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diff --git a/old/13866.txt b/old/13866.txt new file mode 100644 index 0000000..f2a768f --- /dev/null +++ b/old/13866.txt @@ -0,0 +1,10951 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le naturalisme au theatre: les theories et +les exemples, by Emile Zola + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le naturalisme au theatre: les theories et les exemples + +Author: Emile Zola + +Release Date: October 25, 2004 [EBook #13866] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME AU THEATRE: *** + + + + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +EMILE ZOLA + + + +LE NATURALISME AU THEATRE + +LES THEORIES ET LES EXEMPLES + + + +Durant quatre annees, j'ai ete charge de la critique dramatique, d'abord +au _Bien public_, ensuite au _Voltaire_. Sur ce nouveau terrain du +theatre, je ne pouvais que continuer ma campagne, commencee autrefois +dans le domaine du livre et de l'oeuvre d'art. + +Cependant, mon attitude d'homme de methode et d'analyse a surpris et +scandalise mes confreres. Ils ont pretendu que j'obeissais a de basses +rancunes, que je salissais nos gloires pour me venger de mes chutes, +parlant de tout, de mes oeuvres particulierement, a l'exception des +pieces jouees. + +Je n'ai qu'une facon de repondre: reunir mes articles et les publier. +C'est ce que je fais. On verra, je l'espere, qu'ils se tiennent et +qu'ils s'expliquent, qu'ils sont a la fois une logique et une doctrine. +Avec ces fragments, bacles a la hate et sous le coup de l'actualite, mon +ambition serait d'avoir ecrit un livre. En tout cas, telles sont mes +idees sur notre theatre, j'en accepte hautement la responsabilite. + +Comme mes articles etaient nombreux, j'ai du les repartir en deux +volumes. _Le naturalisme au theatre_ n'est donc qu'une premiere serie. +La seconde: _Nos auteurs dramatiques_, paraitra prochainement. + +E. Z. + + + +LES THEORIES + + +LE NATURALISME + +I + +Chaque hiver, a l'ouverture de la saison theatrale, je suis pris des +memes pensees. Un espoir pousse en moi, et je me dis que les premieres +chaleurs de l'ete ne videront peut-etre pas les salles, sans qu'un +auteur dramatique de genie se soit revele. Notre theatre aurait tant +besoin d'un homme nouveau, qui balayat les planches encanaillees, et qui +operat une renaissance, dans un art que les faiseurs ont abaisse aux +simples besoins de la foule! Oui, il faudrait un temperament puissant +dont le cerveau novateur vint revolutionner les conventions admises +et planter enfin le veritable drame humain a la place des mensonges +ridicules qui s'etalent aujourd'hui. Je m'imagine ce createur enjambant +les ficelles des habiles, crevant les cadres imposes, elargissant la +scene jusqu'a la mettre de plain-pied avec la salle, donnant un frisson +de vie aux arbres peints des coulisses, amenant par la toile de fond le +grand air libre de la vie reelle. + +Malheureusement, ce reve, que je fais chaque annee au mois d'octobre, ne +s'est pas encore realise et ne se realisera peut-etre pas de sitot. J'ai +beau attendre, je vais de chute en chute. Est-ce donc un simple souhait +de poete? Nous a-t-on mure dans cet art dramatique actuel, si etroit, +pareil a un caveau ou manquent l'air et la lumiere? Certes, si la nature +de l'art dramatique interdisait cet envolement dans des formules plus +larges, il serait quand meme beau de s'illusionner et de se promettre a +toute heure une renaissance. Mais, malgre les affirmations entetees de +certains critiques qui n'aiment pas a etre deranges dans leur criterium, +il est evident que l'art dramatique, comme tous les arts, a devant lui +un domaine illimite, sans barriere d'aucune sorte, ni a gauche ni a +droite. L'infirmite, l'impuissance humaine seule est la borne d'un art. + +Pour bien comprendre la necessite d'une revolution au theatre, il faut +etablir nettement ou nous en sommes aujourd'hui. Pendant toute notre +periode classique, la tragedie a regne en maitresse absolue. Elle etait +rigide et intolerante, ne souffrant pas une velleite de liberte, pliant +les esprits les plus grands a ses inexorables lois. Lorsqu'un auteur +tentait de s'y soustraire, on le condamnait comme un esprit mal fait, +incoherent et bizarre, on le regardait presque comme un homme dangereux. +Pourtant, dans cette formule si etroite, le genie batissait quand +meme son monument de marbre et d'airain. La formule etait nee dans la +renaissance grecque et latine, les createurs qui se l'appropriaient y +trouvaient le cadre suffisant a de grandes oeuvres. Plus tard seulement, +lorsqu'arriverent les imitateurs, la queue de plus en plus grele et +debile des disciples, les defauts de la formule apparurent, on en +vit les ridicules et les invraisemblances, l'uniformite menteuse, la +declamation continuelle et insupportable. D'ailleurs, l'autorite de la +tragedie etait telle, qu'il fallut deux cents ans pour la demoder. Peu a +peu, elle avait tache de s'assouplir, sans y arriver, car les principes +autoritaires dont elle decoulait, lui interdisaient formellement, sous +peine de mort, toute concession a l'esprit nouveau. Ce fut lorsqu'elle +tenta de s'elargir qu'elle fut renversee, apres un long regne de gloire. + +Depuis le dix-huitieme siecle, le drame romantique s'agitait donc dans +la tragedie. Les trois unites etaient parfois violees, on donnait plus +d'importance a la decoration et a la figuration, on mettait en scene les +peripeties violentes que la tragedie releguait dans des recits, comme +pour ne pas troubler par l'action la tranquillite majestueuse de +l'analyse psychologique. D'autre part, la passion de la grande epoque +etait remplacee par de simples procedes, une pluie grise de mediocrite +et d'ennui tombait sur les planches. On croit voir la tragedie, vers le +commencement de ce siecle, pareille a une haute figure pale et maigrie, +n'ayant plus sous sa peau blanche une goutte de sang, trainant ses +draperies en lambeaux dans les tenebres d'une scene, dont la rampe +s'est eteinte d'elle-meme. Une renaissance de l'art dramatique sous une +nouvelle formule etait fatale, et c'est alors que le drame romantique +planta bruyamment son etendard devant le trou du souffleur. L'heure +se trouvait marquee, un lent travail avait eu lieu, l'insurrection +s'avancait sur un terrain prepare pour la victoire. Et jamais le mot +insurrection n'a ete plus juste, car le drame saisit corps a corps la +tragedie, et par haine de cette reine devenue impotente, il voulut +briser tout ce qui rappelait son regne. Elle n'agissait pas, elle +gardait une majeste froide sur son trone, procedant par des discours et +des recits; lui, prit pour regle l'action, l'action outree, sautant aux +quatre coins de la scene, frappant a droite et a gauche, ne raisonnant +et n'analysant plus, etalant sous les yeux du public l'horreur sanglante +des denouements. Elle avait choisi pour cadre l'antiquite, les eternels +Grecs et les eternels Romains, immobilisant l'action dans une salle, +dans un perystile de temple; lui, choisit le moyen age, fit defiler les +preux et les chatelaines, multiplia les decors etranges, des chateaux +plantes a pic sur des fleuves, des salles d'armes emplies d'armures, +des cachots souterrains trempes d'humidite, des clairs de lune dans des +forets centenaires. Et l'antagonisme se retrouve ainsi partout; le drame +romantique, brutalement, se fait l'adversaire arme de la tragedie et la +combat par tout ce qu'il peut ramasser de contraire a sa formule. + +Il faut insister sur cette rage d'hostilite, dans le beau temps du drame +romantique, car il y a la une indication precieuse. Sans doute, les +poetes qui ont dirige le mouvement, parlaient de mettre a la scene la +verite des passions et reclamaient un cadre plus vaste pour y faire +tenir la vie humaine tout entiere, avec ses oppositions et ses +inconsequences; ainsi, on se rappelle que le drame romantique a +surtout bataille pour meler le rire aux larmes dans une meme piece, en +s'appuyant sur cet argument que la gaiete et la douleur marchent cote +a cote ici-bas. Mais, en somme, la verite, la realite importait peu, +deplaisait meme aux novateurs. Ils n'avaient qu'une passion, jeter par +terre la formule tragique qui les genait, la foudroyer a grand bruit, +dans une debandade de toutes les audaces. Ils voulaient, non pas que +leurs heros du moyen age fussent plus reels que les heros antiques des +tragedies, mais qu'ils se montrassent aussi passionnes et sublimes que +ceux-ci se montraient froids et corrects. Une simple guerre de costumes +et de rhetoriques, rien de plus. On se jetait ses pantins a la tete. Il +s'agissait de dechirer les peplums en l'honneur des pourpoints et de +faire que l'amante qui parlait a son amant, au lieu de l'appeler: Mon +seigneur, l'appelat: Mon lion. D'un cote comme de l'autre, on restait +dans la fiction, on decrochait les etoiles. + +Certes, je ne suis pas injuste envers le mouvement romantique. Il a +eu une importance capitale et definitive, il nous a faits ce que nous +sommes, c'est-a-dire des artistes libres. Il etait, je le repete, une +revolution necessaire, une violente emeute qui s'est produite a son +heure pour balayer le regne de la tragedie tombee en enfance. Seulement, +il serait ridicule de vouloir borner au drame romantique l'evolution de +l'art dramatique. Aujourd'hui surtout, on reste stupefait quand on lit +certaines prefaces, ou le mouvement de 1830 est donne comme une entree +triomphale dans la verite humaine. Notre recul d'une quarantaine +d'annees suffit deja pour nous faire clairement voir que la pretendue +verite des romantiques est une continuelle et monstrueuse exageration du +reel, une fantaisie lachee dans l'outrance. A coup sur, si la tragedie +est d'une autre faussete, elle n'est pas plus fausse. Entre les +personnages en peplum qui se promenent avec des confidents et discutent +sans fin leurs passions, et les personnages en pourpoint qui font les +grands bras et qui s'agitent comme des hannetons grises de soleil, +il n'y a pas de choix a faire, les uns et les autres sont aussi +parfaitement inacceptables. Jamais ces gens-la n'ont existe. Les heros +romantiques ne sont que les heros tragiques, piques un mardi gras par +la tarentule du carnaval, affubles de faux nez et dansant le cancan +dramatique apres boire. A une rhetorique lymphatique, le mouvement de +1830 a substitue une rhetorique nerveuse et sanguine, voila tout. + +Sans croire au progres dans l'art, on peut dire que l'art est +continuellement en mouvement, au milieu des civilisations, et que les +phases de l'esprit humain se refletent en lui. Le genie se manifeste +dans toutes les formules, meme dans les plus primitives et les +plus naives; seulement, les formules se transforment et suivent +l'elargissement des civilisations, cela est incontestable. Si Eschyle a +ete grand, Shakespeare et Moliere se sont montres egalement grands, tous +les trois dans des civilisations et des formules differentes. Je veux +declarer par la que je mets a part le genie createur qui sait toujours +se contenter de la formule de son epoque. Il n'y a pas progres dans la +creation humaine, mais il y a une succession logique de formules, de +facons de penser et d'exprimer. C'est ainsi que l'art marche avec +l'humanite, en est le langage meme, va ou elle va, tend comme elle a la +lumiere et a la verite, sans pour cela que l'effort du createur puisse +etre juge plus ou moins grand, soit qu'il se produise au debut soit +qu'il se produise a la fin d'une litterature. + +D'apres cette facon de voir, il est certain que, si l'on part de +la tragedie, le drame romantique est un premier pas vers le drame +naturaliste auquel nous marchons. Le drame romantique a deblaye le +terrain, proclame la liberte de l'art. Son amour de l'action, son +melange du rire et des larmes, sa recherche du costume et du decor +exacts, indiquent le mouvement en avant vers la vie reelle. Dans toute +revolution contre un regime seculaire, n'est-ce pas ainsi que les choses +se passent? On commence par casser les vitres, on chante et on crie, on +demolit a coups de marteau les armoiries du dernier regne. Il y a une +premiere exuberance, une griserie des horizons nouveaux vaguement +entrevus, des exces de toutes sortes qui depassent le but et qui tombent +dans l'arbitraire du systeme abhorre dont on vient de combattre les +abus. Au milieu de la bataille, les verites du lendemain disparaissent. +Et il faut que tout soit calme, que la fievre ait disparu, pour qu'on +regrette les vitres cassees et pour qu'on s'apercoive de la besogne +mauvaise, des lois trop hativement baclees, qui valent a peine les lois +contre lesquelles on s'est revolte. Eh bien, toute l'histoire du drame +romantique est la. Il a pu etre la formule necessaire d'un moment, il +a pu avoir l'intuition de la verite, il a pu etre le cadre a +jamais illustre dont un grand poete s'est servi pour realiser des +chefs-d'oeuvre; a l'heure actuelle, il n'en est pas moins une formule +ridicule et demodee, dont la rhetorique nous choque. Nous nous demandons +pourquoi enfoncer ainsi les fenetres, trainer des rapieres, rugir +continuellement, etre d'une gamme trop haut dans les sentiments et +les mots; et cela nous glace, cela nous ennuie et nous fache. Notre +condamnation de la formule romantique se resume dans cette parole +severe: pour detruire une rhetorique, il ne fallait pas en inventer une +autre. + +Aujourd'hui donc, tragedie et drame romantique sont egalement vieux et +uses. Et cela n'est guere en l'honneur du drame, il faut le dire, car en +moins d'un demi-siecle il est tombe dans le meme etat de vetuste que la +tragedie, qui a mis deux siecles a vieillir. Le voila par terre a son +tour, culbute par la passion meme qu'il a montree dans la lutte. +Plus rien n'existe. Il est simplement permis de deviner ce qui va se +produire. Logiquement, sur le terrain libre conquis en 1830, il ne peut +pousser qu'une formule naturaliste. + + + +II + +Il semble impossible que le mouvement d'enquete et d'analyse, qui est +le mouvement meme du dix-neuvieme siecle, ait revolutionne toutes les +sciences et tous les arts, en laissant a part et comme isole l'art +dramatique. Les sciences naturelles datent de la fin du siecle dernier; +la chimie, la physique n'ont pas cent ans; l'histoire et la critique ont +ete renouvelees, creees en quelque sorte apres la Revolution; tout un +monde est sorti de terre, on en est revenu a l'etude des documents, a +l'experience, comprenant que pour fonder a nouveau, il fallait reprendre +les choses au commencement, connaitre l'homme et la nature, constater +ce qui est. De la, la grande ecole naturaliste, qui s'est propagee +sourdement, fatalement, cheminant souvent dans l'ombre, mais avancant +quand meme, pour triompher enfin au grand jour. Faire l'histoire de +ce mouvement, avec les malentendus qui ont pu paraitre l'arreter, +les causes multiples qui l'ont precipite ou ralenti, ce serait faire +l'histoire du siecle lui-meme. Un courant irresistible emporte notre +societe a l'etude du vrai. Dans le roman, Balzac a ete le hardi et +puissant novateur qui a mis l'observation du savant a la place de +l'imagination du poete. Mais, au theatre, l'evolution semble plus lente. +Aucun ecrivain illustre n'a encore formule l'idee nouvelle avec nettete. + +Certes, je ne dis point qu'il ne se soit pas produit des oeuvres +excellentes, ou l'on trouve des caracteres savamment etudies, des +verites hardies portees a la scene. Par exemple, je citerai certaines +pieces de M. Dumas fils, dont je n'aime guere le talent, et de M. Emile +Augier, qui est plus humain et plus puissant. Seulement, ce sont la des +nains a cote de Balzac; le genie leur a manque pour fixer la formule. +Ou qu'il faut dire, c'est qu'on ne sait jamais au juste ou un mouvement +commence, parce que ce mouvement vient d'ordinaire de fort loin, et +qu'il se confond avec le mouvement precedent, dont il est sorti. Le +courant naturaliste a existe de tout temps, si l'on veut. Il n'apporte +rien d'absolument neuf. Mais il est enfin entre dans une epoque qui lui +est favorable, il triomphe et s'elargit, parce que l'esprit humain est +arrive au point de maturite necessaire. Je ne nie donc pas le passe, je +constate le present. La force du naturalisme est justement d'avoir des +racines profondes dans notre litterature nationale, qui est faite de +beaucoup de bon sens. Il vient des entrailles memes de l'humanite, il +est d'autant plus fort qu'il a mis plus longtemps a grandir et qu'il se +retrouve dans un plus grand nombre de nos chefs-d'oeuvre. + +Des faits se produisent, et je les signale. Croit-on qu'on aurait +applaudi l'_Ami Fritz_ a la Comedie-Francaise, il y a vingt ans? Non, +certes! Cette piece ou l'on mange tout le temps, ou l'amoureux parle +un langage si familier, aurait revolte a la fois les classiques et les +romantiques. Pour expliquer le succes, il faut convenir que les annees +ont marche, qu'un travail secret s'est fait dans le public. Les +peintures exactes qui repugnaient, seduisent aujourd'hui. La foule est +gagnee et la scene se trouve libre a toutes les tentatives. Telle est la +seule conclusion a tirer. + +Ainsi donc, voila ou nous en sommes. Pour mieux me faire entendre, +j'insiste, je ne crains pas de me repeter, je resume ce que j'ai dit. +Lorsqu'on examine de pres l'histoire de notre litterature dramatique, +on y distingue plusieurs epoques nettement determinees. D'abord, il y a +l'enfance de l'art, les farces et les mysteres du moyen age, de simples +recitatifs dialogues, qui se developpaient au milieu d'une convention +naive, avec une mise en scene et des decors primitifs. Peu a peu, les +pieces se compliquent, mais d'une facon barbare, et lorsque Corneille +apparait, il est surtout acclame parce qu'il se presente en novateur, +qu'il epure la formule dramatique du temps et qu'il la consacre par son +genie. Il serait tres interessant d'etudier, sur des documents, comment +la formule classique s'est creee chez nous. Elle repondait a l'esprit +social de l'epoque. Rien n'est solide en dehors de ce qui n'est pas +bati sur des necessites. La tragedie a regne pendant deux siecles parce +qu'elle satisfaisait exactement les besoins de ces siecles. Des genies +de temperaments differents l'avaient appuyee de leurs chefs-d'oeuvre. +Aussi, la voyons-nous s'imposer longtemps encore, meme lorsque des +talents de second ordre ne produisent plus que des oeuvres inferieures. +Elle avait la force acquise, elle continuait d'ailleurs a etre +l'expression litteraire de la societe du temps, et rien n'aurait pu +la renverser, si la societe elle-meme n'avait pas disparu. Apres +la Revolution, apres cette perturbation profonde qui allait tout +transformer et accoucher d'un monde nouveau, la tragedie agonise pendant +quelques annees encore. Puis, la formule craque et le Romantisme +triomphe, une nouvelle formule s'affirme. Il faut se reporter a la +premiere moitie du siecle, pour avoir le sens exact de ce cri de +liberte. La jeune societe etait dans le frisson de son enfantement. Les +esprits surexcites, depayses, elargis violemment, restaient secoues +d'une lievre dangereuse et le premier usage de la liberte conquise +etait de se lamenter, de rever les aventures prodigieuses, les amours +surhumains. On baillait aux etoiles, l'on se suicidait, reaction tres +curieuse contre l'affranchissement social qui venait d'etre proclame +au prix de tant de sang. Je m'en tiens a la litterature dramatique, je +constate que le romantisme fut au theatre une simple emeute, l'invasion +d'une bande victorieuse, qui entrait violemment sur la scene, tambours +battants et drapeau deploye. Dans cette premiere heure, les combattants +songerent surtout a frapper les esprits par une forme neuve; ils +opposerent une rhetorique a une rhetorique, le moyen age a l'antiquite, +l'exaltation de la passion a l'exaltation du devoir. Et ce fut tout, car +les conventions sceniques ne firent que se deplacer, les personnages +resterent des marionnettes autrement habillees, rien ne fut modifie +que l'aspect exterieur et le langage. D'ailleurs, cela suffisait pour +l'epoque. Il fallait prendre possession du theatre au nom de la liberte +litteraire, et le romantisme s'acquitta de ce role insurrectionnel avec +un eclat incomparable. Mais qui ne comprend aujourd'hui que son role +devait se borner a cela. Est-ce que le romantisme exprime notre societe +d'une facon quelconque, est-ce qu'il repond a un de nos besoins? +Evidemment, non. Aussi est-il deja demode, comme un jargon que nous +n'entendons plus. La litterature classique qu'il se flattait de +remplacer, a vecu deux siecles, parce qu'elle etait basee sur l'etat +social; mais lui, qui ne se basait sur rien, sinon sur la fantaisie de +quelques poetes, ou si l'on veut sur une maladie passagere des esprits +surmenes par les evenements historiques, devait fatalement disparaitre +avec cette maladie. Il a ete l'occasion d'un magnifique epanouissement +lyrique; ce sera son eternelle gloire. Seulement, aujourd'hui que +l'evolution s'accomplit tout entiere, il est bien visible que le +romantisme n'a ete que le chainon necessaire qui devait attacher la +litterature classique a la litterature naturaliste. L'emeute est +terminee, il s'agit de fonder un Etat solide. Le naturalisme decoule de +l'art classique, comme la societe actuelle est basee sur les debris de +la societe ancienne. Lui seul repond a notre etat social, lui seul a des +racines profondes dans l'esprit de l'epoque; et il fournira la seule +formule d'art durable et vivante, parce que cette formule exprimera la +facon d'etre de l'intelligence contemporaine. En dehors de lui, il ne +saurait y avoir pour longtemps que modes et fantaisies passageres. Il +est, je le dis encore, l'expression du siecle, et pour qu'il perisse, +il faudrait qu'un nouveau bouleversement transformat notre monde +democratique. + +Maintenant, il reste a souhaiter une chose: la venue d'hommes de genie +qui consacrent la formule naturaliste. Balzac s'est produit dans le +roman, et le roman est fonde. Quand viendront les Corneille, les +Moliere, les Racine, pour fonder chez nous un nouveau theatre? Il faut +esperer et attendre. + + + +III + +Le temps semble deja loin ou le drame regnait en maitre. Il comptait a +Paris cinq ou six theatres prosperes. La demolition des anciennes salles +du boulevard du Temple a ete pour lui une premiere catastrophe. Les +theatres ont du se disseminer, le public a change, d'autres modes sont +venues. Mais le discredit ou le drame est tombe provient surtout de +l'epuisement du genre, des pieces ridicules et ennuyeuses qui ont peu a +peu succede aux oeuvres puissantes de 1830. + +Il faut ajouter le manque absolu d'acteurs nouveaux comprenant et +interpretant ces sortes de pieces, car chaque formule dramatique qui +disparait emporte avec elle ses interpretes. Aujourd'hui, le drame, +chasse de scene en scene, n'a plus reellement a lui que l'Ambigu et le +Theatre-Historique. A la Porte-Saint-Martin elle-meme, c'est a peine si +on lui fait une petite place, entre deux pieces a grand spectacle. + +Certes, un succes de loin en loin ranime les courages. Mais la pente +est fatale, le drame glisse a l'oubli; et, s'il parait vouloir +parfois s'arreter dans sa chute, c'est pour rouler ensuite plus bas. +Naturellement, les plaintes sont grandes. La queue romantique, surtout, +est dans la desolation; elle jure bien haut qu'en dehors du drame, +de son drame a elle, il n'y a pas de salut pour notre litterature +dramatique. Je crois au contraire qu'il faut trouver une formule +nouvelle, transformer le drame, comme les ecrivains de la premiere +moitie du siecle ont transforme la tragedie. Toute la question est la. +La bataille doit etre aujourd'hui entre le drame romantique et le drame +naturaliste. + +Je designe par drame romantique toute piece qui se moque de la verite +des faits et des personnages, qui promene sur les planches des pantins +au ventre bourre de son, qui, sous le pretexte de je ne sais quel ideal, +patauge dans le pastiche de Shakespeare et d'Hugo. Chaque epoque a sa +formule, et notre formule n'est certainement pas celle de 1830. Nous +sommes a un age de methode, de science experimentale, nous avons avant +tout le besoin de l'analyse exacte. Ce serait bien peu comprendre +la liberte conquise que de vouloir nous enfermer dans une nouvelle +tradition. Le terrain est libre, nous pouvons revenir a l'homme et a la +nature. + +Dernierement, on faisait de grands efforts pour ressusciter le drame +historique. Rien de mieux. Un critique ne peut condamner d'un mot le +choix des sujets historiques, malgre toutes ses preferences personnelles +pour les sujets modernes. Je suis simplement plein de mefiance. Le +patron sur lequel on taille chez nous ces sortes de pieces me fait peur +a l'avance. Il faut voir comme on y traite l'histoire, quels singuliers +personnages on y presente sous des noms de rois, de grands capitaines ou +de grands artistes, enfin a quelle effroyable sauce on y accommode nos +annales. Des que les auteurs de ces machines-la sont dans le passe, ils +se croient tout permis, les invraisemblances, les poupees de carton, les +sottises enormes, les barbouillages criards d'une fausse couleur locale. +Et quelle etrange langue, Francois 1er parlant comme un mercier de la +rue Saint-Denis, Richelieu ayant des mots de traitre du boulevard du +Crime, Charlotte Corday pleurant avec des sentimentalites de petite +ouvriere! + +Ce qui me stupefie, c'est que nos auteurs dramatiques ne paraissent +pas se douter un instant que le genre historique est forcement le plus +ingrat, celui ou les recherches, la conscience, le talent profond +d'intuition et de resurrection sont le plus necessaires. Je comprends ce +drame, lorsqu'il est traite par des poetes de genie ou par des hommes +d'une science immense, capables de mettre devant les spectateurs +toute une epoque debout, avec son air particulier, ses moeurs, sa +civilisation; c'est la alors une oeuvre de divination ou de critique +d'un interet profond. + +Mais je sais malheureusement ce que les partisans du drame historique +veulent ressusciter: c'est uniquement le drame a panaches et a +ferraille, la piece a grand spectacle et a grands mots, la piece +menteuse faisant la parade devant la foule, une parade grossiere qui +attriste les esprits justes. Et je me mefie. Je crois que toute cette +antiquaille est bonne a laisser dans notre musee dramatique, sous une +pieuse couche de poussiere. + +Sans doute, il y a de grands obstacles aux tentatives originales. On +se heurte contre les hypocrisies de la critique et contre la longue +education de sottise faite a la foule. Cette foule, qui commence a rire +des enfantillages de certains melodrames, se laisse toujours prendre aux +tirades sur les beaux sentiments. Mais les publics changent; le public +de Shakespeare, le public de Moliere ne sont plus les notres. Il faut +compter sur le mouvement des esprits, sur le besoin de realite qui +grandit partout. Les derniers romantiques ont beau repeter que le public +veut ceci, que le public ne veut pas cela: il viendra un jour ou le +public voudra la verite. + + + +IV + +Toutes les formules anciennes, la formule classique, la formule +romantique, sont basees sur l'arrangement et sur l'amputation +systematiques du vrai. On a pose en principe que le vrai est indigne; +et on essaye d'en tirer une essence, une poesie, sous le pretexte qu'il +faut expurger et agrandir la nature. Jusqu'a present, les differentes +ecoles litteraires ne se sont battues que sur la question de savoir de +quel deguisement on devait habiller la verite, pour qu'elle n'eut pas +l'air d'une devergondee en public. Les classiques avaient adopte le +peplum, les romantiques ont fait une revolution pour imposer la cotte de +maille et le pourpoint. Au fond, ce changement de toilette importe peu, +le carnaval de la nature continue. Mais, aujourd'hui, les naturalistes +arrivent et declarent que le vrai n'a pas besoin de draperies; il doit +marcher dans sa nudite. La, je le repete, est la querelle. + +Certes, les ecrivains de quelque jugement comprennent parfaitement que +la tragedie et le drame romantique sont morts. Seulement, le plus grand +nombre sont tres troubles en songeant a la formule encore vague de +demain. Est-ce que serieusement la verite leur demande de faire le +sacrifice de la grandeur, de la poesie, du souffle epique qu'ils ont +l'ambition de mettre dans leurs pieces? Est-ce que le naturalisme exige +d'eux qu'ils rapetissent de toutes parts leur horizon et qu'ils ne +risquent plus un seul coup d'aile dans le ciel de la fantaisie? + +Je vais tacher de repondre. Mais, auparavant, il faut determiner les +procedes que les idealistes emploient pour hausser leurs oeuvres a la +poesie. Ils commencent par reculer au fond des ages le sujet qu'ils ont +choisi. Cela leur fournit des costumes et rend le cadre assez vague pour +leur permettre tous les mensonges. Ensuite, ils generalisent au lieu +d'individualiser; leurs personnages ne sont plus des etres vivants, mais +des sentiments, des arguments, des passions deduites et raisonnees. Le +cadre faux veut des heros de marbre ou de carton. Un homme en chair et +en os, avec son originalite propre, detonnerait d'une facon criarde au +milieu d'une epoque legendaire. Aussi voit-on les personnages d'une +tragedie ou d'un drame romantique se promener, raidis dans une altitude, +l'un representant le devoir, l'autre le patriotisme, un troisieme la +superstition, un quatrieme l'amour maternel; et ainsi de suite, toutes +les idees abstraites y passent a la file. Jamais l'analyse complete +d'un organisme, jamais un personnage dont les muscles et le cerveau +travaillent comme dans la nature. + +Ce sont donc la les procedes auxquels les ecrivains tournes vers +l'epopee ne veulent pas renoncer. Toute la poesie, pour eux, est dans +le passe et dans l'abstraction, dans l'idealisation des faits et des +personnages. Des qu'on les met en face de la vie quotidienne, des qu'ils +ont devant eux le peuple qui emplit nos rues, ils battent des paupieres, +ils balbutient, effares, ne voyant plus clair, trouvant tout tres laid +et indigne de l'art. A les entendre, il faut que les sujets entrent dans +les mensonges de la legende, il faut que les hommes se petrifient +et tournent a l'etat de statue, pour que l'artiste puisse enfin les +accepter et les accommoder a sa guise. + +Or, c'est a ce moment que les naturalistes arrivent et disent tres +carrement que la poesie est partout, en tout, plus encore dans le +present et le reel que dans le passe et l'abstraction. Chaque fait, a +chaque heure, a son cote poetique et superbe. Nous coudoyons des +heros autrement grands et puissants que les marionnettes des faiseurs +d'epopee. Pas un dramaturge, dans ce siecle, n'a mis debout des figures +aussi hautes que le baron Hulot, le vieux Grandet, Cesar Birotteau, et +tous les autres personnages de Balzac, si individuels et si vivants. +Aupres de ces creations geantes et vraies, les heros grecs ou romains +grelottent, les heros du moyen age tombent sur le nez comme des soldats +de plomb. + +Certes, a cette heure, devant les oeuvres superieures produites par +l'ecole naturaliste, des oeuvres de haut vol, toutes vibrantes de vie, +il est ridicule et faux de parquer la poesie dans je ne sais quel temple +d'antiquailles, parmi les toiles d'araignee. La poesie coule a plein +bord dans tout ce qui existe, d'autant plus large qu'elle est plus +vivante. Et j'entends donner a ce mot de poesie toute sa valeur, ne pas +en enfermer le sens entre la cadence de deux rimes, ni au fond d'une +chapelle etroite de reveurs, lui restituer son vrai sens humain, qui est +de signifier l'agrandissement et l'epanouissement de toutes les verites. + +Prenez donc le milieu contemporain, et tachez d'y faire vivre des +hommes: vous ecrirez de belles oeuvres. Sans doute, il faut un effort, +il faut degager du pele-mele de la vie la formule simple du naturalisme. +La est la difficulte, faire grand avec des sujets et des personnages +que nos yeux, accoutumes au spectacle de chaque jour, ont fini par voir +petits. Il est plus commode, je le sais, de presenter une marionnette au +public, d'appeler la marionnette Charlemagne et de la gonfler a un tel +point de tirades, que le public s'imagine avoir vu un colosse; cela +est plus commode que de prendre un bourgeois de notre epoque, un homme +grotesque et mal mis et d'en tirer une poesie sublime, d'en faire, par +exemple, le pere Goriot, le pere qui donne ses entrailles a ses filles, +une figure si enorme de verite et d'amour, qu'aucune litterature ne peut +en offrir une pareille. + +Rien n'est aise comme de travailler sur des patrons, avec des formules +connues; et les heros, dans le gout classique ou romantique, coutent +si peu de besogne, qu'on les fabrique a la douzaine. C'est un article +courant dont notre litterature est encombree. Au contraire, l'effort +devient tres dur, lorsqu'on veut un heros reel, savamment analyse, +debout et agissant. Voila sans doute pourquoi le naturalisme terrifie +les auteurs habitues a pecher des grands hommes dans l'eau trouble de +l'histoire. Il leur faudrait fouiller l'humanite trop profondement, +apprendre la vie, aller droit a la grandeur reelle et la mettre en +oeuvre d'une main puissante. Et qu'on ne nie pas cette poesie vraie +de l'humanite; elle a ete degagee dans le roman, elle peut l'etre au +theatre; il n'y a la qu'une adaptation a trouver. + +Je suis tourmente par une comparaison qui me poursuit et dont je me +debarrasserai ici. On vient de jouer pendant de longs mois, a l'Odeon, +_les Danicheff_, une piece dont l'action se passe en Russie; elle a +eu chez nous un tres vif succes, seulement elle est si mensongere, +parait-il, si pleine de grossieres invraisemblances, que l'auteur, qui +est Russe, n'a pas meme ose la faire representer dans son pays. Que +pensez-vous de cette oeuvre qu'on applaudit a Paris et qui serait +sifflee a Saint-Petersbourg? Eh bien! imaginez un instant que les +Romains puissent ressusciter et qu'on represente devant eux Rome +vaincue. Entendez-vous leurs eclats de rire? croyez-vous que la piece +irait jusqu'au bout? Elle leur semblerait un veritable carnaval, elle +sombrerait sous un immense ridicule. Et il en est ainsi de toutes les +pieces historiques, aucune ne pourrait etre jouee devant les societes +qu'elles ont la pretention de peindre. Etrange theatre, alors, qui n'est +possible que chez des etrangers, qui est base sur la disparition +des generations dont il s'occupe, qui vit d'erreurs au point d'etre +seulement bon pour des ignorants! + +L'avenir est au naturalisme. On trouvera la formule, on arrivera +a prouver qu'il y a plus de poesie dans le petit appartement d'un +bourgeois que dans tous les palais vides et vermoulus de l'histoire; on +finira meme par voir que tout se rencontre dans le reel, les fantaisies +adorables, echappees du caprice et de l'imprevu, et les idylles, et les +comedies, et les drames. Quand le champ sera retourne, ce qui semble +inquietant et irrealisable aujourd'hui, deviendra une besogne facile. + +Certes, je ne puis me prononcer sur la forme que prendra le drame de +demain; c'est au genie qu'il faut laisser le soin de parler. Mais je me +permettrai pourtant d'indiquer la voie dans laquelle j'estime que notre +theatre s'engagera. + +Il s'agit d'abord de laisser la le drame romantique. Il serait +desastreux de lui prendre ses procedes d'outrance, sa rhetorique, sa +theorie de l'action quand meme, aux depens de l'analyse des caracteres. +Les plus beaux modeles du genre ne sont, comme on l'a dit, que des +operas a grand spectacle. Je crois donc qu'on doit remonter jusqu'a +la tragedie, non pas, grand Dieu! pour lui emprunter davantage sa +rhetorique, son systeme de confidents, de declamation, de recits +interminables; mais pour revenir a la simplicite de l'action et a +l'unique etude psychologique et physiologique des personnages. Le cadre +tragique ainsi entendu est excellent: un fait se deroulant dans +sa realite et soulevant chez les personnages des passions et des +sentiments, dont l'analyse exacte serait le seul interet de la piece. Et +cela dans le milieu contemporain, avec le peuple qui nous entoure. + +Mon continuel souci, mon attente pleine d'angoisse est donc de +m'interroger, de me demander lequel de nous va avoir la force de se +lever tout debout et d'etre un homme de genie. Si le drame naturaliste +doit etre, un homme de genie seul peut l'enfanter. Corneille et Racine +ont fait la tragedie. Victor Hugo a fait le drame romantique. Ou donc +est l'auteur encore inconnu qui doit faire le drame naturaliste! Depuis +quelques annees, les tentatives n'ont pas manque. Mais, soit que le +public ne fut pas mur, soit plutot qu'aucun des debutants n'eut le large +souffle necessaire, pas une de ces tentatives n'a eu encore de resultat +decisif. + +En ces sortes de combats, les petites victoires ne signifient rien; il +faut des triomphes, accablant les adversaires, gagnant la foule a la +cause. Devant un homme vraiment fort, les spectateurs plieraient les +epaules. Puis, cet homme apporterait le mot attendu, la solution du +probleme, la formule de la vie reelle sur la scene, en la combinant avec +la loi d'optique necessaire au theatre. Il realiserait enfin ce que +les nouveaux venus n'ont pu trouver encore: etre assez habile ou assez +puissant pour s'imposer, rester assez vrai pour que l'habilete ne le +conduisit pas au mensonge. + +Et quelle place immense ce novateur prendrait dans notre litterature +dramatique! Il serait au sommet. Il batirait son monument au milieu du +desert de mediocrite que nous traversons, parmi les bicoques de boue et +de crachat dont on seme au jour le jour nos scenes les plus illustres. +Il devrait tout remettre en question et tout refaire, balayer les +planches, creer un monde, dont il prendrait les elements dans la vie, +en dehors des traditions. Parmi les reves d'ambition que peut faire un +ecrivain a notre epoque, il n'en est certainement pas de plus vaste. Le +domaine du roman est encombre; le domaine du theatre est libre. A cette +heure, en France, une gloire imperissable attend l'homme de genie qui, +reprenant l'oeuvre de Moliere, trouvera en plein dans la realite la +comedie vivante, le drame vrai de la societe moderne. + + + +LE DON + +Je parlerai de ce fameux don du theatre, dont il est si souvent +question. + +On connait la theorie. L'auteur dramatique est un homme predestine qui +nait avec une etoile au front. Il parle, les foules le reconnaissent +et s'inclinent. Dieu l'a petri d'une matiere rare et particuliere. +Son cerveau a des cases en plus. Il est le dompteur qui apporte une +electricite dans le regard. Et ce don, cette flamme divine est d'une +qualite si precieuse, qu'elle ne descend et ne brule que sur quelques +tetes choisies, une douzaine au plus par generation. + +Cela fait sourire. Voyez-vous l'auteur dramatique transforme en oint +du Seigneur! J'ignore pourquoi, par decret, on n'autoriserait pas nos +vaudevillistes et nos dramaturges a porter un costume de pontifes pour +les differencier de la foule. Comme ce monde du theatre gratte et +exaspere la vanite! Il n'y a pas que les comediens qui se haussent sur +les planches et se donnent en continuel spectacle. Voila les auteurs +dramatiques gagnes par cette fievre. Ils veulent etre exceptionnels, ils +ont des secrets comme les francs-macons, ils levent les epaules de pitie +quand un profane touche a leur art, ils declarent modestement qu'ils +ont un genie particulier; mon Dieu! oui, eux-memes ne sauraient dire +pourquoi ils ont ce talent, c'est comme cela, c'est le ciel qui l'a +voulu. On peut chercher a leur derober leur secret; peine inutile, le +travail, qui mene a tout, ne mene pas a la science du theatre. Et la +critique moutonniere accredite cette belle croyance-la, fait ce joli +metier de decourager les travailleurs. + +Voyons, il faudrait s'entendre. Dans tous les arts, le don est +necessaire. Le peintre qui n'est pas doue, ne fera jamais que des +tableaux tres mediocres; de meme le sculpteur, de meme le musicien. +Parmi la grande famille des ecrivains, il nait des philosophes, des +historiens, des critiques, des poetes, des romanciers; je veux dire +des hommes que leurs aptitudes personnelles poussent plutot vers la +philosophie, l'histoire, la critique, la poesie, le roman. Il y a la une +vocation, comme dans les metiers manuels. Au theatre aussi il faut le +don, mais il ne le faut pas davantage que dans le roman, par exemple. +Remarquez que la critique, toujours inconsequente, n'exige pas le don +chez le romancier. Le commissionnaire du coin ferait un roman, que cela +n'etonnerait personne; il serait dans son droit. Mais, lorsque Balzac se +risquait a ecrire une piece, c'etait un soulevement general; il n'avait +pas le droit de faire du theatre, et la critique le traitait en +veritable malfaiteur. + +Avant d'expliquer cette stupefiante situation faite aux auteurs +dramatiques, je veux poser deux points avec nettete. La theorie du don +du theatre entrainerait deux consequences: d'abord, il y aurait un +absolu dans l'art dramatique; ensuite, quiconque serait doue deviendrait +a peu pres infaillible. + +Le theatre! voila l'argument de la critique. Le theatre est ceci, le +theatre est cela. Eh! bon Dieu! je ne cesserai de le repeter, je vois +bien des theatres, je ne vois pas le theatre. Il n'y a pas d'absolu, +jamais! dans aucun art! S'il y a un theatre, c'est qu'une mode l'a cree +hier et qu'une mode l'emportera demain. On met en avant la theorie que +le theatre est une synthese, que le parfait auteur dramatique doit dire +en un mot ce que le romancier dit en une page. Soit! notre formule +dramatique actuelle donne raison a celle theorie. Mais que fera-t-on +alors de la formule dramatique du dix-septieme siecle, de la +tragedie, ce developpement purement oratoire? Est-ce que les discours +interminables que l'on trouve dans Racine et dans Corneille sont de la +synthese? Est-ce que surtout le fameux recit de Theramene est de la +synthese? On pretend qu'il ne faut pas de description au theatre; +en voila pourtant une, et d'une belle longueur, et dans un de nos +chefs-d'oeuvre. + +Ou est donc le theatre? Je demande a le voir, a savoir comment il est +fait et quelle figure il a. Vous imaginez-vous nos tragiques et nos +comiques d'il y a deux siecles en face de nos drames et de nos comedies +d'aujourd'hui? Ils n'y comprendraient absolument rien. Cette fievre +cabriolante, cette synthese qui sautille en petites phrases nerveuses, +tout cet art bache et poussif leur semblerait de la folie pure. De meme +que si un de nos auteurs s'avisait de reprendre l'ancienne formule, on +le plaisanterait comme un homme qui monterait en coucou pour aller a +Versailles. Chaque generation a son theatre, voila la verite. J'aurais +la partie trop belle, si je comparais maintenant les theatres etrangers +avec le notre. Admettez que Shakespeare donne aujourd'hui ses +chefs-d'oeuvre a la Comedie-Francaise; il serait siffle de la belle +facon. Le theatre russe est impossible chez nous, parce qu'il a trop +de saveur originale. Jamais nous n'avons pu acclimater Schiller. Les +Espagnols, les Italiens ont egalement leurs formules. Il n'y a que nous +qui, depuis un demi-siecle, nous soyons mis a fabriquer des pieces +d'exportation, qui peuvent etre jouees partout, parce qu'elles n'ont +justement pas d'accent et qu'elles ne sont que de jolies mecaniques bien +construites. + +Du moment ou l'absolu n'existe pas dans un art, le don prend un +caractere plus large et plus souple. Mais ce n'est pas tout: +l'experience de chaque jour nous prouve que les auteurs qui ont ce +fameux don, n'en produisent pas moins, de temps a autre, des pieces tres +mal faites et qui tombent. Il parait que le don sommeille par instants. +Il est inutile de citer des exemples. Tout d'un coup, l'auteur le plus +adroit, le plus vigoureux, le plus respecte du public, accouche d'une +oeuvre non seulement mediocre, mais qui ne se lient meme pas debout. +Voila le dieu par terre. Et si l'on frequente le monde des coulisses, +c'est bien autre chose. Interrogez un directeur, un comedien, un auteur +dramatique: ils vous repondront qu'ils n'entendent rien du tout au +theatre. On siffle les scenes sur lesquelles ils comptaient, on +applaudit celles qu'ils voulaient couper la veille de la premiere +representation. Toujours, ils marchent dans l'inconnu, au petit bonheur. +Leur vie est faite de hasards. Ce qui reussit la, echoue ailleurs; un +soir, un mot porte, le lendemain il ne fait aucun effet. Pas une regle, +pas une certitude, la nuit complete. + +Que vient-on alors nous parler de don, et donner au don une importance +decisive, lorsqu'il n'y a pas une formule stable et lorsque les mieux +doues ne sont encore que des ecoliers, qui ont du bonheur un jour et qui +n'en ont plus le lendemain! Je sais bien qu'il y a un criterium commode +pour la critique: une piece reussit, l'auteur a le don; elle tombe, +l'auteur n'a pas le don. Vraiment c'est la une facon de s'en tirer a bon +compte. Musset n'avait certainement pas le don au degre ou le possede M. +Sardou; qui hesiterait pourtant entre les deux repertoires? Le don est +une invention toute moderne. Il est ne avec notre mecanique theatrale. +Quand on fait bon marche de la langue, de la verite, des observations, +de la creation d'ames originales, on en arrive fatalement a mettre +au-dessus de tout l'art de l'arrangement, la pratique materielle. Ce +sont nos comedies d'intrigue, avec leurs complications sceniques, qui +ont donne cette importance au metier. Mais, sans compter que la formule +change selon les evolutions litteraires, est-ce que le genie de nos +classiques, de Moliere et de Corneille, est dans ce metier? Non, mille +fois non! Ce qu'il faut dire, c'est que le theatre est ouvert a toutes +les tentatives, a la vaste production humaine. Ayez le don, mais ayez +surtout du talent. _On ne badine pas avec l'amour_ vivra, tandis que +j'ai grand'peur pour les _Bourgeois de Pont-Arcy._ + +Maintenant, voyons ce qui peut donner le change a la critique et la +rendre si severe pour les tentatives dramatiques qui echouent. Examinons +d'abord ce qui se passe, lorsqu'un romancier publie un roman et +lorsqu'un auteur dramatique fait jouer une piece. + +Voila le volume en vente. J'admets que le romancier y ait fait une etude +originale, dont l'aprete doive blesser le public. Dans les premiers +temps, le succes est mediocre. Chaque lecteur, chez lui, les pieds sur +les chenets, se fache plus ou moins. Mais s'il a le droit de bruler son +exemplaire, il ne peut bruler l'edition. On ne tue pas un livre. Si le +livre est fort, chaque jour il gagnera a l'auteur des sympathies. Ce +sera un proselytisme lent, mais invincible. Et, un beau matin, le roman +dedaigne, le roman conspue, aura vaincu et prendra de lui-meme la haute +place a laquelle il a droit. + +Au contraire, on joue la piece. L'auteur dramatique y a risque, comme +le romancier, des nouveautes de forme et de fond. Les spectateurs se +fachent, parce que ces nouveautes les derangent. Mais ils ne sont plus +chez eux, isoles; ils sont en masse, quinze cents a deux mille; et du +coup, sous les huees, sous les sifflets, ils tuent la piece. Des lors, +il faudra des circonstances extraordinaires pour que cette piece +ressuscite et soit reprise devant un autre public, qui cassera le +jugement du premier, s'il y a lieu. Au theatre, il faut reussir +sur-le-champ; on n'a pas a compter sur l'education des esprits, sur +la conquete lente des sympathies. Ce qui blesse, ce qui a une saveur +inconnue, reste sur le carreau, et pour longtemps, si ce n'est pour +toujours. + +Ce sont ces conditions differentes qui, aux yeux de la critique, ont +grandi si demesurement l'importance du don au theatre. Mon Dieu! dans le +roman, soyez ou ne soyez pas doue, faites mauvais si cela vous amuse, +puisque vous ne courez pas le risque d'etre etrangle. Mais, au theatre, +mefiez-vous, ayez un talisman, soyez sur de prendre le public par des +moyens connus; autrement, vous etes un maladroit, et c'est bien fait si +vous restez par terre. De la, la necessite du succes immediat, cette +necessite qui rabaisse le theatre, qui tourne l'art dramatique au +procede, a la recette, a la mecanique. Nous autres romanciers, nous +demeurons souriants au milieu des clameurs que nous soulevons. +Qu'importe! nous vivrons quand meme, nous sommes superieurs aux coleres +d'en bas. L'auteur dramatique frissonne; il doit menager chacun; il +coupe un mot; remplace une phrase; il masque ses intentions, cherche +des expedients pour duper son monde, en somme, il pratique un art de +ficelles, auquel les plus grands ne peuvent se soustraire. + +Et le don arrive. Seigneur! avoir le don et ne pas etre siffle! On +devient superstitieux, on a son etoile. Puis, l'insucces ou le succes +brutal de la premiere representation deforme tout. Les spectateurs +reagissent les uns sur les autres. On porte aux nues des oeuvres +mediocres, on jette au ruisseau des oeuvres estimables. Mille +circonstances modifient le jugement. Plus tard, on s'etonne, on ne +comprend plus. Il n'y a pas de verdict passionne ou la justice soit plus +rare. + +C'est le theatre. Et il parait que, si defectueuse et si dangereuse que +soit cette forme de l'art, elle a une puissance bien grande, puisqu'elle +enrage tant d'ecrivains. Ils y sont attires par l'odeur de bataille, par +le besoin de conquerir violemment le public. Le pis est que la critique +se fache. Vous n'avez pas le don, allez-vous-en. Et elle a dit +certainement cela a Scribe, quand il a ete siffle, a ses debuts; elle +l'a repete a M. Sardou, a l'epoque de la _Taverne des etudiants_; elle +jette ce cri dans les jambes de tout nouveau venu, qui arrive avec une +personnalite. Ce fameux don est le passe-port des auteurs dramatiques. +Avez-vous le don? Non. Alors, passez au large, ou nous vous mettons une +balle dans la tete. + +J'avoue que je remplis d'une tout autre maniere mon role de critique. Le +don me laisse assez froid. Il faut qu'une figure ait un nez pour etre +une figure; il faut qu'un auteur dramatique sache faire une piece pour +etre un auteur dramatique, cela va de soi. Mais que de marge ensuite! +Puis, le succes ne signifie rien. _Phedre_ est tombee a la premiere +representation. Des qu'un auteur apporte une nouvelle formule, il +blesse le public, il y a bataille sur son oeuvre. Dans dix ans, on +l'applaudira. + +Ah! si je pouvais ouvrir toutes grandes les portes des theatres a +la jeunesse, a l'audace, a ceux qui ne paraissent pas avoir le don +aujourd'hui et qui l'auront peut-etre demain, je leur dirais d'oser +tout, de nous donner de la verite et de la vie, de ce sang nouveau dont +notre litterature dramatique a tant besoin! Cela vaudrait mieux que de +se planter devant nos theatres, une ferule de magister a la main, et de +crier: "Au large!" aux jeunes braves qui ne procedent ni de Scribe ni de +M. Sardou. Fichu metier, comme disent les gendarmes, quand ils ont une +corvee a faire. + + + +LES JEUNES + +J'ai entendu dire un jour a un faiseur, ouvrier tres adroit en mecanique +theatrale: "On nous parle toujours de l'originalite des jeunes; mais +quand un jeune fait une piece, il n'y a pas de ficelle usee qu'il +n'emploie, il entasse toutes les combinaisons demodees dont nous ne +voulons plus nous-memes." Et, il faut bien le confesser, cela est +vrai. J'ai remarque moi-meme que les plus audacieux des debutants +s'embourbaient profondement dans l'orniere commune. + +D'ou vient donc cet avortement a peu pres general? On a vingt ans, on +part pour la conquete des planches, on se croit tres hardi et tres neuf; +et pas du tout, lorsqu'on a accouche d'un drame ou d'une comedie, il +arrive presque toujours qu'on a pille le repertoire de Scribe ou de M. +d'Ennery. C'est tout au plus si, par maladresse, on a reussi a defigurer +les situations qu'on leur a prises. Et j'insiste sur l'innocence +parfaite de ces plagiats, on s'imagine de tres bonne foi avoir tente un +effort considerable d'originalite. + +Les critiques qui font du theatre une science et qui proclament la +necessite absolue de la mecanique theatrale, expliqueront le fait en +disant qu'il faut etre ecolier avant d'etre maitre. Pour eux, il est +fatal qu'on passe par Scribe et M. d'Ennery, si l'on veut un jour +connaitre toutes les finesses du metier. On etudie naturellement dans +leurs oeuvres le code des traditions. Meme les critiques dont je parle +croiront tirer de cette imitation inconsciente un argument decisif en +faveur de leurs theories: ils diront que le theatre est a un tel point +une pure affaire de charpente, que les debutants, malgre eux, commencent +presque toujours par ramasser les vieilles poutres abandonnees pour en +faire une carcasse a leurs oeuvres. + +Quant a moi, je tire de l'aventure des reflexions tout autres. Je +demande pardon si je me mets en scene; mais j'estime que les meilleures +observations sont celles que l'on fait sur soi. Pourquoi, lorsqu'a vingt +ans je revais des plans de drames et de comedies, ne trouvais-je jamais +que des coups de theatre las de trainer partout? Pourquoi une idee de +piece se presentait-elle toujours a moi avec des combinaisons connues, +une convention qui sentait le monde des planches? La reponse est simple: +j'avais deja l'esprit infecte par les pieces que j'avais vu jouer, +je croyais deja a mon insu que le theatre est un coin a part, ou les +actions et les paroles prennent forcement une deviation reglee d'avance. + +Je me souviens de ma jeunesse passee dans une petite ville. Le theatre +jouait trois fois par semaine, et j'en avais la passion. Je ne dinais +pas pour etre le premier a la porte, avant l'ouverture des bureaux. +C'est la, dans cette salle etroite, que pendant cinq ou six ans j'ai +vu defiler tout le repertoire du Gymnase et de la Porte-Saint-Martin. +Education deplorable et dont je sens toujours en moi l'empreinte +ineffacable. Maudite petite salle! j'y ai appris comment un personnage +doit entrer et sortir; j'y ai appris la symetrie des coups de scene, la +necessite des roles sympathiques et moraux, tous les escamotages de +la verite, grace a un geste ou a une tirade; j'y ai appris ce code +complique de la convention, cet arsenal des ficelles qui a fini par +constituer chez nous ce que la critique appelle de ce mot absolu "le +theatre". J'etais sans defense alors, et j'emmagasinais vraiment de +jolies choses dans ma cervelle. + +On ne saurait croire l'impression enorme que produit le theatre sur une +intelligence de collegien echappe. On est tout neuf, on se faconne la +comme une cire molle. Et le travail sourd qui se fait en vous, ne tarde +pas a vous imposer cet axiome: la vie est une chose, le theatre en est +une autre. De la, cette conclusion: quand on veut faire du theatre, il +s'agit d'oublier la vie et de manoeuvrer ses personnages d'apres une +tactique particuliere, dont on apprend les regles. + +Allez donc vous etonner ensuite si les debutants ne lancent pas des +pieces originales! Ils sont deflores par dix ans de representations +subies. Quand ils evoquent l'idee de theatre, toute une longue suite de +vaudevilles et de melodrames defilent et les ecrasent. Ils ont dans le +sang la tradition. Pour se degager de cette education abominable, il +leur faut de longs efforts. Certes, je crois qu'un garcon qui n'aurait +jamais mis les pieds dans une salle de spectacle, serait beaucoup +plus pres d'un chef-d'oeuvre qu'un garcon dont l'intelligence a recu +l'empreinte de cent representations successives. + +Et l'on surprend tres bien la comment la convention theatrale se forme. +C'est une autre langue que l'on apprend a parler. Dans les familles +riches, on a une gouvernante anglaise ou allemande qui est chargee de +parler sa langue aux enfants, pour que ceux-ci l'apprennent sans meme +s'en apercevoir. Eh bien, c'est de cette facon que se transmet la +convention theatrale. A notre insu, nous l'admettons comme une chose +courante et naturelle. Elle nous prend tout jeunes et ne nous lache +plus. Cela nous semble necessaire qu'on agisse autrement sur les +planches que dans la vie de tous les jours. Nous en arrivons meme a +marquer certains faits comme appartenant specialement au theatre. "Ca, +c'est du theatre", disons-nous, tellement nous distinguons entre ce qui +est et ce que nous avons accepte. + +Le pis est que cette phrase: "Ca, c'est du theatre", prouve a quel point +de simple facture nous avons rabaisse notre scene nationale. Est-ce que +du temps de Moliere et de Racine, un critique aurait ose louer leurs +chefs-d'oeuvre, en disant: "C'est du theatre"? Aujourd'hui, quand on dit +qu'une piece est du theatre, il n'y a plus qu'a tirer l'echelle. C'est, +je le repete une fois encore, que l'intrigue et la charpente priment +tout, dans notre litterature dramatique. Le code theatral que le gout +public impose n'a pas cent ans de date, et j'enrage lorsque j'entends +qu'on le donne comme une loi revelee, a jamais immuable, qui a toujours +ete et qui sera toujours. Si l'on se contentait de voir dans ce pretendu +code une formule passagere qu'une autre formule remplacera demain, rien +ne serait plus juste, et il n'y aurait pas a se facher. + +D'ailleurs, on peut bien accorder que la formule en question, celle qui +agonise en ce moment, a ete inventee par des hommes d'habilete et de +gout. En voyant le succes europeen qu'elle a eu, ils ont pu croire un +instant qu'ils avaient decouvert "le theatre", le seul, l'unique. Toutes +les nations voisines, depuis cinquante ans, ont pille notre repertoire +moderne et n'ont guere vecu que de nos miettes dramatiques. Cela vient +de ce que la formule de nos dramaturges et de nos vaudevillistes +convient aux foules, qu'elle les prend par la curiosite et l'interet +purement physique. En outre, c'est la une litterature legere, d'une +digestion facile, qui ne demande pas un grand effort pour etre comprise. +Le roman feuilleton a eu un pareil succes en Europe. + +Certes, il ne faut pas etre fier, selon moi, de l'engouement de la +Russie et de l'Angleterre, par exemple, pour nos pieces actuelles. Ces +pays nous empruntent aussi les modes de nos femmes, et l'on sait que ce +ne sont pas nos meilleurs ecrivains qui y sont applaudis. Est-ce que +jamais les Russes et les Anglais ont eu l'idee de traduire notre +repertoire classique? Non; mais ils raffolent de nos operettes. Je le +dis encore, le succes en Europe de nos pieces modernes vient justement +de leurs qualites moyennes: un jeu de bascule heureux, un rebus qu'on +donne a dechiffrer, un joujou a la mode d'un maniement facile pour +toutes les intelligences et toutes les nationalites. + +D'ailleurs, c'est chez les etrangers eux-memes que j'irai choisir +aujourd'hui mon dernier argument contre cette idee fausse d'un absolu +quelconque dans l'art dramatique. Il faut connaitre le theatre russe et +le theatre anglais. Rien d'aussi different, rien d'aussi contraire a +l'idee balancee et rythmique que nous nous faisons en France d'une +piece. La litterature russe compte quelques drames superbes, qui se +developpent avec une originalite d'allures des plus caracteristiques: +et je n'ai pas a dire quelle violence, quel genie libre regne dans le +theatre anglais. Il est vrai, nous avons infecte ces peuples de notre +joli joujou a la Scribe, mais leurs theatres nationaux n'en sont pas +moins la pour nous montrer ce qu'on peut oser. + +En tout cas, les chefs-d'oeuvre dramatiques des autres nations prouvent +que notre theatre contemporain, loin d'etre une formule absolue, n'est +qu'un enfant batard et bien peigne. Il est l'expression d'une decadence, +il a perdu toutes les rudesses du genie et ne se sauve que par les +graces d'une facture adroite. Aussi est-il grand temps de le retremper +aux sources de l'art, dans l'etude de l'homme et, dans le respect de la +realite. + +Un de mes bons amis me faisait des confidences dernierement. Il a ecrit +plus de dix romans, il marche librement dans un livre, et il me disait +que le theatre le faisait trembler, lui qui pourtant n'est pas un +timide. C'est que son education dramatique le gene et le trouble, des +qu'il veut aborder une piece. Il voit les coups de scene connus, il +entend les repliques d'usage, il a la cervelle tellement pleine de ce +monde de carton, qu'il n'ose faire un effort pour se debarrasser et etre +lui. Tout ce public qu'il evoque en imagination, les yeux braques sur +la scene, le jour ou l'on jouera son oeuvre, l'effare au point qu'il +devient imbecile et qu'il se sent glisser aux banalites applaudies. Il +lui faudrait tout oublier. + + + +LES DEUX MORALES + +La morale qui se degage de notre theatre contemporain, me cause toujours +une bien grande surprise. Rien n'est singulier comme la formation de +ces deux mondes si tranches, le monde litteraire et le monde vivant; +on dirait deux pays ou les lois, les moeurs, les sentiments, la langue +elle-meme, offrent de radicales differences. Et la tradition est telle +que cela ne choque personne; au contraire, on s'effare, on crie au +mensonge et au scandale, quand un homme ose s'apercevoir de cette +anomalie et affiche la pretention de vouloir qu'une meme philosophie +sorte du mouvement social et du mouvement litteraire. + +Je prendrai un exemple, pour etablir nettement l'etat des choses. Nous +sommes au theatre ou dans un roman. Un jeune homme pauvre a rencontre +une jeune fille riche; tous les deux s'adorent et sont parfaitement +honnetes; le jeune homme refuse d'epouser la jeune fille par +delicatesse; mais voila qu'elle devient pauvre, et tout de suite il +accepte sa main, au milieu de l'allegresse generale. Ou bien c'est la +situation contraire: la jeune fille est pauvre, le jeune homme est +riche; meme combat de delicatesse, un peu plus ridicule; seulement, +on ajoute alors un raffinement final, un refus absolu du jeune homme +d'epouser celle qu'il aime quand il est ruine, parce qu'il ne peut plus +la combler de bien-etre. + +Etudions la vie maintenant, la vie quotidienne, celle qui se passe +couramment sous nos yeux. Est-ce que tous les jours les garcons les plus +dignes, les plus loyaux, n'epousent pas des femmes plus riches qu'eux, +sans perdre pour cela la moindre parcelle de leur honnetete? Est-ce +que, dans notre, societe, un pareil mariage entraine, a moins de +complications odieuses, une idee infamante, meme un blame quelconque? +Mais il y a mieux, lorsque la fortune vient de l'homme, ne sommes-nous +pas touches de ce qu'on appelle un mariage d'amour, et la jeune fille +qui ferait des mines degoutees pour se laisser enrichir par l'homme +qu'elle adore, ne serait-elle pas regardee comme la plus desagreable des +peronnelles? Ainsi donc, le mariage avec la disproportion des fortunes +est parfaitement admis dans nos moeurs; il ne choque personne, il ne +fait pas question; enfin il n'est immoral qu'au theatre, ou il reste a +l'etat d'instrument scenique. + +Prenons un second exemple. Voici un fils tres noble, tres grand, qui a +le malheur d'avoir pour pere un gredin. Au theatre, ce fils sanglote; il +se dit le rebut de la societe, il parle de s'enterrer dans sa honte, et +les spectateurs trouvent ca tout naturel. C'est ainsi qu'un pere qui ne +s'est pas bien conduit, devient immediatement pour ses enfants un +boulet de bagne. Des pieces entieres roulent la-dessus, avec, un luxe +incroyable de beaux sentiments, d'amertume et d'abnegations sublimes. + +Transportons la situation dans la vie. Est-ce que, chez nous, un galant +homme est deshonore pour etre le fils d'un pere peu scrupuleux? Regardez +autour de vous, le cas est bien frequent, personne ne refusera la main +a un honnete garcon qui compte dans sa famille un brasseur d'affaires +equivoques ou quelque personnage de moralite douteuse. Le mot s'entend +tous les jours: "Ah! le pere X..., quel gredin! Mais le fils est un si +honnete garcon!" Je ne parle pas des peres qui ont des demeles avec la +justice, mais de cette masse considerable de chefs de famille dont la +fortune garde une etrange odeur de trafics inavouables-. On herite +pourtant de ces peres-la sans se croire deshonore et sans etre traite +de malhonnete homme. Je ne juge pas, je dis comment va la vie, j'expose +notre societe dans son travail, dans son fonctionnement reel. + +Remarquez qu'il ne s'agit pas du theatre de fabrication. Ce sont nos +auteurs contemporains les plus applaudis et les plus dignes de l'etre +qui dissertent de la sorte a l'infini sur les facons delicates d'avoir +de l'honneur. Presque toutes les comedies de M. Augier, de M. Feuillet, +de M. Sardou reposent sur une donnee semblable: un fils qui reve la +redemption de son pere, ou deux amoureux qui font leur malheur en se +querellant a qui sera le plus pauvre. C'est un cliche accepte dans les +vaudevilles comme dans les pieces tres litteraires. J'en pourrais dire +autant du roman. Les ecrivains de talent pataugent dans ce poncif comme +les derniers des feuilletonistes. + +Il y a donc la, quand on etudie de pres la mecanique theatrale, un +simple rouage accepte de tous, dont l'emploi est fixe par des regles, et +qui produit toujours le meme effet sur le public. La formule veut que +la question d'argent desespere les amoureux delicats; et des que deux +amoureux, dans les conditions requises, sont mis a la scene, l'auteur +dramatique emploie tout de suite la formule, comme il placerait une +piece decoupee dans un jeu de patience. Cela s'emboite, le public +retrouve l'idee toute faite, on s'entend a demi mots, rien de plus +commode; car on est dispense d'une etude serieuse des realites, on +echappe a toutes recherches et a toutes facons de voir originales. De +meme pour le fils qui meurt de la honte de son pere; il fait partie de +la collection de pantins que les theatres ont dans leurs magasins +des accessoires. On le revoit toujours avec plaisir, ce type du fils +vengeur, en bois ou en carton. La comedie italienne avait Arlequin, +Pierrot, Polichinelle, Colombine, ces types de la grace et de la +coquinerie humaines, si observes et si vrais dans la fantaisie; nous +autres, nous avons la collection la plus triste, la plus laide, la plus +faussement noble qu'on puisse voir, des bonshommes blemes, l'amant qui +crache sur l'argent, le fils qui porte le deuil des farces du pere, et +tant d'autres faiseurs de sermons, abstracteurs de quintessence morale, +professeurs de beaux sentiments. Qui donc ecrira les _Precieuses +ridicules_ de ce protestantisme qui nous noie? + +J'ai dit un jour que notre theatre se mourait d'une indigestion de +morale. Rien de plus juste. Nos pieces sont petites, parce qu'au lieu +d'etre humaines, elles ont la pretention d'etre honnetes. Mettez donc la +largeur philosophique de Shakespeare a cote du catechisme d'honnetete +que nos auteurs dramatiques les plus celebres se piquent d'enseigner +a la foule. Comme c'est etroit, ces luttes d'un honneur faux sur des +points qui devraient disparaitre dans le grand cri douloureux de +l'humanite souffrante! Ce n'est pas vrai et ce n'est pas grand. Est-ce +que nos energies sont la? est-ce que le labeur de notre grand siecle se +trouve dans ces puerilites du coeur? On appelle cela la morale; non, ce +n'est pas la morale, c'est un affadissement de toutes nos virilites, +c'est un temps precieux perdu a des jeux de marionnettes. + +La morale, je vais vous la dire. Toi, tu aimes cette jeune fille, qui +est riche; epouse-la si elle t'aime, et tire quelque grande chose de +cette fortune. Toi, tu aimes ce jeune homme, qui est riche; laisse-toi +epouser, fais du bonheur. Toi, tu as un pere qui a vole; apprends +l'existence, impose-toi au respect. Et tous, jetez-vous dans l'action, +acceptez et decuplez la vie. Vivre, la morale est la uniquement, dans sa +necessite, dans sa grandeur. En dehors de la vie, du labeur continu +de l'humanite, il n'y a que folies metaphysiques, que duperies et que +miseres. Refuser ce qui est, sous le pretexte que les realites ne sont +pas assez nobles, c'est se jeter dans la monstruosite de parti pris. +Tout notre theatre est monstrueux, parce qu'il est bati en l'air. + +Dernierement, un auteur dramatique mettait cinquante pages a me prouver +triomphalement que le public entasse dans une salle de spectacle avait +des idees particulieres et arretees sur toutes choses. Helas! je le +sais, puisque c'est contre cet etrange phenomene que je combats. Quelle +interessante etude on pourrait faire sur la transformation qui s'opere +chez un homme, des qu'il est entre dans une salle de spectacle! Le voila +sur le trottoir: il traitera de sot tout ami qui viendra lui raconter la +rupture de son mariage avec une demoiselle riche, en lui soumettant +les scrupules de sa conscience; il serrera avec affection la main d'un +charmant garcon, dont le pere s'est enrichi en nourrissant, nos soldats +de vivres avaries. Puis, il entre dans le theatre, et il ecoute pendant +trois heures avec attendrissement le duo desole de deux amants que la +fortune separe, ou il partage l'indignation et le desespoir d'un fils +force d'heriter a la mort d'un pere trop millionnaire. Que s'est-il donc +passe? Une chose bien simple: ce spectateur, sorti de la vie, est tombe +dans la convention. + +On dit que cela est bon et que d'ailleurs cela est fatal. Non cela ne +saurait etre bon, car tout mensonge, meme noble, ne peut que pervertir. +Il n'est pas bon de desesperer les coeurs par la peinture de sentiments +trop raffines, radicalement faux d'ailleurs dans leur exageration +presque maladive. Cela devient une religion, avec ses detraquements, +ses abus de ferveur devote. Le mysticisme de l'honneur peut faire des +victimes, comme toute crise purement cerebrale. Et il n'est pas vrai +davantage que cela soit fatal. Je vois bien la convention exister, mais +rien ne dit qu'elle est immuable, tout demontre au contraire qu'elle +cede un peu chaque jour sous les coups de la verite. Ce spectateur dont +je parle plus haut, n'a pas invente les idees auxquelles il obeit; il +les a au contraire recues et il les transmettra plus ou moins changees, +si on les transforme en lui. Je veux dire que la convention est faite +par les auteurs et que des lors les auteurs peuvent la defaire. Sans +doute il ne s'agit pas de mettre brusquement toutes les verites a la +scene, car elles derangeraient trop les habitudes seculaires du +public; mais, insensiblement, et par une force superieure, les verites +s'imposeront. C'est un travail lent qui a lieu devant nous et dont les +aveugles seuls peuvent nier les progres quotidiens. + +Je reviens aux deux morales, qui se resument en somme dans la question +double de la verite et de la convention. Quand nous ecrivons un roman ou +nous tachons d'etre des analystes exacts, des protestations furieuses +s'elevent, on pretend que nous ramassons des monstres dans le ruisseau, +que nous nous plaisons de parti pris dans le difforme et l'exceptionnel. +Or, nos monstres sont tout simplement des hommes, et des hommes fort +ordinaires, comme nous en coudoyons partout dans la vie, sans tant nous +offenser. Voyez un salon, je parle du plus honnete: si vous ecriviez +les confessions sinceres des invites, vous laisseriez un document qui +scandaliserait les voleurs et les assassins. Dans nos livres, nous avons +conscience souvent d'avoir pris la moyenne, de peindre des personnages +que tout le monde recoit, et nous restons un peu interloques, lorsqu'on +nous accuse de ne frequenter que les bouges; meme, au fond de +ces bouges, il y a une honnetete relative que nous indiquons +scrupuleusement, mais que personne ne parait retrouver sous notre plume. +Toujours les deux morales. Il est admis que la vie est une chose et que +la litterature en est une autre. Ce qui est accepte couramment dans la +rue et chez soi, devient une simple ordure des qu'on l'imprime. Si nous +decoiffons une femme, c'est une fille; si nous nous permettons d'enlever +la redingote d'un monsieur, c'est un gredin. La bonhomie de l'existence, +les promiscuites tolerees, les libertes permises de langage et de +sentiments, tout ce train-train qui fait la vie, prend immediatement +dans nos oeuvres ecrites l'apparence d'une diffamation. Les lecteurs ne +sont pas accoutumes a se voir dans un miroir fidele, et ils crient au +mensonge et a la cruaute. + +Les lecteurs et les spectateurs s'habitueront, voila tout. Nous avons +pour nous la force de l'eternelle moralite du vrai. La besogne du siecle +est la notre. Peu a peu, le public sera avec nous, lorsqu'il sentira le +vide de cette litterature alambiquee, qui vit de formules toutes +faites. Il verra que la veritable grandeur n'est pas dans un etalage de +dissertations morales, mais dans l'action meme de la vie. Rever ce qui +pourrait etre devient un jeu enfantin, quand on peut peindre ce qui est; +et, je le dis encore, le reel ne saurait etre ni vulgaire ni honteux, +car c'est le reel qui a fait le monde. Derriere les rudesses de nos +analyses, derriere nos peintures qui choquent et qui epouvantent +aujourd'hui, on verra se lever la grande figure de l'Humanite, saignante +et splendide, dans sa creation incessante. + + + +LA CRITIQUE ET LE PUBLIC + +I + +Il faut que je confesse un de mes gros etonnements. Quand j'assiste a +une premiere representation, j'entends souvent pendant les entr'actes +des jugements sommaires, echappes a mes confreres les critiques. Il +n'est pas besoin d'ecouter, il suffit de passer dans un couloir; les +voix se haussent, on attrape des mots, des phrases entieres. La, semble +regner la severite la plus grande. On entend voler ces condamnations +sans appel: "C'est infect! c'est idiot! ca ne fera pas le sou!" + +Et remarquez que les critiques ne sont que justes. La piece est +generalement grotesque. Pourtant, cette belle franchise me touche +toujours beaucoup, parce que je sais combien il est courageux de dire +ce qu'on pense. Mes confreres ont l'air si indigne, si exaspere par le +supplice inutile auquel on les condamne, que les jours suivants j'ai +parfois la curiosite de lire leurs articles pour voir comment leur bile +s'est epanchee. Ah! le pauvre auteur, me dis-je en ouvrant les journaux, +ils vont l'avoir joliment accommode! C'est a peine si les lecteurs +pourront en retrouver les morceaux. + +Je lis, et je reste stupefait. Je relis pour bien me prouver que je ne +me trompe pas. Ce n'est plus le franc parler des couloirs, la verite +toute crue, la severite legitime d'hommes qu'on vient d'ennuyer et qui +se soulagent. Certains articles sont tout a fait aimables, jettent, +comme on dit, des matelas pour amortir la chute de la piece, poussent +meme la politesse jusqu'a effeuiller quelques roses sur ces matelas. +D'autres articles hasardent des objections, discutent avec l'auteur, +finissent par lui promettre un bel avenir. Enfin les plus mauvais +plaident les circonstances attenuantes. + +Et remarquez que le fait se passe surtout quand la piece est signee d'un +nom connu, quand il s'agit de repecher une celebrite qui se noie. Pour +les debutants, les uns sont accueillis avec une bienveillance +extreme, les autres sont echarpes sans pitie aucune. Cela tient a des +considerations dont je parlerai tout a l'heure. + +Certes, je ne fais pas un proces a mes confreres. Je parle en general, +et j'admets a l'avance toutes les exceptions qu'on voudra. Mon seul +desir est d'etudier dans quelles conditions facheuses la critique se +trouve exercee, par suite des infirmites humaines et des fatalites du +milieu ou se meuvent les juges dramatiques. + +Il y a donc, entre la representation d'une piece et l'heure ou l'on +prend la plume pour en parler, toute une operation d'esprit. La +piece est exaltee ou ereintee, parce qu'elle passe par les passions +personnelles du critique. La bienveillance outree a plusieurs causes, +dont voici les principales: le respect des situations acquises, la +camaraderie, nee de relations entre confreres, enfin l'indifference +absolue, la longue experience que la franchise ne sert a rien. + +Le respect des situations acquises vient d'un sentiment conservateur. +On plie l'echine devant un auteur arrive, comme on la plie devant un +ministre qui est au pouvoir; et meme, s'il a une heure de betise, on la +cache soigneusement, parce qu'il n'est pas prudent de deranger les idees +de la foule et de lui faire entendre qu'un homme puissant, maitre du +succes, peut se tromper comme le dernier des pleutres. Cela affaiblirait +le principe de l'autorite. On doit veiller au maintien du respect, si +l'on ne veut pas etre deborde par les revolutionnaires. Donc, on lance +son coup de chapeau quand meme, on pousse la foule sur le trottoir +banal, en lui deguisant l'ennui de la promenade. + +La camaraderie est bien forte, elle aussi. On a dine la veille avec +l'auteur dans une maison charmante; on doit dejeuner le lendemain avec +lui, chez un ancien ami de college. Tout l'hiver, on le rencontre; on +ne peut entrer dans un salon sans le voir et sans lui serrer la main. +Alors, comment voulez-vous qu'on lui dise brutalement que sa piece est +detestable? Il verrait la une trahison, on mettrait dans l'embarras tous +les braves gens qui vous recoivent l'un et l'autre. Le pis est qu'il a +murmure a votre oreille: + +--Je compte sur vous. + +Et il peut y compter, en verite, car jamais on n'a le courage de dire +toute la verite a cet homme. Les critiques qui restent francs quand +meme, passent pour des gens mal eleves. + +L'indifference absolue est un etat ou le critique arrive apres quelques +annees de pontificat. D'abord, il s'est jete dans la bataille, a mis +ses idees en avant, a livre des combats sur le terrain de chaque piece +nouvelle. Puis, en voyant qu'il n'ameliore rien, que la sottise demeure +eternelle, il se calme et prend un bel egoisme. Tout est bon, tout est +mauvais, peu importe. Il suffit qu'on boive frais et qu'on ne se fasse +pas d'ennemis. Il faut aussi ranger parmi ces beaux indifferents les +poetes et les ecrivains de grand style qui acceptent un feuilleton +dramatique. Ceux-la se moquent parfaitement du theatre. Ils trouvent +toutes les pieces abominables, odieuses. Et ils affectent un sourire de +bons princes, ils louent jusqu'aux vaudevilles ineptes, ils n'ont que +le souci de pomponner leurs phrases pour se faire a eux memes un joli +succes. + +Quant a l'ereintement, il est presque toujours l'effet de la passion. +On ereinte une piece, parce qu'on est romantique, parce qu'on est +royaliste, parce qu'on a eu des pieces sifflees ou des romans vendus sur +les quais. Je repete que j'admets toutes les exceptions. Si je citais +des exemples, on m'entendrait mieux; mais je ne veux nommer personne. La +critique, si debonnaire pour les auteurs arrives, se montre tout d'un +coup enragee contre certains debutants. Ceux-la, on les massacre; et le +public, devant cette fureur, ne doit plus comprendre. C'est qu'il y a, +par derriere, une situation dont il faudrait d'abord debrouiller les +fils. Souvent, le debutant est un novateur, un garcon genant, un ours +vivant dans son trou, loin de toute camaraderie. + +D'ailleurs, notre critique theatrale contemporaine a des reproches plus +graves a se faire. Ses severites et ses indulgences exagerees ne sont +que les resultats de la debandade, du manque de methode dans lequel +elle vit. Elle est la seule critique existante, puisque les journaux +dedaignent aujourd'hui de parler des livres, ou leur jettent l'aumone +derisoire d'un bout d'annonce griffonne par le redacteur des Faits +divers. Et j'estime qu'elle represente bien mal la sagacite et la +finesse de l'esprit francais. A l'etranger, on rit du tohu-bohu de ces +jugements qui se dementent les uns les autres, et qui sont souvent +rendus dans un style abominable. En Angleterre, en Russie, on dit tres +nettement que nous n'avons plus parmi nous un seul critique. + +On doit accuser d'abord la fievre du journalisme d'informations. Quand +tous les critiques rendaient leur justice le lundi, ils avaient le temps +de preparer et d'ecrire leurs feuilletons. On choisissait pour cette +besogne des ecrivains, et si le plus souvent la methode manquait, chaque +article etait au moins un morceau de style interessant a lire. Mais on +a change cela, il faut maintenant que les lecteurs aient, le lendemain +meme, un compte rendu detaille des pieces nouvelles. La representation +finit a minuit, on tire le journal a minuit et demi, et le critique est +tenu de fournir immediatement un article d'une colonne. Necessairement, +cet article est fait apres la repetition generale, ou bien il est bacle +sur le coin d'une table de redaction, les yeux appesantis de sommeil. + +Je comprends que les lecteurs soient enchantes de connaitre +immediatement la piece nouvelle. Seulement, avec ce systeme, toute +dignite litteraire est impossible, le critique n'est plus qu'un +reporter; autant le remplacer par un telegraphe qui irait plus vite. Peu +a peu, les comptes rendus deviendront de simples bulletins. On flatte la +seule curiosite du public, on l'excite et on la contente. Quant a son +gout, il ne compte plus; on a supprime les virtuoses pour confier leur +besogne a des journalistes qui acceptent volontiers de traiter le +Theatre comme ils traiteraient la Bourse ou les Tribunaux, en mauvais +style. Nous marchons au mepris de toute litterature. Il y a deux ou +trois journaux, sur le pave de Paris, qui sont coupables d'avoir +transforme les lettres en un marche honteux ou l'on trafique sur les +nouvelles. Quand la maree arrive, c'est a qui vendra la raie la plus +fraiche. Et que de raies pourries on passe dans le tas! + +Comme il faut etre de son temps, j'accepterais encore cette rapidite +de l'information qui est devenue un besoin. Mais, puisqu'on a mis les +phrases a la porte, on devrait au moins rejeter les banalites, condenser +en quelques lignes des jugements motives, d'une rectitude absolue. Pour +cela, il faudrait que la critique eut une methode et sut ou elle va. +Sans doute, on doit tolerer les temperaments, les facons diverses de +voir, les ecoles litteraires qui se combattent. Le corps des critiques +dramatiques ne peut ressembler a un corps de troupe qui fait l'exercice. +Meme l'interet de la besogne est dans la passion. Si l'on ne se jetait +pas ses preferences a la tete, ou serait le plaisir, pour les juges et +pour les lecteurs? Seulement, la passion elle-meme est absente, et +le pele-mele des opinions vient uniquement du manque complet de vues +d'ensemble. + +Le public est regarde comme souverain, voila la verite. Les meilleurs de +nos critiques se fient a lui, consultent presque toujours la salle avant +de se prononcer. Ce respect du public procede de la routine, de la peur +de se compromettre, du sentiment de crainte qu'inspire tout pouvoir +despotique. Il est tres rare qu'un critique casse l'arret d'une salle +qui applaudit. La piece a reussi, donc elle est bonne. On ajoute les +phrases clichees qui ont traine partout, on tire une morale a la portee +de tout le monde, et l'article est fait. + +Comme il est difficile de savoir qui commence a se tromper, du public ou +de la critique; comme, d'autre part, la critique peut accuser le public +de la pousser dans des complaisances facheuses, tandis que le public +peut adresser a la critique le meme reproche: il en resulte que le +proces reste pendant et que le tohu-bohu s'en trouve augmente. Des +critiques disent avec un semblant de raison: "Les pieces sont faites +pour les spectateurs, nous devons louer celles que les spectateurs +applaudissent." Le public, de son cote, s'excuse d'aimer les pieces +sottes, en disant: "Mon journal trouve cette piece bonne, je vais la +voir et je l'applaudis." Et la perversion devient ainsi universelle. + +Mon opinion est que la critique doit constater et combattre. Il lui faut +une methode. Elle a un but, elle sait ou elle va. Les succes et les +chutes deviennent secondaires. Ce sont des accidents. On se bat pour une +idee, on rapporte tout a cette idee, on n'est plus le flatteur jure +de la foule ni l'ecrivain indifferent qui gagne son argent avec des +phrases. + +Ah! comme nous aurions besoin de ce reveil! + +Notre theatre agonise, depuis qu'on le traite comme les courses, et +qu'il s'agit seulement, au lendemain d'une premiere representation, de +savoir si l'oeuvre sera jouee cent fois, ou si elle ne le sera que +dix. Les critiques n'obeiraient plus au bon plaisir du moment, ils +n'empliraient plus leurs articles d'opinions contradictoires. Dans la +lutte, ils seraient bien forces de defendre un drapeau et de traiter la +question de vie ou de mort de notre theatre. Et l'on verrait ainsi la +critique dramatique, des cancans quotidiens, de la preoccupation des +coulisses, des phrases toutes faites, des ignorances et des sottises, +monter a la largeur d'une etude litteraire, franche et puissante. + + + +II + +La theorie de la souverainete du public est une des plus bouffonnes que +je connaisse. Elle conduit droit a la condamnation de l'originalite +et des qualites rares. Par exemple, n'arrive-t-il pas qu'une chanson +ridicule passionne un public lettre? Tout le monde la trouve odieuse; +seulement, mettez tout le monde dans une salle de spectacle, et l'on +rira, et l'on applaudira. Le spectateur pris isolement est parfois un +homme intelligent; mais les spectateurs pris en masse sont un troupeau +que le genie ou meme le simple talent doit conduire le fouet a la main. +Rien n'est moins litteraire qu'une foule, voila ce qu'il faut etablir +en principe. Une foule est une collectivite malleable dont une main +puissante fait ce qu'elle veut. + +Ce serait un bien curieux tableau, et tres instructif, si l'on dressait +la liste des erreurs de la foule. On montrerait, d'une part, tous les +chefs-d'oeuvre qu'elle a siffles odieusement, de l'autre, toutes les +inepties auxquelles elle a fait d'immenses succes. Et la liste serait +caracteristique, car il en resulterait a coup sur que le public est +reste froid ou s'est fache tontes les fois qu'un ecrivain original s'est +produit. Il y a tres peu d'exceptions a cette regle. + +Il est donc hors de doute que chaque personnalite de quelque puissance +est obligee de s'imposer. Si la grande loi du theatre etait de +satisfaire avant tout le public, il faudrait aller droit aux niaiseries +sentimentales, aux sentiments faux, a toutes les conventions de la +routine. Et je defie qu'on puisse alors marquer la ligne du mediocre ou +l'on s'arreterait; il y aurait toujours un pire auquel on serait bientot +force de descendre. Qu'un ecrivain ecoute la foule, elle lui criera +sans cesse: "Plus bas! plus bas!" Lors meme qu'il sera dans la boue des +treteaux, elle voudra qu'il s'enfonce davantage, qu'il y disparaisse, +qu'il s'y noie. + +Pour moi, les ecrivains revoltes, les novateurs, sont necessaires, +precisement parce qu'ils refusent de descendre et qu'ils relevent le +niveau de l'art, que le gout perverti des spectateurs tend toujours a +abaisser. Les exemples abondent. Apres la venue de chaque maitre, de +chaque conquerant de l'art qui achete cherement ses victoires, il y a +un moment d'eclat. Le public est dompte et applaudit. Puis, lentement, +quand les imitateurs du maitre arrivent, les oeuvres s'amollissent, +l'intelligence de la foule decroit, une periode de transition et de +mediocrite s'etablit. Si bien que, lorsque le besoin d'une revolution +litteraire se fait sentir, il faut, de nouveau, un homme de genie pour +secouer la foule et pour lui imposer une nouvelle formule. + +Il est bon de consulter ainsi l'histoire litteraire, si l'on veut +debrouiller ces questions. Or, jamais on n'y voit que les grands +ecrivains aient suivi le public; ils ont toujours, au contraire, +remorque le public pour le conduire ou ils voulaient. L'histoire est +pleine de ces luttes, dans lesquelles la victoire reste infailliblement +au genie. On a pu lapider un ecrivain, siffler ses oeuvres, son heure +arrive, et la foule soumise obeit docilement a son impulsion. Etant +donne la moyenne peu intelligente et surtout peu artistique du public, +on doit ajouter que tout succes trop vif est inquietant pour la duree +d'une oeuvre. Quand le public applaudit outre mesure, c'est que l'oeuvre +est mediocre et peu viable; il est inutile de citer des exemples, que +tout le monde a dans la memoire. Les oeuvres qui vivent sont celles +qu'on a mis souvent des annees a comprendre. + +Alors, que nous veut-on avec la souverainete du public au theatre! Sa +seule souverainete est de declarer mauvaise une piece que la posterite +trouvera bonne. Sans doute, si l'on bat uniquement monnaie avec le +theatre, si l'on a besoin du succes immediat, il est bon de consulter le +gout actuel du public et de le contenter. Mais l'art dramatique n'a +rien a demeler avec ce negoce. Il est superieur a l'engouement et aux +caprices. On dit aux auteurs: "Vous ecrivez pour le public, il faut donc +vous faire entendre de lui et lui plaire." Cela est specieux, car on +peut parfaitement ecrire pour le public, tout en lui deplaisant, de +facon a lui donner un gout nouveau; ce qui s'est passe bien souvent. +Toute la querelle est dans ces deux facons d'etre: ceux qui songent +uniquement au succes et qui l'atteignent en flattant une generation; +ceux qui songent uniquement a l'art et qui se haussent pour voir, +par-dessus la generation presente, les generations a venir. + +Plus je vais, et plus je suis persuade d'une chose: c'est qu'au theatre, +comme dans tous les autres arts d'ailleurs, il n'existe pas de regles +veritables en dehors des lois naturelles qui constituent cet art. Ainsi, +il est certain que, pour un peintre, les figures ont fatalement un nez, +une bouche et deux yeux; mais quant a l'expression de la figure, a la +vie meme, elle lui appartient. De meme au theatre, il est necessaire que +les personnages entrent, causent et sortent. Et c'est tout; l'auteur +reste ensuite le maitre absolu de son oeuvre. + +Pour conclure, ce n'est pas le public qui doit imposer son gout aux +auteurs, ce sont les auteurs qui ont charge de diriger le public. En +litterature, il ne peut exister d'autre souverainete que celle du genie. +La souverainete du peuple est ici une croyance imbecile et dangereuse. +Seul le genie marche en avant et petrit comme une cire molle +l'intelligence des generations. + + + +III + +Il est admis que les gens de province ouvrent de grands yeux dans nos +theatres, et admirent tout de confiance. Le journal qu'ils recoivent +de Paris a parle, et l'on suppose qu'ils s'inclinent tres bas, qu'ils +n'osent juger a leur tour les pieces centenaires et les artistes +applaudis par les Parisiens. C'est la une grande erreur. + +Il n'y a pas de public plus difficile qu'un public de province. Telle +est l'exacte verite. J'entends un public forme par la bonne societe +d'une petite ville: les notaires, les avoues, les avocats, les medecins, +les negociants. Ils sont habitues a etre chez eux dans leur theatre, +sifflant les artistes qui leur deplaisent, formant leur troupe +eux-memes, grace a l'epreuve des trois debuts reglementaires. Notre +engouement parisien les surprend toujours, parce qu'ils exigent avant +tout d'un acteur de la conscience, une certaine moyenne de talent, un +jeu uniforme et convenable; jamais, chez eux, une actrice ne se +tirera d'une difficulte par une gambade; rien ne les choque comme ces +fantaisies que l'argot des coulisses a nommees des "cascades". Aussi, +quand ils viennent a Paris, ne peuvent-ils souvent s'expliquer la vogue +extraordinaire de certaines etoiles de vaudeville et d'operette. Ils +restent ahuris et scandalises. + +Vingt fois, d'anciens amis de college, debarques a Paris pour huit +jours, m'ont repete: "Nous sommes alles hier soir dans tel theatre, et +nous ne comprenons pas comment on peut tolerer telle actrice ou tel +acteur. Chez nous, on les sifflerait sans pitie." Naturellement, je ne +veux nommer personne. Mais on serait bien surpris, si l'on savait pour +quelles etoiles les gens de province se montrent si severes. Remarquez +qu'au fond leurs critiques portent presque toujours juste. Ce qu'ils ne +veulent pas comprendre, c'est le coup de folie de Paris, cette flamme du +succes qui enleve tout, ces triomphes d'un jour que nous faisons surtout +aux femmes, lorsqu'elles ont, en dehors de leur plus ou de leur moins de +talent, le quelque chose qui nous gratte au bon endroit. + +L'air de la province est autre. Les provinciaux ne vivent pas dans notre +air, et c'est pourquoi ils suffoquent a Paris. En outre, il faut faire +la part d'une certaine jalousie. Le point est delicat, je ne voudrais +pas insister; mais il est evident que la continuelle apotheose de Paris +finit par agacer les bons bourgeois des quatre coins de la France. On +ne leur parle que de Paris, tout est superbe a Paris; alors, lorsqu'ils +peuvent surprendre Paris en flagrant delit de mensonge et de betise, ils +triomphent. Il faut les entendre: Vraiment, les Parisiens ne sont pas +difficiles, ils font des succes a des cabotins que Marseille ou Lyon a +uses, ils s'engouent des rebuts de Bordeaux ou de Toulouse. Le pis est +que les provinciaux ont souvent raison. Je voudrais qu'on les ecoutat +juger en ce moment les troupes de l'Opera et de l'Opera-Comique. Et ils +retournent dans leurs villes, en haussant les epaules. + +Ajoutez que le tapage de nos reclames irrite et deroute les gens qui, a +cent et deux cents lieues, ne peuvent faire la part de l'exageration. +Ils ne sont pas dans le secret des coulisses, ils ne devinent pas ce +qu'il y a sous une bordee d'articles elogieux, lancee a la tete du +premier petit torchon de femme venu. Nous autres, nous sourions, nous +savons ce qu'il faut croire. Eux, dans le milieu mort de leurs villes, +en dehors de notre monde, doivent tout prendre argent comptant. Pendant +des mois, ils lisent au cercle que mademoiselle X... est une merveille +de beaute et de talent. A la longue, ils prennent du respect pour +elle. Puis, quand ils la voient, leur desillusion est terrible. Rien +d'etonnant a ce qu'ils nous traitent alors de farceurs. + +Et ce n'est pas seulement les artistes que les provinciaux jugent avec +severite, ce sont encore les pieces, jusqu'au personnel de nos theatres. +Je sais, par exemple, que l'importunite de nos ouvreuses les exaspere. +Un de mes amis, furibond, me disait encore hier qu'il ne comprenait pas +comment nous pouvions tolerer une pareille vexation. Quant aux pieces, +elles ne les satisfont presque jamais, parce que le plus souvent elles +leur echappent; je parle des pieces courantes, de celles dont Paris +consomme deux ou trois douzaines par hiver. On a dit avec raison qu'une +bonne moitie du repertoire actuel n'est plus compris au dela des +fortifications. Les allusions ne portent plus, la fleur parisienne se +fane, les pieces ne gardent que leur carcasse maigre. Des lors, il est +naturel qu'elles deplaisent a des gens qui les jugent pour leur merite +absolu. + +Il ne faut donc pas croire a une admiration passive des provinciaux dans +nos theatres. S'il est tres vrai qu'ils s'y portent en foule, soyez +certains qu'ils reservent leur libre jugement. La curiosite les pousse, +ils veulent epuiser les plaisirs de Paris; mais ecoutez-les quand ils +sortent, et vous verrez qu'ils se prononcent tres carrement, qu'ils +ont trois fois sur quatre des airs dedaigneux et faches, comme si l'on +venait de les prendre a quelque attrape-nigauds. + +Un autre fait que j'ai constate et qui est tres sensible en ce moment, +c'est la passion de la province pour les theatres lyriques. Un +provincial qui se hasardera a passer une soiree a la Comedie-Francaise +ira trois et quatre fois a l'Opera. Je veux bien admettre que ce soit +reellement la musique qui souleve une si belle passion. Mais encore +faut-il expliquer les circonstances qui entretiennent et qui accroissent +chaque jour un pareil mouvement. Nous ne sommes pas une nation assez +melomane pour qu'il n'y ait point a cela, en dehors de la musique, des +particularites determinantes. + +La province va en masse a l'Opera pour une des raisons que j'ai dites +plus haut. Souvent les comedies, les vaudevilles lui echappent. Au +contraire, elle comprend toujours un opera. Il suffit qu'on chante, les +etrangers eux-memes n'ont pas besoin de suivre les paroles. + +Je cours le risque d'ameuter les musiciens contre moi, mais je dirai +toute ma pensee. La litterature demande une culture de l'esprit, une +somme d'intelligence, pour etre goutee; tandis qu'il ne faut guere +qu'un temperament pour prendre a la musique de vives jouissances. +Certainement, j'admets une education de l'oreille, un sens particulier +du beau musical; je veux bien meme qu'on ne puisse penetrer les grands +maitres qu'avec un raffinement extreme de la sensation. Nous n'en +restons pas moins dans le domaine pur des sens, l'intelligence peut +rester absente. Ainsi, je me souviens d'avoir souvent etudie, aux +concerts populaires de M. Pasdeloup, des tailleurs ou des cordonniers +alsaciens, des ouvriers buvant beatement du Beethoven, tandis que des +messieurs avaient une admiration de commande parfaitement visible. Le +reve d'un cordonnier qui ecoule la symphonie en _la_, vaut le reve d'un +eleve de l'Ecole polytechnique. Un opera ne demande pas a etre compris, +il demande a etre senti. En tous cas, il suffit de le sentir pour s'y +recreer; au lieu que, si l'on ne comprend pas une comedie ou un drame, +on s'ennuie a mourir. + +Eh bien, voila pourquoi, selon moi, la province prefere un opera a une +comedie. Prenons un jeune homme sorti d'un college, ayant fait son droit +dans une Faculte voisine, devenu chez lui avocat, avoue ou notaire. +Certes, ce n'est point un sot. Il a la teinture classique, il sait par +coeur des fragments de Boileau et de Racine. Seulement, les annees +coulent, il ne suit pas le mouvement litteraire, il reste ferme aux +nouvelles tentatives dramatiques. Cela se passe pour lui dans un +monde inconnu et ne l'interesse pas. Il lui faudrait faire un effort +d'intelligence, qui le derangerait dans ses habitudes de paresse +d'esprit. En un mot, comme il le dit lui-meme en riant, il est rouille; +a quoi bon se derouiller, quand l'occasion de le faire se presente au +plus une fois par an? Le plus simple est de lacher la litterature et de +se contenter de la musique. + +Avec la musique, c'est une douce somnolence. Aucun besoin de penser. +Cela est exquis. On ne sait pas jusqu'ou peut aller la peur de la +pensee. Avoir des idees, les comparer, en tirer un jugement, quel labeur +ecrasant, quelle complication de rouages, comme cela fatigue! Tandis +qu'il est si commode d'avoir la tete vide, de se laisser aller a une +digestion aimable, dans un bain de melodie! Voila le bonheur parfait. On +est leger de cervelle, on jouit dans sa chair, toute la sensualite est +eveillee. Je ne parle pas des decors, de la mise en scene, des danses, +qui font de nos grands operas des feeries, des spectacles flattant la +vue autant que l'oreille. + +Questionnez dix provinciaux, huit vous parleront de l'Opera avec +passion, tandis qu'ils montreront une admiration digne pour la +Comedie-Francaise. Et ce que je dis des provinciaux, je devrais +l'etendre aux Parisiens, aux spectateurs en general. Cela explique +l'importance enorme que prend chez nous le theatre de l'Opera; il recoit +la subvention la plus forte, il est loge dans un palais, il fait des +recettes colossales, il remue tout un peuple. Examinez, a cote, le +Theatre-Francais, dont la prosperite est pourtant si grande en ce +moment: on dirait une bicoque. Je dois confesser une faiblesse: le +theatre de l'Opera, avec son gonflement demesure, me fache. Il tient une +trop large place, qu'il vole a la litterature, aux chefs-d'oeuvre de +notre langue, a l'esprit humain. Je vois en lui le triomphe de la +sensualite et de la polissonnerie publiques. Certes, je n'entends pas +me poser en moraliste; au fond, toute decomposition m'interesse. Mais +j'estime qu'un peuple qui eleve un pareil temple a la musique et a la +danse, montre une inquietante lachete devant la pensee. + + + +IV + +Nos artistes de la Comedie-Francaise viennent de donner a Londres une +serie de representations. Le succes d'argent et de curiosite parait +indiscutable. On a publie des chiffres qui sont vrais sans doute. La +Comedie-Francaise a fait salle comble tous les soirs. C'est deja la un +fait caracteristique. J'ai vu une troupe anglaise jouer dans un theatre +de Paris; la salle etait vide, et les rares spectateurs pouffaient de +gaiete. Pourtant, la troupe donnait du Shakespeare. Il est vrai qu'a +part deux ou trois acteurs, les autres etaient bien mediocres. Mais +l'Angleterre pourrait nous envoyer ses meilleurs comediens, je crois que +Paris se derangerait difficilement pour aller les voir. Rappelez-vous +les maigres recettes realisees par Salvini. Pour nous, les theatres +etrangers n'existent pas, et nous sommes portes a nous egayer de ce qui +n'est point dans le genie de notre race. Les Anglais viennent donc de +nous donner un exemple de gout litteraire, soit que notre repertoire +et nos comediens leur plaisent reellement, soit qu'ils aient voulu +simplement montrer de la politesse pour la litterature d'un grand peuple +voisin. + +Est ce bien, a la verite, un gout litteraire qui a empli chaque soir la +salle du Gaiety's Theatre? C'est ici que des documents exacts seraient +necessaires. Mais, avant d'etudier ce point, je dois dire que je n'ai +jamais compris la querelle qu'on a cherchee a la Comedie-Francaise, +lorsqu'il a ete question de son voyage a Londres. J'ai lu la-dessus +des articles d'une fureur bien etrange. Les plus doux accusaient nos +artistes de cupidite et leur deniaient le droit de passer la Manche. +D'autres prevoyaient un naufrage et se lamentaient. Avouez que +cela parait comique aujourd'hui. Une seule chose etait a craindre: +l'insucces, des salles vides, une diminution de prestige. Mais, +la-dessus, on pouvait etre tranquille; les recettes etaient quand meme +assurees, ce qui suffisait; car, pour le veritable effet produit par +les oeuvres et par les interpretes, il etait a l'avance certain, je +le repete, qu'on ne saurait jamais exactement a quoi s'en tenir. Les +journaux anglais ont ete courtois, et nos journaux francais se sont +montres patriotes. Des lors, la Comedie-Francaise avait mille +fois raison de se risquer; elle partait pour un triomphe, pour le +demi-million de recettes qu'on vient de publier. Certes, je ne suis +guere chauvin de mon naturel; mais, personnellement, j'ai vu avec +plaisir nos comediens aller faire une experience interessante dans un +pays ou ils etaient certains d'etre bien recus, meme s'ils ne plaisaient +pas completement. + +Cela me ramene a analyser les raisons qui ont amene le public anglais en +foule. Je ne crois pas a une passion litteraire bien forte. Il y a eu +plutot un courant de mode et de curiosite. Nous tenons, a cette heure, +en Europe, une situation litteraire de combat. Non seulement on nous +pille, mais on nous discute. Notre litterature souleve toutes sortes de +points sociaux, philosophiques, scientifiques; de la, le bruit qu'un de +nos livres ou qu'une de nos pieces fait a l'etranger. L'Allemagne et +l'Angleterre, par exemple, ne peuvent nous lire sans se facher souvent. +En un mot, notre litterature sent le fagot. Je suis persuade qu'une +bonne partie du public anglais a ete attiree par le desir de se rendre +enfin compte d'un theatre qu'il ne comprend pas. C'etait la les gens +serieux. Ajoutez les curieux mondains, ceux qui ecoutent une tragedie +francaise comme on ecoute un opera italien, ceux encore qui se piquent +d'etre au courant de notre litterature, et vous obtiendrez la foule qui +a suivi les representations du Gaiety's Theatre. + +Et ce qui s'est passe prouve bien la verite de ce que j'avance. Tous les +critiques ont constate que nos tragedies classiques ont eu le succes +le plus vif. C'est que nos tragedies sont des morceaux consacres; les +Anglais sachant le francais les connaissent pour les avoir apprises par +coeur. Apres les tragedies, ce seraient les drames lyriques de Victor +Hugo qu'on aurait applaudis, et rien de plus explicable ici encore: la +musique du vers a tout emporte, ces drames ont passe comme des livrets +d'opera, grace a la voix superbe des interpretes, sans qu'on s'avisat +un instant de discuter la vraisemblance. Mais, arrives devant les +Fourchambault, de M. Emile Augier, et devant tout le theatre de M. +Dumas, les Anglais se sont cabres. On les derangeait brutalement dans +leur facon d'entendre la litterature, et ils n'ont plus montre qu'une +froide politesse. + +L'experience est faite aujourd'hui. J'en suis bien heureux. Le voyage +de la Comedie-Francaise a Londres n'aurait-il que prouve ou en +est l'Angleterre devant la formule naturaliste moderne, que je le +considererais comme d'une grande utilite. Il est entendu que le peuple +qui a produit Shakespeare et Ben Jonson, pour ne citer que ces deux +noms, en est tombe a ne pouvoir plus supporter aujourd'hui les +hardiesses de M. Dumas. + +Je ne puis resumer ici l'histoire de la litterature anglaise. Mais +lisez l'ouvrage si remarquable de M. Taine, et vous verrez que pas +une litterature n'a eu un debordement plus large ni plus hardi +d'originalite. Le genie saxon a depasse en vigueur et en crudite tout ce +qu'on connait. Et c'est maintenant cette litterature anglaise, apres la +longue action du protestantisme, qui en est arrivee a ne plus tolerer a +la scene un enfant naturel ou une femme adultere. Tout le genie libre +de Shakespeare, toute la crudite superbe de Ben Jonson ont abouti a des +romans d'une mediocrite ecoeurante, a des melodrames ineptes dont nos +theatres de barriere ne voudraient pas. + +J'ai lu pres d'une cinquantaine de romans anglais ecrits dans ces +dernieres annees. Cela est au-dessous de tout. Je parle de romans signes +par des ecrivains qui ont la vogue. Certainement, nos feuilletonistes, +dont nous faisons fi, ont plus d'imagination et de largeur. Dans les +romans anglais, la meme intrigue, une bigamie, ou bien un enfant perdu +et retrouve, ou encore les souffrances d'une institutrice, d'une +creature sympathique quelconque, est le fond en quelque sorte hieratique +dont pas un romancier ne s'ecarte. Ce sont des contes du chanoine +Schmidt, demesurement grossis et destines a etre lus en famille. Quand +un ecrivain a le malheur de sortir du moule, on le conspue. Je viens, +par exemple, de lire la _Chaine du Diable_, un roman que M. Edouard +Jenkins a ecrit contre l'ivrognerie anglaise; comme oeuvre d'observation +et d'art, c'est bien mediocre; mais il a suffi qu'il dise quelques +verites sur les vices anglais, pour qu'on l'accablat de gros mots. +Depuis Dickens, aucun romancier puissant et original ne s'est revele. +Et que de choses j'aurais a dire sur Dickens, si vibrant et si intense +comme evocateur de la vie exterieure, mais si pauvre comme analyste de +l'homme et comme compilateur de documents humains! + +Quant au theatre anglais actuel, il existe a peine, de l'avis de tous. +Nous n'avons jamais eu l'idee, a part deux ou trois exceptions, de +faire des emprunts a ce theatre; tandis que Londres vit en partie +d'adaptations faites d'apres nos pieces. Et le pis est que le theatre +est la-bas plus chatre encore que le roman. Les Anglais, a la scene, ne +tolerent plus la moindre etude humaine un peu serieuse. Ils tournent +tout a la romance, a une certaine honnetete conventionnelle. De la, a +coup sur, la mediocrite ou s'agite leur litterature dramatique. Ils +sont tombes au melodrame, et ils tomberont plus bas, car on tue une +litterature, lorsqu'on lui interdit la verite humaine. N'est-il pas +curieux et triste que le genie anglais, qui a eu dans les siecles passes +la floraison des plus violents temperaments d'ecrivains, ne donne +plus naissance, a la suite d'une certaine evolution sociale, qu'a des +ecrivains emascules, qu'a des bas bleus qui ne valent pas Ponson +du Terrail? Et cela juste a l'heure ou l'esprit d'observation et +d'experience emporte notre siecle a l'etude et a la solution de tous les +problemes. + +Nous nous trouvons donc devant une consequence de l'etat social, qu'il +serait trop long d'etudier. Remarquez que la convention dans les +personnages et dans les idees est d'autant plus singuliere que le public +anglais exige le naturalisme dans le monde exterieur. Il n'y a pas de +naturaliste plus minutieux ni plus exact que Dickens, lorsqu'il decrit +et qu'il met en scene un personnage; il refuse simplement d'aller au +dela de la peau, jusqu'a la chair. De meme, les decors sont merveilleux +a Londres, si les pieces restent mediocres. C'est ici un peuple +pratique, tres positif, exigeant la verite dans les accessoires, mais se +fachant des qu'on veut dissequer l'homme. J'ajouterai que le mouvement +philosophique, en Angleterre, est des plus audacieux, que le positivisme +s'y elargit, que Darwin y a bouleverse toutes les donnees anciennes, +pour ouvrir une nouvelle voie ou la science marche a cette heure. Que +conclure de ces contradictions? Evidemment, si la litterature anglaise +reste stationnaire et ne peut supporter la conquete du vrai, c'est que +l'evolution ne l'a pas encore atteinte, c'est qu'il y a des empechements +sociaux qui devront disparaitre pour que le roman et le theatre +s'elargissent a leur tour par l'observation et l'analyse. + +J'en voulais venir a ceci, que nous n'avons pas a nous emouvoir des +opinions portees par le public anglais sur nos oeuvres dramatiques. Le +milieu litteraire n'est pas le meme a Paris qu'a Londres, heureusement. +Que les Anglais n'aient pas compris Musset, qu'ils aient juge M. Dumas +trop vrai, cela n'a d'autre interet pour nous que de nous renseigner sur +l'etat litteraire de nos voisins. Nous sommes, eux et nous, a des points +de vue trop differents. Jamais nous n'admettrons qu'on condamne une +oeuvre, parce que l'heroine est une femme adultere, au lieu d'etre une +bigame. Dans ces conditions, il n'y a qu'a remercier les Anglais d'avoir +fait a nos artistes un accueil si flatteur; mais il n'y a pas a vouloir +profiter une seconde des jugements qu'ils ont pu exprimer sur nos +oeuvres. Les points de depart sont trop differents, nous ne pouvons nous +entendre. + +Voila ce que j'avais a dire, d'autant plus qu'un de nos critiques +declarait dernierement qu'il s'etait beaucoup regale d'un article paru +dans le _Times_ contre le naturalisme. Il faut renvoyer simplement le +redacteur du _Times_ a la lecture de Shakespeare, et lui recommander +le _Volpone_, de Ben Jonson. Que le public de Londres en reste a notre +theatre classique et a notre theatre romantique, cela s'explique par +l'impossibilite ou il se trouve de comprendre notre repertoire moderne, +etant donnes l'education et le milieu social anglais. Mais ce n'est pas +une raison pour que nos critiques s'amusent des plaisanteries du _Times_ +sur une evolution litteraire qui fait notre gloire depuis Diderot. + +Quant au redacteur du _Times_, il fera bien de mediter cette pensee: +Les batards de Shakespeare n'ont pas le droit de se moquer des enfants +legitimes de Balzac. + + + +DES SUBVENTIONS + +Lors de la discussion du budget, tout le monde a ete frappe des sommes +que l'Etat donne a la musique, sommes enormes relativement aux sommes +modestes qu'il accorde a la litterature. Les subventions de la +Comedie-Francaise et de l'Odeon, mises en regard des subventions des +theatres lyriques, sont absolument ridicules. Et ce n'etait pas tout, +on parlait alors de la creation de nouvelles salles lyriques, la presse +entiere s'interessait au sort des musiciens et de leurs oeuvres, il +y avait une veritable pression de l'opinion sur le gouvernement pour +obtenir de lui de nouveaux sacrifices en faveur de la musique. De la +litterature, pas un mot. + +J'ai deja dit que je voyais, dans cette apotheose de l'opera chez nous, +la haine des foules contre la pensee. C'est une fatigue que d'aller a +la Comedie-Francaise, pour un homme qui a bien dine; il faut qu'il +comprenne, grosse besogne. Au contraire, a l'Opera, il n'a qu'a se +laisser bercer, aucune instruction n'est necessaire; l'epicier du coin +jouira autant que le melomane le plus raffine. Et il y a, en outre, la +feerie dans l'opera, les ballets avec le nu des danseuses, les decors +avec l'eblouissement de l'eclairage. Tout cela s'adresse directement aux +sens du spectateur et ne lui demande aucun effort d'intelligence. De la +le temple superbe qu'on a bati a la musique, lorsque presque en face, a +l'autre bout d'une avenue, la litterature est en comparaison logee comme +une petite bourgeoise froide, ennuyeuse, raisonneuse, et qui serait +deplacee dans ce luxe d'entretenue. C'est le mot, on entretient la +musique en France. Rien de moins viril pour la sante intellectuelle d'un +peuple. + +Devant cette disproportion des sommes consacrees a la litterature et a +la musique, il s'est donc trouve un grand nombre de personnes qui ont +reclame. Il semble juste que les subventions soient reparties plus +equitablement. Si l'on aborde le cote pratique, les resultats obtenus, +la surprise est aussi grande; car on en arrive a etablir que les +centaines de mille francs jetees dans le tonneau sans fond des theatres +lyriques, se trouvent encore insuffisantes et n'ont guere amene que des +faillites. L'Opera lui-meme, qui reste une entreprise particuliere tres +prospere, n'a plus produit de grandes oeuvres depuis longtemps et doit +vivre sur son repertoire, avec une troupe que la critique competente +declare de plus en plus mediocre. N'importe, on s'entete. Quand un +theatre lyrique croule, ce qui se presente a chaque saison, on s'ingenie +aussitot pour en ouvrir un autre. La presse entre en campagne, les +ministres se font tendres. Il nous faut des orchestres et des danseuses, +dussent-ils nous ruiner. Singulier art qu'on ne peut etayer qu'avec +des millions, plaisir si cher qu'on ne parvient pas a le donner aux +Parisiens, meme en le payant avec l'argent de tous les Francais! + +Des lors, le raisonnement est simple. Pourquoi s'enteter? Pourquoi +donner des primes aux faillites? La musique tiendrait moins de place que +cela ne serait pas un mal. Je ne puis, personnellement, passer +devant l'Opera sans eprouver une sourde colere. J'ai une si parfaite +indifference pour la litterature qu'on fait la dedans, que je trouve +exasperant d'avoir loge des roulades et des ronds de jambe dans ce +palais d'or et de marbre qui ecrase la ville. + +Et je me joins donc tres volontiers aux journalistes que cet etat de +choses a blesses. Qu'on partage les subventions entre la musique et la +litterature; qu'on augmente surtout la subvention de l'Odeon, pour lui +permettre de risquer des tentatives avec les jeunes auteurs dramatiques; +qu'on essaye meme de creer un theatre de drames populaires, ouvert a +tous les essais. Rien de mieux. + +Voila pour le principe. Maintenant, en pratique, je ne crois pas a la +puissance de l'argent, lorsqu'il s'agit d'art. Voyez ce qui se passe +pour la musique; les subventions sont devorees comme des feux de paille, +et les directeurs se trouvent forces de deposer leur bilan. Si les +subventions etaient plus fortes, ils mangeraient davantage, voila tout, +pour faire prosperer un theatre, il ne faut pas des millions, il faut de +grandes oeuvres; des millions ne peuvent soutenir des oeuvres mediocres, +tandis que de grandes oeuvres apportent precisement des millions avec +elles. Je ne veux pas parler musique, je ne cherche pas a savoir si les +theatres lyriques ne traversent point en ce moment la meme crise que les +theatres de drames. C'est la question litteraire que je desire traiter, +et j'y arrive. + +D'abord, j'enregistre un aveu. Voici trois ans que je ne cesse de +repeter que le drame se meurt, que le drame est mort. Lorsque j'ai dit +que les planches etaient vides, on m'a repondu que j'insultais nos +gloires dramatiques; a entendre la critique, jamais le theatre n'aurait +jete un tel eclat en France. Et voila brusquement que l'on confesse +notre pauvrete et notre mediocrite. On me donne raison, apres s'etre +fache et m'avoir quelque peu injurie. On constate la crise actuelle, on +se lamente sur le malheureux sort de la Porte-Saint-Martin, vouee +aux ours et aux baleines; de la Gaiete, agonisant avec la feerie; du +Chatelet et du Theatre-Historique, vivant de reprises; de l'Ambigu, ou +les directions se succedent sous une pluie battante de protets. Eh bien! +nous sommes donc enfin d'accord. Tout va de mal en pis, le drame est en +train de disparaitre, si on ne parvient pas a le ressusciter. Je n'ai +jamais dit autre chose. + +Seulement, je crois fort que nous differons absolument sur le remede +possible. La queue romantique, inquiete et irritee de la disparition +du drame selon la formule de 1830, s'est avisee de declarer que, si le +drame mourait, cela venait simplement de ce qu'on n'avait point assez +d'argent pour le faire vivre. Mon Dieu! c'etait bien simple; si l'on +voulait une renaissance, il s'agissait simplement d'ouvrir un nouveau +theatre qui jouerait, aux frais de l'Etat, toutes les oeuvres +dramatiques de debutants, dans lesquelles on trouverait des promesses +plus ou moins nettes de talent. En un mot, les oeuvres existent; ce qui +manque, ce sont les theatres. + +Vraiment, de qui se moque-t-on? Ou sont-elles, les oeuvres? Je demande +a les voir. C'est justement parce qu'il n'y a pas d'oeuvres que les +theatres se ruinent. Je n'ai jamais cru aux chefs d'oeuvre inconnus. +Toutes sortes de legendes mauvaises circulent sur l'impossibilite ou est +un debutant d'arriver au public. Ce qu'il faut dire, c'est que toute +bonne piece a ete jouee, c'est qu'on ne pourrait citer un drame ou une +comedie de merite qui n'ait eu son heure et son succes. Voila la verite, +la verite consolante, qui est bonne pour les forts, si elle gene les +incompris et les impuissants. + +Certes, les directeurs se trompent souvent, et ils penchent +naturellement davantage vers les succes d'argent que vers les +speculations litteraires pures. Mais quel est le directeur qui +repousserait une bonne piece, s'il la croyait bonne? Il faudra toujours +passer par un jugement, meme dans un theatre ouvert expres pour les +debutants; et il y aura une coterie, et il y aura des sottises. Sottise +pour sottise, celle de l'homme qui defend sa bourse est encore plus +soucieuse de la reussite. Aujourd'hui, tous les directeurs en sont a +chercher des pieces; ils sentent, leurs fournisseurs habituels vieillir, +ils s'inquietent, ils voudraient du nouveau. Questionnez-les, ils vous +diront qu'ils feraient le voyage de toutes les mansardes de Paris, s'ils +savaient qu'un garcon de talent se cachat quelque part. Ils ne trouvent +rien, rien, rien, telle est la triste verite. + +Or, c'est l'instant que l'on choisit pour reclamer l'ouverture d'un +nouveau theatre. La Porte-Saint-Martin, l'Ambigu, le Theatre-Historique +ne trouvent plus de drames; vite ouvrons une salle nouvelle, pour +elargir la disette des bonnes pieces. Et qu'on ne vienne pas dire que, +systematiquement, les directeurs repoussent les tentatives; ils ont +tout essaye, les drames a panaches, les drames historiques, les drames +tailles sur le patron de 1830. S'ils ont abandonne la partie, c'est que +le public s'est desinteresse de ces formules anciennes, c'est que les +pretendus jeunes, les poetes figes qui leur apportent ces pastiches, +n'ont absolument aucune originalite dans le ventre. On ne galvanise +pas le passe. Au theatre surtout, il n'est pas permis de retourner en +arriere. C'est l'epoque, c'est le milieu ambiant, c'est le courant des +esprits qui font les pieces vivantes. + +Et ce n'est pas tout. Il n'y a pas que les pieces qui manquent, les +acteurs eux aussi font defaut. Je ne veux nommer aucun theatre, mais +presque toutes les troupes sont pitoyables, si l'on excepte quelques +artistes de talent. Les traditions du drame romantique se perdent; il +faut attendre qu'une generation de comediens apporte l'esprit nouveau. +En attendant, si un grand theatre s'ouvrait, il aurait toutes les peines +du monde a reunir une troupe convenable. + +Oui, le drame d'hier est mort; oui, il n'y a plus de directeur pour le +recevoir, plus d'artistes pour le jouer, plus de public pour l'entendre. +Mais c'est une idee baroque que de vouloir le ressusciter a coups de +billets de banque. L'Etat donnerait des millions qu'il ne mettrait pas +debout ce cadavre. Il n'y a qu'une facon de rendre au drame tout son +eclat: c'est de le renouveler. Le drame romantique est aussi mort que la +tragedie. Attendez que l'evolution s'acheve, qu'on trouve le theatre de +l'epoque, celui qui sera fait avec notre sang et notre chair, a nous +autres contemporains, et vous verrez les theatres revivre. Il faut de +la passion dans une litterature. Quand une formule tombe aux mains +des imitateurs, elle disparait vite. Nous avons besoin de createurs +originaux. + +Ce sont la des idees bien simples, d'une verite presque puerile tant +elle est evidente, et je m'etonne que j'aie besoin de les repeter si +souvent pour convaincre le monde. Il est certain que chaque periode +historique a sa litterature, son roman et son theatre. Pourquoi veut-on +alors que nous ayons la litterature de Louis-Philippe et de l'empire? +Depuis 1870, apres une catastrophe epouvantable qui a retourne +profondement la nation, nous vivons dans une epoque nouvelle. Des hommes +politiques nouveaux se sont produits, ont mis la main sur le pouvoir +et ont aide a l'evolution qui nous emporte vers la formule sociale de +demain. Des lors, il doit se produire en litterature une evolution +semblable; nous allons, nous aussi, a une formule qui triomphera demain; +des hommes nouveaux travaillent a son succes, fatalement, jouant le role +qu'ils sont venus jouer. Tout cela est mathematique, tout cela est regi +par des lois que nous ne connaissons pas encore bien, mais que nous +commencons a entrevoir. + +Il serait aussi ridicule de vouloir revenir au mouvement romantique que +de songer a recommencer les journees de 1830. Aujourd'hui, la liberte +est conquise, et nous tachons d'asseoir le gouvernement et la +litterature sur des donnees scientifiques. Je jette ici au courant de la +plume de grosses idees, sur lesquelles j'aimerais a m'etendre un jour. + +Donc, pour conclure, si je ne vois pas d'inconvenient a ce qu'on +subventionne la litterature, si je trouve tres bon qu'on entretienne un +peu moins galamment l'Opera pour donner davantage a l'Odeon, je suis +absolument persuade que l'argent ne fera pas naitre un homme de genie +et ne l'aidera meme pas a se produire; car le propre du genie est de +s'affirmer au milieu des obstacles. Donnez de l'argent, il ira aux +mediocres, aux farceurs de l'histoire et du patriotisme; peut-etre meme +cela causera-t-il plus de tort que de bien, mais il faut que tout le +monde vive. Seulement, l'avenir se fera de lui-meme, en dehors de vos +patronages et de vos subventions, par l'evolution naturaliste du siecle, +par cet esprit de logique et de science qui transforme en ce moment le +corps social tout entier. Que les faibles meurent, les reins casses; +c'est la loi. Quant aux forts, ils ne relevent que d'eux-memes; ils +apportent un appui a l'Etat et ils n'attendent rien de lui. + + + +LES DECORS ET LES ACCESSOIRES + +I + +Je veux parler du mouvement naturaliste qui se produit au theatre, +simplement au point de vue des decors et des accessoires. On sait qu'il +y a deux avis parfaitement tranches sur la question: les uns voudraient +qu'on en restat a la nudite du decor classique, les autres exigent +la reproduction du milieu exact, si compliquee qu'elle soit. Je suis +evidemment de l'opinion de ceux-ci; seulement, j'ai mes raisons a +donner. + +Il faut etudier la question dans l'histoire meme de notre theatre +national. L'ancienne parade de foire, le mystere joue sur des treteaux, +toutes ces scenes dites en plein vent d'ou sont sorties, parfaites et +equilibrees, les tragedies et les comedies du dix-septieme siecle, se +jouaient entre trois lambeaux tendus sur des perches. L'imagination du +public suppleait au decor absent. Plus tard, avec Corneille, Moliere et +Racine, chaque theatre avait une place publique, un salon, une foret, un +temple; meme la foret ne servait guere, je crois. L'unite de lieu, qui +etait une regle strictement observee, impliquait ce peu de variete. +Chaque piece ne necessitait, qu'un decor; et comme, d'autre part, tous +les personnages devaient se rencontrer dans ce decor, les auteurs +choisissaient fatalement les memes milieux neutres, ce qui permettait +au meme salon, a la meme rue, au meme temple de s'adapter a toutes les +actions imaginables. + +J'insiste, parce que nous sommes la aux sources de la tradition. Il +ne faudrait pas croire que cette uniformite, cet effacement du decor, +vinssent de la barbarie de l'epoque, de l'enfance de l'art decoratif. Ce +qui le prouve, c'est que certains operas, certaines pieces de gala, +ont ete montees alors avec un luxe de peintures, une complication de +machines extraordinaire. Le role neutre du decor etait dans l'esthetique +meme du temps. + +On n'a qu'a assister, de nos jours, a la representation d'une tragedie +ou d'une comedie classique. Pas un instant le decor n'influe sur la +marche de la piece. Parfois, des valets apportent des sieges ou une +table; il arrive meme qu'ils posent ces sieges au beau milieu d'une rue. +Les autres meubles, les cheminees, tout se trouve peint dans les fonds. +Et cela semble fort naturel. L'action se passe en l'air, les personnages +sont des types qui defilent, et non des personnalites qui vivent. Je ne +discute pas aujourd'hui la formule classique, je constate simplement que +les argumentations, les analyses de caractere, l'etude dialoguee des +passions, se deroulant devant le trou du souffleur sans que les milieux +eussent jamais a intervenir, se detachaient d'autant plus puissamment +que le fond avait moins d'importance. + +Ce qu'il faut donc poser comme une verite demontree, c'est que +l'insouciance du dix-septieme siecle pour la verite du decor vient de ce +que la nature ambiante, les milieux, n'etaient pas regardes alors +comme pouvant avoir une influence quelconque sur l'action et sur les +personnages. Dans la litterature du temps, la nature comptait peu. +L'homme seul etait noble, et encore l'homme depouille de son humanite, +l'homme abstrait, etudie dans son fonctionnement d'etre logique et +passionnel. Un paysage au theatre, qu'etait-ce cela? on ne voyait pas +les paysages reels, tels qu'ils s'elargissent par les temps de soleil ou +de pluie. Un salon completement meuble, avec la vie qui l'echauffe et +lui donne une existence propre, pourquoi faire? les personnages ne +vivaient pas, n'habitaient pas, ne faisaient que passer pour declamer +les morceaux qu'ils avaient a dire. + +C'est de cette formule que notre theatre est parti. Je ne puis faire +l'historique des phases qu'il a parcourues. Mais il est facile de +constater qu'un mouvement lent et continu s'est opere, accordant +chaque jour plus d'importance a l'influence des milieux. D'ailleurs, +l'evolution litteraire des deux derniers siecles est tout entiere dans +cet envahissement de la nature. L'homme n'a plus ete seul, on a cru que +les campagnes, les villes, les cieux differents meritaient qu'on les +etudiat et qu'on les donnat comme un cadre immense a l'humanite. On +est meme alle plus loin, on a pretendu qu'il etait impossible de bien +connaitre l'homme, si on ne l'analysait pas avec son vetement, sa +maison, son pays. Des lors, les personnages abstraits ont disparu. On +a presente des individualites, en les faisant vivre de la vie +contemporaine. + +Le theatre a fatalement obei a cette evolution. Je sais que certains +critiques font du theatre une chose immuable, un art hieratique dont +il ne faut pas sortir. Mais c'est la une plaisanterie que les faits +dementent tous les jours. Nous avons eu les tragedies de Voltaire, ou le +decor jouait deja un role; nous avons eu les drames romantiques qui +ont invente le decor fantaisiste et en ont tire les plus grands effets +possibles; nous avons eu les bals de Scribe, danses dans un fond de +salon; et nous en sommes arrives au cerisier veritable de l'_Ami Fritz_, +a l'atelier du peintre impressionniste de la _Cigale_, au cercle si +etonnamment exact du _Club_. Que l'on fasse cette etude avec soin, +on verra toutes les transitions, on se convaincra que les resultats +d'aujourd'hui ont ete prepares et amenes de longue main par l'evolution +meme de notre litterature. + +Je me repete, pour mieux me faire entendre. Le malheur, ai-je dit, est +qu'on veut mettre le theatre a part, le considerer comme d'essence +absolument differente. Sans doute, il a son optique. Mais ne le voit-on +pas de tout temps obeir au mouvement de l'epoque? A cette heure, le +decor exact est une consequence du besoin de realite qui nous tourmente. +Il est fatal que le theatre cede a cette impulsion, lorsque le roman +n'est plus lui-meme qu'une enquete universelle, qu'un proces-verbal +dresse sur chaque fait. Nos personnages modernes, individualises, +agissant sous l'empire des influences environnantes, vivant notre +vie sur la scene, seraient parfaitement ridicules dans le decor du +dix-septieme siecle. Ils s'asseoient, et il leur faut des fauteuils; ils +ecrivent, et il leur faut des tables; ils se couchent, ils s'habillent, +ils mangent, ils se chauffent, et il leur faut un mobilier complet. +D'autre part, nous etudions tous les mondes, nos pieces nous promenent +dans tous les lieux imaginables, les tableaux les plus varies doivent +forcement defiler devant la rampe. C'est la une necessite de notre +formule dramatique actuelle. + +La theorie des critiques que fache cette reproduction minutieuse, +est que cela nuit a l'interet de la piece jouee. J'avoue ne pas bien +comprendre. Ainsi, on soutient cette these que seuls les meubles ou les +objets qui servent comme accessoires devraient etre reels; il faudrait +peindre les autres dans le decor. Des lors, quand on verrait un +fauteuil, on se dirait tout bas: "Ah! ah! le personnage va s'asseoir"; +ou bien, quand on apercevrait une carafe sur un meuble: "Tiens! tiens! +le personnage aura soif"; ou bien, s'il y avait une corbeille a ouvrage +au premier plan: "Tres bien! l'heroine brodera en ecoutant quelque +declaration." Je n'invente rien, il y a des personnes, parait-il, +que ces devinettes enfantines amusent beaucoup. Lorsque le salon est +completement meuble, qu'il se trouve empli de bibelots, cela les +deroute, et ils sont tentes de crier: "Ce n'est pas du theatre!" + +En effet, ce n'est pas du theatre, si l'on continue a vouloir regarder +le theatre comme le triomphe quand meme de la convention. On nous dit: +"Quoi que vous fassiez, il y a des conventions qui seront eternelles." +C'est vrai, mais cela n'empeche pas que, lorsque l'heure d'une +convention a sonne, elle disparait. On a bien enterre l'unite de lieu; +cela n'a rien d'etonnant que nous soyons en train de completer le +mouvement, en donnant au decor toute l'exactitude possible. C'est la +meme evolution qui continue. Les conventions qui persistent n'ont rien +a voir avec les conventions qui partent. Une de moins, c'est toujours +quelque chose. + +Comment ne sent-on pas tout l'interet qu'un decor exact ajoute a +l'action? Un decor exact, un salon par exemple avec ses meubles, ses +jardinieres, ses bibelots, pose tout de suite une situation, dit le +monde ou l'on est, raconte les habitudes des personnages. Et comme +les acteurs y sont a l'aise, comme ils y vivent bien de la vie qu'ils +doivent vivre! C'est une intimite, un coin naturel et charmant. Je sais +que, pour gouter cela, il faut aimer voir les acteurs vivre la piece, au +lieu de les voir la jouer. Il y a la toute une nouvelle formule. Scribe, +par exemple, n'a pas besoin des milieux reels, parce que ses personnages +sont en carton. Je parle uniquement du decor exact pour les pieces ou il +y aurait des personnages en chair et en os, apportant avec, eux l'air +qu'ils respirent. + +Un critique a dit avec beaucoup de sagacite: "Autrefois, des personnages +vrais s'agitaient dans des decors faux; aujourd'hui, ce sont des +personnages faux qui s'agitent dans des decors vrais." Cela est juste, +si ce n'est que les types de la tragedie et de la comedie classiques +sont vrais, sans etre reels. Ils ont la verite generale, les grands +traits humains resumes en beaux vers; mais ils n'ont pas la verite +individuelle, vivante et agissante, telle que nous l'entendons +aujourd'hui. Comme j'ai essaye de le prouver, le decor du dix-septieme +siecle allait en somme a merveille avec les personnages du theatre de +l'epoque; il manquait comme eux de particularites, il restait large, +efface, tres approprie aux developpements de la rhetorique et a la +peinture de heros surhumains. Aussi est-ce un non-sens pour moi que de +remonter les tragedies de Racine, par exemple, avec un grand eclat de +costumes et de decors. + +Mais ou le critique a absolument raison, c'est lorsqu'il dit +qu'aujourd'hui des personnages faux s'agitent dans des decors vrais. Je +ne formule pas d'autre plainte, a chacune de mes etudes. L'evolution +naturaliste au theatre a fatalement commence par le cote materiel, par +la reproduction exacte des milieux. C'etait la, en effet, le cote +le plus commode. Le public devait etre pris aisement. Aussi, depuis +longtemps, l'evolution s'accomplit-elle. Quant aux personnages faux, +ils sont moins faciles a transformer que les coulisses et les toiles de +fond, car il s'agirait de trouver ici un homme de genie. Si les peintres +decorateurs et les machinistes ont suffi pour une partie de la +besogne, les auteurs dramatiques n'ont encore fait que tatonner. Et +le merveilleux, c'est que la seule exactitude dans les decors a suffi +parfois pour assurer de grands succes. + +En somme, n'est-ce pas un indice bien caracteristique? Il faut etre +aveugle pour ne pas comprendre ou nous allons. Les critiques qui +se plaignent de ce souci de l'exactitude dans les decors et les +accessoires, ne devraient voir la qu'un des cotes de la question. Elle +est beaucoup plus large, elle embrasse le mouvement litteraire du siecle +entier, elle se trouve dans le courant irresistible qui nous emporte +tous au naturalisme. M. Sardou, dans les _Merveilleuses_, a voulu des +tasses du Directoire; MM. Erckmann-Chatrian ont exige, dans l'_Ami +Fritz_, une fontaine qui coulat; M. Gondinet, dans le _Club_, a demande +tous les accessoires authentiques d'un cercle. On peut sourire, hausser +les epaules, dire que cela ne rend pas les oeuvres meilleures. +Mais, derriere ces manies d'auteurs minutieux, il y a plus ou moins +confusement la grande pensee d'un art de methode et d'analyse, marchant +parallelement avec la science. Un ecrivain viendra sans doute, qui +mettra enfin au theatre des personnages vrais dans des decors vrais, et +alors on comprendra. + + + +II + +M. Francisque Sarcey, qui est l'autorite la plus competente en la +matiere, a bien voulu repondre aux pages qu'on vient de lire. Il n'est +point de mon avis, naturellement. M. Sarcey se contente de juger les +oeuvres au jour le jour, sans s'inquieter de l'ensemble de la production +contemporaine, constatant simplement le succes ou l'insucces, en donnant +les raisons tirees de ce qu'il croit etre la science absolue du theatre. +Je suis, au contraire, un philosophe estheticien que passionne le +spectacle des evolutions litteraires, qui se soucie peu au fond de la +piece jouee, presque toujours mediocre, et qui la regarde comme une +indication plus ou moins nette d'une epoque et d'un temperament; en +outre, je ne crois pas du tout a une science absolue, j'estime que tout +peut se realiser, au theatre comme ailleurs. De la, nos divergences. +Mais je suis bien tranquille, M. Sarcey se flatte d'apprendre chaque +jour et de se laisser convaincre par les faits. Il sera convaincu par le +fait naturaliste comme il vient de l'etre par le fait romantique, sur le +tard. + +La question des decors et des accessoires est un excellent terrain, +circonscrit et nettement delimite, pour y porter l'etude des conventions +au theatre. En somme, les conventions sont la grosse affaire. On me +dit que les conventions sont eternelles, qu'on ne supprimera jamais la +rampe, qu'il y aura toujours des coulisses peintes, que les heures a la +scene seront comptees comme des minutes, que les salons ou se passent +les pieces n'auront que trois murs. Eh! oui, cela est certain. Il est +meme un peu pueril de donner de tels arguments. Cela me rappelle un +peintre classique, disant de Courbet: "Eh bien! quoi? qu'a-t-il invente? +est-ce que ses figures n'ont pas un nez, une bouche et deux yeux comme +les miennes?" + +Je veux faire entendre qu'il y a, dans tout art, un fond materiel qui +est fatal. Quand on fait du theatre, on ne fait pas de la chimie. Il +faut donc un theatre, organise comme les theatres de l'epoque ou l'on +vit, avec le plus ou le moins de perfectionnement du materiel employe. +Il serait absurde de croire qu'on pourra transporter la nature telle +quelle sur les planches, planter de vrais arbres, avoir de vraies +maisons, eclairees par de vrais soleils. Des lors, les conventions +s'imposent, il faut accepter des illusions plus ou moins parfaites, a la +place des realites. Mais cela est tellement hors de discussion, qu'il +est inutile d'en parler. C'est le fond meme de l'art humain, sans lequel +il n'y a pas de production possible. On ne chicane pas au peintre ses +couleurs, au romancier son encre et son papier, a l'auteur dramatique sa +rampe et ses pendules qui ne marchent pas. + +Seulement, prenons une comparaison. Qu'on lise par exemple un roman de +mademoiselle de Scuderi et un roman de Balzac. Le papier et l'encre leur +sont toleres a tous deux; on passe sur cette infirmite de la creation +humaine. Or, avec les memes outils, mademoiselle de Scuderi va creer des +marionnettes, tandis que Balzac creera des personnages en chair et en +os. D'abord, il y a la question de talent; mais il y a aussi la question +d'epoque litteraire. L'observation, l'etude de la nature est devenue +aujourd'hui une methode qui etait a peu pres inconnue au dix-septieme +siecle. On voit donc ici la convention tournee, comme masquee par la +puissance de la verite des peintures. + +Les conventions ne font que changer; c'est encore possible. Nous ne +pouvons pas creer de toutes pieces des etres vivants, des mondes tirant +tout d'eux-memes. La matiere que nous employons est morte, et nous ne +saurions lui souffler qu'une vie factice. Mais que de degres dans cette +vie factice, depuis la grossiere imitation qui ne trompe personne, +jusqu'a la reproduction presque parfaite qui fait crier au miracle! +Affaire de genie, dira-t-on: sans doute, mais aussi, je le repete, +affaire de siecle. L'idee de la vie dans les arts est toute moderne. +Nous sommes emportes malgre nous vers la passion du vrai et du reel. +Cela est indeniable, et il serait aise de prouver par des exemples que +le mouvement grandit tous les jours. Croit-on arreter ce mouvement, en +faisant remarquer que les conventions subsistent et se deplacent? Eh! +c'est justement parce qu'il y a des conventions, des barrieres entre +la verite absolue et nous, que nous luttons pour arriver le plus pres +possible de la verite, et qu'on assiste a ce prodigieux spectacle de +la creation humaine dans les arts. En somme, une oeuvre n'est qu'une +bataille livree aux conventions, et l'oeuvre est d'autant plus grande +qu'elle sort plus victorieuse du combat. + +Le fond de ceci est que, comme toujours, on s'en tient a la lettre. Je +parle contre les conventions, contre les barrieres qui nous separent +du vrai absolu; tout de suite on pretend que je veux supprimer les +conventions, que je me fais fort d'etre le bon Dieu. Helas! je ne le +puis. Peut-etre serait-il plus simple de comprendre que je ne demande en +somme a l'art que ce qu'il est capable de donner. Il est entendu que la +nature toute nue est impossible a la scene. Seulement, nous voyons a +cette heure, dans le roman, ou l'on en est arrive par l'analyse exacte +des lieux et des etres. J'ai nomme Balzac qui, tout en conservant les +moyens artificiels de la publication en volumes, a su creer un monde +dont les personnages vivent dans les memoires comme des personnages +reels. Eh bien! je me demande chaque jour si une pareille evolution +n'est pas possible au theatre, si un auteur ne saura pas tourner les +conventions sceniques, de facon a les modifier et a les utiliser pour +porter sur la scene une plus grande intensite de vie. Tel est, au fond, +l'esprit de toute la campagne que je fais dans ces etudes. + +Et, certes, je n'espere pas changer rien a ce qui doit etre. Je me donne +le simple plaisir de prevoir un mouvement, quitte a me tromper. Je suis +persuade qu'on ne determine pas a sa guise un mouvement au theatre. +C'est l'epoque meme, ce sont les moeurs, les tendances des esprits, la +marche de toutes les connaissances humaines, qui transforment l'art +dramatique, comme les autres arts. Il me semble impossible que nos +sciences, notre nouvelle methode d'analyse, notre roman, notre peinture, +aient marche dans un sens nettement realiste, et que notre theatre reste +seul, immobile, fige dans les traditions. Je dis cela, parce que je +crois que cela est logique et raisonnable. Les faits me donneront tort +ou raison. + +Il est donc bien entendu que je ne suis pas assez peu pratique pour +exiger la copie textuelle de la nature. Je constate uniquement que +la tendance parait etre, dans les decors et les accessoires, a se +rapprocher de la nature le plus possible; et je constate cela comme +un symptome du naturalisme au theatre. De plus, je m'en rejouis. Mais +j'avoue volontiers que, lorsque je me montre enchante du cerisier de +_l'Ami Fritz_ et du cercle du _Club_, je me laisse aller au plaisir de +trouver des arguments. Il me faut bien des arguments: je les prends ou +ils se presentent; je les exagere meme un peu, ce qui est naturel. Je +sais parfaitement que le cerisier vrai ou monte Suzel est en bois et en +carton, que le cercle ou l'on joue, dans le _Club_, n'est, en somme, +qu'une habile tricherie. Seulement, on ne saurait nier, d'autre part, +qu'il n'y a pas des cerisiers ni des cercles pareils dans Scribe, que +ce souci minutieux d'une illusion plus grande est tout nouveau. De la a +constater au theatre le mouvement qui s'est produit dans le roman, il +n'y a qu'une deduction logique. Les aveugles seuls, selon moi, peuvent +nier la transformation dramatique a laquelle nous assistons. Cela +commence par les decors et les accessoires; cela finira par les +personnages. + +Remarquez que les grands decors, avec des trucs et des complications +destines a frapper le public, me laissent singulierement froid. Il y +a des effets impossibles a rendre: une inondation par exemple, une +bataille, une maison qui s'ecroule. Ou bien, si l'on arrivait a +reproduire de pareils tableaux, je serais assez d'avis qu'on coupat +le dialogue. Cela est un art tout particulier, qui regarde le peindre +decorateur et le machiniste. Sur cette pente, d'ailleurs, on irait vite +a l'exhibition, au plaisir grossier des yeux. Pourtant, en mettant les +trucs de cote, il serait tres interessant d'encadrer un drame dans de +grands decors copies sur la nature, autant que l'optique de la scene +le permettrait. Je me souviendrai toujours du merveilleux Paris, au +cinquieme acte de _Jean de Thommeray_, les quais s'enfoncant dans la +nuit, avec leurs files de becs de gaz. Il est vrai que ce cinquieme acte +etait tres mediocre. Le decor semblait fait pour suppleer au vide du +dialogue. L'argument reste facheux aujourd'hui, car, si l'acte avait ete +bon, le decor ne l'aurait pas gate, au contraire. + +Mais je confesse que je suis beaucoup plus louche par des reproductions +de milieux moins compliques et moins difficiles a rendre. Il est tres +vrai que le cadre ne doit pas effacer les personnages par son importance +et sa richesse. Souvent les lieux sont une explication, un complement de +l'homme qui s'y agite, a condition que l'homme reste le centre, le sujet +que l'auteur s'est propose de peindre. C'est lui qui est la somme totale +de l'effet, c'est en lui que le resultat general doit s'obtenir; le +decor reel ne se developpe que pour lui apporter plus de realite, pour +le poser dans l'air qui lui est propre, devant le spectateur. En dehors +de ces conditions, je fais bon marche de toutes les curiosites de la +decoration, qui ne sont guere a leur place que dans les feeries. + +Nous avons conquis la verite du costume. On observe aujourd'hui +l'exactitude de l'ameublement. Les pas deja faits sont considerables. Il +ne reste guere qu'a mettre a la scene des personnages vivants, ce qui +est, il est vrai, le moins commode. Des lors, les dernieres traditions +disparaitraient, on reglerait de plus en plus la mise en scene sur les +allures de la vie elle-meme. Ne remarque-t-on pas, dans le jeu de +nos acteurs, une tendance realiste tres accentuee? La generation des +artistes romantiques a si bien disparu, qu'on eprouve toutes les peines +du monde a remonter les pieces de 1810; et encore les vieux amateurs +crient-ils a la profanation. Autrefois, jamais un acteur n'aurait ose +parler en tournant le dos au public; aujourd'hui, cela a lieu dans +une foule de pieces. Ce sont de petits faits, mais des faits +caracteristiques. On vit de plus en plus les pieces, on ne les declame +plus. + +Je me resume, en reprenant une phrase que j'ai ecrite plus haut: une +oeuvre n'est qu'une bataille livree aux conventions, et l'oeuvre est +d'autant plus grande qu'elle sort plus victorieuse du combat. + + + +III + +Quitte a me repeter, je reviens une fois de plus a la question des +decors. Tout a l'heure, j'examinerai le tres remarquable ouvrage de M. +Adolphe Jullien sur le costume au theatre. Je regrette beaucoup qu'un +ouvrage semblable n'existe pas sur les decors. M. Jullien a bien dit, ca +et la, un mot des decors; car, selon sa juste remarque, tout se tient +dans les evolutions dramatiques; le meme mouvement qui transforme +les costumes, transforme en meme temps les decors, et semble n'etre +d'ailleurs qu'une consequence des periodes litteraires elles-memes. +Mais il n'en est pas moins desirable qu'un livre special soit fait sur +l'histoire des decors, depuis les treteaux ou l'on jouait les Mysteres, +jusqu'a nos scenes actuelles qui se piquent du naturalisme le plus +exact. En attendant, sans avoir la pretention de toucher au grand +travail historique qu'elle necessiterait, je vais essayer de poser la +question d'une facon logique. + +M. Sarcey a fait toute une campagne contre l'importance que nos theatres +donnent aujourd'hui aux decors. Ils a dit, comme toujours, d'excellentes +choses, pleines de bon sens; mais j'estime qu'il a tout brouille +et qu'il faudrait, pour s'entendre, eclairer un peu la question et +distinguer les differents cas. + +D'abord, mettons de cote la feerie et le drame a grand spectacle. +J'entends rester dans la litterature. Il est certain que les pieces ou +certains tableaux sont uniquement des pretextes a decors, tombent par +la meme au rang des exhibitions foraines; elles ont des lors un interet +particulier, faites pour les yeux; elles sont souvent interessantes par +le luxe et l'art qu'on y deploie. C'est tout un genre, dont je ne pense +pas que M. Sarcey demande la disparition. Les decors y sont d'autant +plus a leur place, qu'ils y jouent le principal role. Le public s'y +amuse; ceux qui n'aiment pas ca, n'ont qu'a rester chez eux. Quant a la +litterature, elle demeure completement etrangere a l'affaire, et des +lors elle ne saurait en souffrir. + +J'entends bien, d'ailleurs, ce dont M. Sarcey se plaint. Il accuse les +directeurs et les auteurs de speculer sur ce gout du public pour les +decors riches, en introduisant quand meme des decors a sensation dans +des oeuvres litteraires qui devraient s'en passer. Par exemple, on se +souvient des magnificences de _Balsamo_; il y avait la une galerie des +glaces et un feu d'artifice d'une utilite discutable au point de vue du +drame, et qui, du reste, ne sauverent pas la piece. Eh bien! dans ce cas +nettement defini, M. Sarcey a raison. Un decor qui n'a pas d'utilite +dramatique, qui est comme une curiosite a part, mise la pour eblouir le +public, ravale un ouvrage au rang inferieur de la feerie et du melodrame +a spectacle. En un mot, le decor pour le decor, si riche et si curieux +soit-il, n'est qu'une speculation et ne peut que gater une oeuvre +litteraire. + +Mais cela entraine-t-il la condamnation du decor exact, riche ou pauvre? +Doit-on toujours citer le theatre de Shakespeare, ou les changements a +vue etaient simplement indiques par des ecriteaux? Faut-il croire +que nos pieces modernes pourraient se contenter, comme les pieces du +dix-septieme siecle, d'un decor abstrait, salon sans meubles, peristyle +de temple, place publique? En un mot, est-on bien venu de declarer que +le decor n'a aucune importance, qu'il peut etre quelconque, que le drame +est dans les personnages et non dans les lieux ou ils s'agitent? C'est +ici que la question se pose serieusement. + +Une fois encore, je me trouve en face d'un absolu. Les critiques qui +defendent les conventions, disent a tous propos: "le theatre", et ce mot +resume pour eux quelque chose de definitif, de complet, d'immuable: le +theatre est comme ceci, le theatre est comme cela. Ils vous envoient +Shakespeare et Moliere a la tete. Du moment ou les maitres, il y a deux +siecles, faisaient jouer des chefs-d'oeuvre sans decors, nous sommes +ridicules d'exiger aujourd'hui, pour nos oeuvres mediocres, les lieux +exacts, avec un embarras extraordinaire d'accessoires. Et de la a parler +de la mode, il n'y a pas loin. Pour les critiques en question, il +semble que notre gout actuel, notre souci de la verite des milieux, de +l'illusion scenique poussee aux dernieres limites, ne soit qu'une pure +affaire de mode, un engouement du public qui passera. Ainsi, M. Sarcey +s'est demande pourquoi meubler un salon; ne peignait on pas tout dans le +decor autrefois? et il n'est pas eloigne de vouloir qu'on revienne a la +nudite ancienne, qui avait l'avantage de laisser la scene plus libre. +En effet, pourquoi ne retournerait-on pas au decor abstrait, si rien +ne nous en empeche, s'il n'y a dans nos complications actuelles qu'un +caprice? M. Sarcey, avec son bon sens pratique, fait valoir tous les +avantages: l'economie, les pieces montees plus vite, la litterature +epuree et triomphant seule. + +Mon Dieu! cela est fort juste, fort raisonnable. Mais, si nous ne +retournons pas au decor abstrait, c'est que nous ne le pouvons pas, tout +bonnement. Il n'y a pas le moindre engouement dans notre fait. Le decor +exact s'est impose de lui-meme, peu a peu, comme le costume exact. Ce +c'est pas une affaire de mode, c'est une affaire d'evolution humaine et +sociale. Nous ne pouvons pas plus revenir aux ecriteaux de Shakespeare, +que nous ne pouvons revivre au seizieme siecle. Cela nous est defendu. +Sans doute des chefs-d'oeuvre ont pousse dans cette convention du decor; +car ils etaient la comme dans leur sol naturel; mais, ce sol n'est plus +le notre, et je defie un auteur dramatique d'aujourd'hui de rien creer +de vivant, s'il ne plante pas solidement son oeuvre dans notre terre du +dix-neuvieme siecle. + +Comment un homme de l'intelligence de M. Sarcey ne tient-il pas compte +du mouvement qui transforme continuellement le theatre? Il est tres +lettre, tres erudit; il connait comme pas un notre repertoire ancien +et moderne; il a tous les documents pour suivre l'evolution qui s'est +produite et qui continue. C'est la une etude de philosophie litteraire +qui devrait le tenter. Au lieu de s'enfermer dans une rhetorique +etroite, au lieu de ne voir dans le theatre qu'un genre soumis a +des lois, pourquoi n'ouvre-t-il pas sa fenetre toute grande et ne +considere-t-il pas le theatre comme un produit humain, variant avec les +societes, s'elargissant avec les sciences, allant de plus en plus a +cette verite qui est notre but et notre tourment? + +Je reste dans la question des decors. Voyez combien le decor abstrait +du dix-septieme siecle repond a la litterature dramatique du temps. +Le milieu ne compte pas encore. Il semble que le personnage marche en +l'air, degage des objets exterieurs. Il n'influe pas sur eux, et il +n'est pas determine par eux. Toujours il reste a l'etat de type, jamais +il n'est analyse comme individu. Mais, ce qui est plus caracteristique, +c'est que le personnage est alors un simple mecanisme cerebral; le +corps n'intervient pas, l'ame seule fonctionne, avec les idees, les +sentiments, les passions. En un mot, le theatre de l'epoque emploie +l'homme psychologique, il ignore l'homme physiologique. Des lors, le +milieu n'a plus de role a jouer, le decor devient inutile. Peu importe +le lieu ou l'action se passe, du moment qu'on refuse aux differents +lieux toute influence sur les personnages. Ce sera une chambre, un +vestibule, une foret, un carrefour; meme un ecriteau suffira. Le drame +est uniquement dans l'homme, dans cet homme conventionnel qu'on a +depouille de son corps, qui n'est plus un produit du sol, qui ne trempe +plus dans l'air natal. Nous assistons au seul travail d'une machine +intellectuelle, mise a part, fonctionnant dans l'abstraction. + +Je ne discuterai point ici s'il est plus noble en litterature de rester +dans cette abstraction de l'esprit ou de rendre au corps sa grande +place, par amour de la verite. Il s'agit pour le moment de constater de +simples faits. Peu a peu, l'evolution scientifique s'est produite, et +nous avons vu le personnage abstrait disparaitre pour faire place a +l'homme reel, avec son sang et ses muscles. Des ce moment, le role des +milieux est devenu de plus en plus important. Le mouvement qui s'est +opere dans les decors part de la, car les decors ne sont en somme que +les milieux ou naissent, vivent et meurent les personnages. + +Mais un exemple est necessaire, pour bien faire comprendre ce mouvement. +Prenez par exemple l'Harpagon de Moliere. Harpagon est un type, une +abstraction de l'avarice. Moliere n'a pas songe a peindre un certain +avare, un individu determine par des circonstances particulieres; il a +peint l'avarice, en la degageant meme de ses conditions exterieures, car +il ne nous montre seulement pas la maison de l'avare, il se contente de +le faire parler et agir. Prenez maintenant le pere Grandet, de Balzac. +Tout de suite, nous avons un avare, un individu qui a pousse dans un +milieu special; et Balzac a du peindre le milieu, et nous n'avons pas +seulement avec lui l'abstraction philosophique de l'avarice, nous avons +l'avarice etudiee dans ses causes et dans ses resultats, toute la +maladie humaine et sociale. Voila en presence la conception litteraire +du dix-septieme siecle et celle du dix-neuvieme: d'un cote, l'homme +abstrait, etudie hors de la nature; de l'autre, l'homme d'apres la +science, remis dans la nature et y jouant son role strict, sous des +influences de toutes sortes. + +Eh bien! il devient des lors evident que, si Harpagon peut jouer son +drame dans n'importe quel lieu, dans un decor quelconque, vague et mal +peint, le pere Grandet ne peut pas plus jouer le sien en dehors de +sa maison, de son milieu, qu'une tortue ne saurait vivre hors de sa +carapace. Ici, le decor fait partie integrante du drame; il est de +l'action, il l'explique, et il determine le personnage. + +La question des decors n'est pas ailleurs. Ils ont pris au theatre +l'importance que la description a prise dans nos romans. C'est montrer +un singulier entetement dans l'absolu, que de ne pas comprendre +l'evolution fatale qui s'est accomplie, et la place considerable qu'ils +tiennent legitimement aujourd'hui dans notre litterature dramatique. Ils +n'ont cesse depuis deux cents ans de marcher vers une exactitude de plus +en plus grande, du meme pas d'ailleurs et au travers des memes obstacles +que les costumes. A cette heure, la verite triomphe partout. Ce n'est +pas que nous soyons arrives a un emploi sage de cette verite des +milieux. On sacrifie plus a la richesse et a l'etrangete qu'a +l'exactitude. Ce que je voudrais, ce serait, chez les auteurs +dramatiques, un souci du decor vrai, uniquement lorsque le decor +explique et determine les faits et les personnages. Je reprends _Eugenie +Grandet_, qui a ete mise au theatre, mais tres mediocrement; eh bien! il +faudrait que, des le lever du rideau, on se crut chez le pere Grandet; +il faudrait que les murs, que les objets ajoutassent a l'interet du +drame, en completant les personnages comme le fait la nature elle-meme. + +Tel est le role des decors. Ils elargissent le domaine dramatique en +mettant la nature elle-meme au theatre, dans son action sur l'homme. On +doit les condamner, des qu'ils sortent de cette fonction scientifique, +des qu'ils ne servent plus a l'analyse des faits et des personnages. +Ainsi, M. Sarcey a raison, lorsqu'il blame la magnificence avec laquelle +on remonte les anciennes tragedies; c'est meconnaitre leur veritable +cadre. Tout decor ajoute a une oeuvre litteraire comme un ballet, +uniquement pour boucher un trou, est un expedient facheux. Au contraire, +il faut applaudir, lorsque le decor exact s'impose comme le milieu +necessaire de l'oeuvre, sans lequel elle resterait incomplete et ne se +comprendrait plus. Et, la question se trouvant ainsi posee, il n'y a +qu'a laisser la critique faire pour ou contre des campagnes qui ne +hateront ni n'arreteront l'evolution naturaliste au theatre. Cette +evolution est un travail humain et social sur lequel des volontes +isolees ne peuvent rien. Malgre son autorite, M. Sarcey ne nous ramenera +pas aux decors abstraits de Moliere et de Shakespeare, pas plus qu'il ne +peut ressusciter les artistes du dix-septieme siecle avec leurs costumes +et le public de l'epoque avec ses idees. Elargissez donc le chemin et +laissez passer l'humanite en marche. + + + +LE COSTUME + +I + +Je viens de lire un bien interessant ouvrage: l'_Histoire du costume au +theatre_, par M. Adolphe Jullien. + +Depuis bientot quatre ans que je m'occupe de critique dramatique, me +souciant moins des oeuvres que du mouvement litteraire contemporain, me +passionnant surtout contre les traditions et les conventions, j'ai senti +bien souvent de quelle utilite serait une histoire de notre theatre +national. Sans doute, cette histoire a ete faite, et plusieurs fois. +Mais je n'en connais pas une qui ait ete ecrite dans le sens ou je la +voudrais, sur le plan que je vais tacher d'esquisser largement. + +Je voudrais une Histoire de notre theatre qui eut pour base, comme +l'_Histoire de la litterature anglaise_, de M. Taine, le sol meme, les +moeurs, les moments historiques, la race et les facultes maitresses. +C'est la aujourd'hui la meilleure methode critique, lorsqu'on l'emploie +sans outrer l'esprit de systeme. Et cette Histoire montrerait alors +clairement, en s'appuyant sur les faits, le lent chemin parcouru +depuis les Mysteres jusqu'a nos comedies modernes, toute une evolution +naturaliste, qui, partie des conventions les plus blessantes et les +plus grossieres, les a peu a peu diminuees d'annee en annee, pour se +rapprocher toujours davantage des realites naturelles et humaines. +Tel serait l'esprit meme de l'oeuvre, l'ouvrage tendrait simplement +a prouver la marche constante vers la verite, une poussee fatale, +un progres s'operant a la fois dans les decors, les costumes, la +declamation, les pieces, et aboutissant a nos luttes actuelles. Je +souris, lorsqu'on m'accuse de me poser en revolutionnaire. Eh! je sais +bien que la revolution a commence du jour ou le premier dialogue a ete +ecrit, car c'est une fatalite de notre nature, de ne pouvoir rester +stationnaire, de marcher, meme malgre nous, a un but qui se recule sans +cesse. + +Les aimables fantaisistes ont un argument: dans les lettres, le progres +n'existe pas. Sans doute, si l'on parle du genie. L'individualite d'un +ecrivain existe en dehors des formules litteraires de son temps. Peu +importe la situation ou il trouve les lettres a sa naissance; il s'y +taille une place, il laisse quand meme une production puissante, qui +a sa date; seulement, j'ajouterai que tous les genies ont ete +revolutionnaires, qu'ils ont precisement grandi au-dessus des autres, +parce qu'ils ont elargi la formule de leur age. Ainsi donc, il faut +distinguer entre l'individualite des ecrivains et le progres des +lettres. J'accorde qu'en tous temps, avec les formules les plus fausses, +au milieu des conventions les plus ridicules, le genie a laisse des +monuments imperissables. Mais il faut qu'on m'accorde ensuite que les +epoques se transforment, que la loi de ce mouvement parait etre +un besoin constant de mieux voir et de mieux rendre. En somme, +l'individualite est comme la graine qui tombe dans tel ou tel terrain; +sans elle pas de plante, elle est la vie; mais le terrain a aussi son +importance, car c'est lui qui va determiner, par sa nature, les facons +d'etre de la plante. + +Je me suis toujours prononce pour l'individualite. Elle est l'unique +force. Cependant, nous n'irions pas loin dans nos etudes critiques, si +nous voulions l'abstraire de l'epoque ou elle se produit. Nous sommes +tout de suite forces d'en arriver a l'etude du terrain. C'est cette +etude du terrain qui m'interesse, parce qu'elle m'apparait pleine +d'enseignements. Puis, nous nous trouvons ici dans un domaine qui +devient de jour en jour scientifique. Si on laisse l'individualite de +cote pour la reprendre et l'etudier chaque fois qu'elle se produira; +si on se borne a examiner, par exemple, l'histoire des conventions au +theatre: on reste frappe de cette loi constante dont je viens de parler, +de ce lent progres vers toutes les verites. Cela est indeniable. + +Je ne fais qu'indiquer a larges traits un plan general. Prenez les +decors: c'est d'abord des toiles pendues a des cordes; c'est ensuite les +compartiments des Mysteres, puis un meme decor pour toutes les pieces, +puis un decor fait en vue de chaque oeuvre, puis une recherche de plus +en plus marquee de l'exactitude des lieux, jusqu'aux copies si fideles +de notre temps. Prenez les costumes, et j'y reviendrai longuement avec +M. Julien: meme gradation, la fantaisie et l'insouciance comme point +de depart, et une continuelle reforme aboutissant a nos scrupules +historiques d'aujourd'hui. Prenez la declamation, l'art du comedien: +pendant deux siecles, on declame sur un ton ampoule, on lance les vers +comme un chant d'eglise, sans la moindre recherche de la justesse et de +la vie; puis, avec mademoiselle Clairon, avec Lekain, avec Talma, le +progres s'accomplit tres peniblement et au milieu des discussions. +Ce qu'on parait ignorer, c'est que, si l'on jouait aujourd'hui, a la +Comedie-Francaise, une piece de Corneille, de Moliere ou de Racine, +comme elle a ete jouee a la creation, on se tiendrait les cotes de +rire, tant les decors, les costumes et le ton des acteurs sembleraient +grotesques. + +Voila qui est clair. Le progres, ou si l'on aime mieux l'evolution, ne +peut faire doute pour personne. Depuis le quinzieme siecle, il s'est +produit ce que je nommerai un besoin d'illusion plus grand. Les +conventions, les erreurs de toutes sortes ont disparu, une a une, chaque +fois qu'une d'entre elles a fini par trop choquer le public. On doit +ajouter qu'il a fallu des annees et l'effort des plus grands genies pour +venir a bout des moindres contre sens. C'est la ce que je voudrais voir +etabli nettement par une Histoire de notre theatre national. + +Tenez, une des questions les plus curieuses et qui montre bien +l'imbecillite de la convention. Au quinzieme siecle, tous les roles de +femme etaient tenus par de jeunes garcons. Ce fut seulement sous Henri +IV qu'une actrice osa paraitre sur les planches. Mais cette audace causa +un scandale affreux; le public se fachait, trouvait cela immoral. Et le +plus etonnant, c'est que le deguisement des jeunes garcons, ces jupes +qu'ils portaient, donnaient naissance a de honteuses debauches, a +des amours monstrueux, qui semblaient ne choquer personne. On sait +aujourd'hui combien est penible pour notre public, meme dans la farce, +l'entree d'un comique vetu d'une robe; c'est juste l'effet contraire, +nous voyons une indecence ou nos peres trouvaient une necessite morale, +car pour eux une femme qui paraissait sur un theatre prostituait son +sexe. D'ailleurs, pendant tout le dix-septieme siecle, des hommes +tinrent encore les roles de vieilles femmes et de soubrettes. Ce fut +Bejart qui crea madame Pernelle. Beauval parut dans madame Jourdain, +madame de Sottenville, Philaminte. Essayez aujourd'hui de retablir une +pareille distribution, et la tentative semblera orduriere. + +Ajoutez que beaucoup de roles etaient joues sous le masque. Cela du coup +tuait l'expression, tout un coin de l'art du comedien. Pourvu que le +vers fut lance, le public etait content. Il paraissait n'eprouver aucun +besoin de realite materielle. J'ai trouve dans l'ouvrage de M. Jullien +une phrase qui m'a frappe. "Oreste, Cesar, Horace, dit-il, etaient +burlesquement travestis en courtisans de la plus grande cour d'Europe, +et cette mode, qui nous paraitrait aujourd'hui si deplaisante, ne +choquait en rien nos ancetres, qui semblaient, a dire vrai, ne juger +les oeuvres dramatiques que par les yeux de la pensee, en faisant +abstraction complete de la representation theatrale." Tout est la, +meditez cette expression: "Les yeux de la pensee". + +En effet, la grande evolution naturaliste, qui part du quinzieme siecle +pour arriver au notre, porte tout entiere sur la substitution lente de +l'homme physiologique a l'homme metaphysique. Dans la tragedie, +l'homme metaphysique, l'homme d'apres le dogme et la logique, regnait +absolument. Le corps ne comptant pas, l'ame etant regardee comme +l'unique piece interessante de la machine humaine, tout drame se passait +en l'air, dans l'esprit pur. Des lors, a quoi bon le monde tangible? +Pourquoi s'inquieter du lieu ou se passait l'action? Pourquoi s'etonner +d'un costume baroque, d'une declamation fausse? Pourquoi remarquer que +la reine Didon etait un garcon que sa barbe naissante forcait a porter +un masque? Tout cela n'importait pas, on ne descendait pas a ces +miseres, on ecoutait la piece comme une dissertation d'ecole sur un cas +donne. Cela se passait au-dessus de l'homme, dans le monde des idees, si +loin de l'homme reel, que la realite du spectacle aurait gene. + +Tel est le point de depart, le point religieux dans les Mysteres, le +point philosophique plus tard dans la tragedie. Et c'est des le debut +aussi que l'homme naturel, etouffe sous la rhetorique et sous le dogme, +se debat sourdement, veut se degager, fait de longs efforts inutiles, +puis finit par s'imposer membre a membre. Toute l'histoire de notre +theatre est dans ce triomphe de l'homme physiologique apparaissant +davantage a chaque epoque, sous le mannequin de l'idealisme religieux et +philosophique. Corneille, Moliere, Racine, Voltaire, Beaumarchais, et +de nos jours, Victor Hugo, Emile Augier, Alexandre Dumas fils, Sardou +lui-meme, n'ont eu qu'une besogne, meme lorsqu'ils ne s'en sont pas +nettement rendu compte: augmenter la realite de l'oeuvre dramatique, +progresser dans la verite, degager de plus en plus l'homme naturel et +l'imposer au public. Et, fatalement, l'evolution ne s'arrete pas avec +eux, elle continue, elle continuera toujours. L'humanite est tres jeune. + +M. Jullien a parfaitement compris cette evolution, lorsqu'il a ecrit +ceci: "Il est a remarquer que, dans toute l'histoire du theatre en +France, non seulement la declamation et le jeu des acteurs sont en +rapport avec le costume theatral et en ont suivi les modifications, mais +que ce rapport existait aussi entre les costumes et les defauts des +pieces. Rien n'est isole au theatre; tout s'enchaine et se tient: +defauts et decadence, qualites et progres." + +C'est tres juste. Je l'ai dit, l'evolution se porte sur tout et c'est +justement la ce qui en montre le caractere scientifique. Aucun caprice; +une marche logique, allant a un but determine. Les etapes elles-memes, +plus ou moins retardees, s'expliquent par des causes fixes, la +resistance du public et des moeurs, la venue de grands ecrivains et +de grands acteurs, les circonstances historiques, favorables ou +defavorables. Si un esprit sincere, amoureux de l'etude, ecrivait +l'Histoire que je demande, il nous ferait faire un bien grand pas dans +cette question de la convention que j'ai prise pour champ de lutte. Je +puiserais dans cette oeuvre des arguments decisifs, et je suis persuade +que toutes les intelligences nettes seraient bientot de mon cote. + +Mais voila, cette Histoire de notre theatre n'existe pas, et ce n'est +pas moi qui l'ecrirai, car elle demanderait un loisir dont je ne puis +disposer. Plus tard, on l'ecrira, cela est certain; l'evolution qui +se produit dans notre critique elle-meme, la conduit a ces etudes +d'ensemble, a cette analyse des grands mouvements de l'esprit. +Aujourd'hui, si nous manquons d'arguments, c'est que tout le passe doit +etre remis en question, et etre fouille avec nos nouvelles methodes. La +besogne de deblaiement sera beaucoup plus facile pour nos petits-fils, +parce qu'ils auront des outils solides. Chaque jour, je me sens arrete, +faute de pouvoir proceder aux etudes necessaires. Et ce qui me manque +surtout, c'est une Histoire generale de notre litterature, ecrite sur +les documents exacts et d'apres la methode scientifique. + +Des lors, on doit comprendre quelle a ete ma joie, en lisant l'_Histoire +du costume au theatre_, qui ne traite a la verite qu'un cote assez +restreint de la question, mais qui suffit pour indiquer nettement +l'evolution naturaliste au theatre, depuis le quinzieme siecle jusqu'a +nos jours. La tentative est excellente; maintenant on peut voir ce que +donnerait une Histoire generale. + + + +II + +Du quinzieme siecle au dix-septieme, la confusion est absolue pour +le costume au theatre. Ce qui domine, c'est un besoin de richesse +croissant, sans aucun souci de bon sens ni d'exactitude. Dans les +ballets, dans les embryons des premiers operas, on voit les deesses, les +rois, les reines, vetus d'etoffes d'or et d'argent, avec une fantaisie +et une prodigalite dont nos feeries peuvent donner une idee. Les pieces +historiques, d'ailleurs, sont traitees de la meme facon; les Grecs, les +Romains, ont des ajustements mythologiques du caprice le plus singulier. +Pourtant, des Mazarin, un mouvement se produit vers la verite; le +cardinal apportait de l'Italie le gout de l'antiquite; seulement, il +faut ajouter que les costumes offraient toujours d etranges compromis. +Enfin, arrive le costume romain, tel que le portaient les heros de +Racine. Ce costume etait copie sur celui des statues d'empereurs romains +que nous a laissees l'antiquite. Mais Louis XIV, qui venait de l'adopter +pour ses carrousels, l'avait defigure d'une etonnante maniere. Ecoutez M +Jullien: + +"La cuirasse, tout en gardant la meme forme, est devenue un corps de +brocart; les knemides se sont changees en brodequins de soie brodee +s'adaptant sur des souliers a talons rouges, et les noeuds de rubans +remplacent les franges des epaules. Enfin, un tonnelet dentele, rond +et court, un petit glaive dont le baudrier passe sous la cuirasse; +par-dessus tout cela la perruque et la cravate de satin: voila ce qui +composait l'habit a la romaine du dix-septieme siecle. Le casque de +carrousel, qui reste dans l'opera, est le plus souvent remplace dans la +tragedie par le chapeau de cour avec plumes." + +Voila dans quel attirail ont ete crees tous les chefs-d'oeuvre de +Racine. D'ailleurs, les tragedies de Corneille etaient, elles aussi, +mises a cette mode; on voyait Horace poignarder Camille en gants blancs. +Et remarquez qu'il y avait la un progres, car jusqu'a un certain point +ce costume d'apparat se basait sur la verite. Racine fit bien quelques +efforts pour se soustraire aux modes du temps; mais il n'insista guere. +Moliere fut plus energique; on connait l'anecdote qui le montre entrant +dans la loge de sa femme, le soir de la premiere representation de +_Tartufe_, et la faisant se deshabiller, en la trouvant vetue d'un +costume magnifique pour jouer le role d'une femme "qui est incommodee" +dans la piece. Les acteurs comiques, en effet, ne respectaient pas plus +la verite que les acteurs tragiques. La richesse dominait quand meme. +Une des causes de ce luxe, sans necessite le plus souvent, venait de +l'habitude ou etaient les seigneurs de donner en cadeau aux comediens, +comme une marque de satisfaction, des habits superbes qu'ils avaient +portes. On comprend des lors la bizarre confusion que devaient produire +sur la scene ces costumes contemporains d'un luxe outre, meles a des +costumes defraichis de toutes les coupes et de toutes les modes. En un +mot, le pele-mele le plus barbare regnait, sans que le public parut +choque. On s'en tenait a l'homme metaphysique, a une idee d'abstraction +et de rhetorique, comme je le disais plus haut. + +Tout le dix-septieme siecle a donc ete faux et majestueux. Pendant la +premiere moitie du dix-huitieme siecle, on voit se derouler une periode +de transition. Nous ne pouvons au juste nous faire une idee des +obstacles que rencontrait le triomphe de la verite du costume. On devait +lutter contre la tradition, contre les habitudes du public, le gout et +l'inertie des comediens, surtout la coquetterie des comediennes. Il a +fallu des annees d'efforts, au milieu des railleries et des insultes, +pour que le naturalisme s'imposat, dans cette question si simple et +d'ailleurs secondaire de l'exactitude historique. Ce fut pourtant des +femmes que partit la reforme: mademoiselle de Maupin osa paraitre a +l'Opera, dans le role de Medee, les mains vides, sans la baguette +traditionnelle, audace enorme qui revolutionna le public; d'autre part, +dans l'_Andrienne_, madame Dancourt imagina une sorte de robe longue +ouverte, qui convenait a son role d'une femme relevant de couches. Mais +un nouveau caprice faillit tout compromettre. Croyant arriver a plus de +verite, les actrices adopterent, pour toutes les pieces, des vetements +identiques a ceux des dames de la cour. Et, des lors, commenca le long +compromis entre le moderne et l'antique, qui a dure jusqu'a Talma. + +"Les actrices tragiques, dit M. Jullien, eurent de grands paniers, +des robes de cour, des plumets et des diamants sur la tete; elles se +surchargeaient de franges, d'agrements, de rubans multicolores." Et +ce n'etait pas seulement les grands roles qui se paraient ainsi, les +suivantes et les soubrettes, jusqu'aux paysannes, se montraient vetues +de velours et de soie, les bras et les epaules charges de pierreries. +Elles agissaient ainsi autant par convenance que par coquetterie, car +elles auraient cru manquer au public en paraissant habillees simplement +dans le costume de leurs roles. D'ailleurs, cette idee ne venait a +personne, excepte a des esprits tres nets qui devancaient leur epoque, +qui reclamaient une reforme des costumes, de la diction, du theatre tout +entier, et qu'on injuriait en se moquant d'eux. Voila qui doit nous +donner du courage, a nous autres dont les idees naturalistes paraissent +aujourd'hui si droles et si odieuses a la fois. + +Je resume ici a grands traits, je neglige les transitions. Mademoiselle +Salle, une danseuse celebre de l'Opera, se permit la premiere de +paraitre, dans Pygmalion, sans panier, sans jupe, sans corps, echevelee, +et sans aucun ornement sur la tete. Elle avait rencontre en France de +tels obstacles, de telles mauvaises volontes, qu'elle s'etait vue forcee +d'aller creer le role a Londres. Plus tard, elle eut un grand succes a +Paris. Mais j'arrive a mademoiselle Clairon, qui a tant fait pour la +reforme du costume et de la diction. Elle etudiait l'antiquite, elle +cherchait l'esprit de ses roles dans les monuments historiques. +Pourtant, elle resista longtemps aux conseils de Marmontel, qui la +suppliait de quitter la declamation chantante, comme elle avait quitte +les oripeaux du grand siecle. Un jour, elle voulut tenter la partie. +Il faut laisser ici la parole a Marmontel, qui a parle de cette +representation: "L'evenement passa son attente et la mienne. Ce ne fut +plus l'actrice, ce fut Roxane elle-meme que l'on crut voir et entendre. +On se demandait: Ou sommes-nous? On n'avait rien entendu de pareil." +Quel beau cri d'etonnement et quelle surprise dans ce triomphe brusque +de la verite! + +Mademoiselle Clairon ne devait pas s'en tenir la. Elle joua _l'Electre_, +de Crebillon, huit jours plus tard. Marmontel, qui a defendu la verite +au theatre avec passion, ecrit encore ceci: "Au lieu du panier ridicule +et de l'ample robe de deuil qu'on lui avait vus dans ce role, elle +y parut en simple habit d'esclave, echevelee et les bras charges de +longues chaines. Elle y fut admirable, et, quelque temps apres, elle fut +plus sublime encore dans _l'Electre_, de Voltaire. Ce role, que Voltaire +lui avait fait declamer avec une lamentation continuelle et monotone, +parle plus naturellement, acquit une beaute inconnue a lui-meme." +Mademoiselle Clairon poussa si loin ce qu'on appellerait aujourd'hui la +passion du naturalisme, qu'un jour, au cinquieme acte de _Didon_, elle +crut pouvoir paraitre en chemise, absolument en chemise, "afin de +marquer, dit M. Jullien, quel desordre portait dans ses sens le songe +qui l'avait chassee de son lit." Il est vrai qu'elle ne recommenca pas. +Nous autres, gens de peu de morale comme on sait, nous n'en sommes +pourtant pas encore a reclamer la chemise. + +Je suis oblige de me hater, je passe a Lekain qui fut egalement un des +grands reformateurs du theatre. "D'abord fougueux et sans regle, dit M. +Jullien, mais plein d'une chaleur communicative, il plut a la jeunesse +et deplut aux amateurs de l'ancienne psalmodie qui l'appelaient le +_taureau_, parce qu'ils ne retrouvaient plus chez lui cette diction +chantante et martelee, cette declamation redondante qui les bercait si +doucement d'habitude." Il s'occupa beaucoup aussi du costume, il parut +d'abord dans Oreste avec un vetement dessine par lui qui etonna, mais +qui fut accepte. Plus tard, il s'enhardit jusqu'a jouer Ninias, les +manches retroussees, les bras teints de sang, les yeux hagards. On etait +bien loin de la tragedie pompeuse de Louis XIV. Pourtant, il ne faut +pas croire que le costume de cour eut completement disparu. Malgre ses +audaces, Lekain laissa beaucoup a faire a Talma. + +Je passe rapidement sur madame Favart, qui la premiere joua des +paysannes avec des sabots a l'Opera-Comique, sur la Saint-Huberty, une +artiste lyrique de genie, qui porta le premier costume de Didon vraiment +historique, une tunique de lin, des brodequins laces sur le pied nu, +une couronne entouree d'un voile retombant par derriere, un manteau de +pourpre, une robe attachee par une ceinture au-dessous de la gorge. Je +passe egalement sur Clairval, Dugazon et Larive, qui continuerent plus +ou moins les reformes de mademoiselle Clairon et de Lekain. A ce moment, +un grand pas etait fait; mais, si le mouvement de reforme s'accentuait, +on etait encore loin de la verite. Les coupes des vetements etaient +changees, mais les etoffes trop riches demeuraient. Talma allait enfin +porter le dernier coup a la convention. + +Ce comedien de genie fut passionne pour son art. Il fouilla l'antiquite, +il reunit une collection de costumes et d'armes, il se fit dessiner +des costumes par David, ne negligeant aucune source, voulant la verite +exacte pour arriver au caractere. Ici, je me permettrai une longue +citation qui resumera les reformes operees par Talma. + +"Il parut dans le role du tribun Proculus, de _Brutus_, vetu d'un +costume fidelement calque sur les habits romains. Le role n'avait pas +quinze vers; mais cette heureuse innovation qui, d'abord, etonna +et laissa quelques minutes le public en suspens, finit par etre +applaudie... Au foyer, un de ses camarades lui demanda "s'il avait mis +des draps mouilles sur ses epaules?" tandis que la charmante Louise +Contat, lui adressant sans le vouloir l'eloge le plus flatteur, +s'ecriait: "Voyez donc Talma, qu'il est laid! Il a l'air d'une statue +antique." Pour toute reponse, le tragedien deroula aux yeux des +persifleurs le modele meme que David lui avait dessine pour son costume. +A son entree en scene, madame Vestris le regarda des pieds a la tete, +et tandis que Brutus lui adressait son couplet, elle echangeait a voix +basse avec Talma-Proculus ce rapide dialogue: "--Mais vous avez les bras +nus, Talma!--Je les ai comme les avaient les Romains.--Mais, Talma, vous +n'avez pas de culotte.--Les Romains n'en portaient pas.--_Cochon!_..." +et, prenant la main que lui offrait Brutus, elle sortit de scene en +etouffant de colere." + +Voila le cri reactionnaire en art: Cochon! Nous sommes tous des cochons, +nous autres qui voulons la verite. Je suis personnellement un cochon, +parce que je me bats contre la convention au theatre. Songez donc, Talma +montrait ses jambes. Cochon! Et moi, je demande qu'on montre l'homme +tout entier. Cochon! cochon! + +Je m'arrete. L'ouvrage de M. Jullien prouve, avec un luxe d'evidence, la +continuelle evolution naturaliste au theatre. Cela s'impose comme une +verite mathematique. Inutile de discuter, de dire que ce mouvement qui +nous emporte a la verite en tout, est bon ou mauvais; il est, cela +suffit; nous lui obeissons de gre ou de force. Seulement, le genie va en +avant, et c'est lui qui fait la besogne, pendant que la mediocrite hurle +et proteste. Je sais bien que les mediocres d'aujourd'hui voudraient +nous arreter, sous le pretexte qu'il n'y a plus de reformes a faire, +que nous sommes arrives en litterature a la plus grande somme de verite +possible. Eh! de tous temps, les mediocres ont dit cela! Est-ce qu'on +arrete l'humanite, est-ce qu'on fixe jamais sa marche en avant? Certes, +non, toutes les reformes ne sont pas accomplies. Pour nous en tenir +au costume, que d'erreurs aujourd'hui encore, de luxe inutile, de +coquetterie deplacee, de vetements de fantaisie! D'ailleurs, comme le +dit tres bien M. Jullien, tout se tient au theatre. Quand les pieces +seront plus humaines, quand la fameuse langue de theatre disparaitra +sous le ridicule, quand les roles vivront davantage notre vie, ils +entraineront la necessite de costumes plus exacts et d'une diction plus +naturelle. C'est la ou nous allons, scientifiquement. + + + +III + +Maintenant je parlerai de l'epoque actuelle, je repondrai aux critiques +qui s'etonnent de notre guerre aux conventions. Pour eux, on a pousse +la verite aussi loin que possible sur la scene; en un mot, tout serait +fait, nos devanciers ne nous auraient rien laisse a faire. J'ai deja +prouve, selon moi, que le mouvement naturaliste qui nous emporte depuis +les premiers jours de notre theatre national, ne saurait s'arreter une +minute, qu'il est necessaire et continu, dans l'essence meme de notre +nature. Mais cela ne suffit pas, il faut toujours en arriver aux faits, +lorsqu'on veut etre clair et decisif. + +J'accorde volontiers que nous avons obtenu une grande exactitude dans le +costume historique. Aujourd'hui, lorsqu'on monte une piece de quelque +importance se passant en France ou a l'etranger, dans des epoques plus +ou moins lointaines, on copie les costumes sur les documents du temps, +on se pique de ne rien negliger pour arriver a une authenticite absolue. +Je ne parle pas des petites tricheries, des negligences dissimulees sous +une exageration de zele. Il y a aussi la question de la coquetterie des +femmes; les comediennes reculent souvent encore devant des ajustements +etranges et incommodes qui les enlaidiraient; alors, elles s'en tirent +par un brin de fantaisie, elles changent la coupe, ajoutent des bijoux, +inventent une coiffure. Malgre cela, l'ensemble reste satisfaisant; il +y a eu la, au theatre, un mouvement fatal determine par les etudes +historiques des cinquante dernieres annees. Devant les gravures, les +textes de toutes sortes exhumes par les chercheurs, devant cette +connaissance de plus en plus elargie et familiere des ages morts, il +devenait naturel que le public exigeat une resurrection exacte des +epoques mises en scene. Ce n'est donc pas un caprice, une affaire de +mode, mais une marche logique des esprits. + +Donc, si la tradition maintient encore des anachronismes baroques, des +fantaisies inexplicables dans les pieces jouees il y a une trentaine +d'annees, il est rare qu'aujourd'hui, eu montant une piece historique, +on ne se preoccupe pas de l'exactitude des costumes. Le mouvement +s'accentuera encore, et la verite sera complete, lorsqu'on aura decide +les femmes a ne pas profiter d'une piece historique pour porter des +toilettes eblouissantes, au coin de leur feu et meme en voyage; car, +outre l'exactitude du costume, il y a la convenance du costume, ce qui +m'amene a la question du vetement dans nos pieces modernes. + +Ici, rien de plus simple pour les hommes. Ils s'habillent comme vous et +moi. Quelques-uns, je parle des comiques, chargent trop l'excentricite, +ce qui leur fait perdre le caractere. Il faut voir le succes d'un +costume exact, pour comprendre ce qu'il ajoute de vie au personnage. +Mais la grosse question est encore la question des femmes. Dans les +pieces ou les roles exigent une grande simplicite de mise, il est a +peu pres impossible d'obtenir cette simplicite; car on se heurte a une +obstination de coquetterie d'autant plus vive, que les femmes n'ont +point ici pour tricher le pittoresque du costume historique ou etranger. +Vous amenerez encore une comedienne a draper ses epaules des haillons +d'une mendiante, mais vous ne la deciderez jamais a se mettre en petite +ouvriere, si elle a perdu le premier eclat de sa beaute, si elle sait +que les robes pauvres l'enlaidissent. Pour elle, c'est parfois une +question de vie, car a cote de l'actrice, il y a la femme, qui souvent a +besoin d'etre belle. + +Voila la raison qui fausse presque continuellement le costume, dans nos +pieces contemporaines: une peur de la simplicite, un refus d'accepter la +condition des personnages, lorsque ces personnages glissent a l'odieux +ou au ridicule de la mise. Puis, il y a encore cette rage de belles +toilettes qui s'est declaree dans le gout meme du public. Par exemple, +au Vaudeville et au Gymnase, les dernieres annees de l'empire ont amene +des exhibitions de grands couturiers qui durent encore. Une piece ne +peut se passer dans un monde riche, sans qu'aussitot il y ait un assaut +de luxe entre les actrices. A la rigueur, ces toilettes sont justifiees; +mais le mauvais, c'est l'importance qu'elles prennent. Le branle +etant donne, le public se passionnant plus pour les robes que pour le +dialogue, ou en est venu a fabriquer les pieces dans le but d'un grand +etalage de modes nouvelles; on a voulu mettre dans un succes cette +chance, en choisissant de preference un milieu d'action ou le luxe fut +autorise. Le lendemain d'une premiere representation, la presse s'occupe +autant des toilettes que de la piece; tout Paris en cause, une bonne +partie des spectateurs et surtout des spectatrices vient au theatre pour +voir la robe bleue de celle-ci ou le nouveau chapeau de celle-la. + +On dira que le mal n'est pas grand. Mais, pardon, le mal est tres grand! +Sous une hypocrisie de realite, il y a la un succes cherche en dehors +des oeuvres elles-memes. Ces toilettes eclatantes ne sont pas vraies, +d'ailleurs, dans leur uniformite superbe. On ne s'habille pas ainsi a +toute heure du jour, on ne joue pas continuellement la gravure de mode. +Puis, ce gout excessif des toilettes riches a ceci de desastreux +qu'il pousse les auteurs dans la peinture d'un monde factice, d'une +distinction convenue. Comment oser risquer une piece se passant dans +la bourgeoisie mediocre, ou dans le petit commerce, ou dans le peuple, +lorsqu'il faut absolument au public des robes de cinq ou six mille +francs! Alors, on force la note, on habille des bourgeoises de province +comme des duchesses, ou l'on introduit une cocotte, pour qu'il y ait +au moins un petard de soie et de velours. Trois actes ou cinq actes en +robes de laine paraitraient une demence; demandez a un fabricant habile +s'il risquerait cinq actes sans la grande toilette de rigueur. + +Eh bien, la verite au theatre souffre encore de tout cela. On hesite +devant une question de costumes trop pauvres, comme on hesite devant une +audace de scene. Pas une piece de MM. Augier, Dumas et Sardou, n'a ose +se passer des grandes toilettes, pas une ne descend jusqu'aux petites +gens qui portent des etoffes a dix-huit sous le metre; de sorte que tout +un cote social, la grande majorite des etres humains se trouve a peu +pres exclue du theatre. Jusqu'a present, on n'est pas alle au dela de la +bourgeoisie aisee. Si l'on a mis des miserables au theatre, des ouvriers +et des employes a douze cents francs, c'est dans des melodrames +radicalement faux, peuples de ducs et de marquis, sans aucune +litterature, sans aucune analyse serieuse. Et soyez certain que la +question du costume est pour beaucoup dans cette exclusion. + +Nos vetements modernes, il est vrai, sont un pauvre spectacle. Des qu'on +sort de la tragedie bourgeoise, resserree entre quatre murs, des qu'on +veut utiliser la largeur des grandes scenes et y developper des foules, +on se trouve fort embarrasse, gene par la monotonie et le deuil uniforme +de la figuration. Je crois que, dans ce cas, on devrait utiliser la +variete que peut offrir le melange des classes et des metiers. Ainsi, +pour me faire entendre, j'imagine qu'un auteur place un acte dans le +carre des Halles centrales, a Paris. Le decor serait superbe, d'une vie +grouillante et d'une plantation hardie. Eh bien! dans ce decor immense, +on pourrait parfaitement arriver a un ensemble tres pittoresque, en +montrant les forts de la Halle coiffes de leurs grands chapeaux, les +marchandes avec leurs tabliers blancs et leurs foulards aux tons vifs, +les acheteuses vetues de soie, de laine et d'indienne, depuis les dames +accompagnees de leurs bonnes, jusqu'aux mendiantes qui rodent pour +ramasser des epluchures. D'ailleurs, il suffit d'aller aux Halles et +de regarder. Rien n'est plus bariole ni plus interessant. Tout Paris +voudrait voir ce decor, s'il etait realise avec le degre d'exactitude et +de largeur necessaire. + +Et que d'autres decors a prendre, pour des drames populaires! +L'interieur d'une usine, l'interieur d'une mine, la foire aux pains +d'epices, une gare, un quai aux fleurs, un champ de courses, etc., etc. +Tous les cadres de la vie moderne peuvent y passer. On dira que ces +decors ont deja ete tentes. Sans doute, dans les feeries on a vu des +usines et des gares de chemin de fer; mais c'etaient la des gares et des +usines de feerie, je veux dire des decors bacles de facon a produire +une illusion plus ou moins complete. Ce qu'il faudrait, ce serait une +reproduction minutieuse. Et l'on aurait fatalement des costumes, fournis +par les differents metiers, non pas des costumes riches, mais des +costumes qui suffiraient a la verite et a l'interet des tableaux. +Puisque tout le monde se lamente sur la mort du drame, nos auteurs +dramatiques devraient bien tenter ce genre du drame populaire et +contemporain. Ils pourraient y satisfaire a la fois les besoins de +spectacle qu'eprouve le public et les necessites d'etudes exactes qui +s'imposent chaque jour davantage. Seulement, il est a souhaiter que +les dramaturges nous montrent le vrai peuple et non ces ouvriers +pleurnicheurs, qui jouent de si etranges roles, dans les melodrames du +boulevard. + +D'ailleurs, je ne me lasserai pas de le repeter apres M. Adolphe +Jullien, tout se tient au theatre. La verite des costumes ne va pas sans +la verite des decors, de la diction, des pieces elles-memes. Tout marche +du meme pas dans la voie naturaliste. Lorsque le costume devient plus +exact, c'est que les decors le sont aussi, c'est que les acteurs se +degagent de la declamation ampoulee, c'est enfin que les pieces etudient +de plus pres la realite et mettent a la scene des personnages plus +vrais. Aussi, pourrais-je faire, au sujet des decors, les memes +reflexions que je viens de faire a propos du costume. La aussi, nous +semblons arrives a la plus grande somme de verite possible, lorsque +de grands pas sont encore a faire. Il s'agirait surtout d'augmenter +l'illusion, en reconstituant les milieux, moins dans leur pittoresque +que dans leur utilite dramatique. Le milieu doit determiner le +personnage. Lorsqu'un decor sera etudie a ce point de vue qu'il donnera +l'impression vive d'une description de Balzac, lorsque, au lever de +la toile, on aura une premiere donnee sur les personnages, sur leur +caractere et leurs habitudes, rien qu'a voir le lieu ou ils se meuvent, +on comprendra de quelle importance peut etre une decoration exacte. +C'est la que nous allons, evidemment; les milieux, ces milieux dont +l'etude a transforme les sciences et les lettres, doivent fatalement +prendre au theatre une place considerable; et je retrouve ici la +question de l'homme metaphysique, de l'homme abstrait qui se contentait +de trois murs dans la tragedie, tandis que l'homme physiologique de nos +oeuvres modernes demande de plus en plus imperieusement a etre determine +par le decor, par le milieu, dont il est le produit. On voit donc que +la voie du progres est longue encore, aussi bien pour la decoration que +pour le costume. Nous sommes dans la verite, mais nous balbutions a +peine. + +Un autre point tres grave est la diction. Certes, nous n'en sommes plus +a la melopee, au plain-chant du dix-septieme siecle. Mais nous avons +encore une voix de theatre, une recitation fausse tres sensible et tres +facheuse. Tout le mal vient de ce que la plupart des critiques erigent +les traditions en un code immuable; ils ont trouve le theatre dans un +certain etat, et au lieu de regarder l'avenir, de juger par les progres +accomplis les progres qui s'accomplissent et qui s'accompliront, ils +defendent avec entetement ce qui reste des conventions anciennes, en +jurant que ce reste est d'une necessite absolue. Demandez-leur pourquoi, +faites-leur remarquer le chemin parcouru, ils ne donneront aucune raison +logique, ils repondront par des affirmations basees justement sur l'etat +de choses qui est en train de disparaitre. + +Pour la diction, le mal vient donc de ce que ces critiques admettent une +langue de theatre. Leur theorie est qu'on ne doit pas parler sur les +planches comme dans l'existence quotidienne; et, pour appuyer cette +facon de voir, ils prennent des exemples dans la tradition, dans ce qui +se passait hier et dans ce qui se passe aujourd'hui encore, sans tenir +compte du mouvement naturaliste dont l'ouvrage de M. Jullien nous permet +de constater les etapes. Comprenez donc qu'il n'y a pas absolument de +langue de theatre; il y a eu une rhetorique qui s'est affaiblie de plus +en plus et qui est en train de disparaitre, voila les faits. Si vous +comparez un instant la declamation des comediens sous Louis XIV a celle +de Lekain, et si vous comparez la declamation de Lekain a celle des +artistes de nos jours, vous etablirez nettement les phases de la melopee +tragique aboutissant a notre recherche du ton juste et naturel, du +cri vrai. Des lors, la langue de theatre, cette langue plus sonore, +disparait. Nous allons a la simplicite, au mot exact, dit sans emphase, +tout naturellement. Et que d'exemples, si je ne devais me borner! Voyez +la puissance de Geoffroy sur le public, tout son talent est dans sa +nature; il prend le public parce qu'il parle a la scene comme il parle +chez lui. Quand la phrase sort de l'ordinaire, il ne peut plus la +prononcer, l'auteur doit en chercher une autre. Voila la condamnation +radicale de la pretendue langue de theatre. D'ailleurs, suivez +la diction d'un acteur de talent, et etudiez le public: les +applaudissements partent, la salle s'enthousiasme, lorsqu'un accent de +verite a donne aux mots prononces la valeur exacte qu'ils doivent +avoir. Tous les grands triomphes de la scene sont des victoires sur la +convention. + +Helas! oui, il y a une langue de theatre: ce sont ces cliches, ces +platitudes vibrantes, ces mots creux qui roulent comme des tonneaux +vides, toute cette insupportable rhetorique de nos vaudevilles et de +nos drames, qui commence a faire sourire. Il serait bien interessant +d'etudier la question du style chez les auteurs de talent comme MM. +Augier, Dumas et Sardou; j'aurais beaucoup a critiquer, surtout chez les +deux derniers, qui ont une langue de convention, une langue a eux qu'ils +mettent dans la bouche de tous leurs personnages, hommes, femmes, +enfants, vieillards, tous les sexes et tous les ages. Cela me parait +facheux, car chaque caractere a sa langue, et si l'on veut creer des +etres vivants, il faut les donner au public, non seulement avec leurs +costumes exacts et dans les milieux qui les determinent, mais encore +avec leurs facons personnelles de penser et de s'exprimer. Je repete que +c'est la le but evident ou va notre theatre. Il n'y a pas de langue de +theatre reglee par un code comme coupe de phrases et comme sonorite; il +y a simplement un dialogue de plus en plus exact, qui suit ou plutot qui +amene les progres des decors et des costumes dans la voie naturaliste. +Quand les pieces seront plus vraies, la diction des acteurs gagnera +forcement en simplicite et en naturel. + +Pour conclure, je repeterai que la bataille aux conventions est loin +d'etre terminee et qu'elle durera sans doute toujours. Aujourd'hui, nous +commencons a voir clairement ou nous allons, mais nous pataugeons encore +en plein degel de la rhetorique et de la metaphysique. + + + +LES COMEDIENS + +I + +Je voudrais, a propos du concours du Conservatoire, dire mon mot sur +l'education officielle qu'on donne en France aux comediens. + +Certes, cette education officielle est dans l'ordre accoutume de notre +esprit francais. Le nom de l'etablissement ou elle est donnee, le +"Conservatoire", suffit a indiquer qu'il s'agit d'y conserver les +traditions, d'y enseigner un art en quelque sorte hieratique, dont +toutes les recettes sont immuables. Tel geste signifie telle chose, +et ce geste ne saurait etre change. Il y a un jeu de physionomie pour +l'etonnement, un pour l'effroi, un pour l'admiration, et ainsi de suite, +toute une collection de jeux de physionomie qui s'apprennent et qu'on +finit par savoir employer, meme avec une intelligence mediocre. Il en +est de meme pour les peintres a l'Ecole des Beaux-Arts. On parvient a y +fabriquer un peintre, quand le sujet n'est pas completement idiot, et +que la nature l'a bati physiquement a peu pres complet, avec des jambes +et des bras. + +Et remarquez que je ne nie pas la necessite de ces ecoles. De meme qu'il +faut des peintres decents, sachant leur metier pour decorer nos salons +bourgeois, de meme il faut des comediens qui sachent se tenir en scene, +saluer et repondre, pour jouer l'effroyable quantite de comedies et de +drames que Paris consomme par hiver. Au moins, un eleve qui sort du +Conservatoire, connait les elements classiques de son metier. Il est +le plus souvent mediocre, mais il reste convenable, il s'acquitte +honorablement de son emploi. + +Je me montrerai plus severe pour l'enseignement lui-meme, pour le corps +des professeurs. Sans doute, ils ne peuvent pas donner du genie a leurs +eleves. Peut-etre meme sont-ils obliges, jusqu'a un certain point, de +rester dans la routine pour ne pas bouleverser d'un coup des habitudes +seculaires. Un enseignement est forcement base sur un corps de doctrine, +qui permet de l'appliquer au plus grand nombre a la moyenne des +intelligences. Mais, vraiment, la tradition theatrale est chez nous une +des plus fausses qui existent, et il serait grand temps de revenir a la +verite, petit a petit, si l'on veut, de facon a ne brusquer personne. + +Qu'on reflechisse un instant aux conventions ridicules, a ces repas de +theatre ou les acteurs mangent de trois quarts, a ces entrees et a ces +sorties solennelles et grotesques, a ces personnages qui parlent la face +toujours tournee vers le public, quel que soit le jeu de scene. Nous +sommes habitues a ces choses, elles ne nous blessent plus; seulement, +elles gatent l'illusion et elles font du theatre un art faux qui +compromet les plus grandes oeuvres. + +Je ne parle pas des peuples latins, des Italiens et des Espagnols, dont +l'art dramatique est encore plus ampoule et plus conventionnel. Mais, +chez les peuples du Nord, les comediens jouent beaucoup plus librement, +sans tant s'inquieter de la pompe de la representation. Par exemple, +chez nous, il n'y a que les grands comediens, ceux dont l'autorite +est souveraine sur le public, qui osent lancer certaines repliques en +tournant le dos a la salle. Cela n'est pas convenable. Pourtant, il y +a des effets puissants a tirer de la verite de cette attitude, qui se +produit a chaque instant dans la vie reelle. Le facheux est que nos +comediens jouent pour la salle, pour le gala; ils sont sur les planches +comme sur un piedestal, ils veulent voir et etre vus. S'ils vivaient les +pieces au lieu de les jouer, les choses changeraient. + +On parle de l'optique theatrale. Cette optique n'est jamais que ce qu'on +la fait. Si l'enseignement serrait la vie de plus pres, si l'on ne +changeait pas les eleves comediens en pantins mecaniques, on trouverait +des interpretes qui renouvelleraient la mise en scene et feraient enfin +monter la verite sur les planches. + + + +II + +L'education classique et traditionnelle donnee aux jeunes comediens est +donc en soi une excellente chose, car elle sert a former des sujets +d'une bonne moyenne pour les besoins courants de nos theatres. Mais ou +la critique peut s'exercer, c'est, comme je l'ai dit, sur l'enseignement +lui-meme, sur le corps de doctrine des professeurs dont le souci est, +avant tout, de maintenir intactes les traditions. + +Il faut, pour comprendre ce qu'est aujourd'hui chez nous l'art du +comedien, remonter a l'origine meme de notre theatre. On trouve, au +dix-septieme siecle, la pompe tragique, les Romains et les Grecs portant +la perruque des seigneurs du temps, la representation d'une piece se +deroulant avec la majeste d'un gala princier. On pontifiait alors. On +restait sur les planches dans le domaine des rois et des dieux. +L'art consistait a etre le plus loin possible de la nature. Tout +s'ennoblissait, et jusqu'a: "Je vous hais!" tout se disait tendrement. +L'acteur le plus applaudi etait celui qui approchait le plus des belles +manieres de la cour, arrondissant les bras, se balancant sur les +hanches, grasseyant, roulant des yeux terribles. + +Certes, nous n'en sommes plus la. La verite du costume, du decor et des +attitudes s'est imposee peu a peu. Aujourd'hui, Neron ne porte plus +perruque, et l'on joue _Esther_ avec une mise en scene splendide et trop +exacte. Mais, au fond, on retrouve toujours la tradition de majeste, de +jeu solennel. Des acteurs francais qui jouent, sont restes des pretres +qui officient. Ils ne peuvent monter sur les planches, sans se croire +aussitot sur un piedestal, ou la terre entiere les regarde. Et ils +prennent des poses, et ils sortent immediatement de la vie pour entrer +dans ce ronronnement du theatre, dans ces gestes faux et forces, qui +feraient pouffer de rire sur un trottoir. + +Prenez meme une piece gaie, une comedie, et regardez attentivement les +acteurs qui la brulent. Vous reconnaitrez en eux les comediens pompeux +du dix-septieme siecle, ceux qui sont les peres de l'art dramatique en +France. Les entrees souvent sont accompagnees d'un coup de talon pour +annoncer et mieux asseoir le personnage. Les effets sont continues au +dela du vraisemblable, dans l'unique but d'occuper toute la scene et de +forcer les applaudissements. Ce sont des jeux de physionomie adresses +au public, des poses de bel homme, la cuisse tendue, la tete tournee +et maintenue dans une position avantageuse. Ils ne marchent plus, ne +parlent plus, ne toussent plus comme a la ville. On voit qu'ils sont en +representation, et que leur effort le plus immediat est de n'etre pas +comme tout le monde, de facon a etonner les bourgeois. Il y a un Grec ou +un Romain du grand siecle, dans les paillasses de foire, qui tendent le +derriere au coups de pied. + +Oui, la tradition a cette force. Elle est pareille au sable fin qui +filtre quand meme et sans relache par les fissures les plus minces. La +source en est deja disparue lorsque les effets en subsistent encore. Ces +effets peuvent etre meconnaissables, transformes, devies, ils n'existent +pas moins, ils n'en sont pas moins tout puissants. Si, aujourd'hui, +notre theatre desespere les amis de la nature, la faute en est aux +ancetres, a la lente education de nos comediens, que la tradition +eloigne du vrai. + +Un art ne se forme pas en un jour. Aussi, quand il est forme, a-t-il +une solidite de roc dans la routine. Cela explique comment il est si +difficile d'innover, de changer la direction suivie par plusieurs +generations. Aujourd'hui, le besoin de verite se fait sentir, au +theatre comme partout; mais, plus que partout, ce besoin y trouve des +resistances desesperees. On est habitue aux faussetes, aux conventions +de la scene; le gros public n'est pas choque; tous les effets faux le +ravissent, et il applaudit en criant a la verite; si bien meme que ce +sont les effets vrais qui le fachent et qu'il traite d'exagerations +ridicules. Le jugement du spectateur est perverti par une habitude +seculaire. De la, l'entetement dans la formule existante de l'art +dramatique. + +Et Dieu sait ou nous en sommes comme verite au theatre, malgre le +mouvement naturaliste qui s'y accomplit fatalement! Je ne puis dresser +un requisitoire en regle, mais je citerai quelques exemples. J'ai deja +parle des entrees et des sorties qui sont le plus souvent operees en +depit du bon sens, trop lentes ou trop brusques, uniquement comprises +de facon a menager une salve d'applaudissements a l'acteur. Pourrait-on +m'indiquer, d'autre part, quelque chose de plus ridicule que les +passades du comedien, pendant une scene un peu longue? Pour couper les +effets, au milieu du dialogue, le comedien qui est a gauche traverse et +va a droite, tandis que le comedien qui est a droite, se rend a gauche, +sans aucun motif d'ailleurs. Cela est d'un bon resultat pour les yeux, +dit-on; c'est possible, mais ce continuel va-et-vient n'en est pas moins +tres comique et tres pueril. Il faudrait parler encore de la facon de +s'asseoir, de manger, de lancer dans la salle la replique destinee au +personnage qu'on a a cote de soi, de s'approcher du trou du souffleur +pour declamer la tirade a effet que les autres acteurs sur la scene +feignent d'ecouter religieusement. En un mot, un acteur ne hasarde pas +une enjambee, ne lache pas une phrase, sans que cette enjambee et cette +phrase ne hurlent de faussete. J'excepte seulement les grands cris de +passion et de verite que jettent parfois les artistes de genie. + +Je sais quelle est la reponse. Le theatre, dit-on, vit uniquement de +convention. Si les acteurs tapent du pied, forcent leur voix, c'est pour +qu'on les entende; s'ils exagerent les moindres gestes, c'est afin que +leurs effets depassent la rampe et soient vus du public. On en arrive +ainsi a faire du theatre un monde a part, ou le mensonge est non +seulement tolere, mais encore declare necessaire. On redige le code +etrange de l'art dramatique, on formule en axiomes les faussetes +les plus etonnantes. Les erreurs deviennent des regles, et l'on hue +quiconque n'applique pas les regles. + +Notre theatre est ce qu'il est, cela me parait un simple fait; mais ne +pourrait-il pas etre autrement? Rien ne me fache comme le cercle etroit +ou l'on veut enfermer un art. Certes, en dehors de l'heure presente, il +y a le vaste monde qui garde une grande importance. Si l'on a le seul +desir de reussir au theatre, d'etudier ce qui plait au public et de lui +servir le plat qu'il aime et auquel il est habitue, sans doute il faut +se conformer a la formule actuelle. Mais si l'on est blesse par cette +formule, si l'on croit que la tradition a tort et qu'il faudrait +accoutumer le public a un art plus logique et plus vrai, il n'y a +certainement aucun crime a tenter l'experience. Aussi suis-je toujours +stupefie, quand j'entends les critiques declarer gravement: "Ceci est du +theatre, cela n'est pas du theatre." Qu'en savent-ils? Tout l'art n'est +pas contenu dans une formule. Ce qu'il appelle le theatre, c'est un +theatre, et rien de plus. J'ajouterai meme un theatre bien defectueux, +etroit et mensonger dans ses moyens. Demain peut se produire une +nouvelle formule qui bouleversera la formule actuelle. Est-ce que le +theatre des Grecs, le theatre des Anglais, le theatre des Allemands est +notre theatre? Est-ce que, dans une meme litterature, le theatre ne +peut pas se renouveler, produire des oeuvres d'esprit et de facture +completement differents? Alors, que nous veut-on avec cette chose +abstraite, le theatre, dont on fait un bon Dieu, une sorte d'idole +feroce et jalouse qui ne tolere pas la moindre infidelite! + +Rien n'est immuable, voila la verite. Les conventions sont ce qu'on les +fait, et elles n'ont force de loi que si on les subit. A mon sens, les +acteurs pourraient serrer la vie de plus pres, sans s'amoindrir sur la +scene. Les exagerations de gestes, les passades, les coups de talon, +les temps solennels pris entre deux phrases, les effets obtenus par un +grossissement de la charge, ne sont en aucune facon necessaires a la +pompe de la representation. D'ailleurs, la pompe est inutile, la verite +suffirait. + +Voici donc ce que je souhaiterais voir: des comediens etudiant la vie et +la rendant avec le plus de simplicite possible. Le Conservatoire est +un lieu utile, si on le considere comme un cours elementaire ou l'on +apprend la prononciation; encore existe-t-il, au Conservatoire, une +prononciation etrange, emphatique, qui deroute singulierement l'oreille. +Mais je doute qu'une fois les elements appris, on tire un grand profit +des lecons des maitres. C'est absolument comme dans les ecoles de +dessin. Pendant deux ou trois ans, les eleves ont besoin d'apprendre a +dessiner des yeux, des nez, des bouches, des oreilles; puis, le mieux +est de les mettre devant la nature, en laissant leur personnalite +s'eveiller et pousser. + +On m'a souvent parle d'un maitre de declamation, dont les lecons +consistaient d'abord a faire dire par ses eleves cette phrase: "Tiens! +voila un chien!" sur tous les tons possibles, le ton de l'etonnement, le +ton de la peur, de l'admiration, de la tendresse, de l'indifference, +de la repulsion, et ainsi de suite. Il y avait cinquante et quelques +manieres de dire. "Tiens! voila un chien!" Cela rappelle un peu les +methodes pour apprendre l'anglais en vingt-cinq lecons. La methode peut +etre ingenieuse et bonne pour des eleves qui commencent. Mais on sent +tout ce qu'elle a de mecanique et d'insuffisant. Remarquez que le ton de +la voix et l'expression de la physionomie sont regles a l'avance, qu'il +s'agit ici simplement des grimaces de la tradition, sans tenir aucun +compte de la libre initiative de l'eleve. + +Eh bien! l'enseignement au Conservatoire est le meme. On y repete: +"Tiens! voila un chien!" avec toutes les expressions imaginables. Notre +repertoire classique est la seule base de la doctrine. On exerce les +eleves sur des types connus, regles a l'avance, et chaque mot qu'ils ont +a dire a une inflexion consacree qu'on leur serine pendant des mois, +absolument comme on serine a un sansonnet: _J'ai du bon tabac dans ma +tabatiere_. On devine quelle influence peut avoir cet exercice sur de +jeunes cervelles. Le mal ne serait pas grand encore, si les lecons +s'appuyaient sur la verite; mais, comme elles ont la seule autorite de +l'usage et de la tradition, elles arrivent a dedoubler la personne du +comedien, a lui laisser son allure et sa voix personnelles a la ville, +et a lui donner pour le theatre une allure et une voix de convention. +Ce fait est connu de tous. Le comedien est irremediablement frappe chez +nous d'une dualite qui le fait reconnaitre au premier coup d'oeil. + +J'ignore le remede. Je crois qu'il faudrait etudier plus sur la nature +et moins dans le repertoire. Les livres ne valent jamais rien pour +l'education de l'artiste. En outre, on devrait peu a peu amener les +eleves a un souci constant de la verite. L'art de declamer tue notre +theatre, parce qu'il repose sur une pose continue, contraire au vrai. +Si les professeurs voulaient mettre de cote leur personnalite, ne pas +enseigner comme des articles de foi les effets qui leur ont reussi +journellement au theatre, il est a croire que les eleves ne +perpetueraient pas ces effets a leur tour et cederaient au courant +naturaliste qui transforme aujourd'hui tous les arts. La vie sur les +planches, la vie sans mensonge avec sa bonhomie et sa passion, tel doit +etre le but. + +Le public est en dehors de la querelle. Il acceptera ce que le talent +lui fera accepter. Il faut avoir ecrit une piece et l'avoir fait repeter +pour connaitre la disette ou nous sommes de comediens intelligents, +consentant a jouer simplement les choses simples, sentant et rendant la +verite d'un role, sans le gater par des effets odieux, que le public +applaudit depuis deux siecles. + + + +III + +L'autre soir, au Theatre-Italien, j'ai eprouve une des plus fortes +emotions dont je me souvienne. Salvini jouait dans un drame moderne: la +_Mort civile_. + +Je l'avais vu dans _Macbeth_, et je m'etais recuse, n'ayant rien a dire, +si ce n'etait des lieux communs. Je laisse Shakespeare dans sa gloire, +j'avoue ne plus le comprendre quand on le joue sur nos planches +modernes, en italien surtout, devant un public qui se fouette pour +admirer. Cela m'est indifferent, parce que cela se passe trop loin de +moi, dans la nue. Et quant a l'interpretation, elle me deroute plus +encore. J'ecrirai que c'est sublime, mais je reste glace. Un sens me +manque peut-etre. + +Enfin, j'ai vu Salvini dans la _Mort civile_, et je vais pouvoir le +juger. Je n'ai plus besoin de phrases toutes faites, qui me repugnent et +devant lesquelles j'ai recule. Le comedien m'a pris tout entier, il m'a +bouleverse. J'ai senti en lui un homme, un etre vivant empli de mes +propres passions. Desormais, il y a une commune mesure entre lui et moi. + +D'abord, cette piece: _la Mort civile_, m'a paru un drame des plus +curieux. Une certaine Rosalie, dont le mari a ete condamne aux galeres a +perpetuite est entree comme gouvernante chez le docteur Palmieri, qui a +adopte la fille de Conrad, Emma, encore au berceau. L'enfant croit +que le docteur est son pere. Rosalie s'est resignee a n'etre que +l'institutrice de sa fille. Mais Conrad s'echappe du bagne et le drame +se noue. Il veut d'abord faire valoir ses droits de pere. Le docteur lui +prouve qu'il tuera Emma, qu'il lui imposera tout au moins une existence +abominable, en faisant d'elle la fille d'un forcat. Ensuite Conrad veut +emmener Rosalie; et la encore, il doit se devouer, car il a compris +que, s'il etait mort, Rosalie aurait epouse le docteur. Il est resolu a +partir, a disparaitre pour toujours, lorsque la mort le prend en pitie +et lui facilite son abnegation. Il meurt, il fait trois heureux. + +Sans doute, je vois bien qu'il y a la-dessous une these, et les theses +m'ont toujours fache au theatre. D'autre part, la donnee reste bien +melodramatique. Si l'on veut savoir ce qui m'a seduit, c'est la belle +nudite de la piece. Pas un coup de theatre, a notre mode francaise. Les +scenes se suivent tranquillement, la toile tombe sur une conversation, +les actes sont coupes au petit bonheur. C'est une tragedie, avec des +personnages modernes. M. d'Ennery hausserait les epaules et trouverait +cela bien maladroit. + +Justement, je pensais a _Une Cause celebre_, qui a une si etrange +parente avec la _Mort civile_. Dans le premier de ces drames, quelle +grossierete de procede! On peut etre sur que l'auteur ne se privera +pas d'une ficelle, d'une situation, d'une tirade. Il gorgera la betise +populaire, il trempera de larmes son public, par les moyens les plus +enormes. Tout notre mauvais theatre actuel est la, avec l'impudence de +son dedain litteraire. _Une Cause celebre_ sue le mepris du bon sens, du +genie francais. On ne dit pas assez ce qu'une pareille piece peut +faire de mal a notre litterature dramatique. Pour en sentir toute +l'inferiorite, il faudrait la comparer a la _Mort civile_. + +On se rappelle, par exemple, l'episode de Jean Renaud retrouvant sa +fille Adrienne. Il y a la des forcats dans un parc, une jeune personne +qui sait une phrase entendue en reve, un pere en casaque rouge qui +pousse des hurlements a ameuter le chateau. Rien de plus criard comme +enluminure d'Epinal. L'auteur italien, au contraire, ne parait pas avoir +songe un instant qu'il pourrait tirer un effet du retour du forcat. Son +forcat entre, s'asseoit et cause, a peu pres comme cela se passerait +dans la realite. Il a, plus tard, deux scenes avec Emma. La jeune fille +a peur de lui, ce qui est naturel. Et voila tout, cela suffit a serrer +les coeurs d'une profonde emotion. + +Chaque episode est traite avec cette simplicite, dans la _Mort civile_. +L'intrigue, sans aucune complication, va d'un bout a l'autre de la +piece. Rien n'y a ete introduit pour satisfaire le mauvais gout du gros +public. Conrad n'est pas innocent comme Jean Renaud; il a tue un homme, +le propre frere de sa femme, et sa figure grandit de ce meurtre; il +n'est pas ce pantin persecute de notre melodrame, dont l'innocence doit +eclater au cinquieme acte. + +Remarquez que la _Mort civile_ a eu en Italie un immense succes. Aucune +traduction francaise n'existe, et je crois que le drame traduit ferait +de maigres recettes a la Porte-Saint-Martin[1]. C'est que notre public +est pourri maintenant. Il lui faut de grandes machines compliquees. On +l'a mis au regime du roman-feuilleton et des melodrames ou les ducs et +les forcats s'embrassent. La plupart des critiques eux-memes font du +theatre une chose bete, ou le talent d'ecrivain n'est pas necessaire, +ou il faut manquer d'observation, d'analyse et de style, pour faire des +chefs-d'oeuvre. Le theatre, disent ils, c'est ca; et il semble qu'ils +professent un cours d'ebenisterie. Donner des regles au neant, c'est le +comble. + +[Note 1: Depuis que cet article a ete ecrit, M. Auguste Vitu a fait +jouer a l'Odeon une traduction de la _Mort civile_ qui n'a eu aucun +succes.] + +Eh! non, le theatre, ce n'est pas ca! L'absolu n'existe point. Le +theatre d'une epoque est ce qu'une generation d'ecrivains le fait. +Nous sommes, malheureusement, d'une ignorance crasse et d'une vanite +incroyable. Les litteratures des peuples voisins sont pour nous comme +si elles n'etaient pas. Si nous etions plus curieux, plus lettres, nous +connaitrions depuis longtemps la _Mort civile_, et nous verrions dans +ce drame un singulier dementi a nos theories francaises. Il est concu +absolument dans la formule que j'indique, depuis que je m'occupe de +critique dramatique; et il parait que cette formule n'est pas si +mauvaise, puisque l'Italie tout entiere a applaudi la piece. + +Mais je m'arrete, car j'enfourche la mon dada, et c'est de Salvini +surtout dont je veux parler. Je me mefiais beaucoup des acteurs +italiens, je me les imaginais d'une exuberance folle. Aussi quel a ete +mon etonnement, lorsque j'ai constate que le grand talent de Salvini est +tout de mesure, de finesse, d'analyse. Il n'a pas un geste inutile, pas +un eclat de voix qui detonne. Au premier aspect, il serait plutot gris, +et il faut attendre pour etre empoigne par ce jeu si simple, si savant +et si fort. + +Je citerai quelques exemples. Son entree de forcat fugitif, d'homme +humble et souffrant, inquiet et torture, est merveilleuse. Mais ce qui +m'a plus frappe encore, c'est la facon dont il dit le long recit de son +evasion. Tout d'un coup, au milieu de l'allure dramatique de la scene, +c'est un coin de comedie qui s'ouvre. Il baisse la voix, comme si l'on +pouvait l'entendre; il dit le recit sur le meme ton voile, en s'animant +pourtant, en finissant par rire d'avoir si bien trompe les gardiens. +Nous n'avons pas un seul acteur de drame en France qui aurait +l'intelligence d'effacer ainsi sa voix. Tous raconteraient leur fuite en +roulant les yeux et en faisant les grands bras. L'impression que produit +Salvini par la simplicite de son jeu est prodigieuse en cette occasion. + +Il me faudrait citer toutes les scenes. Dans la conversation qu'il a +avec le docteur, et plus tard dans la scene avec Rosalie, lorsqu'il +laisse tomber sa tete sur la poitrine de cette femme qu'il aime tant et +qu'il va perdre, il arrive aux plus larges effets du pathetique. Je ne +voudrais etre desagreable pour personne, mais puisque j'ai compare la +_Mort civile_ a _Une Cause celebre_, je puis bien rapprocher Salvini de +Dumaine. Il faut voir le premier pour comprendre combien le second crie +et se demene inutilement. Tout le jeu de Dumaine, dans Jean Renaud, +devient faux et penible, a cote du jeu si souple et si vrai de Salvini. +Celui-ci a etudie l'ame humaine, il en analyse les nuances, il est un +homme qui pleure. + +Mais ou il a ete superbe surtout, c'est au dernier acte, lorsqu'il +meurt. Je n'ai jamais vu mourir personne ainsi au theatre. Salvini +gradue ses derniers moments de moribond avec une telle verite, qu'il +terrifie la salle. Il est vraiment un mourant, avec ses yeux qui +se voilent, sa face qui blemit et se decompose, ses membres qui se +raidissent. Lorsque Emma, sur la demande de Rosalie, s'approche et +l'appelle: "Mon pere", il a un retour de vie, un eclair de joie sur son +visage deja mort, d'un charme douloureux; et ses mains tremblent, et sa +tete se penche, secouee par le rale, tandis que ses derniers mots se +perdent et ne s'entendent plus. Sans doute, on a fait souvent cela au +theatre, mais jamais, je le repete, avec une pareille intensite de +verite. Enfin, Salvini a eu une trouvaille de genie: il est etendu dans +un fauteuil, et lorsqu'il expire, la tete penchee vers Emma, il semble +s'ecrouler, son poids l'emporte, il culbute et vient rouler devant le +trou du souffleur, pendant que les personnages presents s'ecartent en +poussant un cri. Il faut etre un bien grand comedien pour oser cela. +L'effet est inattendu et foudroyant. La salle entiere s'est levee, +sanglotant et applaudissant. + +La troupe qui donne la replique a Salvini est tres suffisante. Ce que +j'ai beaucoup remarque, c'est la facon convaincue dont jouent ces +comediens italiens. Pas une fois, ils ne regardent le public. La salle +ne semble point exister pour eux. Quand ils ecoutent, ils ont les yeux +fixes sur le personnage qui parle, et quand ils parlent, ils s'adressent +bien reellement au personnage qui ecoute. Aucun d'eux ne s'avance +jusqu'au trou du souffleur, comme un tenor qui va lancer son grand air. +Ils tournent le dos a l'orchestre, entrent, disent ce qu'ils ont a dire +et s'en vont, naturellement, sans le moindre effort pour retenir les +yeux sur leurs personnes. Tout cela semble peu de chose, et c'est +enorme, surtout pour nous, en France. + +Avez-vous jamais etudie nos acteurs? La tradition est deplorable sur nos +theatres. Nous sommes partis de l'idee que le theatre ne doit avoir rien +de commun avec la vie reelle. De la, cette pose continue, ce gonflement +du comedien qui a le besoin irresistible de se mettre en vue. S'il +parle, s'il ecoute, il lance des oeillades au public; s'il veut detacher +un morceau, il s'approche de la rampe et le debite comme un compliment. +Les entrees, les sorties sont reglees, elles aussi, de facon a faire +un eclat. En un mot, les interpretes ne vivent pas la piece; ils la +declament, ils tachent de se tailler chacun un succes personnel, sans se +preoccuper le moins du monde de l'ensemble. + +Voila, en toute sincerite, mes impressions. Je me suis mortellement +ennuye a _Macbeth_, et je suis sorti, ce soir la, sans opinion nette sur +Salvini. Dans la _Mort civile_, Salvini m'a transporte; je m'en suis +alle etrangle d'emotion. Certes, l'auteur de ce dernier drame, M. +Giacometti, ne doit pas avoir la pretention d'egaler Shakespeare. Son +oeuvre, au fond, est meme mediocre, malgre la belle nullite de la +formule. Seulement, elle est de mon temps, elle s'agite dans l'air que +je respire, elle me touche comme une histoire qui arriverait a mon +voisin. Je prefere la vie a l'art, je l'ai dit souvent. Un chef-d'oeuvre +glace par les siecles n'est en somme qu'un beau mort. + + + +IV + +Je me souviens d'avoir assiste a la premiere representation de +l'_Idole_. On comptait peu sur la piece, on etait venu au theatre avec +defiance. Et l'oeuvre, en effet, avait une valeur bien mediocre. Les +premiers actes surtout etaient d'un ennui mortel, mal batis, coupes +d'episodes facheux. Cependant, vers la fin, un grand succes se dessina. +On put etudier, en cette occasion, la toute-puissance d'une artiste de +talent sur le public. Madame Rousseil, non seulement sauva l'oeuvre +d'une chute certaine, mais encore lui donna un grand eclat. + +Elle s'etait menagee pendant les premiers actes, montrant une froideur +calculee; puis, au quatrieme acte, sa passion eclata avec une fougue +superbe qui enleva la foule. Je me rappelle encore l'ovation qu'on lui +fit. Elle etait meritee, tout le succes lui etait du. Des difficultes +s'eleverent, je crois, entre les acteurs et le directeur, et la piece +disparut de l'affiche, mais j'aurais ete etonne si elle avait fait de +l'argent, comme je le serais encore si elle en faisait aujourd'hui. Elle +n'est vraiment pas assez d'aplomb; madame Rousseil, malgre ses fortes +epaules, ne saurait la tenir longtemps debout. Il y aurait toute une +etude a ecrire a propos de ces succes personnels des artistes, qui +trompent souvent le public sur le merite veritable d'une oeuvre. Ce qui +est consolant pour la dignite des lettres, c'est qu'une oeuvre ainsi +soutenue par le talent d'un artiste, n'a jamais qu'une vogue temporaire, +et qu'elle disparait fatalement avec son interprete. + +J'ai egalement assiste a la premiere representation de _Froufrou_, bien +que je ne fisse pas alors de critique dramatique. Desclee se trouvait +dans tout son triomphe de grande artiste. Ici, l'oeuvre etait une +peinture charmante d'un coin de notre societe; les premiers actes +surtout offraient les details d'une observation tres fine et tres vraie; +j'aimais moins la fin qui tournait au larmoyant. Cette pauvre Froufrou +etait en verite trop punie; cela serrait inutilement le coeur et +terminait cette serie de tableaux parisiens par une gravure poncive, +faite pour tirer des larmes aux personnes sensibles. + +Sans doute, l'oeuvre cette fois aidait, poussait l'artiste. Mais +Desclee, on peut le dire, y mit encore de son temperament et elargit +ainsi l'horizon de la piece. C'est que, justement, elle semblait +faite pour le personnage, elle le jouait avec toute sa nature. Aussi +s'incarna-t-elle dans ce role, ou elle fut superbe de vie et de verite. + +La mort de Desclee a ete pleuree par beaucoup de debutants dramatiques. +Nous la regardions tous grandir, avec la joie de constater, a chaque +nouvelle creation, que nous trouverions en elle l'interprete que nous +revions pour nos oeuvres futures. Nous songions tous a des pieces ou +nous etudierions notre societe, ou nous tacherions de mettre la realite +a la scene. Et nous lui taillions deja des roles, parce qu'elle +seule nous paraissait moderne, vivant de notre air et exprimant avec +exactitude les troubles nerveux de l'epoque presente. Elle ne semblait +avoir passe par aucune ecole, elle arrivait avec sa personnalite, sans +aucune recette d'attitudes ni de diction. Notre age vibrait en elle avec +une intensite merveilleuse. Je la sentais nee pour aider puissamment au +theatre le mouvement naturaliste. Et elle est morte. C'est une perte +immense pour nous tous. + +On peut dire qu'elle n'a pas ete remplacee. Le public ne se doute pas de +la difficulte qu'eprouve aujourd'hui un auteur dramatique pour trouver +une interprete selon ses voeux, dans une piece moderne, qui demande la +sensation et l'intelligence du temps ou nous vivons. Je mets a part la +Comedie-Francaise. Les directeurs disent: "Il n'y a plus d'artiste." +Ce qui est plus vrai et plus triste, c'est qu'il y a bien encore des +artistes, mais que ces artistes n'ont pas la flamme du mouvement +litteraire actuel. Ils ne sont pas faits pour les oeuvres qui viennent. +Notre mouvement naturaliste, en un mot, ne voit pas encore poindre ses +Frederick-Lemaitre et ses Dorval. + +Justement, Desclee s'annoncait comme la Dorval de ce mouvement. C'est +pourquoi nous la regrettons avec tant d'amertume. Il est une loi: c'est +que toute periode litteraire, au theatre, doit amener avec elle ses +interpretes, sous peine de ne pas etre. La tragedie a eu ses illustres +comediens pendant deux siecles; le romantisme a fait naitre toute une +generation d'artistes de grand talent. Aujourd'hui, le naturalisme ne +peut compter sur aucun acteur de genie. C'est sans doute parce que les +oeuvres, elles aussi, ne sont encore qu'en promesse. Il faut des succes +pour determiner des courants d'enthousiasme et de foi; et ces courants +seuls degagent les originalites, amenent et groupent autour d'une cause +les combattants qui doivent la defendre. + +Examinez le personnel de nos actrices, par exemple. Voila Desclee morte, +a qui confiera-t-on le role de Froufrou? M. Montigny a voulu utiliser +mademoiselle Legault, qu'il avait sous la main. Mais je suis persuade +que celle-ci n'a accepte le role qu'a son corps defendant; il n'est pas +dans ses moyens; elle y est fort jolie, seulement elle ne saurait +lui donner de la profondeur ni en rendre le detraquement nerveux. +Mademoiselle Legault est une tres charmante ingenue, un peu minaudiere, +dont on a voulu a tort forcer les notes aimables. + +Je crois que, si M. Montigny avait eu le choix, il aurait prefere donner +le role a mademoiselle Blanche Pierson. Je ne vois guere qu'elle, +toujours en dehors de la Comedie-Francaise, qui puisse aborder +aujourd'hui les roles de Desclee. Mademoiselle Pierson, qui n'a ete +longtemps qu'une jolie femme, se trouve etre actuellement une des rares +comediennes qui sentent la vie moderne. Elle s'est montree remarquable +dans _Fromont jeune et Risler aine_, d'Alphonse Daudet. A la verite, +elle manque d'un je ne sais quoi, ce qui la laisse toujours un peu dans +l'ombre; elle n'a pas la foi peut-etre, elle n'enleve pas une salle d'un +geste ou d'un mot. Rappelez-vous ses creations, aucune ne vient en avant +et ne s'impose par une largeur magistrale. Je le repete, elle n'en est +pas moins la seule artiste qu'on aimerait voir dans _Froufrou_. + +Je ne puis nommer madame Rousseil, dont je parlais tout a l'heure. +Celle-la n'a rien de moderne. Elle est taillee pour la tragedie, elle a +les bras forts et le masque energique des heroines de Corneille. Quand +elle descend au drame, il lui faut des creations males, des vigueurs +qui emportent tout. Je ne la vois pas chaussee des fines bottines de la +Parisienne, se jouant et agonisant dans des amours a fleur de peau. + +Quant a madame Fargueil, qui a eu de si beaux cris de passion, elle +est trop marquee aujourd'hui, comme on dit en argot de coulisse, pour +accepter des roles ou il y a des scenes d'amour. Il lui faut desormais +des roles faits pour elle, ce qui la rend d'un emploi assez difficile, +malgre son beau talent. + +Mon intention n'est point de passer ainsi toutes nos comediennes en +revue. Le lecteur peut continuer aisement ce travail. Il verra combien +il est malaise de trouver une Froufrou; j'ai pris ce personnage de +Froufrou comme type d'un personnage strictement moderne, parce que +l'actualite me l'apportait et qu'il est, en effet, suffisamment +caracteristique. Si l'on imagine un role plus accentue encore, n'ayant +plus certains cotes de grace facile, vivant une vie moins factice, d'une +classe moins elegante, on comprendra que le choix d'une interprete +devient alors d'une difficulte presque insurmontable. Ou decouvrir une +femme assez artiste pour vivre sur les planches la vie qu'elle voit tous +les jours dans la rue, pour oublier les grimaces apprises et se donner +tout entiere, avec ses souffrances et ses joies? Ce qui complique les +choses, c'est que la modernite tend a rendre les oeuvres dramatiques +tres complexes: les roles ne sont plus d'un seul jet, coules dans une +abstraction; ils reproduisent toute la creature qui pleure et qui rit, +qui se jette continuellement a droite et a gauche. Des lors, ces roles +demandent une composition extremement serree. Il faut un grand talent +pour s'en tirer avec honneur. + +J'ai mis la Comedie-Francaise a part. Les debutants n'y sont point joues +facilement. Il y a pourtant la une societaire, madame Sarah Bernhardt, +qui a la flamme moderne. Jusqu'a present, il me semble qu'elle n'a pas +eu une creation ou elle se soit donnee completement. On a goute sa voix +si souple et si sonore, dans ce role de dona Sol, qui n'est guere qu'un +role de figurante. On a admire sa science dans _Phedre_ et dans le +repertoire romantique. Mais, selon moi, la tragedie et le drame +romantique ont des liens traditionnels qui garrottent sa nature. Je la +voudrais voir dans une figure bien moderne et bien vivante, poussee dans +le sol parisien. Elle est fille de ce sol, elle y a grandi, elle l'aime +et en est une des expressions les plus typiques. Je suis persuade +qu'elle ferait une creation qui serait une date dans notre histoire +dramatique. + +Nous avons bien vu madame Sarah Bernhardt dans l'_Etrangere_, de M. +Dumas. Mais, vraiment, son personnage de miss Clarkson etait une +plaisanterie par trop romantique. Cette Vierge du mal qui parcourait +la terre pour se venger des hommes, en se faisant aimer d'eux et en +se regalant ensuite de leurs souffrances, est a mon sens une des +imaginations les plus comiques qu'on puisse voir. L'artiste avait +surtout, au troisieme acte, je crois, un interminable monologue, d'une +drolerie achevee. Madame Sarah Bernhardt executa un tour de force en n'y +etant pas ridicule. Meme elle montra, dans l'_Etrangere_, ce qu'elle +pourrait donner, le jour ou elle aurait un role central dans une piece +moderne, prise en pleine realite sociale. + +Souvent, cette grave question de l'interpretation m'a preoccupe. Chaque +fois qu'un auteur dramatique, ayant quelque souci de la verite, a +aujourd'hui un role important de femme a distribuer, je sais qu'il se +trouve dans l'embarras. On finit toujours, il est vrai, par faire un +choix, mais la piece en patit souvent. Le public ne saurait entrer dans +cette cuisine des coulisses; la piece est mediocrement jouee, et comme +justement les pieces d'analyse et de caractere ne supportent pas une +interpretation mediocre, on la siffle. C'est une oeuvre enterree. Il +est vrai que nous sommes singulierement difficiles, nous voudrions des +artistes jeunes, jolies, tres intelligentes, profondement originales. +En un mot, nous tous qui travaillons pour l'avenir, nous demandons des +comediennes de genie. + + + +V + +Le cas de madame Sarah Bernhardt me parait des plus interessants et des +plus caracteristiques. Je n'ai pas a prendre la defense de la grande +artiste, que son talent defendra suffisamment. Mais je ne puis resister +au besoin d'etudier, a son sujet, ce fameux besoin de reclame qui affole +notre epoque, selon les chroniqueurs. + +D'abord, posons nettement les situations. Madame Sarah Bernhardt est +accusee d'etre devoree d'une fievre de publicite. A entendre les +chroniqueurs et les reporters de notre presse parisienne, elle ne dit +pas une parole, ne risque pas un acte, sans en calculer a l'avance le +retentissement. Non contente d'etre une comedienne adoree du public, +elle a cherche a se singulariser en touchant a la sculpture, a la +peinture, a la litterature. Enfin, on en est venu a dire que, tout a +fait affolee par sa rage de reclame, compromettant la dignite de la +Comedie-Francaise, elle avait fini par se montrer a Londres, vetue en +homme, pour un franc. + +Quant aux chroniqueurs et aux reporters qui dressent aujourd'hui ce +requisitoire, ils prennent des attitudes de moralistes affliges. Ils +pleurent sur ce beau talent qui se compromet. Ils menacent la comedienne +de la lassitude du public et lui font entendre que, si elle fait encore +parler d'elle d'une facon desordonnee, on la sifflera. En un mot, eux +qui sont les seuls coupables de tout ce bruit, ils declarent que si le +bruit continue, c'en est fait de madame Sarah Bernhardt; et le plus +comique, c'est que, precisement, ils continuent eux-memes le bruit. + +J'ai lu avec attention les derniers articles de M. Albert Wolff, dans +le _Figaro_. M. Albert Wolff est un ecrivain de beaucoup d'esprit et +de raison; mais il "s'emballe" aisement. Quand il croit etre dans la +verite, il pousse sa these a l'aigu; et vous devinez quelle besogne, +s'il est dans l'erreur. Beaucoup d'autres ont parle comme lui de madame +Sarah Bernhardt. Mais je m'adresse a lui, parce qu'il a une reelle +puissance sur le public. + +Voyons, de bonne foi, croit-il a cet amour enrage de madame Sarah +Bernhardt pour la reclame? Ne s'avoue-t-il pas que, si madame Sarah +Bernhardt aime aujourd'hui a entendre parler d'elle, la faute en est +precisement a lui et a ses confreres qui ont fait autour d'elle un +tapage si enorme? Ne voit-il pas enfin que, si notre epoque est +tapageuse, avide de boniments, devoree par la publicite a outrance, cela +vient moins des personnalites dont on parle que du vacarme fait autour +de ces personnalites par la presse a informations. Examinons cela +tranquillement, sans passion, uniquement pour trouver la verite, en nous +appuyant sur le cas de madame Sarah Bernhardt. + +Qu'on se rappelle ses debuts. Ils furent assez difficiles. Le _Passant_, +tout d'un coup, la mit en lumiere. Il y a de cela une dizaine d'annees. +Des ce jour-la, la presse s'empara d'elle, et ce fut surtout de sa +maigreur dont il fut question. Je crois que cette maigreur fit alors +pour sa reputation beaucoup plus que son talent. Pendant dix annees, on +n'a pu ouvrir un journal sans trouver une plaisanterie sur la maigreur +de madame Sarah Bernhardt. Elle etait surtout celebre parce qu'elle +etait maigre. M. Albert Wolff pense-t-il que madame Sarah Bernhardt +s'etait fait maigrir pour qu'on parlat d'elle? J'imagine qu'elle a du +etre souvent blessee par ces bons mots d'un gout douteux; ce qui exclut +l'idee qu'elle payait des gens pour les publier. + +Ainsi donc voila son debut dans la reclame. Elle est maigre, et les +chroniqueurs, aides des reporters, font d'elle un phenomene qui occupe +l'Europe. Plus tard, on decouvre d'autres choses: par exemple, on +l'accuse d'une mechancete diabolique; on raconte que, chez elle, elle +invente des supplices atroces pour ses singes; puis, toutes sortes +de legendes se repandent, elle dort dans son cercueil, un cercueil +capitonne de satin blanc; elle a des gouts macabres et sataniques, qui +la font tomber amoureuse d'un squelette, pendu dans son alcove. Je +m'arrete, je ne puis dire ici les histoires monstrueuses qui ont +circule, et que la presse a repandues crument ou a demi mots. De +nouveau, je prie M. Albert Wolff de me dire s'il soupconne madame Sarah +Bernhardt d'avoir fait circuler ces histoires elle meme, dans le but +calcule de faire parler d'elle. + +Je touche ici un point delicat. En quoi les excentricites de madame +Sarah Bernhardt, vraies ou non, interessaient-elles le public? Je suis +persuade, pour mon compte, de la faussete parfaite de ces legendes. +Mais, quand il serait vrai que madame Sarah Bernhardt rotirait des +singes et coucherait avec un squelette, qu'avons-nous a voir la-dedans, +nous autres, si c'est son plaisir? Des qu'on est chez soi, les portes +closes, on a le droit absolu de vivre a sa guise, pourvu qu'on ne gene +personne. C'est affaire de temperament. Si je disais que tel critique, +tres moral, vit dans une cour de petites femmes complaisantes, que +tel romancier idealiste patauge dans la prose de l'escroquerie, je me +melerais certainement de ce qui ne me regarde pas. La vie interieure +de madame Sarah Bernhardt ne regardait ni les reporters ni les +chroniqueurs. En tout cas, ce n'est pas encore elle qu'il faut accuser +ici de chercher la reclame; c'est la reclame, violente et blessante, +qui a force sa demeure et qui a mis autour de l'artiste la reputation +romantique et legerement ridicule d'une femme a moitie folle. + +Maintenant, arrivons a la grosse accusation. On lui reproche surtout de +ne pas s'en etre tenu a l'art dramatique, d'avoir aborde la sculpture, +la peinture, que sais-je encore! Cela est plaisant. Voila que, non +content de la trouver maigre et de la declarer folle, on voudrait +reglementer l'emploi de ses journees. Mais, dans les prisons, on est +beaucoup plus libre. Est-ce qu'on s'inquiete de ce que madame Favart ou +madame Croizette fait en rentrant chez elle? Il plait a madame Sarah +Bernhardt de faire des tableaux et des statues, c'est parfait. A la +verite, on ne lui nie pas le droit de peindre ni de sculpter, on +declare simplement qu'elle ne devrait pas exposer ses oeuvres. Ici le +requisitoire atteint le comble du burlesque. Qu'on fasse une loi tout de +suite pour empecher le cumul des talents. Remarquez qu'on a trouve la +sculpture de madame Sarah Bernhardt si personnelle, qu'on l'a accusee +de signer des oeuvres dont elle n'etait pas l'auteur. Nous sommes ainsi +faits en France, nous n'admettons pas qu'une individualite s'echappe de +l'art dans lequel nous l'avons parquee. D'ailleurs, je ne juge pas +le talent de madame Sarah Bernhardt, peintre et sculpteur; je dis +simplement qu'il est tout naturel qu'elle fasse de la peinture et de la +sculpture, si cela lui plait, et qu'il est plus naturel encore qu'elle +montre cette peinture et cette sculpture, qu'elle tache de vendre ses +oeuvres, qu'elle mene, en un mot, ses occupations et sa fortune comme +elle l'entend. + +Ce sont la des affirmations naives, tant elles vont de soi. On sourit +d'avoir a expliquer que chacun a le droit strict d'arranger son +existence selon son gout, sans qu'on le jette violemment sur la +sellette, devant l'opinion publique. Et ici le reproche adresse a madame +Sarah Bernhardt de chercher la publicite devient plaisant. Sans doute, +comme peintre et comme sculpteur, elle cherche la publicite, si l'on +entend par la qu'elle expose ses oeuvres et qu'elle les vend. Mais alors +pourquoi ne lui fait-on pas un crime de chercher la publicite comme +artiste dramatique? Les personnes qui la revent modeste et cachee, +devraient lui defendre de paraitre sur les planches. De cette facon, on +ne parlerait plus d'elle du tout. Si l'on admet qu'elle se montre au +public en chair et en os,--en os surtout, dirait un reporter,--elle +peut bien lui montrer ensuite ses oeuvres. C'est raisonner +singulierement que de conclure a un besoin furieux de reclame, parce +qu'elle ne se contente pas du theatre et qu'elle s'adresse aux autres +arts; il faudrait plutot conclure a un besoin d'activite, a une +satisfaction de temperament. Jamais personne n'a eu le courage de mener +a bien de longs travaux, dans le but etroit d'obtenir des articles. On +ecrit, on peint, on sculpte, uniquement parce que la main vous demange. + +C'est ce que M. Sarcey doit admettre, car lui se lamente seulement +sur le temps que la peinture et la sculpture prennent a madame Sarah +Bernhardt. Elle est trop occupee, selon lui, et c'est pourquoi elle a +fait manquer a Londres une matinee, scandale enorme qui a occupe toute +la presse. Je ne veux pas entrer dans la discussion des faits qui se +sont passes la-bas, d'autant plus que je me mefie des articles publies; +je sais quelle est la verite des journaux. Il parait pourtant que madame +Sarah Bernhardt etait reellement tres souffrante, et il est tout a fait +comique d'attribuer cette indisposition a sa peinture, a sa sculpture, +ou encore a la fatigue que lui occasionnent les representations donnees +par elle en dehors du theatre. Tout le monde peut etre malade, meme +sans s'etre fatigue et sans etre peintre ou sculpteur. Ce qui me met +en defiance sur les chroniques que nous avons lues, c'est justement le +dementi donne par l'interessee elle-meme au conte qui la presentait +vetue en homme, au milieu de ses tableaux et de ses statues, et se +montrant pour un franc comme une bete curieuse. Je reconnais la les +memes imaginations que pour les singes a la broche et le squelette +dans le lit. A cette heure, tout se gaterait; madame Sarah Bernhardt +parlerait de donner sa demission; la question deviendrait grosse +d'orage. Cela est vraiment tres typique. Je n'entends pas trancher la +question, mais j'ai voulu exposer les faits. + +Et, a present, je le demande une fois encore a M. Albert Wolff, si les +reporters, si les chroniqueurs n'avaient pas fait d'abord de madame +Sarah Bernhardt une maigre legendaire qui restera dans l'histoire; si, +plus tard, ils ne s'etaient pas occupes de son squelette et de ses +singes; si, lorsque la copie leur manquait, ils n'avaient pas bouche le +trou avec un bon mot ou une indiscretion sur elle; s'ils n'avaient pas +empli les journaux de leur etonnement goguenard, chaque fois qu'elle +a fait un envoi au Salon, publie un livre ou monte en ballon captif; +enfin, si, lors de ce voyage de la Comedie-Francaise a Londres, ils ne +nous avaient pas raconte en detail jusqu'a ses maux de coeur: M. Albert +Wolff croit-il que les choses en seraient venues au point ou elles en +sont? + +Ce que j'ai voulu etablir nettement, c'est ce que j'enoncais au debut: +ce n'est pas madame Sarah Bernhardt comedienne, ce n'est pas nous +artistes, romanciers, poetes, qui sommes pris de cette rage de reclame; +c'est le reportage, c'est la chronique qui, depuis cinquante ans, ont +change les conditions de la reclame, decuple les appetits curieux du +public, souleve autour des personnalites en vue cet orchestre formidable +de l'information a outrance. Ici, j'elargis mon sujet; a la verite, je +n'ai pris le cas de madame Sarah Bernhardt que pour preciser des faits +dont j'ai ete frappe. Mon experience personnelle m'a appris que, +lorsqu'un chroniqueur accuse un ecrivain de chercher le bruit, il arrive +que l'ecrivain est un bon bourgeois faisant tranquillement sa besogne, +tandis que c'est le chroniqueur qui joue devant lui de la trompette. + +Remarquez que les ecrivains, comme les comediens, finissent souvent +par se laisser aller agreablement sur cette pente de la reclame. On +s'habitue au tapage; on a sa ration de publicite tous les matins, et +l'on s'attriste, quand on ne trouve plus son nom dans les journaux. +Il est tres possible qu'on ait gate madame Sarah Bernhardt comme tant +d'autres, en lui donnant l'habitude de voir le monde tourner autour +d'elle. Mais, dans ce cas, elle est une victime et non une coupable. +Paris a toujours eu de ces enfants gates qu'il comble de sucre, dont il +veut connaitre les moindres gestes, qu'il caresse a les faire saigner, +dont il dispose pour ses plaisirs avec un despotisme d'ogre aimant la +chair fraiche. La presse a informations, le reportage, la chronique, ont +donne un retentissement formidable a ces caprices de Paris, voila tout. +La question est la et pas ailleurs. Il serait vraiment cruel de s'etre +amuse pendant dix ans de la maigreur de madame Sarah Bernhardt, d'avoir +fait courir sur elle une legende diabolique, de s'etre mele de toutes +ses affaires privees et publiques en tranchant bruyamment les questions +dont elle etait seule juge, d'avoir occupe le monde de sa personne, de +son talent et de ses oeuvres, pour lui crier un jour: "A la fin, tu nous +ennuies, tu fais trop de bruit; tais-toi." Eh! taisez-vous, si cela vous +fatigue de vous entendre! + +Voila ce que j'avais a dire. C'est un simple proces-verbal. Je n'attaque +pas la presse a informations, qui m'amuse et qui me donne des documents. +Je crois qu'elle est une consequence fatale de notre epoque d'enquete +universelle. Elle travaille, plus brutalement que nous, et en se +trompant souvent, a l'evolution naturaliste. Il faut esperer qu'un jour +elle aura l'observation plus juste et l'analyse plus nette, ce qui +ferait d'elle une arme d'une puissance irresistible En attendant, je lui +demande simplement de ne pas preter le fracas de son allure aux gens +qu'elle emporte dans sa course, quitte a leur casser les reins, s'ils +viennent a tomber. + + + +VI + +Je dirai ce que je pense de l'aventure qui affole Paris en ce moment. +Il s'agit de la demission de madame Sarah Bernhardt, et de la felure +stupefiante qu'elle a determine dans le crane des gens. + +Deja, a propos du proces de Marie Biere, j'avais ete etonne des sautes +de l'opinion publique. On se souvient des termes crus dans lesquels +le Paris sceptique jugeait l'heroine du drame, avant l'ouverture des +debats. L'affaire vient en cour d'assises, et tout Paris se passionne +pour la jeune femme; on la defend, on la plaint, on l'adore; si bien +que, si le tribunal l'avait condamnee, on lui aurait certainement jete +des pommes cuites. Elle est acquittee, et tout de suite, du soir au +lendemain, on retombe sur elle, on la rejette au ruisseau, avec une +rudesse incroyable; ce n'est plus qu'une gredine, on lui conseille de +disparaitre. Sans doute, une analyse exacte nous donnerait les causes de +ces mouvements contraires et si precipites. Mais, pour les braves gens +qui regardent en simples curieux le spectacle de la vie, quel joli +peuple de pantins nous faisons! + +Je me suis tenu a quatre pour ne pas parler en son temps de cette +affaire. Elle etait un exemple si decisif de roman experimental! Voila +une histoire bien banale, une histoire comme il y en a cent mille a +Paris: une femme prend pour amant un monsieur fort correct, un galant +homme, dont elle a un enfant, et qui la quitte, ennuye de sa paternite, +apres avoir eu l'idee plus ou moins nette d'un avortement. On coudoie +cela sur les trottoirs, et personne ne songe meme a tourner la tete. +Mais attendez, voici l'experience qui se pose: Marie Biere, de +temperament particulier, produit d'une heredite dont il a ete question +dans les debats, tire un coup de pistolet sur son amant; et, des lors, +ce coup de pistolet est comme la goutte d'acide sulfurique que le +chimiste verse dans une cornue, car aussitot l'histoire se decompose, +le precipite a lieu, les elements primitifs apparaissent. N'est-ce pas +merveilleux? Paris s'etonne qu'un galant homme fasse des enfants et ne +les aime pas; Paris s'etonne que l'avortement soit a la porte de tous +les concubinages. Ces choses ont lieu tous les jours, seulement il ne +les voit pas, il ne s'y arrete pas; il faut que l'experience les montre +violemment, que le coup de pistolet parte, que la goutte d'acide tombe, +pour qu'il reste stupefait lui-meme de sa pourriture en gants blancs. +Dela, cette grosse emotion, en face d'une aventure tellement commune, +qu'elle en est bete. + +Nous avons eu aussi un joli exemple de felure avec le fameux +Nordenskiold. + +Pendant huit jours, tout a ete pour Nordenskiold, une reception +princiere, des arcs de triomphe, des galas, des hommages enthousiastes +dans la presse. Il semblait que le voyageur eut decouvert une seconde +fois l'Amerique. Puis, brusquement, le vent a tourne, Nordenskiold +n'avait rien decouvert du tout; un simple charlatan qui avait fait une +promenade a Asnieres, un pitre auquel on reprochait les diners qu'on lui +avait donnes. Le comique de l'histoire est que les journaux les plus +chauds a lancer Nordenskiold se sont montres ensuite les plus enrages a +le demolir. Il etait grand temps qu'il reprit le chemin de fer, car nous +aurions fini par lui faire un mauvais parti. + +Et voici les farces qui recommencent avec madame Sarah Bernhardt. +En verite, les nerfs nous emportent, il faudrait soigner cela, car +l'indisposition tourne a l'affection chronique. Il n'est pas bon de se +detraquer de la sorte, a la moindre emotion. + +Pendant huit ans, madame Sarah Bernhardt a ete l'idole de la presse +et du public. Il n'est pas d'hommage qu'on ne lui ait rendu; on l'a +couverte de bravos et de couronnes. Je crois que, pendant ces huit +annees, on ne trouverait pas une seule attaque contre elle, partant d'un +homme ayant quelque autorite. Il semblait qu'on eut signe un pacte pour +la trouver parfaite. Paris etait a ses pieds. Et brusquement, en une +nuit, tout a croule. Applaudie encore la veille au soir, le lendemain +elle n'avait plus aucun talent, mais aucun, rien du tout. La presse +entiere, qui lui appartenait le samedi, se tournait contre elle le +dimanche. On la maudissait, on l'execrait, a ce point, disait-on, +qu'elle n'oserait jamais reparaitre sur une scene francaise, par crainte +d'etre insultee. Grand Dieu! que s'etait-il donc passe? Un simple fait: +madame Sarah Bernhardt, cedant a son temperament de femme nerveuse, +venait de jeter dans la cornue la goutte d'acide sulfurique. Elle avait +donne sa demission. + +Oh! la belle experience! Le precipite a lieu, d'apres les lois +naturelles, et le public s'effare. Paris semble croire qu'une telle +aventure, fort ordinaire, ne s'etait jamais vue. L'histoire de la +Comedie-Francaise est la pour repondre. Madame Sarah Bernhardt n'a, en +somme, que repete une fugue celebre de madame Arnould Plessy, sous le +souvenir de laquelle on l'a ecrasee, dans le role de Clorinde; et M. +Got, allant jouer la _Contagion_ a l'Odeon, malgre ses engagements, +avait egalement donne le mauvais exemple. On citerait bien d'autres +faits encore. Si l'on penetrait dans l'histoire intime de la +Comedie-Francaise, si l'on contait les revoltes de chacun, les plaintes, +les projets d'escapade, on verrait que le miracle est au contraire que +les demissions n'y soient pas plus nombreuses. + +Je n'ai pas a defendre madame Sarah Bernhardt. Je ne suis, si l'on veut, +qu'un chimiste curieux d'experiences et tres interesse par celle qui se +passe en ce moment sous mes yeux. J'accorde que madame Sarah Bernhardt +a tous les torts. Elle a tort d'abord d'avoir son temperament qui la +pousse aux decisions extremes. Elle a tort ensuite d'etre trop sensible +a la critique; apres avoir cru a tous les eloges qu'on lui donnait, elle +a cru a une critique violente qui tombait sur elle comme une tuile par +un jour de grand vent. Et c'est cette derniere naivete que je ne lui +pardonnerai jamais. Eh quoi! madame, vous avez deserte devant une phrase +d'un critique dont les arrets ne peuvent compter? Vous que l'on dit +si orgueilleuse, vous avez manque d'orgueil a ce point? Mais je vous +assure, il en a tue d'autres qui se portent fort bien. C'est quelquefois +un honneur d'etre attaque. Si, comme on le raconte, vous cherchiez un +pretexte pour quitter la Comedie-Francaise, que n'en avez-vous donc +trouve un plus serieux, car celui-la, en verite, me gate toute +l'histoire. + +Ainsi, voila madame Sarah Bernhardt qui s'est donne tous les torts. +Seulement, il faut examiner la responsabilite de la presse et du public. +Elle n'a aucun talent, dites-vous? Alors pourquoi l'avez-vous grisee +pendant huit ans? C'est vous qui l'avez faite, c'est vous qui l'avez +poussee a cette susceptibilite nerveuse, qui vous semble extraordinaire. +Vous gatez les femmes, puis vous les tuez. Celle-la nous ennuie, a une +autre! Aucune mesure, ni dans les eloges, ni dans la critique. Lorsque +vous avez mis une comedienne dans les astres, vous la jetez d'un coup de +poing dans l'egout; et vous vous etonnez que cette machine delicate se +detraque. Ah! peuple de polichinelles! C'est pour cela qu'il vaut mieux +t'avoir contre soi, parce qu'au moins on n'a plus a craindre que ta +tendresse. + +Et comment voulez-vous que les journaux gardent la mesure, lorsqu'un +maitre du theatre contemporain tel que M. Emile Augier perd lui-meme +toute logique? Je dirai jusqu'au bout ce que je pense, puisque me voila +lance. On nous a raconte comme quoi M. Augier avait insiste aupres de +M. Perrin pour donner le role de Clorinde a madame Sarah Bernhardt; M. +Perrin aurait prefere madame Croizette; mais l'auteur exigeait madame +Sarah Bernhardt, dont le talent sans doute lui semblait preferable. Des +lors, quelle est notre stupeur de lire, dans la lettre ecrite par M. +Augier, ces deux phrases que je detache: "Je maintiens qu'elle a joue +aussi bien qu'a son ordinaire, avec les memes defauts et les memes +qualites, ou l'art n'a rien a voir... Soyons donc indulgents pour cette +incartade d'une jolie femme, qui pratique tant d'arts differents avec +une egale superiorite, et gardons nos severites pour des artistes moins +universels et plus serieux". Mais, dans ce cas, pourquoi M. Augier +a-t-il voulu absolument confier le role de Clorinde a madame Sarah +Bernhardt? Si "l'art n'a rien a voir" chez cette comedienne, s'il y a, a +la Comedie-Francaise, des artistes "moins universels et plus serieux", +encore un coup pourquoi diable l'auteur a-t-il fait un si mauvais choix? +Je ne saurais m'arreter a cette idee que M. Augier a choisi madame +Sarah Bernhardt parce qu'elle faisait recette; cette supposition serait +indigne. Il y a donc manque de logique. On ne lache pas de la sorte, en +faisant de l'esprit, une artiste au talent de laquelle on a cru. + +Le coup de folie est general, et il part de haut. Je ne puis m'arreter a +toutes les sottises qu'on ecrit. Ainsi, on parle du tort que le +depart de madame Sarah Bernhardt fait a M. Augier. Quelle est cette +plaisanterie? Dans huit jours, lorsque madame Croizette reprendra le +role, elle aura un succes ecrasant, et l'_Aventuriere_ beneficiera de +tout le tapage fait; c'est, comme on dit, un lancage superbe. Le tort +fait a la Comedie-Francaise est plus reel; il est certain que madame +Sarah Bernhardt laisse un grand vide. Pourtant, la demande de trois +cent mille francs de dommages et interets me parait un peu raide. Un +arrangement serait seul raisonnable. Mais allez donc parler raison, +quand les tetes sont felees a ce point! Il faut laisser faire le temps. +Je me plais a croire que, lorsque tout ce tapage sera calme, madame +Sarah Bernhardt rentrera comme pensionnaire a la Comedie-Francaise, ou +l'on n'aura pu la remplacer, parce qu'elle est avant tout une nature. +Alors, de part et d'autre, on s'etonnera d'une alerte si chaude. Ce sont +la brouilles d'amoureux. + +Du reste, vous savez que, le mois prochain, je m'attends a ce qu'on +acquitte Menesclou, au milieu de l'attendrissement de tout Paris. Pensez +donc, le pauvre jeune homme, il y a huit jours qu'on le traite de +monstre: ca finit par le rendre sympathique. Puis, en voila assez avec +la petite Deu et sa famille; la mere a parle au cimetiere, c'est du +cabotinage. Encore une culbute, pleurons sur Menesclou! + + + +POLEMIQUE + +I + +Mon confrere, M. Francisque Sarcey, a bien voulu discuter mes opinions +en matiere d'art dramatique. Je ne repondrai pas aux critiques qui me +sont personnelles; je lui appartiens, il me juge comme il me comprend, +c'est parfait. Mais je me permettrai de repondre aux parties de son +article qui traitent de questions generales. Le mieux, pour s'entendre, +est encore de s'expliquer. + +Remarquez que, dans toute polemique, une bonne moitie de la divergence +des opinions provient de malentendus. Je dis blanc, on entend noir. Je +raisonne d'apres un ensemble d'idees ou tout se tient, on detache un +alinea et on lui donne un sens auquel je n'ai jamais songe. De cette +facon, on peut marcher des annees cote a cote sans se comprendre. +Revenons donc sur tout cela, puisque je n'ai pas reussi a etre clair. + +Un point qui me tient surtout au coeur, c'est de repondre au reproche +qu'on me fait d'insulter nos gloires. J'ai ecrit quelque part, apres +avoir constate que les oeuvres dramatiques contemporaines n'etaient pas, +selon moi, des chefs-d'oeuvre: "Les planches sont vides." La-dessus, M. +Sarcey se fache et me repond: "Les planches sont vides! Serieusement, +est-il permis a un homme, quelle que soit sa mauvaise humeur, de se +permettre une aussi extravagante monstruosite? Quoi! les planches +sont vides! et Augier vient de donner les _Fourchambault_, et l'on va +reprendre le _Fils naturel_, d'Alexandre Dumas, et l'on joue en ce +moment la _Cagnotte_, de Labiche, la _Cigale_, de Meilhac et Halevy, les +_Deux Orphelines_ de d'Ennery, et l'on annonce une comedie nouvelle de +Sardou!" Il parait que je suis d'une extravagance bien monstrueuse, +car, meme apres ce cri indigne, je repeterai tranquillement: "Oui, les +planches sont vides." + +Seulement, ce que M. Sarcey neglige de dire, c'est que je ne me suis pas +eveille un beau matin, en trouvant cette affirmation, pour etonner +le monde. Elle est la consequence de toute une serie d'etudes, la +constatation finale d'un critique qui s'est mis a un point de vue +particulier. Certes, jamais les planches n'ont ete plus encombrees, +jamais on n'y a depense autant de talent, jamais on n'a produit un +si grand nombre de pieces interessantes. Cela n'empeche pas que les +planches soient vides pour moi, des que j'y cherche le genie et +le chef-d'oeuvre du siecle, l'homme qui doit realiser au theatre +l'evolution naturaliste que Balzac a determinee dans le roman, l'oeuvre +dramatique qui puisse se tenir debout, en face de la _Comedie humaine_. + +Est-ce que j'ai jamais nie les grandes qualites de nos auteurs +contemporains, la carrure solide et simple de M. Emile Augier, les +etudes humaines de M. Alexandre Dumas fils, gatees malheureusement par +une si etrange philosophie, la fine et spirituelle observation de MM. +Meilhac et Halevy, le mouvement endiable de M. Sardou? Je ne suis pas +aussi fou et aussi injuste qu'on veut le dire. Qu'on me relise, on verra +que j'ai toujours fait la part de chacun, meme lorsque je me suis montre +severe. + +Mais ou je me separe completement de M. Sarcey, c'est quand il ajoute: +"Si vous mettez a part ces grands noms de Moliere et de Shakespeare, qui +ne sont que des accidents de genie, vous pouvez courir toute l'histoire +du theatre dans l'univers sans trouver une epoque ou se soient +rencontres a la fois, dans un seul genre, tant d'ecrivains de premier +ordre." + +De premier ordre, je le nie absolument. Mettons de second ordre, meme de +troisieme, pour quelques-uns. On le verra plus tard. M. Sarcey obeit a +un sentiment dont les critiques de toutes les epoques ont fait preuve, +en placant au premier rang les auteurs dramatiques contemporains; mais +ou sont les auteurs de premier ordre du siecle dernier et meme du +commencement de ce siecle? Il faut lire les anciens comptes rendus pour +savoir ce qu'on doit penser des places distribuees ainsi par la critique +courante. Je l'ai dit et je le repete, ce qui nous separe, M. Sarcey +et moi, c'est qu'il est enfonce dans l'actualite, dans la pratique +quotidienne de son devoir de lundiste, dans le theatre au jour le jour; +tandis que ce theatre n'est pour moi qu'un sujet d'analyse generale, +et que je ne juge jamais ni un homme ni une oeuvre sans m'inquieter du +passe et de l'avenir. + +Veut-il savoir ce que j'entends par un homme de premier ordre? J'entends +un createur. Quiconque ne cree pas, n'arrive pas avec sa formule +nouvelle, son interpretation originale de la nature, peut avoir beaucoup +de qualites; seulement, il ne vivra pas, il n'est en somme qu'un +amuseur. Or, dans ce siecle, Victor Hugo seul a cree au theatre. Je +n'aime point sa formule; je la trouve fausse. Mais elle existe et elle +restera, meme lorsque ses pieces ne se joueront plus. Cherchez autour de +lui, voyez comme tout passe et comme tout s'oublie. + +Theodore Barriere vient a peine de mourir, et le voila recule dans un +brouillard. Que les autres s'en aillent, ils fondront aussi rapidement. +Certes, il y a des differences, je ne puis faire ici une etude de chaque +auteur dramatique et indiquer l'argile dans le monument qu'il eleve. Je +me contente de les condamner en bloc, parce que pas un d'entre eux n'a +trouve la formule que le siecle attend. Ils la begayent presque tous, +aucun ne l'affirme. + +Mon argumentation est superieure aux oeuvres, je veux dire que je +raisonne au-dessus des pieces qu'on peut jouer, d'apres la marche meme +de l'esprit de ce siecle. Le grand mouvement naturaliste qui nous +emporte, s'est declare successivement dans toutes les, manifestations +intellectuelles. Il a surtout transforme le roman, il a souffle a Balzac +son genie. J'attends qu'il souffle du genie a un auteur dramatique. +Jusque-la, pour moi, la litterature dramatique restera dans une +situation inferieure; on y aura peut-etre beaucoup de talent, mais en +pure perte, parce qu'on y pataugera au milieu d'enfantillages et de +mensonges qui ne se peuvent plus tolerer. Aujourd'hui, le roman ecrase +le drame du poids terrible dont la verite ecrase l'erreur. + +Je conseille a M. Sarcey d'interroger les etrangers de grande +intelligence et de libre examen, des Russes, des Anglais, des Allemands. +Il verra quelle est leur stupefaction, en face de nos romans et de nos +oeuvres dramatiques. Un d'eux disait: "C'est comme si vous aviez deux +litteratures: l'une scientifique, basee sur l'observation, d'un style +merveilleusement travaille; l'autre conventionnelle, toute pleine de +trous et de puerilites, aussi mal batie que mal pensee." + +Nos critiques ne voient pas le fosse parce qu'ils barbotent dedans. +Puis, il leur suffit que le monde entier applaudisse nos vaudevilles, +comme il chante nos refrains idiots. Il n'en est pas moins vrai qu'il +faut combler le fosse, que le fosse se comblera de lui-meme et que le +theatre sera alors renouvele par l'esprit d'analyse qui a elargi le +roman. Je constate que l'evolution se fait depuis quelques annees, d'une +facon continue. L'homme de genie attendu peut paraitre, le terrain est +pret. Mais, tant que l'homme de genie n'aura pas paru, les planches +seront vides, car le genie seul compte et merite d'etre. + +Cela m'amene a repondre, sur deux autres points, a M. Sarcey. J'ai dit +qu'on imposait aux debutants le code invente par Scribe, et j'ai ajoute +que Moliere ignorait le metier du theatre, tel qu'il faut le connaitre +aujourd'hui pour reussir. La-dessus, M. Sarcey me repond que Scribe est +aujourd'hui en defaveur et que Moliere etait un "roublard". + +Vraiment, Scribe est en defaveur? Eh bien! et M. Hennequin, et M. Sardou +lui-meme? Lorsque j'ai nomme Scribe, j'ai voulu evidemment designer +la piece d'intrigue, le tour de passe-passe, l'escamotage remplacant +l'observation. Que Scribe lui-meme soit jete au grenier, cela va de +soi, cela me donne raison; mais il n'en reste pas moins vrai que les +heritiers de Scribe sont encore en plein succes. Quand on joue une piece +"bien faite", comme il dit, est-ce que M. Sarcey ne se pame pas de joie? +Est-ce que ses feuilletons, son enseignement dramatique, ne concluent +pas toujours a ceci: "Reglez-vous sur le code, en dehors du code il n'y +a que des casse-cou"? Mon Dieu! je puis le lui avouer aujourd'hui: c'est +a lui que j'ai songe, lorsque j'ai imagine un critique conseillant a un +debutant de lire les classiques de la piece bien faite, Scribe, Duvert +et Lausanne, d'Ennery, etc. Sans doute les pieces mal faites de MM. +Meilhac et Halevy et de M. Gondinet reussissent parfois aujourd'hui; +mais il en pleure, et c'est moi qui m'en rejouis. + +Meme malentendu au sujet de Moliere. M. Sarcey a souvent parle du metier +du theatre, paraissant faire de ce metier une science absolue, rigide +comme un traite d'algebre. J'ai repondu qu'il n'y avait pas un metier, +mais des metiers, que chaque epoque avait le sien; et, comme preuve, +j'ai avance que Moliere ignorait ce metier absolu qu'on jette dans les +jambes de tous les debutants. M. Sarcey declare que j'avance la "une +incongruite litteraire". Je serai plus aimable, je dirai simplement que +M. Sarcey ne sait pas me lire. + +Eh! oui, Moliere est un "roublard" pour l'arrangement des scenes, pour +la distribution des materiaux dans une oeuvre. Il etait a la fois auteur +et acteur, il connaissait son "metier" mieux que personne. Il a meme +invente la plus admirable coupe de dialogue qui existe. Seulement, +cela n'empeche pas que _Tartuffe_ a un denouement enfantin et que le +_Misanthrope_ est plutot une dissertation dialoguee qu'une piece, si +l'on examine cette comedie a notre point de vue actuel. Aucun de nos +auteurs dramatiques ne risquerait un pareil denouement, ni une comedie +aussi vide d'action; tous craindraient d'etre siffles. Je n'ai pas dit +autre chose, le sens de code dramatique que je donnais au mot metier, +sortait naturellement de ce qui precedait. + +Et je profite de l'occasion pour enregistrer l'aveu de M. Sarcey. Chaque +epoque a son metier. Qu'il reconnaisse maintenant que chaque auteur a le +sien et nous nous entendrons parfaitement. Seulement, il ne faudra plus +alors qu'il veuille regenter le theatre, parler de pieces bien faites et +de pieces mal faites. Du moment ou il n'y a pas une grammaire, un code, +tout est permis. C'est ce que je me tue a demontrer depuis des annees. + +Maintenant, bien que je ne veuille pas repondre aux critiques qui me +sont personnelles, je m'etonnerai de l'explication bonne enfant que M. +Sarcey donne de mes idees sur la litterature dramatique. Oh! mon Dieu, +rien de plus simple! J'ai ecrit des pieces qui sont tombees. De la, une +grande mauvaise humeur et une campagne feroce contre mes confreres. +M. Sarcey est toujours pratique. Il frappe en plein dans le tas. Vous +croyez qu'il va s'imaginer que j'ai des convictions, que je me bats +pour le triomphe de ce que je crois etre la verite. A d'autres! On m'a +siffle, j'enrage et je me console en devorant les auteurs plus heureux. +Voila qui est d'un critique de haut vol. + +Si je remue la science, et si je remonte au dix-huitieme siecle pour +y signaler la naissance du naturalisme, si je suis l'evolution de ce +naturalisme a travers le romantisme, et si j'en constate le triomphe +dans le roman, en predisant qu'il triomphera prochainement aussi au +theatre, tout cela c'est que le public m'a hue et que je suis plein de +vengeance! + +M Sarcey a tort de me croire si furieux et si malade de mes chutes. +Qu'il interroge mes amis, ils lui diront que je sais tomber tres +gaillardement. Comment n'a-t-il pas compris que le theatre n'est encore +pour moi qu'un champ de manoeuvres et d'experiences? Ma vraie forge est +a cote. Seulement, j'aime me battre, je me bats dans le champ voisin, +pour ne pas faire trop de degats chez moi, si la bataille tourne mal. +Autrefois, c'a ete la peinture qui m'a servi de champ de manoeuvres. +Aujourd'hui, j'ai choisi le theatre, parce qu'il est plus pres; +d'ailleurs, peinture, theatre, roman, le terrain est le meme, lorsqu'on +y etudie le mouvement de l'intelligence humaine. Les soirs ou l'on me +tue une piece, ce n'est encore qu'une maquette qu'on me casse. Voila ma +confession. + + + +Il + +Il me faut repondre a un article que mon confrere, M. Henry Fouquier, +a bien voulu consacrer aux idees que je defends. La polemique a ceci +d'excellent qu'elle simplifie et eclaircit les questions, lorsqu'on est +de bonne foi des deux cotes. Il est tres bon, cet article de M. Henry +Fouquier; je veux dire qu'il est tres bon pour moi, car il va me +permettre d'expliquer nettement la position que j'ai prise dans la +critique dramatique et qu'on affecte de ne pas comprendre. + +Et, d'abord, comment M. Henry Fouquier, qui est un esprit tres fin, un +peu fuyant peut-etre, tombe-t-il dans cette rengaine insupportable qui +consiste a me reprocher de n'avoir rien invente? Mais, bon Dieu! ai-je +jamais dit que j'inventais quelque chose? Ou a-t-on lu ca? pourquoi me +prete-t-on gratuitement cette pretention bete? Il parle de mes theories +nouvelles. Eh! je n'ai pas de theorie; eh! je n'ai pas l'imbecillite de +m'embarquer dans des theories nouvelles! C'est l'argument qui m'agace le +plus, qui me met hors de moi. "Vous n'inventez rien, les idees que vous +defendez sont vieilles comme le monde." Parfaitement, c'est entendu, je +le sais. C'est ma gloire de les defendre, ces vieilles idees. + +Ne dirait-on pas qu'il me faudrait inventer une nouvelle religion pour +etre pris au serieux! Vous n'inventez rien: donc, vous ne comptez pas, +vous rabachez. Mais, precisement, c'est parce que je n'invente pas que +je suis sur un terrain solide. On a invente le romantisme; je veux dire +qu'on a ressuscite le quinzieme siecle et le seizieme sur le terrain +nouveau de notre siecle, ou le passe ne pouvait reprendre racine. Aussi +le romantisme a-t-il vecu cinquante ans a peine; il etait factice, il ne +repondait qu'a une evolution temporaire, il devait disparaitre avec ses +inventeurs. + +Nous autres, nous n'inventons pas le naturalisme. Il nous vient +d'Aristote et de Platon, affirme M. Henry Fouquier. Tant mieux! c'est +qu'il sort des entrailles memes de l'humanite. Sans remonter si +loin, j'ai vingt fois constate que le grand mouvement de la science +experimentale etait parti du dix-huitieme siecle. On peut renouer +la chaine des ancetres de Balzac. Cela entame-t-il son originalite? +Nullement. Son monument s'est trouve fonde sur des assises plus larges +et plus indestructibles. + +Est-ce bien fini? Continuera-t-on encore a croire qu'on m'ecrase, +lorsqu'on me reproche de ne rien inventer, en me plaisantant avec +l'esprit facile et un peu naif de la causerie courante? Je le repete +une fois pour toutes: je n'invente rien; je fais mieux, je continue. La +situation que j'ai prise dans la critique est donc simplement celle d'un +homme independant, qui etudie l'evolution naturaliste de notre epoque, +qui constate le courant de l'intelligence contemporaine, qui se permet +au plus de predire certains triomphes. Quand on me demande ce que +j'apporte, et qu'on fait mine de fouiller dans mes poches et de +s'etonner de n'y rien trouver d'extraordinaire, je songe a ces +gens credules d'autrefois qui cherchaient la pierre philosophale. +Aujourd'hui, nos chimistes sont partis de l'etude de la nature, et +s'ils trouvent jamais la fabrication de l'or, ce sera par une methode +scientifique. Je suis comme eux, je n'ai pas de recettes, pas de +merveilles empiriques; j'emploie et je tache simplement de perfectionner +la methode moderne qui doit nous conduire a la possession de plus en +plus vaste de la verite. + +Maintenant, je ne pense pas que personne ose nier l'evolution +naturaliste de notre age. Dans les sciences, le mouvement est +formidable, et ce sont precisement les travaux des savants qui ont donne +le branle a toute l'intelligence contemporaine. Les arts et les lettres +ont suivi; dans notre ecole de peinture, chez nos historiens, nos +critiques, nos romanciers, meme nos poetes, on peut suivre les +transformations considerables amenees par l'application des methodes +exactes. Eh bien! c'est cette evolution qui m'interesse, qui me +passionne. J'en suis la marche, le developpement; j'en attends le +triomphe definitif. Au theatre, cette evolution me parait marcher plus +lentement et ne pas encore produire les oeuvres qu'on doit en attendre. +Tout mon terrain de critique est la. Je n'ai pas la folle vanite de +croire que c'est moi qui vais determiner un mouvement de cette puissance +irresistible. Le courant impetueux passe, et je me jette au milieu, je +m'abandonne a lui, Certain qu'il doit me conduire ou va le siecle. Ceux +qui veulent le remonter, seront noyes, voila tout. Il serait aussi sot +de le nier que de dire: "C'est moi qui l'ai fait." + +Mais mon plus grand crime, parait-il, est d'avoir lance dans la +circulation ce mot terrible de naturalisme, sur lequel M. Henry Fouquier +s'egaye avec la fine fleur de son esprit. Est-ce bien moi qui ai cree le +mot? je n'en sais ma foi rien! Enfin, je l'ai employe et j'en accepte +la paternite. C'est donc bien abominable de prendre un mot nouveau, +lorsqu'on eprouve le besoin de designer une chose ancienne d'une facon +saisissante. Mettons que la formule de la verite dans l'art nous vienne +de Platon et d'Aristote. Suis-je condamne a employer une periphrase pour +designer cette verite dans l'art? N'est-il pas plus commode de choisir +un mot, d'accepter un mot qui est dans l'air? Puis, il n'y a pas +d'absolu. Du temps de Platon et d'Aristote, la verite dans l'art a pu +avoir un nom qui ne lui convienne plus aujourd hui; si le fond est +eternel, les facons d'etre changent, la necessite d'appellations +nouvelles se fait sentir. On me demande pourquoi je ne me suis pas +contente du mot realisme, qui avait cours il y a trente ans; uniquement +parce que le realisme d'alors etait une chapelle et retrecissait +l'horizon litteraire et artistique. Il m'a semble que le mot naturalisme +elargissait au contraire le domaine de l'observation. D'ailleurs, que ce +mot soit bien ou mal choisi, peu importe. Il finira par avoir le sens +que nous lui donnerons. C'est uniquement ce sens qui est la grande +affaire. + +Et ici j'entre dans le vif de ma querelle avec M. Henry Fouquier. Il est +plein d'esprit, cela je ne le nie pas; mais il fait un raisonnement qui +m'a paru denoter une philosophie un peu puerile, cette philosophie du +coin du feu qui discute sur l'art de couper les cheveux en quatre. Voici +ce qu'il ecrit: "Je crois que l'erreur capitale du propagateur zele du +naturalisme consiste a avoir confondu le fond eternel des choses avec +les moyens d'expression." Puis, il s'explique: de tout temps les +artistes ont eu pour but de reproduire la nature, de se faire les +interpretes de la verite. Tous les artistes sont donc des naturalistes. +Ou ils commencent a differer, c'est lorsqu'ils expriment, par ce +que chaque groupe d'artistes, selon les temps, les milieux et les +temperaments, donne alors des expressions differentes de la nature. +C'est la seulement, d'apres M. Henry Fouquier, que les naturalistes +d'intention deviennent des idealistes, des classiques, des romantiques, +enfin toutes les varietes connues. + +Parbleu! le raisonnement est superbe! Je jure a M. Henry Fouquier que +je ne confonds pas du tout le fond eternel des choses avec les moyens +d'expression. Ce fond eternel des choses est d'un bon comique dans cette +argumentation. Voyez-vous un gredin devant un tribunal, disant qu'il a +le fond eternel d'honnetete, mais que, dans la pratique, il n'en a pas +tenu compte? Ou en serions-nous, si l'intention suffisait dans les arts +et dans les lettres? Vous me la baillez belle, avec votre fond eternel +des choses! Que m'importe ce que veulent les artistes et les ecrivains? +C'est ce qu'ils me donnent qui m'interesse. + +Evidemment, a toutes les epoques, les prosateurs comme les poetes ont eu +la pretention de peindre la nature et de dire la verite. Mais l'ont-ils +fait? C'est ici que les ecoles commencent, que la critique nait, qu'on +echange des montagnes d'arguments. Me dire que je me trompe, en ne +mettant pas tous les ecrivains sur une meme ligne et en ne leur donnant +pas a tous le nom de naturalistes, parce que tous ont l'intention de +reproduire la nature, c'est jouer sur les mots et faire de l'esprit +singulierement fin. J'appelle naturalistes ceux qui ne se contentent pas +de vouloir, mais qui executent: Balzac est un naturaliste, Lamartine est +un idealiste. Les mots n'auraient plus aucun sens si cela n'etait pas +tres net pour tout le monde. Quand on raffine, quand on amincit les mots +pour tourner spirituellement autour d'eux, il arrive qu'ils fondent et +que la page ecrite tombe en poussiere. Il faut moins de finesse et plus +de grosse bonhomie dans l'art. + +Donc, je ne tiens compte du fond eternel des choses que lorsque +l'ecrivain en tient compte lui-meme et ne triche pas, volontairement +ou non. Le reste est une pure dissertation philosophique, parfaitement +inutile. Remarquez que je ne nie pas le genie humain. Je crois qu'on a +fait et qu'on peut faire des chefs-d'oeuvre en se moquant de la +verite. Seulement, je constate la grande evolution d'observation et +d'experimentation qui caracterise notre siecle, et j'appelle naturalisme +la formule litteraire amenee par cette evolution. Les ecrivains +naturalistes sont donc ceux dont la methode d'etude serre la nature et +l'humanite du plus pres possible, tout en laissant, bien entendu, le +temperament particulier de l'observateur libre de se manifester ensuite +dans les oeuvres comme bon lui semble. + +M. Henry Fouquier, du moment que je n'entends pas modifier le fond +eternel des choses, est plein de dedain. Il voudrait peut-etre, pour se +declarer satisfait, me voir creer le monde une seconde fois. Ma tache +lui semble modeste, si je ne m'attaque qu'aux moyens d'expression. A +quoi veut-il donc que je m'attaque, a la terre ou au ciel? Mais, les +moyens d'expression, c'est tout le domaine de la critique; le reste +ne saurait nous regarder. Enfin, il pretend que j'enfonce les portes +ouvertes. Toujours le meme espoir decu de me voir faire quelque chose +d'extraordinaire. Mon Dieu! non, je n'ai pas de rocher ou je pontifie +et prophetise. Je ne tutoie pas Dieu. Je ne suis qu'un homme du siecle. +Quant aux portes, elles sont, il est vrai, sinon ouvertes, du moins +entr'ouvertes. Un battant tient encore, selon moi; j'y donne mon petit +coup de cognee. Que chacun fasse comme moi, et le passage sera plus +large. + +Revenons au theatre. Si dans le roman le triomphe du naturalisme est +complet, je constate malheureusement qu'il n'en est pas de meme sur +notre scene francaise. Je ne rentrerai pas dans ce que j'ai dit vingt +fois a ce sujet. L'autre jour, en repondant a M. Sarcey, j'ai, une fois +de plus, donne mes arguments. Pour M. Henry Fouquier, il se declare +absolument satisfait; notre theatre contemporain l'enchante, il +le trouve superieur. Pour me convaincre, il m'envoie assister aux +_Fourchambault_; j'ai vu la piece, j'en ai dit mon sentiment, et il est +inutile que j'y revienne. Il n'y aurait qu'un moyen de me prouver que la +formule naturaliste a donne au theatre tout ce qu'elle doit donner: ce +serait de poser en face de Balzac un auteur dramatique de sa taille, ce +serait de me nommer une serie de pieces qui se tiennent debout devant la +_Comedie humaine_. + +Si vous ne pouvez pas etablir cette comparaison, c'est qu'a notre epoque +le roman est superieur et et que le drame est inferieur. J'attends le +genie qui achevera au theatre l'evolution commencee. Vous etes satisfait +de notre litterature dramatique actuelle, je ne le suis pas, et j'expose +mes raisons. Plus tard, on saura bien lequel de nous deux se trompait. + +Ce que j'abandonne volontiers a l'esprit si fin de M. Henry Fouquier, ce +sont mes pieces sifflees. La, il triomphe aisement, ayant l'apparence +des faits pour lui. Il a bien lu dans mes pieces et dans mes prefaces +des choses que je n'y ai jamais ecrites; mettons cela sur le compte de +son ardeur a me convaincre. C'est chose entendue, mes pieces ne valent +absolument rien; mais en quoi mon manque de talent touche-t-il la +question du naturalisme au theatre? Un autre prendra la place, voila +tout. + + + +III + +M. de Lapommeraye est un conferencier aimable, spirituel, d'une +elocution prodigieusement facile. La premiere fois que je l'ai entendu, +je suis reste stupefait de toutes les graces dont il a seme ses paroles. +Il parait adore de son public, devant lequel il lui sera toujours tres +facile d'avoir raison contre moi. + +Dans une de ses dernieres conferences, a laquelle j'assistais, il a +constate d'abord la crise que nous traversons, l'effarement ou se +trouvent nos auteurs dramatiques, en ne sachant quelles pieces ils +doivent faire pour reussir. Et il a declare qu'il allait elucider la +question et indiquer la formule de l'art de demain. La-dessus, je +suis devenu tout oreille, car ce probleme ainsi pose m'interessait +singulierement. Je tatonnais encore, j'allais donc mettre enfin la +main sur la verite. Mais j'ai ete bien desillusionne, je l'avoue. Le +conferencier, apres des digressions brillantes, apres avoir oppose +l'idealisme au naturalisme, a conclu que les auteurs dramatiques +devaient tendre vers le grand art. Vraiment, nous voila bien renseignes, +et c'est la une trouvaille merveilleuse! + +Le grand art! mais, serieusement, moi qui m'honore d'etre un +naturaliste, est-ce que je ne reclame pas le grand art plus +imperieusement encore que les idealistes? M. de Lapommeraye me prend-il +pour un vaudevilliste, ou pour un faiseur d'operettes? Il faudrait +s'entendre sur le grand art, un mot dont M. Prudhomme a plein la bouche, +et que les esprits mediocres galvaudent dans toutes les boursouflures +de la versification. M. de Lapommeraye a cite _la Fille de Roland_. Eh +bien, _la Fille de Roland_ est de l'art tres petit, de l'art absolument +inferieur; et attendez vingt ans, vous verrez ce qu'en penseront nos +fils. Je donnerais ce paquet informe de mauvais vers, pour deux vers +d'un vrai poete. Non, mille fois non! le grand art n'est pas l'art monte +sur des echasses, l'art en tartines, l'art qui tient dela place et qui +fait les grands bras, en roulant les yeux. Je prefere un vaudeville +amusant a une tragedie imbecile. Le grand art, c'est l'epanouissement du +genie, pas autre chose, quel que soit le cadre choisi par le genie. _La +Noce juive_, de Delacroix, un tableau d'interieur large comme la main, +est du grand art, tandis que les toiles immenses de nos Salons annuels +sont generalement de l'art odieux et lilliputien. + +Et j'affirme que le naturalisme autant que l'idealisme aspire au grand +art. M. de Lapommeraye s'est debarrasse du naturalisme de la facon la +plus commode du monde. "Quand vous etes au bord de la mer, a-t-il dit +a peu pres, ne preferez-vous pas vous perdre dans la contemplation de +l'infini, de l'horizon lointain ou le ciel et l'eau se confondent? +n'etes-vous pas plus emu par ce spectacle que par le spectacle de la +plage, ou rodent des pecheurs sordides?" Sans doute, l'horizon lointain, +c'est l'idealisme, tandis que la plage, c'est le naturalisme. Voila une +belle comparaison, mais le malheur est que le naturalisme est partout, +aussi bien a cinq lieues qu'a cinq metres. Il n'exclut rien, il accepte +tout, il peint tout. + +Je ne puis m'empecher de m'egayer honnetement, en pensant que M. de +Lapommeraye a cru tuer le naturalisme avec une comparaison. Il s'attaque +a l'esprit moderne tout entier, et il n'a qu'une belle comparaison pour +arme. Imaginez une rose pour barrer le chemin a un torrent. Veut-on +savoir ce que c'est que le naturalisme, tout simplement? Dans la +science, le naturalisme, c'est le retour a l'experience et a l'analyse, +c'est la creation de la chimie et de la physique, ce sont les methodes +exactes qui, depuis la fin du siecle dernier, ont renouvele toutes nos +connaissances; dans l'histoire, c'est l'etude raisonnee des faits et des +hommes, la recherche des sources, la resurrection des societes et de +leurs milieux; dans la critique, c'est l'analyse du temperament +de l'ecrivain, la reconstruction de l'epoque ou il a vecu, la vie +remplacant la rhetorique; dans les lettres, dans le roman surtout, c'est +la continuelle compilation des documents humains, c'est l'humanite vue +et peinte, resumee en des creations reelles et eternelles. Tout notre +siecle est la, tout le travail gigantesque de notre siecle, et ce n'est +pas une comparaison de M. de Lapommeraye qui arretera ce travail. + +Certes, je reconnais moi-meme l'inutilite de ces polemiques. Le +naturalisme se produira au theatre, cela est indeniable pour moi, parce +que cela est dans la loi meme du mouvement qui nous emporte. Mais, au +lieu de donner ici de bonnes raisons, j'aimerais mieux que de grandes +oeuvres naturalistes parussent au theatre. M. de Lapommeraye, si elles +reussissaient, serait le premier a les applaudir et a les louer devant +son public. Alors, nous serions parfaitement d'accord, ce que je desire +de tout mon coeur. + +Un autre critique, M. Poignand, veut bien egalement n'etre pas de mon +avis. Je neglige les attaques qu'il dirige contre mes propres oeuvres; +c'est la un massacre enfantin, auquel je m'habitue, et dont je souris. +Je ne m'arrete pas egalement a son amusant paradoxe, par lequel ce sont +les personnages historiques qui sont vivants, tandis que nous autres, +vivants, nous sommes morts. Mais il fait sur le drame historique des +reflexions qui m'interessent. + +Je crois avoir moi-meme indique que le drame historique prendrait +seulement de l'interet, le jour ou les auteurs, renoncant aux pantins de +fantaisie, s'aviseront de ressusciter les personnages reels, avec leurs +temperaments et leurs idees, avec toute l'epoque qui les entoure. +M. Poignand annonce la venue d'une jeune ecole, qui songe a ces +resurrections de l'histoire. Voila qui est parfait. L'entreprise est +formidable, car elle necessitera des recherches immenses et un talent +d'evocation rare. Mais j'applaudirai tres volontiers, si elle reussit. +D'ailleurs, M. Poignand ne s'apercoit peut-etre pas que le drame dont il +parle serait le drame historique naturaliste. Gustave Flaubert n'a pas +suivi une autre methode pour ecrire _Salammbo_. J'accepte parfaitement +le drame historique, ainsi compris, parce qu'il mene tout droit au drame +moderne, tel que je le demande. On ne peut pas etre exclusif: si l'on +ressuscite le passe, c'est tout le moins qu'on laisse vivre le present. + + + +IV + +M. Henri de Lapommeraye a fait une nouvelle conference sur le +naturalisme au theatre. + +La these de M. de Lapommeraye est des plus simples. Il a apporte, sur +sa table de conferencier, un tas enorme de livres, et il a dit a son +auditoire, dont il est l'enfant gate: "Je vais vous prouver, en vous +lisant des passages de Diderot, de Mercier, d'autres critiques encore, +que le naturalisme n'est pas ne d'hier et que, de tout temps, on a +reclame ce que M. Zola reclame aujourd'hui." Il est parti de la, il a lu +des pages entieres, il a prouve de la facon la plus complete que j'ai le +tres grand honneur de continuer la besogne de Diderot. + +J'avoue que je m'en doutais bien un peu. Mais je ne l'en remercie pas +moins de l'aide precieuse qu'il a bien voulu m'apporter. Mon Dieu! oui, +je n'ai rien invente; jamais, d'ailleurs, je n'ai eu l'outrecuidance +de vouloir inventer quelque chose. On n'invente pas un mouvement +litteraire: on le subit, on le constate. La force du naturalisme, c'est +qu'il est le mouvement meme de l'intelligence moderne. + +Ainsi donc, il est bien entendu que Diderot a soutenu les memes idees +que moi, qu'il croyait lui aussi a la necessite de porter la verite au +theatre; il est bien entendu que le naturalisme n'est pas une invention +de ma cervelle, un argument de circonstance que j'emploie pour defendre +mes propres oeuvres. Le naturalisme nous a ete legue par le dix-huitieme +siecle; je crois meme que, si l'on cherchait bien, on le retrouverait, +plus ou moins confus, a toutes les periodes de notre histoire +litteraire. Voila ce que M. de Lapommeraye a etabli, et il ne pouvait me +faire un plus vif plaisir. + +Seulement, ou M. de Lapommeraye a voulu m'etre desagreable, c'est +lorsqu'il a ajoute que toutes les reformes demandees par Diderot ont ete +prises en consideration, et qu'il n'y a pas lieu aujourd'hui de tenir +compte des idees exprimees dans ma critique dramatique. Il fait ses +politesses a Diderot, ce qui est naturel, puisque Diderot est mort. Mais +ne se doute-t-il pas que les confreres de Diderot disaient dans leur +temps, des theories de celui-ci, ce qu'il dit lui-meme a cette heure de +mes theories a moi? C'est un sentiment commun a toutes les generations: +les aines ont eu raison, les contemporains ne savent ce qu'ils disent. +Comme l'a tranquillement declare M. de Lapommeraye, le theatre est +parfait aujourd'hui, il doit rester immobile, la plus petite reforme en +gaterait l'excellence. + +Vraiment? M. de Lapommeraye feint d'ignorer que tout marche, que rien ne +reste stationnaire. Il est commode de dire: "Les ameliorations reclamees +par Diderot ont eu lieu," ce qui, d'ailleurs, est radicalement faux, car +Diderot voulait la verite humaine au theatre, et je ne sache pas que la +verite humaine trone sur nos planches. En tous cas si les ameliorations +avaient eu lieu, elles ne nous suffiraient plus, voila tout. Il y a +une somme de verites pour chaque epoque. Toujours des evolutions +s'accompliront. Il faut qu'une langue meure pour qu'on dise a une +litterature: "Tu n'iras pas plus loin." + + + + +LES EXEMPLES + + + +LA TRAGEDIE + +I + +Pendant la premiere representation, au Theatre-Francais, de _Rome +vaincue_, la nouvelle tragedie de M. Alexandre Parodi, rien ne m'a +interesse comme l'attitude des derniers romantiques qui se trouvaient +dans la salle. Ils etaient furibonds; mais, en petit nombre, noyes dans +la foule, ils restaient impuissants et perdus. Voila donc ou nous en +sommes, la grande querelle de 1830 est bien finie, une tragedie peut +encore se produire sans rencontrer dans le public un parti pris contre +elle; et demain un drame romantique serait joue, qu'il beneficierait de +la meme tolerance. La liberte litteraire est conquise. + +A vrai dire, je veux voir dans le bel eclectisme du public un jugement +tres sain porte sur les deux formes dramatiques. La formule classique +est d'une faussete ridicule, cela n'a plus besoin d'etre demontre. Mais +la formule romantique est tout aussi fausse; elle a simplement substitue +une rhetorique a une rhetorique, elle a cree un jargon et des procedes +plus intolerables encore. Ajoutez que les deux formules sont a peu pres +aussi vieilles et demodees l'une que l'autre. Alors, il est de toute +justice de tenir la balance egale entre elles. Soyez classiques, soyez +romantiques, vous n'en faites pas moins de l'art mort, et l'on ne vous +demande que d'avoir du talent pour vous applaudir, quelle que soit votre +etiquette. Les seules pieces qui reveilleraient, dans une salle, la +passion des querelles litteraires, ce seraient les pieces concues +d'apres une nouvelle et troisieme formule, la formule naturaliste. C'est +la ma croyance entetee. + +M. Alexandre Parodi ne va pas moins etre mis bien au-dessous de Ponsard +et de Casimir Delavigne par les amis de nos poetes lyriques. J'ai deja +entendu nommer Luce de Lancival. On l'accuse de ne pas savoir faire les +vers, ce qui est certain, si le vers typique est ce vers admirablement +forge et cisele des petits-fils de Victor Hugo. On lui reproche encore +d'etre retourne aux Romains, d'avoir dramatise une fois de plus +l'antique et barbare histoire de la vestale enterree vive, pour s'etre +oubliee dans l'amour d'un homme. Tout cela est bien grossi par l'ennui +legitime que les derniers romantiques ont du eprouver en voyant reussir +une tragedie. Il est bon de remettre les choses en leur place. + +L'auteur, en effet, a choisi un sujet fort connu. Seulement, il serait +injuste de ne pas lui tenir compte de la facon dont il a mis ce sujet en +oeuvre. On est au lendemain de la bataille de Cannes, Rome est perdue, +lorsque les augures annoncent qu'une vestale a trahi son voeu et qu'il +faut apaiser les dieux, si l'on desire sauver la patrie. Voila, du coup, +le cadre qui s'elargit. Opimia, la vestale parjure, grandit et devient +brusquement heroique. Il y a bien a cote un drame amoureux: elle aime le +soldat Lentulus, qui est venu annoncer la defaite de Paul-Emile. Mais +l'idee patriotique domine, et si Opimia revient se livrer apres s'etre +sauvee avec son amant, c'est que la patrie la reclame. + +Et je veux repondre aussi a la ridicule querelle qu'on fait a l'auteur, +en lui reprochant d'avoir pris pour noeud de son drame une superstition +odieuse. Cette superstition s'appelait alors une croyance, et des lors +la question s'eleve. Si tout le peuple de Rome croyait fermement +acheter la victoire par l'ensevelissement epouvantable d'Opimia, cet +ensevelissement prenait aussitot un caractere de necessite grandiose. +Elle-meme, si elle avait la foi, se sacrifiait avec autant de noblesse +que le soldat donnant son sang a la patrie. Je vais meme plus loin, +j'admets que l'oncle d'Opimia, Fabius, qui la juge et l'envoie a la +mort, soit assez eclaire et assez sceptique pour ne pas croire a +l'efficacite materielle de l'agonie affreuse d'une pauvre enfant; il +agit cependant en ardent patriote, en consentant a cette agonie, qui +peut rendre le courage au peuple et faire sortir de terre de nouveaux +defenseurs. + +Certes, on restreindrait fort le domaine dramatique, si l'on refusait +la foi comme moyen. L'auteur est a Rome et non a Paris. Je trouve meme +facheux son personnage du poete Ennius qu'il a cree uniquement pour +plaider les droits de l'humanite. Ennius m'a paru singulierement +moderne. Cela prouve que M. Alexandre Parodi a prevu l'objection des +personnes sensibles, et qu'il a voulu leur faire une concession. Je +crois que la tragedie aurait encore gagne en largeur, en acceptant +l'horreur entiere du sujet. On tue Opimia parce que la patrie d'alors +veut qu'on la tue, et c'est tout, cela suffit. + +D'ailleurs, le merite de _Rome vaincue_ est surtout dans le +developpement de l'idee premiere. Opimia a pour aieule une vieille femme +aveugle, Postumia, qui vient la disputer a ses juges avec un emportement +superbe. De ses bras tendus, de ses mains tremblantes, elle cherche sa +fille, la serre avec des cris de revolte. Elle supplie les juges, +se traine a leurs genoux, puis les insulte, quand ils se montrent +impitoyables. La scene a fait un grand effet. Mais elle n'est que la +preparation d'une autre scene, que je trouve plus large encore. Quand +Postumia voit Opimia perdue, elle veut tout au moins abreger son agonie, +elle lui apporte un poignard. Et, comme la pauvre fille a les mains +liees et qu'elle ne peut se frapper elle-meme, l'aieule lui demande +ou est la place de son coeur, puis la tue. Au denoument, lorsque la +nouvelle de la retraite d'Annibal fait courir tout le peuple aux +remparts, Postumia, restee seule a la porte du caveau d'Opimia, y +descend, pour mourir a cote du corps de l'enfant. + +Eh bien, cela est absolument grand. L'homme qui a trouve cela est un +temperament dramatique de premiere valeur. Si une pareille situation +se trouvait dans un drame, accommodee au ragout romantique, nos poetes +n'auraient pas assez d'exclamations pour crier au genie. Sans doute, +la forme classique me gene; mais la forme romantique me generait tout +autant. Je ne puis donc que trouver tres remarquable l'invention de la +vieille aveugle, disputant sa fille a la mort jusqu'a la derniere heure, +et la tuant elle-meme pour que la mort lui soit plus douce. Cette figure +est posee avec beaucoup de puissance. + +Je n'ai pas cru devoir raconter la piece en detail. Au courant de la +discussion, l'analyse se fait d'elle-meme. C'est ainsi que je dois +parler d'un esclave gaulois, Vestaepor, employe dans le temple de Vesta, +et qui favorise les amours et la fuite d'Opimia et de Lentulus. M. +Alexandre Parodi semble avoir voulu marquer encore dans ce personnage +la force de la foi. Vestaepor aide les amants a se sauver, parce qu'il +deteste Rome et qu'il croit a la colere des dieux; si les dieux n'ont +pas leur victime, ils consommeront la perte des Romains, ils vengeront +l'esclave et le reuniront a ses deux fils, qui combattent dans l'armee +d'Annibal. Ce personnage est d'invention ordinaire, legerement +melodramatique meme; mais je voulais le signaler, pour montrer l'idee de +foi et de patriotisme qui plane sur toute l'oeuvre. + +Le succes a ete grand, surtout pour les deux derniers actes. Voici, +d'ailleurs, exactement le bilan de la soiree. + +Un premier acte tres large, le Senat assemble pour deliberer apres la +defaite de Cannes, et l'arrivee de Lentulus, qui raconte la bataille +dans un long recit fortement applaudi. Un second acte dans le temple de +Vesta, decor superbe, mais action lente et d'interet mediocre; c'est la +qu'Opimia se trahit. Un troisieme acte dans le bois sacre de Vesta, le +moins bon des cinq; Opimia et Lentulus, aides par Vestaepor, se sauvent, +grace a un souterrain. Un quatrieme acte, d'une grande beaute; Opimia +est revenue se livrer, on la condamne, et Postumia la dispute a ses +juges. Enfin, un cinquieme acte, dont le denoument reste superbe, encore +un decor magnifique, le Champ Scelerat, avec le caveau ou l'on descend +le corps de la vestale tuee par l'aieule. + +Le vers de M. Alexandre Parodi n'a pas, je le repete, la facture savante +de nos poetes contemporains. Il manque de lyrisme, cette flamme du vers +sans laquelle on semble croire aujourd'hui que le vers n'existe pas. +Quant a moi, je suis persuade que M. Alexandre Parodi a reussi justement +parce qu'il n'est pas un poete lyrique. Il fabrique ses hexametres en +homme consciencieux qui tient a etre correct; parfois, il rencontre +un beau vers, et c'est tout. Aucun souci de decrocher les etoiles. +Oserai-je l'avouer? cela ne me fache pas outre mesure. Il n'est pas +poete comme nous l'entendons depuis une cinquantaine d'annees; eh bien, +il n'est pas poete, c'est entendu. Mettons qu'il ecrit en prose. Ce qui +me blesse davantage, c'est l'amphigouri classique dans lequel il se +noie, et j'arrive ici a la seule querelle que je veuille lui faire. + +Comment se fait-il qu'un jeune homme de trente-quatre ans, dit-on, un +ecrivain qui parait avoir une vaste ambition, puisse ainsi claquemurer +son vol dans une formule devenue grotesque? Je ne lui conseille pas, +ah! certes, non! de tomber dans l'autre formule, la formule romantique, +peut-etre plus grotesque encore; mais je fais appel a toute sa jeunesse, +a toute son ambition, et je le supplie d'ouvrir les yeux a la verite +moderne. Il y a une place a prendre, une place immense, ecrire la +tragedie bourgeoise contemporaine, le drame reel qui se joue chaque jour +sous nos yeux. Cela est autrement grand, vivant et passionnant, que les +guenilles de l'antiquite et du moyen age. Pourquoi va-t-il s'essouffler +et fatalement se rapetisser dans un genre mort? Pourquoi ne tente-t-il +pas de renouveler notre theatre et de devenir un chef, au lieu de +patauger dans le role de disciple? Il a de la volonte et une veritable +largeur de vol. C'est ce qu'il faut avoir pour aborder le vrai, +au-dessus des ecoles et du raffinement des artistes simplement +ciseleurs. + + + +II + +La tragedie en quatre actes et en vers, _Spartacus_, que M. Georges +Talray vient de faire jouer a l'Ambigu, a une histoire qu'il est bon de +conter pour en tirer des enseignements. + +L'auteur, m'a-t-on dit, est un homme riche, bien apparente, qui a ete +mordu de la passion du theatre, comme d'autres heureux de ce monde sont +mordus de la passion du jeu, des femmes ou des chevaux. Certes, on ne +saurait trop le feliciter et l'encourager. + +Un homme qui s'ennuie et qui songe a ecrire des tragedies en quatre +actes, lorsqu'il pourrait donner des hotels a des danseuses, est a coup +sur digne de tous les respects. Pouvoir etre Mecene et consentir a +devenir Virgile, voila qui denote une noble activite d'esprit, un souci +des amusements les plus dignes et les plus eleves. + +Naturellement, M. Talray entend etre maitre absolu dans le theatre ou on +le joue. Quand on a le moyen de mettre ses pieces dans leurs meubles, +on serait bien sot de les loger en garni a la Comedie-Francaise ou a +l'Odeon. Cela explique pourquoi M. Talray s'est adresse une premiere +fois au theatre-Dejazet, et la seconde fois a l'Ambigu. Seules les +mechantes langues laissent entendre que M. Perrin et M. Duquesnel +auraient pu refuser ses pieces, fruits d'un noble loisir. M. Talray +veut simplement passer de son salon sur la scene, sans quitter son +appartement; et, s'il n'a pas bati un theatre, c'est que le temps a +du lui manquer. Il cherche donc une salle a louer, accepte le +premier theatre en deconfiture qui se presente, en se disant que les +chefs-d'oeuvre honorent les planches les plus encanaillees. + +Une legende s'est formee sur la facon magnifique dont il s'est conduit +au theatre-Dejazet. Il s'agissait seulement d'un petit acte, je crois; +et les ouvreuses elles-memes ont recu en cadeau des bonnets neufs. A +l'Ambigu, la solennite s'elargit. Songez donc! une tragedie en quatre +actes, quelque chose comme dix-huit cents vers! Aussi le bruit s'est-il +repandu que le directeur a demande au poete quinze mille francs, pour +jouer sa piece quinze fois; je ne parle pas des decors, des costumes, +des accessoires. Les chiffres ne sont peut-etre pas exacts; mais il n'en +est pas moins certain que l'auteur paye les frais et presente son oeuvre +au public, directement, sans l'avoir soumise au jugement de personne. + +Ah! c'est le reve, et les gens tres riches peuvent seuls se permettre +une pareille tentative. J'ai entendu soutenir brillamment cette opinion, +que l'auteur devait avoir un theatre a lui et jouer lui-meme ses pieces, +s'il voulait donner sa pensee tout entiere, dans sa verdeur et sa +verite. Les deux plus grands genies dramatiques, Shakespeare et +Moliere, ont entendu ainsi le theatre, et ne s'en sont pas mal trouves. +Seulement, cette trinite de l'auteur, du directeur et de l'acteur reunis +en une seule personne, n'est pas dans nos moeurs, et tous les essais +qu'on a pu tenter de nos jours ont echoue miserablement. + +Je suis alle a l'Ambigu avec une grande curiosite, tres decide a +m'interesser au _Spartacus_ de M. Talray. Notez qu'il faut un certain +courage pour aborder ainsi le public, quand on est un simple amateur: on +s'expose aux plaisanteries de ses amis, aux rudesses de la critique, aux +rires de la foule. Il est entendu qu'un auteur qui paye et qui tombe, +est doublement ridicule. Chatiment merite, dira-t-on. Peut-etre. +Mais j'aime cette belle confiance des poetes qui risquent ainsi +tranquillement le ridicule, et qui souvent meme l'achetent tres cher. + +J'arrive et j'ecoute religieusement. Il faut vous dire, avant tout, que +M. Talray s'est absolument moque de l'histoire. Son _Spartacus_ est +d'une grande fantaisie. J'avoue que cela ne me fache pas outre mesure. +Les auteurs dramatiques ont toujours traite l'histoire avec tant de +familiarite, qu'un mensonge de plus ou de moins importe peu. Nous sommes +en pleine imagination, c'est chose convenue. Seulement, ce qu'on peut +demander, c'est que l'imagination ne batte pas la campagne, au point +d'ahurir le monde. Or, M. Talray a une facon de traiter le theatre tres +dangereuse pour le public bon enfant, qui vient naivement voir ses +pieces, avec l'intention de les comprendre. + +Je vais tenter d'analyser son _Spartacus_ en quelques mots; et je +demande a l'avance pardon si je me trompe, car ce ne serait vraiment pas +ma faute. Spartacus a pour pere un pretre d'Isis, nomme Sephare, qui +nourrit les plus grands projets; on ne sait pas bien lesquels, il parle +du bonheur du genre humain, il lance l'anatheme sur Rome, et je suis +porte a croire qu'il reve l'affranchissement des esclaves, avec des +vues particulieres et lointaines sur la Revolution francaise. Bref, ce +Sephare, entre comme intendant chez le consul Crassus, commence son beau +role de regenerateur en donnant Camille, la fille de son maitre, pour +maitresse a son fils Spartacus, alors gladiateur. Voila qui n'est pas +propre; mais la passion du sectaire est, a la rigueur, une excuse. + +Il y a une autre femme dans l'aventure, Myrrha, une courtisane a ce +qu'on peut croire. Sephare est aussi tres bien avec celle-la, si bien +meme qu'ils complotent ensemble l'empoisonnement du gardien des jeux. +Decidement, ce pretre d'Isis manque de sens moral. Quand le gardien des +jeux est mort, Myrrha obtient du preteur Metellus son amant la place +du defunt pour Spartacus. Le heros, ramassant sous ses ordres les +gladiateurs et la plebe de la ville, suscite alors une revolte, brule +Rome, se bat pour l'affranchissement des esclaves. Rien de stupefiant +comme la mise en oeuvre dramatique de cet episode. Le preteur Metellus +est gris, la courtisane Myrrha embellit la fete, on voit Rome bruler sur +un transparent, et un choeur arrive, on ignore pourquoi, qui chante, je +crois, le bon vin et la liberte. + +Cependant, Camille, la maitresse de Spartacus, joue la dedans un role +symbolique. Elle doit etre la liberte en personne, j'imagine. Au +denoument, Spartacus, apres avoir battu les Romains, est a son tour +sur le point d'etre vaincu. Il se tue d'un coup de poignard en pleine +poitrine; Camille devient folle sur son cadavre; et, quand le consul +Crassus se presente, Sephare le traite de la belle facon, lui montre +sa fille folle, et lui annonce qu'un jour le fils de Spartacus et de +Camille reprendra l'oeuvre de delivrance. Sur quoi, un choeur envahit +de nouveau la scene, et la toile tombe sur la reprise des couplets du +troisieme acte. + +J'ecoutais donc attentivement. L'impression des premieres scenes etait +assez agreable. Le carnaval romain, ce decor large et a style severe, +ces personnages aux draperies de couleur tendre, me reposaient du +carnaval romantique, des guenilles et des armures du moyen age. +Vraiment, les femmes sont adorables, les cheveux cercles d'or, les +bras nus, dans ces etoffes souples, ou leur corps libre roule si +voluptueusement. Puis, j'attrapais par-ci par-la un bout de vers +assez mal rime, mais d'une musique sonore et eclatante. Enfin, je ne +m'ennuyais pas, j'attendais de comprendre sans trop d'impatience. + +Au milieu du premier acte, cependant, comme j'etais de plus en plus +attentif, j'ai commence a eprouver une legere douleur aux tempes. Une +consternation peu a peu m'envahissait, car je ne comprenais toujours +pas, malgre mes efforts. J'avais beau ouvrir les oreilles, tendre +l'esprit, repeter tout bas les mots que je saisissais, le sens +m'echappait, les paroles tombaient comme des bruits qui s'envolaient, +avant d'avoir forme des phrases. Maintenant, la pesanteur des tempes me +gagnait le crane et me roidissait le cou. + +Alors, l'ennui est arrive, d'abord discret, un leger baillement +dissimule entre les doigts, une envie sourde de penser a autre chose; +puis, il s'est elargi, il est devenu immense, insondable, sans borne. +Oh! l'ennui sans espoir, l'ennui ecrasant qui descend dans chaque +membre, dont on sent le poids dans les mains et dans les pieds! Et +impossible d'echapper a ce lent ecrasement, les personnages s'imposent; +on les hait, on voudrait les supprimer, mais leur voix est comme un flot +entete qui bat, qui entame et qui noie les tetes les plus dures; meme +quand on baisse les yeux pour ne plus les voir, on les sent, ou croit +les avoir sur les epaules. Un malheur public, un deuil, sont moins +lourds. + +Ce qui me consternait surtout, c'etait Sephare, le pretre d'Isis. +Pourquoi un pretre d'Isis? Sans doute l'auteur avait mis la-dessous +le sens philosophique de son oeuvre. La piece restait tellement +incomprehensible, qu'elle devait cacher quelque verite superieure. Les +scenes se deroulaient: je songeais aux hypogees, aux pyramides, aux +secrets que le Nil roule dans ses eaux boueuses. Je me sentais tres +bete, je tournais a l'ahurissement. Lorsqu'on s'est mis a chanter, j'ai +eu l'envie ardente de me sauver, parce que tout espoir de comprendre +s'en allait decidement. Mais j'etais trop engourdi; j'appartenais a +l'ennui vainqueur. + +J'ai promis de tirer des enseignements de cette histoire. Le premier est +que la tentative de M. Talray reste en elle-meme excellente, et qu'on ne +saurait trop engager les auteurs riches a l'imiter. Mais le point sur +lequel je veux surtout insister est que, desormais, les gens du monde +devront avoir pour les simples ecrivains quelque respect; car, si j'ai +vu parfois des ecrivains ressembler a des princes dans un salon, je n'ai +jamais vu un homme du monde qui ne se rendit parfaitement ridicule, en +ecrivant un roman ou une piece de theatre. + +Certes, je le repete, je ne veux en aucune facon decourager M. Talray. +La distraction qu'il a choisie est louable. Ses vers sont mediocres, +mais pleins de bonne volonte. Puis, j'aurais peur d'enlever leur +derniere planche de salut aux theatres menaces de faillite. Les auteurs +sont rares qui consentent a payer cherement leurs chutes. En somme, des +pieces comme _Spartacus_ ne font de mal a personne. On sait de quelle +facon on doit les prendre. M. Talray lui-meme, si son echec le +contrarie, peut dire a ses amis qu'il a simplement voulu tenir une +gageure. Mon Dieu! oui, il aurait parie, apres un dejeuner de garcons, +d'ennuyer le public et d'ahurir la critique; et son pari serait gagne, +oh! bien gagne! + + + +LE DRAME + +I + +On nous a donne des details touchants sur M. Paul Delair. Il aurait +trente-sept ans, il serait sans fortune et aurait du prendre sur ses +nuits pour ecrire _Garin_, le drame en vers joue a la Comedie-Francaise; +cette oeuvre, ecrite il y a huit ou neuf ans deja, recue a correction, +puis recrite en partie et montee enfin, representerait de longs efforts, +une grande somme de courage, et serait une de ces parties decisives ou +un ecrivain joue sa vie. Eh bien! tous ces details me troublent, et je +n'ai jamais senti davantage combien la verite est parfois douloureuse a +dire. Heureusement, je suis peut-etre le seul a pouvoir la dire, sans +trop de remords, car mon autorite est fort discutee, et jusqu'a present +on a paru croire que ma franchise ne faisait de tort qu'a moi-meme. + +Nous sommes au commencement du treizieme siecle, dans une de ces +lointaines epoques historiques qui justifient au theatre toutes les +erreurs et toutes les fantaisies. Herbert, baron de Sept-Saulx, un +burgrave selon le poncif romantique, a aupres de lui son neveu Garin, +homme farouche, et un fils batard, Aimery, homme tendre, qu'il a eu +d'une serve. Or, un jour d'ennui, Herbert, ayant fait entrer dans son +chateau une bande d'Egyptiens, s'eprend de la belle Aischa, qu'il epouse +seance tenante. Et voila le crime dans la maison, Aischa pousse Garin, +qui l'adore, a tuer Herbert, dont la vieillesse l'importune sans doute. +Mais, au lendemain du meurtre, le soir des noces, lorsque les deux +coupables vont se prendre aux bras l'un de l'autre, le spectre du +vieillard se dresse entre eux, Garin a des hallucinations vengeresses +qui lui montrent chaque nuit Aischa au cou d'Herbert assassine. Aimery, +chasse par son pere, revient alors comme un justicier. Il provoque +Garin, il va le tuer, lorsque celui-ci revoit la terrible vision et +tremble ainsi qu'un enfant. Aischa, qui s'est empoisonnee, avoue le +crime; Garin se tue sur son cadavre; et Aimery peut ainsi epouser une +soeur de l'assassin, Alix, dont je n'ai pas parle. Voila. + +Mon Dieu! le sujet m'importe peu. On a fait remarquer avec raison que +c'etait la un melange de _Macbeth_, des _Burgraves_ et d'une autre piece +encore. La seule reponse est qu'on prend son bien ou on le trouve; +Corneille et Moliere ont ecrit leurs plus belles oeuvres avec des +morceaux pilles un peu partout. Mais il faut alors apporter une +individualite puissante, refondre le metal qu'on emprunte et dresser sa +statue dans une attitude originale. Or, M. Paul Delair s'est contente de +ressasser toutes les situations connues, sans en tirer un seul effet +qui lui soit personnel. Cela est long, terriblement long, sans accent +nouveau, d'une extravagance entetee dans le sublime, d'une conviction +qui m'a attriste, tellement elle est naive parfois. + +Faut-il discuter? Rien ne tient debout dans cette fable extraordinaire. +C'est un cauchemar en pleine obscurite. Les personnages sont decoupes +dans ce romantisme de 1830, si demode a cette heure. Ils n'ont d'autre +raison d'etre que des formules toutes faites, ils portent des etiquettes +dans le dos: le seigneur, le batard, la serve, le manant; et cela doit +nous suffire, l'auteur se dispense des lors de leur donner un etat +civil, de leur souffler une personnalite distincte. Ce sont des +marionnettes convenues qu'il manoeuvre imperturbablement, en dehors +de toute verite historique et de toute analyse humaine. Voila le cote +commode du drame romantique, tel que le comprend encore la queue de +Victor Hugo. Il ne demande ni observation ni originalite; on en trouve +les morceaux dans un tiroir, et il ne s'agit que de les ajuster, avec +plus ou moins d'adresse. Je me rappellerai toujours la belle reponse de +ce poete auquel je demandais: "Mais pourquoi ne faites-vous pas un +drame moderne?" et qui me repondit, effare: "Mais je ne peux pas, je ne +saurais pas, il me faudrait dix ans d'etudes pour connaitre les hommes +et le monde!" Sans doute, si je l'interrogeais, M. Paul Delair me ferait +aussi cette reponse. + +Et meme, en acceptant le cadre qu'il a choisi, que de defauts, que +d'erreurs dramatiques! Lorsque ses personnages sortent du poncif, on +ne les comprend plus. Ainsi la serve est tres nette, parce qu'elle est +simplement la marionnette classique des melodrames de Bouchardy et +d'Hugo, la paysanne violee par le seigneur et devenue folle, qui se +promene dans l'action en prophetisant le denoument et en aidant la +Providence. Herbert, le seigneur, est egalement une bonne ganache de +loup feodal qui se laisse injurier par le premier bourgeois venu, entre +chez lui pour lui dire ses quatre verites et lui annoncer la Revolution +francaise. On les comprend, ceux-la, parce qu'ils sont tout betement +les vieux amis du public, sur le ventre desquels le public a tape bien +souvent. Mais passez aux personnages que le poete a reve de faire +originaux, et vous cessez de comprendre, vous entrez dans un fatras +de vers stupefiants ou leur humanite se noie, vous ne les voyez plus +nettement, parce que ce ne sont pas des figures observees, mais des +pantins inventes qui se dementent d'une tirade a l'autre. Ou des figures +poncives, ou des figures fantasmagoriques, voila le choix. + +Ainsi, prenons Garin et Aischa, les deux figures centrales, celles ou M. +Paul Delair a certainement porte son effort. Je defie bien qu'au sortir +de la representation, on puisse evoquer distinctement ces figures; et +cela vient de ce qu'elles n'ont pas de base humaine, de ce que le poete +ne nous les a pas expliquees par une analyse logique et claire. Il ne +suffit pas de dire qu'Aischa aime les hommes rouges de sang, pour nous +la faire accepter, dans les invraisemblances ou elle se meut. C'est +elle qui pousse Garin; puis, elle s'efface, elle ne parait plus etre du +drame; a-t-elle des remords, n'en a-t-elle pas? Nous l'ignorons, faute +immense de l'auteur, car, si elle ne frissonne pas comme Garin, ou bien +si elle ne reste pas violente et superbe, le dominant, devenant le male, +elle ne nous interesse plus, elle s'effondre. Et c'est ce qui arrive, +le role est tres mauvais, une actrice de genie n'en tirerait pas un cri +humain. Garin de meme reste un fantoche; sa lutte avec le remords ne se +marque pas assez, on ne voit pas ses elats d'ame, sa passion, sa +fureur, puis son affolement; tout cela se fond et se brouille dans une +phraseologie etonnante, ou une fausse poesie delaye a chaque minute la +situation dramatique. Au denoument surtout, les deux heros m'ont paru +pitoyables. Cette femme qui s'empoisonne de son cote, cet homme qui se +poignarde du sien, pour finir la piece, ne meurent pas logiquement, par +la force meme de la situation; je veux dire que leur mort n'est pas une +consequence inevitable de l'action, une mort analysee et deduite, ce qui +la rend vulgaire. + +Un autre point m'a beaucoup frappe. Apres le troisieme acte, je me +demandais avec curiosite comment M. Paul Delair allait encore trouver la +matiere de deux actes. Un acte d'exposition, un acte pour le meurtre, un +acte pour les remords, enfin un acte pour la punition: cela me semblait +la seule coupe possible. Mais cela ne faisait que quatre actes, et +j'etais d'autant plus surpris que le gros du drame, le spectre et tout +le tremblement se trouvaient au troisieme acte, ce qui demandait, +pour la bonne distribution d'une piece, un denoument rapide, dans un +quatrieme acte tres court. M. Paul Delair voulait cinq actes, et il a +tout bonnement rempli son quatrieme acte par un interminable couplet +patriotique. J'avoue que je ne m'attendais pas a cela. Tout devait y +etre, jusqu'au drapeau francais. + +Parler de la France, sous Philippe-Auguste! prononcer le grand mot de +patrie qui n'avait alors aucun sens! nous montrer un bon jeune homme +qui s'indigne au nom de l'Allemagne, comme apres Sedan! Quand donc +les auteurs dramatiques comprendront-ils le profond ridicule de ce +patriotisme a faux, de cette sottise historique dans laquelle ils +s'entetent? Et cela n'est guere honnete, je l'ai deja dit, car je ne +puis voir la qu'une facon commode de voler les applaudissements du +public. + +Mais ces choses ne sont rien encore, le pis est que M. Paul Delair fait +des vers deplorables. Il est certainement un poete plus mediocre que M. +Lomon et M. Deroulede, ce qui m'a stupefie. On, ne saurait s'imaginer +les incorrections grammaticales, les tournures baroques, les cacophonies +abominables qui emplissent le drame. Les termes impropres y tombent +comme une grele, au milieu de rencontres de mots, d'expressions qui +tournent au burlesque. A notre epoque ou la science du vers est poussee +si loin, ou le premier parnassien venu fabrique des vers superbes de +facture et retentissants de belles rimes, on reste consterne d'entendre +rouler pendant quatre heures un pareil flot de vers rocailleux et mal +rimes. Si M. Paul Delair croit etre un poete parce qu'il a abuse la +dedans des lions et des etoiles, du soleil et des fleurs, il se trompe +etrangement. Au theatre, on ne remplace pas l'humanite absente par des +images. Les tirades glacent l'action, et je signale comme exemple la +scene de Garin et d'Aischa devant la chambre nuptiale, la grande scene, +celle qui devait tout emporter, et qui a paru mortellement froide et +ennuyeuse. Comment voulez-vous qu'on s'interesse a ces poupees qui ne +disent pas ce qu'elles devraient dire et qui enguirlandent ce qu'elles +disent de divagations poetiques absolument folles? J'avoue que ce +lyrisme a froid me rend malade. + +En somme, il faut avoir le vers puissant de Victor Hugo pour se +permettre un drame de cette extravagance. Je ne pretends pas que _Ruy +Blas_ et _Hernani_ soient d'une fable beaucoup plus raisonnable. Mais +ces oeuvres demeureront quand meme des poemes immortels. Quant a M Paul +Delair, du moment ou il n'a pas le genie lyrique de Victor Hugo, il +devrait rester a terre; la folie lui est interdite. Dans son cas, un peu +de raison est simplement de l'honnetete envers le public. + +Ce n'est pas gaiement que je triomphe ici. Je n'osais esperer une piece +comme _Garin_ pour montrer le vide et la demence froide des derniers +romantiques. Toute la misere de l'ecole est dans cette oeuvre. Mais je +suis attriste de voir une scene comme la Comedie-Francaise risquer une +partie pareille, perdue a l'avance. Sans doute M. Perrin et le comite +n'ont pu se meprendre. _Garin_, avec le truc de son spectre, avec ses +continuelles sonneries de trompettes, avec sa mise en scene de loques +et de ferblanterie romantiques, aurait tout au plus ete a sa place a la +Porte-Saint-Martin; et, certes, ce ne sont pas les vers qui rendent +la piece litteraire. Seulement, on reproche si souvent a la +Comedie-Francaise de ne pas s'interesser a la jeune generation, qu'il +faut bien lui pardonner, lorsqu'elle fait une tentative, meme si elle se +trompe. Peut-etre n'y a-t-il pas mieux, et alors en verite le romantisme +est bien mort. Je prefere les eleves de M. Sardou, s'il en a. + +Voila mon jugement dans toute sa severite. J'ai mieux aime dire +nettement a M. Paul Delairce que je pense. Il est dans une voie +deplorable, il s'apprete de grandes desillusions. Le premier acte de +_Garin_ a de la couleur, et ca et la on peut citer quelques beaux vers; +mais c'est tout. Une piece pareille enterre un homme. Si M. Paul Delair +en produit une seconde taillee sur le meme patron, il ne retrouvera meme +pas la premiere indulgence du public. Ne vaut-il pas mieux l'avertir, +quitte a le blesser cruellement? C'est lui eviter de nouveaux efforts +inutiles. Huit ans de travail croulent avec _Garin_. Le pire malheur qui +lui puisse arriver est de perdre encore huit annees dans une tentative +sans espoir. + + + +II + +M. Catulle Mendes est une figure litteraire fort interessante. Pendant +les dernieres annees de l'Empire, il a ete le centre du seul groupe +poetique qui ait pousse apres la grande floraison de 1830. Je ne lui +donne pas le nom de maitre ni celui de chef d'ecole. Il s'honore +lui-meme d'etre le simple lieutenant des poetes ses aines, il s'incline +en disciple fervent devant MM. Victor Hugo, Leconte de Lisle, Theodore +de Banville, et s'est efforce avant tout de maintenir la discipline +parmi les jeunes poetes, qu'il a su, depuis pres de quinze ans, reunir +autour de sa personne. + +Rien de plus digne, d'ailleurs. Le groupe auquel on a donne un moment le +nom de parnassien representait en somme toute la poesie jeune, sous le +second empire. Tandis que les chroniqueurs pullulaient, que tous les +nouveaux debarques couraient a la publicite bruyante, il y avait, dans +un coin de Paris, un salon litteraire, celui de M. Catulle Mendes, ou +l'on vivait de l'amour des lettres. Je ne veux pas examiner si cet +amour revetait d'etranges formes d'idolatrie. La petite chapelle etait +peut-etre une cellule etroite ou le genie francais agonisait. Mais cet +amour restait quand meme de l'amour, et rien n'est beau comme d'aimer +les lettres, de se refugier meme sous terre pour les adorer, lorsque la +grande foule les ignore et les dedaigne. + +Depuis quinze ans, il n'est donc pas un poete qui soit arrive a Paris +sans entrer dans le cercle de M. Catulle Mendes. Je ne dis point que le +groupe professat des idees communes. On s'entendait sur la superiorite +de la forme poetique, on en arrivait a preferer M. Leconte de Lisle a +Victor Hugo, parce que le vers du premier etait plus impeccable que le +vers du second. Mais chacun gardait a part soi son temperament, et il +y avait bien des schismes dans cette eglise. Je n'ai d'ailleurs pas a +raconter ce mouvement poetique, qui a copie en petit et dans l'obscurite +le large mouvement de 1830. Je veux simplement etablir dans quel milieu +M. Catulle Mendes a vecu. + +Ses theories sont que l'ideal est le reel, que la legende l'emporte sur +l'histoire, que le passe est le vrai domaine du poete et du romancier. +Ce sont la des opinions aussi respectables que les opinions contraires. +Seulement, lorsque M. Catulle Mendes aborde un sujet moderne et accepte +ainsi notre milieu contemporain, il a certainement tort de le taire sans +modifier ses croyances. Dans un sujet moderne, l'ideal n'est plus le +reel, et cet ideal devient un singulier embarras. Pour obtenir du reel, +il faut avoir surtout du reel plein les mains. Selon moi, _Justice_ est +l'oeuvre d'un poete qui n'a pas songe a couper ses ailes, et que ses +ailes font trebucher. Nous retrouvons la le chef de groupe, grandi dans +un cenacle, avec le clou d'une idee fixe enfonce dans le crane. + +Je commencerai par les eloges. Dans _Justice_, l'effort litteraire me +trouve plein de sympathie. On joue tant de pieces odieusement pensees et +ecrites, qu'il y a un veritable charme a tomber sur l'oeuvre voulue d'un +poete. Cette oeuvre peut soulever en moi les plus vives objections, elle +n'en est pas moins du monde de ma pensee, elle m'occupe et me passionne. +Fut-elle tout a fait mauvaise, elle resterait pleine de saveur. J'aime +cette histoire, ce medecin qui a vole et qui est venu se laver de sa +faute par de bonnes oeuvres, dans une province perdue; j'aime cette +fille de notaire, qui parle et agit comme une creation du reve; j'aime +ces deux amoureux, que le monde gene, et qui se debarrassent du monde, +en mourant aux bras l'un de l'autre. Oui, j'aime ces choses, malgre leur +folie, parce qu'elles sont la volonte d'un artiste, et que dans leur +incoherence meme on sent l'enfantement d'un esprit qui n'a rien de +vulgaire. + +Malheureusement, il faudrait m'en tenir la. Si j'arrive a l'analyse de +la piece, en depit de toute ma sympathie, je me sens devenir grave et +severe. M. Catulle Mendes a eu le tort de plaisanter avec la realite. Il +aurait du habiller ses personnages de justaucorps et de pourpoints, et +nous lui aurions tout pardonne. Mais entrer dans la vie moderne en poete +lyrique, voila qui est grave! Il se tromperait, s'il croyait que rien +n'est plus commode a trousser que la verite; la vie de tous les jours +est la, comme comparaison, et l'on ne peut pas mettre debout une fille +de notaire de fantaisie, comme on planterait une damoiselle, avec une +jupe de satin et une coiffure copiee dans les livres du temps. En un +mot, il faut avoir le sens de la modernite, quand on aborde un sujet +contemporain. Les romantiques, qui s'imaginent pouvoir peindre la vie +actuelle en se jouant, et par farce pure, s'exposent aux echecs les plus +piteux. Rien n'est severe et rien n'est haut comme la peinture, de ce +qui est. + +Le grand defaut de _Justice_ est d'etre une creation en l'air, tout +comme s'il s'agissait d'un poeme. Voici, par exemple, le plus grand +effet de la piece. Le docteur Valentin a vole pour sauver sa soeur de la +prostitution,--une invention facheuse, par parenthese,--et il est aime +de Genevieve, la fille du notaire Suchot. Lui-meme l'adore; mais il +va fuir, pour ne pas reveler son passe, lorsque Georges, le frere de +Genevieve, le surprend avec celle-ci et le force a une explication. Des +que Georges connait le secret de Valentin, il raconte a la jeune fille +que ce dernier est marie, pour qu'elle rompe plus aisement avec lui. +De la, grande douleur de Genevieve. Puis, a l'acte suivant, lorsqu'un +gredin lui denonce le vol de Valentin, elle dit avec force: "Je le +savais depuis quatre ans, et je vous aime, Valentin, je vous aime!" + +Certes, le mot est tres beau et devrait produire un grand effet +d'admiration et d'emotion. Eh bien! je crois que l'effet est surtout un +effet de surprise. Cela vient de ce que chaque spectateur fait cette +reflexion rapide: "Comment Genevieve n'a-t-elle pas compris ce dont +il s'agissait, lorsque Georges lui a dit que Valentin etait marie? +Puisqu'elle connaissait le vol, elle devait se douter tout de suite de +l'obstacle qui se presentait." Elle n'a pas parle alors et l'on s'etonne +qu'elle parle plus tard. Au theatre, toute scene qui n'est point +preparee, detonne et peut meme avoir de facheuses consequences. + +Il n'y a la qu'un defaut de construction. Je pourrais indiquer des +invraisemblances. Ainsi, on voit roder dans l'etude le clerc du notaire, +Pigalou, un gredin qui a vole autrefois un cure et qui est menace par un +complice, dupe dans le partage; s'il ne donne pas immediatement trois +mille francs a ce complice, il sera denonce par lui. Or, Pigalou a +appris la faute de Valentin, et dans une scene fort originale, violente +et invraisemblable, il le traite en camarade et veut le forcer a voler +les trois mille francs au notaire Suchot. C'est surtout dans cette scene +qu'on peut surprendre le procede de M. Catulle Mendes. Il se moque +des verites ambiantes, il va droit dans ce qu'il croit etre la verite +absolue. De la un manque d'equilibre qui a failli faire siffler la +scene. + +J'insiste, parce que cette question de detail me parait caracteristique. +A la repetition generale, la scene m'avait beaucoup frappe. Je prevoyais +bien qu'elle ne marcherait pas facilement, mais je la trouvais hardie +et d'une belle allure. Elle est pleine de mots excellents, et n'a qu'un +defaut, celui de tourner un peu trop sur elle-meme. D'ailleurs, ce que +j'avais prevu est arrive: le public n'a pas compris l'intention de +M. Catulle Mendes, qui est de montrer les consequences fatales et +ignominieuses d'une premiere faute. Je suis persuade que la scene aurait +produit un effet enorme, si l'auteur l'avait presentee autrement, dans +la realite logique de la situation. Telle qu'elle est, elle reste +inadmissible. Vingt fois Valenlin serait sorti ou aurait chasse Pigalou. +Les motifs pour lesquels l'auteur le retient la, sont des ficelles +dramatiques par trop visibles. + +A vrai dire, je n'aime guere cette etude de notaire, ou se developpe une +action si bizarre. Je sais bien que M. Catulle Mendes a choisi cette +etude pour que l'antithese fut plus forte. Il a voulu peut-etre aussi +montrer que le cadre le plus banal ne l'effrayait pas. Seulement, dans +ce cas-la, il aurait fallu empoigner la realite d'une main puissante et +ne pas la lacher. Tous les personnages marchent a plusieurs metres du +sol. Genevieve et Valentin sont dans les etoiles; ils ne s'en cachent +pas, meme ils s'en vantent. Quant a maitre Suchot, il n'est guere qu'un +fantoche, sur la tete duquel M. Catulle Mendes a accumule tout son +dedain de la prose. + +Le troisieme acte, que l'on redoutait, est precisement celui qui a sauve +la piece. Cela montre une fois de plus quel est le flair des directeurs. +Il n'y a qu'un monologue et une scene dans cet acte. Valenlin, seul dans +son laboratoire, prepare sa mort, en chimiste habile. Il a etabli, sur +un fourneau, un appareil qui degage dans la piece un gaz d'asphyxie. +Genevieve arrive pour se sauver avec son amant; mais il lui explique +que leur bonheur est desormais impossible, et elle va se retirer, +lorsqu'elle comprend qu'il est en train de se donner la mort. Alors, +elle referme la porte et la fenetre, elle l'endort un instant par ses +paroles douces; puis, quand il s'apercoit qu'elle veut mourir avec lui, +elle s'oppose violemment a ce qu'il la sauve. Et ils meurent. + +L'effet a ete grand, le soir de la premiere representation. La lutte de +Genevieve pour mourir, le consentement arrache par elle a Valentin, la +mort qui vient comme une delivrance et qui ravit les deux amants dans +les espaces, tout cela est large et remarquable. Certes, je ne crois pas +qu'on se suicide avec de pareils elans; mais la situation est extreme, +et le poete peut intervenir sans trop blesser la verite. Quant a la +these, a la souillure ineffacable d'une premiere faute, au suicide +employe comme une redemption, peut-etre cette these a-t-elle ete dans +les intentions de l'auteur, mais je veux l'ignorer, pour ne pas retomber +dans mes severites. A quoi bon une these, lorsque la vie suffit? Comment +M. Catulle Mendes, qui est avant tout un homme d'art, a-t-il pu vouloir +descendre jusqu'a jouer le role d'un avocat? + +Je finirai par un etrange reproche. Pour moi, la piece est trop bien +ecrite. Je veux dire qu'on y sent les phrases presque continuellement. +Le style ne consiste pas en belles images, pas plus que la peinture ne +consiste en belles couleurs. En enfilant des comparaisons ingenieuses +jusqu'a demain, on n'obtiendrait qu'une oeuvre monstrueuse et illisible. +Le style est l'expression logique et originale du vrai. Dire ce qu'il +faut dire, et le dire d'une facon personnelle, tout est la. Les +ecrivains qui s'imaginent bien ecrire parce qu'ils enlevent une fin de +tirade a l'aide de mots poetiques, sont dans la plus deplorable erreur. +Au theatre surtout, bien ecrire, c'est ecrire logiquement et fortement. + + + +III + +Ah! quelle longue, ecrasante, monotone soiree, a la Porte-Saint-Martin! +Je suis sorti de la premiere representation de _Coq-Hardy_, le drame +en sept actes de M. Poupart-Davyl, brise de fatigue, hebete d'ennui. +Certes, notre metier de critique dramatique comporte beaucoup +d'indulgence; on recule souvent devant le resume exact de son +impression. Mais qu'il me soit permis au moins une fois de ne rien +cacher, de dire ma revolte interieure contre un de ces drames de la +queue romantique, qui se moquent du style, de la verite et du simple bon +sens. + +Je ne chercherai pas a analyser la piece dans son intrigue puerile et +compliquee. Il y a la dedans un duc de Brennes, un prince de Bretagne, +que sa femme trahit au prologue, et que nous retrouvons dix ans +plus tard, simple capitaine d'aventure, sous le nom de Coq-Hardy. +Naturellement, ce capitaine se trouve mele a l'inevitable imbroglio +historique, ou sonnent les grands noms de Louis XIV, d'Anne d'Autriche, +de Mazarin, de Conde. Il va presque jusqu'a prendre le menton d'Anne +d'Autriche et a tutoyer Conde. Au denoument, il redevient necessairement +le duc de Brennes, il sauve Louis XIV, la monarchie, la France, avec +l'unique regret de n'avoir pas a sauver Dieu lui-meme. J'oubliais de +dire qu'en chemin, il retrouve sa femme et sa fille. Inutile d'ajouter +que le traitre meurt, quand l'auteur n'a plus besoin de lui. + +N'est-ce pas que le besoin d'un drame ou l'on parlat de Mazarin se +faisait absolument sentir? Comment la statistique ne s'est-elle pas +occupee encore de relever le nombre de pieces ou l'on prononce le nom de +Mazarin? Un seul personnage historique a ete plus exploite, le cardinal +de Richelieu. Et que c'est gai, cet eternel cours d'histoire sur Anne +d'Autriche, Louis XIII, Louis XIV et les cardinaux! Quel interet +prodigieux et passionnant pour des spectateurs de notre epoque, dans le +perpetuel defile de ces marionnettes d'un autre age, qui laissent, a +chaque coup d'epee, couler le son de leur ventre! Comme nous pouvons +partager les joies et les douleurs de ces poupees, dont nous nous +moquons si parfaitement! + +Je ne parle pas de la facon odieuse dont ces drames accommodent +l'histoire. Ils sont pour le peuple une veritable ecole de mensonges +historiques. Dans nos faubourgs, ils ont repandu les idees les plus +stupefiantes sur les grandes figures et les grands evenements qu'ils ont +mis si ridiculement a la scene. Grace a eux, des legendes grotesques se +sont formees, l'histoire apparait aux ignorants comme une parade, avec +des paillasses richement vetus qui tapent des pieds et qui declament. Je +ne comprends pas comment la salle entiere n'eclate pas d'un fou rire, +en face des monstrueux pantins qu'on lui presente sous des noms +retentissants. + +Par exemple, dans _Coq-Hardy_, peut-on trouver quelque chose de plus +profondement comique que les scenes entre le capitaine d'aventure et +Anne d'Autriche? Le capitaine entre chez la reine comme chez lui, et +il lui parle avec des effets de hanche, des ronflements de voix, une +familiarite de bon garcon, qui sont a mon sens le comble de la drolerie. +Et quelle merveille encore, cet acte ou l'on voit la reine et Louis XIV +errer la nuit dans les rues de Paris, en se tordant les bras, comme deux +locataires louches que le patron de quelque garni a flanques a la +porte! ajoutez que Coq-Hardy survient, qu'il demolit une maison afin de +construire une barricade, et qu'il se retranche avec Louis XIV derriere +cette barricade, d'ou ils operent tous les deux des sorties pour tuer +deux ou trois douzaines d'hommes. Quel cerveau a jamais invente des +folies plus extravagantes? Cela me donne froid au dos, me glace de ce +petit frisson de peur et de honte que j'ai parfois eprouve en face des +infirmites humaines. + +Il y a encore une scene incroyable que je veux signaler. Anne d'Autriche +a charge le capitaine Coq-Hardy de negocier avec le grand Conde, qui +revient de Lens charge de gloire. Jolie situation, invention ingenieuse +et d'une vraisemblance etonnante. Alors, le capitaine parle en maitre a +Conde. Il le subjugue, le rend petit garcon, l'ecrase devant toute la +salle qui applaudit. Et, lorsque Conde ose demander une parole, le +capitaine lui repond a peu pres ceci: + +--Vous avez la mienne! + +Rien de plus royal. Voyez vous ce routier se promenant avec des +blancs-seings de la reine, faisant la lecon aux grands capitaines, +donnant sa parole avec des gestes de matamore! C'est de la farce +lugubre. + +D'ailleurs, il est inutile de discuter. Un drame historique, bati sur ce +plan, ne soutient pas la discussion. Toutes les demences s'y abattent. +Il serait impossible de prendre un personnage et de l'analyser, sans +voir tout de suite qu'on a une marionnette dans les mains. Ainsi, je ne +connais pas de figure plus decourageante que la duchesse, cette femme +qui trompe son mari qui se sauve avec sa fille pour suivre un amant +indigne, le traitre de la piece, et que nous retrouvons dans les larmes, +dans le remords, dans tout le tra la la des beaux sentiments. J'ai dit +le mot juste, elle est decourageante, car rien n'est plus attristant +et malsain que le mensonge. L'auteur a du vouloir creer l'adultere +sympathique, l'ange des epouses infideles, l'heroine impeccable des +femmes tombees. Et il a accouche de cette pleurnicheuse, dont ni la +faute ni le repentir ne nous touchent, et qui se traine aux pieds de son +mari, sans que la salle soit emue. Pourquoi nous interesserions-nous +a elle, puisqu'elle est une poupee dont nous apercevons toutes les +ficelles? + +Dirai-je un mot du style, maintenant? Ici, je me sens les bras casses. +J'avais veritablement l'impression d'un deluge de tuiles sur mes +epaules, pendant la representation de _Coq-Hardy_. On ne peut imaginer +les etranges phrases qui tombent la dedans. L'auteur semble avoir +ramasse avec soin toutes les tournures clichees, les betises de la +rhetorique, les images que l'usage a ridiculisees, afin de les mettre a +la queue les unes des autres dans son oeuvre. C'est un veritable cahier +de mauvaises expressions. Pas une ne manque. On aurait voulu faire un +pastiche de la langue des melodrames, qu'on ne serait certainement pas +arrive a une pareille reussite sans beaucoup d'efforts. Ce que je ne +comprends pas, c'est qu'un public n'ait pas les oreilles plus sensibles. +Comment se fait-il que des spectateurs, qui se facheraient si un +orchestre jouait faux, puissent supporter patiemment toute une soiree +une langue si abominablement fausse? Je sais que, pour mon compte, le +style de _Coq-Hardy_ m'a rendu tres malade. Affaire de temperament sans +doute. + +Si cela etait ecrit avec bonhomie encore, si l'on sentait derriere un +homme simple, qui ne se pique pas d'ecrire et qui dit tout rondement sa +pensee! L'intolerable est qu'on devine une continuelle pretention +au beau style. Les phrases ont le poing sur la hanche comme les +personnages. Au denoument, Coq-Hardy fait un discours ou il parle des +Francs et des Gaulois. Il faut dire que ce duc de Brennes descend de +Brennus; Brennes, Brennus, vous comprenez, c'est fort ingenieux. Et il y +a ainsi des panaches tout le long de la piece. Parfois meme on entrevoit +des intentions shakespiriennes. Oh! les intentions shakespiriennes! +c'est la recueil des faiseurs de melodrames. La poesie les tue. + +J'avouerai, d'ailleurs, que je ne puis me defendre d'un grand dedain +pour les pieces ou les coups d'epee et les coups de pistolet entrent +pour la part la plus applaudie dans les merites du dialogue. Le succes +de _Coq-Hardy_ a ete le combat du cinquieme acte. Si la poudre parle, +c'est que l'auteur n'a rien de mieux a dire. Et quel abus aussi des +beaux sentiments! Quand un acteur a un beau sentiment a emettre, on s'en +apercoit tout de suite; il s'approche du trou du souffleur comme un +tenor qui a une belle note a pousser, il lache son beau sentiment, on +l'applaudit, il salue et se retire. Cela finit par etre honteux, de +speculer ainsi sur l'honneur, la patrie, Dieu et le reste. Le procede +est trop facile, il devrait repugner aux esprits simplement honnetes. + +La stricte verite est que, le premier soir, la salle s'ennuyait. +Toutes les fois que des personnages historiques etaient en scene et +se perdaient dans des considerations sur la Fronde, je voyais les +spectateurs ne plus ecouter, lever le nez, s'interesser au lustre ou aux +peintures du plafond. Je vous demande un peu a quoi rime la Fronde +pour nous? Il fallait qu'un choc d'epee ou la declamation d'une tirade +vertueuse ramenat l'attention sur la scene. Alors, on applaudissait, +pour se reveiller sans doute. Je jurerais que les deux tiers des +spectateurs n'ont pas compris la piece. _Coq-Hardy_ n'en a pas moins +marche jusqu'a la fin, et le nom de l'auteur a ete acclame. On en est +arrive a un grand mepris des jugements sinceres. + +Certes, je souhaite tous les succes a M. Poupart-Davyl. Il y avait des +choses tres acceptables dans sa _Maitresse legitime_, a l'Odeon. Je suis +certain que la forme de notre melodrame historique est surtout la grande +coupable, dans cette affaire de _Coq-Hardy_. On ne ressuscite pas un +genre mort. J'entendais bien, dans la salle, les romantiques impenitents +rejeter toute la faute sur M. Poupart-Davyl, en l'accusant d'avoir gache +un bon sujet. Mais la verite est qu'il est impossible aujourd'hui +de refaire les pieces d'Alexandre Dumas. Il faudrait tout au moins +renouveler le cadre, chercher des combinaisons, choisir des epoques +inexplorees. Voyez les faits: M. Poupart-Davyl a un grand succes avec +la _Maitresse legitime_, et je doute qu'il fasse autant d'argent avec +_Coq-Hardy_. Ouvrira-t-on les yeux, comprendra-t-on qu'on doit laisser +au magasin des accessoires toutes les guenilles historiques, pour entrer +definitivement dans le drame moderne, qui est fait de notre chair et de +notre sang? + +Dernierement, les romantiques impenitents se fachaient contre Rome +vaincue. Comment! une tragedie, cela etait intolerable! Et ils se +chatouillaient pour rire, ils plaisantaient M. Parodi sur la formule +demodee qu'il avait ressuscitee. Eh bien! en toute conscience, je trouve +les Romains de _Rome vaincue_ autrement vivants que les frondeurs de +_Coq-Hardy_. Certes, la tragedie, que les romantiques avaient tuee, se +porte beaucoup mieux a cette heure que le drame. Je ne veux pas meme +etablir un parallele entre les deux pieces, car d'un cote il y a le +souffle d'un temperament dramatique, tandis que, de l'autre, je ne vois +que le pastiche banal de tous les melodrames odieux qui m'assomment +depuis quinze ans. Ici, la question d'art s'eleve au-dessus des +formules. Et combien je prefere la langue incorrecte de M. Parodi au +ron-ron de M. Poupart-Davyl! + + + +IV + +M. Poupart-Davyl a fait jouer a l'Ambigu un drame en six actes: _les +Abandonnes_, qui a eu un tres vif succes le soir de la premiere +representation. + +Guillaume Aubry est un ouvrier serrurier qui a epouse a Tours une fille +superbe, Nanine, laquelle l'a abandonne apres quelques mois de mariage. +Vainement il l'a cherchee, fou de tendresse et de rage; elle roule +le monde, elle est faite pour les amours cosmopolites et pour les +aventures. Guillaume est venu a Paris, ou il a fini par s'etablir. La +loi est la qui l'empeche de se remarier, mais son coeur s'est donne a +une honnete blanchisseuse, Ursule, avec laquelle il vit maritalement, et +dont il a deux petits garcons. Il y a meme, dans la maison, un troisieme +enfant, Robert, qu'Ursule dit avoir recueilli par pitie, en le voyant +maltraite par les personnes qui le gardaient; et Guillaume regarde cet +enfant d'un oeil jaloux, car son idee fixe est que le petit est la +preuve vivante d'une premiere faute, d'une faute ancienne, qu'Ursule ne +veut pas avouer. + +Voila une des actions du drame. Un autre action est fournie par Nanine, +qui a ete en Angleterre la maitresse de lord Clifton. Un fils est ne de +cette liaison, et Nanine, en abandonnant lord Clifton, a emporte cet +enfant. Depuis cette epoque, le pere, qui a herite d'une fortune +colossale, vit dans les regrets et parcourt l'Europe en cherchant son +fils. Naturellement, ce fils n'est autre que Robert, recueilli par +Ursule. Le batard de la femme vit ainsi sous le toit du mari, entre +les deux batards que celui-ci a eus de son cote; et tout cela sans que +personne s'en doute le moins du monde. + +Si j'ajoute que Nanine, pour faire peau neuve, a fait annoncer sa mort +dans les journaux de San Francisco, et qu'elle ressuscite a Paris sous +le nom de madame veuve Perkins; si je dis qu'elle est associee avec un +certain Morgane, un gredin de la haute societe qui vole au jeu et qui +ne recule pas devant les coups de couteau: j'aurai indique tous les +elements du drame, et il sera aise d'en comprendre les peripeties assez +compliquees. + +A la nouvelle de la mort de Nanine, Guillaume et Ursule sont dans une +joie profonde. Enfin, ils vont pouvoir se marier! Cependant, Nanine, en +retrouvant lord Clifton affole par la mort de son fils, ourdit toute une +trame. Elle vient trouver son ancien amant et lui offre de lui rendre +son fils, s'il consent a se marier avec elle. Celui-ci, apres s'etre +revolte, consent. Nanine se met alors a la recherche de Robert et arrive +ainsi chez Guillaume. Ursule, devant son visage froid, ses yeux mauvais, +refuse violemment de lui rendre le petit. Puis, Guillaume se presente, +et la reconnaissance entre le mari et la femme a lieu. Des lors, tout +croule, plus de mariage possible ni d'un cote ni de l'autre. Mais Nanine +ne renonce pas a la lutte, elle volera Robert et elle fera assassiner +Guillaume par Morgane. Le malheur pour elle est que Morgane se doute +qu'elle le dupe et qu'elle l'emploie comme un instrument dont on se +debarrasse ensuite. Au denoument, lorsqu'elle s'entete a ne pas le +suivre, il la frappe d'un coup de couteau. Et c'est ainsi que les +mechants sont punis, pendant que les bons se rejouissent. + +On voit quelle complication extraordinaire. Le hasard joue dans +tout cela un role vraiment trop considerable. Je ne discute pas la +vraisemblance. Rien de plus etrange que cette aventuriere qui, en +quittant lord Clifton, emporte son fils comme un colis encombrant qu'on +abandonne a la premiere station. Il y a aussi, dans le drame, des +idees bien singulieres sur la legislation qui regit les questions de +paternite. La seule querelle que je veuille chercher a M. Louis Davyl +est de lui demander pourquoi il a mis en oeuvre toutes les vieilles +machines de l'ancien melodrame, lorsqu'il lui etait si facile de faire +plus simple, plus nature, et d'obtenir par la meme un succes plus +legitime et plus durable. + +Car les faits sont la, ce qui a pris le public, ce sont les scenes entre +Guillaume et Ursule, c'est la peinture de ce monde ouvrier, etudie dans +ses moeurs et dans son langage. La etaient la nouveaute et la hardiesse, +la a ete le succes. Des que Nanine se montrait, des qu'on voyait +reparaitre ce lord de convention qui se promene d'un air dolent parmi +les serruriers et les peintres en batiment, l'interet languissait, +on souriait meme, on ecoutait d'une oreille distraite des scenes +interminables, connues a l'avance. Il fallait que Guillaume et qu'Ursule +reparussent, pour que la salle fut de nouveau prise aux entrailles. + +Le pis est que M. Louis Davyl a certainement mis la les figures demodees +et ridicules de son aventuriere, de son lord, de son bandit du grand +monde, pour faire accepter ses ouvriers du public. Il s'est dit, j'en +jurerais, que, par le temps qui court, le public ne voulait pas trop de +verite a la fois, et qu'il fallait etre habile en menageant les doses. +Alors, il a accepte la recette connue, qui consiste a ne pas mettre que +des ouvriers sur la scene, a les meler dans une savante proportion a de +nobles personnages. Et il a obtenu cette singuliere mixture qui rend son +drame boiteux et qui en fait une oeuvre mal equilibree et d'une qualite +litteraire inferieure. + +Je crois que le public lui aurait ete reconnaissant de rompre tout a +fait avec la tradition. Pourquoi un lord? Elles sont rares les femmes +d'ouvriers qui montent dans les lits des grands de la terre. Le plus +souvent, elles trompent un serrurier avec un macon. Transportez ainsi +toute l'action des _Abandonnes_ dans le peuple, et vous obtiendrez une +piece vraiment originale, d'une peinture vraie et puissante. Je repete +que les seules parties de l'oeuvre qui ont porte sont les parties +populaires. C'est la une experience dont le resultat m'a enchante, parce +que j'y ai vu une confirmation de toutes les idees que je defends. + +Deja, lorsque M. Louis Davyl fit jouer a la Porte-Saint-Martin ce drame +stupefiant de _Coq-Hardy_, ou l'on voyait Louis XIV enfant se promener +la nuit dans les rues de Paris en jouant de sa petite epee de gamin, +j'ai dit combien les vieilles formules sont delicates a employer. +L'auteur etait la dans la piece de cape et d'epee, cherchant le succes +avec une bonne foi et un courage meritoires. Le drame ne reussit pas, il +comprit, qu'il se trompait, il frappa ailleurs. Je lui avais conseille +de s'attaquer au monde moderne. Il vient de donner les _Abandonnes_, et +il doit s'en trouver bien. Maintenant, s'il veut prendre une place tout +a fait digne et a part, il faut qu'il fasse encore un pas, il faut qu'il +accepte franchement les cadres contemporains et qu'il ne les gate pas, +en y introduisant des elements poncifs. C'est lorsqu'on veut menager le +public qu'on se le rend hostile. + +Serieusement, croit-on qu'une oeuvre d'une complication si laborieuse, +avec des histoires folles qui ont traine partout, avec ces trois batards +qui passent comme des muscades sous les gobelets du dramaturge, ait +quelque chance de laisser une petite trace? On la jouera quarante, +cinquante fois; puis, elle tombera dans un oubli profond, et si +par hasard quelqu'un la deterre un jour, il sourira du lord et +de l'aventuriere en disant: "C'est dommage, les ouvriers etaient +interessants." A la place de M. Louis Davyl, j'aurais une ambition +litteraire plus large, je voudrais tenter de vivre. Il est homme de +travail et de conscience. Pourquoi ne jette-t-il pas la toute la +pretendue science du theatre, qui jusqu'ici l'a empeche de faire un +drame vraiment neuf et vivant? + +Chaque fois qu'un melodrame reussit, il y a des critiques qui s'ecrient: +"Eh bien! vous voyez que le melodrame n'est pas mort." Certes, il +n'est pas mort et il ne peut mourir. Par exemple, jamais un public ne +resistera a une scene comme celle des deux meres, dans les _Abandonnes_. +Nanine vient reclamer Robert a Ursule, la mere adoptive se sent pleine +de tendresse a cote de la veritable mere, et elle lui crie, en montrant +les trois enfants qui jouent: "Votre fils est la, choisissez dans le +tas!" L'effet a ete immense. Cela prend les spectateurs par les nerfs +et par le coeur. Toujours, de pareilles combinaisons dramatiques, qui +mettent en jeu les profonds sentiments de l'homme, remueront puissamment +une salle. + +Ce qui meurt, au theatre comme partout, ce sont les modes, les formules +vieillies. Il est certain que le dernier acte des _Abandonnes_, ce +pavillon ou Morgane vient assassiner Nanine, est de l'art mort. On le +tolere, parce qu'il faut bien accepter un denoument quelconque. Mais on +est fache que l'auteur n'ait pas trouve quelque chose de neuf pour +finir sa piece. Le melodrame est mort, si l'on parle des recettes +melodramatiques connues, des combinaisons qui defrayent depuis quarante +ans les theatres des boulevards et dont le public ne veut plus. Le +melodrame est vivant, et plus vivant que jamais, s'il est question des +pieces qu'on peut ecrire sur l'eternel theme des passions, en employant +des cadres nouveaux et en renouvelant les situations. Nous sommes +emportes vers la verite; qu'un dramaturge satisfasse le public en lui +presentant des peintures vraies, et je suis persuade qu'il obtiendra +des succes immenses. Le tort est de croire qu'il faut rester dans les +ornieres de l'art dramatique pour etre applaudi. Adressez-vous aux +habiles, et vous verrez qu'eux surtout sentent la necessite d'une +renovation. + + + +V + +M. Ernest Blum est un fervent du melodrame. Il avait obtenu un beau +succes avec _Rose Michel_. Aujourd'hui, il vient de tenter la fortune +avec un drame historique, _l'Espion du roi_, mais je serais tres +surpris que le succes fut egal, car le public m'a paru bien froid et +singulierement depayse, en face des personnages, empruntes a une Suede +de fantaisie. Entendons-nous, on a applaudi les mots sonores d'honneur, +de patrie et de liberte; mais les spectateurs n'etaient pas "empoignes", +et se moquaient parfaitement de la Suede, au fond de leur coeur. + +L'avouerai-je? J'ai a peine compris les deux premiers tableaux. Rien +n'accrochait mon attention. Il y avait la un amas d'explications +necessaires, pour indiquer le moment historique et l'affabulation +compliquee du drame, qui lassait evidemment la patience de toute la +salle. Les visages semblaient ecouter, mais n'entendaient certainement +pas. Aussi, quelle etrange idee, d'etre alle choisir la Suede, qui +compte si peu dans les sympathies populaires de notre pays! Ce choix +malheureux suffit a reculer l'action dans le brouillard. On raconte que +M. Ernest Blum a promene son drame de nationalites en nationalites, +avant de le planter a Stockholm. Il a eu ses raisons sans doute; mais je +lui predis qu'il ne s'en repentira pas moins d'avoir pousse le dedain de +nos preoccupations quotidiennes jusqu'a nous mener dans une contree dont +la grande majorite des spectateurs ne sauraient indiquer la position +exacte sur la carte de l'Europe. Nous rions et nous pleurons ou est +notre coeur. + +Je connais le raisonnement qui fait de nous les freres de tous les +peuples opprimes. Cela est vague. On peut applaudir une tirade contre +la tyrannie, sans s'interesser autrement au personnage qui la lance. Je +vous demande un peu qui s'inquiete de Christian II, un roi conquerant, +une sorte de fou imbecile et feroce, tombe sous la domination d'une +favorite, et qui ensanglantait la Suede par des executions continuelles, +afin d'affermir par la terreur son trone chancelant? Lorsque, au +denoument, Gustave Wasa, le liberateur, le roi aime et attendu, delivre +Stockholm, on prend son chapeau et on s'en va, bien tranquille, sans la +moindre emotion. Est-ce que ces gens-la nous touchent? Si le genie +leur soufflait sa flamme, ils pourraient ressusciter du passe et nous +communiquer leurs passions. Seulement, le genie, dans les melodrames, +n'est d'ordinaire pas la pour accomplir ce miracle. Quand un auteur +a simplement de l'intelligence et de l'habilete, il decoupe les +personnages historiques, comme les enfants decoupent des images. + +Je trouve donc le cadre facheux, et je maintiens qu'il nuira au drame. +La principale situation dramatique sur laquelle l'oeuvre repose avait +une certaine grandeur. Il s'agit d'une mere, Marthe Tolben, qui adore +ses fils; le plus jeune, Karl, meurt dans ses bras, tue par un officier +du tyran; l'aine, Tolben, est arrete et va etre execute, si Marthe ne +trahit pas les patriotes de Stockholm, qui conspirent pour la delivrance +du pays. Mais sa trahison tourne contre la malheureuse femme; Tolben +lui-meme est accuse de son crime et veut se faire tuer, pour se laver +d'une telle accusation aux yeux de ses compagnons d'armes. Alors, cette +mere, qui a sacrifie la patrie a ses fils, se sacrifie elle-meme pour la +patrie, meurt en ouvrant une des portes de Stockholm a Gustave Wasa; et +c'est la une expiation tres haute, qui devrait donner une grande largeur +au denoument. + +M. Ernest Blum ne s'est point contente de cette figure. Il a imagine +une creation enigmatique, Ruskoe, un bossu, un chetif, qui, ne pouvant +servir, son pays par l'epee, le sert a sa maniere en se faisant espion. +Pour tout le monde, il est l'espion du roi; mais, en realite, il +travaille a la delivrance de la patrie, il est l'espion de Wasa. Certes, +la figure etait faite pour tenter un dramaturge: ce pauvre etre hue, +lapide, vivant dans le mepris de ses freres, poussant le devouement +jusqu'a accepter l'infamie, attendant des semaines, des mois, avant +de pouvoir se redresser dans son honneur et dire son long heroisme. +J'estime cependant que Ruskoe n'a pas donne tout ce que l'auteur en +attendait, et cela pour diverses raisons. + +La premiere est que l'interet hesite entre lui et Marthe. Sans doute +ces deux personnages se rencontrent, lorsque, au quatrieme acte, Ruskoe +vient offrir le pardon a la femme qui a trahi, en lui donnant les moyens +de sauver Stockholm. La scene est fort belle. Seulement, le lien reste +bien faible en eux, l'attention se porte de l'un a l'autre, sans pouvoir +se fixer d'une maniere definitive. Mais la principale raison est que +Ruskoe n'agit pas assez. L'auteur, en voulant le rendre interessant a +force de mystere, l'a trop efface. Pendant quatre tableaux, on attend +l'explication que Ruskoe donne au cinquieme; tout le monde a devine, il +n'a plus rien a nous apprendre, quand il laisse echapper son secret, +dans un elan de douleur et d'espoir. Puis, sa confidence faite, il +retourne au second plan. Le denoument appartient a Marthe, et non a lui. +Il sort de l'ombre, recite son affaire, et rentre dans l'ombre. Cela lui +ote toute hauteur. Il aurait fallu, j'imagine, le montrer plus actif +dans le denoument. Au theatre, ce qu'on dit importe peu; l'important +est ce qu'on fait. Ruskoe est une draperie, rien de plus; il n'y a pas +dessous un personnage vivant. + +Je neglige les roles secondaires: Hedwige, la fille noble, au coeur +de patriote, qui aime Tolben; le chevalier de Soreuil, le gentilhomme +francais de rigueur, qui se promene dans tous les drames russes, +americains ou suedois, en distribuant de grands coups d'epee. Mon +opinion, en somme, est celle-ci. Les deux premiers tableaux sont lents, +embarrasses, d'un effet presque nul. Au troisieme tableau, mademoiselle +Angele Moreau, qui joue Karl, meurt d'une facon dramatique, et madame +Marie Laurent, Marthe Tolben, pousse des sanglots si vrais et si +dechirants, que le public commence a s'emouvoir. Au quatrieme, il y a un +double duel admirablement regle, et enleve avec une grande bravoure +par M. Deshayes, le chevalier de Soreuil. Le meilleur tableau est le +cinquieme, ou l'on compte deux belles scenes, la terrible scene entre +Marthe et son fils Tolben qui lui arrache le secret de sa trahison, et +la grande scene qui suit, dans laquelle Ruskoe se devoile et apporte a +Marthe le rachat. Quant au sixieme, il escamote simplement le denoument; +la piece est finie, d'ailleurs; il aurait fallu un vaste decor, un +tableau mouvemente, montrant Marthe ouvrant la porte aux liberateurs, au +milieu des coups de feu et des acclamations; et rien n'est plus froid +que de la voir arriver blessee a mort, dans un decor triste et etroit, +le coin de forteresse ou Tolben, Hedwige et d'autres patriotes attendent +leur execution. + +Je vois la quelques belles situations, gatees par des parties grises +et mal venues. Je ne parle pas de la langue, qui est bien mediocre. M. +Ernest Blum porte la peine du milieu romantique dans lequel il vit. +Il patauge dans une formule morte, malgre sa reelle habilete d'auteur +dramatique; il est gene et raidi, comme les hommes d'armes qu'il nous +a montres, enfermes dans des cuirasses de fer-blanc, pareilles a des +casseroles fraichement etamees. + + + +VI + +Je n'avais pu assister a la premiere representation du drame en cinq +actes de MM. Malard et Tournay: _le Chien de l'Aveugle_, joue au +Troisieme-Theatre-Francais. Mais les articles extraordinairement +elogieux, presque lyriques de certains de mes confreres, m'ont fait un +devoir d'assister a une des representations suivantes; les critiques +les plus influents declaraient que c'etait enfin la du theatre, et +que depuis vingt ans on n'avait pas joue un drame mieux fait ni plus +interessant. J'ai donc ecoute avec tout le recueillement possible, et +j'ai en effet trouve la piece habilement charpentee, offrant quelques +scenes heureuses, lente pourtant dans certaines parties et fort mal +ecrite. Cela est d'une moyenne convenable, du d'Ennery qui aurait besoin +de coupures. Mais je me refuse absolument a m'extasier, a m'ecrier: +"Enfin, voila une oeuvre, voici ce qu'il faut faire; jeunes auteurs, +etudiez et marchez!" + +Quelle est donc cette rage de la critique dramatique, de nier tous les +efforts originaux, et de se pamer d'aise, des que se produit une oeuvre +mediocre, coupee sur les patrons connus! Ainsi voila des critiques, la +plupart fort intelligents, qui montrent la severite la plus grande pour +les tentatives dramatiques des poetes et des romanciers, et qui saluent +avec des yeux mouilles de larmes le retour de toutes les vieilleries +du boulevard du Crime, surtout lorsqu'elles sont en mauvais style. Je +connais leur raisonnement: "Nous sommes au theatre, faites-nous du +theatre. Nous nous moquons du talent, du bon sens et de la langue +francaise, du moment ou nous nous asseyons dans notre fauteuil +d'orchestre. Nous preferons un imbecile qui nous fera du theatre, a un +homme de genie qui ne nous fera pas du theatre." Telle est la theorie. +Elle suppose un absolu, le theatre, une chose qui est a part, immuable, +a jamais fixee par des regles. C'est ce qui m'enrage. + +Et, d'ailleurs, je veux bien que le theatre soit a part, qu'il y faille +des qualites particulieres, qu'on s'y preoccupe des conditions ou +l'oeuvre dramatique se produit. Mais, pour l'amour de Dieu! que le +talent, la personnalite et l'audace de l'auteur comptent aussi un peu +dans l'affaire. Nous ne sommes pas dans la mecanique pure. Il s'agit de +peindre des hommes et non de faire mouvoir des pantins. La necessite de +la situation s'impose, soit; mais encore faut-il, pour que l'oeuvre +ait une reelle valeur humaine, que la situation se presente comme une +resultante des caracteres; si elle est simplement une aventure, nous +tombons au roman-feuilleton, a la plus basse production litteraire. + +Voici, par exemple, _le Chien de l'Aveugle_. Ce drame est la mise en +oeuvre d'une cause celebre, l'affaire Gras, qui est encore presente a +toutes les memoires. Je constate d'abord un changement qui me gate la +realite, la femme Gras avait pour complice un ouvrier sans education, +qu'elle avait affole d'amour au point de le pousser au crime. Les +auteurs, qui sont des gens de theatre, ont eu peur de cet ouvrier, de +cette brute docile; comment ecrire des scenes avec un pareil complice, +comment interesser et attendrir? Et ils ont eu la belle imagination de +changer l'ouvrier en un chirurgien du plus rare merite, Octave Froment, +un amoureux decent, facile a manier, et qui ne peut blesser personne. +Eh bien, cette transformation tue le sujet. L'heroine est diminuee, car +elle n'est plus la seule volonte; tout se trouve deplace, c'est Octave +Froment qui commet le crime, nous n'avons plus le beau cas de cette +femme usant de la toute-puissance de son sexe. La madame de La Barre des +auteurs devient sympathique. C'est la le triomphe du theatre. + +Mais ou l'admiration des critiques a eclate, c'est dans ce qu'ils +ont nomme la trouvaille de MM. Malard et Tournay. Il parait que ces +messieurs ont eu un coup de genie en imaginant, apres la reussite du +crime, les deux derniers actes, ou l'on voit Octave Froment, sorti de +prison, venir reclamer le payement de son crime a madame de La Barre, +qui s'est faite le bon ange de son amant devenu aveugle. La grande scene +est celle-ci: a la suite d'une longue et penible discussion entre les +deux complices, Octave va se resigner et s'eloigner de nouveau, lorsque +l'amant, Lucien d'Alleray, arrive et reconnait la voix de l'homme qui +lui a ote la vue. Il s'approche, pose la main sur l'epaule de cet homme +et y trouve le bras de la femme qu'il adore; de la des soupcons, une +instruction nouvelle, et finalement le suicide de madame de La Barre, +qui se jette par une fenetre. Cette situation du quatrieme acte a exalte +les critiques. Il parait que cela est du theatre, et du meilleur. + +Voyons, tachons d'etre juste. D'abord, nous avons vu cela cent fois. +Ensuite, nous sommes simplement ici dans un fait-divers, et encore +bien invraisemblable. Il faut que madame de La Barre y mette de la +complaisance, pour que Lucien trouve son bras au cou d'Octave; elle +supplie ce dernier de se taire, je le sais, elle se pend a ses epaules, +et le groupe est interessant; mais tout cela n'en reste pas moins une +combinaison scenique, ou l'etude humaine, les caracteres et les passions +des personnages n'ont rien a voir. Si ce qu'on nomme le theatre est +reellement dans cette seule mecanique des faits, ni Moliere, ni +Corneille ni Racine n'ont fait du theatre. + +Il faudrait s'entendre une bonne fois sur la situation au theatre. La +situation s'impose, si l'on entend par elle le fait auquel arrivent deux +personnages qui marchent l'un vers l'autre. Elle est des lors, comme +je l'ai dit plus haut, la resultante meme des personnages. Selon les +caracteres et les passions, elle se posera et se denouera. C'est +l'analyse qui l'amene et c'est la logique qui la termine. Au fond, +le drame n'est donc qu'une etude de l'homme. Remarquez que j'appelle +situation tout fait produit par les personnages. Il y a, en outre, le +milieu et les circonstances exterieures, qui au contraire agissent sur +les personnages. Rien de plus poignant que cette bataille de la vie, +les hommes soumis aux faits et produisant les faits: c'est la le vrai +theatre, le theatre de tous les grands genies. Quant a cette mecanique +theatrale dont on nous rebat les oreilles, a ces situations qui +reduisent les personnages a de simples pieces d'un jeu de patience, +elles sont indignes d'une litterature honnete. C'est de la fabrication, +c'est de l'arrangement plus ou moins habile, mais ce n'est pas de +l'humanite; et il n'y a rien en dehors de l'humanite. + +Un exemple m'a beaucoup frappe. Dans _les Noces d'Attila_, on voit qu'au +dernier acte Ellack, un fils du conquerant, apprend de la bouche meme +d'Hildiga, que celle-ci veut tuer son pere. Justement, a la scene +suivante, il se trouve en face d'Attila. Les critiques en question se +sont allumes: voila, selon eux, une situation superbe. Comment Ellack +va-t-il en sortir? De la facon la plus simple du monde. Au moment ou il +est sur le point de tout dire a Attila, celui-ci s'avise de l'avertir +que le lendemain matin il fera tuer sa mere, une de ses epouses qu'il +retient en prison pour une faute ancienne. Et, des lors, Ellack, force +de choisir entre son pere et sa mere, se decide pour celle-ci. Il se +retire. C'est du theatre, parait-il. Les critiques les plus durs pour la +piece ont ici retire leur chapeau. + +Eh bien, cela me met hors de moi. Je trouve cela pueril, fou, +exasperant. Si reellement la situation au theatre doit consister dans de +pareilles devinettes, monstrueuses et enfantines, rien n'est plus facile +que d'en inventer, et de plus stupefiantes encore. Quoi! il y aura du +talent a resoudre des problemes sans issue raisonnable, a poser des cas +qui ne sauraient se presenter et a se tirer ensuite d'affaire par des +lieux communs! Et le pis est que, dans ces aventures extraordinaires, le +personnage disparait fatalement. Sommes-nous ensuite plus avances sur le +compte d'Ellack? Pas le moins du monde. Ce garcon aime mieux sa mere, +parce que son pere se conduit mal. Cela est d'une psychologie mediocre. +Aucune analyse, d'ailleurs. Les faits menent les personnages comme des +marionnettes. Il n'y a pas la une etude humaine. Il y a simplement des +abstractions qui se promenent, au gre de l'auteur, dans des casiers +etiquetes a l'avance. + +Qui dit theatre, dit action, cela est hors de doute. Seulement, +l'action n'est pas quand meme l'entassement d'aventures qui emplit les +feuilletons des journaux. Dans toute oeuvre litteraire de talent, +les faits tendent a se simplifier, l'etude de l'homme remplace les +complications de l'intrigue; et cela est d'une verite aussi evidente +au theatre que dans le roman. Pour moi, toute situation qui n'est pas +amenee par des caracteres et qui n'apporte pas un document humain, +reste une histoire en l'air, plus ou moins interessante, plus ou moins +ingenieuse, mais d'une qualite radicalement inferieure. Et c'est ce que +je reproche aux critiques de n'avoir pas dit, en parlant du _Chien de +l'aveugle_. + +Comment! voila un drame estimable assurement, mais un drame comme nous +en avons une centaine peut-etre dans notre repertoire, et vous criez +tout de suite a la merveille, vous semblez le proposer en modele a nos +jeunes auteurs dramatiques! C'est du theatre, criez-vous, et il n'y +a que ca. Eh bien! s'il n'y a que ca, il vaut mieux que le theatre +disparaisse. Votre role est mauvais, car vous decouragez toutes les +tentatives originales, pour n'appuyer que les retours aux formules +connues. Qu'on nous ramene a _Lazare le Patre_, puisque la situation +telle que vous l'entendez ou plutot l'aventure, regne sur les planches +en maitresse toute-puissante. + + + +LE DRAME HISTORIQUE + +_Les Mirabeau_, le drame de M. Jules Claretie, viennent de soulever la +grave question du drame historique moderne. J'ai lu a ce sujet, dans les +feuilletons de mes confreres, des opinions bien etonnantes; je sais +que ces opinions sont celles du plus grand nombre; mais elles ne m'en +paraissent que plus etonnantes encore. + +Ainsi, voici toute une theorie, qui, parait-il, nous vient d'Aristote en +passant par Lessing. Ce sont la des autorites, je pense, et qui comptent +aujourd'hui, dans nos idees modernes. Donc la verite historique +est impossible au theatre; il n'y faut admettre que la convention +historique. Le mecanisme est bien simple: vous voulez, par exemple, +parler de Mirabeau; eh bien, vous ne dites pas du tout ce que vous +pensez de Mirabeau, vous auteur dramatique, parce que le public se moque +absolument de ce que vous pensez, des verites que vous avez acquises, de +la lumiere que vous pouvez faire; ce qu'il faut que vous disiez, c'est +ce que le public pense lui-meme, de facon a ce que vous ne blessiez pas +ses opinions toutes faites et qu'il puisse vous applaudir. + +Voila! Rien de plus amusant comme mecanique. Representons-nous l'auteur +dramatique dans son cabinet; il est entoure de documents, il peut +reconstruire, planter debout sur la scene, un personnage reel, tout +palpitant de vie; mais ce n'est pas la son souci, il ne se pose que +cette question: "Qu'est-ce que mes contemporains pensent du personnage? +Diable! je ne veux pas contrarier mes contemporains, car je les connais, +ils seraient capables de siffler. Donnons-leur le bonhomme qu'ils +demandent." Et voila la verite historique tranchee au theatre. Le +theoreme se resume ainsi: ne jamais devancer son epoque, etre aussi +ignorant qu'elle, repeter ses sottises, la flatter dans ses prejuges et +dans ses idees toutes faites, pour enlever le succes. Certes, il y a la +un manuel pratique du parfait charpentier dramatique, qui a du bon, si +l'on veut battre monnaie. Mais je doute qu'un esprit litteraire ayant +quelque fierte s'en accommode aujourd'hui. + +Cela me rappelle la theorie de Scribe. Comme un ami s'etonnait un jour +des singulieres paroles qu'il avait pretees a un choeur de bergeres, +dans une piece quelconque: "Nous sommes les bergeres, vives et legeres, +etc." il haussa les epaules de pitie. Sans doute, dans la realite, les +bergeres ne parlaient pas ainsi; seulement, il ne s'agissait pas de +mettre des paroles exactes dans la bouche des bergeres, il s'agissait de +leur preter les paroles que les spectateurs pensaient eux-memes en les +voyant: "Nous sommes les bergeres, vives et legeres, etc." Toute la +theorie de la convention au theatre est dans cet exemple. + +Ce qui me surprend toujours, dans ces regles donnees pour un art +quelconque, c'est leur parfait enfantillage et leur inutilite absolue. +Rien n'est plus vide que ce mot de convention, dont on nous bat les +oreilles. La convention de qui? la convention de quoi? Je connais bien +la verite; mais la convention m'echappe, car il n'y a rien de plus +fuyant, de plus ondoyant qu'elle. Elle se transforme tous les ans, a +chaque heure. Elle est faite de ce qu'il y a de moins noble en nous, de +notre betise, de notre ignorance, de nos peurs, de nos mensonges. Le +seul role d'une intelligence qui se respecte est de la combattre par +tous les moyens, car chaque pas gagne sur elle est une conquete pour +l'esprit humain. Et ils sont la une bande, des hommes honorables, tres +consciencieux, animes des meilleures intentions, dont l'unique besogne +est de nous jeter la convention dans les jambes! Quand ils croient avoir +triomphe, quand ils nous ont prouve que nous sommes uniquement faits +pour le mensonge, que nous pataugerons toujours dans l'erreur, ils +exultent, ils prennent des airs de magisters tout orgueilleux de leur +besogne. Il n'y a vraiment pas de quoi. + +Mais ils se trompent. La marche vers la verite est evidente, aveuglante. +Pour nous en tenir au theatre, prenez une histoire de notre litterature +dramatique nationale, et voyez la lente evolution des mysteres a la +tragedie, de la tragedie au drame romantique, du drame romantique aux +comedies psychologiques et physiologiques de MM. Augier et Dumas fils. +Remarquez qu'il n'est pas question ici du talent, du genie qui eclate +dans les oeuvres, en dehors de toute formule. Il s'agit de la formule +elle-meme, du plus ou du moins de convention admise, de la part faite a +la verite humaine. Un rapide examen prouve que la convention au theatre +s'est transformee et s'est reduite a chaque siecle; on pourrait compter +les etapes, on verrait la verite s'elargissant de plus en plus, +s'imposant par des necessites sociales. Sans doute il existera toujours +des fatalites de metier, des reductions et des a peu pres materiels, +imposes par la nature meme des oeuvres. Seulement, la question n'est pas +la, elle est dans les limites de notre creation humaine; dire qu'une +oeuvre sera vraie, ce n'est pas dire que nous la creerons a nouveau, +c'est dire que nous epuiserons en elle nos moyens d'investigation et de +realisation. Et, quand on voit le chemin parcouru sur la scene, depuis +les _Mysteres_ jusqu'a la _Visite de Noces_, de M. Dumas, on peut bien +esperer que nous ne sommes pas au bout, qu'il y a encore de la verite a +conquerir, au dela de la _Visite de Noces_. + +Cependant, lorsque je dis ces choses, cela semble tres comique. Je ne +suis qu'un historien, et l'on me change en apotre. Je tache simplement +de prevoir ce qui sera par ce qui a ete, et l'on me prete je ne sais +quelle imbecile ambition de chef d'ecole. Tout ce que j'ecris exclut +l'idee d'une ecole: aussi se hate-t-on de m'en imposer une. Un peu +d'intelligence pourtant suffirait. + +Pour en revenir au drame historique, la question de la convention s'y +presente justement d'une facon tres caracteristique. Dans ces pages +ecrites au courant de la plume, je ne puis qu'indiquer les sujets +d'etude qu'il faudrait approfondir, si l'on voulait eclairer tout a fait +les questions. Ainsi rien ne serait plus interessant que d'etudier la +marche de notre theatre historique vers les documents exacts. On sait +quelle place l'histoire tenait dans la tragedie; une phrase de Tacite, +une page de tout autre historien, suffisait; et la-dessus l'auteur +ecrivait sa piece, sans se soucier le moins du monde de reconstituer le +milieu, pretant les sentiments contemporains aux heros de l'antiquite, +s'efforcant uniquement de peindre l'homme abstrait, l'homme +metaphysique, selon la logique et la rhetorique du temps. Quand le drame +romantique s'est produit, il a eu la pretention justifiee de retablir +les milieux; et, s'il a peu reussi a faire vivre les personnages exacts, +il ne les a pas moins humanises, en leur donnant des os et de la chair. +Voila donc une premiere conquete sur la convention, tres certaine, +tres marquee. Et je n'indique que les grandes lignes; cela s'est fait +lentement, avec toutes sortes de nuances, de batailles et de victoires. + +Aujourd'hui, nous en sommes la. La piece historique, qui n'etait qu'une +dissertation dialoguee sur un sujet quelconque, devient de jour en jour +une etude critique. Et c'est le moment qu'on choisit pour nous dire: +"Restons dans la convention, la verite historique est impossible." +Vraiment, c'est se moquer du monde. Le pis est que les critiques +pratiques qui donnent de pareils conseils aux jeunes auteurs, les +egarent absolument. Il faut toujours se reporter a l'experience, a +ce qui se passe sous nos yeux. Nous ne sommes meme plus au temps ou +Alexandre Dumas accommodait l'histoire d'une si singuliere et si +amusante facon. Voyez ce qui a lieu, chaque fois qu'on reprend un de ses +drames: ce sont des sourires, des plaisanteries, des chicanes dans les +journaux. Cela ne supporte plus l'examen, et cela achevera de tomber en +poussiere avant trente ans. Mais il y a plus: les critiques qui sont +les champions enrages de la convention, ne laissent pas jouer un drame +historique nouveau, sans l'eplucher soigneusement, sans en discuter +la verite, tellement ils sont emportes eux-memes par le courant de +l'epoque. + +Que se passe-t-il donc? Mon Dieu, une chose bien visible. C'est que +nous devenons de plus en plus savants, c'est que ce besoin croissant +d'exactitude qui nous penetre malgre nous, se manifeste en tout, aussi +bien au theatre qu'ailleurs. Tel est le courant naturaliste dont je +parle si souvent, et qui fait tant rire. Il nous pousse a toutes les +verites humaines. Quiconque voudra le remonter sera noye. Peu importe la +facon dont la verite historique triomphera un jour sur les planches; la +seule chose qu'on peut affirmer, c'est qu'elle y triomphera, parce que +ce triomphe est dans la logique et dans la necessite de notre age. +Prendre des exemples dans les pieces nouvelles pour demontrer que la +verite n'est pas commode a dire, c'est la une besogne puerile, une facon +aisee de plaider son impuissance et ses terreurs. Il vaudrait mieux +montrer ce que les pieces nouvelles apportent deja de decisif au +mouvement, appuyer sur les tatonnements, sur les essais, sur tout cet +effort si meritoire que nos jeunes auteurs, et M. Jules Claretie le +premier, font en ce moment. + +La question est facile a resumer. Toutes les pieces historiques ecrites +depuis dix ans sont mediocres et ont fait sourire. Il y a evidemment +la une formule epuisee. Les gasconnades d'Alexandre Dumas, les tirades +splendides de Victor Hugo ne suffisent plus. Nous sentons trop a cette +heure le mannequin sous la draperie. Alors, quoi? faut-il ecouter les +critiques qui nous donnent l'etrange conseil de refaire, pour reussir, +les pieces de nos aines que le public refuse? faut-il plutot marcher en +avant, avec les etudes historiques nouvelles, contenter peu a peu le +besoin de verite qui se manifeste jusque dans la foule illettree? +Evidemment, ce dernier parti est le seul raisonnable. C'est jouer sur +les mots que de poser en axiome: Un auteur dramatique doit s'en tenir +a la convention historique de son temps. Oui, si l'on veut; mais comme +nous sortons aujourd'hui de toute convention historique, notre but doit +donc etre de dire la verite historique au theatre. Il ne s'agit que de +choisir les sujets ou l'on peut la dire. + +D'ailleurs, a quoi bon discuter? Les faits sont la. Notre drame +historique ne serait pas malade, si le public mordait encore aux +conventions. On est dans un malaise, on attend quelque oeuvre vraie qui +fixera la formule. Faites des drames romantiques, a la Dumas ou a la +Hugo, et ils tomberont, voila tout. Cherchez plus de verite, et vos +oeuvres tomberont peut-etre tout de meme, si vous n'avez pas les epaules +assez solides pour porter la verite; mais vous aurez au moins tente +l'avenir. Tel est le conseil que je donne a la jeunesse. + + + +II + +M. Emile Moreau, un debutant, je crois, a fait jouer au Theatre des +Nations une piece historique, intitulee: _Camille Desmoulins_. Cette +piece n'a pas eu de succes. On a reproche a _Camille Desmoulins_ de +presenter une debandade de tableaux confus et mediocrement interessants; +on a ajoute que les personnages historiques, Danton, Robespierre, Hebert +et les autres, perdaient beaucoup de leur hauteur et de leur verite; on +a blame enfin le bout d'intrigue amoureuse, une passion de Robespierre +pour Lucile, qui mene toute l'action. Ces reproches sont justes. +Seulement, les critiques qui defendent la convention au theatre, ont +profite de l'occasion pour exposer une fois de plus leur these des deux +verites, la verite de l'histoire et la verite de la scene. Voyons donc +le cas. + +M. Emile Moreau, dit-on, a suivi l'histoire le plus strictement +possible. Il a pris des morceaux a droite et a gauche, dans les +documents du temps, et il les a intercales entre des phrases a lui. Or, +ces morceaux ont paru languissants. Donc, les documents vrais ne valent +pas les fables inventees. + +Voila un bien etrange raisonnement. Certes, oui, il est pueril d'aller +faire un drame a coups de ciseaux dans l'histoire. Mais qui a jamais +demande de la verite historique pareille? Les documents vrais +sont seulement la comme le sol exact et solide sur lequel on doit +reconstruire une epoque. La grosse affaire, celle justement qui demande +du talent, un talent tres fort de deduction et de vie originale, c'est +l'evocation des annees mortes, la resurrection de tout un age, grace +aux documents. Comme Cuvier, vous avez une dent, un os, et il vous faut +retrouver la bete entiere. Ici, l'imagination, j'entends le reve, la +fantaisie, ne peut que vous egarer. L'imagination, comme je l'ai dit +ailleurs, devient de la deduction, de l'intuition; elle se degage et +s'eleve, elle est l'operation la plus delicate et la plus merveilleuse +du cerveau humain. Donc, dans un drame historique, comme dans un roman +historique, on doit creer ou plutot recreer les personnages et le +milieu; il ne suffit pas d'y mettre des phrases copiees dans les +documents; si l'on y glisse ces phrases, elles demandent a etre +precedees et suivies de phrases qui aient le meme son. Autrement, il +arrive en effet que la verite semble faire des trous dans la trame +inventee d'une oeuvre. + +Et nous touchons ici du doigt le defaut capital de _Camille Desmoulins_. +Ce qui a eu un son singulier aux oreilles du public, c'est ce melange +extraordinaire de verite et de fantaisie. J'ai lu que M. Emile Moreau +se defendait d'avoir imagine la passion de Robespierre pour Lucile; +certains documents permettraient de croire a la realite de cette +passion. Je le veux bien. Mais, certainement, c'est forcer les textes +que de baser sur le depit de Robespierre la mort des dantonistes. Puis, +quel etrange Robespierre, et quel Danton d'opera-comique, et quel Hebert +faussement drape dans des guenilles! Tout cela est une fantaisie batie +sur la legende revolutionnaire. On ne sent pas des hommes. + +Je repondrai donc aux critiques que, si le drame de M. Emile Moreau +est tombe, c'est justement parce que la fantaisie y regne encore +en maitresse trop absolue. Les demi-mesures sont detestables en +litterature. Voyez le gai mensonge de _la Dame de Monsoreau_, reprise +dernierement au theatre de la Porte-Saint-Martin, ce mensonge qui se +moque parfaitement de l'histoire: comme il a une logique qui lui +est propre, comme il est complet en son genre, il interesse. Voyez +maintenant _Camille Desmoulins_, dont certaines parties sont aussi +fausses, et dont d'autres parties contiennent textuellement des +documents: la piece n'est plus qu'un monstre, le melange manque +d'equilibre et arrive a ne contenter personne. Tel est le cas. Il est +d'une bonne foi douteuse, en cette affaire, de vouloir faire payer les +pots casses a la formule naturaliste. + +Je conclurai en repetant que le drame historique est desormais +impossible, si l'on n'y porte pas l'analyse exacte, la resurrection des +personnages et des milieux. C'est le genre qui demande le plus d'etude +et de talent. Il faut non seulement etre un historien erudit, mais il +faut encore etre un evocateur nomme Michelet. La question de mecanique +theatrale est secondaire ici. Le theatre sera ce que nous le ferons. + + + +III + +Il me reste a parler de deux gros drames, _la Convention nationale_ et +_l'Inquisition_. Au Chateau-d'Eau, la _Convention nationale_ a tue par +le ridicule le drame historique. En verite, nos auteurs n'ont pas de +chance avec l'histoire de notre Revolution. Ils ne peuvent y toucher +sans ennuyer profondement ou sans faire rire aux eclats les spectateurs. +Si l'on excepte _le Chevalier de Maison-Rouge_, qui pourrait aussi bien +se passer sous Louis XIII que sous la Terreur, pas une piece sur la +Revolution, qu'elle soit signee d'un nom inconnu ou d'un nom connu, n'a +remporte un veritable succes. Et cela s'explique aisement: la Revolution +est encore trop voisine de nous, pour que notre systeme de mensonge, +dans les pieces historiques, puisse lui etre serieusement applique. Ce +mensonge va librement de Merovee a Louis XV. Puis, des qu'ils entrent +dans la France contemporaine, qui commence a 89, les auteurs perdent +pied fatalement, parce que nous ne pouvons plus adopter leurs +calembredaines romantiques sur une epoque dont nous sommes. Aussi +n'a-t-on jamais risque des drames historiques, en dehors du Cirque, +sur Napoleon Ier, Charles X, Louis-Philippe, Napoleon III et les deux +dernieres Republiques. Le drame historique actuel, etant base sur +les erreurs les plus grossieres, en est reduit a montrer au peuple +l'histoire que le peuple ne connait pas, uniquement parce qu'il peut +alors la travestir a l'aise. + +L'epreuve est concluante, la possibilite du mensonge s'arrete a la +Revolution. Pour que le drame historique s'attaquat a notre histoire +contemporaine, il lui faudrait renouveler sa formule, chercher ses +effets dans la verite, trouver le moyen de mettre sur les planches +les personnages reels dans les milieux exacts. Un homme de genie est +necessaire, tout bonnement. Si cet homme de genie ne nait pas bientot, +notre drame historique mourra, car il est de plus en plus malade, il +agonise au milieu de l'indifference et des plaisanteries du public. + +Quant a _l'Inquisition_, de M. Gelis, jouee au Theatre des Nations, +c'est un melodrame noir qui arrive quarante ans trop tard. Cela ne vaut +pas un compte rendu. Je n'en parlerais meme pas, sans la mort terrible +de M. Jean Bertrand, ce drame reel et poignant qui s'est joue a cote de +ce melodrame imbecile, et qui lui a donne une affreuse celebrite d'un +jour. + +On se souvient des esperances qui avaient accueilli M. Bertrand, a son +entree comme directeur au Theatre des Nations. Il semblait que notre +Republique elle-meme s'interessat a l'affaire; des personnages puissants +patronnaient, disait-on, le nouveau directeur; on allait enfin avoir +une scene nationale, on eleverait les ames, on elargirait l'ideal, on +continuerait 1830, mais un 1830 republicain, qui acheverait devant le +trou du souffleur la besogne commencee a la tribune de la Chambre. +Helas! M. Bertrand dort aujourd'hui dans la terre, empoisonne. + +C'etait un honnete homme. Il avait cru a toutes les belles phrases, il +arrivait reellement pour relever l'ideal avec des tirades patriotiques. +Son idee etait que notre jeune litterature attendait l'ouverture d'un +theatre republicain pour produire des chefs-d'oeuvre. Et il s'etait mis +ardemment a la besogne. Quelques mois ont suffi pour le desesperer et +le tuer. Toutes ses tentatives echouaient; _Camille Desmoulins_ et _les +Mirabeau_ etaient bien empruntes a notre Revolution, mais le public +ne voulait pas de notre Revolution accommodee a cette etrange sauce; +_Notre-Dame de Paris_ elle-meme, qui aurait pu etre une bonne +affaire pour la direction, si elle s'etait arretee a la cinquantieme +representation, l'avait laissee, apres la centieme, dans des embarras +d'argent. Jamais on n'a vu des ambitions plus genereuses aboutir si vite +a une catastrophe plus lamentable. + +On dit que M. Bertrand avait la tete faible, qu'il n'etait pas fait +pour etre directeur et qu'il a quitte la vie dans un desespoir d'enfant +malade. Savons-nous de quelles esperances on l'avait grise? Il comptait +surement sur beaucoup d'appuis, qui lui ont fait defaut au dernier +moment. A force d'entendre repeter, dans son milieu, que la litterature +dramatique mourait faute d'un theatre ouvert aux nobles tentatives, a +force d'ecouter ceux qui vivent d'un ideal nuageux et pleurnicheur, cet +homme s'etait lance, en faisant appel a toutes les forces vives, dont on +lui affirmait l'existence. On sait aujourd'hui les forces vives qui lui +ont repondu. Il n'etait pas plus mauvais directeur qu'un autre, il avait +mis sur son affiche le nom de Victor Hugo, celui de M. Jules Claretie; +il faisait appel aux jeunes, il etait en somme le directeur qu'on avait +voulu qu'il fut. Sans doute, a la derniere heure, il aurait pu montrer +plus d'energie devant son desastre. Mais pouvons-nous descendre dans +cette conscience et dire sous quelle amertume cet homme a succombe! + +M. Bertrand ne s'est pas tue tout seul, il a ete tue par les faiseurs de +phrases qui se refusent a voir nettement notre epoque de science et de +verite, par les chienlits politiques et romantiques qui se promenent +dans des loques de drapeau, en revant de battre monnaie avec les +sentiments nobles. S'il ne s'etait pas cru soutenu par tout un +gouvernement, s'il n'avait pas espere devenir le directeur du theatre +de notre Republique, si on ne lui avait pas persuade que tous les +petits-fils de 1830 allaient lui apporter des chefs-d'oeuvre, il ne se +serait sans doute jamais risque dans une telle entreprise. La verite, +je le repete, est qu'il a ete la victime de la queue romantique et des +hommes politiques qui songent a regenter l'art. Ceux dont il attendait +tout, ne lui ont rien donne. C'est alors qu'il a perdu la tete devant +cet effondrement du patriotisme, de l'ideal, de toutes les phrases +creuses dont on lui avait gonfle le coeur; du moment que l'ideal et le +patriotisme ne faisaient pas recette, il n'avait plus qu'a disparaitre. +Et il s'est tue. + +Les autres vivent toujours, lui est mort. C'est une lecon. + + + +LE DRAME PATRIOTIQUE + +I + +La solennite militaire a laquelle l'Odeon nous a convies me parait +pleine d'enseignements. Pour moi, le tres grand succes que M. Paul +Deroulede vient de remporter avec _l'Hetman_ prouve avant tout que le +fameux metier du theatre n'est point necessaire, puisque voila un drame +en cinq actes, fort lourd, tres mal bati et completement vide, qui a ete +acclame avec une veritable furie d'enthousiasme. + +Le cas de M. Paul Deroulede est un des cas les plus curieux de notre +litterature actuelle. Il s'est fait une jolie place dans les tendresses +de la foule, en prenant la situation vacante de poete-soldat. Nous +avions le soldat-laboureur, d'Horace Vernet; nous avons aujourd'hui le +soldat-poete. Je viens de nommer Horace Vernet, ce peintre mediocre qui +a ete si cher au chauvinisme francais. M. Paul Deroulede est en train de +le remplacer. Ajoutez que nos desastres font en ce moment de l'armee +une chose sacree. Cela rend la position de poete-soldat absolument +inexpugnable. Il est tres difficile d'insinuer qu'il fait des vers +mediocres, sans passer aussitot pour un mauvais citoyen. On vous +regarde, et on vous dit: "Monsieur, je crois que vous insultez l'armee!" + +Certes, M. Paul Deroulede fait bien mal les vers, mais il a de si beaux +sentiments! Ah! les beaux sentiments, on ne se doute pas de ce qu'on +peut en tirer, quand on sait les employer avec adresse. Ils sont une +reponse a tout, ils sont "la tarte a la creme" de notre grand comique. +"La piece me parait faible.--Mais l'honneur, Monsieur!--Il n'y a pas +d'action du tout.--Mais la patrie, Monsieur!--L'intrigue recommence a +chaque acte.--Mais le devouement, Monsieur!--Enfin, je m'ennuie.--Mais +Dieu, Monsieur! Vous osez dire que Dieu vous ennuie!" Cette facon +d'argumenter est sans replique. Il est certain que l'honneur, la patrie, +le devouement et Dieu sont des preuves ecrasantes du genie poetique de +M. Paul Deroulede. + +Et il faut voir le bonheur de la salle. Il y a bien quelques gredins +parmi les spectateurs. Ceux-la applaudissent plus fort. C'est si bon de +se croire honnete, de passer une soiree a manger de la vertu en tirades, +quitte a reprendre le lendemain son petit negoce plus ou moins louche! +Qu'importe l'oeuvre! Il suffit que l'auteur jette des gateaux de miel au +public. Le public se donne une indigestion de flatteries. Il est grand, +il est noble, il est honnete. C'est un attendrissement general. Pas +de vices, a peine un coquin en carton, qui est la pour servir de +repoussoir. Bravo! bravo! que tout le monde s'embrasse, et que le +mensonge dure jusqu'a minuit! + +La salle de l'Odeon tremblait sous l'ouragan des bravos. Chaque couplet +patriotique etait accueilli par des trepignements. Des personnes, je +crois, ont ete trouvees sous les bancs, evanouies de bonheur. La piece +n'existait plus, on se moquait bien de la piece! La grande affaire etait +de guetter au passage les allusions a nos defaites et a la revanche +future; et, des qu'une allusion arrivait, la salle prenait feu, de +l'orchestre au ceintre. Un monsieur en habit noir, un conferencier +quelconque, aurait lu le drame devant le trou du souffleur que +certainement l'effet aurait ete le meme. Et je pensais, assourdi par ce +vacarme, que nous etions tous bien naifs de chercher des succes dans +l'amour de la langue et dans l'amour du vrai. Voila M. Paul Deroulede +qui passe du coup auteur dramatique, en criant simplement, le plus fort +qu'il peut: "Je suis l'armee, je suis la vertu, l'honneur, la patrie, je +suis les beaux sentiments!" + +Pauvres ecrivains que nous sommes, quelle lecon! Je sais des poetes qui, +depuis vingt ans, etudient l'art delicat de forger le vers francais. +Ceux-la ont a peine des succes d'estime. Je sais des auteurs dramatiques +qui se mangent le cerveau pour trouver une nouvelle formule, pour +elargir la scene francaise. Ceux-la sont bafoues, et on les jette au +ruisseau. Les maladroits! Pourquoi ne battent-ils pas du tambour et ne +jouent-ils pas du clairon? C'est si facile! + +La recette est connue. On sait a l'avance que tel beau sentiment doit +provoquer telle quantite de bravos. On peut meme doser le succes qu'on +desire. Les modestes mettent le mot "patrie" cinq ou six fois; cela +fait cinq ou six salves de bravos. Les vaniteux, ceux qui revent +l'ecroulement de la salle, prodiguent le mot "patrie", a la fin de +toutes les tirades; alors, c'est un feu roulant, on est oblige de payer +la claque double. Vraiment, la methode est trop commode! Dans ces +conditions, on se commande un succes, comme on se commande un habit. +Cela rappelle les tenors qui n'ont pas de voix, et qui laissent +aux cuivres de l'orchestre le soin d'enlever les hautes notes. La +litterature n'est plus que pour bien peu de chose dans tout ceci. + +J'arrive a l'_Hetman_. Voici, en quelques lignes, le sujet du drame. Un +roi polonais du dix-septieme siecle, Ladislas IV, a soumis les Cosaques. +Deux des vaincus, le vieux chef Froll-Gherasz et le jeune Stencko, sont +meme a la cour de ce roi, ou se trouve aussi un traitre, un parjure, +Rogoviane. Ce dernier, qui reve de devenir gouverneur de l'Ukraine, +pousse les Cosaques a une revolte, et travaille de facon a ce que +Stencko s'echappe pour etre le chef des revoltes. Mais Froll-Gherasz +n'approuve pas cette prise d'armes. Il accepte une mission du roi, celle +de pacifier l'Ukraine, et il laisse a la cour sa fille Mikla comme +otage. Stencko et Rogoviane, naturellement, aiment Mikla. Des lors, la +seule situation dramatique est celle du pere et de l'amant, pris entre +l'amour de la patrie et l'amour qu'ils eprouvent pour la jeune fille. +Au denoument, la patrie l'emporte, Stencko et Mikla meurent, mais les +Cosaques sont victorieux. + +La situation principale ne fait que se deplacer, pas davantage. D'abord, +c'est Froll-Gherasz qui arrive dans un campement cosaque et qui adjure +ses anciens soldats de ne pas recommencer une lutte insensee; mais, +lorsque Stencko, en apprenant que Mikla est restee comme otage, refuse +le commandement et retourne a la cour de Ladislas IV pour la sauver, le +vieux chef oublie sa mission, oublie sa fille, et saisit le sabre de +chef supreme, par amour de la patrie en larmes. Ensuite, c'est Stencko, +qui veut enlever Mikla; la, apparait Marutcha, une sorte de prophetesse +qui conduit les Cosaques au combat, et Marutcha decide les jeunes gens a +se sacrifier pour leur pays. Mikla reste a la cour afin d'endormir les +soupcons de Ladislas. Enfin, le quatrieme acte est vide d'action, on y +voit simplement Froll-Gherasz preparant la victoire par des tirades +sur les devoirs du soldat. Puis, au cinquieme acte, nous retombons de +nouveau dans l'unique situation, Stencko a ete blesse, Mikla a ete +sauvee de l'echafaud par Rogoviane qui veut se faire aimer d'elle, +et elle expire sur le corps de Stencko, elle tombe assassinee par le +traitre, lorsque celui-ci entend arriver les Cosaques vainqueurs. + +Je ne puis m'arreter a discuter les details, la maladresse de certaines +peripeties. Le point de depart est singulierement faible; ce pere, +qui laisse sa fille en otage, devrait se connaitre et ne pas jouer si +aisement les jours de son enfant. On n'est pas emu le moins du monde de +la douleur de Froll-Gherasz, parce qu'en somme il a voulu cette douleur. +Agamemnon sacrifiant Iphigenie est beaucoup plus grand. Mais ce qui me +frappe surtout, c'est le cercle dans lequel tourne la piece. Comme je +l'ai dit en commencant, l'_Hetman_ a eu du succes, en dehors de toutes +les regles. Il ne devait pas avoir de succes, puisque les critiques +enseignent qu'une piece ne peut reussir sans action, sans situations +variees et combinees. Les cinq actes se repetent, et pourtant les bravos +n'ont pas cesse une minute. Voila un fait troublant pour les magisters +du feuilleton. La seule explication raisonnable est que le succes de +l'_Hetman_ n'est pas un succes litteraire, mais un succes militaire, +ce qu'il ne faut pas confondre. Qu'un jeune auteur ait la naivete de +s'autoriser de l'exemple, d'ecrire un drame ou l'action ne marchera pas, +ou des actes entiers ne seront qu'une composition de rhetoricien sur +un sujet quelconque; qu'il fasse cela, sans y mettre les fameux beaux +sentiments, et nous verrons s'il ne remporte pas un echec honteux. + +Quelques observations de details sur les personnages, avant de finir. Le +roi Ladislas est stupefiant. J'ignore si l'artiste qui joue le role est +le seul coupable, mais on dirait vraiment un roi de feerie; on s'attend +a chaque instant a voir son nez s'allonger brusquement, sous le coup de +baguette de quelque mechante fee. Quant a la Marutcha, elle a trouve une +merveilleuse interprete dans madame Marie Laurent. Mais quel personnage +rococo! combien peu elle tient a l'action, et comme chacune de ses +tirades est attendue a l'avance! J'entendais une dame dire pres de moi, +en parlant de tous ces heros: "Ils crient trop fort." Le mot est juste +et contient la critique de la piece. Personne ne parle dans ce drame, +tout le monde y crie. On sort les oreilles cassees, et le fiacre qui +vous emporte semble continuer les cahots des tirades, sur le pave +de Paris. Toute la nuit, Stencko a hurle ses beaux sentiments a mes +oreilles, tandis que le vieux Froll-Gherasz psalmodiait les siens d'une +voix de basse. Le drame de M. Paul Deroulede est comme un corps d'armee +qui defilerait dans ma rue. Je ferme ma fenetre, agace par le vacarme, +qui m'empeche d'avoir deux idees justes l'une apres l'autre. + +Je suis peut-etre tres severe. M. Paul Deroulede est jeune et merite +tous les encouragements. Il a du talent, d'ailleurs. Je n'aime pas +ce talent, voila tout. Je crois qu'un peu de verite dans l'art est +preferable a tout ce tra la la des beaux sentiments. Les bonshommes en +bois, meme lorsque le bois est dore, ne font pas mon affaire. Je +prefere a _l'Hetman_ un petit acte fin et vrai du Palais-Royal, _le Roi +Candaule_, par exemple. Au moins, nous sommes la avec des creatures +humaines. Qu'est-ce que c'est que Froll Gherasz? Un pere et un patriote. +Mais quel pere et quel patriote? Nous n'en savons rien. Froll-Gherasz +est une abstraction, il ressemble a un de ces personnages des anciennes +tapisseries, qui ont une banderole dans la bouche, pour nous dire +quels heros ils representent. Pas d'observation, pas d'analyse, pas +d'individualite. Le theatre ainsi entendu remonte par dela la tragedie, +jusqu'aux mysteres du moyen age. + +Ah! je suis bien tranquille, d'ailleurs. Ce n'est pas _l'Hetman_ qui +ressuscitera le drame historique. Il est un exemple de la pauvrete et +de la caducite du genre. Laissez passer cette tempete de bravos +patriotiques, laissez refroidir ces tirades, et vous vous trouverez en +face d'un drame dans le genre des drames, aujourd'hui glaces, de Casimir +Delavigne, beaucoup moins bien fait et d'un ennui mortel. + + + +II + +Je viens de dire mon opinion sur les drames patriotiques. Je ne nie +pas l'excellente influence que ces sortes de pieces peuvent avoir sur +l'esprit de l'armee francaise; mais, au point de vue litteraire, je les +considere comme d'un genre tres inferieur. Il est vraiment trop aise de +se faire applaudir, en remuant avec fracas les grands mots de patrie, +d'honneur, de liberte. Il y a la un procede adroit, mais commode, qui +est a la portee de toutes les intelligences. + +Voici, par exemple, un jeune homme, M. Charles Lomon. On me dit qu'il a +ecrit a vingt-deux ans le drame: _Jean Dacier_, joue solennellement a +la Comedie-Francaise. La grande jeunesse du debutant me le rend tres +sympathique, et j'ai ecoute la piece avec le vif desir de voir se +reveler un homme nouveau. + +Mais, quoi! avoir vingt-deux ans, et ecrire _Jean Dacier!_ Vingt-deux +ans, songez donc! l'age de l'enthousiasme litteraire, l'age ou l'on reve +de fonder une litterature a soi tout seul! Et refaire un mauvais drame +de Ponsard, une piece qui n'est ni une tragedie ni un drame romantique, +qui se traine peniblement entre les deux genres! + +Je m'imagine M. Lomon a sa table de travail. Il a vingt-deux ans, +l'avenir est a lui. Dans le passe, il y a deux formes dramatiques usees, +la forme classique et la forme romantique. Avant tout, M. Lomon devait +laisser ces guenilles dans le magasin des accessoires, aller devant lui, +chercher, trouver une forme nouvelle, aider enfin de toute sa jeunesse +au mouvement contemporain. Non, il a pris les guenilles, il les a +prises meme sans passion litteraire, car il les a melees, il a lache +de rafraichir toutes ces vieilles draperies des ecoles mortes pour les +jeter sur les epaules de ses heros. Une tragedie glaciale, un drame +echevele, passe encore! on peut etre un fanatique; mais une oeuvre +mixte, un raccommodage de tous les debris antiques, voila ce qui m'a +fache! + +Il est inutile d'avoir vingt-deux ans pour ecrire une oeuvre pareille. +Cela me consterne que l'auteur n'ait que vingt-deux ans; j'aurais +compris qu'il en eut au moins cinquante. Serait-il donc vrai que les +debutants, meme ceux qui ont soif d'originalite et de nouveaute, se +trouvent fatalement condamnes a l'imitation? Peut-etre M. Lomon ne +s'est-il pas apercu des emprunts qu'il a faits de tous les cotes, du +cadre vermoulu dans lequel il a place sa piece, des lieux communs qui +y trainent, de la fille batarde, en un mot, dont il est accouche. La +jeunesse n'a pas conscience des heures qu'elle perd a se vieillir. + +Je sais que le patriotisme repond atout. M. Lomon a ecrit un drame +patriotique, cela ne suffit-il pas a prouver l'elan genereux de sa +jeunesse? Je dirai une fois encore que le veritable patriotisme, quand +on fait jouer une piece a la Comedie-Francaise, consiste avant tout +a tacher que cette piece soit un chef-d'oeuvre. Le patriotisme de +l'ecrivain n'est pas le meme que celui du soldat. Une oeuvre originale +et puissante fait plus pour la patrie que de beaux coups d'epee, car +l'oeuvre rayonne eternellement et hausse la nation au-dessus de toutes +les nations voisines. Quand vous aurez fait crier sur la scene: _Vive la +France!_ ce ne sera la qu'un cri banal et perdu. Quand vous aurez ecrit +une oeuvre immortelle, vous aurez reellement prolonge la vie de la +France dans les siecles. Que nous reste-t-il de la gloire des peuples +morts? Il nous reste des livres. + +_Jean Dacier_ est, parait-il, une oeuvre republicaine. Je demande a +en parler comme d'une oeuvre simplement litteraire. Le sujet est +l'eternelle histoire du paysan vendeen qui se fait soldat de la +Republique et qui se retrouve en face de ses anciens seigneurs, +lorsqu'il est devenu capitaine. Naturellement, Jean aime la comtesse +Marie de Valvielle, et naturellement aussi il se montre deux fois +magnanime envers son ennemi et rival, Raoul de Puylaurens, le cousin de +la jeune dame. L'originalite de la piece consiste dans le noeud meme du +drame. Jean retrouve la comtesse juste au moment ou elle passe dans +la legendaire charrette pour aller a l'echafaud. Or, un homme peut la +sauver en l'epousant. Jean lui offre son nom, et la comtesse accepte, +en croyant qu'il agit pour le compte de Raoul. On comprend le parti +dramatique que M. Lomon a pu titrer de cette situation: une comtesse +mariee a un de ses anciens domestiques, se revoltant, puis finissant par +l'aimer au moment ou il a donne pour elle jusqu'a sa vie. + +Je ne chicanerai pas l'auteur sur ce mariage singulier. Il peut se faire +qu'on trouve dans l'histoire de l'epoque un fait semblable; seulement, +il ne s'agissait certainement pas d'une femme de la qualite de +l'heroine. N'importe, il faut accepter ce mariage, si etrange qu'il +soit. Ce qui est plus grave, c'est la creation meme du personnage. + +Voici Jean Dacier, un paysan qui s'est instruit et qui represente +l'homme nouveau. Il n'a pas une tache, il est grand, heroique, sublime. +Quand il a epouse la comtesse pour la sauver, et qu'elle l'ecrase de son +mepris, c'est a peine s'il laisse percer une revolte. Il fait echapper +une premiere fois son rival Raoul, qu'il tient entre ses mains. A l'acte +suivant, la situation recommence: Raoul tombe de nouveau a sa merci, et, +cette fois, non seulement Jean le fait evader, mais encore il lui donne +rendez-vous le lendemain sur le champ de bataille, et, en donnant ce +rendez-vous, il trahit les siens, car l'attaque devait rester secrete. +Jean passe devant un conseil de guerre, et on le fusille, pendant que +Marie se lamente. + +Vraiment, il est bon d'etre un heros, mais il y a des limites. En temps +de guerre, ouvrir continuellement la porte aux prisonniers, cela ne +s'appelle plus de la grandeur d'ame, mais de la betise. Pour que nous +nous interessions aux pantins sublimes, il faut leur laisser un peu +d'humanite sous la pourpre et l'or dont on les drape. On finit par +sourire de ces heros magnanimes qui ne s'emparent de leurs ennemis que +pour les relacher. Il y a la une fausse grandeur dont on commence, au +theatre, a sentir le cote grotesque. + +Le pis est qu'on s'interesse mediocrement, a Jean Dacier. Cette facon de +sauver une femme en l'epousant, le met dans une position singulierement +fausse. Il se conduit en enfant. La seule chose qu'il aurait a faire, +apres avoir arrache Marie a la guillotine, ce serait de la saluer et de +lui dire: "Madame, vous etes libre. Vous me devez la vie, je vous confie +mon honneur." Mais alors toutes les querelles dramatiques du second acte +et du troisieme n'existeraient pas. La situation est si bien sans issue +que Jean meurt a la fin avec une resignation de mouton, pour finir la +piece. Cette mort est egalement amenee par une peripetie trop enfantine. +Jean, ce lion superbe, trahit les siens sans paraitre se douter un +instant de ce qu'il fait, ce qui rapetisse tout le denoument. + +Quant a la comtesse, elle est batie sur le patron des heroines, avec +trop de mepris et trop de tendresse a la fois. Lorsque Jean l'a sauvee, +elle se montre d'une cruaute monstrueuse, blessant inutilement son +liberateur, se conduisant d'une si sotte facon qu'elle meriterait +simplement une paire de gifles, malgre toute sa noblesse. Puis, au +dernier acte, elle se pend au cou de Jean et lui declare qu'elle +l'adore. Le quatrieme acte a suffi pour changer cette femme. C'est +toujours le meme systeme, celui des pantins que l'on deshabille et que +l'on rhabille a sa fantaisie, pour les besoins de son oeuvre. Marie a +compris la grandeur de Jean, et cela suffit: elle est comme frappee par +la baguette d'un enchanteur, la couleur de ses cheveux elle-meme a du +changer. + +Je ne parle point des autres personnages, de ce Raoul de Puylaurens, +qui passe sa vie a tenir son salut de son rival, ni du conventionnel +Berthaud, qui traverse l'action en recitant des tirades enormes. Oh! +les tirades! elles pleuvent avec une monotonie desesperante dans _Jean +Dacier_. On essuie une trentaine de vers a la file, on courbe le dos +comme sous une averse grise, on croit en etre quitte; pas du tout, +trente autres vers recommencent, puis trente autres, puis trente autres. +Imaginez une grande plaine plate, sans un arbre, sans un abri, que +l'on traverse par une pluie battante. C'est mortel. Je prefere, et de +beaucoup, les vers rocailleux de M. Parodi. Que dirai-je du style? Il +est nul. Nous avons, a l'heure presente, cinquante poetes qui font mieux +les vers que M. Lomon. Ce dernier versifie proprement, et c'est tout. Il +tient plus de Ponsard que de Victor Hugo. + +Je me montre tres severe, parce que _Jean Dacier_ a ete pour moi une +veritable desillusion. Comme j'attaquais vivement le drame historique, +on m'avait fait remarquer qu'on pouvait tres bien appliquer a l'histoire +la methode d'analyse qui triomphe en ce moment, et renouveler ainsi +absolument le genre historique au theatre. Il est certain que, si des +poetes abandonnent le bric-a-brac romantique de 1830, les erreurs et les +exagerations grossieres qui nous font sourire aujourd'hui, ils pourront +tenter la resurrection tres interessante d'une epoque determinee. Mais +il leur faudra profiter de tous les travaux modernes, nous donner +enfin la verite historique exacte, ne pas se contenter de fantoches et +ressusciter les generations disparues. Rude besogne, d'une difficulte +extreme, qui demanderait des etudes considerables. + +Or, j'avais cru comprendre que le _Jean Dacier_, de M. Lomon, etait une +tentative de ce genre. Et quelle surprise, a la representation! Ca, de +l'histoire, allons donc! C'est un placage, execute meme par des mains +maladroites. Pas un des personnages ne vit de la vie de l'epoque. Ils se +promenent comme des figures de rhetorique, ils n'ont que la charge +de reciter des morceaux de versification. Et le milieu, bon Dieu! Ce +village breton, ou Berthaud vient proceder aux enrolements volontaires, +cette mairie de Nantes ou l'on marie les comtesses qui vont a la +guillotine, seraient a peine suffisants pour la vraisemblance d'un +opera-comique. Vraiment, _Jean Dacier_ sera un bon argument pour les +defenseurs du drame historique! Il acheve le genre, il est le coup de +grace. + +Je songeais a _la Patrie en danger_, de MM. Edmond et Jules de Concourt. +Voila, jusqu'a present, le modele du genre historique nouveau, tel que +je l'exposais tout a l'heure. Aussi les directeurs ont-il tremble devant +une oeuvre qui avait le vrai parfum du temps, et les auteurs ont ils +du publier la piece, en renoncant a la faire jouer. Il y aurait un +parallele bien curieux a etablir entre _la Patrie en danger_ et _Jean +Dacier_; les deux sujets se passent a la meme epoque et ont plus d'un +point de ressemblance. La premiere est une oeuvre de verite, tandis que +la seconde est faite "de chic", comme disent les peintres, uniquement +pour les besoins de la scene. + +Au demeurant, la salle a failli craquer sous les applaudissements, le +premier soir. Vive la France! + + + +III + +J'arrive au _Marquis de Kenilis_, le drame en vers que M. Lomon a fait +jouer au theatre de l'Odeon. Je n'analyserai pas la piece. A quoi bon? +Le sujet est le premier venu. Il se passe en Bretagne, a l'epoque de la +Revolution, ce qui permet d'y prodiguer les mots de patrie, d'honneur, +de gloire, de victoire. Nous y voyons l'eternelle intrigue des +drames faits sur cette epoque: un enfant du peuple aimant une fille +d'aristocrate, devenant plus tard capitaine, puis epousant la demoiselle +ou mourant pour elle. La situation forte consiste a mettre le capitaine +entre son amour et son devoir; il ouvre en mer un pli cachete qui lui +ordonne de fusiller le pere de sa bien-aimee; heureusement, ce pere se +fait tuer noblement, ce qui simplifie la question. Qu'importe le sujet, +d'ailleurs! La pretention des poetes comme M. Lomon est d'ecrire de +beaux vers et de pousser aux belles actions. + +Helas! les vers de M. Lomon sont mediocres. Beaucoup ont fait sourire. +Les meilleurs frappent l'oreille comme des vers connus; on les a +certainement lus ou entendus quelque part, ils circulent dans l'ecole, +tout le monde s'en est servi. Ne serait-il pas temps de chercher une +poesie, en dehors de l'ecole lyrique de 1830? Je me borne a un souhait, +car je ne vois rien de possible dans la pratique. Ce que je sens, c'est +que tous nos poetes repetent Musset, Hugo, Lamartine ou Gautier, et +que les oeuvres deviennent de plus en plus pales et nulles. Nous avons +aujourd'hui une fin d'ecole romantique aussi sterile que la fin d'ecole +classique qui a marque le premier empire. + +Pendant qu'on jouait l'autre soir _le Marquis de Kenilis_, je pensais +a un poete de talent, a Louis Bouilhet, qu'on oublie singulierement +aujourd'hui. Celui-la se produisait encore a son heure, et il est telle +de ses oeuvres qui a de la force et meme une note originale. Eh bien, si +personne ne songe plus aujourd'hui a Louis Bouilhet, si aucun theatre ne +reprend ses pieces, quel est donc l'espoir de M. Lomon en chaussant des +souliers qui ont mene a l'oubli des poetes mieux doues que lui, et venus +en tout cas plus tot dans une ecole agonisante? Quel est cet entetement +de faire du vieux neuf, de ramasser les rognures d'hemistiches qui +trainent, et dont le public lui-meme ne veut plus? + +On repond par la devotion a l'ideal. En face de notre litterature +immonde, a cote de nos romans du ruisseau, il faut bien que des jeunes +gens tendent vers les hauteurs et produisent des oeuvres pour enflammer +le patriotisme de la nation. Nous autres naturalistes, nous sommes le +deshonneur de la France; les poetes, M. Lomon et d'autres, sont charges +devant l'Europe d'honorer le pays et de le remettre a son rang. Ils +consolent les dames, ils satisfont les ames fieres, ils preparent a la +Republique une litterature qui sera digne d'elle. + +Ah! les pauvres jeunes gens! S'ils sont convaincus, je les plains. J'ai +deja dit que je regardais comme une vilaine action de voler un succes +litteraire, en lancant des tirades sur la patrie et sur l'honneur. Cela +vraiment finit par etre trop commode. Le premier imbecile venu se fera +applaudir, du moment ou la recette est connue. Si les mots remplacent +tout, a quoi bon avoir du talent? + +Et puis, causons un peu de cette litterature qui releve les ames. Ou +sont d'abord les ames qu'elle a relevees? En 1870, nous etions pleins +de patriotisme contre la Prusse; un peu de science et un peu de verite +auraient mieux fait notre affaire. J'ai remarque que les dames qui +travaillaient dans l'ideal, etaient le plus souvent des dames tres +emancipees. Au fond de tout cela, il y a une immense hypocrisie, une +immense ignorance. Je ne puis ici traiter la question a fond. Mais il +faut le declarer tres nettement: la verite seule est saine pour les +nations. Vous mentez, lorsque vous nous accusez de corrompre, nous qui +nous sommes enfermes dans l'etude du vrai; c'est vous qui etes les +corrupteurs, avec toutes les folies et tous les mensonges que vous +vendez, sous l'excuse de l'ideal. Vos fleurs de rhetorique cachent des +cadavres. Il n'y a, derriere vous, que des abimes. C'est vous qui avez +conduit et qui conduisez encore les societes a toutes les catastrophes, +avec vos grands mots vides, avec vos extases, vos detraquements +cerebraux. Et ce sera nous qui les sauverons, parce que nous sommes la +verite. + +N'est-ce pas la chose la plus attristante qu'on puisse voir? Voila un +jeune homme, voila M. Lomon, Il debute, il a peut-etre une force en lui. +Eh bien, il commence par s'enfermer dans une formule morte; il fait du +romantisme, a l'heure ou le romantisme agonise. Ce n'est pas tout, il +croit qu'il sauve la France, parce qu'il vient corner les mots de patrie +et d'honneur dans une salle de theatre, parce qu'il invente une intrigue +puerile et qu'il ecrit de mauvais vers. Et le pis, c'est qu'il se +montrera dedaigneux pour nous, c'est que ses amis mentiront au point +de nous traiter en criminels et d'insinuer que sa pauvre piece est une +revanche du genie francais! + +J'ai d'autres desirs pour notre jeunesse. Je la voudrais virile et +savante. D'abord, elle devrait se debarrasser des folies du lyrisme, +pour voir clair dans notre epoque. Ensuite, elle accepterait les +realites, elle les etudierait, au lieu d'affecter un degout enfantin. A +cette condition seule, nous vaincrons. Le vrai patriotisme est la, et +non dans des declamations sur la patrie et la liberte. Jamais je n'ai +vu un spectacle plus comique ni plus triste: tout un gouvernement +republicain convoque a l'Odeon, des ministres, des senateurs, des +deputes, pour y entendre un coup de canon. Eh! bonnes gens, ce n'est pas +la formule romantique, c'est la formule scientifique qui a etabli et +consolide la Republique en France! + + + +IV + +Personne n'ignore qu'Attila, c'est M. de Bismark. Du moins, nul doute +ne peut nous rester a cet egard, apres la premiere representation des +_Noces d'Attila_, le drame en quatre actes que M. Henri de Bornier a +fait jouer a l'Odeon. La salle l'a compris et a furieusement applaudi +les passages ou les alexandrins du poete, en rangs presses, font +aisement mordre la poussiere aux ennemis de la France. Je n'insiste pas. + +Mais ce que je veux repeter encore, c'est ce que j'ai deja dit a propos +de _l'Hetman_ et de _Jean d'Acier_. Pour un poete, l'oeuvre vraiment +patriotique est de laisser un chef-d'oeuvre a son pays. Moliere, qui n'a +pas agite de drapeaux, qui n'a pas joue des fanfares devant sa baraque +avec les mots d'honneur et de patrie, reste la souveraine gloire de +notre nation; et il a vaincu toutes les nations voisines, sur le champ +de bataille du genie. Nous triomphons continuellement par lui. Quant a +cet autre pretendu patriotisme, a ce boniment qui jongle avec de grands +mots, qui enleve les applaudissements d'une salle par des tirades, il +n'est pas autre chose qu'une speculation plus ou moins consciente. Il +y a une improbite litteraire absolue a faire ainsi acclamer des +vers mediocres. C'est mettre le chauvinisme sur la gorge des gens: +applaudissez, ou vous etes de mauvais citoyens. C'est forcer le succes +et baillonner la critique, c'est se faire sacrer grand homme a bon +compte, en deplacant la question du talent et de la morale. Voila ce que +je repeterai chaque fois que j'aurai assiste a un de ces succes ou il +est impossible de juger le veritable merite d'un auteur. + +Je me sens donc, des l'abord, tres gene devant la nouvelle oeuvre de M. +de Bornier, car il semble avoir compte sur nos bons sentiments pour que +nous la considerions comme une oeuvre noble et vengeresse. Moi qui la +trouve beaucoup trop noble et insuffisamment vengeresse, je demande +avant tout de negliger le patriotisme, dans une question ou il n'a que +faire, et de juger le drame au strict point de vue dramatique. + +Voici le sujet, brievement. Attila, apres sa campagne dans les +Gaules, campe au bord du Danube, ou il attend la fille de l'empereur +Valentinien, qu'il a fait demander en mariage. Il traine derriere lui +tout un troupeau de prisonniers, dans lequel se trouvent le roi des +Burgondes, Herric, et sa fille Hildiga, sans compter une Parisienne, une +femme du peuple, Gerontia. En outre, un general franc, Walter, qui aime +Hildiga, commet l'imprudence de se presenter pour traiter de sa rancon +et de celle de son pere. Attila prend l'argent et le retient prisonnier. +Puis, le drame se noue, des que Maximin, ambassadeur de Rome, vient +annoncer a Attila que l'empereur lui refuse sa fille. Attila, exaspere, +veut epouser Hildiga, je n'ai pas trop compris pourquoi; il l'aime sans +doute, mais l'outrage de Valentinien n'avait rien a voir la dedans. +D'ailleurs, non content de desesperer Hildiga par sa proposition, il +pousse le raffinement jusqu'a vouloir etre aime devant tous; et +il menace la jeune fille de massacrer son pere, son amant, ses +compatriotes, si elle ne feint pas pour sa personne la passion la plus +aveugle. Hildiga doit accepter. Herric, Gerontia, d'autres encore la +maudissent, sans qu'elle puisse relever la tete. Walter seul croit +toujours en elle, et Attila finit par le faire decapiter devant Hildiga, +qui se contente de se couvrir le visage de ses mains. Enfin, au +denoument, lorsqu'il vient la retrouver dans la chambre nuptiale, la +jeune epouse le tue d'un coup de hache. + +Tel est, en gros, le drame. Dans une etude qu'il a publiee sur son +oeuvre, M. de Bornier a ecrit ceci: "L'idee des _Noces d'Attila_ est +fort simple; tout vainqueur se detruit lui-meme par l'abus de sa +victoire, voila l'idee philosophique; un tigre veut manger une gazelle, +mais la gazelle se fache, voila le fait dramatique." Acceptons cela, et +examinons la mise en oeuvre. + +M. de Bornier ne nous a pas montre du tout un vainqueur se detruisant +par l'abus de sa victoire, car Attila meurt d'un accident en pleines +conquetes, au milieu de ses armees victorieuses. Reste la fable du tigre +et de la gazelle. J'admets que Hildiga soit une gazelle; ailleurs, M. +de Bornier l'appelle une colombe; c'est plus tendre encore, et cela +convient mieux aux graces bien portantes de mademoiselle Rousseil. Mais +quant au tigre, il est vraiment trop bon enfant et trop rageur a la +fois. Je demande a m'expliquer longuement sur son compte. + +Cette figure d'Attila emplit le drame, et c'est, en somme, juger +l'oeuvre que de l'etudier. M. de Bornier parait avoir voulu reconstituer +autant que possible la figure historique d'Attila, telle que nous la +montrent les rares documents historiques. Son barbare est civilise, +l'homme de guerre est double en lui d'un diplomate aussi ruse que peu +scrupuleux. Seulement, a cote de quelques traits acceptables, quelle +etrange resurrection de ce terrible conquerant! Tout le monde l'insulte +pendant quatre actes. Les prisonniers, Herric, Hildiga, Gerontia, +Walter, d'autres encore, defilent devant lui, en lui jetant a la face +les plus sanglantes injures, sans qu'il se mette une seule fois dans une +bonne et franche colere. Ce n'est pas tout, Maximin vient le braver au +nom de Rome, avec un etalage d'insolence lyrique, et il se contente de +lutter de lyrisme avec l'insulteur. De temps a autre, il est vrai, il se +dresse sur la pointe des pieds, en disant: "C'est trop de hardiesse!" +Mais il s'en lient la, les hardiesses continuent, les plus humbles lui +lavent la tete, on le traite a bouche que veux-tu de bourreau, de tyran, +d'assassin; une vraie cible aux tirades patriotiques de chacun, un +fantoche crible de vers, larde des mots de patrie et d'honneur. Ah! la +bonne ganache de barbare! A coup sur, le tigre ne s'est pas defendu +contre M. de Bornier, qui, avant de le faire manger par sa gazelle, l'a +accommode sans peril a la sauce des beaux sentiments. + +Cet Attila est donc un brave homme. Ajoutons qu'il a des mouvements +d'humeur. Ainsi, s'il tolere autour de lui les gens qui l'injurient, +il fait crucifier ceux de ses soldats qui gardent le silence; voir +l'episode du premier acte. D'autre part, il donne l'ordre de couper le +cou de Walter, dans un moment de vivacite; mais, en verite, ce Walter a +bien merite son sort; on n'"embete" pas un tyran a ce point, le moindre +tigre en chambre n'aurait certainement pas attendu d'etre provoque deux +fois. La bonhomie imbecile de Geronte, jointe a la folie meurtriere de +Polichinelle, voila l'Attila de M. de Bornier. Des qu'il a besoin de +faire injurier son despote, le poete l'asseoit sur son trone et le tient +immobile et patient, tant que la tirade se developpe. Ensuite, il pousse +un ressort, et le pantin lache le fameux: "C'est trop de hardiesse!" Une +seule fois, le pantin tue un homme, non pas parce que cet homme lui dit +depuis huit heures du soir des choses excessivement desagreables, mais +parce qu'il abuse de sa situation de noble prisonnier et de belle ame +pour vouloir lui prendre sa femme. C'en est trop, le tigre est dans le +cas de legitime defense. + +Je me laisse aller a la plaisanterie. Mais, en verite, comment prendre +au serieux une pareille psychologie. Voila le grand mot lache: Toute +cette tragedie, deguisee en drame romantique, est d'une psychologie +enfantine. Essayez un instant de reconstituer les mouvements d'ame des +personnages, de savoir a quelle logique ils obeissent, et vous arriverez +a une analyse stupefiante. Nous sommes ici dans une abstraction +quintessenciee. Ce n'est plus la machine intellectuelle si bien reglee +du dix-septieme siecle. C'est un casse-cou continuel au milieu de nos +idees modernes habillees a l'antique. On est en l'air, partout et nulle +part, parmi des ombres qui cabriolent sans raison, qui marchent tout +d'un coup la tete en bas, sans nous prevenir. Les personnages sont +extraordinaires, mais ils pourraient etre plus extraordinaires encore, +et il faut leur savoir gre de se moderer, car il n'y a pas de raison +pour qu'ils gardent le moindre grain de bon sens. Nous sommes dans le +sublime. + +Oui, dans le sublime, tout est la. M. de Bornier lape a tous coups dans +le sublime. Ses personnages sont sublimes, ses vers sont sublimes. Il +y a tant de sublime la dedans, qu'a la fin du quatrieme acte, j'aurais +donne volontiers trois francs d'un simple mot qui ne fut pas sublime. +Mais c'est justement au quatrieme acte que le sublime deborde et vous +noie. Ainsi je n'ai pas parle d'Ellak, ce fils d'Attila qui a le coeur +tendre et qui veut sauver Hildiga; quand il comprend, dans la chambre +nuptiale, qu'elle va tuer son pere, il est torture par la pensee de +prevenir celui-ci et de la livrer ainsi a sa fureur; mais Attila parle +justement de faire mourir la mere d'Ellak pour une faute ancienne, et +alors le jeune homme n'hesite plus, il livre son pere a Hildiga pour +sauver sa mere. Sublime, vous dis-je, sublime! Si ce n'etait pas +sublime, ce serait bete. + +Et quel coup de sublime encore que le denoument! Attila raconte a +Hildiga le reve qu'il a fait, en la voyant en vierge qui foulait au pied +le serpent. Hildiga, flairant un piege, lui repond par un autre songe: +elle a reve qu'elle l'assassinait d'un coup de sa hache. Vous croyez +qu'Attila va se mefier et prendre ses precautions avec cette faible +femme qu'il peut ecraser d'une chiquenaude. Allons donc! Il passe avec +elle derriere un rideau, et nous l'entendons tout de suite glousser +comme un poulet qu'on egorge. C'est sublime! + +Le sublime, voila la seule excuse, a ce point de dedain absolu pour tout +ce qui est vrai et humain. D'ailleurs, M. de Bornier ne se defend +pas d'avoir voulu se mettre en dehors de l'humanite. "Apres bien des +hesitations, dit-il, j'ai choisi le temps et le personnage d'Attila, +precisement parce que le temps est obscur et le personnage peu connu." +Il insiste beaucoup sur ce point que personne ne peut penetrer une ame +comme celle d'Attila. Le despote lui-meme, en parlant de l'histoire, dit +qu'elle pourra le condamner, mais non pas le connaitre. + +Des lors, le poete est libre, il va se permettre toutes les gambades +sur le dos d'Attila. Et c'est ainsi qu'il nous a donne ce stupefiant +barbare, qui a des allures de romantique de 1830, qui rappelle ces +personnages d'un drame de Ponson du Terrail, je crois, disant: "Nous +autres, gens du moyen age..." Oui, Attila se traite lui meme de barbare, +parle de l'histoire et de la decadence, predit tout ce qui doit arriver, +porte sur ses actions les jugements que nous portons aujourd'hui. Et il +n'y a pas qu'Attila, les autres personnages ne sont egalement que des +chienlits modernes, laches dans une action baroque, et s'y conduisant +avec nos idees et nos moeurs. Tous les mensonges sont accumules: non +seulement la psychologie de ces marionnettes est absurde, mais encore le +drame est d'une faussete absolue, comme histoire et comme humanite. + +Que reste-il? une fable, un sujet quelconque, auquel un poete dramatique +a accroche des vers. Imaginez-vous un arbre plante en l'air, sans racine +dans le sol, et dont les bras morts portent des drapeaux. Cela claque +dans le vide, et le peuple applaudit. + +Des lors, j'en suis amene a ne plus juger que les vers de M. de Bornier. +Je sais des poetes qui se sont indignes. Ils refusent a l'auteur des +_Noces d'Attila_ le don de poesie. Cela me touche moins. Au theatre, +dans une etude de caracteres et de passions, j'estime que le lyrisme est +un don bien dangereux. Mais il est certain que M. de Bornier obtient +une etrange cuisine, en passant tour a tour du procede de Corneille au +procede de Victor Hugo. Cela me choque surtout parce que je ne crois pas +a une alliance possible entre des maitres de temperaments differents. +Les auteurs de juste milieu, ceux qui ont eu, comme Casimir Delavigne, +l'ambition de concilier les extremes, ne sont jamais parvenus qu'a un +talent batard et neutre n'ayant plus de sexe. C'est un peu le cas de M. +de Bornier. + +Le directeur de l'Odeon a monte le drame richement. Mais franchement, +malgre ses soins et l'argent qu'il a depense, rien n'est plus triste ni +plus laid que le defile de ces costumes baroques, qu'on nous donne comme +exacts. Il y a la une orgie de cheveux, de barbes et de moustaches, +de l'effet le plus extravagant. Du cote des Francs, tout le monde est +blond, un ruissellement de filasse; du cote des Huns, tout le monde est +brun, des poils trempes dans de l'encre et balafrant les visages comme +des traits de cirage. C'est enfantin et lugubre. Quant a l'exactitude, +elle me fait un peu sourire. Elle doit ressembler au respect historique +de M. de Bornier. Ainsi, on a mis un entonnoir sur la tete de M. Marais. +C'est tres bien. Mais alors je declare cela faible comme imagination. Du +moment qu'on avait recours aux ustensiles de cuisine, je me plains qu'on +n'ait pas coiffe M. Pujol d'une casserole et M. Dumaine d'un moule +a patisserie. Remarquez que nous n'aurions pas reclame, et que cela +peut-etre aurait ete plus joli. + +On me trouvera sans doute bien severe pour M. de Bornier. La verite +est que nous n'avons pas le crane fait de meme. Il me parait etre la +negation de l'auteur dramatique tel que je le comprends; et comme nous +n'avons aucun engagement l'un envers l'autre, je m'exprime avec une +entiere franchise, je dis tout haut ce que bien du monde pense tout bas. +Cela est aussi honorable pour lui que pour moi. + + + +LE DRAME SCIENTIFIQUE + +Le public des premieres representations a ete bien severe, au theatre +Cluny, pour ce pauvre M. Figuier. L'estimable savant, tente par le +succes du _Tour du monde en 80 jours_ et d'_Un Drame au fond de la mer_, +a eu l'idee, lui aussi, de decouper une piece a grand spectacle, dans +les livres de vulgarisation scientifique qu'il publie depuis pres de +vingt ans, et qui se vendent a un nombre considerable d'exemplaires. +Pour etre chez lui, il s'est entendu avec M. Paul Cleves. Mais, grand +Dieu! jamais bouffonnerie du Palais-Royal n'a egaye une salle comme les +_Six Parties du monde_. + +Je ne raconterai pas la piece, qui est taillee sur le patron du genre. +Il s'agit d'un groupe de voyageurs lances a la queue leu leu dans toutes +les contrees imaginables. Une histoire quelconque relie les personnages +les uns aux autres et explique tant bien que mal leur course au clocher. +D'ailleurs, tout cela est le pretexte; l'intention de l'auteur est de +presenter une suite de tableaux saisissants, une sorte de panorama +geographique qui instruise et qui charme a la fois. + +Mon Dieu! la piece est a coup sur mal batie. Elle prete a rire par +des puerilites, des facons innocentes et convaincues de presenter les +choses. Rien n'est drole parfois comme ces voyageurs qui dissertent au +milieu des sauvages. Mais, en verite, M. Figuier n'est pas l'inventeur +du genre, et on a eu tort de lui faire porter tout le ridicule d'une +piece dont les modeles eux-memes sont parfaitement grotesques. + +J'avoue, quant a moi, faire une tres faible difference entre les _Six +Parties du monde_ et le _Tour du monde en 80 jours_. Et, puisque le +titre de cette derniere piece vient sous ma plume, je veux dire combien +une oeuvre pareille me parait inferieure et drolatique. Rien de moins +scenique que l'idee sur laquelle elle repose; le heros de l'aventure, +qui gagne un jour sans le savoir, peut etre un monsieur interessant pour +des astronomes et des geographes, mais je jurerais bien que, sur les +milliers de spectateurs qui sont alles a la Porte-Saint-Martin, quelques +douzaines au plus ont compris l'ingeniosite scientifique du denoument. +Tout le reste de l'intrigue est d'une banalite rare. + +L'episode le plus saillant est celui de la veuve du Malabar que l'on va +bruler vive; et quelle etonnante histoire, grosse de comique, lorsqu'un +des heros epouse cette veuve, a son retour en Angleterre! Je connais peu +d'intrigues qui mettent plus de solennite dans la charge. Quand j'ai vu +jouer la piece, tout m'y a paru stupefiant. + +Certes, je m'explique parfaitement le succes. D'abord, il y avait un +elephant. Puis, deux ou trois tableaux etaient joliment mis en scene. +On allait voir ca en famille, on y menait les demoiselles et les petits +garcons qui avaient ete sages. C'etait un spectacle que les professeurs +recommandaient. D'ailleurs, lorsqu'un courant de betise s'etablit, il +faut bien que tout Paris y passe. Moi, je prefere une feerie, je le +confesse. Au moins une feerie n'a aucune pretention. Le cote irritant +d'une machine telle que _le Tour du monde en 80 jours_, c'est qu'on +rencontre des gens qui en parlent serieusement, comme d'une oeuvre qui +aide a l'instruction des masses. J'entends la science autrement au +theatre. + +Je me sens d'ailleurs beaucoup moins severe pour _Un Drame au fond de +la mer_. Il y avait la un tableau tres original et d'un effet immense, +celui du navire naufrage, avec ses cadavres, dans les profondeurs +transparentes de l'Ocean. Je sais bien que, pour arriver a ce tableau, +et ensuite pour denouer la piece, les auteurs avaient entasse toute +la friperie du melodrame. Mais la piece n'en contenait pas moins une +trouvaille, tandis que _le Tour du monde en 80 jours_ est un defile +ininterrompu de banalites, sans un seul tableau qui soit vraiment neuf. +Si je m'explique le succes, je n'en trouve pas moins le public bon +enfant et facile a contenter. + +Aussi est-ce pour cela que j'ai une grande indulgence devant la +tentative malheureuse de M. Figuier. Il est tombe ou d'autres ont +reussi; mais le talent qu'il pourrait avoir importait peu. Il y a la +une question du plus ou du moins qui ne me touche pas. S'il avait fait +quelques coupures, s'il avait ecoute les conseils d'un ami, il aurait +mis son oeuvre debout, sans la rendre meilleure a mes yeux. C'est le +genre qui est idiot, on doit dire cela carrement. Je vois la toul au +plus des parades de foire que l'on devrait jouer dans des baraques en +planches, des spectacles pour les yeux ou le peuple acheve de brouiller +les quelques notions justes qu'il possede, des oeuvres batardes et +grossieres qui gatent le talent des acteurs et qui acheminent notre +theatre national vers les pieces d'un interet purement physique. + +Remarquez que ce pauvre M. Figuier avait toutes sortes de bonnes +intentions. Il voulait meme etre patriote, il avait pris des heros +francais, desireux de faire entendre que les Anglais et les Americains +ne sont pas les seuls a courir le monde dans l'interet de la science. +Le malheur est qu'il n'a pas su escamoter suffisamment les droleries du +genre. D'autre part, la scene etroite de Cluny ne se pretait guere a un +defile des cinq parties du monde, augmentees d'une sixieme. Fatalement, +les moindres naivetes y devenaient enormes. Il faut de la place, pour +faire tenir une vaste bouffonnerie, etablie serieusement. Enfin, M. +Figuier n'avait pas d'elephant. Cela etait decisif. + +Pauvre science! a quels singuliers usages on la rabaisse, pour battre +monnaie! La voila maintenant qui remplace le bon genie et le mauvais +genie de nos contes d'enfants. Certes, lorsque j'annonce que le large +mouvement scientifique du siecle va bientot atteindre notre scene et la +renouveler, je ne songe guere a cette vulgarisation en une douzaine +de tableaux de quelque notion elementaire que les enfants savent en +huitieme. Il y a la une veine de succes que les faiseurs exploitent, +rien de plus. Ce que je veux dire, c'est que l'esprit scientifique du +siecle, la methode analytique, l'observation exacte des faits, le retour +a la nature par l'etude experimentale, vont bientot balayer toutes nos +conventions dramatiques et mettre la vie sur les planches. + + + +LA COMEDIE + +I + +Mes confreres en critique dramatique ont bien voulu, pour la plupart, +parler de mon dernier roman, a propos de _Pierre Gendron_, la piece que +MM. Lafontaine et Richard viennent de donner au Gymnase. Sans accuser +les auteurs de plagiat, quelques-uns ont admis certaines ressemblances +entre cette comedie et l'_Assommoir_. Loin de moi la pensee de me +montrer plus severe. Je tiens MM. Lafontaine et Richard pour de galants +hommes qui se seraient adresses a moi, s'ils avaient eu la moindre +velleite de tirer une piece de mon livre. D'ailleurs, ils ont fait dire +dans la presse que _Pierre Gendron_ etait ecrit avant l'Assommoir, et +cela doit suffire. Certes, je ne reclame pas une enquete. Je m'estime +simplement heureux que les directeurs ne se soient pas montres plus +empresses de jouer la piece; car, dans ce cas, ce serait moi qui aurais +pu etre traite de plagiaire. + +Seulement, la rencontre entre les deux oeuvres est vraiment prodigieuse. +Il y a la un cas litteraire sur lequel je me permets d'insister, +uniquement pour la curiosite du fait. + +Imaginez qu'un auteur dramatique veuille tirer un drame de +l'_Assommoir_. La grosse difficulte qu'il rencontrera sera le noeud meme +du drame, le menage a trois, le retour de l'ancien amant que le mari +ramene aupres de sa femme, un jour de soulerie. Dans la vie reelle, j'ai +connu des Coupeau, lentement hebetes par la boisson. Mais un romancier +seul peut employer aujourd'hui de tels personnages, parce qu'il a le +loisir de les analyser a l'aise et de tirer d'eux les terribles lecons +de la verite. Au theatre, ils restent encore d'un maniement presque +impossible. + +Tout le probleme, pour un auteur dramatique, serait donc d'accommoder +Coupeau et Lantier, de facon a ce qu'ils pussent paraitre devant le +public, sans trop le revolter. Il faudrait, tout en gardant la situation +du menage a trois, trouver un arrangement qui maintiendrait l'aventure +dans cette convention d'honnetete scenique, hors de laquelle une piece +est fort compromise. En un mot, etant donne Gervaise, Lantier et +Coupeau, il s'agirait de les conserver tous les trois, et pourtant de +les rendre possibles, en modifiant legerement les donnees du roman. + +Eh bien, MM. Lafontaine et Richard ont trouve une solution tres +agreable. J'avais songe a ces choses, avant la representation de leur +piece, et j'ai ete reellement surpris de ne pas avoir eu l'idee d'une +solution aussi habile. Certainement, ce qui m'a empeche de la trouver, +c'est la pensee qu'un roman transporte au theatre doit rester entier. +Mais des auteurs qui ne seraient tenus a aucun respect envers +l'_Assommoir_, et qui prefereraient meme s'en ecarter un peu, +n'inventeraient pas une adaptation plus adroite que _Pierre Gendron_. Et +cela est d'autant plus miraculeux que cette comedie a ete ecrite avant +le roman. + +Voici l'adaptation. Faites que Coupeau ne soit pas marie avec Gervaise, +et admettez que Coupeau, tout en connaissant Lantier, ignore ses anciens +rapports avec la jeune femme; des lors, Coupeau, qui est un honnete +ouvrier, pourra ramener Lantier dans son menage, et, de ce retour, +naitront tous les elements dramatiques necessaires. Gervaise, +naturellement, tremblera devant Lantier et refusera avec horreur le +marche de honte qu'il lui offre pour garder le silence. Quant au +denoument, il sera aimable ou triste, selon le theatre ou l'on portera +la piece. + +Mais la rencontre la plus curieuse est peut-etre que le retour de +Lantier, dans le roman et dans le drame, a lieu pendant un repas de +famille. Seulement, dans le roman, le repas est donne le jour de la fete +de Gervaise; tandis que, dans le drame, il a lieu le jour de la fete de +Coupeau. + +Je n'ai pas besoin de faire remarquer les consequences enormes que la +legere modification du sujet amene au point de vue theatral. Au lieu de +cette decheance lente du menage, qui est le roman tout entier, on +n'a plus qu'un honnete menage d'ouvriers tyrannise et menace par un +sacripant. Les auteurs ont meme charge Lantier en noir; ils en ont +fait un assassin, que les gendarmes emmenent au denoument, ce qui est +vraiment trop gros et noie leur oeuvre dans les eaux vulgaires du +melodrame. Quant a Coupeau et a Gervaise, ils se marient et sont +heureux. On pretend, il est vrai, que la piece etait en cinq actes et +qu'on l'a reduite pour les besoins du Gymnase. Je serais bien curieux de +connaitre les deux actes que M. Montigny a fait couper. + +Et voyez le prodige, les rencontres ne s'arretent pas la! La fille des +Coupeau, Nana, est aussi dans la piece. Or, cette Nana etait encore +bien embarrassante; on pouvait, a la verite, ne pas pousser les choses +jusqu'au bout, en la ramenant au bercail, avant qu'elle eut glisse a la +faute; mais elle n'en demeurait pas moins un danger, si l'on ne mettait +pas a cote d'elle une consolation. Aussi Nana a-t-elle une soeur, une +demoiselle bien elevee et sans tache, grandie en dehors du milieu +ouvrier, et qui, au denoument, epousera le patron de la fabrique ou +travaille Coupeau. Cela compense tout. + +Je ne veux pas insister davantage. Je repete une fois encore que +j'accuse le hasard seul. Il m'a paru simplement interessant de montrer +comment, sans le vouloir, MM. Lafontaine et Richard ont tire de +l'_Assommoir_ la piece que des hommes de theatre auraient pu y trouver. +En outre, comme j'ai accorde de grand coeur a deux auteurs dramatiques +l'autorisation de porter sur les planches le sujet de mon livre, j'ai +pense que je devais me prononcer sur la question soulevee dans la +presse, a propos de _Pierre Gendron_. + +Si l'on veut maintenant mon avis tout net sur cette comedie, j'ajouterai +qu'elle me plait mediocrement. Les auteurs ont du la baser sur une +situation fausse. Toute la piece tient sur ce fait que Gervaise a refuse +d'epouser Coupeau, parce qu'elle a appartenu a Lantier, et qu'elle +courbe la tete sous l'eternelle honte de cette liaison. Il faut +connaitre bien peu le milieu ou s'agitent les personnages, pour preter +un tel sentiment a Gervaise. Dans la realite, elle serait depuis +longtemps la femme legitime de Goupeau. Seulement, comme je l'ai +explique, si elle etait sa femme, les auteurs retomberaient dans la +situation embarrassante du roman, et ils ont du choisir entre la +convention theatrale et la verite. + +Je ne parle pas du denoument, je sais tres bien que c'est la un +denoument impose par le Gymnase. On se marie trop a la fin, et toute +cette action terrible tombe en plein dans la confiture. Voyez-vous Nana +ramenee saine et sauve, comme s'il suffisait d'un tour d'escamotage +pour transformer en bonne petite fille une coureuse de trottoirs, qui +appartient de naissance au pave parisien! Je voudrais que l'on sentit +bien la a quel point de mensonge on a rabaisse le theatre. Car soyez +convaincus que MM. Lafontaine et Richard sont trop intelligents pour ne +pas savoir eux-memes qu'ils mentent. La verite est qu'ils ont eu peur, +et avec raison; ils se sont dit qu'ils devaient se conformer au desir du +public, qui aime les denouments aimables. + +J'arrive ainsi au singulier jugement porte par plusieurs de mes +confreres qui ont vu, dans _Pierre Gendron_, un manifeste naturaliste au +theatre. Gomme toujours, c'est la forme, l'expression exterieure de la +piece qui les a trompes. Il a suffi que les personnages employassent +quelques mots d'argot populaire, pour qu'on criat au realisme. On ne +voit que la phrase, le fond echappe. + +Certes, on ne saurait trop louer MM. Lafontaine et Richard, en mettant +des ouvriers en scene, de leur avoir conserve certaines tournures de +langage, qui marquent la realite du milieu. C'etait deja la une audace, +et il faut les en remercier. Seulement, j'aurais voulu les voir pousser +plus loin l'amour du vrai, s'attaquer aux moeurs elles-memes, a la +realite des faits. Leur Gendron, c'est l'eternel bon ouvrier des +melodrames; leur Louvard, c'est le traitre qu'on a vu tant de fois. +Les bonshommes n'ont pas change; ils restent jusqu'au cou dans la +convention. Ils commencent a parler leur vraie langue, voila tout. + +Paris a besoin d'un certain nombre de plaisanteries courantes. Que les +chroniqueurs, les echotiers, tout le personnel rieur et turbulent de la +petite presse, ait lance une serie de calembredaines sur le mouvement +litteraire actuel, rien de plus acceptable; que l'on fasse par moquerie +tenir le naturalisme dans l'argot des barrieres, l'ordure du langage +et les images risquees, cela s'explique, et nous tous qui defendons +la verite, nous sommes les premiers a sourire de ces plaisanteries, +lorsqu'elles sont spirituelles. Mais, en France, on ne saurait croire +combien est dangereux ce jeu de la raillerie. Les esprits les plus +epais et les plus serieux finissent par accepter comme des jugements +definitifs les aimables bons mots de la presse legere. + +Ainsi, on tend a admettre que l'argot entre comme une base fondamentale +dans notre jeune litterature. On vous clot la bouche, en disant: "Ah! +oui, ces messieurs qui remplacent la langue de Racine par celle de +Dumollard!" Et l'on est condamne. Vraiment! nous nous moquons bien +de l'argot! Quand on fait parler un ouvrier, il est d'une honnetete +stricte, je crois, de lui conserver son langage, de meme qu'on doit +mettre dans la bouche d'un bourgeois ou d'une duchesse des expressions +justes. Mais ce n'est la que le cote de forme du grand mouvement +litteraire contemporain. Le fond, certes, importe davantage. + +Par exemple, au theatre, c'est un triomphe mediocre que de placer de +loin en loin une expression populaire. J'ai remarque que l'argot fait +toujours rire a la scene, lorsqu'on le menage habilement. Il est +beaucoup plus difficile de s'attaquer aux conventions, de faire +vivre sur les planches des personnages tailles en pleine realite, de +transporter dans ce monde de carton un coin de la veritable comedie +humaine. Cela est meme si mal commode que personne n'a encore ose, parmi +les nouveaux venus, qui ne sont pourtant pas timides. + +Il faut remettre l'argot a sa place. Il peut etre une curiosite +philologique, une necessite qui s'impose a un romancier soucieux du +vrai. Mais il reste, en somme, une exception, dont il serait ridicule +d'abuser. Parce qu'il y a de l'argot dans une oeuvre, il ne s'ensuit pas +que cette oeuvre appartient au mouvement actuel. Au contraire, il +faut se mefier, car rien n'est un voile plus complaisant qu'une forme +pittoresque; on cache la-dessous toutes les erreurs imaginables. + +Ce qu'il faut demander avant tout a une oeuvre, que le romancier ait +cru devoir prendre la plume d'Henri Monnier ou celle de Bossuet, c'est +d'etre une etude exacte, une analyse sincere et profonde. Quand les +personnages sont plantes carrement sur leurs pieds et vivent d'une vie +intense, ils parlent d'eux-memes la langue qu'ils doivent parler. + + + +II + +La premiere representation au Gymnase de _Chateaufort_, une comedie en +trois actes de madame de Mirabeau, m'a paru pleine d'enseignements. +Pendant que le public tournait au comique les situations dramatiques, +et que les critiques se fachaient en criant a l'immoralite, je songeais +qu'il y avait la un malentendu bien grand, j'aurais voulu pouvoir +transformer d'un coup de baguette cette piece mal faite en une piece +bien faite, et changer ainsi en applaudissements les rires et les +indignations; car, au fond, il s'agissait uniquement d'une question de +facture. + +Voici, en gros, le sujet de la piece. Le marquis de Ponteville a donne +sa fille Nadine en mariage a M. de Chateaufort, un homme de la plus +grande intelligence, que le gouvernement vient meme de charger d'une +mission diplomatique. Puis, le marquis s'est remarie avec une demoiselle +d'une reputation equivoque. Mais voila que Nadine acquiert la preuve, +par une lettre, que son mari a ete l'amant de sa belle-mere. Le beau +Chateaufort, l'homme irresistible et magnifique, est un simple gredin. +Precisement, il vient de commettre une premiere sceleratesse. Aide de la +marquise, il a decide le marquis a lui leguer le chateau de Ponteville, +au detriment de Pierre, le frere aine de Nadine. Celui-ci apprend tout +par le notaire qui a redige le testament. Un singulier notaire qui, pour +se venger d'avoir recu des honoraires trop faibles, denonce tout le +monde, et apprend surtout a la marquise que Nadine a des rendez-vous +avec M. de Varennes, rendez vous fort innocents d'ailleurs. Des lors, la +guerre est declaree entre les deux femmes. Madame de Ponteville accuse +madame de Chateaufort d'adultere, et fait prendre par le marquis une +lettre que celle-ci semble vouloir dissimuler. Mais justement cette +lettre est celle qui revele la liaison de Chateaufort et de madame +de Ponteville. Le marquis a un coup de sang, dont il se tire pour se +lamenter. Enfin Chateaufort, auquel le gouvernement vient de retirer +sa mission, comprend qu'il gene tout le monde, qu'il n'y a pas d'issue +possible, et il se decide a denouer le drame en se faisant sauter la +cervelle. + +Certes, je ne defends point les inexperiences ni les maladresses de la +piece. Seulement, je me demande quelle a ete la veritable intention de +madame de Mirabeau. A coup sur, son idee premiere a du etre de mettre +debout la haute figure de Chateaufort. On dit que son heros etait, +dans le principe, depute et ambassadeur; la censure aurait diminue +le personnage, en en faisant un simple diplomate, envoye en mission +particuliere. + +Mais l'indication suffit. On comprend immediatement quel est le +personnage, le type que l'auteur a voulu creer. Chateaufort n'est point +l'aventurier vulgaire. Son nom est a lui; de plus, il a une grande +intelligence, une haute situation. Sa perversion est un fruit de +l'epoque et du milieu. Il est la pourriture en gants blancs, l'intrigue +toute puissante, l'homme public qui abuse de son mandat, le cerveau +vaste qui combine le mal. Cet homme, titre, occupant une des situations +politiques les plus en vue, represente donc la corruption dans +les hautes classes, avec ce qu'elle a d'intelligent, d'elegant et +d'abominable. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Mais il y avait, +a mon sens, une creation tres large a tenter avec un tel personnage. Il +est de notre temps; on l'a rencontre dans vingt proces scandaleux. Il +a pousse sur les decombres des monarchies; il ne peut plus avoir de +pensions sur la cassette des rois, et il bat monnaie avec ses titres et +ses situations officielles. Regardez autour de vous, tres haut, et vous +le reconnaitrez. Je comprends donc parfaitement que madame de Mirabeau +n'ait pu resister a la tentation de mettre au theatre une figure si +contemporaine et si puissamment originale. + +Maintenant, le malheur est qu'elle l'a mise sans aucune prudence. Elle +avait besoin d'une histoire quelconque pour employer le heros, et +l'histoire qu'elle a choisie est des moins heureuses. Encore aurait-elle +pu s'en contenter, car les histoires en elles-memes importent peu. Mais +il fallait alors souffler la vie a tous ces pantins, donner aux faits la +profonde emotion de la verite. J'arrive ici au vif de la question, et je +demande a m'expliquer tres nettement. + +Le soir de la premiere representation, le public riait et la critique se +fachait, ai-je dit. Dans les couloirs, j'entendais dire que l'immoralite +de la piece etait revoltante, qu'un pareil monde n'existait pas. +Surtout, c'etait le langage qui blessait; des spectateurs juraient que +les femmes du monde ne parlent pas avec cette crudite et ne se lancent +point ainsi leurs amants a la tete. Que repondre a cela? on sourit on +hausse les epaules. La brutalite est partout, en haut comme en bas. +Quand les passions soufflent, les marquises deviennent des poissardes. +Il n'y a que les tout jeunes gens qui se font du grand monde une idee +d'Olympe, ou les bouches des dames ne lachent que des perles. + +Pour mon compte,--j'ignore si j'ai l'ame plus scelerate que la moyenne +du public,--je ne trouve, dans _Chateaufort_, pas plus de gredinerie que +dans beaucoup d'autres pieces applaudies pendant cent representations. +Que voyons-nous donc d'epouvantable dans cette oeuvre? Un homme qui a +eu des relations avec sa belle-mere, et qui convoite les biens de son +beau-pere. Mais ce sont la de simples gentillesses, a cote de l'amas +effroyable des noirs forfaits de notre repertoire. Je ne citerai pas les +tragedies grecques, ni les melodrames du boulevard, ou l'on s'empoisonne +en famille avec le plus belle tranquillite du monde. Je rappellerai +simplement les oeuvres de cette annee, l'_Etrangere_, par exemple, ou le +duc de Septmont se conduit en vilain monsieur, tout comme Chateaufort. + +Pourquoi, en ce cas, rit-on et se fache-t-on au Gymnase? C'est +uniquement parce que l'auteur a manque de science et d'adresse. Il +aurait pu nous conter une aventure dix fois plus odieuse et nous +l'imposer parfaitement, s'il avait su proceder avec art. Question de +facture, rien de plus, je le repete. Le public a acclame d'autres +vilenies, sans s'en douter. Les infamies ne l'effrayent pas, la facon de +presenter les infamies seule le revolte. + +La grande faute de madame de Mirabeau a ete de batir son action dans +le vide. Ses personnages n'ont pas d'acte civil. On ne sait d'ou ils +viennent, qui ils sont, comment s'est passee leur vie jusqu'au jour ou +on nous les presente. Chateaufort aurait eu besoin d'etre explique dans +ses antecedents. Cette grande figure devait etre complete. Un drame +n'est pas un coup de tonnerre dans un ciel bleu; il faut circonstancier +et amener les orages de la passion et des interets. + +Une autre faute grave est d'avoir raidi les personnages dans une +attitude. Chateaufort, a mon sens, manque surtout de souplesse. Le +marquis est une ganache et la marquise une louve de melodrame. Quant a +Nadine, elle serait le seul personnage sympathique, si elle n'etait pas +toujours en colere. La vie a plus de bonhomie, et, meme dans les crises +dramatiques, il faut conserver aux personnages des echappees de repos et +de detente. Une action toute nue, une abstraction pure, ne reussit au +theatre qu'a la condition d'etre maniee par des mains tres savantes, qui +la conduisent avec une raideur de demonstration geometrique. + +D'ailleurs, madame de Mirabeau est loin de manquer de talent. J'ose +meme confesser que son oeuvre m'a beaucoup plus interesse que certaines +pieces, jouees dans ces derniers temps, et qui ont reussi. Cela est si +peu ordinaire, une belle inexperience, parlant carrement, appelant les +choses par leurs noms, allant droit devant elle sans crier gare. Il y a +bien des hommes, parmi nos auteurs dramatiques, auxquels je souhaiterais +l'energie de madame de Mirabeau. Et il ne faut pas ricaner, employer le +gros mot de brutalite, l'energie reste une chose rare et belle, qu'on +n'acquiert pas, et qui fait les grandes oeuvres. On ne devient pas fort, +tandis que l'on peut emonder sa force et trouver un equilibre. + +Dans tout cela, il y a une morale a tirer. La chute _Chateaufort_ va +etre un argument de plus entre les mains de ceux qui refusent la verite +au theatre, sous pretexte que la verite est affligeante et que le +public demande avant tout des tableaux consolants. Je les entends d'ici +foudroyer les heros corrompus, declarer que le theatre n'est pas une +dalle de dissection, reclamer des idylles qui ne contrarient pas leur +digestion. Avez-vous remarque une chose? il est rare qu'un honnete homme +se scandalise en face d'un coquin; ce sont les coquins eux-memes qui +crient le plus fort, comme s'ils voyaient une allusion personnelle dans +le personnage qu'on leur montre. + +Donc, c'est le naturalisme au theatre qui payera une fois de plus les +pots casses. Il va etre formellement conclu que toutes les plaies ne +sont pas bonnes a montrer, surtout lorsqu'il s'agit des plaies du beau +monde. Et l'on aura raison, dans un certain sens. Je crois qu'on peut +tout dire et tout peindre, mais je commence a etre persuade aussi +qu'il y a facon de tout peindre et de tout dire. La est la solution du +probleme. + +Ah! comme nous serions forts, si un naturaliste, sans rien perdre de sa +methode d'analyse ni de sa vigueur de peinture, naissait avec le sens du +theatre, cette adresse du metier qui escamote les difficultes au nez du +public. Il n'est pas vrai, a coup sur, que tout le theatre soit dans le +metier, comme on le repete. Le metier suffit le plus souvent, mais +le metier pourrait aussi aider simplement a rendre possible sur les +planches les drames et les comedies de la vie reelle. Apporter la verite +et savoir l'imposer, tel doit etre le but. + +Aussi ne me lasserai-je pas de repeter aux jeunes auteurs dramatiques +qui grandissent: "Voyez les chutes de toutes les pieces naturalistes +tentees depuis dix ans. Est-ce a dire que le mensonge seul reussit au +theatre? Non, certes. Il faut garder sa foi dans le vrai, meme quand +le vrai semble crouler de toutes parts. La verite reste superieure, +inattaquable, souveraine. C'est a notre imbecillite, a notre manque de +talent, qu'il faut s'en prendre. C'est nous, et non pas la verite, +qui faisons tomber nos pieces. Etudiez donc le theatre, comparez et +cherchez. Il existe certainement une tactique pour conquerir le public, +on flaire dans l'air une formule, qu'un debutant decouvrira, et qui +indiquera la voie a suivre, si l'on veut donner a notre theatre une +vie nouvelle. Les revolutions dans les idees ne se precisent et ne +triomphent que grace a une formule. Inventez une facture, tout est la." + + + +III + +Deux debutants, MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, ont fait jouer +au Troisieme-Theatre-Francais une piece en cinq actes: _l'Obstacle_. + +Voici, en gros, le sujet. Un jeune homme, Georges de Liray, a rencontre +aux bains de mer une adorable jeune fille, mademoiselle de Champlieu. Il +l'aime, il demande sa main a M. de Champlieu, et la il apprend tout un +drame de famille: la mere de la jeune fille n'est pas morte, comme on +l'a dit, elle a fui, il y a des annees, avec un amant. Georges n'en +poursuit pas moins son projet de mariage; mais il se heurte contre un +nouveau drame, son pere lui confesse qu'il est l'amant de madame de +Champlieu, laquelle a naturellement change de nom. Des lors, le mariage +entre les jeunes gens parait impossible. Les auteurs se sont tires de +toutes ces difficultes accumulees, en condamnant M. de Liray a un exil +lointain et en empoisonnant madame de Champlieu, qui meurt pardonnee de +son mari. + +La critique a bien accueilli cette oeuvre. Elle a fait des reserves, +mais elle a ete unanime a y constater des situations fortes et des +scenes bien faites. Ses reserves ont surtout porte sur l'impasse dans +laquelle les auteurs se sont mis, en choisissant un de ces sujets dont +il est impossible de sortir. Ses eloges se sont adresses a l'habilete de +l'exposition, aux coups de theatre successifs: la confession de M. de +Champlieu; l'aveu de M. de Liray a son fils; la rencontre des deux +peres, avec la femme coupable entre eux. On a trouve tout cela, je le +repete, tres bien combine, emmanche solidement, fabrique avec adresse. +Aussi a-t-on salue MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile comme des +jeunes ecrivains heureusement doues pour le theatre. + +J'ai eu la curiosite de lire tout ce qu'on a ecrit sur _l'Obstacle_, +et j'affirme que le seul regret de la critique a ete que les auteurs +n'eussent pas pu sortir plus brillamment du probleme insoluble qu'ils +s'etaient pose. Imaginez un joueur de piquet dont une nombreuse galerie +suit le jeu. La galerie est emerveillee par la hardiesse de l'ecart et +tout a fait enchantee par deux ou trois coups successifs qui denotent +une science hors ligne. Malheureusement, la fin de la partie est moins +brillante: le joueur gagne, mais grace a des expedients dangereux, et +il ne gagne que d'un point. Alors, la galerie dit: "C'est facheux, une +partie si bien commencee! N'importe, ce joueur n'est pas la premiere +mazette venue." Telle a ete exactement l'attitude de la critique, a +l'egard de MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile. + +Eh bien! que ces messieurs me permettent de leur tenir un autre langage. +Je suis le seul de mon opinion; aussi vais-je lacher d'etre tres clair +et d'appuyer mon dire sur des arguments decisifs. Certes, les deux +auteurs, en ecrivant _l'Obstacle_, ont fait une oeuvre tres honorable, +et je me rejouis de leur succes. Mais je crois remplir strictement mon +devoir de critique, en leur disant qu'ils ont choisi la une formule +dramatique inferieure, et qu'ils doivent se degager au plus tot de cette +formule, s'ils ont la moindre ambition litteraire. + +J'arrive aux preuves. Que sont leurs personnages? Des pantins, pas +davantage. Les jeunes gens sont des jeunes gens, les peres sont des +peres, le tout completement abstrait, chaque figure representant une +idee et non un individu. Il me semble voir ces personnages portant +chacun un ecriteau sur la poitrine: "Moi je suis un jeune homme honnete +qui aime une jeune fille... Moi je suis un pere honnete dont la femme +s'est mal conduite..." Quant a l'homme que cache l'ecriteau, il nous +reste profondement inconnu; nous ne voyons seulement pas le bout de son +nez, nous ignorons ce qu'il a dans le ventre. Aucune analyse humaine, en +somme; pas un seul document nouveau, une simple exhibition de sentiments +generaux qui manquent meme de tout relief artistique. + +Mais les faits sont encore plus significatifs. Si les personnages +restent uniquement des poupees destinees a etre rangees sur une table, +comme les soldats de plomb des enfants, tout l'interet se porte sur +le drame dont ils vont etre les acteurs complaisants. Ils deviennent +passifs, ils subissent l'action, demeurent ou on les place, font un pas +en arriere ou en avant, selon les besoins de la strategie dramatique. +Or, rien n'est plus etrange que cette action qu'ils subissent. Il s'agit +pour les auteurs de pousser leurs soldats de plomb, de les mettre en +face les uns des autres, dans des positions critiques, de faire croire +qu'ils sont perdus et qu'ils vont se manger, puis de les degager le plus +habilement possible, en sacrifiant ceux qui sont trop embarrassants, et +de dire enfin au public ravi: "Mesdames et Messieurs, voila comment la +farce se joue. Tout ceci n'etait que pour vous plaire et vous montrer +notre adresse d'escamoteurs." Peu importent la vie reelle, le +developpement logique des histoires vraies, la grandeur simple de ce +qui se passe tous les jours sous nos yeux. Les hommes d'experience +et d'autorite vous repeteront qu'il faut des situations au theatre; +entendez par la qu'il faut mener en guerre vos soldats de plomb et vous +exercer a les jeter dans des bagarres, pour avoir la gloire de les en +tirer sans une egratignure. + +Je le dis une fois encore, l'art dramatique ainsi entendu est un art +absolument inferieur, qui doit degouter les penseurs et les artistes. Je +parlais d'une partie de piquet. Mais il est une comparaison plus juste +encore, celle d'une partie d'echecs. Les personnages ne sont plus que +des pions. MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile ont pu se dire: "Les +blancs font mat en cinq coups." Et ils ont joue leurs cinq actes. Oui, +leurs personnages sont en bois, de simples pieces de buis; j'accorde, si +l'on veut, qu'on les a sculptes et qu'ils ont des figures humaines; +mais ils n'ont surement ni cervelles ni entrailles. Quant au drame, il +devient une combinaison, plus ou moins ingenieuse; on entend le petit +claquement des pieces sur l'echiquier, et le probleme est resolu, la +critique se contente de declarer le lendemain: "Bien joue!" ou: "Mal +joue!" De l'etude humaine, de l'analyse des temperaments, de la nature +des milieux, pas un mot! + +Voila, n'est-ce pas, qui est d'un grand vol, voila qui elargit +singulierement notre litterature dramatique! Remarquez que les pieces a +situations qui regnent aujourd'hui, n'ont envahi le theatre que depuis +le commencement du siecle. Ce sont elles qui ont impose l'etrange code +auquel on veut soumettre tous les debutants. Les fameuses regles, le +criterium d'apres lequel on juge si tel ecrivain est ou n'est pas doue +pour le theatre, viennent de ces pieces. Peu a peu, elles se sont +imposees comme un amusement facile qui interesse sans faire penser, et +on a voulu plier toutes les productions dramatiques a leur formule. Il +n'a plus ete question que "des scenes a faire". On a deserte la grande +etude humaine pour ce joujou, mettre des bonshommes en bataille et leur +faire executer des culbutes de plus en plus compliquees. Ajoutez que des +esprits ingenieux, et meme quelques esprits puissants, se sont livres +a ce jeu et y ont accompli des merveilles. Voila comment le theatre +actuel,--une simple formule passagere dont on veut faire "le +theatre",--occupe les planches, a la grande tristesse des ecrivains +naturalistes. + +Souvent la critique cite les maitres. C'est pourtant peu les honorer que +de ne point se montrer severe pour les pieces a situations. Dans toutes +les litteratures, tous les chefs-d'oeuvre dramatiques condamnent ces +pieces et montrent leur inferiorite. Certes, ce n'est ni dans le theatre +grec, ni dans le theatre latin que nos auteurs habiles ont pris les +regles du petit jeu de societe auquel ils se livrent. Ni Shakespeare ni +Schiller ne leur ont enseigne l'art de plonger un personnage dans une +fable compliquee, puis de l'en retirer par la peau du cou, sans que +ses vetements eux-memes aient souffert. Si j'arrive a nos classiques, +l'exemple devient encore plus frappant. Ou prend-on que Corneille, +Moliere, Racine sont les maitres du theatre a notre epoque? Les auteurs +contemporains n'ont rien d'eux, je ne parle pas du talent, mais de +l'entente de la scene et de la veine dramatique. Qu'on cesse donc de +parler des maitres, a propos de notre theatre actuel, car nous les +insultons chaque jour par la facon ridicule et etroite dont nous +employons leur glorieux heritage. + +La formule qui regne en ce moment n'a donc pas d'excuse. Elle ne saurait +meme invoquer en sa faveur la tradition. Elle ne se rattache en rien aux +chefs-d'oeuvre de notre litterature dramatique. Je ne puis developper +ici les arguments que je fournis; mais il est aise de le faire. Cette +formule est nee de l'ingeniosite et de l'habilete d'une generation +d'auteurs. Elle a recree le public, car elle offre le gros interet du +roman-feuilleton, dont l'invention a passionne la masse des lecteurs +illettres. Et c'est ainsi qu'elle s'est etalee, au point de faire dire +qu'elle est tout le theatre, et qu'en dehors d'elle il n'y a pas de +succes possible. Heureusement, l'histoire litteraire est la pour +affirmer que l'etude de l'homme passe avant tout, avant l'action +elle-meme. On a decourage les esprits superieurs en faisant un simple +echiquier de la scene. Telle est l'explication de la royaute du roman a +notre epoque, tandis que le theatre se traine et agonise. + +Un grand ecrivain etranger s'etonnait un jour devant moi des deux +litteratures si nettement tranchees qui vivent chez nous cote a cote, +le roman et le theatre. Le premier s'elargit et grandit chaque jour; le +second s'epuise et tend a retomber aux treteaux. Cela provient, selon +moi, de ce que le roman est dans le courant du siecle, dans ce courant +naturaliste qui emporte tout. Au contraire, le theatre resiste, s'entete +dans des combinaisons ridicules, refuse la vie qui deborde autour +de lui. La routine, les engouements du public, la complicite de la +critique, l'enfoncent davantage. On prevoit le resultat: si, dans un +temps donne, une renovation n'a pas lieu, le theatre roulera de plus bas +en plus bas; car il est impossible que la foule, nourrie des verites du +roman, ne se degoute pas tout a fait des enfantillages laborieux des +auteurs dramatiques. D'ailleurs, de meme que le theatre a regne au +dix-septieme siecle, peut-etre au dix-neuvieme siecle le roman doit-il +regner a son tour. + +Je reviens a MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, et je conclus. +Sans doute, ils ont fait preuve d'un effort louable en produisant +_l'Obstacle_. Mais ils debutent, ils ont de l'ambition, ils desirent +monter le plus haut possible. Alors, je crois devoir leur dire ce que +personne ne leur a dit. La piece a situations, si honorablement qu'on la +traite, reste une oeuvre inferieure. Ils auraient denoue _l'Obstacle_ +d'une facon plus habile encore, qu'ils n'auraient jamais ete que des +joueurs d'echecs. S'ils veulent grandir, ils doivent se hausser jusqu'a +l'etude de l'homme, aborder les passions, nouer et denouer leurs drames +par les seules passions. Plus haut, toujours plus haut! Tachez de monter +dans la verite et dans le genie! Tel est, selon moi, le seul langage +qu'un critique ait lieu de tenir aux debutants qui arrivent avec leur +jeunesse et leur bonne volonte. + + + +IV + +MM. Aurelien Scholl et Armand Dartois ont donne a l'Odeon une tres +agreable comedie, qui a eu un joli succes d'esprit. + +Le titre _le Nid des autres_, dit le sujet d'une facon charmante. Il +s'agit d'une certaine Desiree Blaviere, dont le passe est fort louche, +et qui a pris le titre sonore et romanesque de comtesse de Villetaneuse. +Cette dame, a laquelle un Russe cosmopolite et original, toujours en +voyage, M. Cramer, a eu l'etrange idee de confier sa fille Mathilde, +vivait a Cannes de la pension que le pere lui payait, lorsque l'envie +lui est venue de marier Mathilde pour se faire a elle-meme un interieur. +Un garcon riche, Rodolphe, epouse l'heritiere, et Desiree s'installe +chez eux avec ses trois enfants. C'est la le nid des autres. + +On voit des lors comment l'action s'engage. Desiree est plus imperieuse +et plus exigeante qu'une belle-mere. Elle a fait le bonheur des epoux, +elle le leur rappelle a chaque minute et exige une reconnaissance +eternelle. C'est elle qui gouverne, qui dispose des chambres de la +maison, qui se sert des voitures, qui commande les domestiques. Et, a +la moindre observation, elle eclate en reproches et en lamentations. +Rodolphe sent bien vite qu'il s'est donne un maitre. Mais, lorsqu'il +veut sauver son bonheur menace, tout un drame commence. Desiree exerce +sur Mathilde un empire absolu. Elle fache les epoux, elle emmene la +jeune femme et la pousse a plaider en separation. + +Les choses finiraient fort mal sans doute, si Rodolphe n'avait pour ami +un jeune peintre, Montbrisson, qui arrive fort depenaille au premier +acte, mais qui est un garcon de belle humeur et de talent. Rodolphe +l'installe chez lui. C'est encore le nid des autres, habite seulement +par un oiseau qui paye son gite en egayant ses hotes et en veillant sur +leur bonheur. A la fin, quand Montbrisson reparait, il s'est reconcilie +avec son pere et il n'a qu'un mot a dire pour confondre la pretendue +comtesse de Villetaneuse, dont il vient d'apprendre l'histoire. Ai-je +besoin d'ajouter que cet excellent Montbrisson epouse une soeur de +Rodolphe, que les auteurs ont mise la tout expres? Je n'ai pas parle non +plus d'un certain Ducluzeau, un vieil ami de Desiree, qui pille aussi le +nid des autres d'une facon impudente. + +Il parait que cette comedie, qui au fond n'est qu'un drame avorte, est +une histoire tristement vraie, dont tout Paris s'est occupe autrefois. +Et, a ce propos, M. Francisque Sarcey, le critique si ecoute du _Temps_, +faisait remarquer combien cette histoire portee au theatre est devenue +pauvre d'allures et meme invraisemblable dans les details. Sa remarque +est fort juste, en apparence. Pendant les trois actes, j'ai ete blesse +par un je ne sais quoi, par des sous-entendus qui m'echappaient et +qui m'empechaient de comprendre nettement la piece. Ainsi, je ne +m'expliquais pas du tout l'empire que Desiree exerce sur Mathilde. +Comment se fait-il que cette Mathilde, dont les auteurs font une +charmante creature, puisse quitter de la sorte un mari qu'elle adore, +pour suivre une amie et lui obeir en toutes choses? Evidemment, cela +n'est ni logique ni acceptable. Et M. Sarcey part de la pour laisser +entendre que, toutes les fois qu'on porte la verite telle quelle sur les +planches, elle y parait forcement absurde. + +La conclusion est inattendue, car je soupconne au contraire que si, dans +_le Nid des autres_, la situation parait fausse, c'est que les auteurs +n'ont point ose la mettre au theatre dans sa monstrueuse verite. Tout +cela est si delicat que je ne saurais meme insister. Il n'y a qu'une +debauche qui puisse donner a Desiree son empire sur Mathilde. Des lors, +on comprend tout, et le drame qui s'ouvre est d'une grandeur abominable. +Sans doute, c'etait un sujet impossible. Seulement, qu'on ne vienne pas +dire, en s'appuyant sur cet exemple, que la verite exacte est absurde +sur les planches; car ici, loin d'avoir reproduit la verite exacte, les +auteurs ont du l'amputer violemment, la reduire a une fable inoffensive +et peu intelligible. Imaginez certaines comedies d'Aristophane arrangees +pour un public parisien. + +Et l'embarras des auteurs a ete si evident, lorsqu'ils ont aborde cette +terrible figure de Desiree, qu'ils se sont resignes a la tourner au +comique. Il faut la voir se jeter au cou de Mathilde, quand celle-ci +revient de voyage; elle pousse de petits cris, elle se pame, si bien +qu'elle souleve des rires dans la salle. Le soir de la premiere +representation, on a trouve ca drole, on ne comprenait pas. Pourtant, +j'etais un peu etonne. Cette exageration devait-elle etre mise au compte +de l'actrice? Je ne le crois pas aujourd'hui, je pense plutot que les +auteurs ont voulu indiquer ce qu'ils ne pouvaient dire. Leur piece me +fait l'effet d'un paravent charmant, un peu rococo, bon a mettre dans un +salon, et derriere lequel se passe une effroyable aventure. Certes, ce +n'est pas avec de tels elements qu'on peut experimenter si la verite +toute crue est possible ou impossible au theatre. La verite du _Nid des +autres_ ne se dit qu'a l'oreille. + +Meme admettons que l'histoire soit propre, il faudra toujours faire de +Mathilde une femme sotte ou une femme mechante, si l'on veut expliquer +sa fuite avec Desiree. Dans la realite, on n'a jamais vu les jeunes +epouses quitter leurs maris pour suivre des dames de leur connaissance. +Si cela arrive, c'est qu'il y a des raisons, et il faut mettre ces +raisons en lumiere; autrement, les figures ne se tiennent plus debout. +C'est une surprise, lorsque Mathilde s'en va avec Desiree, parce +que l'analyse du personnage ne nous a pas prepares a cette action. +L'ecrivain qui etudie la vie, l'explique par la meme, jusque dans ses +inconsequences. Quand je demande qu'on porte la realite au theatre, +j'entends qu'on y fasse fonctionner la vie, avec tous ses rouages, dans +la merveilleuse logique de son labeur. + +C'est donc une singuliere idee que de parler de verite exacte a propos +du _Nid des autres_. Aucune piece, au contraire, n'a du etre plus +faussee. Et je n'ai pas encore cite ce Montbrisson, qui est las de +trainer partout, cet eternel Desgenais qui apporte dans sa poche un +denoument enfantin. Est-il assez factice, celui-la! Puis, comme cette +Desiree se laisse aisement ecraser! Dans la realite, les Desiree +triomphent toujours. C'est que la encore les auteurs ont voulu plaire. +Decides a rire de l'aventure, ils ont evite le drame par un tour +d'escamotage. Mais, bon Dieu! sommes-nous assez loin de l'histoire dont +tout Paris s'est occupe! + +Et sait-on pourquoi les auteurs ont prefere une comedie aimable? C'est +a coup sur pour conquerir le public, qui exige des personnages +sympathiques. On ne se doute pas de la quantite des pieces mediocres que +la necessite des personnages sympathiques fait ecrire. Par exemple, on +a un beau drame; seulement, on s'apercoit que les heros ne sauraient +plaire aux ames sensibles; ce sont de grands passionnes ou de grands +revoltes, qui marchent trop brutalement dans la vie; alors, on les +chausse de pantoufles pour qu'ils fassent moins de bruit, on les taille, +on les rogne, jusqu'a ce qu'ils soient dignes d'un prix de vertu. Et ce +n'est pas tout, il faut etablir une compensation, mettre deux honnetes +gens pour un gredin; c'est a peu pres la proportion ordinaire. Mathilde +est nulle et effacee, parce que, si elle etait perverse, son mari +ne pourrait la reprendre, et il faut pourtant qu'il la reprenne au +denoument. D'autre part, les auteurs ont ajoute Montbrisson, pour +compenser Desiree. Nous touchons la a la plaie de mediocrite du theatre. + +Je prends _le Nid des autres_, non comme un exemple de ce que devient +la realite au theatre, mais comme un exemple de ce que l'on fait de +la realite au theatre. Et cet exemple est caracteristique, lorsqu'on +l'etudie. + + + +V + +Les pieces a these sont de facheuses pieces. Elles argumentent au lieu +de vivre. Comme toute question a deux faces, le pour et le contre, elles +ne plaident fatalement qu'une opinion, elles n'ont qu'un cote de la +realite. Or, l'art est absolu. Les pieces a these sont donc en dehors de +l'art, ou du moins ont toute une partie de discussion qui encombre et +rabaisse l'oeuvre entiere. + +Voici, par exemple, MM. A. Decourcelle et J. Claretie qui viennent de +faire jouer au Gymnase un drame en quatre actes, _le Pere_, dans lequel +ils ont voulu prouver des verites delicates et fort discutables. Selon +eux, le pere adoptif qui eleve un enfant est plus le pere de cet enfant +que le veritable pere qui l'a abandonne. La voix du sang n'existe pas. +Il ne suffit point de donner par hasard l'etre a une creature pour se +dire son pere, il faut encore achever cette naissance en faisant une +belle ame de cette creature. Tout cela est parfait en theorie, et meme +beau; seulement, dans la realite, les choses prennent une allure moins +nette, le bien et le mal se melent, et il est singulierement difficile +de se prononcer. + +Les pieces a these ont surtout ceci de facheux, que les auteurs peuvent +et doivent les arranger pour leur faire signifier ce qu'ils veulent. +Tous les paradoxes sont permis au theatre, pourvu qu'on les y mette avec +esprit. On a un plaidoyer, on n'a pas la verite. Si l'on derange une +seule des poutres de l'echafaudage, tout croule. C'est un chateau de +cartes qu'il faut considerer de loin, en evitant de le renverser d'un +souffle. + +Ainsi, on ne s'imagine pas toutes les precautions que les auteurs ont du +prendre pour faire tenir leur drame debout. D'abord, il s'agissait de +donner le pere adoptif, M. Darcey, comme l'homme le plus sympathique du +monde, honnete, loyal, un heros. Par contre, il fallait presenter le +pere veritable comme un gredin, tout en lui laissant l'apparence d'un +homme du monde; et M. de Saint-Andre est devenu un viveur, un profil +romantique de miserable dont les bottines vernies foulent toutes les +choses saintes. Mais cela ne suffisait pas. Pour creuser l'abime entre +l'enfant et le vrai pere, les auteurs ont du inventer un viol de la +mere: M. de Saint-Andre a viole madame Darcey et a disparu sans meme +savoir que la malheureuse femme est morte de cet attentat, apres avoir +donne le jour au petit Georges. + +Est-ce tout? les faits se trouvaient-ils des lors combines de facon a +pouvoir soutenir la these? Non, il etait necessaire de fausser encore +d'un coup de pouce la realite. M. Darcey avait eleve Georges. Seulement, +il ne fallait pas que Georges connut le mystere de sa naissance. Il +devait l'apprendre a vingt-cinq ans, pour etre frappe par ce coup de +foudre, et en recevoir un tel ebranlement, qu'il se mit immediatement +a la recherche de son pere, dans un but etrange que je dirai tout a +l'heure. + +Alors, afin d'obtenir les situations voulues, les auteurs ont imagine le +premier acte suivant. Georges attend M. Darcey, qui revient d'Amerique. +Il l'attend avec d'autant plus d'impatience qu'il doit epouser, des son +retour, une jeune fille qu'il aime, mademoiselle Alice Herbelin. Mais il +n'est pas sans inquietude. On n'a pas de nouvelles du _Saint-Laurent_, +qui ramene M. Darcey. Brusquement, une depeche arrive, annoncant la +perte du _Saint-Laurent_ sur les cotes de Bretagne. Georges sanglote, et +son desespoir est tel qu'il veut se tuer. C'est a ce moment que Borel, +un vieil employe de la maison, pour empecher ce suicide, raconte au +jeune homme que M. Darcey n'est pas son pere. Naturellement, tout de +suite apres cet aveu, M. Darcey se presente. Il a ete sauve. Georges +se jette d'abord dans ses bras, puis il se montre trouble, et une +explication a lieu. A la fin de l'acte, le jeune homme, ajournant son +mariage, part a la recherche de son pere, pour venger sa mere. + +On voit quels evenements peu naturels les auteurs ont du employer +pour arriver a justifier leur donnee premiere. Je passe encore sur la +singuliere depeche qui determine le desespoir de Georges; il y a la une +histoire de capitaine remplace pendant la traversee qui est enfantine. +Ce qui est plus grave, c'est la situation fausse de ce jeune homme, dont +la premiere idee est de se faire sauter la cervelle, parce que son pere +est mort. Je doute que les auteurs aient a citer un fait reel pour +appuyer leur fable. Je ne dis point que la perte d'un etre cher ne +puisse pas tuer, apres des journees de larmes. Mais, la, brusquement, +prendre un pistolet, c'est bien peu vraisemblable. Evidemment, les +auteurs n'ont pas eu d'autre but que d'amener la confidence de Borel, a +l'aide de ce suicide. S'ils ont eprouve un instant des scrupules, ils se +sont ensuite persuade que le desespoir de Georges allant jusqu'a vouloir +mourir, etait une excellente note pour leur piece, en ce sens que ce +desespoir montrait l'affection passionnee du jeune homme a l'egard de M. +Darcey. + +J'insiste maintenant sur la stupefiante determination du fils partant a +la decouverte de son pere pour venger sa mere. M. Darcey lui a raconte +que la malheureuse femme avait ete violee dans une auberge des Pyrenees, +pres de Luchon. Longtemps il a cherche le miserable pour le tuer. +Vingt-cinq ans se sont passes, l'aventure est oubliee, tout porte a +croire qu'une nouvelle enquete ne saurait aboutir. N'importe, Georges +entend partir sur-le-champ, et il emmene Borel. Les actes suivants vont +etre consacres a cette etrange chasse qu'un fils donne a son pere. + +Je m'arrete et je me demande quels peuvent etre, au juste, les +sentiments qui animent Georges. Voila un garcon qui va se marier avec +une jeune fille qu'il adore; voila un fils qui retrouve un pere qu'il a +cru mort, et il abandonne cette jeune fille et ce pere pour se donner la +mission la plus lamentable et la moins utile qu'on puisse imaginer. Cela +est-il croyable? Remarquez que tout ce petit monde est tranquille et +heureux. A quoi bon remuer un passe mort, a quoi bon soulever une lutte +effroyable dans tous ces coeurs? Le vrai pere est un gredin: eh bien! +que ce gredin aille se faire pendre ailleurs; son fils n'a pas a jouer +le role de justicier, et s'il joue ce role, c'est uniquement pour +permettre a MM. Decourcelle et Claretie de faire un drame. Dans la +realite, a moins d'etre fou, Georges dirait simplement a M. Darcey: "Mon +veritable pere, c'est vous. Je ne veux pas savoir si j'en ai un autre. +Aimons-nous comme par le passe, et vivons en paix." Seulement, je le +repete, dans ce cas, il n'y avait pas de piece. + +Georges est parti en guerre contre son pere. Nous le retrouvons avec +Borel, dans l'auberge des Pyrenees, ou l'attentat a ete commis. Un quart +de siecle s'est ecoule, personne naturellement ne peut le renseigner. Le +second acte ne contient guere que deux scenes, deux interrogatoires +que le jeune homme fait subir, l'un a un paysan, l'autre a un vieux +militaire, le pere Lazare, que l'age et la boisson ont abeti. Il tire +enfin de ce dernier un renseignement: l'homme qu'il cherche, son pere, +lui ressemble. Et c'est avec cette seule indication qu'il reprend ses +recherches. + +Au troisieme acte, Georges, qui va partout, se fait presenter par un ami +chez une fille galante, un soir de fete, dans une villa des environs de +Luchon. Le hasard le met en presence d'une femme, lasse et desabusee, +qui traverse la piece en maudissant les hommes. Voila, certes, une +figure d'une fraicheur douteuse. Mais l'important est qu'elle porte un +bracelet, sur lequel se trouve le portrait de Saint-Andre. Enfin Georges +tient la bonne piste. Saint-Andre lui-meme arrive. Les auteurs ont +aussitot accumule les couleurs noires sur son compte: il lance les +maximes les plus abominables; il se montre joueur, libertin, sans foi +ni loi; il donne des lecons de vice a Georges et finit par lui raconter +nettement le viol de sa mere, comme un bon tour qu'il a fait dans le +temps. C'est vraiment trop commode de batir ainsi un mauvais pere, juste +sur le patron d'infamie que l'on desire. + +Le denoument, le quatrieme acte, se passe encore dans l'auberge. +Saint-Andre et ses amis vont partir pour une chasse a l'ours. Georges, +qui est de la bande, pose la these sur laquelle repose la piece, et une +discussion s'engage, ou l'on dit ses verites a la voix du sang. Puis, +Georges, convaincu par cette discussion, livre son vrai pere a son pere +adoptif, qui se trouve dans une piece voisine. Un duel a lieu, pendant +lequel le jeune homme se tord les bras. M. Darcey rentre, il a tue +Saint-Andre. Alors, Georges se jette dans les bras du survivant, en +criant: "Mon pere! mon pere!" et M. Darcey repond: "Mon fils! oui, mon +fils!" Comme on le dit apres la solution de tout probleme, c'est ce +qu'il fallait demontrer. + +Je crois inutile de rentrer dans la discussion de la these. Les auteurs +ont voulu cela. Mais le premier venu peut vouloir autre chose, la +these absolument contraire par exemple, et le premier venu n'aura qu'a +arranger un autre drame, pour avoir egalement raison. La question d'art +seule demeure, et j'ai le regret de constater que l'argumentation a fait +un tort considerable au merite litteraire de l'oeuvre, en torturant +les faits et en embarrassant le dialogue de plaidoyers inutiles. Les +personnages n'obeissent plus a un caractere, mais a une situation; ils +font ceci et cela, non pas parce que leur nature est de le faire, mais +parce que les auteurs veulent qu'ils le fassent. Des lors, nous avons +des pantins au lieu de creatures vivantes. + + + +VI + +Je retrouve M. Louis Davyl a l'Odeon, avec une comedie en trois actes: +_Monsieur Cheribois_. Avant tout, j'analyserai l'oeuvre. Ensuite, je me +permettrai de la juger et d'en tirer une lecon, s'il y a lieu. + +M. Cheribois est un bourgeois de Joigny qui passe grassement sa vie dans +un egoisme bien entendu. Il n'a autour de lui que des femmes qui le +gatent: madame Cheribois d'abord, puis sa filleule, Henriette, et la +vieille bonne de la famille, Marion. Tout le premier acte sert a peindre +cet interieur cossu et tranquille, dans lequel le bon M. Cheribois ne +tolere pas le pli d'une rose. Cependant, il attend ce jour-la son fils +Paul, qui est en train de faire fortune a Paris, chez un agent de +change. Il est meme alle le chercher a la gare, et il revient tres +maussade, parce que Paul n'est pas arrive. La verite est que ce +malheureux garcon rode autour de la maison depuis le malin; il a joue a +la Bourse et a perdu cent mille francs; il explique a sa mere epouvantee +qu'il est deshonore, s'il ne paye pas. Mais lorsque M. Cheribois apprend +l'aventure, il refuse tout net les cent mille francs. Tant pis si +son fils est un imbecile! Voila la tranquille maison bouleversee, et +l'egoiste seul y dinera paisiblement le soir. + +Au second acte, madame Cheribois tente vainement de sauver son fils. +Elle se rend chez le notaire Violette, ou deja Henriette et la vieille +Marion sont venues faire assaut de devouement, en tachant de realiser +leur petite fortune pour la donner a Paul. Mais toutes les tendresses de +la mere se brisent contre la loi; elle ne peut disposer d'aucun argent +sans le consentement de son mari. Alors, elle se lamente, et, M. +Cheribois se presentant a son tour, une explication cruelle a lieu entre +eux. Il ne cede pas, la situation reste plus tendue. + +Enfin, au troisieme acte, le denoument est amene par une intrigue +secondaire. Un neveu de M. Cheribois, Laurent, possede pour toute +fortune une vigne que son oncle guette depuis longtemps. Justement, la +fille du notaire, Cecile, est aimee de Laurent. Il se decide a vendre sa +vigne a son oncle pour le prix de soixante-quinze mille francs, puis a +preter cet argent a Paul. Autre complication: M. Cheribois veut payer +ces soixante-quinze mille francs sur une somme de cent mille francs +qu'il vient de faire porter chez un banquier par Bidard, le clerc de +M deg. Violette. Et voila qu'on lui annonce la fuite de ce banquier. Il se +desole. Enfin, quand il apprend que Bidard, prevenu a temps, ne s'est +pas dessaisi de la somme, il se laisse attendrir et consent a donner les +cent mille francs a son fils. + +Je commencerai par la critique. Qui ne comprend que ce denoument est +facheux? Pendant les deux premiers actes, M. Louis Davyl s'est tenu +dans une etude tres simple et tres juste d'un petit coin de la vie de +province. On ne sent nulle part la convention theatrale, les recettes +connues, la routine des expedients et des ficelles du metier. Rien de +plus charmant, de mieux observe et de mieux rendu. Et voila tout d'un +coup que l'auteur parait avoir peur de cette belle simplicite; il se dit +que ca ne peut pas finir comme ca, que ce serait trop nu, qu'il faut +absolument corser le troisieme acte. Alors, il ramasse cette vieille +histoire des cent mille francs qu'on croit perdus et qu'on retrouve dans +la poche d'un clerc fantaisiste. Il force le coffre-fort de son egoiste +par un tour de passe-passe, au lieu de chercher a amener le denoument +par une evolution du caractere du personnage. + +Le pis est que M. Louis Davyl a fait la scene qu'il fallait faire, et +qu'il l'a meme tres bien faite. Quand M. Cheribois rentre chez lui a la +nuit tombante, il ne trouve plus personne, ni sa femme, ni sa niece, ni +la vieille bonne. Il n'y a pas meme de lampe allumee. Le nid ou il se +fait dorloter depuis un demi-siecle est desert et froid, lentement empli +d'une ombre inquietante. Alors, il est pris de peur, il tremble qu'on ne +l'abandonne, il grelotte a la pensee qu'il n'aura plus la trois femmes +pour prevenir ses moindres desirs. Et il se lance a travers les pieces, +il appelle, il crie. C'est lui, des lors, qui est a la merci de son +entourage. J'aurais voulu qu'a ce moment il fut vaincu par le seul fait +de son abandon, que son caractere d'egoiste lui arrachat ce cri: +"Tenez! voila les cent mille francs, rendez-moi ma tranquillite et mon +bien-etre." + +Remarquez que M. Cheribois obeissait ainsi jusqu'au bout a sa nature. +Apres avoir resiste par egoisme, il consentait par egoisme. Son vice le +punissait, sans que l'auteur eut a le transformer. D'autre part, il +faut songer que M. Cheribois n'est pas un avare; il se nourrit +merveilleusement et tient a digerer dans de bons fauteuils. S'il refuse +de donner les cent mille francs, c'est qu'il songe sans doute a toutes +les satisfactions personnelles qu'il peut se procurer avec une pareille +somme. Rien d'etonnant des lors a ce qu'il les donne, des que son refus +menace de gater son existence entiere. Je le repete, le denoument +naturel etait la, et pas ailleurs. + +Tout le reste, les cent mille francs promenes dans la poche de Bidard, +le bel expedient de Lucile, decidant Laurent a vendre sa vigne, n'est +reellement la que pour tenir de la place. Ce sont des complications +enfantines, imaginees en dehors de toute observation, ajoutees par +l'auteur dans le but d'occuper les planches. Je crois le calcul facheux. +L'effet obtenu aurait grandi, si le troisieme acte avait continue la +belle et touchante simplicite des deux premiers. M. Louis Davyl a eu le +tort de ne pas pousser magistralement son etude jusqu'au bout. Il s'est +dit qu'une "piece" etait necessaire, lorsque, selon moi, une "etude" +suffisait et donnait a l'idee une ampleur superbe. On a tort de se +defier du public, de croire qu'il exige de la convention. Ce sont les +deux premiers actes qui ont surtout charme la salle. Jamais M. Louis +Davyl n'aura laisse echapper une si belle occasion de laisser une +oeuvre. + +Telle qu'elle est, pourtant, la piece est une des meilleures que j'aie +vues cette annee. J'ai ete tres heureux de son succes, car ce succes me +confirme dans les idees que je defends. Voila donc le naturalisme au +theatre, je veux dire l'analyse d'un milieu et d'un personnage, le +tableau d'un coin de la vie quotidienne. Et l'on a pris le plus grand +plaisir a cette fidelite des peintures, a cette scrupuleuse minutie +de chaque detail. Le premier acte est vraiment charmant de verite; +on dirait le debut d'un roman de Balzac, sans la grande allure. Que +m'affirmait-on, que le theatre ne supportait pas l'etude du milieu? +Allez voir jouer _Monsieur Cheribois_, et, ce qui vous seduira, ce sera +precisement cette maison de Joigny, si tiede et si douce, dans laquelle +vous croirez entrer. + +Pour moi, M. Louis Davyl fera bien de s'en tenir la. Sa voie est +trouvee. Quand il s'est lance dans la litterature dramatique, apres une +vie deja remplie, il a deploye une activite fievreuse, il a voulu tenter +toutes les notes a la fois. J'ai vu de lui des pieces bien mediocres, +entre autres de grands melodrames ou il pataugeait a la suite de Dumas +pere et de M. Dennery. J'ai vu un drame populaire, dans lequel, a cote +d'excellentes scenes prises dans le milieu ouvrier, il y avait une +accumulation de vieux cliches intolerables. De tout son bagage, il ne +reste que la _Maitresse legitime_ et _Monsieur Cheribois_. La conclusion +est facile a tirer. J'espere que l'experience est desormais faite pour +lui; il doit s'en tenir aux pieces d'observation et d'analyse, il doit +ne pas sortir du theatre naturaliste, s'il veut enfin conquerir et +garder une haute situation. On a pu comprendre qu'il se cherchat et +qu'il tatat le public; on ne comprendrait plus qu'il ne se fixat pas +ou parait aller le succes et ou se trouve evidemment son temperament +d'auteur dramatique. + + + +VII + +La comedie en quatre actes de M. Albert Delpit: _le Fils de Coralie_ a +obtenu un veritable succes au Gymnase. + +En quelques lignes, voici le sujet. Une fille, Coralie, qui a scandalise +Paris par sa debauche, s'est retiree en province, apres fortune faite, +pour se consacrer tout entiere a l'education de son fils Daniel. +L'enfant a grandi, il est aujourd'hui capitaine, et un capitaine +extraordinairement pur, noble, bon, delicat, grand, chaste, integre, +magnanime. Naturellement, il ignore les anciennes farces de sa mere, qui +s'est modestement derobee sous le nom de madame Dubois. C'est alors +que le capitaine veut epouser la fille d'une respectable famille de +Montauban, Edith Godefroy. Les deux jeunes gens s'adorent, sa pretendue +tante donne a Daniel une somme de neuf cent mille francs, une fortune +dont on lui aurait confie la gestion; tout irait pour le mieux, si un +ancien viveur, M. de Montjoye, ne reconnaissait pas d'abord Coralie, et +si ensuite le notaire Bonchamps ne mettait pas a neant le roman naif de +madame Dubois, en lui posant les questions necessaires a la redaction +du contrat. Elle se trouble, et la grande scene attendue, la scene +d'explication entre elle et son fils, se produit alors. Au dernier +acte, le mariage ne se ferait naturellement pas, si Edith ne declarait +publiquement, dans un etrange coup de tete, qu'elle est la maitresse de +Daniel. M. Godefroy, vaincu par ce moyen un peu raide de comedie, se +decide a les unir, a la condition que Coralie se retirera dans un +couvent. + +Avant tout, examinons la question de moralite. Je crois savoir que +M. Delpit est a cheval sur la morale. Sa pretention, me dit-on, est +d'ecrire des oeuvres dont les femmes ne rougissent pas, et dont +l'influence salutaire doit ameliorer l'espece humaine, par des moyens +tendres et nobles. + +Or, j'avoue avoir cherche la vraie moralite du _Fils de Coralie_, sans +etre encore parvenu a la decouvrir. Est-ce a dire que les filles ne +doivent pas avoir de fils, ou bien qu'elles doivent eviter d'en faire +des capitaines immacules, si elles en ont? Non, car Daniel est en somme +parfaitement heureux a la fin, et il serait fils d'une sainte, qu'il +n'aurait pas a remercier davantage la Providence. L'auteur ne dit meme +pas aux dames legeres de Paris: "Voyez combien vos desordres retomberont +sur la tete de vos fils; vous serez un jour punies dans leur bonheur +brise." Au demeurant, Coralie est pardonnee; elle s'enterre bien au +couvent, mais quelle fin heureuse pour une vieille catin, lasse de la +vie, s'endormant au milieu des tendresses calines des bonnes soeurs! car +je me plais a ajouter un cinquieme acte, a voir Coralie mourir dans le +sein de l'Eglise et laisser sa fortune pour les frais du culte. C'est la +mort enviee de toutes les pecheresses, l'argent du Diable retourne au +bon Dieu. Et remarquez que celle-ci a, en outre, la joie de savoir son +fils bien etabli. + +Donc, la moralite est ici fort obscure. La seule conclusion qu'on puisse +tirer, me parait etre celle-ci, adressee aux filles trop lancees: +"Tachez d'avoir un fils capitaine et pur pour qu'il vous refasse une +virginite sur le tard," moyen un peu complique, qui n'est pas a la +portee de toutes ces dames. + +Mais soyons serieux, laissons la morale absente, et arrivons a la +question litteraire. C'est la seule qui doive nous interesser. J'ai +simplement voulu montrer que les ecrivains moraux sont generalement ceux +dont les oeuvres ne prouvent rien et ne menent a rien. On tombe avec eux +dans l'amphigouri des grands sentiments opposes aux grandes hontes, dans +un pathos de noblesse d'une extravagance rare, lorsqu'on le met en face +des realites pratiques de la vie. + +Les deux premiers actes sont consacres a l'exposition. Rien de saillant, +mais des scenes d'une grande nettete et bien conduites. Je ne fais des +reserves que pour la langue; c'est trop ecrit, avec des enflures de +phrases, tout un dialogue qui n'est point vecu. Maintenant, je passe au +troisieme acte, le seul remarquable. Il merite vraiment la discussion. + +Nulle part je n'ai encore lu les raisons qui, selon moi, ont fait le +grand et legitime succes de cet acte. Presque tous les critiques se sont +exclames sur la coupe meme de l'acte, sur la facture des scenes, sur le +pur cote theatral, en un mot. Il semble, d'apres eux, que M. Delpit ait +reussi, parce qu'il a coule son oeuvre dans un moule connu. Eh bien! je +crois etre certain, pour ma part, que M. Delpit doit son succes a la +quantite de verite qu'il a ose mettre sur les planches; cette quantite +n'est pas grande, il est vrai, et le public, en applaudissant, a pu tres +bien ne pas se rendre un compte exact de ce qu'il applaudissait. Mais le +fait ne m'en parait pas moins facile a demontrer. + +Voyez la scene du notaire. Rien de plus simple, de plus logique ni de +plus fort. Voila un homme dans l'exercice de sa profession; il pose +les questions qu'il doit poser, et ce sont justement ces questions, si +naturelles, qui determinent la catastrophe. Ici, nous ne sommes plus au +theatre; il ne s'agit plus de ce qu'on nomme "une ficelle", un expedient +visible, consacre, use, passe a l'etat de loi. Nous sommes dans la vie +ordinaire, dans ce qui doit etre. Aussi l'effet a-t-il ete immense. +Toute la salle etait secouee. La preuve est-elle assez concluante, et me +donne-telle assez raison? Voila ce qu'on obtient avec la verite banale +de tous les jours. + +Et ce n'est pas tout. Voyez Coralie pendant cette scene et les +suivantes. Tout un coin de la vraie fille est risque ici fort habilement +et dans une juste mesure des necessites sceniques. D'abord, voici la +fille avec son roman naif, son histoire d'une soeur a elle qui aurait +laisse neuf cent mille francs a Daniel; elle ne s'est pas inquietee des +lois qu'elle ignore, elle s'est contentee d'un de ces mensonges qu'elle +a faits cent fois a ses amants et dont ceux-ci se sont toujours montres +satisfaits. Aussi se trouble-t-elle tout de suite, lorsque le notaire la +met en face des realites. C'est un chateau de cartes qui s'ecroule, et +elle en reste suffoquee, eperdue, sans force pour mentir de nouveau, +pleurant comme une enfant. L'observation est excellente; une fois +encore, nous sommes dans la vie. J'en dirai de meme pour certaines +parties de la grande scene entre Coralie et son fils, tout en faisant +pourtant des reserves, car l'auteur ici verse singulierement dans la +declamation et dans les gros effets inutiles. J'aurais voulu plus de +discretion dramatique, certain que le coup porte sur le public aurait +encore grandi. Rien de meilleur que l'embarras de Coralie, lorsque +Daniel lui demande le nom de son pere; tres juste egalement la +conclusion de la scene, le pardon du fils acceptant sa mere, quelle +qu'elle soit. Seulement, c'est la que je voudrais moins de rhetorique. +Daniel fait des phrases sur la redemption, sur l'honneur, sur la +famille. A quoi bon ces phrases, dont on rirait dans la realite? +Pourquoi ne pas parler simplement et dire tout juste ce que Daniel +dirait, s'il etait seul a seule avec sa mere, dans une chambre? Toujours +l'idee qu'on est au theatre et qu'il faut donner un coup de pouce a +la verite, si l'on veut obtenir l'emotion, lorsqu'il est demontre au +contraire que la plus forte emotion nait de la verite la plus franche et +la plus simple. + +Tel est donc, pour moi, le grand merite de ce troisieme acte. Daniel +reste en bois, sauf deux ou trois cris, car Daniel est un etre abstrait, +fait sur un type ridicule de perfection. Mais Coralie se montre bien +vivante, et cela suffit pour donner a l'acte un souffle de vie. Je le +repeterai: l'acte a reussi parce que, d'un bout a l'autre, il echappe +aux ficelles ordinaires, et qu'il obeit simplement a des ressorts +logiques et humains, pris dans le caractere meme des personnages. Je +n'insisterai pas sur le quatrieme acte, bien qu'il contienne peut-etre +la pensee morale et philosophique de l'auteur. En tout cas, je vois la +une concession aux necessites sceniques qui diminue l'oeuvre et lui +enleve toute largeur. + +Maintenant, M. Delpit me permettra-t-il de lui donner quelques conseils, +comme mon metier de critique m'y oblige? Je vois partout qu'on l'acclame +et qu'on le grise, en le poussant dans une voie qui me parait facheuse. +Ainsi, je nommerai M. Sarcey, dont l'autorite est reelle en matiere +dramatique, et qui, selon moi, fait beaucoup de victimes par les +enseignements de son feuilleton. Ecoutez ce qu'il ecrit a propos du +_Fils de Coralie_: "La belle chose que le theatre! Personne a ce moment +ne pensait plus a l'indignite de la mere, a l'impossibilite du sujet. +Personne ne songeait plus a chicaner son emotion. On avait en face +une mere et un fils dans une situation terrible, et les repliques +jaillissaient a coups presses comme des eclats de foudre. Tout le reste +avait disparu." Cela revient a dire en bon francais: "Moquez-vous de la +vraisemblance, moquez-vous du bon sens, mettez simplement des pantins +l'un devant l'autre, dans des situations preparees, et comptez sur +l'emotion du public pour etre absous: tel est le theatre qui est une +belle chose." D'ailleurs, je le sais, M. Sarcey ne se fait pas une autre +idee du theatre, il le juge au point de vue de la consommation courante +du public. Eh bien! que M. Delpit s'avise d'ecouter M. Sarcey, de croire +que tous les defauts disparaissent, lorsqu'on a fait rire ou pleurer une +salle, et il verra le beau resultat a sa cinquieme ou sixieme piece! + +Non, il n'est pas vrai que tout disparaisse dans l'emotion purement +nerveuse du public. A ce compte, les melodrames les plus gros et les +plus betes seraient des chefs-d'oeuvre inattaquables, car ils ont +bouleverse de gaiete et de douleur des generations entieres. Non, le +theatre n'est pas une belle chose, parce qu'on peut y duper chaque soir +quinze cents personnes, en leur faisant avaler des choses tres mediocres +dans un eclat de rire ou dans un flot de larmes. C'est au contraire +pour cette raison que le theatre est inferieur. Il n'est pas honorable +d'ebranler la raison des spectateurs par des situations violentes, au +point de les rendre imbeciles, et cela n'est permis qu'aux pieces sans +litterature. Ou M. Sarcey a-t-il vu que la situation faisait tout +oublier? dans le repertoire des boulevards, dans nos pieces romantiques +qui melent l'habilete de Scribe a la fantasmagorie de Victor Hugo. Mais +qu'il cite un chef-d'oeuvre qui soit un chef-d'oeuvre en dehors de +l'observation humaine et de la beaute litteraire du dialogue. Il faut +toujours voir le chef-d'oeuvre; rien ne me parait desastreux pour la +critique comme cet engourdissement dans le train-train quotidien de nos +theatres, qui ne met rien au dela du succes immediat d'une piece et qui +rapporte tout a la consommation courante du public. Sans doute, les +chefs-d'oeuvre sont rares; mais c'est pour le chef-d'oeuvre que nous +travaillons tous. Peu importent les fabricants, ils ne meritent pas +qu'on discute sur leur plus ou leur moins de mediocrite. + +Je dirai donc a M. Delpit de ne pas trop se fier aux situations, a +l'emotion qu'il peut determiner en heurtant des marionnettes, placees +dans de certaines conditions. Ce metier ne reussit meme plus aux +vieux routiers du melodrame. S'il n'avait mis dans sa comedie que des +invraisemblances et des conventions, comme M. Sarcey parait le croire, +sa comedie tomberait aujourd'hui devant l'indifference publique. Ce +n'est pas grace aux situations que le _Fils de Coralie_ a reussi, car +nous avons vu d'autres situations aussi puissantes et plus neuves ne pas +toucher les spectateurs; c'est grace a la somme de verite que l'auteur +a ose apporter dans les situations, comme j'ai tache de le prouver. M. +Sarcey ne dit pas un mot de cela. Il ajoute meme que, lorsqu'une salle +pleure, il n'y a plus a discuter; alors qu'on nous ramene a _Lazare le +Patre_, dont on vient de faire quelque part une reprise si piteuse. +Le preuve que rien ne disparait, meme dans le succes, c'est que le +capitaine Daniel reste un personnage en bois pour tout le monde, c'est +que le quatrieme acte empechera toujours le _Fils de Coralie_ d'etre +une oeuvre de premier ordre. Le public, que l'on croit pris tout entier +quand on l'a vu rire ou pleurer, a de terribles revanches; il juge +son emotion et il se revolte, si l'on s'est moque de lui. Telle est +l'explication du dedain que nos petits-fils montreront pour certaines +oeuvres acclamees aujourd'hui dans nos theatres. + +M. Delpit vient de reveler un temperament d'homme de theatre. +Maintenant, il faut qu'il produise. Deux routes s'ouvrent devant lui: +l'oeuvre de convention et l'oeuvre de verite, l'analyse humaine et la +fabrication dramatique. Dans dix ans, on le jugera. + + + +LA PANTOMIME + +Il vient de se faire, au theatre des Varietes, une tentative tres +interessante, et dont le succes a d'ailleurs ete complet. Je veux parler +de l'introduction de la pantomime dans la farce. Frappe du triomphe que +les Hanlon-Lees, ces mimes merveilleux, obtenaient aux Folies-Bergere, +le directeur des Varietes a eu l'idee heureuse de commander une piece, +une farce, dans laquelle les auteurs leur menageraient une large part +d'action. Il s'agissait donc de leur fournir un theme, de les placer +dans un cadre dialogue, ou ils pussent se mouvoir avec aisance. Le +projet etait des plus ingenieux et des plus tentants. C'etait produire +les Hanlon devant le grand public et elargir leur drame muet d'un drame +parle, qui menagerait l'attention des spectateurs. + +Nous ne sommes pas en Angleterre, ou l'on supporte parfaitement une +pantomime en cinq actes durant toute une soiree. Notre genie national +n'est point dans cette imagination atroce d'une grele de gifles et de +coups de pied tombant pendant quatre heures, au milieu d'un silence de +mort. L'observation cruelle, l'analyse feroce de ces grimaciers qui +mettent a nu d'un geste ou d'un clin d'oeil toute la bete humaine, nous +echappent, lorsqu'elles ne nous fachent pas. Aussi faut-il, chez nous, +que la pantomime ne soit que l'accessoire, et qu'il y ait des points de +repos, pour permettre aux spectateurs de respirer. De la l'utilite du +cadre impose a MM. Blum et Toche, les auteurs du _Voyage en Suisse_. Ils +ont ete charges de presenter les Hanlon au grand public parisien, en +motivant leurs entrees en scene et en embourgeoisant le plus possible la +fantaisie sombre de leurs exercices. + +Le gros reproche que j'adresserai aux auteurs, c'est d'avoir trop +embourgeoise cette fantaisie. Leur scenario n'est guere qu'un +vaudeville, et un vaudeville d'une originalite douteuse. Cet +ex-pharmacien qui se marie et que des farceurs poursuivent pendant son +voyage de noces, pour l'empecher de consommer le mariage, n'apporte +qu'une donnee bien connue. Encore ne chicanerait-on pas sur l'idee +premiere, qui etait un point de depart de farce amusante; mais il +aurait fallu, dans les developpements, dans les episodes, une invention +cocasse, une drolerie poussee a l'extreme, qui aurait elargi le sujet, +en le haussant a la satire enragee. Mon sentiment tout net est que le +train de la piece est trop banal, trop froid, et que, des que les Hanlon +paraissent, avec leur envolement de farceurs lyriques, ils y detonnent. + +Souvent, lorsqu'on sort d'une feerie, on regrette que toutes ces +splendeurs soient depensees sur des scenarios si mediocres, on se dit +qu'il faudrait un grand poete pour parler la langue de ce peuple de +fees, de princesses et de rois. Eh bien! ma sensation a ete la meme +devant le _Voyage en Suisse_. J'ai regrette qu'un observateur de +genie, qu'un grand moraliste n'ait pas ecrit pour les Hanlon la piece +profondement humaine, la satire violente et au rire terrible que ces +artistes si profonds meriteraient d'interpreter. Leur puissance de +rendu, leurs trouvailles d'analystes impitoyables, font eclater les +plaisanteries faciles du vaudeville. Il leur faudrait, pour etre chez +eux, du Moliere ou du Shakespeare. Alors seulement ils donneraient tout +ce qu'ils sentent. + +J'insiste, parce que, malgre leur tres vif succes, on ne m'a pas paru +les gouter a leur haut merite. Ils sont de beaucoup superieurs au +canevas qu'on leur a fourni. Lorsqu'ils etaient livres a eux-memes, aux +Folies Bergere, ils trouvaient des scenes d'une autre profondeur et +qui vous faisaient passer a fleur de peau le petit frisson froid de la +verite. En un mot, leur pantomime a un au dela troublant, cet au dela, +de Moliere qui met de la peur dans le rire du public. Rien n'est plus +formidable, a mon avis, que la gaiete des Hanlon, s'ebattant au +milieu des membres casses, et des poitrines trouees, triomphant dans +l'apotheose du vice et du crime, devant la morale ahurie. Au fond, c'est +la negation de tout, c'est le neant humain. + +Je ne parlerai donc pas de le piece, qui est l'oeuvre de deux auteurs +spirituels. Eux-memes se sont effaces. Mon seul but, en analysant les +principales scenes des Hanlon, est de montrer de quelle observation +cruelle, de quelle rage d'analyse, ces mimes de genie tirent le rire. +Il leur fallait d'autant plus de souplesse que la situation, pour eux, +reste la meme depuis le commencement jusqu'a la fin de la piece. Ils +n'ont pas trouve la un drame avec ses peripeties: leur action se borne a +etre des farceurs, qui interviennent toujours dans les memes conditions. +Defaut grave du scenario, monotonie qu'ils ne sont parvenus a dissimuler +que par des prodiges de nuances. Ils ont mis partout des dessous, +lorsqu'il n'y en avait pas. Leurs merveilles d'execution ont sauve la +pauvrete du theme. + +Voyez leur premiere entree en scene. Ils arrivent sur l'imperiale d'une +vieille diligence qui, tout d'un coup, verse au fond du theatre. La +degringolade est effroyable, au milieu des vitres cassees, des cris et +des jurons. Pour sur, il y a des poitrines ouvertes, des tetes aplaties; +et le public eclate d'un fou rire. Aimable public! et comme les Hanlon +savent bien ce qu'il faut a notre gaiete! D'ailleurs, par un prodige +d'adresse, ils se retrouvent tous devant la rampe, ranges en une ligne +correcte, sur leur derriere. L'adresse, l'escamotage des consequences de +l'accident, redouble ici la gaiete des spectateurs. Dans les accidents +reels, on rit d'abord, puis on s'apitoie; les Hanlon ont parfaitement +compris qu'il ne fallait pas laisser a l'apitoiement le temps de se +produire. De la le gros effet comique. + +J'avoue, au second acte, n'aimer que mediocrement le truc du +spleeping-car. Regle generale, toutes les fois qu'on fait du bruit a +l'avance autour d'un truc qui doit passionner Paris, il est presque +certain que le truc ratera. Le public arrive monte, croyant a une +illusion absolue, et lorsqu'il voit les ficelles, comme dans le cas de +ce spleeping-car, l'illusion ne se produit plus du tout, parce qu'on l'a +rendu exigeant. La verite est que la manoeuvre du truc, dont on a +tant parle, est beaucoup trop lente. L'explosion a lieu, le wagon +s'entr'ouvre, les deux moities se relevent a droite et a gauche, tandis +que les personnages, qui devraient etre lances en l'air, gagnent +tranquillement des arbres, sur lesquels ils se perchent; le tout a grand +renfort de cordages, comme dans les joujoux d'enfant. Je sais bien qu'on +ne peut nous offrir un veritable accident. Mais, en cette matiere, +toutes les fois que l'illusion est impossible, le truc doit etre +abandonne. Les Hanlon ne trouvent donc dans cet acte qu'a exercer leur +adresse et leur audace de gymnastes. C'est tres gros comme gaiete. Rien +par dessous. + +Je prefere de beaucoup le troisieme acte. L'entree en scene est encore +des plus etonnantes. Les Hanlon tombent du plafond, au beau milieu +d'une table d'hote, a l'heure du dejeuner. Vous voyez l'effarement des +voyageurs. Ici, il y a un de ces coups de folie qui traversent les +pantomimes, ces coups de folie epidemiques dont on rit si fort, avec +de sourdes inquietudes pour sa propre raison. Les Hanlon prennent +les plats, les bouteilles, et se mettent a jongler avec une furie +croissante, si endiablee, que peu a peu les convives, entraines, +enrages, les imitent, de facon que la scene se termine dans une demence +generale. N'est-ce pas le souffle qui passe parfois sur les foules +et les detraque? L'humanite finit souvent par jongler ainsi avec les +soupieres et les saladiers. On est pris par le fou rire, on ne sait si +l'on ne se reveillera pas dans un cabanon de Bicetre. Ce sont la les +gaietes des Hanlon. + +Et que dire de la scene du gendarme, qui vient ensuite? Un gendarme se +presente pour arreter les coupables. Des lors, c'est le gendarme qui +va etre bafoue. Il est l'autorite, on le bernera, on passera entre +ses jambes pour le faire tomber, on lui causera des peurs atroces en +s'elancant brusquement d'une malle, on l'enfermera dans cette malle, +on le rendra si piteux, si ridicule, si betement comique, que la foule +enthousiaste applaudira a chacune de ses mesaventures. C'est la scene +qui a meme produit le plus d'effet. Personne n'a songe qu'on insultait +notre armee. Pourtant, rien de plus revolutionnaire. Cela flatte le +criminel qu'il y a au fond des plus honnetes d'entre nous. Cela nous +gratte dans notre besoin de revanche contre l'autorite, dans notre +admiration pour l'adresse, pour le coquin adroit qui triomphe de +l'honnete homme trop lourd, que ses boites embarrassent. + +Je signalerai, dans le genre fin, la scene de l'ivresse, que le public a +trouvee trop longue, parce que les delicatesses de cette analyse savante +lui ont echappe. Elle est pourtant tout a fait superieure, comme +observation et comme execution. Les grands comediens ne rendent pas +d'une facon plus detaillee, et nous pouvons prendre la une lecon +d'analyse, nous autres romanciers. Rien n'est plus juste ni plus complet +que ces tatonnements de deux ivrognes engourdis par le vin, qui, voulant +avoir de la lumiere, perdent successivement les allumettes, la bougie, +le chandelier, sans jamais retrouver qu'un des objets a la fois. C'est +toute une psychologie de l'ivresse. + +En somme, je le repete, le succes a ete tres vif. On a beaucoup applaudi +les Hanlon. Je ne fais pas ici une etude complete de ces grands +artistes, car il faudrait degager leur originalite, bien montrer ce +qu'ils ont apporte de personnel, en dehors de leurs sauts de gymnastes +et de leurs jeux de mimes. Ce qu'ils mettent dans tout, c'est une +perfection d'execution incroyable. Leurs scenes sont reglees a la +seconde. Ils passent comme des tourbillons, avec des claquements +de soufflets qui semblent les tic-tac memes du mecanisme de leurs +exercices. Ils ont la finesse et la force. C'est la ce qui les +caracterise. Sous le masque enfarine de Pierrot, ils detaillent l'idee +avec des jeux de physionomie d'un esprit delicieux; puis, brusquement, +un coup du vent semble passer, et les voila lances dans une ferocite +saxonne qui nous surprend un peu. Ils bondissent, ils s'assomment, ils +sont a la fois aux quatre coins de la scene; et ce sont des bouteilles +volees avec une habilete qui est la poesie du larcin, des gifles qui +s'egarent, des innocents qu'on batonne et des coupables qui vident les +verres des braves gens, une negation absolue de toute justice, une +absolution du crime par l'adresse. Telle est leur originalite, un +melange de cruaute et de gaiete, avec une fleur de fantaisie poetique. + +Je le dis encore, je ne sais rien de plus triste sous le rire. Cela +rappelle les grandes caricatures anglaises. L'homme se debat et +sanglote, dans les gambades et les grimaces de ces mimes. Je songeais +avec quel cri de colere on accueillerait une oeuvre de nous, romanciers +naturalistes, si nous poussions si loin l'analyse de la grimace humaine, +la satire de l'homme aux prises avec ses passions. Imaginez un moment la +scene du gendarme dans un de nos livres, admettez que nous trainions ce +pauvre gendarme dans le ridicule, en mettant sous la charge une pareille +negation de l'autorite: on nous traiterait de communard, on nous +demanderait compte des otages. Certes, dans nos ferocites d'analyse, +nous n'allons pas si loin que les Hanlon, et nous sommes deja fortement +injuries. Cela vient de ce que la verite peut se montrer et qu'elle +ne peut se dire. Puis, la caricature couvre tout. On lui permet le +par-dessous et l'au dela. Et c'est tant mieux, puisqu'elle nous regale. +Faisons tous des pantomimes. + + + +LE VAUDEVILLE + +Je ne me charge pas de raconter les _Dominos Roses_, la nouvelle +piece en trois actes que MM. Delacour et Hennequin ont fait jouer au +Vaudeville. C'est une de ces pieces compliquees, d'une ingeniosite +d'ebenisterie sans pareille, un de ces petits meubles chinois, aux cents +tiroirs se casant les uns dans les autres, qu'il faut replacer avec une +exactitude scrupuleuse, si l'on veut ne rien casser. + +Les auteurs ont appele leur oeuvre comedie. Voila un bien grand mot pour +une piece de cette facture. J'aurais prefere vaudeville. Une comedie ne +va pas, selon moi, sans une etude plus ou moins poussee des caracteres, +sans une peinture quelconque d'un milieu reel. Or, les auteurs ne sont +en somme que d'aimables gens, bien decides a recreer le public, en +faisant tourner devant lui le quadrille de leurs marionnettes. Leur art +consiste a machiner leur joujou, de facon que les personnages obeissent +a chaque tour de la manivelle et viennent occuper sur les planches +l'endroit precis qui leur est assigne. C'est du theatre mecanique, des +bonshommes, joliment campes, dont les pas sont regles comme par +un maitre de ballets. Ils vont a gauche, ils vont a droite, ils +s'entrecroisent, se melent et se degagent, pour le plus grand plaisir +des yeux du public. Et, je le repete, cela demande des mains exercees. +On parle souvent du metier au theatre. Eh bien! les _Dominos Roses_ sont +un produit immediat du metier, sans aucune faute. De la memoire, de +l'adresse, et rien de plus. Mais on voit que le metier n'est decidement +pas a dedaigner, puisqu'il peut suffire au succes. + +On parlait du _Proces Veauradieux_, des memes auteurs, pendant la +representation. Les deux pieces, en effet, ont beaucoup de ressemblance, +sortent tout au moins du meme moule. Rien de plus naturel, d'ailleurs. +MM. Delacour et Hennequin ont pense, avec raison, que les spectateurs +applaudiraient plus volontiers ce qu'ils avaient deja applaudi. Les +nouveautes troublent le public dans sa quietude, lui causent une +secousse cerebrale desagreable. L'eternel quiproquo des maris qui +embrassent les bonnes, en croyant embrasser leurs femmes, ne suffit-il +pas a la gaiete d'une soiree? Rien de plus digestif que ce jeu du +quiproquo. Il est a la portee de tout le monde, il souleve toujours le +meme eclat de rire, comme ces calembours de province qui sont, pendant +un quart de siecle, la joie d'un salon. Et l'on s'en va, la tete libre, +sans fatigue intellectuelle, en se souvenant des petits jeux de societe +de sa jeunesse. + +J'ai bien suivi les impressions du public, au courant des trois actes. +D'abord, j'ai constate un peu de froideur. On voyait les auteurs venir +avec leurs gros sabots, et l'on echangeait des regards comme pour se +dire qu'on savait bien la suite. Meme, derriere moi, un monsieur tres +ferre sans doute sur le repertoire de nos vaudevilles, citait les pieces +ou la meme idee se trouvait deja; et il y en avait une longue liste, je +vous assure. Mais l'intrigue se nouait, le charme operait peu a peu. Je +m'imaginais apercevoir les auteurs derriere une coulisse, tendant leur +piege avec la tranquillite d'hommes qui connaissent la bonne glu. Tous +les vieux mots portaient. A mesure que les spectateurs se retrouvaient +davantage en pays de connaissance, ils devenaient bons enfants, +s'amusaient aux endroits ou ils s'amusent depuis leur age le plus +tendre. Certes, ils etaient de plus en plus certains du denouement, tous +vous auraient dit comment tourneraient les choses, il n'y avait pas dans +leur emotion le moindre doute sur la felicite finale des personnages; +mais cela les ravissait d'assister une fois de plus au devidage adroit +de cet echeveau dramatique si bien embrouille. + +Les auteurs allaient-ils prendre le fil a gauche ou a droite? Et cette +seule alternative suffisait a leur bonheur. Puis, il y avait encore le +hasard des noeuds; innocentes catastrophes, aussi vite reparees que +survenues, qui accidentaient la route parcourue tant de fois. Des le +second acte, la salle ravie se croyait encore au _Proces Veauradieux_, +et applaudissait a tout rompre. Grand succes. + + + +II + +Il s'agit dans _Bebe_, la piece de MM. de Najac et Hennequin, d'un de +ces grands enfants que les meres gardent jusqu'au mariage, autour de +leurs jupes, et auxquels elles ne peuvent jamais se decider a donner la +clef des champs. Tel est le bebe, un bebe de vingt-deux ans, et qui a +deja de la barbe au menton. Gaston est adore par sa mere, la baronne +d'Aigreville, qui le cajole, le dodeline et lui parle encore en +zezayant, comme s'il portait toujours des robes et un bourrelet. + +Quant au sujet philosophique,--il y a un sujet philosophique,--il repose +sur cette idee qu'un jeune homme, avant de se marier et de faire un bon +mari, doit parcourir trois periodes, la periode des femmes de chambre, +celle des cocottes et celle des femmes mariees. C'est le cousin +Kernanigous qui dit cela, et le cousin s'y connait, lui qui, chaque +annee, quitte sa ferme modele de Bretagne pour venir faire ses farces a +Paris. + +Naturellement, Gaston, que sa mere croit encore un ange de purete, a +deja fait de nombreux accrocs a sa robe d'innocence. La baronne lui +a meuble un entresol, dans la meme maison qu'elle, pour qu'il puisse +etudier son droit tranquillement; mais Gaston, en compagnie de son +ami Arthur, n'utilise guere son entresol que pour recevoir des dames. +Ajoutez que le baron est une absolue ganache; ce digne homme passe sa +vie a lire les journaux, chez lui et a son cercle, ce qui fatalement a +influe d'une facon deplorable sur son intelligence. Il ne s'occupe de +son fils que pour lui adresser la morale la plus drole du monde. Ainsi, +lorsque les farces de Bebe se decouvrent, et que celui-ci s'excuse +en rappelant a son pere les folies que lui-meme a du faire dans sa +jeunesse, le baron repond gravement: "Monsieur, en ce temps-la, je +n'etais pas encore votre pere." Le mot a fait beaucoup rire. + +Donc, Gaston parcourt les trois phases. La premiere est representee +par la femme de chambre de sa mere, Toinette; la seconde, par une dame +galante, Aurelie; et la troisieme par sa cousine, madame de Kernanigous +elle-meme. Des trois, c'est Toinette que je prefere. Elle est adorable, +cette enfant, qui s'ecrie, lorsque Gaston veut l'abandonner: "Ah! +monsieur, vous n'aurez pas le coeur de quitter la femme de chambre de +votre mere!" Elle adore son maitre, lui recoud ses boutons, pleure au +denouement, quand on le marie. Les auteurs, en rendant la femme de +chambre si aimable, auraient-ils eu des intentions democratiques? + +Tout le sujet est la, mais les auteurs connaissent trop leur metier +pour ne pas avoir complique ce sujet a l'aide des quiproquos les plus +inextricables. M. Hennequin persevere naturellement dans un genre +qui lui a valu trois grands succes: les _Trois Chapeaux_, le _Proces +Veauradieux_ et les _Dominos Roses_. Sa part de collaboration est +certainement dans les singulieres complications de l'intrigue. Je +renonce a raconter ces complications, mais je puis les indiquer. Aurelie +la cocotte, est en meme temps la maitresse de Gaston et celle du cousin +Kernanigous; elle est encore la femme legitime d'un repetiteur de +droit, Petillon, dont je parlerai tout a l'heure. Alors, se produit la +debandade obligee. C'est d'abord madame de Kernanigous qu'on prend pour +Aurelie; puis, c'est Aurelie qu'on prend pour madame de Kernanigous; +la brune et la blonde se melent, le public lui-meme finit par ne plus +savoir au juste ce qu'il doit croire. A un moment, il y a jusqu'a quatre +personnes cachees derriere des portes. Et l'on rit. + +On rit, parce que tous les personnages courent sur la scene. Cette +debandade qui entre, sort, se cache, reparait, fait claquer les portes, +etourdit les spectateurs et les charme. Cela, d'ailleurs, pourrait +continuer eternellement. S'il n'y a pas de raison pour que cela +commence, il y en a encore moins pour que cela finisse. Enfin, les +auteurs veulent bien aboutir a un mariage entre Gaston et une niece de +Kernanigous. L'honneur de la cousine est sauf. La baronne et le baron +sont convaincus que leur fils n'est plus un bebe, et ils consentent a le +traiter en homme. + +Ce genre de pieces a quiproquos est toujours d'un effet sur. Seulement, +je trouve qu'il fatigue vite. Un acte suffirait. Au troisieme acte de +_Bebe_, je commencais a etre ahuri. Rien d'enervant a la longue comme de +voir tous les personnages se precipiter les uns derriere les autres; on +voudrait qu'ils se tinssent enfin tranquilles, pour les entendre causer +comme tout le monde. S'ils n'ont rien a dire, pourquoi ne se contentent +ils pas de jouer une pantomime? cela serait aussi rejouissant. En somme, +je le repete, le genre est gros et absolument inferieur. Le succes vient +de ce que le public croit entrer de moitie dans la piece. + +Mais ce qui donne a _Bebe_ une certaine valeur, c'est une pointe +litteraire, ou l'on sent la collaboration de M. de Najac. Il y a, dans +les deux premiers actes, quelques scenes fort jolies, d'un comique +tres fin. Ces scenes sont fournies par la baronne et par Petillon, le +repetiteur de droit. + +La baronne a voulu donner un repetiteur a son fils, pour le hater dans +ses examens. Il faut dire que Gaston est un veritable cancre. Or, +Petillon a une facon de professer qui est un poeme de tolerance; il +laisse ses eleves, Gaston et Arthur, causer de leurs maitresses et +de leurs parties fines, entre deux commentaires du Code; il se mele +lui-meme a la conversation, avec le rire sournois et gourmand d'un +cuistre voluptueux qui n'est pas assez riche pour contenter ses +passions. Une des scenes les plus droles est celle-ci: le baron surprend +ces messieurs tapant sur le piano, dansant avec des dames; et Petillon +sauve les garnements, en expliquant que sa methode consiste a apprendre +le Code en musique. Il va jusqu'a chanter plusieurs articles. C'est la +une bonne extravagance. La salle entiere a ete prise d'un fou rire. + + + +III + +MM. de Najac et Hennequin ont voulu donner au Gymnase un pendant a +_Bebe_, et ils ont ecrit la _Petite Correspondance_. + +Je ne crois pas necessaire d'entrer dans une analyse de cette piece. +Quel singulier genre! Prendre des bouts de fil, les emmeler, mais d'une +facon adroite, de maniere qu'ils paraissent noues ensemble, en un +paquet inextricable; puis, tirer un seul bout, celui qu'on a menage, +et rembobiner le tout d'un trait, sans la moindre difficulte. La +litterature est absente, on s'interesse a cela comme a un jeu de +patience; et quand on s'en va, on eprouve un vide, une deception, +avec cette pensee vague que ce n'etait pas la peine de se passionner, +puisqu'on etait certain a l'avance que cela finirait comme cela avait +commence. Au theatre, lorsqu'on n'emporte aucun fait nouveau, aucune +observation a creuser, on garde contre la piece une sourde rancune, de +meme qu'on s'en veut lorsqu'on a lu un livre vide ou qu'on s'est arrete +a causer dix minutes avec un bavard imbecile, qui vous a noye d'un +deluge de mots. + +Je songeais au succes de _Bebe_, en voyant la _Petite Correspondance_, +et je me disais qu'en somme ce succes etait merite. A coup sur, ce qui a +charme si longtemps le public, ce n'est pas l'imbroglio de la piece, ce +sont deux ou trois scenes d'observation amusante qu'elle contenait. Et +ce qui prouve qu'une serie de quiproquos ne suffit pas au succes, meme +lorsqu'ils sont travailles par des mains experimentees, c'est que la +_Petite Correspondance_ a ete accueillie froidement. Question de sujet, +et surtout question de types et de situations, je le repete. Dans +_Bebe_, on a trouve drole cette histoire de grand garcon degourdi, que +sa mere traite toujours en enfant, lorsqu'il se lance dans toutes les +fredaines, et qu'il a la femme de chambre pour maitresse. Bien que cela +rappelat _Edgard et sa bonne_, l'aventure a paru piquante, prise sur +le vrai, dans le courant de la vie quotidienne. Peut-etre le public ne +fait-il pas ces reflexions-la; mais, a son insu, il subit les courants +qui s'etablissent, il ne supporte plus que difficilement les inventions +de pure fantaisie, et se plait davantage aux choses prises sur la +realite. + +Je parlais des types. La fortune de _Bebe_ a ete faite par le repetiteur +Petillon. Ce maitre, si tolerant pour ses eleves, le nez tourne a la +friandise, et se regalant le premier des fredaines de la jeunesse, etait +certes une caricature, mais une caricature sous laquelle on sentait la +vie. Il vivait, ce cuistre sournoisement voluptueux, brule de tous les +appetits, sous son cuir de pedant qui court le cachet. Et quelle bonne +folie que la scene ou il sauve les deux chenapans auxquels il donne des +repetitions de droit, en racontant a une vieille ganache de pere qu'il +a mis le Code en couplets! Cela est extravagant; seulement, derriere +l'extravagance, on sent l'observation, on se rappelle des pauvres +diables de cet acabit qui gagnent leurs cachets, en baisant les bottes +des petits gredins qu'ils sont charges d'instruire. + +Faut-il voir une lecon donnee aux auteurs dans l'accueil relativement +froid fait par le public a la _Petite Correspondance_? Je n'ose +l'affirmer. Et pourtant MM. de Najac et Hennequin, qui sont tres +experimentes, ne peuvent manquer de faire le raisonnement suivant: +"Pourquoi le grand succes de _Bebe_, et pourquoi la demi-chute de +la _Petite Correspondance_? Evidemment, c'est que les imbroglios ne +satisfont plus entierement le public, car jamais nous n'en avons noue +un de plus entortille ni de plus heureusement denoue. Il est donc temps +d'abandonner cette formule commode et de chercher des situations vraies +et des types reels, comme dans _Bebe_. Notre interet l'exige: soyons +vivants, si nous voulons toucher de beaux droits d'auteur." + +Ce raisonnement serait excellent, et je voudrais l'entendre faire par +tous les auteurs; d'autant plus qu'il est logique et exact. Questionnez +les plus habiles, ils vous diront que le gout du public tourne au +naturalisme, d'une facon continue et de plus en plus accentuee. C'est le +mouvement de l'epoque. Il s'accomplit de lui-meme, par la force meme des +choses. Avant dix ans, l'evolution sera complete. Et vous verrez les +dramaturges et les vaudevillistes, reputes pour leur habilete, se ruer +alors vers la peinture des scenes reelles, car ils n'ont au fond qu'une +doctrine: satisfaire le public en toutes sortes, lui donner ce qu'il +demande, de maniere a battre monnaie le plus largement possible. + + + +IV + +Une circonstance m'a empeche d'assister a la premiere representation de +_Niniche_, le vaudeville en trois actes que MM. Hennequin et Millaud ont +fait jouer aux Varietes. Je n'ai pu voir que la quatrieme, et j'ai ete +vraiment surpris de la gaiete debordante du public. Quel excellent +public que ce public parisien! Comme il est bon enfant, comme il rit +volontiers! La moindre plaisanterie, eut-elle trente annees d'age, +le chatouille ainsi qu'au premier jour, lorsqu'elle est dite par la +comedienne ou le comedien favori. On pretend que les artistes tremblent, +lorsqu'ils paraissent a Paris pour la premiere fois. Ils ont bien +tort. J'ai connu, en province, un theatre ou le public etait autrement +exigeant et maussade. On y sifflait avec une brutalite revoltante. +J'estime qu'il faut trois fois plus d'efforts pour derider un spectateur +de province que pour faire rire aux eclats un spectateur de Paris. + +J'ai ete d'autant plus etonne de la gaiete de la salle, que l'on avait +juge _Niniche_ tres severement devant moi, le lendemain de la premiere +representation, C'etait un four, disait-on. Voila un four qui prenait +tous les airs d'un grand succes. J'avais particulierement a cote de moi +des dames, d'honnetes bourgeoises a coup sur, qui faisaient scandale, +tant elles s'amusaient. Les moindres mots, d'ailleurs, soulevaient une +tempete de joie, du parterre au cintre. Et cela ne cessait point, les +trois actes ne se sont pas refroidis un instant. Je me doute bien que +les interpretes sont pour beaucoup dans cette gaiete. D'autre part, +peut-etre suis-je tombe sur une representation exceptionnelle, sur un +soir ou toute la salle avait bien dine; il y a de ces rencontres, de ces +jours d'electricite commune, que connaissent les artistes, et qu'ils +constatent en disant: "La salle est tres chaude aujourd'hui." Mais le +fait ne m'en a pas moins preoccupe vivement. + +Ai-je ri moi-meme? Mon Dieu, je crois que oui. J'avais beau me dire +que tout cela etait tres bete, que la piece avait ete faite cent fois; +j'avais beau trouver les actes vides, l'esprit grossier, le denouement +prevu a l'avance: ce grand et bon rire de la salle me gagnait. En +verite, les spectateurs sans malice s'amusaient trop pour qu'on ne +s'egayat pas de leur propre gaiete. Au fond, j'etais tres triste. Si +vraiment il suffit d'une si pauvre farce pour procurer une heureuse +soiree aux braves bourgeois parisiens, nous avons tous tres grand tort +de nous empetrer dans des questions litteraires. A quoi bon le talent, +a quoi bon l'effort, si cela satisfait pleinement le public? Je declare +que jamais je n'ai vu des gens mis dans un pareil etat de joie par les +chefs-d'oeuvre de notre theatre. Devant un chef-d'oeuvre, le public se +mefie toujours un peu; il a peur que le chef-d'oeuvre ne se moque de +lui. Mais, devant une _Niniche_, il se roule, il est comme ces enfants +qui rencontrent un trou d'eau sale et qui s'y vautrent avec delices, en +se sentant chez eux. + +Oh! le rire, quelle bonne chose et quelle chose bete! Toute la sottise +est la et tout l'esprit. Contestez les merites de _Niniche_, on vous +repondra que le public s'amuse, et vous n'aurez rien a repondre, car les +theatres ne sont faits en somme que pour amuser le public. En voyant +cette salle rire a ventre deboutonne d'inepties dont on serait revolte, +si on les lisait chez soi, on se sent ebranle dans ses convictions les +plus cheres, on se demande si le talent n'est pas inutile, s'il y a a +esperer qu'une oeuvre forte touche jamais autant les spectateurs dans +leurs instincts secrets qu'une parade de foire. Le theatre serait donc +cela? Les effluves d'une foule mise en tas, l'aveuglement du gaz, l'air +surchauffe d'une salle trop etroite, l'odeur de poussiere, toutes +les sollicitations et toutes les demi-hallucinations d'une journee +d'activite terminee dans un fauteuil dont les bras vous etouffent et +vous brulent, ce serait donc la cette atmosphere du theatre qui deforme +tout et empeche le triomphe du vrai sur les planches? + +J'ai eu ainsi la sensation tres nette de l'inferiorite de la litterature +dramatique. En verite, l'oeuvre ecrite est plus large, plus haute, plus +degagee de la sottise des foules que l'oeuvre jouee. Au theatre, le +succes est trop souvent independant de l'oeuvre. Une rencontre suffit, +une interpretation heureuse, une plaisanterie qui est dans l'air, une +betise tournee d'une certaine facon qui repond a la betise du moment. Si +le rire ou les larmes prennent,--je ne fais pas de difference, car les +larmes sont une autre forme de la bonhomie du public,--voila la piece +lancee, il n'y a plus de raison pour qu'elle s'arrete. Depuis deux ans +bientot, je querelle mes confreres pour leur prouver qu'ils font du +theatre une chose trop sotte. Mon Dieu! est-ce qu'ils auraient raison, +est-ce que ce serait reellement si sot que cela? + +Maintenant, il me faut juger _Niniche_. Grande affaire. J'avoue que je +ne sais par quel bout commencer. Il y a, en critique dramatique, toute +une ecole qui, dans un cas pareil, se tire d'embarras le plus galamment +du monde. La recette consiste a ne pas parler de la piece, a enfiler de +jolies phrases sur ceci et sur cela, jusqu'a ce que le feuilleton soit +plein. Puis, on signe. Je crois que Theophile Gautier a ete l'inventeur +de l'article a cote. Il maniait la langue avec l'aisance et l'adresse +que l'on sait, il etait toujours sur de charmer son public. Aussi la +piece ne l'inquietait-elle jamais. Il avait des formules toutes faites, +il admirait tout, les petits vaudevilles et les grandes comedies, +enveloppant le theatre entier dans son large dedain. Gautier a laisse +des eleves. + +Le malheur est que je ne puis entendre la critique ainsi. J'aime bien a +me rendre compte. J'estime que les choses ont des raisons d'etre. Mais +ou mon anxiete commence, c'est lorsqu'il faut distinguer les nuances du +mediocre. Ce serait une erreur de croire qu'il n'existe qu'un mediocre. +Les genres au contraire en sont tres nombreux, les especes pullulent a +l'infini. Je me souviens toujours de mon professeur de quatrieme, qui +nous disait: "Je classe encore assez vite les dix premieres copies +dans une composition; ce qui m'extenue, c'est de vouloir etre juste et +d'assigner des places aux trente dernieres." Eh bien! ma situation est +pareille a celle de ce professeur, je ne sais le plus souvent comment +classer certaines pieces, de facon a satisfaire absolument ma +conscience. + +Vouloir etre juste, c'est tout le role du critique. La passion de la +justice est la seule excuse que l'on puisse donner a cette singuliere +demangeaison qui nous prend de juger les oeuvres de nos confreres. Mon +professeur avouait parfois que, desesperant d'etablir une difference +appreciable du mauvais au pire dans les toutes dernieres copies, il les +placait au petit bonheur, en tas. Voila ce qu'il faudrait eviter. Ou +diable placer _Niniche_? car Niniche m'a fait rire, et elle a droit a +une place. Est-ce que _Niniche_ vaut mieux que telle ou telle piece, +dont les titres m'echappent? Grave question. Je creuserais cette etude +pendant des journees sans pouvoir peut-etre trouver des arguments +decisifs. Pourtant, je veux etre equitable. Les critiques qui font +profession de toujours partager l'avis du public et qui trouvent bon ce +qui l'amuse, croient en etre quittes avec _Niniche_, en la traitant de +vaudeville amusant. C'est la un jugement trop commode. _Niniche_ est un +symbole, la piece idiote qui a un succes comme jamais un chef-d'oeuvre +n'en aura, et qui gratte la foule a la bonne cote, la cote joyeuse, +selon le joli mot de nos peres. Les belles filles tombent en pamoison, +lorsqu'on avance les mains vers leur taille. Pourquoi le public se +pame-t-il, quand on lui joue _Niniche_? J'exige un commentaire. + +L'intrigue est la premiere venue. Un diplomate polonais, le comte +Corniski a epouse la belle Niniche, une "hetaire" parisienne, sans avoir +le moindre soupcon de sa vie passee. Il la ramene en France, ou il est +charge d'une mission. Mais la comtesse est reconnue a Trouville par le +jeune Anatole de Beau-persil. Elle apprend, grace a lui, qu'on va vendre +ses meubles, et elle se desole, a la crainte d'un scandale, car elle a +laisse dans une armoire des lettres compromettantes, que lui a adressees +autrefois le prince Ladislas, le propre fils du roi de Pologne. +Justement la mission du comte Corniski est de s'emparer de ces lettres. +Des lors, commence une chasse, les lettres circulent, passent dans +les mains du mari, qui finit par les rendre sans les avoir lues. J'ai +neglige un baigneur de Trouville, le beau Gregoire, qui baigne ces dames +par gout, et qui redevient le plus correct des gandins, lorsqu'il a +quitte son costume. Il y a aussi une veuve Sillery, une vieille dame +passionnee, sans compter deux pantalons, dont les roles sont tres +developpes, et qui produisent un effet enorme: le premier, un pantalon +bleu, poursuivi par un mari jaloux, passe de jambes en jambes; le +second, un pantalon nankin, se dechire jusqu'a la ceinture, ce qui cause +chez les dames une hilarite folle. Peut-etre bien que le succes de la +piece est la. + +Decidement, je renonce a classer _Niniche_. Helas! je le crains, la +justice n'est pas de ce monde. J'ai la vague sensation que _Niniche_ a +sa place entre les _Dominos Ruses_ et _Madame l'Archiduc_; mais est-ce +entre les deux, est-ce avant, est-ce apres? c'est ce que je n'ose +affirmer. Il faudrait peser les oeuvres, consulter les nuances, se +livrer a une etude de comparaison qui demanderait des delicatesses +infinies. Et voila l'embarras ou se trouvent les critiques +consciencieux, lorsqu'ils veulent tenir compte des fameux arrets +du public. Le public rit, l'oeuvre en vaut sans doute la peine, +examinons-la; et, lorsqu'on veut l'examiner, on ne sait par quel bout la +prendre, on se donne un mal infini pour la classer, sans y parvenir. Un +succes comme celui de _Niniche_ ne peut donner a un honnete homme qu'un +desir, celui d'etre siffle. Cela soulagerait, vraiment. + + + +V + +Justement, l'autre soir, en ecoutant a l'Ambigu _Robert Macaire_, je +songeais a la farce moderne, telle que des auteurs de talent et d'esprit +pourraient l'ecrire. Comparez a nos plats vaudevilles, ce rire de la +satire sociale qui sonnerait si vaillamment. Je sais bien qu'il faudrait +accorder aux auteurs une grande liberte, leur ouvrir surtout le monde +politique ou se joue la veritable comedie des temps modernes. Pour moi, +la veine nouvelle est la, et pas ailleurs. + +_Robert Macaire_, que la personnalite de Frederic Lemaitre avait animee +d'un large souffle, nous parait aujourd'hui, il faut bien le dire, d'une +grande innocence. Les mots droles abondent, et il en est quelques-uns +qui sont meme profonds. Mais ce qu'il y a encore de meilleur, ce sont +les dessous que nous mettons nous-memes dans l'oeuvre. Rien n'est au +fond plus terrible que cette figure de Robert Macaire, blaguant tout ce +qu'on respecte, la vie humaine, la famille et la propriete, la force +armee et la religion; seulement, elle se promene dans une telle farce, +elle parle d'un style si plat et elle evite si soigneusement de +conclure, que le public ne saurait la prendre au serieux, ce qui la +sauve du mepris et de la colere. J'ai fait une fois de plus cette +remarque: le mauvais style excuse tout; il est permis de mettre des +monstruosites a la scene, pourvu qu'on les y mette sans talent. Imaginez +la lutte epique de Robert Macaire contre les gendarmes ecrite par un +veritable ecrivain, tiree des puerilites grossieres de la charge, et +aussitot la censure intervient, et tout de suite le public se fache. + +Ainsi donc, ce qui nous plait, dans _Robert Macaire_, c'est ce que nous +y mettons. Sous les calembours, sous les scenes de parade, sous le +decousu du dialogue et l'enfantillage de l'intrigue, nous voulons voir +une satire amere contre la societe exploitee par deux fripons, qui, non +contents de la voler, la bafouent et la salissent. Nous poussons les +situations jusqu'a leurs consequences logiques, nous elargissons le +cadre. Souvent, il n'y a qu'un mot vraiment fort; mais ce mot nous +suffit pour ajouter tout ce que les auteurs n'ont pas dit. Ce qui m'a +frappe, c'est que peu de scenes sont faites; le talent a manque sans +doute, les scenes ne sont qu'indiquees, et faiblement. Ainsi, je prends +une scene faite, la scene d'amour romantique entre Robert Macaire et +Eloa, cette scene qui parodie si drolement le lyrisme de 1830. Elle est +remarquable et produit encore aujourd'hui un effet enorme, parce qu'elle +reste dans une gamme d'esprit tres fin et de bonne observation. Prenez, +au contraire, la plupart des autres scenes, toutes celles par exemple +qui ont lieu entre Robert Macaire et les gendarmes; pas une ne satisfait +pleinement, parce que pas une n'est realisee avec l'ampleur necessaire, +avec la maitrise qui met de la realite sous les exagerations les plus +folles. Tout cela ne tient pas, les faits ne font illusion a personne +et les personnages sont des pantins. Des lors, la satire tombe dans le +vaudeville. + +Il est vrai que le _Robert Macaire_ pense et ecrit, tel que je le reve, +serait sans doute impossible sur la scene. Nous ne sommes pas habitues +au rire cruel. Il ferait beau voir un coquin mettant fortement le monde +en coupe reglee. La farce moderne ne m'en parait pas moins devoir etre +dans cette peinture de la sottise des uns et de la coquinerie des +autres, poussee a la grandeur bouffonne. Songez a un Robert Macaire +actuel qui s'agiterait dans notre monde politique et qui monterait au +pouvoir, en jouant de tous les ridicules et de toutes les ambitions de +l'epoque. Le beau sujet, et quelle farce un homme de talent ecrirait la, +s'il etait libre! + + + +LA FEERIE ET L'OPERETTE + +I + +De grands succes ont rendu l'exploitation de la feerie tres tentante +pour les directeurs. On gagne deux ou trois cent mille francs avec une +piece de ce genre, quand elle reussit. Il faut ajouter, comme les frais +de mise en scene sont considerables, qu'un directeur est ruine du coup, +s'il a deux feeries tuees sous lui. C'est un jeu a se trouver sur la +paille ou a avoir voiture dans l'annee. Le pis est que, la question +litteraire mise a part, une feerie qui aura deux cents representations +ressemble absolument a une feerie qui en aura seulement vingt. Pour +mettre la main sur la bonne, il faut avoir un flair particulier, il faut +sentir de loin les pieces de cent sous, rien de plus. Le hasard remplace +l'intelligence. Le decorateur et le costumier aident le hasard. + +La feerie, telle qu'elle est comprise aujourd'hui, n'est plus qu'un +spectacle pour les yeux. Il y a quelques cinquante ans, lors de la vogue +du _Pied de Mouton_ et des _Pilules du Diable_, une feerie ressemblait a +un grand vaudeville mele de couplets, dans lequel les trucs jouaient la +partie comique. Au lieu de palais ruisselant d'or et de pierreries, au +lieu d'apotheoses balancant des femmes a demi nues dans des clartes de +paradis, on voyait des hommes se changer en seringues gigantesques, des +canards rotis s'envoler sous la fourchette d'un affame, des branches +d'arbre donner des soufflets aux passants. + +Mais ce genre de plaisanteries s'est demode, l'ancienne feerie a semble +vieillotte et trop naive. Alors, sans songer un instant a renouveler +le genre par le dialogue, le merite litteraire du texte, on a, au +contraire, diminue de plus en plus le dialogue, reduit la piece a etre +uniquement un pretexte aux splendeurs de la mise en scene. Rien de plus +banal qu'un sujet de feerie. Il existe un plan accepte par tous les +auteurs: deux amoureux dont l'amour est contrarie, qui ont pour eux un +bon genie et contre eux un mauvais genie, et qu'on marie quand meme au +denoument, apres les voyages les plus extravagants dans tous les pays +imaginables. Ces voyages, en somme, sont la grande affaire, car ils +permettent au decorateur de nous promener au fond de forets enchantees, +dans les grottes nacrees de la mer, a travers les royaumes inconnus et +merveilleux des oiseaux, des poissons ou des reptiles. Quand les +acteurs disent quelque chose, c'est uniquement pour donner le temps aux +machinistes de poser un vaste decor, derriere la toile de fond. + +J'avoue, pourtant, n'avoir pas la force de me facher. S'il est bien +entendu que toute pretention de litterature dramatique est absente, il +y a la un veritable emerveillement. Les acteurs ne sont plus que des +personnages muets et riches, perdus au milieu d'une prodigieuse vision. +Au fond de sa salle, on peut se croire endormi, revant d'or et de +lumiere; et meme les mots betes qu'on entend, malgre soi, par moments, +sont comme les trous d'ombre obliges qui gatent les plus heureux +sommeils. Les ballets sont charmants, car les danseuses n'ont rien a +dire. Il y a toujours bien deux ou trois actrices jolies, montrant le +plus possible de leur peau blanche. On a chaud, on digere, on regarde, +sans avoir la peine de penser, berce par une musique aimable. Et, apres +tout, quand on va se coucher, on a passe une agreable soiree. + +Certes, au theatre, il faut laisser un vaste cadre a l'adorable ecole +buissonniere de l'imagination. La feerie est le cadre tout trouve de +cette debauche exquise. Je veux dire quelle serait la feerie que je +souhaite. Le plus grand de nos poetes lyriques en aurait ecrit les +vers; le plus illustre de nos musiciens en composerait la musique. Je +confierais les decors aux peintres qui font la gloire de notre ecole, +et j'appellerais les premiers d'entre nos sculpteurs pour indiquer des +groupes et veiller a la perfection de la plastique. Ce n'est pas tout, +il faudrait, pour jouer ce chef-d'oeuvre, des femmes belles, des hommes +forts, les acteurs celebres dans le drame et dans la comedie. Ainsi, +l'art humain tout entier, la poesie, la musique, la peinture, la +sculpture, le genie dramatique, et encore la beaute et la force, se +joindraient, s'emploieraient a une unique merveille, a un spectacle qui +prendrait la foule par tous les sens et lui donnerait le plaisir aigu +d'une jouissance decuplee. + +Ah! qu'il serait temps de balayer les parades qui salissent les scenes +de nos plus beaux theatres, de jeter au ruisseau les livrets stupides, +dont l'esprit consiste dans des calembours rances et dans des coups de +pied au derriere, les partitions vulgaires qui chantent toutes les memes +turlututus de foire, les trucs vieillis, les decors trop somptueux qui +ruissellent d'un or imbecile et bourgeois! On rendrait nos theatres aux +grands poetes, aux grands musiciens, a toutes les imaginations larges. +Dans notre enquete moderne, apres nos dissections de la journee, les +feeries seraient, le soir, le reve eveille de toutes les grandeurs et de +toutes les beautes humaines. + + + +II + +J'avoue donc ma tendresse pour la feerie. C'est, je le repete, le seul +cadre ou j'admets, au theatre, le dedain du vrai. On est la en pleine +convention, en pleine fantaisie, et le charme est d'y mentir, d'y +echapper a toutes les realites de ce bas monde. + +Et quel joli domaine, cette contree du reve peuplee de genies +bienfaisants et de fees mechantes! Les princesses et les bergers, les +servantes et les rois y vivent dans une familiarite attendrie, s'aimant, +s'epousant les uns les autres. Quand une montagne, un gouffre, un +univers fait obstacle aux amours des heros, la montagne est engloutie, +le gouffre se comble, l'univers s'envole en fumee, et les heros sont +heureux. Il n'y a plus de peripeties sans issue, de denouements +impossibles, car les talismans facilitent les combinaisons des fables +les plus extravagantes. Jamais les auteurs ne se trouvent accules par la +vraisemblance et la logique; ils peuvent aller dans tous les sens, aussi +loin qu'ils veulent, certains de ne se heurter contre aucune muraille. +Un coup de baguette, et la muraille s'entr'ouvre. + +On peut dire que la feerie est la formule par excellence du +theatre conventionnel, tel qu'on l'entend en France depuis que les +vaudevillistes et les dramaturges de la premiere moitie du siecle ont +mis a la mode les pieces d'intrigue. En somme, ils posaient en principe +l'invraisemblance, quitte a employer toute leur ingeniosite pour faire +accepter ensuite, comme une image de la vie, ce qui n'en etait qu'une +caricature. Ils se genaient dans le drame et dans la comedie, tandis +qu'ils ne se genaient plus dans la feerie: la etait la seule difference. + +Je voudrais preciser cette idee. L'allure scenique d'une feerie est +puerile, d'une naivete cherchee, allant carrement au merveilleux; et +c'est par la que la piece enchante les petits et les grands enfants. +Plus l'invraisemblance est grande, plus le ravissement est certain. On +s'y arrete comme devant ces theatres de marionnettes, qui retiennent aux +Champs-Elysees les reveurs qui passent. Il semble que ces personnages +fantasques et cette action folle soient des symboles, derriere lesquels +on entend l'humanite s'agiter avec des rires et des larmes. Les joujoux, +je parle des joujoux a bon marche, les chevaux, les moutons, les +poupees, toutes ces betes en carton, grossierement peinturlurees et si +extraordinaires de formes, ont aussi cette invraisemblance lamentable ou +grotesque qui ouvre l'au dela de la vie. En les regardant, on echappe a +la terre, on entre dans le monde de l'impossible. J'adore ces joujoux +comme j'adore les feeries. + +La comedie et le drame, au contraire, sont tenus a etre vraisemblables. +Une necessite les attache aux paves des rues. Ils mentent, mais il faut +qu'ils mentent avec des menagements infinis, sous peine de nous blesser. +Le triomphe de nos auteurs a ete de deguiser le plus possible leurs +mensonges, grace a toute une convention savamment reglee; de la, le code +du theatre. Ils nous ont peu a peu habitues au personnel comique ou +dramatique, qui n'est autre qu'un personnel de feerie, sans paillette, +sans truc, efface et rapetisse. Pour moi, entre un roi de feerie et un +prince des vaudevilles de Scribe, je ne fais qu'une difference: tous +les deux sont mensongers, seulement le premier me ravit, tandis que le +second m'irrite. Et il en est ainsi pour tous les personnages: ils ne +sont pas plus humains dans un genre que dans l'autre; ils s'agitent +egalement en pleine convention. Je ne parle pas de l'intrigue elle-meme; +je trouve, pour ma part, bien plus raisonnables les combinaisons +sceniques de _Rothomago_, par exemple, que celles d'une foule de pieces +dites serieuses, dont il est inutile de citer les titres. + +J'en veux arriver a cette conclusion, que le charme de la feerie est +pour moi dans la franchise de la convention, tandis que je suis, par +contre, fache de l'hypocrisie de cette convention, dans la comedie et le +drame. Vous voulez nous sortir de notre existence de chaque jour, +vous avancez comme argument que le public va chercher au theatre des +mensonges consolants, vous soutenez la these de l'ideal dans l'art, eh +bien! donnez-nous des feeries. Cela est franc, au moins. Nous savons que +nous allons rever tout eveilles. Et, d'ailleurs, une feerie n'est pas +meme un mensonge, elle est un conte auquel personne ne peut se tromper. +Rien de batard en elle, elle est toute fantaisie. L'auteur y confesse +qu'il entend rester dans l'impossible. + +Passez a un drame ou a une comedie, et vous sentez immediatement la +convention devenir blessante. L'auteur triche. Il marche, des lors, +sur le terrain du reel; mais comme il ne veut pas accepter ce terrain +loyalement, il se met a argumenter, il declare que le reel absolu n'est +pas possible au theatre, et il invente des ficelles, il tronque les +faits et les gens, il cuisine cet abominable melange du vrai et du faux +qui devrait donner des nausees a toutes les personnes honnetes. Le +malheur est donc que nos auteurs, en quittant les feeries, en gardent la +formule, qu'ils transportent sans grands changements dans les etudes +de la vie reelle; ils se contentent de remplacer les talismans par les +papiers perdus et retrouves, les personnages qui ecoutent aux portes, +les caracteres et les temperaments qui se dementent d'une minute a +l'autre, grace a une simple tirade. Un coup de sifflet, et il y a un +changement a vue dans le personnage comme dans le decor. + +Si reellement la verite etait impossible au theatre, si les critiques +avaient raison d'admettre en principe qu'il faut mentir, je repeterais +sans cesse: "Donnez-nous des feeries, et rien que des feeries!" La +formule y est entiere, sans aucun jesuitisme. Voila le theatre ideal tel +que je le comprends, faisant parler les betes, promenant les spectateurs +dans les quatre elements, mettant en scene les heros du _Petit Poucet_ +et de la _Belle au bois dormant_. Si vous touchez la terre, j'exige +aussitot de vous des personnages en chair et en os, qui accomplissent +des actions raisonnables. Il faut choisir: ou la feerie ou la vie +reelle. + +Je songeais a ces choses, en voyant l'autre soir _Rothomago_, que le +Chatelet vient de reprendre avec un grand luxe de costumes et de decors. +Certes, cette feerie, au point de vue litteraire, ne vaut guere mieux +que les autres; mais elle est gaie et elle a le merite d'etre un bon +pretexte aux splendeurs de la mise en scene. + +Rien de plus democratique, d'ordinaire, que le sujet de ces pieces. +Ainsi, _Rothomago_ repose sur le double amour d'un jeune prince pour +une bergere et d'une jeune princesse pour un paysan. Naturellement, le +prince et la princesse qu'on veut marier ensemble finissent par epouser +chacun l'objet de sa flamme. Et remarquez que prince et princesse +sont adorables, qu'ils feraient un couple charmant. N'importe, ils ne +s'aiment pas, la force des talismans les empeche de se voir sans doute, +et leurs coeurs s'en vont malgre tout courir la pretentaine au village. +Tout cela est fou, et c'est pourtant ce qu'il y a de plus raisonnable +dans l'oeuvre, car je ne raconte pas les promenades dans les airs sur +un dragon, ni les histoires de pirates qui viennent enlever les +villageoises dans les bles. + + + +III + +J'ai vu, au theatre de la Gaiete: le _Chat botte_, une feerie de MM. +Blum et Trefeu. + +Quels adorables contes que ces contes de Perrault! Ils ont une saveur de +naivete exquise. On a fait plus ingenieux, plus litteraire; mais on n'a +pas retrouve cet accent si fin de bonhomie et de malice. Cela nous vient +directement de notre vieille France; je ne parle point des sujets, +car des savants se sont amuses a les retrouver un peu dans toutes les +mythologies; je parle du ton gaillard et franc, de la simplicite de +la fable. Le conteur a dit tout carrement ce qu'il avait a dire, et +l'humanite vit sous chaque ligne. + +Je sais bien que, de nos jours, on a trouve Perrault immoral. Nous +avons, comme personne ne l'ignore, une moralite tres chatouilleuse. Ou +nos peres riaient, nous rougissons. Le mot nous effraie surtout, car +nous savons encore nous accommoder avec la chose. Nous mettons des +feuilles de vigne aux antiques, et nos filles baissent le nez en +passant, ce qui prouve qu'elles sont tres avancees pour leur age. Cela +est d'une hypocrisie raffinee, dont la pointe ajoute un ragout aux +plaisirs defendus. On ne sait plus regarder la vie en face, avec un +franc et limpide regard. + +Donc, les contes de Perrault sont devenus immoraux; je veux dire qu'on +en discute les conclusions au point de vue de la lecon morale. On +voudrait que le bon Dieu, la Providence et le reste fussent dans +l'affaire. Voici, par exemple, le _Chat botte_, ce merveilleux chat qui +se met au service du marquis de Carabas et qui le marie a la plus belle +des princesses, grace a l'agilite de ses pattes et a la fertilite de ses +ruses. C'est un maitre trompeur; il ment avec un aplomb parfait, il dupe +les petits et les grands. Son unique qualite est d'etre fidele a la +fortune de son marquis. Imaginez un valet de l'ancienne comedie, un de +ces coquins qui ont tous les tours dans leur sac et qui ne triomphent +que par des inventions du diable. + +Voila notre morale indignee. Admirable sujet pour faire un sermon contre +le mensonge! S'il y a une fortune mal acquise, c'est a coup sur celle du +marquis de Carabas. Il se nourrit de vol, il epouse la fille d'un roi, +par une serie de stratagemes qui, de nos jours, meneraient tout droit un +gendre sur les bancs de la police correctionnelle. Et l'on ose mettre +de pareilles histoires entre les mains des enfants? On veut donc qu'ils +deviennent des escrocs? Ils ne sauraient prendre la que le gout des +chemins tortueux. La conclusion du conte est, en somme, que pour reussir +l'habilete vaut mieux que l'honnetete. + +O siecle pudique et moral, ou les bourgeois ont peur des oeuvres ecrites +comme les femmes laides ont peur des miroirs! Au theatre, on exige que +la vertu soit recompensee. Dans le roman, on veut deux nobles ames +contre une ame basse, de meme que dans certaines confitures de fruits +amers il faut deux livres de sucre contre une livre de fruits. Cela +est tout nouveau, c'est une fievre d'hypocrisie a l'etat aigu. Et les +symptomes sont nombreux, les choses les plus naturelles deviennent +indecentes, lorsqu'on a une preoccupation continue de l'indecence. Rien +de pareil dans la belle sante sanguine des siecles passes. Sans remonter +a Rabelais, lisez La Fontaine et Moliere, tout le seizieme siecle et +tout le dix-septieme, vous ne trouverez nulle part ce prurit de morale, +qui semble etre la demangeaison de nos vices. On riait haut, on parlait +de tout, meme devant les dames; personne ne croyait qu'il fut necessaire +de surveiller a chaque heure sa propre honnetete et celle du voisin. On +etait de braves gens, cela allait de soi. Pour le reste, on aimait la +vie et on ne boudait pas contre ce qui vivait. + +Est-ce parce que les contes de Perrault sont juges d'une morale trop +elastique que les auteurs du _Chat botte_ n'ont pas suivi ce conte a la +lettre? Cela est possible. Pour que le conte fut exemplaire aujourd'hui, +il faudrait y introduire un honnete pretendant a la main de la jeune +princesse, un ingenieur, de moeurs parfaites et ayant conquis tous ses +grades dans les concours et les examens; au denouement, ce serait lui +qui, par son merite, deviendrait le gendre du roi, apres avoir confondu +ce filou de Chat botte et son marquis d'occasion. Cela ferait pamer nos +demoiselles. Je plaisante, et une colere me prend, a la pensee de +ce "comme il faut" litteraire, qui aurait noye pour un siecle notre +litterature, si des esprits entetes n'avaient resiste. Pauvre chat +botte, qui aimera encore ta grace feline, ta sournoiserie pleine de +sauts brusques, ton art de vivre, gros et gras, sur la paresse et sur la +sottise humaines? Tu es la vie, et c'est pour cela, heureusement, que tu +es eternel. + + + +IV + +Si la feerie doit trouver grace pour la largeur poetique qu'elle +pourrait atteindre, l'operette est une ennemie publique qu'il faut +etrangler derriere le trou du souffleur, comme une bete malfaisante. + +Elle est, a cette heure, la formule la plus populaire de la sottise +francaise. Son succes est celui des refrains idiots qui couraient +autrefois les rues et qui assourdissaient toutes les oreilles, sans +qu'on put savoir d'ou ils venaient. Depuis qu'elle regne, ces refrains +du passe ont disparu; elle les remplace, elle fournit des airs aux +orgues de Barbarie, elle rend plus intolerables les pianos des femmes +honnetes et des femmes deshonnetes. Son empire desastreux est devenu +tel, que les gens de quelque gout devront finir par s'entendre et par +conspirer, pour son extermination. + +L'operette a commence par etre un vaudeville avec couplets. Elle a pris +ensuite l'importance d'un petit opera-bouffe. C'etait encore son enfance +modeste; elle gaminait, elle se faisait tolerer en prenant peu de place. +D'ailleurs, elle ne tirait pas a consequence, se permettant les farces +les plus grosses, desarmant la critique par la folie de ses allures. +Mais, peu a peu, elle a grandi, s'est etalee chaque jour davantage, de +grenouille est devenue boeuf; et le pis est qu'elle s'est ainsi elargie, +sans cesser d'etre une parade grossiere, d'un grotesque a outrance qui +fait songer aux cabanons de Bicetre. + +D'un acte l'operette s'est enflee jusqu'a cinq actes. Le public, au lieu +de s'en tenir a un eclat de rire d'une demi-heure, s'est habitue a ce +spasme de demence bete qui dure toute une soiree. Des lors, en se voyant +maitresse, elle a tout risque, menant les spectateurs dans son boudoir +borgne, prenant d'un entrechat, sur les plus grandes scenes, la place du +drame agonisant. Elle a danse son cancan, en montrant tout; elle a rendu +celebres des actrices dont le seul talent consistait dans un jeu de +gorge et de hanches. Tout le vice de Paris s'est vautre chez elle, +et l'on peut nommer les femmes auxquelles une facon de souligner les +couplets grivois a donne hotel et voiture. + +Cela ne suffisait point encore. L'operette a reve l'apotheose. M. +Offenbach, pendant sa direction a la Gaite, a exhume ses anciennes +operettes des Bouffes, entre autres son _Orphee aux enfers_, joue +autrefois dans un decor etroit et avec une mise en scene relativement +pauvre; il les a exhumees et transformees en pieces a spectacle, +inventant des tableaux nouveaux, grandissant les decors, habillant ses +acteurs d'etoffes superbes, donnant pour cadre a la betise du dialogue +et aux mirlitonnades de la musique tout l'Olympe siegeant dans sa +gloire. D'un bond, l'operette voulait monter a la largeur des grandes +feeries lyriques. Elle ne saurait aller plus haut Son incongruite, ses +rires niais, ses cabrioles obscenes, sa prose et ses vers ecrits pour +des portiers en goguette, se sont etales un instant au milieu d'une +splendeur de gala, comme une ordure tombee dans un rayonnement d'astre. + +Meme elle etait montee trop haut, car elle a failli se casser les reins. +M. Offenbach n'est plus directeur, et il est a croire qu'aucun theatre +ne risquera a l'avenir deux ou trois cent mille francs pour montrer une +petite chanteuse, toute nue, sifflotant une chanson de pie polissonne, +sous flamboiement de feux electriques. N'importe, l'operette a touche le +ciel, la lecon est terrible et complete. Je ne veux pas detailler les +mefaits de l'operette. En somme, je ne la hais pas en moraliste, je la +hais en artiste indigne. Pour moi, son grand crime est de tenir trop de +place, de detourner l'attention du public des oeuvres graves, d'etre un +plaisir facile et abetissant, auquel la foule cede et dont elle sort le +gout fausse. + +L'ancien vaudeville etait preferable. Il gardait au moins une platitude +bonne enfant. D'autre part, si l'on entre dans le relatif du metier, il +est certain qu'il etait moins rare de rencontrer un vaudeville bien fait +qu'il ne l'est aujourd'hui de tomber sur une operette supportable. La +cause en est simple. Les auteurs, quand ils avaient une idee drole, se +contentaient de la traiter en un acte, et le plus souvent l'acte etait +bon, l'interet se soutenait jusqu'au bout. Maintenant, il faut que la +meme idee fournisse trois actes, quelquefois cinq. Alors, fatalement, +les auteurs allongent les scenes, delayent le sujet, introduisent +des episodes etrangers; et l'action se trouve ralentie. C'est ce qui +explique pourquoi, generalement, le premier acte des operettes est +amusant, le second plus pale, le dernier tout a fait vide. Quand meme, +il faut tenir la soiree entiere, pour ne partager la recette avec +personne. Et le mot ordinaire des coulisses est que la musique fait tout +passer. + +M. Offenbach est le grand coupable. Sa musique vive, alerte, douee +d'un charme veritable, a fait la fortune de l'operette. Sans lui, elle +n'aurait jamais eu un si absolu triomphe. Il faut ajouter qu'il a ete +singulierement seconde par MM. Meilhac et Halevy, dont les livrets +resteront comme des modeles. Ils ont cree le genre, avec un +grossissement force du grotesque, mais en gardant un esprit tres +parisien et une finesse charmante dans les details. On peut dire de +leurs operettes qu'elles sont d'amusantes caricatures, qui se haussent +parfois jusqu'a la comedie. Quant a leurs imitateurs, que je ne veux +pas nommer, ce sont eux qui ont traine l'operette a l'egout. Et quels +etranges succes, faits d'on ne sait quoi, qui s'allument et qui brulent +comme des trainees de poudre! On peut le definir: la rencontre de la +mediocrite facile d'un auteur avec la mediocrite complaisante d'un +public. Les mots qui entrent dans toutes les intelligences, les airs qui +s'ajustent a toutes les voix, tels sont les elements dont se composent +les engouements populaires. + +On nous fait esperer la mort prochaine de l'operette. C'est, en effet, +une affaire de temps, selon les hasards de la mode. Helas! quand on en +sera debarrasse, je crains qu'il ne pousse sur son fumier quelque autre +champignon monstrueux, car il faut que la betise sorte quand meme, comme +les boutons de la gale; mais je doute vraiment que nous puissions etre +affliges d'une demangeaison plus desagreable. + + + +V + +Quelle maratre que la vogue! Comme elle devore en quelques annees +ses enfants gates! Le cas de M. Offenbach est fait pour inspirer les +reflexions les plus philosophiques. + +Songez donc! M. Offenbach a ete roi. Il n'y a pas dix ans, il regnait +sur les theatres; les directeurs a genoux, lui offraient des primes +sur des plats d'argent; la chronique, chaque malin, lui tressait +des couronnes. On ne pouvait ouvrir un journal sans tomber sur des +indiscretions relatives aux oeuvres qu'il preparait, a ce qu'il avait +mange a son dejeuner et a ce qu'il mangerait le soir a son diner. Et +j'avoue que cet engouement me semblait explicable, car M. Offenbach +avait cree un genre; il menait avec ses flonflons toute la danse d'une +epoque qui aimait a danser. Il a ete et il restera une date dans +l'histoire de notre societe. + +Il y a dix ans! et, bon Dieu! comme les temps sont changes! Il faut +se souvenir que ce fut lui qui conduisit le cancan de l'Exposition +universelle de 1867. Dans tous les theatres, on jouait de sa musique. +Les princes et les rois venaient en partie fine a son bastringue. Plus +d'une Altesse, que ses turlututus grisaient, fit cascader la vertu de +ses chanteuses. Son archet donnait le branle a ce monde galant, qui +l'appelait "maitre". Maitre n'etait pas assez, il passait au rang de +dieu. Comme le Savoyard qui fait sauter du pied ses pantins enfiles dans +un bout de corde, il a du avoir de belles jouissances d'amour-propre, +lui qui faisait sauter, nez contre nez, ventre contre ventre, des +princes et des filles. + +Et voila qu'aujourd'hui le dieu est par terre. Nous avons encore une +Exposition universelle; mais d'autres amuseurs ont pris le pave. Toute +une poussee nouvelle de maitres aimables se sont empares des theatres, +si bien que l'ancetre, le dieu de la sauterie, a du rester dans sa +niche, solitaire, revant amerement a l'ingratitude humaine. A la +Renaissance, le _Petit Duc_; aux Folies-Dramatiques, les _Cloches de +Corneville_; aux Varietes, _Niniche_; aux Bouffes, cloture; et c'est +certainement cette cloture qui a ete le coup le plus rude pour M. +Offenbach. Les Bouffes fermant pendant une Exposition universelle, les +Bouffes qui ont ete le berceau de M. Offenbach! n'est-ce pas l'aveu +brutal que son repertoire, si considerable, n'attire plus le public et +ne fait plus d'argent? + +La chute est si douloureuse que certains journaux ont eu pitie. Dans ces +deux derniers mois, j'ai lu a plusieurs reprises des notes desolees. +On s'etonnait avec indignation que M. Offenbach fut ainsi jete de cote +comme une chemise sale. On rappelait les services qu'il a rendus a la +joie publique, on conjurait les directeurs de reprendre au moins une de +ses pieces, a titre de consolation. Les directeurs faisaient la sourde +oreille. Enfin, il s'en est trouve un, M. Weinschenck, qui a bien +voulu se devouer. Il vient de remonter a la Gaite _Orphee aux Enfers_. +J'ignore si l'affaire est bonne; mais M. Weinschenck aura tout au moins +fait une bonne action. Le principe des turlututus est sauve, il ne sera +pas dit qu'il y aura eu une Exposition universelle sans la musique de M. +Offenbach. + +Certes, je n'aime point a frapper les gens a terre. J'avoue meme que je +suis pris d'attendrissement et d'interet pour M. Offenbach, maintenant +que la vogue l'abandonne. Autrefois, il m'irritait; les succes menteurs +m'ont toujours mis hors de moi. Voila donc la justice qui arrive pour +lui, et c'est une terrible chose pour un artiste que cette justice, +lorsqu'il est encore vivant et qu'il assiste a sa decheance. Le public +est un enfant gate qui brise ses jouets, quand ils ont cesse de +l'amuser. On est devenu vieux, on a fait le reve d'une longue gloire, +aveugle sur sa propre valeur par les fumees de l'encens le plus +grossier, et un jour tout croule, la gloire est un tas de boue, on se +voit enterre avant d'etre mort. Je ne connais pas de vieillesse plus +abominable. + +Puisque je suis tourne a la morale, je tirerai une conclusion de cette +aventure. Le succes est meprisable, j'entends ce succes de vogue qui met +les refrains d'un homme dans la bouche de tout un peuple. Etre seul, +travailler seul, il n'y a pas de meilleure hygiene pour un producteur. +On cree alors des oeuvres voulues, des oeuvres ou l'on se met tout +entier; dans les premiers temps, ces oeuvres peuvent avoir une saveur +amere pour le public, mais il s'y fait, il finit par les gouter. +Alors, c'est une admiration solide, une tendresse qui grandit a chaque +generation. Il arrive que les oeuvres, si applaudies dans l'eclat +fragile de leur nouveaute, ne durent que quelques printemps, tandis +que les oeuvres rudes, dedaignees a leur apparition, ont pour elles +l'immortalite. Je crois inutile de donner des exemples. + +Je dirai aux jeunes gens, a ceux qui debutent, de tolerer avec patience +les succes voles dont l'injustice les ecrase. Que de garcons, sentant +en eux le grondement d'une personnalite, restent des heures, pales et +decourages, en face du triomphe de quelque auteur mediocre! Ils se +sentent superieurs, et ils ne peuvent arriver a la publicite, toutes +les voies etant bouchees par l'engouement du public. Eh bien! qu'ils +travaillent et qu'ils attendent! Il faut travailler, travailler +beaucoup, tout est la; quant au succes, il vient toujours trop vite, car +il est un mauvais conseiller, un lit dore ou l'on cede aux lachetes. + +Jamais on ne se porte mieux intellectuellement que lorsqu'on lutte. On +se surveille, on se tient ferme, on demande a son talent le plus grand +effort possible, sachant que personne n'aura pour vous une complaisance. +C'est dans ces periodes de combat, quand on vous nie et qu'on veut +affirmer son existence, c'est alors qu'on produit les oeuvres les plus +fortes et plus intenses. Si la vogue vient, c'est un grand danger; elle +amollit et ote l'aprete de la touche. + +Il n'y a donc pas, pour un artiste, une plus belle vie que vingt +ou trente annees de lutte, se terminant par un triomphe, quand la +vieillesse est venue. On a conquis le public peu a peu, on s'en va dans +sa gloire, certain de la solidite du monument que l'on laisse. Autour +de soi, on a vu tomber les reputations de carton, les succes officiels. +C'est une grande consolation que de se dire, dans toutes les miseres, +que la vogue est passagere et qu'en somme, quelles que soient les +legeretes et les injustices du public, une heure vient ou seules les +grandes oeuvres restent debout. Malheur a ceux qui reussissent trop, +telle est la morale du cas de M. Offenbach! + + + +LES REPRISES + +I + + +C'est avec une profonde stupeur que j'ai ecoute _Chatterton_, le drame +en trois actes d'Alfred de Vigny, dont la Comedie-Francaise a eu +l'etrange idee de tenter une reprise. La piece date de 1835, et les +quarante-deux annees qui nous separent de la premiere representation +semblent la reculer au fond des ages. + +Dans quel singulier etat psychologique etait donc la generation d'alors, +pour applaudir une pareille oeuvre? Nous ne comprenons plus, nous +restons beants devant ce poeme des ames incomprises et du suicide +final. Chatterton, on ne sait trop pourquoi, traque par ses creanciers +peut-etre, mais cedant aussi a la passion de la solitude, s'est refugie +chez un riche manufacturier, John Bell, qui lui loue une chambre. Ce +John Bel, un brutal, tyrannise sa femme, l'honnete et resignee Ketty. Et +toute la situation dramatique se trouve dans l'amour discret et pur +du poete et de la jeune femme, amour dont l'aveu ne leur echappe qu'a +l'heure supreme, lorsque Chatterton, ecrase par la societe, voulant se +reposer dans la mort, vient d'avaler un flacon d'opium. + +Pour comprendre cette etonnante figure de Chatterton, il faut avant tout +reconstruire l'idee parfaite du poete, telle que la generation de 1830 +l'imaginait. Le poete etait un pontife et la poesie un sacerdoce. Il +officiait au-dessus de l'humanite, qui avait le devoir de l'adorer a +genoux. C'etait un messie traversant les foules, avec une etoile au +front, remplissant une fonction sacree, dont tout l'or de la terre +n'aurait pu le payer. Ajoutez que le poete devait etre un personnage, +fatal, un fils de Rene, de Manfred et de tous les grands melancoliques, +portant un orage dans sa tete pale, expiant la passion humaine par une +blessure toujours ouverte a son flanc. Il etait beau et providentiel, il +montait son calvaire au milieu des huees, pur comme un ange et sombre +comme un bandit. Un cabotin sublime, en un mot. + +L'ideal du genre a ete le Chatterton, d'Alfred de Vigny. Quand on voudra +connaitre la caricature superbe du poete de 1830, il faudra etudier ce +personnage navrant et comique. Il n'est pas un des panaches du temps que +Chatterton ne se plante sur la tete. Il les a tous, il semble avoir fait +la gageure d'epuiser le ridicule et l'odieux. Il chante la solitude, il +maudit la societe, il traine a dix-huit ans un coeur las et desabuse, il +a des bottes molles, il se tord les bras a l'idee de faire des vers pour +les vendre, il passe la nuit a gesticuler et a embrasser le portrait de +son pere en cheveux blancs, il se tue enfin par monomanie, uniquement +pour attraper la societe. Chatterton est un polisson, voila mon avis +tout net. + +Qu'on fasse des bonshommes en carton, et qu'ils soient droles, passe +encore! cela ne tire pas a consequence. Mais qu'on vienne troubler et +empoisonner les volontes jeunes avec ce fantoche funebre, avec ce pantin +aussi faux que dangereux, voila ce qui souleve en moi toute ma virilite! +Le poete est un travailleur comme un autre. Dans le combat de la vie, +s'il triomphe, tant mieux! s'il tombe, c'est sa faute! La societe ne +doit pas plus d'aide et de pitie au poete qu'elle n'en doit au boulanger +et au forgeron. Il n'y a pas de pontife, il n'y a que des hommes, et +l'energie fait aussi bien partie du talent que le don des vers. Le genie +est toujours fort. + +Comment! on vient nous parler de mort, au seuil de ce siecle! Nous +revivons, nous entrons dans un age d'activite colossale, nous sommes +tous pris d'un besoin furieux d'action, et il y a la un pleurard, un +polisson qui se tue et qui tue par la meme la femme dont il a trouble +la cervelle. Mais c'est un double meurtre, c'est une lachete et une +infamie! Que dirait-on d'un soldat qui, en face de l'ennemi, se +dechargerait son fusil dans la tete? La nouvelle generation litteraire +n'a qu'a pousser dedaigneusement du pied le cadavre de Chatterton, pour +passer et aller a l'avenir. + +D'ailleurs, c'etait la une pose, pas davantage. La vanite etait grande, +en 1830; et, naturellement, les poetes se taillaient eux-memes le role +qu'il leur plaisait de jouer. La mode etait au degout de la vie, au +mepris de l'argent, aux invectives contre la societe; mais, en somme, +les poetes--et je parle des plus grands--faisaient tres bon menage +avec tout cela. Malgre leur desesperance et leur amour de la mort, ces +messieurs ont presque tous vecu tres vieux; en outre, leur mepris de +l'argent n'est pas alle jusqu'a leur faire refuser, les sommes enormes +qu'ils ont gagnees, et ils se sont tres bien accommodes de la societe, +qui les a combles d'honneurs et d'argent. Tous blagueurs! + +J'ai entendu defendre Chatterton d'une facon bien hypocrite. Oui sans +doute, dit-on, le personnage est demode, mais quel temps regrettable il +rappelle! En ce temps-la, on croyait a l'ame, on etait plein d'elan, on +aspirait en haut, on elargissait l'horizon de la foi et de la poesie. +Quelle plaisanterie enorme! La verite est que le mouvement de 1830 a ete +superbe comme mise en scene. Si l'on gratte les personnages factices, on +reste stupefait en arrivant aux hommes vrais. Ils ne valaient pas plus +que nous, soyez-en surs; meme beaucoup valaient moins. Il y a eu bien +de la vilenie derriere cette pompe Qu'on ne nous force pas a des +comparaisons, car nous repondrions avec severite. Nous autres, nous +croyons a la verite, nous sommes pleins de courage et de force, nous +aspirons a la science, nous elargissons l'enquete humaine, sur laquelle +seront basees les lois de demain. Eux autres, ils nient le present, que +nous affirmons. De quel cote sont la virilite et l'espoir? Et qu'on +attende: aux oeuvres, on mesurera les ouvriers! + +Certes, le romantisme est bien mort. Je n'en veux pour preuve +que l'attitude stupefiee des spectateurs, l'autre soir, a la +Comedie-Francaise. Pendant les deux premiers actes surtout, on se +regardait, on se tatait. Chatterton faisait l'effet d'un habitant de la +lune tombe parmi nous. Que voulait donc ce monsieur, qui se desesperait, +sans qu'on sut pourquoi, et qui se fachait de tirer de son travail un +gain legitime? Le quaker paraissait tout aussi surprenant. Etrange, ce +quaker qui lache, sans crier gare, des maximes a se faire immediatement +sauter la cervelle! Pourquoi diable se promene-t-il la dedans! Quant a, +John Bell, le tyran, le mari implacable, il est certainement le seul +personnage sympathique de la piece. Au moins celui-la travaille, et il +apparait comme un sage au milieu de tous les fous qui l'entourent. + +On s'extasie beaucoup sur la figure de Ketty Bell. C'est une des +creations les plus pures, dit-on, qui soient dans notre theatre. Je le +veux bien. Mais ce personnage est un personnage negatif; j'entends que +la purete, la resignation, la tendresse discrete de Ketty sont obtenues +par un effacement continu. Jusqu'au dernier acte, elle n'a pas une scene +en relief. C'est une declamation a vide sans arret. Elle n'agit pas, +elle se raidit dans une attitude. Le personnage, dans ces conditions, +devient une simple silhouette et ne demandait pas un grand effort de +talent. + +Le drame, d'ailleurs, est la negation du theatre, tel qu'on l'entend +aujourd'hui. Il ne contient pas une seule situation. C'est une elegie en +quatre tableaux. Les deux premiers actes sont completement vides. On a, +dans la salle, l'impression de la nudite de l'oeuvre, maintenant +qu'elle n'est plus echauffee par les phrases demodees qui passionnaient +autrefois. Le premier tableau du troisieme acte, long monologue de +Chatterton dans sa mansarde, est peut-etre ce qui a le plus vieilli. +Rien d'incroyable comme ce poete, declamant au lieu de travailler, et +declamant les choses les plus inacceptables du monde. Enfin, le +tableau du denouement est le seul qui reste dramatique. Un garcon qui +s'empoisonne, une femme qui meurt de la mort de l'homme qu'elle aime, +cela remuera toujours une salle. + +L'avouerai-je? ma preoccupation, ma seule et grande preoccupation, +pendant la soiree, a ete le fameux escalier. Et je suis sorti avec +la conviction que cet escalier est le personnage important du drame. +Remarquez quel en est le succes. Au premier acte, quand Chatterton +apparait en haut de l'escalier et qu'il le descend, son entree fait +beaucoup plus d'effet que s'il poussait simplement une porte sur la +scene. Au second acte, quand les enfants de Ketty Bell montent des +fruits au pauvre poete, c'est une joie dans la salle de voir les petites +jambes des deux adorables gamins se hisser sur chaque marche; encore +l'escalier. Enfin, au quatrieme acte, le role de l'escalier devient tout +a fait decisif. C'est au pied de l'escalier que l'aveu de Chatterton +et de Ketty a lieu, et c'est par dessus la rampe qu'ils echangent un +baiser. L'agonie de Chatterton empoisonne est d'autant plus effrayante +qu'il gravit l'escalier, en se trainant. Ensuite Ketty monte presque sur +les genoux, elle entr'ouvre la porte du jeune homme, le voit mourir, et +se renverse en arriere, glissant le long de la rampe, venant tourner et +s'abattre a l'avant-scene. L'escalier, toujours l'escalier. + +Admettez un instant que l'escalier n'existe pas, faites jouer tout cela +a plat, et demandez-vous ce que deviendra l'effet. L'effet diminuera de +moitie, la piece perdra le peu de vie qui lui reste. Voyez-vous Ketty +Bell ouvrant une porte au fond et reculant? Ce serait fort maigre. Voila +donc l'accessoire eleve au role de personnage principal. Et je pensais +au cerisier vrai qui porte de vraies cerises, dans l'_Ami Fritz_. +L'a-t-on assez foudroye, ce cerisier! La Comedie-Francaise s'etait +deshonoree en le plantant sur ses planches. La profanation etait dans +le temple. Mais il me semble, a moi, que la profanation y etait depuis +quarante-deux ans, car l'escalier sort tout a fait de la tradition. + +Je dirai meme que cet escalier n'est pas excusable, au point de vue des +theories theatrales. Il n'est necessite par rien dans la piece, il n'est +la que pour le pittoresque. Pas une phrase du drame ne parle de lui, +aucune indication de l'auteur ne le rappelle. Au contraire, dans l'_Ami +Fritz_, le cerisier a son role marque; il donne un episode charmant. +On raconte que l'escalier est une invention, une trouvaille de madame +Dorval. Cette grande artiste, qui avait certainement le sens dramatique +tres developpe, avait du tres bien sentir la pauvrete scenique de +_Chatterton_; elle ne savait comment dramatiser cette elegie monotone. +Alors, sans doute, elle eut une inspiration, elle imagina l'escalier; et +j'ajoute qu'un esprit rompu aux effets sceniques pouvait seul inventer +un accessoire dont le succes a ete si prodigieux. A mon point de vue, +c'est l'escalier qui joue le role le plus reel et le plus vivant dans le +drame. + +Certes, le drame est tres purement ecrit. Mais cela ne me desarme pas. +Cette langue correcte est aussi factice que les personnages. On n'y sent +pas un instant la vibration d'un sentiment vrai. Il y a deux ou trois +cris qui sont beaux; le reste n'est que de la rhetorique, et de la +rhetorique dangereuse et ennuyeuse. Le public a formidablement baille. + +Je remercie cependant la Comedie-Francaise d'avoir remonte _Chatterton_. +J'estime qu'on rend un grand service a noire generation litteraire, en +lui montrant le vide des succes romantiques d'autrefois. Que tous +les drames vieillis de 1840 defilent tour a tour, et que les jeunes +ecrivains sachent de quels mensonges ils sont faits. Voila les guenilles +d'il y a quarante ans, tachez de ne plus recommencer un pareil carnaval, +et n'ayez qu'une passion, la verite. Celle-la ne vous menagera aucun +mecompte; on ne rira, on ne baillera jamais devant elle, parce qu'elle +est toujours la verite, celle qui existe. + + + +II + +Le theatre de la Porte-Saint-Martin, auquel appartient la propriete du +repertoire de Casimir Delavigne, parait user de cette propriete avec la +plus grande prudence. Il attend l'ete, les lourdes chaleurs, qui vident +toutes les salles, pour hasarder un drame en vers, bien convaincu que +les recettes sont compromises a l'avance et que la prose elle-meme +devient d'une digestion impossible. Casimir Delavigne est simplement la +pour boucher un trou, entre une piece a spectacle, comme le _Tour +du monde en 80 jours_, et un melodrame populaire, comme les _Deux +orphelines_. + +Et telle est, au bout de trente ans, la gloire d'un poete acclame, d'un +academicien, d'une personnalite litteraire, considerable en son temps, +qui a contrebalance autrefois les succes de Victor Hugo! Il y a la +matiere a de sages reflexions. On se demande ou l'on jouera dans trente +ans les pieces applaudies cette annee sur nos grandes scenes, signees de +noms retentissants, declarees de purs chefs-d'oeuvre par la bourgeoisie +qui tient a suivre la mode. Evidemment, on les jouera l'ete, sur des +planches encanaillees par les feeries et les pieces militaires; et les +banquettes elles-memes bailleront. + +J'estime qu'on est bien severe pour Casimir Delavigne. Autour de moi, +pendant la representation de _Louis XI_, j'ai entendu des ricanements, +des plaisanteries, toute une "blague" premeditee. Vraiment, des +critiques, qui ont discute serieusement et sans se facher les +_Danicheff_ et l'_Etrangere_, des ecrivains qui trouvent du genie a +M. Dumas fils et qui lui accordent en outre de l'esprit, sont +singulierement mal venus de traiter avec cette legerete une oeuvre de +grand merite, dont certaines parties sont fort belles en somme. Il n'y a +pas aujourd'hui un seul de nos auteurs dramatiques qui pourrait composer +un acte aussi large que le quatrieme acte de _Louis XI_. + +Certes, la tragedie classique est morte, le drame romantique est +mort. Qu'ils reposent en paix, ce n'est pas moi qui demanderai leur +resurrection! Casimir Delavigne a, dans notre histoire litteraire, une +situation d'autant plus facheuse, qu'il a voulu rester en equilibre +entre les deux formules, demeurer le petit-neveu de Racine et devenir +le filleul de Shakespeare. Le genie ne s'accommode jamais de ces +arrangements; il est extreme et entier. Tout concilier, croire qu'on +atteindra la perfection en prenant a chaque ecole ses meilleurs +preceptes, conduit droit au simple talent, et meme au tres petit talent. +Un temperament d'ecrivain original ne choisit pas; il cree, il marche +a l'intensite la plus grande possible des notes personnelles qu'il +apporte. Mais si Casimir Delavigne nous apparait aujourd'hui ce qu'il +est reellement, un arrangeur habile, un esprit souple et intelligent, il +n'en est pas moins d'une etude interessante et il n'en reste pas moins +tres superieur aux arrangeurs de notre epoque. + +Et voyez l'aventure, ce qui fait sourire maintenant dans ses oeuvres, ce +sont justement la rhetorique classique et la rhetorique romantique, tout +le clinquant litteraire des modes d'autrefois. Les vers, par moment, +sont abominablement plats, alourdis de periphrases, d'une banalite de +mauvaise prose; la est l'apport classique. Quant a l'apport romantique, +il est aussi facheux, il consiste dans la stupefiante facon de presenter +l'histoire et dans l'etalage grotesque des guenilles du moyen age. Rien +ne me parait comique comme les romantiques impenitents d'aujourd'hui, +qui ricanent a une reprise de _Louis XI_. Eh! bonnes gens, ce sont +justement les panaches et les mensonges en pourpoint abricot de 1830, +qui ont vieilli et qui gatent l'oeuvre a cette heure! + +Je ne parle pas des anachronismes qui font de _Louis XI_ le plus +singulier cours d'histoire qu'on puisse imaginer; il est entendu +que l'anachronisme est une licence necessaire, sans laquelle toute +composition dramatique se trouverait entravee. Mais je parle de la +grande verite humaine, de la verite des caracteres. Le Louis XI de +Casimir Delavigne, assassin, fou, lugubre, est une figure ridicule, si +on le, compare au veritable Louis XI, que la critique historique moderne +a su enfin degager des brouillards sanglants de la legende. Il est vu a +la maniere romantique, une maniere noire, avec des clairs de lune par +derriere, eclairant des gibets, avec des donjons et des tourelles, des +ferrailles et des poignards, tout un tra la la de grand opera. La verite +se trouve a chaque scene sacrifiee a l'effet, les personnages ne sont +plus que des pantins qui montent sur des echasses pour paraitre des +colosses. C'est ainsi que Casimir Delavigne a transforme en un heros +de ballade le grand roi si energique et si habile qui travailla un des +premiers a la France actuelle. + +Nous sommes ici dans la question grave, dans le mouvement fatal de +science qui doit peu a peu influer sur notre theatre et le renouveler. +Pendant que le romantisme combattait pour la liberte des lettres +et substituait facheusement une rhetorique a une rhetorique, il ne +s'apercevait pas que, parallelement a lui, les sciences critiques +marchaient et devaient un jour le depasser et le vaincre, comme-il +venait de vaincre l'esprit classique. Il a conquis la liberte de +tout ecrire, rien de moins, rien de plus; il a ete une insurrection +necessaire. On peut indiquer ainsi les trois phases: regne classique, +epuisement de la langue, immobilite des formules, mort lente des +lettres; regne romantique, revolution dans les mots, declaration des +droits illimites de l'ecrivain, bataille des opinions et fondation +d'une nouvelle Eglise; regne naturaliste, plus d'Eglise d'aucune sorte, +creation d'une methode, enquete universelle a la seule clarte de la +verite. + +Ce qui rend aujourd'hui certaines oeuvres romantiques presque comiques, +ce qui fait que la jeune generation les trouve si vieilles et ne peut +les lire sans un sourire, c'est que la critique a marche, que l'histoire +vraie commence a se degager des documents, que nous nous sommes mis a +etudier l'homme et a en connaitre les ressorts. Interrogez les jeunes +gens de vingt-cinq ans, demandez-leur ce qu'ils pensent des plus grands +poetes romantiques, ils vous repondront que la lecture leur en est +devenue impossible et qu'ils sont obliges de se rejeter sur Stendhal et +Balzac; car ce qu'ils cherchent, avant tout, c'est la science exacte +de l'homme. Cela est un symptome decisif. Evidemment, pour tout esprit +juste, le mouvement naturaliste s'accentue, le besoin de methode s'est +propage des sciences a la litterature; on ne peut plus mentir, sous +peine de n'etre pas ecoute. + +J'insiste, on ne doit pas chercher ailleurs les causes de la mort du +drame. L'esprit moderne, faconne a la verite, ne tolere plus au theatre, +meme a son insu, les contes a dormir debout qui amusaient nos peres. +Certes, le drame historique peut renaitre, mais il faudra qu'il soit +vrai, qu'il ressuscite l'histoire et ne la mette pas en complainte pour +les petits et les grands enfants. Des qu'un auteur dramatique se degage +des draperies de convention et pousse un cri de verite humaine, +un fremissement passionne la salle. Le trait restera eternel, on +l'applaudira toujours, en dehors des modes litteraires. + +La representation de _Louis XI_ a la Porte-Saint-Martin a ete +caracteristique. Rien n'est long et penible comme les trois premiers +actes. Casimir Delavigne les a employes a peindre un Louis XI +legendaire, une figure sombre dans laquelle la cruaute domine, malgre +les touches familieres et comiques. Je ne parle pas de la fable +romanesque, de ce Nemours dont le pere a ete assassine sur l'ordre de +Louis XI, et qui revient a la cour comme ambassadeur de Charles le +Temeraire, avec des pensees de vengeance. Cette fable, compliquee des +tendresses de Nemours et de Marie de Comines, n'a d'autre interet que +de menager une belle scene au quatrieme acte. Les personnages entrent, +disent ce qu'ils ont a dire, puis s'en vont. On ne peut guere detacher +que la scene ou Louis XI vient assister aux danses des paysans et la +scene dans laquelle Nemours, accomplissant sa mission, jette aux pieds +du roi son gant, que le dauphin releve. + +Mais, je l'ai dit, le quatrieme acte garde encore aujourd'hui une belle +largeur. Louis XI se trainant aux genoux de Francois de Paule, le +suppliant de prolonger son existence par un miracle, puis confessant ses +crimes; et ensuite Nemours apparaissant un poignard a la maintenant le +roi grelottant de peur, lui laissant la vie comme vengeance: ce sont la +des situations superbes et profondes qui ont de l'au dela. Meme les vers +prennent plus de concision et de force, s'elevent, sinon a la poesie, du +moins a la correction et a la nettete. Il faut citer encore la mort de +Louis XI, au cinquieme acte, l'episode emprunte a Shakespeare du roi +agonisant qui voit le dauphin, la couronne sur la tete, jouer deja son +role royal. + + + + +III + +Je parlerai de deux reprises, celles de la _Tour de Nesle_ et du +_Chandelier_, qui me paraissent soulever d'interessantes reflexions, au +point de vue de la philosophie theatrale. + +L'Ambigu, eprouve par une longue suite de desastres, a eu l'excellente +idee de rouvrir ses portes en jouant la _Tour de Nesle_, dont le succes +est toujours certain. La fortune de ce drame est d'etre une piece +typique, contenant la formule la plus complete d'une forme dramatique +particuliere. En litterature, aussi bien au theatre que dans le roman, +l'oeuvre qui reste est l'oeuvre intense que l'ecrivain a pousse le +plus loin possible dans un sens donne. Elle demeure un patron, la +manifestation absolue d'un certain art a une certaine epoque. + +Que l'on songe au melodrame de 1830, et aussitot l'idee de la _Tour +de Nesle_ vient a l'esprit. Elle est encore a cette heure le modele +indiscute d'une forme dramatique qui s'est imposee pendant de longues +annees; et meme aujourd'hui que cette forme est usee, la piece conserve +presque toute sa puissance sur la foule. Telle est, je le repete, la +fortune des oeuvres typiques. + +La formule que represente la _Tour de Nesle_ est une des plus +caracteristiques dans notre histoire litteraire. On pourrait dire +qu'elle exprime le romantisme intransigeant et radical. Je ne connais +pas de reaction plus violente contre notre theatre classique, immobilise +dans l'analyse des sentiments et des passions. Le theatre de Victor Hugo +laisse encore des coins aux developpements analytiques des personnages. +Mais le theatre de MM. Dumas et Gaillardet coupe carrement toutes +ces choses inutiles et s'en tient d'une facon stricte aux faits, a +l'intrigue nouee de la facon la plus puissante, sans avoir le moindre +egard a la vraisemblance et aux documents humains. + +En somme, cette formule peut se reduire a ceci: poser en principe que +seul le mouvement existe; faire ensuite des personnages de simples +pieces d'echec, impersonnelles et taillees sur un patron convenu, dont +l'auteur usera a son gre; combiner alors l'armee de ces personnages de +bois de facon a tirer de la bataille le plus grand effet possible; et +aller carrement a cette besogne, ne pas faire la petite bouche devant +les mensonges monstrueux, agir seulement en vue du resultat final, qui +est d'etourdir le public par une serie de coups de theatre, sans lui +laisser le temps de protester. + +On connait le resultat. Il est reellement foudroyant. Le public suit +la terrible partie avec une emotion qui augmente a chaque tableau. Ce +spectacle tout physique le prend aux nerfs et au sang, le secoue comme +sous les decharges successives d'une machine electrique. Une fois engage +dans l'engrenage de cet art purement mecanique, s'il a livre le bout du +doigt au prologue, il faut qu'il laisse le corps entier au dernier +acte. La langue etrange que parlent les personnages, les situations +stupefiantes de faussete et de drolerie, rien n'importe plus. On +assiste a la piece, comme on lit un de ces romans-feuilletons dont les +peripeties vous empoignent et vous brisent, a ce point qu'on ne peut +s'en arracher, meme lorsqu'on en sent toute l'imbecillite. + +Mais qu'arrive-t-il quand on a termine la lecture d'une telle oeuvre? On +jette le roman, degoute et furieux contre soi-meme. Quoi! on a pu perdre +son temps dans cette fievre de curiosite malsaine! On s'essuie la face +comme un joueur qui s'echappe d'un tripot. Et, au theatre, la sensation +est la meme. Interrogez le public qui sort, par exemple, d'une +representation de la _Tour de Nesle_. Sans doute, la soiree a ete +remplie, et tout ce monde s'est passionne. Mais, au fond de chacun, il y +a un grand vide, de la lassitude et de la repugnance. Les plus grossiers +sentent un malaise, comme apres une partie de cartes trop prolongee. +Rien n'a parle a l'intelligence, aucun document nouveau n'a ete fourni +sur la nature et sur l'humanite. + +J'ai appele cet art un art mecanique. Je ne saurais le definir plus +exactement. Tout y est ramene a la confection d'une machine, dont les +pieces s'emboitent d'une facon mathematique. Le chef-d'oeuvre du genre +sera le drame ou les personnages, reduits a l'etat de rouages, n'auront +plus en eux aucune humanite et garderont le seul mouvement qui +conviendra a la poussee de l'ensemble. Ils ne parleront plus, ils +lanceront uniquement le mot necessaire. Ils seront la, non pour vivre, +mais pour resumer des situations. On les aplatira, on les allongera, on +fera d'eux du zinc ou de la chair a pate, selon les besoins. Et les gens +du metier s'extasient. Quelle facture! quelle entente du theatre! quel +genie! + +Vraiment, il faudrait s'entendre. Cet enthousiasme pour un art tres +inferieur en somme me parait malsain. Certes, je ne songe pas a nier la +puissance toute physique du melodrame romantique. Mais vouloir faire de +cette formule la formule de notre theatre national, dire d'une facon +absolue: "Le theatre est la," c'est pousser un peu loin l'amour de la +mecanique dramatique. Non, certes, le theatre n'est pas la: il est ou +sont Eschyle, Shakespeare, Corneille et Moliere, dans les larges et +vivantes peintures de l'humanite. On ne veut pas comprendre que nous +pataugeons aujourd'hui dans la boue des intrigues compliquees. Notre +theatre se relevera le jour ou l'analyse reprendra sa large place, ou +le personnage, au lieu d'etre ecrase et de disparaitre sous les faits, +dominera l'action et la menera. + +Quel critique dramatique oserait dire a un debutant: "Lisez la _Tour du +Nesle_", lorsqu'il peut lui dire: "Lisez _Tartufe_, lisez _Hamlet_." Ce +qui m'irrite, c'est cette passion du succes brutal et immediat, c'est +cette odieuse cuisine qui cache jusqu'a la vue des chefs-d'oeuvre. On +fait du theatre une simple affaire de poncifs, lorsque les litteratures +des peuples sont la pour temoigner qu'il n'y a pas d'absolu dans l'art +dramatique et que le talent peut tout y inventer. Chaque fois qu'on +voudra vous enfermer dans un code en declarant: "Ceci est du theatre, +ceci n'est pas du theatre," repondez carrement: "Le theatre n'existe +pas, il y a des theatres, et je cherche le mien." + +Mais je trouve surtout, dans la _Tour de Nesle_, de bien curieuses +remarques a faire au sujet de la moralite de la piece. Vous savez quel +role on fait jouer aujourd'hui a la moralite. Il faut qu'un drame soit +moral, sans quoi il est foudroye par les critiques vertueux. Or, il y a, +dans la _Tour de Nesle_, le plus incroyable entassement d'infamies qu'on +puisse rever. Cela atteint presque a l'horreur des tragedies grecques. +Je ne parle pas de ce passe-temps que prend une reine de France, a noyer +tous les matins ses amants d'une nuit. Simple peccadille, lorsque l'on +songe que la reine en question a fait assassiner son pere et s'oublie +dans les bras de ses fils. Eh bien! toutes ces abominations sont +parfaitement tolerees par le public. C'est a peine si les critiques +reactionnaires osent reclamer, pour le principe. + +Habilete supreme du genie, disent les enthousiastes. Il fallait MM. +Dumas et Gaillardet pour deguiser ainsi l'ordure. Vraiment! J'imagine, +moi, que le bois dont ils ont fabrique leurs bonshommes, les a +singulierement servis en cette affaire. Comment voulez-vous qu'on se +fache contre des pantins? Il est trop visible que ce ne sont pas la +des etres vivants, mais de purs mannequins allant et venant au gre des +combinaisons sceniques. Le mouvement n'est pas la vie. Puis, toute cette +histoire reste dans la legende. Au fond, il s'agit d'un conte pareil a +celui du _Petit Poucet_, et personne ne s'est jamais avise de trouver +l'ogre immoral. Marguerite de Bourgogne, se vautrant dans le meurtre et +la debauche, fait simplement son metier de monstre en carton. Elle peut +epouvanter une minute l'imagination des spectateurs; mais, des qu'elle +est rentree dans la coulisse, elle n'est plus, elle n'a meme pas la +realite d'une fiction logiquement deduite. + +Voila ce qui explique pourquoi les horreurs des drames romantiques ne +blessent personne: c'est qu'on ne sent pas l'humanite engagee dans +l'affaire, tellement les coquins et les coquines y sont hors de toute +realite. Si MM. Dumas et Gaillardet avaient mis debout une Marguerite de +Bourgogne en chair et en os, au lieu de cette etrange reine de France +qui court si drolement le guilledou, vous entendriez les protestations +indignees de la salle. J'ose meme dire que plus ils ont charge cette +figure de crimes, et plus ils l'ont rendue acceptable. Au dela d'une +certaine limite, lorsqu'il entre dans la fable, le mal est un plaisir +dont la foule se regale. Mettez une bourgeoise qui trompe son mari un +peu crument, le public se fachera, parce qu'il sentira que cela est +vrai. + +Un hasard a voulu que la Comedie-Francaise eut repris le _Chandelier_, +juste une semaine avant la reprise de la _Tour de Nesle_. Eh bien! +l'adorable comedie d'Alfred de Musset a ete froidement ecoulee. Cela +est un fait, et la critique, pour l'expliquer, a du s'en prendre a la +nouvelle distribution. On a trouve Clavaroche insupportable de brutalite +et de fatuite soldatesques. Fortunio a paru sournois et vicieux. Quant +a Jacqueline, elle est surement une gredine de la pire espece; elle se +donne sans amour, elle se prete a un jeu cruel et finit par changer +d'amant comme on change de chemise. Quels personnages! quelles moeurs! + +Ah! vraiment, c'est a faire saigner le coeur des honnetes ecrivains, ce +public froid et scandalise, qui affecte de ne pas comprendre! Quoi de +plus profondement humain que cette histoire, dont on trouverait les +elements dans notre vieille et franche litterature! Une femme qui trompe +son mari, qui abrite ses amours derriere la tendresse tremblante d'un +petit clerc, et qui est vaincue a la fin par tant de jeunesse, de +devouement et de desespoir: n'est-ce pas le drame de la passion +elle-meme, avec une fraicheur de printemps exquise? Musset n'a jamais +ete plus railleur ni plus tendre; il a touche la le fond des coeurs. Son +oeuvre a le frisson de la vie, le charme d'une analyse de poete. Chaque +scene ouvre un monde. On ne sort pas du theatre l'ame et la tete vides, +car on emporte un coin d'humanite avec soi, sur lequel on peut rever +indefiniment. + +Mais je n'ai point a louer le _Chandelier_. Je desire seulement poser +cote a cote Marguerite de Bourgogne et Jacqueline. Aupres de la reine +parricide et incestueuse, mettez la bourgeoise qui trompe simplement son +mari, et demandez-vous pourquoi la seconde revolte une salle, tandis que +la premiere fait le regal du public. C'est que Jacqueline n'est pas en +carton, c'est qu'elle est la femme tout entiere. On la sent vivre dans +ses froides coquetteries, dans la facon dont elle joue de son mari, +surtout dans cet eclat de passion qui l'anime et la transfigure au +denouement. Elle vit: des lors, elle est indecente. Voila ce que je +voulais demontrer. + +Que la _Tour de Nesle_ reste dans notre musee dramatique, comme +l'expression curieuse de l'art d'une epoque, je l'accorde volontiers. +Mais que l'on dise aux jeunes auteurs: "Faites-nous des _Tour de +Nesle_," c'est ce que je me permets de trouver tres facheux. Certes, il +n'est pas un ecrivain qui ne prefererait avoir fait le _Chandelier_. +Cette comedie peut manquer completement de mecanique dramatique, elle +n'en a pas moins l'eternelle jeunesse; elle vivra toujours, aussi +fraiche, lorsque la _Tour de Nesle_ sera, depuis longtemps, mangee par +la poussiere des cartons. A quoi sert donc la fameuse mecanique, que +l'on pretend si faussement indispensable, puisqu'elle ne peut pas faire +vivre une piece et qu'une piece peut vivre sans elle? Le theatre est +libre. + + + +IV + +On tolere toujours une reprise; si certaines scenes ont vieilli, si l'on +est blesse par de monstrueuses invraisemblances, si l'on s'ennuie, on en +est quitte pour dire: "Dame! la piece date de trente ans, il faut tenir +compte des epoques et accepter les modes du temps passe." On en arrive, +en faisant ainsi la part des engouements d'autrefois, a supporter des +choses qu'on refuserait violemment aujourd'hui. Pour une piece nouvelle, +on se montre impitoyable; elle interesse ou elle n'interesse pas; +personne ne lui fait credit, et l'indifference se produit tout de suite +autour d'elle, si elle ne passionne pas le public. + +Voila pourquoi le theatre de la Porte-Saint-Martin, dont les traditions +sont d'exploiter le drame historique, se trouve reduit a vivre de +reprises. Les quelques drames historiques qu'il a essaye de donner ont +echoue. Les auteurs eux-memes me paraissent pris de peur; ils sentent +que le gout du public n'est plus la, ils n'ont aucune envie de perdre +leur temps et de risquer encore une chute. Alors, pour ne pas mentir a +son enseigne, pour vivre d'ailleurs et boucher des trous qu'il ne sait +comment combler, le theatre est bien force de fouiller les vieux cartons +et de tirer quelques recettes des grands succes d'autrefois. Les +chefs-d'oeuvre du genre reparaissent ainsi periodiquement. On n'a pas +invente une formule neuve de drame, on vivote comme on peut avec les +vieux habits et les vieux galons du repertoire romantique. Telle est +la situation exacte, et je crois que personne ne peut me dementir. +Seulement, on ne semble pas s'apercevoir d'une chose, c'est qu'on acheve +de tuer le genre historique, tel que Dumas et ses collaborateurs l'ont +cree, en faisant de la sorte servir leurs drames a boucher des trous. +Ces drames passent a l'etat d'oeuvres classiques, d'oeuvres mortes, +puisqu'elles restent des types dont on ne peut plus tirer des copies. +Les reprises, d'ailleurs, ne sauraient etre eternelles. Apres les +_Trois Mousquetaires_, la _Reine Margot_; apres la _Reine Margot_, le +_Chevalier de Maison-Rouge_. Je consens a ce que toute la serie y passe, +mais ensuite on ne recommencera sans doute pas. Il faut que notre +generation produise. Quand on aura use toutes les anciennes pieces, +quand on aura compris que le cadre en est demode et que decidement le +public n'en veut plus, l'heure arrivera enfin ou tout le monde sentira +la necessite d'une nouvelle forme de drame. C'est cette heure-la qui ne +saurait tarder a sonner, selon moi. + +Je ne dis pas autre chose depuis longtemps. J'estime que la defense +d'une idee juste suffit a la bonne volonte d'un homme. On me prete je +ne sais quelles theories revolutionnaires en art, qui, en tous cas, +seraient des theories purement personnelles. Depuis que je vais +assidument dans les theatres, je constate qu'il y regne un grand +malaise, que les directeurs, les auteurs, le public lui-meme sont +inquiets et ne savent ce qu'ils veulent; je me persuade de plus en plus +que, les anciennes formules ayant fait leur temps, il serait bon de +trouver un nouveau drame au plus vite. C'est ce que je repete chaque +jour, rien deplus. Maintenant, personnellement, je vois l'avenir dans +l'ecole naturaliste; selon moi, pour de nombreuses raisons, le mouvement +scientifique du siecle doit fatalement gagner les planches. Mais c'est +la une opinion particuliere que je defends a mes risques et perils. Le +theatre reclame une evolution litteraire, voila une verite indiscutable. +Maintenant, que cette evolution se produise dans n'importe quel sens, si +elle se produit puissamment, elle me passionnera. + +La _Reine Margot_, que le theatre de la Porte Saint-Martin vient +de reprendre, ne me fera pas regretter, je l'avoue, le genre dit +historique. Le sens de ces grandes machines me manque decidement. +Certes, je suis tres sensible a l'ampleur du cadre, je trouve excellente +cette coupure du drame en douze ou treize tableaux; cela permet de +multiplier les decors, de promener l'action partout, de donner de la vie +et de la mobilite a l'oeuvre. Mais quel etrange emploi d'un cadre aussi +vaste! Il semble que les auteurs n'aient profite de l'elargissement du +cadre que pour y elargir des mensonges. Un grand opera serre a coup sur +la verite de plus pres. + +Que voulez-vous? l'illusion ne se produit pas pour moi, et des lors je +ne puis gouter aucun plaisir. Il m'est impossible d'empecher ma raison +de fonctionner. Dans les endroits les plus pathetiques, ce sont des +reflexions, des revoltes du bon sens, qui me gatent absolument les +meilleures scenes. Pourquoi tel personnage fait-il cela? pourquoi tel +autre dit-il ceci? c'est ridicule, c'est pueril, et le reste. Je passe +les soirees, dans mon fauteuil, a couver de grosses coleres, lorsque +naturellement je ne demanderais pas mieux que de m'amuser en digne +bourgeois. Une scene vraie arrive-t-elle, je suis pris tout entier, et +je sens bien que la salle est prise comme moi. La verite est donc la +grande force au theatre, la seule force qui impose l'illusion complete, +qui donne a l'art dramatique l'intensite, du reel. Et je ne demande pas +autre chose, je demande a ce qu'on me prenne tout entier, sans laisser +a ma raison le loisir de critiquer en moi mon emotion, a mesure qu'elle +voudrait naitre. Toute la theorie du theatre est la. + +La _Reine Margot_ est d'un art absolument inferieur. J'y vois une +exhibition, un carnaval historique, pas davantage; cela pourrait tres +bien se jouer dans une baraque de foire, si la baraque avait les +dimensions convenables. Mais, ceci pose, il est evident que l'oeuvre +a ete fabriquee par des mains habiles, qu'elle contient meme quelques +scenes puissantes, ou l'on reconnait la griffe d'Alexandre Dumas, cet +inepuisable conteur d'une invention si extraordinaire. Je vais tacher +d'indiquer ce qui me plait et ce qui me deplait. + +J'ai beaucoup entendu vanter l'exposition, la rencontre de Coconnas et +de La Mole, le soir meme de la Saint-Barthelemy, leur combat, la fuite +de La Mole jusque dans la chambre de la reine Marguerite, enfin le roi +Charles IX tirant un coup d'arquebuse par une des fenetres du Louvre. +C'est une course, un pietinement, une bousculade a travers trois +tableaux. Beaucoup de bruit, des corteges, des coups de fusil, du +mouvement a coup sur, mais de la vie, pas le moins du monde! Il ne faut +pas confondre la vie avec le mouvement. Je suis certain qu'un simple +tableau, largement concu, poserait beaucoup mieux la Saint-Barthelemy +que ce tourbillon de gens qui se precipitent, sans que nous ayons le +temps de faire connaissance avec eux. Il y a simplement la un interet de +bruit, une enfilade de scenes destinees a agir sur le gros public. C'est +l'art des treteaux, avec les ressources de la mise en scene moderne. + +Je ne parle pas de la verite. Une des choses qui m'ont le plus stupefie, +c'a ete de voir une troupe de gardes, les gardes de la duchesse de +Nevers, passer par la chambre a coucher de la reine de Navarre. La +duchesse traverse la chambre, il est vrai; mais est-il acceptable que +les gardes la traversent aussi? Je me demande encore ce que ces gardes +font la. Une chose bien etrange aussi, c'est la facon dont le roi tire +sur le peuple. Il dirige d'abord son arme sur Henri de Navarre, puis +reculant pour ne pas ceder a une pensee criminelle, il s'ecrie: "Il faut +pourtant que je tue quelqu'un!" Et il tire par la fenetre. Remarquez que +le Charles IX du drame est un personnage sympathique; les auteurs ne lui +ont donne que cet acces de ferocite, pour utiliser la legende: c'est un +placage visible, d'un effet qui consterne. Le pis est qu'on charge si +fortement l'arquebuse, afin d'emouvoir la salle sans doute, que le roi a +l'air de tirer un coup de canon. + +La partie la plus puissante du drame est l'empoisonnement de Charles IX, +a l'aide d'un livre de chasse, dont Catherine de Medicis a trempe les +pages dans une solution d'arsenic et qu'elle destinait a Henri de +Navarre. La fatalite vengeresse veut que la mere tue ainsi son propre +fils. Ajoutez que le duc d'Alencon, le frere du roi, surprenant celui-ci +en train de s'empoisonner, en mouillant son doigt afin de tourner les +pages, le laisse tranquillement continuer, jugeant l'occasion bonne pour +monter sur le trone. Une famille interessante, vraiment! A ce propos, je +faisais une reflexion. Pourquoi, au theatre, permet-on tous les crimes +dans les familles royales? Le theatre classique nous montre les rois +grecs s'egorgeant entre eux avec la plus belle facilite du monde. Les +drames romantiques abusent aussi des rois chenapans. Dans les drames +bourgeois, au contraire, les trop gros crimes indignent la salle. Sans +doute, il faut porter couronne pour etre un gredin a son aise. + +Je ne parle toujours pas de verite. Rien n'est plus comique, au fond, +que ce roi empoisonne qui se promene encore dans une demi-douzaine de +tableaux, avec des acces de coliques de temps a autre. Il finit par +savoir qu'il a de l'arsenic dans le corps, et Rene, un savant medecin, +lui ayant dit qu'il n'y avait rien a faire, il ne fait rien pour lutter +contre la mort. Cela est inacceptable, l'arsenic est un poison que l'on +combat parfaitement. J'ai ete obsede par cette idee pendant toute la +deuxieme partie du drame: "Mais pourquoi Charles IX n'est-il pas dans +son lit?" C'est un souci vulgaire, une preoccupation bourgeoise, je le +sais; mais je ne puis rien contre les habitudes de mon esprit. Lisez +donc _Madame Bovary_, voyez comment on meurt par l'arsenic, vous me +direz ensuite si Charles IX n'est pas tres drole. Non seulement aucun +des symptomes n'est observe, mais encore il est impossible que le roi +ne se mette pas entre les mains des medecins, en leur disant de tenter +quand meme la guerison. + +Les personnages de Coconnas et de La Mole, qui ont fait autrefois le +succes du drame, sont des silhouettes enluminees de tons vifs pour les +spectateurs peu lettres. D'ailleurs, la partie purement romanesque tient +fort peu de place, et l'on regrette l'histoire, cette Marguerite si +belle, que tout son siecle a adoree. Comme elle est reduite la-dedans +a un role de poupee vulgaire! Elle, la savante, la spirituelle, +l'amoureuse, c'est a peine si elle est un rouage dans cette machine +dramatique. Tout se rapetisse et s'aplatit. On dirait un theatre +mecanique. Le plus grand defaut de ces vastes pieces populaires, +decoupees dans des romans, c'est de reduire ainsi les personnages les +plus importants a des emplois d'utilites; il ne reste guere que de la +figuration; toute la chair de l'oeuvre s'en va pour ne laisser voir que +la carcasse. D'autre part, on ne comprend plus que difficilement, on +doit sans cesse suppleer a ce que les heros n'ont pas le temps de nous +dire. + +Le succes de la _Reine Margot_ a ete tres vif autrefois, et il est +possible que la reprise soit fructueuse. Sans doute, pour gouter une +oeuvre pareille il faut une naivete d'impressions que je n'ai plus. Si +je pouvais retrouver mes seize ans, mes durs commencements de jeune +homme, et reprendre une place en haut, a une des galeries, je serais +sans doute moins severe. Mais trop d'etudes ont passe sur moi, trop +d'analyse et trop d'observation, pour que je puisse me plaire a une +oeuvre qui m'ennuie par sa puerilite et qui me fache par ses mensonges. +Je suis meme d'avis que, si le peuple s'amuse a un pareil spectacle, +on devrait l'en sevrer, car il ne peut qu'y fausser son jugement et y +desapprendre notre histoire nationale. + + + +V + +La reprise du _Batard_, a la Porte-Saint-Martin, vient de remettre pour +un instant en lumiere la figure d'Alfred Touroude. Il paraissait bien +oublie; la mort, en une seule annee, l'avait pris tout entier, et il a +fallu le chomage des grosses chaleurs, l'embarras des critiques qui +ne savent comment emplir leurs articles, pour ressusciter cet auteur +dramatique deja couche dans le neant. + +La mort d'Alfred Touroude a ete un deuil pour ses amis. Mais l'art +n'avait deja plus a pleurer en lui, malgre sa jeunesse, un talent dans +la fleur de ses promesses. Il est peu d'exemples d'une carriere +si courte et si bornee. Acclame a ses debuts, il avait prouve son +impuissance, des sa troisieme ou quatrieme piece. Il decourageait +ceux qui esperaient en son temperament, il montrait de plus en plus +l'impossibilite radicale ou il etait de mettre debout une oeuvre +litteraire. Chaque nouveau pas etait une chute. Quand il est mort, +a moins d'un de ces prodiges de souplesse dont sa nature brutale ne +semblait guere capable, on n'osait plus attendre de lui une de ces +oeuvres completes et decisives qui classent un homme. + +Et veut-on savoir ou etait sa plaie, a mon sens? Il ne savait pas +ecrire, il fabriquait ses pieces comme un menuisier fabrique une table, +a coups de scie et de marteau. Son dialogue etait stupefiant de phrases +incorrectes, de tournures ampoulees et ridicules. Et il n'y avait pas +que le style qui montrat le plus grand dedain de l'art, la contexture +des pieces elle-meme indiquait un esprit depourvu de litterature, +incapable d'un arrangement equilibre de poete. Il faisait en un mot du +theatre pour faire du theatre, comme certains critiques veulent qu'on en +fasse, sans se soucier d'autre chose que de la mecanique theatrale. + +Quel exemple plein d'enseignements, si les critiques en question +voulaient bien etre logiques! Je leur ai entendu dire que Touroude avait +le don, c'est-a-dire qu'il apportait ce metier du theatre, sans lequel, +selon eux, on ne saurait ecrire une bonne piece. Un joli don, en verite, +si ce don conduit aux derniers drames de Touroude! On voit par lui a +quoi sert de naitre auteur dramatique, lorsqu'on ne nait pas en meme +temps ecrivain et poete. Il serait grand temps de proclamer une verite: +c'est qu'en litterature, au theatre comme dans le roman, il faut d'abord +aimer les lettres. L'ecrivain passe le premier, l'homme de metier ne +vient qu'au second rang. + +Je retombe ici dans l'eternelle querelle. Notre critique contemporaine a +fait du theatre un terrain ferme ou elle admet les seuls fabricants, en +consignant a la porte les hommes de style. Le theatre est ainsi devenu +un domaine a part, dans lequel la litterature est simplement toleree. +D'abord, sachez-fabriquer une machine dramatique selon le gout du +jour; ensuite, ecrivez en francais si vous pouvez, mais cela n'est pas +absolument necessaire. Meme cela gene, car il est passe en axiome qu'un +ecrivain de race est un geneur sur les planches; les directeurs se +sauvent, les acteurs sont paralyses, jusqu'au pompier de service qui +sourit avec mepris! + +Il n'y a qu'en France, a coup sur, qu'on se fait une si etrange idee du +theatre. Et encore cette idee date-t-elle uniquement de ce siecle. Notre +critique a rabaisse la question au point de vue des besoins de la foule. +Il faut des spectacles, et l'on a imagine une formule expeditive pour +fabriquer des spectacles qui puissent plaire au plus grand nombre. De +cette maniere, notre critique s'occupe seulement de la fabrication +courante, des pieces qui alimentent, au jour le jour, nos scenes +populaires, de cette masse enorme d'oeuvres de camelote destinees a +vivre quelques soirees et a disparaitre pour toujours. La necessite du +metier est nee de la. Le pis est que la critique veut ramener au metier +les ecrivains d'esprit libre qui cherchent ailleurs et veulent devant +eux le champ vaste des compositions originales. + +Cherchez dans notre histoire litteraire, vous ne trouverez pas ce mot de +metier avant Scribe. C'est lui qui a invente l'article Paris au theatre, +les vaudevilles bacles a la douzaine d'apres un patron connu. Est-ce que +Moliere savait "le metier"? On l'accuse aujourd'hui de ne jamais avoir +trouve un bon denouement. Est-ce que Corneille se doutait de la facon +compliquee dont on doit charpenter une oeuvre dramatique? Le pauvre +grand homme disait simplement et fortement ce qu'il avait a dire, ses +tragedies etaient de purs developpements litteraires. + +Il y a plus, tout ce qui vit au theatre, tout ce qui reste, c'est +le morceau de style, c'est la litterature. Notre theatre classique, +Moliere, Corneille, Racine, est un cours de grammaire et de rhetorique. +Certes, personne ne s'avise de celebrer l'habilete de la charpente, +tandis que tout le monde se recrie sur les beautes du style. Un exemple +plus frappant encore est celui du _Mariage de Figaro_. La, Beaumarchais +a ete habile, complique, savant dans la facon de nouer et de denouer sa +piece. Mais qui songe aujourd'hui a lui faire un honneur de sa science? +L'adresse du metier est devenue le petit cote de la piece, les +passages celebres sont les tirades de Figaro, l'au dela litteraire et +philosophique de l'oeuvre. Et l'on pourrait continuer cette revue. J'ai +souvent demande aux critiques de bonne foi de m'indiquer une piece +que le seul metier du theatre ait fait vivre. Quant a moi, je leur en +citerai une douzaine, auxquelles l'art d'ecrire a souffle une eternelle +vie. Ne prenons que les adorables proverbes de Musset. La fantaisie y +tient lieu de science, les scenes s'en vont a la debandade dans le pays +du bleu, la poesie s'y moque des regles. N'est-ce pas la pourtant du +theatre exquis, autrement serieux au fond que le theatre bien charpente? +Quel est l'auteur qui n'aimerait pas mieux avoir ecrit _On ne badine +pas avec l'amour_, que telle ou telle piece, inutile a nommer, balie +solidement selon les regles du theatre contemporain? + +J'ai toujours ete tres etonne qu'un public lettre ne se contentat pas au +theatre d'une belle langue, d'une composition litteraire developpee par +un poete ou par un penseur. Au dix-septieme siecle, on discutait les +vers d'une tragedie, la philosophie et la rhetorique de l'oeuvre, sans +demander a l'auteur s'il avait, oui ou non, Je don du theatre. + +Est-il donc si difficile de passer une soiree dans un fauteuil, a +ecouter de la belle prose, savamment ecrite, et a regarder une action +qui se deroule selon le caprice de l'ecrivain? Que cette action aille a +gauche ou a droite, qu'importe! Elle peut meme cesser tout a fait, l'art +reste, qui suffit a passionner. Avec un poete, avec un penseur, on ne +saurait s'ennuyer, on le suit partout, certain de pleurer ou de rire. + +Mais non, les choses ont change. On ne s'asseoit plus que bien rarement +dans un fauteuil pour gouter un plaisir litteraire. En dehors du style, +en dehors des peintures humaines, on demande les secousses d'une +intrigue. On s'est habitue a la recreation d'un spectacle mouvemente, la +routine est venue, les pieces qui sortent du patron adopte paraissent +ennuyeuses ou bizarres. Et ce n'est pas seulement le gros public qui a +besoin aujourd'hui de ces parades de foire, le public delicat lui-meme +a ete atteint et reclame des oeuvres amusantes comme des histoires +de revenants ou de voleurs. La litterature ne suffit plus, elle fait +bailler. + +Ajoutez a cela notre esprit latin, notre besoin de symetrie, et vous +comprendrez comment le theatre est devenu chez nous un probleme +d'arithmetique, une maniere d'accommoder un fait, de la meme facon qu'on +resout une regle de trois. Un code a ete ecrit, les auteurs dramatiques +sont devenus des arrangeurs, se moquant de la verite, de la litterature +et du bon sens. + +Alfred Touroude est donc, selon moi, une victime du metier. La critique, +en declarant solennellement qu'il avait le don, l'a gonfle d'un orgueil +immense. Des lors, il s'est cru le maitre du theatre, il s'est enfonce +dans les sujets les plus etranges, il s'est imagine qu'il lui suffisait +de charpenter un fait pour composer un chef-d'oeuvre. Je me souviens du +premier acte de _Jane_. Cela etait tres saisissant, en effet. Une femme +venait d'etre violee. La toile se levait, et on la voyait evanouie apres +l'attentat, revenant lentement a elle, avec l'horreur du souvenir qui +s'eveillait. Puis, lorsque son mari entrait, elle lui disait tout, dans +une scene tres puissante. Mais comme cela etait gate par la langue, +comme l'auteur tirait un pauvre parti de la situation, uniquement parce +qu'il ne savait pas la developper! Donnez ce premier acte a un ecrivain, +el vous verrez quel tableau complet il en fera. Cela deviendra une +tragedie eternelle de verite et de beaute. + +La conclusion est aisee. Touroude ne vivra pas, parce qu'il n'a pas ete +ecrivain. Le don du theatre n'est rien sans le style. Il peut arriver +qu'une piece solidement fabriquee ait un succes; mais ce succes est une +surprise et ne saurait durer, si la piece manque de merite litteraire. + + + +VI + +On se souvient du succes obtenu autrefois par _Jean la Poste_, le gros +melodrame de M. Dion Boucicault, adapte a la scene francaise par M. +Eugene Nus. L'Ambigu a repris dernierement ce melodrame. + +Je ne le connaissais pas, j'ai donc pu le juger dans toute la fraicheur +d'une premiere impression. Eh bien! mon sentiment, pendant les dix +tableaux, a ete un sentiment de grande tristesse. Je trouve absolument +facheux que, sous pretexte de lui plaire, on serve au peuple des oeuvres +d'un art si inferieur, ou la verite est blessee a chaque scene, ou l'on +ne saurait sauver au passage dix phrases justes et heureuses. + +Je comprends d'ailleurs tres bien le succes d'une pareille machine. Rien +n'est plus touchant que l'intrigue: cette Nora se laissant accuser de +vol pour sauver un proscrit, un noble dont elle est la soeur naturelle, +et ce Jean se devouant pour sa fiancee Npra, prenant le vol a son +compte, se faisant condamner a etre pendu. Cela remue les plus beaux +sentiments: l'amour, l'abnegation, le sacrifice. Ajoutez que le traitre +Morgan est precipite dans la mer au denoument, tandis que Jean peut +enfin consommer son mariage en brave et honnete garcon. Et le succes a +d'autres raisons encore: deux tableaux sont tres vivants, tres bien mis +en scene; celui de la noce irlandaise, avec ses fleurs et ses couplets +alternes, et celui du conseil de guerre, ou le public joue un role si +familier et si bruyant. Enfin, il y a le decor machine de la fin: Jean +s'echappant de son cachot, montant le long de la tour pour rejoindre +Nora qui chante sur la plate-forme; puis la vue de la mer immense, avec +la trainee lumineuse de la lune. Voila, certes, des elements d'emotion +nombreux et puissants. Je suis sans doute trop difficile; car, tout en +m'expliquant la grande reussite d'une oeuvre semblable, je persiste a +en etre triste et a souhaiter pour les spectateurs des petites places, +qu'on entend evidemment flatter, des oeuvres d'une verite plus virile et +d'une qualite litteraire plus elevee. + +Pour moi, je lache le mot, un pareil drame n'est qu'une parade. Les +interpretes sont fatalement des queues-rouges qui grimacent des rires ou +des larmes. Cela n'est pas meme mauvais, cela n'existe pas. Les jours +de rejouissances publiques, on dresse des theatres militaires sur +l'esplanade des Invalides, ou des soldats representent des batailles. +Eh bien! _Jean-la-Posle_, ou tout autre melodrame de ce genre, pourrait +etre ainsi represente. La piece gagnerait meme a etre mimee, car on +eviterait ainsi une depense exageree de mauvais style. Les acteurs +n'auraient qu'a mettre la main sur leur coeur pour confesser leur amour. +Je connais des pantomimes qui en disent certainement plus long sur +l'homme que l'oeuvre de M. Dion-Boucicaut: Pierrot est plus profond que +Jean, son heros, et Colombine est plus femme que sa Nora. Ce qui me +consterne, dans un drame pretendu populaire, ce sont les peintures de +surface, les personnages plantes comme des mannequins, le mensonge +continu, etale, triomphant. Entre un theatre forain et un grand theatre +des boulevards, il n'y a, a mes yeux, qu'une difference de bonne tenue. + +Je causais justement de ces choses, et l'on me repondait que le succes +de la Porte-Saint-Martin etait dans ces pieces grossierement enluminees, +faites pour les treteaux. Est-ce bien vrai? Est-il absolument +necessaire, par exemple, qu'un certain major, dans _Jean-la-Poste_, ait +une attitude de pieu coiffe d'un chapeau galonne? Est-il necessaire que +Jean parle comme un poete incompris, en phrases fleuries qui sont le +comble du ridicule dans la bouche d'un cocher? Est-il necessaire que +chaque personnage enfin soit tout bon ou tout mauvais, sans la moindre +souplesse? Je ne le crois pas. Notre theatre populaire est dans +l'enfance, voila la verite. On raconte au peuple les histoires de fees, +les contes a dormir debout, avec lesquels on berce les petits enfants. +De la, la simplification des personnages, la vie montree en reve, le +mensonge consolant erige en principe. La conception du melodrame, chez +nous, est restee dans l'abstraction pure: il ne s'agit pas de peindre +les hommes, il s'agit de mettre en jeu des marionnettes, avec une +etiquette dans le dos, de facon a leur faire executer des mouvements +plus ou moins compliques. C'est la tragedie tombee de l'analyse +psychologique a la simple mecanique des evenements. Il y aurait autre +chose a faire, j'imagine. Quoi? C'est le secret du dramaturge qui peut +surgir demain et donner une nouvelle vie a notre theatre. J'ai voulu +exprimer un simple sentiment, celui que tout spectateur delicat emporte +de l'audition d'un melodrame. On trouve ce spectacle insuffisant et +mediocre, faussant le gout de la foule, l'habituant a une sensiblerie +grotesque. Les enfants aiment les pommes vertes, et les pommes vertes +leur font du mal. Il doit en etre de meme pour le melodrame, qui +indigestionne le public, quand il s'en gorge. La somme de betise qu'on +emporte de certains spectacles est incalculable. Quiconque ment, meme +dans une bonne intention, est un menteur et cause un prejudice a la +verite et a la justice. C'est pourquoi je prefererais une realite plate +aux grands mots qui trainent dans les tirades des heros. Maintenant, +si notre theatre ne produisait que des oeuvres fortes, cela serait +peut-etre genant; il existe un equilibre de sottise, sans lequel les +societes trebuchent. + +FIN + + + +TABLE + + +LES THEORIES + + LE NATURALISME + LE DON + LES JEUNES + LES DEUX MORALES + LA CRITIQUE ET LE PUBLIC + DES SUBVENTIONS + LES DECORS ET LES ACCESSOIRES + LE COSTUME + LES COMEDIENS + POLEMIQUE + +LES EXEMPLES + + LA TRAGEDIE + LE DRAME + LE DRAME HISTORIQUE + LE DRAME PATRIOTIQUE + LE DRAME SCIENTIFIQUE + LA COMEDIE + LA PANTOMIME + LE VAUDEVILLE + LA FEERIE ET L'OPERETTE + LES REPRISES + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le naturalisme au theatre: les +theories et les exemples, by Emile Zola + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NATURALISME AU THEATRE: *** + +***** This file should be named 13866.txt or 13866.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/6/13866/ + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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