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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13862 ***
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+Denis Diderot
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+LE NEVEU DE RAMEAU
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+(1761)
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+PRÉSENTATION
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+Récit dialogué de Denis Diderot (1713-1784), commencé vers 1761.
+Plusieurs fois remanié, il fut publié d'après une copie autographe
+par G. Monval à Paris chez Plon-Nourrit en 1891.
+
+Avant cette date, le texte n'était connu que par une traduction de
+Goethe (1805), elle-même retraduite en français (1821); puis par
+une copie autographe, mais défigurée par des interventions de la
+fille de Diderot, Mme de Vandeul (1823); enfin par les éditions,
+sensiblement plus fidèles, d'Assézat (1875) et de Tourneux (1884).
+Le sous-titre de l'oeuvre est _Satire seconde_ parce qu'elle vient
+après la _Satire première_ sur les caractères et les mots de
+caractère. Étant donné sa forme, on peut entendre le terme de
+satire dans son sens antique de pot-pourri de libres propos; mais
+il est possible aussi de le comprendre dans son acception actuelle
+de critique mordante de moeurs ou de personnes, puisque le _Neveu
+de Rameau_ est à l'origine une réaction contre les
+antiphilosophes, spécialement Palissot, qui en 1760 avait
+ridiculisé Diderot et ses amis dans la comédie les Philosophes.
+LE NEVEU DE RAMEAU
+
+_Vertumnis, quotquot sunt, natus iniquis_ (Horat., Lib. II, Satyr.
+VII)
+
+Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude d'aller sur
+les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C'est moi
+qu'on voit, toujours seul, rêvant sur le banc d'Argenson. Je
+m'entretiens avec moi-même de politique, d'amour, de goût ou de
+philosophie. J'abandonne mon esprit à tout son libertinage. Je le
+laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se
+présente, comme on voit dans l'allée de Foy nos jeunes dissolus
+marcher sur les pas d'une courtisane à l'air éventé, au visage
+riant, à l'oeil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une
+autre, les attaquant toutes et ne s'attachant à aucune. Mes
+pensées, ce sont mes catins. Si le temps est trop froid, ou trop
+pluvieux, je me réfugie au café de la Régence; là je m'amuse à
+voir jouer aux échecs. Paris est l'endroit du monde, et le café de
+la Régence est l'endroit de Paris où l'on joue le mieux à ce jeu.
+C'est chez Rey que font assaut Légal le profond, Philidor le
+subtil, le solide Mayot, qu'on voit les coups les plus
+surprenants, et qu'on entend les plus mauvais propos; car si l'on
+peut être homme d'esprit et grand joueur d'échecs, comme Légal; on
+peut être aussi un grand joueur d'échecs, et un sot, comme Foubert
+et Mayot. Un après-dîner, j'étais là, regardant beaucoup, parlant
+peu, et écoutant le moins que je pouvais; lorsque je fus abordé
+par un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n'en a pas
+laissé manquer. C'est un composé de hauteur et de bassesse, de bon
+sens et de déraison. Il faut que les notions de l'honnête et du
+déshonnête soient bien étrangement brouillées dans sa tête; car il
+montre ce que la nature lui a donné de bonnes qualités, sans
+ostentation, et ce qu'il en a reçu de mauvaises, sans pudeur. Au
+reste il est doué d'une organisation forte, d'une chaleur
+d'imagination singulière, et d'une vigueur de poumons peu commune.
+Si vous le rencontrez jamais et que son originalité ne vous arrête
+pas; ou vous mettrez vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous
+enfuirez. Dieux, quels terribles poumons. Rien ne dissemble plus
+de lui que lui-même. Quelquefois, il est maigre et hâve, comme un
+malade au dernier degré de la consomption; on compterait ses dents
+à travers ses joues. On dirait qu'il a passé plusieurs jours sans
+manger, ou qu'il sort de la Trappe. Le mois suivant, il est gras
+et replet, comme s'il n'avait pas quitté la table d'un financier,
+ou qu'il eût été renfermé dans un couvent de Bernardins.
+Aujourd'hui, en linge sale, en culotte déchirée, couvert de
+lambeaux, presque sans souliers, il va la tête basse, il se
+dérobe, on serait tenté de l'appeler, pour lui donner l'aumône.
+Demain, poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête
+haute, il se montre et vous le prendriez au peu prés pour un
+honnête homme. Il vit au jour la journée. Triste ou gai, selon les
+circonstances. Son premier soin, le matin, quand il est levé, est
+de savoir où il dînera; après dîner, il pense où il ira souper. La
+nuit amène aussi son inquiétude. Ou il regagne, à pied, un petit
+grenier qu'il habite, à moins que l'hôtesse ennuyée d'attendre son
+loyer, ne lui en ait redemandé la clef; ou il se rabat dans une
+taverne du faubourg où il attend le jour, entre un morceau de pain
+et un pot de bière. Quand il n'a pas six sols dans sa poche, ce
+qui lui arrive quelquefois, il a recours soit à un fiacre de ses
+amis, soit au cocher d'un grand seigneur qui lui donne un lit sur
+de la paille, à côté de ses chevaux. Le matin, il a encore une
+partie de son matelas dans ses cheveux. Si la saison est douce, il
+arpente toute la nuit, le Cours ou les Champs-Élysées. Il reparaît
+avec le jour, à la ville, habillé de la veille pour le lendemain,
+et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine. Je
+n'estime pas ces originaux-là. D'autres en font leurs
+connaissances familières, même leurs amis. Ils m'arrêtent une fois
+l'an, quand je les rencontre, parce que leur caractère tranche
+avec celui des autres, et qu'ils rompent cette fastidieuse
+uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos
+bienséances d'usage ont introduite. S'il en paraît un dans une
+compagnie; c'est un grain de levain qui fermente qui restitue à
+chacun une portion de son individualité naturelle. Il secoue, il
+agite; il fait approuver ou blâmer; il fait sortir la vérité; il
+fait connaître les gens de bien; il démasque les coquins; c'est
+alors que l'homme de bon sens écoute, et démêle son monde. Je
+connaissais celui-ci de longue main. Il fréquentait dans une
+maison dont son talent lui avait ouvert la porte. Il y avait une
+fille unique. Il jurait au père et à la mère qu'il épouserait leur
+fille. Ceux-ci haussaient les épaules, lui riaient au nez; lui
+disaient qu'il était fou, et je vis le moment que la chose était
+faite. Il m'empruntait quelques écus que je lui donnais. Il
+s'était introduit, je ne sais comment, dans quelques maisons
+honnêtes, où il avait son couvert, mais à la condition qu'il ne
+parlerait pas, sans en avoir obtenu la permission. Il se taisait,
+et mangeait de rage. Il était excellent à voir dans cette
+contrainte. S'il lui prenait envie de manquer au traité, et qu'il
+ouvrit la bouche; au premier mot, tous les convives s'écriaient, ô
+Rameau! Alors la fureur étincelait dans ses yeux, et il se
+remettait à manger avec plus de rage. Vous étiez curieux de savoir
+le nom de l'homme, et vous le savez. C'est le neveu de ce musicien
+célèbre qui nous a délivrés du plain-chant de Lulli que nous
+psalmodions depuis plus de cent ans; qui a tant écrit de visions
+inintelligibles et de vérités apocalyptiques sur la théorie de la
+musique, où ni lui ni personne n'entendit jamais rien, et de qui
+nous avons un certain nombre d'opéras où il y a de l'harmonie, des
+bouts de chants, des idées décousues, du fracas, des vols, des
+triomphes, des lances, des gloires, des murmures, des victoires à
+perte d'haleine; des airs de danse qui dureront éternellement, et
+qui, après avoir enterré le Florentin sera enterré par les
+virtuoses italiens, ce qu'il pressentait et le rendait sombre,
+triste, hargneux; car personne n'a autant d'humeur, pas même une
+jolie femme qui se lève avec un bouton sur le nez, qu'un auteur
+menacé de survivre à sa réputation; témoins Marivaux et Crébillon
+le fils.
+
+Il m'aborde... Ah, ah, vous voilà, monsieur le philosophe, et que
+faites-vous ici parmi ce tas de fainéants? Est-ce que vous perdez
+aussi votre temps à pousser le bois? C'est ainsi qu'on appelle par
+mépris jouer aux échecs ou aux dames.
+
+MOI. -- Non, mais quand je n'ai rien de mieux à faire, je m'amuse
+à regarder un instant, ceux qui le poussent bien.
+
+LUI. -- En ce cas, vous vous amusez rarement; excepté Légal et
+Philidor, le reste n'y entend rien.
+
+MOI. -- Et monsieur de Bissy donc?
+
+LUI. -- Celui-là est en joueur d'échecs, ce que mademoiselle
+Clairon est en acteur. Ils savent de ces jeux, l'un et l'autre,
+tout ce qu'on en peut apprendre.
+
+MOI. -- Vous êtes difficile, et je vois que vous ne faites grâce
+qu'aux hommes sublimes.
+
+LUI. -- Oui, aux échecs, aux dames, en poésie, en éloquence, en
+musique, et autres fadaises comme cela. A quoi bon la médiocrité
+dans ces genres.
+
+MOI. -- A peu de chose, j'en conviens. Mais c'est qu'il faut qu'il
+y ait un grand nombre d'hommes qui s'y appliquent, pour faire
+sortir l'homme de génie. Il est un dans la multitude. Mais
+laissons cela. Il y a une éternité que je ne vous ai vu. Je ne
+pense guère à vous, quand je ne vous vois pas. Mais vous me
+plaisez toujours à revoir. Qu'avez-vous fait?
+
+LUI. -- Ce que vous, moi et tous les autres font; du bien, du mal
+et rien. Et puis j'ai eu faim, et j'ai mangé, quand l'occasion
+s'en est présentée; après avoir mangé, j'ai eu soif, et j'ai bu
+quelquefois. Cependant la barbe me venait; et quand elle a été
+venue, je l'ai fait raser.
+
+MOI. -- Vous avez mal fait. C'est la seule chose qui vous manque,
+pour être un sage.
+
+LUI. -- Oui-da. J'ai le front grand et ridé; l'oeil ardent; le nez
+saillant; les joues larges; le sourcil noir et fourni; la bouche
+bien fendue; la lèvre rebordée; et la face carrée. Si ce vaste
+menton était couvert d'une longue barbe; savez-vous que cela
+figurerait très bien en bronze ou en marbre.
+
+MOI. -- A côté d'un César, d'un Marc-Aurèle, d'un Socrate.
+
+LUI. -- Non, je serais mieux entre Diogène et Phryné. Je suis
+effronté comme l'un, et je fréquente volontiers chez les autres.
+
+MOI. -- Vous portez-vous toujours bien?
+
+LUI. -- Oui, ordinairement; mais pas merveilleusement aujourd'hui.
+
+MOI. -- Comment? Vous voilà avec un ventre de Silène; et un
+visage...
+
+LUI. -- Un visage qu'on prendrait pour son antagoniste. C'est que
+l'humeur qui fait sécher mon cher oncle engraisse apparemment son
+cher neveu.
+
+MOI. -- A propos de cet oncle, le voyez-vous quelquefois?
+
+LUI. -- Oui, passer dans la rue.
+
+MOI. -- Est-ce qu'il ne vous fait aucun bien?
+
+LUI. -- S'il en fait à quelqu'un, c'est sans s'en douter. C'est un
+philosophe dans son espèce. Il ne pense qu'à lui; le reste de
+l'univers lui est comme d'un clou à soufflet. Sa fille et sa femme
+n'ont qu'à mourir, quand elles voudront; pourvu que les cloches de
+la paroisse, qu'on sonnera pour elles, continuent de résonner la
+douzième et la dix-septième tout sera bien. Cela est heureux pour
+lui. Et c'est ce que je prise particulièrement dans les gens de
+génie. Ils ne sont bons qu'à une chose. Passé cela, rien. Ils ne
+savent ce que c'est d'être citoyens, pères, mères, frères,
+parents, amis. Entre nous, il faut leur ressembler de tout point;
+mais ne pas désirer que la graine en soit commune. Il faut des
+hommes; mais pour des hommes de génie; point. Non, ma foi, il n'en
+faut point. Ce sont eux qui changent la face du globe; et dans les
+plus petites choses, la sottise est si commune et si puissante
+qu'on ne la réforme pas sans charivari. Il s'établit partie de ce
+qu'ils ont imaginé. Partie reste comme il était; de là deux
+évangiles; un habit d'Arlequin. La sagesse du moine de Rabelais,
+est la vraie sagesse, pour son repos et pour celui des autres:
+faire son devoir, tellement quelle ment; toujours dire du bien de
+Monsieur le prieur; et laisser aller le monde à sa fantaisie. Il
+va bien, puisque la multitude en est contente. Si je savais
+l'histoire, je vous montrerais que le mal est toujours venu ici-
+bas, par quelque homme de génie. Mais je ne sais pas l'histoire,
+parce que je ne sais rien. Le diable m'emporte, si j'ai jamais
+rien appris; et si pour n'avoir rien appris, je m'en trouve plus
+mal. J'étais un jour à la table d'un ministre du roi de France qui
+a de l'esprit comme quatre; eh bien, il nous démontra clair comme
+un et un font deux, que rien n'était plus utile aux peuples que le
+mensonge; rien de plus nuisible que la vérité. Je ne me rappelle
+pas bien ses preuves; mais il s'ensuivait évidemment que les gens
+de génie sont détestables, et que si un enfant apportait en
+naissant, sur son front, la caractéristique de ce dangereux
+présent de la nature, il faudrait ou l'étouffer, ou le jeter au
+cagnard.
+
+MOI. -- Cependant ces personnages-là, si ennemis du génie,
+prétendent tous en avoir.
+
+LUI. -- Je crois bien qu'ils le pensent au-dedans d'eux-mêmes;
+mais je ne crois pas qu'ils osassent l'avouer.
+
+MOI. -- C'est par modestie. Vous conçûtes donc là, une terrible
+haine contre le génie.
+
+LUI. -- A n'en jamais revenir.
+
+MOI. -- Mais j'ai vu un temps que vous vous désespériez de n'être
+qu'un homme commun. Vous ne serez jamais heureux, si le pour et le
+contre vous afflige également. Il faudrait prendre son parti, et y
+demeurer attaché. Tout en convenant avec vous que les hommes de
+génie sont communément singuliers, ou comme dit le proverbe, qu'il
+n'y a point de grands esprits sans un grain de folie, on n'en
+reviendra pas. On méprisera les siècles qui n'en auront pas
+produit. Ils feront l'honneur des peuples chez lesquels ils auront
+existé; tôt ou tard, on leur élève des statues, et on les regarde
+comme les bienfaiteurs du genre humain. N'en déplaise au ministre
+sublime que vous m'avez cité, je crois que si le mensonge peut
+servir un moment, il est nécessairement nuisible à la longue; et
+qu'au contraire, la vérité sert nécessairement à la longue; bien
+qu'il puisse arriver qu'elle nuise dans le moment. D'où je serais
+tenté de conclure que l'homme de génie qui décrie une erreur
+générale, ou qui accrédite une grande vérité, est toujours un être
+digne de notre vénération. Il peut arriver que cet être soit la
+victime du préjugé et des lois; mais il y a deux sortes de lois,
+les unes d'une équité, d'une généralité absolues; d'autres
+bizarres qui ne doivent leur sanction qu'à l'aveuglement ou la
+nécessité des circonstances. Celles-ci ne couvrent le coupable qui
+les enfreint que d'une ignominie passagère; ignominie que le temps
+reverse sur les juges et sur les nations, pour y rester à jamais.
+De Socrate, ou du magistrat qui lui fit boire la ciguë, quel est
+aujourd'hui le déshonoré?
+
+LUI. -- Le voilà bien avancé! en a-t-il été moins condamné? en a-
+t-il moins été mis à mort? en a-t-il moins été un citoyen
+turbulent? par le mépris d'une mauvaise loi, en a-t-il moins
+encouragé les fous au mépris des bonnes? en a-t-il moins été un
+particulier audacieux et bizarre? Vous n'étiez pas éloigné tout à
+l'heure d'un aveu peu favorable aux hommes de génie.
+
+MOI. -- Écoutez-moi, cher homme. Une société ne devrait point
+avoir de mauvaises lois; et si elle n'en avait que de bonnes, elle
+ne serait jamais dans le cas de persécuter un homme de génie. Je
+ne vous ai pas dit que le génie fût indivisiblement attaché à la
+méchanceté, ni la méchanceté au génie. Un sot sera plus souvent un
+méchant qu'un homme d'esprit. Quand un homme de génie serait
+communément d'un commerce dur, difficile, épineux, insupportable,
+quand même ce serait un méchant, qu'en concluriez-vous?
+LUI. -- Qu'il est bon à noyer.
+
+MOI. -- Doucement; cher homme. Ça, dites-moi; je ne prendrai pas
+votre oncle pour exemple; c'est un homme dur; c'est un brutal; il
+est sans humanité; il est avare. Il est mauvais père, mauvais
+époux; mauvais oncle; mais il n'est pas assez décidé que ce soit
+un homme de génie; qu'il ait poussé son art fort loin, et qu'il
+soit question de ses ouvrages dans dix ans. Mais Racine? Celui-là
+certes avait du génie, et ne passait pas pour un trop bon homme.
+Mais de Voltaire?
+
+LUI. -- Ne me pressez pas; car je suis conséquent.
+
+MOI. -- Lequel des deux préféreriez-vous? Ou qu'il eût été un bon
+homme, identifié avec son comptoir comme Briasson ou avec son
+aune, comme Barbier, faisant régulièrement tous les ans un enfant
+légitime à sa femme, bon mari; bon père, bon oncle, bon voisin,
+honnête commerçant, mais rien de plus; ou qu'il eût été fourbe,
+traître, ambitieux, envieux, méchant; mais auteur d'Andromaque, de
+Britannicus, d'Iphigénie, de Phèdre, d'Athalie.
+
+LUI. -- Pour lui, ma foi, peut-être que de ces deux hommes, il eût
+mieux valu qu'il eût été le premier.
+
+MOI. -- Cela est même infiniment plus vrai que vous ne le sentez.
+
+LUI. -- Oh! vous voilà, vous autres! Si nous disons quelque chose
+de bien, c'est comme des fous, ou des inspirés; par hasard. Il n'y
+a que vous autres qui vous entendiez. Oui, monsieur le philosophe.
+Je m'entends; et je m'entends ainsi que vous vous entendez.
+
+MOI. -- Voyons; eh bien, pourquoi pour lui?
+
+LUI. -- C'est que toutes ces belles choses-là qu'il a faites ne
+lui ont pas rendu vingt mille francs; et que s'il eût été un bon
+marchand en soie de la rue Saint-Denis ou Saint-Honoré, un bon
+épicier en gros, un apothicaire bien achalandé, il eût amassé une
+fortune immense, et qu'en l'amassant, il n'y aurait eu sorte de
+plaisirs dont il n'eût joui; qu'il aurait donné de temps en temps
+la pistole à un pauvre diable de bouffon comme moi qui l'aurait
+fait rire, qui lui aurait procuré dans l'occasion une jeune fille
+qui l'aurait désennuyé de l'éternelle cohabitation avec sa femme;
+que nous aurions fait d'excellents repas chez lui, joué gros jeu;
+bu d'excellents vins, d'excellentes liqueurs, d'excellents cafés,
+fait des parties de campagne; et vous voyez que je m'entendais.
+Vous riez. Mais laissez-moi dire. Il eût été mieux pour ses
+entours.
+
+MOI. -- Sans contredit; pourvu qu'il n'eût pas employé d'une façon
+déshonnête l'opulence qu'il aurait acquise par un commerce
+légitime; qu'il eût éloigné de sa maison tous ces joueurs; tous
+ces parasites; tous ces fades complaisants; tous ces fainéants,
+tous ces pervers inutiles; et qu'il eût fait assommer à coups de
+bâtons, par ses garçons de boutique, l'homme officieux qui
+soulage, par la variété, les maris, du dégoût d'une cohabitation
+habituelle avec leurs femmes.
+
+LUI. -- Assommer! monsieur, assommer! on n'assomme personne dans
+une ville bien policée. C'est un état honnête. Beaucoup de gens,
+même titrés, s'en mêlent. Et à quoi diable, voulez-vous donc qu'on
+emploie son argent, si ce n'est à avoir bonne table, bonne
+compagnie, bons vins, belles femmes, plaisirs de toutes les
+couleurs, amusements de toutes les espèces. J'aimerais autant être
+gueux que de posséder une grande fortune, sans aucune de ces
+jouissances. Mais revenons à Racine. Cet homme n'a été bon que
+pour des inconnus, et que pour le temps où il n'était plus.
+
+MOI. -- D'accord. Mais pesez le mal et le bien. Dans mille ans
+d'ici, il fera verser des larmes; il sera l'admiration des hommes.
+Dans toutes les contrées de la terre il inspirera l'humanité, la
+commisération, la tendresse; on demandera qui il était, de quel
+pays, et on l'enviera à la France. Il a fait souffrir quelques
+êtres qui ne sont plus; auxquels nous ne prenons presque aucun
+intérêt; nous n'avons rien à redouter ni de ses vices ni de ses
+défauts. Il eût été mieux sans doute qu'il eût reçu de la nature
+les vertus d'un homme de bien, avec les talents d'un grand homme.
+C'est un arbre qui a fait sécher quelques arbres plantés dans son
+voisinage; qui a étouffé les plantes qui croissaient à ses pieds;
+mais il a porté sa cime jusque dans la nue; ses branches se sont
+étendues au loin; il a prêté son ombre à ceux qui venaient, qui
+viennent et qui viendront se reposer autour de son tronc
+majestueux; il a produit des fruits d'un goût exquis et qui se
+renouvellent sans cesse. Il serait à souhaiter que de Voltaire eût
+encore la douceur de Duclos, l'ingénuité de l'abbé Trublet, la
+droiture de l'abbé d'Olivet; mais puisque cela ne se peut;
+regardons la chose du côté vraiment intéressant; oublions pour un
+moment le point que nous occupons dans l'espace et dans la durée;
+et étendons notre vue sur les siècles à venir, les régions les
+plus éloignées, et les peuples à naître. Songeons au bien de notre
+espèce. Si nous ne sommes pas assez généreux; pardonnons au moins
+à la nature d'avoir été plus sage que nous. Si vous jetez de l'eau
+froide sur la tête de Greuze, vous éteindrez peut-être son talent
+avec sa vanité. Si vous rendez de Voltaire moins sensible à la
+critique, il ne saura plus descendre dans l'âme de Mérope. Il ne
+vous touchera plus.
+
+LUI. -- Mais si la nature était aussi puissante que sage; pourquoi
+ne les a-t-elle pas faits aussi bons qu'elle les a faits grands?
+
+MOI. -- Mais ne voyez-vous pas qu'avec un pareil raisonnement vous
+renversez l'ordre général, et que si tout ici-bas était excellent,
+il n'y aurait rien d'excellent.
+
+LUI. -- Vous avez raison. Le point important est que vous et moi
+nous soyons, et que nous soyons vous et moi. Que tout aille
+d'ailleurs comme il pourra. Le meilleur ordre des choses, à mon
+avis, est celui où je devais être; et foin du plus parfait des
+mondes, si je n'en suis pas. l'aime mieux être, et même être
+impertinent raisonneur que de n'être pas.
+
+MOI. -- Il n'y a personne qui ne pense comme vous, et qui ne fasse
+le procès à l'ordre qui est; sans s'apercevoir qu'il renonce à sa
+propre existence.
+
+LUI. -- Il est vrai.
+
+MOI. -- Acceptons donc les choses comme elles sont. Voyons ce
+qu'elles nous coûtent et ce qu'elles nous rendent; et laissons là
+le tout que nous ne connaissons pas assez pour le louer ou le
+blâmer; et qui n'est peut-être ni bien ni mal; s'il est
+nécessaire, comme beaucoup d'honnêtes gens l'imaginent.
+
+LUI. -- Je n'entends pas grand-chose à tout ce que vous me débitez
+là. C'est apparemment de la philosophie; je vous préviens que je
+ne m'en mêle pas. Tout ce que je sais, c'est que je voudrais bien
+être un autre, au hasard d'être un homme de génie, un grand homme.
+Oui, il faut que j'en convienne, il y a là quelque chose qui me le
+dit. Je n'en ai jamais entendu louer un seul que son éloge ne
+m'ait fait secrètement enrager. le suis envieux. Lorsque
+j'apprends de leur vie privée quelque trait qui les dégrade, je
+l'écoute avec plaisir. Cela nous rapproche: j'en supporte plus
+aisément ma médiocrité. Je me dis: certes tu n'aurais jamais fait
+Mahomet; mais ni l'éloge du Maupeou. J'ai donc été; je suis donc
+fâché d'être médiocre. Oui, oui, je suis médiocre et fâché. Je
+n'ai jamais entendu jouer l'ouverture des Indes galantes; jamais
+entendu chanter, Profonds Abîmes du Ténare, Nuit, éternelle Nuit,
+sans me dire avec douleur; voilà ce que tu ne feras jamais.
+J'étais donc jaloux de mon oncle, et s'il y avait eu à sa mort,
+quelques belles pièces de clavecin, dans son portefeuille, je
+n'aurais pas balancé à rester moi, et à être lui.
+
+MOI. -- S'il n'y a que cela qui vous chagrine, cela n'en vaut pas
+trop la peine.
+
+LUI. -- Ce n'est rien. Ce sont des moments qui passent.
+
+Puis il se remettait à chanter l'ouverture des Indes galantes, et
+l'air Profonds Abîmes; et il ajoutait:
+
+Le quelque chose qui est là et qui me parle, me dit: Rameau, tu
+voudrais bien avoir fait ces deux morceaux-là; si tu avais fait
+ces deux morceaux-là, tu en ferais bien deux autres; et quand tu
+en aurais fait un certain nombre, on te jouerait, on te chanterait
+partout; quand tu marcherais, tu aurais la tête droite; la
+conscience te rendrait témoignage à toi-même de ton propre mérite;
+les autres, te désigneraient du doigt. On dirait, c'est lui qui a
+fait les jolies gavottes et il chantait les gavottes; puis avec
+l'air d'un homme touché, qui nage dans la joie, et qui en a les
+yeux humides, il ajoutait, en se frottant les mains; tu aurais une
+bonne maison, et il en mesurait l'étendue avec ses bras, un bon
+lit, et il s'y étendait nonchalamment, de bons vins, qu'il goûtait
+en faisant claquer sa langue contre son palais, un bon équipage et
+il levait le pied pour y monter, de jolies femmes à qui il prenait
+déjà la gorge et qu'il regardait voluptueusement, cent faquins me
+viendraient encenser tous les jours; et il croyait les voir autour
+de lui; il voyait Palissot, Poincinet, les Frérons père et fils,
+La Porte; il les entendait, il se rengorgeait, les approuvait,
+leur souriait, les dédaignait, les méprisait, les chassait, les
+rappelait; puis il continuait: et c'est ainsi que l'on te dirait
+le matin que tu es un grand homme; tu lirais dans l'histoire des
+Trois Siècles que tu es un grand homme; tu serais convaincu le
+soir que tu es un grand homme; et le grand homme, Rameau le neveu
+s'endormirait au doux murmure de l'éloge qui retentirait dans son
+oreille; même en dormant, il aurait l'air satisfait; sa poitrine
+se dilaterait, s'élèverait, s'abaisserait avec aisance; il
+ronflerait, comme un grand homme; et en parlant ainsi; il se
+laissait aller mollement sur une banquette; il fermait les yeux,
+et il imitait le sommeil heureux qu'il imaginait. Après avoir
+goûté quelques instants la douceur de ce repos, il se réveillait,
+étendait ses bras, bâillait, se frottait les yeux, et cherchait
+encore autour de lui ses adulateurs insipides.
+
+MOI. -- Vous croyez donc que l'homme heureux a son sommeil?
+
+LUI. -- Si je le crois! Moi, pauvre hère, lorsque le soir j'ai
+regagné mon grenier et que je me suis fourré dans mon grabat, je
+suis ratatiné sous ma couverture; j'ai la poitrine étroite et la
+respiration gênée; c'est une espèce de plainte faible qu'on entend
+à peine; au lieu qu'un financier fait retentir son appartement, et
+étonne toute sa rue. Mais ce qui m'afflige aujourd'hui, ce n'est
+pas de ronfler et de dormir mesquinement, comme un misérable.
+
+MOI. -- Cela est pourtant triste.
+
+LUI. -- Ce qui m'est arrivé l'est bien davantage.
+
+MOI. -- Qu'est-ce donc?
+
+LUI. -- Vous avez toujours pris quelque intérêt à moi, parce que
+je suis un bon diable que vous méprisez dans le fond, mais qui
+vous amuse.
+
+MOI. -- C'est la vérité.
+
+LUI. -- Et je vais vous le dire.
+
+Avant que de commencer, il pousse un profond soupir et porte ses
+deux mains à son front. Ensuite, il reprend un air tranquille, et
+me dit:
+
+Vous savez que je suis un ignorant, un sot, un fou, un
+impertinent, un paresseux, ce que nos Bourguignons appellent un
+fieffé truand, un escroc, un gourmand...
+
+MOI. -- Quel panégyrique!
+
+LUI. -- Il est vrai de tout point. Il n'y en a pas un mot à
+rabattre. Point de contestation là-dessus, s'il vous plaît.
+Personne ne me connaît mieux que moi; et je ne dis pas tout.
+
+MOI. -- Je ne veux point vous fâcher; et je conviendrai de tout.
+
+LUI. -- Eh bien, je vivais avec des gens qui m'avaient pris en
+gré, précisément parce que j'étais doué, à un rare degré, de
+toutes ces qualités.
+
+MOI. -- Cela est singulier. Jusqu'à présent j'avais cru ou qu'on
+se les cachait à soi-même, ou qu'on se les pardonnait, et qu'on
+les méprisait dans les autres.
+
+LUI. -- Se les cacher, est-ce qu'on le peut? Soyez sûr que, quand
+Palissot est seul et qu'il revient sur lui-même, il se dit bien
+d'autres choses. Soyez sûr qu'en tête à tête avec son collègue,
+ils s'avouent franchement qu'ils ne sont que deux insignes
+maroufles. Les mépriser dans les autres! mes gens étaient plus
+équitables, et leur caractère me réussissait merveilleusement
+auprès d'eux. J'étais comme un coq en pâte. On me fêtait. On ne me
+perdait pas un moment, sans me regretter. J'étais leur petit
+Rameau, leur joli Rameau, leur Rameau le fou l'impertinent,
+l'ignorant, le paresseux, le gourmand, le bouffon, la grosse bête.
+Il n'y avait pas une de ces épithètes familières qui ne me valût
+un sourire, une caresse, un petit coup sur l'épaule, un soufflet,
+un coup de pied, à table un bon morceau qu'on me jetait sur mon
+assiette, hors de table une liberté que je prenais sans
+conséquence, car moi, je suis sans conséquence. On fait de moi,
+avec moi, devant moi, tout ce qu'on veut, sans que je m'en
+formalise; et les petits présents qui me pleuvaient? Le grand
+chien que je suis; j'ai tout perdu! J'ai tout perdu pour avoir eu
+le sens commun, une fois, une seule fois en ma vie; ah, si cela
+m'arrive jamais!
+
+MOI. -- De quoi s'agissait-il donc?
+
+LUI. -- C'est une sottise incomparable, incompréhensible,
+irrémissible.
+
+MOI. -- Quelle sottise encore?
+
+LUI. -- Rameau, Rameau, vous avait-on pris pour cela! La sottise
+d'avoir eu un peu de goût, un peu d'esprit, un peu de raison.
+Rameau, mon ami, cela vous apprendra à rester ce que Dieu vous fit
+et ce que vos protecteurs vous voulaient. Aussi l'on vous a pris
+par les épaules, on vous a conduit à la porte; on vous a dit,
+«Faquin, tirez; ne reparaissez plus. Cela veut avoir du sens, de
+la raison, je crois! Tirez. Nous avons de ces qualités là, de
+reste.» Vous vous en êtes allé en vous mordant les doigts; c'est
+votre langue maudite qu'il fallait mordre auparavant. Pour ne vous
+en être pas avisé, vous voilà sur le pavé, sans le sol, et ne
+sachant où donner de la tête. Vous étiez nourri à bouche que veux-
+tu, et vous retournerez au regrat; bien logé, et vous serez trop
+heureux si l'on vous rend votre grenier; bien couché, et la paille
+vous attend entre le cocher de Monsieur de Soubise et l'ami Robbé.
+Au lieu d'un sommeil doux et tranquille, comme vous l'aviez, vous
+entendrez d'une oreille le hennissement et le piétinement des
+chevaux, de l'autre, le bruit mille fois plus insupportable des
+vers secs, durs et barbares. Malheureux, malavisé, possédé d'un
+million de diables!
+
+MOI. -- Mais n'y aurait-il pas moyen de se rapatrier? La faute que
+vous avez commise est-elle si impardonnable? A votre place,
+j'irais retrouver mes gens. Vous leur êtes plus nécessaire que
+vous ne croyez.
+
+LUI. -- Oh, je suis sûr qu'à présent qu'ils ne m'ont pas, pour les
+faire rire, ils s'ennuient comme des chiens.
+
+MOI. -- J'irais donc les retrouver. Je ne leur laisserais pas le
+temps de se passer de moi; de se tourner vers quelque amusement
+honnête: car qui sait ce qui peut arriver?
+
+LUI. -- Ce n'est pas là ce que je crains. Cela n'arrivera pas.
+
+MOI. -- Quelque sublime que vous soyez, un autre peut vous
+remplacer.
+
+LUI. -- Difficilement.
+
+MOI. -- D'accord. Cependant j'irais avec ce visage défait, ces
+yeux égarés, ce col débraillé, ces cheveux ébouriffés, dans l'état
+vraiment tragique où vous voilà. Je me jetterais aux pieds de la
+divinité. Je me collerais la face contre terre; et sans me
+relever, je lui dirais d'une voix basse et sanglotante: «Pardon,
+madame! pardon! je suis un indigne, un infâme. Ce fut un
+malheureux instant; car vous savez que je ne suis pas sujet à
+avoir du sens commun, et je vous promets de n'en avoir de ma vie.»
+
+Ce qu'il y a de plaisant, c'est que, tandis que je lui tenais ce
+discours, il en exécutait la pantomime. Il s'était prosterné; il
+avait collé son visage contre terre; il paraissait tenir entre ses
+deux mains le bout d'une pantoufle; il pleurait; il sanglotait; il
+disait, «oui, ma petite reine; oui, je le promets; je n'en aurai
+de ma vie, de ma vie». Puis se relevant brusquement, il ajouta
+d'un ton sérieux et réfléchi:
+
+LUI. -- Oui: vous avez raison. Je crois que c'est le mieux. Elle
+est bonne. Monsieur Viellard dit qu'elle est si bonne. Moi, je
+sais un peu qu'elle l'est. Mais cependant aller s'humilier devant
+une guenon! Crier miséricorde aux pieds d'une misérable petite
+histrionne que les sifflets du parterre ne cessent de poursuivre!
+Moi, Rameau! fils de Monsieur Rameau, apothicaire de Dijon, qui
+est un homme de bien et qui n'a jamais fléchi le genou devant qui
+que ce soit! Moi, Rameau, le neveu de celui qu'on appelle le grand
+Rameau, qu'on voit se promener droit et les bras en l'air, au
+Palais-Royal, depuis que monsieur Carmontelle l'a dessiné courbé,
+et les mains sous les basques de son habit! Moi qui ai composé des
+pièces de clavecins que personne ne joue, mais qui seront peut-
+être les seules qui passeront à la postérité qui les jouera; moi!
+moi enfin! J'irais!... Tenez, Monsieur, cela ne se peut. Et
+mettant sa main droite sur sa poitrine, il ajoutait: le me sens là
+quelque chose qui s'élève et qui me dit, «Rameau, tu n'en feras
+rien». Il faut qu'il y ait une certaine dignité attachée à la
+nature de l'homme, que rien ne peut étouffer. Cela se réveille à
+propos de bottes. Oui, à propos de bottes; car il y a d'autres
+jours où il ne m'en coûterait rien pour être vil tant qu'on
+voudrait; ces jours-là, pour un liard, je baiserais le cul à la
+petite Hus.
+
+MOI. -- Hé, mais, l'ami; elle est blanche, jolie, jeune, douce,
+potelée; et c'est un acte d'humilité auquel un plus délicat que
+vous pourrait quelquefois s'abaisser.
+
+LUI. -- Entendons-nous; c'est qu'il y a baiser le cul au simple,
+et baiser le cul au figuré. Demandez au gros Bergier qui baise le
+cul de madame de La Marck au simple et au figuré; et ma foi, le
+simple et le figuré me déplairaient également là.
+
+MOI. -- Si l'expédient que je vous suggère ne vous convient pas;
+ayez donc le courage d'être gueux.
+
+LUI. -- Il est dur d'être gueux, tandis qu'il y a tant de sots
+opulents aux dépens desquels on peut vivre. Et puis le mépris de
+soi; il est insupportable.
+
+MOI. -- Est-ce que vous connaissez ce sentiment-là?
+
+LUI. -- Si je le connais; combien de fois, je me suis dit:
+«Comment, Rameau, il y a dix mille bonnes tables à Paris, à quinze
+ou vingt couverts chacune; et de ces couverts-là, il n'y en a pas
+un pour toi! Il y a des bourses pleines d'or qui se versent de
+droite et de gauche, et il n'en tombe pas une pièce sur toi! Mille
+petits beaux esprits, sans talent, sans mérite; mille petites
+créatures, sans charmes; mille plats intrigants, sont bien vêtus,
+et tu irais tout nu? Et tu serais imbécile à ce point? est-ce que
+tu ne saurais pas mentir, jurer, parjurer, promettre, tenir ou
+manquer comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas te mettre à
+quatre pattes, comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas
+favoriser l'intrigue de Madame, et porter le billet doux de
+Monsieur, comme un autre? est-ce que tu ne saurais pas encourager
+ce jeune homme à parler à Mademoiselle, et persuader à
+Mademoiselle de l'écouter, comme un autre? est-ce que tu ne
+saurais pas faire entendre à la fille d'un de nos bourgeois,
+qu'elle est mal mise; que de belles boucles d'oreilles, un peu de
+rouge, des dentelles, une robe à la polonaise, lui siéraient à
+ravir? que ces petits pieds-là ne sont pas faits pour marcher dans
+la rue? qu'il y a un beau monsieur, jeune et riche, qui a un habit
+galonné d'or, un superbe équipage, six grands laquais, qui l'a vue
+en passant, qui la trouve charmante; et que depuis ce jour-là il
+en a perdu le boire et le manger; qu'il n'en dort plus, et qu'il
+en mourra?» Mais mon papa. -- Bon, bon; votre papa! il s'en
+fâchera d'abord un peu. -- Et maman qui me recommande tant d'être
+honnête fille? qui me dit qu'il n'y a rien dans ce monde que
+l'honneur? -- Vieux propos qui ne signifient rien. -- Et mon
+confesseur? -- Vous ne le verrez plus; ou si vous persistez dans
+la fantaisie d'aller lui faire l'histoire de vos amusements; il
+vous en coûtera quelques livres de sucre et de café. -- C'est un
+homme sévère qui m'a déjà refusé l'absolution, pour la chanson,
+viens dans ma cellule. -- C'est que vous n'aviez rien à lui
+donner... Mais quand vous lui apparaîtrez en dentelles. -- J'aurai
+donc des dentelles? -- Sans doute et de toutes les sortes... en
+belles boucles de diamants. -- J'aurai donc de belles boucles de
+diamants? -- Oui. -- Comme celles de cette marquise qui vient
+quelquefois prendre des gants, dans notre boutique? --
+Précisément. Dans un bel équipage, avec des chevaux gris pommelés;
+deux grands laquais, un petit nègre, et le coureur en avant, du
+rouge, des mouches, la queue portée. -- Au bal? -- Au bal... à
+l'Opéra, à la Comédie...» Déjà le coeur lui tressaillit de joie.
+Tu joues avec un papier entre tes doigts.» Qu'est cela? -- Ce
+n'est rien -- Il me semble que si. -- C'est un billet. -- Et pour
+qui? -- Pour vous, si vous étiez un peu curieuse. -- Curieuse, je
+le suis beaucoup. Voyons.» Elle lit.» Une entrevue, cela ne se
+peut. -- En allant à la messe. -- Maman m'accompagne toujours;
+mais s'il venait ici, un peu matin; je me lève la première; et je
+suis au comptoir, avant qu'on soit levé.» Il vient: il plaît; un
+beau jour, à la brune, la petite disparaît, et l'on me compte mes
+deux mille écus... Et quoi tu possèdes ce talent-là; et tu manques
+de pain! N'as-tu pas de honte, malheureux? Je me rappelais un tas
+de coquins, qui né m'allaient pas à la cheville et qui
+regorgeaient de richesses. J'étais en surtout de baracan, et ils
+étaient couverts de velours; ils s'appuyaient sur la canne à pomme
+d'or et en bec de corbin; et ils avaient l'Aristote ou le Platon
+au doigt. Qu'étaient-ce pourtant? la plupart de misérables croque-
+notes, aujourd'hui ce sont des espèces de seigneurs. Alors je me
+sentais du courage; l'âme élevée; l'esprit subtil, et capable de
+tout. Mais ces heureuses dispositions apparemment ne duraient pas;
+car jusqu'à présent, je n'ai pu faire un certain chemin. Quoi
+qu'il en soit, voilà le texte de mes fréquents soliloques que vous
+pouvez paraphraser à votre fantaisie; pourvu que vous en concluiez
+que je connais le mépris de soi-même, ou ce tourment de la
+conscience qui naît de l'inutilité des dons que le Ciel nous a
+départis; c'est le plus cruel de tous. Il vaudrait presque autant
+que l'homme ne fût pas né.
+
+Je l'écoutais, et à mesure qu'il faisait la scène du proxénète et
+de la jeune fille qu'il séduisait; l'âme agitée de deux mouvements
+opposés, je ne savais si je m'abandonnerais à l'envie de rire, ou
+au transport de l'indignation. le souffrais. Vingt fois un éclat
+de rire empêcha ma colère d'éclater; vingt fois la colère qui
+s'élevait au fond de mon coeur se termina par un éclat de rire.
+l'étais confondu de tant de sagacité, et de tant de bassesse;
+d'idées si justes et alternativement si fausses; d'une perversité
+si générale de sentiments, d'une turpitude si complète, et d'une
+franchise si peu commune. Il s'aperçut du conflit qui se passait
+en moi.
+
+Qu'avez-vous? me dit-il.
+
+MOI. -- Rien.
+
+LUI. -- Vous me paraissez troublé.
+
+MOI. -- Je le suis aussi.
+
+LUI. -- Mais enfin que me conseillez-vous?
+
+MOI. -- De changer de propos. Ah, malheureux, dans quel état
+d'abjection, vous êtes né ou tombé.
+
+LUI. -- J'en conviens. Mais cependant que mon état ne vous touche
+pas trop. Mon projet, en m'ouvrant à vous, n'était point de vous
+affliger. Je me suis fait chez ces gens quelque épargne. Songez
+que je n'avais besoin de rien, mais de rien absolument; et que
+l'on m'accordait tant pour mes menus plaisirs.
+
+Alors il recommença à se frapper le front, avec un de ses poings,
+à se mordre la lèvre, et rouler au plafond ses yeux égarés;
+ajoutant, mais c'est une affaire faite. l'ai mis quelque chose de
+côté. Le temps s'est écoulé; et c'est toujours autant d'amassé.
+
+MOI. -- Vous voulez dire de perdu.
+
+LUI. -- Non, non, d'amassé. On s'enrichit à chaque instant. Un
+jour de moins à vivre, ou un écu de plus; c'est tout un. Le point
+important est d'aller aisément, librement, agréablement,
+copieusement, tous les soirs à la garde-robe. O stercus pretiosum!
+Voilà le grand résultat de la vie dans tous les états. Au dernier
+moment, tous sont également riches; et Samuel Bernard qui à force
+de vols, de pillages, de banqueroutes laisse vingt-sept millions
+en or, et Rameau qui ne laissera rien; Rameau à qui la charité
+fournira la serpillière dont on l'enveloppera. Le mort n'entend
+pas sonner les cloches. C'est en vain que cent prêtres
+s'égosillent pour lui: qu'il est précédé et suivi d'une longue
+file de torches ardentes; son âme ne marche pas à côté du maître
+des cérémonies. Pourrir sous du marbre, pourrir sous de la terre,
+c'est toujours pourrir. Avoir autour de son cercueil les Enfants
+rouges, et les Enfants bleus, ou n'avoir personne, qu'est-ce que
+cela fait. Et puis vous voyez bien ce poignet; il était raide
+comme un diable. Ces dix doigts, c'étaient autant de bâtons fichés
+dans un métacarpe de bois; et ces tendons, c'étaient de vieilles
+cordes à boyau plus sèches, plus raides, plus inflexibles que
+celles qui ont servi à la roue d'un tourneur. Mais je vous les ai
+tant tourmentées, tant brisées, tant rompues. Tu ne veux pas
+aller; et moi, mordieu, je dis que tu iras; et cela sera.
+
+Et tout en disant cela, de la main droite, il s'était saisi les
+doigts et le poignet de la main gauche; et il les renversait en
+dessus; en dessous; l'extrémité des doigts touchait au bras; les
+jointures en craquaient; je craignais que les os n'en demeurassent
+disloqués.
+
+MOI. -- Prenez garde, lui dis-je; vous allez vous estropier.
+
+LUI. -- Ne craignez rien. Ils y sont faits; depuis dix ans, je
+leur en ai bien donné d'une autre façon. Malgré qu'ils en eussent,
+il a bien fallu que les bougres s'y accoutumassent, et qu'ils
+apprissent à se placer sur les touches et à voltiger sur les
+cordes. Aussi à présent cela va. Oui, cela va.
+
+En même temps, il se met dans l'attitude d'un joueur de violon; il
+fredonne de la voix un allegro de Locatelli, son bras droit imite
+le mouvement de l'archet; sa main gauche et ses doigts semblent se
+promener sur la longueur du manche; s'il fait un ton faux; il
+s'arrête; il remonte ou baisse la corde; il la pince de l'ongle,
+pour s'assurer qu'elle est juste; il reprend le morceau où il l'a
+laissé; il bat la mesure du pied; il se démène de la tête, des
+pieds, des mains, des bras, du corps. Comme vous avez vu
+quelquefois au Concert spirituel, Ferrari ou Chiabran, ou quelque
+autre virtuose, dans les mêmes convulsions, m'offrant l'image du
+même supplice, et me causant à peu près la même peine; car n'est-
+ce pas une chose pénible à voir que le tourment, dans celui qui
+s'occupe à me peindre le plaisir; tirez entre cet homme et moi, un
+rideau qui me le cache, s'il faut qu'il me montre un patient
+appliqué à la question. Au milieu de ses agitations et de ses
+cris, s'il se présentait une tenue, un de ces endroits harmonieux
+où l'archet se meut lentement sur plusieurs cordes à la fois, son
+visage prenait l'air de l'extase sa voix s'adoucissait, il
+s'écoutait avec ravissement. Il est sûr que les accords
+résonnaient dans ses oreilles et dans les miennes. Puis, remettant
+son instrument sous son bras gauche, de la même main dont il le
+tenait, et laissant tomber sa main droite, avec son archet. Eh
+bien, me disait-il, qu'en pensez-vous?
+
+MOI. -- A merveille.
+
+LUI. -- Cela va, ce me semble; cela résonne à peu près, comme les
+autres.
+
+Et aussitôt, il s'accroupit, comme un musicien qui se met au
+clavecin. le vous demande grâce, pour vous et pour moi, lui dis-
+je.
+
+LUI. -- Non, non; puisque je vous tiens, vous m'entendrez. Je ne
+veux point d'un suffrage qu'on m'accorde sans savoir pourquoi.
+Vous me louerez d'un ton plus assuré, et cela me vaudra quelque
+écolier.
+
+MOI. -- Je suis si peu répandu, et vous allez vous fatiguer en
+pure perte.
+
+LUI. -- Je ne me fatigue jamais.
+
+Comme je vis que je voudrais inutilement avoir pitié de mon homme,
+car la sonate sur le violon l'avait mis tout en eau, je pris le
+parti de le laisser faire. Le voilà donc assis au clavecin; les
+jambes fléchies, la tête élevée vers le plafond où l'on eût dit
+qu'il voyait une partition notée, chantant; préludant, exécutant
+une pièce d'Alberti, ou de Galuppi, je ne sais lequel des deux. Sa
+voix allait comme le vent, et ses doigts voltigeaient sur les
+touches; tantôt laissant le dessus, pour prendre la basse; tantôt
+quittant la partie d'accompagnement, pour revenir au-dessus. Les
+passions se succédaient sur son visage. On y distinguait la
+tendresse, la colère, le plaisir, la douleur. On sentait les
+piano, les forte. Et je suis sûr qu'un plus habile que moi, aurait
+reconnu le morceau, au mouvement, au caractère, à ses mines et à
+quelques traits de chant qui lui échappaient par intervalle. Mais
+ce qu'il y avait de bizarre; c'est que de temps en temps, il
+tâtonnait; se reprenait; comme s'il eût manqué et se dépitait dé
+n'avoir plus la pièce dans les doigts. Enfin, vous voyez, dit-il,
+en se redressant et en essuyant les gouttes de sueur qui
+descendaient le long de ses joues, que nous savons aussi placer un
+triton, une quinte superflue, et que l'enchaînement des dominantes
+nous est familier. Ces passages enharmoniques dont le cher oncle a
+fait tant de train, ce n'est pas la mer à boire, nous nous en
+tirons.
+
+MOI. -- Vous vous êtes donné bien de la peine, pour me montrer que
+vous étiez fort habile; j'étais homme à vous croire sur votre
+parole.
+
+LUI. -- Fort habile? oh non! pour mon métier, je le sais à peu
+près, et c'est plus qu'il ne faut. Car dans ce pays-ci est-ce
+qu'on est obligé de savoir ce qu'on montre?
+
+MOI. -- Pas plus que de savoir ce qu'on apprend.
+
+LUI. -- Cela est juste, morbleu, et très juste. Là, Monsieur le
+philosophe: la main sur la conscience, parlez net. Il y eut un
+temps où vous n'étiez pas cossu comme aujourd'hui.
+
+MOI. -- Je ne le suis pas encore trop.
+
+LUI. -- Mais vous n'iriez plus au Luxembourg en été, vous vous en
+souvenez...
+
+MOI. -- Laissons cela; oui, je m en souviens.
+
+LUI. -- En redingote de peluche grise.
+
+MOI. -- Oui, oui.
+
+LUI. -- Éreintée par un des côtés; avec la manchette déchirée, et
+les bas de laine, noirs et recousus par derrière avec du fil
+blanc.
+
+MOI. -- Et oui, oui, tout comme il vous plaira.
+
+LUI. -- Que faisiez-vous alors dans l'allée des Soupirs?
+
+MOI. -- Une assez triste figure.
+
+LUI. -- Au sortir de là, vous trottiez sur le pavé.
+
+MOI. -- D'accord.
+
+LUI. -- Vous donniez des leçons de mathématiques.
+
+MOI. -- Sans en savoir un mot. N'est-ce pas là que vous en vouliez
+venir?
+
+LUI. -- Justement.
+
+MOI. -- J'apprenais en montrant aux autres, et j'ai fait quelques
+bons écoliers.
+
+LUI. -- Cela se peut, mais il n'en est pas de la musique comme de
+l'algèbre ou de la géométrie. Aujourd'hui que vous êtes un gros
+monsieur...
+
+MOI. -- Pas si gros.
+
+LUI. -- Que vous avez du foin dans vos bottes...
+
+MOI. -- Très peu.
+
+LUI. -- Vous donnez des maîtres à votre fille.
+
+MOI. -- Pas encore. C'est sa mère qui se mêle de son éducation;
+car il faut avoir la paix chez soi.
+
+LUI. -- La paix chez soi? morbleu, on ne l'a que quand on est le
+serviteur ou le maître; et c'est le maître qu'il faut être. J'ai
+eu une femme. Dieu veuille avoir son âme mais quand il lui
+arrivait quelquefois de se rebéquer je m'élevais sur mes ergots;
+je déployais mon tonnerre; je disais, comme Dieu, que la lumière
+se fasse et la lumière était faite. Aussi en quatre années de
+temps, nous n'avons pas eu dix fois un mot, l'un plus haut que
+l'autre. Quel âge a votre enfant?
+
+MOI. -- Cela ne fait rien à l'affaire.
+
+LUI. -- Quel âge a votre enfant?
+
+MOI. -- Et que diable, laissons là mon enfant et son âge, et
+revenons aux maîtres qu'elle aura.
+
+LUI. -- Pardieu, je ne sache rien de si têtu qu'un philosophe. En
+vous suppliant très humblement, ne pourrait-on savoir de
+Monseigneur le philosophe, quel âge à peu près peut avoir
+Mademoiselle sa fille.
+
+MOI. -- Supposez-lui huit ans.
+
+LUI. -- Huit ans! il y a quatre ans que cela devrait avoir les
+doigts sur les touches.
+
+MOI. -- Mais peut-être ne me soucié-je pas trop de faire entrer
+dans le plan de son éducation, une étude qui occupe si longtemps
+et qui sert si peu.
+
+LUI. -- Et que lui apprendrez-vous donc, s'il vous plaît?
+
+MOI. -- A raisonner juste, si je puis; chose si peu commune parmi
+les hommes, et plus rare encore parmi les femmes.
+
+LUI. -- Et laissez-la déraisonner, tant qu'elle voudra. Pourvu
+qu'elle soit jolie, amusante et coquette.
+
+MOI. -- Puisque la nature a été assez ingrate envers elle pour lui
+donner une organisation délicate, avec une âme sensible, et
+l'exposer aux mêmes peines de la vie que si elle avait une
+organisation forte, et un coeur de bronze, je lui apprendrai, si
+je puis, à les supporter avec courage.
+
+LUI. -- Et laissez-la pleurer, souffrir, minauder, avoir des nerfs
+agacés, comme les autres; pourvu qu'elle soit jolie, amusante et
+coquette. Quoi, point de danse?
+
+MOI. -- Pas plus qu'il n'en faut pour faire une révérence, avoir
+un maintien décent, se bien présenter, et savoir marcher.
+
+LUI. -- Point de chant?
+
+MOI. -- Pas plus qu'il n'en faut, pour bien prononcer.
+
+LUI. -- Point de musique?
+
+MOI. -- S'il y avait un bon maître d'harmonie, je la lui
+confierais volontiers, deux heures par jour, pendant un ou deux
+ans; pas davantage.
+
+LUI. -- Et à la place des choses essentielles que vous
+supprimez...
+
+MOI. -- Je mets de la grammaire, de la fable, de l'histoire, de la
+géographie, un peu de dessin, et beaucoup de morale.
+
+LUI. -- Combien il me serait facile de vous prouver l'inutilité de
+toutes ces connaissances-là, dans un monde tel que le nôtre; que
+dis-je, l'inutilité, peut-être le danger. Mais je m'en tiendrai
+pour ce moment à une question, ne lui faudrait-il pas un ou deux
+maîtres?
+
+MOI. -- Sans doute.
+
+LUI. -- Ah, nous y revoilà. Et ces maîtres, vous espérez qu'ils
+sauront la grammaire, la fable, l'histoire, la géographie, la
+morale dont ils lui donneront des leçons? Chansons, mon cher
+maître, chansons. S'ils possédaient ces choses assez pour les
+montrer, ils ne les montreraient pas.
+
+MOI. -- Et pourquoi?
+
+LUI. -- C'est qu'ils auraient passé leur vie à les étudier Il faut
+être profond dans l'art ou dans la science, pour en bien posséder
+les éléments. Les ouvrages classiques ne peuvent être bien faits,
+que par ceux qui ont blanchi sous le harnais. C'est le milieu et
+la fin qui éclaircissent les ténèbres du commencement. Demandez à
+votre ami, monsieur d'Alembert, le coryphée de la science
+mathématique, s'il serait trop bon pour en faire des éléments. Ce
+n'est qu'après trente à quarante ans d'exercice que mon oncle a
+entrevu les premières lueurs de la théorie musicale.
+
+MOI. -- Ô fou, archifou, m'écriai-je, comment se fait il que dans
+ta mauvaise tête, il se trouve des idées si justes, pêle-mêle,
+avec tant d'extravagances.
+
+LUI. -- Qui diable sait cela? C'est le hasard qui vous les jette,
+et elles demeurent. Tant y a, que, quand on ne sait pas tout, on
+ne sait rien de bien. On ignore où une chose va; d'où une autre
+vient; où celle-ci ou celle-la veulent être placées; laquelle doit
+passer la première, où sera mieux la seconde. Montre-t-on bien
+sans la méthode? Et la méthode, d'où naît-elle? Tenez, mon
+philosophe, j'ai dans la tête que la physique sera toujours une
+pauvre science; une goutte d'eau prise avec la pointe d'une
+aiguille dans le vaste océan; un grain détaché de la chaîne des
+Alpes; et les raisons des phénomènes? en vérité, il vaudrait
+autant ignorer que de savoir si peu et si mal; et c'était
+précisément où j'en étais, lorsque je me fis maître
+d'accompagnement et de composition. A quoi rêvez-vous?
+
+MOI. -- Je rêve que tout ce que vous venez de dire, est plus
+spécieux que solide. Mais laissons cela. Vous avez montré, dites-
+vous, l'accompagnement et la composition?
+
+LUI. -- Oui.
+
+MOI. -- Et vous n'en saviez rien du tout?
+
+LUI. -- Non, ma foi; et c'est pour cela qu'il y en avait de pires
+que moi: ceux qui croyaient savoir quelque chose. Au moins je ne
+gâtais ni le jugement ni les mains des enfants. En passant de moi,
+à un bon maître, comme ils n'avaient rien appris, du moins ils
+n'avaient rien à désapprendre; et c'était toujours autant d'argent
+et de temps épargnés.
+
+MOI. -- Comment faisiez-vous?
+
+LUI. -- Comme ils font tous. J'arrivais. Je me jetais dans une
+chaise: «Que le temps est mauvais! que le pavé est fatigant!» Je
+bavardais quelques nouvelles: «Mademoiselle Lemierre devait faire
+un rôle de vestale dans l'opéra nouveau. Mais elle est grosse pour
+la seconde fois. On ne sait qui la doublera. Mademoiselle Arnould
+vient de quitter son petit comte. On dit qu'elle est en
+négociation avec Bertin. Le petit comte a pourtant trouvé la
+porcelaine de monsieur de Montamy. Il y avait au dernier Concert
+des amateurs, une Italienne qui a chanté comme un ange. C'est un
+rare corps que ce Préville. Il faut le voir dans le Mercure
+galant; l'endroit de l'énigme est impayable. Cette pauvre Dumesnil
+ne sait plus ni ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait. Allons,
+Mademoiselle; prenez votre livre.» Tandis que Mademoiselle, qui ne
+se presse pas, cherche son livre qu'elle a égaré, qu'on appelle
+une femme de chambre, qu'on gronde, je continue, «La Clairon est
+vraiment incompréhensible. On parle d'un mariage fort saugrenu.
+C'est celui de mademoiselle, comment l'appelez-vous? une petite
+créature qu'il entretenait, à qui il a fait deux ou trois enfants,
+qui avait été entretenue par tant d'autres. -- Allons, Rameau;
+cela ne se peut, vous radotez. -- Je ne radote point. On dit même
+que la chose est faite. Le bruit court que de Voltaire est mort.
+Tant mieux. -- Et pourquoi tant mieux? -- C'est qu'il va nous
+donner quelque bonne folie. C'est son usage que de mourir une
+quinzaine auparavant.» Que vous dirai-je encore? Je disais
+quelques polissonneries, que je rapportais des maisons où j'avais
+été; car nous sommes tous, grands colporteurs. Je faisais le fou.
+On m'écoutait. On riait. On s'écriait, «il est toujours charmant».
+Cependant, le livre de Mademoiselle s'était enfin retrouvé sous un
+fauteuil où il avait été traîné, mâchonné, déchiré, par un jeune
+doguin ou par un petit chat. Elle se mettait à son clavecin.
+D'abord elle y faisait du bruit, toute seule. Ensuite, je
+m'approchais, après avoir fait à la mère un signe d'approbation.
+La mère: «Cela ne va pas mal; on n'aurait qu'à vouloir; mais on ne
+veut pas. On aime mieux perdre son temps à jaser, à chiffonner, à
+courir, à je ne sais quoi. Vous n'êtes pas sitôt parti que le
+livre est fermé, pour ne le rouvrir qu'à votre retour. Aussi vous
+ne la grondez jamais...»
+
+Cependant comme il fallait faire quelque chose, je lui prenais les
+mains que je lui plaçais autrement. Je me dépitais. le criais
+«Sol, sol, sol; Mademoiselle, c'est un sol.» La mère:
+«Mademoiselle, est-ce que vous n'avez point d'oreille? Moi qui ne
+suis pas au clavecin, et qui ne vois pas sur votre livre, je sens
+qu'il faut un sol. Vous donnez une peine infinie à Monsieur. Je ne
+conçois pas sa patience. Vous ne retenez rien de ce qu'il vous
+dit. Vous n'avancez point...» Alors je rabattais un peu les coups,
+et hochant de la tête, je disais, «Pardonnez-moi, Madame,
+pardonnez-moi. Cela pourrait aller mieux, si Mademoiselle voulait;
+si elle étudiait un peu; mais cela ne va pas mal.» La mère: «A
+votre place, je la tiendrais un an sur la même pièce. -- Oh pour
+cela, elle n'en sortira pas qu'elle ne soit au-dessus de toutes
+les difficultés; et cela ne sera pas si long que Madame le croit.»
+La mère: «Monsieur Rameau, vous la flattez; vous êtes trop bon.
+Voilà de sa leçon la seule chose qu'elle retiendra et qu'elle
+saura bien me répéter dans l'occasion.»-- L'heure se passait. Mon
+écolière me présentait le petit cachet, avec la grâce du bras et
+la révérence qu'elle avait apprise du maître à danser. Je le
+mettais dans ma poche, pendant que la mère disait: «Fort bien,
+Mademoiselle. Si Javillier était là, il vous applaudirait.» Je
+bavardais encore un moment par bienséance; je disparaissais
+ensuite, et voilà ce qu'on appelait alors une leçon
+d'accompagnement.
+
+MOI. -- Et aujourd'hui, c'est donc autre chose.
+
+LUI. -- Vertudieu, je le crois. J'arrive. Je suis grave. Je me
+hâte d'ôter mon manchon. J'ouvre le clavecin. J'essaie les
+touches. Je suis toujours pressé: si l'on me fait attendre un
+moment, je crie comme si l'on me volait un écu. Dans une heure
+d'ici, il faut que je sois là; dans deux heures, chez madame la
+duchesse une telle. Je suis attendu à dîner chez une belle
+marquise; et au sortir de là, c'est un concert chez monsieur le
+baron de Bacq, rue Neuve-des-Petits-Champs.
+
+MOI. -- Et cependant vous n'êtes attendu nulle part?
+
+LUI. -- Il est vrai.
+
+MOI. -- Et pourquoi employer toutes ces petites viles ruses-là?
+
+LUI. -- Viles? et pourquoi, s'il vous plaît? Elles sont d'usage
+dans mon état. Je ne m'avilis point en faisant comme tout le
+monde. Ce n'est pas moi qui les ai inventées. Et je serais bizarre
+et maladroit de ne pas m'y conformer. Vraiment, je sais bien que
+si vous allez appliquer à cela certains principes généraux de je
+ne sais quelle morale qu'ils ont tous à la bouche, et qu'aucun
+d'eux ne pratique, il se trouvera que ce qui est blanc sera noir,
+et que ce qui est noir sera blanc. Mais, monsieur le philosophe,
+il y a une conscience générale. Comme il y une grammaire générale;
+et puis des exceptions dans chaque langue que vous appelez, je
+crois, vous autres savants, des... aidez-moi donc... des...
+
+MOI. -- Idiotismes.
+
+LUI. -- Tout juste. Eh bien, chaque état a ses exceptions à la
+conscience générale auxquelles je donnerais volontiers le nom
+d'idiotismes de métier.
+
+MOI. -- J'entends. Fontenelle parle bien, écrit bien quoique son
+style fourmille d'idiotismes français.
+
+LUI. -- Et le souverain, le ministre, le financier, le magistrat,
+le militaire, l'homme de lettres, l'avocat, le procureur, le
+commerçant, le banquier, l'artisan, le maître à chanter, le maître
+à danser, sont de fort honnêtes gens, quoique leur conduite
+s'écarte en plusieurs points de la conscience générale, et soit
+remplie d'idiotismes moraux. Plus l'institution des choses est
+ancienne, plus il y a d'idiotismes; plus les temps sont
+malheureux, plus les idiotismes se multiplient. Tant vaut l'homme,
+tant vaut le métier; et réciproquement, à la fin, tant vaut le
+métier, tant vaut l'homme. On fait donc valoir le métier tant
+qu'on peut.
+
+MOI. -- Ce que je conçois clairement à tout cet entortillage,
+c'est qu'il y a peu de métiers honnêtement exercés, ou peu
+d'honnêtes gens dans leurs métiers.
+
+LUI. -- Bon, il n'y en a point; mais en revanche, il y a peu de
+fripons hors de leur boutique; et tout irait assez bien, sans un
+certain nombre de gens qu'on appelle assidus, exacts, remplissant
+rigoureusement leurs devoirs, stricts, ou ce qui revient au même
+toujours dans leurs boutiques, et faisant leur métier depuis le
+matin jusqu'au soir, et ne faisant que cela. Aussi sont-ils les
+seuls qui deviennent opulents et qui soient estimés.
+
+MOI. -- A force d'idiotismes.
+
+LUI. -- C'est cela. Je vois que vous m'avez compris. Or donc un
+idiotisme de presque tous les états, car il y en a de communs à
+tous les pays, à tous les temps, comme il y a des sottises
+communes; un idiotisme commun est de se procurer le plus de
+pratiques que l'on peut; une sottise commune est de croire que le
+plus habile est celui qui en a le plus. Voilà deux exceptions à la
+conscience générale auxquelles il faut se plier. C'est une espèce
+de crédit. Ce n'est rien en soi; mais cela vaut par l'opinion. On
+a dit que bonne renommée valait mieux que ceinture dorée.
+Cependant qui a bonne renommée n'a pas ceinture dorée; et je vois
+qu'aujourd'hui qui a ceinture dorée ne manque guère de renommée.
+Il faut, autant qu'il est possible, avoir le renom et la ceinture.
+Et c'est mon objet, lorsque je me fais valoir par ce que vous
+qualifiez d'adresses viles, d'indignes petites ruses. le donne ma
+leçon, et je la donne bien; voilà la règle générale. le fais
+croire que j'en ai plus à donner que la journée n'a d'heures,
+voilà l'idiotisme.
+
+MOI. -- Et la leçon, vous la donnez bien.
+
+LUI. -- Oui, pas mal, passablement. La basse fondamentale du cher
+oncle a bien simplifié tout cela. Autrefois je volais l'argent de
+mon écolier; oui, je le volais; cela est sûr. Aujourd'hui, je le
+gagne, du moins comme les autres.
+
+MOI. -- Et le voliez-vous sans remords?
+
+LUI. -- Oh, sans remords. On dit que si un voleur vole l'autre, le
+diable s'en rie. Les parents regorgeaient d'une fortune acquise,
+Dieu sait comment; c'étaient des gens de cour, des financiers, de
+gros commerçants, des banquiers, des gens d'affaires. le les
+aidais à restituer, moi, et une foule d'autres qu'ils employaient
+comme moi. Dans la nature, toutes les espèces se dévorent; toutes
+les conditions se dévorent dans la société. Nous faisons justice
+les uns des autres, sans que la loi s'en mêle. La Deschamps,
+autrefois, aujourd'hui la Guimard venge le prince du financier; et
+c'est la marchande de modes, le bijoutier, le tapissier, la
+lingère, l'escroc, la femme de chambre, le cuisinier, le
+bourrelier, qui vengent le financier de la Deschamps. Au milieu de
+tout cela, il n'y a que l'imbécile ou l'oisif qui soit lésé, sans
+avoir vexé personne; et c'est fort bien fait. D'où vous voyez que
+ces exceptions à la conscience générale, ou ces idiotismes moraux
+dont on fait tant de bruit, sous la dénomination de tours du bâton
+ne sont rien; et qu'à tout, il n'y a que le coup d'oeil qu'il faut
+avoir juste.
+
+MOI. -- J'admire le vôtre.
+
+LUI. -- Et puis la misère. La voix de la conscience et de
+l'honneur, est bien faible, lorsque les boyaux crient. Suffit que
+si je deviens jamais riche, il faudra bien que je restitue, et que
+je suis bien résolu à restituer de toutes les manières possibles,
+par la table, par le jeu, par le vin, par les femmes.
+
+MOI. -- Mais j'ai peur que vous ne deveniez jamais riche.
+
+LUI. -- Moi, j'en ai le soupçon.
+
+MOI. -- Mais s'il en arrivait autrement, que feriez-vous?
+
+LUI. -- Je ferais comme tous les gueux revêtus; je serais le plus
+insolent maroufle qu'on eût encore vu. C'est alors que je me
+rappellerais tout ce qu'ils m'ont fait souffrir; et je leur
+rendrais bien les avanies qu'ils m'ont faites. J'aime à commander,
+et je commanderai. J'aime qu'on me loue et l'on me louera. J'aurai
+à mes gages toute la troupe villemorienne, et je leur dirai, comme
+on me l'a dit, «Allons, faquins, qu'on m'amuse», et l'on
+m'amusera; «qu'on me déchire les honnêtes gens», et on les
+déchirera, si l'on en trouve encore; et puis nous aurons des
+filles, nous nous tutoierons, quand nous serons ivres, nous nous
+enivrerons; nous ferons des contes; nous aurons toutes sortes de
+travers et de vices. Cela sera délicieux. Nous prouverons que de
+Voltaire est sans génie; que Buffon toujours guindé sur des
+échasses, n'est qu'un déclamateur ampoulé; que Montesquieu n'est
+qu'un bel esprit; nous reléguerons d'Alembert dans ses
+mathématiques, nous en donnerons sur dos et ventre à tous ces
+petits Catons, comme vous, qui nous méprisent par envie; dont la
+modestie est le manteau de l'orgueil, et dont la sobriété la loi
+du besoin. Et de la musique? C'est alors que nous en ferons.
+
+MOI. -- Au digne emploi que vous feriez de la richesse, je vois
+combien c'est grand dommage que vous soyez gueux. Vous vivriez là
+d'une manière bien honorable pour l'espèce humaine, bien utile à
+vos concitoyens; bien glorieuse pour vous.
+
+LUI. -- Mais je crois que vous vous moquez de moi; monsieur le
+philosophe, vous ne savez pas à qui vous vous jouez; vous ne vous
+doutez pas que dans ce moment je représente la partie la plus
+importante de la ville et de la cour. Nos opulents dans tous les
+états ou se sont dit à eux-mêmes ou ne sont pas dit les mêmes
+choses que je vous ai confiées; mais le fait est que la vie que je
+mènerais à leur place est exactement la leur. Voilà où vous en
+êtes, vous autres. Vous croyez que le même bonheur est fait pour
+tous. Quelle étrange vision! Le vôtre suppose un certain tour
+d'esprit romanesque que nous n'avons pas; une âme singulière, un
+goût particulier. Vous décorez cette bizarrerie du nom de vertu;
+vous l'appelez philosophie. Mais la vertu, la philosophie sont-
+elles faites pour tout le monde. En a qui peut. En conserve qui
+peut. Imaginez l'univers sage et philosophe; convenez qu'il serait
+diablement triste. Tenez, vive la philosophie; vive la sagesse de
+Salomon: Boire de bon vin, se gorger de mets délicats, se rouler
+sur de jolies femmes; se reposer dans des lits bien mollets.
+Excepté cela, le reste n'est que vanité.
+
+MOI. -- Quoi, défendre sa patrie?
+
+LUI. -- Vanité. Il n'y a plus de patrie. Je ne vois d'un pôle à
+l'autre que des tyrans et des esclaves.
+
+MOI. -- Servir ses amis?
+
+LUI. -- Vanité. Est-ce qu'on a des amis? Quand on en aurait,
+faudrait-il en faire des ingrats? Regardez-y bien, et vous verrez
+que c'est presque toujours là ce qu'on recueille des services
+rendus. La reconnaissance est un fardeau; et tout fardeau est fait
+pour être secoué.
+
+MOI. -- Avoir un état dans la société et en remplir les devoirs?
+
+LUI. -- Vanité. Qu'importe qu'on ait un état, ou non; pourvu qu'on
+soit riche; puisqu'on ne prend un état que pour le devenir.
+Remplir ses devoirs, à quoi cela mène-t-il? A la jalousie, au
+trouble, à la persécution. Est-ce ainsi qu'on s'avance? Faire sa
+cour, morbleu; faire sa cour; voir les grands; étudier leurs
+goûts; se prêter à leurs fantaisies; servir leurs vices; approuver
+leurs injustices. Voilà le secret.
+
+MOI. -- Veiller à l'éducation de ses enfants?
+
+LUI. -- Vanité. C'est l'affaire d'un précepteur.
+
+MOI. -- Mais si ce précepteur, pénétré de vos principes, néglige
+ses devoirs; qui est-ce qui en sera châtié?
+
+LUI. -- Ma foi, ce ne sera pas moi; mais peut-être un jour, le
+mari de ma fille, ou la femme de mon fils.
+
+MOI. -- Mais si l'un et l'autre se précipitent dans la débauche et
+les vices.
+
+LUI. -- Cela est de leur état.
+
+MOI. -- S'ils se déshonorent.
+
+LUI. -- Quoi qu'on fasse, on ne peut se déshonorer, quand on est
+riche.
+
+MOI. -- S'ils se ruinent.
+
+LUI. -- Tant pis pour eux.
+
+MOI. -- Je vois que, si vous vous dispensez de veiller à la
+conduite de votre femme, de vos enfants, de vos domestiques, vous
+pourriez aisément négliger vos affaires.
+
+LUI. -- Pardonnez-moi; il est quelquefois difficile de trouver de
+l'argent; et il est prudent de s'y prendre de loin.
+
+MOI. -- Vous donnerez peu de soins à votre femme.
+
+LUI. -- Aucun, s'il vous plaît. Le meilleur procédé, je crois,
+qu'on puisse avoir avec sa chère moitié, c'est de faire ce qui lui
+convient. A votre avis, la société ne serait-elle pas fort
+amusante, si chacun y était à sa chose?
+
+MOI. -- Pourquoi pas? La soirée n'est jamais plus belle pour moi
+que quand je suis content de ma matinée.
+
+LUI. -- Et pour moi aussi.
+
+MOI. -- Ce qui rend les gens du monde si délicats sur leurs
+amusements, c'est leur profonde oisiveté.
+
+LUI. -- Ne croyez pas cela. Ils s'agitent beaucoup.
+
+MOI. -- Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se délassent
+jamais.
+
+LUI. -- Ne croyez pas cela. Ils sont sans cesse excédés.
+
+MOI. -- Le plaisir est toujours une affaire pour eux, et jamais un
+besoin.
+
+LUI. -- Tant mieux, le besoin est toujours une peine
+
+MOI. -- Ils usent tout. Leur âme s'hébète. L'ennui s'en empare.
+Celui qui leur ôterait la vie, au milieu de leur abondance
+accablante, les servirait. C'est qu'ils ne connaissent du bonheur
+que la partie qui s'émousse le plus vite. le ne méprise pas les
+plaisirs des sens. l'ai un palais aussi, et il est flatté d'un
+mets délicat, ou d'un vin délicieux. l'ai un coeur et des yeux; et
+j'aime à voir une jolie femme. J'aime à sentir sous ma main la
+fermeté et là rondeur de sa gorge; à presser ses lèvres des
+miennes; à puiser la volupté dans ses regards, et à en expirer
+entre ses bras. Quelquefois avec mes amis, une partie de débauche,
+même un peu tumultueuse, ne me déplaît pas. Mais je ne vous
+dissimulerai pas, il m'est infiniment plus doux encore d'avoir
+secouru le malheureux, d'avoir terminé une affaire épineuse, donné
+un conseil salutaire, fait une lecture agréable; une promenade
+avec un homme ou une femme chère à mon coeur; passé quelques
+heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page, rempli
+les devoirs de mon état; dit à celle que j'aime quelques choses
+tendres et douces qui amènent ses bras autour de mon col. Je
+connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout ce que
+je possède. C'est un sublime ouvrage que Mahomet; j'aimerais mieux
+avoir réhabilité la mémoire des Calas. Un homme de ma connaissance
+s'était réfugié à Carthagène. C'était un cadet de famille, dans un
+pays où la coutume transfère tout le bien aux aînés. Là il apprend
+que son aîné, enfant gâté, après avoir dépouillé son père et sa
+mère, trop faciles, de tout ce qu'ils possédaient, les avait
+expulsés de leur château, et que les bons vieillards languissaient
+indigents, dans une petite ville de la province. Que fait alors ce
+cadet qui, traité durement par ses parents, était allé tenter la
+fortune au loin, il leur envoie des secours; il se hâte d'arranger
+ses affaires. Il revient opulent. Il ramène son père et sa mère
+dans leur domicile. Il marie ses soeurs. Ah, mon cher Rameau; cet
+homme regardait cet intervalle, comme le plus heureux de sa vie.
+C'est les larmes aux yeux qu'il m'en parlait: et moi, je sens en
+vous faisant ce récit, mon coeur se troubler de joie, et le
+plaisir me couper la parole.
+
+LUI. -- Vous êtes des êtres bien singuliers!
+
+MOI. -- Vous êtes des êtres bien à plaindre, si vous n'imaginez
+pas qu'on s'est élevé au-dessus du sort, et qu'il est impossible
+d'être malheureux, à l'abri de deux belles actions, telles que
+celle-ci.
+
+LUI. -- Voilà une espèce de félicité avec laquelle j'aurai de la
+peine à me familiariser, car on la rencontre rarement. Mais à
+votre compte, il faudrait donc être d'honnêtes gens?
+
+MOI. -- Pour être heureux? Assurément.
+
+LUI. -- Cependant, je vois une infinité d'honnêtes gens qui ne
+sont pas heureux; et une infinité de gens qui sont heureux sans
+être honnêtes.
+
+MOI. -- Il vous semble.
+
+LUI. -- Et n'est-ce pas pour avoir eu du sens commun et de la
+franchise un moment, que je ne sais où aller souper ce soir?
+
+MOI. -- Hé non, c'est pour n'en avoir pas toujours eu. C'est pour
+n'avoir pas senti de bonne heure qu'il fallait d'abord se faire
+une ressource indépendante de la servitude.
+
+LUI. -- Indépendante ou non, celle que je me suis faite est au
+moins la plus aisée. Et de faire ce que vous ne désapprouvez pas
+au simple, et ce qui me répugne un peu au figuré?
+
+MOI. -- C'est mon avis.
+
+LUI. -- Indépendamment de cette métaphore qui me déplaît dans ce
+moment, et qui ne me déplaira pas dans un autre.
+
+MOI. -- Quelle singularité!
+
+LUI. -- Il n'y a rien de singulier à cela. Je veux bien être
+abject, mais je veux que ce soit sans contrainte. Je veux bien
+descendre de ma dignité... Vous riez?
+
+MOI. -- Oui, votre dignité me fait rire.
+
+LUI. -- Chacun a la sienne; je veux bien oublier la mienne, mais à
+ma discrétion, et non à l'ordre d'autrui. Faut-il qu'on puisse me
+dire: rampe, et que je sois obligé de ramper? C'est l'allure du
+ver; c'est mon allure; nous la suivons l'un et l'autre, quand on
+nous laisse aller; mais nous nous redressons, quand on nous marche
+sur la queue. On m'a marché sur la queue, et je me redresserai. Et
+puis vous n'avez pas d'idée de la pétaudière dont il s'agit.
+Imaginez un mélancolique et maussade personnage, dévoré de
+vapeurs, enveloppé dans deux ou trois tours de robe de chambre;
+qui se déplaît à lui-même, à qui tout déplaît; qu'on fait à peine
+sourire, en se disloquant le corps et l'esprit, en cent manières
+diverses; qui considère froidement les grimaces plaisantes de mon
+visage, et celles de mon jugement qui sont plus plaisantes encore;
+car entre nous, ce père Noël, ce vilain bénédictin si renommé pour
+les grimaces; malgré ses succès à la Cour, n'est, sans me vanter
+ni lui non plus, à comparaison de moi, qu'un polichinelle de bois.
+J'ai beau me tourmenter pour atteindre au sublime des Petites-
+Maisons, rien n'y fait. Rira-t-il? ne rira-t-il pas? Voilà ce que
+je suis forcé de me dire au milieu de mes contorsions; et vous
+pouvez juger combien cette incertitude nuit au talent. Mon
+hypocondre, la tête renfoncée dans un bonnet de nuit qui lui
+couvre les yeux, a l'air d'une pagode immobile à laquelle on
+aurait attaché un fil au menton, d'où il descendrait jusque sous
+son fauteuil. On attend que le fil se tire, et il ne se tire
+point; ou s'il arrive que la mâchoire s'entrouvre, c'est pour
+articuler un mot désolant, un mot qui vous apprend que vous n'avez
+point été aperçu, et que toutes vos singeries sont perdues; ce mot
+est la réponse à une question que vous lui aurez faite il y a
+quatre jours; ce mot dit, le ressort mastoïde se détend et la
+mâchoire se referme...
+
+Puis il se mit à contrefaire son homme; il s'était placé dans une
+chaise, la tête fixe, le chapeau jusque sur ses paupières, les
+yeux à demi clos, les bras pendants, remuant sa mâchoire, comme un
+automate, et disant:
+
+«Oui, vous avez raison, Mademoiselle. Il faut mettre de la finesse
+là.» C'est que cela décide; que cela décide toujours, et sans
+appel; le soir, le matin, à la toilette, à dîner, au café; au jeu,
+au théâtre, à souper, au lit, et Dieu me le pardonne, je crois
+entre les bras de sa maîtresse Je ne suis pas à portée d'entendre
+ces dernières décisions-ci; mais je suis diablement las des
+autres. Triste, obscur, et tranché, comme le destin; tel est notre
+patron.
+
+Vis-à-vis, c'est une bégueule qui joue l'importance à qui l'on se
+résoudrait à dire qu'elle est jolie, parce qu'elle l'est encore;
+quoiqu'elle ait sur le visage quelques gales par-ci par-là, et
+qu'elle courre après le volume de Madame Bouvillon. J'aime les
+chairs, quand elles sont belles; mais aussi trop est trop; et le
+mouvement est si essentiel à la matière! Item, elle est plus
+méchante plus fière et plus bête qu'une oie. Item, elle veut avoir
+dé l'esprit. Item, il faut lui persuader qu'on lui en croit comme
+à personne. Item, cela ne sait rien, et cela décide aussi. Item,
+il faut applaudir à ces décisions, des pieds et des mains, sauter
+d'aise, se transir d'admiration que cela est beau, délicat, bien
+dit, finement vu, singulièrement senti. Où les femmes prennent-
+elles cela? Sans étude, par la seule force de l'instinct, par la
+seule lumière naturelle cela tient du prodige. Et puis qu'on
+vienne nous dire que l'expérience, l'étude, la réflexion,
+l'éducation y font quelque chose, et autres pareilles sottises; et
+pleurer de joie. Dix fois dans la journée, se courber, un genou
+fléchi en devant, l'autre jambe tirée en arrière. Les bras étendus
+vers la déesse, chercher son désir dans ses yeux, rester suspendu
+à sa lèvre, attendre son ordre et partir comme un éclair. Qui est-
+ce qui peut s'assujettir à un rôle pareil, si ce n'est le
+misérable qui trouve là, deux ou trois fois la semaine, de quoi
+calmer la tribulation de ses intestins? Que penser des autres,
+tels que le Palissot, le Fréron, les Poinsinets, le Baculard qui
+ont quelque chose, et dont les bassesses ne peuvent s'excuser par
+le borborygme d'un estomac qui souffre?
+
+MOI. -- Je ne vous aurais jamais cru si difficile.
+
+LUI. -- Je ne le suis pas. Au commencement je voyais faire les
+autres, et je faisais comme eux, même un peu mieux; parce que je
+suis plus franchement impudent, meilleur comédien, plus affamé,
+fourni de meilleurs poumons. le descends apparemment en droite
+ligne du fameux Stentor.
+
+Et pour me donner une juste idée de la force de ce viscère, il se
+mit à tousser d'une violence à ébranler les vitres du café, et à
+suspendre l'attention des joueurs d'échecs.
+
+MOI. -- Mais à quoi bon ce talent?
+
+LUI. -- Vous ne le devinez pas?
+
+MOI. -- Non. le suis un peu borné.
+
+LUI. -- Supposez la dispute engagée et la victoire incertaine: je
+me lève, et déployant mon tonnerre, je dis: «Cela est, comme
+Mademoiselle l'assure. C'est là ce qui s'appelle juger. Je le
+donne en cent à tous nos beaux esprits. L'expression est de
+génie.» Mais il ne faut pas toujours approuver de la même manière.
+On serait monotone. On aurait l'air faux. On deviendrait insipide.
+On ne se sauve de là que par du jugement, de la fécondité: il faut
+savoir préparer et placer ces tons majeurs et péremptoires, saisir
+l'occasion et le moment; lors par exemple, qu'il y a partage entre
+les sentiments; que la dispute s'est élevée à son dernier degré de
+violence; qu'on ne s'entend plus; que tous parlent à la fois; il
+faut être placé à l'écart, dans l'angle de l'appartement le plus
+éloigné du champ de bataille, avoir préparé son explosion par un
+long silence, et tomber subitement comme une comminge, au milieu
+des contendants. Personne n'a eu cet art comme moi. Mais où je
+suis surprenant, c'est dans l'opposé; j'ai des petits tons que
+j'accompagne d'un sourire; une variété infinie de mines
+approbatives: là, le nez, la bouche, le front, les yeux entrent en
+jeu; j'ai une souplesse de reins; une manière de contourner
+l'épine du dos, de hausser ou de baisser les épaules, d'étendre
+les doigts, d'incliner la tête, de fermer les yeux, et d'être
+stupéfait, comme si j'avais entendu descendre du ciel une voix
+angélique et divine. C'est là ce qui flatte. le ne sais si vous
+saisissez bien toute l'énergie de cette dernière attitude-là. le
+ne l'ai point inventée, mais personne ne m'a surpassé dans
+l'exécution. Voyez. Voyez.
+
+MOI. -- Il est vrai que cela est unique.
+
+LUI. -- Croyez-vous qu'il y ait cervelle de femme un peu vaine qui
+tienne à cela?
+
+MOI. -- Non. Il faut convenir que vous avez porté le talent de
+faire des fous, et de s'avilir aussi loin qu'il est possible.
+
+LUI. -- Ils auront beau faire, tous tant qu'ils sont, ils n'en
+viendront jamais là. Le meilleur d'entre eux, Palissot, par
+exemple, ne sera jamais qu'un bon écolier. Mais si ce rôle amuse
+d'abord, et si l'on goûte quelque plaisir à se moquer en dedans,
+de la bêtise de ceux qu'on enivre, à la longue cela ne pique plus;
+et puis après un certain nombre de découvertes, on est forcé de se
+répéter. L'esprit et l'art ont leurs limites. Il n'y a que Dieu ou
+quelques génies rares pour qui la carrière s'étend, à mesure
+qu'ils y avancent. Bouret en est un peut-être. Il y a de celui-ci
+des traits qui m'en donnent, à moi, oui à moi-même, la plus
+sublime idée. Le petit chien, le Livre de la Félicité les
+flambeaux sur la route de Versailles sont de ces choses qui me
+confondent et m'humilient. Ce serait capable de dégoûter du
+métier.
+
+MOI. -- Que voulez-vous dire avec votre petit chien?
+
+LUI. -- D'où venez-vous donc? Quoi, sérieusement vous ignorez
+comment cet homme rare s'y prit pour détacher de lui et attacher
+au garde des sceaux un petit chien qui plaisait à celui-ci?
+
+MOI. -- Je l'ignore, je le confesse.
+
+LUI. -- Tant mieux. C'est une des plus belles choses qu'on ait
+imaginées; toute l'Europe en a été émerveillée, et il n'y a pas un
+courtisan dont elle n'ait excité l'envie. Vous qui ne manquez pas
+de sagacité, voyons comment vous vous y seriez pris à sa place.
+Songez que Bouret était aimé de son chien. Songez que le vêtement
+bizarre du ministre effrayait le petit animal. Songez qu'il
+n'avait que huit jours pour vaincre les difficultés. Il faut
+connaître toutes les conditions du problème, pour bien sentir le
+mérite de la solution. Eh bien?
+
+MOI. -- Eh bien, il faut que je vous avoue que dans ce genre, les
+choses les plus faciles m'embarrasseraient.
+
+LUI. -- Écoutez, me dit-il, en me frappant un petit coup sur
+l'épaule, car il est familier; écoutez et admirez. Il se fait
+faire un masque qui ressemble au garde des sceaux; il emprunte
+d'un valet de chambre la volumineuse simarre. Il se couvre le
+visage du masque. Il endosse la simarre. Il appelle son chien; il
+le caresse. Il lui donne la gimblette. Puis tout à coup, changeant
+de décoration, ce n'est plus le garde des sceaux; c'est Bouret qui
+appelle son chien et qui le fouette. En moins de deux ou trois
+jours de cet exercice continué du matin au soir, le chien sait
+fuir Bouret le fermier général, et courir à Bouret le garde des
+sceaux. Mais je suis trop bon. Vous êtes un profane qui ne méritez
+pas d'être instruit des miracles qui s'opèrent à côté de vous.
+
+MOI. -- Malgré cela, je vous prie, le livre, les flambeaux?
+
+LUI. -- Non, non. Adressez-vous aux pavés qui vous diront ces
+choses-là; et profitez de la circonstance qui nous a rapprochés,
+pour apprendre des choses que personne ne sait que moi.
+
+MOI. -- Vous avez raison.
+
+LUI. -- Emprunter la robe et la perruque, j'avais oublié la
+perruque, du garde des sceaux! Se faire un masque qui lui
+ressemble! Le masque surtout me tourne la tête. Aussi cet homme
+jouit-il de la plus haute considération. Aussi possède-t-il des
+millions. Il y a des croix de Saint-Louis qui n'ont pas de pain;
+aussi pourquoi courir après la croix, au hasard de se faire
+échiner, et ne pas se tourner vers un état sans péril qui ne
+manque jamais sa récompense? Voilà ce qui s'appelle aller au
+grand. Ce' modèles-là sont décourageants. On a pitié de soi; et
+l'on s'ennuie. Le masque! le masque! Je donnerais un de mes
+doigts, pour avoir trouvé le masque.
+
+MOI. -- Mais avec cet enthousiasme pour les belles choses, et
+cette fertilité de génie que vous possédez, est-ce que vous n'avez
+rien inventé?
+
+LUI. -- Pardonnez-moi; par exemple, l'attitude admirative du dos
+dont je vous ai parlé; je la regarde comme mienne, quoiqu'elle
+puisse peut-être m'être contestée par des envieux. Je crois bien
+qu'on l'a employée auparavant; mais qui est-ce qui a senti combien
+elle était commode pour rire en dessous de l'impertinent qu'on
+admirait? J'ai plus de cent façons d'entamer la séduction d'une
+jeune fille, à côté de sa mère, sans que celle-ci s'en aperçoive,
+et même de la rendre complice. A peine entrais-je dans la carrière
+que je dédaignai toutes les manières vulgaires de glisser un
+billet doux. J'ai dix moyens de me le faire arracher, et parmi ces
+moyens, j'ose me flatter qu'il y en a de nouveaux. Je possède
+surtout le talent d'encourager un jeune homme timide, j'en ai fait
+réussir qui n'avaient ni esprit ni figure. Si cela était écrit je
+crois qu'on m'accorderait quelque génie.
+
+MOI. -- Vous ferait un honneur singulier?
+
+LUI. -- Je n'en doute pas.
+
+MOI. -- A votre place, je jetterais ces choses-là sur le papier.
+Ce serait dommage qu'elles se perdissent.
+
+LUI. -- Il est vrai; mais vous ne soupçonnez pas combien je fais
+peu de cas de la méthode et des préceptes. Celui qui a besoin d'un
+protocole n'ira jamais loin. Les génies lisent peu, pratiquent
+beaucoup, et se font d'eux-mêmes. Voyez César, Turenne, Vauban, la
+marquise de Tencin, son frère le cardinal, et le secrétaire de
+celui-ci l'abbé Trublet. Et Bouret? qui est-ce qui a donné des
+leçons à Bouret? personne. C'est la nature qui forme ces hommes
+rares-là. Croyez-vous que l'histoire du chien et du masque soit
+écrite quelque part?
+
+MOI. -- Mais à vos heures perdues; lorsque l'angoisse de votre
+estomac vide ou la fatigue de votre estomac surchargé éloigne le
+sommeil...
+
+LUI. -- J'y penserai; il vaut mieux écrire de grandes choses que
+d'en exécuter de petites. Alors l'âme s'élève; l'imagination
+s'échauffe, s'enflamme et s'étend; au lieu qu'elle se rétrécit à
+s'étonner auprès de la petite Hus des applaudissements que ce sot
+public s'obstine à prodiguer à cette minaudière de Dangeville, qui
+joue si platement, qui marche presque courbée en deux sur la
+scène, qui a l'affectation de regarder sans cesse dans les yeux de
+celui à qui elle parle, et de jouer en dessous, et qui prend elle-
+même ses grimaces pour de la finesse, son petit trotter pour de la
+grâce; à cette emphatique Clairon qui est plus maigre, plus
+apprêtée, plus étudiée, plus empesée qu'on ne saurait dire. Cet
+imbécile parterre les claque à tout rompre, et ne s'aperçoit pas
+que nous sommes un peloton d'agréments; il est vrai que le peloton
+grossit un peu; mais qu'importe? que nous avons la plus belle
+peau; les plus beaux yeux, le plus joli bec; peu d'entrailles à la
+vérité; une démarche qui n'est pas légère, mais qui n'est pas non
+plus aussi gauche qu'on le dit. Pour le sentiment, en revanche, il
+n'y en a aucune à qui nous ne damions le pion.
+
+MOI. -- Comment dites-vous tout cela? Est-ce ironie, ou vérité?
+
+LUI. -- Le mal est que ce diable de sentiment est tout en dedans,
+et qu'il n'en transpire pas une lueur au-dehors. Mais moi qui vous
+parle, je sais et je sais bien qu'elle en a. Si ce n'est pas cela
+précisément, c'est quelque chose comme cela. Il faut voir, quand
+l'humeur nous prend, comme nous traitons les valets, comme les
+femmes de chambres sont souffletées, comme nous menons à grands
+coups de pied les Parties Casuelles, pour peu qu'elles s'écartent
+du respect qui nous est dû. C'est un petit diable, vous dis-je,
+tout plein de sentiment et de dignité... Ho, ça; vous ne savez où
+vous en êtes, n'est-ce pas?
+
+MOI. -- J'avoue que je ne saurais démêler si c'est de bonne foi ou
+méchamment que vous parlez. Je suis un bon homme; ayez la bonté
+d'en user avec moi plus rondement; et de laisser là votre art.
+
+LUI. -- Cela, c'est ce que nous débitons à la petite Hus, de la
+Dangeville et de la Clairon, mêlé par-ci par-là de quelques mots
+qui vous donnassent l'éveil. Je consens que vous me preniez pour
+un vaurien; mais non pour un sot; et il n'y aurait qu'un sot ou un
+homme perdu d'amour qui pût dire sérieusement tant
+d'impertinences.
+
+MOI. -- Mais comment se résout-on à les dire?
+
+LUI. -- Cela ne se fait pas tout d'un coup; mais petit à petit, on
+y vient. Ingenii largitor venter.
+
+MOI. -- Il faut être pressé d'une cruelle faim.
+
+LUI. -- Cela se peut. Cependant, quelques fortes qu'elles vous
+paraissent, croyez que ceux à qui elles s'adressent sont plutôt
+accoutumés à les entendre que nous à les hasarder.
+
+MOI. -- Est-ce qu'il y a là quelqu'un qui ait le courage d'être de
+votre avis?
+
+LUI. -- Qu'appelez-vous quelqu'un? C'est le sentiment et le
+langage de toute la société.
+
+MOI. -- Ceux d'entre vous qui ne sont pas de grands vauriens,
+doivent être de grands sots.
+
+LUI. -- Des sots là? Je vous jure qu'il n'y en a qu'un; c'est
+celui qui nous fête, pour lui en imposer.
+
+MOI. -- Mais comment s'en laisse-t-on si grossièrement imposer?
+car enfin la supériorité des talents de la Dangeville et de la
+Clairon est décidée.
+
+LUI. -- On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte; et
+l'on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère. Et puis
+nous avons l'air si pénétré, si vrai!
+
+MOI. -- Il faut cependant que vous ayez péché une fois contre les
+principes de l'art et qu'il vous soit échappé par mégarde
+quelques-unes de ces vérités amères qui blessent; car en dépit du
+rôle misérable, abject, vil, abominable que vous faites, je crois
+qu'au fond, vous avez l'âme délicate.
+
+LUI. -- Moi, point du tout. Que le diable m'emporte si je sais au
+fond ce que je suis. En général, j'ai l'esprit rond comme une
+boule, et le caractère franc comme l'osier; jamais faux, pour peu
+que j'aie intérêt d'être vrai; jamais vrai pour peu que j'aie
+intérêt d'être faux. Je dis les choses comme elles me viennent,
+sensées, tant mieux; impertinentes, on n'y prend pas garde. J'use
+en plein de mon franc-parler. Je n'ai pensé de ma vie ni avant que
+de dire, ni en disant, ni après avoir dit. Aussi je n'offense
+personne.
+
+MOI. -- Cela vous est pourtant arrivé avec les honnêtes gens chez
+qui vous viviez, et qui avaient pour vous tant de bontés.
+
+LUI. -- Que voulez-vous? C'est un malheur; un mauvais moment,
+comme il y en a dans la vie. Point de félicité continue; j'étais
+trop bien. Cela ne pouvait durer. Nous avons, comme vous savez, la
+compagnie la plus nombreuse et la mieux choisie. C'est une école
+d'humanité, le renouvellement de l'antique hospitalité. Tous les
+poètes qui tombent, nous les ramassons. Nous eûmes Palissot après
+sa Zara; Bret, après le Faux généreux; tous les musiciens décriés;
+tous les auteurs qu'on ne lit point; toutes les actrices sifflées;
+tous les acteurs hués; un tas de pauvres honteux, plats parasites
+à la tête desquels j'ai l'honneur d'être, brave chef d'une troupe
+timide. C'est moi qui les exhorte à manger la première fois qu'ils
+viennent; c'est moi qui demande à boire pour eux. Ils tiennent si
+peu de place! quelques jeunes gens déguenillés qui ne savent où
+donner de la tête, mais qui ont de la figure, d'autres scélérats
+qui cajolent le patron et qui l'endorment, afin de glaner après
+lui sur la patronne. Nous paraissons gais; mais au fond nous avons
+tous de l'humeur et grand appétit. Des loups ne sont pas plus
+affamés; des tigres ne sont pas plus cruels. Nous dévorons comme
+des loups, lorsque la terre a été longtemps couverte de neige;
+nous déchirons comme des tigres, tout ce qui réussit. Quelquefois,
+les cohues Bertin, Montsauge et Villemorien se réunissent; c'est
+alors qu'il se fait un beau bruit dans la ménagerie. Jamais on ne
+vit ensemble tant de bêtes tristes, acariâtres, malfaisantes et
+courroucées. On n'entend que les noms de Buffon, de Duclos, de
+Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire, de D'Alembert, de Diderot,
+et Dieu sait de quelles épithètes ils sont accompagnés. Nul n'aura
+de l'esprit, s'il n'est aussi sot que nous. C'est là que le plan
+de la comédie des Philosophes a été conçu; la scène du colporteur,
+c'est moi qui l'ai fournie, d'après la Théologie en Quenouille,
+Vous n'êtes pas épargné là plus qu'un autre.
+
+MOI. -- Tant mieux. Peut-être me fait-on plus d'honneur que je
+n'en mérite. Je serais humilié, si ceux qui disent du mal de tant
+d'habiles et honnêtes gens, s'avisaient de dire du bien de moi.
+
+LUI. -- Nous sommes beaucoup, et il faut que chacun paye son écot.
+Après le sacrifice des grands animaux, nous immolons les autres.
+
+MOI. -- Insulter la science et la vertu pour vivre, voilà du pain
+bien cher.
+
+LUI. -- Je vous l'ai déjà dit, nous sommes sans conséquence. Nous
+injurions tout le monde et nous n'affligeons personne. Nous avons
+quelquefois le pesant abbé d'Olivet, le gros abbé Le Blanc,
+l'hypocrite Batteux. Le gros abbé n'est méchant qu'avant dîner.
+Son café pris il se jette dans un fauteuil, les pieds appuyés
+contre là tablette de la cheminée, et s'endort comme un vieux
+perroquet sur son bâton. Si le vacarme devient violent, il bâille;
+il étend ses bras; il frotte ses yeux, et dit: Eh bien, qu'est-ce?
+Qu'est-ce? -- il s'agit de savoir si Piron à plus d'esprit que de
+Voltaire. -- Entendons-nous. C'est de l'esprit que vous dites? il
+ne s'agit pas de goût, car du goût, votre Piron ne s'en doute pas.
+-- Ne s'en doute pas? -- Non. -- Et puis nous voilà embarqués dans
+une dissertation sur le goût. Alors le patron fait signe de la
+main qu'on l'écoute; car c'est surtout de goût qu'il se pique.» Le
+goût, dit-il... le goût est une chose...» ma foi, je ne sais
+quelle chose il disait que c'était; ni lui, non plus.
+
+Nous avons quelquefois l'ami Robbé. Il nous régale de ses contes
+cyniques, des miracles des convulsionnaires dont il a été le
+témoin oculaire; et de quelques chants de son poème sur un sujet
+qu'il connaît à fond. Je hais ses vers; mais j'aime à l'entendre
+réciter. Il a l'air d'un énergumène. Tous s'écrient autour de lui:
+«voilà ce qu'on appelle un poète». Entre nous, cette poésie-là
+n'est qu'un charivari de toutes sortes de bruits confus, le ramage
+barbare des habitants de la tour de Babel.
+
+Il nous vient aussi un certain niais qui a l'air plat et bête,
+mais qui a de l'esprit comme un démon et qui est plus malin qu'un
+vieux singe; c'est une de ces figures qui appellent la
+plaisanterie et les nasardes, et que Dieu fit pour la correction
+des gens qui jugent à la mine, et à qui leur miroir aurait dû
+apprendre qu'il est aussi aisé d'être un homme d'esprit et d'avoir
+l'air d'un sot que de cacher un sot sous une physionomie
+spirituelle. C'est une lâcheté bien commune que celle d'immoler un
+bon homme à l'amusement des autres. On ne manque jamais de
+s'adresser à celui-ci. C'est un piège que nous tendons aux
+nouveaux venus, et je n'en ai presque pas vu un seul qui n'y
+donnât.
+
+J'étais quelquefois surpris de la justesse des observations de ce
+fou, sur les hommes et sur les caractères; et je le lui témoignai.
+
+C'est, me répondit-il, qu'on tire parti de la mauvaise compagnie,
+comme du libertinage. On est dédommagé de la perte de son
+innocence, par celle de ses préjugés. Dans la société des
+méchants, où le vice se montre à masque levé, on apprend à les
+connaître. Et puis j'ai un peu lu.
+
+MOI. -- Qu'avez-vous lu?
+
+LUI. -- J'ai lu et je lis et relis sans cesse Théophraste, La
+Bruyère et Molière.
+
+MOI. -- Ce sont d'excellents livres.
+
+LUI. -- Ils sont bien meilleurs qu'on ne pense; mais qui est-ce
+qui sait les lire?
+
+MOI. -- Tout le monde, selon la mesure de son esprit.
+
+LUI. -- Presque personne. Pourriez-vous me dire ce qu'on y
+cherche?
+
+MOI. -- L'amusement et l'instruction.
+
+LUI. -- Mais quelle instruction; car c'est là le point?
+
+MOI. -- La connaissance de ses devoirs; l'amour de la vertu, la
+haine du vice.
+
+LUI. -- Moi, j'y recueille tout ce qu'il faut faire, et tout ce
+qu'il ne faut pas dire. Ainsi quand je lis l'Avare; je me dis:
+sois avare, si tu veux; mais garde-toi de parler comme l'avare.
+Quand je lis le Tartuffe, je me dis: sois hypocrite, si tu veux;
+mais ne parle pas comme l'hypocrite. Garde des vices qui te sont
+utiles; mais n'en aie ni le ton ni les apparences qui te
+rendraient ridicule. Pour se garantir de ce ton, de ces
+apparences, il faut les connaître. Or, ces auteurs en ont fait des
+peintures excellentes. le suis moi et je reste ce que je suis;
+mais j'agis et je parle comme il convient. Je ne suis pas de ces
+gens qui méprisent les moralistes. Il y a beaucoup à profiter,
+surtout en ceux qui ont mis la morale en action. Le vice ne blesse
+les hommes que par intervalle. Les caractères apparents du vice
+les blessent du matin au soir. Peut-être vaudrait-il mieux être un
+insolent que d'en avoir la physionomie; l'insolent de caractère
+n'insulte que de temps en temps; l'insolent de physionomie insulte
+toujours. Au reste n'allez pas imaginer que je sois le seul
+lecteur de mon espèce. Je n'ai d'autre mérite ici, que d'avoir
+fait par système, par justesse d'esprit, par une vue raisonnable
+et vraie, ce que la plupart des autres font par instinct. De là
+vient que leurs lectures ne les rendent pas meilleurs que moi;
+mais qu'ils restent ridicules, en dépit d'eux, au lieu que je ne
+le suis que quand je veux, et que je les laisse alors loin
+derrière moi; car le même art qui m'apprend à me sauver du
+ridicule en certaines occasions, m'apprend aussi dans d'autres à
+l'attraper supérieurement. Je me rappelle alors tout ce que les
+autres ont dit, tout ce que j'ai lu, et j'y ajoute tout ce qui
+sort de mon fonds qui est en ce genre d'une fécondité surprenante.
+
+MOI. -- Vous avez bien fait de me révéler ces mystères; sans quoi,
+je vous aurais cru en contradiction.
+
+LUI. -- Je n'y suis point; car pour une fois où il faut éviter le
+ridicule; heureusement, il y en a cent où il faut s'en donner. Il
+n'y a point de meilleur rôle auprès des grands que celui de fou.
+Longtemps il y a eu le fou du roi en titre; en aucun, il n'y a eu
+en titre le sage du roi. Moi je suis le fou de Bertin et de
+beaucoup d'autres, le vôtre peut-être dans ce moment; ou peut-être
+vous, le mien. Celui qui serait sage n'aurait point de fou. Celui
+donc qui a un fou n'est pas sage; s'il n'est pas sage, il est fou,
+et peut-être, fût-il roi, le fou de son fou. Au reste, souvenez-
+vous que dans un sujet aussi variable que les moeurs, il n'y a
+d'absolument, d'essentiellement, de généralement vrai ou faux,
+sinon qu'il faut être ce que l'intérêt veut qu'on soit; bon ou
+mauvais; sage ou fou, décent ou ridicule; honnête ou vicieux. Si
+par hasard la vertu avait conduit à la fortune; ou j'aurais été
+vertueux, ou j'aurais simulé la vertu comme un autre. On m'a voulu
+ridicule, et je me le suis fait; pour vicieux, nature seule en
+avait fait les frais. Quand je dis vicieux, c'est pour parler
+votre langue; car si nous venions à nous expliquer, il pourrait
+arriver que vous appelassiez vice ce que j'appelle vertu, et vertu
+ce que j'appelle vice.
+
+Nous avons aussi les auteurs de l'Opéra-Comique, leurs acteurs, et
+leurs actrices; et plus souvent leurs entrepreneurs Corby,
+Moette... tous gens de ressource et d'un mérite supérieur!
+
+Et j'oubliais les grands critiques de la littérature. L'Avant-
+Coureur, Les Petites Affiches, L'Année littéraire, L'Observateur
+littéraire, Le Censeur hebdomadaire, toute la clique des
+feuillistes.
+
+MOI. -- L'Année littéraire; L'Observateur littéraire. Cela ne se
+peut. Ils se détestent.
+
+LUI. -- Il est vrai. Mais tous les gueux se réconcilient à la
+gamelle. Ce maudit Observateur littéraire. Que le diable l'eût
+emporté, lui et ses feuilles. C'est ce chien de petit prêtre
+avare, puant et usurier qui est la cause de mon désastre. Il parut
+sur notre horizon, hier, pour la première fois. Il arriva à
+l'heure qui nous chasse tous de nos repaires, l'heure du dîner.
+Quand il fait mauvais temps, heureux celui d'entre nous qui a la
+pièce de vingt-quatre sols dans sa poche. Tel s'est moqué de son
+confrère qui était arrivé le matin crotté jusqu'à l'échine et
+mouillé jusqu'aux os, qui le soir rentre chez lui dans le même
+état. Il y en eut un, je ne sais plus lequel, qui eut, il y a
+quelques mois, un démêlé violent avec le Savoyard qui s'est établi
+à notre porte. Ils étaient en compte courant; le créancier voulait
+que son débiteur se liquidât, et celui-ci n'était pas en fonds. On
+sert; on fait les honneurs de la table à l'abbé, on le place au
+haut bout. J'entre, je l'aperçois.» Comment, l'abbé, lui dis-je,
+vous présidez? voilà qui est fort bien pour aujourd'hui; mais
+demain, vous descendrez, s'il vous plaît, d'une assiette; après-
+demain, d'une autre assiette; et ainsi d'assiette en assiette,
+soit à droite, soit à gauche, jusqu'à ce que de la place que j'ai
+occupée une fois avant vous, Fréron une fois après moi, Dorat une
+fois après Fréron, Palissot une fois après Dorat, vous deveniez
+stationnaire à côté de moi, pauvre plat bougre comme vous, qui
+siedo sempre come un maestoso cazzo fra duoi coglioni.» L'abbé qui
+est bon diable et qui prend tout bien, se mit à rire.
+Mademoiselle, pénétrée de la vérité de mon observation et de la
+justesse de ma comparaison, se mit à rire; tous ceux qui
+siégeaient à droite et à gauche de l'abbé et qu'il avait reculés
+d'un cran, se mirent à rire; tout le monde rit excepté monsieur
+qui se fâche et me tient des propos qui n'auraient rien signifié,
+si nous avions été seuls: «Rameau vous êtes un impertinent. -- Je
+le sais bien, et c'est à cette condition que vous m'avez reçu. --
+Un faquin. -- Comme un autre. -- Un gueux. -- Est-ce que je serais
+ici, sans cela? -- Je vous ferai chasser. -- Après dîner, je m'en
+irai de moi-même. -- Je vous le conseille.»-- On dîna; je n'en
+perdis pas un coup de dent. Après avoir bien mangé, bu largement;
+car après tout il n'en aurait été ni plus ni moins, messer Gaster
+est un personnage contre lequel je n'ai jamais boudé; je pris mon
+parti et je me disposais à m'en aller. J'avais engagé ma parole en
+présence de tant de monde qu'il fallait bien la tenir. Je fus un
+temps considérable à rôder dans l'appartement, cherchant ma canne
+et mon chapeau où ils n'étaient pas, et comptant toujours que le
+patron se répandrait dans un nouveau torrent d'injures, que
+quelqu'un s'interposerait, et que nous finirions par nous
+raccommoder, à force de nous fâcher. Je tournais, je tournais; car
+moi je n'avais rien sur le coeur; mais le patron, lui, plus sombre
+et plus noir que l'Apollon d'Homère, lorsqu'il décoche ses traits
+sur l'armée des Grecs son bonnet une fois plus renfoncé que de
+coutume, se promenait en long et en large, le poing sous le
+menton. Mademoiselle s'approche de moi. -- «Mais Mademoiselle,
+qu'est-ce qu'il y a donc d'extraordinaire? Ai-je été différent
+aujourd'hui de moi-même. -- Je veux qu'il sorte. -- Je sortirai,
+je ne lui ai pas manqué. -- Pardonnez-moi; on invite monsieur
+l'abbé, et... -- C'est lui qui s'est manqué à lui-même en invitant
+l'abbé, en me recevant et avec moi tant d'autres bélitres tels que
+moi. -- Allons, mon petit Rameau; il faut demander pardon à
+monsieur l'abbé. -- Je n'ai que faire de son pardon... -- Allons;
+allons, tout cela s'apaisera...» On me prend par la main, on
+m'entraîne vers le fauteuil de l'abbé; j'étends les bras, je
+contemple l'abbé avec une espèce d'admiration, car qui est-ce qui
+a jamais demandé pardon à l'abbé?» L'abbé, lui dis-je; L'abbé tout
+ceci est bien ridicule, n'est-il pas vrai?» Et puis je me mets à
+rire, et l'abbé aussi. Me voilà donc excusé de ce côté-là; mais il
+fallait aborder l'autre, et ce que j'avais à lui dire était une
+autre paire de manches. le ne sais plus trop comment je tournai
+mon excuse...» Monsieur, voilà ce fou. -- Il y a trop longtemps
+qu'il me fait souffrir; je n'en veux plus entendre parler. -- Il
+est fâché. -- Oui je suis très fâché. -- Cela ne lui arrivera
+plus. -- Qu'au premier faquin.» le ne sais s'il était dans un de
+ces jours d'humeur où Mademoiselle craint d'en approcher et n'ose
+le toucher qu'avec ses mitaines de velours, ou s'il entendit mal
+ce que je disais, ou si je dis mal; ce fut pis qu'auparavant. Que
+diable, est-ce qu'il ne me connaît pas? Est-ce qu'il ne sait pas
+que je suis comme les enfants, et qu'il y a des circonstances où
+je laisse tout aller sous moi? Et puis, je crois Dieu me pardonne,
+que je n'aurais pas un moment de relâche. On userait un pantin
+d'acier à tirer la ficelle du matin au soir et du soir au matin.
+Il faut que je les désennuie; c'est la condition; mais il faut que
+je m'amuse quelquefois. Au milieu de cet imbroglio, il me passa
+par la tête une pensée funeste, une pensée qui me donna de la
+morgue, une pensée qui m'inspira de la fierté et de l'insolence:
+c'est qu'on ne pouvait se passer de moi, que j'étais un homme
+essentiel.
+
+MOI. -- Oui, je crois que vous leur êtes très utile, mais qu'ils
+vous le sont encore davantage. Vous ne retrouverez pas, quand vous
+voudrez, une aussi bonne maison; mais eux, pour un fou qui leur
+manque, ils en retrouveront cent.
+
+LUI. -- Cent fous comme moi! Monsieur le philosophe, ils ne sont
+pas si communs. Oui des plats fous. On est plus difficile en
+sottise qu'en talent ou en vertu. le suis rare dans mon espèce,
+oui, très rare. A présent qu'ils ne m'ont plus, que font-ils? Ils
+s'ennuient comme des chiens. le suis un sac inépuisable
+d'impertinences. l'avais à chaque instant une boutade qui les
+faisait rire aux larmes, j'étais pour eux les Petites Maisons tout
+entières.
+
+MOI. -- Aussi vous aviez la table, le lit, l'habit, veste et
+culotte, les souliers, et la pistole par mois.
+
+LUI. -- Voilà le beau côté. Voilà le bénéfice; mais les charges,
+vous n'en dites mot. D'abord, s'il était bruit d'une pièce
+nouvelle, quelque temps qu'il fit, il fallait fureter dans tous
+les greniers de Paris jusqu'à ce que j'en eusse trouvé l'auteur;
+que je me procurasse la lecture de l'ouvrage, et que j'insinuasse
+adroitement qu'il y avait un rôle qui serait supérieurement rendu
+par quelqu'un de ma connaissance.» Et par qui, s'il vous plaît? --
+Par qui? belle question! Ce sont les grâces, la gentillesse, la
+finesse. -- Vous voulez dire, mademoiselle Dangeville? Par hasard
+la connaîtriez-vous? -- Oui, un peu; mais ce n'est pas elle. -- Et
+qui donc?» le nommais tout bas.» Elle! -- Oui, elle», répétais-je
+un peu honteux, car j'ai quelquefois de la pudeur; et à ce nom
+répété, il fallait voir comme la physionomie du poète
+s'allongeait, et d'autres fois comme on m'éclatait au nez.
+Cependant, bon gré, mal gré qu'il en eût, il fallait que
+j'amenasse mon homme à dîner; et lui qui craignait de s'engager,
+rechignait, remerciait. Il fallait voir comme j'étais traité,
+quand je ne réussissais pas dans ma négociation: j'étais un butor,
+un sot, un balourd, je n'étais bon à rien; je ne valais pas le
+verre d'eau qu'on me donnait à boire. C'était bien pis lorsqu'on
+jouait, et qu'il fallait aller intrépidement, au milieu des huées
+d'un public qui juge bien, quoi qu'on en dise, faire entendre mes
+claquements de mains isolés; attacher les regards sur moi;
+quelquefois dérober les sifflets à l'actrice; et ouïr chuchoter à
+côté de soi: «C'est un des valets déguisés de celui qui couche; ce
+maraud-là se taira-t-il?» On ignore ce qui peut déterminer à cela,
+on croit que c'est ineptie, tandis que c'est un motif qui excuse
+tout.
+
+MOI. -- Jusqu'à l'infraction des lois civiles.
+
+LUI. -- A la fin cependant j'étais connu, et l'on disait: «Oh!
+c'est Rameau.» Ma ressource était de jeter quelques mots ironiques
+qui sauvassent du ridicule mon applaudissement solitaire, qu'on
+interprétait à contre sens. Convenez qu'il faut un puissant
+intérêt pour braver ainsi le public assemblé, et que chacune de
+ces corvées valait mieux qu'un petit écu.
+
+MOI. -- Que ne vous faisiez-vous prêter main-forte?
+
+LUI. -- Cela m'arrivait aussi, je glanais un peu là-dessus. Avant
+que de se rendre au lieu du supplice, il fallait se charger la
+mémoire des endroits brillants, où il importait de donner le ton.
+S'il m'arrivait de les oublier et de me méprendre, j'en avais le
+tremblement à mon retour; c'était un vacarme dont vous n'avez pas
+d'idée. Et puis à la maison une meute de chiens à soigner; il est
+vrai que je m'étais sottement imposé cette tâche; des chats dont
+j'avais la surintendance; j'étais trop heureux si Micou me
+favorisait d'un coup de griffe qui déchirât ma manchette ou ma
+main. Criquette est sujette à la colique; c'est moi qui lui frotte
+le ventre. Autrefois, Mademoiselle avait des vapeurs; ce sont
+aujourd'hui des nerfs. Je ne parle point d'autres indispositions
+légères dont on ne se gêne pas devant moi. Pour ceci, passe; je
+n'ai jamais prétendu contraindre. J'ai lu, je ne sais où, qu'un
+prince surnommé le grand restait quelquefois appuyé sur le dossier
+de la chaise percée de sa maîtresse. On en use à son aise avec ses
+familiers, et j'en étais ces jours-là, plus que personne. Je suis
+l'apôtre de la familiarité et de l'aisance. Je les prêchais là
+d'exemple, sans qu'on s'en formalisât; il n'y avait qu'à me
+laisser aller. Je vous ai ébauché le patron. Mademoiselle commence
+à devenir pesante; il faut entendre les bons contes qu'ils en
+font.
+
+MOI. -- Vous n'êtes pas de ces gens-là?
+
+LUI. -- Pourquoi non?
+
+MOI. -- C'est qu'il est au moins indécent de donner des ridicules
+à ses bienfaiteurs.
+
+LUI. -- Mais n'est-ce pas pis encore de s'autoriser de ses
+bienfaits pour avilir son protégé?
+
+MOI. -- Mais si le protégé n'était pas vil par lui-même, rien ne
+donnerait au protecteur cette autorité.
+
+LUI. -- Mais si les personnages n'étaient pas ridicules par eux-
+mêmes, on n'en ferait pas de bons contes. Et puis est-ce ma faute
+s'ils s'encanaillent? Est-ce ma faute lorsqu'ils se sont
+encanaillés, si on les trahit, si on les bafoue? Quand on se
+résout à vivre avec des gens comme nous, et qu'on a le sens
+commun, il y a je ne sais combien de noirceurs auxquelles il faut
+s'attendre. Quand on nous prend, ne nous connaît-on pas pour ce
+que nous sommes, pour des âmes intéressées, viles et perfides? Si
+l'on nous connaît, tout est bien. Il y a un pacte tacite qu'on
+nous fera du bien, et que tôt ou tard, nous rendrons le mal pour
+le bien qu'on nous aura fait. Ce pacte ne subsiste-t-il pas entre
+l'homme et son singe ou son perroquet? Brun jette les hauts cris
+que Palissot, son convive et son ami, ait fait des couplets contre
+lui. Palissot a dû faire les couplets et c'est Brun qui a tort.
+Poinsinet jette les hauts cris que Palissot ait mis sur son compte
+les couplets qu'il avait faits contre Brun. Palissot a dû mettre
+sur le compte de Poinsinet les couplets qu'il avait faits contre
+Brun; et c'est Poinsinet qui a tort. Le petit abbé Rey jette les
+hauts cris de ce que son ami Palissot lui a soufflé sa maîtresse
+auprès de laquelle il l'avait introduit. C'est qu'il ne fallait
+point introduire un Palissot chez sa maîtresse, ou se résoudre à
+la perdre. Palissot a fait son devoir; et c'est l'abbé Rey qui a
+tort. Le libraire David jette les hauts cris de ce que son associé
+Palissot a couché ou voulu coucher avec sa femme; la femme du
+libraire David jette les hauts cris de ce que Palissot a laissé
+croire à qui l'a voulu qu'il avait couché avec elle; que Palissot
+ait couché ou non avec la femme du libraire, ce qui est difficile
+à décider, car la femme a dû nier ce qui était, et Palissot a pu
+laisser croire ce qui n'était pas. Quoi qu'il en soit, Palissot a
+fait son rôle et c'est David et sa femme qui ont tort.
+Qu'Helvétius jette les hauts cris que Palissot le traduise sur la
+scène comme un malhonnête homme, lui à qui il doit encore l'argent
+qu'il lui prêta pour se faire traiter de la mauvaise santé, se
+nourrir et se vêtir. A-t-il dû se promettre un autre procédé, de
+la part d'un homme souillé de toutes sortes d'infamies, qui par
+passe-temps fait abjurer la religion à son ami, qui s'empare du
+bien de ses associés; qui n'a ni foi, ni loi, ni sentiment; qui
+court à la fortune, per fas et ne fas; qui compte ses jours par
+ses scélératesses; et qui s'est traduit lui-même sur la scène
+comme un des plus dangereux coquins, impudence dont je ne crois
+pas qu'il y ait eu dans le passé un premier exemple, ni qu'il y en
+ait un second dans l'avenir. Non. Ce n'est donc pas Palissot, mais
+c'est Helvétius qui a tort. Si l'on mène un jeune provincial à la
+Ménagerie de Versailles, et qu'il s'avise par sottise, de passer
+la main à travers les barreaux de la loge du tigre ou de la
+panthère; si le jeune homme laisse son bras dans la gueule de
+l'animal féroce, qui est-ce qui a tort? Tout cela est écrit dans
+le pacte tacite. Tant pis pour celui qui l'ignore ou l'oublie.
+Combien je justifierais par ce pacte universel et sacré, de gens
+qu'on accuse de méchanceté; tandis que c'est soi qu'on devrait
+accuser de sottise. Oui, grosse comtesse, c'est vous qui avez
+tort, lorsque vous rassemblez autour de vous, ce qu'on appelle
+parmi les gens de votre sorte, des espèces, et que ces espèces
+vous font des vilenies, vous en font faire, et vous exposent au
+ressentiment des honnêtes gens. Les honnêtes gens font ce qu'ils
+doivent; les espèces aussi; et c'est vous qui avez tort de les
+accueillir. Si Bertinhus vivait doucement, paisiblement avec sa
+maîtresse; si par l'honnêteté de leurs caractères, ils s'étaient
+fait des connaissances honnêtes; s'ils avaient appelé autour d'eux
+des hommes à talents, des gens connus dans la société par leur
+vertu; s'ils avaient réservé pour une petite compagnie éclairée et
+choisie, les heures de distraction qu'ils auraient dérobées à la
+douceur d'être ensemble, de s'aimer, de se le dire, dans le
+silence de la retraite; croyez-vous qu'on en eût fait ni bons ni
+mauvais contes. Que leur est-il donc arrivé? ce qu'ils méritaient.
+Ils ont été punis de leur imprudence; et c'est nous que la
+Providence avait destinés de toute éternité à faire justice des
+Bertins du jour, et ce sont nos pareils d'entre nos neveux qu'elle
+a destinés à faire justice des Montsauges et des Bertins à venir.
+Mais tandis que nous exécutons ses justes décrets sur la sottise,
+vous qui nous peignez tels que nous sommes, vous exécutez ses
+justes décrets sur nous. Que penseriez-vous de nous, si nous
+prétendions avec des moeurs honteuses, jouir de la considération
+publique; que nous sommes des insensés. Et ceux qui s'attendent à
+des procédés honnêtes, de la part de gens nés vicieux, de
+caractères vils et bas, sont-ils sages? Tout a son vrai loyer dans
+ce monde. Il y a deux procureurs généraux, l'un à votre porte qui
+châtie les délits contre la société. La nature est l'autre. Celle-
+ci connaît de tous les vices qui échappent aux lois. Vous vous
+livrez à la débauche des femmes; vous serez hydropique. Vous êtes
+crapuleux; vous serez poumonique. Vous ouvrez votre porte à des
+marauds, et vous vivez avec eux; vous serez trahis, persiflés,
+méprisés. Le plus court est de se résigner à l'équité de ces
+jugements; et de se dire à soi-même, c'est bien fait, de secouer
+ses oreilles, et de s'amender ou de rester ce qu'on est, mais aux
+conditions susdites.
+
+MOI -- Vous avez raison.
+
+LUI -- Au demeurant, de ces mauvais contes, moi, je n'en invente
+aucun; je m'en tiens au rôle de colporteur. Ils disent qu'il y a
+quelques jours, sur les cinq heures du matin, on entendit un
+vacarme enragé; toutes les sonnettes étaient en branle; c'étaient
+les cris interrompus et sourds d'un homme qui étouffe: «A moi,
+moi, je suffoque; je meurs.» Ces cris partaient de l'appartement
+du patron. On arrive, on le secourt. Notre grosse créature dont la
+tête était égarée, qui n'y était plus, qui ne voyait plus, comme
+il arrive dans ce moment, continuait de presser son mouvement,
+s'élevait sur ses deux mains, et du plus haut qu'elle pouvait
+laissait retomber sur les parties casuelles un poids de deux à
+trois cents livres, animé de toute la vitesse que donne la fureur
+du plaisir. On eut beaucoup de peine à le dégager de là. Que
+diable de fantaisie a un petit marteau de se placer sous une
+lourde enclume.
+
+MOI. -- Vous êtes un polisson. Parlons d'autre chose. Depuis que
+nous causons, j'ai une question sur la lèvre.
+
+LUI. -- Pourquoi l'avoir arrêtée là si longtemps?
+
+MOI. -- C'est que j'ai craint qu'elle ne fût indiscrète.
+
+LUI. -- Après ce que je viens de vous révéler, j'ignore quel
+secret je puis avoir pour vous.
+
+MOI. -- Vous ne doutez pas du jugement que je porte de votre
+caractère.
+
+LUI. -- Nullement. le suis à vos yeux un être très abject, très
+méprisable, et je le suis aussi quelquefois aux miens; mais
+rarement. Je me félicite plus souvent de mes vices que je ne m'en
+blâme. Vous êtes plus constant dans votre mépris.
+
+MOI. -- Il est vrai; mais pourquoi me montrer toute votre
+turpitude.
+
+LUI. -- D'abord, c'est que vous en connaissiez une bonne partie,
+et que je voyais plus à gagner qu'à perdre, à vous avouer le
+reste.
+
+MOI. -- Comment cela, s'il vous plaît.
+
+LUI. -- S'il importe d'être sublime en quelque genre, c'est
+surtout en mal. On crache sur un petit filou; mais on ne peut
+refuser une sorte de considération à un grand criminel. Son
+courage vous étonne. Son atrocité vous fait frémir. On prise en
+tout l'unité de caractère.
+
+MOI. -- Mais cette estimable unité de caractère, vous ne l'avez
+pas encore. le vous trouve de temps en temps vacillant dans vos
+principes. Il est incertain, si vous tenez votre méchanceté de la
+nature, ou de l'étude; et si l'étude vous a porté aussi loin qu'il
+est possible.
+
+LUI. -- J'en conviens; mais j'y ai fait de mon mieux. N'ai-je pas
+eu la modestie de reconnaître des êtres plus parfaits que moi? Ne
+vous ai-je pas parlé de Bouret avec l'admiration la plus profonde?
+Bouret est le premier homme du monde dans mon esprit.
+
+MOI. -- Mais immédiatement après Bouret; c'est vous.
+
+LUI. -- Non.
+
+MOI. -- C'est donc Palissot?
+
+LUI. -- C'est Palissot, mais ce n'est pas Palissot seul.
+
+MOI. -- Et qui peut être digne de partager le second rang avec
+lui?
+
+LUI. -- Le renégat d'Avignon.
+
+MOI. -- Je n'ai jamais entendu parler de ce renégat d'Avignon;
+mais ce doit être un homme bien étonnant.
+
+LUI. -- Aussi l'est-il.
+
+MOI. -- L'histoire des grands personnages m'a toujours intéressé.
+
+LUI. -- Je le crois bien. Celui-ci vivait chez un bon et honnête
+de ces descendants d'Abraham, promis au père des Croyants, en
+nombre égal à celui des étoiles.
+
+MOI. -- Chez un Juif?
+
+LUI. -- Chez un Juif. Il en avait surpris d'abord la
+commisération, ensuite la bienveillance, enfin la confiance la
+plus entière. Car voilà comme il en arrive toujours. Nous comptons
+tellement sur nos bienfaits, qu'il est rare que nous cachions
+notre secret, à celui que nous avons comblé de nos bontés. Le
+moyen qu'il n'y ait pas des ingrats; quand nous exposons l'homme,
+à la tentation de l'être impunément. C'est une réflexion juste que
+notre Juif ne fit pas. Il confia donc au renégat qu'il ne pouvait
+en conscience manger du cochon. Vous allez voir tout le parti
+qu'un esprit fécond sut tirer de cet aveu. Quelques mois se
+passèrent pendant lesquels notre renégat redoubla d'attachement.
+Quand il crut son Juif bien touché, bien captivé, bien convaincu
+par ses soins, qu'il n'avait pas un meilleur ami dans toutes les
+tribus d'Israël... Admirez la circonspection de cet homme. Il ne
+se hâte pas. Il laisse mûrir la poire, avant que de secouer la
+branche. Trop d'ardeur pouvait faire échouer son projet. C'est
+qu'ordinairement la grandeur de caractère résulte de la balance
+naturelle de plusieurs qualités opposées.
+
+MOI. -- Eh laissez là vos réflexions, et continuez votre histoire.
+
+LUI. -- Cela ne se peut. Il y a des jours où il faut que je
+réfléchisse. C'est une maladie qu'il faut abandonner à son cours.
+Où en étais-je?
+
+MOI. -- A l'intimité bien établie, entre le Juif et le renégat.
+
+LUI. -- Alors la poire était mûre... Mais vous ne m'écoutez pas. A
+quoi rêvez-vous?
+
+MOI. -- Je rêve à l'inégalité de votre ton; tantôt haut tantôt
+bas.
+
+LUI. -- Est-ce que le ton de l'homme vicieux peut être un? -- Il
+arrive un soir chez son bon ami, l'air effaré, la voix
+entrecoupée, le visage pâle comme la mort, tremblant de tous ses
+membres.» Qu'avez-vous? -- Nous sommes perdus. -- Perdus, et
+comment? -- Perdus, vous dis-je; perdus sans ressource. --
+Expliquez-vous. -- Un moment, que je me remette de mon effroi. --
+Allons, remettez-vous», lui dit le Juif; au lieu de lui dire, tu
+es un fieffé fripon; je ne sais ce que tu as à m'apprendre, mais
+tu es un fieffé fripon; tu joues la terreur.
+
+MOI et pourquoi devait-il lui parler ainsi?
+
+LUI. -- C'est qu'il était faux, et qu'il avait passé la mesure.
+Cela est clair pour moi, et ne m'interrompez pas davantage. --
+«Nous sommes perdus, perdus sans ressource.» Est-ce que vous ne
+sentez pas l'affectation de ces perdus répétés.» Un traître nous a
+déférés à la sainte Inquisition, vous comme Juif, moi comme
+renégat, comme un infâme renégat.» Voyez comme le traître ne
+rougit pas de se servir des expressions les plus odieuses. Il faut
+plus de courage qu'on ne pense pour s'appeler de son nom. Vous ne
+savez pas ce qu'il en coûte pour en venir là.
+
+MOI. -- Non certes. Mais cet infâme renégat...
+
+LUI. -- Est faux; mais c'est une fausseté bien adroite. Le Juif
+s'effraye, il s'arrache la barbe, il se roule à terre. Il voit les
+sbires à sa porte; il se voit affublé du san bénito; il voit son
+autodafé préparé.» Mon ami, mon tendre ami, mon unique ami, quel
+parti prendre...-- Quel parti? de se montrer, d'affecter la plus
+grande sécurité, de se conduire comme à l'ordinaire. La procédure
+de ce tribunal est secrète, mais lente. Il faut user de ses délais
+pour tout vendre. J'irai louer ou je ferais louer un bâtiment par
+un tiers; oui, par un tiers, ce sera le mieux. Nous y déposerons
+votre fortune; car c'est à votre fortune principalement qu'ils en
+veulent; et nous irons, vous et moi, chercher, sous un autre ciel,
+la liberté de servir notre Dieu et de suivre en sûreté la loi
+d'Abraham et de notre conscience. Le point important dans la
+circonstance périlleuse où nous nous trouvons, est de ne point
+faire d'imprudence.» Fait et dit. Le bâtiment est loué et pourvu
+de vivres et de matelots. La fortune du Juif est à bord. Demain, à
+la pointe du jour, ils mettent à la voile. Ils peuvent souper
+gaiement et dormir en sûreté. Demain, ils échappent à leurs
+persécuteurs. Pendant la nuit, le renégat se lève, dépouille le
+Juif de son portefeuille, de sa bourse et de ses bijoux; se rend à
+bord, et le voilà parti. Et vous croyez que c'est là tout? Bon,
+vous n'y êtes pas. Lorsqu'on me raconta cette histoire; moi, je
+devinai ce que je vous ai tu, pour essayer votre sagacité. Vous
+avez bien fait d'être un honnête homme; vous n'auriez été qu'un
+friponneau. Jusqu'ici le renégat n'est que cela. C'est un coquin
+méprisable à qui personne ne voudrait ressembler. Le sublime de sa
+méchanceté, c'est d'avoir été lui-même le délateur de son bon ami
+l'israélite, dont la sainte Inquisition s'empara à son réveil, et
+dont, quelques jours après, on fit un beau feu de joie. Et ce fut
+ainsi que le renégat devint tranquille possesseur de la fortune de
+ce descendant maudit de ceux qui ont crucifié Notre Seigneur.
+
+MOI. -- Je ne sais lequel des deux me fait le plus d'horreur, ou
+de la scélératesse de votre renégat, ou du ton dont vous en
+parlez.
+
+LUI. -- Et voilà ce que je vous disais. L'atrocité de l'action
+vous porte au-delà du mépris; et c'est la raison de ma sincérité.
+J'ai voulu que vous connussiez jusqu'où j'excellais dans mon art;
+vous arracher l'aveu que j'étais au moins original dans mon
+avilissement, me placer dans votre tête sur la ligne des grands
+vauriens, et m'écrier ensuite, «Vivat Mascarillus, fourbum
+imperator! Allons, gai, Monsieur le philosophe; chorus. Vivat
+Mascarillus, fourbum imperator!»
+
+Et là-dessus, il se mit à faire un chant en fugue, tout à fait
+singulier. Tantôt la mélodie était grave et pleine de majesté;
+tantôt légère et folâtre; dans un instant il imitait la basse;
+dans un autre, une des parties du dessus; il m'indiquait de son
+bras et de son col allongés, les endroits des tenues; et
+s'exécutait, se composait à lui-même, un chant de triomphe, où
+l'on voyait qu'il s'entendait mieux en bonne musique qu'en bonnes
+moeurs.
+
+Je ne savais, moi, si je devais rester ou fuir, rire ou
+m'indigner. Je restai, dans le dessein de tourner la conversation
+sur quelque sujet qui chassât de mon âme l'horreur dont elle était
+remplie. Je commençais à supporter avec peine la présence d'un
+homme qui discutait une action horrible, un exécrable forfait,
+comme un connaisseur en peinture ou en poésie, examine les beautés
+d'un ouvrage de goût; ou comme un moraliste ou un historien relève
+et fait éclater les circonstances d'une action héroïque. Je devins
+sombre, malgré moi. Il s'en aperçut et me dit:
+
+LUI. -- Qu'avez-vous? est-ce que vous vous trouvez mal?
+
+MOI. -- Un peu; mais cela passera.
+
+LUI. -- Vous avez l'air soucieux d'un homme tracassé de quelque
+idée fâcheuse.
+
+MOI. -- C'est cela.
+
+Après un moment de silence de sa part et de la mienne, pendant
+lequel il se promenait en sifflant et en chantant; pour le ramener
+à son talent, je lui dis: Que faites-vous à présent?
+
+LUI. -- Rien.
+
+MOI. -- Cela est très fatigant.
+
+LUI. -- J'étais déjà suffisamment bête. J'ai été entendre cette
+musique de Duni et de nos autres jeunes faiseurs; qui m'a achevé.
+
+MOI. -- Vous approuvez donc ce genre.
+
+LUI. -- Sans doute.
+
+MOI. -- Et vous trouvez de la beauté dans ces nouveaux chants?
+
+LUI. -- Si j'y en trouve; pardieu, je vous en réponds. Comme cela
+est déclamé! quelle vérité! quelle expression.
+
+MOI. -- Tout art d'imitation a son modèle dans la nature. Quel est
+le modèle du musicien, quand il fait un chant?
+
+LUI. -- Pourquoi ne pas prendre la chose de plus haut? Qu'est-ce
+qu'un chant?
+
+MOI. -- Je vous avouerai que cette question est au-dessus de mes
+forces. Voilà comme nous sommes tous. Nous n'avons dans la mémoire
+que des mots que nous croyons entendre, par l'usage fréquent et
+l'application même juste que nous en faisons; dans l'esprit, que
+des notions vagues. Quand je prononce le mot chant, je n'ai pas
+des notions plus nettes que vous, et la plupart de vos semblables,
+quand ils disent, réputation, blâme, honneur, vice, vertu, pudeur,
+décence, honte, ridicule.
+
+LUI -- Le chant est une imitation, par les sons d'une échelle
+inventée par l'art ou inspirée par la nature, comme il vous
+plaira, ou par la voix ou par l'instrument, des bruits physiques
+ou des accents de la passion; et vous voyez qu'en changeant là-
+dedans, les choses à changer, la définition conviendrait
+exactement à la peinture, à l'éloquence, à la sculpture, et à la
+poésie. Maintenant, pour en venir à votre question. Quel est le
+modèle du musicien ou du chant? c'est la déclamation, si le modèle
+est vivant et pensant; c'est le bruit, si le modèle est inanimé.
+Il faut considérer la déclamation comme une ligne, et le chant
+comme une autre ligne qui serpenterait sur la première. Plus cette
+déclamation, type du chant, sera forte et vraie; plus le chant qui
+s'y conforme la coupera en un plus grand nombre de points; plus le
+chant sera vrai; et plus il sera beau. Et c'est ce qu'ont très
+bien senti nos jeunes musiciens. Quand on entend, Je suis un
+pauvre diable, on croit reconnaître la plainte d'un avare; s'il ne
+chantait pas, c'est sur les mêmes tons qu'il parlerait à la terre,
+quand il lui confie son or et qu'il lui dit, O terre, reçois mon
+trésor. Et cette petite fille qui sent palpiter son coeur, qui
+rougit, qui se trouble et qui supplie monseigneur de la laisser
+partir, s'exprimerait-elle autrement. Il y a dans ces ouvrages,
+toutes sortes de caractères; une variété infinie de déclamations.
+Cela est sublime; c'est moi qui vous le dis. Allez, allez entendre
+le morceau où le jeune homme qui se sent mourir, s'écrie: Mon
+coeur s'en va. -- Écoutez le chant; écoutez la symphonie, et vous
+me direz après quelle différence il y a, entre les vraies voies
+d'un moribond et le tour de ce chant. Vous verrez si la ligne de
+la mélodie ne coïncide pas tout entière avec la ligne de la
+déclamation. Je ne vous parle pas de la mesure qui est encore une
+des conditions du chant; je m'en tiens à l'expression, et il n'y a
+rien de plus évident que le passage suivant que j'ai lu quelque
+part, musices seminarium accentus. L'accent est la pépinière de la
+mélodie. Jugez de là de quelle difficulté et de quelle importance
+il est de savoir bien faire le récitatif. Il n'y a point de bel
+air, dont on ne puisse faire un beau récitatif, et point de beau
+récitatif, dont un habile homme ne puisse tirer un bel air. Je ne
+voudrais pas assurer que celui qui récite bien, chantera bien,
+mais je serais surpris que celui qui chante bien, ne sût pas bien
+réciter. Et croyez tout ce que je vous dis là; car c'est le vrai.
+
+MOI. -- Je ne demanderais pas mieux que de vous en croire, si je
+n'étais arrêté par un petit inconvénient.
+
+LUI. -- Et cet inconvénient?
+
+MOI. -- C'est que, si cette musique est sublime, il faut que celle
+du divin Lulli, de Campra, de Destouches, de Mouret, et même soit
+dit entre nous, celle du cher oncle soit un peu plate.
+
+LUI, s'approchant de mon oreille, me répondit: -- Je ne voudrais
+pas être entendu; car il y a ici beaucoup de gens qui me
+connaissent; c'est qu'elle l'est aussi. Ce n'est pas que je me
+soucie du cher oncle, puisque cher il y a. C'est une pierre. Il me
+verrait tirer la langue d'un pied, qu'il ne me donnerait pas un
+verre d'eau; mais il a beau faire à l'octave, à la septième, hon,
+hon; hin, hin; tu, tu, tu; turelututu, avec un charivari du
+diable; ceux qui commencent à s'y connaître, et qui ne prennent
+plus du tintamarre pour de la musique, ne s'accommoderont jamais
+de cela. On devait défendre par une ordonnance de police, à
+quelque personne, de quelque qualité ou condition qu'elle fût, de
+faire chanter le Stabat du Pergolèse. Ce Stabat, il fallait le
+faire brûler par la main du bourreau. Ma foi, ces maudits
+bouffons, avec leur Servante Maîtresse, leur Tracollo, nous en ont
+donné rudement dans le cul. Autrefois, un Trancrède, un Issé, une
+Europe galante, les Indes, et Castor, les Talents lyriques,
+allaient à quatre, cinq, six mois. On ne voyait point la fin des
+représentations d'une Armide. A présent tout cela vous tombe les
+uns sur les autres, comme des capucins de cartes. Aussi Rebel et
+Francoeur jettent-ils feu et flamme. Ils disent que tout est
+perdu, qu'ils sont ruinés; et que si l'on tolère plus longtemps
+cette canaille chantante de la Foire, la musique nationale est au
+diable; et que l'Académie royale du cul-de-sac n'a qu'à fermer
+boutique. Il y a bien quelque chose de vrai, là-dedans. Les
+vieilles perruques qui viennent là depuis trente à quarante ans
+tous les vendredis, au lieu de s'amuser comme ils ont fait par le
+passé, s'ennuient et bâillent, sans trop savoir pourquoi. Ils se
+le demandent et ne sauraient se répondre. Que ne s'adressent-ils à
+moi? La prédiction de Duni s'accomplira; et du train que cela
+prend, je veux mourir si, dans quatre à cinq ans à dater du
+peintre amoureux de son modèle, il y a un chat à fesser dans la
+célèbre Impasse. Les bonnes gens, ils ont renoncé à leurs
+symphonies, pour jouer des symphonies italiennes. Ils ont cru
+qu'ils feraient leurs oreilles à celles-ci, sans conséquence pour
+leur musique vocale, comme si la symphonie n'était pas au chant, à
+un peu de libertinage près inspiré par l'étendue de l'instrument
+et la mobilité des doigts? ce que le chant est à la déclamation
+réelle. Comme si le violon n'était pas le singe du chanteur, qui
+deviendra un jour, lorsque le difficile prendra la place du beau,
+le singe du violon. Le premier qui joua Locatelli, fut l'apôtre de
+la nouvelle musique. A d'autres, à d'autres. On nous accoutumera à
+l'imitation des accents de la passion ou des phénomènes de la
+nature, par le chant et la voix, par l'instrument, car voilà toute
+l'étendue de l'objet de la musique, et nous conserverons notre
+goût pour les vols, les lances, les gloires, les triomphes, les
+victoires? Va-t'en voir s'ils viennent, Jean. Ils ont imaginé
+qu'ils pleureraient ou riraient à des scènes de tragédie ou de
+comédie, musiquées; qu'on porterait à leurs oreilles, les accents
+de la fureur, de la haine, de la jalousie, les vraies plaintes de
+l'amour, les ironies, les plaisanteries du théâtre italien ou
+français; et qu'ils resteraient admirateurs de Ragonde et de
+Platée. Je t'en réponds: tarare, pon pon; qu'ils éprouveraient
+sans cesse, avec quelle facilité, quelle flexibilité, quelle
+mollesse, l'harmonie, la prosodie, les ellipses, les inversions de
+la langue italienne se prêtaient à l'art, au mouvement, à
+l'expression, aux tours du chant, et à la valeur mesurée des sons,
+et qu'ils continueraient d'ignorer combien la leur est raide,
+sourde, lourde, pesante, pédantesque et monotone. Eh oui, oui. Ils
+se sont persuadé qu'après avoir mêlé leurs larmes aux pleurs d'une
+mère qui se désole sur la mort de son fils; après avoir frémi de
+l'ordre d'un tyran qui ordonne un meurtre; ils ne s'ennuieraient
+pas de leur féerie, de leur insipide mythologie, de leurs petits
+madrigaux doucereux qui ne marquent pas moins le mauvais goût du
+poète, que la misère de l'art qui s'en accommode. Les bonnes gens!
+cela n'est pas et ne peut être. Le vrai, le bon, le beau ont leurs
+droits. On les conteste, mais on finit par admirer. Ce qui n'est
+pas marqué à ce coin, on l'admire un temps; mais on finit par
+bâiller. Bâillez donc, messieurs; bâillez à votre aise. Ne vous
+gênez pas. L'empire de la nature et de ma trinité, contre laquelle
+les portes de l'enfer ne prévaudront jamais; le vrai qui est le
+père, et qui engendre le bon qui est le fils; d'où procède le beau
+qui est le Saint-Esprit, s'établit tout doucement. Le dieu
+étranger se place humblement sur l'autel à côté de l'idole du
+pays; peu à peu, il s'y affermit; un beau jour, il pousse du coude
+son camarade; et patatras, voilà l'idole en bas. C'est comme cela
+qu'on dit que les Jésuites ont planté le christianisme à la Chine
+et aux Indes. Et ces Jansénistes ont beau dire, cette méthode
+politique qui marche à son but, sans bruit, sans effusion de sang,
+sans martyr, sans un toupet de cheveux arraché, me semble la
+meilleure.
+
+MOI. -- Il y a de la raison, à peu près, dans tout ce que vous
+venez de dire.
+
+LUI. -- De la raison! tant mieux. le veux que le diable m'emporte,
+si j'y tâche. Cela va, comme je te pousse. le suis comme les
+musiciens de l'Impasse, quand mon oncle parut; si j'adresse à la
+bonne heure, c'est qu'un garçon charbonnier parlera toujours mieux
+de son métier que toute une académie, et que tous les Duhamel du
+monde.
+
+Et puis le voilà qui se met à se promener, en murmurant dans son
+gosier, quelques-uns des airs de l'Île des Fous, du Peintre
+amoureux de son Modèle, du Maréchal-ferrant, de la Plaideuse, et
+de temps en temps, il s'écriait, en levant les mains et les yeux
+au ciel: Si cela est beau, mordieu! Si cela est beau! Comment
+peut-on porter à sa tête une paire d'oreilles et faire une
+pareille question. Il commençait à entrer en passion, et à chanter
+tout bas. Il élevait le ton, à mesure qu'il se passionnait
+davantage; vinrent ensuite, les gestes, les grimaces du visage et
+les contorsions du corps; et je dis, bon; voilà la tête qui se
+perd, et quelque scène nouvelle qui se prépare; en effet, il part
+d'un éclat de voix, «Je suis un pauvre misérable... Monseigneur,
+Monseigneur, laissez-moi partir... O terre, reçois mon or;
+conserve bien mon trésor... Mon âme, mon âme, ma vie, O terre!...
+Le voilà le petit ami, le voilà le petit ami! Aspettare e non
+venire... A Zerbina penserete... Sempre in contrasti con te si
+sta...» Il entassait et brouillait ensemble trente airs italiens,
+français, tragiques, comiques, de toutes sortes de caractères.
+Tantôt avec une voix de basse-taille, il descendait jusqu'aux
+enfers; tantôt s'égosillant et contrefaisant le fausset, il
+déchirait le haut des airs, imitant de la démarche, du maintien,
+du geste, les différents personnages chantants; successivement
+furieux, radouci, impérieux, ricaneur. Ici, c'est une jeune fille
+qui pleure, et il en rend toute la minauderie; là il est prêtre,
+il est roi, il est tyran, il menace, il commande, il s'emporte, il
+est esclave, il obéit. Il s'apaise, il se désole, il se plaint, il
+rit jamais hors de ton, de mesure, du sens des paroles et du
+caractère de l'air. Tous les pousse-bois avaient quitté leurs
+échiquiers et s'étaient rassemblés autour de lui. Les fenêtres du
+café étaient occupées, en dehors, par les passants qui s'étaient
+arrêtés au bruit. On faisait des éclats de rire à entrouvrir le
+plafond. Lui n'apercevait rien; il continuait, saisi d'une
+aliénation d'esprit, d'un enthousiasme si voisin de la folie qu'il
+est incertain qu'il en revienne; s'il ne faudra pas le jeter dans
+un fiacre et le mener droit aux Petites-Maisons. En chantant un
+lambeau des Lamentations de Jomelli, il répétait avec une
+précision, une vérité et une chaleur incroyable les plus beaux
+endroits de chaque morceau; ce beau récitatif obligé où le
+prophète peint la désolation de Jérusalem, il l'arrosa d'un
+torrent de larmes qui en arrachèrent de tous les yeux. Tout y
+était, et la délicatesse du chant, et la force de l'expression, et
+la douleur. Il insistait sur les endroits où le musicien s'était
+particulièrement montré un grand maître. S'il quittait la partie
+du chant, c'était pour prendre celle des instruments qu'il
+laissait subitement pour revenir à la voix, entrelaçant l'une à
+l'autre de manière à conserver les liaisons et l'unité du tout;
+s'emparant de nos âmes et les tenant suspendues dans la situation
+la plus singulière que j'aie jamais éprouvée... Admirais-je? Oui,
+j'admirais! Étais-je touché de pitié? J'étais touché de pitié;
+mais une teinte de ridicule était fondue dans ces sentiments et
+les dénaturait.
+
+Mais vous vous seriez échappé en éclats de rire à la manière dont
+il contrefaisait les différents instruments. Avec des joues
+renflées et bouffies, et un son rauque et sombre, il rendait les
+cors et les bassons; il prenait un son éclatant et nasillard pour
+les hautbois; précipitant sa voix avec une rapidité incroyable
+pour les instruments à corde dont il cherchait les sons les plus
+approchés; il sifflait les petites flûtes, il recoulait les
+traversières, criant, chantant, se démenant comme un forcené;
+faisant lui seul, les danseurs, les danseuses, les chanteurs, les
+chanteuses, tout un orchestre, tout un théâtre lyrique, et se
+divisant en vingt rôles divers, courant, s'arrêtant, avec l'air
+d'un énergumène, étincelant des yeux, écumant de la bouche. Il
+faisait une chaleur à périr; et la sueur qui suivait les plis de
+son front et la longueur de ses joues, se mêlait à la poudre de
+ses cheveux, ruisselait, et sillonnait le haut de son habit. Que
+ne lui vis-je pas faire? Il pleurait, il riait, il soupirait il
+regardait, ou attendri, ou tranquille, ou furieux; c'était une
+femme qui se pâme de douleur; c'était un malheureux livré à tout
+son désespoir; un temple qui s'élève; des oiseaux qui se taisent
+au soleil couchant; des eaux ou qui murmurent dans un lieu
+solitaire et frais, ou qui descendent en torrent du haut des
+montagnes; un orage; une tempête, la plainte de ceux qui vont
+périr, mêlée au sifflement des vents, au fracas du tonnerre;
+c'était la nuit, avec ses ténèbres; c'était l'ombre et le silence,
+car le silence même se peint par des sons. Sa tête était tout à
+fait perdue. Épuisée de fatigue, tel qu'un homme qui sort d'un
+profond sommeil ou d'une longue distraction; il resta immobile,
+stupide, étonné. Il tournait ses regards autour de lui, comme un
+homme égaré qui cherche à reconnaître le lieu où il se trouve. Il
+attendait le retour de ses forces et de ses esprits; il essuyait
+machinalement son visage. Semblable à celui qui verrait à son
+réveil, son lit environné d'un grand nombre de personnes; dans un
+entier oubli ou dans une profonde ignorance de ce qu'il a fait, il
+s'écria dans le premier moment: Eh bien, Messieurs, qu'est-ce
+qu'il y a? D'où viennent vos ris et votre surprise? Qu'est-ce
+qu'il y a? Ensuite il ajouta, voilà ce qu'on doit appeler de la
+musique et un musicien. Cependant, Messieurs, il ne faut pas
+mépriser certains morceaux de Lulli. Qu'on fasse mieux la scène
+«Ah! j'attendrai» sans changer les paroles; j'en défie. Il ne faut
+pas mépriser quelques endroits de Campra les airs de violon de mon
+oncle, ses gavottes; ses entrées de soldats, de prêtres, de
+sacrificateurs...» Pâles flambeaux, nuit plus affreuse que les
+ténèbres... Dieux du Tartare, Dieu de l'oubli.» Là, il enflait sa
+voix; il soutenait ses sons; les voisins se mettaient aux
+fenêtres, nous mettions nos doigts dans nos oreilles. Il ajoutait,
+c'est ici qu'il faut des poumons; un grand organe; un volume
+d'air. Mais avant peu, serviteur à l'Assomption; le Carême et les
+Rois sont passés. Ils ne savent pas encore ce qu'il faut mettre en
+musique, ni par conséquent ce qui convient au musicien. La poésie
+lyrique est encore à naître. Mais ils y viendront; à force
+d'entendre le Pergolèse, le Saxon, Terradoglias, Traetta, et les
+autres, à force de lire le Métastase, il faudra bien qu'ils y
+viennent.
+
+MOI. -- Quoi donc, est-ce que Quinault, La Motte, Fontenelle n'y
+ont rien entendu.
+
+LUI. -- Non pour le nouveau style. Il n'y a pas six vers de suite
+dans tous leurs charmants poèmes qu'on puisse musiquer. Ce sont
+des sentences ingénieuses; des madrigaux légers, tendres et
+délicats; mais pour savoir combien cela est vide de ressource pour
+notre art, le plus violent de tous, sans en excepter celui de
+Démosthène faites-vous réciter ces morceaux, combien ils vous
+paraîtront, froids, languissants, monotones. C'est qu'il n'y a
+rien là qui puisse servir de modèle au chant. J'aimerais autant
+avoir à musiquer les Maximes de La Rochefoucauld, ou les Pensées
+de Pascal. C'est au cri animal de la passion, à dicter la ligne
+qui nous convient. Il faut que ces expressions soient pressées les
+unes sur les autres; il faut que la phrase soit courte; que le
+sens en soit coupé, suspendu; que le musicien puisse disposer du
+tout et de chacune de ses parties; en omettre un mot, ou le
+répéter; y en ajouter un qui lui manque; la tourner et retourner,
+comme un polype, sans la détruire; ce qui rend la poésie lyrique
+française beaucoup plus difficile que dans les langues à
+inversions qui présentent d'elles-mêmes tous ces avantages...
+
+«Barbare cruel, plonge ton poignard dans mon sein. Me voilà prête
+à recevoir le coup fatal. Frappe. Ose... Ah; je languis, je
+meurs... Un feu secret s'allume dans mes sens... Cruel amour, que
+veux-tu de moi... Laisse-moi la douce paix dont j'ai joui...
+Rends-moi la raison...» Il faut que les passions soient fortes; la
+tendresse du musicien et du poète lyrique doit être extrême. L'air
+est presque toujours la péroraison de la scène. Il nous faut des
+exclamations, des interjections, des suspensions, des
+interruptions, des affirmations, des négations; nous appelons,
+nous invoquons, nous crions, nous gémissons, nous pleurons, nous
+rions franchement. Point d'esprit, point d'épigrammes; point de
+ces jolies pensées. Cela est trop loin de la simple nature. Or
+n'allez pas croire que le jeu des acteurs de théâtre et leur
+déclamation puissent nous servir de modèles. Fi donc. Il nous le
+faut plus énergique, moins maniéré, plus vrai. Les discours
+simples, les voix communes de la passion, nous sont d'autant plus
+nécessaires que la langue sera plus monotone, aura moins d'accent.
+Le cri animal ou de l'homme passionné leur en donne.
+
+Tandis qu'il me parlait ainsi, la foule qui nous environnait, ou
+n'entendait rien ou prenant peu d'intérêt à ce qu'il disait, parce
+qu'en général l'enfant comme l'homme, et l'homme comme l'enfant,
+aime mieux s'amuser que s'instruire, s'était retirée; chacun était
+à son jeu; et nous étions restés seuls dans notre coin. Assis sur
+une banquette, la tête appuyée contre le mur, les bras pendants,
+les yeux à demi-fermés, il me dit: Je ne sais ce que j'ai, quand
+je suis venu ici, j'étais frais et dispos; et me voilà roué,
+brisé, comme si j'avais fait dix lieues. Cela m'a pris subitement.
+
+MOI. -- Voulez-vous vous rafraîchir?
+
+LUI. -- Volontiers. Je me sens enroué. Les forces me manquent; et
+Je souffre un peu de la poitrine. Cela m'arrive presque tous les
+jours, comme cela; sans que je sache pourquoi.
+
+MOI. -- Que voulez-vous?
+
+LUI. -- Ce qui vous plaira. Je ne suis pas difficile. L'indigence
+m'a appris à m'accommoder de tout.
+
+On nous sert de la bière, de la limonade. Il en remplit un grand
+verre qu'il vide deux ou trois fois de suite. Puis comme un homme
+ranimé; il tousse fortement, il se démène, il reprend:
+
+Mais à votre avis, Seigneur philosophe, n'est-ce pas une
+bizarrerie bien étrange, qu'un étranger, un Italien, un Duni
+vienne nous apprendre à donner de l'accent à notre musique, à
+assujettir notre chant à tous les mouvements à toutes les mesures,
+à tous les intervalles, à toutes les déclamations, sans blesser la
+prosodie. Ce n'était pourtant pas la mer à boire. Quiconque avait
+écouté un gueux lui demander l'aumône dans la rue, un homme dans
+le transport de la colère, une femme jalouse et furieuse, un amant
+désespéré, un flatteur, oui un flatteur radoucissant son ton,
+traînant ses syllabes, d'une voix mielleuse, en un mot une
+passion, n'importe laquelle, pourvu que par son énergie, elle
+méritât de servir de modèle au musicien, aurait dû s'apercevoir de
+deux choses: l'une que les syllabes, longues ou brèves, n'ont
+aucune durée fixe, pas même de rapport déterminé entre leurs
+durées; que la passion dispose de la prosodie, presque comme il
+lui plaît; qu'elle exécute les plus grands intervalles, et que
+celui qui s'écrie dans le fort de sa douleur: «Ah, malheureux que
+Je suis», monte la syllabe d'exclamation au ton le plus élevé et
+le plus aigu, et descend les autres aux tons les plus graves et
+les plus bas, faisant l'octave ou même un plus grand intervalle,
+et donnant à chaque son la quantité qui convient au tour de la
+mélodie, sans que l'oreille soit offensée, sans que ni la syllabe
+longue, ni la syllabe brève aient conservé la longueur ou la
+brièveté du discours tranquille. Quel chemin nous avons fait
+depuis le temps où nous citions la parenthèse d'Armide, Le
+vainqueur de Renaud, si quelqu'un le peut être, l'Obéissons sans
+balancer, des Indes galantes, comme des prodiges de déclamation
+musicale! A présent, ces prodiges-là me font hausser les épaules
+de pitié. Du train dont l'art s'avance, je ne sais où il aboutira.
+En attendant, buvons un coup.
+
+Il en boit deux, trois, sans savoir ce qu'il faisait. Il allait se
+noyer, comme s'il s'était épuisé, sans s'en apercevoir, si je
+n'avais déplacé la bouteille qu'il cherchait de distraction. Alors
+je lui dis:
+
+MOI. -- Comment se fait-il qu'avec un tact aussi fin, une si
+grande sensibilité pour les beautés de l'art musical; vous soyez
+aussi aveugle sur les belles choses en morale, aussi insensible
+aux charmes de la vertu?
+
+LUI. -- C'est apparemment qu'il y a pour les unes un sens que je
+n'ai pas; une fibre qui ne m'a point été donnée, une fibre lâche
+qu'on a beau pincer et qui ne vibre pas; ou peut-être c'est que
+j'ai toujours vécu avec de bons musiciens et de méchantes gens;
+d'où il est arrivé que mon oreille est devenue très fine, et que
+mon coeur est devenu sourd. Et puis c'est qu'il y avait quelque
+chose de race. Le sang de mon père et le sang de mon oncle est le
+même sang. Mon sang est le même que celui de mon père. La molécule
+paternelle était dure et obtuse; et cette maudite molécule
+première s'est assimilé tout le reste.
+
+MOI. -- Aimez-vous votre enfant?
+
+LUI. -- Si je l'aime, le petit sauvage. J'en suis fou.
+
+MOI. -- Est-ce que vous ne vous occuperez pas sérieusement
+d'arrêter en lui l'effet de la maudite molécule paternelle.
+
+LUI. -- J'y travaillerais, je crois, bien inutilement. S'il est
+destiné à devenir un homme de bien, je n'y nuirai pas. Mais si la
+molécule voulait qu'il fût un vaurien comme son père, les peines
+que j'aurais prises pour en faire un homme honnête lui seraient
+très nuisibles; l'éducation croisant sans cesse la pente de la
+molécule, il serait tiré comme par deux forces contraires, et
+marcherait tout de guingois, dans le chemin de la vie, comme j'en
+vois une infinité, également gauches dans le bien et dans le mal;
+c'est ce que nous appelons des espèces, de toutes les épithètes la
+plus redoutable, parce qu'elle marque la médiocrité, et le dernier
+degré du mépris. Un grand vaurien est un grand vaurien, mais n'est
+point une espèce. Avant que la molécule paternelle n'eût repris le
+dessus et ne l'eût amené à la parfaite abjection où j'en suis, il
+lui faudrait un temps infini: il perdrait ses plus belles années.
+Je n'y fais rien à présent. Je le laisse venir. Je l'examine. Il
+est déjà gourmand, patelin, filou, paresseux, menteur. Je crains
+bien qu'il ne chasse de race.
+
+MOI. -- Et vous en ferez un musicien, afin qu'il ne manque rien à
+la ressemblance?
+
+LUI. -- Un musicien! un musicien! quelquefois je le regarde, en
+grinçant les dents; et je dis, si tu devais jamais savoir une
+note, je crois que je te tordrais le col.
+
+MOI. -- Et pourquoi cela, s'il vous plaît?
+
+LUI. -- Cela ne mène à rien.
+
+MOI. -- Cela mène à tout.
+
+LUI. -- Oui, quand on excelle; mais qui est-ce qui peut se
+promettre de son enfant qu'il excellera? Il y a dix mille à parier
+contre un qu'il ne serait qu'un misérable racleur de cordes, comme
+moi. Savez-vous qu'il serait peut-être plus aisé de trouver un
+enfant propre à gouverner un royaume, à faire un grand roi qu'un
+grand violon.
+
+MOI. -- Il me semble que les talents agréables, même médiocres,
+chez un peuple sans moeurs, perdu de débauche et de luxe, avancent
+rapidement un homme dans le chemin de la fortune. Moi qui vous
+parle, j'ai entendu la conversation qui suit, entre une espèce de
+protecteur et une espèce de protégé. Celui-ci avait été adressé au
+premier, comme à un homme obligeant qui pourrait le servir. --
+Monsieur, que savez-vous? -- Je sais passablement les
+mathématiques. -- Hé bien, montrez les mathématiques; après vous
+être crotté dix à douze ans sur le pavé de Paris, vous aurez droit
+à quatre cents livres de rente. -- J'ai étudié les lois, et je
+suis versé dans le droit. -- Si Puffendorf et Grotius revenaient
+au monde, ils mourraient de faim, contre une borne. -- Je sais
+très bien l'histoire et la géographie. -- S'il y avait des parents
+qui eussent à coeur la bonne éducation de leurs enfants, votre
+fortune serait faite; mais il n'y en a point. -- Je suis assez bon
+musicien. -- Et que ne disiez-vous cela d'abord! Et pour vous
+faire voir le parti qu'on peut tirer de ce dernier talent, j'ai
+une fille. Venez tous les jours depuis sept heures et demie du
+soir, jusqu'à neuf; vous lui donnerez leçon, et je vous donnerai
+vingt-cinq louis par an. Vous déjeunerez, dînerez, goûterez,
+souperez avec nous. Le reste de votre journée vous appartiendra.
+Vous en disposerez à votre profit.
+
+LUI. -- Et cet homme qu'est-il devenu.
+
+MOI. -- S'il eût été sage, il eût fait fortune, la seule chose
+qu'il paraît que vous ayez en vue.
+
+LUI. -- Sans doute. De l'or, de l'or. L'or est tout; et le reste,
+sans or, n'est rien. Aussi au lieu de lui farcir la tête de belles
+maximes qu'il faudrait qu'il oubliât, sous peine de n'être qu'un
+gueux; lorsque je possède un louis, ce qui ne m'arrive pas
+souvent, je me plante devant lui. Je tire le louis de ma poche. Je
+le lui montre avec admiration. J'élève les yeux au ciel. Je baise
+le louis devant lui. Et pour lui faire entendre mieux encore
+l'importance de la pièce sacrée, je lui bégaye de la voix; je lui
+désigne du doigt tout ce qu'on en peut acquérir, un beau fourreau,
+un beau toquet, un bon biscuit. Ensuite je mets le louis dans ma
+poche. Je me promène avec fierté; je relève la basque de ma veste;
+je frappe de la main sur mon gousset; et c'est ainsi que je lui
+fais concevoir que c'est du louis qui est là, que naît l'assurance
+qu'il me voit.
+
+MOI. -- On ne peut rien de mieux. Mais s'il arrivait que,
+profondément pénétré de la valeur du louis, un jour...
+
+LUI. -- Je vous entends. Il faut fermer les yeux là-dessus. Il n'y
+a point de principe de morale qui n'ait son inconvénient. Au pis
+aller, c'est un mauvais quart d'heure, et tout est fini.
+
+MOI. -- Même d'après des vues si courageuses et si sages, je
+persiste à croire qu'il serait bon d'en faire un musicien. Je ne
+connais pas de moyen d'approcher plus rapidement des grands, de
+servir leurs vices, et de mettre à profit les siens.
+
+LUI. -- Il est vrai; mais j'ai des projets d'un succès plus prompt
+et plus sûr. Ah! si c'était aussi bien une fille!
+
+Mais comme on ne fait pas ce qu'on veut, il faut prendre ce qui
+vient; en tirer le meilleur parti; et pour cela, ne pas donner
+bêtement, comme la plupart des pères qui ne feraient rien de pis,
+quand ils auraient médité le malheur de leurs enfants, l'éducation
+de Lacédémone, à un enfant destiné à vivre à Paris. Si elle est
+mauvaise, c'est la faute des moeurs de ma nation, et non la
+mienne. En répondra qui pourra. Je veux que mon fils soit heureux;
+ou ce qui revient au même honoré, riche et puissant. Je connais un
+peu les voies les plus faciles d'arriver à ce but; et je les lui
+enseignerai de bonne heure. Si vous me blâmez, vous autres sages,
+la multitude et le succès m'absoudront. Il aura de l'or; c'est moi
+qui vous le dis. S'il en a beaucoup, rien ne lui manquera, pas
+même votre estime et votre respect.
+
+MOI. -- Vous pourriez vous tromper.
+
+LUI. -- Ou il s'en passera, comme bien d'autres.
+
+Il y avait dans tout cela beaucoup de ces choses qu'on pense,
+d'après lesquelles on se conduit; mais qu'on ne dit pas. Voilà, en
+vérité, la différence la plus marquée entre mon homme et la
+plupart de nos entours. Il avouait les vices qu'il avait, que les
+autres ont; mais il n'était pas hypocrite. Il n'était ni plus ni
+moins abominable qu'eux; il était seulement plus franc, et plus
+conséquent; et quelquefois profond dans sa dépravation. Je
+tremblais de ce que son enfant deviendrait sous un pareil maître.
+Il est certain que d'après des idées d'institution aussi
+strictement calquées sur nos moeurs, il devait aller loin, à moins
+qu'il ne fût prématurément arrêté en chemin.
+
+LUI. -- Ho ne craignez rien, me dit-il. Le point important; le
+point difficile auquel un bon père doit surtout s'attacher; ce
+n'est pas de donner à son enfant des vices qui l'enrichissent, des
+ridicules qui le rendent précieux aux grands; tout le monde le
+fait, sinon de système comme moi, mais au moins d'exemple et de
+leçon, mais de lui marquer la juste mesure, l'art d'esquiver à la
+honte, au déshonneur et aux lois; ce sont des dissonances dans
+l'harmonie sociale qu'il faut savoir placer, préparer et sauver.
+Rien de si plat qu'une suite d'accords parfaits. Il faut quelque
+chose qui pique, qui sépare le faisceau, et qui en éparpille les
+rayons.
+
+MOI. -- Fort bien. Par cette comparaison, vous me ramenez des
+moeurs, à la musique dont je m'étais écarté malgré moi; et je vous
+en remercie; car, à ne vous rien celer, je vous aime mieux
+musicien que moraliste.
+
+LUI. -- Je suis pourtant bien subalterne en musique, et bien
+supérieur en morale.
+
+MOI. -- J'en doute; mais quand cela serait, je suis un bon homme,
+et vos principes ne sont pas les miens.
+
+LUI. -- Tant pis pour vous. Ah si j'avais vos talents.
+
+MOI. -- Laissons mes talents; et revenons aux vôtres.
+
+LUI. -- Si je savais m'énoncer comme vous. Mais j'ai un diable de
+ramage saugrenu, moitié des gens du monde et des lettres, moitié
+de la Halle.
+
+MOI. -- Je parle mal. Je ne sais que dire la vérité; et cela ne
+prend pas toujours, comme vous savez.
+
+LUI. -- Mais ce n'est pas pour dire la vérité; au contraire, c'est
+pour bien dire le mensonge que j'ambitionne votre talent. Si je
+savais écrire; fagoter un livre, tourner une épître dédicatoire,
+bien enivrer un sot de son mérite; m'insinuer auprès des femmes.
+
+MOI. -- Et tout cela, vous le savez mille fois mieux que moi. Je
+ne serais pas même digne d'être votre écolier.
+
+LUI. -- Combien de grandes qualités perdues, et dont vous ignorez
+le prix!
+
+MOI. -- Je recueille tout celui que j'y mets.
+
+LUI. -- Si cela était, vous n'auriez pas cet habit grossier, cette
+veste d'étamine, ces bas de laine, ces souliers épais, et cette
+antique perruque.
+
+MOI. -- D'accord. Il faut être bien maladroit, quand on n'est pas
+riche, et que l'on se permet tout pour le devenir. Mais c'est
+qu'il y a des gens comme moi qui ne regardent pas la richesse,
+comme la chose du monde la plus précieuse; gens bizarres.
+
+LUI. -- Très bizarres. On ne naît pas avec cette tournure-là. On
+se la donne; car elle n'est pas dans la nature.
+
+MOI. -- De l'homme?
+
+LUI. -- De l'homme. Tout ce qui vit, sans l'en excepter, cherche
+son bien-être aux dépens de qui il appartiendra; et je suis sûr
+que, si je laissais venir le petit sauvage, sans lui parler de
+rien: il voudrait être richement vêtu, splendidement nourri, chéri
+des hommes, aimé des femmes, et rassembler sur lui tous les
+bonheurs de la vie.
+
+MOI. -- Si le petit sauvage était abandonné à lui-même; qu'il
+conservât toute son imbécillité et qu'il réunit au peu de raison
+de l'enfant au berceau, la violence des passions de l'homme de
+trente ans, il tordrait le col à son père, et coucherait avec sa
+mère.
+
+LUI. -- Cela prouve la nécessité d'une bonne éducation; et qui
+est-ce qui la conteste? et qu'est-ce qu'une bonne éducation, sinon
+celle qui conduit à toutes sortes de jouissances, sans péril, et
+sans inconvénient.
+
+MOI. -- Peu s'en faut que je ne sois de votre avis; mais gardons-
+nous de nous expliquer.
+
+LUI. -- Pourquoi?
+
+MOI. -- C'est que je crains que nous ne soyons d'accord qu'en
+apparence; et que, si nous entrons une fois, dans la discussion
+des périls et des inconvénients à éviter, nous ne nous entendions
+plus.
+
+LUI. -- Et qu'est-ce que cela fait?
+
+MOI. -- Laissons cela, vous dis-je. Ce que je sais là-dessus, je
+ne vous l'apprendrais pas; et vous m'instruirez plus aisément de
+ce que j'ignore et que vous savez en musique. Cher Rameau, parlons
+musique, et dites-moi comment il est arrivé qu'avec la facilité de
+sentir, de retenir et de rendre les plus beaux endroits des grands
+maîtres; avec l'enthousiasme qu'ils vous inspirent et que vous
+transmettez aux autres, vous n'avez rien fait qui vaille.
+
+Au lieu de me répondre, il se mit à hocher de la tête, et levant
+le doigt au ciel, il ajouta, et l'astre! l'astre! Quand la nature
+fit Leo, Vinci, Pergolèse, Duni, elle sourit. Elle prit un air
+imposant et grave, en formant le cher oncle Rameau qu'on aura
+appelé pendant une dizaine d'années le grand Rameau et dont
+bientôt on ne parlera plus. Quand elle fagota son neveu, elle fit
+la grimace et puis la grimace, et puis la grimace encore; et en
+disant ces mots, il faisait toutes sortes de grimaces du visage;
+c'était le mépris, le dédain, l'ironie; et il semblait pétrir
+entre ses doigts un morceau de pâte, et sourire aux formes
+ridicules qu'il lui donnait. Cela fait, il jeta la pagode
+hétéroclite loin de lui, et il dit: C'est ainsi qu'elle me fit et
+qu'elle me jeta, à côté d'autres pagodes, les unes à gros ventres
+ratatinés, à cols courts, à gros yeux hors de la tête,
+apoplectiques; d'autres à cols obliques; il y en avait de sèches,
+à l'oeil vif, au nez crochu: toutes se mirent à crever de rire, en
+me voyant; et moi, de mettre mes deux poings sur mes côtes et à
+crever de rire, en les voyant; car les sots et les fous s'amusent
+les uns des autres; ils se cherchent, ils s'attirent. Si, en
+arrivant là, je n'avais pas trouvé tout fait le proverbe qui dit
+que l'argent des sots est le patrimoine des gens d'esprit, on me
+le devrait. Je sentis que nature avait mis ma légitime dans la
+bourse des pagodes: et j'inventai mille moyens de m'en ressaisir.
+
+MOI. -- Je sais ces moyens; vous m'en avez parlé, et je les ai
+fort admirés. Mais entre tant de ressource, pourquoi n'avoir pas
+tenté celle d'un bel ouvrage?
+
+LUI. -- Ce propos est celui d'un homme du monde à l'abbé Le
+Blanc... L'abbé disait: «La marquise de Pompadour me prend sur la
+main; me porte jusque sur le seuil de l'Académie; là elle retire
+sa main. le tombe, et je me casse les deux jambes.» L'homme du
+monde lui répondait: «Eh bien, l'abbé, il faut se relever, et
+enfoncer la porte d'un coup de tête.» L'abbé lui répliquait:
+«C'est ce que j'ai tenté; et savez-vous ce qui m'en est revenu,
+une bosse au front.»
+
+Après cette historiette, mon homme se mit à marcher la tête
+baissée, l'air pensif et abattu; il soupirait, pleurait, se
+désolait, levait les mains et les yeux, se frappait la tête du
+poing, à se briser le front ou les doigts, et il ajoutait: Il me
+semble qu'il y a pourtant là quelque chose; mais j'ai beau
+frapper, secouer, il ne sort rien. Puis il recommençait à secouer
+sa tête et à se frapper le front de plus belle, et il disait, ou
+il n'y a personne, ou l'on ne veut pas répondre.
+
+Un instant après, il prenait un air fier, il relevait sa tête, il
+s'appliquait la main droite sur le coeur; il marchait et disait:
+le sens, oui, je sens. Il contrefaisait l'homme qui s'irrite, qui
+s'indigne, qui s'attendrit, qui commande, qui supplie, et
+prononçait, sans préparation des discours de colère, de
+commisération, de haine, d'amour; il esquissait les caractères des
+passions avec une finesse et une vérité surprenantes. Puis il
+ajoutait: C'est cela, je crois. Voilà que cela vient; voilà ce que
+c'est que de trouver un accoucheur qui sait irriter, précipiter
+les douleurs et faire sortir l'enfant; seul, je prends la plume;
+je veux écrire. le me ronge les ongles; je m'use le front.
+Serviteur. Bonsoir. Le dieu est absent; je m'étais persuadé que
+j'avais du génie; au bout de ma ligne, je lis que je suis un sot,
+un sot, un sot. Mais le moyen de sentir, de s'élever, de penser,
+de peindre fortement, en fréquentant avec des gens, tels que ceux
+qu'il faut voir pour vivre; au milieu des propos qu'on tient, et
+de ceux qu'on entend; et de ce commérage: «Aujourd'hui, le
+boulevard était charmant. Avez-vous entendu la petite Marmotte?
+Elle joue à ravir. Monsieur un tel avait le plus bel attelage gris
+pommelé qu'il soit possible d'imaginer. La belle madame celle-ci
+commence à passer. Est-ce qu'à l'âge de quarante-cinq ans, on
+porte une coiffure comme celle-là. La jeune une telle est couverte
+de diamants qui ne lui coûtent guère. -- Vous voulez dire qui lui
+coûtent cher? -- Mais non. -- Où l'avez-vous vue? -- A L'Enfant
+d'Arlequin perdu et retrouvé. La scène du désespoir a été jouée
+comme elle ne l'avait pas encore été. Le Polichinelle de la Foire
+a du gosier, mais point de finesse, point d'âme. Madame une telle
+est accouchée de deux enfants à la fois. Chaque père aura le
+sien.» Et vous croyez que cela dit, redit et entendu tous les
+jours, échauffe et conduit aux grandes choses?
+
+MOI. -- Non. Il vaudrait mieux se renfermer dans son grenier,
+boire de l'eau, manger du pain sec, et se chercher soi-même.
+
+LUI. -- Peut-être; mais je n'en ai pas le courage; et puis
+sacrifier son bonheur à un succès incertain. Et le nom que je
+porte donc? Rameau! s'appeler Rameau, cela est gênant. Il n'en est
+pas des talents comme de la noblesse qui se transmet et dont
+l'illustration s'accroît en passant du grand-père au père, du père
+au fils, du fils à son petit-fils, sans que l'aïeul impose quelque
+mérite à son descendant. La vieille souche se ramifie en une
+énorme tige de sots; mais qu'importe? Il n'en est pas ainsi du
+talent. Pour n'obtenir que la renommée de son père, il faut être
+plus habile que lui. Il faut avoir hérité de sa fibre. La fibre
+m'a manqué; mais le poignet s'est dégourdi; l'archet marche, et le
+pot bout. Si ce n'est pas de la gloire; c'est du bouillon.
+
+MOI. -- A votre place, je ne me le tiendrais pas pour dit;
+j'essaierais.
+
+LUI. -- Et vous croyez que je n'ai pas essayé. Je n'avais pas
+quinze ans, lorsque je me dis, pour la première fois: Qu'as-tu
+Rameau? tu rêves. Et à quoi rêves-tu? que tu voudrais bien avoir
+fait ou faire quelque chose qui excitât l'admiration de l'univers.
+Hé, oui; il n'y a qu'à souffler et remuer les doigts. Il n'y a
+qu'à ourler le bec, et ce sera une cane. Dans un âge plus avancé,
+j'ai répété le propos de mon enfance. Aujourd'hui je le répète
+encore, et je reste autour de la statue de Memnon.
+
+MOI. -- Que voulez-vous dire avec votre statue de Memnon?
+
+LUI. -- Cela s'entend, ce me semble. Autour de la statue de
+Memnon, il y en avait une infinité d'autres également frappées des
+rayons du soleil; mais la sienne était la seule qui résonnât. Un
+poète, c'est de Voltaire; et puis qui encore? de Voltaire; et le
+troisième, de Voltaire; et le quatrième, de Voltaire. Un musicien,
+c'est Rinaldo da Capoua, c'est Hasse; c'est Pergolèse; c'est
+Alberti; c'est Tartini; c'est Locatelli; c'est Terradoglias; c'est
+mon oncle; c'est ce petit Duni qui n'a ni mine, ni figure; mais
+qui sent, mordieu, qui a du chant et de l'expression. Le reste,
+autour de ce petit nombre de Memnon, autant de paires d'oreilles
+fichées au bout d'un bâton. Aussi sommes-nous gueux, si gueux que
+c'est une bénédiction. Ah, Monsieur le philosophe, la misère est
+une terrible chose. Je la vois accroupie, la bouche béante, pour
+recevoir quelques gouttes de l'eau glacée qui s'échappe du tonneau
+des Danaïdes. Je ne sais si elle aiguise l'esprit du philosophe;
+mais elle refroidit diablement la tête du poète. On ne chante pas
+bien sous ce tonneau. Trop heureux encore, celui qui peut s'y
+placer.
+
+J'y étais; et je n'ai pas su m'y tenir. J'avais déjà fait cette
+sottise une fois. J'ai voyagé en Bohème, en Allemagne, en Suisse,
+en Hollande, en Flandre; au diable, au vert.
+
+MOI. -- Sous le tonneau percé.‘
+
+LUI. -- Sous le tonneau percé; c'était un Juif opulent et
+dissipateur qui aimait la musique et mes folies. Je musiquais,
+comme il plaît à Dieu; je faisais le fou; je ne manquais de rien.
+Mon Juif était un homme qui savait sa loi et qui l'observait raide
+comme une barre, quelquefois avec l'ami, toujours avec l'étranger.
+Il se fit une mauvaise affaire qu'il faut que je vous raconte, car
+elle est plaisante. Il y avait à Utrecht une courtisane charmante.
+Il fut tenté de la chrétienne; il lui dépêcha un grison avec une
+lettre de change assez forte. La bizarre créature rejeta son
+offre. Le Juif en fut désespéré. Le grison lui dit: «Pourquoi vous
+affliger ainsi? vous voulez coucher avec une jolie femme; rien
+n'est plus aisé, et même de coucher avec une plus jolie que celle
+que vous poursuivez. C'est la mienne, que je vous céderai au même
+prix.» Fait et dit. Le grison garde la lettre de change, et mon
+Juif couche avec la femme du grison. L'échéance de la lettre de
+change arrive. Le Juif la laisse protester et s'inscrit en faux.
+Procès. Le Juif disait: jamais cet homme n'osera dire à quel titre
+il possède ma lettre, et je ne la paierai pas. A l'audience, il
+interpelle le grison: «Cette lettre de change, de qui la tenez-
+vous? -- De vous. -- Est-ce pour de l'argent prête? -- Non. --
+Est-ce pour fourniture de marchandise? -- Non. -- Est-ce pour
+services rendus? -- Non. Mais il ne s'agit point de cela. J'en
+suis possesseur. Vous l'avez signée, et vous l'acquitterez. -- Je
+ne l'ai point signée. -- Je suis donc un faussaire? -- Vous ou un
+autre dont vous êtes l'agent. -- Je suis un lâche, mais vous êtes
+un coquin. Croyez-moi, ne me poussez pas à bout. Je dirai tout. Je
+me déshonorerai, mais je vous perdrai.» Le Juif ne tint compte de
+la menace; et le grison révéla toute l'affaire, à la séance qui
+suivit. Ils furent blâmés tous les deux; et le Juif condamné à
+payer la lettre de change, dont la valeur fut appliquée au
+soulagement des pauvres. Alors je me séparai de lui. Je revins
+ici. Quoi faire? car il fallait périr de misère, ou faire quelque
+chose. Il me passa toutes sortes de projets par la tête. Un jour,
+je partais le lendemain pour me jeter dans une troupe de province,
+également bon ou mauvais pour le théâtre ou pour l'orchestre; le
+lendemain, je songeais à me faire peindre un de ces tableaux
+attachés à une perche qu'on plante dans un carrefour, et où
+j'aurais crié à tue-tête: «Voilà la ville où il est né; le voilà
+qui prend congé de son père l'apothicaire; le voilà qui arrive
+dans la capitale, cherchant la demeure de son oncle; le voilà aux
+genoux de son oncle qui le chasse; le voilà avec un Juif, et
+cætera et cætera. Le jour suivant, je me levais bien résolu de
+m'associer aux chanteurs des rues; ce n'est pas ce que j'aurais
+fait de plus mal; nous serions allés concerter sous les fenêtres
+du cher oncle qui en serait crevé de rage. Je pris un autre parti.
+
+Là il s'arrêta, passant successivement de l'attitude d'un homme
+qui tient un violon, serrant les cordes à tour de bras, à celle
+d'un pauvre diable exténué de fatigue, à qui les forces manquent,
+dont les jambes flageolent, prêt à expirer, si on ne lui jette un
+morceau de pain; il désignait son extrême besoin, par le geste
+d'un doigt dirigé vers sa bouche entrouverte; puis il ajouta: Cela
+s'entend. On me jetait le lopin. Nous nous le disputions à trois
+ou quatre affamés que nous étions; et puis pensez grandement;
+faites de belles choses au milieu d'une pareille détresse.
+
+MOI. -- Cela est difficile.
+
+LUI. -- De cascade en cascade, j'étais tombé là. J'y étais comme
+un coq en pâte. J'en suis sorti. Il faudra derechef scier le
+boyau, et revenir au geste du doigt vers la bouche béante. Rien de
+stable dans ce monde. Aujourd'hui, au sommet; demain au bas de la
+roue. De maudites circonstances nous mènent; et nous mènent fort
+mal.
+
+Puis buvant un coup qui restait au fond de la bouteille et
+s'adressant à son voisin: Monsieur, par charité, une petite prise.
+Vous avez là une belle boîte? Vous n'êtes pas musicien? -- Non. --
+Tant mieux pour vous; car ce sont de pauvres bougres bien à
+plaindre. Le sort a voulu que je le fusse, moi; tandis qu'il y a,
+à Montmartre peut-être, dans un moulin, un meunier, un valet de
+meunier qui n'entendra jamais que bruit du cliquet, et qui aurait
+trouvé les plus beaux chants. Rameau, au moulin? au moulin, c'est
+là ta place.
+
+MOI. -- A quoi que ce soit que l'homme s'applique, la Nature l'y
+destinait.
+
+LUI. -- Elle fait d'étranges bévues. Pour moi je ne vois pas de
+cette hauteur où tout se confond, l'homme qui émonde un arbre avec
+des ciseaux, la chenille qui en ronge la feuille, et d'où l'on ne
+voit que deux insectes différents, chacun à son devoir. Perchez-
+vous sur l'épicycle de Mercure, et de là, distribuez, si cela vous
+convient, et à l'imitation de Réaumur, lui la classe des mouches
+en couturières, arpenteuses, faucheuses, vous, l'espèce des
+hommes, en hommes menuisiers, charpentiers, couvreurs, danseurs,
+chanteurs, c'est votre affaire. Je ne m'en mêle pas. Je suis dans
+ce monde et j'y reste. Mais s'il est dans la nature d'avoir
+appétit; car c'est toujours à l'appétit que j'en reviens, à la
+sensation qui m'est toujours présente, je trouve qu'il n'est pas
+du bon ordre de n'avoir pas toujours de quoi manger. Que diable
+d'économie, des hommes qui regorgent de tout, tandis que d'autres
+qui ont un estomac importun comme eux, une faim renaissante comme
+eux, et pas de quoi mettre sous la dent. Le pis, c'est la posture
+contrainte où nous tient le besoin. L'homme nécessiteux ne marche
+pas comme un autre; il saute, il rampe, il se tortille, il se
+traîne; il passe sa vie à prendre et à exécuter des positions.
+
+MOI. -- Qu'est-ce que des positions?
+
+LUI. -- Allez le demander à Noverre, Le monde en offre bien plus
+que son art n'en peut imiter.
+
+MOI. -- Et vous voilà, aussi, pour me servir de votre expression,
+ou de celle de Montaigne, perché sur l'épicycle de Mercure, et
+considérant les différentes pantomimes de l'espèce humaine.
+
+LUI. -- Non, non, vous dis-je. Je suis trop lourd pour m'élever si
+haut. J'abandonne aux grues le séjour des brouillards. Je vais
+terre à terre. Je regarde autour de moi; et je prends mes
+positions, ou je m'amuse des positions que je vois prendre aux
+autres. Je suis excellent pantomime; comme vous en allez juger.
+Puis il se met à sourire, à contrefaire l'homme admirateur,
+l'homme suppliant, l'homme complaisant; il a le pied droit en
+avant, le gauche en arrière, le dos courbé, la tête relevée, le
+regard comme attaché sur d'autres yeux, la bouche entrouverte, les
+bras portés vers quelque objet; il attend un ordre, il le reçoit;
+il part comme un trait; il revient, il est exécuté; il en rend
+compte. Il est attentif à tout; il ramasse ce qui tombe; il place
+un oreiller ou un tabouret sous des pieds; il tient une soucoupe,
+il approche une chaise, il ouvre une porte; il ferme une fenêtre;
+il tire des rideaux; il observe le maître et la maîtresse; il est
+immobile, les bras pendants; les jambes parallèles; il écoute; il
+cherche à lire sur des visages; et il ajoute: Voilà ma pantomime,
+à peu près la même que celle des flatteurs, des courtisans, des
+valets et des gueux.
+
+Les folies de cet homme, les contes de l'abbé Galiani, les
+extravagances de Rabelais, m'ont quelquefois fait rêver
+profondément. Ce sont trois magasins où je me suis pourvu de
+masques ridicules que je place sur le visage des plus graves
+personnages; et je vois Pantalon dans un prélat, un satyre dans un
+président, un pourceau dans un cénobite, une autruche dans un
+ministre, une oie dans son premier commis.
+
+MOI. -- Mais à votre compte, dis-je à mon homme, il y a bien des
+gueux dans ce monde-ci; et je ne connais personne qui ne sache
+quelques pas de votre danse.
+
+LUI. -- Vous avez raison. Il n'y a dans tout un royaume qu'un
+homme qui marche. C'est le souverain. Tout le reste prend des
+positions.
+
+MOI. -- Le souverain? encore y a-t-il quelque chose à dire? Et
+croyez-vous qu'il ne se trouve pas, de temps en temps, à côté de
+lui, un petit pied, un petit chignon, un petit nez qui lui fasse
+faire un peu de la pantomime? Quiconque a besoin d'un autre, est
+indigent et prend une position. Le roi prend une position devant
+sa maîtresse et devant Dieu; il fait son pas de pantomime. Le
+ministre fait le pas de courtisan, de flatteur, de valet ou de
+gueux devant son roi. La foule des ambitieux danse vos positions,
+en cent manières plus viles les unes que les autres, devant le
+ministre. L'abbé de condition en rabat, et en manteau long, au
+moins une fois la semaine, devant le dépositaire de la feuille des
+bénéfices. Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux, est
+le grand branle de la terre. Chacun a sa petite Hus et son Bertin.
+
+LUI. -- Cela me console.
+
+Mais tandis que je parlais, il contrefaisait à mourir de rire, les
+positions des personnages que je nommais; par exemple, pour le
+petit abbé, il tenait son chapeau sous le bras, et son bréviaire
+de la main gauche; de la droite, il relevait la queue de son
+manteau; il s'avançait la tête un peu penchée sur l'épaule, les
+yeux baissés, imitant si parfaitement l'hypocrite que je crus voir
+l'auteur des Réfutations devant l'évêque d'Orléans. Aux flatteurs,
+aux ambitieux, il était ventre à terre. C'était Bouret, au
+contrôle général.
+
+MOI. -- Cela est supérieurement exécuté, lui dis-je. Mais il y a
+pourtant un être dispensé de la pantomime. C'est le philosophe qui
+n'a rien et qui ne demande rien.
+
+LUI. -- Et où est cet animal-là? S'il n'a rien il souffre; s'il ne
+sollicite rien, il n'obtiendra rien, et il souffrira toujours.
+
+MOI. -- Non. Diogène se moquait des besoins.
+
+LUI. -- Mais, il faut être vêtu.
+
+MOI. -- Non. Il allait tout nu.
+
+LUI. -- Quelquefois il faisait froid dans Athènes.
+
+MOI. -- Moins qu'ici.
+
+LUI. -- On y mangeait.
+
+MOI. -- Sans doute.
+
+LUI. -- Aux dépens de qui?
+
+MOI. -- De la nature. A qui s'adresse le sauvage? à la terre, aux
+animaux, aux poissons, aux arbres, aux herbes, aux racines, aux
+ruisseaux.
+
+LUI. -- Mauvaise table.
+
+MOI. -- Elle est grande.
+
+LUI. -- Mais mal servie.
+
+MOI. -- C'est pourtant celle qu'on dessert, pour couvrir les
+nôtres.
+
+LUI. -- Mais vous conviendrez que l'industrie de nos cuisiniers,
+pâtissiers, rôtisseurs, traiteurs, confiseurs y met un peu du
+sien. Avec la diète austère de votre Diogène, il ne devait pas
+avoir des organes fort indociles.
+
+MOI. -- Vous vous trompez. L'habit du cynique était autrefois,
+notre habit monastique avec la même vertu. Les cyniques étaient
+les carmes et les cordeliers d'Athènes.
+
+LUI. -- Je vous y prends. Diogène a donc aussi dansé la pantomime;
+si ce n'est devant Périclès, du moins devant Laïs ou Phryné.
+
+MOI. -- Vous vous trompez encore. Les autres achetaient bien cher
+la courtisane qui se livrait à lui pour le plaisir.
+
+LUI. -- Mais s'il arrivait que la courtisane fût occupée, et le
+cynique pressé?
+
+MOI. -- Il rentrait dans son tonneau, et se passait d'elle.
+
+LUI. -- Et vous me conseilleriez de l'imiter?
+
+MOI. -- Je veux mourir, si cela ne vaudrait mieux que de ramper,
+de s'avilir, et se prostituer.
+
+LUI. -- Mais il me faut un bon lit, une bonne table, un vêtement
+chaud en hiver; un vêtement frais, en été; du repos, de l'argent,
+et beaucoup d'autres choses, que je préfère de devoir à la
+bienveillance, plutôt que de les acquérir par le travail.
+
+MOI. -- C'est que vous êtes un fainéant, un gourmand, un lâche,
+une âme de boue.
+
+LUI. -- Je crois vous l'avoir dit.
+
+MOI. -- Les choses de la vie ont un prix sans doute; mais vous
+ignorez celui du sacrifice que vous faites pour les obtenir. Vous
+dansez, vous avez dansé et vous continuerez de danser la vile
+pantomime.
+
+LUI. -- Il est vrai. Mais il m'en a peu coûté, et il ne m'en coûte
+plus rien pour cela. Et c'est par cette raison que je ferais mal
+de prendre une autre allure qui me peinerait, et que je ne
+garderais pas. Mais, je vois à ce que vous me dites là que ma
+pauvre petite femme était une espèce de philosophe. Elle avait du
+courage comme un lion. Quelquefois nous manquions de pain, et nous
+étions sans le sol. Nous avions vendu presque toutes nos nippes.
+Je m'étais jeté sur les pieds de notre lit, là je me creusais à
+chercher quelqu'un qui me prêtât un écu que je ne lui rendrais
+pas. Elle, gaie comme un pinson, se mettait à son clavecin,
+chantait et s'accompagnait. C'était un gosier de rossignol; je
+regrette que vous ne l'ayez pas entendue. Quand j'étais de quelque
+concert, je l'emmenais avec moi. Chemin faisant, je lui disais:
+«Allons, madame, faites-vous admirer; déployez votre talent et vos
+charmes. Enlevez. Renversez.» Nous arrivions; elle chantait, elle
+enlevait, elle renversait. Hélas, je l'ai perdue, la pauvre
+petite. Outre son talent, c'est qu'elle avait une bouche à
+recevoir à peine le petit doigt; des dents, une rangée de perles;
+des yeux, des pieds, une peau, des joues, des tétons, des jambes
+de cerf, des cuisses et des fesses à modeler. Elle aurait eu, tôt
+ou tard, le fermier général, tout au moins. C'était une démarche,
+une croupe! ah Dieu, quelle croupe!
+
+Puis le voilà qui se met à contrefaire la démarche de sa femme; il
+allait à petits pas; il portait sa tête au vent; il jouait de
+l'éventail; il se démenait de la croupe; c'était la charge de nos
+petites coquettes la plus plaisante et la plus ridicule.
+
+Puis, reprenant la suite de son discours, il ajoutait: Je la
+promenais partout, aux Tuileries, au Palais Royal, aux Boulevards.
+Il était impossible qu'elle me demeurât. Quand elle traversait la
+rue, le matin, en cheveux, et en pet-en-l'air; vous vous seriez
+arrêté pour la voir, et vous l'auriez embrassée entre quatre
+doigts, sans la serrer. Ceux qui la suivaient, qui la regardaient
+trotter avec ses petits pieds; et qui mesuraient cette large
+croupe dont ses jupons légers dessinaient la forme, doublaient le
+pas; elle les laissait arriver; puis elle détournait prestement
+sur eux, ses deux grands yeux noirs et brillants qui les
+arrêtaient tout court. C'est que l'endroit de la médaille ne
+déparait pas le revers. Mais hélas je l'ai perdue; et mes
+espérances de fortune se sont toutes évanouies avec elle. Je ne
+l'avais prise que pour cela, je lui avais confié mes projets; et
+elle avait trop de sagacité pour n'en pas concevoir la certitude,
+et trop de jugement pour ne les pas approuver.
+
+Et puis le voilà qui sanglote et qui pleure, en disant:
+
+Non, non, je ne m'en consolerai jamais. Depuis, j'ai pris le rabat
+et la calotte.
+
+MOI. -- De douleur?
+
+LUI. -- Si vous le voulez. Mais le vrai, pour avoir mon écuelle
+sur ma tête... Mais voyez un peu l'heure qu'il est, car il faut
+que j'aille à l'Opéra.
+
+MOI. -- Qu'est-ce qu'on donne?
+
+LUI. -- Le Dauvergne. Il y a d'assez belles choses dans sa
+musique; c'est dommage qu'il ne les ait pas dites le premier.
+Parmi ces morts, il y en a toujours quelques-uns qui désolent les
+vivants. Que voulez-vous? Quisque suos patimur manes.
+
+Mais il est cinq heures et demie. J'entends la cloche qui sonne
+les vêpres de l'abbé de Canaye et les miennes. Adieu, monsieur le
+philosophe. N'est-il pas vrai que je suis toujours le même?
+
+MOI. -- Hélas oui, malheureusement.
+
+LUI. -- Que j'aie ce malheur-là seulement encore une quarantaine
+d'années. Rira bien qui rira le dernier.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le neveu de Rameau, by Denis Diderot
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13862 ***