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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:43:06 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13862 ***
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
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+
+
+Denis Diderot
+
+LE NEVEU DE RAMEAU
+
+(1761)
+
+
+PRÉSENTATION
+
+Récit dialogué de Denis Diderot (1713-1784), commencé vers 1761.
+Plusieurs fois remanié, il fut publié d'après une copie autographe
+par G. Monval à Paris chez Plon-Nourrit en 1891.
+
+Avant cette date, le texte n'était connu que par une traduction de
+Goethe (1805), elle-même retraduite en français (1821); puis par
+une copie autographe, mais défigurée par des interventions de la
+fille de Diderot, Mme de Vandeul (1823); enfin par les éditions,
+sensiblement plus fidèles, d'Assézat (1875) et de Tourneux (1884).
+Le sous-titre de l'oeuvre est _Satire seconde_ parce qu'elle vient
+après la _Satire première_ sur les caractères et les mots de
+caractère. Étant donné sa forme, on peut entendre le terme de
+satire dans son sens antique de pot-pourri de libres propos; mais
+il est possible aussi de le comprendre dans son acception actuelle
+de critique mordante de moeurs ou de personnes, puisque le _Neveu
+de Rameau_ est à l'origine une réaction contre les
+antiphilosophes, spécialement Palissot, qui en 1760 avait
+ridiculisé Diderot et ses amis dans la comédie les Philosophes.
+LE NEVEU DE RAMEAU
+
+_Vertumnis, quotquot sunt, natus iniquis_ (Horat., Lib. II, Satyr.
+VII)
+
+Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude d'aller sur
+les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C'est moi
+qu'on voit, toujours seul, rêvant sur le banc d'Argenson. Je
+m'entretiens avec moi-même de politique, d'amour, de goût ou de
+philosophie. J'abandonne mon esprit à tout son libertinage. Je le
+laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se
+présente, comme on voit dans l'allée de Foy nos jeunes dissolus
+marcher sur les pas d'une courtisane à l'air éventé, au visage
+riant, à l'oeil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une
+autre, les attaquant toutes et ne s'attachant à aucune. Mes
+pensées, ce sont mes catins. Si le temps est trop froid, ou trop
+pluvieux, je me réfugie au café de la Régence; là je m'amuse à
+voir jouer aux échecs. Paris est l'endroit du monde, et le café de
+la Régence est l'endroit de Paris où l'on joue le mieux à ce jeu.
+C'est chez Rey que font assaut Légal le profond, Philidor le
+subtil, le solide Mayot, qu'on voit les coups les plus
+surprenants, et qu'on entend les plus mauvais propos; car si l'on
+peut être homme d'esprit et grand joueur d'échecs, comme Légal; on
+peut être aussi un grand joueur d'échecs, et un sot, comme Foubert
+et Mayot. Un après-dîner, j'étais là, regardant beaucoup, parlant
+peu, et écoutant le moins que je pouvais; lorsque je fus abordé
+par un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n'en a pas
+laissé manquer. C'est un composé de hauteur et de bassesse, de bon
+sens et de déraison. Il faut que les notions de l'honnête et du
+déshonnête soient bien étrangement brouillées dans sa tête; car il
+montre ce que la nature lui a donné de bonnes qualités, sans
+ostentation, et ce qu'il en a reçu de mauvaises, sans pudeur. Au
+reste il est doué d'une organisation forte, d'une chaleur
+d'imagination singulière, et d'une vigueur de poumons peu commune.
+Si vous le rencontrez jamais et que son originalité ne vous arrête
+pas; ou vous mettrez vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous
+enfuirez. Dieux, quels terribles poumons. Rien ne dissemble plus
+de lui que lui-même. Quelquefois, il est maigre et hâve, comme un
+malade au dernier degré de la consomption; on compterait ses dents
+à travers ses joues. On dirait qu'il a passé plusieurs jours sans
+manger, ou qu'il sort de la Trappe. Le mois suivant, il est gras
+et replet, comme s'il n'avait pas quitté la table d'un financier,
+ou qu'il eût été renfermé dans un couvent de Bernardins.
+Aujourd'hui, en linge sale, en culotte déchirée, couvert de
+lambeaux, presque sans souliers, il va la tête basse, il se
+dérobe, on serait tenté de l'appeler, pour lui donner l'aumône.
+Demain, poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête
+haute, il se montre et vous le prendriez au peu prés pour un
+honnête homme. Il vit au jour la journée. Triste ou gai, selon les
+circonstances. Son premier soin, le matin, quand il est levé, est
+de savoir où il dînera; après dîner, il pense où il ira souper. La
+nuit amène aussi son inquiétude. Ou il regagne, à pied, un petit
+grenier qu'il habite, à moins que l'hôtesse ennuyée d'attendre son
+loyer, ne lui en ait redemandé la clef; ou il se rabat dans une
+taverne du faubourg où il attend le jour, entre un morceau de pain
+et un pot de bière. Quand il n'a pas six sols dans sa poche, ce
+qui lui arrive quelquefois, il a recours soit à un fiacre de ses
+amis, soit au cocher d'un grand seigneur qui lui donne un lit sur
+de la paille, à côté de ses chevaux. Le matin, il a encore une
+partie de son matelas dans ses cheveux. Si la saison est douce, il
+arpente toute la nuit, le Cours ou les Champs-Élysées. Il reparaît
+avec le jour, à la ville, habillé de la veille pour le lendemain,
+et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine. Je
+n'estime pas ces originaux-là. D'autres en font leurs
+connaissances familières, même leurs amis. Ils m'arrêtent une fois
+l'an, quand je les rencontre, parce que leur caractère tranche
+avec celui des autres, et qu'ils rompent cette fastidieuse
+uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos
+bienséances d'usage ont introduite. S'il en paraît un dans une
+compagnie; c'est un grain de levain qui fermente qui restitue à
+chacun une portion de son individualité naturelle. Il secoue, il
+agite; il fait approuver ou blâmer; il fait sortir la vérité; il
+fait connaître les gens de bien; il démasque les coquins; c'est
+alors que l'homme de bon sens écoute, et démêle son monde. Je
+connaissais celui-ci de longue main. Il fréquentait dans une
+maison dont son talent lui avait ouvert la porte. Il y avait une
+fille unique. Il jurait au père et à la mère qu'il épouserait leur
+fille. Ceux-ci haussaient les épaules, lui riaient au nez; lui
+disaient qu'il était fou, et je vis le moment que la chose était
+faite. Il m'empruntait quelques écus que je lui donnais. Il
+s'était introduit, je ne sais comment, dans quelques maisons
+honnêtes, où il avait son couvert, mais à la condition qu'il ne
+parlerait pas, sans en avoir obtenu la permission. Il se taisait,
+et mangeait de rage. Il était excellent à voir dans cette
+contrainte. S'il lui prenait envie de manquer au traité, et qu'il
+ouvrit la bouche; au premier mot, tous les convives s'écriaient, ô
+Rameau! Alors la fureur étincelait dans ses yeux, et il se
+remettait à manger avec plus de rage. Vous étiez curieux de savoir
+le nom de l'homme, et vous le savez. C'est le neveu de ce musicien
+célèbre qui nous a délivrés du plain-chant de Lulli que nous
+psalmodions depuis plus de cent ans; qui a tant écrit de visions
+inintelligibles et de vérités apocalyptiques sur la théorie de la
+musique, où ni lui ni personne n'entendit jamais rien, et de qui
+nous avons un certain nombre d'opéras où il y a de l'harmonie, des
+bouts de chants, des idées décousues, du fracas, des vols, des
+triomphes, des lances, des gloires, des murmures, des victoires à
+perte d'haleine; des airs de danse qui dureront éternellement, et
+qui, après avoir enterré le Florentin sera enterré par les
+virtuoses italiens, ce qu'il pressentait et le rendait sombre,
+triste, hargneux; car personne n'a autant d'humeur, pas même une
+jolie femme qui se lève avec un bouton sur le nez, qu'un auteur
+menacé de survivre à sa réputation; témoins Marivaux et Crébillon
+le fils.
+
+Il m'aborde... Ah, ah, vous voilà, monsieur le philosophe, et que
+faites-vous ici parmi ce tas de fainéants? Est-ce que vous perdez
+aussi votre temps à pousser le bois? C'est ainsi qu'on appelle par
+mépris jouer aux échecs ou aux dames.
+
+MOI. -- Non, mais quand je n'ai rien de mieux à faire, je m'amuse
+à regarder un instant, ceux qui le poussent bien.
+
+LUI. -- En ce cas, vous vous amusez rarement; excepté Légal et
+Philidor, le reste n'y entend rien.
+
+MOI. -- Et monsieur de Bissy donc?
+
+LUI. -- Celui-là est en joueur d'échecs, ce que mademoiselle
+Clairon est en acteur. Ils savent de ces jeux, l'un et l'autre,
+tout ce qu'on en peut apprendre.
+
+MOI. -- Vous êtes difficile, et je vois que vous ne faites grâce
+qu'aux hommes sublimes.
+
+LUI. -- Oui, aux échecs, aux dames, en poésie, en éloquence, en
+musique, et autres fadaises comme cela. A quoi bon la médiocrité
+dans ces genres.
+
+MOI. -- A peu de chose, j'en conviens. Mais c'est qu'il faut qu'il
+y ait un grand nombre d'hommes qui s'y appliquent, pour faire
+sortir l'homme de génie. Il est un dans la multitude. Mais
+laissons cela. Il y a une éternité que je ne vous ai vu. Je ne
+pense guère à vous, quand je ne vous vois pas. Mais vous me
+plaisez toujours à revoir. Qu'avez-vous fait?
+
+LUI. -- Ce que vous, moi et tous les autres font; du bien, du mal
+et rien. Et puis j'ai eu faim, et j'ai mangé, quand l'occasion
+s'en est présentée; après avoir mangé, j'ai eu soif, et j'ai bu
+quelquefois. Cependant la barbe me venait; et quand elle a été
+venue, je l'ai fait raser.
+
+MOI. -- Vous avez mal fait. C'est la seule chose qui vous manque,
+pour être un sage.
+
+LUI. -- Oui-da. J'ai le front grand et ridé; l'oeil ardent; le nez
+saillant; les joues larges; le sourcil noir et fourni; la bouche
+bien fendue; la lèvre rebordée; et la face carrée. Si ce vaste
+menton était couvert d'une longue barbe; savez-vous que cela
+figurerait très bien en bronze ou en marbre.
+
+MOI. -- A côté d'un César, d'un Marc-Aurèle, d'un Socrate.
+
+LUI. -- Non, je serais mieux entre Diogène et Phryné. Je suis
+effronté comme l'un, et je fréquente volontiers chez les autres.
+
+MOI. -- Vous portez-vous toujours bien?
+
+LUI. -- Oui, ordinairement; mais pas merveilleusement aujourd'hui.
+
+MOI. -- Comment? Vous voilà avec un ventre de Silène; et un
+visage...
+
+LUI. -- Un visage qu'on prendrait pour son antagoniste. C'est que
+l'humeur qui fait sécher mon cher oncle engraisse apparemment son
+cher neveu.
+
+MOI. -- A propos de cet oncle, le voyez-vous quelquefois?
+
+LUI. -- Oui, passer dans la rue.
+
+MOI. -- Est-ce qu'il ne vous fait aucun bien?
+
+LUI. -- S'il en fait à quelqu'un, c'est sans s'en douter. C'est un
+philosophe dans son espèce. Il ne pense qu'à lui; le reste de
+l'univers lui est comme d'un clou à soufflet. Sa fille et sa femme
+n'ont qu'à mourir, quand elles voudront; pourvu que les cloches de
+la paroisse, qu'on sonnera pour elles, continuent de résonner la
+douzième et la dix-septième tout sera bien. Cela est heureux pour
+lui. Et c'est ce que je prise particulièrement dans les gens de
+génie. Ils ne sont bons qu'à une chose. Passé cela, rien. Ils ne
+savent ce que c'est d'être citoyens, pères, mères, frères,
+parents, amis. Entre nous, il faut leur ressembler de tout point;
+mais ne pas désirer que la graine en soit commune. Il faut des
+hommes; mais pour des hommes de génie; point. Non, ma foi, il n'en
+faut point. Ce sont eux qui changent la face du globe; et dans les
+plus petites choses, la sottise est si commune et si puissante
+qu'on ne la réforme pas sans charivari. Il s'établit partie de ce
+qu'ils ont imaginé. Partie reste comme il était; de là deux
+évangiles; un habit d'Arlequin. La sagesse du moine de Rabelais,
+est la vraie sagesse, pour son repos et pour celui des autres:
+faire son devoir, tellement quelle ment; toujours dire du bien de
+Monsieur le prieur; et laisser aller le monde à sa fantaisie. Il
+va bien, puisque la multitude en est contente. Si je savais
+l'histoire, je vous montrerais que le mal est toujours venu ici-
+bas, par quelque homme de génie. Mais je ne sais pas l'histoire,
+parce que je ne sais rien. Le diable m'emporte, si j'ai jamais
+rien appris; et si pour n'avoir rien appris, je m'en trouve plus
+mal. J'étais un jour à la table d'un ministre du roi de France qui
+a de l'esprit comme quatre; eh bien, il nous démontra clair comme
+un et un font deux, que rien n'était plus utile aux peuples que le
+mensonge; rien de plus nuisible que la vérité. Je ne me rappelle
+pas bien ses preuves; mais il s'ensuivait évidemment que les gens
+de génie sont détestables, et que si un enfant apportait en
+naissant, sur son front, la caractéristique de ce dangereux
+présent de la nature, il faudrait ou l'étouffer, ou le jeter au
+cagnard.
+
+MOI. -- Cependant ces personnages-là, si ennemis du génie,
+prétendent tous en avoir.
+
+LUI. -- Je crois bien qu'ils le pensent au-dedans d'eux-mêmes;
+mais je ne crois pas qu'ils osassent l'avouer.
+
+MOI. -- C'est par modestie. Vous conçûtes donc là, une terrible
+haine contre le génie.
+
+LUI. -- A n'en jamais revenir.
+
+MOI. -- Mais j'ai vu un temps que vous vous désespériez de n'être
+qu'un homme commun. Vous ne serez jamais heureux, si le pour et le
+contre vous afflige également. Il faudrait prendre son parti, et y
+demeurer attaché. Tout en convenant avec vous que les hommes de
+génie sont communément singuliers, ou comme dit le proverbe, qu'il
+n'y a point de grands esprits sans un grain de folie, on n'en
+reviendra pas. On méprisera les siècles qui n'en auront pas
+produit. Ils feront l'honneur des peuples chez lesquels ils auront
+existé; tôt ou tard, on leur élève des statues, et on les regarde
+comme les bienfaiteurs du genre humain. N'en déplaise au ministre
+sublime que vous m'avez cité, je crois que si le mensonge peut
+servir un moment, il est nécessairement nuisible à la longue; et
+qu'au contraire, la vérité sert nécessairement à la longue; bien
+qu'il puisse arriver qu'elle nuise dans le moment. D'où je serais
+tenté de conclure que l'homme de génie qui décrie une erreur
+générale, ou qui accrédite une grande vérité, est toujours un être
+digne de notre vénération. Il peut arriver que cet être soit la
+victime du préjugé et des lois; mais il y a deux sortes de lois,
+les unes d'une équité, d'une généralité absolues; d'autres
+bizarres qui ne doivent leur sanction qu'à l'aveuglement ou la
+nécessité des circonstances. Celles-ci ne couvrent le coupable qui
+les enfreint que d'une ignominie passagère; ignominie que le temps
+reverse sur les juges et sur les nations, pour y rester à jamais.
+De Socrate, ou du magistrat qui lui fit boire la ciguë, quel est
+aujourd'hui le déshonoré?
+
+LUI. -- Le voilà bien avancé! en a-t-il été moins condamné? en a-
+t-il moins été mis à mort? en a-t-il moins été un citoyen
+turbulent? par le mépris d'une mauvaise loi, en a-t-il moins
+encouragé les fous au mépris des bonnes? en a-t-il moins été un
+particulier audacieux et bizarre? Vous n'étiez pas éloigné tout à
+l'heure d'un aveu peu favorable aux hommes de génie.
+
+MOI. -- Écoutez-moi, cher homme. Une société ne devrait point
+avoir de mauvaises lois; et si elle n'en avait que de bonnes, elle
+ne serait jamais dans le cas de persécuter un homme de génie. Je
+ne vous ai pas dit que le génie fût indivisiblement attaché à la
+méchanceté, ni la méchanceté au génie. Un sot sera plus souvent un
+méchant qu'un homme d'esprit. Quand un homme de génie serait
+communément d'un commerce dur, difficile, épineux, insupportable,
+quand même ce serait un méchant, qu'en concluriez-vous?
+LUI. -- Qu'il est bon à noyer.
+
+MOI. -- Doucement; cher homme. Ça, dites-moi; je ne prendrai pas
+votre oncle pour exemple; c'est un homme dur; c'est un brutal; il
+est sans humanité; il est avare. Il est mauvais père, mauvais
+époux; mauvais oncle; mais il n'est pas assez décidé que ce soit
+un homme de génie; qu'il ait poussé son art fort loin, et qu'il
+soit question de ses ouvrages dans dix ans. Mais Racine? Celui-là
+certes avait du génie, et ne passait pas pour un trop bon homme.
+Mais de Voltaire?
+
+LUI. -- Ne me pressez pas; car je suis conséquent.
+
+MOI. -- Lequel des deux préféreriez-vous? Ou qu'il eût été un bon
+homme, identifié avec son comptoir comme Briasson ou avec son
+aune, comme Barbier, faisant régulièrement tous les ans un enfant
+légitime à sa femme, bon mari; bon père, bon oncle, bon voisin,
+honnête commerçant, mais rien de plus; ou qu'il eût été fourbe,
+traître, ambitieux, envieux, méchant; mais auteur d'Andromaque, de
+Britannicus, d'Iphigénie, de Phèdre, d'Athalie.
+
+LUI. -- Pour lui, ma foi, peut-être que de ces deux hommes, il eût
+mieux valu qu'il eût été le premier.
+
+MOI. -- Cela est même infiniment plus vrai que vous ne le sentez.
+
+LUI. -- Oh! vous voilà, vous autres! Si nous disons quelque chose
+de bien, c'est comme des fous, ou des inspirés; par hasard. Il n'y
+a que vous autres qui vous entendiez. Oui, monsieur le philosophe.
+Je m'entends; et je m'entends ainsi que vous vous entendez.
+
+MOI. -- Voyons; eh bien, pourquoi pour lui?
+
+LUI. -- C'est que toutes ces belles choses-là qu'il a faites ne
+lui ont pas rendu vingt mille francs; et que s'il eût été un bon
+marchand en soie de la rue Saint-Denis ou Saint-Honoré, un bon
+épicier en gros, un apothicaire bien achalandé, il eût amassé une
+fortune immense, et qu'en l'amassant, il n'y aurait eu sorte de
+plaisirs dont il n'eût joui; qu'il aurait donné de temps en temps
+la pistole à un pauvre diable de bouffon comme moi qui l'aurait
+fait rire, qui lui aurait procuré dans l'occasion une jeune fille
+qui l'aurait désennuyé de l'éternelle cohabitation avec sa femme;
+que nous aurions fait d'excellents repas chez lui, joué gros jeu;
+bu d'excellents vins, d'excellentes liqueurs, d'excellents cafés,
+fait des parties de campagne; et vous voyez que je m'entendais.
+Vous riez. Mais laissez-moi dire. Il eût été mieux pour ses
+entours.
+
+MOI. -- Sans contredit; pourvu qu'il n'eût pas employé d'une façon
+déshonnête l'opulence qu'il aurait acquise par un commerce
+légitime; qu'il eût éloigné de sa maison tous ces joueurs; tous
+ces parasites; tous ces fades complaisants; tous ces fainéants,
+tous ces pervers inutiles; et qu'il eût fait assommer à coups de
+bâtons, par ses garçons de boutique, l'homme officieux qui
+soulage, par la variété, les maris, du dégoût d'une cohabitation
+habituelle avec leurs femmes.
+
+LUI. -- Assommer! monsieur, assommer! on n'assomme personne dans
+une ville bien policée. C'est un état honnête. Beaucoup de gens,
+même titrés, s'en mêlent. Et à quoi diable, voulez-vous donc qu'on
+emploie son argent, si ce n'est à avoir bonne table, bonne
+compagnie, bons vins, belles femmes, plaisirs de toutes les
+couleurs, amusements de toutes les espèces. J'aimerais autant être
+gueux que de posséder une grande fortune, sans aucune de ces
+jouissances. Mais revenons à Racine. Cet homme n'a été bon que
+pour des inconnus, et que pour le temps où il n'était plus.
+
+MOI. -- D'accord. Mais pesez le mal et le bien. Dans mille ans
+d'ici, il fera verser des larmes; il sera l'admiration des hommes.
+Dans toutes les contrées de la terre il inspirera l'humanité, la
+commisération, la tendresse; on demandera qui il était, de quel
+pays, et on l'enviera à la France. Il a fait souffrir quelques
+êtres qui ne sont plus; auxquels nous ne prenons presque aucun
+intérêt; nous n'avons rien à redouter ni de ses vices ni de ses
+défauts. Il eût été mieux sans doute qu'il eût reçu de la nature
+les vertus d'un homme de bien, avec les talents d'un grand homme.
+C'est un arbre qui a fait sécher quelques arbres plantés dans son
+voisinage; qui a étouffé les plantes qui croissaient à ses pieds;
+mais il a porté sa cime jusque dans la nue; ses branches se sont
+étendues au loin; il a prêté son ombre à ceux qui venaient, qui
+viennent et qui viendront se reposer autour de son tronc
+majestueux; il a produit des fruits d'un goût exquis et qui se
+renouvellent sans cesse. Il serait à souhaiter que de Voltaire eût
+encore la douceur de Duclos, l'ingénuité de l'abbé Trublet, la
+droiture de l'abbé d'Olivet; mais puisque cela ne se peut;
+regardons la chose du côté vraiment intéressant; oublions pour un
+moment le point que nous occupons dans l'espace et dans la durée;
+et étendons notre vue sur les siècles à venir, les régions les
+plus éloignées, et les peuples à naître. Songeons au bien de notre
+espèce. Si nous ne sommes pas assez généreux; pardonnons au moins
+à la nature d'avoir été plus sage que nous. Si vous jetez de l'eau
+froide sur la tête de Greuze, vous éteindrez peut-être son talent
+avec sa vanité. Si vous rendez de Voltaire moins sensible à la
+critique, il ne saura plus descendre dans l'âme de Mérope. Il ne
+vous touchera plus.
+
+LUI. -- Mais si la nature était aussi puissante que sage; pourquoi
+ne les a-t-elle pas faits aussi bons qu'elle les a faits grands?
+
+MOI. -- Mais ne voyez-vous pas qu'avec un pareil raisonnement vous
+renversez l'ordre général, et que si tout ici-bas était excellent,
+il n'y aurait rien d'excellent.
+
+LUI. -- Vous avez raison. Le point important est que vous et moi
+nous soyons, et que nous soyons vous et moi. Que tout aille
+d'ailleurs comme il pourra. Le meilleur ordre des choses, à mon
+avis, est celui où je devais être; et foin du plus parfait des
+mondes, si je n'en suis pas. l'aime mieux être, et même être
+impertinent raisonneur que de n'être pas.
+
+MOI. -- Il n'y a personne qui ne pense comme vous, et qui ne fasse
+le procès à l'ordre qui est; sans s'apercevoir qu'il renonce à sa
+propre existence.
+
+LUI. -- Il est vrai.
+
+MOI. -- Acceptons donc les choses comme elles sont. Voyons ce
+qu'elles nous coûtent et ce qu'elles nous rendent; et laissons là
+le tout que nous ne connaissons pas assez pour le louer ou le
+blâmer; et qui n'est peut-être ni bien ni mal; s'il est
+nécessaire, comme beaucoup d'honnêtes gens l'imaginent.
+
+LUI. -- Je n'entends pas grand-chose à tout ce que vous me débitez
+là. C'est apparemment de la philosophie; je vous préviens que je
+ne m'en mêle pas. Tout ce que je sais, c'est que je voudrais bien
+être un autre, au hasard d'être un homme de génie, un grand homme.
+Oui, il faut que j'en convienne, il y a là quelque chose qui me le
+dit. Je n'en ai jamais entendu louer un seul que son éloge ne
+m'ait fait secrètement enrager. le suis envieux. Lorsque
+j'apprends de leur vie privée quelque trait qui les dégrade, je
+l'écoute avec plaisir. Cela nous rapproche: j'en supporte plus
+aisément ma médiocrité. Je me dis: certes tu n'aurais jamais fait
+Mahomet; mais ni l'éloge du Maupeou. J'ai donc été; je suis donc
+fâché d'être médiocre. Oui, oui, je suis médiocre et fâché. Je
+n'ai jamais entendu jouer l'ouverture des Indes galantes; jamais
+entendu chanter, Profonds Abîmes du Ténare, Nuit, éternelle Nuit,
+sans me dire avec douleur; voilà ce que tu ne feras jamais.
+J'étais donc jaloux de mon oncle, et s'il y avait eu à sa mort,
+quelques belles pièces de clavecin, dans son portefeuille, je
+n'aurais pas balancé à rester moi, et à être lui.
+
+MOI. -- S'il n'y a que cela qui vous chagrine, cela n'en vaut pas
+trop la peine.
+
+LUI. -- Ce n'est rien. Ce sont des moments qui passent.
+
+Puis il se remettait à chanter l'ouverture des Indes galantes, et
+l'air Profonds Abîmes; et il ajoutait:
+
+Le quelque chose qui est là et qui me parle, me dit: Rameau, tu
+voudrais bien avoir fait ces deux morceaux-là; si tu avais fait
+ces deux morceaux-là, tu en ferais bien deux autres; et quand tu
+en aurais fait un certain nombre, on te jouerait, on te chanterait
+partout; quand tu marcherais, tu aurais la tête droite; la
+conscience te rendrait témoignage à toi-même de ton propre mérite;
+les autres, te désigneraient du doigt. On dirait, c'est lui qui a
+fait les jolies gavottes et il chantait les gavottes; puis avec
+l'air d'un homme touché, qui nage dans la joie, et qui en a les
+yeux humides, il ajoutait, en se frottant les mains; tu aurais une
+bonne maison, et il en mesurait l'étendue avec ses bras, un bon
+lit, et il s'y étendait nonchalamment, de bons vins, qu'il goûtait
+en faisant claquer sa langue contre son palais, un bon équipage et
+il levait le pied pour y monter, de jolies femmes à qui il prenait
+déjà la gorge et qu'il regardait voluptueusement, cent faquins me
+viendraient encenser tous les jours; et il croyait les voir autour
+de lui; il voyait Palissot, Poincinet, les Frérons père et fils,
+La Porte; il les entendait, il se rengorgeait, les approuvait,
+leur souriait, les dédaignait, les méprisait, les chassait, les
+rappelait; puis il continuait: et c'est ainsi que l'on te dirait
+le matin que tu es un grand homme; tu lirais dans l'histoire des
+Trois Siècles que tu es un grand homme; tu serais convaincu le
+soir que tu es un grand homme; et le grand homme, Rameau le neveu
+s'endormirait au doux murmure de l'éloge qui retentirait dans son
+oreille; même en dormant, il aurait l'air satisfait; sa poitrine
+se dilaterait, s'élèverait, s'abaisserait avec aisance; il
+ronflerait, comme un grand homme; et en parlant ainsi; il se
+laissait aller mollement sur une banquette; il fermait les yeux,
+et il imitait le sommeil heureux qu'il imaginait. Après avoir
+goûté quelques instants la douceur de ce repos, il se réveillait,
+étendait ses bras, bâillait, se frottait les yeux, et cherchait
+encore autour de lui ses adulateurs insipides.
+
+MOI. -- Vous croyez donc que l'homme heureux a son sommeil?
+
+LUI. -- Si je le crois! Moi, pauvre hère, lorsque le soir j'ai
+regagné mon grenier et que je me suis fourré dans mon grabat, je
+suis ratatiné sous ma couverture; j'ai la poitrine étroite et la
+respiration gênée; c'est une espèce de plainte faible qu'on entend
+à peine; au lieu qu'un financier fait retentir son appartement, et
+étonne toute sa rue. Mais ce qui m'afflige aujourd'hui, ce n'est
+pas de ronfler et de dormir mesquinement, comme un misérable.
+
+MOI. -- Cela est pourtant triste.
+
+LUI. -- Ce qui m'est arrivé l'est bien davantage.
+
+MOI. -- Qu'est-ce donc?
+
+LUI. -- Vous avez toujours pris quelque intérêt à moi, parce que
+je suis un bon diable que vous méprisez dans le fond, mais qui
+vous amuse.
+
+MOI. -- C'est la vérité.
+
+LUI. -- Et je vais vous le dire.
+
+Avant que de commencer, il pousse un profond soupir et porte ses
+deux mains à son front. Ensuite, il reprend un air tranquille, et
+me dit:
+
+Vous savez que je suis un ignorant, un sot, un fou, un
+impertinent, un paresseux, ce que nos Bourguignons appellent un
+fieffé truand, un escroc, un gourmand...
+
+MOI. -- Quel panégyrique!
+
+LUI. -- Il est vrai de tout point. Il n'y en a pas un mot à
+rabattre. Point de contestation là-dessus, s'il vous plaît.
+Personne ne me connaît mieux que moi; et je ne dis pas tout.
+
+MOI. -- Je ne veux point vous fâcher; et je conviendrai de tout.
+
+LUI. -- Eh bien, je vivais avec des gens qui m'avaient pris en
+gré, précisément parce que j'étais doué, à un rare degré, de
+toutes ces qualités.
+
+MOI. -- Cela est singulier. Jusqu'à présent j'avais cru ou qu'on
+se les cachait à soi-même, ou qu'on se les pardonnait, et qu'on
+les méprisait dans les autres.
+
+LUI. -- Se les cacher, est-ce qu'on le peut? Soyez sûr que, quand
+Palissot est seul et qu'il revient sur lui-même, il se dit bien
+d'autres choses. Soyez sûr qu'en tête à tête avec son collègue,
+ils s'avouent franchement qu'ils ne sont que deux insignes
+maroufles. Les mépriser dans les autres! mes gens étaient plus
+équitables, et leur caractère me réussissait merveilleusement
+auprès d'eux. J'étais comme un coq en pâte. On me fêtait. On ne me
+perdait pas un moment, sans me regretter. J'étais leur petit
+Rameau, leur joli Rameau, leur Rameau le fou l'impertinent,
+l'ignorant, le paresseux, le gourmand, le bouffon, la grosse bête.
+Il n'y avait pas une de ces épithètes familières qui ne me valût
+un sourire, une caresse, un petit coup sur l'épaule, un soufflet,
+un coup de pied, à table un bon morceau qu'on me jetait sur mon
+assiette, hors de table une liberté que je prenais sans
+conséquence, car moi, je suis sans conséquence. On fait de moi,
+avec moi, devant moi, tout ce qu'on veut, sans que je m'en
+formalise; et les petits présents qui me pleuvaient? Le grand
+chien que je suis; j'ai tout perdu! J'ai tout perdu pour avoir eu
+le sens commun, une fois, une seule fois en ma vie; ah, si cela
+m'arrive jamais!
+
+MOI. -- De quoi s'agissait-il donc?
+
+LUI. -- C'est une sottise incomparable, incompréhensible,
+irrémissible.
+
+MOI. -- Quelle sottise encore?
+
+LUI. -- Rameau, Rameau, vous avait-on pris pour cela! La sottise
+d'avoir eu un peu de goût, un peu d'esprit, un peu de raison.
+Rameau, mon ami, cela vous apprendra à rester ce que Dieu vous fit
+et ce que vos protecteurs vous voulaient. Aussi l'on vous a pris
+par les épaules, on vous a conduit à la porte; on vous a dit,
+«Faquin, tirez; ne reparaissez plus. Cela veut avoir du sens, de
+la raison, je crois! Tirez. Nous avons de ces qualités là, de
+reste.» Vous vous en êtes allé en vous mordant les doigts; c'est
+votre langue maudite qu'il fallait mordre auparavant. Pour ne vous
+en être pas avisé, vous voilà sur le pavé, sans le sol, et ne
+sachant où donner de la tête. Vous étiez nourri à bouche que veux-
+tu, et vous retournerez au regrat; bien logé, et vous serez trop
+heureux si l'on vous rend votre grenier; bien couché, et la paille
+vous attend entre le cocher de Monsieur de Soubise et l'ami Robbé.
+Au lieu d'un sommeil doux et tranquille, comme vous l'aviez, vous
+entendrez d'une oreille le hennissement et le piétinement des
+chevaux, de l'autre, le bruit mille fois plus insupportable des
+vers secs, durs et barbares. Malheureux, malavisé, possédé d'un
+million de diables!
+
+MOI. -- Mais n'y aurait-il pas moyen de se rapatrier? La faute que
+vous avez commise est-elle si impardonnable? A votre place,
+j'irais retrouver mes gens. Vous leur êtes plus nécessaire que
+vous ne croyez.
+
+LUI. -- Oh, je suis sûr qu'à présent qu'ils ne m'ont pas, pour les
+faire rire, ils s'ennuient comme des chiens.
+
+MOI. -- J'irais donc les retrouver. Je ne leur laisserais pas le
+temps de se passer de moi; de se tourner vers quelque amusement
+honnête: car qui sait ce qui peut arriver?
+
+LUI. -- Ce n'est pas là ce que je crains. Cela n'arrivera pas.
+
+MOI. -- Quelque sublime que vous soyez, un autre peut vous
+remplacer.
+
+LUI. -- Difficilement.
+
+MOI. -- D'accord. Cependant j'irais avec ce visage défait, ces
+yeux égarés, ce col débraillé, ces cheveux ébouriffés, dans l'état
+vraiment tragique où vous voilà. Je me jetterais aux pieds de la
+divinité. Je me collerais la face contre terre; et sans me
+relever, je lui dirais d'une voix basse et sanglotante: «Pardon,
+madame! pardon! je suis un indigne, un infâme. Ce fut un
+malheureux instant; car vous savez que je ne suis pas sujet à
+avoir du sens commun, et je vous promets de n'en avoir de ma vie.»
+
+Ce qu'il y a de plaisant, c'est que, tandis que je lui tenais ce
+discours, il en exécutait la pantomime. Il s'était prosterné; il
+avait collé son visage contre terre; il paraissait tenir entre ses
+deux mains le bout d'une pantoufle; il pleurait; il sanglotait; il
+disait, «oui, ma petite reine; oui, je le promets; je n'en aurai
+de ma vie, de ma vie». Puis se relevant brusquement, il ajouta
+d'un ton sérieux et réfléchi:
+
+LUI. -- Oui: vous avez raison. Je crois que c'est le mieux. Elle
+est bonne. Monsieur Viellard dit qu'elle est si bonne. Moi, je
+sais un peu qu'elle l'est. Mais cependant aller s'humilier devant
+une guenon! Crier miséricorde aux pieds d'une misérable petite
+histrionne que les sifflets du parterre ne cessent de poursuivre!
+Moi, Rameau! fils de Monsieur Rameau, apothicaire de Dijon, qui
+est un homme de bien et qui n'a jamais fléchi le genou devant qui
+que ce soit! Moi, Rameau, le neveu de celui qu'on appelle le grand
+Rameau, qu'on voit se promener droit et les bras en l'air, au
+Palais-Royal, depuis que monsieur Carmontelle l'a dessiné courbé,
+et les mains sous les basques de son habit! Moi qui ai composé des
+pièces de clavecins que personne ne joue, mais qui seront peut-
+être les seules qui passeront à la postérité qui les jouera; moi!
+moi enfin! J'irais!... Tenez, Monsieur, cela ne se peut. Et
+mettant sa main droite sur sa poitrine, il ajoutait: le me sens là
+quelque chose qui s'élève et qui me dit, «Rameau, tu n'en feras
+rien». Il faut qu'il y ait une certaine dignité attachée à la
+nature de l'homme, que rien ne peut étouffer. Cela se réveille à
+propos de bottes. Oui, à propos de bottes; car il y a d'autres
+jours où il ne m'en coûterait rien pour être vil tant qu'on
+voudrait; ces jours-là, pour un liard, je baiserais le cul à la
+petite Hus.
+
+MOI. -- Hé, mais, l'ami; elle est blanche, jolie, jeune, douce,
+potelée; et c'est un acte d'humilité auquel un plus délicat que
+vous pourrait quelquefois s'abaisser.
+
+LUI. -- Entendons-nous; c'est qu'il y a baiser le cul au simple,
+et baiser le cul au figuré. Demandez au gros Bergier qui baise le
+cul de madame de La Marck au simple et au figuré; et ma foi, le
+simple et le figuré me déplairaient également là.
+
+MOI. -- Si l'expédient que je vous suggère ne vous convient pas;
+ayez donc le courage d'être gueux.
+
+LUI. -- Il est dur d'être gueux, tandis qu'il y a tant de sots
+opulents aux dépens desquels on peut vivre. Et puis le mépris de
+soi; il est insupportable.
+
+MOI. -- Est-ce que vous connaissez ce sentiment-là?
+
+LUI. -- Si je le connais; combien de fois, je me suis dit:
+«Comment, Rameau, il y a dix mille bonnes tables à Paris, à quinze
+ou vingt couverts chacune; et de ces couverts-là, il n'y en a pas
+un pour toi! Il y a des bourses pleines d'or qui se versent de
+droite et de gauche, et il n'en tombe pas une pièce sur toi! Mille
+petits beaux esprits, sans talent, sans mérite; mille petites
+créatures, sans charmes; mille plats intrigants, sont bien vêtus,
+et tu irais tout nu? Et tu serais imbécile à ce point? est-ce que
+tu ne saurais pas mentir, jurer, parjurer, promettre, tenir ou
+manquer comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas te mettre à
+quatre pattes, comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas
+favoriser l'intrigue de Madame, et porter le billet doux de
+Monsieur, comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas encourager
+ce jeune homme à parler à Mademoiselle, et persuader à
+Mademoiselle de l'écouter, comme un autre? est-ce que tu ne
+saurais pas faire entendre à la fille d'un de nos bourgeois,
+qu'elle est mal mise; que de belles boucles d'oreilles, un peu de
+rouge, des dentelles, une robe à la polonaise, lui siéraient à
+ravir? que ces petits pieds-là ne sont pas faits pour marcher dans
+la rue? qu'il y a un beau monsieur, jeune et riche, qui a un habit
+galonné d'or, un superbe équipage, six grands laquais, qui l'a vue
+en passant, qui la trouve charmante; et que depuis ce jour-là il
+en a perdu le boire et le manger; qu'il n'en dort plus, et qu'il
+en mourra?» Mais mon papa. -- Bon, bon; votre papa! il s'en
+fâchera d'abord un peu. -- Et maman qui me recommande tant d'être
+honnête fille? qui me dit qu'il n'y a rien dans ce monde que
+l'honneur? -- Vieux propos qui ne signifient rien. -- Et mon
+confesseur? -- Vous ne le verrez plus; ou si vous persistez dans
+la fantaisie d'aller lui faire l'histoire de vos amusements; il
+vous en coûtera quelques livres de sucre et de café. -- C'est un
+homme sévère qui m'a déjà refusé l'absolution, pour la chanson,
+viens dans ma cellule. -- C'est que vous n'aviez rien à lui
+donner... Mais quand vous lui apparaîtrez en dentelles. -- J'aurai
+donc des dentelles? -- Sans doute et de toutes les sortes... en
+belles boucles de diamants. -- J'aurai donc de belles boucles de
+diamants? -- Oui. -- Comme celles de cette marquise qui vient
+quelquefois prendre des gants, dans notre boutique? --
+Précisément. Dans un bel équipage, avec des chevaux gris pommelés;
+deux grands laquais, un petit nègre, et le coureur en avant, du
+rouge, des mouches, la queue portée. -- Au bal? -- Au bal... à
+l'Opéra, à la Comédie...» Déjà le coeur lui tressaillit de joie.
+Tu joues avec un papier entre tes doigts.» Qu'est cela? -- Ce
+n'est rien -- Il me semble que si. -- C'est un billet. -- Et pour
+qui? -- Pour vous, si vous étiez un peu curieuse. -- Curieuse, je
+le suis beaucoup. Voyons.» Elle lit.» Une entrevue, cela ne se
+peut. -- En allant à la messe. -- Maman m'accompagne toujours;
+mais s'il venait ici, un peu matin; je me lève la première; et je
+suis au comptoir, avant qu'on soit levé.» Il vient: il plaît; un
+beau jour, à la brune, la petite disparaît, et l'on me compte mes
+deux mille écus... Et quoi tu possèdes ce talent-là; et tu manques
+de pain! N'as-tu pas de honte, malheureux? Je me rappelais un tas
+de coquins, qui né m'allaient pas à la cheville et qui
+regorgeaient de richesses. J'étais en surtout de baracan, et ils
+étaient couverts de velours; ils s'appuyaient sur la canne à pomme
+d'or et en bec de corbin; et ils avaient l'Aristote ou le Platon
+au doigt. Qu'étaient-ce pourtant? la plupart de misérables croque-
+notes, aujourd'hui ce sont des espèces de seigneurs. Alors je me
+sentais du courage; l'âme élevée; l'esprit subtil, et capable de
+tout. Mais ces heureuses dispositions apparemment ne duraient pas;
+car jusqu'à présent, je n'ai pu faire un certain chemin. Quoi
+qu'il en soit, voilà le texte de mes fréquents soliloques que vous
+pouvez paraphraser à votre fantaisie; pourvu que vous en concluiez
+que je connais le mépris de soi-même, ou ce tourment de la
+conscience qui naît de l'inutilité des dons que le Ciel nous a
+départis; c'est le plus cruel de tous. Il vaudrait presque autant
+que l'homme ne fût pas né.
+
+Je l'écoutais, et à mesure qu'il faisait la scène du proxénète et
+de la jeune fille qu'il séduisait; l'âme agitée de deux mouvements
+opposés, je ne savais si je m'abandonnerais à l'envie de rire, ou
+au transport de l'indignation. le souffrais. Vingt fois un éclat
+de rire empêcha ma colère d'éclater; vingt fois la colère qui
+s'élevait au fond de mon coeur se termina par un éclat de rire.
+l'étais confondu de tant de sagacité, et de tant de bassesse;
+d'idées si justes et alternativement si fausses; d'une perversité
+si générale de sentiments, d'une turpitude si complète, et d'une
+franchise si peu commune. Il s'aperçut du conflit qui se passait
+en moi.
+
+Qu'avez-vous? me dit-il.
+
+MOI. -- Rien.
+
+LUI. -- Vous me paraissez troublé.
+
+MOI. -- Je le suis aussi.
+
+LUI. -- Mais enfin que me conseillez-vous?
+
+MOI. -- De changer de propos. Ah, malheureux, dans quel état
+d'abjection, vous êtes né ou tombé.
+
+LUI. -- J'en conviens. Mais cependant que mon état ne vous touche
+pas trop. Mon projet, en m'ouvrant à vous, n'était point de vous
+affliger. Je me suis fait chez ces gens quelque épargne. Songez
+que je n'avais besoin de rien, mais de rien absolument; et que
+l'on m'accordait tant pour mes menus plaisirs.
+
+Alors il recommença à se frapper le front, avec un de ses poings,
+à se mordre la lèvre, et rouler au plafond ses yeux égarés;
+ajoutant, mais c'est une affaire faite. l'ai mis quelque chose de
+côté. Le temps s'est écoulé; et c'est toujours autant d'amassé.
+
+MOI. -- Vous voulez dire de perdu.
+
+LUI. -- Non, non, d'amassé. On s'enrichit à chaque instant. Un
+jour de moins à vivre, ou un écu de plus; c'est tout un. Le point
+important est d'aller aisément, librement, agréablement,
+copieusement, tous les soirs à la garde-robe. O stercus pretiosum!
+Voilà le grand résultat de la vie dans tous les états. Au dernier
+moment, tous sont également riches; et Samuel Bernard qui à force
+de vols, de pillages, de banqueroutes laisse vingt-sept millions
+en or, et Rameau qui ne laissera rien; Rameau à qui la charité
+fournira la serpillière dont on l'enveloppera. Le mort n'entend
+pas sonner les cloches. C'est en vain que cent prêtres
+s'égosillent pour lui: qu'il est précédé et suivi d'une longue
+file de torches ardentes; son âme ne marche pas à côté du maître
+des cérémonies. Pourrir sous du marbre, pourrir sous de la terre,
+c'est toujours pourrir. Avoir autour de son cercueil les Enfants
+rouges, et les Enfants bleus, ou n'avoir personne, qu'est-ce que
+cela fait. Et puis vous voyez bien ce poignet; il était raide
+comme un diable. Ces dix doigts, c'étaient autant de bâtons fichés
+dans un métacarpe de bois; et ces tendons, c'étaient de vieilles
+cordes à boyau plus sèches, plus raides, plus inflexibles que
+celles qui ont servi à la roue d'un tourneur. Mais je vous les ai
+tant tourmentées, tant brisées, tant rompues. Tu ne veux pas
+aller; et moi, mordieu, je dis que tu iras; et cela sera.
+
+Et tout en disant cela, de la main droite, il s'était saisi les
+doigts et le poignet de la main gauche; et il les renversait en
+dessus; en dessous; l'extrémité des doigts touchait au bras; les
+jointures en craquaient; je craignais que les os n'en demeurassent
+disloqués.
+
+MOI. -- Prenez garde, lui dis-je; vous allez vous estropier.
+
+LUI. -- Ne craignez rien. Ils y sont faits; depuis dix ans, je
+leur en ai bien donné d'une autre façon. Malgré qu'ils en eussent,
+il a bien fallu que les bougres s'y accoutumassent, et qu'ils
+apprissent à se placer sur les touches et à voltiger sur les
+cordes. Aussi à présent cela va. Oui, cela va.
+
+En même temps, il se met dans l'attitude d'un joueur de violon; il
+fredonne de la voix un allegro de Locatelli, son bras droit imite
+le mouvement de l'archet; sa main gauche et ses doigts semblent se
+promener sur la longueur du manche; s'il fait un ton faux; il
+s'arrête; il remonte ou baisse la corde; il la pince de l'ongle,
+pour s'assurer qu'elle est juste; il reprend le morceau où il l'a
+laissé; il bat la mesure du pied; il se démène de la tête, des
+pieds, des mains, des bras, du corps. Comme vous avez vu
+quelquefois au Concert spirituel, Ferrari ou Chiabran, ou quelque
+autre virtuose, dans les mêmes convulsions, m'offrant l'image du
+même supplice, et me causant à peu près la même peine; car n'est-
+ce pas une chose pénible à voir que le tourment, dans celui qui
+s'occupe à me peindre le plaisir; tirez entre cet homme et moi, un
+rideau qui me le cache, s'il faut qu'il me montre un patient
+appliqué à la question. Au milieu de ses agitations et de ses
+cris, s'il se présentait une tenue, un de ces endroits harmonieux
+où l'archet se meut lentement sur plusieurs cordes à la fois, son
+visage prenait l'air de l'extase sa voix s'adoucissait, il
+s'écoutait avec ravissement. Il est sûr que les accords
+résonnaient dans ses oreilles et dans les miennes. Puis, remettant
+son instrument sous son bras gauche, de la même main dont il le
+tenait, et laissant tomber sa main droite, avec son archet. Eh
+bien, me disait-il, qu'en pensez-vous?
+
+MOI. -- A merveille.
+
+LUI. -- Cela va, ce me semble; cela résonne à peu près, comme les
+autres.
+
+Et aussitôt, il s'accroupit, comme un musicien qui se met au
+clavecin. le vous demande grâce, pour vous et pour moi, lui dis-
+je.
+
+LUI. -- Non, non; puisque je vous tiens, vous m'entendrez. Je ne
+veux point d'un suffrage qu'on m'accorde sans savoir pourquoi.
+Vous me louerez d'un ton plus assuré, et cela me vaudra quelque
+écolier.
+
+MOI. -- Je suis si peu répandu, et vous allez vous fatiguer en
+pure perte.
+
+LUI. -- Je ne me fatigue jamais.
+
+Comme je vis que je voudrais inutilement avoir pitié de mon homme,
+car la sonate sur le violon l'avait mis tout en eau, je pris le
+parti de le laisser faire. Le voilà donc assis au clavecin; les
+jambes fléchies, la tête élevée vers le plafond où l'on eût dit
+qu'il voyait une partition notée, chantant; préludant, exécutant
+une pièce d'Alberti, ou de Galuppi, je ne sais lequel des deux. Sa
+voix allait comme le vent, et ses doigts voltigeaient sur les
+touches; tantôt laissant le dessus, pour prendre la basse; tantôt
+quittant la partie d'accompagnement, pour revenir au-dessus. Les
+passions se succédaient sur son visage. On y distinguait la
+tendresse, la colère, le plaisir, la douleur. On sentait les
+piano, les forte. Et je suis sûr qu'un plus habile que moi, aurait
+reconnu le morceau, au mouvement, au caractère, à ses mines et à
+quelques traits de chant qui lui échappaient par intervalle. Mais
+ce qu'il y avait de bizarre; c'est que de temps en temps, il
+tâtonnait; se reprenait; comme s'il eût manqué et se dépitait dé
+n'avoir plus la pièce dans les doigts. Enfin, vous voyez, dit-il,
+en se redressant et en essuyant les gouttes de sueur qui
+descendaient le long de ses joues, que nous savons aussi placer un
+triton, une quinte superflue, et que l'enchaînement des dominantes
+nous est familier. Ces passages enharmoniques dont le cher oncle a
+fait tant de train, ce n'est pas la mer à boire, nous nous en
+tirons.
+
+MOI. -- Vous vous êtes donné bien de la peine, pour me montrer que
+vous étiez fort habile; j'étais homme à vous croire sur votre
+parole.
+
+LUI. -- Fort habile? oh non! pour mon métier, je le sais à peu
+près, et c'est plus qu'il ne faut. Car dans ce pays-ci est-ce
+qu'on est obligé de savoir ce qu'on montre?
+
+MOI. -- Pas plus que de savoir ce qu'on apprend.
+
+LUI. -- Cela est juste, morbleu, et très juste. Là, Monsieur le
+philosophe: la main sur la conscience, parlez net. Il y eut un
+temps où vous n'étiez pas cossu comme aujourd'hui.
+
+MOI. -- Je ne le suis pas encore trop.
+
+LUI. -- Mais vous n'iriez plus au Luxembourg en été, vous vous en
+souvenez...
+
+MOI. -- Laissons cela; oui, je m en souviens.
+
+LUI. -- En redingote de peluche grise.
+
+MOI. -- Oui, oui.
+
+LUI. -- Éreintée par un des côtés; avec la manchette déchirée, et
+les bas de laine, noirs et recousus par derrière avec du fil
+blanc.
+
+MOI. -- Et oui, oui, tout comme il vous plaira.
+
+LUI. -- Que faisiez-vous alors dans l'allée des Soupirs?
+
+MOI. -- Une assez triste figure.
+
+LUI. -- Au sortir de là, vous trottiez sur le pavé.
+
+MOI. -- D'accord.
+
+LUI. -- Vous donniez des leçons de mathématiques.
+
+MOI. -- Sans en savoir un mot. N'est-ce pas là que vous en vouliez
+venir?
+
+LUI. -- Justement.
+
+MOI. -- J'apprenais en montrant aux autres, et j'ai fait quelques
+bons écoliers.
+
+LUI. -- Cela se peut, mais il n'en est pas de la musique comme de
+l'algèbre ou de la géométrie. Aujourd'hui que vous êtes un gros
+monsieur...
+
+MOI. -- Pas si gros.
+
+LUI. -- Que vous avez du foin dans vos bottes...
+
+MOI. -- Très peu.
+
+LUI. -- Vous donnez des maîtres à votre fille.
+
+MOI. -- Pas encore. C'est sa mère qui se mêle de son éducation;
+car il faut avoir la paix chez soi.
+
+LUI. -- La paix chez soi? morbleu, on ne l'a que quand on est le
+serviteur ou le maître; et c'est le maître qu'il faut être. J'ai
+eu une femme. Dieu veuille avoir son âme mais quand il lui
+arrivait quelquefois de se rebéquer je m'élevais sur mes ergots;
+je déployais mon tonnerre; je disais, comme Dieu, que la lumière
+se fasse et la lumière était faite. Aussi en quatre années de
+temps, nous n'avons pas eu dix fois un mot, l'un plus haut que
+l'autre. Quel âge a votre enfant?
+
+MOI. -- Cela ne fait rien à l'affaire.
+
+LUI. -- Quel âge a votre enfant?
+
+MOI. -- Et que diable, laissons là mon enfant et son âge, et
+revenons aux maîtres qu'elle aura.
+
+LUI. -- Pardieu, je ne sache rien de si têtu qu'un philosophe. En
+vous suppliant très humblement, ne pourrait-on savoir de
+Monseigneur le philosophe, quel âge à peu près peut avoir
+Mademoiselle sa fille.
+
+MOI. -- Supposez-lui huit ans.
+
+LUI. -- Huit ans! il y a quatre ans que cela devrait avoir les
+doigts sur les touches.
+
+MOI. -- Mais peut-être ne me soucié-je pas trop de faire entrer
+dans le plan de son éducation, une étude qui occupe si longtemps
+et qui sert si peu.
+
+LUI. -- Et que lui apprendrez-vous donc, s'il vous plaît?
+
+MOI. -- A raisonner juste, si je puis; chose si peu commune parmi
+les hommes, et plus rare encore parmi les femmes.
+
+LUI. -- Et laissez-la déraisonner, tant qu'elle voudra. Pourvu
+qu'elle soit jolie, amusante et coquette.
+
+MOI. -- Puisque la nature a été assez ingrate envers elle pour lui
+donner une organisation délicate, avec une âme sensible, et
+l'exposer aux mêmes peines de la vie que si elle avait une
+organisation forte, et un coeur de bronze, je lui apprendrai, si
+je puis, à les supporter avec courage.
+
+LUI. -- Et laissez-la pleurer, souffrir, minauder, avoir des nerfs
+agacés, comme les autres; pourvu qu'elle soit jolie, amusante et
+coquette. Quoi, point de danse?
+
+MOI. -- Pas plus qu'il n'en faut pour faire une révérence, avoir
+un maintien décent, se bien présenter, et savoir marcher.
+
+LUI. -- Point de chant?
+
+MOI. -- Pas plus qu'il n'en faut, pour bien prononcer.
+
+LUI. -- Point de musique?
+
+MOI. -- S'il y avait un bon maître d'harmonie, je la lui
+confierais volontiers, deux heures par jour, pendant un ou deux
+ans; pas davantage.
+
+LUI. -- Et à la place des choses essentielles que vous
+supprimez...
+
+MOI. -- Je mets de la grammaire, de la fable, de l'histoire, de la
+géographie, un peu de dessin, et beaucoup de morale.
+
+LUI. -- Combien il me serait facile de vous prouver l'inutilité de
+toutes ces connaissances-là, dans un monde tel que le nôtre; que
+dis-je, l'inutilité, peut-être le danger. Mais je m'en tiendrai
+pour ce moment à une question, ne lui faudrait-il pas un ou deux
+maîtres?
+
+MOI. -- Sans doute.
+
+LUI. -- Ah, nous y revoilà. Et ces maîtres, vous espérez qu'ils
+sauront la grammaire, la fable, l'histoire, la géographie, la
+morale dont ils lui donneront des leçons? Chansons, mon cher
+maître, chansons. S'ils possédaient ces choses assez pour les
+montrer, ils ne les montreraient pas.
+
+MOI. -- Et pourquoi?
+
+LUI. -- C'est qu'ils auraient passé leur vie à les étudier Il faut
+être profond dans l'art ou dans la science, pour en bien posséder
+les éléments. Les ouvrages classiques ne peuvent être bien faits,
+que par ceux qui ont blanchi sous le harnais. C'est le milieu et
+la fin qui éclaircissent les ténèbres du commencement. Demandez à
+votre ami, monsieur d'Alembert, le coryphée de la science
+mathématique, s'il serait trop bon pour en faire des éléments. Ce
+n'est qu'après trente à quarante ans d'exercice que mon oncle a
+entrevu les premières lueurs de la théorie musicale.
+
+MOI. -- Ô fou, archifou, m'écriai-je, comment se fait il que dans
+ta mauvaise tête, il se trouve des idées si justes, pêle-mêle,
+avec tant d'extravagances.
+
+LUI. -- Qui diable sait cela? C'est le hasard qui vous les jette,
+et elles demeurent. Tant y a, que, quand on ne sait pas tout, on
+ne sait rien de bien. On ignore où une chose va; d'où une autre
+vient; où celle-ci ou celle-la veulent être placées; laquelle doit
+passer la première, où sera mieux la seconde. Montre-t-on bien
+sans la méthode? Et la méthode, d'où naît-elle? Tenez, mon
+philosophe, j'ai dans la tête que la physique sera toujours une
+pauvre science; une goutte d'eau prise avec la pointe d'une
+aiguille dans le vaste océan; un grain détaché de la chaîne des
+Alpes; et les raisons des phénomènes? en vérité, il vaudrait
+autant ignorer que de savoir si peu et si mal; et c'était
+précisément où j'en étais, lorsque je me fis maître
+d'accompagnement et de composition. A quoi rêvez-vous?
+
+MOI. -- Je rêve que tout ce que vous venez de dire, est plus
+spécieux que solide. Mais laissons cela. Vous avez montré, dites-
+vous, l'accompagnement et la composition?
+
+LUI. -- Oui.
+
+MOI. -- Et vous n'en saviez rien du tout?
+
+LUI. -- Non, ma foi; et c'est pour cela qu'il y en avait de pires
+que moi: ceux qui croyaient savoir quelque chose. Au moins je ne
+gâtais ni le jugement ni les mains des enfants. En passant de moi,
+à un bon maître, comme ils n'avaient rien appris, du moins ils
+n'avaient rien à désapprendre; et c'était toujours autant d'argent
+et de temps épargnés.
+
+MOI. -- Comment faisiez-vous?
+
+LUI. -- Comme ils font tous. J'arrivais. Je me jetais dans une
+chaise: «Que le temps est mauvais! que le pavé est fatigant!» Je
+bavardais quelques nouvelles: «Mademoiselle Lemierre devait faire
+un rôle de vestale dans l'opéra nouveau. Mais elle est grosse pour
+la seconde fois. On ne sait qui la doublera. Mademoiselle Arnould
+vient de quitter son petit comte. On dit qu'elle est en
+négociation avec Bertin. Le petit comte a pourtant trouvé la
+porcelaine de monsieur de Montamy. Il y avait au dernier Concert
+des amateurs, une Italienne qui a chanté comme un ange. C'est un
+rare corps que ce Préville. Il faut le voir dans le Mercure
+galant; l'endroit de l'énigme est impayable. Cette pauvre Dumesnil
+ne sait plus ni ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait. Allons,
+Mademoiselle; prenez votre livre.» Tandis que Mademoiselle, qui ne
+se presse pas, cherche son livre qu'elle a égaré, qu'on appelle
+une femme de chambre, qu'on gronde, je continue, «La Clairon est
+vraiment incompréhensible. On parle d'un mariage fort saugrenu.
+C'est celui de mademoiselle, comment l'appelez-vous? une petite
+créature qu'il entretenait, à qui il a fait deux ou trois enfants,
+qui avait été entretenue par tant d'autres. -- Allons, Rameau;
+cela ne se peut, vous radotez. -- Je ne radote point. On dit même
+que la chose est faite. Le bruit court que de Voltaire est mort.
+Tant mieux. -- Et pourquoi tant mieux? -- C'est qu'il va nous
+donner quelque bonne folie. C'est son usage que de mourir une
+quinzaine auparavant.» Que vous dirai-je encore? Je disais
+quelques polissonneries, que je rapportais des maisons où j'avais
+été; car nous sommes tous, grands colporteurs. Je faisais le fou.
+On m'écoutait. On riait. On s'écriait, «il est toujours charmant».
+Cependant, le livre de Mademoiselle s'était enfin retrouvé sous un
+fauteuil où il avait été traîné, mâchonné, déchiré, par un jeune
+doguin ou par un petit chat. Elle se mettait à son clavecin.
+D'abord elle y faisait du bruit, toute seule. Ensuite, je
+m'approchais, après avoir fait à la mère un signe d'approbation.
+La mère: «Cela ne va pas mal; on n'aurait qu'à vouloir; mais on ne
+veut pas. On aime mieux perdre son temps à jaser, à chiffonner, à
+courir, à je ne sais quoi. Vous n'êtes pas sitôt parti que le
+livre est fermé, pour ne le rouvrir qu'à votre retour. Aussi vous
+ne la grondez jamais...»
+
+Cependant comme il fallait faire quelque chose, je lui prenais les
+mains que je lui plaçais autrement. Je me dépitais. le criais
+«Sol, sol, sol; Mademoiselle, c'est un sol.» La mère:
+«Mademoiselle, est-ce que vous n'avez point d'oreille? Moi qui ne
+suis pas au clavecin, et qui ne vois pas sur votre livre, je sens
+qu'il faut un sol. Vous donnez une peine infinie à Monsieur. Je ne
+conçois pas sa patience. Vous ne retenez rien de ce qu'il vous
+dit. Vous n'avancez point...» Alors je rabattais un peu les coups,
+et hochant de la tête, je disais, «Pardonnez-moi, Madame,
+pardonnez-moi. Cela pourrait aller mieux, si Mademoiselle voulait;
+si elle étudiait un peu; mais cela ne va pas mal.» La mère: «A
+votre place, je la tiendrais un an sur la même pièce. -- Oh pour
+cela, elle n'en sortira pas qu'elle ne soit au-dessus de toutes
+les difficultés; et cela ne sera pas si long que Madame le croit.»
+La mère: «Monsieur Rameau, vous la flattez; vous êtes trop bon.
+Voilà de sa leçon la seule chose qu'elle retiendra et qu'elle
+saura bien me répéter dans l'occasion.»-- L'heure se passait. Mon
+écolière me présentait le petit cachet, avec la grâce du bras et
+la révérence qu'elle avait apprise du maître à danser. Je le
+mettais dans ma poche, pendant que la mère disait: «Fort bien,
+Mademoiselle. Si Javillier était là, il vous applaudirait.» Je
+bavardais encore un moment par bienséance; je disparaissais
+ensuite, et voilà ce qu'on appelait alors une leçon
+d'accompagnement.
+
+MOI. -- Et aujourd'hui, c'est donc autre chose.
+
+LUI. -- Vertudieu, je le crois. J'arrive. Je suis grave. Je me
+hâte d'ôter mon manchon. J'ouvre le clavecin. J'essaie les
+touches. Je suis toujours pressé: si l'on me fait attendre un
+moment, je crie comme si l'on me volait un écu. Dans une heure
+d'ici, il faut que je sois là; dans deux heures, chez madame la
+duchesse une telle. Je suis attendu à dîner chez une belle
+marquise; et au sortir de là, c'est un concert chez monsieur le
+baron de Bacq, rue Neuve-des-Petits-Champs.
+
+MOI. -- Et cependant vous n'êtes attendu nulle part?
+
+LUI. -- Il est vrai.
+
+MOI. -- Et pourquoi employer toutes ces petites viles ruses-là?
+
+LUI. -- Viles? et pourquoi, s'il vous plaît? Elles sont d'usage
+dans mon état. Je ne m'avilis point en faisant comme tout le
+monde. Ce n'est pas moi qui les ai inventées. Et je serais bizarre
+et maladroit de ne pas m'y conformer. Vraiment, je sais bien que
+si vous allez appliquer à cela certains principes généraux de je
+ne sais quelle morale qu'ils ont tous à la bouche, et qu'aucun
+d'eux ne pratique, il se trouvera que ce qui est blanc sera noir,
+et que ce qui est noir sera blanc. Mais, monsieur le philosophe,
+il y a une conscience générale. Comme il y une grammaire générale;
+et puis des exceptions dans chaque langue que vous appelez, je
+crois, vous autres savants, des... aidez-moi donc... des...
+
+MOI. -- Idiotismes.
+
+LUI. -- Tout juste. Eh bien, chaque état a ses exceptions à la
+conscience générale auxquelles je donnerais volontiers le nom
+d'idiotismes de métier.
+
+MOI. -- J'entends. Fontenelle parle bien, écrit bien quoique son
+style fourmille d'idiotismes français.
+
+LUI. -- Et le souverain, le ministre, le financier, le magistrat,
+le militaire, l'homme de lettres, l'avocat, le procureur, le
+commerçant, le banquier, l'artisan, le maître à chanter, le maître
+à danser, sont de fort honnêtes gens, quoique leur conduite
+s'écarte en plusieurs points de la conscience générale, et soit
+remplie d'idiotismes moraux. Plus l'institution des choses est
+ancienne, plus il y a d'idiotismes; plus les temps sont
+malheureux, plus les idiotismes se multiplient. Tant vaut l'homme,
+tant vaut le métier; et réciproquement, à la fin, tant vaut le
+métier, tant vaut l'homme. On fait donc valoir le métier tant
+qu'on peut.
+
+MOI. -- Ce que je conçois clairement à tout cet entortillage,
+c'est qu'il y a peu de métiers honnêtement exercés, ou peu
+d'honnêtes gens dans leurs métiers.
+
+LUI. -- Bon, il n'y en a point; mais en revanche, il y a peu de
+fripons hors de leur boutique; et tout irait assez bien, sans un
+certain nombre de gens qu'on appelle assidus, exacts, remplissant
+rigoureusement leurs devoirs, stricts, ou ce qui revient au même
+toujours dans leurs boutiques, et faisant leur métier depuis le
+matin jusqu'au soir, et ne faisant que cela. Aussi sont-ils les
+seuls qui deviennent opulents et qui soient estimés.
+
+MOI. -- A force d'idiotismes.
+
+LUI. -- C'est cela. Je vois que vous m'avez compris. Or donc un
+idiotisme de presque tous les états, car il y en a de communs à
+tous les pays, à tous les temps, comme il y a des sottises
+communes; un idiotisme commun est de se procurer le plus de
+pratiques que l'on peut; une sottise commune est de croire que le
+plus habile est celui qui en a le plus. Voilà deux exceptions à la
+conscience générale auxquelles il faut se plier. C'est une espèce
+de crédit. Ce n'est rien en soi; mais cela vaut par l'opinion. On
+a dit que bonne renommée valait mieux que ceinture dorée.
+Cependant qui a bonne renommée n'a pas ceinture dorée; et je vois
+qu'aujourd'hui qui a ceinture dorée ne manque guère de renommée.
+Il faut, autant qu'il est possible, avoir le renom et la ceinture.
+Et c'est mon objet, lorsque je me fais valoir par ce que vous
+qualifiez d'adresses viles, d'indignes petites ruses. le donne ma
+leçon, et je la donne bien; voilà la règle générale. le fais
+croire que j'en ai plus à donner que la journée n'a d'heures,
+voilà l'idiotisme.
+
+MOI. -- Et la leçon, vous la donnez bien.
+
+LUI. -- Oui, pas mal, passablement. La basse fondamentale du cher
+oncle a bien simplifié tout cela. Autrefois je volais l'argent de
+mon écolier; oui, je le volais; cela est sûr. Aujourd'hui, je le
+gagne, du moins comme les autres.
+
+MOI. -- Et le voliez-vous sans remords?
+
+LUI. -- Oh, sans remords. On dit que si un voleur vole l'autre, le
+diable s'en rie. Les parents regorgeaient d'une fortune acquise,
+Dieu sait comment; c'étaient des gens de cour, des financiers, de
+gros commerçants, des banquiers, des gens d'affaires. le les
+aidais à restituer, moi, et une foule d'autres qu'ils employaient
+comme moi. Dans la nature, toutes les espèces se dévorent; toutes
+les conditions se dévorent dans la société. Nous faisons justice
+les uns des autres, sans que la loi s'en mêle. La Deschamps,
+autrefois, aujourd'hui la Guimard venge le prince du financier; et
+c'est la marchande de modes, le bijoutier, le tapissier, la
+lingère, l'escroc, la femme de chambre, le cuisinier, le
+bourrelier, qui vengent le financier de la Deschamps. Au milieu de
+tout cela, il n'y a que l'imbécile ou l'oisif qui soit lésé, sans
+avoir vexé personne; et c'est fort bien fait. D'où vous voyez que
+ces exceptions à la conscience générale, ou ces idiotismes moraux
+dont on fait tant de bruit, sous la dénomination de tours du bâton
+ne sont rien; et qu'à tout, il n'y a que le coup d'oeil qu'il faut
+avoir juste.
+
+MOI. -- J'admire le vôtre.
+
+LUI. -- Et puis la misère. La voix de la conscience et de
+l'honneur, est bien faible, lorsque les boyaux crient. Suffit que
+si je deviens jamais riche, il faudra bien que je restitue, et que
+je suis bien résolu à restituer de toutes les manières possibles,
+par la table, par le jeu, par le vin, par les femmes.
+
+MOI. -- Mais j'ai peur que vous ne deveniez jamais riche.
+
+LUI. -- Moi, j'en ai le soupçon.
+
+MOI. -- Mais s'il en arrivait autrement, que feriez-vous?
+
+LUI. -- Je ferais comme tous les gueux revêtus; je serais le plus
+insolent maroufle qu'on eût encore vu. C'est alors que je me
+rappellerais tout ce qu'ils m'ont fait souffrir; et je leur
+rendrais bien les avanies qu'ils m'ont faites. J'aime à commander,
+et je commanderai. J'aime qu'on me loue et l'on me louera. J'aurai
+à mes gages toute la troupe villemorienne, et je leur dirai, comme
+on me l'a dit, «Allons, faquins, qu'on m'amuse», et l'on
+m'amusera; «qu'on me déchire les honnêtes gens», et on les
+déchirera, si l'on en trouve encore; et puis nous aurons des
+filles, nous nous tutoierons, quand nous serons ivres, nous nous
+enivrerons; nous ferons des contes; nous aurons toutes sortes de
+travers et de vices. Cela sera délicieux. Nous prouverons que de
+Voltaire est sans génie; que Buffon toujours guindé sur des
+échasses, n'est qu'un déclamateur ampoulé; que Montesquieu n'est
+qu'un bel esprit; nous reléguerons d'Alembert dans ses
+mathématiques, nous en donnerons sur dos et ventre à tous ces
+petits Catons, comme vous, qui nous méprisent par envie; dont la
+modestie est le manteau de l'orgueil, et dont la sobriété la loi
+du besoin. Et de la musique? C'est alors que nous en ferons.
+
+MOI. -- Au digne emploi que vous feriez de la richesse, je vois
+combien c'est grand dommage que vous soyez gueux. Vous vivriez là
+d'une manière bien honorable pour l'espèce humaine, bien utile à
+vos concitoyens; bien glorieuse pour vous.
+
+LUI. -- Mais je crois que vous vous moquez de moi; monsieur le
+philosophe, vous ne savez pas à qui vous vous jouez; vous ne vous
+doutez pas que dans ce moment je représente la partie la plus
+importante de la ville et de la cour. Nos opulents dans tous les
+états ou se sont dit à eux-mêmes ou ne sont pas dit les mêmes
+choses que je vous ai confiées; mais le fait est que la vie que je
+mènerais à leur place est exactement la leur. Voilà où vous en
+êtes, vous autres. Vous croyez que le même bonheur est fait pour
+tous. Quelle étrange vision! Le vôtre suppose un certain tour
+d'esprit romanesque que nous n'avons pas; une âme singulière, un
+goût particulier. Vous décorez cette bizarrerie du nom de vertu;
+vous l'appelez philosophie. Mais la vertu, la philosophie sont-
+elles faites pour tout le monde. En a qui peut. En conserve qui
+peut. Imaginez l'univers sage et philosophe; convenez qu'il serait
+diablement triste. Tenez, vive la philosophie; vive la sagesse de
+Salomon: Boire de bon vin, se gorger de mets délicats, se rouler
+sur de jolies femmes; se reposer dans des lits bien mollets.
+Excepté cela, le reste n'est que vanité.
+
+MOI. -- Quoi, défendre sa patrie?
+
+LUI. -- Vanité. Il n'y a plus de patrie. Je ne vois d'un pôle à
+l'autre que des tyrans et des esclaves.
+
+MOI. -- Servir ses amis?
+
+LUI. -- Vanité. Est-ce qu'on a des amis? Quand on en aurait,
+faudrait-il en faire des ingrats? Regardez-y bien, et vous verrez
+que c'est presque toujours là ce qu'on recueille des services
+rendus. La reconnaissance est un fardeau; et tout fardeau est fait
+pour être secoué.
+
+MOI. -- Avoir un état dans la société et en remplir les devoirs?
+
+LUI. -- Vanité. Qu'importe qu'on ait un état, ou non; pourvu qu'on
+soit riche; puisqu'on ne prend un état que pour le devenir.
+Remplir ses devoirs, à quoi cela mène-t-il? A la jalousie, au
+trouble, à la persécution. Est-ce ainsi qu'on s'avance? Faire sa
+cour, morbleu; faire sa cour; voir les grands; étudier leurs
+goûts; se prêter à leurs fantaisies; servir leurs vices; approuver
+leurs injustices. Voilà le secret.
+
+MOI. -- Veiller à l'éducation de ses enfants?
+
+LUI. -- Vanité. C'est l'affaire d'un précepteur.
+
+MOI. -- Mais si ce précepteur, pénétré de vos principes, néglige
+ses devoirs; qui est-ce qui en sera châtié?
+
+LUI. -- Ma foi, ce ne sera pas moi; mais peut-être un jour, le
+mari de ma fille, ou la femme de mon fils.
+
+MOI. -- Mais si l'un et l'autre se précipitent dans la débauche et
+les vices.
+
+LUI. -- Cela est de leur état.
+
+MOI. -- S'ils se déshonorent.
+
+LUI. -- Quoi qu'on fasse, on ne peut se déshonorer, quand on est
+riche.
+
+MOI. -- S'ils se ruinent.
+
+LUI. -- Tant pis pour eux.
+
+MOI. -- Je vois que, si vous vous dispensez de veiller à la
+conduite de votre femme, de vos enfants, de vos domestiques, vous
+pourriez aisément négliger vos affaires.
+
+LUI. -- Pardonnez-moi; il est quelquefois difficile de trouver de
+l'argent; et il est prudent de s'y prendre de loin.
+
+MOI. -- Vous donnerez peu de soins à votre femme.
+
+LUI. -- Aucun, s'il vous plaît. Le meilleur procédé, je crois,
+qu'on puisse avoir avec sa chère moitié, c'est de faire ce qui lui
+convient. A votre avis, la société ne serait-elle pas fort
+amusante, si chacun y était à sa chose?
+
+MOI. -- Pourquoi pas? La soirée n'est jamais plus belle pour moi
+que quand je suis content de ma matinée.
+
+LUI. -- Et pour moi aussi.
+
+MOI. -- Ce qui rend les gens du monde si délicats sur leurs
+amusements, c'est leur profonde oisiveté.
+
+LUI. -- Ne croyez pas cela. Ils s'agitent beaucoup.
+
+MOI. -- Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se délassent
+jamais.
+
+LUI. -- Ne croyez pas cela. Ils sont sans cesse excédés.
+
+MOI. -- Le plaisir est toujours une affaire pour eux, et jamais un
+besoin.
+
+LUI. -- Tant mieux, le besoin est toujours une peine
+
+MOI. -- Ils usent tout. Leur âme s'hébète. L'ennui s'en empare.
+Celui qui leur ôterait la vie, au milieu de leur abondance
+accablante, les servirait. C'est qu'ils ne connaissent du bonheur
+que la partie qui s'émousse le plus vite. le ne méprise pas les
+plaisirs des sens. l'ai un palais aussi, et il est flatté d'un
+mets délicat, ou d'un vin délicieux. l'ai un coeur et des yeux; et
+j'aime à voir une jolie femme. J'aime à sentir sous ma main la
+fermeté et là rondeur de sa gorge; à presser ses lèvres des
+miennes; à puiser la volupté dans ses regards, et à en expirer
+entre ses bras. Quelquefois avec mes amis, une partie de débauche,
+même un peu tumultueuse, ne me déplaît pas. Mais je ne vous
+dissimulerai pas, il m'est infiniment plus doux encore d'avoir
+secouru le malheureux, d'avoir terminé une affaire épineuse, donné
+un conseil salutaire, fait une lecture agréable; une promenade
+avec un homme ou une femme chère à mon coeur; passé quelques
+heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page, rempli
+les devoirs de mon état; dit à celle que j'aime quelques choses
+tendres et douces qui amènent ses bras autour de mon col. Je
+connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout ce que
+je possède. C'est un sublime ouvrage que Mahomet; j'aimerais mieux
+avoir réhabilité la mémoire des Calas. Un homme de ma connaissance
+s'était réfugié à Carthagène. C'était un cadet de famille, dans un
+pays où la coutume transfère tout le bien aux aînés. Là il apprend
+que son aîné, enfant gâté, après avoir dépouillé son père et sa
+mère, trop faciles, de tout ce qu'ils possédaient, les avait
+expulsés de leur château, et que les bons vieillards languissaient
+indigents, dans une petite ville de la province. Que fait alors ce
+cadet qui, traité durement par ses parents, était allé tenter la
+fortune au loin, il leur envoie des secours; il se hâte d'arranger
+ses affaires. Il revient opulent. Il ramène son père et sa mère
+dans leur domicile. Il marie ses soeurs. Ah, mon cher Rameau; cet
+homme regardait cet intervalle, comme le plus heureux de sa vie.
+C'est les larmes aux yeux qu'il m'en parlait: et moi, je sens en
+vous faisant ce récit, mon coeur se troubler de joie, et le
+plaisir me couper la parole.
+
+LUI. -- Vous êtes des êtres bien singuliers!
+
+MOI. -- Vous êtes des êtres bien à plaindre, si vous n'imaginez
+pas qu'on s'est élevé au-dessus du sort, et qu'il est impossible
+d'être malheureux, à l'abri de deux belles actions, telles que
+celle-ci.
+
+LUI. -- Voilà une espèce de félicité avec laquelle j'aurai de la
+peine à me familiariser, car on la rencontre rarement. Mais à
+votre compte, il faudrait donc être d'honnêtes gens?
+
+MOI. -- Pour être heureux? Assurément.
+
+LUI. -- Cependant, je vois une infinité d'honnêtes gens qui ne
+sont pas heureux; et une infinité de gens qui sont heureux sans
+être honnêtes.
+
+MOI. -- Il vous semble.
+
+LUI. -- Et n'est-ce pas pour avoir eu du sens commun et de la
+franchise un moment, que je ne sais où aller souper ce soir?
+
+MOI. -- Hé non, c'est pour n'en avoir pas toujours eu. C'est pour
+n'avoir pas senti de bonne heure qu'il fallait d'abord se faire
+une ressource indépendante de la servitude.
+
+LUI. -- Indépendante ou non, celle que je me suis faite est au
+moins la plus aisée. Et de faire ce que vous ne désapprouvez pas
+au simple, et ce qui me répugne un peu au figuré?
+
+MOI. -- C'est mon avis.
+
+LUI. -- Indépendamment de cette métaphore qui me déplaît dans ce
+moment, et qui ne me déplaira pas dans un autre.
+
+MOI. -- Quelle singularité!
+
+LUI. -- Il n'y a rien de singulier à cela. Je veux bien être
+abject, mais je veux que ce soit sans contrainte. Je veux bien
+descendre de ma dignité... Vous riez?
+
+MOI. -- Oui, votre dignité me fait rire.
+
+LUI. -- Chacun a la sienne; je veux bien oublier la mienne, mais à
+ma discrétion, et non à l'ordre d'autrui. Faut-il qu'on puisse me
+dire: rampe, et que je sois obligé de ramper? C'est l'allure du
+ver; c'est mon allure; nous la suivons l'un et l'autre, quand on
+nous laisse aller; mais nous nous redressons, quand on nous marche
+sur la queue. On m'a marché sur la queue, et je me redresserai. Et
+puis vous n'avez pas d'idée de la pétaudière dont il s'agit.
+Imaginez un mélancolique et maussade personnage, dévoré de
+vapeurs, enveloppé dans deux ou trois tours de robe de chambre;
+qui se déplaît à lui-même, à qui tout déplaît; qu'on fait à peine
+sourire, en se disloquant le corps et l'esprit, en cent manières
+diverses; qui considère froidement les grimaces plaisantes de mon
+visage, et celles de mon jugement qui sont plus plaisantes encore;
+car entre nous, ce père Noël, ce vilain bénédictin si renommé pour
+les grimaces; malgré ses succès à la Cour, n'est, sans me vanter
+ni lui non plus, à comparaison de moi, qu'un polichinelle de bois.
+J'ai beau me tourmenter pour atteindre au sublime des Petites-
+Maisons, rien n'y fait. Rira-t-il? ne rira-t-il pas? Voilà ce que
+je suis forcé de me dire au milieu de mes contorsions; et vous
+pouvez juger combien cette incertitude nuit au talent. Mon
+hypocondre, la tête renfoncée dans un bonnet de nuit qui lui
+couvre les yeux, a l'air d'une pagode immobile à laquelle on
+aurait attaché un fil au menton, d'où il descendrait jusque sous
+son fauteuil. On attend que le fil se tire, et il ne se tire
+point; ou s'il arrive que la mâchoire s'entrouvre, c'est pour
+articuler un mot désolant, un mot qui vous apprend que vous n'avez
+point été aperçu, et que toutes vos singeries sont perdues; ce mot
+est la réponse à une question que vous lui aurez faite il y a
+quatre jours; ce mot dit, le ressort mastoïde se détend et la
+mâchoire se referme...
+
+Puis il se mit à contrefaire son homme; il s'était placé dans une
+chaise, la tête fixe, le chapeau jusque sur ses paupières, les
+yeux à demi clos, les bras pendants, remuant sa mâchoire, comme un
+automate, et disant:
+
+«Oui, vous avez raison, Mademoiselle. Il faut mettre de la finesse
+là.» C'est que cela décide; que cela décide toujours, et sans
+appel; le soir, le matin, à la toilette, à dîner, au café; au jeu,
+au théâtre, à souper, au lit, et Dieu me le pardonne, je crois
+entre les bras de sa maîtresse Je ne suis pas à portée d'entendre
+ces dernières décisions-ci; mais je suis diablement las des
+autres. Triste, obscur, et tranché, comme le destin; tel est notre
+patron.
+
+Vis-à-vis, c'est une bégueule qui joue l'importance à qui l'on se
+résoudrait à dire qu'elle est jolie, parce qu'elle l'est encore;
+quoiqu'elle ait sur le visage quelques gales par-ci par-là, et
+qu'elle courre après le volume de Madame Bouvillon. J'aime les
+chairs, quand elles sont belles; mais aussi trop est trop; et le
+mouvement est si essentiel à la matière! Item, elle est plus
+méchante plus fière et plus bête qu'une oie. Item, elle veut avoir
+dé l'esprit. Item, il faut lui persuader qu'on lui en croit comme
+à personne. Item, cela ne sait rien, et cela décide aussi. Item,
+il faut applaudir à ces décisions, des pieds et des mains, sauter
+d'aise, se transir d'admiration que cela est beau, délicat, bien
+dit, finement vu, singulièrement senti. Où les femmes prennent-
+elles cela? Sans étude, par la seule force de l'instinct, par la
+seule lumière naturelle cela tient du prodige. Et puis qu'on
+vienne nous dire que l'expérience, l'étude, la réflexion,
+l'éducation y font quelque chose, et autres pareilles sottises; et
+pleurer de joie. Dix fois dans la journée, se courber, un genou
+fléchi en devant, l'autre jambe tirée en arrière. Les bras étendus
+vers la déesse, chercher son désir dans ses yeux, rester suspendu
+à sa lèvre, attendre son ordre et partir comme un éclair. Qui est-
+ce qui peut s'assujettir à un rôle pareil, si ce n'est le
+misérable qui trouve là, deux ou trois fois la semaine, de quoi
+calmer la tribulation de ses intestins? Que penser des autres,
+tels que le Palissot, le Fréron, les Poinsinets, le Baculard qui
+ont quelque chose, et dont les bassesses ne peuvent s'excuser par
+le borborygme d'un estomac qui souffre?
+
+MOI. -- Je ne vous aurais jamais cru si difficile.
+
+LUI. -- Je ne le suis pas. Au commencement je voyais faire les
+autres, et je faisais comme eux, même un peu mieux; parce que je
+suis plus franchement impudent, meilleur comédien, plus affamé,
+fourni de meilleurs poumons. le descends apparemment en droite
+ligne du fameux Stentor.
+
+Et pour me donner une juste idée de la force de ce viscère, il se
+mit à tousser d'une violence à ébranler les vitres du café, et à
+suspendre l'attention des joueurs d'échecs.
+
+MOI. -- Mais à quoi bon ce talent?
+
+LUI. -- Vous ne le devinez pas?
+
+MOI. -- Non. le suis un peu borné.
+
+LUI. -- Supposez la dispute engagée et la victoire incertaine: je
+me lève, et déployant mon tonnerre, je dis: «Cela est, comme
+Mademoiselle l'assure. C'est là ce qui s'appelle juger. Je le
+donne en cent à tous nos beaux esprits. L'expression est de
+génie.» Mais il ne faut pas toujours approuver de la même manière.
+On serait monotone. On aurait l'air faux. On deviendrait insipide.
+On ne se sauve de là que par du jugement, de la fécondité: il faut
+savoir préparer et placer ces tons majeurs et péremptoires, saisir
+l'occasion et le moment; lors par exemple, qu'il y a partage entre
+les sentiments; que la dispute s'est élevée à son dernier degré de
+violence; qu'on ne s'entend plus; que tous parlent à la fois; il
+faut être placé à l'écart, dans l'angle de l'appartement le plus
+éloigné du champ de bataille, avoir préparé son explosion par un
+long silence, et tomber subitement comme une comminge, au milieu
+des contendants. Personne n'a eu cet art comme moi. Mais où je
+suis surprenant, c'est dans l'opposé; j'ai des petits tons que
+j'accompagne d'un sourire; une variété infinie de mines
+approbatives: là, le nez, la bouche, le front, les yeux entrent en
+jeu; j'ai une souplesse de reins; une manière de contourner
+l'épine du dos, de hausser ou de baisser les épaules, d'étendre
+les doigts, d'incliner la tête, de fermer les yeux, et d'être
+stupéfait, comme si j'avais entendu descendre du ciel une voix
+angélique et divine. C'est là ce qui flatte. le ne sais si vous
+saisissez bien toute l'énergie de cette dernière attitude-là. le
+ne l'ai point inventée, mais personne ne m'a surpassé dans
+l'exécution. Voyez. Voyez.
+
+MOI. -- Il est vrai que cela est unique.
+
+LUI. -- Croyez-vous qu'il y ait cervelle de femme un peu vaine qui
+tienne à cela?
+
+MOI. -- Non. Il faut convenir que vous avez porté le talent de
+faire des fous, et de s'avilir aussi loin qu'il est possible.
+
+LUI. -- Ils auront beau faire, tous tant qu'ils sont, ils n'en
+viendront jamais là. Le meilleur d'entre eux, Palissot, par
+exemple, ne sera jamais qu'un bon écolier. Mais si ce rôle amuse
+d'abord, et si l'on goûte quelque plaisir à se moquer en dedans,
+de la bêtise de ceux qu'on enivre, à la longue cela ne pique plus;
+et puis après un certain nombre de découvertes, on est forcé de se
+répéter. L'esprit et l'art ont leurs limites. Il n'y a que Dieu ou
+quelques génies rares pour qui la carrière s'étend, à mesure
+qu'ils y avancent. Bouret en est un peut-être. Il y a de celui-ci
+des traits qui m'en donnent, à moi, oui à moi-même, la plus
+sublime idée. Le petit chien, le Livre de la Félicité les
+flambeaux sur la route de Versailles sont de ces choses qui me
+confondent et m'humilient. Ce serait capable de dégoûter du
+métier.
+
+MOI. -- Que voulez-vous dire avec votre petit chien?
+
+LUI. -- D'où venez-vous donc? Quoi, sérieusement vous ignorez
+comment cet homme rare s'y prit pour détacher de lui et attacher
+au garde des sceaux un petit chien qui plaisait à celui-ci?
+
+MOI. -- Je l'ignore, je le confesse.
+
+LUI. -- Tant mieux. C'est une des plus belles choses qu'on ait
+imaginées; toute l'Europe en a été émerveillée, et il n'y a pas un
+courtisan dont elle n'ait excité l'envie. Vous qui ne manquez pas
+de sagacité, voyons comment vous vous y seriez pris à sa place.
+Songez que Bouret était aimé de son chien. Songez que le vêtement
+bizarre du ministre effrayait le petit animal. Songez qu'il
+n'avait que huit jours pour vaincre les difficultés. Il faut
+connaître toutes les conditions du problème, pour bien sentir le
+mérite de la solution. Eh bien?
+
+MOI. -- Eh bien, il faut que je vous avoue que dans ce genre, les
+choses les plus faciles m'embarrasseraient.
+
+LUI. -- Écoutez, me dit-il, en me frappant un petit coup sur
+l'épaule, car il est familier; écoutez et admirez. Il se fait
+faire un masque qui ressemble au garde des sceaux; il emprunte
+d'un valet de chambre la volumineuse simarre. Il se couvre le
+visage du masque. Il endosse la simarre. Il appelle son chien; il
+le caresse. Il lui donne la gimblette. Puis tout à coup, changeant
+de décoration, ce n'est plus le garde des sceaux; c'est Bouret qui
+appelle son chien et qui le fouette. En moins de deux ou trois
+jours de cet exercice continué du matin au soir, le chien sait
+fuir Bouret le fermier général, et courir à Bouret le garde des
+sceaux. Mais je suis trop bon. Vous êtes un profane qui ne méritez
+pas d'être instruit des miracles qui s'opèrent à côté de vous.
+
+MOI. -- Malgré cela, je vous prie, le livre, les flambeaux?
+
+LUI. -- Non, non. Adressez-vous aux pavés qui vous diront ces
+choses-là; et profitez de la circonstance qui nous a rapprochés,
+pour apprendre des choses que personne ne sait que moi.
+
+MOI. -- Vous avez raison.
+
+LUI. -- Emprunter la robe et la perruque, j'avais oublié la
+perruque, du garde des sceaux! Se faire un masque qui lui
+ressemble! Le masque surtout me tourne la tête. Aussi cet homme
+jouit-il de la plus haute considération. Aussi possède-t-il des
+millions. Il y a des croix de Saint-Louis qui n'ont pas de pain;
+aussi pourquoi courir après la croix, au hasard de se faire
+échiner, et ne pas se tourner vers un état sans péril qui ne
+manque jamais sa récompense? Voilà ce qui s'appelle aller au
+grand. Ce' modèles-là sont décourageants. On a pitié de soi; et
+l'on s'ennuie. Le masque! le masque! Je donnerais un de mes
+doigts, pour avoir trouvé le masque.
+
+MOI. -- Mais avec cet enthousiasme pour les belles choses, et
+cette fertilité de génie que vous possédez, est-ce que vous n'avez
+rien inventé?
+
+LUI. -- Pardonnez-moi; par exemple, l'attitude admirative du dos
+dont je vous ai parlé; je la regarde comme mienne, quoiqu'elle
+puisse peut-être m'être contestée par des envieux. Je crois bien
+qu'on l'a employée auparavant; mais qui est-ce qui a senti combien
+elle était commode pour rire en dessous de l'impertinent qu'on
+admirait? J'ai plus de cent façons d'entamer la séduction d'une
+jeune fille, à côté de sa mère, sans que celle-ci s'en aperçoive,
+et même de la rendre complice. A peine entrais-je dans la carrière
+que je dédaignai toutes les manières vulgaires de glisser un
+billet doux. J'ai dix moyens de me le faire arracher, et parmi ces
+moyens, j'ose me flatter qu'il y en a de nouveaux. Je possède
+surtout le talent d'encourager un jeune homme timide, j'en ai fait
+réussir qui n'avaient ni esprit ni figure. Si cela était écrit je
+crois qu'on m'accorderait quelque génie.
+
+MOI. -- Vous ferait un honneur singulier?
+
+LUI. -- Je n'en doute pas.
+
+MOI. -- A votre place, je jetterais ces choses-là sur le papier.
+Ce serait dommage qu'elles se perdissent.
+
+LUI. -- Il est vrai; mais vous ne soupçonnez pas combien je fais
+peu de cas de la méthode et des préceptes. Celui qui a besoin d'un
+protocole n'ira jamais loin. Les génies lisent peu, pratiquent
+beaucoup, et se font d'eux-mêmes. Voyez César, Turenne, Vauban, la
+marquise de Tencin, son frère le cardinal, et le secrétaire de
+celui-ci l'abbé Trublet. Et Bouret? qui est-ce qui a donné des
+leçons à Bouret? personne. C'est la nature qui forme ces hommes
+rares-là. Croyez-vous que l'histoire du chien et du masque soit
+écrite quelque part?
+
+MOI. -- Mais à vos heures perdues; lorsque l'angoisse de votre
+estomac vide ou la fatigue de votre estomac surchargé éloigne le
+sommeil...
+
+LUI. -- J'y penserai; il vaut mieux écrire de grandes choses que
+d'en exécuter de petites. Alors l'âme s'élève; l'imagination
+s'échauffe, s'enflamme et s'étend; au lieu qu'elle se rétrécit à
+s'étonner auprès de la petite Hus des applaudissements que ce sot
+public s'obstine à prodiguer à cette minaudière de Dangeville, qui
+joue si platement, qui marche presque courbée en deux sur la
+scène, qui a l'affectation de regarder sans cesse dans les yeux de
+celui à qui elle parle, et de jouer en dessous, et qui prend elle-
+même ses grimaces pour de la finesse, son petit trotter pour de la
+grâce; à cette emphatique Clairon qui est plus maigre, plus
+apprêtée, plus étudiée, plus empesée qu'on ne saurait dire. Cet
+imbécile parterre les claque à tout rompre, et ne s'aperçoit pas
+que nous sommes un peloton d'agréments; il est vrai que le peloton
+grossit un peu; mais qu'importe? que nous avons la plus belle
+peau; les plus beaux yeux, le plus joli bec; peu d'entrailles à la
+vérité; une démarche qui n'est pas légère, mais qui n'est pas non
+plus aussi gauche qu'on le dit. Pour le sentiment, en revanche, il
+n'y en a aucune à qui nous ne damions le pion.
+
+MOI. -- Comment dites-vous tout cela? Est-ce ironie, ou vérité?
+
+LUI. -- Le mal est que ce diable de sentiment est tout en dedans,
+et qu'il n'en transpire pas une lueur au-dehors. Mais moi qui vous
+parle, je sais et je sais bien qu'elle en a. Si ce n'est pas cela
+précisément, c'est quelque chose comme cela. Il faut voir, quand
+l'humeur nous prend, comme nous traitons les valets, comme les
+femmes de chambres sont souffletées, comme nous menons à grands
+coups de pied les Parties Casuelles, pour peu qu'elles s'écartent
+du respect qui nous est dû. C'est un petit diable, vous dis-je,
+tout plein de sentiment et de dignité... Ho, ça; vous ne savez où
+vous en êtes, n'est-ce pas?
+
+MOI. -- J'avoue que je ne saurais démêler si c'est de bonne foi ou
+méchamment que vous parlez. Je suis un bon homme; ayez la bonté
+d'en user avec moi plus rondement; et de laisser là votre art.
+
+LUI. -- Cela, c'est ce que nous débitons à la petite Hus, de la
+Dangeville et de la Clairon, mêlé par-ci par-là de quelques mots
+qui vous donnassent l'éveil. Je consens que vous me preniez pour
+un vaurien; mais non pour un sot; et il n'y aurait qu'un sot ou un
+homme perdu d'amour qui pût dire sérieusement tant
+d'impertinences.
+
+MOI. -- Mais comment se résout-on à les dire?
+
+LUI. -- Cela ne se fait pas tout d'un coup; mais petit à petit, on
+y vient. Ingenii largitor venter.
+
+MOI. -- Il faut être pressé d'une cruelle faim.
+
+LUI. -- Cela se peut. Cependant, quelques fortes qu'elles vous
+paraissent, croyez que ceux à qui elles s'adressent sont plutôt
+accoutumés à les entendre que nous à les hasarder.
+
+MOI. -- Est-ce qu'il y a là quelqu'un qui ait le courage d'être de
+votre avis?
+
+LUI. -- Qu'appelez-vous quelqu'un? C'est le sentiment et le
+langage de toute la société.
+
+MOI. -- Ceux d'entre vous qui ne sont pas de grands vauriens,
+doivent être de grands sots.
+
+LUI. -- Des sots là? Je vous jure qu'il n'y en a qu'un; c'est
+celui qui nous fête, pour lui en imposer.
+
+MOI. -- Mais comment s'en laisse-t-on si grossièrement imposer?
+car enfin la supériorité des talents de la Dangeville et de la
+Clairon est décidée.
+
+LUI. -- On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte; et
+l'on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère. Et puis
+nous avons l'air si pénétré, si vrai!
+
+MOI. -- Il faut cependant que vous ayez péché une fois contre les
+principes de l'art et qu'il vous soit échappé par mégarde
+quelques-unes de ces vérités amères qui blessent; car en dépit du
+rôle misérable, abject, vil, abominable que vous faites, je crois
+qu'au fond, vous avez l'âme délicate.
+
+LUI. -- Moi, point du tout. Que le diable m'emporte si je sais au
+fond ce que je suis. En général, j'ai l'esprit rond comme une
+boule, et le caractère franc comme l'osier; jamais faux, pour peu
+que j'aie intérêt d'être vrai; jamais vrai pour peu que j'aie
+intérêt d'être faux. Je dis les choses comme elles me viennent,
+sensées, tant mieux; impertinentes, on n'y prend pas garde. J'use
+en plein de mon franc-parler. Je n'ai pensé de ma vie ni avant que
+de dire, ni en disant, ni après avoir dit. Aussi je n'offense
+personne.
+
+MOI. -- Cela vous est pourtant arrivé avec les honnêtes gens chez
+qui vous viviez, et qui avaient pour vous tant de bontés.
+
+LUI. -- Que voulez-vous? C'est un malheur; un mauvais moment,
+comme il y en a dans la vie. Point de félicité continue; j'étais
+trop bien. Cela ne pouvait durer. Nous avons, comme vous savez, la
+compagnie la plus nombreuse et la mieux choisie. C'est une école
+d'humanité, le renouvellement de l'antique hospitalité. Tous les
+poètes qui tombent, nous les ramassons. Nous eûmes Palissot après
+sa Zara; Bret, après le Faux généreux; tous les musiciens décriés;
+tous les auteurs qu'on ne lit point; toutes les actrices sifflées;
+tous les acteurs hués; un tas de pauvres honteux, plats parasites
+à la tête desquels j'ai l'honneur d'être, brave chef d'une troupe
+timide. C'est moi qui les exhorte à manger la première fois qu'ils
+viennent; c'est moi qui demande à boire pour eux. Ils tiennent si
+peu de place! quelques jeunes gens déguenillés qui ne savent où
+donner de la tête, mais qui ont de la figure, d'autres scélérats
+qui cajolent le patron et qui l'endorment, afin de glaner après
+lui sur la patronne. Nous paraissons gais; mais au fond nous avons
+tous de l'humeur et grand appétit. Des loups ne sont pas plus
+affamés; des tigres ne sont pas plus cruels. Nous dévorons comme
+des loups, lorsque la terre a été longtemps couverte de neige;
+nous déchirons comme des tigres, tout ce qui réussit. Quelquefois,
+les cohues Bertin, Montsauge et Villemorien se réunissent; c'est
+alors qu'il se fait un beau bruit dans la ménagerie. Jamais on ne
+vit ensemble tant de bêtes tristes, acariâtres, malfaisantes et
+courroucées. On n'entend que les noms de Buffon, de Duclos, de
+Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire, de D'Alembert, de Diderot,
+et Dieu sait de quelles épithètes ils sont accompagnés. Nul n'aura
+de l'esprit, s'il n'est aussi sot que nous. C'est là que le plan
+de la comédie des Philosophes a été conçu; la scène du colporteur,
+c'est moi qui l'ai fournie, d'après la Théologie en Quenouille,
+Vous n'êtes pas épargné là plus qu'un autre.
+
+MOI. -- Tant mieux. Peut-être me fait-on plus d'honneur que je
+n'en mérite. Je serais humilié, si ceux qui disent du mal de tant
+d'habiles et honnêtes gens, s'avisaient de dire du bien de moi.
+
+LUI. -- Nous sommes beaucoup, et il faut que chacun paye son écot.
+Après le sacrifice des grands animaux, nous immolons les autres.
+
+MOI. -- Insulter la science et la vertu pour vivre, voilà du pain
+bien cher.
+
+LUI. -- Je vous l'ai déjà dit, nous sommes sans conséquence. Nous
+injurions tout le monde et nous n'affligeons personne. Nous avons
+quelquefois le pesant abbé d'Olivet, le gros abbé Le Blanc,
+l'hypocrite Batteux. Le gros abbé n'est méchant qu'avant dîner.
+Son café pris il se jette dans un fauteuil, les pieds appuyés
+contre là tablette de la cheminée, et s'endort comme un vieux
+perroquet sur son bâton. Si le vacarme devient violent, il bâille;
+il étend ses bras; il frotte ses yeux, et dit: Eh bien, qu'est-ce?
+Qu'est-ce? -- il s'agit de savoir si Piron à plus d'esprit que de
+Voltaire. -- Entendons-nous. C'est de l'esprit que vous dites? il
+ne s'agit pas de goût, car du goût, votre Piron ne s'en doute pas.
+-- Ne s'en doute pas? -- Non. -- Et puis nous voilà embarqués dans
+une dissertation sur le goût. Alors le patron fait signe de la
+main qu'on l'écoute; car c'est surtout de goût qu'il se pique.» Le
+goût, dit-il... le goût est une chose...» ma foi, je ne sais
+quelle chose il disait que c'était; ni lui, non plus.
+
+Nous avons quelquefois l'ami Robbé. Il nous régale de ses contes
+cyniques, des miracles des convulsionnaires dont il a été le
+témoin oculaire; et de quelques chants de son poème sur un sujet
+qu'il connaît à fond. Je hais ses vers; mais j'aime à l'entendre
+réciter. Il a l'air d'un énergumène. Tous s'écrient autour de lui:
+«voilà ce qu'on appelle un poète». Entre nous, cette poésie-là
+n'est qu'un charivari de toutes sortes de bruits confus, le ramage
+barbare des habitants de la tour de Babel.
+
+Il nous vient aussi un certain niais qui a l'air plat et bête,
+mais qui a de l'esprit comme un démon et qui est plus malin qu'un
+vieux singe; c'est une de ces figures qui appellent la
+plaisanterie et les nasardes, et que Dieu fit pour la correction
+des gens qui jugent à la mine, et à qui leur miroir aurait dû
+apprendre qu'il est aussi aisé d'être un homme d'esprit et d'avoir
+l'air d'un sot que de cacher un sot sous une physionomie
+spirituelle. C'est une lâcheté bien commune que celle d'immoler un
+bon homme à l'amusement des autres. On ne manque jamais de
+s'adresser à celui-ci. C'est un piège que nous tendons aux
+nouveaux venus, et je n'en ai presque pas vu un seul qui n'y
+donnât.
+
+J'étais quelquefois surpris de la justesse des observations de ce
+fou, sur les hommes et sur les caractères; et je le lui témoignai.
+
+C'est, me répondit-il, qu'on tire parti de la mauvaise compagnie,
+comme du libertinage. On est dédommagé de la perte de son
+innocence, par celle de ses préjugés. Dans la société des
+méchants, où le vice se montre à masque levé, on apprend à les
+connaître. Et puis j'ai un peu lu.
+
+MOI. -- Qu'avez-vous lu?
+
+LUI. -- J'ai lu et je lis et relis sans cesse Théophraste, La
+Bruyère et Molière.
+
+MOI. -- Ce sont d'excellents livres.
+
+LUI. -- Ils sont bien meilleurs qu'on ne pense; mais qui est-ce
+qui sait les lire?
+
+MOI. -- Tout le monde, selon la mesure de son esprit.
+
+LUI. -- Presque personne. Pourriez-vous me dire ce qu'on y
+cherche?
+
+MOI. -- L'amusement et l'instruction.
+
+LUI. -- Mais quelle instruction; car c'est là le point?
+
+MOI. -- La connaissance de ses devoirs; l'amour de la vertu, la
+haine du vice.
+
+LUI. -- Moi, j'y recueille tout ce qu'il faut faire, et tout ce
+qu'il ne faut pas dire. Ainsi quand je lis l'Avare; je me dis:
+sois avare, si tu veux; mais garde-toi de parler comme l'avare.
+Quand je lis le Tartuffe, je me dis: sois hypocrite, si tu veux;
+mais ne parle pas comme l'hypocrite. Garde des vices qui te sont
+utiles; mais n'en aie ni le ton ni les apparences qui te
+rendraient ridicule. Pour se garantir de ce ton, de ces
+apparences, il faut les connaître. Or, ces auteurs en ont fait des
+peintures excellentes. le suis moi et je reste ce que je suis;
+mais j'agis et je parle comme il convient. Je ne suis pas de ces
+gens qui méprisent les moralistes. Il y a beaucoup à profiter,
+surtout en ceux qui ont mis la morale en action. Le vice ne blesse
+les hommes que par intervalle. Les caractères apparents du vice
+les blessent du matin au soir. Peut-être vaudrait-il mieux être un
+insolent que d'en avoir la physionomie; l'insolent de caractère
+n'insulte que de temps en temps; l'insolent de physionomie insulte
+toujours. Au reste n'allez pas imaginer que je sois le seul
+lecteur de mon espèce. Je n'ai d'autre mérite ici, que d'avoir
+fait par système, par justesse d'esprit, par une vue raisonnable
+et vraie, ce que la plupart des autres font par instinct. De là
+vient que leurs lectures ne les rendent pas meilleurs que moi;
+mais qu'ils restent ridicules, en dépit d'eux, au lieu que je ne
+le suis que quand je veux, et que je les laisse alors loin
+derrière moi; car le même art qui m'apprend à me sauver du
+ridicule en certaines occasions, m'apprend aussi dans d'autres à
+l'attraper supérieurement. Je me rappelle alors tout ce que les
+autres ont dit, tout ce que j'ai lu, et j'y ajoute tout ce qui
+sort de mon fonds qui est en ce genre d'une fécondité surprenante.
+
+MOI. -- Vous avez bien fait de me révéler ces mystères; sans quoi,
+je vous aurais cru en contradiction.
+
+LUI. -- Je n'y suis point; car pour une fois où il faut éviter le
+ridicule; heureusement, il y en a cent où il faut s'en donner. Il
+n'y a point de meilleur rôle auprès des grands que celui de fou.
+Longtemps il y a eu le fou du roi en titre; en aucun, il n'y a eu
+en titre le sage du roi. Moi je suis le fou de Bertin et de
+beaucoup d'autres, le vôtre peut-être dans ce moment; ou peut-être
+vous, le mien. Celui qui serait sage n'aurait point de fou. Celui
+donc qui a un fou n'est pas sage; s'il n'est pas sage, il est fou,
+et peut-être, fût-il roi, le fou de son fou. Au reste, souvenez-
+vous que dans un sujet aussi variable que les moeurs, il n'y a
+d'absolument, d'essentiellement, de généralement vrai ou faux,
+sinon qu'il faut être ce que l'intérêt veut qu'on soit; bon ou
+mauvais; sage ou fou, décent ou ridicule; honnête ou vicieux. Si
+par hasard la vertu avait conduit à la fortune; ou j'aurais été
+vertueux, ou j'aurais simulé la vertu comme un autre. On m'a voulu
+ridicule, et je me le suis fait; pour vicieux, nature seule en
+avait fait les frais. Quand je dis vicieux, c'est pour parler
+votre langue; car si nous venions à nous expliquer, il pourrait
+arriver que vous appelassiez vice ce que j'appelle vertu, et vertu
+ce que j'appelle vice.
+
+Nous avons aussi les auteurs de l'Opéra-Comique, leurs acteurs, et
+leurs actrices; et plus souvent leurs entrepreneurs Corby,
+Moette... tous gens de ressource et d'un mérite supérieur!
+
+Et j'oubliais les grands critiques de la littérature. L'Avant-
+Coureur, Les Petites Affiches, L'Année littéraire, L'Observateur
+littéraire, Le Censeur hebdomadaire, toute la clique des
+feuillistes.
+
+MOI. -- L'Année littéraire; L'Observateur littéraire. Cela ne se
+peut. Ils se détestent.
+
+LUI. -- Il est vrai. Mais tous les gueux se réconcilient à la
+gamelle. Ce maudit Observateur littéraire. Que le diable l'eût
+emporté, lui et ses feuilles. C'est ce chien de petit prêtre
+avare, puant et usurier qui est la cause de mon désastre. Il parut
+sur notre horizon, hier, pour la première fois. Il arriva à
+l'heure qui nous chasse tous de nos repaires, l'heure du dîner.
+Quand il fait mauvais temps, heureux celui d'entre nous qui a la
+pièce de vingt-quatre sols dans sa poche. Tel s'est moqué de son
+confrère qui était arrivé le matin crotté jusqu'à l'échine et
+mouillé jusqu'aux os, qui le soir rentre chez lui dans le même
+état. Il y en eut un, je ne sais plus lequel, qui eut, il y a
+quelques mois, un démêlé violent avec le Savoyard qui s'est établi
+à notre porte. Ils étaient en compte courant; le créancier voulait
+que son débiteur se liquidât, et celui-ci n'était pas en fonds. On
+sert; on fait les honneurs de la table à l'abbé, on le place au
+haut bout. J'entre, je l'aperçois.» Comment, l'abbé, lui dis-je,
+vous présidez? voilà qui est fort bien pour aujourd'hui; mais
+demain, vous descendrez, s'il vous plaît, d'une assiette; après-
+demain, d'une autre assiette; et ainsi d'assiette en assiette,
+soit à droite, soit à gauche, jusqu'à ce que de la place que j'ai
+occupée une fois avant vous, Fréron une fois après moi, Dorat une
+fois après Fréron, Palissot une fois après Dorat, vous deveniez
+stationnaire à côté de moi, pauvre plat bougre comme vous, qui
+siedo sempre come un maestoso cazzo fra duoi coglioni.» L'abbé qui
+est bon diable et qui prend tout bien, se mit à rire.
+Mademoiselle, pénétrée de la vérité de mon observation et de la
+justesse de ma comparaison, se mit à rire; tous ceux qui
+siégeaient à droite et à gauche de l'abbé et qu'il avait reculés
+d'un cran, se mirent à rire; tout le monde rit excepté monsieur
+qui se fâche et me tient des propos qui n'auraient rien signifié,
+si nous avions été seuls: «Rameau vous êtes un impertinent. -- Je
+le sais bien, et c'est à cette condition que vous m'avez reçu. --
+Un faquin. -- Comme un autre. -- Un gueux. -- Est-ce que je serais
+ici, sans cela? -- Je vous ferai chasser. -- Après dîner, je m'en
+irai de moi-même. -- Je vous le conseille.»-- On dîna; je n'en
+perdis pas un coup de dent. Après avoir bien mangé, bu largement;
+car après tout il n'en aurait été ni plus ni moins, messer Gaster
+est un personnage contre lequel je n'ai jamais boudé; je pris mon
+parti et je me disposais à m'en aller. J'avais engagé ma parole en
+présence de tant de monde qu'il fallait bien la tenir. Je fus un
+temps considérable à rôder dans l'appartement, cherchant ma canne
+et mon chapeau où ils n'étaient pas, et comptant toujours que le
+patron se répandrait dans un nouveau torrent d'injures, que
+quelqu'un s'interposerait, et que nous finirions par nous
+raccommoder, à force de nous fâcher. Je tournais, je tournais; car
+moi je n'avais rien sur le coeur; mais le patron, lui, plus sombre
+et plus noir que l'Apollon d'Homère, lorsqu'il décoche ses traits
+sur l'armée des Grecs son bonnet une fois plus renfoncé que de
+coutume, se promenait en long et en large, le poing sous le
+menton. Mademoiselle s'approche de moi. -- «Mais Mademoiselle,
+qu'est-ce qu'il y a donc d'extraordinaire? Ai-je été différent
+aujourd'hui de moi-même. -- Je veux qu'il sorte. -- Je sortirai,
+je ne lui ai pas manqué. -- Pardonnez-moi; on invite monsieur
+l'abbé, et... -- C'est lui qui s'est manqué à lui-même en invitant
+l'abbé, en me recevant et avec moi tant d'autres bélitres tels que
+moi. -- Allons, mon petit Rameau; il faut demander pardon à
+monsieur l'abbé. -- Je n'ai que faire de son pardon... -- Allons;
+allons, tout cela s'apaisera...» On me prend par la main, on
+m'entraîne vers le fauteuil de l'abbé; j'étends les bras, je
+contemple l'abbé avec une espèce d'admiration, car qui est-ce qui
+a jamais demandé pardon à l'abbé?» L'abbé, lui dis-je; L'abbé tout
+ceci est bien ridicule, n'est-il pas vrai?» Et puis je me mets à
+rire, et l'abbé aussi. Me voilà donc excusé de ce côté-là; mais il
+fallait aborder l'autre, et ce que j'avais à lui dire était une
+autre paire de manches. le ne sais plus trop comment je tournai
+mon excuse...» Monsieur, voilà ce fou. -- Il y a trop longtemps
+qu'il me fait souffrir; je n'en veux plus entendre parler. -- Il
+est fâché. -- Oui je suis très fâché. -- Cela ne lui arrivera
+plus. -- Qu'au premier faquin.» le ne sais s'il était dans un de
+ces jours d'humeur où Mademoiselle craint d'en approcher et n'ose
+le toucher qu'avec ses mitaines de velours, ou s'il entendit mal
+ce que je disais, ou si je dis mal; ce fut pis qu'auparavant. Que
+diable, est-ce qu'il ne me connaît pas? Est-ce qu'il ne sait pas
+que je suis comme les enfants, et qu'il y a des circonstances où
+je laisse tout aller sous moi? Et puis, je crois Dieu me pardonne,
+que je n'aurais pas un moment de relâche. On userait un pantin
+d'acier à tirer la ficelle du matin au soir et du soir au matin.
+Il faut que je les désennuie; c'est la condition; mais il faut que
+je m'amuse quelquefois. Au milieu de cet imbroglio, il me passa
+par la tête une pensée funeste, une pensée qui me donna de la
+morgue, une pensée qui m'inspira de la fierté et de l'insolence:
+c'est qu'on ne pouvait se passer de moi, que j'étais un homme
+essentiel.
+
+MOI. -- Oui, je crois que vous leur êtes très utile, mais qu'ils
+vous le sont encore davantage. Vous ne retrouverez pas, quand vous
+voudrez, une aussi bonne maison; mais eux, pour un fou qui leur
+manque, ils en retrouveront cent.
+
+LUI. -- Cent fous comme moi! Monsieur le philosophe, ils ne sont
+pas si communs. Oui des plats fous. On est plus difficile en
+sottise qu'en talent ou en vertu. le suis rare dans mon espèce,
+oui, très rare. A présent qu'ils ne m'ont plus, que font-ils? Ils
+s'ennuient comme des chiens. le suis un sac inépuisable
+d'impertinences. l'avais à chaque instant une boutade qui les
+faisait rire aux larmes, j'étais pour eux les Petites Maisons tout
+entières.
+
+MOI. -- Aussi vous aviez la table, le lit, l'habit, veste et
+culotte, les souliers, et la pistole par mois.
+
+LUI. -- Voilà le beau côté. Voilà le bénéfice; mais les charges,
+vous n'en dites mot. D'abord, s'il était bruit d'une pièce
+nouvelle, quelque temps qu'il fit, il fallait fureter dans tous
+les greniers de Paris jusqu'à ce que j'en eusse trouvé l'auteur;
+que je me procurasse la lecture de l'ouvrage, et que j'insinuasse
+adroitement qu'il y avait un rôle qui serait supérieurement rendu
+par quelqu'un de ma connaissance.» Et par qui, s'il vous plaît? --
+Par qui? belle question! Ce sont les grâces, la gentillesse, la
+finesse. -- Vous voulez dire, mademoiselle Dangeville? Par hasard
+la connaîtriez-vous? -- Oui, un peu; mais ce n'est pas elle. -- Et
+qui donc?» le nommais tout bas.» Elle! -- Oui, elle», répétais-je
+un peu honteux, car j'ai quelquefois de la pudeur; et à ce nom
+répété, il fallait voir comme la physionomie du poète
+s'allongeait, et d'autres fois comme on m'éclatait au nez.
+Cependant, bon gré, mal gré qu'il en eût, il fallait que
+j'amenasse mon homme à dîner; et lui qui craignait de s'engager,
+rechignait, remerciait. Il fallait voir comme j'étais traité,
+quand je ne réussissais pas dans ma négociation: j'étais un butor,
+un sot, un balourd, je n'étais bon à rien; je ne valais pas le
+verre d'eau qu'on me donnait à boire. C'était bien pis lorsqu'on
+jouait, et qu'il fallait aller intrépidement, au milieu des huées
+d'un public qui juge bien, quoi qu'on en dise, faire entendre mes
+claquements de mains isolés; attacher les regards sur moi;
+quelquefois dérober les sifflets à l'actrice; et ouïr chuchoter à
+côté de soi: «C'est un des valets déguisés de celui qui couche; ce
+maraud-là se taira-t-il?» On ignore ce qui peut déterminer à cela,
+on croit que c'est ineptie, tandis que c'est un motif qui excuse
+tout.
+
+MOI. -- Jusqu'à l'infraction des lois civiles.
+
+LUI. -- A la fin cependant j'étais connu, et l'on disait: «Oh!
+c'est Rameau.» Ma ressource était de jeter quelques mots ironiques
+qui sauvassent du ridicule mon applaudissement solitaire, qu'on
+interprétait à contre sens. Convenez qu'il faut un puissant
+intérêt pour braver ainsi le public assemblé, et que chacune de
+ces corvées valait mieux qu'un petit écu.
+
+MOI. -- Que ne vous faisiez-vous prêter main-forte?
+
+LUI. -- Cela m'arrivait aussi, je glanais un peu là-dessus. Avant
+que de se rendre au lieu du supplice, il fallait se charger la
+mémoire des endroits brillants, où il importait de donner le ton.
+S'il m'arrivait de les oublier et de me méprendre, j'en avais le
+tremblement à mon retour; c'était un vacarme dont vous n'avez pas
+d'idée. Et puis à la maison une meute de chiens à soigner; il est
+vrai que je m'étais sottement imposé cette tâche; des chats dont
+j'avais la surintendance; j'étais trop heureux si Micou me
+favorisait d'un coup de griffe qui déchirât ma manchette ou ma
+main. Criquette est sujette à la colique; c'est moi qui lui frotte
+le ventre. Autrefois, Mademoiselle avait des vapeurs; ce sont
+aujourd'hui des nerfs. Je ne parle point d'autres indispositions
+légères dont on ne se gêne pas devant moi. Pour ceci, passe; je
+n'ai jamais prétendu contraindre. J'ai lu, je ne sais où, qu'un
+prince surnommé le grand restait quelquefois appuyé sur le dossier
+de la chaise percée de sa maîtresse. On en use à son aise avec ses
+familiers, et j'en étais ces jours-là, plus que personne. Je suis
+l'apôtre de la familiarité et de l'aisance. Je les prêchais là
+d'exemple, sans qu'on s'en formalisât; il n'y avait qu'à me
+laisser aller. Je vous ai ébauché le patron. Mademoiselle commence
+à devenir pesante; il faut entendre les bons contes qu'ils en
+font.
+
+MOI. -- Vous n'êtes pas de ces gens-là?
+
+LUI. -- Pourquoi non?
+
+MOI. -- C'est qu'il est au moins indécent de donner des ridicules
+à ses bienfaiteurs.
+
+LUI. -- Mais n'est-ce pas pis encore de s'autoriser de ses
+bienfaits pour avilir son protégé?
+
+MOI. -- Mais si le protégé n'était pas vil par lui-même, rien ne
+donnerait au protecteur cette autorité.
+
+LUI. -- Mais si les personnages n'étaient pas ridicules par eux-
+mêmes, on n'en ferait pas de bons contes. Et puis est-ce ma faute
+s'ils s'encanaillent? Est-ce ma faute lorsqu'ils se sont
+encanaillés, si on les trahit, si on les bafoue? Quand on se
+résout à vivre avec des gens comme nous, et qu'on a le sens
+commun, il y a je ne sais combien de noirceurs auxquelles il faut
+s'attendre. Quand on nous prend, ne nous connaît-on pas pour ce
+que nous sommes, pour des âmes intéressées, viles et perfides? Si
+l'on nous connaît, tout est bien. Il y a un pacte tacite qu'on
+nous fera du bien, et que tôt ou tard, nous rendrons le mal pour
+le bien qu'on nous aura fait. Ce pacte ne subsiste-t-il pas entre
+l'homme et son singe ou son perroquet? Brun jette les hauts cris
+que Palissot, son convive et son ami, ait fait des couplets contre
+lui. Palissot a dû faire les couplets et c'est Brun qui a tort.
+Poinsinet jette les hauts cris que Palissot ait mis sur son compte
+les couplets qu'il avait faits contre Brun. Palissot a dû mettre
+sur le compte de Poinsinet les couplets qu'il avait faits contre
+Brun; et c'est Poinsinet qui a tort. Le petit abbé Rey jette les
+hauts cris de ce que son ami Palissot lui a soufflé sa maîtresse
+auprès de laquelle il l'avait introduit. C'est qu'il ne fallait
+point introduire un Palissot chez sa maîtresse, ou se résoudre à
+la perdre. Palissot a fait son devoir; et c'est l'abbé Rey qui a
+tort. Le libraire David jette les hauts cris de ce que son associé
+Palissot a couché ou voulu coucher avec sa femme; la femme du
+libraire David jette les hauts cris de ce que Palissot a laissé
+croire à qui l'a voulu qu'il avait couché avec elle; que Palissot
+ait couché ou non avec la femme du libraire, ce qui est difficile
+à décider, car la femme a dû nier ce qui était, et Palissot a pu
+laisser croire ce qui n'était pas. Quoi qu'il en soit, Palissot a
+fait son rôle et c'est David et sa femme qui ont tort.
+Qu'Helvétius jette les hauts cris que Palissot le traduise sur la
+scène comme un malhonnête homme, lui à qui il doit encore l'argent
+qu'il lui prêta pour se faire traiter de la mauvaise santé, se
+nourrir et se vêtir. A-t-il dû se promettre un autre procédé, de
+la part d'un homme souillé de toutes sortes d'infamies, qui par
+passe-temps fait abjurer la religion à son ami, qui s'empare du
+bien de ses associés; qui n'a ni foi, ni loi, ni sentiment; qui
+court à la fortune, per fas et ne fas; qui compte ses jours par
+ses scélératesses; et qui s'est traduit lui-même sur la scène
+comme un des plus dangereux coquins, impudence dont je ne crois
+pas qu'il y ait eu dans le passé un premier exemple, ni qu'il y en
+ait un second dans l'avenir. Non. Ce n'est donc pas Palissot, mais
+c'est Helvétius qui a tort. Si l'on mène un jeune provincial à la
+Ménagerie de Versailles, et qu'il s'avise par sottise, de passer
+la main à travers les barreaux de la loge du tigre ou de la
+panthère; si le jeune homme laisse son bras dans la gueule de
+l'animal féroce, qui est-ce qui a tort? Tout cela est écrit dans
+le pacte tacite. Tant pis pour celui qui l'ignore ou l'oublie.
+Combien je justifierais par ce pacte universel et sacré, de gens
+qu'on accuse de méchanceté; tandis que c'est soi qu'on devrait
+accuser de sottise. Oui, grosse comtesse, c'est vous qui avez
+tort, lorsque vous rassemblez autour de vous, ce qu'on appelle
+parmi les gens de votre sorte, des espèces, et que ces espèces
+vous font des vilenies, vous en font faire, et vous exposent au
+ressentiment des honnêtes gens. Les honnêtes gens font ce qu'ils
+doivent; les espèces aussi; et c'est vous qui avez tort de les
+accueillir. Si Bertinhus vivait doucement, paisiblement avec sa
+maîtresse; si par l'honnêteté de leurs caractères, ils s'étaient
+fait des connaissances honnêtes; s'ils avaient appelé autour d'eux
+des hommes à talents, des gens connus dans la société par leur
+vertu; s'ils avaient réservé pour une petite compagnie éclairée et
+choisie, les heures de distraction qu'ils auraient dérobées à la
+douceur d'être ensemble, de s'aimer, de se le dire, dans le
+silence de la retraite; croyez-vous qu'on en eût fait ni bons ni
+mauvais contes. Que leur est-il donc arrivé? ce qu'ils méritaient.
+Ils ont été punis de leur imprudence; et c'est nous que la
+Providence avait destinés de toute éternité à faire justice des
+Bertins du jour, et ce sont nos pareils d'entre nos neveux qu'elle
+a destinés à faire justice des Montsauges et des Bertins à venir.
+Mais tandis que nous exécutons ses justes décrets sur la sottise,
+vous qui nous peignez tels que nous sommes, vous exécutez ses
+justes décrets sur nous. Que penseriez-vous de nous, si nous
+prétendions avec des moeurs honteuses, jouir de la considération
+publique; que nous sommes des insensés. Et ceux qui s'attendent à
+des procédés honnêtes, de la part de gens nés vicieux, de
+caractères vils et bas, sont-ils sages? Tout a son vrai loyer dans
+ce monde. Il y a deux procureurs généraux, l'un à votre porte qui
+châtie les délits contre la société. La nature est l'autre. Celle-
+ci connaît de tous les vices qui échappent aux lois. Vous vous
+livrez à la débauche des femmes; vous serez hydropique. Vous êtes
+crapuleux; vous serez poumonique. Vous ouvrez votre porte à des
+marauds, et vous vivez avec eux; vous serez trahis, persiflés,
+méprisés. Le plus court est de se résigner à l'équité de ces
+jugements; et de se dire à soi-même, c'est bien fait, de secouer
+ses oreilles, et de s'amender ou de rester ce qu'on est, mais aux
+conditions susdites.
+
+MOI -- Vous avez raison.
+
+LUI -- Au demeurant, de ces mauvais contes, moi, je n'en invente
+aucun; je m'en tiens au rôle de colporteur. Ils disent qu'il y a
+quelques jours, sur les cinq heures du matin, on entendit un
+vacarme enragé; toutes les sonnettes étaient en branle; c'étaient
+les cris interrompus et sourds d'un homme qui étouffe: «A moi,
+moi, je suffoque; je meurs.» Ces cris partaient de l'appartement
+du patron. On arrive, on le secourt. Notre grosse créature dont la
+tête était égarée, qui n'y était plus, qui ne voyait plus, comme
+il arrive dans ce moment, continuait de presser son mouvement,
+s'élevait sur ses deux mains, et du plus haut qu'elle pouvait
+laissait retomber sur les parties casuelles un poids de deux à
+trois cents livres, animé de toute la vitesse que donne la fureur
+du plaisir. On eut beaucoup de peine à le dégager de là. Que
+diable de fantaisie a un petit marteau de se placer sous une
+lourde enclume.
+
+MOI. -- Vous êtes un polisson. Parlons d'autre chose. Depuis que
+nous causons, j'ai une question sur la lèvre.
+
+LUI. -- Pourquoi l'avoir arrêtée là si longtemps?
+
+MOI. -- C'est que j'ai craint qu'elle ne fût indiscrète.
+
+LUI. -- Après ce que je viens de vous révéler, j'ignore quel
+secret je puis avoir pour vous.
+
+MOI. -- Vous ne doutez pas du jugement que je porte de votre
+caractère.
+
+LUI. -- Nullement. le suis à vos yeux un être très abject, très
+méprisable, et je le suis aussi quelquefois aux miens; mais
+rarement. Je me félicite plus souvent de mes vices que je ne m'en
+blâme. Vous êtes plus constant dans votre mépris.
+
+MOI. -- Il est vrai; mais pourquoi me montrer toute votre
+turpitude.
+
+LUI. -- D'abord, c'est que vous en connaissiez une bonne partie,
+et que je voyais plus à gagner qu'à perdre, à vous avouer le
+reste.
+
+MOI. -- Comment cela, s'il vous plaît.
+
+LUI. -- S'il importe d'être sublime en quelque genre, c'est
+surtout en mal. On crache sur un petit filou; mais on ne peut
+refuser une sorte de considération à un grand criminel. Son
+courage vous étonne. Son atrocité vous fait frémir. On prise en
+tout l'unité de caractère.
+
+MOI. -- Mais cette estimable unité de caractère, vous ne l'avez
+pas encore. le vous trouve de temps en temps vacillant dans vos
+principes. Il est incertain, si vous tenez votre méchanceté de la
+nature, ou de l'étude; et si l'étude vous a porté aussi loin qu'il
+est possible.
+
+LUI. -- J'en conviens; mais j'y ai fait de mon mieux. N'ai-je pas
+eu la modestie de reconnaître des êtres plus parfaits que moi? Ne
+vous ai-je pas parlé de Bouret avec l'admiration la plus profonde?
+Bouret est le premier homme du monde dans mon esprit.
+
+MOI. -- Mais immédiatement après Bouret; c'est vous.
+
+LUI. -- Non.
+
+MOI. -- C'est donc Palissot?
+
+LUI. -- C'est Palissot, mais ce n'est pas Palissot seul.
+
+MOI. -- Et qui peut être digne de partager le second rang avec
+lui?
+
+LUI. -- Le renégat d'Avignon.
+
+MOI. -- Je n'ai jamais entendu parler de ce renégat d'Avignon;
+mais ce doit être un homme bien étonnant.
+
+LUI. -- Aussi l'est-il.
+
+MOI. -- L'histoire des grands personnages m'a toujours intéressé.
+
+LUI. -- Je le crois bien. Celui-ci vivait chez un bon et honnête
+de ces descendants d'Abraham, promis au père des Croyants, en
+nombre égal à celui des étoiles.
+
+MOI. -- Chez un Juif?
+
+LUI. -- Chez un Juif. Il en avait surpris d'abord la
+commisération, ensuite la bienveillance, enfin la confiance la
+plus entière. Car voilà comme il en arrive toujours. Nous comptons
+tellement sur nos bienfaits, qu'il est rare que nous cachions
+notre secret, à celui que nous avons comblé de nos bontés. Le
+moyen qu'il n'y ait pas des ingrats; quand nous exposons l'homme,
+à la tentation de l'être impunément. C'est une réflexion juste que
+notre Juif ne fit pas. Il confia donc au renégat qu'il ne pouvait
+en conscience manger du cochon. Vous allez voir tout le parti
+qu'un esprit fécond sut tirer de cet aveu. Quelques mois se
+passèrent pendant lesquels notre renégat redoubla d'attachement.
+Quand il crut son Juif bien touché, bien captivé, bien convaincu
+par ses soins, qu'il n'avait pas un meilleur ami dans toutes les
+tribus d'Israël... Admirez la circonspection de cet homme. Il ne
+se hâte pas. Il laisse mûrir la poire, avant que de secouer la
+branche. Trop d'ardeur pouvait faire échouer son projet. C'est
+qu'ordinairement la grandeur de caractère résulte de la balance
+naturelle de plusieurs qualités opposées.
+
+MOI. -- Eh laissez là vos réflexions, et continuez votre histoire.
+
+LUI. -- Cela ne se peut. Il y a des jours où il faut que je
+réfléchisse. C'est une maladie qu'il faut abandonner à son cours.
+Où en étais-je?
+
+MOI. -- A l'intimité bien établie, entre le Juif et le renégat.
+
+LUI. -- Alors la poire était mûre... Mais vous ne m'écoutez pas. A
+quoi rêvez-vous?
+
+MOI. -- Je rêve à l'inégalité de votre ton; tantôt haut tantôt
+bas.
+
+LUI. -- Est-ce que le ton de l'homme vicieux peut être un? -- Il
+arrive un soir chez son bon ami, l'air effaré, la voix
+entrecoupée, le visage pâle comme la mort, tremblant de tous ses
+membres.» Qu'avez-vous? -- Nous sommes perdus. -- Perdus, et
+comment? -- Perdus, vous dis-je; perdus sans ressource. --
+Expliquez-vous. -- Un moment, que je me remette de mon effroi. --
+Allons, remettez-vous», lui dit le Juif; au lieu de lui dire, tu
+es un fieffé fripon; je ne sais ce que tu as à m'apprendre, mais
+tu es un fieffé fripon; tu joues la terreur.
+
+MOI et pourquoi devait-il lui parler ainsi?
+
+LUI. -- C'est qu'il était faux, et qu'il avait passé la mesure.
+Cela est clair pour moi, et ne m'interrompez pas davantage. --
+«Nous sommes perdus, perdus sans ressource.» Est-ce que vous ne
+sentez pas l'affectation de ces perdus répétés.» Un traître nous a
+déférés à la sainte Inquisition, vous comme Juif, moi comme
+renégat, comme un infâme renégat.» Voyez comme le traître ne
+rougit pas de se servir des expressions les plus odieuses. Il faut
+plus de courage qu'on ne pense pour s'appeler de son nom. Vous ne
+savez pas ce qu'il en coûte pour en venir là.
+
+MOI. -- Non certes. Mais cet infâme renégat...
+
+LUI. -- Est faux; mais c'est une fausseté bien adroite. Le Juif
+s'effraye, il s'arrache la barbe, il se roule à terre. Il voit les
+sbires à sa porte; il se voit affublé du san bénito; il voit son
+autodafé préparé.» Mon ami, mon tendre ami, mon unique ami, quel
+parti prendre...-- Quel parti? de se montrer, d'affecter la plus
+grande sécurité, de se conduire comme à l'ordinaire. La procédure
+de ce tribunal est secrète, mais lente. Il faut user de ses délais
+pour tout vendre. J'irai louer ou je ferais louer un bâtiment par
+un tiers; oui, par un tiers, ce sera le mieux. Nous y déposerons
+votre fortune; car c'est à votre fortune principalement qu'ils en
+veulent; et nous irons, vous et moi, chercher, sous un autre ciel,
+la liberté de servir notre Dieu et de suivre en sûreté la loi
+d'Abraham et de notre conscience. Le point important dans la
+circonstance périlleuse où nous nous trouvons, est de ne point
+faire d'imprudence.» Fait et dit. Le bâtiment est loué et pourvu
+de vivres et de matelots. La fortune du Juif est à bord. Demain, à
+la pointe du jour, ils mettent à la voile. Ils peuvent souper
+gaiement et dormir en sûreté. Demain, ils échappent à leurs
+persécuteurs. Pendant la nuit, le renégat se lève, dépouille le
+Juif de son portefeuille, de sa bourse et de ses bijoux; se rend à
+bord, et le voilà parti. Et vous croyez que c'est là tout? Bon,
+vous n'y êtes pas. Lorsqu'on me raconta cette histoire; moi, je
+devinai ce que je vous ai tu, pour essayer votre sagacité. Vous
+avez bien fait d'être un honnête homme; vous n'auriez été qu'un
+friponneau. Jusqu'ici le renégat n'est que cela. C'est un coquin
+méprisable à qui personne ne voudrait ressembler. Le sublime de sa
+méchanceté, c'est d'avoir été lui-même le délateur de son bon ami
+l'israélite, dont la sainte Inquisition s'empara à son réveil, et
+dont, quelques jours après, on fit un beau feu de joie. Et ce fut
+ainsi que le renégat devint tranquille possesseur de la fortune de
+ce descendant maudit de ceux qui ont crucifié Notre Seigneur.
+
+MOI. -- Je ne sais lequel des deux me fait le plus d'horreur, ou
+de la scélératesse de votre renégat, ou du ton dont vous en
+parlez.
+
+LUI. -- Et voilà ce que je vous disais. L'atrocité de l'action
+vous porte au-delà du mépris; et c'est la raison de ma sincérité.
+J'ai voulu que vous connussiez jusqu'où j'excellais dans mon art;
+vous arracher l'aveu que j'étais au moins original dans mon
+avilissement, me placer dans votre tête sur la ligne des grands
+vauriens, et m'écrier ensuite, «Vivat Mascarillus, fourbum
+imperator! Allons, gai, Monsieur le philosophe; chorus. Vivat
+Mascarillus, fourbum imperator!»
+
+Et là-dessus, il se mit à faire un chant en fugue, tout à fait
+singulier. Tantôt la mélodie était grave et pleine de majesté;
+tantôt légère et folâtre; dans un instant il imitait la basse;
+dans un autre, une des parties du dessus; il m'indiquait de son
+bras et de son col allongés, les endroits des tenues; et
+s'exécutait, se composait à lui-même, un chant de triomphe, où
+l'on voyait qu'il s'entendait mieux en bonne musique qu'en bonnes
+moeurs.
+
+Je ne savais, moi, si je devais rester ou fuir, rire ou
+m'indigner. Je restai, dans le dessein de tourner la conversation
+sur quelque sujet qui chassât de mon âme l'horreur dont elle était
+remplie. Je commençais à supporter avec peine la présence d'un
+homme qui discutait une action horrible, un exécrable forfait,
+comme un connaisseur en peinture ou en poésie, examine les beautés
+d'un ouvrage de goût; ou comme un moraliste ou un historien relève
+et fait éclater les circonstances d'une action héroïque. Je devins
+sombre, malgré moi. Il s'en aperçut et me dit:
+
+LUI. -- Qu'avez-vous? est-ce que vous vous trouvez mal?
+
+MOI. -- Un peu; mais cela passera.
+
+LUI. -- Vous avez l'air soucieux d'un homme tracassé de quelque
+idée fâcheuse.
+
+MOI. -- C'est cela.
+
+Après un moment de silence de sa part et de la mienne, pendant
+lequel il se promenait en sifflant et en chantant; pour le ramener
+à son talent, je lui dis: Que faites-vous à présent?
+
+LUI. -- Rien.
+
+MOI. -- Cela est très fatigant.
+
+LUI. -- J'étais déjà suffisamment bête. J'ai été entendre cette
+musique de Duni et de nos autres jeunes faiseurs; qui m'a achevé.
+
+MOI. -- Vous approuvez donc ce genre.
+
+LUI. -- Sans doute.
+
+MOI. -- Et vous trouvez de la beauté dans ces nouveaux chants?
+
+LUI. -- Si j'y en trouve; pardieu, je vous en réponds. Comme cela
+est déclamé! quelle vérité! quelle expression.
+
+MOI. -- Tout art d'imitation a son modèle dans la nature. Quel est
+le modèle du musicien, quand il fait un chant?
+
+LUI. -- Pourquoi ne pas prendre la chose de plus haut? Qu'est-ce
+qu'un chant?
+
+MOI. -- Je vous avouerai que cette question est au-dessus de mes
+forces. Voilà comme nous sommes tous. Nous n'avons dans la mémoire
+que des mots que nous croyons entendre, par l'usage fréquent et
+l'application même juste que nous en faisons; dans l'esprit, que
+des notions vagues. Quand je prononce le mot chant, je n'ai pas
+des notions plus nettes que vous, et la plupart de vos semblables,
+quand ils disent, réputation, blâme, honneur, vice, vertu, pudeur,
+décence, honte, ridicule.
+
+LUI -- Le chant est une imitation, par les sons d'une échelle
+inventée par l'art ou inspirée par la nature, comme il vous
+plaira, ou par la voix ou par l'instrument, des bruits physiques
+ou des accents de la passion; et vous voyez qu'en changeant là-
+dedans, les choses à changer, la définition conviendrait
+exactement à la peinture, à l'éloquence, à la sculpture, et à la
+poésie. Maintenant, pour en venir à votre question. Quel est le
+modèle du musicien ou du chant? c'est la déclamation, si le modèle
+est vivant et pensant; c'est le bruit, si le modèle est inanimé.
+Il faut considérer la déclamation comme une ligne, et le chant
+comme une autre ligne qui serpenterait sur la première. Plus cette
+déclamation, type du chant, sera forte et vraie; plus le chant qui
+s'y conforme la coupera en un plus grand nombre de points; plus le
+chant sera vrai; et plus il sera beau. Et c'est ce qu'ont très
+bien senti nos jeunes musiciens. Quand on entend, Je suis un
+pauvre diable, on croit reconnaître la plainte d'un avare; s'il ne
+chantait pas, c'est sur les mêmes tons qu'il parlerait à la terre,
+quand il lui confie son or et qu'il lui dit, O terre, reçois mon
+trésor. Et cette petite fille qui sent palpiter son coeur, qui
+rougit, qui se trouble et qui supplie monseigneur de la laisser
+partir, s'exprimerait-elle autrement. Il y a dans ces ouvrages,
+toutes sortes de caractères; une variété infinie de déclamations.
+Cela est sublime; c'est moi qui vous le dis. Allez, allez entendre
+le morceau où le jeune homme qui se sent mourir, s'écrie: Mon
+coeur s'en va. -- Écoutez le chant; écoutez la symphonie, et vous
+me direz après quelle différence il y a, entre les vraies voies
+d'un moribond et le tour de ce chant. Vous verrez si la ligne de
+la mélodie ne coïncide pas tout entière avec la ligne de la
+déclamation. Je ne vous parle pas de la mesure qui est encore une
+des conditions du chant; je m'en tiens à l'expression, et il n'y a
+rien de plus évident que le passage suivant que j'ai lu quelque
+part, musices seminarium accentus. L'accent est la pépinière de la
+mélodie. Jugez de là de quelle difficulté et de quelle importance
+il est de savoir bien faire le récitatif. Il n'y a point de bel
+air, dont on ne puisse faire un beau récitatif, et point de beau
+récitatif, dont un habile homme ne puisse tirer un bel air. Je ne
+voudrais pas assurer que celui qui récite bien, chantera bien,
+mais je serais surpris que celui qui chante bien, ne sût pas bien
+réciter. Et croyez tout ce que je vous dis là; car c'est le vrai.
+
+MOI. -- Je ne demanderais pas mieux que de vous en croire, si je
+n'étais arrêté par un petit inconvénient.
+
+LUI. -- Et cet inconvénient?
+
+MOI. -- C'est que, si cette musique est sublime, il faut que celle
+du divin Lulli, de Campra, de Destouches, de Mouret, et même soit
+dit entre nous, celle du cher oncle soit un peu plate.
+
+LUI, s'approchant de mon oreille, me répondit: -- Je ne voudrais
+pas être entendu; car il y a ici beaucoup de gens qui me
+connaissent; c'est qu'elle l'est aussi. Ce n'est pas que je me
+soucie du cher oncle, puisque cher il y a. C'est une pierre. Il me
+verrait tirer la langue d'un pied, qu'il ne me donnerait pas un
+verre d'eau; mais il a beau faire à l'octave, à la septième, hon,
+hon; hin, hin; tu, tu, tu; turelututu, avec un charivari du
+diable; ceux qui commencent à s'y connaître, et qui ne prennent
+plus du tintamarre pour de la musique, ne s'accommoderont jamais
+de cela. On devait défendre par une ordonnance de police, à
+quelque personne, de quelque qualité ou condition qu'elle fût, de
+faire chanter le Stabat du Pergolèse. Ce Stabat, il fallait le
+faire brûler par la main du bourreau. Ma foi, ces maudits
+bouffons, avec leur Servante Maîtresse, leur Tracollo, nous en ont
+donné rudement dans le cul. Autrefois, un Trancrède, un Issé, une
+Europe galante, les Indes, et Castor, les Talents lyriques,
+allaient à quatre, cinq, six mois. On ne voyait point la fin des
+représentations d'une Armide. A présent tout cela vous tombe les
+uns sur les autres, comme des capucins de cartes. Aussi Rebel et
+Francoeur jettent-ils feu et flamme. Ils disent que tout est
+perdu, qu'ils sont ruinés; et que si l'on tolère plus longtemps
+cette canaille chantante de la Foire, la musique nationale est au
+diable; et que l'Académie royale du cul-de-sac n'a qu'à fermer
+boutique. Il y a bien quelque chose de vrai, là-dedans. Les
+vieilles perruques qui viennent là depuis trente à quarante ans
+tous les vendredis, au lieu de s'amuser comme ils ont fait par le
+passé, s'ennuient et bâillent, sans trop savoir pourquoi. Ils se
+le demandent et ne sauraient se répondre. Que ne s'adressent-ils à
+moi? La prédiction de Duni s'accomplira; et du train que cela
+prend, je veux mourir si, dans quatre à cinq ans à dater du
+peintre amoureux de son modèle, il y a un chat à fesser dans la
+célèbre Impasse. Les bonnes gens, ils ont renoncé à leurs
+symphonies, pour jouer des symphonies italiennes. Ils ont cru
+qu'ils feraient leurs oreilles à celles-ci, sans conséquence pour
+leur musique vocale, comme si la symphonie n'était pas au chant, à
+un peu de libertinage près inspiré par l'étendue de l'instrument
+et la mobilité des doigts? ce que le chant est à la déclamation
+réelle. Comme si le violon n'était pas le singe du chanteur, qui
+deviendra un jour, lorsque le difficile prendra la place du beau,
+le singe du violon. Le premier qui joua Locatelli, fut l'apôtre de
+la nouvelle musique. A d'autres, à d'autres. On nous accoutumera à
+l'imitation des accents de la passion ou des phénomènes de la
+nature, par le chant et la voix, par l'instrument, car voilà toute
+l'étendue de l'objet de la musique, et nous conserverons notre
+goût pour les vols, les lances, les gloires, les triomphes, les
+victoires? Va-t'en voir s'ils viennent, Jean. Ils ont imaginé
+qu'ils pleureraient ou riraient à des scènes de tragédie ou de
+comédie, musiquées; qu'on porterait à leurs oreilles, les accents
+de la fureur, de la haine, de la jalousie, les vraies plaintes de
+l'amour, les ironies, les plaisanteries du théâtre italien ou
+français; et qu'ils resteraient admirateurs de Ragonde et de
+Platée. Je t'en réponds: tarare, pon pon; qu'ils éprouveraient
+sans cesse, avec quelle facilité, quelle flexibilité, quelle
+mollesse, l'harmonie, la prosodie, les ellipses, les inversions de
+la langue italienne se prêtaient à l'art, au mouvement, à
+l'expression, aux tours du chant, et à la valeur mesurée des sons,
+et qu'ils continueraient d'ignorer combien la leur est raide,
+sourde, lourde, pesante, pédantesque et monotone. Eh oui, oui. Ils
+se sont persuadé qu'après avoir mêlé leurs larmes aux pleurs d'une
+mère qui se désole sur la mort de son fils; après avoir frémi de
+l'ordre d'un tyran qui ordonne un meurtre; ils ne s'ennuieraient
+pas de leur féerie, de leur insipide mythologie, de leurs petits
+madrigaux doucereux qui ne marquent pas moins le mauvais goût du
+poète, que la misère de l'art qui s'en accommode. Les bonnes gens!
+cela n'est pas et ne peut être. Le vrai, le bon, le beau ont leurs
+droits. On les conteste, mais on finit par admirer. Ce qui n'est
+pas marqué à ce coin, on l'admire un temps; mais on finit par
+bâiller. Bâillez donc, messieurs; bâillez à votre aise. Ne vous
+gênez pas. L'empire de la nature et de ma trinité, contre laquelle
+les portes de l'enfer ne prévaudront jamais; le vrai qui est le
+père, et qui engendre le bon qui est le fils; d'où procède le beau
+qui est le Saint-Esprit, s'établit tout doucement. Le dieu
+étranger se place humblement sur l'autel à côté de l'idole du
+pays; peu à peu, il s'y affermit; un beau jour, il pousse du coude
+son camarade; et patatras, voilà l'idole en bas. C'est comme cela
+qu'on dit que les Jésuites ont planté le christianisme à la Chine
+et aux Indes. Et ces Jansénistes ont beau dire, cette méthode
+politique qui marche à son but, sans bruit, sans effusion de sang,
+sans martyr, sans un toupet de cheveux arraché, me semble la
+meilleure.
+
+MOI. -- Il y a de la raison, à peu près, dans tout ce que vous
+venez de dire.
+
+LUI. -- De la raison! tant mieux. le veux que le diable m'emporte,
+si j'y tâche. Cela va, comme je te pousse. le suis comme les
+musiciens de l'Impasse, quand mon oncle parut; si j'adresse à la
+bonne heure, c'est qu'un garçon charbonnier parlera toujours mieux
+de son métier que toute une académie, et que tous les Duhamel du
+monde.
+
+Et puis le voilà qui se met à se promener, en murmurant dans son
+gosier, quelques-uns des airs de l'ÃŽle des Fous, du Peintre
+amoureux de son Modèle, du Maréchal-ferrant, de la Plaideuse, et
+de temps en temps, il s'écriait, en levant les mains et les yeux
+au ciel: Si cela est beau, mordieu! Si cela est beau! Comment
+peut-on porter à sa tête une paire d'oreilles et faire une
+pareille question. Il commençait à entrer en passion, et à chanter
+tout bas. Il élevait le ton, à mesure qu'il se passionnait
+davantage; vinrent ensuite, les gestes, les grimaces du visage et
+les contorsions du corps; et je dis, bon; voilà la tête qui se
+perd, et quelque scène nouvelle qui se prépare; en effet, il part
+d'un éclat de voix, «Je suis un pauvre misérable... Monseigneur,
+Monseigneur, laissez-moi partir... O terre, reçois mon or;
+conserve bien mon trésor... Mon âme, mon âme, ma vie, O terre!...
+Le voilà le petit ami, le voilà le petit ami! Aspettare e non
+venire... A Zerbina penserete... Sempre in contrasti con te si
+sta...» Il entassait et brouillait ensemble trente airs italiens,
+français, tragiques, comiques, de toutes sortes de caractères.
+Tantôt avec une voix de basse-taille, il descendait jusqu'aux
+enfers; tantôt s'égosillant et contrefaisant le fausset, il
+déchirait le haut des airs, imitant de la démarche, du maintien,
+du geste, les différents personnages chantants; successivement
+furieux, radouci, impérieux, ricaneur. Ici, c'est une jeune fille
+qui pleure, et il en rend toute la minauderie; là il est prêtre,
+il est roi, il est tyran, il menace, il commande, il s'emporte, il
+est esclave, il obéit. Il s'apaise, il se désole, il se plaint, il
+rit jamais hors de ton, de mesure, du sens des paroles et du
+caractère de l'air. Tous les pousse-bois avaient quitté leurs
+échiquiers et s'étaient rassemblés autour de lui. Les fenêtres du
+café étaient occupées, en dehors, par les passants qui s'étaient
+arrêtés au bruit. On faisait des éclats de rire à entrouvrir le
+plafond. Lui n'apercevait rien; il continuait, saisi d'une
+aliénation d'esprit, d'un enthousiasme si voisin de la folie qu'il
+est incertain qu'il en revienne; s'il ne faudra pas le jeter dans
+un fiacre et le mener droit aux Petites-Maisons. En chantant un
+lambeau des Lamentations de Jomelli, il répétait avec une
+précision, une vérité et une chaleur incroyable les plus beaux
+endroits de chaque morceau; ce beau récitatif obligé où le
+prophète peint la désolation de Jérusalem, il l'arrosa d'un
+torrent de larmes qui en arrachèrent de tous les yeux. Tout y
+était, et la délicatesse du chant, et la force de l'expression, et
+la douleur. Il insistait sur les endroits où le musicien s'était
+particulièrement montré un grand maître. S'il quittait la partie
+du chant, c'était pour prendre celle des instruments qu'il
+laissait subitement pour revenir à la voix, entrelaçant l'une à
+l'autre de manière à conserver les liaisons et l'unité du tout;
+s'emparant de nos âmes et les tenant suspendues dans la situation
+la plus singulière que j'aie jamais éprouvée... Admirais-je? Oui,
+j'admirais! Étais-je touché de pitié? J'étais touché de pitié;
+mais une teinte de ridicule était fondue dans ces sentiments et
+les dénaturait.
+
+Mais vous vous seriez échappé en éclats de rire à la manière dont
+il contrefaisait les différents instruments. Avec des joues
+renflées et bouffies, et un son rauque et sombre, il rendait les
+cors et les bassons; il prenait un son éclatant et nasillard pour
+les hautbois; précipitant sa voix avec une rapidité incroyable
+pour les instruments à corde dont il cherchait les sons les plus
+approchés; il sifflait les petites flûtes, il recoulait les
+traversières, criant, chantant, se démenant comme un forcené;
+faisant lui seul, les danseurs, les danseuses, les chanteurs, les
+chanteuses, tout un orchestre, tout un théâtre lyrique, et se
+divisant en vingt rôles divers, courant, s'arrêtant, avec l'air
+d'un énergumène, étincelant des yeux, écumant de la bouche. Il
+faisait une chaleur à périr; et la sueur qui suivait les plis de
+son front et la longueur de ses joues, se mêlait à la poudre de
+ses cheveux, ruisselait, et sillonnait le haut de son habit. Que
+ne lui vis-je pas faire? Il pleurait, il riait, il soupirait il
+regardait, ou attendri, ou tranquille, ou furieux; c'était une
+femme qui se pâme de douleur; c'était un malheureux livré à tout
+son désespoir; un temple qui s'élève; des oiseaux qui se taisent
+au soleil couchant; des eaux ou qui murmurent dans un lieu
+solitaire et frais, ou qui descendent en torrent du haut des
+montagnes; un orage; une tempête, la plainte de ceux qui vont
+périr, mêlée au sifflement des vents, au fracas du tonnerre;
+c'était la nuit, avec ses ténèbres; c'était l'ombre et le silence,
+car le silence même se peint par des sons. Sa tête était tout à
+fait perdue. Épuisée de fatigue, tel qu'un homme qui sort d'un
+profond sommeil ou d'une longue distraction; il resta immobile,
+stupide, étonné. Il tournait ses regards autour de lui, comme un
+homme égaré qui cherche à reconnaître le lieu où il se trouve. Il
+attendait le retour de ses forces et de ses esprits; il essuyait
+machinalement son visage. Semblable à celui qui verrait à son
+réveil, son lit environné d'un grand nombre de personnes; dans un
+entier oubli ou dans une profonde ignorance de ce qu'il a fait, il
+s'écria dans le premier moment: Eh bien, Messieurs, qu'est-ce
+qu'il y a? D'où viennent vos ris et votre surprise? Qu'est-ce
+qu'il y a? Ensuite il ajouta, voilà ce qu'on doit appeler de la
+musique et un musicien. Cependant, Messieurs, il ne faut pas
+mépriser certains morceaux de Lulli. Qu'on fasse mieux la scène
+«Ah! j'attendrai» sans changer les paroles; j'en défie. Il ne faut
+pas mépriser quelques endroits de Campra les airs de violon de mon
+oncle, ses gavottes; ses entrées de soldats, de prêtres, de
+sacrificateurs...» Pâles flambeaux, nuit plus affreuse que les
+ténèbres... Dieux du Tartare, Dieu de l'oubli.» Là, il enflait sa
+voix; il soutenait ses sons; les voisins se mettaient aux
+fenêtres, nous mettions nos doigts dans nos oreilles. Il ajoutait,
+c'est ici qu'il faut des poumons; un grand organe; un volume
+d'air. Mais avant peu, serviteur à l'Assomption; le Carême et les
+Rois sont passés. Ils ne savent pas encore ce qu'il faut mettre en
+musique, ni par conséquent ce qui convient au musicien. La poésie
+lyrique est encore à naître. Mais ils y viendront; à force
+d'entendre le Pergolèse, le Saxon, Terradoglias, Traetta, et les
+autres, à force de lire le Métastase, il faudra bien qu'ils y
+viennent.
+
+MOI. -- Quoi donc, est-ce que Quinault, La Motte, Fontenelle n'y
+ont rien entendu.
+
+LUI. -- Non pour le nouveau style. Il n'y a pas six vers de suite
+dans tous leurs charmants poèmes qu'on puisse musiquer. Ce sont
+des sentences ingénieuses; des madrigaux légers, tendres et
+délicats; mais pour savoir combien cela est vide de ressource pour
+notre art, le plus violent de tous, sans en excepter celui de
+Démosthène faites-vous réciter ces morceaux, combien ils vous
+paraîtront, froids, languissants, monotones. C'est qu'il n'y a
+rien là qui puisse servir de modèle au chant. J'aimerais autant
+avoir à musiquer les Maximes de La Rochefoucauld, ou les Pensées
+de Pascal. C'est au cri animal de la passion, à dicter la ligne
+qui nous convient. Il faut que ces expressions soient pressées les
+unes sur les autres; il faut que la phrase soit courte; que le
+sens en soit coupé, suspendu; que le musicien puisse disposer du
+tout et de chacune de ses parties; en omettre un mot, ou le
+répéter; y en ajouter un qui lui manque; la tourner et retourner,
+comme un polype, sans la détruire; ce qui rend la poésie lyrique
+française beaucoup plus difficile que dans les langues à
+inversions qui présentent d'elles-mêmes tous ces avantages...
+
+«Barbare cruel, plonge ton poignard dans mon sein. Me voilà prête
+à recevoir le coup fatal. Frappe. Ose... Ah; je languis, je
+meurs... Un feu secret s'allume dans mes sens... Cruel amour, que
+veux-tu de moi... Laisse-moi la douce paix dont j'ai joui...
+Rends-moi la raison...» Il faut que les passions soient fortes; la
+tendresse du musicien et du poète lyrique doit être extrême. L'air
+est presque toujours la péroraison de la scène. Il nous faut des
+exclamations, des interjections, des suspensions, des
+interruptions, des affirmations, des négations; nous appelons,
+nous invoquons, nous crions, nous gémissons, nous pleurons, nous
+rions franchement. Point d'esprit, point d'épigrammes; point de
+ces jolies pensées. Cela est trop loin de la simple nature. Or
+n'allez pas croire que le jeu des acteurs de théâtre et leur
+déclamation puissent nous servir de modèles. Fi donc. Il nous le
+faut plus énergique, moins maniéré, plus vrai. Les discours
+simples, les voix communes de la passion, nous sont d'autant plus
+nécessaires que la langue sera plus monotone, aura moins d'accent.
+Le cri animal ou de l'homme passionné leur en donne.
+
+Tandis qu'il me parlait ainsi, la foule qui nous environnait, ou
+n'entendait rien ou prenant peu d'intérêt à ce qu'il disait, parce
+qu'en général l'enfant comme l'homme, et l'homme comme l'enfant,
+aime mieux s'amuser que s'instruire, s'était retirée; chacun était
+à son jeu; et nous étions restés seuls dans notre coin. Assis sur
+une banquette, la tête appuyée contre le mur, les bras pendants,
+les yeux à demi-fermés, il me dit: Je ne sais ce que j'ai, quand
+je suis venu ici, j'étais frais et dispos; et me voilà roué,
+brisé, comme si j'avais fait dix lieues. Cela m'a pris subitement.
+
+MOI. -- Voulez-vous vous rafraîchir?
+
+LUI. -- Volontiers. Je me sens enroué. Les forces me manquent; et
+Je souffre un peu de la poitrine. Cela m'arrive presque tous les
+jours, comme cela; sans que je sache pourquoi.
+
+MOI. -- Que voulez-vous?
+
+LUI. -- Ce qui vous plaira. Je ne suis pas difficile. L'indigence
+m'a appris à m'accommoder de tout.
+
+On nous sert de la bière, de la limonade. Il en remplit un grand
+verre qu'il vide deux ou trois fois de suite. Puis comme un homme
+ranimé; il tousse fortement, il se démène, il reprend:
+
+Mais à votre avis, Seigneur philosophe, n'est-ce pas une
+bizarrerie bien étrange, qu'un étranger, un Italien, un Duni
+vienne nous apprendre à donner de l'accent à notre musique, à
+assujettir notre chant à tous les mouvements à toutes les mesures,
+à tous les intervalles, à toutes les déclamations, sans blesser la
+prosodie. Ce n'était pourtant pas la mer à boire. Quiconque avait
+écouté un gueux lui demander l'aumône dans la rue, un homme dans
+le transport de la colère, une femme jalouse et furieuse, un amant
+désespéré, un flatteur, oui un flatteur radoucissant son ton,
+traînant ses syllabes, d'une voix mielleuse, en un mot une
+passion, n'importe laquelle, pourvu que par son énergie, elle
+méritât de servir de modèle au musicien, aurait dû s'apercevoir de
+deux choses: l'une que les syllabes, longues ou brèves, n'ont
+aucune durée fixe, pas même de rapport déterminé entre leurs
+durées; que la passion dispose de la prosodie, presque comme il
+lui plaît; qu'elle exécute les plus grands intervalles, et que
+celui qui s'écrie dans le fort de sa douleur: «Ah, malheureux que
+Je suis», monte la syllabe d'exclamation au ton le plus élevé et
+le plus aigu, et descend les autres aux tons les plus graves et
+les plus bas, faisant l'octave ou même un plus grand intervalle,
+et donnant à chaque son la quantité qui convient au tour de la
+mélodie, sans que l'oreille soit offensée, sans que ni la syllabe
+longue, ni la syllabe brève aient conservé la longueur ou la
+brièveté du discours tranquille. Quel chemin nous avons fait
+depuis le temps où nous citions la parenthèse d'Armide, Le
+vainqueur de Renaud, si quelqu'un le peut être, l'Obéissons sans
+balancer, des Indes galantes, comme des prodiges de déclamation
+musicale! A présent, ces prodiges-là me font hausser les épaules
+de pitié. Du train dont l'art s'avance, je ne sais où il aboutira.
+En attendant, buvons un coup.
+
+Il en boit deux, trois, sans savoir ce qu'il faisait. Il allait se
+noyer, comme s'il s'était épuisé, sans s'en apercevoir, si je
+n'avais déplacé la bouteille qu'il cherchait de distraction. Alors
+je lui dis:
+
+MOI. -- Comment se fait-il qu'avec un tact aussi fin, une si
+grande sensibilité pour les beautés de l'art musical; vous soyez
+aussi aveugle sur les belles choses en morale, aussi insensible
+aux charmes de la vertu?
+
+LUI. -- C'est apparemment qu'il y a pour les unes un sens que je
+n'ai pas; une fibre qui ne m'a point été donnée, une fibre lâche
+qu'on a beau pincer et qui ne vibre pas; ou peut-être c'est que
+j'ai toujours vécu avec de bons musiciens et de méchantes gens;
+d'où il est arrivé que mon oreille est devenue très fine, et que
+mon coeur est devenu sourd. Et puis c'est qu'il y avait quelque
+chose de race. Le sang de mon père et le sang de mon oncle est le
+même sang. Mon sang est le même que celui de mon père. La molécule
+paternelle était dure et obtuse; et cette maudite molécule
+première s'est assimilé tout le reste.
+
+MOI. -- Aimez-vous votre enfant?
+
+LUI. -- Si je l'aime, le petit sauvage. J'en suis fou.
+
+MOI. -- Est-ce que vous ne vous occuperez pas sérieusement
+d'arrêter en lui l'effet de la maudite molécule paternelle.
+
+LUI. -- J'y travaillerais, je crois, bien inutilement. S'il est
+destiné à devenir un homme de bien, je n'y nuirai pas. Mais si la
+molécule voulait qu'il fût un vaurien comme son père, les peines
+que j'aurais prises pour en faire un homme honnête lui seraient
+très nuisibles; l'éducation croisant sans cesse la pente de la
+molécule, il serait tiré comme par deux forces contraires, et
+marcherait tout de guingois, dans le chemin de la vie, comme j'en
+vois une infinité, également gauches dans le bien et dans le mal;
+c'est ce que nous appelons des espèces, de toutes les épithètes la
+plus redoutable, parce qu'elle marque la médiocrité, et le dernier
+degré du mépris. Un grand vaurien est un grand vaurien, mais n'est
+point une espèce. Avant que la molécule paternelle n'eût repris le
+dessus et ne l'eût amené à la parfaite abjection où j'en suis, il
+lui faudrait un temps infini: il perdrait ses plus belles années.
+Je n'y fais rien à présent. Je le laisse venir. Je l'examine. Il
+est déjà gourmand, patelin, filou, paresseux, menteur. Je crains
+bien qu'il ne chasse de race.
+
+MOI. -- Et vous en ferez un musicien, afin qu'il ne manque rien à
+la ressemblance?
+
+LUI. -- Un musicien! un musicien! quelquefois je le regarde, en
+grinçant les dents; et je dis, si tu devais jamais savoir une
+note, je crois que je te tordrais le col.
+
+MOI. -- Et pourquoi cela, s'il vous plaît?
+
+LUI. -- Cela ne mène à rien.
+
+MOI. -- Cela mène à tout.
+
+LUI. -- Oui, quand on excelle; mais qui est-ce qui peut se
+promettre de son enfant qu'il excellera? Il y a dix mille à parier
+contre un qu'il ne serait qu'un misérable racleur de cordes, comme
+moi. Savez-vous qu'il serait peut-être plus aisé de trouver un
+enfant propre à gouverner un royaume, à faire un grand roi qu'un
+grand violon.
+
+MOI. -- Il me semble que les talents agréables, même médiocres,
+chez un peuple sans moeurs, perdu de débauche et de luxe, avancent
+rapidement un homme dans le chemin de la fortune. Moi qui vous
+parle, j'ai entendu la conversation qui suit, entre une espèce de
+protecteur et une espèce de protégé. Celui-ci avait été adressé au
+premier, comme à un homme obligeant qui pourrait le servir. --
+Monsieur, que savez-vous? -- Je sais passablement les
+mathématiques. -- Hé bien, montrez les mathématiques; après vous
+être crotté dix à douze ans sur le pavé de Paris, vous aurez droit
+à quatre cents livres de rente. -- J'ai étudié les lois, et je
+suis versé dans le droit. -- Si Puffendorf et Grotius revenaient
+au monde, ils mourraient de faim, contre une borne. -- Je sais
+très bien l'histoire et la géographie. -- S'il y avait des parents
+qui eussent à coeur la bonne éducation de leurs enfants, votre
+fortune serait faite; mais il n'y en a point. -- Je suis assez bon
+musicien. -- Et que ne disiez-vous cela d'abord! Et pour vous
+faire voir le parti qu'on peut tirer de ce dernier talent, j'ai
+une fille. Venez tous les jours depuis sept heures et demie du
+soir, jusqu'à neuf; vous lui donnerez leçon, et je vous donnerai
+vingt-cinq louis par an. Vous déjeunerez, dînerez, goûterez,
+souperez avec nous. Le reste de votre journée vous appartiendra.
+Vous en disposerez à votre profit.
+
+LUI. -- Et cet homme qu'est-il devenu.
+
+MOI. -- S'il eût été sage, il eût fait fortune, la seule chose
+qu'il paraît que vous ayez en vue.
+
+LUI. -- Sans doute. De l'or, de l'or. L'or est tout; et le reste,
+sans or, n'est rien. Aussi au lieu de lui farcir la tête de belles
+maximes qu'il faudrait qu'il oubliât, sous peine de n'être qu'un
+gueux; lorsque je possède un louis, ce qui ne m'arrive pas
+souvent, je me plante devant lui. Je tire le louis de ma poche. Je
+le lui montre avec admiration. J'élève les yeux au ciel. Je baise
+le louis devant lui. Et pour lui faire entendre mieux encore
+l'importance de la pièce sacrée, je lui bégaye de la voix; je lui
+désigne du doigt tout ce qu'on en peut acquérir, un beau fourreau,
+un beau toquet, un bon biscuit. Ensuite je mets le louis dans ma
+poche. Je me promène avec fierté; je relève la basque de ma veste;
+je frappe de la main sur mon gousset; et c'est ainsi que je lui
+fais concevoir que c'est du louis qui est là, que naît l'assurance
+qu'il me voit.
+
+MOI. -- On ne peut rien de mieux. Mais s'il arrivait que,
+profondément pénétré de la valeur du louis, un jour...
+
+LUI. -- Je vous entends. Il faut fermer les yeux là-dessus. Il n'y
+a point de principe de morale qui n'ait son inconvénient. Au pis
+aller, c'est un mauvais quart d'heure, et tout est fini.
+
+MOI. -- Même d'après des vues si courageuses et si sages, je
+persiste à croire qu'il serait bon d'en faire un musicien. Je ne
+connais pas de moyen d'approcher plus rapidement des grands, de
+servir leurs vices, et de mettre à profit les siens.
+
+LUI. -- Il est vrai; mais j'ai des projets d'un succès plus prompt
+et plus sûr. Ah! si c'était aussi bien une fille!
+
+Mais comme on ne fait pas ce qu'on veut, il faut prendre ce qui
+vient; en tirer le meilleur parti; et pour cela, ne pas donner
+bêtement, comme la plupart des pères qui ne feraient rien de pis,
+quand ils auraient médité le malheur de leurs enfants, l'éducation
+de Lacédémone, à un enfant destiné à vivre à Paris. Si elle est
+mauvaise, c'est la faute des moeurs de ma nation, et non la
+mienne. En répondra qui pourra. Je veux que mon fils soit heureux;
+ou ce qui revient au même honoré, riche et puissant. Je connais un
+peu les voies les plus faciles d'arriver à ce but; et je les lui
+enseignerai de bonne heure. Si vous me blâmez, vous autres sages,
+la multitude et le succès m'absoudront. Il aura de l'or; c'est moi
+qui vous le dis. S'il en a beaucoup, rien ne lui manquera, pas
+même votre estime et votre respect.
+
+MOI. -- Vous pourriez vous tromper.
+
+LUI. -- Ou il s'en passera, comme bien d'autres.
+
+Il y avait dans tout cela beaucoup de ces choses qu'on pense,
+d'après lesquelles on se conduit; mais qu'on ne dit pas. Voilà, en
+vérité, la différence la plus marquée entre mon homme et la
+plupart de nos entours. Il avouait les vices qu'il avait, que les
+autres ont; mais il n'était pas hypocrite. Il n'était ni plus ni
+moins abominable qu'eux; il était seulement plus franc, et plus
+conséquent; et quelquefois profond dans sa dépravation. Je
+tremblais de ce que son enfant deviendrait sous un pareil maître.
+Il est certain que d'après des idées d'institution aussi
+strictement calquées sur nos moeurs, il devait aller loin, à moins
+qu'il ne fût prématurément arrêté en chemin.
+
+LUI. -- Ho ne craignez rien, me dit-il. Le point important; le
+point difficile auquel un bon père doit surtout s'attacher; ce
+n'est pas de donner à son enfant des vices qui l'enrichissent, des
+ridicules qui le rendent précieux aux grands; tout le monde le
+fait, sinon de système comme moi, mais au moins d'exemple et de
+leçon, mais de lui marquer la juste mesure, l'art d'esquiver à la
+honte, au déshonneur et aux lois; ce sont des dissonances dans
+l'harmonie sociale qu'il faut savoir placer, préparer et sauver.
+Rien de si plat qu'une suite d'accords parfaits. Il faut quelque
+chose qui pique, qui sépare le faisceau, et qui en éparpille les
+rayons.
+
+MOI. -- Fort bien. Par cette comparaison, vous me ramenez des
+moeurs, à la musique dont je m'étais écarté malgré moi; et je vous
+en remercie; car, à ne vous rien celer, je vous aime mieux
+musicien que moraliste.
+
+LUI. -- Je suis pourtant bien subalterne en musique, et bien
+supérieur en morale.
+
+MOI. -- J'en doute; mais quand cela serait, je suis un bon homme,
+et vos principes ne sont pas les miens.
+
+LUI. -- Tant pis pour vous. Ah si j'avais vos talents.
+
+MOI. -- Laissons mes talents; et revenons aux vôtres.
+
+LUI. -- Si je savais m'énoncer comme vous. Mais j'ai un diable de
+ramage saugrenu, moitié des gens du monde et des lettres, moitié
+de la Halle.
+
+MOI. -- Je parle mal. Je ne sais que dire la vérité; et cela ne
+prend pas toujours, comme vous savez.
+
+LUI. -- Mais ce n'est pas pour dire la vérité; au contraire, c'est
+pour bien dire le mensonge que j'ambitionne votre talent. Si je
+savais écrire; fagoter un livre, tourner une épître dédicatoire,
+bien enivrer un sot de son mérite; m'insinuer auprès des femmes.
+
+MOI. -- Et tout cela, vous le savez mille fois mieux que moi. Je
+ne serais pas même digne d'être votre écolier.
+
+LUI. -- Combien de grandes qualités perdues, et dont vous ignorez
+le prix!
+
+MOI. -- Je recueille tout celui que j'y mets.
+
+LUI. -- Si cela était, vous n'auriez pas cet habit grossier, cette
+veste d'étamine, ces bas de laine, ces souliers épais, et cette
+antique perruque.
+
+MOI. -- D'accord. Il faut être bien maladroit, quand on n'est pas
+riche, et que l'on se permet tout pour le devenir. Mais c'est
+qu'il y a des gens comme moi qui ne regardent pas la richesse,
+comme la chose du monde la plus précieuse; gens bizarres.
+
+LUI. -- Très bizarres. On ne naît pas avec cette tournure-là. On
+se la donne; car elle n'est pas dans la nature.
+
+MOI. -- De l'homme?
+
+LUI. -- De l'homme. Tout ce qui vit, sans l'en excepter, cherche
+son bien-être aux dépens de qui il appartiendra; et je suis sûr
+que, si je laissais venir le petit sauvage, sans lui parler de
+rien: il voudrait être richement vêtu, splendidement nourri, chéri
+des hommes, aimé des femmes, et rassembler sur lui tous les
+bonheurs de la vie.
+
+MOI. -- Si le petit sauvage était abandonné à lui-même; qu'il
+conservât toute son imbécillité et qu'il réunit au peu de raison
+de l'enfant au berceau, la violence des passions de l'homme de
+trente ans, il tordrait le col à son père, et coucherait avec sa
+mère.
+
+LUI. -- Cela prouve la nécessité d'une bonne éducation; et qui
+est-ce qui la conteste? et qu'est-ce qu'une bonne éducation, sinon
+celle qui conduit à toutes sortes de jouissances, sans péril, et
+sans inconvénient.
+
+MOI. -- Peu s'en faut que je ne sois de votre avis; mais gardons-
+nous de nous expliquer.
+
+LUI. -- Pourquoi?
+
+MOI. -- C'est que je crains que nous ne soyons d'accord qu'en
+apparence; et que, si nous entrons une fois, dans la discussion
+des périls et des inconvénients à éviter, nous ne nous entendions
+plus.
+
+LUI. -- Et qu'est-ce que cela fait?
+
+MOI. -- Laissons cela, vous dis-je. Ce que je sais là-dessus, je
+ne vous l'apprendrais pas; et vous m'instruirez plus aisément de
+ce que j'ignore et que vous savez en musique. Cher Rameau, parlons
+musique, et dites-moi comment il est arrivé qu'avec la facilité de
+sentir, de retenir et de rendre les plus beaux endroits des grands
+maîtres; avec l'enthousiasme qu'ils vous inspirent et que vous
+transmettez aux autres, vous n'avez rien fait qui vaille.
+
+Au lieu de me répondre, il se mit à hocher de la tête, et levant
+le doigt au ciel, il ajouta, et l'astre! l'astre! Quand la nature
+fit Leo, Vinci, Pergolèse, Duni, elle sourit. Elle prit un air
+imposant et grave, en formant le cher oncle Rameau qu'on aura
+appelé pendant une dizaine d'années le grand Rameau et dont
+bientôt on ne parlera plus. Quand elle fagota son neveu, elle fit
+la grimace et puis la grimace, et puis la grimace encore; et en
+disant ces mots, il faisait toutes sortes de grimaces du visage;
+c'était le mépris, le dédain, l'ironie; et il semblait pétrir
+entre ses doigts un morceau de pâte, et sourire aux formes
+ridicules qu'il lui donnait. Cela fait, il jeta la pagode
+hétéroclite loin de lui, et il dit: C'est ainsi qu'elle me fit et
+qu'elle me jeta, à côté d'autres pagodes, les unes à gros ventres
+ratatinés, à cols courts, à gros yeux hors de la tête,
+apoplectiques; d'autres à cols obliques; il y en avait de sèches,
+à l'oeil vif, au nez crochu: toutes se mirent à crever de rire, en
+me voyant; et moi, de mettre mes deux poings sur mes côtes et à
+crever de rire, en les voyant; car les sots et les fous s'amusent
+les uns des autres; ils se cherchent, ils s'attirent. Si, en
+arrivant là, je n'avais pas trouvé tout fait le proverbe qui dit
+que l'argent des sots est le patrimoine des gens d'esprit, on me
+le devrait. Je sentis que nature avait mis ma légitime dans la
+bourse des pagodes: et j'inventai mille moyens de m'en ressaisir.
+
+MOI. -- Je sais ces moyens; vous m'en avez parlé, et je les ai
+fort admirés. Mais entre tant de ressource, pourquoi n'avoir pas
+tenté celle d'un bel ouvrage?
+
+LUI. -- Ce propos est celui d'un homme du monde à l'abbé Le
+Blanc... L'abbé disait: «La marquise de Pompadour me prend sur la
+main; me porte jusque sur le seuil de l'Académie; là elle retire
+sa main. le tombe, et je me casse les deux jambes.» L'homme du
+monde lui répondait: «Eh bien, l'abbé, il faut se relever, et
+enfoncer la porte d'un coup de tête.» L'abbé lui répliquait:
+«C'est ce que j'ai tenté; et savez-vous ce qui m'en est revenu,
+une bosse au front.»
+
+Après cette historiette, mon homme se mit à marcher la tête
+baissée, l'air pensif et abattu; il soupirait, pleurait, se
+désolait, levait les mains et les yeux, se frappait la tête du
+poing, à se briser le front ou les doigts, et il ajoutait: Il me
+semble qu'il y a pourtant là quelque chose; mais j'ai beau
+frapper, secouer, il ne sort rien. Puis il recommençait à secouer
+sa tête et à se frapper le front de plus belle, et il disait, ou
+il n'y a personne, ou l'on ne veut pas répondre.
+
+Un instant après, il prenait un air fier, il relevait sa tête, il
+s'appliquait la main droite sur le coeur; il marchait et disait:
+le sens, oui, je sens. Il contrefaisait l'homme qui s'irrite, qui
+s'indigne, qui s'attendrit, qui commande, qui supplie, et
+prononçait, sans préparation des discours de colère, de
+commisération, de haine, d'amour; il esquissait les caractères des
+passions avec une finesse et une vérité surprenantes. Puis il
+ajoutait: C'est cela, je crois. Voilà que cela vient; voilà ce que
+c'est que de trouver un accoucheur qui sait irriter, précipiter
+les douleurs et faire sortir l'enfant; seul, je prends la plume;
+je veux écrire. le me ronge les ongles; je m'use le front.
+Serviteur. Bonsoir. Le dieu est absent; je m'étais persuadé que
+j'avais du génie; au bout de ma ligne, je lis que je suis un sot,
+un sot, un sot. Mais le moyen de sentir, de s'élever, de penser,
+de peindre fortement, en fréquentant avec des gens, tels que ceux
+qu'il faut voir pour vivre; au milieu des propos qu'on tient, et
+de ceux qu'on entend; et de ce commérage: «Aujourd'hui, le
+boulevard était charmant. Avez-vous entendu la petite Marmotte?
+Elle joue à ravir. Monsieur un tel avait le plus bel attelage gris
+pommelé qu'il soit possible d'imaginer. La belle madame celle-ci
+commence à passer. Est-ce qu'à l'âge de quarante-cinq ans, on
+porte une coiffure comme celle-là. La jeune une telle est couverte
+de diamants qui ne lui coûtent guère. -- Vous voulez dire qui lui
+coûtent cher? -- Mais non. -- Où l'avez-vous vue? -- A L'Enfant
+d'Arlequin perdu et retrouvé. La scène du désespoir a été jouée
+comme elle ne l'avait pas encore été. Le Polichinelle de la Foire
+a du gosier, mais point de finesse, point d'âme. Madame une telle
+est accouchée de deux enfants à la fois. Chaque père aura le
+sien.» Et vous croyez que cela dit, redit et entendu tous les
+jours, échauffe et conduit aux grandes choses?
+
+MOI. -- Non. Il vaudrait mieux se renfermer dans son grenier,
+boire de l'eau, manger du pain sec, et se chercher soi-même.
+
+LUI. -- Peut-être; mais je n'en ai pas le courage; et puis
+sacrifier son bonheur à un succès incertain. Et le nom que je
+porte donc? Rameau! s'appeler Rameau, cela est gênant. Il n'en est
+pas des talents comme de la noblesse qui se transmet et dont
+l'illustration s'accroît en passant du grand-père au père, du père
+au fils, du fils à son petit-fils, sans que l'aïeul impose quelque
+mérite à son descendant. La vieille souche se ramifie en une
+énorme tige de sots; mais qu'importe? Il n'en est pas ainsi du
+talent. Pour n'obtenir que la renommée de son père, il faut être
+plus habile que lui. Il faut avoir hérité de sa fibre. La fibre
+m'a manqué; mais le poignet s'est dégourdi; l'archet marche, et le
+pot bout. Si ce n'est pas de la gloire; c'est du bouillon.
+
+MOI. -- A votre place, je ne me le tiendrais pas pour dit;
+j'essaierais.
+
+LUI. -- Et vous croyez que je n'ai pas essayé. Je n'avais pas
+quinze ans, lorsque je me dis, pour la première fois: Qu'as-tu
+Rameau? tu rêves. Et à quoi rêves-tu? que tu voudrais bien avoir
+fait ou faire quelque chose qui excitât l'admiration de l'univers.
+Hé, oui; il n'y a qu'à souffler et remuer les doigts. Il n'y a
+qu'à ourler le bec, et ce sera une cane. Dans un âge plus avancé,
+j'ai répété le propos de mon enfance. Aujourd'hui je le répète
+encore, et je reste autour de la statue de Memnon.
+
+MOI. -- Que voulez-vous dire avec votre statue de Memnon?
+
+LUI. -- Cela s'entend, ce me semble. Autour de la statue de
+Memnon, il y en avait une infinité d'autres également frappées des
+rayons du soleil; mais la sienne était la seule qui résonnât. Un
+poète, c'est de Voltaire; et puis qui encore? de Voltaire; et le
+troisième, de Voltaire; et le quatrième, de Voltaire. Un musicien,
+c'est Rinaldo da Capoua, c'est Hasse; c'est Pergolèse; c'est
+Alberti; c'est Tartini; c'est Locatelli; c'est Terradoglias; c'est
+mon oncle; c'est ce petit Duni qui n'a ni mine, ni figure; mais
+qui sent, mordieu, qui a du chant et de l'expression. Le reste,
+autour de ce petit nombre de Memnon, autant de paires d'oreilles
+fichées au bout d'un bâton. Aussi sommes-nous gueux, si gueux que
+c'est une bénédiction. Ah, Monsieur le philosophe, la misère est
+une terrible chose. Je la vois accroupie, la bouche béante, pour
+recevoir quelques gouttes de l'eau glacée qui s'échappe du tonneau
+des Danaïdes. Je ne sais si elle aiguise l'esprit du philosophe;
+mais elle refroidit diablement la tête du poète. On ne chante pas
+bien sous ce tonneau. Trop heureux encore, celui qui peut s'y
+placer.
+
+J'y étais; et je n'ai pas su m'y tenir. J'avais déjà fait cette
+sottise une fois. J'ai voyagé en Bohème, en Allemagne, en Suisse,
+en Hollande, en Flandre; au diable, au vert.
+
+MOI. -- Sous le tonneau percé.‘
+
+LUI. -- Sous le tonneau percé; c'était un Juif opulent et
+dissipateur qui aimait la musique et mes folies. Je musiquais,
+comme il plaît à Dieu; je faisais le fou; je ne manquais de rien.
+Mon Juif était un homme qui savait sa loi et qui l'observait raide
+comme une barre, quelquefois avec l'ami, toujours avec l'étranger.
+Il se fit une mauvaise affaire qu'il faut que je vous raconte, car
+elle est plaisante. Il y avait à Utrecht une courtisane charmante.
+Il fut tenté de la chrétienne; il lui dépêcha un grison avec une
+lettre de change assez forte. La bizarre créature rejeta son
+offre. Le Juif en fut désespéré. Le grison lui dit: «Pourquoi vous
+affliger ainsi? vous voulez coucher avec une jolie femme; rien
+n'est plus aisé, et même de coucher avec une plus jolie que celle
+que vous poursuivez. C'est la mienne, que je vous céderai au même
+prix.» Fait et dit. Le grison garde la lettre de change, et mon
+Juif couche avec la femme du grison. L'échéance de la lettre de
+change arrive. Le Juif la laisse protester et s'inscrit en faux.
+Procès. Le Juif disait: jamais cet homme n'osera dire à quel titre
+il possède ma lettre, et je ne la paierai pas. A l'audience, il
+interpelle le grison: «Cette lettre de change, de qui la tenez-
+vous? -- De vous. -- Est-ce pour de l'argent prête? -- Non. --
+Est-ce pour fourniture de marchandise? -- Non. -- Est-ce pour
+services rendus? -- Non. Mais il ne s'agit point de cela. J'en
+suis possesseur. Vous l'avez signée, et vous l'acquitterez. -- Je
+ne l'ai point signée. -- Je suis donc un faussaire? -- Vous ou un
+autre dont vous êtes l'agent. -- Je suis un lâche, mais vous êtes
+un coquin. Croyez-moi, ne me poussez pas à bout. Je dirai tout. Je
+me déshonorerai, mais je vous perdrai.» Le Juif ne tint compte de
+la menace; et le grison révéla toute l'affaire, à la séance qui
+suivit. Ils furent blâmés tous les deux; et le Juif condamné à
+payer la lettre de change, dont la valeur fut appliquée au
+soulagement des pauvres. Alors je me séparai de lui. Je revins
+ici. Quoi faire? car il fallait périr de misère, ou faire quelque
+chose. Il me passa toutes sortes de projets par la tête. Un jour,
+je partais le lendemain pour me jeter dans une troupe de province,
+également bon ou mauvais pour le théâtre ou pour l'orchestre; le
+lendemain, je songeais à me faire peindre un de ces tableaux
+attachés à une perche qu'on plante dans un carrefour, et où
+j'aurais crié à tue-tête: «Voilà la ville où il est né; le voilà
+qui prend congé de son père l'apothicaire; le voilà qui arrive
+dans la capitale, cherchant la demeure de son oncle; le voilà aux
+genoux de son oncle qui le chasse; le voilà avec un Juif, et
+cætera et cætera. Le jour suivant, je me levais bien résolu de
+m'associer aux chanteurs des rues; ce n'est pas ce que j'aurais
+fait de plus mal; nous serions allés concerter sous les fenêtres
+du cher oncle qui en serait crevé de rage. Je pris un autre parti.
+
+Là il s'arrêta, passant successivement de l'attitude d'un homme
+qui tient un violon, serrant les cordes à tour de bras, à celle
+d'un pauvre diable exténué de fatigue, à qui les forces manquent,
+dont les jambes flageolent, prêt à expirer, si on ne lui jette un
+morceau de pain; il désignait son extrême besoin, par le geste
+d'un doigt dirigé vers sa bouche entrouverte; puis il ajouta: Cela
+s'entend. On me jetait le lopin. Nous nous le disputions à trois
+ou quatre affamés que nous étions; et puis pensez grandement;
+faites de belles choses au milieu d'une pareille détresse.
+
+MOI. -- Cela est difficile.
+
+LUI. -- De cascade en cascade, j'étais tombé là. J'y étais comme
+un coq en pâte. J'en suis sorti. Il faudra derechef scier le
+boyau, et revenir au geste du doigt vers la bouche béante. Rien de
+stable dans ce monde. Aujourd'hui, au sommet; demain au bas de la
+roue. De maudites circonstances nous mènent; et nous mènent fort
+mal.
+
+Puis buvant un coup qui restait au fond de la bouteille et
+s'adressant à son voisin: Monsieur, par charité, une petite prise.
+Vous avez là une belle boîte? Vous n'êtes pas musicien? -- Non. --
+Tant mieux pour vous; car ce sont de pauvres bougres bien à
+plaindre. Le sort a voulu que je le fusse, moi; tandis qu'il y a,
+à Montmartre peut-être, dans un moulin, un meunier, un valet de
+meunier qui n'entendra jamais que bruit du cliquet, et qui aurait
+trouvé les plus beaux chants. Rameau, au moulin? au moulin, c'est
+là ta place.
+
+MOI. -- A quoi que ce soit que l'homme s'applique, la Nature l'y
+destinait.
+
+LUI. -- Elle fait d'étranges bévues. Pour moi je ne vois pas de
+cette hauteur où tout se confond, l'homme qui émonde un arbre avec
+des ciseaux, la chenille qui en ronge la feuille, et d'où l'on ne
+voit que deux insectes différents, chacun à son devoir. Perchez-
+vous sur l'épicycle de Mercure, et de là, distribuez, si cela vous
+convient, et à l'imitation de Réaumur, lui la classe des mouches
+en couturières, arpenteuses, faucheuses, vous, l'espèce des
+hommes, en hommes menuisiers, charpentiers, couvreurs, danseurs,
+chanteurs, c'est votre affaire. Je ne m'en mêle pas. Je suis dans
+ce monde et j'y reste. Mais s'il est dans la nature d'avoir
+appétit; car c'est toujours à l'appétit que j'en reviens, à la
+sensation qui m'est toujours présente, je trouve qu'il n'est pas
+du bon ordre de n'avoir pas toujours de quoi manger. Que diable
+d'économie, des hommes qui regorgent de tout, tandis que d'autres
+qui ont un estomac importun comme eux, une faim renaissante comme
+eux, et pas de quoi mettre sous la dent. Le pis, c'est la posture
+contrainte où nous tient le besoin. L'homme nécessiteux ne marche
+pas comme un autre; il saute, il rampe, il se tortille, il se
+traîne; il passe sa vie à prendre et à exécuter des positions.
+
+MOI. -- Qu'est-ce que des positions?
+
+LUI. -- Allez le demander à Noverre, Le monde en offre bien plus
+que son art n'en peut imiter.
+
+MOI. -- Et vous voilà, aussi, pour me servir de votre expression,
+ou de celle de Montaigne, perché sur l'épicycle de Mercure, et
+considérant les différentes pantomimes de l'espèce humaine.
+
+LUI. -- Non, non, vous dis-je. Je suis trop lourd pour m'élever si
+haut. J'abandonne aux grues le séjour des brouillards. Je vais
+terre à terre. Je regarde autour de moi; et je prends mes
+positions, ou je m'amuse des positions que je vois prendre aux
+autres. Je suis excellent pantomime; comme vous en allez juger.
+Puis il se met à sourire, à contrefaire l'homme admirateur,
+l'homme suppliant, l'homme complaisant; il a le pied droit en
+avant, le gauche en arrière, le dos courbé, la tête relevée, le
+regard comme attaché sur d'autres yeux, la bouche entrouverte, les
+bras portés vers quelque objet; il attend un ordre, il le reçoit;
+il part comme un trait; il revient, il est exécuté; il en rend
+compte. Il est attentif à tout; il ramasse ce qui tombe; il place
+un oreiller ou un tabouret sous des pieds; il tient une soucoupe,
+il approche une chaise, il ouvre une porte; il ferme une fenêtre;
+il tire des rideaux; il observe le maître et la maîtresse; il est
+immobile, les bras pendants; les jambes parallèles; il écoute; il
+cherche à lire sur des visages; et il ajoute: Voilà ma pantomime,
+à peu près la même que celle des flatteurs, des courtisans, des
+valets et des gueux.
+
+Les folies de cet homme, les contes de l'abbé Galiani, les
+extravagances de Rabelais, m'ont quelquefois fait rêver
+profondément. Ce sont trois magasins où je me suis pourvu de
+masques ridicules que je place sur le visage des plus graves
+personnages; et je vois Pantalon dans un prélat, un satyre dans un
+président, un pourceau dans un cénobite, une autruche dans un
+ministre, une oie dans son premier commis.
+
+MOI. -- Mais à votre compte, dis-je à mon homme, il y a bien des
+gueux dans ce monde-ci; et je ne connais personne qui ne sache
+quelques pas de votre danse.
+
+LUI. -- Vous avez raison. Il n'y a dans tout un royaume qu'un
+homme qui marche. C'est le souverain. Tout le reste prend des
+positions.
+
+MOI. -- Le souverain? encore y a-t-il quelque chose à dire? Et
+croyez-vous qu'il ne se trouve pas, de temps en temps, à côté de
+lui, un petit pied, un petit chignon, un petit nez qui lui fasse
+faire un peu de la pantomime? Quiconque a besoin d'un autre, est
+indigent et prend une position. Le roi prend une position devant
+sa maîtresse et devant Dieu; il fait son pas de pantomime. Le
+ministre fait le pas de courtisan, de flatteur, de valet ou de
+gueux devant son roi. La foule des ambitieux danse vos positions,
+en cent manières plus viles les unes que les autres, devant le
+ministre. L'abbé de condition en rabat, et en manteau long, au
+moins une fois la semaine, devant le dépositaire de la feuille des
+bénéfices. Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux, est
+le grand branle de la terre. Chacun a sa petite Hus et son Bertin.
+
+LUI. -- Cela me console.
+
+Mais tandis que je parlais, il contrefaisait à mourir de rire, les
+positions des personnages que je nommais; par exemple, pour le
+petit abbé, il tenait son chapeau sous le bras, et son bréviaire
+de la main gauche; de la droite, il relevait la queue de son
+manteau; il s'avançait la tête un peu penchée sur l'épaule, les
+yeux baissés, imitant si parfaitement l'hypocrite que je crus voir
+l'auteur des Réfutations devant l'évêque d'Orléans. Aux flatteurs,
+aux ambitieux, il était ventre à terre. C'était Bouret, au
+contrôle général.
+
+MOI. -- Cela est supérieurement exécuté, lui dis-je. Mais il y a
+pourtant un être dispensé de la pantomime. C'est le philosophe qui
+n'a rien et qui ne demande rien.
+
+LUI. -- Et où est cet animal-là? S'il n'a rien il souffre; s'il ne
+sollicite rien, il n'obtiendra rien, et il souffrira toujours.
+
+MOI. -- Non. Diogène se moquait des besoins.
+
+LUI. -- Mais, il faut être vêtu.
+
+MOI. -- Non. Il allait tout nu.
+
+LUI. -- Quelquefois il faisait froid dans Athènes.
+
+MOI. -- Moins qu'ici.
+
+LUI. -- On y mangeait.
+
+MOI. -- Sans doute.
+
+LUI. -- Aux dépens de qui?
+
+MOI. -- De la nature. A qui s'adresse le sauvage? à la terre, aux
+animaux, aux poissons, aux arbres, aux herbes, aux racines, aux
+ruisseaux.
+
+LUI. -- Mauvaise table.
+
+MOI. -- Elle est grande.
+
+LUI. -- Mais mal servie.
+
+MOI. -- C'est pourtant celle qu'on dessert, pour couvrir les
+nôtres.
+
+LUI. -- Mais vous conviendrez que l'industrie de nos cuisiniers,
+pâtissiers, rôtisseurs, traiteurs, confiseurs y met un peu du
+sien. Avec la diète austère de votre Diogène, il ne devait pas
+avoir des organes fort indociles.
+
+MOI. -- Vous vous trompez. L'habit du cynique était autrefois,
+notre habit monastique avec la même vertu. Les cyniques étaient
+les carmes et les cordeliers d'Athènes.
+
+LUI. -- Je vous y prends. Diogène a donc aussi dansé la pantomime;
+si ce n'est devant Périclès, du moins devant Laïs ou Phryné.
+
+MOI. -- Vous vous trompez encore. Les autres achetaient bien cher
+la courtisane qui se livrait à lui pour le plaisir.
+
+LUI. -- Mais s'il arrivait que la courtisane fût occupée, et le
+cynique pressé?
+
+MOI. -- Il rentrait dans son tonneau, et se passait d'elle.
+
+LUI. -- Et vous me conseilleriez de l'imiter?
+
+MOI. -- Je veux mourir, si cela ne vaudrait mieux que de ramper,
+de s'avilir, et se prostituer.
+
+LUI. -- Mais il me faut un bon lit, une bonne table, un vêtement
+chaud en hiver; un vêtement frais, en été; du repos, de l'argent,
+et beaucoup d'autres choses, que je préfère de devoir à la
+bienveillance, plutôt que de les acquérir par le travail.
+
+MOI. -- C'est que vous êtes un fainéant, un gourmand, un lâche,
+une âme de boue.
+
+LUI. -- Je crois vous l'avoir dit.
+
+MOI. -- Les choses de la vie ont un prix sans doute; mais vous
+ignorez celui du sacrifice que vous faites pour les obtenir. Vous
+dansez, vous avez dansé et vous continuerez de danser la vile
+pantomime.
+
+LUI. -- Il est vrai. Mais il m'en a peu coûté, et il ne m'en coûte
+plus rien pour cela. Et c'est par cette raison que je ferais mal
+de prendre une autre allure qui me peinerait, et que je ne
+garderais pas. Mais, je vois à ce que vous me dites là que ma
+pauvre petite femme était une espèce de philosophe. Elle avait du
+courage comme un lion. Quelquefois nous manquions de pain, et nous
+étions sans le sol. Nous avions vendu presque toutes nos nippes.
+Je m'étais jeté sur les pieds de notre lit, là je me creusais à
+chercher quelqu'un qui me prêtât un écu que je ne lui rendrais
+pas. Elle, gaie comme un pinson, se mettait à son clavecin,
+chantait et s'accompagnait. C'était un gosier de rossignol; je
+regrette que vous ne l'ayez pas entendue. Quand j'étais de quelque
+concert, je l'emmenais avec moi. Chemin faisant, je lui disais:
+«Allons, madame, faites-vous admirer; déployez votre talent et vos
+charmes. Enlevez. Renversez.» Nous arrivions; elle chantait, elle
+enlevait, elle renversait. Hélas, je l'ai perdue, la pauvre
+petite. Outre son talent, c'est qu'elle avait une bouche à
+recevoir à peine le petit doigt; des dents, une rangée de perles;
+des yeux, des pieds, une peau, des joues, des tétons, des jambes
+de cerf, des cuisses et des fesses à modeler. Elle aurait eu, tôt
+ou tard, le fermier général, tout au moins. C'était une démarche,
+une croupe! ah Dieu, quelle croupe!
+
+Puis le voilà qui se met à contrefaire la démarche de sa femme; il
+allait à petits pas; il portait sa tête au vent; il jouait de
+l'éventail; il se démenait de la croupe; c'était la charge de nos
+petites coquettes la plus plaisante et la plus ridicule.
+
+Puis, reprenant la suite de son discours, il ajoutait: Je la
+promenais partout, aux Tuileries, au Palais Royal, aux Boulevards.
+Il était impossible qu'elle me demeurât. Quand elle traversait la
+rue, le matin, en cheveux, et en pet-en-l'air; vous vous seriez
+arrêté pour la voir, et vous l'auriez embrassée entre quatre
+doigts, sans la serrer. Ceux qui la suivaient, qui la regardaient
+trotter avec ses petits pieds; et qui mesuraient cette large
+croupe dont ses jupons légers dessinaient la forme, doublaient le
+pas; elle les laissait arriver; puis elle détournait prestement
+sur eux, ses deux grands yeux noirs et brillants qui les
+arrêtaient tout court. C'est que l'endroit de la médaille ne
+déparait pas le revers. Mais hélas je l'ai perdue; et mes
+espérances de fortune se sont toutes évanouies avec elle. Je ne
+l'avais prise que pour cela, je lui avais confié mes projets; et
+elle avait trop de sagacité pour n'en pas concevoir la certitude,
+et trop de jugement pour ne les pas approuver.
+
+Et puis le voilà qui sanglote et qui pleure, en disant:
+
+Non, non, je ne m'en consolerai jamais. Depuis, j'ai pris le rabat
+et la calotte.
+
+MOI. -- De douleur?
+
+LUI. -- Si vous le voulez. Mais le vrai, pour avoir mon écuelle
+sur ma tête... Mais voyez un peu l'heure qu'il est, car il faut
+que j'aille à l'Opéra.
+
+MOI. -- Qu'est-ce qu'on donne?
+
+LUI. -- Le Dauvergne. Il y a d'assez belles choses dans sa
+musique; c'est dommage qu'il ne les ait pas dites le premier.
+Parmi ces morts, il y en a toujours quelques-uns qui désolent les
+vivants. Que voulez-vous? Quisque suos patimur manes.
+
+Mais il est cinq heures et demie. J'entends la cloche qui sonne
+les vêpres de l'abbé de Canaye et les miennes. Adieu, monsieur le
+philosophe. N'est-il pas vrai que je suis toujours le même?
+
+MOI. -- Hélas oui, malheureusement.
+
+LUI. -- Que j'aie ce malheur-là seulement encore une quarantaine
+d'années. Rira bien qui rira le dernier.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le neveu de Rameau, by Denis Diderot
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13862 ***
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+The Project Gutenberg EBook of Le neveu de Rameau, by Denis Diderot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le neveu de Rameau
+
+Author: Denis Diderot
+
+Release Date: October 25, 2004 [EBook #13862]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NEVEU DE RAMEAU ***
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+
+
+
+
+
+Denis Diderot
+
+LE NEVEU DE RAMEAU
+
+(1761)
+
+
+PRÉSENTATION
+
+Récit dialogué de Denis Diderot (1713-1784), commencé vers 1761.
+Plusieurs fois remanié, il fut publié d'après une copie autographe
+par G. Monval à Paris chez Plon-Nourrit en 1891.
+
+Avant cette date, le texte n'était connu que par une traduction de
+Goethe (1805), elle-même retraduite en français (1821); puis par
+une copie autographe, mais défigurée par des interventions de la
+fille de Diderot, Mme de Vandeul (1823); enfin par les éditions,
+sensiblement plus fidèles, d'Assézat (1875) et de Tourneux (1884).
+Le sous-titre de l'oeuvre est _Satire seconde_ parce qu'elle vient
+après la _Satire première_ sur les caractères et les mots de
+caractère. Étant donné sa forme, on peut entendre le terme de
+satire dans son sens antique de pot-pourri de libres propos; mais
+il est possible aussi de le comprendre dans son acception actuelle
+de critique mordante de moeurs ou de personnes, puisque le _Neveu
+de Rameau_ est à l'origine une réaction contre les
+antiphilosophes, spécialement Palissot, qui en 1760 avait
+ridiculisé Diderot et ses amis dans la comédie les Philosophes.
+LE NEVEU DE RAMEAU
+
+_Vertumnis, quotquot sunt, natus iniquis_ (Horat., Lib. II, Satyr.
+VII)
+
+Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude d'aller sur
+les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C'est moi
+qu'on voit, toujours seul, rêvant sur le banc d'Argenson. Je
+m'entretiens avec moi-même de politique, d'amour, de goût ou de
+philosophie. J'abandonne mon esprit à tout son libertinage. Je le
+laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se
+présente, comme on voit dans l'allée de Foy nos jeunes dissolus
+marcher sur les pas d'une courtisane à l'air éventé, au visage
+riant, à l'oeil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une
+autre, les attaquant toutes et ne s'attachant à aucune. Mes
+pensées, ce sont mes catins. Si le temps est trop froid, ou trop
+pluvieux, je me réfugie au café de la Régence; là je m'amuse à
+voir jouer aux échecs. Paris est l'endroit du monde, et le café de
+la Régence est l'endroit de Paris où l'on joue le mieux à ce jeu.
+C'est chez Rey que font assaut Légal le profond, Philidor le
+subtil, le solide Mayot, qu'on voit les coups les plus
+surprenants, et qu'on entend les plus mauvais propos; car si l'on
+peut être homme d'esprit et grand joueur d'échecs, comme Légal; on
+peut être aussi un grand joueur d'échecs, et un sot, comme Foubert
+et Mayot. Un après-dîner, j'étais là, regardant beaucoup, parlant
+peu, et écoutant le moins que je pouvais; lorsque je fus abordé
+par un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n'en a pas
+laissé manquer. C'est un composé de hauteur et de bassesse, de bon
+sens et de déraison. Il faut que les notions de l'honnête et du
+déshonnête soient bien étrangement brouillées dans sa tête; car il
+montre ce que la nature lui a donné de bonnes qualités, sans
+ostentation, et ce qu'il en a reçu de mauvaises, sans pudeur. Au
+reste il est doué d'une organisation forte, d'une chaleur
+d'imagination singulière, et d'une vigueur de poumons peu commune.
+Si vous le rencontrez jamais et que son originalité ne vous arrête
+pas; ou vous mettrez vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous
+enfuirez. Dieux, quels terribles poumons. Rien ne dissemble plus
+de lui que lui-même. Quelquefois, il est maigre et hâve, comme un
+malade au dernier degré de la consomption; on compterait ses dents
+à travers ses joues. On dirait qu'il a passé plusieurs jours sans
+manger, ou qu'il sort de la Trappe. Le mois suivant, il est gras
+et replet, comme s'il n'avait pas quitté la table d'un financier,
+ou qu'il eût été renfermé dans un couvent de Bernardins.
+Aujourd'hui, en linge sale, en culotte déchirée, couvert de
+lambeaux, presque sans souliers, il va la tête basse, il se
+dérobe, on serait tenté de l'appeler, pour lui donner l'aumône.
+Demain, poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête
+haute, il se montre et vous le prendriez au peu prés pour un
+honnête homme. Il vit au jour la journée. Triste ou gai, selon les
+circonstances. Son premier soin, le matin, quand il est levé, est
+de savoir où il dînera; après dîner, il pense où il ira souper. La
+nuit amène aussi son inquiétude. Ou il regagne, à pied, un petit
+grenier qu'il habite, à moins que l'hôtesse ennuyée d'attendre son
+loyer, ne lui en ait redemandé la clef; ou il se rabat dans une
+taverne du faubourg où il attend le jour, entre un morceau de pain
+et un pot de bière. Quand il n'a pas six sols dans sa poche, ce
+qui lui arrive quelquefois, il a recours soit à un fiacre de ses
+amis, soit au cocher d'un grand seigneur qui lui donne un lit sur
+de la paille, à côté de ses chevaux. Le matin, il a encore une
+partie de son matelas dans ses cheveux. Si la saison est douce, il
+arpente toute la nuit, le Cours ou les Champs-Élysées. Il reparaît
+avec le jour, à la ville, habillé de la veille pour le lendemain,
+et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine. Je
+n'estime pas ces originaux-là. D'autres en font leurs
+connaissances familières, même leurs amis. Ils m'arrêtent une fois
+l'an, quand je les rencontre, parce que leur caractère tranche
+avec celui des autres, et qu'ils rompent cette fastidieuse
+uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos
+bienséances d'usage ont introduite. S'il en paraît un dans une
+compagnie; c'est un grain de levain qui fermente qui restitue à
+chacun une portion de son individualité naturelle. Il secoue, il
+agite; il fait approuver ou blâmer; il fait sortir la vérité; il
+fait connaître les gens de bien; il démasque les coquins; c'est
+alors que l'homme de bon sens écoute, et démêle son monde. Je
+connaissais celui-ci de longue main. Il fréquentait dans une
+maison dont son talent lui avait ouvert la porte. Il y avait une
+fille unique. Il jurait au père et à la mère qu'il épouserait leur
+fille. Ceux-ci haussaient les épaules, lui riaient au nez; lui
+disaient qu'il était fou, et je vis le moment que la chose était
+faite. Il m'empruntait quelques écus que je lui donnais. Il
+s'était introduit, je ne sais comment, dans quelques maisons
+honnêtes, où il avait son couvert, mais à la condition qu'il ne
+parlerait pas, sans en avoir obtenu la permission. Il se taisait,
+et mangeait de rage. Il était excellent à voir dans cette
+contrainte. S'il lui prenait envie de manquer au traité, et qu'il
+ouvrit la bouche; au premier mot, tous les convives s'écriaient, ô
+Rameau! Alors la fureur étincelait dans ses yeux, et il se
+remettait à manger avec plus de rage. Vous étiez curieux de savoir
+le nom de l'homme, et vous le savez. C'est le neveu de ce musicien
+célèbre qui nous a délivrés du plain-chant de Lulli que nous
+psalmodions depuis plus de cent ans; qui a tant écrit de visions
+inintelligibles et de vérités apocalyptiques sur la théorie de la
+musique, où ni lui ni personne n'entendit jamais rien, et de qui
+nous avons un certain nombre d'opéras où il y a de l'harmonie, des
+bouts de chants, des idées décousues, du fracas, des vols, des
+triomphes, des lances, des gloires, des murmures, des victoires à
+perte d'haleine; des airs de danse qui dureront éternellement, et
+qui, après avoir enterré le Florentin sera enterré par les
+virtuoses italiens, ce qu'il pressentait et le rendait sombre,
+triste, hargneux; car personne n'a autant d'humeur, pas même une
+jolie femme qui se lève avec un bouton sur le nez, qu'un auteur
+menacé de survivre à sa réputation; témoins Marivaux et Crébillon
+le fils.
+
+Il m'aborde... Ah, ah, vous voilà, monsieur le philosophe, et que
+faites-vous ici parmi ce tas de fainéants? Est-ce que vous perdez
+aussi votre temps à pousser le bois? C'est ainsi qu'on appelle par
+mépris jouer aux échecs ou aux dames.
+
+MOI. -- Non, mais quand je n'ai rien de mieux à faire, je m'amuse
+à regarder un instant, ceux qui le poussent bien.
+
+LUI. -- En ce cas, vous vous amusez rarement; excepté Légal et
+Philidor, le reste n'y entend rien.
+
+MOI. -- Et monsieur de Bissy donc?
+
+LUI. -- Celui-là est en joueur d'échecs, ce que mademoiselle
+Clairon est en acteur. Ils savent de ces jeux, l'un et l'autre,
+tout ce qu'on en peut apprendre.
+
+MOI. -- Vous êtes difficile, et je vois que vous ne faites grâce
+qu'aux hommes sublimes.
+
+LUI. -- Oui, aux échecs, aux dames, en poésie, en éloquence, en
+musique, et autres fadaises comme cela. A quoi bon la médiocrité
+dans ces genres.
+
+MOI. -- A peu de chose, j'en conviens. Mais c'est qu'il faut qu'il
+y ait un grand nombre d'hommes qui s'y appliquent, pour faire
+sortir l'homme de génie. Il est un dans la multitude. Mais
+laissons cela. Il y a une éternité que je ne vous ai vu. Je ne
+pense guère à vous, quand je ne vous vois pas. Mais vous me
+plaisez toujours à revoir. Qu'avez-vous fait?
+
+LUI. -- Ce que vous, moi et tous les autres font; du bien, du mal
+et rien. Et puis j'ai eu faim, et j'ai mangé, quand l'occasion
+s'en est présentée; après avoir mangé, j'ai eu soif, et j'ai bu
+quelquefois. Cependant la barbe me venait; et quand elle a été
+venue, je l'ai fait raser.
+
+MOI. -- Vous avez mal fait. C'est la seule chose qui vous manque,
+pour être un sage.
+
+LUI. -- Oui-da. J'ai le front grand et ridé; l'oeil ardent; le nez
+saillant; les joues larges; le sourcil noir et fourni; la bouche
+bien fendue; la lèvre rebordée; et la face carrée. Si ce vaste
+menton était couvert d'une longue barbe; savez-vous que cela
+figurerait très bien en bronze ou en marbre.
+
+MOI. -- A côté d'un César, d'un Marc-Aurèle, d'un Socrate.
+
+LUI. -- Non, je serais mieux entre Diogène et Phryné. Je suis
+effronté comme l'un, et je fréquente volontiers chez les autres.
+
+MOI. -- Vous portez-vous toujours bien?
+
+LUI. -- Oui, ordinairement; mais pas merveilleusement aujourd'hui.
+
+MOI. -- Comment? Vous voilà avec un ventre de Silène; et un
+visage...
+
+LUI. -- Un visage qu'on prendrait pour son antagoniste. C'est que
+l'humeur qui fait sécher mon cher oncle engraisse apparemment son
+cher neveu.
+
+MOI. -- A propos de cet oncle, le voyez-vous quelquefois?
+
+LUI. -- Oui, passer dans la rue.
+
+MOI. -- Est-ce qu'il ne vous fait aucun bien?
+
+LUI. -- S'il en fait à quelqu'un, c'est sans s'en douter. C'est un
+philosophe dans son espèce. Il ne pense qu'à lui; le reste de
+l'univers lui est comme d'un clou à soufflet. Sa fille et sa femme
+n'ont qu'à mourir, quand elles voudront; pourvu que les cloches de
+la paroisse, qu'on sonnera pour elles, continuent de résonner la
+douzième et la dix-septième tout sera bien. Cela est heureux pour
+lui. Et c'est ce que je prise particulièrement dans les gens de
+génie. Ils ne sont bons qu'à une chose. Passé cela, rien. Ils ne
+savent ce que c'est d'être citoyens, pères, mères, frères,
+parents, amis. Entre nous, il faut leur ressembler de tout point;
+mais ne pas désirer que la graine en soit commune. Il faut des
+hommes; mais pour des hommes de génie; point. Non, ma foi, il n'en
+faut point. Ce sont eux qui changent la face du globe; et dans les
+plus petites choses, la sottise est si commune et si puissante
+qu'on ne la réforme pas sans charivari. Il s'établit partie de ce
+qu'ils ont imaginé. Partie reste comme il était; de là deux
+évangiles; un habit d'Arlequin. La sagesse du moine de Rabelais,
+est la vraie sagesse, pour son repos et pour celui des autres:
+faire son devoir, tellement quelle ment; toujours dire du bien de
+Monsieur le prieur; et laisser aller le monde à sa fantaisie. Il
+va bien, puisque la multitude en est contente. Si je savais
+l'histoire, je vous montrerais que le mal est toujours venu ici-
+bas, par quelque homme de génie. Mais je ne sais pas l'histoire,
+parce que je ne sais rien. Le diable m'emporte, si j'ai jamais
+rien appris; et si pour n'avoir rien appris, je m'en trouve plus
+mal. J'étais un jour à la table d'un ministre du roi de France qui
+a de l'esprit comme quatre; eh bien, il nous démontra clair comme
+un et un font deux, que rien n'était plus utile aux peuples que le
+mensonge; rien de plus nuisible que la vérité. Je ne me rappelle
+pas bien ses preuves; mais il s'ensuivait évidemment que les gens
+de génie sont détestables, et que si un enfant apportait en
+naissant, sur son front, la caractéristique de ce dangereux
+présent de la nature, il faudrait ou l'étouffer, ou le jeter au
+cagnard.
+
+MOI. -- Cependant ces personnages-là, si ennemis du génie,
+prétendent tous en avoir.
+
+LUI. -- Je crois bien qu'ils le pensent au-dedans d'eux-mêmes;
+mais je ne crois pas qu'ils osassent l'avouer.
+
+MOI. -- C'est par modestie. Vous conçûtes donc là, une terrible
+haine contre le génie.
+
+LUI. -- A n'en jamais revenir.
+
+MOI. -- Mais j'ai vu un temps que vous vous désespériez de n'être
+qu'un homme commun. Vous ne serez jamais heureux, si le pour et le
+contre vous afflige également. Il faudrait prendre son parti, et y
+demeurer attaché. Tout en convenant avec vous que les hommes de
+génie sont communément singuliers, ou comme dit le proverbe, qu'il
+n'y a point de grands esprits sans un grain de folie, on n'en
+reviendra pas. On méprisera les siècles qui n'en auront pas
+produit. Ils feront l'honneur des peuples chez lesquels ils auront
+existé; tôt ou tard, on leur élève des statues, et on les regarde
+comme les bienfaiteurs du genre humain. N'en déplaise au ministre
+sublime que vous m'avez cité, je crois que si le mensonge peut
+servir un moment, il est nécessairement nuisible à la longue; et
+qu'au contraire, la vérité sert nécessairement à la longue; bien
+qu'il puisse arriver qu'elle nuise dans le moment. D'où je serais
+tenté de conclure que l'homme de génie qui décrie une erreur
+générale, ou qui accrédite une grande vérité, est toujours un être
+digne de notre vénération. Il peut arriver que cet être soit la
+victime du préjugé et des lois; mais il y a deux sortes de lois,
+les unes d'une équité, d'une généralité absolues; d'autres
+bizarres qui ne doivent leur sanction qu'à l'aveuglement ou la
+nécessité des circonstances. Celles-ci ne couvrent le coupable qui
+les enfreint que d'une ignominie passagère; ignominie que le temps
+reverse sur les juges et sur les nations, pour y rester à jamais.
+De Socrate, ou du magistrat qui lui fit boire la ciguë, quel est
+aujourd'hui le déshonoré?
+
+LUI. -- Le voilà bien avancé! en a-t-il été moins condamné? en a-
+t-il moins été mis à mort? en a-t-il moins été un citoyen
+turbulent? par le mépris d'une mauvaise loi, en a-t-il moins
+encouragé les fous au mépris des bonnes? en a-t-il moins été un
+particulier audacieux et bizarre? Vous n'étiez pas éloigné tout à
+l'heure d'un aveu peu favorable aux hommes de génie.
+
+MOI. -- Écoutez-moi, cher homme. Une société ne devrait point
+avoir de mauvaises lois; et si elle n'en avait que de bonnes, elle
+ne serait jamais dans le cas de persécuter un homme de génie. Je
+ne vous ai pas dit que le génie fût indivisiblement attaché à la
+méchanceté, ni la méchanceté au génie. Un sot sera plus souvent un
+méchant qu'un homme d'esprit. Quand un homme de génie serait
+communément d'un commerce dur, difficile, épineux, insupportable,
+quand même ce serait un méchant, qu'en concluriez-vous?
+LUI. -- Qu'il est bon à noyer.
+
+MOI. -- Doucement; cher homme. Ça, dites-moi; je ne prendrai pas
+votre oncle pour exemple; c'est un homme dur; c'est un brutal; il
+est sans humanité; il est avare. Il est mauvais père, mauvais
+époux; mauvais oncle; mais il n'est pas assez décidé que ce soit
+un homme de génie; qu'il ait poussé son art fort loin, et qu'il
+soit question de ses ouvrages dans dix ans. Mais Racine? Celui-là
+certes avait du génie, et ne passait pas pour un trop bon homme.
+Mais de Voltaire?
+
+LUI. -- Ne me pressez pas; car je suis conséquent.
+
+MOI. -- Lequel des deux préféreriez-vous? Ou qu'il eût été un bon
+homme, identifié avec son comptoir comme Briasson ou avec son
+aune, comme Barbier, faisant régulièrement tous les ans un enfant
+légitime à sa femme, bon mari; bon père, bon oncle, bon voisin,
+honnête commerçant, mais rien de plus; ou qu'il eût été fourbe,
+traître, ambitieux, envieux, méchant; mais auteur d'Andromaque, de
+Britannicus, d'Iphigénie, de Phèdre, d'Athalie.
+
+LUI. -- Pour lui, ma foi, peut-être que de ces deux hommes, il eût
+mieux valu qu'il eût été le premier.
+
+MOI. -- Cela est même infiniment plus vrai que vous ne le sentez.
+
+LUI. -- Oh! vous voilà, vous autres! Si nous disons quelque chose
+de bien, c'est comme des fous, ou des inspirés; par hasard. Il n'y
+a que vous autres qui vous entendiez. Oui, monsieur le philosophe.
+Je m'entends; et je m'entends ainsi que vous vous entendez.
+
+MOI. -- Voyons; eh bien, pourquoi pour lui?
+
+LUI. -- C'est que toutes ces belles choses-là qu'il a faites ne
+lui ont pas rendu vingt mille francs; et que s'il eût été un bon
+marchand en soie de la rue Saint-Denis ou Saint-Honoré, un bon
+épicier en gros, un apothicaire bien achalandé, il eût amassé une
+fortune immense, et qu'en l'amassant, il n'y aurait eu sorte de
+plaisirs dont il n'eût joui; qu'il aurait donné de temps en temps
+la pistole à un pauvre diable de bouffon comme moi qui l'aurait
+fait rire, qui lui aurait procuré dans l'occasion une jeune fille
+qui l'aurait désennuyé de l'éternelle cohabitation avec sa femme;
+que nous aurions fait d'excellents repas chez lui, joué gros jeu;
+bu d'excellents vins, d'excellentes liqueurs, d'excellents cafés,
+fait des parties de campagne; et vous voyez que je m'entendais.
+Vous riez. Mais laissez-moi dire. Il eût été mieux pour ses
+entours.
+
+MOI. -- Sans contredit; pourvu qu'il n'eût pas employé d'une façon
+déshonnête l'opulence qu'il aurait acquise par un commerce
+légitime; qu'il eût éloigné de sa maison tous ces joueurs; tous
+ces parasites; tous ces fades complaisants; tous ces fainéants,
+tous ces pervers inutiles; et qu'il eût fait assommer à coups de
+bâtons, par ses garçons de boutique, l'homme officieux qui
+soulage, par la variété, les maris, du dégoût d'une cohabitation
+habituelle avec leurs femmes.
+
+LUI. -- Assommer! monsieur, assommer! on n'assomme personne dans
+une ville bien policée. C'est un état honnête. Beaucoup de gens,
+même titrés, s'en mêlent. Et à quoi diable, voulez-vous donc qu'on
+emploie son argent, si ce n'est à avoir bonne table, bonne
+compagnie, bons vins, belles femmes, plaisirs de toutes les
+couleurs, amusements de toutes les espèces. J'aimerais autant être
+gueux que de posséder une grande fortune, sans aucune de ces
+jouissances. Mais revenons à Racine. Cet homme n'a été bon que
+pour des inconnus, et que pour le temps où il n'était plus.
+
+MOI. -- D'accord. Mais pesez le mal et le bien. Dans mille ans
+d'ici, il fera verser des larmes; il sera l'admiration des hommes.
+Dans toutes les contrées de la terre il inspirera l'humanité, la
+commisération, la tendresse; on demandera qui il était, de quel
+pays, et on l'enviera à la France. Il a fait souffrir quelques
+êtres qui ne sont plus; auxquels nous ne prenons presque aucun
+intérêt; nous n'avons rien à redouter ni de ses vices ni de ses
+défauts. Il eût été mieux sans doute qu'il eût reçu de la nature
+les vertus d'un homme de bien, avec les talents d'un grand homme.
+C'est un arbre qui a fait sécher quelques arbres plantés dans son
+voisinage; qui a étouffé les plantes qui croissaient à ses pieds;
+mais il a porté sa cime jusque dans la nue; ses branches se sont
+étendues au loin; il a prêté son ombre à ceux qui venaient, qui
+viennent et qui viendront se reposer autour de son tronc
+majestueux; il a produit des fruits d'un goût exquis et qui se
+renouvellent sans cesse. Il serait à souhaiter que de Voltaire eût
+encore la douceur de Duclos, l'ingénuité de l'abbé Trublet, la
+droiture de l'abbé d'Olivet; mais puisque cela ne se peut;
+regardons la chose du côté vraiment intéressant; oublions pour un
+moment le point que nous occupons dans l'espace et dans la durée;
+et étendons notre vue sur les siècles à venir, les régions les
+plus éloignées, et les peuples à naître. Songeons au bien de notre
+espèce. Si nous ne sommes pas assez généreux; pardonnons au moins
+à la nature d'avoir été plus sage que nous. Si vous jetez de l'eau
+froide sur la tête de Greuze, vous éteindrez peut-être son talent
+avec sa vanité. Si vous rendez de Voltaire moins sensible à la
+critique, il ne saura plus descendre dans l'âme de Mérope. Il ne
+vous touchera plus.
+
+LUI. -- Mais si la nature était aussi puissante que sage; pourquoi
+ne les a-t-elle pas faits aussi bons qu'elle les a faits grands?
+
+MOI. -- Mais ne voyez-vous pas qu'avec un pareil raisonnement vous
+renversez l'ordre général, et que si tout ici-bas était excellent,
+il n'y aurait rien d'excellent.
+
+LUI. -- Vous avez raison. Le point important est que vous et moi
+nous soyons, et que nous soyons vous et moi. Que tout aille
+d'ailleurs comme il pourra. Le meilleur ordre des choses, à mon
+avis, est celui où je devais être; et foin du plus parfait des
+mondes, si je n'en suis pas. l'aime mieux être, et même être
+impertinent raisonneur que de n'être pas.
+
+MOI. -- Il n'y a personne qui ne pense comme vous, et qui ne fasse
+le procès à l'ordre qui est; sans s'apercevoir qu'il renonce à sa
+propre existence.
+
+LUI. -- Il est vrai.
+
+MOI. -- Acceptons donc les choses comme elles sont. Voyons ce
+qu'elles nous coûtent et ce qu'elles nous rendent; et laissons là
+le tout que nous ne connaissons pas assez pour le louer ou le
+blâmer; et qui n'est peut-être ni bien ni mal; s'il est
+nécessaire, comme beaucoup d'honnêtes gens l'imaginent.
+
+LUI. -- Je n'entends pas grand-chose à tout ce que vous me débitez
+là. C'est apparemment de la philosophie; je vous préviens que je
+ne m'en mêle pas. Tout ce que je sais, c'est que je voudrais bien
+être un autre, au hasard d'être un homme de génie, un grand homme.
+Oui, il faut que j'en convienne, il y a là quelque chose qui me le
+dit. Je n'en ai jamais entendu louer un seul que son éloge ne
+m'ait fait secrètement enrager. le suis envieux. Lorsque
+j'apprends de leur vie privée quelque trait qui les dégrade, je
+l'écoute avec plaisir. Cela nous rapproche: j'en supporte plus
+aisément ma médiocrité. Je me dis: certes tu n'aurais jamais fait
+Mahomet; mais ni l'éloge du Maupeou. J'ai donc été; je suis donc
+fâché d'être médiocre. Oui, oui, je suis médiocre et fâché. Je
+n'ai jamais entendu jouer l'ouverture des Indes galantes; jamais
+entendu chanter, Profonds Abîmes du Ténare, Nuit, éternelle Nuit,
+sans me dire avec douleur; voilà ce que tu ne feras jamais.
+J'étais donc jaloux de mon oncle, et s'il y avait eu à sa mort,
+quelques belles pièces de clavecin, dans son portefeuille, je
+n'aurais pas balancé à rester moi, et à être lui.
+
+MOI. -- S'il n'y a que cela qui vous chagrine, cela n'en vaut pas
+trop la peine.
+
+LUI. -- Ce n'est rien. Ce sont des moments qui passent.
+
+Puis il se remettait à chanter l'ouverture des Indes galantes, et
+l'air Profonds Abîmes; et il ajoutait:
+
+Le quelque chose qui est là et qui me parle, me dit: Rameau, tu
+voudrais bien avoir fait ces deux morceaux-là; si tu avais fait
+ces deux morceaux-là, tu en ferais bien deux autres; et quand tu
+en aurais fait un certain nombre, on te jouerait, on te chanterait
+partout; quand tu marcherais, tu aurais la tête droite; la
+conscience te rendrait témoignage à toi-même de ton propre mérite;
+les autres, te désigneraient du doigt. On dirait, c'est lui qui a
+fait les jolies gavottes et il chantait les gavottes; puis avec
+l'air d'un homme touché, qui nage dans la joie, et qui en a les
+yeux humides, il ajoutait, en se frottant les mains; tu aurais une
+bonne maison, et il en mesurait l'étendue avec ses bras, un bon
+lit, et il s'y étendait nonchalamment, de bons vins, qu'il goûtait
+en faisant claquer sa langue contre son palais, un bon équipage et
+il levait le pied pour y monter, de jolies femmes à qui il prenait
+déjà la gorge et qu'il regardait voluptueusement, cent faquins me
+viendraient encenser tous les jours; et il croyait les voir autour
+de lui; il voyait Palissot, Poincinet, les Frérons père et fils,
+La Porte; il les entendait, il se rengorgeait, les approuvait,
+leur souriait, les dédaignait, les méprisait, les chassait, les
+rappelait; puis il continuait: et c'est ainsi que l'on te dirait
+le matin que tu es un grand homme; tu lirais dans l'histoire des
+Trois Siècles que tu es un grand homme; tu serais convaincu le
+soir que tu es un grand homme; et le grand homme, Rameau le neveu
+s'endormirait au doux murmure de l'éloge qui retentirait dans son
+oreille; même en dormant, il aurait l'air satisfait; sa poitrine
+se dilaterait, s'élèverait, s'abaisserait avec aisance; il
+ronflerait, comme un grand homme; et en parlant ainsi; il se
+laissait aller mollement sur une banquette; il fermait les yeux,
+et il imitait le sommeil heureux qu'il imaginait. Après avoir
+goûté quelques instants la douceur de ce repos, il se réveillait,
+étendait ses bras, bâillait, se frottait les yeux, et cherchait
+encore autour de lui ses adulateurs insipides.
+
+MOI. -- Vous croyez donc que l'homme heureux a son sommeil?
+
+LUI. -- Si je le crois! Moi, pauvre hère, lorsque le soir j'ai
+regagné mon grenier et que je me suis fourré dans mon grabat, je
+suis ratatiné sous ma couverture; j'ai la poitrine étroite et la
+respiration gênée; c'est une espèce de plainte faible qu'on entend
+à peine; au lieu qu'un financier fait retentir son appartement, et
+étonne toute sa rue. Mais ce qui m'afflige aujourd'hui, ce n'est
+pas de ronfler et de dormir mesquinement, comme un misérable.
+
+MOI. -- Cela est pourtant triste.
+
+LUI. -- Ce qui m'est arrivé l'est bien davantage.
+
+MOI. -- Qu'est-ce donc?
+
+LUI. -- Vous avez toujours pris quelque intérêt à moi, parce que
+je suis un bon diable que vous méprisez dans le fond, mais qui
+vous amuse.
+
+MOI. -- C'est la vérité.
+
+LUI. -- Et je vais vous le dire.
+
+Avant que de commencer, il pousse un profond soupir et porte ses
+deux mains à son front. Ensuite, il reprend un air tranquille, et
+me dit:
+
+Vous savez que je suis un ignorant, un sot, un fou, un
+impertinent, un paresseux, ce que nos Bourguignons appellent un
+fieffé truand, un escroc, un gourmand...
+
+MOI. -- Quel panégyrique!
+
+LUI. -- Il est vrai de tout point. Il n'y en a pas un mot à
+rabattre. Point de contestation là-dessus, s'il vous plaît.
+Personne ne me connaît mieux que moi; et je ne dis pas tout.
+
+MOI. -- Je ne veux point vous fâcher; et je conviendrai de tout.
+
+LUI. -- Eh bien, je vivais avec des gens qui m'avaient pris en
+gré, précisément parce que j'étais doué, à un rare degré, de
+toutes ces qualités.
+
+MOI. -- Cela est singulier. Jusqu'à présent j'avais cru ou qu'on
+se les cachait à soi-même, ou qu'on se les pardonnait, et qu'on
+les méprisait dans les autres.
+
+LUI. -- Se les cacher, est-ce qu'on le peut? Soyez sûr que, quand
+Palissot est seul et qu'il revient sur lui-même, il se dit bien
+d'autres choses. Soyez sûr qu'en tête à tête avec son collègue,
+ils s'avouent franchement qu'ils ne sont que deux insignes
+maroufles. Les mépriser dans les autres! mes gens étaient plus
+équitables, et leur caractère me réussissait merveilleusement
+auprès d'eux. J'étais comme un coq en pâte. On me fêtait. On ne me
+perdait pas un moment, sans me regretter. J'étais leur petit
+Rameau, leur joli Rameau, leur Rameau le fou l'impertinent,
+l'ignorant, le paresseux, le gourmand, le bouffon, la grosse bête.
+Il n'y avait pas une de ces épithètes familières qui ne me valût
+un sourire, une caresse, un petit coup sur l'épaule, un soufflet,
+un coup de pied, à table un bon morceau qu'on me jetait sur mon
+assiette, hors de table une liberté que je prenais sans
+conséquence, car moi, je suis sans conséquence. On fait de moi,
+avec moi, devant moi, tout ce qu'on veut, sans que je m'en
+formalise; et les petits présents qui me pleuvaient? Le grand
+chien que je suis; j'ai tout perdu! J'ai tout perdu pour avoir eu
+le sens commun, une fois, une seule fois en ma vie; ah, si cela
+m'arrive jamais!
+
+MOI. -- De quoi s'agissait-il donc?
+
+LUI. -- C'est une sottise incomparable, incompréhensible,
+irrémissible.
+
+MOI. -- Quelle sottise encore?
+
+LUI. -- Rameau, Rameau, vous avait-on pris pour cela! La sottise
+d'avoir eu un peu de goût, un peu d'esprit, un peu de raison.
+Rameau, mon ami, cela vous apprendra à rester ce que Dieu vous fit
+et ce que vos protecteurs vous voulaient. Aussi l'on vous a pris
+par les épaules, on vous a conduit à la porte; on vous a dit,
+«Faquin, tirez; ne reparaissez plus. Cela veut avoir du sens, de
+la raison, je crois! Tirez. Nous avons de ces qualités là, de
+reste.» Vous vous en êtes allé en vous mordant les doigts; c'est
+votre langue maudite qu'il fallait mordre auparavant. Pour ne vous
+en être pas avisé, vous voilà sur le pavé, sans le sol, et ne
+sachant où donner de la tête. Vous étiez nourri à bouche que veux-
+tu, et vous retournerez au regrat; bien logé, et vous serez trop
+heureux si l'on vous rend votre grenier; bien couché, et la paille
+vous attend entre le cocher de Monsieur de Soubise et l'ami Robbé.
+Au lieu d'un sommeil doux et tranquille, comme vous l'aviez, vous
+entendrez d'une oreille le hennissement et le piétinement des
+chevaux, de l'autre, le bruit mille fois plus insupportable des
+vers secs, durs et barbares. Malheureux, malavisé, possédé d'un
+million de diables!
+
+MOI. -- Mais n'y aurait-il pas moyen de se rapatrier? La faute que
+vous avez commise est-elle si impardonnable? A votre place,
+j'irais retrouver mes gens. Vous leur êtes plus nécessaire que
+vous ne croyez.
+
+LUI. -- Oh, je suis sûr qu'à présent qu'ils ne m'ont pas, pour les
+faire rire, ils s'ennuient comme des chiens.
+
+MOI. -- J'irais donc les retrouver. Je ne leur laisserais pas le
+temps de se passer de moi; de se tourner vers quelque amusement
+honnête: car qui sait ce qui peut arriver?
+
+LUI. -- Ce n'est pas là ce que je crains. Cela n'arrivera pas.
+
+MOI. -- Quelque sublime que vous soyez, un autre peut vous
+remplacer.
+
+LUI. -- Difficilement.
+
+MOI. -- D'accord. Cependant j'irais avec ce visage défait, ces
+yeux égarés, ce col débraillé, ces cheveux ébouriffés, dans l'état
+vraiment tragique où vous voilà. Je me jetterais aux pieds de la
+divinité. Je me collerais la face contre terre; et sans me
+relever, je lui dirais d'une voix basse et sanglotante: «Pardon,
+madame! pardon! je suis un indigne, un infâme. Ce fut un
+malheureux instant; car vous savez que je ne suis pas sujet à
+avoir du sens commun, et je vous promets de n'en avoir de ma vie.»
+
+Ce qu'il y a de plaisant, c'est que, tandis que je lui tenais ce
+discours, il en exécutait la pantomime. Il s'était prosterné; il
+avait collé son visage contre terre; il paraissait tenir entre ses
+deux mains le bout d'une pantoufle; il pleurait; il sanglotait; il
+disait, «oui, ma petite reine; oui, je le promets; je n'en aurai
+de ma vie, de ma vie». Puis se relevant brusquement, il ajouta
+d'un ton sérieux et réfléchi:
+
+LUI. -- Oui: vous avez raison. Je crois que c'est le mieux. Elle
+est bonne. Monsieur Viellard dit qu'elle est si bonne. Moi, je
+sais un peu qu'elle l'est. Mais cependant aller s'humilier devant
+une guenon! Crier miséricorde aux pieds d'une misérable petite
+histrionne que les sifflets du parterre ne cessent de poursuivre!
+Moi, Rameau! fils de Monsieur Rameau, apothicaire de Dijon, qui
+est un homme de bien et qui n'a jamais fléchi le genou devant qui
+que ce soit! Moi, Rameau, le neveu de celui qu'on appelle le grand
+Rameau, qu'on voit se promener droit et les bras en l'air, au
+Palais-Royal, depuis que monsieur Carmontelle l'a dessiné courbé,
+et les mains sous les basques de son habit! Moi qui ai composé des
+pièces de clavecins que personne ne joue, mais qui seront peut-
+être les seules qui passeront à la postérité qui les jouera; moi!
+moi enfin! J'irais!... Tenez, Monsieur, cela ne se peut. Et
+mettant sa main droite sur sa poitrine, il ajoutait: le me sens là
+quelque chose qui s'élève et qui me dit, «Rameau, tu n'en feras
+rien». Il faut qu'il y ait une certaine dignité attachée à la
+nature de l'homme, que rien ne peut étouffer. Cela se réveille à
+propos de bottes. Oui, à propos de bottes; car il y a d'autres
+jours où il ne m'en coûterait rien pour être vil tant qu'on
+voudrait; ces jours-là, pour un liard, je baiserais le cul à la
+petite Hus.
+
+MOI. -- Hé, mais, l'ami; elle est blanche, jolie, jeune, douce,
+potelée; et c'est un acte d'humilité auquel un plus délicat que
+vous pourrait quelquefois s'abaisser.
+
+LUI. -- Entendons-nous; c'est qu'il y a baiser le cul au simple,
+et baiser le cul au figuré. Demandez au gros Bergier qui baise le
+cul de madame de La Marck au simple et au figuré; et ma foi, le
+simple et le figuré me déplairaient également là.
+
+MOI. -- Si l'expédient que je vous suggère ne vous convient pas;
+ayez donc le courage d'être gueux.
+
+LUI. -- Il est dur d'être gueux, tandis qu'il y a tant de sots
+opulents aux dépens desquels on peut vivre. Et puis le mépris de
+soi; il est insupportable.
+
+MOI. -- Est-ce que vous connaissez ce sentiment-là?
+
+LUI. -- Si je le connais; combien de fois, je me suis dit:
+«Comment, Rameau, il y a dix mille bonnes tables à Paris, à quinze
+ou vingt couverts chacune; et de ces couverts-là, il n'y en a pas
+un pour toi! Il y a des bourses pleines d'or qui se versent de
+droite et de gauche, et il n'en tombe pas une pièce sur toi! Mille
+petits beaux esprits, sans talent, sans mérite; mille petites
+créatures, sans charmes; mille plats intrigants, sont bien vêtus,
+et tu irais tout nu? Et tu serais imbécile à ce point? est-ce que
+tu ne saurais pas mentir, jurer, parjurer, promettre, tenir ou
+manquer comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas te mettre à
+quatre pattes, comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas
+favoriser l'intrigue de Madame, et porter le billet doux de
+Monsieur, comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas encourager
+ce jeune homme à parler à Mademoiselle, et persuader à
+Mademoiselle de l'écouter, comme un autre? est-ce que tu ne
+saurais pas faire entendre à la fille d'un de nos bourgeois,
+qu'elle est mal mise; que de belles boucles d'oreilles, un peu de
+rouge, des dentelles, une robe à la polonaise, lui siéraient à
+ravir? que ces petits pieds-là ne sont pas faits pour marcher dans
+la rue? qu'il y a un beau monsieur, jeune et riche, qui a un habit
+galonné d'or, un superbe équipage, six grands laquais, qui l'a vue
+en passant, qui la trouve charmante; et que depuis ce jour-là il
+en a perdu le boire et le manger; qu'il n'en dort plus, et qu'il
+en mourra?» Mais mon papa. -- Bon, bon; votre papa! il s'en
+fâchera d'abord un peu. -- Et maman qui me recommande tant d'être
+honnête fille? qui me dit qu'il n'y a rien dans ce monde que
+l'honneur? -- Vieux propos qui ne signifient rien. -- Et mon
+confesseur? -- Vous ne le verrez plus; ou si vous persistez dans
+la fantaisie d'aller lui faire l'histoire de vos amusements; il
+vous en coûtera quelques livres de sucre et de café. -- C'est un
+homme sévère qui m'a déjà refusé l'absolution, pour la chanson,
+viens dans ma cellule. -- C'est que vous n'aviez rien à lui
+donner... Mais quand vous lui apparaîtrez en dentelles. -- J'aurai
+donc des dentelles? -- Sans doute et de toutes les sortes... en
+belles boucles de diamants. -- J'aurai donc de belles boucles de
+diamants? -- Oui. -- Comme celles de cette marquise qui vient
+quelquefois prendre des gants, dans notre boutique? --
+Précisément. Dans un bel équipage, avec des chevaux gris pommelés;
+deux grands laquais, un petit nègre, et le coureur en avant, du
+rouge, des mouches, la queue portée. -- Au bal? -- Au bal... à
+l'Opéra, à la Comédie...» Déjà le coeur lui tressaillit de joie.
+Tu joues avec un papier entre tes doigts.» Qu'est cela? -- Ce
+n'est rien -- Il me semble que si. -- C'est un billet. -- Et pour
+qui? -- Pour vous, si vous étiez un peu curieuse. -- Curieuse, je
+le suis beaucoup. Voyons.» Elle lit.» Une entrevue, cela ne se
+peut. -- En allant à la messe. -- Maman m'accompagne toujours;
+mais s'il venait ici, un peu matin; je me lève la première; et je
+suis au comptoir, avant qu'on soit levé.» Il vient: il plaît; un
+beau jour, à la brune, la petite disparaît, et l'on me compte mes
+deux mille écus... Et quoi tu possèdes ce talent-là; et tu manques
+de pain! N'as-tu pas de honte, malheureux? Je me rappelais un tas
+de coquins, qui né m'allaient pas à la cheville et qui
+regorgeaient de richesses. J'étais en surtout de baracan, et ils
+étaient couverts de velours; ils s'appuyaient sur la canne à pomme
+d'or et en bec de corbin; et ils avaient l'Aristote ou le Platon
+au doigt. Qu'étaient-ce pourtant? la plupart de misérables croque-
+notes, aujourd'hui ce sont des espèces de seigneurs. Alors je me
+sentais du courage; l'âme élevée; l'esprit subtil, et capable de
+tout. Mais ces heureuses dispositions apparemment ne duraient pas;
+car jusqu'à présent, je n'ai pu faire un certain chemin. Quoi
+qu'il en soit, voilà le texte de mes fréquents soliloques que vous
+pouvez paraphraser à votre fantaisie; pourvu que vous en concluiez
+que je connais le mépris de soi-même, ou ce tourment de la
+conscience qui naît de l'inutilité des dons que le Ciel nous a
+départis; c'est le plus cruel de tous. Il vaudrait presque autant
+que l'homme ne fût pas né.
+
+Je l'écoutais, et à mesure qu'il faisait la scène du proxénète et
+de la jeune fille qu'il séduisait; l'âme agitée de deux mouvements
+opposés, je ne savais si je m'abandonnerais à l'envie de rire, ou
+au transport de l'indignation. le souffrais. Vingt fois un éclat
+de rire empêcha ma colère d'éclater; vingt fois la colère qui
+s'élevait au fond de mon coeur se termina par un éclat de rire.
+l'étais confondu de tant de sagacité, et de tant de bassesse;
+d'idées si justes et alternativement si fausses; d'une perversité
+si générale de sentiments, d'une turpitude si complète, et d'une
+franchise si peu commune. Il s'aperçut du conflit qui se passait
+en moi.
+
+Qu'avez-vous? me dit-il.
+
+MOI. -- Rien.
+
+LUI. -- Vous me paraissez troublé.
+
+MOI. -- Je le suis aussi.
+
+LUI. -- Mais enfin que me conseillez-vous?
+
+MOI. -- De changer de propos. Ah, malheureux, dans quel état
+d'abjection, vous êtes né ou tombé.
+
+LUI. -- J'en conviens. Mais cependant que mon état ne vous touche
+pas trop. Mon projet, en m'ouvrant à vous, n'était point de vous
+affliger. Je me suis fait chez ces gens quelque épargne. Songez
+que je n'avais besoin de rien, mais de rien absolument; et que
+l'on m'accordait tant pour mes menus plaisirs.
+
+Alors il recommença à se frapper le front, avec un de ses poings,
+à se mordre la lèvre, et rouler au plafond ses yeux égarés;
+ajoutant, mais c'est une affaire faite. l'ai mis quelque chose de
+côté. Le temps s'est écoulé; et c'est toujours autant d'amassé.
+
+MOI. -- Vous voulez dire de perdu.
+
+LUI. -- Non, non, d'amassé. On s'enrichit à chaque instant. Un
+jour de moins à vivre, ou un écu de plus; c'est tout un. Le point
+important est d'aller aisément, librement, agréablement,
+copieusement, tous les soirs à la garde-robe. O stercus pretiosum!
+Voilà le grand résultat de la vie dans tous les états. Au dernier
+moment, tous sont également riches; et Samuel Bernard qui à force
+de vols, de pillages, de banqueroutes laisse vingt-sept millions
+en or, et Rameau qui ne laissera rien; Rameau à qui la charité
+fournira la serpillière dont on l'enveloppera. Le mort n'entend
+pas sonner les cloches. C'est en vain que cent prêtres
+s'égosillent pour lui: qu'il est précédé et suivi d'une longue
+file de torches ardentes; son âme ne marche pas à côté du maître
+des cérémonies. Pourrir sous du marbre, pourrir sous de la terre,
+c'est toujours pourrir. Avoir autour de son cercueil les Enfants
+rouges, et les Enfants bleus, ou n'avoir personne, qu'est-ce que
+cela fait. Et puis vous voyez bien ce poignet; il était raide
+comme un diable. Ces dix doigts, c'étaient autant de bâtons fichés
+dans un métacarpe de bois; et ces tendons, c'étaient de vieilles
+cordes à boyau plus sèches, plus raides, plus inflexibles que
+celles qui ont servi à la roue d'un tourneur. Mais je vous les ai
+tant tourmentées, tant brisées, tant rompues. Tu ne veux pas
+aller; et moi, mordieu, je dis que tu iras; et cela sera.
+
+Et tout en disant cela, de la main droite, il s'était saisi les
+doigts et le poignet de la main gauche; et il les renversait en
+dessus; en dessous; l'extrémité des doigts touchait au bras; les
+jointures en craquaient; je craignais que les os n'en demeurassent
+disloqués.
+
+MOI. -- Prenez garde, lui dis-je; vous allez vous estropier.
+
+LUI. -- Ne craignez rien. Ils y sont faits; depuis dix ans, je
+leur en ai bien donné d'une autre façon. Malgré qu'ils en eussent,
+il a bien fallu que les bougres s'y accoutumassent, et qu'ils
+apprissent à se placer sur les touches et à voltiger sur les
+cordes. Aussi à présent cela va. Oui, cela va.
+
+En même temps, il se met dans l'attitude d'un joueur de violon; il
+fredonne de la voix un allegro de Locatelli, son bras droit imite
+le mouvement de l'archet; sa main gauche et ses doigts semblent se
+promener sur la longueur du manche; s'il fait un ton faux; il
+s'arrête; il remonte ou baisse la corde; il la pince de l'ongle,
+pour s'assurer qu'elle est juste; il reprend le morceau où il l'a
+laissé; il bat la mesure du pied; il se démène de la tête, des
+pieds, des mains, des bras, du corps. Comme vous avez vu
+quelquefois au Concert spirituel, Ferrari ou Chiabran, ou quelque
+autre virtuose, dans les mêmes convulsions, m'offrant l'image du
+même supplice, et me causant à peu près la même peine; car n'est-
+ce pas une chose pénible à voir que le tourment, dans celui qui
+s'occupe à me peindre le plaisir; tirez entre cet homme et moi, un
+rideau qui me le cache, s'il faut qu'il me montre un patient
+appliqué à la question. Au milieu de ses agitations et de ses
+cris, s'il se présentait une tenue, un de ces endroits harmonieux
+où l'archet se meut lentement sur plusieurs cordes à la fois, son
+visage prenait l'air de l'extase sa voix s'adoucissait, il
+s'écoutait avec ravissement. Il est sûr que les accords
+résonnaient dans ses oreilles et dans les miennes. Puis, remettant
+son instrument sous son bras gauche, de la même main dont il le
+tenait, et laissant tomber sa main droite, avec son archet. Eh
+bien, me disait-il, qu'en pensez-vous?
+
+MOI. -- A merveille.
+
+LUI. -- Cela va, ce me semble; cela résonne à peu près, comme les
+autres.
+
+Et aussitôt, il s'accroupit, comme un musicien qui se met au
+clavecin. le vous demande grâce, pour vous et pour moi, lui dis-
+je.
+
+LUI. -- Non, non; puisque je vous tiens, vous m'entendrez. Je ne
+veux point d'un suffrage qu'on m'accorde sans savoir pourquoi.
+Vous me louerez d'un ton plus assuré, et cela me vaudra quelque
+écolier.
+
+MOI. -- Je suis si peu répandu, et vous allez vous fatiguer en
+pure perte.
+
+LUI. -- Je ne me fatigue jamais.
+
+Comme je vis que je voudrais inutilement avoir pitié de mon homme,
+car la sonate sur le violon l'avait mis tout en eau, je pris le
+parti de le laisser faire. Le voilà donc assis au clavecin; les
+jambes fléchies, la tête élevée vers le plafond où l'on eût dit
+qu'il voyait une partition notée, chantant; préludant, exécutant
+une pièce d'Alberti, ou de Galuppi, je ne sais lequel des deux. Sa
+voix allait comme le vent, et ses doigts voltigeaient sur les
+touches; tantôt laissant le dessus, pour prendre la basse; tantôt
+quittant la partie d'accompagnement, pour revenir au-dessus. Les
+passions se succédaient sur son visage. On y distinguait la
+tendresse, la colère, le plaisir, la douleur. On sentait les
+piano, les forte. Et je suis sûr qu'un plus habile que moi, aurait
+reconnu le morceau, au mouvement, au caractère, à ses mines et à
+quelques traits de chant qui lui échappaient par intervalle. Mais
+ce qu'il y avait de bizarre; c'est que de temps en temps, il
+tâtonnait; se reprenait; comme s'il eût manqué et se dépitait dé
+n'avoir plus la pièce dans les doigts. Enfin, vous voyez, dit-il,
+en se redressant et en essuyant les gouttes de sueur qui
+descendaient le long de ses joues, que nous savons aussi placer un
+triton, une quinte superflue, et que l'enchaînement des dominantes
+nous est familier. Ces passages enharmoniques dont le cher oncle a
+fait tant de train, ce n'est pas la mer à boire, nous nous en
+tirons.
+
+MOI. -- Vous vous êtes donné bien de la peine, pour me montrer que
+vous étiez fort habile; j'étais homme à vous croire sur votre
+parole.
+
+LUI. -- Fort habile? oh non! pour mon métier, je le sais à peu
+près, et c'est plus qu'il ne faut. Car dans ce pays-ci est-ce
+qu'on est obligé de savoir ce qu'on montre?
+
+MOI. -- Pas plus que de savoir ce qu'on apprend.
+
+LUI. -- Cela est juste, morbleu, et très juste. Là, Monsieur le
+philosophe: la main sur la conscience, parlez net. Il y eut un
+temps où vous n'étiez pas cossu comme aujourd'hui.
+
+MOI. -- Je ne le suis pas encore trop.
+
+LUI. -- Mais vous n'iriez plus au Luxembourg en été, vous vous en
+souvenez...
+
+MOI. -- Laissons cela; oui, je m en souviens.
+
+LUI. -- En redingote de peluche grise.
+
+MOI. -- Oui, oui.
+
+LUI. -- Éreintée par un des côtés; avec la manchette déchirée, et
+les bas de laine, noirs et recousus par derrière avec du fil
+blanc.
+
+MOI. -- Et oui, oui, tout comme il vous plaira.
+
+LUI. -- Que faisiez-vous alors dans l'allée des Soupirs?
+
+MOI. -- Une assez triste figure.
+
+LUI. -- Au sortir de là, vous trottiez sur le pavé.
+
+MOI. -- D'accord.
+
+LUI. -- Vous donniez des leçons de mathématiques.
+
+MOI. -- Sans en savoir un mot. N'est-ce pas là que vous en vouliez
+venir?
+
+LUI. -- Justement.
+
+MOI. -- J'apprenais en montrant aux autres, et j'ai fait quelques
+bons écoliers.
+
+LUI. -- Cela se peut, mais il n'en est pas de la musique comme de
+l'algèbre ou de la géométrie. Aujourd'hui que vous êtes un gros
+monsieur...
+
+MOI. -- Pas si gros.
+
+LUI. -- Que vous avez du foin dans vos bottes...
+
+MOI. -- Très peu.
+
+LUI. -- Vous donnez des maîtres à votre fille.
+
+MOI. -- Pas encore. C'est sa mère qui se mêle de son éducation;
+car il faut avoir la paix chez soi.
+
+LUI. -- La paix chez soi? morbleu, on ne l'a que quand on est le
+serviteur ou le maître; et c'est le maître qu'il faut être. J'ai
+eu une femme. Dieu veuille avoir son âme mais quand il lui
+arrivait quelquefois de se rebéquer je m'élevais sur mes ergots;
+je déployais mon tonnerre; je disais, comme Dieu, que la lumière
+se fasse et la lumière était faite. Aussi en quatre années de
+temps, nous n'avons pas eu dix fois un mot, l'un plus haut que
+l'autre. Quel âge a votre enfant?
+
+MOI. -- Cela ne fait rien à l'affaire.
+
+LUI. -- Quel âge a votre enfant?
+
+MOI. -- Et que diable, laissons là mon enfant et son âge, et
+revenons aux maîtres qu'elle aura.
+
+LUI. -- Pardieu, je ne sache rien de si têtu qu'un philosophe. En
+vous suppliant très humblement, ne pourrait-on savoir de
+Monseigneur le philosophe, quel âge à peu près peut avoir
+Mademoiselle sa fille.
+
+MOI. -- Supposez-lui huit ans.
+
+LUI. -- Huit ans! il y a quatre ans que cela devrait avoir les
+doigts sur les touches.
+
+MOI. -- Mais peut-être ne me soucié-je pas trop de faire entrer
+dans le plan de son éducation, une étude qui occupe si longtemps
+et qui sert si peu.
+
+LUI. -- Et que lui apprendrez-vous donc, s'il vous plaît?
+
+MOI. -- A raisonner juste, si je puis; chose si peu commune parmi
+les hommes, et plus rare encore parmi les femmes.
+
+LUI. -- Et laissez-la déraisonner, tant qu'elle voudra. Pourvu
+qu'elle soit jolie, amusante et coquette.
+
+MOI. -- Puisque la nature a été assez ingrate envers elle pour lui
+donner une organisation délicate, avec une âme sensible, et
+l'exposer aux mêmes peines de la vie que si elle avait une
+organisation forte, et un coeur de bronze, je lui apprendrai, si
+je puis, à les supporter avec courage.
+
+LUI. -- Et laissez-la pleurer, souffrir, minauder, avoir des nerfs
+agacés, comme les autres; pourvu qu'elle soit jolie, amusante et
+coquette. Quoi, point de danse?
+
+MOI. -- Pas plus qu'il n'en faut pour faire une révérence, avoir
+un maintien décent, se bien présenter, et savoir marcher.
+
+LUI. -- Point de chant?
+
+MOI. -- Pas plus qu'il n'en faut, pour bien prononcer.
+
+LUI. -- Point de musique?
+
+MOI. -- S'il y avait un bon maître d'harmonie, je la lui
+confierais volontiers, deux heures par jour, pendant un ou deux
+ans; pas davantage.
+
+LUI. -- Et à la place des choses essentielles que vous
+supprimez...
+
+MOI. -- Je mets de la grammaire, de la fable, de l'histoire, de la
+géographie, un peu de dessin, et beaucoup de morale.
+
+LUI. -- Combien il me serait facile de vous prouver l'inutilité de
+toutes ces connaissances-là, dans un monde tel que le nôtre; que
+dis-je, l'inutilité, peut-être le danger. Mais je m'en tiendrai
+pour ce moment à une question, ne lui faudrait-il pas un ou deux
+maîtres?
+
+MOI. -- Sans doute.
+
+LUI. -- Ah, nous y revoilà. Et ces maîtres, vous espérez qu'ils
+sauront la grammaire, la fable, l'histoire, la géographie, la
+morale dont ils lui donneront des leçons? Chansons, mon cher
+maître, chansons. S'ils possédaient ces choses assez pour les
+montrer, ils ne les montreraient pas.
+
+MOI. -- Et pourquoi?
+
+LUI. -- C'est qu'ils auraient passé leur vie à les étudier Il faut
+être profond dans l'art ou dans la science, pour en bien posséder
+les éléments. Les ouvrages classiques ne peuvent être bien faits,
+que par ceux qui ont blanchi sous le harnais. C'est le milieu et
+la fin qui éclaircissent les ténèbres du commencement. Demandez à
+votre ami, monsieur d'Alembert, le coryphée de la science
+mathématique, s'il serait trop bon pour en faire des éléments. Ce
+n'est qu'après trente à quarante ans d'exercice que mon oncle a
+entrevu les premières lueurs de la théorie musicale.
+
+MOI. -- Ô fou, archifou, m'écriai-je, comment se fait il que dans
+ta mauvaise tête, il se trouve des idées si justes, pêle-mêle,
+avec tant d'extravagances.
+
+LUI. -- Qui diable sait cela? C'est le hasard qui vous les jette,
+et elles demeurent. Tant y a, que, quand on ne sait pas tout, on
+ne sait rien de bien. On ignore où une chose va; d'où une autre
+vient; où celle-ci ou celle-la veulent être placées; laquelle doit
+passer la première, où sera mieux la seconde. Montre-t-on bien
+sans la méthode? Et la méthode, d'où naît-elle? Tenez, mon
+philosophe, j'ai dans la tête que la physique sera toujours une
+pauvre science; une goutte d'eau prise avec la pointe d'une
+aiguille dans le vaste océan; un grain détaché de la chaîne des
+Alpes; et les raisons des phénomènes? en vérité, il vaudrait
+autant ignorer que de savoir si peu et si mal; et c'était
+précisément où j'en étais, lorsque je me fis maître
+d'accompagnement et de composition. A quoi rêvez-vous?
+
+MOI. -- Je rêve que tout ce que vous venez de dire, est plus
+spécieux que solide. Mais laissons cela. Vous avez montré, dites-
+vous, l'accompagnement et la composition?
+
+LUI. -- Oui.
+
+MOI. -- Et vous n'en saviez rien du tout?
+
+LUI. -- Non, ma foi; et c'est pour cela qu'il y en avait de pires
+que moi: ceux qui croyaient savoir quelque chose. Au moins je ne
+gâtais ni le jugement ni les mains des enfants. En passant de moi,
+à un bon maître, comme ils n'avaient rien appris, du moins ils
+n'avaient rien à désapprendre; et c'était toujours autant d'argent
+et de temps épargnés.
+
+MOI. -- Comment faisiez-vous?
+
+LUI. -- Comme ils font tous. J'arrivais. Je me jetais dans une
+chaise: «Que le temps est mauvais! que le pavé est fatigant!» Je
+bavardais quelques nouvelles: «Mademoiselle Lemierre devait faire
+un rôle de vestale dans l'opéra nouveau. Mais elle est grosse pour
+la seconde fois. On ne sait qui la doublera. Mademoiselle Arnould
+vient de quitter son petit comte. On dit qu'elle est en
+négociation avec Bertin. Le petit comte a pourtant trouvé la
+porcelaine de monsieur de Montamy. Il y avait au dernier Concert
+des amateurs, une Italienne qui a chanté comme un ange. C'est un
+rare corps que ce Préville. Il faut le voir dans le Mercure
+galant; l'endroit de l'énigme est impayable. Cette pauvre Dumesnil
+ne sait plus ni ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait. Allons,
+Mademoiselle; prenez votre livre.» Tandis que Mademoiselle, qui ne
+se presse pas, cherche son livre qu'elle a égaré, qu'on appelle
+une femme de chambre, qu'on gronde, je continue, «La Clairon est
+vraiment incompréhensible. On parle d'un mariage fort saugrenu.
+C'est celui de mademoiselle, comment l'appelez-vous? une petite
+créature qu'il entretenait, à qui il a fait deux ou trois enfants,
+qui avait été entretenue par tant d'autres. -- Allons, Rameau;
+cela ne se peut, vous radotez. -- Je ne radote point. On dit même
+que la chose est faite. Le bruit court que de Voltaire est mort.
+Tant mieux. -- Et pourquoi tant mieux? -- C'est qu'il va nous
+donner quelque bonne folie. C'est son usage que de mourir une
+quinzaine auparavant.» Que vous dirai-je encore? Je disais
+quelques polissonneries, que je rapportais des maisons où j'avais
+été; car nous sommes tous, grands colporteurs. Je faisais le fou.
+On m'écoutait. On riait. On s'écriait, «il est toujours charmant».
+Cependant, le livre de Mademoiselle s'était enfin retrouvé sous un
+fauteuil où il avait été traîné, mâchonné, déchiré, par un jeune
+doguin ou par un petit chat. Elle se mettait à son clavecin.
+D'abord elle y faisait du bruit, toute seule. Ensuite, je
+m'approchais, après avoir fait à la mère un signe d'approbation.
+La mère: «Cela ne va pas mal; on n'aurait qu'à vouloir; mais on ne
+veut pas. On aime mieux perdre son temps à jaser, à chiffonner, à
+courir, à je ne sais quoi. Vous n'êtes pas sitôt parti que le
+livre est fermé, pour ne le rouvrir qu'à votre retour. Aussi vous
+ne la grondez jamais...»
+
+Cependant comme il fallait faire quelque chose, je lui prenais les
+mains que je lui plaçais autrement. Je me dépitais. le criais
+«Sol, sol, sol; Mademoiselle, c'est un sol.» La mère:
+«Mademoiselle, est-ce que vous n'avez point d'oreille? Moi qui ne
+suis pas au clavecin, et qui ne vois pas sur votre livre, je sens
+qu'il faut un sol. Vous donnez une peine infinie à Monsieur. Je ne
+conçois pas sa patience. Vous ne retenez rien de ce qu'il vous
+dit. Vous n'avancez point...» Alors je rabattais un peu les coups,
+et hochant de la tête, je disais, «Pardonnez-moi, Madame,
+pardonnez-moi. Cela pourrait aller mieux, si Mademoiselle voulait;
+si elle étudiait un peu; mais cela ne va pas mal.» La mère: «A
+votre place, je la tiendrais un an sur la même pièce. -- Oh pour
+cela, elle n'en sortira pas qu'elle ne soit au-dessus de toutes
+les difficultés; et cela ne sera pas si long que Madame le croit.»
+La mère: «Monsieur Rameau, vous la flattez; vous êtes trop bon.
+Voilà de sa leçon la seule chose qu'elle retiendra et qu'elle
+saura bien me répéter dans l'occasion.»-- L'heure se passait. Mon
+écolière me présentait le petit cachet, avec la grâce du bras et
+la révérence qu'elle avait apprise du maître à danser. Je le
+mettais dans ma poche, pendant que la mère disait: «Fort bien,
+Mademoiselle. Si Javillier était là, il vous applaudirait.» Je
+bavardais encore un moment par bienséance; je disparaissais
+ensuite, et voilà ce qu'on appelait alors une leçon
+d'accompagnement.
+
+MOI. -- Et aujourd'hui, c'est donc autre chose.
+
+LUI. -- Vertudieu, je le crois. J'arrive. Je suis grave. Je me
+hâte d'ôter mon manchon. J'ouvre le clavecin. J'essaie les
+touches. Je suis toujours pressé: si l'on me fait attendre un
+moment, je crie comme si l'on me volait un écu. Dans une heure
+d'ici, il faut que je sois là; dans deux heures, chez madame la
+duchesse une telle. Je suis attendu à dîner chez une belle
+marquise; et au sortir de là, c'est un concert chez monsieur le
+baron de Bacq, rue Neuve-des-Petits-Champs.
+
+MOI. -- Et cependant vous n'êtes attendu nulle part?
+
+LUI. -- Il est vrai.
+
+MOI. -- Et pourquoi employer toutes ces petites viles ruses-là?
+
+LUI. -- Viles? et pourquoi, s'il vous plaît? Elles sont d'usage
+dans mon état. Je ne m'avilis point en faisant comme tout le
+monde. Ce n'est pas moi qui les ai inventées. Et je serais bizarre
+et maladroit de ne pas m'y conformer. Vraiment, je sais bien que
+si vous allez appliquer à cela certains principes généraux de je
+ne sais quelle morale qu'ils ont tous à la bouche, et qu'aucun
+d'eux ne pratique, il se trouvera que ce qui est blanc sera noir,
+et que ce qui est noir sera blanc. Mais, monsieur le philosophe,
+il y a une conscience générale. Comme il y une grammaire générale;
+et puis des exceptions dans chaque langue que vous appelez, je
+crois, vous autres savants, des... aidez-moi donc... des...
+
+MOI. -- Idiotismes.
+
+LUI. -- Tout juste. Eh bien, chaque état a ses exceptions à la
+conscience générale auxquelles je donnerais volontiers le nom
+d'idiotismes de métier.
+
+MOI. -- J'entends. Fontenelle parle bien, écrit bien quoique son
+style fourmille d'idiotismes français.
+
+LUI. -- Et le souverain, le ministre, le financier, le magistrat,
+le militaire, l'homme de lettres, l'avocat, le procureur, le
+commerçant, le banquier, l'artisan, le maître à chanter, le maître
+à danser, sont de fort honnêtes gens, quoique leur conduite
+s'écarte en plusieurs points de la conscience générale, et soit
+remplie d'idiotismes moraux. Plus l'institution des choses est
+ancienne, plus il y a d'idiotismes; plus les temps sont
+malheureux, plus les idiotismes se multiplient. Tant vaut l'homme,
+tant vaut le métier; et réciproquement, à la fin, tant vaut le
+métier, tant vaut l'homme. On fait donc valoir le métier tant
+qu'on peut.
+
+MOI. -- Ce que je conçois clairement à tout cet entortillage,
+c'est qu'il y a peu de métiers honnêtement exercés, ou peu
+d'honnêtes gens dans leurs métiers.
+
+LUI. -- Bon, il n'y en a point; mais en revanche, il y a peu de
+fripons hors de leur boutique; et tout irait assez bien, sans un
+certain nombre de gens qu'on appelle assidus, exacts, remplissant
+rigoureusement leurs devoirs, stricts, ou ce qui revient au même
+toujours dans leurs boutiques, et faisant leur métier depuis le
+matin jusqu'au soir, et ne faisant que cela. Aussi sont-ils les
+seuls qui deviennent opulents et qui soient estimés.
+
+MOI. -- A force d'idiotismes.
+
+LUI. -- C'est cela. Je vois que vous m'avez compris. Or donc un
+idiotisme de presque tous les états, car il y en a de communs à
+tous les pays, à tous les temps, comme il y a des sottises
+communes; un idiotisme commun est de se procurer le plus de
+pratiques que l'on peut; une sottise commune est de croire que le
+plus habile est celui qui en a le plus. Voilà deux exceptions à la
+conscience générale auxquelles il faut se plier. C'est une espèce
+de crédit. Ce n'est rien en soi; mais cela vaut par l'opinion. On
+a dit que bonne renommée valait mieux que ceinture dorée.
+Cependant qui a bonne renommée n'a pas ceinture dorée; et je vois
+qu'aujourd'hui qui a ceinture dorée ne manque guère de renommée.
+Il faut, autant qu'il est possible, avoir le renom et la ceinture.
+Et c'est mon objet, lorsque je me fais valoir par ce que vous
+qualifiez d'adresses viles, d'indignes petites ruses. le donne ma
+leçon, et je la donne bien; voilà la règle générale. le fais
+croire que j'en ai plus à donner que la journée n'a d'heures,
+voilà l'idiotisme.
+
+MOI. -- Et la leçon, vous la donnez bien.
+
+LUI. -- Oui, pas mal, passablement. La basse fondamentale du cher
+oncle a bien simplifié tout cela. Autrefois je volais l'argent de
+mon écolier; oui, je le volais; cela est sûr. Aujourd'hui, je le
+gagne, du moins comme les autres.
+
+MOI. -- Et le voliez-vous sans remords?
+
+LUI. -- Oh, sans remords. On dit que si un voleur vole l'autre, le
+diable s'en rie. Les parents regorgeaient d'une fortune acquise,
+Dieu sait comment; c'étaient des gens de cour, des financiers, de
+gros commerçants, des banquiers, des gens d'affaires. le les
+aidais à restituer, moi, et une foule d'autres qu'ils employaient
+comme moi. Dans la nature, toutes les espèces se dévorent; toutes
+les conditions se dévorent dans la société. Nous faisons justice
+les uns des autres, sans que la loi s'en mêle. La Deschamps,
+autrefois, aujourd'hui la Guimard venge le prince du financier; et
+c'est la marchande de modes, le bijoutier, le tapissier, la
+lingère, l'escroc, la femme de chambre, le cuisinier, le
+bourrelier, qui vengent le financier de la Deschamps. Au milieu de
+tout cela, il n'y a que l'imbécile ou l'oisif qui soit lésé, sans
+avoir vexé personne; et c'est fort bien fait. D'où vous voyez que
+ces exceptions à la conscience générale, ou ces idiotismes moraux
+dont on fait tant de bruit, sous la dénomination de tours du bâton
+ne sont rien; et qu'à tout, il n'y a que le coup d'oeil qu'il faut
+avoir juste.
+
+MOI. -- J'admire le vôtre.
+
+LUI. -- Et puis la misère. La voix de la conscience et de
+l'honneur, est bien faible, lorsque les boyaux crient. Suffit que
+si je deviens jamais riche, il faudra bien que je restitue, et que
+je suis bien résolu à restituer de toutes les manières possibles,
+par la table, par le jeu, par le vin, par les femmes.
+
+MOI. -- Mais j'ai peur que vous ne deveniez jamais riche.
+
+LUI. -- Moi, j'en ai le soupçon.
+
+MOI. -- Mais s'il en arrivait autrement, que feriez-vous?
+
+LUI. -- Je ferais comme tous les gueux revêtus; je serais le plus
+insolent maroufle qu'on eût encore vu. C'est alors que je me
+rappellerais tout ce qu'ils m'ont fait souffrir; et je leur
+rendrais bien les avanies qu'ils m'ont faites. J'aime à commander,
+et je commanderai. J'aime qu'on me loue et l'on me louera. J'aurai
+à mes gages toute la troupe villemorienne, et je leur dirai, comme
+on me l'a dit, «Allons, faquins, qu'on m'amuse», et l'on
+m'amusera; «qu'on me déchire les honnêtes gens», et on les
+déchirera, si l'on en trouve encore; et puis nous aurons des
+filles, nous nous tutoierons, quand nous serons ivres, nous nous
+enivrerons; nous ferons des contes; nous aurons toutes sortes de
+travers et de vices. Cela sera délicieux. Nous prouverons que de
+Voltaire est sans génie; que Buffon toujours guindé sur des
+échasses, n'est qu'un déclamateur ampoulé; que Montesquieu n'est
+qu'un bel esprit; nous reléguerons d'Alembert dans ses
+mathématiques, nous en donnerons sur dos et ventre à tous ces
+petits Catons, comme vous, qui nous méprisent par envie; dont la
+modestie est le manteau de l'orgueil, et dont la sobriété la loi
+du besoin. Et de la musique? C'est alors que nous en ferons.
+
+MOI. -- Au digne emploi que vous feriez de la richesse, je vois
+combien c'est grand dommage que vous soyez gueux. Vous vivriez là
+d'une manière bien honorable pour l'espèce humaine, bien utile à
+vos concitoyens; bien glorieuse pour vous.
+
+LUI. -- Mais je crois que vous vous moquez de moi; monsieur le
+philosophe, vous ne savez pas à qui vous vous jouez; vous ne vous
+doutez pas que dans ce moment je représente la partie la plus
+importante de la ville et de la cour. Nos opulents dans tous les
+états ou se sont dit à eux-mêmes ou ne sont pas dit les mêmes
+choses que je vous ai confiées; mais le fait est que la vie que je
+mènerais à leur place est exactement la leur. Voilà où vous en
+êtes, vous autres. Vous croyez que le même bonheur est fait pour
+tous. Quelle étrange vision! Le vôtre suppose un certain tour
+d'esprit romanesque que nous n'avons pas; une âme singulière, un
+goût particulier. Vous décorez cette bizarrerie du nom de vertu;
+vous l'appelez philosophie. Mais la vertu, la philosophie sont-
+elles faites pour tout le monde. En a qui peut. En conserve qui
+peut. Imaginez l'univers sage et philosophe; convenez qu'il serait
+diablement triste. Tenez, vive la philosophie; vive la sagesse de
+Salomon: Boire de bon vin, se gorger de mets délicats, se rouler
+sur de jolies femmes; se reposer dans des lits bien mollets.
+Excepté cela, le reste n'est que vanité.
+
+MOI. -- Quoi, défendre sa patrie?
+
+LUI. -- Vanité. Il n'y a plus de patrie. Je ne vois d'un pôle à
+l'autre que des tyrans et des esclaves.
+
+MOI. -- Servir ses amis?
+
+LUI. -- Vanité. Est-ce qu'on a des amis? Quand on en aurait,
+faudrait-il en faire des ingrats? Regardez-y bien, et vous verrez
+que c'est presque toujours là ce qu'on recueille des services
+rendus. La reconnaissance est un fardeau; et tout fardeau est fait
+pour être secoué.
+
+MOI. -- Avoir un état dans la société et en remplir les devoirs?
+
+LUI. -- Vanité. Qu'importe qu'on ait un état, ou non; pourvu qu'on
+soit riche; puisqu'on ne prend un état que pour le devenir.
+Remplir ses devoirs, à quoi cela mène-t-il? A la jalousie, au
+trouble, à la persécution. Est-ce ainsi qu'on s'avance? Faire sa
+cour, morbleu; faire sa cour; voir les grands; étudier leurs
+goûts; se prêter à leurs fantaisies; servir leurs vices; approuver
+leurs injustices. Voilà le secret.
+
+MOI. -- Veiller à l'éducation de ses enfants?
+
+LUI. -- Vanité. C'est l'affaire d'un précepteur.
+
+MOI. -- Mais si ce précepteur, pénétré de vos principes, néglige
+ses devoirs; qui est-ce qui en sera châtié?
+
+LUI. -- Ma foi, ce ne sera pas moi; mais peut-être un jour, le
+mari de ma fille, ou la femme de mon fils.
+
+MOI. -- Mais si l'un et l'autre se précipitent dans la débauche et
+les vices.
+
+LUI. -- Cela est de leur état.
+
+MOI. -- S'ils se déshonorent.
+
+LUI. -- Quoi qu'on fasse, on ne peut se déshonorer, quand on est
+riche.
+
+MOI. -- S'ils se ruinent.
+
+LUI. -- Tant pis pour eux.
+
+MOI. -- Je vois que, si vous vous dispensez de veiller à la
+conduite de votre femme, de vos enfants, de vos domestiques, vous
+pourriez aisément négliger vos affaires.
+
+LUI. -- Pardonnez-moi; il est quelquefois difficile de trouver de
+l'argent; et il est prudent de s'y prendre de loin.
+
+MOI. -- Vous donnerez peu de soins à votre femme.
+
+LUI. -- Aucun, s'il vous plaît. Le meilleur procédé, je crois,
+qu'on puisse avoir avec sa chère moitié, c'est de faire ce qui lui
+convient. A votre avis, la société ne serait-elle pas fort
+amusante, si chacun y était à sa chose?
+
+MOI. -- Pourquoi pas? La soirée n'est jamais plus belle pour moi
+que quand je suis content de ma matinée.
+
+LUI. -- Et pour moi aussi.
+
+MOI. -- Ce qui rend les gens du monde si délicats sur leurs
+amusements, c'est leur profonde oisiveté.
+
+LUI. -- Ne croyez pas cela. Ils s'agitent beaucoup.
+
+MOI. -- Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se délassent
+jamais.
+
+LUI. -- Ne croyez pas cela. Ils sont sans cesse excédés.
+
+MOI. -- Le plaisir est toujours une affaire pour eux, et jamais un
+besoin.
+
+LUI. -- Tant mieux, le besoin est toujours une peine
+
+MOI. -- Ils usent tout. Leur âme s'hébète. L'ennui s'en empare.
+Celui qui leur ôterait la vie, au milieu de leur abondance
+accablante, les servirait. C'est qu'ils ne connaissent du bonheur
+que la partie qui s'émousse le plus vite. le ne méprise pas les
+plaisirs des sens. l'ai un palais aussi, et il est flatté d'un
+mets délicat, ou d'un vin délicieux. l'ai un coeur et des yeux; et
+j'aime à voir une jolie femme. J'aime à sentir sous ma main la
+fermeté et là rondeur de sa gorge; à presser ses lèvres des
+miennes; à puiser la volupté dans ses regards, et à en expirer
+entre ses bras. Quelquefois avec mes amis, une partie de débauche,
+même un peu tumultueuse, ne me déplaît pas. Mais je ne vous
+dissimulerai pas, il m'est infiniment plus doux encore d'avoir
+secouru le malheureux, d'avoir terminé une affaire épineuse, donné
+un conseil salutaire, fait une lecture agréable; une promenade
+avec un homme ou une femme chère à mon coeur; passé quelques
+heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page, rempli
+les devoirs de mon état; dit à celle que j'aime quelques choses
+tendres et douces qui amènent ses bras autour de mon col. Je
+connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout ce que
+je possède. C'est un sublime ouvrage que Mahomet; j'aimerais mieux
+avoir réhabilité la mémoire des Calas. Un homme de ma connaissance
+s'était réfugié à Carthagène. C'était un cadet de famille, dans un
+pays où la coutume transfère tout le bien aux aînés. Là il apprend
+que son aîné, enfant gâté, après avoir dépouillé son père et sa
+mère, trop faciles, de tout ce qu'ils possédaient, les avait
+expulsés de leur château, et que les bons vieillards languissaient
+indigents, dans une petite ville de la province. Que fait alors ce
+cadet qui, traité durement par ses parents, était allé tenter la
+fortune au loin, il leur envoie des secours; il se hâte d'arranger
+ses affaires. Il revient opulent. Il ramène son père et sa mère
+dans leur domicile. Il marie ses soeurs. Ah, mon cher Rameau; cet
+homme regardait cet intervalle, comme le plus heureux de sa vie.
+C'est les larmes aux yeux qu'il m'en parlait: et moi, je sens en
+vous faisant ce récit, mon coeur se troubler de joie, et le
+plaisir me couper la parole.
+
+LUI. -- Vous êtes des êtres bien singuliers!
+
+MOI. -- Vous êtes des êtres bien à plaindre, si vous n'imaginez
+pas qu'on s'est élevé au-dessus du sort, et qu'il est impossible
+d'être malheureux, à l'abri de deux belles actions, telles que
+celle-ci.
+
+LUI. -- Voilà une espèce de félicité avec laquelle j'aurai de la
+peine à me familiariser, car on la rencontre rarement. Mais à
+votre compte, il faudrait donc être d'honnêtes gens?
+
+MOI. -- Pour être heureux? Assurément.
+
+LUI. -- Cependant, je vois une infinité d'honnêtes gens qui ne
+sont pas heureux; et une infinité de gens qui sont heureux sans
+être honnêtes.
+
+MOI. -- Il vous semble.
+
+LUI. -- Et n'est-ce pas pour avoir eu du sens commun et de la
+franchise un moment, que je ne sais où aller souper ce soir?
+
+MOI. -- Hé non, c'est pour n'en avoir pas toujours eu. C'est pour
+n'avoir pas senti de bonne heure qu'il fallait d'abord se faire
+une ressource indépendante de la servitude.
+
+LUI. -- Indépendante ou non, celle que je me suis faite est au
+moins la plus aisée. Et de faire ce que vous ne désapprouvez pas
+au simple, et ce qui me répugne un peu au figuré?
+
+MOI. -- C'est mon avis.
+
+LUI. -- Indépendamment de cette métaphore qui me déplaît dans ce
+moment, et qui ne me déplaira pas dans un autre.
+
+MOI. -- Quelle singularité!
+
+LUI. -- Il n'y a rien de singulier à cela. Je veux bien être
+abject, mais je veux que ce soit sans contrainte. Je veux bien
+descendre de ma dignité... Vous riez?
+
+MOI. -- Oui, votre dignité me fait rire.
+
+LUI. -- Chacun a la sienne; je veux bien oublier la mienne, mais à
+ma discrétion, et non à l'ordre d'autrui. Faut-il qu'on puisse me
+dire: rampe, et que je sois obligé de ramper? C'est l'allure du
+ver; c'est mon allure; nous la suivons l'un et l'autre, quand on
+nous laisse aller; mais nous nous redressons, quand on nous marche
+sur la queue. On m'a marché sur la queue, et je me redresserai. Et
+puis vous n'avez pas d'idée de la pétaudière dont il s'agit.
+Imaginez un mélancolique et maussade personnage, dévoré de
+vapeurs, enveloppé dans deux ou trois tours de robe de chambre;
+qui se déplaît à lui-même, à qui tout déplaît; qu'on fait à peine
+sourire, en se disloquant le corps et l'esprit, en cent manières
+diverses; qui considère froidement les grimaces plaisantes de mon
+visage, et celles de mon jugement qui sont plus plaisantes encore;
+car entre nous, ce père Noël, ce vilain bénédictin si renommé pour
+les grimaces; malgré ses succès à la Cour, n'est, sans me vanter
+ni lui non plus, à comparaison de moi, qu'un polichinelle de bois.
+J'ai beau me tourmenter pour atteindre au sublime des Petites-
+Maisons, rien n'y fait. Rira-t-il? ne rira-t-il pas? Voilà ce que
+je suis forcé de me dire au milieu de mes contorsions; et vous
+pouvez juger combien cette incertitude nuit au talent. Mon
+hypocondre, la tête renfoncée dans un bonnet de nuit qui lui
+couvre les yeux, a l'air d'une pagode immobile à laquelle on
+aurait attaché un fil au menton, d'où il descendrait jusque sous
+son fauteuil. On attend que le fil se tire, et il ne se tire
+point; ou s'il arrive que la mâchoire s'entrouvre, c'est pour
+articuler un mot désolant, un mot qui vous apprend que vous n'avez
+point été aperçu, et que toutes vos singeries sont perdues; ce mot
+est la réponse à une question que vous lui aurez faite il y a
+quatre jours; ce mot dit, le ressort mastoïde se détend et la
+mâchoire se referme...
+
+Puis il se mit à contrefaire son homme; il s'était placé dans une
+chaise, la tête fixe, le chapeau jusque sur ses paupières, les
+yeux à demi clos, les bras pendants, remuant sa mâchoire, comme un
+automate, et disant:
+
+«Oui, vous avez raison, Mademoiselle. Il faut mettre de la finesse
+là.» C'est que cela décide; que cela décide toujours, et sans
+appel; le soir, le matin, à la toilette, à dîner, au café; au jeu,
+au théâtre, à souper, au lit, et Dieu me le pardonne, je crois
+entre les bras de sa maîtresse Je ne suis pas à portée d'entendre
+ces dernières décisions-ci; mais je suis diablement las des
+autres. Triste, obscur, et tranché, comme le destin; tel est notre
+patron.
+
+Vis-à-vis, c'est une bégueule qui joue l'importance à qui l'on se
+résoudrait à dire qu'elle est jolie, parce qu'elle l'est encore;
+quoiqu'elle ait sur le visage quelques gales par-ci par-là, et
+qu'elle courre après le volume de Madame Bouvillon. J'aime les
+chairs, quand elles sont belles; mais aussi trop est trop; et le
+mouvement est si essentiel à la matière! Item, elle est plus
+méchante plus fière et plus bête qu'une oie. Item, elle veut avoir
+dé l'esprit. Item, il faut lui persuader qu'on lui en croit comme
+à personne. Item, cela ne sait rien, et cela décide aussi. Item,
+il faut applaudir à ces décisions, des pieds et des mains, sauter
+d'aise, se transir d'admiration que cela est beau, délicat, bien
+dit, finement vu, singulièrement senti. Où les femmes prennent-
+elles cela? Sans étude, par la seule force de l'instinct, par la
+seule lumière naturelle cela tient du prodige. Et puis qu'on
+vienne nous dire que l'expérience, l'étude, la réflexion,
+l'éducation y font quelque chose, et autres pareilles sottises; et
+pleurer de joie. Dix fois dans la journée, se courber, un genou
+fléchi en devant, l'autre jambe tirée en arrière. Les bras étendus
+vers la déesse, chercher son désir dans ses yeux, rester suspendu
+à sa lèvre, attendre son ordre et partir comme un éclair. Qui est-
+ce qui peut s'assujettir à un rôle pareil, si ce n'est le
+misérable qui trouve là, deux ou trois fois la semaine, de quoi
+calmer la tribulation de ses intestins? Que penser des autres,
+tels que le Palissot, le Fréron, les Poinsinets, le Baculard qui
+ont quelque chose, et dont les bassesses ne peuvent s'excuser par
+le borborygme d'un estomac qui souffre?
+
+MOI. -- Je ne vous aurais jamais cru si difficile.
+
+LUI. -- Je ne le suis pas. Au commencement je voyais faire les
+autres, et je faisais comme eux, même un peu mieux; parce que je
+suis plus franchement impudent, meilleur comédien, plus affamé,
+fourni de meilleurs poumons. le descends apparemment en droite
+ligne du fameux Stentor.
+
+Et pour me donner une juste idée de la force de ce viscère, il se
+mit à tousser d'une violence à ébranler les vitres du café, et à
+suspendre l'attention des joueurs d'échecs.
+
+MOI. -- Mais à quoi bon ce talent?
+
+LUI. -- Vous ne le devinez pas?
+
+MOI. -- Non. le suis un peu borné.
+
+LUI. -- Supposez la dispute engagée et la victoire incertaine: je
+me lève, et déployant mon tonnerre, je dis: «Cela est, comme
+Mademoiselle l'assure. C'est là ce qui s'appelle juger. Je le
+donne en cent à tous nos beaux esprits. L'expression est de
+génie.» Mais il ne faut pas toujours approuver de la même manière.
+On serait monotone. On aurait l'air faux. On deviendrait insipide.
+On ne se sauve de là que par du jugement, de la fécondité: il faut
+savoir préparer et placer ces tons majeurs et péremptoires, saisir
+l'occasion et le moment; lors par exemple, qu'il y a partage entre
+les sentiments; que la dispute s'est élevée à son dernier degré de
+violence; qu'on ne s'entend plus; que tous parlent à la fois; il
+faut être placé à l'écart, dans l'angle de l'appartement le plus
+éloigné du champ de bataille, avoir préparé son explosion par un
+long silence, et tomber subitement comme une comminge, au milieu
+des contendants. Personne n'a eu cet art comme moi. Mais où je
+suis surprenant, c'est dans l'opposé; j'ai des petits tons que
+j'accompagne d'un sourire; une variété infinie de mines
+approbatives: là, le nez, la bouche, le front, les yeux entrent en
+jeu; j'ai une souplesse de reins; une manière de contourner
+l'épine du dos, de hausser ou de baisser les épaules, d'étendre
+les doigts, d'incliner la tête, de fermer les yeux, et d'être
+stupéfait, comme si j'avais entendu descendre du ciel une voix
+angélique et divine. C'est là ce qui flatte. le ne sais si vous
+saisissez bien toute l'énergie de cette dernière attitude-là. le
+ne l'ai point inventée, mais personne ne m'a surpassé dans
+l'exécution. Voyez. Voyez.
+
+MOI. -- Il est vrai que cela est unique.
+
+LUI. -- Croyez-vous qu'il y ait cervelle de femme un peu vaine qui
+tienne à cela?
+
+MOI. -- Non. Il faut convenir que vous avez porté le talent de
+faire des fous, et de s'avilir aussi loin qu'il est possible.
+
+LUI. -- Ils auront beau faire, tous tant qu'ils sont, ils n'en
+viendront jamais là. Le meilleur d'entre eux, Palissot, par
+exemple, ne sera jamais qu'un bon écolier. Mais si ce rôle amuse
+d'abord, et si l'on goûte quelque plaisir à se moquer en dedans,
+de la bêtise de ceux qu'on enivre, à la longue cela ne pique plus;
+et puis après un certain nombre de découvertes, on est forcé de se
+répéter. L'esprit et l'art ont leurs limites. Il n'y a que Dieu ou
+quelques génies rares pour qui la carrière s'étend, à mesure
+qu'ils y avancent. Bouret en est un peut-être. Il y a de celui-ci
+des traits qui m'en donnent, à moi, oui à moi-même, la plus
+sublime idée. Le petit chien, le Livre de la Félicité les
+flambeaux sur la route de Versailles sont de ces choses qui me
+confondent et m'humilient. Ce serait capable de dégoûter du
+métier.
+
+MOI. -- Que voulez-vous dire avec votre petit chien?
+
+LUI. -- D'où venez-vous donc? Quoi, sérieusement vous ignorez
+comment cet homme rare s'y prit pour détacher de lui et attacher
+au garde des sceaux un petit chien qui plaisait à celui-ci?
+
+MOI. -- Je l'ignore, je le confesse.
+
+LUI. -- Tant mieux. C'est une des plus belles choses qu'on ait
+imaginées; toute l'Europe en a été émerveillée, et il n'y a pas un
+courtisan dont elle n'ait excité l'envie. Vous qui ne manquez pas
+de sagacité, voyons comment vous vous y seriez pris à sa place.
+Songez que Bouret était aimé de son chien. Songez que le vêtement
+bizarre du ministre effrayait le petit animal. Songez qu'il
+n'avait que huit jours pour vaincre les difficultés. Il faut
+connaître toutes les conditions du problème, pour bien sentir le
+mérite de la solution. Eh bien?
+
+MOI. -- Eh bien, il faut que je vous avoue que dans ce genre, les
+choses les plus faciles m'embarrasseraient.
+
+LUI. -- Écoutez, me dit-il, en me frappant un petit coup sur
+l'épaule, car il est familier; écoutez et admirez. Il se fait
+faire un masque qui ressemble au garde des sceaux; il emprunte
+d'un valet de chambre la volumineuse simarre. Il se couvre le
+visage du masque. Il endosse la simarre. Il appelle son chien; il
+le caresse. Il lui donne la gimblette. Puis tout à coup, changeant
+de décoration, ce n'est plus le garde des sceaux; c'est Bouret qui
+appelle son chien et qui le fouette. En moins de deux ou trois
+jours de cet exercice continué du matin au soir, le chien sait
+fuir Bouret le fermier général, et courir à Bouret le garde des
+sceaux. Mais je suis trop bon. Vous êtes un profane qui ne méritez
+pas d'être instruit des miracles qui s'opèrent à côté de vous.
+
+MOI. -- Malgré cela, je vous prie, le livre, les flambeaux?
+
+LUI. -- Non, non. Adressez-vous aux pavés qui vous diront ces
+choses-là; et profitez de la circonstance qui nous a rapprochés,
+pour apprendre des choses que personne ne sait que moi.
+
+MOI. -- Vous avez raison.
+
+LUI. -- Emprunter la robe et la perruque, j'avais oublié la
+perruque, du garde des sceaux! Se faire un masque qui lui
+ressemble! Le masque surtout me tourne la tête. Aussi cet homme
+jouit-il de la plus haute considération. Aussi possède-t-il des
+millions. Il y a des croix de Saint-Louis qui n'ont pas de pain;
+aussi pourquoi courir après la croix, au hasard de se faire
+échiner, et ne pas se tourner vers un état sans péril qui ne
+manque jamais sa récompense? Voilà ce qui s'appelle aller au
+grand. Ce' modèles-là sont décourageants. On a pitié de soi; et
+l'on s'ennuie. Le masque! le masque! Je donnerais un de mes
+doigts, pour avoir trouvé le masque.
+
+MOI. -- Mais avec cet enthousiasme pour les belles choses, et
+cette fertilité de génie que vous possédez, est-ce que vous n'avez
+rien inventé?
+
+LUI. -- Pardonnez-moi; par exemple, l'attitude admirative du dos
+dont je vous ai parlé; je la regarde comme mienne, quoiqu'elle
+puisse peut-être m'être contestée par des envieux. Je crois bien
+qu'on l'a employée auparavant; mais qui est-ce qui a senti combien
+elle était commode pour rire en dessous de l'impertinent qu'on
+admirait? J'ai plus de cent façons d'entamer la séduction d'une
+jeune fille, à côté de sa mère, sans que celle-ci s'en aperçoive,
+et même de la rendre complice. A peine entrais-je dans la carrière
+que je dédaignai toutes les manières vulgaires de glisser un
+billet doux. J'ai dix moyens de me le faire arracher, et parmi ces
+moyens, j'ose me flatter qu'il y en a de nouveaux. Je possède
+surtout le talent d'encourager un jeune homme timide, j'en ai fait
+réussir qui n'avaient ni esprit ni figure. Si cela était écrit je
+crois qu'on m'accorderait quelque génie.
+
+MOI. -- Vous ferait un honneur singulier?
+
+LUI. -- Je n'en doute pas.
+
+MOI. -- A votre place, je jetterais ces choses-là sur le papier.
+Ce serait dommage qu'elles se perdissent.
+
+LUI. -- Il est vrai; mais vous ne soupçonnez pas combien je fais
+peu de cas de la méthode et des préceptes. Celui qui a besoin d'un
+protocole n'ira jamais loin. Les génies lisent peu, pratiquent
+beaucoup, et se font d'eux-mêmes. Voyez César, Turenne, Vauban, la
+marquise de Tencin, son frère le cardinal, et le secrétaire de
+celui-ci l'abbé Trublet. Et Bouret? qui est-ce qui a donné des
+leçons à Bouret? personne. C'est la nature qui forme ces hommes
+rares-là. Croyez-vous que l'histoire du chien et du masque soit
+écrite quelque part?
+
+MOI. -- Mais à vos heures perdues; lorsque l'angoisse de votre
+estomac vide ou la fatigue de votre estomac surchargé éloigne le
+sommeil...
+
+LUI. -- J'y penserai; il vaut mieux écrire de grandes choses que
+d'en exécuter de petites. Alors l'âme s'élève; l'imagination
+s'échauffe, s'enflamme et s'étend; au lieu qu'elle se rétrécit à
+s'étonner auprès de la petite Hus des applaudissements que ce sot
+public s'obstine à prodiguer à cette minaudière de Dangeville, qui
+joue si platement, qui marche presque courbée en deux sur la
+scène, qui a l'affectation de regarder sans cesse dans les yeux de
+celui à qui elle parle, et de jouer en dessous, et qui prend elle-
+même ses grimaces pour de la finesse, son petit trotter pour de la
+grâce; à cette emphatique Clairon qui est plus maigre, plus
+apprêtée, plus étudiée, plus empesée qu'on ne saurait dire. Cet
+imbécile parterre les claque à tout rompre, et ne s'aperçoit pas
+que nous sommes un peloton d'agréments; il est vrai que le peloton
+grossit un peu; mais qu'importe? que nous avons la plus belle
+peau; les plus beaux yeux, le plus joli bec; peu d'entrailles à la
+vérité; une démarche qui n'est pas légère, mais qui n'est pas non
+plus aussi gauche qu'on le dit. Pour le sentiment, en revanche, il
+n'y en a aucune à qui nous ne damions le pion.
+
+MOI. -- Comment dites-vous tout cela? Est-ce ironie, ou vérité?
+
+LUI. -- Le mal est que ce diable de sentiment est tout en dedans,
+et qu'il n'en transpire pas une lueur au-dehors. Mais moi qui vous
+parle, je sais et je sais bien qu'elle en a. Si ce n'est pas cela
+précisément, c'est quelque chose comme cela. Il faut voir, quand
+l'humeur nous prend, comme nous traitons les valets, comme les
+femmes de chambres sont souffletées, comme nous menons à grands
+coups de pied les Parties Casuelles, pour peu qu'elles s'écartent
+du respect qui nous est dû. C'est un petit diable, vous dis-je,
+tout plein de sentiment et de dignité... Ho, ça; vous ne savez où
+vous en êtes, n'est-ce pas?
+
+MOI. -- J'avoue que je ne saurais démêler si c'est de bonne foi ou
+méchamment que vous parlez. Je suis un bon homme; ayez la bonté
+d'en user avec moi plus rondement; et de laisser là votre art.
+
+LUI. -- Cela, c'est ce que nous débitons à la petite Hus, de la
+Dangeville et de la Clairon, mêlé par-ci par-là de quelques mots
+qui vous donnassent l'éveil. Je consens que vous me preniez pour
+un vaurien; mais non pour un sot; et il n'y aurait qu'un sot ou un
+homme perdu d'amour qui pût dire sérieusement tant
+d'impertinences.
+
+MOI. -- Mais comment se résout-on à les dire?
+
+LUI. -- Cela ne se fait pas tout d'un coup; mais petit à petit, on
+y vient. Ingenii largitor venter.
+
+MOI. -- Il faut être pressé d'une cruelle faim.
+
+LUI. -- Cela se peut. Cependant, quelques fortes qu'elles vous
+paraissent, croyez que ceux à qui elles s'adressent sont plutôt
+accoutumés à les entendre que nous à les hasarder.
+
+MOI. -- Est-ce qu'il y a là quelqu'un qui ait le courage d'être de
+votre avis?
+
+LUI. -- Qu'appelez-vous quelqu'un? C'est le sentiment et le
+langage de toute la société.
+
+MOI. -- Ceux d'entre vous qui ne sont pas de grands vauriens,
+doivent être de grands sots.
+
+LUI. -- Des sots là? Je vous jure qu'il n'y en a qu'un; c'est
+celui qui nous fête, pour lui en imposer.
+
+MOI. -- Mais comment s'en laisse-t-on si grossièrement imposer?
+car enfin la supériorité des talents de la Dangeville et de la
+Clairon est décidée.
+
+LUI. -- On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte; et
+l'on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère. Et puis
+nous avons l'air si pénétré, si vrai!
+
+MOI. -- Il faut cependant que vous ayez péché une fois contre les
+principes de l'art et qu'il vous soit échappé par mégarde
+quelques-unes de ces vérités amères qui blessent; car en dépit du
+rôle misérable, abject, vil, abominable que vous faites, je crois
+qu'au fond, vous avez l'âme délicate.
+
+LUI. -- Moi, point du tout. Que le diable m'emporte si je sais au
+fond ce que je suis. En général, j'ai l'esprit rond comme une
+boule, et le caractère franc comme l'osier; jamais faux, pour peu
+que j'aie intérêt d'être vrai; jamais vrai pour peu que j'aie
+intérêt d'être faux. Je dis les choses comme elles me viennent,
+sensées, tant mieux; impertinentes, on n'y prend pas garde. J'use
+en plein de mon franc-parler. Je n'ai pensé de ma vie ni avant que
+de dire, ni en disant, ni après avoir dit. Aussi je n'offense
+personne.
+
+MOI. -- Cela vous est pourtant arrivé avec les honnêtes gens chez
+qui vous viviez, et qui avaient pour vous tant de bontés.
+
+LUI. -- Que voulez-vous? C'est un malheur; un mauvais moment,
+comme il y en a dans la vie. Point de félicité continue; j'étais
+trop bien. Cela ne pouvait durer. Nous avons, comme vous savez, la
+compagnie la plus nombreuse et la mieux choisie. C'est une école
+d'humanité, le renouvellement de l'antique hospitalité. Tous les
+poètes qui tombent, nous les ramassons. Nous eûmes Palissot après
+sa Zara; Bret, après le Faux généreux; tous les musiciens décriés;
+tous les auteurs qu'on ne lit point; toutes les actrices sifflées;
+tous les acteurs hués; un tas de pauvres honteux, plats parasites
+à la tête desquels j'ai l'honneur d'être, brave chef d'une troupe
+timide. C'est moi qui les exhorte à manger la première fois qu'ils
+viennent; c'est moi qui demande à boire pour eux. Ils tiennent si
+peu de place! quelques jeunes gens déguenillés qui ne savent où
+donner de la tête, mais qui ont de la figure, d'autres scélérats
+qui cajolent le patron et qui l'endorment, afin de glaner après
+lui sur la patronne. Nous paraissons gais; mais au fond nous avons
+tous de l'humeur et grand appétit. Des loups ne sont pas plus
+affamés; des tigres ne sont pas plus cruels. Nous dévorons comme
+des loups, lorsque la terre a été longtemps couverte de neige;
+nous déchirons comme des tigres, tout ce qui réussit. Quelquefois,
+les cohues Bertin, Montsauge et Villemorien se réunissent; c'est
+alors qu'il se fait un beau bruit dans la ménagerie. Jamais on ne
+vit ensemble tant de bêtes tristes, acariâtres, malfaisantes et
+courroucées. On n'entend que les noms de Buffon, de Duclos, de
+Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire, de D'Alembert, de Diderot,
+et Dieu sait de quelles épithètes ils sont accompagnés. Nul n'aura
+de l'esprit, s'il n'est aussi sot que nous. C'est là que le plan
+de la comédie des Philosophes a été conçu; la scène du colporteur,
+c'est moi qui l'ai fournie, d'après la Théologie en Quenouille,
+Vous n'êtes pas épargné là plus qu'un autre.
+
+MOI. -- Tant mieux. Peut-être me fait-on plus d'honneur que je
+n'en mérite. Je serais humilié, si ceux qui disent du mal de tant
+d'habiles et honnêtes gens, s'avisaient de dire du bien de moi.
+
+LUI. -- Nous sommes beaucoup, et il faut que chacun paye son écot.
+Après le sacrifice des grands animaux, nous immolons les autres.
+
+MOI. -- Insulter la science et la vertu pour vivre, voilà du pain
+bien cher.
+
+LUI. -- Je vous l'ai déjà dit, nous sommes sans conséquence. Nous
+injurions tout le monde et nous n'affligeons personne. Nous avons
+quelquefois le pesant abbé d'Olivet, le gros abbé Le Blanc,
+l'hypocrite Batteux. Le gros abbé n'est méchant qu'avant dîner.
+Son café pris il se jette dans un fauteuil, les pieds appuyés
+contre là tablette de la cheminée, et s'endort comme un vieux
+perroquet sur son bâton. Si le vacarme devient violent, il bâille;
+il étend ses bras; il frotte ses yeux, et dit: Eh bien, qu'est-ce?
+Qu'est-ce? -- il s'agit de savoir si Piron à plus d'esprit que de
+Voltaire. -- Entendons-nous. C'est de l'esprit que vous dites? il
+ne s'agit pas de goût, car du goût, votre Piron ne s'en doute pas.
+-- Ne s'en doute pas? -- Non. -- Et puis nous voilà embarqués dans
+une dissertation sur le goût. Alors le patron fait signe de la
+main qu'on l'écoute; car c'est surtout de goût qu'il se pique.» Le
+goût, dit-il... le goût est une chose...» ma foi, je ne sais
+quelle chose il disait que c'était; ni lui, non plus.
+
+Nous avons quelquefois l'ami Robbé. Il nous régale de ses contes
+cyniques, des miracles des convulsionnaires dont il a été le
+témoin oculaire; et de quelques chants de son poème sur un sujet
+qu'il connaît à fond. Je hais ses vers; mais j'aime à l'entendre
+réciter. Il a l'air d'un énergumène. Tous s'écrient autour de lui:
+«voilà ce qu'on appelle un poète». Entre nous, cette poésie-là
+n'est qu'un charivari de toutes sortes de bruits confus, le ramage
+barbare des habitants de la tour de Babel.
+
+Il nous vient aussi un certain niais qui a l'air plat et bête,
+mais qui a de l'esprit comme un démon et qui est plus malin qu'un
+vieux singe; c'est une de ces figures qui appellent la
+plaisanterie et les nasardes, et que Dieu fit pour la correction
+des gens qui jugent à la mine, et à qui leur miroir aurait dû
+apprendre qu'il est aussi aisé d'être un homme d'esprit et d'avoir
+l'air d'un sot que de cacher un sot sous une physionomie
+spirituelle. C'est une lâcheté bien commune que celle d'immoler un
+bon homme à l'amusement des autres. On ne manque jamais de
+s'adresser à celui-ci. C'est un piège que nous tendons aux
+nouveaux venus, et je n'en ai presque pas vu un seul qui n'y
+donnât.
+
+J'étais quelquefois surpris de la justesse des observations de ce
+fou, sur les hommes et sur les caractères; et je le lui témoignai.
+
+C'est, me répondit-il, qu'on tire parti de la mauvaise compagnie,
+comme du libertinage. On est dédommagé de la perte de son
+innocence, par celle de ses préjugés. Dans la société des
+méchants, où le vice se montre à masque levé, on apprend à les
+connaître. Et puis j'ai un peu lu.
+
+MOI. -- Qu'avez-vous lu?
+
+LUI. -- J'ai lu et je lis et relis sans cesse Théophraste, La
+Bruyère et Molière.
+
+MOI. -- Ce sont d'excellents livres.
+
+LUI. -- Ils sont bien meilleurs qu'on ne pense; mais qui est-ce
+qui sait les lire?
+
+MOI. -- Tout le monde, selon la mesure de son esprit.
+
+LUI. -- Presque personne. Pourriez-vous me dire ce qu'on y
+cherche?
+
+MOI. -- L'amusement et l'instruction.
+
+LUI. -- Mais quelle instruction; car c'est là le point?
+
+MOI. -- La connaissance de ses devoirs; l'amour de la vertu, la
+haine du vice.
+
+LUI. -- Moi, j'y recueille tout ce qu'il faut faire, et tout ce
+qu'il ne faut pas dire. Ainsi quand je lis l'Avare; je me dis:
+sois avare, si tu veux; mais garde-toi de parler comme l'avare.
+Quand je lis le Tartuffe, je me dis: sois hypocrite, si tu veux;
+mais ne parle pas comme l'hypocrite. Garde des vices qui te sont
+utiles; mais n'en aie ni le ton ni les apparences qui te
+rendraient ridicule. Pour se garantir de ce ton, de ces
+apparences, il faut les connaître. Or, ces auteurs en ont fait des
+peintures excellentes. le suis moi et je reste ce que je suis;
+mais j'agis et je parle comme il convient. Je ne suis pas de ces
+gens qui méprisent les moralistes. Il y a beaucoup à profiter,
+surtout en ceux qui ont mis la morale en action. Le vice ne blesse
+les hommes que par intervalle. Les caractères apparents du vice
+les blessent du matin au soir. Peut-être vaudrait-il mieux être un
+insolent que d'en avoir la physionomie; l'insolent de caractère
+n'insulte que de temps en temps; l'insolent de physionomie insulte
+toujours. Au reste n'allez pas imaginer que je sois le seul
+lecteur de mon espèce. Je n'ai d'autre mérite ici, que d'avoir
+fait par système, par justesse d'esprit, par une vue raisonnable
+et vraie, ce que la plupart des autres font par instinct. De là
+vient que leurs lectures ne les rendent pas meilleurs que moi;
+mais qu'ils restent ridicules, en dépit d'eux, au lieu que je ne
+le suis que quand je veux, et que je les laisse alors loin
+derrière moi; car le même art qui m'apprend à me sauver du
+ridicule en certaines occasions, m'apprend aussi dans d'autres à
+l'attraper supérieurement. Je me rappelle alors tout ce que les
+autres ont dit, tout ce que j'ai lu, et j'y ajoute tout ce qui
+sort de mon fonds qui est en ce genre d'une fécondité surprenante.
+
+MOI. -- Vous avez bien fait de me révéler ces mystères; sans quoi,
+je vous aurais cru en contradiction.
+
+LUI. -- Je n'y suis point; car pour une fois où il faut éviter le
+ridicule; heureusement, il y en a cent où il faut s'en donner. Il
+n'y a point de meilleur rôle auprès des grands que celui de fou.
+Longtemps il y a eu le fou du roi en titre; en aucun, il n'y a eu
+en titre le sage du roi. Moi je suis le fou de Bertin et de
+beaucoup d'autres, le vôtre peut-être dans ce moment; ou peut-être
+vous, le mien. Celui qui serait sage n'aurait point de fou. Celui
+donc qui a un fou n'est pas sage; s'il n'est pas sage, il est fou,
+et peut-être, fût-il roi, le fou de son fou. Au reste, souvenez-
+vous que dans un sujet aussi variable que les moeurs, il n'y a
+d'absolument, d'essentiellement, de généralement vrai ou faux,
+sinon qu'il faut être ce que l'intérêt veut qu'on soit; bon ou
+mauvais; sage ou fou, décent ou ridicule; honnête ou vicieux. Si
+par hasard la vertu avait conduit à la fortune; ou j'aurais été
+vertueux, ou j'aurais simulé la vertu comme un autre. On m'a voulu
+ridicule, et je me le suis fait; pour vicieux, nature seule en
+avait fait les frais. Quand je dis vicieux, c'est pour parler
+votre langue; car si nous venions à nous expliquer, il pourrait
+arriver que vous appelassiez vice ce que j'appelle vertu, et vertu
+ce que j'appelle vice.
+
+Nous avons aussi les auteurs de l'Opéra-Comique, leurs acteurs, et
+leurs actrices; et plus souvent leurs entrepreneurs Corby,
+Moette... tous gens de ressource et d'un mérite supérieur!
+
+Et j'oubliais les grands critiques de la littérature. L'Avant-
+Coureur, Les Petites Affiches, L'Année littéraire, L'Observateur
+littéraire, Le Censeur hebdomadaire, toute la clique des
+feuillistes.
+
+MOI. -- L'Année littéraire; L'Observateur littéraire. Cela ne se
+peut. Ils se détestent.
+
+LUI. -- Il est vrai. Mais tous les gueux se réconcilient à la
+gamelle. Ce maudit Observateur littéraire. Que le diable l'eût
+emporté, lui et ses feuilles. C'est ce chien de petit prêtre
+avare, puant et usurier qui est la cause de mon désastre. Il parut
+sur notre horizon, hier, pour la première fois. Il arriva à
+l'heure qui nous chasse tous de nos repaires, l'heure du dîner.
+Quand il fait mauvais temps, heureux celui d'entre nous qui a la
+pièce de vingt-quatre sols dans sa poche. Tel s'est moqué de son
+confrère qui était arrivé le matin crotté jusqu'à l'échine et
+mouillé jusqu'aux os, qui le soir rentre chez lui dans le même
+état. Il y en eut un, je ne sais plus lequel, qui eut, il y a
+quelques mois, un démêlé violent avec le Savoyard qui s'est établi
+à notre porte. Ils étaient en compte courant; le créancier voulait
+que son débiteur se liquidât, et celui-ci n'était pas en fonds. On
+sert; on fait les honneurs de la table à l'abbé, on le place au
+haut bout. J'entre, je l'aperçois.» Comment, l'abbé, lui dis-je,
+vous présidez? voilà qui est fort bien pour aujourd'hui; mais
+demain, vous descendrez, s'il vous plaît, d'une assiette; après-
+demain, d'une autre assiette; et ainsi d'assiette en assiette,
+soit à droite, soit à gauche, jusqu'à ce que de la place que j'ai
+occupée une fois avant vous, Fréron une fois après moi, Dorat une
+fois après Fréron, Palissot une fois après Dorat, vous deveniez
+stationnaire à côté de moi, pauvre plat bougre comme vous, qui
+siedo sempre come un maestoso cazzo fra duoi coglioni.» L'abbé qui
+est bon diable et qui prend tout bien, se mit à rire.
+Mademoiselle, pénétrée de la vérité de mon observation et de la
+justesse de ma comparaison, se mit à rire; tous ceux qui
+siégeaient à droite et à gauche de l'abbé et qu'il avait reculés
+d'un cran, se mirent à rire; tout le monde rit excepté monsieur
+qui se fâche et me tient des propos qui n'auraient rien signifié,
+si nous avions été seuls: «Rameau vous êtes un impertinent. -- Je
+le sais bien, et c'est à cette condition que vous m'avez reçu. --
+Un faquin. -- Comme un autre. -- Un gueux. -- Est-ce que je serais
+ici, sans cela? -- Je vous ferai chasser. -- Après dîner, je m'en
+irai de moi-même. -- Je vous le conseille.»-- On dîna; je n'en
+perdis pas un coup de dent. Après avoir bien mangé, bu largement;
+car après tout il n'en aurait été ni plus ni moins, messer Gaster
+est un personnage contre lequel je n'ai jamais boudé; je pris mon
+parti et je me disposais à m'en aller. J'avais engagé ma parole en
+présence de tant de monde qu'il fallait bien la tenir. Je fus un
+temps considérable à rôder dans l'appartement, cherchant ma canne
+et mon chapeau où ils n'étaient pas, et comptant toujours que le
+patron se répandrait dans un nouveau torrent d'injures, que
+quelqu'un s'interposerait, et que nous finirions par nous
+raccommoder, à force de nous fâcher. Je tournais, je tournais; car
+moi je n'avais rien sur le coeur; mais le patron, lui, plus sombre
+et plus noir que l'Apollon d'Homère, lorsqu'il décoche ses traits
+sur l'armée des Grecs son bonnet une fois plus renfoncé que de
+coutume, se promenait en long et en large, le poing sous le
+menton. Mademoiselle s'approche de moi. -- «Mais Mademoiselle,
+qu'est-ce qu'il y a donc d'extraordinaire? Ai-je été différent
+aujourd'hui de moi-même. -- Je veux qu'il sorte. -- Je sortirai,
+je ne lui ai pas manqué. -- Pardonnez-moi; on invite monsieur
+l'abbé, et... -- C'est lui qui s'est manqué à lui-même en invitant
+l'abbé, en me recevant et avec moi tant d'autres bélitres tels que
+moi. -- Allons, mon petit Rameau; il faut demander pardon à
+monsieur l'abbé. -- Je n'ai que faire de son pardon... -- Allons;
+allons, tout cela s'apaisera...» On me prend par la main, on
+m'entraîne vers le fauteuil de l'abbé; j'étends les bras, je
+contemple l'abbé avec une espèce d'admiration, car qui est-ce qui
+a jamais demandé pardon à l'abbé?» L'abbé, lui dis-je; L'abbé tout
+ceci est bien ridicule, n'est-il pas vrai?» Et puis je me mets à
+rire, et l'abbé aussi. Me voilà donc excusé de ce côté-là; mais il
+fallait aborder l'autre, et ce que j'avais à lui dire était une
+autre paire de manches. le ne sais plus trop comment je tournai
+mon excuse...» Monsieur, voilà ce fou. -- Il y a trop longtemps
+qu'il me fait souffrir; je n'en veux plus entendre parler. -- Il
+est fâché. -- Oui je suis très fâché. -- Cela ne lui arrivera
+plus. -- Qu'au premier faquin.» le ne sais s'il était dans un de
+ces jours d'humeur où Mademoiselle craint d'en approcher et n'ose
+le toucher qu'avec ses mitaines de velours, ou s'il entendit mal
+ce que je disais, ou si je dis mal; ce fut pis qu'auparavant. Que
+diable, est-ce qu'il ne me connaît pas? Est-ce qu'il ne sait pas
+que je suis comme les enfants, et qu'il y a des circonstances où
+je laisse tout aller sous moi? Et puis, je crois Dieu me pardonne,
+que je n'aurais pas un moment de relâche. On userait un pantin
+d'acier à tirer la ficelle du matin au soir et du soir au matin.
+Il faut que je les désennuie; c'est la condition; mais il faut que
+je m'amuse quelquefois. Au milieu de cet imbroglio, il me passa
+par la tête une pensée funeste, une pensée qui me donna de la
+morgue, une pensée qui m'inspira de la fierté et de l'insolence:
+c'est qu'on ne pouvait se passer de moi, que j'étais un homme
+essentiel.
+
+MOI. -- Oui, je crois que vous leur êtes très utile, mais qu'ils
+vous le sont encore davantage. Vous ne retrouverez pas, quand vous
+voudrez, une aussi bonne maison; mais eux, pour un fou qui leur
+manque, ils en retrouveront cent.
+
+LUI. -- Cent fous comme moi! Monsieur le philosophe, ils ne sont
+pas si communs. Oui des plats fous. On est plus difficile en
+sottise qu'en talent ou en vertu. le suis rare dans mon espèce,
+oui, très rare. A présent qu'ils ne m'ont plus, que font-ils? Ils
+s'ennuient comme des chiens. le suis un sac inépuisable
+d'impertinences. l'avais à chaque instant une boutade qui les
+faisait rire aux larmes, j'étais pour eux les Petites Maisons tout
+entières.
+
+MOI. -- Aussi vous aviez la table, le lit, l'habit, veste et
+culotte, les souliers, et la pistole par mois.
+
+LUI. -- Voilà le beau côté. Voilà le bénéfice; mais les charges,
+vous n'en dites mot. D'abord, s'il était bruit d'une pièce
+nouvelle, quelque temps qu'il fit, il fallait fureter dans tous
+les greniers de Paris jusqu'à ce que j'en eusse trouvé l'auteur;
+que je me procurasse la lecture de l'ouvrage, et que j'insinuasse
+adroitement qu'il y avait un rôle qui serait supérieurement rendu
+par quelqu'un de ma connaissance.» Et par qui, s'il vous plaît? --
+Par qui? belle question! Ce sont les grâces, la gentillesse, la
+finesse. -- Vous voulez dire, mademoiselle Dangeville? Par hasard
+la connaîtriez-vous? -- Oui, un peu; mais ce n'est pas elle. -- Et
+qui donc?» le nommais tout bas.» Elle! -- Oui, elle», répétais-je
+un peu honteux, car j'ai quelquefois de la pudeur; et à ce nom
+répété, il fallait voir comme la physionomie du poète
+s'allongeait, et d'autres fois comme on m'éclatait au nez.
+Cependant, bon gré, mal gré qu'il en eût, il fallait que
+j'amenasse mon homme à dîner; et lui qui craignait de s'engager,
+rechignait, remerciait. Il fallait voir comme j'étais traité,
+quand je ne réussissais pas dans ma négociation: j'étais un butor,
+un sot, un balourd, je n'étais bon à rien; je ne valais pas le
+verre d'eau qu'on me donnait à boire. C'était bien pis lorsqu'on
+jouait, et qu'il fallait aller intrépidement, au milieu des huées
+d'un public qui juge bien, quoi qu'on en dise, faire entendre mes
+claquements de mains isolés; attacher les regards sur moi;
+quelquefois dérober les sifflets à l'actrice; et ouïr chuchoter à
+côté de soi: «C'est un des valets déguisés de celui qui couche; ce
+maraud-là se taira-t-il?» On ignore ce qui peut déterminer à cela,
+on croit que c'est ineptie, tandis que c'est un motif qui excuse
+tout.
+
+MOI. -- Jusqu'à l'infraction des lois civiles.
+
+LUI. -- A la fin cependant j'étais connu, et l'on disait: «Oh!
+c'est Rameau.» Ma ressource était de jeter quelques mots ironiques
+qui sauvassent du ridicule mon applaudissement solitaire, qu'on
+interprétait à contre sens. Convenez qu'il faut un puissant
+intérêt pour braver ainsi le public assemblé, et que chacune de
+ces corvées valait mieux qu'un petit écu.
+
+MOI. -- Que ne vous faisiez-vous prêter main-forte?
+
+LUI. -- Cela m'arrivait aussi, je glanais un peu là-dessus. Avant
+que de se rendre au lieu du supplice, il fallait se charger la
+mémoire des endroits brillants, où il importait de donner le ton.
+S'il m'arrivait de les oublier et de me méprendre, j'en avais le
+tremblement à mon retour; c'était un vacarme dont vous n'avez pas
+d'idée. Et puis à la maison une meute de chiens à soigner; il est
+vrai que je m'étais sottement imposé cette tâche; des chats dont
+j'avais la surintendance; j'étais trop heureux si Micou me
+favorisait d'un coup de griffe qui déchirât ma manchette ou ma
+main. Criquette est sujette à la colique; c'est moi qui lui frotte
+le ventre. Autrefois, Mademoiselle avait des vapeurs; ce sont
+aujourd'hui des nerfs. Je ne parle point d'autres indispositions
+légères dont on ne se gêne pas devant moi. Pour ceci, passe; je
+n'ai jamais prétendu contraindre. J'ai lu, je ne sais où, qu'un
+prince surnommé le grand restait quelquefois appuyé sur le dossier
+de la chaise percée de sa maîtresse. On en use à son aise avec ses
+familiers, et j'en étais ces jours-là, plus que personne. Je suis
+l'apôtre de la familiarité et de l'aisance. Je les prêchais là
+d'exemple, sans qu'on s'en formalisât; il n'y avait qu'à me
+laisser aller. Je vous ai ébauché le patron. Mademoiselle commence
+à devenir pesante; il faut entendre les bons contes qu'ils en
+font.
+
+MOI. -- Vous n'êtes pas de ces gens-là?
+
+LUI. -- Pourquoi non?
+
+MOI. -- C'est qu'il est au moins indécent de donner des ridicules
+à ses bienfaiteurs.
+
+LUI. -- Mais n'est-ce pas pis encore de s'autoriser de ses
+bienfaits pour avilir son protégé?
+
+MOI. -- Mais si le protégé n'était pas vil par lui-même, rien ne
+donnerait au protecteur cette autorité.
+
+LUI. -- Mais si les personnages n'étaient pas ridicules par eux-
+mêmes, on n'en ferait pas de bons contes. Et puis est-ce ma faute
+s'ils s'encanaillent? Est-ce ma faute lorsqu'ils se sont
+encanaillés, si on les trahit, si on les bafoue? Quand on se
+résout à vivre avec des gens comme nous, et qu'on a le sens
+commun, il y a je ne sais combien de noirceurs auxquelles il faut
+s'attendre. Quand on nous prend, ne nous connaît-on pas pour ce
+que nous sommes, pour des âmes intéressées, viles et perfides? Si
+l'on nous connaît, tout est bien. Il y a un pacte tacite qu'on
+nous fera du bien, et que tôt ou tard, nous rendrons le mal pour
+le bien qu'on nous aura fait. Ce pacte ne subsiste-t-il pas entre
+l'homme et son singe ou son perroquet? Brun jette les hauts cris
+que Palissot, son convive et son ami, ait fait des couplets contre
+lui. Palissot a dû faire les couplets et c'est Brun qui a tort.
+Poinsinet jette les hauts cris que Palissot ait mis sur son compte
+les couplets qu'il avait faits contre Brun. Palissot a dû mettre
+sur le compte de Poinsinet les couplets qu'il avait faits contre
+Brun; et c'est Poinsinet qui a tort. Le petit abbé Rey jette les
+hauts cris de ce que son ami Palissot lui a soufflé sa maîtresse
+auprès de laquelle il l'avait introduit. C'est qu'il ne fallait
+point introduire un Palissot chez sa maîtresse, ou se résoudre à
+la perdre. Palissot a fait son devoir; et c'est l'abbé Rey qui a
+tort. Le libraire David jette les hauts cris de ce que son associé
+Palissot a couché ou voulu coucher avec sa femme; la femme du
+libraire David jette les hauts cris de ce que Palissot a laissé
+croire à qui l'a voulu qu'il avait couché avec elle; que Palissot
+ait couché ou non avec la femme du libraire, ce qui est difficile
+à décider, car la femme a dû nier ce qui était, et Palissot a pu
+laisser croire ce qui n'était pas. Quoi qu'il en soit, Palissot a
+fait son rôle et c'est David et sa femme qui ont tort.
+Qu'Helvétius jette les hauts cris que Palissot le traduise sur la
+scène comme un malhonnête homme, lui à qui il doit encore l'argent
+qu'il lui prêta pour se faire traiter de la mauvaise santé, se
+nourrir et se vêtir. A-t-il dû se promettre un autre procédé, de
+la part d'un homme souillé de toutes sortes d'infamies, qui par
+passe-temps fait abjurer la religion à son ami, qui s'empare du
+bien de ses associés; qui n'a ni foi, ni loi, ni sentiment; qui
+court à la fortune, per fas et ne fas; qui compte ses jours par
+ses scélératesses; et qui s'est traduit lui-même sur la scène
+comme un des plus dangereux coquins, impudence dont je ne crois
+pas qu'il y ait eu dans le passé un premier exemple, ni qu'il y en
+ait un second dans l'avenir. Non. Ce n'est donc pas Palissot, mais
+c'est Helvétius qui a tort. Si l'on mène un jeune provincial à la
+Ménagerie de Versailles, et qu'il s'avise par sottise, de passer
+la main à travers les barreaux de la loge du tigre ou de la
+panthère; si le jeune homme laisse son bras dans la gueule de
+l'animal féroce, qui est-ce qui a tort? Tout cela est écrit dans
+le pacte tacite. Tant pis pour celui qui l'ignore ou l'oublie.
+Combien je justifierais par ce pacte universel et sacré, de gens
+qu'on accuse de méchanceté; tandis que c'est soi qu'on devrait
+accuser de sottise. Oui, grosse comtesse, c'est vous qui avez
+tort, lorsque vous rassemblez autour de vous, ce qu'on appelle
+parmi les gens de votre sorte, des espèces, et que ces espèces
+vous font des vilenies, vous en font faire, et vous exposent au
+ressentiment des honnêtes gens. Les honnêtes gens font ce qu'ils
+doivent; les espèces aussi; et c'est vous qui avez tort de les
+accueillir. Si Bertinhus vivait doucement, paisiblement avec sa
+maîtresse; si par l'honnêteté de leurs caractères, ils s'étaient
+fait des connaissances honnêtes; s'ils avaient appelé autour d'eux
+des hommes à talents, des gens connus dans la société par leur
+vertu; s'ils avaient réservé pour une petite compagnie éclairée et
+choisie, les heures de distraction qu'ils auraient dérobées à la
+douceur d'être ensemble, de s'aimer, de se le dire, dans le
+silence de la retraite; croyez-vous qu'on en eût fait ni bons ni
+mauvais contes. Que leur est-il donc arrivé? ce qu'ils méritaient.
+Ils ont été punis de leur imprudence; et c'est nous que la
+Providence avait destinés de toute éternité à faire justice des
+Bertins du jour, et ce sont nos pareils d'entre nos neveux qu'elle
+a destinés à faire justice des Montsauges et des Bertins à venir.
+Mais tandis que nous exécutons ses justes décrets sur la sottise,
+vous qui nous peignez tels que nous sommes, vous exécutez ses
+justes décrets sur nous. Que penseriez-vous de nous, si nous
+prétendions avec des moeurs honteuses, jouir de la considération
+publique; que nous sommes des insensés. Et ceux qui s'attendent à
+des procédés honnêtes, de la part de gens nés vicieux, de
+caractères vils et bas, sont-ils sages? Tout a son vrai loyer dans
+ce monde. Il y a deux procureurs généraux, l'un à votre porte qui
+châtie les délits contre la société. La nature est l'autre. Celle-
+ci connaît de tous les vices qui échappent aux lois. Vous vous
+livrez à la débauche des femmes; vous serez hydropique. Vous êtes
+crapuleux; vous serez poumonique. Vous ouvrez votre porte à des
+marauds, et vous vivez avec eux; vous serez trahis, persiflés,
+méprisés. Le plus court est de se résigner à l'équité de ces
+jugements; et de se dire à soi-même, c'est bien fait, de secouer
+ses oreilles, et de s'amender ou de rester ce qu'on est, mais aux
+conditions susdites.
+
+MOI -- Vous avez raison.
+
+LUI -- Au demeurant, de ces mauvais contes, moi, je n'en invente
+aucun; je m'en tiens au rôle de colporteur. Ils disent qu'il y a
+quelques jours, sur les cinq heures du matin, on entendit un
+vacarme enragé; toutes les sonnettes étaient en branle; c'étaient
+les cris interrompus et sourds d'un homme qui étouffe: «A moi,
+moi, je suffoque; je meurs.» Ces cris partaient de l'appartement
+du patron. On arrive, on le secourt. Notre grosse créature dont la
+tête était égarée, qui n'y était plus, qui ne voyait plus, comme
+il arrive dans ce moment, continuait de presser son mouvement,
+s'élevait sur ses deux mains, et du plus haut qu'elle pouvait
+laissait retomber sur les parties casuelles un poids de deux à
+trois cents livres, animé de toute la vitesse que donne la fureur
+du plaisir. On eut beaucoup de peine à le dégager de là. Que
+diable de fantaisie a un petit marteau de se placer sous une
+lourde enclume.
+
+MOI. -- Vous êtes un polisson. Parlons d'autre chose. Depuis que
+nous causons, j'ai une question sur la lèvre.
+
+LUI. -- Pourquoi l'avoir arrêtée là si longtemps?
+
+MOI. -- C'est que j'ai craint qu'elle ne fût indiscrète.
+
+LUI. -- Après ce que je viens de vous révéler, j'ignore quel
+secret je puis avoir pour vous.
+
+MOI. -- Vous ne doutez pas du jugement que je porte de votre
+caractère.
+
+LUI. -- Nullement. le suis à vos yeux un être très abject, très
+méprisable, et je le suis aussi quelquefois aux miens; mais
+rarement. Je me félicite plus souvent de mes vices que je ne m'en
+blâme. Vous êtes plus constant dans votre mépris.
+
+MOI. -- Il est vrai; mais pourquoi me montrer toute votre
+turpitude.
+
+LUI. -- D'abord, c'est que vous en connaissiez une bonne partie,
+et que je voyais plus à gagner qu'à perdre, à vous avouer le
+reste.
+
+MOI. -- Comment cela, s'il vous plaît.
+
+LUI. -- S'il importe d'être sublime en quelque genre, c'est
+surtout en mal. On crache sur un petit filou; mais on ne peut
+refuser une sorte de considération à un grand criminel. Son
+courage vous étonne. Son atrocité vous fait frémir. On prise en
+tout l'unité de caractère.
+
+MOI. -- Mais cette estimable unité de caractère, vous ne l'avez
+pas encore. le vous trouve de temps en temps vacillant dans vos
+principes. Il est incertain, si vous tenez votre méchanceté de la
+nature, ou de l'étude; et si l'étude vous a porté aussi loin qu'il
+est possible.
+
+LUI. -- J'en conviens; mais j'y ai fait de mon mieux. N'ai-je pas
+eu la modestie de reconnaître des êtres plus parfaits que moi? Ne
+vous ai-je pas parlé de Bouret avec l'admiration la plus profonde?
+Bouret est le premier homme du monde dans mon esprit.
+
+MOI. -- Mais immédiatement après Bouret; c'est vous.
+
+LUI. -- Non.
+
+MOI. -- C'est donc Palissot?
+
+LUI. -- C'est Palissot, mais ce n'est pas Palissot seul.
+
+MOI. -- Et qui peut être digne de partager le second rang avec
+lui?
+
+LUI. -- Le renégat d'Avignon.
+
+MOI. -- Je n'ai jamais entendu parler de ce renégat d'Avignon;
+mais ce doit être un homme bien étonnant.
+
+LUI. -- Aussi l'est-il.
+
+MOI. -- L'histoire des grands personnages m'a toujours intéressé.
+
+LUI. -- Je le crois bien. Celui-ci vivait chez un bon et honnête
+de ces descendants d'Abraham, promis au père des Croyants, en
+nombre égal à celui des étoiles.
+
+MOI. -- Chez un Juif?
+
+LUI. -- Chez un Juif. Il en avait surpris d'abord la
+commisération, ensuite la bienveillance, enfin la confiance la
+plus entière. Car voilà comme il en arrive toujours. Nous comptons
+tellement sur nos bienfaits, qu'il est rare que nous cachions
+notre secret, à celui que nous avons comblé de nos bontés. Le
+moyen qu'il n'y ait pas des ingrats; quand nous exposons l'homme,
+à la tentation de l'être impunément. C'est une réflexion juste que
+notre Juif ne fit pas. Il confia donc au renégat qu'il ne pouvait
+en conscience manger du cochon. Vous allez voir tout le parti
+qu'un esprit fécond sut tirer de cet aveu. Quelques mois se
+passèrent pendant lesquels notre renégat redoubla d'attachement.
+Quand il crut son Juif bien touché, bien captivé, bien convaincu
+par ses soins, qu'il n'avait pas un meilleur ami dans toutes les
+tribus d'Israël... Admirez la circonspection de cet homme. Il ne
+se hâte pas. Il laisse mûrir la poire, avant que de secouer la
+branche. Trop d'ardeur pouvait faire échouer son projet. C'est
+qu'ordinairement la grandeur de caractère résulte de la balance
+naturelle de plusieurs qualités opposées.
+
+MOI. -- Eh laissez là vos réflexions, et continuez votre histoire.
+
+LUI. -- Cela ne se peut. Il y a des jours où il faut que je
+réfléchisse. C'est une maladie qu'il faut abandonner à son cours.
+Où en étais-je?
+
+MOI. -- A l'intimité bien établie, entre le Juif et le renégat.
+
+LUI. -- Alors la poire était mûre... Mais vous ne m'écoutez pas. A
+quoi rêvez-vous?
+
+MOI. -- Je rêve à l'inégalité de votre ton; tantôt haut tantôt
+bas.
+
+LUI. -- Est-ce que le ton de l'homme vicieux peut être un? -- Il
+arrive un soir chez son bon ami, l'air effaré, la voix
+entrecoupée, le visage pâle comme la mort, tremblant de tous ses
+membres.» Qu'avez-vous? -- Nous sommes perdus. -- Perdus, et
+comment? -- Perdus, vous dis-je; perdus sans ressource. --
+Expliquez-vous. -- Un moment, que je me remette de mon effroi. --
+Allons, remettez-vous», lui dit le Juif; au lieu de lui dire, tu
+es un fieffé fripon; je ne sais ce que tu as à m'apprendre, mais
+tu es un fieffé fripon; tu joues la terreur.
+
+MOI et pourquoi devait-il lui parler ainsi?
+
+LUI. -- C'est qu'il était faux, et qu'il avait passé la mesure.
+Cela est clair pour moi, et ne m'interrompez pas davantage. --
+«Nous sommes perdus, perdus sans ressource.» Est-ce que vous ne
+sentez pas l'affectation de ces perdus répétés.» Un traître nous a
+déférés à la sainte Inquisition, vous comme Juif, moi comme
+renégat, comme un infâme renégat.» Voyez comme le traître ne
+rougit pas de se servir des expressions les plus odieuses. Il faut
+plus de courage qu'on ne pense pour s'appeler de son nom. Vous ne
+savez pas ce qu'il en coûte pour en venir là.
+
+MOI. -- Non certes. Mais cet infâme renégat...
+
+LUI. -- Est faux; mais c'est une fausseté bien adroite. Le Juif
+s'effraye, il s'arrache la barbe, il se roule à terre. Il voit les
+sbires à sa porte; il se voit affublé du san bénito; il voit son
+autodafé préparé.» Mon ami, mon tendre ami, mon unique ami, quel
+parti prendre...-- Quel parti? de se montrer, d'affecter la plus
+grande sécurité, de se conduire comme à l'ordinaire. La procédure
+de ce tribunal est secrète, mais lente. Il faut user de ses délais
+pour tout vendre. J'irai louer ou je ferais louer un bâtiment par
+un tiers; oui, par un tiers, ce sera le mieux. Nous y déposerons
+votre fortune; car c'est à votre fortune principalement qu'ils en
+veulent; et nous irons, vous et moi, chercher, sous un autre ciel,
+la liberté de servir notre Dieu et de suivre en sûreté la loi
+d'Abraham et de notre conscience. Le point important dans la
+circonstance périlleuse où nous nous trouvons, est de ne point
+faire d'imprudence.» Fait et dit. Le bâtiment est loué et pourvu
+de vivres et de matelots. La fortune du Juif est à bord. Demain, à
+la pointe du jour, ils mettent à la voile. Ils peuvent souper
+gaiement et dormir en sûreté. Demain, ils échappent à leurs
+persécuteurs. Pendant la nuit, le renégat se lève, dépouille le
+Juif de son portefeuille, de sa bourse et de ses bijoux; se rend à
+bord, et le voilà parti. Et vous croyez que c'est là tout? Bon,
+vous n'y êtes pas. Lorsqu'on me raconta cette histoire; moi, je
+devinai ce que je vous ai tu, pour essayer votre sagacité. Vous
+avez bien fait d'être un honnête homme; vous n'auriez été qu'un
+friponneau. Jusqu'ici le renégat n'est que cela. C'est un coquin
+méprisable à qui personne ne voudrait ressembler. Le sublime de sa
+méchanceté, c'est d'avoir été lui-même le délateur de son bon ami
+l'israélite, dont la sainte Inquisition s'empara à son réveil, et
+dont, quelques jours après, on fit un beau feu de joie. Et ce fut
+ainsi que le renégat devint tranquille possesseur de la fortune de
+ce descendant maudit de ceux qui ont crucifié Notre Seigneur.
+
+MOI. -- Je ne sais lequel des deux me fait le plus d'horreur, ou
+de la scélératesse de votre renégat, ou du ton dont vous en
+parlez.
+
+LUI. -- Et voilà ce que je vous disais. L'atrocité de l'action
+vous porte au-delà du mépris; et c'est la raison de ma sincérité.
+J'ai voulu que vous connussiez jusqu'où j'excellais dans mon art;
+vous arracher l'aveu que j'étais au moins original dans mon
+avilissement, me placer dans votre tête sur la ligne des grands
+vauriens, et m'écrier ensuite, «Vivat Mascarillus, fourbum
+imperator! Allons, gai, Monsieur le philosophe; chorus. Vivat
+Mascarillus, fourbum imperator!»
+
+Et là-dessus, il se mit à faire un chant en fugue, tout à fait
+singulier. Tantôt la mélodie était grave et pleine de majesté;
+tantôt légère et folâtre; dans un instant il imitait la basse;
+dans un autre, une des parties du dessus; il m'indiquait de son
+bras et de son col allongés, les endroits des tenues; et
+s'exécutait, se composait à lui-même, un chant de triomphe, où
+l'on voyait qu'il s'entendait mieux en bonne musique qu'en bonnes
+moeurs.
+
+Je ne savais, moi, si je devais rester ou fuir, rire ou
+m'indigner. Je restai, dans le dessein de tourner la conversation
+sur quelque sujet qui chassât de mon âme l'horreur dont elle était
+remplie. Je commençais à supporter avec peine la présence d'un
+homme qui discutait une action horrible, un exécrable forfait,
+comme un connaisseur en peinture ou en poésie, examine les beautés
+d'un ouvrage de goût; ou comme un moraliste ou un historien relève
+et fait éclater les circonstances d'une action héroïque. Je devins
+sombre, malgré moi. Il s'en aperçut et me dit:
+
+LUI. -- Qu'avez-vous? est-ce que vous vous trouvez mal?
+
+MOI. -- Un peu; mais cela passera.
+
+LUI. -- Vous avez l'air soucieux d'un homme tracassé de quelque
+idée fâcheuse.
+
+MOI. -- C'est cela.
+
+Après un moment de silence de sa part et de la mienne, pendant
+lequel il se promenait en sifflant et en chantant; pour le ramener
+à son talent, je lui dis: Que faites-vous à présent?
+
+LUI. -- Rien.
+
+MOI. -- Cela est très fatigant.
+
+LUI. -- J'étais déjà suffisamment bête. J'ai été entendre cette
+musique de Duni et de nos autres jeunes faiseurs; qui m'a achevé.
+
+MOI. -- Vous approuvez donc ce genre.
+
+LUI. -- Sans doute.
+
+MOI. -- Et vous trouvez de la beauté dans ces nouveaux chants?
+
+LUI. -- Si j'y en trouve; pardieu, je vous en réponds. Comme cela
+est déclamé! quelle vérité! quelle expression.
+
+MOI. -- Tout art d'imitation a son modèle dans la nature. Quel est
+le modèle du musicien, quand il fait un chant?
+
+LUI. -- Pourquoi ne pas prendre la chose de plus haut? Qu'est-ce
+qu'un chant?
+
+MOI. -- Je vous avouerai que cette question est au-dessus de mes
+forces. Voilà comme nous sommes tous. Nous n'avons dans la mémoire
+que des mots que nous croyons entendre, par l'usage fréquent et
+l'application même juste que nous en faisons; dans l'esprit, que
+des notions vagues. Quand je prononce le mot chant, je n'ai pas
+des notions plus nettes que vous, et la plupart de vos semblables,
+quand ils disent, réputation, blâme, honneur, vice, vertu, pudeur,
+décence, honte, ridicule.
+
+LUI -- Le chant est une imitation, par les sons d'une échelle
+inventée par l'art ou inspirée par la nature, comme il vous
+plaira, ou par la voix ou par l'instrument, des bruits physiques
+ou des accents de la passion; et vous voyez qu'en changeant là-
+dedans, les choses à changer, la définition conviendrait
+exactement à la peinture, à l'éloquence, à la sculpture, et à la
+poésie. Maintenant, pour en venir à votre question. Quel est le
+modèle du musicien ou du chant? c'est la déclamation, si le modèle
+est vivant et pensant; c'est le bruit, si le modèle est inanimé.
+Il faut considérer la déclamation comme une ligne, et le chant
+comme une autre ligne qui serpenterait sur la première. Plus cette
+déclamation, type du chant, sera forte et vraie; plus le chant qui
+s'y conforme la coupera en un plus grand nombre de points; plus le
+chant sera vrai; et plus il sera beau. Et c'est ce qu'ont très
+bien senti nos jeunes musiciens. Quand on entend, Je suis un
+pauvre diable, on croit reconnaître la plainte d'un avare; s'il ne
+chantait pas, c'est sur les mêmes tons qu'il parlerait à la terre,
+quand il lui confie son or et qu'il lui dit, O terre, reçois mon
+trésor. Et cette petite fille qui sent palpiter son coeur, qui
+rougit, qui se trouble et qui supplie monseigneur de la laisser
+partir, s'exprimerait-elle autrement. Il y a dans ces ouvrages,
+toutes sortes de caractères; une variété infinie de déclamations.
+Cela est sublime; c'est moi qui vous le dis. Allez, allez entendre
+le morceau où le jeune homme qui se sent mourir, s'écrie: Mon
+coeur s'en va. -- Écoutez le chant; écoutez la symphonie, et vous
+me direz après quelle différence il y a, entre les vraies voies
+d'un moribond et le tour de ce chant. Vous verrez si la ligne de
+la mélodie ne coïncide pas tout entière avec la ligne de la
+déclamation. Je ne vous parle pas de la mesure qui est encore une
+des conditions du chant; je m'en tiens à l'expression, et il n'y a
+rien de plus évident que le passage suivant que j'ai lu quelque
+part, musices seminarium accentus. L'accent est la pépinière de la
+mélodie. Jugez de là de quelle difficulté et de quelle importance
+il est de savoir bien faire le récitatif. Il n'y a point de bel
+air, dont on ne puisse faire un beau récitatif, et point de beau
+récitatif, dont un habile homme ne puisse tirer un bel air. Je ne
+voudrais pas assurer que celui qui récite bien, chantera bien,
+mais je serais surpris que celui qui chante bien, ne sût pas bien
+réciter. Et croyez tout ce que je vous dis là; car c'est le vrai.
+
+MOI. -- Je ne demanderais pas mieux que de vous en croire, si je
+n'étais arrêté par un petit inconvénient.
+
+LUI. -- Et cet inconvénient?
+
+MOI. -- C'est que, si cette musique est sublime, il faut que celle
+du divin Lulli, de Campra, de Destouches, de Mouret, et même soit
+dit entre nous, celle du cher oncle soit un peu plate.
+
+LUI, s'approchant de mon oreille, me répondit: -- Je ne voudrais
+pas être entendu; car il y a ici beaucoup de gens qui me
+connaissent; c'est qu'elle l'est aussi. Ce n'est pas que je me
+soucie du cher oncle, puisque cher il y a. C'est une pierre. Il me
+verrait tirer la langue d'un pied, qu'il ne me donnerait pas un
+verre d'eau; mais il a beau faire à l'octave, à la septième, hon,
+hon; hin, hin; tu, tu, tu; turelututu, avec un charivari du
+diable; ceux qui commencent à s'y connaître, et qui ne prennent
+plus du tintamarre pour de la musique, ne s'accommoderont jamais
+de cela. On devait défendre par une ordonnance de police, à
+quelque personne, de quelque qualité ou condition qu'elle fût, de
+faire chanter le Stabat du Pergolèse. Ce Stabat, il fallait le
+faire brûler par la main du bourreau. Ma foi, ces maudits
+bouffons, avec leur Servante Maîtresse, leur Tracollo, nous en ont
+donné rudement dans le cul. Autrefois, un Trancrède, un Issé, une
+Europe galante, les Indes, et Castor, les Talents lyriques,
+allaient à quatre, cinq, six mois. On ne voyait point la fin des
+représentations d'une Armide. A présent tout cela vous tombe les
+uns sur les autres, comme des capucins de cartes. Aussi Rebel et
+Francoeur jettent-ils feu et flamme. Ils disent que tout est
+perdu, qu'ils sont ruinés; et que si l'on tolère plus longtemps
+cette canaille chantante de la Foire, la musique nationale est au
+diable; et que l'Académie royale du cul-de-sac n'a qu'à fermer
+boutique. Il y a bien quelque chose de vrai, là-dedans. Les
+vieilles perruques qui viennent là depuis trente à quarante ans
+tous les vendredis, au lieu de s'amuser comme ils ont fait par le
+passé, s'ennuient et bâillent, sans trop savoir pourquoi. Ils se
+le demandent et ne sauraient se répondre. Que ne s'adressent-ils à
+moi? La prédiction de Duni s'accomplira; et du train que cela
+prend, je veux mourir si, dans quatre à cinq ans à dater du
+peintre amoureux de son modèle, il y a un chat à fesser dans la
+célèbre Impasse. Les bonnes gens, ils ont renoncé à leurs
+symphonies, pour jouer des symphonies italiennes. Ils ont cru
+qu'ils feraient leurs oreilles à celles-ci, sans conséquence pour
+leur musique vocale, comme si la symphonie n'était pas au chant, à
+un peu de libertinage près inspiré par l'étendue de l'instrument
+et la mobilité des doigts? ce que le chant est à la déclamation
+réelle. Comme si le violon n'était pas le singe du chanteur, qui
+deviendra un jour, lorsque le difficile prendra la place du beau,
+le singe du violon. Le premier qui joua Locatelli, fut l'apôtre de
+la nouvelle musique. A d'autres, à d'autres. On nous accoutumera à
+l'imitation des accents de la passion ou des phénomènes de la
+nature, par le chant et la voix, par l'instrument, car voilà toute
+l'étendue de l'objet de la musique, et nous conserverons notre
+goût pour les vols, les lances, les gloires, les triomphes, les
+victoires? Va-t'en voir s'ils viennent, Jean. Ils ont imaginé
+qu'ils pleureraient ou riraient à des scènes de tragédie ou de
+comédie, musiquées; qu'on porterait à leurs oreilles, les accents
+de la fureur, de la haine, de la jalousie, les vraies plaintes de
+l'amour, les ironies, les plaisanteries du théâtre italien ou
+français; et qu'ils resteraient admirateurs de Ragonde et de
+Platée. Je t'en réponds: tarare, pon pon; qu'ils éprouveraient
+sans cesse, avec quelle facilité, quelle flexibilité, quelle
+mollesse, l'harmonie, la prosodie, les ellipses, les inversions de
+la langue italienne se prêtaient à l'art, au mouvement, à
+l'expression, aux tours du chant, et à la valeur mesurée des sons,
+et qu'ils continueraient d'ignorer combien la leur est raide,
+sourde, lourde, pesante, pédantesque et monotone. Eh oui, oui. Ils
+se sont persuadé qu'après avoir mêlé leurs larmes aux pleurs d'une
+mère qui se désole sur la mort de son fils; après avoir frémi de
+l'ordre d'un tyran qui ordonne un meurtre; ils ne s'ennuieraient
+pas de leur féerie, de leur insipide mythologie, de leurs petits
+madrigaux doucereux qui ne marquent pas moins le mauvais goût du
+poète, que la misère de l'art qui s'en accommode. Les bonnes gens!
+cela n'est pas et ne peut être. Le vrai, le bon, le beau ont leurs
+droits. On les conteste, mais on finit par admirer. Ce qui n'est
+pas marqué à ce coin, on l'admire un temps; mais on finit par
+bâiller. Bâillez donc, messieurs; bâillez à votre aise. Ne vous
+gênez pas. L'empire de la nature et de ma trinité, contre laquelle
+les portes de l'enfer ne prévaudront jamais; le vrai qui est le
+père, et qui engendre le bon qui est le fils; d'où procède le beau
+qui est le Saint-Esprit, s'établit tout doucement. Le dieu
+étranger se place humblement sur l'autel à côté de l'idole du
+pays; peu à peu, il s'y affermit; un beau jour, il pousse du coude
+son camarade; et patatras, voilà l'idole en bas. C'est comme cela
+qu'on dit que les Jésuites ont planté le christianisme à la Chine
+et aux Indes. Et ces Jansénistes ont beau dire, cette méthode
+politique qui marche à son but, sans bruit, sans effusion de sang,
+sans martyr, sans un toupet de cheveux arraché, me semble la
+meilleure.
+
+MOI. -- Il y a de la raison, à peu près, dans tout ce que vous
+venez de dire.
+
+LUI. -- De la raison! tant mieux. le veux que le diable m'emporte,
+si j'y tâche. Cela va, comme je te pousse. le suis comme les
+musiciens de l'Impasse, quand mon oncle parut; si j'adresse à la
+bonne heure, c'est qu'un garçon charbonnier parlera toujours mieux
+de son métier que toute une académie, et que tous les Duhamel du
+monde.
+
+Et puis le voilà qui se met à se promener, en murmurant dans son
+gosier, quelques-uns des airs de l'Île des Fous, du Peintre
+amoureux de son Modèle, du Maréchal-ferrant, de la Plaideuse, et
+de temps en temps, il s'écriait, en levant les mains et les yeux
+au ciel: Si cela est beau, mordieu! Si cela est beau! Comment
+peut-on porter à sa tête une paire d'oreilles et faire une
+pareille question. Il commençait à entrer en passion, et à chanter
+tout bas. Il élevait le ton, à mesure qu'il se passionnait
+davantage; vinrent ensuite, les gestes, les grimaces du visage et
+les contorsions du corps; et je dis, bon; voilà la tête qui se
+perd, et quelque scène nouvelle qui se prépare; en effet, il part
+d'un éclat de voix, «Je suis un pauvre misérable... Monseigneur,
+Monseigneur, laissez-moi partir... O terre, reçois mon or;
+conserve bien mon trésor... Mon âme, mon âme, ma vie, O terre!...
+Le voilà le petit ami, le voilà le petit ami! Aspettare e non
+venire... A Zerbina penserete... Sempre in contrasti con te si
+sta...» Il entassait et brouillait ensemble trente airs italiens,
+français, tragiques, comiques, de toutes sortes de caractères.
+Tantôt avec une voix de basse-taille, il descendait jusqu'aux
+enfers; tantôt s'égosillant et contrefaisant le fausset, il
+déchirait le haut des airs, imitant de la démarche, du maintien,
+du geste, les différents personnages chantants; successivement
+furieux, radouci, impérieux, ricaneur. Ici, c'est une jeune fille
+qui pleure, et il en rend toute la minauderie; là il est prêtre,
+il est roi, il est tyran, il menace, il commande, il s'emporte, il
+est esclave, il obéit. Il s'apaise, il se désole, il se plaint, il
+rit jamais hors de ton, de mesure, du sens des paroles et du
+caractère de l'air. Tous les pousse-bois avaient quitté leurs
+échiquiers et s'étaient rassemblés autour de lui. Les fenêtres du
+café étaient occupées, en dehors, par les passants qui s'étaient
+arrêtés au bruit. On faisait des éclats de rire à entrouvrir le
+plafond. Lui n'apercevait rien; il continuait, saisi d'une
+aliénation d'esprit, d'un enthousiasme si voisin de la folie qu'il
+est incertain qu'il en revienne; s'il ne faudra pas le jeter dans
+un fiacre et le mener droit aux Petites-Maisons. En chantant un
+lambeau des Lamentations de Jomelli, il répétait avec une
+précision, une vérité et une chaleur incroyable les plus beaux
+endroits de chaque morceau; ce beau récitatif obligé où le
+prophète peint la désolation de Jérusalem, il l'arrosa d'un
+torrent de larmes qui en arrachèrent de tous les yeux. Tout y
+était, et la délicatesse du chant, et la force de l'expression, et
+la douleur. Il insistait sur les endroits où le musicien s'était
+particulièrement montré un grand maître. S'il quittait la partie
+du chant, c'était pour prendre celle des instruments qu'il
+laissait subitement pour revenir à la voix, entrelaçant l'une à
+l'autre de manière à conserver les liaisons et l'unité du tout;
+s'emparant de nos âmes et les tenant suspendues dans la situation
+la plus singulière que j'aie jamais éprouvée... Admirais-je? Oui,
+j'admirais! Étais-je touché de pitié? J'étais touché de pitié;
+mais une teinte de ridicule était fondue dans ces sentiments et
+les dénaturait.
+
+Mais vous vous seriez échappé en éclats de rire à la manière dont
+il contrefaisait les différents instruments. Avec des joues
+renflées et bouffies, et un son rauque et sombre, il rendait les
+cors et les bassons; il prenait un son éclatant et nasillard pour
+les hautbois; précipitant sa voix avec une rapidité incroyable
+pour les instruments à corde dont il cherchait les sons les plus
+approchés; il sifflait les petites flûtes, il recoulait les
+traversières, criant, chantant, se démenant comme un forcené;
+faisant lui seul, les danseurs, les danseuses, les chanteurs, les
+chanteuses, tout un orchestre, tout un théâtre lyrique, et se
+divisant en vingt rôles divers, courant, s'arrêtant, avec l'air
+d'un énergumène, étincelant des yeux, écumant de la bouche. Il
+faisait une chaleur à périr; et la sueur qui suivait les plis de
+son front et la longueur de ses joues, se mêlait à la poudre de
+ses cheveux, ruisselait, et sillonnait le haut de son habit. Que
+ne lui vis-je pas faire? Il pleurait, il riait, il soupirait il
+regardait, ou attendri, ou tranquille, ou furieux; c'était une
+femme qui se pâme de douleur; c'était un malheureux livré à tout
+son désespoir; un temple qui s'élève; des oiseaux qui se taisent
+au soleil couchant; des eaux ou qui murmurent dans un lieu
+solitaire et frais, ou qui descendent en torrent du haut des
+montagnes; un orage; une tempête, la plainte de ceux qui vont
+périr, mêlée au sifflement des vents, au fracas du tonnerre;
+c'était la nuit, avec ses ténèbres; c'était l'ombre et le silence,
+car le silence même se peint par des sons. Sa tête était tout à
+fait perdue. Épuisée de fatigue, tel qu'un homme qui sort d'un
+profond sommeil ou d'une longue distraction; il resta immobile,
+stupide, étonné. Il tournait ses regards autour de lui, comme un
+homme égaré qui cherche à reconnaître le lieu où il se trouve. Il
+attendait le retour de ses forces et de ses esprits; il essuyait
+machinalement son visage. Semblable à celui qui verrait à son
+réveil, son lit environné d'un grand nombre de personnes; dans un
+entier oubli ou dans une profonde ignorance de ce qu'il a fait, il
+s'écria dans le premier moment: Eh bien, Messieurs, qu'est-ce
+qu'il y a? D'où viennent vos ris et votre surprise? Qu'est-ce
+qu'il y a? Ensuite il ajouta, voilà ce qu'on doit appeler de la
+musique et un musicien. Cependant, Messieurs, il ne faut pas
+mépriser certains morceaux de Lulli. Qu'on fasse mieux la scène
+«Ah! j'attendrai» sans changer les paroles; j'en défie. Il ne faut
+pas mépriser quelques endroits de Campra les airs de violon de mon
+oncle, ses gavottes; ses entrées de soldats, de prêtres, de
+sacrificateurs...» Pâles flambeaux, nuit plus affreuse que les
+ténèbres... Dieux du Tartare, Dieu de l'oubli.» Là, il enflait sa
+voix; il soutenait ses sons; les voisins se mettaient aux
+fenêtres, nous mettions nos doigts dans nos oreilles. Il ajoutait,
+c'est ici qu'il faut des poumons; un grand organe; un volume
+d'air. Mais avant peu, serviteur à l'Assomption; le Carême et les
+Rois sont passés. Ils ne savent pas encore ce qu'il faut mettre en
+musique, ni par conséquent ce qui convient au musicien. La poésie
+lyrique est encore à naître. Mais ils y viendront; à force
+d'entendre le Pergolèse, le Saxon, Terradoglias, Traetta, et les
+autres, à force de lire le Métastase, il faudra bien qu'ils y
+viennent.
+
+MOI. -- Quoi donc, est-ce que Quinault, La Motte, Fontenelle n'y
+ont rien entendu.
+
+LUI. -- Non pour le nouveau style. Il n'y a pas six vers de suite
+dans tous leurs charmants poèmes qu'on puisse musiquer. Ce sont
+des sentences ingénieuses; des madrigaux légers, tendres et
+délicats; mais pour savoir combien cela est vide de ressource pour
+notre art, le plus violent de tous, sans en excepter celui de
+Démosthène faites-vous réciter ces morceaux, combien ils vous
+paraîtront, froids, languissants, monotones. C'est qu'il n'y a
+rien là qui puisse servir de modèle au chant. J'aimerais autant
+avoir à musiquer les Maximes de La Rochefoucauld, ou les Pensées
+de Pascal. C'est au cri animal de la passion, à dicter la ligne
+qui nous convient. Il faut que ces expressions soient pressées les
+unes sur les autres; il faut que la phrase soit courte; que le
+sens en soit coupé, suspendu; que le musicien puisse disposer du
+tout et de chacune de ses parties; en omettre un mot, ou le
+répéter; y en ajouter un qui lui manque; la tourner et retourner,
+comme un polype, sans la détruire; ce qui rend la poésie lyrique
+française beaucoup plus difficile que dans les langues à
+inversions qui présentent d'elles-mêmes tous ces avantages...
+
+«Barbare cruel, plonge ton poignard dans mon sein. Me voilà prête
+à recevoir le coup fatal. Frappe. Ose... Ah; je languis, je
+meurs... Un feu secret s'allume dans mes sens... Cruel amour, que
+veux-tu de moi... Laisse-moi la douce paix dont j'ai joui...
+Rends-moi la raison...» Il faut que les passions soient fortes; la
+tendresse du musicien et du poète lyrique doit être extrême. L'air
+est presque toujours la péroraison de la scène. Il nous faut des
+exclamations, des interjections, des suspensions, des
+interruptions, des affirmations, des négations; nous appelons,
+nous invoquons, nous crions, nous gémissons, nous pleurons, nous
+rions franchement. Point d'esprit, point d'épigrammes; point de
+ces jolies pensées. Cela est trop loin de la simple nature. Or
+n'allez pas croire que le jeu des acteurs de théâtre et leur
+déclamation puissent nous servir de modèles. Fi donc. Il nous le
+faut plus énergique, moins maniéré, plus vrai. Les discours
+simples, les voix communes de la passion, nous sont d'autant plus
+nécessaires que la langue sera plus monotone, aura moins d'accent.
+Le cri animal ou de l'homme passionné leur en donne.
+
+Tandis qu'il me parlait ainsi, la foule qui nous environnait, ou
+n'entendait rien ou prenant peu d'intérêt à ce qu'il disait, parce
+qu'en général l'enfant comme l'homme, et l'homme comme l'enfant,
+aime mieux s'amuser que s'instruire, s'était retirée; chacun était
+à son jeu; et nous étions restés seuls dans notre coin. Assis sur
+une banquette, la tête appuyée contre le mur, les bras pendants,
+les yeux à demi-fermés, il me dit: Je ne sais ce que j'ai, quand
+je suis venu ici, j'étais frais et dispos; et me voilà roué,
+brisé, comme si j'avais fait dix lieues. Cela m'a pris subitement.
+
+MOI. -- Voulez-vous vous rafraîchir?
+
+LUI. -- Volontiers. Je me sens enroué. Les forces me manquent; et
+Je souffre un peu de la poitrine. Cela m'arrive presque tous les
+jours, comme cela; sans que je sache pourquoi.
+
+MOI. -- Que voulez-vous?
+
+LUI. -- Ce qui vous plaira. Je ne suis pas difficile. L'indigence
+m'a appris à m'accommoder de tout.
+
+On nous sert de la bière, de la limonade. Il en remplit un grand
+verre qu'il vide deux ou trois fois de suite. Puis comme un homme
+ranimé; il tousse fortement, il se démène, il reprend:
+
+Mais à votre avis, Seigneur philosophe, n'est-ce pas une
+bizarrerie bien étrange, qu'un étranger, un Italien, un Duni
+vienne nous apprendre à donner de l'accent à notre musique, à
+assujettir notre chant à tous les mouvements à toutes les mesures,
+à tous les intervalles, à toutes les déclamations, sans blesser la
+prosodie. Ce n'était pourtant pas la mer à boire. Quiconque avait
+écouté un gueux lui demander l'aumône dans la rue, un homme dans
+le transport de la colère, une femme jalouse et furieuse, un amant
+désespéré, un flatteur, oui un flatteur radoucissant son ton,
+traînant ses syllabes, d'une voix mielleuse, en un mot une
+passion, n'importe laquelle, pourvu que par son énergie, elle
+méritât de servir de modèle au musicien, aurait dû s'apercevoir de
+deux choses: l'une que les syllabes, longues ou brèves, n'ont
+aucune durée fixe, pas même de rapport déterminé entre leurs
+durées; que la passion dispose de la prosodie, presque comme il
+lui plaît; qu'elle exécute les plus grands intervalles, et que
+celui qui s'écrie dans le fort de sa douleur: «Ah, malheureux que
+Je suis», monte la syllabe d'exclamation au ton le plus élevé et
+le plus aigu, et descend les autres aux tons les plus graves et
+les plus bas, faisant l'octave ou même un plus grand intervalle,
+et donnant à chaque son la quantité qui convient au tour de la
+mélodie, sans que l'oreille soit offensée, sans que ni la syllabe
+longue, ni la syllabe brève aient conservé la longueur ou la
+brièveté du discours tranquille. Quel chemin nous avons fait
+depuis le temps où nous citions la parenthèse d'Armide, Le
+vainqueur de Renaud, si quelqu'un le peut être, l'Obéissons sans
+balancer, des Indes galantes, comme des prodiges de déclamation
+musicale! A présent, ces prodiges-là me font hausser les épaules
+de pitié. Du train dont l'art s'avance, je ne sais où il aboutira.
+En attendant, buvons un coup.
+
+Il en boit deux, trois, sans savoir ce qu'il faisait. Il allait se
+noyer, comme s'il s'était épuisé, sans s'en apercevoir, si je
+n'avais déplacé la bouteille qu'il cherchait de distraction. Alors
+je lui dis:
+
+MOI. -- Comment se fait-il qu'avec un tact aussi fin, une si
+grande sensibilité pour les beautés de l'art musical; vous soyez
+aussi aveugle sur les belles choses en morale, aussi insensible
+aux charmes de la vertu?
+
+LUI. -- C'est apparemment qu'il y a pour les unes un sens que je
+n'ai pas; une fibre qui ne m'a point été donnée, une fibre lâche
+qu'on a beau pincer et qui ne vibre pas; ou peut-être c'est que
+j'ai toujours vécu avec de bons musiciens et de méchantes gens;
+d'où il est arrivé que mon oreille est devenue très fine, et que
+mon coeur est devenu sourd. Et puis c'est qu'il y avait quelque
+chose de race. Le sang de mon père et le sang de mon oncle est le
+même sang. Mon sang est le même que celui de mon père. La molécule
+paternelle était dure et obtuse; et cette maudite molécule
+première s'est assimilé tout le reste.
+
+MOI. -- Aimez-vous votre enfant?
+
+LUI. -- Si je l'aime, le petit sauvage. J'en suis fou.
+
+MOI. -- Est-ce que vous ne vous occuperez pas sérieusement
+d'arrêter en lui l'effet de la maudite molécule paternelle.
+
+LUI. -- J'y travaillerais, je crois, bien inutilement. S'il est
+destiné à devenir un homme de bien, je n'y nuirai pas. Mais si la
+molécule voulait qu'il fût un vaurien comme son père, les peines
+que j'aurais prises pour en faire un homme honnête lui seraient
+très nuisibles; l'éducation croisant sans cesse la pente de la
+molécule, il serait tiré comme par deux forces contraires, et
+marcherait tout de guingois, dans le chemin de la vie, comme j'en
+vois une infinité, également gauches dans le bien et dans le mal;
+c'est ce que nous appelons des espèces, de toutes les épithètes la
+plus redoutable, parce qu'elle marque la médiocrité, et le dernier
+degré du mépris. Un grand vaurien est un grand vaurien, mais n'est
+point une espèce. Avant que la molécule paternelle n'eût repris le
+dessus et ne l'eût amené à la parfaite abjection où j'en suis, il
+lui faudrait un temps infini: il perdrait ses plus belles années.
+Je n'y fais rien à présent. Je le laisse venir. Je l'examine. Il
+est déjà gourmand, patelin, filou, paresseux, menteur. Je crains
+bien qu'il ne chasse de race.
+
+MOI. -- Et vous en ferez un musicien, afin qu'il ne manque rien à
+la ressemblance?
+
+LUI. -- Un musicien! un musicien! quelquefois je le regarde, en
+grinçant les dents; et je dis, si tu devais jamais savoir une
+note, je crois que je te tordrais le col.
+
+MOI. -- Et pourquoi cela, s'il vous plaît?
+
+LUI. -- Cela ne mène à rien.
+
+MOI. -- Cela mène à tout.
+
+LUI. -- Oui, quand on excelle; mais qui est-ce qui peut se
+promettre de son enfant qu'il excellera? Il y a dix mille à parier
+contre un qu'il ne serait qu'un misérable racleur de cordes, comme
+moi. Savez-vous qu'il serait peut-être plus aisé de trouver un
+enfant propre à gouverner un royaume, à faire un grand roi qu'un
+grand violon.
+
+MOI. -- Il me semble que les talents agréables, même médiocres,
+chez un peuple sans moeurs, perdu de débauche et de luxe, avancent
+rapidement un homme dans le chemin de la fortune. Moi qui vous
+parle, j'ai entendu la conversation qui suit, entre une espèce de
+protecteur et une espèce de protégé. Celui-ci avait été adressé au
+premier, comme à un homme obligeant qui pourrait le servir. --
+Monsieur, que savez-vous? -- Je sais passablement les
+mathématiques. -- Hé bien, montrez les mathématiques; après vous
+être crotté dix à douze ans sur le pavé de Paris, vous aurez droit
+à quatre cents livres de rente. -- J'ai étudié les lois, et je
+suis versé dans le droit. -- Si Puffendorf et Grotius revenaient
+au monde, ils mourraient de faim, contre une borne. -- Je sais
+très bien l'histoire et la géographie. -- S'il y avait des parents
+qui eussent à coeur la bonne éducation de leurs enfants, votre
+fortune serait faite; mais il n'y en a point. -- Je suis assez bon
+musicien. -- Et que ne disiez-vous cela d'abord! Et pour vous
+faire voir le parti qu'on peut tirer de ce dernier talent, j'ai
+une fille. Venez tous les jours depuis sept heures et demie du
+soir, jusqu'à neuf; vous lui donnerez leçon, et je vous donnerai
+vingt-cinq louis par an. Vous déjeunerez, dînerez, goûterez,
+souperez avec nous. Le reste de votre journée vous appartiendra.
+Vous en disposerez à votre profit.
+
+LUI. -- Et cet homme qu'est-il devenu.
+
+MOI. -- S'il eût été sage, il eût fait fortune, la seule chose
+qu'il paraît que vous ayez en vue.
+
+LUI. -- Sans doute. De l'or, de l'or. L'or est tout; et le reste,
+sans or, n'est rien. Aussi au lieu de lui farcir la tête de belles
+maximes qu'il faudrait qu'il oubliât, sous peine de n'être qu'un
+gueux; lorsque je possède un louis, ce qui ne m'arrive pas
+souvent, je me plante devant lui. Je tire le louis de ma poche. Je
+le lui montre avec admiration. J'élève les yeux au ciel. Je baise
+le louis devant lui. Et pour lui faire entendre mieux encore
+l'importance de la pièce sacrée, je lui bégaye de la voix; je lui
+désigne du doigt tout ce qu'on en peut acquérir, un beau fourreau,
+un beau toquet, un bon biscuit. Ensuite je mets le louis dans ma
+poche. Je me promène avec fierté; je relève la basque de ma veste;
+je frappe de la main sur mon gousset; et c'est ainsi que je lui
+fais concevoir que c'est du louis qui est là, que naît l'assurance
+qu'il me voit.
+
+MOI. -- On ne peut rien de mieux. Mais s'il arrivait que,
+profondément pénétré de la valeur du louis, un jour...
+
+LUI. -- Je vous entends. Il faut fermer les yeux là-dessus. Il n'y
+a point de principe de morale qui n'ait son inconvénient. Au pis
+aller, c'est un mauvais quart d'heure, et tout est fini.
+
+MOI. -- Même d'après des vues si courageuses et si sages, je
+persiste à croire qu'il serait bon d'en faire un musicien. Je ne
+connais pas de moyen d'approcher plus rapidement des grands, de
+servir leurs vices, et de mettre à profit les siens.
+
+LUI. -- Il est vrai; mais j'ai des projets d'un succès plus prompt
+et plus sûr. Ah! si c'était aussi bien une fille!
+
+Mais comme on ne fait pas ce qu'on veut, il faut prendre ce qui
+vient; en tirer le meilleur parti; et pour cela, ne pas donner
+bêtement, comme la plupart des pères qui ne feraient rien de pis,
+quand ils auraient médité le malheur de leurs enfants, l'éducation
+de Lacédémone, à un enfant destiné à vivre à Paris. Si elle est
+mauvaise, c'est la faute des moeurs de ma nation, et non la
+mienne. En répondra qui pourra. Je veux que mon fils soit heureux;
+ou ce qui revient au même honoré, riche et puissant. Je connais un
+peu les voies les plus faciles d'arriver à ce but; et je les lui
+enseignerai de bonne heure. Si vous me blâmez, vous autres sages,
+la multitude et le succès m'absoudront. Il aura de l'or; c'est moi
+qui vous le dis. S'il en a beaucoup, rien ne lui manquera, pas
+même votre estime et votre respect.
+
+MOI. -- Vous pourriez vous tromper.
+
+LUI. -- Ou il s'en passera, comme bien d'autres.
+
+Il y avait dans tout cela beaucoup de ces choses qu'on pense,
+d'après lesquelles on se conduit; mais qu'on ne dit pas. Voilà, en
+vérité, la différence la plus marquée entre mon homme et la
+plupart de nos entours. Il avouait les vices qu'il avait, que les
+autres ont; mais il n'était pas hypocrite. Il n'était ni plus ni
+moins abominable qu'eux; il était seulement plus franc, et plus
+conséquent; et quelquefois profond dans sa dépravation. Je
+tremblais de ce que son enfant deviendrait sous un pareil maître.
+Il est certain que d'après des idées d'institution aussi
+strictement calquées sur nos moeurs, il devait aller loin, à moins
+qu'il ne fût prématurément arrêté en chemin.
+
+LUI. -- Ho ne craignez rien, me dit-il. Le point important; le
+point difficile auquel un bon père doit surtout s'attacher; ce
+n'est pas de donner à son enfant des vices qui l'enrichissent, des
+ridicules qui le rendent précieux aux grands; tout le monde le
+fait, sinon de système comme moi, mais au moins d'exemple et de
+leçon, mais de lui marquer la juste mesure, l'art d'esquiver à la
+honte, au déshonneur et aux lois; ce sont des dissonances dans
+l'harmonie sociale qu'il faut savoir placer, préparer et sauver.
+Rien de si plat qu'une suite d'accords parfaits. Il faut quelque
+chose qui pique, qui sépare le faisceau, et qui en éparpille les
+rayons.
+
+MOI. -- Fort bien. Par cette comparaison, vous me ramenez des
+moeurs, à la musique dont je m'étais écarté malgré moi; et je vous
+en remercie; car, à ne vous rien celer, je vous aime mieux
+musicien que moraliste.
+
+LUI. -- Je suis pourtant bien subalterne en musique, et bien
+supérieur en morale.
+
+MOI. -- J'en doute; mais quand cela serait, je suis un bon homme,
+et vos principes ne sont pas les miens.
+
+LUI. -- Tant pis pour vous. Ah si j'avais vos talents.
+
+MOI. -- Laissons mes talents; et revenons aux vôtres.
+
+LUI. -- Si je savais m'énoncer comme vous. Mais j'ai un diable de
+ramage saugrenu, moitié des gens du monde et des lettres, moitié
+de la Halle.
+
+MOI. -- Je parle mal. Je ne sais que dire la vérité; et cela ne
+prend pas toujours, comme vous savez.
+
+LUI. -- Mais ce n'est pas pour dire la vérité; au contraire, c'est
+pour bien dire le mensonge que j'ambitionne votre talent. Si je
+savais écrire; fagoter un livre, tourner une épître dédicatoire,
+bien enivrer un sot de son mérite; m'insinuer auprès des femmes.
+
+MOI. -- Et tout cela, vous le savez mille fois mieux que moi. Je
+ne serais pas même digne d'être votre écolier.
+
+LUI. -- Combien de grandes qualités perdues, et dont vous ignorez
+le prix!
+
+MOI. -- Je recueille tout celui que j'y mets.
+
+LUI. -- Si cela était, vous n'auriez pas cet habit grossier, cette
+veste d'étamine, ces bas de laine, ces souliers épais, et cette
+antique perruque.
+
+MOI. -- D'accord. Il faut être bien maladroit, quand on n'est pas
+riche, et que l'on se permet tout pour le devenir. Mais c'est
+qu'il y a des gens comme moi qui ne regardent pas la richesse,
+comme la chose du monde la plus précieuse; gens bizarres.
+
+LUI. -- Très bizarres. On ne naît pas avec cette tournure-là. On
+se la donne; car elle n'est pas dans la nature.
+
+MOI. -- De l'homme?
+
+LUI. -- De l'homme. Tout ce qui vit, sans l'en excepter, cherche
+son bien-être aux dépens de qui il appartiendra; et je suis sûr
+que, si je laissais venir le petit sauvage, sans lui parler de
+rien: il voudrait être richement vêtu, splendidement nourri, chéri
+des hommes, aimé des femmes, et rassembler sur lui tous les
+bonheurs de la vie.
+
+MOI. -- Si le petit sauvage était abandonné à lui-même; qu'il
+conservât toute son imbécillité et qu'il réunit au peu de raison
+de l'enfant au berceau, la violence des passions de l'homme de
+trente ans, il tordrait le col à son père, et coucherait avec sa
+mère.
+
+LUI. -- Cela prouve la nécessité d'une bonne éducation; et qui
+est-ce qui la conteste? et qu'est-ce qu'une bonne éducation, sinon
+celle qui conduit à toutes sortes de jouissances, sans péril, et
+sans inconvénient.
+
+MOI. -- Peu s'en faut que je ne sois de votre avis; mais gardons-
+nous de nous expliquer.
+
+LUI. -- Pourquoi?
+
+MOI. -- C'est que je crains que nous ne soyons d'accord qu'en
+apparence; et que, si nous entrons une fois, dans la discussion
+des périls et des inconvénients à éviter, nous ne nous entendions
+plus.
+
+LUI. -- Et qu'est-ce que cela fait?
+
+MOI. -- Laissons cela, vous dis-je. Ce que je sais là-dessus, je
+ne vous l'apprendrais pas; et vous m'instruirez plus aisément de
+ce que j'ignore et que vous savez en musique. Cher Rameau, parlons
+musique, et dites-moi comment il est arrivé qu'avec la facilité de
+sentir, de retenir et de rendre les plus beaux endroits des grands
+maîtres; avec l'enthousiasme qu'ils vous inspirent et que vous
+transmettez aux autres, vous n'avez rien fait qui vaille.
+
+Au lieu de me répondre, il se mit à hocher de la tête, et levant
+le doigt au ciel, il ajouta, et l'astre! l'astre! Quand la nature
+fit Leo, Vinci, Pergolèse, Duni, elle sourit. Elle prit un air
+imposant et grave, en formant le cher oncle Rameau qu'on aura
+appelé pendant une dizaine d'années le grand Rameau et dont
+bientôt on ne parlera plus. Quand elle fagota son neveu, elle fit
+la grimace et puis la grimace, et puis la grimace encore; et en
+disant ces mots, il faisait toutes sortes de grimaces du visage;
+c'était le mépris, le dédain, l'ironie; et il semblait pétrir
+entre ses doigts un morceau de pâte, et sourire aux formes
+ridicules qu'il lui donnait. Cela fait, il jeta la pagode
+hétéroclite loin de lui, et il dit: C'est ainsi qu'elle me fit et
+qu'elle me jeta, à côté d'autres pagodes, les unes à gros ventres
+ratatinés, à cols courts, à gros yeux hors de la tête,
+apoplectiques; d'autres à cols obliques; il y en avait de sèches,
+à l'oeil vif, au nez crochu: toutes se mirent à crever de rire, en
+me voyant; et moi, de mettre mes deux poings sur mes côtes et à
+crever de rire, en les voyant; car les sots et les fous s'amusent
+les uns des autres; ils se cherchent, ils s'attirent. Si, en
+arrivant là, je n'avais pas trouvé tout fait le proverbe qui dit
+que l'argent des sots est le patrimoine des gens d'esprit, on me
+le devrait. Je sentis que nature avait mis ma légitime dans la
+bourse des pagodes: et j'inventai mille moyens de m'en ressaisir.
+
+MOI. -- Je sais ces moyens; vous m'en avez parlé, et je les ai
+fort admirés. Mais entre tant de ressource, pourquoi n'avoir pas
+tenté celle d'un bel ouvrage?
+
+LUI. -- Ce propos est celui d'un homme du monde à l'abbé Le
+Blanc... L'abbé disait: «La marquise de Pompadour me prend sur la
+main; me porte jusque sur le seuil de l'Académie; là elle retire
+sa main. le tombe, et je me casse les deux jambes.» L'homme du
+monde lui répondait: «Eh bien, l'abbé, il faut se relever, et
+enfoncer la porte d'un coup de tête.» L'abbé lui répliquait:
+«C'est ce que j'ai tenté; et savez-vous ce qui m'en est revenu,
+une bosse au front.»
+
+Après cette historiette, mon homme se mit à marcher la tête
+baissée, l'air pensif et abattu; il soupirait, pleurait, se
+désolait, levait les mains et les yeux, se frappait la tête du
+poing, à se briser le front ou les doigts, et il ajoutait: Il me
+semble qu'il y a pourtant là quelque chose; mais j'ai beau
+frapper, secouer, il ne sort rien. Puis il recommençait à secouer
+sa tête et à se frapper le front de plus belle, et il disait, ou
+il n'y a personne, ou l'on ne veut pas répondre.
+
+Un instant après, il prenait un air fier, il relevait sa tête, il
+s'appliquait la main droite sur le coeur; il marchait et disait:
+le sens, oui, je sens. Il contrefaisait l'homme qui s'irrite, qui
+s'indigne, qui s'attendrit, qui commande, qui supplie, et
+prononçait, sans préparation des discours de colère, de
+commisération, de haine, d'amour; il esquissait les caractères des
+passions avec une finesse et une vérité surprenantes. Puis il
+ajoutait: C'est cela, je crois. Voilà que cela vient; voilà ce que
+c'est que de trouver un accoucheur qui sait irriter, précipiter
+les douleurs et faire sortir l'enfant; seul, je prends la plume;
+je veux écrire. le me ronge les ongles; je m'use le front.
+Serviteur. Bonsoir. Le dieu est absent; je m'étais persuadé que
+j'avais du génie; au bout de ma ligne, je lis que je suis un sot,
+un sot, un sot. Mais le moyen de sentir, de s'élever, de penser,
+de peindre fortement, en fréquentant avec des gens, tels que ceux
+qu'il faut voir pour vivre; au milieu des propos qu'on tient, et
+de ceux qu'on entend; et de ce commérage: «Aujourd'hui, le
+boulevard était charmant. Avez-vous entendu la petite Marmotte?
+Elle joue à ravir. Monsieur un tel avait le plus bel attelage gris
+pommelé qu'il soit possible d'imaginer. La belle madame celle-ci
+commence à passer. Est-ce qu'à l'âge de quarante-cinq ans, on
+porte une coiffure comme celle-là. La jeune une telle est couverte
+de diamants qui ne lui coûtent guère. -- Vous voulez dire qui lui
+coûtent cher? -- Mais non. -- Où l'avez-vous vue? -- A L'Enfant
+d'Arlequin perdu et retrouvé. La scène du désespoir a été jouée
+comme elle ne l'avait pas encore été. Le Polichinelle de la Foire
+a du gosier, mais point de finesse, point d'âme. Madame une telle
+est accouchée de deux enfants à la fois. Chaque père aura le
+sien.» Et vous croyez que cela dit, redit et entendu tous les
+jours, échauffe et conduit aux grandes choses?
+
+MOI. -- Non. Il vaudrait mieux se renfermer dans son grenier,
+boire de l'eau, manger du pain sec, et se chercher soi-même.
+
+LUI. -- Peut-être; mais je n'en ai pas le courage; et puis
+sacrifier son bonheur à un succès incertain. Et le nom que je
+porte donc? Rameau! s'appeler Rameau, cela est gênant. Il n'en est
+pas des talents comme de la noblesse qui se transmet et dont
+l'illustration s'accroît en passant du grand-père au père, du père
+au fils, du fils à son petit-fils, sans que l'aïeul impose quelque
+mérite à son descendant. La vieille souche se ramifie en une
+énorme tige de sots; mais qu'importe? Il n'en est pas ainsi du
+talent. Pour n'obtenir que la renommée de son père, il faut être
+plus habile que lui. Il faut avoir hérité de sa fibre. La fibre
+m'a manqué; mais le poignet s'est dégourdi; l'archet marche, et le
+pot bout. Si ce n'est pas de la gloire; c'est du bouillon.
+
+MOI. -- A votre place, je ne me le tiendrais pas pour dit;
+j'essaierais.
+
+LUI. -- Et vous croyez que je n'ai pas essayé. Je n'avais pas
+quinze ans, lorsque je me dis, pour la première fois: Qu'as-tu
+Rameau? tu rêves. Et à quoi rêves-tu? que tu voudrais bien avoir
+fait ou faire quelque chose qui excitât l'admiration de l'univers.
+Hé, oui; il n'y a qu'à souffler et remuer les doigts. Il n'y a
+qu'à ourler le bec, et ce sera une cane. Dans un âge plus avancé,
+j'ai répété le propos de mon enfance. Aujourd'hui je le répète
+encore, et je reste autour de la statue de Memnon.
+
+MOI. -- Que voulez-vous dire avec votre statue de Memnon?
+
+LUI. -- Cela s'entend, ce me semble. Autour de la statue de
+Memnon, il y en avait une infinité d'autres également frappées des
+rayons du soleil; mais la sienne était la seule qui résonnât. Un
+poète, c'est de Voltaire; et puis qui encore? de Voltaire; et le
+troisième, de Voltaire; et le quatrième, de Voltaire. Un musicien,
+c'est Rinaldo da Capoua, c'est Hasse; c'est Pergolèse; c'est
+Alberti; c'est Tartini; c'est Locatelli; c'est Terradoglias; c'est
+mon oncle; c'est ce petit Duni qui n'a ni mine, ni figure; mais
+qui sent, mordieu, qui a du chant et de l'expression. Le reste,
+autour de ce petit nombre de Memnon, autant de paires d'oreilles
+fichées au bout d'un bâton. Aussi sommes-nous gueux, si gueux que
+c'est une bénédiction. Ah, Monsieur le philosophe, la misère est
+une terrible chose. Je la vois accroupie, la bouche béante, pour
+recevoir quelques gouttes de l'eau glacée qui s'échappe du tonneau
+des Danaïdes. Je ne sais si elle aiguise l'esprit du philosophe;
+mais elle refroidit diablement la tête du poète. On ne chante pas
+bien sous ce tonneau. Trop heureux encore, celui qui peut s'y
+placer.
+
+J'y étais; et je n'ai pas su m'y tenir. J'avais déjà fait cette
+sottise une fois. J'ai voyagé en Bohème, en Allemagne, en Suisse,
+en Hollande, en Flandre; au diable, au vert.
+
+MOI. -- Sous le tonneau percé.‘
+
+LUI. -- Sous le tonneau percé; c'était un Juif opulent et
+dissipateur qui aimait la musique et mes folies. Je musiquais,
+comme il plaît à Dieu; je faisais le fou; je ne manquais de rien.
+Mon Juif était un homme qui savait sa loi et qui l'observait raide
+comme une barre, quelquefois avec l'ami, toujours avec l'étranger.
+Il se fit une mauvaise affaire qu'il faut que je vous raconte, car
+elle est plaisante. Il y avait à Utrecht une courtisane charmante.
+Il fut tenté de la chrétienne; il lui dépêcha un grison avec une
+lettre de change assez forte. La bizarre créature rejeta son
+offre. Le Juif en fut désespéré. Le grison lui dit: «Pourquoi vous
+affliger ainsi? vous voulez coucher avec une jolie femme; rien
+n'est plus aisé, et même de coucher avec une plus jolie que celle
+que vous poursuivez. C'est la mienne, que je vous céderai au même
+prix.» Fait et dit. Le grison garde la lettre de change, et mon
+Juif couche avec la femme du grison. L'échéance de la lettre de
+change arrive. Le Juif la laisse protester et s'inscrit en faux.
+Procès. Le Juif disait: jamais cet homme n'osera dire à quel titre
+il possède ma lettre, et je ne la paierai pas. A l'audience, il
+interpelle le grison: «Cette lettre de change, de qui la tenez-
+vous? -- De vous. -- Est-ce pour de l'argent prête? -- Non. --
+Est-ce pour fourniture de marchandise? -- Non. -- Est-ce pour
+services rendus? -- Non. Mais il ne s'agit point de cela. J'en
+suis possesseur. Vous l'avez signée, et vous l'acquitterez. -- Je
+ne l'ai point signée. -- Je suis donc un faussaire? -- Vous ou un
+autre dont vous êtes l'agent. -- Je suis un lâche, mais vous êtes
+un coquin. Croyez-moi, ne me poussez pas à bout. Je dirai tout. Je
+me déshonorerai, mais je vous perdrai.» Le Juif ne tint compte de
+la menace; et le grison révéla toute l'affaire, à la séance qui
+suivit. Ils furent blâmés tous les deux; et le Juif condamné à
+payer la lettre de change, dont la valeur fut appliquée au
+soulagement des pauvres. Alors je me séparai de lui. Je revins
+ici. Quoi faire? car il fallait périr de misère, ou faire quelque
+chose. Il me passa toutes sortes de projets par la tête. Un jour,
+je partais le lendemain pour me jeter dans une troupe de province,
+également bon ou mauvais pour le théâtre ou pour l'orchestre; le
+lendemain, je songeais à me faire peindre un de ces tableaux
+attachés à une perche qu'on plante dans un carrefour, et où
+j'aurais crié à tue-tête: «Voilà la ville où il est né; le voilà
+qui prend congé de son père l'apothicaire; le voilà qui arrive
+dans la capitale, cherchant la demeure de son oncle; le voilà aux
+genoux de son oncle qui le chasse; le voilà avec un Juif, et
+cætera et cætera. Le jour suivant, je me levais bien résolu de
+m'associer aux chanteurs des rues; ce n'est pas ce que j'aurais
+fait de plus mal; nous serions allés concerter sous les fenêtres
+du cher oncle qui en serait crevé de rage. Je pris un autre parti.
+
+Là il s'arrêta, passant successivement de l'attitude d'un homme
+qui tient un violon, serrant les cordes à tour de bras, à celle
+d'un pauvre diable exténué de fatigue, à qui les forces manquent,
+dont les jambes flageolent, prêt à expirer, si on ne lui jette un
+morceau de pain; il désignait son extrême besoin, par le geste
+d'un doigt dirigé vers sa bouche entrouverte; puis il ajouta: Cela
+s'entend. On me jetait le lopin. Nous nous le disputions à trois
+ou quatre affamés que nous étions; et puis pensez grandement;
+faites de belles choses au milieu d'une pareille détresse.
+
+MOI. -- Cela est difficile.
+
+LUI. -- De cascade en cascade, j'étais tombé là. J'y étais comme
+un coq en pâte. J'en suis sorti. Il faudra derechef scier le
+boyau, et revenir au geste du doigt vers la bouche béante. Rien de
+stable dans ce monde. Aujourd'hui, au sommet; demain au bas de la
+roue. De maudites circonstances nous mènent; et nous mènent fort
+mal.
+
+Puis buvant un coup qui restait au fond de la bouteille et
+s'adressant à son voisin: Monsieur, par charité, une petite prise.
+Vous avez là une belle boîte? Vous n'êtes pas musicien? -- Non. --
+Tant mieux pour vous; car ce sont de pauvres bougres bien à
+plaindre. Le sort a voulu que je le fusse, moi; tandis qu'il y a,
+à Montmartre peut-être, dans un moulin, un meunier, un valet de
+meunier qui n'entendra jamais que bruit du cliquet, et qui aurait
+trouvé les plus beaux chants. Rameau, au moulin? au moulin, c'est
+là ta place.
+
+MOI. -- A quoi que ce soit que l'homme s'applique, la Nature l'y
+destinait.
+
+LUI. -- Elle fait d'étranges bévues. Pour moi je ne vois pas de
+cette hauteur où tout se confond, l'homme qui émonde un arbre avec
+des ciseaux, la chenille qui en ronge la feuille, et d'où l'on ne
+voit que deux insectes différents, chacun à son devoir. Perchez-
+vous sur l'épicycle de Mercure, et de là, distribuez, si cela vous
+convient, et à l'imitation de Réaumur, lui la classe des mouches
+en couturières, arpenteuses, faucheuses, vous, l'espèce des
+hommes, en hommes menuisiers, charpentiers, couvreurs, danseurs,
+chanteurs, c'est votre affaire. Je ne m'en mêle pas. Je suis dans
+ce monde et j'y reste. Mais s'il est dans la nature d'avoir
+appétit; car c'est toujours à l'appétit que j'en reviens, à la
+sensation qui m'est toujours présente, je trouve qu'il n'est pas
+du bon ordre de n'avoir pas toujours de quoi manger. Que diable
+d'économie, des hommes qui regorgent de tout, tandis que d'autres
+qui ont un estomac importun comme eux, une faim renaissante comme
+eux, et pas de quoi mettre sous la dent. Le pis, c'est la posture
+contrainte où nous tient le besoin. L'homme nécessiteux ne marche
+pas comme un autre; il saute, il rampe, il se tortille, il se
+traîne; il passe sa vie à prendre et à exécuter des positions.
+
+MOI. -- Qu'est-ce que des positions?
+
+LUI. -- Allez le demander à Noverre, Le monde en offre bien plus
+que son art n'en peut imiter.
+
+MOI. -- Et vous voilà, aussi, pour me servir de votre expression,
+ou de celle de Montaigne, perché sur l'épicycle de Mercure, et
+considérant les différentes pantomimes de l'espèce humaine.
+
+LUI. -- Non, non, vous dis-je. Je suis trop lourd pour m'élever si
+haut. J'abandonne aux grues le séjour des brouillards. Je vais
+terre à terre. Je regarde autour de moi; et je prends mes
+positions, ou je m'amuse des positions que je vois prendre aux
+autres. Je suis excellent pantomime; comme vous en allez juger.
+Puis il se met à sourire, à contrefaire l'homme admirateur,
+l'homme suppliant, l'homme complaisant; il a le pied droit en
+avant, le gauche en arrière, le dos courbé, la tête relevée, le
+regard comme attaché sur d'autres yeux, la bouche entrouverte, les
+bras portés vers quelque objet; il attend un ordre, il le reçoit;
+il part comme un trait; il revient, il est exécuté; il en rend
+compte. Il est attentif à tout; il ramasse ce qui tombe; il place
+un oreiller ou un tabouret sous des pieds; il tient une soucoupe,
+il approche une chaise, il ouvre une porte; il ferme une fenêtre;
+il tire des rideaux; il observe le maître et la maîtresse; il est
+immobile, les bras pendants; les jambes parallèles; il écoute; il
+cherche à lire sur des visages; et il ajoute: Voilà ma pantomime,
+à peu près la même que celle des flatteurs, des courtisans, des
+valets et des gueux.
+
+Les folies de cet homme, les contes de l'abbé Galiani, les
+extravagances de Rabelais, m'ont quelquefois fait rêver
+profondément. Ce sont trois magasins où je me suis pourvu de
+masques ridicules que je place sur le visage des plus graves
+personnages; et je vois Pantalon dans un prélat, un satyre dans un
+président, un pourceau dans un cénobite, une autruche dans un
+ministre, une oie dans son premier commis.
+
+MOI. -- Mais à votre compte, dis-je à mon homme, il y a bien des
+gueux dans ce monde-ci; et je ne connais personne qui ne sache
+quelques pas de votre danse.
+
+LUI. -- Vous avez raison. Il n'y a dans tout un royaume qu'un
+homme qui marche. C'est le souverain. Tout le reste prend des
+positions.
+
+MOI. -- Le souverain? encore y a-t-il quelque chose à dire? Et
+croyez-vous qu'il ne se trouve pas, de temps en temps, à côté de
+lui, un petit pied, un petit chignon, un petit nez qui lui fasse
+faire un peu de la pantomime? Quiconque a besoin d'un autre, est
+indigent et prend une position. Le roi prend une position devant
+sa maîtresse et devant Dieu; il fait son pas de pantomime. Le
+ministre fait le pas de courtisan, de flatteur, de valet ou de
+gueux devant son roi. La foule des ambitieux danse vos positions,
+en cent manières plus viles les unes que les autres, devant le
+ministre. L'abbé de condition en rabat, et en manteau long, au
+moins une fois la semaine, devant le dépositaire de la feuille des
+bénéfices. Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux, est
+le grand branle de la terre. Chacun a sa petite Hus et son Bertin.
+
+LUI. -- Cela me console.
+
+Mais tandis que je parlais, il contrefaisait à mourir de rire, les
+positions des personnages que je nommais; par exemple, pour le
+petit abbé, il tenait son chapeau sous le bras, et son bréviaire
+de la main gauche; de la droite, il relevait la queue de son
+manteau; il s'avançait la tête un peu penchée sur l'épaule, les
+yeux baissés, imitant si parfaitement l'hypocrite que je crus voir
+l'auteur des Réfutations devant l'évêque d'Orléans. Aux flatteurs,
+aux ambitieux, il était ventre à terre. C'était Bouret, au
+contrôle général.
+
+MOI. -- Cela est supérieurement exécuté, lui dis-je. Mais il y a
+pourtant un être dispensé de la pantomime. C'est le philosophe qui
+n'a rien et qui ne demande rien.
+
+LUI. -- Et où est cet animal-là? S'il n'a rien il souffre; s'il ne
+sollicite rien, il n'obtiendra rien, et il souffrira toujours.
+
+MOI. -- Non. Diogène se moquait des besoins.
+
+LUI. -- Mais, il faut être vêtu.
+
+MOI. -- Non. Il allait tout nu.
+
+LUI. -- Quelquefois il faisait froid dans Athènes.
+
+MOI. -- Moins qu'ici.
+
+LUI. -- On y mangeait.
+
+MOI. -- Sans doute.
+
+LUI. -- Aux dépens de qui?
+
+MOI. -- De la nature. A qui s'adresse le sauvage? à la terre, aux
+animaux, aux poissons, aux arbres, aux herbes, aux racines, aux
+ruisseaux.
+
+LUI. -- Mauvaise table.
+
+MOI. -- Elle est grande.
+
+LUI. -- Mais mal servie.
+
+MOI. -- C'est pourtant celle qu'on dessert, pour couvrir les
+nôtres.
+
+LUI. -- Mais vous conviendrez que l'industrie de nos cuisiniers,
+pâtissiers, rôtisseurs, traiteurs, confiseurs y met un peu du
+sien. Avec la diète austère de votre Diogène, il ne devait pas
+avoir des organes fort indociles.
+
+MOI. -- Vous vous trompez. L'habit du cynique était autrefois,
+notre habit monastique avec la même vertu. Les cyniques étaient
+les carmes et les cordeliers d'Athènes.
+
+LUI. -- Je vous y prends. Diogène a donc aussi dansé la pantomime;
+si ce n'est devant Périclès, du moins devant Laïs ou Phryné.
+
+MOI. -- Vous vous trompez encore. Les autres achetaient bien cher
+la courtisane qui se livrait à lui pour le plaisir.
+
+LUI. -- Mais s'il arrivait que la courtisane fût occupée, et le
+cynique pressé?
+
+MOI. -- Il rentrait dans son tonneau, et se passait d'elle.
+
+LUI. -- Et vous me conseilleriez de l'imiter?
+
+MOI. -- Je veux mourir, si cela ne vaudrait mieux que de ramper,
+de s'avilir, et se prostituer.
+
+LUI. -- Mais il me faut un bon lit, une bonne table, un vêtement
+chaud en hiver; un vêtement frais, en été; du repos, de l'argent,
+et beaucoup d'autres choses, que je préfère de devoir à la
+bienveillance, plutôt que de les acquérir par le travail.
+
+MOI. -- C'est que vous êtes un fainéant, un gourmand, un lâche,
+une âme de boue.
+
+LUI. -- Je crois vous l'avoir dit.
+
+MOI. -- Les choses de la vie ont un prix sans doute; mais vous
+ignorez celui du sacrifice que vous faites pour les obtenir. Vous
+dansez, vous avez dansé et vous continuerez de danser la vile
+pantomime.
+
+LUI. -- Il est vrai. Mais il m'en a peu coûté, et il ne m'en coûte
+plus rien pour cela. Et c'est par cette raison que je ferais mal
+de prendre une autre allure qui me peinerait, et que je ne
+garderais pas. Mais, je vois à ce que vous me dites là que ma
+pauvre petite femme était une espèce de philosophe. Elle avait du
+courage comme un lion. Quelquefois nous manquions de pain, et nous
+étions sans le sol. Nous avions vendu presque toutes nos nippes.
+Je m'étais jeté sur les pieds de notre lit, là je me creusais à
+chercher quelqu'un qui me prêtât un écu que je ne lui rendrais
+pas. Elle, gaie comme un pinson, se mettait à son clavecin,
+chantait et s'accompagnait. C'était un gosier de rossignol; je
+regrette que vous ne l'ayez pas entendue. Quand j'étais de quelque
+concert, je l'emmenais avec moi. Chemin faisant, je lui disais:
+«Allons, madame, faites-vous admirer; déployez votre talent et vos
+charmes. Enlevez. Renversez.» Nous arrivions; elle chantait, elle
+enlevait, elle renversait. Hélas, je l'ai perdue, la pauvre
+petite. Outre son talent, c'est qu'elle avait une bouche à
+recevoir à peine le petit doigt; des dents, une rangée de perles;
+des yeux, des pieds, une peau, des joues, des tétons, des jambes
+de cerf, des cuisses et des fesses à modeler. Elle aurait eu, tôt
+ou tard, le fermier général, tout au moins. C'était une démarche,
+une croupe! ah Dieu, quelle croupe!
+
+Puis le voilà qui se met à contrefaire la démarche de sa femme; il
+allait à petits pas; il portait sa tête au vent; il jouait de
+l'éventail; il se démenait de la croupe; c'était la charge de nos
+petites coquettes la plus plaisante et la plus ridicule.
+
+Puis, reprenant la suite de son discours, il ajoutait: Je la
+promenais partout, aux Tuileries, au Palais Royal, aux Boulevards.
+Il était impossible qu'elle me demeurât. Quand elle traversait la
+rue, le matin, en cheveux, et en pet-en-l'air; vous vous seriez
+arrêté pour la voir, et vous l'auriez embrassée entre quatre
+doigts, sans la serrer. Ceux qui la suivaient, qui la regardaient
+trotter avec ses petits pieds; et qui mesuraient cette large
+croupe dont ses jupons légers dessinaient la forme, doublaient le
+pas; elle les laissait arriver; puis elle détournait prestement
+sur eux, ses deux grands yeux noirs et brillants qui les
+arrêtaient tout court. C'est que l'endroit de la médaille ne
+déparait pas le revers. Mais hélas je l'ai perdue; et mes
+espérances de fortune se sont toutes évanouies avec elle. Je ne
+l'avais prise que pour cela, je lui avais confié mes projets; et
+elle avait trop de sagacité pour n'en pas concevoir la certitude,
+et trop de jugement pour ne les pas approuver.
+
+Et puis le voilà qui sanglote et qui pleure, en disant:
+
+Non, non, je ne m'en consolerai jamais. Depuis, j'ai pris le rabat
+et la calotte.
+
+MOI. -- De douleur?
+
+LUI. -- Si vous le voulez. Mais le vrai, pour avoir mon écuelle
+sur ma tête... Mais voyez un peu l'heure qu'il est, car il faut
+que j'aille à l'Opéra.
+
+MOI. -- Qu'est-ce qu'on donne?
+
+LUI. -- Le Dauvergne. Il y a d'assez belles choses dans sa
+musique; c'est dommage qu'il ne les ait pas dites le premier.
+Parmi ces morts, il y en a toujours quelques-uns qui désolent les
+vivants. Que voulez-vous? Quisque suos patimur manes.
+
+Mais il est cinq heures et demie. J'entends la cloche qui sonne
+les vêpres de l'abbé de Canaye et les miennes. Adieu, monsieur le
+philosophe. N'est-il pas vrai que je suis toujours le même?
+
+MOI. -- Hélas oui, malheureusement.
+
+LUI. -- Que j'aie ce malheur-là seulement encore une quarantaine
+d'années. Rira bien qui rira le dernier.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le neveu de Rameau, by Denis Diderot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NEVEU DE RAMEAU ***
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+The Project Gutenberg EBook of Le neveu de Rameau, by Denis Diderot
+\par
+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+\par with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+\par Title: Le neveu de Rameau
+\par
+\par Author: Denis Diderot
+\par
+\par Release Date: }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 February 18}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 , 200}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 5}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 [EBook #13862]
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+\par Language: French
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+\par Character set encoding: ISO-8859-1
+\par
+\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NEVEU DE RAMEAU ***
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+\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
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+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\fs40
+\par \page Denis Diderot
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+\par }{\b\fs56 LE NEVEU DE RAMEAU
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+\par }{\fs40 (1761)
+\par }{
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+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {Pr\'e9sentation
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {R\'e9cit dialogu\'e9 de Denis Diderot (1713-1784), commenc\'e9 vers\~1761. Plusieurs fois remani\'e9, il fut publi\'e9 d\rquote apr\'e8
+s une copie autographe par G.\~Monval \'e0 Paris chez Plon-Nourrit en 1891.
+\par
+\par Avant cette date, le texte n\rquote \'e9tait connu que par une traduction de Goethe (1805), elle-m\'eame retraduite en fran\'e7ais (1821)\~; puis par une copie autographe, mais d\'e9figur\'e9e par des interventions de la fille de Diderot, Mme\~
+de Vandeul (1823)\~; enfin par les \'e9ditions, sensiblement plus fid\'e8les, d\rquote Ass\'e9zat (1875) et de Tourneux (1884). Le sous-titre de l\rquote \'9cuvre est Satire seconde parce qu\rquote elle vient apr\'e8s la Satire premi\'e8re sur les caract
+\'e8res et les mots de caract\'e8re. \'c9tant donn\'e9 sa forme, on peut entendre le terme de satire dans son sens antique de pot-pourri de libres propos\~; mais il est possible aussi de le comprendre dans son acception actuelle de critique mordante de m
+\'9curs ou de personnes, puisque le Neveu de Rameau est \'e0 l\rquote origine une r\'e9action contre les antiphilosophes, sp\'e9cialement Palissot, qui en\~1760 avait ridiculis\'e9 Diderot et ses amis dans la com\'e9die les Philosophes.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {Le neveu de Rameau
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Vertumnis, quotquot sunt, natus iniquis (Horat., Lib. II, Satyr. VII)
+\par
+\par Qu\rquote il fasse beau, qu\rquote il fasse laid, c\rquote est mon habitude d\rquote aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C\rquote est moi qu\rquote on voit, toujours seul, r\'eavant sur le banc d\rquote Argenson. Je m\rquote
+entretiens avec moi-m\'eame de politique, d\rquote amour, de go\'fbt ou de philosophie. J\rquote abandonne mon esprit \'e0 tout son libertinage. Je le laisse ma\'eetre de suivre la premi\'e8re id\'e9e sage ou folle qui se pr\'e9sente, comme on voit dans l
+\rquote all\'e9e de Foy nos jeunes dissolus marcher sur les pas d\rquote une courtisane \'e0 l\rquote air \'e9vent\'e9, au visage riant, \'e0 l\rquote \'9cil vif, au nez retrouss\'e9, quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne s\rquote
+attachant \'e0 aucune. Mes pens\'e9es, ce sont mes catins. Si le temps est trop froid, ou trop pluvieux, je me r\'e9fugie au caf\'e9 de la R\'e9gence\~; l\'e0 je m\rquote amuse \'e0 voir jouer aux \'e9checs. Paris est l\rquote endroit du monde, et le caf
+\'e9 de la R\'e9gence est l\rquote endroit de Paris o\'f9 l\rquote on joue le mieux \'e0 ce jeu. C\rquote est chez Rey que font assaut L\'e9gal le profond, Philidor le subtil, le solide Mayot, qu\rquote on voit les coups les plus surprenants, et qu
+\rquote on entend les plus mauvais propos\~; car si l\rquote on peut \'eatre homme d\rquote esprit et grand joueur d\rquote \'e9checs, comme L\'e9gal\~; on peut \'eatre aussi un grand joueur d\rquote \'e9checs, et un sot, comme Foubert et Mayot. Un apr
+\'e8s-d\'eener, j\rquote \'e9tais l\'e0, regardant beaucoup, parlant peu, et \'e9coutant le moins que je pouvais\~; lorsque je fus abord\'e9 par un des plus bizarres personnages de ce pays o\'f9 Dieu n\rquote en a pas laiss\'e9 manquer. C\rquote est un co
+mpos\'e9 de hauteur et de bassesse, de bon sens et de d\'e9raison. Il faut que les notions de l\rquote honn\'eate et du d\'e9shonn\'eate soient bien \'e9trangement brouill\'e9es dans sa t\'eate\~; car il montre ce que la nature lui a donn\'e9
+ de bonnes qualit\'e9s, sans ostentation, et ce qu\rquote il en a re\'e7u de mauvaises, sans pudeur. Au reste il est dou\'e9 d\rquote une organisation forte, d\rquote une chaleur d\rquote imagination singuli\'e8re, et d\rquote
+une vigueur de poumons peu commune. Si vous le rencontrez jamais et que son originalit\'e9 ne vous arr\'eate pas\~; ou vous mettrez
+vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous enfuirez. Dieux, quels terribles poumons. Rien ne dissemble plus de lui que lui-m\'eame. Quelquefois, il est maigre et h\'e2ve, comme un malade au dernier degr\'e9 de la consomption\~; on compterait ses dents
+\'e0 travers ses joues. On dirait qu\rquote il a pass\'e9 plusieurs jours sans manger, ou qu\rquote il sort de la Trappe. Le mois suivant, il est gras et replet, comme s\rquote il n\rquote avait pas quitt\'e9 la table d\rquote un financier, ou qu\rquote
+il e\'fbt \'e9t\'e9 renferm\'e9 dans un couvent de Bernardins. Aujourd\rquote hui, en linge sale, en culotte d\'e9chir\'e9e, couvert de lambeaux, presque sans souliers, il va la t\'eate basse, il se d\'e9robe, on serait tent\'e9 de l\rquote
+appeler, pour lui donner l\rquote aum\'f4ne. Demain, poudr\'e9, chauss\'e9, fris\'e9, bien v\'eatu, il marche la t\'eate haute, il se montre et vous le prendriez au peu pr\'e9s pour un honn\'eate homme. Il vit au jour la journ\'e9
+e. Triste ou gai, selon les circonstances. Son premier soin, le matin, quand il est lev\'e9, est de savoir o\'f9 il d\'eenera\~; apr\'e8s d\'eener, il pense o\'f9 il ira souper. La nuit am\'e8ne aussi son inqui\'e9tude. Ou il regagne, \'e0
+ pied, un petit grenier qu\rquote il habite, \'e0 moins que l\rquote h\'f4tesse ennuy\'e9e d\rquote attendre son loyer, ne lui en ait redemand\'e9 la clef\~; ou il se rabat dans une taverne du faubourg o\'f9
+ il attend le jour, entre un morceau de pain et un pot de bi\'e8re. Quand il n\rquote a pas six sols dans sa poche, ce qui lui arrive quelquefois, il a recours soit \'e0 un fiacre de ses amis, soit au cocher d\rquote
+un grand seigneur qui lui donne un lit sur de la paille, \'e0 c\'f4t\'e9 de ses chevaux. Le matin, il a encore une partie de son matelas dans ses cheveux. Si la saison est douce, il arpente toute la nuit, le Cours ou les Champs-\'c9lys\'e9es. Il repara
+\'eet avec le jour, \'e0 la ville, habill\'e9 de la veille pour le lendemain, et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine. Je n\rquote estime pas ces originaux-l\'e0. D\rquote autres en font leurs connaissances famili\'e8res, m\'ea
+me leurs amis. Ils m\rquote arr\'eatent une fois l\rquote an, quand je les rencontre, parce que leur caract\'e8re tranche avec celui des autres, et qu\rquote ils rompent cette fastidieuse uniformit\'e9 que notre \'e9ducation, nos conventions de soci\'e9t
+\'e9, nos biens\'e9ances d\rquote usage ont introduite. S\rquote il en para\'eet un dans une compagnie\~; c\rquote est un grain de levain qui fermente qui restitue \'e0 chacun une portion de son individualit\'e9 naturelle. Il secoue, il agite\~
+; il fait approuver ou bl\'e2mer\~; il fait sortir la v\'e9rit\'e9\~; il fait conna\'eetre les gens de bien\~; il d\'e9masque les coquins\~; c\rquote est alors que l\rquote homme de bon sens \'e9coute, et d\'e9m\'ea
+le son monde. Je connaissais celui-ci de longue main. Il fr\'e9quentait dans une maison dont son talent lui avait ouvert la porte. Il y avait une fille unique. Il jurait au p\'e8re et \'e0 la m\'e8re qu\rquote il \'e9
+pouserait leur fille. Ceux-ci haussaient les \'e9paules, lui riaient au nez\~; lui disaient qu\rquote il \'e9tait fou, et je vis le moment que la chose \'e9tait faite. Il m\rquote empruntait quelques \'e9cus que je lui donnais. Il s\rquote \'e9
+tait introduit, je ne sais comment, dans quelques maisons honn\'eates, o\'f9 il avait son couvert, mais \'e0 la condition qu\rquote il ne parlerait pas, sans en avoir obtenu la permission. Il se taisait, et mangeait de rage. Il \'e9tait excellent \'e0
+ voir dans cette contrainte. S\rquote il lui prenait envie de manquer au trait\'e9, et qu\rquote il ouvrit la bouche\~; au premier mot, tous les convives s\rquote \'e9criaient, \'f4 Rameau\~! Alors la fureur \'e9
+tincelait dans ses yeux, et il se remettait \'e0 manger avec plus de rage. Vous \'e9tiez curieux de savoir le nom de l\rquote homme, et vous le savez. C\rquote est le neveu de ce musicien c\'e9l\'e8bre qui nous a d\'e9livr\'e9
+s du plain-chant de Lulli que nous psalmodions depuis plus de cent ans\~; qui a tant \'e9crit de visions inintelligibles et de v\'e9rit\'e9s apocalyptiques sur la th\'e9orie de la musique, o\'f9 ni lui ni personne n\rquote
+entendit jamais rien, et de qui nous avons un certain nombre d\rquote op\'e9ras o\'f9 il y a de l\rquote harmonie, des bouts de chants, des id\'e9es d\'e9cousues, du fracas, des vols, des triomphes, des lances, des gloires, des murmures, des victoires
+\'e0 perte d\rquote haleine\~; des airs de danse qui dureront \'e9ternellement, et qui, apr\'e8s avoir enterr\'e9 le Florentin sera enterr\'e9 par les virtuoses italiens, ce qu\rquote il pressentait et le rendait sombre, triste, hargneux\~; car personne n
+\rquote a autant d\rquote humeur, pas m\'eame une jolie femme qui se l\'e8ve avec un bouton sur le nez, qu\rquote un auteur menac\'e9 de survivre \'e0 sa r\'e9putation\~; t\'e9moins Marivaux et Cr\'e9billon le fils.
+\par
+\par Il m\rquote aborde\'85 Ah, ah, vous voil\'e0, monsieur le philosophe, et que faites-vous ici parmi ce tas de fain\'e9ants\~? Est-ce que vous perdez aussi votre temps \'e0 pousser le bois\~? C\rquote est ainsi qu\rquote on appelle par m\'e9pris jouer aux
+\'e9checs ou aux dames.
+\par
+\par MOI. \endash Non, mais quand je n\rquote ai rien de mieux \'e0 faire, je m\rquote amuse \'e0 regarder un instant, ceux qui le poussent bien.
+\par
+\par LUI. \endash En ce cas, vous vous amusez rarement\~; except\'e9 L\'e9gal et Philidor, le reste n\rquote y entend rien.
+\par
+\par MOI. \endash Et monsieur de Bissy donc\~?
+\par
+\par LUI. \endash Celui-l\'e0 est en joueur d\rquote \'e9checs, ce que mademoiselle Clairon est en acteur. Ils savent de ces jeux, l\rquote un et l\rquote autre, tout ce qu\rquote on en peut apprendre.
+\par
+\par MOI. \endash Vous \'eates difficile, et je vois que vous ne faites gr\'e2ce qu\rquote aux hommes sublimes.
+\par
+\par LUI. \endash Oui, aux \'e9checs, aux dames, en po\'e9sie, en \'e9loquence, en musique, et autres fadaises comme cela. A quoi bon la m\'e9diocrit\'e9 dans ces genres.
+\par
+\par MOI. \endash A peu de chose, j\rquote en conviens. Mais c\rquote est qu\rquote il faut qu\rquote il y ait un grand nombre d\rquote hommes qui s\rquote y appliquent, pour faire sortir l\rquote homme de g\'e9
+nie. Il est un dans la multitude. Mais laissons cela. Il y a une \'e9ternit\'e9 que je ne vous ai vu. Je ne pense gu\'e8re \'e0 vous, quand je ne vous vois pas. Mais vous me plaisez toujours \'e0 revoir. Qu\rquote avez-vous fait\~?
+\par
+\par LUI. \endash Ce que vous, moi et tous les autres font\~; du bien, du mal et rien. Et puis j\rquote ai eu faim, et j\rquote ai mang\'e9, quand l\rquote occasion s\rquote en est pr\'e9sent\'e9e\~; apr\'e8s avoir mang\'e9, j\rquote ai eu soif, et j\rquote
+ai bu quelquefois. Cependant la barbe me venait\~; et quand elle a \'e9t\'e9 venue, je l\rquote ai fait raser.
+\par
+\par MOI. \endash Vous avez mal fait. C\rquote est la seule chose qui vous manque, pour \'eatre un sage.
+\par
+\par LUI. \endash Oui-da. J\rquote ai le front grand et rid\'e9\~; l\rquote \'9cil ardent\~; le nez saillant\~; les joues larges\~; le sourcil noir et fourni\~; la bouche bien fendue\~; la l\'e8vre rebord\'e9e\~; et la face carr\'e9e. Si ce vaste menton \'e9
+tait couvert d\rquote une longue barbe\~; savez-vous que cela figurerait tr\'e8s bien en bronze ou en marbre.
+\par
+\par MOI. \endash A c\'f4t\'e9 d\rquote un C\'e9sar, d\rquote un Marc-Aur\'e8le, d\rquote un Socrate.
+\par
+\par LUI. \endash Non, je serais mieux entre Diog\'e8ne et Phryn\'e9. Je suis effront\'e9 comme l\rquote un, et je fr\'e9quente volontiers chez les autres.
+\par
+\par MOI. \endash Vous portez-vous toujours bien\~?
+\par
+\par LUI. \endash Oui, ordinairement\~; mais pas merveilleusement aujourd\rquote hui.
+\par
+\par MOI. \endash Comment\~? Vous voil\'e0 avec un ventre de Sil\'e8ne\~; et un visage\'85
+\par
+\par LUI. \endash Un visage qu\rquote on prendrait pour son antagoniste. C\rquote est que l\rquote humeur qui fait s\'e9cher mon cher oncle engraisse apparemment son cher neveu.
+\par
+\par MOI. \endash A propos de cet oncle, le voyez-vous quelquefois\~?
+\par
+\par LUI. \endash Oui, passer dans la rue.
+\par
+\par MOI. \endash Est-ce qu\rquote il ne vous fait aucun bien\~?
+\par
+\par LUI. \endash S\rquote il en fait \'e0 quelqu\rquote un, c\rquote est sans s\rquote en douter. C\rquote est un philosophe dans son esp\'e8ce. Il ne pense qu\rquote \'e0 lui\~; le reste de l\rquote univers lui est comme d\rquote un clou \'e0
+ soufflet. Sa fille et sa femme n\rquote ont qu\rquote \'e0 mourir, quand elles voudront\~; pourvu que les cloches de la paroisse, qu\rquote on sonnera pour elles, continuent de r\'e9sonner la douzi\'e8me et la dix-septi\'e8
+me tout sera bien. Cela est heureux pour lui. Et c\rquote est ce que je prise particuli\'e8rement dans les gens de g\'e9nie. Ils ne sont bons qu\rquote \'e0 une chose. Pass\'e9 cela, rien. Ils ne savent ce que c\rquote est d\rquote \'eatre citoyens, p\'e8
+res, m\'e8res, fr\'e8res, parents, amis. Entre nous, il faut leur ressembler de tout point\~; mais ne pas d\'e9sirer que la graine en soit commune. Il faut des hommes\~; mais pour des hommes de g\'e9nie\~; point. Non, ma foi, il n\rquote
+en faut point. Ce sont eux qui changent la face du globe\~; et dans les plus petites choses, la sottise est si commune et si puissante qu\rquote on ne la r\'e9forme pas sans charivari. Il s\rquote \'e9tablit partie de ce qu\rquote ils ont imagin\'e9
+. Partie reste comme il \'e9tait\~; de l\'e0 deux \'e9vangiles\~; un habit d\rquote Arlequin. La sagesse du moine de Rabelais, est la vraie sagesse, pour son repos et pour celui des autres\~: faire son devoir, tellement quelle ment\~
+; toujours dire du bien de Monsieur le prieur\~; et laisser aller le monde \'e0 sa fantaisie. Il va bien, puisque la multitude en est contente. Si je savais l\rquote histoire, je vous montrerais que le mal est toujours venu ici-bas, par quelque homme de g
+\'e9nie. Mais je ne sais pas l\rquote histoire, parce que je ne sais rien. Le diable m\rquote emporte, si j\rquote ai jamais rien appris\~; et si pour n\rquote avoir rien appris, je m\rquote en trouve plus mal. J\rquote \'e9tais un jour \'e0 la table d
+\rquote un ministre du roi de France qui a de l\rquote esprit comme quatre\~; eh bien, il nous d\'e9montra clair comme un et un font deux, que rien n\rquote \'e9tait plus utile aux peuples que le mensonge\~; rien de plus nuisible que la v\'e9rit\'e9
+. Je ne me rappelle pas bien ses preuves\~; mais il s\rquote ensuivait \'e9videmment que les gens de g\'e9nie sont d\'e9testables, et que si un enfant apportait en naissant, sur son front, la caract\'e9ristique de ce dangereux pr\'e9sent de la
+ nature, il faudrait ou l\rquote \'e9touffer, ou le jeter au cagnard.
+\par
+\par MOI. \endash Cependant ces personnages-l\'e0, si ennemis du g\'e9nie, pr\'e9tendent tous en avoir.
+\par
+\par LUI. \endash Je crois bien qu\rquote ils le pensent au-dedans d\rquote eux-m\'eames\~; mais je ne crois pas qu\rquote ils osassent l\rquote avouer.
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est par modestie. Vous con\'e7\'fbtes donc l\'e0, une terrible haine contre le g\'e9nie.
+\par
+\par LUI. \endash A n\rquote en jamais revenir.
+\par
+\par MOI. \endash Mais j\rquote ai vu un temps que vous vous d\'e9sesp\'e9riez de n\rquote \'eatre qu\rquote un homme commun. Vous ne serez jamais heureux, si le pour et le contre vous afflige \'e9galement. Il faudrait prendre son parti, et y demeurer attach
+\'e9. Tout en convenant avec vous que les hommes de g\'e9nie sont commun\'e9ment singuliers, ou comme dit le proverbe, qu\rquote il n\rquote y a point de grands esprits sans un grain de folie, on n\rquote en reviendra pas. On m\'e9prisera les si\'e8
+cles qui n\rquote en auront pas produit. Ils feront l\rquote honneur des peuples chez lesquels ils auront exist\'e9\~; t\'f4t ou tard, on leur \'e9l\'e8ve des statues, et on les regarde comme les bienfaiteurs du genre humain. N\rquote en d\'e9
+plaise au ministre sublime que vous m\rquote avez cit\'e9, je crois que si le mensonge peut servir un moment, il est n\'e9cessairement nuisible \'e0 la longue\~; et qu\rquote au contraire, la v\'e9rit\'e9 sert n\'e9cessairement \'e0 la longue\~; bien qu
+\rquote il puisse arriver qu\rquote elle nuise dans le moment. D\rquote o\'f9 je serais tent\'e9 de conclure que l\rquote homme de g\'e9nie qui d\'e9crie une erreur g\'e9n\'e9rale, ou qui accr\'e9dite une grande v\'e9rit\'e9, est toujours un \'ea
+tre digne de notre v\'e9n\'e9ration. Il peut arriver que cet \'eatre soit la victime du pr\'e9jug\'e9 et des lois\~; mais il y a deux sortes de lois, les unes d\rquote une \'e9quit\'e9, d\rquote une g\'e9n\'e9ralit\'e9 absolues\~; d\rquote
+autres bizarres qui ne doivent leur sanction qu\rquote \'e0 l\rquote aveuglement ou la n\'e9cessit\'e9 des circonstances. Celles-ci ne couvrent le coupable qui les enfreint que d\rquote une ignominie passag\'e8re\~; ignominie q
+ue le temps reverse sur les juges et sur les nations, pour y rester \'e0 jamais. De Socrate, ou du magistrat qui lui fit boire la cigu\'eb, quel est aujourd\rquote hui le d\'e9shonor\'e9\~?
+\par
+\par LUI. \endash Le voil\'e0 bien avanc\'e9\~! en a-t-il \'e9t\'e9 moins condamn\'e9\~? en a-t-il moins \'e9t\'e9 mis \'e0 mort\~? en a-t-il moins \'e9t\'e9 un citoyen turbulent\~? par le m\'e9pris d\rquote une mauvaise loi, en a-t-il moins encourag\'e9
+ les fous au m\'e9pris des bonnes\~? en a-t-il moins \'e9t\'e9 un particulier audacieux et bizarre\~? Vous n\rquote \'e9tiez pas \'e9loign\'e9 tout \'e0 l\rquote heure d\rquote un aveu peu favorable aux hommes de g\'e9nie.
+\par
+\par MOI. \endash \'c9coutez-moi, cher homme. Une soci\'e9t\'e9 ne devrait point avoir de mauvaises lois\~; et si elle n\rquote en avait que de bonnes, elle ne serait jamais dans le cas de pers\'e9cuter un homme de g\'e9nie. Je ne vous ai pas dit que le g\'e9
+nie f\'fbt indivisiblement attach\'e9 \'e0 la m\'e9chancet\'e9, ni la m\'e9chancet\'e9 au g\'e9nie. Un sot sera plus souvent un m\'e9chant qu\rquote un homme d\rquote esprit. Quand un homme de g\'e9nie serait commun\'e9ment d\rquote
+un commerce dur, difficile, \'e9pineux, insupportable, quand m\'eame ce serait un m\'e9chant, qu\rquote en concluriez-vous\~?
+\par LUI. \endash Qu\rquote il est bon \'e0 noyer.
+\par
+\par MOI. \endash Doucement\~; cher homme. \'c7a, dites-moi\~; je ne prendrai pas votre oncle pour exemple\~; c\rquote est un homme dur\~; c\rquote est un brutal\~; il est sans humanit\'e9\~; il est avare. Il est mauvais p\'e8re, mauvais \'e9poux\~
+; mauvais oncle\~; mais il n\rquote est pas assez d\'e9cid\'e9 que ce soit un homme de g\'e9nie\~; qu\rquote il ait pouss\'e9 son art fort loin, et qu\rquote il soit question de ses ouvrages dans dix ans. Mais Racine\~? Celui-l\'e0 certes avait du g\'e9
+nie, et ne passait pas pour un trop bon homme. Mais de Voltaire\~?
+\par
+\par LUI. \endash Ne me pressez pas\~; car je suis cons\'e9quent.
+\par
+\par MOI. \endash Lequel des deux pr\'e9f\'e9reriez-vous\~? Ou qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 un bon homme, identifi\'e9 avec son comptoir comme Briasson ou avec son aune, comme Barbier, faisant r\'e9guli\'e8rement tous les ans un enfant l\'e9gitime \'e0
+ sa femme, bon mari\~; bon p\'e8re, bon oncle, bon voisin, honn\'eate commer\'e7ant, mais rien de plus\~; ou qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 fourbe, tra\'eetre, ambitieux, envieux, m\'e9chant\~; mais auteur d\rquote Andromaque, de Britannicus, d\rquote
+Iphig\'e9nie, de Ph\'e8dre, d\rquote Athalie.
+\par
+\par LUI. \endash Pour lui, ma foi, peut-\'eatre que de ces deux hommes, il e\'fbt mieux valu qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 le premier.
+\par
+\par MOI. \endash Cela est m\'eame infiniment plus vrai que vous ne le sentez.
+\par
+\par LUI. \endash Oh\~! vous voil\'e0, vous autres\~! Si nous disons quelque chose de bien, c\rquote est comme des fous, ou des inspir\'e9s\~; par hasard. Il n\rquote y a que vous autres qui vous entendiez. Oui, monsieur le philosophe. Je m\rquote entends\~
+; et je m\rquote entends ainsi que vous vous entendez.
+\par
+\par MOI. \endash Voyons\~; eh bien, pourquoi pour lui\~?
+\par
+\par LUI. \endash C\rquote est que toutes ces belles choses-l\'e0 qu\rquote il a faites ne lui ont pas rendu vingt mille francs\~; et que s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 un bon marchand en soie de la rue Saint-Denis ou Saint-Honor\'e9, un bon \'e9
+picier en gros, un apothicaire bien achaland\'e9, il e\'fbt amass\'e9 une fortune immense, et qu\rquote en l\rquote amassant, il n\rquote y aurait eu sorte de plaisirs dont il n\rquote e\'fbt joui\~; qu\rquote il aurait donn\'e9
+ de temps en temps la pistole \'e0 un pauvre diable de bouffon comme moi qui l\rquote aurait fait rire, qui lui aurait procur\'e9 dans l\rquote occasion une jeune fille qui l\rquote aurait d\'e9sennuy\'e9 de l\rquote \'e9
+ternelle cohabitation avec sa femme\~; que nous aurions fait d\rquote excellents repas chez lui, jou\'e9 gros jeu\~; bu d\rquote excellents vins, d\rquote excellentes liqueurs, d\rquote excellents caf\'e9s, fait des parties de campagne\~
+; et vous voyez que je m\rquote entendais. Vous riez. Mais laissez-moi dire. Il e\'fbt \'e9t\'e9 mieux pour ses entours.
+\par
+\par MOI. \endash Sans contredit\~; pourvu qu\rquote il n\rquote e\'fbt pas employ\'e9 d\rquote une fa\'e7on d\'e9shonn\'eate l\rquote opulence qu\rquote il aurait acquise par un commerce l\'e9gitime\~; qu\rquote il e\'fbt \'e9loign\'e9
+ de sa maison tous ces joueurs\~; tous ces parasites\~; tous ces fades complaisants\~; tous ces fain\'e9ants, tous ces pervers inutiles\~; et qu\rquote il e\'fbt fait assommer \'e0 coups de b\'e2tons, par ses gar\'e7ons de boutique, l\rquote
+homme officieux qui soulage, par la vari\'e9t\'e9, les maris, du d\'e9go\'fbt d\rquote une cohabitation habituelle avec leurs femmes.
+\par
+\par LUI. \endash Assommer\~! monsieur, assommer\~! on n\rquote assomme personne dans une ville bien polic\'e9e. C\rquote est un \'e9tat honn\'eate. Beaucoup de gens, m\'eame titr\'e9s, s\rquote en m\'ealent. Et \'e0 quoi diable, voulez-vous donc qu\rquote
+on emploie son argent, si ce n\rquote est \'e0 avoir bonne table, bonne compagnie, bons vins, belles femmes, plaisirs de toutes les couleurs, amusements de toutes les esp\'e8ces. J\rquote aimerais autant \'eatre gueux que de poss\'e9
+der une grande fortune, sans aucune de ces jouissances. Mais revenons \'e0 Racine. Cet homme n\rquote a \'e9t\'e9 bon que pour des inconnus, et que pour le temps o\'f9 il n\rquote \'e9tait plus.
+\par
+\par MOI. \endash D\rquote accord. Mais pesez le mal et le bien. Dans mille ans d\rquote ici, il fera verser des larmes\~; il sera l\rquote admiration des hommes. Dans toutes les contr\'e9es de la terre il inspirera l\rquote humanit\'e9, la commis\'e9
+ration, la tendresse\~; on demandera qui il \'e9tait, de quel pays, et on l\rquote enviera \'e0 la France. Il a fait souffrir quelques \'eatres qui ne sont plus\~; auxquels nous ne prenons presque aucun int\'e9r\'eat\~; nous n\rquote avons rien \'e0
+ redouter ni de ses vices ni de ses d\'e9fauts. Il e\'fbt \'e9t\'e9 mieux sans doute qu\rquote il e\'fbt re\'e7u de la nature les vertus d\rquote un homme de bien, avec les talents d\rquote un grand homme. C\rquote est un arbre qui a fait s\'e9
+cher quelques arbres plant\'e9s dans son voisinage\~; qui a \'e9touff\'e9 les plantes qui croissaient \'e0 ses pieds\~; mais il a port\'e9 sa cime jusque dans la nue\~; ses branches se sont \'e9tendues au loin\~; il a pr\'eat\'e9 son ombre \'e0
+ ceux qui venaient, qui viennent et qui viendront se reposer autour de son tronc majestueux\~; il a produit des fruits d\rquote un go\'fbt exquis et qui se renouvellent sans cesse. Il serait \'e0 souhaiter que de Voltaire e\'fb
+t encore la douceur de Duclos, l\rquote ing\'e9nuit\'e9 de l\rquote abb\'e9 Trublet, la droiture de l\rquote abb\'e9 d\rquote Olivet\~; mais puisque cela ne se peut\~; regardons la chose du c\'f4t\'e9 vraiment int\'e9ressant\~
+; oublions pour un moment le point que nous occupons dans l\rquote espace et dans la dur\'e9e\~; et \'e9tendons notre vue sur les si\'e8cles \'e0 venir, les r\'e9gions les plus \'e9loign\'e9es, et les peuples \'e0 na\'eetre. Songeons au bien de notre esp
+\'e8ce. Si nous ne sommes pas assez g\'e9n\'e9reux\~; pardonnons au moins \'e0 la nature d\rquote avoir \'e9t\'e9 plus sage que nous. Si vous jetez de l\rquote eau froide sur la t\'eate de Greuze, vous \'e9teindrez peut-\'eatre son talent avec sa vanit
+\'e9. Si vous rendez de Voltaire moins sensible \'e0 la critique, il ne saura plus descendre dans l\rquote \'e2me de M\'e9rope. Il ne vous touchera plus.
+\par
+\par LUI. \endash Mais si la nature \'e9tait aussi puissante que sage\~; pourquoi ne les a-t-elle pas faits aussi bons qu\rquote elle les a faits grands\~?
+\par
+\par MOI. \endash Mais ne voyez-vous pas qu\rquote avec un pareil raisonnement vous renversez l\rquote ordre g\'e9n\'e9ral, et que si tout ici-bas \'e9tait excellent, il n\rquote y aurait rien d\rquote excellent.
+\par
+\par LUI. \endash Vous avez raison. Le point important est que vous et moi nous soyons, et que nous soyons vous et moi. Que tout aille d\rquote ailleurs comme il pourra. Le meilleur ordre des choses, \'e0 mon avis, est celui o\'f9 je devais \'eatre\~
+; et foin du plus parfait des mondes, si je n\rquote en suis pas. l\rquote aime mieux \'eatre, et m\'eame \'eatre impertinent raisonneur que de n\rquote \'eatre pas.
+\par
+\par MOI. \endash Il n\rquote y a personne qui ne pense comme vous, et qui ne fasse le proc\'e8s \'e0 l\rquote ordre qui est\~; sans s\rquote apercevoir qu\rquote il renonce \'e0 sa propre existence.
+\par
+\par LUI. \endash Il est vrai.
+\par
+\par MOI. \endash Acceptons donc les choses comme elles sont. Voyons ce qu\rquote elles nous co\'fbtent et ce qu\rquote elles nous rendent\~; et laissons l\'e0 le tout que nous ne connaissons pas assez pour le louer ou le bl\'e2mer\~; et qui n\rquote
+est peut-\'eatre ni bien ni mal\~; s\rquote il est n\'e9cessaire, comme beaucoup d\rquote honn\'eates gens l\rquote imaginent.
+\par
+\par LUI. \endash Je n\rquote entends pas grand-chose \'e0 tout ce que vous me d\'e9bitez l\'e0. C\rquote est apparemment de la philosophie\~; je vous pr\'e9viens que je ne m\rquote en m\'eale pas. Tout ce que je sais, c\rquote est que je voudrais bien \'ea
+tre un autre, au hasard d\rquote \'eatre un homme de g\'e9nie, un grand homme. Oui, il faut que j\rquote en convienne, il y a l\'e0 quelque chose qui me le dit. Je n\rquote en ai jamais entendu louer un seul que son \'e9loge ne m\rquote ait fait secr\'e8
+tement enrager. le suis envieux. Lorsque j\rquote apprends de leur vie priv\'e9e quelque trait qui les d\'e9grade, je l\rquote \'e9coute avec plaisir. Cela nous rapproche\~: j\rquote en supporte plus ais\'e9ment ma m\'e9diocrit\'e9. Je me dis\~
+: certes tu n\rquote aurais jamais fait Mahomet\~; mais ni l\rquote \'e9loge du Maupeou. J\rquote ai donc \'e9t\'e9\~; je suis donc f\'e2ch\'e9 d\rquote \'eatre m\'e9diocre. Oui, oui, je suis m\'e9diocre et f\'e2ch\'e9. Je n\rquote
+ai jamais entendu jouer l\rquote ouverture des Indes galantes\~; jamais entendu chanter, Profonds Ab\'eemes du T\'e9nare, Nuit, \'e9ternelle Nuit, sans me dire avec douleur\~; voil\'e0 ce que tu ne feras jamais. J\rquote \'e9
+tais donc jaloux de mon oncle, et s\rquote il y avait eu \'e0 sa mort, quelques belles pi\'e8ces de clavecin, dans son portefeuille, je n\rquote aurais pas balanc\'e9 \'e0 rester moi, et \'e0 \'eatre lui.
+\par
+\par MOI. \endash S\rquote il n\rquote y a que cela qui vous chagrine, cela n\rquote en vaut pas trop la peine.
+\par
+\par LUI. \endash Ce n\rquote est rien. Ce sont des moments qui passent.
+\par
+\par Puis il se remettait \'e0 chanter l\rquote ouverture des Indes galantes, et l\rquote air Profonds Ab\'eemes\~; et il ajoutait\~:
+\par
+\par Le quelque chose qui est l\'e0 et qui me parle, me dit\~: Rameau, tu voudrais bien avoir fait ces deux morceaux-l\'e0\~; si tu avais fait ces deux morceaux-l\'e0, tu en ferais bien deux autres\~; et quan
+d tu en aurais fait un certain nombre, on te jouerait, on te chanterait partout\~; quand tu marcherais, tu aurais la t\'eate droite\~; la conscience te rendrait t\'e9moignage \'e0 toi-m\'eame de ton propre m\'e9rite\~; les autres, te d\'e9
+signeraient du doigt. On dirait, c\rquote est lui qui a fait les jolies gavottes et il chantait les gavottes\~; puis avec l\rquote air d\rquote un homme touch\'e9, qui nage dans la joie, et qui en a les yeux humides, il ajoutait, en se frottant les mains
+\~; tu aurais une bonne maison, et il en mesurait l\rquote \'e9tendue avec ses bras, un bon lit, et il s\rquote y \'e9tendait nonchalamment, de bons vins, qu\rquote il go\'fbtait en faisant claquer sa langue contre son palais, un bon \'e9
+quipage et il levait le pied pour y monter, de jolies femmes \'e0 qui il prenait d\'e9j\'e0 la gorge et qu\rquote il regardait voluptueusement, cent faquins me viendraient encenser tous les jours\~; et il croyait les voir autour de lui\~
+; il voyait Palissot, Poincinet, les Fr\'e9rons p\'e8re et fils, La Porte\~; il les entendait, il se rengorgeait, les approuvait, leur souriait, les d\'e9daignait, les m\'e9prisait, les chassait, les rappelait\~; puis il continuait\~: et c\rquote
+est ainsi que l\rquote on te dirait le matin que tu es un grand homme\~; tu lirais dans l\rquote histoire des Trois Si\'e8cles que tu es un grand homme\~; tu serais convaincu le soir que tu es un grand homme\~; et le grand homme, Rameau le neveu s\rquote
+endormirait au doux murmure de l\rquote \'e9loge qui retentirait dans son oreille\~; m\'eame en dormant, il aurait l\rquote air satisfait\~; sa poitrine se dilaterait, s\rquote \'e9l\'e8verait, s\rquote abaisserait avec aisance\~; il ronflerait, comme un
+grand homme\~; et en parlant ainsi\~; il se laissait aller mollement sur une banquette\~; il fermait les yeux, et il imitait le sommeil heureux qu\rquote il imaginait. Apr\'e8s avoir go\'fbt\'e9 quelques instants la douceur de ce repos, il se r\'e9
+veillait, \'e9tendait ses bras, b\'e2illait, se frottait les yeux, et cherchait encore autour de lui ses adulateurs insipides.
+\par
+\par MOI. \endash Vous croyez donc que l\rquote homme heureux a son sommeil\~?
+\par
+\par LUI. \endash Si je le crois\~! Moi, pauvre h\'e8re, lorsque le soir j\rquote ai regagn\'e9 mon grenier et que je me suis fourr\'e9 dans mon grabat, je suis ratatin\'e9 sous ma couverture\~; j\rquote ai la poitrine \'e9troite et la respiration g\'ean\'e9e
+\~; c\rquote est une esp\'e8ce de plainte faible qu\rquote on entend \'e0 peine\~; au lieu qu\rquote un financier fait retentir son appartement, et \'e9tonne toute sa rue. Mais ce qui m\rquote afflige aujourd\rquote hui, ce n\rquote
+est pas de ronfler et de dormir mesquinement, comme un mis\'e9rable.
+\par
+\par MOI. \endash Cela est pourtant triste.
+\par
+\par LUI. \endash Ce qui m\rquote est arriv\'e9 l\rquote est bien davantage.
+\par
+\par MOI. \endash Qu\rquote est-ce donc\~?
+\par
+\par LUI. \endash Vous avez toujours pris quelque int\'e9r\'eat \'e0 moi, parce que je suis un bon diable que vous m\'e9prisez dans le fond, mais qui vous amuse.
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est la v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par LUI. \endash Et je vais vous le dire.
+\par
+\par Avant que de commencer, il pousse un profond soupir et porte ses deux mains \'e0 son front. Ensuite, il reprend un air tranquille, et me dit\~:
+\par
+\par Vous savez que je suis un ignorant, un sot, un fou, un impertinent, un paresseux, ce que nos Bourguignons appellent un fieff\'e9 truand, un escroc, un gourmand\'85
+\par
+\par MOI. \endash Quel pan\'e9gyrique\~!
+\par
+\par LUI. \endash Il est vrai de tout point. Il n\rquote y en a pas un mot \'e0 rabattre. Point de contestation l\'e0-dessus, s\rquote il vous pla\'eet. Personne ne me conna\'eet mieux que moi\~; et je ne dis pas tout.
+\par
+\par MOI. \endash Je ne veux point vous f\'e2cher\~; et je conviendrai de tout.
+\par
+\par LUI. \endash Eh bien, je vivais avec des gens qui m\rquote avaient pris en gr\'e9, pr\'e9cis\'e9ment parce que j\rquote \'e9tais dou\'e9, \'e0 un rare degr\'e9, de toutes ces qualit\'e9s.
+\par
+\par MOI. \endash Cela est singulier. Jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent j\rquote avais cru ou qu\rquote on se les cachait \'e0 soi-m\'eame, ou qu\rquote on se les pardonnait, et qu\rquote on les m\'e9prisait dans les autres.
+\par
+\par LUI. \endash Se les cacher, est-ce qu\rquote on le peut\~? Soyez s\'fbr que, quand Palissot est seul et qu\rquote il revient sur lui-m\'eame, il se dit bien d\rquote autres choses. Soyez s\'fbr qu\rquote en t\'eate \'e0 t\'eate avec son coll\'e8
+gue, ils s\rquote avouent franchement qu\rquote ils ne sont que deux insignes maroufles. Les m\'e9priser dans les autres\~! mes gens \'e9taient plus \'e9quitables, et leur caract\'e8re me r\'e9ussissait merveilleusement aupr\'e8s d\rquote eux. J\rquote
+\'e9tais comme un coq en p\'e2te. On me f\'eatait. On ne me perdait pas un moment, sans me regretter. J\rquote \'e9tais leur petit Rameau, leur joli Rameau, leur Rameau le fou l\rquote impertinent, l\rquote
+ignorant, le paresseux, le gourmand, le bouffon, la grosse b\'eate. Il n\rquote y avait pas une de ces \'e9pith\'e8tes famili\'e8res qui ne me val\'fbt un sourire, une caresse, un petit coup sur l\rquote \'e9paule, un soufflet, un coup de pied, \'e0
+ table un bon morceau qu\rquote on me jetait sur mon assiette, hors de table une libert\'e9 que je prenais sans cons\'e9quence, car moi, je suis sans cons\'e9quence. On fait de moi, avec moi, devant moi, tout ce qu\rquote on veut, sans que je m\rquote
+en formalise\~; et les petits pr\'e9sents qui me pleuvaient\~? Le grand chien que je suis\~; j\rquote ai tout perdu\~! J\rquote ai tout perdu pour avoir eu le sens commun, une fois, une seule fois en ma vie\~; ah, si cela m\rquote arrive jamais\~!
+\par
+\par MOI. \endash De quoi s\rquote agissait-il donc\~?
+\par
+\par LUI. \endash C\rquote est une sottise incomparable, incompr\'e9hensible, irr\'e9missible.
+\par
+\par MOI. \endash Quelle sottise encore\~?
+\par
+\par LUI. \endash Rameau, Rameau, vous avait-on pris pour cela\~! La sottise d\rquote avoir eu un peu de go\'fbt, un peu d\rquote esprit, un peu de raison. Rameau, mon ami, cela vous apprendra \'e0
+ rester ce que Dieu vous fit et ce que vos protecteurs vous voulaient. Aussi l\rquote on vous a pris par les \'e9paules, on vous a conduit \'e0 la porte\~; on vous a dit, \'ab\~faquin, tirez\~; ne reparaissez plus. Cela veut avoir du sens, de la
+raison, je crois\~! Tirez. Nous avons de ces qualit\'e9s-\'e0, de reste\~\'bb. Vous vous en \'eates all\'e9 en vous mordant les doigts\~; c\rquote est votre langue maudite qu\rquote il fallait mordre auparavant. Pour ne vous en \'eatre pas avis\'e9
+, vous voil\'e0 sur le pav\'e9, sans le sol, et ne sachant o\'f9 donner de la t\'eate. Vous \'e9tiez nourri \'e0 bouche que veux-tu, et vous retournerez au regrat\~; bien log\'e9, et vous serez trop heureux si l\rquote on vous rend votre grenier\~
+; bien couch\'e9, et la paille vous attend entre le cocher de Monsieur de Soubise et l\rquote ami Robb\'e9. Au lieu d\rquote un sommeil doux et tranquille, comme vous l\rquote aviez, vous entendrez d\rquote une oreille le hennissement et le pi\'e9
+tinement des chevaux, de l\rquote autre, le bruit mille fois plus insupportable des vers secs, durs et barbares. Malheureux, malavis\'e9, poss\'e9d\'e9 d\rquote un million de diables\~!
+\par
+\par MOI. \endash Mais n\rquote y aurait-il pas moyen de se rapatrier\~? La faute que vous avez commise est-elle si impardonnable\~? A votre place, j\rquote irais retrouver mes gens. Vous leur \'eates plus n\'e9cessaire que vous ne croyez.
+\par
+\par LUI. \endash Oh, je suis s\'fbr qu\rquote \'e0 pr\'e9sent qu\rquote ils ne m\rquote ont pas, pour les faire rire, ils s\rquote ennuient comme des chiens.
+\par
+\par MOI. \endash J\rquote irais donc les retrouver. Je ne leur laisserais pas le temps de se passer de moi\~; de se tourner vers quelque amusement honn\'eate\~: car qui sait ce qui peut arriver\~?
+\par
+\par LUI. \endash Ce n\rquote est pas l\'e0 ce que je crains. Cela n\rquote arrivera pas.
+\par
+\par MOI. \endash Quelque sublime que vous soyez, un autre peut vous remplacer.
+\par
+\par LUI. \endash Difficilement.
+\par
+\par MOI. \endash D\rquote accord. Cependant j\rquote irais avec ce visage d\'e9fait, ces yeux \'e9gar\'e9s, ce col d\'e9braill\'e9, ces cheveux \'e9bouriff\'e9s, dans l\rquote \'e9tat vraiment tragique o\'f9 vous voil\'e0
+. Je me jetterais aux pieds de la divinit\'e9. Je me collerais la face contre terre\~; et sans me relever, je lui dirais d\rquote une voix basse et sanglotante\~: \'ab\~Pardon, madame\~! pardon\~! je suis un indigne, un inf\'e2
+me. Ce fut un malheureux instant\~; car vous savez que je ne suis pas sujet \'e0 avoir du sens commun, et je vous promets de n\rquote en avoir de ma vie.\~\'bb
+\par
+\par Ce qu\rquote il y a de plaisant, c\rquote est que, tandis que je lui tenais ce discours, il en ex\'e9cutait la pantomime. Il s\rquote \'e9tait prostern\'e9\~; il avait coll\'e9 son visage contre terre\~; il paraissait tenir entre ses deux mains le bout d
+\rquote une pantoufle\~; il pleurait\~; il sanglotait\~; il disait, \'ab\~oui, ma petite reine\~; oui, je le promets\~; je n\rquote en aurai de ma vie, de ma vie\~\'bb. Puis se relevant brusquement, il ajouta d\rquote un ton s\'e9rieux et r\'e9fl\'e9chi\~
+:
+\par
+\par LUI. \endash Oui\~: vous avez raison. Je crois que c\rquote est le mieux. Elle est bonne. Monsieur Viellard dit qu\rquote elle est si bonne. Moi, je sais un peu qu\rquote elle l\rquote est. Mais cependant aller s\rquote humilier devant une guenon\~
+! Crier mis\'e9ricorde aux pieds d\rquote une mis\'e9rable petite histrionne que les sifflets du parterre ne cessent de poursuivre\~! Moi, Rameau\~! fils de Monsieur Rameau, apothicaire de Dijon, qui est un homme de bien et qui n\rquote a jamais fl\'e9
+chi le genou devant qui que ce soit\~! Moi, Rameau, le neveu de celui qu\rquote on appelle le grand Rameau, qu\rquote on voit se promener droit et les bras en l\rquote air, au Palais-Royal, depuis que monsieur Carmontelle l\rquote a dessin\'e9 courb\'e9
+, et les mains sous les basques de son habit\~! Moi qui ai compos\'e9 des pi\'e8ces de clavecins que personne ne joue, mais qui seront peut-\'eatre les seules qui passeront \'e0 la post\'e9rit\'e9 qui les jouera\~; moi\~! moi enfin\~! J\rquote irais\~!
+\'85 Tenez, Monsieur, cela ne se peut. Et mettant sa main droite sur sa poitrine, il ajoutait\~: le me sens l\'e0 quelque chose qui s\rquote \'e9l\'e8ve et qui me dit, \'ab\~Rameau, tu n\rquote en feras rien\~\'bb. Il faut qu\rquote
+il y ait une certaine dignit\'e9 attach\'e9e \'e0 la nature de l\rquote homme, que rien ne peut \'e9touffer. Cela se r\'e9veille \'e0 propos de bottes. Oui, \'e0 propos de bottes\~; car il y a d\rquote autres jours o\'f9 il ne m\rquote en co\'fb
+terait rien pour \'eatre vil tant qu\rquote on voudrait\~; ces jours-l\'e0, pour un liard, je baiserais le cul \'e0 la petite Hus.
+\par
+\par MOI. \endash H\'e9, mais, l\rquote ami\~; elle est blanche, jolie, jeune, douce, potel\'e9e\~; et c\rquote est un acte d\rquote humilit\'e9 auquel un plus d\'e9licat que vous pourrait quelquefois s\rquote abaisser.
+\par
+\par LUI. \endash Entendons-nous\~; c\rquote est qu\rquote il y a baiser le cul au simple, et baiser le cul au figur\'e9. Demandez au gros Bergier qui baise le cul de madame de La Marck au simple et au figur\'e9\~; et ma foi, le simple et le figur\'e9 me d
+\'e9plairaient \'e9galement l\'e0.
+\par
+\par MOI. \endash Si l\rquote exp\'e9dient que je vous sugg\'e8re ne vous convient pas\~; ayez donc le courage d\rquote \'eatre gueux.
+\par
+\par LUI. \endash Il est dur d\rquote \'eatre gueux, tandis qu\rquote il y a tant de sots opulents aux d\'e9pens desquels on peut vivre. Et puis le m\'e9pris de soi\~; il est insupportable.
+\par
+\par MOI. \endash Est-ce que vous connaissez ce sentiment-l\'e0\~?
+\par
+\par LUI. \endash Si je le connais\~; combien de fois, je me suis dit\~: \'ab\~Comment, Rameau, il y a dix mille bonnes tables \'e0 Paris, \'e0 quinze ou vingt couverts chacune\~; et de ces couverts-l\'e0, il n\rquote y en a pas un pour toi\~
+! Il y a des bourses pleines d\rquote or qui se versent de droite et de gauche, et il n\rquote en tombe pas une pi\'e8ce sur toi\~! Mille petits beaux esprits, sans talent, sans m\'e9rite\~; mille petites cr\'e9atures, sans charmes\~
+; mille plats intrigants, sont bien v\'eatus, et tu irais tout nu\~? Et tu serais imb\'e9cile \'e0 ce point\~? est-ce que tu ne saurais pas mentir, jurer, parjurer, promettre, tenir ou manquer comme un autre\~? est-ce que tu ne saurais pas te mettre \'e0
+ quatre pattes, comme un autre\~? est-ce que tu ne saurais pas favoriser l\rquote intrigue de Madame, et porter le billet doux de Monsieur, comme un autre\~? est-ce que tu ne saurais pas encourager ce jeune homme \'e0 parler \'e0 Ma
+demoiselle, et persuader \'e0 Mademoiselle de l\rquote \'e9couter, comme un autre\~? est-ce que tu ne saurais pas faire entendre \'e0 la fille d\rquote un de nos bourgeois, qu\rquote elle est mal mise\~; que de belles boucles d\rquote
+oreilles, un peu de rouge, des dentelles, une robe \'e0 la polonaise, lui si\'e9raient \'e0 ravir\~? que ces petits pieds-l\'e0 ne sont pas faits pour marcher dans la rue\~? qu\rquote il y a un beau monsieur, jeune et riche, qui a un habit galonn\'e9 d
+\rquote or, un superbe \'e9quipage, six grands laquais, qui l\rquote a vue en passant, qui la trouve charmante\~; et que depuis ce jour-l\'e0 il en a perdu le boire et le manger\~; qu\rquote il n\rquote en dort plus, et qu\rquote il en mourra\~?\~\'bb
+ Mais mon papa. \endash Bon, bon\~; votre papa\~! il s\rquote en f\'e2chera d\rquote abord un peu. \endash Et maman qui me recommande tant d\rquote \'eatre honn\'eate fille\~? qui me dit qu\rquote il n\rquote y a rien dans ce monde que l\rquote honneur
+\~? \endash Vieux propos qui ne signifient rien. \endash Et mon confesseur\~? \endash Vous ne le verrez plus\~; ou si vous persistez dans la fantaisie d\rquote aller lui faire l\rquote histoire de vos amusements\~; il vous en co\'fbtera quelques livr
+es de sucre et de caf\'e9. \endash C\rquote est un homme s\'e9v\'e8re qui m\rquote a d\'e9j\'e0 refus\'e9 l\rquote absolution, pour la chanson, viens dans ma cellule. \endash C\rquote est que vous n\rquote aviez rien \'e0 lui donner\'85
+ Mais quand vous lui appara\'eetrez en dentelles. \endash J\rquote aurai donc des dentelles\~? \endash Sans doute et de toutes les sortes\'85 en belles boucles de diamants. \endash J\rquote aurai donc de belles boucles de diamants\~? \endash Oui.
+\endash Comme celles de cette marquise qui vient quelquefois prendre des gants, dans notre boutique\~? \endash Pr\'e9cis\'e9ment. Dans un bel \'e9quipage, avec des chevaux gris pommel\'e9s\~; deux grands laquais, un petit n\'e8
+gre, et le coureur en avant, du rouge, des mouches, la queue port\'e9e. \endash Au bal\~? \endash Au bal\'85 \'e0 l\rquote Op\'e9ra, \'e0 la Com\'e9die\'85\~\'bb D\'e9j\'e0 le c\'9cur lui tressaillit de joie. Tu joues avec un papier entre tes doigts.\~
+\'bb Qu\rquote est cela\~? \endash Ce n\rquote est rien \endash Il me semble que si. \endash C\rquote est un billet. \endash Et pour qui\~? \endash Pour vous, si vous \'e9tiez un peu curieuse. \endash Curieuse, je le suis beaucoup. Voyons.\~\'bb
+ Elle lit.\~\'bb Une entrevue, cela ne se peut. \endash En allant \'e0 la messe. \endash Maman m\rquote accompagne toujours\~; mais s\rquote il venait ici, un peu matin\~; je me l\'e8ve la premi\'e8re\~; et je suis au comptoir, avant qu\rquote
+on soit lev\'e9.\~\'bb Il vient\~: il pla\'eet\~; un beau jour, \'e0 la brune, la petite dispara\'eet, et l\rquote on me compte mes deux mille \'e9cus\'85 Et quoi tu poss\'e8des ce talent-l\'e0\~; et tu manques de pain\~! N\rquote
+as-tu pas de honte, malheureux\~? Je me rappelais un tas de coquins, qui n\'e9 m\rquote allaient pas \'e0 la cheville et qui regorgeaient de richesses. J\rquote \'e9tais en surtout de baracan, et ils \'e9taient couverts de velours\~; ils s\rquote appuyai
+ent sur la canne \'e0 pomme d\rquote or et en bec de corbin\~; et ils avaient l\rquote Aristote ou le Platon au doigt. Qu\rquote \'e9taient-ce pourtant\~? la plupart de mis\'e9rables croque-notes, aujourd\rquote hui ce sont des esp\'e8
+ces de seigneurs. Alors je me sentais du courage\~; l\rquote \'e2me \'e9lev\'e9e\~; l\rquote esprit subtil, et capable de tout. Mais ces heureuses dispositions apparemment ne duraient pas\~; car jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent, je n\rquote
+ai pu faire un certain chemin. Quoi qu\rquote il en soit, voil\'e0 le texte de mes fr\'e9quents soliloques que vous pouvez paraphraser \'e0 votre fantaisie\~; pourvu que vous en concluiez que je connais le m\'e9pris de soi-m\'ea
+me, ou ce tourment de la conscience qui na\'eet de l\rquote inutilit\'e9 des dons que le Ciel nous a d\'e9partis\~; c\rquote est le plus cruel de tous. Il vaudrait presque autant que l\rquote homme ne f\'fbt pas n\'e9.
+\par
+\par Je l\rquote \'e9coutais, et \'e0 mesure qu\rquote il faisait la sc\'e8ne du prox\'e9n\'e8te et de la jeune fille qu\rquote il s\'e9duisait\~; l\rquote \'e2me agit\'e9e de deux mouvements oppos\'e9s, je ne savais si je m\rquote abandonnerais \'e0 l\rquote
+envie de rire, ou au transport de l\rquote indignation. le souffrais. Vingt fois un \'e9clat de rire emp\'eacha ma col\'e8re d\rquote \'e9clater\~; vingt fois la col\'e8re qui s\rquote \'e9levait au fond de mon c\'9cur se termina par un \'e9
+clat de rire. l\rquote \'e9tais confondu de tant de sagacit\'e9, et de tant de bassesse\~; d\rquote id\'e9es si justes et alternativement si fausses\~; d\rquote une perversit\'e9 si g\'e9n\'e9rale de sentiments, d\rquote une turpitude si compl\'e8te, et d
+\rquote une franchise si peu commune. Il s\rquote aper\'e7ut du conflit qui se passait en moi.
+\par
+\par Qu\rquote avez-vous\~? me dit-il.
+\par
+\par MOI. \endash Rien.
+\par
+\par LUI. \endash Vous me paraissez troubl\'e9.
+\par
+\par MOI. \endash Je le suis aussi.
+\par
+\par LUI. \endash Mais enfin que me conseillez-vous\~?
+\par
+\par MOI. \endash De changer de propos. Ah, malheureux, dans quel \'e9tat d\rquote abjection, vous \'eates n\'e9 ou tomb\'e9.
+\par
+\par LUI. \endash J\rquote en conviens. Mais cependant que mon \'e9tat ne vous touche pas trop. Mon projet, en m\rquote ouvrant \'e0 vous, n\rquote \'e9tait point de vous affliger. Je me suis fait chez ces gens quelque \'e9pargne. Songez que je n\rquote
+avais besoin de rien, mais de rien absolument\~; et que l\rquote on m\rquote accordait tant pour mes menus plaisirs.
+\par
+\par Alors il recommen\'e7a \'e0 se frapper le front, avec un de ses poings, \'e0 se mordre la l\'e8vre, et rouler au plafond ses yeux \'e9gar\'e9s\~; ajoutant, mais c\rquote est une affaire faite. l\rquote ai mis quelque chose de c\'f4t\'e9. Le temps s
+\rquote est \'e9coul\'e9\~; et c\rquote est toujours autant d\rquote amass\'e9.
+\par
+\par MOI. \endash Vous voulez dire de perdu.
+\par
+\par LUI. \endash Non, non, d\rquote amass\'e9. On s\rquote enrichit \'e0 chaque instant. Un jour de moins \'e0 vivre, ou un \'e9cu de plus\~; c\rquote est tout un. Le point important est d\rquote aller ais\'e9ment, librement, agr\'e9
+ablement, copieusement, tous les soirs \'e0 la garde-robe. O stercus pretiosum\~! Voil\'e0 le grand r\'e9sultat de la vie dans tous les \'e9tats. Au dernier moment, tous sont \'e9galement riches\~; et Samuel Bernard qui \'e0
+ force de vols, de pillages, de banqueroutes laisse vingt-sept millions en or, et Rameau qui ne laissera rien\~; Rameau \'e0 qui la charit\'e9 fournira la serpilli\'e8re dont on l\rquote enveloppera. Le mort n\rquote entend pas sonner les cloches. C
+\rquote est en vain que cent pr\'eatres s\rquote \'e9gosillent pour lui\~: qu\rquote il est pr\'e9c\'e9d\'e9 et suivi d\rquote une longue file de torches ardentes\~; son \'e2me ne marche pas \'e0 c\'f4t\'e9 du ma\'eetre des c\'e9r\'e9monies. Pourrir sous
+du marbre, pourrir sous de la terre, c\rquote est toujours pourrir. Avoir autour de son cercueil les Enfants rouges, et les Enfants bleus, ou n\rquote avoir personne, qu\rquote est-ce que cela fait. Et puis vous voyez bien ce poignet\~; il \'e9
+tait raide comme un diable. Ces dix doigts, c\rquote \'e9taient autant de b\'e2tons fich\'e9s dans un m\'e9tacarpe de bois\~; et ces tendons, c\rquote \'e9taient de vieilles cordes \'e0 boyau plus s\'e8
+ches, plus raides, plus inflexibles que celles qui ont servi \'e0 la roue d\rquote un tourneur. Mais je vous les ai tant tourment\'e9es, tant bris\'e9es, tant rompues. Tu ne veux pas aller\~; et moi, mordieu, je dis que tu iras\~; et cela sera.
+\par
+\par Et tout en disant cela, de la main droite, il s\rquote \'e9tait saisi les doigts et le poignet de la main gauche\~; et il les renversait en dessus\~; en dessous\~; l\rquote extr\'e9mit\'e9 des doigts touchait au bras\~; les jointures en craquaient\~
+; je craignais que les os n\rquote en demeurassent disloqu\'e9s.
+\par
+\par MOI. \endash Prenez garde, lui dis-je\~; vous allez vous estropier.
+\par
+\par LUI. \endash Ne craignez rien. Ils y sont faits\~; depuis dix ans, je leur en ai bien donn\'e9 d\rquote une autre fa\'e7on. Malgr\'e9 qu\rquote ils en eussent, il a bien fallu que les bougres s\rquote y accoutumassent, et qu\rquote ils apprissent \'e0
+ se placer sur les touches et \'e0 voltiger sur les cordes. Aussi \'e0 pr\'e9sent cela va. Oui, cela va.
+\par
+\par En m\'eame temps, il se met dans l\rquote attitude d\rquote un joueur de violon\~; il fredonne de la voix un allegro de Locatelli, son bras droit imite le mouvement de l\rquote archet\~
+; sa main gauche et ses doigts semblent se promener sur la longueur du manche\~; s\rquote il fait un ton faux\~; il s\rquote arr\'eate\~; il remonte ou baisse la corde\~; il la pince de l\rquote ongle, pour s\rquote assurer qu\rquote elle est juste\~
+; il reprend le morceau o\'f9 il l\rquote a laiss\'e9\~; il bat la mesure du pied\~; il se d\'e9m\'e8ne de la t\'eate, des pieds, des mains, des bras, du corps. Comme vous avez vu quelquefois au Con
+cert spirituel, Ferrari ou Chiabran, ou quelque autre virtuose, dans les m\'eames convulsions, m\rquote offrant l\rquote image du m\'eame supplice, et me causant \'e0 peu pr\'e8s la m\'eame peine\~; car n\rquote est-ce pas une chose p\'e9nible \'e0
+ voir que le tourment, dans celui qui s\rquote occupe \'e0 me peindre le plaisir\~; tirez entre cet homme et moi, un rideau qui me le cache, s\rquote il faut qu\rquote il me montre un patient appliqu\'e9 \'e0
+ la question. Au milieu de ses agitations et de ses cris, s\rquote il se pr\'e9sentait une tenue, un de ces endroits harmonieux o\'f9 l\rquote archet se meut lentement sur plusieurs cordes \'e0 la fois, son visage prenait l\rquote air de l\rquote
+extase sa voix s\rquote adoucissait, il s\rquote \'e9coutait avec ravissement. Il est s\'fbr que les accords r\'e9sonnaient dans ses oreilles et dans les miennes. Puis, remettant son instrument sous son bras gauche, de la m\'ea
+me main dont il le tenait, et laissant tomber sa main droite, avec son archet. Eh bien, me disait-il, qu\rquote en pensez-vous\~?
+\par
+\par MOI. \endash A merveille.
+\par
+\par LUI. \endash Cela va, ce me semble\~; cela r\'e9sonne \'e0 peu pr\'e8s, comme les autres.
+\par
+\par Et aussit\'f4t, il s\rquote accroupit, comme un musicien qui se met au clavecin. le vous demande gr\'e2ce, pour vous et pour moi, lui dis-je.
+\par
+\par LUI. \endash Non, non\~; puisque je vous tiens, vous m\rquote entendrez. Je ne veux point d\rquote un suffrage qu\rquote on m\rquote accorde sans savoir pourquoi. Vous me louerez d\rquote un ton plus assur\'e9, et cela me vaudra quelque \'e9colier.
+
+\par
+\par MOI. \endash Je suis si peu r\'e9pandu, et vous allez vous fatiguer en pure perte.
+\par
+\par LUI. \endash Je ne me fatigue jamais.
+\par
+\par Comme je vis que je voudrais inutilement avoir piti\'e9 de mon homme, car la sonate sur le violon l\rquote avait mis tout en eau, je pris le parti de le laisser faire. Le voil\'e0 donc assis au clavecin\~; les jambes fl\'e9chies, la t\'eate \'e9lev\'e9
+e vers le plafond o\'f9 l\rquote on e\'fbt dit qu\rquote il voyait une partition not\'e9e, chantant\~; pr\'e9ludant, ex\'e9cutant une pi\'e8ce d\rquote
+Alberti, ou de Galuppi, je ne sais lequel des deux. Sa voix allait comme le vent, et ses doigts voltigeaient sur les touches\~; tant\'f4t laissant le dessus, pour prendre la basse\~; tant\'f4t quittant la partie d\rquote
+accompagnement, pour revenir au-dessus. Les passions se succ\'e9daient sur son visage. On y distinguait la tendresse, la col\'e8re, le plaisir, la douleur. On sentait les piano, les forte. Et je suis s\'fbr qu\rquote
+un plus habile que moi, aurait reconnu le morceau, au mouvement, au caract\'e8re, \'e0 ses mines et \'e0 quelques traits de chant qui lui \'e9chappaient par intervalle. Mais ce qu\rquote il y avait de bizarre\~; c\rquote est que de temps en temps, il t
+\'e2tonnait\~; se reprenait\~; comme s\rquote il e\'fbt manqu\'e9 et se d\'e9pitait d\'e9 n\rquote avoir plus la pi\'e8ce dans les doigts. Enfin, vous voyez, dit-il, en s
+e redressant et en essuyant les gouttes de sueur qui descendaient le long de ses joues, que nous savons aussi placer un triton, une quinte superflue, et que l\rquote encha\'ee
+nement des dominantes nous est familier. Ces passages enharmoniques dont le cher oncle a fait tant de train, ce n\rquote est pas la mer \'e0 boire, nous nous en tirons.
+\par
+\par MOI. \endash Vous vous \'eates donn\'e9 bien de la peine, pour me montrer que vous \'e9tiez fort habile\~; j\rquote \'e9tais homme \'e0 vous croire sur votre parole.
+\par
+\par LUI. \endash Fort habile\~? oh non\~! pour mon m\'e9tier, je le sais \'e0 peu pr\'e8s, et c\rquote est plus qu\rquote il ne faut. Car dans ce pays-ci est-ce qu\rquote on est oblig\'e9 de savoir ce qu\rquote on montre\~?
+\par
+\par MOI. \endash Pas plus que de savoir ce qu\rquote on apprend.
+\par
+\par LUI. \endash Cela est juste, morbleu, et tr\'e8s juste. L\'e0, Monsieur le philosophe\~: la main sur la conscience, parlez net. Il y eut un temps o\'f9 vous n\rquote \'e9tiez pas cossu comme aujourd\rquote hui.
+\par
+\par MOI. \endash Je ne le suis pas encore trop.
+\par
+\par LUI. \endash Mais vous n\rquote iriez plus au Luxembourg en \'e9t\'e9, vous vous en souvenez\'85
+\par
+\par MOI. \endash Laissons cela\~; oui, je m en souviens.
+\par
+\par LUI. \endash En redingote de peluche grise.
+\par
+\par MOI. \endash Oui, oui.
+\par
+\par LUI. \endash \'c9reint\'e9e par un des c\'f4t\'e9s\~; avec la manchette d\'e9chir\'e9e, et les bas de laine, noirs et recousus par derri\'e8re avec du fil blanc.
+\par
+\par MOI. \endash Et oui, oui, tout comme il vous plaira.
+\par
+\par LUI. \endash Que faisiez-vous alors dans l\rquote all\'e9e des Soupirs\~?
+\par
+\par MOI. \endash Une assez triste figure.
+\par
+\par LUI. \endash Au sortir de l\'e0, vous trottiez sur le pav\'e9.
+\par
+\par MOI. \endash D\rquote accord.
+\par
+\par LUI. \endash Vous donniez des le\'e7ons de math\'e9matiques.
+\par
+\par MOI. \endash Sans en savoir un mot. N\rquote est-ce pas l\'e0 que vous en vouliez venir\~?
+\par
+\par LUI. \endash Justement.
+\par
+\par MOI. \endash J\rquote apprenais en montrant aux autres, et j\rquote ai fait quelques bons \'e9coliers.
+\par
+\par LUI. \endash Cela se peut, mais il n\rquote en est pas de la musique comme de l\rquote alg\'e8bre ou de la g\'e9om\'e9trie. Aujourd\rquote hui que vous \'eates un gros monsieur\'85
+\par
+\par MOI. \endash Pas si gros.
+\par
+\par LUI. \endash Que vous avez du foin dans vos bottes\'85
+\par
+\par MOI. \endash Tr\'e8s peu.
+\par
+\par LUI. \endash Vous donnez des ma\'eetres \'e0 votre fille.
+\par
+\par MOI. \endash Pas encore. C\rquote est sa m\'e8re qui se m\'eale de son \'e9ducation\~; car il faut avoir la paix chez soi.
+\par
+\par LUI. \endash La paix chez soi\~? morbleu, on ne l\rquote a que quand on est le serviteur ou le ma\'eetre\~; et c\rquote est le ma\'eetre qu\rquote il faut \'eatre. J\rquote ai eu une femme. Dieu veuille avoir son \'e2
+me mais quand il lui arrivait quelquefois de se reb\'e9quer je m\rquote \'e9levais sur mes ergots\~; je d\'e9ployais mon tonnerre\~; je disais, comme Dieu, que la lumi\'e8re se fasse et la lumi\'e8re \'e9tait faite. Aussi en quatre ann\'e9
+es de temps, nous n\rquote avons pas eu dix fois un mot, l\rquote un plus haut que l\rquote autre. Quel \'e2ge a votre enfant\~?
+\par
+\par MOI. \endash Cela ne fait rien \'e0 l\rquote affaire.
+\par
+\par LUI. \endash Quel \'e2ge a votre enfant\~?
+\par
+\par MOI. \endash Et que diable, laissons l\'e0 mon enfant et son \'e2ge, et revenons aux ma\'eetres qu\rquote elle aura.
+\par
+\par LUI. \endash Pardieu, je ne sache rien de si t\'eatu qu\rquote un philosophe. En vous suppliant tr\'e8s humblement, ne pourrait-on savoir de Monseigneur le philosophe, quel \'e2ge \'e0 peu pr\'e8s peut avoir Mademoiselle sa fille.
+\par
+\par MOI. \endash Supposez-lui huit ans.
+\par
+\par LUI. \endash Huit ans\~! il y a quatre ans que cela devrait avoir les doigts sur les touches.
+\par
+\par MOI. \endash Mais peut-\'eatre ne me souci\'e9-je pas trop de faire entrer dans le plan de son \'e9ducation, une \'e9tude qui occupe si longtemps et qui sert si peu.
+\par
+\par LUI. \endash Et que lui apprendrez-vous donc, s\rquote il vous pla\'eet\~?
+\par
+\par MOI. \endash A raisonner juste, si je puis\~; chose si peu commune parmi les hommes, et plus rare encore parmi les femmes.
+\par
+\par LUI. \endash Et laissez-la d\'e9raisonner, tant qu\rquote elle voudra. Pourvu qu\rquote elle soit jolie, amusante et coquette.
+\par
+\par MOI. \endash Puisque la nature a \'e9t\'e9 assez ingrate envers elle pour lui donner une organisation d\'e9licate, avec une \'e2me sensible, et l\rquote exposer aux m\'eames peines de la vie que si elle avait une organisation forte, et un c\'9c
+ur de bronze, je lui apprendrai, si je puis, \'e0 les supporter avec courage.
+\par
+\par LUI. \endash Et laissez-la pleurer, souffrir, minauder, avoir des nerfs agac\'e9s, comme les autres\~; pourvu qu\rquote elle soit jolie, amusante et coquette. Quoi, point de danse\~?
+\par
+\par MOI. \endash Pas plus qu\rquote il n\rquote en faut pour faire une r\'e9v\'e9rence, avoir un maintien d\'e9cent, se bien pr\'e9senter, et savoir marcher.
+\par
+\par LUI. \endash Point de chant\~?
+\par
+\par MOI. \endash Pas plus qu\rquote il n\rquote en faut, pour bien prononcer.
+\par
+\par LUI. \endash Point de musique\~?
+\par
+\par MOI. \endash S\rquote il y avait un bon ma\'eetre d\rquote harmonie, je la lui confierais volontiers, deux heures par jour, pendant un ou deux ans\~; pas davantage.
+\par
+\par LUI. \endash Et \'e0 la place des choses essentielles que vous supprimez\'85
+\par
+\par MOI. \endash Je mets de la grammaire, de la fable, de l\rquote histoire, de la g\'e9ographie, un peu de dessin, et beaucoup de morale.
+\par
+\par LUI. \endash Combien il me serait facile de vous prouver l\rquote inutilit\'e9 de toutes ces connaissances-l\'e0, dans un monde tel que le n\'f4tre\~; que dis-je, l\rquote inutilit\'e9, peut-\'eatre le danger. Mais je m\rquote en tiendrai pour ce moment
+\'e0 une question, ne lui faudrait-il pas un ou deux ma\'eetres\~?
+\par
+\par MOI. \endash Sans doute.
+\par
+\par LUI. \endash Ah, nous y revoil\'e0. Et ces ma\'eetres, vous esp\'e9rez qu\rquote ils sauront la grammaire, la fable, l\rquote histoire, la g\'e9ographie, la morale dont ils lui donneront des le\'e7ons\~? Chansons, mon cher ma\'eetre, chansons. S\rquote
+ils poss\'e9daient ces choses assez pour les montrer, ils ne les montreraient pas.
+\par
+\par MOI. \endash Et pourquoi\~?
+\par
+\par LUI. \endash C\rquote est qu\rquote ils auraient pass\'e9 leur vie \'e0 les \'e9tudier Il faut \'eatre profond dans l\rquote art ou dans la science, pour en bien poss\'e9der les \'e9l\'e9ments. Les ouvrages classiques ne peuvent \'ea
+tre bien faits, que par ceux qui ont blanchi sous le harnais. C\rquote est le milieu et la fin qui \'e9claircissent les t\'e9n\'e8bres du commencement. Demandez \'e0 votre ami, monsieur d\rquote Alembert, le coryph\'e9e de la science math\'e9matique, s
+\rquote il serait trop bon pour en faire des \'e9l\'e9ments. Ce n\rquote est qu\rquote apr\'e8s trente \'e0 quarante ans d\rquote exercice que mon oncle a entrevu les premi\'e8res lueurs de la th\'e9orie musicale.
+\par
+\par MOI. \endash \'d4 fou, archifou, m\rquote \'e9criai-je, comment se fait il que dans ta mauvaise t\'eate, il se trouve des id\'e9es si justes, p\'eale-m\'eale, avec tant d\rquote extravagances.
+\par
+\par LUI. \endash Qui diable sait cela\~? C\rquote est le hasard qui vous les jette, et elles demeurent. Tant y a, que, quand on ne sait pas tout, on ne sait rien de bien. On ignore o\'f9 une chose va\~; d\rquote o\'f9 une autre vient\~; o\'f9
+ celle-ci ou celle-la veulent \'eatre plac\'e9es\~; laquelle doit passer la premi\'e8re, o\'f9 sera mieux la seconde. Montre-t-on bien sans la m\'e9thode\~? Et la m\'e9thode, d\rquote o\'f9 na\'eet-elle\~? Tenez, mon philosophe, j\rquote ai dans la t\'ea
+te que la physique sera toujours une pauvre science\~; une goutte d\rquote eau prise avec la pointe d\rquote une aiguille dans le vaste oc\'e9an\~; un grain d\'e9tach\'e9 de la cha\'eene des Alpes\~; et les raisons des ph\'e9nom\'e8nes\~? en v\'e9rit\'e9
+, il vaudrait autant ignorer que de savoir si peu et si mal\~; et c\rquote \'e9tait pr\'e9cis\'e9ment o\'f9 j\rquote en \'e9tais, lorsque je me fis ma\'eetre d\rquote accompagnement et de composition. A quoi r\'eavez-vous\~?
+\par
+\par MOI. \endash Je r\'eave que tout ce que vous venez de dire, est plus sp\'e9cieux que solide. Mais laissons cela. Vous avez montr\'e9, dites-vous, l\rquote accompagnement et la composition\~?
+\par
+\par LUI. \endash Oui.
+\par
+\par MOI. \endash Et vous n\rquote en saviez rien du tout\~?
+\par
+\par LUI. \endash Non, ma foi\~; et c\rquote est pour cela qu\rquote il y en avait de pires que moi\~: ceux qui croyaient savoir quelque chose. Au moins je ne g\'e2tais ni le jugement ni les mains des enfants. En passant de moi, \'e0 un bon ma\'ee
+tre, comme ils n\rquote avaient rien appris, du moins ils n\rquote avaient rien \'e0 d\'e9sapprendre\~; et c\rquote \'e9tait toujours autant d\rquote argent et de temps \'e9pargn\'e9s.
+\par
+\par MOI. \endash Comment faisiez-vous\~?
+\par
+\par LUI. \endash Comme ils font tous. J\rquote arrivais. Je me jetais dans une chaise\~: \'ab\~Que le temps est mauvais\~! que le pav\'e9 est fatigant\~!\~\'bb Je bavardais quelques nouvelles\~: \'ab\~Mademoiselle Lemierre devait faire un r\'f4
+le de vestale dans l\rquote op\'e9ra nouveau. Mais elle est grosse pour la seconde fois. On ne sait qui la doublera. Mademoiselle Arnould vient de quitter son petit comte. On dit qu\rquote elle est en n\'e9gociation avec
+ Bertin. Le petit comte a pourtant trouv\'e9 la porcelaine de monsieur de Montamy. Il y avait au dernier Concert des amateurs, une Italienne qui a chant\'e9 comme un ange. C\rquote est un rare corps que ce Pr\'e9
+ville. Il faut le voir dans le Mercure galant\~; l\rquote endroit de l\rquote \'e9nigme est impayable. Cette pauvre Dumesnil ne sait plus ni ce qu\rquote elle dit ni ce qu\rquote elle fait. Allons, Mademoiselle\~; prenez votre livre.\~\'bb
+ Tandis que Mademoiselle, qui ne se presse pas, cherche son livre qu\rquote elle a \'e9gar\'e9, qu\rquote on appelle une femme de chambre, qu\rquote on gronde, je continue, \'ab\~La Clairon est vraiment incompr\'e9hensible. On parle d\rquote
+un mariage fort saugrenu. C\rquote est celui de mademoiselle, comment l\rquote appelez-vous\~? une petite cr\'e9ature qu\rquote il entretenait, \'e0 qui il a fait deux ou trois enfants, qui avait \'e9t\'e9 entretenue par tant d\rquote autres. \endash
+ Allons, Rameau\~; cela ne se peut, vous radotez. \endash Je ne radote point. On dit m\'eame que la chose est faite. Le bruit court que de Voltaire est mort. Tant mieux. \endash Et pourquoi tant mieux\~? \endash C\rquote est qu\rquote
+il va nous donner quelque bonne folie. C\rquote est son usage que de mourir une quinzaine auparavant.\~\'bb Que vous dirai-je encore\~? Je disais quelques polissonneries, que je rapportais des maisons o\'f9 j\rquote avais \'e9t\'e9\~
+; car nous sommes tous, grands colporteurs. Je faisais le fou. On m\rquote \'e9coutait. On riait. On s\rquote \'e9criait, \'ab\~il est toujours charmant\~\'bb. Cependant, le livre de Mademoiselle s\rquote \'e9tait enfin retrouv\'e9 sous un fauteuil o\'f9
+ il avait \'e9t\'e9 tra\'een\'e9, m\'e2chonn\'e9, d\'e9chir\'e9, par un jeune doguin ou par un petit chat. Elle se mettait \'e0 son clavecin. D\rquote abord elle y faisait du bruit, toute seule. Ensuite, je m\rquote approchais, apr\'e8s avoir fait \'e0
+ la m\'e8re un signe d\rquote approbation. La m\'e8re\~: \'ab\~Cela ne va pas mal\~; on n\rquote aurait qu\rquote \'e0 vouloir\~; mais on ne veut pas. On aime mieux perdre son temps \'e0 jaser, \'e0 chiffonner, \'e0 courir, \'e0 je ne sais quoi. Vous n
+\rquote \'eates pas sit\'f4t parti que le livre est ferm\'e9, pour ne le rouvrir qu\rquote \'e0 votre retour. Aussi vous ne la grondez jamais\'85\~\'bb
+\par
+\par Cependant comme il fallait faire quelque chose, je lui prenais les mains que je lui pla\'e7ais autrement. Je me d\'e9pitais. le criais \'ab\~Sol, sol, sol\~; Mademoiselle, c\rquote est un sol.\~\'bb La m\'e8re\~: \'ab\~Mademoiselle, est-ce que vous n
+\rquote avez point d\rquote oreille\~? Moi qui ne suis pas au clavecin, et qui ne vois pas sur votre livre, je sens qu\rquote il faut un sol. Vous donnez une peine infinie \'e0 Monsieur. Je ne con\'e7ois pas sa patience. Vous ne retenez rien de ce qu
+\rquote il vous dit. Vous n\rquote avancez point\'85\~\'bb Alors je rabattais un peu les coups, et hochant de la t\'eate, je disais, \'ab\~Pardonnez-moi, Madame, pardonnez-moi. Cela pourrait aller mieux, si Mademoiselle voulait\~; si elle \'e9
+tudiait un peu\~; mais cela ne va pas mal.\~\'bb La m\'e8re\~: \'ab\~A votre place, je la tiendrais un an sur la m\'eame pi\'e8ce. \endash Oh pour cela, elle n\rquote en sortira pas qu\rquote elle ne soit au-dessus de toutes les difficult\'e9s\~
+; et cela ne sera pas si long que Madame le croit.\~\'bb La m\'e8re\~: \'ab\~Monsieur Rameau, vous la flattez\~; vous \'eates trop bon. Voil\'e0 de sa le\'e7on la seule chose qu\rquote elle retiendra et qu\rquote elle saura bien me r\'e9p\'e9ter dans l
+\rquote occasion.\~\'bb\endash L\rquote heure se passait. Mon \'e9coli\'e8re me pr\'e9sentait le petit cachet, avec la gr\'e2ce du bras et la r\'e9v\'e9rence qu\rquote elle avait apprise du ma\'eetre \'e0
+ danser. Je le mettais dans ma poche, pendant que la m\'e8re disait\~: \'ab\~Fort bien, Mademoiselle. Si Javillier \'e9tait l\'e0, il vous applaudirait.\~\'bb Je bavardais encore un moment par biens\'e9ance\~; je disparaissais ensuite, et voil\'e0 ce qu
+\rquote on appelait alors une le\'e7on d\rquote accompagnement.
+\par
+\par MOI. \endash Et aujourd\rquote hui, c\rquote est donc autre chose.
+\par
+\par LUI. \endash Vertudieu, je le crois. J\rquote arrive. Je suis grave. Je me h\'e2te d\rquote \'f4ter mon manchon. J\rquote ouvre le clavecin. J\rquote essaie les touches. Je suis toujours press\'e9\~: si l\rquote
+on me fait attendre un moment, je crie comme si l\rquote on me volait un \'e9cu. Dans une heure d\rquote ici, il faut que je sois l\'e0\~; dans deux heures, chez madame la duchesse une telle. Je suis attendu \'e0 d\'eener chez une belle marquise\~
+; et au sortir de l\'e0, c\rquote est un concert chez monsieur le baron de Bacq, rue Neuve-des-Petits-Champs.
+\par
+\par MOI. \endash Et cependant vous n\rquote \'eates attendu nulle part\~?
+\par
+\par LUI. \endash Il est vrai.
+\par
+\par MOI. \endash Et pourquoi employer toutes ces petites viles ruses-l\'e0\~?
+\par
+\par LUI. \endash Viles\~? et pourquoi, s\rquote il vous pla\'eet\~? Elles sont d\rquote usage dans mon \'e9tat. Je ne m\rquote avilis point en faisant comme tout le monde. Ce n\rquote est pas moi qui les ai invent\'e9
+es. Et je serais bizarre et maladroit de ne pas m\rquote y conformer. Vraiment, je sais bien que si vous allez appliquer \'e0 cela certains principes g\'e9n\'e9raux de je ne sais quelle morale qu\rquote ils ont tous \'e0 la bouche, et qu\rquote aucun d
+\rquote eux ne pratique, il se trouvera que ce qui est blanc sera noir, et que ce qui est noir sera blanc. Mais, monsieur le philosophe, il y a une conscience g\'e9n\'e9rale. Comme il y une grammaire g\'e9n\'e9rale\~
+; et puis des exceptions dans chaque langue que vous appelez, je crois, vous autres savants, des\'85 aidez-moi donc\'85 des\'85
+\par
+\par MOI. \endash Idiotismes.
+\par
+\par LUI. \endash Tout juste. Eh bien, chaque \'e9tat a ses exceptions \'e0 la conscience g\'e9n\'e9rale auxquelles je donnerais volontiers le nom d\rquote idiotismes de m\'e9tier.
+\par
+\par MOI. \endash J\rquote entends. Fontenelle parle bien, \'e9crit bien quoique son style fourmille d\rquote idiotismes fran\'e7ais.
+\par
+\par LUI. \endash Et le souverain, le ministre, le financier, le magistrat, le militaire, l\rquote homme de lettres, l\rquote avocat, le procureur, le commer\'e7ant, le banquier, l\rquote artisan, le ma\'eetre \'e0 chanter, le ma\'eetre \'e0
+ danser, sont de fort honn\'eates gens, quoique leur conduite s\rquote \'e9carte en plusieurs points de la conscience g\'e9n\'e9rale, et soit remplie d\rquote idiotismes moraux. Plus l\rquote institution des choses est ancienne, plus il y a d\rquote
+idiotismes\~; plus les temps sont malheureux, plus les idiotismes se multiplient. Tant vaut l\rquote homme, tant vaut le m\'e9tier\~; et r\'e9ciproquement, \'e0 la fin, tant vaut le m\'e9tier, tant vaut l\rquote homme. On fait donc valoir le m\'e9
+tier tant qu\rquote on peut.
+\par
+\par MOI. \endash Ce que je con\'e7ois clairement \'e0 tout cet entortillage, c\rquote est qu\rquote il y a peu de m\'e9tiers honn\'eatement exerc\'e9s, ou peu d\rquote honn\'eates gens dans leurs m\'e9tiers.
+\par
+\par LUI. \endash Bon, il n\rquote y en a point\~; mais en revanche, il y a peu de fripons hors de leur boutique\~; et tout irait assez bien, sans un certain nombre de gens qu\rquote
+on appelle assidus, exacts, remplissant rigoureusement leurs devoirs, stricts, ou ce qui revient au m\'eame toujours dans leurs boutiques, et faisant leur m\'e9tier depuis le matin jusqu\rquote
+au soir, et ne faisant que cela. Aussi sont-ils les seuls qui deviennent opulents et qui soient estim\'e9s.
+\par
+\par MOI. \endash A force d\rquote idiotismes.
+\par
+\par LUI. \endash C\rquote est cela. Je vois que vous m\rquote avez compris. Or donc un idiotisme de presque tous les \'e9tats, car il y en a de communs \'e0 tous les pays, \'e0 tous les temps, comme il y a des sottises communes\~
+; un idiotisme commun est de se procurer le plus de pratiques que l\rquote on peut\~; une sottise commune est de croire que le plus habile est celui qui en a le plus. Voil\'e0 deux exceptions \'e0 la conscience g\'e9n\'e9
+rale auxquelles il faut se plier. C\rquote est une esp\'e8ce de cr\'e9dit. Ce n\rquote est rien en soi\~; mais cela vaut par l\rquote opinion. On a dit que bonne renomm\'e9e valait mieux que ceinture dor\'e9e. Cependant qui a bonne renomm\'e9e n\rquote
+a pas ceinture dor\'e9e\~; et je vois qu\rquote aujourd\rquote hui qui a ceinture dor\'e9e ne manque gu\'e8re de renomm\'e9e. Il faut, autant qu\rquote il est possible, avoir le renom et la ceinture. Et c\rquote est mon objet, lorsque je me fais valo
+ir par ce que vous qualifiez d\rquote adresses viles, d\rquote indignes petites ruses. le donne ma le\'e7on, et je la donne bien\~; voil\'e0 la r\'e8gle g\'e9n\'e9rale. le fais croire que j\rquote en ai plus \'e0 donner que la journ\'e9e n\rquote a d
+\rquote heures, voil\'e0 l\rquote idiotisme.
+\par
+\par MOI. \endash Et la le\'e7on, vous la donnez bien.
+\par
+\par LUI. \endash Oui, pas mal, passablement. La basse fondamentale du cher oncle a bien simplifi\'e9 tout cela. Autrefois je volais l\rquote argent de mon \'e9colier\~; oui, je le volais\~; cela est s\'fbr. Aujourd\rquote
+hui, je le gagne, du moins comme les autres.
+\par
+\par MOI. \endash Et le voliez-vous sans remords\~?
+\par
+\par LUI. \endash Oh, sans remords. On dit que si un voleur vole l\rquote autre, le diable s\rquote en rie. Les parents regorgeaient d\rquote une fortune acquise, Dieu sait comment\~; c\rquote \'e9taient des gens de cour, des financiers, de gros commer\'e7
+ants, des banquiers, des gens d\rquote affaires. le les aidais \'e0 restituer, moi, et une foule d\rquote autres qu\rquote ils employaient comme moi. Dans la nature, toutes les esp\'e8ces se d\'e9vorent\~; toutes les conditions se d\'e9vorent dans la soci
+\'e9t\'e9. Nous faisons justice les uns des autres, sans que la loi s\rquote en m\'eale. La Deschamps, autrefois, aujourd\rquote hui la Guimard venge le prince du financier\~; et c\rquote est la marchande de modes, le bijoutier, le tapissier, la ling\'e8
+re, l\rquote escroc, la femme de chambre, le cuisinier, le bourrelier, qui vengent le financier de la Deschamps. Au milieu de tout cela, il n\rquote y a que l\rquote imb\'e9cile ou l\rquote oisif qui soit l\'e9s\'e9, sans avoir vex\'e9 personne\~; et c
+\rquote est fort bien fait. D\rquote o\'f9 vous voyez que ces exceptions \'e0 la conscience g\'e9n\'e9rale, ou ces idiotismes moraux dont on fait tant de bruit, sous la d\'e9nomination de tours du b\'e2ton ne sont rien\~; et qu\rquote \'e0 tout, il n
+\rquote y a que le coup d\rquote \'9cil qu\rquote il faut avoir juste.
+\par
+\par MOI. \endash J\rquote admire le v\'f4tre.
+\par
+\par LUI. \endash Et puis la mis\'e8re. La voix de la conscience et de l\rquote honneur, est bien faible, lorsque les boyaux crient. Suffit que si je deviens jamais riche, il faudra bien que je restitue, et que je suis bien r\'e9solu \'e0
+ restituer de toutes les mani\'e8res possibles, par la table, par le jeu, par le vin, par les femmes.
+\par
+\par MOI. \endash Mais j\rquote ai peur que vous ne deveniez jamais riche.
+\par
+\par LUI. \endash Moi, j\rquote en ai le soup\'e7on.
+\par
+\par MOI. \endash Mais s\rquote il en arrivait autrement, que feriez-vous\~?
+\par
+\par LUI. \endash Je ferais comme tous les gueux rev\'eatus\~; je serais le plus insolent maroufle qu\rquote on e\'fbt encore vu. C\rquote est alors que je me rappellerais tout ce qu\rquote ils m\rquote ont fait souffrir\~
+; et je leur rendrais bien les avanies qu\rquote ils m\rquote ont faites. J\rquote aime \'e0 commander, et je commanderai. J\rquote aime qu\rquote on me loue et l\rquote on me louera. J\rquote aurai \'e0
+ mes gages toute la troupe villemorienne, et je leur dirai, comme on me l\rquote a dit, \'ab\~Allons, faquins, qu\rquote on m\rquote amuse\~\'bb, et l\rquote on m\rquote amusera\~; \'ab\~qu\rquote on me d\'e9chire les honn\'eates gens\~\'bb, et on les d
+\'e9chirera, si l\rquote on en trouve encore\~; et puis nous aurons des filles, nous nous tutoierons, quand nous serons ivres, nous nous enivrerons\~; nous ferons des contes\~; nous aurons toutes sortes de travers et de vices. Cela sera d\'e9
+licieux. Nous prouverons que de Voltaire est sans g\'e9nie\~; que Buffon toujours guind\'e9 sur des \'e9chasses, n\rquote est qu\rquote un d\'e9clamateur ampoul\'e9\~; que Montesquieu n\rquote est qu\rquote un bel esprit\~; nous rel\'e9guerons d\rquote
+Alembert dans ses math\'e9matiques, nous en donnerons sur dos et ventre \'e0 tous ces petits Catons, comme vous, qui nous m\'e9prisent par envie\~; dont la modestie est le manteau de l\rquote orgueil, et dont la sobri\'e9t\'e9
+ la loi du besoin. Et de la musique\~? C\rquote est alors que nous en ferons.
+\par
+\par MOI. \endash Au digne emploi que vous feriez de la richesse, je vois combien c\rquote est grand dommage que vous soyez gueux. Vous vivriez l\'e0 d\rquote une mani\'e8re bien honorable pour l\rquote esp\'e8ce humaine, bien utile \'e0 vos concitoyens\~
+; bien glorieuse pour vous.
+\par
+\par LUI. \endash Mais je crois que vous vous moquez de moi\~; monsieur le philosophe, vous ne savez pas \'e0 qui vous vous jouez\~; vous ne vous doutez pas que dans ce moment je repr\'e9sente la partie la plus importante de la ville et de la cour. Nos opulen
+ts dans tous les \'e9tats ou se sont dit \'e0 eux-m\'eames ou ne sont pas dit les m\'eames choses que je vous ai confi\'e9es\~; mais le fait est que la vie que je m\'e8nerais \'e0 leur place est exactement la leur. Voil\'e0 o\'f9 vous en \'ea
+tes, vous autres. Vous croyez que le m\'eame bonheur est fait pour tous. Quelle \'e9trange vision\~! Le v\'f4tre suppose un certain tour d\rquote esprit romanesque que nous n\rquote avons pas\~; une \'e2me singuli\'e8re, un go\'fbt particulier. Vous d\'e9
+corez cette bizarrerie du nom de vertu\~; vous l\rquote appelez philosophie. Mais la vertu, la philosophie sont-elles faites pour tout le monde. En a qui peut. En conserve qui peut. Imaginez l\rquote univers sage et philosophe\~; convenez qu\rquote
+il serait diablement triste. Tenez, vive la philosophie\~; vive la sagesse de Salomon\~: Boire de bon vin, se gorger de mets d\'e9licats, se rouler sur de jolies femmes\~; se reposer dans des lits bien mollets. Except\'e9 cela, le reste n\rquote
+est que vanit\'e9.
+\par
+\par MOI. \endash Quoi, d\'e9fendre sa patrie\~?
+\par
+\par LUI. \endash Vanit\'e9. Il n\rquote y a plus de patrie. Je ne vois d\rquote un p\'f4le \'e0 l\rquote autre que des tyrans et des esclaves.
+\par
+\par MOI. \endash Servir ses amis\~?
+\par
+\par LUI. \endash Vanit\'e9. Est-ce qu\rquote on a des amis\~? Quand on en aurait, faudrait-il en faire des ingrats\~? Regardez-y bien, et vous verrez que c\rquote est presque toujours l\'e0 ce qu\rquote on recueille des services rendus. La reconnaissan
+ce est un fardeau\~; et tout fardeau est fait pour \'eatre secou\'e9.
+\par
+\par MOI. \endash Avoir un \'e9tat dans la soci\'e9t\'e9 et en remplir les devoirs\~?
+\par
+\par LUI. \endash Vanit\'e9. Qu\rquote importe qu\rquote on ait un \'e9tat, ou non\~; pourvu qu\rquote on soit riche\~; puisqu\rquote on ne prend un \'e9tat que pour le devenir. Remplir ses devoirs, \'e0 quoi cela m\'e8ne-t-il\~? A la jalousie, au trouble,
+\'e0 la pers\'e9cution. Est-ce ainsi qu\rquote on s\rquote avance\~? Faire sa cour, morbleu\~; faire sa cour\~; voir les grands\~; \'e9tudier leurs go\'fbts\~; se pr\'eater \'e0 leurs fantaisies\~; servir leurs vices\~; approuver leurs injustices. Voil
+\'e0 le secret.
+\par
+\par MOI. \endash Veiller \'e0 l\rquote \'e9ducation de ses enfants\~?
+\par
+\par LUI. \endash Vanit\'e9. C\rquote est l\rquote affaire d\rquote un pr\'e9cepteur.
+\par
+\par MOI. \endash Mais si ce pr\'e9cepteur, p\'e9n\'e9tr\'e9 de vos principes, n\'e9glige ses devoirs\~; qui est-ce qui en sera ch\'e2ti\'e9\~?
+\par
+\par LUI. \endash Ma foi, ce ne sera pas moi\~; mais peut-\'eatre un jour, le mari de ma fille, ou la femme de mon fils.
+\par
+\par MOI. \endash Mais si l\rquote un et l\rquote autre se pr\'e9cipitent dans la d\'e9bauche et les vices.
+\par
+\par LUI. \endash Cela est de leur \'e9tat.
+\par
+\par MOI. \endash S\rquote ils se d\'e9shonorent.
+\par
+\par LUI. \endash Quoi qu\rquote on fasse, on ne peut se d\'e9shonorer, quand on est riche.
+\par
+\par MOI. \endash S\rquote ils se ruinent.
+\par
+\par LUI. \endash Tant pis pour eux.
+\par
+\par MOI. \endash Je vois que, si vous vous dispensez de veiller \'e0 la conduite de votre femme, de vos enfants, de vos domestiques, vous pourriez ais\'e9ment n\'e9gliger vos affaires.
+\par
+\par LUI. \endash Pardonnez-moi\~; il est quelquefois difficile de trouver de l\rquote argent\~; et il est prudent de s\rquote y prendre de loin.
+\par
+\par MOI. \endash Vous donnerez peu de soins \'e0 votre femme.
+\par
+\par LUI. \endash Aucun, s\rquote il vous pla\'eet. Le meilleur proc\'e9d\'e9, je crois, qu\rquote on puisse avoir avec sa ch\'e8re moiti\'e9, c\rquote est de faire ce qui lui convient. A votre avis, la soci\'e9t\'e9
+ ne serait-elle pas fort amusante, si chacun y \'e9tait \'e0 sa chose\~?
+\par
+\par MOI. \endash Pourquoi pas\~? La soir\'e9e n\rquote est jamais plus belle pour moi que quand je suis content de ma matin\'e9e.
+\par
+\par LUI. \endash Et pour moi aussi.
+\par
+\par MOI. \endash Ce qui rend les gens du monde si d\'e9licats sur leurs amusements, c\rquote est leur profonde oisivet\'e9.
+\par
+\par LUI. \endash Ne croyez pas cela. Ils s\rquote agitent beaucoup.
+\par
+\par MOI. \endash Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se d\'e9lassent jamais.
+\par
+\par LUI. \endash Ne croyez pas cela. Ils sont sans cesse exc\'e9d\'e9s.
+\par
+\par MOI. \endash Le plaisir est toujours une affaire pour eux, et jamais un besoin.
+\par
+\par LUI. \endash Tant mieux, le besoin est toujours une peine
+\par
+\par MOI. \endash Ils usent tout. Leur \'e2me s\rquote h\'e9b\'e8te. L\rquote ennui s\rquote en empare. Celui qui leur \'f4terait la vie, au milieu de leur abondance accablante, les servirait. C\rquote est qu\rquote
+ils ne connaissent du bonheur que la partie qui s\rquote \'e9mousse le plus vite. le ne m\'e9prise pas les plaisirs des sens. l\rquote ai un palais aussi, et il est flatt\'e9 d\rquote un mets d\'e9licat, ou d\rquote un vin d\'e9licieux. l\rquote ai un c
+\'9cur et des yeux\~; et j\rquote aime \'e0 voir une jolie femme. J\rquote aime \'e0 sentir sous ma main la fermet\'e9 et l\'e0 rondeur de sa gorge\~; \'e0 presser ses l\'e8vres des miennes\~; \'e0 puiser la volupt\'e9 dans ses regards, et \'e0 en expi
+rer entre ses bras. Quelquefois avec mes amis, une partie de d\'e9bauche, m\'eame un peu tumultueuse, ne me d\'e9pla\'eet pas. Mais je ne vous dissimulerai pas, il m\rquote est infiniment plus doux encore d\rquote avoir secouru le malheureux, d\rquote
+avoir termin\'e9 une affaire \'e9pineuse, donn\'e9 un conseil salutaire, fait une lecture agr\'e9able\~; une promenade avec un homme ou une femme ch\'e8re \'e0 mon c\'9cur\~; pass\'e9 quelques heures instructives avec mes enfants, \'e9
+crit une bonne page, rempli les devoirs de mon \'e9tat\~; dit \'e0 celle que j\rquote aime quelques choses tendres et douces qui am\'e8nent ses bras autour de mon col. Je connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout ce que je poss\'e8de. C
+\rquote est un sublime ouvrage que Mahomet\~; j\rquote aimerais mieux avoir r\'e9habilit\'e9 la m\'e9moire des Calas. Un homme de ma connaissance s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9 \'e0 Carthag\'e8ne. C\rquote \'e9tait un cadet de famille, dans un pays o\'f9
+ la coutume transf\'e8re tout le bien aux a\'een\'e9s. L\'e0 il apprend que son a\'een\'e9, enfant g\'e2t\'e9, apr\'e8s avoir d\'e9pouill\'e9 son p\'e8re et sa m\'e8re, trop faciles, de tout ce qu\rquote ils poss\'e9daient, les avait expuls\'e9
+s de leur ch\'e2teau, et que les bons vieillards languissaient indigents, dans une petite ville de la province. Que fait alors ce cadet qui, trait\'e9 durement par ses parents, \'e9tait all\'e9 tenter la fortune au loin, il leur envoie des secours\~
+; il se h\'e2te d\rquote arranger ses affaires. Il revient opulent. Il ram\'e8ne son p\'e8re et sa m\'e8re dans leur domicile. Il marie ses s\'9curs. Ah, mon cher Rameau\~; cet homme regardait cet intervalle, comme le plus heureux de sa vie. C\rquote
+est les larmes aux yeux qu\rquote il m\rquote en parlait\~: et moi, je sens en vous faisant ce r\'e9cit, mon c\'9cur se troubler de joie, et le plaisir me couper la parole.
+\par
+\par LUI. \endash Vous \'eates des \'eatres bien singuliers\~!
+\par
+\par MOI. \endash Vous \'eates des \'eatres bien \'e0 plaindre, si vous n\rquote imaginez pas qu\rquote on s\rquote est \'e9lev\'e9 au-dessus du sort, et qu\rquote il est impossible d\rquote \'eatre malheureux, \'e0 l\rquote
+abri de deux belles actions, telles que celle-ci.
+\par
+\par LUI. \endash Voil\'e0 une esp\'e8ce de f\'e9licit\'e9 avec laquelle j\rquote aurai de la peine \'e0 me familiariser, car on la rencontre rarement. Mais \'e0 votre compte, il faudrait donc \'eatre d\rquote honn\'eates gens\~?
+\par
+\par MOI. \endash Pour \'eatre heureux\~? Assur\'e9ment.
+\par
+\par LUI. \endash Cependant, je vois une infinit\'e9 d\rquote honn\'eates gens qui ne sont pas heureux\~; et une infinit\'e9 de gens qui sont heureux sans \'eatre honn\'eates.
+\par
+\par MOI. \endash Il vous semble.
+\par
+\par LUI. \endash Et n\rquote est-ce pas pour avoir eu du sens commun et de la franchise un moment, que je ne sais o\'f9 aller souper ce soir\~?
+\par
+\par MOI. \endash H\'e9 non, c\rquote est pour n\rquote en avoir pas toujours eu. C\rquote est pour n\rquote avoir pas senti de bonne heure qu\rquote il fallait d\rquote abord se faire une ressource ind\'e9pendante de la servitude.
+\par
+\par LUI. \endash Ind\'e9pendante ou non, celle que je me suis faite est au moins la plus ais\'e9e. Et de faire ce que vous ne d\'e9sapprouvez pas au simple, et ce qui me r\'e9pugne un peu au figur\'e9\~?
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est mon avis.
+\par
+\par LUI. \endash Ind\'e9pendamment de cette m\'e9taphore qui me d\'e9pla\'eet dans ce moment, et qui ne me d\'e9plaira pas dans un autre.
+\par
+\par MOI. \endash Quelle singularit\'e9\~!
+\par
+\par LUI. \endash Il n\rquote y a rien de singulier \'e0 cela. Je veux bien \'eatre abject, mais je veux que ce soit sans contrainte. Je veux bien descendre de ma dignit\'e9\'85 Vous riez\~?
+\par
+\par MOI. \endash Oui, votre dignit\'e9 me fait rire.
+\par
+\par LUI. \endash Chacun a la sienne\~; je veux bien oublier la mienne, mais \'e0 ma discr\'e9tion, et non \'e0 l\rquote ordre d\rquote autrui. Faut-il qu\rquote on puisse me dire\~: rampe, et que je sois oblig\'e9 de ramper\~? C\rquote est l\rquote
+allure du ver\~; c\rquote est mon allure\~; nous la suivons l\rquote un et l\rquote autre, quand on nous laisse aller\~; mais nous nous redressons, quand on nous marche sur la queue. On m\rquote a march\'e9
+ sur la queue, et je me redresserai. Et puis vous n\rquote avez pas d\rquote id\'e9e de la p\'e9taudi\'e8re dont il s\rquote agit. Imaginez un m\'e9lancolique et maussade personnage, d\'e9vor\'e9 de vapeurs, envelopp\'e9
+ dans deux ou trois tours de robe de chambre\~; qui se d\'e9pla\'eet \'e0 lui-m\'eame, \'e0 qui tout d\'e9pla\'eet\~; qu\rquote on fait \'e0 peine sourire, en se disloquant le corps et l\rquote esprit, en cent mani\'e8res diverses\~; qui consid\'e8
+re froidement les grimaces plaisantes de mon visage, et celles de mon jugement qui sont plus plaisantes encore\~; car entre nous, ce p\'e8re No\'ebl, ce vilain b\'e9n\'e9dictin si renomm\'e9 pour les grimaces\~; malgr\'e9 ses succ\'e8s \'e0 la Cour, n
+\rquote est, sans me vanter ni lui non plus, \'e0 comparaison de moi, qu\rquote un polichinelle de bois. J\rquote ai beau me tourmenter pour atteindre au sublime des Petites-Maisons, rien n\rquote y fait. Rira-t-il\~? ne rira-t-il pas\~? Voil\'e0
+ ce que je suis forc\'e9 de me dire au milieu de mes contorsions\~; et vous pouvez juger combien cette incertitude nuit au talent. Mon hypocondre, la t\'eate renfonc\'e9e dans un bonnet de nuit qui lui couvre les yeux, a l\rquote air d\rquote
+une pagode immobile \'e0 laquelle on aurait attach\'e9 un fil au menton, d\rquote o\'f9 il descendrait jusque sous son fauteuil. On attend que le fil se tire, et il ne se tire point\~; ou s\rquote il arrive que la m\'e2choire s\rquote entrouvre, c\rquote
+est pour articuler un mot d\'e9solant, un mot qui vous apprend que vous n\rquote avez point \'e9t\'e9 aper\'e7u, et que toutes vos singeries sont perdues\~; ce mot est la r\'e9ponse \'e0 une question que vous lui aurez faite il y a quatre jours\~
+; ce mot dit, le ressort masto\'efde se d\'e9tend et la m\'e2choire se referme\'85
+\par
+\par Puis il se mit \'e0 contrefaire son homme\~; il s\rquote \'e9tait plac\'e9 dans une chaise, la t\'eate fixe, le chapeau jusque sur ses paupi\'e8res, les yeux \'e0 demi clos, les bras pendants, remuant sa m\'e2choire, comme un automate, et disant\~:
+\par
+\par \'ab\~Oui, vous avez raison, Mademoiselle. Il faut mettre de la finesse l\'e0.\~\'bb C\rquote est que cela d\'e9cide\~; que cela d\'e9cide toujours, et sans appel\~; le soir, le matin, \'e0 la toilette, \'e0 d\'eener, au caf\'e9\~; au jeu, au th\'e9\'e2
+tre, \'e0 souper, au lit, et Dieu me le pardonne, je crois entre les bras de sa ma\'eetresse Je ne suis pas \'e0 port\'e9e d\rquote entendre ces derni\'e8res d\'e9cisions-ci\~; mais je suis diablement las des autres. Triste, obscur, et tranch\'e9
+, comme le destin\~; tel est notre patron.
+\par
+\par Vis-\'e0-vis, c\rquote est une b\'e9gueule qui joue l\rquote importance \'e0 qui l\rquote on se r\'e9soudrait \'e0 dire qu\rquote elle est jolie, parce qu\rquote elle l\rquote est encore\~; quoiqu\rquote elle ait sur le visage quelques gales par-ci par-l
+\'e0, et qu\rquote elle courre apr\'e8s le volume de Madame Bouvillon. J\rquote aime les chairs, quand elles sont belles\~; mais aussi trop est trop\~; et le mouvement est si essentiel \'e0 la mati\'e8re\~! Item, elle est plus m\'e9chante plus fi\'e8re
+et plus b\'eate qu\rquote une oie. Item, elle veut avoir d\'e9 l\rquote esprit. Item, il faut lui persuader qu\rquote on lui en croit comme \'e0 personne. Item, cela ne sait rien, et cela d\'e9cide aussi. Item, il faut applaudir \'e0 ces d\'e9
+cisions, des pieds et des mains, sauter d\rquote aise, se transir d\rquote admiration que cela est beau, d\'e9licat, bien dit, finement vu, singuli\'e8rement senti. O\'f9 les femmes prennent-elles cela\~? Sans \'e9tude, par la seule force de l\rquote
+instinct, par la seule lumi\'e8re naturelle cela tient du prodige. Et puis qu\rquote on vienne nous dire que l\rquote exp\'e9rience, l\rquote \'e9tude, la r\'e9flexion, l\rquote \'e9ducation y font quelque chose, et autres pareilles sottises\~
+; et pleurer de joie. Dix fois dans la journ\'e9e, se courber, un genou fl\'e9chi en devant, l\rquote autre jambe tir\'e9e en arri\'e8re. Les bras \'e9tendus vers la d\'e9esse, chercher son d\'e9sir dans ses yeux, rester suspendu \'e0 sa l\'e8
+vre, attendre son ordre et partir comme un \'e9clair. Qui est-ce qui peut s\rquote assujettir \'e0 un r\'f4le pareil, si ce n\rquote est le mis\'e9rable qui trouve l\'e0, deux ou trois fois la semaine, de quoi calmer la tribulation de ses intestins\~
+? Que penser des autres, tels que le Palissot, le Fr\'e9ron, les Poinsinets, le Baculard qui ont quelque chose, et dont les bassesses ne peuvent s\rquote excuser par le borborygme d\rquote un estomac qui souffre\~?
+\par
+\par MOI. \endash Je ne vous aurais jamais cru si difficile.
+\par
+\par LUI. \endash Je ne le suis pas. Au commencement je voyais faire les autres, et je faisais comme eux, m\'eame un peu mieux\~; parce que je suis plus franchement impudent, meilleur com\'e9dien, plus affam\'e9, fourni de meilleurs poumons. le descends appar
+emment en droite ligne du fameux Stentor.
+\par
+\par Et pour me donner une juste id\'e9e de la force de ce visc\'e8re, il se mit \'e0 tousser d\rquote une violence \'e0 \'e9branler les vitres du caf\'e9, et \'e0 suspendre l\rquote attention des joueurs d\rquote \'e9checs.
+\par
+\par MOI. \endash Mais \'e0 quoi bon ce talent\~?
+\par
+\par LUI. \endash Vous ne le devinez pas\~?
+\par
+\par MOI. \endash Non. le suis un peu born\'e9.
+\par
+\par LUI. \endash Supposez la dispute engag\'e9e et la victoire incertaine\~: je me l\'e8ve, et d\'e9ployant mon tonnerre, je dis\~: \'ab\~Cela est, comme Mademoiselle l\rquote assure. C\rquote est l\'e0 ce qui s\rquote appelle juger. Je le donne en cent \'e0
+ tous nos beaux esprits. L\rquote expression est de g\'e9nie.\~\'bb Mais il ne faut pas toujours approuver de la m\'eame mani\'e8re. On serait monotone. On aurait l\rquote air faux. On deviendrait insipide. On ne se sauve de l\'e0 que par du jugement
+, de la f\'e9condit\'e9\~: il faut savoir pr\'e9parer et placer ces tons majeurs et p\'e9remptoires, saisir l\rquote occasion et le moment\~; lors par exemple, qu\rquote il y a partage entre les sentiments\~; que la dispute s\rquote est \'e9lev\'e9e \'e0
+ son dernier degr\'e9 de violence\~; qu\rquote on ne s\rquote entend plus\~; que tous parlent \'e0 la fois\~; il faut \'eatre plac\'e9 \'e0 l\rquote \'e9cart, dans l\rquote angle de l\rquote appartement le plus \'e9loign\'e9 du champ de bataille, avoir pr
+\'e9par\'e9 son explosion par un long silence, et tomber subitement comme une comminge, au milieu des contendants. Personne n\rquote a eu cet art comme moi. Mais o\'f9 je suis surprenant, c\rquote est dans l\rquote oppos\'e9\~; j\rquote
+ai des petits tons que j\rquote accompagne d\rquote un sourire\~; une vari\'e9t\'e9 infinie de mines approbatives\~: l\'e0, le nez, la bouche, le front, les yeux entrent en jeu\~; j\rquote ai une souplesse de reins\~; une mani\'e8re de contourner l
+\rquote \'e9pine du dos, de hausser ou de baisser les \'e9paules, d\rquote \'e9tendre les doigts, d\rquote incliner la t\'eate, de fermer les yeux, et d\rquote \'eatre stup\'e9fait, comme si j\rquote avais entendu descendre du ciel une voix ang\'e9
+lique et divine. C\rquote est l\'e0 ce qui flatte. le ne sais si vous saisissez bien toute l\rquote \'e9nergie de cette derni\'e8re attitude-l\'e0. le ne l\rquote ai point invent\'e9e, mais personne ne m\rquote a surpass\'e9 dans l\rquote ex\'e9
+cution. Voyez. Voyez.
+\par
+\par MOI. \endash Il est vrai que cela est unique.
+\par
+\par LUI. \endash Croyez-vous qu\rquote il y ait cervelle de femme un peu vaine qui tienne \'e0 cela\~?
+\par
+\par MOI. \endash Non. Il faut convenir que vous avez port\'e9 le talent de faire des fous, et de s\rquote avilir aussi loin qu\rquote il est possible.
+\par
+\par LUI. \endash Ils auront beau faire, tous tant qu\rquote ils sont, ils n\rquote en viendront jamais l\'e0. Le meilleur d\rquote entre eux, Palissot, par exemple, ne sera jamais qu\rquote un bon \'e9colier. Mais si ce r\'f4le amuse d\rquote abord, et si l
+\rquote on go\'fbte quelque plaisir \'e0 se moquer en dedans, de la b\'eatise de ceux qu\rquote on enivre, \'e0 la longue cela ne pique plus\~; et puis apr\'e8s un certain nombre de d\'e9couvertes, on est forc\'e9 de se r\'e9p\'e9ter. L\rquote esprit et l
+\rquote art ont leurs limites. Il n\rquote y a que Dieu ou quelques g\'e9nies rares pour qui la carri\'e8re s\rquote \'e9tend, \'e0 mesure qu\rquote ils y avancent. Bouret en est un peut-\'eatre. Il y a de celui-ci des traits qui m\rquote en donnent, \'e0
+ moi, oui \'e0 moi-m\'eame, la plus sublime id\'e9e. Le petit chien, le Livre de la F\'e9licit\'e9 les flambeaux sur la route de Versailles sont de ces choses qui me confondent et m\rquote humilient. Ce serait capable de d\'e9go\'fbter du m\'e9tier.
+
+\par
+\par MOI. \endash Que voulez-vous dire avec votre petit chien\~?
+\par
+\par LUI. \endash D\rquote o\'f9 venez-vous donc\~? Quoi, s\'e9rieusement vous ignorez comment cet homme rare s\rquote y prit pour d\'e9tacher de lui et attacher au garde des sceaux un petit chien qui plaisait \'e0 celui-ci\~?
+\par
+\par MOI. \endash Je l\rquote ignore, je le confesse.
+\par
+\par LUI. \endash Tant mieux. C\rquote est une des plus belles choses qu\rquote on ait imagin\'e9es\~; toute l\rquote Europe en a \'e9t\'e9 \'e9merveill\'e9e, et il n\rquote y a pas un courtisan dont elle n\rquote ait excit\'e9 l\rquote
+envie. Vous qui ne manquez pas de sagacit\'e9, voyons comment vous vous y seriez pris \'e0 sa place. Songez que Bouret \'e9tait aim\'e9 de son chien. Songez que le v\'eatement bizarre du ministre effrayait le petit animal. Songez qu\rquote il n\rquote
+avait que huit jours pour vaincre les difficult\'e9s. Il faut conna\'eetre toutes les conditions du probl\'e8me, pour bien sentir le m\'e9rite de la solution. Eh bien\~?
+\par
+\par MOI. \endash Eh bien, il faut que je vous avoue que dans ce genre, les choses les plus faciles m\rquote embarrasseraient.
+\par
+\par LUI. \endash \'c9coutez, me dit-il, en me frappant un petit coup sur l\rquote \'e9paule, car il est familier\~; \'e9coutez et admirez. Il se fait faire un masque qui ressemble au garde des sceaux\~; il emprunte d\rquote
+un valet de chambre la volumineuse simarre. Il se couvre le visage du masque. Il endosse la simarre. Il appelle son chien\~; il le caresse. Il lui donne la gimblette. Puis tout \'e0 coup, changeant de d\'e9coration, ce n\rquote
+est plus le garde des sceaux\~; c\rquote est Bouret qui appelle son chien et qui le fouette. En moins de deux ou trois jours de cet exercice continu\'e9 du matin au soir, le chien sait fuir Bouret le fermier g\'e9n\'e9ral, et courir \'e0
+ Bouret le garde des sceaux. Mais je suis trop bon. Vous \'eates un profane qui ne m\'e9ritez pas d\rquote \'eatre instruit des miracles qui s\rquote op\'e8rent \'e0 c\'f4t\'e9 de vous.
+\par
+\par MOI. \endash Malgr\'e9 cela, je vous prie, le livre, les flambeaux\~?
+\par
+\par LUI. \endash Non, non. Adressez-vous aux pav\'e9s qui vous diront ces choses-l\'e0\~; et profitez de la circonstance qui nous a rapproch\'e9s, pour apprendre des choses que personne ne sait que moi.
+\par
+\par MOI. \endash Vous avez raison.
+\par
+\par LUI. \endash Emprunter la robe et la perruque, j\rquote avais oubli\'e9 la perruque, du garde des sceaux\~! Se faire un masque qui lui ressemble\~! Le masque surtout me tourne la t\'eate. Aussi cet homme jouit-il de la plus haute consid\'e9
+ration. Aussi poss\'e8de-t-il des millions. Il y a des croix de Saint-Louis qui n\rquote ont pas de pain\~; aussi pourquoi courir apr\'e8s la croix, au hasard de se faire \'e9chiner, et ne pas se tourner vers un \'e9tat sans p\'e9
+ril qui ne manque jamais sa r\'e9compense\~? Voil\'e0 ce qui s\rquote appelle aller au grand. Ce\rquote mod\'e8les-l\'e0 sont d\'e9courageants. On a piti\'e9 de soi\~; et l\rquote on s\rquote ennuie. Le masque\~! le masque\~
+! Je donnerais un de mes doigts, pour avoir trouv\'e9 le masque.
+\par
+\par MOI. \endash Mais avec cet enthousiasme pour les belles choses, et cette fertilit\'e9 de g\'e9nie que vous poss\'e9dez, est-ce que vous n\rquote avez rien invent\'e9\~?
+\par
+\par LUI. \endash Pardonnez-moi\~; par exemple, l\rquote attitude admirative du dos dont je vous ai parl\'e9\~; je la regarde comme mienne, quoiqu\rquote elle puisse peut-\'eatre m\rquote \'eatre contest\'e9e par des envieux. Je crois bien qu\rquote on l
+\rquote a employ\'e9e auparavant\~; mais qui est-ce qui a senti combien elle \'e9tait commode pour rire en dessous de l\rquote impertinent qu\rquote on admirait\~? J\rquote ai plus de cent fa\'e7ons d\rquote entamer la s\'e9duction d\rquote
+une jeune fille, \'e0 c\'f4t\'e9 de sa m\'e8re, sans que celle-ci s\rquote en aper\'e7oive, et m\'eame de la rendre complice. A peine entrais-je dans la carri\'e8re que je d\'e9daignai toutes les mani\'e8res vulgaires de glisser un billet doux. J\rquote
+ai dix moyens de me le faire arracher, et parmi ces moyens, j\rquote ose me flatter qu\rquote il y en a de nouveaux. Je poss\'e8de surtout le talent d\rquote encourager un jeune homme timide, j\rquote en ai fait r\'e9ussir qui n\rquote avaient ni e
+sprit ni figure. Si cela \'e9tait \'e9crit je crois qu\rquote on m\rquote accorderait quelque g\'e9nie.
+\par
+\par MOI. \endash Vous ferait un honneur singulier\~?
+\par
+\par LUI. \endash Je n\rquote en doute pas.
+\par
+\par MOI. \endash A votre place, je jetterais ces choses-l\'e0 sur le papier. Ce serait dommage qu\rquote elles se perdissent.
+\par
+\par LUI. \endash Il est vrai\~; mais vous ne soup\'e7onnez pas combien je fais peu de cas de la m\'e9thode et des pr\'e9ceptes. Celui qui a besoin d\rquote un protocole n\rquote ira jamais loin. Les g\'e9nies lisent peu, pratiquent beaucoup, et se font d
+\rquote eux-m\'eames. Voyez C\'e9sar, Turenne, Vauban, la marquise de Tencin, son fr\'e8re le cardinal, et le secr\'e9taire de celui-ci l\rquote abb\'e9 Trublet. Et Bouret\~? qui est-ce qui a donn\'e9 des le\'e7ons \'e0 Bouret\~? personne. C\rquote
+est la nature qui forme ces hommes rares-l\'e0. Croyez-vous que l\rquote histoire du chien et du masque soit \'e9crite quelque part\~?
+\par
+\par MOI. \endash Mais \'e0 vos heures perdues\~; lorsque l\rquote angoisse de votre estomac vide ou la fatigue de votre estomac surcharg\'e9 \'e9loigne le sommeil\'85
+\par
+\par LUI. \endash J\rquote y penserai\~; il vaut mieux \'e9crire de grandes choses que d\rquote en ex\'e9cuter de petites. Alors l\rquote \'e2me s\rquote \'e9l\'e8ve\~; l\rquote imagination s\rquote \'e9chauffe, s\rquote enflamme et s\rquote \'e9tend\~
+; au lieu qu\rquote elle se r\'e9tr\'e9cit \'e0 s\rquote \'e9tonner aupr\'e8s de la petite Hus des applaudissements que ce sot public s\rquote obstine \'e0 prodiguer \'e0 cette minaudi\'e8re de Dangeville, qui joue si platement, qui marche presque courb
+\'e9e en deux sur la sc\'e8ne, qui a l\rquote affectation de regarder sans cesse dans les yeux de celui \'e0 qui elle parle, et de jouer en dessous, et qui prend elle-m\'eame ses grimaces pour de la finesse, son petit trotter pour de la gr\'e2ce\~; \'e0 c
+ette emphatique Clairon qui est plus maigre, plus appr\'eat\'e9e, plus \'e9tudi\'e9e, plus empes\'e9e qu\rquote on ne saurait dire. Cet imb\'e9cile parterre les claque \'e0 tout rompre, et ne s\rquote aper\'e7oit pas que nous sommes un peloton d\rquote
+agr\'e9ments\~; il est vrai que le peloton grossit un peu\~; mais qu\rquote importe\~? que nous avons la plus belle peau\~; les plus beaux yeux, le plus joli bec\~; peu d\rquote entrailles \'e0 la v\'e9rit\'e9\~; une d\'e9marche qui n\rquote est pas l\'e9
+g\'e8re, mais qui n\rquote est pas non plus aussi gauche qu\rquote on le dit. Pour le sentiment, en revanche, il n\rquote y en a aucune \'e0 qui nous ne damions le pion.
+\par
+\par MOI. \endash Comment dites-vous tout cela\~? Est-ce ironie, ou v\'e9rit\'e9\~?
+\par
+\par LUI. \endash Le mal est que ce diable de sentiment est tout en dedans, et qu\rquote il n\rquote en transpire pas une lueur au-dehors. Mais moi qui vous parle, je sais et je sais bien qu\rquote elle en a. Si ce n\rquote est pas cela pr\'e9cis\'e9ment, c
+\rquote est quelque chose comme cela. Il faut voir, quand l\rquote humeur nous prend, comme nous traitons les valets, comme les femmes de chambres sont soufflet\'e9es, comme nous menons \'e0 grands coups de pied les Parties Casuelles, pour peu qu\rquote
+elles s\rquote \'e9cartent du respect qui nous est d\'fb. C\rquote est un petit diable, vous dis-je, tout plein de sentiment et de dignit\'e9\'85 Ho, \'e7a\~; vous ne savez o\'f9 vous en \'eates, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par MOI. \endash J\rquote avoue que je ne saurais d\'e9m\'ealer si c\rquote est de bonne foi ou m\'e9chamment que vous parlez. Je suis un bon homme\~; ayez la bont\'e9 d\rquote en user avec moi plus rondement\~; et de laisser l\'e0 votre art.
+\par
+\par LUI. \endash Cela, c\rquote est ce que nous d\'e9bitons \'e0 la petite Hus, de la Dangeville et de la Clairon, m\'eal\'e9 par-ci par-l\'e0 de quelques mots qui vous donnassent l\rquote \'e9veil. Je consens que vous me preniez pour un vaurien\~
+; mais non pour un sot\~; et il n\rquote y aurait qu\rquote un sot ou un homme perdu d\rquote amour qui p\'fbt dire s\'e9rieusement tant d\rquote impertinences.
+\par
+\par MOI. \endash Mais comment se r\'e9sout-on \'e0 les dire\~?
+\par
+\par LUI. \endash Cela ne se fait pas tout d\rquote un coup\~; mais petit \'e0 petit, on y vient. Ingenii largitor venter.
+\par
+\par MOI. \endash Il faut \'eatre press\'e9 d\rquote une cruelle faim.
+\par
+\par LUI. \endash Cela se peut. Cependant, quelques fortes qu\rquote elles vous paraissent, croyez que ceux \'e0 qui elles s\rquote adressent sont plut\'f4t accoutum\'e9s \'e0 les entendre que nous \'e0 les hasarder.
+\par
+\par MOI. \endash Est-ce qu\rquote il y a l\'e0 quelqu\rquote un qui ait le courage d\rquote \'eatre de votre avis\~?
+\par
+\par LUI. \endash Qu\rquote appelez-vous quelqu\rquote un\~? C\rquote est le sentiment et le langage de toute la soci\'e9t\'e9.
+\par
+\par MOI. \endash Ceux d\rquote entre vous qui ne sont pas de grands vauriens, doivent \'eatre de grands sots.
+\par
+\par LUI. \endash Des sots l\'e0\~? Je vous jure qu\rquote il n\rquote y en a qu\rquote un\~; c\rquote est celui qui nous f\'eate, pour lui en imposer.
+\par
+\par MOI. \endash Mais comment s\rquote en laisse-t-on si grossi\'e8rement imposer\~? car enfin la sup\'e9riorit\'e9 des talents de la Dangeville et de la Clairon est d\'e9cid\'e9e.
+\par
+\par LUI. \endash On avale \'e0 pleine gorg\'e9e le mensonge qui nous flatte\~; et l\rquote on boit goutte \'e0 goutte une v\'e9rit\'e9 qui nous est am\'e8re. Et puis nous avons l\rquote air si p\'e9n\'e9tr\'e9, si vrai\~!
+\par
+\par MOI. \endash Il faut cependant que vous ayez p\'e9ch\'e9 une fois contre les principes de l\rquote art et qu\rquote il vous soit \'e9chapp\'e9 par m\'e9garde quelques-unes de ces v\'e9rit\'e9s am\'e8res qui blessent\~; car en d\'e9pit du r\'f4le mis\'e9
+rable, abject, vil, abominable que vous faites, je crois qu\rquote au fond, vous avez l\rquote \'e2me d\'e9licate.
+\par
+\par LUI. \endash Moi, point du tout. Que le diable m\rquote emporte si je sais au fond ce que je suis. En g\'e9n\'e9ral, j\rquote ai l\rquote esprit rond comme une boule, et le caract\'e8re franc comme l\rquote osier\~; jamais faux, pour peu que j\rquote
+aie int\'e9r\'eat d\rquote \'eatre vrai\~; jamais vrai pour peu que j\rquote aie int\'e9r\'eat d\rquote \'eatre faux. Je dis les choses comme elles me viennent, sens\'e9es, tant mieux\~; impertinentes, on n\rquote y prend pas garde. J\rquote
+use en plein de mon franc-parler. Je n\rquote ai pens\'e9 de ma vie ni avant que de dire, ni en disant, ni apr\'e8s avoir dit. Aussi je n\rquote offense personne.
+\par
+\par MOI. \endash Cela vous est pourtant arriv\'e9 avec les honn\'eates gens chez qui vous viviez, et qui avaient pour vous tant de bont\'e9s.
+\par
+\par LUI. \endash Que voulez-vous\~? C\rquote est un malheur\~; un mauvais moment, comme il y en a dans la vie. Point de f\'e9licit\'e9 continue\~; j\rquote \'e9
+tais trop bien. Cela ne pouvait durer. Nous avons, comme vous savez, la compagnie la plus nombreuse et la mieux choisie. C\rquote est une \'e9cole d\rquote humanit\'e9, le renouvellement de l\rquote antique hospitalit\'e9. Tous les po\'e8
+tes qui tombent, nous les ramassons. Nous e\'fbmes Palissot apr\'e8s sa Zara\~; Bret, apr\'e8s le Faux g\'e9n\'e9reux\~; tous les musiciens d\'e9cri\'e9s\~; tous les auteurs qu\rquote on ne lit point\~; toutes les actrices siffl\'e9es\~; tous les acte
+urs hu\'e9s\~; un tas de pauvres honteux, plats parasites \'e0 la t\'eate desquels j\rquote ai l\rquote honneur d\rquote \'eatre, brave chef d\rquote une troupe timide. C\rquote est moi qui les exhorte \'e0 manger la premi\'e8re fois qu\rquote
+ils viennent\~; c\rquote est moi qui demande \'e0 boire pour eux. Ils tiennent si peu de place\~! quelques jeunes gens d\'e9guenill\'e9s qui ne savent o\'f9 donner de la t\'eate, mais qui ont de la figure, d\rquote autres sc\'e9l\'e9
+rats qui cajolent le patron et qui l\rquote endorment, afin de glaner apr\'e8s lui sur la patronne. Nous paraissons gais\~; mais au fond nous avons tous de l\rquote humeur et grand app\'e9tit. Des loups ne sont pas plus affam\'e9s\~
+; des tigres ne sont pas plus cruels. Nous d\'e9vorons comme des loups, lorsque la terre a \'e9t\'e9 longtemps couverte de neige\~; nous d\'e9chirons comme des tigres, tout ce qui r\'e9ussit. Quelquefois, les cohues Bertin, Montsauge et Villemorien se r
+\'e9unissent\~; c\rquote est alors qu\rquote il se fait un beau bruit dans la m\'e9nagerie. Jamais on ne vit ensemble tant de b\'eates tristes, acari\'e2tres, malfaisantes et courrouc\'e9es. On n\rquote entend que les noms de Buffon, de D
+uclos, de Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire, de D\rquote Alembert, de Diderot, et Dieu sait de quelles \'e9pith\'e8tes ils sont accompagn\'e9s. Nul n\rquote aura de l\rquote esprit, s\rquote il n\rquote est aussi sot que nous. C\rquote est l\'e0
+ que le plan de la com\'e9die des Philosophes a \'e9t\'e9 con\'e7u\~; la sc\'e8ne du colporteur, c\rquote est moi qui l\rquote ai fournie, d\rquote apr\'e8s la Th\'e9ologie en Quenouille, Vous n\rquote \'eates pas \'e9pargn\'e9 l\'e0 plus qu\rquote
+un autre.
+\par
+\par MOI. \endash Tant mieux. Peut-\'eatre me fait-on plus d\rquote honneur que je n\rquote en m\'e9rite. Je serais humili\'e9, si ceux qui disent du mal de tant d\rquote habiles et honn\'eates gens, s\rquote avisaient de dire du bien de moi.
+\par
+\par LUI. \endash Nous sommes beaucoup, et il faut que chacun paye son \'e9cot. Apr\'e8s le sacrifice des grands animaux, nous immolons les autres.
+\par
+\par MOI. \endash Insulter la science et la vertu pour vivre, voil\'e0 du pain bien cher.
+\par
+\par LUI. \endash Je vous l\rquote ai d\'e9j\'e0 dit, nous sommes sans cons\'e9quence. Nous injurions tout le monde et nous n\rquote affligeons personne. Nous avons quelquefois le pesant abb\'e9 d\rquote Olivet, le gros abb\'e9 Le Blanc, l\rquote
+hypocrite Batteux. Le gros abb\'e9 n\rquote est m\'e9chant qu\rquote avant d\'eener. Son caf\'e9 pris il se jette dans un fauteuil, les pieds appuy\'e9s contre l\'e0 tablette de la chemin\'e9e, et s\rquote endort comme un vieux perroquet sur son b\'e2
+ton. Si le vacarme devient violent, il b\'e2ille\~; il \'e9tend ses bras\~; il frotte ses yeux, et dit\~: Eh bien, qu\rquote est-ce\~? Qu\rquote est-ce\~? \endash il s\rquote agit de savoir si Piron \'e0 plus d\rquote esprit que de Voltaire. \endash
+ Entendons-nous. C\rquote est de l\rquote esprit que vous dites\~? il ne s\rquote agit pas de go\'fbt, car du go\'fbt, votre Piron ne s\rquote en doute pas. \endash Ne s\rquote en doute pas\~? \endash Non. \endash Et puis nous voil\'e0 embarqu\'e9
+s dans une dissertation sur le go\'fbt. Alors le patron fait signe de la main qu\rquote on l\rquote \'e9coute\~; car c\rquote est surtout de go\'fbt qu\rquote il se pique.\~\'bb Le go\'fbt, dit-il\'85 le go\'fbt est une chose\'85\~\'bb
+ ma foi, je ne sais quelle chose il disait que c\rquote \'e9tait\~; ni lui, non plus.
+\par
+\par Nous avons quelquefois l\rquote ami Robb\'e9. Il nous r\'e9gale de ses contes cyniques, des miracles des convulsionnaires dont il a \'e9t\'e9 le t\'e9moin oculaire\~; et de quelques chants de son po\'e8me sur un sujet qu\rquote il conna\'eet \'e0
+ fond. Je hais ses vers\~; mais j\rquote aime \'e0 l\rquote entendre r\'e9citer. Il a l\rquote air d\rquote un \'e9nergum\'e8ne. Tous s\rquote \'e9crient autour de lui\~: \'ab\~voil\'e0 ce qu\rquote on appelle un po\'e8te\~\'bb. Entre nous, cette po\'e9
+sie-l\'e0 n\rquote est qu\rquote un charivari de toutes sortes de bruits confus, le ramage barbare des habitants de la tour de Babel.
+\par
+\par Il nous vient aussi un certain niais qui a l\rquote air plat et b\'eate, mais qui a de l\rquote esprit comme un d\'e9mon et qui est plus malin qu\rquote un vieux singe\~; c\rquote
+est une de ces figures qui appellent la plaisanterie et les nasardes, et que Dieu fit pour la correction des gens qui jugent \'e0 la mine, et \'e0 qui leur miroir aurait d\'fb apprendre qu\rquote il est aussi ais\'e9 d\rquote \'eatre un homme d\rquote
+esprit et d\rquote avoir l\rquote air d\rquote un sot que de cacher un sot sous une physionomie spirituelle. C\rquote est une l\'e2chet\'e9 bien commune que celle d\rquote immoler un bon homme \'e0 l\rquote amusement des autres. On ne manque jamais de s
+\rquote adresser \'e0 celui-ci. C\rquote est un pi\'e8ge que nous tendons aux nouveaux venus, et je n\rquote en ai presque pas vu un seul qui n\rquote y donn\'e2t.
+\par
+\par J\rquote \'e9tais quelquefois surpris de la justesse des observations de ce fou, sur les hommes et sur les caract\'e8res\~; et je le lui t\'e9moignai.
+\par
+\par C\rquote est, me r\'e9pondit-il, qu\rquote on tire parti de la mauvaise compagnie, comme du libertinage. On est d\'e9dommag\'e9 de la perte de son innocence, par celle de ses pr\'e9jug\'e9s. Dans la soci\'e9t\'e9 des m\'e9chants, o\'f9 le vice se montre
+\'e0 masque lev\'e9, on apprend \'e0 les conna\'eetre. Et puis j\rquote ai un peu lu.
+\par
+\par MOI. \endash Qu\rquote avez-vous lu\~?
+\par
+\par LUI. \endash J\rquote ai lu et je lis et relis sans cesse Th\'e9ophraste, La Bruy\'e8re et Moli\'e8re.
+\par
+\par MOI. \endash Ce sont d\rquote excellents livres.
+\par
+\par LUI. \endash Ils sont bien meilleurs qu\rquote on ne pense\~; mais qui est-ce qui sait les lire\~?
+\par
+\par MOI. \endash Tout le monde, selon la mesure de son esprit.
+\par
+\par LUI. \endash Presque personne. Pourriez-vous me dire ce qu\rquote on y cherche\~?
+\par
+\par MOI. \endash L\rquote amusement et l\rquote instruction.
+\par
+\par LUI. \endash Mais quelle instruction\~; car c\rquote est l\'e0 le point\~?
+\par
+\par MOI. \endash La connaissance de ses devoirs\~; l\rquote amour de la vertu, la haine du vice.
+\par
+\par LUI. \endash Moi, j\rquote y recueille tout ce qu\rquote il faut faire, et tout ce qu\rquote il ne faut pas dire. Ainsi quand je lis l\rquote Avare\~; je me dis\~: sois avare, si tu veux\~; mais garde-toi de parler comme l\rquote
+avare. Quand je lis le Tartuffe, je me dis\~: sois hypocrite, si tu veux\~; mais ne parle pas comme l\rquote hypocrite. Garde des vices qui te sont utiles\~; mais n\rquote en aie ni le ton ni les apparences qui te
+ rendraient ridicule. Pour se garantir de ce ton, de ces apparences, il faut les conna\'eetre. Or, ces auteurs en ont fait des peintures excellentes. le suis moi et je reste ce que je suis\~; mais j\rquote
+agis et je parle comme il convient. Je ne suis pas de ces gens qui m\'e9prisent les moralistes. Il y a beaucoup \'e0 profiter, surtout en ceux qui ont mis la morale en action. Le vice ne blesse les hommes que par intervalle. Les caract\'e8
+res apparents du vice les blessent du matin au soir. Peut-\'eatre vaudrait-il mieux \'eatre un insolent que d\rquote en avoir la physionomie\~; l\rquote insolent de caract\'e8re n\rquote insulte que de temps en temps\~; l\rquote
+insolent de physionomie insulte toujours. Au reste n\rquote allez pas imaginer que je sois le seul lecteur de mon esp\'e8ce. Je n\rquote ai d\rquote autre m\'e9rite ici, que d\rquote avoir fait par syst\'e8me, par justesse d\rquote
+esprit, par une vue raisonnable et vraie, ce que la plupart des autres font par instinct. De l\'e0 vient que leurs lectures ne les rendent pas meilleurs que moi\~; mais qu\rquote ils restent ridicules, en d\'e9pit d\rquote eux, au lieu que je
+ ne le suis que quand je veux, et que je les laisse alors loin derri\'e8re moi\~; car le m\'eame art qui m\rquote apprend \'e0 me sauver du ridicule en certaines occasions, m\rquote apprend aussi dans d\rquote autres \'e0 l\rquote attraper sup\'e9
+rieurement. Je me rappelle alors tout ce que les autres ont dit, tout ce que j\rquote ai lu, et j\rquote y ajoute tout ce qui sort de mon fonds qui est en ce genre d\rquote une f\'e9condit\'e9 surprenante.
+\par
+\par MOI. \endash Vous avez bien fait de me r\'e9v\'e9ler ces myst\'e8res\~; sans quoi, je vous aurais cru en contradiction.
+\par
+\par LUI. \endash Je n\rquote y suis point\~; car pour une fois o\'f9 il faut \'e9viter le ridicule\~; heureusement, il y en a cent o\'f9 il faut s\rquote en donner. Il n\rquote y a point de meilleur r\'f4le aupr\'e8
+s des grands que celui de fou. Longtemps il y a eu le fou du roi en titre\~; en aucun, il n\rquote y a eu en titre le sage du roi. Moi je suis le fou de Bertin et de beaucoup d\rquote autres, le v\'f4tre peut-\'eatre dans ce moment\~; ou peut-\'ea
+tre vous, le mien. Celui qui serait sage n\rquote aurait point de fou. Celui donc qui a un fou n\rquote est pas sage\~; s\rquote il n\rquote est pas sage, il est fou, et peut-\'eatre, f\'fb
+t-il roi, le fou de son fou. Au reste, souvenez-vous que dans un sujet aussi variable que les m\'9curs, il n\rquote y a d\rquote absolument, d\rquote essentiellement, de g\'e9n\'e9ralement vrai ou faux, sinon qu\rquote il faut \'eatre ce que l\rquote int
+\'e9r\'eat veut qu\rquote on soit\~; bon ou mauvais\~; sage ou fou, d\'e9cent ou ridicule\~; honn\'eate ou vicieux. Si par hasard la vertu avait conduit \'e0 la fortune\~; ou j\rquote aurais \'e9t\'e9 vertueux, ou j\rquote aurais simul\'e9
+ la vertu comme un autre. On m\rquote a voulu ridicule, et je me le suis fait\~; pour vicieux, nature seule en avait fait les frais. Quand je dis vicieux, c\rquote est pour parler votre langue\~; car si nous venions \'e0
+ nous expliquer, il pourrait arriver que vous appelassiez vice ce que j\rquote appelle vertu, et vertu ce que j\rquote appelle vice.
+\par
+\par Nous avons aussi les auteurs de l\rquote Op\'e9ra-Comique, leurs acteurs, et leurs actrices\~; et plus souvent leurs entrepreneurs Corby, Moette\'85 tous gens de ressource et d\rquote un m\'e9rite sup\'e9rieur\~!
+\par
+\par Et j\rquote oubliais les grands critiques de la litt\'e9rature. L\rquote Avant-Coureur, Les Petites Affiches, L\rquote Ann\'e9e litt\'e9raire, L\rquote Observateur litt\'e9raire, Le Censeur hebdomadaire, toute la clique des feuillistes.
+\par
+\par MOI. \endash L\rquote Ann\'e9e litt\'e9raire\~; L\rquote Observateur litt\'e9raire. Cela ne se peut. Ils se d\'e9testent.
+\par
+\par LUI. \endash Il est vrai. Mais tous les gueux se r\'e9concilient \'e0 la gamelle. Ce maudit Observateur litt\'e9raire. Que le diable l\rquote e\'fbt emport\'e9, lui et ses feuilles. C\rquote est ce chien de petit pr\'ea
+tre avare, puant et usurier qui est la cause de mon d\'e9sastre. Il parut sur notre horizon, hier, pour la premi\'e8re fois. Il arriva \'e0 l\rquote heure qui nous chasse tous de nos repaires, l\rquote heure du d\'ee
+ner. Quand il fait mauvais temps, heureux celui d\rquote entre nous qui a la pi\'e8ce de vingt-quatre sols dans sa poche. Tel s\rquote est moqu\'e9 de son confr\'e8re qui \'e9tait arriv\'e9 le matin crott\'e9 jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e9chine et mouill
+\'e9 jusqu\rquote aux os, qui le soir rentre chez lui dans le m\'eame \'e9tat. Il y en eut un, je ne sais plus lequel, qui eut, il y a quelques mois, un d\'e9m\'eal\'e9 violent avec le Savoyard qui s\rquote est \'e9tabli \'e0 notre porte. Ils \'e9
+taient en compte courant\~; le cr\'e9ancier voulait que son d\'e9biteur se liquid\'e2t, et celui-ci n\rquote \'e9tait pas en fonds. On sert\~; on fait les honneurs de la table \'e0 l\rquote abb\'e9, on le place au haut bout. J\rquote entre, je l\rquote
+aper\'e7ois.\~\'bb Comment, l\rquote abb\'e9, lui dis-je, vous pr\'e9sidez\~? voil\'e0 qui est fort bien pour aujourd\rquote hui\~; mais demain, vous descendrez, s\rquote il vous pla\'eet, d\rquote une assiette\~; apr\'e8s-demain, d\rquote
+une autre assiette\~; et ainsi d\rquote assiette en assiette, soit \'e0 droite, soit \'e0 gauche, jusqu\rquote \'e0 ce que de la place que j\rquote ai occup\'e9e une fois avant vous, Fr\'e9ron une fois apr\'e8s moi, Dorat une fois apr\'e8s Fr\'e9
+ron, Palissot une fois apr\'e8s Dorat, vous deveniez stationnaire \'e0 c\'f4t\'e9 de moi, pauvre plat bougre comme vous, qui siedo sempre come un maestoso cazzo fra duoi coglioni.\~\'bb L\rquote abb\'e9 qui est bon diable et qui prend tout bien, se mit
+\'e0 rire. Mademoiselle, p\'e9n\'e9tr\'e9e de la v\'e9rit\'e9 de mon observation et de la justesse de ma comparaison, se mit \'e0 rire\~; tous ceux qui si\'e9geaient \'e0 droite et \'e0 gauche de l\rquote abb\'e9 et qu\rquote il avait recul\'e9s d\rquote
+un cran, se mirent \'e0 rire\~; tout le monde rit except\'e9 monsieur qui se f\'e2che et me tient des propos qui n\rquote auraient rien signifi\'e9, si nous avions \'e9t\'e9 seuls\~: \'ab\~Rameau vous \'eates un impertinent. \endash Je le sais bien, et c
+\rquote est \'e0 cette condition que vous m\rquote avez re\'e7u. \endash Un faquin. \endash Comme un autre. \endash Un gueux. \endash Est-ce que je serais ici, sans cela\~? \endash Je vous ferai chasser. \endash Apr\'e8s d\'eener, je m\rquote
+en irai de moi-m\'eame. \endash Je vous le conseille.\~\'bb\endash On d\'eena\~; je n\rquote en perdis pas un coup de dent. Apr\'e8s avoir bien mang\'e9, bu largement\~; car apr\'e8s tout il n\rquote en aurait \'e9t\'e9
+ ni plus ni moins, messer Gaster est un personnage contre lequel je n\rquote ai jamais boud\'e9\~; je pris mon parti et je me disposais \'e0 m\rquote en aller. J\rquote avais engag\'e9 ma parole en pr\'e9sence de tant de monde qu\rquote
+il fallait bien la tenir. Je fus un temps consid\'e9rable \'e0 r\'f4der dans l\rquote appartement, cherchant ma canne et mon chapeau o\'f9 ils n\rquote \'e9taient pas, et comptant toujours que le patron se r\'e9pandrait dans un nouveau torrent d\rquote
+injures, que quelqu\rquote un s\rquote interposerait, et que nous finirions par nous raccommoder, \'e0 force de nous f\'e2cher. Je tournais, je tournais\~; car moi je n\rquote avais rien sur le c\'9cur\~
+; mais le patron, lui, plus sombre et plus noir que l\rquote Apollon d\rquote Hom\'e8re, lorsqu\rquote il d\'e9coche ses traits sur l\rquote arm\'e9e des Grecs son bonnet une fois plus renfonc\'e9
+ que de coutume, se promenait en long et en large, le poing sous le menton. Mademoiselle s\rquote approche de moi. \endash \'ab\~Mais Mademoiselle, qu\rquote est-ce qu\rquote il y a donc d\rquote extraordinaire\~? Ai-je \'e9t\'e9 diff\'e9rent aujourd
+\rquote hui de moi-m\'eame. \endash Je veux qu\rquote il sorte. \endash Je sortirai, je ne lui ai pas manqu\'e9. \endash Pardonnez-moi\~; on invite monsieur l\rquote abb\'e9, et\'85 \endash C\rquote est lui qui s\rquote est manqu\'e9 \'e0 lui-m\'ea
+me en invitant l\rquote abb\'e9, en me recevant et avec moi tant d\rquote autres b\'e9litres tels que moi. \endash Allons, mon petit Rameau\~; il faut demander pardon \'e0 monsieur l\rquote abb\'e9. \endash Je n\rquote ai que faire de son pardon\'85
+\endash Allons\~; allons, tout cela s\rquote apaisera\'85\~\'bb On me prend par la main, on m\rquote entra\'eene vers le fauteuil de l\rquote abb\'e9\~; j\rquote \'e9tends les bras, je contemple l\rquote abb\'e9 avec une esp\'e8ce d\rquote
+admiration, car qui est-ce qui a jamais demand\'e9 pardon \'e0 l\rquote abb\'e9\~?\~\'bb L\rquote abb\'e9, lui dis-je\~; L\rquote abb\'e9 tout ceci est bien ridicule, n\rquote est-il pas vrai\~?\~\'bb Et puis je me mets \'e0 rire, et l\rquote abb\'e9
+ aussi. Me voil\'e0 donc excus\'e9 de ce c\'f4t\'e9-l\'e0\~; mais il fallait aborder l\rquote autre, et ce que j\rquote avais \'e0 lui dire \'e9tait une autre paire de manches. le ne sais plus trop comment je tournai mon excuse\'85\~\'bb Monsieur, voil
+\'e0 ce fou. \endash Il y a trop longtemps qu\rquote il me fait souffrir\~; je n\rquote en veux plus entendre parler. \endash Il est f\'e2ch\'e9. \endash Oui je suis tr\'e8s f\'e2ch\'e9. \endash Cela ne lui arrivera plus. \endash Qu\rquote
+au premier faquin.\~\'bb le ne sais s\rquote il \'e9tait dans un de ces jours d\rquote humeur o\'f9 Mademoiselle craint d\rquote en approcher et n\rquote ose le toucher qu\rquote avec ses mitaines de velours, ou s\rquote
+il entendit mal ce que je disais, ou si je dis mal\~; ce fut pis qu\rquote auparavant. Que diable, est-ce qu\rquote il ne me conna\'eet pas\~? Est-ce qu\rquote il ne sait pas que je suis comme les enfants, et qu\rquote il y a des circonstances o\'f9
+ je laisse tout aller sous moi\~? Et puis, je crois Dieu me pardonne, que je n\rquote aurais pas un moment de rel\'e2che. On userait un pantin d\rquote acier \'e0 tirer la ficelle du matin au soir et du soir au matin. Il faut que je les d\'e9sennuie\~; c
+\rquote est la condition\~; mais il faut que je m\rquote amuse quelquefois. Au milieu de cet imbroglio, il me passa par la t\'eate une pens\'e9e funeste, une pens\'e9e qui me donna de la morgue, une pens\'e9e qui m\rquote inspira de la fiert\'e9 et de l
+\rquote insolence\~: c\rquote est qu\rquote on ne pouvait se passer de moi, que j\rquote \'e9tais un homme essentiel.
+\par
+\par MOI. \endash Oui, je crois que vous leur \'eates tr\'e8s utile, mais qu\rquote ils vous le sont encore davantage. Vous ne retrouverez pas, quand vous voudrez, une aussi bonne maison\~; mais eux, pour un fou qui leur manque, ils en retrouveront cent.
+
+\par
+\par LUI. \endash Cent fous comme moi\~! Monsieur le philosophe, ils ne sont pas si communs. Oui des plats fous. On est plus difficile en sottise qu\rquote en talent ou en vertu. le suis rare dans mon esp\'e8ce, oui, tr\'e8s rare. A pr\'e9sent qu\rquote
+ils ne m\rquote ont plus, que font-ils\~? Ils s\rquote ennuient comme des chiens. le suis un sac in\'e9puisable d\rquote impertinences. l\rquote avais \'e0 chaque instant une boutade qui les faisait rire aux larmes, j\rquote \'e9
+tais pour eux les Petites Maisons tout enti\'e8res.
+\par
+\par MOI. \endash Aussi vous aviez la table, le lit, l\rquote habit, veste et culotte, les souliers, et la pistole par mois.
+\par
+\par LUI. \endash Voil\'e0 le beau c\'f4t\'e9. Voil\'e0 le b\'e9n\'e9fice\~; mais les charges, vous n\rquote en dites mot. D\rquote abord, s\rquote il \'e9tait bruit d\rquote une pi\'e8ce nouvelle, quelque temps qu\rquote
+il fit, il fallait fureter dans tous les greniers de Paris jusqu\rquote \'e0 ce que j\rquote en eusse trouv\'e9 l\rquote auteur\~; que je me procurasse la lecture de l\rquote ouvrage, et que j\rquote insinuasse adroitement qu\rquote il y avait un r\'f4
+le qui serait sup\'e9rieurement rendu par quelqu\rquote un de ma connaissance.\~\'bb Et par qui, s\rquote il vous pla\'eet\~? \endash Par qui\~? belle question\~! Ce sont les gr\'e2ces, la gentillesse, la finesse. \endash
+ Vous voulez dire, mademoiselle Dangeville\~? Par hasard la conna\'eetriez-vous\~? \endash Oui, un peu\~; mais ce n\rquote est pas elle. \endash Et qui donc\~?\~\'bb le nommais tout bas.\~\'bb Elle\~! \endash Oui, elle\~\'bb, r\'e9p\'e9
+tais-je un peu honteux, car j\rquote ai quelquefois de la pudeur\~; et \'e0 ce nom r\'e9p\'e9t\'e9, il fallait voir comme la physionomie du po\'e8te s\rquote allongeait, et d\rquote autres fois comme on m\rquote \'e9clatait au nez. Cependant, bon gr\'e9
+, mal gr\'e9 qu\rquote il en e\'fbt, il fallait que j\rquote amenasse mon homme \'e0 d\'eener\~; et lui qui craignait de s\rquote engager, rechignait, remerciait. Il fallait voir comme j\rquote \'e9tais trait\'e9, quand je ne r\'e9ussissais pas dans ma n
+\'e9gociation\~: j\rquote \'e9tais un butor, un sot, un balourd, je n\rquote \'e9tais bon \'e0 rien\~; je ne valais pas le verre d\rquote eau qu\rquote on me donnait \'e0 boire. C\rquote \'e9tait bien pis lorsqu\rquote on jouait, et qu\rquote
+il fallait aller intr\'e9pidement, au milieu des hu\'e9es d\rquote un public qui juge bien, quoi qu\rquote on en dise, faire entendre mes claquements de mains isol\'e9s\~; attacher les regards sur moi\~; quelquefois d\'e9rober les sifflets \'e0 l\rquote
+actrice\~; et ou\'efr chuchoter \'e0 c\'f4t\'e9 de soi\~: \'ab\~C\rquote est un des valets d\'e9guis\'e9s de celui qui couche\~; ce maraud-l\'e0 se taira-t-il\~?\~\'bb On ignore ce qui peut d\'e9terminer \'e0 cela, on croit que c\rquote
+est ineptie, tandis que c\rquote est un motif qui excuse tout.
+\par
+\par MOI. \endash Jusqu\rquote \'e0 l\rquote infraction des lois civiles.
+\par
+\par LUI. \endash A la fin cependant j\rquote \'e9tais connu, et l\rquote on disait\~: \'ab\~Oh\~! c\rquote est Rameau.\~\'bb Ma ressource \'e9tait de jeter quelques mots ironiques qui sauvassent du ridicule mon applaudissement solitaire, qu\rquote on interpr
+\'e9tait \'e0 contre sens. Convenez qu\rquote il faut un puissant int\'e9r\'eat pour braver ainsi le public assembl\'e9, et que chacune de ces corv\'e9es valait mieux qu\rquote un petit \'e9cu.
+\par
+\par MOI. \endash Que ne vous faisiez-vous pr\'eater main-forte\~?
+\par
+\par LUI. \endash Cela m\rquote arrivait aussi, je glanais un peu l\'e0-dessus. Avant que de se rendre au lieu du supplice, il fallait se charger la m\'e9moire des endroits brillants, o\'f9 il importait de donner le ton. S\rquote il m\rquote
+arrivait de les oublier et de me m\'e9prendre, j\rquote en avais le tremblement \'e0 mon retour\~; c\rquote \'e9tait un vacarme dont vous n\rquote avez pas d\rquote id\'e9e. Et puis \'e0 la maison une meute de chiens \'e0 soigner\~; il est vrai que je m
+\rquote \'e9tais sottement impos\'e9 cette t\'e2che\~; des chats dont j\rquote avais la surintendance\~; j\rquote \'e9tais trop heureux si Micou me favorisait d\rquote un coup de griffe qui d\'e9chir\'e2t ma manchette ou ma main. Criquette est sujette
+\'e0 la colique\~; c\rquote est moi qui lui frotte le ventre. Autrefois, Mademoiselle avait des vapeurs\~; ce sont aujourd\rquote hui des nerfs. Je ne parle point d\rquote autres indispositions l\'e9g\'e8res dont on ne se g\'ea
+ne pas devant moi. Pour ceci, passe\~; je n\rquote ai jamais pr\'e9tendu contraindre. J\rquote ai lu, je ne sais o\'f9, qu\rquote un prince surnomm\'e9 le grand restait quelquefois appuy\'e9 sur le dossier de la chaise perc\'e9e de sa ma\'ee
+tresse. On en use \'e0 son aise avec ses familiers, et j\rquote en \'e9tais ces jours-l\'e0, plus que personne. Je suis l\rquote ap\'f4tre de la familiarit\'e9 et de l\rquote aisance. Je les pr\'eachais l\'e0 d\rquote exemple, sans qu\rquote on s\rquote
+en formalis\'e2t\~; il n\rquote y avait qu\rquote \'e0 me laisser aller. Je vous ai \'e9bauch\'e9 le patron. Mademoiselle commence \'e0 devenir pesante\~; il faut entendre les bons contes qu\rquote ils en font.
+\par
+\par MOI. \endash Vous n\rquote \'eates pas de ces gens-l\'e0\~?
+\par
+\par LUI. \endash Pourquoi non\~?
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est qu\rquote il est au moins ind\'e9cent de donner des ridicules \'e0 ses bienfaiteurs.
+\par
+\par LUI. \endash Mais n\rquote est-ce pas pis encore de s\rquote autoriser de ses bienfaits pour avilir son prot\'e9g\'e9\~?
+\par
+\par MOI. \endash Mais si le prot\'e9g\'e9 n\rquote \'e9tait pas vil par lui-m\'eame, rien ne donnerait au protecteur cette autorit\'e9.
+\par
+\par LUI. \endash Mais si les personnages n\rquote \'e9taient pas ridicules par eux-m\'eames, on n\rquote en ferait pas de bons contes. Et puis est-ce ma faute s\rquote ils s\rquote encanaillent\~? Est-ce ma faute lorsqu\rquote ils se sont encanaill\'e9
+s, si on les trahit, si on les bafoue\~? Quand on se r\'e9sout \'e0 vivre avec des gens comme nous, et qu\rquote on a le sens commun, il y a je ne sais combien de noirceurs auxquelles il faut s\rquote attendre. Quand on nous prend, ne nous conna\'ee
+t-on pas pour ce que nous sommes, pour des \'e2mes int\'e9ress\'e9es, viles et perfides\~? Si l\rquote on nous conna\'eet, tout est bien. Il y a un pacte tacite qu\rquote on nous fera du bien, et que t\'f4t ou tard, nous rendrons le mal pour le bien qu
+\rquote on nous aura fait. Ce pacte ne subsiste-t-il pas entre l\rquote homme et son singe ou son perroquet\~? Brun jette les hauts cris que Palissot, son convive et son ami, ait fait des couplets contre lui. Palissot a d\'fb faire les couplets et c
+\rquote est Brun qui a tort. Poinsinet jette les hauts cris que Palissot ait mis sur son compte les couplets qu\rquote il avait faits contre Brun. Palissot a d\'fb mettre sur le compte de Poinsinet les couplets qu\rquote il avait faits contre Brun\~; et c
+\rquote est Poinsinet qui a tort. Le petit abb\'e9 Rey jette les hauts cris de ce que son ami Palissot lui a souffl\'e9 sa ma\'eetresse aupr\'e8s de laquelle il l\rquote avait introduit. C\rquote est qu\rquote il ne fallait point introduire un Palisso
+t chez sa ma\'eetresse, ou se r\'e9soudre \'e0 la perdre. Palissot a fait son devoir\~; et c\rquote est l\rquote abb\'e9 Rey qui a tort. Le libraire David jette les hauts cris de ce que son associ\'e9 Palissot a couch\'e9 ou voulu coucher avec sa femme\~
+; la femme du libraire David jette les hauts cris de ce que Palissot a laiss\'e9 croire \'e0 qui l\rquote a voulu qu\rquote il avait couch\'e9 avec elle\~; que Palissot ait couch\'e9 ou non avec la femme du libraire, ce qui est difficile \'e0 d\'e9
+cider, car la femme a d\'fb nier ce qui \'e9tait, et Palissot a pu laisser croire ce qui n\rquote \'e9tait pas. Quoi qu\rquote il en soit, Palissot a fait son r\'f4le et c\rquote est David et sa femme qui ont tort. Qu\rquote Helv\'e9
+tius jette les hauts cris que Palissot le traduise sur la sc\'e8ne comme un malhonn\'eate homme, lui \'e0 qui il doit encore l\rquote argent qu\rquote il lui pr\'eata pour se faire traiter de la mauvaise sant\'e9, se nourrir et se v\'eatir. A-t-il d\'fb
+ se promettre un autre proc\'e9d\'e9, de la part d\rquote un homme souill\'e9 de toutes sortes d\rquote infamies, qui par passe-temps fait abjurer la religion \'e0 son ami, qui s\rquote empare du bien de ses associ\'e9s\~; qui n\rquote
+a ni foi, ni loi, ni sentiment\~; qui court \'e0 la fortune, per fas et ne fas\~; qui compte ses jours par ses sc\'e9l\'e9ratesses\~; et qui s\rquote est traduit lui-m\'eame sur la sc\'e8
+ne comme un des plus dangereux coquins, impudence dont je ne crois pas qu\rquote il y ait eu dans le pass\'e9 un premier exemple, ni qu\rquote il y en ait un second dans l\rquote avenir. Non. Ce n\rquote est donc pas Palissot, mais c\rquote est Helv\'e9
+tius qui a tort. Si l\rquote on m\'e8ne un jeune provincial \'e0 la M\'e9nagerie de Versailles, et qu\rquote il s\rquote avise par sottise, de passer la main \'e0 travers les barreaux de la loge du tigre ou de la panth\'e8re\~
+; si le jeune homme laisse son bras dans la gueule de l\rquote animal f\'e9roce, qui est-ce qui a tort\~? Tout cela est \'e9crit dans le pacte tacite. Tant pis pour celui qui l\rquote ignore ou l\rquote oublie. Combien je
+justifierais par ce pacte universel et sacr\'e9, de gens qu\rquote on accuse de m\'e9chancet\'e9\~; tandis que c\rquote est soi qu\rquote on devrait accuser de sottise. Oui, grosse comtesse, c\rquote
+est vous qui avez tort, lorsque vous rassemblez autour de vous, ce qu\rquote on appelle parmi les gens de votre sorte, des esp\'e8ces, et que ces esp\'e8ces vous font des vilenies, vous en font faire, et vous exposent au ressentiment des honn\'ea
+tes gens. Les honn\'eates gens font ce qu\rquote ils doivent\~; les esp\'e8ces aussi\~; et c\rquote est vous qui avez tort de les accueillir. Si Bertinhus vivait doucement, paisiblement avec sa ma\'eetresse\~; si par l\rquote honn\'eatet\'e9
+ de leurs caract\'e8res, ils s\rquote \'e9taient fait des connaissances honn\'eates\~; s\rquote ils avaient appel\'e9 autour d\rquote eux des hommes \'e0 talents, des gens connus dans la soci\'e9t\'e9 par leur vertu\~; s\rquote ils avaient r\'e9serv\'e9
+ pour une petite compagnie \'e9clair\'e9e et choisie, les heures de distraction qu\rquote ils auraient d\'e9rob\'e9es \'e0 la douceur d\rquote \'eatre ensemble, de s\rquote aimer, de se le dire, dans le silence de la retraite\~; croyez-vous qu\rquote
+on en e\'fbt fait ni bons ni mauvais contes. Que leur est-il donc arriv\'e9\~? ce qu\rquote ils m\'e9ritaient. Ils ont \'e9t\'e9 punis de leur imprudence\~; et c\rquote est nous que la Providence avait destin\'e9s de toute \'e9ternit\'e9 \'e0
+ faire justice des Bertins du jour, et ce sont nos pareils d\rquote entre nos neveux qu\rquote elle a destin\'e9s \'e0 faire justice des Montsauges et des Bertins \'e0 venir. Mais tandis que nous ex\'e9cutons ses justes d\'e9
+crets sur la sottise, vous qui nous peignez tels que nous sommes, vous ex\'e9cutez ses justes d\'e9crets sur nous. Que penseriez-vous de nous, si nous pr\'e9tendions avec des m\'9curs honteuses, jouir de la consid\'e9ration publique\~
+; que nous sommes des insens\'e9s. Et ceux qui s\rquote attendent \'e0 des proc\'e9d\'e9s honn\'eates, de la part de gens n\'e9s vicieux, de caract\'e8res vils et bas, sont-ils sages\~? Tout a son vrai loyer dans ce monde. Il y a deux procureurs g\'e9n
+\'e9raux, l\rquote un \'e0 votre porte qui ch\'e2tie les d\'e9lits contre la soci\'e9t\'e9. La nature est l\rquote autre. Celle-ci conna\'eet de tous les vices qui \'e9chappent aux lois. Vous vous livrez \'e0 la d\'e9bauche des femmes\~
+; vous serez hydropique. Vous \'eates crapuleux\~; vous serez poumonique. Vous ouvrez votre porte \'e0 des marauds, et vous vivez avec eux\~; vous serez trahis, persifl\'e9s, m\'e9pris\'e9s. Le plus court est de se r\'e9signer \'e0 l\rquote \'e9quit\'e9
+ de ces jugements\~; et de se dire \'e0 soi-m\'eame, c\rquote est bien fait, de secouer ses oreilles, et de s\rquote amender ou de rester ce qu\rquote on est, mais aux conditions susdites.
+\par
+\par MOI \endash Vous avez raison.
+\par
+\par LUI \endash Au demeurant, de ces mauvais contes, moi, je n\rquote en invente aucun\~; je m\rquote en tiens au r\'f4le de colporteur. Ils disent qu\rquote il y a quelques jours, sur les cinq heures du matin, on entendit un vacarme enrag\'e9\~
+; toutes les sonnettes \'e9taient en branle\~; c\rquote \'e9taient les cris interrompus et sourds d\rquote un homme qui \'e9touffe\~: \'ab\~A moi, moi, je suffoque\~; je meurs.\~\'bb Ces cris partaient de l\rquote appartement du
+patron. On arrive, on le secourt. Notre grosse cr\'e9ature dont la t\'eate \'e9tait \'e9gar\'e9e, qui n\rquote y \'e9tait plus, qui ne voyait plus, comme il arrive dans ce moment, continuait de presser son mouvement, s\rquote \'e9
+levait sur ses deux mains, et du plus haut qu\rquote elle pouvait laissait retomber sur les parties casuelles un poids de deux \'e0 trois cents livres, anim\'e9 de toute la vitesse que donne la fureur du plaisir. On eut beaucoup de peine \'e0 le d\'e9
+gager de l\'e0. Que diable de fantaisie a un petit marteau de se placer sous une lourde enclume.
+\par
+\par MOI. \endash Vous \'eates un polisson. Parlons d\rquote autre chose. Depuis que nous causons, j\rquote ai une question sur la l\'e8vre.
+\par
+\par LUI. \endash Pourquoi l\rquote avoir arr\'eat\'e9e l\'e0 si longtemps\~?
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est que j\rquote ai craint qu\rquote elle ne f\'fbt indiscr\'e8te.
+\par
+\par LUI. \endash Apr\'e8s ce que je viens de vous r\'e9v\'e9ler, j\rquote ignore quel secret je puis avoir pour vous.
+\par
+\par MOI. \endash Vous ne doutez pas du jugement que je porte de votre caract\'e8re.
+\par
+\par LUI. \endash Nullement. le suis \'e0 vos yeux un \'eatre tr\'e8s abject, tr\'e8s m\'e9prisable, et je le suis aussi quelquefois aux miens\~; mais rarement. Je me f\'e9licite plus souvent de mes vices que je ne m\rquote en bl\'e2me. Vous \'ea
+tes plus constant dans votre m\'e9pris.
+\par
+\par MOI. \endash Il est vrai\~; mais pourquoi me montrer toute votre turpitude.
+\par
+\par LUI. \endash D\rquote abord, c\rquote est que vous en connaissiez une bonne partie, et que je voyais plus \'e0 gagner qu\rquote \'e0 perdre, \'e0 vous avouer le reste.
+\par
+\par MOI. \endash Comment cela, s\rquote il vous pla\'eet.
+\par
+\par LUI. \endash S\rquote il importe d\rquote \'eatre sublime en quelque genre, c\rquote est surtout en mal. On crache sur un petit filou\~; mais on ne peut refuser une sorte de consid\'e9ration \'e0 un grand criminel. Son courage vous \'e9tonne. Son atrocit
+\'e9 vous fait fr\'e9mir. On prise en tout l\rquote unit\'e9 de caract\'e8re.
+\par
+\par MOI. \endash Mais cette estimable unit\'e9 de caract\'e8re, vous ne l\rquote avez pas encore. le vous trouve de temps en temps vacillant dans vos principes. Il est incertain, si vous tenez votre m\'e9chancet\'e9 de la nature, ou de l\rquote \'e9tude\~
+; et si l\rquote \'e9tude vous a port\'e9 aussi loin qu\rquote il est possible.
+\par
+\par LUI. \endash J\rquote en conviens\~; mais j\rquote y ai fait de mon mieux. N\rquote ai-je pas eu la modestie de reconna\'eetre des \'eatres plus parfaits que moi\~? Ne vous ai-je pas parl\'e9 de Bouret avec l\rquote admiration la plus profonde\~
+? Bouret est le premier homme du monde dans mon esprit.
+\par
+\par MOI. \endash Mais imm\'e9diatement apr\'e8s Bouret\~; c\rquote est vous.
+\par
+\par LUI. \endash Non.
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est donc Palissot\~?
+\par
+\par LUI. \endash C\rquote est Palissot, mais ce n\rquote est pas Palissot seul.
+\par
+\par MOI. \endash Et qui peut \'eatre digne de partager le second rang avec lui\~?
+\par
+\par LUI. \endash Le ren\'e9gat d\rquote Avignon.
+\par
+\par MOI. \endash Je n\rquote ai jamais entendu parler de ce ren\'e9gat d\rquote Avignon\~; mais ce doit \'eatre un homme bien \'e9tonnant.
+\par
+\par LUI. \endash Aussi l\rquote est-il.
+\par
+\par MOI. \endash L\rquote histoire des grands personnages m\rquote a toujours int\'e9ress\'e9.
+\par
+\par LUI. \endash Je le crois bien. Celui-ci vivait chez un bon et honn\'eate de ces descendants d\rquote Abraham, promis au p\'e8re des Croyants, en nombre \'e9gal \'e0 celui des \'e9toiles.
+\par
+\par MOI. \endash Chez un Juif\~?
+\par
+\par LUI. \endash Chez un Juif. Il en avait surpris d\rquote abord la commis\'e9ration, ensuite la bienveillance, enfin la confiance la plus enti\'e8re. Car voil\'e0 comme il en arrive toujours. Nous comptons tellement sur nos bienfaits, qu\rquote
+il est rare que nous cachions notre secret, \'e0 celui que nous avons combl\'e9 de nos bont\'e9s. Le moyen qu\rquote il n\rquote y ait pas des ingrats\~; quand nous exposons l\rquote homme, \'e0 la tentation de l\rquote \'eatre impun\'e9ment. C\rquote
+est une r\'e9flexion juste que notre Juif ne fit pas. Il confia donc au ren\'e9gat qu\rquote il ne pouvait en conscience manger du cochon. Vous allez voir tout le parti qu\rquote une esprit f\'e9cond sut tirer de cet aveu. Quelques mois se pass\'e8
+rent pendant lesquels notre ren\'e9gat redoubla d\rquote attachement. Quand il crut son Juif bien touch\'e9, bien captiv\'e9, bien convaincu par ses soins, qu\rquote il n\rquote avait pas un meilleur ami dans toutes les tribus d\rquote Isra\'ebl\'85
+ Admirez la circonspection de cet homme. Il ne se h\'e2te pas. Il laisse m\'fbrir la poire, avant que de secouer la branche. Trop d\rquote ardeur pouvait faire \'e9chouer son projet. C\rquote est qu\rquote ordinairement la grandeur de caract\'e8re r\'e9
+sulte de la balance naturelle de plusieurs qualit\'e9s oppos\'e9es.
+\par
+\par MOI. \endash Eh laissez l\'e0 vos r\'e9flexions, et continuez votre histoire.
+\par
+\par LUI. \endash Cela ne se peut. Il y a des jours o\'f9 il faut que je r\'e9fl\'e9chisse. C\rquote est une maladie qu\rquote il faut abandonner \'e0 son cours. O\'f9 en \'e9tais-je\~?
+\par
+\par MOI. \endash A l\rquote intimit\'e9 bien \'e9tablie, entre le Juif et le ren\'e9gat.
+\par
+\par LUI. \endash Alors la poire \'e9tait m\'fbre\'85 Mais vous ne m\rquote \'e9coutez pas. A quoi r\'eavez-vous\~?
+\par
+\par MOI. \endash Je r\'eave \'e0 l\rquote in\'e9galit\'e9 de votre ton\~; tant\'f4t haut tant\'f4t bas.
+\par
+\par LUI. \endash Est-ce que le ton de l\rquote homme vicieux peut \'eatre un\~? \endash Il arrive un soir chez son bon ami, l\rquote air effar\'e9, la voix entrecoup\'e9e, le visage p\'e2le comme la mort, tremblant de tous ses membres.\~\'bb Qu\rquote
+avez-vous\~? \endash Nous sommes perdus. \endash Perdus, et comment\~? \endash Perdus, vous dis-je\~; perdus sans ressource. \endash Expliquez-vous. \endash Un moment, que je me remette de mon effroi. \endash Allons, remettez-vous\~\'bb
+, lui dit le Juif\~; au lieu de lui dire, tu es un fieff\'e9 fripon\~; je ne sais ce que tu as \'e0 m\rquote apprendre, mais tu es un fieff\'e9 fripon\~; tu joues la terreur.
+\par
+\par MOI et pourquoi devait-il lui parler ainsi\~?
+\par
+\par LUI. \endash C\rquote est qu\rquote il \'e9tait faux, et qu\rquote il avait pass\'e9 la mesure. Cela est clair pour moi, et ne m\rquote interrompez pas davantage. \endash \'ab\~Nous sommes perdus, perdus sans ressource.\~\'bb
+ Est-ce que vous ne sentez pas l\rquote affectation de ces perdus r\'e9p\'e9t\'e9s.\~\'bb Un tra\'eetre nous a d\'e9f\'e9r\'e9s \'e0 la sainte Inquisition, vous comme Juif, moi comme ren\'e9gat, comme un inf\'e2me ren\'e9gat.\~\'bb Voyez comme le tra\'ee
+tre ne rougit pas de se servir des expressions les plus odieuses. Il faut plus de courage qu\rquote on ne pense pour s\rquote appeler de son nom. Vous ne savez pas ce qu\rquote il en co\'fbte pour en venir l\'e0.
+\par
+\par MOI. \endash Non certes. Mais cet inf\'e2me ren\'e9gat\'85
+\par
+\par LUI. \endash Est faux\~; mais c\rquote est une fausset\'e9 bien adroite. Le Juif s\rquote effraye, il s\rquote arrache la barbe, il se roule \'e0 terre. Il voit les sbires \'e0 sa porte\~; il se voit affubl\'e9 du san b\'e9nito\~; il voit son autodaf\'e9
+ pr\'e9par\'e9.\~\'bb Mon ami, mon tendre ami, mon unique ami, quel parti prendre\'85\endash Quel parti\~? de se montrer, d\rquote affecter la plus grande s\'e9curit\'e9, de se conduire comme \'e0 l\rquote ordinaire. La proc\'e9
+dure de ce tribunal est secr\'e8te, mais lente. Il faut user de ses d\'e9lais pour tout vendre. J\rquote irai louer ou je ferais louer un b\'e2timent par un tiers\~; oui, par un tiers, ce sera le mieux. Nous y d\'e9poserons votre fortune\~; car c\rquote
+est \'e0 votre fortune principalement qu\rquote ils en veulent\~; et nous irons, vous et moi, chercher, sous un autre ciel, la libert\'e9 de servir notre Dieu et de suivre en s\'fbret\'e9 la loi d\rquote
+Abraham et de notre conscience. Le point important dans la circonstance p\'e9rilleuse o\'f9 nous nous trouvons, est de ne point faire d\rquote imprudence.\~\'bb Fait et dit. Le b\'e2timent est lou\'e9 et pourvu de vivres et de matelots. La fortune d
+u Juif est \'e0 bord. Demain, \'e0 la pointe du jour, ils mettent \'e0 la voile. Ils peuvent souper gaiement et dormir en s\'fbret\'e9. Demain, ils \'e9chappent \'e0 leurs pers\'e9cuteurs. Pendant la nuit, le ren\'e9gat se l\'e8ve, d\'e9
+pouille le Juif de son portefeuille, de sa bourse et de ses bijoux\~; se rend \'e0 bord, et le voil\'e0 parti. Et vous croyez que c\rquote est l\'e0 tout\~? Bon, vous n\rquote y \'eates pas. Lorsqu\rquote on me raconta cette histoire\~
+; moi, je devinai ce que je vous ai tu, pour essayer votre sagacit\'e9. Vous avez bien fait d\rquote \'eatre un honn\'eate homme\~; vous n\rquote auriez \'e9t\'e9 qu\rquote un friponneau. Jusqu\rquote ici le ren\'e9gat n\rquote est que cela. C\rquote
+est un coquin m\'e9prisable \'e0 qui personne ne voudrait ressembler. Le sublime de sa m\'e9chancet\'e9, c\rquote est d\rquote avoir \'e9t\'e9 lui-m\'eame le d\'e9lateur de son bon ami l\rquote isra\'e9lite, dont la sainte Inquisition s\rquote empara \'e0
+ son r\'e9veil, et dont, quelques jours apr\'e8s, on fit un beau feu de joie. Et ce fut ainsi que le ren\'e9gat devint tranquille possesseur de la fortune de ce descendant maudit de ceux qui ont crucifi\'e9 Notre Seigneur.
+\par
+\par MOI. \endash Je ne sais lequel des deux me fait le plus d\rquote horreur, ou de la sc\'e9l\'e9ratesse de votre ren\'e9gat, ou du ton dont vous en parlez.
+\par
+\par LUI. \endash Et voil\'e0 ce que je vous disais. L\rquote atrocit\'e9 de l\rquote action vous porte au-del\'e0 du m\'e9pris\~; et c\rquote est la raison de ma sinc\'e9rit\'e9. J\rquote ai voulu que vous connussiez jusqu\rquote o\'f9 j\rquote
+excellais dans mon art\~; vous arracher l\rquote aveu que j\rquote \'e9tais au moins original dans mon avilissement, me placer dans votre t\'eate sur la ligne des grands vauriens, et m\rquote \'e9crier ensuite, \'ab\~Vivat Mascarillus, fourbum imperator\~
+! Allons, gai, Monsieur le philosophe\~; chorus. Vivat Mascarillus, fourbum imperator\~!\~\'bb
+\par
+\par Et l\'e0-dessus, il se mit \'e0 faire un chant en fugue, tout \'e0 fait singulier. Tant\'f4t la m\'e9lodie \'e9tait grave et pleine de majest\'e9\~; tant\'f4t l\'e9g\'e8re et fol\'e2tre\~; dans un instant il imitait la basse\~
+; dans un autre, une des parties du dessus\~; il m\rquote indiquait de son bras et de son col allong\'e9s, les endroits des tenues\~; et s\rquote ex\'e9cutait, se composait \'e0 lui-m\'eame, un chant de triomphe, o\'f9 l\rquote on voyait qu\rquote il s
+\rquote entendait mieux en bonne musique qu\rquote en bonnes m\'9curs.
+\par
+\par Je ne savais, moi, si je devais rester ou fuir, rire ou m\rquote indigner. Je restai, dans le dessein de tourner la conversation sur quelque sujet qui chass\'e2t de mon \'e2me l\rquote horreur dont elle \'e9tait remplie. Je commen\'e7ais \'e0 supporter
+ avec peine la pr\'e9sence d\rquote un homme qui discutait une action horrible, un ex\'e9crable forfait, comme un connaisseur en peinture ou en po\'e9sie, examine les beaut\'e9s d\rquote un ouvrage de go\'fbt\~; ou comme un moraliste ou un historien rel
+\'e8ve et fait \'e9clater les circonstances d\rquote une action h\'e9ro\'efque. le devins sombre, malgr\'e9 moi. Il s\rquote en aper\'e7ut et me dit\~:
+\par
+\par LUI. \endash Qu\rquote avez-vous\~? est-ce que vous vous trouvez mal\~?
+\par
+\par MOI. \endash Un peu\~; mais cela passera.
+\par
+\par LUI. \endash Vous avez l\rquote air soucieux d\rquote un homme tracass\'e9 de quelque id\'e9e f\'e2cheuse.
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est cela.
+\par
+\par Apr\'e8s un moment de silence de sa part et de la mienne, pendant lequel il se promenait en sifflant et en chantant\~; pour le ramener \'e0 son talent, je lui dis\~: Que faites-vous \'e0 pr\'e9sent\~?
+\par
+\par LUI. \endash Rien.
+\par
+\par MOI. \endash Cela est tr\'e8s fatigant.
+\par
+\par LUI. \endash J\rquote \'e9tais d\'e9j\'e0 suffisamment b\'eate. J\rquote ai \'e9t\'e9 entendre cette musique de Duni et de nos autres jeunes faiseurs\~; qui m\rquote a achev\'e9.
+\par
+\par MOI. \endash Vous approuvez donc ce genre.
+\par
+\par LUI. \endash Sans doute.
+\par
+\par MOI. \endash Et vous trouvez de la beaut\'e9 dans ces nouveaux chants\~?
+\par
+\par LUI. \endash Si j\rquote y en trouve\~; pardieu, je vous en r\'e9ponds. Comme cela est d\'e9clam\'e9\~! quelle v\'e9rit\'e9\~! quelle expression.
+\par
+\par MOI. \endash Tout art d\rquote imitation a son mod\'e8le dans la nature. Quel est le mod\'e8le du musicien, quand il fait un chant\~?
+\par
+\par LUI. \endash Pourquoi ne pas prendre la chose de plus haut\~? Qu\rquote est-ce qu\rquote un chant\~?
+\par
+\par MOI. \endash Je vous avouerai que cette question est au-dessus de mes forces. Voil\'e0 comme nous sommes tous. Nous n\rquote avons dans la m\'e9moire que des mots que nous croyons entendre, par l\rquote usage fr\'e9quent et l\rquote application m\'ea
+me juste que nous en faisons\~; dans l\rquote esprit, que des notions vagues. Quand je prononce le mot chant, je n\rquote ai pas des notions plus nettes que vous, et la plupart de vos semblables, quand ils disent, r\'e9putation, bl\'e2me, honneur,
+vice, vertu, pudeur, d\'e9cence, honte, ridicule.
+\par
+\par LUI \endash Le chant est une imitation, par les sons d\rquote une \'e9chelle invent\'e9e par l\rquote art ou inspir\'e9e par la nature, comme il vous plaira, ou par la voix ou par l\rquote instrument, des bruits physiques ou des accents de la passion\~
+; et vous voyez qu\rquote en changeant l\'e0-dedans, les choses \'e0 changer, la d\'e9finition conviendrait exactement \'e0 la peinture, \'e0 l\rquote \'e9loquence, \'e0 la sculpture, et \'e0 la po\'e9sie. Maintenant, pour en venir \'e0
+ votre question. Quel est le mod\'e8le du musicien ou du chant\~? c\rquote est la d\'e9clamation, si le mod\'e8le est vivant et pensant\~; c\rquote est le bruit, si le mod\'e8le est inanim\'e9. Il faut consid\'e9rer la d\'e9
+clamation comme une ligne, et le chant comme une autre ligne qui serpenterait sur la premi\'e8re. Plus cette d\'e9clamation, type du chant, sera forte et vraie\~; plus le chant qui s\rquote y conforme la coupera en un plus grand nombre de points\~
+; plus le chant sera vrai\~; et plus il sera beau. Et c\rquote est ce qu\rquote ont tr\'e8s bien senti nos jeunes musiciens. Quand on entend, Je suis un pauvre diable, on croit reconna\'eetre la plainte d\rquote un avare\~; s\rquote il ne chantait pas, c
+\rquote est sur les m\'eames tons qu\rquote il parlerait \'e0 la terre, quand il lui confie son or et qu\rquote il lui dit, O terre, re\'e7ois mon tr\'e9sor. Et cette petite fille qui sent palpiter son c\'9cur, qui rougit, q
+ui se trouble et qui supplie monseigneur de la laisser partir, s\rquote exprimerait-elle autrement. Il y a dans ces ouvrages, toutes sortes de caract\'e8res\~; une vari\'e9t\'e9 infinie de d\'e9clamations. Cela est sublime\~; c\rquote
+est moi qui vous le dis. Allez, allez entendre le morceau o\'f9 le jeune homme qui se sent mourir, s\rquote \'e9crie\~: Mon c\'9cur s\rquote en va. \endash \'c9coutez le chant\~; \'e9coutez la symphonie, et vous me direz apr\'e8s quelle diff\'e9
+rence il y a, entre les vraies voies d\rquote un moribond et le tour de ce chant. Vous verrez si la ligne de la m\'e9lodie ne co\'efncide pas tout enti\'e8re avec la ligne de la d\'e9
+clamation. Je ne vous parle pas de la mesure qui est encore une des conditions du chant\~; je m\rquote en tiens \'e0 l\rquote expression, et il n\rquote y a rien de plus \'e9vident que le passage suivant que j\rquote ai lu quelque
+ part, musices seminarium accentus. L\rquote accent est la p\'e9pini\'e8re de la m\'e9lodie. Jugez de l\'e0 de quelle difficult\'e9 et de quelle importance il est de savoir bien faire le r\'e9citatif. Il n\rquote
+y a point de bel air, dont on ne puisse faire un beau r\'e9citatif, et point de beau r\'e9citatif, dont un habile homme ne puisse tirer un bel air. Je ne voudrais pas assurer que celui qui r\'e9
+cite bien, chantera bien, mais je serais surpris que celui qui chante bien, ne s\'fbt pas bien r\'e9citer. Et croyez tout ce que je vous dis l\'e0\~; car c\rquote est le vrai.
+\par
+\par MOI. \endash Je ne demanderais pas mieux que de vous en croire, si je n\rquote \'e9tais arr\'eat\'e9 par un petit inconv\'e9nient.
+\par
+\par LUI. \endash Et cet inconv\'e9nient\~?
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est que, si cette musique est sublime, il faut que celle du divin Lulli, de Campra, de Destouches, de Mouret, et m\'eame soit dit entre nous, celle du cher oncle soit un peu plate.
+\par
+\par LUI, s\rquote approchant de mon oreille, me r\'e9pondit\~: \endash Je ne voudrais pas \'eatre entendu\~; car il y a ici beaucoup de gens qui me connaissent\~; c\rquote est qu\rquote elle l\rquote est aussi. Ce n\rquote est
+pas que je me soucie du cher oncle, puisque cher il y a. C\rquote est une pierre. Il me verrait tirer la langue d\rquote un pied, qu\rquote il ne me donnerait pas un verre d\rquote eau\~; mais il a beau faire \'e0 l\rquote octave, \'e0 la septi\'e8
+me, hon, hon\~; hin, hin\~; tu, tu, tu\~; turelututu, avec un charivari du diable\~; ceux qui commencent \'e0 s\rquote y conna\'eetre, et qui ne prennent plus du tintamarre pour de la musique, ne s\rquote accommoderont jamais de cela. On devait d\'e9
+fendre par une ordonnance de police, \'e0 quelque personne, de quelque qualit\'e9 ou condition qu\rquote elle f\'fbt, de faire chanter le Stabat du Pergol\'e8se. Ce Stabat, il fallait le faire br\'fb
+ler par la main du bourreau. Ma foi, ces maudits bouffons, avec leur Servante Ma\'eetresse, leur Tracollo, nous en ont donn\'e9 rudement dans le cul. Autrefois, un Trancr\'e8de, un Iss\'e9
+, une Europe galante, les Indes, et Castor, les Talents lyriques, allaient \'e0 quatre, cinq, six mois. On ne voyait point la fin des repr\'e9sentations d\rquote une Armide. A pr\'e9
+sent tout cela vous tombe les uns sur les autres, comme des capucins de cartes. Aussi Rebel et Franc\'9cur jettent-ils feu et flamme. Ils disent que tout est perdu, qu\rquote ils sont ruin\'e9s\~; et que si l\rquote on tol\'e8
+re plus longtemps cette canaille chantante de la Foire, la musique nationale est au diable\~; et que l\rquote Acad\'e9mie royale du cul-de-sac n\rquote a qu\rquote \'e0 fermer boutique. Il y a bien quelque chose de vrai, l\'e0
+-dedans. Les vieilles perruques qui viennent l\'e0 depuis trente \'e0 quarante ans tous les vendredis, au lieu de s\rquote amuser comme ils ont fait par le pass\'e9, s\rquote ennuient et b\'e2illent, sans trop savoir pou
+rquoi. Ils se le demandent et ne sauraient se r\'e9pondre. Que ne s\rquote adressent-ils \'e0 moi\~? La pr\'e9diction de Duni s\rquote accomplira\~; et du train que cela prend, je veux mourir si, dans quatre \'e0 cinq ans \'e0
+ dater du peintre amoureux de son mod\'e8le, il y a un chat \'e0 fesser dans la c\'e9l\'e8bre Impasse. Les bonnes gens, ils ont renonc\'e9 \'e0 leurs symphonies, pour jouer des symphonies italiennes. Ils ont cru qu\rquote ils feraient leurs oreilles \'e0
+ celles-ci, sans cons\'e9quence pour leur musique vocale, comme si la symphonie n\rquote \'e9tait pas au chant, \'e0 un peu de libertinage pr\'e8s inspir\'e9 par l\rquote \'e9tendue de l\rquote instrument et la mobilit\'e9 des doigts\~
+? ce que le chant est \'e0 la d\'e9clamation r\'e9elle. Comme si le violon n\rquote \'e9tait pas le singe du chanteur, qui deviendra un jour, lorsque le difficile prendra la place du beau, le singe du violon. Le premier qui joua Locatelli, fut l\rquote ap
+\'f4tre de la nouvelle musique. A d\rquote autres, \'e0 d\rquote autres. On nous accoutumera \'e0 l\rquote imitation des accents de la passion ou des ph\'e9nom\'e8nes de la nature, par le chant et la voix, par l\rquote instrument, car voil\'e0 toute l
+\rquote \'e9tendue de l\rquote objet de la musique, et nous conserverons notre go\'fbt pour les vols, les lances, les gloires, les triomphes, les victoires\~? Va-t\rquote en voir s\rquote ils viennent, Jean. Ils ont imagin\'e9 qu\rquote
+ils pleureraient ou riraient \'e0 des sc\'e8nes de trag\'e9die ou de com\'e9die, musiqu\'e9es\~; qu\rquote on porterait \'e0 leurs oreilles, les accents de la fureur, de la haine, de la jalousie, les vraies plaintes de l\rquote
+amour, les ironies, les plaisanteries du th\'e9\'e2tre italien ou fran\'e7ais\~; et qu\rquote ils resteraient admirateurs de Ragonde et de Plat\'e9e. Je t\rquote en r\'e9ponds\~: tarare, pon pon\~; qu\rquote ils \'e9
+prouveraient sans cesse, avec quelle facilit\'e9, quelle flexibilit\'e9, quelle mollesse, l\rquote harmonie, la prosodie, les ellipses, les inversions de la langue italienne se pr\'eataient \'e0 l\rquote art, au mouvement, \'e0 l\rquote
+expression, aux tours du chant, et \'e0 la valeur mesur\'e9e des sons, et qu\rquote ils continueraient d\rquote ignorer combien la leur est raide, sourde, lourde, pesante, p\'e9dantesque et monotone. Eh oui, oui. Ils se sont persuad\'e9 qu\rquote apr\'e8
+s avoir m\'eal\'e9 leurs larmes aux pleurs d\rquote une m\'e8re qui se d\'e9sole sur la mort de son fils\~; apr\'e8s avoir fr\'e9mi de l\rquote ordre d\rquote un tyran qui ordonne un meurtre\~; ils ne s\rquote ennuieraient pas de leur f\'e9
+erie, de leur insipide mythologie, de leurs petits madrigaux doucereux qui ne marquent pas moins le mauvais go\'fbt du po\'e8te, que la mis\'e8re de l\rquote art qui s\rquote en accommode. Les bonnes gens\~! cela n\rquote est pas et ne peut \'ea
+tre. Le vrai, le bon, le beau ont leurs droits. On les conteste, mais on finit par admirer. Ce qui n\rquote est pas marqu\'e9 \'e0 ce coin, on l\rquote admire un temps\~; mais on finit par b\'e2iller. B\'e2illez donc, messieurs\~; b\'e2illez \'e0
+ votre aise. Ne vous g\'eanez pas. L\rquote empire de la nature et de ma trinit\'e9, contre laquelle les portes de l\rquote enfer ne pr\'e9vaudront jamais\~; le vrai qui est le p\'e8re, et qui engendre le bon qui est le fils\~; d\rquote o\'f9 proc\'e8
+de le beau qui est le Saint-Esprit, s\rquote \'e9tablit tout doucement. Le dieu \'e9tranger se place humblement sur l\rquote autel \'e0 c\'f4t\'e9 de l\rquote idole du pays\~; peu \'e0 peu, il s\rquote y affermit\~
+; un beau jour, il pousse du coude son camarade\~; et patatras, voil\'e0 l\rquote idole en bas. C\rquote est comme cela qu\rquote on dit que les J\'e9suites ont plant\'e9 le christianisme \'e0 la Chine et aux Indes. Et ces Jans\'e9
+nistes ont beau dire, cette m\'e9thode politique qui marche \'e0 son but, sans bruit, sans effusion de sang, sans martyr, sans un toupet de cheveux arrach\'e9, me semble la meilleure.
+\par
+\par MOI. \endash Il y a de la raison, \'e0 peu pr\'e8s, dans tout ce que vous venez de dire.
+\par
+\par LUI. \endash De la raison\~! tant mieux. le veux que le diable m\rquote emporte, si j\rquote y t\'e2che. Cela va, comme je te pousse. le suis comme les musiciens de l\rquote Impasse, quand mon oncle parut\~; si j\rquote adresse \'e0 la bonne heure, c
+\rquote est qu\rquote un gar\'e7on charbonnier parlera toujours mieux de son m\'e9tier que toute une acad\'e9mie, et que tous les Duhamel du monde.
+\par
+\par Et puis le voil\'e0 qui se met \'e0 se promener, en murmurant dans son gosier, quelques-uns des airs de l\rquote \'cele des Fous, du Peintre amoureux de son Mod\'e8le, du Mar\'e9chal-ferrant, de la Plaideuse, et de temps en temps, il s\rquote \'e9
+criait, en levant les mains et les yeux au ciel\~: Si cela est beau, mordieu\~! Si cela est beau\~! Comment peut-on porter \'e0 sa t\'eate une paire d\rquote oreilles et faire une pareille question. Il commen\'e7ait \'e0 entrer en passion, et \'e0
+ chanter tout bas. Il \'e9levait le ton, \'e0 mesure qu\rquote il se passionnait davantage\~; vinrent ensuite, les gestes, les grimaces du visage et les contorsions du corps\~; et je dis, bon\~; voil\'e0 la t\'eate qui se perd, et quelque sc\'e8
+ne nouvelle qui se pr\'e9pare\~; en effet, il part d\rquote un \'e9clat de voix, \'ab\~Je suis un pauvre mis\'e9rable\'85 Monseigneur, Monseigneur, laissez-moi partir\'85 O terre, re\'e7ois mon or\~; conserve bien mon tr\'e9sor\'85 Mon \'e2me, mon \'e2
+me, ma vie, O terre\~!... Le voil\'e0 le petit ami, le voil\'e0 le petit ami\~! Aspettare e non venire\'85 A Zerbina penserete\'85 Sempre in contrasti con te si sta\'85\~\'bb Il entassait et brouillait ensemble trente airs italiens, fran\'e7
+ais, tragiques, comiques, de toutes sortes de caract\'e8res. Tant\'f4t avec une voix de basse-taille, il descendait jusqu\rquote aux enfers\~; tant\'f4t s\rquote \'e9gosillant et contrefaisant le fausset, il d\'e9chirait le haut des airs, imitant de la d
+\'e9marche, du maintien, du geste, les diff\'e9rents personnages chantants\~; successivement furieux, radouci, imp\'e9rieux, ricaneur. Ici, c\rquote est une jeune fille qui pleure, et il en rend toute la minauderie\~; l\'e0 il est pr\'ea
+tre, il est roi, il est tyran, il menace, il commande, il s\rquote emporte, il est esclave, il ob\'e9it. Il s\rquote apaise, il se d\'e9sole, il se plaint, il rit jamais hors de ton, de mesure, du sens des paroles et du caract\'e8re de l\rquote
+air. Tous les pousse-bois avaient quitt\'e9 leurs \'e9chiquiers et s\rquote \'e9taient rassembl\'e9s autour de lui. Les fen\'eatres du caf\'e9 \'e9taient occup\'e9es, en dehors, par les passants qui s\rquote \'e9taient arr\'eat\'e9
+s au bruit. On faisait des \'e9clats de rire \'e0 entrouvrir le plafond. Lui n\rquote apercevait rien\~; il continuait, saisi d\rquote une ali\'e9nation d\rquote esprit, d\rquote un enthousiasme si voisin de la folie qu\rquote il est incertain qu\rquote
+il en revienne\~; s\rquote il ne faudra pas le jeter dans un fiacre et le mener droit aux Petites-Maisons. En chantant un lambeau des Lamentations de Jomelli, il r\'e9p\'e9tait avec une pr\'e9cision, une v\'e9rit\'e9 et une chaleur incroyable les pl
+us beaux endroits de chaque morceau\~; ce beau r\'e9citatif oblig\'e9 o\'f9 le proph\'e8te peint la d\'e9solation de J\'e9rusalem, il l\rquote arrosa d\rquote un torrent de larmes qui en arrach\'e8rent de tous les yeux. Tout y \'e9tait, et la d\'e9
+licatesse du chant, et la force de l\rquote expression, et la douleur. Il insistait sur les endroits o\'f9 le musicien s\rquote \'e9tait particuli\'e8rement montr\'e9 un grand ma\'eetre. S\rquote il quittait la partie du chant, c\rquote \'e9
+tait pour prendre celle des instruments qu\rquote il laissait subitement pour revenir \'e0 la voix, entrela\'e7ant l\rquote une \'e0 l\rquote autre de mani\'e8re \'e0 conserver les liaisons et l\rquote unit\'e9 du tout\~; s\rquote emparant de nos \'e2
+mes et les tenant suspendues dans la situation la plus singuli\'e8re que j\rquote aie jamais \'e9prouv\'e9e... Admirais-je\~? Oui, j\rquote admirais\~! \'c9tais -je touch\'e9 de piti\'e9\~? J\rquote \'e9tais touch\'e9 de piti\'e9\~
+; mais une teinte de ridicule \'e9tait fondue dans ces sentiments et les d\'e9naturait.
+\par
+\par Mais vous vous seriez \'e9chapp\'e9 en \'e9clats de rire \'e0 la mani\'e8re dont il contrefaisait les diff\'e9rents instruments. Avec des joues renfl\'e9es et bouffies, et un son rauque et sombre, il rendait les cors et les bassons\~; il prenait un son
+\'e9clatant et nasillard pour les hautbois\~; pr\'e9cipitant sa voix avec une rapidit\'e9 incroyable pour les instruments \'e0 corde dont il cherchait les sons les plus approch\'e9s\~; il sifflait les petites fl\'fbtes, il recoulait les traversi\'e8
+res, criant, chantant, se d\'e9menant comme un forcen\'e9\~; faisant lui seul, les danseurs, les danseuses, les chanteurs, les chanteuses, tout un orchestre, tout un th\'e9\'e2tre lyrique, et se divisant en vingt r\'f4les divers, courant, s\rquote arr\'ea
+tant, avec l\rquote air d\rquote un \'e9nergum\'e8ne, \'e9tincelant des yeux, \'e9cumant de la bouche. Il faisait une chaleur \'e0 p\'e9rir\~; et la sueur qui suivait les plis de son front et la longueur de ses joues, se m\'ealait \'e0
+ la poudre de ses cheveux, ruisselait, et sillonnait le haut de son habit. Que ne lui vis-je pas faire\~? Il pleurait, il riait, il soupirait il regardait, ou attendri, ou tranquille, ou furieux\~; c\rquote \'e9tait une femme qui se p\'e2me de douleur\~
+; c\rquote \'e9tait un malheureux livr\'e9 \'e0 tout son d\'e9sespoir\~; un temple qui s\rquote \'e9l\'e8ve\~; des oiseaux qui se taisent au soleil couchant\~
+; des eaux ou qui murmurent dans un lieu solitaire et frais, ou qui descendent en torrent du haut des montagnes\~; un orage\~; une temp\'eate, la plainte de ceux qui vont p\'e9rir, m\'eal\'e9e au sifflement des vents, au fracas du tonnerre\~; c\rquote
+\'e9tait la nuit, avec ses t\'e9n\'e8bres\~; c\rquote \'e9tait l\rquote ombre et le silence, car le silence m\'eame se peint par des sons. Sa t\'eate \'e9tait tout \'e0 fait perdue. \'c9puis\'e9e de fatigue, tel qu\rquote un homme qui sort d\rquote
+un profond sommeil ou d\rquote une longue distraction\~; il resta immobile, stupide, \'e9tonn\'e9. Il tournait ses regards autour de lui, comme un homme \'e9gar\'e9 qui cherche \'e0 reconna\'eetre le lieu o\'f9
+ il se trouve. Il attendait le retour de ses forces et de ses esprits\~; il essuyait machinalement son visage. Semblable \'e0 celui qui verrait \'e0 son r\'e9veil, son lit environn\'e9 d\rquote un grand nombre de personnes\~
+; dans un entier oubli ou dans une profonde ignorance de ce qu\rquote il a fait, il s\rquote \'e9cria dans le premier moment\~: Eh bien, Messieurs, qu\rquote est-ce qu\rquote il y a\~? D\rquote o\'f9 viennent vos ris et votre surprise\~? Qu\rquote
+est-ce qu\rquote il y a\~? Ensuite il ajouta, voil\'e0 ce qu\rquote on doit appeler de la musique et un musicien. Cependant, Messieurs, il ne faut pas m\'e9priser certains morceaux de Lulli. Qu\rquote on fasse mieux la sc\'e8ne \'ab\~Ah\~! j\rquote
+attendrai\~\'bb sans changer les paroles\~; j\rquote en d\'e9fie. Il ne faut pas m\'e9priser quelques endroits de Campra les airs de violon de mon oncle, ses gavottes\~; ses entr\'e9es de soldats, de pr\'eatres, de sacrificateurs\'85\~\'bb P\'e2
+les flambeaux, nuit plus affreuse que les t\'e9n\'e8bres\'85 Dieux du Tartare, Dieu de l\rquote oubli.\~\'bb L\'e0, il enflait sa voix\~; il soutenait ses sons\~; les voisins se mettaient aux fen\'ea
+tres, nous mettions nos doigts dans nos oreilles. Il ajoutait, c\rquote est ici qu\rquote il faut des poumons\~; un grand organe\~; un volume d\rquote air. Mais avant peu, serviteur \'e0 l\rquote Assomption\~; le Car\'eame et les Rois sont pass\'e9
+s. Ils ne savent pas encore ce qu\rquote il faut mettre en musique, ni par cons\'e9quent ce qui convient au musicien. La po\'e9sie lyrique est encore \'e0 na\'eetre. Mais ils y viendront\~; \'e0 force d\rquote entendre le Pergol\'e8se
+, le Saxon, Terradoglias, Traetta, et les autres, \'e0 force de lire le M\'e9tastase, il faudra bien qu\rquote ils y viennent.
+\par
+\par MOI. \endash Quoi donc, est-ce que Quinault, La Motte, Fontenelle n\rquote y ont rien entendu.
+\par
+\par LUI. \endash Non pour le nouveau style. Il n\rquote y a pas six vers de suite dans tous leurs charmants po\'e8mes qu\rquote on puisse musiquer. Ce sont des sentences ing\'e9nieuses\~; des madrigaux l\'e9gers, tendres et d\'e9licats\~
+; mais pour savoir combien cela est vide de ressource pour notre art, le plus violent de tous, sans en excepter celui de D\'e9mosth\'e8ne faites-vous r\'e9citer ces morceaux, combien ils vous para\'eetront, froids, languissants, monotones. C\rquote est qu
+\rquote il n\rquote y a rien l\'e0 qui puisse servir de mod\'e8le au chant. J\rquote aimerais autant avoir \'e0 musiquer les Maximes de La Rochefoucauld, ou les Pens\'e9es de Pascal. C\rquote est au cri animal de la passion, \'e0
+ dicter la ligne qui nous convient. Il faut que ces expressions soient press\'e9es les unes sur les autres\~; il faut que la phrase soit courte\~; que le sens en soit coup\'e9, suspendu\~; que le musicien puisse di
+sposer du tout et de chacune de ses parties\~; en omettre un mot, ou le r\'e9p\'e9ter\~; y en ajouter un qui lui manque\~; la tourner et retourner, comme un polype, sans la d\'e9truire\~; ce qui rend la po\'e9sie lyrique fran\'e7
+aise beaucoup plus difficile que dans les langues \'e0 inversions qui pr\'e9sentent d\rquote elles-m\'eames tous ces avantages\'85
+\par
+\par \'ab\~Barbare cruel, plonge ton poignard dans mon sein. Me voil\'e0 pr\'eate \'e0 recevoir le coup fatal. Frappe. Ose\'85 Ah\~; je languis, je meurs\'85 Un feu secret s\rquote allume dans mes sens\'85 Cruel amour, que veux-tu de moi\'85
+ Laisse-moi la douce paix dont j\rquote ai joui\'85 Rends-moi la raison\'85\~\'bb Il faut que les passions soient fortes\~; la tendresse du musicien et du po\'e8te lyrique doit \'eatre extr\'eame. L\rquote air est presque toujours la p\'e9
+roraison de la sc\'e8ne. Il nous faut des exclamations, des interjections, des suspensions, des interruptions, des affirmations, des n\'e9gations\~; nous appelons, nous invoquons, nous crions, nous g\'e9
+missons, nous pleurons, nous rions franchement. Point d\rquote esprit, point d\rquote \'e9pigrammes\~; point de ces jolies pens\'e9es. Cela est trop loin de la simple nature. Or n\rquote allez pas croire que le jeu des acteurs de th\'e9\'e2tre et leur d
+\'e9clamation puissent nous servir de mod\'e8les. Fi donc. Il nous le faut plus \'e9nergique, moins mani\'e9r\'e9, plus vrai. Les discours simples, les voix communes de la passion, nous sont d\rquote autant plus n\'e9
+cessaires que la langue sera plus monotone, aura moins d\rquote accent. Le cri animal ou de l\rquote homme passionn\'e9 leur en donne.
+\par
+\par Tandis qu\rquote il me parlait ainsi, la foule qui nous environnait, ou n\rquote entendait rien ou prenant peu d\rquote int\'e9r\'eat \'e0 ce qu\rquote il disait, parce qu\rquote en g\'e9n\'e9ral l\rquote enfant comme l\rquote homme,. et l\rquote
+homme comme l\rquote enfant aime mieux s\rquote amuser que s\rquote instruire, s\rquote \'e9tait retir\'e9e\~; chacun \'e9tait \'e0 son jeu\~; et nous \'e9tions rest\'e9s seuls dans notre coin. Assis sur une banquette, la t\'eate appuy\'e9
+e contre le mur, les bras pendants, les yeux \'e0 demi-ferm\'e9s, il me dit\~: Je ne sais ce que j\rquote ai, quand je suis venu ici, j\rquote \'e9tais frais et dispos\~; et me voil\'e0 rou\'e9, bris\'e9, comme si j\rquote avais fait dix lieues. Cela m
+\rquote a pris subitement.
+\par
+\par MOI. \endash Voulez-vous vous rafra\'eechir\~?
+\par
+\par LUI. \endash Volontiers. Je me sens enrou\'e9. Les forces me manquent\~; et Je souffre un peu de la poitrine. Cela m\rquote arrive presque tous les jours, comme cela\~; sans que je sache pourquoi.
+\par
+\par MOI. \endash Que voulez-vous\~?
+\par
+\par LUI. \endash Ce qui vous plaira. Je ne suis pas difficile. L\rquote indigence m\rquote a appris \'e0 m\rquote accommoder de tout.
+\par
+\par On nous sert de la bi\'e8re, de la limonade. Il en remplit un grand verre qu\rquote il vide deux ou trois fois de suite. Puis comme un homme ranim\'e9\~; il tousse fortement, il se d\'e9m\'e8ne, il reprend\~:
+\par
+\par Mais \'e0 votre avis, Seigneur philosophe, n\rquote est-ce pas une bizarrerie bien \'e9trange, qu\rquote un \'e9tranger, un Italien, un Duni vienne nous apprendre \'e0 donner de l\rquote accent \'e0 notre musique, \'e0 assujettir notre chant \'e0
+ tous les mouvements \'e0 toutes les mesures, \'e0 tous les intervalles, \'e0 toutes les d\'e9clamations, sans blesser la prosodie. Ce n\rquote \'e9tait pourtant pas la mer \'e0 boire. Quiconque avait \'e9cout\'e9 un gueux lui demander l\rquote aum\'f4
+ne dans la rue, un homme dans le transport de la col\'e8re, une femme jalouse et furieuse, un amant d\'e9sesp\'e9r\'e9, un flatteur, oui un flatteur radoucissant son ton, tra\'eenant ses syllabes, d\rquote une voix mielleuse, en un mot une passion, n
+\rquote importe laquelle, pourvu que par son \'e9nergie, elle m\'e9rit\'e2t de servir de mod\'e8le au musicien, aurait d\'fb s\rquote apercevoir de deux choses\~: l\rquote une que les syllabes, longues ou br\'e8ves, n\rquote ont aucune dur\'e9
+e fixe, pas m\'eame de rapport d\'e9termin\'e9 entre leurs dur\'e9es\~; que la passion dispose de la prosodie, presque comme il lui pla\'eet\~; qu\rquote elle ex\'e9cute les plus grands intervalles, et que celui qui s\rquote \'e9
+crie dans le fort de sa douleur\~: \'ab\~Ah, malheureux que Je suis\~\'bb, monte la syllabe d\rquote exclamation au ton le plus \'e9lev\'e9 et le plus aigu, et descend les autres aux tons les plus graves et les plus bas, faisant l\rquote octave ou m\'ea
+me un plus grand intervalle, et donnant \'e0 chaque son la quantit\'e9 qui convient au tour de la m\'e9lodie, sans que l\rquote oreille soit offens\'e9e, sans que ni la syllabe longue, ni la syllabe br\'e8ve aient conserv\'e9 la longueur ou la bri\'e8vet
+\'e9 du discours tranquille. Quel chemin nous avons fait depuis le temps o\'f9 nous citions la parenth\'e8se d\rquote Armide, Le vainqueur de Renaud, si quelqu\rquote un le peut \'eatre, l\rquote Ob\'e9
+issons sans balancer, des Indes galantes, comme des prodiges de d\'e9clamation musicale\~! A pr\'e9sent, ces prodiges-l\'e0 me font hausser les \'e9paules de piti\'e9. Du train dont l\rquote art s\rquote avance, je ne sais o\'f9
+ il aboutira. En attendant, buvons un coup.
+\par
+\par Il en boit deux, trois, sans savoir ce qu\rquote il faisait. Il allait se noyer, comme s\rquote il s\rquote \'e9tait \'e9puis\'e9, sans s\rquote en apercevoir, si je n\rquote avais d\'e9plac\'e9 la bouteille qu\rquote
+il cherchait de distraction. Alors je lui dis\~:
+\par
+\par MOI. \endash Comment se fait-il qu\rquote avec un tact aussi fin, une si grande sensibilit\'e9 pour les beaut\'e9s de l\rquote art musical\~; vous soyez aussi aveugle sur les belles choses en morale, aussi insensible aux charmes de la vertu\~?
+\par
+\par LUI. \endash C\rquote est apparemment qu\rquote il y a pour les unes un sens que je n\rquote ai pas\~; une fibre qui ne m\rquote a point \'e9t\'e9 donn\'e9e, une fibre l\'e2che qu\rquote on a beau pincer et qui ne vibre pas\~; ou peut-\'eatre c\rquote
+est que j\rquote ai toujours v\'e9cu avec de bons musiciens et de m\'e9chantes gens\~; d\rquote o\'f9 il est arriv\'e9 que mon oreille est devenue tr\'e8s fine, et que mon c\'9cur est devenu sourd. Et puis c\rquote est qu\rquote
+il y avait quelque chose de race. Le sang de mon p\'e8re et le sang de mon oncle est le m\'eame sang. Mon sang est le m\'eame que celui de mon p\'e8re. La mol\'e9cule paternelle \'e9tait dure et obtuse\~; et cette maudite mol\'e9cule premi\'e8re s\rquote
+est assimil\'e9 tout le reste.
+\par
+\par MOI. \endash Aimez-vous votre enfant\~?
+\par
+\par LUI. \endash Si je l\rquote aime, le petit sauvage. J\rquote en suis fou.
+\par
+\par MOI. \endash Est-ce que vous ne vous occuperez pas s\'e9rieusement d\rquote arr\'eater en lui l\rquote effet de la maudite mol\'e9cule paternelle.
+\par
+\par LUI. \endash J\rquote y travaillerais, je crois, bien inutilement. S\rquote il est destin\'e9 \'e0 devenir un homme de bien, je n\rquote y nuirai pas. Mais si la mol\'e9cule voulait qu\rquote il f\'fbt un vaurien comme son p\'e8re, les peines que j
+\rquote aurais prises pour en faire un homme honn\'eate lui seraient tr\'e8s nuisibles\~; l\rquote \'e9ducation croisant sans cesse la pente de la mol\'e9cule, il serait tir\'e9 comme par deux forces contraires, et marcherait tout de guingoi
+s, dans le chemin de la vie, comme j\rquote en vois une infinit\'e9, \'e9galement gauches dans le bien et dans le mal\~; c\rquote est ce que nous appelons des esp\'e8ces, de toutes les \'e9pith\'e8tes la plus redoutable, parce qu\rquote elle marque la m
+\'e9diocrit\'e9, et le dernier degr\'e9 du m\'e9pris. Un grand vaurien est un grand vaurien, mais n\rquote est point une esp\'e8ce. Avant que la mol\'e9cule paternelle n\rquote e\'fbt repris le dessus et ne l\rquote e\'fbt amen\'e9 \'e0
+ la parfaite abjection o\'f9 j\rquote en suis, il lui faudrait un temps infini\~: il perdrait ses plus belles ann\'e9es. Je n\rquote y fais rien \'e0 pr\'e9sent. Je le laisse venir. Je l\rquote examine. Il est d\'e9j\'e0
+ gourmand, patelin, filou, paresseux, menteur. Je crains bien qu\rquote il ne chasse de race.
+\par
+\par MOI. \endash Et vous en ferez un musicien, afin qu\rquote il ne manque rien \'e0 la ressemblance\~?
+\par
+\par LUI. \endash Un musicien\~! un musicien\~! quelquefois je le regarde, en grin\'e7ant les dents\~; et je dis, si tu devais jamais savoir une note, je crois que je te tordrais le col.
+\par
+\par MOI. \endash Et pourquoi cela, s\rquote il vous pla\'eet\~?
+\par
+\par LUI. \endash Cela ne m\'e8ne \'e0 rien.
+\par
+\par MOI. \endash Cela m\'e8ne \'e0 tout.
+\par
+\par LUI. \endash Oui, quand on excelle\~; mais qui est-ce qui peut se promettre de son enfant qu\rquote il excellera\~? Il y a dix mille \'e0 parier contre un qu\rquote il ne serait qu\rquote un mis\'e9rable racleur de cordes, comme moi. Savez-vous qu
+\rquote il serait peut-\'eatre plus ais\'e9 de trouver un enfant propre \'e0 gouverner un royaume, \'e0 faire un grand roi qu\rquote un grand violon.
+\par
+\par MOI. \endash Il me semble que les talents agr\'e9ables, m\'eame m\'e9diocres, chez un peuple sans m\'9curs, perdu de d\'e9bauche et de luxe, avancent rapidement un homme dans le chemin de la fortune. Moi qui vous parle, j\rquote
+ai entendu la conversation qui suit, entre une esp\'e8ce de protecteur et une esp\'e8ce de prot\'e9g\'e9. Celui-ci avait \'e9t\'e9 adress\'e9 au premier, comme \'e0 un homme obligeant qui pourrait le servir. \endash Monsieur, que savez-vous\~? \endash
+ Je sais passablement les math\'e9matiques. \endash H\'e9 bien, montrez les math\'e9matiques\~; apr\'e8s vous \'eatre crott\'e9 dix \'e0 douze ans sur le pav\'e9 de Paris, vous aurez droit \'e0 quatre cents livres de rente. \endash J\rquote ai \'e9tudi
+\'e9 les lois, et je suis vers\'e9 dans le droit. \endash Si Puffendorf et Grotius revenaient au monde, ils mourraient de faim, contre une borne. \endash Je sais tr\'e8s bien l\rquote histoire et la g\'e9ographie. \endash S\rquote
+il y avait des parents qui eussent \'e0 c\'9cur la bonne \'e9ducation de leurs enfants, votre fortune serait faite\~; mais il n\rquote y en a point. \endash Je suis assez bon musicien. \endash Et que ne disiez-vous cela d\rquote abord\~
+! Et pour vous faire voir le parti qu\rquote on peut tirer de ce dernier talent, j\rquote ai une fille. Venez tous les jours depuis sept heures et demie du soir, jusqu\rquote \'e0 neuf\~; vous lui donnerez le\'e7on,
+et je vous donnerai vingt-cinq louis par an. Vous d\'e9jeunerez, d\'eenerez, go\'fbterez, souperez avec nous. Le reste de votre journ\'e9e vous appartiendra. Vous en disposerez \'e0 votre profit.
+\par
+\par LUI. \endash Et cet homme qu\rquote est-il devenu.
+\par
+\par MOI. \endash S\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 sage, il e\'fbt fait fortune, la seule chose qu\rquote il para\'eet que vous ayez en vue.
+\par
+\par LUI. \endash Sans doute. De l\rquote or, de l\rquote or. L\rquote or est tout\~; et le reste, sans or, n\rquote est rien. Aussi au lieu de lui farcir la t\'eate de belles maximes qu\rquote il faudrait qu\rquote il oubli\'e2t, sous peine de n\rquote \'ea
+tre qu\rquote un gueux\~; lorsque je poss\'e8de un louis, ce qui ne m\rquote arrive pas souvent, je me plante devant lui. Je tire le louis de ma poche. Je le lui montre avec admiration. J\rquote \'e9l\'e8
+ve les yeux au ciel. Je baise le louis devant lui. Et pour lui faire entendre mieux encore l\rquote importance de la pi\'e8ce sacr\'e9e, je lui b\'e9gaye de la voix\~; je lui d\'e9signe du doigt tout ce qu\rquote on en peut acqu\'e9
+rir, un beau fourreau, un beau toquet, un bon biscuit. Ensuite je mets le louis dans ma poche. Je me prom\'e8ne avec fiert\'e9\~; je rel\'e8ve la basque de ma veste\~; je frappe de la main sur mon gousset\~; et c\rquote
+est ainsi que je lui fais concevoir que c\rquote est du louis qui est l\'e0, que na\'eet l\rquote assurance qu\rquote il me voit.
+\par
+\par MOI. \endash On ne peut rien de mieux. Mais s\rquote il arrivait que, profond\'e9ment p\'e9n\'e9tr\'e9 de la valeur du louis, un jour\'85
+\par
+\par LUI. \endash Je vous entends. Il faut fermer les yeux l\'e0-dessus. Il n\rquote y a point de principe de morale qui n\rquote ait son inconv\'e9nient. Au pis aller, c\rquote est un mauvais quart d\rquote heure, et tout est fini.
+\par
+\par MOI. \endash M\'eame d\rquote apr\'e8s des vues si courageuses et si sages, je persiste \'e0 croire qu\rquote il serait bon d\rquote en faire un musicien. Je ne connais pas de moyen d\rquote
+approcher plus rapidement des grands, de servir leurs vices, et de mettre \'e0 profit les siens.
+\par
+\par LUI. \endash Il est vrai\~; mais j\rquote ai des projets d\rquote un succ\'e8s plus prompt et plus s\'fbr. Ah\~! si c\rquote \'e9tait aussi bien une fille\~!
+\par
+\par Mais comme on ne fait pas ce qu\rquote on veut, il faut prendre ce qui vient\~; en tirer le meilleur parti\~; et pour cela, ne pas donner b\'eatement, comme la plupart des p\'e8res qui ne feraient rien de pis, quand ils auraient m\'e9dit\'e9
+ le malheur de leurs enfants, l\rquote \'e9ducation de Lac\'e9d\'e9mone, \'e0 un enfant destin\'e9 \'e0 vivre \'e0 Paris. Si elle est mauvaise, c\rquote est la faute des m\'9curs de ma nation, et non la mienne. En r\'e9pondra qui pourra. J
+e veux que mon fils soit heureux\~; ou ce qui revient au m\'eame honor\'e9, riche et puissant. Je connais un peu les voies les plus faciles d\rquote arriver \'e0 ce but\~; et je les lui enseignerai de bonne heure. Si vous me bl\'e2
+mez, vous autres sages, la multitude et le succ\'e8s m\rquote absoudront. Il aura de l\rquote or\~; c\rquote est moi qui vous le dis. S\rquote il en a beaucoup, rien ne lui manquera, pas m\'eame votre estime et votre respect.
+\par
+\par MOI. \endash Vous pourriez vous tromper.
+\par
+\par LUI. \endash Ou il s\rquote en passera, comme bien d\rquote autres.
+\par
+\par Il y avait dans tout cela beaucoup de ces choses qu\rquote on pense, d\rquote apr\'e8s lesquelles on se conduit\~; mais qu\rquote on ne dit pas. Voil\'e0, en v\'e9rit\'e9, la diff\'e9rence la plus marqu\'e9
+e entre mon homme et la plupart de nos entours. Il avouait les vices qu\rquote il avait, que les autres ont\~; mais il n\rquote \'e9tait pas hypocrite. Il n\rquote \'e9tait ni plus ni moins abominable qu\rquote eux\~; il \'e9
+tait seulement plus franc, et plus cons\'e9quent\~; et quelquefois profond dans sa d\'e9pravation. Je tremblais de ce que son enfant deviendrait sous un pareil ma\'eetre. Il est certain que d\rquote apr\'e8s des id\'e9es d\rquote
+institution aussi strictement calqu\'e9es sur nos m\'9curs, il devait aller loin, \'e0 moins qu\rquote il ne f\'fbt pr\'e9matur\'e9ment arr\'eat\'e9 en chemin.
+\par
+\par LUI. \endash Ho ne craignez rien, me dit-il. Le point important\~; le point difficile auquel un bon p\'e8re doit surtout s\rquote attacher\~; ce n\rquote est pas de donner \'e0 son enfant des vices qui l\rquote
+enrichissent, des ridicules qui le rendent pr\'e9cieux aux grands\~; tout le monde le fait, sinon de syst\'e8me comme moi, mais au moins d\rquote exemple et de le\'e7on, mais de lui marquer la juste mesure, l\rquote art d\rquote esquiver \'e0
+ la honte, au d\'e9shonneur et aux lois\~; ce sont des dissonances dans l\rquote harmonie sociale qu\rquote il faut savoir placer, pr\'e9parer et sauver. Rien de si plat qu\rquote une suite d\rquote accords parfaits. Il faut quelque chose qui pique, qui s
+\'e9pare le faisceau, et qui en \'e9parpille les rayons.
+\par
+\par MOI. \endash Fort bien. Par cette comparaison, vous me ramenez des m\'9curs, \'e0 la musique dont je m\rquote \'e9tais \'e9cart\'e9 malgr\'e9 moi\~; et je vous en remercie\~; car, \'e0 ne vous rien celer, je vous aime mieux musicien que moraliste.
+\par
+\par LUI. \endash Je suis pourtant bien subalterne en musique, et bien sup\'e9rieur en morale.
+\par
+\par MOI. \endash J\rquote en doute\~; mais quand cela serait, je suis un bon homme, et vos principes ne sont pas les miens.
+\par
+\par LUI. \endash Tant pis pour vous. Ah si j\rquote avais vos talents.
+\par
+\par MOI. \endash Laissons mes talents\~; et revenons aux v\'f4tres.
+\par
+\par LUI. \endash Si je savais m\rquote \'e9noncer comme vous. Mais j\rquote ai un diable de ramage saugrenu, moiti\'e9 des gens du monde et des lettres, moiti\'e9 de la Halle.
+\par
+\par MOI. \endash Je parle mal. Je ne sais que dire la v\'e9rit\'e9\~; et cela ne prend pas toujours, comme vous savez.
+\par
+\par LUI. \endash Mais ce n\rquote est pas pour dire la v\'e9rit\'e9\~; au contraire, c\rquote est pour bien dire le mensonge que j\rquote ambitionne votre talent. Si je savais \'e9crire\~; fagoter un livre, tourner une \'e9p\'eetre d\'e9
+dicatoire, bien enivrer un sot de son m\'e9rite\~; m\rquote insinuer aupr\'e8s des femmes.
+\par
+\par MOI. \endash Et tout cela, vous le savez mille fois mieux que moi. Je ne serais pas m\'eame digne d\rquote \'eatre votre \'e9colier.
+\par
+\par LUI. \endash Combien de grandes qualit\'e9s perdues, et dont vous ignorez le prix\~!
+\par
+\par MOI. \endash Je recueille tout celui que j\rquote y mets.
+\par
+\par LUI. \endash Si cela \'e9tait, vous n\rquote auriez pas cet habit grossier, cette veste d\rquote \'e9tamine, ces bas de laine, ces souliers \'e9pais, et cette antique perruque.
+\par
+\par MOI. \endash D\rquote accord. Il faut \'eatre bien maladroit, quand on n\rquote est pas riche, et que l\rquote on se permet tout pour le devenir. Mais c\rquote est qu\rquote
+il y a des gens comme moi qui ne regardent pas la richesse, comme la chose du monde la plus pr\'e9cieuse\~; gens bizarres.
+\par
+\par LUI. \endash Tr\'e8s bizarres. On ne na\'eet pas avec cette tournure-l\'e0. On se la donne\~; car elle n\rquote est pas dans la nature.
+\par
+\par MOI. \endash De l\rquote homme\~?
+\par
+\par LUI. \endash De l\rquote homme. Tout ce qui vit, sans l\rquote en excepter, cherche son bien-\'eatre aux d\'e9pens de qui il appartiendra\~; et je suis s\'fbr que, si je laissais venir le petit sauvage, sans lui parler de rien\~: il voudrait \'ea
+tre richement v\'eatu, splendidement nourri, ch\'e9ri des hommes, aim\'e9 des femmes, et rassembler sur lui tous les bonheurs de la vie.
+\par
+\par MOI. \endash Si le petit sauvage \'e9tait abandonn\'e9 \'e0 lui-m\'eame\~; qu\rquote il conserv\'e2t toute son imb\'e9cillit\'e9 et qu\rquote il r\'e9unit au peu de raison de l\rquote enfant au berceau, la violence des passions de l\rquote
+homme de trente ans, il tordrait le col \'e0 son p\'e8re, et coucherait avec sa m\'e8re.
+\par
+\par LUI. \endash Cela prouve la n\'e9cessit\'e9 d\rquote une bonne \'e9ducation\~; et qui est-ce qui la conteste\~? et qu\rquote est-ce qu\rquote une bonne \'e9ducation, sinon celle qui conduit \'e0 toutes sortes de jouissances, sans p\'e9ril, et sans inconv
+\'e9nient.
+\par
+\par MOI. \endash Peu s\rquote en faut que je ne sois de votre avis\~; mais gardons-nous de nous expliquer.
+\par
+\par LUI. \endash Pourquoi\~?
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est que je crains que nous ne soyons d\rquote accord qu\rquote en apparence\~; et que, si nous entrons une fois, dans la discussion des p\'e9rils et des inconv\'e9nients \'e0 \'e9viter, nous ne nous entendions plus.
+\par
+\par LUI. \endash Et qu\rquote est-ce que cela fait\~?
+\par
+\par MOI. \endash Laissons cela, vous dis-je. Ce que je sais l\'e0-dessus, je ne vous l\rquote apprendrais pas\~; et vous m\rquote instruirez plus ais\'e9ment de ce que j\rquote
+ignore et que vous savez en musique. Cher Rameau, parlons musique, et dites-moi comment il est arriv\'e9 qu\rquote avec la facilit\'e9 de sentir, de retenir et de rendre les plus beaux endroits des grands ma\'eetres\~; avec l\rquote enthousiasme qu
+\rquote ils vous inspirent et que vous transmettez aux autres, vous n\rquote avez rien fait qui vaille.
+\par
+\par Au lieu de me r\'e9pondre, il se mit \'e0 hocher de la t\'eate, et levant le doigt au ciel, il ajouta, et l\rquote astre\~! l\rquote astre\~! Quand la nature fit Leo, Vinci, Pergol\'e8
+se, Duni, elle sourit. Elle prit un air imposant et grave, en formant le cher oncle Rameau qu\rquote on aura appel\'e9 pendant une dizaine d\rquote ann\'e9es le grand Rameau et dont bient\'f4
+t on ne parlera plus. Quand elle fagota son neveu, elle fit la grimace et puis la grimace, et puis la grimace encore\~; et en disant ces mots, il faisait toutes sortes de grimaces du visage\~; c\rquote \'e9tait le m\'e9pris, le d\'e9dain, l\rquote ironie
+\~; et il semblait p\'e9trir entre ses doigts un morceau de p\'e2te, et sourire aux formes ridicules qu\rquote il lui donnait. Cela fait, il jeta la pagode h\'e9t\'e9roclite loin de lui, et il dit\~: C\rquote est ainsi qu\rquote elle me fit et qu\rquote
+elle me jeta, \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote autres pagodes, les unes \'e0 gros ventres ratatin\'e9s, \'e0 cols courts, \'e0 gros yeux hors de la t\'eate, apoplectiques\~; d\rquote autres \'e0 cols obliques\~; il y en avait de s\'e8ches, \'e0 l\rquote \'9c
+il vif, au nez crochu\~: toutes se mirent \'e0 crever de rire, en me voyant\~; et moi, de mettre mes deux poings sur mes c\'f4tes et \'e0 crever de rire, en les voyant\~; car les sots et les fous s\rquote amusent les uns des autres\~
+; ils se cherchent, ils s\rquote attirent. Si, en arrivant l\'e0, je n\rquote avais pas trouv\'e9 tout fait le proverbe qui dit que l\rquote argent des sots est le patrimoine des gens d\rquote esprit, on me le devrait. Je sentis que nature avait mis ma l
+\'e9gitime dans la bourse des pagodes\~: et j\rquote inventai mille moyens de m\rquote en ressaisir.
+\par
+\par MOI. \endash Je sais ces moyens\~; vous m\rquote en avez parl\'e9, et je les ai fort admir\'e9s. Mais entre tant de ressource, pourquoi n\rquote avoir pas tent\'e9 celle d\rquote un bel ouvrage\~?
+\par
+\par LUI. \endash Ce propos est celui d\rquote un homme du monde \'e0 l\rquote abb\'e9 Le Blanc\'85 L\rquote abb\'e9 disait\~: \'ab\~La marquise de Pompadour me prend sur la main\~; me porte jusque sur le seuil de l\rquote Acad\'e9mie\~; l\'e0
+ elle retire sa main. le tombe, et je me casse les deux jambes.\~\'bb L\rquote homme du monde lui r\'e9pondait\~: \'ab\~Eh bien, l\rquote abb\'e9, il faut se relever, et enfoncer la porte d\rquote un coup de t\'eate.\~\'bb L\rquote abb\'e9 lui r\'e9
+pliquait\~: \'ab\~C\rquote est ce que j\rquote ai tent\'e9\~; et savez-vous ce qui m\rquote en est revenu, une bosse au front.\~\'bb
+\par
+\par Apr\'e8s cette historiette, mon homme se mit \'e0 marcher la t\'eate baiss\'e9e, l\rquote air pensif et abattu\~; il soupirait, pleurait, se d\'e9solait, levait les mains et les yeux, se frappait la t\'eate du poing, \'e0
+ se briser le front ou les doigts, et il ajoutait\~: Il me semble qu\rquote il y a pourtant l\'e0 quelque chose\~; mais j\rquote ai beau frapper, secouer, il ne sort rien. Puis il recommen\'e7ait \'e0 secouer sa t\'eate et \'e0
+ se frapper le front de plus belle, et il disait, ou il n\rquote y a personne, ou l\rquote on ne veut pas r\'e9pondre.
+\par
+\par Un instant apr\'e8s, il prenait un air fier, il relevait sa t\'eate, il s\rquote appliquait la main droite sur le c\'9cur\~; il marchait et disait\~: le sens, oui, je sens. Il contrefaisait l\rquote homme qui s\rquote irrite, qui s\rquote indigne, qui s
+\rquote attendrit, qui commande, qui supplie, et pronon\'e7ait, sans pr\'e9paration des discours de col\'e8re, de commis\'e9ration, de haine, d\rquote amour\~; il esquissait les caract\'e8res des passions avec une finesse et une v\'e9rit\'e9
+ surprenantes. Puis il ajoutait\~: C\rquote est cela, je crois. Voil\'e0 que cela vient\~; voil\'e0 ce que c\rquote est que de trouver un accoucheur qui sait irriter, pr\'e9cipiter les douleurs et faire sortir l\rquote enfant\~; seul, je prends la plume\~
+; je veux \'e9crire. le me ronge les ongles\~; je m\rquote use le front. Serviteur. Bonsoir. Le dieu est absent\~; je m\rquote \'e9tais persuad\'e9 que j\rquote avais du g\'e9nie\~; au bout de ma ligne, je lis que je suis un sot, un sot, un sot. Mais le
+moyen de sentir, de s\rquote \'e9lever, de penser, de peindre fortement, en fr\'e9quentant avec des gens, tels que ceux qu\rquote il faut voir pour vivre\~; au milieu des propos qu\rquote on tient, et de ceux qu\rquote on entend\~; et de ce comm\'e9rage\~
+: \'ab\~Aujourd\rquote hui, le boulevard \'e9tait charmant. Avez-vous entendu la petite Marmotte\~? Elle joue \'e0 ravir. Monsieur un tel avait le plus bel attelage gris pommel\'e9 qu\rquote il soit possible d\rquote
+imaginer. La belle madame celle-ci commence \'e0 passer. Est-ce qu\rquote \'e0 l\rquote \'e2ge de quarante-cinq ans, on porte une coiffure comme celle-l\'e0. La jeune une telle est couverte de diamants qui ne lui co\'fbtent gu\'e8re. \endash
+ Vous voulez dire qui lui co\'fbtent cher\~? \endash Mais non. \endash O\'f9 l\rquote avez-vous vue\~? \endash A L\rquote Enfant d\rquote Arlequin perdu et retrouv\'e9. La sc\'e8ne du d\'e9sespoir a \'e9t\'e9 jou\'e9e comme elle ne l\rquote
+avait pas encore \'e9t\'e9. Le Polichinelle de la Foire a du gosier, mais point de finesse, point d\rquote \'e2me. Madame une telle est accouch\'e9e de deux enfants \'e0 la fois. Chaque p\'e8re aura le sien.\~\'bb
+ Et vous croyez que cela dit, redit et entendu tous les jours, \'e9chauffe et conduit aux grandes choses\~?
+\par
+\par MOI. \endash Non. Il vaudrait mieux se renfermer dans son grenier, boire de l\rquote eau, manger du pain sec, et se chercher soi-m\'eame.
+\par
+\par LUI. \endash Peut-\'eatre\~; mais je n\rquote en ai pas le courage\~; et puis sacrifier son bonheur \'e0 un succ\'e8s incertain. Et le nom que je porte donc\~? Rameau\~! s\rquote appeler Rameau, cela est g\'eanant. Il n\rquote
+en est pas des talents comme de la noblesse qui se transmet et dont l\rquote illustration s\rquote accro\'eet en passant du grand-p\'e8re au p\'e8re, du p\'e8re au fils, du fils \'e0 son petit-fils, sans que l\rquote a\'efeul impose quelque m\'e9rite \'e0
+ son descendant. La vieille souche se ramifie en une \'e9norme tige de sots\~; mais qu\rquote importe\~? Il n\rquote en est pas ainsi du talent. Pour n\rquote obtenir que la renomm\'e9e de son p\'e8re, il faut \'eatre plus habile que lui. Il faut avoir h
+\'e9rit\'e9 de sa fibre. La fibre m\rquote a manqu\'e9\~; mais le poignet s\rquote est d\'e9gourdi\~; l\rquote archet marche, et le pot bout. Si ce n\rquote est pas de la gloire\~; c\rquote est du bouillon.
+\par
+\par MOI. \endash A votre place, je ne me le tiendrais pas pour dit\~; j\rquote essaierais.
+\par
+\par LUI. \endash Et vous croyez que je n\rquote ai pas essay\'e9. Je n\rquote avais pas quinze ans, lorsque je me dis, pour la premi\'e8re fois\~: Qu\rquote as-tu Rameau\~? tu r\'eaves. Et \'e0 quoi r\'eaves-tu\~
+? que tu voudrais bien avoir fait ou faire quelque chose qui excit\'e2t l\rquote admiration de l\rquote univers. H\'e9, oui\~; il n\rquote y a qu\rquote \'e0 souffler et remuer les doigts. Il n\rquote y a qu\rquote \'e0
+ ourler le bec, et ce sera une cane. Dans un \'e2ge plus avanc\'e9, j\rquote ai r\'e9p\'e9t\'e9 le propos de mon enfance. Aujourd\rquote hui je le r\'e9p\'e8te encore, et je reste autour de la statue de Memnon.
+\par
+\par MOI. \endash Que voulez-vous dire avec votre statue de Memnon\~?
+\par
+\par LUI. \endash Cela s\rquote entend, ce me semble. Autour de la statue de Memnon, il y en avait une infinit\'e9 d\rquote autres \'e9galement frapp\'e9es des rayons du soleil\~; mais la sienne \'e9tait la seule qui r\'e9sonn\'e2t. Un po\'e8te, c\rquote
+est de Voltaire\~; et puis qui encore\~? de Voltaire\~; et le troisi\'e8me, de Voltaire\~; et le quatri\'e8me, de Voltaire. Un musicien, c\rquote est Rinaldo da Capoua, c\rquote est Hasse\~; c\rquote est Pergol\'e8se\~; c\rquote est Alberti\~; c\rquote
+est Tartini\~; c\rquote est Locatelli\~; c\rquote est Terradoglias\~; c\rquote est mon oncle\~; c\rquote est ce petit Duni qui n\rquote a ni mine, ni figure\~; mais qui sent, mordieu, qui a du chant et de l\rquote
+expression. Le reste, autour de ce petit nombre de Memnon, autant de paires d\rquote oreilles fich\'e9es au bout d\rquote un b\'e2ton. Aussi sommes-nous gueux, si gueux que c\rquote est une b\'e9n\'e9diction. Ah, Monsieur le philosophe, la mis\'e8
+re est une terrible chose. Je la vois accroupie, la bouche b\'e9ante, pour recevoir quelques gouttes de l\rquote eau glac\'e9e qui s\rquote \'e9chappe du tonneau des Dana\'efdes. Je ne sais si elle aiguise l\rquote esprit du philosophe\~; mais elle
+ refroidit diablement la t\'eate du po\'e8te. On ne chante pas bien sous ce tonneau. Trop heureux encore, celui qui peut s\rquote y placer.
+\par
+\par J\rquote y \'e9tais\~; et je n\rquote ai pas su m\rquote y tenir. J\rquote avais d\'e9j\'e0 fait cette sottise une fois. J\rquote ai voyag\'e9 en Boh\'e8me, en Allemagne, en Suisse, en Hollande, en Flandre\~; au diable, au vert.
+\par
+\par MOI. \endash Sous le tonneau perc\'e9.\lquote
+\par
+\par LUI. \endash Sous le tonneau perc\'e9\~; c\rquote \'e9tait un Juif opulent et dissipateur qui aimait la musique et mes folies. Je musiquais, comme il pla\'eet \'e0 Dieu\~; je faisais le fou\~; je ne manquais de rien. Mon Juif \'e9
+tait un homme qui savait sa loi et qui l\rquote observait raide comme une barre, quelquefois avec l\rquote ami, toujours avec l\rquote \'e9tranger. Il se fit une mauvaise affaire qu\rquote il faut que je vous raconte, car elle est plaisante. Il y avait
+\'e0 Utrecht une courtisane charmante. Il fut tent\'e9 de la chr\'e9tienne\~; il lui d\'e9p\'eacha un grison avec une lettre de change assez forte. La bizarre cr\'e9ature rejeta son offre. Le Juif en fut d\'e9sesp\'e9r\'e9. Le grison lui dit\~: \'ab\~
+Pourquoi vous affliger ainsi\~? vous voulez coucher avec une jolie femme\~; rien n\rquote est plus ais\'e9, et m\'eame de coucher avec une plus jolie que celle que vous poursuivez. C\rquote est la mienne, que je vous c\'e9derai au m\'eame prix.\~\'bb
+ Fait et dit. Le grison garde la lettre de change, et mon Juif couche avec la femme du grison. L\rquote \'e9ch\'e9ance de la lettre de change arrive. Le Juif la laisse protester et s\rquote inscrit en faux. Proc\'e8s. Le Juif disait\~: jamais cet homme n
+\rquote osera dire \'e0 quel titre il poss\'e8de ma lettre, et je ne la paierai pas. A l\rquote audience, il interpelle le grison\~: \'ab\~Cette lettre de change, de qui la tenez-vous\~? \endash De vous. \endash Est-ce pour de l\rquote argent pr\'eate\~
+? \endash Non. \endash Est-ce pour fourniture de marchandise\~? \endash Non. \endash Est-ce pour services rendus\~? \endash Non. Mais il ne s\rquote agit point de cela. J\rquote en suis possesseur. Vous l\rquote avez sign\'e9e, et vous l\rquote
+acquitterez. \endash Je ne l\rquote ai point sign\'e9e. \endash Je suis donc un faussaire\~? \endash Vous ou un autre dont vous \'eates l\rquote agent. \endash Je suis un l\'e2che, mais vous \'eates un coquin. Croyez-moi, ne me poussez pas \'e0
+ bout. Je dirai tout. Je me d\'e9shonorerai, mais je vous perdrai.\~\'bb Le Juif ne tint compte de la menace\~; et le grison r\'e9v\'e9la toute l\rquote affaire, \'e0 la s\'e9ance qui suivit. Ils furent bl\'e2m\'e9s tous les deux\~; et le Juif condamn\'e9
+ \'e0 payer la lettre de change, dont la valeur fut appliqu\'e9e au soulagement des pauvres. Alors je me s\'e9parai de lui. Je revins ici. Quoi faire\~? car il fallait p\'e9rir de mis\'e8
+re, ou faire quelque chose. Il me passa toutes sortes de projets par la t\'eate. Un jour, je partais le lendemain pour me jeter dans une troupe de province, \'e9galement bon ou mauvais pour le th\'e9\'e2tre ou pour l\rquote orchestre\~
+; le lendemain, je songeais \'e0 me faire peindre un de ces tableaux attach\'e9s \'e0 une perche qu\rquote on plante dans un carrefour, et o\'f9 j\rquote aurais cri\'e9 \'e0 tue-t\'eate\~: \'ab\~Voil\'e0 la ville o\'f9 il est n\'e9\~; le voil\'e0
+ qui prend cong\'e9 de son p\'e8re l\rquote apothicaire\~; le voil\'e0 qui arrive dans la capitale, cherchant la demeure de son oncle\~; le voil\'e0 aux genoux de son oncle qui le chasse\~; le voil\'e0 avec un Juif, et c\'e6tera et c\'e6
+tera. Le jour suivant, je me levais bien r\'e9solu de m\rquote associer aux chanteurs des rues\~; ce n\rquote est pas ce que j\rquote aurais fait de plus mal\~; nous serions all\'e9s concerter sous les fen\'eatres du cher oncle qui en serait crev\'e9
+ de rage. Je pris un autre parti.
+\par
+\par L\'e0 il s\rquote arr\'eata, passant successivement de l\rquote attitude d\rquote un homme qui tient un violon, serrant les cordes \'e0 tour de bras, \'e0 celle d\rquote un pauvre diable ext\'e9nu\'e9 de fatigue, \'e0
+ qui les forces manquent, dont les jambes flageolent, pr\'eat \'e0 expirer, si on ne lui jette un morceau de pain\~; il d\'e9signait son extr\'eame besoin, par le geste d\rquote un doigt dirig\'e9 vers sa bouche entrouverte\~; puis il ajouta\~: Cela s
+\rquote entend. On me jetait le lopin. Nous nous le disputions \'e0 trois ou quatre affam\'e9s que nous \'e9tions\~; et puis pensez grandement\~; faites de belles choses au milieu d\rquote une pareille d\'e9tresse.
+\par
+\par MOI. \endash Cela est difficile.
+\par
+\par LUI. \endash De cascade en cascade, j\rquote \'e9tais tomb\'e9 l\'e0. J\rquote y \'e9tais comme un coq en p\'e2te. J\rquote en suis sorti. Il faudra derechef scier le boyau, et revenir au geste du doigt vers la bouche b\'e9
+ante. Rien de stable dans ce monde. Aujourd\rquote hui, au sommet\~; demain au bas de la roue. De maudites circonstances nous m\'e8nent\~; et nous m\'e8nent fort mal.
+\par
+\par Puis buvant un coup qui restait au fond de la bouteille et s\rquote adressant \'e0 son voisin\~: Monsieur, par charit\'e9, une petite prise. Vous avez l\'e0 une belle bo\'eete\~? Vous n\rquote \'eates pas musicien\~? \endash Non. \endash
+ Tant mieux pour vous\~; car ce sont de pauvres bougres bien \'e0 plaindre. Le sort a voulu que je le fusse, moi\~; tandis qu\rquote il y a, \'e0 Montmartre peut-\'eatre, dans un moulin, un meunier, un valet de meunier qui n\rquote ent
+endra jamais que bruit du cliquet, et qui aurait trouv\'e9 les plus beaux chants. Rameau, au moulin\~? au moulin, c\rquote est l\'e0 ta place.
+\par
+\par MOI. \endash A quoi que ce soit que l\rquote homme s\rquote applique, la Nature l\rquote y destinait.
+\par
+\par LUI. \endash Elle fait d\rquote \'e9tranges b\'e9vues. Pour moi je ne vois pas de cette hauteur o\'f9 tout se confond, l\rquote homme qui \'e9monde un arbre avec des ciseaux, la chenille qui en ronge la feuille, et d\rquote o\'f9 l\rquote
+on ne voit que deux insectes diff\'e9rents, chacun \'e0 son devoir. Perchez-vous sur l\rquote \'e9picycle de Mercure, et de l\'e0, distribuez, si cela vous convient, et \'e0 l\rquote imitation de R\'e9aumur, lui la classe des mouches en couturi\'e8
+res, arpenteuses, faucheuses, vous, l\rquote esp\'e8ce des hommes, en hommes menuisiers, charpentiers, couvreurs, danseurs, chanteurs, c\rquote est votre affaire. Je ne m\rquote en m\'eale pas. Je suis dans ce monde et j\rquote y reste. Mais s\rquote
+il est dans la nature d\rquote avoir app\'e9tit\~; car c\rquote est toujours \'e0 l\rquote app\'e9tit que j\rquote en reviens, \'e0 la sensation qui m\rquote est toujours pr\'e9sente, je trouve qu\rquote il n\rquote est pas du bon ordre de n\rquote
+avoir pas toujours de quoi manger. Que diable d\rquote \'e9conomie, des hommes qui regorgent de tout, tandis que d\rquote autres qui ont un estomac importun comme eux, une faim renaissante comme eux, et pas de quoi mettre sous la dent. Le pis, c\rquote
+est la posture contrainte o\'f9 nous tient le besoin. L\rquote homme n\'e9cessiteux ne marche pas comme un autre\~; il saute, il rampe, il se tortille, il se tra\'eene\~; il passe sa vie \'e0 prendre et \'e0 ex\'e9cuter des positions.
+\par
+\par MOI. \endash Qu\rquote est-ce que des positions\~?
+\par
+\par LUI. \endash Allez le demander \'e0 Noverre, Le monde en offre bien plus que son art n\rquote en peut imiter.
+\par
+\par MOI. \endash Et vous voil\'e0, aussi, pour me servir de votre expression, ou de celle de Montaigne, perch\'e9 sur l\rquote \'e9picycle de Mercure, et consid\'e9rant les diff\'e9rentes pantomimes de l\rquote esp\'e8ce humaine.
+\par
+\par LUI. \endash Non, non, vous dis-je. Je suis trop lourd pour m\rquote \'e9lever si haut. J\rquote abandonne aux grues le s\'e9jour des brouillards. Je vais terre \'e0 terre. Je regarde autour de moi\~; et je prends mes positions, ou je m\rquote
+amuse des positions que je vois prendre aux autres. Je suis excellent pantomime\~; comme vous en allez juger. Puis il se met \'e0 sourire, \'e0 contrefaire l\rquote homme admirateur, l\rquote homme suppliant, l\rquote homme complaisant\~
+; il a le pied droit en avant, le gauche en arri\'e8re, le dos courb\'e9, la t\'eate relev\'e9e, le regard comme attach\'e9 sur d\rquote autres yeux, la bouche entrouverte, les bras port\'e9s vers quelque objet\~; il attend un ordre, il le re\'e7oit\~
+; il part comme un trait\~; il revient, il est ex\'e9cut\'e9\~; il en rend compte. Il est attentif \'e0 tout\~; il ramasse ce qui tombe\~; il place un oreiller ou un tabouret sous des pieds\~
+; il tient une soucoupe, il approche une chaise, il ouvre une porte\~; il ferme une fen\'eatre\~; il tire des rideaux\~; il observe le ma\'eetre et la ma\'eetresse\~; il est immobile, les bras pendants\~; les jambes parall\'e8les\~; il \'e9coute\~
+; il cherche \'e0 lire sur des visages\~; et il ajoute\~: Voil\'e0 ma pantomime, \'e0 peu pr\'e8s la m\'eame que celle des flatteurs, des courtisans, des valets et des gueux.
+\par
+\par Les folies de cet homme, les contes de l\rquote abb\'e9 Galiani, les extravagances de Rabelais, m\rquote ont quelquefois fait r\'eaver profond\'e9ment. Ce sont trois magasins o\'f9
+ je me suis pourvu de masques ridicules que je place sur le visage des plus graves personnages\~; et je vois Pantalon dans un pr\'e9lat, un satyre dans un pr\'e9sident, un pourceau dans un c\'e9nobite, une autruche dans un ministre
+, une oie dans son premier commis.
+\par
+\par MOI. \endash Mais \'e0 votre compte, dis-je \'e0 mon homme, il y a bien des gueux dans ce monde-ci\~; et je ne connais personne qui ne sache quelques pas de votre danse.
+\par
+\par LUI. \endash Vous avez raison. Il n\rquote y a dans tout un royaume qu\rquote un homme qui marche. C\rquote est le souverain. Tout le reste prend des positions.
+\par
+\par MOI. \endash Le souverain\~? encore y a-t-il quelque chose \'e0 dire\~? Et croyez-vous qu\rquote il ne se trouve pas, de temps en temps, \'e0 c\'f4t\'e9 de lui, un petit pied, un petit chignon, un petit nez qui lui fasse faire un peu de la pantomime\~
+? Quiconque a besoin d\rquote un autre, est indigent et prend une position. Le roi prend une position devant sa ma\'eetresse et devant Dieu\~; il fait son pas de pantomime. Le ministre fait le pas de courtisan, de flatteur, de
+valet ou de gueux devant son roi. La foule des ambitieux danse vos positions, en cent mani\'e8res plus viles les unes que les autres, devant le ministre. L\rquote abb\'e9 de condition en rabat, et en manteau long, au moins une fois la semaine, devant le d
+\'e9positaire de la feuille des b\'e9n\'e9fices. Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux, est le grand branle de la terre. Chacun a sa petite Hus et son Bertin.
+\par
+\par LUI. \endash Cela me console.
+\par
+\par Mais tandis que je parlais, il contrefaisait \'e0 mourir de rire, les positions des personnages que je nommais\~; par exemple, pour le petit abb\'e9, il tenait son chapeau sous le bras, et son br\'e9viaire de la main gauche\~
+; de la droite, il relevait la queue de son manteau\~; il s\rquote avan\'e7ait la t\'eate un peu pench\'e9e sur l\rquote \'e9paule, les yeux baiss\'e9s, imitant si parfaitement l\rquote hypocrite que je crus voir l\rquote auteur des R\'e9
+futations devant l\rquote \'e9v\'eaque d\rquote Orl\'e9ans. Aux flatteurs, aux ambitieux, il \'e9tait ventre \'e0 terre. C\rquote \'e9tait Bouret, au contr\'f4le g\'e9n\'e9ral.
+\par
+\par MOI. \endash Cela est sup\'e9rieurement ex\'e9cut\'e9, lui dis-je. Mais il y a pourtant un \'eatre dispens\'e9 de la pantomime. C\rquote est le philosophe qui n\rquote a rien et qui ne demande rien.
+\par
+\par LUI. \endash Et o\'f9 est cet animal-l\'e0\~? S\rquote il n\rquote a rien il souffre\~; s\rquote il ne sollicite rien, il n\rquote obtiendra rien, et il souffrira toujours.
+\par
+\par MOI. \endash Non. Diog\'e8ne se moquait des besoins.
+\par
+\par LUI. \endash Mais, il faut \'eatre v\'eatu.
+\par
+\par MOI. \endash Non. Il allait tout nu.
+\par
+\par LUI. \endash Quelquefois il faisait froid dans Ath\'e8nes.
+\par
+\par MOI. \endash Moins qu\rquote ici.
+\par
+\par LUI. \endash On y mangeait.
+\par
+\par MOI. \endash Sans doute.
+\par
+\par LUI. \endash Aux d\'e9pens de qui\~?
+\par
+\par MOI. \endash De la nature. A qui s\rquote adresse le sauvage\~? \'e0 la terre, aux animaux, aux poissons, aux arbres, aux herbes, aux racines, aux ruisseaux.
+\par
+\par LUI. \endash Mauvaise table.
+\par
+\par MOI. \endash Elle est grande.
+\par
+\par LUI. \endash Mais mal servie.
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est pourtant celle qu\rquote on dessert, pour couvrir les n\'f4tres.
+\par
+\par LUI. \endash Mais vous conviendrez que l\rquote industrie de nos cuisiniers, p\'e2tissiers, r\'f4tisseurs, traiteurs, confiseurs y met un peu du sien. Avec la di\'e8te aust\'e8re de votre Diog\'e8ne, il ne devait pas avoir des organes fort indociles.
+
+\par
+\par MOI. \endash Vous vous trompez. L\rquote habit du cynique \'e9tait autrefois, notre habit monastique avec la m\'eame vertu. Les cyniques \'e9taient les carmes et les cordeliers d\rquote Ath\'e8nes.
+\par
+\par LUI. \endash Je vous y prends. Diog\'e8ne a donc aussi dans\'e9 la pantomime\~; si ce n\rquote est devant P\'e9ricl\'e8s, du moins devant La\'efs ou Phryn\'e9.
+\par
+\par MOI. \endash Vous vous trompez encore. Les autres achetaient bien cher la courtisane qui se livrait \'e0 lui pour le plaisir.
+\par
+\par LUI. \endash Mais s\rquote il arrivait que la courtisane f\'fbt occup\'e9e, et le cynique press\'e9\~?
+\par
+\par MOI. \endash Il rentrait dans son tonneau, et se passait d\rquote elle.
+\par
+\par LUI. \endash Et vous me conseilleriez de l\rquote imiter\~?
+\par
+\par MOI. \endash Je veux mourir, si cela ne vaudrait mieux que de ramper, de s\rquote avilir, et se prostituer.
+\par
+\par LUI. \endash Mais il me faut un bon lit, une bonne table, un v\'eatement chaud en hiver\~; un v\'eatement frais, en \'e9t\'e9\~; du repos, de l\rquote argent, et beaucoup d\rquote autres choses, que je pr\'e9f\'e8re de devoir \'e0 la bienveillance, plut
+\'f4t que de les acqu\'e9rir par le travail.
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est que vous \'eates un fain\'e9ant, un gourmand, un l\'e2che, une \'e2me de boue.
+\par
+\par LUI. \endash Je crois vous l\rquote avoir dit.
+\par
+\par MOI. \endash Les choses de la vie ont un prix sans doute\~; mais vous ignorez celui du sacrifice que vous faites pour les obtenir. Vous dansez, vous avez dans\'e9 et vous continuerez de danser la vile pantomime.
+\par
+\par LUI. \endash Il est vrai. Mais il m\rquote en a peu co\'fbt\'e9, et il ne m\rquote en co\'fbte plus rien pour cela. Et c\rquote
+est par cette raison que je ferais mal de prendre une autre allure qui me peinerait, et que je ne garderais pas. Mais, je vois \'e0 ce que vous me dites l\'e0 que ma pauvre petite femme \'e9tait une esp\'e8
+ce de philosophe. Elle avait du courage comme un lion. Quelquefois nous manquions de pain, et nous \'e9tions sans le sol. Nous avions vendu presque toutes nos nippes. Je m\rquote \'e9tais jet\'e9 sur les pieds de notre lit, l\'e0 je me creusais \'e0
+ chercher quelqu\rquote un qui me pr\'eat\'e2t un \'e9cu que je ne lui rendrais pas. Elle, gaie comme un pinson, se mettait \'e0 son clavecin, chantait et s\rquote accompagnait. C\rquote \'e9tait un gosier de rossignol\~; je regrette que vous ne l\rquote
+ayez pas entendue. Quand j\rquote \'e9tais de quelque concert, je l\rquote emmenais avec moi. Chemin faisant, je lui disais\~: \'ab\~Allons, madame, faites-vous admirer\~; d\'e9ployez votre talent et vos charmes. Enlevez. Renversez.\~\'bb Nous arrivions\~
+; elle chantait, elle enlevait, elle renversait. H\'e9las, je l\rquote ai perdue, la pauvre petite. Outre son talent, c\rquote est qu\rquote elle avait une bouche \'e0 recevoir \'e0 peine le petit doigt\~; des dents, une rang\'e9e de perles\~
+; des yeux, des pieds, une peau, des joues, des t\'e9tons, des jambes de cerf, des cuisses et des fesses \'e0 modeler. Elle aurait eu, t\'f4t ou tard, le fermier g\'e9n\'e9ral, tout au moins. C\rquote \'e9tait une d\'e9marche, une croupe\~
+! ah Dieu, quelle croupe\~!
+\par
+\par Puis le voil\'e0 qui se met \'e0 contrefaire la d\'e9marche de sa femme\~; il allait \'e0 petits pas\~; il portait sa t\'eate au vent\~; il jouait de l\rquote \'e9ventail\~; il se d\'e9menait de la croupe\~; c\rquote \'e9
+tait la charge de nos petites coquettes la plus plaisante et la plus ridicule.
+\par
+\par Puis, reprenant la suite de son discours, il ajoutait\~: Je la promenais partout, aux Tuileries, au Palais Royal, aux Boulevards. Il \'e9tait impossible qu\rquote elle me demeur\'e2t. Quand elle traversait la rue, le matin, en cheveux, et en pet-en-l
+\rquote air\~; vous vous seriez arr\'eat\'e9 pour la voir, et vous l\rquote auriez embrass\'e9e entre quatre doigts, sans la serrer. Ceux qui la suivaient, qui la regardaient trotter avec ses petits pieds\~
+; et qui mesuraient cette large croupe dont ses jupons l\'e9gers dessinaient la forme, doublaient le pas\~; elle les laissait arriver\~; puis elle d\'e9tournait prestement sur eux, ses deux grands yeux noirs et brillants qui les arr\'ea
+taient tout court. C\rquote est que l\rquote endroit de la m\'e9daille ne d\'e9parait pas le revers. Mais h\'e9las je l\rquote ai perdue\~; et mes esp\'e9rances de fortune se sont toutes \'e9vanouies avec elle. Je ne l\rquote
+avais prise que pour cela, je lui avais confi\'e9 mes projets\~; et elle avait trop de sagacit\'e9 pour n\rquote en pas concevoir la certitude, et trop de jugement pour ne les pas approuver.
+\par
+\par Et puis le voil\'e0 qui sanglote et qui pleure, en disant\~:
+\par
+\par Non, non, je ne m\rquote en consolerai jamais. Depuis, j\rquote ai pris le rabat et la calotte.
+\par
+\par MOI. \endash De douleur\~?
+\par
+\par LUI. \endash Si vous le voulez. Mais le vrai, pour avoir mon \'e9cuelle sur ma t\'eate\'85 Mais voyez un peu l\rquote heure qu\rquote il est, car il faut que j\rquote aille \'e0 l\rquote Op\'e9ra.
+\par
+\par MOI. \endash Qu\rquote est-ce qu\rquote on donne\~?
+\par
+\par LUI. \endash Le Dauvergne. Il y a d\rquote assez belles choses dans sa musique\~; c\rquote est dommage qu\rquote il ne les ait pas dites le premier. Parmi ces morts, il y en a toujours quelques-uns qui d\'e9solent les vivants. Que voulez-vous\~
+? Quisque suos patimur manes.
+\par
+\par Mais il est cinq heures et demie. J\rquote entends la cloche qui sonne les v\'eapres de l\rquote abb\'e9 de Canaye et les miennes. Adieu, monsieur le philosophe. N\rquote est-il pas vrai que je suis toujours le m\'eame\~?
+\par
+\par MOI. \endash H\'e9las oui, malheureusement.
+\par
+\par LUI. \endash Que j\rquote aie ce malheur-l\'e0 seulement encore une quarantaine d\rquote ann\'e9es. Rira bien qui rira le dernier.
+\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of Le neveu de Rameau, by Denis Diderot
+\par
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+The Project Gutenberg EBook of Le neveu de Rameau, by Denis Diderot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le neveu de Rameau
+
+Author: Denis Diderot
+
+Release Date: October 25, 2004 [EBook #13862]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NEVEU DE RAMEAU ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+Denis Diderot
+
+LE NEVEU DE RAMEAU
+
+(1761)
+
+
+PRÉSENTATION
+
+Récit dialogué de Denis Diderot (1713-1784), commencé vers 1761.
+Plusieurs fois remanié, il fut publié d'après une copie autographe
+par G. Monval à Paris chez Plon-Nourrit en 1891.
+
+Avant cette date, le texte n'était connu que par une traduction de
+Goethe (1805), elle-même retraduite en français (1821); puis par
+une copie autographe, mais défigurée par des interventions de la
+fille de Diderot, Mme de Vandeul (1823); enfin par les éditions,
+sensiblement plus fidèles, d'Assézat (1875) et de Tourneux (1884).
+Le sous-titre de l'oeuvre est _Satire seconde_ parce qu'elle vient
+après la _Satire première_ sur les caractères et les mots de
+caractère. Étant donné sa forme, on peut entendre le terme de
+satire dans son sens antique de pot-pourri de libres propos; mais
+il est possible aussi de le comprendre dans son acception actuelle
+de critique mordante de moeurs ou de personnes, puisque le _Neveu
+de Rameau_ est à l'origine une réaction contre les
+antiphilosophes, spécialement Palissot, qui en 1760 avait
+ridiculisé Diderot et ses amis dans la comédie les Philosophes.
+LE NEVEU DE RAMEAU
+
+_Vertumnis, quotquot sunt, natus iniquis_ (Horat., Lib. II, Satyr.
+VII)
+
+Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude d'aller sur
+les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C'est moi
+qu'on voit, toujours seul, rêvant sur le banc d'Argenson. Je
+m'entretiens avec moi-même de politique, d'amour, de goût ou de
+philosophie. J'abandonne mon esprit à tout son libertinage. Je le
+laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se
+présente, comme on voit dans l'allée de Foy nos jeunes dissolus
+marcher sur les pas d'une courtisane à l'air éventé, au visage
+riant, à l'oeil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une
+autre, les attaquant toutes et ne s'attachant à aucune. Mes
+pensées, ce sont mes catins. Si le temps est trop froid, ou trop
+pluvieux, je me réfugie au café de la Régence; là je m'amuse à
+voir jouer aux échecs. Paris est l'endroit du monde, et le café de
+la Régence est l'endroit de Paris où l'on joue le mieux à ce jeu.
+C'est chez Rey que font assaut Légal le profond, Philidor le
+subtil, le solide Mayot, qu'on voit les coups les plus
+surprenants, et qu'on entend les plus mauvais propos; car si l'on
+peut être homme d'esprit et grand joueur d'échecs, comme Légal; on
+peut être aussi un grand joueur d'échecs, et un sot, comme Foubert
+et Mayot. Un après-dîner, j'étais là, regardant beaucoup, parlant
+peu, et écoutant le moins que je pouvais; lorsque je fus abordé
+par un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n'en a pas
+laissé manquer. C'est un composé de hauteur et de bassesse, de bon
+sens et de déraison. Il faut que les notions de l'honnête et du
+déshonnête soient bien étrangement brouillées dans sa tête; car il
+montre ce que la nature lui a donné de bonnes qualités, sans
+ostentation, et ce qu'il en a reçu de mauvaises, sans pudeur. Au
+reste il est doué d'une organisation forte, d'une chaleur
+d'imagination singulière, et d'une vigueur de poumons peu commune.
+Si vous le rencontrez jamais et que son originalité ne vous arrête
+pas; ou vous mettrez vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous
+enfuirez. Dieux, quels terribles poumons. Rien ne dissemble plus
+de lui que lui-même. Quelquefois, il est maigre et hâve, comme un
+malade au dernier degré de la consomption; on compterait ses dents
+à travers ses joues. On dirait qu'il a passé plusieurs jours sans
+manger, ou qu'il sort de la Trappe. Le mois suivant, il est gras
+et replet, comme s'il n'avait pas quitté la table d'un financier,
+ou qu'il eût été renfermé dans un couvent de Bernardins.
+Aujourd'hui, en linge sale, en culotte déchirée, couvert de
+lambeaux, presque sans souliers, il va la tête basse, il se
+dérobe, on serait tenté de l'appeler, pour lui donner l'aumône.
+Demain, poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête
+haute, il se montre et vous le prendriez au peu prés pour un
+honnête homme. Il vit au jour la journée. Triste ou gai, selon les
+circonstances. Son premier soin, le matin, quand il est levé, est
+de savoir où il dînera; après dîner, il pense où il ira souper. La
+nuit amène aussi son inquiétude. Ou il regagne, à pied, un petit
+grenier qu'il habite, à moins que l'hôtesse ennuyée d'attendre son
+loyer, ne lui en ait redemandé la clef; ou il se rabat dans une
+taverne du faubourg où il attend le jour, entre un morceau de pain
+et un pot de bière. Quand il n'a pas six sols dans sa poche, ce
+qui lui arrive quelquefois, il a recours soit à un fiacre de ses
+amis, soit au cocher d'un grand seigneur qui lui donne un lit sur
+de la paille, à côté de ses chevaux. Le matin, il a encore une
+partie de son matelas dans ses cheveux. Si la saison est douce, il
+arpente toute la nuit, le Cours ou les Champs-Élysées. Il reparaît
+avec le jour, à la ville, habillé de la veille pour le lendemain,
+et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine. Je
+n'estime pas ces originaux-là. D'autres en font leurs
+connaissances familières, même leurs amis. Ils m'arrêtent une fois
+l'an, quand je les rencontre, parce que leur caractère tranche
+avec celui des autres, et qu'ils rompent cette fastidieuse
+uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos
+bienséances d'usage ont introduite. S'il en paraît un dans une
+compagnie; c'est un grain de levain qui fermente qui restitue à
+chacun une portion de son individualité naturelle. Il secoue, il
+agite; il fait approuver ou blâmer; il fait sortir la vérité; il
+fait connaître les gens de bien; il démasque les coquins; c'est
+alors que l'homme de bon sens écoute, et démêle son monde. Je
+connaissais celui-ci de longue main. Il fréquentait dans une
+maison dont son talent lui avait ouvert la porte. Il y avait une
+fille unique. Il jurait au père et à la mère qu'il épouserait leur
+fille. Ceux-ci haussaient les épaules, lui riaient au nez; lui
+disaient qu'il était fou, et je vis le moment que la chose était
+faite. Il m'empruntait quelques écus que je lui donnais. Il
+s'était introduit, je ne sais comment, dans quelques maisons
+honnêtes, où il avait son couvert, mais à la condition qu'il ne
+parlerait pas, sans en avoir obtenu la permission. Il se taisait,
+et mangeait de rage. Il était excellent à voir dans cette
+contrainte. S'il lui prenait envie de manquer au traité, et qu'il
+ouvrit la bouche; au premier mot, tous les convives s'écriaient, ô
+Rameau! Alors la fureur étincelait dans ses yeux, et il se
+remettait à manger avec plus de rage. Vous étiez curieux de savoir
+le nom de l'homme, et vous le savez. C'est le neveu de ce musicien
+célèbre qui nous a délivrés du plain-chant de Lulli que nous
+psalmodions depuis plus de cent ans; qui a tant écrit de visions
+inintelligibles et de vérités apocalyptiques sur la théorie de la
+musique, où ni lui ni personne n'entendit jamais rien, et de qui
+nous avons un certain nombre d'opéras où il y a de l'harmonie, des
+bouts de chants, des idées décousues, du fracas, des vols, des
+triomphes, des lances, des gloires, des murmures, des victoires à
+perte d'haleine; des airs de danse qui dureront éternellement, et
+qui, après avoir enterré le Florentin sera enterré par les
+virtuoses italiens, ce qu'il pressentait et le rendait sombre,
+triste, hargneux; car personne n'a autant d'humeur, pas même une
+jolie femme qui se lève avec un bouton sur le nez, qu'un auteur
+menacé de survivre à sa réputation; témoins Marivaux et Crébillon
+le fils.
+
+Il m'aborde... Ah, ah, vous voilà, monsieur le philosophe, et que
+faites-vous ici parmi ce tas de fainéants? Est-ce que vous perdez
+aussi votre temps à pousser le bois? C'est ainsi qu'on appelle par
+mépris jouer aux échecs ou aux dames.
+
+MOI. -- Non, mais quand je n'ai rien de mieux à faire, je m'amuse
+à regarder un instant, ceux qui le poussent bien.
+
+LUI. -- En ce cas, vous vous amusez rarement; excepté Légal et
+Philidor, le reste n'y entend rien.
+
+MOI. -- Et monsieur de Bissy donc?
+
+LUI. -- Celui-là est en joueur d'échecs, ce que mademoiselle
+Clairon est en acteur. Ils savent de ces jeux, l'un et l'autre,
+tout ce qu'on en peut apprendre.
+
+MOI. -- Vous êtes difficile, et je vois que vous ne faites grâce
+qu'aux hommes sublimes.
+
+LUI. -- Oui, aux échecs, aux dames, en poésie, en éloquence, en
+musique, et autres fadaises comme cela. A quoi bon la médiocrité
+dans ces genres.
+
+MOI. -- A peu de chose, j'en conviens. Mais c'est qu'il faut qu'il
+y ait un grand nombre d'hommes qui s'y appliquent, pour faire
+sortir l'homme de génie. Il est un dans la multitude. Mais
+laissons cela. Il y a une éternité que je ne vous ai vu. Je ne
+pense guère à vous, quand je ne vous vois pas. Mais vous me
+plaisez toujours à revoir. Qu'avez-vous fait?
+
+LUI. -- Ce que vous, moi et tous les autres font; du bien, du mal
+et rien. Et puis j'ai eu faim, et j'ai mangé, quand l'occasion
+s'en est présentée; après avoir mangé, j'ai eu soif, et j'ai bu
+quelquefois. Cependant la barbe me venait; et quand elle a été
+venue, je l'ai fait raser.
+
+MOI. -- Vous avez mal fait. C'est la seule chose qui vous manque,
+pour être un sage.
+
+LUI. -- Oui-da. J'ai le front grand et ridé; l'oeil ardent; le nez
+saillant; les joues larges; le sourcil noir et fourni; la bouche
+bien fendue; la lèvre rebordée; et la face carrée. Si ce vaste
+menton était couvert d'une longue barbe; savez-vous que cela
+figurerait très bien en bronze ou en marbre.
+
+MOI. -- A côté d'un César, d'un Marc-Aurèle, d'un Socrate.
+
+LUI. -- Non, je serais mieux entre Diogène et Phryné. Je suis
+effronté comme l'un, et je fréquente volontiers chez les autres.
+
+MOI. -- Vous portez-vous toujours bien?
+
+LUI. -- Oui, ordinairement; mais pas merveilleusement aujourd'hui.
+
+MOI. -- Comment? Vous voilà avec un ventre de Silène; et un
+visage...
+
+LUI. -- Un visage qu'on prendrait pour son antagoniste. C'est que
+l'humeur qui fait sécher mon cher oncle engraisse apparemment son
+cher neveu.
+
+MOI. -- A propos de cet oncle, le voyez-vous quelquefois?
+
+LUI. -- Oui, passer dans la rue.
+
+MOI. -- Est-ce qu'il ne vous fait aucun bien?
+
+LUI. -- S'il en fait à quelqu'un, c'est sans s'en douter. C'est un
+philosophe dans son espèce. Il ne pense qu'à lui; le reste de
+l'univers lui est comme d'un clou à soufflet. Sa fille et sa femme
+n'ont qu'à mourir, quand elles voudront; pourvu que les cloches de
+la paroisse, qu'on sonnera pour elles, continuent de résonner la
+douzième et la dix-septième tout sera bien. Cela est heureux pour
+lui. Et c'est ce que je prise particulièrement dans les gens de
+génie. Ils ne sont bons qu'à une chose. Passé cela, rien. Ils ne
+savent ce que c'est d'être citoyens, pères, mères, frères,
+parents, amis. Entre nous, il faut leur ressembler de tout point;
+mais ne pas désirer que la graine en soit commune. Il faut des
+hommes; mais pour des hommes de génie; point. Non, ma foi, il n'en
+faut point. Ce sont eux qui changent la face du globe; et dans les
+plus petites choses, la sottise est si commune et si puissante
+qu'on ne la réforme pas sans charivari. Il s'établit partie de ce
+qu'ils ont imaginé. Partie reste comme il était; de là deux
+évangiles; un habit d'Arlequin. La sagesse du moine de Rabelais,
+est la vraie sagesse, pour son repos et pour celui des autres:
+faire son devoir, tellement quelle ment; toujours dire du bien de
+Monsieur le prieur; et laisser aller le monde à sa fantaisie. Il
+va bien, puisque la multitude en est contente. Si je savais
+l'histoire, je vous montrerais que le mal est toujours venu ici-
+bas, par quelque homme de génie. Mais je ne sais pas l'histoire,
+parce que je ne sais rien. Le diable m'emporte, si j'ai jamais
+rien appris; et si pour n'avoir rien appris, je m'en trouve plus
+mal. J'étais un jour à la table d'un ministre du roi de France qui
+a de l'esprit comme quatre; eh bien, il nous démontra clair comme
+un et un font deux, que rien n'était plus utile aux peuples que le
+mensonge; rien de plus nuisible que la vérité. Je ne me rappelle
+pas bien ses preuves; mais il s'ensuivait évidemment que les gens
+de génie sont détestables, et que si un enfant apportait en
+naissant, sur son front, la caractéristique de ce dangereux
+présent de la nature, il faudrait ou l'étouffer, ou le jeter au
+cagnard.
+
+MOI. -- Cependant ces personnages-là, si ennemis du génie,
+prétendent tous en avoir.
+
+LUI. -- Je crois bien qu'ils le pensent au-dedans d'eux-mêmes;
+mais je ne crois pas qu'ils osassent l'avouer.
+
+MOI. -- C'est par modestie. Vous conçûtes donc là, une terrible
+haine contre le génie.
+
+LUI. -- A n'en jamais revenir.
+
+MOI. -- Mais j'ai vu un temps que vous vous désespériez de n'être
+qu'un homme commun. Vous ne serez jamais heureux, si le pour et le
+contre vous afflige également. Il faudrait prendre son parti, et y
+demeurer attaché. Tout en convenant avec vous que les hommes de
+génie sont communément singuliers, ou comme dit le proverbe, qu'il
+n'y a point de grands esprits sans un grain de folie, on n'en
+reviendra pas. On méprisera les siècles qui n'en auront pas
+produit. Ils feront l'honneur des peuples chez lesquels ils auront
+existé; tôt ou tard, on leur élève des statues, et on les regarde
+comme les bienfaiteurs du genre humain. N'en déplaise au ministre
+sublime que vous m'avez cité, je crois que si le mensonge peut
+servir un moment, il est nécessairement nuisible à la longue; et
+qu'au contraire, la vérité sert nécessairement à la longue; bien
+qu'il puisse arriver qu'elle nuise dans le moment. D'où je serais
+tenté de conclure que l'homme de génie qui décrie une erreur
+générale, ou qui accrédite une grande vérité, est toujours un être
+digne de notre vénération. Il peut arriver que cet être soit la
+victime du préjugé et des lois; mais il y a deux sortes de lois,
+les unes d'une équité, d'une généralité absolues; d'autres
+bizarres qui ne doivent leur sanction qu'à l'aveuglement ou la
+nécessité des circonstances. Celles-ci ne couvrent le coupable qui
+les enfreint que d'une ignominie passagère; ignominie que le temps
+reverse sur les juges et sur les nations, pour y rester à jamais.
+De Socrate, ou du magistrat qui lui fit boire la ciguë, quel est
+aujourd'hui le déshonoré?
+
+LUI. -- Le voilà bien avancé! en a-t-il été moins condamné? en a-
+t-il moins été mis à mort? en a-t-il moins été un citoyen
+turbulent? par le mépris d'une mauvaise loi, en a-t-il moins
+encouragé les fous au mépris des bonnes? en a-t-il moins été un
+particulier audacieux et bizarre? Vous n'étiez pas éloigné tout à
+l'heure d'un aveu peu favorable aux hommes de génie.
+
+MOI. -- Écoutez-moi, cher homme. Une société ne devrait point
+avoir de mauvaises lois; et si elle n'en avait que de bonnes, elle
+ne serait jamais dans le cas de persécuter un homme de génie. Je
+ne vous ai pas dit que le génie fût indivisiblement attaché à la
+méchanceté, ni la méchanceté au génie. Un sot sera plus souvent un
+méchant qu'un homme d'esprit. Quand un homme de génie serait
+communément d'un commerce dur, difficile, épineux, insupportable,
+quand même ce serait un méchant, qu'en concluriez-vous?
+LUI. -- Qu'il est bon à noyer.
+
+MOI. -- Doucement; cher homme. Ça, dites-moi; je ne prendrai pas
+votre oncle pour exemple; c'est un homme dur; c'est un brutal; il
+est sans humanité; il est avare. Il est mauvais père, mauvais
+époux; mauvais oncle; mais il n'est pas assez décidé que ce soit
+un homme de génie; qu'il ait poussé son art fort loin, et qu'il
+soit question de ses ouvrages dans dix ans. Mais Racine? Celui-là
+certes avait du génie, et ne passait pas pour un trop bon homme.
+Mais de Voltaire?
+
+LUI. -- Ne me pressez pas; car je suis conséquent.
+
+MOI. -- Lequel des deux préféreriez-vous? Ou qu'il eût été un bon
+homme, identifié avec son comptoir comme Briasson ou avec son
+aune, comme Barbier, faisant régulièrement tous les ans un enfant
+légitime à sa femme, bon mari; bon père, bon oncle, bon voisin,
+honnête commerçant, mais rien de plus; ou qu'il eût été fourbe,
+traître, ambitieux, envieux, méchant; mais auteur d'Andromaque, de
+Britannicus, d'Iphigénie, de Phèdre, d'Athalie.
+
+LUI. -- Pour lui, ma foi, peut-être que de ces deux hommes, il eût
+mieux valu qu'il eût été le premier.
+
+MOI. -- Cela est même infiniment plus vrai que vous ne le sentez.
+
+LUI. -- Oh! vous voilà, vous autres! Si nous disons quelque chose
+de bien, c'est comme des fous, ou des inspirés; par hasard. Il n'y
+a que vous autres qui vous entendiez. Oui, monsieur le philosophe.
+Je m'entends; et je m'entends ainsi que vous vous entendez.
+
+MOI. -- Voyons; eh bien, pourquoi pour lui?
+
+LUI. -- C'est que toutes ces belles choses-là qu'il a faites ne
+lui ont pas rendu vingt mille francs; et que s'il eût été un bon
+marchand en soie de la rue Saint-Denis ou Saint-Honoré, un bon
+épicier en gros, un apothicaire bien achalandé, il eût amassé une
+fortune immense, et qu'en l'amassant, il n'y aurait eu sorte de
+plaisirs dont il n'eût joui; qu'il aurait donné de temps en temps
+la pistole à un pauvre diable de bouffon comme moi qui l'aurait
+fait rire, qui lui aurait procuré dans l'occasion une jeune fille
+qui l'aurait désennuyé de l'éternelle cohabitation avec sa femme;
+que nous aurions fait d'excellents repas chez lui, joué gros jeu;
+bu d'excellents vins, d'excellentes liqueurs, d'excellents cafés,
+fait des parties de campagne; et vous voyez que je m'entendais.
+Vous riez. Mais laissez-moi dire. Il eût été mieux pour ses
+entours.
+
+MOI. -- Sans contredit; pourvu qu'il n'eût pas employé d'une façon
+déshonnête l'opulence qu'il aurait acquise par un commerce
+légitime; qu'il eût éloigné de sa maison tous ces joueurs; tous
+ces parasites; tous ces fades complaisants; tous ces fainéants,
+tous ces pervers inutiles; et qu'il eût fait assommer à coups de
+bâtons, par ses garçons de boutique, l'homme officieux qui
+soulage, par la variété, les maris, du dégoût d'une cohabitation
+habituelle avec leurs femmes.
+
+LUI. -- Assommer! monsieur, assommer! on n'assomme personne dans
+une ville bien policée. C'est un état honnête. Beaucoup de gens,
+même titrés, s'en mêlent. Et à quoi diable, voulez-vous donc qu'on
+emploie son argent, si ce n'est à avoir bonne table, bonne
+compagnie, bons vins, belles femmes, plaisirs de toutes les
+couleurs, amusements de toutes les espèces. J'aimerais autant être
+gueux que de posséder une grande fortune, sans aucune de ces
+jouissances. Mais revenons à Racine. Cet homme n'a été bon que
+pour des inconnus, et que pour le temps où il n'était plus.
+
+MOI. -- D'accord. Mais pesez le mal et le bien. Dans mille ans
+d'ici, il fera verser des larmes; il sera l'admiration des hommes.
+Dans toutes les contrées de la terre il inspirera l'humanité, la
+commisération, la tendresse; on demandera qui il était, de quel
+pays, et on l'enviera à la France. Il a fait souffrir quelques
+êtres qui ne sont plus; auxquels nous ne prenons presque aucun
+intérêt; nous n'avons rien à redouter ni de ses vices ni de ses
+défauts. Il eût été mieux sans doute qu'il eût reçu de la nature
+les vertus d'un homme de bien, avec les talents d'un grand homme.
+C'est un arbre qui a fait sécher quelques arbres plantés dans son
+voisinage; qui a étouffé les plantes qui croissaient à ses pieds;
+mais il a porté sa cime jusque dans la nue; ses branches se sont
+étendues au loin; il a prêté son ombre à ceux qui venaient, qui
+viennent et qui viendront se reposer autour de son tronc
+majestueux; il a produit des fruits d'un goût exquis et qui se
+renouvellent sans cesse. Il serait à souhaiter que de Voltaire eût
+encore la douceur de Duclos, l'ingénuité de l'abbé Trublet, la
+droiture de l'abbé d'Olivet; mais puisque cela ne se peut;
+regardons la chose du côté vraiment intéressant; oublions pour un
+moment le point que nous occupons dans l'espace et dans la durée;
+et étendons notre vue sur les siècles à venir, les régions les
+plus éloignées, et les peuples à naître. Songeons au bien de notre
+espèce. Si nous ne sommes pas assez généreux; pardonnons au moins
+à la nature d'avoir été plus sage que nous. Si vous jetez de l'eau
+froide sur la tête de Greuze, vous éteindrez peut-être son talent
+avec sa vanité. Si vous rendez de Voltaire moins sensible à la
+critique, il ne saura plus descendre dans l'âme de Mérope. Il ne
+vous touchera plus.
+
+LUI. -- Mais si la nature était aussi puissante que sage; pourquoi
+ne les a-t-elle pas faits aussi bons qu'elle les a faits grands?
+
+MOI. -- Mais ne voyez-vous pas qu'avec un pareil raisonnement vous
+renversez l'ordre général, et que si tout ici-bas était excellent,
+il n'y aurait rien d'excellent.
+
+LUI. -- Vous avez raison. Le point important est que vous et moi
+nous soyons, et que nous soyons vous et moi. Que tout aille
+d'ailleurs comme il pourra. Le meilleur ordre des choses, à mon
+avis, est celui où je devais être; et foin du plus parfait des
+mondes, si je n'en suis pas. l'aime mieux être, et même être
+impertinent raisonneur que de n'être pas.
+
+MOI. -- Il n'y a personne qui ne pense comme vous, et qui ne fasse
+le procès à l'ordre qui est; sans s'apercevoir qu'il renonce à sa
+propre existence.
+
+LUI. -- Il est vrai.
+
+MOI. -- Acceptons donc les choses comme elles sont. Voyons ce
+qu'elles nous coûtent et ce qu'elles nous rendent; et laissons là
+le tout que nous ne connaissons pas assez pour le louer ou le
+blâmer; et qui n'est peut-être ni bien ni mal; s'il est
+nécessaire, comme beaucoup d'honnêtes gens l'imaginent.
+
+LUI. -- Je n'entends pas grand-chose à tout ce que vous me débitez
+là. C'est apparemment de la philosophie; je vous préviens que je
+ne m'en mêle pas. Tout ce que je sais, c'est que je voudrais bien
+être un autre, au hasard d'être un homme de génie, un grand homme.
+Oui, il faut que j'en convienne, il y a là quelque chose qui me le
+dit. Je n'en ai jamais entendu louer un seul que son éloge ne
+m'ait fait secrètement enrager. le suis envieux. Lorsque
+j'apprends de leur vie privée quelque trait qui les dégrade, je
+l'écoute avec plaisir. Cela nous rapproche: j'en supporte plus
+aisément ma médiocrité. Je me dis: certes tu n'aurais jamais fait
+Mahomet; mais ni l'éloge du Maupeou. J'ai donc été; je suis donc
+fâché d'être médiocre. Oui, oui, je suis médiocre et fâché. Je
+n'ai jamais entendu jouer l'ouverture des Indes galantes; jamais
+entendu chanter, Profonds Abîmes du Ténare, Nuit, éternelle Nuit,
+sans me dire avec douleur; voilà ce que tu ne feras jamais.
+J'étais donc jaloux de mon oncle, et s'il y avait eu à sa mort,
+quelques belles pièces de clavecin, dans son portefeuille, je
+n'aurais pas balancé à rester moi, et à être lui.
+
+MOI. -- S'il n'y a que cela qui vous chagrine, cela n'en vaut pas
+trop la peine.
+
+LUI. -- Ce n'est rien. Ce sont des moments qui passent.
+
+Puis il se remettait à chanter l'ouverture des Indes galantes, et
+l'air Profonds Abîmes; et il ajoutait:
+
+Le quelque chose qui est là et qui me parle, me dit: Rameau, tu
+voudrais bien avoir fait ces deux morceaux-là; si tu avais fait
+ces deux morceaux-là, tu en ferais bien deux autres; et quand tu
+en aurais fait un certain nombre, on te jouerait, on te chanterait
+partout; quand tu marcherais, tu aurais la tête droite; la
+conscience te rendrait témoignage à toi-même de ton propre mérite;
+les autres, te désigneraient du doigt. On dirait, c'est lui qui a
+fait les jolies gavottes et il chantait les gavottes; puis avec
+l'air d'un homme touché, qui nage dans la joie, et qui en a les
+yeux humides, il ajoutait, en se frottant les mains; tu aurais une
+bonne maison, et il en mesurait l'étendue avec ses bras, un bon
+lit, et il s'y étendait nonchalamment, de bons vins, qu'il goûtait
+en faisant claquer sa langue contre son palais, un bon équipage et
+il levait le pied pour y monter, de jolies femmes à qui il prenait
+déjà la gorge et qu'il regardait voluptueusement, cent faquins me
+viendraient encenser tous les jours; et il croyait les voir autour
+de lui; il voyait Palissot, Poincinet, les Frérons père et fils,
+La Porte; il les entendait, il se rengorgeait, les approuvait,
+leur souriait, les dédaignait, les méprisait, les chassait, les
+rappelait; puis il continuait: et c'est ainsi que l'on te dirait
+le matin que tu es un grand homme; tu lirais dans l'histoire des
+Trois Siècles que tu es un grand homme; tu serais convaincu le
+soir que tu es un grand homme; et le grand homme, Rameau le neveu
+s'endormirait au doux murmure de l'éloge qui retentirait dans son
+oreille; même en dormant, il aurait l'air satisfait; sa poitrine
+se dilaterait, s'élèverait, s'abaisserait avec aisance; il
+ronflerait, comme un grand homme; et en parlant ainsi; il se
+laissait aller mollement sur une banquette; il fermait les yeux,
+et il imitait le sommeil heureux qu'il imaginait. Après avoir
+goûté quelques instants la douceur de ce repos, il se réveillait,
+étendait ses bras, bâillait, se frottait les yeux, et cherchait
+encore autour de lui ses adulateurs insipides.
+
+MOI. -- Vous croyez donc que l'homme heureux a son sommeil?
+
+LUI. -- Si je le crois! Moi, pauvre hère, lorsque le soir j'ai
+regagné mon grenier et que je me suis fourré dans mon grabat, je
+suis ratatiné sous ma couverture; j'ai la poitrine étroite et la
+respiration gênée; c'est une espèce de plainte faible qu'on entend
+à peine; au lieu qu'un financier fait retentir son appartement, et
+étonne toute sa rue. Mais ce qui m'afflige aujourd'hui, ce n'est
+pas de ronfler et de dormir mesquinement, comme un misérable.
+
+MOI. -- Cela est pourtant triste.
+
+LUI. -- Ce qui m'est arrivé l'est bien davantage.
+
+MOI. -- Qu'est-ce donc?
+
+LUI. -- Vous avez toujours pris quelque intérêt à moi, parce que
+je suis un bon diable que vous méprisez dans le fond, mais qui
+vous amuse.
+
+MOI. -- C'est la vérité.
+
+LUI. -- Et je vais vous le dire.
+
+Avant que de commencer, il pousse un profond soupir et porte ses
+deux mains à son front. Ensuite, il reprend un air tranquille, et
+me dit:
+
+Vous savez que je suis un ignorant, un sot, un fou, un
+impertinent, un paresseux, ce que nos Bourguignons appellent un
+fieffé truand, un escroc, un gourmand...
+
+MOI. -- Quel panégyrique!
+
+LUI. -- Il est vrai de tout point. Il n'y en a pas un mot à
+rabattre. Point de contestation là-dessus, s'il vous plaît.
+Personne ne me connaît mieux que moi; et je ne dis pas tout.
+
+MOI. -- Je ne veux point vous fâcher; et je conviendrai de tout.
+
+LUI. -- Eh bien, je vivais avec des gens qui m'avaient pris en
+gré, précisément parce que j'étais doué, à un rare degré, de
+toutes ces qualités.
+
+MOI. -- Cela est singulier. Jusqu'à présent j'avais cru ou qu'on
+se les cachait à soi-même, ou qu'on se les pardonnait, et qu'on
+les méprisait dans les autres.
+
+LUI. -- Se les cacher, est-ce qu'on le peut? Soyez sûr que, quand
+Palissot est seul et qu'il revient sur lui-même, il se dit bien
+d'autres choses. Soyez sûr qu'en tête à tête avec son collègue,
+ils s'avouent franchement qu'ils ne sont que deux insignes
+maroufles. Les mépriser dans les autres! mes gens étaient plus
+équitables, et leur caractère me réussissait merveilleusement
+auprès d'eux. J'étais comme un coq en pâte. On me fêtait. On ne me
+perdait pas un moment, sans me regretter. J'étais leur petit
+Rameau, leur joli Rameau, leur Rameau le fou l'impertinent,
+l'ignorant, le paresseux, le gourmand, le bouffon, la grosse bête.
+Il n'y avait pas une de ces épithètes familières qui ne me valût
+un sourire, une caresse, un petit coup sur l'épaule, un soufflet,
+un coup de pied, à table un bon morceau qu'on me jetait sur mon
+assiette, hors de table une liberté que je prenais sans
+conséquence, car moi, je suis sans conséquence. On fait de moi,
+avec moi, devant moi, tout ce qu'on veut, sans que je m'en
+formalise; et les petits présents qui me pleuvaient? Le grand
+chien que je suis; j'ai tout perdu! J'ai tout perdu pour avoir eu
+le sens commun, une fois, une seule fois en ma vie; ah, si cela
+m'arrive jamais!
+
+MOI. -- De quoi s'agissait-il donc?
+
+LUI. -- C'est une sottise incomparable, incompréhensible,
+irrémissible.
+
+MOI. -- Quelle sottise encore?
+
+LUI. -- Rameau, Rameau, vous avait-on pris pour cela! La sottise
+d'avoir eu un peu de goût, un peu d'esprit, un peu de raison.
+Rameau, mon ami, cela vous apprendra à rester ce que Dieu vous fit
+et ce que vos protecteurs vous voulaient. Aussi l'on vous a pris
+par les épaules, on vous a conduit à la porte; on vous a dit,
+«Faquin, tirez; ne reparaissez plus. Cela veut avoir du sens, de
+la raison, je crois! Tirez. Nous avons de ces qualités là, de
+reste.» Vous vous en êtes allé en vous mordant les doigts; c'est
+votre langue maudite qu'il fallait mordre auparavant. Pour ne vous
+en être pas avisé, vous voilà sur le pavé, sans le sol, et ne
+sachant où donner de la tête. Vous étiez nourri à bouche que veux-
+tu, et vous retournerez au regrat; bien logé, et vous serez trop
+heureux si l'on vous rend votre grenier; bien couché, et la paille
+vous attend entre le cocher de Monsieur de Soubise et l'ami Robbé.
+Au lieu d'un sommeil doux et tranquille, comme vous l'aviez, vous
+entendrez d'une oreille le hennissement et le piétinement des
+chevaux, de l'autre, le bruit mille fois plus insupportable des
+vers secs, durs et barbares. Malheureux, malavisé, possédé d'un
+million de diables!
+
+MOI. -- Mais n'y aurait-il pas moyen de se rapatrier? La faute que
+vous avez commise est-elle si impardonnable? A votre place,
+j'irais retrouver mes gens. Vous leur êtes plus nécessaire que
+vous ne croyez.
+
+LUI. -- Oh, je suis sûr qu'à présent qu'ils ne m'ont pas, pour les
+faire rire, ils s'ennuient comme des chiens.
+
+MOI. -- J'irais donc les retrouver. Je ne leur laisserais pas le
+temps de se passer de moi; de se tourner vers quelque amusement
+honnête: car qui sait ce qui peut arriver?
+
+LUI. -- Ce n'est pas là ce que je crains. Cela n'arrivera pas.
+
+MOI. -- Quelque sublime que vous soyez, un autre peut vous
+remplacer.
+
+LUI. -- Difficilement.
+
+MOI. -- D'accord. Cependant j'irais avec ce visage défait, ces
+yeux égarés, ce col débraillé, ces cheveux ébouriffés, dans l'état
+vraiment tragique où vous voilà. Je me jetterais aux pieds de la
+divinité. Je me collerais la face contre terre; et sans me
+relever, je lui dirais d'une voix basse et sanglotante: «Pardon,
+madame! pardon! je suis un indigne, un infâme. Ce fut un
+malheureux instant; car vous savez que je ne suis pas sujet à
+avoir du sens commun, et je vous promets de n'en avoir de ma vie.»
+
+Ce qu'il y a de plaisant, c'est que, tandis que je lui tenais ce
+discours, il en exécutait la pantomime. Il s'était prosterné; il
+avait collé son visage contre terre; il paraissait tenir entre ses
+deux mains le bout d'une pantoufle; il pleurait; il sanglotait; il
+disait, «oui, ma petite reine; oui, je le promets; je n'en aurai
+de ma vie, de ma vie». Puis se relevant brusquement, il ajouta
+d'un ton sérieux et réfléchi:
+
+LUI. -- Oui: vous avez raison. Je crois que c'est le mieux. Elle
+est bonne. Monsieur Viellard dit qu'elle est si bonne. Moi, je
+sais un peu qu'elle l'est. Mais cependant aller s'humilier devant
+une guenon! Crier miséricorde aux pieds d'une misérable petite
+histrionne que les sifflets du parterre ne cessent de poursuivre!
+Moi, Rameau! fils de Monsieur Rameau, apothicaire de Dijon, qui
+est un homme de bien et qui n'a jamais fléchi le genou devant qui
+que ce soit! Moi, Rameau, le neveu de celui qu'on appelle le grand
+Rameau, qu'on voit se promener droit et les bras en l'air, au
+Palais-Royal, depuis que monsieur Carmontelle l'a dessiné courbé,
+et les mains sous les basques de son habit! Moi qui ai composé des
+pièces de clavecins que personne ne joue, mais qui seront peut-
+être les seules qui passeront à la postérité qui les jouera; moi!
+moi enfin! J'irais!... Tenez, Monsieur, cela ne se peut. Et
+mettant sa main droite sur sa poitrine, il ajoutait: le me sens là
+quelque chose qui s'élève et qui me dit, «Rameau, tu n'en feras
+rien». Il faut qu'il y ait une certaine dignité attachée à la
+nature de l'homme, que rien ne peut étouffer. Cela se réveille à
+propos de bottes. Oui, à propos de bottes; car il y a d'autres
+jours où il ne m'en coûterait rien pour être vil tant qu'on
+voudrait; ces jours-là, pour un liard, je baiserais le cul à la
+petite Hus.
+
+MOI. -- Hé, mais, l'ami; elle est blanche, jolie, jeune, douce,
+potelée; et c'est un acte d'humilité auquel un plus délicat que
+vous pourrait quelquefois s'abaisser.
+
+LUI. -- Entendons-nous; c'est qu'il y a baiser le cul au simple,
+et baiser le cul au figuré. Demandez au gros Bergier qui baise le
+cul de madame de La Marck au simple et au figuré; et ma foi, le
+simple et le figuré me déplairaient également là.
+
+MOI. -- Si l'expédient que je vous suggère ne vous convient pas;
+ayez donc le courage d'être gueux.
+
+LUI. -- Il est dur d'être gueux, tandis qu'il y a tant de sots
+opulents aux dépens desquels on peut vivre. Et puis le mépris de
+soi; il est insupportable.
+
+MOI. -- Est-ce que vous connaissez ce sentiment-là?
+
+LUI. -- Si je le connais; combien de fois, je me suis dit:
+«Comment, Rameau, il y a dix mille bonnes tables à Paris, à quinze
+ou vingt couverts chacune; et de ces couverts-là, il n'y en a pas
+un pour toi! Il y a des bourses pleines d'or qui se versent de
+droite et de gauche, et il n'en tombe pas une pièce sur toi! Mille
+petits beaux esprits, sans talent, sans mérite; mille petites
+créatures, sans charmes; mille plats intrigants, sont bien vêtus,
+et tu irais tout nu? Et tu serais imbécile à ce point? est-ce que
+tu ne saurais pas mentir, jurer, parjurer, promettre, tenir ou
+manquer comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas te mettre à
+quatre pattes, comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas
+favoriser l'intrigue de Madame, et porter le billet doux de
+Monsieur, comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas encourager
+ce jeune homme à parler à Mademoiselle, et persuader à
+Mademoiselle de l'écouter, comme un autre? est-ce que tu ne
+saurais pas faire entendre à la fille d'un de nos bourgeois,
+qu'elle est mal mise; que de belles boucles d'oreilles, un peu de
+rouge, des dentelles, une robe à la polonaise, lui siéraient à
+ravir? que ces petits pieds-là ne sont pas faits pour marcher dans
+la rue? qu'il y a un beau monsieur, jeune et riche, qui a un habit
+galonné d'or, un superbe équipage, six grands laquais, qui l'a vue
+en passant, qui la trouve charmante; et que depuis ce jour-là il
+en a perdu le boire et le manger; qu'il n'en dort plus, et qu'il
+en mourra?» Mais mon papa. -- Bon, bon; votre papa! il s'en
+fâchera d'abord un peu. -- Et maman qui me recommande tant d'être
+honnête fille? qui me dit qu'il n'y a rien dans ce monde que
+l'honneur? -- Vieux propos qui ne signifient rien. -- Et mon
+confesseur? -- Vous ne le verrez plus; ou si vous persistez dans
+la fantaisie d'aller lui faire l'histoire de vos amusements; il
+vous en coûtera quelques livres de sucre et de café. -- C'est un
+homme sévère qui m'a déjà refusé l'absolution, pour la chanson,
+viens dans ma cellule. -- C'est que vous n'aviez rien à lui
+donner... Mais quand vous lui apparaîtrez en dentelles. -- J'aurai
+donc des dentelles? -- Sans doute et de toutes les sortes... en
+belles boucles de diamants. -- J'aurai donc de belles boucles de
+diamants? -- Oui. -- Comme celles de cette marquise qui vient
+quelquefois prendre des gants, dans notre boutique? --
+Précisément. Dans un bel équipage, avec des chevaux gris pommelés;
+deux grands laquais, un petit nègre, et le coureur en avant, du
+rouge, des mouches, la queue portée. -- Au bal? -- Au bal... à
+l'Opéra, à la Comédie...» Déjà le coeur lui tressaillit de joie.
+Tu joues avec un papier entre tes doigts.» Qu'est cela? -- Ce
+n'est rien -- Il me semble que si. -- C'est un billet. -- Et pour
+qui? -- Pour vous, si vous étiez un peu curieuse. -- Curieuse, je
+le suis beaucoup. Voyons.» Elle lit.» Une entrevue, cela ne se
+peut. -- En allant à la messe. -- Maman m'accompagne toujours;
+mais s'il venait ici, un peu matin; je me lève la première; et je
+suis au comptoir, avant qu'on soit levé.» Il vient: il plaît; un
+beau jour, à la brune, la petite disparaît, et l'on me compte mes
+deux mille écus... Et quoi tu possèdes ce talent-là; et tu manques
+de pain! N'as-tu pas de honte, malheureux? Je me rappelais un tas
+de coquins, qui né m'allaient pas à la cheville et qui
+regorgeaient de richesses. J'étais en surtout de baracan, et ils
+étaient couverts de velours; ils s'appuyaient sur la canne à pomme
+d'or et en bec de corbin; et ils avaient l'Aristote ou le Platon
+au doigt. Qu'étaient-ce pourtant? la plupart de misérables croque-
+notes, aujourd'hui ce sont des espèces de seigneurs. Alors je me
+sentais du courage; l'âme élevée; l'esprit subtil, et capable de
+tout. Mais ces heureuses dispositions apparemment ne duraient pas;
+car jusqu'à présent, je n'ai pu faire un certain chemin. Quoi
+qu'il en soit, voilà le texte de mes fréquents soliloques que vous
+pouvez paraphraser à votre fantaisie; pourvu que vous en concluiez
+que je connais le mépris de soi-même, ou ce tourment de la
+conscience qui naît de l'inutilité des dons que le Ciel nous a
+départis; c'est le plus cruel de tous. Il vaudrait presque autant
+que l'homme ne fût pas né.
+
+Je l'écoutais, et à mesure qu'il faisait la scène du proxénète et
+de la jeune fille qu'il séduisait; l'âme agitée de deux mouvements
+opposés, je ne savais si je m'abandonnerais à l'envie de rire, ou
+au transport de l'indignation. le souffrais. Vingt fois un éclat
+de rire empêcha ma colère d'éclater; vingt fois la colère qui
+s'élevait au fond de mon coeur se termina par un éclat de rire.
+l'étais confondu de tant de sagacité, et de tant de bassesse;
+d'idées si justes et alternativement si fausses; d'une perversité
+si générale de sentiments, d'une turpitude si complète, et d'une
+franchise si peu commune. Il s'aperçut du conflit qui se passait
+en moi.
+
+Qu'avez-vous? me dit-il.
+
+MOI. -- Rien.
+
+LUI. -- Vous me paraissez troublé.
+
+MOI. -- Je le suis aussi.
+
+LUI. -- Mais enfin que me conseillez-vous?
+
+MOI. -- De changer de propos. Ah, malheureux, dans quel état
+d'abjection, vous êtes né ou tombé.
+
+LUI. -- J'en conviens. Mais cependant que mon état ne vous touche
+pas trop. Mon projet, en m'ouvrant à vous, n'était point de vous
+affliger. Je me suis fait chez ces gens quelque épargne. Songez
+que je n'avais besoin de rien, mais de rien absolument; et que
+l'on m'accordait tant pour mes menus plaisirs.
+
+Alors il recommença à se frapper le front, avec un de ses poings,
+à se mordre la lèvre, et rouler au plafond ses yeux égarés;
+ajoutant, mais c'est une affaire faite. l'ai mis quelque chose de
+côté. Le temps s'est écoulé; et c'est toujours autant d'amassé.
+
+MOI. -- Vous voulez dire de perdu.
+
+LUI. -- Non, non, d'amassé. On s'enrichit à chaque instant. Un
+jour de moins à vivre, ou un écu de plus; c'est tout un. Le point
+important est d'aller aisément, librement, agréablement,
+copieusement, tous les soirs à la garde-robe. O stercus pretiosum!
+Voilà le grand résultat de la vie dans tous les états. Au dernier
+moment, tous sont également riches; et Samuel Bernard qui à force
+de vols, de pillages, de banqueroutes laisse vingt-sept millions
+en or, et Rameau qui ne laissera rien; Rameau à qui la charité
+fournira la serpillière dont on l'enveloppera. Le mort n'entend
+pas sonner les cloches. C'est en vain que cent prêtres
+s'égosillent pour lui: qu'il est précédé et suivi d'une longue
+file de torches ardentes; son âme ne marche pas à côté du maître
+des cérémonies. Pourrir sous du marbre, pourrir sous de la terre,
+c'est toujours pourrir. Avoir autour de son cercueil les Enfants
+rouges, et les Enfants bleus, ou n'avoir personne, qu'est-ce que
+cela fait. Et puis vous voyez bien ce poignet; il était raide
+comme un diable. Ces dix doigts, c'étaient autant de bâtons fichés
+dans un métacarpe de bois; et ces tendons, c'étaient de vieilles
+cordes à boyau plus sèches, plus raides, plus inflexibles que
+celles qui ont servi à la roue d'un tourneur. Mais je vous les ai
+tant tourmentées, tant brisées, tant rompues. Tu ne veux pas
+aller; et moi, mordieu, je dis que tu iras; et cela sera.
+
+Et tout en disant cela, de la main droite, il s'était saisi les
+doigts et le poignet de la main gauche; et il les renversait en
+dessus; en dessous; l'extrémité des doigts touchait au bras; les
+jointures en craquaient; je craignais que les os n'en demeurassent
+disloqués.
+
+MOI. -- Prenez garde, lui dis-je; vous allez vous estropier.
+
+LUI. -- Ne craignez rien. Ils y sont faits; depuis dix ans, je
+leur en ai bien donné d'une autre façon. Malgré qu'ils en eussent,
+il a bien fallu que les bougres s'y accoutumassent, et qu'ils
+apprissent à se placer sur les touches et à voltiger sur les
+cordes. Aussi à présent cela va. Oui, cela va.
+
+En même temps, il se met dans l'attitude d'un joueur de violon; il
+fredonne de la voix un allegro de Locatelli, son bras droit imite
+le mouvement de l'archet; sa main gauche et ses doigts semblent se
+promener sur la longueur du manche; s'il fait un ton faux; il
+s'arrête; il remonte ou baisse la corde; il la pince de l'ongle,
+pour s'assurer qu'elle est juste; il reprend le morceau où il l'a
+laissé; il bat la mesure du pied; il se démène de la tête, des
+pieds, des mains, des bras, du corps. Comme vous avez vu
+quelquefois au Concert spirituel, Ferrari ou Chiabran, ou quelque
+autre virtuose, dans les mêmes convulsions, m'offrant l'image du
+même supplice, et me causant à peu près la même peine; car n'est-
+ce pas une chose pénible à voir que le tourment, dans celui qui
+s'occupe à me peindre le plaisir; tirez entre cet homme et moi, un
+rideau qui me le cache, s'il faut qu'il me montre un patient
+appliqué à la question. Au milieu de ses agitations et de ses
+cris, s'il se présentait une tenue, un de ces endroits harmonieux
+où l'archet se meut lentement sur plusieurs cordes à la fois, son
+visage prenait l'air de l'extase sa voix s'adoucissait, il
+s'écoutait avec ravissement. Il est sûr que les accords
+résonnaient dans ses oreilles et dans les miennes. Puis, remettant
+son instrument sous son bras gauche, de la même main dont il le
+tenait, et laissant tomber sa main droite, avec son archet. Eh
+bien, me disait-il, qu'en pensez-vous?
+
+MOI. -- A merveille.
+
+LUI. -- Cela va, ce me semble; cela résonne à peu près, comme les
+autres.
+
+Et aussitôt, il s'accroupit, comme un musicien qui se met au
+clavecin. le vous demande grâce, pour vous et pour moi, lui dis-
+je.
+
+LUI. -- Non, non; puisque je vous tiens, vous m'entendrez. Je ne
+veux point d'un suffrage qu'on m'accorde sans savoir pourquoi.
+Vous me louerez d'un ton plus assuré, et cela me vaudra quelque
+écolier.
+
+MOI. -- Je suis si peu répandu, et vous allez vous fatiguer en
+pure perte.
+
+LUI. -- Je ne me fatigue jamais.
+
+Comme je vis que je voudrais inutilement avoir pitié de mon homme,
+car la sonate sur le violon l'avait mis tout en eau, je pris le
+parti de le laisser faire. Le voilà donc assis au clavecin; les
+jambes fléchies, la tête élevée vers le plafond où l'on eût dit
+qu'il voyait une partition notée, chantant; préludant, exécutant
+une pièce d'Alberti, ou de Galuppi, je ne sais lequel des deux. Sa
+voix allait comme le vent, et ses doigts voltigeaient sur les
+touches; tantôt laissant le dessus, pour prendre la basse; tantôt
+quittant la partie d'accompagnement, pour revenir au-dessus. Les
+passions se succédaient sur son visage. On y distinguait la
+tendresse, la colère, le plaisir, la douleur. On sentait les
+piano, les forte. Et je suis sûr qu'un plus habile que moi, aurait
+reconnu le morceau, au mouvement, au caractère, à ses mines et à
+quelques traits de chant qui lui échappaient par intervalle. Mais
+ce qu'il y avait de bizarre; c'est que de temps en temps, il
+tâtonnait; se reprenait; comme s'il eût manqué et se dépitait dé
+n'avoir plus la pièce dans les doigts. Enfin, vous voyez, dit-il,
+en se redressant et en essuyant les gouttes de sueur qui
+descendaient le long de ses joues, que nous savons aussi placer un
+triton, une quinte superflue, et que l'enchaînement des dominantes
+nous est familier. Ces passages enharmoniques dont le cher oncle a
+fait tant de train, ce n'est pas la mer à boire, nous nous en
+tirons.
+
+MOI. -- Vous vous êtes donné bien de la peine, pour me montrer que
+vous étiez fort habile; j'étais homme à vous croire sur votre
+parole.
+
+LUI. -- Fort habile? oh non! pour mon métier, je le sais à peu
+près, et c'est plus qu'il ne faut. Car dans ce pays-ci est-ce
+qu'on est obligé de savoir ce qu'on montre?
+
+MOI. -- Pas plus que de savoir ce qu'on apprend.
+
+LUI. -- Cela est juste, morbleu, et très juste. Là, Monsieur le
+philosophe: la main sur la conscience, parlez net. Il y eut un
+temps où vous n'étiez pas cossu comme aujourd'hui.
+
+MOI. -- Je ne le suis pas encore trop.
+
+LUI. -- Mais vous n'iriez plus au Luxembourg en été, vous vous en
+souvenez...
+
+MOI. -- Laissons cela; oui, je m en souviens.
+
+LUI. -- En redingote de peluche grise.
+
+MOI. -- Oui, oui.
+
+LUI. -- Éreintée par un des côtés; avec la manchette déchirée, et
+les bas de laine, noirs et recousus par derrière avec du fil
+blanc.
+
+MOI. -- Et oui, oui, tout comme il vous plaira.
+
+LUI. -- Que faisiez-vous alors dans l'allée des Soupirs?
+
+MOI. -- Une assez triste figure.
+
+LUI. -- Au sortir de là, vous trottiez sur le pavé.
+
+MOI. -- D'accord.
+
+LUI. -- Vous donniez des leçons de mathématiques.
+
+MOI. -- Sans en savoir un mot. N'est-ce pas là que vous en vouliez
+venir?
+
+LUI. -- Justement.
+
+MOI. -- J'apprenais en montrant aux autres, et j'ai fait quelques
+bons écoliers.
+
+LUI. -- Cela se peut, mais il n'en est pas de la musique comme de
+l'algèbre ou de la géométrie. Aujourd'hui que vous êtes un gros
+monsieur...
+
+MOI. -- Pas si gros.
+
+LUI. -- Que vous avez du foin dans vos bottes...
+
+MOI. -- Très peu.
+
+LUI. -- Vous donnez des maîtres à votre fille.
+
+MOI. -- Pas encore. C'est sa mère qui se mêle de son éducation;
+car il faut avoir la paix chez soi.
+
+LUI. -- La paix chez soi? morbleu, on ne l'a que quand on est le
+serviteur ou le maître; et c'est le maître qu'il faut être. J'ai
+eu une femme. Dieu veuille avoir son âme mais quand il lui
+arrivait quelquefois de se rebéquer je m'élevais sur mes ergots;
+je déployais mon tonnerre; je disais, comme Dieu, que la lumière
+se fasse et la lumière était faite. Aussi en quatre années de
+temps, nous n'avons pas eu dix fois un mot, l'un plus haut que
+l'autre. Quel âge a votre enfant?
+
+MOI. -- Cela ne fait rien à l'affaire.
+
+LUI. -- Quel âge a votre enfant?
+
+MOI. -- Et que diable, laissons là mon enfant et son âge, et
+revenons aux maîtres qu'elle aura.
+
+LUI. -- Pardieu, je ne sache rien de si têtu qu'un philosophe. En
+vous suppliant très humblement, ne pourrait-on savoir de
+Monseigneur le philosophe, quel âge à peu près peut avoir
+Mademoiselle sa fille.
+
+MOI. -- Supposez-lui huit ans.
+
+LUI. -- Huit ans! il y a quatre ans que cela devrait avoir les
+doigts sur les touches.
+
+MOI. -- Mais peut-être ne me soucié-je pas trop de faire entrer
+dans le plan de son éducation, une étude qui occupe si longtemps
+et qui sert si peu.
+
+LUI. -- Et que lui apprendrez-vous donc, s'il vous plaît?
+
+MOI. -- A raisonner juste, si je puis; chose si peu commune parmi
+les hommes, et plus rare encore parmi les femmes.
+
+LUI. -- Et laissez-la déraisonner, tant qu'elle voudra. Pourvu
+qu'elle soit jolie, amusante et coquette.
+
+MOI. -- Puisque la nature a été assez ingrate envers elle pour lui
+donner une organisation délicate, avec une âme sensible, et
+l'exposer aux mêmes peines de la vie que si elle avait une
+organisation forte, et un coeur de bronze, je lui apprendrai, si
+je puis, à les supporter avec courage.
+
+LUI. -- Et laissez-la pleurer, souffrir, minauder, avoir des nerfs
+agacés, comme les autres; pourvu qu'elle soit jolie, amusante et
+coquette. Quoi, point de danse?
+
+MOI. -- Pas plus qu'il n'en faut pour faire une révérence, avoir
+un maintien décent, se bien présenter, et savoir marcher.
+
+LUI. -- Point de chant?
+
+MOI. -- Pas plus qu'il n'en faut, pour bien prononcer.
+
+LUI. -- Point de musique?
+
+MOI. -- S'il y avait un bon maître d'harmonie, je la lui
+confierais volontiers, deux heures par jour, pendant un ou deux
+ans; pas davantage.
+
+LUI. -- Et à la place des choses essentielles que vous
+supprimez...
+
+MOI. -- Je mets de la grammaire, de la fable, de l'histoire, de la
+géographie, un peu de dessin, et beaucoup de morale.
+
+LUI. -- Combien il me serait facile de vous prouver l'inutilité de
+toutes ces connaissances-là, dans un monde tel que le nôtre; que
+dis-je, l'inutilité, peut-être le danger. Mais je m'en tiendrai
+pour ce moment à une question, ne lui faudrait-il pas un ou deux
+maîtres?
+
+MOI. -- Sans doute.
+
+LUI. -- Ah, nous y revoilà. Et ces maîtres, vous espérez qu'ils
+sauront la grammaire, la fable, l'histoire, la géographie, la
+morale dont ils lui donneront des leçons? Chansons, mon cher
+maître, chansons. S'ils possédaient ces choses assez pour les
+montrer, ils ne les montreraient pas.
+
+MOI. -- Et pourquoi?
+
+LUI. -- C'est qu'ils auraient passé leur vie à les étudier Il faut
+être profond dans l'art ou dans la science, pour en bien posséder
+les éléments. Les ouvrages classiques ne peuvent être bien faits,
+que par ceux qui ont blanchi sous le harnais. C'est le milieu et
+la fin qui éclaircissent les ténèbres du commencement. Demandez à
+votre ami, monsieur d'Alembert, le coryphée de la science
+mathématique, s'il serait trop bon pour en faire des éléments. Ce
+n'est qu'après trente à quarante ans d'exercice que mon oncle a
+entrevu les premières lueurs de la théorie musicale.
+
+MOI. -- Ô fou, archifou, m'écriai-je, comment se fait il que dans
+ta mauvaise tête, il se trouve des idées si justes, pêle-mêle,
+avec tant d'extravagances.
+
+LUI. -- Qui diable sait cela? C'est le hasard qui vous les jette,
+et elles demeurent. Tant y a, que, quand on ne sait pas tout, on
+ne sait rien de bien. On ignore où une chose va; d'où une autre
+vient; où celle-ci ou celle-la veulent être placées; laquelle doit
+passer la première, où sera mieux la seconde. Montre-t-on bien
+sans la méthode? Et la méthode, d'où naît-elle? Tenez, mon
+philosophe, j'ai dans la tête que la physique sera toujours une
+pauvre science; une goutte d'eau prise avec la pointe d'une
+aiguille dans le vaste océan; un grain détaché de la chaîne des
+Alpes; et les raisons des phénomènes? en vérité, il vaudrait
+autant ignorer que de savoir si peu et si mal; et c'était
+précisément où j'en étais, lorsque je me fis maître
+d'accompagnement et de composition. A quoi rêvez-vous?
+
+MOI. -- Je rêve que tout ce que vous venez de dire, est plus
+spécieux que solide. Mais laissons cela. Vous avez montré, dites-
+vous, l'accompagnement et la composition?
+
+LUI. -- Oui.
+
+MOI. -- Et vous n'en saviez rien du tout?
+
+LUI. -- Non, ma foi; et c'est pour cela qu'il y en avait de pires
+que moi: ceux qui croyaient savoir quelque chose. Au moins je ne
+gâtais ni le jugement ni les mains des enfants. En passant de moi,
+à un bon maître, comme ils n'avaient rien appris, du moins ils
+n'avaient rien à désapprendre; et c'était toujours autant d'argent
+et de temps épargnés.
+
+MOI. -- Comment faisiez-vous?
+
+LUI. -- Comme ils font tous. J'arrivais. Je me jetais dans une
+chaise: «Que le temps est mauvais! que le pavé est fatigant!» Je
+bavardais quelques nouvelles: «Mademoiselle Lemierre devait faire
+un rôle de vestale dans l'opéra nouveau. Mais elle est grosse pour
+la seconde fois. On ne sait qui la doublera. Mademoiselle Arnould
+vient de quitter son petit comte. On dit qu'elle est en
+négociation avec Bertin. Le petit comte a pourtant trouvé la
+porcelaine de monsieur de Montamy. Il y avait au dernier Concert
+des amateurs, une Italienne qui a chanté comme un ange. C'est un
+rare corps que ce Préville. Il faut le voir dans le Mercure
+galant; l'endroit de l'énigme est impayable. Cette pauvre Dumesnil
+ne sait plus ni ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait. Allons,
+Mademoiselle; prenez votre livre.» Tandis que Mademoiselle, qui ne
+se presse pas, cherche son livre qu'elle a égaré, qu'on appelle
+une femme de chambre, qu'on gronde, je continue, «La Clairon est
+vraiment incompréhensible. On parle d'un mariage fort saugrenu.
+C'est celui de mademoiselle, comment l'appelez-vous? une petite
+créature qu'il entretenait, à qui il a fait deux ou trois enfants,
+qui avait été entretenue par tant d'autres. -- Allons, Rameau;
+cela ne se peut, vous radotez. -- Je ne radote point. On dit même
+que la chose est faite. Le bruit court que de Voltaire est mort.
+Tant mieux. -- Et pourquoi tant mieux? -- C'est qu'il va nous
+donner quelque bonne folie. C'est son usage que de mourir une
+quinzaine auparavant.» Que vous dirai-je encore? Je disais
+quelques polissonneries, que je rapportais des maisons où j'avais
+été; car nous sommes tous, grands colporteurs. Je faisais le fou.
+On m'écoutait. On riait. On s'écriait, «il est toujours charmant».
+Cependant, le livre de Mademoiselle s'était enfin retrouvé sous un
+fauteuil où il avait été traîné, mâchonné, déchiré, par un jeune
+doguin ou par un petit chat. Elle se mettait à son clavecin.
+D'abord elle y faisait du bruit, toute seule. Ensuite, je
+m'approchais, après avoir fait à la mère un signe d'approbation.
+La mère: «Cela ne va pas mal; on n'aurait qu'à vouloir; mais on ne
+veut pas. On aime mieux perdre son temps à jaser, à chiffonner, à
+courir, à je ne sais quoi. Vous n'êtes pas sitôt parti que le
+livre est fermé, pour ne le rouvrir qu'à votre retour. Aussi vous
+ne la grondez jamais...»
+
+Cependant comme il fallait faire quelque chose, je lui prenais les
+mains que je lui plaçais autrement. Je me dépitais. le criais
+«Sol, sol, sol; Mademoiselle, c'est un sol.» La mère:
+«Mademoiselle, est-ce que vous n'avez point d'oreille? Moi qui ne
+suis pas au clavecin, et qui ne vois pas sur votre livre, je sens
+qu'il faut un sol. Vous donnez une peine infinie à Monsieur. Je ne
+conçois pas sa patience. Vous ne retenez rien de ce qu'il vous
+dit. Vous n'avancez point...» Alors je rabattais un peu les coups,
+et hochant de la tête, je disais, «Pardonnez-moi, Madame,
+pardonnez-moi. Cela pourrait aller mieux, si Mademoiselle voulait;
+si elle étudiait un peu; mais cela ne va pas mal.» La mère: «A
+votre place, je la tiendrais un an sur la même pièce. -- Oh pour
+cela, elle n'en sortira pas qu'elle ne soit au-dessus de toutes
+les difficultés; et cela ne sera pas si long que Madame le croit.»
+La mère: «Monsieur Rameau, vous la flattez; vous êtes trop bon.
+Voilà de sa leçon la seule chose qu'elle retiendra et qu'elle
+saura bien me répéter dans l'occasion.»-- L'heure se passait. Mon
+écolière me présentait le petit cachet, avec la grâce du bras et
+la révérence qu'elle avait apprise du maître à danser. Je le
+mettais dans ma poche, pendant que la mère disait: «Fort bien,
+Mademoiselle. Si Javillier était là, il vous applaudirait.» Je
+bavardais encore un moment par bienséance; je disparaissais
+ensuite, et voilà ce qu'on appelait alors une leçon
+d'accompagnement.
+
+MOI. -- Et aujourd'hui, c'est donc autre chose.
+
+LUI. -- Vertudieu, je le crois. J'arrive. Je suis grave. Je me
+hâte d'ôter mon manchon. J'ouvre le clavecin. J'essaie les
+touches. Je suis toujours pressé: si l'on me fait attendre un
+moment, je crie comme si l'on me volait un écu. Dans une heure
+d'ici, il faut que je sois là; dans deux heures, chez madame la
+duchesse une telle. Je suis attendu à dîner chez une belle
+marquise; et au sortir de là, c'est un concert chez monsieur le
+baron de Bacq, rue Neuve-des-Petits-Champs.
+
+MOI. -- Et cependant vous n'êtes attendu nulle part?
+
+LUI. -- Il est vrai.
+
+MOI. -- Et pourquoi employer toutes ces petites viles ruses-là?
+
+LUI. -- Viles? et pourquoi, s'il vous plaît? Elles sont d'usage
+dans mon état. Je ne m'avilis point en faisant comme tout le
+monde. Ce n'est pas moi qui les ai inventées. Et je serais bizarre
+et maladroit de ne pas m'y conformer. Vraiment, je sais bien que
+si vous allez appliquer à cela certains principes généraux de je
+ne sais quelle morale qu'ils ont tous à la bouche, et qu'aucun
+d'eux ne pratique, il se trouvera que ce qui est blanc sera noir,
+et que ce qui est noir sera blanc. Mais, monsieur le philosophe,
+il y a une conscience générale. Comme il y une grammaire générale;
+et puis des exceptions dans chaque langue que vous appelez, je
+crois, vous autres savants, des... aidez-moi donc... des...
+
+MOI. -- Idiotismes.
+
+LUI. -- Tout juste. Eh bien, chaque état a ses exceptions à la
+conscience générale auxquelles je donnerais volontiers le nom
+d'idiotismes de métier.
+
+MOI. -- J'entends. Fontenelle parle bien, écrit bien quoique son
+style fourmille d'idiotismes français.
+
+LUI. -- Et le souverain, le ministre, le financier, le magistrat,
+le militaire, l'homme de lettres, l'avocat, le procureur, le
+commerçant, le banquier, l'artisan, le maître à chanter, le maître
+à danser, sont de fort honnêtes gens, quoique leur conduite
+s'écarte en plusieurs points de la conscience générale, et soit
+remplie d'idiotismes moraux. Plus l'institution des choses est
+ancienne, plus il y a d'idiotismes; plus les temps sont
+malheureux, plus les idiotismes se multiplient. Tant vaut l'homme,
+tant vaut le métier; et réciproquement, à la fin, tant vaut le
+métier, tant vaut l'homme. On fait donc valoir le métier tant
+qu'on peut.
+
+MOI. -- Ce que je conçois clairement à tout cet entortillage,
+c'est qu'il y a peu de métiers honnêtement exercés, ou peu
+d'honnêtes gens dans leurs métiers.
+
+LUI. -- Bon, il n'y en a point; mais en revanche, il y a peu de
+fripons hors de leur boutique; et tout irait assez bien, sans un
+certain nombre de gens qu'on appelle assidus, exacts, remplissant
+rigoureusement leurs devoirs, stricts, ou ce qui revient au même
+toujours dans leurs boutiques, et faisant leur métier depuis le
+matin jusqu'au soir, et ne faisant que cela. Aussi sont-ils les
+seuls qui deviennent opulents et qui soient estimés.
+
+MOI. -- A force d'idiotismes.
+
+LUI. -- C'est cela. Je vois que vous m'avez compris. Or donc un
+idiotisme de presque tous les états, car il y en a de communs à
+tous les pays, à tous les temps, comme il y a des sottises
+communes; un idiotisme commun est de se procurer le plus de
+pratiques que l'on peut; une sottise commune est de croire que le
+plus habile est celui qui en a le plus. Voilà deux exceptions à la
+conscience générale auxquelles il faut se plier. C'est une espèce
+de crédit. Ce n'est rien en soi; mais cela vaut par l'opinion. On
+a dit que bonne renommée valait mieux que ceinture dorée.
+Cependant qui a bonne renommée n'a pas ceinture dorée; et je vois
+qu'aujourd'hui qui a ceinture dorée ne manque guère de renommée.
+Il faut, autant qu'il est possible, avoir le renom et la ceinture.
+Et c'est mon objet, lorsque je me fais valoir par ce que vous
+qualifiez d'adresses viles, d'indignes petites ruses. le donne ma
+leçon, et je la donne bien; voilà la règle générale. le fais
+croire que j'en ai plus à donner que la journée n'a d'heures,
+voilà l'idiotisme.
+
+MOI. -- Et la leçon, vous la donnez bien.
+
+LUI. -- Oui, pas mal, passablement. La basse fondamentale du cher
+oncle a bien simplifié tout cela. Autrefois je volais l'argent de
+mon écolier; oui, je le volais; cela est sûr. Aujourd'hui, je le
+gagne, du moins comme les autres.
+
+MOI. -- Et le voliez-vous sans remords?
+
+LUI. -- Oh, sans remords. On dit que si un voleur vole l'autre, le
+diable s'en rie. Les parents regorgeaient d'une fortune acquise,
+Dieu sait comment; c'étaient des gens de cour, des financiers, de
+gros commerçants, des banquiers, des gens d'affaires. le les
+aidais à restituer, moi, et une foule d'autres qu'ils employaient
+comme moi. Dans la nature, toutes les espèces se dévorent; toutes
+les conditions se dévorent dans la société. Nous faisons justice
+les uns des autres, sans que la loi s'en mêle. La Deschamps,
+autrefois, aujourd'hui la Guimard venge le prince du financier; et
+c'est la marchande de modes, le bijoutier, le tapissier, la
+lingère, l'escroc, la femme de chambre, le cuisinier, le
+bourrelier, qui vengent le financier de la Deschamps. Au milieu de
+tout cela, il n'y a que l'imbécile ou l'oisif qui soit lésé, sans
+avoir vexé personne; et c'est fort bien fait. D'où vous voyez que
+ces exceptions à la conscience générale, ou ces idiotismes moraux
+dont on fait tant de bruit, sous la dénomination de tours du bâton
+ne sont rien; et qu'à tout, il n'y a que le coup d'oeil qu'il faut
+avoir juste.
+
+MOI. -- J'admire le vôtre.
+
+LUI. -- Et puis la misère. La voix de la conscience et de
+l'honneur, est bien faible, lorsque les boyaux crient. Suffit que
+si je deviens jamais riche, il faudra bien que je restitue, et que
+je suis bien résolu à restituer de toutes les manières possibles,
+par la table, par le jeu, par le vin, par les femmes.
+
+MOI. -- Mais j'ai peur que vous ne deveniez jamais riche.
+
+LUI. -- Moi, j'en ai le soupçon.
+
+MOI. -- Mais s'il en arrivait autrement, que feriez-vous?
+
+LUI. -- Je ferais comme tous les gueux revêtus; je serais le plus
+insolent maroufle qu'on eût encore vu. C'est alors que je me
+rappellerais tout ce qu'ils m'ont fait souffrir; et je leur
+rendrais bien les avanies qu'ils m'ont faites. J'aime à commander,
+et je commanderai. J'aime qu'on me loue et l'on me louera. J'aurai
+à mes gages toute la troupe villemorienne, et je leur dirai, comme
+on me l'a dit, «Allons, faquins, qu'on m'amuse», et l'on
+m'amusera; «qu'on me déchire les honnêtes gens», et on les
+déchirera, si l'on en trouve encore; et puis nous aurons des
+filles, nous nous tutoierons, quand nous serons ivres, nous nous
+enivrerons; nous ferons des contes; nous aurons toutes sortes de
+travers et de vices. Cela sera délicieux. Nous prouverons que de
+Voltaire est sans génie; que Buffon toujours guindé sur des
+échasses, n'est qu'un déclamateur ampoulé; que Montesquieu n'est
+qu'un bel esprit; nous reléguerons d'Alembert dans ses
+mathématiques, nous en donnerons sur dos et ventre à tous ces
+petits Catons, comme vous, qui nous méprisent par envie; dont la
+modestie est le manteau de l'orgueil, et dont la sobriété la loi
+du besoin. Et de la musique? C'est alors que nous en ferons.
+
+MOI. -- Au digne emploi que vous feriez de la richesse, je vois
+combien c'est grand dommage que vous soyez gueux. Vous vivriez là
+d'une manière bien honorable pour l'espèce humaine, bien utile à
+vos concitoyens; bien glorieuse pour vous.
+
+LUI. -- Mais je crois que vous vous moquez de moi; monsieur le
+philosophe, vous ne savez pas à qui vous vous jouez; vous ne vous
+doutez pas que dans ce moment je représente la partie la plus
+importante de la ville et de la cour. Nos opulents dans tous les
+états ou se sont dit à eux-mêmes ou ne sont pas dit les mêmes
+choses que je vous ai confiées; mais le fait est que la vie que je
+mènerais à leur place est exactement la leur. Voilà où vous en
+êtes, vous autres. Vous croyez que le même bonheur est fait pour
+tous. Quelle étrange vision! Le vôtre suppose un certain tour
+d'esprit romanesque que nous n'avons pas; une âme singulière, un
+goût particulier. Vous décorez cette bizarrerie du nom de vertu;
+vous l'appelez philosophie. Mais la vertu, la philosophie sont-
+elles faites pour tout le monde. En a qui peut. En conserve qui
+peut. Imaginez l'univers sage et philosophe; convenez qu'il serait
+diablement triste. Tenez, vive la philosophie; vive la sagesse de
+Salomon: Boire de bon vin, se gorger de mets délicats, se rouler
+sur de jolies femmes; se reposer dans des lits bien mollets.
+Excepté cela, le reste n'est que vanité.
+
+MOI. -- Quoi, défendre sa patrie?
+
+LUI. -- Vanité. Il n'y a plus de patrie. Je ne vois d'un pôle à
+l'autre que des tyrans et des esclaves.
+
+MOI. -- Servir ses amis?
+
+LUI. -- Vanité. Est-ce qu'on a des amis? Quand on en aurait,
+faudrait-il en faire des ingrats? Regardez-y bien, et vous verrez
+que c'est presque toujours là ce qu'on recueille des services
+rendus. La reconnaissance est un fardeau; et tout fardeau est fait
+pour être secoué.
+
+MOI. -- Avoir un état dans la société et en remplir les devoirs?
+
+LUI. -- Vanité. Qu'importe qu'on ait un état, ou non; pourvu qu'on
+soit riche; puisqu'on ne prend un état que pour le devenir.
+Remplir ses devoirs, à quoi cela mène-t-il? A la jalousie, au
+trouble, à la persécution. Est-ce ainsi qu'on s'avance? Faire sa
+cour, morbleu; faire sa cour; voir les grands; étudier leurs
+goûts; se prêter à leurs fantaisies; servir leurs vices; approuver
+leurs injustices. Voilà le secret.
+
+MOI. -- Veiller à l'éducation de ses enfants?
+
+LUI. -- Vanité. C'est l'affaire d'un précepteur.
+
+MOI. -- Mais si ce précepteur, pénétré de vos principes, néglige
+ses devoirs; qui est-ce qui en sera châtié?
+
+LUI. -- Ma foi, ce ne sera pas moi; mais peut-être un jour, le
+mari de ma fille, ou la femme de mon fils.
+
+MOI. -- Mais si l'un et l'autre se précipitent dans la débauche et
+les vices.
+
+LUI. -- Cela est de leur état.
+
+MOI. -- S'ils se déshonorent.
+
+LUI. -- Quoi qu'on fasse, on ne peut se déshonorer, quand on est
+riche.
+
+MOI. -- S'ils se ruinent.
+
+LUI. -- Tant pis pour eux.
+
+MOI. -- Je vois que, si vous vous dispensez de veiller à la
+conduite de votre femme, de vos enfants, de vos domestiques, vous
+pourriez aisément négliger vos affaires.
+
+LUI. -- Pardonnez-moi; il est quelquefois difficile de trouver de
+l'argent; et il est prudent de s'y prendre de loin.
+
+MOI. -- Vous donnerez peu de soins à votre femme.
+
+LUI. -- Aucun, s'il vous plaît. Le meilleur procédé, je crois,
+qu'on puisse avoir avec sa chère moitié, c'est de faire ce qui lui
+convient. A votre avis, la société ne serait-elle pas fort
+amusante, si chacun y était à sa chose?
+
+MOI. -- Pourquoi pas? La soirée n'est jamais plus belle pour moi
+que quand je suis content de ma matinée.
+
+LUI. -- Et pour moi aussi.
+
+MOI. -- Ce qui rend les gens du monde si délicats sur leurs
+amusements, c'est leur profonde oisiveté.
+
+LUI. -- Ne croyez pas cela. Ils s'agitent beaucoup.
+
+MOI. -- Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se délassent
+jamais.
+
+LUI. -- Ne croyez pas cela. Ils sont sans cesse excédés.
+
+MOI. -- Le plaisir est toujours une affaire pour eux, et jamais un
+besoin.
+
+LUI. -- Tant mieux, le besoin est toujours une peine
+
+MOI. -- Ils usent tout. Leur âme s'hébète. L'ennui s'en empare.
+Celui qui leur ôterait la vie, au milieu de leur abondance
+accablante, les servirait. C'est qu'ils ne connaissent du bonheur
+que la partie qui s'émousse le plus vite. le ne méprise pas les
+plaisirs des sens. l'ai un palais aussi, et il est flatté d'un
+mets délicat, ou d'un vin délicieux. l'ai un coeur et des yeux; et
+j'aime à voir une jolie femme. J'aime à sentir sous ma main la
+fermeté et là rondeur de sa gorge; à presser ses lèvres des
+miennes; à puiser la volupté dans ses regards, et à en expirer
+entre ses bras. Quelquefois avec mes amis, une partie de débauche,
+même un peu tumultueuse, ne me déplaît pas. Mais je ne vous
+dissimulerai pas, il m'est infiniment plus doux encore d'avoir
+secouru le malheureux, d'avoir terminé une affaire épineuse, donné
+un conseil salutaire, fait une lecture agréable; une promenade
+avec un homme ou une femme chère à mon coeur; passé quelques
+heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page, rempli
+les devoirs de mon état; dit à celle que j'aime quelques choses
+tendres et douces qui amènent ses bras autour de mon col. Je
+connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout ce que
+je possède. C'est un sublime ouvrage que Mahomet; j'aimerais mieux
+avoir réhabilité la mémoire des Calas. Un homme de ma connaissance
+s'était réfugié à Carthagène. C'était un cadet de famille, dans un
+pays où la coutume transfère tout le bien aux aînés. Là il apprend
+que son aîné, enfant gâté, après avoir dépouillé son père et sa
+mère, trop faciles, de tout ce qu'ils possédaient, les avait
+expulsés de leur château, et que les bons vieillards languissaient
+indigents, dans une petite ville de la province. Que fait alors ce
+cadet qui, traité durement par ses parents, était allé tenter la
+fortune au loin, il leur envoie des secours; il se hâte d'arranger
+ses affaires. Il revient opulent. Il ramène son père et sa mère
+dans leur domicile. Il marie ses soeurs. Ah, mon cher Rameau; cet
+homme regardait cet intervalle, comme le plus heureux de sa vie.
+C'est les larmes aux yeux qu'il m'en parlait: et moi, je sens en
+vous faisant ce récit, mon coeur se troubler de joie, et le
+plaisir me couper la parole.
+
+LUI. -- Vous êtes des êtres bien singuliers!
+
+MOI. -- Vous êtes des êtres bien à plaindre, si vous n'imaginez
+pas qu'on s'est élevé au-dessus du sort, et qu'il est impossible
+d'être malheureux, à l'abri de deux belles actions, telles que
+celle-ci.
+
+LUI. -- Voilà une espèce de félicité avec laquelle j'aurai de la
+peine à me familiariser, car on la rencontre rarement. Mais à
+votre compte, il faudrait donc être d'honnêtes gens?
+
+MOI. -- Pour être heureux? Assurément.
+
+LUI. -- Cependant, je vois une infinité d'honnêtes gens qui ne
+sont pas heureux; et une infinité de gens qui sont heureux sans
+être honnêtes.
+
+MOI. -- Il vous semble.
+
+LUI. -- Et n'est-ce pas pour avoir eu du sens commun et de la
+franchise un moment, que je ne sais où aller souper ce soir?
+
+MOI. -- Hé non, c'est pour n'en avoir pas toujours eu. C'est pour
+n'avoir pas senti de bonne heure qu'il fallait d'abord se faire
+une ressource indépendante de la servitude.
+
+LUI. -- Indépendante ou non, celle que je me suis faite est au
+moins la plus aisée. Et de faire ce que vous ne désapprouvez pas
+au simple, et ce qui me répugne un peu au figuré?
+
+MOI. -- C'est mon avis.
+
+LUI. -- Indépendamment de cette métaphore qui me déplaît dans ce
+moment, et qui ne me déplaira pas dans un autre.
+
+MOI. -- Quelle singularité!
+
+LUI. -- Il n'y a rien de singulier à cela. Je veux bien être
+abject, mais je veux que ce soit sans contrainte. Je veux bien
+descendre de ma dignité... Vous riez?
+
+MOI. -- Oui, votre dignité me fait rire.
+
+LUI. -- Chacun a la sienne; je veux bien oublier la mienne, mais à
+ma discrétion, et non à l'ordre d'autrui. Faut-il qu'on puisse me
+dire: rampe, et que je sois obligé de ramper? C'est l'allure du
+ver; c'est mon allure; nous la suivons l'un et l'autre, quand on
+nous laisse aller; mais nous nous redressons, quand on nous marche
+sur la queue. On m'a marché sur la queue, et je me redresserai. Et
+puis vous n'avez pas d'idée de la pétaudière dont il s'agit.
+Imaginez un mélancolique et maussade personnage, dévoré de
+vapeurs, enveloppé dans deux ou trois tours de robe de chambre;
+qui se déplaît à lui-même, à qui tout déplaît; qu'on fait à peine
+sourire, en se disloquant le corps et l'esprit, en cent manières
+diverses; qui considère froidement les grimaces plaisantes de mon
+visage, et celles de mon jugement qui sont plus plaisantes encore;
+car entre nous, ce père Noël, ce vilain bénédictin si renommé pour
+les grimaces; malgré ses succès à la Cour, n'est, sans me vanter
+ni lui non plus, à comparaison de moi, qu'un polichinelle de bois.
+J'ai beau me tourmenter pour atteindre au sublime des Petites-
+Maisons, rien n'y fait. Rira-t-il? ne rira-t-il pas? Voilà ce que
+je suis forcé de me dire au milieu de mes contorsions; et vous
+pouvez juger combien cette incertitude nuit au talent. Mon
+hypocondre, la tête renfoncée dans un bonnet de nuit qui lui
+couvre les yeux, a l'air d'une pagode immobile à laquelle on
+aurait attaché un fil au menton, d'où il descendrait jusque sous
+son fauteuil. On attend que le fil se tire, et il ne se tire
+point; ou s'il arrive que la mâchoire s'entrouvre, c'est pour
+articuler un mot désolant, un mot qui vous apprend que vous n'avez
+point été aperçu, et que toutes vos singeries sont perdues; ce mot
+est la réponse à une question que vous lui aurez faite il y a
+quatre jours; ce mot dit, le ressort mastoïde se détend et la
+mâchoire se referme...
+
+Puis il se mit à contrefaire son homme; il s'était placé dans une
+chaise, la tête fixe, le chapeau jusque sur ses paupières, les
+yeux à demi clos, les bras pendants, remuant sa mâchoire, comme un
+automate, et disant:
+
+«Oui, vous avez raison, Mademoiselle. Il faut mettre de la finesse
+là.» C'est que cela décide; que cela décide toujours, et sans
+appel; le soir, le matin, à la toilette, à dîner, au café; au jeu,
+au théâtre, à souper, au lit, et Dieu me le pardonne, je crois
+entre les bras de sa maîtresse Je ne suis pas à portée d'entendre
+ces dernières décisions-ci; mais je suis diablement las des
+autres. Triste, obscur, et tranché, comme le destin; tel est notre
+patron.
+
+Vis-à-vis, c'est une bégueule qui joue l'importance à qui l'on se
+résoudrait à dire qu'elle est jolie, parce qu'elle l'est encore;
+quoiqu'elle ait sur le visage quelques gales par-ci par-là, et
+qu'elle courre après le volume de Madame Bouvillon. J'aime les
+chairs, quand elles sont belles; mais aussi trop est trop; et le
+mouvement est si essentiel à la matière! Item, elle est plus
+méchante plus fière et plus bête qu'une oie. Item, elle veut avoir
+dé l'esprit. Item, il faut lui persuader qu'on lui en croit comme
+à personne. Item, cela ne sait rien, et cela décide aussi. Item,
+il faut applaudir à ces décisions, des pieds et des mains, sauter
+d'aise, se transir d'admiration que cela est beau, délicat, bien
+dit, finement vu, singulièrement senti. Où les femmes prennent-
+elles cela? Sans étude, par la seule force de l'instinct, par la
+seule lumière naturelle cela tient du prodige. Et puis qu'on
+vienne nous dire que l'expérience, l'étude, la réflexion,
+l'éducation y font quelque chose, et autres pareilles sottises; et
+pleurer de joie. Dix fois dans la journée, se courber, un genou
+fléchi en devant, l'autre jambe tirée en arrière. Les bras étendus
+vers la déesse, chercher son désir dans ses yeux, rester suspendu
+à sa lèvre, attendre son ordre et partir comme un éclair. Qui est-
+ce qui peut s'assujettir à un rôle pareil, si ce n'est le
+misérable qui trouve là, deux ou trois fois la semaine, de quoi
+calmer la tribulation de ses intestins? Que penser des autres,
+tels que le Palissot, le Fréron, les Poinsinets, le Baculard qui
+ont quelque chose, et dont les bassesses ne peuvent s'excuser par
+le borborygme d'un estomac qui souffre?
+
+MOI. -- Je ne vous aurais jamais cru si difficile.
+
+LUI. -- Je ne le suis pas. Au commencement je voyais faire les
+autres, et je faisais comme eux, même un peu mieux; parce que je
+suis plus franchement impudent, meilleur comédien, plus affamé,
+fourni de meilleurs poumons. le descends apparemment en droite
+ligne du fameux Stentor.
+
+Et pour me donner une juste idée de la force de ce viscère, il se
+mit à tousser d'une violence à ébranler les vitres du café, et à
+suspendre l'attention des joueurs d'échecs.
+
+MOI. -- Mais à quoi bon ce talent?
+
+LUI. -- Vous ne le devinez pas?
+
+MOI. -- Non. le suis un peu borné.
+
+LUI. -- Supposez la dispute engagée et la victoire incertaine: je
+me lève, et déployant mon tonnerre, je dis: «Cela est, comme
+Mademoiselle l'assure. C'est là ce qui s'appelle juger. Je le
+donne en cent à tous nos beaux esprits. L'expression est de
+génie.» Mais il ne faut pas toujours approuver de la même manière.
+On serait monotone. On aurait l'air faux. On deviendrait insipide.
+On ne se sauve de là que par du jugement, de la fécondité: il faut
+savoir préparer et placer ces tons majeurs et péremptoires, saisir
+l'occasion et le moment; lors par exemple, qu'il y a partage entre
+les sentiments; que la dispute s'est élevée à son dernier degré de
+violence; qu'on ne s'entend plus; que tous parlent à la fois; il
+faut être placé à l'écart, dans l'angle de l'appartement le plus
+éloigné du champ de bataille, avoir préparé son explosion par un
+long silence, et tomber subitement comme une comminge, au milieu
+des contendants. Personne n'a eu cet art comme moi. Mais où je
+suis surprenant, c'est dans l'opposé; j'ai des petits tons que
+j'accompagne d'un sourire; une variété infinie de mines
+approbatives: là, le nez, la bouche, le front, les yeux entrent en
+jeu; j'ai une souplesse de reins; une manière de contourner
+l'épine du dos, de hausser ou de baisser les épaules, d'étendre
+les doigts, d'incliner la tête, de fermer les yeux, et d'être
+stupéfait, comme si j'avais entendu descendre du ciel une voix
+angélique et divine. C'est là ce qui flatte. le ne sais si vous
+saisissez bien toute l'énergie de cette dernière attitude-là. le
+ne l'ai point inventée, mais personne ne m'a surpassé dans
+l'exécution. Voyez. Voyez.
+
+MOI. -- Il est vrai que cela est unique.
+
+LUI. -- Croyez-vous qu'il y ait cervelle de femme un peu vaine qui
+tienne à cela?
+
+MOI. -- Non. Il faut convenir que vous avez porté le talent de
+faire des fous, et de s'avilir aussi loin qu'il est possible.
+
+LUI. -- Ils auront beau faire, tous tant qu'ils sont, ils n'en
+viendront jamais là. Le meilleur d'entre eux, Palissot, par
+exemple, ne sera jamais qu'un bon écolier. Mais si ce rôle amuse
+d'abord, et si l'on goûte quelque plaisir à se moquer en dedans,
+de la bêtise de ceux qu'on enivre, à la longue cela ne pique plus;
+et puis après un certain nombre de découvertes, on est forcé de se
+répéter. L'esprit et l'art ont leurs limites. Il n'y a que Dieu ou
+quelques génies rares pour qui la carrière s'étend, à mesure
+qu'ils y avancent. Bouret en est un peut-être. Il y a de celui-ci
+des traits qui m'en donnent, à moi, oui à moi-même, la plus
+sublime idée. Le petit chien, le Livre de la Félicité les
+flambeaux sur la route de Versailles sont de ces choses qui me
+confondent et m'humilient. Ce serait capable de dégoûter du
+métier.
+
+MOI. -- Que voulez-vous dire avec votre petit chien?
+
+LUI. -- D'où venez-vous donc? Quoi, sérieusement vous ignorez
+comment cet homme rare s'y prit pour détacher de lui et attacher
+au garde des sceaux un petit chien qui plaisait à celui-ci?
+
+MOI. -- Je l'ignore, je le confesse.
+
+LUI. -- Tant mieux. C'est une des plus belles choses qu'on ait
+imaginées; toute l'Europe en a été émerveillée, et il n'y a pas un
+courtisan dont elle n'ait excité l'envie. Vous qui ne manquez pas
+de sagacité, voyons comment vous vous y seriez pris à sa place.
+Songez que Bouret était aimé de son chien. Songez que le vêtement
+bizarre du ministre effrayait le petit animal. Songez qu'il
+n'avait que huit jours pour vaincre les difficultés. Il faut
+connaître toutes les conditions du problème, pour bien sentir le
+mérite de la solution. Eh bien?
+
+MOI. -- Eh bien, il faut que je vous avoue que dans ce genre, les
+choses les plus faciles m'embarrasseraient.
+
+LUI. -- Écoutez, me dit-il, en me frappant un petit coup sur
+l'épaule, car il est familier; écoutez et admirez. Il se fait
+faire un masque qui ressemble au garde des sceaux; il emprunte
+d'un valet de chambre la volumineuse simarre. Il se couvre le
+visage du masque. Il endosse la simarre. Il appelle son chien; il
+le caresse. Il lui donne la gimblette. Puis tout à coup, changeant
+de décoration, ce n'est plus le garde des sceaux; c'est Bouret qui
+appelle son chien et qui le fouette. En moins de deux ou trois
+jours de cet exercice continué du matin au soir, le chien sait
+fuir Bouret le fermier général, et courir à Bouret le garde des
+sceaux. Mais je suis trop bon. Vous êtes un profane qui ne méritez
+pas d'être instruit des miracles qui s'opèrent à côté de vous.
+
+MOI. -- Malgré cela, je vous prie, le livre, les flambeaux?
+
+LUI. -- Non, non. Adressez-vous aux pavés qui vous diront ces
+choses-là; et profitez de la circonstance qui nous a rapprochés,
+pour apprendre des choses que personne ne sait que moi.
+
+MOI. -- Vous avez raison.
+
+LUI. -- Emprunter la robe et la perruque, j'avais oublié la
+perruque, du garde des sceaux! Se faire un masque qui lui
+ressemble! Le masque surtout me tourne la tête. Aussi cet homme
+jouit-il de la plus haute considération. Aussi possède-t-il des
+millions. Il y a des croix de Saint-Louis qui n'ont pas de pain;
+aussi pourquoi courir après la croix, au hasard de se faire
+échiner, et ne pas se tourner vers un état sans péril qui ne
+manque jamais sa récompense? Voilà ce qui s'appelle aller au
+grand. Ce' modèles-là sont décourageants. On a pitié de soi; et
+l'on s'ennuie. Le masque! le masque! Je donnerais un de mes
+doigts, pour avoir trouvé le masque.
+
+MOI. -- Mais avec cet enthousiasme pour les belles choses, et
+cette fertilité de génie que vous possédez, est-ce que vous n'avez
+rien inventé?
+
+LUI. -- Pardonnez-moi; par exemple, l'attitude admirative du dos
+dont je vous ai parlé; je la regarde comme mienne, quoiqu'elle
+puisse peut-être m'être contestée par des envieux. Je crois bien
+qu'on l'a employée auparavant; mais qui est-ce qui a senti combien
+elle était commode pour rire en dessous de l'impertinent qu'on
+admirait? J'ai plus de cent façons d'entamer la séduction d'une
+jeune fille, à côté de sa mère, sans que celle-ci s'en aperçoive,
+et même de la rendre complice. A peine entrais-je dans la carrière
+que je dédaignai toutes les manières vulgaires de glisser un
+billet doux. J'ai dix moyens de me le faire arracher, et parmi ces
+moyens, j'ose me flatter qu'il y en a de nouveaux. Je possède
+surtout le talent d'encourager un jeune homme timide, j'en ai fait
+réussir qui n'avaient ni esprit ni figure. Si cela était écrit je
+crois qu'on m'accorderait quelque génie.
+
+MOI. -- Vous ferait un honneur singulier?
+
+LUI. -- Je n'en doute pas.
+
+MOI. -- A votre place, je jetterais ces choses-là sur le papier.
+Ce serait dommage qu'elles se perdissent.
+
+LUI. -- Il est vrai; mais vous ne soupçonnez pas combien je fais
+peu de cas de la méthode et des préceptes. Celui qui a besoin d'un
+protocole n'ira jamais loin. Les génies lisent peu, pratiquent
+beaucoup, et se font d'eux-mêmes. Voyez César, Turenne, Vauban, la
+marquise de Tencin, son frère le cardinal, et le secrétaire de
+celui-ci l'abbé Trublet. Et Bouret? qui est-ce qui a donné des
+leçons à Bouret? personne. C'est la nature qui forme ces hommes
+rares-là. Croyez-vous que l'histoire du chien et du masque soit
+écrite quelque part?
+
+MOI. -- Mais à vos heures perdues; lorsque l'angoisse de votre
+estomac vide ou la fatigue de votre estomac surchargé éloigne le
+sommeil...
+
+LUI. -- J'y penserai; il vaut mieux écrire de grandes choses que
+d'en exécuter de petites. Alors l'âme s'élève; l'imagination
+s'échauffe, s'enflamme et s'étend; au lieu qu'elle se rétrécit à
+s'étonner auprès de la petite Hus des applaudissements que ce sot
+public s'obstine à prodiguer à cette minaudière de Dangeville, qui
+joue si platement, qui marche presque courbée en deux sur la
+scène, qui a l'affectation de regarder sans cesse dans les yeux de
+celui à qui elle parle, et de jouer en dessous, et qui prend elle-
+même ses grimaces pour de la finesse, son petit trotter pour de la
+grâce; à cette emphatique Clairon qui est plus maigre, plus
+apprêtée, plus étudiée, plus empesée qu'on ne saurait dire. Cet
+imbécile parterre les claque à tout rompre, et ne s'aperçoit pas
+que nous sommes un peloton d'agréments; il est vrai que le peloton
+grossit un peu; mais qu'importe? que nous avons la plus belle
+peau; les plus beaux yeux, le plus joli bec; peu d'entrailles à la
+vérité; une démarche qui n'est pas légère, mais qui n'est pas non
+plus aussi gauche qu'on le dit. Pour le sentiment, en revanche, il
+n'y en a aucune à qui nous ne damions le pion.
+
+MOI. -- Comment dites-vous tout cela? Est-ce ironie, ou vérité?
+
+LUI. -- Le mal est que ce diable de sentiment est tout en dedans,
+et qu'il n'en transpire pas une lueur au-dehors. Mais moi qui vous
+parle, je sais et je sais bien qu'elle en a. Si ce n'est pas cela
+précisément, c'est quelque chose comme cela. Il faut voir, quand
+l'humeur nous prend, comme nous traitons les valets, comme les
+femmes de chambres sont souffletées, comme nous menons à grands
+coups de pied les Parties Casuelles, pour peu qu'elles s'écartent
+du respect qui nous est dû. C'est un petit diable, vous dis-je,
+tout plein de sentiment et de dignité... Ho, ça; vous ne savez où
+vous en êtes, n'est-ce pas?
+
+MOI. -- J'avoue que je ne saurais démêler si c'est de bonne foi ou
+méchamment que vous parlez. Je suis un bon homme; ayez la bonté
+d'en user avec moi plus rondement; et de laisser là votre art.
+
+LUI. -- Cela, c'est ce que nous débitons à la petite Hus, de la
+Dangeville et de la Clairon, mêlé par-ci par-là de quelques mots
+qui vous donnassent l'éveil. Je consens que vous me preniez pour
+un vaurien; mais non pour un sot; et il n'y aurait qu'un sot ou un
+homme perdu d'amour qui pût dire sérieusement tant
+d'impertinences.
+
+MOI. -- Mais comment se résout-on à les dire?
+
+LUI. -- Cela ne se fait pas tout d'un coup; mais petit à petit, on
+y vient. Ingenii largitor venter.
+
+MOI. -- Il faut être pressé d'une cruelle faim.
+
+LUI. -- Cela se peut. Cependant, quelques fortes qu'elles vous
+paraissent, croyez que ceux à qui elles s'adressent sont plutôt
+accoutumés à les entendre que nous à les hasarder.
+
+MOI. -- Est-ce qu'il y a là quelqu'un qui ait le courage d'être de
+votre avis?
+
+LUI. -- Qu'appelez-vous quelqu'un? C'est le sentiment et le
+langage de toute la société.
+
+MOI. -- Ceux d'entre vous qui ne sont pas de grands vauriens,
+doivent être de grands sots.
+
+LUI. -- Des sots là? Je vous jure qu'il n'y en a qu'un; c'est
+celui qui nous fête, pour lui en imposer.
+
+MOI. -- Mais comment s'en laisse-t-on si grossièrement imposer?
+car enfin la supériorité des talents de la Dangeville et de la
+Clairon est décidée.
+
+LUI. -- On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte; et
+l'on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère. Et puis
+nous avons l'air si pénétré, si vrai!
+
+MOI. -- Il faut cependant que vous ayez péché une fois contre les
+principes de l'art et qu'il vous soit échappé par mégarde
+quelques-unes de ces vérités amères qui blessent; car en dépit du
+rôle misérable, abject, vil, abominable que vous faites, je crois
+qu'au fond, vous avez l'âme délicate.
+
+LUI. -- Moi, point du tout. Que le diable m'emporte si je sais au
+fond ce que je suis. En général, j'ai l'esprit rond comme une
+boule, et le caractère franc comme l'osier; jamais faux, pour peu
+que j'aie intérêt d'être vrai; jamais vrai pour peu que j'aie
+intérêt d'être faux. Je dis les choses comme elles me viennent,
+sensées, tant mieux; impertinentes, on n'y prend pas garde. J'use
+en plein de mon franc-parler. Je n'ai pensé de ma vie ni avant que
+de dire, ni en disant, ni après avoir dit. Aussi je n'offense
+personne.
+
+MOI. -- Cela vous est pourtant arrivé avec les honnêtes gens chez
+qui vous viviez, et qui avaient pour vous tant de bontés.
+
+LUI. -- Que voulez-vous? C'est un malheur; un mauvais moment,
+comme il y en a dans la vie. Point de félicité continue; j'étais
+trop bien. Cela ne pouvait durer. Nous avons, comme vous savez, la
+compagnie la plus nombreuse et la mieux choisie. C'est une école
+d'humanité, le renouvellement de l'antique hospitalité. Tous les
+poètes qui tombent, nous les ramassons. Nous eûmes Palissot après
+sa Zara; Bret, après le Faux généreux; tous les musiciens décriés;
+tous les auteurs qu'on ne lit point; toutes les actrices sifflées;
+tous les acteurs hués; un tas de pauvres honteux, plats parasites
+à la tête desquels j'ai l'honneur d'être, brave chef d'une troupe
+timide. C'est moi qui les exhorte à manger la première fois qu'ils
+viennent; c'est moi qui demande à boire pour eux. Ils tiennent si
+peu de place! quelques jeunes gens déguenillés qui ne savent où
+donner de la tête, mais qui ont de la figure, d'autres scélérats
+qui cajolent le patron et qui l'endorment, afin de glaner après
+lui sur la patronne. Nous paraissons gais; mais au fond nous avons
+tous de l'humeur et grand appétit. Des loups ne sont pas plus
+affamés; des tigres ne sont pas plus cruels. Nous dévorons comme
+des loups, lorsque la terre a été longtemps couverte de neige;
+nous déchirons comme des tigres, tout ce qui réussit. Quelquefois,
+les cohues Bertin, Montsauge et Villemorien se réunissent; c'est
+alors qu'il se fait un beau bruit dans la ménagerie. Jamais on ne
+vit ensemble tant de bêtes tristes, acariâtres, malfaisantes et
+courroucées. On n'entend que les noms de Buffon, de Duclos, de
+Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire, de D'Alembert, de Diderot,
+et Dieu sait de quelles épithètes ils sont accompagnés. Nul n'aura
+de l'esprit, s'il n'est aussi sot que nous. C'est là que le plan
+de la comédie des Philosophes a été conçu; la scène du colporteur,
+c'est moi qui l'ai fournie, d'après la Théologie en Quenouille,
+Vous n'êtes pas épargné là plus qu'un autre.
+
+MOI. -- Tant mieux. Peut-être me fait-on plus d'honneur que je
+n'en mérite. Je serais humilié, si ceux qui disent du mal de tant
+d'habiles et honnêtes gens, s'avisaient de dire du bien de moi.
+
+LUI. -- Nous sommes beaucoup, et il faut que chacun paye son écot.
+Après le sacrifice des grands animaux, nous immolons les autres.
+
+MOI. -- Insulter la science et la vertu pour vivre, voilà du pain
+bien cher.
+
+LUI. -- Je vous l'ai déjà dit, nous sommes sans conséquence. Nous
+injurions tout le monde et nous n'affligeons personne. Nous avons
+quelquefois le pesant abbé d'Olivet, le gros abbé Le Blanc,
+l'hypocrite Batteux. Le gros abbé n'est méchant qu'avant dîner.
+Son café pris il se jette dans un fauteuil, les pieds appuyés
+contre là tablette de la cheminée, et s'endort comme un vieux
+perroquet sur son bâton. Si le vacarme devient violent, il bâille;
+il étend ses bras; il frotte ses yeux, et dit: Eh bien, qu'est-ce?
+Qu'est-ce? -- il s'agit de savoir si Piron à plus d'esprit que de
+Voltaire. -- Entendons-nous. C'est de l'esprit que vous dites? il
+ne s'agit pas de goût, car du goût, votre Piron ne s'en doute pas.
+-- Ne s'en doute pas? -- Non. -- Et puis nous voilà embarqués dans
+une dissertation sur le goût. Alors le patron fait signe de la
+main qu'on l'écoute; car c'est surtout de goût qu'il se pique.» Le
+goût, dit-il... le goût est une chose...» ma foi, je ne sais
+quelle chose il disait que c'était; ni lui, non plus.
+
+Nous avons quelquefois l'ami Robbé. Il nous régale de ses contes
+cyniques, des miracles des convulsionnaires dont il a été le
+témoin oculaire; et de quelques chants de son poème sur un sujet
+qu'il connaît à fond. Je hais ses vers; mais j'aime à l'entendre
+réciter. Il a l'air d'un énergumène. Tous s'écrient autour de lui:
+«voilà ce qu'on appelle un poète». Entre nous, cette poésie-là
+n'est qu'un charivari de toutes sortes de bruits confus, le ramage
+barbare des habitants de la tour de Babel.
+
+Il nous vient aussi un certain niais qui a l'air plat et bête,
+mais qui a de l'esprit comme un démon et qui est plus malin qu'un
+vieux singe; c'est une de ces figures qui appellent la
+plaisanterie et les nasardes, et que Dieu fit pour la correction
+des gens qui jugent à la mine, et à qui leur miroir aurait dû
+apprendre qu'il est aussi aisé d'être un homme d'esprit et d'avoir
+l'air d'un sot que de cacher un sot sous une physionomie
+spirituelle. C'est une lâcheté bien commune que celle d'immoler un
+bon homme à l'amusement des autres. On ne manque jamais de
+s'adresser à celui-ci. C'est un piège que nous tendons aux
+nouveaux venus, et je n'en ai presque pas vu un seul qui n'y
+donnât.
+
+J'étais quelquefois surpris de la justesse des observations de ce
+fou, sur les hommes et sur les caractères; et je le lui témoignai.
+
+C'est, me répondit-il, qu'on tire parti de la mauvaise compagnie,
+comme du libertinage. On est dédommagé de la perte de son
+innocence, par celle de ses préjugés. Dans la société des
+méchants, où le vice se montre à masque levé, on apprend à les
+connaître. Et puis j'ai un peu lu.
+
+MOI. -- Qu'avez-vous lu?
+
+LUI. -- J'ai lu et je lis et relis sans cesse Théophraste, La
+Bruyère et Molière.
+
+MOI. -- Ce sont d'excellents livres.
+
+LUI. -- Ils sont bien meilleurs qu'on ne pense; mais qui est-ce
+qui sait les lire?
+
+MOI. -- Tout le monde, selon la mesure de son esprit.
+
+LUI. -- Presque personne. Pourriez-vous me dire ce qu'on y
+cherche?
+
+MOI. -- L'amusement et l'instruction.
+
+LUI. -- Mais quelle instruction; car c'est là le point?
+
+MOI. -- La connaissance de ses devoirs; l'amour de la vertu, la
+haine du vice.
+
+LUI. -- Moi, j'y recueille tout ce qu'il faut faire, et tout ce
+qu'il ne faut pas dire. Ainsi quand je lis l'Avare; je me dis:
+sois avare, si tu veux; mais garde-toi de parler comme l'avare.
+Quand je lis le Tartuffe, je me dis: sois hypocrite, si tu veux;
+mais ne parle pas comme l'hypocrite. Garde des vices qui te sont
+utiles; mais n'en aie ni le ton ni les apparences qui te
+rendraient ridicule. Pour se garantir de ce ton, de ces
+apparences, il faut les connaître. Or, ces auteurs en ont fait des
+peintures excellentes. le suis moi et je reste ce que je suis;
+mais j'agis et je parle comme il convient. Je ne suis pas de ces
+gens qui méprisent les moralistes. Il y a beaucoup à profiter,
+surtout en ceux qui ont mis la morale en action. Le vice ne blesse
+les hommes que par intervalle. Les caractères apparents du vice
+les blessent du matin au soir. Peut-être vaudrait-il mieux être un
+insolent que d'en avoir la physionomie; l'insolent de caractère
+n'insulte que de temps en temps; l'insolent de physionomie insulte
+toujours. Au reste n'allez pas imaginer que je sois le seul
+lecteur de mon espèce. Je n'ai d'autre mérite ici, que d'avoir
+fait par système, par justesse d'esprit, par une vue raisonnable
+et vraie, ce que la plupart des autres font par instinct. De là
+vient que leurs lectures ne les rendent pas meilleurs que moi;
+mais qu'ils restent ridicules, en dépit d'eux, au lieu que je ne
+le suis que quand je veux, et que je les laisse alors loin
+derrière moi; car le même art qui m'apprend à me sauver du
+ridicule en certaines occasions, m'apprend aussi dans d'autres à
+l'attraper supérieurement. Je me rappelle alors tout ce que les
+autres ont dit, tout ce que j'ai lu, et j'y ajoute tout ce qui
+sort de mon fonds qui est en ce genre d'une fécondité surprenante.
+
+MOI. -- Vous avez bien fait de me révéler ces mystères; sans quoi,
+je vous aurais cru en contradiction.
+
+LUI. -- Je n'y suis point; car pour une fois où il faut éviter le
+ridicule; heureusement, il y en a cent où il faut s'en donner. Il
+n'y a point de meilleur rôle auprès des grands que celui de fou.
+Longtemps il y a eu le fou du roi en titre; en aucun, il n'y a eu
+en titre le sage du roi. Moi je suis le fou de Bertin et de
+beaucoup d'autres, le vôtre peut-être dans ce moment; ou peut-être
+vous, le mien. Celui qui serait sage n'aurait point de fou. Celui
+donc qui a un fou n'est pas sage; s'il n'est pas sage, il est fou,
+et peut-être, fût-il roi, le fou de son fou. Au reste, souvenez-
+vous que dans un sujet aussi variable que les moeurs, il n'y a
+d'absolument, d'essentiellement, de généralement vrai ou faux,
+sinon qu'il faut être ce que l'intérêt veut qu'on soit; bon ou
+mauvais; sage ou fou, décent ou ridicule; honnête ou vicieux. Si
+par hasard la vertu avait conduit à la fortune; ou j'aurais été
+vertueux, ou j'aurais simulé la vertu comme un autre. On m'a voulu
+ridicule, et je me le suis fait; pour vicieux, nature seule en
+avait fait les frais. Quand je dis vicieux, c'est pour parler
+votre langue; car si nous venions à nous expliquer, il pourrait
+arriver que vous appelassiez vice ce que j'appelle vertu, et vertu
+ce que j'appelle vice.
+
+Nous avons aussi les auteurs de l'Opéra-Comique, leurs acteurs, et
+leurs actrices; et plus souvent leurs entrepreneurs Corby,
+Moette... tous gens de ressource et d'un mérite supérieur!
+
+Et j'oubliais les grands critiques de la littérature. L'Avant-
+Coureur, Les Petites Affiches, L'Année littéraire, L'Observateur
+littéraire, Le Censeur hebdomadaire, toute la clique des
+feuillistes.
+
+MOI. -- L'Année littéraire; L'Observateur littéraire. Cela ne se
+peut. Ils se détestent.
+
+LUI. -- Il est vrai. Mais tous les gueux se réconcilient à la
+gamelle. Ce maudit Observateur littéraire. Que le diable l'eût
+emporté, lui et ses feuilles. C'est ce chien de petit prêtre
+avare, puant et usurier qui est la cause de mon désastre. Il parut
+sur notre horizon, hier, pour la première fois. Il arriva à
+l'heure qui nous chasse tous de nos repaires, l'heure du dîner.
+Quand il fait mauvais temps, heureux celui d'entre nous qui a la
+pièce de vingt-quatre sols dans sa poche. Tel s'est moqué de son
+confrère qui était arrivé le matin crotté jusqu'à l'échine et
+mouillé jusqu'aux os, qui le soir rentre chez lui dans le même
+état. Il y en eut un, je ne sais plus lequel, qui eut, il y a
+quelques mois, un démêlé violent avec le Savoyard qui s'est établi
+à notre porte. Ils étaient en compte courant; le créancier voulait
+que son débiteur se liquidât, et celui-ci n'était pas en fonds. On
+sert; on fait les honneurs de la table à l'abbé, on le place au
+haut bout. J'entre, je l'aperçois.» Comment, l'abbé, lui dis-je,
+vous présidez? voilà qui est fort bien pour aujourd'hui; mais
+demain, vous descendrez, s'il vous plaît, d'une assiette; après-
+demain, d'une autre assiette; et ainsi d'assiette en assiette,
+soit à droite, soit à gauche, jusqu'à ce que de la place que j'ai
+occupée une fois avant vous, Fréron une fois après moi, Dorat une
+fois après Fréron, Palissot une fois après Dorat, vous deveniez
+stationnaire à côté de moi, pauvre plat bougre comme vous, qui
+siedo sempre come un maestoso cazzo fra duoi coglioni.» L'abbé qui
+est bon diable et qui prend tout bien, se mit à rire.
+Mademoiselle, pénétrée de la vérité de mon observation et de la
+justesse de ma comparaison, se mit à rire; tous ceux qui
+siégeaient à droite et à gauche de l'abbé et qu'il avait reculés
+d'un cran, se mirent à rire; tout le monde rit excepté monsieur
+qui se fâche et me tient des propos qui n'auraient rien signifié,
+si nous avions été seuls: «Rameau vous êtes un impertinent. -- Je
+le sais bien, et c'est à cette condition que vous m'avez reçu. --
+Un faquin. -- Comme un autre. -- Un gueux. -- Est-ce que je serais
+ici, sans cela? -- Je vous ferai chasser. -- Après dîner, je m'en
+irai de moi-même. -- Je vous le conseille.»-- On dîna; je n'en
+perdis pas un coup de dent. Après avoir bien mangé, bu largement;
+car après tout il n'en aurait été ni plus ni moins, messer Gaster
+est un personnage contre lequel je n'ai jamais boudé; je pris mon
+parti et je me disposais à m'en aller. J'avais engagé ma parole en
+présence de tant de monde qu'il fallait bien la tenir. Je fus un
+temps considérable à rôder dans l'appartement, cherchant ma canne
+et mon chapeau où ils n'étaient pas, et comptant toujours que le
+patron se répandrait dans un nouveau torrent d'injures, que
+quelqu'un s'interposerait, et que nous finirions par nous
+raccommoder, à force de nous fâcher. Je tournais, je tournais; car
+moi je n'avais rien sur le coeur; mais le patron, lui, plus sombre
+et plus noir que l'Apollon d'Homère, lorsqu'il décoche ses traits
+sur l'armée des Grecs son bonnet une fois plus renfoncé que de
+coutume, se promenait en long et en large, le poing sous le
+menton. Mademoiselle s'approche de moi. -- «Mais Mademoiselle,
+qu'est-ce qu'il y a donc d'extraordinaire? Ai-je été différent
+aujourd'hui de moi-même. -- Je veux qu'il sorte. -- Je sortirai,
+je ne lui ai pas manqué. -- Pardonnez-moi; on invite monsieur
+l'abbé, et... -- C'est lui qui s'est manqué à lui-même en invitant
+l'abbé, en me recevant et avec moi tant d'autres bélitres tels que
+moi. -- Allons, mon petit Rameau; il faut demander pardon à
+monsieur l'abbé. -- Je n'ai que faire de son pardon... -- Allons;
+allons, tout cela s'apaisera...» On me prend par la main, on
+m'entraîne vers le fauteuil de l'abbé; j'étends les bras, je
+contemple l'abbé avec une espèce d'admiration, car qui est-ce qui
+a jamais demandé pardon à l'abbé?» L'abbé, lui dis-je; L'abbé tout
+ceci est bien ridicule, n'est-il pas vrai?» Et puis je me mets à
+rire, et l'abbé aussi. Me voilà donc excusé de ce côté-là; mais il
+fallait aborder l'autre, et ce que j'avais à lui dire était une
+autre paire de manches. le ne sais plus trop comment je tournai
+mon excuse...» Monsieur, voilà ce fou. -- Il y a trop longtemps
+qu'il me fait souffrir; je n'en veux plus entendre parler. -- Il
+est fâché. -- Oui je suis très fâché. -- Cela ne lui arrivera
+plus. -- Qu'au premier faquin.» le ne sais s'il était dans un de
+ces jours d'humeur où Mademoiselle craint d'en approcher et n'ose
+le toucher qu'avec ses mitaines de velours, ou s'il entendit mal
+ce que je disais, ou si je dis mal; ce fut pis qu'auparavant. Que
+diable, est-ce qu'il ne me connaît pas? Est-ce qu'il ne sait pas
+que je suis comme les enfants, et qu'il y a des circonstances où
+je laisse tout aller sous moi? Et puis, je crois Dieu me pardonne,
+que je n'aurais pas un moment de relâche. On userait un pantin
+d'acier à tirer la ficelle du matin au soir et du soir au matin.
+Il faut que je les désennuie; c'est la condition; mais il faut que
+je m'amuse quelquefois. Au milieu de cet imbroglio, il me passa
+par la tête une pensée funeste, une pensée qui me donna de la
+morgue, une pensée qui m'inspira de la fierté et de l'insolence:
+c'est qu'on ne pouvait se passer de moi, que j'étais un homme
+essentiel.
+
+MOI. -- Oui, je crois que vous leur êtes très utile, mais qu'ils
+vous le sont encore davantage. Vous ne retrouverez pas, quand vous
+voudrez, une aussi bonne maison; mais eux, pour un fou qui leur
+manque, ils en retrouveront cent.
+
+LUI. -- Cent fous comme moi! Monsieur le philosophe, ils ne sont
+pas si communs. Oui des plats fous. On est plus difficile en
+sottise qu'en talent ou en vertu. le suis rare dans mon espèce,
+oui, très rare. A présent qu'ils ne m'ont plus, que font-ils? Ils
+s'ennuient comme des chiens. le suis un sac inépuisable
+d'impertinences. l'avais à chaque instant une boutade qui les
+faisait rire aux larmes, j'étais pour eux les Petites Maisons tout
+entières.
+
+MOI. -- Aussi vous aviez la table, le lit, l'habit, veste et
+culotte, les souliers, et la pistole par mois.
+
+LUI. -- Voilà le beau côté. Voilà le bénéfice; mais les charges,
+vous n'en dites mot. D'abord, s'il était bruit d'une pièce
+nouvelle, quelque temps qu'il fit, il fallait fureter dans tous
+les greniers de Paris jusqu'à ce que j'en eusse trouvé l'auteur;
+que je me procurasse la lecture de l'ouvrage, et que j'insinuasse
+adroitement qu'il y avait un rôle qui serait supérieurement rendu
+par quelqu'un de ma connaissance.» Et par qui, s'il vous plaît? --
+Par qui? belle question! Ce sont les grâces, la gentillesse, la
+finesse. -- Vous voulez dire, mademoiselle Dangeville? Par hasard
+la connaîtriez-vous? -- Oui, un peu; mais ce n'est pas elle. -- Et
+qui donc?» le nommais tout bas.» Elle! -- Oui, elle», répétais-je
+un peu honteux, car j'ai quelquefois de la pudeur; et à ce nom
+répété, il fallait voir comme la physionomie du poète
+s'allongeait, et d'autres fois comme on m'éclatait au nez.
+Cependant, bon gré, mal gré qu'il en eût, il fallait que
+j'amenasse mon homme à dîner; et lui qui craignait de s'engager,
+rechignait, remerciait. Il fallait voir comme j'étais traité,
+quand je ne réussissais pas dans ma négociation: j'étais un butor,
+un sot, un balourd, je n'étais bon à rien; je ne valais pas le
+verre d'eau qu'on me donnait à boire. C'était bien pis lorsqu'on
+jouait, et qu'il fallait aller intrépidement, au milieu des huées
+d'un public qui juge bien, quoi qu'on en dise, faire entendre mes
+claquements de mains isolés; attacher les regards sur moi;
+quelquefois dérober les sifflets à l'actrice; et ouïr chuchoter à
+côté de soi: «C'est un des valets déguisés de celui qui couche; ce
+maraud-là se taira-t-il?» On ignore ce qui peut déterminer à cela,
+on croit que c'est ineptie, tandis que c'est un motif qui excuse
+tout.
+
+MOI. -- Jusqu'à l'infraction des lois civiles.
+
+LUI. -- A la fin cependant j'étais connu, et l'on disait: «Oh!
+c'est Rameau.» Ma ressource était de jeter quelques mots ironiques
+qui sauvassent du ridicule mon applaudissement solitaire, qu'on
+interprétait à contre sens. Convenez qu'il faut un puissant
+intérêt pour braver ainsi le public assemblé, et que chacune de
+ces corvées valait mieux qu'un petit écu.
+
+MOI. -- Que ne vous faisiez-vous prêter main-forte?
+
+LUI. -- Cela m'arrivait aussi, je glanais un peu là-dessus. Avant
+que de se rendre au lieu du supplice, il fallait se charger la
+mémoire des endroits brillants, où il importait de donner le ton.
+S'il m'arrivait de les oublier et de me méprendre, j'en avais le
+tremblement à mon retour; c'était un vacarme dont vous n'avez pas
+d'idée. Et puis à la maison une meute de chiens à soigner; il est
+vrai que je m'étais sottement imposé cette tâche; des chats dont
+j'avais la surintendance; j'étais trop heureux si Micou me
+favorisait d'un coup de griffe qui déchirât ma manchette ou ma
+main. Criquette est sujette à la colique; c'est moi qui lui frotte
+le ventre. Autrefois, Mademoiselle avait des vapeurs; ce sont
+aujourd'hui des nerfs. Je ne parle point d'autres indispositions
+légères dont on ne se gêne pas devant moi. Pour ceci, passe; je
+n'ai jamais prétendu contraindre. J'ai lu, je ne sais où, qu'un
+prince surnommé le grand restait quelquefois appuyé sur le dossier
+de la chaise percée de sa maîtresse. On en use à son aise avec ses
+familiers, et j'en étais ces jours-là, plus que personne. Je suis
+l'apôtre de la familiarité et de l'aisance. Je les prêchais là
+d'exemple, sans qu'on s'en formalisât; il n'y avait qu'à me
+laisser aller. Je vous ai ébauché le patron. Mademoiselle commence
+à devenir pesante; il faut entendre les bons contes qu'ils en
+font.
+
+MOI. -- Vous n'êtes pas de ces gens-là?
+
+LUI. -- Pourquoi non?
+
+MOI. -- C'est qu'il est au moins indécent de donner des ridicules
+à ses bienfaiteurs.
+
+LUI. -- Mais n'est-ce pas pis encore de s'autoriser de ses
+bienfaits pour avilir son protégé?
+
+MOI. -- Mais si le protégé n'était pas vil par lui-même, rien ne
+donnerait au protecteur cette autorité.
+
+LUI. -- Mais si les personnages n'étaient pas ridicules par eux-
+mêmes, on n'en ferait pas de bons contes. Et puis est-ce ma faute
+s'ils s'encanaillent? Est-ce ma faute lorsqu'ils se sont
+encanaillés, si on les trahit, si on les bafoue? Quand on se
+résout à vivre avec des gens comme nous, et qu'on a le sens
+commun, il y a je ne sais combien de noirceurs auxquelles il faut
+s'attendre. Quand on nous prend, ne nous connaît-on pas pour ce
+que nous sommes, pour des âmes intéressées, viles et perfides? Si
+l'on nous connaît, tout est bien. Il y a un pacte tacite qu'on
+nous fera du bien, et que tôt ou tard, nous rendrons le mal pour
+le bien qu'on nous aura fait. Ce pacte ne subsiste-t-il pas entre
+l'homme et son singe ou son perroquet? Brun jette les hauts cris
+que Palissot, son convive et son ami, ait fait des couplets contre
+lui. Palissot a dû faire les couplets et c'est Brun qui a tort.
+Poinsinet jette les hauts cris que Palissot ait mis sur son compte
+les couplets qu'il avait faits contre Brun. Palissot a dû mettre
+sur le compte de Poinsinet les couplets qu'il avait faits contre
+Brun; et c'est Poinsinet qui a tort. Le petit abbé Rey jette les
+hauts cris de ce que son ami Palissot lui a soufflé sa maîtresse
+auprès de laquelle il l'avait introduit. C'est qu'il ne fallait
+point introduire un Palissot chez sa maîtresse, ou se résoudre à
+la perdre. Palissot a fait son devoir; et c'est l'abbé Rey qui a
+tort. Le libraire David jette les hauts cris de ce que son associé
+Palissot a couché ou voulu coucher avec sa femme; la femme du
+libraire David jette les hauts cris de ce que Palissot a laissé
+croire à qui l'a voulu qu'il avait couché avec elle; que Palissot
+ait couché ou non avec la femme du libraire, ce qui est difficile
+à décider, car la femme a dû nier ce qui était, et Palissot a pu
+laisser croire ce qui n'était pas. Quoi qu'il en soit, Palissot a
+fait son rôle et c'est David et sa femme qui ont tort.
+Qu'Helvétius jette les hauts cris que Palissot le traduise sur la
+scène comme un malhonnête homme, lui à qui il doit encore l'argent
+qu'il lui prêta pour se faire traiter de la mauvaise santé, se
+nourrir et se vêtir. A-t-il dû se promettre un autre procédé, de
+la part d'un homme souillé de toutes sortes d'infamies, qui par
+passe-temps fait abjurer la religion à son ami, qui s'empare du
+bien de ses associés; qui n'a ni foi, ni loi, ni sentiment; qui
+court à la fortune, per fas et ne fas; qui compte ses jours par
+ses scélératesses; et qui s'est traduit lui-même sur la scène
+comme un des plus dangereux coquins, impudence dont je ne crois
+pas qu'il y ait eu dans le passé un premier exemple, ni qu'il y en
+ait un second dans l'avenir. Non. Ce n'est donc pas Palissot, mais
+c'est Helvétius qui a tort. Si l'on mène un jeune provincial à la
+Ménagerie de Versailles, et qu'il s'avise par sottise, de passer
+la main à travers les barreaux de la loge du tigre ou de la
+panthère; si le jeune homme laisse son bras dans la gueule de
+l'animal féroce, qui est-ce qui a tort? Tout cela est écrit dans
+le pacte tacite. Tant pis pour celui qui l'ignore ou l'oublie.
+Combien je justifierais par ce pacte universel et sacré, de gens
+qu'on accuse de méchanceté; tandis que c'est soi qu'on devrait
+accuser de sottise. Oui, grosse comtesse, c'est vous qui avez
+tort, lorsque vous rassemblez autour de vous, ce qu'on appelle
+parmi les gens de votre sorte, des espèces, et que ces espèces
+vous font des vilenies, vous en font faire, et vous exposent au
+ressentiment des honnêtes gens. Les honnêtes gens font ce qu'ils
+doivent; les espèces aussi; et c'est vous qui avez tort de les
+accueillir. Si Bertinhus vivait doucement, paisiblement avec sa
+maîtresse; si par l'honnêteté de leurs caractères, ils s'étaient
+fait des connaissances honnêtes; s'ils avaient appelé autour d'eux
+des hommes à talents, des gens connus dans la société par leur
+vertu; s'ils avaient réservé pour une petite compagnie éclairée et
+choisie, les heures de distraction qu'ils auraient dérobées à la
+douceur d'être ensemble, de s'aimer, de se le dire, dans le
+silence de la retraite; croyez-vous qu'on en eût fait ni bons ni
+mauvais contes. Que leur est-il donc arrivé? ce qu'ils méritaient.
+Ils ont été punis de leur imprudence; et c'est nous que la
+Providence avait destinés de toute éternité à faire justice des
+Bertins du jour, et ce sont nos pareils d'entre nos neveux qu'elle
+a destinés à faire justice des Montsauges et des Bertins à venir.
+Mais tandis que nous exécutons ses justes décrets sur la sottise,
+vous qui nous peignez tels que nous sommes, vous exécutez ses
+justes décrets sur nous. Que penseriez-vous de nous, si nous
+prétendions avec des moeurs honteuses, jouir de la considération
+publique; que nous sommes des insensés. Et ceux qui s'attendent à
+des procédés honnêtes, de la part de gens nés vicieux, de
+caractères vils et bas, sont-ils sages? Tout a son vrai loyer dans
+ce monde. Il y a deux procureurs généraux, l'un à votre porte qui
+châtie les délits contre la société. La nature est l'autre. Celle-
+ci connaît de tous les vices qui échappent aux lois. Vous vous
+livrez à la débauche des femmes; vous serez hydropique. Vous êtes
+crapuleux; vous serez poumonique. Vous ouvrez votre porte à des
+marauds, et vous vivez avec eux; vous serez trahis, persiflés,
+méprisés. Le plus court est de se résigner à l'équité de ces
+jugements; et de se dire à soi-même, c'est bien fait, de secouer
+ses oreilles, et de s'amender ou de rester ce qu'on est, mais aux
+conditions susdites.
+
+MOI -- Vous avez raison.
+
+LUI -- Au demeurant, de ces mauvais contes, moi, je n'en invente
+aucun; je m'en tiens au rôle de colporteur. Ils disent qu'il y a
+quelques jours, sur les cinq heures du matin, on entendit un
+vacarme enragé; toutes les sonnettes étaient en branle; c'étaient
+les cris interrompus et sourds d'un homme qui étouffe: «A moi,
+moi, je suffoque; je meurs.» Ces cris partaient de l'appartement
+du patron. On arrive, on le secourt. Notre grosse créature dont la
+tête était égarée, qui n'y était plus, qui ne voyait plus, comme
+il arrive dans ce moment, continuait de presser son mouvement,
+s'élevait sur ses deux mains, et du plus haut qu'elle pouvait
+laissait retomber sur les parties casuelles un poids de deux à
+trois cents livres, animé de toute la vitesse que donne la fureur
+du plaisir. On eut beaucoup de peine à le dégager de là. Que
+diable de fantaisie a un petit marteau de se placer sous une
+lourde enclume.
+
+MOI. -- Vous êtes un polisson. Parlons d'autre chose. Depuis que
+nous causons, j'ai une question sur la lèvre.
+
+LUI. -- Pourquoi l'avoir arrêtée là si longtemps?
+
+MOI. -- C'est que j'ai craint qu'elle ne fût indiscrète.
+
+LUI. -- Après ce que je viens de vous révéler, j'ignore quel
+secret je puis avoir pour vous.
+
+MOI. -- Vous ne doutez pas du jugement que je porte de votre
+caractère.
+
+LUI. -- Nullement. le suis à vos yeux un être très abject, très
+méprisable, et je le suis aussi quelquefois aux miens; mais
+rarement. Je me félicite plus souvent de mes vices que je ne m'en
+blâme. Vous êtes plus constant dans votre mépris.
+
+MOI. -- Il est vrai; mais pourquoi me montrer toute votre
+turpitude.
+
+LUI. -- D'abord, c'est que vous en connaissiez une bonne partie,
+et que je voyais plus à gagner qu'à perdre, à vous avouer le
+reste.
+
+MOI. -- Comment cela, s'il vous plaît.
+
+LUI. -- S'il importe d'être sublime en quelque genre, c'est
+surtout en mal. On crache sur un petit filou; mais on ne peut
+refuser une sorte de considération à un grand criminel. Son
+courage vous étonne. Son atrocité vous fait frémir. On prise en
+tout l'unité de caractère.
+
+MOI. -- Mais cette estimable unité de caractère, vous ne l'avez
+pas encore. le vous trouve de temps en temps vacillant dans vos
+principes. Il est incertain, si vous tenez votre méchanceté de la
+nature, ou de l'étude; et si l'étude vous a porté aussi loin qu'il
+est possible.
+
+LUI. -- J'en conviens; mais j'y ai fait de mon mieux. N'ai-je pas
+eu la modestie de reconnaître des êtres plus parfaits que moi? Ne
+vous ai-je pas parlé de Bouret avec l'admiration la plus profonde?
+Bouret est le premier homme du monde dans mon esprit.
+
+MOI. -- Mais immédiatement après Bouret; c'est vous.
+
+LUI. -- Non.
+
+MOI. -- C'est donc Palissot?
+
+LUI. -- C'est Palissot, mais ce n'est pas Palissot seul.
+
+MOI. -- Et qui peut être digne de partager le second rang avec
+lui?
+
+LUI. -- Le renégat d'Avignon.
+
+MOI. -- Je n'ai jamais entendu parler de ce renégat d'Avignon;
+mais ce doit être un homme bien étonnant.
+
+LUI. -- Aussi l'est-il.
+
+MOI. -- L'histoire des grands personnages m'a toujours intéressé.
+
+LUI. -- Je le crois bien. Celui-ci vivait chez un bon et honnête
+de ces descendants d'Abraham, promis au père des Croyants, en
+nombre égal à celui des étoiles.
+
+MOI. -- Chez un Juif?
+
+LUI. -- Chez un Juif. Il en avait surpris d'abord la
+commisération, ensuite la bienveillance, enfin la confiance la
+plus entière. Car voilà comme il en arrive toujours. Nous comptons
+tellement sur nos bienfaits, qu'il est rare que nous cachions
+notre secret, à celui que nous avons comblé de nos bontés. Le
+moyen qu'il n'y ait pas des ingrats; quand nous exposons l'homme,
+à la tentation de l'être impunément. C'est une réflexion juste que
+notre Juif ne fit pas. Il confia donc au renégat qu'il ne pouvait
+en conscience manger du cochon. Vous allez voir tout le parti
+qu'un esprit fécond sut tirer de cet aveu. Quelques mois se
+passèrent pendant lesquels notre renégat redoubla d'attachement.
+Quand il crut son Juif bien touché, bien captivé, bien convaincu
+par ses soins, qu'il n'avait pas un meilleur ami dans toutes les
+tribus d'Israël... Admirez la circonspection de cet homme. Il ne
+se hâte pas. Il laisse mûrir la poire, avant que de secouer la
+branche. Trop d'ardeur pouvait faire échouer son projet. C'est
+qu'ordinairement la grandeur de caractère résulte de la balance
+naturelle de plusieurs qualités opposées.
+
+MOI. -- Eh laissez là vos réflexions, et continuez votre histoire.
+
+LUI. -- Cela ne se peut. Il y a des jours où il faut que je
+réfléchisse. C'est une maladie qu'il faut abandonner à son cours.
+Où en étais-je?
+
+MOI. -- A l'intimité bien établie, entre le Juif et le renégat.
+
+LUI. -- Alors la poire était mûre... Mais vous ne m'écoutez pas. A
+quoi rêvez-vous?
+
+MOI. -- Je rêve à l'inégalité de votre ton; tantôt haut tantôt
+bas.
+
+LUI. -- Est-ce que le ton de l'homme vicieux peut être un? -- Il
+arrive un soir chez son bon ami, l'air effaré, la voix
+entrecoupée, le visage pâle comme la mort, tremblant de tous ses
+membres.» Qu'avez-vous? -- Nous sommes perdus. -- Perdus, et
+comment? -- Perdus, vous dis-je; perdus sans ressource. --
+Expliquez-vous. -- Un moment, que je me remette de mon effroi. --
+Allons, remettez-vous», lui dit le Juif; au lieu de lui dire, tu
+es un fieffé fripon; je ne sais ce que tu as à m'apprendre, mais
+tu es un fieffé fripon; tu joues la terreur.
+
+MOI et pourquoi devait-il lui parler ainsi?
+
+LUI. -- C'est qu'il était faux, et qu'il avait passé la mesure.
+Cela est clair pour moi, et ne m'interrompez pas davantage. --
+«Nous sommes perdus, perdus sans ressource.» Est-ce que vous ne
+sentez pas l'affectation de ces perdus répétés.» Un traître nous a
+déférés à la sainte Inquisition, vous comme Juif, moi comme
+renégat, comme un infâme renégat.» Voyez comme le traître ne
+rougit pas de se servir des expressions les plus odieuses. Il faut
+plus de courage qu'on ne pense pour s'appeler de son nom. Vous ne
+savez pas ce qu'il en coûte pour en venir là.
+
+MOI. -- Non certes. Mais cet infâme renégat...
+
+LUI. -- Est faux; mais c'est une fausseté bien adroite. Le Juif
+s'effraye, il s'arrache la barbe, il se roule à terre. Il voit les
+sbires à sa porte; il se voit affublé du san bénito; il voit son
+autodafé préparé.» Mon ami, mon tendre ami, mon unique ami, quel
+parti prendre...-- Quel parti? de se montrer, d'affecter la plus
+grande sécurité, de se conduire comme à l'ordinaire. La procédure
+de ce tribunal est secrète, mais lente. Il faut user de ses délais
+pour tout vendre. J'irai louer ou je ferais louer un bâtiment par
+un tiers; oui, par un tiers, ce sera le mieux. Nous y déposerons
+votre fortune; car c'est à votre fortune principalement qu'ils en
+veulent; et nous irons, vous et moi, chercher, sous un autre ciel,
+la liberté de servir notre Dieu et de suivre en sûreté la loi
+d'Abraham et de notre conscience. Le point important dans la
+circonstance périlleuse où nous nous trouvons, est de ne point
+faire d'imprudence.» Fait et dit. Le bâtiment est loué et pourvu
+de vivres et de matelots. La fortune du Juif est à bord. Demain, à
+la pointe du jour, ils mettent à la voile. Ils peuvent souper
+gaiement et dormir en sûreté. Demain, ils échappent à leurs
+persécuteurs. Pendant la nuit, le renégat se lève, dépouille le
+Juif de son portefeuille, de sa bourse et de ses bijoux; se rend à
+bord, et le voilà parti. Et vous croyez que c'est là tout? Bon,
+vous n'y êtes pas. Lorsqu'on me raconta cette histoire; moi, je
+devinai ce que je vous ai tu, pour essayer votre sagacité. Vous
+avez bien fait d'être un honnête homme; vous n'auriez été qu'un
+friponneau. Jusqu'ici le renégat n'est que cela. C'est un coquin
+méprisable à qui personne ne voudrait ressembler. Le sublime de sa
+méchanceté, c'est d'avoir été lui-même le délateur de son bon ami
+l'israélite, dont la sainte Inquisition s'empara à son réveil, et
+dont, quelques jours après, on fit un beau feu de joie. Et ce fut
+ainsi que le renégat devint tranquille possesseur de la fortune de
+ce descendant maudit de ceux qui ont crucifié Notre Seigneur.
+
+MOI. -- Je ne sais lequel des deux me fait le plus d'horreur, ou
+de la scélératesse de votre renégat, ou du ton dont vous en
+parlez.
+
+LUI. -- Et voilà ce que je vous disais. L'atrocité de l'action
+vous porte au-delà du mépris; et c'est la raison de ma sincérité.
+J'ai voulu que vous connussiez jusqu'où j'excellais dans mon art;
+vous arracher l'aveu que j'étais au moins original dans mon
+avilissement, me placer dans votre tête sur la ligne des grands
+vauriens, et m'écrier ensuite, «Vivat Mascarillus, fourbum
+imperator! Allons, gai, Monsieur le philosophe; chorus. Vivat
+Mascarillus, fourbum imperator!»
+
+Et là-dessus, il se mit à faire un chant en fugue, tout à fait
+singulier. Tantôt la mélodie était grave et pleine de majesté;
+tantôt légère et folâtre; dans un instant il imitait la basse;
+dans un autre, une des parties du dessus; il m'indiquait de son
+bras et de son col allongés, les endroits des tenues; et
+s'exécutait, se composait à lui-même, un chant de triomphe, où
+l'on voyait qu'il s'entendait mieux en bonne musique qu'en bonnes
+moeurs.
+
+Je ne savais, moi, si je devais rester ou fuir, rire ou
+m'indigner. Je restai, dans le dessein de tourner la conversation
+sur quelque sujet qui chassât de mon âme l'horreur dont elle était
+remplie. Je commençais à supporter avec peine la présence d'un
+homme qui discutait une action horrible, un exécrable forfait,
+comme un connaisseur en peinture ou en poésie, examine les beautés
+d'un ouvrage de goût; ou comme un moraliste ou un historien relève
+et fait éclater les circonstances d'une action héroïque. Je devins
+sombre, malgré moi. Il s'en aperçut et me dit:
+
+LUI. -- Qu'avez-vous? est-ce que vous vous trouvez mal?
+
+MOI. -- Un peu; mais cela passera.
+
+LUI. -- Vous avez l'air soucieux d'un homme tracassé de quelque
+idée fâcheuse.
+
+MOI. -- C'est cela.
+
+Après un moment de silence de sa part et de la mienne, pendant
+lequel il se promenait en sifflant et en chantant; pour le ramener
+à son talent, je lui dis: Que faites-vous à présent?
+
+LUI. -- Rien.
+
+MOI. -- Cela est très fatigant.
+
+LUI. -- J'étais déjà suffisamment bête. J'ai été entendre cette
+musique de Duni et de nos autres jeunes faiseurs; qui m'a achevé.
+
+MOI. -- Vous approuvez donc ce genre.
+
+LUI. -- Sans doute.
+
+MOI. -- Et vous trouvez de la beauté dans ces nouveaux chants?
+
+LUI. -- Si j'y en trouve; pardieu, je vous en réponds. Comme cela
+est déclamé! quelle vérité! quelle expression.
+
+MOI. -- Tout art d'imitation a son modèle dans la nature. Quel est
+le modèle du musicien, quand il fait un chant?
+
+LUI. -- Pourquoi ne pas prendre la chose de plus haut? Qu'est-ce
+qu'un chant?
+
+MOI. -- Je vous avouerai que cette question est au-dessus de mes
+forces. Voilà comme nous sommes tous. Nous n'avons dans la mémoire
+que des mots que nous croyons entendre, par l'usage fréquent et
+l'application même juste que nous en faisons; dans l'esprit, que
+des notions vagues. Quand je prononce le mot chant, je n'ai pas
+des notions plus nettes que vous, et la plupart de vos semblables,
+quand ils disent, réputation, blâme, honneur, vice, vertu, pudeur,
+décence, honte, ridicule.
+
+LUI -- Le chant est une imitation, par les sons d'une échelle
+inventée par l'art ou inspirée par la nature, comme il vous
+plaira, ou par la voix ou par l'instrument, des bruits physiques
+ou des accents de la passion; et vous voyez qu'en changeant là-
+dedans, les choses à changer, la définition conviendrait
+exactement à la peinture, à l'éloquence, à la sculpture, et à la
+poésie. Maintenant, pour en venir à votre question. Quel est le
+modèle du musicien ou du chant? c'est la déclamation, si le modèle
+est vivant et pensant; c'est le bruit, si le modèle est inanimé.
+Il faut considérer la déclamation comme une ligne, et le chant
+comme une autre ligne qui serpenterait sur la première. Plus cette
+déclamation, type du chant, sera forte et vraie; plus le chant qui
+s'y conforme la coupera en un plus grand nombre de points; plus le
+chant sera vrai; et plus il sera beau. Et c'est ce qu'ont très
+bien senti nos jeunes musiciens. Quand on entend, Je suis un
+pauvre diable, on croit reconnaître la plainte d'un avare; s'il ne
+chantait pas, c'est sur les mêmes tons qu'il parlerait à la terre,
+quand il lui confie son or et qu'il lui dit, O terre, reçois mon
+trésor. Et cette petite fille qui sent palpiter son coeur, qui
+rougit, qui se trouble et qui supplie monseigneur de la laisser
+partir, s'exprimerait-elle autrement. Il y a dans ces ouvrages,
+toutes sortes de caractères; une variété infinie de déclamations.
+Cela est sublime; c'est moi qui vous le dis. Allez, allez entendre
+le morceau où le jeune homme qui se sent mourir, s'écrie: Mon
+coeur s'en va. -- Écoutez le chant; écoutez la symphonie, et vous
+me direz après quelle différence il y a, entre les vraies voies
+d'un moribond et le tour de ce chant. Vous verrez si la ligne de
+la mélodie ne coïncide pas tout entière avec la ligne de la
+déclamation. Je ne vous parle pas de la mesure qui est encore une
+des conditions du chant; je m'en tiens à l'expression, et il n'y a
+rien de plus évident que le passage suivant que j'ai lu quelque
+part, musices seminarium accentus. L'accent est la pépinière de la
+mélodie. Jugez de là de quelle difficulté et de quelle importance
+il est de savoir bien faire le récitatif. Il n'y a point de bel
+air, dont on ne puisse faire un beau récitatif, et point de beau
+récitatif, dont un habile homme ne puisse tirer un bel air. Je ne
+voudrais pas assurer que celui qui récite bien, chantera bien,
+mais je serais surpris que celui qui chante bien, ne sût pas bien
+réciter. Et croyez tout ce que je vous dis là; car c'est le vrai.
+
+MOI. -- Je ne demanderais pas mieux que de vous en croire, si je
+n'étais arrêté par un petit inconvénient.
+
+LUI. -- Et cet inconvénient?
+
+MOI. -- C'est que, si cette musique est sublime, il faut que celle
+du divin Lulli, de Campra, de Destouches, de Mouret, et même soit
+dit entre nous, celle du cher oncle soit un peu plate.
+
+LUI, s'approchant de mon oreille, me répondit: -- Je ne voudrais
+pas être entendu; car il y a ici beaucoup de gens qui me
+connaissent; c'est qu'elle l'est aussi. Ce n'est pas que je me
+soucie du cher oncle, puisque cher il y a. C'est une pierre. Il me
+verrait tirer la langue d'un pied, qu'il ne me donnerait pas un
+verre d'eau; mais il a beau faire à l'octave, à la septième, hon,
+hon; hin, hin; tu, tu, tu; turelututu, avec un charivari du
+diable; ceux qui commencent à s'y connaître, et qui ne prennent
+plus du tintamarre pour de la musique, ne s'accommoderont jamais
+de cela. On devait défendre par une ordonnance de police, à
+quelque personne, de quelque qualité ou condition qu'elle fût, de
+faire chanter le Stabat du Pergolèse. Ce Stabat, il fallait le
+faire brûler par la main du bourreau. Ma foi, ces maudits
+bouffons, avec leur Servante Maîtresse, leur Tracollo, nous en ont
+donné rudement dans le cul. Autrefois, un Trancrède, un Issé, une
+Europe galante, les Indes, et Castor, les Talents lyriques,
+allaient à quatre, cinq, six mois. On ne voyait point la fin des
+représentations d'une Armide. A présent tout cela vous tombe les
+uns sur les autres, comme des capucins de cartes. Aussi Rebel et
+Francoeur jettent-ils feu et flamme. Ils disent que tout est
+perdu, qu'ils sont ruinés; et que si l'on tolère plus longtemps
+cette canaille chantante de la Foire, la musique nationale est au
+diable; et que l'Académie royale du cul-de-sac n'a qu'à fermer
+boutique. Il y a bien quelque chose de vrai, là-dedans. Les
+vieilles perruques qui viennent là depuis trente à quarante ans
+tous les vendredis, au lieu de s'amuser comme ils ont fait par le
+passé, s'ennuient et bâillent, sans trop savoir pourquoi. Ils se
+le demandent et ne sauraient se répondre. Que ne s'adressent-ils à
+moi? La prédiction de Duni s'accomplira; et du train que cela
+prend, je veux mourir si, dans quatre à cinq ans à dater du
+peintre amoureux de son modèle, il y a un chat à fesser dans la
+célèbre Impasse. Les bonnes gens, ils ont renoncé à leurs
+symphonies, pour jouer des symphonies italiennes. Ils ont cru
+qu'ils feraient leurs oreilles à celles-ci, sans conséquence pour
+leur musique vocale, comme si la symphonie n'était pas au chant, à
+un peu de libertinage près inspiré par l'étendue de l'instrument
+et la mobilité des doigts? ce que le chant est à la déclamation
+réelle. Comme si le violon n'était pas le singe du chanteur, qui
+deviendra un jour, lorsque le difficile prendra la place du beau,
+le singe du violon. Le premier qui joua Locatelli, fut l'apôtre de
+la nouvelle musique. A d'autres, à d'autres. On nous accoutumera à
+l'imitation des accents de la passion ou des phénomènes de la
+nature, par le chant et la voix, par l'instrument, car voilà toute
+l'étendue de l'objet de la musique, et nous conserverons notre
+goût pour les vols, les lances, les gloires, les triomphes, les
+victoires? Va-t'en voir s'ils viennent, Jean. Ils ont imaginé
+qu'ils pleureraient ou riraient à des scènes de tragédie ou de
+comédie, musiquées; qu'on porterait à leurs oreilles, les accents
+de la fureur, de la haine, de la jalousie, les vraies plaintes de
+l'amour, les ironies, les plaisanteries du théâtre italien ou
+français; et qu'ils resteraient admirateurs de Ragonde et de
+Platée. Je t'en réponds: tarare, pon pon; qu'ils éprouveraient
+sans cesse, avec quelle facilité, quelle flexibilité, quelle
+mollesse, l'harmonie, la prosodie, les ellipses, les inversions de
+la langue italienne se prêtaient à l'art, au mouvement, à
+l'expression, aux tours du chant, et à la valeur mesurée des sons,
+et qu'ils continueraient d'ignorer combien la leur est raide,
+sourde, lourde, pesante, pédantesque et monotone. Eh oui, oui. Ils
+se sont persuadé qu'après avoir mêlé leurs larmes aux pleurs d'une
+mère qui se désole sur la mort de son fils; après avoir frémi de
+l'ordre d'un tyran qui ordonne un meurtre; ils ne s'ennuieraient
+pas de leur féerie, de leur insipide mythologie, de leurs petits
+madrigaux doucereux qui ne marquent pas moins le mauvais goût du
+poète, que la misère de l'art qui s'en accommode. Les bonnes gens!
+cela n'est pas et ne peut être. Le vrai, le bon, le beau ont leurs
+droits. On les conteste, mais on finit par admirer. Ce qui n'est
+pas marqué à ce coin, on l'admire un temps; mais on finit par
+bâiller. Bâillez donc, messieurs; bâillez à votre aise. Ne vous
+gênez pas. L'empire de la nature et de ma trinité, contre laquelle
+les portes de l'enfer ne prévaudront jamais; le vrai qui est le
+père, et qui engendre le bon qui est le fils; d'où procède le beau
+qui est le Saint-Esprit, s'établit tout doucement. Le dieu
+étranger se place humblement sur l'autel à côté de l'idole du
+pays; peu à peu, il s'y affermit; un beau jour, il pousse du coude
+son camarade; et patatras, voilà l'idole en bas. C'est comme cela
+qu'on dit que les Jésuites ont planté le christianisme à la Chine
+et aux Indes. Et ces Jansénistes ont beau dire, cette méthode
+politique qui marche à son but, sans bruit, sans effusion de sang,
+sans martyr, sans un toupet de cheveux arraché, me semble la
+meilleure.
+
+MOI. -- Il y a de la raison, à peu près, dans tout ce que vous
+venez de dire.
+
+LUI. -- De la raison! tant mieux. le veux que le diable m'emporte,
+si j'y tâche. Cela va, comme je te pousse. le suis comme les
+musiciens de l'Impasse, quand mon oncle parut; si j'adresse à la
+bonne heure, c'est qu'un garçon charbonnier parlera toujours mieux
+de son métier que toute une académie, et que tous les Duhamel du
+monde.
+
+Et puis le voilà qui se met à se promener, en murmurant dans son
+gosier, quelques-uns des airs de l'Île des Fous, du Peintre
+amoureux de son Modèle, du Maréchal-ferrant, de la Plaideuse, et
+de temps en temps, il s'écriait, en levant les mains et les yeux
+au ciel: Si cela est beau, mordieu! Si cela est beau! Comment
+peut-on porter à sa tête une paire d'oreilles et faire une
+pareille question. Il commençait à entrer en passion, et à chanter
+tout bas. Il élevait le ton, à mesure qu'il se passionnait
+davantage; vinrent ensuite, les gestes, les grimaces du visage et
+les contorsions du corps; et je dis, bon; voilà la tête qui se
+perd, et quelque scène nouvelle qui se prépare; en effet, il part
+d'un éclat de voix, «Je suis un pauvre misérable... Monseigneur,
+Monseigneur, laissez-moi partir... O terre, reçois mon or;
+conserve bien mon trésor... Mon âme, mon âme, ma vie, O terre!...
+Le voilà le petit ami, le voilà le petit ami! Aspettare e non
+venire... A Zerbina penserete... Sempre in contrasti con te si
+sta...» Il entassait et brouillait ensemble trente airs italiens,
+français, tragiques, comiques, de toutes sortes de caractères.
+Tantôt avec une voix de basse-taille, il descendait jusqu'aux
+enfers; tantôt s'égosillant et contrefaisant le fausset, il
+déchirait le haut des airs, imitant de la démarche, du maintien,
+du geste, les différents personnages chantants; successivement
+furieux, radouci, impérieux, ricaneur. Ici, c'est une jeune fille
+qui pleure, et il en rend toute la minauderie; là il est prêtre,
+il est roi, il est tyran, il menace, il commande, il s'emporte, il
+est esclave, il obéit. Il s'apaise, il se désole, il se plaint, il
+rit jamais hors de ton, de mesure, du sens des paroles et du
+caractère de l'air. Tous les pousse-bois avaient quitté leurs
+échiquiers et s'étaient rassemblés autour de lui. Les fenêtres du
+café étaient occupées, en dehors, par les passants qui s'étaient
+arrêtés au bruit. On faisait des éclats de rire à entrouvrir le
+plafond. Lui n'apercevait rien; il continuait, saisi d'une
+aliénation d'esprit, d'un enthousiasme si voisin de la folie qu'il
+est incertain qu'il en revienne; s'il ne faudra pas le jeter dans
+un fiacre et le mener droit aux Petites-Maisons. En chantant un
+lambeau des Lamentations de Jomelli, il répétait avec une
+précision, une vérité et une chaleur incroyable les plus beaux
+endroits de chaque morceau; ce beau récitatif obligé où le
+prophète peint la désolation de Jérusalem, il l'arrosa d'un
+torrent de larmes qui en arrachèrent de tous les yeux. Tout y
+était, et la délicatesse du chant, et la force de l'expression, et
+la douleur. Il insistait sur les endroits où le musicien s'était
+particulièrement montré un grand maître. S'il quittait la partie
+du chant, c'était pour prendre celle des instruments qu'il
+laissait subitement pour revenir à la voix, entrelaçant l'une à
+l'autre de manière à conserver les liaisons et l'unité du tout;
+s'emparant de nos âmes et les tenant suspendues dans la situation
+la plus singulière que j'aie jamais éprouvée... Admirais-je? Oui,
+j'admirais! Étais-je touché de pitié? J'étais touché de pitié;
+mais une teinte de ridicule était fondue dans ces sentiments et
+les dénaturait.
+
+Mais vous vous seriez échappé en éclats de rire à la manière dont
+il contrefaisait les différents instruments. Avec des joues
+renflées et bouffies, et un son rauque et sombre, il rendait les
+cors et les bassons; il prenait un son éclatant et nasillard pour
+les hautbois; précipitant sa voix avec une rapidité incroyable
+pour les instruments à corde dont il cherchait les sons les plus
+approchés; il sifflait les petites flûtes, il recoulait les
+traversières, criant, chantant, se démenant comme un forcené;
+faisant lui seul, les danseurs, les danseuses, les chanteurs, les
+chanteuses, tout un orchestre, tout un théâtre lyrique, et se
+divisant en vingt rôles divers, courant, s'arrêtant, avec l'air
+d'un énergumène, étincelant des yeux, écumant de la bouche. Il
+faisait une chaleur à périr; et la sueur qui suivait les plis de
+son front et la longueur de ses joues, se mêlait à la poudre de
+ses cheveux, ruisselait, et sillonnait le haut de son habit. Que
+ne lui vis-je pas faire? Il pleurait, il riait, il soupirait il
+regardait, ou attendri, ou tranquille, ou furieux; c'était une
+femme qui se pâme de douleur; c'était un malheureux livré à tout
+son désespoir; un temple qui s'élève; des oiseaux qui se taisent
+au soleil couchant; des eaux ou qui murmurent dans un lieu
+solitaire et frais, ou qui descendent en torrent du haut des
+montagnes; un orage; une tempête, la plainte de ceux qui vont
+périr, mêlée au sifflement des vents, au fracas du tonnerre;
+c'était la nuit, avec ses ténèbres; c'était l'ombre et le silence,
+car le silence même se peint par des sons. Sa tête était tout à
+fait perdue. Épuisée de fatigue, tel qu'un homme qui sort d'un
+profond sommeil ou d'une longue distraction; il resta immobile,
+stupide, étonné. Il tournait ses regards autour de lui, comme un
+homme égaré qui cherche à reconnaître le lieu où il se trouve. Il
+attendait le retour de ses forces et de ses esprits; il essuyait
+machinalement son visage. Semblable à celui qui verrait à son
+réveil, son lit environné d'un grand nombre de personnes; dans un
+entier oubli ou dans une profonde ignorance de ce qu'il a fait, il
+s'écria dans le premier moment: Eh bien, Messieurs, qu'est-ce
+qu'il y a? D'où viennent vos ris et votre surprise? Qu'est-ce
+qu'il y a? Ensuite il ajouta, voilà ce qu'on doit appeler de la
+musique et un musicien. Cependant, Messieurs, il ne faut pas
+mépriser certains morceaux de Lulli. Qu'on fasse mieux la scène
+«Ah! j'attendrai» sans changer les paroles; j'en défie. Il ne faut
+pas mépriser quelques endroits de Campra les airs de violon de mon
+oncle, ses gavottes; ses entrées de soldats, de prêtres, de
+sacrificateurs...» Pâles flambeaux, nuit plus affreuse que les
+ténèbres... Dieux du Tartare, Dieu de l'oubli.» Là, il enflait sa
+voix; il soutenait ses sons; les voisins se mettaient aux
+fenêtres, nous mettions nos doigts dans nos oreilles. Il ajoutait,
+c'est ici qu'il faut des poumons; un grand organe; un volume
+d'air. Mais avant peu, serviteur à l'Assomption; le Carême et les
+Rois sont passés. Ils ne savent pas encore ce qu'il faut mettre en
+musique, ni par conséquent ce qui convient au musicien. La poésie
+lyrique est encore à naître. Mais ils y viendront; à force
+d'entendre le Pergolèse, le Saxon, Terradoglias, Traetta, et les
+autres, à force de lire le Métastase, il faudra bien qu'ils y
+viennent.
+
+MOI. -- Quoi donc, est-ce que Quinault, La Motte, Fontenelle n'y
+ont rien entendu.
+
+LUI. -- Non pour le nouveau style. Il n'y a pas six vers de suite
+dans tous leurs charmants poèmes qu'on puisse musiquer. Ce sont
+des sentences ingénieuses; des madrigaux légers, tendres et
+délicats; mais pour savoir combien cela est vide de ressource pour
+notre art, le plus violent de tous, sans en excepter celui de
+Démosthène faites-vous réciter ces morceaux, combien ils vous
+paraîtront, froids, languissants, monotones. C'est qu'il n'y a
+rien là qui puisse servir de modèle au chant. J'aimerais autant
+avoir à musiquer les Maximes de La Rochefoucauld, ou les Pensées
+de Pascal. C'est au cri animal de la passion, à dicter la ligne
+qui nous convient. Il faut que ces expressions soient pressées les
+unes sur les autres; il faut que la phrase soit courte; que le
+sens en soit coupé, suspendu; que le musicien puisse disposer du
+tout et de chacune de ses parties; en omettre un mot, ou le
+répéter; y en ajouter un qui lui manque; la tourner et retourner,
+comme un polype, sans la détruire; ce qui rend la poésie lyrique
+française beaucoup plus difficile que dans les langues à
+inversions qui présentent d'elles-mêmes tous ces avantages...
+
+«Barbare cruel, plonge ton poignard dans mon sein. Me voilà prête
+à recevoir le coup fatal. Frappe. Ose... Ah; je languis, je
+meurs... Un feu secret s'allume dans mes sens... Cruel amour, que
+veux-tu de moi... Laisse-moi la douce paix dont j'ai joui...
+Rends-moi la raison...» Il faut que les passions soient fortes; la
+tendresse du musicien et du poète lyrique doit être extrême. L'air
+est presque toujours la péroraison de la scène. Il nous faut des
+exclamations, des interjections, des suspensions, des
+interruptions, des affirmations, des négations; nous appelons,
+nous invoquons, nous crions, nous gémissons, nous pleurons, nous
+rions franchement. Point d'esprit, point d'épigrammes; point de
+ces jolies pensées. Cela est trop loin de la simple nature. Or
+n'allez pas croire que le jeu des acteurs de théâtre et leur
+déclamation puissent nous servir de modèles. Fi donc. Il nous le
+faut plus énergique, moins maniéré, plus vrai. Les discours
+simples, les voix communes de la passion, nous sont d'autant plus
+nécessaires que la langue sera plus monotone, aura moins d'accent.
+Le cri animal ou de l'homme passionné leur en donne.
+
+Tandis qu'il me parlait ainsi, la foule qui nous environnait, ou
+n'entendait rien ou prenant peu d'intérêt à ce qu'il disait, parce
+qu'en général l'enfant comme l'homme, et l'homme comme l'enfant,
+aime mieux s'amuser que s'instruire, s'était retirée; chacun était
+à son jeu; et nous étions restés seuls dans notre coin. Assis sur
+une banquette, la tête appuyée contre le mur, les bras pendants,
+les yeux à demi-fermés, il me dit: Je ne sais ce que j'ai, quand
+je suis venu ici, j'étais frais et dispos; et me voilà roué,
+brisé, comme si j'avais fait dix lieues. Cela m'a pris subitement.
+
+MOI. -- Voulez-vous vous rafraîchir?
+
+LUI. -- Volontiers. Je me sens enroué. Les forces me manquent; et
+Je souffre un peu de la poitrine. Cela m'arrive presque tous les
+jours, comme cela; sans que je sache pourquoi.
+
+MOI. -- Que voulez-vous?
+
+LUI. -- Ce qui vous plaira. Je ne suis pas difficile. L'indigence
+m'a appris à m'accommoder de tout.
+
+On nous sert de la bière, de la limonade. Il en remplit un grand
+verre qu'il vide deux ou trois fois de suite. Puis comme un homme
+ranimé; il tousse fortement, il se démène, il reprend:
+
+Mais à votre avis, Seigneur philosophe, n'est-ce pas une
+bizarrerie bien étrange, qu'un étranger, un Italien, un Duni
+vienne nous apprendre à donner de l'accent à notre musique, à
+assujettir notre chant à tous les mouvements à toutes les mesures,
+à tous les intervalles, à toutes les déclamations, sans blesser la
+prosodie. Ce n'était pourtant pas la mer à boire. Quiconque avait
+écouté un gueux lui demander l'aumône dans la rue, un homme dans
+le transport de la colère, une femme jalouse et furieuse, un amant
+désespéré, un flatteur, oui un flatteur radoucissant son ton,
+traînant ses syllabes, d'une voix mielleuse, en un mot une
+passion, n'importe laquelle, pourvu que par son énergie, elle
+méritât de servir de modèle au musicien, aurait dû s'apercevoir de
+deux choses: l'une que les syllabes, longues ou brèves, n'ont
+aucune durée fixe, pas même de rapport déterminé entre leurs
+durées; que la passion dispose de la prosodie, presque comme il
+lui plaît; qu'elle exécute les plus grands intervalles, et que
+celui qui s'écrie dans le fort de sa douleur: «Ah, malheureux que
+Je suis», monte la syllabe d'exclamation au ton le plus élevé et
+le plus aigu, et descend les autres aux tons les plus graves et
+les plus bas, faisant l'octave ou même un plus grand intervalle,
+et donnant à chaque son la quantité qui convient au tour de la
+mélodie, sans que l'oreille soit offensée, sans que ni la syllabe
+longue, ni la syllabe brève aient conservé la longueur ou la
+brièveté du discours tranquille. Quel chemin nous avons fait
+depuis le temps où nous citions la parenthèse d'Armide, Le
+vainqueur de Renaud, si quelqu'un le peut être, l'Obéissons sans
+balancer, des Indes galantes, comme des prodiges de déclamation
+musicale! A présent, ces prodiges-là me font hausser les épaules
+de pitié. Du train dont l'art s'avance, je ne sais où il aboutira.
+En attendant, buvons un coup.
+
+Il en boit deux, trois, sans savoir ce qu'il faisait. Il allait se
+noyer, comme s'il s'était épuisé, sans s'en apercevoir, si je
+n'avais déplacé la bouteille qu'il cherchait de distraction. Alors
+je lui dis:
+
+MOI. -- Comment se fait-il qu'avec un tact aussi fin, une si
+grande sensibilité pour les beautés de l'art musical; vous soyez
+aussi aveugle sur les belles choses en morale, aussi insensible
+aux charmes de la vertu?
+
+LUI. -- C'est apparemment qu'il y a pour les unes un sens que je
+n'ai pas; une fibre qui ne m'a point été donnée, une fibre lâche
+qu'on a beau pincer et qui ne vibre pas; ou peut-être c'est que
+j'ai toujours vécu avec de bons musiciens et de méchantes gens;
+d'où il est arrivé que mon oreille est devenue très fine, et que
+mon coeur est devenu sourd. Et puis c'est qu'il y avait quelque
+chose de race. Le sang de mon père et le sang de mon oncle est le
+même sang. Mon sang est le même que celui de mon père. La molécule
+paternelle était dure et obtuse; et cette maudite molécule
+première s'est assimilé tout le reste.
+
+MOI. -- Aimez-vous votre enfant?
+
+LUI. -- Si je l'aime, le petit sauvage. J'en suis fou.
+
+MOI. -- Est-ce que vous ne vous occuperez pas sérieusement
+d'arrêter en lui l'effet de la maudite molécule paternelle.
+
+LUI. -- J'y travaillerais, je crois, bien inutilement. S'il est
+destiné à devenir un homme de bien, je n'y nuirai pas. Mais si la
+molécule voulait qu'il fût un vaurien comme son père, les peines
+que j'aurais prises pour en faire un homme honnête lui seraient
+très nuisibles; l'éducation croisant sans cesse la pente de la
+molécule, il serait tiré comme par deux forces contraires, et
+marcherait tout de guingois, dans le chemin de la vie, comme j'en
+vois une infinité, également gauches dans le bien et dans le mal;
+c'est ce que nous appelons des espèces, de toutes les épithètes la
+plus redoutable, parce qu'elle marque la médiocrité, et le dernier
+degré du mépris. Un grand vaurien est un grand vaurien, mais n'est
+point une espèce. Avant que la molécule paternelle n'eût repris le
+dessus et ne l'eût amené à la parfaite abjection où j'en suis, il
+lui faudrait un temps infini: il perdrait ses plus belles années.
+Je n'y fais rien à présent. Je le laisse venir. Je l'examine. Il
+est déjà gourmand, patelin, filou, paresseux, menteur. Je crains
+bien qu'il ne chasse de race.
+
+MOI. -- Et vous en ferez un musicien, afin qu'il ne manque rien à
+la ressemblance?
+
+LUI. -- Un musicien! un musicien! quelquefois je le regarde, en
+grinçant les dents; et je dis, si tu devais jamais savoir une
+note, je crois que je te tordrais le col.
+
+MOI. -- Et pourquoi cela, s'il vous plaît?
+
+LUI. -- Cela ne mène à rien.
+
+MOI. -- Cela mène à tout.
+
+LUI. -- Oui, quand on excelle; mais qui est-ce qui peut se
+promettre de son enfant qu'il excellera? Il y a dix mille à parier
+contre un qu'il ne serait qu'un misérable racleur de cordes, comme
+moi. Savez-vous qu'il serait peut-être plus aisé de trouver un
+enfant propre à gouverner un royaume, à faire un grand roi qu'un
+grand violon.
+
+MOI. -- Il me semble que les talents agréables, même médiocres,
+chez un peuple sans moeurs, perdu de débauche et de luxe, avancent
+rapidement un homme dans le chemin de la fortune. Moi qui vous
+parle, j'ai entendu la conversation qui suit, entre une espèce de
+protecteur et une espèce de protégé. Celui-ci avait été adressé au
+premier, comme à un homme obligeant qui pourrait le servir. --
+Monsieur, que savez-vous? -- Je sais passablement les
+mathématiques. -- Hé bien, montrez les mathématiques; après vous
+être crotté dix à douze ans sur le pavé de Paris, vous aurez droit
+à quatre cents livres de rente. -- J'ai étudié les lois, et je
+suis versé dans le droit. -- Si Puffendorf et Grotius revenaient
+au monde, ils mourraient de faim, contre une borne. -- Je sais
+très bien l'histoire et la géographie. -- S'il y avait des parents
+qui eussent à coeur la bonne éducation de leurs enfants, votre
+fortune serait faite; mais il n'y en a point. -- Je suis assez bon
+musicien. -- Et que ne disiez-vous cela d'abord! Et pour vous
+faire voir le parti qu'on peut tirer de ce dernier talent, j'ai
+une fille. Venez tous les jours depuis sept heures et demie du
+soir, jusqu'à neuf; vous lui donnerez leçon, et je vous donnerai
+vingt-cinq louis par an. Vous déjeunerez, dînerez, goûterez,
+souperez avec nous. Le reste de votre journée vous appartiendra.
+Vous en disposerez à votre profit.
+
+LUI. -- Et cet homme qu'est-il devenu.
+
+MOI. -- S'il eût été sage, il eût fait fortune, la seule chose
+qu'il paraît que vous ayez en vue.
+
+LUI. -- Sans doute. De l'or, de l'or. L'or est tout; et le reste,
+sans or, n'est rien. Aussi au lieu de lui farcir la tête de belles
+maximes qu'il faudrait qu'il oubliât, sous peine de n'être qu'un
+gueux; lorsque je possède un louis, ce qui ne m'arrive pas
+souvent, je me plante devant lui. Je tire le louis de ma poche. Je
+le lui montre avec admiration. J'élève les yeux au ciel. Je baise
+le louis devant lui. Et pour lui faire entendre mieux encore
+l'importance de la pièce sacrée, je lui bégaye de la voix; je lui
+désigne du doigt tout ce qu'on en peut acquérir, un beau fourreau,
+un beau toquet, un bon biscuit. Ensuite je mets le louis dans ma
+poche. Je me promène avec fierté; je relève la basque de ma veste;
+je frappe de la main sur mon gousset; et c'est ainsi que je lui
+fais concevoir que c'est du louis qui est là, que naît l'assurance
+qu'il me voit.
+
+MOI. -- On ne peut rien de mieux. Mais s'il arrivait que,
+profondément pénétré de la valeur du louis, un jour...
+
+LUI. -- Je vous entends. Il faut fermer les yeux là-dessus. Il n'y
+a point de principe de morale qui n'ait son inconvénient. Au pis
+aller, c'est un mauvais quart d'heure, et tout est fini.
+
+MOI. -- Même d'après des vues si courageuses et si sages, je
+persiste à croire qu'il serait bon d'en faire un musicien. Je ne
+connais pas de moyen d'approcher plus rapidement des grands, de
+servir leurs vices, et de mettre à profit les siens.
+
+LUI. -- Il est vrai; mais j'ai des projets d'un succès plus prompt
+et plus sûr. Ah! si c'était aussi bien une fille!
+
+Mais comme on ne fait pas ce qu'on veut, il faut prendre ce qui
+vient; en tirer le meilleur parti; et pour cela, ne pas donner
+bêtement, comme la plupart des pères qui ne feraient rien de pis,
+quand ils auraient médité le malheur de leurs enfants, l'éducation
+de Lacédémone, à un enfant destiné à vivre à Paris. Si elle est
+mauvaise, c'est la faute des moeurs de ma nation, et non la
+mienne. En répondra qui pourra. Je veux que mon fils soit heureux;
+ou ce qui revient au même honoré, riche et puissant. Je connais un
+peu les voies les plus faciles d'arriver à ce but; et je les lui
+enseignerai de bonne heure. Si vous me blâmez, vous autres sages,
+la multitude et le succès m'absoudront. Il aura de l'or; c'est moi
+qui vous le dis. S'il en a beaucoup, rien ne lui manquera, pas
+même votre estime et votre respect.
+
+MOI. -- Vous pourriez vous tromper.
+
+LUI. -- Ou il s'en passera, comme bien d'autres.
+
+Il y avait dans tout cela beaucoup de ces choses qu'on pense,
+d'après lesquelles on se conduit; mais qu'on ne dit pas. Voilà, en
+vérité, la différence la plus marquée entre mon homme et la
+plupart de nos entours. Il avouait les vices qu'il avait, que les
+autres ont; mais il n'était pas hypocrite. Il n'était ni plus ni
+moins abominable qu'eux; il était seulement plus franc, et plus
+conséquent; et quelquefois profond dans sa dépravation. Je
+tremblais de ce que son enfant deviendrait sous un pareil maître.
+Il est certain que d'après des idées d'institution aussi
+strictement calquées sur nos moeurs, il devait aller loin, à moins
+qu'il ne fût prématurément arrêté en chemin.
+
+LUI. -- Ho ne craignez rien, me dit-il. Le point important; le
+point difficile auquel un bon père doit surtout s'attacher; ce
+n'est pas de donner à son enfant des vices qui l'enrichissent, des
+ridicules qui le rendent précieux aux grands; tout le monde le
+fait, sinon de système comme moi, mais au moins d'exemple et de
+leçon, mais de lui marquer la juste mesure, l'art d'esquiver à la
+honte, au déshonneur et aux lois; ce sont des dissonances dans
+l'harmonie sociale qu'il faut savoir placer, préparer et sauver.
+Rien de si plat qu'une suite d'accords parfaits. Il faut quelque
+chose qui pique, qui sépare le faisceau, et qui en éparpille les
+rayons.
+
+MOI. -- Fort bien. Par cette comparaison, vous me ramenez des
+moeurs, à la musique dont je m'étais écarté malgré moi; et je vous
+en remercie; car, à ne vous rien celer, je vous aime mieux
+musicien que moraliste.
+
+LUI. -- Je suis pourtant bien subalterne en musique, et bien
+supérieur en morale.
+
+MOI. -- J'en doute; mais quand cela serait, je suis un bon homme,
+et vos principes ne sont pas les miens.
+
+LUI. -- Tant pis pour vous. Ah si j'avais vos talents.
+
+MOI. -- Laissons mes talents; et revenons aux vôtres.
+
+LUI. -- Si je savais m'énoncer comme vous. Mais j'ai un diable de
+ramage saugrenu, moitié des gens du monde et des lettres, moitié
+de la Halle.
+
+MOI. -- Je parle mal. Je ne sais que dire la vérité; et cela ne
+prend pas toujours, comme vous savez.
+
+LUI. -- Mais ce n'est pas pour dire la vérité; au contraire, c'est
+pour bien dire le mensonge que j'ambitionne votre talent. Si je
+savais écrire; fagoter un livre, tourner une épître dédicatoire,
+bien enivrer un sot de son mérite; m'insinuer auprès des femmes.
+
+MOI. -- Et tout cela, vous le savez mille fois mieux que moi. Je
+ne serais pas même digne d'être votre écolier.
+
+LUI. -- Combien de grandes qualités perdues, et dont vous ignorez
+le prix!
+
+MOI. -- Je recueille tout celui que j'y mets.
+
+LUI. -- Si cela était, vous n'auriez pas cet habit grossier, cette
+veste d'étamine, ces bas de laine, ces souliers épais, et cette
+antique perruque.
+
+MOI. -- D'accord. Il faut être bien maladroit, quand on n'est pas
+riche, et que l'on se permet tout pour le devenir. Mais c'est
+qu'il y a des gens comme moi qui ne regardent pas la richesse,
+comme la chose du monde la plus précieuse; gens bizarres.
+
+LUI. -- Très bizarres. On ne naît pas avec cette tournure-là. On
+se la donne; car elle n'est pas dans la nature.
+
+MOI. -- De l'homme?
+
+LUI. -- De l'homme. Tout ce qui vit, sans l'en excepter, cherche
+son bien-être aux dépens de qui il appartiendra; et je suis sûr
+que, si je laissais venir le petit sauvage, sans lui parler de
+rien: il voudrait être richement vêtu, splendidement nourri, chéri
+des hommes, aimé des femmes, et rassembler sur lui tous les
+bonheurs de la vie.
+
+MOI. -- Si le petit sauvage était abandonné à lui-même; qu'il
+conservât toute son imbécillité et qu'il réunit au peu de raison
+de l'enfant au berceau, la violence des passions de l'homme de
+trente ans, il tordrait le col à son père, et coucherait avec sa
+mère.
+
+LUI. -- Cela prouve la nécessité d'une bonne éducation; et qui
+est-ce qui la conteste? et qu'est-ce qu'une bonne éducation, sinon
+celle qui conduit à toutes sortes de jouissances, sans péril, et
+sans inconvénient.
+
+MOI. -- Peu s'en faut que je ne sois de votre avis; mais gardons-
+nous de nous expliquer.
+
+LUI. -- Pourquoi?
+
+MOI. -- C'est que je crains que nous ne soyons d'accord qu'en
+apparence; et que, si nous entrons une fois, dans la discussion
+des périls et des inconvénients à éviter, nous ne nous entendions
+plus.
+
+LUI. -- Et qu'est-ce que cela fait?
+
+MOI. -- Laissons cela, vous dis-je. Ce que je sais là-dessus, je
+ne vous l'apprendrais pas; et vous m'instruirez plus aisément de
+ce que j'ignore et que vous savez en musique. Cher Rameau, parlons
+musique, et dites-moi comment il est arrivé qu'avec la facilité de
+sentir, de retenir et de rendre les plus beaux endroits des grands
+maîtres; avec l'enthousiasme qu'ils vous inspirent et que vous
+transmettez aux autres, vous n'avez rien fait qui vaille.
+
+Au lieu de me répondre, il se mit à hocher de la tête, et levant
+le doigt au ciel, il ajouta, et l'astre! l'astre! Quand la nature
+fit Leo, Vinci, Pergolèse, Duni, elle sourit. Elle prit un air
+imposant et grave, en formant le cher oncle Rameau qu'on aura
+appelé pendant une dizaine d'années le grand Rameau et dont
+bientôt on ne parlera plus. Quand elle fagota son neveu, elle fit
+la grimace et puis la grimace, et puis la grimace encore; et en
+disant ces mots, il faisait toutes sortes de grimaces du visage;
+c'était le mépris, le dédain, l'ironie; et il semblait pétrir
+entre ses doigts un morceau de pâte, et sourire aux formes
+ridicules qu'il lui donnait. Cela fait, il jeta la pagode
+hétéroclite loin de lui, et il dit: C'est ainsi qu'elle me fit et
+qu'elle me jeta, à côté d'autres pagodes, les unes à gros ventres
+ratatinés, à cols courts, à gros yeux hors de la tête,
+apoplectiques; d'autres à cols obliques; il y en avait de sèches,
+à l'oeil vif, au nez crochu: toutes se mirent à crever de rire, en
+me voyant; et moi, de mettre mes deux poings sur mes côtes et à
+crever de rire, en les voyant; car les sots et les fous s'amusent
+les uns des autres; ils se cherchent, ils s'attirent. Si, en
+arrivant là, je n'avais pas trouvé tout fait le proverbe qui dit
+que l'argent des sots est le patrimoine des gens d'esprit, on me
+le devrait. Je sentis que nature avait mis ma légitime dans la
+bourse des pagodes: et j'inventai mille moyens de m'en ressaisir.
+
+MOI. -- Je sais ces moyens; vous m'en avez parlé, et je les ai
+fort admirés. Mais entre tant de ressource, pourquoi n'avoir pas
+tenté celle d'un bel ouvrage?
+
+LUI. -- Ce propos est celui d'un homme du monde à l'abbé Le
+Blanc... L'abbé disait: «La marquise de Pompadour me prend sur la
+main; me porte jusque sur le seuil de l'Académie; là elle retire
+sa main. le tombe, et je me casse les deux jambes.» L'homme du
+monde lui répondait: «Eh bien, l'abbé, il faut se relever, et
+enfoncer la porte d'un coup de tête.» L'abbé lui répliquait:
+«C'est ce que j'ai tenté; et savez-vous ce qui m'en est revenu,
+une bosse au front.»
+
+Après cette historiette, mon homme se mit à marcher la tête
+baissée, l'air pensif et abattu; il soupirait, pleurait, se
+désolait, levait les mains et les yeux, se frappait la tête du
+poing, à se briser le front ou les doigts, et il ajoutait: Il me
+semble qu'il y a pourtant là quelque chose; mais j'ai beau
+frapper, secouer, il ne sort rien. Puis il recommençait à secouer
+sa tête et à se frapper le front de plus belle, et il disait, ou
+il n'y a personne, ou l'on ne veut pas répondre.
+
+Un instant après, il prenait un air fier, il relevait sa tête, il
+s'appliquait la main droite sur le coeur; il marchait et disait:
+le sens, oui, je sens. Il contrefaisait l'homme qui s'irrite, qui
+s'indigne, qui s'attendrit, qui commande, qui supplie, et
+prononçait, sans préparation des discours de colère, de
+commisération, de haine, d'amour; il esquissait les caractères des
+passions avec une finesse et une vérité surprenantes. Puis il
+ajoutait: C'est cela, je crois. Voilà que cela vient; voilà ce que
+c'est que de trouver un accoucheur qui sait irriter, précipiter
+les douleurs et faire sortir l'enfant; seul, je prends la plume;
+je veux écrire. le me ronge les ongles; je m'use le front.
+Serviteur. Bonsoir. Le dieu est absent; je m'étais persuadé que
+j'avais du génie; au bout de ma ligne, je lis que je suis un sot,
+un sot, un sot. Mais le moyen de sentir, de s'élever, de penser,
+de peindre fortement, en fréquentant avec des gens, tels que ceux
+qu'il faut voir pour vivre; au milieu des propos qu'on tient, et
+de ceux qu'on entend; et de ce commérage: «Aujourd'hui, le
+boulevard était charmant. Avez-vous entendu la petite Marmotte?
+Elle joue à ravir. Monsieur un tel avait le plus bel attelage gris
+pommelé qu'il soit possible d'imaginer. La belle madame celle-ci
+commence à passer. Est-ce qu'à l'âge de quarante-cinq ans, on
+porte une coiffure comme celle-là. La jeune une telle est couverte
+de diamants qui ne lui coûtent guère. -- Vous voulez dire qui lui
+coûtent cher? -- Mais non. -- Où l'avez-vous vue? -- A L'Enfant
+d'Arlequin perdu et retrouvé. La scène du désespoir a été jouée
+comme elle ne l'avait pas encore été. Le Polichinelle de la Foire
+a du gosier, mais point de finesse, point d'âme. Madame une telle
+est accouchée de deux enfants à la fois. Chaque père aura le
+sien.» Et vous croyez que cela dit, redit et entendu tous les
+jours, échauffe et conduit aux grandes choses?
+
+MOI. -- Non. Il vaudrait mieux se renfermer dans son grenier,
+boire de l'eau, manger du pain sec, et se chercher soi-même.
+
+LUI. -- Peut-être; mais je n'en ai pas le courage; et puis
+sacrifier son bonheur à un succès incertain. Et le nom que je
+porte donc? Rameau! s'appeler Rameau, cela est gênant. Il n'en est
+pas des talents comme de la noblesse qui se transmet et dont
+l'illustration s'accroît en passant du grand-père au père, du père
+au fils, du fils à son petit-fils, sans que l'aïeul impose quelque
+mérite à son descendant. La vieille souche se ramifie en une
+énorme tige de sots; mais qu'importe? Il n'en est pas ainsi du
+talent. Pour n'obtenir que la renommée de son père, il faut être
+plus habile que lui. Il faut avoir hérité de sa fibre. La fibre
+m'a manqué; mais le poignet s'est dégourdi; l'archet marche, et le
+pot bout. Si ce n'est pas de la gloire; c'est du bouillon.
+
+MOI. -- A votre place, je ne me le tiendrais pas pour dit;
+j'essaierais.
+
+LUI. -- Et vous croyez que je n'ai pas essayé. Je n'avais pas
+quinze ans, lorsque je me dis, pour la première fois: Qu'as-tu
+Rameau? tu rêves. Et à quoi rêves-tu? que tu voudrais bien avoir
+fait ou faire quelque chose qui excitât l'admiration de l'univers.
+Hé, oui; il n'y a qu'à souffler et remuer les doigts. Il n'y a
+qu'à ourler le bec, et ce sera une cane. Dans un âge plus avancé,
+j'ai répété le propos de mon enfance. Aujourd'hui je le répète
+encore, et je reste autour de la statue de Memnon.
+
+MOI. -- Que voulez-vous dire avec votre statue de Memnon?
+
+LUI. -- Cela s'entend, ce me semble. Autour de la statue de
+Memnon, il y en avait une infinité d'autres également frappées des
+rayons du soleil; mais la sienne était la seule qui résonnât. Un
+poète, c'est de Voltaire; et puis qui encore? de Voltaire; et le
+troisième, de Voltaire; et le quatrième, de Voltaire. Un musicien,
+c'est Rinaldo da Capoua, c'est Hasse; c'est Pergolèse; c'est
+Alberti; c'est Tartini; c'est Locatelli; c'est Terradoglias; c'est
+mon oncle; c'est ce petit Duni qui n'a ni mine, ni figure; mais
+qui sent, mordieu, qui a du chant et de l'expression. Le reste,
+autour de ce petit nombre de Memnon, autant de paires d'oreilles
+fichées au bout d'un bâton. Aussi sommes-nous gueux, si gueux que
+c'est une bénédiction. Ah, Monsieur le philosophe, la misère est
+une terrible chose. Je la vois accroupie, la bouche béante, pour
+recevoir quelques gouttes de l'eau glacée qui s'échappe du tonneau
+des Danaïdes. Je ne sais si elle aiguise l'esprit du philosophe;
+mais elle refroidit diablement la tête du poète. On ne chante pas
+bien sous ce tonneau. Trop heureux encore, celui qui peut s'y
+placer.
+
+J'y étais; et je n'ai pas su m'y tenir. J'avais déjà fait cette
+sottise une fois. J'ai voyagé en Bohème, en Allemagne, en Suisse,
+en Hollande, en Flandre; au diable, au vert.
+
+MOI. -- Sous le tonneau percé.‘
+
+LUI. -- Sous le tonneau percé; c'était un Juif opulent et
+dissipateur qui aimait la musique et mes folies. Je musiquais,
+comme il plaît à Dieu; je faisais le fou; je ne manquais de rien.
+Mon Juif était un homme qui savait sa loi et qui l'observait raide
+comme une barre, quelquefois avec l'ami, toujours avec l'étranger.
+Il se fit une mauvaise affaire qu'il faut que je vous raconte, car
+elle est plaisante. Il y avait à Utrecht une courtisane charmante.
+Il fut tenté de la chrétienne; il lui dépêcha un grison avec une
+lettre de change assez forte. La bizarre créature rejeta son
+offre. Le Juif en fut désespéré. Le grison lui dit: «Pourquoi vous
+affliger ainsi? vous voulez coucher avec une jolie femme; rien
+n'est plus aisé, et même de coucher avec une plus jolie que celle
+que vous poursuivez. C'est la mienne, que je vous céderai au même
+prix.» Fait et dit. Le grison garde la lettre de change, et mon
+Juif couche avec la femme du grison. L'échéance de la lettre de
+change arrive. Le Juif la laisse protester et s'inscrit en faux.
+Procès. Le Juif disait: jamais cet homme n'osera dire à quel titre
+il possède ma lettre, et je ne la paierai pas. A l'audience, il
+interpelle le grison: «Cette lettre de change, de qui la tenez-
+vous? -- De vous. -- Est-ce pour de l'argent prête? -- Non. --
+Est-ce pour fourniture de marchandise? -- Non. -- Est-ce pour
+services rendus? -- Non. Mais il ne s'agit point de cela. J'en
+suis possesseur. Vous l'avez signée, et vous l'acquitterez. -- Je
+ne l'ai point signée. -- Je suis donc un faussaire? -- Vous ou un
+autre dont vous êtes l'agent. -- Je suis un lâche, mais vous êtes
+un coquin. Croyez-moi, ne me poussez pas à bout. Je dirai tout. Je
+me déshonorerai, mais je vous perdrai.» Le Juif ne tint compte de
+la menace; et le grison révéla toute l'affaire, à la séance qui
+suivit. Ils furent blâmés tous les deux; et le Juif condamné à
+payer la lettre de change, dont la valeur fut appliquée au
+soulagement des pauvres. Alors je me séparai de lui. Je revins
+ici. Quoi faire? car il fallait périr de misère, ou faire quelque
+chose. Il me passa toutes sortes de projets par la tête. Un jour,
+je partais le lendemain pour me jeter dans une troupe de province,
+également bon ou mauvais pour le théâtre ou pour l'orchestre; le
+lendemain, je songeais à me faire peindre un de ces tableaux
+attachés à une perche qu'on plante dans un carrefour, et où
+j'aurais crié à tue-tête: «Voilà la ville où il est né; le voilà
+qui prend congé de son père l'apothicaire; le voilà qui arrive
+dans la capitale, cherchant la demeure de son oncle; le voilà aux
+genoux de son oncle qui le chasse; le voilà avec un Juif, et
+cætera et cætera. Le jour suivant, je me levais bien résolu de
+m'associer aux chanteurs des rues; ce n'est pas ce que j'aurais
+fait de plus mal; nous serions allés concerter sous les fenêtres
+du cher oncle qui en serait crevé de rage. Je pris un autre parti.
+
+Là il s'arrêta, passant successivement de l'attitude d'un homme
+qui tient un violon, serrant les cordes à tour de bras, à celle
+d'un pauvre diable exténué de fatigue, à qui les forces manquent,
+dont les jambes flageolent, prêt à expirer, si on ne lui jette un
+morceau de pain; il désignait son extrême besoin, par le geste
+d'un doigt dirigé vers sa bouche entrouverte; puis il ajouta: Cela
+s'entend. On me jetait le lopin. Nous nous le disputions à trois
+ou quatre affamés que nous étions; et puis pensez grandement;
+faites de belles choses au milieu d'une pareille détresse.
+
+MOI. -- Cela est difficile.
+
+LUI. -- De cascade en cascade, j'étais tombé là. J'y étais comme
+un coq en pâte. J'en suis sorti. Il faudra derechef scier le
+boyau, et revenir au geste du doigt vers la bouche béante. Rien de
+stable dans ce monde. Aujourd'hui, au sommet; demain au bas de la
+roue. De maudites circonstances nous mènent; et nous mènent fort
+mal.
+
+Puis buvant un coup qui restait au fond de la bouteille et
+s'adressant à son voisin: Monsieur, par charité, une petite prise.
+Vous avez là une belle boîte? Vous n'êtes pas musicien? -- Non. --
+Tant mieux pour vous; car ce sont de pauvres bougres bien à
+plaindre. Le sort a voulu que je le fusse, moi; tandis qu'il y a,
+à Montmartre peut-être, dans un moulin, un meunier, un valet de
+meunier qui n'entendra jamais que bruit du cliquet, et qui aurait
+trouvé les plus beaux chants. Rameau, au moulin? au moulin, c'est
+là ta place.
+
+MOI. -- A quoi que ce soit que l'homme s'applique, la Nature l'y
+destinait.
+
+LUI. -- Elle fait d'étranges bévues. Pour moi je ne vois pas de
+cette hauteur où tout se confond, l'homme qui émonde un arbre avec
+des ciseaux, la chenille qui en ronge la feuille, et d'où l'on ne
+voit que deux insectes différents, chacun à son devoir. Perchez-
+vous sur l'épicycle de Mercure, et de là, distribuez, si cela vous
+convient, et à l'imitation de Réaumur, lui la classe des mouches
+en couturières, arpenteuses, faucheuses, vous, l'espèce des
+hommes, en hommes menuisiers, charpentiers, couvreurs, danseurs,
+chanteurs, c'est votre affaire. Je ne m'en mêle pas. Je suis dans
+ce monde et j'y reste. Mais s'il est dans la nature d'avoir
+appétit; car c'est toujours à l'appétit que j'en reviens, à la
+sensation qui m'est toujours présente, je trouve qu'il n'est pas
+du bon ordre de n'avoir pas toujours de quoi manger. Que diable
+d'économie, des hommes qui regorgent de tout, tandis que d'autres
+qui ont un estomac importun comme eux, une faim renaissante comme
+eux, et pas de quoi mettre sous la dent. Le pis, c'est la posture
+contrainte où nous tient le besoin. L'homme nécessiteux ne marche
+pas comme un autre; il saute, il rampe, il se tortille, il se
+traîne; il passe sa vie à prendre et à exécuter des positions.
+
+MOI. -- Qu'est-ce que des positions?
+
+LUI. -- Allez le demander à Noverre, Le monde en offre bien plus
+que son art n'en peut imiter.
+
+MOI. -- Et vous voilà, aussi, pour me servir de votre expression,
+ou de celle de Montaigne, perché sur l'épicycle de Mercure, et
+considérant les différentes pantomimes de l'espèce humaine.
+
+LUI. -- Non, non, vous dis-je. Je suis trop lourd pour m'élever si
+haut. J'abandonne aux grues le séjour des brouillards. Je vais
+terre à terre. Je regarde autour de moi; et je prends mes
+positions, ou je m'amuse des positions que je vois prendre aux
+autres. Je suis excellent pantomime; comme vous en allez juger.
+Puis il se met à sourire, à contrefaire l'homme admirateur,
+l'homme suppliant, l'homme complaisant; il a le pied droit en
+avant, le gauche en arrière, le dos courbé, la tête relevée, le
+regard comme attaché sur d'autres yeux, la bouche entrouverte, les
+bras portés vers quelque objet; il attend un ordre, il le reçoit;
+il part comme un trait; il revient, il est exécuté; il en rend
+compte. Il est attentif à tout; il ramasse ce qui tombe; il place
+un oreiller ou un tabouret sous des pieds; il tient une soucoupe,
+il approche une chaise, il ouvre une porte; il ferme une fenêtre;
+il tire des rideaux; il observe le maître et la maîtresse; il est
+immobile, les bras pendants; les jambes parallèles; il écoute; il
+cherche à lire sur des visages; et il ajoute: Voilà ma pantomime,
+à peu près la même que celle des flatteurs, des courtisans, des
+valets et des gueux.
+
+Les folies de cet homme, les contes de l'abbé Galiani, les
+extravagances de Rabelais, m'ont quelquefois fait rêver
+profondément. Ce sont trois magasins où je me suis pourvu de
+masques ridicules que je place sur le visage des plus graves
+personnages; et je vois Pantalon dans un prélat, un satyre dans un
+président, un pourceau dans un cénobite, une autruche dans un
+ministre, une oie dans son premier commis.
+
+MOI. -- Mais à votre compte, dis-je à mon homme, il y a bien des
+gueux dans ce monde-ci; et je ne connais personne qui ne sache
+quelques pas de votre danse.
+
+LUI. -- Vous avez raison. Il n'y a dans tout un royaume qu'un
+homme qui marche. C'est le souverain. Tout le reste prend des
+positions.
+
+MOI. -- Le souverain? encore y a-t-il quelque chose à dire? Et
+croyez-vous qu'il ne se trouve pas, de temps en temps, à côté de
+lui, un petit pied, un petit chignon, un petit nez qui lui fasse
+faire un peu de la pantomime? Quiconque a besoin d'un autre, est
+indigent et prend une position. Le roi prend une position devant
+sa maîtresse et devant Dieu; il fait son pas de pantomime. Le
+ministre fait le pas de courtisan, de flatteur, de valet ou de
+gueux devant son roi. La foule des ambitieux danse vos positions,
+en cent manières plus viles les unes que les autres, devant le
+ministre. L'abbé de condition en rabat, et en manteau long, au
+moins une fois la semaine, devant le dépositaire de la feuille des
+bénéfices. Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux, est
+le grand branle de la terre. Chacun a sa petite Hus et son Bertin.
+
+LUI. -- Cela me console.
+
+Mais tandis que je parlais, il contrefaisait à mourir de rire, les
+positions des personnages que je nommais; par exemple, pour le
+petit abbé, il tenait son chapeau sous le bras, et son bréviaire
+de la main gauche; de la droite, il relevait la queue de son
+manteau; il s'avançait la tête un peu penchée sur l'épaule, les
+yeux baissés, imitant si parfaitement l'hypocrite que je crus voir
+l'auteur des Réfutations devant l'évêque d'Orléans. Aux flatteurs,
+aux ambitieux, il était ventre à terre. C'était Bouret, au
+contrôle général.
+
+MOI. -- Cela est supérieurement exécuté, lui dis-je. Mais il y a
+pourtant un être dispensé de la pantomime. C'est le philosophe qui
+n'a rien et qui ne demande rien.
+
+LUI. -- Et où est cet animal-là? S'il n'a rien il souffre; s'il ne
+sollicite rien, il n'obtiendra rien, et il souffrira toujours.
+
+MOI. -- Non. Diogène se moquait des besoins.
+
+LUI. -- Mais, il faut être vêtu.
+
+MOI. -- Non. Il allait tout nu.
+
+LUI. -- Quelquefois il faisait froid dans Athènes.
+
+MOI. -- Moins qu'ici.
+
+LUI. -- On y mangeait.
+
+MOI. -- Sans doute.
+
+LUI. -- Aux dépens de qui?
+
+MOI. -- De la nature. A qui s'adresse le sauvage? à la terre, aux
+animaux, aux poissons, aux arbres, aux herbes, aux racines, aux
+ruisseaux.
+
+LUI. -- Mauvaise table.
+
+MOI. -- Elle est grande.
+
+LUI. -- Mais mal servie.
+
+MOI. -- C'est pourtant celle qu'on dessert, pour couvrir les
+nôtres.
+
+LUI. -- Mais vous conviendrez que l'industrie de nos cuisiniers,
+pâtissiers, rôtisseurs, traiteurs, confiseurs y met un peu du
+sien. Avec la diète austère de votre Diogène, il ne devait pas
+avoir des organes fort indociles.
+
+MOI. -- Vous vous trompez. L'habit du cynique était autrefois,
+notre habit monastique avec la même vertu. Les cyniques étaient
+les carmes et les cordeliers d'Athènes.
+
+LUI. -- Je vous y prends. Diogène a donc aussi dansé la pantomime;
+si ce n'est devant Périclès, du moins devant Laïs ou Phryné.
+
+MOI. -- Vous vous trompez encore. Les autres achetaient bien cher
+la courtisane qui se livrait à lui pour le plaisir.
+
+LUI. -- Mais s'il arrivait que la courtisane fût occupée, et le
+cynique pressé?
+
+MOI. -- Il rentrait dans son tonneau, et se passait d'elle.
+
+LUI. -- Et vous me conseilleriez de l'imiter?
+
+MOI. -- Je veux mourir, si cela ne vaudrait mieux que de ramper,
+de s'avilir, et se prostituer.
+
+LUI. -- Mais il me faut un bon lit, une bonne table, un vêtement
+chaud en hiver; un vêtement frais, en été; du repos, de l'argent,
+et beaucoup d'autres choses, que je préfère de devoir à la
+bienveillance, plutôt que de les acquérir par le travail.
+
+MOI. -- C'est que vous êtes un fainéant, un gourmand, un lâche,
+une âme de boue.
+
+LUI. -- Je crois vous l'avoir dit.
+
+MOI. -- Les choses de la vie ont un prix sans doute; mais vous
+ignorez celui du sacrifice que vous faites pour les obtenir. Vous
+dansez, vous avez dansé et vous continuerez de danser la vile
+pantomime.
+
+LUI. -- Il est vrai. Mais il m'en a peu coûté, et il ne m'en coûte
+plus rien pour cela. Et c'est par cette raison que je ferais mal
+de prendre une autre allure qui me peinerait, et que je ne
+garderais pas. Mais, je vois à ce que vous me dites là que ma
+pauvre petite femme était une espèce de philosophe. Elle avait du
+courage comme un lion. Quelquefois nous manquions de pain, et nous
+étions sans le sol. Nous avions vendu presque toutes nos nippes.
+Je m'étais jeté sur les pieds de notre lit, là je me creusais à
+chercher quelqu'un qui me prêtât un écu que je ne lui rendrais
+pas. Elle, gaie comme un pinson, se mettait à son clavecin,
+chantait et s'accompagnait. C'était un gosier de rossignol; je
+regrette que vous ne l'ayez pas entendue. Quand j'étais de quelque
+concert, je l'emmenais avec moi. Chemin faisant, je lui disais:
+«Allons, madame, faites-vous admirer; déployez votre talent et vos
+charmes. Enlevez. Renversez.» Nous arrivions; elle chantait, elle
+enlevait, elle renversait. Hélas, je l'ai perdue, la pauvre
+petite. Outre son talent, c'est qu'elle avait une bouche à
+recevoir à peine le petit doigt; des dents, une rangée de perles;
+des yeux, des pieds, une peau, des joues, des tétons, des jambes
+de cerf, des cuisses et des fesses à modeler. Elle aurait eu, tôt
+ou tard, le fermier général, tout au moins. C'était une démarche,
+une croupe! ah Dieu, quelle croupe!
+
+Puis le voilà qui se met à contrefaire la démarche de sa femme; il
+allait à petits pas; il portait sa tête au vent; il jouait de
+l'éventail; il se démenait de la croupe; c'était la charge de nos
+petites coquettes la plus plaisante et la plus ridicule.
+
+Puis, reprenant la suite de son discours, il ajoutait: Je la
+promenais partout, aux Tuileries, au Palais Royal, aux Boulevards.
+Il était impossible qu'elle me demeurât. Quand elle traversait la
+rue, le matin, en cheveux, et en pet-en-l'air; vous vous seriez
+arrêté pour la voir, et vous l'auriez embrassée entre quatre
+doigts, sans la serrer. Ceux qui la suivaient, qui la regardaient
+trotter avec ses petits pieds; et qui mesuraient cette large
+croupe dont ses jupons légers dessinaient la forme, doublaient le
+pas; elle les laissait arriver; puis elle détournait prestement
+sur eux, ses deux grands yeux noirs et brillants qui les
+arrêtaient tout court. C'est que l'endroit de la médaille ne
+déparait pas le revers. Mais hélas je l'ai perdue; et mes
+espérances de fortune se sont toutes évanouies avec elle. Je ne
+l'avais prise que pour cela, je lui avais confié mes projets; et
+elle avait trop de sagacité pour n'en pas concevoir la certitude,
+et trop de jugement pour ne les pas approuver.
+
+Et puis le voilà qui sanglote et qui pleure, en disant:
+
+Non, non, je ne m'en consolerai jamais. Depuis, j'ai pris le rabat
+et la calotte.
+
+MOI. -- De douleur?
+
+LUI. -- Si vous le voulez. Mais le vrai, pour avoir mon écuelle
+sur ma tête... Mais voyez un peu l'heure qu'il est, car il faut
+que j'aille à l'Opéra.
+
+MOI. -- Qu'est-ce qu'on donne?
+
+LUI. -- Le Dauvergne. Il y a d'assez belles choses dans sa
+musique; c'est dommage qu'il ne les ait pas dites le premier.
+Parmi ces morts, il y en a toujours quelques-uns qui désolent les
+vivants. Que voulez-vous? Quisque suos patimur manes.
+
+Mais il est cinq heures et demie. J'entends la cloche qui sonne
+les vêpres de l'abbé de Canaye et les miennes. Adieu, monsieur le
+philosophe. N'est-il pas vrai que je suis toujours le même?
+
+MOI. -- Hélas oui, malheureusement.
+
+LUI. -- Que j'aie ce malheur-là seulement encore une quarantaine
+d'années. Rira bien qui rira le dernier.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le neveu de Rameau, by Denis Diderot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NEVEU DE RAMEAU ***
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+The Project Gutenberg EBook of Le neveu de Rameau, by Denis Diderot
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+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+\par with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+\par Title: Le neveu de Rameau
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+\par Author: Denis Diderot
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+\par Language: French
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+\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NEVEU DE RAMEAU ***
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+\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+\par Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
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+s une copie autographe par G.\~Monval \'e0 Paris chez Plon-Nourrit en 1891.
+\par
+\par Avant cette date, le texte n\rquote \'e9tait connu que par une traduction de Goethe (1805), elle-m\'eame retraduite en fran\'e7ais (1821)\~; puis par une copie autographe, mais d\'e9figur\'e9e par des interventions de la fille de Diderot, Mme\~
+de Vandeul (1823)\~; enfin par les \'e9ditions, sensiblement plus fid\'e8les, d\rquote Ass\'e9zat (1875) et de Tourneux (1884). Le sous-titre de l\rquote \'9cuvre est Satire seconde parce qu\rquote elle vient apr\'e8s la Satire premi\'e8re sur les caract
+\'e8res et les mots de caract\'e8re. \'c9tant donn\'e9 sa forme, on peut entendre le terme de satire dans son sens antique de pot-pourri de libres propos\~; mais il est possible aussi de le comprendre dans son acception actuelle de critique mordante de m
+\'9curs ou de personnes, puisque le Neveu de Rameau est \'e0 l\rquote origine une r\'e9action contre les antiphilosophes, sp\'e9cialement Palissot, qui en\~1760 avait ridiculis\'e9 Diderot et ses amis dans la com\'e9die les Philosophes.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {Le neveu de Rameau
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Vertumnis, quotquot sunt, natus iniquis (Horat., Lib. II, Satyr. VII)
+\par
+\par Qu\rquote il fasse beau, qu\rquote il fasse laid, c\rquote est mon habitude d\rquote aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C\rquote est moi qu\rquote on voit, toujours seul, r\'eavant sur le banc d\rquote Argenson. Je m\rquote
+entretiens avec moi-m\'eame de politique, d\rquote amour, de go\'fbt ou de philosophie. J\rquote abandonne mon esprit \'e0 tout son libertinage. Je le laisse ma\'eetre de suivre la premi\'e8re id\'e9e sage ou folle qui se pr\'e9sente, comme on voit dans l
+\rquote all\'e9e de Foy nos jeunes dissolus marcher sur les pas d\rquote une courtisane \'e0 l\rquote air \'e9vent\'e9, au visage riant, \'e0 l\rquote \'9cil vif, au nez retrouss\'e9, quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne s\rquote
+attachant \'e0 aucune. Mes pens\'e9es, ce sont mes catins. Si le temps est trop froid, ou trop pluvieux, je me r\'e9fugie au caf\'e9 de la R\'e9gence\~; l\'e0 je m\rquote amuse \'e0 voir jouer aux \'e9checs. Paris est l\rquote endroit du monde, et le caf
+\'e9 de la R\'e9gence est l\rquote endroit de Paris o\'f9 l\rquote on joue le mieux \'e0 ce jeu. C\rquote est chez Rey que font assaut L\'e9gal le profond, Philidor le subtil, le solide Mayot, qu\rquote on voit les coups les plus surprenants, et qu
+\rquote on entend les plus mauvais propos\~; car si l\rquote on peut \'eatre homme d\rquote esprit et grand joueur d\rquote \'e9checs, comme L\'e9gal\~; on peut \'eatre aussi un grand joueur d\rquote \'e9checs, et un sot, comme Foubert et Mayot. Un apr
+\'e8s-d\'eener, j\rquote \'e9tais l\'e0, regardant beaucoup, parlant peu, et \'e9coutant le moins que je pouvais\~; lorsque je fus abord\'e9 par un des plus bizarres personnages de ce pays o\'f9 Dieu n\rquote en a pas laiss\'e9 manquer. C\rquote est un co
+mpos\'e9 de hauteur et de bassesse, de bon sens et de d\'e9raison. Il faut que les notions de l\rquote honn\'eate et du d\'e9shonn\'eate soient bien \'e9trangement brouill\'e9es dans sa t\'eate\~; car il montre ce que la nature lui a donn\'e9
+ de bonnes qualit\'e9s, sans ostentation, et ce qu\rquote il en a re\'e7u de mauvaises, sans pudeur. Au reste il est dou\'e9 d\rquote une organisation forte, d\rquote une chaleur d\rquote imagination singuli\'e8re, et d\rquote
+une vigueur de poumons peu commune. Si vous le rencontrez jamais et que son originalit\'e9 ne vous arr\'eate pas\~; ou vous mettrez
+vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous enfuirez. Dieux, quels terribles poumons. Rien ne dissemble plus de lui que lui-m\'eame. Quelquefois, il est maigre et h\'e2ve, comme un malade au dernier degr\'e9 de la consomption\~; on compterait ses dents
+\'e0 travers ses joues. On dirait qu\rquote il a pass\'e9 plusieurs jours sans manger, ou qu\rquote il sort de la Trappe. Le mois suivant, il est gras et replet, comme s\rquote il n\rquote avait pas quitt\'e9 la table d\rquote un financier, ou qu\rquote
+il e\'fbt \'e9t\'e9 renferm\'e9 dans un couvent de Bernardins. Aujourd\rquote hui, en linge sale, en culotte d\'e9chir\'e9e, couvert de lambeaux, presque sans souliers, il va la t\'eate basse, il se d\'e9robe, on serait tent\'e9 de l\rquote
+appeler, pour lui donner l\rquote aum\'f4ne. Demain, poudr\'e9, chauss\'e9, fris\'e9, bien v\'eatu, il marche la t\'eate haute, il se montre et vous le prendriez au peu pr\'e9s pour un honn\'eate homme. Il vit au jour la journ\'e9
+e. Triste ou gai, selon les circonstances. Son premier soin, le matin, quand il est lev\'e9, est de savoir o\'f9 il d\'eenera\~; apr\'e8s d\'eener, il pense o\'f9 il ira souper. La nuit am\'e8ne aussi son inqui\'e9tude. Ou il regagne, \'e0
+ pied, un petit grenier qu\rquote il habite, \'e0 moins que l\rquote h\'f4tesse ennuy\'e9e d\rquote attendre son loyer, ne lui en ait redemand\'e9 la clef\~; ou il se rabat dans une taverne du faubourg o\'f9
+ il attend le jour, entre un morceau de pain et un pot de bi\'e8re. Quand il n\rquote a pas six sols dans sa poche, ce qui lui arrive quelquefois, il a recours soit \'e0 un fiacre de ses amis, soit au cocher d\rquote
+un grand seigneur qui lui donne un lit sur de la paille, \'e0 c\'f4t\'e9 de ses chevaux. Le matin, il a encore une partie de son matelas dans ses cheveux. Si la saison est douce, il arpente toute la nuit, le Cours ou les Champs-\'c9lys\'e9es. Il repara
+\'eet avec le jour, \'e0 la ville, habill\'e9 de la veille pour le lendemain, et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine. Je n\rquote estime pas ces originaux-l\'e0. D\rquote autres en font leurs connaissances famili\'e8res, m\'ea
+me leurs amis. Ils m\rquote arr\'eatent une fois l\rquote an, quand je les rencontre, parce que leur caract\'e8re tranche avec celui des autres, et qu\rquote ils rompent cette fastidieuse uniformit\'e9 que notre \'e9ducation, nos conventions de soci\'e9t
+\'e9, nos biens\'e9ances d\rquote usage ont introduite. S\rquote il en para\'eet un dans une compagnie\~; c\rquote est un grain de levain qui fermente qui restitue \'e0 chacun une portion de son individualit\'e9 naturelle. Il secoue, il agite\~
+; il fait approuver ou bl\'e2mer\~; il fait sortir la v\'e9rit\'e9\~; il fait conna\'eetre les gens de bien\~; il d\'e9masque les coquins\~; c\rquote est alors que l\rquote homme de bon sens \'e9coute, et d\'e9m\'ea
+le son monde. Je connaissais celui-ci de longue main. Il fr\'e9quentait dans une maison dont son talent lui avait ouvert la porte. Il y avait une fille unique. Il jurait au p\'e8re et \'e0 la m\'e8re qu\rquote il \'e9
+pouserait leur fille. Ceux-ci haussaient les \'e9paules, lui riaient au nez\~; lui disaient qu\rquote il \'e9tait fou, et je vis le moment que la chose \'e9tait faite. Il m\rquote empruntait quelques \'e9cus que je lui donnais. Il s\rquote \'e9
+tait introduit, je ne sais comment, dans quelques maisons honn\'eates, o\'f9 il avait son couvert, mais \'e0 la condition qu\rquote il ne parlerait pas, sans en avoir obtenu la permission. Il se taisait, et mangeait de rage. Il \'e9tait excellent \'e0
+ voir dans cette contrainte. S\rquote il lui prenait envie de manquer au trait\'e9, et qu\rquote il ouvrit la bouche\~; au premier mot, tous les convives s\rquote \'e9criaient, \'f4 Rameau\~! Alors la fureur \'e9
+tincelait dans ses yeux, et il se remettait \'e0 manger avec plus de rage. Vous \'e9tiez curieux de savoir le nom de l\rquote homme, et vous le savez. C\rquote est le neveu de ce musicien c\'e9l\'e8bre qui nous a d\'e9livr\'e9
+s du plain-chant de Lulli que nous psalmodions depuis plus de cent ans\~; qui a tant \'e9crit de visions inintelligibles et de v\'e9rit\'e9s apocalyptiques sur la th\'e9orie de la musique, o\'f9 ni lui ni personne n\rquote
+entendit jamais rien, et de qui nous avons un certain nombre d\rquote op\'e9ras o\'f9 il y a de l\rquote harmonie, des bouts de chants, des id\'e9es d\'e9cousues, du fracas, des vols, des triomphes, des lances, des gloires, des murmures, des victoires
+\'e0 perte d\rquote haleine\~; des airs de danse qui dureront \'e9ternellement, et qui, apr\'e8s avoir enterr\'e9 le Florentin sera enterr\'e9 par les virtuoses italiens, ce qu\rquote il pressentait et le rendait sombre, triste, hargneux\~; car personne n
+\rquote a autant d\rquote humeur, pas m\'eame une jolie femme qui se l\'e8ve avec un bouton sur le nez, qu\rquote un auteur menac\'e9 de survivre \'e0 sa r\'e9putation\~; t\'e9moins Marivaux et Cr\'e9billon le fils.
+\par
+\par Il m\rquote aborde\'85 Ah, ah, vous voil\'e0, monsieur le philosophe, et que faites-vous ici parmi ce tas de fain\'e9ants\~? Est-ce que vous perdez aussi votre temps \'e0 pousser le bois\~? C\rquote est ainsi qu\rquote on appelle par m\'e9pris jouer aux
+\'e9checs ou aux dames.
+\par
+\par MOI. \endash Non, mais quand je n\rquote ai rien de mieux \'e0 faire, je m\rquote amuse \'e0 regarder un instant, ceux qui le poussent bien.
+\par
+\par LUI. \endash En ce cas, vous vous amusez rarement\~; except\'e9 L\'e9gal et Philidor, le reste n\rquote y entend rien.
+\par
+\par MOI. \endash Et monsieur de Bissy donc\~?
+\par
+\par LUI. \endash Celui-l\'e0 est en joueur d\rquote \'e9checs, ce que mademoiselle Clairon est en acteur. Ils savent de ces jeux, l\rquote un et l\rquote autre, tout ce qu\rquote on en peut apprendre.
+\par
+\par MOI. \endash Vous \'eates difficile, et je vois que vous ne faites gr\'e2ce qu\rquote aux hommes sublimes.
+\par
+\par LUI. \endash Oui, aux \'e9checs, aux dames, en po\'e9sie, en \'e9loquence, en musique, et autres fadaises comme cela. A quoi bon la m\'e9diocrit\'e9 dans ces genres.
+\par
+\par MOI. \endash A peu de chose, j\rquote en conviens. Mais c\rquote est qu\rquote il faut qu\rquote il y ait un grand nombre d\rquote hommes qui s\rquote y appliquent, pour faire sortir l\rquote homme de g\'e9
+nie. Il est un dans la multitude. Mais laissons cela. Il y a une \'e9ternit\'e9 que je ne vous ai vu. Je ne pense gu\'e8re \'e0 vous, quand je ne vous vois pas. Mais vous me plaisez toujours \'e0 revoir. Qu\rquote avez-vous fait\~?
+\par
+\par LUI. \endash Ce que vous, moi et tous les autres font\~; du bien, du mal et rien. Et puis j\rquote ai eu faim, et j\rquote ai mang\'e9, quand l\rquote occasion s\rquote en est pr\'e9sent\'e9e\~; apr\'e8s avoir mang\'e9, j\rquote ai eu soif, et j\rquote
+ai bu quelquefois. Cependant la barbe me venait\~; et quand elle a \'e9t\'e9 venue, je l\rquote ai fait raser.
+\par
+\par MOI. \endash Vous avez mal fait. C\rquote est la seule chose qui vous manque, pour \'eatre un sage.
+\par
+\par LUI. \endash Oui-da. J\rquote ai le front grand et rid\'e9\~; l\rquote \'9cil ardent\~; le nez saillant\~; les joues larges\~; le sourcil noir et fourni\~; la bouche bien fendue\~; la l\'e8vre rebord\'e9e\~; et la face carr\'e9e. Si ce vaste menton \'e9
+tait couvert d\rquote une longue barbe\~; savez-vous que cela figurerait tr\'e8s bien en bronze ou en marbre.
+\par
+\par MOI. \endash A c\'f4t\'e9 d\rquote un C\'e9sar, d\rquote un Marc-Aur\'e8le, d\rquote un Socrate.
+\par
+\par LUI. \endash Non, je serais mieux entre Diog\'e8ne et Phryn\'e9. Je suis effront\'e9 comme l\rquote un, et je fr\'e9quente volontiers chez les autres.
+\par
+\par MOI. \endash Vous portez-vous toujours bien\~?
+\par
+\par LUI. \endash Oui, ordinairement\~; mais pas merveilleusement aujourd\rquote hui.
+\par
+\par MOI. \endash Comment\~? Vous voil\'e0 avec un ventre de Sil\'e8ne\~; et un visage\'85
+\par
+\par LUI. \endash Un visage qu\rquote on prendrait pour son antagoniste. C\rquote est que l\rquote humeur qui fait s\'e9cher mon cher oncle engraisse apparemment son cher neveu.
+\par
+\par MOI. \endash A propos de cet oncle, le voyez-vous quelquefois\~?
+\par
+\par LUI. \endash Oui, passer dans la rue.
+\par
+\par MOI. \endash Est-ce qu\rquote il ne vous fait aucun bien\~?
+\par
+\par LUI. \endash S\rquote il en fait \'e0 quelqu\rquote un, c\rquote est sans s\rquote en douter. C\rquote est un philosophe dans son esp\'e8ce. Il ne pense qu\rquote \'e0 lui\~; le reste de l\rquote univers lui est comme d\rquote un clou \'e0
+ soufflet. Sa fille et sa femme n\rquote ont qu\rquote \'e0 mourir, quand elles voudront\~; pourvu que les cloches de la paroisse, qu\rquote on sonnera pour elles, continuent de r\'e9sonner la douzi\'e8me et la dix-septi\'e8
+me tout sera bien. Cela est heureux pour lui. Et c\rquote est ce que je prise particuli\'e8rement dans les gens de g\'e9nie. Ils ne sont bons qu\rquote \'e0 une chose. Pass\'e9 cela, rien. Ils ne savent ce que c\rquote est d\rquote \'eatre citoyens, p\'e8
+res, m\'e8res, fr\'e8res, parents, amis. Entre nous, il faut leur ressembler de tout point\~; mais ne pas d\'e9sirer que la graine en soit commune. Il faut des hommes\~; mais pour des hommes de g\'e9nie\~; point. Non, ma foi, il n\rquote
+en faut point. Ce sont eux qui changent la face du globe\~; et dans les plus petites choses, la sottise est si commune et si puissante qu\rquote on ne la r\'e9forme pas sans charivari. Il s\rquote \'e9tablit partie de ce qu\rquote ils ont imagin\'e9
+. Partie reste comme il \'e9tait\~; de l\'e0 deux \'e9vangiles\~; un habit d\rquote Arlequin. La sagesse du moine de Rabelais, est la vraie sagesse, pour son repos et pour celui des autres\~: faire son devoir, tellement quelle ment\~
+; toujours dire du bien de Monsieur le prieur\~; et laisser aller le monde \'e0 sa fantaisie. Il va bien, puisque la multitude en est contente. Si je savais l\rquote histoire, je vous montrerais que le mal est toujours venu ici-bas, par quelque homme de g
+\'e9nie. Mais je ne sais pas l\rquote histoire, parce que je ne sais rien. Le diable m\rquote emporte, si j\rquote ai jamais rien appris\~; et si pour n\rquote avoir rien appris, je m\rquote en trouve plus mal. J\rquote \'e9tais un jour \'e0 la table d
+\rquote un ministre du roi de France qui a de l\rquote esprit comme quatre\~; eh bien, il nous d\'e9montra clair comme un et un font deux, que rien n\rquote \'e9tait plus utile aux peuples que le mensonge\~; rien de plus nuisible que la v\'e9rit\'e9
+. Je ne me rappelle pas bien ses preuves\~; mais il s\rquote ensuivait \'e9videmment que les gens de g\'e9nie sont d\'e9testables, et que si un enfant apportait en naissant, sur son front, la caract\'e9ristique de ce dangereux pr\'e9sent de la
+ nature, il faudrait ou l\rquote \'e9touffer, ou le jeter au cagnard.
+\par
+\par MOI. \endash Cependant ces personnages-l\'e0, si ennemis du g\'e9nie, pr\'e9tendent tous en avoir.
+\par
+\par LUI. \endash Je crois bien qu\rquote ils le pensent au-dedans d\rquote eux-m\'eames\~; mais je ne crois pas qu\rquote ils osassent l\rquote avouer.
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est par modestie. Vous con\'e7\'fbtes donc l\'e0, une terrible haine contre le g\'e9nie.
+\par
+\par LUI. \endash A n\rquote en jamais revenir.
+\par
+\par MOI. \endash Mais j\rquote ai vu un temps que vous vous d\'e9sesp\'e9riez de n\rquote \'eatre qu\rquote un homme commun. Vous ne serez jamais heureux, si le pour et le contre vous afflige \'e9galement. Il faudrait prendre son parti, et y demeurer attach
+\'e9. Tout en convenant avec vous que les hommes de g\'e9nie sont commun\'e9ment singuliers, ou comme dit le proverbe, qu\rquote il n\rquote y a point de grands esprits sans un grain de folie, on n\rquote en reviendra pas. On m\'e9prisera les si\'e8
+cles qui n\rquote en auront pas produit. Ils feront l\rquote honneur des peuples chez lesquels ils auront exist\'e9\~; t\'f4t ou tard, on leur \'e9l\'e8ve des statues, et on les regarde comme les bienfaiteurs du genre humain. N\rquote en d\'e9
+plaise au ministre sublime que vous m\rquote avez cit\'e9, je crois que si le mensonge peut servir un moment, il est n\'e9cessairement nuisible \'e0 la longue\~; et qu\rquote au contraire, la v\'e9rit\'e9 sert n\'e9cessairement \'e0 la longue\~; bien qu
+\rquote il puisse arriver qu\rquote elle nuise dans le moment. D\rquote o\'f9 je serais tent\'e9 de conclure que l\rquote homme de g\'e9nie qui d\'e9crie une erreur g\'e9n\'e9rale, ou qui accr\'e9dite une grande v\'e9rit\'e9, est toujours un \'ea
+tre digne de notre v\'e9n\'e9ration. Il peut arriver que cet \'eatre soit la victime du pr\'e9jug\'e9 et des lois\~; mais il y a deux sortes de lois, les unes d\rquote une \'e9quit\'e9, d\rquote une g\'e9n\'e9ralit\'e9 absolues\~; d\rquote
+autres bizarres qui ne doivent leur sanction qu\rquote \'e0 l\rquote aveuglement ou la n\'e9cessit\'e9 des circonstances. Celles-ci ne couvrent le coupable qui les enfreint que d\rquote une ignominie passag\'e8re\~; ignominie q
+ue le temps reverse sur les juges et sur les nations, pour y rester \'e0 jamais. De Socrate, ou du magistrat qui lui fit boire la cigu\'eb, quel est aujourd\rquote hui le d\'e9shonor\'e9\~?
+\par
+\par LUI. \endash Le voil\'e0 bien avanc\'e9\~! en a-t-il \'e9t\'e9 moins condamn\'e9\~? en a-t-il moins \'e9t\'e9 mis \'e0 mort\~? en a-t-il moins \'e9t\'e9 un citoyen turbulent\~? par le m\'e9pris d\rquote une mauvaise loi, en a-t-il moins encourag\'e9
+ les fous au m\'e9pris des bonnes\~? en a-t-il moins \'e9t\'e9 un particulier audacieux et bizarre\~? Vous n\rquote \'e9tiez pas \'e9loign\'e9 tout \'e0 l\rquote heure d\rquote un aveu peu favorable aux hommes de g\'e9nie.
+\par
+\par MOI. \endash \'c9coutez-moi, cher homme. Une soci\'e9t\'e9 ne devrait point avoir de mauvaises lois\~; et si elle n\rquote en avait que de bonnes, elle ne serait jamais dans le cas de pers\'e9cuter un homme de g\'e9nie. Je ne vous ai pas dit que le g\'e9
+nie f\'fbt indivisiblement attach\'e9 \'e0 la m\'e9chancet\'e9, ni la m\'e9chancet\'e9 au g\'e9nie. Un sot sera plus souvent un m\'e9chant qu\rquote un homme d\rquote esprit. Quand un homme de g\'e9nie serait commun\'e9ment d\rquote
+un commerce dur, difficile, \'e9pineux, insupportable, quand m\'eame ce serait un m\'e9chant, qu\rquote en concluriez-vous\~?
+\par LUI. \endash Qu\rquote il est bon \'e0 noyer.
+\par
+\par MOI. \endash Doucement\~; cher homme. \'c7a, dites-moi\~; je ne prendrai pas votre oncle pour exemple\~; c\rquote est un homme dur\~; c\rquote est un brutal\~; il est sans humanit\'e9\~; il est avare. Il est mauvais p\'e8re, mauvais \'e9poux\~
+; mauvais oncle\~; mais il n\rquote est pas assez d\'e9cid\'e9 que ce soit un homme de g\'e9nie\~; qu\rquote il ait pouss\'e9 son art fort loin, et qu\rquote il soit question de ses ouvrages dans dix ans. Mais Racine\~? Celui-l\'e0 certes avait du g\'e9
+nie, et ne passait pas pour un trop bon homme. Mais de Voltaire\~?
+\par
+\par LUI. \endash Ne me pressez pas\~; car je suis cons\'e9quent.
+\par
+\par MOI. \endash Lequel des deux pr\'e9f\'e9reriez-vous\~? Ou qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 un bon homme, identifi\'e9 avec son comptoir comme Briasson ou avec son aune, comme Barbier, faisant r\'e9guli\'e8rement tous les ans un enfant l\'e9gitime \'e0
+ sa femme, bon mari\~; bon p\'e8re, bon oncle, bon voisin, honn\'eate commer\'e7ant, mais rien de plus\~; ou qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 fourbe, tra\'eetre, ambitieux, envieux, m\'e9chant\~; mais auteur d\rquote Andromaque, de Britannicus, d\rquote
+Iphig\'e9nie, de Ph\'e8dre, d\rquote Athalie.
+\par
+\par LUI. \endash Pour lui, ma foi, peut-\'eatre que de ces deux hommes, il e\'fbt mieux valu qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 le premier.
+\par
+\par MOI. \endash Cela est m\'eame infiniment plus vrai que vous ne le sentez.
+\par
+\par LUI. \endash Oh\~! vous voil\'e0, vous autres\~! Si nous disons quelque chose de bien, c\rquote est comme des fous, ou des inspir\'e9s\~; par hasard. Il n\rquote y a que vous autres qui vous entendiez. Oui, monsieur le philosophe. Je m\rquote entends\~
+; et je m\rquote entends ainsi que vous vous entendez.
+\par
+\par MOI. \endash Voyons\~; eh bien, pourquoi pour lui\~?
+\par
+\par LUI. \endash C\rquote est que toutes ces belles choses-l\'e0 qu\rquote il a faites ne lui ont pas rendu vingt mille francs\~; et que s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 un bon marchand en soie de la rue Saint-Denis ou Saint-Honor\'e9, un bon \'e9
+picier en gros, un apothicaire bien achaland\'e9, il e\'fbt amass\'e9 une fortune immense, et qu\rquote en l\rquote amassant, il n\rquote y aurait eu sorte de plaisirs dont il n\rquote e\'fbt joui\~; qu\rquote il aurait donn\'e9
+ de temps en temps la pistole \'e0 un pauvre diable de bouffon comme moi qui l\rquote aurait fait rire, qui lui aurait procur\'e9 dans l\rquote occasion une jeune fille qui l\rquote aurait d\'e9sennuy\'e9 de l\rquote \'e9
+ternelle cohabitation avec sa femme\~; que nous aurions fait d\rquote excellents repas chez lui, jou\'e9 gros jeu\~; bu d\rquote excellents vins, d\rquote excellentes liqueurs, d\rquote excellents caf\'e9s, fait des parties de campagne\~
+; et vous voyez que je m\rquote entendais. Vous riez. Mais laissez-moi dire. Il e\'fbt \'e9t\'e9 mieux pour ses entours.
+\par
+\par MOI. \endash Sans contredit\~; pourvu qu\rquote il n\rquote e\'fbt pas employ\'e9 d\rquote une fa\'e7on d\'e9shonn\'eate l\rquote opulence qu\rquote il aurait acquise par un commerce l\'e9gitime\~; qu\rquote il e\'fbt \'e9loign\'e9
+ de sa maison tous ces joueurs\~; tous ces parasites\~; tous ces fades complaisants\~; tous ces fain\'e9ants, tous ces pervers inutiles\~; et qu\rquote il e\'fbt fait assommer \'e0 coups de b\'e2tons, par ses gar\'e7ons de boutique, l\rquote
+homme officieux qui soulage, par la vari\'e9t\'e9, les maris, du d\'e9go\'fbt d\rquote une cohabitation habituelle avec leurs femmes.
+\par
+\par LUI. \endash Assommer\~! monsieur, assommer\~! on n\rquote assomme personne dans une ville bien polic\'e9e. C\rquote est un \'e9tat honn\'eate. Beaucoup de gens, m\'eame titr\'e9s, s\rquote en m\'ealent. Et \'e0 quoi diable, voulez-vous donc qu\rquote
+on emploie son argent, si ce n\rquote est \'e0 avoir bonne table, bonne compagnie, bons vins, belles femmes, plaisirs de toutes les couleurs, amusements de toutes les esp\'e8ces. J\rquote aimerais autant \'eatre gueux que de poss\'e9
+der une grande fortune, sans aucune de ces jouissances. Mais revenons \'e0 Racine. Cet homme n\rquote a \'e9t\'e9 bon que pour des inconnus, et que pour le temps o\'f9 il n\rquote \'e9tait plus.
+\par
+\par MOI. \endash D\rquote accord. Mais pesez le mal et le bien. Dans mille ans d\rquote ici, il fera verser des larmes\~; il sera l\rquote admiration des hommes. Dans toutes les contr\'e9es de la terre il inspirera l\rquote humanit\'e9, la commis\'e9
+ration, la tendresse\~; on demandera qui il \'e9tait, de quel pays, et on l\rquote enviera \'e0 la France. Il a fait souffrir quelques \'eatres qui ne sont plus\~; auxquels nous ne prenons presque aucun int\'e9r\'eat\~; nous n\rquote avons rien \'e0
+ redouter ni de ses vices ni de ses d\'e9fauts. Il e\'fbt \'e9t\'e9 mieux sans doute qu\rquote il e\'fbt re\'e7u de la nature les vertus d\rquote un homme de bien, avec les talents d\rquote un grand homme. C\rquote est un arbre qui a fait s\'e9
+cher quelques arbres plant\'e9s dans son voisinage\~; qui a \'e9touff\'e9 les plantes qui croissaient \'e0 ses pieds\~; mais il a port\'e9 sa cime jusque dans la nue\~; ses branches se sont \'e9tendues au loin\~; il a pr\'eat\'e9 son ombre \'e0
+ ceux qui venaient, qui viennent et qui viendront se reposer autour de son tronc majestueux\~; il a produit des fruits d\rquote un go\'fbt exquis et qui se renouvellent sans cesse. Il serait \'e0 souhaiter que de Voltaire e\'fb
+t encore la douceur de Duclos, l\rquote ing\'e9nuit\'e9 de l\rquote abb\'e9 Trublet, la droiture de l\rquote abb\'e9 d\rquote Olivet\~; mais puisque cela ne se peut\~; regardons la chose du c\'f4t\'e9 vraiment int\'e9ressant\~
+; oublions pour un moment le point que nous occupons dans l\rquote espace et dans la dur\'e9e\~; et \'e9tendons notre vue sur les si\'e8cles \'e0 venir, les r\'e9gions les plus \'e9loign\'e9es, et les peuples \'e0 na\'eetre. Songeons au bien de notre esp
+\'e8ce. Si nous ne sommes pas assez g\'e9n\'e9reux\~; pardonnons au moins \'e0 la nature d\rquote avoir \'e9t\'e9 plus sage que nous. Si vous jetez de l\rquote eau froide sur la t\'eate de Greuze, vous \'e9teindrez peut-\'eatre son talent avec sa vanit
+\'e9. Si vous rendez de Voltaire moins sensible \'e0 la critique, il ne saura plus descendre dans l\rquote \'e2me de M\'e9rope. Il ne vous touchera plus.
+\par
+\par LUI. \endash Mais si la nature \'e9tait aussi puissante que sage\~; pourquoi ne les a-t-elle pas faits aussi bons qu\rquote elle les a faits grands\~?
+\par
+\par MOI. \endash Mais ne voyez-vous pas qu\rquote avec un pareil raisonnement vous renversez l\rquote ordre g\'e9n\'e9ral, et que si tout ici-bas \'e9tait excellent, il n\rquote y aurait rien d\rquote excellent.
+\par
+\par LUI. \endash Vous avez raison. Le point important est que vous et moi nous soyons, et que nous soyons vous et moi. Que tout aille d\rquote ailleurs comme il pourra. Le meilleur ordre des choses, \'e0 mon avis, est celui o\'f9 je devais \'eatre\~
+; et foin du plus parfait des mondes, si je n\rquote en suis pas. l\rquote aime mieux \'eatre, et m\'eame \'eatre impertinent raisonneur que de n\rquote \'eatre pas.
+\par
+\par MOI. \endash Il n\rquote y a personne qui ne pense comme vous, et qui ne fasse le proc\'e8s \'e0 l\rquote ordre qui est\~; sans s\rquote apercevoir qu\rquote il renonce \'e0 sa propre existence.
+\par
+\par LUI. \endash Il est vrai.
+\par
+\par MOI. \endash Acceptons donc les choses comme elles sont. Voyons ce qu\rquote elles nous co\'fbtent et ce qu\rquote elles nous rendent\~; et laissons l\'e0 le tout que nous ne connaissons pas assez pour le louer ou le bl\'e2mer\~; et qui n\rquote
+est peut-\'eatre ni bien ni mal\~; s\rquote il est n\'e9cessaire, comme beaucoup d\rquote honn\'eates gens l\rquote imaginent.
+\par
+\par LUI. \endash Je n\rquote entends pas grand-chose \'e0 tout ce que vous me d\'e9bitez l\'e0. C\rquote est apparemment de la philosophie\~; je vous pr\'e9viens que je ne m\rquote en m\'eale pas. Tout ce que je sais, c\rquote est que je voudrais bien \'ea
+tre un autre, au hasard d\rquote \'eatre un homme de g\'e9nie, un grand homme. Oui, il faut que j\rquote en convienne, il y a l\'e0 quelque chose qui me le dit. Je n\rquote en ai jamais entendu louer un seul que son \'e9loge ne m\rquote ait fait secr\'e8
+tement enrager. le suis envieux. Lorsque j\rquote apprends de leur vie priv\'e9e quelque trait qui les d\'e9grade, je l\rquote \'e9coute avec plaisir. Cela nous rapproche\~: j\rquote en supporte plus ais\'e9ment ma m\'e9diocrit\'e9. Je me dis\~
+: certes tu n\rquote aurais jamais fait Mahomet\~; mais ni l\rquote \'e9loge du Maupeou. J\rquote ai donc \'e9t\'e9\~; je suis donc f\'e2ch\'e9 d\rquote \'eatre m\'e9diocre. Oui, oui, je suis m\'e9diocre et f\'e2ch\'e9. Je n\rquote
+ai jamais entendu jouer l\rquote ouverture des Indes galantes\~; jamais entendu chanter, Profonds Ab\'eemes du T\'e9nare, Nuit, \'e9ternelle Nuit, sans me dire avec douleur\~; voil\'e0 ce que tu ne feras jamais. J\rquote \'e9
+tais donc jaloux de mon oncle, et s\rquote il y avait eu \'e0 sa mort, quelques belles pi\'e8ces de clavecin, dans son portefeuille, je n\rquote aurais pas balanc\'e9 \'e0 rester moi, et \'e0 \'eatre lui.
+\par
+\par MOI. \endash S\rquote il n\rquote y a que cela qui vous chagrine, cela n\rquote en vaut pas trop la peine.
+\par
+\par LUI. \endash Ce n\rquote est rien. Ce sont des moments qui passent.
+\par
+\par Puis il se remettait \'e0 chanter l\rquote ouverture des Indes galantes, et l\rquote air Profonds Ab\'eemes\~; et il ajoutait\~:
+\par
+\par Le quelque chose qui est l\'e0 et qui me parle, me dit\~: Rameau, tu voudrais bien avoir fait ces deux morceaux-l\'e0\~; si tu avais fait ces deux morceaux-l\'e0, tu en ferais bien deux autres\~; et quan
+d tu en aurais fait un certain nombre, on te jouerait, on te chanterait partout\~; quand tu marcherais, tu aurais la t\'eate droite\~; la conscience te rendrait t\'e9moignage \'e0 toi-m\'eame de ton propre m\'e9rite\~; les autres, te d\'e9
+signeraient du doigt. On dirait, c\rquote est lui qui a fait les jolies gavottes et il chantait les gavottes\~; puis avec l\rquote air d\rquote un homme touch\'e9, qui nage dans la joie, et qui en a les yeux humides, il ajoutait, en se frottant les mains
+\~; tu aurais une bonne maison, et il en mesurait l\rquote \'e9tendue avec ses bras, un bon lit, et il s\rquote y \'e9tendait nonchalamment, de bons vins, qu\rquote il go\'fbtait en faisant claquer sa langue contre son palais, un bon \'e9
+quipage et il levait le pied pour y monter, de jolies femmes \'e0 qui il prenait d\'e9j\'e0 la gorge et qu\rquote il regardait voluptueusement, cent faquins me viendraient encenser tous les jours\~; et il croyait les voir autour de lui\~
+; il voyait Palissot, Poincinet, les Fr\'e9rons p\'e8re et fils, La Porte\~; il les entendait, il se rengorgeait, les approuvait, leur souriait, les d\'e9daignait, les m\'e9prisait, les chassait, les rappelait\~; puis il continuait\~: et c\rquote
+est ainsi que l\rquote on te dirait le matin que tu es un grand homme\~; tu lirais dans l\rquote histoire des Trois Si\'e8cles que tu es un grand homme\~; tu serais convaincu le soir que tu es un grand homme\~; et le grand homme, Rameau le neveu s\rquote
+endormirait au doux murmure de l\rquote \'e9loge qui retentirait dans son oreille\~; m\'eame en dormant, il aurait l\rquote air satisfait\~; sa poitrine se dilaterait, s\rquote \'e9l\'e8verait, s\rquote abaisserait avec aisance\~; il ronflerait, comme un
+grand homme\~; et en parlant ainsi\~; il se laissait aller mollement sur une banquette\~; il fermait les yeux, et il imitait le sommeil heureux qu\rquote il imaginait. Apr\'e8s avoir go\'fbt\'e9 quelques instants la douceur de ce repos, il se r\'e9
+veillait, \'e9tendait ses bras, b\'e2illait, se frottait les yeux, et cherchait encore autour de lui ses adulateurs insipides.
+\par
+\par MOI. \endash Vous croyez donc que l\rquote homme heureux a son sommeil\~?
+\par
+\par LUI. \endash Si je le crois\~! Moi, pauvre h\'e8re, lorsque le soir j\rquote ai regagn\'e9 mon grenier et que je me suis fourr\'e9 dans mon grabat, je suis ratatin\'e9 sous ma couverture\~; j\rquote ai la poitrine \'e9troite et la respiration g\'ean\'e9e
+\~; c\rquote est une esp\'e8ce de plainte faible qu\rquote on entend \'e0 peine\~; au lieu qu\rquote un financier fait retentir son appartement, et \'e9tonne toute sa rue. Mais ce qui m\rquote afflige aujourd\rquote hui, ce n\rquote
+est pas de ronfler et de dormir mesquinement, comme un mis\'e9rable.
+\par
+\par MOI. \endash Cela est pourtant triste.
+\par
+\par LUI. \endash Ce qui m\rquote est arriv\'e9 l\rquote est bien davantage.
+\par
+\par MOI. \endash Qu\rquote est-ce donc\~?
+\par
+\par LUI. \endash Vous avez toujours pris quelque int\'e9r\'eat \'e0 moi, parce que je suis un bon diable que vous m\'e9prisez dans le fond, mais qui vous amuse.
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est la v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par LUI. \endash Et je vais vous le dire.
+\par
+\par Avant que de commencer, il pousse un profond soupir et porte ses deux mains \'e0 son front. Ensuite, il reprend un air tranquille, et me dit\~:
+\par
+\par Vous savez que je suis un ignorant, un sot, un fou, un impertinent, un paresseux, ce que nos Bourguignons appellent un fieff\'e9 truand, un escroc, un gourmand\'85
+\par
+\par MOI. \endash Quel pan\'e9gyrique\~!
+\par
+\par LUI. \endash Il est vrai de tout point. Il n\rquote y en a pas un mot \'e0 rabattre. Point de contestation l\'e0-dessus, s\rquote il vous pla\'eet. Personne ne me conna\'eet mieux que moi\~; et je ne dis pas tout.
+\par
+\par MOI. \endash Je ne veux point vous f\'e2cher\~; et je conviendrai de tout.
+\par
+\par LUI. \endash Eh bien, je vivais avec des gens qui m\rquote avaient pris en gr\'e9, pr\'e9cis\'e9ment parce que j\rquote \'e9tais dou\'e9, \'e0 un rare degr\'e9, de toutes ces qualit\'e9s.
+\par
+\par MOI. \endash Cela est singulier. Jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent j\rquote avais cru ou qu\rquote on se les cachait \'e0 soi-m\'eame, ou qu\rquote on se les pardonnait, et qu\rquote on les m\'e9prisait dans les autres.
+\par
+\par LUI. \endash Se les cacher, est-ce qu\rquote on le peut\~? Soyez s\'fbr que, quand Palissot est seul et qu\rquote il revient sur lui-m\'eame, il se dit bien d\rquote autres choses. Soyez s\'fbr qu\rquote en t\'eate \'e0 t\'eate avec son coll\'e8
+gue, ils s\rquote avouent franchement qu\rquote ils ne sont que deux insignes maroufles. Les m\'e9priser dans les autres\~! mes gens \'e9taient plus \'e9quitables, et leur caract\'e8re me r\'e9ussissait merveilleusement aupr\'e8s d\rquote eux. J\rquote
+\'e9tais comme un coq en p\'e2te. On me f\'eatait. On ne me perdait pas un moment, sans me regretter. J\rquote \'e9tais leur petit Rameau, leur joli Rameau, leur Rameau le fou l\rquote impertinent, l\rquote
+ignorant, le paresseux, le gourmand, le bouffon, la grosse b\'eate. Il n\rquote y avait pas une de ces \'e9pith\'e8tes famili\'e8res qui ne me val\'fbt un sourire, une caresse, un petit coup sur l\rquote \'e9paule, un soufflet, un coup de pied, \'e0
+ table un bon morceau qu\rquote on me jetait sur mon assiette, hors de table une libert\'e9 que je prenais sans cons\'e9quence, car moi, je suis sans cons\'e9quence. On fait de moi, avec moi, devant moi, tout ce qu\rquote on veut, sans que je m\rquote
+en formalise\~; et les petits pr\'e9sents qui me pleuvaient\~? Le grand chien que je suis\~; j\rquote ai tout perdu\~! J\rquote ai tout perdu pour avoir eu le sens commun, une fois, une seule fois en ma vie\~; ah, si cela m\rquote arrive jamais\~!
+\par
+\par MOI. \endash De quoi s\rquote agissait-il donc\~?
+\par
+\par LUI. \endash C\rquote est une sottise incomparable, incompr\'e9hensible, irr\'e9missible.
+\par
+\par MOI. \endash Quelle sottise encore\~?
+\par
+\par LUI. \endash Rameau, Rameau, vous avait-on pris pour cela\~! La sottise d\rquote avoir eu un peu de go\'fbt, un peu d\rquote esprit, un peu de raison. Rameau, mon ami, cela vous apprendra \'e0
+ rester ce que Dieu vous fit et ce que vos protecteurs vous voulaient. Aussi l\rquote on vous a pris par les \'e9paules, on vous a conduit \'e0 la porte\~; on vous a dit, \'ab\~faquin, tirez\~; ne reparaissez plus. Cela veut avoir du sens, de la
+raison, je crois\~! Tirez. Nous avons de ces qualit\'e9s-\'e0, de reste\~\'bb. Vous vous en \'eates all\'e9 en vous mordant les doigts\~; c\rquote est votre langue maudite qu\rquote il fallait mordre auparavant. Pour ne vous en \'eatre pas avis\'e9
+, vous voil\'e0 sur le pav\'e9, sans le sol, et ne sachant o\'f9 donner de la t\'eate. Vous \'e9tiez nourri \'e0 bouche que veux-tu, et vous retournerez au regrat\~; bien log\'e9, et vous serez trop heureux si l\rquote on vous rend votre grenier\~
+; bien couch\'e9, et la paille vous attend entre le cocher de Monsieur de Soubise et l\rquote ami Robb\'e9. Au lieu d\rquote un sommeil doux et tranquille, comme vous l\rquote aviez, vous entendrez d\rquote une oreille le hennissement et le pi\'e9
+tinement des chevaux, de l\rquote autre, le bruit mille fois plus insupportable des vers secs, durs et barbares. Malheureux, malavis\'e9, poss\'e9d\'e9 d\rquote un million de diables\~!
+\par
+\par MOI. \endash Mais n\rquote y aurait-il pas moyen de se rapatrier\~? La faute que vous avez commise est-elle si impardonnable\~? A votre place, j\rquote irais retrouver mes gens. Vous leur \'eates plus n\'e9cessaire que vous ne croyez.
+\par
+\par LUI. \endash Oh, je suis s\'fbr qu\rquote \'e0 pr\'e9sent qu\rquote ils ne m\rquote ont pas, pour les faire rire, ils s\rquote ennuient comme des chiens.
+\par
+\par MOI. \endash J\rquote irais donc les retrouver. Je ne leur laisserais pas le temps de se passer de moi\~; de se tourner vers quelque amusement honn\'eate\~: car qui sait ce qui peut arriver\~?
+\par
+\par LUI. \endash Ce n\rquote est pas l\'e0 ce que je crains. Cela n\rquote arrivera pas.
+\par
+\par MOI. \endash Quelque sublime que vous soyez, un autre peut vous remplacer.
+\par
+\par LUI. \endash Difficilement.
+\par
+\par MOI. \endash D\rquote accord. Cependant j\rquote irais avec ce visage d\'e9fait, ces yeux \'e9gar\'e9s, ce col d\'e9braill\'e9, ces cheveux \'e9bouriff\'e9s, dans l\rquote \'e9tat vraiment tragique o\'f9 vous voil\'e0
+. Je me jetterais aux pieds de la divinit\'e9. Je me collerais la face contre terre\~; et sans me relever, je lui dirais d\rquote une voix basse et sanglotante\~: \'ab\~Pardon, madame\~! pardon\~! je suis un indigne, un inf\'e2
+me. Ce fut un malheureux instant\~; car vous savez que je ne suis pas sujet \'e0 avoir du sens commun, et je vous promets de n\rquote en avoir de ma vie.\~\'bb
+\par
+\par Ce qu\rquote il y a de plaisant, c\rquote est que, tandis que je lui tenais ce discours, il en ex\'e9cutait la pantomime. Il s\rquote \'e9tait prostern\'e9\~; il avait coll\'e9 son visage contre terre\~; il paraissait tenir entre ses deux mains le bout d
+\rquote une pantoufle\~; il pleurait\~; il sanglotait\~; il disait, \'ab\~oui, ma petite reine\~; oui, je le promets\~; je n\rquote en aurai de ma vie, de ma vie\~\'bb. Puis se relevant brusquement, il ajouta d\rquote un ton s\'e9rieux et r\'e9fl\'e9chi\~
+:
+\par
+\par LUI. \endash Oui\~: vous avez raison. Je crois que c\rquote est le mieux. Elle est bonne. Monsieur Viellard dit qu\rquote elle est si bonne. Moi, je sais un peu qu\rquote elle l\rquote est. Mais cependant aller s\rquote humilier devant une guenon\~
+! Crier mis\'e9ricorde aux pieds d\rquote une mis\'e9rable petite histrionne que les sifflets du parterre ne cessent de poursuivre\~! Moi, Rameau\~! fils de Monsieur Rameau, apothicaire de Dijon, qui est un homme de bien et qui n\rquote a jamais fl\'e9
+chi le genou devant qui que ce soit\~! Moi, Rameau, le neveu de celui qu\rquote on appelle le grand Rameau, qu\rquote on voit se promener droit et les bras en l\rquote air, au Palais-Royal, depuis que monsieur Carmontelle l\rquote a dessin\'e9 courb\'e9
+, et les mains sous les basques de son habit\~! Moi qui ai compos\'e9 des pi\'e8ces de clavecins que personne ne joue, mais qui seront peut-\'eatre les seules qui passeront \'e0 la post\'e9rit\'e9 qui les jouera\~; moi\~! moi enfin\~! J\rquote irais\~!
+\'85 Tenez, Monsieur, cela ne se peut. Et mettant sa main droite sur sa poitrine, il ajoutait\~: le me sens l\'e0 quelque chose qui s\rquote \'e9l\'e8ve et qui me dit, \'ab\~Rameau, tu n\rquote en feras rien\~\'bb. Il faut qu\rquote
+il y ait une certaine dignit\'e9 attach\'e9e \'e0 la nature de l\rquote homme, que rien ne peut \'e9touffer. Cela se r\'e9veille \'e0 propos de bottes. Oui, \'e0 propos de bottes\~; car il y a d\rquote autres jours o\'f9 il ne m\rquote en co\'fb
+terait rien pour \'eatre vil tant qu\rquote on voudrait\~; ces jours-l\'e0, pour un liard, je baiserais le cul \'e0 la petite Hus.
+\par
+\par MOI. \endash H\'e9, mais, l\rquote ami\~; elle est blanche, jolie, jeune, douce, potel\'e9e\~; et c\rquote est un acte d\rquote humilit\'e9 auquel un plus d\'e9licat que vous pourrait quelquefois s\rquote abaisser.
+\par
+\par LUI. \endash Entendons-nous\~; c\rquote est qu\rquote il y a baiser le cul au simple, et baiser le cul au figur\'e9. Demandez au gros Bergier qui baise le cul de madame de La Marck au simple et au figur\'e9\~; et ma foi, le simple et le figur\'e9 me d
+\'e9plairaient \'e9galement l\'e0.
+\par
+\par MOI. \endash Si l\rquote exp\'e9dient que je vous sugg\'e8re ne vous convient pas\~; ayez donc le courage d\rquote \'eatre gueux.
+\par
+\par LUI. \endash Il est dur d\rquote \'eatre gueux, tandis qu\rquote il y a tant de sots opulents aux d\'e9pens desquels on peut vivre. Et puis le m\'e9pris de soi\~; il est insupportable.
+\par
+\par MOI. \endash Est-ce que vous connaissez ce sentiment-l\'e0\~?
+\par
+\par LUI. \endash Si je le connais\~; combien de fois, je me suis dit\~: \'ab\~Comment, Rameau, il y a dix mille bonnes tables \'e0 Paris, \'e0 quinze ou vingt couverts chacune\~; et de ces couverts-l\'e0, il n\rquote y en a pas un pour toi\~
+! Il y a des bourses pleines d\rquote or qui se versent de droite et de gauche, et il n\rquote en tombe pas une pi\'e8ce sur toi\~! Mille petits beaux esprits, sans talent, sans m\'e9rite\~; mille petites cr\'e9atures, sans charmes\~
+; mille plats intrigants, sont bien v\'eatus, et tu irais tout nu\~? Et tu serais imb\'e9cile \'e0 ce point\~? est-ce que tu ne saurais pas mentir, jurer, parjurer, promettre, tenir ou manquer comme un autre\~? est-ce que tu ne saurais pas te mettre \'e0
+ quatre pattes, comme un autre\~? est-ce que tu ne saurais pas favoriser l\rquote intrigue de Madame, et porter le billet doux de Monsieur, comme un autre\~? est-ce que tu ne saurais pas encourager ce jeune homme \'e0 parler \'e0 Ma
+demoiselle, et persuader \'e0 Mademoiselle de l\rquote \'e9couter, comme un autre\~? est-ce que tu ne saurais pas faire entendre \'e0 la fille d\rquote un de nos bourgeois, qu\rquote elle est mal mise\~; que de belles boucles d\rquote
+oreilles, un peu de rouge, des dentelles, une robe \'e0 la polonaise, lui si\'e9raient \'e0 ravir\~? que ces petits pieds-l\'e0 ne sont pas faits pour marcher dans la rue\~? qu\rquote il y a un beau monsieur, jeune et riche, qui a un habit galonn\'e9 d
+\rquote or, un superbe \'e9quipage, six grands laquais, qui l\rquote a vue en passant, qui la trouve charmante\~; et que depuis ce jour-l\'e0 il en a perdu le boire et le manger\~; qu\rquote il n\rquote en dort plus, et qu\rquote il en mourra\~?\~\'bb
+ Mais mon papa. \endash Bon, bon\~; votre papa\~! il s\rquote en f\'e2chera d\rquote abord un peu. \endash Et maman qui me recommande tant d\rquote \'eatre honn\'eate fille\~? qui me dit qu\rquote il n\rquote y a rien dans ce monde que l\rquote honneur
+\~? \endash Vieux propos qui ne signifient rien. \endash Et mon confesseur\~? \endash Vous ne le verrez plus\~; ou si vous persistez dans la fantaisie d\rquote aller lui faire l\rquote histoire de vos amusements\~; il vous en co\'fbtera quelques livr
+es de sucre et de caf\'e9. \endash C\rquote est un homme s\'e9v\'e8re qui m\rquote a d\'e9j\'e0 refus\'e9 l\rquote absolution, pour la chanson, viens dans ma cellule. \endash C\rquote est que vous n\rquote aviez rien \'e0 lui donner\'85
+ Mais quand vous lui appara\'eetrez en dentelles. \endash J\rquote aurai donc des dentelles\~? \endash Sans doute et de toutes les sortes\'85 en belles boucles de diamants. \endash J\rquote aurai donc de belles boucles de diamants\~? \endash Oui.
+\endash Comme celles de cette marquise qui vient quelquefois prendre des gants, dans notre boutique\~? \endash Pr\'e9cis\'e9ment. Dans un bel \'e9quipage, avec des chevaux gris pommel\'e9s\~; deux grands laquais, un petit n\'e8
+gre, et le coureur en avant, du rouge, des mouches, la queue port\'e9e. \endash Au bal\~? \endash Au bal\'85 \'e0 l\rquote Op\'e9ra, \'e0 la Com\'e9die\'85\~\'bb D\'e9j\'e0 le c\'9cur lui tressaillit de joie. Tu joues avec un papier entre tes doigts.\~
+\'bb Qu\rquote est cela\~? \endash Ce n\rquote est rien \endash Il me semble que si. \endash C\rquote est un billet. \endash Et pour qui\~? \endash Pour vous, si vous \'e9tiez un peu curieuse. \endash Curieuse, je le suis beaucoup. Voyons.\~\'bb
+ Elle lit.\~\'bb Une entrevue, cela ne se peut. \endash En allant \'e0 la messe. \endash Maman m\rquote accompagne toujours\~; mais s\rquote il venait ici, un peu matin\~; je me l\'e8ve la premi\'e8re\~; et je suis au comptoir, avant qu\rquote
+on soit lev\'e9.\~\'bb Il vient\~: il pla\'eet\~; un beau jour, \'e0 la brune, la petite dispara\'eet, et l\rquote on me compte mes deux mille \'e9cus\'85 Et quoi tu poss\'e8des ce talent-l\'e0\~; et tu manques de pain\~! N\rquote
+as-tu pas de honte, malheureux\~? Je me rappelais un tas de coquins, qui n\'e9 m\rquote allaient pas \'e0 la cheville et qui regorgeaient de richesses. J\rquote \'e9tais en surtout de baracan, et ils \'e9taient couverts de velours\~; ils s\rquote appuyai
+ent sur la canne \'e0 pomme d\rquote or et en bec de corbin\~; et ils avaient l\rquote Aristote ou le Platon au doigt. Qu\rquote \'e9taient-ce pourtant\~? la plupart de mis\'e9rables croque-notes, aujourd\rquote hui ce sont des esp\'e8
+ces de seigneurs. Alors je me sentais du courage\~; l\rquote \'e2me \'e9lev\'e9e\~; l\rquote esprit subtil, et capable de tout. Mais ces heureuses dispositions apparemment ne duraient pas\~; car jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent, je n\rquote
+ai pu faire un certain chemin. Quoi qu\rquote il en soit, voil\'e0 le texte de mes fr\'e9quents soliloques que vous pouvez paraphraser \'e0 votre fantaisie\~; pourvu que vous en concluiez que je connais le m\'e9pris de soi-m\'ea
+me, ou ce tourment de la conscience qui na\'eet de l\rquote inutilit\'e9 des dons que le Ciel nous a d\'e9partis\~; c\rquote est le plus cruel de tous. Il vaudrait presque autant que l\rquote homme ne f\'fbt pas n\'e9.
+\par
+\par Je l\rquote \'e9coutais, et \'e0 mesure qu\rquote il faisait la sc\'e8ne du prox\'e9n\'e8te et de la jeune fille qu\rquote il s\'e9duisait\~; l\rquote \'e2me agit\'e9e de deux mouvements oppos\'e9s, je ne savais si je m\rquote abandonnerais \'e0 l\rquote
+envie de rire, ou au transport de l\rquote indignation. le souffrais. Vingt fois un \'e9clat de rire emp\'eacha ma col\'e8re d\rquote \'e9clater\~; vingt fois la col\'e8re qui s\rquote \'e9levait au fond de mon c\'9cur se termina par un \'e9
+clat de rire. l\rquote \'e9tais confondu de tant de sagacit\'e9, et de tant de bassesse\~; d\rquote id\'e9es si justes et alternativement si fausses\~; d\rquote une perversit\'e9 si g\'e9n\'e9rale de sentiments, d\rquote une turpitude si compl\'e8te, et d
+\rquote une franchise si peu commune. Il s\rquote aper\'e7ut du conflit qui se passait en moi.
+\par
+\par Qu\rquote avez-vous\~? me dit-il.
+\par
+\par MOI. \endash Rien.
+\par
+\par LUI. \endash Vous me paraissez troubl\'e9.
+\par
+\par MOI. \endash Je le suis aussi.
+\par
+\par LUI. \endash Mais enfin que me conseillez-vous\~?
+\par
+\par MOI. \endash De changer de propos. Ah, malheureux, dans quel \'e9tat d\rquote abjection, vous \'eates n\'e9 ou tomb\'e9.
+\par
+\par LUI. \endash J\rquote en conviens. Mais cependant que mon \'e9tat ne vous touche pas trop. Mon projet, en m\rquote ouvrant \'e0 vous, n\rquote \'e9tait point de vous affliger. Je me suis fait chez ces gens quelque \'e9pargne. Songez que je n\rquote
+avais besoin de rien, mais de rien absolument\~; et que l\rquote on m\rquote accordait tant pour mes menus plaisirs.
+\par
+\par Alors il recommen\'e7a \'e0 se frapper le front, avec un de ses poings, \'e0 se mordre la l\'e8vre, et rouler au plafond ses yeux \'e9gar\'e9s\~; ajoutant, mais c\rquote est une affaire faite. l\rquote ai mis quelque chose de c\'f4t\'e9. Le temps s
+\rquote est \'e9coul\'e9\~; et c\rquote est toujours autant d\rquote amass\'e9.
+\par
+\par MOI. \endash Vous voulez dire de perdu.
+\par
+\par LUI. \endash Non, non, d\rquote amass\'e9. On s\rquote enrichit \'e0 chaque instant. Un jour de moins \'e0 vivre, ou un \'e9cu de plus\~; c\rquote est tout un. Le point important est d\rquote aller ais\'e9ment, librement, agr\'e9
+ablement, copieusement, tous les soirs \'e0 la garde-robe. O stercus pretiosum\~! Voil\'e0 le grand r\'e9sultat de la vie dans tous les \'e9tats. Au dernier moment, tous sont \'e9galement riches\~; et Samuel Bernard qui \'e0
+ force de vols, de pillages, de banqueroutes laisse vingt-sept millions en or, et Rameau qui ne laissera rien\~; Rameau \'e0 qui la charit\'e9 fournira la serpilli\'e8re dont on l\rquote enveloppera. Le mort n\rquote entend pas sonner les cloches. C
+\rquote est en vain que cent pr\'eatres s\rquote \'e9gosillent pour lui\~: qu\rquote il est pr\'e9c\'e9d\'e9 et suivi d\rquote une longue file de torches ardentes\~; son \'e2me ne marche pas \'e0 c\'f4t\'e9 du ma\'eetre des c\'e9r\'e9monies. Pourrir sous
+du marbre, pourrir sous de la terre, c\rquote est toujours pourrir. Avoir autour de son cercueil les Enfants rouges, et les Enfants bleus, ou n\rquote avoir personne, qu\rquote est-ce que cela fait. Et puis vous voyez bien ce poignet\~; il \'e9
+tait raide comme un diable. Ces dix doigts, c\rquote \'e9taient autant de b\'e2tons fich\'e9s dans un m\'e9tacarpe de bois\~; et ces tendons, c\rquote \'e9taient de vieilles cordes \'e0 boyau plus s\'e8
+ches, plus raides, plus inflexibles que celles qui ont servi \'e0 la roue d\rquote un tourneur. Mais je vous les ai tant tourment\'e9es, tant bris\'e9es, tant rompues. Tu ne veux pas aller\~; et moi, mordieu, je dis que tu iras\~; et cela sera.
+\par
+\par Et tout en disant cela, de la main droite, il s\rquote \'e9tait saisi les doigts et le poignet de la main gauche\~; et il les renversait en dessus\~; en dessous\~; l\rquote extr\'e9mit\'e9 des doigts touchait au bras\~; les jointures en craquaient\~
+; je craignais que les os n\rquote en demeurassent disloqu\'e9s.
+\par
+\par MOI. \endash Prenez garde, lui dis-je\~; vous allez vous estropier.
+\par
+\par LUI. \endash Ne craignez rien. Ils y sont faits\~; depuis dix ans, je leur en ai bien donn\'e9 d\rquote une autre fa\'e7on. Malgr\'e9 qu\rquote ils en eussent, il a bien fallu que les bougres s\rquote y accoutumassent, et qu\rquote ils apprissent \'e0
+ se placer sur les touches et \'e0 voltiger sur les cordes. Aussi \'e0 pr\'e9sent cela va. Oui, cela va.
+\par
+\par En m\'eame temps, il se met dans l\rquote attitude d\rquote un joueur de violon\~; il fredonne de la voix un allegro de Locatelli, son bras droit imite le mouvement de l\rquote archet\~
+; sa main gauche et ses doigts semblent se promener sur la longueur du manche\~; s\rquote il fait un ton faux\~; il s\rquote arr\'eate\~; il remonte ou baisse la corde\~; il la pince de l\rquote ongle, pour s\rquote assurer qu\rquote elle est juste\~
+; il reprend le morceau o\'f9 il l\rquote a laiss\'e9\~; il bat la mesure du pied\~; il se d\'e9m\'e8ne de la t\'eate, des pieds, des mains, des bras, du corps. Comme vous avez vu quelquefois au Con
+cert spirituel, Ferrari ou Chiabran, ou quelque autre virtuose, dans les m\'eames convulsions, m\rquote offrant l\rquote image du m\'eame supplice, et me causant \'e0 peu pr\'e8s la m\'eame peine\~; car n\rquote est-ce pas une chose p\'e9nible \'e0
+ voir que le tourment, dans celui qui s\rquote occupe \'e0 me peindre le plaisir\~; tirez entre cet homme et moi, un rideau qui me le cache, s\rquote il faut qu\rquote il me montre un patient appliqu\'e9 \'e0
+ la question. Au milieu de ses agitations et de ses cris, s\rquote il se pr\'e9sentait une tenue, un de ces endroits harmonieux o\'f9 l\rquote archet se meut lentement sur plusieurs cordes \'e0 la fois, son visage prenait l\rquote air de l\rquote
+extase sa voix s\rquote adoucissait, il s\rquote \'e9coutait avec ravissement. Il est s\'fbr que les accords r\'e9sonnaient dans ses oreilles et dans les miennes. Puis, remettant son instrument sous son bras gauche, de la m\'ea
+me main dont il le tenait, et laissant tomber sa main droite, avec son archet. Eh bien, me disait-il, qu\rquote en pensez-vous\~?
+\par
+\par MOI. \endash A merveille.
+\par
+\par LUI. \endash Cela va, ce me semble\~; cela r\'e9sonne \'e0 peu pr\'e8s, comme les autres.
+\par
+\par Et aussit\'f4t, il s\rquote accroupit, comme un musicien qui se met au clavecin. le vous demande gr\'e2ce, pour vous et pour moi, lui dis-je.
+\par
+\par LUI. \endash Non, non\~; puisque je vous tiens, vous m\rquote entendrez. Je ne veux point d\rquote un suffrage qu\rquote on m\rquote accorde sans savoir pourquoi. Vous me louerez d\rquote un ton plus assur\'e9, et cela me vaudra quelque \'e9colier.
+
+\par
+\par MOI. \endash Je suis si peu r\'e9pandu, et vous allez vous fatiguer en pure perte.
+\par
+\par LUI. \endash Je ne me fatigue jamais.
+\par
+\par Comme je vis que je voudrais inutilement avoir piti\'e9 de mon homme, car la sonate sur le violon l\rquote avait mis tout en eau, je pris le parti de le laisser faire. Le voil\'e0 donc assis au clavecin\~; les jambes fl\'e9chies, la t\'eate \'e9lev\'e9
+e vers le plafond o\'f9 l\rquote on e\'fbt dit qu\rquote il voyait une partition not\'e9e, chantant\~; pr\'e9ludant, ex\'e9cutant une pi\'e8ce d\rquote
+Alberti, ou de Galuppi, je ne sais lequel des deux. Sa voix allait comme le vent, et ses doigts voltigeaient sur les touches\~; tant\'f4t laissant le dessus, pour prendre la basse\~; tant\'f4t quittant la partie d\rquote
+accompagnement, pour revenir au-dessus. Les passions se succ\'e9daient sur son visage. On y distinguait la tendresse, la col\'e8re, le plaisir, la douleur. On sentait les piano, les forte. Et je suis s\'fbr qu\rquote
+un plus habile que moi, aurait reconnu le morceau, au mouvement, au caract\'e8re, \'e0 ses mines et \'e0 quelques traits de chant qui lui \'e9chappaient par intervalle. Mais ce qu\rquote il y avait de bizarre\~; c\rquote est que de temps en temps, il t
+\'e2tonnait\~; se reprenait\~; comme s\rquote il e\'fbt manqu\'e9 et se d\'e9pitait d\'e9 n\rquote avoir plus la pi\'e8ce dans les doigts. Enfin, vous voyez, dit-il, en s
+e redressant et en essuyant les gouttes de sueur qui descendaient le long de ses joues, que nous savons aussi placer un triton, une quinte superflue, et que l\rquote encha\'ee
+nement des dominantes nous est familier. Ces passages enharmoniques dont le cher oncle a fait tant de train, ce n\rquote est pas la mer \'e0 boire, nous nous en tirons.
+\par
+\par MOI. \endash Vous vous \'eates donn\'e9 bien de la peine, pour me montrer que vous \'e9tiez fort habile\~; j\rquote \'e9tais homme \'e0 vous croire sur votre parole.
+\par
+\par LUI. \endash Fort habile\~? oh non\~! pour mon m\'e9tier, je le sais \'e0 peu pr\'e8s, et c\rquote est plus qu\rquote il ne faut. Car dans ce pays-ci est-ce qu\rquote on est oblig\'e9 de savoir ce qu\rquote on montre\~?
+\par
+\par MOI. \endash Pas plus que de savoir ce qu\rquote on apprend.
+\par
+\par LUI. \endash Cela est juste, morbleu, et tr\'e8s juste. L\'e0, Monsieur le philosophe\~: la main sur la conscience, parlez net. Il y eut un temps o\'f9 vous n\rquote \'e9tiez pas cossu comme aujourd\rquote hui.
+\par
+\par MOI. \endash Je ne le suis pas encore trop.
+\par
+\par LUI. \endash Mais vous n\rquote iriez plus au Luxembourg en \'e9t\'e9, vous vous en souvenez\'85
+\par
+\par MOI. \endash Laissons cela\~; oui, je m en souviens.
+\par
+\par LUI. \endash En redingote de peluche grise.
+\par
+\par MOI. \endash Oui, oui.
+\par
+\par LUI. \endash \'c9reint\'e9e par un des c\'f4t\'e9s\~; avec la manchette d\'e9chir\'e9e, et les bas de laine, noirs et recousus par derri\'e8re avec du fil blanc.
+\par
+\par MOI. \endash Et oui, oui, tout comme il vous plaira.
+\par
+\par LUI. \endash Que faisiez-vous alors dans l\rquote all\'e9e des Soupirs\~?
+\par
+\par MOI. \endash Une assez triste figure.
+\par
+\par LUI. \endash Au sortir de l\'e0, vous trottiez sur le pav\'e9.
+\par
+\par MOI. \endash D\rquote accord.
+\par
+\par LUI. \endash Vous donniez des le\'e7ons de math\'e9matiques.
+\par
+\par MOI. \endash Sans en savoir un mot. N\rquote est-ce pas l\'e0 que vous en vouliez venir\~?
+\par
+\par LUI. \endash Justement.
+\par
+\par MOI. \endash J\rquote apprenais en montrant aux autres, et j\rquote ai fait quelques bons \'e9coliers.
+\par
+\par LUI. \endash Cela se peut, mais il n\rquote en est pas de la musique comme de l\rquote alg\'e8bre ou de la g\'e9om\'e9trie. Aujourd\rquote hui que vous \'eates un gros monsieur\'85
+\par
+\par MOI. \endash Pas si gros.
+\par
+\par LUI. \endash Que vous avez du foin dans vos bottes\'85
+\par
+\par MOI. \endash Tr\'e8s peu.
+\par
+\par LUI. \endash Vous donnez des ma\'eetres \'e0 votre fille.
+\par
+\par MOI. \endash Pas encore. C\rquote est sa m\'e8re qui se m\'eale de son \'e9ducation\~; car il faut avoir la paix chez soi.
+\par
+\par LUI. \endash La paix chez soi\~? morbleu, on ne l\rquote a que quand on est le serviteur ou le ma\'eetre\~; et c\rquote est le ma\'eetre qu\rquote il faut \'eatre. J\rquote ai eu une femme. Dieu veuille avoir son \'e2
+me mais quand il lui arrivait quelquefois de se reb\'e9quer je m\rquote \'e9levais sur mes ergots\~; je d\'e9ployais mon tonnerre\~; je disais, comme Dieu, que la lumi\'e8re se fasse et la lumi\'e8re \'e9tait faite. Aussi en quatre ann\'e9
+es de temps, nous n\rquote avons pas eu dix fois un mot, l\rquote un plus haut que l\rquote autre. Quel \'e2ge a votre enfant\~?
+\par
+\par MOI. \endash Cela ne fait rien \'e0 l\rquote affaire.
+\par
+\par LUI. \endash Quel \'e2ge a votre enfant\~?
+\par
+\par MOI. \endash Et que diable, laissons l\'e0 mon enfant et son \'e2ge, et revenons aux ma\'eetres qu\rquote elle aura.
+\par
+\par LUI. \endash Pardieu, je ne sache rien de si t\'eatu qu\rquote un philosophe. En vous suppliant tr\'e8s humblement, ne pourrait-on savoir de Monseigneur le philosophe, quel \'e2ge \'e0 peu pr\'e8s peut avoir Mademoiselle sa fille.
+\par
+\par MOI. \endash Supposez-lui huit ans.
+\par
+\par LUI. \endash Huit ans\~! il y a quatre ans que cela devrait avoir les doigts sur les touches.
+\par
+\par MOI. \endash Mais peut-\'eatre ne me souci\'e9-je pas trop de faire entrer dans le plan de son \'e9ducation, une \'e9tude qui occupe si longtemps et qui sert si peu.
+\par
+\par LUI. \endash Et que lui apprendrez-vous donc, s\rquote il vous pla\'eet\~?
+\par
+\par MOI. \endash A raisonner juste, si je puis\~; chose si peu commune parmi les hommes, et plus rare encore parmi les femmes.
+\par
+\par LUI. \endash Et laissez-la d\'e9raisonner, tant qu\rquote elle voudra. Pourvu qu\rquote elle soit jolie, amusante et coquette.
+\par
+\par MOI. \endash Puisque la nature a \'e9t\'e9 assez ingrate envers elle pour lui donner une organisation d\'e9licate, avec une \'e2me sensible, et l\rquote exposer aux m\'eames peines de la vie que si elle avait une organisation forte, et un c\'9c
+ur de bronze, je lui apprendrai, si je puis, \'e0 les supporter avec courage.
+\par
+\par LUI. \endash Et laissez-la pleurer, souffrir, minauder, avoir des nerfs agac\'e9s, comme les autres\~; pourvu qu\rquote elle soit jolie, amusante et coquette. Quoi, point de danse\~?
+\par
+\par MOI. \endash Pas plus qu\rquote il n\rquote en faut pour faire une r\'e9v\'e9rence, avoir un maintien d\'e9cent, se bien pr\'e9senter, et savoir marcher.
+\par
+\par LUI. \endash Point de chant\~?
+\par
+\par MOI. \endash Pas plus qu\rquote il n\rquote en faut, pour bien prononcer.
+\par
+\par LUI. \endash Point de musique\~?
+\par
+\par MOI. \endash S\rquote il y avait un bon ma\'eetre d\rquote harmonie, je la lui confierais volontiers, deux heures par jour, pendant un ou deux ans\~; pas davantage.
+\par
+\par LUI. \endash Et \'e0 la place des choses essentielles que vous supprimez\'85
+\par
+\par MOI. \endash Je mets de la grammaire, de la fable, de l\rquote histoire, de la g\'e9ographie, un peu de dessin, et beaucoup de morale.
+\par
+\par LUI. \endash Combien il me serait facile de vous prouver l\rquote inutilit\'e9 de toutes ces connaissances-l\'e0, dans un monde tel que le n\'f4tre\~; que dis-je, l\rquote inutilit\'e9, peut-\'eatre le danger. Mais je m\rquote en tiendrai pour ce moment
+\'e0 une question, ne lui faudrait-il pas un ou deux ma\'eetres\~?
+\par
+\par MOI. \endash Sans doute.
+\par
+\par LUI. \endash Ah, nous y revoil\'e0. Et ces ma\'eetres, vous esp\'e9rez qu\rquote ils sauront la grammaire, la fable, l\rquote histoire, la g\'e9ographie, la morale dont ils lui donneront des le\'e7ons\~? Chansons, mon cher ma\'eetre, chansons. S\rquote
+ils poss\'e9daient ces choses assez pour les montrer, ils ne les montreraient pas.
+\par
+\par MOI. \endash Et pourquoi\~?
+\par
+\par LUI. \endash C\rquote est qu\rquote ils auraient pass\'e9 leur vie \'e0 les \'e9tudier Il faut \'eatre profond dans l\rquote art ou dans la science, pour en bien poss\'e9der les \'e9l\'e9ments. Les ouvrages classiques ne peuvent \'ea
+tre bien faits, que par ceux qui ont blanchi sous le harnais. C\rquote est le milieu et la fin qui \'e9claircissent les t\'e9n\'e8bres du commencement. Demandez \'e0 votre ami, monsieur d\rquote Alembert, le coryph\'e9e de la science math\'e9matique, s
+\rquote il serait trop bon pour en faire des \'e9l\'e9ments. Ce n\rquote est qu\rquote apr\'e8s trente \'e0 quarante ans d\rquote exercice que mon oncle a entrevu les premi\'e8res lueurs de la th\'e9orie musicale.
+\par
+\par MOI. \endash \'d4 fou, archifou, m\rquote \'e9criai-je, comment se fait il que dans ta mauvaise t\'eate, il se trouve des id\'e9es si justes, p\'eale-m\'eale, avec tant d\rquote extravagances.
+\par
+\par LUI. \endash Qui diable sait cela\~? C\rquote est le hasard qui vous les jette, et elles demeurent. Tant y a, que, quand on ne sait pas tout, on ne sait rien de bien. On ignore o\'f9 une chose va\~; d\rquote o\'f9 une autre vient\~; o\'f9
+ celle-ci ou celle-la veulent \'eatre plac\'e9es\~; laquelle doit passer la premi\'e8re, o\'f9 sera mieux la seconde. Montre-t-on bien sans la m\'e9thode\~? Et la m\'e9thode, d\rquote o\'f9 na\'eet-elle\~? Tenez, mon philosophe, j\rquote ai dans la t\'ea
+te que la physique sera toujours une pauvre science\~; une goutte d\rquote eau prise avec la pointe d\rquote une aiguille dans le vaste oc\'e9an\~; un grain d\'e9tach\'e9 de la cha\'eene des Alpes\~; et les raisons des ph\'e9nom\'e8nes\~? en v\'e9rit\'e9
+, il vaudrait autant ignorer que de savoir si peu et si mal\~; et c\rquote \'e9tait pr\'e9cis\'e9ment o\'f9 j\rquote en \'e9tais, lorsque je me fis ma\'eetre d\rquote accompagnement et de composition. A quoi r\'eavez-vous\~?
+\par
+\par MOI. \endash Je r\'eave que tout ce que vous venez de dire, est plus sp\'e9cieux que solide. Mais laissons cela. Vous avez montr\'e9, dites-vous, l\rquote accompagnement et la composition\~?
+\par
+\par LUI. \endash Oui.
+\par
+\par MOI. \endash Et vous n\rquote en saviez rien du tout\~?
+\par
+\par LUI. \endash Non, ma foi\~; et c\rquote est pour cela qu\rquote il y en avait de pires que moi\~: ceux qui croyaient savoir quelque chose. Au moins je ne g\'e2tais ni le jugement ni les mains des enfants. En passant de moi, \'e0 un bon ma\'ee
+tre, comme ils n\rquote avaient rien appris, du moins ils n\rquote avaient rien \'e0 d\'e9sapprendre\~; et c\rquote \'e9tait toujours autant d\rquote argent et de temps \'e9pargn\'e9s.
+\par
+\par MOI. \endash Comment faisiez-vous\~?
+\par
+\par LUI. \endash Comme ils font tous. J\rquote arrivais. Je me jetais dans une chaise\~: \'ab\~Que le temps est mauvais\~! que le pav\'e9 est fatigant\~!\~\'bb Je bavardais quelques nouvelles\~: \'ab\~Mademoiselle Lemierre devait faire un r\'f4
+le de vestale dans l\rquote op\'e9ra nouveau. Mais elle est grosse pour la seconde fois. On ne sait qui la doublera. Mademoiselle Arnould vient de quitter son petit comte. On dit qu\rquote elle est en n\'e9gociation avec
+ Bertin. Le petit comte a pourtant trouv\'e9 la porcelaine de monsieur de Montamy. Il y avait au dernier Concert des amateurs, une Italienne qui a chant\'e9 comme un ange. C\rquote est un rare corps que ce Pr\'e9
+ville. Il faut le voir dans le Mercure galant\~; l\rquote endroit de l\rquote \'e9nigme est impayable. Cette pauvre Dumesnil ne sait plus ni ce qu\rquote elle dit ni ce qu\rquote elle fait. Allons, Mademoiselle\~; prenez votre livre.\~\'bb
+ Tandis que Mademoiselle, qui ne se presse pas, cherche son livre qu\rquote elle a \'e9gar\'e9, qu\rquote on appelle une femme de chambre, qu\rquote on gronde, je continue, \'ab\~La Clairon est vraiment incompr\'e9hensible. On parle d\rquote
+un mariage fort saugrenu. C\rquote est celui de mademoiselle, comment l\rquote appelez-vous\~? une petite cr\'e9ature qu\rquote il entretenait, \'e0 qui il a fait deux ou trois enfants, qui avait \'e9t\'e9 entretenue par tant d\rquote autres. \endash
+ Allons, Rameau\~; cela ne se peut, vous radotez. \endash Je ne radote point. On dit m\'eame que la chose est faite. Le bruit court que de Voltaire est mort. Tant mieux. \endash Et pourquoi tant mieux\~? \endash C\rquote est qu\rquote
+il va nous donner quelque bonne folie. C\rquote est son usage que de mourir une quinzaine auparavant.\~\'bb Que vous dirai-je encore\~? Je disais quelques polissonneries, que je rapportais des maisons o\'f9 j\rquote avais \'e9t\'e9\~
+; car nous sommes tous, grands colporteurs. Je faisais le fou. On m\rquote \'e9coutait. On riait. On s\rquote \'e9criait, \'ab\~il est toujours charmant\~\'bb. Cependant, le livre de Mademoiselle s\rquote \'e9tait enfin retrouv\'e9 sous un fauteuil o\'f9
+ il avait \'e9t\'e9 tra\'een\'e9, m\'e2chonn\'e9, d\'e9chir\'e9, par un jeune doguin ou par un petit chat. Elle se mettait \'e0 son clavecin. D\rquote abord elle y faisait du bruit, toute seule. Ensuite, je m\rquote approchais, apr\'e8s avoir fait \'e0
+ la m\'e8re un signe d\rquote approbation. La m\'e8re\~: \'ab\~Cela ne va pas mal\~; on n\rquote aurait qu\rquote \'e0 vouloir\~; mais on ne veut pas. On aime mieux perdre son temps \'e0 jaser, \'e0 chiffonner, \'e0 courir, \'e0 je ne sais quoi. Vous n
+\rquote \'eates pas sit\'f4t parti que le livre est ferm\'e9, pour ne le rouvrir qu\rquote \'e0 votre retour. Aussi vous ne la grondez jamais\'85\~\'bb
+\par
+\par Cependant comme il fallait faire quelque chose, je lui prenais les mains que je lui pla\'e7ais autrement. Je me d\'e9pitais. le criais \'ab\~Sol, sol, sol\~; Mademoiselle, c\rquote est un sol.\~\'bb La m\'e8re\~: \'ab\~Mademoiselle, est-ce que vous n
+\rquote avez point d\rquote oreille\~? Moi qui ne suis pas au clavecin, et qui ne vois pas sur votre livre, je sens qu\rquote il faut un sol. Vous donnez une peine infinie \'e0 Monsieur. Je ne con\'e7ois pas sa patience. Vous ne retenez rien de ce qu
+\rquote il vous dit. Vous n\rquote avancez point\'85\~\'bb Alors je rabattais un peu les coups, et hochant de la t\'eate, je disais, \'ab\~Pardonnez-moi, Madame, pardonnez-moi. Cela pourrait aller mieux, si Mademoiselle voulait\~; si elle \'e9
+tudiait un peu\~; mais cela ne va pas mal.\~\'bb La m\'e8re\~: \'ab\~A votre place, je la tiendrais un an sur la m\'eame pi\'e8ce. \endash Oh pour cela, elle n\rquote en sortira pas qu\rquote elle ne soit au-dessus de toutes les difficult\'e9s\~
+; et cela ne sera pas si long que Madame le croit.\~\'bb La m\'e8re\~: \'ab\~Monsieur Rameau, vous la flattez\~; vous \'eates trop bon. Voil\'e0 de sa le\'e7on la seule chose qu\rquote elle retiendra et qu\rquote elle saura bien me r\'e9p\'e9ter dans l
+\rquote occasion.\~\'bb\endash L\rquote heure se passait. Mon \'e9coli\'e8re me pr\'e9sentait le petit cachet, avec la gr\'e2ce du bras et la r\'e9v\'e9rence qu\rquote elle avait apprise du ma\'eetre \'e0
+ danser. Je le mettais dans ma poche, pendant que la m\'e8re disait\~: \'ab\~Fort bien, Mademoiselle. Si Javillier \'e9tait l\'e0, il vous applaudirait.\~\'bb Je bavardais encore un moment par biens\'e9ance\~; je disparaissais ensuite, et voil\'e0 ce qu
+\rquote on appelait alors une le\'e7on d\rquote accompagnement.
+\par
+\par MOI. \endash Et aujourd\rquote hui, c\rquote est donc autre chose.
+\par
+\par LUI. \endash Vertudieu, je le crois. J\rquote arrive. Je suis grave. Je me h\'e2te d\rquote \'f4ter mon manchon. J\rquote ouvre le clavecin. J\rquote essaie les touches. Je suis toujours press\'e9\~: si l\rquote
+on me fait attendre un moment, je crie comme si l\rquote on me volait un \'e9cu. Dans une heure d\rquote ici, il faut que je sois l\'e0\~; dans deux heures, chez madame la duchesse une telle. Je suis attendu \'e0 d\'eener chez une belle marquise\~
+; et au sortir de l\'e0, c\rquote est un concert chez monsieur le baron de Bacq, rue Neuve-des-Petits-Champs.
+\par
+\par MOI. \endash Et cependant vous n\rquote \'eates attendu nulle part\~?
+\par
+\par LUI. \endash Il est vrai.
+\par
+\par MOI. \endash Et pourquoi employer toutes ces petites viles ruses-l\'e0\~?
+\par
+\par LUI. \endash Viles\~? et pourquoi, s\rquote il vous pla\'eet\~? Elles sont d\rquote usage dans mon \'e9tat. Je ne m\rquote avilis point en faisant comme tout le monde. Ce n\rquote est pas moi qui les ai invent\'e9
+es. Et je serais bizarre et maladroit de ne pas m\rquote y conformer. Vraiment, je sais bien que si vous allez appliquer \'e0 cela certains principes g\'e9n\'e9raux de je ne sais quelle morale qu\rquote ils ont tous \'e0 la bouche, et qu\rquote aucun d
+\rquote eux ne pratique, il se trouvera que ce qui est blanc sera noir, et que ce qui est noir sera blanc. Mais, monsieur le philosophe, il y a une conscience g\'e9n\'e9rale. Comme il y une grammaire g\'e9n\'e9rale\~
+; et puis des exceptions dans chaque langue que vous appelez, je crois, vous autres savants, des\'85 aidez-moi donc\'85 des\'85
+\par
+\par MOI. \endash Idiotismes.
+\par
+\par LUI. \endash Tout juste. Eh bien, chaque \'e9tat a ses exceptions \'e0 la conscience g\'e9n\'e9rale auxquelles je donnerais volontiers le nom d\rquote idiotismes de m\'e9tier.
+\par
+\par MOI. \endash J\rquote entends. Fontenelle parle bien, \'e9crit bien quoique son style fourmille d\rquote idiotismes fran\'e7ais.
+\par
+\par LUI. \endash Et le souverain, le ministre, le financier, le magistrat, le militaire, l\rquote homme de lettres, l\rquote avocat, le procureur, le commer\'e7ant, le banquier, l\rquote artisan, le ma\'eetre \'e0 chanter, le ma\'eetre \'e0
+ danser, sont de fort honn\'eates gens, quoique leur conduite s\rquote \'e9carte en plusieurs points de la conscience g\'e9n\'e9rale, et soit remplie d\rquote idiotismes moraux. Plus l\rquote institution des choses est ancienne, plus il y a d\rquote
+idiotismes\~; plus les temps sont malheureux, plus les idiotismes se multiplient. Tant vaut l\rquote homme, tant vaut le m\'e9tier\~; et r\'e9ciproquement, \'e0 la fin, tant vaut le m\'e9tier, tant vaut l\rquote homme. On fait donc valoir le m\'e9
+tier tant qu\rquote on peut.
+\par
+\par MOI. \endash Ce que je con\'e7ois clairement \'e0 tout cet entortillage, c\rquote est qu\rquote il y a peu de m\'e9tiers honn\'eatement exerc\'e9s, ou peu d\rquote honn\'eates gens dans leurs m\'e9tiers.
+\par
+\par LUI. \endash Bon, il n\rquote y en a point\~; mais en revanche, il y a peu de fripons hors de leur boutique\~; et tout irait assez bien, sans un certain nombre de gens qu\rquote
+on appelle assidus, exacts, remplissant rigoureusement leurs devoirs, stricts, ou ce qui revient au m\'eame toujours dans leurs boutiques, et faisant leur m\'e9tier depuis le matin jusqu\rquote
+au soir, et ne faisant que cela. Aussi sont-ils les seuls qui deviennent opulents et qui soient estim\'e9s.
+\par
+\par MOI. \endash A force d\rquote idiotismes.
+\par
+\par LUI. \endash C\rquote est cela. Je vois que vous m\rquote avez compris. Or donc un idiotisme de presque tous les \'e9tats, car il y en a de communs \'e0 tous les pays, \'e0 tous les temps, comme il y a des sottises communes\~
+; un idiotisme commun est de se procurer le plus de pratiques que l\rquote on peut\~; une sottise commune est de croire que le plus habile est celui qui en a le plus. Voil\'e0 deux exceptions \'e0 la conscience g\'e9n\'e9
+rale auxquelles il faut se plier. C\rquote est une esp\'e8ce de cr\'e9dit. Ce n\rquote est rien en soi\~; mais cela vaut par l\rquote opinion. On a dit que bonne renomm\'e9e valait mieux que ceinture dor\'e9e. Cependant qui a bonne renomm\'e9e n\rquote
+a pas ceinture dor\'e9e\~; et je vois qu\rquote aujourd\rquote hui qui a ceinture dor\'e9e ne manque gu\'e8re de renomm\'e9e. Il faut, autant qu\rquote il est possible, avoir le renom et la ceinture. Et c\rquote est mon objet, lorsque je me fais valo
+ir par ce que vous qualifiez d\rquote adresses viles, d\rquote indignes petites ruses. le donne ma le\'e7on, et je la donne bien\~; voil\'e0 la r\'e8gle g\'e9n\'e9rale. le fais croire que j\rquote en ai plus \'e0 donner que la journ\'e9e n\rquote a d
+\rquote heures, voil\'e0 l\rquote idiotisme.
+\par
+\par MOI. \endash Et la le\'e7on, vous la donnez bien.
+\par
+\par LUI. \endash Oui, pas mal, passablement. La basse fondamentale du cher oncle a bien simplifi\'e9 tout cela. Autrefois je volais l\rquote argent de mon \'e9colier\~; oui, je le volais\~; cela est s\'fbr. Aujourd\rquote
+hui, je le gagne, du moins comme les autres.
+\par
+\par MOI. \endash Et le voliez-vous sans remords\~?
+\par
+\par LUI. \endash Oh, sans remords. On dit que si un voleur vole l\rquote autre, le diable s\rquote en rie. Les parents regorgeaient d\rquote une fortune acquise, Dieu sait comment\~; c\rquote \'e9taient des gens de cour, des financiers, de gros commer\'e7
+ants, des banquiers, des gens d\rquote affaires. le les aidais \'e0 restituer, moi, et une foule d\rquote autres qu\rquote ils employaient comme moi. Dans la nature, toutes les esp\'e8ces se d\'e9vorent\~; toutes les conditions se d\'e9vorent dans la soci
+\'e9t\'e9. Nous faisons justice les uns des autres, sans que la loi s\rquote en m\'eale. La Deschamps, autrefois, aujourd\rquote hui la Guimard venge le prince du financier\~; et c\rquote est la marchande de modes, le bijoutier, le tapissier, la ling\'e8
+re, l\rquote escroc, la femme de chambre, le cuisinier, le bourrelier, qui vengent le financier de la Deschamps. Au milieu de tout cela, il n\rquote y a que l\rquote imb\'e9cile ou l\rquote oisif qui soit l\'e9s\'e9, sans avoir vex\'e9 personne\~; et c
+\rquote est fort bien fait. D\rquote o\'f9 vous voyez que ces exceptions \'e0 la conscience g\'e9n\'e9rale, ou ces idiotismes moraux dont on fait tant de bruit, sous la d\'e9nomination de tours du b\'e2ton ne sont rien\~; et qu\rquote \'e0 tout, il n
+\rquote y a que le coup d\rquote \'9cil qu\rquote il faut avoir juste.
+\par
+\par MOI. \endash J\rquote admire le v\'f4tre.
+\par
+\par LUI. \endash Et puis la mis\'e8re. La voix de la conscience et de l\rquote honneur, est bien faible, lorsque les boyaux crient. Suffit que si je deviens jamais riche, il faudra bien que je restitue, et que je suis bien r\'e9solu \'e0
+ restituer de toutes les mani\'e8res possibles, par la table, par le jeu, par le vin, par les femmes.
+\par
+\par MOI. \endash Mais j\rquote ai peur que vous ne deveniez jamais riche.
+\par
+\par LUI. \endash Moi, j\rquote en ai le soup\'e7on.
+\par
+\par MOI. \endash Mais s\rquote il en arrivait autrement, que feriez-vous\~?
+\par
+\par LUI. \endash Je ferais comme tous les gueux rev\'eatus\~; je serais le plus insolent maroufle qu\rquote on e\'fbt encore vu. C\rquote est alors que je me rappellerais tout ce qu\rquote ils m\rquote ont fait souffrir\~
+; et je leur rendrais bien les avanies qu\rquote ils m\rquote ont faites. J\rquote aime \'e0 commander, et je commanderai. J\rquote aime qu\rquote on me loue et l\rquote on me louera. J\rquote aurai \'e0
+ mes gages toute la troupe villemorienne, et je leur dirai, comme on me l\rquote a dit, \'ab\~Allons, faquins, qu\rquote on m\rquote amuse\~\'bb, et l\rquote on m\rquote amusera\~; \'ab\~qu\rquote on me d\'e9chire les honn\'eates gens\~\'bb, et on les d
+\'e9chirera, si l\rquote on en trouve encore\~; et puis nous aurons des filles, nous nous tutoierons, quand nous serons ivres, nous nous enivrerons\~; nous ferons des contes\~; nous aurons toutes sortes de travers et de vices. Cela sera d\'e9
+licieux. Nous prouverons que de Voltaire est sans g\'e9nie\~; que Buffon toujours guind\'e9 sur des \'e9chasses, n\rquote est qu\rquote un d\'e9clamateur ampoul\'e9\~; que Montesquieu n\rquote est qu\rquote un bel esprit\~; nous rel\'e9guerons d\rquote
+Alembert dans ses math\'e9matiques, nous en donnerons sur dos et ventre \'e0 tous ces petits Catons, comme vous, qui nous m\'e9prisent par envie\~; dont la modestie est le manteau de l\rquote orgueil, et dont la sobri\'e9t\'e9
+ la loi du besoin. Et de la musique\~? C\rquote est alors que nous en ferons.
+\par
+\par MOI. \endash Au digne emploi que vous feriez de la richesse, je vois combien c\rquote est grand dommage que vous soyez gueux. Vous vivriez l\'e0 d\rquote une mani\'e8re bien honorable pour l\rquote esp\'e8ce humaine, bien utile \'e0 vos concitoyens\~
+; bien glorieuse pour vous.
+\par
+\par LUI. \endash Mais je crois que vous vous moquez de moi\~; monsieur le philosophe, vous ne savez pas \'e0 qui vous vous jouez\~; vous ne vous doutez pas que dans ce moment je repr\'e9sente la partie la plus importante de la ville et de la cour. Nos opulen
+ts dans tous les \'e9tats ou se sont dit \'e0 eux-m\'eames ou ne sont pas dit les m\'eames choses que je vous ai confi\'e9es\~; mais le fait est que la vie que je m\'e8nerais \'e0 leur place est exactement la leur. Voil\'e0 o\'f9 vous en \'ea
+tes, vous autres. Vous croyez que le m\'eame bonheur est fait pour tous. Quelle \'e9trange vision\~! Le v\'f4tre suppose un certain tour d\rquote esprit romanesque que nous n\rquote avons pas\~; une \'e2me singuli\'e8re, un go\'fbt particulier. Vous d\'e9
+corez cette bizarrerie du nom de vertu\~; vous l\rquote appelez philosophie. Mais la vertu, la philosophie sont-elles faites pour tout le monde. En a qui peut. En conserve qui peut. Imaginez l\rquote univers sage et philosophe\~; convenez qu\rquote
+il serait diablement triste. Tenez, vive la philosophie\~; vive la sagesse de Salomon\~: Boire de bon vin, se gorger de mets d\'e9licats, se rouler sur de jolies femmes\~; se reposer dans des lits bien mollets. Except\'e9 cela, le reste n\rquote
+est que vanit\'e9.
+\par
+\par MOI. \endash Quoi, d\'e9fendre sa patrie\~?
+\par
+\par LUI. \endash Vanit\'e9. Il n\rquote y a plus de patrie. Je ne vois d\rquote un p\'f4le \'e0 l\rquote autre que des tyrans et des esclaves.
+\par
+\par MOI. \endash Servir ses amis\~?
+\par
+\par LUI. \endash Vanit\'e9. Est-ce qu\rquote on a des amis\~? Quand on en aurait, faudrait-il en faire des ingrats\~? Regardez-y bien, et vous verrez que c\rquote est presque toujours l\'e0 ce qu\rquote on recueille des services rendus. La reconnaissan
+ce est un fardeau\~; et tout fardeau est fait pour \'eatre secou\'e9.
+\par
+\par MOI. \endash Avoir un \'e9tat dans la soci\'e9t\'e9 et en remplir les devoirs\~?
+\par
+\par LUI. \endash Vanit\'e9. Qu\rquote importe qu\rquote on ait un \'e9tat, ou non\~; pourvu qu\rquote on soit riche\~; puisqu\rquote on ne prend un \'e9tat que pour le devenir. Remplir ses devoirs, \'e0 quoi cela m\'e8ne-t-il\~? A la jalousie, au trouble,
+\'e0 la pers\'e9cution. Est-ce ainsi qu\rquote on s\rquote avance\~? Faire sa cour, morbleu\~; faire sa cour\~; voir les grands\~; \'e9tudier leurs go\'fbts\~; se pr\'eater \'e0 leurs fantaisies\~; servir leurs vices\~; approuver leurs injustices. Voil
+\'e0 le secret.
+\par
+\par MOI. \endash Veiller \'e0 l\rquote \'e9ducation de ses enfants\~?
+\par
+\par LUI. \endash Vanit\'e9. C\rquote est l\rquote affaire d\rquote un pr\'e9cepteur.
+\par
+\par MOI. \endash Mais si ce pr\'e9cepteur, p\'e9n\'e9tr\'e9 de vos principes, n\'e9glige ses devoirs\~; qui est-ce qui en sera ch\'e2ti\'e9\~?
+\par
+\par LUI. \endash Ma foi, ce ne sera pas moi\~; mais peut-\'eatre un jour, le mari de ma fille, ou la femme de mon fils.
+\par
+\par MOI. \endash Mais si l\rquote un et l\rquote autre se pr\'e9cipitent dans la d\'e9bauche et les vices.
+\par
+\par LUI. \endash Cela est de leur \'e9tat.
+\par
+\par MOI. \endash S\rquote ils se d\'e9shonorent.
+\par
+\par LUI. \endash Quoi qu\rquote on fasse, on ne peut se d\'e9shonorer, quand on est riche.
+\par
+\par MOI. \endash S\rquote ils se ruinent.
+\par
+\par LUI. \endash Tant pis pour eux.
+\par
+\par MOI. \endash Je vois que, si vous vous dispensez de veiller \'e0 la conduite de votre femme, de vos enfants, de vos domestiques, vous pourriez ais\'e9ment n\'e9gliger vos affaires.
+\par
+\par LUI. \endash Pardonnez-moi\~; il est quelquefois difficile de trouver de l\rquote argent\~; et il est prudent de s\rquote y prendre de loin.
+\par
+\par MOI. \endash Vous donnerez peu de soins \'e0 votre femme.
+\par
+\par LUI. \endash Aucun, s\rquote il vous pla\'eet. Le meilleur proc\'e9d\'e9, je crois, qu\rquote on puisse avoir avec sa ch\'e8re moiti\'e9, c\rquote est de faire ce qui lui convient. A votre avis, la soci\'e9t\'e9
+ ne serait-elle pas fort amusante, si chacun y \'e9tait \'e0 sa chose\~?
+\par
+\par MOI. \endash Pourquoi pas\~? La soir\'e9e n\rquote est jamais plus belle pour moi que quand je suis content de ma matin\'e9e.
+\par
+\par LUI. \endash Et pour moi aussi.
+\par
+\par MOI. \endash Ce qui rend les gens du monde si d\'e9licats sur leurs amusements, c\rquote est leur profonde oisivet\'e9.
+\par
+\par LUI. \endash Ne croyez pas cela. Ils s\rquote agitent beaucoup.
+\par
+\par MOI. \endash Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se d\'e9lassent jamais.
+\par
+\par LUI. \endash Ne croyez pas cela. Ils sont sans cesse exc\'e9d\'e9s.
+\par
+\par MOI. \endash Le plaisir est toujours une affaire pour eux, et jamais un besoin.
+\par
+\par LUI. \endash Tant mieux, le besoin est toujours une peine
+\par
+\par MOI. \endash Ils usent tout. Leur \'e2me s\rquote h\'e9b\'e8te. L\rquote ennui s\rquote en empare. Celui qui leur \'f4terait la vie, au milieu de leur abondance accablante, les servirait. C\rquote est qu\rquote
+ils ne connaissent du bonheur que la partie qui s\rquote \'e9mousse le plus vite. le ne m\'e9prise pas les plaisirs des sens. l\rquote ai un palais aussi, et il est flatt\'e9 d\rquote un mets d\'e9licat, ou d\rquote un vin d\'e9licieux. l\rquote ai un c
+\'9cur et des yeux\~; et j\rquote aime \'e0 voir une jolie femme. J\rquote aime \'e0 sentir sous ma main la fermet\'e9 et l\'e0 rondeur de sa gorge\~; \'e0 presser ses l\'e8vres des miennes\~; \'e0 puiser la volupt\'e9 dans ses regards, et \'e0 en expi
+rer entre ses bras. Quelquefois avec mes amis, une partie de d\'e9bauche, m\'eame un peu tumultueuse, ne me d\'e9pla\'eet pas. Mais je ne vous dissimulerai pas, il m\rquote est infiniment plus doux encore d\rquote avoir secouru le malheureux, d\rquote
+avoir termin\'e9 une affaire \'e9pineuse, donn\'e9 un conseil salutaire, fait une lecture agr\'e9able\~; une promenade avec un homme ou une femme ch\'e8re \'e0 mon c\'9cur\~; pass\'e9 quelques heures instructives avec mes enfants, \'e9
+crit une bonne page, rempli les devoirs de mon \'e9tat\~; dit \'e0 celle que j\rquote aime quelques choses tendres et douces qui am\'e8nent ses bras autour de mon col. Je connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout ce que je poss\'e8de. C
+\rquote est un sublime ouvrage que Mahomet\~; j\rquote aimerais mieux avoir r\'e9habilit\'e9 la m\'e9moire des Calas. Un homme de ma connaissance s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9 \'e0 Carthag\'e8ne. C\rquote \'e9tait un cadet de famille, dans un pays o\'f9
+ la coutume transf\'e8re tout le bien aux a\'een\'e9s. L\'e0 il apprend que son a\'een\'e9, enfant g\'e2t\'e9, apr\'e8s avoir d\'e9pouill\'e9 son p\'e8re et sa m\'e8re, trop faciles, de tout ce qu\rquote ils poss\'e9daient, les avait expuls\'e9
+s de leur ch\'e2teau, et que les bons vieillards languissaient indigents, dans une petite ville de la province. Que fait alors ce cadet qui, trait\'e9 durement par ses parents, \'e9tait all\'e9 tenter la fortune au loin, il leur envoie des secours\~
+; il se h\'e2te d\rquote arranger ses affaires. Il revient opulent. Il ram\'e8ne son p\'e8re et sa m\'e8re dans leur domicile. Il marie ses s\'9curs. Ah, mon cher Rameau\~; cet homme regardait cet intervalle, comme le plus heureux de sa vie. C\rquote
+est les larmes aux yeux qu\rquote il m\rquote en parlait\~: et moi, je sens en vous faisant ce r\'e9cit, mon c\'9cur se troubler de joie, et le plaisir me couper la parole.
+\par
+\par LUI. \endash Vous \'eates des \'eatres bien singuliers\~!
+\par
+\par MOI. \endash Vous \'eates des \'eatres bien \'e0 plaindre, si vous n\rquote imaginez pas qu\rquote on s\rquote est \'e9lev\'e9 au-dessus du sort, et qu\rquote il est impossible d\rquote \'eatre malheureux, \'e0 l\rquote
+abri de deux belles actions, telles que celle-ci.
+\par
+\par LUI. \endash Voil\'e0 une esp\'e8ce de f\'e9licit\'e9 avec laquelle j\rquote aurai de la peine \'e0 me familiariser, car on la rencontre rarement. Mais \'e0 votre compte, il faudrait donc \'eatre d\rquote honn\'eates gens\~?
+\par
+\par MOI. \endash Pour \'eatre heureux\~? Assur\'e9ment.
+\par
+\par LUI. \endash Cependant, je vois une infinit\'e9 d\rquote honn\'eates gens qui ne sont pas heureux\~; et une infinit\'e9 de gens qui sont heureux sans \'eatre honn\'eates.
+\par
+\par MOI. \endash Il vous semble.
+\par
+\par LUI. \endash Et n\rquote est-ce pas pour avoir eu du sens commun et de la franchise un moment, que je ne sais o\'f9 aller souper ce soir\~?
+\par
+\par MOI. \endash H\'e9 non, c\rquote est pour n\rquote en avoir pas toujours eu. C\rquote est pour n\rquote avoir pas senti de bonne heure qu\rquote il fallait d\rquote abord se faire une ressource ind\'e9pendante de la servitude.
+\par
+\par LUI. \endash Ind\'e9pendante ou non, celle que je me suis faite est au moins la plus ais\'e9e. Et de faire ce que vous ne d\'e9sapprouvez pas au simple, et ce qui me r\'e9pugne un peu au figur\'e9\~?
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est mon avis.
+\par
+\par LUI. \endash Ind\'e9pendamment de cette m\'e9taphore qui me d\'e9pla\'eet dans ce moment, et qui ne me d\'e9plaira pas dans un autre.
+\par
+\par MOI. \endash Quelle singularit\'e9\~!
+\par
+\par LUI. \endash Il n\rquote y a rien de singulier \'e0 cela. Je veux bien \'eatre abject, mais je veux que ce soit sans contrainte. Je veux bien descendre de ma dignit\'e9\'85 Vous riez\~?
+\par
+\par MOI. \endash Oui, votre dignit\'e9 me fait rire.
+\par
+\par LUI. \endash Chacun a la sienne\~; je veux bien oublier la mienne, mais \'e0 ma discr\'e9tion, et non \'e0 l\rquote ordre d\rquote autrui. Faut-il qu\rquote on puisse me dire\~: rampe, et que je sois oblig\'e9 de ramper\~? C\rquote est l\rquote
+allure du ver\~; c\rquote est mon allure\~; nous la suivons l\rquote un et l\rquote autre, quand on nous laisse aller\~; mais nous nous redressons, quand on nous marche sur la queue. On m\rquote a march\'e9
+ sur la queue, et je me redresserai. Et puis vous n\rquote avez pas d\rquote id\'e9e de la p\'e9taudi\'e8re dont il s\rquote agit. Imaginez un m\'e9lancolique et maussade personnage, d\'e9vor\'e9 de vapeurs, envelopp\'e9
+ dans deux ou trois tours de robe de chambre\~; qui se d\'e9pla\'eet \'e0 lui-m\'eame, \'e0 qui tout d\'e9pla\'eet\~; qu\rquote on fait \'e0 peine sourire, en se disloquant le corps et l\rquote esprit, en cent mani\'e8res diverses\~; qui consid\'e8
+re froidement les grimaces plaisantes de mon visage, et celles de mon jugement qui sont plus plaisantes encore\~; car entre nous, ce p\'e8re No\'ebl, ce vilain b\'e9n\'e9dictin si renomm\'e9 pour les grimaces\~; malgr\'e9 ses succ\'e8s \'e0 la Cour, n
+\rquote est, sans me vanter ni lui non plus, \'e0 comparaison de moi, qu\rquote un polichinelle de bois. J\rquote ai beau me tourmenter pour atteindre au sublime des Petites-Maisons, rien n\rquote y fait. Rira-t-il\~? ne rira-t-il pas\~? Voil\'e0
+ ce que je suis forc\'e9 de me dire au milieu de mes contorsions\~; et vous pouvez juger combien cette incertitude nuit au talent. Mon hypocondre, la t\'eate renfonc\'e9e dans un bonnet de nuit qui lui couvre les yeux, a l\rquote air d\rquote
+une pagode immobile \'e0 laquelle on aurait attach\'e9 un fil au menton, d\rquote o\'f9 il descendrait jusque sous son fauteuil. On attend que le fil se tire, et il ne se tire point\~; ou s\rquote il arrive que la m\'e2choire s\rquote entrouvre, c\rquote
+est pour articuler un mot d\'e9solant, un mot qui vous apprend que vous n\rquote avez point \'e9t\'e9 aper\'e7u, et que toutes vos singeries sont perdues\~; ce mot est la r\'e9ponse \'e0 une question que vous lui aurez faite il y a quatre jours\~
+; ce mot dit, le ressort masto\'efde se d\'e9tend et la m\'e2choire se referme\'85
+\par
+\par Puis il se mit \'e0 contrefaire son homme\~; il s\rquote \'e9tait plac\'e9 dans une chaise, la t\'eate fixe, le chapeau jusque sur ses paupi\'e8res, les yeux \'e0 demi clos, les bras pendants, remuant sa m\'e2choire, comme un automate, et disant\~:
+\par
+\par \'ab\~Oui, vous avez raison, Mademoiselle. Il faut mettre de la finesse l\'e0.\~\'bb C\rquote est que cela d\'e9cide\~; que cela d\'e9cide toujours, et sans appel\~; le soir, le matin, \'e0 la toilette, \'e0 d\'eener, au caf\'e9\~; au jeu, au th\'e9\'e2
+tre, \'e0 souper, au lit, et Dieu me le pardonne, je crois entre les bras de sa ma\'eetresse Je ne suis pas \'e0 port\'e9e d\rquote entendre ces derni\'e8res d\'e9cisions-ci\~; mais je suis diablement las des autres. Triste, obscur, et tranch\'e9
+, comme le destin\~; tel est notre patron.
+\par
+\par Vis-\'e0-vis, c\rquote est une b\'e9gueule qui joue l\rquote importance \'e0 qui l\rquote on se r\'e9soudrait \'e0 dire qu\rquote elle est jolie, parce qu\rquote elle l\rquote est encore\~; quoiqu\rquote elle ait sur le visage quelques gales par-ci par-l
+\'e0, et qu\rquote elle courre apr\'e8s le volume de Madame Bouvillon. J\rquote aime les chairs, quand elles sont belles\~; mais aussi trop est trop\~; et le mouvement est si essentiel \'e0 la mati\'e8re\~! Item, elle est plus m\'e9chante plus fi\'e8re
+et plus b\'eate qu\rquote une oie. Item, elle veut avoir d\'e9 l\rquote esprit. Item, il faut lui persuader qu\rquote on lui en croit comme \'e0 personne. Item, cela ne sait rien, et cela d\'e9cide aussi. Item, il faut applaudir \'e0 ces d\'e9
+cisions, des pieds et des mains, sauter d\rquote aise, se transir d\rquote admiration que cela est beau, d\'e9licat, bien dit, finement vu, singuli\'e8rement senti. O\'f9 les femmes prennent-elles cela\~? Sans \'e9tude, par la seule force de l\rquote
+instinct, par la seule lumi\'e8re naturelle cela tient du prodige. Et puis qu\rquote on vienne nous dire que l\rquote exp\'e9rience, l\rquote \'e9tude, la r\'e9flexion, l\rquote \'e9ducation y font quelque chose, et autres pareilles sottises\~
+; et pleurer de joie. Dix fois dans la journ\'e9e, se courber, un genou fl\'e9chi en devant, l\rquote autre jambe tir\'e9e en arri\'e8re. Les bras \'e9tendus vers la d\'e9esse, chercher son d\'e9sir dans ses yeux, rester suspendu \'e0 sa l\'e8
+vre, attendre son ordre et partir comme un \'e9clair. Qui est-ce qui peut s\rquote assujettir \'e0 un r\'f4le pareil, si ce n\rquote est le mis\'e9rable qui trouve l\'e0, deux ou trois fois la semaine, de quoi calmer la tribulation de ses intestins\~
+? Que penser des autres, tels que le Palissot, le Fr\'e9ron, les Poinsinets, le Baculard qui ont quelque chose, et dont les bassesses ne peuvent s\rquote excuser par le borborygme d\rquote un estomac qui souffre\~?
+\par
+\par MOI. \endash Je ne vous aurais jamais cru si difficile.
+\par
+\par LUI. \endash Je ne le suis pas. Au commencement je voyais faire les autres, et je faisais comme eux, m\'eame un peu mieux\~; parce que je suis plus franchement impudent, meilleur com\'e9dien, plus affam\'e9, fourni de meilleurs poumons. le descends appar
+emment en droite ligne du fameux Stentor.
+\par
+\par Et pour me donner une juste id\'e9e de la force de ce visc\'e8re, il se mit \'e0 tousser d\rquote une violence \'e0 \'e9branler les vitres du caf\'e9, et \'e0 suspendre l\rquote attention des joueurs d\rquote \'e9checs.
+\par
+\par MOI. \endash Mais \'e0 quoi bon ce talent\~?
+\par
+\par LUI. \endash Vous ne le devinez pas\~?
+\par
+\par MOI. \endash Non. le suis un peu born\'e9.
+\par
+\par LUI. \endash Supposez la dispute engag\'e9e et la victoire incertaine\~: je me l\'e8ve, et d\'e9ployant mon tonnerre, je dis\~: \'ab\~Cela est, comme Mademoiselle l\rquote assure. C\rquote est l\'e0 ce qui s\rquote appelle juger. Je le donne en cent \'e0
+ tous nos beaux esprits. L\rquote expression est de g\'e9nie.\~\'bb Mais il ne faut pas toujours approuver de la m\'eame mani\'e8re. On serait monotone. On aurait l\rquote air faux. On deviendrait insipide. On ne se sauve de l\'e0 que par du jugement
+, de la f\'e9condit\'e9\~: il faut savoir pr\'e9parer et placer ces tons majeurs et p\'e9remptoires, saisir l\rquote occasion et le moment\~; lors par exemple, qu\rquote il y a partage entre les sentiments\~; que la dispute s\rquote est \'e9lev\'e9e \'e0
+ son dernier degr\'e9 de violence\~; qu\rquote on ne s\rquote entend plus\~; que tous parlent \'e0 la fois\~; il faut \'eatre plac\'e9 \'e0 l\rquote \'e9cart, dans l\rquote angle de l\rquote appartement le plus \'e9loign\'e9 du champ de bataille, avoir pr
+\'e9par\'e9 son explosion par un long silence, et tomber subitement comme une comminge, au milieu des contendants. Personne n\rquote a eu cet art comme moi. Mais o\'f9 je suis surprenant, c\rquote est dans l\rquote oppos\'e9\~; j\rquote
+ai des petits tons que j\rquote accompagne d\rquote un sourire\~; une vari\'e9t\'e9 infinie de mines approbatives\~: l\'e0, le nez, la bouche, le front, les yeux entrent en jeu\~; j\rquote ai une souplesse de reins\~; une mani\'e8re de contourner l
+\rquote \'e9pine du dos, de hausser ou de baisser les \'e9paules, d\rquote \'e9tendre les doigts, d\rquote incliner la t\'eate, de fermer les yeux, et d\rquote \'eatre stup\'e9fait, comme si j\rquote avais entendu descendre du ciel une voix ang\'e9
+lique et divine. C\rquote est l\'e0 ce qui flatte. le ne sais si vous saisissez bien toute l\rquote \'e9nergie de cette derni\'e8re attitude-l\'e0. le ne l\rquote ai point invent\'e9e, mais personne ne m\rquote a surpass\'e9 dans l\rquote ex\'e9
+cution. Voyez. Voyez.
+\par
+\par MOI. \endash Il est vrai que cela est unique.
+\par
+\par LUI. \endash Croyez-vous qu\rquote il y ait cervelle de femme un peu vaine qui tienne \'e0 cela\~?
+\par
+\par MOI. \endash Non. Il faut convenir que vous avez port\'e9 le talent de faire des fous, et de s\rquote avilir aussi loin qu\rquote il est possible.
+\par
+\par LUI. \endash Ils auront beau faire, tous tant qu\rquote ils sont, ils n\rquote en viendront jamais l\'e0. Le meilleur d\rquote entre eux, Palissot, par exemple, ne sera jamais qu\rquote un bon \'e9colier. Mais si ce r\'f4le amuse d\rquote abord, et si l
+\rquote on go\'fbte quelque plaisir \'e0 se moquer en dedans, de la b\'eatise de ceux qu\rquote on enivre, \'e0 la longue cela ne pique plus\~; et puis apr\'e8s un certain nombre de d\'e9couvertes, on est forc\'e9 de se r\'e9p\'e9ter. L\rquote esprit et l
+\rquote art ont leurs limites. Il n\rquote y a que Dieu ou quelques g\'e9nies rares pour qui la carri\'e8re s\rquote \'e9tend, \'e0 mesure qu\rquote ils y avancent. Bouret en est un peut-\'eatre. Il y a de celui-ci des traits qui m\rquote en donnent, \'e0
+ moi, oui \'e0 moi-m\'eame, la plus sublime id\'e9e. Le petit chien, le Livre de la F\'e9licit\'e9 les flambeaux sur la route de Versailles sont de ces choses qui me confondent et m\rquote humilient. Ce serait capable de d\'e9go\'fbter du m\'e9tier.
+
+\par
+\par MOI. \endash Que voulez-vous dire avec votre petit chien\~?
+\par
+\par LUI. \endash D\rquote o\'f9 venez-vous donc\~? Quoi, s\'e9rieusement vous ignorez comment cet homme rare s\rquote y prit pour d\'e9tacher de lui et attacher au garde des sceaux un petit chien qui plaisait \'e0 celui-ci\~?
+\par
+\par MOI. \endash Je l\rquote ignore, je le confesse.
+\par
+\par LUI. \endash Tant mieux. C\rquote est une des plus belles choses qu\rquote on ait imagin\'e9es\~; toute l\rquote Europe en a \'e9t\'e9 \'e9merveill\'e9e, et il n\rquote y a pas un courtisan dont elle n\rquote ait excit\'e9 l\rquote
+envie. Vous qui ne manquez pas de sagacit\'e9, voyons comment vous vous y seriez pris \'e0 sa place. Songez que Bouret \'e9tait aim\'e9 de son chien. Songez que le v\'eatement bizarre du ministre effrayait le petit animal. Songez qu\rquote il n\rquote
+avait que huit jours pour vaincre les difficult\'e9s. Il faut conna\'eetre toutes les conditions du probl\'e8me, pour bien sentir le m\'e9rite de la solution. Eh bien\~?
+\par
+\par MOI. \endash Eh bien, il faut que je vous avoue que dans ce genre, les choses les plus faciles m\rquote embarrasseraient.
+\par
+\par LUI. \endash \'c9coutez, me dit-il, en me frappant un petit coup sur l\rquote \'e9paule, car il est familier\~; \'e9coutez et admirez. Il se fait faire un masque qui ressemble au garde des sceaux\~; il emprunte d\rquote
+un valet de chambre la volumineuse simarre. Il se couvre le visage du masque. Il endosse la simarre. Il appelle son chien\~; il le caresse. Il lui donne la gimblette. Puis tout \'e0 coup, changeant de d\'e9coration, ce n\rquote
+est plus le garde des sceaux\~; c\rquote est Bouret qui appelle son chien et qui le fouette. En moins de deux ou trois jours de cet exercice continu\'e9 du matin au soir, le chien sait fuir Bouret le fermier g\'e9n\'e9ral, et courir \'e0
+ Bouret le garde des sceaux. Mais je suis trop bon. Vous \'eates un profane qui ne m\'e9ritez pas d\rquote \'eatre instruit des miracles qui s\rquote op\'e8rent \'e0 c\'f4t\'e9 de vous.
+\par
+\par MOI. \endash Malgr\'e9 cela, je vous prie, le livre, les flambeaux\~?
+\par
+\par LUI. \endash Non, non. Adressez-vous aux pav\'e9s qui vous diront ces choses-l\'e0\~; et profitez de la circonstance qui nous a rapproch\'e9s, pour apprendre des choses que personne ne sait que moi.
+\par
+\par MOI. \endash Vous avez raison.
+\par
+\par LUI. \endash Emprunter la robe et la perruque, j\rquote avais oubli\'e9 la perruque, du garde des sceaux\~! Se faire un masque qui lui ressemble\~! Le masque surtout me tourne la t\'eate. Aussi cet homme jouit-il de la plus haute consid\'e9
+ration. Aussi poss\'e8de-t-il des millions. Il y a des croix de Saint-Louis qui n\rquote ont pas de pain\~; aussi pourquoi courir apr\'e8s la croix, au hasard de se faire \'e9chiner, et ne pas se tourner vers un \'e9tat sans p\'e9
+ril qui ne manque jamais sa r\'e9compense\~? Voil\'e0 ce qui s\rquote appelle aller au grand. Ce\rquote mod\'e8les-l\'e0 sont d\'e9courageants. On a piti\'e9 de soi\~; et l\rquote on s\rquote ennuie. Le masque\~! le masque\~
+! Je donnerais un de mes doigts, pour avoir trouv\'e9 le masque.
+\par
+\par MOI. \endash Mais avec cet enthousiasme pour les belles choses, et cette fertilit\'e9 de g\'e9nie que vous poss\'e9dez, est-ce que vous n\rquote avez rien invent\'e9\~?
+\par
+\par LUI. \endash Pardonnez-moi\~; par exemple, l\rquote attitude admirative du dos dont je vous ai parl\'e9\~; je la regarde comme mienne, quoiqu\rquote elle puisse peut-\'eatre m\rquote \'eatre contest\'e9e par des envieux. Je crois bien qu\rquote on l
+\rquote a employ\'e9e auparavant\~; mais qui est-ce qui a senti combien elle \'e9tait commode pour rire en dessous de l\rquote impertinent qu\rquote on admirait\~? J\rquote ai plus de cent fa\'e7ons d\rquote entamer la s\'e9duction d\rquote
+une jeune fille, \'e0 c\'f4t\'e9 de sa m\'e8re, sans que celle-ci s\rquote en aper\'e7oive, et m\'eame de la rendre complice. A peine entrais-je dans la carri\'e8re que je d\'e9daignai toutes les mani\'e8res vulgaires de glisser un billet doux. J\rquote
+ai dix moyens de me le faire arracher, et parmi ces moyens, j\rquote ose me flatter qu\rquote il y en a de nouveaux. Je poss\'e8de surtout le talent d\rquote encourager un jeune homme timide, j\rquote en ai fait r\'e9ussir qui n\rquote avaient ni e
+sprit ni figure. Si cela \'e9tait \'e9crit je crois qu\rquote on m\rquote accorderait quelque g\'e9nie.
+\par
+\par MOI. \endash Vous ferait un honneur singulier\~?
+\par
+\par LUI. \endash Je n\rquote en doute pas.
+\par
+\par MOI. \endash A votre place, je jetterais ces choses-l\'e0 sur le papier. Ce serait dommage qu\rquote elles se perdissent.
+\par
+\par LUI. \endash Il est vrai\~; mais vous ne soup\'e7onnez pas combien je fais peu de cas de la m\'e9thode et des pr\'e9ceptes. Celui qui a besoin d\rquote un protocole n\rquote ira jamais loin. Les g\'e9nies lisent peu, pratiquent beaucoup, et se font d
+\rquote eux-m\'eames. Voyez C\'e9sar, Turenne, Vauban, la marquise de Tencin, son fr\'e8re le cardinal, et le secr\'e9taire de celui-ci l\rquote abb\'e9 Trublet. Et Bouret\~? qui est-ce qui a donn\'e9 des le\'e7ons \'e0 Bouret\~? personne. C\rquote
+est la nature qui forme ces hommes rares-l\'e0. Croyez-vous que l\rquote histoire du chien et du masque soit \'e9crite quelque part\~?
+\par
+\par MOI. \endash Mais \'e0 vos heures perdues\~; lorsque l\rquote angoisse de votre estomac vide ou la fatigue de votre estomac surcharg\'e9 \'e9loigne le sommeil\'85
+\par
+\par LUI. \endash J\rquote y penserai\~; il vaut mieux \'e9crire de grandes choses que d\rquote en ex\'e9cuter de petites. Alors l\rquote \'e2me s\rquote \'e9l\'e8ve\~; l\rquote imagination s\rquote \'e9chauffe, s\rquote enflamme et s\rquote \'e9tend\~
+; au lieu qu\rquote elle se r\'e9tr\'e9cit \'e0 s\rquote \'e9tonner aupr\'e8s de la petite Hus des applaudissements que ce sot public s\rquote obstine \'e0 prodiguer \'e0 cette minaudi\'e8re de Dangeville, qui joue si platement, qui marche presque courb
+\'e9e en deux sur la sc\'e8ne, qui a l\rquote affectation de regarder sans cesse dans les yeux de celui \'e0 qui elle parle, et de jouer en dessous, et qui prend elle-m\'eame ses grimaces pour de la finesse, son petit trotter pour de la gr\'e2ce\~; \'e0 c
+ette emphatique Clairon qui est plus maigre, plus appr\'eat\'e9e, plus \'e9tudi\'e9e, plus empes\'e9e qu\rquote on ne saurait dire. Cet imb\'e9cile parterre les claque \'e0 tout rompre, et ne s\rquote aper\'e7oit pas que nous sommes un peloton d\rquote
+agr\'e9ments\~; il est vrai que le peloton grossit un peu\~; mais qu\rquote importe\~? que nous avons la plus belle peau\~; les plus beaux yeux, le plus joli bec\~; peu d\rquote entrailles \'e0 la v\'e9rit\'e9\~; une d\'e9marche qui n\rquote est pas l\'e9
+g\'e8re, mais qui n\rquote est pas non plus aussi gauche qu\rquote on le dit. Pour le sentiment, en revanche, il n\rquote y en a aucune \'e0 qui nous ne damions le pion.
+\par
+\par MOI. \endash Comment dites-vous tout cela\~? Est-ce ironie, ou v\'e9rit\'e9\~?
+\par
+\par LUI. \endash Le mal est que ce diable de sentiment est tout en dedans, et qu\rquote il n\rquote en transpire pas une lueur au-dehors. Mais moi qui vous parle, je sais et je sais bien qu\rquote elle en a. Si ce n\rquote est pas cela pr\'e9cis\'e9ment, c
+\rquote est quelque chose comme cela. Il faut voir, quand l\rquote humeur nous prend, comme nous traitons les valets, comme les femmes de chambres sont soufflet\'e9es, comme nous menons \'e0 grands coups de pied les Parties Casuelles, pour peu qu\rquote
+elles s\rquote \'e9cartent du respect qui nous est d\'fb. C\rquote est un petit diable, vous dis-je, tout plein de sentiment et de dignit\'e9\'85 Ho, \'e7a\~; vous ne savez o\'f9 vous en \'eates, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par MOI. \endash J\rquote avoue que je ne saurais d\'e9m\'ealer si c\rquote est de bonne foi ou m\'e9chamment que vous parlez. Je suis un bon homme\~; ayez la bont\'e9 d\rquote en user avec moi plus rondement\~; et de laisser l\'e0 votre art.
+\par
+\par LUI. \endash Cela, c\rquote est ce que nous d\'e9bitons \'e0 la petite Hus, de la Dangeville et de la Clairon, m\'eal\'e9 par-ci par-l\'e0 de quelques mots qui vous donnassent l\rquote \'e9veil. Je consens que vous me preniez pour un vaurien\~
+; mais non pour un sot\~; et il n\rquote y aurait qu\rquote un sot ou un homme perdu d\rquote amour qui p\'fbt dire s\'e9rieusement tant d\rquote impertinences.
+\par
+\par MOI. \endash Mais comment se r\'e9sout-on \'e0 les dire\~?
+\par
+\par LUI. \endash Cela ne se fait pas tout d\rquote un coup\~; mais petit \'e0 petit, on y vient. Ingenii largitor venter.
+\par
+\par MOI. \endash Il faut \'eatre press\'e9 d\rquote une cruelle faim.
+\par
+\par LUI. \endash Cela se peut. Cependant, quelques fortes qu\rquote elles vous paraissent, croyez que ceux \'e0 qui elles s\rquote adressent sont plut\'f4t accoutum\'e9s \'e0 les entendre que nous \'e0 les hasarder.
+\par
+\par MOI. \endash Est-ce qu\rquote il y a l\'e0 quelqu\rquote un qui ait le courage d\rquote \'eatre de votre avis\~?
+\par
+\par LUI. \endash Qu\rquote appelez-vous quelqu\rquote un\~? C\rquote est le sentiment et le langage de toute la soci\'e9t\'e9.
+\par
+\par MOI. \endash Ceux d\rquote entre vous qui ne sont pas de grands vauriens, doivent \'eatre de grands sots.
+\par
+\par LUI. \endash Des sots l\'e0\~? Je vous jure qu\rquote il n\rquote y en a qu\rquote un\~; c\rquote est celui qui nous f\'eate, pour lui en imposer.
+\par
+\par MOI. \endash Mais comment s\rquote en laisse-t-on si grossi\'e8rement imposer\~? car enfin la sup\'e9riorit\'e9 des talents de la Dangeville et de la Clairon est d\'e9cid\'e9e.
+\par
+\par LUI. \endash On avale \'e0 pleine gorg\'e9e le mensonge qui nous flatte\~; et l\rquote on boit goutte \'e0 goutte une v\'e9rit\'e9 qui nous est am\'e8re. Et puis nous avons l\rquote air si p\'e9n\'e9tr\'e9, si vrai\~!
+\par
+\par MOI. \endash Il faut cependant que vous ayez p\'e9ch\'e9 une fois contre les principes de l\rquote art et qu\rquote il vous soit \'e9chapp\'e9 par m\'e9garde quelques-unes de ces v\'e9rit\'e9s am\'e8res qui blessent\~; car en d\'e9pit du r\'f4le mis\'e9
+rable, abject, vil, abominable que vous faites, je crois qu\rquote au fond, vous avez l\rquote \'e2me d\'e9licate.
+\par
+\par LUI. \endash Moi, point du tout. Que le diable m\rquote emporte si je sais au fond ce que je suis. En g\'e9n\'e9ral, j\rquote ai l\rquote esprit rond comme une boule, et le caract\'e8re franc comme l\rquote osier\~; jamais faux, pour peu que j\rquote
+aie int\'e9r\'eat d\rquote \'eatre vrai\~; jamais vrai pour peu que j\rquote aie int\'e9r\'eat d\rquote \'eatre faux. Je dis les choses comme elles me viennent, sens\'e9es, tant mieux\~; impertinentes, on n\rquote y prend pas garde. J\rquote
+use en plein de mon franc-parler. Je n\rquote ai pens\'e9 de ma vie ni avant que de dire, ni en disant, ni apr\'e8s avoir dit. Aussi je n\rquote offense personne.
+\par
+\par MOI. \endash Cela vous est pourtant arriv\'e9 avec les honn\'eates gens chez qui vous viviez, et qui avaient pour vous tant de bont\'e9s.
+\par
+\par LUI. \endash Que voulez-vous\~? C\rquote est un malheur\~; un mauvais moment, comme il y en a dans la vie. Point de f\'e9licit\'e9 continue\~; j\rquote \'e9
+tais trop bien. Cela ne pouvait durer. Nous avons, comme vous savez, la compagnie la plus nombreuse et la mieux choisie. C\rquote est une \'e9cole d\rquote humanit\'e9, le renouvellement de l\rquote antique hospitalit\'e9. Tous les po\'e8
+tes qui tombent, nous les ramassons. Nous e\'fbmes Palissot apr\'e8s sa Zara\~; Bret, apr\'e8s le Faux g\'e9n\'e9reux\~; tous les musiciens d\'e9cri\'e9s\~; tous les auteurs qu\rquote on ne lit point\~; toutes les actrices siffl\'e9es\~; tous les acte
+urs hu\'e9s\~; un tas de pauvres honteux, plats parasites \'e0 la t\'eate desquels j\rquote ai l\rquote honneur d\rquote \'eatre, brave chef d\rquote une troupe timide. C\rquote est moi qui les exhorte \'e0 manger la premi\'e8re fois qu\rquote
+ils viennent\~; c\rquote est moi qui demande \'e0 boire pour eux. Ils tiennent si peu de place\~! quelques jeunes gens d\'e9guenill\'e9s qui ne savent o\'f9 donner de la t\'eate, mais qui ont de la figure, d\rquote autres sc\'e9l\'e9
+rats qui cajolent le patron et qui l\rquote endorment, afin de glaner apr\'e8s lui sur la patronne. Nous paraissons gais\~; mais au fond nous avons tous de l\rquote humeur et grand app\'e9tit. Des loups ne sont pas plus affam\'e9s\~
+; des tigres ne sont pas plus cruels. Nous d\'e9vorons comme des loups, lorsque la terre a \'e9t\'e9 longtemps couverte de neige\~; nous d\'e9chirons comme des tigres, tout ce qui r\'e9ussit. Quelquefois, les cohues Bertin, Montsauge et Villemorien se r
+\'e9unissent\~; c\rquote est alors qu\rquote il se fait un beau bruit dans la m\'e9nagerie. Jamais on ne vit ensemble tant de b\'eates tristes, acari\'e2tres, malfaisantes et courrouc\'e9es. On n\rquote entend que les noms de Buffon, de D
+uclos, de Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire, de D\rquote Alembert, de Diderot, et Dieu sait de quelles \'e9pith\'e8tes ils sont accompagn\'e9s. Nul n\rquote aura de l\rquote esprit, s\rquote il n\rquote est aussi sot que nous. C\rquote est l\'e0
+ que le plan de la com\'e9die des Philosophes a \'e9t\'e9 con\'e7u\~; la sc\'e8ne du colporteur, c\rquote est moi qui l\rquote ai fournie, d\rquote apr\'e8s la Th\'e9ologie en Quenouille, Vous n\rquote \'eates pas \'e9pargn\'e9 l\'e0 plus qu\rquote
+un autre.
+\par
+\par MOI. \endash Tant mieux. Peut-\'eatre me fait-on plus d\rquote honneur que je n\rquote en m\'e9rite. Je serais humili\'e9, si ceux qui disent du mal de tant d\rquote habiles et honn\'eates gens, s\rquote avisaient de dire du bien de moi.
+\par
+\par LUI. \endash Nous sommes beaucoup, et il faut que chacun paye son \'e9cot. Apr\'e8s le sacrifice des grands animaux, nous immolons les autres.
+\par
+\par MOI. \endash Insulter la science et la vertu pour vivre, voil\'e0 du pain bien cher.
+\par
+\par LUI. \endash Je vous l\rquote ai d\'e9j\'e0 dit, nous sommes sans cons\'e9quence. Nous injurions tout le monde et nous n\rquote affligeons personne. Nous avons quelquefois le pesant abb\'e9 d\rquote Olivet, le gros abb\'e9 Le Blanc, l\rquote
+hypocrite Batteux. Le gros abb\'e9 n\rquote est m\'e9chant qu\rquote avant d\'eener. Son caf\'e9 pris il se jette dans un fauteuil, les pieds appuy\'e9s contre l\'e0 tablette de la chemin\'e9e, et s\rquote endort comme un vieux perroquet sur son b\'e2
+ton. Si le vacarme devient violent, il b\'e2ille\~; il \'e9tend ses bras\~; il frotte ses yeux, et dit\~: Eh bien, qu\rquote est-ce\~? Qu\rquote est-ce\~? \endash il s\rquote agit de savoir si Piron \'e0 plus d\rquote esprit que de Voltaire. \endash
+ Entendons-nous. C\rquote est de l\rquote esprit que vous dites\~? il ne s\rquote agit pas de go\'fbt, car du go\'fbt, votre Piron ne s\rquote en doute pas. \endash Ne s\rquote en doute pas\~? \endash Non. \endash Et puis nous voil\'e0 embarqu\'e9
+s dans une dissertation sur le go\'fbt. Alors le patron fait signe de la main qu\rquote on l\rquote \'e9coute\~; car c\rquote est surtout de go\'fbt qu\rquote il se pique.\~\'bb Le go\'fbt, dit-il\'85 le go\'fbt est une chose\'85\~\'bb
+ ma foi, je ne sais quelle chose il disait que c\rquote \'e9tait\~; ni lui, non plus.
+\par
+\par Nous avons quelquefois l\rquote ami Robb\'e9. Il nous r\'e9gale de ses contes cyniques, des miracles des convulsionnaires dont il a \'e9t\'e9 le t\'e9moin oculaire\~; et de quelques chants de son po\'e8me sur un sujet qu\rquote il conna\'eet \'e0
+ fond. Je hais ses vers\~; mais j\rquote aime \'e0 l\rquote entendre r\'e9citer. Il a l\rquote air d\rquote un \'e9nergum\'e8ne. Tous s\rquote \'e9crient autour de lui\~: \'ab\~voil\'e0 ce qu\rquote on appelle un po\'e8te\~\'bb. Entre nous, cette po\'e9
+sie-l\'e0 n\rquote est qu\rquote un charivari de toutes sortes de bruits confus, le ramage barbare des habitants de la tour de Babel.
+\par
+\par Il nous vient aussi un certain niais qui a l\rquote air plat et b\'eate, mais qui a de l\rquote esprit comme un d\'e9mon et qui est plus malin qu\rquote un vieux singe\~; c\rquote
+est une de ces figures qui appellent la plaisanterie et les nasardes, et que Dieu fit pour la correction des gens qui jugent \'e0 la mine, et \'e0 qui leur miroir aurait d\'fb apprendre qu\rquote il est aussi ais\'e9 d\rquote \'eatre un homme d\rquote
+esprit et d\rquote avoir l\rquote air d\rquote un sot que de cacher un sot sous une physionomie spirituelle. C\rquote est une l\'e2chet\'e9 bien commune que celle d\rquote immoler un bon homme \'e0 l\rquote amusement des autres. On ne manque jamais de s
+\rquote adresser \'e0 celui-ci. C\rquote est un pi\'e8ge que nous tendons aux nouveaux venus, et je n\rquote en ai presque pas vu un seul qui n\rquote y donn\'e2t.
+\par
+\par J\rquote \'e9tais quelquefois surpris de la justesse des observations de ce fou, sur les hommes et sur les caract\'e8res\~; et je le lui t\'e9moignai.
+\par
+\par C\rquote est, me r\'e9pondit-il, qu\rquote on tire parti de la mauvaise compagnie, comme du libertinage. On est d\'e9dommag\'e9 de la perte de son innocence, par celle de ses pr\'e9jug\'e9s. Dans la soci\'e9t\'e9 des m\'e9chants, o\'f9 le vice se montre
+\'e0 masque lev\'e9, on apprend \'e0 les conna\'eetre. Et puis j\rquote ai un peu lu.
+\par
+\par MOI. \endash Qu\rquote avez-vous lu\~?
+\par
+\par LUI. \endash J\rquote ai lu et je lis et relis sans cesse Th\'e9ophraste, La Bruy\'e8re et Moli\'e8re.
+\par
+\par MOI. \endash Ce sont d\rquote excellents livres.
+\par
+\par LUI. \endash Ils sont bien meilleurs qu\rquote on ne pense\~; mais qui est-ce qui sait les lire\~?
+\par
+\par MOI. \endash Tout le monde, selon la mesure de son esprit.
+\par
+\par LUI. \endash Presque personne. Pourriez-vous me dire ce qu\rquote on y cherche\~?
+\par
+\par MOI. \endash L\rquote amusement et l\rquote instruction.
+\par
+\par LUI. \endash Mais quelle instruction\~; car c\rquote est l\'e0 le point\~?
+\par
+\par MOI. \endash La connaissance de ses devoirs\~; l\rquote amour de la vertu, la haine du vice.
+\par
+\par LUI. \endash Moi, j\rquote y recueille tout ce qu\rquote il faut faire, et tout ce qu\rquote il ne faut pas dire. Ainsi quand je lis l\rquote Avare\~; je me dis\~: sois avare, si tu veux\~; mais garde-toi de parler comme l\rquote
+avare. Quand je lis le Tartuffe, je me dis\~: sois hypocrite, si tu veux\~; mais ne parle pas comme l\rquote hypocrite. Garde des vices qui te sont utiles\~; mais n\rquote en aie ni le ton ni les apparences qui te
+ rendraient ridicule. Pour se garantir de ce ton, de ces apparences, il faut les conna\'eetre. Or, ces auteurs en ont fait des peintures excellentes. le suis moi et je reste ce que je suis\~; mais j\rquote
+agis et je parle comme il convient. Je ne suis pas de ces gens qui m\'e9prisent les moralistes. Il y a beaucoup \'e0 profiter, surtout en ceux qui ont mis la morale en action. Le vice ne blesse les hommes que par intervalle. Les caract\'e8
+res apparents du vice les blessent du matin au soir. Peut-\'eatre vaudrait-il mieux \'eatre un insolent que d\rquote en avoir la physionomie\~; l\rquote insolent de caract\'e8re n\rquote insulte que de temps en temps\~; l\rquote
+insolent de physionomie insulte toujours. Au reste n\rquote allez pas imaginer que je sois le seul lecteur de mon esp\'e8ce. Je n\rquote ai d\rquote autre m\'e9rite ici, que d\rquote avoir fait par syst\'e8me, par justesse d\rquote
+esprit, par une vue raisonnable et vraie, ce que la plupart des autres font par instinct. De l\'e0 vient que leurs lectures ne les rendent pas meilleurs que moi\~; mais qu\rquote ils restent ridicules, en d\'e9pit d\rquote eux, au lieu que je
+ ne le suis que quand je veux, et que je les laisse alors loin derri\'e8re moi\~; car le m\'eame art qui m\rquote apprend \'e0 me sauver du ridicule en certaines occasions, m\rquote apprend aussi dans d\rquote autres \'e0 l\rquote attraper sup\'e9
+rieurement. Je me rappelle alors tout ce que les autres ont dit, tout ce que j\rquote ai lu, et j\rquote y ajoute tout ce qui sort de mon fonds qui est en ce genre d\rquote une f\'e9condit\'e9 surprenante.
+\par
+\par MOI. \endash Vous avez bien fait de me r\'e9v\'e9ler ces myst\'e8res\~; sans quoi, je vous aurais cru en contradiction.
+\par
+\par LUI. \endash Je n\rquote y suis point\~; car pour une fois o\'f9 il faut \'e9viter le ridicule\~; heureusement, il y en a cent o\'f9 il faut s\rquote en donner. Il n\rquote y a point de meilleur r\'f4le aupr\'e8
+s des grands que celui de fou. Longtemps il y a eu le fou du roi en titre\~; en aucun, il n\rquote y a eu en titre le sage du roi. Moi je suis le fou de Bertin et de beaucoup d\rquote autres, le v\'f4tre peut-\'eatre dans ce moment\~; ou peut-\'ea
+tre vous, le mien. Celui qui serait sage n\rquote aurait point de fou. Celui donc qui a un fou n\rquote est pas sage\~; s\rquote il n\rquote est pas sage, il est fou, et peut-\'eatre, f\'fb
+t-il roi, le fou de son fou. Au reste, souvenez-vous que dans un sujet aussi variable que les m\'9curs, il n\rquote y a d\rquote absolument, d\rquote essentiellement, de g\'e9n\'e9ralement vrai ou faux, sinon qu\rquote il faut \'eatre ce que l\rquote int
+\'e9r\'eat veut qu\rquote on soit\~; bon ou mauvais\~; sage ou fou, d\'e9cent ou ridicule\~; honn\'eate ou vicieux. Si par hasard la vertu avait conduit \'e0 la fortune\~; ou j\rquote aurais \'e9t\'e9 vertueux, ou j\rquote aurais simul\'e9
+ la vertu comme un autre. On m\rquote a voulu ridicule, et je me le suis fait\~; pour vicieux, nature seule en avait fait les frais. Quand je dis vicieux, c\rquote est pour parler votre langue\~; car si nous venions \'e0
+ nous expliquer, il pourrait arriver que vous appelassiez vice ce que j\rquote appelle vertu, et vertu ce que j\rquote appelle vice.
+\par
+\par Nous avons aussi les auteurs de l\rquote Op\'e9ra-Comique, leurs acteurs, et leurs actrices\~; et plus souvent leurs entrepreneurs Corby, Moette\'85 tous gens de ressource et d\rquote un m\'e9rite sup\'e9rieur\~!
+\par
+\par Et j\rquote oubliais les grands critiques de la litt\'e9rature. L\rquote Avant-Coureur, Les Petites Affiches, L\rquote Ann\'e9e litt\'e9raire, L\rquote Observateur litt\'e9raire, Le Censeur hebdomadaire, toute la clique des feuillistes.
+\par
+\par MOI. \endash L\rquote Ann\'e9e litt\'e9raire\~; L\rquote Observateur litt\'e9raire. Cela ne se peut. Ils se d\'e9testent.
+\par
+\par LUI. \endash Il est vrai. Mais tous les gueux se r\'e9concilient \'e0 la gamelle. Ce maudit Observateur litt\'e9raire. Que le diable l\rquote e\'fbt emport\'e9, lui et ses feuilles. C\rquote est ce chien de petit pr\'ea
+tre avare, puant et usurier qui est la cause de mon d\'e9sastre. Il parut sur notre horizon, hier, pour la premi\'e8re fois. Il arriva \'e0 l\rquote heure qui nous chasse tous de nos repaires, l\rquote heure du d\'ee
+ner. Quand il fait mauvais temps, heureux celui d\rquote entre nous qui a la pi\'e8ce de vingt-quatre sols dans sa poche. Tel s\rquote est moqu\'e9 de son confr\'e8re qui \'e9tait arriv\'e9 le matin crott\'e9 jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e9chine et mouill
+\'e9 jusqu\rquote aux os, qui le soir rentre chez lui dans le m\'eame \'e9tat. Il y en eut un, je ne sais plus lequel, qui eut, il y a quelques mois, un d\'e9m\'eal\'e9 violent avec le Savoyard qui s\rquote est \'e9tabli \'e0 notre porte. Ils \'e9
+taient en compte courant\~; le cr\'e9ancier voulait que son d\'e9biteur se liquid\'e2t, et celui-ci n\rquote \'e9tait pas en fonds. On sert\~; on fait les honneurs de la table \'e0 l\rquote abb\'e9, on le place au haut bout. J\rquote entre, je l\rquote
+aper\'e7ois.\~\'bb Comment, l\rquote abb\'e9, lui dis-je, vous pr\'e9sidez\~? voil\'e0 qui est fort bien pour aujourd\rquote hui\~; mais demain, vous descendrez, s\rquote il vous pla\'eet, d\rquote une assiette\~; apr\'e8s-demain, d\rquote
+une autre assiette\~; et ainsi d\rquote assiette en assiette, soit \'e0 droite, soit \'e0 gauche, jusqu\rquote \'e0 ce que de la place que j\rquote ai occup\'e9e une fois avant vous, Fr\'e9ron une fois apr\'e8s moi, Dorat une fois apr\'e8s Fr\'e9
+ron, Palissot une fois apr\'e8s Dorat, vous deveniez stationnaire \'e0 c\'f4t\'e9 de moi, pauvre plat bougre comme vous, qui siedo sempre come un maestoso cazzo fra duoi coglioni.\~\'bb L\rquote abb\'e9 qui est bon diable et qui prend tout bien, se mit
+\'e0 rire. Mademoiselle, p\'e9n\'e9tr\'e9e de la v\'e9rit\'e9 de mon observation et de la justesse de ma comparaison, se mit \'e0 rire\~; tous ceux qui si\'e9geaient \'e0 droite et \'e0 gauche de l\rquote abb\'e9 et qu\rquote il avait recul\'e9s d\rquote
+un cran, se mirent \'e0 rire\~; tout le monde rit except\'e9 monsieur qui se f\'e2che et me tient des propos qui n\rquote auraient rien signifi\'e9, si nous avions \'e9t\'e9 seuls\~: \'ab\~Rameau vous \'eates un impertinent. \endash Je le sais bien, et c
+\rquote est \'e0 cette condition que vous m\rquote avez re\'e7u. \endash Un faquin. \endash Comme un autre. \endash Un gueux. \endash Est-ce que je serais ici, sans cela\~? \endash Je vous ferai chasser. \endash Apr\'e8s d\'eener, je m\rquote
+en irai de moi-m\'eame. \endash Je vous le conseille.\~\'bb\endash On d\'eena\~; je n\rquote en perdis pas un coup de dent. Apr\'e8s avoir bien mang\'e9, bu largement\~; car apr\'e8s tout il n\rquote en aurait \'e9t\'e9
+ ni plus ni moins, messer Gaster est un personnage contre lequel je n\rquote ai jamais boud\'e9\~; je pris mon parti et je me disposais \'e0 m\rquote en aller. J\rquote avais engag\'e9 ma parole en pr\'e9sence de tant de monde qu\rquote
+il fallait bien la tenir. Je fus un temps consid\'e9rable \'e0 r\'f4der dans l\rquote appartement, cherchant ma canne et mon chapeau o\'f9 ils n\rquote \'e9taient pas, et comptant toujours que le patron se r\'e9pandrait dans un nouveau torrent d\rquote
+injures, que quelqu\rquote un s\rquote interposerait, et que nous finirions par nous raccommoder, \'e0 force de nous f\'e2cher. Je tournais, je tournais\~; car moi je n\rquote avais rien sur le c\'9cur\~
+; mais le patron, lui, plus sombre et plus noir que l\rquote Apollon d\rquote Hom\'e8re, lorsqu\rquote il d\'e9coche ses traits sur l\rquote arm\'e9e des Grecs son bonnet une fois plus renfonc\'e9
+ que de coutume, se promenait en long et en large, le poing sous le menton. Mademoiselle s\rquote approche de moi. \endash \'ab\~Mais Mademoiselle, qu\rquote est-ce qu\rquote il y a donc d\rquote extraordinaire\~? Ai-je \'e9t\'e9 diff\'e9rent aujourd
+\rquote hui de moi-m\'eame. \endash Je veux qu\rquote il sorte. \endash Je sortirai, je ne lui ai pas manqu\'e9. \endash Pardonnez-moi\~; on invite monsieur l\rquote abb\'e9, et\'85 \endash C\rquote est lui qui s\rquote est manqu\'e9 \'e0 lui-m\'ea
+me en invitant l\rquote abb\'e9, en me recevant et avec moi tant d\rquote autres b\'e9litres tels que moi. \endash Allons, mon petit Rameau\~; il faut demander pardon \'e0 monsieur l\rquote abb\'e9. \endash Je n\rquote ai que faire de son pardon\'85
+\endash Allons\~; allons, tout cela s\rquote apaisera\'85\~\'bb On me prend par la main, on m\rquote entra\'eene vers le fauteuil de l\rquote abb\'e9\~; j\rquote \'e9tends les bras, je contemple l\rquote abb\'e9 avec une esp\'e8ce d\rquote
+admiration, car qui est-ce qui a jamais demand\'e9 pardon \'e0 l\rquote abb\'e9\~?\~\'bb L\rquote abb\'e9, lui dis-je\~; L\rquote abb\'e9 tout ceci est bien ridicule, n\rquote est-il pas vrai\~?\~\'bb Et puis je me mets \'e0 rire, et l\rquote abb\'e9
+ aussi. Me voil\'e0 donc excus\'e9 de ce c\'f4t\'e9-l\'e0\~; mais il fallait aborder l\rquote autre, et ce que j\rquote avais \'e0 lui dire \'e9tait une autre paire de manches. le ne sais plus trop comment je tournai mon excuse\'85\~\'bb Monsieur, voil
+\'e0 ce fou. \endash Il y a trop longtemps qu\rquote il me fait souffrir\~; je n\rquote en veux plus entendre parler. \endash Il est f\'e2ch\'e9. \endash Oui je suis tr\'e8s f\'e2ch\'e9. \endash Cela ne lui arrivera plus. \endash Qu\rquote
+au premier faquin.\~\'bb le ne sais s\rquote il \'e9tait dans un de ces jours d\rquote humeur o\'f9 Mademoiselle craint d\rquote en approcher et n\rquote ose le toucher qu\rquote avec ses mitaines de velours, ou s\rquote
+il entendit mal ce que je disais, ou si je dis mal\~; ce fut pis qu\rquote auparavant. Que diable, est-ce qu\rquote il ne me conna\'eet pas\~? Est-ce qu\rquote il ne sait pas que je suis comme les enfants, et qu\rquote il y a des circonstances o\'f9
+ je laisse tout aller sous moi\~? Et puis, je crois Dieu me pardonne, que je n\rquote aurais pas un moment de rel\'e2che. On userait un pantin d\rquote acier \'e0 tirer la ficelle du matin au soir et du soir au matin. Il faut que je les d\'e9sennuie\~; c
+\rquote est la condition\~; mais il faut que je m\rquote amuse quelquefois. Au milieu de cet imbroglio, il me passa par la t\'eate une pens\'e9e funeste, une pens\'e9e qui me donna de la morgue, une pens\'e9e qui m\rquote inspira de la fiert\'e9 et de l
+\rquote insolence\~: c\rquote est qu\rquote on ne pouvait se passer de moi, que j\rquote \'e9tais un homme essentiel.
+\par
+\par MOI. \endash Oui, je crois que vous leur \'eates tr\'e8s utile, mais qu\rquote ils vous le sont encore davantage. Vous ne retrouverez pas, quand vous voudrez, une aussi bonne maison\~; mais eux, pour un fou qui leur manque, ils en retrouveront cent.
+
+\par
+\par LUI. \endash Cent fous comme moi\~! Monsieur le philosophe, ils ne sont pas si communs. Oui des plats fous. On est plus difficile en sottise qu\rquote en talent ou en vertu. le suis rare dans mon esp\'e8ce, oui, tr\'e8s rare. A pr\'e9sent qu\rquote
+ils ne m\rquote ont plus, que font-ils\~? Ils s\rquote ennuient comme des chiens. le suis un sac in\'e9puisable d\rquote impertinences. l\rquote avais \'e0 chaque instant une boutade qui les faisait rire aux larmes, j\rquote \'e9
+tais pour eux les Petites Maisons tout enti\'e8res.
+\par
+\par MOI. \endash Aussi vous aviez la table, le lit, l\rquote habit, veste et culotte, les souliers, et la pistole par mois.
+\par
+\par LUI. \endash Voil\'e0 le beau c\'f4t\'e9. Voil\'e0 le b\'e9n\'e9fice\~; mais les charges, vous n\rquote en dites mot. D\rquote abord, s\rquote il \'e9tait bruit d\rquote une pi\'e8ce nouvelle, quelque temps qu\rquote
+il fit, il fallait fureter dans tous les greniers de Paris jusqu\rquote \'e0 ce que j\rquote en eusse trouv\'e9 l\rquote auteur\~; que je me procurasse la lecture de l\rquote ouvrage, et que j\rquote insinuasse adroitement qu\rquote il y avait un r\'f4
+le qui serait sup\'e9rieurement rendu par quelqu\rquote un de ma connaissance.\~\'bb Et par qui, s\rquote il vous pla\'eet\~? \endash Par qui\~? belle question\~! Ce sont les gr\'e2ces, la gentillesse, la finesse. \endash
+ Vous voulez dire, mademoiselle Dangeville\~? Par hasard la conna\'eetriez-vous\~? \endash Oui, un peu\~; mais ce n\rquote est pas elle. \endash Et qui donc\~?\~\'bb le nommais tout bas.\~\'bb Elle\~! \endash Oui, elle\~\'bb, r\'e9p\'e9
+tais-je un peu honteux, car j\rquote ai quelquefois de la pudeur\~; et \'e0 ce nom r\'e9p\'e9t\'e9, il fallait voir comme la physionomie du po\'e8te s\rquote allongeait, et d\rquote autres fois comme on m\rquote \'e9clatait au nez. Cependant, bon gr\'e9
+, mal gr\'e9 qu\rquote il en e\'fbt, il fallait que j\rquote amenasse mon homme \'e0 d\'eener\~; et lui qui craignait de s\rquote engager, rechignait, remerciait. Il fallait voir comme j\rquote \'e9tais trait\'e9, quand je ne r\'e9ussissais pas dans ma n
+\'e9gociation\~: j\rquote \'e9tais un butor, un sot, un balourd, je n\rquote \'e9tais bon \'e0 rien\~; je ne valais pas le verre d\rquote eau qu\rquote on me donnait \'e0 boire. C\rquote \'e9tait bien pis lorsqu\rquote on jouait, et qu\rquote
+il fallait aller intr\'e9pidement, au milieu des hu\'e9es d\rquote un public qui juge bien, quoi qu\rquote on en dise, faire entendre mes claquements de mains isol\'e9s\~; attacher les regards sur moi\~; quelquefois d\'e9rober les sifflets \'e0 l\rquote
+actrice\~; et ou\'efr chuchoter \'e0 c\'f4t\'e9 de soi\~: \'ab\~C\rquote est un des valets d\'e9guis\'e9s de celui qui couche\~; ce maraud-l\'e0 se taira-t-il\~?\~\'bb On ignore ce qui peut d\'e9terminer \'e0 cela, on croit que c\rquote
+est ineptie, tandis que c\rquote est un motif qui excuse tout.
+\par
+\par MOI. \endash Jusqu\rquote \'e0 l\rquote infraction des lois civiles.
+\par
+\par LUI. \endash A la fin cependant j\rquote \'e9tais connu, et l\rquote on disait\~: \'ab\~Oh\~! c\rquote est Rameau.\~\'bb Ma ressource \'e9tait de jeter quelques mots ironiques qui sauvassent du ridicule mon applaudissement solitaire, qu\rquote on interpr
+\'e9tait \'e0 contre sens. Convenez qu\rquote il faut un puissant int\'e9r\'eat pour braver ainsi le public assembl\'e9, et que chacune de ces corv\'e9es valait mieux qu\rquote un petit \'e9cu.
+\par
+\par MOI. \endash Que ne vous faisiez-vous pr\'eater main-forte\~?
+\par
+\par LUI. \endash Cela m\rquote arrivait aussi, je glanais un peu l\'e0-dessus. Avant que de se rendre au lieu du supplice, il fallait se charger la m\'e9moire des endroits brillants, o\'f9 il importait de donner le ton. S\rquote il m\rquote
+arrivait de les oublier et de me m\'e9prendre, j\rquote en avais le tremblement \'e0 mon retour\~; c\rquote \'e9tait un vacarme dont vous n\rquote avez pas d\rquote id\'e9e. Et puis \'e0 la maison une meute de chiens \'e0 soigner\~; il est vrai que je m
+\rquote \'e9tais sottement impos\'e9 cette t\'e2che\~; des chats dont j\rquote avais la surintendance\~; j\rquote \'e9tais trop heureux si Micou me favorisait d\rquote un coup de griffe qui d\'e9chir\'e2t ma manchette ou ma main. Criquette est sujette
+\'e0 la colique\~; c\rquote est moi qui lui frotte le ventre. Autrefois, Mademoiselle avait des vapeurs\~; ce sont aujourd\rquote hui des nerfs. Je ne parle point d\rquote autres indispositions l\'e9g\'e8res dont on ne se g\'ea
+ne pas devant moi. Pour ceci, passe\~; je n\rquote ai jamais pr\'e9tendu contraindre. J\rquote ai lu, je ne sais o\'f9, qu\rquote un prince surnomm\'e9 le grand restait quelquefois appuy\'e9 sur le dossier de la chaise perc\'e9e de sa ma\'ee
+tresse. On en use \'e0 son aise avec ses familiers, et j\rquote en \'e9tais ces jours-l\'e0, plus que personne. Je suis l\rquote ap\'f4tre de la familiarit\'e9 et de l\rquote aisance. Je les pr\'eachais l\'e0 d\rquote exemple, sans qu\rquote on s\rquote
+en formalis\'e2t\~; il n\rquote y avait qu\rquote \'e0 me laisser aller. Je vous ai \'e9bauch\'e9 le patron. Mademoiselle commence \'e0 devenir pesante\~; il faut entendre les bons contes qu\rquote ils en font.
+\par
+\par MOI. \endash Vous n\rquote \'eates pas de ces gens-l\'e0\~?
+\par
+\par LUI. \endash Pourquoi non\~?
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est qu\rquote il est au moins ind\'e9cent de donner des ridicules \'e0 ses bienfaiteurs.
+\par
+\par LUI. \endash Mais n\rquote est-ce pas pis encore de s\rquote autoriser de ses bienfaits pour avilir son prot\'e9g\'e9\~?
+\par
+\par MOI. \endash Mais si le prot\'e9g\'e9 n\rquote \'e9tait pas vil par lui-m\'eame, rien ne donnerait au protecteur cette autorit\'e9.
+\par
+\par LUI. \endash Mais si les personnages n\rquote \'e9taient pas ridicules par eux-m\'eames, on n\rquote en ferait pas de bons contes. Et puis est-ce ma faute s\rquote ils s\rquote encanaillent\~? Est-ce ma faute lorsqu\rquote ils se sont encanaill\'e9
+s, si on les trahit, si on les bafoue\~? Quand on se r\'e9sout \'e0 vivre avec des gens comme nous, et qu\rquote on a le sens commun, il y a je ne sais combien de noirceurs auxquelles il faut s\rquote attendre. Quand on nous prend, ne nous conna\'ee
+t-on pas pour ce que nous sommes, pour des \'e2mes int\'e9ress\'e9es, viles et perfides\~? Si l\rquote on nous conna\'eet, tout est bien. Il y a un pacte tacite qu\rquote on nous fera du bien, et que t\'f4t ou tard, nous rendrons le mal pour le bien qu
+\rquote on nous aura fait. Ce pacte ne subsiste-t-il pas entre l\rquote homme et son singe ou son perroquet\~? Brun jette les hauts cris que Palissot, son convive et son ami, ait fait des couplets contre lui. Palissot a d\'fb faire les couplets et c
+\rquote est Brun qui a tort. Poinsinet jette les hauts cris que Palissot ait mis sur son compte les couplets qu\rquote il avait faits contre Brun. Palissot a d\'fb mettre sur le compte de Poinsinet les couplets qu\rquote il avait faits contre Brun\~; et c
+\rquote est Poinsinet qui a tort. Le petit abb\'e9 Rey jette les hauts cris de ce que son ami Palissot lui a souffl\'e9 sa ma\'eetresse aupr\'e8s de laquelle il l\rquote avait introduit. C\rquote est qu\rquote il ne fallait point introduire un Palisso
+t chez sa ma\'eetresse, ou se r\'e9soudre \'e0 la perdre. Palissot a fait son devoir\~; et c\rquote est l\rquote abb\'e9 Rey qui a tort. Le libraire David jette les hauts cris de ce que son associ\'e9 Palissot a couch\'e9 ou voulu coucher avec sa femme\~
+; la femme du libraire David jette les hauts cris de ce que Palissot a laiss\'e9 croire \'e0 qui l\rquote a voulu qu\rquote il avait couch\'e9 avec elle\~; que Palissot ait couch\'e9 ou non avec la femme du libraire, ce qui est difficile \'e0 d\'e9
+cider, car la femme a d\'fb nier ce qui \'e9tait, et Palissot a pu laisser croire ce qui n\rquote \'e9tait pas. Quoi qu\rquote il en soit, Palissot a fait son r\'f4le et c\rquote est David et sa femme qui ont tort. Qu\rquote Helv\'e9
+tius jette les hauts cris que Palissot le traduise sur la sc\'e8ne comme un malhonn\'eate homme, lui \'e0 qui il doit encore l\rquote argent qu\rquote il lui pr\'eata pour se faire traiter de la mauvaise sant\'e9, se nourrir et se v\'eatir. A-t-il d\'fb
+ se promettre un autre proc\'e9d\'e9, de la part d\rquote un homme souill\'e9 de toutes sortes d\rquote infamies, qui par passe-temps fait abjurer la religion \'e0 son ami, qui s\rquote empare du bien de ses associ\'e9s\~; qui n\rquote
+a ni foi, ni loi, ni sentiment\~; qui court \'e0 la fortune, per fas et ne fas\~; qui compte ses jours par ses sc\'e9l\'e9ratesses\~; et qui s\rquote est traduit lui-m\'eame sur la sc\'e8
+ne comme un des plus dangereux coquins, impudence dont je ne crois pas qu\rquote il y ait eu dans le pass\'e9 un premier exemple, ni qu\rquote il y en ait un second dans l\rquote avenir. Non. Ce n\rquote est donc pas Palissot, mais c\rquote est Helv\'e9
+tius qui a tort. Si l\rquote on m\'e8ne un jeune provincial \'e0 la M\'e9nagerie de Versailles, et qu\rquote il s\rquote avise par sottise, de passer la main \'e0 travers les barreaux de la loge du tigre ou de la panth\'e8re\~
+; si le jeune homme laisse son bras dans la gueule de l\rquote animal f\'e9roce, qui est-ce qui a tort\~? Tout cela est \'e9crit dans le pacte tacite. Tant pis pour celui qui l\rquote ignore ou l\rquote oublie. Combien je
+justifierais par ce pacte universel et sacr\'e9, de gens qu\rquote on accuse de m\'e9chancet\'e9\~; tandis que c\rquote est soi qu\rquote on devrait accuser de sottise. Oui, grosse comtesse, c\rquote
+est vous qui avez tort, lorsque vous rassemblez autour de vous, ce qu\rquote on appelle parmi les gens de votre sorte, des esp\'e8ces, et que ces esp\'e8ces vous font des vilenies, vous en font faire, et vous exposent au ressentiment des honn\'ea
+tes gens. Les honn\'eates gens font ce qu\rquote ils doivent\~; les esp\'e8ces aussi\~; et c\rquote est vous qui avez tort de les accueillir. Si Bertinhus vivait doucement, paisiblement avec sa ma\'eetresse\~; si par l\rquote honn\'eatet\'e9
+ de leurs caract\'e8res, ils s\rquote \'e9taient fait des connaissances honn\'eates\~; s\rquote ils avaient appel\'e9 autour d\rquote eux des hommes \'e0 talents, des gens connus dans la soci\'e9t\'e9 par leur vertu\~; s\rquote ils avaient r\'e9serv\'e9
+ pour une petite compagnie \'e9clair\'e9e et choisie, les heures de distraction qu\rquote ils auraient d\'e9rob\'e9es \'e0 la douceur d\rquote \'eatre ensemble, de s\rquote aimer, de se le dire, dans le silence de la retraite\~; croyez-vous qu\rquote
+on en e\'fbt fait ni bons ni mauvais contes. Que leur est-il donc arriv\'e9\~? ce qu\rquote ils m\'e9ritaient. Ils ont \'e9t\'e9 punis de leur imprudence\~; et c\rquote est nous que la Providence avait destin\'e9s de toute \'e9ternit\'e9 \'e0
+ faire justice des Bertins du jour, et ce sont nos pareils d\rquote entre nos neveux qu\rquote elle a destin\'e9s \'e0 faire justice des Montsauges et des Bertins \'e0 venir. Mais tandis que nous ex\'e9cutons ses justes d\'e9
+crets sur la sottise, vous qui nous peignez tels que nous sommes, vous ex\'e9cutez ses justes d\'e9crets sur nous. Que penseriez-vous de nous, si nous pr\'e9tendions avec des m\'9curs honteuses, jouir de la consid\'e9ration publique\~
+; que nous sommes des insens\'e9s. Et ceux qui s\rquote attendent \'e0 des proc\'e9d\'e9s honn\'eates, de la part de gens n\'e9s vicieux, de caract\'e8res vils et bas, sont-ils sages\~? Tout a son vrai loyer dans ce monde. Il y a deux procureurs g\'e9n
+\'e9raux, l\rquote un \'e0 votre porte qui ch\'e2tie les d\'e9lits contre la soci\'e9t\'e9. La nature est l\rquote autre. Celle-ci conna\'eet de tous les vices qui \'e9chappent aux lois. Vous vous livrez \'e0 la d\'e9bauche des femmes\~
+; vous serez hydropique. Vous \'eates crapuleux\~; vous serez poumonique. Vous ouvrez votre porte \'e0 des marauds, et vous vivez avec eux\~; vous serez trahis, persifl\'e9s, m\'e9pris\'e9s. Le plus court est de se r\'e9signer \'e0 l\rquote \'e9quit\'e9
+ de ces jugements\~; et de se dire \'e0 soi-m\'eame, c\rquote est bien fait, de secouer ses oreilles, et de s\rquote amender ou de rester ce qu\rquote on est, mais aux conditions susdites.
+\par
+\par MOI \endash Vous avez raison.
+\par
+\par LUI \endash Au demeurant, de ces mauvais contes, moi, je n\rquote en invente aucun\~; je m\rquote en tiens au r\'f4le de colporteur. Ils disent qu\rquote il y a quelques jours, sur les cinq heures du matin, on entendit un vacarme enrag\'e9\~
+; toutes les sonnettes \'e9taient en branle\~; c\rquote \'e9taient les cris interrompus et sourds d\rquote un homme qui \'e9touffe\~: \'ab\~A moi, moi, je suffoque\~; je meurs.\~\'bb Ces cris partaient de l\rquote appartement du
+patron. On arrive, on le secourt. Notre grosse cr\'e9ature dont la t\'eate \'e9tait \'e9gar\'e9e, qui n\rquote y \'e9tait plus, qui ne voyait plus, comme il arrive dans ce moment, continuait de presser son mouvement, s\rquote \'e9
+levait sur ses deux mains, et du plus haut qu\rquote elle pouvait laissait retomber sur les parties casuelles un poids de deux \'e0 trois cents livres, anim\'e9 de toute la vitesse que donne la fureur du plaisir. On eut beaucoup de peine \'e0 le d\'e9
+gager de l\'e0. Que diable de fantaisie a un petit marteau de se placer sous une lourde enclume.
+\par
+\par MOI. \endash Vous \'eates un polisson. Parlons d\rquote autre chose. Depuis que nous causons, j\rquote ai une question sur la l\'e8vre.
+\par
+\par LUI. \endash Pourquoi l\rquote avoir arr\'eat\'e9e l\'e0 si longtemps\~?
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est que j\rquote ai craint qu\rquote elle ne f\'fbt indiscr\'e8te.
+\par
+\par LUI. \endash Apr\'e8s ce que je viens de vous r\'e9v\'e9ler, j\rquote ignore quel secret je puis avoir pour vous.
+\par
+\par MOI. \endash Vous ne doutez pas du jugement que je porte de votre caract\'e8re.
+\par
+\par LUI. \endash Nullement. le suis \'e0 vos yeux un \'eatre tr\'e8s abject, tr\'e8s m\'e9prisable, et je le suis aussi quelquefois aux miens\~; mais rarement. Je me f\'e9licite plus souvent de mes vices que je ne m\rquote en bl\'e2me. Vous \'ea
+tes plus constant dans votre m\'e9pris.
+\par
+\par MOI. \endash Il est vrai\~; mais pourquoi me montrer toute votre turpitude.
+\par
+\par LUI. \endash D\rquote abord, c\rquote est que vous en connaissiez une bonne partie, et que je voyais plus \'e0 gagner qu\rquote \'e0 perdre, \'e0 vous avouer le reste.
+\par
+\par MOI. \endash Comment cela, s\rquote il vous pla\'eet.
+\par
+\par LUI. \endash S\rquote il importe d\rquote \'eatre sublime en quelque genre, c\rquote est surtout en mal. On crache sur un petit filou\~; mais on ne peut refuser une sorte de consid\'e9ration \'e0 un grand criminel. Son courage vous \'e9tonne. Son atrocit
+\'e9 vous fait fr\'e9mir. On prise en tout l\rquote unit\'e9 de caract\'e8re.
+\par
+\par MOI. \endash Mais cette estimable unit\'e9 de caract\'e8re, vous ne l\rquote avez pas encore. le vous trouve de temps en temps vacillant dans vos principes. Il est incertain, si vous tenez votre m\'e9chancet\'e9 de la nature, ou de l\rquote \'e9tude\~
+; et si l\rquote \'e9tude vous a port\'e9 aussi loin qu\rquote il est possible.
+\par
+\par LUI. \endash J\rquote en conviens\~; mais j\rquote y ai fait de mon mieux. N\rquote ai-je pas eu la modestie de reconna\'eetre des \'eatres plus parfaits que moi\~? Ne vous ai-je pas parl\'e9 de Bouret avec l\rquote admiration la plus profonde\~
+? Bouret est le premier homme du monde dans mon esprit.
+\par
+\par MOI. \endash Mais imm\'e9diatement apr\'e8s Bouret\~; c\rquote est vous.
+\par
+\par LUI. \endash Non.
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est donc Palissot\~?
+\par
+\par LUI. \endash C\rquote est Palissot, mais ce n\rquote est pas Palissot seul.
+\par
+\par MOI. \endash Et qui peut \'eatre digne de partager le second rang avec lui\~?
+\par
+\par LUI. \endash Le ren\'e9gat d\rquote Avignon.
+\par
+\par MOI. \endash Je n\rquote ai jamais entendu parler de ce ren\'e9gat d\rquote Avignon\~; mais ce doit \'eatre un homme bien \'e9tonnant.
+\par
+\par LUI. \endash Aussi l\rquote est-il.
+\par
+\par MOI. \endash L\rquote histoire des grands personnages m\rquote a toujours int\'e9ress\'e9.
+\par
+\par LUI. \endash Je le crois bien. Celui-ci vivait chez un bon et honn\'eate de ces descendants d\rquote Abraham, promis au p\'e8re des Croyants, en nombre \'e9gal \'e0 celui des \'e9toiles.
+\par
+\par MOI. \endash Chez un Juif\~?
+\par
+\par LUI. \endash Chez un Juif. Il en avait surpris d\rquote abord la commis\'e9ration, ensuite la bienveillance, enfin la confiance la plus enti\'e8re. Car voil\'e0 comme il en arrive toujours. Nous comptons tellement sur nos bienfaits, qu\rquote
+il est rare que nous cachions notre secret, \'e0 celui que nous avons combl\'e9 de nos bont\'e9s. Le moyen qu\rquote il n\rquote y ait pas des ingrats\~; quand nous exposons l\rquote homme, \'e0 la tentation de l\rquote \'eatre impun\'e9ment. C\rquote
+est une r\'e9flexion juste que notre Juif ne fit pas. Il confia donc au ren\'e9gat qu\rquote il ne pouvait en conscience manger du cochon. Vous allez voir tout le parti qu\rquote une esprit f\'e9cond sut tirer de cet aveu. Quelques mois se pass\'e8
+rent pendant lesquels notre ren\'e9gat redoubla d\rquote attachement. Quand il crut son Juif bien touch\'e9, bien captiv\'e9, bien convaincu par ses soins, qu\rquote il n\rquote avait pas un meilleur ami dans toutes les tribus d\rquote Isra\'ebl\'85
+ Admirez la circonspection de cet homme. Il ne se h\'e2te pas. Il laisse m\'fbrir la poire, avant que de secouer la branche. Trop d\rquote ardeur pouvait faire \'e9chouer son projet. C\rquote est qu\rquote ordinairement la grandeur de caract\'e8re r\'e9
+sulte de la balance naturelle de plusieurs qualit\'e9s oppos\'e9es.
+\par
+\par MOI. \endash Eh laissez l\'e0 vos r\'e9flexions, et continuez votre histoire.
+\par
+\par LUI. \endash Cela ne se peut. Il y a des jours o\'f9 il faut que je r\'e9fl\'e9chisse. C\rquote est une maladie qu\rquote il faut abandonner \'e0 son cours. O\'f9 en \'e9tais-je\~?
+\par
+\par MOI. \endash A l\rquote intimit\'e9 bien \'e9tablie, entre le Juif et le ren\'e9gat.
+\par
+\par LUI. \endash Alors la poire \'e9tait m\'fbre\'85 Mais vous ne m\rquote \'e9coutez pas. A quoi r\'eavez-vous\~?
+\par
+\par MOI. \endash Je r\'eave \'e0 l\rquote in\'e9galit\'e9 de votre ton\~; tant\'f4t haut tant\'f4t bas.
+\par
+\par LUI. \endash Est-ce que le ton de l\rquote homme vicieux peut \'eatre un\~? \endash Il arrive un soir chez son bon ami, l\rquote air effar\'e9, la voix entrecoup\'e9e, le visage p\'e2le comme la mort, tremblant de tous ses membres.\~\'bb Qu\rquote
+avez-vous\~? \endash Nous sommes perdus. \endash Perdus, et comment\~? \endash Perdus, vous dis-je\~; perdus sans ressource. \endash Expliquez-vous. \endash Un moment, que je me remette de mon effroi. \endash Allons, remettez-vous\~\'bb
+, lui dit le Juif\~; au lieu de lui dire, tu es un fieff\'e9 fripon\~; je ne sais ce que tu as \'e0 m\rquote apprendre, mais tu es un fieff\'e9 fripon\~; tu joues la terreur.
+\par
+\par MOI et pourquoi devait-il lui parler ainsi\~?
+\par
+\par LUI. \endash C\rquote est qu\rquote il \'e9tait faux, et qu\rquote il avait pass\'e9 la mesure. Cela est clair pour moi, et ne m\rquote interrompez pas davantage. \endash \'ab\~Nous sommes perdus, perdus sans ressource.\~\'bb
+ Est-ce que vous ne sentez pas l\rquote affectation de ces perdus r\'e9p\'e9t\'e9s.\~\'bb Un tra\'eetre nous a d\'e9f\'e9r\'e9s \'e0 la sainte Inquisition, vous comme Juif, moi comme ren\'e9gat, comme un inf\'e2me ren\'e9gat.\~\'bb Voyez comme le tra\'ee
+tre ne rougit pas de se servir des expressions les plus odieuses. Il faut plus de courage qu\rquote on ne pense pour s\rquote appeler de son nom. Vous ne savez pas ce qu\rquote il en co\'fbte pour en venir l\'e0.
+\par
+\par MOI. \endash Non certes. Mais cet inf\'e2me ren\'e9gat\'85
+\par
+\par LUI. \endash Est faux\~; mais c\rquote est une fausset\'e9 bien adroite. Le Juif s\rquote effraye, il s\rquote arrache la barbe, il se roule \'e0 terre. Il voit les sbires \'e0 sa porte\~; il se voit affubl\'e9 du san b\'e9nito\~; il voit son autodaf\'e9
+ pr\'e9par\'e9.\~\'bb Mon ami, mon tendre ami, mon unique ami, quel parti prendre\'85\endash Quel parti\~? de se montrer, d\rquote affecter la plus grande s\'e9curit\'e9, de se conduire comme \'e0 l\rquote ordinaire. La proc\'e9
+dure de ce tribunal est secr\'e8te, mais lente. Il faut user de ses d\'e9lais pour tout vendre. J\rquote irai louer ou je ferais louer un b\'e2timent par un tiers\~; oui, par un tiers, ce sera le mieux. Nous y d\'e9poserons votre fortune\~; car c\rquote
+est \'e0 votre fortune principalement qu\rquote ils en veulent\~; et nous irons, vous et moi, chercher, sous un autre ciel, la libert\'e9 de servir notre Dieu et de suivre en s\'fbret\'e9 la loi d\rquote
+Abraham et de notre conscience. Le point important dans la circonstance p\'e9rilleuse o\'f9 nous nous trouvons, est de ne point faire d\rquote imprudence.\~\'bb Fait et dit. Le b\'e2timent est lou\'e9 et pourvu de vivres et de matelots. La fortune d
+u Juif est \'e0 bord. Demain, \'e0 la pointe du jour, ils mettent \'e0 la voile. Ils peuvent souper gaiement et dormir en s\'fbret\'e9. Demain, ils \'e9chappent \'e0 leurs pers\'e9cuteurs. Pendant la nuit, le ren\'e9gat se l\'e8ve, d\'e9
+pouille le Juif de son portefeuille, de sa bourse et de ses bijoux\~; se rend \'e0 bord, et le voil\'e0 parti. Et vous croyez que c\rquote est l\'e0 tout\~? Bon, vous n\rquote y \'eates pas. Lorsqu\rquote on me raconta cette histoire\~
+; moi, je devinai ce que je vous ai tu, pour essayer votre sagacit\'e9. Vous avez bien fait d\rquote \'eatre un honn\'eate homme\~; vous n\rquote auriez \'e9t\'e9 qu\rquote un friponneau. Jusqu\rquote ici le ren\'e9gat n\rquote est que cela. C\rquote
+est un coquin m\'e9prisable \'e0 qui personne ne voudrait ressembler. Le sublime de sa m\'e9chancet\'e9, c\rquote est d\rquote avoir \'e9t\'e9 lui-m\'eame le d\'e9lateur de son bon ami l\rquote isra\'e9lite, dont la sainte Inquisition s\rquote empara \'e0
+ son r\'e9veil, et dont, quelques jours apr\'e8s, on fit un beau feu de joie. Et ce fut ainsi que le ren\'e9gat devint tranquille possesseur de la fortune de ce descendant maudit de ceux qui ont crucifi\'e9 Notre Seigneur.
+\par
+\par MOI. \endash Je ne sais lequel des deux me fait le plus d\rquote horreur, ou de la sc\'e9l\'e9ratesse de votre ren\'e9gat, ou du ton dont vous en parlez.
+\par
+\par LUI. \endash Et voil\'e0 ce que je vous disais. L\rquote atrocit\'e9 de l\rquote action vous porte au-del\'e0 du m\'e9pris\~; et c\rquote est la raison de ma sinc\'e9rit\'e9. J\rquote ai voulu que vous connussiez jusqu\rquote o\'f9 j\rquote
+excellais dans mon art\~; vous arracher l\rquote aveu que j\rquote \'e9tais au moins original dans mon avilissement, me placer dans votre t\'eate sur la ligne des grands vauriens, et m\rquote \'e9crier ensuite, \'ab\~Vivat Mascarillus, fourbum imperator\~
+! Allons, gai, Monsieur le philosophe\~; chorus. Vivat Mascarillus, fourbum imperator\~!\~\'bb
+\par
+\par Et l\'e0-dessus, il se mit \'e0 faire un chant en fugue, tout \'e0 fait singulier. Tant\'f4t la m\'e9lodie \'e9tait grave et pleine de majest\'e9\~; tant\'f4t l\'e9g\'e8re et fol\'e2tre\~; dans un instant il imitait la basse\~
+; dans un autre, une des parties du dessus\~; il m\rquote indiquait de son bras et de son col allong\'e9s, les endroits des tenues\~; et s\rquote ex\'e9cutait, se composait \'e0 lui-m\'eame, un chant de triomphe, o\'f9 l\rquote on voyait qu\rquote il s
+\rquote entendait mieux en bonne musique qu\rquote en bonnes m\'9curs.
+\par
+\par Je ne savais, moi, si je devais rester ou fuir, rire ou m\rquote indigner. Je restai, dans le dessein de tourner la conversation sur quelque sujet qui chass\'e2t de mon \'e2me l\rquote horreur dont elle \'e9tait remplie. Je commen\'e7ais \'e0 supporter
+ avec peine la pr\'e9sence d\rquote un homme qui discutait une action horrible, un ex\'e9crable forfait, comme un connaisseur en peinture ou en po\'e9sie, examine les beaut\'e9s d\rquote un ouvrage de go\'fbt\~; ou comme un moraliste ou un historien rel
+\'e8ve et fait \'e9clater les circonstances d\rquote une action h\'e9ro\'efque. le devins sombre, malgr\'e9 moi. Il s\rquote en aper\'e7ut et me dit\~:
+\par
+\par LUI. \endash Qu\rquote avez-vous\~? est-ce que vous vous trouvez mal\~?
+\par
+\par MOI. \endash Un peu\~; mais cela passera.
+\par
+\par LUI. \endash Vous avez l\rquote air soucieux d\rquote un homme tracass\'e9 de quelque id\'e9e f\'e2cheuse.
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est cela.
+\par
+\par Apr\'e8s un moment de silence de sa part et de la mienne, pendant lequel il se promenait en sifflant et en chantant\~; pour le ramener \'e0 son talent, je lui dis\~: Que faites-vous \'e0 pr\'e9sent\~?
+\par
+\par LUI. \endash Rien.
+\par
+\par MOI. \endash Cela est tr\'e8s fatigant.
+\par
+\par LUI. \endash J\rquote \'e9tais d\'e9j\'e0 suffisamment b\'eate. J\rquote ai \'e9t\'e9 entendre cette musique de Duni et de nos autres jeunes faiseurs\~; qui m\rquote a achev\'e9.
+\par
+\par MOI. \endash Vous approuvez donc ce genre.
+\par
+\par LUI. \endash Sans doute.
+\par
+\par MOI. \endash Et vous trouvez de la beaut\'e9 dans ces nouveaux chants\~?
+\par
+\par LUI. \endash Si j\rquote y en trouve\~; pardieu, je vous en r\'e9ponds. Comme cela est d\'e9clam\'e9\~! quelle v\'e9rit\'e9\~! quelle expression.
+\par
+\par MOI. \endash Tout art d\rquote imitation a son mod\'e8le dans la nature. Quel est le mod\'e8le du musicien, quand il fait un chant\~?
+\par
+\par LUI. \endash Pourquoi ne pas prendre la chose de plus haut\~? Qu\rquote est-ce qu\rquote un chant\~?
+\par
+\par MOI. \endash Je vous avouerai que cette question est au-dessus de mes forces. Voil\'e0 comme nous sommes tous. Nous n\rquote avons dans la m\'e9moire que des mots que nous croyons entendre, par l\rquote usage fr\'e9quent et l\rquote application m\'ea
+me juste que nous en faisons\~; dans l\rquote esprit, que des notions vagues. Quand je prononce le mot chant, je n\rquote ai pas des notions plus nettes que vous, et la plupart de vos semblables, quand ils disent, r\'e9putation, bl\'e2me, honneur,
+vice, vertu, pudeur, d\'e9cence, honte, ridicule.
+\par
+\par LUI \endash Le chant est une imitation, par les sons d\rquote une \'e9chelle invent\'e9e par l\rquote art ou inspir\'e9e par la nature, comme il vous plaira, ou par la voix ou par l\rquote instrument, des bruits physiques ou des accents de la passion\~
+; et vous voyez qu\rquote en changeant l\'e0-dedans, les choses \'e0 changer, la d\'e9finition conviendrait exactement \'e0 la peinture, \'e0 l\rquote \'e9loquence, \'e0 la sculpture, et \'e0 la po\'e9sie. Maintenant, pour en venir \'e0
+ votre question. Quel est le mod\'e8le du musicien ou du chant\~? c\rquote est la d\'e9clamation, si le mod\'e8le est vivant et pensant\~; c\rquote est le bruit, si le mod\'e8le est inanim\'e9. Il faut consid\'e9rer la d\'e9
+clamation comme une ligne, et le chant comme une autre ligne qui serpenterait sur la premi\'e8re. Plus cette d\'e9clamation, type du chant, sera forte et vraie\~; plus le chant qui s\rquote y conforme la coupera en un plus grand nombre de points\~
+; plus le chant sera vrai\~; et plus il sera beau. Et c\rquote est ce qu\rquote ont tr\'e8s bien senti nos jeunes musiciens. Quand on entend, Je suis un pauvre diable, on croit reconna\'eetre la plainte d\rquote un avare\~; s\rquote il ne chantait pas, c
+\rquote est sur les m\'eames tons qu\rquote il parlerait \'e0 la terre, quand il lui confie son or et qu\rquote il lui dit, O terre, re\'e7ois mon tr\'e9sor. Et cette petite fille qui sent palpiter son c\'9cur, qui rougit, q
+ui se trouble et qui supplie monseigneur de la laisser partir, s\rquote exprimerait-elle autrement. Il y a dans ces ouvrages, toutes sortes de caract\'e8res\~; une vari\'e9t\'e9 infinie de d\'e9clamations. Cela est sublime\~; c\rquote
+est moi qui vous le dis. Allez, allez entendre le morceau o\'f9 le jeune homme qui se sent mourir, s\rquote \'e9crie\~: Mon c\'9cur s\rquote en va. \endash \'c9coutez le chant\~; \'e9coutez la symphonie, et vous me direz apr\'e8s quelle diff\'e9
+rence il y a, entre les vraies voies d\rquote un moribond et le tour de ce chant. Vous verrez si la ligne de la m\'e9lodie ne co\'efncide pas tout enti\'e8re avec la ligne de la d\'e9
+clamation. Je ne vous parle pas de la mesure qui est encore une des conditions du chant\~; je m\rquote en tiens \'e0 l\rquote expression, et il n\rquote y a rien de plus \'e9vident que le passage suivant que j\rquote ai lu quelque
+ part, musices seminarium accentus. L\rquote accent est la p\'e9pini\'e8re de la m\'e9lodie. Jugez de l\'e0 de quelle difficult\'e9 et de quelle importance il est de savoir bien faire le r\'e9citatif. Il n\rquote
+y a point de bel air, dont on ne puisse faire un beau r\'e9citatif, et point de beau r\'e9citatif, dont un habile homme ne puisse tirer un bel air. Je ne voudrais pas assurer que celui qui r\'e9
+cite bien, chantera bien, mais je serais surpris que celui qui chante bien, ne s\'fbt pas bien r\'e9citer. Et croyez tout ce que je vous dis l\'e0\~; car c\rquote est le vrai.
+\par
+\par MOI. \endash Je ne demanderais pas mieux que de vous en croire, si je n\rquote \'e9tais arr\'eat\'e9 par un petit inconv\'e9nient.
+\par
+\par LUI. \endash Et cet inconv\'e9nient\~?
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est que, si cette musique est sublime, il faut que celle du divin Lulli, de Campra, de Destouches, de Mouret, et m\'eame soit dit entre nous, celle du cher oncle soit un peu plate.
+\par
+\par LUI, s\rquote approchant de mon oreille, me r\'e9pondit\~: \endash Je ne voudrais pas \'eatre entendu\~; car il y a ici beaucoup de gens qui me connaissent\~; c\rquote est qu\rquote elle l\rquote est aussi. Ce n\rquote est
+pas que je me soucie du cher oncle, puisque cher il y a. C\rquote est une pierre. Il me verrait tirer la langue d\rquote un pied, qu\rquote il ne me donnerait pas un verre d\rquote eau\~; mais il a beau faire \'e0 l\rquote octave, \'e0 la septi\'e8
+me, hon, hon\~; hin, hin\~; tu, tu, tu\~; turelututu, avec un charivari du diable\~; ceux qui commencent \'e0 s\rquote y conna\'eetre, et qui ne prennent plus du tintamarre pour de la musique, ne s\rquote accommoderont jamais de cela. On devait d\'e9
+fendre par une ordonnance de police, \'e0 quelque personne, de quelque qualit\'e9 ou condition qu\rquote elle f\'fbt, de faire chanter le Stabat du Pergol\'e8se. Ce Stabat, il fallait le faire br\'fb
+ler par la main du bourreau. Ma foi, ces maudits bouffons, avec leur Servante Ma\'eetresse, leur Tracollo, nous en ont donn\'e9 rudement dans le cul. Autrefois, un Trancr\'e8de, un Iss\'e9
+, une Europe galante, les Indes, et Castor, les Talents lyriques, allaient \'e0 quatre, cinq, six mois. On ne voyait point la fin des repr\'e9sentations d\rquote une Armide. A pr\'e9
+sent tout cela vous tombe les uns sur les autres, comme des capucins de cartes. Aussi Rebel et Franc\'9cur jettent-ils feu et flamme. Ils disent que tout est perdu, qu\rquote ils sont ruin\'e9s\~; et que si l\rquote on tol\'e8
+re plus longtemps cette canaille chantante de la Foire, la musique nationale est au diable\~; et que l\rquote Acad\'e9mie royale du cul-de-sac n\rquote a qu\rquote \'e0 fermer boutique. Il y a bien quelque chose de vrai, l\'e0
+-dedans. Les vieilles perruques qui viennent l\'e0 depuis trente \'e0 quarante ans tous les vendredis, au lieu de s\rquote amuser comme ils ont fait par le pass\'e9, s\rquote ennuient et b\'e2illent, sans trop savoir pou
+rquoi. Ils se le demandent et ne sauraient se r\'e9pondre. Que ne s\rquote adressent-ils \'e0 moi\~? La pr\'e9diction de Duni s\rquote accomplira\~; et du train que cela prend, je veux mourir si, dans quatre \'e0 cinq ans \'e0
+ dater du peintre amoureux de son mod\'e8le, il y a un chat \'e0 fesser dans la c\'e9l\'e8bre Impasse. Les bonnes gens, ils ont renonc\'e9 \'e0 leurs symphonies, pour jouer des symphonies italiennes. Ils ont cru qu\rquote ils feraient leurs oreilles \'e0
+ celles-ci, sans cons\'e9quence pour leur musique vocale, comme si la symphonie n\rquote \'e9tait pas au chant, \'e0 un peu de libertinage pr\'e8s inspir\'e9 par l\rquote \'e9tendue de l\rquote instrument et la mobilit\'e9 des doigts\~
+? ce que le chant est \'e0 la d\'e9clamation r\'e9elle. Comme si le violon n\rquote \'e9tait pas le singe du chanteur, qui deviendra un jour, lorsque le difficile prendra la place du beau, le singe du violon. Le premier qui joua Locatelli, fut l\rquote ap
+\'f4tre de la nouvelle musique. A d\rquote autres, \'e0 d\rquote autres. On nous accoutumera \'e0 l\rquote imitation des accents de la passion ou des ph\'e9nom\'e8nes de la nature, par le chant et la voix, par l\rquote instrument, car voil\'e0 toute l
+\rquote \'e9tendue de l\rquote objet de la musique, et nous conserverons notre go\'fbt pour les vols, les lances, les gloires, les triomphes, les victoires\~? Va-t\rquote en voir s\rquote ils viennent, Jean. Ils ont imagin\'e9 qu\rquote
+ils pleureraient ou riraient \'e0 des sc\'e8nes de trag\'e9die ou de com\'e9die, musiqu\'e9es\~; qu\rquote on porterait \'e0 leurs oreilles, les accents de la fureur, de la haine, de la jalousie, les vraies plaintes de l\rquote
+amour, les ironies, les plaisanteries du th\'e9\'e2tre italien ou fran\'e7ais\~; et qu\rquote ils resteraient admirateurs de Ragonde et de Plat\'e9e. Je t\rquote en r\'e9ponds\~: tarare, pon pon\~; qu\rquote ils \'e9
+prouveraient sans cesse, avec quelle facilit\'e9, quelle flexibilit\'e9, quelle mollesse, l\rquote harmonie, la prosodie, les ellipses, les inversions de la langue italienne se pr\'eataient \'e0 l\rquote art, au mouvement, \'e0 l\rquote
+expression, aux tours du chant, et \'e0 la valeur mesur\'e9e des sons, et qu\rquote ils continueraient d\rquote ignorer combien la leur est raide, sourde, lourde, pesante, p\'e9dantesque et monotone. Eh oui, oui. Ils se sont persuad\'e9 qu\rquote apr\'e8
+s avoir m\'eal\'e9 leurs larmes aux pleurs d\rquote une m\'e8re qui se d\'e9sole sur la mort de son fils\~; apr\'e8s avoir fr\'e9mi de l\rquote ordre d\rquote un tyran qui ordonne un meurtre\~; ils ne s\rquote ennuieraient pas de leur f\'e9
+erie, de leur insipide mythologie, de leurs petits madrigaux doucereux qui ne marquent pas moins le mauvais go\'fbt du po\'e8te, que la mis\'e8re de l\rquote art qui s\rquote en accommode. Les bonnes gens\~! cela n\rquote est pas et ne peut \'ea
+tre. Le vrai, le bon, le beau ont leurs droits. On les conteste, mais on finit par admirer. Ce qui n\rquote est pas marqu\'e9 \'e0 ce coin, on l\rquote admire un temps\~; mais on finit par b\'e2iller. B\'e2illez donc, messieurs\~; b\'e2illez \'e0
+ votre aise. Ne vous g\'eanez pas. L\rquote empire de la nature et de ma trinit\'e9, contre laquelle les portes de l\rquote enfer ne pr\'e9vaudront jamais\~; le vrai qui est le p\'e8re, et qui engendre le bon qui est le fils\~; d\rquote o\'f9 proc\'e8
+de le beau qui est le Saint-Esprit, s\rquote \'e9tablit tout doucement. Le dieu \'e9tranger se place humblement sur l\rquote autel \'e0 c\'f4t\'e9 de l\rquote idole du pays\~; peu \'e0 peu, il s\rquote y affermit\~
+; un beau jour, il pousse du coude son camarade\~; et patatras, voil\'e0 l\rquote idole en bas. C\rquote est comme cela qu\rquote on dit que les J\'e9suites ont plant\'e9 le christianisme \'e0 la Chine et aux Indes. Et ces Jans\'e9
+nistes ont beau dire, cette m\'e9thode politique qui marche \'e0 son but, sans bruit, sans effusion de sang, sans martyr, sans un toupet de cheveux arrach\'e9, me semble la meilleure.
+\par
+\par MOI. \endash Il y a de la raison, \'e0 peu pr\'e8s, dans tout ce que vous venez de dire.
+\par
+\par LUI. \endash De la raison\~! tant mieux. le veux que le diable m\rquote emporte, si j\rquote y t\'e2che. Cela va, comme je te pousse. le suis comme les musiciens de l\rquote Impasse, quand mon oncle parut\~; si j\rquote adresse \'e0 la bonne heure, c
+\rquote est qu\rquote un gar\'e7on charbonnier parlera toujours mieux de son m\'e9tier que toute une acad\'e9mie, et que tous les Duhamel du monde.
+\par
+\par Et puis le voil\'e0 qui se met \'e0 se promener, en murmurant dans son gosier, quelques-uns des airs de l\rquote \'cele des Fous, du Peintre amoureux de son Mod\'e8le, du Mar\'e9chal-ferrant, de la Plaideuse, et de temps en temps, il s\rquote \'e9
+criait, en levant les mains et les yeux au ciel\~: Si cela est beau, mordieu\~! Si cela est beau\~! Comment peut-on porter \'e0 sa t\'eate une paire d\rquote oreilles et faire une pareille question. Il commen\'e7ait \'e0 entrer en passion, et \'e0
+ chanter tout bas. Il \'e9levait le ton, \'e0 mesure qu\rquote il se passionnait davantage\~; vinrent ensuite, les gestes, les grimaces du visage et les contorsions du corps\~; et je dis, bon\~; voil\'e0 la t\'eate qui se perd, et quelque sc\'e8
+ne nouvelle qui se pr\'e9pare\~; en effet, il part d\rquote un \'e9clat de voix, \'ab\~Je suis un pauvre mis\'e9rable\'85 Monseigneur, Monseigneur, laissez-moi partir\'85 O terre, re\'e7ois mon or\~; conserve bien mon tr\'e9sor\'85 Mon \'e2me, mon \'e2
+me, ma vie, O terre\~!... Le voil\'e0 le petit ami, le voil\'e0 le petit ami\~! Aspettare e non venire\'85 A Zerbina penserete\'85 Sempre in contrasti con te si sta\'85\~\'bb Il entassait et brouillait ensemble trente airs italiens, fran\'e7
+ais, tragiques, comiques, de toutes sortes de caract\'e8res. Tant\'f4t avec une voix de basse-taille, il descendait jusqu\rquote aux enfers\~; tant\'f4t s\rquote \'e9gosillant et contrefaisant le fausset, il d\'e9chirait le haut des airs, imitant de la d
+\'e9marche, du maintien, du geste, les diff\'e9rents personnages chantants\~; successivement furieux, radouci, imp\'e9rieux, ricaneur. Ici, c\rquote est une jeune fille qui pleure, et il en rend toute la minauderie\~; l\'e0 il est pr\'ea
+tre, il est roi, il est tyran, il menace, il commande, il s\rquote emporte, il est esclave, il ob\'e9it. Il s\rquote apaise, il se d\'e9sole, il se plaint, il rit jamais hors de ton, de mesure, du sens des paroles et du caract\'e8re de l\rquote
+air. Tous les pousse-bois avaient quitt\'e9 leurs \'e9chiquiers et s\rquote \'e9taient rassembl\'e9s autour de lui. Les fen\'eatres du caf\'e9 \'e9taient occup\'e9es, en dehors, par les passants qui s\rquote \'e9taient arr\'eat\'e9
+s au bruit. On faisait des \'e9clats de rire \'e0 entrouvrir le plafond. Lui n\rquote apercevait rien\~; il continuait, saisi d\rquote une ali\'e9nation d\rquote esprit, d\rquote un enthousiasme si voisin de la folie qu\rquote il est incertain qu\rquote
+il en revienne\~; s\rquote il ne faudra pas le jeter dans un fiacre et le mener droit aux Petites-Maisons. En chantant un lambeau des Lamentations de Jomelli, il r\'e9p\'e9tait avec une pr\'e9cision, une v\'e9rit\'e9 et une chaleur incroyable les pl
+us beaux endroits de chaque morceau\~; ce beau r\'e9citatif oblig\'e9 o\'f9 le proph\'e8te peint la d\'e9solation de J\'e9rusalem, il l\rquote arrosa d\rquote un torrent de larmes qui en arrach\'e8rent de tous les yeux. Tout y \'e9tait, et la d\'e9
+licatesse du chant, et la force de l\rquote expression, et la douleur. Il insistait sur les endroits o\'f9 le musicien s\rquote \'e9tait particuli\'e8rement montr\'e9 un grand ma\'eetre. S\rquote il quittait la partie du chant, c\rquote \'e9
+tait pour prendre celle des instruments qu\rquote il laissait subitement pour revenir \'e0 la voix, entrela\'e7ant l\rquote une \'e0 l\rquote autre de mani\'e8re \'e0 conserver les liaisons et l\rquote unit\'e9 du tout\~; s\rquote emparant de nos \'e2
+mes et les tenant suspendues dans la situation la plus singuli\'e8re que j\rquote aie jamais \'e9prouv\'e9e... Admirais-je\~? Oui, j\rquote admirais\~! \'c9tais -je touch\'e9 de piti\'e9\~? J\rquote \'e9tais touch\'e9 de piti\'e9\~
+; mais une teinte de ridicule \'e9tait fondue dans ces sentiments et les d\'e9naturait.
+\par
+\par Mais vous vous seriez \'e9chapp\'e9 en \'e9clats de rire \'e0 la mani\'e8re dont il contrefaisait les diff\'e9rents instruments. Avec des joues renfl\'e9es et bouffies, et un son rauque et sombre, il rendait les cors et les bassons\~; il prenait un son
+\'e9clatant et nasillard pour les hautbois\~; pr\'e9cipitant sa voix avec une rapidit\'e9 incroyable pour les instruments \'e0 corde dont il cherchait les sons les plus approch\'e9s\~; il sifflait les petites fl\'fbtes, il recoulait les traversi\'e8
+res, criant, chantant, se d\'e9menant comme un forcen\'e9\~; faisant lui seul, les danseurs, les danseuses, les chanteurs, les chanteuses, tout un orchestre, tout un th\'e9\'e2tre lyrique, et se divisant en vingt r\'f4les divers, courant, s\rquote arr\'ea
+tant, avec l\rquote air d\rquote un \'e9nergum\'e8ne, \'e9tincelant des yeux, \'e9cumant de la bouche. Il faisait une chaleur \'e0 p\'e9rir\~; et la sueur qui suivait les plis de son front et la longueur de ses joues, se m\'ealait \'e0
+ la poudre de ses cheveux, ruisselait, et sillonnait le haut de son habit. Que ne lui vis-je pas faire\~? Il pleurait, il riait, il soupirait il regardait, ou attendri, ou tranquille, ou furieux\~; c\rquote \'e9tait une femme qui se p\'e2me de douleur\~
+; c\rquote \'e9tait un malheureux livr\'e9 \'e0 tout son d\'e9sespoir\~; un temple qui s\rquote \'e9l\'e8ve\~; des oiseaux qui se taisent au soleil couchant\~
+; des eaux ou qui murmurent dans un lieu solitaire et frais, ou qui descendent en torrent du haut des montagnes\~; un orage\~; une temp\'eate, la plainte de ceux qui vont p\'e9rir, m\'eal\'e9e au sifflement des vents, au fracas du tonnerre\~; c\rquote
+\'e9tait la nuit, avec ses t\'e9n\'e8bres\~; c\rquote \'e9tait l\rquote ombre et le silence, car le silence m\'eame se peint par des sons. Sa t\'eate \'e9tait tout \'e0 fait perdue. \'c9puis\'e9e de fatigue, tel qu\rquote un homme qui sort d\rquote
+un profond sommeil ou d\rquote une longue distraction\~; il resta immobile, stupide, \'e9tonn\'e9. Il tournait ses regards autour de lui, comme un homme \'e9gar\'e9 qui cherche \'e0 reconna\'eetre le lieu o\'f9
+ il se trouve. Il attendait le retour de ses forces et de ses esprits\~; il essuyait machinalement son visage. Semblable \'e0 celui qui verrait \'e0 son r\'e9veil, son lit environn\'e9 d\rquote un grand nombre de personnes\~
+; dans un entier oubli ou dans une profonde ignorance de ce qu\rquote il a fait, il s\rquote \'e9cria dans le premier moment\~: Eh bien, Messieurs, qu\rquote est-ce qu\rquote il y a\~? D\rquote o\'f9 viennent vos ris et votre surprise\~? Qu\rquote
+est-ce qu\rquote il y a\~? Ensuite il ajouta, voil\'e0 ce qu\rquote on doit appeler de la musique et un musicien. Cependant, Messieurs, il ne faut pas m\'e9priser certains morceaux de Lulli. Qu\rquote on fasse mieux la sc\'e8ne \'ab\~Ah\~! j\rquote
+attendrai\~\'bb sans changer les paroles\~; j\rquote en d\'e9fie. Il ne faut pas m\'e9priser quelques endroits de Campra les airs de violon de mon oncle, ses gavottes\~; ses entr\'e9es de soldats, de pr\'eatres, de sacrificateurs\'85\~\'bb P\'e2
+les flambeaux, nuit plus affreuse que les t\'e9n\'e8bres\'85 Dieux du Tartare, Dieu de l\rquote oubli.\~\'bb L\'e0, il enflait sa voix\~; il soutenait ses sons\~; les voisins se mettaient aux fen\'ea
+tres, nous mettions nos doigts dans nos oreilles. Il ajoutait, c\rquote est ici qu\rquote il faut des poumons\~; un grand organe\~; un volume d\rquote air. Mais avant peu, serviteur \'e0 l\rquote Assomption\~; le Car\'eame et les Rois sont pass\'e9
+s. Ils ne savent pas encore ce qu\rquote il faut mettre en musique, ni par cons\'e9quent ce qui convient au musicien. La po\'e9sie lyrique est encore \'e0 na\'eetre. Mais ils y viendront\~; \'e0 force d\rquote entendre le Pergol\'e8se
+, le Saxon, Terradoglias, Traetta, et les autres, \'e0 force de lire le M\'e9tastase, il faudra bien qu\rquote ils y viennent.
+\par
+\par MOI. \endash Quoi donc, est-ce que Quinault, La Motte, Fontenelle n\rquote y ont rien entendu.
+\par
+\par LUI. \endash Non pour le nouveau style. Il n\rquote y a pas six vers de suite dans tous leurs charmants po\'e8mes qu\rquote on puisse musiquer. Ce sont des sentences ing\'e9nieuses\~; des madrigaux l\'e9gers, tendres et d\'e9licats\~
+; mais pour savoir combien cela est vide de ressource pour notre art, le plus violent de tous, sans en excepter celui de D\'e9mosth\'e8ne faites-vous r\'e9citer ces morceaux, combien ils vous para\'eetront, froids, languissants, monotones. C\rquote est qu
+\rquote il n\rquote y a rien l\'e0 qui puisse servir de mod\'e8le au chant. J\rquote aimerais autant avoir \'e0 musiquer les Maximes de La Rochefoucauld, ou les Pens\'e9es de Pascal. C\rquote est au cri animal de la passion, \'e0
+ dicter la ligne qui nous convient. Il faut que ces expressions soient press\'e9es les unes sur les autres\~; il faut que la phrase soit courte\~; que le sens en soit coup\'e9, suspendu\~; que le musicien puisse di
+sposer du tout et de chacune de ses parties\~; en omettre un mot, ou le r\'e9p\'e9ter\~; y en ajouter un qui lui manque\~; la tourner et retourner, comme un polype, sans la d\'e9truire\~; ce qui rend la po\'e9sie lyrique fran\'e7
+aise beaucoup plus difficile que dans les langues \'e0 inversions qui pr\'e9sentent d\rquote elles-m\'eames tous ces avantages\'85
+\par
+\par \'ab\~Barbare cruel, plonge ton poignard dans mon sein. Me voil\'e0 pr\'eate \'e0 recevoir le coup fatal. Frappe. Ose\'85 Ah\~; je languis, je meurs\'85 Un feu secret s\rquote allume dans mes sens\'85 Cruel amour, que veux-tu de moi\'85
+ Laisse-moi la douce paix dont j\rquote ai joui\'85 Rends-moi la raison\'85\~\'bb Il faut que les passions soient fortes\~; la tendresse du musicien et du po\'e8te lyrique doit \'eatre extr\'eame. L\rquote air est presque toujours la p\'e9
+roraison de la sc\'e8ne. Il nous faut des exclamations, des interjections, des suspensions, des interruptions, des affirmations, des n\'e9gations\~; nous appelons, nous invoquons, nous crions, nous g\'e9
+missons, nous pleurons, nous rions franchement. Point d\rquote esprit, point d\rquote \'e9pigrammes\~; point de ces jolies pens\'e9es. Cela est trop loin de la simple nature. Or n\rquote allez pas croire que le jeu des acteurs de th\'e9\'e2tre et leur d
+\'e9clamation puissent nous servir de mod\'e8les. Fi donc. Il nous le faut plus \'e9nergique, moins mani\'e9r\'e9, plus vrai. Les discours simples, les voix communes de la passion, nous sont d\rquote autant plus n\'e9
+cessaires que la langue sera plus monotone, aura moins d\rquote accent. Le cri animal ou de l\rquote homme passionn\'e9 leur en donne.
+\par
+\par Tandis qu\rquote il me parlait ainsi, la foule qui nous environnait, ou n\rquote entendait rien ou prenant peu d\rquote int\'e9r\'eat \'e0 ce qu\rquote il disait, parce qu\rquote en g\'e9n\'e9ral l\rquote enfant comme l\rquote homme,. et l\rquote
+homme comme l\rquote enfant aime mieux s\rquote amuser que s\rquote instruire, s\rquote \'e9tait retir\'e9e\~; chacun \'e9tait \'e0 son jeu\~; et nous \'e9tions rest\'e9s seuls dans notre coin. Assis sur une banquette, la t\'eate appuy\'e9
+e contre le mur, les bras pendants, les yeux \'e0 demi-ferm\'e9s, il me dit\~: Je ne sais ce que j\rquote ai, quand je suis venu ici, j\rquote \'e9tais frais et dispos\~; et me voil\'e0 rou\'e9, bris\'e9, comme si j\rquote avais fait dix lieues. Cela m
+\rquote a pris subitement.
+\par
+\par MOI. \endash Voulez-vous vous rafra\'eechir\~?
+\par
+\par LUI. \endash Volontiers. Je me sens enrou\'e9. Les forces me manquent\~; et Je souffre un peu de la poitrine. Cela m\rquote arrive presque tous les jours, comme cela\~; sans que je sache pourquoi.
+\par
+\par MOI. \endash Que voulez-vous\~?
+\par
+\par LUI. \endash Ce qui vous plaira. Je ne suis pas difficile. L\rquote indigence m\rquote a appris \'e0 m\rquote accommoder de tout.
+\par
+\par On nous sert de la bi\'e8re, de la limonade. Il en remplit un grand verre qu\rquote il vide deux ou trois fois de suite. Puis comme un homme ranim\'e9\~; il tousse fortement, il se d\'e9m\'e8ne, il reprend\~:
+\par
+\par Mais \'e0 votre avis, Seigneur philosophe, n\rquote est-ce pas une bizarrerie bien \'e9trange, qu\rquote un \'e9tranger, un Italien, un Duni vienne nous apprendre \'e0 donner de l\rquote accent \'e0 notre musique, \'e0 assujettir notre chant \'e0
+ tous les mouvements \'e0 toutes les mesures, \'e0 tous les intervalles, \'e0 toutes les d\'e9clamations, sans blesser la prosodie. Ce n\rquote \'e9tait pourtant pas la mer \'e0 boire. Quiconque avait \'e9cout\'e9 un gueux lui demander l\rquote aum\'f4
+ne dans la rue, un homme dans le transport de la col\'e8re, une femme jalouse et furieuse, un amant d\'e9sesp\'e9r\'e9, un flatteur, oui un flatteur radoucissant son ton, tra\'eenant ses syllabes, d\rquote une voix mielleuse, en un mot une passion, n
+\rquote importe laquelle, pourvu que par son \'e9nergie, elle m\'e9rit\'e2t de servir de mod\'e8le au musicien, aurait d\'fb s\rquote apercevoir de deux choses\~: l\rquote une que les syllabes, longues ou br\'e8ves, n\rquote ont aucune dur\'e9
+e fixe, pas m\'eame de rapport d\'e9termin\'e9 entre leurs dur\'e9es\~; que la passion dispose de la prosodie, presque comme il lui pla\'eet\~; qu\rquote elle ex\'e9cute les plus grands intervalles, et que celui qui s\rquote \'e9
+crie dans le fort de sa douleur\~: \'ab\~Ah, malheureux que Je suis\~\'bb, monte la syllabe d\rquote exclamation au ton le plus \'e9lev\'e9 et le plus aigu, et descend les autres aux tons les plus graves et les plus bas, faisant l\rquote octave ou m\'ea
+me un plus grand intervalle, et donnant \'e0 chaque son la quantit\'e9 qui convient au tour de la m\'e9lodie, sans que l\rquote oreille soit offens\'e9e, sans que ni la syllabe longue, ni la syllabe br\'e8ve aient conserv\'e9 la longueur ou la bri\'e8vet
+\'e9 du discours tranquille. Quel chemin nous avons fait depuis le temps o\'f9 nous citions la parenth\'e8se d\rquote Armide, Le vainqueur de Renaud, si quelqu\rquote un le peut \'eatre, l\rquote Ob\'e9
+issons sans balancer, des Indes galantes, comme des prodiges de d\'e9clamation musicale\~! A pr\'e9sent, ces prodiges-l\'e0 me font hausser les \'e9paules de piti\'e9. Du train dont l\rquote art s\rquote avance, je ne sais o\'f9
+ il aboutira. En attendant, buvons un coup.
+\par
+\par Il en boit deux, trois, sans savoir ce qu\rquote il faisait. Il allait se noyer, comme s\rquote il s\rquote \'e9tait \'e9puis\'e9, sans s\rquote en apercevoir, si je n\rquote avais d\'e9plac\'e9 la bouteille qu\rquote
+il cherchait de distraction. Alors je lui dis\~:
+\par
+\par MOI. \endash Comment se fait-il qu\rquote avec un tact aussi fin, une si grande sensibilit\'e9 pour les beaut\'e9s de l\rquote art musical\~; vous soyez aussi aveugle sur les belles choses en morale, aussi insensible aux charmes de la vertu\~?
+\par
+\par LUI. \endash C\rquote est apparemment qu\rquote il y a pour les unes un sens que je n\rquote ai pas\~; une fibre qui ne m\rquote a point \'e9t\'e9 donn\'e9e, une fibre l\'e2che qu\rquote on a beau pincer et qui ne vibre pas\~; ou peut-\'eatre c\rquote
+est que j\rquote ai toujours v\'e9cu avec de bons musiciens et de m\'e9chantes gens\~; d\rquote o\'f9 il est arriv\'e9 que mon oreille est devenue tr\'e8s fine, et que mon c\'9cur est devenu sourd. Et puis c\rquote est qu\rquote
+il y avait quelque chose de race. Le sang de mon p\'e8re et le sang de mon oncle est le m\'eame sang. Mon sang est le m\'eame que celui de mon p\'e8re. La mol\'e9cule paternelle \'e9tait dure et obtuse\~; et cette maudite mol\'e9cule premi\'e8re s\rquote
+est assimil\'e9 tout le reste.
+\par
+\par MOI. \endash Aimez-vous votre enfant\~?
+\par
+\par LUI. \endash Si je l\rquote aime, le petit sauvage. J\rquote en suis fou.
+\par
+\par MOI. \endash Est-ce que vous ne vous occuperez pas s\'e9rieusement d\rquote arr\'eater en lui l\rquote effet de la maudite mol\'e9cule paternelle.
+\par
+\par LUI. \endash J\rquote y travaillerais, je crois, bien inutilement. S\rquote il est destin\'e9 \'e0 devenir un homme de bien, je n\rquote y nuirai pas. Mais si la mol\'e9cule voulait qu\rquote il f\'fbt un vaurien comme son p\'e8re, les peines que j
+\rquote aurais prises pour en faire un homme honn\'eate lui seraient tr\'e8s nuisibles\~; l\rquote \'e9ducation croisant sans cesse la pente de la mol\'e9cule, il serait tir\'e9 comme par deux forces contraires, et marcherait tout de guingoi
+s, dans le chemin de la vie, comme j\rquote en vois une infinit\'e9, \'e9galement gauches dans le bien et dans le mal\~; c\rquote est ce que nous appelons des esp\'e8ces, de toutes les \'e9pith\'e8tes la plus redoutable, parce qu\rquote elle marque la m
+\'e9diocrit\'e9, et le dernier degr\'e9 du m\'e9pris. Un grand vaurien est un grand vaurien, mais n\rquote est point une esp\'e8ce. Avant que la mol\'e9cule paternelle n\rquote e\'fbt repris le dessus et ne l\rquote e\'fbt amen\'e9 \'e0
+ la parfaite abjection o\'f9 j\rquote en suis, il lui faudrait un temps infini\~: il perdrait ses plus belles ann\'e9es. Je n\rquote y fais rien \'e0 pr\'e9sent. Je le laisse venir. Je l\rquote examine. Il est d\'e9j\'e0
+ gourmand, patelin, filou, paresseux, menteur. Je crains bien qu\rquote il ne chasse de race.
+\par
+\par MOI. \endash Et vous en ferez un musicien, afin qu\rquote il ne manque rien \'e0 la ressemblance\~?
+\par
+\par LUI. \endash Un musicien\~! un musicien\~! quelquefois je le regarde, en grin\'e7ant les dents\~; et je dis, si tu devais jamais savoir une note, je crois que je te tordrais le col.
+\par
+\par MOI. \endash Et pourquoi cela, s\rquote il vous pla\'eet\~?
+\par
+\par LUI. \endash Cela ne m\'e8ne \'e0 rien.
+\par
+\par MOI. \endash Cela m\'e8ne \'e0 tout.
+\par
+\par LUI. \endash Oui, quand on excelle\~; mais qui est-ce qui peut se promettre de son enfant qu\rquote il excellera\~? Il y a dix mille \'e0 parier contre un qu\rquote il ne serait qu\rquote un mis\'e9rable racleur de cordes, comme moi. Savez-vous qu
+\rquote il serait peut-\'eatre plus ais\'e9 de trouver un enfant propre \'e0 gouverner un royaume, \'e0 faire un grand roi qu\rquote un grand violon.
+\par
+\par MOI. \endash Il me semble que les talents agr\'e9ables, m\'eame m\'e9diocres, chez un peuple sans m\'9curs, perdu de d\'e9bauche et de luxe, avancent rapidement un homme dans le chemin de la fortune. Moi qui vous parle, j\rquote
+ai entendu la conversation qui suit, entre une esp\'e8ce de protecteur et une esp\'e8ce de prot\'e9g\'e9. Celui-ci avait \'e9t\'e9 adress\'e9 au premier, comme \'e0 un homme obligeant qui pourrait le servir. \endash Monsieur, que savez-vous\~? \endash
+ Je sais passablement les math\'e9matiques. \endash H\'e9 bien, montrez les math\'e9matiques\~; apr\'e8s vous \'eatre crott\'e9 dix \'e0 douze ans sur le pav\'e9 de Paris, vous aurez droit \'e0 quatre cents livres de rente. \endash J\rquote ai \'e9tudi
+\'e9 les lois, et je suis vers\'e9 dans le droit. \endash Si Puffendorf et Grotius revenaient au monde, ils mourraient de faim, contre une borne. \endash Je sais tr\'e8s bien l\rquote histoire et la g\'e9ographie. \endash S\rquote
+il y avait des parents qui eussent \'e0 c\'9cur la bonne \'e9ducation de leurs enfants, votre fortune serait faite\~; mais il n\rquote y en a point. \endash Je suis assez bon musicien. \endash Et que ne disiez-vous cela d\rquote abord\~
+! Et pour vous faire voir le parti qu\rquote on peut tirer de ce dernier talent, j\rquote ai une fille. Venez tous les jours depuis sept heures et demie du soir, jusqu\rquote \'e0 neuf\~; vous lui donnerez le\'e7on,
+et je vous donnerai vingt-cinq louis par an. Vous d\'e9jeunerez, d\'eenerez, go\'fbterez, souperez avec nous. Le reste de votre journ\'e9e vous appartiendra. Vous en disposerez \'e0 votre profit.
+\par
+\par LUI. \endash Et cet homme qu\rquote est-il devenu.
+\par
+\par MOI. \endash S\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 sage, il e\'fbt fait fortune, la seule chose qu\rquote il para\'eet que vous ayez en vue.
+\par
+\par LUI. \endash Sans doute. De l\rquote or, de l\rquote or. L\rquote or est tout\~; et le reste, sans or, n\rquote est rien. Aussi au lieu de lui farcir la t\'eate de belles maximes qu\rquote il faudrait qu\rquote il oubli\'e2t, sous peine de n\rquote \'ea
+tre qu\rquote un gueux\~; lorsque je poss\'e8de un louis, ce qui ne m\rquote arrive pas souvent, je me plante devant lui. Je tire le louis de ma poche. Je le lui montre avec admiration. J\rquote \'e9l\'e8
+ve les yeux au ciel. Je baise le louis devant lui. Et pour lui faire entendre mieux encore l\rquote importance de la pi\'e8ce sacr\'e9e, je lui b\'e9gaye de la voix\~; je lui d\'e9signe du doigt tout ce qu\rquote on en peut acqu\'e9
+rir, un beau fourreau, un beau toquet, un bon biscuit. Ensuite je mets le louis dans ma poche. Je me prom\'e8ne avec fiert\'e9\~; je rel\'e8ve la basque de ma veste\~; je frappe de la main sur mon gousset\~; et c\rquote
+est ainsi que je lui fais concevoir que c\rquote est du louis qui est l\'e0, que na\'eet l\rquote assurance qu\rquote il me voit.
+\par
+\par MOI. \endash On ne peut rien de mieux. Mais s\rquote il arrivait que, profond\'e9ment p\'e9n\'e9tr\'e9 de la valeur du louis, un jour\'85
+\par
+\par LUI. \endash Je vous entends. Il faut fermer les yeux l\'e0-dessus. Il n\rquote y a point de principe de morale qui n\rquote ait son inconv\'e9nient. Au pis aller, c\rquote est un mauvais quart d\rquote heure, et tout est fini.
+\par
+\par MOI. \endash M\'eame d\rquote apr\'e8s des vues si courageuses et si sages, je persiste \'e0 croire qu\rquote il serait bon d\rquote en faire un musicien. Je ne connais pas de moyen d\rquote
+approcher plus rapidement des grands, de servir leurs vices, et de mettre \'e0 profit les siens.
+\par
+\par LUI. \endash Il est vrai\~; mais j\rquote ai des projets d\rquote un succ\'e8s plus prompt et plus s\'fbr. Ah\~! si c\rquote \'e9tait aussi bien une fille\~!
+\par
+\par Mais comme on ne fait pas ce qu\rquote on veut, il faut prendre ce qui vient\~; en tirer le meilleur parti\~; et pour cela, ne pas donner b\'eatement, comme la plupart des p\'e8res qui ne feraient rien de pis, quand ils auraient m\'e9dit\'e9
+ le malheur de leurs enfants, l\rquote \'e9ducation de Lac\'e9d\'e9mone, \'e0 un enfant destin\'e9 \'e0 vivre \'e0 Paris. Si elle est mauvaise, c\rquote est la faute des m\'9curs de ma nation, et non la mienne. En r\'e9pondra qui pourra. J
+e veux que mon fils soit heureux\~; ou ce qui revient au m\'eame honor\'e9, riche et puissant. Je connais un peu les voies les plus faciles d\rquote arriver \'e0 ce but\~; et je les lui enseignerai de bonne heure. Si vous me bl\'e2
+mez, vous autres sages, la multitude et le succ\'e8s m\rquote absoudront. Il aura de l\rquote or\~; c\rquote est moi qui vous le dis. S\rquote il en a beaucoup, rien ne lui manquera, pas m\'eame votre estime et votre respect.
+\par
+\par MOI. \endash Vous pourriez vous tromper.
+\par
+\par LUI. \endash Ou il s\rquote en passera, comme bien d\rquote autres.
+\par
+\par Il y avait dans tout cela beaucoup de ces choses qu\rquote on pense, d\rquote apr\'e8s lesquelles on se conduit\~; mais qu\rquote on ne dit pas. Voil\'e0, en v\'e9rit\'e9, la diff\'e9rence la plus marqu\'e9
+e entre mon homme et la plupart de nos entours. Il avouait les vices qu\rquote il avait, que les autres ont\~; mais il n\rquote \'e9tait pas hypocrite. Il n\rquote \'e9tait ni plus ni moins abominable qu\rquote eux\~; il \'e9
+tait seulement plus franc, et plus cons\'e9quent\~; et quelquefois profond dans sa d\'e9pravation. Je tremblais de ce que son enfant deviendrait sous un pareil ma\'eetre. Il est certain que d\rquote apr\'e8s des id\'e9es d\rquote
+institution aussi strictement calqu\'e9es sur nos m\'9curs, il devait aller loin, \'e0 moins qu\rquote il ne f\'fbt pr\'e9matur\'e9ment arr\'eat\'e9 en chemin.
+\par
+\par LUI. \endash Ho ne craignez rien, me dit-il. Le point important\~; le point difficile auquel un bon p\'e8re doit surtout s\rquote attacher\~; ce n\rquote est pas de donner \'e0 son enfant des vices qui l\rquote
+enrichissent, des ridicules qui le rendent pr\'e9cieux aux grands\~; tout le monde le fait, sinon de syst\'e8me comme moi, mais au moins d\rquote exemple et de le\'e7on, mais de lui marquer la juste mesure, l\rquote art d\rquote esquiver \'e0
+ la honte, au d\'e9shonneur et aux lois\~; ce sont des dissonances dans l\rquote harmonie sociale qu\rquote il faut savoir placer, pr\'e9parer et sauver. Rien de si plat qu\rquote une suite d\rquote accords parfaits. Il faut quelque chose qui pique, qui s
+\'e9pare le faisceau, et qui en \'e9parpille les rayons.
+\par
+\par MOI. \endash Fort bien. Par cette comparaison, vous me ramenez des m\'9curs, \'e0 la musique dont je m\rquote \'e9tais \'e9cart\'e9 malgr\'e9 moi\~; et je vous en remercie\~; car, \'e0 ne vous rien celer, je vous aime mieux musicien que moraliste.
+\par
+\par LUI. \endash Je suis pourtant bien subalterne en musique, et bien sup\'e9rieur en morale.
+\par
+\par MOI. \endash J\rquote en doute\~; mais quand cela serait, je suis un bon homme, et vos principes ne sont pas les miens.
+\par
+\par LUI. \endash Tant pis pour vous. Ah si j\rquote avais vos talents.
+\par
+\par MOI. \endash Laissons mes talents\~; et revenons aux v\'f4tres.
+\par
+\par LUI. \endash Si je savais m\rquote \'e9noncer comme vous. Mais j\rquote ai un diable de ramage saugrenu, moiti\'e9 des gens du monde et des lettres, moiti\'e9 de la Halle.
+\par
+\par MOI. \endash Je parle mal. Je ne sais que dire la v\'e9rit\'e9\~; et cela ne prend pas toujours, comme vous savez.
+\par
+\par LUI. \endash Mais ce n\rquote est pas pour dire la v\'e9rit\'e9\~; au contraire, c\rquote est pour bien dire le mensonge que j\rquote ambitionne votre talent. Si je savais \'e9crire\~; fagoter un livre, tourner une \'e9p\'eetre d\'e9
+dicatoire, bien enivrer un sot de son m\'e9rite\~; m\rquote insinuer aupr\'e8s des femmes.
+\par
+\par MOI. \endash Et tout cela, vous le savez mille fois mieux que moi. Je ne serais pas m\'eame digne d\rquote \'eatre votre \'e9colier.
+\par
+\par LUI. \endash Combien de grandes qualit\'e9s perdues, et dont vous ignorez le prix\~!
+\par
+\par MOI. \endash Je recueille tout celui que j\rquote y mets.
+\par
+\par LUI. \endash Si cela \'e9tait, vous n\rquote auriez pas cet habit grossier, cette veste d\rquote \'e9tamine, ces bas de laine, ces souliers \'e9pais, et cette antique perruque.
+\par
+\par MOI. \endash D\rquote accord. Il faut \'eatre bien maladroit, quand on n\rquote est pas riche, et que l\rquote on se permet tout pour le devenir. Mais c\rquote est qu\rquote
+il y a des gens comme moi qui ne regardent pas la richesse, comme la chose du monde la plus pr\'e9cieuse\~; gens bizarres.
+\par
+\par LUI. \endash Tr\'e8s bizarres. On ne na\'eet pas avec cette tournure-l\'e0. On se la donne\~; car elle n\rquote est pas dans la nature.
+\par
+\par MOI. \endash De l\rquote homme\~?
+\par
+\par LUI. \endash De l\rquote homme. Tout ce qui vit, sans l\rquote en excepter, cherche son bien-\'eatre aux d\'e9pens de qui il appartiendra\~; et je suis s\'fbr que, si je laissais venir le petit sauvage, sans lui parler de rien\~: il voudrait \'ea
+tre richement v\'eatu, splendidement nourri, ch\'e9ri des hommes, aim\'e9 des femmes, et rassembler sur lui tous les bonheurs de la vie.
+\par
+\par MOI. \endash Si le petit sauvage \'e9tait abandonn\'e9 \'e0 lui-m\'eame\~; qu\rquote il conserv\'e2t toute son imb\'e9cillit\'e9 et qu\rquote il r\'e9unit au peu de raison de l\rquote enfant au berceau, la violence des passions de l\rquote
+homme de trente ans, il tordrait le col \'e0 son p\'e8re, et coucherait avec sa m\'e8re.
+\par
+\par LUI. \endash Cela prouve la n\'e9cessit\'e9 d\rquote une bonne \'e9ducation\~; et qui est-ce qui la conteste\~? et qu\rquote est-ce qu\rquote une bonne \'e9ducation, sinon celle qui conduit \'e0 toutes sortes de jouissances, sans p\'e9ril, et sans inconv
+\'e9nient.
+\par
+\par MOI. \endash Peu s\rquote en faut que je ne sois de votre avis\~; mais gardons-nous de nous expliquer.
+\par
+\par LUI. \endash Pourquoi\~?
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est que je crains que nous ne soyons d\rquote accord qu\rquote en apparence\~; et que, si nous entrons une fois, dans la discussion des p\'e9rils et des inconv\'e9nients \'e0 \'e9viter, nous ne nous entendions plus.
+\par
+\par LUI. \endash Et qu\rquote est-ce que cela fait\~?
+\par
+\par MOI. \endash Laissons cela, vous dis-je. Ce que je sais l\'e0-dessus, je ne vous l\rquote apprendrais pas\~; et vous m\rquote instruirez plus ais\'e9ment de ce que j\rquote
+ignore et que vous savez en musique. Cher Rameau, parlons musique, et dites-moi comment il est arriv\'e9 qu\rquote avec la facilit\'e9 de sentir, de retenir et de rendre les plus beaux endroits des grands ma\'eetres\~; avec l\rquote enthousiasme qu
+\rquote ils vous inspirent et que vous transmettez aux autres, vous n\rquote avez rien fait qui vaille.
+\par
+\par Au lieu de me r\'e9pondre, il se mit \'e0 hocher de la t\'eate, et levant le doigt au ciel, il ajouta, et l\rquote astre\~! l\rquote astre\~! Quand la nature fit Leo, Vinci, Pergol\'e8
+se, Duni, elle sourit. Elle prit un air imposant et grave, en formant le cher oncle Rameau qu\rquote on aura appel\'e9 pendant une dizaine d\rquote ann\'e9es le grand Rameau et dont bient\'f4
+t on ne parlera plus. Quand elle fagota son neveu, elle fit la grimace et puis la grimace, et puis la grimace encore\~; et en disant ces mots, il faisait toutes sortes de grimaces du visage\~; c\rquote \'e9tait le m\'e9pris, le d\'e9dain, l\rquote ironie
+\~; et il semblait p\'e9trir entre ses doigts un morceau de p\'e2te, et sourire aux formes ridicules qu\rquote il lui donnait. Cela fait, il jeta la pagode h\'e9t\'e9roclite loin de lui, et il dit\~: C\rquote est ainsi qu\rquote elle me fit et qu\rquote
+elle me jeta, \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote autres pagodes, les unes \'e0 gros ventres ratatin\'e9s, \'e0 cols courts, \'e0 gros yeux hors de la t\'eate, apoplectiques\~; d\rquote autres \'e0 cols obliques\~; il y en avait de s\'e8ches, \'e0 l\rquote \'9c
+il vif, au nez crochu\~: toutes se mirent \'e0 crever de rire, en me voyant\~; et moi, de mettre mes deux poings sur mes c\'f4tes et \'e0 crever de rire, en les voyant\~; car les sots et les fous s\rquote amusent les uns des autres\~
+; ils se cherchent, ils s\rquote attirent. Si, en arrivant l\'e0, je n\rquote avais pas trouv\'e9 tout fait le proverbe qui dit que l\rquote argent des sots est le patrimoine des gens d\rquote esprit, on me le devrait. Je sentis que nature avait mis ma l
+\'e9gitime dans la bourse des pagodes\~: et j\rquote inventai mille moyens de m\rquote en ressaisir.
+\par
+\par MOI. \endash Je sais ces moyens\~; vous m\rquote en avez parl\'e9, et je les ai fort admir\'e9s. Mais entre tant de ressource, pourquoi n\rquote avoir pas tent\'e9 celle d\rquote un bel ouvrage\~?
+\par
+\par LUI. \endash Ce propos est celui d\rquote un homme du monde \'e0 l\rquote abb\'e9 Le Blanc\'85 L\rquote abb\'e9 disait\~: \'ab\~La marquise de Pompadour me prend sur la main\~; me porte jusque sur le seuil de l\rquote Acad\'e9mie\~; l\'e0
+ elle retire sa main. le tombe, et je me casse les deux jambes.\~\'bb L\rquote homme du monde lui r\'e9pondait\~: \'ab\~Eh bien, l\rquote abb\'e9, il faut se relever, et enfoncer la porte d\rquote un coup de t\'eate.\~\'bb L\rquote abb\'e9 lui r\'e9
+pliquait\~: \'ab\~C\rquote est ce que j\rquote ai tent\'e9\~; et savez-vous ce qui m\rquote en est revenu, une bosse au front.\~\'bb
+\par
+\par Apr\'e8s cette historiette, mon homme se mit \'e0 marcher la t\'eate baiss\'e9e, l\rquote air pensif et abattu\~; il soupirait, pleurait, se d\'e9solait, levait les mains et les yeux, se frappait la t\'eate du poing, \'e0
+ se briser le front ou les doigts, et il ajoutait\~: Il me semble qu\rquote il y a pourtant l\'e0 quelque chose\~; mais j\rquote ai beau frapper, secouer, il ne sort rien. Puis il recommen\'e7ait \'e0 secouer sa t\'eate et \'e0
+ se frapper le front de plus belle, et il disait, ou il n\rquote y a personne, ou l\rquote on ne veut pas r\'e9pondre.
+\par
+\par Un instant apr\'e8s, il prenait un air fier, il relevait sa t\'eate, il s\rquote appliquait la main droite sur le c\'9cur\~; il marchait et disait\~: le sens, oui, je sens. Il contrefaisait l\rquote homme qui s\rquote irrite, qui s\rquote indigne, qui s
+\rquote attendrit, qui commande, qui supplie, et pronon\'e7ait, sans pr\'e9paration des discours de col\'e8re, de commis\'e9ration, de haine, d\rquote amour\~; il esquissait les caract\'e8res des passions avec une finesse et une v\'e9rit\'e9
+ surprenantes. Puis il ajoutait\~: C\rquote est cela, je crois. Voil\'e0 que cela vient\~; voil\'e0 ce que c\rquote est que de trouver un accoucheur qui sait irriter, pr\'e9cipiter les douleurs et faire sortir l\rquote enfant\~; seul, je prends la plume\~
+; je veux \'e9crire. le me ronge les ongles\~; je m\rquote use le front. Serviteur. Bonsoir. Le dieu est absent\~; je m\rquote \'e9tais persuad\'e9 que j\rquote avais du g\'e9nie\~; au bout de ma ligne, je lis que je suis un sot, un sot, un sot. Mais le
+moyen de sentir, de s\rquote \'e9lever, de penser, de peindre fortement, en fr\'e9quentant avec des gens, tels que ceux qu\rquote il faut voir pour vivre\~; au milieu des propos qu\rquote on tient, et de ceux qu\rquote on entend\~; et de ce comm\'e9rage\~
+: \'ab\~Aujourd\rquote hui, le boulevard \'e9tait charmant. Avez-vous entendu la petite Marmotte\~? Elle joue \'e0 ravir. Monsieur un tel avait le plus bel attelage gris pommel\'e9 qu\rquote il soit possible d\rquote
+imaginer. La belle madame celle-ci commence \'e0 passer. Est-ce qu\rquote \'e0 l\rquote \'e2ge de quarante-cinq ans, on porte une coiffure comme celle-l\'e0. La jeune une telle est couverte de diamants qui ne lui co\'fbtent gu\'e8re. \endash
+ Vous voulez dire qui lui co\'fbtent cher\~? \endash Mais non. \endash O\'f9 l\rquote avez-vous vue\~? \endash A L\rquote Enfant d\rquote Arlequin perdu et retrouv\'e9. La sc\'e8ne du d\'e9sespoir a \'e9t\'e9 jou\'e9e comme elle ne l\rquote
+avait pas encore \'e9t\'e9. Le Polichinelle de la Foire a du gosier, mais point de finesse, point d\rquote \'e2me. Madame une telle est accouch\'e9e de deux enfants \'e0 la fois. Chaque p\'e8re aura le sien.\~\'bb
+ Et vous croyez que cela dit, redit et entendu tous les jours, \'e9chauffe et conduit aux grandes choses\~?
+\par
+\par MOI. \endash Non. Il vaudrait mieux se renfermer dans son grenier, boire de l\rquote eau, manger du pain sec, et se chercher soi-m\'eame.
+\par
+\par LUI. \endash Peut-\'eatre\~; mais je n\rquote en ai pas le courage\~; et puis sacrifier son bonheur \'e0 un succ\'e8s incertain. Et le nom que je porte donc\~? Rameau\~! s\rquote appeler Rameau, cela est g\'eanant. Il n\rquote
+en est pas des talents comme de la noblesse qui se transmet et dont l\rquote illustration s\rquote accro\'eet en passant du grand-p\'e8re au p\'e8re, du p\'e8re au fils, du fils \'e0 son petit-fils, sans que l\rquote a\'efeul impose quelque m\'e9rite \'e0
+ son descendant. La vieille souche se ramifie en une \'e9norme tige de sots\~; mais qu\rquote importe\~? Il n\rquote en est pas ainsi du talent. Pour n\rquote obtenir que la renomm\'e9e de son p\'e8re, il faut \'eatre plus habile que lui. Il faut avoir h
+\'e9rit\'e9 de sa fibre. La fibre m\rquote a manqu\'e9\~; mais le poignet s\rquote est d\'e9gourdi\~; l\rquote archet marche, et le pot bout. Si ce n\rquote est pas de la gloire\~; c\rquote est du bouillon.
+\par
+\par MOI. \endash A votre place, je ne me le tiendrais pas pour dit\~; j\rquote essaierais.
+\par
+\par LUI. \endash Et vous croyez que je n\rquote ai pas essay\'e9. Je n\rquote avais pas quinze ans, lorsque je me dis, pour la premi\'e8re fois\~: Qu\rquote as-tu Rameau\~? tu r\'eaves. Et \'e0 quoi r\'eaves-tu\~
+? que tu voudrais bien avoir fait ou faire quelque chose qui excit\'e2t l\rquote admiration de l\rquote univers. H\'e9, oui\~; il n\rquote y a qu\rquote \'e0 souffler et remuer les doigts. Il n\rquote y a qu\rquote \'e0
+ ourler le bec, et ce sera une cane. Dans un \'e2ge plus avanc\'e9, j\rquote ai r\'e9p\'e9t\'e9 le propos de mon enfance. Aujourd\rquote hui je le r\'e9p\'e8te encore, et je reste autour de la statue de Memnon.
+\par
+\par MOI. \endash Que voulez-vous dire avec votre statue de Memnon\~?
+\par
+\par LUI. \endash Cela s\rquote entend, ce me semble. Autour de la statue de Memnon, il y en avait une infinit\'e9 d\rquote autres \'e9galement frapp\'e9es des rayons du soleil\~; mais la sienne \'e9tait la seule qui r\'e9sonn\'e2t. Un po\'e8te, c\rquote
+est de Voltaire\~; et puis qui encore\~? de Voltaire\~; et le troisi\'e8me, de Voltaire\~; et le quatri\'e8me, de Voltaire. Un musicien, c\rquote est Rinaldo da Capoua, c\rquote est Hasse\~; c\rquote est Pergol\'e8se\~; c\rquote est Alberti\~; c\rquote
+est Tartini\~; c\rquote est Locatelli\~; c\rquote est Terradoglias\~; c\rquote est mon oncle\~; c\rquote est ce petit Duni qui n\rquote a ni mine, ni figure\~; mais qui sent, mordieu, qui a du chant et de l\rquote
+expression. Le reste, autour de ce petit nombre de Memnon, autant de paires d\rquote oreilles fich\'e9es au bout d\rquote un b\'e2ton. Aussi sommes-nous gueux, si gueux que c\rquote est une b\'e9n\'e9diction. Ah, Monsieur le philosophe, la mis\'e8
+re est une terrible chose. Je la vois accroupie, la bouche b\'e9ante, pour recevoir quelques gouttes de l\rquote eau glac\'e9e qui s\rquote \'e9chappe du tonneau des Dana\'efdes. Je ne sais si elle aiguise l\rquote esprit du philosophe\~; mais elle
+ refroidit diablement la t\'eate du po\'e8te. On ne chante pas bien sous ce tonneau. Trop heureux encore, celui qui peut s\rquote y placer.
+\par
+\par J\rquote y \'e9tais\~; et je n\rquote ai pas su m\rquote y tenir. J\rquote avais d\'e9j\'e0 fait cette sottise une fois. J\rquote ai voyag\'e9 en Boh\'e8me, en Allemagne, en Suisse, en Hollande, en Flandre\~; au diable, au vert.
+\par
+\par MOI. \endash Sous le tonneau perc\'e9.\lquote
+\par
+\par LUI. \endash Sous le tonneau perc\'e9\~; c\rquote \'e9tait un Juif opulent et dissipateur qui aimait la musique et mes folies. Je musiquais, comme il pla\'eet \'e0 Dieu\~; je faisais le fou\~; je ne manquais de rien. Mon Juif \'e9
+tait un homme qui savait sa loi et qui l\rquote observait raide comme une barre, quelquefois avec l\rquote ami, toujours avec l\rquote \'e9tranger. Il se fit une mauvaise affaire qu\rquote il faut que je vous raconte, car elle est plaisante. Il y avait
+\'e0 Utrecht une courtisane charmante. Il fut tent\'e9 de la chr\'e9tienne\~; il lui d\'e9p\'eacha un grison avec une lettre de change assez forte. La bizarre cr\'e9ature rejeta son offre. Le Juif en fut d\'e9sesp\'e9r\'e9. Le grison lui dit\~: \'ab\~
+Pourquoi vous affliger ainsi\~? vous voulez coucher avec une jolie femme\~; rien n\rquote est plus ais\'e9, et m\'eame de coucher avec une plus jolie que celle que vous poursuivez. C\rquote est la mienne, que je vous c\'e9derai au m\'eame prix.\~\'bb
+ Fait et dit. Le grison garde la lettre de change, et mon Juif couche avec la femme du grison. L\rquote \'e9ch\'e9ance de la lettre de change arrive. Le Juif la laisse protester et s\rquote inscrit en faux. Proc\'e8s. Le Juif disait\~: jamais cet homme n
+\rquote osera dire \'e0 quel titre il poss\'e8de ma lettre, et je ne la paierai pas. A l\rquote audience, il interpelle le grison\~: \'ab\~Cette lettre de change, de qui la tenez-vous\~? \endash De vous. \endash Est-ce pour de l\rquote argent pr\'eate\~
+? \endash Non. \endash Est-ce pour fourniture de marchandise\~? \endash Non. \endash Est-ce pour services rendus\~? \endash Non. Mais il ne s\rquote agit point de cela. J\rquote en suis possesseur. Vous l\rquote avez sign\'e9e, et vous l\rquote
+acquitterez. \endash Je ne l\rquote ai point sign\'e9e. \endash Je suis donc un faussaire\~? \endash Vous ou un autre dont vous \'eates l\rquote agent. \endash Je suis un l\'e2che, mais vous \'eates un coquin. Croyez-moi, ne me poussez pas \'e0
+ bout. Je dirai tout. Je me d\'e9shonorerai, mais je vous perdrai.\~\'bb Le Juif ne tint compte de la menace\~; et le grison r\'e9v\'e9la toute l\rquote affaire, \'e0 la s\'e9ance qui suivit. Ils furent bl\'e2m\'e9s tous les deux\~; et le Juif condamn\'e9
+ \'e0 payer la lettre de change, dont la valeur fut appliqu\'e9e au soulagement des pauvres. Alors je me s\'e9parai de lui. Je revins ici. Quoi faire\~? car il fallait p\'e9rir de mis\'e8
+re, ou faire quelque chose. Il me passa toutes sortes de projets par la t\'eate. Un jour, je partais le lendemain pour me jeter dans une troupe de province, \'e9galement bon ou mauvais pour le th\'e9\'e2tre ou pour l\rquote orchestre\~
+; le lendemain, je songeais \'e0 me faire peindre un de ces tableaux attach\'e9s \'e0 une perche qu\rquote on plante dans un carrefour, et o\'f9 j\rquote aurais cri\'e9 \'e0 tue-t\'eate\~: \'ab\~Voil\'e0 la ville o\'f9 il est n\'e9\~; le voil\'e0
+ qui prend cong\'e9 de son p\'e8re l\rquote apothicaire\~; le voil\'e0 qui arrive dans la capitale, cherchant la demeure de son oncle\~; le voil\'e0 aux genoux de son oncle qui le chasse\~; le voil\'e0 avec un Juif, et c\'e6tera et c\'e6
+tera. Le jour suivant, je me levais bien r\'e9solu de m\rquote associer aux chanteurs des rues\~; ce n\rquote est pas ce que j\rquote aurais fait de plus mal\~; nous serions all\'e9s concerter sous les fen\'eatres du cher oncle qui en serait crev\'e9
+ de rage. Je pris un autre parti.
+\par
+\par L\'e0 il s\rquote arr\'eata, passant successivement de l\rquote attitude d\rquote un homme qui tient un violon, serrant les cordes \'e0 tour de bras, \'e0 celle d\rquote un pauvre diable ext\'e9nu\'e9 de fatigue, \'e0
+ qui les forces manquent, dont les jambes flageolent, pr\'eat \'e0 expirer, si on ne lui jette un morceau de pain\~; il d\'e9signait son extr\'eame besoin, par le geste d\rquote un doigt dirig\'e9 vers sa bouche entrouverte\~; puis il ajouta\~: Cela s
+\rquote entend. On me jetait le lopin. Nous nous le disputions \'e0 trois ou quatre affam\'e9s que nous \'e9tions\~; et puis pensez grandement\~; faites de belles choses au milieu d\rquote une pareille d\'e9tresse.
+\par
+\par MOI. \endash Cela est difficile.
+\par
+\par LUI. \endash De cascade en cascade, j\rquote \'e9tais tomb\'e9 l\'e0. J\rquote y \'e9tais comme un coq en p\'e2te. J\rquote en suis sorti. Il faudra derechef scier le boyau, et revenir au geste du doigt vers la bouche b\'e9
+ante. Rien de stable dans ce monde. Aujourd\rquote hui, au sommet\~; demain au bas de la roue. De maudites circonstances nous m\'e8nent\~; et nous m\'e8nent fort mal.
+\par
+\par Puis buvant un coup qui restait au fond de la bouteille et s\rquote adressant \'e0 son voisin\~: Monsieur, par charit\'e9, une petite prise. Vous avez l\'e0 une belle bo\'eete\~? Vous n\rquote \'eates pas musicien\~? \endash Non. \endash
+ Tant mieux pour vous\~; car ce sont de pauvres bougres bien \'e0 plaindre. Le sort a voulu que je le fusse, moi\~; tandis qu\rquote il y a, \'e0 Montmartre peut-\'eatre, dans un moulin, un meunier, un valet de meunier qui n\rquote ent
+endra jamais que bruit du cliquet, et qui aurait trouv\'e9 les plus beaux chants. Rameau, au moulin\~? au moulin, c\rquote est l\'e0 ta place.
+\par
+\par MOI. \endash A quoi que ce soit que l\rquote homme s\rquote applique, la Nature l\rquote y destinait.
+\par
+\par LUI. \endash Elle fait d\rquote \'e9tranges b\'e9vues. Pour moi je ne vois pas de cette hauteur o\'f9 tout se confond, l\rquote homme qui \'e9monde un arbre avec des ciseaux, la chenille qui en ronge la feuille, et d\rquote o\'f9 l\rquote
+on ne voit que deux insectes diff\'e9rents, chacun \'e0 son devoir. Perchez-vous sur l\rquote \'e9picycle de Mercure, et de l\'e0, distribuez, si cela vous convient, et \'e0 l\rquote imitation de R\'e9aumur, lui la classe des mouches en couturi\'e8
+res, arpenteuses, faucheuses, vous, l\rquote esp\'e8ce des hommes, en hommes menuisiers, charpentiers, couvreurs, danseurs, chanteurs, c\rquote est votre affaire. Je ne m\rquote en m\'eale pas. Je suis dans ce monde et j\rquote y reste. Mais s\rquote
+il est dans la nature d\rquote avoir app\'e9tit\~; car c\rquote est toujours \'e0 l\rquote app\'e9tit que j\rquote en reviens, \'e0 la sensation qui m\rquote est toujours pr\'e9sente, je trouve qu\rquote il n\rquote est pas du bon ordre de n\rquote
+avoir pas toujours de quoi manger. Que diable d\rquote \'e9conomie, des hommes qui regorgent de tout, tandis que d\rquote autres qui ont un estomac importun comme eux, une faim renaissante comme eux, et pas de quoi mettre sous la dent. Le pis, c\rquote
+est la posture contrainte o\'f9 nous tient le besoin. L\rquote homme n\'e9cessiteux ne marche pas comme un autre\~; il saute, il rampe, il se tortille, il se tra\'eene\~; il passe sa vie \'e0 prendre et \'e0 ex\'e9cuter des positions.
+\par
+\par MOI. \endash Qu\rquote est-ce que des positions\~?
+\par
+\par LUI. \endash Allez le demander \'e0 Noverre, Le monde en offre bien plus que son art n\rquote en peut imiter.
+\par
+\par MOI. \endash Et vous voil\'e0, aussi, pour me servir de votre expression, ou de celle de Montaigne, perch\'e9 sur l\rquote \'e9picycle de Mercure, et consid\'e9rant les diff\'e9rentes pantomimes de l\rquote esp\'e8ce humaine.
+\par
+\par LUI. \endash Non, non, vous dis-je. Je suis trop lourd pour m\rquote \'e9lever si haut. J\rquote abandonne aux grues le s\'e9jour des brouillards. Je vais terre \'e0 terre. Je regarde autour de moi\~; et je prends mes positions, ou je m\rquote
+amuse des positions que je vois prendre aux autres. Je suis excellent pantomime\~; comme vous en allez juger. Puis il se met \'e0 sourire, \'e0 contrefaire l\rquote homme admirateur, l\rquote homme suppliant, l\rquote homme complaisant\~
+; il a le pied droit en avant, le gauche en arri\'e8re, le dos courb\'e9, la t\'eate relev\'e9e, le regard comme attach\'e9 sur d\rquote autres yeux, la bouche entrouverte, les bras port\'e9s vers quelque objet\~; il attend un ordre, il le re\'e7oit\~
+; il part comme un trait\~; il revient, il est ex\'e9cut\'e9\~; il en rend compte. Il est attentif \'e0 tout\~; il ramasse ce qui tombe\~; il place un oreiller ou un tabouret sous des pieds\~
+; il tient une soucoupe, il approche une chaise, il ouvre une porte\~; il ferme une fen\'eatre\~; il tire des rideaux\~; il observe le ma\'eetre et la ma\'eetresse\~; il est immobile, les bras pendants\~; les jambes parall\'e8les\~; il \'e9coute\~
+; il cherche \'e0 lire sur des visages\~; et il ajoute\~: Voil\'e0 ma pantomime, \'e0 peu pr\'e8s la m\'eame que celle des flatteurs, des courtisans, des valets et des gueux.
+\par
+\par Les folies de cet homme, les contes de l\rquote abb\'e9 Galiani, les extravagances de Rabelais, m\rquote ont quelquefois fait r\'eaver profond\'e9ment. Ce sont trois magasins o\'f9
+ je me suis pourvu de masques ridicules que je place sur le visage des plus graves personnages\~; et je vois Pantalon dans un pr\'e9lat, un satyre dans un pr\'e9sident, un pourceau dans un c\'e9nobite, une autruche dans un ministre
+, une oie dans son premier commis.
+\par
+\par MOI. \endash Mais \'e0 votre compte, dis-je \'e0 mon homme, il y a bien des gueux dans ce monde-ci\~; et je ne connais personne qui ne sache quelques pas de votre danse.
+\par
+\par LUI. \endash Vous avez raison. Il n\rquote y a dans tout un royaume qu\rquote un homme qui marche. C\rquote est le souverain. Tout le reste prend des positions.
+\par
+\par MOI. \endash Le souverain\~? encore y a-t-il quelque chose \'e0 dire\~? Et croyez-vous qu\rquote il ne se trouve pas, de temps en temps, \'e0 c\'f4t\'e9 de lui, un petit pied, un petit chignon, un petit nez qui lui fasse faire un peu de la pantomime\~
+? Quiconque a besoin d\rquote un autre, est indigent et prend une position. Le roi prend une position devant sa ma\'eetresse et devant Dieu\~; il fait son pas de pantomime. Le ministre fait le pas de courtisan, de flatteur, de
+valet ou de gueux devant son roi. La foule des ambitieux danse vos positions, en cent mani\'e8res plus viles les unes que les autres, devant le ministre. L\rquote abb\'e9 de condition en rabat, et en manteau long, au moins une fois la semaine, devant le d
+\'e9positaire de la feuille des b\'e9n\'e9fices. Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux, est le grand branle de la terre. Chacun a sa petite Hus et son Bertin.
+\par
+\par LUI. \endash Cela me console.
+\par
+\par Mais tandis que je parlais, il contrefaisait \'e0 mourir de rire, les positions des personnages que je nommais\~; par exemple, pour le petit abb\'e9, il tenait son chapeau sous le bras, et son br\'e9viaire de la main gauche\~
+; de la droite, il relevait la queue de son manteau\~; il s\rquote avan\'e7ait la t\'eate un peu pench\'e9e sur l\rquote \'e9paule, les yeux baiss\'e9s, imitant si parfaitement l\rquote hypocrite que je crus voir l\rquote auteur des R\'e9
+futations devant l\rquote \'e9v\'eaque d\rquote Orl\'e9ans. Aux flatteurs, aux ambitieux, il \'e9tait ventre \'e0 terre. C\rquote \'e9tait Bouret, au contr\'f4le g\'e9n\'e9ral.
+\par
+\par MOI. \endash Cela est sup\'e9rieurement ex\'e9cut\'e9, lui dis-je. Mais il y a pourtant un \'eatre dispens\'e9 de la pantomime. C\rquote est le philosophe qui n\rquote a rien et qui ne demande rien.
+\par
+\par LUI. \endash Et o\'f9 est cet animal-l\'e0\~? S\rquote il n\rquote a rien il souffre\~; s\rquote il ne sollicite rien, il n\rquote obtiendra rien, et il souffrira toujours.
+\par
+\par MOI. \endash Non. Diog\'e8ne se moquait des besoins.
+\par
+\par LUI. \endash Mais, il faut \'eatre v\'eatu.
+\par
+\par MOI. \endash Non. Il allait tout nu.
+\par
+\par LUI. \endash Quelquefois il faisait froid dans Ath\'e8nes.
+\par
+\par MOI. \endash Moins qu\rquote ici.
+\par
+\par LUI. \endash On y mangeait.
+\par
+\par MOI. \endash Sans doute.
+\par
+\par LUI. \endash Aux d\'e9pens de qui\~?
+\par
+\par MOI. \endash De la nature. A qui s\rquote adresse le sauvage\~? \'e0 la terre, aux animaux, aux poissons, aux arbres, aux herbes, aux racines, aux ruisseaux.
+\par
+\par LUI. \endash Mauvaise table.
+\par
+\par MOI. \endash Elle est grande.
+\par
+\par LUI. \endash Mais mal servie.
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est pourtant celle qu\rquote on dessert, pour couvrir les n\'f4tres.
+\par
+\par LUI. \endash Mais vous conviendrez que l\rquote industrie de nos cuisiniers, p\'e2tissiers, r\'f4tisseurs, traiteurs, confiseurs y met un peu du sien. Avec la di\'e8te aust\'e8re de votre Diog\'e8ne, il ne devait pas avoir des organes fort indociles.
+
+\par
+\par MOI. \endash Vous vous trompez. L\rquote habit du cynique \'e9tait autrefois, notre habit monastique avec la m\'eame vertu. Les cyniques \'e9taient les carmes et les cordeliers d\rquote Ath\'e8nes.
+\par
+\par LUI. \endash Je vous y prends. Diog\'e8ne a donc aussi dans\'e9 la pantomime\~; si ce n\rquote est devant P\'e9ricl\'e8s, du moins devant La\'efs ou Phryn\'e9.
+\par
+\par MOI. \endash Vous vous trompez encore. Les autres achetaient bien cher la courtisane qui se livrait \'e0 lui pour le plaisir.
+\par
+\par LUI. \endash Mais s\rquote il arrivait que la courtisane f\'fbt occup\'e9e, et le cynique press\'e9\~?
+\par
+\par MOI. \endash Il rentrait dans son tonneau, et se passait d\rquote elle.
+\par
+\par LUI. \endash Et vous me conseilleriez de l\rquote imiter\~?
+\par
+\par MOI. \endash Je veux mourir, si cela ne vaudrait mieux que de ramper, de s\rquote avilir, et se prostituer.
+\par
+\par LUI. \endash Mais il me faut un bon lit, une bonne table, un v\'eatement chaud en hiver\~; un v\'eatement frais, en \'e9t\'e9\~; du repos, de l\rquote argent, et beaucoup d\rquote autres choses, que je pr\'e9f\'e8re de devoir \'e0 la bienveillance, plut
+\'f4t que de les acqu\'e9rir par le travail.
+\par
+\par MOI. \endash C\rquote est que vous \'eates un fain\'e9ant, un gourmand, un l\'e2che, une \'e2me de boue.
+\par
+\par LUI. \endash Je crois vous l\rquote avoir dit.
+\par
+\par MOI. \endash Les choses de la vie ont un prix sans doute\~; mais vous ignorez celui du sacrifice que vous faites pour les obtenir. Vous dansez, vous avez dans\'e9 et vous continuerez de danser la vile pantomime.
+\par
+\par LUI. \endash Il est vrai. Mais il m\rquote en a peu co\'fbt\'e9, et il ne m\rquote en co\'fbte plus rien pour cela. Et c\rquote
+est par cette raison que je ferais mal de prendre une autre allure qui me peinerait, et que je ne garderais pas. Mais, je vois \'e0 ce que vous me dites l\'e0 que ma pauvre petite femme \'e9tait une esp\'e8
+ce de philosophe. Elle avait du courage comme un lion. Quelquefois nous manquions de pain, et nous \'e9tions sans le sol. Nous avions vendu presque toutes nos nippes. Je m\rquote \'e9tais jet\'e9 sur les pieds de notre lit, l\'e0 je me creusais \'e0
+ chercher quelqu\rquote un qui me pr\'eat\'e2t un \'e9cu que je ne lui rendrais pas. Elle, gaie comme un pinson, se mettait \'e0 son clavecin, chantait et s\rquote accompagnait. C\rquote \'e9tait un gosier de rossignol\~; je regrette que vous ne l\rquote
+ayez pas entendue. Quand j\rquote \'e9tais de quelque concert, je l\rquote emmenais avec moi. Chemin faisant, je lui disais\~: \'ab\~Allons, madame, faites-vous admirer\~; d\'e9ployez votre talent et vos charmes. Enlevez. Renversez.\~\'bb Nous arrivions\~
+; elle chantait, elle enlevait, elle renversait. H\'e9las, je l\rquote ai perdue, la pauvre petite. Outre son talent, c\rquote est qu\rquote elle avait une bouche \'e0 recevoir \'e0 peine le petit doigt\~; des dents, une rang\'e9e de perles\~
+; des yeux, des pieds, une peau, des joues, des t\'e9tons, des jambes de cerf, des cuisses et des fesses \'e0 modeler. Elle aurait eu, t\'f4t ou tard, le fermier g\'e9n\'e9ral, tout au moins. C\rquote \'e9tait une d\'e9marche, une croupe\~
+! ah Dieu, quelle croupe\~!
+\par
+\par Puis le voil\'e0 qui se met \'e0 contrefaire la d\'e9marche de sa femme\~; il allait \'e0 petits pas\~; il portait sa t\'eate au vent\~; il jouait de l\rquote \'e9ventail\~; il se d\'e9menait de la croupe\~; c\rquote \'e9
+tait la charge de nos petites coquettes la plus plaisante et la plus ridicule.
+\par
+\par Puis, reprenant la suite de son discours, il ajoutait\~: Je la promenais partout, aux Tuileries, au Palais Royal, aux Boulevards. Il \'e9tait impossible qu\rquote elle me demeur\'e2t. Quand elle traversait la rue, le matin, en cheveux, et en pet-en-l
+\rquote air\~; vous vous seriez arr\'eat\'e9 pour la voir, et vous l\rquote auriez embrass\'e9e entre quatre doigts, sans la serrer. Ceux qui la suivaient, qui la regardaient trotter avec ses petits pieds\~
+; et qui mesuraient cette large croupe dont ses jupons l\'e9gers dessinaient la forme, doublaient le pas\~; elle les laissait arriver\~; puis elle d\'e9tournait prestement sur eux, ses deux grands yeux noirs et brillants qui les arr\'ea
+taient tout court. C\rquote est que l\rquote endroit de la m\'e9daille ne d\'e9parait pas le revers. Mais h\'e9las je l\rquote ai perdue\~; et mes esp\'e9rances de fortune se sont toutes \'e9vanouies avec elle. Je ne l\rquote
+avais prise que pour cela, je lui avais confi\'e9 mes projets\~; et elle avait trop de sagacit\'e9 pour n\rquote en pas concevoir la certitude, et trop de jugement pour ne les pas approuver.
+\par
+\par Et puis le voil\'e0 qui sanglote et qui pleure, en disant\~:
+\par
+\par Non, non, je ne m\rquote en consolerai jamais. Depuis, j\rquote ai pris le rabat et la calotte.
+\par
+\par MOI. \endash De douleur\~?
+\par
+\par LUI. \endash Si vous le voulez. Mais le vrai, pour avoir mon \'e9cuelle sur ma t\'eate\'85 Mais voyez un peu l\rquote heure qu\rquote il est, car il faut que j\rquote aille \'e0 l\rquote Op\'e9ra.
+\par
+\par MOI. \endash Qu\rquote est-ce qu\rquote on donne\~?
+\par
+\par LUI. \endash Le Dauvergne. Il y a d\rquote assez belles choses dans sa musique\~; c\rquote est dommage qu\rquote il ne les ait pas dites le premier. Parmi ces morts, il y en a toujours quelques-uns qui d\'e9solent les vivants. Que voulez-vous\~
+? Quisque suos patimur manes.
+\par
+\par Mais il est cinq heures et demie. J\rquote entends la cloche qui sonne les v\'eapres de l\rquote abb\'e9 de Canaye et les miennes. Adieu, monsieur le philosophe. N\rquote est-il pas vrai que je suis toujours le m\'eame\~?
+\par
+\par MOI. \endash H\'e9las oui, malheureusement.
+\par
+\par LUI. \endash Que j\rquote aie ce malheur-l\'e0 seulement encore une quarantaine d\rquote ann\'e9es. Rira bien qui rira le dernier.
+\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of Le neveu de Rameau, by Denis Diderot
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NEVEU DE RAMEAU ***
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+\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+\par The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+\par Chief Executive and Director
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+\par Literary Archive Foundation
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+\par Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
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+\par
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