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diff --git a/13862-0.txt b/13862-0.txt new file mode 100644 index 0000000..04c9fd7 --- /dev/null +++ b/13862-0.txt @@ -0,0 +1,3515 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13862 *** + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Denis Diderot + +LE NEVEU DE RAMEAU + +(1761) + + +PRÉSENTATION + +Récit dialogué de Denis Diderot (1713-1784), commencé vers 1761. +Plusieurs fois remanié, il fut publié d'après une copie autographe +par G. Monval à Paris chez Plon-Nourrit en 1891. + +Avant cette date, le texte n'était connu que par une traduction de +Goethe (1805), elle-même retraduite en français (1821); puis par +une copie autographe, mais défigurée par des interventions de la +fille de Diderot, Mme de Vandeul (1823); enfin par les éditions, +sensiblement plus fidèles, d'Assézat (1875) et de Tourneux (1884). +Le sous-titre de l'oeuvre est _Satire seconde_ parce qu'elle vient +après la _Satire première_ sur les caractères et les mots de +caractère. Étant donné sa forme, on peut entendre le terme de +satire dans son sens antique de pot-pourri de libres propos; mais +il est possible aussi de le comprendre dans son acception actuelle +de critique mordante de moeurs ou de personnes, puisque le _Neveu +de Rameau_ est à l'origine une réaction contre les +antiphilosophes, spécialement Palissot, qui en 1760 avait +ridiculisé Diderot et ses amis dans la comédie les Philosophes. +LE NEVEU DE RAMEAU + +_Vertumnis, quotquot sunt, natus iniquis_ (Horat., Lib. II, Satyr. +VII) + +Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude d'aller sur +les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C'est moi +qu'on voit, toujours seul, rêvant sur le banc d'Argenson. Je +m'entretiens avec moi-même de politique, d'amour, de goût ou de +philosophie. J'abandonne mon esprit à tout son libertinage. Je le +laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se +présente, comme on voit dans l'allée de Foy nos jeunes dissolus +marcher sur les pas d'une courtisane à l'air éventé, au visage +riant, à l'oeil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une +autre, les attaquant toutes et ne s'attachant à aucune. Mes +pensées, ce sont mes catins. Si le temps est trop froid, ou trop +pluvieux, je me réfugie au café de la Régence; là je m'amuse à +voir jouer aux échecs. Paris est l'endroit du monde, et le café de +la Régence est l'endroit de Paris où l'on joue le mieux à ce jeu. +C'est chez Rey que font assaut Légal le profond, Philidor le +subtil, le solide Mayot, qu'on voit les coups les plus +surprenants, et qu'on entend les plus mauvais propos; car si l'on +peut être homme d'esprit et grand joueur d'échecs, comme Légal; on +peut être aussi un grand joueur d'échecs, et un sot, comme Foubert +et Mayot. Un après-dîner, j'étais là, regardant beaucoup, parlant +peu, et écoutant le moins que je pouvais; lorsque je fus abordé +par un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n'en a pas +laissé manquer. C'est un composé de hauteur et de bassesse, de bon +sens et de déraison. Il faut que les notions de l'honnête et du +déshonnête soient bien étrangement brouillées dans sa tête; car il +montre ce que la nature lui a donné de bonnes qualités, sans +ostentation, et ce qu'il en a reçu de mauvaises, sans pudeur. Au +reste il est doué d'une organisation forte, d'une chaleur +d'imagination singulière, et d'une vigueur de poumons peu commune. +Si vous le rencontrez jamais et que son originalité ne vous arrête +pas; ou vous mettrez vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous +enfuirez. Dieux, quels terribles poumons. Rien ne dissemble plus +de lui que lui-même. Quelquefois, il est maigre et hâve, comme un +malade au dernier degré de la consomption; on compterait ses dents +à travers ses joues. On dirait qu'il a passé plusieurs jours sans +manger, ou qu'il sort de la Trappe. Le mois suivant, il est gras +et replet, comme s'il n'avait pas quitté la table d'un financier, +ou qu'il eût été renfermé dans un couvent de Bernardins. +Aujourd'hui, en linge sale, en culotte déchirée, couvert de +lambeaux, presque sans souliers, il va la tête basse, il se +dérobe, on serait tenté de l'appeler, pour lui donner l'aumône. +Demain, poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête +haute, il se montre et vous le prendriez au peu prés pour un +honnête homme. Il vit au jour la journée. Triste ou gai, selon les +circonstances. Son premier soin, le matin, quand il est levé, est +de savoir où il dînera; après dîner, il pense où il ira souper. La +nuit amène aussi son inquiétude. Ou il regagne, à pied, un petit +grenier qu'il habite, à moins que l'hôtesse ennuyée d'attendre son +loyer, ne lui en ait redemandé la clef; ou il se rabat dans une +taverne du faubourg où il attend le jour, entre un morceau de pain +et un pot de bière. Quand il n'a pas six sols dans sa poche, ce +qui lui arrive quelquefois, il a recours soit à un fiacre de ses +amis, soit au cocher d'un grand seigneur qui lui donne un lit sur +de la paille, à côté de ses chevaux. Le matin, il a encore une +partie de son matelas dans ses cheveux. Si la saison est douce, il +arpente toute la nuit, le Cours ou les Champs-Élysées. Il reparaît +avec le jour, à la ville, habillé de la veille pour le lendemain, +et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine. Je +n'estime pas ces originaux-là. D'autres en font leurs +connaissances familières, même leurs amis. Ils m'arrêtent une fois +l'an, quand je les rencontre, parce que leur caractère tranche +avec celui des autres, et qu'ils rompent cette fastidieuse +uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos +bienséances d'usage ont introduite. S'il en paraît un dans une +compagnie; c'est un grain de levain qui fermente qui restitue à +chacun une portion de son individualité naturelle. Il secoue, il +agite; il fait approuver ou blâmer; il fait sortir la vérité; il +fait connaître les gens de bien; il démasque les coquins; c'est +alors que l'homme de bon sens écoute, et démêle son monde. Je +connaissais celui-ci de longue main. Il fréquentait dans une +maison dont son talent lui avait ouvert la porte. Il y avait une +fille unique. Il jurait au père et à la mère qu'il épouserait leur +fille. Ceux-ci haussaient les épaules, lui riaient au nez; lui +disaient qu'il était fou, et je vis le moment que la chose était +faite. Il m'empruntait quelques écus que je lui donnais. Il +s'était introduit, je ne sais comment, dans quelques maisons +honnêtes, où il avait son couvert, mais à la condition qu'il ne +parlerait pas, sans en avoir obtenu la permission. Il se taisait, +et mangeait de rage. Il était excellent à voir dans cette +contrainte. S'il lui prenait envie de manquer au traité, et qu'il +ouvrit la bouche; au premier mot, tous les convives s'écriaient, ô +Rameau! Alors la fureur étincelait dans ses yeux, et il se +remettait à manger avec plus de rage. Vous étiez curieux de savoir +le nom de l'homme, et vous le savez. C'est le neveu de ce musicien +célèbre qui nous a délivrés du plain-chant de Lulli que nous +psalmodions depuis plus de cent ans; qui a tant écrit de visions +inintelligibles et de vérités apocalyptiques sur la théorie de la +musique, où ni lui ni personne n'entendit jamais rien, et de qui +nous avons un certain nombre d'opéras où il y a de l'harmonie, des +bouts de chants, des idées décousues, du fracas, des vols, des +triomphes, des lances, des gloires, des murmures, des victoires à +perte d'haleine; des airs de danse qui dureront éternellement, et +qui, après avoir enterré le Florentin sera enterré par les +virtuoses italiens, ce qu'il pressentait et le rendait sombre, +triste, hargneux; car personne n'a autant d'humeur, pas même une +jolie femme qui se lève avec un bouton sur le nez, qu'un auteur +menacé de survivre à sa réputation; témoins Marivaux et Crébillon +le fils. + +Il m'aborde... Ah, ah, vous voilà, monsieur le philosophe, et que +faites-vous ici parmi ce tas de fainéants? Est-ce que vous perdez +aussi votre temps à pousser le bois? C'est ainsi qu'on appelle par +mépris jouer aux échecs ou aux dames. + +MOI. -- Non, mais quand je n'ai rien de mieux à faire, je m'amuse +à regarder un instant, ceux qui le poussent bien. + +LUI. -- En ce cas, vous vous amusez rarement; excepté Légal et +Philidor, le reste n'y entend rien. + +MOI. -- Et monsieur de Bissy donc? + +LUI. -- Celui-là est en joueur d'échecs, ce que mademoiselle +Clairon est en acteur. Ils savent de ces jeux, l'un et l'autre, +tout ce qu'on en peut apprendre. + +MOI. -- Vous êtes difficile, et je vois que vous ne faites grâce +qu'aux hommes sublimes. + +LUI. -- Oui, aux échecs, aux dames, en poésie, en éloquence, en +musique, et autres fadaises comme cela. A quoi bon la médiocrité +dans ces genres. + +MOI. -- A peu de chose, j'en conviens. Mais c'est qu'il faut qu'il +y ait un grand nombre d'hommes qui s'y appliquent, pour faire +sortir l'homme de génie. Il est un dans la multitude. Mais +laissons cela. Il y a une éternité que je ne vous ai vu. Je ne +pense guère à vous, quand je ne vous vois pas. Mais vous me +plaisez toujours à revoir. Qu'avez-vous fait? + +LUI. -- Ce que vous, moi et tous les autres font; du bien, du mal +et rien. Et puis j'ai eu faim, et j'ai mangé, quand l'occasion +s'en est présentée; après avoir mangé, j'ai eu soif, et j'ai bu +quelquefois. Cependant la barbe me venait; et quand elle a été +venue, je l'ai fait raser. + +MOI. -- Vous avez mal fait. C'est la seule chose qui vous manque, +pour être un sage. + +LUI. -- Oui-da. J'ai le front grand et ridé; l'oeil ardent; le nez +saillant; les joues larges; le sourcil noir et fourni; la bouche +bien fendue; la lèvre rebordée; et la face carrée. Si ce vaste +menton était couvert d'une longue barbe; savez-vous que cela +figurerait très bien en bronze ou en marbre. + +MOI. -- A côté d'un César, d'un Marc-Aurèle, d'un Socrate. + +LUI. -- Non, je serais mieux entre Diogène et Phryné. Je suis +effronté comme l'un, et je fréquente volontiers chez les autres. + +MOI. -- Vous portez-vous toujours bien? + +LUI. -- Oui, ordinairement; mais pas merveilleusement aujourd'hui. + +MOI. -- Comment? Vous voilà avec un ventre de Silène; et un +visage... + +LUI. -- Un visage qu'on prendrait pour son antagoniste. C'est que +l'humeur qui fait sécher mon cher oncle engraisse apparemment son +cher neveu. + +MOI. -- A propos de cet oncle, le voyez-vous quelquefois? + +LUI. -- Oui, passer dans la rue. + +MOI. -- Est-ce qu'il ne vous fait aucun bien? + +LUI. -- S'il en fait à quelqu'un, c'est sans s'en douter. C'est un +philosophe dans son espèce. Il ne pense qu'à lui; le reste de +l'univers lui est comme d'un clou à soufflet. Sa fille et sa femme +n'ont qu'à mourir, quand elles voudront; pourvu que les cloches de +la paroisse, qu'on sonnera pour elles, continuent de résonner la +douzième et la dix-septième tout sera bien. Cela est heureux pour +lui. Et c'est ce que je prise particulièrement dans les gens de +génie. Ils ne sont bons qu'à une chose. Passé cela, rien. Ils ne +savent ce que c'est d'être citoyens, pères, mères, frères, +parents, amis. Entre nous, il faut leur ressembler de tout point; +mais ne pas désirer que la graine en soit commune. Il faut des +hommes; mais pour des hommes de génie; point. Non, ma foi, il n'en +faut point. Ce sont eux qui changent la face du globe; et dans les +plus petites choses, la sottise est si commune et si puissante +qu'on ne la réforme pas sans charivari. Il s'établit partie de ce +qu'ils ont imaginé. Partie reste comme il était; de là deux +évangiles; un habit d'Arlequin. La sagesse du moine de Rabelais, +est la vraie sagesse, pour son repos et pour celui des autres: +faire son devoir, tellement quelle ment; toujours dire du bien de +Monsieur le prieur; et laisser aller le monde à sa fantaisie. Il +va bien, puisque la multitude en est contente. Si je savais +l'histoire, je vous montrerais que le mal est toujours venu ici- +bas, par quelque homme de génie. Mais je ne sais pas l'histoire, +parce que je ne sais rien. Le diable m'emporte, si j'ai jamais +rien appris; et si pour n'avoir rien appris, je m'en trouve plus +mal. J'étais un jour à la table d'un ministre du roi de France qui +a de l'esprit comme quatre; eh bien, il nous démontra clair comme +un et un font deux, que rien n'était plus utile aux peuples que le +mensonge; rien de plus nuisible que la vérité. Je ne me rappelle +pas bien ses preuves; mais il s'ensuivait évidemment que les gens +de génie sont détestables, et que si un enfant apportait en +naissant, sur son front, la caractéristique de ce dangereux +présent de la nature, il faudrait ou l'étouffer, ou le jeter au +cagnard. + +MOI. -- Cependant ces personnages-là, si ennemis du génie, +prétendent tous en avoir. + +LUI. -- Je crois bien qu'ils le pensent au-dedans d'eux-mêmes; +mais je ne crois pas qu'ils osassent l'avouer. + +MOI. -- C'est par modestie. Vous conçûtes donc là, une terrible +haine contre le génie. + +LUI. -- A n'en jamais revenir. + +MOI. -- Mais j'ai vu un temps que vous vous désespériez de n'être +qu'un homme commun. Vous ne serez jamais heureux, si le pour et le +contre vous afflige également. Il faudrait prendre son parti, et y +demeurer attaché. Tout en convenant avec vous que les hommes de +génie sont communément singuliers, ou comme dit le proverbe, qu'il +n'y a point de grands esprits sans un grain de folie, on n'en +reviendra pas. On méprisera les siècles qui n'en auront pas +produit. Ils feront l'honneur des peuples chez lesquels ils auront +existé; tôt ou tard, on leur élève des statues, et on les regarde +comme les bienfaiteurs du genre humain. N'en déplaise au ministre +sublime que vous m'avez cité, je crois que si le mensonge peut +servir un moment, il est nécessairement nuisible à la longue; et +qu'au contraire, la vérité sert nécessairement à la longue; bien +qu'il puisse arriver qu'elle nuise dans le moment. D'où je serais +tenté de conclure que l'homme de génie qui décrie une erreur +générale, ou qui accrédite une grande vérité, est toujours un être +digne de notre vénération. Il peut arriver que cet être soit la +victime du préjugé et des lois; mais il y a deux sortes de lois, +les unes d'une équité, d'une généralité absolues; d'autres +bizarres qui ne doivent leur sanction qu'à l'aveuglement ou la +nécessité des circonstances. Celles-ci ne couvrent le coupable qui +les enfreint que d'une ignominie passagère; ignominie que le temps +reverse sur les juges et sur les nations, pour y rester à jamais. +De Socrate, ou du magistrat qui lui fit boire la ciguë, quel est +aujourd'hui le déshonoré? + +LUI. -- Le voilà bien avancé! en a-t-il été moins condamné? en a- +t-il moins été mis à mort? en a-t-il moins été un citoyen +turbulent? par le mépris d'une mauvaise loi, en a-t-il moins +encouragé les fous au mépris des bonnes? en a-t-il moins été un +particulier audacieux et bizarre? Vous n'étiez pas éloigné tout à +l'heure d'un aveu peu favorable aux hommes de génie. + +MOI. -- Écoutez-moi, cher homme. Une société ne devrait point +avoir de mauvaises lois; et si elle n'en avait que de bonnes, elle +ne serait jamais dans le cas de persécuter un homme de génie. Je +ne vous ai pas dit que le génie fût indivisiblement attaché à la +méchanceté, ni la méchanceté au génie. Un sot sera plus souvent un +méchant qu'un homme d'esprit. Quand un homme de génie serait +communément d'un commerce dur, difficile, épineux, insupportable, +quand même ce serait un méchant, qu'en concluriez-vous? +LUI. -- Qu'il est bon à noyer. + +MOI. -- Doucement; cher homme. Ça, dites-moi; je ne prendrai pas +votre oncle pour exemple; c'est un homme dur; c'est un brutal; il +est sans humanité; il est avare. Il est mauvais père, mauvais +époux; mauvais oncle; mais il n'est pas assez décidé que ce soit +un homme de génie; qu'il ait poussé son art fort loin, et qu'il +soit question de ses ouvrages dans dix ans. Mais Racine? Celui-là +certes avait du génie, et ne passait pas pour un trop bon homme. +Mais de Voltaire? + +LUI. -- Ne me pressez pas; car je suis conséquent. + +MOI. -- Lequel des deux préféreriez-vous? Ou qu'il eût été un bon +homme, identifié avec son comptoir comme Briasson ou avec son +aune, comme Barbier, faisant régulièrement tous les ans un enfant +légitime à sa femme, bon mari; bon père, bon oncle, bon voisin, +honnête commerçant, mais rien de plus; ou qu'il eût été fourbe, +traître, ambitieux, envieux, méchant; mais auteur d'Andromaque, de +Britannicus, d'Iphigénie, de Phèdre, d'Athalie. + +LUI. -- Pour lui, ma foi, peut-être que de ces deux hommes, il eût +mieux valu qu'il eût été le premier. + +MOI. -- Cela est même infiniment plus vrai que vous ne le sentez. + +LUI. -- Oh! vous voilà, vous autres! Si nous disons quelque chose +de bien, c'est comme des fous, ou des inspirés; par hasard. Il n'y +a que vous autres qui vous entendiez. Oui, monsieur le philosophe. +Je m'entends; et je m'entends ainsi que vous vous entendez. + +MOI. -- Voyons; eh bien, pourquoi pour lui? + +LUI. -- C'est que toutes ces belles choses-là qu'il a faites ne +lui ont pas rendu vingt mille francs; et que s'il eût été un bon +marchand en soie de la rue Saint-Denis ou Saint-Honoré, un bon +épicier en gros, un apothicaire bien achalandé, il eût amassé une +fortune immense, et qu'en l'amassant, il n'y aurait eu sorte de +plaisirs dont il n'eût joui; qu'il aurait donné de temps en temps +la pistole à un pauvre diable de bouffon comme moi qui l'aurait +fait rire, qui lui aurait procuré dans l'occasion une jeune fille +qui l'aurait désennuyé de l'éternelle cohabitation avec sa femme; +que nous aurions fait d'excellents repas chez lui, joué gros jeu; +bu d'excellents vins, d'excellentes liqueurs, d'excellents cafés, +fait des parties de campagne; et vous voyez que je m'entendais. +Vous riez. Mais laissez-moi dire. Il eût été mieux pour ses +entours. + +MOI. -- Sans contredit; pourvu qu'il n'eût pas employé d'une façon +déshonnête l'opulence qu'il aurait acquise par un commerce +légitime; qu'il eût éloigné de sa maison tous ces joueurs; tous +ces parasites; tous ces fades complaisants; tous ces fainéants, +tous ces pervers inutiles; et qu'il eût fait assommer à coups de +bâtons, par ses garçons de boutique, l'homme officieux qui +soulage, par la variété, les maris, du dégoût d'une cohabitation +habituelle avec leurs femmes. + +LUI. -- Assommer! monsieur, assommer! on n'assomme personne dans +une ville bien policée. C'est un état honnête. Beaucoup de gens, +même titrés, s'en mêlent. Et à quoi diable, voulez-vous donc qu'on +emploie son argent, si ce n'est à avoir bonne table, bonne +compagnie, bons vins, belles femmes, plaisirs de toutes les +couleurs, amusements de toutes les espèces. J'aimerais autant être +gueux que de posséder une grande fortune, sans aucune de ces +jouissances. Mais revenons à Racine. Cet homme n'a été bon que +pour des inconnus, et que pour le temps où il n'était plus. + +MOI. -- D'accord. Mais pesez le mal et le bien. Dans mille ans +d'ici, il fera verser des larmes; il sera l'admiration des hommes. +Dans toutes les contrées de la terre il inspirera l'humanité, la +commisération, la tendresse; on demandera qui il était, de quel +pays, et on l'enviera à la France. Il a fait souffrir quelques +êtres qui ne sont plus; auxquels nous ne prenons presque aucun +intérêt; nous n'avons rien à redouter ni de ses vices ni de ses +défauts. Il eût été mieux sans doute qu'il eût reçu de la nature +les vertus d'un homme de bien, avec les talents d'un grand homme. +C'est un arbre qui a fait sécher quelques arbres plantés dans son +voisinage; qui a étouffé les plantes qui croissaient à ses pieds; +mais il a porté sa cime jusque dans la nue; ses branches se sont +étendues au loin; il a prêté son ombre à ceux qui venaient, qui +viennent et qui viendront se reposer autour de son tronc +majestueux; il a produit des fruits d'un goût exquis et qui se +renouvellent sans cesse. Il serait à souhaiter que de Voltaire eût +encore la douceur de Duclos, l'ingénuité de l'abbé Trublet, la +droiture de l'abbé d'Olivet; mais puisque cela ne se peut; +regardons la chose du côté vraiment intéressant; oublions pour un +moment le point que nous occupons dans l'espace et dans la durée; +et étendons notre vue sur les siècles à venir, les régions les +plus éloignées, et les peuples à naître. Songeons au bien de notre +espèce. Si nous ne sommes pas assez généreux; pardonnons au moins +à la nature d'avoir été plus sage que nous. Si vous jetez de l'eau +froide sur la tête de Greuze, vous éteindrez peut-être son talent +avec sa vanité. Si vous rendez de Voltaire moins sensible à la +critique, il ne saura plus descendre dans l'âme de Mérope. Il ne +vous touchera plus. + +LUI. -- Mais si la nature était aussi puissante que sage; pourquoi +ne les a-t-elle pas faits aussi bons qu'elle les a faits grands? + +MOI. -- Mais ne voyez-vous pas qu'avec un pareil raisonnement vous +renversez l'ordre général, et que si tout ici-bas était excellent, +il n'y aurait rien d'excellent. + +LUI. -- Vous avez raison. Le point important est que vous et moi +nous soyons, et que nous soyons vous et moi. Que tout aille +d'ailleurs comme il pourra. Le meilleur ordre des choses, à mon +avis, est celui où je devais être; et foin du plus parfait des +mondes, si je n'en suis pas. l'aime mieux être, et même être +impertinent raisonneur que de n'être pas. + +MOI. -- Il n'y a personne qui ne pense comme vous, et qui ne fasse +le procès à l'ordre qui est; sans s'apercevoir qu'il renonce à sa +propre existence. + +LUI. -- Il est vrai. + +MOI. -- Acceptons donc les choses comme elles sont. Voyons ce +qu'elles nous coûtent et ce qu'elles nous rendent; et laissons là +le tout que nous ne connaissons pas assez pour le louer ou le +blâmer; et qui n'est peut-être ni bien ni mal; s'il est +nécessaire, comme beaucoup d'honnêtes gens l'imaginent. + +LUI. -- Je n'entends pas grand-chose à tout ce que vous me débitez +là. C'est apparemment de la philosophie; je vous préviens que je +ne m'en mêle pas. Tout ce que je sais, c'est que je voudrais bien +être un autre, au hasard d'être un homme de génie, un grand homme. +Oui, il faut que j'en convienne, il y a là quelque chose qui me le +dit. Je n'en ai jamais entendu louer un seul que son éloge ne +m'ait fait secrètement enrager. le suis envieux. Lorsque +j'apprends de leur vie privée quelque trait qui les dégrade, je +l'écoute avec plaisir. Cela nous rapproche: j'en supporte plus +aisément ma médiocrité. Je me dis: certes tu n'aurais jamais fait +Mahomet; mais ni l'éloge du Maupeou. J'ai donc été; je suis donc +fâché d'être médiocre. Oui, oui, je suis médiocre et fâché. Je +n'ai jamais entendu jouer l'ouverture des Indes galantes; jamais +entendu chanter, Profonds Abîmes du Ténare, Nuit, éternelle Nuit, +sans me dire avec douleur; voilà ce que tu ne feras jamais. +J'étais donc jaloux de mon oncle, et s'il y avait eu à sa mort, +quelques belles pièces de clavecin, dans son portefeuille, je +n'aurais pas balancé à rester moi, et à être lui. + +MOI. -- S'il n'y a que cela qui vous chagrine, cela n'en vaut pas +trop la peine. + +LUI. -- Ce n'est rien. Ce sont des moments qui passent. + +Puis il se remettait à chanter l'ouverture des Indes galantes, et +l'air Profonds Abîmes; et il ajoutait: + +Le quelque chose qui est là et qui me parle, me dit: Rameau, tu +voudrais bien avoir fait ces deux morceaux-là; si tu avais fait +ces deux morceaux-là, tu en ferais bien deux autres; et quand tu +en aurais fait un certain nombre, on te jouerait, on te chanterait +partout; quand tu marcherais, tu aurais la tête droite; la +conscience te rendrait témoignage à toi-même de ton propre mérite; +les autres, te désigneraient du doigt. On dirait, c'est lui qui a +fait les jolies gavottes et il chantait les gavottes; puis avec +l'air d'un homme touché, qui nage dans la joie, et qui en a les +yeux humides, il ajoutait, en se frottant les mains; tu aurais une +bonne maison, et il en mesurait l'étendue avec ses bras, un bon +lit, et il s'y étendait nonchalamment, de bons vins, qu'il goûtait +en faisant claquer sa langue contre son palais, un bon équipage et +il levait le pied pour y monter, de jolies femmes à qui il prenait +déjà la gorge et qu'il regardait voluptueusement, cent faquins me +viendraient encenser tous les jours; et il croyait les voir autour +de lui; il voyait Palissot, Poincinet, les Frérons père et fils, +La Porte; il les entendait, il se rengorgeait, les approuvait, +leur souriait, les dédaignait, les méprisait, les chassait, les +rappelait; puis il continuait: et c'est ainsi que l'on te dirait +le matin que tu es un grand homme; tu lirais dans l'histoire des +Trois Siècles que tu es un grand homme; tu serais convaincu le +soir que tu es un grand homme; et le grand homme, Rameau le neveu +s'endormirait au doux murmure de l'éloge qui retentirait dans son +oreille; même en dormant, il aurait l'air satisfait; sa poitrine +se dilaterait, s'élèverait, s'abaisserait avec aisance; il +ronflerait, comme un grand homme; et en parlant ainsi; il se +laissait aller mollement sur une banquette; il fermait les yeux, +et il imitait le sommeil heureux qu'il imaginait. Après avoir +goûté quelques instants la douceur de ce repos, il se réveillait, +étendait ses bras, bâillait, se frottait les yeux, et cherchait +encore autour de lui ses adulateurs insipides. + +MOI. -- Vous croyez donc que l'homme heureux a son sommeil? + +LUI. -- Si je le crois! Moi, pauvre hère, lorsque le soir j'ai +regagné mon grenier et que je me suis fourré dans mon grabat, je +suis ratatiné sous ma couverture; j'ai la poitrine étroite et la +respiration gênée; c'est une espèce de plainte faible qu'on entend +à peine; au lieu qu'un financier fait retentir son appartement, et +étonne toute sa rue. Mais ce qui m'afflige aujourd'hui, ce n'est +pas de ronfler et de dormir mesquinement, comme un misérable. + +MOI. -- Cela est pourtant triste. + +LUI. -- Ce qui m'est arrivé l'est bien davantage. + +MOI. -- Qu'est-ce donc? + +LUI. -- Vous avez toujours pris quelque intérêt à moi, parce que +je suis un bon diable que vous méprisez dans le fond, mais qui +vous amuse. + +MOI. -- C'est la vérité. + +LUI. -- Et je vais vous le dire. + +Avant que de commencer, il pousse un profond soupir et porte ses +deux mains à son front. Ensuite, il reprend un air tranquille, et +me dit: + +Vous savez que je suis un ignorant, un sot, un fou, un +impertinent, un paresseux, ce que nos Bourguignons appellent un +fieffé truand, un escroc, un gourmand... + +MOI. -- Quel panégyrique! + +LUI. -- Il est vrai de tout point. Il n'y en a pas un mot à +rabattre. Point de contestation là-dessus, s'il vous plaît. +Personne ne me connaît mieux que moi; et je ne dis pas tout. + +MOI. -- Je ne veux point vous fâcher; et je conviendrai de tout. + +LUI. -- Eh bien, je vivais avec des gens qui m'avaient pris en +gré, précisément parce que j'étais doué, à un rare degré, de +toutes ces qualités. + +MOI. -- Cela est singulier. Jusqu'à présent j'avais cru ou qu'on +se les cachait à soi-même, ou qu'on se les pardonnait, et qu'on +les méprisait dans les autres. + +LUI. -- Se les cacher, est-ce qu'on le peut? Soyez sûr que, quand +Palissot est seul et qu'il revient sur lui-même, il se dit bien +d'autres choses. Soyez sûr qu'en tête à tête avec son collègue, +ils s'avouent franchement qu'ils ne sont que deux insignes +maroufles. Les mépriser dans les autres! mes gens étaient plus +équitables, et leur caractère me réussissait merveilleusement +auprès d'eux. J'étais comme un coq en pâte. On me fêtait. On ne me +perdait pas un moment, sans me regretter. J'étais leur petit +Rameau, leur joli Rameau, leur Rameau le fou l'impertinent, +l'ignorant, le paresseux, le gourmand, le bouffon, la grosse bête. +Il n'y avait pas une de ces épithètes familières qui ne me valût +un sourire, une caresse, un petit coup sur l'épaule, un soufflet, +un coup de pied, à table un bon morceau qu'on me jetait sur mon +assiette, hors de table une liberté que je prenais sans +conséquence, car moi, je suis sans conséquence. On fait de moi, +avec moi, devant moi, tout ce qu'on veut, sans que je m'en +formalise; et les petits présents qui me pleuvaient? Le grand +chien que je suis; j'ai tout perdu! J'ai tout perdu pour avoir eu +le sens commun, une fois, une seule fois en ma vie; ah, si cela +m'arrive jamais! + +MOI. -- De quoi s'agissait-il donc? + +LUI. -- C'est une sottise incomparable, incompréhensible, +irrémissible. + +MOI. -- Quelle sottise encore? + +LUI. -- Rameau, Rameau, vous avait-on pris pour cela! La sottise +d'avoir eu un peu de goût, un peu d'esprit, un peu de raison. +Rameau, mon ami, cela vous apprendra à rester ce que Dieu vous fit +et ce que vos protecteurs vous voulaient. Aussi l'on vous a pris +par les épaules, on vous a conduit à la porte; on vous a dit, +«Faquin, tirez; ne reparaissez plus. Cela veut avoir du sens, de +la raison, je crois! Tirez. Nous avons de ces qualités là, de +reste.» Vous vous en êtes allé en vous mordant les doigts; c'est +votre langue maudite qu'il fallait mordre auparavant. Pour ne vous +en être pas avisé, vous voilà sur le pavé, sans le sol, et ne +sachant où donner de la tête. Vous étiez nourri à bouche que veux- +tu, et vous retournerez au regrat; bien logé, et vous serez trop +heureux si l'on vous rend votre grenier; bien couché, et la paille +vous attend entre le cocher de Monsieur de Soubise et l'ami Robbé. +Au lieu d'un sommeil doux et tranquille, comme vous l'aviez, vous +entendrez d'une oreille le hennissement et le piétinement des +chevaux, de l'autre, le bruit mille fois plus insupportable des +vers secs, durs et barbares. Malheureux, malavisé, possédé d'un +million de diables! + +MOI. -- Mais n'y aurait-il pas moyen de se rapatrier? La faute que +vous avez commise est-elle si impardonnable? A votre place, +j'irais retrouver mes gens. Vous leur êtes plus nécessaire que +vous ne croyez. + +LUI. -- Oh, je suis sûr qu'à présent qu'ils ne m'ont pas, pour les +faire rire, ils s'ennuient comme des chiens. + +MOI. -- J'irais donc les retrouver. Je ne leur laisserais pas le +temps de se passer de moi; de se tourner vers quelque amusement +honnête: car qui sait ce qui peut arriver? + +LUI. -- Ce n'est pas là ce que je crains. Cela n'arrivera pas. + +MOI. -- Quelque sublime que vous soyez, un autre peut vous +remplacer. + +LUI. -- Difficilement. + +MOI. -- D'accord. Cependant j'irais avec ce visage défait, ces +yeux égarés, ce col débraillé, ces cheveux ébouriffés, dans l'état +vraiment tragique où vous voilà. Je me jetterais aux pieds de la +divinité. Je me collerais la face contre terre; et sans me +relever, je lui dirais d'une voix basse et sanglotante: «Pardon, +madame! pardon! je suis un indigne, un infâme. Ce fut un +malheureux instant; car vous savez que je ne suis pas sujet à +avoir du sens commun, et je vous promets de n'en avoir de ma vie.» + +Ce qu'il y a de plaisant, c'est que, tandis que je lui tenais ce +discours, il en exécutait la pantomime. Il s'était prosterné; il +avait collé son visage contre terre; il paraissait tenir entre ses +deux mains le bout d'une pantoufle; il pleurait; il sanglotait; il +disait, «oui, ma petite reine; oui, je le promets; je n'en aurai +de ma vie, de ma vie». Puis se relevant brusquement, il ajouta +d'un ton sérieux et réfléchi: + +LUI. -- Oui: vous avez raison. Je crois que c'est le mieux. Elle +est bonne. Monsieur Viellard dit qu'elle est si bonne. Moi, je +sais un peu qu'elle l'est. Mais cependant aller s'humilier devant +une guenon! Crier miséricorde aux pieds d'une misérable petite +histrionne que les sifflets du parterre ne cessent de poursuivre! +Moi, Rameau! fils de Monsieur Rameau, apothicaire de Dijon, qui +est un homme de bien et qui n'a jamais fléchi le genou devant qui +que ce soit! Moi, Rameau, le neveu de celui qu'on appelle le grand +Rameau, qu'on voit se promener droit et les bras en l'air, au +Palais-Royal, depuis que monsieur Carmontelle l'a dessiné courbé, +et les mains sous les basques de son habit! Moi qui ai composé des +pièces de clavecins que personne ne joue, mais qui seront peut- +être les seules qui passeront à la postérité qui les jouera; moi! +moi enfin! J'irais!... Tenez, Monsieur, cela ne se peut. Et +mettant sa main droite sur sa poitrine, il ajoutait: le me sens là +quelque chose qui s'élève et qui me dit, «Rameau, tu n'en feras +rien». Il faut qu'il y ait une certaine dignité attachée à la +nature de l'homme, que rien ne peut étouffer. Cela se réveille à +propos de bottes. Oui, à propos de bottes; car il y a d'autres +jours où il ne m'en coûterait rien pour être vil tant qu'on +voudrait; ces jours-là, pour un liard, je baiserais le cul à la +petite Hus. + +MOI. -- Hé, mais, l'ami; elle est blanche, jolie, jeune, douce, +potelée; et c'est un acte d'humilité auquel un plus délicat que +vous pourrait quelquefois s'abaisser. + +LUI. -- Entendons-nous; c'est qu'il y a baiser le cul au simple, +et baiser le cul au figuré. Demandez au gros Bergier qui baise le +cul de madame de La Marck au simple et au figuré; et ma foi, le +simple et le figuré me déplairaient également là. + +MOI. -- Si l'expédient que je vous suggère ne vous convient pas; +ayez donc le courage d'être gueux. + +LUI. -- Il est dur d'être gueux, tandis qu'il y a tant de sots +opulents aux dépens desquels on peut vivre. Et puis le mépris de +soi; il est insupportable. + +MOI. -- Est-ce que vous connaissez ce sentiment-là? + +LUI. -- Si je le connais; combien de fois, je me suis dit: +«Comment, Rameau, il y a dix mille bonnes tables à Paris, à quinze +ou vingt couverts chacune; et de ces couverts-là, il n'y en a pas +un pour toi! Il y a des bourses pleines d'or qui se versent de +droite et de gauche, et il n'en tombe pas une pièce sur toi! Mille +petits beaux esprits, sans talent, sans mérite; mille petites +créatures, sans charmes; mille plats intrigants, sont bien vêtus, +et tu irais tout nu? Et tu serais imbécile à ce point? est-ce que +tu ne saurais pas mentir, jurer, parjurer, promettre, tenir ou +manquer comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas te mettre à +quatre pattes, comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas +favoriser l'intrigue de Madame, et porter le billet doux de +Monsieur, comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas encourager +ce jeune homme à parler à Mademoiselle, et persuader à +Mademoiselle de l'écouter, comme un autre? est-ce que tu ne +saurais pas faire entendre à la fille d'un de nos bourgeois, +qu'elle est mal mise; que de belles boucles d'oreilles, un peu de +rouge, des dentelles, une robe à la polonaise, lui siéraient à +ravir? que ces petits pieds-là ne sont pas faits pour marcher dans +la rue? qu'il y a un beau monsieur, jeune et riche, qui a un habit +galonné d'or, un superbe équipage, six grands laquais, qui l'a vue +en passant, qui la trouve charmante; et que depuis ce jour-là il +en a perdu le boire et le manger; qu'il n'en dort plus, et qu'il +en mourra?» Mais mon papa. -- Bon, bon; votre papa! il s'en +fâchera d'abord un peu. -- Et maman qui me recommande tant d'être +honnête fille? qui me dit qu'il n'y a rien dans ce monde que +l'honneur? -- Vieux propos qui ne signifient rien. -- Et mon +confesseur? -- Vous ne le verrez plus; ou si vous persistez dans +la fantaisie d'aller lui faire l'histoire de vos amusements; il +vous en coûtera quelques livres de sucre et de café. -- C'est un +homme sévère qui m'a déjà refusé l'absolution, pour la chanson, +viens dans ma cellule. -- C'est que vous n'aviez rien à lui +donner... Mais quand vous lui apparaîtrez en dentelles. -- J'aurai +donc des dentelles? -- Sans doute et de toutes les sortes... en +belles boucles de diamants. -- J'aurai donc de belles boucles de +diamants? -- Oui. -- Comme celles de cette marquise qui vient +quelquefois prendre des gants, dans notre boutique? -- +Précisément. Dans un bel équipage, avec des chevaux gris pommelés; +deux grands laquais, un petit nègre, et le coureur en avant, du +rouge, des mouches, la queue portée. -- Au bal? -- Au bal... à +l'Opéra, à la Comédie...» Déjà le coeur lui tressaillit de joie. +Tu joues avec un papier entre tes doigts.» Qu'est cela? -- Ce +n'est rien -- Il me semble que si. -- C'est un billet. -- Et pour +qui? -- Pour vous, si vous étiez un peu curieuse. -- Curieuse, je +le suis beaucoup. Voyons.» Elle lit.» Une entrevue, cela ne se +peut. -- En allant à la messe. -- Maman m'accompagne toujours; +mais s'il venait ici, un peu matin; je me lève la première; et je +suis au comptoir, avant qu'on soit levé.» Il vient: il plaît; un +beau jour, à la brune, la petite disparaît, et l'on me compte mes +deux mille écus... Et quoi tu possèdes ce talent-là; et tu manques +de pain! N'as-tu pas de honte, malheureux? Je me rappelais un tas +de coquins, qui né m'allaient pas à la cheville et qui +regorgeaient de richesses. J'étais en surtout de baracan, et ils +étaient couverts de velours; ils s'appuyaient sur la canne à pomme +d'or et en bec de corbin; et ils avaient l'Aristote ou le Platon +au doigt. Qu'étaient-ce pourtant? la plupart de misérables croque- +notes, aujourd'hui ce sont des espèces de seigneurs. Alors je me +sentais du courage; l'âme élevée; l'esprit subtil, et capable de +tout. Mais ces heureuses dispositions apparemment ne duraient pas; +car jusqu'à présent, je n'ai pu faire un certain chemin. Quoi +qu'il en soit, voilà le texte de mes fréquents soliloques que vous +pouvez paraphraser à votre fantaisie; pourvu que vous en concluiez +que je connais le mépris de soi-même, ou ce tourment de la +conscience qui naît de l'inutilité des dons que le Ciel nous a +départis; c'est le plus cruel de tous. Il vaudrait presque autant +que l'homme ne fût pas né. + +Je l'écoutais, et à mesure qu'il faisait la scène du proxénète et +de la jeune fille qu'il séduisait; l'âme agitée de deux mouvements +opposés, je ne savais si je m'abandonnerais à l'envie de rire, ou +au transport de l'indignation. le souffrais. Vingt fois un éclat +de rire empêcha ma colère d'éclater; vingt fois la colère qui +s'élevait au fond de mon coeur se termina par un éclat de rire. +l'étais confondu de tant de sagacité, et de tant de bassesse; +d'idées si justes et alternativement si fausses; d'une perversité +si générale de sentiments, d'une turpitude si complète, et d'une +franchise si peu commune. Il s'aperçut du conflit qui se passait +en moi. + +Qu'avez-vous? me dit-il. + +MOI. -- Rien. + +LUI. -- Vous me paraissez troublé. + +MOI. -- Je le suis aussi. + +LUI. -- Mais enfin que me conseillez-vous? + +MOI. -- De changer de propos. Ah, malheureux, dans quel état +d'abjection, vous êtes né ou tombé. + +LUI. -- J'en conviens. Mais cependant que mon état ne vous touche +pas trop. Mon projet, en m'ouvrant à vous, n'était point de vous +affliger. Je me suis fait chez ces gens quelque épargne. Songez +que je n'avais besoin de rien, mais de rien absolument; et que +l'on m'accordait tant pour mes menus plaisirs. + +Alors il recommença à se frapper le front, avec un de ses poings, +à se mordre la lèvre, et rouler au plafond ses yeux égarés; +ajoutant, mais c'est une affaire faite. l'ai mis quelque chose de +côté. Le temps s'est écoulé; et c'est toujours autant d'amassé. + +MOI. -- Vous voulez dire de perdu. + +LUI. -- Non, non, d'amassé. On s'enrichit à chaque instant. Un +jour de moins à vivre, ou un écu de plus; c'est tout un. Le point +important est d'aller aisément, librement, agréablement, +copieusement, tous les soirs à la garde-robe. O stercus pretiosum! +Voilà le grand résultat de la vie dans tous les états. Au dernier +moment, tous sont également riches; et Samuel Bernard qui à force +de vols, de pillages, de banqueroutes laisse vingt-sept millions +en or, et Rameau qui ne laissera rien; Rameau à qui la charité +fournira la serpillière dont on l'enveloppera. Le mort n'entend +pas sonner les cloches. C'est en vain que cent prêtres +s'égosillent pour lui: qu'il est précédé et suivi d'une longue +file de torches ardentes; son âme ne marche pas à côté du maître +des cérémonies. Pourrir sous du marbre, pourrir sous de la terre, +c'est toujours pourrir. Avoir autour de son cercueil les Enfants +rouges, et les Enfants bleus, ou n'avoir personne, qu'est-ce que +cela fait. Et puis vous voyez bien ce poignet; il était raide +comme un diable. Ces dix doigts, c'étaient autant de bâtons fichés +dans un métacarpe de bois; et ces tendons, c'étaient de vieilles +cordes à boyau plus sèches, plus raides, plus inflexibles que +celles qui ont servi à la roue d'un tourneur. Mais je vous les ai +tant tourmentées, tant brisées, tant rompues. Tu ne veux pas +aller; et moi, mordieu, je dis que tu iras; et cela sera. + +Et tout en disant cela, de la main droite, il s'était saisi les +doigts et le poignet de la main gauche; et il les renversait en +dessus; en dessous; l'extrémité des doigts touchait au bras; les +jointures en craquaient; je craignais que les os n'en demeurassent +disloqués. + +MOI. -- Prenez garde, lui dis-je; vous allez vous estropier. + +LUI. -- Ne craignez rien. Ils y sont faits; depuis dix ans, je +leur en ai bien donné d'une autre façon. Malgré qu'ils en eussent, +il a bien fallu que les bougres s'y accoutumassent, et qu'ils +apprissent à se placer sur les touches et à voltiger sur les +cordes. Aussi à présent cela va. Oui, cela va. + +En même temps, il se met dans l'attitude d'un joueur de violon; il +fredonne de la voix un allegro de Locatelli, son bras droit imite +le mouvement de l'archet; sa main gauche et ses doigts semblent se +promener sur la longueur du manche; s'il fait un ton faux; il +s'arrête; il remonte ou baisse la corde; il la pince de l'ongle, +pour s'assurer qu'elle est juste; il reprend le morceau où il l'a +laissé; il bat la mesure du pied; il se démène de la tête, des +pieds, des mains, des bras, du corps. Comme vous avez vu +quelquefois au Concert spirituel, Ferrari ou Chiabran, ou quelque +autre virtuose, dans les mêmes convulsions, m'offrant l'image du +même supplice, et me causant à peu près la même peine; car n'est- +ce pas une chose pénible à voir que le tourment, dans celui qui +s'occupe à me peindre le plaisir; tirez entre cet homme et moi, un +rideau qui me le cache, s'il faut qu'il me montre un patient +appliqué à la question. Au milieu de ses agitations et de ses +cris, s'il se présentait une tenue, un de ces endroits harmonieux +où l'archet se meut lentement sur plusieurs cordes à la fois, son +visage prenait l'air de l'extase sa voix s'adoucissait, il +s'écoutait avec ravissement. Il est sûr que les accords +résonnaient dans ses oreilles et dans les miennes. Puis, remettant +son instrument sous son bras gauche, de la même main dont il le +tenait, et laissant tomber sa main droite, avec son archet. Eh +bien, me disait-il, qu'en pensez-vous? + +MOI. -- A merveille. + +LUI. -- Cela va, ce me semble; cela résonne à peu près, comme les +autres. + +Et aussitôt, il s'accroupit, comme un musicien qui se met au +clavecin. le vous demande grâce, pour vous et pour moi, lui dis- +je. + +LUI. -- Non, non; puisque je vous tiens, vous m'entendrez. Je ne +veux point d'un suffrage qu'on m'accorde sans savoir pourquoi. +Vous me louerez d'un ton plus assuré, et cela me vaudra quelque +écolier. + +MOI. -- Je suis si peu répandu, et vous allez vous fatiguer en +pure perte. + +LUI. -- Je ne me fatigue jamais. + +Comme je vis que je voudrais inutilement avoir pitié de mon homme, +car la sonate sur le violon l'avait mis tout en eau, je pris le +parti de le laisser faire. Le voilà donc assis au clavecin; les +jambes fléchies, la tête élevée vers le plafond où l'on eût dit +qu'il voyait une partition notée, chantant; préludant, exécutant +une pièce d'Alberti, ou de Galuppi, je ne sais lequel des deux. Sa +voix allait comme le vent, et ses doigts voltigeaient sur les +touches; tantôt laissant le dessus, pour prendre la basse; tantôt +quittant la partie d'accompagnement, pour revenir au-dessus. Les +passions se succédaient sur son visage. On y distinguait la +tendresse, la colère, le plaisir, la douleur. On sentait les +piano, les forte. Et je suis sûr qu'un plus habile que moi, aurait +reconnu le morceau, au mouvement, au caractère, à ses mines et à +quelques traits de chant qui lui échappaient par intervalle. Mais +ce qu'il y avait de bizarre; c'est que de temps en temps, il +tâtonnait; se reprenait; comme s'il eût manqué et se dépitait dé +n'avoir plus la pièce dans les doigts. Enfin, vous voyez, dit-il, +en se redressant et en essuyant les gouttes de sueur qui +descendaient le long de ses joues, que nous savons aussi placer un +triton, une quinte superflue, et que l'enchaînement des dominantes +nous est familier. Ces passages enharmoniques dont le cher oncle a +fait tant de train, ce n'est pas la mer à boire, nous nous en +tirons. + +MOI. -- Vous vous êtes donné bien de la peine, pour me montrer que +vous étiez fort habile; j'étais homme à vous croire sur votre +parole. + +LUI. -- Fort habile? oh non! pour mon métier, je le sais à peu +près, et c'est plus qu'il ne faut. Car dans ce pays-ci est-ce +qu'on est obligé de savoir ce qu'on montre? + +MOI. -- Pas plus que de savoir ce qu'on apprend. + +LUI. -- Cela est juste, morbleu, et très juste. Là, Monsieur le +philosophe: la main sur la conscience, parlez net. Il y eut un +temps où vous n'étiez pas cossu comme aujourd'hui. + +MOI. -- Je ne le suis pas encore trop. + +LUI. -- Mais vous n'iriez plus au Luxembourg en été, vous vous en +souvenez... + +MOI. -- Laissons cela; oui, je m en souviens. + +LUI. -- En redingote de peluche grise. + +MOI. -- Oui, oui. + +LUI. -- Éreintée par un des côtés; avec la manchette déchirée, et +les bas de laine, noirs et recousus par derrière avec du fil +blanc. + +MOI. -- Et oui, oui, tout comme il vous plaira. + +LUI. -- Que faisiez-vous alors dans l'allée des Soupirs? + +MOI. -- Une assez triste figure. + +LUI. -- Au sortir de là, vous trottiez sur le pavé. + +MOI. -- D'accord. + +LUI. -- Vous donniez des leçons de mathématiques. + +MOI. -- Sans en savoir un mot. N'est-ce pas là que vous en vouliez +venir? + +LUI. -- Justement. + +MOI. -- J'apprenais en montrant aux autres, et j'ai fait quelques +bons écoliers. + +LUI. -- Cela se peut, mais il n'en est pas de la musique comme de +l'algèbre ou de la géométrie. Aujourd'hui que vous êtes un gros +monsieur... + +MOI. -- Pas si gros. + +LUI. -- Que vous avez du foin dans vos bottes... + +MOI. -- Très peu. + +LUI. -- Vous donnez des maîtres à votre fille. + +MOI. -- Pas encore. C'est sa mère qui se mêle de son éducation; +car il faut avoir la paix chez soi. + +LUI. -- La paix chez soi? morbleu, on ne l'a que quand on est le +serviteur ou le maître; et c'est le maître qu'il faut être. J'ai +eu une femme. Dieu veuille avoir son âme mais quand il lui +arrivait quelquefois de se rebéquer je m'élevais sur mes ergots; +je déployais mon tonnerre; je disais, comme Dieu, que la lumière +se fasse et la lumière était faite. Aussi en quatre années de +temps, nous n'avons pas eu dix fois un mot, l'un plus haut que +l'autre. Quel âge a votre enfant? + +MOI. -- Cela ne fait rien à l'affaire. + +LUI. -- Quel âge a votre enfant? + +MOI. -- Et que diable, laissons là mon enfant et son âge, et +revenons aux maîtres qu'elle aura. + +LUI. -- Pardieu, je ne sache rien de si têtu qu'un philosophe. En +vous suppliant très humblement, ne pourrait-on savoir de +Monseigneur le philosophe, quel âge à peu près peut avoir +Mademoiselle sa fille. + +MOI. -- Supposez-lui huit ans. + +LUI. -- Huit ans! il y a quatre ans que cela devrait avoir les +doigts sur les touches. + +MOI. -- Mais peut-être ne me soucié-je pas trop de faire entrer +dans le plan de son éducation, une étude qui occupe si longtemps +et qui sert si peu. + +LUI. -- Et que lui apprendrez-vous donc, s'il vous plaît? + +MOI. -- A raisonner juste, si je puis; chose si peu commune parmi +les hommes, et plus rare encore parmi les femmes. + +LUI. -- Et laissez-la déraisonner, tant qu'elle voudra. Pourvu +qu'elle soit jolie, amusante et coquette. + +MOI. -- Puisque la nature a été assez ingrate envers elle pour lui +donner une organisation délicate, avec une âme sensible, et +l'exposer aux mêmes peines de la vie que si elle avait une +organisation forte, et un coeur de bronze, je lui apprendrai, si +je puis, à les supporter avec courage. + +LUI. -- Et laissez-la pleurer, souffrir, minauder, avoir des nerfs +agacés, comme les autres; pourvu qu'elle soit jolie, amusante et +coquette. Quoi, point de danse? + +MOI. -- Pas plus qu'il n'en faut pour faire une révérence, avoir +un maintien décent, se bien présenter, et savoir marcher. + +LUI. -- Point de chant? + +MOI. -- Pas plus qu'il n'en faut, pour bien prononcer. + +LUI. -- Point de musique? + +MOI. -- S'il y avait un bon maître d'harmonie, je la lui +confierais volontiers, deux heures par jour, pendant un ou deux +ans; pas davantage. + +LUI. -- Et à la place des choses essentielles que vous +supprimez... + +MOI. -- Je mets de la grammaire, de la fable, de l'histoire, de la +géographie, un peu de dessin, et beaucoup de morale. + +LUI. -- Combien il me serait facile de vous prouver l'inutilité de +toutes ces connaissances-là, dans un monde tel que le nôtre; que +dis-je, l'inutilité, peut-être le danger. Mais je m'en tiendrai +pour ce moment à une question, ne lui faudrait-il pas un ou deux +maîtres? + +MOI. -- Sans doute. + +LUI. -- Ah, nous y revoilà. Et ces maîtres, vous espérez qu'ils +sauront la grammaire, la fable, l'histoire, la géographie, la +morale dont ils lui donneront des leçons? Chansons, mon cher +maître, chansons. S'ils possédaient ces choses assez pour les +montrer, ils ne les montreraient pas. + +MOI. -- Et pourquoi? + +LUI. -- C'est qu'ils auraient passé leur vie à les étudier Il faut +être profond dans l'art ou dans la science, pour en bien posséder +les éléments. Les ouvrages classiques ne peuvent être bien faits, +que par ceux qui ont blanchi sous le harnais. C'est le milieu et +la fin qui éclaircissent les ténèbres du commencement. Demandez à +votre ami, monsieur d'Alembert, le coryphée de la science +mathématique, s'il serait trop bon pour en faire des éléments. Ce +n'est qu'après trente à quarante ans d'exercice que mon oncle a +entrevu les premières lueurs de la théorie musicale. + +MOI. -- Ô fou, archifou, m'écriai-je, comment se fait il que dans +ta mauvaise tête, il se trouve des idées si justes, pêle-mêle, +avec tant d'extravagances. + +LUI. -- Qui diable sait cela? C'est le hasard qui vous les jette, +et elles demeurent. Tant y a, que, quand on ne sait pas tout, on +ne sait rien de bien. On ignore où une chose va; d'où une autre +vient; où celle-ci ou celle-la veulent être placées; laquelle doit +passer la première, où sera mieux la seconde. Montre-t-on bien +sans la méthode? Et la méthode, d'où naît-elle? Tenez, mon +philosophe, j'ai dans la tête que la physique sera toujours une +pauvre science; une goutte d'eau prise avec la pointe d'une +aiguille dans le vaste océan; un grain détaché de la chaîne des +Alpes; et les raisons des phénomènes? en vérité, il vaudrait +autant ignorer que de savoir si peu et si mal; et c'était +précisément où j'en étais, lorsque je me fis maître +d'accompagnement et de composition. A quoi rêvez-vous? + +MOI. -- Je rêve que tout ce que vous venez de dire, est plus +spécieux que solide. Mais laissons cela. Vous avez montré, dites- +vous, l'accompagnement et la composition? + +LUI. -- Oui. + +MOI. -- Et vous n'en saviez rien du tout? + +LUI. -- Non, ma foi; et c'est pour cela qu'il y en avait de pires +que moi: ceux qui croyaient savoir quelque chose. Au moins je ne +gâtais ni le jugement ni les mains des enfants. En passant de moi, +à un bon maître, comme ils n'avaient rien appris, du moins ils +n'avaient rien à désapprendre; et c'était toujours autant d'argent +et de temps épargnés. + +MOI. -- Comment faisiez-vous? + +LUI. -- Comme ils font tous. J'arrivais. Je me jetais dans une +chaise: «Que le temps est mauvais! que le pavé est fatigant!» Je +bavardais quelques nouvelles: «Mademoiselle Lemierre devait faire +un rôle de vestale dans l'opéra nouveau. Mais elle est grosse pour +la seconde fois. On ne sait qui la doublera. Mademoiselle Arnould +vient de quitter son petit comte. On dit qu'elle est en +négociation avec Bertin. Le petit comte a pourtant trouvé la +porcelaine de monsieur de Montamy. Il y avait au dernier Concert +des amateurs, une Italienne qui a chanté comme un ange. C'est un +rare corps que ce Préville. Il faut le voir dans le Mercure +galant; l'endroit de l'énigme est impayable. Cette pauvre Dumesnil +ne sait plus ni ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait. Allons, +Mademoiselle; prenez votre livre.» Tandis que Mademoiselle, qui ne +se presse pas, cherche son livre qu'elle a égaré, qu'on appelle +une femme de chambre, qu'on gronde, je continue, «La Clairon est +vraiment incompréhensible. On parle d'un mariage fort saugrenu. +C'est celui de mademoiselle, comment l'appelez-vous? une petite +créature qu'il entretenait, à qui il a fait deux ou trois enfants, +qui avait été entretenue par tant d'autres. -- Allons, Rameau; +cela ne se peut, vous radotez. -- Je ne radote point. On dit même +que la chose est faite. Le bruit court que de Voltaire est mort. +Tant mieux. -- Et pourquoi tant mieux? -- C'est qu'il va nous +donner quelque bonne folie. C'est son usage que de mourir une +quinzaine auparavant.» Que vous dirai-je encore? Je disais +quelques polissonneries, que je rapportais des maisons où j'avais +été; car nous sommes tous, grands colporteurs. Je faisais le fou. +On m'écoutait. On riait. On s'écriait, «il est toujours charmant». +Cependant, le livre de Mademoiselle s'était enfin retrouvé sous un +fauteuil où il avait été traîné, mâchonné, déchiré, par un jeune +doguin ou par un petit chat. Elle se mettait à son clavecin. +D'abord elle y faisait du bruit, toute seule. Ensuite, je +m'approchais, après avoir fait à la mère un signe d'approbation. +La mère: «Cela ne va pas mal; on n'aurait qu'à vouloir; mais on ne +veut pas. On aime mieux perdre son temps à jaser, à chiffonner, à +courir, à je ne sais quoi. Vous n'êtes pas sitôt parti que le +livre est fermé, pour ne le rouvrir qu'à votre retour. Aussi vous +ne la grondez jamais...» + +Cependant comme il fallait faire quelque chose, je lui prenais les +mains que je lui plaçais autrement. Je me dépitais. le criais +«Sol, sol, sol; Mademoiselle, c'est un sol.» La mère: +«Mademoiselle, est-ce que vous n'avez point d'oreille? Moi qui ne +suis pas au clavecin, et qui ne vois pas sur votre livre, je sens +qu'il faut un sol. Vous donnez une peine infinie à Monsieur. Je ne +conçois pas sa patience. Vous ne retenez rien de ce qu'il vous +dit. Vous n'avancez point...» Alors je rabattais un peu les coups, +et hochant de la tête, je disais, «Pardonnez-moi, Madame, +pardonnez-moi. Cela pourrait aller mieux, si Mademoiselle voulait; +si elle étudiait un peu; mais cela ne va pas mal.» La mère: «A +votre place, je la tiendrais un an sur la même pièce. -- Oh pour +cela, elle n'en sortira pas qu'elle ne soit au-dessus de toutes +les difficultés; et cela ne sera pas si long que Madame le croit.» +La mère: «Monsieur Rameau, vous la flattez; vous êtes trop bon. +Voilà de sa leçon la seule chose qu'elle retiendra et qu'elle +saura bien me répéter dans l'occasion.»-- L'heure se passait. Mon +écolière me présentait le petit cachet, avec la grâce du bras et +la révérence qu'elle avait apprise du maître à danser. Je le +mettais dans ma poche, pendant que la mère disait: «Fort bien, +Mademoiselle. Si Javillier était là, il vous applaudirait.» Je +bavardais encore un moment par bienséance; je disparaissais +ensuite, et voilà ce qu'on appelait alors une leçon +d'accompagnement. + +MOI. -- Et aujourd'hui, c'est donc autre chose. + +LUI. -- Vertudieu, je le crois. J'arrive. Je suis grave. Je me +hâte d'ôter mon manchon. J'ouvre le clavecin. J'essaie les +touches. Je suis toujours pressé: si l'on me fait attendre un +moment, je crie comme si l'on me volait un écu. Dans une heure +d'ici, il faut que je sois là; dans deux heures, chez madame la +duchesse une telle. Je suis attendu à dîner chez une belle +marquise; et au sortir de là, c'est un concert chez monsieur le +baron de Bacq, rue Neuve-des-Petits-Champs. + +MOI. -- Et cependant vous n'êtes attendu nulle part? + +LUI. -- Il est vrai. + +MOI. -- Et pourquoi employer toutes ces petites viles ruses-là? + +LUI. -- Viles? et pourquoi, s'il vous plaît? Elles sont d'usage +dans mon état. Je ne m'avilis point en faisant comme tout le +monde. Ce n'est pas moi qui les ai inventées. Et je serais bizarre +et maladroit de ne pas m'y conformer. Vraiment, je sais bien que +si vous allez appliquer à cela certains principes généraux de je +ne sais quelle morale qu'ils ont tous à la bouche, et qu'aucun +d'eux ne pratique, il se trouvera que ce qui est blanc sera noir, +et que ce qui est noir sera blanc. Mais, monsieur le philosophe, +il y a une conscience générale. Comme il y une grammaire générale; +et puis des exceptions dans chaque langue que vous appelez, je +crois, vous autres savants, des... aidez-moi donc... des... + +MOI. -- Idiotismes. + +LUI. -- Tout juste. Eh bien, chaque état a ses exceptions à la +conscience générale auxquelles je donnerais volontiers le nom +d'idiotismes de métier. + +MOI. -- J'entends. Fontenelle parle bien, écrit bien quoique son +style fourmille d'idiotismes français. + +LUI. -- Et le souverain, le ministre, le financier, le magistrat, +le militaire, l'homme de lettres, l'avocat, le procureur, le +commerçant, le banquier, l'artisan, le maître à chanter, le maître +à danser, sont de fort honnêtes gens, quoique leur conduite +s'écarte en plusieurs points de la conscience générale, et soit +remplie d'idiotismes moraux. Plus l'institution des choses est +ancienne, plus il y a d'idiotismes; plus les temps sont +malheureux, plus les idiotismes se multiplient. Tant vaut l'homme, +tant vaut le métier; et réciproquement, à la fin, tant vaut le +métier, tant vaut l'homme. On fait donc valoir le métier tant +qu'on peut. + +MOI. -- Ce que je conçois clairement à tout cet entortillage, +c'est qu'il y a peu de métiers honnêtement exercés, ou peu +d'honnêtes gens dans leurs métiers. + +LUI. -- Bon, il n'y en a point; mais en revanche, il y a peu de +fripons hors de leur boutique; et tout irait assez bien, sans un +certain nombre de gens qu'on appelle assidus, exacts, remplissant +rigoureusement leurs devoirs, stricts, ou ce qui revient au même +toujours dans leurs boutiques, et faisant leur métier depuis le +matin jusqu'au soir, et ne faisant que cela. Aussi sont-ils les +seuls qui deviennent opulents et qui soient estimés. + +MOI. -- A force d'idiotismes. + +LUI. -- C'est cela. Je vois que vous m'avez compris. Or donc un +idiotisme de presque tous les états, car il y en a de communs à +tous les pays, à tous les temps, comme il y a des sottises +communes; un idiotisme commun est de se procurer le plus de +pratiques que l'on peut; une sottise commune est de croire que le +plus habile est celui qui en a le plus. Voilà deux exceptions à la +conscience générale auxquelles il faut se plier. C'est une espèce +de crédit. Ce n'est rien en soi; mais cela vaut par l'opinion. On +a dit que bonne renommée valait mieux que ceinture dorée. +Cependant qui a bonne renommée n'a pas ceinture dorée; et je vois +qu'aujourd'hui qui a ceinture dorée ne manque guère de renommée. +Il faut, autant qu'il est possible, avoir le renom et la ceinture. +Et c'est mon objet, lorsque je me fais valoir par ce que vous +qualifiez d'adresses viles, d'indignes petites ruses. le donne ma +leçon, et je la donne bien; voilà la règle générale. le fais +croire que j'en ai plus à donner que la journée n'a d'heures, +voilà l'idiotisme. + +MOI. -- Et la leçon, vous la donnez bien. + +LUI. -- Oui, pas mal, passablement. La basse fondamentale du cher +oncle a bien simplifié tout cela. Autrefois je volais l'argent de +mon écolier; oui, je le volais; cela est sûr. Aujourd'hui, je le +gagne, du moins comme les autres. + +MOI. -- Et le voliez-vous sans remords? + +LUI. -- Oh, sans remords. On dit que si un voleur vole l'autre, le +diable s'en rie. Les parents regorgeaient d'une fortune acquise, +Dieu sait comment; c'étaient des gens de cour, des financiers, de +gros commerçants, des banquiers, des gens d'affaires. le les +aidais à restituer, moi, et une foule d'autres qu'ils employaient +comme moi. Dans la nature, toutes les espèces se dévorent; toutes +les conditions se dévorent dans la société. Nous faisons justice +les uns des autres, sans que la loi s'en mêle. La Deschamps, +autrefois, aujourd'hui la Guimard venge le prince du financier; et +c'est la marchande de modes, le bijoutier, le tapissier, la +lingère, l'escroc, la femme de chambre, le cuisinier, le +bourrelier, qui vengent le financier de la Deschamps. Au milieu de +tout cela, il n'y a que l'imbécile ou l'oisif qui soit lésé, sans +avoir vexé personne; et c'est fort bien fait. D'où vous voyez que +ces exceptions à la conscience générale, ou ces idiotismes moraux +dont on fait tant de bruit, sous la dénomination de tours du bâton +ne sont rien; et qu'à tout, il n'y a que le coup d'oeil qu'il faut +avoir juste. + +MOI. -- J'admire le vôtre. + +LUI. -- Et puis la misère. La voix de la conscience et de +l'honneur, est bien faible, lorsque les boyaux crient. Suffit que +si je deviens jamais riche, il faudra bien que je restitue, et que +je suis bien résolu à restituer de toutes les manières possibles, +par la table, par le jeu, par le vin, par les femmes. + +MOI. -- Mais j'ai peur que vous ne deveniez jamais riche. + +LUI. -- Moi, j'en ai le soupçon. + +MOI. -- Mais s'il en arrivait autrement, que feriez-vous? + +LUI. -- Je ferais comme tous les gueux revêtus; je serais le plus +insolent maroufle qu'on eût encore vu. C'est alors que je me +rappellerais tout ce qu'ils m'ont fait souffrir; et je leur +rendrais bien les avanies qu'ils m'ont faites. J'aime à commander, +et je commanderai. J'aime qu'on me loue et l'on me louera. J'aurai +à mes gages toute la troupe villemorienne, et je leur dirai, comme +on me l'a dit, «Allons, faquins, qu'on m'amuse», et l'on +m'amusera; «qu'on me déchire les honnêtes gens», et on les +déchirera, si l'on en trouve encore; et puis nous aurons des +filles, nous nous tutoierons, quand nous serons ivres, nous nous +enivrerons; nous ferons des contes; nous aurons toutes sortes de +travers et de vices. Cela sera délicieux. Nous prouverons que de +Voltaire est sans génie; que Buffon toujours guindé sur des +échasses, n'est qu'un déclamateur ampoulé; que Montesquieu n'est +qu'un bel esprit; nous reléguerons d'Alembert dans ses +mathématiques, nous en donnerons sur dos et ventre à tous ces +petits Catons, comme vous, qui nous méprisent par envie; dont la +modestie est le manteau de l'orgueil, et dont la sobriété la loi +du besoin. Et de la musique? C'est alors que nous en ferons. + +MOI. -- Au digne emploi que vous feriez de la richesse, je vois +combien c'est grand dommage que vous soyez gueux. Vous vivriez là +d'une manière bien honorable pour l'espèce humaine, bien utile à +vos concitoyens; bien glorieuse pour vous. + +LUI. -- Mais je crois que vous vous moquez de moi; monsieur le +philosophe, vous ne savez pas à qui vous vous jouez; vous ne vous +doutez pas que dans ce moment je représente la partie la plus +importante de la ville et de la cour. Nos opulents dans tous les +états ou se sont dit à eux-mêmes ou ne sont pas dit les mêmes +choses que je vous ai confiées; mais le fait est que la vie que je +mènerais à leur place est exactement la leur. Voilà où vous en +êtes, vous autres. Vous croyez que le même bonheur est fait pour +tous. Quelle étrange vision! Le vôtre suppose un certain tour +d'esprit romanesque que nous n'avons pas; une âme singulière, un +goût particulier. Vous décorez cette bizarrerie du nom de vertu; +vous l'appelez philosophie. Mais la vertu, la philosophie sont- +elles faites pour tout le monde. En a qui peut. En conserve qui +peut. Imaginez l'univers sage et philosophe; convenez qu'il serait +diablement triste. Tenez, vive la philosophie; vive la sagesse de +Salomon: Boire de bon vin, se gorger de mets délicats, se rouler +sur de jolies femmes; se reposer dans des lits bien mollets. +Excepté cela, le reste n'est que vanité. + +MOI. -- Quoi, défendre sa patrie? + +LUI. -- Vanité. Il n'y a plus de patrie. Je ne vois d'un pôle à +l'autre que des tyrans et des esclaves. + +MOI. -- Servir ses amis? + +LUI. -- Vanité. Est-ce qu'on a des amis? Quand on en aurait, +faudrait-il en faire des ingrats? Regardez-y bien, et vous verrez +que c'est presque toujours là ce qu'on recueille des services +rendus. La reconnaissance est un fardeau; et tout fardeau est fait +pour être secoué. + +MOI. -- Avoir un état dans la société et en remplir les devoirs? + +LUI. -- Vanité. Qu'importe qu'on ait un état, ou non; pourvu qu'on +soit riche; puisqu'on ne prend un état que pour le devenir. +Remplir ses devoirs, à quoi cela mène-t-il? A la jalousie, au +trouble, à la persécution. Est-ce ainsi qu'on s'avance? Faire sa +cour, morbleu; faire sa cour; voir les grands; étudier leurs +goûts; se prêter à leurs fantaisies; servir leurs vices; approuver +leurs injustices. Voilà le secret. + +MOI. -- Veiller à l'éducation de ses enfants? + +LUI. -- Vanité. C'est l'affaire d'un précepteur. + +MOI. -- Mais si ce précepteur, pénétré de vos principes, néglige +ses devoirs; qui est-ce qui en sera châtié? + +LUI. -- Ma foi, ce ne sera pas moi; mais peut-être un jour, le +mari de ma fille, ou la femme de mon fils. + +MOI. -- Mais si l'un et l'autre se précipitent dans la débauche et +les vices. + +LUI. -- Cela est de leur état. + +MOI. -- S'ils se déshonorent. + +LUI. -- Quoi qu'on fasse, on ne peut se déshonorer, quand on est +riche. + +MOI. -- S'ils se ruinent. + +LUI. -- Tant pis pour eux. + +MOI. -- Je vois que, si vous vous dispensez de veiller à la +conduite de votre femme, de vos enfants, de vos domestiques, vous +pourriez aisément négliger vos affaires. + +LUI. -- Pardonnez-moi; il est quelquefois difficile de trouver de +l'argent; et il est prudent de s'y prendre de loin. + +MOI. -- Vous donnerez peu de soins à votre femme. + +LUI. -- Aucun, s'il vous plaît. Le meilleur procédé, je crois, +qu'on puisse avoir avec sa chère moitié, c'est de faire ce qui lui +convient. A votre avis, la société ne serait-elle pas fort +amusante, si chacun y était à sa chose? + +MOI. -- Pourquoi pas? La soirée n'est jamais plus belle pour moi +que quand je suis content de ma matinée. + +LUI. -- Et pour moi aussi. + +MOI. -- Ce qui rend les gens du monde si délicats sur leurs +amusements, c'est leur profonde oisiveté. + +LUI. -- Ne croyez pas cela. Ils s'agitent beaucoup. + +MOI. -- Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se délassent +jamais. + +LUI. -- Ne croyez pas cela. Ils sont sans cesse excédés. + +MOI. -- Le plaisir est toujours une affaire pour eux, et jamais un +besoin. + +LUI. -- Tant mieux, le besoin est toujours une peine + +MOI. -- Ils usent tout. Leur âme s'hébète. L'ennui s'en empare. +Celui qui leur ôterait la vie, au milieu de leur abondance +accablante, les servirait. C'est qu'ils ne connaissent du bonheur +que la partie qui s'émousse le plus vite. le ne méprise pas les +plaisirs des sens. l'ai un palais aussi, et il est flatté d'un +mets délicat, ou d'un vin délicieux. l'ai un coeur et des yeux; et +j'aime à voir une jolie femme. J'aime à sentir sous ma main la +fermeté et là rondeur de sa gorge; à presser ses lèvres des +miennes; à puiser la volupté dans ses regards, et à en expirer +entre ses bras. Quelquefois avec mes amis, une partie de débauche, +même un peu tumultueuse, ne me déplaît pas. Mais je ne vous +dissimulerai pas, il m'est infiniment plus doux encore d'avoir +secouru le malheureux, d'avoir terminé une affaire épineuse, donné +un conseil salutaire, fait une lecture agréable; une promenade +avec un homme ou une femme chère à mon coeur; passé quelques +heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page, rempli +les devoirs de mon état; dit à celle que j'aime quelques choses +tendres et douces qui amènent ses bras autour de mon col. Je +connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout ce que +je possède. C'est un sublime ouvrage que Mahomet; j'aimerais mieux +avoir réhabilité la mémoire des Calas. Un homme de ma connaissance +s'était réfugié à Carthagène. C'était un cadet de famille, dans un +pays où la coutume transfère tout le bien aux aînés. Là il apprend +que son aîné, enfant gâté, après avoir dépouillé son père et sa +mère, trop faciles, de tout ce qu'ils possédaient, les avait +expulsés de leur château, et que les bons vieillards languissaient +indigents, dans une petite ville de la province. Que fait alors ce +cadet qui, traité durement par ses parents, était allé tenter la +fortune au loin, il leur envoie des secours; il se hâte d'arranger +ses affaires. Il revient opulent. Il ramène son père et sa mère +dans leur domicile. Il marie ses soeurs. Ah, mon cher Rameau; cet +homme regardait cet intervalle, comme le plus heureux de sa vie. +C'est les larmes aux yeux qu'il m'en parlait: et moi, je sens en +vous faisant ce récit, mon coeur se troubler de joie, et le +plaisir me couper la parole. + +LUI. -- Vous êtes des êtres bien singuliers! + +MOI. -- Vous êtes des êtres bien à plaindre, si vous n'imaginez +pas qu'on s'est élevé au-dessus du sort, et qu'il est impossible +d'être malheureux, à l'abri de deux belles actions, telles que +celle-ci. + +LUI. -- Voilà une espèce de félicité avec laquelle j'aurai de la +peine à me familiariser, car on la rencontre rarement. Mais à +votre compte, il faudrait donc être d'honnêtes gens? + +MOI. -- Pour être heureux? Assurément. + +LUI. -- Cependant, je vois une infinité d'honnêtes gens qui ne +sont pas heureux; et une infinité de gens qui sont heureux sans +être honnêtes. + +MOI. -- Il vous semble. + +LUI. -- Et n'est-ce pas pour avoir eu du sens commun et de la +franchise un moment, que je ne sais où aller souper ce soir? + +MOI. -- Hé non, c'est pour n'en avoir pas toujours eu. C'est pour +n'avoir pas senti de bonne heure qu'il fallait d'abord se faire +une ressource indépendante de la servitude. + +LUI. -- Indépendante ou non, celle que je me suis faite est au +moins la plus aisée. Et de faire ce que vous ne désapprouvez pas +au simple, et ce qui me répugne un peu au figuré? + +MOI. -- C'est mon avis. + +LUI. -- Indépendamment de cette métaphore qui me déplaît dans ce +moment, et qui ne me déplaira pas dans un autre. + +MOI. -- Quelle singularité! + +LUI. -- Il n'y a rien de singulier à cela. Je veux bien être +abject, mais je veux que ce soit sans contrainte. Je veux bien +descendre de ma dignité... Vous riez? + +MOI. -- Oui, votre dignité me fait rire. + +LUI. -- Chacun a la sienne; je veux bien oublier la mienne, mais à +ma discrétion, et non à l'ordre d'autrui. Faut-il qu'on puisse me +dire: rampe, et que je sois obligé de ramper? C'est l'allure du +ver; c'est mon allure; nous la suivons l'un et l'autre, quand on +nous laisse aller; mais nous nous redressons, quand on nous marche +sur la queue. On m'a marché sur la queue, et je me redresserai. Et +puis vous n'avez pas d'idée de la pétaudière dont il s'agit. +Imaginez un mélancolique et maussade personnage, dévoré de +vapeurs, enveloppé dans deux ou trois tours de robe de chambre; +qui se déplaît à lui-même, à qui tout déplaît; qu'on fait à peine +sourire, en se disloquant le corps et l'esprit, en cent manières +diverses; qui considère froidement les grimaces plaisantes de mon +visage, et celles de mon jugement qui sont plus plaisantes encore; +car entre nous, ce père Noël, ce vilain bénédictin si renommé pour +les grimaces; malgré ses succès à la Cour, n'est, sans me vanter +ni lui non plus, à comparaison de moi, qu'un polichinelle de bois. +J'ai beau me tourmenter pour atteindre au sublime des Petites- +Maisons, rien n'y fait. Rira-t-il? ne rira-t-il pas? Voilà ce que +je suis forcé de me dire au milieu de mes contorsions; et vous +pouvez juger combien cette incertitude nuit au talent. Mon +hypocondre, la tête renfoncée dans un bonnet de nuit qui lui +couvre les yeux, a l'air d'une pagode immobile à laquelle on +aurait attaché un fil au menton, d'où il descendrait jusque sous +son fauteuil. On attend que le fil se tire, et il ne se tire +point; ou s'il arrive que la mâchoire s'entrouvre, c'est pour +articuler un mot désolant, un mot qui vous apprend que vous n'avez +point été aperçu, et que toutes vos singeries sont perdues; ce mot +est la réponse à une question que vous lui aurez faite il y a +quatre jours; ce mot dit, le ressort mastoïde se détend et la +mâchoire se referme... + +Puis il se mit à contrefaire son homme; il s'était placé dans une +chaise, la tête fixe, le chapeau jusque sur ses paupières, les +yeux à demi clos, les bras pendants, remuant sa mâchoire, comme un +automate, et disant: + +«Oui, vous avez raison, Mademoiselle. Il faut mettre de la finesse +là.» C'est que cela décide; que cela décide toujours, et sans +appel; le soir, le matin, à la toilette, à dîner, au café; au jeu, +au théâtre, à souper, au lit, et Dieu me le pardonne, je crois +entre les bras de sa maîtresse Je ne suis pas à portée d'entendre +ces dernières décisions-ci; mais je suis diablement las des +autres. Triste, obscur, et tranché, comme le destin; tel est notre +patron. + +Vis-à-vis, c'est une bégueule qui joue l'importance à qui l'on se +résoudrait à dire qu'elle est jolie, parce qu'elle l'est encore; +quoiqu'elle ait sur le visage quelques gales par-ci par-là, et +qu'elle courre après le volume de Madame Bouvillon. J'aime les +chairs, quand elles sont belles; mais aussi trop est trop; et le +mouvement est si essentiel à la matière! Item, elle est plus +méchante plus fière et plus bête qu'une oie. Item, elle veut avoir +dé l'esprit. Item, il faut lui persuader qu'on lui en croit comme +à personne. Item, cela ne sait rien, et cela décide aussi. Item, +il faut applaudir à ces décisions, des pieds et des mains, sauter +d'aise, se transir d'admiration que cela est beau, délicat, bien +dit, finement vu, singulièrement senti. Où les femmes prennent- +elles cela? Sans étude, par la seule force de l'instinct, par la +seule lumière naturelle cela tient du prodige. Et puis qu'on +vienne nous dire que l'expérience, l'étude, la réflexion, +l'éducation y font quelque chose, et autres pareilles sottises; et +pleurer de joie. Dix fois dans la journée, se courber, un genou +fléchi en devant, l'autre jambe tirée en arrière. Les bras étendus +vers la déesse, chercher son désir dans ses yeux, rester suspendu +à sa lèvre, attendre son ordre et partir comme un éclair. Qui est- +ce qui peut s'assujettir à un rôle pareil, si ce n'est le +misérable qui trouve là, deux ou trois fois la semaine, de quoi +calmer la tribulation de ses intestins? Que penser des autres, +tels que le Palissot, le Fréron, les Poinsinets, le Baculard qui +ont quelque chose, et dont les bassesses ne peuvent s'excuser par +le borborygme d'un estomac qui souffre? + +MOI. -- Je ne vous aurais jamais cru si difficile. + +LUI. -- Je ne le suis pas. Au commencement je voyais faire les +autres, et je faisais comme eux, même un peu mieux; parce que je +suis plus franchement impudent, meilleur comédien, plus affamé, +fourni de meilleurs poumons. le descends apparemment en droite +ligne du fameux Stentor. + +Et pour me donner une juste idée de la force de ce viscère, il se +mit à tousser d'une violence à ébranler les vitres du café, et à +suspendre l'attention des joueurs d'échecs. + +MOI. -- Mais à quoi bon ce talent? + +LUI. -- Vous ne le devinez pas? + +MOI. -- Non. le suis un peu borné. + +LUI. -- Supposez la dispute engagée et la victoire incertaine: je +me lève, et déployant mon tonnerre, je dis: «Cela est, comme +Mademoiselle l'assure. C'est là ce qui s'appelle juger. Je le +donne en cent à tous nos beaux esprits. L'expression est de +génie.» Mais il ne faut pas toujours approuver de la même manière. +On serait monotone. On aurait l'air faux. On deviendrait insipide. +On ne se sauve de là que par du jugement, de la fécondité: il faut +savoir préparer et placer ces tons majeurs et péremptoires, saisir +l'occasion et le moment; lors par exemple, qu'il y a partage entre +les sentiments; que la dispute s'est élevée à son dernier degré de +violence; qu'on ne s'entend plus; que tous parlent à la fois; il +faut être placé à l'écart, dans l'angle de l'appartement le plus +éloigné du champ de bataille, avoir préparé son explosion par un +long silence, et tomber subitement comme une comminge, au milieu +des contendants. Personne n'a eu cet art comme moi. Mais où je +suis surprenant, c'est dans l'opposé; j'ai des petits tons que +j'accompagne d'un sourire; une variété infinie de mines +approbatives: là, le nez, la bouche, le front, les yeux entrent en +jeu; j'ai une souplesse de reins; une manière de contourner +l'épine du dos, de hausser ou de baisser les épaules, d'étendre +les doigts, d'incliner la tête, de fermer les yeux, et d'être +stupéfait, comme si j'avais entendu descendre du ciel une voix +angélique et divine. C'est là ce qui flatte. le ne sais si vous +saisissez bien toute l'énergie de cette dernière attitude-là. le +ne l'ai point inventée, mais personne ne m'a surpassé dans +l'exécution. Voyez. Voyez. + +MOI. -- Il est vrai que cela est unique. + +LUI. -- Croyez-vous qu'il y ait cervelle de femme un peu vaine qui +tienne à cela? + +MOI. -- Non. Il faut convenir que vous avez porté le talent de +faire des fous, et de s'avilir aussi loin qu'il est possible. + +LUI. -- Ils auront beau faire, tous tant qu'ils sont, ils n'en +viendront jamais là. Le meilleur d'entre eux, Palissot, par +exemple, ne sera jamais qu'un bon écolier. Mais si ce rôle amuse +d'abord, et si l'on goûte quelque plaisir à se moquer en dedans, +de la bêtise de ceux qu'on enivre, à la longue cela ne pique plus; +et puis après un certain nombre de découvertes, on est forcé de se +répéter. L'esprit et l'art ont leurs limites. Il n'y a que Dieu ou +quelques génies rares pour qui la carrière s'étend, à mesure +qu'ils y avancent. Bouret en est un peut-être. Il y a de celui-ci +des traits qui m'en donnent, à moi, oui à moi-même, la plus +sublime idée. Le petit chien, le Livre de la Félicité les +flambeaux sur la route de Versailles sont de ces choses qui me +confondent et m'humilient. Ce serait capable de dégoûter du +métier. + +MOI. -- Que voulez-vous dire avec votre petit chien? + +LUI. -- D'où venez-vous donc? Quoi, sérieusement vous ignorez +comment cet homme rare s'y prit pour détacher de lui et attacher +au garde des sceaux un petit chien qui plaisait à celui-ci? + +MOI. -- Je l'ignore, je le confesse. + +LUI. -- Tant mieux. C'est une des plus belles choses qu'on ait +imaginées; toute l'Europe en a été émerveillée, et il n'y a pas un +courtisan dont elle n'ait excité l'envie. Vous qui ne manquez pas +de sagacité, voyons comment vous vous y seriez pris à sa place. +Songez que Bouret était aimé de son chien. Songez que le vêtement +bizarre du ministre effrayait le petit animal. Songez qu'il +n'avait que huit jours pour vaincre les difficultés. Il faut +connaître toutes les conditions du problème, pour bien sentir le +mérite de la solution. Eh bien? + +MOI. -- Eh bien, il faut que je vous avoue que dans ce genre, les +choses les plus faciles m'embarrasseraient. + +LUI. -- Écoutez, me dit-il, en me frappant un petit coup sur +l'épaule, car il est familier; écoutez et admirez. Il se fait +faire un masque qui ressemble au garde des sceaux; il emprunte +d'un valet de chambre la volumineuse simarre. Il se couvre le +visage du masque. Il endosse la simarre. Il appelle son chien; il +le caresse. Il lui donne la gimblette. Puis tout à coup, changeant +de décoration, ce n'est plus le garde des sceaux; c'est Bouret qui +appelle son chien et qui le fouette. En moins de deux ou trois +jours de cet exercice continué du matin au soir, le chien sait +fuir Bouret le fermier général, et courir à Bouret le garde des +sceaux. Mais je suis trop bon. Vous êtes un profane qui ne méritez +pas d'être instruit des miracles qui s'opèrent à côté de vous. + +MOI. -- Malgré cela, je vous prie, le livre, les flambeaux? + +LUI. -- Non, non. Adressez-vous aux pavés qui vous diront ces +choses-là; et profitez de la circonstance qui nous a rapprochés, +pour apprendre des choses que personne ne sait que moi. + +MOI. -- Vous avez raison. + +LUI. -- Emprunter la robe et la perruque, j'avais oublié la +perruque, du garde des sceaux! Se faire un masque qui lui +ressemble! Le masque surtout me tourne la tête. Aussi cet homme +jouit-il de la plus haute considération. Aussi possède-t-il des +millions. Il y a des croix de Saint-Louis qui n'ont pas de pain; +aussi pourquoi courir après la croix, au hasard de se faire +échiner, et ne pas se tourner vers un état sans péril qui ne +manque jamais sa récompense? Voilà ce qui s'appelle aller au +grand. Ce' modèles-là sont décourageants. On a pitié de soi; et +l'on s'ennuie. Le masque! le masque! Je donnerais un de mes +doigts, pour avoir trouvé le masque. + +MOI. -- Mais avec cet enthousiasme pour les belles choses, et +cette fertilité de génie que vous possédez, est-ce que vous n'avez +rien inventé? + +LUI. -- Pardonnez-moi; par exemple, l'attitude admirative du dos +dont je vous ai parlé; je la regarde comme mienne, quoiqu'elle +puisse peut-être m'être contestée par des envieux. Je crois bien +qu'on l'a employée auparavant; mais qui est-ce qui a senti combien +elle était commode pour rire en dessous de l'impertinent qu'on +admirait? J'ai plus de cent façons d'entamer la séduction d'une +jeune fille, à côté de sa mère, sans que celle-ci s'en aperçoive, +et même de la rendre complice. A peine entrais-je dans la carrière +que je dédaignai toutes les manières vulgaires de glisser un +billet doux. J'ai dix moyens de me le faire arracher, et parmi ces +moyens, j'ose me flatter qu'il y en a de nouveaux. Je possède +surtout le talent d'encourager un jeune homme timide, j'en ai fait +réussir qui n'avaient ni esprit ni figure. Si cela était écrit je +crois qu'on m'accorderait quelque génie. + +MOI. -- Vous ferait un honneur singulier? + +LUI. -- Je n'en doute pas. + +MOI. -- A votre place, je jetterais ces choses-là sur le papier. +Ce serait dommage qu'elles se perdissent. + +LUI. -- Il est vrai; mais vous ne soupçonnez pas combien je fais +peu de cas de la méthode et des préceptes. Celui qui a besoin d'un +protocole n'ira jamais loin. Les génies lisent peu, pratiquent +beaucoup, et se font d'eux-mêmes. Voyez César, Turenne, Vauban, la +marquise de Tencin, son frère le cardinal, et le secrétaire de +celui-ci l'abbé Trublet. Et Bouret? qui est-ce qui a donné des +leçons à Bouret? personne. C'est la nature qui forme ces hommes +rares-là. Croyez-vous que l'histoire du chien et du masque soit +écrite quelque part? + +MOI. -- Mais à vos heures perdues; lorsque l'angoisse de votre +estomac vide ou la fatigue de votre estomac surchargé éloigne le +sommeil... + +LUI. -- J'y penserai; il vaut mieux écrire de grandes choses que +d'en exécuter de petites. Alors l'âme s'élève; l'imagination +s'échauffe, s'enflamme et s'étend; au lieu qu'elle se rétrécit à +s'étonner auprès de la petite Hus des applaudissements que ce sot +public s'obstine à prodiguer à cette minaudière de Dangeville, qui +joue si platement, qui marche presque courbée en deux sur la +scène, qui a l'affectation de regarder sans cesse dans les yeux de +celui à qui elle parle, et de jouer en dessous, et qui prend elle- +même ses grimaces pour de la finesse, son petit trotter pour de la +grâce; à cette emphatique Clairon qui est plus maigre, plus +apprêtée, plus étudiée, plus empesée qu'on ne saurait dire. Cet +imbécile parterre les claque à tout rompre, et ne s'aperçoit pas +que nous sommes un peloton d'agréments; il est vrai que le peloton +grossit un peu; mais qu'importe? que nous avons la plus belle +peau; les plus beaux yeux, le plus joli bec; peu d'entrailles à la +vérité; une démarche qui n'est pas légère, mais qui n'est pas non +plus aussi gauche qu'on le dit. Pour le sentiment, en revanche, il +n'y en a aucune à qui nous ne damions le pion. + +MOI. -- Comment dites-vous tout cela? Est-ce ironie, ou vérité? + +LUI. -- Le mal est que ce diable de sentiment est tout en dedans, +et qu'il n'en transpire pas une lueur au-dehors. Mais moi qui vous +parle, je sais et je sais bien qu'elle en a. Si ce n'est pas cela +précisément, c'est quelque chose comme cela. Il faut voir, quand +l'humeur nous prend, comme nous traitons les valets, comme les +femmes de chambres sont souffletées, comme nous menons à grands +coups de pied les Parties Casuelles, pour peu qu'elles s'écartent +du respect qui nous est dû. C'est un petit diable, vous dis-je, +tout plein de sentiment et de dignité... Ho, ça; vous ne savez où +vous en êtes, n'est-ce pas? + +MOI. -- J'avoue que je ne saurais démêler si c'est de bonne foi ou +méchamment que vous parlez. Je suis un bon homme; ayez la bonté +d'en user avec moi plus rondement; et de laisser là votre art. + +LUI. -- Cela, c'est ce que nous débitons à la petite Hus, de la +Dangeville et de la Clairon, mêlé par-ci par-là de quelques mots +qui vous donnassent l'éveil. Je consens que vous me preniez pour +un vaurien; mais non pour un sot; et il n'y aurait qu'un sot ou un +homme perdu d'amour qui pût dire sérieusement tant +d'impertinences. + +MOI. -- Mais comment se résout-on à les dire? + +LUI. -- Cela ne se fait pas tout d'un coup; mais petit à petit, on +y vient. Ingenii largitor venter. + +MOI. -- Il faut être pressé d'une cruelle faim. + +LUI. -- Cela se peut. Cependant, quelques fortes qu'elles vous +paraissent, croyez que ceux à qui elles s'adressent sont plutôt +accoutumés à les entendre que nous à les hasarder. + +MOI. -- Est-ce qu'il y a là quelqu'un qui ait le courage d'être de +votre avis? + +LUI. -- Qu'appelez-vous quelqu'un? C'est le sentiment et le +langage de toute la société. + +MOI. -- Ceux d'entre vous qui ne sont pas de grands vauriens, +doivent être de grands sots. + +LUI. -- Des sots là? Je vous jure qu'il n'y en a qu'un; c'est +celui qui nous fête, pour lui en imposer. + +MOI. -- Mais comment s'en laisse-t-on si grossièrement imposer? +car enfin la supériorité des talents de la Dangeville et de la +Clairon est décidée. + +LUI. -- On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte; et +l'on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère. Et puis +nous avons l'air si pénétré, si vrai! + +MOI. -- Il faut cependant que vous ayez péché une fois contre les +principes de l'art et qu'il vous soit échappé par mégarde +quelques-unes de ces vérités amères qui blessent; car en dépit du +rôle misérable, abject, vil, abominable que vous faites, je crois +qu'au fond, vous avez l'âme délicate. + +LUI. -- Moi, point du tout. Que le diable m'emporte si je sais au +fond ce que je suis. En général, j'ai l'esprit rond comme une +boule, et le caractère franc comme l'osier; jamais faux, pour peu +que j'aie intérêt d'être vrai; jamais vrai pour peu que j'aie +intérêt d'être faux. Je dis les choses comme elles me viennent, +sensées, tant mieux; impertinentes, on n'y prend pas garde. J'use +en plein de mon franc-parler. Je n'ai pensé de ma vie ni avant que +de dire, ni en disant, ni après avoir dit. Aussi je n'offense +personne. + +MOI. -- Cela vous est pourtant arrivé avec les honnêtes gens chez +qui vous viviez, et qui avaient pour vous tant de bontés. + +LUI. -- Que voulez-vous? C'est un malheur; un mauvais moment, +comme il y en a dans la vie. Point de félicité continue; j'étais +trop bien. Cela ne pouvait durer. Nous avons, comme vous savez, la +compagnie la plus nombreuse et la mieux choisie. C'est une école +d'humanité, le renouvellement de l'antique hospitalité. Tous les +poètes qui tombent, nous les ramassons. Nous eûmes Palissot après +sa Zara; Bret, après le Faux généreux; tous les musiciens décriés; +tous les auteurs qu'on ne lit point; toutes les actrices sifflées; +tous les acteurs hués; un tas de pauvres honteux, plats parasites +à la tête desquels j'ai l'honneur d'être, brave chef d'une troupe +timide. C'est moi qui les exhorte à manger la première fois qu'ils +viennent; c'est moi qui demande à boire pour eux. Ils tiennent si +peu de place! quelques jeunes gens déguenillés qui ne savent où +donner de la tête, mais qui ont de la figure, d'autres scélérats +qui cajolent le patron et qui l'endorment, afin de glaner après +lui sur la patronne. Nous paraissons gais; mais au fond nous avons +tous de l'humeur et grand appétit. Des loups ne sont pas plus +affamés; des tigres ne sont pas plus cruels. Nous dévorons comme +des loups, lorsque la terre a été longtemps couverte de neige; +nous déchirons comme des tigres, tout ce qui réussit. Quelquefois, +les cohues Bertin, Montsauge et Villemorien se réunissent; c'est +alors qu'il se fait un beau bruit dans la ménagerie. Jamais on ne +vit ensemble tant de bêtes tristes, acariâtres, malfaisantes et +courroucées. On n'entend que les noms de Buffon, de Duclos, de +Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire, de D'Alembert, de Diderot, +et Dieu sait de quelles épithètes ils sont accompagnés. Nul n'aura +de l'esprit, s'il n'est aussi sot que nous. C'est là que le plan +de la comédie des Philosophes a été conçu; la scène du colporteur, +c'est moi qui l'ai fournie, d'après la Théologie en Quenouille, +Vous n'êtes pas épargné là plus qu'un autre. + +MOI. -- Tant mieux. Peut-être me fait-on plus d'honneur que je +n'en mérite. Je serais humilié, si ceux qui disent du mal de tant +d'habiles et honnêtes gens, s'avisaient de dire du bien de moi. + +LUI. -- Nous sommes beaucoup, et il faut que chacun paye son écot. +Après le sacrifice des grands animaux, nous immolons les autres. + +MOI. -- Insulter la science et la vertu pour vivre, voilà du pain +bien cher. + +LUI. -- Je vous l'ai déjà dit, nous sommes sans conséquence. Nous +injurions tout le monde et nous n'affligeons personne. Nous avons +quelquefois le pesant abbé d'Olivet, le gros abbé Le Blanc, +l'hypocrite Batteux. Le gros abbé n'est méchant qu'avant dîner. +Son café pris il se jette dans un fauteuil, les pieds appuyés +contre là tablette de la cheminée, et s'endort comme un vieux +perroquet sur son bâton. Si le vacarme devient violent, il bâille; +il étend ses bras; il frotte ses yeux, et dit: Eh bien, qu'est-ce? +Qu'est-ce? -- il s'agit de savoir si Piron à plus d'esprit que de +Voltaire. -- Entendons-nous. C'est de l'esprit que vous dites? il +ne s'agit pas de goût, car du goût, votre Piron ne s'en doute pas. +-- Ne s'en doute pas? -- Non. -- Et puis nous voilà embarqués dans +une dissertation sur le goût. Alors le patron fait signe de la +main qu'on l'écoute; car c'est surtout de goût qu'il se pique.» Le +goût, dit-il... le goût est une chose...» ma foi, je ne sais +quelle chose il disait que c'était; ni lui, non plus. + +Nous avons quelquefois l'ami Robbé. Il nous régale de ses contes +cyniques, des miracles des convulsionnaires dont il a été le +témoin oculaire; et de quelques chants de son poème sur un sujet +qu'il connaît à fond. Je hais ses vers; mais j'aime à l'entendre +réciter. Il a l'air d'un énergumène. Tous s'écrient autour de lui: +«voilà ce qu'on appelle un poète». Entre nous, cette poésie-là +n'est qu'un charivari de toutes sortes de bruits confus, le ramage +barbare des habitants de la tour de Babel. + +Il nous vient aussi un certain niais qui a l'air plat et bête, +mais qui a de l'esprit comme un démon et qui est plus malin qu'un +vieux singe; c'est une de ces figures qui appellent la +plaisanterie et les nasardes, et que Dieu fit pour la correction +des gens qui jugent à la mine, et à qui leur miroir aurait dû +apprendre qu'il est aussi aisé d'être un homme d'esprit et d'avoir +l'air d'un sot que de cacher un sot sous une physionomie +spirituelle. C'est une lâcheté bien commune que celle d'immoler un +bon homme à l'amusement des autres. On ne manque jamais de +s'adresser à celui-ci. C'est un piège que nous tendons aux +nouveaux venus, et je n'en ai presque pas vu un seul qui n'y +donnât. + +J'étais quelquefois surpris de la justesse des observations de ce +fou, sur les hommes et sur les caractères; et je le lui témoignai. + +C'est, me répondit-il, qu'on tire parti de la mauvaise compagnie, +comme du libertinage. On est dédommagé de la perte de son +innocence, par celle de ses préjugés. Dans la société des +méchants, où le vice se montre à masque levé, on apprend à les +connaître. Et puis j'ai un peu lu. + +MOI. -- Qu'avez-vous lu? + +LUI. -- J'ai lu et je lis et relis sans cesse Théophraste, La +Bruyère et Molière. + +MOI. -- Ce sont d'excellents livres. + +LUI. -- Ils sont bien meilleurs qu'on ne pense; mais qui est-ce +qui sait les lire? + +MOI. -- Tout le monde, selon la mesure de son esprit. + +LUI. -- Presque personne. Pourriez-vous me dire ce qu'on y +cherche? + +MOI. -- L'amusement et l'instruction. + +LUI. -- Mais quelle instruction; car c'est là le point? + +MOI. -- La connaissance de ses devoirs; l'amour de la vertu, la +haine du vice. + +LUI. -- Moi, j'y recueille tout ce qu'il faut faire, et tout ce +qu'il ne faut pas dire. Ainsi quand je lis l'Avare; je me dis: +sois avare, si tu veux; mais garde-toi de parler comme l'avare. +Quand je lis le Tartuffe, je me dis: sois hypocrite, si tu veux; +mais ne parle pas comme l'hypocrite. Garde des vices qui te sont +utiles; mais n'en aie ni le ton ni les apparences qui te +rendraient ridicule. Pour se garantir de ce ton, de ces +apparences, il faut les connaître. Or, ces auteurs en ont fait des +peintures excellentes. le suis moi et je reste ce que je suis; +mais j'agis et je parle comme il convient. Je ne suis pas de ces +gens qui méprisent les moralistes. Il y a beaucoup à profiter, +surtout en ceux qui ont mis la morale en action. Le vice ne blesse +les hommes que par intervalle. Les caractères apparents du vice +les blessent du matin au soir. Peut-être vaudrait-il mieux être un +insolent que d'en avoir la physionomie; l'insolent de caractère +n'insulte que de temps en temps; l'insolent de physionomie insulte +toujours. Au reste n'allez pas imaginer que je sois le seul +lecteur de mon espèce. Je n'ai d'autre mérite ici, que d'avoir +fait par système, par justesse d'esprit, par une vue raisonnable +et vraie, ce que la plupart des autres font par instinct. De là +vient que leurs lectures ne les rendent pas meilleurs que moi; +mais qu'ils restent ridicules, en dépit d'eux, au lieu que je ne +le suis que quand je veux, et que je les laisse alors loin +derrière moi; car le même art qui m'apprend à me sauver du +ridicule en certaines occasions, m'apprend aussi dans d'autres à +l'attraper supérieurement. Je me rappelle alors tout ce que les +autres ont dit, tout ce que j'ai lu, et j'y ajoute tout ce qui +sort de mon fonds qui est en ce genre d'une fécondité surprenante. + +MOI. -- Vous avez bien fait de me révéler ces mystères; sans quoi, +je vous aurais cru en contradiction. + +LUI. -- Je n'y suis point; car pour une fois où il faut éviter le +ridicule; heureusement, il y en a cent où il faut s'en donner. Il +n'y a point de meilleur rôle auprès des grands que celui de fou. +Longtemps il y a eu le fou du roi en titre; en aucun, il n'y a eu +en titre le sage du roi. Moi je suis le fou de Bertin et de +beaucoup d'autres, le vôtre peut-être dans ce moment; ou peut-être +vous, le mien. Celui qui serait sage n'aurait point de fou. Celui +donc qui a un fou n'est pas sage; s'il n'est pas sage, il est fou, +et peut-être, fût-il roi, le fou de son fou. Au reste, souvenez- +vous que dans un sujet aussi variable que les moeurs, il n'y a +d'absolument, d'essentiellement, de généralement vrai ou faux, +sinon qu'il faut être ce que l'intérêt veut qu'on soit; bon ou +mauvais; sage ou fou, décent ou ridicule; honnête ou vicieux. Si +par hasard la vertu avait conduit à la fortune; ou j'aurais été +vertueux, ou j'aurais simulé la vertu comme un autre. On m'a voulu +ridicule, et je me le suis fait; pour vicieux, nature seule en +avait fait les frais. Quand je dis vicieux, c'est pour parler +votre langue; car si nous venions à nous expliquer, il pourrait +arriver que vous appelassiez vice ce que j'appelle vertu, et vertu +ce que j'appelle vice. + +Nous avons aussi les auteurs de l'Opéra-Comique, leurs acteurs, et +leurs actrices; et plus souvent leurs entrepreneurs Corby, +Moette... tous gens de ressource et d'un mérite supérieur! + +Et j'oubliais les grands critiques de la littérature. L'Avant- +Coureur, Les Petites Affiches, L'Année littéraire, L'Observateur +littéraire, Le Censeur hebdomadaire, toute la clique des +feuillistes. + +MOI. -- L'Année littéraire; L'Observateur littéraire. Cela ne se +peut. Ils se détestent. + +LUI. -- Il est vrai. Mais tous les gueux se réconcilient à la +gamelle. Ce maudit Observateur littéraire. Que le diable l'eût +emporté, lui et ses feuilles. C'est ce chien de petit prêtre +avare, puant et usurier qui est la cause de mon désastre. Il parut +sur notre horizon, hier, pour la première fois. Il arriva à +l'heure qui nous chasse tous de nos repaires, l'heure du dîner. +Quand il fait mauvais temps, heureux celui d'entre nous qui a la +pièce de vingt-quatre sols dans sa poche. Tel s'est moqué de son +confrère qui était arrivé le matin crotté jusqu'à l'échine et +mouillé jusqu'aux os, qui le soir rentre chez lui dans le même +état. Il y en eut un, je ne sais plus lequel, qui eut, il y a +quelques mois, un démêlé violent avec le Savoyard qui s'est établi +à notre porte. Ils étaient en compte courant; le créancier voulait +que son débiteur se liquidât, et celui-ci n'était pas en fonds. On +sert; on fait les honneurs de la table à l'abbé, on le place au +haut bout. J'entre, je l'aperçois.» Comment, l'abbé, lui dis-je, +vous présidez? voilà qui est fort bien pour aujourd'hui; mais +demain, vous descendrez, s'il vous plaît, d'une assiette; après- +demain, d'une autre assiette; et ainsi d'assiette en assiette, +soit à droite, soit à gauche, jusqu'à ce que de la place que j'ai +occupée une fois avant vous, Fréron une fois après moi, Dorat une +fois après Fréron, Palissot une fois après Dorat, vous deveniez +stationnaire à côté de moi, pauvre plat bougre comme vous, qui +siedo sempre come un maestoso cazzo fra duoi coglioni.» L'abbé qui +est bon diable et qui prend tout bien, se mit à rire. +Mademoiselle, pénétrée de la vérité de mon observation et de la +justesse de ma comparaison, se mit à rire; tous ceux qui +siégeaient à droite et à gauche de l'abbé et qu'il avait reculés +d'un cran, se mirent à rire; tout le monde rit excepté monsieur +qui se fâche et me tient des propos qui n'auraient rien signifié, +si nous avions été seuls: «Rameau vous êtes un impertinent. -- Je +le sais bien, et c'est à cette condition que vous m'avez reçu. -- +Un faquin. -- Comme un autre. -- Un gueux. -- Est-ce que je serais +ici, sans cela? -- Je vous ferai chasser. -- Après dîner, je m'en +irai de moi-même. -- Je vous le conseille.»-- On dîna; je n'en +perdis pas un coup de dent. Après avoir bien mangé, bu largement; +car après tout il n'en aurait été ni plus ni moins, messer Gaster +est un personnage contre lequel je n'ai jamais boudé; je pris mon +parti et je me disposais à m'en aller. J'avais engagé ma parole en +présence de tant de monde qu'il fallait bien la tenir. Je fus un +temps considérable à rôder dans l'appartement, cherchant ma canne +et mon chapeau où ils n'étaient pas, et comptant toujours que le +patron se répandrait dans un nouveau torrent d'injures, que +quelqu'un s'interposerait, et que nous finirions par nous +raccommoder, à force de nous fâcher. Je tournais, je tournais; car +moi je n'avais rien sur le coeur; mais le patron, lui, plus sombre +et plus noir que l'Apollon d'Homère, lorsqu'il décoche ses traits +sur l'armée des Grecs son bonnet une fois plus renfoncé que de +coutume, se promenait en long et en large, le poing sous le +menton. Mademoiselle s'approche de moi. -- «Mais Mademoiselle, +qu'est-ce qu'il y a donc d'extraordinaire? Ai-je été différent +aujourd'hui de moi-même. -- Je veux qu'il sorte. -- Je sortirai, +je ne lui ai pas manqué. -- Pardonnez-moi; on invite monsieur +l'abbé, et... -- C'est lui qui s'est manqué à lui-même en invitant +l'abbé, en me recevant et avec moi tant d'autres bélitres tels que +moi. -- Allons, mon petit Rameau; il faut demander pardon à +monsieur l'abbé. -- Je n'ai que faire de son pardon... -- Allons; +allons, tout cela s'apaisera...» On me prend par la main, on +m'entraîne vers le fauteuil de l'abbé; j'étends les bras, je +contemple l'abbé avec une espèce d'admiration, car qui est-ce qui +a jamais demandé pardon à l'abbé?» L'abbé, lui dis-je; L'abbé tout +ceci est bien ridicule, n'est-il pas vrai?» Et puis je me mets à +rire, et l'abbé aussi. Me voilà donc excusé de ce côté-là; mais il +fallait aborder l'autre, et ce que j'avais à lui dire était une +autre paire de manches. le ne sais plus trop comment je tournai +mon excuse...» Monsieur, voilà ce fou. -- Il y a trop longtemps +qu'il me fait souffrir; je n'en veux plus entendre parler. -- Il +est fâché. -- Oui je suis très fâché. -- Cela ne lui arrivera +plus. -- Qu'au premier faquin.» le ne sais s'il était dans un de +ces jours d'humeur où Mademoiselle craint d'en approcher et n'ose +le toucher qu'avec ses mitaines de velours, ou s'il entendit mal +ce que je disais, ou si je dis mal; ce fut pis qu'auparavant. Que +diable, est-ce qu'il ne me connaît pas? Est-ce qu'il ne sait pas +que je suis comme les enfants, et qu'il y a des circonstances où +je laisse tout aller sous moi? Et puis, je crois Dieu me pardonne, +que je n'aurais pas un moment de relâche. On userait un pantin +d'acier à tirer la ficelle du matin au soir et du soir au matin. +Il faut que je les désennuie; c'est la condition; mais il faut que +je m'amuse quelquefois. Au milieu de cet imbroglio, il me passa +par la tête une pensée funeste, une pensée qui me donna de la +morgue, une pensée qui m'inspira de la fierté et de l'insolence: +c'est qu'on ne pouvait se passer de moi, que j'étais un homme +essentiel. + +MOI. -- Oui, je crois que vous leur êtes très utile, mais qu'ils +vous le sont encore davantage. Vous ne retrouverez pas, quand vous +voudrez, une aussi bonne maison; mais eux, pour un fou qui leur +manque, ils en retrouveront cent. + +LUI. -- Cent fous comme moi! Monsieur le philosophe, ils ne sont +pas si communs. Oui des plats fous. On est plus difficile en +sottise qu'en talent ou en vertu. le suis rare dans mon espèce, +oui, très rare. A présent qu'ils ne m'ont plus, que font-ils? Ils +s'ennuient comme des chiens. le suis un sac inépuisable +d'impertinences. l'avais à chaque instant une boutade qui les +faisait rire aux larmes, j'étais pour eux les Petites Maisons tout +entières. + +MOI. -- Aussi vous aviez la table, le lit, l'habit, veste et +culotte, les souliers, et la pistole par mois. + +LUI. -- Voilà le beau côté. Voilà le bénéfice; mais les charges, +vous n'en dites mot. D'abord, s'il était bruit d'une pièce +nouvelle, quelque temps qu'il fit, il fallait fureter dans tous +les greniers de Paris jusqu'à ce que j'en eusse trouvé l'auteur; +que je me procurasse la lecture de l'ouvrage, et que j'insinuasse +adroitement qu'il y avait un rôle qui serait supérieurement rendu +par quelqu'un de ma connaissance.» Et par qui, s'il vous plaît? -- +Par qui? belle question! Ce sont les grâces, la gentillesse, la +finesse. -- Vous voulez dire, mademoiselle Dangeville? Par hasard +la connaîtriez-vous? -- Oui, un peu; mais ce n'est pas elle. -- Et +qui donc?» le nommais tout bas.» Elle! -- Oui, elle», répétais-je +un peu honteux, car j'ai quelquefois de la pudeur; et à ce nom +répété, il fallait voir comme la physionomie du poète +s'allongeait, et d'autres fois comme on m'éclatait au nez. +Cependant, bon gré, mal gré qu'il en eût, il fallait que +j'amenasse mon homme à dîner; et lui qui craignait de s'engager, +rechignait, remerciait. Il fallait voir comme j'étais traité, +quand je ne réussissais pas dans ma négociation: j'étais un butor, +un sot, un balourd, je n'étais bon à rien; je ne valais pas le +verre d'eau qu'on me donnait à boire. C'était bien pis lorsqu'on +jouait, et qu'il fallait aller intrépidement, au milieu des huées +d'un public qui juge bien, quoi qu'on en dise, faire entendre mes +claquements de mains isolés; attacher les regards sur moi; +quelquefois dérober les sifflets à l'actrice; et ouïr chuchoter à +côté de soi: «C'est un des valets déguisés de celui qui couche; ce +maraud-là se taira-t-il?» On ignore ce qui peut déterminer à cela, +on croit que c'est ineptie, tandis que c'est un motif qui excuse +tout. + +MOI. -- Jusqu'à l'infraction des lois civiles. + +LUI. -- A la fin cependant j'étais connu, et l'on disait: «Oh! +c'est Rameau.» Ma ressource était de jeter quelques mots ironiques +qui sauvassent du ridicule mon applaudissement solitaire, qu'on +interprétait à contre sens. Convenez qu'il faut un puissant +intérêt pour braver ainsi le public assemblé, et que chacune de +ces corvées valait mieux qu'un petit écu. + +MOI. -- Que ne vous faisiez-vous prêter main-forte? + +LUI. -- Cela m'arrivait aussi, je glanais un peu là-dessus. Avant +que de se rendre au lieu du supplice, il fallait se charger la +mémoire des endroits brillants, où il importait de donner le ton. +S'il m'arrivait de les oublier et de me méprendre, j'en avais le +tremblement à mon retour; c'était un vacarme dont vous n'avez pas +d'idée. Et puis à la maison une meute de chiens à soigner; il est +vrai que je m'étais sottement imposé cette tâche; des chats dont +j'avais la surintendance; j'étais trop heureux si Micou me +favorisait d'un coup de griffe qui déchirât ma manchette ou ma +main. Criquette est sujette à la colique; c'est moi qui lui frotte +le ventre. Autrefois, Mademoiselle avait des vapeurs; ce sont +aujourd'hui des nerfs. Je ne parle point d'autres indispositions +légères dont on ne se gêne pas devant moi. Pour ceci, passe; je +n'ai jamais prétendu contraindre. J'ai lu, je ne sais où, qu'un +prince surnommé le grand restait quelquefois appuyé sur le dossier +de la chaise percée de sa maîtresse. On en use à son aise avec ses +familiers, et j'en étais ces jours-là, plus que personne. Je suis +l'apôtre de la familiarité et de l'aisance. Je les prêchais là +d'exemple, sans qu'on s'en formalisât; il n'y avait qu'à me +laisser aller. Je vous ai ébauché le patron. Mademoiselle commence +à devenir pesante; il faut entendre les bons contes qu'ils en +font. + +MOI. -- Vous n'êtes pas de ces gens-là? + +LUI. -- Pourquoi non? + +MOI. -- C'est qu'il est au moins indécent de donner des ridicules +à ses bienfaiteurs. + +LUI. -- Mais n'est-ce pas pis encore de s'autoriser de ses +bienfaits pour avilir son protégé? + +MOI. -- Mais si le protégé n'était pas vil par lui-même, rien ne +donnerait au protecteur cette autorité. + +LUI. -- Mais si les personnages n'étaient pas ridicules par eux- +mêmes, on n'en ferait pas de bons contes. Et puis est-ce ma faute +s'ils s'encanaillent? Est-ce ma faute lorsqu'ils se sont +encanaillés, si on les trahit, si on les bafoue? Quand on se +résout à vivre avec des gens comme nous, et qu'on a le sens +commun, il y a je ne sais combien de noirceurs auxquelles il faut +s'attendre. Quand on nous prend, ne nous connaît-on pas pour ce +que nous sommes, pour des âmes intéressées, viles et perfides? Si +l'on nous connaît, tout est bien. Il y a un pacte tacite qu'on +nous fera du bien, et que tôt ou tard, nous rendrons le mal pour +le bien qu'on nous aura fait. Ce pacte ne subsiste-t-il pas entre +l'homme et son singe ou son perroquet? Brun jette les hauts cris +que Palissot, son convive et son ami, ait fait des couplets contre +lui. Palissot a dû faire les couplets et c'est Brun qui a tort. +Poinsinet jette les hauts cris que Palissot ait mis sur son compte +les couplets qu'il avait faits contre Brun. Palissot a dû mettre +sur le compte de Poinsinet les couplets qu'il avait faits contre +Brun; et c'est Poinsinet qui a tort. Le petit abbé Rey jette les +hauts cris de ce que son ami Palissot lui a soufflé sa maîtresse +auprès de laquelle il l'avait introduit. C'est qu'il ne fallait +point introduire un Palissot chez sa maîtresse, ou se résoudre à +la perdre. Palissot a fait son devoir; et c'est l'abbé Rey qui a +tort. Le libraire David jette les hauts cris de ce que son associé +Palissot a couché ou voulu coucher avec sa femme; la femme du +libraire David jette les hauts cris de ce que Palissot a laissé +croire à qui l'a voulu qu'il avait couché avec elle; que Palissot +ait couché ou non avec la femme du libraire, ce qui est difficile +à décider, car la femme a dû nier ce qui était, et Palissot a pu +laisser croire ce qui n'était pas. Quoi qu'il en soit, Palissot a +fait son rôle et c'est David et sa femme qui ont tort. +Qu'Helvétius jette les hauts cris que Palissot le traduise sur la +scène comme un malhonnête homme, lui à qui il doit encore l'argent +qu'il lui prêta pour se faire traiter de la mauvaise santé, se +nourrir et se vêtir. A-t-il dû se promettre un autre procédé, de +la part d'un homme souillé de toutes sortes d'infamies, qui par +passe-temps fait abjurer la religion à son ami, qui s'empare du +bien de ses associés; qui n'a ni foi, ni loi, ni sentiment; qui +court à la fortune, per fas et ne fas; qui compte ses jours par +ses scélératesses; et qui s'est traduit lui-même sur la scène +comme un des plus dangereux coquins, impudence dont je ne crois +pas qu'il y ait eu dans le passé un premier exemple, ni qu'il y en +ait un second dans l'avenir. Non. Ce n'est donc pas Palissot, mais +c'est Helvétius qui a tort. Si l'on mène un jeune provincial à la +Ménagerie de Versailles, et qu'il s'avise par sottise, de passer +la main à travers les barreaux de la loge du tigre ou de la +panthère; si le jeune homme laisse son bras dans la gueule de +l'animal féroce, qui est-ce qui a tort? Tout cela est écrit dans +le pacte tacite. Tant pis pour celui qui l'ignore ou l'oublie. +Combien je justifierais par ce pacte universel et sacré, de gens +qu'on accuse de méchanceté; tandis que c'est soi qu'on devrait +accuser de sottise. Oui, grosse comtesse, c'est vous qui avez +tort, lorsque vous rassemblez autour de vous, ce qu'on appelle +parmi les gens de votre sorte, des espèces, et que ces espèces +vous font des vilenies, vous en font faire, et vous exposent au +ressentiment des honnêtes gens. Les honnêtes gens font ce qu'ils +doivent; les espèces aussi; et c'est vous qui avez tort de les +accueillir. Si Bertinhus vivait doucement, paisiblement avec sa +maîtresse; si par l'honnêteté de leurs caractères, ils s'étaient +fait des connaissances honnêtes; s'ils avaient appelé autour d'eux +des hommes à talents, des gens connus dans la société par leur +vertu; s'ils avaient réservé pour une petite compagnie éclairée et +choisie, les heures de distraction qu'ils auraient dérobées à la +douceur d'être ensemble, de s'aimer, de se le dire, dans le +silence de la retraite; croyez-vous qu'on en eût fait ni bons ni +mauvais contes. Que leur est-il donc arrivé? ce qu'ils méritaient. +Ils ont été punis de leur imprudence; et c'est nous que la +Providence avait destinés de toute éternité à faire justice des +Bertins du jour, et ce sont nos pareils d'entre nos neveux qu'elle +a destinés à faire justice des Montsauges et des Bertins à venir. +Mais tandis que nous exécutons ses justes décrets sur la sottise, +vous qui nous peignez tels que nous sommes, vous exécutez ses +justes décrets sur nous. Que penseriez-vous de nous, si nous +prétendions avec des moeurs honteuses, jouir de la considération +publique; que nous sommes des insensés. Et ceux qui s'attendent à +des procédés honnêtes, de la part de gens nés vicieux, de +caractères vils et bas, sont-ils sages? Tout a son vrai loyer dans +ce monde. Il y a deux procureurs généraux, l'un à votre porte qui +châtie les délits contre la société. La nature est l'autre. Celle- +ci connaît de tous les vices qui échappent aux lois. Vous vous +livrez à la débauche des femmes; vous serez hydropique. Vous êtes +crapuleux; vous serez poumonique. Vous ouvrez votre porte à des +marauds, et vous vivez avec eux; vous serez trahis, persiflés, +méprisés. Le plus court est de se résigner à l'équité de ces +jugements; et de se dire à soi-même, c'est bien fait, de secouer +ses oreilles, et de s'amender ou de rester ce qu'on est, mais aux +conditions susdites. + +MOI -- Vous avez raison. + +LUI -- Au demeurant, de ces mauvais contes, moi, je n'en invente +aucun; je m'en tiens au rôle de colporteur. Ils disent qu'il y a +quelques jours, sur les cinq heures du matin, on entendit un +vacarme enragé; toutes les sonnettes étaient en branle; c'étaient +les cris interrompus et sourds d'un homme qui étouffe: «A moi, +moi, je suffoque; je meurs.» Ces cris partaient de l'appartement +du patron. On arrive, on le secourt. Notre grosse créature dont la +tête était égarée, qui n'y était plus, qui ne voyait plus, comme +il arrive dans ce moment, continuait de presser son mouvement, +s'élevait sur ses deux mains, et du plus haut qu'elle pouvait +laissait retomber sur les parties casuelles un poids de deux à +trois cents livres, animé de toute la vitesse que donne la fureur +du plaisir. On eut beaucoup de peine à le dégager de là. Que +diable de fantaisie a un petit marteau de se placer sous une +lourde enclume. + +MOI. -- Vous êtes un polisson. Parlons d'autre chose. Depuis que +nous causons, j'ai une question sur la lèvre. + +LUI. -- Pourquoi l'avoir arrêtée là si longtemps? + +MOI. -- C'est que j'ai craint qu'elle ne fût indiscrète. + +LUI. -- Après ce que je viens de vous révéler, j'ignore quel +secret je puis avoir pour vous. + +MOI. -- Vous ne doutez pas du jugement que je porte de votre +caractère. + +LUI. -- Nullement. le suis à vos yeux un être très abject, très +méprisable, et je le suis aussi quelquefois aux miens; mais +rarement. Je me félicite plus souvent de mes vices que je ne m'en +blâme. Vous êtes plus constant dans votre mépris. + +MOI. -- Il est vrai; mais pourquoi me montrer toute votre +turpitude. + +LUI. -- D'abord, c'est que vous en connaissiez une bonne partie, +et que je voyais plus à gagner qu'à perdre, à vous avouer le +reste. + +MOI. -- Comment cela, s'il vous plaît. + +LUI. -- S'il importe d'être sublime en quelque genre, c'est +surtout en mal. On crache sur un petit filou; mais on ne peut +refuser une sorte de considération à un grand criminel. Son +courage vous étonne. Son atrocité vous fait frémir. On prise en +tout l'unité de caractère. + +MOI. -- Mais cette estimable unité de caractère, vous ne l'avez +pas encore. le vous trouve de temps en temps vacillant dans vos +principes. Il est incertain, si vous tenez votre méchanceté de la +nature, ou de l'étude; et si l'étude vous a porté aussi loin qu'il +est possible. + +LUI. -- J'en conviens; mais j'y ai fait de mon mieux. N'ai-je pas +eu la modestie de reconnaître des êtres plus parfaits que moi? Ne +vous ai-je pas parlé de Bouret avec l'admiration la plus profonde? +Bouret est le premier homme du monde dans mon esprit. + +MOI. -- Mais immédiatement après Bouret; c'est vous. + +LUI. -- Non. + +MOI. -- C'est donc Palissot? + +LUI. -- C'est Palissot, mais ce n'est pas Palissot seul. + +MOI. -- Et qui peut être digne de partager le second rang avec +lui? + +LUI. -- Le renégat d'Avignon. + +MOI. -- Je n'ai jamais entendu parler de ce renégat d'Avignon; +mais ce doit être un homme bien étonnant. + +LUI. -- Aussi l'est-il. + +MOI. -- L'histoire des grands personnages m'a toujours intéressé. + +LUI. -- Je le crois bien. Celui-ci vivait chez un bon et honnête +de ces descendants d'Abraham, promis au père des Croyants, en +nombre égal à celui des étoiles. + +MOI. -- Chez un Juif? + +LUI. -- Chez un Juif. Il en avait surpris d'abord la +commisération, ensuite la bienveillance, enfin la confiance la +plus entière. Car voilà comme il en arrive toujours. Nous comptons +tellement sur nos bienfaits, qu'il est rare que nous cachions +notre secret, à celui que nous avons comblé de nos bontés. Le +moyen qu'il n'y ait pas des ingrats; quand nous exposons l'homme, +à la tentation de l'être impunément. C'est une réflexion juste que +notre Juif ne fit pas. Il confia donc au renégat qu'il ne pouvait +en conscience manger du cochon. Vous allez voir tout le parti +qu'un esprit fécond sut tirer de cet aveu. Quelques mois se +passèrent pendant lesquels notre renégat redoubla d'attachement. +Quand il crut son Juif bien touché, bien captivé, bien convaincu +par ses soins, qu'il n'avait pas un meilleur ami dans toutes les +tribus d'Israël... Admirez la circonspection de cet homme. Il ne +se hâte pas. Il laisse mûrir la poire, avant que de secouer la +branche. Trop d'ardeur pouvait faire échouer son projet. C'est +qu'ordinairement la grandeur de caractère résulte de la balance +naturelle de plusieurs qualités opposées. + +MOI. -- Eh laissez là vos réflexions, et continuez votre histoire. + +LUI. -- Cela ne se peut. Il y a des jours où il faut que je +réfléchisse. C'est une maladie qu'il faut abandonner à son cours. +Où en étais-je? + +MOI. -- A l'intimité bien établie, entre le Juif et le renégat. + +LUI. -- Alors la poire était mûre... Mais vous ne m'écoutez pas. A +quoi rêvez-vous? + +MOI. -- Je rêve à l'inégalité de votre ton; tantôt haut tantôt +bas. + +LUI. -- Est-ce que le ton de l'homme vicieux peut être un? -- Il +arrive un soir chez son bon ami, l'air effaré, la voix +entrecoupée, le visage pâle comme la mort, tremblant de tous ses +membres.» Qu'avez-vous? -- Nous sommes perdus. -- Perdus, et +comment? -- Perdus, vous dis-je; perdus sans ressource. -- +Expliquez-vous. -- Un moment, que je me remette de mon effroi. -- +Allons, remettez-vous», lui dit le Juif; au lieu de lui dire, tu +es un fieffé fripon; je ne sais ce que tu as à m'apprendre, mais +tu es un fieffé fripon; tu joues la terreur. + +MOI et pourquoi devait-il lui parler ainsi? + +LUI. -- C'est qu'il était faux, et qu'il avait passé la mesure. +Cela est clair pour moi, et ne m'interrompez pas davantage. -- +«Nous sommes perdus, perdus sans ressource.» Est-ce que vous ne +sentez pas l'affectation de ces perdus répétés.» Un traître nous a +déférés à la sainte Inquisition, vous comme Juif, moi comme +renégat, comme un infâme renégat.» Voyez comme le traître ne +rougit pas de se servir des expressions les plus odieuses. Il faut +plus de courage qu'on ne pense pour s'appeler de son nom. Vous ne +savez pas ce qu'il en coûte pour en venir là. + +MOI. -- Non certes. Mais cet infâme renégat... + +LUI. -- Est faux; mais c'est une fausseté bien adroite. Le Juif +s'effraye, il s'arrache la barbe, il se roule à terre. Il voit les +sbires à sa porte; il se voit affublé du san bénito; il voit son +autodafé préparé.» Mon ami, mon tendre ami, mon unique ami, quel +parti prendre...-- Quel parti? de se montrer, d'affecter la plus +grande sécurité, de se conduire comme à l'ordinaire. La procédure +de ce tribunal est secrète, mais lente. Il faut user de ses délais +pour tout vendre. J'irai louer ou je ferais louer un bâtiment par +un tiers; oui, par un tiers, ce sera le mieux. Nous y déposerons +votre fortune; car c'est à votre fortune principalement qu'ils en +veulent; et nous irons, vous et moi, chercher, sous un autre ciel, +la liberté de servir notre Dieu et de suivre en sûreté la loi +d'Abraham et de notre conscience. Le point important dans la +circonstance périlleuse où nous nous trouvons, est de ne point +faire d'imprudence.» Fait et dit. Le bâtiment est loué et pourvu +de vivres et de matelots. La fortune du Juif est à bord. Demain, à +la pointe du jour, ils mettent à la voile. Ils peuvent souper +gaiement et dormir en sûreté. Demain, ils échappent à leurs +persécuteurs. Pendant la nuit, le renégat se lève, dépouille le +Juif de son portefeuille, de sa bourse et de ses bijoux; se rend à +bord, et le voilà parti. Et vous croyez que c'est là tout? Bon, +vous n'y êtes pas. Lorsqu'on me raconta cette histoire; moi, je +devinai ce que je vous ai tu, pour essayer votre sagacité. Vous +avez bien fait d'être un honnête homme; vous n'auriez été qu'un +friponneau. Jusqu'ici le renégat n'est que cela. C'est un coquin +méprisable à qui personne ne voudrait ressembler. Le sublime de sa +méchanceté, c'est d'avoir été lui-même le délateur de son bon ami +l'israélite, dont la sainte Inquisition s'empara à son réveil, et +dont, quelques jours après, on fit un beau feu de joie. Et ce fut +ainsi que le renégat devint tranquille possesseur de la fortune de +ce descendant maudit de ceux qui ont crucifié Notre Seigneur. + +MOI. -- Je ne sais lequel des deux me fait le plus d'horreur, ou +de la scélératesse de votre renégat, ou du ton dont vous en +parlez. + +LUI. -- Et voilà ce que je vous disais. L'atrocité de l'action +vous porte au-delà du mépris; et c'est la raison de ma sincérité. +J'ai voulu que vous connussiez jusqu'où j'excellais dans mon art; +vous arracher l'aveu que j'étais au moins original dans mon +avilissement, me placer dans votre tête sur la ligne des grands +vauriens, et m'écrier ensuite, «Vivat Mascarillus, fourbum +imperator! Allons, gai, Monsieur le philosophe; chorus. Vivat +Mascarillus, fourbum imperator!» + +Et là-dessus, il se mit à faire un chant en fugue, tout à fait +singulier. Tantôt la mélodie était grave et pleine de majesté; +tantôt légère et folâtre; dans un instant il imitait la basse; +dans un autre, une des parties du dessus; il m'indiquait de son +bras et de son col allongés, les endroits des tenues; et +s'exécutait, se composait à lui-même, un chant de triomphe, où +l'on voyait qu'il s'entendait mieux en bonne musique qu'en bonnes +moeurs. + +Je ne savais, moi, si je devais rester ou fuir, rire ou +m'indigner. Je restai, dans le dessein de tourner la conversation +sur quelque sujet qui chassât de mon âme l'horreur dont elle était +remplie. Je commençais à supporter avec peine la présence d'un +homme qui discutait une action horrible, un exécrable forfait, +comme un connaisseur en peinture ou en poésie, examine les beautés +d'un ouvrage de goût; ou comme un moraliste ou un historien relève +et fait éclater les circonstances d'une action héroïque. Je devins +sombre, malgré moi. Il s'en aperçut et me dit: + +LUI. -- Qu'avez-vous? est-ce que vous vous trouvez mal? + +MOI. -- Un peu; mais cela passera. + +LUI. -- Vous avez l'air soucieux d'un homme tracassé de quelque +idée fâcheuse. + +MOI. -- C'est cela. + +Après un moment de silence de sa part et de la mienne, pendant +lequel il se promenait en sifflant et en chantant; pour le ramener +à son talent, je lui dis: Que faites-vous à présent? + +LUI. -- Rien. + +MOI. -- Cela est très fatigant. + +LUI. -- J'étais déjà suffisamment bête. J'ai été entendre cette +musique de Duni et de nos autres jeunes faiseurs; qui m'a achevé. + +MOI. -- Vous approuvez donc ce genre. + +LUI. -- Sans doute. + +MOI. -- Et vous trouvez de la beauté dans ces nouveaux chants? + +LUI. -- Si j'y en trouve; pardieu, je vous en réponds. Comme cela +est déclamé! quelle vérité! quelle expression. + +MOI. -- Tout art d'imitation a son modèle dans la nature. Quel est +le modèle du musicien, quand il fait un chant? + +LUI. -- Pourquoi ne pas prendre la chose de plus haut? Qu'est-ce +qu'un chant? + +MOI. -- Je vous avouerai que cette question est au-dessus de mes +forces. Voilà comme nous sommes tous. Nous n'avons dans la mémoire +que des mots que nous croyons entendre, par l'usage fréquent et +l'application même juste que nous en faisons; dans l'esprit, que +des notions vagues. Quand je prononce le mot chant, je n'ai pas +des notions plus nettes que vous, et la plupart de vos semblables, +quand ils disent, réputation, blâme, honneur, vice, vertu, pudeur, +décence, honte, ridicule. + +LUI -- Le chant est une imitation, par les sons d'une échelle +inventée par l'art ou inspirée par la nature, comme il vous +plaira, ou par la voix ou par l'instrument, des bruits physiques +ou des accents de la passion; et vous voyez qu'en changeant là- +dedans, les choses à changer, la définition conviendrait +exactement à la peinture, à l'éloquence, à la sculpture, et à la +poésie. Maintenant, pour en venir à votre question. Quel est le +modèle du musicien ou du chant? c'est la déclamation, si le modèle +est vivant et pensant; c'est le bruit, si le modèle est inanimé. +Il faut considérer la déclamation comme une ligne, et le chant +comme une autre ligne qui serpenterait sur la première. Plus cette +déclamation, type du chant, sera forte et vraie; plus le chant qui +s'y conforme la coupera en un plus grand nombre de points; plus le +chant sera vrai; et plus il sera beau. Et c'est ce qu'ont très +bien senti nos jeunes musiciens. Quand on entend, Je suis un +pauvre diable, on croit reconnaître la plainte d'un avare; s'il ne +chantait pas, c'est sur les mêmes tons qu'il parlerait à la terre, +quand il lui confie son or et qu'il lui dit, O terre, reçois mon +trésor. Et cette petite fille qui sent palpiter son coeur, qui +rougit, qui se trouble et qui supplie monseigneur de la laisser +partir, s'exprimerait-elle autrement. Il y a dans ces ouvrages, +toutes sortes de caractères; une variété infinie de déclamations. +Cela est sublime; c'est moi qui vous le dis. Allez, allez entendre +le morceau où le jeune homme qui se sent mourir, s'écrie: Mon +coeur s'en va. -- Écoutez le chant; écoutez la symphonie, et vous +me direz après quelle différence il y a, entre les vraies voies +d'un moribond et le tour de ce chant. Vous verrez si la ligne de +la mélodie ne coïncide pas tout entière avec la ligne de la +déclamation. Je ne vous parle pas de la mesure qui est encore une +des conditions du chant; je m'en tiens à l'expression, et il n'y a +rien de plus évident que le passage suivant que j'ai lu quelque +part, musices seminarium accentus. L'accent est la pépinière de la +mélodie. Jugez de là de quelle difficulté et de quelle importance +il est de savoir bien faire le récitatif. Il n'y a point de bel +air, dont on ne puisse faire un beau récitatif, et point de beau +récitatif, dont un habile homme ne puisse tirer un bel air. Je ne +voudrais pas assurer que celui qui récite bien, chantera bien, +mais je serais surpris que celui qui chante bien, ne sût pas bien +réciter. Et croyez tout ce que je vous dis là; car c'est le vrai. + +MOI. -- Je ne demanderais pas mieux que de vous en croire, si je +n'étais arrêté par un petit inconvénient. + +LUI. -- Et cet inconvénient? + +MOI. -- C'est que, si cette musique est sublime, il faut que celle +du divin Lulli, de Campra, de Destouches, de Mouret, et même soit +dit entre nous, celle du cher oncle soit un peu plate. + +LUI, s'approchant de mon oreille, me répondit: -- Je ne voudrais +pas être entendu; car il y a ici beaucoup de gens qui me +connaissent; c'est qu'elle l'est aussi. Ce n'est pas que je me +soucie du cher oncle, puisque cher il y a. C'est une pierre. Il me +verrait tirer la langue d'un pied, qu'il ne me donnerait pas un +verre d'eau; mais il a beau faire à l'octave, à la septième, hon, +hon; hin, hin; tu, tu, tu; turelututu, avec un charivari du +diable; ceux qui commencent à s'y connaître, et qui ne prennent +plus du tintamarre pour de la musique, ne s'accommoderont jamais +de cela. On devait défendre par une ordonnance de police, à +quelque personne, de quelque qualité ou condition qu'elle fût, de +faire chanter le Stabat du Pergolèse. Ce Stabat, il fallait le +faire brûler par la main du bourreau. Ma foi, ces maudits +bouffons, avec leur Servante Maîtresse, leur Tracollo, nous en ont +donné rudement dans le cul. Autrefois, un Trancrède, un Issé, une +Europe galante, les Indes, et Castor, les Talents lyriques, +allaient à quatre, cinq, six mois. On ne voyait point la fin des +représentations d'une Armide. A présent tout cela vous tombe les +uns sur les autres, comme des capucins de cartes. Aussi Rebel et +Francoeur jettent-ils feu et flamme. Ils disent que tout est +perdu, qu'ils sont ruinés; et que si l'on tolère plus longtemps +cette canaille chantante de la Foire, la musique nationale est au +diable; et que l'Académie royale du cul-de-sac n'a qu'à fermer +boutique. Il y a bien quelque chose de vrai, là-dedans. Les +vieilles perruques qui viennent là depuis trente à quarante ans +tous les vendredis, au lieu de s'amuser comme ils ont fait par le +passé, s'ennuient et bâillent, sans trop savoir pourquoi. Ils se +le demandent et ne sauraient se répondre. Que ne s'adressent-ils à +moi? La prédiction de Duni s'accomplira; et du train que cela +prend, je veux mourir si, dans quatre à cinq ans à dater du +peintre amoureux de son modèle, il y a un chat à fesser dans la +célèbre Impasse. Les bonnes gens, ils ont renoncé à leurs +symphonies, pour jouer des symphonies italiennes. Ils ont cru +qu'ils feraient leurs oreilles à celles-ci, sans conséquence pour +leur musique vocale, comme si la symphonie n'était pas au chant, à +un peu de libertinage près inspiré par l'étendue de l'instrument +et la mobilité des doigts? ce que le chant est à la déclamation +réelle. Comme si le violon n'était pas le singe du chanteur, qui +deviendra un jour, lorsque le difficile prendra la place du beau, +le singe du violon. Le premier qui joua Locatelli, fut l'apôtre de +la nouvelle musique. A d'autres, à d'autres. On nous accoutumera à +l'imitation des accents de la passion ou des phénomènes de la +nature, par le chant et la voix, par l'instrument, car voilà toute +l'étendue de l'objet de la musique, et nous conserverons notre +goût pour les vols, les lances, les gloires, les triomphes, les +victoires? Va-t'en voir s'ils viennent, Jean. Ils ont imaginé +qu'ils pleureraient ou riraient à des scènes de tragédie ou de +comédie, musiquées; qu'on porterait à leurs oreilles, les accents +de la fureur, de la haine, de la jalousie, les vraies plaintes de +l'amour, les ironies, les plaisanteries du théâtre italien ou +français; et qu'ils resteraient admirateurs de Ragonde et de +Platée. Je t'en réponds: tarare, pon pon; qu'ils éprouveraient +sans cesse, avec quelle facilité, quelle flexibilité, quelle +mollesse, l'harmonie, la prosodie, les ellipses, les inversions de +la langue italienne se prêtaient à l'art, au mouvement, à +l'expression, aux tours du chant, et à la valeur mesurée des sons, +et qu'ils continueraient d'ignorer combien la leur est raide, +sourde, lourde, pesante, pédantesque et monotone. Eh oui, oui. Ils +se sont persuadé qu'après avoir mêlé leurs larmes aux pleurs d'une +mère qui se désole sur la mort de son fils; après avoir frémi de +l'ordre d'un tyran qui ordonne un meurtre; ils ne s'ennuieraient +pas de leur féerie, de leur insipide mythologie, de leurs petits +madrigaux doucereux qui ne marquent pas moins le mauvais goût du +poète, que la misère de l'art qui s'en accommode. Les bonnes gens! +cela n'est pas et ne peut être. Le vrai, le bon, le beau ont leurs +droits. On les conteste, mais on finit par admirer. Ce qui n'est +pas marqué à ce coin, on l'admire un temps; mais on finit par +bâiller. Bâillez donc, messieurs; bâillez à votre aise. Ne vous +gênez pas. L'empire de la nature et de ma trinité, contre laquelle +les portes de l'enfer ne prévaudront jamais; le vrai qui est le +père, et qui engendre le bon qui est le fils; d'où procède le beau +qui est le Saint-Esprit, s'établit tout doucement. Le dieu +étranger se place humblement sur l'autel à côté de l'idole du +pays; peu à peu, il s'y affermit; un beau jour, il pousse du coude +son camarade; et patatras, voilà l'idole en bas. C'est comme cela +qu'on dit que les Jésuites ont planté le christianisme à la Chine +et aux Indes. Et ces Jansénistes ont beau dire, cette méthode +politique qui marche à son but, sans bruit, sans effusion de sang, +sans martyr, sans un toupet de cheveux arraché, me semble la +meilleure. + +MOI. -- Il y a de la raison, à peu près, dans tout ce que vous +venez de dire. + +LUI. -- De la raison! tant mieux. le veux que le diable m'emporte, +si j'y tâche. Cela va, comme je te pousse. le suis comme les +musiciens de l'Impasse, quand mon oncle parut; si j'adresse à la +bonne heure, c'est qu'un garçon charbonnier parlera toujours mieux +de son métier que toute une académie, et que tous les Duhamel du +monde. + +Et puis le voilà qui se met à se promener, en murmurant dans son +gosier, quelques-uns des airs de l'Île des Fous, du Peintre +amoureux de son Modèle, du Maréchal-ferrant, de la Plaideuse, et +de temps en temps, il s'écriait, en levant les mains et les yeux +au ciel: Si cela est beau, mordieu! Si cela est beau! Comment +peut-on porter à sa tête une paire d'oreilles et faire une +pareille question. Il commençait à entrer en passion, et à chanter +tout bas. Il élevait le ton, à mesure qu'il se passionnait +davantage; vinrent ensuite, les gestes, les grimaces du visage et +les contorsions du corps; et je dis, bon; voilà la tête qui se +perd, et quelque scène nouvelle qui se prépare; en effet, il part +d'un éclat de voix, «Je suis un pauvre misérable... Monseigneur, +Monseigneur, laissez-moi partir... O terre, reçois mon or; +conserve bien mon trésor... Mon âme, mon âme, ma vie, O terre!... +Le voilà le petit ami, le voilà le petit ami! Aspettare e non +venire... A Zerbina penserete... Sempre in contrasti con te si +sta...» Il entassait et brouillait ensemble trente airs italiens, +français, tragiques, comiques, de toutes sortes de caractères. +Tantôt avec une voix de basse-taille, il descendait jusqu'aux +enfers; tantôt s'égosillant et contrefaisant le fausset, il +déchirait le haut des airs, imitant de la démarche, du maintien, +du geste, les différents personnages chantants; successivement +furieux, radouci, impérieux, ricaneur. Ici, c'est une jeune fille +qui pleure, et il en rend toute la minauderie; là il est prêtre, +il est roi, il est tyran, il menace, il commande, il s'emporte, il +est esclave, il obéit. Il s'apaise, il se désole, il se plaint, il +rit jamais hors de ton, de mesure, du sens des paroles et du +caractère de l'air. Tous les pousse-bois avaient quitté leurs +échiquiers et s'étaient rassemblés autour de lui. Les fenêtres du +café étaient occupées, en dehors, par les passants qui s'étaient +arrêtés au bruit. On faisait des éclats de rire à entrouvrir le +plafond. Lui n'apercevait rien; il continuait, saisi d'une +aliénation d'esprit, d'un enthousiasme si voisin de la folie qu'il +est incertain qu'il en revienne; s'il ne faudra pas le jeter dans +un fiacre et le mener droit aux Petites-Maisons. En chantant un +lambeau des Lamentations de Jomelli, il répétait avec une +précision, une vérité et une chaleur incroyable les plus beaux +endroits de chaque morceau; ce beau récitatif obligé où le +prophète peint la désolation de Jérusalem, il l'arrosa d'un +torrent de larmes qui en arrachèrent de tous les yeux. Tout y +était, et la délicatesse du chant, et la force de l'expression, et +la douleur. Il insistait sur les endroits où le musicien s'était +particulièrement montré un grand maître. S'il quittait la partie +du chant, c'était pour prendre celle des instruments qu'il +laissait subitement pour revenir à la voix, entrelaçant l'une à +l'autre de manière à conserver les liaisons et l'unité du tout; +s'emparant de nos âmes et les tenant suspendues dans la situation +la plus singulière que j'aie jamais éprouvée... Admirais-je? Oui, +j'admirais! Étais-je touché de pitié? J'étais touché de pitié; +mais une teinte de ridicule était fondue dans ces sentiments et +les dénaturait. + +Mais vous vous seriez échappé en éclats de rire à la manière dont +il contrefaisait les différents instruments. Avec des joues +renflées et bouffies, et un son rauque et sombre, il rendait les +cors et les bassons; il prenait un son éclatant et nasillard pour +les hautbois; précipitant sa voix avec une rapidité incroyable +pour les instruments à corde dont il cherchait les sons les plus +approchés; il sifflait les petites flûtes, il recoulait les +traversières, criant, chantant, se démenant comme un forcené; +faisant lui seul, les danseurs, les danseuses, les chanteurs, les +chanteuses, tout un orchestre, tout un théâtre lyrique, et se +divisant en vingt rôles divers, courant, s'arrêtant, avec l'air +d'un énergumène, étincelant des yeux, écumant de la bouche. Il +faisait une chaleur à périr; et la sueur qui suivait les plis de +son front et la longueur de ses joues, se mêlait à la poudre de +ses cheveux, ruisselait, et sillonnait le haut de son habit. Que +ne lui vis-je pas faire? Il pleurait, il riait, il soupirait il +regardait, ou attendri, ou tranquille, ou furieux; c'était une +femme qui se pâme de douleur; c'était un malheureux livré à tout +son désespoir; un temple qui s'élève; des oiseaux qui se taisent +au soleil couchant; des eaux ou qui murmurent dans un lieu +solitaire et frais, ou qui descendent en torrent du haut des +montagnes; un orage; une tempête, la plainte de ceux qui vont +périr, mêlée au sifflement des vents, au fracas du tonnerre; +c'était la nuit, avec ses ténèbres; c'était l'ombre et le silence, +car le silence même se peint par des sons. Sa tête était tout à +fait perdue. Épuisée de fatigue, tel qu'un homme qui sort d'un +profond sommeil ou d'une longue distraction; il resta immobile, +stupide, étonné. Il tournait ses regards autour de lui, comme un +homme égaré qui cherche à reconnaître le lieu où il se trouve. Il +attendait le retour de ses forces et de ses esprits; il essuyait +machinalement son visage. Semblable à celui qui verrait à son +réveil, son lit environné d'un grand nombre de personnes; dans un +entier oubli ou dans une profonde ignorance de ce qu'il a fait, il +s'écria dans le premier moment: Eh bien, Messieurs, qu'est-ce +qu'il y a? D'où viennent vos ris et votre surprise? Qu'est-ce +qu'il y a? Ensuite il ajouta, voilà ce qu'on doit appeler de la +musique et un musicien. Cependant, Messieurs, il ne faut pas +mépriser certains morceaux de Lulli. Qu'on fasse mieux la scène +«Ah! j'attendrai» sans changer les paroles; j'en défie. Il ne faut +pas mépriser quelques endroits de Campra les airs de violon de mon +oncle, ses gavottes; ses entrées de soldats, de prêtres, de +sacrificateurs...» Pâles flambeaux, nuit plus affreuse que les +ténèbres... Dieux du Tartare, Dieu de l'oubli.» Là, il enflait sa +voix; il soutenait ses sons; les voisins se mettaient aux +fenêtres, nous mettions nos doigts dans nos oreilles. Il ajoutait, +c'est ici qu'il faut des poumons; un grand organe; un volume +d'air. Mais avant peu, serviteur à l'Assomption; le Carême et les +Rois sont passés. Ils ne savent pas encore ce qu'il faut mettre en +musique, ni par conséquent ce qui convient au musicien. La poésie +lyrique est encore à naître. Mais ils y viendront; à force +d'entendre le Pergolèse, le Saxon, Terradoglias, Traetta, et les +autres, à force de lire le Métastase, il faudra bien qu'ils y +viennent. + +MOI. -- Quoi donc, est-ce que Quinault, La Motte, Fontenelle n'y +ont rien entendu. + +LUI. -- Non pour le nouveau style. Il n'y a pas six vers de suite +dans tous leurs charmants poèmes qu'on puisse musiquer. Ce sont +des sentences ingénieuses; des madrigaux légers, tendres et +délicats; mais pour savoir combien cela est vide de ressource pour +notre art, le plus violent de tous, sans en excepter celui de +Démosthène faites-vous réciter ces morceaux, combien ils vous +paraîtront, froids, languissants, monotones. C'est qu'il n'y a +rien là qui puisse servir de modèle au chant. J'aimerais autant +avoir à musiquer les Maximes de La Rochefoucauld, ou les Pensées +de Pascal. C'est au cri animal de la passion, à dicter la ligne +qui nous convient. Il faut que ces expressions soient pressées les +unes sur les autres; il faut que la phrase soit courte; que le +sens en soit coupé, suspendu; que le musicien puisse disposer du +tout et de chacune de ses parties; en omettre un mot, ou le +répéter; y en ajouter un qui lui manque; la tourner et retourner, +comme un polype, sans la détruire; ce qui rend la poésie lyrique +française beaucoup plus difficile que dans les langues à +inversions qui présentent d'elles-mêmes tous ces avantages... + +«Barbare cruel, plonge ton poignard dans mon sein. Me voilà prête +à recevoir le coup fatal. Frappe. Ose... Ah; je languis, je +meurs... Un feu secret s'allume dans mes sens... Cruel amour, que +veux-tu de moi... Laisse-moi la douce paix dont j'ai joui... +Rends-moi la raison...» Il faut que les passions soient fortes; la +tendresse du musicien et du poète lyrique doit être extrême. L'air +est presque toujours la péroraison de la scène. Il nous faut des +exclamations, des interjections, des suspensions, des +interruptions, des affirmations, des négations; nous appelons, +nous invoquons, nous crions, nous gémissons, nous pleurons, nous +rions franchement. Point d'esprit, point d'épigrammes; point de +ces jolies pensées. Cela est trop loin de la simple nature. Or +n'allez pas croire que le jeu des acteurs de théâtre et leur +déclamation puissent nous servir de modèles. Fi donc. Il nous le +faut plus énergique, moins maniéré, plus vrai. Les discours +simples, les voix communes de la passion, nous sont d'autant plus +nécessaires que la langue sera plus monotone, aura moins d'accent. +Le cri animal ou de l'homme passionné leur en donne. + +Tandis qu'il me parlait ainsi, la foule qui nous environnait, ou +n'entendait rien ou prenant peu d'intérêt à ce qu'il disait, parce +qu'en général l'enfant comme l'homme, et l'homme comme l'enfant, +aime mieux s'amuser que s'instruire, s'était retirée; chacun était +à son jeu; et nous étions restés seuls dans notre coin. Assis sur +une banquette, la tête appuyée contre le mur, les bras pendants, +les yeux à demi-fermés, il me dit: Je ne sais ce que j'ai, quand +je suis venu ici, j'étais frais et dispos; et me voilà roué, +brisé, comme si j'avais fait dix lieues. Cela m'a pris subitement. + +MOI. -- Voulez-vous vous rafraîchir? + +LUI. -- Volontiers. Je me sens enroué. Les forces me manquent; et +Je souffre un peu de la poitrine. Cela m'arrive presque tous les +jours, comme cela; sans que je sache pourquoi. + +MOI. -- Que voulez-vous? + +LUI. -- Ce qui vous plaira. Je ne suis pas difficile. L'indigence +m'a appris à m'accommoder de tout. + +On nous sert de la bière, de la limonade. Il en remplit un grand +verre qu'il vide deux ou trois fois de suite. Puis comme un homme +ranimé; il tousse fortement, il se démène, il reprend: + +Mais à votre avis, Seigneur philosophe, n'est-ce pas une +bizarrerie bien étrange, qu'un étranger, un Italien, un Duni +vienne nous apprendre à donner de l'accent à notre musique, à +assujettir notre chant à tous les mouvements à toutes les mesures, +à tous les intervalles, à toutes les déclamations, sans blesser la +prosodie. Ce n'était pourtant pas la mer à boire. Quiconque avait +écouté un gueux lui demander l'aumône dans la rue, un homme dans +le transport de la colère, une femme jalouse et furieuse, un amant +désespéré, un flatteur, oui un flatteur radoucissant son ton, +traînant ses syllabes, d'une voix mielleuse, en un mot une +passion, n'importe laquelle, pourvu que par son énergie, elle +méritât de servir de modèle au musicien, aurait dû s'apercevoir de +deux choses: l'une que les syllabes, longues ou brèves, n'ont +aucune durée fixe, pas même de rapport déterminé entre leurs +durées; que la passion dispose de la prosodie, presque comme il +lui plaît; qu'elle exécute les plus grands intervalles, et que +celui qui s'écrie dans le fort de sa douleur: «Ah, malheureux que +Je suis», monte la syllabe d'exclamation au ton le plus élevé et +le plus aigu, et descend les autres aux tons les plus graves et +les plus bas, faisant l'octave ou même un plus grand intervalle, +et donnant à chaque son la quantité qui convient au tour de la +mélodie, sans que l'oreille soit offensée, sans que ni la syllabe +longue, ni la syllabe brève aient conservé la longueur ou la +brièveté du discours tranquille. Quel chemin nous avons fait +depuis le temps où nous citions la parenthèse d'Armide, Le +vainqueur de Renaud, si quelqu'un le peut être, l'Obéissons sans +balancer, des Indes galantes, comme des prodiges de déclamation +musicale! A présent, ces prodiges-là me font hausser les épaules +de pitié. Du train dont l'art s'avance, je ne sais où il aboutira. +En attendant, buvons un coup. + +Il en boit deux, trois, sans savoir ce qu'il faisait. Il allait se +noyer, comme s'il s'était épuisé, sans s'en apercevoir, si je +n'avais déplacé la bouteille qu'il cherchait de distraction. Alors +je lui dis: + +MOI. -- Comment se fait-il qu'avec un tact aussi fin, une si +grande sensibilité pour les beautés de l'art musical; vous soyez +aussi aveugle sur les belles choses en morale, aussi insensible +aux charmes de la vertu? + +LUI. -- C'est apparemment qu'il y a pour les unes un sens que je +n'ai pas; une fibre qui ne m'a point été donnée, une fibre lâche +qu'on a beau pincer et qui ne vibre pas; ou peut-être c'est que +j'ai toujours vécu avec de bons musiciens et de méchantes gens; +d'où il est arrivé que mon oreille est devenue très fine, et que +mon coeur est devenu sourd. Et puis c'est qu'il y avait quelque +chose de race. Le sang de mon père et le sang de mon oncle est le +même sang. Mon sang est le même que celui de mon père. La molécule +paternelle était dure et obtuse; et cette maudite molécule +première s'est assimilé tout le reste. + +MOI. -- Aimez-vous votre enfant? + +LUI. -- Si je l'aime, le petit sauvage. J'en suis fou. + +MOI. -- Est-ce que vous ne vous occuperez pas sérieusement +d'arrêter en lui l'effet de la maudite molécule paternelle. + +LUI. -- J'y travaillerais, je crois, bien inutilement. S'il est +destiné à devenir un homme de bien, je n'y nuirai pas. Mais si la +molécule voulait qu'il fût un vaurien comme son père, les peines +que j'aurais prises pour en faire un homme honnête lui seraient +très nuisibles; l'éducation croisant sans cesse la pente de la +molécule, il serait tiré comme par deux forces contraires, et +marcherait tout de guingois, dans le chemin de la vie, comme j'en +vois une infinité, également gauches dans le bien et dans le mal; +c'est ce que nous appelons des espèces, de toutes les épithètes la +plus redoutable, parce qu'elle marque la médiocrité, et le dernier +degré du mépris. Un grand vaurien est un grand vaurien, mais n'est +point une espèce. Avant que la molécule paternelle n'eût repris le +dessus et ne l'eût amené à la parfaite abjection où j'en suis, il +lui faudrait un temps infini: il perdrait ses plus belles années. +Je n'y fais rien à présent. Je le laisse venir. Je l'examine. Il +est déjà gourmand, patelin, filou, paresseux, menteur. Je crains +bien qu'il ne chasse de race. + +MOI. -- Et vous en ferez un musicien, afin qu'il ne manque rien à +la ressemblance? + +LUI. -- Un musicien! un musicien! quelquefois je le regarde, en +grinçant les dents; et je dis, si tu devais jamais savoir une +note, je crois que je te tordrais le col. + +MOI. -- Et pourquoi cela, s'il vous plaît? + +LUI. -- Cela ne mène à rien. + +MOI. -- Cela mène à tout. + +LUI. -- Oui, quand on excelle; mais qui est-ce qui peut se +promettre de son enfant qu'il excellera? Il y a dix mille à parier +contre un qu'il ne serait qu'un misérable racleur de cordes, comme +moi. Savez-vous qu'il serait peut-être plus aisé de trouver un +enfant propre à gouverner un royaume, à faire un grand roi qu'un +grand violon. + +MOI. -- Il me semble que les talents agréables, même médiocres, +chez un peuple sans moeurs, perdu de débauche et de luxe, avancent +rapidement un homme dans le chemin de la fortune. Moi qui vous +parle, j'ai entendu la conversation qui suit, entre une espèce de +protecteur et une espèce de protégé. Celui-ci avait été adressé au +premier, comme à un homme obligeant qui pourrait le servir. -- +Monsieur, que savez-vous? -- Je sais passablement les +mathématiques. -- Hé bien, montrez les mathématiques; après vous +être crotté dix à douze ans sur le pavé de Paris, vous aurez droit +à quatre cents livres de rente. -- J'ai étudié les lois, et je +suis versé dans le droit. -- Si Puffendorf et Grotius revenaient +au monde, ils mourraient de faim, contre une borne. -- Je sais +très bien l'histoire et la géographie. -- S'il y avait des parents +qui eussent à coeur la bonne éducation de leurs enfants, votre +fortune serait faite; mais il n'y en a point. -- Je suis assez bon +musicien. -- Et que ne disiez-vous cela d'abord! Et pour vous +faire voir le parti qu'on peut tirer de ce dernier talent, j'ai +une fille. Venez tous les jours depuis sept heures et demie du +soir, jusqu'à neuf; vous lui donnerez leçon, et je vous donnerai +vingt-cinq louis par an. Vous déjeunerez, dînerez, goûterez, +souperez avec nous. Le reste de votre journée vous appartiendra. +Vous en disposerez à votre profit. + +LUI. -- Et cet homme qu'est-il devenu. + +MOI. -- S'il eût été sage, il eût fait fortune, la seule chose +qu'il paraît que vous ayez en vue. + +LUI. -- Sans doute. De l'or, de l'or. L'or est tout; et le reste, +sans or, n'est rien. Aussi au lieu de lui farcir la tête de belles +maximes qu'il faudrait qu'il oubliât, sous peine de n'être qu'un +gueux; lorsque je possède un louis, ce qui ne m'arrive pas +souvent, je me plante devant lui. Je tire le louis de ma poche. Je +le lui montre avec admiration. J'élève les yeux au ciel. Je baise +le louis devant lui. Et pour lui faire entendre mieux encore +l'importance de la pièce sacrée, je lui bégaye de la voix; je lui +désigne du doigt tout ce qu'on en peut acquérir, un beau fourreau, +un beau toquet, un bon biscuit. Ensuite je mets le louis dans ma +poche. Je me promène avec fierté; je relève la basque de ma veste; +je frappe de la main sur mon gousset; et c'est ainsi que je lui +fais concevoir que c'est du louis qui est là, que naît l'assurance +qu'il me voit. + +MOI. -- On ne peut rien de mieux. Mais s'il arrivait que, +profondément pénétré de la valeur du louis, un jour... + +LUI. -- Je vous entends. Il faut fermer les yeux là-dessus. Il n'y +a point de principe de morale qui n'ait son inconvénient. Au pis +aller, c'est un mauvais quart d'heure, et tout est fini. + +MOI. -- Même d'après des vues si courageuses et si sages, je +persiste à croire qu'il serait bon d'en faire un musicien. Je ne +connais pas de moyen d'approcher plus rapidement des grands, de +servir leurs vices, et de mettre à profit les siens. + +LUI. -- Il est vrai; mais j'ai des projets d'un succès plus prompt +et plus sûr. Ah! si c'était aussi bien une fille! + +Mais comme on ne fait pas ce qu'on veut, il faut prendre ce qui +vient; en tirer le meilleur parti; et pour cela, ne pas donner +bêtement, comme la plupart des pères qui ne feraient rien de pis, +quand ils auraient médité le malheur de leurs enfants, l'éducation +de Lacédémone, à un enfant destiné à vivre à Paris. Si elle est +mauvaise, c'est la faute des moeurs de ma nation, et non la +mienne. En répondra qui pourra. Je veux que mon fils soit heureux; +ou ce qui revient au même honoré, riche et puissant. Je connais un +peu les voies les plus faciles d'arriver à ce but; et je les lui +enseignerai de bonne heure. Si vous me blâmez, vous autres sages, +la multitude et le succès m'absoudront. Il aura de l'or; c'est moi +qui vous le dis. S'il en a beaucoup, rien ne lui manquera, pas +même votre estime et votre respect. + +MOI. -- Vous pourriez vous tromper. + +LUI. -- Ou il s'en passera, comme bien d'autres. + +Il y avait dans tout cela beaucoup de ces choses qu'on pense, +d'après lesquelles on se conduit; mais qu'on ne dit pas. Voilà, en +vérité, la différence la plus marquée entre mon homme et la +plupart de nos entours. Il avouait les vices qu'il avait, que les +autres ont; mais il n'était pas hypocrite. Il n'était ni plus ni +moins abominable qu'eux; il était seulement plus franc, et plus +conséquent; et quelquefois profond dans sa dépravation. Je +tremblais de ce que son enfant deviendrait sous un pareil maître. +Il est certain que d'après des idées d'institution aussi +strictement calquées sur nos moeurs, il devait aller loin, à moins +qu'il ne fût prématurément arrêté en chemin. + +LUI. -- Ho ne craignez rien, me dit-il. Le point important; le +point difficile auquel un bon père doit surtout s'attacher; ce +n'est pas de donner à son enfant des vices qui l'enrichissent, des +ridicules qui le rendent précieux aux grands; tout le monde le +fait, sinon de système comme moi, mais au moins d'exemple et de +leçon, mais de lui marquer la juste mesure, l'art d'esquiver à la +honte, au déshonneur et aux lois; ce sont des dissonances dans +l'harmonie sociale qu'il faut savoir placer, préparer et sauver. +Rien de si plat qu'une suite d'accords parfaits. Il faut quelque +chose qui pique, qui sépare le faisceau, et qui en éparpille les +rayons. + +MOI. -- Fort bien. Par cette comparaison, vous me ramenez des +moeurs, à la musique dont je m'étais écarté malgré moi; et je vous +en remercie; car, à ne vous rien celer, je vous aime mieux +musicien que moraliste. + +LUI. -- Je suis pourtant bien subalterne en musique, et bien +supérieur en morale. + +MOI. -- J'en doute; mais quand cela serait, je suis un bon homme, +et vos principes ne sont pas les miens. + +LUI. -- Tant pis pour vous. Ah si j'avais vos talents. + +MOI. -- Laissons mes talents; et revenons aux vôtres. + +LUI. -- Si je savais m'énoncer comme vous. Mais j'ai un diable de +ramage saugrenu, moitié des gens du monde et des lettres, moitié +de la Halle. + +MOI. -- Je parle mal. Je ne sais que dire la vérité; et cela ne +prend pas toujours, comme vous savez. + +LUI. -- Mais ce n'est pas pour dire la vérité; au contraire, c'est +pour bien dire le mensonge que j'ambitionne votre talent. Si je +savais écrire; fagoter un livre, tourner une épître dédicatoire, +bien enivrer un sot de son mérite; m'insinuer auprès des femmes. + +MOI. -- Et tout cela, vous le savez mille fois mieux que moi. Je +ne serais pas même digne d'être votre écolier. + +LUI. -- Combien de grandes qualités perdues, et dont vous ignorez +le prix! + +MOI. -- Je recueille tout celui que j'y mets. + +LUI. -- Si cela était, vous n'auriez pas cet habit grossier, cette +veste d'étamine, ces bas de laine, ces souliers épais, et cette +antique perruque. + +MOI. -- D'accord. Il faut être bien maladroit, quand on n'est pas +riche, et que l'on se permet tout pour le devenir. Mais c'est +qu'il y a des gens comme moi qui ne regardent pas la richesse, +comme la chose du monde la plus précieuse; gens bizarres. + +LUI. -- Très bizarres. On ne naît pas avec cette tournure-là. On +se la donne; car elle n'est pas dans la nature. + +MOI. -- De l'homme? + +LUI. -- De l'homme. Tout ce qui vit, sans l'en excepter, cherche +son bien-être aux dépens de qui il appartiendra; et je suis sûr +que, si je laissais venir le petit sauvage, sans lui parler de +rien: il voudrait être richement vêtu, splendidement nourri, chéri +des hommes, aimé des femmes, et rassembler sur lui tous les +bonheurs de la vie. + +MOI. -- Si le petit sauvage était abandonné à lui-même; qu'il +conservât toute son imbécillité et qu'il réunit au peu de raison +de l'enfant au berceau, la violence des passions de l'homme de +trente ans, il tordrait le col à son père, et coucherait avec sa +mère. + +LUI. -- Cela prouve la nécessité d'une bonne éducation; et qui +est-ce qui la conteste? et qu'est-ce qu'une bonne éducation, sinon +celle qui conduit à toutes sortes de jouissances, sans péril, et +sans inconvénient. + +MOI. -- Peu s'en faut que je ne sois de votre avis; mais gardons- +nous de nous expliquer. + +LUI. -- Pourquoi? + +MOI. -- C'est que je crains que nous ne soyons d'accord qu'en +apparence; et que, si nous entrons une fois, dans la discussion +des périls et des inconvénients à éviter, nous ne nous entendions +plus. + +LUI. -- Et qu'est-ce que cela fait? + +MOI. -- Laissons cela, vous dis-je. Ce que je sais là-dessus, je +ne vous l'apprendrais pas; et vous m'instruirez plus aisément de +ce que j'ignore et que vous savez en musique. Cher Rameau, parlons +musique, et dites-moi comment il est arrivé qu'avec la facilité de +sentir, de retenir et de rendre les plus beaux endroits des grands +maîtres; avec l'enthousiasme qu'ils vous inspirent et que vous +transmettez aux autres, vous n'avez rien fait qui vaille. + +Au lieu de me répondre, il se mit à hocher de la tête, et levant +le doigt au ciel, il ajouta, et l'astre! l'astre! Quand la nature +fit Leo, Vinci, Pergolèse, Duni, elle sourit. Elle prit un air +imposant et grave, en formant le cher oncle Rameau qu'on aura +appelé pendant une dizaine d'années le grand Rameau et dont +bientôt on ne parlera plus. Quand elle fagota son neveu, elle fit +la grimace et puis la grimace, et puis la grimace encore; et en +disant ces mots, il faisait toutes sortes de grimaces du visage; +c'était le mépris, le dédain, l'ironie; et il semblait pétrir +entre ses doigts un morceau de pâte, et sourire aux formes +ridicules qu'il lui donnait. Cela fait, il jeta la pagode +hétéroclite loin de lui, et il dit: C'est ainsi qu'elle me fit et +qu'elle me jeta, à côté d'autres pagodes, les unes à gros ventres +ratatinés, à cols courts, à gros yeux hors de la tête, +apoplectiques; d'autres à cols obliques; il y en avait de sèches, +à l'oeil vif, au nez crochu: toutes se mirent à crever de rire, en +me voyant; et moi, de mettre mes deux poings sur mes côtes et à +crever de rire, en les voyant; car les sots et les fous s'amusent +les uns des autres; ils se cherchent, ils s'attirent. Si, en +arrivant là, je n'avais pas trouvé tout fait le proverbe qui dit +que l'argent des sots est le patrimoine des gens d'esprit, on me +le devrait. Je sentis que nature avait mis ma légitime dans la +bourse des pagodes: et j'inventai mille moyens de m'en ressaisir. + +MOI. -- Je sais ces moyens; vous m'en avez parlé, et je les ai +fort admirés. Mais entre tant de ressource, pourquoi n'avoir pas +tenté celle d'un bel ouvrage? + +LUI. -- Ce propos est celui d'un homme du monde à l'abbé Le +Blanc... L'abbé disait: «La marquise de Pompadour me prend sur la +main; me porte jusque sur le seuil de l'Académie; là elle retire +sa main. le tombe, et je me casse les deux jambes.» L'homme du +monde lui répondait: «Eh bien, l'abbé, il faut se relever, et +enfoncer la porte d'un coup de tête.» L'abbé lui répliquait: +«C'est ce que j'ai tenté; et savez-vous ce qui m'en est revenu, +une bosse au front.» + +Après cette historiette, mon homme se mit à marcher la tête +baissée, l'air pensif et abattu; il soupirait, pleurait, se +désolait, levait les mains et les yeux, se frappait la tête du +poing, à se briser le front ou les doigts, et il ajoutait: Il me +semble qu'il y a pourtant là quelque chose; mais j'ai beau +frapper, secouer, il ne sort rien. Puis il recommençait à secouer +sa tête et à se frapper le front de plus belle, et il disait, ou +il n'y a personne, ou l'on ne veut pas répondre. + +Un instant après, il prenait un air fier, il relevait sa tête, il +s'appliquait la main droite sur le coeur; il marchait et disait: +le sens, oui, je sens. Il contrefaisait l'homme qui s'irrite, qui +s'indigne, qui s'attendrit, qui commande, qui supplie, et +prononçait, sans préparation des discours de colère, de +commisération, de haine, d'amour; il esquissait les caractères des +passions avec une finesse et une vérité surprenantes. Puis il +ajoutait: C'est cela, je crois. Voilà que cela vient; voilà ce que +c'est que de trouver un accoucheur qui sait irriter, précipiter +les douleurs et faire sortir l'enfant; seul, je prends la plume; +je veux écrire. le me ronge les ongles; je m'use le front. +Serviteur. Bonsoir. Le dieu est absent; je m'étais persuadé que +j'avais du génie; au bout de ma ligne, je lis que je suis un sot, +un sot, un sot. Mais le moyen de sentir, de s'élever, de penser, +de peindre fortement, en fréquentant avec des gens, tels que ceux +qu'il faut voir pour vivre; au milieu des propos qu'on tient, et +de ceux qu'on entend; et de ce commérage: «Aujourd'hui, le +boulevard était charmant. Avez-vous entendu la petite Marmotte? +Elle joue à ravir. Monsieur un tel avait le plus bel attelage gris +pommelé qu'il soit possible d'imaginer. La belle madame celle-ci +commence à passer. Est-ce qu'à l'âge de quarante-cinq ans, on +porte une coiffure comme celle-là. La jeune une telle est couverte +de diamants qui ne lui coûtent guère. -- Vous voulez dire qui lui +coûtent cher? -- Mais non. -- Où l'avez-vous vue? -- A L'Enfant +d'Arlequin perdu et retrouvé. La scène du désespoir a été jouée +comme elle ne l'avait pas encore été. Le Polichinelle de la Foire +a du gosier, mais point de finesse, point d'âme. Madame une telle +est accouchée de deux enfants à la fois. Chaque père aura le +sien.» Et vous croyez que cela dit, redit et entendu tous les +jours, échauffe et conduit aux grandes choses? + +MOI. -- Non. Il vaudrait mieux se renfermer dans son grenier, +boire de l'eau, manger du pain sec, et se chercher soi-même. + +LUI. -- Peut-être; mais je n'en ai pas le courage; et puis +sacrifier son bonheur à un succès incertain. Et le nom que je +porte donc? Rameau! s'appeler Rameau, cela est gênant. Il n'en est +pas des talents comme de la noblesse qui se transmet et dont +l'illustration s'accroît en passant du grand-père au père, du père +au fils, du fils à son petit-fils, sans que l'aïeul impose quelque +mérite à son descendant. La vieille souche se ramifie en une +énorme tige de sots; mais qu'importe? Il n'en est pas ainsi du +talent. Pour n'obtenir que la renommée de son père, il faut être +plus habile que lui. Il faut avoir hérité de sa fibre. La fibre +m'a manqué; mais le poignet s'est dégourdi; l'archet marche, et le +pot bout. Si ce n'est pas de la gloire; c'est du bouillon. + +MOI. -- A votre place, je ne me le tiendrais pas pour dit; +j'essaierais. + +LUI. -- Et vous croyez que je n'ai pas essayé. Je n'avais pas +quinze ans, lorsque je me dis, pour la première fois: Qu'as-tu +Rameau? tu rêves. Et à quoi rêves-tu? que tu voudrais bien avoir +fait ou faire quelque chose qui excitât l'admiration de l'univers. +Hé, oui; il n'y a qu'à souffler et remuer les doigts. Il n'y a +qu'à ourler le bec, et ce sera une cane. Dans un âge plus avancé, +j'ai répété le propos de mon enfance. Aujourd'hui je le répète +encore, et je reste autour de la statue de Memnon. + +MOI. -- Que voulez-vous dire avec votre statue de Memnon? + +LUI. -- Cela s'entend, ce me semble. Autour de la statue de +Memnon, il y en avait une infinité d'autres également frappées des +rayons du soleil; mais la sienne était la seule qui résonnât. Un +poète, c'est de Voltaire; et puis qui encore? de Voltaire; et le +troisième, de Voltaire; et le quatrième, de Voltaire. Un musicien, +c'est Rinaldo da Capoua, c'est Hasse; c'est Pergolèse; c'est +Alberti; c'est Tartini; c'est Locatelli; c'est Terradoglias; c'est +mon oncle; c'est ce petit Duni qui n'a ni mine, ni figure; mais +qui sent, mordieu, qui a du chant et de l'expression. Le reste, +autour de ce petit nombre de Memnon, autant de paires d'oreilles +fichées au bout d'un bâton. Aussi sommes-nous gueux, si gueux que +c'est une bénédiction. Ah, Monsieur le philosophe, la misère est +une terrible chose. Je la vois accroupie, la bouche béante, pour +recevoir quelques gouttes de l'eau glacée qui s'échappe du tonneau +des Danaïdes. Je ne sais si elle aiguise l'esprit du philosophe; +mais elle refroidit diablement la tête du poète. On ne chante pas +bien sous ce tonneau. Trop heureux encore, celui qui peut s'y +placer. + +J'y étais; et je n'ai pas su m'y tenir. J'avais déjà fait cette +sottise une fois. J'ai voyagé en Bohème, en Allemagne, en Suisse, +en Hollande, en Flandre; au diable, au vert. + +MOI. -- Sous le tonneau percé. + +LUI. -- Sous le tonneau percé; c'était un Juif opulent et +dissipateur qui aimait la musique et mes folies. Je musiquais, +comme il plaît à Dieu; je faisais le fou; je ne manquais de rien. +Mon Juif était un homme qui savait sa loi et qui l'observait raide +comme une barre, quelquefois avec l'ami, toujours avec l'étranger. +Il se fit une mauvaise affaire qu'il faut que je vous raconte, car +elle est plaisante. Il y avait à Utrecht une courtisane charmante. +Il fut tenté de la chrétienne; il lui dépêcha un grison avec une +lettre de change assez forte. La bizarre créature rejeta son +offre. Le Juif en fut désespéré. Le grison lui dit: «Pourquoi vous +affliger ainsi? vous voulez coucher avec une jolie femme; rien +n'est plus aisé, et même de coucher avec une plus jolie que celle +que vous poursuivez. C'est la mienne, que je vous céderai au même +prix.» Fait et dit. Le grison garde la lettre de change, et mon +Juif couche avec la femme du grison. L'échéance de la lettre de +change arrive. Le Juif la laisse protester et s'inscrit en faux. +Procès. Le Juif disait: jamais cet homme n'osera dire à quel titre +il possède ma lettre, et je ne la paierai pas. A l'audience, il +interpelle le grison: «Cette lettre de change, de qui la tenez- +vous? -- De vous. -- Est-ce pour de l'argent prête? -- Non. -- +Est-ce pour fourniture de marchandise? -- Non. -- Est-ce pour +services rendus? -- Non. Mais il ne s'agit point de cela. J'en +suis possesseur. Vous l'avez signée, et vous l'acquitterez. -- Je +ne l'ai point signée. -- Je suis donc un faussaire? -- Vous ou un +autre dont vous êtes l'agent. -- Je suis un lâche, mais vous êtes +un coquin. Croyez-moi, ne me poussez pas à bout. Je dirai tout. Je +me déshonorerai, mais je vous perdrai.» Le Juif ne tint compte de +la menace; et le grison révéla toute l'affaire, à la séance qui +suivit. Ils furent blâmés tous les deux; et le Juif condamné à +payer la lettre de change, dont la valeur fut appliquée au +soulagement des pauvres. Alors je me séparai de lui. Je revins +ici. Quoi faire? car il fallait périr de misère, ou faire quelque +chose. Il me passa toutes sortes de projets par la tête. Un jour, +je partais le lendemain pour me jeter dans une troupe de province, +également bon ou mauvais pour le théâtre ou pour l'orchestre; le +lendemain, je songeais à me faire peindre un de ces tableaux +attachés à une perche qu'on plante dans un carrefour, et où +j'aurais crié à tue-tête: «Voilà la ville où il est né; le voilà +qui prend congé de son père l'apothicaire; le voilà qui arrive +dans la capitale, cherchant la demeure de son oncle; le voilà aux +genoux de son oncle qui le chasse; le voilà avec un Juif, et +cætera et cætera. Le jour suivant, je me levais bien résolu de +m'associer aux chanteurs des rues; ce n'est pas ce que j'aurais +fait de plus mal; nous serions allés concerter sous les fenêtres +du cher oncle qui en serait crevé de rage. Je pris un autre parti. + +Là il s'arrêta, passant successivement de l'attitude d'un homme +qui tient un violon, serrant les cordes à tour de bras, à celle +d'un pauvre diable exténué de fatigue, à qui les forces manquent, +dont les jambes flageolent, prêt à expirer, si on ne lui jette un +morceau de pain; il désignait son extrême besoin, par le geste +d'un doigt dirigé vers sa bouche entrouverte; puis il ajouta: Cela +s'entend. On me jetait le lopin. Nous nous le disputions à trois +ou quatre affamés que nous étions; et puis pensez grandement; +faites de belles choses au milieu d'une pareille détresse. + +MOI. -- Cela est difficile. + +LUI. -- De cascade en cascade, j'étais tombé là. J'y étais comme +un coq en pâte. J'en suis sorti. Il faudra derechef scier le +boyau, et revenir au geste du doigt vers la bouche béante. Rien de +stable dans ce monde. Aujourd'hui, au sommet; demain au bas de la +roue. De maudites circonstances nous mènent; et nous mènent fort +mal. + +Puis buvant un coup qui restait au fond de la bouteille et +s'adressant à son voisin: Monsieur, par charité, une petite prise. +Vous avez là une belle boîte? Vous n'êtes pas musicien? -- Non. -- +Tant mieux pour vous; car ce sont de pauvres bougres bien à +plaindre. Le sort a voulu que je le fusse, moi; tandis qu'il y a, +à Montmartre peut-être, dans un moulin, un meunier, un valet de +meunier qui n'entendra jamais que bruit du cliquet, et qui aurait +trouvé les plus beaux chants. Rameau, au moulin? au moulin, c'est +là ta place. + +MOI. -- A quoi que ce soit que l'homme s'applique, la Nature l'y +destinait. + +LUI. -- Elle fait d'étranges bévues. Pour moi je ne vois pas de +cette hauteur où tout se confond, l'homme qui émonde un arbre avec +des ciseaux, la chenille qui en ronge la feuille, et d'où l'on ne +voit que deux insectes différents, chacun à son devoir. Perchez- +vous sur l'épicycle de Mercure, et de là, distribuez, si cela vous +convient, et à l'imitation de Réaumur, lui la classe des mouches +en couturières, arpenteuses, faucheuses, vous, l'espèce des +hommes, en hommes menuisiers, charpentiers, couvreurs, danseurs, +chanteurs, c'est votre affaire. Je ne m'en mêle pas. Je suis dans +ce monde et j'y reste. Mais s'il est dans la nature d'avoir +appétit; car c'est toujours à l'appétit que j'en reviens, à la +sensation qui m'est toujours présente, je trouve qu'il n'est pas +du bon ordre de n'avoir pas toujours de quoi manger. Que diable +d'économie, des hommes qui regorgent de tout, tandis que d'autres +qui ont un estomac importun comme eux, une faim renaissante comme +eux, et pas de quoi mettre sous la dent. Le pis, c'est la posture +contrainte où nous tient le besoin. L'homme nécessiteux ne marche +pas comme un autre; il saute, il rampe, il se tortille, il se +traîne; il passe sa vie à prendre et à exécuter des positions. + +MOI. -- Qu'est-ce que des positions? + +LUI. -- Allez le demander à Noverre, Le monde en offre bien plus +que son art n'en peut imiter. + +MOI. -- Et vous voilà, aussi, pour me servir de votre expression, +ou de celle de Montaigne, perché sur l'épicycle de Mercure, et +considérant les différentes pantomimes de l'espèce humaine. + +LUI. -- Non, non, vous dis-je. Je suis trop lourd pour m'élever si +haut. J'abandonne aux grues le séjour des brouillards. Je vais +terre à terre. Je regarde autour de moi; et je prends mes +positions, ou je m'amuse des positions que je vois prendre aux +autres. Je suis excellent pantomime; comme vous en allez juger. +Puis il se met à sourire, à contrefaire l'homme admirateur, +l'homme suppliant, l'homme complaisant; il a le pied droit en +avant, le gauche en arrière, le dos courbé, la tête relevée, le +regard comme attaché sur d'autres yeux, la bouche entrouverte, les +bras portés vers quelque objet; il attend un ordre, il le reçoit; +il part comme un trait; il revient, il est exécuté; il en rend +compte. Il est attentif à tout; il ramasse ce qui tombe; il place +un oreiller ou un tabouret sous des pieds; il tient une soucoupe, +il approche une chaise, il ouvre une porte; il ferme une fenêtre; +il tire des rideaux; il observe le maître et la maîtresse; il est +immobile, les bras pendants; les jambes parallèles; il écoute; il +cherche à lire sur des visages; et il ajoute: Voilà ma pantomime, +à peu près la même que celle des flatteurs, des courtisans, des +valets et des gueux. + +Les folies de cet homme, les contes de l'abbé Galiani, les +extravagances de Rabelais, m'ont quelquefois fait rêver +profondément. Ce sont trois magasins où je me suis pourvu de +masques ridicules que je place sur le visage des plus graves +personnages; et je vois Pantalon dans un prélat, un satyre dans un +président, un pourceau dans un cénobite, une autruche dans un +ministre, une oie dans son premier commis. + +MOI. -- Mais à votre compte, dis-je à mon homme, il y a bien des +gueux dans ce monde-ci; et je ne connais personne qui ne sache +quelques pas de votre danse. + +LUI. -- Vous avez raison. Il n'y a dans tout un royaume qu'un +homme qui marche. C'est le souverain. Tout le reste prend des +positions. + +MOI. -- Le souverain? encore y a-t-il quelque chose à dire? Et +croyez-vous qu'il ne se trouve pas, de temps en temps, à côté de +lui, un petit pied, un petit chignon, un petit nez qui lui fasse +faire un peu de la pantomime? Quiconque a besoin d'un autre, est +indigent et prend une position. Le roi prend une position devant +sa maîtresse et devant Dieu; il fait son pas de pantomime. Le +ministre fait le pas de courtisan, de flatteur, de valet ou de +gueux devant son roi. La foule des ambitieux danse vos positions, +en cent manières plus viles les unes que les autres, devant le +ministre. L'abbé de condition en rabat, et en manteau long, au +moins une fois la semaine, devant le dépositaire de la feuille des +bénéfices. Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux, est +le grand branle de la terre. Chacun a sa petite Hus et son Bertin. + +LUI. -- Cela me console. + +Mais tandis que je parlais, il contrefaisait à mourir de rire, les +positions des personnages que je nommais; par exemple, pour le +petit abbé, il tenait son chapeau sous le bras, et son bréviaire +de la main gauche; de la droite, il relevait la queue de son +manteau; il s'avançait la tête un peu penchée sur l'épaule, les +yeux baissés, imitant si parfaitement l'hypocrite que je crus voir +l'auteur des Réfutations devant l'évêque d'Orléans. Aux flatteurs, +aux ambitieux, il était ventre à terre. C'était Bouret, au +contrôle général. + +MOI. -- Cela est supérieurement exécuté, lui dis-je. Mais il y a +pourtant un être dispensé de la pantomime. C'est le philosophe qui +n'a rien et qui ne demande rien. + +LUI. -- Et où est cet animal-là? S'il n'a rien il souffre; s'il ne +sollicite rien, il n'obtiendra rien, et il souffrira toujours. + +MOI. -- Non. Diogène se moquait des besoins. + +LUI. -- Mais, il faut être vêtu. + +MOI. -- Non. Il allait tout nu. + +LUI. -- Quelquefois il faisait froid dans Athènes. + +MOI. -- Moins qu'ici. + +LUI. -- On y mangeait. + +MOI. -- Sans doute. + +LUI. -- Aux dépens de qui? + +MOI. -- De la nature. A qui s'adresse le sauvage? à la terre, aux +animaux, aux poissons, aux arbres, aux herbes, aux racines, aux +ruisseaux. + +LUI. -- Mauvaise table. + +MOI. -- Elle est grande. + +LUI. -- Mais mal servie. + +MOI. -- C'est pourtant celle qu'on dessert, pour couvrir les +nôtres. + +LUI. -- Mais vous conviendrez que l'industrie de nos cuisiniers, +pâtissiers, rôtisseurs, traiteurs, confiseurs y met un peu du +sien. Avec la diète austère de votre Diogène, il ne devait pas +avoir des organes fort indociles. + +MOI. -- Vous vous trompez. L'habit du cynique était autrefois, +notre habit monastique avec la même vertu. Les cyniques étaient +les carmes et les cordeliers d'Athènes. + +LUI. -- Je vous y prends. Diogène a donc aussi dansé la pantomime; +si ce n'est devant Périclès, du moins devant Laïs ou Phryné. + +MOI. -- Vous vous trompez encore. Les autres achetaient bien cher +la courtisane qui se livrait à lui pour le plaisir. + +LUI. -- Mais s'il arrivait que la courtisane fût occupée, et le +cynique pressé? + +MOI. -- Il rentrait dans son tonneau, et se passait d'elle. + +LUI. -- Et vous me conseilleriez de l'imiter? + +MOI. -- Je veux mourir, si cela ne vaudrait mieux que de ramper, +de s'avilir, et se prostituer. + +LUI. -- Mais il me faut un bon lit, une bonne table, un vêtement +chaud en hiver; un vêtement frais, en été; du repos, de l'argent, +et beaucoup d'autres choses, que je préfère de devoir à la +bienveillance, plutôt que de les acquérir par le travail. + +MOI. -- C'est que vous êtes un fainéant, un gourmand, un lâche, +une âme de boue. + +LUI. -- Je crois vous l'avoir dit. + +MOI. -- Les choses de la vie ont un prix sans doute; mais vous +ignorez celui du sacrifice que vous faites pour les obtenir. Vous +dansez, vous avez dansé et vous continuerez de danser la vile +pantomime. + +LUI. -- Il est vrai. Mais il m'en a peu coûté, et il ne m'en coûte +plus rien pour cela. Et c'est par cette raison que je ferais mal +de prendre une autre allure qui me peinerait, et que je ne +garderais pas. Mais, je vois à ce que vous me dites là que ma +pauvre petite femme était une espèce de philosophe. Elle avait du +courage comme un lion. Quelquefois nous manquions de pain, et nous +étions sans le sol. Nous avions vendu presque toutes nos nippes. +Je m'étais jeté sur les pieds de notre lit, là je me creusais à +chercher quelqu'un qui me prêtât un écu que je ne lui rendrais +pas. Elle, gaie comme un pinson, se mettait à son clavecin, +chantait et s'accompagnait. C'était un gosier de rossignol; je +regrette que vous ne l'ayez pas entendue. Quand j'étais de quelque +concert, je l'emmenais avec moi. Chemin faisant, je lui disais: +«Allons, madame, faites-vous admirer; déployez votre talent et vos +charmes. Enlevez. Renversez.» Nous arrivions; elle chantait, elle +enlevait, elle renversait. Hélas, je l'ai perdue, la pauvre +petite. Outre son talent, c'est qu'elle avait une bouche à +recevoir à peine le petit doigt; des dents, une rangée de perles; +des yeux, des pieds, une peau, des joues, des tétons, des jambes +de cerf, des cuisses et des fesses à modeler. Elle aurait eu, tôt +ou tard, le fermier général, tout au moins. C'était une démarche, +une croupe! ah Dieu, quelle croupe! + +Puis le voilà qui se met à contrefaire la démarche de sa femme; il +allait à petits pas; il portait sa tête au vent; il jouait de +l'éventail; il se démenait de la croupe; c'était la charge de nos +petites coquettes la plus plaisante et la plus ridicule. + +Puis, reprenant la suite de son discours, il ajoutait: Je la +promenais partout, aux Tuileries, au Palais Royal, aux Boulevards. +Il était impossible qu'elle me demeurât. Quand elle traversait la +rue, le matin, en cheveux, et en pet-en-l'air; vous vous seriez +arrêté pour la voir, et vous l'auriez embrassée entre quatre +doigts, sans la serrer. Ceux qui la suivaient, qui la regardaient +trotter avec ses petits pieds; et qui mesuraient cette large +croupe dont ses jupons légers dessinaient la forme, doublaient le +pas; elle les laissait arriver; puis elle détournait prestement +sur eux, ses deux grands yeux noirs et brillants qui les +arrêtaient tout court. C'est que l'endroit de la médaille ne +déparait pas le revers. Mais hélas je l'ai perdue; et mes +espérances de fortune se sont toutes évanouies avec elle. Je ne +l'avais prise que pour cela, je lui avais confié mes projets; et +elle avait trop de sagacité pour n'en pas concevoir la certitude, +et trop de jugement pour ne les pas approuver. + +Et puis le voilà qui sanglote et qui pleure, en disant: + +Non, non, je ne m'en consolerai jamais. Depuis, j'ai pris le rabat +et la calotte. + +MOI. -- De douleur? + +LUI. -- Si vous le voulez. Mais le vrai, pour avoir mon écuelle +sur ma tête... Mais voyez un peu l'heure qu'il est, car il faut +que j'aille à l'Opéra. + +MOI. -- Qu'est-ce qu'on donne? + +LUI. -- Le Dauvergne. Il y a d'assez belles choses dans sa +musique; c'est dommage qu'il ne les ait pas dites le premier. +Parmi ces morts, il y en a toujours quelques-uns qui désolent les +vivants. Que voulez-vous? Quisque suos patimur manes. + +Mais il est cinq heures et demie. J'entends la cloche qui sonne +les vêpres de l'abbé de Canaye et les miennes. Adieu, monsieur le +philosophe. N'est-il pas vrai que je suis toujours le même? + +MOI. -- Hélas oui, malheureusement. + +LUI. -- Que j'aie ce malheur-là seulement encore une quarantaine +d'années. Rira bien qui rira le dernier. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le neveu de Rameau, by Denis Diderot + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13862 *** |
