formules anciennes, c'est que les
+pretendus jeunes, les poetes figes qui leur apportent ces pastiches,
+n'ont absolument aucune originalite dans le ventre. On ne galvanise
+pas le passe. Au theatre surtout, il n'est pas permis de retourner en
+arriere. C'est l'epoque, c'est le milieu ambiant, c'est le courant des
+esprits qui font les pieces vivantes.
+
+Et ce n'est pas tout. Il n'y a pas que les pieces qui manquent, les
+acteurs eux aussi font defaut. Je ne veux nommer aucun theatre, mais
+presque toutes les troupes sont pitoyables, si l'on excepte quelques
+artistes de talent. Les traditions du drame romantique se perdent; il
+faut attendre qu'une generation de comediens apporte l'esprit nouveau.
+En attendant, si un grand theatre s'ouvrait, il aurait toutes les peines
+du monde a reunir une troupe convenable.
+
+Oui, le drame d'hier est mort; oui, il n'y a plus de directeur pour le
+recevoir, plus d'artistes pour le jouer, plus de public pour l'entendre.
+Mais c'est une idee baroque que de vouloir le ressusciter a coups de
+billets de banque. L'Etat donnerait des millions qu'il ne mettrait pas
+debout ce cadavre. Il n'y a qu'une facon de rendre au drame tout son
+eclat: c'est de le renouveler. Le drame romantique est aussi mort que la
+tragedie. Attendez que l'evolution s'acheve, qu'on trouve le theatre de
+l'epoque, celui qui sera fait avec notre sang et notre chair, a nous
+autres contemporains, et vous verrez les theatres revivre. Il faut de
+la passion dans une litterature. Quand une formule tombe aux mains
+des imitateurs, elle disparait vite. Nous avons besoin de createurs
+originaux.
+
+Ce sont la des idees bien simples, d'une verite presque puerile tant
+elle est evidente, et je m'etonne que j'aie besoin de les repeter si
+souvent pour convaincre le monde. Il est certain que chaque periode
+historique a sa litterature, son roman et son theatre. Pourquoi veut-on
+alors que nous ayons la litterature de Louis-Philippe et de l'empire?
+Depuis 1870, apres une catastrophe epouvantable qui a retourne
+profondement la nation, nous vivons dans une epoque nouvelle. Des hommes
+politiques nouveaux se sont produits, ont mis la main sur le pouvoir
+et ont aide a l'evolution qui nous emporte vers la formule sociale de
+demain. Des lors, il doit se produire en litterature une evolution
+semblable; nous allons, nous aussi, a une formule qui triomphera demain;
+des hommes nouveaux travaillent a son succes, fatalement, jouant le role
+qu'ils sont venus jouer. Tout cela est mathematique, tout cela est regi
+par des lois que nous ne connaissons pas encore bien, mais que nous
+commencons a entrevoir.
+
+Il serait aussi ridicule de vouloir revenir au mouvement romantique que
+de songer a recommencer les journees de 1830. Aujourd'hui, la liberte
+est conquise, et nous tachons d'asseoir le gouvernement et la
+litterature sur des donnees scientifiques. Je jette ici au courant de la
+plume de grosses idees, sur lesquelles j'aimerais a m'etendre un jour.
+
+Donc, pour conclure, si je ne vois pas d'inconvenient a ce qu'on
+subventionne la litterature, si je trouve tres bon qu'on entretienne un
+peu moins galamment l'Opera pour donner davantage a l'Odeon, je suis
+absolument persuade que l'argent ne fera pas naitre un homme de genie
+et ne l'aidera meme pas a se produire; car le propre du genie est de
+s'affirmer au milieu des obstacles. Donnez de l'argent, il ira aux
+mediocres, aux farceurs de l'histoire et du patriotisme; peut-etre meme
+cela causera-t-il plus de tort que de bien, mais il faut que tout le
+monde vive. Seulement, l'avenir se fera de lui-meme, en dehors de vos
+patronages et de vos subventions, par l'evolution naturaliste du siecle,
+par cet esprit de logique et de science qui transforme en ce moment le
+corps social tout entier. Que les faibles meurent, les reins casses;
+c'est la loi. Quant aux forts, ils ne relevent que d'eux-memes; ils
+apportent un appui a l'Etat et ils n'attendent rien de lui.
+
+
+
+LES DECORS ET LES ACCESSOIRES
+
+I
+
+Je veux parler du mouvement naturaliste qui se produit au theatre,
+simplement au point de vue des decors et des accessoires. On sait qu'il
+y a deux avis parfaitement tranches sur la question: les uns voudraient
+qu'on en restat a la nudite du decor classique, les autres exigent
+la reproduction du milieu exact, si compliquee qu'elle soit. Je suis
+evidemment de l'opinion de ceux-ci; seulement, j'ai mes raisons a
+donner.
+
+Il faut etudier la question dans l'histoire meme de notre theatre
+national. L'ancienne parade de foire, le mystere joue sur des treteaux,
+toutes ces scenes dites en plein vent d'ou sont sorties, parfaites et
+equilibrees, les tragedies et les comedies du dix-septieme siecle, se
+jouaient entre trois lambeaux tendus sur des perches. L'imagination du
+public suppleait au decor absent. Plus tard, avec Corneille, Moliere et
+Racine, chaque theatre avait une place publique, un salon, une foret, un
+temple; meme la foret ne servait guere, je crois. L'unite de lieu, qui
+etait une regle strictement observee, impliquait ce peu de variete.
+Chaque piece ne necessitait, qu'un decor; et comme, d'autre part, tous
+les personnages devaient se rencontrer dans ce decor, les auteurs
+choisissaient fatalement les memes milieux neutres, ce qui permettait
+au meme salon, a la meme rue, au meme temple de s'adapter a toutes les
+actions imaginables.
+
+J'insiste, parce que nous sommes la aux sources de la tradition. Il
+ne faudrait pas croire que cette uniformite, cet effacement du decor,
+vinssent de la barbarie de l'epoque, de l'enfance de l'art decoratif. Ce
+qui le prouve, c'est que certains operas, certaines pieces de gala,
+ont ete montees alors avec un luxe de peintures, une complication de
+machines extraordinaire. Le role neutre du decor etait dans l'esthetique
+meme du temps.
+
+On n'a qu'a assister, de nos jours, a la representation d'une tragedie
+ou d'une comedie classique. Pas un instant le decor n'influe sur la
+marche de la piece. Parfois, des valets apportent des sieges ou une
+table; il arrive meme qu'ils posent ces sieges au beau milieu d'une rue.
+Les autres meubles, les cheminees, tout se trouve peint dans les fonds.
+Et cela semble fort naturel. L'action se passe en l'air, les personnages
+sont des types qui defilent, et non des personnalites qui vivent. Je ne
+discute pas aujourd'hui la formule classique, je constate simplement que
+les argumentations, les analyses de caractere, l'etude dialoguee des
+passions, se deroulant devant le trou du souffleur sans que les milieux
+eussent jamais a intervenir, se detachaient d'autant plus puissamment
+que le fond avait moins d'importance.
+
+Ce qu'il faut donc poser comme une verite demontree, c'est que
+l'insouciance du dix-septieme siecle pour la verite du decor vient de ce
+que la nature ambiante, les milieux, n'etaient pas regardes alors
+comme pouvant avoir une influence quelconque sur l'action et sur les
+personnages. Dans la litterature du temps, la nature comptait peu.
+L'homme seul etait noble, et encore l'homme depouille de son humanite,
+l'homme abstrait, etudie dans son fonctionnement d'etre logique et
+passionnel. Un paysage au theatre, qu'etait-ce cela? on ne voyait pas
+les paysages reels, tels qu'ils s'elargissent par les temps de soleil ou
+de pluie. Un salon completement meuble, avec la vie qui l'echauffe et
+lui donne une existence propre, pourquoi faire? les personnages ne
+vivaient pas, n'habitaient pas, ne faisaient que passer pour declamer
+les morceaux qu'ils avaient a dire.
+
+C'est de cette formule que notre theatre est parti. Je ne puis faire
+l'historique des phases qu'il a parcourues. Mais il est facile de
+constater qu'un mouvement lent et continu s'est opere, accordant
+chaque jour plus d'importance a l'influence des milieux. D'ailleurs,
+l'evolution litteraire des deux derniers siecles est tout entiere dans
+cet envahissement de la nature. L'homme n'a plus ete seul, on a cru que
+les campagnes, les villes, les cieux differents meritaient qu'on les
+etudiat et qu'on les donnat comme un cadre immense a l'humanite. On
+est meme alle plus loin, on a pretendu qu'il etait impossible de bien
+connaitre l'homme, si on ne l'analysait pas avec son vetement, sa
+maison, son pays. Des lors, les personnages abstraits ont disparu. On
+a presente des individualites, en les faisant vivre de la vie
+contemporaine.
+
+Le theatre a fatalement obei a cette evolution. Je sais que certains
+critiques font du theatre une chose immuable, un art hieratique dont
+il ne faut pas sortir. Mais c'est la une plaisanterie que les faits
+dementent tous les jours. Nous avons eu les tragedies de Voltaire, ou le
+decor jouait deja un role; nous avons eu les drames romantiques qui
+ont invente le decor fantaisiste et en ont tire les plus grands effets
+possibles; nous avons eu les bals de Scribe, danses dans un fond de
+salon; et nous en sommes arrives au cerisier veritable de l'_Ami Fritz_,
+a l'atelier du peintre impressionniste de la _Cigale_, au cercle si
+etonnamment exact du _Club_. Que l'on fasse cette etude avec soin,
+on verra toutes les transitions, on se convaincra que les resultats
+d'aujourd'hui ont ete prepares et amenes de longue main par l'evolution
+meme de notre litterature.
+
+Je me repete, pour mieux me faire entendre. Le malheur, ai-je dit, est
+qu'on veut mettre le theatre a part, le considerer comme d'essence
+absolument differente. Sans doute, il a son optique. Mais ne le voit-on
+pas de tout temps obeir au mouvement de l'epoque? A cette heure, le
+decor exact est une consequence du besoin de realite qui nous tourmente.
+Il est fatal que le theatre cede a cette impulsion, lorsque le roman
+n'est plus lui-meme qu'une enquete universelle, qu'un proces-verbal
+dresse sur chaque fait. Nos personnages modernes, individualises,
+agissant sous l'empire des influences environnantes, vivant notre
+vie sur la scene, seraient parfaitement ridicules dans le decor du
+dix-septieme siecle. Ils s'asseoient, et il leur faut des fauteuils; ils
+ecrivent, et il leur faut des tables; ils se couchent, ils s'habillent,
+ils mangent, ils se chauffent, et il leur faut un mobilier complet.
+D'autre part, nous etudions tous les mondes, nos pieces nous promenent
+dans tous les lieux imaginables, les tableaux les plus varies doivent
+forcement defiler devant la rampe. C'est la une necessite de notre
+formule dramatique actuelle.
+
+La theorie des critiques que fache cette reproduction minutieuse,
+est que cela nuit a l'interet de la piece jouee. J'avoue ne pas bien
+comprendre. Ainsi, on soutient cette these que seuls les meubles ou les
+objets qui servent comme accessoires devraient etre reels; il faudrait
+peindre les autres dans le decor. Des lors, quand on verrait un
+fauteuil, on se dirait tout bas: "Ah! ah! le personnage va s'asseoir";
+ou bien, quand on apercevrait une carafe sur un meuble: "Tiens! tiens!
+le personnage aura soif"; ou bien, s'il y avait une corbeille a ouvrage
+au premier plan: "Tres bien! l'heroine brodera en ecoutant quelque
+declaration." Je n'invente rien, il y a des personnes, parait-il,
+que ces devinettes enfantines amusent beaucoup. Lorsque le salon est
+completement meuble, qu'il se trouve empli de bibelots, cela les
+deroute, et ils sont tentes de crier: "Ce n'est pas du theatre!"
+
+En effet, ce n'est pas du theatre, si l'on continue a vouloir regarder
+le theatre comme le triomphe quand meme de la convention. On nous dit:
+"Quoi que vous fassiez, il y a des conventions qui seront eternelles."
+C'est vrai, mais cela n'empeche pas que, lorsque l'heure d'une
+convention a sonne, elle disparait. On a bien enterre l'unite de lieu;
+cela n'a rien d'etonnant que nous soyons en train de completer le
+mouvement, en donnant au decor toute l'exactitude possible. C'est la
+meme evolution qui continue. Les conventions qui persistent n'ont rien
+a voir avec les conventions qui partent. Une de moins, c'est toujours
+quelque chose.
+
+Comment ne sent-on pas tout l'interet qu'un decor exact ajoute a
+l'action? Un decor exact, un salon par exemple avec ses meubles, ses
+jardinieres, ses bibelots, pose tout de suite une situation, dit le
+monde ou l'on est, raconte les habitudes des personnages. Et comme
+les acteurs y sont a l'aise, comme ils y vivent bien de la vie qu'ils
+doivent vivre! C'est une intimite, un coin naturel et charmant. Je sais
+que, pour gouter cela, il faut aimer voir les acteurs vivre la piece, au
+lieu de les voir la jouer. Il y a la toute une nouvelle formule. Scribe,
+par exemple, n'a pas besoin des milieux reels, parce que ses personnages
+sont en carton. Je parle uniquement du decor exact pour les pieces ou il
+y aurait des personnages en chair et en os, apportant avec, eux l'air
+qu'ils respirent.
+
+Un critique a dit avec beaucoup de sagacite: "Autrefois, des personnages
+vrais s'agitaient dans des decors faux; aujourd'hui, ce sont des
+personnages faux qui s'agitent dans des decors vrais." Cela est juste,
+si ce n'est que les types de la tragedie et de la comedie classiques
+sont vrais, sans etre reels. Ils ont la verite generale, les grands
+traits humains resumes en beaux vers; mais ils n'ont pas la verite
+individuelle, vivante et agissante, telle que nous l'entendons
+aujourd'hui. Comme j'ai essaye de le prouver, le decor du dix-septieme
+siecle allait en somme a merveille avec les personnages du theatre de
+l'epoque; il manquait comme eux de particularites, il restait large,
+efface, tres approprie aux developpements de la rhetorique et a la
+peinture de heros surhumains. Aussi est-ce un non-sens pour moi que de
+remonter les tragedies de Racine, par exemple, avec un grand eclat de
+costumes et de decors.
+
+Mais ou le critique a absolument raison, c'est lorsqu'il dit
+qu'aujourd'hui des personnages faux s'agitent dans des decors vrais. Je
+ne formule pas d'autre plainte, a chacune de mes etudes. L'evolution
+naturaliste au theatre a fatalement commence par le cote materiel, par
+la reproduction exacte des milieux. C'etait la, en effet, le cote
+le plus commode. Le public devait etre pris aisement. Aussi, depuis
+longtemps, l'evolution s'accomplit-elle. Quant aux personnages faux,
+ils sont moins faciles a transformer que les coulisses et les toiles de
+fond, car il s'agirait de trouver ici un homme de genie. Si les peintres
+decorateurs et les machinistes ont suffi pour une partie de la
+besogne, les auteurs dramatiques n'ont encore fait que tatonner. Et
+le merveilleux, c'est que la seule exactitude dans les decors a suffi
+parfois pour assurer de grands succes.
+
+En somme, n'est-ce pas un indice bien caracteristique? Il faut etre
+aveugle pour ne pas comprendre ou nous allons. Les critiques qui
+se plaignent de ce souci de l'exactitude dans les decors et les
+accessoires, ne devraient voir la qu'un des cotes de la question. Elle
+est beaucoup plus large, elle embrasse le mouvement litteraire du siecle
+entier, elle se trouve dans le courant irresistible qui nous emporte
+tous au naturalisme. M. Sardou, dans les _Merveilleuses_, a voulu des
+tasses du Directoire; MM. Erckmann-Chatrian ont exige, dans l'_Ami
+Fritz_, une fontaine qui coulat; M. Gondinet, dans le _Club_, a demande
+tous les accessoires authentiques d'un cercle. On peut sourire, hausser
+les epaules, dire que cela ne rend pas les oeuvres meilleures.
+Mais, derriere ces manies d'auteurs minutieux, il y a plus ou moins
+confusement la grande pensee d'un art de methode et d'analyse, marchant
+parallelement avec la science. Un ecrivain viendra sans doute, qui
+mettra enfin au theatre des personnages vrais dans des decors vrais, et
+alors on comprendra.
+
+
+
+II
+
+M. Francisque Sarcey, qui est l'autorite la plus competente en la
+matiere, a bien voulu repondre aux pages qu'on vient de lire. Il n'est
+point de mon avis, naturellement. M. Sarcey se contente de juger les
+oeuvres au jour le jour, sans s'inquieter de l'ensemble de la production
+contemporaine, constatant simplement le succes ou l'insucces, en donnant
+les raisons tirees de ce qu'il croit etre la science absolue du theatre.
+Je suis, au contraire, un philosophe estheticien que passionne le
+spectacle des evolutions litteraires, qui se soucie peu au fond de la
+piece jouee, presque toujours mediocre, et qui la regarde comme une
+indication plus ou moins nette d'une epoque et d'un temperament; en
+outre, je ne crois pas du tout a une science absolue, j'estime que tout
+peut se realiser, au theatre comme ailleurs. De la, nos divergences.
+Mais je suis bien tranquille, M. Sarcey se flatte d'apprendre chaque
+jour et de se laisser convaincre par les faits. Il sera convaincu par le
+fait naturaliste comme il vient de l'etre par le fait romantique, sur le
+tard.
+
+La question des decors et des accessoires est un excellent terrain,
+circonscrit et nettement delimite, pour y porter l'etude des conventions
+au theatre. En somme, les conventions sont la grosse affaire. On me
+dit que les conventions sont eternelles, qu'on ne supprimera jamais la
+rampe, qu'il y aura toujours des coulisses peintes, que les heures a la
+scene seront comptees comme des minutes, que les salons ou se passent
+les pieces n'auront que trois murs. Eh! oui, cela est certain. Il est
+meme un peu pueril de donner de tels arguments. Cela me rappelle un
+peintre classique, disant de Courbet: "Eh bien! quoi? qu'a-t-il invente?
+est-ce que ses figures n'ont pas un nez, une bouche et deux yeux comme
+les miennes?"
+
+Je veux faire entendre qu'il y a, dans tout art, un fond materiel qui
+est fatal. Quand on fait du theatre, on ne fait pas de la chimie. Il
+faut donc un theatre, organise comme les theatres de l'epoque ou l'on
+vit, avec le plus ou le moins de perfectionnement du materiel employe.
+Il serait absurde de croire qu'on pourra transporter la nature telle
+quelle sur les planches, planter de vrais arbres, avoir de vraies
+maisons, eclairees par de vrais soleils. Des lors, les conventions
+s'imposent, il faut accepter des illusions plus ou moins parfaites, a la
+place des realites. Mais cela est tellement hors de discussion, qu'il
+est inutile d'en parler. C'est le fond meme de l'art humain, sans lequel
+il n'y a pas de production possible. On ne chicane pas au peintre ses
+couleurs, au romancier son encre et son papier, a l'auteur dramatique sa
+rampe et ses pendules qui ne marchent pas.
+
+Seulement, prenons une comparaison. Qu'on lise par exemple un roman de
+mademoiselle de Scuderi et un roman de Balzac. Le papier et l'encre leur
+sont toleres a tous deux; on passe sur cette infirmite de la creation
+humaine. Or, avec les memes outils, mademoiselle de Scuderi va creer des
+marionnettes, tandis que Balzac creera des personnages en chair et en
+os. D'abord, il y a la question de talent; mais il y a aussi la question
+d'epoque litteraire. L'observation, l'etude de la nature est devenue
+aujourd'hui une methode qui etait a peu pres inconnue au dix-septieme
+siecle. On voit donc ici la convention tournee, comme masquee par la
+puissance de la verite des peintures.
+
+Les conventions ne font que changer; c'est encore possible. Nous ne
+pouvons pas creer de toutes pieces des etres vivants, des mondes tirant
+tout d'eux-memes. La matiere que nous employons est morte, et nous ne
+saurions lui souffler qu'une vie factice. Mais que de degres dans cette
+vie factice, depuis la grossiere imitation qui ne trompe personne,
+jusqu'a la reproduction presque parfaite qui fait crier au miracle!
+Affaire de genie, dira-t-on: sans doute, mais aussi, je le repete,
+affaire de siecle. L'idee de la vie dans les arts est toute moderne.
+Nous sommes emportes malgre nous vers la passion du vrai et du reel.
+Cela est indeniable, et il serait aise de prouver par des exemples que
+le mouvement grandit tous les jours. Croit-on arreter ce mouvement, en
+faisant remarquer que les conventions subsistent et se deplacent? Eh!
+c'est justement parce qu'il y a des conventions, des barrieres entre
+la verite absolue et nous, que nous luttons pour arriver le plus pres
+possible de la verite, et qu'on assiste a ce prodigieux spectacle de
+la creation humaine dans les arts. En somme, une oeuvre n'est qu'une
+bataille livree aux conventions, et l'oeuvre est d'autant plus grande
+qu'elle sort plus victorieuse du combat.
+
+Le fond de ceci est que, comme toujours, on s'en tient a la lettre. Je
+parle contre les conventions, contre les barrieres qui nous separent
+du vrai absolu; tout de suite on pretend que je veux supprimer les
+conventions, que je me fais fort d'etre le bon Dieu. Helas! je ne le
+puis. Peut-etre serait-il plus simple de comprendre que je ne demande en
+somme a l'art que ce qu'il est capable de donner. Il est entendu que la
+nature toute nue est impossible a la scene. Seulement, nous voyons a
+cette heure, dans le roman, ou l'on en est arrive par l'analyse exacte
+des lieux et des etres. J'ai nomme Balzac qui, tout en conservant les
+moyens artificiels de la publication en volumes, a su creer un monde
+dont les personnages vivent dans les memoires comme des personnages
+reels. Eh bien! je me demande chaque jour si une pareille evolution
+n'est pas possible au theatre, si un auteur ne saura pas tourner les
+conventions sceniques, de facon a les modifier et a les utiliser pour
+porter sur la scene une plus grande intensite de vie. Tel est, au fond,
+l'esprit de toute la campagne que je fais dans ces etudes.
+
+Et, certes, je n'espere pas changer rien a ce qui doit etre. Je me donne
+le simple plaisir de prevoir un mouvement, quitte a me tromper. Je suis
+persuade qu'on ne determine pas a sa guise un mouvement au theatre.
+C'est l'epoque meme, ce sont les moeurs, les tendances des esprits, la
+marche de toutes les connaissances humaines, qui transforment l'art
+dramatique, comme les autres arts. Il me semble impossible que nos
+sciences, notre nouvelle methode d'analyse, notre roman, notre peinture,
+aient marche dans un sens nettement realiste, et que notre theatre reste
+seul, immobile, fige dans les traditions. Je dis cela, parce que je
+crois que cela est logique et raisonnable. Les faits me donneront tort
+ou raison.
+
+Il est donc bien entendu que je ne suis pas assez peu pratique pour
+exiger la copie textuelle de la nature. Je constate uniquement que
+la tendance parait etre, dans les decors et les accessoires, a se
+rapprocher de la nature le plus possible; et je constate cela comme
+un symptome du naturalisme au theatre. De plus, je m'en rejouis. Mais
+j'avoue volontiers que, lorsque je me montre enchante du cerisier de
+_l'Ami Fritz_ et du cercle du _Club_, je me laisse aller au plaisir de
+trouver des arguments. Il me faut bien des arguments: je les prends ou
+ils se presentent; je les exagere meme un peu, ce qui est naturel. Je
+sais parfaitement que le cerisier vrai ou monte Suzel est en bois et en
+carton, que le cercle ou l'on joue, dans le _Club_, n'est, en somme,
+qu'une habile tricherie. Seulement, on ne saurait nier, d'autre part,
+qu'il n'y a pas des cerisiers ni des cercles pareils dans Scribe, que
+ce souci minutieux d'une illusion plus grande est tout nouveau. De la a
+constater au theatre le mouvement qui s'est produit dans le roman, il
+n'y a qu'une deduction logique. Les aveugles seuls, selon moi, peuvent
+nier la transformation dramatique a laquelle nous assistons. Cela
+commence par les decors et les accessoires; cela finira par les
+personnages.
+
+Remarquez que les grands decors, avec des trucs et des complications
+destines a frapper le public, me laissent singulierement froid. Il y
+a des effets impossibles a rendre: une inondation par exemple, une
+bataille, une maison qui s'ecroule. Ou bien, si l'on arrivait a
+reproduire de pareils tableaux, je serais assez d'avis qu'on coupat
+le dialogue. Cela est un art tout particulier, qui regarde le peindre
+decorateur et le machiniste. Sur cette pente, d'ailleurs, on irait vite
+a l'exhibition, au plaisir grossier des yeux. Pourtant, en mettant les
+trucs de cote, il serait tres interessant d'encadrer un drame dans de
+grands decors copies sur la nature, autant que l'optique de la scene
+le permettrait. Je me souviendrai toujours du merveilleux Paris, au
+cinquieme acte de _Jean de Thommeray_, les quais s'enfoncant dans la
+nuit, avec leurs files de becs de gaz. Il est vrai que ce cinquieme acte
+etait tres mediocre. Le decor semblait fait pour suppleer au vide du
+dialogue. L'argument reste facheux aujourd'hui, car, si l'acte avait ete
+bon, le decor ne l'aurait pas gate, au contraire.
+
+Mais je confesse que je suis beaucoup plus louche par des reproductions
+de milieux moins compliques et moins difficiles a rendre. Il est tres
+vrai que le cadre ne doit pas effacer les personnages par son importance
+et sa richesse. Souvent les lieux sont une explication, un complement de
+l'homme qui s'y agite, a condition que l'homme reste le centre, le sujet
+que l'auteur s'est propose de peindre. C'est lui qui est la somme totale
+de l'effet, c'est en lui que le resultat general doit s'obtenir; le
+decor reel ne se developpe que pour lui apporter plus de realite, pour
+le poser dans l'air qui lui est propre, devant le spectateur. En dehors
+de ces conditions, je fais bon marche de toutes les curiosites de la
+decoration, qui ne sont guere a leur place que dans les feeries.
+
+Nous avons conquis la verite du costume. On observe aujourd'hui
+l'exactitude de l'ameublement. Les pas deja faits sont considerables. Il
+ne reste guere qu'a mettre a la scene des personnages vivants, ce qui
+est, il est vrai, le moins commode. Des lors, les dernieres traditions
+disparaitraient, on reglerait de plus en plus la mise en scene sur les
+allures de la vie elle-meme. Ne remarque-t-on pas, dans le jeu de
+nos acteurs, une tendance realiste tres accentuee? La generation des
+artistes romantiques a si bien disparu, qu'on eprouve toutes les peines
+du monde a remonter les pieces de 1810; et encore les vieux amateurs
+crient-ils a la profanation. Autrefois, jamais un acteur n'aurait ose
+parler en tournant le dos au public; aujourd'hui, cela a lieu dans
+une foule de pieces. Ce sont de petits faits, mais des faits
+caracteristiques. On vit de plus en plus les pieces, on ne les declame
+plus.
+
+Je me resume, en reprenant une phrase que j'ai ecrite plus haut: une
+oeuvre n'est qu'une bataille livree aux conventions, et l'oeuvre est
+d'autant plus grande qu'elle sort plus victorieuse du combat.
+
+
+
+III
+
+Quitte a me repeter, je reviens une fois de plus a la question des
+decors. Tout a l'heure, j'examinerai le tres remarquable ouvrage de M.
+Adolphe Jullien sur le costume au theatre. Je regrette beaucoup qu'un
+ouvrage semblable n'existe pas sur les decors. M. Jullien a bien dit, ca
+et la, un mot des decors; car, selon sa juste remarque, tout se tient
+dans les evolutions dramatiques; le meme mouvement qui transforme
+les costumes, transforme en meme temps les decors, et semble n'etre
+d'ailleurs qu'une consequence des periodes litteraires elles-memes.
+Mais il n'en est pas moins desirable qu'un livre special soit fait sur
+l'histoire des decors, depuis les treteaux ou l'on jouait les Mysteres,
+jusqu'a nos scenes actuelles qui se piquent du naturalisme le plus
+exact. En attendant, sans avoir la pretention de toucher au grand
+travail historique qu'elle necessiterait, je vais essayer de poser la
+question d'une facon logique.
+
+M. Sarcey a fait toute une campagne contre l'importance que nos theatres
+donnent aujourd'hui aux decors. Ils a dit, comme toujours, d'excellentes
+choses, pleines de bon sens; mais j'estime qu'il a tout brouille
+et qu'il faudrait, pour s'entendre, eclairer un peu la question et
+distinguer les differents cas.
+
+D'abord, mettons de cote la feerie et le drame a grand spectacle.
+J'entends rester dans la litterature. Il est certain que les pieces ou
+certains tableaux sont uniquement des pretextes a decors, tombent par
+la meme au rang des exhibitions foraines; elles ont des lors un interet
+particulier, faites pour les yeux; elles sont souvent interessantes par
+le luxe et l'art qu'on y deploie. C'est tout un genre, dont je ne pense
+pas que M. Sarcey demande la disparition. Les decors y sont d'autant
+plus a leur place, qu'ils y jouent le principal role. Le public s'y
+amuse; ceux qui n'aiment pas ca, n'ont qu'a rester chez eux. Quant a la
+litterature, elle demeure completement etrangere a l'affaire, et des
+lors elle ne saurait en souffrir.
+
+J'entends bien, d'ailleurs, ce dont M. Sarcey se plaint. Il accuse les
+directeurs et les auteurs de speculer sur ce gout du public pour les
+decors riches, en introduisant quand meme des decors a sensation dans
+des oeuvres litteraires qui devraient s'en passer. Par exemple, on se
+souvient des magnificences de _Balsamo_; il y avait la une galerie des
+glaces et un feu d'artifice d'une utilite discutable au point de vue du
+drame, et qui, du reste, ne sauverent pas la piece. Eh bien! dans ce cas
+nettement defini, M. Sarcey a raison. Un decor qui n'a pas d'utilite
+dramatique, qui est comme une curiosite a part, mise la pour eblouir le
+public, ravale un ouvrage au rang inferieur de la feerie et du melodrame
+a spectacle. En un mot, le decor pour le decor, si riche et si curieux
+soit-il, n'est qu'une speculation et ne peut que gater une oeuvre
+litteraire.
+
+Mais cela entraine-t-il la condamnation du decor exact, riche ou pauvre?
+Doit-on toujours citer le theatre de Shakespeare, ou les changements a
+vue etaient simplement indiques par des ecriteaux? Faut-il croire
+que nos pieces modernes pourraient se contenter, comme les pieces du
+dix-septieme siecle, d'un decor abstrait, salon sans meubles, peristyle
+de temple, place publique? En un mot, est-on bien venu de declarer que
+le decor n'a aucune importance, qu'il peut etre quelconque, que le drame
+est dans les personnages et non dans les lieux ou ils s'agitent? C'est
+ici que la question se pose serieusement.
+
+Une fois encore, je me trouve en face d'un absolu. Les critiques qui
+defendent les conventions, disent a tous propos: "le theatre", et ce mot
+resume pour eux quelque chose de definitif, de complet, d'immuable: le
+theatre est comme ceci, le theatre est comme cela. Ils vous envoient
+Shakespeare et Moliere a la tete. Du moment ou les maitres, il y a deux
+siecles, faisaient jouer des chefs-d'oeuvre sans decors, nous sommes
+ridicules d'exiger aujourd'hui, pour nos oeuvres mediocres, les lieux
+exacts, avec un embarras extraordinaire d'accessoires. Et de la a parler
+de la mode, il n'y a pas loin. Pour les critiques en question, il
+semble que notre gout actuel, notre souci de la verite des milieux, de
+l'illusion scenique poussee aux dernieres limites, ne soit qu'une pure
+affaire de mode, un engouement du public qui passera. Ainsi, M. Sarcey
+s'est demande pourquoi meubler un salon; ne peignait on pas tout dans le
+decor autrefois? et il n'est pas eloigne de vouloir qu'on revienne a la
+nudite ancienne, qui avait l'avantage de laisser la scene plus libre.
+En effet, pourquoi ne retournerait-on pas au decor abstrait, si rien
+ne nous en empeche, s'il n'y a dans nos complications actuelles qu'un
+caprice? M. Sarcey, avec son bon sens pratique, fait valoir tous les
+avantages: l'economie, les pieces montees plus vite, la litterature
+epuree et triomphant seule.
+
+Mon Dieu! cela est fort juste, fort raisonnable. Mais, si nous ne
+retournons pas au decor abstrait, c'est que nous ne le pouvons pas, tout
+bonnement. Il n'y a pas le moindre engouement dans notre fait. Le decor
+exact s'est impose de lui-meme, peu a peu, comme le costume exact. Ce
+c'est pas une affaire de mode, c'est une affaire d'evolution humaine et
+sociale. Nous ne pouvons pas plus revenir aux ecriteaux de Shakespeare,
+que nous ne pouvons revivre au seizieme siecle. Cela nous est defendu.
+Sans doute des chefs-d'oeuvre ont pousse dans cette convention du decor;
+car ils etaient la comme dans leur sol naturel; mais, ce sol n'est plus
+le notre, et je defie un auteur dramatique d'aujourd'hui de rien creer
+de vivant, s'il ne plante pas solidement son oeuvre dans notre terre du
+dix-neuvieme siecle.
+
+Comment un homme de l'intelligence de M. Sarcey ne tient-il pas compte
+du mouvement qui transforme continuellement le theatre? Il est tres
+lettre, tres erudit; il connait comme pas un notre repertoire ancien
+et moderne; il a tous les documents pour suivre l'evolution qui s'est
+produite et qui continue. C'est la une etude de philosophie litteraire
+qui devrait le tenter. Au lieu de s'enfermer dans une rhetorique
+etroite, au lieu de ne voir dans le theatre qu'un genre soumis a
+des lois, pourquoi n'ouvre-t-il pas sa fenetre toute grande et ne
+considere-t-il pas le theatre comme un produit humain, variant avec les
+societes, s'elargissant avec les sciences, allant de plus en plus a
+cette verite qui est notre but et notre tourment?
+
+Je reste dans la question des decors. Voyez combien le decor abstrait
+du dix-septieme siecle repond a la litterature dramatique du temps.
+Le milieu ne compte pas encore. Il semble que le personnage marche en
+l'air, degage des objets exterieurs. Il n'influe pas sur eux, et il
+n'est pas determine par eux. Toujours il reste a l'etat de type, jamais
+il n'est analyse comme individu. Mais, ce qui est plus caracteristique,
+c'est que le personnage est alors un simple mecanisme cerebral; le
+corps n'intervient pas, l'ame seule fonctionne, avec les idees, les
+sentiments, les passions. En un mot, le theatre de l'epoque emploie
+l'homme psychologique, il ignore l'homme physiologique. Des lors, le
+milieu n'a plus de role a jouer, le decor devient inutile. Peu importe
+le lieu ou l'action se passe, du moment qu'on refuse aux differents
+lieux toute influence sur les personnages. Ce sera une chambre, un
+vestibule, une foret, un carrefour; meme un ecriteau suffira. Le drame
+est uniquement dans l'homme, dans cet homme conventionnel qu'on a
+depouille de son corps, qui n'est plus un produit du sol, qui ne trempe
+plus dans l'air natal. Nous assistons au seul travail d'une machine
+intellectuelle, mise a part, fonctionnant dans l'abstraction.
+
+Je ne discuterai point ici s'il est plus noble en litterature de rester
+dans cette abstraction de l'esprit ou de rendre au corps sa grande
+place, par amour de la verite. Il s'agit pour le moment de constater de
+simples faits. Peu a peu, l'evolution scientifique s'est produite, et
+nous avons vu le personnage abstrait disparaitre pour faire place a
+l'homme reel, avec son sang et ses muscles. Des ce moment, le role des
+milieux est devenu de plus en plus important. Le mouvement qui s'est
+opere dans les decors part de la, car les decors ne sont en somme que
+les milieux ou naissent, vivent et meurent les personnages.
+
+Mais un exemple est necessaire, pour bien faire comprendre ce mouvement.
+Prenez par exemple l'Harpagon de Moliere. Harpagon est un type, une
+abstraction de l'avarice. Moliere n'a pas songe a peindre un certain
+avare, un individu determine par des circonstances particulieres; il a
+peint l'avarice, en la degageant meme de ses conditions exterieures, car
+il ne nous montre seulement pas la maison de l'avare, il se contente de
+le faire parler et agir. Prenez maintenant le pere Grandet, de Balzac.
+Tout de suite, nous avons un avare, un individu qui a pousse dans un
+milieu special; et Balzac a du peindre le milieu, et nous n'avons pas
+seulement avec lui l'abstraction philosophique de l'avarice, nous avons
+l'avarice etudiee dans ses causes et dans ses resultats, toute la
+maladie humaine et sociale. Voila en presence la conception litteraire
+du dix-septieme siecle et celle du dix-neuvieme: d'un cote, l'homme
+abstrait, etudie hors de la nature; de l'autre, l'homme d'apres la
+science, remis dans la nature et y jouant son role strict, sous des
+influences de toutes sortes.
+
+Eh bien! il devient des lors evident que, si Harpagon peut jouer son
+drame dans n'importe quel lieu, dans un decor quelconque, vague et mal
+peint, le pere Grandet ne peut pas plus jouer le sien en dehors de
+sa maison, de son milieu, qu'une tortue ne saurait vivre hors de sa
+carapace. Ici, le decor fait partie integrante du drame; il est de
+l'action, il l'explique, et il determine le personnage.
+
+La question des decors n'est pas ailleurs. Ils ont pris au theatre
+l'importance que la description a prise dans nos romans. C'est montrer
+un singulier entetement dans l'absolu, que de ne pas comprendre
+l'evolution fatale qui s'est accomplie, et la place considerable qu'ils
+tiennent legitimement aujourd'hui dans notre litterature dramatique. Ils
+n'ont cesse depuis deux cents ans de marcher vers une exactitude de plus
+en plus grande, du meme pas d'ailleurs et au travers des memes obstacles
+que les costumes. A cette heure, la verite triomphe partout. Ce n'est
+pas que nous soyons arrives a un emploi sage de cette verite des
+milieux. On sacrifie plus a la richesse et a l'etrangete qu'a
+l'exactitude. Ce que je voudrais, ce serait, chez les auteurs
+dramatiques, un souci du decor vrai, uniquement lorsque le decor
+explique et determine les faits et les personnages. Je reprends _Eugenie
+Grandet_, qui a ete mise au theatre, mais tres mediocrement; eh bien! il
+faudrait que, des le lever du rideau, on se crut chez le pere Grandet;
+il faudrait que les murs, que les objets ajoutassent a l'interet du
+drame, en completant les personnages comme le fait la nature elle-meme.
+
+Tel est le role des decors. Ils elargissent le domaine dramatique en
+mettant la nature elle-meme au theatre, dans son action sur l'homme. On
+doit les condamner, des qu'ils sortent de cette fonction scientifique,
+des qu'ils ne servent plus a l'analyse des faits et des personnages.
+Ainsi, M. Sarcey a raison, lorsqu'il blame la magnificence avec laquelle
+on remonte les anciennes tragedies; c'est meconnaitre leur veritable
+cadre. Tout decor ajoute a une oeuvre litteraire comme un ballet,
+uniquement pour boucher un trou, est un expedient facheux. Au contraire,
+il faut applaudir, lorsque le decor exact s'impose comme le milieu
+necessaire de l'oeuvre, sans lequel elle resterait incomplete et ne se
+comprendrait plus. Et, la question se trouvant ainsi posee, il n'y a
+qu'a laisser la critique faire pour ou contre des campagnes qui ne
+hateront ni n'arreteront l'evolution naturaliste au theatre. Cette
+evolution est un travail humain et social sur lequel des volontes
+isolees ne peuvent rien. Malgre son autorite, M. Sarcey ne nous ramenera
+pas aux decors abstraits de Moliere et de Shakespeare, pas plus qu'il ne
+peut ressusciter les artistes du dix-septieme siecle avec leurs costumes
+et le public de l'epoque avec ses idees. Elargissez donc le chemin et
+laissez passer l'humanite en marche.
+
+
+
+LE COSTUME
+
+I
+
+Je viens de lire un bien interessant ouvrage: l'_Histoire du costume au
+theatre_, par M. Adolphe Jullien.
+
+Depuis bientot quatre ans que je m'occupe de critique dramatique, me
+souciant moins des oeuvres que du mouvement litteraire contemporain, me
+passionnant surtout contre les traditions et les conventions, j'ai senti
+bien souvent de quelle utilite serait une histoire de notre theatre
+national. Sans doute, cette histoire a ete faite, et plusieurs fois.
+Mais je n'en connais pas une qui ait ete ecrite dans le sens ou je la
+voudrais, sur le plan que je vais tacher d'esquisser largement.
+
+Je voudrais une Histoire de notre theatre qui eut pour base, comme
+l'_Histoire de la litterature anglaise_, de M. Taine, le sol meme, les
+moeurs, les moments historiques, la race et les facultes maitresses.
+C'est la aujourd'hui la meilleure methode critique, lorsqu'on l'emploie
+sans outrer l'esprit de systeme. Et cette Histoire montrerait alors
+clairement, en s'appuyant sur les faits, le lent chemin parcouru
+depuis les Mysteres jusqu'a nos comedies modernes, toute une evolution
+naturaliste, qui, partie des conventions les plus blessantes et les
+plus grossieres, les a peu a peu diminuees d'annee en annee, pour se
+rapprocher toujours davantage des realites naturelles et humaines.
+Tel serait l'esprit meme de l'oeuvre, l'ouvrage tendrait simplement
+a prouver la marche constante vers la verite, une poussee fatale,
+un progres s'operant a la fois dans les decors, les costumes, la
+declamation, les pieces, et aboutissant a nos luttes actuelles. Je
+souris, lorsqu'on m'accuse de me poser en revolutionnaire. Eh! je sais
+bien que la revolution a commence du jour ou le premier dialogue a ete
+ecrit, car c'est une fatalite de notre nature, de ne pouvoir rester
+stationnaire, de marcher, meme malgre nous, a un but qui se recule sans
+cesse.
+
+Les aimables fantaisistes ont un argument: dans les lettres, le progres
+n'existe pas. Sans doute, si l'on parle du genie. L'individualite d'un
+ecrivain existe en dehors des formules litteraires de son temps. Peu
+importe la situation ou il trouve les lettres a sa naissance; il s'y
+taille une place, il laisse quand meme une production puissante, qui
+a sa date; seulement, j'ajouterai que tous les genies ont ete
+revolutionnaires, qu'ils ont precisement grandi au-dessus des autres,
+parce qu'ils ont elargi la formule de leur age. Ainsi donc, il faut
+distinguer entre l'individualite des ecrivains et le progres des
+lettres. J'accorde qu'en tous temps, avec les formules les plus fausses,
+au milieu des conventions les plus ridicules, le genie a laisse des
+monuments imperissables. Mais il faut qu'on m'accorde ensuite que les
+epoques se transforment, que la loi de ce mouvement parait etre
+un besoin constant de mieux voir et de mieux rendre. En somme,
+l'individualite est comme la graine qui tombe dans tel ou tel terrain;
+sans elle pas de plante, elle est la vie; mais le terrain a aussi son
+importance, car c'est lui qui va determiner, par sa nature, les facons
+d'etre de la plante.
+
+Je me suis toujours prononce pour l'individualite. Elle est l'unique
+force. Cependant, nous n'irions pas loin dans nos etudes critiques, si
+nous voulions l'abstraire de l'epoque ou elle se produit. Nous sommes
+tout de suite forces d'en arriver a l'etude du terrain. C'est cette
+etude du terrain qui m'interesse, parce qu'elle m'apparait pleine
+d'enseignements. Puis, nous nous trouvons ici dans un domaine qui
+devient de jour en jour scientifique. Si on laisse l'individualite de
+cote pour la reprendre et l'etudier chaque fois qu'elle se produira;
+si on se borne a examiner, par exemple, l'histoire des conventions au
+theatre: on reste frappe de cette loi constante dont je viens de parler,
+de ce lent progres vers toutes les verites. Cela est indeniable.
+
+Je ne fais qu'indiquer a larges traits un plan general. Prenez les
+decors: c'est d'abord des toiles pendues a des cordes; c'est ensuite les
+compartiments des Mysteres, puis un meme decor pour toutes les pieces,
+puis un decor fait en vue de chaque oeuvre, puis une recherche de plus
+en plus marquee de l'exactitude des lieux, jusqu'aux copies si fideles
+de notre temps. Prenez les costumes, et j'y reviendrai longuement avec
+M. Julien: meme gradation, la fantaisie et l'insouciance comme point
+de depart, et une continuelle reforme aboutissant a nos scrupules
+historiques d'aujourd'hui. Prenez la declamation, l'art du comedien:
+pendant deux siecles, on declame sur un ton ampoule, on lance les vers
+comme un chant d'eglise, sans la moindre recherche de la justesse et de
+la vie; puis, avec mademoiselle Clairon, avec Lekain, avec Talma, le
+progres s'accomplit tres peniblement et au milieu des discussions.
+Ce qu'on parait ignorer, c'est que, si l'on jouait aujourd'hui, a la
+Comedie-Francaise, une piece de Corneille, de Moliere ou de Racine,
+comme elle a ete jouee a la creation, on se tiendrait les cotes de
+rire, tant les decors, les costumes et le ton des acteurs sembleraient
+grotesques.
+
+Voila qui est clair. Le progres, ou si l'on aime mieux l'evolution, ne
+peut faire doute pour personne. Depuis le quinzieme siecle, il s'est
+produit ce que je nommerai un besoin d'illusion plus grand. Les
+conventions, les erreurs de toutes sortes ont disparu, une a une, chaque
+fois qu'une d'entre elles a fini par trop choquer le public. On doit
+ajouter qu'il a fallu des annees et l'effort des plus grands genies pour
+venir a bout des moindres contre sens. C'est la ce que je voudrais voir
+etabli nettement par une Histoire de notre theatre national.
+
+Tenez, une des questions les plus curieuses et qui montre bien
+l'imbecillite de la convention. Au quinzieme siecle, tous les roles de
+femme etaient tenus par de jeunes garcons. Ce fut seulement sous Henri
+IV qu'une actrice osa paraitre sur les planches. Mais cette audace causa
+un scandale affreux; le public se fachait, trouvait cela immoral. Et le
+plus etonnant, c'est que le deguisement des jeunes garcons, ces jupes
+qu'ils portaient, donnaient naissance a de honteuses debauches, a
+des amours monstrueux, qui semblaient ne choquer personne. On sait
+aujourd'hui combien est penible pour notre public, meme dans la farce,
+l'entree d'un comique vetu d'une robe; c'est juste l'effet contraire,
+nous voyons une indecence ou nos peres trouvaient une necessite morale,
+car pour eux une femme qui paraissait sur un theatre prostituait son
+sexe. D'ailleurs, pendant tout le dix-septieme siecle, des hommes
+tinrent encore les roles de vieilles femmes et de soubrettes. Ce fut
+Bejart qui crea madame Pernelle. Beauval parut dans madame Jourdain,
+madame de Sottenville, Philaminte. Essayez aujourd'hui de retablir une
+pareille distribution, et la tentative semblera orduriere.
+
+Ajoutez que beaucoup de roles etaient joues sous le masque. Cela du coup
+tuait l'expression, tout un coin de l'art du comedien. Pourvu que le
+vers fut lance, le public etait content. Il paraissait n'eprouver aucun
+besoin de realite materielle. J'ai trouve dans l'ouvrage de M. Jullien
+une phrase qui m'a frappe. "Oreste, Cesar, Horace, dit-il, etaient
+burlesquement travestis en courtisans de la plus grande cour d'Europe,
+et cette mode, qui nous paraitrait aujourd'hui si deplaisante, ne
+choquait en rien nos ancetres, qui semblaient, a dire vrai, ne juger
+les oeuvres dramatiques que par les yeux de la pensee, en faisant
+abstraction complete de la representation theatrale." Tout est la,
+meditez cette expression: "Les yeux de la pensee".
+
+En effet, la grande evolution naturaliste, qui part du quinzieme siecle
+pour arriver au notre, porte tout entiere sur la substitution lente de
+l'homme physiologique a l'homme metaphysique. Dans la tragedie,
+l'homme metaphysique, l'homme d'apres le dogme et la logique, regnait
+absolument. Le corps ne comptant pas, l'ame etant regardee comme
+l'unique piece interessante de la machine humaine, tout drame se passait
+en l'air, dans l'esprit pur. Des lors, a quoi bon le monde tangible?
+Pourquoi s'inquieter du lieu ou se passait l'action? Pourquoi s'etonner
+d'un costume baroque, d'une declamation fausse? Pourquoi remarquer que
+la reine Didon etait un garcon que sa barbe naissante forcait a porter
+un masque? Tout cela n'importait pas, on ne descendait pas a ces
+miseres, on ecoutait la piece comme une dissertation d'ecole sur un cas
+donne. Cela se passait au-dessus de l'homme, dans le monde des idees, si
+loin de l'homme reel, que la realite du spectacle aurait gene.
+
+Tel est le point de depart, le point religieux dans les Mysteres, le
+point philosophique plus tard dans la tragedie. Et c'est des le debut
+aussi que l'homme naturel, etouffe sous la rhetorique et sous le dogme,
+se debat sourdement, veut se degager, fait de longs efforts inutiles,
+puis finit par s'imposer membre a membre. Toute l'histoire de notre
+theatre est dans ce triomphe de l'homme physiologique apparaissant
+davantage a chaque epoque, sous le mannequin de l'idealisme religieux et
+philosophique. Corneille, Moliere, Racine, Voltaire, Beaumarchais, et
+de nos jours, Victor Hugo, Emile Augier, Alexandre Dumas fils, Sardou
+lui-meme, n'ont eu qu'une besogne, meme lorsqu'ils ne s'en sont pas
+nettement rendu compte: augmenter la realite de l'oeuvre dramatique,
+progresser dans la verite, degager de plus en plus l'homme naturel et
+l'imposer au public. Et, fatalement, l'evolution ne s'arrete pas avec
+eux, elle continue, elle continuera toujours. L'humanite est tres jeune.
+
+M. Jullien a parfaitement compris cette evolution, lorsqu'il a ecrit
+ceci: "Il est a remarquer que, dans toute l'histoire du theatre en
+France, non seulement la declamation et le jeu des acteurs sont en
+rapport avec le costume theatral et en ont suivi les modifications, mais
+que ce rapport existait aussi entre les costumes et les defauts des
+pieces. Rien n'est isole au theatre; tout s'enchaine et se tient:
+defauts et decadence, qualites et progres."
+
+C'est tres juste. Je l'ai dit, l'evolution se porte sur tout et c'est
+justement la ce qui en montre le caractere scientifique. Aucun caprice;
+une marche logique, allant a un but determine. Les etapes elles-memes,
+plus ou moins retardees, s'expliquent par des causes fixes, la
+resistance du public et des moeurs, la venue de grands ecrivains et
+de grands acteurs, les circonstances historiques, favorables ou
+defavorables. Si un esprit sincere, amoureux de l'etude, ecrivait
+l'Histoire que je demande, il nous ferait faire un bien grand pas dans
+cette question de la convention que j'ai prise pour champ de lutte. Je
+puiserais dans cette oeuvre des arguments decisifs, et je suis persuade
+que toutes les intelligences nettes seraient bientot de mon cote.
+
+Mais voila, cette Histoire de notre theatre n'existe pas, et ce n'est
+pas moi qui l'ecrirai, car elle demanderait un loisir dont je ne puis
+disposer. Plus tard, on l'ecrira, cela est certain; l'evolution qui
+se produit dans notre critique elle-meme, la conduit a ces etudes
+d'ensemble, a cette analyse des grands mouvements de l'esprit.
+Aujourd'hui, si nous manquons d'arguments, c'est que tout le passe doit
+etre remis en question, et etre fouille avec nos nouvelles methodes. La
+besogne de deblaiement sera beaucoup plus facile pour nos petits-fils,
+parce qu'ils auront des outils solides. Chaque jour, je me sens arrete,
+faute de pouvoir proceder aux etudes necessaires. Et ce qui me manque
+surtout, c'est une Histoire generale de notre litterature, ecrite sur
+les documents exacts et d'apres la methode scientifique.
+
+Des lors, on doit comprendre quelle a ete ma joie, en lisant l'_Histoire
+du costume au theatre_, qui ne traite a la verite qu'un cote assez
+restreint de la question, mais qui suffit pour indiquer nettement
+l'evolution naturaliste au theatre, depuis le quinzieme siecle jusqu'a
+nos jours. La tentative est excellente; maintenant on peut voir ce que
+donnerait une Histoire generale.
+
+
+
+II
+
+Du quinzieme siecle au dix-septieme, la confusion est absolue pour
+le costume au theatre. Ce qui domine, c'est un besoin de richesse
+croissant, sans aucun souci de bon sens ni d'exactitude. Dans les
+ballets, dans les embryons des premiers operas, on voit les deesses, les
+rois, les reines, vetus d'etoffes d'or et d'argent, avec une fantaisie
+et une prodigalite dont nos feeries peuvent donner une idee. Les pieces
+historiques, d'ailleurs, sont traitees de la meme facon; les Grecs, les
+Romains, ont des ajustements mythologiques du caprice le plus singulier.
+Pourtant, des Mazarin, un mouvement se produit vers la verite; le
+cardinal apportait de l'Italie le gout de l'antiquite; seulement, il
+faut ajouter que les costumes offraient toujours d etranges compromis.
+Enfin, arrive le costume romain, tel que le portaient les heros de
+Racine. Ce costume etait copie sur celui des statues d'empereurs romains
+que nous a laissees l'antiquite. Mais Louis XIV, qui venait de l'adopter
+pour ses carrousels, l'avait defigure d'une etonnante maniere. Ecoutez M
+Jullien:
+
+"La cuirasse, tout en gardant la meme forme, est devenue un corps de
+brocart; les knemides se sont changees en brodequins de soie brodee
+s'adaptant sur des souliers a talons rouges, et les noeuds de rubans
+remplacent les franges des epaules. Enfin, un tonnelet dentele, rond
+et court, un petit glaive dont le baudrier passe sous la cuirasse;
+par-dessus tout cela la perruque et la cravate de satin: voila ce qui
+composait l'habit a la romaine du dix-septieme siecle. Le casque de
+carrousel, qui reste dans l'opera, est le plus souvent remplace dans la
+tragedie par le chapeau de cour avec plumes."
+
+Voila dans quel attirail ont ete crees tous les chefs-d'oeuvre de
+Racine. D'ailleurs, les tragedies de Corneille etaient, elles aussi,
+mises a cette mode; on voyait Horace poignarder Camille en gants blancs.
+Et remarquez qu'il y avait la un progres, car jusqu'a un certain point
+ce costume d'apparat se basait sur la verite. Racine fit bien quelques
+efforts pour se soustraire aux modes du temps; mais il n'insista guere.
+Moliere fut plus energique; on connait l'anecdote qui le montre entrant
+dans la loge de sa femme, le soir de la premiere representation de
+_Tartufe_, et la faisant se deshabiller, en la trouvant vetue d'un
+costume magnifique pour jouer le role d'une femme "qui est incommodee"
+dans la piece. Les acteurs comiques, en effet, ne respectaient pas plus
+la verite que les acteurs tragiques. La richesse dominait quand meme.
+Une des causes de ce luxe, sans necessite le plus souvent, venait de
+l'habitude ou etaient les seigneurs de donner en cadeau aux comediens,
+comme une marque de satisfaction, des habits superbes qu'ils avaient
+portes. On comprend des lors la bizarre confusion que devaient produire
+sur la scene ces costumes contemporains d'un luxe outre, meles a des
+costumes defraichis de toutes les coupes et de toutes les modes. En un
+mot, le pele-mele le plus barbare regnait, sans que le public parut
+choque. On s'en tenait a l'homme metaphysique, a une idee d'abstraction
+et de rhetorique, comme je le disais plus haut.
+
+Tout le dix-septieme siecle a donc ete faux et majestueux. Pendant la
+premiere moitie du dix-huitieme siecle, on voit se derouler une periode
+de transition. Nous ne pouvons au juste nous faire une idee des
+obstacles que rencontrait le triomphe de la verite du costume. On devait
+lutter contre la tradition, contre les habitudes du public, le gout et
+l'inertie des comediens, surtout la coquetterie des comediennes. Il a
+fallu des annees d'efforts, au milieu des railleries et des insultes,
+pour que le naturalisme s'imposat, dans cette question si simple et
+d'ailleurs secondaire de l'exactitude historique. Ce fut pourtant des
+femmes que partit la reforme: mademoiselle de Maupin osa paraitre a
+l'Opera, dans le role de Medee, les mains vides, sans la baguette
+traditionnelle, audace enorme qui revolutionna le public; d'autre part,
+dans l'_Andrienne_, madame Dancourt imagina une sorte de robe longue
+ouverte, qui convenait a son role d'une femme relevant de couches. Mais
+un nouveau caprice faillit tout compromettre. Croyant arriver a plus de
+verite, les actrices adopterent, pour toutes les pieces, des vetements
+identiques a ceux des dames de la cour. Et, des lors, commenca le long
+compromis entre le moderne et l'antique, qui a dure jusqu'a Talma.
+
+"Les actrices tragiques, dit M. Jullien, eurent de grands paniers,
+des robes de cour, des plumets et des diamants sur la tete; elles se
+surchargeaient de franges, d'agrements, de rubans multicolores." Et
+ce n'etait pas seulement les grands roles qui se paraient ainsi, les
+suivantes et les soubrettes, jusqu'aux paysannes, se montraient vetues
+de velours et de soie, les bras et les epaules charges de pierreries.
+Elles agissaient ainsi autant par convenance que par coquetterie, car
+elles auraient cru manquer au public en paraissant habillees simplement
+dans le costume de leurs roles. D'ailleurs, cette idee ne venait a
+personne, excepte a des esprits tres nets qui devancaient leur epoque,
+qui reclamaient une reforme des costumes, de la diction, du theatre tout
+entier, et qu'on injuriait en se moquant d'eux. Voila qui doit nous
+donner du courage, a nous autres dont les idees naturalistes paraissent
+aujourd'hui si droles et si odieuses a la fois.
+
+Je resume ici a grands traits, je neglige les transitions. Mademoiselle
+Salle, une danseuse celebre de l'Opera, se permit la premiere de
+paraitre, dans Pygmalion, sans panier, sans jupe, sans corps, echevelee,
+et sans aucun ornement sur la tete. Elle avait rencontre en France de
+tels obstacles, de telles mauvaises volontes, qu'elle s'etait vue forcee
+d'aller creer le role a Londres. Plus tard, elle eut un grand succes a
+Paris. Mais j'arrive a mademoiselle Clairon, qui a tant fait pour la
+reforme du costume et de la diction. Elle etudiait l'antiquite, elle
+cherchait l'esprit de ses roles dans les monuments historiques.
+Pourtant, elle resista longtemps aux conseils de Marmontel, qui la
+suppliait de quitter la declamation chantante, comme elle avait quitte
+les oripeaux du grand siecle. Un jour, elle voulut tenter la partie.
+Il faut laisser ici la parole a Marmontel, qui a parle de cette
+representation: "L'evenement passa son attente et la mienne. Ce ne fut
+plus l'actrice, ce fut Roxane elle-meme que l'on crut voir et entendre.
+On se demandait: Ou sommes-nous? On n'avait rien entendu de pareil."
+Quel beau cri d'etonnement et quelle surprise dans ce triomphe brusque
+de la verite!
+
+Mademoiselle Clairon ne devait pas s'en tenir la. Elle joua _l'Electre_,
+de Crebillon, huit jours plus tard. Marmontel, qui a defendu la verite
+au theatre avec passion, ecrit encore ceci: "Au lieu du panier ridicule
+et de l'ample robe de deuil qu'on lui avait vus dans ce role, elle
+y parut en simple habit d'esclave, echevelee et les bras charges de
+longues chaines. Elle y fut admirable, et, quelque temps apres, elle fut
+plus sublime encore dans _l'Electre_, de Voltaire. Ce role, que Voltaire
+lui avait fait declamer avec une lamentation continuelle et monotone,
+parle plus naturellement, acquit une beaute inconnue a lui-meme."
+Mademoiselle Clairon poussa si loin ce qu'on appellerait aujourd'hui la
+passion du naturalisme, qu'un jour, au cinquieme acte de _Didon_, elle
+crut pouvoir paraitre en chemise, absolument en chemise, "afin de
+marquer, dit M. Jullien, quel desordre portait dans ses sens le songe
+qui l'avait chassee de son lit." Il est vrai qu'elle ne recommenca pas.
+Nous autres, gens de peu de morale comme on sait, nous n'en sommes
+pourtant pas encore a reclamer la chemise.
+
+Je suis oblige de me hater, je passe a Lekain qui fut egalement un des
+grands reformateurs du theatre. "D'abord fougueux et sans regle, dit M.
+Jullien, mais plein d'une chaleur communicative, il plut a la jeunesse
+et deplut aux amateurs de l'ancienne psalmodie qui l'appelaient le
+_taureau_, parce qu'ils ne retrouvaient plus chez lui cette diction
+chantante et martelee, cette declamation redondante qui les bercait si
+doucement d'habitude." Il s'occupa beaucoup aussi du costume, il parut
+d'abord dans Oreste avec un vetement dessine par lui qui etonna, mais
+qui fut accepte. Plus tard, il s'enhardit jusqu'a jouer Ninias, les
+manches retroussees, les bras teints de sang, les yeux hagards. On etait
+bien loin de la tragedie pompeuse de Louis XIV. Pourtant, il ne faut
+pas croire que le costume de cour eut completement disparu. Malgre ses
+audaces, Lekain laissa beaucoup a faire a Talma.
+
+Je passe rapidement sur madame Favart, qui la premiere joua des
+paysannes avec des sabots a l'Opera-Comique, sur la Saint-Huberty, une
+artiste lyrique de genie, qui porta le premier costume de Didon vraiment
+historique, une tunique de lin, des brodequins laces sur le pied nu,
+une couronne entouree d'un voile retombant par derriere, un manteau de
+pourpre, une robe attachee par une ceinture au-dessous de la gorge. Je
+passe egalement sur Clairval, Dugazon et Larive, qui continuerent plus
+ou moins les reformes de mademoiselle Clairon et de Lekain. A ce moment,
+un grand pas etait fait; mais, si le mouvement de reforme s'accentuait,
+on etait encore loin de la verite. Les coupes des vetements etaient
+changees, mais les etoffes trop riches demeuraient. Talma allait enfin
+porter le dernier coup a la convention.
+
+Ce comedien de genie fut passionne pour son art. Il fouilla l'antiquite,
+il reunit une collection de costumes et d'armes, il se fit dessiner
+des costumes par David, ne negligeant aucune source, voulant la verite
+exacte pour arriver au caractere. Ici, je me permettrai une longue
+citation qui resumera les reformes operees par Talma.
+
+"Il parut dans le role du tribun Proculus, de _Brutus_, vetu d'un
+costume fidelement calque sur les habits romains. Le role n'avait pas
+quinze vers; mais cette heureuse innovation qui, d'abord, etonna
+et laissa quelques minutes le public en suspens, finit par etre
+applaudie... Au foyer, un de ses camarades lui demanda "s'il avait mis
+des draps mouilles sur ses epaules?" tandis que la charmante Louise
+Contat, lui adressant sans le vouloir l'eloge le plus flatteur,
+s'ecriait: "Voyez donc Talma, qu'il est laid! Il a l'air d'une statue
+antique." Pour toute reponse, le tragedien deroula aux yeux des
+persifleurs le modele meme que David lui avait dessine pour son costume.
+A son entree en scene, madame Vestris le regarda des pieds a la tete,
+et tandis que Brutus lui adressait son couplet, elle echangeait a voix
+basse avec Talma-Proculus ce rapide dialogue: "--Mais vous avez les bras
+nus, Talma!--Je les ai comme les avaient les Romains.--Mais, Talma, vous
+n'avez pas de culotte.--Les Romains n'en portaient pas.--_Cochon!_..."
+et, prenant la main que lui offrait Brutus, elle sortit de scene en
+etouffant de colere."
+
+Voila le cri reactionnaire en art: Cochon! Nous sommes tous des cochons,
+nous autres qui voulons la verite. Je suis personnellement un cochon,
+parce que je me bats contre la convention au theatre. Songez donc, Talma
+montrait ses jambes. Cochon! Et moi, je demande qu'on montre l'homme
+tout entier. Cochon! cochon!
+
+Je m'arrete. L'ouvrage de M. Jullien prouve, avec un luxe d'evidence, la
+continuelle evolution naturaliste au theatre. Cela s'impose comme une
+verite mathematique. Inutile de discuter, de dire que ce mouvement qui
+nous emporte a la verite en tout, est bon ou mauvais; il est, cela
+suffit; nous lui obeissons de gre ou de force. Seulement, le genie va en
+avant, et c'est lui qui fait la besogne, pendant que la mediocrite hurle
+et proteste. Je sais bien que les mediocres d'aujourd'hui voudraient
+nous arreter, sous le pretexte qu'il n'y a plus de reformes a faire,
+que nous sommes arrives en litterature a la plus grande somme de verite
+possible. Eh! de tous temps, les mediocres ont dit cela! Est-ce qu'on
+arrete l'humanite, est-ce qu'on fixe jamais sa marche en avant? Certes,
+non, toutes les reformes ne sont pas accomplies. Pour nous en tenir
+au costume, que d'erreurs aujourd'hui encore, de luxe inutile, de
+coquetterie deplacee, de vetements de fantaisie! D'ailleurs, comme le
+dit tres bien M. Jullien, tout se tient au theatre. Quand les pieces
+seront plus humaines, quand la fameuse langue de theatre disparaitra
+sous le ridicule, quand les roles vivront davantage notre vie, ils
+entraineront la necessite de costumes plus exacts et d'une diction plus
+naturelle. C'est la ou nous allons, scientifiquement.
+
+
+
+III
+
+Maintenant je parlerai de l'epoque actuelle, je repondrai aux critiques
+qui s'etonnent de notre guerre aux conventions. Pour eux, on a pousse
+la verite aussi loin que possible sur la scene; en un mot, tout serait
+fait, nos devanciers ne nous auraient rien laisse a faire. J'ai deja
+prouve, selon moi, que le mouvement naturaliste qui nous emporte depuis
+les premiers jours de notre theatre national, ne saurait s'arreter une
+minute, qu'il est necessaire et continu, dans l'essence meme de notre
+nature. Mais cela ne suffit pas, il faut toujours en arriver aux faits,
+lorsqu'on veut etre clair et decisif.
+
+J'accorde volontiers que nous avons obtenu une grande exactitude dans le
+costume historique. Aujourd'hui, lorsqu'on monte une piece de quelque
+importance se passant en France ou a l'etranger, dans des epoques plus
+ou moins lointaines, on copie les costumes sur les documents du temps,
+on se pique de ne rien negliger pour arriver a une authenticite absolue.
+Je ne parle pas des petites tricheries, des negligences dissimulees sous
+une exageration de zele. Il y a aussi la question de la coquetterie des
+femmes; les comediennes reculent souvent encore devant des ajustements
+etranges et incommodes qui les enlaidiraient; alors, elles s'en tirent
+par un brin de fantaisie, elles changent la coupe, ajoutent des bijoux,
+inventent une coiffure. Malgre cela, l'ensemble reste satisfaisant; il
+y a eu la, au theatre, un mouvement fatal determine par les etudes
+historiques des cinquante dernieres annees. Devant les gravures, les
+textes de toutes sortes exhumes par les chercheurs, devant cette
+connaissance de plus en plus elargie et familiere des ages morts, il
+devenait naturel que le public exigeat une resurrection exacte des
+epoques mises en scene. Ce n'est donc pas un caprice, une affaire de
+mode, mais une marche logique des esprits.
+
+Donc, si la tradition maintient encore des anachronismes baroques, des
+fantaisies inexplicables dans les pieces jouees il y a une trentaine
+d'annees, il est rare qu'aujourd'hui, eu montant une piece historique,
+on ne se preoccupe pas de l'exactitude des costumes. Le mouvement
+s'accentuera encore, et la verite sera complete, lorsqu'on aura decide
+les femmes a ne pas profiter d'une piece historique pour porter des
+toilettes eblouissantes, au coin de leur feu et meme en voyage; car,
+outre l'exactitude du costume, il y a la convenance du costume, ce qui
+m'amene a la question du vetement dans nos pieces modernes.
+
+Ici, rien de plus simple pour les hommes. Ils s'habillent comme vous et
+moi. Quelques-uns, je parle des comiques, chargent trop l'excentricite,
+ce qui leur fait perdre le caractere. Il faut voir le succes d'un
+costume exact, pour comprendre ce qu'il ajoute de vie au personnage.
+Mais la grosse question est encore la question des femmes. Dans les
+pieces ou les roles exigent une grande simplicite de mise, il est a
+peu pres impossible d'obtenir cette simplicite; car on se heurte a une
+obstination de coquetterie d'autant plus vive, que les femmes n'ont
+point ici pour tricher le pittoresque du costume historique ou etranger.
+Vous amenerez encore une comedienne a draper ses epaules des haillons
+d'une mendiante, mais vous ne la deciderez jamais a se mettre en petite
+ouvriere, si elle a perdu le premier eclat de sa beaute, si elle sait
+que les robes pauvres l'enlaidissent. Pour elle, c'est parfois une
+question de vie, car a cote de l'actrice, il y a la femme, qui souvent a
+besoin d'etre belle.
+
+Voila la raison qui fausse presque continuellement le costume, dans nos
+pieces contemporaines: une peur de la simplicite, un refus d'accepter la
+condition des personnages, lorsque ces personnages glissent a l'odieux
+ou au ridicule de la mise. Puis, il y a encore cette rage de belles
+toilettes qui s'est declaree dans le gout meme du public. Par exemple,
+au Vaudeville et au Gymnase, les dernieres annees de l'empire ont amene
+des exhibitions de grands couturiers qui durent encore. Une piece ne
+peut se passer dans un monde riche, sans qu'aussitot il y ait un assaut
+de luxe entre les actrices. A la rigueur, ces toilettes sont justifiees;
+mais le mauvais, c'est l'importance qu'elles prennent. Le branle
+etant donne, le public se passionnant plus pour les robes que pour le
+dialogue, ou en est venu a fabriquer les pieces dans le but d'un grand
+etalage de modes nouvelles; on a voulu mettre dans un succes cette
+chance, en choisissant de preference un milieu d'action ou le luxe fut
+autorise. Le lendemain d'une premiere representation, la presse s'occupe
+autant des toilettes que de la piece; tout Paris en cause, une bonne
+partie des spectateurs et surtout des spectatrices vient au theatre pour
+voir la robe bleue de celle-ci ou le nouveau chapeau de celle-la.
+
+On dira que le mal n'est pas grand. Mais, pardon, le mal est tres grand!
+Sous une hypocrisie de realite, il y a la un succes cherche en dehors
+des oeuvres elles-memes. Ces toilettes eclatantes ne sont pas vraies,
+d'ailleurs, dans leur uniformite superbe. On ne s'habille pas ainsi a
+toute heure du jour, on ne joue pas continuellement la gravure de mode.
+Puis, ce gout excessif des toilettes riches a ceci de desastreux
+qu'il pousse les auteurs dans la peinture d'un monde factice, d'une
+distinction convenue. Comment oser risquer une piece se passant dans
+la bourgeoisie mediocre, ou dans le petit commerce, ou dans le peuple,
+lorsqu'il faut absolument au public des robes de cinq ou six mille
+francs! Alors, on force la note, on habille des bourgeoises de province
+comme des duchesses, ou l'on introduit une cocotte, pour qu'il y ait
+au moins un petard de soie et de velours. Trois actes ou cinq actes en
+robes de laine paraitraient une demence; demandez a un fabricant habile
+s'il risquerait cinq actes sans la grande toilette de rigueur.
+
+Eh bien, la verite au theatre souffre encore de tout cela. On hesite
+devant une question de costumes trop pauvres, comme on hesite devant une
+audace de scene. Pas une piece de MM. Augier, Dumas et Sardou, n'a ose
+se passer des grandes toilettes, pas une ne descend jusqu'aux petites
+gens qui portent des etoffes a dix-huit sous le metre; de sorte que tout
+un cote social, la grande majorite des etres humains se trouve a peu
+pres exclue du theatre. Jusqu'a present, on n'est pas alle au dela de la
+bourgeoisie aisee. Si l'on a mis des miserables au theatre, des ouvriers
+et des employes a douze cents francs, c'est dans des melodrames
+radicalement faux, peuples de ducs et de marquis, sans aucune
+litterature, sans aucune analyse serieuse. Et soyez certain que la
+question du costume est pour beaucoup dans cette exclusion.
+
+Nos vetements modernes, il est vrai, sont un pauvre spectacle. Des qu'on
+sort de la tragedie bourgeoise, resserree entre quatre murs, des qu'on
+veut utiliser la largeur des grandes scenes et y developper des foules,
+on se trouve fort embarrasse, gene par la monotonie et le deuil uniforme
+de la figuration. Je crois que, dans ce cas, on devrait utiliser la
+variete que peut offrir le melange des classes et des metiers. Ainsi,
+pour me faire entendre, j'imagine qu'un auteur place un acte dans le
+carre des Halles centrales, a Paris. Le decor serait superbe, d'une vie
+grouillante et d'une plantation hardie. Eh bien! dans ce decor immense,
+on pourrait parfaitement arriver a un ensemble tres pittoresque, en
+montrant les forts de la Halle coiffes de leurs grands chapeaux, les
+marchandes avec leurs tabliers blancs et leurs foulards aux tons vifs,
+les acheteuses vetues de soie, de laine et d'indienne, depuis les dames
+accompagnees de leurs bonnes, jusqu'aux mendiantes qui rodent pour
+ramasser des epluchures. D'ailleurs, il suffit d'aller aux Halles et
+de regarder. Rien n'est plus bariole ni plus interessant. Tout Paris
+voudrait voir ce decor, s'il etait realise avec le degre d'exactitude et
+de largeur necessaire.
+
+Et que d'autres decors a prendre, pour des drames populaires!
+L'interieur d'une usine, l'interieur d'une mine, la foire aux pains
+d'epices, une gare, un quai aux fleurs, un champ de courses, etc., etc.
+Tous les cadres de la vie moderne peuvent y passer. On dira que ces
+decors ont deja ete tentes. Sans doute, dans les feeries on a vu des
+usines et des gares de chemin de fer; mais c'etaient la des gares et des
+usines de feerie, je veux dire des decors bacles de facon a produire
+une illusion plus ou moins complete. Ce qu'il faudrait, ce serait une
+reproduction minutieuse. Et l'on aurait fatalement des costumes, fournis
+par les differents metiers, non pas des costumes riches, mais des
+costumes qui suffiraient a la verite et a l'interet des tableaux.
+Puisque tout le monde se lamente sur la mort du drame, nos auteurs
+dramatiques devraient bien tenter ce genre du drame populaire et
+contemporain. Ils pourraient y satisfaire a la fois les besoins de
+spectacle qu'eprouve le public et les necessites d'etudes exactes qui
+s'imposent chaque jour davantage. Seulement, il est a souhaiter que
+les dramaturges nous montrent le vrai peuple et non ces ouvriers
+pleurnicheurs, qui jouent de si etranges roles, dans les melodrames du
+boulevard.
+
+D'ailleurs, je ne me lasserai pas de le repeter apres M. Adolphe
+Jullien, tout se tient au theatre. La verite des costumes ne va pas sans
+la verite des decors, de la diction, des pieces elles-memes. Tout marche
+du meme pas dans la voie naturaliste. Lorsque le costume devient plus
+exact, c'est que les decors le sont aussi, c'est que les acteurs se
+degagent de la declamation ampoulee, c'est enfin que les pieces etudient
+de plus pres la realite et mettent a la scene des personnages plus
+vrais. Aussi, pourrais-je faire, au sujet des decors, les memes
+reflexions que je viens de faire a propos du costume. La aussi, nous
+semblons arrives a la plus grande somme de verite possible, lorsque
+de grands pas sont encore a faire. Il s'agirait surtout d'augmenter
+l'illusion, en reconstituant les milieux, moins dans leur pittoresque
+que dans leur utilite dramatique. Le milieu doit determiner le
+personnage. Lorsqu'un decor sera etudie a ce point de vue qu'il donnera
+l'impression vive d'une description de Balzac, lorsque, au lever de
+la toile, on aura une premiere donnee sur les personnages, sur leur
+caractere et leurs habitudes, rien qu'a voir le lieu ou ils se meuvent,
+on comprendra de quelle importance peut etre une decoration exacte.
+C'est la que nous allons, evidemment; les milieux, ces milieux dont
+l'etude a transforme les sciences et les lettres, doivent fatalement
+prendre au theatre une place considerable; et je retrouve ici la
+question de l'homme metaphysique, de l'homme abstrait qui se contentait
+de trois murs dans la tragedie, tandis que l'homme physiologique de nos
+oeuvres modernes demande de plus en plus imperieusement a etre determine
+par le decor, par le milieu, dont il est le produit. On voit donc que
+la voie du progres est longue encore, aussi bien pour la decoration que
+pour le costume. Nous sommes dans la verite, mais nous balbutions a
+peine.
+
+Un autre point tres grave est la diction. Certes, nous n'en sommes plus
+a la melopee, au plain-chant du dix-septieme siecle. Mais nous avons
+encore une voix de theatre, une recitation fausse tres sensible et tres
+facheuse. Tout le mal vient de ce que la plupart des critiques erigent
+les traditions en un code immuable; ils ont trouve le theatre dans un
+certain etat, et au lieu de regarder l'avenir, de juger par les progres
+accomplis les progres qui s'accomplissent et qui s'accompliront, ils
+defendent avec entetement ce qui reste des conventions anciennes, en
+jurant que ce reste est d'une necessite absolue. Demandez-leur pourquoi,
+faites-leur remarquer le chemin parcouru, ils ne donneront aucune raison
+logique, ils repondront par des affirmations basees justement sur l'etat
+de choses qui est en train de disparaitre.
+
+Pour la diction, le mal vient donc de ce que ces critiques admettent une
+langue de theatre. Leur theorie est qu'on ne doit pas parler sur les
+planches comme dans l'existence quotidienne; et, pour appuyer cette
+facon de voir, ils prennent des exemples dans la tradition, dans ce qui
+se passait hier et dans ce qui se passe aujourd'hui encore, sans tenir
+compte du mouvement naturaliste dont l'ouvrage de M. Jullien nous permet
+de constater les etapes. Comprenez donc qu'il n'y a pas absolument de
+langue de theatre; il y a eu une rhetorique qui s'est affaiblie de plus
+en plus et qui est en train de disparaitre, voila les faits. Si vous
+comparez un instant la declamation des comediens sous Louis XIV a celle
+de Lekain, et si vous comparez la declamation de Lekain a celle des
+artistes de nos jours, vous etablirez nettement les phases de la melopee
+tragique aboutissant a notre recherche du ton juste et naturel, du
+cri vrai. Des lors, la langue de theatre, cette langue plus sonore,
+disparait. Nous allons a la simplicite, au mot exact, dit sans emphase,
+tout naturellement. Et que d'exemples, si je ne devais me borner! Voyez
+la puissance de Geoffroy sur le public, tout son talent est dans sa
+nature; il prend le public parce qu'il parle a la scene comme il parle
+chez lui. Quand la phrase sort de l'ordinaire, il ne peut plus la
+prononcer, l'auteur doit en chercher une autre. Voila la condamnation
+radicale de la pretendue langue de theatre. D'ailleurs, suivez
+la diction d'un acteur de talent, et etudiez le public: les
+applaudissements partent, la salle s'enthousiasme, lorsqu'un accent de
+verite a donne aux mots prononces la valeur exacte qu'ils doivent
+avoir. Tous les grands triomphes de la scene sont des victoires sur la
+convention.
+
+Helas! oui, il y a une langue de theatre: ce sont ces cliches, ces
+platitudes vibrantes, ces mots creux qui roulent comme des tonneaux
+vides, toute cette insupportable rhetorique de nos vaudevilles et de
+nos drames, qui commence a faire sourire. Il serait bien interessant
+d'etudier la question du style chez les auteurs de talent comme MM.
+Augier, Dumas et Sardou; j'aurais beaucoup a critiquer, surtout chez les
+deux derniers, qui ont une langue de convention, une langue a eux qu'ils
+mettent dans la bouche de tous leurs personnages, hommes, femmes,
+enfants, vieillards, tous les sexes et tous les ages. Cela me parait
+facheux, car chaque caractere a sa langue, et si l'on veut creer des
+etres vivants, il faut les donner au public, non seulement avec leurs
+costumes exacts et dans les milieux qui les determinent, mais encore
+avec leurs facons personnelles de penser et de s'exprimer. Je repete que
+c'est la le but evident ou va notre theatre. Il n'y a pas de langue de
+theatre reglee par un code comme coupe de phrases et comme sonorite; il
+y a simplement un dialogue de plus en plus exact, qui suit ou plutot qui
+amene les progres des decors et des costumes dans la voie naturaliste.
+Quand les pieces seront plus vraies, la diction des acteurs gagnera
+forcement en simplicite et en naturel.
+
+Pour conclure, je repeterai que la bataille aux conventions est loin
+d'etre terminee et qu'elle durera sans doute toujours. Aujourd'hui, nous
+commencons a voir clairement ou nous allons, mais nous pataugeons encore
+en plein degel de la rhetorique et de la metaphysique.
+
+
+
+LES COMEDIENS
+
+I
+
+Je voudrais, a propos du concours du Conservatoire, dire mon mot sur
+l'education officielle qu'on donne en France aux comediens.
+
+Certes, cette education officielle est dans l'ordre accoutume de notre
+esprit francais. Le nom de l'etablissement ou elle est donnee, le
+"Conservatoire", suffit a indiquer qu'il s'agit d'y conserver les
+traditions, d'y enseigner un art en quelque sorte hieratique, dont
+toutes les recettes sont immuables. Tel geste signifie telle chose,
+et ce geste ne saurait etre change. Il y a un jeu de physionomie pour
+l'etonnement, un pour l'effroi, un pour l'admiration, et ainsi de suite,
+toute une collection de jeux de physionomie qui s'apprennent et qu'on
+finit par savoir employer, meme avec une intelligence mediocre. Il en
+est de meme pour les peintres a l'Ecole des Beaux-Arts. On parvient a y
+fabriquer un peintre, quand le sujet n'est pas completement idiot, et
+que la nature l'a bati physiquement a peu pres complet, avec des jambes
+et des bras.
+
+Et remarquez que je ne nie pas la necessite de ces ecoles. De meme qu'il
+faut des peintres decents, sachant leur metier pour decorer nos salons
+bourgeois, de meme il faut des comediens qui sachent se tenir en scene,
+saluer et repondre, pour jouer l'effroyable quantite de comedies et de
+drames que Paris consomme par hiver. Au moins, un eleve qui sort du
+Conservatoire, connait les elements classiques de son metier. Il est
+le plus souvent mediocre, mais il reste convenable, il s'acquitte
+honorablement de son emploi.
+
+Je me montrerai plus severe pour l'enseignement lui-meme, pour le corps
+des professeurs. Sans doute, ils ne peuvent pas donner du genie a leurs
+eleves. Peut-etre meme sont-ils obliges, jusqu'a un certain point, de
+rester dans la routine pour ne pas bouleverser d'un coup des habitudes
+seculaires. Un enseignement est forcement base sur un corps de doctrine,
+qui permet de l'appliquer au plus grand nombre a la moyenne des
+intelligences. Mais, vraiment, la tradition theatrale est chez nous une
+des plus fausses qui existent, et il serait grand temps de revenir a la
+verite, petit a petit, si l'on veut, de facon a ne brusquer personne.
+
+Qu'on reflechisse un instant aux conventions ridicules, a ces repas de
+theatre ou les acteurs mangent de trois quarts, a ces entrees et a ces
+sorties solennelles et grotesques, a ces personnages qui parlent la face
+toujours tournee vers le public, quel que soit le jeu de scene. Nous
+sommes habitues a ces choses, elles ne nous blessent plus; seulement,
+elles gatent l'illusion et elles font du theatre un art faux qui
+compromet les plus grandes oeuvres.
+
+Je ne parle pas des peuples latins, des Italiens et des Espagnols, dont
+l'art dramatique est encore plus ampoule et plus conventionnel. Mais,
+chez les peuples du Nord, les comediens jouent beaucoup plus librement,
+sans tant s'inquieter de la pompe de la representation. Par exemple,
+chez nous, il n'y a que les grands comediens, ceux dont l'autorite
+est souveraine sur le public, qui osent lancer certaines repliques en
+tournant le dos a la salle. Cela n'est pas convenable. Pourtant, il y
+a des effets puissants a tirer de la verite de cette attitude, qui se
+produit a chaque instant dans la vie reelle. Le facheux est que nos
+comediens jouent pour la salle, pour le gala; ils sont sur les planches
+comme sur un piedestal, ils veulent voir et etre vus. S'ils vivaient les
+pieces au lieu de les jouer, les choses changeraient.
+
+On parle de l'optique theatrale. Cette optique n'est jamais que ce qu'on
+la fait. Si l'enseignement serrait la vie de plus pres, si l'on ne
+changeait pas les eleves comediens en pantins mecaniques, on trouverait
+des interpretes qui renouvelleraient la mise en scene et feraient enfin
+monter la verite sur les planches.
+
+
+
+II
+
+L'education classique et traditionnelle donnee aux jeunes comediens est
+donc en soi une excellente chose, car elle sert a former des sujets
+d'une bonne moyenne pour les besoins courants de nos theatres. Mais ou
+la critique peut s'exercer, c'est, comme je l'ai dit, sur l'enseignement
+lui-meme, sur le corps de doctrine des professeurs dont le souci est,
+avant tout, de maintenir intactes les traditions.
+
+Il faut, pour comprendre ce qu'est aujourd'hui chez nous l'art du
+comedien, remonter a l'origine meme de notre theatre. On trouve, au
+dix-septieme siecle, la pompe tragique, les Romains et les Grecs portant
+la perruque des seigneurs du temps, la representation d'une piece se
+deroulant avec la majeste d'un gala princier. On pontifiait alors. On
+restait sur les planches dans le domaine des rois et des dieux.
+L'art consistait a etre le plus loin possible de la nature. Tout
+s'ennoblissait, et jusqu'a: "Je vous hais!" tout se disait tendrement.
+L'acteur le plus applaudi etait celui qui approchait le plus des belles
+manieres de la cour, arrondissant les bras, se balancant sur les
+hanches, grasseyant, roulant des yeux terribles.
+
+Certes, nous n'en sommes plus la. La verite du costume, du decor et des
+attitudes s'est imposee peu a peu. Aujourd'hui, Neron ne porte plus
+perruque, et l'on joue _Esther_ avec une mise en scene splendide et trop
+exacte. Mais, au fond, on retrouve toujours la tradition de majeste, de
+jeu solennel. Des acteurs francais qui jouent, sont restes des pretres
+qui officient. Ils ne peuvent monter sur les planches, sans se croire
+aussitot sur un piedestal, ou la terre entiere les regarde. Et ils
+prennent des poses, et ils sortent immediatement de la vie pour entrer
+dans ce ronronnement du theatre, dans ces gestes faux et forces, qui
+feraient pouffer de rire sur un trottoir.
+
+Prenez meme une piece gaie, une comedie, et regardez attentivement les
+acteurs qui la brulent. Vous reconnaitrez en eux les comediens pompeux
+du dix-septieme siecle, ceux qui sont les peres de l'art dramatique en
+France. Les entrees souvent sont accompagnees d'un coup de talon pour
+annoncer et mieux asseoir le personnage. Les effets sont continues au
+dela du vraisemblable, dans l'unique but d'occuper toute la scene et de
+forcer les applaudissements. Ce sont des jeux de physionomie adresses
+au public, des poses de bel homme, la cuisse tendue, la tete tournee
+et maintenue dans une position avantageuse. Ils ne marchent plus, ne
+parlent plus, ne toussent plus comme a la ville. On voit qu'ils sont en
+representation, et que leur effort le plus immediat est de n'etre pas
+comme tout le monde, de facon a etonner les bourgeois. Il y a un Grec ou
+un Romain du grand siecle, dans les paillasses de foire, qui tendent le
+derriere au coups de pied.
+
+Oui, la tradition a cette force. Elle est pareille au sable fin qui
+filtre quand meme et sans relache par les fissures les plus minces. La
+source en est deja disparue lorsque les effets en subsistent encore. Ces
+effets peuvent etre meconnaissables, transformes, devies, ils n'existent
+pas moins, ils n'en sont pas moins tout puissants. Si, aujourd'hui,
+notre theatre desespere les amis de la nature, la faute en est aux
+ancetres, a la lente education de nos comediens, que la tradition
+eloigne du vrai.
+
+Un art ne se forme pas en un jour. Aussi, quand il est forme, a-t-il
+une solidite de roc dans la routine. Cela explique comment il est si
+difficile d'innover, de changer la direction suivie par plusieurs
+generations. Aujourd'hui, le besoin de verite se fait sentir, au
+theatre comme partout; mais, plus que partout, ce besoin y trouve des
+resistances desesperees. On est habitue aux faussetes, aux conventions
+de la scene; le gros public n'est pas choque; tous les effets faux le
+ravissent, et il applaudit en criant a la verite; si bien meme que ce
+sont les effets vrais qui le fachent et qu'il traite d'exagerations
+ridicules. Le jugement du spectateur est perverti par une habitude
+seculaire. De la, l'entetement dans la formule existante de l'art
+dramatique.
+
+Et Dieu sait ou nous en sommes comme verite au theatre, malgre le
+mouvement naturaliste qui s'y accomplit fatalement! Je ne puis dresser
+un requisitoire en regle, mais je citerai quelques exemples. J'ai deja
+parle des entrees et des sorties qui sont le plus souvent operees en
+depit du bon sens, trop lentes ou trop brusques, uniquement comprises
+de facon a menager une salve d'applaudissements a l'acteur. Pourrait-on
+m'indiquer, d'autre part, quelque chose de plus ridicule que les
+passades du comedien, pendant une scene un peu longue? Pour couper les
+effets, au milieu du dialogue, le comedien qui est a gauche traverse et
+va a droite, tandis que le comedien qui est a droite, se rend a gauche,
+sans aucun motif d'ailleurs. Cela est d'un bon resultat pour les yeux,
+dit-on; c'est possible, mais ce continuel va-et-vient n'en est pas moins
+tres comique et tres pueril. Il faudrait parler encore de la facon de
+s'asseoir, de manger, de lancer dans la salle la replique destinee au
+personnage qu'on a a cote de soi, de s'approcher du trou du souffleur
+pour declamer la tirade a effet que les autres acteurs sur la scene
+feignent d'ecouter religieusement. En un mot, un acteur ne hasarde pas
+une enjambee, ne lache pas une phrase, sans que cette enjambee et cette
+phrase ne hurlent de faussete. J'excepte seulement les grands cris de
+passion et de verite que jettent parfois les artistes de genie.
+
+Je sais quelle est la reponse. Le theatre, dit-on, vit uniquement de
+convention. Si les acteurs tapent du pied, forcent leur voix, c'est pour
+qu'on les entende; s'ils exagerent les moindres gestes, c'est afin que
+leurs effets depassent la rampe et soient vus du public. On en arrive
+ainsi a faire du theatre un monde a part, ou le mensonge est non
+seulement tolere, mais encore declare necessaire. On redige le code
+etrange de l'art dramatique, on formule en axiomes les faussetes
+les plus etonnantes. Les erreurs deviennent des regles, et l'on hue
+quiconque n'applique pas les regles.
+
+Notre theatre est ce qu'il est, cela me parait un simple fait; mais ne
+pourrait-il pas etre autrement? Rien ne me fache comme le cercle etroit
+ou l'on veut enfermer un art. Certes, en dehors de l'heure presente, il
+y a le vaste monde qui garde une grande importance. Si l'on a le seul
+desir de reussir au theatre, d'etudier ce qui plait au public et de lui
+servir le plat qu'il aime et auquel il est habitue, sans doute il faut
+se conformer a la formule actuelle. Mais si l'on est blesse par cette
+formule, si l'on croit que la tradition a tort et qu'il faudrait
+accoutumer le public a un art plus logique et plus vrai, il n'y a
+certainement aucun crime a tenter l'experience. Aussi suis-je toujours
+stupefie, quand j'entends les critiques declarer gravement: "Ceci est du
+theatre, cela n'est pas du theatre." Qu'en savent-ils? Tout l'art n'est
+pas contenu dans une formule. Ce qu'il appelle le theatre, c'est un
+theatre, et rien de plus. J'ajouterai meme un theatre bien defectueux,
+etroit et mensonger dans ses moyens. Demain peut se produire une
+nouvelle formule qui bouleversera la formule actuelle. Est-ce que le
+theatre des Grecs, le theatre des Anglais, le theatre des Allemands est
+notre theatre? Est-ce que, dans une meme litterature, le theatre ne
+peut pas se renouveler, produire des oeuvres d'esprit et de facture
+completement differents? Alors, que nous veut-on avec cette chose
+abstraite, le theatre, dont on fait un bon Dieu, une sorte d'idole
+feroce et jalouse qui ne tolere pas la moindre infidelite!
+
+Rien n'est immuable, voila la verite. Les conventions sont ce qu'on les
+fait, et elles n'ont force de loi que si on les subit. A mon sens, les
+acteurs pourraient serrer la vie de plus pres, sans s'amoindrir sur la
+scene. Les exagerations de gestes, les passades, les coups de talon,
+les temps solennels pris entre deux phrases, les effets obtenus par un
+grossissement de la charge, ne sont en aucune facon necessaires a la
+pompe de la representation. D'ailleurs, la pompe est inutile, la verite
+suffirait.
+
+Voici donc ce que je souhaiterais voir: des comediens etudiant la vie et
+la rendant avec le plus de simplicite possible. Le Conservatoire est
+un lieu utile, si on le considere comme un cours elementaire ou l'on
+apprend la prononciation; encore existe-t-il, au Conservatoire, une
+prononciation etrange, emphatique, qui deroute singulierement l'oreille.
+Mais je doute qu'une fois les elements appris, on tire un grand profit
+des lecons des maitres. C'est absolument comme dans les ecoles de
+dessin. Pendant deux ou trois ans, les eleves ont besoin d'apprendre a
+dessiner des yeux, des nez, des bouches, des oreilles; puis, le mieux
+est de les mettre devant la nature, en laissant leur personnalite
+s'eveiller et pousser.
+
+On m'a souvent parle d'un maitre de declamation, dont les lecons
+consistaient d'abord a faire dire par ses eleves cette phrase: "Tiens!
+voila un chien!" sur tous les tons possibles, le ton de l'etonnement, le
+ton de la peur, de l'admiration, de la tendresse, de l'indifference,
+de la repulsion, et ainsi de suite. Il y avait cinquante et quelques
+manieres de dire. "Tiens! voila un chien!" Cela rappelle un peu les
+methodes pour apprendre l'anglais en vingt-cinq lecons. La methode peut
+etre ingenieuse et bonne pour des eleves qui commencent. Mais on sent
+tout ce qu'elle a de mecanique et d'insuffisant. Remarquez que le ton de
+la voix et l'expression de la physionomie sont regles a l'avance, qu'il
+s'agit ici simplement des grimaces de la tradition, sans tenir aucun
+compte de la libre initiative de l'eleve.
+
+Eh bien! l'enseignement au Conservatoire est le meme. On y repete:
+"Tiens! voila un chien!" avec toutes les expressions imaginables. Notre
+repertoire classique est la seule base de la doctrine. On exerce les
+eleves sur des types connus, regles a l'avance, et chaque mot qu'ils ont
+a dire a une inflexion consacree qu'on leur serine pendant des mois,
+absolument comme on serine a un sansonnet: _J'ai du bon tabac dans ma
+tabatiere_. On devine quelle influence peut avoir cet exercice sur de
+jeunes cervelles. Le mal ne serait pas grand encore, si les lecons
+s'appuyaient sur la verite; mais, comme elles ont la seule autorite de
+l'usage et de la tradition, elles arrivent a dedoubler la personne du
+comedien, a lui laisser son allure et sa voix personnelles a la ville,
+et a lui donner pour le theatre une allure et une voix de convention.
+Ce fait est connu de tous. Le comedien est irremediablement frappe chez
+nous d'une dualite qui le fait reconnaitre au premier coup d'oeil.
+
+J'ignore le remede. Je crois qu'il faudrait etudier plus sur la nature
+et moins dans le repertoire. Les livres ne valent jamais rien pour
+l'education de l'artiste. En outre, on devrait peu a peu amener les
+eleves a un souci constant de la verite. L'art de declamer tue notre
+theatre, parce qu'il repose sur une pose continue, contraire au vrai.
+Si les professeurs voulaient mettre de cote leur personnalite, ne pas
+enseigner comme des articles de foi les effets qui leur ont reussi
+journellement au theatre, il est a croire que les eleves ne
+perpetueraient pas ces effets a leur tour et cederaient au courant
+naturaliste qui transforme aujourd'hui tous les arts. La vie sur les
+planches, la vie sans mensonge avec sa bonhomie et sa passion, tel doit
+etre le but.
+
+Le public est en dehors de la querelle. Il acceptera ce que le talent
+lui fera accepter. Il faut avoir ecrit une piece et l'avoir fait repeter
+pour connaitre la disette ou nous sommes de comediens intelligents,
+consentant a jouer simplement les choses simples, sentant et rendant la
+verite d'un role, sans le gater par des effets odieux, que le public
+applaudit depuis deux siecles.
+
+
+
+III
+
+L'autre soir, au Theatre-Italien, j'ai eprouve une des plus fortes
+emotions dont je me souvienne. Salvini jouait dans un drame moderne: la
+_Mort civile_.
+
+Je l'avais vu dans _Macbeth_, et je m'etais recuse, n'ayant rien a dire,
+si ce n'etait des lieux communs. Je laisse Shakespeare dans sa gloire,
+j'avoue ne plus le comprendre quand on le joue sur nos planches
+modernes, en italien surtout, devant un public qui se fouette pour
+admirer. Cela m'est indifferent, parce que cela se passe trop loin de
+moi, dans la nue. Et quant a l'interpretation, elle me deroute plus
+encore. J'ecrirai que c'est sublime, mais je reste glace. Un sens me
+manque peut-etre.
+
+Enfin, j'ai vu Salvini dans la _Mort civile_, et je vais pouvoir le
+juger. Je n'ai plus besoin de phrases toutes faites, qui me repugnent et
+devant lesquelles j'ai recule. Le comedien m'a pris tout entier, il m'a
+bouleverse. J'ai senti en lui un homme, un etre vivant empli de mes
+propres passions. Desormais, il y a une commune mesure entre lui et moi.
+
+D'abord, cette piece: _la Mort civile_, m'a paru un drame des plus
+curieux. Une certaine Rosalie, dont le mari a ete condamne aux galeres a
+perpetuite est entree comme gouvernante chez le docteur Palmieri, qui a
+adopte la fille de Conrad, Emma, encore au berceau. L'enfant croit
+que le docteur est son pere. Rosalie s'est resignee a n'etre que
+l'institutrice de sa fille. Mais Conrad s'echappe du bagne et le drame
+se noue. Il veut d'abord faire valoir ses droits de pere. Le docteur lui
+prouve qu'il tuera Emma, qu'il lui imposera tout au moins une existence
+abominable, en faisant d'elle la fille d'un forcat. Ensuite Conrad veut
+emmener Rosalie; et la encore, il doit se devouer, car il a compris
+que, s'il etait mort, Rosalie aurait epouse le docteur. Il est resolu a
+partir, a disparaitre pour toujours, lorsque la mort le prend en pitie
+et lui facilite son abnegation. Il meurt, il fait trois heureux.
+
+Sans doute, je vois bien qu'il y a la-dessous une these, et les theses
+m'ont toujours fache au theatre. D'autre part, la donnee reste bien
+melodramatique. Si l'on veut savoir ce qui m'a seduit, c'est la belle
+nudite de la piece. Pas un coup de theatre, a notre mode francaise. Les
+scenes se suivent tranquillement, la toile tombe sur une conversation,
+les actes sont coupes au petit bonheur. C'est une tragedie, avec des
+personnages modernes. M. d'Ennery hausserait les epaules et trouverait
+cela bien maladroit.
+
+Justement, je pensais a _Une Cause celebre_, qui a une si etrange
+parente avec la _Mort civile_. Dans le premier de ces drames, quelle
+grossierete de procede! On peut etre sur que l'auteur ne se privera
+pas d'une ficelle, d'une situation, d'une tirade. Il gorgera la betise
+populaire, il trempera de larmes son public, par les moyens les plus
+enormes. Tout notre mauvais theatre actuel est la, avec l'impudence de
+son dedain litteraire. _Une Cause celebre_ sue le mepris du bon sens, du
+genie francais. On ne dit pas assez ce qu'une pareille piece peut
+faire de mal a notre litterature dramatique. Pour en sentir toute
+l'inferiorite, il faudrait la comparer a la _Mort civile_.
+
+On se rappelle, par exemple, l'episode de Jean Renaud retrouvant sa
+fille Adrienne. Il y a la des forcats dans un parc, une jeune personne
+qui sait une phrase entendue en reve, un pere en casaque rouge qui
+pousse des hurlements a ameuter le chateau. Rien de plus criard comme
+enluminure d'Epinal. L'auteur italien, au contraire, ne parait pas avoir
+songe un instant qu'il pourrait tirer un effet du retour du forcat. Son
+forcat entre, s'asseoit et cause, a peu pres comme cela se passerait
+dans la realite. Il a, plus tard, deux scenes avec Emma. La jeune fille
+a peur de lui, ce qui est naturel. Et voila tout, cela suffit a serrer
+les coeurs d'une profonde emotion.
+
+Chaque episode est traite avec cette simplicite, dans la _Mort civile_.
+L'intrigue, sans aucune complication, va d'un bout a l'autre de la
+piece. Rien n'y a ete introduit pour satisfaire le mauvais gout du gros
+public. Conrad n'est pas innocent comme Jean Renaud; il a tue un homme,
+le propre frere de sa femme, et sa figure grandit de ce meurtre; il
+n'est pas ce pantin persecute de notre melodrame, dont l'innocence doit
+eclater au cinquieme acte.
+
+Remarquez que la _Mort civile_ a eu en Italie un immense succes. Aucune
+traduction francaise n'existe, et je crois que le drame traduit ferait
+de maigres recettes a la Porte-Saint-Martin[1]. C'est que notre public
+est pourri maintenant. Il lui faut de grandes machines compliquees. On
+l'a mis au regime du roman-feuilleton et des melodrames ou les ducs et
+les forcats s'embrassent. La plupart des critiques eux-memes font du
+theatre une chose bete, ou le talent d'ecrivain n'est pas necessaire,
+ou il faut manquer d'observation, d'analyse et de style, pour faire des
+chefs-d'oeuvre. Le theatre, disent ils, c'est ca; et il semble qu'ils
+professent un cours d'ebenisterie. Donner des regles au neant, c'est le
+comble.
+
+[Note 1: Depuis que cet article a ete ecrit, M. Auguste Vitu a fait
+jouer a l'Odeon une traduction de la _Mort civile_ qui n'a eu aucun
+succes.]
+
+Eh! non, le theatre, ce n'est pas ca! L'absolu n'existe point. Le
+theatre d'une epoque est ce qu'une generation d'ecrivains le fait.
+Nous sommes, malheureusement, d'une ignorance crasse et d'une vanite
+incroyable. Les litteratures des peuples voisins sont pour nous comme
+si elles n'etaient pas. Si nous etions plus curieux, plus lettres, nous
+connaitrions depuis longtemps la _Mort civile_, et nous verrions dans
+ce drame un singulier dementi a nos theories francaises. Il est concu
+absolument dans la formule que j'indique, depuis que je m'occupe de
+critique dramatique; et il parait que cette formule n'est pas si
+mauvaise, puisque l'Italie tout entiere a applaudi la piece.
+
+Mais je m'arrete, car j'enfourche la mon dada, et c'est de Salvini
+surtout dont je veux parler. Je me mefiais beaucoup des acteurs
+italiens, je me les imaginais d'une exuberance folle. Aussi quel a ete
+mon etonnement, lorsque j'ai constate que le grand talent de Salvini est
+tout de mesure, de finesse, d'analyse. Il n'a pas un geste inutile, pas
+un eclat de voix qui detonne. Au premier aspect, il serait plutot gris,
+et il faut attendre pour etre empoigne par ce jeu si simple, si savant
+et si fort.
+
+Je citerai quelques exemples. Son entree de forcat fugitif, d'homme
+humble et souffrant, inquiet et torture, est merveilleuse. Mais ce qui
+m'a plus frappe encore, c'est la facon dont il dit le long recit de son
+evasion. Tout d'un coup, au milieu de l'allure dramatique de la scene,
+c'est un coin de comedie qui s'ouvre. Il baisse la voix, comme si l'on
+pouvait l'entendre; il dit le recit sur le meme ton voile, en s'animant
+pourtant, en finissant par rire d'avoir si bien trompe les gardiens.
+Nous n'avons pas un seul acteur de drame en France qui aurait
+l'intelligence d'effacer ainsi sa voix. Tous raconteraient leur fuite en
+roulant les yeux et en faisant les grands bras. L'impression que produit
+Salvini par la simplicite de son jeu est prodigieuse en cette occasion.
+
+Il me faudrait citer toutes les scenes. Dans la conversation qu'il a
+avec le docteur, et plus tard dans la scene avec Rosalie, lorsqu'il
+laisse tomber sa tete sur la poitrine de cette femme qu'il aime tant et
+qu'il va perdre, il arrive aux plus larges effets du pathetique. Je ne
+voudrais etre desagreable pour personne, mais puisque j'ai compare la
+_Mort civile_ a _Une Cause celebre_, je puis bien rapprocher Salvini de
+Dumaine. Il faut voir le premier pour comprendre combien le second crie
+et se demene inutilement. Tout le jeu de Dumaine, dans Jean Renaud,
+devient faux et penible, a cote du jeu si souple et si vrai de Salvini.
+Celui-ci a etudie l'ame humaine, il en analyse les nuances, il est un
+homme qui pleure.
+
+Mais ou il a ete superbe surtout, c'est au dernier acte, lorsqu'il
+meurt. Je n'ai jamais vu mourir personne ainsi au theatre. Salvini
+gradue ses derniers moments de moribond avec une telle verite, qu'il
+terrifie la salle. Il est vraiment un mourant, avec ses yeux qui
+se voilent, sa face qui blemit et se decompose, ses membres qui se
+raidissent. Lorsque Emma, sur la demande de Rosalie, s'approche et
+l'appelle: "Mon pere", il a un retour de vie, un eclair de joie sur son
+visage deja mort, d'un charme douloureux; et ses mains tremblent, et sa
+tete se penche, secouee par le rale, tandis que ses derniers mots se
+perdent et ne s'entendent plus. Sans doute, on a fait souvent cela au
+theatre, mais jamais, je le repete, avec une pareille intensite de
+verite. Enfin, Salvini a eu une trouvaille de genie: il est etendu dans
+un fauteuil, et lorsqu'il expire, la tete penchee vers Emma, il semble
+s'ecrouler, son poids l'emporte, il culbute et vient rouler devant le
+trou du souffleur, pendant que les personnages presents s'ecartent en
+poussant un cri. Il faut etre un bien grand comedien pour oser cela.
+L'effet est inattendu et foudroyant. La salle entiere s'est levee,
+sanglotant et applaudissant.
+
+La troupe qui donne la replique a Salvini est tres suffisante. Ce que
+j'ai beaucoup remarque, c'est la facon convaincue dont jouent ces
+comediens italiens. Pas une fois, ils ne regardent le public. La salle
+ne semble point exister pour eux. Quand ils ecoutent, ils ont les yeux
+fixes sur le personnage qui parle, et quand ils parlent, ils s'adressent
+bien reellement au personnage qui ecoute. Aucun d'eux ne s'avance
+jusqu'au trou du souffleur, comme un tenor qui va lancer son grand air.
+Ils tournent le dos a l'orchestre, entrent, disent ce qu'ils ont a dire
+et s'en vont, naturellement, sans le moindre effort pour retenir les
+yeux sur leurs personnes. Tout cela semble peu de chose, et c'est
+enorme, surtout pour nous, en France.
+
+Avez-vous jamais etudie nos acteurs? La tradition est deplorable sur nos
+theatres. Nous sommes partis de l'idee que le theatre ne doit avoir rien
+de commun avec la vie reelle. De la, cette pose continue, ce gonflement
+du comedien qui a le besoin irresistible de se mettre en vue. S'il
+parle, s'il ecoute, il lance des oeillades au public; s'il veut detacher
+un morceau, il s'approche de la rampe et le debite comme un compliment.
+Les entrees, les sorties sont reglees, elles aussi, de facon a faire
+un eclat. En un mot, les interpretes ne vivent pas la piece; ils la
+declament, ils tachent de se tailler chacun un succes personnel, sans se
+preoccuper le moins du monde de l'ensemble.
+
+Voila, en toute sincerite, mes impressions. Je me suis mortellement
+ennuye a _Macbeth_, et je suis sorti, ce soir la, sans opinion nette sur
+Salvini. Dans la _Mort civile_, Salvini m'a transporte; je m'en suis
+alle etrangle d'emotion. Certes, l'auteur de ce dernier drame, M.
+Giacometti, ne doit pas avoir la pretention d'egaler Shakespeare. Son
+oeuvre, au fond, est meme mediocre, malgre la belle nullite de la
+formule. Seulement, elle est de mon temps, elle s'agite dans l'air que
+je respire, elle me touche comme une histoire qui arriverait a mon
+voisin. Je prefere la vie a l'art, je l'ai dit souvent. Un chef-d'oeuvre
+glace par les siecles n'est en somme qu'un beau mort.
+
+
+
+IV
+
+Je me souviens d'avoir assiste a la premiere representation de
+l'_Idole_. On comptait peu sur la piece, on etait venu au theatre avec
+defiance. Et l'oeuvre, en effet, avait une valeur bien mediocre. Les
+premiers actes surtout etaient d'un ennui mortel, mal batis, coupes
+d'episodes facheux. Cependant, vers la fin, un grand succes se dessina.
+On put etudier, en cette occasion, la toute-puissance d'une artiste de
+talent sur le public. Madame Rousseil, non seulement sauva l'oeuvre
+d'une chute certaine, mais encore lui donna un grand eclat.
+
+Elle s'etait menagee pendant les premiers actes, montrant une froideur
+calculee; puis, au quatrieme acte, sa passion eclata avec une fougue
+superbe qui enleva la foule. Je me rappelle encore l'ovation qu'on lui
+fit. Elle etait meritee, tout le succes lui etait du. Des difficultes
+s'eleverent, je crois, entre les acteurs et le directeur, et la piece
+disparut de l'affiche, mais j'aurais ete etonne si elle avait fait de
+l'argent, comme je le serais encore si elle en faisait aujourd'hui. Elle
+n'est vraiment pas assez d'aplomb; madame Rousseil, malgre ses fortes
+epaules, ne saurait la tenir longtemps debout. Il y aurait toute une
+etude a ecrire a propos de ces succes personnels des artistes, qui
+trompent souvent le public sur le merite veritable d'une oeuvre. Ce qui
+est consolant pour la dignite des lettres, c'est qu'une oeuvre ainsi
+soutenue par le talent d'un artiste, n'a jamais qu'une vogue temporaire,
+et qu'elle disparait fatalement avec son interprete.
+
+J'ai egalement assiste a la premiere representation de _Froufrou_, bien
+que je ne fisse pas alors de critique dramatique. Desclee se trouvait
+dans tout son triomphe de grande artiste. Ici, l'oeuvre etait une
+peinture charmante d'un coin de notre societe; les premiers actes
+surtout offraient les details d'une observation tres fine et tres vraie;
+j'aimais moins la fin qui tournait au larmoyant. Cette pauvre Froufrou
+etait en verite trop punie; cela serrait inutilement le coeur et
+terminait cette serie de tableaux parisiens par une gravure poncive,
+faite pour tirer des larmes aux personnes sensibles.
+
+Sans doute, l'oeuvre cette fois aidait, poussait l'artiste. Mais
+Desclee, on peut le dire, y mit encore de son temperament et elargit
+ainsi l'horizon de la piece. C'est que, justement, elle semblait
+faite pour le personnage, elle le jouait avec toute sa nature. Aussi
+s'incarna-t-elle dans ce role, ou elle fut superbe de vie et de verite.
+
+La mort de Desclee a ete pleuree par beaucoup de debutants dramatiques.
+Nous la regardions tous grandir, avec la joie de constater, a chaque
+nouvelle creation, que nous trouverions en elle l'interprete que nous
+revions pour nos oeuvres futures. Nous songions tous a des pieces ou
+nous etudierions notre societe, ou nous tacherions de mettre la realite
+a la scene. Et nous lui taillions deja des roles, parce qu'elle
+seule nous paraissait moderne, vivant de notre air et exprimant avec
+exactitude les troubles nerveux de l'epoque presente. Elle ne semblait
+avoir passe par aucune ecole, elle arrivait avec sa personnalite, sans
+aucune recette d'attitudes ni de diction. Notre age vibrait en elle avec
+une intensite merveilleuse. Je la sentais nee pour aider puissamment au
+theatre le mouvement naturaliste. Et elle est morte. C'est une perte
+immense pour nous tous.
+
+On peut dire qu'elle n'a pas ete remplacee. Le public ne se doute pas de
+la difficulte qu'eprouve aujourd'hui un auteur dramatique pour trouver
+une interprete selon ses voeux, dans une piece moderne, qui demande la
+sensation et l'intelligence du temps ou nous vivons. Je mets a part la
+Comedie-Francaise. Les directeurs disent: "Il n'y a plus d'artiste."
+Ce qui est plus vrai et plus triste, c'est qu'il y a bien encore des
+artistes, mais que ces artistes n'ont pas la flamme du mouvement
+litteraire actuel. Ils ne sont pas faits pour les oeuvres qui viennent.
+Notre mouvement naturaliste, en un mot, ne voit pas encore poindre ses
+Frederick-Lemaitre et ses Dorval.
+
+Justement, Desclee s'annoncait comme la Dorval de ce mouvement. C'est
+pourquoi nous la regrettons avec tant d'amertume. Il est une loi: c'est
+que toute periode litteraire, au theatre, doit amener avec elle ses
+interpretes, sous peine de ne pas etre. La tragedie a eu ses illustres
+comediens pendant deux siecles; le romantisme a fait naitre toute une
+generation d'artistes de grand talent. Aujourd'hui, le naturalisme ne
+peut compter sur aucun acteur de genie. C'est sans doute parce que les
+oeuvres, elles aussi, ne sont encore qu'en promesse. Il faut des succes
+pour determiner des courants d'enthousiasme et de foi; et ces courants
+seuls degagent les originalites, amenent et groupent autour d'une cause
+les combattants qui doivent la defendre.
+
+Examinez le personnel de nos actrices, par exemple. Voila Desclee morte,
+a qui confiera-t-on le role de Froufrou? M. Montigny a voulu utiliser
+mademoiselle Legault, qu'il avait sous la main. Mais je suis persuade
+que celle-ci n'a accepte le role qu'a son corps defendant; il n'est pas
+dans ses moyens; elle y est fort jolie, seulement elle ne saurait
+lui donner de la profondeur ni en rendre le detraquement nerveux.
+Mademoiselle Legault est une tres charmante ingenue, un peu minaudiere,
+dont on a voulu a tort forcer les notes aimables.
+
+Je crois que, si M. Montigny avait eu le choix, il aurait prefere donner
+le role a mademoiselle Blanche Pierson. Je ne vois guere qu'elle,
+toujours en dehors de la Comedie-Francaise, qui puisse aborder
+aujourd'hui les roles de Desclee. Mademoiselle Pierson, qui n'a ete
+longtemps qu'une jolie femme, se trouve etre actuellement une des rares
+comediennes qui sentent la vie moderne. Elle s'est montree remarquable
+dans _Fromont jeune et Risler aine_, d'Alphonse Daudet. A la verite,
+elle manque d'un je ne sais quoi, ce qui la laisse toujours un peu dans
+l'ombre; elle n'a pas la foi peut-etre, elle n'enleve pas une salle d'un
+geste ou d'un mot. Rappelez-vous ses creations, aucune ne vient en avant
+et ne s'impose par une largeur magistrale. Je le repete, elle n'en est
+pas moins la seule artiste qu'on aimerait voir dans _Froufrou_.
+
+Je ne puis nommer madame Rousseil, dont je parlais tout a l'heure.
+Celle-la n'a rien de moderne. Elle est taillee pour la tragedie, elle a
+les bras forts et le masque energique des heroines de Corneille. Quand
+elle descend au drame, il lui faut des creations males, des vigueurs
+qui emportent tout. Je ne la vois pas chaussee des fines bottines de la
+Parisienne, se jouant et agonisant dans des amours a fleur de peau.
+
+Quant a madame Fargueil, qui a eu de si beaux cris de passion, elle
+est trop marquee aujourd'hui, comme on dit en argot de coulisse, pour
+accepter des roles ou il y a des scenes d'amour. Il lui faut desormais
+des roles faits pour elle, ce qui la rend d'un emploi assez difficile,
+malgre son beau talent.
+
+Mon intention n'est point de passer ainsi toutes nos comediennes en
+revue. Le lecteur peut continuer aisement ce travail. Il verra combien
+il est malaise de trouver une Froufrou; j'ai pris ce personnage de
+Froufrou comme type d'un personnage strictement moderne, parce que
+l'actualite me l'apportait et qu'il est, en effet, suffisamment
+caracteristique. Si l'on imagine un role plus accentue encore, n'ayant
+plus certains cotes de grace facile, vivant une vie moins factice, d'une
+classe moins elegante, on comprendra que le choix d'une interprete
+devient alors d'une difficulte presque insurmontable. Ou decouvrir une
+femme assez artiste pour vivre sur les planches la vie qu'elle voit tous
+les jours dans la rue, pour oublier les grimaces apprises et se donner
+tout entiere, avec ses souffrances et ses joies? Ce qui complique les
+choses, c'est que la modernite tend a rendre les oeuvres dramatiques
+tres complexes: les roles ne sont plus d'un seul jet, coules dans une
+abstraction; ils reproduisent toute la creature qui pleure et qui rit,
+qui se jette continuellement a droite et a gauche. Des lors, ces roles
+demandent une composition extremement serree. Il faut un grand talent
+pour s'en tirer avec honneur.
+
+J'ai mis la Comedie-Francaise a part. Les debutants n'y sont point joues
+facilement. Il y a pourtant la une societaire, madame Sarah Bernhardt,
+qui a la flamme moderne. Jusqu'a present, il me semble qu'elle n'a pas
+eu une creation ou elle se soit donnee completement. On a goute sa voix
+si souple et si sonore, dans ce role de dona Sol, qui n'est guere qu'un
+role de figurante. On a admire sa science dans _Phedre_ et dans le
+repertoire romantique. Mais, selon moi, la tragedie et le drame
+romantique ont des liens traditionnels qui garrottent sa nature. Je la
+voudrais voir dans une figure bien moderne et bien vivante, poussee dans
+le sol parisien. Elle est fille de ce sol, elle y a grandi, elle l'aime
+et en est une des expressions les plus typiques. Je suis persuade
+qu'elle ferait une creation qui serait une date dans notre histoire
+dramatique.
+
+Nous avons bien vu madame Sarah Bernhardt dans l'_Etrangere_, de M.
+Dumas. Mais, vraiment, son personnage de miss Clarkson etait une
+plaisanterie par trop romantique. Cette Vierge du mal qui parcourait
+la terre pour se venger des hommes, en se faisant aimer d'eux et en
+se regalant ensuite de leurs souffrances, est a mon sens une des
+imaginations les plus comiques qu'on puisse voir. L'artiste avait
+surtout, au troisieme acte, je crois, un interminable monologue, d'une
+drolerie achevee. Madame Sarah Bernhardt executa un tour de force en n'y
+etant pas ridicule. Meme elle montra, dans l'_Etrangere_, ce qu'elle
+pourrait donner, le jour ou elle aurait un role central dans une piece
+moderne, prise en pleine realite sociale.
+
+Souvent, cette grave question de l'interpretation m'a preoccupe. Chaque
+fois qu'un auteur dramatique, ayant quelque souci de la verite, a
+aujourd'hui un role important de femme a distribuer, je sais qu'il se
+trouve dans l'embarras. On finit toujours, il est vrai, par faire un
+choix, mais la piece en patit souvent. Le public ne saurait entrer dans
+cette cuisine des coulisses; la piece est mediocrement jouee, et comme
+justement les pieces d'analyse et de caractere ne supportent pas une
+interpretation mediocre, on la siffle. C'est une oeuvre enterree. Il
+est vrai que nous sommes singulierement difficiles, nous voudrions des
+artistes jeunes, jolies, tres intelligentes, profondement originales.
+En un mot, nous tous qui travaillons pour l'avenir, nous demandons des
+comediennes de genie.
+
+
+
+V
+
+Le cas de madame Sarah Bernhardt me parait des plus interessants et des
+plus caracteristiques. Je n'ai pas a prendre la defense de la grande
+artiste, que son talent defendra suffisamment. Mais je ne puis resister
+au besoin d'etudier, a son sujet, ce fameux besoin de reclame qui affole
+notre epoque, selon les chroniqueurs.
+
+D'abord, posons nettement les situations. Madame Sarah Bernhardt est
+accusee d'etre devoree d'une fievre de publicite. A entendre les
+chroniqueurs et les reporters de notre presse parisienne, elle ne dit
+pas une parole, ne risque pas un acte, sans en calculer a l'avance le
+retentissement. Non contente d'etre une comedienne adoree du public,
+elle a cherche a se singulariser en touchant a la sculpture, a la
+peinture, a la litterature. Enfin, on en est venu a dire que, tout a
+fait affolee par sa rage de reclame, compromettant la dignite de la
+Comedie-Francaise, elle avait fini par se montrer a Londres, vetue en
+homme, pour un franc.
+
+Quant aux chroniqueurs et aux reporters qui dressent aujourd'hui ce
+requisitoire, ils prennent des attitudes de moralistes affliges. Ils
+pleurent sur ce beau talent qui se compromet. Ils menacent la comedienne
+de la lassitude du public et lui font entendre que, si elle fait encore
+parler d'elle d'une facon desordonnee, on la sifflera. En un mot, eux
+qui sont les seuls coupables de tout ce bruit, ils declarent que si le
+bruit continue, c'en est fait de madame Sarah Bernhardt; et le plus
+comique, c'est que, precisement, ils continuent eux-memes le bruit.
+
+J'ai lu avec attention les derniers articles de M. Albert Wolff, dans
+le _Figaro_. M. Albert Wolff est un ecrivain de beaucoup d'esprit et
+de raison; mais il "s'emballe" aisement. Quand il croit etre dans la
+verite, il pousse sa these a l'aigu; et vous devinez quelle besogne,
+s'il est dans l'erreur. Beaucoup d'autres ont parle comme lui de madame
+Sarah Bernhardt. Mais je m'adresse a lui, parce qu'il a une reelle
+puissance sur le public.
+
+Voyons, de bonne foi, croit-il a cet amour enrage de madame Sarah
+Bernhardt pour la reclame? Ne s'avoue-t-il pas que, si madame Sarah
+Bernhardt aime aujourd'hui a entendre parler d'elle, la faute en est
+precisement a lui et a ses confreres qui ont fait autour d'elle un
+tapage si enorme? Ne voit-il pas enfin que, si notre epoque est
+tapageuse, avide de boniments, devoree par la publicite a outrance, cela
+vient moins des personnalites dont on parle que du vacarme fait autour
+de ces personnalites par la presse a informations. Examinons cela
+tranquillement, sans passion, uniquement pour trouver la verite, en nous
+appuyant sur le cas de madame Sarah Bernhardt.
+
+Qu'on se rappelle ses debuts. Ils furent assez difficiles. Le _Passant_,
+tout d'un coup, la mit en lumiere. Il y a de cela une dizaine d'annees.
+Des ce jour-la, la presse s'empara d'elle, et ce fut surtout de sa
+maigreur dont il fut question. Je crois que cette maigreur fit alors
+pour sa reputation beaucoup plus que son talent. Pendant dix annees, on
+n'a pu ouvrir un journal sans trouver une plaisanterie sur la maigreur
+de madame Sarah Bernhardt. Elle etait surtout celebre parce qu'elle
+etait maigre. M. Albert Wolff pense-t-il que madame Sarah Bernhardt
+s'etait fait maigrir pour qu'on parlat d'elle? J'imagine qu'elle a du
+etre souvent blessee par ces bons mots d'un gout douteux; ce qui exclut
+l'idee qu'elle payait des gens pour les publier.
+
+Ainsi donc voila son debut dans la reclame. Elle est maigre, et les
+chroniqueurs, aides des reporters, font d'elle un phenomene qui occupe
+l'Europe. Plus tard, on decouvre d'autres choses: par exemple, on
+l'accuse d'une mechancete diabolique; on raconte que, chez elle, elle
+invente des supplices atroces pour ses singes; puis, toutes sortes
+de legendes se repandent, elle dort dans son cercueil, un cercueil
+capitonne de satin blanc; elle a des gouts macabres et sataniques, qui
+la font tomber amoureuse d'un squelette, pendu dans son alcove. Je
+m'arrete, je ne puis dire ici les histoires monstrueuses qui ont
+circule, et que la presse a repandues crument ou a demi mots. De
+nouveau, je prie M. Albert Wolff de me dire s'il soupconne madame Sarah
+Bernhardt d'avoir fait circuler ces histoires elle meme, dans le but
+calcule de faire parler d'elle.
+
+Je touche ici un point delicat. En quoi les excentricites de madame
+Sarah Bernhardt, vraies ou non, interessaient-elles le public? Je suis
+persuade, pour mon compte, de la faussete parfaite de ces legendes.
+Mais, quand il serait vrai que madame Sarah Bernhardt rotirait des
+singes et coucherait avec un squelette, qu'avons-nous a voir la-dedans,
+nous autres, si c'est son plaisir? Des qu'on est chez soi, les portes
+closes, on a le droit absolu de vivre a sa guise, pourvu qu'on ne gene
+personne. C'est affaire de temperament. Si je disais que tel critique,
+tres moral, vit dans une cour de petites femmes complaisantes, que
+tel romancier idealiste patauge dans la prose de l'escroquerie, je me
+melerais certainement de ce qui ne me regarde pas. La vie interieure
+de madame Sarah Bernhardt ne regardait ni les reporters ni les
+chroniqueurs. En tout cas, ce n'est pas encore elle qu'il faut accuser
+ici de chercher la reclame; c'est la reclame, violente et blessante,
+qui a force sa demeure et qui a mis autour de l'artiste la reputation
+romantique et legerement ridicule d'une femme a moitie folle.
+
+Maintenant, arrivons a la grosse accusation. On lui reproche surtout de
+ne pas s'en etre tenu a l'art dramatique, d'avoir aborde la sculpture,
+la peinture, que sais-je encore! Cela est plaisant. Voila que, non
+content de la trouver maigre et de la declarer folle, on voudrait
+reglementer l'emploi de ses journees. Mais, dans les prisons, on est
+beaucoup plus libre. Est-ce qu'on s'inquiete de ce que madame Favart ou
+madame Croizette fait en rentrant chez elle? Il plait a madame Sarah
+Bernhardt de faire des tableaux et des statues, c'est parfait. A la
+verite, on ne lui nie pas le droit de peindre ni de sculpter, on
+declare simplement qu'elle ne devrait pas exposer ses oeuvres. Ici le
+requisitoire atteint le comble du burlesque. Qu'on fasse une loi tout de
+suite pour empecher le cumul des talents. Remarquez qu'on a trouve la
+sculpture de madame Sarah Bernhardt si personnelle, qu'on l'a accusee
+de signer des oeuvres dont elle n'etait pas l'auteur. Nous sommes ainsi
+faits en France, nous n'admettons pas qu'une individualite s'echappe de
+l'art dans lequel nous l'avons parquee. D'ailleurs, je ne juge pas
+le talent de madame Sarah Bernhardt, peintre et sculpteur; je dis
+simplement qu'il est tout naturel qu'elle fasse de la peinture et de la
+sculpture, si cela lui plait, et qu'il est plus naturel encore qu'elle
+montre cette peinture et cette sculpture, qu'elle tache de vendre ses
+oeuvres, qu'elle mene, en un mot, ses occupations et sa fortune comme
+elle l'entend.
+
+Ce sont la des affirmations naives, tant elles vont de soi. On sourit
+d'avoir a expliquer que chacun a le droit strict d'arranger son
+existence selon son gout, sans qu'on le jette violemment sur la
+sellette, devant l'opinion publique. Et ici le reproche adresse a madame
+Sarah Bernhardt de chercher la publicite devient plaisant. Sans doute,
+comme peintre et comme sculpteur, elle cherche la publicite, si l'on
+entend par la qu'elle expose ses oeuvres et qu'elle les vend. Mais alors
+pourquoi ne lui fait-on pas un crime de chercher la publicite comme
+artiste dramatique? Les personnes qui la revent modeste et cachee,
+devraient lui defendre de paraitre sur les planches. De cette facon, on
+ne parlerait plus d'elle du tout. Si l'on admet qu'elle se montre au
+public en chair et en os,--en os surtout, dirait un reporter,--elle
+peut bien lui montrer ensuite ses oeuvres. C'est raisonner
+singulierement que de conclure a un besoin furieux de reclame, parce
+qu'elle ne se contente pas du theatre et qu'elle s'adresse aux autres
+arts; il faudrait plutot conclure a un besoin d'activite, a une
+satisfaction de temperament. Jamais personne n'a eu le courage de mener
+a bien de longs travaux, dans le but etroit d'obtenir des articles. On
+ecrit, on peint, on sculpte, uniquement parce que la main vous demange.
+
+C'est ce que M. Sarcey doit admettre, car lui se lamente seulement
+sur le temps que la peinture et la sculpture prennent a madame Sarah
+Bernhardt. Elle est trop occupee, selon lui, et c'est pourquoi elle a
+fait manquer a Londres une matinee, scandale enorme qui a occupe toute
+la presse. Je ne veux pas entrer dans la discussion des faits qui se
+sont passes la-bas, d'autant plus que je me mefie des articles publies;
+je sais quelle est la verite des journaux. Il parait pourtant que madame
+Sarah Bernhardt etait reellement tres souffrante, et il est tout a fait
+comique d'attribuer cette indisposition a sa peinture, a sa sculpture,
+ou encore a la fatigue que lui occasionnent les representations donnees
+par elle en dehors du theatre. Tout le monde peut etre malade, meme
+sans s'etre fatigue et sans etre peintre ou sculpteur. Ce qui me met
+en defiance sur les chroniques que nous avons lues, c'est justement le
+dementi donne par l'interessee elle-meme au conte qui la presentait
+vetue en homme, au milieu de ses tableaux et de ses statues, et se
+montrant pour un franc comme une bete curieuse. Je reconnais la les
+memes imaginations que pour les singes a la broche et le squelette
+dans le lit. A cette heure, tout se gaterait; madame Sarah Bernhardt
+parlerait de donner sa demission; la question deviendrait grosse
+d'orage. Cela est vraiment tres typique. Je n'entends pas trancher la
+question, mais j'ai voulu exposer les faits.
+
+Et, a present, je le demande une fois encore a M. Albert Wolff, si les
+reporters, si les chroniqueurs n'avaient pas fait d'abord de madame
+Sarah Bernhardt une maigre legendaire qui restera dans l'histoire; si,
+plus tard, ils ne s'etaient pas occupes de son squelette et de ses
+singes; si, lorsque la copie leur manquait, ils n'avaient pas bouche le
+trou avec un bon mot ou une indiscretion sur elle; s'ils n'avaient pas
+empli les journaux de leur etonnement goguenard, chaque fois qu'elle
+a fait un envoi au Salon, publie un livre ou monte en ballon captif;
+enfin, si, lors de ce voyage de la Comedie-Francaise a Londres, ils ne
+nous avaient pas raconte en detail jusqu'a ses maux de coeur: M. Albert
+Wolff croit-il que les choses en seraient venues au point ou elles en
+sont?
+
+Ce que j'ai voulu etablir nettement, c'est ce que j'enoncais au debut:
+ce n'est pas madame Sarah Bernhardt comedienne, ce n'est pas nous
+artistes, romanciers, poetes, qui sommes pris de cette rage de reclame;
+c'est le reportage, c'est la chronique qui, depuis cinquante ans, ont
+change les conditions de la reclame, decuple les appetits curieux du
+public, souleve autour des personnalites en vue cet orchestre formidable
+de l'information a outrance. Ici, j'elargis mon sujet; a la verite, je
+n'ai pris le cas de madame Sarah Bernhardt que pour preciser des faits
+dont j'ai ete frappe. Mon experience personnelle m'a appris que,
+lorsqu'un chroniqueur accuse un ecrivain de chercher le bruit, il arrive
+que l'ecrivain est un bon bourgeois faisant tranquillement sa besogne,
+tandis que c'est le chroniqueur qui joue devant lui de la trompette.
+
+Remarquez que les ecrivains, comme les comediens, finissent souvent
+par se laisser aller agreablement sur cette pente de la reclame. On
+s'habitue au tapage; on a sa ration de publicite tous les matins, et
+l'on s'attriste, quand on ne trouve plus son nom dans les journaux.
+Il est tres possible qu'on ait gate madame Sarah Bernhardt comme tant
+d'autres, en lui donnant l'habitude de voir le monde tourner autour
+d'elle. Mais, dans ce cas, elle est une victime et non une coupable.
+Paris a toujours eu de ces enfants gates qu'il comble de sucre, dont il
+veut connaitre les moindres gestes, qu'il caresse a les faire saigner,
+dont il dispose pour ses plaisirs avec un despotisme d'ogre aimant la
+chair fraiche. La presse a informations, le reportage, la chronique, ont
+donne un retentissement formidable a ces caprices de Paris, voila tout.
+La question est la et pas ailleurs. Il serait vraiment cruel de s'etre
+amuse pendant dix ans de la maigreur de madame Sarah Bernhardt, d'avoir
+fait courir sur elle une legende diabolique, de s'etre mele de toutes
+ses affaires privees et publiques en tranchant bruyamment les questions
+dont elle etait seule juge, d'avoir occupe le monde de sa personne, de
+son talent et de ses oeuvres, pour lui crier un jour: "A la fin, tu nous
+ennuies, tu fais trop de bruit; tais-toi." Eh! taisez-vous, si cela vous
+fatigue de vous entendre!
+
+Voila ce que j'avais a dire. C'est un simple proces-verbal. Je n'attaque
+pas la presse a informations, qui m'amuse et qui me donne des documents.
+Je crois qu'elle est une consequence fatale de notre epoque d'enquete
+universelle. Elle travaille, plus brutalement que nous, et en se
+trompant souvent, a l'evolution naturaliste. Il faut esperer qu'un jour
+elle aura l'observation plus juste et l'analyse plus nette, ce qui
+ferait d'elle une arme d'une puissance irresistible En attendant, je lui
+demande simplement de ne pas preter le fracas de son allure aux gens
+qu'elle emporte dans sa course, quitte a leur casser les reins, s'ils
+viennent a tomber.
+
+
+
+VI
+
+Je dirai ce que je pense de l'aventure qui affole Paris en ce moment.
+Il s'agit de la demission de madame Sarah Bernhardt, et de la felure
+stupefiante qu'elle a determine dans le crane des gens.
+
+Deja, a propos du proces de Marie Biere, j'avais ete etonne des sautes
+de l'opinion publique. On se souvient des termes crus dans lesquels
+le Paris sceptique jugeait l'heroine du drame, avant l'ouverture des
+debats. L'affaire vient en cour d'assises, et tout Paris se passionne
+pour la jeune femme; on la defend, on la plaint, on l'adore; si bien
+que, si le tribunal l'avait condamnee, on lui aurait certainement jete
+des pommes cuites. Elle est acquittee, et tout de suite, du soir au
+lendemain, on retombe sur elle, on la rejette au ruisseau, avec une
+rudesse incroyable; ce n'est plus qu'une gredine, on lui conseille de
+disparaitre. Sans doute, une analyse exacte nous donnerait les causes de
+ces mouvements contraires et si precipites. Mais, pour les braves gens
+qui regardent en simples curieux le spectacle de la vie, quel joli
+peuple de pantins nous faisons!
+
+Je me suis tenu a quatre pour ne pas parler en son temps de cette
+affaire. Elle etait un exemple si decisif de roman experimental! Voila
+une histoire bien banale, une histoire comme il y en a cent mille a
+Paris: une femme prend pour amant un monsieur fort correct, un galant
+homme, dont elle a un enfant, et qui la quitte, ennuye de sa paternite,
+apres avoir eu l'idee plus ou moins nette d'un avortement. On coudoie
+cela sur les trottoirs, et personne ne songe meme a tourner la tete.
+Mais attendez, voici l'experience qui se pose: Marie Biere, de
+temperament particulier, produit d'une heredite dont il a ete question
+dans les debats, tire un coup de pistolet sur son amant; et, des lors,
+ce coup de pistolet est comme la goutte d'acide sulfurique que le
+chimiste verse dans une cornue, car aussitot l'histoire se decompose,
+le precipite a lieu, les elements primitifs apparaissent. N'est-ce pas
+merveilleux? Paris s'etonne qu'un galant homme fasse des enfants et ne
+les aime pas; Paris s'etonne que l'avortement soit a la porte de tous
+les concubinages. Ces choses ont lieu tous les jours, seulement il ne
+les voit pas, il ne s'y arrete pas; il faut que l'experience les montre
+violemment, que le coup de pistolet parte, que la goutte d'acide tombe,
+pour qu'il reste stupefait lui-meme de sa pourriture en gants blancs.
+Dela, cette grosse emotion, en face d'une aventure tellement commune,
+qu'elle en est bete.
+
+Nous avons eu aussi un joli exemple de felure avec le fameux
+Nordenskiold.
+
+Pendant huit jours, tout a ete pour Nordenskiold, une reception
+princiere, des arcs de triomphe, des galas, des hommages enthousiastes
+dans la presse. Il semblait que le voyageur eut decouvert une seconde
+fois l'Amerique. Puis, brusquement, le vent a tourne, Nordenskiold
+n'avait rien decouvert du tout; un simple charlatan qui avait fait une
+promenade a Asnieres, un pitre auquel on reprochait les diners qu'on lui
+avait donnes. Le comique de l'histoire est que les journaux les plus
+chauds a lancer Nordenskiold se sont montres ensuite les plus enrages a
+le demolir. Il etait grand temps qu'il reprit le chemin de fer, car nous
+aurions fini par lui faire un mauvais parti.
+
+Et voici les farces qui recommencent avec madame Sarah Bernhardt.
+En verite, les nerfs nous emportent, il faudrait soigner cela, car
+l'indisposition tourne a l'affection chronique. Il n'est pas bon de se
+detraquer de la sorte, a la moindre emotion.
+
+Pendant huit ans, madame Sarah Bernhardt a ete l'idole de la presse
+et du public. Il n'est pas d'hommage qu'on ne lui ait rendu; on l'a
+couverte de bravos et de couronnes. Je crois que, pendant ces huit
+annees, on ne trouverait pas une seule attaque contre elle, partant d'un
+homme ayant quelque autorite. Il semblait qu'on eut signe un pacte pour
+la trouver parfaite. Paris etait a ses pieds. Et brusquement, en une
+nuit, tout a croule. Applaudie encore la veille au soir, le lendemain
+elle n'avait plus aucun talent, mais aucun, rien du tout. La presse
+entiere, qui lui appartenait le samedi, se tournait contre elle le
+dimanche. On la maudissait, on l'execrait, a ce point, disait-on,
+qu'elle n'oserait jamais reparaitre sur une scene francaise, par crainte
+d'etre insultee. Grand Dieu! que s'etait-il donc passe? Un simple fait:
+madame Sarah Bernhardt, cedant a son temperament de femme nerveuse,
+venait de jeter dans la cornue la goutte d'acide sulfurique. Elle avait
+donne sa demission.
+
+Oh! la belle experience! Le precipite a lieu, d'apres les lois
+naturelles, et le public s'effare. Paris semble croire qu'une telle
+aventure, fort ordinaire, ne s'etait jamais vue. L'histoire de la
+Comedie-Francaise est la pour repondre. Madame Sarah Bernhardt n'a, en
+somme, que repete une fugue celebre de madame Arnould Plessy, sous le
+souvenir de laquelle on l'a ecrasee, dans le role de Clorinde; et M.
+Got, allant jouer la _Contagion_ a l'Odeon, malgre ses engagements,
+avait egalement donne le mauvais exemple. On citerait bien d'autres
+faits encore. Si l'on penetrait dans l'histoire intime de la
+Comedie-Francaise, si l'on contait les revoltes de chacun, les plaintes,
+les projets d'escapade, on verrait que le miracle est au contraire que
+les demissions n'y soient pas plus nombreuses.
+
+Je n'ai pas a defendre madame Sarah Bernhardt. Je ne suis, si l'on veut,
+qu'un chimiste curieux d'experiences et tres interesse par celle qui se
+passe en ce moment sous mes yeux. J'accorde que madame Sarah Bernhardt
+a tous les torts. Elle a tort d'abord d'avoir son temperament qui la
+pousse aux decisions extremes. Elle a tort ensuite d'etre trop sensible
+a la critique; apres avoir cru a tous les eloges qu'on lui donnait, elle
+a cru a une critique violente qui tombait sur elle comme une tuile par
+un jour de grand vent. Et c'est cette derniere naivete que je ne lui
+pardonnerai jamais. Eh quoi! madame, vous avez deserte devant une phrase
+d'un critique dont les arrets ne peuvent compter? Vous que l'on dit
+si orgueilleuse, vous avez manque d'orgueil a ce point? Mais je vous
+assure, il en a tue d'autres qui se portent fort bien. C'est quelquefois
+un honneur d'etre attaque. Si, comme on le raconte, vous cherchiez un
+pretexte pour quitter la Comedie-Francaise, que n'en avez-vous donc
+trouve un plus serieux, car celui-la, en verite, me gate toute
+l'histoire.
+
+Ainsi, voila madame Sarah Bernhardt qui s'est donne tous les torts.
+Seulement, il faut examiner la responsabilite de la presse et du public.
+Elle n'a aucun talent, dites-vous? Alors pourquoi l'avez-vous grisee
+pendant huit ans? C'est vous qui l'avez faite, c'est vous qui l'avez
+poussee a cette susceptibilite nerveuse, qui vous semble extraordinaire.
+Vous gatez les femmes, puis vous les tuez. Celle-la nous ennuie, a une
+autre! Aucune mesure, ni dans les eloges, ni dans la critique. Lorsque
+vous avez mis une comedienne dans les astres, vous la jetez d'un coup de
+poing dans l'egout; et vous vous etonnez que cette machine delicate se
+detraque. Ah! peuple de polichinelles! C'est pour cela qu'il vaut mieux
+t'avoir contre soi, parce qu'au moins on n'a plus a craindre que ta
+tendresse.
+
+Et comment voulez-vous que les journaux gardent la mesure, lorsqu'un
+maitre du theatre contemporain tel que M. Emile Augier perd lui-meme
+toute logique? Je dirai jusqu'au bout ce que je pense, puisque me voila
+lance. On nous a raconte comme quoi M. Augier avait insiste aupres de
+M. Perrin pour donner le role de Clorinde a madame Sarah Bernhardt; M.
+Perrin aurait prefere madame Croizette; mais l'auteur exigeait madame
+Sarah Bernhardt, dont le talent sans doute lui semblait preferable. Des
+lors, quelle est notre stupeur de lire, dans la lettre ecrite par M.
+Augier, ces deux phrases que je detache: "Je maintiens qu'elle a joue
+aussi bien qu'a son ordinaire, avec les memes defauts et les memes
+qualites, ou l'art n'a rien a voir... Soyons donc indulgents pour cette
+incartade d'une jolie femme, qui pratique tant d'arts differents avec
+une egale superiorite, et gardons nos severites pour des artistes moins
+universels et plus serieux". Mais, dans ce cas, pourquoi M. Augier
+a-t-il voulu absolument confier le role de Clorinde a madame Sarah
+Bernhardt? Si "l'art n'a rien a voir" chez cette comedienne, s'il y a, a
+la Comedie-Francaise, des artistes "moins universels et plus serieux",
+encore un coup pourquoi diable l'auteur a-t-il fait un si mauvais choix?
+Je ne saurais m'arreter a cette idee que M. Augier a choisi madame
+Sarah Bernhardt parce qu'elle faisait recette; cette supposition serait
+indigne. Il y a donc manque de logique. On ne lache pas de la sorte, en
+faisant de l'esprit, une artiste au talent de laquelle on a cru.
+
+Le coup de folie est general, et il part de haut. Je ne puis m'arreter a
+toutes les sottises qu'on ecrit. Ainsi, on parle du tort que le
+depart de madame Sarah Bernhardt fait a M. Augier. Quelle est cette
+plaisanterie? Dans huit jours, lorsque madame Croizette reprendra le
+role, elle aura un succes ecrasant, et l'_Aventuriere_ beneficiera de
+tout le tapage fait; c'est, comme on dit, un lancage superbe. Le tort
+fait a la Comedie-Francaise est plus reel; il est certain que madame
+Sarah Bernhardt laisse un grand vide. Pourtant, la demande de trois
+cent mille francs de dommages et interets me parait un peu raide. Un
+arrangement serait seul raisonnable. Mais allez donc parler raison,
+quand les tetes sont felees a ce point! Il faut laisser faire le temps.
+Je me plais a croire que, lorsque tout ce tapage sera calme, madame
+Sarah Bernhardt rentrera comme pensionnaire a la Comedie-Francaise, ou
+l'on n'aura pu la remplacer, parce qu'elle est avant tout une nature.
+Alors, de part et d'autre, on s'etonnera d'une alerte si chaude. Ce sont
+la brouilles d'amoureux.
+
+Du reste, vous savez que, le mois prochain, je m'attends a ce qu'on
+acquitte Menesclou, au milieu de l'attendrissement de tout Paris. Pensez
+donc, le pauvre jeune homme, il y a huit jours qu'on le traite de
+monstre: ca finit par le rendre sympathique. Puis, en voila assez avec
+la petite Deu et sa famille; la mere a parle au cimetiere, c'est du
+cabotinage. Encore une culbute, pleurons sur Menesclou!
+
+
+
+POLEMIQUE
+
+I
+
+Mon confrere, M. Francisque Sarcey, a bien voulu discuter mes opinions
+en matiere d'art dramatique. Je ne repondrai pas aux critiques qui me
+sont personnelles; je lui appartiens, il me juge comme il me comprend,
+c'est parfait. Mais je me permettrai de repondre aux parties de son
+article qui traitent de questions generales. Le mieux, pour s'entendre,
+est encore de s'expliquer.
+
+Remarquez que, dans toute polemique, une bonne moitie de la divergence
+des opinions provient de malentendus. Je dis blanc, on entend noir. Je
+raisonne d'apres un ensemble d'idees ou tout se tient, on detache un
+alinea et on lui donne un sens auquel je n'ai jamais songe. De cette
+facon, on peut marcher des annees cote a cote sans se comprendre.
+Revenons donc sur tout cela, puisque je n'ai pas reussi a etre clair.
+
+Un point qui me tient surtout au coeur, c'est de repondre au reproche
+qu'on me fait d'insulter nos gloires. J'ai ecrit quelque part, apres
+avoir constate que les oeuvres dramatiques contemporaines n'etaient pas,
+selon moi, des chefs-d'oeuvre: "Les planches sont vides." La-dessus, M.
+Sarcey se fache et me repond: "Les planches sont vides! Serieusement,
+est-il permis a un homme, quelle que soit sa mauvaise humeur, de se
+permettre une aussi extravagante monstruosite? Quoi! les planches
+sont vides! et Augier vient de donner les _Fourchambault_, et l'on va
+reprendre le _Fils naturel_, d'Alexandre Dumas, et l'on joue en ce
+moment la _Cagnotte_, de Labiche, la _Cigale_, de Meilhac et Halevy, les
+_Deux Orphelines_ de d'Ennery, et l'on annonce une comedie nouvelle de
+Sardou!" Il parait que je suis d'une extravagance bien monstrueuse,
+car, meme apres ce cri indigne, je repeterai tranquillement: "Oui, les
+planches sont vides."
+
+Seulement, ce que M. Sarcey neglige de dire, c'est que je ne me suis pas
+eveille un beau matin, en trouvant cette affirmation, pour etonner
+le monde. Elle est la consequence de toute une serie d'etudes, la
+constatation finale d'un critique qui s'est mis a un point de vue
+particulier. Certes, jamais les planches n'ont ete plus encombrees,
+jamais on n'y a depense autant de talent, jamais on n'a produit un
+si grand nombre de pieces interessantes. Cela n'empeche pas que les
+planches soient vides pour moi, des que j'y cherche le genie et
+le chef-d'oeuvre du siecle, l'homme qui doit realiser au theatre
+l'evolution naturaliste que Balzac a determinee dans le roman, l'oeuvre
+dramatique qui puisse se tenir debout, en face de la _Comedie humaine_.
+
+Est-ce que j'ai jamais nie les grandes qualites de nos auteurs
+contemporains, la carrure solide et simple de M. Emile Augier, les
+etudes humaines de M. Alexandre Dumas fils, gatees malheureusement par
+une si etrange philosophie, la fine et spirituelle observation de MM.
+Meilhac et Halevy, le mouvement endiable de M. Sardou? Je ne suis pas
+aussi fou et aussi injuste qu'on veut le dire. Qu'on me relise, on verra
+que j'ai toujours fait la part de chacun, meme lorsque je me suis montre
+severe.
+
+Mais ou je me separe completement de M. Sarcey, c'est quand il ajoute:
+"Si vous mettez a part ces grands noms de Moliere et de Shakespeare, qui
+ne sont que des accidents de genie, vous pouvez courir toute l'histoire
+du theatre dans l'univers sans trouver une epoque ou se soient
+rencontres a la fois, dans un seul genre, tant d'ecrivains de premier
+ordre."
+
+De premier ordre, je le nie absolument. Mettons de second ordre, meme de
+troisieme, pour quelques-uns. On le verra plus tard. M. Sarcey obeit a
+un sentiment dont les critiques de toutes les epoques ont fait preuve,
+en placant au premier rang les auteurs dramatiques contemporains; mais
+ou sont les auteurs de premier ordre du siecle dernier et meme du
+commencement de ce siecle? Il faut lire les anciens comptes rendus pour
+savoir ce qu'on doit penser des places distribuees ainsi par la critique
+courante. Je l'ai dit et je le repete, ce qui nous separe, M. Sarcey
+et moi, c'est qu'il est enfonce dans l'actualite, dans la pratique
+quotidienne de son devoir de lundiste, dans le theatre au jour le jour;
+tandis que ce theatre n'est pour moi qu'un sujet d'analyse generale,
+et que je ne juge jamais ni un homme ni une oeuvre sans m'inquieter du
+passe et de l'avenir.
+
+Veut-il savoir ce que j'entends par un homme de premier ordre? J'entends
+un createur. Quiconque ne cree pas, n'arrive pas avec sa formule
+nouvelle, son interpretation originale de la nature, peut avoir beaucoup
+de qualites; seulement, il ne vivra pas, il n'est en somme qu'un
+amuseur. Or, dans ce siecle, Victor Hugo seul a cree au theatre. Je
+n'aime point sa formule; je la trouve fausse. Mais elle existe et elle
+restera, meme lorsque ses pieces ne se joueront plus. Cherchez autour de
+lui, voyez comme tout passe et comme tout s'oublie.
+
+Theodore Barriere vient a peine de mourir, et le voila recule dans un
+brouillard. Que les autres s'en aillent, ils fondront aussi rapidement.
+Certes, il y a des differences, je ne puis faire ici une etude de chaque
+auteur dramatique et indiquer l'argile dans le monument qu'il eleve. Je
+me contente de les condamner en bloc, parce que pas un d'entre eux n'a
+trouve la formule que le siecle attend. Ils la begayent presque tous,
+aucun ne l'affirme.
+
+Mon argumentation est superieure aux oeuvres, je veux dire que je
+raisonne au-dessus des pieces qu'on peut jouer, d'apres la marche meme
+de l'esprit de ce siecle. Le grand mouvement naturaliste qui nous
+emporte, s'est declare successivement dans toutes les, manifestations
+intellectuelles. Il a surtout transforme le roman, il a souffle a Balzac
+son genie. J'attends qu'il souffle du genie a un auteur dramatique.
+Jusque-la, pour moi, la litterature dramatique restera dans une
+situation inferieure; on y aura peut-etre beaucoup de talent, mais en
+pure perte, parce qu'on y pataugera au milieu d'enfantillages et de
+mensonges qui ne se peuvent plus tolerer. Aujourd'hui, le roman ecrase
+le drame du poids terrible dont la verite ecrase l'erreur.
+
+Je conseille a M. Sarcey d'interroger les etrangers de grande
+intelligence et de libre examen, des Russes, des Anglais, des Allemands.
+Il verra quelle est leur stupefaction, en face de nos romans et de nos
+oeuvres dramatiques. Un d'eux disait: "C'est comme si vous aviez deux
+litteratures: l'une scientifique, basee sur l'observation, d'un style
+merveilleusement travaille; l'autre conventionnelle, toute pleine de
+trous et de puerilites, aussi mal batie que mal pensee."
+
+Nos critiques ne voient pas le fosse parce qu'ils barbotent dedans.
+Puis, il leur suffit que le monde entier applaudisse nos vaudevilles,
+comme il chante nos refrains idiots. Il n'en est pas moins vrai qu'il
+faut combler le fosse, que le fosse se comblera de lui-meme et que le
+theatre sera alors renouvele par l'esprit d'analyse qui a elargi le
+roman. Je constate que l'evolution se fait depuis quelques annees, d'une
+facon continue. L'homme de genie attendu peut paraitre, le terrain est
+pret. Mais, tant que l'homme de genie n'aura pas paru, les planches
+seront vides, car le genie seul compte et merite d'etre.
+
+Cela m'amene a repondre, sur deux autres points, a M. Sarcey. J'ai dit
+qu'on imposait aux debutants le code invente par Scribe, et j'ai ajoute
+que Moliere ignorait le metier du theatre, tel qu'il faut le connaitre
+aujourd'hui pour reussir. La-dessus, M. Sarcey me repond que Scribe est
+aujourd'hui en defaveur et que Moliere etait un "roublard".
+
+Vraiment, Scribe est en defaveur? Eh bien! et M. Hennequin, et M. Sardou
+lui-meme? Lorsque j'ai nomme Scribe, j'ai voulu evidemment designer
+la piece d'intrigue, le tour de passe-passe, l'escamotage remplacant
+l'observation. Que Scribe lui-meme soit jete au grenier, cela va de
+soi, cela me donne raison; mais il n'en reste pas moins vrai que les
+heritiers de Scribe sont encore en plein succes. Quand on joue une piece
+"bien faite", comme il dit, est-ce que M. Sarcey ne se pame pas de joie?
+Est-ce que ses feuilletons, son enseignement dramatique, ne concluent
+pas toujours a ceci: "Reglez-vous sur le code, en dehors du code il n'y
+a que des casse-cou"? Mon Dieu! je puis le lui avouer aujourd'hui: c'est
+a lui que j'ai songe, lorsque j'ai imagine un critique conseillant a un
+debutant de lire les classiques de la piece bien faite, Scribe, Duvert
+et Lausanne, d'Ennery, etc. Sans doute les pieces mal faites de MM.
+Meilhac et Halevy et de M. Gondinet reussissent parfois aujourd'hui;
+mais il en pleure, et c'est moi qui m'en rejouis.
+
+Meme malentendu au sujet de Moliere. M. Sarcey a souvent parle du metier
+du theatre, paraissant faire de ce metier une science absolue, rigide
+comme un traite d'algebre. J'ai repondu qu'il n'y avait pas un metier,
+mais des metiers, que chaque epoque avait le sien; et, comme preuve,
+j'ai avance que Moliere ignorait ce metier absolu qu'on jette dans les
+jambes de tous les debutants. M. Sarcey declare que j'avance la "une
+incongruite litteraire". Je serai plus aimable, je dirai simplement que
+M. Sarcey ne sait pas me lire.
+
+Eh! oui, Moliere est un "roublard" pour l'arrangement des scenes, pour
+la distribution des materiaux dans une oeuvre. Il etait a la fois auteur
+et acteur, il connaissait son "metier" mieux que personne. Il a meme
+invente la plus admirable coupe de dialogue qui existe. Seulement,
+cela n'empeche pas que _Tartuffe_ a un denouement enfantin et que le
+_Misanthrope_ est plutot une dissertation dialoguee qu'une piece, si
+l'on examine cette comedie a notre point de vue actuel. Aucun de nos
+auteurs dramatiques ne risquerait un pareil denouement, ni une comedie
+aussi vide d'action; tous craindraient d'etre siffles. Je n'ai pas dit
+autre chose, le sens de code dramatique que je donnais au mot metier,
+sortait naturellement de ce qui precedait.
+
+Et je profite de l'occasion pour enregistrer l'aveu de M. Sarcey. Chaque
+epoque a son metier. Qu'il reconnaisse maintenant que chaque auteur a le
+sien et nous nous entendrons parfaitement. Seulement, il ne faudra plus
+alors qu'il veuille regenter le theatre, parler de pieces bien faites et
+de pieces mal faites. Du moment ou il n'y a pas une grammaire, un code,
+tout est permis. C'est ce que je me tue a demontrer depuis des annees.
+
+Maintenant, bien que je ne veuille pas repondre aux critiques qui me
+sont personnelles, je m'etonnerai de l'explication bonne enfant que M.
+Sarcey donne de mes idees sur la litterature dramatique. Oh! mon Dieu,
+rien de plus simple! J'ai ecrit des pieces qui sont tombees. De la, une
+grande mauvaise humeur et une campagne feroce contre mes confreres.
+M. Sarcey est toujours pratique. Il frappe en plein dans le tas. Vous
+croyez qu'il va s'imaginer que j'ai des convictions, que je me bats
+pour le triomphe de ce que je crois etre la verite. A d'autres! On m'a
+siffle, j'enrage et je me console en devorant les auteurs plus heureux.
+Voila qui est d'un critique de haut vol.
+
+Si je remue la science, et si je remonte au dix-huitieme siecle pour
+y signaler la naissance du naturalisme, si je suis l'evolution de ce
+naturalisme a travers le romantisme, et si j'en constate le triomphe
+dans le roman, en predisant qu'il triomphera prochainement aussi au
+theatre, tout cela c'est que le public m'a hue et que je suis plein de
+vengeance!
+
+M Sarcey a tort de me croire si furieux et si malade de mes chutes.
+Qu'il interroge mes amis, ils lui diront que je sais tomber tres
+gaillardement. Comment n'a-t-il pas compris que le theatre n'est encore
+pour moi qu'un champ de manoeuvres et d'experiences? Ma vraie forge est
+a cote. Seulement, j'aime me battre, je me bats dans le champ voisin,
+pour ne pas faire trop de degats chez moi, si la bataille tourne mal.
+Autrefois, c'a ete la peinture qui m'a servi de champ de manoeuvres.
+Aujourd'hui, j'ai choisi le theatre, parce qu'il est plus pres;
+d'ailleurs, peinture, theatre, roman, le terrain est le meme, lorsqu'on
+y etudie le mouvement de l'intelligence humaine. Les soirs ou l'on me
+tue une piece, ce n'est encore qu'une maquette qu'on me casse. Voila ma
+confession.
+
+
+
+Il
+
+Il me faut repondre a un article que mon confrere, M. Henry Fouquier,
+a bien voulu consacrer aux idees que je defends. La polemique a ceci
+d'excellent qu'elle simplifie et eclaircit les questions, lorsqu'on est
+de bonne foi des deux cotes. Il est tres bon, cet article de M. Henry
+Fouquier; je veux dire qu'il est tres bon pour moi, car il va me
+permettre d'expliquer nettement la position que j'ai prise dans la
+critique dramatique et qu'on affecte de ne pas comprendre.
+
+Et, d'abord, comment M. Henry Fouquier, qui est un esprit tres fin, un
+peu fuyant peut-etre, tombe-t-il dans cette rengaine insupportable qui
+consiste a me reprocher de n'avoir rien invente? Mais, bon Dieu! ai-je
+jamais dit que j'inventais quelque chose? Ou a-t-on lu ca? pourquoi me
+prete-t-on gratuitement cette pretention bete? Il parle de mes theories
+nouvelles. Eh! je n'ai pas de theorie; eh! je n'ai pas l'imbecillite de
+m'embarquer dans des theories nouvelles! C'est l'argument qui m'agace le
+plus, qui me met hors de moi. "Vous n'inventez rien, les idees que vous
+defendez sont vieilles comme le monde." Parfaitement, c'est entendu, je
+le sais. C'est ma gloire de les defendre, ces vieilles idees.
+
+Ne dirait-on pas qu'il me faudrait inventer une nouvelle religion pour
+etre pris au serieux! Vous n'inventez rien: donc, vous ne comptez pas,
+vous rabachez. Mais, precisement, c'est parce que je n'invente pas que
+je suis sur un terrain solide. On a invente le romantisme; je veux dire
+qu'on a ressuscite le quinzieme siecle et le seizieme sur le terrain
+nouveau de notre siecle, ou le passe ne pouvait reprendre racine. Aussi
+le romantisme a-t-il vecu cinquante ans a peine; il etait factice, il ne
+repondait qu'a une evolution temporaire, il devait disparaitre avec ses
+inventeurs.
+
+Nous autres, nous n'inventons pas le naturalisme. Il nous vient
+d'Aristote et de Platon, affirme M. Henry Fouquier. Tant mieux! c'est
+qu'il sort des entrailles memes de l'humanite. Sans remonter si
+loin, j'ai vingt fois constate que le grand mouvement de la science
+experimentale etait parti du dix-huitieme siecle. On peut renouer
+la chaine des ancetres de Balzac. Cela entame-t-il son originalite?
+Nullement. Son monument s'est trouve fonde sur des assises plus larges
+et plus indestructibles.
+
+Est-ce bien fini? Continuera-t-on encore a croire qu'on m'ecrase,
+lorsqu'on me reproche de ne rien inventer, en me plaisantant avec
+l'esprit facile et un peu naif de la causerie courante? Je le repete
+une fois pour toutes: je n'invente rien; je fais mieux, je continue. La
+situation que j'ai prise dans la critique est donc simplement celle d'un
+homme independant, qui etudie l'evolution naturaliste de notre epoque,
+qui constate le courant de l'intelligence contemporaine, qui se permet
+au plus de predire certains triomphes. Quand on me demande ce que
+j'apporte, et qu'on fait mine de fouiller dans mes poches et de
+s'etonner de n'y rien trouver d'extraordinaire, je songe a ces
+gens credules d'autrefois qui cherchaient la pierre philosophale.
+Aujourd'hui, nos chimistes sont partis de l'etude de la nature, et
+s'ils trouvent jamais la fabrication de l'or, ce sera par une methode
+scientifique. Je suis comme eux, je n'ai pas de recettes, pas de
+merveilles empiriques; j'emploie et je tache simplement de perfectionner
+la methode moderne qui doit nous conduire a la possession de plus en
+plus vaste de la verite.
+
+Maintenant, je ne pense pas que personne ose nier l'evolution
+naturaliste de notre age. Dans les sciences, le mouvement est
+formidable, et ce sont precisement les travaux des savants qui ont donne
+le branle a toute l'intelligence contemporaine. Les arts et les lettres
+ont suivi; dans notre ecole de peinture, chez nos historiens, nos
+critiques, nos romanciers, meme nos poetes, on peut suivre les
+transformations considerables amenees par l'application des methodes
+exactes. Eh bien! c'est cette evolution qui m'interesse, qui me
+passionne. J'en suis la marche, le developpement; j'en attends le
+triomphe definitif. Au theatre, cette evolution me parait marcher plus
+lentement et ne pas encore produire les oeuvres qu'on doit en attendre.
+Tout mon terrain de critique est la. Je n'ai pas la folle vanite de
+croire que c'est moi qui vais determiner un mouvement de cette puissance
+irresistible. Le courant impetueux passe, et je me jette au milieu, je
+m'abandonne a lui, Certain qu'il doit me conduire ou va le siecle. Ceux
+qui veulent le remonter, seront noyes, voila tout. Il serait aussi sot
+de le nier que de dire: "C'est moi qui l'ai fait."
+
+Mais mon plus grand crime, parait-il, est d'avoir lance dans la
+circulation ce mot terrible de naturalisme, sur lequel M. Henry Fouquier
+s'egaye avec la fine fleur de son esprit. Est-ce bien moi qui ai cree le
+mot? je n'en sais ma foi rien! Enfin, je l'ai employe et j'en accepte
+la paternite. C'est donc bien abominable de prendre un mot nouveau,
+lorsqu'on eprouve le besoin de designer une chose ancienne d'une facon
+saisissante. Mettons que la formule de la verite dans l'art nous vienne
+de Platon et d'Aristote. Suis-je condamne a employer une periphrase pour
+designer cette verite dans l'art? N'est-il pas plus commode de choisir
+un mot, d'accepter un mot qui est dans l'air? Puis, il n'y a pas
+d'absolu. Du temps de Platon et d'Aristote, la verite dans l'art a pu
+avoir un nom qui ne lui convienne plus aujourd hui; si le fond est
+eternel, les facons d'etre changent, la necessite d'appellations
+nouvelles se fait sentir. On me demande pourquoi je ne me suis pas
+contente du mot realisme, qui avait cours il y a trente ans; uniquement
+parce que le realisme d'alors etait une chapelle et retrecissait
+l'horizon litteraire et artistique. Il m'a semble que le mot naturalisme
+elargissait au contraire le domaine de l'observation. D'ailleurs, que ce
+mot soit bien ou mal choisi, peu importe. Il finira par avoir le sens
+que nous lui donnerons. C'est uniquement ce sens qui est la grande
+affaire.
+
+Et ici j'entre dans le vif de ma querelle avec M. Henry Fouquier. Il est
+plein d'esprit, cela je ne le nie pas; mais il fait un raisonnement qui
+m'a paru denoter une philosophie un peu puerile, cette philosophie du
+coin du feu qui discute sur l'art de couper les cheveux en quatre. Voici
+ce qu'il ecrit: "Je crois que l'erreur capitale du propagateur zele du
+naturalisme consiste a avoir confondu le fond eternel des choses avec
+les moyens d'expression." Puis, il s'explique: de tout temps les
+artistes ont eu pour but de reproduire la nature, de se faire les
+interpretes de la verite. Tous les artistes sont donc des naturalistes.
+Ou ils commencent a differer, c'est lorsqu'ils expriment, par ce
+que chaque groupe d'artistes, selon les temps, les milieux et les
+temperaments, donne alors des expressions differentes de la nature.
+C'est la seulement, d'apres M. Henry Fouquier, que les naturalistes
+d'intention deviennent des idealistes, des classiques, des romantiques,
+enfin toutes les varietes connues.
+
+Parbleu! le raisonnement est superbe! Je jure a M. Henry Fouquier que
+je ne confonds pas du tout le fond eternel des choses avec les moyens
+d'expression. Ce fond eternel des choses est d'un bon comique dans cette
+argumentation. Voyez-vous un gredin devant un tribunal, disant qu'il a
+le fond eternel d'honnetete, mais que, dans la pratique, il n'en a pas
+tenu compte? Ou en serions-nous, si l'intention suffisait dans les arts
+et dans les lettres? Vous me la baillez belle, avec votre fond eternel
+des choses! Que m'importe ce que veulent les artistes et les ecrivains?
+C'est ce qu'ils me donnent qui m'interesse.
+
+Evidemment, a toutes les epoques, les prosateurs comme les poetes ont eu
+la pretention de peindre la nature et de dire la verite. Mais l'ont-ils
+fait? C'est ici que les ecoles commencent, que la critique nait, qu'on
+echange des montagnes d'arguments. Me dire que je me trompe, en ne
+mettant pas tous les ecrivains sur une meme ligne et en ne leur donnant
+pas a tous le nom de naturalistes, parce que tous ont l'intention de
+reproduire la nature, c'est jouer sur les mots et faire de l'esprit
+singulierement fin. J'appelle naturalistes ceux qui ne se contentent pas
+de vouloir, mais qui executent: Balzac est un naturaliste, Lamartine est
+un idealiste. Les mots n'auraient plus aucun sens si cela n'etait pas
+tres net pour tout le monde. Quand on raffine, quand on amincit les mots
+pour tourner spirituellement autour d'eux, il arrive qu'ils fondent et
+que la page ecrite tombe en poussiere. Il faut moins de finesse et plus
+de grosse bonhomie dans l'art.
+
+Donc, je ne tiens compte du fond eternel des choses que lorsque
+l'ecrivain en tient compte lui-meme et ne triche pas, volontairement
+ou non. Le reste est une pure dissertation philosophique, parfaitement
+inutile. Remarquez que je ne nie pas le genie humain. Je crois qu'on a
+fait et qu'on peut faire des chefs-d'oeuvre en se moquant de la
+verite. Seulement, je constate la grande evolution d'observation et
+d'experimentation qui caracterise notre siecle, et j'appelle naturalisme
+la formule litteraire amenee par cette evolution. Les ecrivains
+naturalistes sont donc ceux dont la methode d'etude serre la nature et
+l'humanite du plus pres possible, tout en laissant, bien entendu, le
+temperament particulier de l'observateur libre de se manifester ensuite
+dans les oeuvres comme bon lui semble.
+
+M. Henry Fouquier, du moment que je n'entends pas modifier le fond
+eternel des choses, est plein de dedain. Il voudrait peut-etre, pour se
+declarer satisfait, me voir creer le monde une seconde fois. Ma tache
+lui semble modeste, si je ne m'attaque qu'aux moyens d'expression. A
+quoi veut-il donc que je m'attaque, a la terre ou au ciel? Mais, les
+moyens d'expression, c'est tout le domaine de la critique; le reste
+ne saurait nous regarder. Enfin, il pretend que j'enfonce les portes
+ouvertes. Toujours le meme espoir decu de me voir faire quelque chose
+d'extraordinaire. Mon Dieu! non, je n'ai pas de rocher ou je pontifie
+et prophetise. Je ne tutoie pas Dieu. Je ne suis qu'un homme du siecle.
+Quant aux portes, elles sont, il est vrai, sinon ouvertes, du moins
+entr'ouvertes. Un battant tient encore, selon moi; j'y donne mon petit
+coup de cognee. Que chacun fasse comme moi, et le passage sera plus
+large.
+
+Revenons au theatre. Si dans le roman le triomphe du naturalisme est
+complet, je constate malheureusement qu'il n'en est pas de meme sur
+notre scene francaise. Je ne rentrerai pas dans ce que j'ai dit vingt
+fois a ce sujet. L'autre jour, en repondant a M. Sarcey, j'ai, une fois
+de plus, donne mes arguments. Pour M. Henry Fouquier, il se declare
+absolument satisfait; notre theatre contemporain l'enchante, il
+le trouve superieur. Pour me convaincre, il m'envoie assister aux
+_Fourchambault_; j'ai vu la piece, j'en ai dit mon sentiment, et il est
+inutile que j'y revienne. Il n'y aurait qu'un moyen de me prouver que la
+formule naturaliste a donne au theatre tout ce qu'elle doit donner: ce
+serait de poser en face de Balzac un auteur dramatique de sa taille, ce
+serait de me nommer une serie de pieces qui se tiennent debout devant la
+_Comedie humaine_.
+
+Si vous ne pouvez pas etablir cette comparaison, c'est qu'a notre epoque
+le roman est superieur et et que le drame est inferieur. J'attends le
+genie qui achevera au theatre l'evolution commencee. Vous etes satisfait
+de notre litterature dramatique actuelle, je ne le suis pas, et j'expose
+mes raisons. Plus tard, on saura bien lequel de nous deux se trompait.
+
+Ce que j'abandonne volontiers a l'esprit si fin de M. Henry Fouquier, ce
+sont mes pieces sifflees. La, il triomphe aisement, ayant l'apparence
+des faits pour lui. Il a bien lu dans mes pieces et dans mes prefaces
+des choses que je n'y ai jamais ecrites; mettons cela sur le compte de
+son ardeur a me convaincre. C'est chose entendue, mes pieces ne valent
+absolument rien; mais en quoi mon manque de talent touche-t-il la
+question du naturalisme au theatre? Un autre prendra la place, voila
+tout.
+
+
+
+III
+
+M. de Lapommeraye est un conferencier aimable, spirituel, d'une
+elocution prodigieusement facile. La premiere fois que je l'ai entendu,
+je suis reste stupefait de toutes les graces dont il a seme ses paroles.
+Il parait adore de son public, devant lequel il lui sera toujours tres
+facile d'avoir raison contre moi.
+
+Dans une de ses dernieres conferences, a laquelle j'assistais, il a
+constate d'abord la crise que nous traversons, l'effarement ou se
+trouvent nos auteurs dramatiques, en ne sachant quelles pieces ils
+doivent faire pour reussir. Et il a declare qu'il allait elucider la
+question et indiquer la formule de l'art de demain. La-dessus, je
+suis devenu tout oreille, car ce probleme ainsi pose m'interessait
+singulierement. Je tatonnais encore, j'allais donc mettre enfin la
+main sur la verite. Mais j'ai ete bien desillusionne, je l'avoue. Le
+conferencier, apres des digressions brillantes, apres avoir oppose
+l'idealisme au naturalisme, a conclu que les auteurs dramatiques
+devaient tendre vers le grand art. Vraiment, nous voila bien renseignes,
+et c'est la une trouvaille merveilleuse!
+
+Le grand art! mais, serieusement, moi qui m'honore d'etre un
+naturaliste, est-ce que je ne reclame pas le grand art plus
+imperieusement encore que les idealistes? M. de Lapommeraye me prend-il
+pour un vaudevilliste, ou pour un faiseur d'operettes? Il faudrait
+s'entendre sur le grand art, un mot dont M. Prudhomme a plein la bouche,
+et que les esprits mediocres galvaudent dans toutes les boursouflures
+de la versification. M. de Lapommeraye a cite _la Fille de Roland_. Eh
+bien, _la Fille de Roland_ est de l'art tres petit, de l'art absolument
+inferieur; et attendez vingt ans, vous verrez ce qu'en penseront nos
+fils. Je donnerais ce paquet informe de mauvais vers, pour deux vers
+d'un vrai poete. Non, mille fois non! le grand art n'est pas l'art monte
+sur des echasses, l'art en tartines, l'art qui tient dela place et qui
+fait les grands bras, en roulant les yeux. Je prefere un vaudeville
+amusant a une tragedie imbecile. Le grand art, c'est l'epanouissement du
+genie, pas autre chose, quel que soit le cadre choisi par le genie. _La
+Noce juive_, de Delacroix, un tableau d'interieur large comme la main,
+est du grand art, tandis que les toiles immenses de nos Salons annuels
+sont generalement de l'art odieux et lilliputien.
+
+Et j'affirme que le naturalisme autant que l'idealisme aspire au grand
+art. M. de Lapommeraye s'est debarrasse du naturalisme de la facon la
+plus commode du monde. "Quand vous etes au bord de la mer, a-t-il dit
+a peu pres, ne preferez-vous pas vous perdre dans la contemplation de
+l'infini, de l'horizon lointain ou le ciel et l'eau se confondent?
+n'etes-vous pas plus emu par ce spectacle que par le spectacle de la
+plage, ou rodent des pecheurs sordides?" Sans doute, l'horizon lointain,
+c'est l'idealisme, tandis que la plage, c'est le naturalisme. Voila une
+belle comparaison, mais le malheur est que le naturalisme est partout,
+aussi bien a cinq lieues qu'a cinq metres. Il n'exclut rien, il accepte
+tout, il peint tout.
+
+Je ne puis m'empecher de m'egayer honnetement, en pensant que M. de
+Lapommeraye a cru tuer le naturalisme avec une comparaison. Il s'attaque
+a l'esprit moderne tout entier, et il n'a qu'une belle comparaison pour
+arme. Imaginez une rose pour barrer le chemin a un torrent. Veut-on
+savoir ce que c'est que le naturalisme, tout simplement? Dans la
+science, le naturalisme, c'est le retour a l'experience et a l'analyse,
+c'est la creation de la chimie et de la physique, ce sont les methodes
+exactes qui, depuis la fin du siecle dernier, ont renouvele toutes nos
+connaissances; dans l'histoire, c'est l'etude raisonnee des faits et des
+hommes, la recherche des sources, la resurrection des societes et de
+leurs milieux; dans la critique, c'est l'analyse du temperament
+de l'ecrivain, la reconstruction de l'epoque ou il a vecu, la vie
+remplacant la rhetorique; dans les lettres, dans le roman surtout, c'est
+la continuelle compilation des documents humains, c'est l'humanite vue
+et peinte, resumee en des creations reelles et eternelles. Tout notre
+siecle est la, tout le travail gigantesque de notre siecle, et ce n'est
+pas une comparaison de M. de Lapommeraye qui arretera ce travail.
+
+Certes, je reconnais moi-meme l'inutilite de ces polemiques. Le
+naturalisme se produira au theatre, cela est indeniable pour moi, parce
+que cela est dans la loi meme du mouvement qui nous emporte. Mais, au
+lieu de donner ici de bonnes raisons, j'aimerais mieux que de grandes
+oeuvres naturalistes parussent au theatre. M. de Lapommeraye, si elles
+reussissaient, serait le premier a les applaudir et a les louer devant
+son public. Alors, nous serions parfaitement d'accord, ce que je desire
+de tout mon coeur.
+
+Un autre critique, M. Poignand, veut bien egalement n'etre pas de mon
+avis. Je neglige les attaques qu'il dirige contre mes propres oeuvres;
+c'est la un massacre enfantin, auquel je m'habitue, et dont je souris.
+Je ne m'arrete pas egalement a son amusant paradoxe, par lequel ce sont
+les personnages historiques qui sont vivants, tandis que nous autres,
+vivants, nous sommes morts. Mais il fait sur le drame historique des
+reflexions qui m'interessent.
+
+Je crois avoir moi-meme indique que le drame historique prendrait
+seulement de l'interet, le jour ou les auteurs, renoncant aux pantins de
+fantaisie, s'aviseront de ressusciter les personnages reels, avec leurs
+temperaments et leurs idees, avec toute l'epoque qui les entoure.
+M. Poignand annonce la venue d'une jeune ecole, qui songe a ces
+resurrections de l'histoire. Voila qui est parfait. L'entreprise est
+formidable, car elle necessitera des recherches immenses et un talent
+d'evocation rare. Mais j'applaudirai tres volontiers, si elle reussit.
+D'ailleurs, M. Poignand ne s'apercoit peut-etre pas que le drame dont il
+parle serait le drame historique naturaliste. Gustave Flaubert n'a pas
+suivi une autre methode pour ecrire _Salammbo_. J'accepte parfaitement
+le drame historique, ainsi compris, parce qu'il mene tout droit au drame
+moderne, tel que je le demande. On ne peut pas etre exclusif: si l'on
+ressuscite le passe, c'est tout le moins qu'on laisse vivre le present.
+
+
+
+IV
+
+M. Henri de Lapommeraye a fait une nouvelle conference sur le
+naturalisme au theatre.
+
+La these de M. de Lapommeraye est des plus simples. Il a apporte, sur
+sa table de conferencier, un tas enorme de livres, et il a dit a son
+auditoire, dont il est l'enfant gate: "Je vais vous prouver, en vous
+lisant des passages de Diderot, de Mercier, d'autres critiques encore,
+que le naturalisme n'est pas ne d'hier et que, de tout temps, on a
+reclame ce que M. Zola reclame aujourd'hui." Il est parti de la, il a lu
+des pages entieres, il a prouve de la facon la plus complete que j'ai le
+tres grand honneur de continuer la besogne de Diderot.
+
+J'avoue que je m'en doutais bien un peu. Mais je ne l'en remercie pas
+moins de l'aide precieuse qu'il a bien voulu m'apporter. Mon Dieu! oui,
+je n'ai rien invente; jamais, d'ailleurs, je n'ai eu l'outrecuidance
+de vouloir inventer quelque chose. On n'invente pas un mouvement
+litteraire: on le subit, on le constate. La force du naturalisme, c'est
+qu'il est le mouvement meme de l'intelligence moderne.
+
+Ainsi donc, il est bien entendu que Diderot a soutenu les memes idees
+que moi, qu'il croyait lui aussi a la necessite de porter la verite au
+theatre; il est bien entendu que le naturalisme n'est pas une invention
+de ma cervelle, un argument de circonstance que j'emploie pour defendre
+mes propres oeuvres. Le naturalisme nous a ete legue par le dix-huitieme
+siecle; je crois meme que, si l'on cherchait bien, on le retrouverait,
+plus ou moins confus, a toutes les periodes de notre histoire
+litteraire. Voila ce que M. de Lapommeraye a etabli, et il ne pouvait me
+faire un plus vif plaisir.
+
+Seulement, ou M. de Lapommeraye a voulu m'etre desagreable, c'est
+lorsqu'il a ajoute que toutes les reformes demandees par Diderot ont ete
+prises en consideration, et qu'il n'y a pas lieu aujourd'hui de tenir
+compte des idees exprimees dans ma critique dramatique. Il fait ses
+politesses a Diderot, ce qui est naturel, puisque Diderot est mort. Mais
+ne se doute-t-il pas que les confreres de Diderot disaient dans leur
+temps, des theories de celui-ci, ce qu'il dit lui-meme a cette heure de
+mes theories a moi? C'est un sentiment commun a toutes les generations:
+les aines ont eu raison, les contemporains ne savent ce qu'ils disent.
+Comme l'a tranquillement declare M. de Lapommeraye, le theatre est
+parfait aujourd'hui, il doit rester immobile, la plus petite reforme en
+gaterait l'excellence.
+
+Vraiment? M. de Lapommeraye feint d'ignorer que tout marche, que rien ne
+reste stationnaire. Il est commode de dire: "Les ameliorations reclamees
+par Diderot ont eu lieu," ce qui, d'ailleurs, est radicalement faux, car
+Diderot voulait la verite humaine au theatre, et je ne sache pas que la
+verite humaine trone sur nos planches. En tous cas si les ameliorations
+avaient eu lieu, elles ne nous suffiraient plus, voila tout. Il y a
+une somme de verites pour chaque epoque. Toujours des evolutions
+s'accompliront. Il faut qu'une langue meure pour qu'on dise a une
+litterature: "Tu n'iras pas plus loin."
+
+
+
+
+LES EXEMPLES
+
+
+
+LA TRAGEDIE
+
+I
+
+Pendant la premiere representation, au Theatre-Francais, de _Rome
+vaincue_, la nouvelle tragedie de M. Alexandre Parodi, rien ne m'a
+interesse comme l'attitude des derniers romantiques qui se trouvaient
+dans la salle. Ils etaient furibonds; mais, en petit nombre, noyes dans
+la foule, ils restaient impuissants et perdus. Voila donc ou nous en
+sommes, la grande querelle de 1830 est bien finie, une tragedie peut
+encore se produire sans rencontrer dans le public un parti pris contre
+elle; et demain un drame romantique serait joue, qu'il beneficierait de
+la meme tolerance. La liberte litteraire est conquise.
+
+A vrai dire, je veux voir dans le bel eclectisme du public un jugement
+tres sain porte sur les deux formes dramatiques. La formule classique
+est d'une faussete ridicule, cela n'a plus besoin d'etre demontre. Mais
+la formule romantique est tout aussi fausse; elle a simplement substitue
+une rhetorique a une rhetorique, elle a cree un jargon et des procedes
+plus intolerables encore. Ajoutez que les deux formules sont a peu pres
+aussi vieilles et demodees l'une que l'autre. Alors, il est de toute
+justice de tenir la balance egale entre elles. Soyez classiques, soyez
+romantiques, vous n'en faites pas moins de l'art mort, et l'on ne vous
+demande que d'avoir du talent pour vous applaudir, quelle que soit votre
+etiquette. Les seules pieces qui reveilleraient, dans une salle, la
+passion des querelles litteraires, ce seraient les pieces concues
+d'apres une nouvelle et troisieme formule, la formule naturaliste. C'est
+la ma croyance entetee.
+
+M. Alexandre Parodi ne va pas moins etre mis bien au-dessous de Ponsard
+et de Casimir Delavigne par les amis de nos poetes lyriques. J'ai deja
+entendu nommer Luce de Lancival. On l'accuse de ne pas savoir faire les
+vers, ce qui est certain, si le vers typique est ce vers admirablement
+forge et cisele des petits-fils de Victor Hugo. On lui reproche encore
+d'etre retourne aux Romains, d'avoir dramatise une fois de plus
+l'antique et barbare histoire de la vestale enterree vive, pour s'etre
+oubliee dans l'amour d'un homme. Tout cela est bien grossi par l'ennui
+legitime que les derniers romantiques ont du eprouver en voyant reussir
+une tragedie. Il est bon de remettre les choses en leur place.
+
+L'auteur, en effet, a choisi un sujet fort connu. Seulement, il serait
+injuste de ne pas lui tenir compte de la facon dont il a mis ce sujet en
+oeuvre. On est au lendemain de la bataille de Cannes, Rome est perdue,
+lorsque les augures annoncent qu'une vestale a trahi son voeu et qu'il
+faut apaiser les dieux, si l'on desire sauver la patrie. Voila, du coup,
+le cadre qui s'elargit. Opimia, la vestale parjure, grandit et devient
+brusquement heroique. Il y a bien a cote un drame amoureux: elle aime le
+soldat Lentulus, qui est venu annoncer la defaite de Paul-Emile. Mais
+l'idee patriotique domine, et si Opimia revient se livrer apres s'etre
+sauvee avec son amant, c'est que la patrie la reclame.
+
+Et je veux repondre aussi a la ridicule querelle qu'on fait a l'auteur,
+en lui reprochant d'avoir pris pour noeud de son drame une superstition
+odieuse. Cette superstition s'appelait alors une croyance, et des lors
+la question s'eleve. Si tout le peuple de Rome croyait fermement
+acheter la victoire par l'ensevelissement epouvantable d'Opimia, cet
+ensevelissement prenait aussitot un caractere de necessite grandiose.
+Elle-meme, si elle avait la foi, se sacrifiait avec autant de noblesse
+que le soldat donnant son sang a la patrie. Je vais meme plus loin,
+j'admets que l'oncle d'Opimia, Fabius, qui la juge et l'envoie a la
+mort, soit assez eclaire et assez sceptique pour ne pas croire a
+l'efficacite materielle de l'agonie affreuse d'une pauvre enfant; il
+agit cependant en ardent patriote, en consentant a cette agonie, qui
+peut rendre le courage au peuple et faire sortir de terre de nouveaux
+defenseurs.
+
+Certes, on restreindrait fort le domaine dramatique, si l'on refusait
+la foi comme moyen. L'auteur est a Rome et non a Paris. Je trouve meme
+facheux son personnage du poete Ennius qu'il a cree uniquement pour
+plaider les droits de l'humanite. Ennius m'a paru singulierement
+moderne. Cela prouve que M. Alexandre Parodi a prevu l'objection des
+personnes sensibles, et qu'il a voulu leur faire une concession. Je
+crois que la tragedie aurait encore gagne en largeur, en acceptant
+l'horreur entiere du sujet. On tue Opimia parce que la patrie d'alors
+veut qu'on la tue, et c'est tout, cela suffit.
+
+D'ailleurs, le merite de _Rome vaincue_ est surtout dans le
+developpement de l'idee premiere. Opimia a pour aieule une vieille femme
+aveugle, Postumia, qui vient la disputer a ses juges avec un emportement
+superbe. De ses bras tendus, de ses mains tremblantes, elle cherche sa
+fille, la serre avec des cris de revolte. Elle supplie les juges,
+se traine a leurs genoux, puis les insulte, quand ils se montrent
+impitoyables. La scene a fait un grand effet. Mais elle n'est que la
+preparation d'une autre scene, que je trouve plus large encore. Quand
+Postumia voit Opimia perdue, elle veut tout au moins abreger son agonie,
+elle lui apporte un poignard. Et, comme la pauvre fille a les mains
+liees et qu'elle ne peut se frapper elle-meme, l'aieule lui demande
+ou est la place de son coeur, puis la tue. Au denoument, lorsque la
+nouvelle de la retraite d'Annibal fait courir tout le peuple aux
+remparts, Postumia, restee seule a la porte du caveau d'Opimia, y
+descend, pour mourir a cote du corps de l'enfant.
+
+Eh bien, cela est absolument grand. L'homme qui a trouve cela est un
+temperament dramatique de premiere valeur. Si une pareille situation
+se trouvait dans un drame, accommodee au ragout romantique, nos poetes
+n'auraient pas assez d'exclamations pour crier au genie. Sans doute,
+la forme classique me gene; mais la forme romantique me generait tout
+autant. Je ne puis donc que trouver tres remarquable l'invention de la
+vieille aveugle, disputant sa fille a la mort jusqu'a la derniere heure,
+et la tuant elle-meme pour que la mort lui soit plus douce. Cette figure
+est posee avec beaucoup de puissance.
+
+Je n'ai pas cru devoir raconter la piece en detail. Au courant de la
+discussion, l'analyse se fait d'elle-meme. C'est ainsi que je dois
+parler d'un esclave gaulois, Vestaepor, employe dans le temple de Vesta,
+et qui favorise les amours et la fuite d'Opimia et de Lentulus. M.
+Alexandre Parodi semble avoir voulu marquer encore dans ce personnage
+la force de la foi. Vestaepor aide les amants a se sauver, parce qu'il
+deteste Rome et qu'il croit a la colere des dieux; si les dieux n'ont
+pas leur victime, ils consommeront la perte des Romains, ils vengeront
+l'esclave et le reuniront a ses deux fils, qui combattent dans l'armee
+d'Annibal. Ce personnage est d'invention ordinaire, legerement
+melodramatique meme; mais je voulais le signaler, pour montrer l'idee de
+foi et de patriotisme qui plane sur toute l'oeuvre.
+
+Le succes a ete grand, surtout pour les deux derniers actes. Voici,
+d'ailleurs, exactement le bilan de la soiree.
+
+Un premier acte tres large, le Senat assemble pour deliberer apres la
+defaite de Cannes, et l'arrivee de Lentulus, qui raconte la bataille
+dans un long recit fortement applaudi. Un second acte dans le temple de
+Vesta, decor superbe, mais action lente et d'interet mediocre; c'est la
+qu'Opimia se trahit. Un troisieme acte dans le bois sacre de Vesta, le
+moins bon des cinq; Opimia et Lentulus, aides par Vestaepor, se sauvent,
+grace a un souterrain. Un quatrieme acte, d'une grande beaute; Opimia
+est revenue se livrer, on la condamne, et Postumia la dispute a ses
+juges. Enfin, un cinquieme acte, dont le denoument reste superbe, encore
+un decor magnifique, le Champ Scelerat, avec le caveau ou l'on descend
+le corps de la vestale tuee par l'aieule.
+
+Le vers de M. Alexandre Parodi n'a pas, je le repete, la facture savante
+de nos poetes contemporains. Il manque de lyrisme, cette flamme du vers
+sans laquelle on semble croire aujourd'hui que le vers n'existe pas.
+Quant a moi, je suis persuade que M. Alexandre Parodi a reussi justement
+parce qu'il n'est pas un poete lyrique. Il fabrique ses hexametres en
+homme consciencieux qui tient a etre correct; parfois, il rencontre
+un beau vers, et c'est tout. Aucun souci de decrocher les etoiles.
+Oserai-je l'avouer? cela ne me fache pas outre mesure. Il n'est pas
+poete comme nous l'entendons depuis une cinquantaine d'annees; eh bien,
+il n'est pas poete, c'est entendu. Mettons qu'il ecrit en prose. Ce qui
+me blesse davantage, c'est l'amphigouri classique dans lequel il se
+noie, et j'arrive ici a la seule querelle que je veuille lui faire.
+
+Comment se fait-il qu'un jeune homme de trente-quatre ans, dit-on, un
+ecrivain qui parait avoir une vaste ambition, puisse ainsi claquemurer
+son vol dans une formule devenue grotesque? Je ne lui conseille pas,
+ah! certes, non! de tomber dans l'autre formule, la formule romantique,
+peut-etre plus grotesque encore; mais je fais appel a toute sa jeunesse,
+a toute son ambition, et je le supplie d'ouvrir les yeux a la verite
+moderne. Il y a une place a prendre, une place immense, ecrire la
+tragedie bourgeoise contemporaine, le drame reel qui se joue chaque jour
+sous nos yeux. Cela est autrement grand, vivant et passionnant, que les
+guenilles de l'antiquite et du moyen age. Pourquoi va-t-il s'essouffler
+et fatalement se rapetisser dans un genre mort? Pourquoi ne tente-t-il
+pas de renouveler notre theatre et de devenir un chef, au lieu de
+patauger dans le role de disciple? Il a de la volonte et une veritable
+largeur de vol. C'est ce qu'il faut avoir pour aborder le vrai,
+au-dessus des ecoles et du raffinement des artistes simplement
+ciseleurs.
+
+
+
+II
+
+La tragedie en quatre actes et en vers, _Spartacus_, que M. Georges
+Talray vient de faire jouer a l'Ambigu, a une histoire qu'il est bon de
+conter pour en tirer des enseignements.
+
+L'auteur, m'a-t-on dit, est un homme riche, bien apparente, qui a ete
+mordu de la passion du theatre, comme d'autres heureux de ce monde sont
+mordus de la passion du jeu, des femmes ou des chevaux. Certes, on ne
+saurait trop le feliciter et l'encourager.
+
+Un homme qui s'ennuie et qui songe a ecrire des tragedies en quatre
+actes, lorsqu'il pourrait donner des hotels a des danseuses, est a coup
+sur digne de tous les respects. Pouvoir etre Mecene et consentir a
+devenir Virgile, voila qui denote une noble activite d'esprit, un souci
+des amusements les plus dignes et les plus eleves.
+
+Naturellement, M. Talray entend etre maitre absolu dans le theatre ou on
+le joue. Quand on a le moyen de mettre ses pieces dans leurs meubles,
+on serait bien sot de les loger en garni a la Comedie-Francaise ou a
+l'Odeon. Cela explique pourquoi M. Talray s'est adresse une premiere
+fois au theatre-Dejazet, et la seconde fois a l'Ambigu. Seules les
+mechantes langues laissent entendre que M. Perrin et M. Duquesnel
+auraient pu refuser ses pieces, fruits d'un noble loisir. M. Talray
+veut simplement passer de son salon sur la scene, sans quitter son
+appartement; et, s'il n'a pas bati un theatre, c'est que le temps a
+du lui manquer. Il cherche donc une salle a louer, accepte le
+premier theatre en deconfiture qui se presente, en se disant que les
+chefs-d'oeuvre honorent les planches les plus encanaillees.
+
+Une legende s'est formee sur la facon magnifique dont il s'est conduit
+au theatre-Dejazet. Il s'agissait seulement d'un petit acte, je crois;
+et les ouvreuses elles-memes ont recu en cadeau des bonnets neufs. A
+l'Ambigu, la solennite s'elargit. Songez donc! une tragedie en quatre
+actes, quelque chose comme dix-huit cents vers! Aussi le bruit s'est-il
+repandu que le directeur a demande au poete quinze mille francs, pour
+jouer sa piece quinze fois; je ne parle pas des decors, des costumes,
+des accessoires. Les chiffres ne sont peut-etre pas exacts; mais il n'en
+est pas moins certain que l'auteur paye les frais et presente son oeuvre
+au public, directement, sans l'avoir soumise au jugement de personne.
+
+Ah! c'est le reve, et les gens tres riches peuvent seuls se permettre
+une pareille tentative. J'ai entendu soutenir brillamment cette opinion,
+que l'auteur devait avoir un theatre a lui et jouer lui-meme ses pieces,
+s'il voulait donner sa pensee tout entiere, dans sa verdeur et sa
+verite. Les deux plus grands genies dramatiques, Shakespeare et
+Moliere, ont entendu ainsi le theatre, et ne s'en sont pas mal trouves.
+Seulement, cette trinite de l'auteur, du directeur et de l'acteur reunis
+en une seule personne, n'est pas dans nos moeurs, et tous les essais
+qu'on a pu tenter de nos jours ont echoue miserablement.
+
+Je suis alle a l'Ambigu avec une grande curiosite, tres decide a
+m'interesser au _Spartacus_ de M. Talray. Notez qu'il faut un certain
+courage pour aborder ainsi le public, quand on est un simple amateur: on
+s'expose aux plaisanteries de ses amis, aux rudesses de la critique, aux
+rires de la foule. Il est entendu qu'un auteur qui paye et qui tombe,
+est doublement ridicule. Chatiment merite, dira-t-on. Peut-etre.
+Mais j'aime cette belle confiance des poetes qui risquent ainsi
+tranquillement le ridicule, et qui souvent meme l'achetent tres cher.
+
+J'arrive et j'ecoute religieusement. Il faut vous dire, avant tout, que
+M. Talray s'est absolument moque de l'histoire. Son _Spartacus_ est
+d'une grande fantaisie. J'avoue que cela ne me fache pas outre mesure.
+Les auteurs dramatiques ont toujours traite l'histoire avec tant de
+familiarite, qu'un mensonge de plus ou de moins importe peu. Nous sommes
+en pleine imagination, c'est chose convenue. Seulement, ce qu'on peut
+demander, c'est que l'imagination ne batte pas la campagne, au point
+d'ahurir le monde. Or, M. Talray a une facon de traiter le theatre tres
+dangereuse pour le public bon enfant, qui vient naivement voir ses
+pieces, avec l'intention de les comprendre.
+
+Je vais tenter d'analyser son _Spartacus_ en quelques mots; et je
+demande a l'avance pardon si je me trompe, car ce ne serait vraiment pas
+ma faute. Spartacus a pour pere un pretre d'Isis, nomme Sephare, qui
+nourrit les plus grands projets; on ne sait pas bien lesquels, il parle
+du bonheur du genre humain, il lance l'anatheme sur Rome, et je suis
+porte a croire qu'il reve l'affranchissement des esclaves, avec des
+vues particulieres et lointaines sur la Revolution francaise. Bref, ce
+Sephare, entre comme intendant chez le consul Crassus, commence son beau
+role de regenerateur en donnant Camille, la fille de son maitre, pour
+maitresse a son fils Spartacus, alors gladiateur. Voila qui n'est pas
+propre; mais la passion du sectaire est, a la rigueur, une excuse.
+
+Il y a une autre femme dans l'aventure, Myrrha, une courtisane a ce
+qu'on peut croire. Sephare est aussi tres bien avec celle-la, si bien
+meme qu'ils complotent ensemble l'empoisonnement du gardien des jeux.
+Decidement, ce pretre d'Isis manque de sens moral. Quand le gardien des
+jeux est mort, Myrrha obtient du preteur Metellus son amant la place
+du defunt pour Spartacus. Le heros, ramassant sous ses ordres les
+gladiateurs et la plebe de la ville, suscite alors une revolte, brule
+Rome, se bat pour l'affranchissement des esclaves. Rien de stupefiant
+comme la mise en oeuvre dramatique de cet episode. Le preteur Metellus
+est gris, la courtisane Myrrha embellit la fete, on voit Rome bruler sur
+un transparent, et un choeur arrive, on ignore pourquoi, qui chante, je
+crois, le bon vin et la liberte.
+
+Cependant, Camille, la maitresse de Spartacus, joue la dedans un role
+symbolique. Elle doit etre la liberte en personne, j'imagine. Au
+denoument, Spartacus, apres avoir battu les Romains, est a son tour
+sur le point d'etre vaincu. Il se tue d'un coup de poignard en pleine
+poitrine; Camille devient folle sur son cadavre; et, quand le consul
+Crassus se presente, Sephare le traite de la belle facon, lui montre
+sa fille folle, et lui annonce qu'un jour le fils de Spartacus et de
+Camille reprendra l'oeuvre de delivrance. Sur quoi, un choeur envahit
+de nouveau la scene, et la toile tombe sur la reprise des couplets du
+troisieme acte.
+
+J'ecoutais donc attentivement. L'impression des premieres scenes etait
+assez agreable. Le carnaval romain, ce decor large et a style severe,
+ces personnages aux draperies de couleur tendre, me reposaient du
+carnaval romantique, des guenilles et des armures du moyen age.
+Vraiment, les femmes sont adorables, les cheveux cercles d'or, les
+bras nus, dans ces etoffes souples, ou leur corps libre roule si
+voluptueusement. Puis, j'attrapais par-ci par-la un bout de vers
+assez mal rime, mais d'une musique sonore et eclatante. Enfin, je ne
+m'ennuyais pas, j'attendais de comprendre sans trop d'impatience.
+
+Au milieu du premier acte, cependant, comme j'etais de plus en plus
+attentif, j'ai commence a eprouver une legere douleur aux tempes. Une
+consternation peu a peu m'envahissait, car je ne comprenais toujours
+pas, malgre mes efforts. J'avais beau ouvrir les oreilles, tendre
+l'esprit, repeter tout bas les mots que je saisissais, le sens
+m'echappait, les paroles tombaient comme des bruits qui s'envolaient,
+avant d'avoir forme des phrases. Maintenant, la pesanteur des tempes me
+gagnait le crane et me roidissait le cou.
+
+Alors, l'ennui est arrive, d'abord discret, un leger baillement
+dissimule entre les doigts, une envie sourde de penser a autre chose;
+puis, il s'est elargi, il est devenu immense, insondable, sans borne.
+Oh! l'ennui sans espoir, l'ennui ecrasant qui descend dans chaque
+membre, dont on sent le poids dans les mains et dans les pieds! Et
+impossible d'echapper a ce lent ecrasement, les personnages s'imposent;
+on les hait, on voudrait les supprimer, mais leur voix est comme un flot
+entete qui bat, qui entame et qui noie les tetes les plus dures; meme
+quand on baisse les yeux pour ne plus les voir, on les sent, ou croit
+les avoir sur les epaules. Un malheur public, un deuil, sont moins
+lourds.
+
+Ce qui me consternait surtout, c'etait Sephare, le pretre d'Isis.
+Pourquoi un pretre d'Isis? Sans doute l'auteur avait mis la-dessous
+le sens philosophique de son oeuvre. La piece restait tellement
+incomprehensible, qu'elle devait cacher quelque verite superieure. Les
+scenes se deroulaient: je songeais aux hypogees, aux pyramides, aux
+secrets que le Nil roule dans ses eaux boueuses. Je me sentais tres
+bete, je tournais a l'ahurissement. Lorsqu'on s'est mis a chanter, j'ai
+eu l'envie ardente de me sauver, parce que tout espoir de comprendre
+s'en allait decidement. Mais j'etais trop engourdi; j'appartenais a
+l'ennui vainqueur.
+
+J'ai promis de tirer des enseignements de cette histoire. Le premier est
+que la tentative de M. Talray reste en elle-meme excellente, et qu'on ne
+saurait trop engager les auteurs riches a l'imiter. Mais le point sur
+lequel je veux surtout insister est que, desormais, les gens du monde
+devront avoir pour les simples ecrivains quelque respect; car, si j'ai
+vu parfois des ecrivains ressembler a des princes dans un salon, je n'ai
+jamais vu un homme du monde qui ne se rendit parfaitement ridicule, en
+ecrivant un roman ou une piece de theatre.
+
+Certes, je le repete, je ne veux en aucune facon decourager M. Talray.
+La distraction qu'il a choisie est louable. Ses vers sont mediocres,
+mais pleins de bonne volonte. Puis, j'aurais peur d'enlever leur
+derniere planche de salut aux theatres menaces de faillite. Les auteurs
+sont rares qui consentent a payer cherement leurs chutes. En somme, des
+pieces comme _Spartacus_ ne font de mal a personne. On sait de quelle
+facon on doit les prendre. M. Talray lui-meme, si son echec le
+contrarie, peut dire a ses amis qu'il a simplement voulu tenir une
+gageure. Mon Dieu! oui, il aurait parie, apres un dejeuner de garcons,
+d'ennuyer le public et d'ahurir la critique; et son pari serait gagne,
+oh! bien gagne!
+
+
+
+LE DRAME
+
+I
+
+On nous a donne des details touchants sur M. Paul Delair. Il aurait
+trente-sept ans, il serait sans fortune et aurait du prendre sur ses
+nuits pour ecrire _Garin_, le drame en vers joue a la Comedie-Francaise;
+cette oeuvre, ecrite il y a huit ou neuf ans deja, recue a correction,
+puis recrite en partie et montee enfin, representerait de longs efforts,
+une grande somme de courage, et serait une de ces parties decisives ou
+un ecrivain joue sa vie. Eh bien! tous ces details me troublent, et je
+n'ai jamais senti davantage combien la verite est parfois douloureuse a
+dire. Heureusement, je suis peut-etre le seul a pouvoir la dire, sans
+trop de remords, car mon autorite est fort discutee, et jusqu'a present
+on a paru croire que ma franchise ne faisait de tort qu'a moi-meme.
+
+Nous sommes au commencement du treizieme siecle, dans une de ces
+lointaines epoques historiques qui justifient au theatre toutes les
+erreurs et toutes les fantaisies. Herbert, baron de Sept-Saulx, un
+burgrave selon le poncif romantique, a aupres de lui son neveu Garin,
+homme farouche, et un fils batard, Aimery, homme tendre, qu'il a eu
+d'une serve. Or, un jour d'ennui, Herbert, ayant fait entrer dans son
+chateau une bande d'Egyptiens, s'eprend de la belle Aischa, qu'il epouse
+seance tenante. Et voila le crime dans la maison, Aischa pousse Garin,
+qui l'adore, a tuer Herbert, dont la vieillesse l'importune sans doute.
+Mais, au lendemain du meurtre, le soir des noces, lorsque les deux
+coupables vont se prendre aux bras l'un de l'autre, le spectre du
+vieillard se dresse entre eux, Garin a des hallucinations vengeresses
+qui lui montrent chaque nuit Aischa au cou d'Herbert assassine. Aimery,
+chasse par son pere, revient alors comme un justicier. Il provoque
+Garin, il va le tuer, lorsque celui-ci revoit la terrible vision et
+tremble ainsi qu'un enfant. Aischa, qui s'est empoisonnee, avoue le
+crime; Garin se tue sur son cadavre; et Aimery peut ainsi epouser une
+soeur de l'assassin, Alix, dont je n'ai pas parle. Voila.
+
+Mon Dieu! le sujet m'importe peu. On a fait remarquer avec raison que
+c'etait la un melange de _Macbeth_, des _Burgraves_ et d'une autre piece
+encore. La seule reponse est qu'on prend son bien ou on le trouve;
+Corneille et Moliere ont ecrit leurs plus belles oeuvres avec des
+morceaux pilles un peu partout. Mais il faut alors apporter une
+individualite puissante, refondre le metal qu'on emprunte et dresser sa
+statue dans une attitude originale. Or, M. Paul Delair s'est contente de
+ressasser toutes les situations connues, sans en tirer un seul effet
+qui lui soit personnel. Cela est long, terriblement long, sans accent
+nouveau, d'une extravagance entetee dans le sublime, d'une conviction
+qui m'a attriste, tellement elle est naive parfois.
+
+Faut-il discuter? Rien ne tient debout dans cette fable extraordinaire.
+C'est un cauchemar en pleine obscurite. Les personnages sont decoupes
+dans ce romantisme de 1830, si demode a cette heure. Ils n'ont d'autre
+raison d'etre que des formules toutes faites, ils portent des etiquettes
+dans le dos: le seigneur, le batard, la serve, le manant; et cela doit
+nous suffire, l'auteur se dispense des lors de leur donner un etat
+civil, de leur souffler une personnalite distincte. Ce sont des
+marionnettes convenues qu'il manoeuvre imperturbablement, en dehors
+de toute verite historique et de toute analyse humaine. Voila le cote
+commode du drame romantique, tel que le comprend encore la queue de
+Victor Hugo. Il ne demande ni observation ni originalite; on en trouve
+les morceaux dans un tiroir, et il ne s'agit que de les ajuster, avec
+plus ou moins d'adresse. Je me rappellerai toujours la belle reponse de
+ce poete auquel je demandais: "Mais pourquoi ne faites-vous pas un
+drame moderne?" et qui me repondit, effare: "Mais je ne peux pas, je ne
+saurais pas, il me faudrait dix ans d'etudes pour connaitre les hommes
+et le monde!" Sans doute, si je l'interrogeais, M. Paul Delair me ferait
+aussi cette reponse.
+
+Et meme, en acceptant le cadre qu'il a choisi, que de defauts, que
+d'erreurs dramatiques! Lorsque ses personnages sortent du poncif, on
+ne les comprend plus. Ainsi la serve est tres nette, parce qu'elle est
+simplement la marionnette classique des melodrames de Bouchardy et
+d'Hugo, la paysanne violee par le seigneur et devenue folle, qui se
+promene dans l'action en prophetisant le denoument et en aidant la
+Providence. Herbert, le seigneur, est egalement une bonne ganache de
+loup feodal qui se laisse injurier par le premier bourgeois venu, entre
+chez lui pour lui dire ses quatre verites et lui annoncer la Revolution
+francaise. On les comprend, ceux-la, parce qu'ils sont tout betement
+les vieux amis du public, sur le ventre desquels le public a tape bien
+souvent. Mais passez aux personnages que le poete a reve de faire
+originaux, et vous cessez de comprendre, vous entrez dans un fatras
+de vers stupefiants ou leur humanite se noie, vous ne les voyez plus
+nettement, parce que ce ne sont pas des figures observees, mais des
+pantins inventes qui se dementent d'une tirade a l'autre. Ou des figures
+poncives, ou des figures fantasmagoriques, voila le choix.
+
+Ainsi, prenons Garin et Aischa, les deux figures centrales, celles ou M.
+Paul Delair a certainement porte son effort. Je defie bien qu'au sortir
+de la representation, on puisse evoquer distinctement ces figures; et
+cela vient de ce qu'elles n'ont pas de base humaine, de ce que le poete
+ne nous les a pas expliquees par une analyse logique et claire. Il ne
+suffit pas de dire qu'Aischa aime les hommes rouges de sang, pour nous
+la faire accepter, dans les invraisemblances ou elle se meut. C'est
+elle qui pousse Garin; puis, elle s'efface, elle ne parait plus etre du
+drame; a-t-elle des remords, n'en a-t-elle pas? Nous l'ignorons, faute
+immense de l'auteur, car, si elle ne frissonne pas comme Garin, ou bien
+si elle ne reste pas violente et superbe, le dominant, devenant le male,
+elle ne nous interesse plus, elle s'effondre. Et c'est ce qui arrive,
+le role est tres mauvais, une actrice de genie n'en tirerait pas un cri
+humain. Garin de meme reste un fantoche; sa lutte avec le remords ne se
+marque pas assez, on ne voit pas ses elats d'ame, sa passion, sa
+fureur, puis son affolement; tout cela se fond et se brouille dans une
+phraseologie etonnante, ou une fausse poesie delaye a chaque minute la
+situation dramatique. Au denoument surtout, les deux heros m'ont paru
+pitoyables. Cette femme qui s'empoisonne de son cote, cet homme qui se
+poignarde du sien, pour finir la piece, ne meurent pas logiquement, par
+la force meme de la situation; je veux dire que leur mort n'est pas une
+consequence inevitable de l'action, une mort analysee et deduite, ce qui
+la rend vulgaire.
+
+Un autre point m'a beaucoup frappe. Apres le troisieme acte, je me
+demandais avec curiosite comment M. Paul Delair allait encore trouver la
+matiere de deux actes. Un acte d'exposition, un acte pour le meurtre, un
+acte pour les remords, enfin un acte pour la punition: cela me semblait
+la seule coupe possible. Mais cela ne faisait que quatre actes, et
+j'etais d'autant plus surpris que le gros du drame, le spectre et tout
+le tremblement se trouvaient au troisieme acte, ce qui demandait,
+pour la bonne distribution d'une piece, un denoument rapide, dans un
+quatrieme acte tres court. M. Paul Delair voulait cinq actes, et il a
+tout bonnement rempli son quatrieme acte par un interminable couplet
+patriotique. J'avoue que je ne m'attendais pas a cela. Tout devait y
+etre, jusqu'au drapeau francais.
+
+Parler de la France, sous Philippe-Auguste! prononcer le grand mot de
+patrie qui n'avait alors aucun sens! nous montrer un bon jeune homme
+qui s'indigne au nom de l'Allemagne, comme apres Sedan! Quand donc
+les auteurs dramatiques comprendront-ils le profond ridicule de ce
+patriotisme a faux, de cette sottise historique dans laquelle ils
+s'entetent? Et cela n'est guere honnete, je l'ai deja dit, car je ne
+puis voir la qu'une facon commode de voler les applaudissements du
+public.
+
+Mais ces choses ne sont rien encore, le pis est que M. Paul Delair fait
+des vers deplorables. Il est certainement un poete plus mediocre que M.
+Lomon et M. Deroulede, ce qui m'a stupefie. On, ne saurait s'imaginer
+les incorrections grammaticales, les tournures baroques, les cacophonies
+abominables qui emplissent le drame. Les termes impropres y tombent
+comme une grele, au milieu de rencontres de mots, d'expressions qui
+tournent au burlesque. A notre epoque ou la science du vers est poussee
+si loin, ou le premier parnassien venu fabrique des vers superbes de
+facture et retentissants de belles rimes, on reste consterne d'entendre
+rouler pendant quatre heures un pareil flot de vers rocailleux et mal
+rimes. Si M. Paul Delair croit etre un poete parce qu'il a abuse la
+dedans des lions et des etoiles, du soleil et des fleurs, il se trompe
+etrangement. Au theatre, on ne remplace pas l'humanite absente par des
+images. Les tirades glacent l'action, et je signale comme exemple la
+scene de Garin et d'Aischa devant la chambre nuptiale, la grande scene,
+celle qui devait tout emporter, et qui a paru mortellement froide et
+ennuyeuse. Comment voulez-vous qu'on s'interesse a ces poupees qui ne
+disent pas ce qu'elles devraient dire et qui enguirlandent ce qu'elles
+disent de divagations poetiques absolument folles? J'avoue que ce
+lyrisme a froid me rend malade.
+
+En somme, il faut avoir le vers puissant de Victor Hugo pour se
+permettre un drame de cette extravagance. Je ne pretends pas que _Ruy
+Blas_ et _Hernani_ soient d'une fable beaucoup plus raisonnable. Mais
+ces oeuvres demeureront quand meme des poemes immortels. Quant a M Paul
+Delair, du moment ou il n'a pas le genie lyrique de Victor Hugo, il
+devrait rester a terre; la folie lui est interdite. Dans son cas, un peu
+de raison est simplement de l'honnetete envers le public.
+
+Ce n'est pas gaiement que je triomphe ici. Je n'osais esperer une piece
+comme _Garin_ pour montrer le vide et la demence froide des derniers
+romantiques. Toute la misere de l'ecole est dans cette oeuvre. Mais je
+suis attriste de voir une scene comme la Comedie-Francaise risquer une
+partie pareille, perdue a l'avance. Sans doute M. Perrin et le comite
+n'ont pu se meprendre. _Garin_, avec le truc de son spectre, avec ses
+continuelles sonneries de trompettes, avec sa mise en scene de loques
+et de ferblanterie romantiques, aurait tout au plus ete a sa place a la
+Porte-Saint-Martin; et, certes, ce ne sont pas les vers qui rendent
+la piece litteraire. Seulement, on reproche si souvent a la
+Comedie-Francaise de ne pas s'interesser a la jeune generation, qu'il
+faut bien lui pardonner, lorsqu'elle fait une tentative, meme si elle se
+trompe. Peut-etre n'y a-t-il pas mieux, et alors en verite le romantisme
+est bien mort. Je prefere les eleves de M. Sardou, s'il en a.
+
+Voila mon jugement dans toute sa severite. J'ai mieux aime dire
+nettement a M. Paul Delairce que je pense. Il est dans une voie
+deplorable, il s'apprete de grandes desillusions. Le premier acte de
+_Garin_ a de la couleur, et ca et la on peut citer quelques beaux vers;
+mais c'est tout. Une piece pareille enterre un homme. Si M. Paul Delair
+en produit une seconde taillee sur le meme patron, il ne retrouvera meme
+pas la premiere indulgence du public. Ne vaut-il pas mieux l'avertir,
+quitte a le blesser cruellement? C'est lui eviter de nouveaux efforts
+inutiles. Huit ans de travail croulent avec _Garin_. Le pire malheur qui
+lui puisse arriver est de perdre encore huit annees dans une tentative
+sans espoir.
+
+
+
+II
+
+M. Catulle Mendes est une figure litteraire fort interessante. Pendant
+les dernieres annees de l'Empire, il a ete le centre du seul groupe
+poetique qui ait pousse apres la grande floraison de 1830. Je ne lui
+donne pas le nom de maitre ni celui de chef d'ecole. Il s'honore
+lui-meme d'etre le simple lieutenant des poetes ses aines, il s'incline
+en disciple fervent devant MM. Victor Hugo, Leconte de Lisle, Theodore
+de Banville, et s'est efforce avant tout de maintenir la discipline
+parmi les jeunes poetes, qu'il a su, depuis pres de quinze ans, reunir
+autour de sa personne.
+
+Rien de plus digne, d'ailleurs. Le groupe auquel on a donne un moment le
+nom de parnassien representait en somme toute la poesie jeune, sous le
+second empire. Tandis que les chroniqueurs pullulaient, que tous les
+nouveaux debarques couraient a la publicite bruyante, il y avait, dans
+un coin de Paris, un salon litteraire, celui de M. Catulle Mendes, ou
+l'on vivait de l'amour des lettres. Je ne veux pas examiner si cet
+amour revetait d'etranges formes d'idolatrie. La petite chapelle etait
+peut-etre une cellule etroite ou le genie francais agonisait. Mais cet
+amour restait quand meme de l'amour, et rien n'est beau comme d'aimer
+les lettres, de se refugier meme sous terre pour les adorer, lorsque la
+grande foule les ignore et les dedaigne.
+
+Depuis quinze ans, il n'est donc pas un poete qui soit arrive a Paris
+sans entrer dans le cercle de M. Catulle Mendes. Je ne dis point que le
+groupe professat des idees communes. On s'entendait sur la superiorite
+de la forme poetique, on en arrivait a preferer M. Leconte de Lisle a
+Victor Hugo, parce que le vers du premier etait plus impeccable que le
+vers du second. Mais chacun gardait a part soi son temperament, et il
+y avait bien des schismes dans cette eglise. Je n'ai d'ailleurs pas a
+raconter ce mouvement poetique, qui a copie en petit et dans l'obscurite
+le large mouvement de 1830. Je veux simplement etablir dans quel milieu
+M. Catulle Mendes a vecu.
+
+Ses theories sont que l'ideal est le reel, que la legende l'emporte sur
+l'histoire, que le passe est le vrai domaine du poete et du romancier.
+Ce sont la des opinions aussi respectables que les opinions contraires.
+Seulement, lorsque M. Catulle Mendes aborde un sujet moderne et accepte
+ainsi notre milieu contemporain, il a certainement tort de le taire sans
+modifier ses croyances. Dans un sujet moderne, l'ideal n'est plus le
+reel, et cet ideal devient un singulier embarras. Pour obtenir du reel,
+il faut avoir surtout du reel plein les mains. Selon moi, _Justice_ est
+l'oeuvre d'un poete qui n'a pas songe a couper ses ailes, et que ses
+ailes font trebucher. Nous retrouvons la le chef de groupe, grandi dans
+un cenacle, avec le clou d'une idee fixe enfonce dans le crane.
+
+Je commencerai par les eloges. Dans _Justice_, l'effort litteraire me
+trouve plein de sympathie. On joue tant de pieces odieusement pensees et
+ecrites, qu'il y a un veritable charme a tomber sur l'oeuvre voulue d'un
+poete. Cette oeuvre peut soulever en moi les plus vives objections, elle
+n'en est pas moins du monde de ma pensee, elle m'occupe et me passionne.
+Fut-elle tout a fait mauvaise, elle resterait pleine de saveur. J'aime
+cette histoire, ce medecin qui a vole et qui est venu se laver de sa
+faute par de bonnes oeuvres, dans une province perdue; j'aime cette
+fille de notaire, qui parle et agit comme une creation du reve; j'aime
+ces deux amoureux, que le monde gene, et qui se debarrassent du monde,
+en mourant aux bras l'un de l'autre. Oui, j'aime ces choses, malgre leur
+folie, parce qu'elles sont la volonte d'un artiste, et que dans leur
+incoherence meme on sent l'enfantement d'un esprit qui n'a rien de
+vulgaire.
+
+Malheureusement, il faudrait m'en tenir la. Si j'arrive a l'analyse de
+la piece, en depit de toute ma sympathie, je me sens devenir grave et
+severe. M. Catulle Mendes a eu le tort de plaisanter avec la realite. Il
+aurait du habiller ses personnages de justaucorps et de pourpoints, et
+nous lui aurions tout pardonne. Mais entrer dans la vie moderne en poete
+lyrique, voila qui est grave! Il se tromperait, s'il croyait que rien
+n'est plus commode a trousser que la verite; la vie de tous les jours
+est la, comme comparaison, et l'on ne peut pas mettre debout une fille
+de notaire de fantaisie, comme on planterait une damoiselle, avec une
+jupe de satin et une coiffure copiee dans les livres du temps. En un
+mot, il faut avoir le sens de la modernite, quand on aborde un sujet
+contemporain. Les romantiques, qui s'imaginent pouvoir peindre la vie
+actuelle en se jouant, et par farce pure, s'exposent aux echecs les plus
+piteux. Rien n'est severe et rien n'est haut comme la peinture, de ce
+qui est.
+
+Le grand defaut de _Justice_ est d'etre une creation en l'air, tout
+comme s'il s'agissait d'un poeme. Voici, par exemple, le plus grand
+effet de la piece. Le docteur Valentin a vole pour sauver sa soeur de la
+prostitution,--une invention facheuse, par parenthese,--et il est aime
+de Genevieve, la fille du notaire Suchot. Lui-meme l'adore; mais il
+va fuir, pour ne pas reveler son passe, lorsque Georges, le frere de
+Genevieve, le surprend avec celle-ci et le force a une explication. Des
+que Georges connait le secret de Valentin, il raconte a la jeune fille
+que ce dernier est marie, pour qu'elle rompe plus aisement avec lui.
+De la, grande douleur de Genevieve. Puis, a l'acte suivant, lorsqu'un
+gredin lui denonce le vol de Valentin, elle dit avec force: "Je le
+savais depuis quatre ans, et je vous aime, Valentin, je vous aime!"
+
+Certes, le mot est tres beau et devrait produire un grand effet
+d'admiration et d'emotion. Eh bien! je crois que l'effet est surtout un
+effet de surprise. Cela vient de ce que chaque spectateur fait cette
+reflexion rapide: "Comment Genevieve n'a-t-elle pas compris ce dont
+il s'agissait, lorsque Georges lui a dit que Valentin etait marie?
+Puisqu'elle connaissait le vol, elle devait se douter tout de suite de
+l'obstacle qui se presentait." Elle n'a pas parle alors et l'on s'etonne
+qu'elle parle plus tard. Au theatre, toute scene qui n'est point
+preparee, detonne et peut meme avoir de facheuses consequences.
+
+Il n'y a la qu'un defaut de construction. Je pourrais indiquer des
+invraisemblances. Ainsi, on voit roder dans l'etude le clerc du notaire,
+Pigalou, un gredin qui a vole autrefois un cure et qui est menace par un
+complice, dupe dans le partage; s'il ne donne pas immediatement trois
+mille francs a ce complice, il sera denonce par lui. Or, Pigalou a
+appris la faute de Valentin, et dans une scene fort originale, violente
+et invraisemblable, il le traite en camarade et veut le forcer a voler
+les trois mille francs au notaire Suchot. C'est surtout dans cette scene
+qu'on peut surprendre le procede de M. Catulle Mendes. Il se moque
+des verites ambiantes, il va droit dans ce qu'il croit etre la verite
+absolue. De la un manque d'equilibre qui a failli faire siffler la
+scene.
+
+J'insiste, parce que cette question de detail me parait caracteristique.
+A la repetition generale, la scene m'avait beaucoup frappe. Je prevoyais
+bien qu'elle ne marcherait pas facilement, mais je la trouvais hardie
+et d'une belle allure. Elle est pleine de mots excellents, et n'a qu'un
+defaut, celui de tourner un peu trop sur elle-meme. D'ailleurs, ce que
+j'avais prevu est arrive: le public n'a pas compris l'intention de
+M. Catulle Mendes, qui est de montrer les consequences fatales et
+ignominieuses d'une premiere faute. Je suis persuade que la scene aurait
+produit un effet enorme, si l'auteur l'avait presentee autrement, dans
+la realite logique de la situation. Telle qu'elle est, elle reste
+inadmissible. Vingt fois Valenlin serait sorti ou aurait chasse Pigalou.
+Les motifs pour lesquels l'auteur le retient la, sont des ficelles
+dramatiques par trop visibles.
+
+A vrai dire, je n'aime guere cette etude de notaire, ou se developpe une
+action si bizarre. Je sais bien que M. Catulle Mendes a choisi cette
+etude pour que l'antithese fut plus forte. Il a voulu peut-etre aussi
+montrer que le cadre le plus banal ne l'effrayait pas. Seulement, dans
+ce cas-la, il aurait fallu empoigner la realite d'une main puissante et
+ne pas la lacher. Tous les personnages marchent a plusieurs metres du
+sol. Genevieve et Valentin sont dans les etoiles; ils ne s'en cachent
+pas, meme ils s'en vantent. Quant a maitre Suchot, il n'est guere qu'un
+fantoche, sur la tete duquel M. Catulle Mendes a accumule tout son
+dedain de la prose.
+
+Le troisieme acte, que l'on redoutait, est precisement celui qui a sauve
+la piece. Cela montre une fois de plus quel est le flair des directeurs.
+Il n'y a qu'un monologue et une scene dans cet acte. Valenlin, seul dans
+son laboratoire, prepare sa mort, en chimiste habile. Il a etabli, sur
+un fourneau, un appareil qui degage dans la piece un gaz d'asphyxie.
+Genevieve arrive pour se sauver avec son amant; mais il lui explique
+que leur bonheur est desormais impossible, et elle va se retirer,
+lorsqu'elle comprend qu'il est en train de se donner la mort. Alors,
+elle referme la porte et la fenetre, elle l'endort un instant par ses
+paroles douces; puis, quand il s'apercoit qu'elle veut mourir avec lui,
+elle s'oppose violemment a ce qu'il la sauve. Et ils meurent.
+
+L'effet a ete grand, le soir de la premiere representation. La lutte de
+Genevieve pour mourir, le consentement arrache par elle a Valentin, la
+mort qui vient comme une delivrance et qui ravit les deux amants dans
+les espaces, tout cela est large et remarquable. Certes, je ne crois pas
+qu'on se suicide avec de pareils elans; mais la situation est extreme,
+et le poete peut intervenir sans trop blesser la verite. Quant a la
+these, a la souillure ineffacable d'une premiere faute, au suicide
+employe comme une redemption, peut-etre cette these a-t-elle ete dans
+les intentions de l'auteur, mais je veux l'ignorer, pour ne pas retomber
+dans mes severites. A quoi bon une these, lorsque la vie suffit? Comment
+M. Catulle Mendes, qui est avant tout un homme d'art, a-t-il pu vouloir
+descendre jusqu'a jouer le role d'un avocat?
+
+Je finirai par un etrange reproche. Pour moi, la piece est trop bien
+ecrite. Je veux dire qu'on y sent les phrases presque continuellement.
+Le style ne consiste pas en belles images, pas plus que la peinture ne
+consiste en belles couleurs. En enfilant des comparaisons ingenieuses
+jusqu'a demain, on n'obtiendrait qu'une oeuvre monstrueuse et illisible.
+Le style est l'expression logique et originale du vrai. Dire ce qu'il
+faut dire, et le dire d'une facon personnelle, tout est la. Les
+ecrivains qui s'imaginent bien ecrire parce qu'ils enlevent une fin de
+tirade a l'aide de mots poetiques, sont dans la plus deplorable erreur.
+Au theatre surtout, bien ecrire, c'est ecrire logiquement et fortement.
+
+
+
+III
+
+Ah! quelle longue, ecrasante, monotone soiree, a la Porte-Saint-Martin!
+Je suis sorti de la premiere representation de _Coq-Hardy_, le drame
+en sept actes de M. Poupart-Davyl, brise de fatigue, hebete d'ennui.
+Certes, notre metier de critique dramatique comporte beaucoup
+d'indulgence; on recule souvent devant le resume exact de son
+impression. Mais qu'il me soit permis au moins une fois de ne rien
+cacher, de dire ma revolte interieure contre un de ces drames de la
+queue romantique, qui se moquent du style, de la verite et du simple bon
+sens.
+
+Je ne chercherai pas a analyser la piece dans son intrigue puerile et
+compliquee. Il y a la dedans un duc de Brennes, un prince de Bretagne,
+que sa femme trahit au prologue, et que nous retrouvons dix ans
+plus tard, simple capitaine d'aventure, sous le nom de Coq-Hardy.
+Naturellement, ce capitaine se trouve mele a l'inevitable imbroglio
+historique, ou sonnent les grands noms de Louis XIV, d'Anne d'Autriche,
+de Mazarin, de Conde. Il va presque jusqu'a prendre le menton d'Anne
+d'Autriche et a tutoyer Conde. Au denoument, il redevient necessairement
+le duc de Brennes, il sauve Louis XIV, la monarchie, la France, avec
+l'unique regret de n'avoir pas a sauver Dieu lui-meme. J'oubliais de
+dire qu'en chemin, il retrouve sa femme et sa fille. Inutile d'ajouter
+que le traitre meurt, quand l'auteur n'a plus besoin de lui.
+
+N'est-ce pas que le besoin d'un drame ou l'on parlat de Mazarin se
+faisait absolument sentir? Comment la statistique ne s'est-elle pas
+occupee encore de relever le nombre de pieces ou l'on prononce le nom de
+Mazarin? Un seul personnage historique a ete plus exploite, le cardinal
+de Richelieu. Et que c'est gai, cet eternel cours d'histoire sur Anne
+d'Autriche, Louis XIII, Louis XIV et les cardinaux! Quel interet
+prodigieux et passionnant pour des spectateurs de notre epoque, dans le
+perpetuel defile de ces marionnettes d'un autre age, qui laissent, a
+chaque coup d'epee, couler le son de leur ventre! Comme nous pouvons
+partager les joies et les douleurs de ces poupees, dont nous nous
+moquons si parfaitement!
+
+Je ne parle pas de la facon odieuse dont ces drames accommodent
+l'histoire. Ils sont pour le peuple une veritable ecole de mensonges
+historiques. Dans nos faubourgs, ils ont repandu les idees les plus
+stupefiantes sur les grandes figures et les grands evenements qu'ils ont
+mis si ridiculement a la scene. Grace a eux, des legendes grotesques se
+sont formees, l'histoire apparait aux ignorants comme une parade, avec
+des paillasses richement vetus qui tapent des pieds et qui declament. Je
+ne comprends pas comment la salle entiere n'eclate pas d'un fou rire,
+en face des monstrueux pantins qu'on lui presente sous des noms
+retentissants.
+
+Par exemple, dans _Coq-Hardy_, peut-on trouver quelque chose de plus
+profondement comique que les scenes entre le capitaine d'aventure et
+Anne d'Autriche? Le capitaine entre chez la reine comme chez lui, et
+il lui parle avec des effets de hanche, des ronflements de voix, une
+familiarite de bon garcon, qui sont a mon sens le comble de la drolerie.
+Et quelle merveille encore, cet acte ou l'on voit la reine et Louis XIV
+errer la nuit dans les rues de Paris, en se tordant les bras, comme deux
+locataires louches que le patron de quelque garni a flanques a la
+porte! ajoutez que Coq-Hardy survient, qu'il demolit une maison afin de
+construire une barricade, et qu'il se retranche avec Louis XIV derriere
+cette barricade, d'ou ils operent tous les deux des sorties pour tuer
+deux ou trois douzaines d'hommes. Quel cerveau a jamais invente des
+folies plus extravagantes? Cela me donne froid au dos, me glace de ce
+petit frisson de peur et de honte que j'ai parfois eprouve en face des
+infirmites humaines.
+
+Il y a encore une scene incroyable que je veux signaler. Anne d'Autriche
+a charge le capitaine Coq-Hardy de negocier avec le grand Conde, qui
+revient de Lens charge de gloire. Jolie situation, invention ingenieuse
+et d'une vraisemblance etonnante. Alors, le capitaine parle en maitre a
+Conde. Il le subjugue, le rend petit garcon, l'ecrase devant toute la
+salle qui applaudit. Et, lorsque Conde ose demander une parole, le
+capitaine lui repond a peu pres ceci:
+
+--Vous avez la mienne!
+
+Rien de plus royal. Voyez vous ce routier se promenant avec des
+blancs-seings de la reine, faisant la lecon aux grands capitaines,
+donnant sa parole avec des gestes de matamore! C'est de la farce
+lugubre.
+
+D'ailleurs, il est inutile de discuter. Un drame historique, bati sur ce
+plan, ne soutient pas la discussion. Toutes les demences s'y abattent.
+Il serait impossible de prendre un personnage et de l'analyser, sans
+voir tout de suite qu'on a une marionnette dans les mains. Ainsi, je ne
+connais pas de figure plus decourageante que la duchesse, cette femme
+qui trompe son mari qui se sauve avec sa fille pour suivre un amant
+indigne, le traitre de la piece, et que nous retrouvons dans les larmes,
+dans le remords, dans tout le tra la la des beaux sentiments. J'ai dit
+le mot juste, elle est decourageante, car rien n'est plus attristant
+et malsain que le mensonge. L'auteur a du vouloir creer l'adultere
+sympathique, l'ange des epouses infideles, l'heroine impeccable des
+femmes tombees. Et il a accouche de cette pleurnicheuse, dont ni la
+faute ni le repentir ne nous touchent, et qui se traine aux pieds de son
+mari, sans que la salle soit emue. Pourquoi nous interesserions-nous
+a elle, puisqu'elle est une poupee dont nous apercevons toutes les
+ficelles?
+
+Dirai-je un mot du style, maintenant? Ici, je me sens les bras casses.
+J'avais veritablement l'impression d'un deluge de tuiles sur mes
+epaules, pendant la representation de _Coq-Hardy_. On ne peut imaginer
+les etranges phrases qui tombent la dedans. L'auteur semble avoir
+ramasse avec soin toutes les tournures clichees, les betises de la
+rhetorique, les images que l'usage a ridiculisees, afin de les mettre a
+la queue les unes des autres dans son oeuvre. C'est un veritable cahier
+de mauvaises expressions. Pas une ne manque. On aurait voulu faire un
+pastiche de la langue des melodrames, qu'on ne serait certainement pas
+arrive a une pareille reussite sans beaucoup d'efforts. Ce que je ne
+comprends pas, c'est qu'un public n'ait pas les oreilles plus sensibles.
+Comment se fait-il que des spectateurs, qui se facheraient si un
+orchestre jouait faux, puissent supporter patiemment toute une soiree
+une langue si abominablement fausse? Je sais que, pour mon compte, le
+style de _Coq-Hardy_ m'a rendu tres malade. Affaire de temperament sans
+doute.
+
+Si cela etait ecrit avec bonhomie encore, si l'on sentait derriere un
+homme simple, qui ne se pique pas d'ecrire et qui dit tout rondement sa
+pensee! L'intolerable est qu'on devine une continuelle pretention
+au beau style. Les phrases ont le poing sur la hanche comme les
+personnages. Au denoument, Coq-Hardy fait un discours ou il parle des
+Francs et des Gaulois. Il faut dire que ce duc de Brennes descend de
+Brennus; Brennes, Brennus, vous comprenez, c'est fort ingenieux. Et il y
+a ainsi des panaches tout le long de la piece. Parfois meme on entrevoit
+des intentions shakespiriennes. Oh! les intentions shakespiriennes!
+c'est la recueil des faiseurs de melodrames. La poesie les tue.
+
+J'avouerai, d'ailleurs, que je ne puis me defendre d'un grand dedain
+pour les pieces ou les coups d'epee et les coups de pistolet entrent
+pour la part la plus applaudie dans les merites du dialogue. Le succes
+de _Coq-Hardy_ a ete le combat du cinquieme acte. Si la poudre parle,
+c'est que l'auteur n'a rien de mieux a dire. Et quel abus aussi des
+beaux sentiments! Quand un acteur a un beau sentiment a emettre, on s'en
+apercoit tout de suite; il s'approche du trou du souffleur comme un
+tenor qui a une belle note a pousser, il lache son beau sentiment, on
+l'applaudit, il salue et se retire. Cela finit par etre honteux, de
+speculer ainsi sur l'honneur, la patrie, Dieu et le reste. Le procede
+est trop facile, il devrait repugner aux esprits simplement honnetes.
+
+La stricte verite est que, le premier soir, la salle s'ennuyait.
+Toutes les fois que des personnages historiques etaient en scene et
+se perdaient dans des considerations sur la Fronde, je voyais les
+spectateurs ne plus ecouter, lever le nez, s'interesser au lustre ou aux
+peintures du plafond. Je vous demande un peu a quoi rime la Fronde
+pour nous? Il fallait qu'un choc d'epee ou la declamation d'une tirade
+vertueuse ramenat l'attention sur la scene. Alors, on applaudissait,
+pour se reveiller sans doute. Je jurerais que les deux tiers des
+spectateurs n'ont pas compris la piece. _Coq-Hardy_ n'en a pas moins
+marche jusqu'a la fin, et le nom de l'auteur a ete acclame. On en est
+arrive a un grand mepris des jugements sinceres.
+
+Certes, je souhaite tous les succes a M. Poupart-Davyl. Il y avait des
+choses tres acceptables dans sa _Maitresse legitime_, a l'Odeon. Je suis
+certain que la forme de notre melodrame historique est surtout la grande
+coupable, dans cette affaire de _Coq-Hardy_. On ne ressuscite pas un
+genre mort. J'entendais bien, dans la salle, les romantiques impenitents
+rejeter toute la faute sur M. Poupart-Davyl, en l'accusant d'avoir gache
+un bon sujet. Mais la verite est qu'il est impossible aujourd'hui
+de refaire les pieces d'Alexandre Dumas. Il faudrait tout au moins
+renouveler le cadre, chercher des combinaisons, choisir des epoques
+inexplorees. Voyez les faits: M. Poupart-Davyl a un grand succes avec
+la _Maitresse legitime_, et je doute qu'il fasse autant d'argent avec
+_Coq-Hardy_. Ouvrira-t-on les yeux, comprendra-t-on qu'on doit laisser
+au magasin des accessoires toutes les guenilles historiques, pour entrer
+definitivement dans le drame moderne, qui est fait de notre chair et de
+notre sang?
+
+Dernierement, les romantiques impenitents se fachaient contre Rome
+vaincue. Comment! une tragedie, cela etait intolerable! Et ils se
+chatouillaient pour rire, ils plaisantaient M. Parodi sur la formule
+demodee qu'il avait ressuscitee. Eh bien! en toute conscience, je trouve
+les Romains de _Rome vaincue_ autrement vivants que les frondeurs de
+_Coq-Hardy_. Certes, la tragedie, que les romantiques avaient tuee, se
+porte beaucoup mieux a cette heure que le drame. Je ne veux pas meme
+etablir un parallele entre les deux pieces, car d'un cote il y a le
+souffle d'un temperament dramatique, tandis que, de l'autre, je ne vois
+que le pastiche banal de tous les melodrames odieux qui m'assomment
+depuis quinze ans. Ici, la question d'art s'eleve au-dessus des
+formules. Et combien je prefere la langue incorrecte de M. Parodi au
+ron-ron de M. Poupart-Davyl!
+
+
+
+IV
+
+M. Poupart-Davyl a fait jouer a l'Ambigu un drame en six actes: _les
+Abandonnes_, qui a eu un tres vif succes le soir de la premiere
+representation.
+
+Guillaume Aubry est un ouvrier serrurier qui a epouse a Tours une fille
+superbe, Nanine, laquelle l'a abandonne apres quelques mois de mariage.
+Vainement il l'a cherchee, fou de tendresse et de rage; elle roule
+le monde, elle est faite pour les amours cosmopolites et pour les
+aventures. Guillaume est venu a Paris, ou il a fini par s'etablir. La
+loi est la qui l'empeche de se remarier, mais son coeur s'est donne a
+une honnete blanchisseuse, Ursule, avec laquelle il vit maritalement, et
+dont il a deux petits garcons. Il y a meme, dans la maison, un troisieme
+enfant, Robert, qu'Ursule dit avoir recueilli par pitie, en le voyant
+maltraite par les personnes qui le gardaient; et Guillaume regarde cet
+enfant d'un oeil jaloux, car son idee fixe est que le petit est la
+preuve vivante d'une premiere faute, d'une faute ancienne, qu'Ursule ne
+veut pas avouer.
+
+Voila une des actions du drame. Un autre action est fournie par Nanine,
+qui a ete en Angleterre la maitresse de lord Clifton. Un fils est ne de
+cette liaison, et Nanine, en abandonnant lord Clifton, a emporte cet
+enfant. Depuis cette epoque, le pere, qui a herite d'une fortune
+colossale, vit dans les regrets et parcourt l'Europe en cherchant son
+fils. Naturellement, ce fils n'est autre que Robert, recueilli par
+Ursule. Le batard de la femme vit ainsi sous le toit du mari, entre
+les deux batards que celui-ci a eus de son cote; et tout cela sans que
+personne s'en doute le moins du monde.
+
+Si j'ajoute que Nanine, pour faire peau neuve, a fait annoncer sa mort
+dans les journaux de San Francisco, et qu'elle ressuscite a Paris sous
+le nom de madame veuve Perkins; si je dis qu'elle est associee avec un
+certain Morgane, un gredin de la haute societe qui vole au jeu et qui
+ne recule pas devant les coups de couteau: j'aurai indique tous les
+elements du drame, et il sera aise d'en comprendre les peripeties assez
+compliquees.
+
+A la nouvelle de la mort de Nanine, Guillaume et Ursule sont dans une
+joie profonde. Enfin, ils vont pouvoir se marier! Cependant, Nanine, en
+retrouvant lord Clifton affole par la mort de son fils, ourdit toute une
+trame. Elle vient trouver son ancien amant et lui offre de lui rendre
+son fils, s'il consent a se marier avec elle. Celui-ci, apres s'etre
+revolte, consent. Nanine se met alors a la recherche de Robert et arrive
+ainsi chez Guillaume. Ursule, devant son visage froid, ses yeux mauvais,
+refuse violemment de lui rendre le petit. Puis, Guillaume se presente,
+et la reconnaissance entre le mari et la femme a lieu. Des lors, tout
+croule, plus de mariage possible ni d'un cote ni de l'autre. Mais Nanine
+ne renonce pas a la lutte, elle volera Robert et elle fera assassiner
+Guillaume par Morgane. Le malheur pour elle est que Morgane se doute
+qu'elle le dupe et qu'elle l'emploie comme un instrument dont on se
+debarrasse ensuite. Au denoument, lorsqu'elle s'entete a ne pas le
+suivre, il la frappe d'un coup de couteau. Et c'est ainsi que les
+mechants sont punis, pendant que les bons se rejouissent.
+
+On voit quelle complication extraordinaire. Le hasard joue dans
+tout cela un role vraiment trop considerable. Je ne discute pas la
+vraisemblance. Rien de plus etrange que cette aventuriere qui, en
+quittant lord Clifton, emporte son fils comme un colis encombrant qu'on
+abandonne a la premiere station. Il y a aussi, dans le drame, des
+idees bien singulieres sur la legislation qui regit les questions de
+paternite. La seule querelle que je veuille chercher a M. Louis Davyl
+est de lui demander pourquoi il a mis en oeuvre toutes les vieilles
+machines de l'ancien melodrame, lorsqu'il lui etait si facile de faire
+plus simple, plus nature, et d'obtenir par la meme un succes plus
+legitime et plus durable.
+
+Car les faits sont la, ce qui a pris le public, ce sont les scenes entre
+Guillaume et Ursule, c'est la peinture de ce monde ouvrier, etudie dans
+ses moeurs et dans son langage. La etaient la nouveaute et la hardiesse,
+la a ete le succes. Des que Nanine se montrait, des qu'on voyait
+reparaitre ce lord de convention qui se promene d'un air dolent parmi
+les serruriers et les peintres en batiment, l'interet languissait,
+on souriait meme, on ecoutait d'une oreille distraite des scenes
+interminables, connues a l'avance. Il fallait que Guillaume et qu'Ursule
+reparussent, pour que la salle fut de nouveau prise aux entrailles.
+
+Le pis est que M. Louis Davyl a certainement mis la les figures demodees
+et ridicules de son aventuriere, de son lord, de son bandit du grand
+monde, pour faire accepter ses ouvriers du public. Il s'est dit, j'en
+jurerais, que, par le temps qui court, le public ne voulait pas trop de
+verite a la fois, et qu'il fallait etre habile en menageant les doses.
+Alors, il a accepte la recette connue, qui consiste a ne pas mettre que
+des ouvriers sur la scene, a les meler dans une savante proportion a de
+nobles personnages. Et il a obtenu cette singuliere mixture qui rend son
+drame boiteux et qui en fait une oeuvre mal equilibree et d'une qualite
+litteraire inferieure.
+
+Je crois que le public lui aurait ete reconnaissant de rompre tout a
+fait avec la tradition. Pourquoi un lord? Elles sont rares les femmes
+d'ouvriers qui montent dans les lits des grands de la terre. Le plus
+souvent, elles trompent un serrurier avec un macon. Transportez ainsi
+toute l'action des _Abandonnes_ dans le peuple, et vous obtiendrez une
+piece vraiment originale, d'une peinture vraie et puissante. Je repete
+que les seules parties de l'oeuvre qui ont porte sont les parties
+populaires. C'est la une experience dont le resultat m'a enchante, parce
+que j'y ai vu une confirmation de toutes les idees que je defends.
+
+Deja, lorsque M. Louis Davyl fit jouer a la Porte-Saint-Martin ce drame
+stupefiant de _Coq-Hardy_, ou l'on voyait Louis XIV enfant se promener
+la nuit dans les rues de Paris en jouant de sa petite epee de gamin,
+j'ai dit combien les vieilles formules sont delicates a employer.
+L'auteur etait la dans la piece de cape et d'epee, cherchant le succes
+avec une bonne foi et un courage meritoires. Le drame ne reussit pas, il
+comprit, qu'il se trompait, il frappa ailleurs. Je lui avais conseille
+de s'attaquer au monde moderne. Il vient de donner les _Abandonnes_, et
+il doit s'en trouver bien. Maintenant, s'il veut prendre une place tout
+a fait digne et a part, il faut qu'il fasse encore un pas, il faut qu'il
+accepte franchement les cadres contemporains et qu'il ne les gate pas,
+en y introduisant des elements poncifs. C'est lorsqu'on veut menager le
+public qu'on se le rend hostile.
+
+Serieusement, croit-on qu'une oeuvre d'une complication si laborieuse,
+avec des histoires folles qui ont traine partout, avec ces trois batards
+qui passent comme des muscades sous les gobelets du dramaturge, ait
+quelque chance de laisser une petite trace? On la jouera quarante,
+cinquante fois; puis, elle tombera dans un oubli profond, et si
+par hasard quelqu'un la deterre un jour, il sourira du lord et
+de l'aventuriere en disant: "C'est dommage, les ouvriers etaient
+interessants." A la place de M. Louis Davyl, j'aurais une ambition
+litteraire plus large, je voudrais tenter de vivre. Il est homme de
+travail et de conscience. Pourquoi ne jette-t-il pas la toute la
+pretendue science du theatre, qui jusqu'ici l'a empeche de faire un
+drame vraiment neuf et vivant?
+
+Chaque fois qu'un melodrame reussit, il y a des critiques qui s'ecrient:
+"Eh bien! vous voyez que le melodrame n'est pas mort." Certes, il
+n'est pas mort et il ne peut mourir. Par exemple, jamais un public ne
+resistera a une scene comme celle des deux meres, dans les _Abandonnes_.
+Nanine vient reclamer Robert a Ursule, la mere adoptive se sent pleine
+de tendresse a cote de la veritable mere, et elle lui crie, en montrant
+les trois enfants qui jouent: "Votre fils est la, choisissez dans le
+tas!" L'effet a ete immense. Cela prend les spectateurs par les nerfs
+et par le coeur. Toujours, de pareilles combinaisons dramatiques, qui
+mettent en jeu les profonds sentiments de l'homme, remueront puissamment
+une salle.
+
+Ce qui meurt, au theatre comme partout, ce sont les modes, les formules
+vieillies. Il est certain que le dernier acte des _Abandonnes_, ce
+pavillon ou Morgane vient assassiner Nanine, est de l'art mort. On le
+tolere, parce qu'il faut bien accepter un denoument quelconque. Mais on
+est fache que l'auteur n'ait pas trouve quelque chose de neuf pour
+finir sa piece. Le melodrame est mort, si l'on parle des recettes
+melodramatiques connues, des combinaisons qui defrayent depuis quarante
+ans les theatres des boulevards et dont le public ne veut plus. Le
+melodrame est vivant, et plus vivant que jamais, s'il est question des
+pieces qu'on peut ecrire sur l'eternel theme des passions, en employant
+des cadres nouveaux et en renouvelant les situations. Nous sommes
+emportes vers la verite; qu'un dramaturge satisfasse le public en lui
+presentant des peintures vraies, et je suis persuade qu'il obtiendra
+des succes immenses. Le tort est de croire qu'il faut rester dans les
+ornieres de l'art dramatique pour etre applaudi. Adressez-vous aux
+habiles, et vous verrez qu'eux surtout sentent la necessite d'une
+renovation.
+
+
+
+V
+
+M. Ernest Blum est un fervent du melodrame. Il avait obtenu un beau
+succes avec _Rose Michel_. Aujourd'hui, il vient de tenter la fortune
+avec un drame historique, _l'Espion du roi_, mais je serais tres
+surpris que le succes fut egal, car le public m'a paru bien froid et
+singulierement depayse, en face des personnages, empruntes a une Suede
+de fantaisie. Entendons-nous, on a applaudi les mots sonores d'honneur,
+de patrie et de liberte; mais les spectateurs n'etaient pas "empoignes",
+et se moquaient parfaitement de la Suede, au fond de leur coeur.
+
+L'avouerai-je? J'ai a peine compris les deux premiers tableaux. Rien
+n'accrochait mon attention. Il y avait la un amas d'explications
+necessaires, pour indiquer le moment historique et l'affabulation
+compliquee du drame, qui lassait evidemment la patience de toute la
+salle. Les visages semblaient ecouter, mais n'entendaient certainement
+pas. Aussi, quelle etrange idee, d'etre alle choisir la Suede, qui
+compte si peu dans les sympathies populaires de notre pays! Ce choix
+malheureux suffit a reculer l'action dans le brouillard. On raconte que
+M. Ernest Blum a promene son drame de nationalites en nationalites,
+avant de le planter a Stockholm. Il a eu ses raisons sans doute; mais je
+lui predis qu'il ne s'en repentira pas moins d'avoir pousse le dedain de
+nos preoccupations quotidiennes jusqu'a nous mener dans une contree dont
+la grande majorite des spectateurs ne sauraient indiquer la position
+exacte sur la carte de l'Europe. Nous rions et nous pleurons ou est
+notre coeur.
+
+Je connais le raisonnement qui fait de nous les freres de tous les
+peuples opprimes. Cela est vague. On peut applaudir une tirade contre
+la tyrannie, sans s'interesser autrement au personnage qui la lance. Je
+vous demande un peu qui s'inquiete de Christian II, un roi conquerant,
+une sorte de fou imbecile et feroce, tombe sous la domination d'une
+favorite, et qui ensanglantait la Suede par des executions continuelles,
+afin d'affermir par la terreur son trone chancelant? Lorsque, au
+denoument, Gustave Wasa, le liberateur, le roi aime et attendu, delivre
+Stockholm, on prend son chapeau et on s'en va, bien tranquille, sans la
+moindre emotion. Est-ce que ces gens-la nous touchent? Si le genie
+leur soufflait sa flamme, ils pourraient ressusciter du passe et nous
+communiquer leurs passions. Seulement, le genie, dans les melodrames,
+n'est d'ordinaire pas la pour accomplir ce miracle. Quand un auteur
+a simplement de l'intelligence et de l'habilete, il decoupe les
+personnages historiques, comme les enfants decoupent des images.
+
+Je trouve donc le cadre facheux, et je maintiens qu'il nuira au drame.
+La principale situation dramatique sur laquelle l'oeuvre repose avait
+une certaine grandeur. Il s'agit d'une mere, Marthe Tolben, qui adore
+ses fils; le plus jeune, Karl, meurt dans ses bras, tue par un officier
+du tyran; l'aine, Tolben, est arrete et va etre execute, si Marthe ne
+trahit pas les patriotes de Stockholm, qui conspirent pour la delivrance
+du pays. Mais sa trahison tourne contre la malheureuse femme; Tolben
+lui-meme est accuse de son crime et veut se faire tuer, pour se laver
+d'une telle accusation aux yeux de ses compagnons d'armes. Alors, cette
+mere, qui a sacrifie la patrie a ses fils, se sacrifie elle-meme pour la
+patrie, meurt en ouvrant une des portes de Stockholm a Gustave Wasa; et
+c'est la une expiation tres haute, qui devrait donner une grande largeur
+au denoument.
+
+M. Ernest Blum ne s'est point contente de cette figure. Il a imagine
+une creation enigmatique, Ruskoe, un bossu, un chetif, qui, ne pouvant
+servir, son pays par l'epee, le sert a sa maniere en se faisant espion.
+Pour tout le monde, il est l'espion du roi; mais, en realite, il
+travaille a la delivrance de la patrie, il est l'espion de Wasa. Certes,
+la figure etait faite pour tenter un dramaturge: ce pauvre etre hue,
+lapide, vivant dans le mepris de ses freres, poussant le devouement
+jusqu'a accepter l'infamie, attendant des semaines, des mois, avant
+de pouvoir se redresser dans son honneur et dire son long heroisme.
+J'estime cependant que Ruskoe n'a pas donne tout ce que l'auteur en
+attendait, et cela pour diverses raisons.
+
+La premiere est que l'interet hesite entre lui et Marthe. Sans doute
+ces deux personnages se rencontrent, lorsque, au quatrieme acte, Ruskoe
+vient offrir le pardon a la femme qui a trahi, en lui donnant les moyens
+de sauver Stockholm. La scene est fort belle. Seulement, le lien reste
+bien faible en eux, l'attention se porte de l'un a l'autre, sans pouvoir
+se fixer d'une maniere definitive. Mais la principale raison est que
+Ruskoe n'agit pas assez. L'auteur, en voulant le rendre interessant a
+force de mystere, l'a trop efface. Pendant quatre tableaux, on attend
+l'explication que Ruskoe donne au cinquieme; tout le monde a devine, il
+n'a plus rien a nous apprendre, quand il laisse echapper son secret,
+dans un elan de douleur et d'espoir. Puis, sa confidence faite, il
+retourne au second plan. Le denoument appartient a Marthe, et non a lui.
+Il sort de l'ombre, recite son affaire, et rentre dans l'ombre. Cela lui
+ote toute hauteur. Il aurait fallu, j'imagine, le montrer plus actif
+dans le denoument. Au theatre, ce qu'on dit importe peu; l'important
+est ce qu'on fait. Ruskoe est une draperie, rien de plus; il n'y a pas
+dessous un personnage vivant.
+
+Je neglige les roles secondaires: Hedwige, la fille noble, au coeur
+de patriote, qui aime Tolben; le chevalier de Soreuil, le gentilhomme
+francais de rigueur, qui se promene dans tous les drames russes,
+americains ou suedois, en distribuant de grands coups d'epee. Mon
+opinion, en somme, est celle-ci. Les deux premiers tableaux sont lents,
+embarrasses, d'un effet presque nul. Au troisieme tableau, mademoiselle
+Angele Moreau, qui joue Karl, meurt d'une facon dramatique, et madame
+Marie Laurent, Marthe Tolben, pousse des sanglots si vrais et si
+dechirants, que le public commence a s'emouvoir. Au quatrieme, il y a un
+double duel admirablement regle, et enleve avec une grande bravoure
+par M. Deshayes, le chevalier de Soreuil. Le meilleur tableau est le
+cinquieme, ou l'on compte deux belles scenes, la terrible scene entre
+Marthe et son fils Tolben qui lui arrache le secret de sa trahison, et
+la grande scene qui suit, dans laquelle Ruskoe se devoile et apporte a
+Marthe le rachat. Quant au sixieme, il escamote simplement le denoument;
+la piece est finie, d'ailleurs; il aurait fallu un vaste decor, un
+tableau mouvemente, montrant Marthe ouvrant la porte aux liberateurs, au
+milieu des coups de feu et des acclamations; et rien n'est plus froid
+que de la voir arriver blessee a mort, dans un decor triste et etroit,
+le coin de forteresse ou Tolben, Hedwige et d'autres patriotes attendent
+leur execution.
+
+Je vois la quelques belles situations, gatees par des parties grises
+et mal venues. Je ne parle pas de la langue, qui est bien mediocre. M.
+Ernest Blum porte la peine du milieu romantique dans lequel il vit.
+Il patauge dans une formule morte, malgre sa reelle habilete d'auteur
+dramatique; il est gene et raidi, comme les hommes d'armes qu'il nous
+a montres, enfermes dans des cuirasses de fer-blanc, pareilles a des
+casseroles fraichement etamees.
+
+
+
+VI
+
+Je n'avais pu assister a la premiere representation du drame en cinq
+actes de MM. Malard et Tournay: _le Chien de l'Aveugle_, joue au
+Troisieme-Theatre-Francais. Mais les articles extraordinairement
+elogieux, presque lyriques de certains de mes confreres, m'ont fait un
+devoir d'assister a une des representations suivantes; les critiques
+les plus influents declaraient que c'etait enfin la du theatre, et
+que depuis vingt ans on n'avait pas joue un drame mieux fait ni plus
+interessant. J'ai donc ecoute avec tout le recueillement possible, et
+j'ai en effet trouve la piece habilement charpentee, offrant quelques
+scenes heureuses, lente pourtant dans certaines parties et fort mal
+ecrite. Cela est d'une moyenne convenable, du d'Ennery qui aurait besoin
+de coupures. Mais je me refuse absolument a m'extasier, a m'ecrier:
+"Enfin, voila une oeuvre, voici ce qu'il faut faire; jeunes auteurs,
+etudiez et marchez!"
+
+Quelle est donc cette rage de la critique dramatique, de nier tous les
+efforts originaux, et de se pamer d'aise, des que se produit une oeuvre
+mediocre, coupee sur les patrons connus! Ainsi voila des critiques, la
+plupart fort intelligents, qui montrent la severite la plus grande pour
+les tentatives dramatiques des poetes et des romanciers, et qui saluent
+avec des yeux mouilles de larmes le retour de toutes les vieilleries
+du boulevard du Crime, surtout lorsqu'elles sont en mauvais style. Je
+connais leur raisonnement: "Nous sommes au theatre, faites-nous du
+theatre. Nous nous moquons du talent, du bon sens et de la langue
+francaise, du moment ou nous nous asseyons dans notre fauteuil
+d'orchestre. Nous preferons un imbecile qui nous fera du theatre, a un
+homme de genie qui ne nous fera pas du theatre." Telle est la theorie.
+Elle suppose un absolu, le theatre, une chose qui est a part, immuable,
+a jamais fixee par des regles. C'est ce qui m'enrage.
+
+Et, d'ailleurs, je veux bien que le theatre soit a part, qu'il y faille
+des qualites particulieres, qu'on s'y preoccupe des conditions ou
+l'oeuvre dramatique se produit. Mais, pour l'amour de Dieu! que le
+talent, la personnalite et l'audace de l'auteur comptent aussi un peu
+dans l'affaire. Nous ne sommes pas dans la mecanique pure. Il s'agit de
+peindre des hommes et non de faire mouvoir des pantins. La necessite de
+la situation s'impose, soit; mais encore faut-il, pour que l'oeuvre
+ait une reelle valeur humaine, que la situation se presente comme une
+resultante des caracteres; si elle est simplement une aventure, nous
+tombons au roman-feuilleton, a la plus basse production litteraire.
+
+Voici, par exemple, _le Chien de l'Aveugle_. Ce drame est la mise en
+oeuvre d'une cause celebre, l'affaire Gras, qui est encore presente a
+toutes les memoires. Je constate d'abord un changement qui me gate la
+realite, la femme Gras avait pour complice un ouvrier sans education,
+qu'elle avait affole d'amour au point de le pousser au crime. Les
+auteurs, qui sont des gens de theatre, ont eu peur de cet ouvrier, de
+cette brute docile; comment ecrire des scenes avec un pareil complice,
+comment interesser et attendrir? Et ils ont eu la belle imagination de
+changer l'ouvrier en un chirurgien du plus rare merite, Octave Froment,
+un amoureux decent, facile a manier, et qui ne peut blesser personne.
+Eh bien, cette transformation tue le sujet. L'heroine est diminuee, car
+elle n'est plus la seule volonte; tout se trouve deplace, c'est Octave
+Froment qui commet le crime, nous n'avons plus le beau cas de cette
+femme usant de la toute-puissance de son sexe. La madame de La Barre des
+auteurs devient sympathique. C'est la le triomphe du theatre.
+
+Mais ou l'admiration des critiques a eclate, c'est dans ce qu'ils
+ont nomme la trouvaille de MM. Malard et Tournay. Il parait que ces
+messieurs ont eu un coup de genie en imaginant, apres la reussite du
+crime, les deux derniers actes, ou l'on voit Octave Froment, sorti de
+prison, venir reclamer le payement de son crime a madame de La Barre,
+qui s'est faite le bon ange de son amant devenu aveugle. La grande scene
+est celle-ci: a la suite d'une longue et penible discussion entre les
+deux complices, Octave va se resigner et s'eloigner de nouveau, lorsque
+l'amant, Lucien d'Alleray, arrive et reconnait la voix de l'homme qui
+lui a ote la vue. Il s'approche, pose la main sur l'epaule de cet homme
+et y trouve le bras de la femme qu'il adore; de la des soupcons, une
+instruction nouvelle, et finalement le suicide de madame de La Barre,
+qui se jette par une fenetre. Cette situation du quatrieme acte a exalte
+les critiques. Il parait que cela est du theatre, et du meilleur.
+
+Voyons, tachons d'etre juste. D'abord, nous avons vu cela cent fois.
+Ensuite, nous sommes simplement ici dans un fait-divers, et encore
+bien invraisemblable. Il faut que madame de La Barre y mette de la
+complaisance, pour que Lucien trouve son bras au cou d'Octave; elle
+supplie ce dernier de se taire, je le sais, elle se pend a ses epaules,
+et le groupe est interessant; mais tout cela n'en reste pas moins une
+combinaison scenique, ou l'etude humaine, les caracteres et les passions
+des personnages n'ont rien a voir. Si ce qu'on nomme le theatre est
+reellement dans cette seule mecanique des faits, ni Moliere, ni
+Corneille ni Racine n'ont fait du theatre.
+
+Il faudrait s'entendre une bonne fois sur la situation au theatre. La
+situation s'impose, si l'on entend par elle le fait auquel arrivent deux
+personnages qui marchent l'un vers l'autre. Elle est des lors, comme
+je l'ai dit plus haut, la resultante meme des personnages. Selon les
+caracteres et les passions, elle se posera et se denouera. C'est
+l'analyse qui l'amene et c'est la logique qui la termine. Au fond,
+le drame n'est donc qu'une etude de l'homme. Remarquez que j'appelle
+situation tout fait produit par les personnages. Il y a, en outre, le
+milieu et les circonstances exterieures, qui au contraire agissent sur
+les personnages. Rien de plus poignant que cette bataille de la vie,
+les hommes soumis aux faits et produisant les faits: c'est la le vrai
+theatre, le theatre de tous les grands genies. Quant a cette mecanique
+theatrale dont on nous rebat les oreilles, a ces situations qui
+reduisent les personnages a de simples pieces d'un jeu de patience,
+elles sont indignes d'une litterature honnete. C'est de la fabrication,
+c'est de l'arrangement plus ou moins habile, mais ce n'est pas de
+l'humanite; et il n'y a rien en dehors de l'humanite.
+
+Un exemple m'a beaucoup frappe. Dans _les Noces d'Attila_, on voit qu'au
+dernier acte Ellack, un fils du conquerant, apprend de la bouche meme
+d'Hildiga, que celle-ci veut tuer son pere. Justement, a la scene
+suivante, il se trouve en face d'Attila. Les critiques en question se
+sont allumes: voila, selon eux, une situation superbe. Comment Ellack
+va-t-il en sortir? De la facon la plus simple du monde. Au moment ou il
+est sur le point de tout dire a Attila, celui-ci s'avise de l'avertir
+que le lendemain matin il fera tuer sa mere, une de ses epouses qu'il
+retient en prison pour une faute ancienne. Et, des lors, Ellack, force
+de choisir entre son pere et sa mere, se decide pour celle-ci. Il se
+retire. C'est du theatre, parait-il. Les critiques les plus durs pour la
+piece ont ici retire leur chapeau.
+
+Eh bien, cela me met hors de moi. Je trouve cela pueril, fou,
+exasperant. Si reellement la situation au theatre doit consister dans de
+pareilles devinettes, monstrueuses et enfantines, rien n'est plus facile
+que d'en inventer, et de plus stupefiantes encore. Quoi! il y aura du
+talent a resoudre des problemes sans issue raisonnable, a poser des cas
+qui ne sauraient se presenter et a se tirer ensuite d'affaire par des
+lieux communs! Et le pis est que, dans ces aventures extraordinaires, le
+personnage disparait fatalement. Sommes-nous ensuite plus avances sur le
+compte d'Ellack? Pas le moins du monde. Ce garcon aime mieux sa mere,
+parce que son pere se conduit mal. Cela est d'une psychologie mediocre.
+Aucune analyse, d'ailleurs. Les faits menent les personnages comme des
+marionnettes. Il n'y a pas la une etude humaine. Il y a simplement des
+abstractions qui se promenent, au gre de l'auteur, dans des casiers
+etiquetes a l'avance.
+
+Qui dit theatre, dit action, cela est hors de doute. Seulement,
+l'action n'est pas quand meme l'entassement d'aventures qui emplit les
+feuilletons des journaux. Dans toute oeuvre litteraire de talent,
+les faits tendent a se simplifier, l'etude de l'homme remplace les
+complications de l'intrigue; et cela est d'une verite aussi evidente
+au theatre que dans le roman. Pour moi, toute situation qui n'est pas
+amenee par des caracteres et qui n'apporte pas un document humain,
+reste une histoire en l'air, plus ou moins interessante, plus ou moins
+ingenieuse, mais d'une qualite radicalement inferieure. Et c'est ce que
+je reproche aux critiques de n'avoir pas dit, en parlant du _Chien de
+l'aveugle_.
+
+Comment! voila un drame estimable assurement, mais un drame comme nous
+en avons une centaine peut-etre dans notre repertoire, et vous criez
+tout de suite a la merveille, vous semblez le proposer en modele a nos
+jeunes auteurs dramatiques! C'est du theatre, criez-vous, et il n'y
+a que ca. Eh bien! s'il n'y a que ca, il vaut mieux que le theatre
+disparaisse. Votre role est mauvais, car vous decouragez toutes les
+tentatives originales, pour n'appuyer que les retours aux formules
+connues. Qu'on nous ramene a _Lazare le Patre_, puisque la situation
+telle que vous l'entendez ou plutot l'aventure, regne sur les planches
+en maitresse toute-puissante.
+
+
+
+LE DRAME HISTORIQUE
+
+_Les Mirabeau_, le drame de M. Jules Claretie, viennent de soulever la
+grave question du drame historique moderne. J'ai lu a ce sujet, dans les
+feuilletons de mes confreres, des opinions bien etonnantes; je sais
+que ces opinions sont celles du plus grand nombre; mais elles ne m'en
+paraissent que plus etonnantes encore.
+
+Ainsi, voici toute une theorie, qui, parait-il, nous vient d'Aristote en
+passant par Lessing. Ce sont la des autorites, je pense, et qui comptent
+aujourd'hui, dans nos idees modernes. Donc la verite historique
+est impossible au theatre; il n'y faut admettre que la convention
+historique. Le mecanisme est bien simple: vous voulez, par exemple,
+parler de Mirabeau; eh bien, vous ne dites pas du tout ce que vous
+pensez de Mirabeau, vous auteur dramatique, parce que le public se moque
+absolument de ce que vous pensez, des verites que vous avez acquises, de
+la lumiere que vous pouvez faire; ce qu'il faut que vous disiez, c'est
+ce que le public pense lui-meme, de facon a ce que vous ne blessiez pas
+ses opinions toutes faites et qu'il puisse vous applaudir.
+
+Voila! Rien de plus amusant comme mecanique. Representons-nous l'auteur
+dramatique dans son cabinet; il est entoure de documents, il peut
+reconstruire, planter debout sur la scene, un personnage reel, tout
+palpitant de vie; mais ce n'est pas la son souci, il ne se pose que
+cette question: "Qu'est-ce que mes contemporains pensent du personnage?
+Diable! je ne veux pas contrarier mes contemporains, car je les connais,
+ils seraient capables de siffler. Donnons-leur le bonhomme qu'ils
+demandent." Et voila la verite historique tranchee au theatre. Le
+theoreme se resume ainsi: ne jamais devancer son epoque, etre aussi
+ignorant qu'elle, repeter ses sottises, la flatter dans ses prejuges et
+dans ses idees toutes faites, pour enlever le succes. Certes, il y a la
+un manuel pratique du parfait charpentier dramatique, qui a du bon, si
+l'on veut battre monnaie. Mais je doute qu'un esprit litteraire ayant
+quelque fierte s'en accommode aujourd'hui.
+
+Cela me rappelle la theorie de Scribe. Comme un ami s'etonnait un jour
+des singulieres paroles qu'il avait pretees a un choeur de bergeres,
+dans une piece quelconque: "Nous sommes les bergeres, vives et legeres,
+etc." il haussa les epaules de pitie. Sans doute, dans la realite, les
+bergeres ne parlaient pas ainsi; seulement, il ne s'agissait pas de
+mettre des paroles exactes dans la bouche des bergeres, il s'agissait de
+leur preter les paroles que les spectateurs pensaient eux-memes en les
+voyant: "Nous sommes les bergeres, vives et legeres, etc." Toute la
+theorie de la convention au theatre est dans cet exemple.
+
+Ce qui me surprend toujours, dans ces regles donnees pour un art
+quelconque, c'est leur parfait enfantillage et leur inutilite absolue.
+Rien n'est plus vide que ce mot de convention, dont on nous bat les
+oreilles. La convention de qui? la convention de quoi? Je connais bien
+la verite; mais la convention m'echappe, car il n'y a rien de plus
+fuyant, de plus ondoyant qu'elle. Elle se transforme tous les ans, a
+chaque heure. Elle est faite de ce qu'il y a de moins noble en nous, de
+notre betise, de notre ignorance, de nos peurs, de nos mensonges. Le
+seul role d'une intelligence qui se respecte est de la combattre par
+tous les moyens, car chaque pas gagne sur elle est une conquete pour
+l'esprit humain. Et ils sont la une bande, des hommes honorables, tres
+consciencieux, animes des meilleures intentions, dont l'unique besogne
+est de nous jeter la convention dans les jambes! Quand ils croient avoir
+triomphe, quand ils nous ont prouve que nous sommes uniquement faits
+pour le mensonge, que nous pataugerons toujours dans l'erreur, ils
+exultent, ils prennent des airs de magisters tout orgueilleux de leur
+besogne. Il n'y a vraiment pas de quoi.
+
+Mais ils se trompent. La marche vers la verite est evidente, aveuglante.
+Pour nous en tenir au theatre, prenez une histoire de notre litterature
+dramatique nationale, et voyez la lente evolution des mysteres a la
+tragedie, de la tragedie au drame romantique, du drame romantique aux
+comedies psychologiques et physiologiques de MM. Augier et Dumas fils.
+Remarquez qu'il n'est pas question ici du talent, du genie qui eclate
+dans les oeuvres, en dehors de toute formule. Il s'agit de la formule
+elle-meme, du plus ou du moins de convention admise, de la part faite a
+la verite humaine. Un rapide examen prouve que la convention au theatre
+s'est transformee et s'est reduite a chaque siecle; on pourrait compter
+les etapes, on verrait la verite s'elargissant de plus en plus,
+s'imposant par des necessites sociales. Sans doute il existera toujours
+des fatalites de metier, des reductions et des a peu pres materiels,
+imposes par la nature meme des oeuvres. Seulement, la question n'est pas
+la, elle est dans les limites de notre creation humaine; dire qu'une
+oeuvre sera vraie, ce n'est pas dire que nous la creerons a nouveau,
+c'est dire que nous epuiserons en elle nos moyens d'investigation et de
+realisation. Et, quand on voit le chemin parcouru sur la scene, depuis
+les _Mysteres_ jusqu'a la _Visite de Noces_, de M. Dumas, on peut bien
+esperer que nous ne sommes pas au bout, qu'il y a encore de la verite a
+conquerir, au dela de la _Visite de Noces_.
+
+Cependant, lorsque je dis ces choses, cela semble tres comique. Je ne
+suis qu'un historien, et l'on me change en apotre. Je tache simplement
+de prevoir ce qui sera par ce qui a ete, et l'on me prete je ne sais
+quelle imbecile ambition de chef d'ecole. Tout ce que j'ecris exclut
+l'idee d'une ecole: aussi se hate-t-on de m'en imposer une. Un peu
+d'intelligence pourtant suffirait.
+
+Pour en revenir au drame historique, la question de la convention s'y
+presente justement d'une facon tres caracteristique. Dans ces pages
+ecrites au courant de la plume, je ne puis qu'indiquer les sujets
+d'etude qu'il faudrait approfondir, si l'on voulait eclairer tout a fait
+les questions. Ainsi rien ne serait plus interessant que d'etudier la
+marche de notre theatre historique vers les documents exacts. On sait
+quelle place l'histoire tenait dans la tragedie; une phrase de Tacite,
+une page de tout autre historien, suffisait; et la-dessus l'auteur
+ecrivait sa piece, sans se soucier le moins du monde de reconstituer le
+milieu, pretant les sentiments contemporains aux heros de l'antiquite,
+s'efforcant uniquement de peindre l'homme abstrait, l'homme
+metaphysique, selon la logique et la rhetorique du temps. Quand le drame
+romantique s'est produit, il a eu la pretention justifiee de retablir
+les milieux; et, s'il a peu reussi a faire vivre les personnages exacts,
+il ne les a pas moins humanises, en leur donnant des os et de la chair.
+Voila donc une premiere conquete sur la convention, tres certaine,
+tres marquee. Et je n'indique que les grandes lignes; cela s'est fait
+lentement, avec toutes sortes de nuances, de batailles et de victoires.
+
+Aujourd'hui, nous en sommes la. La piece historique, qui n'etait qu'une
+dissertation dialoguee sur un sujet quelconque, devient de jour en jour
+une etude critique. Et c'est le moment qu'on choisit pour nous dire:
+"Restons dans la convention, la verite historique est impossible."
+Vraiment, c'est se moquer du monde. Le pis est que les critiques
+pratiques qui donnent de pareils conseils aux jeunes auteurs, les
+egarent absolument. Il faut toujours se reporter a l'experience, a
+ce qui se passe sous nos yeux. Nous ne sommes meme plus au temps ou
+Alexandre Dumas accommodait l'histoire d'une si singuliere et si
+amusante facon. Voyez ce qui a lieu, chaque fois qu'on reprend un de ses
+drames: ce sont des sourires, des plaisanteries, des chicanes dans les
+journaux. Cela ne supporte plus l'examen, et cela achevera de tomber en
+poussiere avant trente ans. Mais il y a plus: les critiques qui sont
+les champions enrages de la convention, ne laissent pas jouer un drame
+historique nouveau, sans l'eplucher soigneusement, sans en discuter
+la verite, tellement ils sont emportes eux-memes par le courant de
+l'epoque.
+
+Que se passe-t-il donc? Mon Dieu, une chose bien visible. C'est que
+nous devenons de plus en plus savants, c'est que ce besoin croissant
+d'exactitude qui nous penetre malgre nous, se manifeste en tout, aussi
+bien au theatre qu'ailleurs. Tel est le courant naturaliste dont je
+parle si souvent, et qui fait tant rire. Il nous pousse a toutes les
+verites humaines. Quiconque voudra le remonter sera noye. Peu importe la
+facon dont la verite historique triomphera un jour sur les planches; la
+seule chose qu'on peut affirmer, c'est qu'elle y triomphera, parce que
+ce triomphe est dans la logique et dans la necessite de notre age.
+Prendre des exemples dans les pieces nouvelles pour demontrer que la
+verite n'est pas commode a dire, c'est la une besogne puerile, une facon
+aisee de plaider son impuissance et ses terreurs. Il vaudrait mieux
+montrer ce que les pieces nouvelles apportent deja de decisif au
+mouvement, appuyer sur les tatonnements, sur les essais, sur tout cet
+effort si meritoire que nos jeunes auteurs, et M. Jules Claretie le
+premier, font en ce moment.
+
+La question est facile a resumer. Toutes les pieces historiques ecrites
+depuis dix ans sont mediocres et ont fait sourire. Il y a evidemment
+la une formule epuisee. Les gasconnades d'Alexandre Dumas, les tirades
+splendides de Victor Hugo ne suffisent plus. Nous sentons trop a cette
+heure le mannequin sous la draperie. Alors, quoi? faut-il ecouter les
+critiques qui nous donnent l'etrange conseil de refaire, pour reussir,
+les pieces de nos aines que le public refuse? faut-il plutot marcher en
+avant, avec les etudes historiques nouvelles, contenter peu a peu le
+besoin de verite qui se manifeste jusque dans la foule illettree?
+Evidemment, ce dernier parti est le seul raisonnable. C'est jouer sur
+les mots que de poser en axiome: Un auteur dramatique doit s'en tenir
+a la convention historique de son temps. Oui, si l'on veut; mais comme
+nous sortons aujourd'hui de toute convention historique, notre but doit
+donc etre de dire la verite historique au theatre. Il ne s'agit que de
+choisir les sujets ou l'on peut la dire.
+
+D'ailleurs, a quoi bon discuter? Les faits sont la. Notre drame
+historique ne serait pas malade, si le public mordait encore aux
+conventions. On est dans un malaise, on attend quelque oeuvre vraie qui
+fixera la formule. Faites des drames romantiques, a la Dumas ou a la
+Hugo, et ils tomberont, voila tout. Cherchez plus de verite, et vos
+oeuvres tomberont peut-etre tout de meme, si vous n'avez pas les epaules
+assez solides pour porter la verite; mais vous aurez au moins tente
+l'avenir. Tel est le conseil que je donne a la jeunesse.
+
+
+
+II
+
+M. Emile Moreau, un debutant, je crois, a fait jouer au Theatre des
+Nations une piece historique, intitulee: _Camille Desmoulins_. Cette
+piece n'a pas eu de succes. On a reproche a _Camille Desmoulins_ de
+presenter une debandade de tableaux confus et mediocrement interessants;
+on a ajoute que les personnages historiques, Danton, Robespierre, Hebert
+et les autres, perdaient beaucoup de leur hauteur et de leur verite; on
+a blame enfin le bout d'intrigue amoureuse, une passion de Robespierre
+pour Lucile, qui mene toute l'action. Ces reproches sont justes.
+Seulement, les critiques qui defendent la convention au theatre, ont
+profite de l'occasion pour exposer une fois de plus leur these des deux
+verites, la verite de l'histoire et la verite de la scene. Voyons donc
+le cas.
+
+M. Emile Moreau, dit-on, a suivi l'histoire le plus strictement
+possible. Il a pris des morceaux a droite et a gauche, dans les
+documents du temps, et il les a intercales entre des phrases a lui. Or,
+ces morceaux ont paru languissants. Donc, les documents vrais ne valent
+pas les fables inventees.
+
+Voila un bien etrange raisonnement. Certes, oui, il est pueril d'aller
+faire un drame a coups de ciseaux dans l'histoire. Mais qui a jamais
+demande de la verite historique pareille? Les documents vrais
+sont seulement la comme le sol exact et solide sur lequel on doit
+reconstruire une epoque. La grosse affaire, celle justement qui demande
+du talent, un talent tres fort de deduction et de vie originale, c'est
+l'evocation des annees mortes, la resurrection de tout un age, grace
+aux documents. Comme Cuvier, vous avez une dent, un os, et il vous faut
+retrouver la bete entiere. Ici, l'imagination, j'entends le reve, la
+fantaisie, ne peut que vous egarer. L'imagination, comme je l'ai dit
+ailleurs, devient de la deduction, de l'intuition; elle se degage et
+s'eleve, elle est l'operation la plus delicate et la plus merveilleuse
+du cerveau humain. Donc, dans un drame historique, comme dans un roman
+historique, on doit creer ou plutot recreer les personnages et le
+milieu; il ne suffit pas d'y mettre des phrases copiees dans les
+documents; si l'on y glisse ces phrases, elles demandent a etre
+precedees et suivies de phrases qui aient le meme son. Autrement, il
+arrive en effet que la verite semble faire des trous dans la trame
+inventee d'une oeuvre.
+
+Et nous touchons ici du doigt le defaut capital de _Camille Desmoulins_.
+Ce qui a eu un son singulier aux oreilles du public, c'est ce melange
+extraordinaire de verite et de fantaisie. J'ai lu que M. Emile Moreau
+se defendait d'avoir imagine la passion de Robespierre pour Lucile;
+certains documents permettraient de croire a la realite de cette
+passion. Je le veux bien. Mais, certainement, c'est forcer les textes
+que de baser sur le depit de Robespierre la mort des dantonistes. Puis,
+quel etrange Robespierre, et quel Danton d'opera-comique, et quel Hebert
+faussement drape dans des guenilles! Tout cela est une fantaisie batie
+sur la legende revolutionnaire. On ne sent pas des hommes.
+
+Je repondrai donc aux critiques que, si le drame de M. Emile Moreau
+est tombe, c'est justement parce que la fantaisie y regne encore
+en maitresse trop absolue. Les demi-mesures sont detestables en
+litterature. Voyez le gai mensonge de _la Dame de Monsoreau_, reprise
+dernierement au theatre de la Porte-Saint-Martin, ce mensonge qui se
+moque parfaitement de l'histoire: comme il a une logique qui lui
+est propre, comme il est complet en son genre, il interesse. Voyez
+maintenant _Camille Desmoulins_, dont certaines parties sont aussi
+fausses, et dont d'autres parties contiennent textuellement des
+documents: la piece n'est plus qu'un monstre, le melange manque
+d'equilibre et arrive a ne contenter personne. Tel est le cas. Il est
+d'une bonne foi douteuse, en cette affaire, de vouloir faire payer les
+pots casses a la formule naturaliste.
+
+Je conclurai en repetant que le drame historique est desormais
+impossible, si l'on n'y porte pas l'analyse exacte, la resurrection des
+personnages et des milieux. C'est le genre qui demande le plus d'etude
+et de talent. Il faut non seulement etre un historien erudit, mais il
+faut encore etre un evocateur nomme Michelet. La question de mecanique
+theatrale est secondaire ici. Le theatre sera ce que nous le ferons.
+
+
+
+III
+
+Il me reste a parler de deux gros drames, _la Convention nationale_ et
+_l'Inquisition_. Au Chateau-d'Eau, la _Convention nationale_ a tue par
+le ridicule le drame historique. En verite, nos auteurs n'ont pas de
+chance avec l'histoire de notre Revolution. Ils ne peuvent y toucher
+sans ennuyer profondement ou sans faire rire aux eclats les spectateurs.
+Si l'on excepte _le Chevalier de Maison-Rouge_, qui pourrait aussi bien
+se passer sous Louis XIII que sous la Terreur, pas une piece sur la
+Revolution, qu'elle soit signee d'un nom inconnu ou d'un nom connu, n'a
+remporte un veritable succes. Et cela s'explique aisement: la Revolution
+est encore trop voisine de nous, pour que notre systeme de mensonge,
+dans les pieces historiques, puisse lui etre serieusement applique. Ce
+mensonge va librement de Merovee a Louis XV. Puis, des qu'ils entrent
+dans la France contemporaine, qui commence a 89, les auteurs perdent
+pied fatalement, parce que nous ne pouvons plus adopter leurs
+calembredaines romantiques sur une epoque dont nous sommes. Aussi
+n'a-t-on jamais risque des drames historiques, en dehors du Cirque,
+sur Napoleon Ier, Charles X, Louis-Philippe, Napoleon III et les deux
+dernieres Republiques. Le drame historique actuel, etant base sur
+les erreurs les plus grossieres, en est reduit a montrer au peuple
+l'histoire que le peuple ne connait pas, uniquement parce qu'il peut
+alors la travestir a l'aise.
+
+L'epreuve est concluante, la possibilite du mensonge s'arrete a la
+Revolution. Pour que le drame historique s'attaquat a notre histoire
+contemporaine, il lui faudrait renouveler sa formule, chercher ses
+effets dans la verite, trouver le moyen de mettre sur les planches
+les personnages reels dans les milieux exacts. Un homme de genie est
+necessaire, tout bonnement. Si cet homme de genie ne nait pas bientot,
+notre drame historique mourra, car il est de plus en plus malade, il
+agonise au milieu de l'indifference et des plaisanteries du public.
+
+Quant a _l'Inquisition_, de M. Gelis, jouee au Theatre des Nations,
+c'est un melodrame noir qui arrive quarante ans trop tard. Cela ne vaut
+pas un compte rendu. Je n'en parlerais meme pas, sans la mort terrible
+de M. Jean Bertrand, ce drame reel et poignant qui s'est joue a cote de
+ce melodrame imbecile, et qui lui a donne une affreuse celebrite d'un
+jour.
+
+On se souvient des esperances qui avaient accueilli M. Bertrand, a son
+entree comme directeur au Theatre des Nations. Il semblait que notre
+Republique elle-meme s'interessat a l'affaire; des personnages puissants
+patronnaient, disait-on, le nouveau directeur; on allait enfin avoir
+une scene nationale, on eleverait les ames, on elargirait l'ideal, on
+continuerait 1830, mais un 1830 republicain, qui acheverait devant le
+trou du souffleur la besogne commencee a la tribune de la Chambre.
+Helas! M. Bertrand dort aujourd'hui dans la terre, empoisonne.
+
+C'etait un honnete homme. Il avait cru a toutes les belles phrases, il
+arrivait reellement pour relever l'ideal avec des tirades patriotiques.
+Son idee etait que notre jeune litterature attendait l'ouverture d'un
+theatre republicain pour produire des chefs-d'oeuvre. Et il s'etait mis
+ardemment a la besogne. Quelques mois ont suffi pour le desesperer et
+le tuer. Toutes ses tentatives echouaient; _Camille Desmoulins_ et _les
+Mirabeau_ etaient bien empruntes a notre Revolution, mais le public
+ne voulait pas de notre Revolution accommodee a cette etrange sauce;
+_Notre-Dame de Paris_ elle-meme, qui aurait pu etre une bonne
+affaire pour la direction, si elle s'etait arretee a la cinquantieme
+representation, l'avait laissee, apres la centieme, dans des embarras
+d'argent. Jamais on n'a vu des ambitions plus genereuses aboutir si vite
+a une catastrophe plus lamentable.
+
+On dit que M. Bertrand avait la tete faible, qu'il n'etait pas fait
+pour etre directeur et qu'il a quitte la vie dans un desespoir d'enfant
+malade. Savons-nous de quelles esperances on l'avait grise? Il comptait
+surement sur beaucoup d'appuis, qui lui ont fait defaut au dernier
+moment. A force d'entendre repeter, dans son milieu, que la litterature
+dramatique mourait faute d'un theatre ouvert aux nobles tentatives, a
+force d'ecouter ceux qui vivent d'un ideal nuageux et pleurnicheur, cet
+homme s'etait lance, en faisant appel a toutes les forces vives, dont on
+lui affirmait l'existence. On sait aujourd'hui les forces vives qui lui
+ont repondu. Il n'etait pas plus mauvais directeur qu'un autre, il avait
+mis sur son affiche le nom de Victor Hugo, celui de M. Jules Claretie;
+il faisait appel aux jeunes, il etait en somme le directeur qu'on avait
+voulu qu'il fut. Sans doute, a la derniere heure, il aurait pu montrer
+plus d'energie devant son desastre. Mais pouvons-nous descendre dans
+cette conscience et dire sous quelle amertume cet homme a succombe!
+
+M. Bertrand ne s'est pas tue tout seul, il a ete tue par les faiseurs de
+phrases qui se refusent a voir nettement notre epoque de science et de
+verite, par les chienlits politiques et romantiques qui se promenent
+dans des loques de drapeau, en revant de battre monnaie avec les
+sentiments nobles. S'il ne s'etait pas cru soutenu par tout un
+gouvernement, s'il n'avait pas espere devenir le directeur du theatre
+de notre Republique, si on ne lui avait pas persuade que tous les
+petits-fils de 1830 allaient lui apporter des chefs-d'oeuvre, il ne se
+serait sans doute jamais risque dans une telle entreprise. La verite,
+je le repete, est qu'il a ete la victime de la queue romantique et des
+hommes politiques qui songent a regenter l'art. Ceux dont il attendait
+tout, ne lui ont rien donne. C'est alors qu'il a perdu la tete devant
+cet effondrement du patriotisme, de l'ideal, de toutes les phrases
+creuses dont on lui avait gonfle le coeur; du moment que l'ideal et le
+patriotisme ne faisaient pas recette, il n'avait plus qu'a disparaitre.
+Et il s'est tue.
+
+Les autres vivent toujours, lui est mort. C'est une lecon.
+
+
+
+LE DRAME PATRIOTIQUE
+
+I
+
+La solennite militaire a laquelle l'Odeon nous a convies me parait
+pleine d'enseignements. Pour moi, le tres grand succes que M. Paul
+Deroulede vient de remporter avec _l'Hetman_ prouve avant tout que le
+fameux metier du theatre n'est point necessaire, puisque voila un drame
+en cinq actes, fort lourd, tres mal bati et completement vide, qui a ete
+acclame avec une veritable furie d'enthousiasme.
+
+Le cas de M. Paul Deroulede est un des cas les plus curieux de notre
+litterature actuelle. Il s'est fait une jolie place dans les tendresses
+de la foule, en prenant la situation vacante de poete-soldat. Nous
+avions le soldat-laboureur, d'Horace Vernet; nous avons aujourd'hui le
+soldat-poete. Je viens de nommer Horace Vernet, ce peintre mediocre qui
+a ete si cher au chauvinisme francais. M. Paul Deroulede est en train de
+le remplacer. Ajoutez que nos desastres font en ce moment de l'armee
+une chose sacree. Cela rend la position de poete-soldat absolument
+inexpugnable. Il est tres difficile d'insinuer qu'il fait des vers
+mediocres, sans passer aussitot pour un mauvais citoyen. On vous
+regarde, et on vous dit: "Monsieur, je crois que vous insultez l'armee!"
+
+Certes, M. Paul Deroulede fait bien mal les vers, mais il a de si beaux
+sentiments! Ah! les beaux sentiments, on ne se doute pas de ce qu'on
+peut en tirer, quand on sait les employer avec adresse. Ils sont une
+reponse a tout, ils sont "la tarte a la creme" de notre grand comique.
+"La piece me parait faible.--Mais l'honneur, Monsieur!--Il n'y a pas
+d'action du tout.--Mais la patrie, Monsieur!--L'intrigue recommence a
+chaque acte.--Mais le devouement, Monsieur!--Enfin, je m'ennuie.--Mais
+Dieu, Monsieur! Vous osez dire que Dieu vous ennuie!" Cette facon
+d'argumenter est sans replique. Il est certain que l'honneur, la patrie,
+le devouement et Dieu sont des preuves ecrasantes du genie poetique de
+M. Paul Deroulede.
+
+Et il faut voir le bonheur de la salle. Il y a bien quelques gredins
+parmi les spectateurs. Ceux-la applaudissent plus fort. C'est si bon de
+se croire honnete, de passer une soiree a manger de la vertu en tirades,
+quitte a reprendre le lendemain son petit negoce plus ou moins louche!
+Qu'importe l'oeuvre! Il suffit que l'auteur jette des gateaux de miel au
+public. Le public se donne une indigestion de flatteries. Il est grand,
+il est noble, il est honnete. C'est un attendrissement general. Pas
+de vices, a peine un coquin en carton, qui est la pour servir de
+repoussoir. Bravo! bravo! que tout le monde s'embrasse, et que le
+mensonge dure jusqu'a minuit!
+
+La salle de l'Odeon tremblait sous l'ouragan des bravos. Chaque couplet
+patriotique etait accueilli par des trepignements. Des personnes, je
+crois, ont ete trouvees sous les bancs, evanouies de bonheur. La piece
+n'existait plus, on se moquait bien de la piece! La grande affaire etait
+de guetter au passage les allusions a nos defaites et a la revanche
+future; et, des qu'une allusion arrivait, la salle prenait feu, de
+l'orchestre au ceintre. Un monsieur en habit noir, un conferencier
+quelconque, aurait lu le drame devant le trou du souffleur que
+certainement l'effet aurait ete le meme. Et je pensais, assourdi par ce
+vacarme, que nous etions tous bien naifs de chercher des succes dans
+l'amour de la langue et dans l'amour du vrai. Voila M. Paul Deroulede
+qui passe du coup auteur dramatique, en criant simplement, le plus fort
+qu'il peut: "Je suis l'armee, je suis la vertu, l'honneur, la patrie, je
+suis les beaux sentiments!"
+
+Pauvres ecrivains que nous sommes, quelle lecon! Je sais des poetes qui,
+depuis vingt ans, etudient l'art delicat de forger le vers francais.
+Ceux-la ont a peine des succes d'estime. Je sais des auteurs dramatiques
+qui se mangent le cerveau pour trouver une nouvelle formule, pour
+elargir la scene francaise. Ceux-la sont bafoues, et on les jette au
+ruisseau. Les maladroits! Pourquoi ne battent-ils pas du tambour et ne
+jouent-ils pas du clairon? C'est si facile!
+
+La recette est connue. On sait a l'avance que tel beau sentiment doit
+provoquer telle quantite de bravos. On peut meme doser le succes qu'on
+desire. Les modestes mettent le mot "patrie" cinq ou six fois; cela
+fait cinq ou six salves de bravos. Les vaniteux, ceux qui revent
+l'ecroulement de la salle, prodiguent le mot "patrie", a la fin de
+toutes les tirades; alors, c'est un feu roulant, on est oblige de payer
+la claque double. Vraiment, la methode est trop commode! Dans ces
+conditions, on se commande un succes, comme on se commande un habit.
+Cela rappelle les tenors qui n'ont pas de voix, et qui laissent
+aux cuivres de l'orchestre le soin d'enlever les hautes notes. La
+litterature n'est plus que pour bien peu de chose dans tout ceci.
+
+J'arrive a l'_Hetman_. Voici, en quelques lignes, le sujet du drame. Un
+roi polonais du dix-septieme siecle, Ladislas IV, a soumis les Cosaques.
+Deux des vaincus, le vieux chef Froll-Gherasz et le jeune Stencko, sont
+meme a la cour de ce roi, ou se trouve aussi un traitre, un parjure,
+Rogoviane. Ce dernier, qui reve de devenir gouverneur de l'Ukraine,
+pousse les Cosaques a une revolte, et travaille de facon a ce que
+Stencko s'echappe pour etre le chef des revoltes. Mais Froll-Gherasz
+n'approuve pas cette prise d'armes. Il accepte une mission du roi, celle
+de pacifier l'Ukraine, et il laisse a la cour sa fille Mikla comme
+otage. Stencko et Rogoviane, naturellement, aiment Mikla. Des lors, la
+seule situation dramatique est celle du pere et de l'amant, pris entre
+l'amour de la patrie et l'amour qu'ils eprouvent pour la jeune fille.
+Au denoument, la patrie l'emporte, Stencko et Mikla meurent, mais les
+Cosaques sont victorieux.
+
+La situation principale ne fait que se deplacer, pas davantage. D'abord,
+c'est Froll-Gherasz qui arrive dans un campement cosaque et qui adjure
+ses anciens soldats de ne pas recommencer une lutte insensee; mais,
+lorsque Stencko, en apprenant que Mikla est restee comme otage, refuse
+le commandement et retourne a la cour de Ladislas IV pour la sauver, le
+vieux chef oublie sa mission, oublie sa fille, et saisit le sabre de
+chef supreme, par amour de la patrie en larmes. Ensuite, c'est Stencko,
+qui veut enlever Mikla; la, apparait Marutcha, une sorte de prophetesse
+qui conduit les Cosaques au combat, et Marutcha decide les jeunes gens a
+se sacrifier pour leur pays. Mikla reste a la cour afin d'endormir les
+soupcons de Ladislas. Enfin, le quatrieme acte est vide d'action, on y
+voit simplement Froll-Gherasz preparant la victoire par des tirades
+sur les devoirs du soldat. Puis, au cinquieme acte, nous retombons de
+nouveau dans l'unique situation, Stencko a ete blesse, Mikla a ete
+sauvee de l'echafaud par Rogoviane qui veut se faire aimer d'elle,
+et elle expire sur le corps de Stencko, elle tombe assassinee par le
+traitre, lorsque celui-ci entend arriver les Cosaques vainqueurs.
+
+Je ne puis m'arreter a discuter les details, la maladresse de certaines
+peripeties. Le point de depart est singulierement faible; ce pere,
+qui laisse sa fille en otage, devrait se connaitre et ne pas jouer si
+aisement les jours de son enfant. On n'est pas emu le moins du monde de
+la douleur de Froll-Gherasz, parce qu'en somme il a voulu cette douleur.
+Agamemnon sacrifiant Iphigenie est beaucoup plus grand. Mais ce qui me
+frappe surtout, c'est le cercle dans lequel tourne la piece. Comme je
+l'ai dit en commencant, l'_Hetman_ a eu du succes, en dehors de toutes
+les regles. Il ne devait pas avoir de succes, puisque les critiques
+enseignent qu'une piece ne peut reussir sans action, sans situations
+variees et combinees. Les cinq actes se repetent, et pourtant les bravos
+n'ont pas cesse une minute. Voila un fait troublant pour les magisters
+du feuilleton. La seule explication raisonnable est que le succes de
+l'_Hetman_ n'est pas un succes litteraire, mais un succes militaire,
+ce qu'il ne faut pas confondre. Qu'un jeune auteur ait la naivete de
+s'autoriser de l'exemple, d'ecrire un drame ou l'action ne marchera pas,
+ou des actes entiers ne seront qu'une composition de rhetoricien sur
+un sujet quelconque; qu'il fasse cela, sans y mettre les fameux beaux
+sentiments, et nous verrons s'il ne remporte pas un echec honteux.
+
+Quelques observations de details sur les personnages, avant de finir. Le
+roi Ladislas est stupefiant. J'ignore si l'artiste qui joue le role est
+le seul coupable, mais on dirait vraiment un roi de feerie; on s'attend
+a chaque instant a voir son nez s'allonger brusquement, sous le coup de
+baguette de quelque mechante fee. Quant a la Marutcha, elle a trouve une
+merveilleuse interprete dans madame Marie Laurent. Mais quel personnage
+rococo! combien peu elle tient a l'action, et comme chacune de ses
+tirades est attendue a l'avance! J'entendais une dame dire pres de moi,
+en parlant de tous ces heros: "Ils crient trop fort." Le mot est juste
+et contient la critique de la piece. Personne ne parle dans ce drame,
+tout le monde y crie. On sort les oreilles cassees, et le fiacre qui
+vous emporte semble continuer les cahots des tirades, sur le pave
+de Paris. Toute la nuit, Stencko a hurle ses beaux sentiments a mes
+oreilles, tandis que le vieux Froll-Gherasz psalmodiait les siens d'une
+voix de basse. Le drame de M. Paul Deroulede est comme un corps d'armee
+qui defilerait dans ma rue. Je ferme ma fenetre, agace par le vacarme,
+qui m'empeche d'avoir deux idees justes l'une apres l'autre.
+
+Je suis peut-etre tres severe. M. Paul Deroulede est jeune et merite
+tous les encouragements. Il a du talent, d'ailleurs. Je n'aime pas
+ce talent, voila tout. Je crois qu'un peu de verite dans l'art est
+preferable a tout ce tra la la des beaux sentiments. Les bonshommes en
+bois, meme lorsque le bois est dore, ne font pas mon affaire. Je
+prefere a _l'Hetman_ un petit acte fin et vrai du Palais-Royal, _le Roi
+Candaule_, par exemple. Au moins, nous sommes la avec des creatures
+humaines. Qu'est-ce que c'est que Froll Gherasz? Un pere et un patriote.
+Mais quel pere et quel patriote? Nous n'en savons rien. Froll-Gherasz
+est une abstraction, il ressemble a un de ces personnages des anciennes
+tapisseries, qui ont une banderole dans la bouche, pour nous dire
+quels heros ils representent. Pas d'observation, pas d'analyse, pas
+d'individualite. Le theatre ainsi entendu remonte par dela la tragedie,
+jusqu'aux mysteres du moyen age.
+
+Ah! je suis bien tranquille, d'ailleurs. Ce n'est pas _l'Hetman_ qui
+ressuscitera le drame historique. Il est un exemple de la pauvrete et
+de la caducite du genre. Laissez passer cette tempete de bravos
+patriotiques, laissez refroidir ces tirades, et vous vous trouverez en
+face d'un drame dans le genre des drames, aujourd'hui glaces, de Casimir
+Delavigne, beaucoup moins bien fait et d'un ennui mortel.
+
+
+
+II
+
+Je viens de dire mon opinion sur les drames patriotiques. Je ne nie
+pas l'excellente influence que ces sortes de pieces peuvent avoir sur
+l'esprit de l'armee francaise; mais, au point de vue litteraire, je les
+considere comme d'un genre tres inferieur. Il est vraiment trop aise de
+se faire applaudir, en remuant avec fracas les grands mots de patrie,
+d'honneur, de liberte. Il y a la un procede adroit, mais commode, qui
+est a la portee de toutes les intelligences.
+
+Voici, par exemple, un jeune homme, M. Charles Lomon. On me dit qu'il a
+ecrit a vingt-deux ans le drame: _Jean Dacier_, joue solennellement a
+la Comedie-Francaise. La grande jeunesse du debutant me le rend tres
+sympathique, et j'ai ecoute la piece avec le vif desir de voir se
+reveler un homme nouveau.
+
+Mais, quoi! avoir vingt-deux ans, et ecrire _Jean Dacier!_ Vingt-deux
+ans, songez donc! l'age de l'enthousiasme litteraire, l'age ou l'on reve
+de fonder une litterature a soi tout seul! Et refaire un mauvais drame
+de Ponsard, une piece qui n'est ni une tragedie ni un drame romantique,
+qui se traine peniblement entre les deux genres!
+
+Je m'imagine M. Lomon a sa table de travail. Il a vingt-deux ans,
+l'avenir est a lui. Dans le passe, il y a deux formes dramatiques usees,
+la forme classique et la forme romantique. Avant tout, M. Lomon devait
+laisser ces guenilles dans le magasin des accessoires, aller devant lui,
+chercher, trouver une forme nouvelle, aider enfin de toute sa jeunesse
+au mouvement contemporain. Non, il a pris les guenilles, il les a
+prises meme sans passion litteraire, car il les a melees, il a lache
+de rafraichir toutes ces vieilles draperies des ecoles mortes pour les
+jeter sur les epaules de ses heros. Une tragedie glaciale, un drame
+echevele, passe encore! on peut etre un fanatique; mais une oeuvre
+mixte, un raccommodage de tous les debris antiques, voila ce qui m'a
+fache!
+
+Il est inutile d'avoir vingt-deux ans pour ecrire une oeuvre pareille.
+Cela me consterne que l'auteur n'ait que vingt-deux ans; j'aurais
+compris qu'il en eut au moins cinquante. Serait-il donc vrai que les
+debutants, meme ceux qui ont soif d'originalite et de nouveaute, se
+trouvent fatalement condamnes a l'imitation? Peut-etre M. Lomon ne
+s'est-il pas apercu des emprunts qu'il a faits de tous les cotes, du
+cadre vermoulu dans lequel il a place sa piece, des lieux communs qui
+y trainent, de la fille batarde, en un mot, dont il est accouche. La
+jeunesse n'a pas conscience des heures qu'elle perd a se vieillir.
+
+Je sais que le patriotisme repond atout. M. Lomon a ecrit un drame
+patriotique, cela ne suffit-il pas a prouver l'elan genereux de sa
+jeunesse? Je dirai une fois encore que le veritable patriotisme, quand
+on fait jouer une piece a la Comedie-Francaise, consiste avant tout
+a tacher que cette piece soit un chef-d'oeuvre. Le patriotisme de
+l'ecrivain n'est pas le meme que celui du soldat. Une oeuvre originale
+et puissante fait plus pour la patrie que de beaux coups d'epee, car
+l'oeuvre rayonne eternellement et hausse la nation au-dessus de toutes
+les nations voisines. Quand vous aurez fait crier sur la scene: _Vive la
+France!_ ce ne sera la qu'un cri banal et perdu. Quand vous aurez ecrit
+une oeuvre immortelle, vous aurez reellement prolonge la vie de la
+France dans les siecles. Que nous reste-t-il de la gloire des peuples
+morts? Il nous reste des livres.
+
+_Jean Dacier_ est, parait-il, une oeuvre republicaine. Je demande a
+en parler comme d'une oeuvre simplement litteraire. Le sujet est
+l'eternelle histoire du paysan vendeen qui se fait soldat de la
+Republique et qui se retrouve en face de ses anciens seigneurs,
+lorsqu'il est devenu capitaine. Naturellement, Jean aime la comtesse
+Marie de Valvielle, et naturellement aussi il se montre deux fois
+magnanime envers son ennemi et rival, Raoul de Puylaurens, le cousin de
+la jeune dame. L'originalite de la piece consiste dans le noeud meme du
+drame. Jean retrouve la comtesse juste au moment ou elle passe dans
+la legendaire charrette pour aller a l'echafaud. Or, un homme peut la
+sauver en l'epousant. Jean lui offre son nom, et la comtesse accepte,
+en croyant qu'il agit pour le compte de Raoul. On comprend le parti
+dramatique que M. Lomon a pu titrer de cette situation: une comtesse
+mariee a un de ses anciens domestiques, se revoltant, puis finissant par
+l'aimer au moment ou il a donne pour elle jusqu'a sa vie.
+
+Je ne chicanerai pas l'auteur sur ce mariage singulier. Il peut se faire
+qu'on trouve dans l'histoire de l'epoque un fait semblable; seulement,
+il ne s'agissait certainement pas d'une femme de la qualite de
+l'heroine. N'importe, il faut accepter ce mariage, si etrange qu'il
+soit. Ce qui est plus grave, c'est la creation meme du personnage.
+
+Voici Jean Dacier, un paysan qui s'est instruit et qui represente
+l'homme nouveau. Il n'a pas une tache, il est grand, heroique, sublime.
+Quand il a epouse la comtesse pour la sauver, et qu'elle l'ecrase de son
+mepris, c'est a peine s'il laisse percer une revolte. Il fait echapper
+une premiere fois son rival Raoul, qu'il tient entre ses mains. A l'acte
+suivant, la situation recommence: Raoul tombe de nouveau a sa merci, et,
+cette fois, non seulement Jean le fait evader, mais encore il lui donne
+rendez-vous le lendemain sur le champ de bataille, et, en donnant ce
+rendez-vous, il trahit les siens, car l'attaque devait rester secrete.
+Jean passe devant un conseil de guerre, et on le fusille, pendant que
+Marie se lamente.
+
+Vraiment, il est bon d'etre un heros, mais il y a des limites. En temps
+de guerre, ouvrir continuellement la porte aux prisonniers, cela ne
+s'appelle plus de la grandeur d'ame, mais de la betise. Pour que nous
+nous interessions aux pantins sublimes, il faut leur laisser un peu
+d'humanite sous la pourpre et l'or dont on les drape. On finit par
+sourire de ces heros magnanimes qui ne s'emparent de leurs ennemis que
+pour les relacher. Il y a la une fausse grandeur dont on commence, au
+theatre, a sentir le cote grotesque.
+
+Le pis est qu'on s'interesse mediocrement, a Jean Dacier. Cette facon de
+sauver une femme en l'epousant, le met dans une position singulierement
+fausse. Il se conduit en enfant. La seule chose qu'il aurait a faire,
+apres avoir arrache Marie a la guillotine, ce serait de la saluer et de
+lui dire: "Madame, vous etes libre. Vous me devez la vie, je vous confie
+mon honneur." Mais alors toutes les querelles dramatiques du second acte
+et du troisieme n'existeraient pas. La situation est si bien sans issue
+que Jean meurt a la fin avec une resignation de mouton, pour finir la
+piece. Cette mort est egalement amenee par une peripetie trop enfantine.
+Jean, ce lion superbe, trahit les siens sans paraitre se douter un
+instant de ce qu'il fait, ce qui rapetisse tout le denoument.
+
+Quant a la comtesse, elle est batie sur le patron des heroines, avec
+trop de mepris et trop de tendresse a la fois. Lorsque Jean l'a sauvee,
+elle se montre d'une cruaute monstrueuse, blessant inutilement son
+liberateur, se conduisant d'une si sotte facon qu'elle meriterait
+simplement une paire de gifles, malgre toute sa noblesse. Puis, au
+dernier acte, elle se pend au cou de Jean et lui declare qu'elle
+l'adore. Le quatrieme acte a suffi pour changer cette femme. C'est
+toujours le meme systeme, celui des pantins que l'on deshabille et que
+l'on rhabille a sa fantaisie, pour les besoins de son oeuvre. Marie a
+compris la grandeur de Jean, et cela suffit: elle est comme frappee par
+la baguette d'un enchanteur, la couleur de ses cheveux elle-meme a du
+changer.
+
+Je ne parle point des autres personnages, de ce Raoul de Puylaurens,
+qui passe sa vie a tenir son salut de son rival, ni du conventionnel
+Berthaud, qui traverse l'action en recitant des tirades enormes. Oh!
+les tirades! elles pleuvent avec une monotonie desesperante dans _Jean
+Dacier_. On essuie une trentaine de vers a la file, on courbe le dos
+comme sous une averse grise, on croit en etre quitte; pas du tout,
+trente autres vers recommencent, puis trente autres, puis trente autres.
+Imaginez une grande plaine plate, sans un arbre, sans un abri, que
+l'on traverse par une pluie battante. C'est mortel. Je prefere, et de
+beaucoup, les vers rocailleux de M. Parodi. Que dirai-je du style? Il
+est nul. Nous avons, a l'heure presente, cinquante poetes qui font mieux
+les vers que M. Lomon. Ce dernier versifie proprement, et c'est tout. Il
+tient plus de Ponsard que de Victor Hugo.
+
+Je me montre tres severe, parce que _Jean Dacier_ a ete pour moi une
+veritable desillusion. Comme j'attaquais vivement le drame historique,
+on m'avait fait remarquer qu'on pouvait tres bien appliquer a l'histoire
+la methode d'analyse qui triomphe en ce moment, et renouveler ainsi
+absolument le genre historique au theatre. Il est certain que, si des
+poetes abandonnent le bric-a-brac romantique de 1830, les erreurs et les
+exagerations grossieres qui nous font sourire aujourd'hui, ils pourront
+tenter la resurrection tres interessante d'une epoque determinee. Mais
+il leur faudra profiter de tous les travaux modernes, nous donner
+enfin la verite historique exacte, ne pas se contenter de fantoches et
+ressusciter les generations disparues. Rude besogne, d'une difficulte
+extreme, qui demanderait des etudes considerables.
+
+Or, j'avais cru comprendre que le _Jean Dacier_, de M. Lomon, etait une
+tentative de ce genre. Et quelle surprise, a la representation! Ca, de
+l'histoire, allons donc! C'est un placage, execute meme par des mains
+maladroites. Pas un des personnages ne vit de la vie de l'epoque. Ils se
+promenent comme des figures de rhetorique, ils n'ont que la charge
+de reciter des morceaux de versification. Et le milieu, bon Dieu! Ce
+village breton, ou Berthaud vient proceder aux enrolements volontaires,
+cette mairie de Nantes ou l'on marie les comtesses qui vont a la
+guillotine, seraient a peine suffisants pour la vraisemblance d'un
+opera-comique. Vraiment, _Jean Dacier_ sera un bon argument pour les
+defenseurs du drame historique! Il acheve le genre, il est le coup de
+grace.
+
+Je songeais a _la Patrie en danger_, de MM. Edmond et Jules de Concourt.
+Voila, jusqu'a present, le modele du genre historique nouveau, tel que
+je l'exposais tout a l'heure. Aussi les directeurs ont-il tremble devant
+une oeuvre qui avait le vrai parfum du temps, et les auteurs ont ils
+du publier la piece, en renoncant a la faire jouer. Il y aurait un
+parallele bien curieux a etablir entre _la Patrie en danger_ et _Jean
+Dacier_; les deux sujets se passent a la meme epoque et ont plus d'un
+point de ressemblance. La premiere est une oeuvre de verite, tandis que
+la seconde est faite "de chic", comme disent les peintres, uniquement
+pour les besoins de la scene.
+
+Au demeurant, la salle a failli craquer sous les applaudissements, le
+premier soir. Vive la France!
+
+
+
+III
+
+J'arrive au _Marquis de Kenilis_, le drame en vers que M. Lomon a fait
+jouer au theatre de l'Odeon. Je n'analyserai pas la piece. A quoi bon?
+Le sujet est le premier venu. Il se passe en Bretagne, a l'epoque de la
+Revolution, ce qui permet d'y prodiguer les mots de patrie, d'honneur,
+de gloire, de victoire. Nous y voyons l'eternelle intrigue des
+drames faits sur cette epoque: un enfant du peuple aimant une fille
+d'aristocrate, devenant plus tard capitaine, puis epousant la demoiselle
+ou mourant pour elle. La situation forte consiste a mettre le capitaine
+entre son amour et son devoir; il ouvre en mer un pli cachete qui lui
+ordonne de fusiller le pere de sa bien-aimee; heureusement, ce pere se
+fait tuer noblement, ce qui simplifie la question. Qu'importe le sujet,
+d'ailleurs! La pretention des poetes comme M. Lomon est d'ecrire de
+beaux vers et de pousser aux belles actions.
+
+Helas! les vers de M. Lomon sont mediocres. Beaucoup ont fait sourire.
+Les meilleurs frappent l'oreille comme des vers connus; on les a
+certainement lus ou entendus quelque part, ils circulent dans l'ecole,
+tout le monde s'en est servi. Ne serait-il pas temps de chercher une
+poesie, en dehors de l'ecole lyrique de 1830? Je me borne a un souhait,
+car je ne vois rien de possible dans la pratique. Ce que je sens, c'est
+que tous nos poetes repetent Musset, Hugo, Lamartine ou Gautier, et
+que les oeuvres deviennent de plus en plus pales et nulles. Nous avons
+aujourd'hui une fin d'ecole romantique aussi sterile que la fin d'ecole
+classique qui a marque le premier empire.
+
+Pendant qu'on jouait l'autre soir _le Marquis de Kenilis_, je pensais
+a un poete de talent, a Louis Bouilhet, qu'on oublie singulierement
+aujourd'hui. Celui-la se produisait encore a son heure, et il est telle
+de ses oeuvres qui a de la force et meme une note originale. Eh bien, si
+personne ne songe plus aujourd'hui a Louis Bouilhet, si aucun theatre ne
+reprend ses pieces, quel est donc l'espoir de M. Lomon en chaussant des
+souliers qui ont mene a l'oubli des poetes mieux doues que lui, et venus
+en tout cas plus tot dans une ecole agonisante? Quel est cet entetement
+de faire du vieux neuf, de ramasser les rognures d'hemistiches qui
+trainent, et dont le public lui-meme ne veut plus?
+
+On repond par la devotion a l'ideal. En face de notre litterature
+immonde, a cote de nos romans du ruisseau, il faut bien que des jeunes
+gens tendent vers les hauteurs et produisent des oeuvres pour enflammer
+le patriotisme de la nation. Nous autres naturalistes, nous sommes le
+deshonneur de la France; les poetes, M. Lomon et d'autres, sont charges
+devant l'Europe d'honorer le pays et de le remettre a son rang. Ils
+consolent les dames, ils satisfont les ames fieres, ils preparent a la
+Republique une litterature qui sera digne d'elle.
+
+Ah! les pauvres jeunes gens! S'ils sont convaincus, je les plains. J'ai
+deja dit que je regardais comme une vilaine action de voler un succes
+litteraire, en lancant des tirades sur la patrie et sur l'honneur. Cela
+vraiment finit par etre trop commode. Le premier imbecile venu se fera
+applaudir, du moment ou la recette est connue. Si les mots remplacent
+tout, a quoi bon avoir du talent?
+
+Et puis, causons un peu de cette litterature qui releve les ames. Ou
+sont d'abord les ames qu'elle a relevees? En 1870, nous etions pleins
+de patriotisme contre la Prusse; un peu de science et un peu de verite
+auraient mieux fait notre affaire. J'ai remarque que les dames qui
+travaillaient dans l'ideal, etaient le plus souvent des dames tres
+emancipees. Au fond de tout cela, il y a une immense hypocrisie, une
+immense ignorance. Je ne puis ici traiter la question a fond. Mais il
+faut le declarer tres nettement: la verite seule est saine pour les
+nations. Vous mentez, lorsque vous nous accusez de corrompre, nous qui
+nous sommes enfermes dans l'etude du vrai; c'est vous qui etes les
+corrupteurs, avec toutes les folies et tous les mensonges que vous
+vendez, sous l'excuse de l'ideal. Vos fleurs de rhetorique cachent des
+cadavres. Il n'y a, derriere vous, que des abimes. C'est vous qui avez
+conduit et qui conduisez encore les societes a toutes les catastrophes,
+avec vos grands mots vides, avec vos extases, vos detraquements
+cerebraux. Et ce sera nous qui les sauverons, parce que nous sommes la
+verite.
+
+N'est-ce pas la chose la plus attristante qu'on puisse voir? Voila un
+jeune homme, voila M. Lomon, Il debute, il a peut-etre une force en lui.
+Eh bien, il commence par s'enfermer dans une formule morte; il fait du
+romantisme, a l'heure ou le romantisme agonise. Ce n'est pas tout, il
+croit qu'il sauve la France, parce qu'il vient corner les mots de patrie
+et d'honneur dans une salle de theatre, parce qu'il invente une intrigue
+puerile et qu'il ecrit de mauvais vers. Et le pis, c'est qu'il se
+montrera dedaigneux pour nous, c'est que ses amis mentiront au point
+de nous traiter en criminels et d'insinuer que sa pauvre piece est une
+revanche du genie francais!
+
+J'ai d'autres desirs pour notre jeunesse. Je la voudrais virile et
+savante. D'abord, elle devrait se debarrasser des folies du lyrisme,
+pour voir clair dans notre epoque. Ensuite, elle accepterait les
+realites, elle les etudierait, au lieu d'affecter un degout enfantin. A
+cette condition seule, nous vaincrons. Le vrai patriotisme est la, et
+non dans des declamations sur la patrie et la liberte. Jamais je n'ai
+vu un spectacle plus comique ni plus triste: tout un gouvernement
+republicain convoque a l'Odeon, des ministres, des senateurs, des
+deputes, pour y entendre un coup de canon. Eh! bonnes gens, ce n'est pas
+la formule romantique, c'est la formule scientifique qui a etabli et
+consolide la Republique en France!
+
+
+
+IV
+
+Personne n'ignore qu'Attila, c'est M. de Bismark. Du moins, nul doute
+ne peut nous rester a cet egard, apres la premiere representation des
+_Noces d'Attila_, le drame en quatre actes que M. Henri de Bornier a
+fait jouer a l'Odeon. La salle l'a compris et a furieusement applaudi
+les passages ou les alexandrins du poete, en rangs presses, font
+aisement mordre la poussiere aux ennemis de la France. Je n'insiste pas.
+
+Mais ce que je veux repeter encore, c'est ce que j'ai deja dit a propos
+de _l'Hetman_ et de _Jean d'Acier_. Pour un poete, l'oeuvre vraiment
+patriotique est de laisser un chef-d'oeuvre a son pays. Moliere, qui n'a
+pas agite de drapeaux, qui n'a pas joue des fanfares devant sa baraque
+avec les mots d'honneur et de patrie, reste la souveraine gloire de
+notre nation; et il a vaincu toutes les nations voisines, sur le champ
+de bataille du genie. Nous triomphons continuellement par lui. Quant a
+cet autre pretendu patriotisme, a ce boniment qui jongle avec de grands
+mots, qui enleve les applaudissements d'une salle par des tirades, il
+n'est pas autre chose qu'une speculation plus ou moins consciente. Il
+y a une improbite litteraire absolue a faire ainsi acclamer des
+vers mediocres. C'est mettre le chauvinisme sur la gorge des gens:
+applaudissez, ou vous etes de mauvais citoyens. C'est forcer le succes
+et baillonner la critique, c'est se faire sacrer grand homme a bon
+compte, en deplacant la question du talent et de la morale. Voila ce que
+je repeterai chaque fois que j'aurai assiste a un de ces succes ou il
+est impossible de juger le veritable merite d'un auteur.
+
+Je me sens donc, des l'abord, tres gene devant la nouvelle oeuvre de M.
+de Bornier, car il semble avoir compte sur nos bons sentiments pour que
+nous la considerions comme une oeuvre noble et vengeresse. Moi qui la
+trouve beaucoup trop noble et insuffisamment vengeresse, je demande
+avant tout de negliger le patriotisme, dans une question ou il n'a que
+faire, et de juger le drame au strict point de vue dramatique.
+
+Voici le sujet, brievement. Attila, apres sa campagne dans les
+Gaules, campe au bord du Danube, ou il attend la fille de l'empereur
+Valentinien, qu'il a fait demander en mariage. Il traine derriere lui
+tout un troupeau de prisonniers, dans lequel se trouvent le roi des
+Burgondes, Herric, et sa fille Hildiga, sans compter une Parisienne, une
+femme du peuple, Gerontia. En outre, un general franc, Walter, qui aime
+Hildiga, commet l'imprudence de se presenter pour traiter de sa rancon
+et de celle de son pere. Attila prend l'argent et le retient prisonnier.
+Puis, le drame se noue, des que Maximin, ambassadeur de Rome, vient
+annoncer a Attila que l'empereur lui refuse sa fille. Attila, exaspere,
+veut epouser Hildiga, je n'ai pas trop compris pourquoi; il l'aime sans
+doute, mais l'outrage de Valentinien n'avait rien a voir la dedans.
+D'ailleurs, non content de desesperer Hildiga par sa proposition, il
+pousse le raffinement jusqu'a vouloir etre aime devant tous; et
+il menace la jeune fille de massacrer son pere, son amant, ses
+compatriotes, si elle ne feint pas pour sa personne la passion la plus
+aveugle. Hildiga doit accepter. Herric, Gerontia, d'autres encore la
+maudissent, sans qu'elle puisse relever la tete. Walter seul croit
+toujours en elle, et Attila finit par le faire decapiter devant Hildiga,
+qui se contente de se couvrir le visage de ses mains. Enfin, au
+denoument, lorsqu'il vient la retrouver dans la chambre nuptiale, la
+jeune epouse le tue d'un coup de hache.
+
+Tel est, en gros, le drame. Dans une etude qu'il a publiee sur son
+oeuvre, M. de Bornier a ecrit ceci: "L'idee des _Noces d'Attila_ est
+fort simple; tout vainqueur se detruit lui-meme par l'abus de sa
+victoire, voila l'idee philosophique; un tigre veut manger une gazelle,
+mais la gazelle se fache, voila le fait dramatique." Acceptons cela, et
+examinons la mise en oeuvre.
+
+M. de Bornier ne nous a pas montre du tout un vainqueur se detruisant
+par l'abus de sa victoire, car Attila meurt d'un accident en pleines
+conquetes, au milieu de ses armees victorieuses. Reste la fable du tigre
+et de la gazelle. J'admets que Hildiga soit une gazelle; ailleurs, M.
+de Bornier l'appelle une colombe; c'est plus tendre encore, et cela
+convient mieux aux graces bien portantes de mademoiselle Rousseil. Mais
+quant au tigre, il est vraiment trop bon enfant et trop rageur a la
+fois. Je demande a m'expliquer longuement sur son compte.
+
+Cette figure d'Attila emplit le drame, et c'est, en somme, juger
+l'oeuvre que de l'etudier. M. de Bornier parait avoir voulu reconstituer
+autant que possible la figure historique d'Attila, telle que nous la
+montrent les rares documents historiques. Son barbare est civilise,
+l'homme de guerre est double en lui d'un diplomate aussi ruse que peu
+scrupuleux. Seulement, a cote de quelques traits acceptables, quelle
+etrange resurrection de ce terrible conquerant! Tout le monde l'insulte
+pendant quatre actes. Les prisonniers, Herric, Hildiga, Gerontia,
+Walter, d'autres encore, defilent devant lui, en lui jetant a la face
+les plus sanglantes injures, sans qu'il se mette une seule fois dans une
+bonne et franche colere. Ce n'est pas tout, Maximin vient le braver au
+nom de Rome, avec un etalage d'insolence lyrique, et il se contente de
+lutter de lyrisme avec l'insulteur. De temps a autre, il est vrai, il se
+dresse sur la pointe des pieds, en disant: "C'est trop de hardiesse!"
+Mais il s'en lient la, les hardiesses continuent, les plus humbles lui
+lavent la tete, on le traite a bouche que veux-tu de bourreau, de tyran,
+d'assassin; une vraie cible aux tirades patriotiques de chacun, un
+fantoche crible de vers, larde des mots de patrie et d'honneur. Ah! la
+bonne ganache de barbare! A coup sur, le tigre ne s'est pas defendu
+contre M. de Bornier, qui, avant de le faire manger par sa gazelle, l'a
+accommode sans peril a la sauce des beaux sentiments.
+
+Cet Attila est donc un brave homme. Ajoutons qu'il a des mouvements
+d'humeur. Ainsi, s'il tolere autour de lui les gens qui l'injurient,
+il fait crucifier ceux de ses soldats qui gardent le silence; voir
+l'episode du premier acte. D'autre part, il donne l'ordre de couper le
+cou de Walter, dans un moment de vivacite; mais, en verite, ce Walter a
+bien merite son sort; on n'"embete" pas un tyran a ce point, le moindre
+tigre en chambre n'aurait certainement pas attendu d'etre provoque deux
+fois. La bonhomie imbecile de Geronte, jointe a la folie meurtriere de
+Polichinelle, voila l'Attila de M. de Bornier. Des qu'il a besoin de
+faire injurier son despote, le poete l'asseoit sur son trone et le tient
+immobile et patient, tant que la tirade se developpe. Ensuite, il pousse
+un ressort, et le pantin lache le fameux: "C'est trop de hardiesse!" Une
+seule fois, le pantin tue un homme, non pas parce que cet homme lui dit
+depuis huit heures du soir des choses excessivement desagreables, mais
+parce qu'il abuse de sa situation de noble prisonnier et de belle ame
+pour vouloir lui prendre sa femme. C'en est trop, le tigre est dans le
+cas de legitime defense.
+
+Je me laisse aller a la plaisanterie. Mais, en verite, comment prendre
+au serieux une pareille psychologie. Voila le grand mot lache: Toute
+cette tragedie, deguisee en drame romantique, est d'une psychologie
+enfantine. Essayez un instant de reconstituer les mouvements d'ame des
+personnages, de savoir a quelle logique ils obeissent, et vous arriverez
+a une analyse stupefiante. Nous sommes ici dans une abstraction
+quintessenciee. Ce n'est plus la machine intellectuelle si bien reglee
+du dix-septieme siecle. C'est un casse-cou continuel au milieu de nos
+idees modernes habillees a l'antique. On est en l'air, partout et nulle
+part, parmi des ombres qui cabriolent sans raison, qui marchent tout
+d'un coup la tete en bas, sans nous prevenir. Les personnages sont
+extraordinaires, mais ils pourraient etre plus extraordinaires encore,
+et il faut leur savoir gre de se moderer, car il n'y a pas de raison
+pour qu'ils gardent le moindre grain de bon sens. Nous sommes dans le
+sublime.
+
+Oui, dans le sublime, tout est la. M. de Bornier lape a tous coups dans
+le sublime. Ses personnages sont sublimes, ses vers sont sublimes. Il
+y a tant de sublime la dedans, qu'a la fin du quatrieme acte, j'aurais
+donne volontiers trois francs d'un simple mot qui ne fut pas sublime.
+Mais c'est justement au quatrieme acte que le sublime deborde et vous
+noie. Ainsi je n'ai pas parle d'Ellak, ce fils d'Attila qui a le coeur
+tendre et qui veut sauver Hildiga; quand il comprend, dans la chambre
+nuptiale, qu'elle va tuer son pere, il est torture par la pensee de
+prevenir celui-ci et de la livrer ainsi a sa fureur; mais Attila parle
+justement de faire mourir la mere d'Ellak pour une faute ancienne, et
+alors le jeune homme n'hesite plus, il livre son pere a Hildiga pour
+sauver sa mere. Sublime, vous dis-je, sublime! Si ce n'etait pas
+sublime, ce serait bete.
+
+Et quel coup de sublime encore que le denoument! Attila raconte a
+Hildiga le reve qu'il a fait, en la voyant en vierge qui foulait au pied
+le serpent. Hildiga, flairant un piege, lui repond par un autre songe:
+elle a reve qu'elle l'assassinait d'un coup de sa hache. Vous croyez
+qu'Attila va se mefier et prendre ses precautions avec cette faible
+femme qu'il peut ecraser d'une chiquenaude. Allons donc! Il passe avec
+elle derriere un rideau, et nous l'entendons tout de suite glousser
+comme un poulet qu'on egorge. C'est sublime!
+
+Le sublime, voila la seule excuse, a ce point de dedain absolu pour tout
+ce qui est vrai et humain. D'ailleurs, M. de Bornier ne se defend
+pas d'avoir voulu se mettre en dehors de l'humanite. "Apres bien des
+hesitations, dit-il, j'ai choisi le temps et le personnage d'Attila,
+precisement parce que le temps est obscur et le personnage peu connu."
+Il insiste beaucoup sur ce point que personne ne peut penetrer une ame
+comme celle d'Attila. Le despote lui-meme, en parlant de l'histoire, dit
+qu'elle pourra le condamner, mais non pas le connaitre.
+
+Des lors, le poete est libre, il va se permettre toutes les gambades
+sur le dos d'Attila. Et c'est ainsi qu'il nous a donne ce stupefiant
+barbare, qui a des allures de romantique de 1830, qui rappelle ces
+personnages d'un drame de Ponson du Terrail, je crois, disant: "Nous
+autres, gens du moyen age..." Oui, Attila se traite lui meme de barbare,
+parle de l'histoire et de la decadence, predit tout ce qui doit arriver,
+porte sur ses actions les jugements que nous portons aujourd'hui. Et il
+n'y a pas qu'Attila, les autres personnages ne sont egalement que des
+chienlits modernes, laches dans une action baroque, et s'y conduisant
+avec nos idees et nos moeurs. Tous les mensonges sont accumules: non
+seulement la psychologie de ces marionnettes est absurde, mais encore le
+drame est d'une faussete absolue, comme histoire et comme humanite.
+
+Que reste-il? une fable, un sujet quelconque, auquel un poete dramatique
+a accroche des vers. Imaginez-vous un arbre plante en l'air, sans racine
+dans le sol, et dont les bras morts portent des drapeaux. Cela claque
+dans le vide, et le peuple applaudit.
+
+Des lors, j'en suis amene a ne plus juger que les vers de M. de Bornier.
+Je sais des poetes qui se sont indignes. Ils refusent a l'auteur des
+_Noces d'Attila_ le don de poesie. Cela me touche moins. Au theatre,
+dans une etude de caracteres et de passions, j'estime que le lyrisme est
+un don bien dangereux. Mais il est certain que M. de Bornier obtient
+une etrange cuisine, en passant tour a tour du procede de Corneille au
+procede de Victor Hugo. Cela me choque surtout parce que je ne crois pas
+a une alliance possible entre des maitres de temperaments differents.
+Les auteurs de juste milieu, ceux qui ont eu, comme Casimir Delavigne,
+l'ambition de concilier les extremes, ne sont jamais parvenus qu'a un
+talent batard et neutre n'ayant plus de sexe. C'est un peu le cas de M.
+de Bornier.
+
+Le directeur de l'Odeon a monte le drame richement. Mais franchement,
+malgre ses soins et l'argent qu'il a depense, rien n'est plus triste ni
+plus laid que le defile de ces costumes baroques, qu'on nous donne comme
+exacts. Il y a la une orgie de cheveux, de barbes et de moustaches,
+de l'effet le plus extravagant. Du cote des Francs, tout le monde est
+blond, un ruissellement de filasse; du cote des Huns, tout le monde est
+brun, des poils trempes dans de l'encre et balafrant les visages comme
+des traits de cirage. C'est enfantin et lugubre. Quant a l'exactitude,
+elle me fait un peu sourire. Elle doit ressembler au respect historique
+de M. de Bornier. Ainsi, on a mis un entonnoir sur la tete de M. Marais.
+C'est tres bien. Mais alors je declare cela faible comme imagination. Du
+moment qu'on avait recours aux ustensiles de cuisine, je me plains qu'on
+n'ait pas coiffe M. Pujol d'une casserole et M. Dumaine d'un moule
+a patisserie. Remarquez que nous n'aurions pas reclame, et que cela
+peut-etre aurait ete plus joli.
+
+On me trouvera sans doute bien severe pour M. de Bornier. La verite
+est que nous n'avons pas le crane fait de meme. Il me parait etre la
+negation de l'auteur dramatique tel que je le comprends; et comme nous
+n'avons aucun engagement l'un envers l'autre, je m'exprime avec une
+entiere franchise, je dis tout haut ce que bien du monde pense tout bas.
+Cela est aussi honorable pour lui que pour moi.
+
+
+
+LE DRAME SCIENTIFIQUE
+
+Le public des premieres representations a ete bien severe, au theatre
+Cluny, pour ce pauvre M. Figuier. L'estimable savant, tente par le
+succes du _Tour du monde en 80 jours_ et d'_Un Drame au fond de la mer_,
+a eu l'idee, lui aussi, de decouper une piece a grand spectacle, dans
+les livres de vulgarisation scientifique qu'il publie depuis pres de
+vingt ans, et qui se vendent a un nombre considerable d'exemplaires.
+Pour etre chez lui, il s'est entendu avec M. Paul Cleves. Mais, grand
+Dieu! jamais bouffonnerie du Palais-Royal n'a egaye une salle comme les
+_Six Parties du monde_.
+
+Je ne raconterai pas la piece, qui est taillee sur le patron du genre.
+Il s'agit d'un groupe de voyageurs lances a la queue leu leu dans toutes
+les contrees imaginables. Une histoire quelconque relie les personnages
+les uns aux autres et explique tant bien que mal leur course au clocher.
+D'ailleurs, tout cela est le pretexte; l'intention de l'auteur est de
+presenter une suite de tableaux saisissants, une sorte de panorama
+geographique qui instruise et qui charme a la fois.
+
+Mon Dieu! la piece est a coup sur mal batie. Elle prete a rire par
+des puerilites, des facons innocentes et convaincues de presenter les
+choses. Rien n'est drole parfois comme ces voyageurs qui dissertent au
+milieu des sauvages. Mais, en verite, M. Figuier n'est pas l'inventeur
+du genre, et on a eu tort de lui faire porter tout le ridicule d'une
+piece dont les modeles eux-memes sont parfaitement grotesques.
+
+J'avoue, quant a moi, faire une tres faible difference entre les _Six
+Parties du monde_ et le _Tour du monde en 80 jours_. Et, puisque le
+titre de cette derniere piece vient sous ma plume, je veux dire combien
+une oeuvre pareille me parait inferieure et drolatique. Rien de moins
+scenique que l'idee sur laquelle elle repose; le heros de l'aventure,
+qui gagne un jour sans le savoir, peut etre un monsieur interessant pour
+des astronomes et des geographes, mais je jurerais bien que, sur les
+milliers de spectateurs qui sont alles a la Porte-Saint-Martin, quelques
+douzaines au plus ont compris l'ingeniosite scientifique du denoument.
+Tout le reste de l'intrigue est d'une banalite rare.
+
+L'episode le plus saillant est celui de la veuve du Malabar que l'on va
+bruler vive; et quelle etonnante histoire, grosse de comique, lorsqu'un
+des heros epouse cette veuve, a son retour en Angleterre! Je connais peu
+d'intrigues qui mettent plus de solennite dans la charge. Quand j'ai vu
+jouer la piece, tout m'y a paru stupefiant.
+
+Certes, je m'explique parfaitement le succes. D'abord, il y avait un
+elephant. Puis, deux ou trois tableaux etaient joliment mis en scene.
+On allait voir ca en famille, on y menait les demoiselles et les petits
+garcons qui avaient ete sages. C'etait un spectacle que les professeurs
+recommandaient. D'ailleurs, lorsqu'un courant de betise s'etablit, il
+faut bien que tout Paris y passe. Moi, je prefere une feerie, je le
+confesse. Au moins une feerie n'a aucune pretention. Le cote irritant
+d'une machine telle que _le Tour du monde en 80 jours_, c'est qu'on
+rencontre des gens qui en parlent serieusement, comme d'une oeuvre qui
+aide a l'instruction des masses. J'entends la science autrement au
+theatre.
+
+Je me sens d'ailleurs beaucoup moins severe pour _Un Drame au fond de
+la mer_. Il y avait la un tableau tres original et d'un effet immense,
+celui du navire naufrage, avec ses cadavres, dans les profondeurs
+transparentes de l'Ocean. Je sais bien que, pour arriver a ce tableau,
+et ensuite pour denouer la piece, les auteurs avaient entasse toute
+la friperie du melodrame. Mais la piece n'en contenait pas moins une
+trouvaille, tandis que _le Tour du monde en 80 jours_ est un defile
+ininterrompu de banalites, sans un seul tableau qui soit vraiment neuf.
+Si je m'explique le succes, je n'en trouve pas moins le public bon
+enfant et facile a contenter.
+
+Aussi est-ce pour cela que j'ai une grande indulgence devant la
+tentative malheureuse de M. Figuier. Il est tombe ou d'autres ont
+reussi; mais le talent qu'il pourrait avoir importait peu. Il y a la
+une question du plus ou du moins qui ne me touche pas. S'il avait fait
+quelques coupures, s'il avait ecoute les conseils d'un ami, il aurait
+mis son oeuvre debout, sans la rendre meilleure a mes yeux. C'est le
+genre qui est idiot, on doit dire cela carrement. Je vois la toul au
+plus des parades de foire que l'on devrait jouer dans des baraques en
+planches, des spectacles pour les yeux ou le peuple acheve de brouiller
+les quelques notions justes qu'il possede, des oeuvres batardes et
+grossieres qui gatent le talent des acteurs et qui acheminent notre
+theatre national vers les pieces d'un interet purement physique.
+
+Remarquez que ce pauvre M. Figuier avait toutes sortes de bonnes
+intentions. Il voulait meme etre patriote, il avait pris des heros
+francais, desireux de faire entendre que les Anglais et les Americains
+ne sont pas les seuls a courir le monde dans l'interet de la science.
+Le malheur est qu'il n'a pas su escamoter suffisamment les droleries du
+genre. D'autre part, la scene etroite de Cluny ne se pretait guere a un
+defile des cinq parties du monde, augmentees d'une sixieme. Fatalement,
+les moindres naivetes y devenaient enormes. Il faut de la place, pour
+faire tenir une vaste bouffonnerie, etablie serieusement. Enfin, M.
+Figuier n'avait pas d'elephant. Cela etait decisif.
+
+Pauvre science! a quels singuliers usages on la rabaisse, pour battre
+monnaie! La voila maintenant qui remplace le bon genie et le mauvais
+genie de nos contes d'enfants. Certes, lorsque j'annonce que le large
+mouvement scientifique du siecle va bientot atteindre notre scene et la
+renouveler, je ne songe guere a cette vulgarisation en une douzaine
+de tableaux de quelque notion elementaire que les enfants savent en
+huitieme. Il y a la une veine de succes que les faiseurs exploitent,
+rien de plus. Ce que je veux dire, c'est que l'esprit scientifique du
+siecle, la methode analytique, l'observation exacte des faits, le retour
+a la nature par l'etude experimentale, vont bientot balayer toutes nos
+conventions dramatiques et mettre la vie sur les planches.
+
+
+
+LA COMEDIE
+
+I
+
+Mes confreres en critique dramatique ont bien voulu, pour la plupart,
+parler de mon dernier roman, a propos de _Pierre Gendron_, la piece que
+MM. Lafontaine et Richard viennent de donner au Gymnase. Sans accuser
+les auteurs de plagiat, quelques-uns ont admis certaines ressemblances
+entre cette comedie et l'_Assommoir_. Loin de moi la pensee de me
+montrer plus severe. Je tiens MM. Lafontaine et Richard pour de galants
+hommes qui se seraient adresses a moi, s'ils avaient eu la moindre
+velleite de tirer une piece de mon livre. D'ailleurs, ils ont fait dire
+dans la presse que _Pierre Gendron_ etait ecrit avant l'Assommoir, et
+cela doit suffire. Certes, je ne reclame pas une enquete. Je m'estime
+simplement heureux que les directeurs ne se soient pas montres plus
+empresses de jouer la piece; car, dans ce cas, ce serait moi qui aurais
+pu etre traite de plagiaire.
+
+Seulement, la rencontre entre les deux oeuvres est vraiment prodigieuse.
+Il y a la un cas litteraire sur lequel je me permets d'insister,
+uniquement pour la curiosite du fait.
+
+Imaginez qu'un auteur dramatique veuille tirer un drame de
+l'_Assommoir_. La grosse difficulte qu'il rencontrera sera le noeud meme
+du drame, le menage a trois, le retour de l'ancien amant que le mari
+ramene aupres de sa femme, un jour de soulerie. Dans la vie reelle, j'ai
+connu des Coupeau, lentement hebetes par la boisson. Mais un romancier
+seul peut employer aujourd'hui de tels personnages, parce qu'il a le
+loisir de les analyser a l'aise et de tirer d'eux les terribles lecons
+de la verite. Au theatre, ils restent encore d'un maniement presque
+impossible.
+
+Tout le probleme, pour un auteur dramatique, serait donc d'accommoder
+Coupeau et Lantier, de facon a ce qu'ils pussent paraitre devant le
+public, sans trop le revolter. Il faudrait, tout en gardant la situation
+du menage a trois, trouver un arrangement qui maintiendrait l'aventure
+dans cette convention d'honnetete scenique, hors de laquelle une piece
+est fort compromise. En un mot, etant donne Gervaise, Lantier et
+Coupeau, il s'agirait de les conserver tous les trois, et pourtant de
+les rendre possibles, en modifiant legerement les donnees du roman.
+
+Eh bien, MM. Lafontaine et Richard ont trouve une solution tres
+agreable. J'avais songe a ces choses, avant la representation de leur
+piece, et j'ai ete reellement surpris de ne pas avoir eu l'idee d'une
+solution aussi habile. Certainement, ce qui m'a empeche de la trouver,
+c'est la pensee qu'un roman transporte au theatre doit rester entier.
+Mais des auteurs qui ne seraient tenus a aucun respect envers
+l'_Assommoir_, et qui prefereraient meme s'en ecarter un peu,
+n'inventeraient pas une adaptation plus adroite que _Pierre Gendron_. Et
+cela est d'autant plus miraculeux que cette comedie a ete ecrite avant
+le roman.
+
+Voici l'adaptation. Faites que Coupeau ne soit pas marie avec Gervaise,
+et admettez que Coupeau, tout en connaissant Lantier, ignore ses anciens
+rapports avec la jeune femme; des lors, Coupeau, qui est un honnete
+ouvrier, pourra ramener Lantier dans son menage, et, de ce retour,
+naitront tous les elements dramatiques necessaires. Gervaise,
+naturellement, tremblera devant Lantier et refusera avec horreur le
+marche de honte qu'il lui offre pour garder le silence. Quant au
+denoument, il sera aimable ou triste, selon le theatre ou l'on portera
+la piece.
+
+Mais la rencontre la plus curieuse est peut-etre que le retour de
+Lantier, dans le roman et dans le drame, a lieu pendant un repas de
+famille. Seulement, dans le roman, le repas est donne le jour de la fete
+de Gervaise; tandis que, dans le drame, il a lieu le jour de la fete de
+Coupeau.
+
+Je n'ai pas besoin de faire remarquer les consequences enormes que la
+legere modification du sujet amene au point de vue theatral. Au lieu de
+cette decheance lente du menage, qui est le roman tout entier, on
+n'a plus qu'un honnete menage d'ouvriers tyrannise et menace par un
+sacripant. Les auteurs ont meme charge Lantier en noir; ils en ont
+fait un assassin, que les gendarmes emmenent au denoument, ce qui est
+vraiment trop gros et noie leur oeuvre dans les eaux vulgaires du
+melodrame. Quant a Coupeau et a Gervaise, ils se marient et sont
+heureux. On pretend, il est vrai, que la piece etait en cinq actes et
+qu'on l'a reduite pour les besoins du Gymnase. Je serais bien curieux de
+connaitre les deux actes que M. Montigny a fait couper.
+
+Et voyez le prodige, les rencontres ne s'arretent pas la! La fille des
+Coupeau, Nana, est aussi dans la piece. Or, cette Nana etait encore
+bien embarrassante; on pouvait, a la verite, ne pas pousser les choses
+jusqu'au bout, en la ramenant au bercail, avant qu'elle eut glisse a la
+faute; mais elle n'en demeurait pas moins un danger, si l'on ne mettait
+pas a cote d'elle une consolation. Aussi Nana a-t-elle une soeur, une
+demoiselle bien elevee et sans tache, grandie en dehors du milieu
+ouvrier, et qui, au denoument, epousera le patron de la fabrique ou
+travaille Coupeau. Cela compense tout.
+
+Je ne veux pas insister davantage. Je repete une fois encore que
+j'accuse le hasard seul. Il m'a paru simplement interessant de montrer
+comment, sans le vouloir, MM. Lafontaine et Richard ont tire de
+l'_Assommoir_ la piece que des hommes de theatre auraient pu y trouver.
+En outre, comme j'ai accorde de grand coeur a deux auteurs dramatiques
+l'autorisation de porter sur les planches le sujet de mon livre, j'ai
+pense que je devais me prononcer sur la question soulevee dans la
+presse, a propos de _Pierre Gendron_.
+
+Si l'on veut maintenant mon avis tout net sur cette comedie, j'ajouterai
+qu'elle me plait mediocrement. Les auteurs ont du la baser sur une
+situation fausse. Toute la piece tient sur ce fait que Gervaise a refuse
+d'epouser Coupeau, parce qu'elle a appartenu a Lantier, et qu'elle
+courbe la tete sous l'eternelle honte de cette liaison. Il faut
+connaitre bien peu le milieu ou s'agitent les personnages, pour preter
+un tel sentiment a Gervaise. Dans la realite, elle serait depuis
+longtemps la femme legitime de Goupeau. Seulement, comme je l'ai
+explique, si elle etait sa femme, les auteurs retomberaient dans la
+situation embarrassante du roman, et ils ont du choisir entre la
+convention theatrale et la verite.
+
+Je ne parle pas du denoument, je sais tres bien que c'est la un
+denoument impose par le Gymnase. On se marie trop a la fin, et toute
+cette action terrible tombe en plein dans la confiture. Voyez-vous Nana
+ramenee saine et sauve, comme s'il suffisait d'un tour d'escamotage
+pour transformer en bonne petite fille une coureuse de trottoirs, qui
+appartient de naissance au pave parisien! Je voudrais que l'on sentit
+bien la a quel point de mensonge on a rabaisse le theatre. Car soyez
+convaincus que MM. Lafontaine et Richard sont trop intelligents pour ne
+pas savoir eux-memes qu'ils mentent. La verite est qu'ils ont eu peur,
+et avec raison; ils se sont dit qu'ils devaient se conformer au desir du
+public, qui aime les denouments aimables.
+
+J'arrive ainsi au singulier jugement porte par plusieurs de mes
+confreres qui ont vu, dans _Pierre Gendron_, un manifeste naturaliste au
+theatre. Gomme toujours, c'est la forme, l'expression exterieure de la
+piece qui les a trompes. Il a suffi que les personnages employassent
+quelques mots d'argot populaire, pour qu'on criat au realisme. On ne
+voit que la phrase, le fond echappe.
+
+Certes, on ne saurait trop louer MM. Lafontaine et Richard, en mettant
+des ouvriers en scene, de leur avoir conserve certaines tournures de
+langage, qui marquent la realite du milieu. C'etait deja la une audace,
+et il faut les en remercier. Seulement, j'aurais voulu les voir pousser
+plus loin l'amour du vrai, s'attaquer aux moeurs elles-memes, a la
+realite des faits. Leur Gendron, c'est l'eternel bon ouvrier des
+melodrames; leur Louvard, c'est le traitre qu'on a vu tant de fois.
+Les bonshommes n'ont pas change; ils restent jusqu'au cou dans la
+convention. Ils commencent a parler leur vraie langue, voila tout.
+
+Paris a besoin d'un certain nombre de plaisanteries courantes. Que les
+chroniqueurs, les echotiers, tout le personnel rieur et turbulent de la
+petite presse, ait lance une serie de calembredaines sur le mouvement
+litteraire actuel, rien de plus acceptable; que l'on fasse par moquerie
+tenir le naturalisme dans l'argot des barrieres, l'ordure du langage
+et les images risquees, cela s'explique, et nous tous qui defendons
+la verite, nous sommes les premiers a sourire de ces plaisanteries,
+lorsqu'elles sont spirituelles. Mais, en France, on ne saurait croire
+combien est dangereux ce jeu de la raillerie. Les esprits les plus
+epais et les plus serieux finissent par accepter comme des jugements
+definitifs les aimables bons mots de la presse legere.
+
+Ainsi, on tend a admettre que l'argot entre comme une base fondamentale
+dans notre jeune litterature. On vous clot la bouche, en disant: "Ah!
+oui, ces messieurs qui remplacent la langue de Racine par celle de
+Dumollard!" Et l'on est condamne. Vraiment! nous nous moquons bien
+de l'argot! Quand on fait parler un ouvrier, il est d'une honnetete
+stricte, je crois, de lui conserver son langage, de meme qu'on doit
+mettre dans la bouche d'un bourgeois ou d'une duchesse des expressions
+justes. Mais ce n'est la que le cote de forme du grand mouvement
+litteraire contemporain. Le fond, certes, importe davantage.
+
+Par exemple, au theatre, c'est un triomphe mediocre que de placer de
+loin en loin une expression populaire. J'ai remarque que l'argot fait
+toujours rire a la scene, lorsqu'on le menage habilement. Il est
+beaucoup plus difficile de s'attaquer aux conventions, de faire
+vivre sur les planches des personnages tailles en pleine realite, de
+transporter dans ce monde de carton un coin de la veritable comedie
+humaine. Cela est meme si mal commode que personne n'a encore ose, parmi
+les nouveaux venus, qui ne sont pourtant pas timides.
+
+Il faut remettre l'argot a sa place. Il peut etre une curiosite
+philologique, une necessite qui s'impose a un romancier soucieux du
+vrai. Mais il reste, en somme, une exception, dont il serait ridicule
+d'abuser. Parce qu'il y a de l'argot dans une oeuvre, il ne s'ensuit pas
+que cette oeuvre appartient au mouvement actuel. Au contraire, il
+faut se mefier, car rien n'est un voile plus complaisant qu'une forme
+pittoresque; on cache la-dessous toutes les erreurs imaginables.
+
+Ce qu'il faut demander avant tout a une oeuvre, que le romancier ait
+cru devoir prendre la plume d'Henri Monnier ou celle de Bossuet, c'est
+d'etre une etude exacte, une analyse sincere et profonde. Quand les
+personnages sont plantes carrement sur leurs pieds et vivent d'une vie
+intense, ils parlent d'eux-memes la langue qu'ils doivent parler.
+
+
+
+II
+
+La premiere representation au Gymnase de _Chateaufort_, une comedie en
+trois actes de madame de Mirabeau, m'a paru pleine d'enseignements.
+Pendant que le public tournait au comique les situations dramatiques,
+et que les critiques se fachaient en criant a l'immoralite, je songeais
+qu'il y avait la un malentendu bien grand, j'aurais voulu pouvoir
+transformer d'un coup de baguette cette piece mal faite en une piece
+bien faite, et changer ainsi en applaudissements les rires et les
+indignations; car, au fond, il s'agissait uniquement d'une question de
+facture.
+
+Voici, en gros, le sujet de la piece. Le marquis de Ponteville a donne
+sa fille Nadine en mariage a M. de Chateaufort, un homme de la plus
+grande intelligence, que le gouvernement vient meme de charger d'une
+mission diplomatique. Puis, le marquis s'est remarie avec une demoiselle
+d'une reputation equivoque. Mais voila que Nadine acquiert la preuve,
+par une lettre, que son mari a ete l'amant de sa belle-mere. Le beau
+Chateaufort, l'homme irresistible et magnifique, est un simple gredin.
+Precisement, il vient de commettre une premiere sceleratesse. Aide de la
+marquise, il a decide le marquis a lui leguer le chateau de Ponteville,
+au detriment de Pierre, le frere aine de Nadine. Celui-ci apprend tout
+par le notaire qui a redige le testament. Un singulier notaire qui, pour
+se venger d'avoir recu des honoraires trop faibles, denonce tout le
+monde, et apprend surtout a la marquise que Nadine a des rendez-vous
+avec M. de Varennes, rendez vous fort innocents d'ailleurs. Des lors, la
+guerre est declaree entre les deux femmes. Madame de Ponteville accuse
+madame de Chateaufort d'adultere, et fait prendre par le marquis une
+lettre que celle-ci semble vouloir dissimuler. Mais justement cette
+lettre est celle qui revele la liaison de Chateaufort et de madame
+de Ponteville. Le marquis a un coup de sang, dont il se tire pour se
+lamenter. Enfin Chateaufort, auquel le gouvernement vient de retirer
+sa mission, comprend qu'il gene tout le monde, qu'il n'y a pas d'issue
+possible, et il se decide a denouer le drame en se faisant sauter la
+cervelle.
+
+Certes, je ne defends point les inexperiences ni les maladresses de la
+piece. Seulement, je me demande quelle a ete la veritable intention de
+madame de Mirabeau. A coup sur, son idee premiere a du etre de mettre
+debout la haute figure de Chateaufort. On dit que son heros etait,
+dans le principe, depute et ambassadeur; la censure aurait diminue
+le personnage, en en faisant un simple diplomate, envoye en mission
+particuliere.
+
+Mais l'indication suffit. On comprend immediatement quel est le
+personnage, le type que l'auteur a voulu creer. Chateaufort n'est point
+l'aventurier vulgaire. Son nom est a lui; de plus, il a une grande
+intelligence, une haute situation. Sa perversion est un fruit de
+l'epoque et du milieu. Il est la pourriture en gants blancs, l'intrigue
+toute puissante, l'homme public qui abuse de son mandat, le cerveau
+vaste qui combine le mal. Cet homme, titre, occupant une des situations
+politiques les plus en vue, represente donc la corruption dans
+les hautes classes, avec ce qu'elle a d'intelligent, d'elegant et
+d'abominable. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Mais il y avait,
+a mon sens, une creation tres large a tenter avec un tel personnage. Il
+est de notre temps; on l'a rencontre dans vingt proces scandaleux. Il
+a pousse sur les decombres des monarchies; il ne peut plus avoir de
+pensions sur la cassette des rois, et il bat monnaie avec ses titres et
+ses situations officielles. Regardez autour de vous, tres haut, et vous
+le reconnaitrez. Je comprends donc parfaitement que madame de Mirabeau
+n'ait pu resister a la tentation de mettre au theatre une figure si
+contemporaine et si puissamment originale.
+
+Maintenant, le malheur est qu'elle l'a mise sans aucune prudence. Elle
+avait besoin d'une histoire quelconque pour employer le heros, et
+l'histoire qu'elle a choisie est des moins heureuses. Encore aurait-elle
+pu s'en contenter, car les histoires en elles-memes importent peu. Mais
+il fallait alors souffler la vie a tous ces pantins, donner aux faits la
+profonde emotion de la verite. J'arrive ici au vif de la question, et je
+demande a m'expliquer tres nettement.
+
+Le soir de la premiere representation, le public riait et la critique se
+fachait, ai-je dit. Dans les couloirs, j'entendais dire que l'immoralite
+de la piece etait revoltante, qu'un pareil monde n'existait pas.
+Surtout, c'etait le langage qui blessait; des spectateurs juraient que
+les femmes du monde ne parlent pas avec cette crudite et ne se lancent
+point ainsi leurs amants a la tete. Que repondre a cela? on sourit on
+hausse les epaules. La brutalite est partout, en haut comme en bas.
+Quand les passions soufflent, les marquises deviennent des poissardes.
+Il n'y a que les tout jeunes gens qui se font du grand monde une idee
+d'Olympe, ou les bouches des dames ne lachent que des perles.
+
+Pour mon compte,--j'ignore si j'ai l'ame plus scelerate que la moyenne
+du public,--je ne trouve, dans _Chateaufort_, pas plus de gredinerie que
+dans beaucoup d'autres pieces applaudies pendant cent representations.
+Que voyons-nous donc d'epouvantable dans cette oeuvre? Un homme qui a
+eu des relations avec sa belle-mere, et qui convoite les biens de son
+beau-pere. Mais ce sont la de simples gentillesses, a cote de l'amas
+effroyable des noirs forfaits de notre repertoire. Je ne citerai pas les
+tragedies grecques, ni les melodrames du boulevard, ou l'on s'empoisonne
+en famille avec le plus belle tranquillite du monde. Je rappellerai
+simplement les oeuvres de cette annee, l'_Etrangere_, par exemple, ou le
+duc de Septmont se conduit en vilain monsieur, tout comme Chateaufort.
+
+Pourquoi, en ce cas, rit-on et se fache-t-on au Gymnase? C'est
+uniquement parce que l'auteur a manque de science et d'adresse. Il
+aurait pu nous conter une aventure dix fois plus odieuse et nous
+l'imposer parfaitement, s'il avait su proceder avec art. Question de
+facture, rien de plus, je le repete. Le public a acclame d'autres
+vilenies, sans s'en douter. Les infamies ne l'effrayent pas, la facon de
+presenter les infamies seule le revolte.
+
+La grande faute de madame de Mirabeau a ete de batir son action dans
+le vide. Ses personnages n'ont pas d'acte civil. On ne sait d'ou ils
+viennent, qui ils sont, comment s'est passee leur vie jusqu'au jour ou
+on nous les presente. Chateaufort aurait eu besoin d'etre explique dans
+ses antecedents. Cette grande figure devait etre complete. Un drame
+n'est pas un coup de tonnerre dans un ciel bleu; il faut circonstancier
+et amener les orages de la passion et des interets.
+
+Une autre faute grave est d'avoir raidi les personnages dans une
+attitude. Chateaufort, a mon sens, manque surtout de souplesse. Le
+marquis est une ganache et la marquise une louve de melodrame. Quant a
+Nadine, elle serait le seul personnage sympathique, si elle n'etait pas
+toujours en colere. La vie a plus de bonhomie, et, meme dans les crises
+dramatiques, il faut conserver aux personnages des echappees de repos et
+de detente. Une action toute nue, une abstraction pure, ne reussit au
+theatre qu'a la condition d'etre maniee par des mains tres savantes, qui
+la conduisent avec une raideur de demonstration geometrique.
+
+D'ailleurs, madame de Mirabeau est loin de manquer de talent. J'ose
+meme confesser que son oeuvre m'a beaucoup plus interesse que certaines
+pieces, jouees dans ces derniers temps, et qui ont reussi. Cela est si
+peu ordinaire, une belle inexperience, parlant carrement, appelant les
+choses par leurs noms, allant droit devant elle sans crier gare. Il y a
+bien des hommes, parmi nos auteurs dramatiques, auxquels je souhaiterais
+l'energie de madame de Mirabeau. Et il ne faut pas ricaner, employer le
+gros mot de brutalite, l'energie reste une chose rare et belle, qu'on
+n'acquiert pas, et qui fait les grandes oeuvres. On ne devient pas fort,
+tandis que l'on peut emonder sa force et trouver un equilibre.
+
+Dans tout cela, il y a une morale a tirer. La chute _Chateaufort_ va
+etre un argument de plus entre les mains de ceux qui refusent la verite
+au theatre, sous pretexte que la verite est affligeante et que le
+public demande avant tout des tableaux consolants. Je les entends d'ici
+foudroyer les heros corrompus, declarer que le theatre n'est pas une
+dalle de dissection, reclamer des idylles qui ne contrarient pas leur
+digestion. Avez-vous remarque une chose? il est rare qu'un honnete homme
+se scandalise en face d'un coquin; ce sont les coquins eux-memes qui
+crient le plus fort, comme s'ils voyaient une allusion personnelle dans
+le personnage qu'on leur montre.
+
+Donc, c'est le naturalisme au theatre qui payera une fois de plus les
+pots casses. Il va etre formellement conclu que toutes les plaies ne
+sont pas bonnes a montrer, surtout lorsqu'il s'agit des plaies du beau
+monde. Et l'on aura raison, dans un certain sens. Je crois qu'on peut
+tout dire et tout peindre, mais je commence a etre persuade aussi
+qu'il y a facon de tout peindre et de tout dire. La est la solution du
+probleme.
+
+Ah! comme nous serions forts, si un naturaliste, sans rien perdre de sa
+methode d'analyse ni de sa vigueur de peinture, naissait avec le sens du
+theatre, cette adresse du metier qui escamote les difficultes au nez du
+public. Il n'est pas vrai, a coup sur, que tout le theatre soit dans le
+metier, comme on le repete. Le metier suffit le plus souvent, mais
+le metier pourrait aussi aider simplement a rendre possible sur les
+planches les drames et les comedies de la vie reelle. Apporter la verite
+et savoir l'imposer, tel doit etre le but.
+
+Aussi ne me lasserai-je pas de repeter aux jeunes auteurs dramatiques
+qui grandissent: "Voyez les chutes de toutes les pieces naturalistes
+tentees depuis dix ans. Est-ce a dire que le mensonge seul reussit au
+theatre? Non, certes. Il faut garder sa foi dans le vrai, meme quand
+le vrai semble crouler de toutes parts. La verite reste superieure,
+inattaquable, souveraine. C'est a notre imbecillite, a notre manque de
+talent, qu'il faut s'en prendre. C'est nous, et non pas la verite,
+qui faisons tomber nos pieces. Etudiez donc le theatre, comparez et
+cherchez. Il existe certainement une tactique pour conquerir le public,
+on flaire dans l'air une formule, qu'un debutant decouvrira, et qui
+indiquera la voie a suivre, si l'on veut donner a notre theatre une
+vie nouvelle. Les revolutions dans les idees ne se precisent et ne
+triomphent que grace a une formule. Inventez une facture, tout est la."
+
+
+
+III
+
+Deux debutants, MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, ont fait jouer
+au Troisieme-Theatre-Francais une piece en cinq actes: _l'Obstacle_.
+
+Voici, en gros, le sujet. Un jeune homme, Georges de Liray, a rencontre
+aux bains de mer une adorable jeune fille, mademoiselle de Champlieu. Il
+l'aime, il demande sa main a M. de Champlieu, et la il apprend tout un
+drame de famille: la mere de la jeune fille n'est pas morte, comme on
+l'a dit, elle a fui, il y a des annees, avec un amant. Georges n'en
+poursuit pas moins son projet de mariage; mais il se heurte contre un
+nouveau drame, son pere lui confesse qu'il est l'amant de madame de
+Champlieu, laquelle a naturellement change de nom. Des lors, le mariage
+entre les jeunes gens parait impossible. Les auteurs se sont tires de
+toutes ces difficultes accumulees, en condamnant M. de Liray a un exil
+lointain et en empoisonnant madame de Champlieu, qui meurt pardonnee de
+son mari.
+
+La critique a bien accueilli cette oeuvre. Elle a fait des reserves,
+mais elle a ete unanime a y constater des situations fortes et des
+scenes bien faites. Ses reserves ont surtout porte sur l'impasse dans
+laquelle les auteurs se sont mis, en choisissant un de ces sujets dont
+il est impossible de sortir. Ses eloges se sont adresses a l'habilete de
+l'exposition, aux coups de theatre successifs: la confession de M. de
+Champlieu; l'aveu de M. de Liray a son fils; la rencontre des deux
+peres, avec la femme coupable entre eux. On a trouve tout cela, je le
+repete, tres bien combine, emmanche solidement, fabrique avec adresse.
+Aussi a-t-on salue MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile comme des
+jeunes ecrivains heureusement doues pour le theatre.
+
+J'ai eu la curiosite de lire tout ce qu'on a ecrit sur _l'Obstacle_,
+et j'affirme que le seul regret de la critique a ete que les auteurs
+n'eussent pas pu sortir plus brillamment du probleme insoluble qu'ils
+s'etaient pose. Imaginez un joueur de piquet dont une nombreuse galerie
+suit le jeu. La galerie est emerveillee par la hardiesse de l'ecart et
+tout a fait enchantee par deux ou trois coups successifs qui denotent
+une science hors ligne. Malheureusement, la fin de la partie est moins
+brillante: le joueur gagne, mais grace a des expedients dangereux, et
+il ne gagne que d'un point. Alors, la galerie dit: "C'est facheux, une
+partie si bien commencee! N'importe, ce joueur n'est pas la premiere
+mazette venue." Telle a ete exactement l'attitude de la critique, a
+l'egard de MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile.
+
+Eh bien! que ces messieurs me permettent de leur tenir un autre langage.
+Je suis le seul de mon opinion; aussi vais-je lacher d'etre tres clair
+et d'appuyer mon dire sur des arguments decisifs. Certes, les deux
+auteurs, en ecrivant _l'Obstacle_, ont fait une oeuvre tres honorable,
+et je me rejouis de leur succes. Mais je crois remplir strictement mon
+devoir de critique, en leur disant qu'ils ont choisi la une formule
+dramatique inferieure, et qu'ils doivent se degager au plus tot de cette
+formule, s'ils ont la moindre ambition litteraire.
+
+J'arrive aux preuves. Que sont leurs personnages? Des pantins, pas
+davantage. Les jeunes gens sont des jeunes gens, les peres sont des
+peres, le tout completement abstrait, chaque figure representant une
+idee et non un individu. Il me semble voir ces personnages portant
+chacun un ecriteau sur la poitrine: "Moi je suis un jeune homme honnete
+qui aime une jeune fille... Moi je suis un pere honnete dont la femme
+s'est mal conduite..." Quant a l'homme que cache l'ecriteau, il nous
+reste profondement inconnu; nous ne voyons seulement pas le bout de son
+nez, nous ignorons ce qu'il a dans le ventre. Aucune analyse humaine, en
+somme; pas un seul document nouveau, une simple exhibition de sentiments
+generaux qui manquent meme de tout relief artistique.
+
+Mais les faits sont encore plus significatifs. Si les personnages
+restent uniquement des poupees destinees a etre rangees sur une table,
+comme les soldats de plomb des enfants, tout l'interet se porte sur
+le drame dont ils vont etre les acteurs complaisants. Ils deviennent
+passifs, ils subissent l'action, demeurent ou on les place, font un pas
+en arriere ou en avant, selon les besoins de la strategie dramatique.
+Or, rien n'est plus etrange que cette action qu'ils subissent. Il s'agit
+pour les auteurs de pousser leurs soldats de plomb, de les mettre en
+face les uns des autres, dans des positions critiques, de faire croire
+qu'ils sont perdus et qu'ils vont se manger, puis de les degager le plus
+habilement possible, en sacrifiant ceux qui sont trop embarrassants, et
+de dire enfin au public ravi: "Mesdames et Messieurs, voila comment la
+farce se joue. Tout ceci n'etait que pour vous plaire et vous montrer
+notre adresse d'escamoteurs." Peu importent la vie reelle, le
+developpement logique des histoires vraies, la grandeur simple de ce
+qui se passe tous les jours sous nos yeux. Les hommes d'experience
+et d'autorite vous repeteront qu'il faut des situations au theatre;
+entendez par la qu'il faut mener en guerre vos soldats de plomb et vous
+exercer a les jeter dans des bagarres, pour avoir la gloire de les en
+tirer sans une egratignure.
+
+Je le dis une fois encore, l'art dramatique ainsi entendu est un art
+absolument inferieur, qui doit degouter les penseurs et les artistes. Je
+parlais d'une partie de piquet. Mais il est une comparaison plus juste
+encore, celle d'une partie d'echecs. Les personnages ne sont plus que
+des pions. MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile ont pu se dire: "Les
+blancs font mat en cinq coups." Et ils ont joue leurs cinq actes. Oui,
+leurs personnages sont en bois, de simples pieces de buis; j'accorde, si
+l'on veut, qu'on les a sculptes et qu'ils ont des figures humaines;
+mais ils n'ont surement ni cervelles ni entrailles. Quant au drame, il
+devient une combinaison, plus ou moins ingenieuse; on entend le petit
+claquement des pieces sur l'echiquier, et le probleme est resolu, la
+critique se contente de declarer le lendemain: "Bien joue!" ou: "Mal
+joue!" De l'etude humaine, de l'analyse des temperaments, de la nature
+des milieux, pas un mot!
+
+Voila, n'est-ce pas, qui est d'un grand vol, voila qui elargit
+singulierement notre litterature dramatique! Remarquez que les pieces a
+situations qui regnent aujourd'hui, n'ont envahi le theatre que depuis
+le commencement du siecle. Ce sont elles qui ont impose l'etrange code
+auquel on veut soumettre tous les debutants. Les fameuses regles, le
+criterium d'apres lequel on juge si tel ecrivain est ou n'est pas doue
+pour le theatre, viennent de ces pieces. Peu a peu, elles se sont
+imposees comme un amusement facile qui interesse sans faire penser, et
+on a voulu plier toutes les productions dramatiques a leur formule. Il
+n'a plus ete question que "des scenes a faire". On a deserte la grande
+etude humaine pour ce joujou, mettre des bonshommes en bataille et leur
+faire executer des culbutes de plus en plus compliquees. Ajoutez que des
+esprits ingenieux, et meme quelques esprits puissants, se sont livres
+a ce jeu et y ont accompli des merveilles. Voila comment le theatre
+actuel,--une simple formule passagere dont on veut faire "le
+theatre",--occupe les planches, a la grande tristesse des ecrivains
+naturalistes.
+
+Souvent la critique cite les maitres. C'est pourtant peu les honorer que
+de ne point se montrer severe pour les pieces a situations. Dans toutes
+les litteratures, tous les chefs-d'oeuvre dramatiques condamnent ces
+pieces et montrent leur inferiorite. Certes, ce n'est ni dans le theatre
+grec, ni dans le theatre latin que nos auteurs habiles ont pris les
+regles du petit jeu de societe auquel ils se livrent. Ni Shakespeare ni
+Schiller ne leur ont enseigne l'art de plonger un personnage dans une
+fable compliquee, puis de l'en retirer par la peau du cou, sans que
+ses vetements eux-memes aient souffert. Si j'arrive a nos classiques,
+l'exemple devient encore plus frappant. Ou prend-on que Corneille,
+Moliere, Racine sont les maitres du theatre a notre epoque? Les auteurs
+contemporains n'ont rien d'eux, je ne parle pas du talent, mais de
+l'entente de la scene et de la veine dramatique. Qu'on cesse donc de
+parler des maitres, a propos de notre theatre actuel, car nous les
+insultons chaque jour par la facon ridicule et etroite dont nous
+employons leur glorieux heritage.
+
+La formule qui regne en ce moment n'a donc pas d'excuse. Elle ne saurait
+meme invoquer en sa faveur la tradition. Elle ne se rattache en rien aux
+chefs-d'oeuvre de notre litterature dramatique. Je ne puis developper
+ici les arguments que je fournis; mais il est aise de le faire. Cette
+formule est nee de l'ingeniosite et de l'habilete d'une generation
+d'auteurs. Elle a recree le public, car elle offre le gros interet du
+roman-feuilleton, dont l'invention a passionne la masse des lecteurs
+illettres. Et c'est ainsi qu'elle s'est etalee, au point de faire dire
+qu'elle est tout le theatre, et qu'en dehors d'elle il n'y a pas de
+succes possible. Heureusement, l'histoire litteraire est la pour
+affirmer que l'etude de l'homme passe avant tout, avant l'action
+elle-meme. On a decourage les esprits superieurs en faisant un simple
+echiquier de la scene. Telle est l'explication de la royaute du roman a
+notre epoque, tandis que le theatre se traine et agonise.
+
+Un grand ecrivain etranger s'etonnait un jour devant moi des deux
+litteratures si nettement tranchees qui vivent chez nous cote a cote,
+le roman et le theatre. Le premier s'elargit et grandit chaque jour; le
+second s'epuise et tend a retomber aux treteaux. Cela provient, selon
+moi, de ce que le roman est dans le courant du siecle, dans ce courant
+naturaliste qui emporte tout. Au contraire, le theatre resiste, s'entete
+dans des combinaisons ridicules, refuse la vie qui deborde autour
+de lui. La routine, les engouements du public, la complicite de la
+critique, l'enfoncent davantage. On prevoit le resultat: si, dans un
+temps donne, une renovation n'a pas lieu, le theatre roulera de plus bas
+en plus bas; car il est impossible que la foule, nourrie des verites du
+roman, ne se degoute pas tout a fait des enfantillages laborieux des
+auteurs dramatiques. D'ailleurs, de meme que le theatre a regne au
+dix-septieme siecle, peut-etre au dix-neuvieme siecle le roman doit-il
+regner a son tour.
+
+Je reviens a MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, et je conclus.
+Sans doute, ils ont fait preuve d'un effort louable en produisant
+_l'Obstacle_. Mais ils debutent, ils ont de l'ambition, ils desirent
+monter le plus haut possible. Alors, je crois devoir leur dire ce que
+personne ne leur a dit. La piece a situations, si honorablement qu'on la
+traite, reste une oeuvre inferieure. Ils auraient denoue _l'Obstacle_
+d'une facon plus habile encore, qu'ils n'auraient jamais ete que des
+joueurs d'echecs. S'ils veulent grandir, ils doivent se hausser jusqu'a
+l'etude de l'homme, aborder les passions, nouer et denouer leurs drames
+par les seules passions. Plus haut, toujours plus haut! Tachez de monter
+dans la verite et dans le genie! Tel est, selon moi, le seul langage
+qu'un critique ait lieu de tenir aux debutants qui arrivent avec leur
+jeunesse et leur bonne volonte.
+
+
+
+IV
+
+MM. Aurelien Scholl et Armand Dartois ont donne a l'Odeon une tres
+agreable comedie, qui a eu un joli succes d'esprit.
+
+Le titre _le Nid des autres_, dit le sujet d'une facon charmante. Il
+s'agit d'une certaine Desiree Blaviere, dont le passe est fort louche,
+et qui a pris le titre sonore et romanesque de comtesse de Villetaneuse.
+Cette dame, a laquelle un Russe cosmopolite et original, toujours en
+voyage, M. Cramer, a eu l'etrange idee de confier sa fille Mathilde,
+vivait a Cannes de la pension que le pere lui payait, lorsque l'envie
+lui est venue de marier Mathilde pour se faire a elle-meme un interieur.
+Un garcon riche, Rodolphe, epouse l'heritiere, et Desiree s'installe
+chez eux avec ses trois enfants. C'est la le nid des autres.
+
+On voit des lors comment l'action s'engage. Desiree est plus imperieuse
+et plus exigeante qu'une belle-mere. Elle a fait le bonheur des epoux,
+elle le leur rappelle a chaque minute et exige une reconnaissance
+eternelle. C'est elle qui gouverne, qui dispose des chambres de la
+maison, qui se sert des voitures, qui commande les domestiques. Et, a
+la moindre observation, elle eclate en reproches et en lamentations.
+Rodolphe sent bien vite qu'il s'est donne un maitre. Mais, lorsqu'il
+veut sauver son bonheur menace, tout un drame commence. Desiree exerce
+sur Mathilde un empire absolu. Elle fache les epoux, elle emmene la
+jeune femme et la pousse a plaider en separation.
+
+Les choses finiraient fort mal sans doute, si Rodolphe n'avait pour ami
+un jeune peintre, Montbrisson, qui arrive fort depenaille au premier
+acte, mais qui est un garcon de belle humeur et de talent. Rodolphe
+l'installe chez lui. C'est encore le nid des autres, habite seulement
+par un oiseau qui paye son gite en egayant ses hotes et en veillant sur
+leur bonheur. A la fin, quand Montbrisson reparait, il s'est reconcilie
+avec son pere et il n'a qu'un mot a dire pour confondre la pretendue
+comtesse de Villetaneuse, dont il vient d'apprendre l'histoire. Ai-je
+besoin d'ajouter que cet excellent Montbrisson epouse une soeur de
+Rodolphe, que les auteurs ont mise la tout expres? Je n'ai pas parle non
+plus d'un certain Ducluzeau, un vieil ami de Desiree, qui pille aussi le
+nid des autres d'une facon impudente.
+
+Il parait que cette comedie, qui au fond n'est qu'un drame avorte, est
+une histoire tristement vraie, dont tout Paris s'est occupe autrefois.
+Et, a ce propos, M. Francisque Sarcey, le critique si ecoute du _Temps_,
+faisait remarquer combien cette histoire portee au theatre est devenue
+pauvre d'allures et meme invraisemblable dans les details. Sa remarque
+est fort juste, en apparence. Pendant les trois actes, j'ai ete blesse
+par un je ne sais quoi, par des sous-entendus qui m'echappaient et
+qui m'empechaient de comprendre nettement la piece. Ainsi, je ne
+m'expliquais pas du tout l'empire que Desiree exerce sur Mathilde.
+Comment se fait-il que cette Mathilde, dont les auteurs font une
+charmante creature, puisse quitter de la sorte un mari qu'elle adore,
+pour suivre une amie et lui obeir en toutes choses? Evidemment, cela
+n'est ni logique ni acceptable. Et M. Sarcey part de la pour laisser
+entendre que, toutes les fois qu'on porte la verite telle quelle sur les
+planches, elle y parait forcement absurde.
+
+La conclusion est inattendue, car je soupconne au contraire que si, dans
+_le Nid des autres_, la situation parait fausse, c'est que les auteurs
+n'ont point ose la mettre au theatre dans sa monstrueuse verite. Tout
+cela est si delicat que je ne saurais meme insister. Il n'y a qu'une
+debauche qui puisse donner a Desiree son empire sur Mathilde. Des lors,
+on comprend tout, et le drame qui s'ouvre est d'une grandeur abominable.
+Sans doute, c'etait un sujet impossible. Seulement, qu'on ne vienne pas
+dire, en s'appuyant sur cet exemple, que la verite exacte est absurde
+sur les planches; car ici, loin d'avoir reproduit la verite exacte, les
+auteurs ont du l'amputer violemment, la reduire a une fable inoffensive
+et peu intelligible. Imaginez certaines comedies d'Aristophane arrangees
+pour un public parisien.
+
+Et l'embarras des auteurs a ete si evident, lorsqu'ils ont aborde cette
+terrible figure de Desiree, qu'ils se sont resignes a la tourner au
+comique. Il faut la voir se jeter au cou de Mathilde, quand celle-ci
+revient de voyage; elle pousse de petits cris, elle se pame, si bien
+qu'elle souleve des rires dans la salle. Le soir de la premiere
+representation, on a trouve ca drole, on ne comprenait pas. Pourtant,
+j'etais un peu etonne. Cette exageration devait-elle etre mise au compte
+de l'actrice? Je ne le crois pas aujourd'hui, je pense plutot que les
+auteurs ont voulu indiquer ce qu'ils ne pouvaient dire. Leur piece me
+fait l'effet d'un paravent charmant, un peu rococo, bon a mettre dans un
+salon, et derriere lequel se passe une effroyable aventure. Certes, ce
+n'est pas avec de tels elements qu'on peut experimenter si la verite
+toute crue est possible ou impossible au theatre. La verite du _Nid des
+autres_ ne se dit qu'a l'oreille.
+
+Meme admettons que l'histoire soit propre, il faudra toujours faire de
+Mathilde une femme sotte ou une femme mechante, si l'on veut expliquer
+sa fuite avec Desiree. Dans la realite, on n'a jamais vu les jeunes
+epouses quitter leurs maris pour suivre des dames de leur connaissance.
+Si cela arrive, c'est qu'il y a des raisons, et il faut mettre ces
+raisons en lumiere; autrement, les figures ne se tiennent plus debout.
+C'est une surprise, lorsque Mathilde s'en va avec Desiree, parce
+que l'analyse du personnage ne nous a pas prepares a cette action.
+L'ecrivain qui etudie la vie, l'explique par la meme, jusque dans ses
+inconsequences. Quand je demande qu'on porte la realite au theatre,
+j'entends qu'on y fasse fonctionner la vie, avec tous ses rouages, dans
+la merveilleuse logique de son labeur.
+
+C'est donc une singuliere idee que de parler de verite exacte a propos
+du _Nid des autres_. Aucune piece, au contraire, n'a du etre plus
+faussee. Et je n'ai pas encore cite ce Montbrisson, qui est las de
+trainer partout, cet eternel Desgenais qui apporte dans sa poche un
+denoument enfantin. Est-il assez factice, celui-la! Puis, comme cette
+Desiree se laisse aisement ecraser! Dans la realite, les Desiree
+triomphent toujours. C'est que la encore les auteurs ont voulu plaire.
+Decides a rire de l'aventure, ils ont evite le drame par un tour
+d'escamotage. Mais, bon Dieu! sommes-nous assez loin de l'histoire dont
+tout Paris s'est occupe!
+
+Et sait-on pourquoi les auteurs ont prefere une comedie aimable? C'est
+a coup sur pour conquerir le public, qui exige des personnages
+sympathiques. On ne se doute pas de la quantite des pieces mediocres que
+la necessite des personnages sympathiques fait ecrire. Par exemple, on
+a un beau drame; seulement, on s'apercoit que les heros ne sauraient
+plaire aux ames sensibles; ce sont de grands passionnes ou de grands
+revoltes, qui marchent trop brutalement dans la vie; alors, on les
+chausse de pantoufles pour qu'ils fassent moins de bruit, on les taille,
+on les rogne, jusqu'a ce qu'ils soient dignes d'un prix de vertu. Et ce
+n'est pas tout, il faut etablir une compensation, mettre deux honnetes
+gens pour un gredin; c'est a peu pres la proportion ordinaire. Mathilde
+est nulle et effacee, parce que, si elle etait perverse, son mari
+ne pourrait la reprendre, et il faut pourtant qu'il la reprenne au
+denoument. D'autre part, les auteurs ont ajoute Montbrisson, pour
+compenser Desiree. Nous touchons la a la plaie de mediocrite du theatre.
+
+Je prends _le Nid des autres_, non comme un exemple de ce que devient
+la realite au theatre, mais comme un exemple de ce que l'on fait de
+la realite au theatre. Et cet exemple est caracteristique, lorsqu'on
+l'etudie.
+
+
+
+V
+
+Les pieces a these sont de facheuses pieces. Elles argumentent au lieu
+de vivre. Comme toute question a deux faces, le pour et le contre, elles
+ne plaident fatalement qu'une opinion, elles n'ont qu'un cote de la
+realite. Or, l'art est absolu. Les pieces a these sont donc en dehors de
+l'art, ou du moins ont toute une partie de discussion qui encombre et
+rabaisse l'oeuvre entiere.
+
+Voici, par exemple, MM. A. Decourcelle et J. Claretie qui viennent de
+faire jouer au Gymnase un drame en quatre actes, _le Pere_, dans lequel
+ils ont voulu prouver des verites delicates et fort discutables. Selon
+eux, le pere adoptif qui eleve un enfant est plus le pere de cet enfant
+que le veritable pere qui l'a abandonne. La voix du sang n'existe pas.
+Il ne suffit point de donner par hasard l'etre a une creature pour se
+dire son pere, il faut encore achever cette naissance en faisant une
+belle ame de cette creature. Tout cela est parfait en theorie, et meme
+beau; seulement, dans la realite, les choses prennent une allure moins
+nette, le bien et le mal se melent, et il est singulierement difficile
+de se prononcer.
+
+Les pieces a these ont surtout ceci de facheux, que les auteurs peuvent
+et doivent les arranger pour leur faire signifier ce qu'ils veulent.
+Tous les paradoxes sont permis au theatre, pourvu qu'on les y mette avec
+esprit. On a un plaidoyer, on n'a pas la verite. Si l'on derange une
+seule des poutres de l'echafaudage, tout croule. C'est un chateau de
+cartes qu'il faut considerer de loin, en evitant de le renverser d'un
+souffle.
+
+Ainsi, on ne s'imagine pas toutes les precautions que les auteurs ont du
+prendre pour faire tenir leur drame debout. D'abord, il s'agissait de
+donner le pere adoptif, M. Darcey, comme l'homme le plus sympathique du
+monde, honnete, loyal, un heros. Par contre, il fallait presenter le
+pere veritable comme un gredin, tout en lui laissant l'apparence d'un
+homme du monde; et M. de Saint-Andre est devenu un viveur, un profil
+romantique de miserable dont les bottines vernies foulent toutes les
+choses saintes. Mais cela ne suffisait pas. Pour creuser l'abime entre
+l'enfant et le vrai pere, les auteurs ont du inventer un viol de la
+mere: M. de Saint-Andre a viole madame Darcey et a disparu sans meme
+savoir que la malheureuse femme est morte de cet attentat, apres avoir
+donne le jour au petit Georges.
+
+Est-ce tout? les faits se trouvaient-ils des lors combines de facon a
+pouvoir soutenir la these? Non, il etait necessaire de fausser encore
+d'un coup de pouce la realite. M. Darcey avait eleve Georges. Seulement,
+il ne fallait pas que Georges connut le mystere de sa naissance. Il
+devait l'apprendre a vingt-cinq ans, pour etre frappe par ce coup de
+foudre, et en recevoir un tel ebranlement, qu'il se mit immediatement
+a la recherche de son pere, dans un but etrange que je dirai tout a
+l'heure.
+
+Alors, afin d'obtenir les situations voulues, les auteurs ont imagine le
+premier acte suivant. Georges attend M. Darcey, qui revient d'Amerique.
+Il l'attend avec d'autant plus d'impatience qu'il doit epouser, des son
+retour, une jeune fille qu'il aime, mademoiselle Alice Herbelin. Mais il
+n'est pas sans inquietude. On n'a pas de nouvelles du _Saint-Laurent_,
+qui ramene M. Darcey. Brusquement, une depeche arrive, annoncant la
+perte du _Saint-Laurent_ sur les cotes de Bretagne. Georges sanglote, et
+son desespoir est tel qu'il veut se tuer. C'est a ce moment que Borel,
+un vieil employe de la maison, pour empecher ce suicide, raconte au
+jeune homme que M. Darcey n'est pas son pere. Naturellement, tout de
+suite apres cet aveu, M. Darcey se presente. Il a ete sauve. Georges
+se jette d'abord dans ses bras, puis il se montre trouble, et une
+explication a lieu. A la fin de l'acte, le jeune homme, ajournant son
+mariage, part a la recherche de son pere, pour venger sa mere.
+
+On voit quels evenements peu naturels les auteurs ont du employer
+pour arriver a justifier leur donnee premiere. Je passe encore sur la
+singuliere depeche qui determine le desespoir de Georges; il y a la une
+histoire de capitaine remplace pendant la traversee qui est enfantine.
+Ce qui est plus grave, c'est la situation fausse de ce jeune homme, dont
+la premiere idee est de se faire sauter la cervelle, parce que son pere
+est mort. Je doute que les auteurs aient a citer un fait reel pour
+appuyer leur fable. Je ne dis point que la perte d'un etre cher ne
+puisse pas tuer, apres des journees de larmes. Mais, la, brusquement,
+prendre un pistolet, c'est bien peu vraisemblable. Evidemment, les
+auteurs n'ont pas eu d'autre but que d'amener la confidence de Borel, a
+l'aide de ce suicide. S'ils ont eprouve un instant des scrupules, ils se
+sont ensuite persuade que le desespoir de Georges allant jusqu'a vouloir
+mourir, etait une excellente note pour leur piece, en ce sens que ce
+desespoir montrait l'affection passionnee du jeune homme a l'egard de M.
+Darcey.
+
+J'insiste maintenant sur la stupefiante determination du fils partant a
+la decouverte de son pere pour venger sa mere. M. Darcey lui a raconte
+que la malheureuse femme avait ete violee dans une auberge des Pyrenees,
+pres de Luchon. Longtemps il a cherche le miserable pour le tuer.
+Vingt-cinq ans se sont passes, l'aventure est oubliee, tout porte a
+croire qu'une nouvelle enquete ne saurait aboutir. N'importe, Georges
+entend partir sur-le-champ, et il emmene Borel. Les actes suivants vont
+etre consacres a cette etrange chasse qu'un fils donne a son pere.
+
+Je m'arrete et je me demande quels peuvent etre, au juste, les
+sentiments qui animent Georges. Voila un garcon qui va se marier avec
+une jeune fille qu'il adore; voila un fils qui retrouve un pere qu'il a
+cru mort, et il abandonne cette jeune fille et ce pere pour se donner la
+mission la plus lamentable et la moins utile qu'on puisse imaginer. Cela
+est-il croyable? Remarquez que tout ce petit monde est tranquille et
+heureux. A quoi bon remuer un passe mort, a quoi bon soulever une lutte
+effroyable dans tous ces coeurs? Le vrai pere est un gredin: eh bien!
+que ce gredin aille se faire pendre ailleurs; son fils n'a pas a jouer
+le role de justicier, et s'il joue ce role, c'est uniquement pour
+permettre a MM. Decourcelle et Claretie de faire un drame. Dans la
+realite, a moins d'etre fou, Georges dirait simplement a M. Darcey: "Mon
+veritable pere, c'est vous. Je ne veux pas savoir si j'en ai un autre.
+Aimons-nous comme par le passe, et vivons en paix." Seulement, je le
+repete, dans ce cas, il n'y avait pas de piece.
+
+Georges est parti en guerre contre son pere. Nous le retrouvons avec
+Borel, dans l'auberge des Pyrenees, ou l'attentat a ete commis. Un quart
+de siecle s'est ecoule, personne naturellement ne peut le renseigner. Le
+second acte ne contient guere que deux scenes, deux interrogatoires
+que le jeune homme fait subir, l'un a un paysan, l'autre a un vieux
+militaire, le pere Lazare, que l'age et la boisson ont abeti. Il tire
+enfin de ce dernier un renseignement: l'homme qu'il cherche, son pere,
+lui ressemble. Et c'est avec cette seule indication qu'il reprend ses
+recherches.
+
+Au troisieme acte, Georges, qui va partout, se fait presenter par un ami
+chez une fille galante, un soir de fete, dans une villa des environs de
+Luchon. Le hasard le met en presence d'une femme, lasse et desabusee,
+qui traverse la piece en maudissant les hommes. Voila, certes, une
+figure d'une fraicheur douteuse. Mais l'important est qu'elle porte un
+bracelet, sur lequel se trouve le portrait de Saint-Andre. Enfin Georges
+tient la bonne piste. Saint-Andre lui-meme arrive. Les auteurs ont
+aussitot accumule les couleurs noires sur son compte: il lance les
+maximes les plus abominables; il se montre joueur, libertin, sans foi
+ni loi; il donne des lecons de vice a Georges et finit par lui raconter
+nettement le viol de sa mere, comme un bon tour qu'il a fait dans le
+temps. C'est vraiment trop commode de batir ainsi un mauvais pere, juste
+sur le patron d'infamie que l'on desire.
+
+Le denoument, le quatrieme acte, se passe encore dans l'auberge.
+Saint-Andre et ses amis vont partir pour une chasse a l'ours. Georges,
+qui est de la bande, pose la these sur laquelle repose la piece, et une
+discussion s'engage, ou l'on dit ses verites a la voix du sang. Puis,
+Georges, convaincu par cette discussion, livre son vrai pere a son pere
+adoptif, qui se trouve dans une piece voisine. Un duel a lieu, pendant
+lequel le jeune homme se tord les bras. M. Darcey rentre, il a tue
+Saint-Andre. Alors, Georges se jette dans les bras du survivant, en
+criant: "Mon pere! mon pere!" et M. Darcey repond: "Mon fils! oui, mon
+fils!" Comme on le dit apres la solution de tout probleme, c'est ce
+qu'il fallait demontrer.
+
+Je crois inutile de rentrer dans la discussion de la these. Les auteurs
+ont voulu cela. Mais le premier venu peut vouloir autre chose, la
+these absolument contraire par exemple, et le premier venu n'aura qu'a
+arranger un autre drame, pour avoir egalement raison. La question d'art
+seule demeure, et j'ai le regret de constater que l'argumentation a fait
+un tort considerable au merite litteraire de l'oeuvre, en torturant
+les faits et en embarrassant le dialogue de plaidoyers inutiles. Les
+personnages n'obeissent plus a un caractere, mais a une situation; ils
+font ceci et cela, non pas parce que leur nature est de le faire, mais
+parce que les auteurs veulent qu'ils le fassent. Des lors, nous avons
+des pantins au lieu de creatures vivantes.
+
+
+
+VI
+
+Je retrouve M. Louis Davyl a l'Odeon, avec une comedie en trois actes:
+_Monsieur Cheribois_. Avant tout, j'analyserai l'oeuvre. Ensuite, je me
+permettrai de la juger et d'en tirer une lecon, s'il y a lieu.
+
+M. Cheribois est un bourgeois de Joigny qui passe grassement sa vie dans
+un egoisme bien entendu. Il n'a autour de lui que des femmes qui le
+gatent: madame Cheribois d'abord, puis sa filleule, Henriette, et la
+vieille bonne de la famille, Marion. Tout le premier acte sert a peindre
+cet interieur cossu et tranquille, dans lequel le bon M. Cheribois ne
+tolere pas le pli d'une rose. Cependant, il attend ce jour-la son fils
+Paul, qui est en train de faire fortune a Paris, chez un agent de
+change. Il est meme alle le chercher a la gare, et il revient tres
+maussade, parce que Paul n'est pas arrive. La verite est que ce
+malheureux garcon rode autour de la maison depuis le malin; il a joue a
+la Bourse et a perdu cent mille francs; il explique a sa mere epouvantee
+qu'il est deshonore, s'il ne paye pas. Mais lorsque M. Cheribois apprend
+l'aventure, il refuse tout net les cent mille francs. Tant pis si
+son fils est un imbecile! Voila la tranquille maison bouleversee, et
+l'egoiste seul y dinera paisiblement le soir.
+
+Au second acte, madame Cheribois tente vainement de sauver son fils.
+Elle se rend chez le notaire Violette, ou deja Henriette et la vieille
+Marion sont venues faire assaut de devouement, en tachant de realiser
+leur petite fortune pour la donner a Paul. Mais toutes les tendresses de
+la mere se brisent contre la loi; elle ne peut disposer d'aucun argent
+sans le consentement de son mari. Alors, elle se lamente, et, M.
+Cheribois se presentant a son tour, une explication cruelle a lieu entre
+eux. Il ne cede pas, la situation reste plus tendue.
+
+Enfin, au troisieme acte, le denoument est amene par une intrigue
+secondaire. Un neveu de M. Cheribois, Laurent, possede pour toute
+fortune une vigne que son oncle guette depuis longtemps. Justement, la
+fille du notaire, Cecile, est aimee de Laurent. Il se decide a vendre sa
+vigne a son oncle pour le prix de soixante-quinze mille francs, puis a
+preter cet argent a Paul. Autre complication: M. Cheribois veut payer
+ces soixante-quinze mille francs sur une somme de cent mille francs
+qu'il vient de faire porter chez un banquier par Bidard, le clerc de
+M deg. Violette. Et voila qu'on lui annonce la fuite de ce banquier. Il se
+desole. Enfin, quand il apprend que Bidard, prevenu a temps, ne s'est
+pas dessaisi de la somme, il se laisse attendrir et consent a donner les
+cent mille francs a son fils.
+
+Je commencerai par la critique. Qui ne comprend que ce denoument est
+facheux? Pendant les deux premiers actes, M. Louis Davyl s'est tenu
+dans une etude tres simple et tres juste d'un petit coin de la vie de
+province. On ne sent nulle part la convention theatrale, les recettes
+connues, la routine des expedients et des ficelles du metier. Rien de
+plus charmant, de mieux observe et de mieux rendu. Et voila tout d'un
+coup que l'auteur parait avoir peur de cette belle simplicite; il se dit
+que ca ne peut pas finir comme ca, que ce serait trop nu, qu'il faut
+absolument corser le troisieme acte. Alors, il ramasse cette vieille
+histoire des cent mille francs qu'on croit perdus et qu'on retrouve dans
+la poche d'un clerc fantaisiste. Il force le coffre-fort de son egoiste
+par un tour de passe-passe, au lieu de chercher a amener le denoument
+par une evolution du caractere du personnage.
+
+Le pis est que M. Louis Davyl a fait la scene qu'il fallait faire, et
+qu'il l'a meme tres bien faite. Quand M. Cheribois rentre chez lui a la
+nuit tombante, il ne trouve plus personne, ni sa femme, ni sa niece, ni
+la vieille bonne. Il n'y a pas meme de lampe allumee. Le nid ou il se
+fait dorloter depuis un demi-siecle est desert et froid, lentement empli
+d'une ombre inquietante. Alors, il est pris de peur, il tremble qu'on ne
+l'abandonne, il grelotte a la pensee qu'il n'aura plus la trois femmes
+pour prevenir ses moindres desirs. Et il se lance a travers les pieces,
+il appelle, il crie. C'est lui, des lors, qui est a la merci de son
+entourage. J'aurais voulu qu'a ce moment il fut vaincu par le seul fait
+de son abandon, que son caractere d'egoiste lui arrachat ce cri:
+"Tenez! voila les cent mille francs, rendez-moi ma tranquillite et mon
+bien-etre."
+
+Remarquez que M. Cheribois obeissait ainsi jusqu'au bout a sa nature.
+Apres avoir resiste par egoisme, il consentait par egoisme. Son vice le
+punissait, sans que l'auteur eut a le transformer. D'autre part, il
+faut songer que M. Cheribois n'est pas un avare; il se nourrit
+merveilleusement et tient a digerer dans de bons fauteuils. S'il refuse
+de donner les cent mille francs, c'est qu'il songe sans doute a toutes
+les satisfactions personnelles qu'il peut se procurer avec une pareille
+somme. Rien d'etonnant des lors a ce qu'il les donne, des que son refus
+menace de gater son existence entiere. Je le repete, le denoument
+naturel etait la, et pas ailleurs.
+
+Tout le reste, les cent mille francs promenes dans la poche de Bidard,
+le bel expedient de Lucile, decidant Laurent a vendre sa vigne, n'est
+reellement la que pour tenir de la place. Ce sont des complications
+enfantines, imaginees en dehors de toute observation, ajoutees par
+l'auteur dans le but d'occuper les planches. Je crois le calcul facheux.
+L'effet obtenu aurait grandi, si le troisieme acte avait continue la
+belle et touchante simplicite des deux premiers. M. Louis Davyl a eu le
+tort de ne pas pousser magistralement son etude jusqu'au bout. Il s'est
+dit qu'une "piece" etait necessaire, lorsque, selon moi, une "etude"
+suffisait et donnait a l'idee une ampleur superbe. On a tort de se
+defier du public, de croire qu'il exige de la convention. Ce sont les
+deux premiers actes qui ont surtout charme la salle. Jamais M. Louis
+Davyl n'aura laisse echapper une si belle occasion de laisser une
+oeuvre.
+
+Telle qu'elle est, pourtant, la piece est une des meilleures que j'aie
+vues cette annee. J'ai ete tres heureux de son succes, car ce succes me
+confirme dans les idees que je defends. Voila donc le naturalisme au
+theatre, je veux dire l'analyse d'un milieu et d'un personnage, le
+tableau d'un coin de la vie quotidienne. Et l'on a pris le plus grand
+plaisir a cette fidelite des peintures, a cette scrupuleuse minutie
+de chaque detail. Le premier acte est vraiment charmant de verite;
+on dirait le debut d'un roman de Balzac, sans la grande allure. Que
+m'affirmait-on, que le theatre ne supportait pas l'etude du milieu?
+Allez voir jouer _Monsieur Cheribois_, et, ce qui vous seduira, ce sera
+precisement cette maison de Joigny, si tiede et si douce, dans laquelle
+vous croirez entrer.
+
+Pour moi, M. Louis Davyl fera bien de s'en tenir la. Sa voie est
+trouvee. Quand il s'est lance dans la litterature dramatique, apres une
+vie deja remplie, il a deploye une activite fievreuse, il a voulu tenter
+toutes les notes a la fois. J'ai vu de lui des pieces bien mediocres,
+entre autres de grands melodrames ou il pataugeait a la suite de Dumas
+pere et de M. Dennery. J'ai vu un drame populaire, dans lequel, a cote
+d'excellentes scenes prises dans le milieu ouvrier, il y avait une
+accumulation de vieux cliches intolerables. De tout son bagage, il ne
+reste que la _Maitresse legitime_ et _Monsieur Cheribois_. La conclusion
+est facile a tirer. J'espere que l'experience est desormais faite pour
+lui; il doit s'en tenir aux pieces d'observation et d'analyse, il doit
+ne pas sortir du theatre naturaliste, s'il veut enfin conquerir et
+garder une haute situation. On a pu comprendre qu'il se cherchat et
+qu'il tatat le public; on ne comprendrait plus qu'il ne se fixat pas
+ou parait aller le succes et ou se trouve evidemment son temperament
+d'auteur dramatique.
+
+
+
+VII
+
+La comedie en quatre actes de M. Albert Delpit: _le Fils de Coralie_ a
+obtenu un veritable succes au Gymnase.
+
+En quelques lignes, voici le sujet. Une fille, Coralie, qui a scandalise
+Paris par sa debauche, s'est retiree en province, apres fortune faite,
+pour se consacrer tout entiere a l'education de son fils Daniel.
+L'enfant a grandi, il est aujourd'hui capitaine, et un capitaine
+extraordinairement pur, noble, bon, delicat, grand, chaste, integre,
+magnanime. Naturellement, il ignore les anciennes farces de sa mere, qui
+s'est modestement derobee sous le nom de madame Dubois. C'est alors
+que le capitaine veut epouser la fille d'une respectable famille de
+Montauban, Edith Godefroy. Les deux jeunes gens s'adorent, sa pretendue
+tante donne a Daniel une somme de neuf cent mille francs, une fortune
+dont on lui aurait confie la gestion; tout irait pour le mieux, si un
+ancien viveur, M. de Montjoye, ne reconnaissait pas d'abord Coralie, et
+si ensuite le notaire Bonchamps ne mettait pas a neant le roman naif de
+madame Dubois, en lui posant les questions necessaires a la redaction
+du contrat. Elle se trouble, et la grande scene attendue, la scene
+d'explication entre elle et son fils, se produit alors. Au dernier
+acte, le mariage ne se ferait naturellement pas, si Edith ne declarait
+publiquement, dans un etrange coup de tete, qu'elle est la maitresse de
+Daniel. M. Godefroy, vaincu par ce moyen un peu raide de comedie, se
+decide a les unir, a la condition que Coralie se retirera dans un
+couvent.
+
+Avant tout, examinons la question de moralite. Je crois savoir que
+M. Delpit est a cheval sur la morale. Sa pretention, me dit-on, est
+d'ecrire des oeuvres dont les femmes ne rougissent pas, et dont
+l'influence salutaire doit ameliorer l'espece humaine, par des moyens
+tendres et nobles.
+
+Or, j'avoue avoir cherche la vraie moralite du _Fils de Coralie_, sans
+etre encore parvenu a la decouvrir. Est-ce a dire que les filles ne
+doivent pas avoir de fils, ou bien qu'elles doivent eviter d'en faire
+des capitaines immacules, si elles en ont? Non, car Daniel est en somme
+parfaitement heureux a la fin, et il serait fils d'une sainte, qu'il
+n'aurait pas a remercier davantage la Providence. L'auteur ne dit meme
+pas aux dames legeres de Paris: "Voyez combien vos desordres retomberont
+sur la tete de vos fils; vous serez un jour punies dans leur bonheur
+brise." Au demeurant, Coralie est pardonnee; elle s'enterre bien au
+couvent, mais quelle fin heureuse pour une vieille catin, lasse de la
+vie, s'endormant au milieu des tendresses calines des bonnes soeurs! car
+je me plais a ajouter un cinquieme acte, a voir Coralie mourir dans le
+sein de l'Eglise et laisser sa fortune pour les frais du culte. C'est la
+mort enviee de toutes les pecheresses, l'argent du Diable retourne au
+bon Dieu. Et remarquez que celle-ci a, en outre, la joie de savoir son
+fils bien etabli.
+
+Donc, la moralite est ici fort obscure. La seule conclusion qu'on puisse
+tirer, me parait etre celle-ci, adressee aux filles trop lancees:
+"Tachez d'avoir un fils capitaine et pur pour qu'il vous refasse une
+virginite sur le tard," moyen un peu complique, qui n'est pas a la
+portee de toutes ces dames.
+
+Mais soyons serieux, laissons la morale absente, et arrivons a la
+question litteraire. C'est la seule qui doive nous interesser. J'ai
+simplement voulu montrer que les ecrivains moraux sont generalement ceux
+dont les oeuvres ne prouvent rien et ne menent a rien. On tombe avec eux
+dans l'amphigouri des grands sentiments opposes aux grandes hontes, dans
+un pathos de noblesse d'une extravagance rare, lorsqu'on le met en face
+des realites pratiques de la vie.
+
+Les deux premiers actes sont consacres a l'exposition. Rien de saillant,
+mais des scenes d'une grande nettete et bien conduites. Je ne fais des
+reserves que pour la langue; c'est trop ecrit, avec des enflures de
+phrases, tout un dialogue qui n'est point vecu. Maintenant, je passe au
+troisieme acte, le seul remarquable. Il merite vraiment la discussion.
+
+Nulle part je n'ai encore lu les raisons qui, selon moi, ont fait le
+grand et legitime succes de cet acte. Presque tous les critiques se sont
+exclames sur la coupe meme de l'acte, sur la facture des scenes, sur le
+pur cote theatral, en un mot. Il semble, d'apres eux, que M. Delpit ait
+reussi, parce qu'il a coule son oeuvre dans un moule connu. Eh bien! je
+crois etre certain, pour ma part, que M. Delpit doit son succes a la
+quantite de verite qu'il a ose mettre sur les planches; cette quantite
+n'est pas grande, il est vrai, et le public, en applaudissant, a pu tres
+bien ne pas se rendre un compte exact de ce qu'il applaudissait. Mais le
+fait ne m'en parait pas moins facile a demontrer.
+
+Voyez la scene du notaire. Rien de plus simple, de plus logique ni de
+plus fort. Voila un homme dans l'exercice de sa profession; il pose
+les questions qu'il doit poser, et ce sont justement ces questions, si
+naturelles, qui determinent la catastrophe. Ici, nous ne sommes plus au
+theatre; il ne s'agit plus de ce qu'on nomme "une ficelle", un expedient
+visible, consacre, use, passe a l'etat de loi. Nous sommes dans la vie
+ordinaire, dans ce qui doit etre. Aussi l'effet a-t-il ete immense.
+Toute la salle etait secouee. La preuve est-elle assez concluante, et me
+donne-telle assez raison? Voila ce qu'on obtient avec la verite banale
+de tous les jours.
+
+Et ce n'est pas tout. Voyez Coralie pendant cette scene et les
+suivantes. Tout un coin de la vraie fille est risque ici fort habilement
+et dans une juste mesure des necessites sceniques. D'abord, voici la
+fille avec son roman naif, son histoire d'une soeur a elle qui aurait
+laisse neuf cent mille francs a Daniel; elle ne s'est pas inquietee des
+lois qu'elle ignore, elle s'est contentee d'un de ces mensonges qu'elle
+a faits cent fois a ses amants et dont ceux-ci se sont toujours montres
+satisfaits. Aussi se trouble-t-elle tout de suite, lorsque le notaire la
+met en face des realites. C'est un chateau de cartes qui s'ecroule, et
+elle en reste suffoquee, eperdue, sans force pour mentir de nouveau,
+pleurant comme une enfant. L'observation est excellente; une fois
+encore, nous sommes dans la vie. J'en dirai de meme pour certaines
+parties de la grande scene entre Coralie et son fils, tout en faisant
+pourtant des reserves, car l'auteur ici verse singulierement dans la
+declamation et dans les gros effets inutiles. J'aurais voulu plus de
+discretion dramatique, certain que le coup porte sur le public aurait
+encore grandi. Rien de meilleur que l'embarras de Coralie, lorsque
+Daniel lui demande le nom de son pere; tres juste egalement la
+conclusion de la scene, le pardon du fils acceptant sa mere, quelle
+qu'elle soit. Seulement, c'est la que je voudrais moins de rhetorique.
+Daniel fait des phrases sur la redemption, sur l'honneur, sur la
+famille. A quoi bon ces phrases, dont on rirait dans la realite?
+Pourquoi ne pas parler simplement et dire tout juste ce que Daniel
+dirait, s'il etait seul a seule avec sa mere, dans une chambre? Toujours
+l'idee qu'on est au theatre et qu'il faut donner un coup de pouce a
+la verite, si l'on veut obtenir l'emotion, lorsqu'il est demontre au
+contraire que la plus forte emotion nait de la verite la plus franche et
+la plus simple.
+
+Tel est donc, pour moi, le grand merite de ce troisieme acte. Daniel
+reste en bois, sauf deux ou trois cris, car Daniel est un etre abstrait,
+fait sur un type ridicule de perfection. Mais Coralie se montre bien
+vivante, et cela suffit pour donner a l'acte un souffle de vie. Je le
+repeterai: l'acte a reussi parce que, d'un bout a l'autre, il echappe
+aux ficelles ordinaires, et qu'il obeit simplement a des ressorts
+logiques et humains, pris dans le caractere meme des personnages. Je
+n'insisterai pas sur le quatrieme acte, bien qu'il contienne peut-etre
+la pensee morale et philosophique de l'auteur. En tout cas, je vois la
+une concession aux necessites sceniques qui diminue l'oeuvre et lui
+enleve toute largeur.
+
+Maintenant, M. Delpit me permettra-t-il de lui donner quelques conseils,
+comme mon metier de critique m'y oblige? Je vois partout qu'on l'acclame
+et qu'on le grise, en le poussant dans une voie qui me parait facheuse.
+Ainsi, je nommerai M. Sarcey, dont l'autorite est reelle en matiere
+dramatique, et qui, selon moi, fait beaucoup de victimes par les
+enseignements de son feuilleton. Ecoutez ce qu'il ecrit a propos du
+_Fils de Coralie_: "La belle chose que le theatre! Personne a ce moment
+ne pensait plus a l'indignite de la mere, a l'impossibilite du sujet.
+Personne ne songeait plus a chicaner son emotion. On avait en face
+une mere et un fils dans une situation terrible, et les repliques
+jaillissaient a coups presses comme des eclats de foudre. Tout le reste
+avait disparu." Cela revient a dire en bon francais: "Moquez-vous de la
+vraisemblance, moquez-vous du bon sens, mettez simplement des pantins
+l'un devant l'autre, dans des situations preparees, et comptez sur
+l'emotion du public pour etre absous: tel est le theatre qui est une
+belle chose." D'ailleurs, je le sais, M. Sarcey ne se fait pas une autre
+idee du theatre, il le juge au point de vue de la consommation courante
+du public. Eh bien! que M. Delpit s'avise d'ecouter M. Sarcey, de croire
+que tous les defauts disparaissent, lorsqu'on a fait rire ou pleurer une
+salle, et il verra le beau resultat a sa cinquieme ou sixieme piece!
+
+Non, il n'est pas vrai que tout disparaisse dans l'emotion purement
+nerveuse du public. A ce compte, les melodrames les plus gros et les
+plus betes seraient des chefs-d'oeuvre inattaquables, car ils ont
+bouleverse de gaiete et de douleur des generations entieres. Non, le
+theatre n'est pas une belle chose, parce qu'on peut y duper chaque soir
+quinze cents personnes, en leur faisant avaler des choses tres mediocres
+dans un eclat de rire ou dans un flot de larmes. C'est au contraire
+pour cette raison que le theatre est inferieur. Il n'est pas honorable
+d'ebranler la raison des spectateurs par des situations violentes, au
+point de les rendre imbeciles, et cela n'est permis qu'aux pieces sans
+litterature. Ou M. Sarcey a-t-il vu que la situation faisait tout
+oublier? dans le repertoire des boulevards, dans nos pieces romantiques
+qui melent l'habilete de Scribe a la fantasmagorie de Victor Hugo. Mais
+qu'il cite un chef-d'oeuvre qui soit un chef-d'oeuvre en dehors de
+l'observation humaine et de la beaute litteraire du dialogue. Il faut
+toujours voir le chef-d'oeuvre; rien ne me parait desastreux pour la
+critique comme cet engourdissement dans le train-train quotidien de nos
+theatres, qui ne met rien au dela du succes immediat d'une piece et qui
+rapporte tout a la consommation courante du public. Sans doute, les
+chefs-d'oeuvre sont rares; mais c'est pour le chef-d'oeuvre que nous
+travaillons tous. Peu importent les fabricants, ils ne meritent pas
+qu'on discute sur leur plus ou leur moins de mediocrite.
+
+Je dirai donc a M. Delpit de ne pas trop se fier aux situations, a
+l'emotion qu'il peut determiner en heurtant des marionnettes, placees
+dans de certaines conditions. Ce metier ne reussit meme plus aux
+vieux routiers du melodrame. S'il n'avait mis dans sa comedie que des
+invraisemblances et des conventions, comme M. Sarcey parait le croire,
+sa comedie tomberait aujourd'hui devant l'indifference publique. Ce
+n'est pas grace aux situations que le _Fils de Coralie_ a reussi, car
+nous avons vu d'autres situations aussi puissantes et plus neuves ne pas
+toucher les spectateurs; c'est grace a la somme de verite que l'auteur
+a ose apporter dans les situations, comme j'ai tache de le prouver. M.
+Sarcey ne dit pas un mot de cela. Il ajoute meme que, lorsqu'une salle
+pleure, il n'y a plus a discuter; alors qu'on nous ramene a _Lazare le
+Patre_, dont on vient de faire quelque part une reprise si piteuse.
+Le preuve que rien ne disparait, meme dans le succes, c'est que le
+capitaine Daniel reste un personnage en bois pour tout le monde, c'est
+que le quatrieme acte empechera toujours le _Fils de Coralie_ d'etre
+une oeuvre de premier ordre. Le public, que l'on croit pris tout entier
+quand on l'a vu rire ou pleurer, a de terribles revanches; il juge
+son emotion et il se revolte, si l'on s'est moque de lui. Telle est
+l'explication du dedain que nos petits-fils montreront pour certaines
+oeuvres acclamees aujourd'hui dans nos theatres.
+
+M. Delpit vient de reveler un temperament d'homme de theatre.
+Maintenant, il faut qu'il produise. Deux routes s'ouvrent devant lui:
+l'oeuvre de convention et l'oeuvre de verite, l'analyse humaine et la
+fabrication dramatique. Dans dix ans, on le jugera.
+
+
+
+LA PANTOMIME
+
+Il vient de se faire, au theatre des Varietes, une tentative tres
+interessante, et dont le succes a d'ailleurs ete complet. Je veux parler
+de l'introduction de la pantomime dans la farce. Frappe du triomphe que
+les Hanlon-Lees, ces mimes merveilleux, obtenaient aux Folies-Bergere,
+le directeur des Varietes a eu l'idee heureuse de commander une piece,
+une farce, dans laquelle les auteurs leur menageraient une large part
+d'action. Il s'agissait donc de leur fournir un theme, de les placer
+dans un cadre dialogue, ou ils pussent se mouvoir avec aisance. Le
+projet etait des plus ingenieux et des plus tentants. C'etait produire
+les Hanlon devant le grand public et elargir leur drame muet d'un drame
+parle, qui menagerait l'attention des spectateurs.
+
+Nous ne sommes pas en Angleterre, ou l'on supporte parfaitement une
+pantomime en cinq actes durant toute une soiree. Notre genie national
+n'est point dans cette imagination atroce d'une grele de gifles et de
+coups de pied tombant pendant quatre heures, au milieu d'un silence de
+mort. L'observation cruelle, l'analyse feroce de ces grimaciers qui
+mettent a nu d'un geste ou d'un clin d'oeil toute la bete humaine, nous
+echappent, lorsqu'elles ne nous fachent pas. Aussi faut-il, chez nous,
+que la pantomime ne soit que l'accessoire, et qu'il y ait des points de
+repos, pour permettre aux spectateurs de respirer. De la l'utilite du
+cadre impose a MM. Blum et Toche, les auteurs du _Voyage en Suisse_. Ils
+ont ete charges de presenter les Hanlon au grand public parisien, en
+motivant leurs entrees en scene et en embourgeoisant le plus possible la
+fantaisie sombre de leurs exercices.
+
+Le gros reproche que j'adresserai aux auteurs, c'est d'avoir trop
+embourgeoise cette fantaisie. Leur scenario n'est guere qu'un
+vaudeville, et un vaudeville d'une originalite douteuse. Cet
+ex-pharmacien qui se marie et que des farceurs poursuivent pendant son
+voyage de noces, pour l'empecher de consommer le mariage, n'apporte
+qu'une donnee bien connue. Encore ne chicanerait-on pas sur l'idee
+premiere, qui etait un point de depart de farce amusante; mais il
+aurait fallu, dans les developpements, dans les episodes, une invention
+cocasse, une drolerie poussee a l'extreme, qui aurait elargi le sujet,
+en le haussant a la satire enragee. Mon sentiment tout net est que le
+train de la piece est trop banal, trop froid, et que, des que les Hanlon
+paraissent, avec leur envolement de farceurs lyriques, ils y detonnent.
+
+Souvent, lorsqu'on sort d'une feerie, on regrette que toutes ces
+splendeurs soient depensees sur des scenarios si mediocres, on se dit
+qu'il faudrait un grand poete pour parler la langue de ce peuple de
+fees, de princesses et de rois. Eh bien! ma sensation a ete la meme
+devant le _Voyage en Suisse_. J'ai regrette qu'un observateur de
+genie, qu'un grand moraliste n'ait pas ecrit pour les Hanlon la piece
+profondement humaine, la satire violente et au rire terrible que ces
+artistes si profonds meriteraient d'interpreter. Leur puissance de
+rendu, leurs trouvailles d'analystes impitoyables, font eclater les
+plaisanteries faciles du vaudeville. Il leur faudrait, pour etre chez
+eux, du Moliere ou du Shakespeare. Alors seulement ils donneraient tout
+ce qu'ils sentent.
+
+J'insiste, parce que, malgre leur tres vif succes, on ne m'a pas paru
+les gouter a leur haut merite. Ils sont de beaucoup superieurs au
+canevas qu'on leur a fourni. Lorsqu'ils etaient livres a eux-memes, aux
+Folies Bergere, ils trouvaient des scenes d'une autre profondeur et
+qui vous faisaient passer a fleur de peau le petit frisson froid de la
+verite. En un mot, leur pantomime a un au dela troublant, cet au dela,
+de Moliere qui met de la peur dans le rire du public. Rien n'est plus
+formidable, a mon avis, que la gaiete des Hanlon, s'ebattant au
+milieu des membres casses, et des poitrines trouees, triomphant dans
+l'apotheose du vice et du crime, devant la morale ahurie. Au fond, c'est
+la negation de tout, c'est le neant humain.
+
+Je ne parlerai donc pas de le piece, qui est l'oeuvre de deux auteurs
+spirituels. Eux-memes se sont effaces. Mon seul but, en analysant les
+principales scenes des Hanlon, est de montrer de quelle observation
+cruelle, de quelle rage d'analyse, ces mimes de genie tirent le rire.
+Il leur fallait d'autant plus de souplesse que la situation, pour eux,
+reste la meme depuis le commencement jusqu'a la fin de la piece. Ils
+n'ont pas trouve la un drame avec ses peripeties: leur action se borne a
+etre des farceurs, qui interviennent toujours dans les memes conditions.
+Defaut grave du scenario, monotonie qu'ils ne sont parvenus a dissimuler
+que par des prodiges de nuances. Ils ont mis partout des dessous,
+lorsqu'il n'y en avait pas. Leurs merveilles d'execution ont sauve la
+pauvrete du theme.
+
+Voyez leur premiere entree en scene. Ils arrivent sur l'imperiale d'une
+vieille diligence qui, tout d'un coup, verse au fond du theatre. La
+degringolade est effroyable, au milieu des vitres cassees, des cris et
+des jurons. Pour sur, il y a des poitrines ouvertes, des tetes aplaties;
+et le public eclate d'un fou rire. Aimable public! et comme les Hanlon
+savent bien ce qu'il faut a notre gaiete! D'ailleurs, par un prodige
+d'adresse, ils se retrouvent tous devant la rampe, ranges en une ligne
+correcte, sur leur derriere. L'adresse, l'escamotage des consequences de
+l'accident, redouble ici la gaiete des spectateurs. Dans les accidents
+reels, on rit d'abord, puis on s'apitoie; les Hanlon ont parfaitement
+compris qu'il ne fallait pas laisser a l'apitoiement le temps de se
+produire. De la le gros effet comique.
+
+J'avoue, au second acte, n'aimer que mediocrement le truc du
+spleeping-car. Regle generale, toutes les fois qu'on fait du bruit a
+l'avance autour d'un truc qui doit passionner Paris, il est presque
+certain que le truc ratera. Le public arrive monte, croyant a une
+illusion absolue, et lorsqu'il voit les ficelles, comme dans le cas de
+ce spleeping-car, l'illusion ne se produit plus du tout, parce qu'on l'a
+rendu exigeant. La verite est que la manoeuvre du truc, dont on a
+tant parle, est beaucoup trop lente. L'explosion a lieu, le wagon
+s'entr'ouvre, les deux moities se relevent a droite et a gauche, tandis
+que les personnages, qui devraient etre lances en l'air, gagnent
+tranquillement des arbres, sur lesquels ils se perchent; le tout a grand
+renfort de cordages, comme dans les joujoux d'enfant. Je sais bien qu'on
+ne peut nous offrir un veritable accident. Mais, en cette matiere,
+toutes les fois que l'illusion est impossible, le truc doit etre
+abandonne. Les Hanlon ne trouvent donc dans cet acte qu'a exercer leur
+adresse et leur audace de gymnastes. C'est tres gros comme gaiete. Rien
+par dessous.
+
+Je prefere de beaucoup le troisieme acte. L'entree en scene est encore
+des plus etonnantes. Les Hanlon tombent du plafond, au beau milieu
+d'une table d'hote, a l'heure du dejeuner. Vous voyez l'effarement des
+voyageurs. Ici, il y a un de ces coups de folie qui traversent les
+pantomimes, ces coups de folie epidemiques dont on rit si fort, avec
+de sourdes inquietudes pour sa propre raison. Les Hanlon prennent
+les plats, les bouteilles, et se mettent a jongler avec une furie
+croissante, si endiablee, que peu a peu les convives, entraines,
+enrages, les imitent, de facon que la scene se termine dans une demence
+generale. N'est-ce pas le souffle qui passe parfois sur les foules
+et les detraque? L'humanite finit souvent par jongler ainsi avec les
+soupieres et les saladiers. On est pris par le fou rire, on ne sait si
+l'on ne se reveillera pas dans un cabanon de Bicetre. Ce sont la les
+gaietes des Hanlon.
+
+Et que dire de la scene du gendarme, qui vient ensuite? Un gendarme se
+presente pour arreter les coupables. Des lors, c'est le gendarme qui
+va etre bafoue. Il est l'autorite, on le bernera, on passera entre
+ses jambes pour le faire tomber, on lui causera des peurs atroces en
+s'elancant brusquement d'une malle, on l'enfermera dans cette malle,
+on le rendra si piteux, si ridicule, si betement comique, que la foule
+enthousiaste applaudira a chacune de ses mesaventures. C'est la scene
+qui a meme produit le plus d'effet. Personne n'a songe qu'on insultait
+notre armee. Pourtant, rien de plus revolutionnaire. Cela flatte le
+criminel qu'il y a au fond des plus honnetes d'entre nous. Cela nous
+gratte dans notre besoin de revanche contre l'autorite, dans notre
+admiration pour l'adresse, pour le coquin adroit qui triomphe de
+l'honnete homme trop lourd, que ses boites embarrassent.
+
+Je signalerai, dans le genre fin, la scene de l'ivresse, que le public a
+trouvee trop longue, parce que les delicatesses de cette analyse savante
+lui ont echappe. Elle est pourtant tout a fait superieure, comme
+observation et comme execution. Les grands comediens ne rendent pas
+d'une facon plus detaillee, et nous pouvons prendre la une lecon
+d'analyse, nous autres romanciers. Rien n'est plus juste ni plus complet
+que ces tatonnements de deux ivrognes engourdis par le vin, qui, voulant
+avoir de la lumiere, perdent successivement les allumettes, la bougie,
+le chandelier, sans jamais retrouver qu'un des objets a la fois. C'est
+toute une psychologie de l'ivresse.
+
+En somme, je le repete, le succes a ete tres vif. On a beaucoup applaudi
+les Hanlon. Je ne fais pas ici une etude complete de ces grands
+artistes, car il faudrait degager leur originalite, bien montrer ce
+qu'ils ont apporte de personnel, en dehors de leurs sauts de gymnastes
+et de leurs jeux de mimes. Ce qu'ils mettent dans tout, c'est une
+perfection d'execution incroyable. Leurs scenes sont reglees a la
+seconde. Ils passent comme des tourbillons, avec des claquements
+de soufflets qui semblent les tic-tac memes du mecanisme de leurs
+exercices. Ils ont la finesse et la force. C'est la ce qui les
+caracterise. Sous le masque enfarine de Pierrot, ils detaillent l'idee
+avec des jeux de physionomie d'un esprit delicieux; puis, brusquement,
+un coup du vent semble passer, et les voila lances dans une ferocite
+saxonne qui nous surprend un peu. Ils bondissent, ils s'assomment, ils
+sont a la fois aux quatre coins de la scene; et ce sont des bouteilles
+volees avec une habilete qui est la poesie du larcin, des gifles qui
+s'egarent, des innocents qu'on batonne et des coupables qui vident les
+verres des braves gens, une negation absolue de toute justice, une
+absolution du crime par l'adresse. Telle est leur originalite, un
+melange de cruaute et de gaiete, avec une fleur de fantaisie poetique.
+
+Je le dis encore, je ne sais rien de plus triste sous le rire. Cela
+rappelle les grandes caricatures anglaises. L'homme se debat et
+sanglote, dans les gambades et les grimaces de ces mimes. Je songeais
+avec quel cri de colere on accueillerait une oeuvre de nous, romanciers
+naturalistes, si nous poussions si loin l'analyse de la grimace humaine,
+la satire de l'homme aux prises avec ses passions. Imaginez un moment la
+scene du gendarme dans un de nos livres, admettez que nous trainions ce
+pauvre gendarme dans le ridicule, en mettant sous la charge une pareille
+negation de l'autorite: on nous traiterait de communard, on nous
+demanderait compte des otages. Certes, dans nos ferocites d'analyse,
+nous n'allons pas si loin que les Hanlon, et nous sommes deja fortement
+injuries. Cela vient de ce que la verite peut se montrer et qu'elle
+ne peut se dire. Puis, la caricature couvre tout. On lui permet le
+par-dessous et l'au dela. Et c'est tant mieux, puisqu'elle nous regale.
+Faisons tous des pantomimes.
+
+
+
+LE VAUDEVILLE
+
+Je ne me charge pas de raconter les _Dominos Roses_, la nouvelle
+piece en trois actes que MM. Delacour et Hennequin ont fait jouer au
+Vaudeville. C'est une de ces pieces compliquees, d'une ingeniosite
+d'ebenisterie sans pareille, un de ces petits meubles chinois, aux cents
+tiroirs se casant les uns dans les autres, qu'il faut replacer avec une
+exactitude scrupuleuse, si l'on veut ne rien casser.
+
+Les auteurs ont appele leur oeuvre comedie. Voila un bien grand mot pour
+une piece de cette facture. J'aurais prefere vaudeville. Une comedie ne
+va pas, selon moi, sans une etude plus ou moins poussee des caracteres,
+sans une peinture quelconque d'un milieu reel. Or, les auteurs ne sont
+en somme que d'aimables gens, bien decides a recreer le public, en
+faisant tourner devant lui le quadrille de leurs marionnettes. Leur art
+consiste a machiner leur joujou, de facon que les personnages obeissent
+a chaque tour de la manivelle et viennent occuper sur les planches
+l'endroit precis qui leur est assigne. C'est du theatre mecanique, des
+bonshommes, joliment campes, dont les pas sont regles comme par
+un maitre de ballets. Ils vont a gauche, ils vont a droite, ils
+s'entrecroisent, se melent et se degagent, pour le plus grand plaisir
+des yeux du public. Et, je le repete, cela demande des mains exercees.
+On parle souvent du metier au theatre. Eh bien! les _Dominos Roses_ sont
+un produit immediat du metier, sans aucune faute. De la memoire, de
+l'adresse, et rien de plus. Mais on voit que le metier n'est decidement
+pas a dedaigner, puisqu'il peut suffire au succes.
+
+On parlait du _Proces Veauradieux_, des memes auteurs, pendant la
+representation. Les deux pieces, en effet, ont beaucoup de ressemblance,
+sortent tout au moins du meme moule. Rien de plus naturel, d'ailleurs.
+MM. Delacour et Hennequin ont pense, avec raison, que les spectateurs
+applaudiraient plus volontiers ce qu'ils avaient deja applaudi. Les
+nouveautes troublent le public dans sa quietude, lui causent une
+secousse cerebrale desagreable. L'eternel quiproquo des maris qui
+embrassent les bonnes, en croyant embrasser leurs femmes, ne suffit-il
+pas a la gaiete d'une soiree? Rien de plus digestif que ce jeu du
+quiproquo. Il est a la portee de tout le monde, il souleve toujours le
+meme eclat de rire, comme ces calembours de province qui sont, pendant
+un quart de siecle, la joie d'un salon. Et l'on s'en va, la tete libre,
+sans fatigue intellectuelle, en se souvenant des petits jeux de societe
+de sa jeunesse.
+
+J'ai bien suivi les impressions du public, au courant des trois actes.
+D'abord, j'ai constate un peu de froideur. On voyait les auteurs venir
+avec leurs gros sabots, et l'on echangeait des regards comme pour se
+dire qu'on savait bien la suite. Meme, derriere moi, un monsieur tres
+ferre sans doute sur le repertoire de nos vaudevilles, citait les pieces
+ou la meme idee se trouvait deja; et il y en avait une longue liste, je
+vous assure. Mais l'intrigue se nouait, le charme operait peu a peu. Je
+m'imaginais apercevoir les auteurs derriere une coulisse, tendant leur
+piege avec la tranquillite d'hommes qui connaissent la bonne glu. Tous
+les vieux mots portaient. A mesure que les spectateurs se retrouvaient
+davantage en pays de connaissance, ils devenaient bons enfants,
+s'amusaient aux endroits ou ils s'amusent depuis leur age le plus
+tendre. Certes, ils etaient de plus en plus certains du denouement, tous
+vous auraient dit comment tourneraient les choses, il n'y avait pas dans
+leur emotion le moindre doute sur la felicite finale des personnages;
+mais cela les ravissait d'assister une fois de plus au devidage adroit
+de cet echeveau dramatique si bien embrouille.
+
+Les auteurs allaient-ils prendre le fil a gauche ou a droite? Et cette
+seule alternative suffisait a leur bonheur. Puis, il y avait encore le
+hasard des noeuds; innocentes catastrophes, aussi vite reparees que
+survenues, qui accidentaient la route parcourue tant de fois. Des le
+second acte, la salle ravie se croyait encore au _Proces Veauradieux_,
+et applaudissait a tout rompre. Grand succes.
+
+
+
+II
+
+Il s'agit dans _Bebe_, la piece de MM. de Najac et Hennequin, d'un de
+ces grands enfants que les meres gardent jusqu'au mariage, autour de
+leurs jupes, et auxquels elles ne peuvent jamais se decider a donner la
+clef des champs. Tel est le bebe, un bebe de vingt-deux ans, et qui a
+deja de la barbe au menton. Gaston est adore par sa mere, la baronne
+d'Aigreville, qui le cajole, le dodeline et lui parle encore en
+zezayant, comme s'il portait toujours des robes et un bourrelet.
+
+Quant au sujet philosophique,--il y a un sujet philosophique,--il repose
+sur cette idee qu'un jeune homme, avant de se marier et de faire un bon
+mari, doit parcourir trois periodes, la periode des femmes de chambre,
+celle des cocottes et celle des femmes mariees. C'est le cousin
+Kernanigous qui dit cela, et le cousin s'y connait, lui qui, chaque
+annee, quitte sa ferme modele de Bretagne pour venir faire ses farces a
+Paris.
+
+Naturellement, Gaston, que sa mere croit encore un ange de purete, a
+deja fait de nombreux accrocs a sa robe d'innocence. La baronne lui
+a meuble un entresol, dans la meme maison qu'elle, pour qu'il puisse
+etudier son droit tranquillement; mais Gaston, en compagnie de son
+ami Arthur, n'utilise guere son entresol que pour recevoir des dames.
+Ajoutez que le baron est une absolue ganache; ce digne homme passe sa
+vie a lire les journaux, chez lui et a son cercle, ce qui fatalement a
+influe d'une facon deplorable sur son intelligence. Il ne s'occupe de
+son fils que pour lui adresser la morale la plus drole du monde. Ainsi,
+lorsque les farces de Bebe se decouvrent, et que celui-ci s'excuse
+en rappelant a son pere les folies que lui-meme a du faire dans sa
+jeunesse, le baron repond gravement: "Monsieur, en ce temps-la, je
+n'etais pas encore votre pere." Le mot a fait beaucoup rire.
+
+Donc, Gaston parcourt les trois phases. La premiere est representee
+par la femme de chambre de sa mere, Toinette; la seconde, par une dame
+galante, Aurelie; et la troisieme par sa cousine, madame de Kernanigous
+elle-meme. Des trois, c'est Toinette que je prefere. Elle est adorable,
+cette enfant, qui s'ecrie, lorsque Gaston veut l'abandonner: "Ah!
+monsieur, vous n'aurez pas le coeur de quitter la femme de chambre de
+votre mere!" Elle adore son maitre, lui recoud ses boutons, pleure au
+denouement, quand on le marie. Les auteurs, en rendant la femme de
+chambre si aimable, auraient-ils eu des intentions democratiques?
+
+Tout le sujet est la, mais les auteurs connaissent trop leur metier
+pour ne pas avoir complique ce sujet a l'aide des quiproquos les plus
+inextricables. M. Hennequin persevere naturellement dans un genre
+qui lui a valu trois grands succes: les _Trois Chapeaux_, le _Proces
+Veauradieux_ et les _Dominos Roses_. Sa part de collaboration est
+certainement dans les singulieres complications de l'intrigue. Je
+renonce a raconter ces complications, mais je puis les indiquer. Aurelie
+la cocotte, est en meme temps la maitresse de Gaston et celle du cousin
+Kernanigous; elle est encore la femme legitime d'un repetiteur de
+droit, Petillon, dont je parlerai tout a l'heure. Alors, se produit la
+debandade obligee. C'est d'abord madame de Kernanigous qu'on prend pour
+Aurelie; puis, c'est Aurelie qu'on prend pour madame de Kernanigous;
+la brune et la blonde se melent, le public lui-meme finit par ne plus
+savoir au juste ce qu'il doit croire. A un moment, il y a jusqu'a quatre
+personnes cachees derriere des portes. Et l'on rit.
+
+On rit, parce que tous les personnages courent sur la scene. Cette
+debandade qui entre, sort, se cache, reparait, fait claquer les portes,
+etourdit les spectateurs et les charme. Cela, d'ailleurs, pourrait
+continuer eternellement. S'il n'y a pas de raison pour que cela
+commence, il y en a encore moins pour que cela finisse. Enfin, les
+auteurs veulent bien aboutir a un mariage entre Gaston et une niece de
+Kernanigous. L'honneur de la cousine est sauf. La baronne et le baron
+sont convaincus que leur fils n'est plus un bebe, et ils consentent a le
+traiter en homme.
+
+Ce genre de pieces a quiproquos est toujours d'un effet sur. Seulement,
+je trouve qu'il fatigue vite. Un acte suffirait. Au troisieme acte de
+_Bebe_, je commencais a etre ahuri. Rien d'enervant a la longue comme de
+voir tous les personnages se precipiter les uns derriere les autres; on
+voudrait qu'ils se tinssent enfin tranquilles, pour les entendre causer
+comme tout le monde. S'ils n'ont rien a dire, pourquoi ne se contentent
+ils pas de jouer une pantomime? cela serait aussi rejouissant. En somme,
+je le repete, le genre est gros et absolument inferieur. Le succes vient
+de ce que le public croit entrer de moitie dans la piece.
+
+Mais ce qui donne a _Bebe_ une certaine valeur, c'est une pointe
+litteraire, ou l'on sent la collaboration de M. de Najac. Il y a, dans
+les deux premiers actes, quelques scenes fort jolies, d'un comique
+tres fin. Ces scenes sont fournies par la baronne et par Petillon, le
+repetiteur de droit.
+
+La baronne a voulu donner un repetiteur a son fils, pour le hater dans
+ses examens. Il faut dire que Gaston est un veritable cancre. Or,
+Petillon a une facon de professer qui est un poeme de tolerance; il
+laisse ses eleves, Gaston et Arthur, causer de leurs maitresses et
+de leurs parties fines, entre deux commentaires du Code; il se mele
+lui-meme a la conversation, avec le rire sournois et gourmand d'un
+cuistre voluptueux qui n'est pas assez riche pour contenter ses
+passions. Une des scenes les plus droles est celle-ci: le baron surprend
+ces messieurs tapant sur le piano, dansant avec des dames; et Petillon
+sauve les garnements, en expliquant que sa methode consiste a apprendre
+le Code en musique. Il va jusqu'a chanter plusieurs articles. C'est la
+une bonne extravagance. La salle entiere a ete prise d'un fou rire.
+
+
+
+III
+
+MM. de Najac et Hennequin ont voulu donner au Gymnase un pendant a
+_Bebe_, et ils ont ecrit la _Petite Correspondance_.
+
+Je ne crois pas necessaire d'entrer dans une analyse de cette piece.
+Quel singulier genre! Prendre des bouts de fil, les emmeler, mais d'une
+facon adroite, de maniere qu'ils paraissent noues ensemble, en un
+paquet inextricable; puis, tirer un seul bout, celui qu'on a menage,
+et rembobiner le tout d'un trait, sans la moindre difficulte. La
+litterature est absente, on s'interesse a cela comme a un jeu de
+patience; et quand on s'en va, on eprouve un vide, une deception,
+avec cette pensee vague que ce n'etait pas la peine de se passionner,
+puisqu'on etait certain a l'avance que cela finirait comme cela avait
+commence. Au theatre, lorsqu'on n'emporte aucun fait nouveau, aucune
+observation a creuser, on garde contre la piece une sourde rancune, de
+meme qu'on s'en veut lorsqu'on a lu un livre vide ou qu'on s'est arrete
+a causer dix minutes avec un bavard imbecile, qui vous a noye d'un
+deluge de mots.
+
+Je songeais au succes de _Bebe_, en voyant la _Petite Correspondance_,
+et je me disais qu'en somme ce succes etait merite. A coup sur, ce qui a
+charme si longtemps le public, ce n'est pas l'imbroglio de la piece, ce
+sont deux ou trois scenes d'observation amusante qu'elle contenait. Et
+ce qui prouve qu'une serie de quiproquos ne suffit pas au succes, meme
+lorsqu'ils sont travailles par des mains experimentees, c'est que la
+_Petite Correspondance_ a ete accueillie froidement. Question de sujet,
+et surtout question de types et de situations, je le repete. Dans
+_Bebe_, on a trouve drole cette histoire de grand garcon degourdi, que
+sa mere traite toujours en enfant, lorsqu'il se lance dans toutes les
+fredaines, et qu'il a la femme de chambre pour maitresse. Bien que cela
+rappelat _Edgard et sa bonne_, l'aventure a paru piquante, prise sur
+le vrai, dans le courant de la vie quotidienne. Peut-etre le public ne
+fait-il pas ces reflexions-la; mais, a son insu, il subit les courants
+qui s'etablissent, il ne supporte plus que difficilement les inventions
+de pure fantaisie, et se plait davantage aux choses prises sur la
+realite.
+
+Je parlais des types. La fortune de _Bebe_ a ete faite par le repetiteur
+Petillon. Ce maitre, si tolerant pour ses eleves, le nez tourne a la
+friandise, et se regalant le premier des fredaines de la jeunesse, etait
+certes une caricature, mais une caricature sous laquelle on sentait la
+vie. Il vivait, ce cuistre sournoisement voluptueux, brule de tous les
+appetits, sous son cuir de pedant qui court le cachet. Et quelle bonne
+folie que la scene ou il sauve les deux chenapans auxquels il donne des
+repetitions de droit, en racontant a une vieille ganache de pere qu'il
+a mis le Code en couplets! Cela est extravagant; seulement, derriere
+l'extravagance, on sent l'observation, on se rappelle des pauvres
+diables de cet acabit qui gagnent leurs cachets, en baisant les bottes
+des petits gredins qu'ils sont charges d'instruire.
+
+Faut-il voir une lecon donnee aux auteurs dans l'accueil relativement
+froid fait par le public a la _Petite Correspondance_? Je n'ose
+l'affirmer. Et pourtant MM. de Najac et Hennequin, qui sont tres
+experimentes, ne peuvent manquer de faire le raisonnement suivant:
+"Pourquoi le grand succes de _Bebe_, et pourquoi la demi-chute de
+la _Petite Correspondance_? Evidemment, c'est que les imbroglios ne
+satisfont plus entierement le public, car jamais nous n'en avons noue
+un de plus entortille ni de plus heureusement denoue. Il est donc temps
+d'abandonner cette formule commode et de chercher des situations vraies
+et des types reels, comme dans _Bebe_. Notre interet l'exige: soyons
+vivants, si nous voulons toucher de beaux droits d'auteur."
+
+Ce raisonnement serait excellent, et je voudrais l'entendre faire par
+tous les auteurs; d'autant plus qu'il est logique et exact. Questionnez
+les plus habiles, ils vous diront que le gout du public tourne au
+naturalisme, d'une facon continue et de plus en plus accentuee. C'est le
+mouvement de l'epoque. Il s'accomplit de lui-meme, par la force meme des
+choses. Avant dix ans, l'evolution sera complete. Et vous verrez les
+dramaturges et les vaudevillistes, reputes pour leur habilete, se ruer
+alors vers la peinture des scenes reelles, car ils n'ont au fond qu'une
+doctrine: satisfaire le public en toutes sortes, lui donner ce qu'il
+demande, de maniere a battre monnaie le plus largement possible.
+
+
+
+IV
+
+Une circonstance m'a empeche d'assister a la premiere representation de
+_Niniche_, le vaudeville en trois actes que MM. Hennequin et Millaud ont
+fait jouer aux Varietes. Je n'ai pu voir que la quatrieme, et j'ai ete
+vraiment surpris de la gaiete debordante du public. Quel excellent
+public que ce public parisien! Comme il est bon enfant, comme il rit
+volontiers! La moindre plaisanterie, eut-elle trente annees d'age,
+le chatouille ainsi qu'au premier jour, lorsqu'elle est dite par la
+comedienne ou le comedien favori. On pretend que les artistes tremblent,
+lorsqu'ils paraissent a Paris pour la premiere fois. Ils ont bien
+tort. J'ai connu, en province, un theatre ou le public etait autrement
+exigeant et maussade. On y sifflait avec une brutalite revoltante.
+J'estime qu'il faut trois fois plus d'efforts pour derider un spectateur
+de province que pour faire rire aux eclats un spectateur de Paris.
+
+J'ai ete d'autant plus etonne de la gaiete de la salle, que l'on avait
+juge _Niniche_ tres severement devant moi, le lendemain de la premiere
+representation, C'etait un four, disait-on. Voila un four qui prenait
+tous les airs d'un grand succes. J'avais particulierement a cote de moi
+des dames, d'honnetes bourgeoises a coup sur, qui faisaient scandale,
+tant elles s'amusaient. Les moindres mots, d'ailleurs, soulevaient une
+tempete de joie, du parterre au cintre. Et cela ne cessait point, les
+trois actes ne se sont pas refroidis un instant. Je me doute bien que
+les interpretes sont pour beaucoup dans cette gaiete. D'autre part,
+peut-etre suis-je tombe sur une representation exceptionnelle, sur un
+soir ou toute la salle avait bien dine; il y a de ces rencontres, de ces
+jours d'electricite commune, que connaissent les artistes, et qu'ils
+constatent en disant: "La salle est tres chaude aujourd'hui." Mais le
+fait ne m'en a pas moins preoccupe vivement.
+
+Ai-je ri moi-meme? Mon Dieu, je crois que oui. J'avais beau me dire
+que tout cela etait tres bete, que la piece avait ete faite cent fois;
+j'avais beau trouver les actes vides, l'esprit grossier, le denouement
+prevu a l'avance: ce grand et bon rire de la salle me gagnait. En
+verite, les spectateurs sans malice s'amusaient trop pour qu'on ne
+s'egayat pas de leur propre gaiete. Au fond, j'etais tres triste. Si
+vraiment il suffit d'une si pauvre farce pour procurer une heureuse
+soiree aux braves bourgeois parisiens, nous avons tous tres grand tort
+de nous empetrer dans des questions litteraires. A quoi bon le talent,
+a quoi bon l'effort, si cela satisfait pleinement le public? Je declare
+que jamais je n'ai vu des gens mis dans un pareil etat de joie par les
+chefs-d'oeuvre de notre theatre. Devant un chef-d'oeuvre, le public se
+mefie toujours un peu; il a peur que le chef-d'oeuvre ne se moque de
+lui. Mais, devant une _Niniche_, il se roule, il est comme ces enfants
+qui rencontrent un trou d'eau sale et qui s'y vautrent avec delices, en
+se sentant chez eux.
+
+Oh! le rire, quelle bonne chose et quelle chose bete! Toute la sottise
+est la et tout l'esprit. Contestez les merites de _Niniche_, on vous
+repondra que le public s'amuse, et vous n'aurez rien a repondre, car les
+theatres ne sont faits en somme que pour amuser le public. En voyant
+cette salle rire a ventre deboutonne d'inepties dont on serait revolte,
+si on les lisait chez soi, on se sent ebranle dans ses convictions les
+plus cheres, on se demande si le talent n'est pas inutile, s'il y a a
+esperer qu'une oeuvre forte touche jamais autant les spectateurs dans
+leurs instincts secrets qu'une parade de foire. Le theatre serait donc
+cela? Les effluves d'une foule mise en tas, l'aveuglement du gaz, l'air
+surchauffe d'une salle trop etroite, l'odeur de poussiere, toutes
+les sollicitations et toutes les demi-hallucinations d'une journee
+d'activite terminee dans un fauteuil dont les bras vous etouffent et
+vous brulent, ce serait donc la cette atmosphere du theatre qui deforme
+tout et empeche le triomphe du vrai sur les planches?
+
+J'ai eu ainsi la sensation tres nette de l'inferiorite de la litterature
+dramatique. En verite, l'oeuvre ecrite est plus large, plus haute, plus
+degagee de la sottise des foules que l'oeuvre jouee. Au theatre, le
+succes est trop souvent independant de l'oeuvre. Une rencontre suffit,
+une interpretation heureuse, une plaisanterie qui est dans l'air, une
+betise tournee d'une certaine facon qui repond a la betise du moment. Si
+le rire ou les larmes prennent,--je ne fais pas de difference, car les
+larmes sont une autre forme de la bonhomie du public,--voila la piece
+lancee, il n'y a plus de raison pour qu'elle s'arrete. Depuis deux ans
+bientot, je querelle mes confreres pour leur prouver qu'ils font du
+theatre une chose trop sotte. Mon Dieu! est-ce qu'ils auraient raison,
+est-ce que ce serait reellement si sot que cela?
+
+Maintenant, il me faut juger _Niniche_. Grande affaire. J'avoue que je
+ne sais par quel bout commencer. Il y a, en critique dramatique, toute
+une ecole qui, dans un cas pareil, se tire d'embarras le plus galamment
+du monde. La recette consiste a ne pas parler de la piece, a enfiler de
+jolies phrases sur ceci et sur cela, jusqu'a ce que le feuilleton soit
+plein. Puis, on signe. Je crois que Theophile Gautier a ete l'inventeur
+de l'article a cote. Il maniait la langue avec l'aisance et l'adresse
+que l'on sait, il etait toujours sur de charmer son public. Aussi la
+piece ne l'inquietait-elle jamais. Il avait des formules toutes faites,
+il admirait tout, les petits vaudevilles et les grandes comedies,
+enveloppant le theatre entier dans son large dedain. Gautier a laisse
+des eleves.
+
+Le malheur est que je ne puis entendre la critique ainsi. J'aime bien a
+me rendre compte. J'estime que les choses ont des raisons d'etre. Mais
+ou mon anxiete commence, c'est lorsqu'il faut distinguer les nuances du
+mediocre. Ce serait une erreur de croire qu'il n'existe qu'un mediocre.
+Les genres au contraire en sont tres nombreux, les especes pullulent a
+l'infini. Je me souviens toujours de mon professeur de quatrieme, qui
+nous disait: "Je classe encore assez vite les dix premieres copies
+dans une composition; ce qui m'extenue, c'est de vouloir etre juste et
+d'assigner des places aux trente dernieres." Eh bien! ma situation est
+pareille a celle de ce professeur, je ne sais le plus souvent comment
+classer certaines pieces, de facon a satisfaire absolument ma
+conscience.
+
+Vouloir etre juste, c'est tout le role du critique. La passion de la
+justice est la seule excuse que l'on puisse donner a cette singuliere
+demangeaison qui nous prend de juger les oeuvres de nos confreres. Mon
+professeur avouait parfois que, desesperant d'etablir une difference
+appreciable du mauvais au pire dans les toutes dernieres copies, il les
+placait au petit bonheur, en tas. Voila ce qu'il faudrait eviter. Ou
+diable placer _Niniche_? car Niniche m'a fait rire, et elle a droit a
+une place. Est-ce que _Niniche_ vaut mieux que telle ou telle piece,
+dont les titres m'echappent? Grave question. Je creuserais cette etude
+pendant des journees sans pouvoir peut-etre trouver des arguments
+decisifs. Pourtant, je veux etre equitable. Les critiques qui font
+profession de toujours partager l'avis du public et qui trouvent bon ce
+qui l'amuse, croient en etre quittes avec _Niniche_, en la traitant de
+vaudeville amusant. C'est la un jugement trop commode. _Niniche_ est un
+symbole, la piece idiote qui a un succes comme jamais un chef-d'oeuvre
+n'en aura, et qui gratte la foule a la bonne cote, la cote joyeuse,
+selon le joli mot de nos peres. Les belles filles tombent en pamoison,
+lorsqu'on avance les mains vers leur taille. Pourquoi le public se
+pame-t-il, quand on lui joue _Niniche_? J'exige un commentaire.
+
+L'intrigue est la premiere venue. Un diplomate polonais, le comte
+Corniski a epouse la belle Niniche, une "hetaire" parisienne, sans avoir
+le moindre soupcon de sa vie passee. Il la ramene en France, ou il est
+charge d'une mission. Mais la comtesse est reconnue a Trouville par le
+jeune Anatole de Beau-persil. Elle apprend, grace a lui, qu'on va vendre
+ses meubles, et elle se desole, a la crainte d'un scandale, car elle a
+laisse dans une armoire des lettres compromettantes, que lui a adressees
+autrefois le prince Ladislas, le propre fils du roi de Pologne.
+Justement la mission du comte Corniski est de s'emparer de ces lettres.
+Des lors, commence une chasse, les lettres circulent, passent dans
+les mains du mari, qui finit par les rendre sans les avoir lues. J'ai
+neglige un baigneur de Trouville, le beau Gregoire, qui baigne ces dames
+par gout, et qui redevient le plus correct des gandins, lorsqu'il a
+quitte son costume. Il y a aussi une veuve Sillery, une vieille dame
+passionnee, sans compter deux pantalons, dont les roles sont tres
+developpes, et qui produisent un effet enorme: le premier, un pantalon
+bleu, poursuivi par un mari jaloux, passe de jambes en jambes; le
+second, un pantalon nankin, se dechire jusqu'a la ceinture, ce qui cause
+chez les dames une hilarite folle. Peut-etre bien que le succes de la
+piece est la.
+
+Decidement, je renonce a classer _Niniche_. Helas! je le crains, la
+justice n'est pas de ce monde. J'ai la vague sensation que _Niniche_ a
+sa place entre les _Dominos Ruses_ et _Madame l'Archiduc_; mais est-ce
+entre les deux, est-ce avant, est-ce apres? c'est ce que je n'ose
+affirmer. Il faudrait peser les oeuvres, consulter les nuances, se
+livrer a une etude de comparaison qui demanderait des delicatesses
+infinies. Et voila l'embarras ou se trouvent les critiques
+consciencieux, lorsqu'ils veulent tenir compte des fameux arrets
+du public. Le public rit, l'oeuvre en vaut sans doute la peine,
+examinons-la; et, lorsqu'on veut l'examiner, on ne sait par quel bout la
+prendre, on se donne un mal infini pour la classer, sans y parvenir. Un
+succes comme celui de _Niniche_ ne peut donner a un honnete homme qu'un
+desir, celui d'etre siffle. Cela soulagerait, vraiment.
+
+
+
+V
+
+Justement, l'autre soir, en ecoutant a l'Ambigu _Robert Macaire_, je
+songeais a la farce moderne, telle que des auteurs de talent et d'esprit
+pourraient l'ecrire. Comparez a nos plats vaudevilles, ce rire de la
+satire sociale qui sonnerait si vaillamment. Je sais bien qu'il faudrait
+accorder aux auteurs une grande liberte, leur ouvrir surtout le monde
+politique ou se joue la veritable comedie des temps modernes. Pour moi,
+la veine nouvelle est la, et pas ailleurs.
+
+_Robert Macaire_, que la personnalite de Frederic Lemaitre avait animee
+d'un large souffle, nous parait aujourd'hui, il faut bien le dire, d'une
+grande innocence. Les mots droles abondent, et il en est quelques-uns
+qui sont meme profonds. Mais ce qu'il y a encore de meilleur, ce sont
+les dessous que nous mettons nous-memes dans l'oeuvre. Rien n'est au
+fond plus terrible que cette figure de Robert Macaire, blaguant tout ce
+qu'on respecte, la vie humaine, la famille et la propriete, la force
+armee et la religion; seulement, elle se promene dans une telle farce,
+elle parle d'un style si plat et elle evite si soigneusement de
+conclure, que le public ne saurait la prendre au serieux, ce qui la
+sauve du mepris et de la colere. J'ai fait une fois de plus cette
+remarque: le mauvais style excuse tout; il est permis de mettre des
+monstruosites a la scene, pourvu qu'on les y mette sans talent. Imaginez
+la lutte epique de Robert Macaire contre les gendarmes ecrite par un
+veritable ecrivain, tiree des puerilites grossieres de la charge, et
+aussitot la censure intervient, et tout de suite le public se fache.
+
+Ainsi donc, ce qui nous plait, dans _Robert Macaire_, c'est ce que nous
+y mettons. Sous les calembours, sous les scenes de parade, sous le
+decousu du dialogue et l'enfantillage de l'intrigue, nous voulons voir
+une satire amere contre la societe exploitee par deux fripons, qui, non
+contents de la voler, la bafouent et la salissent. Nous poussons les
+situations jusqu'a leurs consequences logiques, nous elargissons le
+cadre. Souvent, il n'y a qu'un mot vraiment fort; mais ce mot nous
+suffit pour ajouter tout ce que les auteurs n'ont pas dit. Ce qui m'a
+frappe, c'est que peu de scenes sont faites; le talent a manque sans
+doute, les scenes ne sont qu'indiquees, et faiblement. Ainsi, je prends
+une scene faite, la scene d'amour romantique entre Robert Macaire et
+Eloa, cette scene qui parodie si drolement le lyrisme de 1830. Elle est
+remarquable et produit encore aujourd'hui un effet enorme, parce qu'elle
+reste dans une gamme d'esprit tres fin et de bonne observation. Prenez,
+au contraire, la plupart des autres scenes, toutes celles par exemple
+qui ont lieu entre Robert Macaire et les gendarmes; pas une ne satisfait
+pleinement, parce que pas une n'est realisee avec l'ampleur necessaire,
+avec la maitrise qui met de la realite sous les exagerations les plus
+folles. Tout cela ne tient pas, les faits ne font illusion a personne
+et les personnages sont des pantins. Des lors, la satire tombe dans le
+vaudeville.
+
+Il est vrai que le _Robert Macaire_ pense et ecrit, tel que je le reve,
+serait sans doute impossible sur la scene. Nous ne sommes pas habitues
+au rire cruel. Il ferait beau voir un coquin mettant fortement le monde
+en coupe reglee. La farce moderne ne m'en parait pas moins devoir etre
+dans cette peinture de la sottise des uns et de la coquinerie des
+autres, poussee a la grandeur bouffonne. Songez a un Robert Macaire
+actuel qui s'agiterait dans notre monde politique et qui monterait au
+pouvoir, en jouant de tous les ridicules et de toutes les ambitions de
+l'epoque. Le beau sujet, et quelle farce un homme de talent ecrirait la,
+s'il etait libre!
+
+
+
+LA FEERIE ET L'OPERETTE
+
+I
+
+De grands succes ont rendu l'exploitation de la feerie tres tentante
+pour les directeurs. On gagne deux ou trois cent mille francs avec une
+piece de ce genre, quand elle reussit. Il faut ajouter, comme les frais
+de mise en scene sont considerables, qu'un directeur est ruine du coup,
+s'il a deux feeries tuees sous lui. C'est un jeu a se trouver sur la
+paille ou a avoir voiture dans l'annee. Le pis est que, la question
+litteraire mise a part, une feerie qui aura deux cents representations
+ressemble absolument a une feerie qui en aura seulement vingt. Pour
+mettre la main sur la bonne, il faut avoir un flair particulier, il faut
+sentir de loin les pieces de cent sous, rien de plus. Le hasard remplace
+l'intelligence. Le decorateur et le costumier aident le hasard.
+
+La feerie, telle qu'elle est comprise aujourd'hui, n'est plus qu'un
+spectacle pour les yeux. Il y a quelques cinquante ans, lors de la vogue
+du _Pied de Mouton_ et des _Pilules du Diable_, une feerie ressemblait a
+un grand vaudeville mele de couplets, dans lequel les trucs jouaient la
+partie comique. Au lieu de palais ruisselant d'or et de pierreries, au
+lieu d'apotheoses balancant des femmes a demi nues dans des clartes de
+paradis, on voyait des hommes se changer en seringues gigantesques, des
+canards rotis s'envoler sous la fourchette d'un affame, des branches
+d'arbre donner des soufflets aux passants.
+
+Mais ce genre de plaisanteries s'est demode, l'ancienne feerie a semble
+vieillotte et trop naive. Alors, sans songer un instant a renouveler
+le genre par le dialogue, le merite litteraire du texte, on a, au
+contraire, diminue de plus en plus le dialogue, reduit la piece a etre
+uniquement un pretexte aux splendeurs de la mise en scene. Rien de plus
+banal qu'un sujet de feerie. Il existe un plan accepte par tous les
+auteurs: deux amoureux dont l'amour est contrarie, qui ont pour eux un
+bon genie et contre eux un mauvais genie, et qu'on marie quand meme au
+denoument, apres les voyages les plus extravagants dans tous les pays
+imaginables. Ces voyages, en somme, sont la grande affaire, car ils
+permettent au decorateur de nous promener au fond de forets enchantees,
+dans les grottes nacrees de la mer, a travers les royaumes inconnus et
+merveilleux des oiseaux, des poissons ou des reptiles. Quand les
+acteurs disent quelque chose, c'est uniquement pour donner le temps aux
+machinistes de poser un vaste decor, derriere la toile de fond.
+
+J'avoue, pourtant, n'avoir pas la force de me facher. S'il est bien
+entendu que toute pretention de litterature dramatique est absente, il
+y a la un veritable emerveillement. Les acteurs ne sont plus que des
+personnages muets et riches, perdus au milieu d'une prodigieuse vision.
+Au fond de sa salle, on peut se croire endormi, revant d'or et de
+lumiere; et meme les mots betes qu'on entend, malgre soi, par moments,
+sont comme les trous d'ombre obliges qui gatent les plus heureux
+sommeils. Les ballets sont charmants, car les danseuses n'ont rien a
+dire. Il y a toujours bien deux ou trois actrices jolies, montrant le
+plus possible de leur peau blanche. On a chaud, on digere, on regarde,
+sans avoir la peine de penser, berce par une musique aimable. Et, apres
+tout, quand on va se coucher, on a passe une agreable soiree.
+
+Certes, au theatre, il faut laisser un vaste cadre a l'adorable ecole
+buissonniere de l'imagination. La feerie est le cadre tout trouve de
+cette debauche exquise. Je veux dire quelle serait la feerie que je
+souhaite. Le plus grand de nos poetes lyriques en aurait ecrit les
+vers; le plus illustre de nos musiciens en composerait la musique. Je
+confierais les decors aux peintres qui font la gloire de notre ecole,
+et j'appellerais les premiers d'entre nos sculpteurs pour indiquer des
+groupes et veiller a la perfection de la plastique. Ce n'est pas tout,
+il faudrait, pour jouer ce chef-d'oeuvre, des femmes belles, des hommes
+forts, les acteurs celebres dans le drame et dans la comedie. Ainsi,
+l'art humain tout entier, la poesie, la musique, la peinture, la
+sculpture, le genie dramatique, et encore la beaute et la force, se
+joindraient, s'emploieraient a une unique merveille, a un spectacle qui
+prendrait la foule par tous les sens et lui donnerait le plaisir aigu
+d'une jouissance decuplee.
+
+Ah! qu'il serait temps de balayer les parades qui salissent les scenes
+de nos plus beaux theatres, de jeter au ruisseau les livrets stupides,
+dont l'esprit consiste dans des calembours rances et dans des coups de
+pied au derriere, les partitions vulgaires qui chantent toutes les memes
+turlututus de foire, les trucs vieillis, les decors trop somptueux qui
+ruissellent d'un or imbecile et bourgeois! On rendrait nos theatres aux
+grands poetes, aux grands musiciens, a toutes les imaginations larges.
+Dans notre enquete moderne, apres nos dissections de la journee, les
+feeries seraient, le soir, le reve eveille de toutes les grandeurs et de
+toutes les beautes humaines.
+
+
+
+II
+
+J'avoue donc ma tendresse pour la feerie. C'est, je le repete, le seul
+cadre ou j'admets, au theatre, le dedain du vrai. On est la en pleine
+convention, en pleine fantaisie, et le charme est d'y mentir, d'y
+echapper a toutes les realites de ce bas monde.
+
+Et quel joli domaine, cette contree du reve peuplee de genies
+bienfaisants et de fees mechantes! Les princesses et les bergers, les
+servantes et les rois y vivent dans une familiarite attendrie, s'aimant,
+s'epousant les uns les autres. Quand une montagne, un gouffre, un
+univers fait obstacle aux amours des heros, la montagne est engloutie,
+le gouffre se comble, l'univers s'envole en fumee, et les heros sont
+heureux. Il n'y a plus de peripeties sans issue, de denouements
+impossibles, car les talismans facilitent les combinaisons des fables
+les plus extravagantes. Jamais les auteurs ne se trouvent accules par la
+vraisemblance et la logique; ils peuvent aller dans tous les sens, aussi
+loin qu'ils veulent, certains de ne se heurter contre aucune muraille.
+Un coup de baguette, et la muraille s'entr'ouvre.
+
+On peut dire que la feerie est la formule par excellence du
+theatre conventionnel, tel qu'on l'entend en France depuis que les
+vaudevillistes et les dramaturges de la premiere moitie du siecle ont
+mis a la mode les pieces d'intrigue. En somme, ils posaient en principe
+l'invraisemblance, quitte a employer toute leur ingeniosite pour faire
+accepter ensuite, comme une image de la vie, ce qui n'en etait qu'une
+caricature. Ils se genaient dans le drame et dans la comedie, tandis
+qu'ils ne se genaient plus dans la feerie: la etait la seule difference.
+
+Je voudrais preciser cette idee. L'allure scenique d'une feerie est
+puerile, d'une naivete cherchee, allant carrement au merveilleux; et
+c'est par la que la piece enchante les petits et les grands enfants.
+Plus l'invraisemblance est grande, plus le ravissement est certain. On
+s'y arrete comme devant ces theatres de marionnettes, qui retiennent aux
+Champs-Elysees les reveurs qui passent. Il semble que ces personnages
+fantasques et cette action folle soient des symboles, derriere lesquels
+on entend l'humanite s'agiter avec des rires et des larmes. Les joujoux,
+je parle des joujoux a bon marche, les chevaux, les moutons, les
+poupees, toutes ces betes en carton, grossierement peinturlurees et si
+extraordinaires de formes, ont aussi cette invraisemblance lamentable ou
+grotesque qui ouvre l'au dela de la vie. En les regardant, on echappe a
+la terre, on entre dans le monde de l'impossible. J'adore ces joujoux
+comme j'adore les feeries.
+
+La comedie et le drame, au contraire, sont tenus a etre vraisemblables.
+Une necessite les attache aux paves des rues. Ils mentent, mais il faut
+qu'ils mentent avec des menagements infinis, sous peine de nous blesser.
+Le triomphe de nos auteurs a ete de deguiser le plus possible leurs
+mensonges, grace a toute une convention savamment reglee; de la, le code
+du theatre. Ils nous ont peu a peu habitues au personnel comique ou
+dramatique, qui n'est autre qu'un personnel de feerie, sans paillette,
+sans truc, efface et rapetisse. Pour moi, entre un roi de feerie et un
+prince des vaudevilles de Scribe, je ne fais qu'une difference: tous
+les deux sont mensongers, seulement le premier me ravit, tandis que le
+second m'irrite. Et il en est ainsi pour tous les personnages: ils ne
+sont pas plus humains dans un genre que dans l'autre; ils s'agitent
+egalement en pleine convention. Je ne parle pas de l'intrigue elle-meme;
+je trouve, pour ma part, bien plus raisonnables les combinaisons
+sceniques de _Rothomago_, par exemple, que celles d'une foule de pieces
+dites serieuses, dont il est inutile de citer les titres.
+
+J'en veux arriver a cette conclusion, que le charme de la feerie est
+pour moi dans la franchise de la convention, tandis que je suis, par
+contre, fache de l'hypocrisie de cette convention, dans la comedie et le
+drame. Vous voulez nous sortir de notre existence de chaque jour,
+vous avancez comme argument que le public va chercher au theatre des
+mensonges consolants, vous soutenez la these de l'ideal dans l'art, eh
+bien! donnez-nous des feeries. Cela est franc, au moins. Nous savons que
+nous allons rever tout eveilles. Et, d'ailleurs, une feerie n'est pas
+meme un mensonge, elle est un conte auquel personne ne peut se tromper.
+Rien de batard en elle, elle est toute fantaisie. L'auteur y confesse
+qu'il entend rester dans l'impossible.
+
+Passez a un drame ou a une comedie, et vous sentez immediatement la
+convention devenir blessante. L'auteur triche. Il marche, des lors,
+sur le terrain du reel; mais comme il ne veut pas accepter ce terrain
+loyalement, il se met a argumenter, il declare que le reel absolu n'est
+pas possible au theatre, et il invente des ficelles, il tronque les
+faits et les gens, il cuisine cet abominable melange du vrai et du faux
+qui devrait donner des nausees a toutes les personnes honnetes. Le
+malheur est donc que nos auteurs, en quittant les feeries, en gardent la
+formule, qu'ils transportent sans grands changements dans les etudes
+de la vie reelle; ils se contentent de remplacer les talismans par les
+papiers perdus et retrouves, les personnages qui ecoutent aux portes,
+les caracteres et les temperaments qui se dementent d'une minute a
+l'autre, grace a une simple tirade. Un coup de sifflet, et il y a un
+changement a vue dans le personnage comme dans le decor.
+
+Si reellement la verite etait impossible au theatre, si les critiques
+avaient raison d'admettre en principe qu'il faut mentir, je repeterais
+sans cesse: "Donnez-nous des feeries, et rien que des feeries!" La
+formule y est entiere, sans aucun jesuitisme. Voila le theatre ideal tel
+que je le comprends, faisant parler les betes, promenant les spectateurs
+dans les quatre elements, mettant en scene les heros du _Petit Poucet_
+et de la _Belle au bois dormant_. Si vous touchez la terre, j'exige
+aussitot de vous des personnages en chair et en os, qui accomplissent
+des actions raisonnables. Il faut choisir: ou la feerie ou la vie
+reelle.
+
+Je songeais a ces choses, en voyant l'autre soir _Rothomago_, que le
+Chatelet vient de reprendre avec un grand luxe de costumes et de decors.
+Certes, cette feerie, au point de vue litteraire, ne vaut guere mieux
+que les autres; mais elle est gaie et elle a le merite d'etre un bon
+pretexte aux splendeurs de la mise en scene.
+
+Rien de plus democratique, d'ordinaire, que le sujet de ces pieces.
+Ainsi, _Rothomago_ repose sur le double amour d'un jeune prince pour
+une bergere et d'une jeune princesse pour un paysan. Naturellement, le
+prince et la princesse qu'on veut marier ensemble finissent par epouser
+chacun l'objet de sa flamme. Et remarquez que prince et princesse
+sont adorables, qu'ils feraient un couple charmant. N'importe, ils ne
+s'aiment pas, la force des talismans les empeche de se voir sans doute,
+et leurs coeurs s'en vont malgre tout courir la pretentaine au village.
+Tout cela est fou, et c'est pourtant ce qu'il y a de plus raisonnable
+dans l'oeuvre, car je ne raconte pas les promenades dans les airs sur
+un dragon, ni les histoires de pirates qui viennent enlever les
+villageoises dans les bles.
+
+
+
+III
+
+J'ai vu, au theatre de la Gaiete: le _Chat botte_, une feerie de MM.
+Blum et Trefeu.
+
+Quels adorables contes que ces contes de Perrault! Ils ont une saveur de
+naivete exquise. On a fait plus ingenieux, plus litteraire; mais on n'a
+pas retrouve cet accent si fin de bonhomie et de malice. Cela nous vient
+directement de notre vieille France; je ne parle point des sujets,
+car des savants se sont amuses a les retrouver un peu dans toutes les
+mythologies; je parle du ton gaillard et franc, de la simplicite de
+la fable. Le conteur a dit tout carrement ce qu'il avait a dire, et
+l'humanite vit sous chaque ligne.
+
+Je sais bien que, de nos jours, on a trouve Perrault immoral. Nous
+avons, comme personne ne l'ignore, une moralite tres chatouilleuse. Ou
+nos peres riaient, nous rougissons. Le mot nous effraie surtout, car
+nous savons encore nous accommoder avec la chose. Nous mettons des
+feuilles de vigne aux antiques, et nos filles baissent le nez en
+passant, ce qui prouve qu'elles sont tres avancees pour leur age. Cela
+est d'une hypocrisie raffinee, dont la pointe ajoute un ragout aux
+plaisirs defendus. On ne sait plus regarder la vie en face, avec un
+franc et limpide regard.
+
+Donc, les contes de Perrault sont devenus immoraux; je veux dire qu'on
+en discute les conclusions au point de vue de la lecon morale. On
+voudrait que le bon Dieu, la Providence et le reste fussent dans
+l'affaire. Voici, par exemple, le _Chat botte_, ce merveilleux chat qui
+se met au service du marquis de Carabas et qui le marie a la plus belle
+des princesses, grace a l'agilite de ses pattes et a la fertilite de ses
+ruses. C'est un maitre trompeur; il ment avec un aplomb parfait, il dupe
+les petits et les grands. Son unique qualite est d'etre fidele a la
+fortune de son marquis. Imaginez un valet de l'ancienne comedie, un de
+ces coquins qui ont tous les tours dans leur sac et qui ne triomphent
+que par des inventions du diable.
+
+Voila notre morale indignee. Admirable sujet pour faire un sermon contre
+le mensonge! S'il y a une fortune mal acquise, c'est a coup sur celle du
+marquis de Carabas. Il se nourrit de vol, il epouse la fille d'un roi,
+par une serie de stratagemes qui, de nos jours, meneraient tout droit un
+gendre sur les bancs de la police correctionnelle. Et l'on ose mettre
+de pareilles histoires entre les mains des enfants? On veut donc qu'ils
+deviennent des escrocs? Ils ne sauraient prendre la que le gout des
+chemins tortueux. La conclusion du conte est, en somme, que pour reussir
+l'habilete vaut mieux que l'honnetete.
+
+O siecle pudique et moral, ou les bourgeois ont peur des oeuvres ecrites
+comme les femmes laides ont peur des miroirs! Au theatre, on exige que
+la vertu soit recompensee. Dans le roman, on veut deux nobles ames
+contre une ame basse, de meme que dans certaines confitures de fruits
+amers il faut deux livres de sucre contre une livre de fruits. Cela
+est tout nouveau, c'est une fievre d'hypocrisie a l'etat aigu. Et les
+symptomes sont nombreux, les choses les plus naturelles deviennent
+indecentes, lorsqu'on a une preoccupation continue de l'indecence. Rien
+de pareil dans la belle sante sanguine des siecles passes. Sans remonter
+a Rabelais, lisez La Fontaine et Moliere, tout le seizieme siecle et
+tout le dix-septieme, vous ne trouverez nulle part ce prurit de morale,
+qui semble etre la demangeaison de nos vices. On riait haut, on parlait
+de tout, meme devant les dames; personne ne croyait qu'il fut necessaire
+de surveiller a chaque heure sa propre honnetete et celle du voisin. On
+etait de braves gens, cela allait de soi. Pour le reste, on aimait la
+vie et on ne boudait pas contre ce qui vivait.
+
+Est-ce parce que les contes de Perrault sont juges d'une morale trop
+elastique que les auteurs du _Chat botte_ n'ont pas suivi ce conte a la
+lettre? Cela est possible. Pour que le conte fut exemplaire aujourd'hui,
+il faudrait y introduire un honnete pretendant a la main de la jeune
+princesse, un ingenieur, de moeurs parfaites et ayant conquis tous ses
+grades dans les concours et les examens; au denouement, ce serait lui
+qui, par son merite, deviendrait le gendre du roi, apres avoir confondu
+ce filou de Chat botte et son marquis d'occasion. Cela ferait pamer nos
+demoiselles. Je plaisante, et une colere me prend, a la pensee de
+ce "comme il faut" litteraire, qui aurait noye pour un siecle notre
+litterature, si des esprits entetes n'avaient resiste. Pauvre chat
+botte, qui aimera encore ta grace feline, ta sournoiserie pleine de
+sauts brusques, ton art de vivre, gros et gras, sur la paresse et sur la
+sottise humaines? Tu es la vie, et c'est pour cela, heureusement, que tu
+es eternel.
+
+
+
+IV
+
+Si la feerie doit trouver grace pour la largeur poetique qu'elle
+pourrait atteindre, l'operette est une ennemie publique qu'il faut
+etrangler derriere le trou du souffleur, comme une bete malfaisante.
+
+Elle est, a cette heure, la formule la plus populaire de la sottise
+francaise. Son succes est celui des refrains idiots qui couraient
+autrefois les rues et qui assourdissaient toutes les oreilles, sans
+qu'on put savoir d'ou ils venaient. Depuis qu'elle regne, ces refrains
+du passe ont disparu; elle les remplace, elle fournit des airs aux
+orgues de Barbarie, elle rend plus intolerables les pianos des femmes
+honnetes et des femmes deshonnetes. Son empire desastreux est devenu
+tel, que les gens de quelque gout devront finir par s'entendre et par
+conspirer, pour son extermination.
+
+L'operette a commence par etre un vaudeville avec couplets. Elle a pris
+ensuite l'importance d'un petit opera-bouffe. C'etait encore son enfance
+modeste; elle gaminait, elle se faisait tolerer en prenant peu de place.
+D'ailleurs, elle ne tirait pas a consequence, se permettant les farces
+les plus grosses, desarmant la critique par la folie de ses allures.
+Mais, peu a peu, elle a grandi, s'est etalee chaque jour davantage, de
+grenouille est devenue boeuf; et le pis est qu'elle s'est ainsi elargie,
+sans cesser d'etre une parade grossiere, d'un grotesque a outrance qui
+fait songer aux cabanons de Bicetre.
+
+D'un acte l'operette s'est enflee jusqu'a cinq actes. Le public, au lieu
+de s'en tenir a un eclat de rire d'une demi-heure, s'est habitue a ce
+spasme de demence bete qui dure toute une soiree. Des lors, en se voyant
+maitresse, elle a tout risque, menant les spectateurs dans son boudoir
+borgne, prenant d'un entrechat, sur les plus grandes scenes, la place du
+drame agonisant. Elle a danse son cancan, en montrant tout; elle a rendu
+celebres des actrices dont le seul talent consistait dans un jeu de
+gorge et de hanches. Tout le vice de Paris s'est vautre chez elle,
+et l'on peut nommer les femmes auxquelles une facon de souligner les
+couplets grivois a donne hotel et voiture.
+
+Cela ne suffisait point encore. L'operette a reve l'apotheose. M.
+Offenbach, pendant sa direction a la Gaite, a exhume ses anciennes
+operettes des Bouffes, entre autres son _Orphee aux enfers_, joue
+autrefois dans un decor etroit et avec une mise en scene relativement
+pauvre; il les a exhumees et transformees en pieces a spectacle,
+inventant des tableaux nouveaux, grandissant les decors, habillant ses
+acteurs d'etoffes superbes, donnant pour cadre a la betise du dialogue
+et aux mirlitonnades de la musique tout l'Olympe siegeant dans sa
+gloire. D'un bond, l'operette voulait monter a la largeur des grandes
+feeries lyriques. Elle ne saurait aller plus haut Son incongruite, ses
+rires niais, ses cabrioles obscenes, sa prose et ses vers ecrits pour
+des portiers en goguette, se sont etales un instant au milieu d'une
+splendeur de gala, comme une ordure tombee dans un rayonnement d'astre.
+
+Meme elle etait montee trop haut, car elle a failli se casser les reins.
+M. Offenbach n'est plus directeur, et il est a croire qu'aucun theatre
+ne risquera a l'avenir deux ou trois cent mille francs pour montrer une
+petite chanteuse, toute nue, sifflotant une chanson de pie polissonne,
+sous flamboiement de feux electriques. N'importe, l'operette a touche le
+ciel, la lecon est terrible et complete. Je ne veux pas detailler les
+mefaits de l'operette. En somme, je ne la hais pas en moraliste, je la
+hais en artiste indigne. Pour moi, son grand crime est de tenir trop de
+place, de detourner l'attention du public des oeuvres graves, d'etre un
+plaisir facile et abetissant, auquel la foule cede et dont elle sort le
+gout fausse.
+
+L'ancien vaudeville etait preferable. Il gardait au moins une platitude
+bonne enfant. D'autre part, si l'on entre dans le relatif du metier, il
+est certain qu'il etait moins rare de rencontrer un vaudeville bien fait
+qu'il ne l'est aujourd'hui de tomber sur une operette supportable. La
+cause en est simple. Les auteurs, quand ils avaient une idee drole, se
+contentaient de la traiter en un acte, et le plus souvent l'acte etait
+bon, l'interet se soutenait jusqu'au bout. Maintenant, il faut que la
+meme idee fournisse trois actes, quelquefois cinq. Alors, fatalement,
+les auteurs allongent les scenes, delayent le sujet, introduisent
+des episodes etrangers; et l'action se trouve ralentie. C'est ce qui
+explique pourquoi, generalement, le premier acte des operettes est
+amusant, le second plus pale, le dernier tout a fait vide. Quand meme,
+il faut tenir la soiree entiere, pour ne partager la recette avec
+personne. Et le mot ordinaire des coulisses est que la musique fait tout
+passer.
+
+M. Offenbach est le grand coupable. Sa musique vive, alerte, douee
+d'un charme veritable, a fait la fortune de l'operette. Sans lui, elle
+n'aurait jamais eu un si absolu triomphe. Il faut ajouter qu'il a ete
+singulierement seconde par MM. Meilhac et Halevy, dont les livrets
+resteront comme des modeles. Ils ont cree le genre, avec un
+grossissement force du grotesque, mais en gardant un esprit tres
+parisien et une finesse charmante dans les details. On peut dire de
+leurs operettes qu'elles sont d'amusantes caricatures, qui se haussent
+parfois jusqu'a la comedie. Quant a leurs imitateurs, que je ne veux
+pas nommer, ce sont eux qui ont traine l'operette a l'egout. Et quels
+etranges succes, faits d'on ne sait quoi, qui s'allument et qui brulent
+comme des trainees de poudre! On peut le definir: la rencontre de la
+mediocrite facile d'un auteur avec la mediocrite complaisante d'un
+public. Les mots qui entrent dans toutes les intelligences, les airs qui
+s'ajustent a toutes les voix, tels sont les elements dont se composent
+les engouements populaires.
+
+On nous fait esperer la mort prochaine de l'operette. C'est, en effet,
+une affaire de temps, selon les hasards de la mode. Helas! quand on en
+sera debarrasse, je crains qu'il ne pousse sur son fumier quelque autre
+champignon monstrueux, car il faut que la betise sorte quand meme, comme
+les boutons de la gale; mais je doute vraiment que nous puissions etre
+affliges d'une demangeaison plus desagreable.
+
+
+
+V
+
+Quelle maratre que la vogue! Comme elle devore en quelques annees
+ses enfants gates! Le cas de M. Offenbach est fait pour inspirer les
+reflexions les plus philosophiques.
+
+Songez donc! M. Offenbach a ete roi. Il n'y a pas dix ans, il regnait
+sur les theatres; les directeurs a genoux, lui offraient des primes
+sur des plats d'argent; la chronique, chaque malin, lui tressait
+des couronnes. On ne pouvait ouvrir un journal sans tomber sur des
+indiscretions relatives aux oeuvres qu'il preparait, a ce qu'il avait
+mange a son dejeuner et a ce qu'il mangerait le soir a son diner. Et
+j'avoue que cet engouement me semblait explicable, car M. Offenbach
+avait cree un genre; il menait avec ses flonflons toute la danse d'une
+epoque qui aimait a danser. Il a ete et il restera une date dans
+l'histoire de notre societe.
+
+Il y a dix ans! et, bon Dieu! comme les temps sont changes! Il faut
+se souvenir que ce fut lui qui conduisit le cancan de l'Exposition
+universelle de 1867. Dans tous les theatres, on jouait de sa musique.
+Les princes et les rois venaient en partie fine a son bastringue. Plus
+d'une Altesse, que ses turlututus grisaient, fit cascader la vertu de
+ses chanteuses. Son archet donnait le branle a ce monde galant, qui
+l'appelait "maitre". Maitre n'etait pas assez, il passait au rang de
+dieu. Comme le Savoyard qui fait sauter du pied ses pantins enfiles dans
+un bout de corde, il a du avoir de belles jouissances d'amour-propre,
+lui qui faisait sauter, nez contre nez, ventre contre ventre, des
+princes et des filles.
+
+Et voila qu'aujourd'hui le dieu est par terre. Nous avons encore une
+Exposition universelle; mais d'autres amuseurs ont pris le pave. Toute
+une poussee nouvelle de maitres aimables se sont empares des theatres,
+si bien que l'ancetre, le dieu de la sauterie, a du rester dans sa
+niche, solitaire, revant amerement a l'ingratitude humaine. A la
+Renaissance, le _Petit Duc_; aux Folies-Dramatiques, les _Cloches de
+Corneville_; aux Varietes, _Niniche_; aux Bouffes, cloture; et c'est
+certainement cette cloture qui a ete le coup le plus rude pour M.
+Offenbach. Les Bouffes fermant pendant une Exposition universelle, les
+Bouffes qui ont ete le berceau de M. Offenbach! n'est-ce pas l'aveu
+brutal que son repertoire, si considerable, n'attire plus le public et
+ne fait plus d'argent?
+
+La chute est si douloureuse que certains journaux ont eu pitie. Dans ces
+deux derniers mois, j'ai lu a plusieurs reprises des notes desolees.
+On s'etonnait avec indignation que M. Offenbach fut ainsi jete de cote
+comme une chemise sale. On rappelait les services qu'il a rendus a la
+joie publique, on conjurait les directeurs de reprendre au moins une de
+ses pieces, a titre de consolation. Les directeurs faisaient la sourde
+oreille. Enfin, il s'en est trouve un, M. Weinschenck, qui a bien
+voulu se devouer. Il vient de remonter a la Gaite _Orphee aux Enfers_.
+J'ignore si l'affaire est bonne; mais M. Weinschenck aura tout au moins
+fait une bonne action. Le principe des turlututus est sauve, il ne sera
+pas dit qu'il y aura eu une Exposition universelle sans la musique de M.
+Offenbach.
+
+Certes, je n'aime point a frapper les gens a terre. J'avoue meme que je
+suis pris d'attendrissement et d'interet pour M. Offenbach, maintenant
+que la vogue l'abandonne. Autrefois, il m'irritait; les succes menteurs
+m'ont toujours mis hors de moi. Voila donc la justice qui arrive pour
+lui, et c'est une terrible chose pour un artiste que cette justice,
+lorsqu'il est encore vivant et qu'il assiste a sa decheance. Le public
+est un enfant gate qui brise ses jouets, quand ils ont cesse de
+l'amuser. On est devenu vieux, on a fait le reve d'une longue gloire,
+aveugle sur sa propre valeur par les fumees de l'encens le plus
+grossier, et un jour tout croule, la gloire est un tas de boue, on se
+voit enterre avant d'etre mort. Je ne connais pas de vieillesse plus
+abominable.
+
+Puisque je suis tourne a la morale, je tirerai une conclusion de cette
+aventure. Le succes est meprisable, j'entends ce succes de vogue qui met
+les refrains d'un homme dans la bouche de tout un peuple. Etre seul,
+travailler seul, il n'y a pas de meilleure hygiene pour un producteur.
+On cree alors des oeuvres voulues, des oeuvres ou l'on se met tout
+entier; dans les premiers temps, ces oeuvres peuvent avoir une saveur
+amere pour le public, mais il s'y fait, il finit par les gouter.
+Alors, c'est une admiration solide, une tendresse qui grandit a chaque
+generation. Il arrive que les oeuvres, si applaudies dans l'eclat
+fragile de leur nouveaute, ne durent que quelques printemps, tandis
+que les oeuvres rudes, dedaignees a leur apparition, ont pour elles
+l'immortalite. Je crois inutile de donner des exemples.
+
+Je dirai aux jeunes gens, a ceux qui debutent, de tolerer avec patience
+les succes voles dont l'injustice les ecrase. Que de garcons, sentant
+en eux le grondement d'une personnalite, restent des heures, pales et
+decourages, en face du triomphe de quelque auteur mediocre! Ils se
+sentent superieurs, et ils ne peuvent arriver a la publicite, toutes
+les voies etant bouchees par l'engouement du public. Eh bien! qu'ils
+travaillent et qu'ils attendent! Il faut travailler, travailler
+beaucoup, tout est la; quant au succes, il vient toujours trop vite, car
+il est un mauvais conseiller, un lit dore ou l'on cede aux lachetes.
+
+Jamais on ne se porte mieux intellectuellement que lorsqu'on lutte. On
+se surveille, on se tient ferme, on demande a son talent le plus grand
+effort possible, sachant que personne n'aura pour vous une complaisance.
+C'est dans ces periodes de combat, quand on vous nie et qu'on veut
+affirmer son existence, c'est alors qu'on produit les oeuvres les plus
+fortes et plus intenses. Si la vogue vient, c'est un grand danger; elle
+amollit et ote l'aprete de la touche.
+
+Il n'y a donc pas, pour un artiste, une plus belle vie que vingt
+ou trente annees de lutte, se terminant par un triomphe, quand la
+vieillesse est venue. On a conquis le public peu a peu, on s'en va dans
+sa gloire, certain de la solidite du monument que l'on laisse. Autour
+de soi, on a vu tomber les reputations de carton, les succes officiels.
+C'est une grande consolation que de se dire, dans toutes les miseres,
+que la vogue est passagere et qu'en somme, quelles que soient les
+legeretes et les injustices du public, une heure vient ou seules les
+grandes oeuvres restent debout. Malheur a ceux qui reussissent trop,
+telle est la morale du cas de M. Offenbach!
+
+
+
+LES REPRISES
+
+I
+
+
+C'est avec une profonde stupeur que j'ai ecoute _Chatterton_, le drame
+en trois actes d'Alfred de Vigny, dont la Comedie-Francaise a eu
+l'etrange idee de tenter une reprise. La piece date de 1835, et les
+quarante-deux annees qui nous separent de la premiere representation
+semblent la reculer au fond des ages.
+
+Dans quel singulier etat psychologique etait donc la generation d'alors,
+pour applaudir une pareille oeuvre? Nous ne comprenons plus, nous
+restons beants devant ce poeme des ames incomprises et du suicide
+final. Chatterton, on ne sait trop pourquoi, traque par ses creanciers
+peut-etre, mais cedant aussi a la passion de la solitude, s'est refugie
+chez un riche manufacturier, John Bell, qui lui loue une chambre. Ce
+John Bel, un brutal, tyrannise sa femme, l'honnete et resignee Ketty. Et
+toute la situation dramatique se trouve dans l'amour discret et pur
+du poete et de la jeune femme, amour dont l'aveu ne leur echappe qu'a
+l'heure supreme, lorsque Chatterton, ecrase par la societe, voulant se
+reposer dans la mort, vient d'avaler un flacon d'opium.
+
+Pour comprendre cette etonnante figure de Chatterton, il faut avant tout
+reconstruire l'idee parfaite du poete, telle que la generation de 1830
+l'imaginait. Le poete etait un pontife et la poesie un sacerdoce. Il
+officiait au-dessus de l'humanite, qui avait le devoir de l'adorer a
+genoux. C'etait un messie traversant les foules, avec une etoile au
+front, remplissant une fonction sacree, dont tout l'or de la terre
+n'aurait pu le payer. Ajoutez que le poete devait etre un personnage,
+fatal, un fils de Rene, de Manfred et de tous les grands melancoliques,
+portant un orage dans sa tete pale, expiant la passion humaine par une
+blessure toujours ouverte a son flanc. Il etait beau et providentiel, il
+montait son calvaire au milieu des huees, pur comme un ange et sombre
+comme un bandit. Un cabotin sublime, en un mot.
+
+L'ideal du genre a ete le Chatterton, d'Alfred de Vigny. Quand on voudra
+connaitre la caricature superbe du poete de 1830, il faudra etudier ce
+personnage navrant et comique. Il n'est pas un des panaches du temps que
+Chatterton ne se plante sur la tete. Il les a tous, il semble avoir fait
+la gageure d'epuiser le ridicule et l'odieux. Il chante la solitude, il
+maudit la societe, il traine a dix-huit ans un coeur las et desabuse, il
+a des bottes molles, il se tord les bras a l'idee de faire des vers pour
+les vendre, il passe la nuit a gesticuler et a embrasser le portrait de
+son pere en cheveux blancs, il se tue enfin par monomanie, uniquement
+pour attraper la societe. Chatterton est un polisson, voila mon avis
+tout net.
+
+Qu'on fasse des bonshommes en carton, et qu'ils soient droles, passe
+encore! cela ne tire pas a consequence. Mais qu'on vienne troubler et
+empoisonner les volontes jeunes avec ce fantoche funebre, avec ce pantin
+aussi faux que dangereux, voila ce qui souleve en moi toute ma virilite!
+Le poete est un travailleur comme un autre. Dans le combat de la vie,
+s'il triomphe, tant mieux! s'il tombe, c'est sa faute! La societe ne
+doit pas plus d'aide et de pitie au poete qu'elle n'en doit au boulanger
+et au forgeron. Il n'y a pas de pontife, il n'y a que des hommes, et
+l'energie fait aussi bien partie du talent que le don des vers. Le genie
+est toujours fort.
+
+Comment! on vient nous parler de mort, au seuil de ce siecle! Nous
+revivons, nous entrons dans un age d'activite colossale, nous sommes
+tous pris d'un besoin furieux d'action, et il y a la un pleurard, un
+polisson qui se tue et qui tue par la meme la femme dont il a trouble
+la cervelle. Mais c'est un double meurtre, c'est une lachete et une
+infamie! Que dirait-on d'un soldat qui, en face de l'ennemi, se
+dechargerait son fusil dans la tete? La nouvelle generation litteraire
+n'a qu'a pousser dedaigneusement du pied le cadavre de Chatterton, pour
+passer et aller a l'avenir.
+
+D'ailleurs, c'etait la une pose, pas davantage. La vanite etait grande,
+en 1830; et, naturellement, les poetes se taillaient eux-memes le role
+qu'il leur plaisait de jouer. La mode etait au degout de la vie, au
+mepris de l'argent, aux invectives contre la societe; mais, en somme,
+les poetes--et je parle des plus grands--faisaient tres bon menage
+avec tout cela. Malgre leur desesperance et leur amour de la mort, ces
+messieurs ont presque tous vecu tres vieux; en outre, leur mepris de
+l'argent n'est pas alle jusqu'a leur faire refuser, les sommes enormes
+qu'ils ont gagnees, et ils se sont tres bien accommodes de la societe,
+qui les a combles d'honneurs et d'argent. Tous blagueurs!
+
+J'ai entendu defendre Chatterton d'une facon bien hypocrite. Oui sans
+doute, dit-on, le personnage est demode, mais quel temps regrettable il
+rappelle! En ce temps-la, on croyait a l'ame, on etait plein d'elan, on
+aspirait en haut, on elargissait l'horizon de la foi et de la poesie.
+Quelle plaisanterie enorme! La verite est que le mouvement de 1830 a ete
+superbe comme mise en scene. Si l'on gratte les personnages factices, on
+reste stupefait en arrivant aux hommes vrais. Ils ne valaient pas plus
+que nous, soyez-en surs; meme beaucoup valaient moins. Il y a eu bien
+de la vilenie derriere cette pompe Qu'on ne nous force pas a des
+comparaisons, car nous repondrions avec severite. Nous autres, nous
+croyons a la verite, nous sommes pleins de courage et de force, nous
+aspirons a la science, nous elargissons l'enquete humaine, sur laquelle
+seront basees les lois de demain. Eux autres, ils nient le present, que
+nous affirmons. De quel cote sont la virilite et l'espoir? Et qu'on
+attende: aux oeuvres, on mesurera les ouvriers!
+
+Certes, le romantisme est bien mort. Je n'en veux pour preuve
+que l'attitude stupefiee des spectateurs, l'autre soir, a la
+Comedie-Francaise. Pendant les deux premiers actes surtout, on se
+regardait, on se tatait. Chatterton faisait l'effet d'un habitant de la
+lune tombe parmi nous. Que voulait donc ce monsieur, qui se desesperait,
+sans qu'on sut pourquoi, et qui se fachait de tirer de son travail un
+gain legitime? Le quaker paraissait tout aussi surprenant. Etrange, ce
+quaker qui lache, sans crier gare, des maximes a se faire immediatement
+sauter la cervelle! Pourquoi diable se promene-t-il la dedans! Quant a,
+John Bell, le tyran, le mari implacable, il est certainement le seul
+personnage sympathique de la piece. Au moins celui-la travaille, et il
+apparait comme un sage au milieu de tous les fous qui l'entourent.
+
+On s'extasie beaucoup sur la figure de Ketty Bell. C'est une des
+creations les plus pures, dit-on, qui soient dans notre theatre. Je le
+veux bien. Mais ce personnage est un personnage negatif; j'entends que
+la purete, la resignation, la tendresse discrete de Ketty sont obtenues
+par un effacement continu. Jusqu'au dernier acte, elle n'a pas une scene
+en relief. C'est une declamation a vide sans arret. Elle n'agit pas,
+elle se raidit dans une attitude. Le personnage, dans ces conditions,
+devient une simple silhouette et ne demandait pas un grand effort de
+talent.
+
+Le drame, d'ailleurs, est la negation du theatre, tel qu'on l'entend
+aujourd'hui. Il ne contient pas une seule situation. C'est une elegie en
+quatre tableaux. Les deux premiers actes sont completement vides. On a,
+dans la salle, l'impression de la nudite de l'oeuvre, maintenant
+qu'elle n'est plus echauffee par les phrases demodees qui passionnaient
+autrefois. Le premier tableau du troisieme acte, long monologue de
+Chatterton dans sa mansarde, est peut-etre ce qui a le plus vieilli.
+Rien d'incroyable comme ce poete, declamant au lieu de travailler, et
+declamant les choses les plus inacceptables du monde. Enfin, le
+tableau du denouement est le seul qui reste dramatique. Un garcon qui
+s'empoisonne, une femme qui meurt de la mort de l'homme qu'elle aime,
+cela remuera toujours une salle.
+
+L'avouerai-je? ma preoccupation, ma seule et grande preoccupation,
+pendant la soiree, a ete le fameux escalier. Et je suis sorti avec
+la conviction que cet escalier est le personnage important du drame.
+Remarquez quel en est le succes. Au premier acte, quand Chatterton
+apparait en haut de l'escalier et qu'il le descend, son entree fait
+beaucoup plus d'effet que s'il poussait simplement une porte sur la
+scene. Au second acte, quand les enfants de Ketty Bell montent des
+fruits au pauvre poete, c'est une joie dans la salle de voir les petites
+jambes des deux adorables gamins se hisser sur chaque marche; encore
+l'escalier. Enfin, au quatrieme acte, le role de l'escalier devient tout
+a fait decisif. C'est au pied de l'escalier que l'aveu de Chatterton
+et de Ketty a lieu, et c'est par dessus la rampe qu'ils echangent un
+baiser. L'agonie de Chatterton empoisonne est d'autant plus effrayante
+qu'il gravit l'escalier, en se trainant. Ensuite Ketty monte presque sur
+les genoux, elle entr'ouvre la porte du jeune homme, le voit mourir, et
+se renverse en arriere, glissant le long de la rampe, venant tourner et
+s'abattre a l'avant-scene. L'escalier, toujours l'escalier.
+
+Admettez un instant que l'escalier n'existe pas, faites jouer tout cela
+a plat, et demandez-vous ce que deviendra l'effet. L'effet diminuera de
+moitie, la piece perdra le peu de vie qui lui reste. Voyez-vous Ketty
+Bell ouvrant une porte au fond et reculant? Ce serait fort maigre. Voila
+donc l'accessoire eleve au role de personnage principal. Et je pensais
+au cerisier vrai qui porte de vraies cerises, dans l'_Ami Fritz_.
+L'a-t-on assez foudroye, ce cerisier! La Comedie-Francaise s'etait
+deshonoree en le plantant sur ses planches. La profanation etait dans
+le temple. Mais il me semble, a moi, que la profanation y etait depuis
+quarante-deux ans, car l'escalier sort tout a fait de la tradition.
+
+Je dirai meme que cet escalier n'est pas excusable, au point de vue des
+theories theatrales. Il n'est necessite par rien dans la piece, il n'est
+la que pour le pittoresque. Pas une phrase du drame ne parle de lui,
+aucune indication de l'auteur ne le rappelle. Au contraire, dans l'_Ami
+Fritz_, le cerisier a son role marque; il donne un episode charmant.
+On raconte que l'escalier est une invention, une trouvaille de madame
+Dorval. Cette grande artiste, qui avait certainement le sens dramatique
+tres developpe, avait du tres bien sentir la pauvrete scenique de
+_Chatterton_; elle ne savait comment dramatiser cette elegie monotone.
+Alors, sans doute, elle eut une inspiration, elle imagina l'escalier; et
+j'ajoute qu'un esprit rompu aux effets sceniques pouvait seul inventer
+un accessoire dont le succes a ete si prodigieux. A mon point de vue,
+c'est l'escalier qui joue le role le plus reel et le plus vivant dans le
+drame.
+
+Certes, le drame est tres purement ecrit. Mais cela ne me desarme pas.
+Cette langue correcte est aussi factice que les personnages. On n'y sent
+pas un instant la vibration d'un sentiment vrai. Il y a deux ou trois
+cris qui sont beaux; le reste n'est que de la rhetorique, et de la
+rhetorique dangereuse et ennuyeuse. Le public a formidablement baille.
+
+Je remercie cependant la Comedie-Francaise d'avoir remonte _Chatterton_.
+J'estime qu'on rend un grand service a noire generation litteraire, en
+lui montrant le vide des succes romantiques d'autrefois. Que tous
+les drames vieillis de 1840 defilent tour a tour, et que les jeunes
+ecrivains sachent de quels mensonges ils sont faits. Voila les guenilles
+d'il y a quarante ans, tachez de ne plus recommencer un pareil carnaval,
+et n'ayez qu'une passion, la verite. Celle-la ne vous menagera aucun
+mecompte; on ne rira, on ne baillera jamais devant elle, parce qu'elle
+est toujours la verite, celle qui existe.
+
+
+
+II
+
+Le theatre de la Porte-Saint-Martin, auquel appartient la propriete du
+repertoire de Casimir Delavigne, parait user de cette propriete avec la
+plus grande prudence. Il attend l'ete, les lourdes chaleurs, qui vident
+toutes les salles, pour hasarder un drame en vers, bien convaincu que
+les recettes sont compromises a l'avance et que la prose elle-meme
+devient d'une digestion impossible. Casimir Delavigne est simplement la
+pour boucher un trou, entre une piece a spectacle, comme le _Tour
+du monde en 80 jours_, et un melodrame populaire, comme les _Deux
+orphelines_.
+
+Et telle est, au bout de trente ans, la gloire d'un poete acclame, d'un
+academicien, d'une personnalite litteraire, considerable en son temps,
+qui a contrebalance autrefois les succes de Victor Hugo! Il y a la
+matiere a de sages reflexions. On se demande ou l'on jouera dans trente
+ans les pieces applaudies cette annee sur nos grandes scenes, signees de
+noms retentissants, declarees de purs chefs-d'oeuvre par la bourgeoisie
+qui tient a suivre la mode. Evidemment, on les jouera l'ete, sur des
+planches encanaillees par les feeries et les pieces militaires; et les
+banquettes elles-memes bailleront.
+
+J'estime qu'on est bien severe pour Casimir Delavigne. Autour de moi,
+pendant la representation de _Louis XI_, j'ai entendu des ricanements,
+des plaisanteries, toute une "blague" premeditee. Vraiment, des
+critiques, qui ont discute serieusement et sans se facher les
+_Danicheff_ et l'_Etrangere_, des ecrivains qui trouvent du genie a
+M. Dumas fils et qui lui accordent en outre de l'esprit, sont
+singulierement mal venus de traiter avec cette legerete une oeuvre de
+grand merite, dont certaines parties sont fort belles en somme. Il n'y a
+pas aujourd'hui un seul de nos auteurs dramatiques qui pourrait composer
+un acte aussi large que le quatrieme acte de _Louis XI_.
+
+Certes, la tragedie classique est morte, le drame romantique est
+mort. Qu'ils reposent en paix, ce n'est pas moi qui demanderai leur
+resurrection! Casimir Delavigne a, dans notre histoire litteraire, une
+situation d'autant plus facheuse, qu'il a voulu rester en equilibre
+entre les deux formules, demeurer le petit-neveu de Racine et devenir
+le filleul de Shakespeare. Le genie ne s'accommode jamais de ces
+arrangements; il est extreme et entier. Tout concilier, croire qu'on
+atteindra la perfection en prenant a chaque ecole ses meilleurs
+preceptes, conduit droit au simple talent, et meme au tres petit talent.
+Un temperament d'ecrivain original ne choisit pas; il cree, il marche
+a l'intensite la plus grande possible des notes personnelles qu'il
+apporte. Mais si Casimir Delavigne nous apparait aujourd'hui ce qu'il
+est reellement, un arrangeur habile, un esprit souple et intelligent, il
+n'en est pas moins d'une etude interessante et il n'en reste pas moins
+tres superieur aux arrangeurs de notre epoque.
+
+Et voyez l'aventure, ce qui fait sourire maintenant dans ses oeuvres, ce
+sont justement la rhetorique classique et la rhetorique romantique, tout
+le clinquant litteraire des modes d'autrefois. Les vers, par moment,
+sont abominablement plats, alourdis de periphrases, d'une banalite de
+mauvaise prose; la est l'apport classique. Quant a l'apport romantique,
+il est aussi facheux, il consiste dans la stupefiante facon de presenter
+l'histoire et dans l'etalage grotesque des guenilles du moyen age. Rien
+ne me parait comique comme les romantiques impenitents d'aujourd'hui,
+qui ricanent a une reprise de _Louis XI_. Eh! bonnes gens, ce sont
+justement les panaches et les mensonges en pourpoint abricot de 1830,
+qui ont vieilli et qui gatent l'oeuvre a cette heure!
+
+Je ne parle pas des anachronismes qui font de _Louis XI_ le plus
+singulier cours d'histoire qu'on puisse imaginer; il est entendu
+que l'anachronisme est une licence necessaire, sans laquelle toute
+composition dramatique se trouverait entravee. Mais je parle de la
+grande verite humaine, de la verite des caracteres. Le Louis XI de
+Casimir Delavigne, assassin, fou, lugubre, est une figure ridicule, si
+on le, compare au veritable Louis XI, que la critique historique moderne
+a su enfin degager des brouillards sanglants de la legende. Il est vu a
+la maniere romantique, une maniere noire, avec des clairs de lune par
+derriere, eclairant des gibets, avec des donjons et des tourelles, des
+ferrailles et des poignards, tout un tra la la de grand opera. La verite
+se trouve a chaque scene sacrifiee a l'effet, les personnages ne sont
+plus que des pantins qui montent sur des echasses pour paraitre des
+colosses. C'est ainsi que Casimir Delavigne a transforme en un heros
+de ballade le grand roi si energique et si habile qui travailla un des
+premiers a la France actuelle.
+
+Nous sommes ici dans la question grave, dans le mouvement fatal de
+science qui doit peu a peu influer sur notre theatre et le renouveler.
+Pendant que le romantisme combattait pour la liberte des lettres
+et substituait facheusement une rhetorique a une rhetorique, il ne
+s'apercevait pas que, parallelement a lui, les sciences critiques
+marchaient et devaient un jour le depasser et le vaincre, comme-il
+venait de vaincre l'esprit classique. Il a conquis la liberte de
+tout ecrire, rien de moins, rien de plus; il a ete une insurrection
+necessaire. On peut indiquer ainsi les trois phases: regne classique,
+epuisement de la langue, immobilite des formules, mort lente des
+lettres; regne romantique, revolution dans les mots, declaration des
+droits illimites de l'ecrivain, bataille des opinions et fondation
+d'une nouvelle Eglise; regne naturaliste, plus d'Eglise d'aucune sorte,
+creation d'une methode, enquete universelle a la seule clarte de la
+verite.
+
+Ce qui rend aujourd'hui certaines oeuvres romantiques presque comiques,
+ce qui fait que la jeune generation les trouve si vieilles et ne peut
+les lire sans un sourire, c'est que la critique a marche, que l'histoire
+vraie commence a se degager des documents, que nous nous sommes mis a
+etudier l'homme et a en connaitre les ressorts. Interrogez les jeunes
+gens de vingt-cinq ans, demandez-leur ce qu'ils pensent des plus grands
+poetes romantiques, ils vous repondront que la lecture leur en est
+devenue impossible et qu'ils sont obliges de se rejeter sur Stendhal et
+Balzac; car ce qu'ils cherchent, avant tout, c'est la science exacte
+de l'homme. Cela est un symptome decisif. Evidemment, pour tout esprit
+juste, le mouvement naturaliste s'accentue, le besoin de methode s'est
+propage des sciences a la litterature; on ne peut plus mentir, sous
+peine de n'etre pas ecoute.
+
+J'insiste, on ne doit pas chercher ailleurs les causes de la mort du
+drame. L'esprit moderne, faconne a la verite, ne tolere plus au theatre,
+meme a son insu, les contes a dormir debout qui amusaient nos peres.
+Certes, le drame historique peut renaitre, mais il faudra qu'il soit
+vrai, qu'il ressuscite l'histoire et ne la mette pas en complainte pour
+les petits et les grands enfants. Des qu'un auteur dramatique se degage
+des draperies de convention et pousse un cri de verite humaine,
+un fremissement passionne la salle. Le trait restera eternel, on
+l'applaudira toujours, en dehors des modes litteraires.
+
+La representation de _Louis XI_ a la Porte-Saint-Martin a ete
+caracteristique. Rien n'est long et penible comme les trois premiers
+actes. Casimir Delavigne les a employes a peindre un Louis XI
+legendaire, une figure sombre dans laquelle la cruaute domine, malgre
+les touches familieres et comiques. Je ne parle pas de la fable
+romanesque, de ce Nemours dont le pere a ete assassine sur l'ordre de
+Louis XI, et qui revient a la cour comme ambassadeur de Charles le
+Temeraire, avec des pensees de vengeance. Cette fable, compliquee des
+tendresses de Nemours et de Marie de Comines, n'a d'autre interet que
+de menager une belle scene au quatrieme acte. Les personnages entrent,
+disent ce qu'ils ont a dire, puis s'en vont. On ne peut guere detacher
+que la scene ou Louis XI vient assister aux danses des paysans et la
+scene dans laquelle Nemours, accomplissant sa mission, jette aux pieds
+du roi son gant, que le dauphin releve.
+
+Mais, je l'ai dit, le quatrieme acte garde encore aujourd'hui une belle
+largeur. Louis XI se trainant aux genoux de Francois de Paule, le
+suppliant de prolonger son existence par un miracle, puis confessant ses
+crimes; et ensuite Nemours apparaissant un poignard a la maintenant le
+roi grelottant de peur, lui laissant la vie comme vengeance: ce sont la
+des situations superbes et profondes qui ont de l'au dela. Meme les vers
+prennent plus de concision et de force, s'elevent, sinon a la poesie, du
+moins a la correction et a la nettete. Il faut citer encore la mort de
+Louis XI, au cinquieme acte, l'episode emprunte a Shakespeare du roi
+agonisant qui voit le dauphin, la couronne sur la tete, jouer deja son
+role royal.
+
+
+
+
+III
+
+Je parlerai de deux reprises, celles de la _Tour de Nesle_ et du
+_Chandelier_, qui me paraissent soulever d'interessantes reflexions, au
+point de vue de la philosophie theatrale.
+
+L'Ambigu, eprouve par une longue suite de desastres, a eu l'excellente
+idee de rouvrir ses portes en jouant la _Tour de Nesle_, dont le succes
+est toujours certain. La fortune de ce drame est d'etre une piece
+typique, contenant la formule la plus complete d'une forme dramatique
+particuliere. En litterature, aussi bien au theatre que dans le roman,
+l'oeuvre qui reste est l'oeuvre intense que l'ecrivain a pousse le
+plus loin possible dans un sens donne. Elle demeure un patron, la
+manifestation absolue d'un certain art a une certaine epoque.
+
+Que l'on songe au melodrame de 1830, et aussitot l'idee de la _Tour
+de Nesle_ vient a l'esprit. Elle est encore a cette heure le modele
+indiscute d'une forme dramatique qui s'est imposee pendant de longues
+annees; et meme aujourd'hui que cette forme est usee, la piece conserve
+presque toute sa puissance sur la foule. Telle est, je le repete, la
+fortune des oeuvres typiques.
+
+La formule que represente la _Tour de Nesle_ est une des plus
+caracteristiques dans notre histoire litteraire. On pourrait dire
+qu'elle exprime le romantisme intransigeant et radical. Je ne connais
+pas de reaction plus violente contre notre theatre classique, immobilise
+dans l'analyse des sentiments et des passions. Le theatre de Victor Hugo
+laisse encore des coins aux developpements analytiques des personnages.
+Mais le theatre de MM. Dumas et Gaillardet coupe carrement toutes
+ces choses inutiles et s'en tient d'une facon stricte aux faits, a
+l'intrigue nouee de la facon la plus puissante, sans avoir le moindre
+egard a la vraisemblance et aux documents humains.
+
+En somme, cette formule peut se reduire a ceci: poser en principe que
+seul le mouvement existe; faire ensuite des personnages de simples
+pieces d'echec, impersonnelles et taillees sur un patron convenu, dont
+l'auteur usera a son gre; combiner alors l'armee de ces personnages de
+bois de facon a tirer de la bataille le plus grand effet possible; et
+aller carrement a cette besogne, ne pas faire la petite bouche devant
+les mensonges monstrueux, agir seulement en vue du resultat final, qui
+est d'etourdir le public par une serie de coups de theatre, sans lui
+laisser le temps de protester.
+
+On connait le resultat. Il est reellement foudroyant. Le public suit
+la terrible partie avec une emotion qui augmente a chaque tableau. Ce
+spectacle tout physique le prend aux nerfs et au sang, le secoue comme
+sous les decharges successives d'une machine electrique. Une fois engage
+dans l'engrenage de cet art purement mecanique, s'il a livre le bout du
+doigt au prologue, il faut qu'il laisse le corps entier au dernier
+acte. La langue etrange que parlent les personnages, les situations
+stupefiantes de faussete et de drolerie, rien n'importe plus. On
+assiste a la piece, comme on lit un de ces romans-feuilletons dont les
+peripeties vous empoignent et vous brisent, a ce point qu'on ne peut
+s'en arracher, meme lorsqu'on en sent toute l'imbecillite.
+
+Mais qu'arrive-t-il quand on a termine la lecture d'une telle oeuvre? On
+jette le roman, degoute et furieux contre soi-meme. Quoi! on a pu perdre
+son temps dans cette fievre de curiosite malsaine! On s'essuie la face
+comme un joueur qui s'echappe d'un tripot. Et, au theatre, la sensation
+est la meme. Interrogez le public qui sort, par exemple, d'une
+representation de la _Tour de Nesle_. Sans doute, la soiree a ete
+remplie, et tout ce monde s'est passionne. Mais, au fond de chacun, il y
+a un grand vide, de la lassitude et de la repugnance. Les plus grossiers
+sentent un malaise, comme apres une partie de cartes trop prolongee.
+Rien n'a parle a l'intelligence, aucun document nouveau n'a ete fourni
+sur la nature et sur l'humanite.
+
+J'ai appele cet art un art mecanique. Je ne saurais le definir plus
+exactement. Tout y est ramene a la confection d'une machine, dont les
+pieces s'emboitent d'une facon mathematique. Le chef-d'oeuvre du genre
+sera le drame ou les personnages, reduits a l'etat de rouages, n'auront
+plus en eux aucune humanite et garderont le seul mouvement qui
+conviendra a la poussee de l'ensemble. Ils ne parleront plus, ils
+lanceront uniquement le mot necessaire. Ils seront la, non pour vivre,
+mais pour resumer des situations. On les aplatira, on les allongera, on
+fera d'eux du zinc ou de la chair a pate, selon les besoins. Et les gens
+du metier s'extasient. Quelle facture! quelle entente du theatre! quel
+genie!
+
+Vraiment, il faudrait s'entendre. Cet enthousiasme pour un art tres
+inferieur en somme me parait malsain. Certes, je ne songe pas a nier la
+puissance toute physique du melodrame romantique. Mais vouloir faire de
+cette formule la formule de notre theatre national, dire d'une facon
+absolue: "Le theatre est la," c'est pousser un peu loin l'amour de la
+mecanique dramatique. Non, certes, le theatre n'est pas la: il est ou
+sont Eschyle, Shakespeare, Corneille et Moliere, dans les larges et
+vivantes peintures de l'humanite. On ne veut pas comprendre que nous
+pataugeons aujourd'hui dans la boue des intrigues compliquees. Notre
+theatre se relevera le jour ou l'analyse reprendra sa large place, ou
+le personnage, au lieu d'etre ecrase et de disparaitre sous les faits,
+dominera l'action et la menera.
+
+Quel critique dramatique oserait dire a un debutant: "Lisez la _Tour du
+Nesle_", lorsqu'il peut lui dire: "Lisez _Tartufe_, lisez _Hamlet_." Ce
+qui m'irrite, c'est cette passion du succes brutal et immediat, c'est
+cette odieuse cuisine qui cache jusqu'a la vue des chefs-d'oeuvre. On
+fait du theatre une simple affaire de poncifs, lorsque les litteratures
+des peuples sont la pour temoigner qu'il n'y a pas d'absolu dans l'art
+dramatique et que le talent peut tout y inventer. Chaque fois qu'on
+voudra vous enfermer dans un code en declarant: "Ceci est du theatre,
+ceci n'est pas du theatre," repondez carrement: "Le theatre n'existe
+pas, il y a des theatres, et je cherche le mien."
+
+Mais je trouve surtout, dans la _Tour de Nesle_, de bien curieuses
+remarques a faire au sujet de la moralite de la piece. Vous savez quel
+role on fait jouer aujourd'hui a la moralite. Il faut qu'un drame soit
+moral, sans quoi il est foudroye par les critiques vertueux. Or, il y a,
+dans la _Tour de Nesle_, le plus incroyable entassement d'infamies qu'on
+puisse rever. Cela atteint presque a l'horreur des tragedies grecques.
+Je ne parle pas de ce passe-temps que prend une reine de France, a noyer
+tous les matins ses amants d'une nuit. Simple peccadille, lorsque l'on
+songe que la reine en question a fait assassiner son pere et s'oublie
+dans les bras de ses fils. Eh bien! toutes ces abominations sont
+parfaitement tolerees par le public. C'est a peine si les critiques
+reactionnaires osent reclamer, pour le principe.
+
+Habilete supreme du genie, disent les enthousiastes. Il fallait MM.
+Dumas et Gaillardet pour deguiser ainsi l'ordure. Vraiment! J'imagine,
+moi, que le bois dont ils ont fabrique leurs bonshommes, les a
+singulierement servis en cette affaire. Comment voulez-vous qu'on se
+fache contre des pantins? Il est trop visible que ce ne sont pas la
+des etres vivants, mais de purs mannequins allant et venant au gre des
+combinaisons sceniques. Le mouvement n'est pas la vie. Puis, toute cette
+histoire reste dans la legende. Au fond, il s'agit d'un conte pareil a
+celui du _Petit Poucet_, et personne ne s'est jamais avise de trouver
+l'ogre immoral. Marguerite de Bourgogne, se vautrant dans le meurtre et
+la debauche, fait simplement son metier de monstre en carton. Elle peut
+epouvanter une minute l'imagination des spectateurs; mais, des qu'elle
+est rentree dans la coulisse, elle n'est plus, elle n'a meme pas la
+realite d'une fiction logiquement deduite.
+
+Voila ce qui explique pourquoi les horreurs des drames romantiques ne
+blessent personne: c'est qu'on ne sent pas l'humanite engagee dans
+l'affaire, tellement les coquins et les coquines y sont hors de toute
+realite. Si MM. Dumas et Gaillardet avaient mis debout une Marguerite de
+Bourgogne en chair et en os, au lieu de cette etrange reine de France
+qui court si drolement le guilledou, vous entendriez les protestations
+indignees de la salle. J'ose meme dire que plus ils ont charge cette
+figure de crimes, et plus ils l'ont rendue acceptable. Au dela d'une
+certaine limite, lorsqu'il entre dans la fable, le mal est un plaisir
+dont la foule se regale. Mettez une bourgeoise qui trompe son mari un
+peu crument, le public se fachera, parce qu'il sentira que cela est
+vrai.
+
+Un hasard a voulu que la Comedie-Francaise eut repris le _Chandelier_,
+juste une semaine avant la reprise de la _Tour de Nesle_. Eh bien!
+l'adorable comedie d'Alfred de Musset a ete froidement ecoulee. Cela
+est un fait, et la critique, pour l'expliquer, a du s'en prendre a la
+nouvelle distribution. On a trouve Clavaroche insupportable de brutalite
+et de fatuite soldatesques. Fortunio a paru sournois et vicieux. Quant
+a Jacqueline, elle est surement une gredine de la pire espece; elle se
+donne sans amour, elle se prete a un jeu cruel et finit par changer
+d'amant comme on change de chemise. Quels personnages! quelles moeurs!
+
+Ah! vraiment, c'est a faire saigner le coeur des honnetes ecrivains, ce
+public froid et scandalise, qui affecte de ne pas comprendre! Quoi de
+plus profondement humain que cette histoire, dont on trouverait les
+elements dans notre vieille et franche litterature! Une femme qui trompe
+son mari, qui abrite ses amours derriere la tendresse tremblante d'un
+petit clerc, et qui est vaincue a la fin par tant de jeunesse, de
+devouement et de desespoir: n'est-ce pas le drame de la passion
+elle-meme, avec une fraicheur de printemps exquise? Musset n'a jamais
+ete plus railleur ni plus tendre; il a touche la le fond des coeurs. Son
+oeuvre a le frisson de la vie, le charme d'une analyse de poete. Chaque
+scene ouvre un monde. On ne sort pas du theatre l'ame et la tete vides,
+car on emporte un coin d'humanite avec soi, sur lequel on peut rever
+indefiniment.
+
+Mais je n'ai point a louer le _Chandelier_. Je desire seulement poser
+cote a cote Marguerite de Bourgogne et Jacqueline. Aupres de la reine
+parricide et incestueuse, mettez la bourgeoise qui trompe simplement son
+mari, et demandez-vous pourquoi la seconde revolte une salle, tandis que
+la premiere fait le regal du public. C'est que Jacqueline n'est pas en
+carton, c'est qu'elle est la femme tout entiere. On la sent vivre dans
+ses froides coquetteries, dans la facon dont elle joue de son mari,
+surtout dans cet eclat de passion qui l'anime et la transfigure au
+denouement. Elle vit: des lors, elle est indecente. Voila ce que je
+voulais demontrer.
+
+Que la _Tour de Nesle_ reste dans notre musee dramatique, comme
+l'expression curieuse de l'art d'une epoque, je l'accorde volontiers.
+Mais que l'on dise aux jeunes auteurs: "Faites-nous des _Tour de
+Nesle_," c'est ce que je me permets de trouver tres facheux. Certes, il
+n'est pas un ecrivain qui ne prefererait avoir fait le _Chandelier_.
+Cette comedie peut manquer completement de mecanique dramatique, elle
+n'en a pas moins l'eternelle jeunesse; elle vivra toujours, aussi
+fraiche, lorsque la _Tour de Nesle_ sera, depuis longtemps, mangee par
+la poussiere des cartons. A quoi sert donc la fameuse mecanique, que
+l'on pretend si faussement indispensable, puisqu'elle ne peut pas faire
+vivre une piece et qu'une piece peut vivre sans elle? Le theatre est
+libre.
+
+
+
+IV
+
+On tolere toujours une reprise; si certaines scenes ont vieilli, si l'on
+est blesse par de monstrueuses invraisemblances, si l'on s'ennuie, on en
+est quitte pour dire: "Dame! la piece date de trente ans, il faut tenir
+compte des epoques et accepter les modes du temps passe." On en arrive,
+en faisant ainsi la part des engouements d'autrefois, a supporter des
+choses qu'on refuserait violemment aujourd'hui. Pour une piece nouvelle,
+on se montre impitoyable; elle interesse ou elle n'interesse pas;
+personne ne lui fait credit, et l'indifference se produit tout de suite
+autour d'elle, si elle ne passionne pas le public.
+
+Voila pourquoi le theatre de la Porte-Saint-Martin, dont les traditions
+sont d'exploiter le drame historique, se trouve reduit a vivre de
+reprises. Les quelques drames historiques qu'il a essaye de donner ont
+echoue. Les auteurs eux-memes me paraissent pris de peur; ils sentent
+que le gout du public n'est plus la, ils n'ont aucune envie de perdre
+leur temps et de risquer encore une chute. Alors, pour ne pas mentir a
+son enseigne, pour vivre d'ailleurs et boucher des trous qu'il ne sait
+comment combler, le theatre est bien force de fouiller les vieux cartons
+et de tirer quelques recettes des grands succes d'autrefois. Les
+chefs-d'oeuvre du genre reparaissent ainsi periodiquement. On n'a pas
+invente une formule neuve de drame, on vivote comme on peut avec les
+vieux habits et les vieux galons du repertoire romantique. Telle est
+la situation exacte, et je crois que personne ne peut me dementir.
+Seulement, on ne semble pas s'apercevoir d'une chose, c'est qu'on acheve
+de tuer le genre historique, tel que Dumas et ses collaborateurs l'ont
+cree, en faisant de la sorte servir leurs drames a boucher des trous.
+Ces drames passent a l'etat d'oeuvres classiques, d'oeuvres mortes,
+puisqu'elles restent des types dont on ne peut plus tirer des copies.
+Les reprises, d'ailleurs, ne sauraient etre eternelles. Apres les
+_Trois Mousquetaires_, la _Reine Margot_; apres la _Reine Margot_, le
+_Chevalier de Maison-Rouge_. Je consens a ce que toute la serie y passe,
+mais ensuite on ne recommencera sans doute pas. Il faut que notre
+generation produise. Quand on aura use toutes les anciennes pieces,
+quand on aura compris que le cadre en est demode et que decidement le
+public n'en veut plus, l'heure arrivera enfin ou tout le monde sentira
+la necessite d'une nouvelle forme de drame. C'est cette heure-la qui ne
+saurait tarder a sonner, selon moi.
+
+Je ne dis pas autre chose depuis longtemps. J'estime que la defense
+d'une idee juste suffit a la bonne volonte d'un homme. On me prete je
+ne sais quelles theories revolutionnaires en art, qui, en tous cas,
+seraient des theories purement personnelles. Depuis que je vais
+assidument dans les theatres, je constate qu'il y regne un grand
+malaise, que les directeurs, les auteurs, le public lui-meme sont
+inquiets et ne savent ce qu'ils veulent; je me persuade de plus en plus
+que, les anciennes formules ayant fait leur temps, il serait bon de
+trouver un nouveau drame au plus vite. C'est ce que je repete chaque
+jour, rien deplus. Maintenant, personnellement, je vois l'avenir dans
+l'ecole naturaliste; selon moi, pour de nombreuses raisons, le mouvement
+scientifique du siecle doit fatalement gagner les planches. Mais c'est
+la une opinion particuliere que je defends a mes risques et perils. Le
+theatre reclame une evolution litteraire, voila une verite indiscutable.
+Maintenant, que cette evolution se produise dans n'importe quel sens, si
+elle se produit puissamment, elle me passionnera.
+
+La _Reine Margot_, que le theatre de la Porte Saint-Martin vient
+de reprendre, ne me fera pas regretter, je l'avoue, le genre dit
+historique. Le sens de ces grandes machines me manque decidement.
+Certes, je suis tres sensible a l'ampleur du cadre, je trouve excellente
+cette coupure du drame en douze ou treize tableaux; cela permet de
+multiplier les decors, de promener l'action partout, de donner de la vie
+et de la mobilite a l'oeuvre. Mais quel etrange emploi d'un cadre aussi
+vaste! Il semble que les auteurs n'aient profite de l'elargissement du
+cadre que pour y elargir des mensonges. Un grand opera serre a coup sur
+la verite de plus pres.
+
+Que voulez-vous? l'illusion ne se produit pas pour moi, et des lors je
+ne puis gouter aucun plaisir. Il m'est impossible d'empecher ma raison
+de fonctionner. Dans les endroits les plus pathetiques, ce sont des
+reflexions, des revoltes du bon sens, qui me gatent absolument les
+meilleures scenes. Pourquoi tel personnage fait-il cela? pourquoi tel
+autre dit-il ceci? c'est ridicule, c'est pueril, et le reste. Je passe
+les soirees, dans mon fauteuil, a couver de grosses coleres, lorsque
+naturellement je ne demanderais pas mieux que de m'amuser en digne
+bourgeois. Une scene vraie arrive-t-elle, je suis pris tout entier, et
+je sens bien que la salle est prise comme moi. La verite est donc la
+grande force au theatre, la seule force qui impose l'illusion complete,
+qui donne a l'art dramatique l'intensite, du reel. Et je ne demande pas
+autre chose, je demande a ce qu'on me prenne tout entier, sans laisser
+a ma raison le loisir de critiquer en moi mon emotion, a mesure qu'elle
+voudrait naitre. Toute la theorie du theatre est la.
+
+La _Reine Margot_ est d'un art absolument inferieur. J'y vois une
+exhibition, un carnaval historique, pas davantage; cela pourrait tres
+bien se jouer dans une baraque de foire, si la baraque avait les
+dimensions convenables. Mais, ceci pose, il est evident que l'oeuvre
+a ete fabriquee par des mains habiles, qu'elle contient meme quelques
+scenes puissantes, ou l'on reconnait la griffe d'Alexandre Dumas, cet
+inepuisable conteur d'une invention si extraordinaire. Je vais tacher
+d'indiquer ce qui me plait et ce qui me deplait.
+
+J'ai beaucoup entendu vanter l'exposition, la rencontre de Coconnas et
+de La Mole, le soir meme de la Saint-Barthelemy, leur combat, la fuite
+de La Mole jusque dans la chambre de la reine Marguerite, enfin le roi
+Charles IX tirant un coup d'arquebuse par une des fenetres du Louvre.
+C'est une course, un pietinement, une bousculade a travers trois
+tableaux. Beaucoup de bruit, des corteges, des coups de fusil, du
+mouvement a coup sur, mais de la vie, pas le moins du monde! Il ne faut
+pas confondre la vie avec le mouvement. Je suis certain qu'un simple
+tableau, largement concu, poserait beaucoup mieux la Saint-Barthelemy
+que ce tourbillon de gens qui se precipitent, sans que nous ayons le
+temps de faire connaissance avec eux. Il y a simplement la un interet de
+bruit, une enfilade de scenes destinees a agir sur le gros public. C'est
+l'art des treteaux, avec les ressources de la mise en scene moderne.
+
+Je ne parle pas de la verite. Une des choses qui m'ont le plus stupefie,
+c'a ete de voir une troupe de gardes, les gardes de la duchesse de
+Nevers, passer par la chambre a coucher de la reine de Navarre. La
+duchesse traverse la chambre, il est vrai; mais est-il acceptable que
+les gardes la traversent aussi? Je me demande encore ce que ces gardes
+font la. Une chose bien etrange aussi, c'est la facon dont le roi tire
+sur le peuple. Il dirige d'abord son arme sur Henri de Navarre, puis
+reculant pour ne pas ceder a une pensee criminelle, il s'ecrie: "Il faut
+pourtant que je tue quelqu'un!" Et il tire par la fenetre. Remarquez que
+le Charles IX du drame est un personnage sympathique; les auteurs ne lui
+ont donne que cet acces de ferocite, pour utiliser la legende: c'est un
+placage visible, d'un effet qui consterne. Le pis est qu'on charge si
+fortement l'arquebuse, afin d'emouvoir la salle sans doute, que le roi a
+l'air de tirer un coup de canon.
+
+La partie la plus puissante du drame est l'empoisonnement de Charles IX,
+a l'aide d'un livre de chasse, dont Catherine de Medicis a trempe les
+pages dans une solution d'arsenic et qu'elle destinait a Henri de
+Navarre. La fatalite vengeresse veut que la mere tue ainsi son propre
+fils. Ajoutez que le duc d'Alencon, le frere du roi, surprenant celui-ci
+en train de s'empoisonner, en mouillant son doigt afin de tourner les
+pages, le laisse tranquillement continuer, jugeant l'occasion bonne pour
+monter sur le trone. Une famille interessante, vraiment! A ce propos, je
+faisais une reflexion. Pourquoi, au theatre, permet-on tous les crimes
+dans les familles royales? Le theatre classique nous montre les rois
+grecs s'egorgeant entre eux avec la plus belle facilite du monde. Les
+drames romantiques abusent aussi des rois chenapans. Dans les drames
+bourgeois, au contraire, les trop gros crimes indignent la salle. Sans
+doute, il faut porter couronne pour etre un gredin a son aise.
+
+Je ne parle toujours pas de verite. Rien n'est plus comique, au fond,
+que ce roi empoisonne qui se promene encore dans une demi-douzaine de
+tableaux, avec des acces de coliques de temps a autre. Il finit par
+savoir qu'il a de l'arsenic dans le corps, et Rene, un savant medecin,
+lui ayant dit qu'il n'y avait rien a faire, il ne fait rien pour lutter
+contre la mort. Cela est inacceptable, l'arsenic est un poison que l'on
+combat parfaitement. J'ai ete obsede par cette idee pendant toute la
+deuxieme partie du drame: "Mais pourquoi Charles IX n'est-il pas dans
+son lit?" C'est un souci vulgaire, une preoccupation bourgeoise, je le
+sais; mais je ne puis rien contre les habitudes de mon esprit. Lisez
+donc _Madame Bovary_, voyez comment on meurt par l'arsenic, vous me
+direz ensuite si Charles IX n'est pas tres drole. Non seulement aucun
+des symptomes n'est observe, mais encore il est impossible que le roi
+ne se mette pas entre les mains des medecins, en leur disant de tenter
+quand meme la guerison.
+
+Les personnages de Coconnas et de La Mole, qui ont fait autrefois le
+succes du drame, sont des silhouettes enluminees de tons vifs pour les
+spectateurs peu lettres. D'ailleurs, la partie purement romanesque tient
+fort peu de place, et l'on regrette l'histoire, cette Marguerite si
+belle, que tout son siecle a adoree. Comme elle est reduite la-dedans
+a un role de poupee vulgaire! Elle, la savante, la spirituelle,
+l'amoureuse, c'est a peine si elle est un rouage dans cette machine
+dramatique. Tout se rapetisse et s'aplatit. On dirait un theatre
+mecanique. Le plus grand defaut de ces vastes pieces populaires,
+decoupees dans des romans, c'est de reduire ainsi les personnages les
+plus importants a des emplois d'utilites; il ne reste guere que de la
+figuration; toute la chair de l'oeuvre s'en va pour ne laisser voir que
+la carcasse. D'autre part, on ne comprend plus que difficilement, on
+doit sans cesse suppleer a ce que les heros n'ont pas le temps de nous
+dire.
+
+Le succes de la _Reine Margot_ a ete tres vif autrefois, et il est
+possible que la reprise soit fructueuse. Sans doute, pour gouter une
+oeuvre pareille il faut une naivete d'impressions que je n'ai plus. Si
+je pouvais retrouver mes seize ans, mes durs commencements de jeune
+homme, et reprendre une place en haut, a une des galeries, je serais
+sans doute moins severe. Mais trop d'etudes ont passe sur moi, trop
+d'analyse et trop d'observation, pour que je puisse me plaire a une
+oeuvre qui m'ennuie par sa puerilite et qui me fache par ses mensonges.
+Je suis meme d'avis que, si le peuple s'amuse a un pareil spectacle,
+on devrait l'en sevrer, car il ne peut qu'y fausser son jugement et y
+desapprendre notre histoire nationale.
+
+
+
+V
+
+La reprise du _Batard_, a la Porte-Saint-Martin, vient de remettre pour
+un instant en lumiere la figure d'Alfred Touroude. Il paraissait bien
+oublie; la mort, en une seule annee, l'avait pris tout entier, et il a
+fallu le chomage des grosses chaleurs, l'embarras des critiques qui
+ne savent comment emplir leurs articles, pour ressusciter cet auteur
+dramatique deja couche dans le neant.
+
+La mort d'Alfred Touroude a ete un deuil pour ses amis. Mais l'art
+n'avait deja plus a pleurer en lui, malgre sa jeunesse, un talent dans
+la fleur de ses promesses. Il est peu d'exemples d'une carriere
+si courte et si bornee. Acclame a ses debuts, il avait prouve son
+impuissance, des sa troisieme ou quatrieme piece. Il decourageait
+ceux qui esperaient en son temperament, il montrait de plus en plus
+l'impossibilite radicale ou il etait de mettre debout une oeuvre
+litteraire. Chaque nouveau pas etait une chute. Quand il est mort,
+a moins d'un de ces prodiges de souplesse dont sa nature brutale ne
+semblait guere capable, on n'osait plus attendre de lui une de ces
+oeuvres completes et decisives qui classent un homme.
+
+Et veut-on savoir ou etait sa plaie, a mon sens? Il ne savait pas
+ecrire, il fabriquait ses pieces comme un menuisier fabrique une table,
+a coups de scie et de marteau. Son dialogue etait stupefiant de phrases
+incorrectes, de tournures ampoulees et ridicules. Et il n'y avait pas
+que le style qui montrat le plus grand dedain de l'art, la contexture
+des pieces elle-meme indiquait un esprit depourvu de litterature,
+incapable d'un arrangement equilibre de poete. Il faisait en un mot du
+theatre pour faire du theatre, comme certains critiques veulent qu'on en
+fasse, sans se soucier d'autre chose que de la mecanique theatrale.
+
+Quel exemple plein d'enseignements, si les critiques en question
+voulaient bien etre logiques! Je leur ai entendu dire que Touroude avait
+le don, c'est-a-dire qu'il apportait ce metier du theatre, sans lequel,
+selon eux, on ne saurait ecrire une bonne piece. Un joli don, en verite,
+si ce don conduit aux derniers drames de Touroude! On voit par lui a
+quoi sert de naitre auteur dramatique, lorsqu'on ne nait pas en meme
+temps ecrivain et poete. Il serait grand temps de proclamer une verite:
+c'est qu'en litterature, au theatre comme dans le roman, il faut d'abord
+aimer les lettres. L'ecrivain passe le premier, l'homme de metier ne
+vient qu'au second rang.
+
+Je retombe ici dans l'eternelle querelle. Notre critique contemporaine a
+fait du theatre un terrain ferme ou elle admet les seuls fabricants, en
+consignant a la porte les hommes de style. Le theatre est ainsi devenu
+un domaine a part, dans lequel la litterature est simplement toleree.
+D'abord, sachez-fabriquer une machine dramatique selon le gout du
+jour; ensuite, ecrivez en francais si vous pouvez, mais cela n'est pas
+absolument necessaire. Meme cela gene, car il est passe en axiome qu'un
+ecrivain de race est un geneur sur les planches; les directeurs se
+sauvent, les acteurs sont paralyses, jusqu'au pompier de service qui
+sourit avec mepris!
+
+Il n'y a qu'en France, a coup sur, qu'on se fait une si etrange idee du
+theatre. Et encore cette idee date-t-elle uniquement de ce siecle. Notre
+critique a rabaisse la question au point de vue des besoins de la foule.
+Il faut des spectacles, et l'on a imagine une formule expeditive pour
+fabriquer des spectacles qui puissent plaire au plus grand nombre. De
+cette maniere, notre critique s'occupe seulement de la fabrication
+courante, des pieces qui alimentent, au jour le jour, nos scenes
+populaires, de cette masse enorme d'oeuvres de camelote destinees a
+vivre quelques soirees et a disparaitre pour toujours. La necessite du
+metier est nee de la. Le pis est que la critique veut ramener au metier
+les ecrivains d'esprit libre qui cherchent ailleurs et veulent devant
+eux le champ vaste des compositions originales.
+
+Cherchez dans notre histoire litteraire, vous ne trouverez pas ce mot de
+metier avant Scribe. C'est lui qui a invente l'article Paris au theatre,
+les vaudevilles bacles a la douzaine d'apres un patron connu. Est-ce que
+Moliere savait "le metier"? On l'accuse aujourd'hui de ne jamais avoir
+trouve un bon denouement. Est-ce que Corneille se doutait de la facon
+compliquee dont on doit charpenter une oeuvre dramatique? Le pauvre
+grand homme disait simplement et fortement ce qu'il avait a dire, ses
+tragedies etaient de purs developpements litteraires.
+
+Il y a plus, tout ce qui vit au theatre, tout ce qui reste, c'est
+le morceau de style, c'est la litterature. Notre theatre classique,
+Moliere, Corneille, Racine, est un cours de grammaire et de rhetorique.
+Certes, personne ne s'avise de celebrer l'habilete de la charpente,
+tandis que tout le monde se recrie sur les beautes du style. Un exemple
+plus frappant encore est celui du _Mariage de Figaro_. La, Beaumarchais
+a ete habile, complique, savant dans la facon de nouer et de denouer sa
+piece. Mais qui songe aujourd'hui a lui faire un honneur de sa science?
+L'adresse du metier est devenue le petit cote de la piece, les
+passages celebres sont les tirades de Figaro, l'au dela litteraire et
+philosophique de l'oeuvre. Et l'on pourrait continuer cette revue. J'ai
+souvent demande aux critiques de bonne foi de m'indiquer une piece
+que le seul metier du theatre ait fait vivre. Quant a moi, je leur en
+citerai une douzaine, auxquelles l'art d'ecrire a souffle une eternelle
+vie. Ne prenons que les adorables proverbes de Musset. La fantaisie y
+tient lieu de science, les scenes s'en vont a la debandade dans le pays
+du bleu, la poesie s'y moque des regles. N'est-ce pas la pourtant du
+theatre exquis, autrement serieux au fond que le theatre bien charpente?
+Quel est l'auteur qui n'aimerait pas mieux avoir ecrit _On ne badine
+pas avec l'amour_, que telle ou telle piece, inutile a nommer, balie
+solidement selon les regles du theatre contemporain?
+
+J'ai toujours ete tres etonne qu'un public lettre ne se contentat pas au
+theatre d'une belle langue, d'une composition litteraire developpee par
+un poete ou par un penseur. Au dix-septieme siecle, on discutait les
+vers d'une tragedie, la philosophie et la rhetorique de l'oeuvre, sans
+demander a l'auteur s'il avait, oui ou non, Je don du theatre.
+
+Est-il donc si difficile de passer une soiree dans un fauteuil, a
+ecouter de la belle prose, savamment ecrite, et a regarder une action
+qui se deroule selon le caprice de l'ecrivain? Que cette action aille a
+gauche ou a droite, qu'importe! Elle peut meme cesser tout a fait, l'art
+reste, qui suffit a passionner. Avec un poete, avec un penseur, on ne
+saurait s'ennuyer, on le suit partout, certain de pleurer ou de rire.
+
+Mais non, les choses ont change. On ne s'asseoit plus que bien rarement
+dans un fauteuil pour gouter un plaisir litteraire. En dehors du style,
+en dehors des peintures humaines, on demande les secousses d'une
+intrigue. On s'est habitue a la recreation d'un spectacle mouvemente, la
+routine est venue, les pieces qui sortent du patron adopte paraissent
+ennuyeuses ou bizarres. Et ce n'est pas seulement le gros public qui a
+besoin aujourd'hui de ces parades de foire, le public delicat lui-meme
+a ete atteint et reclame des oeuvres amusantes comme des histoires
+de revenants ou de voleurs. La litterature ne suffit plus, elle fait
+bailler.
+
+Ajoutez a cela notre esprit latin, notre besoin de symetrie, et vous
+comprendrez comment le theatre est devenu chez nous un probleme
+d'arithmetique, une maniere d'accommoder un fait, de la meme facon qu'on
+resout une regle de trois. Un code a ete ecrit, les auteurs dramatiques
+sont devenus des arrangeurs, se moquant de la verite, de la litterature
+et du bon sens.
+
+Alfred Touroude est donc, selon moi, une victime du metier. La critique,
+en declarant solennellement qu'il avait le don, l'a gonfle d'un orgueil
+immense. Des lors, il s'est cru le maitre du theatre, il s'est enfonce
+dans les sujets les plus etranges, il s'est imagine qu'il lui suffisait
+de charpenter un fait pour composer un chef-d'oeuvre. Je me souviens du
+premier acte de _Jane_. Cela etait tres saisissant, en effet. Une femme
+venait d'etre violee. La toile se levait, et on la voyait evanouie apres
+l'attentat, revenant lentement a elle, avec l'horreur du souvenir qui
+s'eveillait. Puis, lorsque son mari entrait, elle lui disait tout, dans
+une scene tres puissante. Mais comme cela etait gate par la langue,
+comme l'auteur tirait un pauvre parti de la situation, uniquement parce
+qu'il ne savait pas la developper! Donnez ce premier acte a un ecrivain,
+el vous verrez quel tableau complet il en fera. Cela deviendra une
+tragedie eternelle de verite et de beaute.
+
+La conclusion est aisee. Touroude ne vivra pas, parce qu'il n'a pas ete
+ecrivain. Le don du theatre n'est rien sans le style. Il peut arriver
+qu'une piece solidement fabriquee ait un succes; mais ce succes est une
+surprise et ne saurait durer, si la piece manque de merite litteraire.
+
+
+
+VI
+
+On se souvient du succes obtenu autrefois par _Jean la Poste_, le gros
+melodrame de M. Dion Boucicault, adapte a la scene francaise par M.
+Eugene Nus. L'Ambigu a repris dernierement ce melodrame.
+
+Je ne le connaissais pas, j'ai donc pu le juger dans toute la fraicheur
+d'une premiere impression. Eh bien! mon sentiment, pendant les dix
+tableaux, a ete un sentiment de grande tristesse. Je trouve absolument
+facheux que, sous pretexte de lui plaire, on serve au peuple des oeuvres
+d'un art si inferieur, ou la verite est blessee a chaque scene, ou l'on
+ne saurait sauver au passage dix phrases justes et heureuses.
+
+Je comprends d'ailleurs tres bien le succes d'une pareille machine. Rien
+n'est plus touchant que l'intrigue: cette Nora se laissant accuser de
+vol pour sauver un proscrit, un noble dont elle est la soeur naturelle,
+et ce Jean se devouant pour sa fiancee Npra, prenant le vol a son
+compte, se faisant condamner a etre pendu. Cela remue les plus beaux
+sentiments: l'amour, l'abnegation, le sacrifice. Ajoutez que le traitre
+Morgan est precipite dans la mer au denoument, tandis que Jean peut
+enfin consommer son mariage en brave et honnete garcon. Et le succes a
+d'autres raisons encore: deux tableaux sont tres vivants, tres bien mis
+en scene; celui de la noce irlandaise, avec ses fleurs et ses couplets
+alternes, et celui du conseil de guerre, ou le public joue un role si
+familier et si bruyant. Enfin, il y a le decor machine de la fin: Jean
+s'echappant de son cachot, montant le long de la tour pour rejoindre
+Nora qui chante sur la plate-forme; puis la vue de la mer immense, avec
+la trainee lumineuse de la lune. Voila, certes, des elements d'emotion
+nombreux et puissants. Je suis sans doute trop difficile; car, tout en
+m'expliquant la grande reussite d'une oeuvre semblable, je persiste a
+en etre triste et a souhaiter pour les spectateurs des petites places,
+qu'on entend evidemment flatter, des oeuvres d'une verite plus virile et
+d'une qualite litteraire plus elevee.
+
+Pour moi, je lache le mot, un pareil drame n'est qu'une parade. Les
+interpretes sont fatalement des queues-rouges qui grimacent des rires ou
+des larmes. Cela n'est pas meme mauvais, cela n'existe pas. Les jours
+de rejouissances publiques, on dresse des theatres militaires sur
+l'esplanade des Invalides, ou des soldats representent des batailles.
+Eh bien! _Jean-la-Posle_, ou tout autre melodrame de ce genre, pourrait
+etre ainsi represente. La piece gagnerait meme a etre mimee, car on
+eviterait ainsi une depense exageree de mauvais style. Les acteurs
+n'auraient qu'a mettre la main sur leur coeur pour confesser leur amour.
+Je connais des pantomimes qui en disent certainement plus long sur
+l'homme que l'oeuvre de M. Dion-Boucicaut: Pierrot est plus profond que
+Jean, son heros, et Colombine est plus femme que sa Nora. Ce qui me
+consterne, dans un drame pretendu populaire, ce sont les peintures de
+surface, les personnages plantes comme des mannequins, le mensonge
+continu, etale, triomphant. Entre un theatre forain et un grand theatre
+des boulevards, il n'y a, a mes yeux, qu'une difference de bonne tenue.
+
+Je causais justement de ces choses, et l'on me repondait que le succes
+de la Porte-Saint-Martin etait dans ces pieces grossierement enluminees,
+faites pour les treteaux. Est-ce bien vrai? Est-il absolument
+necessaire, par exemple, qu'un certain major, dans _Jean-la-Poste_, ait
+une attitude de pieu coiffe d'un chapeau galonne? Est-il necessaire que
+Jean parle comme un poete incompris, en phrases fleuries qui sont le
+comble du ridicule dans la bouche d'un cocher? Est-il necessaire que
+chaque personnage enfin soit tout bon ou tout mauvais, sans la moindre
+souplesse? Je ne le crois pas. Notre theatre populaire est dans
+l'enfance, voila la verite. On raconte au peuple les histoires de fees,
+les contes a dormir debout, avec lesquels on berce les petits enfants.
+De la, la simplification des personnages, la vie montree en reve, le
+mensonge consolant erige en principe. La conception du melodrame, chez
+nous, est restee dans l'abstraction pure: il ne s'agit pas de peindre
+les hommes, il s'agit de mettre en jeu des marionnettes, avec une
+etiquette dans le dos, de facon a leur faire executer des mouvements
+plus ou moins compliques. C'est la tragedie tombee de l'analyse
+psychologique a la simple mecanique des evenements. Il y aurait autre
+chose a faire, j'imagine. Quoi? C'est le secret du dramaturge qui peut
+surgir demain et donner une nouvelle vie a notre theatre. J'ai voulu
+exprimer un simple sentiment, celui que tout spectateur delicat emporte
+de l'audition d'un melodrame. On trouve ce spectacle insuffisant et
+mediocre, faussant le gout de la foule, l'habituant a une sensiblerie
+grotesque. Les enfants aiment les pommes vertes, et les pommes vertes
+leur font du mal. Il doit en etre de meme pour le melodrame, qui
+indigestionne le public, quand il s'en gorge. La somme de betise qu'on
+emporte de certains spectacles est incalculable. Quiconque ment, meme
+dans une bonne intention, est un menteur et cause un prejudice a la
+verite et a la justice. C'est pourquoi je prefererais une realite plate
+aux grands mots qui trainent dans les tirades des heros. Maintenant,
+si notre theatre ne produisait que des oeuvres fortes, cela serait
+peut-etre genant; il existe un equilibre de sottise, sans lequel les
+societes trebuchent.
+
+FIN
+
+
+
+TABLE
+
+
+LES THEORIES
+
+ LE NATURALISME
+ LE DON
+ LES JEUNES
+ LES DEUX MORALES
+ LA CRITIQUE ET LE PUBLIC
+ DES SUBVENTIONS
+ LES DECORS ET LES ACCESSOIRES
+ LE COSTUME
+ LES COMEDIENS
+ POLEMIQUE
+
+LES EXEMPLES
+
+ LA TRAGEDIE
+ LE DRAME
+ LE DRAME HISTORIQUE
+ LE DRAME PATRIOTIQUE
+ LE DRAME SCIENTIFIQUE
+ LA COMEDIE
+ LA PANTOMIME
+ LE VAUDEVILLE
+ LA FEERIE ET L'OPERETTE
+ LES REPRISES
+
+
+
+
+
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+theories et les exemples, by Emile Zola
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
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+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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