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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Adolphe + +Author: Benjamin Constant + +Release Date: October 25, 2004 [EBook #13861] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADOLPHE *** + + + + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + +Benjamin Constant +ADOLPHE +(1816) + + +Table des matières + +PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION OU ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LE +RÉSULTAT MORAL DE L'OUVRAGE +PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION +AVIS DE L'ÉDITEUR +CHAPITRE PREMIER +CHAPITRE II +CHAPITRE III +CHAPITRE IV +CHAPITRE V +CHAPITRE VI +CHAPITRE VII +CHAPITRE VIII +CHAPITRE IX +CHAPITRE X +LETTRE À L'ÉDITEUR +RÉPONSE. + + +PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION OU ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LE +RÉSULTAT MORAL DE L'OUVRAGE + +Le succès de ce petit ouvrage nécessitant une seconde édition, +j'en profite pour y joindre quelques réflexions sur le caractère +et la morale de cette anecdote à laquelle l'attention du public +donne une valeur que j'étais loin d'y attacher. + +J'ai déjà protesté contre les allusions qu'une malignité qui +aspire au mérite de la pénétration, par d'absurdes conjectures, a +cru y trouver. Si j'avais donné lieu réellement à des +interprétations pareilles, s'il se rencontrait dans mon livre une +seule phrase qui pût les autoriser, je me considérerais comme +digne d'un blâme rigoureux. + +Mais tous ces rapprochements prétendus sont heureusement trop +vagues et trop dénués de vérité, pour avoir fait impression. Aussi +n'avaient-ils point pris naissance dans la société. Ils étaient +l'ouvrage de ces hommes qui, n'étant pas admis dans le monde, +l'observent du dehors, avec une curiosité gauche et une vanité +blessée, et cherchent à trouver ou à causer du scandale, dans une +sphère au-dessus d'eux. + +Ce scandale est si vite oublié que j'ai peut-être tort d'en parler +ici. Mais j'en ai ressenti une pénible surprise, qui m'a laissé le +besoin de répéter qu'aucun des caractères tracés dans Adolphe n'a +de rapport avec aucun des individus que je connais, que je n'ai +voulu en peindre aucun, ami ou indifférent; car envers ceux-ci +mêmes, je me crois lié par cet engagement tacite d'égards et de +discrétion réciproque, sur lequel la société repose. + +Au reste, des écrivains plus célèbres que moi ont éprouvé le même +sort. L'on a prétendu que M. de Chateaubriand s'était décrit dans +René; et la femme la plus spirituelle de notre siècle, en même +temps qu'elle est la meilleure, Mme de Staël a été soupçonnée, non +seulement s'être peinte dans Delphine et dans Corinne, mais +d'avoir tracé de quelques-unes de ses connaissances des portraits +sévères; imputations bien peu méritées; car, assurément, le génie +qui créa Corinne n'avait pas besoin des ressources de la +méchanceté, et toute perfidie sociale est incompatible avec le +caractère de Mme de Staël, ce caractère si noble, si courageux +dans la persécution, si fidèle dans l'amitié, si généreux dans le +dévouement. + +Cette fureur de reconnaître dans les ouvrages d'imagination les +individus qu'on rencontre dans le monde, est pour ces ouvrages un +véritable fléau. Elle les dégrade, leur imprime une direction +fausse, détruit leur intérêt et anéantit leur utilité. Chercher +des allusions dans un roman, c'est préférer la tracasserie à la +nature, et substituer le commérage à l'observation du coeur +humain. + +Je pense, je l'avoue, qu'on a pu trouver dans Adolphe un but plus +utile et, si j'ose le dire, plus relevé. + +Je n'ai pas seulement voulu prouver le danger de ces liens +irréguliers, où l'on est d'ordinaire d'autant plus enchaîné qu'on +se croit plus libre. Cette démonstration aurait bien eu son +utilité; mais ce n'était pas là toutefois mon idée principale. + +Indépendamment de ces liaisons établies que la société tolère et +condamne, il y a dans la simple habitude d'emprunter le langage de +l'amour, et de se donner ou de faire naître en d'autres des +émotions de coeur passagères, un danger qui n'a pas été +suffisamment apprécié jusqu'ici. L'on s'engage dans une route dont +on ne saurait prévoir le terme, l'on ne sait ni ce qu'on +inspirera, ni ce qu'on s'expose à éprouver. L'on porte en se +jouant des coups dont on ne calcule ni la force, ni la réaction +sur soi-même; et la blessure qui semble effleurer, peut être +incurable. + +Les femmes coquettes font déjà beaucoup de mal, bien que les +hommes, plus forts, plus distraits du sentiment par des +occupations impérieuses, et destinés à servir de centre à ce qui +les entoure, n'aient pas au même degré que les femmes, la noble et +dangereuse faculté de vivre dans un autre et pour un autre. Mais +combien ce manège, qu'au premier coup d'oeil on jugerait frivole, +devient plus cruel quand il s'exerce sur des êtres faibles, +n'ayant de vie réelle que dans le coeur, d'intérêt profond que +dans l'affection, sans activité qui les occupe, et sans carrière +qui les commande, confiantes par nature, crédules par une +excusable vanité, sentant que leur seule existence est de se +livrer sans réserve à un protecteur, et entraînées sans cesse à +confondre le besoin d'appui et le besoin d'amour! + +Je ne parle pas des malheurs positifs qui résultent de liaisons +formées et rompues, du bouleversement des situations, de la +rigueur des jugements publics, et de la malveillance de cette +société implacable, qui semble avoir trouvé du plaisir à placer +les femmes sur un abîme pour les condamner, si elles y tombent. Ce +ne sont là que des maux vulgaires. Je parle de ces souffrances du +coeur, de cet étonnement douloureux d'une âme trompée, de cette +surprise avec laquelle elle apprend que l'abandon devient un tort, +et les sacrifices des crimes aux yeux mêmes de celui qui les +reçut. Je parle de cet effroi qui la saisit, quand elle se voit +délaissée par celui qui jurait de la protéger; de cette défiance +qui succède à une confiance si entière, et qui, forcée à se +diriger contre l'être qu'on élevait au-dessus de tout, s'étend par +là même au reste du monde. Je parle de cette estime refoulée sur +elle-même, et qui ne sait où se placer. + +Pour les hommes mêmes, il n'est pas indifférent de faire ce mal. +Presque tous se croient bien plus mauvais, plus légers qu'ils ne +sont. Ils pensent pouvoir rompre avec facilité le lien qu'ils +contractent avec insouciance. Dans le lointain, l'image de la +douleur paraît vague et confuse, telle qu'un nuage qu'ils +traverseront sans peine. Une doctrine de fatuité, tradition +funeste, que lègue à la vanité de la génération qui s'élève la +corruption de la génération qui a vieilli, une ironie devenue +triviale, mais qui séduit l'esprit par des rédactions piquantes, +comme si les rédactions changeaient le fond des choses, tout ce +qu'ils entendent, en un mot; et tout ce qu'ils disent, semble les +armer contre les larmes qui ne coulent pas encore. Mais lorsque +ces larmes coulent, la nature revient en eux, malgré l'atmosphère +factice dont ils s'étaient environnés. Ils sentent qu'un être qui +souffre par ce qu'il aime est sacré. Ils sentent que dans leur +coeur même qu'ils ne croyaient pas avoir mis de la partie, se sont +enfoncées les racines du sentiment qu'ils ont inspiré, et s'ils +veulent dompter ce que par habitude ils nomment faiblesse, il faut +qu'ils descendent dans ce coeur misérable, qu'ils y froissent ce +qu'il y a de généreux, qu'ils y brisent ce qu'il y a de fidèle, +qu'ils y tuent ce qu'il y a de bon. Ils réussissent, mais en +frappant de mort une portion de leur âme, et ils sortent de ce +travail ayant trompé la confiance, bravé la sympathie, abusé de la +faiblesse, insulté la morale en la rendant l'excuse de la dureté, +profané toutes les expressions et foulé aux pieds tous les +sentiments. Ils survivent ainsi à leur meilleure nature, pervertis +par leur victoire, ou honteux de cette victoire, si elle ne les a +pas pervertis. + +Quelques personnes m'ont demandé ce qu'aurait dû faire Adolphe, +pour éprouver et causer moins de peine? Sa position et celle +d'Ellénore étaient sans ressource, et c'est précisément ce que +j'ai voulu. Je l'ai montré tourmenté, parce qu'il n'aimait que +faiblement Ellénore; mais il n'eût pas été moins tourmenté, s'il +l'eût aimée davantage. Il souffrait par elle, faute de sentiments: +avec un sentiment plus passionné, il eût souffert pour elle. La +société, désapprobatrice et dédaigneuse, aurait versé tous ses +venins sur l'affection que son aveu n'eût pas sanctionnée: C'est +ne pas commencer de telles liaisons qu'il faut pour le bonheur de +la vie: quand on est entré dans cette route, on n'a plus que le +choix des maux. + + +PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION + +Ce n'est pas sans quelque hésitation que j'ai consenti à la +réimpression de ce petit ouvrage, publié il y a dix ans. Sans la +presque certitude qu'on voulait en faire une contrefaçon en +Belgique, et que cette contrefaçon, comme la plupart de celles que +répandent en Allemagne et qu'introduisent en France les +contrefacteurs belges, serait grossie d'additions et +d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part, je ne me +serais jamais occupé de cette anecdote, écrite dans l'unique +pensée de convaincre deux ou trois amis réunis à la campagne de la +possibilité de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les +personnages se réduiraient à deux, et dont la situation serait +toujours la même. + +Une fois occupé de ce travail, j'ai voulu développer quelques +autres idées qui me sont survenues et ne m'ont pas semblé sans une +certaine utilité. J'ai voulu peindre le mal que font éprouver même +aux coeurs arides les souffrances qu'ils causent, et cette +illusion qui les porte à se croire plus légers ou plus corrompus +qu'ils ne le sont. À distance, l'image de la douleur qu'on impose +paraît vague et confuse, telle qu'un nuage facile à traverser; on +est encouragé par l'approbation d'une société toute factice, qui +supplée aux principes par les règles et aux émotions par les +convenances, et qui hait le scandale comme importun, non comme +immoral, car elle accueille assez bien le vice quand le scandale +ne s'y trouve pas. On pense que des liens formés sans réflexion se +briseront sans peine. Mais quand on voit l'angoisse qui résulte de +ces liens brisés, ce douloureux étonnement d'une âme trompée, +cette défiance qui succède à une confiance si complète, et qui, +forcée de se diriger contre l'être à part du reste du monde, +s'étend à ce monde tout entier, cette estime refoulée sur elle- +même et qui ne sait plus où se replacer, on sent alors qu'il y a +quelque chose de sacré dans le coeur qui souffre, parce qu'il +aime; on découvre combien sont profondes les racines de +l'affection qu'on croyait inspirer sans la partager: et si l'on +surmonte ce qu'on appel la faiblesse, c'est en détruisant en soi- +même tout ce qu'on a de généreux, en déchirant tout ce qu'on a de +fidèle, en sacrifiant tout ce qu'on a de noble et de bon. On se +relève de cette victoire, à laquelle les indifférents et les amis +applaudissent, ayant frappé de mort une portion de son âme, bravé +la sympathie, abusé de la faiblesse, outragé la morale en la +prenant pour prétexte de la dureté; et l'on survit à sa meilleure +nature, honteux ou perverti par ce triste succès. + +Tel a été le tableau que j'ai voulu tracer dans Adolphe. Je ne +sais si j'ai réussi; ce qui me ferait croire au moins à un certain +mérite de vérité, c'est que presque tous ceux de mes lecteurs que +j'ai rencontrés m'ont parlé d'eux-mêmes comme ayant été dans la +position de mon héros. Il est vrai qu'à travers les regrets qu'ils +montraient de toutes les douleurs qu'ils avaient causées perçait +je ne sais quelle satisfaction de fatuité; ils aimaient à se +peindre, comme ayant, de même qu'Adolphe, été poursuivis par les +opiniâtres affections qu'ils avaient inspirées, et victimes de +l'amour immense qu'on avait conçu pour eux. Je crois que pour la +plupart ils se calomniaient, et que si leur vanité les eût laissés +tranquilles, leur conscience eût pu rester en repos. + +Quoi qu'il en soit, tout ce qui concerne Adolphe m'est devenu fort +indifférent; je n'attache aucun prix à ce roman, et je répète que +ma seule intention, en le laissant reparaître devant un public qui +l'a probablement oublié, si tant est que jamais il l'ait connu, a +été de déclarer que toute édition qui contiendrait autre chose que +ce qui est renfermé dans celle-ci ne viendrait pas de moi, et que +je n'en serais pas responsable. + + +AVIS DE L'ÉDITEUR + +Je parcourais l'Italie, il y a bien des années. Je fus arrêté dans +une auberge de Cerenza, petit village de la Calabre, par un +débordement du Neto; il y avait dans la même auberge un étranger +qui se trouvait forcé d'y séjourner pour la même cause. Il était +fort silencieux et paraissait triste. Il ne témoignait aucune +impatience. Je me plaignais quelquefois à lui, comme au seul homme +à qui je pusse parler dans ce lieu, du retard que notre marche +éprouvait. «Il m'est égal, me répondit-il, d'être ici ou +ailleurs.» Notre hôte, qui avait causé avec un domestique +napolitain, qui servait cet étranger sans savoir son nom, me dit +qu'il ne voyageait point par curiosité, car il ne visitait ni les +ruines, ni les sites, ni les monuments, ni les hommes. Il lisait +beaucoup, mais jamais d'une manière suivie; il se promenait le +soir, toujours seul, et souvent il passait les journées entières +assis, immobile, la tête appuyée sur les deux mains. + +Au moment où les communications, étant rétablies, nous auraient +permis de partir, cet étranger tomba très malade. L'humanité me +fit un devoir de prolonger mon séjour auprès de lui pour le +soigner. Il n'y avait à Cerenza qu'un chirurgien de village; je +voulais envoyer à Cozenze chercher des secours plus efficaces. «Ce +n'est pas la peine, me dit l'étranger; l'homme que voilà est +précisément ce qu'il me faut.» Il avait raison, peut-être plus +qu'il ne pensait, car cet homme le guérit. «Je ne vous croyais pas +si habile», lui dit-il avec une sorte d'humeur en le congédiant; +puis il me remercia de mes soins, et il partit. + +Plusieurs mois après, je reçus, à Naples, une lettre de l'hôte de +Cerenza, avec une cassette trouvée sur la route qui conduit à +Strongoli, route que l'étranger et moi nous avions suivie, mais +séparément. L'aubergiste qui me l'envoyait se croyait sûr qu'elle +appartenait à l'un de nous deux. Elle renfermait beaucoup de +lettres fort anciennes sans adresses, ou dont les adresses et les +signatures étaient effacées, un portrait de femme et un cahier +contenant l'anecdote ou l'histoire qu'on va lire. L'étranger, +propriétaire de ces effets, ne m'avait laissé, en me quittant, +aucun moyen de lui écrire; je les conservais depuis dix ans, +incertain de l'usage que je devais en faire, lorsqu'en ayant parlé +par hasard à quelques personnes dans une ville d'Allemagne, l'une +d'entre elles me demanda avec instance de lui confier le manuscrit +dont j'étais dépositaire. Au bout de huit jours, ce manuscrit me +fut renvoyé avec une lettre que j'ai placée à la fin de cette +histoire, parce qu'elle serait inintelligible si on la lisait +avant de connaître l'histoire elle-même. + +Cette lettre m'a décidé à la publication actuelle, en me donnant +la certitude qu'elle ne peut offenser ni compromettre personne. Je +n'ai pas changé un mot à l'original; la suppression même des noms +propres ne vient pas de moi: ils n'étaient désignés que comme ils +sont encore, par des lettres initiales. + +CHAPITRE PREMIER + +Je venais de finir à vingt-deux ans mes études à l'université de +Gottingue. -- L'intention de mon père, ministre de l'électeur de +**, était que je parcourusse les pays les plus remarquables de +l'Europe. Il voulait ensuite m'appeler auprès de lui, me faire +entrer dans le département dont la direction lui était confiée, et +me préparer à le remplacer un jour. J'avais obtenu, par un travail +assez opiniâtre, au milieu d'une vie très dissipée, des succès qui +m'avaient distingué de mes compagnons d'étude, et qui avaient fait +concevoir à mon père sur moi des espérances probablement fort +exagérées. + +Ces espérances l'avaient rendu très indulgent pour beaucoup de +fautes que j'avais commises. Il ne m'avait jamais laissé souffrir +des suites de ces fautes. Il avait toujours accordé, quelquefois +prévenu, mes demandes à cet égard. + +Malheureusement sa conduite était plutôt noble et généreuse que +tendre. J'étais pénétré de tous ses droits à ma reconnaissance et +à mon respect. Mais aucune confiance n'avait existé jamais entre +nous. Il avait dans l'esprit je ne sais quoi d'ironique qui +convenait mal à mon caractère. Je ne demandais alors qu'à me +livrer à ces impressions primitives et fougueuses qui jettent +l'âme hors de la sphère commune, et lui inspirent le dédain de +tous les objets qui l'environnent. Je trouvais dans mon père, non +pas un censeur, mais un observateur froid et caustique, qui +souriait d'abord de pitié, et qui finissait bientôt la +conversation avec impatience. Je ne me souviens pas, pendant mes +dix-huit premières années, d'avoir eu jamais un entretien d'une +heure avec lui. Ses lettres étaient affectueuses, pleines de +conseils, raisonnables et sensibles; mais à peine étions-nous en +présence l'un de l'autre qu'il y avait en lui quelque chose de +contraint que je ne pouvais m'expliquer, et qui réagissait sur moi +d'une manière pénible. Je ne savais pas alors ce que c'était que +la timidité, cette souffrance intérieure qui nous poursuit jusque +dans l'âge le plus avancé, qui refoule sur notre coeur les +impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui +dénature dans notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et +ne nous permet de nous exprimer que par des mots vagues ou une +ironie plus ou moins amère, comme si nous voulions nous venger sur +nos sentiments mêmes de la douleur que nous éprouvons à ne pouvoir +les faire connaître. Je ne savais pas que, même avec son fils, mon +père était timide, et que souvent, après avoir longtemps attendu +de moi quelques témoignages d'affection que sa froideur apparente +semblait m'interdire, il me quittait les yeux mouillés de larmes +et se plaignait à d'autres de ce que je ne l'aimais pas. + +Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caractère. +Aussi timide que lui, mais plus agité, parce que j'étais plus +jeune, je m'accoutumai à renfermer en moi-même tout ce que +j'éprouvais, à ne former que des plans solitaires, à ne compter +que sur moi pour leur exécution, à considérer les avis, l'intérêt, +l'assistance et jusqu'à la seule présence des autres comme une +gêne et comme un obstacle. Je contractai l'habitude de ne jamais +parler de ce qui m'occupait, de ne me soumettre à la conversation +que comme à une nécessité importune et de l'animer alors par une +plaisanterie perpétuelle qui me la rendait moins fatigante, et qui +m'aidait à cacher mes véritables pensées. De là une certaine +absence d'abandon qu'aujourd'hui encore mes amis me reprochent, et +une difficulté de causer sérieusement que j'ai toujours peine à +surmonter. Il en résulta en même temps un désir ardent +d'indépendance, une grande impatience des liens dont j'étais +environné, une terreur invincible d'en former de nouveaux. Je ne +me trouvais à mon aise que tout seul, et tel est même à présent +l'effet de cette disposition d'âme que, dans les circonstances les +moins importantes, quand je dois choisir entre deux partis, la +figure humaine me trouble, et mon mouvement naturel est de la fuir +pour délibérer en paix. Je n'avais point cependant la profondeur +d'égoïsme qu'un tel caractère paraît annoncer: tout en ne +m'intéressant qu'à moi, je m'intéressais faiblement à moi-même. Je +portais au fond de mon coeur un besoin de sensibilité dont je ne +m'apercevais pas, mais qui, ne trouvant point à se satisfaire, me +détachait successivement de tous les objets qui tour à tour +attiraient ma curiosité. Cette indifférence sur tout s'était +encore fortifiée par l'idée de la mort, idée qui m'avait frappé +très jeune, et sur laquelle je n'ai jamais conçu que les hommes +s'étourdissent si facilement. J'avais à l'âge de dix-sept ans vu +mourir une femme âgée, dont l'esprit, d'une tournure remarquable +et bizarre, avait commencé à développer le mien. Cette femme, +comme tant d'autres, s'était, à l'entrée de sa carrière, lancée +vers le monde, qu'elle ne connaissait pas, avec le sentiment d'une +grande force d'âme et de facultés vraiment puissantes. Comme tant +d'autres aussi, faute de s'être pliée à des convenances factices, +mais nécessaires, elle avait vu ses espérances trompées, sa +jeunesse passer sans plaisir; et la vieillesse enfin l'avait +atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin +d'une de nos terres, mécontente et retirée, n'ayant que son esprit +pour ressource, et analysant tout avec son esprit. Pendant près +d'un an, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé +la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de +tout; et après avoir tant causé de la mort avec elle, j'avais vu +la mort la frapper à mes yeux. + +Cet événement m'avait rempli d'un sentiment d'incertitude sur la +destinée, et d'une rêverie vague qui ne m'abandonnait pas. Je +lisais de préférence dans les poètes ce qui rappelait la brièveté +de la vie humaine. Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine +d'aucun effort. Il est assez singulier que cette impression se +soit affaiblie précisément à mesure que les années se sont +accumulées sur moi. Serait-ce parce qu'il y a dans l'espérance +quelque chose de douteux, et que, lorsqu'elle se retire de la +carrière de l'homme, cette carrière prend un caractère plus +sévère, mais plus positif? Serait-ce que la vie semble d'autant +plus réelle que toutes les illusions disparaissent, comme la cime +des rochers se dessine mieux dans l'horizon lorsque les nuages se +dissipent? + +Je me rendis, en quittant Gottingue, dans la petite ville de D**. +Cette ville était la résidence d'un prince qui, comme la plupart +de ceux de l'Allemagne, gouvernait avec douceur un pays de peu +d'étendue, protégeait les hommes éclairés qui venaient s'y fixer, +laissait à toutes les opinions une liberté parfaite, mais qui, +borné par l'ancien usage à la société de ses courtisans, ne +rassemblait par là même autour de lui que des hommes en grande +partie insignifiants ou médiocres. Je fus accueilli dans cette +cour avec la curiosité qu'inspire naturellement tout étranger qui +vient rompre le cercle de la monotonie et de l'étiquette. Pendant +quelques mois je ne remarquai rien qui put captiver mon attention. +J'étais reconnaissant de l'obligeance qu'on me témoignait; mais +tantôt ma timidité m'empêchait d'en profiter, tantôt la fatigue +d'une agitation sans but me faisait préférer la solitude aux +plaisirs insipides que l'on m'invitait à partager. Je n'avais de +haine contre personne, mais peu de gens m'inspiraient de +l'intérêt; or les hommes se blessent de l'indifférence, ils +l'attribuent à la malveillance ou à l'affectation; ils ne veulent +pas croire qu'on s'ennuie avec eux, naturellement. Quelquefois je +cherchais a contraindre mon ennui; je me réfugiais dans une +taciturnité profonde: on prenait cette taciturnité pour du dédain. +D'autres fois, lassé moi-même de mon silence, je me laissais aller +à quelques plaisanteries, et mon esprit, mis en mouvement, +m'entraînait au-delà de toute mesure. Je révélais en un jour tous +les ridicules que j'avais observés durant un mois. Les confidents +de mes épanchements subits et involontaires ne m'en savaient aucun +gré et avaient raison; car c'était le besoin de parler qui me +saisissait, et non la confiance. J'avais contracté dans mes +conversations avec la femme qui la première avait développé mes +idées une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes +et pour toutes les formules dogmatiques. Lors donc que j'entendais +la médiocrité disserter avec complaisance sur des principes bien +établis, bien incontestables en fait de morale, de convenances ou +de religion, choses qu'elle met assez volontiers sur la même +ligne, je me sentais poussé à la contredire, non que j'eusse +adopté des opinions opposées, mais parce que j'étais impatiente +d'une conviction si ferme et si lourde. Je ne sais quel instinct +m'avertissait, d'ailleurs, de me défier de ces axiomes généraux si +exempts de toute restriction, si purs de toute nuance. Les sots +font de leur morale une masse compacte et indivisible, pour +qu'elle se mêle le moins possible avec leurs actions et les laisse +libres dans tous les détails. + +Je me donnai bientôt, par cette conduite une grande réputation de +légèreté, de persiflage, de méchanceté. Mes paroles amères furent +considérées comme des preuves d'une âme haineuse, mes +plaisanteries comme des attentats contre tout ce qu'il y avait de +plus respectable. Ceux dont j'avais eu le tort de me moquer +trouvaient commode de faire cause commune avec les principes +qu'ils m'accusaient de révoquer en doute: parce que sans le +vouloir je les avais fait rire aux dépens les uns des autres, tous +se réunirent contre moi. On eût dit qu'en faisant remarquer leurs +ridicules, je trahissais une confidence qu'ils m'avaient faite. On +eût dit qu'en se montrant à mes yeux tels qu'ils étaient, ils +avaient obtenu de ma part la promesse du silence: je n'avais point +la conscience d'avoir accepté ce traité trop onéreux. Ils avaient +trouvé du plaisir à se donner ample carrière: j'en trouvais à les +observer et à les décrire; et ce qu'ils appelaient une perfidie me +paraissait un dédommagement tout innocent et très légitime. + +Je ne veux point ici me justifier: j'ai renoncé depuis longtemps à +cet usage frivole et facile d'un esprit sans expérience; je veux +simplement dire, et cela pour d'autres que pour moi qui suis +maintenant à l'abri du monde, qu'il faut du temps pour +s'accoutumer à l'espèce humaine, telle que l'intérêt, +l'affectation, la vanité, la peur nous l'ont faite. L'étonnement +de la première jeunesse, à l'aspect d'une société si factice et si +travaillée, annonce plutôt un coeur naturel qu'un esprit méchant. +Cette société d'ailleurs n'a rien à en craindre. Elle pèse +tellement sur nous, son influence sourde est tellement puissante, +qu'elle ne tarde pas a nous façonner d'après le moule universel. +Nous ne sommes plus surpris alors que de notre ancienne surprise, +et nous nous trouvons bien sous notre nouvelle forme, comme l'on +finit par respirer librement dans un spectacle encombré par la +foule, tandis qu'en y entrant on n'y respirait qu'avec effort. + +Si quelques-uns échappent à cette destinée générale, ils +renferment en eux-mêmes leur dissentiment secret; ils aperçoivent +dans la plupart des ridicules le germe des vices: ils n'en +plaisantent plus, parce que le mépris remplace la moquerie, et que +le mépris est silencieux. + +Il s'établit donc, dans le petit public qui m'environnait, une +inquiétude vague sur mon caractère. On ne pouvait citer aucune +action condamnable; on ne pouvait même m'en contester quelques- +unes qui semblaient annoncer de la générosité ou du dévouement; +mais on disait que j'étais un homme immoral, un homme peu sûr: +deux épithètes heureusement inventées pour insinuer les faits +qu'on ignore, et laisser deviner ce qu'on ne sait pas. + + +CHAPITRE II + +Distrait, inattentif, ennuyé, je ne m'apercevais point de +l'impression que je produisais, et je partageais mon temps entre +des études que j'interrompais souvent, des projets que je +n'exécutais pas, des plaisirs qui ne m'intéressaient guère, +lorsqu'une circonstance très frivole en apparence produisit dans +ma disposition une révolution importante. + +Un jeune homme avec lequel j'étais assez lié cherchait depuis +quelques mois à plaire à l'une des femmes les moins insipides de +la société dans laquelle nous vivions: j'étais le confident très +désintéressé de son entreprise. Après de longs efforts il parvint +à se faire aimer; et, comme il ne m'avait point caché ses revers +et ses peines, il se crut obligé de me communiquer ses succès: +rien n'égalait ses transports et l'excès de sa joie. Le spectacle +d'un tel bonheur me fit regretter de n'en avoir pas essayé encore; +je n'avais point eu jusqu'alors de liaison de femme qui pût +flatter mon amour-propre; un nouvel avenir parut se dévoiler à mes +yeux; un nouveau besoin se fit sentir au fond de mon coeur. Il y +avait dans ce besoin beaucoup de vanité sans doute, mais il n'y +avait pas uniquement de la vanité; il y en avait peut-être moins +que je ne le croyais moi-même. Les sentiments de l'homme sont +confus et mélangés; ils se composent d'une multitude d'impressions +variées qui échappent à l'observation; et la parole, toujours trop +grossière et trop générale, peut bien servir à les désigner, mais +ne sert jamais à les définir. + +J'avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un +système assez immoral. Mon père, bien qu'il observât strictement +les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des +propos légers sur les liaisons d'amour: il les regardait comme des +amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le +mariage seul sous un rapport sérieux. Il avait pour principe qu'un +jeune homme doit éviter avec soin de faire ce qu'on nomme une +folie, c'est-à-dire de contracter un engagement durable avec une +personne qui ne fût pas parfaitement son égale pour la fortune, la +naissance et les avantages extérieurs; mais du reste, toutes les +femmes, aussi longtemps qu'il ne s'agissait pas de les épouser, +lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis +être quittées; et je l'avais vu sourire avec une sorte +d'approbation à cette parodie d'un mot connu: «Cela leur fait si +peu de mal, et à nous tant de plaisir!» + +L'on ne sait pas assez combien, dans la première jeunesse, les +mots de cette espèce font une impression profonde, et combien à un +âge où toutes les opinions sont encore douteuses et vacillantes, +les enfants s'étonnent de voir contredire, par des plaisanteries +que tout le monde applaudit, les règles directes qu'on leur a +données. Ces règles ne sont plus à leurs yeux que des formules +banales que leurs parents sont convenus de leur répéter pour +l'acquit de leur conscience, et les plaisanteries leur semblent +renfermer le véritable secret de la vie. + +Tourmenté d'une émotion vague, je veux être aimé, me disais-je, et +je regardais autour de moi; je ne voyais personne qui m'inspirât +de l'amour, personne qui me parût susceptible d'en prendre; +j'interrogeais mon coeur et mes goûts: je ne me sentais aucun +mouvement de préférence. Je m'agitais ainsi intérieurement, +lorsque je fis connaissance avec le comte de P**, homme de +quarante ans, dont la famille était alliée à la mienne. Il me +proposa de venir le voir. Malheureuse visite! Il avait chez lui sa +maîtresse, une Polonaise, célèbre par sa beauté, quoiqu'elle ne +fût plus de la première jeunesse. Cette femme, malgré sa situation +désavantageuse, avait montré dans plusieurs occasions un caractère +distingué. Sa famille, assez illustre en Pologne, avait été ruinée +dans les troubles de cette contrée. Son père avait été proscrit; +sa mère était allée chercher un asile en France, et y avait mené +sa fille, qu'elle avait laissée, à sa mort, dans un isolement +complet. Le comte de P** en était devenu amoureux. J'ai toujours +ignoré comment s'était formée une liaison qui, lorsque j'ai vu +pour la première fois Ellénore, était, dès longtemps, établie et +pour ainsi dire consacrée. La fatalité de sa situation ou +l'inexpérience de son âge l'avaient-elles jetée dans une carrière +qui répugnait également à son éducation, à ses habitudes et à la +fierté qui faisait une partie très remarquable de son caractère? +Ce que je sais, ce que tout le monde a su, c'est que la fortune du +comte de P** ayant été presque entièrement détruite et sa liberté +menacée, Ellénore lui avait donné de telles preuves de dévouement, +avait rejeté avec un tel mépris les offres les plus brillantes, +avait partagé ses périls et sa pauvreté avec tant de zèle et même +de joie, que la sévérité la plus scrupuleuse ne pouvait s'empêcher +de rendre justice à la pureté de ses motifs et au désintéressement +de sa conduite. C'était à son activité, à son courage, à sa +raison, aux sacrifices de tout genre qu'elle avait supportés sans +se plaindre, que son amant devait d'avoir recouvré une partie de +ses biens. Ils étaient venus s'établir à D** pour y suivre un +procès qui pouvait rendre entièrement au comte de P** son ancienne +opulence, et comptaient y rester environ deux ans. + +Ellénore n'avait qu'un esprit ordinaire; mais ses idées étaient +justes, et ses expressions, toujours simples, étaient quelquefois +frappantes par la noblesse et l'élévation de ses sentiments. Elle +avait beaucoup de préjugés; mais tous ses préjugés étaient en sens +inverse de son intérêt. Elle attachait le plus grand prix à la +régularité de la conduite, précisément parce que la sienne n'était +pas régulière suivant les notions reçues. Elle était très +religieuse, parce que la religion condamnait rigoureusement son +genre de vie. Elle repoussait sévèrement dans la conversation tout +ce qui n'aurait paru à d'autres femmes que des plaisanteries +innocentes, parce qu'elle craignait toujours qu'on ne se crût +autorisé par son état à lui en adresser de déplacées. Elle aurait +désiré ne recevoir chez elle que des hommes du rang le plus élevé +et de moeurs irréprochables, parce que les femmes à qui elle +frémissait d'être comparée se forment d'ordinaire une société +mélangée, et, se résignant à la perte de la considération, ne +cherchent dans leurs relations que l'amusement. Ellénore, en un +mot, était en lutte constante avec sa destinée. Elle protestait, +pour ainsi dire, par chacune de ses actions et de ses paroles, +contre la classe dans laquelle elle se trouvait rangée; et comme +elle sentait que la réalité était plus forte qu'elle, et que ses +efforts ne changeaient rien à sa situation, elle était fort +malheureuse. Elle élevait deux enfants qu'elle avait eus du comte +de P** avec une austérité excessive. On eût dit quelquefois qu'une +révolte secrète se mêlait à l'attachement plutôt passionné que +tendre qu'elle leur montrait, et les lui rendait en quelque sorte +importuns. Lorsqu'on lui faisait à bonne intention quelque +remarque sur ce que ses enfants grandissaient, sur les talents +qu'ils promettaient d'avoir, sur la carrière qu'ils auraient à +suivre, on la voyait pâlir de l'idée qu'il faudrait qu'un jour +elle leur avouât leur naissance. Mais le moindre danger, une heure +d'absence, la ramenait à eux avec une anxiété où l'on démêlait une +espèce de remords, et le désir de leur donner par ses caresses le +bonheur qu'elle n'y trouvait pas elle-même. Cette opposition entre +ses sentiments et la place qu'elle occupait dans le monde avait +rendu son humeur fort inégale. Souvent elle était rêveuse et +taciturne; quelquefois elle parlait avec impétuosité. Comme elle +était tourmentée d'une idée particulière, au milieu de la +conversation la plus générale, elle ne restait jamais parfaitement +calme. Mais, par cela même, il y avait dans sa manière quelque +chose de fougueux et d'inattendu qui la rendait plus piquante +qu'elle n'aurait dû l'être naturellement. La bizarrerie de sa +position suppléait en elle à la nouveauté des idées. On +l'examinait avec intérêt et curiosité comme un bel orage. + +Offerte à mes regards dans un moment où mon coeur avait besoin +d'amour, ma vanité de succès, Ellénore me parut une conquête digne +de moi. Elle-même trouva du plaisir dans la société d'un homme +différent de ceux qu'elle avait vus jusqu'alors. Son cercle +s'était composé de quelques amis ou parents de son amant et de +leurs femmes, que l'ascendant du comte de P** avait forcées à +recevoir sa maîtresse. Les maris étaient dépourvus de sentiments +aussi bien que d'idées; les femmes ne différaient de leurs maris +que par une médiocrité plus inquiète et plus agitée, parce +qu'elles n'avaient pas, comme eux, cette tranquillité d'esprit qui +résulte de l'occupation et de la régularité des affaires. Une +plaisanterie plus légère, une conversation plus variée, un mélange +particulier de mélancolie et de gaieté, de découragement et +d'intérêt, d'enthousiasme et d'ironie étonnèrent et attachèrent +Ellénore. Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement à la +vérité, mais toujours avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses +idées semblaient se faire jour à travers les obstacles, et sortir +de cette lutte plus agréables, plus naïves et plus neuves; car les +idiomes étrangers rajeunissent les pensées, et les débarrassent de +ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et +affectées. Nous lisions ensemble des poètes anglais; nous nous +promenions ensemble. J'allais souvent la voir le matin; j'y +retournais le soir; je causais avec elle sur mille sujets. + +Je pensais faire, en observateur froid et impartial, le tour de +son caractère et de son esprit; mais chaque mot qu'elle disait me +semblait revêtu d'une grâce inexplicable. Le dessein de lui +plaire, mettant dans ma vie un nouvel intérêt, animait mon +existence d'une manière inusitée. J'attribuais à son charme cet +effet presque magique: j'en aurais joui plus complètement encore +sans l'engagement que j'avais pris envers mon amour-propre. Cet +amour-propre était en tiers entre Ellénore et moi. Je me croyais +comme obligé de marcher au plus vite vers le but que je m'étais +proposé: je ne me livrais donc pas sans réserve à mes impressions. +Il me tardait d'avoir parlé, car il me semblait que je n'avais +qu'à parler pour réussir. Je ne croyais point aimer Ellénore; mais +déjà je n'aurais pu me résigner à ne pas lui plaire. Elle +m'occupait sans cesse: je formais mille projets; j'inventais mille +moyens de conquête, avec cette fatuité sans expérience qui se +croit sûre du succès parce qu'elle n'a rien essayé. + +Cependant une invincible timidité m'arrêtait: tous mes discours +expiraient sur mes lèvres, ou se terminaient tout autrement que je +ne l'avais projeté. Je me débattais intérieurement: j'étais +indigné contre moi-même. + +Je cherchai enfin un raisonnement qui pût me tirer de cette lutte +avec honneur à mes propres yeux. Je me dis qu'il ne fallait rien +précipiter, qu'Ellénore était trop peu préparée à l'aveu que je +méditais, et qu'il valait mieux attendre encore. Presque toujours, +pour vivre en repos avec nous-mêmes, nous travestissons en calculs +et en systèmes nos impuissances ou nos faiblesses: cela satisfait +cette portion de nous qui est pour ainsi dire, spectatrice de +l'autre. + +Cette situation se prolongea. Chaque jour, je fixais le lendemain +comme l'époque invariable d'une déclaration positive, et chaque +lendemain s'écoulait comme la veille. Ma timidité me quittait dès +que je m'éloignais d'Ellénore; je reprenais alors mes plans +habiles et mes profondes combinaisons: mais à peine me retrouvais- +je auprès d'elle, que je me sentais de nouveau tremblant et +troublé. Quiconque aurait lu dans mon coeur, en son absence, +m'aurait pris pour un séducteur froid et peu sensible; quiconque +m'eût aperçu à ses côtés eût cru reconnaître en moi un amant +novice, interdit et passionné. L'on se serait également trompé +dans ces deux jugements: il n'y à point d'unité complète dans +l'homme, et presque jamais personne n'est tout à fait sincère ni +tout à fait de mauvaise foi. + +Convaincu par ces expériences réitérées que je n'aurais jamais le +courage de parler à Ellénore, je me déterminai à lui écrire. Le +comte de P** était absent. Les combats que j'avais livrés +longtemps à mon propre caractère, l'impatience que j'éprouvais de +n'avoir pu le surmonter, mon incertitude sur le succès de ma +tentative, jetèrent dans ma lettre une agitation qui ressemblait +fort à l'amour. Échauffé d'ailleurs que j'étais par mon propre +style, je ressentais, en finissant d'écrire, un peu de la passion +que j'avais cherché à exprimer avec toute la force possible. + +Ellénore vit dans ma lettre ce qu'il était naturel d'y voir, le +transport passager d'un homme qui avait dix ans de moins qu'elle, +dont le coeur s'ouvrait à des sentiments qui lui étaient encore +inconnus, et qui méritait plus de pitié que de colère. Elle me +répondit avec bonté, me donna des conseils affectueux, m'offrit +une amitié sincère, mais me déclara que, jusqu'au retour du comte +de P**, elle ne pourrait me recevoir. + +Cette réponse me bouleversa. Mon imagination, s'irritant de +l'obstacle, s'empara de toute mon existence. L'amour, qu'une heure +auparavant je m'applaudissais de feindre, je crus tout à coup +l'éprouver avec fureur. Je courus chez Ellénore; on me dit qu'elle +était sortie. Je lui écrivis; je la suppliai de m'accorder une +dernière entrevue; je lui peignis en termes déchirants mon +désespoir, les projets funestes que m'inspirait sa cruelle +détermination. Pendant une grande partie du jour, j'attendis +vainement une réponse. Je ne calmai mon inexprimable souffrance +qu'en me répétant que le lendemain je braverais toutes les +difficultés pour pénétrer jusqu'à Ellénore et pour lui parler. On +m'apporta le soir quelques mots d'elle: ils étaient doux. Je crus +y remarquer une impression de regret et de tristesse; mais elle +persistait dans sa résolution, qu'elle m'annonçait comme +inébranlable. Je me présentai de nouveau chez elle le lendemain. +Elle était partie pour une campagne dont ses gens ignoraient le +nom. Ils n'avaient même aucun moyen de lui faire parvenir des +lettres. + +Je restai longtemps immobile à sa porte, n'imaginant plus aucune +chance de la retrouver. J'étais étonné moi-même de ce que je +souffrais. Ma mémoire me retraçait les instants où je m'étais dit +que je n'aspirais qu'à un succès; que ce n'était qu'une tentative +à laquelle je renoncerais sans peine. Je ne concevais rien à la +douleur violente, indomptable, qui déchirait mon coeur. Plusieurs +jours se passèrent de la sorte. J'étais également incapable de +distraction et d'étude. J'errais sans cesse devant la porte +d'Ellénore. Je me promenais dans la ville, comme si, au détour de +chaque rue, j'avais pu espérer de la rencontrer. Un matin, dans +une de ces courses sans but qui servaient à remplacer mon +agitation par de la fatigue, j'aperçus la voiture du comte de P**, +qui revenait de son voyage. Il me reconnut et mit pied à terre. +Après quelques phrases banales, je lui parlai, en déguisant mon +trouble, du départ subit d'Ellénore. «Oui, me dit-il, une de ses +amies, à quelques lieues d'ici, à éprouvé je ne sais quel +événement fâcheux qui a fait croire à Ellénore que ses +consolations lui seraient utiles. Elle est partie sans me +consulter. C'est une personne que tous ses sentiments dominent, et +dont l'âme, toujours active, trouve presque du repos dans le +dévouement. Mais sa présence ici m'est trop nécessaire; je vais +lui écrire: elle reviendra sûrement dans quelques jours. + +Cette assurance me calma; je sentis ma douleur s'apaiser. Pour la +première fois depuis le départ d'Ellénore je pus respirer sans +peine. Son retour fut moins prompt que ne l'espérait le comte de +P**. Mais j'avais repris ma vie habituelle et l'angoisse que +j'avais éprouvée commençait à se dissiper, lorsqu'au bout d'un +mois M. de P** me fit avertir qu'Ellénore devait arriver le soir. +Comme il mettait un grand prix à lui maintenir dans la société la +place que son caractère méritait, et dont sa situation semblait +l'exclure, il avait invité à souper plusieurs femmes de ses +parentes et de ses amies qui avaient consenti à voir Ellénore. + +Mes souvenirs reparurent, d'abord confus, bientôt plus vifs. Mon +amour-propre s'y mêlait. J'étais embarrassé, humilié, de +rencontrer une femme qui m'avait traité comme un enfant. Il me +semblait la voir, souriant à mon approche de ce qu'une courte +absence avait calmé l'effervescence d'une jeune tête; et je +démêlais dans ce sourire une sorte de mépris pour moi. Par degrés +mes sentiments se réveillèrent. Je m'étais levé, ce jour-là même, +ne songeant plus à Ellénore; une heure après avoir reçu la +nouvelle de son arrivée, son image errait devant mes yeux, régnait +sur mon coeur, et j'avais la fièvre de la crainte de ne pas la +voir. + +Je restai chez moi toute la journée; je m'y tins, pour ainsi dire, +caché: je tremblais que le moindre mouvement ne prévînt notre +rencontre. Rien pourtant n'était plus simple, plus certain, mais +je la désirais avec tant d'ardeur, qu'elle me paraissait +impossible. L'impatience me dévorait: à tous les instants je +consultais ma montre. J'étais obligé d'ouvrir la fenêtre pour +respirer; mon sang me brûlait en circulant dans mes veines. + +Enfin j'entendis sonner l'heure à laquelle je devais me rendre +chez le comte. Mon impatience se changea tout à coup en timidité; +je m'habillai lentement; je ne me sentais plus pressé d'arriver: +j'avais un tel effroi que mon attente ne fût déçue, un sentiment +si vif de la douleur que je courais risque d'éprouver, que +j'aurais consenti volontiers à tout ajourner. + +Il était assez tard lorsque j'entrai chez M. de P**. J'aperçus +Ellénore assise au fond de la chambre; je n'osais avancer; il me +semblait que tout le monde avait les yeux fixés sur moi. J'allai +me cacher dans un coin du salon, derrière un groupe d'hommes qui +causaient. De là je contemplais Ellénore: elle me parut légèrement +changée, elle était plus pâle que de coutume. Le comte me +découvrit dans l'espèce de retraite où je m'étais réfugié; il vint +à moi, me prit par la main et me conduisit vers Ellénore. «Je vous +présente, lui dit-il en riant, l'un des hommes que votre départ +inattendu a le plus étonnés». Ellénore parlait à une femme placée +à côte d'elle. Lorsqu'elle me vit, ses paroles s'arrêtèrent sur +ses lèvres; elle demeura tout interdite: je l'étais beaucoup moi- +même. + +On pouvait nous entendre, j'adressai à Ellénore des questions +indifférentes. Nous reprîmes tous deux une apparence de calme. On +annonça qu'on avait servi; j'offris à Ellénore mon bras, qu'elle +ne put refuser. «Si vous ne me promettez pas, lui dis-je en la +conduisant, de me recevoir demain chez vous à onze heures, je pars +à l'instant, j'abandonne mon pays, ma famille et mon père, je +romps tous mes liens, j'abjure tous mes devoirs, et je vais, +n'importe où, finir au plus tôt une vie que vous vous plaisez à +empoisonner. -- Adolphe!» me répondit-elle; et elle hésitait. Je +fis un mouvement pour m'éloigner. Je ne sais ce que mes traits +exprimèrent, mais je n'avais jamais éprouvé de contraction si +violente. + +Ellénore me regarda. Une terreur mêlée d'affection se peignit sur +sa figure. «Je vous recevrai demain, me dit-elle, mais je vous +conjure...». Beaucoup de personnes nous suivaient, elle ne put +achever sa phrase. Je pressai sa main de mon bras; nous nous mîmes +à table. + +J'aurais voulu m'asseoir à côté d'Ellénore, mais le maître de la +maison l'avait autrement décidé: je fus placé à peu près vis-à-vis +d'elle. Au commencement du souper, elle était rêveuse. Quand on +lui adressait la parole, elle répondait avec douceur; mais elle +retombait bientôt dans la distraction. Une de ses amies, frappée +de son silence et de son abattement, lui demanda si elle était +malade. «Je n'ai pas été bien dans ces derniers temps, répondit- +elle, et même à présent je suis fort ébranlée». J'aspirais à +produire dans l'esprit d'Ellénore une impression agréable; je +voulais, en me montrant aimable et spirituel, la disposer en ma +faveur, et la préparer à l'entrevue qu'elle m'avait accordée. +J'essayai donc de mille manières de fixer son attention. Je +ramenai la conversation sur des sujets que je savais l'intéresser; +nos voisins s'y mêlèrent: j'étais inspiré par sa présence; je +parvins à me faire écouter d'elle, je la vis bientôt sourire: j'en +ressentis une telle joie, mes regards exprimèrent tant de +reconnaissance, qu'elle ne put s'empêcher d'en être touchée. Sa +tristesse et sa distraction se dissipèrent: elle ne résista plus +au charme secret que répandait dans son âme la vue du bonheur que +je lui devais; et quand nous sortîmes de table, nos coeurs étaient +d'intelligence comme si nous n'avions jamais été séparés. «Vous +voyez, lui dis-je, en lui donnant la main pour rentrer dans le +salon, que vous disposez de toute mon existence; que vous ai-je +fait pour que vous trouviez du plaisir à la tourmenter?» + + +CHAPITRE III + +Je passai la nuit sans dormir. Il n'était plus question dans mon +âme ni de calculs ni de projets; je me sentais, de la meilleure +foi du monde, véritablement amoureux. Ce n'était plus l'espoir du +succès qui me faisait agir: le besoin de voir celle que j'aimais, +de jouir de sa présence, me dominait exclusivement. Onze heures +sonnèrent, je me rendis auprès d'Ellénore; elle m'attendait. Elle +voulut parler: je lui demandai de m'écouter. Je m'assis auprès +d'elle, car je pouvais à peine me soutenir, et je continuai en ces +termes, non sans être obligé de m'interrompre souvent: + +«Je ne viens point réclamer contre la sentence que vous avez +prononcée; je ne viens point rétracter un aveu qui a pu vous +offenser: je le voudrais en vain. Cet amour que vous repoussez est +indestructible: l'effort même que je fais dans ce moment pour vous +parler avec un peu de calme est une preuve de la violence d'un +sentiment qui vous blesse. Mais ce n'est plus pour vous en +entretenir que je vous ai priée de m'entendre; c'est, au +contraire, pour vous demander de l'oublier, de me recevoir comme +autrefois, d'écarter le souvenir d'un instant de délire, de ne pas +me punir de ce que vous savez un secret que j'aurais dû renfermer +au fond de mon âme. Vous connaissez ma situation, ce caractère +qu'on dit bizarre et sauvage, ce coeur étranger à tous les +intérêts du monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre +pourtant de l'isolement auquel il est condamné. Votre amitié me +soutenait: sans cette amitié je ne puis vivre. J'ai pris +l'habitude de vous voir; vous avez laissé naître et se former +cette douce habitude: qu'ai-je fait pour perdre cette unique +consolation d'une existence si triste et si sombre? Je suis +horriblement malheureux; je n'ai plus le courage de supporter un +si long malheur; je n'espère rien, je ne demande rien, je ne veux +que vous voir: mais je dois vous voir s'il faut que je vive.» + +Ellénore gardait le silence. «Que craignez-vous? repris-je. +Qu'est-ce que j'exige? Ce que vous accordez à tous les +indifférents. Est-ce le monde que vous redoutez? Ce monde, absorbé +dans ses frivolités solennelles, ne lira pas dans un coeur tel que +le mien. Comment ne serais-je pas prudent? N'y va-t-il pas de ma +vie? Ellénore, rendez-vous à ma prière: vous y trouverez quelque +douceur. Il y aura pour vous quelque charme à être aimée ainsi, à +me voir auprès de vous, occupé de vous seule, n'existant que pour +vous, vous devant toutes les sensations de bonheur dont je suis +encore susceptible, arraché par votre présence à la souffrance et +au désespoir.» + +Je poursuivis longtemps de la sorte, levant toutes les objections, +retournant de mille manières tous les raisonnements qui plaidaient +en ma faveur. J'étais si soumis, si résigné, je demandais si peu +de chose, j'aurais été si malheureux d'un refus! + +Ellénore fut émue. Elle m'imposa plusieurs conditions. Elle ne +consentit à me recevoir que rarement, au milieu d'une société +nombreuse, avec l'engagement que je ne lui parlerais jamais +d'amour. Je promis ce qu'elle voulut. Nous étions contents tous +les deux: moi, d'avoir reconquis le bien que j'avais été menacé de +perdre, Ellénore, de se trouver à la fois généreuse, sensible et +prudente. + +Je profitai des le lendemain de la permission que j'avais obtenue; +je continuai de même les jours suivants. Ellénore ne songea plus à +la nécessité que mes visites fussent peu fréquentes: bientôt rien +ne lui parut plus simple que de me voir tous les jours. Dix ans de +fidélité avaient inspiré à M. de P** une confiance entière; il +laissait à Ellénore la plus grande liberté. Comme il avait eu à +lutter contre l'opinion qui voulait exclure sa maîtresse du monde +où il était appelé à vivre, il aimait à voir s'augmenter la +société d'Ellénore; sa maison remplie constatait à ses yeux son +propre triomphe sur l'opinion. + +Lorsque j'arrivais, j'apercevais dans les regards d'Ellénore une +expression de plaisir. Quand elle s'amusait dans la conversation, +ses yeux se tournaient naturellement vers moi. L'on ne racontait +rien d'intéressant qu'elle ne m'appelât pour l'entendre. Mais elle +n'était jamais seule: des soirées entières se passaient sans que +je pusse lui dire autre chose en particulier que quelques mots +insignifiants ou interrompus. Je ne tardai pas à m'irriter de tant +de contrainte. Je devins sombre, taciturne, inégal dans mon +humeur, amer dans mes discours. Je me contenais à peine lorsqu'un +autre que moi s'entretenait à part avec Ellénore; j'interrompais +brusquement ces entretiens. Il m'importait peu qu'on pût s'en +offenser, et je n'étais pas toujours arrêté par la crainte de la +compromettre. Elle se plaignit à moi de ce changement. + +«Que voulez-vous? lui dis je avec impatience: vous croyez sans +doute avoir fait beaucoup pour moi; je suis forcé de vous dire que +vous vous trompez. Je ne conçois rien à votre nouvelle manière +d'être. Autrefois vous viviez retirée; vous fuyiez une société +fatigante; vous évitiez ces éternelles conversations qui se +prolongent précisément parce qu'elles ne devraient jamais +commencer. Aujourd'hui votre porte est ouverte à la terre entière. +On dirait qu'en vous demandant de me recevoir, j'ai obtenu pour +tout l'univers la même faveur que pour moi. Je vous l'avoue, en +vous voyant jadis si prudente, je ne m'attendais pas à vous +trouver si frivole.» + +Je démêlai dans les traits d'Ellénore une impression de +mécontentement et de tristesse. «Chère Ellénore, lui dis-je en me +radoucissant tout à coup, ne mérité-je donc pas d'être distingué +des mille importuns qui vous assiègent? L'amitié n'a-t-elle pas +ses secrets? N'est-elle pas ombrageuse et timide au milieu du +bruit et de la foule?» + +Ellénore craignait, en se montrant inflexible, de voir se +renouveler des imprudences qui l'alarmaient pour elle et pour moi. +L'idée de rompre n'approchait plus de son coeur: elle consentit à +me recevoir quelquefois seule. + +Alors se modifièrent rapidement les règles sévères qu'elle m'avait +prescrites. Elle me permit de lui peindre mon amour; elle se +familiarisa par degrés avec ce langage: bientôt elle m'avoua +qu'elle m'aimait. + +Je passai quelques heures à ses pieds, me proclamant le plus +heureux des hommes, lui prodiguant mille assurances de tendresse, +de dévouement et de respect éternel. Elle me raconta ce qu'elle +avait souffert en essayant de s'éloigner de moi; que de fois elle +avait espéré que je la découvrirais malgré ses efforts; comment le +moindre bruit qui frappait ses oreilles lui paraissait annoncer +mon arrivée; quel trouble, quelle joie, quelle crainte elle avait +ressentis en me revoyant; par quelle défiance d'elle-même, pour +concilier le penchant de son coeur avec la prudence, elle s'était +livrée aux distractions du monde, et avait recherché la foule +qu'elle fuyait auparavant. Je lui faisais répéter les plus petits +détails, et cette histoire de quelques semaines nous semblait être +celle d'une vie entière. L'amour supplée aux longs souvenirs, par +une sorte de magie. Toutes les autres affections ont besoin du +passé: l'amour crée, comme par enchantement, un passé dont il nous +entoure. Il nous donne, pour ainsi dire, la conscience d'avoir +vécu, durant des années, avec un être qui naguère nous était +presque étranger. L'amour n'est qu'un point lumineux, et néanmoins +il semble s'emparer du temps. Il y a peu de jours qu'il n'existait +pas, bientôt il n'existera plus; mais, tant qu'il existe, il +répand sa clarté sur l'époque qui l'a précédé, comme sur celle qui +doit le suivre. + +Ce calme pourtant dura peu. Ellénore était d'autant plus en garde +contre sa faiblesse qu'elle était poursuivie du souvenir de ses +fautes: et mon imagination, mes désirs, une théorie de fatuité +dont je ne m'apercevais pas moi-même se révoltaient contre un tel +amour. Toujours timide, souvent irrité, je me plaignais, je +m'emportais, j'accablais Ellénore de reproches. Plus d'une fois +elle forma le projet de briser un lien qui ne répandait sur sa vie +que de l'inquiétude et du trouble; plus d'une fois je l'apaisai +par mes supplications, mes désaveux et mes pleurs. + +«Ellénore, lui écrivais-je un jour, vous ne savez pas tout ce que +je souffre. Près de vous, loin de vous, je suis également +malheureux. Pendant les heures qui nous séparent, j'erre au +hasard, courbé sous le fardeau d'une existence que je ne sais +comment supporter. La société m'importune, la solitude m'accable. +Ces indifférents qui m'observent, qui ne connaissent rien de ce +qui m'occupe, qui me regardent avec une curiosité sans intérêt, +avec un étonnement sans pitié, ces hommes qui osent me parler +d'autre chose que de vous, portent dans mon sein une douleur +mortelle. Je les fuis; mais, seul, je cherche en vain un air qui +pénètre dans ma poitrine oppressée. Je me précipite sur cette +terre qui devrait s'entrouvrir pour m'engloutir à jamais; je pose +ma tête sur la pierre froide qui devrait calmer la fièvre ardente +qui me dévore. Je me traîne vers cette colline d'où l'on aperçoit +votre maison; je reste là, les yeux fixés sur cette retraite que +je n'habiterai jamais avec vous. Et si je vous avais rencontrée +plus tôt, vous auriez pu être à moi! J'aurais serré dans mes bras +la seule créature que la nature ait formée pour mon coeur, pour ce +coeur qui a tant souffert parce qu'il vous cherchait et qu'il ne +vous a trouvée que trop tard! Lorsque enfin ces heures de délire +sont passées, lorsque le moment arrive où je puis vous voir, je +prends en tremblant la route de votre demeure. Je crains que tous +ceux qui me rencontrent ne devinent les sentiments que je porte en +moi; je m'arrête; je marche à pas lents: je retarde l'instant du +bonheur, de ce bonheur que tout menace, que je me crois toujours +sur le point de perdre; bonheur imparfait et troublé, contre +lequel conspirent peut-être à chaque minute et les événements +funestes et les regards jaloux, et les caprices tyranniques, et +votre propre volonté. Quand je touche au seuil de votre porte, +quand je l'entrouvre, une nouvelle terreur me saisit: je m'avance +comme un coupable, demandant grâce à tous les objets qui frappent +ma vue, comme si tous étaient ennemis, comme si tous m'enviaient +l'heure de félicité dont je vais encore jouir. Le moindre son +m'effraie, le moindre mouvement autour de moi m'épouvante, le +bruit même de mes pas me fait reculer. Tout près de vous, je +crains encore quelque obstacle qui se place soudain entre vous et +moi. Enfin je vous vois, je vous vois et je respire, et je vous +contemple et je m'arrête, comme le fugitif qui touche au sol +protecteur qui doit le garantir de la mort. Mais alors même, +lorsque tout mon être s'élance vers vous, lorsque j'aurais un tel +besoin de me reposer de tant d'angoisses, de poser ma tête sur vos +genoux, de donner un libre cours à mes larmes, il faut que je me +contraigne avec violence, que même auprès de vous je vive encore +d'une vie d'effort: pas un instant d'épanchement, pas un instant +d'abandon! Vos regards m'observent. Vous êtes embarrassée, presque +offensée de mon trouble. Je ne sais quelle gêne a succédé à ces +heures délicieuses où du moins vous m'avouiez votre amour. Le +temps s'enfuit, de nouveaux intérêts vous appellent: vous ne les +oubliez jamais; vous ne retardez jamais l'instant qui m'éloigne. +Des étrangers viennent: il n'est plus permis de vous regarder; je +sens qu'il faut fuir pour me dérober aux soupçons qui +m'environnent. Je vous quitte plus agité, plus déchiré, plus +insensé qu'auparavant; je vous quitte, et je retombe dans cet +isolement effroyable, où je me débats, sans rencontrer un seul +être sur lequel je puisse m'appuyer, me reposer un moment.» + +Ellénore n'avait jamais été aimée de la sorte. M. de P** avait +pour elle une affection très vraie, beaucoup de reconnaissance +pour son dévouement, beaucoup de respect pour son caractère; mais +il y avait toujours dans sa manière une nuance de supériorité sur +une femme qui s'était donnée publiquement à lui sans qu'il l'eût +épousée. Il aurait pu contracter des liens plus honorables, +suivant l'opinion commune: il ne le lui disait point, il ne se le +disait peut-être pas à lui-même; mais ce qu'on ne dit pas n'en +existe pas moins, et tout ce qui est se devine. Ellénore n'avait +eu jusqu'alors aucune notion de ce sentiment passionné, de cette +existence perdue dans la sienne, dont mes fureurs mêmes, mes +injustices et mes reproches, n'étaient que des preuves plus +irréfragables. Sa résistance avait exalté toutes mes sensations, +toutes mes idées: je revenais des emportements qui l'effrayaient, +à une soumission, à une tendresse, à une vénération idolâtre. Je +la considérais comme une créature céleste. Mon amour tenait du +culte, et il avait pour elle d'autant plus de charme qu'elle +craignait sans cesse de se voir humiliée dans un sens opposé. Elle +se donna enfin tout entière. + + +Malheur à l'homme qui, dans les premiers moments d'une liaison +d'amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle! +Malheur à qui, dans les bras de la maîtresse qu'il vient +d'obtenir, conserve une funeste prescience, et prévoit qu'il +pourra s'en détacher! Une femme que son coeur entraîne a, dans cet +instant, quelque chose de touchant et de sacré. Ce n'est pas le +plaisir, ce n'est pas la nature, ce ne sont pas les sens qui sont +corrupteurs; ce sont les calculs auxquels la société nous +accoutume, et les réflexions que l'expérience fait naître. +J'aimai, je respectai mille fois plus Ellénore après qu'elle se +fût donnée. Je marchais avec orgueil au milieu des hommes; je +promenais sur eux un regard dominateur. L'air que je respirais +était à lui seul une jouissance. Je m'élançais au-devant de la +nature, pour la remercier du bienfait inespéré, du bienfait +immense qu'elle avait daigné m'accorder. + + +CHAPITRE IV + +-- Charme de l'amour, qui pourrait vous peindre! Cette persuasion +que nous avons trouvé l'être que la nature avait destiné pour +nous, ce jour subit répandu sur la vie, et qui nous semble en +expliquer le mystère, cette valeur inconnue attachée aux moindres +circonstances, ces heures rapides, dont tous les détails échappent +au souvenir par leur douceur même, et qui ne laissent dans notre +âme qu'une longue trace de bonheur, cette gaieté folâtre qui se +mêle quelquefois sans cause à un attendrissement habituel, tant de +plaisir dans la présence, et dans l'absence tant d'espoir, ce +détachement de tous les soins vulgaires, cette supériorité sur +tout ce qui nous entoure, cette certitude que désormais le monde +ne peut nous atteindre où nous vivons, cette intelligence mutuelle +qui devine chaque pensée et qui répond à chaque émotion, charme de +l'amour, qui vous éprouva ne saurait vous décrire! + +M. de P** fut obligé, pour des affaires pressantes, de s'absenter +pendant six semaines. Je passai ce temps chez Ellénore presque +sans interruption. Son attachement semblait s'être accru du +sacrifice qu'elle m'avait fait. Elle ne me laissait jamais la +quitter sans essayer de me retenir. Lorsque je sortais, elle me +demandait quand je reviendrais. Deux heures de séparation lui +étaient insupportables. Elle fixait avec une précision inquiète +l'instant de mon retour. J'y souscrivais avec joie, j'étais +reconnaissant, j'étais heureux du sentiment qu'elle me témoignait. +Mais cependant les intérêts de la vie commune ne se laissent pas +plier arbitrairement à tous nos désirs. Il m'était quelquefois +incommode d'avoir tous mes pas marqués d'avance et tous mes +moments ainsi comptés. J'étais forcé de précipiter toutes mes +démarches, de rompre avec la plupart de mes relations. Je ne +savais que répondre à mes connaissances lorsqu'on me proposait +quelque partie que, dans une situation naturelle, je n'aurais +point eu de motif pour refuser. Je ne regrettais point auprès +d'Ellénore ces plaisirs de la vie sociale, pour lesquels je +n'avais jamais eu beaucoup d'intérêt, mais j'aurais voulu qu'elle +me permît d'y renoncer plus librement. J'aurais éprouvé plus de +douceur à retourner auprès d'elle, de ma propre volonté, sans me +dire que l'heure était arrivée, qu'elle m'attendait avec anxiété, +et sans que l'idée de sa peine vînt se mêler à celle du bonheur +que j'allais goûter en la retrouvant. Ellénore était sans doute un +vif plaisir dans mon existence, mais elle n'était plus un but: +elle était devenue un lien. Je craignais d'ailleurs de la +compromettre. Ma présence continuelle devait étonner ses gens, ses +enfants, qui pouvaient m'observer. Je tremblais de l'idée de +déranger son existence. Je sentais que nous ne pouvions être unis +pour toujours, et que c'était un devoir sacré pour moi de +respecter son repos: je lui donnais donc des conseils de prudence, +tout en l'assurant de mon amour. Mais plus je lui donnais des +conseils de ce genre, moins elle était disposée à m'écouter. En +même temps je craignais horriblement de l'affliger. Dès que je +voyais sur son visage une expression de douleur, sa volonté +devenait la mienne: je n'étais à mon aise que lorsqu'elle était +contente de moi. Lorsqu'en insistant sur la nécessité de +m'éloigner pour quelques instants, j'étais parvenu à la quitter, +l'image de la peine que je lui avais causée me suivait partout. Il +me prenait une fièvre de remords qui redoublait à chaque minute, +et qui enfin devenait irrésistible; je volais vers elle, je me +faisais une fête de la consoler, de l'apaiser. Mais à mesure que +je m'approchais de sa demeure, un sentiment d'humeur contre cet +empire bizarre se mêlait à mes autres sentiments. Ellénore elle- +même était violente. Elle éprouvait, je le crois, pour moi ce +qu'elle n'avait éprouvé pour personne. Dans ses relations +précédentes, son coeur avait été froissé par une dépendance +pénible; elle était avec moi dans une parfaite aisance, parce que +nous étions dans une parfaite égalité; elle s'était relevée à ses +propres yeux par un amour pur de tout calcul, de tout intérêt; +elle savait que j'étais bien sûr qu'elle ne m'aimait que pour moi- +même. Mais il résultait de son abandon complet avec moi qu'elle ne +me déguisait aucun de ses mouvements; et lorsque je rentrais dans +sa chambre, impatient d'y rentrer plus tôt que je ne l'aurais +voulu, je la trouvais triste ou irritée. J'avais souffert deux +heures loin d'elle de l'idée qu'elle souffrait loin de moi: je +souffrais deux heures près d'elle avant de pouvoir l'apaiser. + +Cependant je n'étais pas malheureux; je me disais qu'il était doux +d'être aimé, même avec exigence; je sentais que je lui faisais du +bien: son bonheur m'était nécessaire, et je me savais nécessaire à +son bonheur. + +D'ailleurs l'idée confuse que, par la seule nature des choses, +cette liaison ne pouvait durer, idée triste sous bien des +rapports, servait néanmoins à me calmer dans mes accès de fatigue +ou d'impatience. Les liens d'Ellénore avec le comte de P**, la +disproportion de nos âges, la différence de nos situations, mon +départ que déjà diverses circonstances avaient retardé, mais dont +l'époque était prochaine, toutes ces considérations m'engageaient +à donner et à recevoir encore le plus de bonheur qu'il était +possible: je me croyais sûr des années, je ne disputais pas les +jours. + +Le comte de P** revint. Il ne tarda pas à soupçonner mes relations +avec Ellénore; il me reçut chaque jour d'un air plus froid et plus +sombre. Je parlai vivement à Ellénore des dangers qu'elle courait; +je la suppliai de permettre que j'interrompisse pour quelques +jours mes visites; je lui représentai l'intérêt de sa réputation, +de sa fortune, de ses enfants. Elle m'écouta longtemps en silence; +elle était pâle comme la mort. «De manière ou d'autre, me dit-elle +enfin, vous partirez bientôt; ne devançons pas ce moment; ne vous +mettez pas en peine de moi. Gagnons des jours, gagnons des heures: +des jours, des heures, c'est tout ce qu'il me faut. Je ne sais +quel pressentiment me dit, Adolphe, que je mourrai dans vos bras.» + +Nous continuâmes donc à vivre comme auparavant, moi toujours +inquiet, Ellénore toujours triste, le comte de P** taciturne et +soucieux. Enfin la lettre que j'attendais arriva: mon père +m'ordonnait de me rendre auprès de lui. Je portai cette lettre à +Ellénore. «Déjà! me dit-elle après l'avoir lue; je ne croyais pas +que ce fût si tôt». Puis, fondant en larmes, elle me prit la main +et elle me dit: «Adolphe, vous voyez que je ne puis vivre sans +vous; je ne sais ce qui arrivera de mon avenir, mais je vous +conjure de ne pas partir encore: trouvez des prétextes pour +rester. Demandez à votre père de vous laisser prolonger votre +séjour encore six mois. Six mois, est-ce donc si long?» Je voulus +combattre sa résolution; mais elle pleurait si amèrement, et elle +était si tremblante, ses traits portaient l'empreinte d'une +souffrance si déchirante que je ne pus continuer. Je me jetai à +ses pieds, je la serrai dans mes bras, je l'assurai de mon amour, +et je sortis pour aller écrire à mon père. J'écrivis en effet avec +le mouvement que la douleur d'Ellénore m'avait inspiré. J'alléguai +mille causes de retard; je fis ressortir l'utilité de continuer à +D** quelques cours que je n'avais pu suivre à Gottingue; et +lorsque j'envoyai ma lettre à la poste, c'était avec ardeur que je +désirais obtenir le consentement que je demandais. + +Je retournai le soir chez Ellénore. Elle était assise sur un sofa; +le comte de P** était près de la cheminée, et assez loin d'elle; +les deux enfants étaient au fond de la chambre, ne jouant pas, et +portant sur leurs visages cet étonnement de l'enfance lorsqu'elle +remarque une agitation dont elle ne soupçonne pas la cause. +J'instruisis Ellénore par un geste que j'avais fait ce qu'elle +voulait. Un rayon de joie brilla dans ses yeux, mais ne tarda pas +à disparaître. Nous ne disions rien. Le silence devenait +embarrassant pour tous trois. «On m'assure, monsieur, me dit enfin +le comte, que vous êtes prêt à partir». Je lui répondis que je +l'ignorais. «Il me semble, répliqua-t-il, qu'à votre âge, on ne +doit pas tarder à entrer dans une carrière; au reste, ajouta-t-il +en regardant Ellénore, tout le monde peut-être ne pense pas ici +comme moi.» + +La réponse de mon père ne se fit pas attendre. Je tremblais, en +ouvrant sa lettre, de la douleur qu'un refus causerait à Ellénore. +Il me semblait même que j'aurais partagé cette douleur avec une +égale amertume; mais en lisant le consentement qu'il m'accordait, +tous les inconvénients d'une prolongation de séjour se +présentèrent tout à coup à mon esprit. «Encore six mois de gêne et +de contrainte! m'écriai-je; six mois pendant lesquels j'offense un +homme qui m'avait témoigné de l'amitié, j'expose une femme qui +m'aime; je cours le risque de lui ravir la seule situation où elle +puisse vivre tranquille et considérée; je trompe mon père; et +pourquoi? Pour ne pas braver un instant une douleur qui, tôt ou +tard, est inévitable! Ne l'éprouvons-nous pas chaque jour en +détail et goutte à goutte, cette douleur? Je ne fais que du mal à +Ellénore; mon sentiment, tel qu'il est, ne peut la satisfaire. Je +me sacrifie pour elle sans fruit pour son bonheur; et moi, je vis +ici sans utilité, sans indépendance, n'ayant pas un instant de +libre, ne pouvant respirer une heure en paix». J'entrai chez +Ellénore tout occupé de ces réflexions. Je la trouvai seule. «Je +reste encore six mois, lui dis-je. -- Vous m'annoncez cette +nouvelle bien sèchement. -- C'est que je crains beaucoup, je +l'avoue, les conséquences de ce retard pour l'un et pour l'autre. +-- Il me semble que pour vous du moins elles ne sauraient être bien +fâcheuses. -- Vous savez fort bien, Ellénore, que ce n'est jamais +de moi que je m'occupe le plus. -- Ce n'est guère non plus du +bonheur des autres». La conversation avait pris une direction +orageuse. Ellénore était blessée de mes regrets dans une +circonstance où elle croyait que je devais partager sa joie: je +l'étais du triomphe qu'elle avait remporté sur mes résolutions +précédentes. La scène devint violente. Nous éclatâmes en reproches +mutuels. Ellénore m'accusa de l'avoir trompée, de n'avoir eu pour +elle qu'un goût passager, d'avoir aliéné d'elle l'affection du +comte; de l'avoir remise, aux yeux du public, dans la situation +équivoque dont elle avait cherché toute sa vie à sortir. Je +m'irritai de voir qu'elle tournât contre moi ce que je n'avais +fait que par obéissance pour elle et par crainte de l'affliger. Je +me plaignis de ma vive contrainte, de ma jeunesse consumée dans +l'inaction, du despotisme qu'elle exerçait sur toutes mes +démarches. En parlant ainsi, je vis son visage couvert tout à coup +de pleurs: je m'arrêtai, je revins sur mes pas, je désavouai, +j'expliquai. Nous nous embrassâmes: mais un premier coup était +porté, une première barrière était franchie. Nous avions prononcé +tous deux des mots irréparables; nous pouvions nous taire, mais +non les oublier. Il y a des choses qu'on est longtemps sans se +dire, mais quand une fois elles sont dites, on ne cesse jamais de +les répéter. + +Nous vécûmes ainsi quatre mois dans des rapports forcés, +quelquefois doux, jamais complètement libres, y rencontrant encore +du plaisir, mais n'y trouvant plus de charme. Ellénore cependant +ne se détachait pas de moi. Après nos querelles les plus vives, +elle était aussi empressée à me revoir, elle fixait aussi +soigneusement l'heure de nos entrevues que si notre union eût été +la plus paisible et la plus tendre. J'ai souvent pensé que ma +conduite même contribuait à entretenir Ellénore dans cette +disposition. Si je l'avais aimée comme elle m'aimait, elle aurait +eu plus de calme; elle aurait réfléchi de son côté sur les dangers +qu'elle bravait. Mais toute prudence lui était odieuse, parce que +la prudence venait de moi; elle ne calculait point ses sacrifices, +parce qu'elle était occupée à me les faire accepter; elle n'avait +pas le temps de se refroidir à mon égard, parce que tout son temps +et toutes ses forces étaient employés à me conserver. L'époque +fixée de nouveau pour mon départ approchait; et j'éprouvais, en y +pensant, un mélange de plaisir et de regret; semblable à ce que +ressent un homme qui doit acheter une guérison certaine par une +opération douloureuse. + +Un matin, Ellénore m'écrivit de passer chez elle à l'instant. «Le +comte, me dit-elle, me défend de vous recevoir: je ne veux point +obéir à cet ordre tyrannique. J'ai suivi cet homme dans la +proscription, j'ai sauvé sa fortune: je l'ai servi dans tous ses +intérêts. Il peut se passer de moi maintenant: moi, je ne puis me +passer de vous». On devine facilement quelles furent mes instances +pour la détourner d'un projet que je ne concevais pas. Je lui +parlai de l'opinion du public: «Cette opinion, me répondit-elle, +n'a jamais été juste pour moi. J'ai rempli pendant dix ans mes +devoirs mieux qu'aucune femme, et cette opinion ne m'en a pas +moins repoussée du rang que je méritais». Je lui rappelai ses +enfants. «Mes enfants sont ceux de M. de P**. Il les a reconnus: +il en aura soin. Ils seront trop heureux d'oublier une mère dont +ils n'ont à partager que la honte». Je redoublai mes prières. +«Écoutez, me dit-elle, si je romps avec le comte, refuserez-vous +de me voir? Le refuserez-vous? reprit-elle en saisissant mon bras +avec une violence qui me fit frémir. -- Non, assurément, lui +répondis-je; et plus vous serez malheureuse, plus je vous serai +dévoué. Mais considérez... -- Tout est considéré, interrompit-elle. +Il va rentrer, retirez-vous maintenant; ne revenez plus ici.» + +Je passai le reste de la journée dans une angoisse inexprimable. +Deux jours s'écoulèrent sans que j'entendisse parler d'Ellénore. +Je souffrais d'ignorer son sort; je souffrais même de ne pas la +voir, et j'étais étonné de la peine que cette privation me +causait. Je désirais cependant qu'elle eût renoncé à la résolution +que je craignais tant pour elle, et je commençais à m'en flatter, +lorsqu'une femme me remit un billet par lequel Ellénore me priait +d'aller la voir dans telle rue, dans telle maison, au troisième +étage. J'y courus, espérant encore que, ne pouvant me recevoir +chez M. de P**, elle avait voulu m'entretenir ailleurs une +dernière fois. Je la trouvai faisant les apprêts d'un +établissement durable. Elle vint à moi, d'un air à la fois content +et timide, cherchant à lire dans mes yeux mon impression. «Tout +est rompu, me dit-elle, je suis parfaitement libre. J'ai de ma +fortune particulière soixante-quinze louis de rente; c'est assez +pour moi. Vous restez encore ici six semaines. Quand vous +partirez, je pourrai peut-être me rapprocher de vous; vous +reviendrez peut-être me voir». Et, comme si elle eût redouté une +réponse, elle entra dans une foule de détails relatifs à ses +projets. Elle chercha de mille manières à me persuader qu'elle +serait heureuse, qu'elle ne m'avait rien sacrifié; que le parti +qu'elle avait pris lui convenait, indépendamment de moi. Il était +visible qu'elle se faisait un grand effort, et qu'elle ne croyait +qu'à moitié ce qu'elle me disait. Elle s'étourdissait de ses +paroles, de peur d'entendre les miennes; elle prolongeait son +discours avec activité pour retarder le moment où mes objections +la replongeraient dans le désespoir. Je ne pus trouver dans mon +coeur de lui en faire aucune. J'acceptai son sacrifice, je l'en +remerciai; je lui dis que j'en étais heureux: je lui dis bien plus +encore, je l'assurai que j'avais toujours désiré qu'une +détermination irréparable me fît un devoir de ne jamais la +quitter; j'attribuai mes indécisions à un sentiment de délicatesse +qui me défendait de consentir à ce qui bouleversait sa situation. +Je n'eus, en un mot, d'autres pensée que de chasser loin d'elle +toute peine, toute crainte, tout regret, toute incertitude sur mon +sentiment. Pendant que je lui parlais, je n'envisageais rien au- +delà de ce but et j'étais sincère dans mes promesses. + + +CHAPITRE V + +La séparation d'Ellénore et du comte de P** produisit dans le +public un effet qu'il n'était pas difficile de prévoir. Ellénore +perdit en un instant le fruit de dix années de dévouement et de +constance: on la confondit avec toutes les femmes de sa classe qui +se livrent sans scrupule à mille inclinations successives. +L'abandon de ses enfants la fit regarder comme une mère dénaturée, +et les femmes d'une réputation irréprochable répétèrent avec +satisfaction que l'oubli de la vertu la plus essentielle à leur +sexe s'étendait bientôt sur toutes les autres. En même temps on la +plaignit, pour ne pas perdre le plaisir de me blâmer. On vit dans +ma conduite celle d'un séducteur, d'un ingrat qui avait violé +l'hospitalité, et sacrifié, pour contenter une fantaisie +momentanée, le repos de deux personnes, dont il aurait dû +respecter l'une et ménager l'autre. Quelques amis de mon père +m'adressèrent des représentations sérieuses; d'autres, moins +libres avec moi, me firent sentir leur désapprobation par des +insinuations détournées. Les jeunes gens, au contraire, se +montrèrent enchantés de l'adresse avec laquelle j'avais supplanté +le comte; et, par mille plaisanteries que je voulais en vain +réprimer, ils me félicitèrent de ma conquête et me promirent de +m'imiter. Je ne saurais peindre ce que j'eus à souffrir et de +cette censure sévère et de ces honteux éloges. Je suis convaincu +que, si j'avais eu de l'amour pour Ellénore, j'aurais ramené +l'opinion sur elle et sur moi. Telle est la force d'un sentiment +vrai, que, lorsqu'il parle, les interprétations fausses et les +convenances factices se taisent. Mais je n'étais qu'un homme +faible, reconnaissant et dominé; je n'étais soutenu par aucune +impulsion qui partît du coeur. Je m'exprimais donc avec embarras; +je tâchais de finir la conversation; et si elle se prolongeait, je +la terminais par quelques mots âpres, qui annonçaient aux autres +que j'étais prêt à leur chercher querelle. En effet, j'aurais +beaucoup mieux aimé me battre avec eux que de leur répondre. + +Ellénore ne tarda pas à s'apercevoir que l'opinion s'élevait +contre elle. Deux parentes de M. de P**, qu'il avait forcées par +son ascendant à se lier avec elle, mirent le plus grand éclat dans +leur rupture; heureuses de se livrer à leur malveillance, +longtemps contenue à l'abri des principes austères de la morale. +Les hommes continuèrent à voir Ellénore; mais il s'introduisit +dans leur ton quelque chose d'une familiarité qui annonçait +qu'elle n'était plus appuyée par un protecteur puissant, ni +justifiée par une union presque consacrée. Les uns venaient chez +elle parce que, disaient-ils, ils l'avaient connue de tout temps; +les autres, parce qu'elle était belle encore, et que sa légèreté +récente leur avait rendu des prétentions qu'ils ne cherchaient pas +à lui déguiser. Chacun motivait sa liaison avec elle; c'est-à-dire +que chacun pensait que cette liaison avait besoin d'excuse. Ainsi +la malheureuse Ellénore se voyait tombée pour jamais dans l'état +dont, toute sa vie, elle avait voulu sortir. Tout contribuait à +froisser son âme et à blesser sa fierté. Elle envisageait +l'abandon des uns comme une preuve de mépris, l'assiduité des +autres comme l'indice de quelque espérance insultante. Elle +souffrait de la solitude, elle rougissait de la société. Ah! sans +doute, j'aurais dû la consoler; j'aurais dû la serrer contre mon +coeur, lui dire: «Vivons l'un pour l'autre, oublions les hommes +qui nous méconnaissent, soyons heureux de notre seule estime et de +notre seul amour»; je l'essayais aussi; mais que peut, pour +ranimer un sentiment qui s'éteint, une résolution prise par +devoir? + +Ellénore et moi nous dissimulions l'un avec l'autre. Elle n'osait +me confier ces peines, résultat d'un sacrifice qu'elle savait bien +que je ne lui avais pas demandé. J'avais accepté ce sacrifice: je +n'osais me plaindre d'un malheur que j'avais prévu, et que je +n'avais pas eu la force de prévenir. Nous nous taisions donc sur +la pensée unique qui nous occupait constamment. Nous nous +prodiguions des caresses, nous parlions d'amour; mais nous +parlions d'amour de peur de nous parler d'autre chose. + +Dès qu'il existe un secret entre deux coeurs qui s'aiment, dès que +l'un d'eux a pu se résoudre à cacher à l'autre une seule idée, le +charme est rompu, le bonheur est détruit. L'emportement, +l'injustice, la distraction même, se réparent; mais la +dissimulation jette dans l'amour un élément étranger qui le +dénature et le flétrit à ses propres yeux. Par une inconséquence +bizarre, tandis que je repoussais avec l'indignation la plus +violente la moindre insinuation contre Ellénore, je contribuais +moi-même à lui faire tort dans mes conversations générales. Je +m'étais soumis à ses volontés, mais j'avais pris en horreur +l'empire des femmes. Je ne cessais de déclamer contre leur +faiblesse, leur exigence, le despotisme de leur douleur. +J'affichais les principes les plus durs; et ce même homme qui ne +résistait pas à une larme, qui cédait à la tristesse muette, qui +était poursuivi dans l'absence par l'image de la souffrance qu'il +avait causée, se montrait, dans tous ses discours, méprisant et +impitoyable. Tous mes éloges directs en faveur d'Ellénore ne +détruisaient pas l'impression que produisaient des propos +semblables. On me haïssait, on la plaignait, mais on ne l'estimait +pas. On s'en prenait à elle de n'avoir pas inspiré à son amant +plus de considération pour son sexe et plus de respect pour les +liens du coeur. + +Un homme, qui venait habituellement chez Ellénore, et qui, depuis +sa rupture avec le comte de P**, lui avait témoigné la passion la +plus vive, l'ayant forcée, par ses persécutions indiscrètes, à ne +plus le recevoir, se permit contre elle des railleries +outrageantes qu'il me parut impossible de souffrir. Nous nous +battîmes; je le blessai dangereusement, je fus blessé moi-même. Je +ne puis décrire le mélange de trouble, de terreur, de +reconnaissance et d'amour qui se peignit sur les traits d'Ellénore +lorsqu'elle me revit après cet événement. Elle s'établit chez moi, +malgré mes prières; elle ne me quitta pas un seul instant jusqu'à +ma convalescence. Elle me lisait pendant le jour, elle me veillait +durant la plus grande partie des nuits; elle observait mes +moindres mouvements, elle prévenait chacun de mes désirs; son +ingénieuse bonté multipliait ses facultés et doublait ses forces. +Elle m'assurait sans cesse qu'elle ne m'aurait pas survécu; +j'étais pénétré d'affection, j'étais déchiré de remords. J'aurais +voulu trouver en moi de quoi récompenser un attachement si +constant et si tendre; j'appelais à mon aide les souvenirs, +l'imagination, la raison même, le sentiment du devoir: efforts +inutiles! La difficulté de la situation, la certitude d'un avenir +qui devait nous séparer, peut-être je ne sais quelle révolte +contre un lien qu'il m'était impossible de briser, me dévoraient +intérieurement. Je me reprochais l'ingratitude que je m'efforçais +de lui cacher. Je m'affligeais quand elle paraissait douter d'un +amour qui lui était si nécessaire; je ne m'affligeais pas moins +quand elle semblait y croire. Je la sentais meilleure que moi; je +me méprisais d'être indigne d'elle. C'est un affreux malheur de +n'être pas aimé quand on aime; mais c'en est un bien grand d'être +aimé avec passion quand on n'aime plus. Cette vie que je venais +d'exposer pour Ellénore, je l'aurais mille fois donnée pour +qu'elle fût heureuse sans moi. + +Les six mois que m'avait accordés mon père étaient expirés; il +fallut songer à partir. Ellénore ne s'opposa point à mon départ, +elle n'essaya pas même de le retarder; mais elle me fit promettre +que, deux mois après, je reviendrais près d'elle, ou que je lui +permettrais de me rejoindre: je le lui jurai solennellement. Quel +engagement n'aurais-je pas pris dans un moment où je la voyais +lutter contre elle-même et contenir sa douleur! Elle aurait pu +exiger de moi de ne pas la quitter; je savais au fond de mon âme +que ses larmes n'auraient pas été désobéies. J'étais reconnaissant +de ce qu'elle n'exerçait pas sa puissance; il me semblait que je +l'en aimais mieux. Moi-même, d'ailleurs, je ne me séparais pas +sans un vif regret d'un être qui m'était si uniquement dévoué. Il +y a dans les liaisons qui se prolongent quelque chose de si +profond! Elles deviennent à notre insu une partie si intime de +notre existence! Nous formons de loin, avec calme, la résolution +de les rompre; nous croyons attendre avec impatience l'époque de +l'exécuter: mais quand ce moment arrive, il nous remplit de +terreur; et telle est la bizarrerie de notre coeur misérable que +nous quittons avec un déchirement horrible ceux près de qui nous +demeurions sans plaisir. + +Pendant mon absence, j'écrivis régulièrement à Ellénore. J'étais +partagé entre la crainte que mes lettres ne lui fissent de la +peine, et le désir de ne lui peindre que le sentiment que +j'éprouvais. J'aurais voulu qu'elle me devinât, mais qu'elle me +devinât sans s'affliger; je me félicitais quand j'avais pu +substituer les mots d'affection, d'amitié, de dévouement, à celui +d'amour; mais soudain je me représentais la pauvre Ellénore triste +et isolée; n'ayant que mes lettres pour consolation; et, à la fin +de deux pages froides et compassées, j'ajoutais rapidement +quelques phrases ardentes ou tendres, propres à la tromper de +nouveau. De la sorte, sans en dire jamais assez pour la +satisfaire, j'en disais toujours assez pour l'abuser. Étrange +espèce de fausseté, dont le succès même se tournait contre moi, +prolongeait mon angoisse, et m'était insupportable! + +Je comptais avec inquiétude les jours, les heures qui +s'écoulaient; je ralentissais de mes voeux la marche du temps; je +tremblais en voyant se rapprocher l'époque d'exécuter ma promesse. +Je n'imaginais aucun moyen de partir. Je n'en découvrais aucun +pour qu'Ellénore pût s'établir dans la même ville que moi. Peut- +être, car il faut être sincère, peut-être je ne le désirais pas. +Je comparais ma vie indépendante et tranquille à la vie de +précipitation, de trouble et de tourment à laquelle sa passion me +condamnait. Je me trouvais si bien d'être libre, d'aller, de +venir, de sortir, de rentrer, sans que personne s'en occupât! Je +me reposais, pour ainsi dire, dans l'indifférence des autres, de +la fatigue de son amour. + +Je n'osais cependant laisser soupçonner à Ellénore que j'aurais +voulu renoncer à nos projets. Elle avait compris par mes lettres +qu'il me serait difficile de quitter mon père; elle m'écrivit +qu'elle commençait en conséquence les préparatifs de son départ. +Je fus longtemps sans combattre sa résolution; je ne lui répondais +rien de précis à ce sujet. Je lui marquais vaguement que je serais +toujours charmé de la savoir, puis j'ajoutais, de la rendre +heureuse: tristes équivoques, langage embarrassé que je gémissais +de voir si obscur, et que je tremblais de rendre plus clair! Je me +déterminai enfin à lui parler avec franchise; je me dis que je le +devais; je soulevai ma conscience contre ma faiblesse; je me +fortifiai de l'idée de son repos contre l'image de sa douleur. Je +me promenais à grands pas dans ma chambre, récitant tout haut ce +que je me proposais de lui dire. Mais à peine eus-je tracé +quelques lignes, que ma disposition changea: je n'envisageai plus +mes paroles d'après le sens qu'elles devaient contenir, mais +d'après l'effet qu'elles ne pouvaient manquer de produire; et une +puissance surnaturelle dirigeant, comme malgré moi, une main +dominée, je me bornai à lui conseiller un retard de quelques mois. +Je n'avais pas dit ce que je pensais. Ma lettre ne portait aucun +caractère de sincérité. Les raisonnements que j'alléguais étaient +faibles, parce qu'ils n'étaient pas les véritables. + +La réponse d'Ellénore fut impétueuse; elle était indignée de mon +désir de ne pas la voir. Que me demandait-elle? De vivre inconnue +auprès de moi. Que pouvais-je redouter de sa présence dans une +retraite ignorée, au milieu d'une grande ville où personne ne la +connaissait? Elle m'avait tout sacrifié, fortune, enfants, +réputation; elle n'exigeait d'autre prix de ses sacrifices que de +m'attendre comme une humble esclave, de passer chaque jour avec +moi quelques minutes, de jouir des moments que je pourrais lui +donner. Elle s'était résignée à deux mois d'absence, non que cette +absence lui parût nécessaire, mais parce que je semblais le +souhaiter; et lorsqu'elle était parvenue, en entassant péniblement +les jours sur les jours, au terme que j'avais fixé moi-même, je +lui proposais de recommencer ce long supplice! Elle pouvait s'être +trompée, elle pouvait avoir donné sa vie à un homme dur et aride; +j'étais le maître de mes actions; mais je n'étais pas le maître de +la forcer à souffrir, délaissée par celui pour lequel elle avait +tout immolé. + +Ellénore suivit de près cette lettre; elle m'informa de son +arrivée. Je me rendis chez elle avec la ferme résolution de lui +témoigner beaucoup de joie; j'étais impatient de rassurer son +coeur et de lui procurer, momentanément au moins, du bonheur et du +calme. Mais elle avait été blessée; elle m'examinait avec +défiance: elle démêla bientôt mes efforts; elle irrita ma fierté +par ses reproches; elle outragea mon caractère. Elle me peignit si +misérable dans ma faiblesse qu'elle me révolta contre elle encore +plus que contre moi. Une fureur insensée s'empara de nous: tout +ménagement fut abjuré, toute délicatesse oubliée. On eût dit que +nous étions poussés l'un contre l'autre par des furies. Tout ce +que la haine la plus implacable avait inventé contre nous, nous +nous l'appliquions mutuellement, et ces deux êtres malheureux qui +seuls se connaissaient sur la terre, qui seuls pouvaient se rendre +justice, se comprendre et se consoler, semblaient deux ennemis +irréconciliables, acharnés à se déchirer. + +Nous nous quittâmes après une scène de trois heures; et, pour la +première fois de la vie, nous nous quittâmes sans explication, +sans réparation. À peine fus-je éloigne d'Ellénore qu'une douleur +profonde remplaça ma colère. Je me trouvai dans une espèce de +stupeur, tout étourdi de ce qui s'était passé. Je me répétais mes +paroles avec étonnement; je ne concevais pas ma conduite; je +cherchais en moi-même ce qui avait pu m'égarer. Il était fort +tard; je n'osai retourner chez Ellénore. Je me promis de la voir +le lendemain de bonne heure, et je rentrai chez mon père. Il y +avait beaucoup de monde: il me fut facile, dans une assemblée +nombreuse, de me tenir à l'écart et de déguiser mon trouble. +Lorsque nous fûmes seuls, il me dit: «On m'assure que l'ancienne +maîtresse du comte de P** est dans cette ville. Je vous ai +toujours laissé une grande liberté, et je n'ai jamais rien voulu +savoir sur vos liaisons; mais il ne vous convient pas, à votre +âge, d'avoir une maîtresse avouée; et je vous avertis que j'ai +pris des mesures pour qu'elle s'éloigne d'ici». En achevant ces +mots, il me quitta. Je le suivis jusque dans sa chambre; il me fit +signe de me retirer. «Mon père, lui dis-je, Dieu m'est témoin que +je n'ai point fait venir Ellénore. Dieu m'est témoin que je +voudrais qu'elle fût heureuse, et que je consentirais à ce prix à +ne jamais la revoir: mais prenez garde à ce que vous ferez; en +croyant me séparer d'elle, vous pourriez bien m'y rattacher à +jamais.» + +Je fis aussitôt venir chez moi un valet de chambre qui m'avait +accompagné dans mes voyages, et qui connaissait mes liaisons avec +Ellénore. Je le chargeai de découvrir à l'instant même, s'il était +possible, quelles étaient les mesures dont mon père m'avait parlé. +Il revint au bout de deux heures. Le secrétaire de mon père lui +avait confié, sous le sceau du secret, qu'Ellénore devait recevoir +le lendemain l'ordre de partir. «Ellénore chassée! m'écriai-je, +chassée avec opprobre! Elle qui n'est venue ici que pour moi, elle +dont j'ai déchiré le coeur, elle dont j'ai sans pitié vu couler +les larmes! Où donc reposerait-elle sa tête, l'infortunée, errante +et seule dans un monde dont je lui ai ravi l'estime? À qui dirait- +elle sa douleur?» Ma résolution fut bientôt prise. Je gagnai +l'homme qui me servait; je lui prodiguai l'or et les promesses. Je +commandai une chaise de poste pour six heures du matin à la porte +de la ville. Je formais mille projets pour mon éternelle réunion +avec Ellénore: je l'aimais plus que je ne l'avais jamais aimée; +tout mon coeur était revenu à elle; j'étais fier de la protéger. +J'étais avide de la tenir dans mes bras; l'amour était rentré tout +entier dans mon âme; j'éprouvais une fièvre de tête, de coeur, de +sens, qui bouleversait mon existence. Si, dans ce moment, Ellénore +eût voulu se détacher de moi, je serais mort à ses pieds pour la +retenir. + +Le jour parut; je courus chez Ellénore. Elle était couchée, ayant +passé la nuit à pleurer; ses yeux étaient encore humides, et ses +cheveux étaient épars; elle me vit entrer avec surprise. «Viens, +lui dis-je, partons». Elle voulut répondre. «Partons, repris-je. +As-tu sur la terre un autre protecteur, un autre ami que moi? Mes +bras ne sont-ils pas ton unique asile?» Elle résistait. «J'ai des +raisons importantes, ajoutai-je, et qui me sont personnelles. Au +nom du ciel, suis-moi». Je l'entraînai. Pendant la route, je +l'accablais de caresses, je la pressais sur mon coeur, je ne +répondais à ses questions que par mes embrassements. Je lui dis +enfin qu'ayant aperçu dans mon père l'intention de nous séparer, +j'avais senti que je ne pouvais être heureux sans elle; que je +voulais lui consacrer ma vie et nous unir par tous les genres de +liens. Sa reconnaissance fut d'abord extrême, mais elle démêla +bientôt des contradictions dans mon récit. À force d'instance elle +m'arracha la vérité; sa joie disparut, sa figure se couvrit d'un +sombre nuage. + +«Adolphe, me dit-elle, vous vous trompez sur vous-même; vous êtes +généreux, vous vous dévouez à moi parce que je suis persécutée; +vous croyez avoir de l'amour, et vous n'avez que de la pitié». +Pourquoi prononça-t-elle ces mots funestes? Pourquoi me révéla-t- +elle un secret que je voulais ignorer? Je m'efforçai de la +rassurer, j'y parvins peut-être; mais la vérité avait traversé mon +âme; le mouvement était détruit; j'étais déterminé dans mon +sacrifice, mais je n'en étais pas plus heureux; et déjà il y avait +en moi une pensée que de nouveau j'étais réduit à cacher. + + +CHAPITRE VI + +Quand nous fûmes arrivés sur les frontières, j'écrivis à mon père. +Ma lettre fut respectueuse, mais il y avait un fond d'amertume. Je +lui savais mauvais gré d'avoir resserré mes liens en prétendant +les rompre. Je lui annonçais que je ne quitterais Ellénore que +lorsque, convenablement fixée, elle n'aurait plus besoin de moi. +Je le suppliais de ne pas me forcer, en s'acharnant sur elle, à +lui rester toujours attaché. J'attendis sa réponse pour prendre +une détermination sur notre établissement. «Vous avez vingt-quatre +ans, me répondit-il: je n'exercerai pas contre vous une autorité +qui touche à son terme, et dont je n'ai jamais fait usage; je +cacherai même, autant que je le pourrai, votre étrange démarche; +je répandrai le bruit que vous êtes parti par mes ordres et pour +mes affaires. Je subviendrai libéralement à vos dépenses. Vous +sentirez vous-même bientôt que la vie que vous menez n'est pas +celle qui vous convenait. Votre naissance, vos talents, votre +fortune, vous assignaient dans le monde une autre place que celle +de compagnon d'une femme sans patrie et sans aveu. Votre lettre me +prouve déjà que vous n'êtes pas content de vous. Songez que l'on +ne gagne rien à prolonger une situation dont on rougit. Vous +consumez inutilement les plus belles années de votre jeunesse, et +cette perte est irréparable.» + +La lettre de mon père me perça de mille coups de poignard. Je +m'étais dit cent fois ce qu'il me disait: j'avais eu cent fois +honte de ma vie s'écoulant dans l'obscurité et dans l'inaction. +J'aurais mieux aimé des reproches, des menaces; j'aurais mis +quelque gloire à résister, et j'aurais senti la nécessité de +rassembler mes forces pour défendre Ellénore des périls qui +l'auraient assaillie. Mais il n'y avait point de périls; on me +laissait parfaitement libre; et cette liberté ne me servait qu'à +porter plus impatiemment le joug que j'avais l'air de choisir. + +Nous nous fixâmes à Caden, petite ville de la Bohême. Je me +répétai que, puisque j'avais pris la responsabilité du sort +d'Ellénore, il ne fallait pas la faire souffrir. Je parvins à me +contraindre; je renfermai dans mon sein jusqu'aux moindres signes +de mécontentement, et toutes les ressources de mon esprit furent +employées à me créer une gaieté factice qui pût voiler ma profonde +tristesse. Ce travail eut sur moi-même un effet inespéré. Nous +sommes des créatures tellement mobiles, que, les sentiments que +nous feignons, nous finissons par les éprouver. Les chagrins que +je cachais, je les oubliais en partie. Mes plaisanteries +perpétuelles dissipaient ma propre mélancolie; et les assurances +de tendresse dont j'entretenais Ellénore répandaient dans mon +coeur une émotion douce qui ressemblait presque à l'amour. + +De temps en temps des souvenirs importuns venaient m'assiéger. Je +me livrais, quand j'étais seul, à des accès d'inquiétude; je +formais mille plans bizarres pour m'élancer tout à coup hors de la +sphère dans laquelle j'étais déplacé. Mais je repoussais ces +impressions comme de mauvais rêves. Ellénore paraissait heureuse; +pouvais-je troubler son bonheur? Près de cinq mois se passèrent de +la sorte. + +Un jour, je vis Ellénore agitée et cherchant à me taire une idée +qui l'occupait. Après de longues sollicitations, elle me fit +promettre que je ne combattrais point la résolution qu'elle avait +prise, et m'avoua que M. de P** lui avait écrit: son procès était +gagné; il se rappelait avec reconnaissance les services qu'elle +lui avait rendus, et leur liaison de dix années. Il lui offrait la +moitié de sa fortune, non pour se réunir avec elle, ce qui n'était +plus possible, mais à condition qu'elle quitterait l'homme ingrat +et perfide qui les avait séparés. «J'ai répondu, me dit-elle, et +vous devinez bien que j'ai refusé». Je ne le devinais que trop. +J'étais touché, mais au désespoir du nouveau sacrifice que me +faisait Ellénore. Je n'osai toutefois lui rien objecter: mes +tentatives en ce sens avaient toujours été tellement +infructueuses! Je m'éloignai pour réfléchir au parti que j'avais à +prendre. Il m'était clair que nos liens devaient se rompre. Ils +étaient douloureux pour moi, ils lui devenaient nuisibles; j'étais +le seul obstacle à ce qu'elle retrouvât un état convenable et la +considération, qui, dans le monde, suit tôt ou tard l'opulence; +j'étais la seule barrière entre elle et ses enfants: je n'avais +plus d'excuse à mes propres yeux. Lui céder dans cette +circonstance n'était plus de la générosité, mais une coupable +faiblesse. J'avais promis à mon père de redevenir libre aussitôt +que je ne serais plus nécessaire à Ellénore. Il était temps enfin +d'entrer dans une carrière, de commencer une vie active, +d'acquérir quelques titres à l'estime des hommes, de faire un +noble usage de mes facultés. Je retournai chez Ellénore, me +croyant inébranlable dans le dessein de la forcer à ne pas rejeter +les offres du comte de P** et pour lui déclarer, s'il le fallait, +que je n'avais plus d'amour pour elle. «Chère amie, lui dis-je, on +lutte quelque temps contre sa destinée, mais on finit toujours par +céder. Les lois de la société sont plus fortes que les volontés +des hommes; les sentiments les plus impérieux se brisent contre la +fatalité des circonstances. En vain l'on s'obstine à ne consulter +que son coeur; on est condamné tôt ou tard à écouter la raison. Je +ne puis vous retenir plus longtemps dans une position également +indigne de vous et de moi; je ne le puis ni pour vous ni pour moi- +même». A mesure que je parlais sans regarder Ellénore, je sentais +mes idées devenir plus vagues et ma résolution faiblir. Je voulus +ressaisir mes forces, et je continuai d'une voix précipitée: «Je +serai toujours votre ami; j'aurai toujours pour vous l'affection +la plus profonde. Les deux années de notre liaison ne s'effaceront +pas de ma mémoire; elles seront à jamais l'époque la plus belle de +ma vie. Mais l'amour, ce transport des sens, cette ivresse +involontaire, cet oubli de tous les intérêts, de tous les devoirs, +Ellénore, je ne l'ai plus». J'attendis longtemps sa réponse sans +lever les yeux sur elle. Lorsque enfin je la regardai, elle était +immobile; elle contemplait tous les objets comme si elle n'en eût +reconnu aucun; je pris sa main: je la trouvai froide. Elle me +repoussa. «Que me voulez-vous? me dit-elle; ne suis-je pas seule, +seule dans l'univers, seule sans un être qui m'entende? Qu'avez- +vous encore à me dire? ne m'avez-vous pas tout dit? Tout n'est-il +pas fini, fini sans retour? Laissez-moi, quittez-moi; n'est-ce pas +là ce que vous désirez?» Elle voulut s'éloigner, elle chancela; +j'essayai de la retenir, elle tomba sans connaissance à mes pieds; +je la relevai, je l'embrassai, je rappelai ses sens. «Ellénore, +m'écriai-je, revenez à vous, revenez à moi; je vous aime d'amour, +de l'amour le plus tendre, je vous avais trompée pour que vous +fussiez plus libre dans votre choix». Crédulités du coeur, vous +êtes inexplicables! Ces simples paroles, démenties par tant de +paroles précédentes, rendirent Ellénore à la vie et à la +confiance; elle me les fit répéter plusieurs fois: elle semblait +respirer avec avidité. Elle me crut: elle s'enivra de son amour, +qu'elle prenait pour le nôtre; elle confirma sa réponse au comte +de P**, et je me vis plus engagé que jamais. + +Trois mois après, une nouvelle possibilité de changement s'annonça +dans la situation d'Ellénore. Une de ces vicissitudes communes +dans les républiques que des factions agitent rappela son père en +Pologne, et le rétablit dans ses biens. Quoiqu'il ne connût qu'à +peine sa fille, que sa mère avait emmenée en France à l'âge de +trois ans, il désira la fixer auprès de lui. Le bruit des +aventures d'Ellénore ne lui était parvenu que vaguement en Russie, +où, pendant son exil, il avait toujours habité. Ellénore était son +enfant unique: il avait peur de l'isolement, il voulait être +soigné: il ne chercha qu'à découvrir la demeure de sa fille, et, +dès qu'il l'eut apprise, il l'invita vivement à venir le joindre. +Elle ne pouvait avoir d'attachement réel pour un père qu'elle ne +se souvenait pas d'avoir vu. Elle sentait néanmoins qu'il était de +son devoir d'obéir; elle assurait de la sorte à ses enfants une +grande fortune, et remontait elle-même au rang que lui avaient +ravi ses malheurs et sa conduite; mais elle me déclara +positivement qu'elle n'irait en Pologne que si je l'accompagnais. +«Je ne suis plus, me dit-elle, dans l'âge où l'âme s'ouvre à des +impressions nouvelles. Mon père est un inconnu pour moi. Si je +reste ici, d'autres l'entoureront avec empressement; il en sera +tout aussi heureux. Mes enfants auront la fortune de M. de P**. Je +sais bien que je serai généralement blâmée; je passerai pour une +fille ingrate et pour une mère peu sensible: mais j'ai trop +souffert; je ne suis plus assez jeune pour que l'opinion du monde +ait une grande puissance sur moi. S'il y a dans ma résolution +quelque chose de dur, c'est à vous, Adolphe, que vous devez vous +en prendre. Si je pouvais me faire illusion sur vous, je +consentirais peut-être à une absence, dont l'amertume serait +diminuée par la perspective d'une réunion douce et durable; mais +vous ne demanderiez pas mieux que de me supposer à deux cents +lieues de vous, contente et tranquille, au sein de ma famille et +de l'opulence. Vous m'écririez là-dessus des lettres raisonnables +que je vois d'avance; elles déchireraient mon coeur; je ne veux +pas m'y exposer. Je n'ai pas la consolation de me dire que, par le +sacrifice de toute ma vie, je sois parvenue à vous inspirer le +sentiment que je méritais; mais enfin vous l'avez accepté, ce +sacrifice. Je souffre déjà suffisamment par l'aridité de vos +manières et la sécheresse de nos rapports; je subis ces +souffrances que vous m'infligez; je ne veux pas en braver de +volontaires.» + +Il y avait dans la voix et dans le ton d'Ellénore je ne sais quoi +d'âpre et de violent qui annonçait plutôt une détermination ferme +qu'une émotion profonde ou touchante. Depuis quelque temps elle +s'irritait d'avance lorsqu'elle me demandait quelque chose, comme +si je le lui avais déjà refusé. Elle disposait de mes actions, +mais elle savait que mon jugement les démentait. Elle aurait voulu +pénétrer dans le sanctuaire intime de ma pensée pour y briser une +opposition sourde qui la révoltait contre moi. Je lui parlai de ma +situation, du voeu de mon père, de mon propre désir; je priai, je +m'emportai. Ellénore fut inébranlable. Je voulus réveiller sa +générosité, comme si l'amour n'était pas de tous les sentiments le +plus égoïste, et, par conséquent, lorsqu'il est blessé, le moins +généreux. Je tâchai par un effort bizarre de l'attendrir sur le +malheur que j'éprouvais en restant près d'elle; je ne parvins qu'à +l'exaspérer. Je lui promis d'aller la voir en Pologne; mais elle +ne vit dans mes promesses, sans épanchement et sans abandon, que +l'impatience de la quitter. + +La première année de notre séjour à Caden avait atteint son terme, +sans que rien changeât dans notre situation. Quand Ellénore me +trouvait sombre ou abattu, elle s'affligeait d'abord, se blessait +ensuite, et m'arrachait par ses reproches l'aveu de la fatigue que +j'aurais voulu déguiser. De mon côté, quand Ellénore paraissait +contente, je m'irritais de la voir jouir d'une situation qui me +coûtait mon bonheur, et je la troublais dans cette courte +jouissance par des insinuations qui l'éclairaient sur ce que +j'éprouvais intérieurement. Nous nous attaquions donc tour à tour +par des phrases indirectes, pour reculer ensuite dans des +protestations générales et de vagues justifications, et pour +regagner le silence. Car nous savions si bien mutuellement tout ce +que nous allions nous dire que nous nous taisions pour ne pas +l'entendre. Quelquefois l'un de nous était prêt à céder, mais nous +manquions le moment favorable pour nous rapprocher. Nos coeurs +défiants et blessés ne se rencontraient plus. + +Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un état si +pénible: je me répondais que, si je m'éloignais d'Ellénore, elle +me suivrait, et que j'aurais provoqué un nouveau sacrifice. Je me +dis enfin qu'il fallait la satisfaire une dernière fois, et +qu'elle ne pourrait plus rien exiger quand je l'aurais replacée au +milieu de sa famille. J'allais lui proposer de la suivre en +Pologne, quand elle reçut la nouvelle que son père était mort +subitement. Il l'avait instituée son unique héritière, mais son +testament était contredit par des lettres postérieures que des +parents éloignés menaçaient de faire valoir. Ellénore, malgré le +peu de relations qui subsistaient entre elle et son père, fut +douloureusement affectée de cette mort: elle se reprocha de +l'avoir abandonné. Bientôt elle m'accusa de sa faute. «Vous m'avez +fait manquer, me dit-elle, à un devoir sacré. Maintenant, il ne +s'agit que de ma fortune: je vous l'immolerai plus facilement +encore. Mais, certes, je n'irai pas seule dans un pays où je n'ai +que des ennemis à rencontrer. -- Je n'ai voulu, lui répondis-je, +vous faire manquer à aucun devoir; j'aurais désiré, je l'avoue, +que vous daignassiez réfléchir que, moi aussi, je trouvais pénible +de manquer aux miens; je n'ai pu obtenir de vous cette justice. Je +me rends, Ellénore: votre intérêt l'emporte sur tout autre +considération. Nous partirons ensemble quand vous le voudrez.» + +Nous nous mîmes effectivement en route. Les distractions du +voyage, la nouveauté des objets, les efforts que nous faisions sur +nous-mêmes ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes +d'intimité. La longue habitude que nous avions l'un de l'autre, +les circonstances variées que nous avions parcourues ensemble +avaient attaché à chaque parole, presque à chaque geste, des +souvenirs qui nous replaçaient tout à coup dans le passé, et nous +remplissaient d'un attendrissement involontaire, comme les éclairs +traversent la nuit sans la dissiper. Nous vivions, pour ainsi +dire, d'une espèce de mémoire du coeur, assez puissante pour que +l'idée de nous séparer nous fût douloureuse, trop faible pour que +nous trouvassions du bonheur à être unis. Je me livrais à ces +émotions, pour me reposer de ma contrainte habituelle. J'aurais +voulu donner à Ellénore des témoignages de tendresse qui la +contentassent; je reprenais quelquefois avec elle le langage de +l'amour; mais ces émotions et ce langage ressemblaient à ces +feuilles pâles et décolorées qui, par un reste de végétation +funèbre, croissent languissamment sur les branches d'un arbre +déraciné. + + +CHAPITRE VII + +Ellénore obtint dès son arrivée d'être rétablie dans la jouissance +des biens qu'on lui disputait, en s'engageant à n'en pas disposer +que son procès ne fût décidé. Elle s'établit dans une des +possessions de son père. Le mien, qui n'abordait jamais avec moi +dans ses lettres aucune question directement, se contenta de les +remplir d'insinuations contre mon voyage. «Vous m'aviez mandé, me +disait-il, que vous ne partiriez pas. Vous m'aviez développé +longuement toutes les raisons que vous aviez de ne pas partir; +j'étais, en conséquence, bien convaincu que vous partiriez. Je ne +puis que vous plaindre de ce qu'avec votre esprit d'indépendance, +vous faites toujours ce que vous ne voulez pas. Je ne juge point, +au reste, d'une situation qui ne m'est qu'imparfaitement connue. +Jusqu'à présent vous m'aviez paru le protecteur d'Ellénore, et +sous ce rapport il y avait dans vos procédés quelque chose de +noble, qui relevait votre caractère, quel que fût l'objet auquel +vous vous attachiez. Aujourd'hui, vos relations ne sont plus les +mêmes; ce n'est plus vous qui la protégez, c'est elle qui vous +protège; vous vivez chez elle, vous êtes un étranger qu'elle +introduit dans sa famille. Je ne prononce point sur une position +que vous choisissez; mais comme elle peut avoir ses inconvénients, +je voudrais les diminuer autant qu'il est en moi. J'écris au baron +de T**, notre ministre dans le pays où vous êtes, pour vous +recommander à lui; j'ignore s'il vous conviendra de faire usage de +cette recommandation; n'y voyez au moins qu'une preuve de mon +zèle, et nullement une atteinte à l'indépendance que vous avez +toujours su défendre avec succès contre votre père.» + +J'étouffai les réflexions que ce style faisait naître en moi. La +terre que j'habitais avec Ellénore était située à peu de distance +de Varsovie; je me rendis dans cette ville, chez le baron de T**. +Il me reçut avec amitié, me demanda les causes de mon séjour en +Pologne, me questionna sur mes projets: je ne savais trop que lui +répondre. Après quelques minutes d'une conversation embarrassée: +«Je vais, me dit-il, vous parler avec franchise: je connais les +motifs qui vous ont amené dans ce pays, votre père me les a +mandés; je vous dirai même que je les comprends: il n'y a pas +d'homme qui ne se soit, une fois dans sa vie, trouvé tiraillé par +le désir de rompre une liaison inconvenable et la crainte +d'affliger une femme qu'il avait aimée. L'inexpérience de la +jeunesse fait que l'on s'exagère beaucoup les difficultés d'une +position pareille; on se plaît à croire à la vérité de toutes ces +démonstrations de douleur, qui remplacent, dans un sexe faible et +emporté, tous les moyens de la force et tous ceux de la raison. Le +coeur en souffre, mais l'amour-propre s'en applaudit; et tel homme +qui pense de bonne foi s'immoler au désespoir qu'il a causé ne se +sacrifie dans le fait qu'aux illusions de sa propre vanité. Il n'y +a pas une de ces femmes passionnées dont le monde est plein qui +n'ait protesté qu'on la ferait mourir en l'abandonnant; il n'y en +a pas une qui ne soit encore en vie et qui ne soit consolée». Je +voulus l'interrompre. «Pardon, me dit-il, mon jeune ami, si je +m'exprime avec trop peu de ménagement: mais le bien qu'on m'a dit +de vous, les talents que vous annoncez, la carrière que vous +devriez suivre, tout me fait une loi de ne rien vous déguiser. Je +lis dans votre âme, malgré vous et mieux que vous; vous n'êtes +plus amoureux de la femme qui vous domine et qui vous traîne après +elle; si vous l'aimiez encore, vous ne seriez pas venu chez moi. +Vous saviez que votre père m'avait écrit; il vous était aisé de +prévoir ce que j'avais à vous dire: vous n'avez pas été fâché +d'entendre de ma bouche des raisonnements que vous vous répétez +sans cesse à vous-même, et toujours inutilement. La réputation +d'Ellénore est loin d'être intacte. -- Terminons, je vous prie, +répondis-je, une conversation inutile. Des circonstances +malheureuses ont pu disposer des premières années d'Ellénore; on +peut la juger défavorablement sur des apparences mensongères: mais +je la connais depuis trois ans, et il n'existe pas sur la terre +une âme plus élevée, un caractère plus noble, un coeur plus pur et +plus généreux. -- Comme vous voudrez, répliqua-t-il; mais ce sont +des nuances que l'opinion n'approfondit pas. Les faits sont +positifs, ils sont publics; en m'empêchant de les rappeler, +pensez-vous les détruire? Écoutez, poursuivit-il, il faut dans ce +monde savoir ce qu'on veut. Vous n'épouserez pas Ellénore? Non, +sans doute, m'écriai-je; elle-même ne l'a jamais désiré. -- Que +voulez-vous donc faire? Elle a dix ans de plus que vous; vous en +avez vingt-six; vous la soignerez dix ans encore; elle sera +vieille; vous serez parvenu au milieu de votre vie, sans avoir +rien commencé, rien achevé qui vous satisfasse. L'ennui s'emparera +de vous, l'humeur s'emparera d'elle; elle vous sera chaque jour +moins agréable, vous lui serez chaque jour plus nécessaire; et le +résultat d'une naissance illustre, d'une fortune brillante, d'un +esprit distingué, sera de végéter dans un coin de la Pologne, +oublié de vos amis, perdu pour la gloire, et tourmenté par une +femme qui ne sera, quoi que vous fassiez, jamais contente de vous. +Je n'ajoute qu'un mot, et nous ne reviendrons plus sur un sujet +qui vous embarrasse. Toutes les routes vous sont ouvertes: les +lettres, les armes, l'administration; vous pouvez aspirer aux plus +illustres alliances; vous êtes fait pour aller à tout: mais +souvenez-vous bien qu'il y a, entre vous et tous les genres de +succès, un obstacle insurmontable, et que cet obstacle est +Ellénore. -- J'ai cru vous devoir, monsieur, lui répondis-je, de +vous écouter en silence; mais je me dois aussi de vous déclarer +que vous ne m'avez point ébranlé. Personne que moi, je le répète, +ne peut juger Ellénore; personne n'apprécie assez la vérité de ses +sentiments et la profondeur de ses impressions. Tant qu'elle aura +besoin de moi, je resterai près d'elle. Aucun succès ne me +consolerait de la laisser malheureuse; et dussé-je borner ma +carrière à lui servir d'appui, à la soutenir dans ses peines, à +l'entourer de mon affection contre l'injustice d'une opinion qui +la méconnaît, je croirais encore n'avoir pas employé ma vie +inutilement.» + +Je sortis en achevant ces paroles: mais qui m'expliquera par +quelle mobilité le sentiment qui me les dictait s'éteignit avant +même que j'eusse fini de les prononcer? Je voulus, en retournant à +pied, retarder le moment de revoir cette Ellénore que je venais de +défendre; je traversai précipitamment la ville; il me tardait de +me trouver seul. + +Arrivé au milieu de la campagne, je ralentis ma marche, et mille +pensées m'assaillirent. Ces mots funestes: «Entre tous les genres +de succès et vous, il existe un obstacle insurmontable, et cet +obstacle c'est Ellénore», retentissaient autour de moi. Je jetais +un long et triste regard sur le temps qui venait de s'écouler sans +retour; je me rappelais les espérances de ma jeunesse, la +confiance avec laquelle je croyais autrefois commander à l'avenir, +les éloges accordés à mes premiers essais, l'aurore de réputation +que j'avais vue briller et disparaître. Je me répétais les noms de +plusieurs de mes compagnons d'étude, que j'avais traités avec un +dédain superbe, et qui, par le seul effet d'un travail opiniâtre +et d'une vie régulière, m'avaient laissé loin derrière eux dans la +route de la fortune, de la considération et de la gloire: j'étais +oppressé de mon inaction. Comme les avares se représentent dans +les trésors qu'ils entassent tous les biens que ces trésors +pourraient acheter, j'apercevais dans Ellénore la privation de +tous les succès auxquels j'aurais pu prétendre. Ce n'était pas une +carrière seule que je regrettais: comme je n'avais essayé +d'aucune, je les regrettais toutes. N'ayant jamais employé mes +forces, je les imaginais sans bornes, et je les maudissais; +j'aurais voulu que la nature m'eût crée faible et médiocre, pour +me préserver au moins du remords de me dégrader volontairement. +Toute louange, toute approbation pour mon esprit ou mes +connaissances, me semblaient un reproche insupportable: je croyais +entendre admirer les bras vigoureux d'un athlète chargé de fers au +fond d'un cachot. Si je voulais ressaisir mon courage, me dire que +l'époque de l'activité n'était pas encore passée, l'image +d'Ellénore s'élevait devant moi comme un fantôme, et me repoussait +dans le néant; je ressentais contre elle des accès de fureur, et, +par un mélange bizarre, cette fureur ne diminuait en rien la +terreur que m'inspirait l'idée de l'affliger. + +Mon âme, fatiguée de ces sentiments amers, chercha tout à coup un +refuge dans des sentiments contraires. Quelques mots, prononcés au +hasard par le baron de T** sur la possibilité d'une alliance douce +et paisible, me servirent à me créer l'idéal d'une compagne. Je +réfléchis au repos, à la considération, à l'indépendance même que +m'offrirait un sort pareil; car les liens que je traînais depuis +si longtemps me rendaient plus dépendant mille fois que n'aurait +pu le faire une union reconnue et constatée. J'imaginais la joie +de mon père; j'éprouvais un désir impatient de reprendre dans ma +patrie et dans la société de mes égaux la place qui m'était due; +je me représentais opposant une conduite austère et irréprochable +à tous les jugements qu'une malignité froide et frivole avait +prononcés contre moi, à tous les reproches dont m'accablait +Ellénore. + +«Elle m'accuse sans cesse, disais-je, d'être dur, d'être ingrat, +d'être sans pitié. Ah! si le ciel m'eût accordé une femme que les +convenances sociales me permissent d'avouer, que mon père ne +rougît pas d'accepter pour fille, j'aurais été mille fois heureux +de la rendre heureuse. Cette sensibilité que l'on méconnaît parce +qu'elle est souffrante et froissée, cette sensibilité dont on +exige impérieusement des témoignages que mon coeur refuse à +l'emportement et à la menace, qu'il me serait doux de m'y livrer +avec l'être chéri, compagnon d'une vie régulière et respectée! Que +n'ai-je pas fait pour Ellénore? Pour elle j'ai quitté mon pays et +ma famille; j'ai pour elle affligé le coeur d'un vieux père qui +gémit encore loin de moi; pour elle j'habite ces lieux où ma +jeunesse s'enfuit solitaire, sans gloire, sans honneur et sans +plaisir: tant de sacrifices faits sans devoir et sans amour ne +prouvent-ils pas ce que l'amour et le devoir me rendraient capable +de faire? Si je crains tellement la douleur d'une femme qui ne me +domine que par sa douleur, avec quel soin j'écarterais toute +affliction, toute peine, de celle à qui je pourrais hautement me +vouer sans remords et sans réserve! Combien alors on me verrait +différent de ce que je suis! Comme cette amertume dont on me fait +un crime, parce que la source en est inconnue, fuirait rapidement +loin de moi! Combien je serais reconnaissant pour le ciel et +bienveillant pour les hommes!» + +Je parlais ainsi; mes yeux se mouillaient de larmes, mille +souvenirs rentraient comme par torrents dans mon âme: mes +relations avec Ellénore m'avaient rendu tous ces souvenirs odieux. +Tout ce qui me rappelait mon enfance, les lieux où s'étaient +écoulées mes premières années, les compagnons de mes premiers +jeux, les vieux parents qui m'avaient prodigué les premières +marques d'intérêt, me blessait et me faisait mal; j'étais réduit à +repousser, comme des pensées coupables, les images les plus +attrayantes et les voeux les plus naturels. La compagne que mon +imagination m'avait soudain créée s'alliait au contraire à toutes +ces images et sanctionnait tous ces voeux; elle s'associait à tous +mes devoirs, à tous mes plaisirs, à tous mes goûts; elle +rattachait ma vie actuelle à cette époque de ma jeunesse où +l'espérance ouvrait devant moi un si vaste avenir, l'époque dont +Ellénore m'avait séparé par un abîme. Les plus petits détails, les +plus petits objets se retraçaient à ma mémoire; je revoyais +l'antique château que j'avais habité avec mon père, les bois qui +l'entouraient, la rivière qui baignait le pied de ses murailles, +les montagnes qui bordaient son horizon; toutes ces choses me +paraissaient tellement présentes, pleines d'une telle vie, +qu'elles me causaient un frémissement que j'avais peine à +supporter; et mon imagination plaçait a côté d'elles une créature +innocente et jeune qui les embellissait, qui les animait par +l'espérance. J'errais plongé dans cette rêverie, toujours sans +plan fixe, ne me disant point qu'il fallait rompre avec Ellénore, +n'ayant de la réalité qu'une idée sourde et confuse, et dans +l'état d'un homme accablé de peine, que le sommeil a consolé par +un songe, et qui pressent que ce songe va finir. Je découvris tout +à coup le château d'Ellénore, dont insensiblement je m'étais +rapproché; je m'arrêtai; je pris une autre route: j'étais heureux +de retarder le moment où j'allais entendre de nouveau sa voix.» + +Le jour s'affaiblissait: le ciel était serein; la campagne +devenait déserte; les travaux des hommes avaient cessé, ils +abandonnaient la nature à elle-même. Mes pensées prirent +graduellement une teinte plus grave et plus imposante. Les ombres +de la nuit qui s'épaississaient à chaque instant, le vaste silence +qui m'environnait et qui n'était interrompu que par des bruits +rares et lointains, firent succéder à mon agitation un sentiment +plus calme et plus solennel. Je promenais mes regards sur +l'horizon grisâtre dont je n'apercevais plus les limites, et qui +par là même me donnait, en quelque sorte, la sensation de +l'immensité. Je n'avais rien éprouvé de pareil depuis longtemps: +sans cesse absorbé dans des réflexions toujours personnelles, la +vue toujours fixée sur ma situation, j'étais devenu étranger à +toute idée générale; je ne m'occupais que d'Ellénore et de moi; +d'Ellénore qui ne m'inspirait qu'une pitié mêlée de fatigue, de +moi, pour qui je n'avais plus aucune estime. Je m'étais rapetissé, +pour ainsi dire, dans un nouveau genre d'égoïsme, dans un égoïsme +sans courage, mécontent et humilié; je me sus bon gré de renaître +à des pensées d'un autre ordre, et de me retrouver la faculté de +m'oublier moi-même, pour me livrer à des méditations +désintéressées: mon âme semblait se relever d'une dégradation +longue et honteuse. + +La nuit presque entière s'écoula ainsi. Je marchais au hasard; je +parcourus des champs, des bois, des hameaux où tout était +immobile. De temps en temps, j'apercevais dans quelque habitation +éloignée une pâle lumière qui perçait l'obscurité. «Là, me disais- +je, là, peut-être, quelque infortuné s'agite sous la douleur, ou +lutte contre la mort; mystère inexplicable dont une expérience +journalière paraît n'avoir pas encore convaincu les hommes; terme +assuré qui ne nous console ni ne nous apaise, objet d'une +insouciance habituelle et d'un effroi passager! Et moi aussi, +poursuivais-je, je me livre à cette inconséquence insensée! Je me +révolte contre la vie, comme si la vie devait ne pas finir! Je +répands du malheur autour de moi, pour reconquérir quelques années +misérables que le temps viendra bientôt m'arracher! Ah! renonçons +à ces efforts inutiles; jouissons de voir ce temps s'écouler, mes +jours se précipiter les uns sur les autres; demeurons immobile, +spectateur indifférent d'une existence à demi passée; qu'on s'en +empare, qu'on la déchire, on n'en prolongera pas la durée! vaut-il +la peine de la disputer?» + +L'idée de la mort a toujours eu sur moi beaucoup d'empire. Dans +mes affections les plus vives; elle a toujours suffi pour me +calmer aussitôt; elle produisit sur mon âme son effet accoutumé; +ma disposition pour Ellénore devint moins amère. Toute mon +irritation disparut; il ne me restait de l'impression de cette +nuit de délire qu'un sentiment doux et presque tranquille: peut- +être la lassitude physique que j'éprouvais contribuait-elle à +cette tranquillité. + +Le jour allait renaître; je distinguais déjà les objets. Je +reconnus que j'étais assez loin de la demeure d'Ellénore. Je me +peignis son inquiétude, et je me pressais pour arriver près +d'elle, autant que la fatigue pouvait me le permettre, lorsque je +rencontrai un homme à cheval, qu'elle avait envoyé pour me +chercher. Il me raconta qu'elle était depuis douze heures dans les +craintes les plus vives; qu'après être allée à Varsovie, et avoir +parcouru les environs, elle était revenue chez elle dans un état +inexprimable d'angoisse, et que de toutes parts les habitants du +village étaient répandus dans la campagne pour me découvrir. Ce +récit me remplit d'abord d'une impatience assez pénible. Je +m'irritais de me voir soumis par Ellénore à une surveillance +importune. En vain me répétais-je que son amour seul en était la +cause; cet amour n'était-il pas aussi la cause de tout mon +malheur? Cependant je parvins à vaincre ce sentiment que je me +reprochais. Je la savais alarmée et souffrante. Je montai à +cheval. Je franchis avec rapidité la distance qui nous séparait. +Elle me reçut avec des transports de joie. Je fus ému de son +émotion. Notre conversation fut courte, parce que bientôt elle +songea que je devais avoir besoin de repos; et je la quittai, +cette fois du moins, sans avoir rien dit qui pût affliger son +coeur. + + +CHAPITRE VIII + +Le lendemain je me relevai poursuivi des mêmes idées qui m'avaient +agité la veille. Mon agitation redoubla les jours suivants; +Ellénore voulut inutilement en pénétrer la cause: je répondais par +des monosyllabes contraints à ses questions impétueuses; je me +raidissais contre son insistance, sachant trop qu'à ma franchise +succéderait sa douleur, et que sa douleur m'imposerait une +dissimulation nouvelle. + +Inquiète et surprise, elle recourut à l'une de ses amies pour +découvrir le secret qu'elle m'accusait de lui cacher; avide de se +tromper elle-même, elle cherchait un fait où il n'y avait qu'un +sentiment. Cette amie m'entretint de mon humeur bizarre, du soin +que je mettais à repousser toute idée d'un lien durable, de mon +inexplicable soif de rupture et d'isolement. Je l'écoutai +longtemps en silence; je n'avais dit jusqu'à ce moment à personne +que je n'aimais plus Ellénore; ma bouche répugnait à cet aveu qui +me semblait une perfidie. Je voulus pourtant me justifier; je +racontai mon histoire avec ménagement, en donnant beaucoup +d'éloges à Ellénore, en convenant des inconséquences de ma +conduite, en les rejetant sur les difficultés de notre situation, +et sans me permettre une parole qui prononçât clairement que la +difficulté véritable était de ma part l'absence de l'amour. La +femme qui m'écoutait fut émue de mon récit: elle vit de la +générosité dans ce que j'appelais de la faiblesse, du malheur dans +ce que je nommais de la dureté. Les mêmes explications qui +mettaient en fureur Ellénore passionnée, portaient la conviction +dans l'esprit de son impartiale amie. On est si juste lorsqu'on +est désintéressé! Qui que vous soyez, ne remettez jamais à un +autre les intérêts de votre coeur; le coeur seul peut plaider sa +cause: il sonde seul ses blessures; tout intermédiaire devient un +juge; il analyse, il transige, il conçoit l'indifférence; il +l'admet comme possible, il la reconnaît pour inévitable; par là +même il l'excuse, et l'indifférence se trouve ainsi, à sa grande +surprise, légitime à ses propres yeux. Les reproches d'Ellénore +m'avaient persuadé que j'étais coupable; j'appris de celle qui +croyait la défendre que je n'étais que malheureux. Je fus entraîné +à l'aveu complet de mes sentiments: je convins que j'avais pour +Ellénore du dévouement, de la sympathie, de la pitié; mais +j'ajoutai que l'amour n'entrait pour rien dans les devoirs que je +m'imposais. Cette vérité, jusqu'alors renfermée dans mon coeur, et +quelquefois seulement révélée à Ellénore au milieu du trouble et +de la colère, prit à mes propres yeux plus de réalité et de force +par cela seul qu'un autre en était devenu dépositaire. C'est un +grand pas, c'est un pas irréparable, lorsqu'on dévoile tout à coup +aux yeux d'un tiers les replis cachés d'une relation intime; le +jour qui pénètre dans ce sanctuaire constate et achève les +destructions que la nuit enveloppait de ses ombres: ainsi les +corps renfermés dans les tombeaux conservent souvent leur première +forme, jusqu'à ce que l'air extérieur vienne les frapper et les +réduire en poudre. + +L'amie d'Ellénore me quitta: j'ignore quel compte elle lui rendit +de notre conversation, mais, en approchant du salon, j'entendis +Ellénore qui parlait d'une voix très animée; en m'apercevant, elle +se tut. Bientôt elle reproduisit sous diverses formes des idées +générales, qui n'étaient que des attaques particulières. «Rien +n'est plus bizarre, disait-elle, que le zèle de certaines amitiés; +il y a des gens qui s'empressent de se charger de vos intérêts +pour mieux abandonner votre cause; ils appellent cela de +l'attachement: j'aimerais mieux de la haine». Je compris +facilement que l'amie d'Ellénore avait embrassé mon parti contre +elle, et l'avait irritée en ne paraissant pas me juger assez +coupable. Je me sentis ainsi d'intelligence avec un autre contre +Ellénore: c'était entre nos coeurs une barrière de plus. + +Quelques jours après, Ellénore alla plus loin: elle était +incapable de tout empire sur elle-même; dès qu'elle croyait avoir +un sujet de plainte, elle marchait droit à l'explication, sans +ménagement et sans calcul, et préférait le danger de rompre à la +contrainte de dissimuler. Les deux amies se séparèrent à jamais +brouillées. + +«Pourquoi mêler des étrangers à nos discussions intimes? dis-je à +Ellénore. Avons-nous besoin d'un tiers pour nous entendre? et si +nous ne nous entendons plus, quel tiers pourrait y porter remède? +-- Vous avez raison, me répondit-elle: mais c'est votre faute; +autrefois je ne m'adressais à personne pour arriver jusqu'à votre +coeur.» + +Tout à coup Ellénore annonça le projet de changer son genre de +vie. Je démêlai par ses discours qu'elle attribuait à la solitude +dans laquelle nous vivions le mécontentement qui me dévorait: elle +épuisait toutes les explications fausses avant de se résigner à la +véritable. Nous passions tête à tête de monotones soirées entre le +silence et l'humeur; la source des longs entretiens était tarie. + +Ellénore résolut d'attirer chez elle les familles nobles qui +résidaient dans son voisinage ou à Varsovie. J'entrevis facilement +les obstacles et les dangers de ses tentatives. Les parents qui +lui disputaient son héritage avaient révélé ses erreurs passées, +et répandu contre elle mille bruits calomnieux. Je frémis des +humiliations qu'elle allait braver, et je tâchai de la dissuader +de cette entreprise. Mes représentations furent inutiles; je +blessai sa fierté par mes craintes, bien que je ne les exprimasse +qu'avec ménagement. Elle supposa que j'étais embarrassé de nos +liens, parce que son existence était équivoque; elle n'en fut que +plus empressée a reconquérir une place honorable dans le monde: +ses efforts obtinrent quelque succès. La fortune dont elle +jouissait, sa beauté, que le temps n'avait encore que légèrement +diminuée, le bruit même de ses aventures, tout en elle excitait la +curiosité. Elle se vit entourée bientôt d'une société nombreuse; +mais elle était poursuivie d'un sentiment secret d'embarras et +d'inquiétude. J'étais mécontent de ma situation, elle s'imaginait +que je l'étais de la sienne; elle s'agitait pour en sortir; son +désir ardent ne lui permettait point de calcul, sa position fausse +jetait de l'inégalité dans sa conduite et de la précipitation dans +ses démarches. Elle avait l'esprit juste, mais peu étendu; la +justesse de son esprit était dénaturée par l'emportement de son +caractère, et son peu d'étendue l'empêchait d'apercevoir la ligne +la plus habile, et de saisir des nuances délicates. Pour la +première fois elle avait un but; et comme elle se précipitait vers +ce but, elle le manquait. Que de dégoûts elle dévora sans me les +communiquer! que de fois je rougis pour elle sans avoir la force +de le lui dire! Tel est, parmi les hommes, le pouvoir de la +réserve et de la mesure, que je l'avais vue plus respectée par les +amis du comte de P** comme sa maîtresse, qu'elle ne l'était par +ses voisins comme héritière d'une grande fortune, au milieu de ses +vassaux. Tour à tour haute et suppliante, tantôt prévenante, +tantôt susceptible, il y avait dans ses actions et dans ses +paroles je ne sais quelle fougue destructive de la considération +qui ne se compose que du calme. + +En relevant ainsi les défauts d'Ellénore, c'est moi que j'accuse +et que je condamne. Un mot de moi l'aurait calmée: pourquoi n'ai- +je pu prononcer ce mot? + +Nous vivions cependant plus doucement ensemble; la distraction +nous soulageait de nos pensées habituelles. Nous n'étions seuls +que par intervalles; et comme nous avions l'un dans l'autre une +confiance sans nombre, excepté sur nos sentiments intimes, nous +mettions les observations et les faits à la place de ces +sentiments, et nos conversations avaient repris quelque charme. +Mais bientôt ce nouveau genre de vie devint pour moi la source +d'une nouvelle perplexité. Perdu dans la foule qui environnait +Ellénore, je m'aperçus que j'étais l'objet de l'étonnement et du +blâme. L'époque approchait où son procès devait être jugé: ses +adversaires prétendaient qu'elle avait aliéné le coeur paternel +par des égarements sans nombre; ma présence venait à l'appui de +leurs assertions. Ses amis me reprochaient de lui faire tort. Ils +excusaient sa passion pour moi; mais ils m'accusaient +d'indélicatesse: j'abusais, disaient-ils, d'un sentiment que +j'aurais dû modérer. Je savais seul qu'en l'abandonnant je +l'entraînerais sur mes pas, et qu'elle négligerait pour me suivre +tout le soin de sa fortune et tous les calculs de la prudence. Je +ne pouvais rendre le public dépositaire de ce secret; je ne +paraissais donc dans la maison d'Ellénore qu'un étranger nuisible +au succès même des démarches qui allaient décider de son sort; et, +par un étrange renversement de la vérité, tandis que j'étais la +victime de ses volontés inébranlables, c'était elle que l'on +plaignait comme victime de mon ascendant. + +Une nouvelle circonstance vint compliquer encore cette situation +douloureuse. + +Une singulière révolution s'opéra tout à coup dans la conduite et +les manières d'Ellénore: jusqu'à cette époque elle n'avait paru +occupée que de moi; soudain je la vis recevoir et rechercher les +hommages des hommes qui l'entouraient. Cette femme si réservée, si +froide, si ombrageuse, sembla subitement changer de caractère. +Elle encourageait les sentiments et même les espérances d'une +foule de jeunes gens, dont les uns étaient séduits par sa figure, +et dont quelques autres, malgré ses erreurs passées, aspiraient +sérieusement à sa main; elle leur accordait de longs tête-à-tête; +elle avait avec eux ces formes douteuses, mais attrayantes, qui ne +repoussent mollement que pour retenir, parce qu'elles annoncent +plutôt l'indécision que l'indifférence, et des retards que des +refus. J'ai su par elle dans la suite, et les faits me l'ont +démontré, qu'elle agissait ainsi par un calcul faux et déplorable. +Elle croyait ranimer mon amour en excitant ma jalousie; mais +c'était agiter des cendres que rien ne pouvait réchauffer. Peut- +être aussi se mêlait-il à ce calcul, sans qu'elle s'en rendît +compte, quelque vanité de femme; elle était blessée de ma +froideur, elle voulait se prouver à elle-même qu'elle avait encore +des moyens de plaire. Peut-être enfin, dans l'isolement où je +laissais son coeur, trouvait-elle une sorte de consolation à +s'entendre répéter des expressions d'amour que depuis longtemps je +ne prononçais plus. + +Quoi qu'il en soit, je me trompai quelque temps sur ses motifs. +J'entrevis l'aurore de ma liberté future; je m'en félicitai. +Tremblant d'interrompre par quelque mouvement inconsidéré cette +grande crise à laquelle j'attachais ma délivrance, je devins plus +doux, je parus plus content. Ellénore prit ma douceur pour de la +tendresse, mon espoir de la voir enfin heureuse sans moi pour le +désir de la rendre heureuse. Elle s'applaudit de son stratagème. +Quelquefois pourtant elle s'alarmait de ne me voir aucune +inquiétude; elle me reprochait de ne mettre aucun obstacle à ces +liaisons qui, en apparence, menaçaient de me l'enlever. Je +repoussais ces accusations par des plaisanteries, mais je ne +parvenais pas toujours à l'apaiser; son caractère se faisait jour +à travers la dissimulation qu'elle s'était imposée. Les scènes +recommençaient sur un autre terrain, mais non moins orageuses. +Ellénore m'imputait ses propres torts, elle m'insinuait qu'un seul +mot la ramènerait à moi tout entière; puis, offensée de mon +silence, elle se précipitait de nouveau dans la coquetterie avec +une espèce de fureur. + +C'est ici surtout, je le sens, que l'on m'accusera de faiblesse. +Je voulais être libre, et je le pouvais avec l'approbation +générale; je le devais peut-être: la conduite d'Ellénore m'y +autorisait et semblait m'y contraindre. Mais ne savais-je pas que +cette conduite était mon ouvrage? Ne savais-je pas qu'Ellénore, au +fond de son coeur, n'avait pas cessé de m'aimer? Pouvais-je la +punir des imprudences que je lui faisais commettre, et, froidement +hypocrite, chercher un prétexte dans ces imprudences pour +l'abandonner sans pitié? + +Certes, je ne veux point m'excuser, je me condamne plus sévèrement +qu'un autre peut-être ne le ferait à ma place; mais je puis au +moins me rendre ici ce solennel témoignage, que je n'ai jamais agi +par calcul, et que j'ai toujours été dirigé par des sentiments +vrais et naturels. Comment se fait-il qu'avec ces sentiments je +n'aie fait si longtemps que mon malheur et celui des autres? La +société cependant m'observait avec surprise. Mon séjour chez +Ellénore ne pouvait s'expliquer que par un extrême attachement +pour elle, et mon indifférence sur les liens qu'elle semblait +toujours prête à contracter démentait cet attachement. L'on +attribua ma tolérance inexplicable à une légèreté de principes, à +une insouciance pour la morale, qui annonçaient, disait-on, un +homme profondément égoïste, et que le monde avait corrompu. Ces +conjectures, d'autant plus propres à faire impression qu'elles +étaient plus proportionnées aux âmes qui les concevaient, furent +accueillies et répétées. Le bruit en parvint enfin jusqu'à moi; je +fus indigné de cette découverte inattendue: pour prix de mes longs +services, j'étais méconnu, calomnié; j'avais, pour une femme, +oublié tous les intérêts et repoussé tous les plaisirs de la vie, +et c'était moi que l'on condamnait. + +Je m'expliquai vivement avec Ellénore: un mot fit disparaître +cette tourbe d'adorateurs qu'elle n'avait appelés que pour me +faire craindre sa perte. Elle restreignit sa société à quelques +femmes et à un petit nombre d'hommes âgés. Tout reprit autour de +nous une apparence régulière; mais nous n'en fûmes que plus +malheureux: Ellénore se croyait de nouveaux droits; je me sentais +chargé de nouvelles chaînes. + +Je ne saurais peindre quelles amertumes et quelles fureurs +résultèrent de nos rapports ainsi compliqués. Notre vie ne fut +qu'un perpétuel orage; l'intimité perdit tous ses charmes, et +l'amour toute sa douceur; il n'y eut plus même entre nous ces +retours passagers qui semblent guérir pour quelques instants +d'incurables blessures. La vérité se fit jour de toutes parts, et +j'empruntai, pour me faire entendre, les expressions les plus +dures et les plus impitoyables. Je ne m'arrêtais que lorsque je +voyais Ellénore dans les larmes, et ses larmes mêmes n'étaient +qu'une lave brûlante qui, tombant goutte à goutte sur mon coeur, +m'arrachait des cris, sans pouvoir m'arracher un désaveu. Ce fut +alors que, plus d'une fois, je la vis se lever pâle et +prophétique: «Adolphe, s'écriait-elle, vous ne savez pas le mal +que vous faites; vous l'apprendrez un jour, vous l'apprendrez par +moi, quand vous m'aurez précipitée dans la tombe». Malheureux! +lorsqu'elle parlait ainsi, que ne m'y suis-je jeté moi-même avant +elle! + + +CHAPITRE IX + +Je n'étais pas retourné chez le baron de T** depuis ma dernière +visite. Un matin je reçus de lui le billet suivant: + +«Les conseils que je vous avais donnés ne méritaient pas une si +longue absence. Quelque parti que vous preniez sur ce qui vous +regarde, vous n'en êtes pas moins le fils de mon ami le plus cher, +je n'en jouirai pas moins avec plaisir de votre société, et j'en +aurai beaucoup à vous introduire dans un cercle dont j'ose vous +promettre qu'il vous sera agréable de faire partie. Permettez-moi +d'ajouter que, plus votre genre de vie, que je ne veux point +désapprouver, a quelque chose de singulier, plus il vous importe +de dissiper des préventions mal fondées, sans doute, en vous +montrant dans le monde.» + +Je fus reconnaissant de la bienveillance qu'un homme âgé me +témoignait. Je me rendis chez lui; il ne fut point question +d'Ellénore. Le baron me retint à dîner: il n'y avait, ce jour-là, +que quelques hommes assez spirituels et assez aimables. Je fus +d'abord embarrassé, mais je fis effort sur moi-même; je me +ranimai, je parlai; je déployai le plus qu'il me fut possible de +l'esprit et des connaissances. Je m'aperçus que je réussissais à +captiver l'approbation. Je retrouvai dans ce genre de succès une +jouissance d'amour-propre dont j'avais été prive dès longtemps; +cette jouissance me rendit la société du baron de T** plus +agréable. + +Mes visites chez lui se multiplièrent. Il me chargea de quelques +travaux relatifs à sa mission, et qu'il croyait pouvoir me confier +sans inconvénient. Ellénore fut d'abord surprise de cette +révolution dans ma vie; mais je lui parlai de l'amitié du baron +pour mon père, et du plaisir que je goûtais à consoler ce dernier +de mon absence, en ayant l'air de m'occuper utilement. La pauvre +Ellénore, je l'écris dans ce moment avec un sentiment de remords, +éprouva plus de joie de ce que je paraissais plus tranquille, et +se résigna, sans trop se plaindre, à passer souvent la plus grande +partie de la journée séparée de moi. Le baron, de son côté, +lorsqu'un peu de confiance se fut établie entre nous, me reparla +d'Ellénore. Mon intention positive était toujours d'en dire du +bien, mais, sans m'en apercevoir, je m'exprimais sur elle d'un ton +plus leste et plus dégagé: tantôt j'indiquais, par des maximes +générales, que je reconnaissais la nécessité de m'en détacher; +tantôt la plaisanterie venait à mon secours; je parlais en riant +des femmes et de la difficulté de rompre avec elles. Ces discours +amusaient un vieux ministre dont l'âme était usée, et qui se +rappelait vaguement que, dans sa jeunesse, il avait aussi été +tourmenté par des intrigues d'amour. De la sorte, par cela seul +que j'avais un sentiment caché, je trompais plus ou moins tout le +monde: je trompais Ellénore, car je savais que le baron voulait +m'éloigner d'elle, et je le lui taisais; je trompais M. de T**, +car je lui laissais espérer que j'étais prêt à briser mes liens. +Cette duplicité était fort éloignée de mon caractère naturel; mais +l'homme se déprave dès qu'il a dans le coeur une seule pensée +qu'il est constamment forcé de dissimuler. + +Jusqu'alors je n'avais fait connaissance chez le baron de T**, +qu'avec les hommes qui composaient sa société particulière. Un +jour il me proposa de rester à une grande fête qu'il donnait pour +la naissance de son maître. «Vous y rencontrerez, me dit-il, les +plus jolies femmes de Pologne: vous n'y trouverez pas, il est +vrai, celle que vous aimez; j'en suis fâché, mais il y a des +femmes que l'on ne voit que chez elles». Je fus péniblement +affecté de cette phrase; je gardai le silence, mais je me +reprochais intérieurement de ne pas défendre Ellénore, qui, si +l'on m'eût attaqué en sa présence, m'aurait si vivement défendu. + +L'assemblée était nombreuse; on m'examinait avec attention. +J'entendais répéter tout bas, autour de moi, le nom de mon père, +celui d'Ellénore, celui du comte de P**. On se taisait à mon +approche; on recommençait quand je m'éloignais. Il m'était +démontré que l'on se racontait mon histoire, et chacun, sans +doute, la racontait à sa manière; ma situation était +insupportable; mon front était couvert d'une sueur froide. Tour à +tour je rougissais et je pâlissais. + +Le baron s'aperçut de mon embarras. Il vint à moi, redoubla +d'attentions et de prévenances, chercha toutes les occasions de me +donner des éloges, et l'ascendant de sa considération força +bientôt les autres à me témoigner les mêmes égards. + +Lorsque tout le monde se fut retiré: «Je voudrais, me dit +M. de T**, vous parler encore une fois à coeur ouvert. Pourquoi +voulez-vous rester dans une situation dont vous souffrez? À qui +faites-vous du bien? Croyez-vous que l'on ne sache pas ce qui se +passe entre vous et Ellénore? Tout le monde est informé de votre +aigreur et de votre mécontentement réciproque. Vous vous faites du +tort par votre faiblesse, vous ne vous en faites pas moins par +votre dureté; car, pour comble d'inconséquence, vous ne la rendez +pas heureuse, cette femme qui vous rend si malheureux.» + +J'étais encore froissé de la douleur que j'avais éprouvée. Le +baron me montra plusieurs lettres de mon père. Elles annonçaient +une affliction bien plus vive que je ne l'avais supposée. Je fus +ébranlé. L'idée que je prolongeais les agitations d'Ellénore vint +ajouter à mon irrésolution. Enfin, comme si tout s'était réuni +contre elle, tandis que j'hésitais, elle-même, par sa véhémence, +acheva de me décider. J'avais été absent tout le jour; le baron +m'avait retenu chez lui après l'assemblée; la nuit s'avançait. On +me remit, de la part d'Ellénore, une lettre en présence du baron +de T**. Je vis dans les yeux de ce dernier une sorte de pitié de +ma servitude. La lettre d'Ellénore était pleine d'amertume. «Quoi! +me dis-je, je ne puis passer un jour libre! Je ne puis respirer +une heure en paix! Elle me poursuit partout, comme un esclave +qu'on doit ramener à ses pieds»; et, d'autant plus violent que je +me sentais plus faible: «Oui, m'écriai-je, je le prends, +l'engagement de rompre avec Ellénore, j'oserai le lui déclarer +moi-même, vous pouvez d'avance en instruire mon père.» + +En disant ces mots, je m'élançai loin du baron. J'étais oppressé +des paroles que je venais de prononcer, et je ne croyais qu'à +peine à la promesse que j'avais donnée. + +Ellénore m'attendait avec impatience. Par un hasard étrange, on +lui avait parlé, pendant mon absence, pour la première fois, des +efforts du baron de T** pour me détacher d'elle. On lui avait +rapporté les discours que j'avais tenus, les plaisanteries que +j'avais faites. Ses soupçons étant éveillés, elle avait rassemblé +dans son esprit plusieurs circonstances qui lui paraissaient les +confirmer. Ma liaison subite avec un homme que je ne voyais jamais +autrefois, l'intimité qui existait entre cet homme et mon père, +lui semblaient des preuves irréfragables. Son inquiétude avait +fait tant de progrès en peu d'heures que je la trouvai pleinement +convaincue de ce qu'elle nommait ma perfidie. + +J'étais arrivé auprès d'elle, décidé à tout lui dire. Accusé par +elle, le croira-t-on? je ne m'occupai qu'à tout éluder. Je niai +même, oui, je niai ce jour-là ce que j'étais déterminé à lui +déclarer le lendemain. + +Il était tard; je la quittai; je me hâtai de me coucher pour +terminer cette longue journée; et quand je fus bien sûr qu'elle +était finie, je me sentis, pour le moment, délivré d'un poids +énorme. + +Je ne me levai le lendemain que vers le milieu du jour, comme si, +en retardant le commencement de notre entrevue, j'avais retardé +l'instant fatal. + +Ellénore s'était rassurée pendant la nuit, et par ses propres +réflexions et par mes discours de la veille. Elle me parla de ses +affaires avec un air de confiance qui n'annonçait que trop qu'elle +regardait nos existences comme indissolublement unies. Où trouver +des paroles qui la repoussassent dans l'isolement? + +Le temps s'écoulait avec une rapidité effrayante. Chaque minute +ajoutait à la nécessité d'une explication. Des trois jours que +j'avais fixés, déjà le second était près de disparaître; M. de T** +m'attendait au plus tard le surlendemain. Sa lettre pour mon père +était partie et j'allais manquer à ma promesse sans avoir fait +pour l'exécuter la moindre tentative. Je sortais, je rentrais, je +prenais la main d'Ellénore, je commençais une phrase que +j'interrompais aussitôt, je regardais la marche du soleil qui +s'inclinait vers l'horizon. La nuit revint, j'ajournai de nouveau. +Un jour me restait: c'était assez d'une heure. + +Ce jour se passa comme le précédent. J'écrivis à M. de T** pour +lui demander du temps encore: et, comme il est naturel aux +caractères faibles de le faire, j'entassai dans ma lettre mille +raisonnements pour justifier mon retard, pour démontrer qu'il ne +changeait rien à la résolution que j'avais prise, et que, dès +l'instant même, on pouvait regarder mes liens avec Ellénore comme +brisés pour jamais. + + +CHAPITRE X + +Je passai les jours suivants plus tranquille. J'avais rejeté dans +le vague la nécessité d'agir; elle ne me poursuivait plus comme un +spectre; je croyais avoir tout le temps de préparer Ellénore. Je +voulais être plus doux, plus tendre avec elle, pour conserver au +moins des souvenirs d'amitié. Mon trouble était tout différent de +celui que j'avais connu jusqu'alors. J'avais imploré le ciel pour +qu'il élevât soudain entre Ellénore et moi un obstacle que je ne +pusse franchir. Cet obstacle s'était élevé. Je fixais mes regards +sur Ellénore comme sur un être que j'allais perdre. L'exigence, +qui m'avait paru tant de fois insupportable, ne m'effrayait plus; +je m'en sentais affranchi d'avance. J'étais plus libre en lui +cédant encore, et je n'éprouvais plus cette révolte intérieure qui +jadis me portait sans cesse à tout déchirer. Il n'y avait plus en +moi d'impatience: il y avait, au contraire, un désir secret de +retarder le moment funeste. + +Ellénore s'aperçut de cette disposition plus affectueuse et plus +sensible: elle-même devint moins amère. Je recherchais des +entretiens que j'avais évités; je jouissais de ses expressions +d'amour, naguère importunes, précieuses maintenant, comme pouvant +chaque fois être les dernières. + +Un soir, nous nous étions quittés après une conversation plus +douce que de coutume. Le secret que je renfermais dans mon sein me +rendait triste, mais ma tristesse n'avait rien de violent. +L'incertitude sur l'époque de la séparation que j'avais voulue me +servait à en écarter l'idée. La nuit j'entendis dans le château un +bruit inusité. Ce bruit cessa bientôt, et je n'y attachai point +d'importance. Le matin cependant, l'idée m'en revint; j'en voulus +savoir la cause, et je dirigeai mes pas vers la chambre +d'Ellénore. Quel fut mon étonnement, lorsqu'on me dit que depuis +douze heures elle avait une fièvre ardente, qu'un médecin que ses +gens avaient fait appeler déclarait sa vie en danger, et qu'elle +avait défendu impérieusement que l'on m'avertît ou qu'on me +laissât pénétrer jusqu'à elle! + +Je voulus insister. Le médecin sortit lui-même pour me représenter +la nécessité de ne lui causer aucune émotion. Il attribuait sa +défense, dont il ignorait le motif, au désir de ne pas me causer +d'alarmes. J'interrogeai les gens d'Ellénore avec angoisse sur ce +qui avait pu la plonger d'une manière si subite dans un état si +dangereux. La veille, après m'avoir quitté, elle avait reçu de +Varsovie une lettre apportée par un homme à cheval; l'ayant +ouverte et parcourue, elle s'était évanouie; revenue à elle, elle +s'était jetée sur son lit sans prononcer une parole. L'une de ses +femmes, inquiète de l'agitation qu'elle remarquait en elle, était +restée dans sa chambre à son insu; vers le milieu de la nuit, +cette femme l'avait vue saisie d'un tremblement qui ébranlait le +lit sur lequel elle était couchée: elle avait voulu m'appeler. +Ellénore s'y était opposée avec une espèce de terreur tellement +violente qu'on n'avait osé lui désobéir. On avait envoyé chercher +un médecin; Ellénore avait refusé, refusait encore de lui +répondre; elle avait passé la nuit, prononçant des mots +entrecoupés qu'on n'avait pu comprendre, et appuyant souvent son +mouchoir sur sa bouche, comme pour s'empêcher de parler. + +Tandis qu'on me donnait ces détails, une autre femme, qui était +restée près d'Ellénore, accourut tout effrayée. Ellénore +paraissait avoir perdu l'usage de ses sens. Elle ne distinguait +rien de ce qui l'entourait. Elle poussait quelquefois des cris, +elle répétait mon nom; puis, épouvantée, elle faisait signe de la +main, comme pour que l'on éloignât d'elle quelque objet qui lui +était odieux. + +J'entrai dans sa chambre. Je vis au pied de son lit deux lettres. +L'une était la mienne au baron de T**, l'autre était de lui-même à +Ellénore. Je ne conçus que trop alors le mot de cette affreuse +énigme. Tous mes efforts pour obtenir le temps que je voulais +consacrer encore aux derniers adieux s'étaient tournés de la sorte +contre l'infortunée que j'aspirais à ménager. Ellénore avait lu, +tracées de ma main, mes promesses de l'abandonner, promesses qui +n'avaient été dictées que par le désir de rester plus longtemps +près d'elle, et que la vivacité de ce désir même m'avait porte à +répéter, à développer de mille manières. L'oeil indifférent de +M. de T** avait facilement démêlé dans ces protestations réitérées +à chaque ligne l'irrésolution que je déguisais et les ruses de ma +propre incertitude; mais le cruel avait trop bien calculé +qu'Ellénore y verrait un arrêt irrévocable. Je m'approchai d'elle: +elle me regarda sans me reconnaître. Je lui parlai: elle +tressaillit. «Quel est ce bruit? s'écria-t-elle; c'est la voix qui +m'a fait du mal». Le médecin remarqua que ma présence ajoutait à +son délire, et me conjura de m'éloigner. Comment peindre ce que +j'éprouvai pendant trois longues heures? Le médecin sortit enfin. +Ellénore était tombée dans un profond assoupissement. Il ne +désespérait pas de la sauver, si, à son réveil, la fièvre était +calmée. + +Ellénore dormit longtemps. Instruit de son réveil, je lui écrivis +pour lui demander de me recevoir. Elle me fit dire d'entrer. Je +voulus parler; elle m'interrompit. «Que je n'entende de vous, dit- +elle, aucun mot cruel. Je ne réclame plus, je ne m'oppose à rien; +mais que cette voix que j'ai tant aimée, que cette voix qui +retentissait au fond de mon coeur n'y pénètre pas pour le +déchirer. Adolphe, Adolphe, j'ai été violente, j'ai pu vous +offenser; mais vous ne savez pas ce que j'ai souffert. Dieu +veuille que jamais vous ne le sachiez!» + +Son agitation devint extrême. Elle posa son front sur ma main; il +était brûlant; une contraction terrible défigurait ses traits. «Au +nom du ciel, m'écriai-je, chère Ellénore, écoutez-moi. Oui, je +suis coupable: cette lettre...». Elle frémit et voulut s'éloigner. +Je la retins. «Faible, tourmenté, continuai-je, j'ai pu céder un +moment à une instance cruelle; mais n'avez-vous pas vous-même +mille preuves que je ne puis vouloir ce qui nous sépare? J'ai été +mécontent, malheureux, injuste; peut-être, en luttant avec trop de +violence contre une imagination rebelle, avez-vous donné de la +force à des velléités passagères que je méprise aujourd'hui; mais +pouvez-vous douter de mon affection profonde? nos âmes ne sont- +elles pas enchaînées l'une à l'autre par mille liens que rien ne +peut rompre? Tout le passé ne nous est-il pas commun? Pouvons-nous +jeter un regard sur les trois années qui viennent de finir, sans +nous retracer des impressions que nous avons partagées, des +plaisirs que nous avons goûtés, des peines que nous avons +supportées ensemble? Ellénore, commençons en ce jour une nouvelle +époque, rappelons les heures du bonheur et de l'amour». Elle me +regarda quelque temps avec l'air du doute. «Votre père, reprit- +elle enfin, vos devoirs, votre famille, ce qu'on attend de +vous!... -- Sans doute, répondis-je, une fois, un jour peut- +être...». Elle remarqua que j'hésitais. «Mon Dieu, s'écria-t-elle, +pourquoi m'avait-il rendu l'espérance pour me la ravir aussitôt? +Adolphe, je vous remercie de vos efforts: ils m'ont fait du bien, +d'autant plus de bien qu'ils ne vous coûteront, je l'espère, aucun +sacrifice; mais, je vous en conjure, ne parlons plus de +l'avenir... Ne vous reprochez rien, quoi qu'il arrive. Vous avez +été bon pour moi. J'ai voulu ce qui n'était pas possible. L'amour +était toute ma vie: il ne pouvait être la vôtre. Soignez-moi +maintenant quelques jours encore». Des larmes coulèrent +abondamment de ses yeux; sa respiration fut moins oppressée; elle +appuya sa tête sur mon épaule. «C'est ici, dit-elle, que j'ai +toujours désiré mourir». Je la serrai contre mon coeur, j'abjurai +de nouveau mes projets, je désavouai mes fureurs cruelles. «Non, +reprit-elle, il faut que vous soyez libre et content. -- Puis-je +l'être si vous êtes malheureuse? -- Je ne serai pas longtemps +malheureuse, vous n'aurez pas longtemps à me plaindre». Je rejetai +loin de moi des craintes que je voulais croire chimériques. «Non, +non, cher Adolphe, me dit-elle, quand on a longtemps invoqué la +mort, le Ciel nous envoie, à la fin, je ne sais quel pressentiment +infaillible qui nous avertit que notre prière est exaucée». Je lui +jurai de ne jamais la quitter. «Je l'ai toujours espéré, +maintenant j'en suis sûre.» + +C'était une de ces journées d'hiver où le soleil semble éclairer +tristement la campagne grisâtre, comme s'il regardait en pitié la +terre qu'il a cessé de réchauffer. Ellénore me proposa de sortir. +«Il fait bien froid, lui dis-je. -- N'importe, je voudrais me +promener avec vous». Elle prit mon bras; nous marchâmes longtemps +sans rien dire; elle avançait avec peine, et se penchait sur moi +presque tout entière. «Arrêtons-nous un instant. -- Non, me +répondit-elle, j'ai du plaisir à me sentir encore soutenue par +vous». Nous retombâmes dans le silence. Le ciel était serein; mais +les arbres étaient sans feuilles; aucun souffle n'agitait l'air, +aucun oiseau ne le traversait: tout était immobile, et le seul +bruit qui se fît entendre était celui de l'herbe glacée qui se +brisait sous nos pas. «Comme tout est calme, me dit Ellénore; +comme la nature se résigne! Le coeur aussi ne doit-il pas +apprendre à se résigner?» Elle s'assit sur une pierre; tout à coup +elle se mit à genoux, et, baissant la tête, elle l'appuya sur ses +deux mains. J'entendis quelques mots prononces à voix basse. Je +m'aperçus qu'elle priait. Se relevant enfin: «Rentrons, dit-elle, +le froid m'a saisie. J'ai peur de me trouver mal. Ne me dites +rien; je ne suis pas en état de vous entendre.» + +À dater de ce jour, je vis Ellénore s'affaiblir et dépérir. Je +rassemblai de toutes parts des médecins autour d'elle: les uns +m'annoncèrent un mal sans remède, d'autres me bercèrent +d'espérances vaines; mais la nature sombre et silencieuse +poursuivait d'un bras invisible son travail impitoyable. Par +moments, Ellénore semblait reprendre à la vie. On eût dit +quelquefois que la main de fer qui pesait sur elle s'était +retirée. Elle relevait sa tête languissante; ses joues se +couvraient de couleurs un peu plus vives; ses yeux se ranimaient: +mais tout à coup, par le jeu cruel d'une puissance inconnue, ce +mieux mensonger disparaissait, sans que l'art en pût deviner la +cause. Je la vis de la sorte marcher par degrés à la destruction. +Je vis se graver sur cette figure si noble et si expressive les +signes avant-coureurs de la mort. Je vis, spectacle humiliant et +déplorable, ce caractère énergique et fier recevoir de la +souffrance physique mille impressions confuses et incohérentes, +comme si, dans ces instants terribles, l'âme, froissée par le +corps, se métamorphosait en tous sens pour se plier avec moins de +peine à la dégradation des organes. + +Un seul sentiment ne varia jamais dans le coeur d'Ellénore: ce fut +sa tendresse pour moi. Sa faiblesse lui permettait rarement de me +parler; mais elle fixait sur moi ses yeux en silence, et il me +semblait alors que ses regards me demandaient la vie que je ne +pouvais plus lui donner. Je craignais de lui causer une émotion +violente; j'inventais des prétextes pour sortir: je parcourais au +hasard tous les lieux où je m'étais trouvé avec elle; j'arrosais +de mes pleurs les pierres, le pied des arbres, tous les objets qui +me retraçaient son souvenir. + +Ce n'était pas les regrets de l'amour, c'était un sentiment plus +sombre et plus triste; l'amour s'identifie tellement à l'objet +aimé que dans son désespoir même il y a quelque charme. Il lutte +contre la réalité, contre la destinée; l'ardeur de son désir le +trompe sur ses forces, et l'exalte au milieu de sa douleur. La +mienne était morne et solitaire; je n'espérais point mourir avec +Ellénore; j'allais vivre sans elle dans ce désert du monde, que +j'avais souhaité tant de fois de traverser indépendant. J'avais +brisé l'être qui m'aimait; j'avais brisé ce coeur, compagnon du +mien, qui avait persisté à se dévouer à moi, dans sa tendresse +infatigable; déjà l'isolement m'atteignait. Ellénore respirait +encore, mais je ne pouvais déjà plus lui confier mes pensées; +j'étais déjà seul sur la terre; je ne vivais plus dans cette +atmosphère d'amour qu'elle répandait autour de moi; l'air que je +respirais me paraissait plus rude, les visages des hommes que je +rencontrais plus indifférents; toute la nature semblait me dire +que j'allais à jamais cesser d'être aimé. + +Le danger d'Ellénore devint tout à coup plus imminent; des +symptômes qu'on ne pouvait méconnaître annoncèrent sa fin +prochaine: un prêtre de sa religion l'en avertit. Elle me pria de +lui apporter une cassette qui contenait beaucoup de papiers; elle +en fit brûler plusieurs devant elle, mais elle paraissait en +chercher un qu'elle ne trouvait point, et son inquiétude était +extrême. Je la suppliai de cesser cette recherche qui l'agitait, +et pendant laquelle, deux fois, elle s'était évanouie. «J'y +consens, me répondit-elle; mais, cher Adolphe, ne me refusez pas +une prière. Vous trouverez parmi mes papiers, je ne sais où, une +lettre qui vous est adressée; brûlez-la sans la lire, je vous en +conjure au nom de notre amour, au nom de ces derniers moments que +vous avez adoucis». Je le lui promis; elle fut tranquille. +«Laissez-moi me livrer à présent, me dit-elle, aux devoirs de ma +religion; j'ai bien des fautes à expier: mon amour pour vous fut +peut-être une faute; je ne le croirais pourtant pas, si cet amour +avait pu vous rendre heureux.» + +Je la quittai: je ne rentrai qu'avec tous ses gens pour assister +aux dernières et solennelles prières; à genoux dans un coin de sa +chambre, tantôt je m'abîmais dans mes pensées, tantôt je +contemplais, par une curiosité involontaire, tous ces hommes +réunis, la terreur des uns, la distraction des autres, et cet +effet singulier de l'habitude qui introduit l'indifférence dans +toutes les pratiques prescrites, et qui fait regarder les +cérémonies les plus augustes et les plus terribles comme des +choses convenues et de pure forme; j'entendais ces hommes répéter +machinalement les paroles funèbres, comme si eux aussi n'eussent +pas dû être acteurs un jour dans une scène pareille, comme si eux +aussi n'eussent pas dû mourir un jour. J'étais loin cependant de +dédaigner ces pratiques; en est-il une seule dont l'homme, dans +son ignorance, ose prononcer l'inutilité? Elles rendaient du calme +à Ellénore; elles l'aidaient à franchir ce pas terrible vers +lequel nous avançons tous, sans qu'aucun de nous puisse prévoir ce +qu'il doit éprouver alors. Ma surprise n'est pas que l'homme ait +besoin d'une religion; ce qui m'étonne, c'est qu'il se croie +jamais assez fort, assez à l'abri du malheur pour oser en rejeter +une: il devrait, ce me semble, être porté, dans sa faiblesse, à +les invoquer toutes; dans la nuit épaisse qui nous entoure, est-il +une lueur que nous puissions repousser? Au milieu du torrent qui +nous entraîne, est-il une branche à laquelle nous osions refuser +de nous retenir? + +L'impression produite sur Ellénore par une solennité si lugubre +parut l'avoir fatiguée. Elle s'assoupit d'un sommeil assez +paisible; elle se réveilla moins souffrante; j'étais seul dans sa +chambre; nous nous parlions de temps en temps à de longs +intervalles. Le médecin qui s'était montré le plus habile dans ses +conjectures m'avait prédit qu'elle ne vivrait pas vingt-quatre +heures; je regardais tour à tour une pendule qui marquait les +heures, et le visage d'Ellénore, sur lequel je n'apercevais nul +changement nouveau. Chaque minute qui s'écoulait ranimait mon +espérance, et je révoquais en doute les présages d'un art +mensonger. Tout à coup Ellénore s'élança par un mouvement subit; +je la retins dans mes bras: un tremblement convulsif agitait tout +son corps; ses yeux me cherchaient, mais dans ses yeux se peignait +un effroi vague, comme si elle eût demandé grâce à quelque objet +menaçant qui se dérobait à mes regards: elle se relevait, elle +retombait, on voyait qu'elle s'efforçait de fuir; on eût dit +qu'elle luttait contre une puissance physique invisible qui, +lassée d'attendre le moment funeste, l'avait saisie et la retenait +pour l'achever sur ce lit de mort. Elle céda enfin à l'acharnement +de la nature ennemie; ses membres s'affaissèrent, elle sembla +reprendre quelque connaissance: elle me serra la main; elle voulut +pleurer, il n'y avait plus de larmes; elle voulut parler, il n'y +avait plus de voix: elle laissa tomber, comme résignée, sa tête +sur le bras qui l'appuyait; sa respiration devint plus lente; +quelques instants après elle n'était plus. + +Je demeurai longtemps immobile près d'Ellénore sans vie. La +conviction de sa mort n'avait pas encore pénétré dans mon âme; mes +yeux contemplaient avec un étonnement stupide ce corps inanimé. +Une de ses femmes étant entrée répandit dans la maison la sinistre +nouvelle. Le bruit qui se fit autour de moi me tira de la +léthargie où j'étais plongé; je me levai: ce fut alors que +j'éprouvai la douleur déchirante et toute l'horreur de l'adieu +sans retour. Tant de mouvement, cette activité de la vie vulgaire, +tant de soins et d'agitations qui ne la regardaient plus, +dissipèrent cette illusion que je prolongeais, cette illusion par +laquelle je croyais encore exister avec Ellénore. Je sentis le +dernier lien se rompre, et l'affreuse réalité se placer à jamais +entre elle et moi. Combien elle me pesait, cette liberté que +j'avais tant regrettée! Combien elle manquait à mon coeur, cette +dépendance qui m'avait révolté souvent! Naguère toutes mes actions +avaient un but; j'étais sûr, par chacune d'elles, d'épargner une +peine ou de causer un plaisir: je m'en plaignais alors; j'étais +impatienté qu'un oeil ami observât mes démarches, que le bonheur +d'un autre y fût attaché. Personne maintenant ne les observait; +elles n'intéressaient personne; nul ne me disputait mon temps ni +mes heures; aucune voix ne me rappelait quand je sortais. J'étais +libre, en effet, je n'étais plus aimé: j'étais étranger pour tout +le monde. + +L'on m'apporta tous les papiers d'Ellénore, comme elle l'avait +ordonné; à chaque ligne, j'y rencontrai de nouvelles preuves de +son amour, de nouveaux sacrifices qu'elle m'avait faits et qu'elle +m'avait cachés. Je trouvai enfin cette lettre que j'avais promis +de brûler; je ne la reconnus pas d'abord; elle était sans adresse, +elle était ouverte: quelques mots frappèrent mes regards malgré +moi; je tentai vainement de les en détourner, je ne pus résister +au besoin de la lire tout entière. Je n'ai pas la force de la +transcrire. Ellénore l'avait écrite après une des scènes violentes +qui avaient précédé sa maladie. + +«Adolphe, me disait-elle, pourquoi vous acharnez-vous sur moi? +Quel est mon crime? De vous aimer, de ne pouvoir exister sans +vous. Par quelle pitié bizarre n'osez-vous rompre un lien qui vous +pèse, et déchirez-vous l'être malheureux près de qui votre pitié +vous retient? Pourquoi me refusez-vous le triste plaisir de vous +croire au moins généreux? Pourquoi vous montrez-vous furieux et +faible? L'idée de ma douleur vous poursuit, et le spectacle de +cette douleur ne peut vous arrêter! Qu'exigez-vous? Que je vous +quitte? Ne voyez-vous pas que je n'en ai pas la force? Ah! c'est à +vous, qui n'aimez pas, c'est à vous à la trouver, cette force, +dans ce coeur lassé de moi, que tant d'amour ne saurait désarmer. +Vous ne me la donnerez pas, vous me ferez languir dans les larmes, +vous me ferez mourir à vos pieds». -- «Dites un mot, écrivait-elle +ailleurs. Est-il un pays où je ne vous suive? Est-il une retraite +où je ne me cache pour vivre auprès de vous, sans être un fardeau +dans votre vie? Mais non, vous ne le voulez pas. Tous les projets +que je propose, timide et tremblante, car vous m'avez glacée +d'effroi, vous les repoussez avec impatience. Ce que j'obtiens de +mieux, c'est votre silence. Tant de dureté ne convient pas à votre +caractère. Vous êtes bon; vos actions sont nobles et dévouées: +mais quelles actions effaceraient vos paroles? Ces paroles acérées +retentissent autour de moi: je les entends la nuit; elles me +suivent, elle me dévorent, elles flétrissent tout ce que vous +faites. Faut-il donc que je meure, Adolphe? Eh bien, vous serez +content; elle mourra, cette pauvre créature que vous avez +protégée, mais que vous frappez à coups redoublés. Elle mourra, +cette importune Ellénore que vous ne pouvez supporter autour de +vous, que vous regardez comme un obstacle, pour qui vous ne +trouvez pas sur la terre une place qui ne vous fatigue; elle +mourra: vous marcherez seul au milieu de cette foule à laquelle +vous êtes impatient de vous mêler! Vous les connaîtrez, ces hommes +que vous remerciez aujourd'hui d'être indifférents; et peut-être +un jour, froissé par ces coeurs arides, vous regretterez ce coeur +dont vous disposiez, qui vivait de votre affection, qui eût bravé +mille périls pour votre défense, et que vous ne daignez plus +récompenser d'un regard». + +FIN + + +LETTRE À L'ÉDITEUR + +Je vous renvoie, monsieur, le manuscrit que vous avez eu la bonté +de me confier. Je vous remercie de cette complaisance, bien +qu'elle ait réveillé en moi de tristes souvenirs que le temps +avait effacés. J'ai connu la plupart de ceux qui figurent dans +cette histoire, car elle n'est que trop vraie. J'ai vu souvent ce +bizarre et malheureux Adolphe, qui en est à la fois l'auteur et le +héros; j'ai tenté d'arracher par mes conseils cette charmante +Ellénore, digne d'un sort plus doux et d'un coeur plus fidèle, à +l'être malfaisant qui, non moins misérable qu'elle, la dominait +par une espèce de charme, et la déchirait par sa faiblesse. Hélas! +la dernière fois que je l'ai vue, je croyais lui avoir donné +quelque force, avoir armé sa raison contre son coeur. Après une +trop longue absence, je suis revenu dans les lieux où je l'avais +laissée, et je n'ai trouvé qu'un tombeau. + +Vous devriez, monsieur, publier cette anecdote. Elle ne peut +désormais blesser personne, et ne serait pas, à mon avis, sans +utilité. Le malheur d'Ellénore prouve que le sentiment le plus +passionné ne saurait lutter contre l'ordre des choses. La société +est trop puissante, elle se reproduit sous trop de formes, elle +mêle trop d'amertumes à l'amour qu'elle n'a pas sanctionné; elle +favorise ce penchant à l'inconstance, et cette fatigue impatiente, +maladies de l'âme, qui la saisissent quelquefois subitement au +sein de l'intimité. Les indifférents ont un empressement +merveilleux à être tracassiers au nom de la morale, et nuisibles +par zèle pour la vertu; on dirait que la vue de l'affection les +importune, parce qu'ils en sont incapables; et quand ils peuvent +se prévaloir d'un prétexte, ils jouissent de l'attaquer et de la +détruire. Malheur donc à la femme qui se repose sur un sentiment +que tout se réunit pour empoisonner, et contre lequel la société, +lorsqu'elle n'est pas forcée à le respecter comme légitime, s'arme +de tout ce qu'il y a de mauvais dans le coeur de l'homme pour +décourager tout ce qu'il y a de bon! + +L'exemple d'Adolphe ne sera pas moins instructif, si vous ajoutez +qu'après avoir repoussé l'être qui l'aimait, il n'a pas été moins +inquiet, moins agité, moins mécontent; qu'il n'a fait aucun usage +d'une liberté reconquise au prix de tant de douleurs et de tant de +larmes; et qu'en se rendant bien digne de blâme, il s'est rendu +aussi digne de pitié. + +S'il vous en faut des preuves, monsieur, lisez ces lettres qui +vous instruiront du sort d'Adolphe; vous le verrez dans bien des +circonstances diverses, et toujours la victime de ce mélange +d'égoïsme et de sensibilité qui se combinait en lui pour son +malheur et celui des autres; prévoyant le mal avant de le faire, +et reculant avec désespoir après l'avoir fait; puni de ses +qualités plus encore que de ses défauts, parce que ses qualités +prenaient leur source dans ses émotions, et non dans ses +principes; tour à tour le plus dévoué et le plus dur des hommes, +mais ayant toujours fini par la dureté, après avoir commencé par +le dévouement, et n'ayant ainsi laissé de traces que de ses torts. + + +RÉPONSE. + +Oui, monsieur, je publierai le manuscrit que vous me renvoyez (non +que je pense comme vous sur l'utilité dont il peut être; chacun ne +s'instruit qu'à ses dépens dans ce monde, et les femmes qui le +liront s'imagineront toutes avoir rencontré mieux qu'Adolphe ou +valoir mieux qu'Ellénore); mais je le publierai comme une histoire +assez vraie de la misère du coeur humain. S'il renferme une leçon +instructive, c'est aux hommes que cette leçon s'adresse: il prouve +que cet esprit, dont on est si fier, ne sert ni à trouver du +bonheur ni à en donner; il prouve que le caractère, la fermeté, la +fidélité, la bonté, sont les dons qu'il faut demander au ciel; et +je n'appelle pas bonté cette pitié passagère qui ne subjugue point +l'impatience, et ne l'empêche pas de rouvrir les blessures qu'un +moment de regret avait fermées. La grande question dans la vie, +c'est la douleur que l'on cause, et la métaphysique la plus +ingénieuse ne justifie pas l'homme qui a déchiré le coeur qui +l'aimait. Je hais d'ailleurs cette fatuité d'un esprit qui croit +excuser ce qu'il explique; je hais cette vanité qui s'occupe +d'elle-même en racontant le mal qu'elle a fait, qui a la +prétention de se faire plaindre en se décrivant, et qui, planant +indestructible au milieu des ruines, s'analyse au lieu de se +repentir. Je hais cette faiblesse qui s'en prend toujours aux +autres de sa propre impuissance, et qui ne voit pas que le mal +n'est point dans ses alentours, mais qu'il est en elle. J'aurais +deviné qu'Adolphe a été puni de son caractère par son caractère +même, qu'il n'a suivi aucune route fixe, rempli aucune carrière +utile, qu'il a consumé ses facultés sans autre direction que le +caprice, sans autre force que l'irritation; j'aurais, dis-je, +deviné tout cela, quand vous ne m'auriez pas communiqué sur sa +destinée de nouveaux détails, dont j'ignore encore si je ferai +quelque usage. Les circonstances sont bien peu de chose, le +caractère est tout; c'est en vain qu'on brise avec les objets et +les êtres extérieurs; on ne saurait briser avec soi-même. On +change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment +dont on espérait se délivrer; et comme on ne se corrige pas en se +déplaçant, l'on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux +regrets et des fautes aux souffrances. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Adolphe, by Benjamin Constant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADOLPHE *** + +***** This file should be named 13861-8.txt or 13861-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/6/13861/ + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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