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+The Project Gutenberg EBook of Adolphe, by Benjamin Constant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Adolphe
+
+Author: Benjamin Constant
+
+Release Date: October 25, 2004 [EBook #13861]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADOLPHE ***
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+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+Benjamin Constant
+ADOLPHE
+(1816)
+
+
+Table des matières
+
+PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION OU ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LE
+RÉSULTAT MORAL DE L'OUVRAGE
+PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION
+AVIS DE L'ÉDITEUR
+CHAPITRE PREMIER
+CHAPITRE II
+CHAPITRE III
+CHAPITRE IV
+CHAPITRE V
+CHAPITRE VI
+CHAPITRE VII
+CHAPITRE VIII
+CHAPITRE IX
+CHAPITRE X
+LETTRE À L'ÉDITEUR
+RÉPONSE.
+
+
+PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION OU ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LE
+RÉSULTAT MORAL DE L'OUVRAGE
+
+Le succès de ce petit ouvrage nécessitant une seconde édition,
+j'en profite pour y joindre quelques réflexions sur le caractère
+et la morale de cette anecdote à laquelle l'attention du public
+donne une valeur que j'étais loin d'y attacher.
+
+J'ai déjà protesté contre les allusions qu'une malignité qui
+aspire au mérite de la pénétration, par d'absurdes conjectures, a
+cru y trouver. Si j'avais donné lieu réellement à des
+interprétations pareilles, s'il se rencontrait dans mon livre une
+seule phrase qui pût les autoriser, je me considérerais comme
+digne d'un blâme rigoureux.
+
+Mais tous ces rapprochements prétendus sont heureusement trop
+vagues et trop dénués de vérité, pour avoir fait impression. Aussi
+n'avaient-ils point pris naissance dans la société. Ils étaient
+l'ouvrage de ces hommes qui, n'étant pas admis dans le monde,
+l'observent du dehors, avec une curiosité gauche et une vanité
+blessée, et cherchent à trouver ou à causer du scandale, dans une
+sphère au-dessus d'eux.
+
+Ce scandale est si vite oublié que j'ai peut-être tort d'en parler
+ici. Mais j'en ai ressenti une pénible surprise, qui m'a laissé le
+besoin de répéter qu'aucun des caractères tracés dans Adolphe n'a
+de rapport avec aucun des individus que je connais, que je n'ai
+voulu en peindre aucun, ami ou indifférent; car envers ceux-ci
+mêmes, je me crois lié par cet engagement tacite d'égards et de
+discrétion réciproque, sur lequel la société repose.
+
+Au reste, des écrivains plus célèbres que moi ont éprouvé le même
+sort. L'on a prétendu que M. de Chateaubriand s'était décrit dans
+René; et la femme la plus spirituelle de notre siècle, en même
+temps qu'elle est la meilleure, Mme de Staël a été soupçonnée, non
+seulement s'être peinte dans Delphine et dans Corinne, mais
+d'avoir tracé de quelques-unes de ses connaissances des portraits
+sévères; imputations bien peu méritées; car, assurément, le génie
+qui créa Corinne n'avait pas besoin des ressources de la
+méchanceté, et toute perfidie sociale est incompatible avec le
+caractère de Mme de Staël, ce caractère si noble, si courageux
+dans la persécution, si fidèle dans l'amitié, si généreux dans le
+dévouement.
+
+Cette fureur de reconnaître dans les ouvrages d'imagination les
+individus qu'on rencontre dans le monde, est pour ces ouvrages un
+véritable fléau. Elle les dégrade, leur imprime une direction
+fausse, détruit leur intérêt et anéantit leur utilité. Chercher
+des allusions dans un roman, c'est préférer la tracasserie à la
+nature, et substituer le commérage à l'observation du coeur
+humain.
+
+Je pense, je l'avoue, qu'on a pu trouver dans Adolphe un but plus
+utile et, si j'ose le dire, plus relevé.
+
+Je n'ai pas seulement voulu prouver le danger de ces liens
+irréguliers, où l'on est d'ordinaire d'autant plus enchaîné qu'on
+se croit plus libre. Cette démonstration aurait bien eu son
+utilité; mais ce n'était pas là toutefois mon idée principale.
+
+Indépendamment de ces liaisons établies que la société tolère et
+condamne, il y a dans la simple habitude d'emprunter le langage de
+l'amour, et de se donner ou de faire naître en d'autres des
+émotions de coeur passagères, un danger qui n'a pas été
+suffisamment apprécié jusqu'ici. L'on s'engage dans une route dont
+on ne saurait prévoir le terme, l'on ne sait ni ce qu'on
+inspirera, ni ce qu'on s'expose à éprouver. L'on porte en se
+jouant des coups dont on ne calcule ni la force, ni la réaction
+sur soi-même; et la blessure qui semble effleurer, peut être
+incurable.
+
+Les femmes coquettes font déjà beaucoup de mal, bien que les
+hommes, plus forts, plus distraits du sentiment par des
+occupations impérieuses, et destinés à servir de centre à ce qui
+les entoure, n'aient pas au même degré que les femmes, la noble et
+dangereuse faculté de vivre dans un autre et pour un autre. Mais
+combien ce manège, qu'au premier coup d'oeil on jugerait frivole,
+devient plus cruel quand il s'exerce sur des êtres faibles,
+n'ayant de vie réelle que dans le coeur, d'intérêt profond que
+dans l'affection, sans activité qui les occupe, et sans carrière
+qui les commande, confiantes par nature, crédules par une
+excusable vanité, sentant que leur seule existence est de se
+livrer sans réserve à un protecteur, et entraînées sans cesse à
+confondre le besoin d'appui et le besoin d'amour!
+
+Je ne parle pas des malheurs positifs qui résultent de liaisons
+formées et rompues, du bouleversement des situations, de la
+rigueur des jugements publics, et de la malveillance de cette
+société implacable, qui semble avoir trouvé du plaisir à placer
+les femmes sur un abîme pour les condamner, si elles y tombent. Ce
+ne sont là que des maux vulgaires. Je parle de ces souffrances du
+coeur, de cet étonnement douloureux d'une âme trompée, de cette
+surprise avec laquelle elle apprend que l'abandon devient un tort,
+et les sacrifices des crimes aux yeux mêmes de celui qui les
+reçut. Je parle de cet effroi qui la saisit, quand elle se voit
+délaissée par celui qui jurait de la protéger; de cette défiance
+qui succède à une confiance si entière, et qui, forcée à se
+diriger contre l'être qu'on élevait au-dessus de tout, s'étend par
+là même au reste du monde. Je parle de cette estime refoulée sur
+elle-même, et qui ne sait où se placer.
+
+Pour les hommes mêmes, il n'est pas indifférent de faire ce mal.
+Presque tous se croient bien plus mauvais, plus légers qu'ils ne
+sont. Ils pensent pouvoir rompre avec facilité le lien qu'ils
+contractent avec insouciance. Dans le lointain, l'image de la
+douleur paraît vague et confuse, telle qu'un nuage qu'ils
+traverseront sans peine. Une doctrine de fatuité, tradition
+funeste, que lègue à la vanité de la génération qui s'élève la
+corruption de la génération qui a vieilli, une ironie devenue
+triviale, mais qui séduit l'esprit par des rédactions piquantes,
+comme si les rédactions changeaient le fond des choses, tout ce
+qu'ils entendent, en un mot; et tout ce qu'ils disent, semble les
+armer contre les larmes qui ne coulent pas encore. Mais lorsque
+ces larmes coulent, la nature revient en eux, malgré l'atmosphère
+factice dont ils s'étaient environnés. Ils sentent qu'un être qui
+souffre par ce qu'il aime est sacré. Ils sentent que dans leur
+coeur même qu'ils ne croyaient pas avoir mis de la partie, se sont
+enfoncées les racines du sentiment qu'ils ont inspiré, et s'ils
+veulent dompter ce que par habitude ils nomment faiblesse, il faut
+qu'ils descendent dans ce coeur misérable, qu'ils y froissent ce
+qu'il y a de généreux, qu'ils y brisent ce qu'il y a de fidèle,
+qu'ils y tuent ce qu'il y a de bon. Ils réussissent, mais en
+frappant de mort une portion de leur âme, et ils sortent de ce
+travail ayant trompé la confiance, bravé la sympathie, abusé de la
+faiblesse, insulté la morale en la rendant l'excuse de la dureté,
+profané toutes les expressions et foulé aux pieds tous les
+sentiments. Ils survivent ainsi à leur meilleure nature, pervertis
+par leur victoire, ou honteux de cette victoire, si elle ne les a
+pas pervertis.
+
+Quelques personnes m'ont demandé ce qu'aurait dû faire Adolphe,
+pour éprouver et causer moins de peine? Sa position et celle
+d'Ellénore étaient sans ressource, et c'est précisément ce que
+j'ai voulu. Je l'ai montré tourmenté, parce qu'il n'aimait que
+faiblement Ellénore; mais il n'eût pas été moins tourmenté, s'il
+l'eût aimée davantage. Il souffrait par elle, faute de sentiments:
+avec un sentiment plus passionné, il eût souffert pour elle. La
+société, désapprobatrice et dédaigneuse, aurait versé tous ses
+venins sur l'affection que son aveu n'eût pas sanctionnée: C'est
+ne pas commencer de telles liaisons qu'il faut pour le bonheur de
+la vie: quand on est entré dans cette route, on n'a plus que le
+choix des maux.
+
+
+PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION
+
+Ce n'est pas sans quelque hésitation que j'ai consenti à la
+réimpression de ce petit ouvrage, publié il y a dix ans. Sans la
+presque certitude qu'on voulait en faire une contrefaçon en
+Belgique, et que cette contrefaçon, comme la plupart de celles que
+répandent en Allemagne et qu'introduisent en France les
+contrefacteurs belges, serait grossie d'additions et
+d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part, je ne me
+serais jamais occupé de cette anecdote, écrite dans l'unique
+pensée de convaincre deux ou trois amis réunis à la campagne de la
+possibilité de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les
+personnages se réduiraient à deux, et dont la situation serait
+toujours la même.
+
+Une fois occupé de ce travail, j'ai voulu développer quelques
+autres idées qui me sont survenues et ne m'ont pas semblé sans une
+certaine utilité. J'ai voulu peindre le mal que font éprouver même
+aux coeurs arides les souffrances qu'ils causent, et cette
+illusion qui les porte à se croire plus légers ou plus corrompus
+qu'ils ne le sont. À distance, l'image de la douleur qu'on impose
+paraît vague et confuse, telle qu'un nuage facile à traverser; on
+est encouragé par l'approbation d'une société toute factice, qui
+supplée aux principes par les règles et aux émotions par les
+convenances, et qui hait le scandale comme importun, non comme
+immoral, car elle accueille assez bien le vice quand le scandale
+ne s'y trouve pas. On pense que des liens formés sans réflexion se
+briseront sans peine. Mais quand on voit l'angoisse qui résulte de
+ces liens brisés, ce douloureux étonnement d'une âme trompée,
+cette défiance qui succède à une confiance si complète, et qui,
+forcée de se diriger contre l'être à part du reste du monde,
+s'étend à ce monde tout entier, cette estime refoulée sur elle-
+même et qui ne sait plus où se replacer, on sent alors qu'il y a
+quelque chose de sacré dans le coeur qui souffre, parce qu'il
+aime; on découvre combien sont profondes les racines de
+l'affection qu'on croyait inspirer sans la partager: et si l'on
+surmonte ce qu'on appel la faiblesse, c'est en détruisant en soi-
+même tout ce qu'on a de généreux, en déchirant tout ce qu'on a de
+fidèle, en sacrifiant tout ce qu'on a de noble et de bon. On se
+relève de cette victoire, à laquelle les indifférents et les amis
+applaudissent, ayant frappé de mort une portion de son âme, bravé
+la sympathie, abusé de la faiblesse, outragé la morale en la
+prenant pour prétexte de la dureté; et l'on survit à sa meilleure
+nature, honteux ou perverti par ce triste succès.
+
+Tel a été le tableau que j'ai voulu tracer dans Adolphe. Je ne
+sais si j'ai réussi; ce qui me ferait croire au moins à un certain
+mérite de vérité, c'est que presque tous ceux de mes lecteurs que
+j'ai rencontrés m'ont parlé d'eux-mêmes comme ayant été dans la
+position de mon héros. Il est vrai qu'à travers les regrets qu'ils
+montraient de toutes les douleurs qu'ils avaient causées perçait
+je ne sais quelle satisfaction de fatuité; ils aimaient à se
+peindre, comme ayant, de même qu'Adolphe, été poursuivis par les
+opiniâtres affections qu'ils avaient inspirées, et victimes de
+l'amour immense qu'on avait conçu pour eux. Je crois que pour la
+plupart ils se calomniaient, et que si leur vanité les eût laissés
+tranquilles, leur conscience eût pu rester en repos.
+
+Quoi qu'il en soit, tout ce qui concerne Adolphe m'est devenu fort
+indifférent; je n'attache aucun prix à ce roman, et je répète que
+ma seule intention, en le laissant reparaître devant un public qui
+l'a probablement oublié, si tant est que jamais il l'ait connu, a
+été de déclarer que toute édition qui contiendrait autre chose que
+ce qui est renfermé dans celle-ci ne viendrait pas de moi, et que
+je n'en serais pas responsable.
+
+
+AVIS DE L'ÉDITEUR
+
+Je parcourais l'Italie, il y a bien des années. Je fus arrêté dans
+une auberge de Cerenza, petit village de la Calabre, par un
+débordement du Neto; il y avait dans la même auberge un étranger
+qui se trouvait forcé d'y séjourner pour la même cause. Il était
+fort silencieux et paraissait triste. Il ne témoignait aucune
+impatience. Je me plaignais quelquefois à lui, comme au seul homme
+à qui je pusse parler dans ce lieu, du retard que notre marche
+éprouvait. «Il m'est égal, me répondit-il, d'être ici ou
+ailleurs.» Notre hôte, qui avait causé avec un domestique
+napolitain, qui servait cet étranger sans savoir son nom, me dit
+qu'il ne voyageait point par curiosité, car il ne visitait ni les
+ruines, ni les sites, ni les monuments, ni les hommes. Il lisait
+beaucoup, mais jamais d'une manière suivie; il se promenait le
+soir, toujours seul, et souvent il passait les journées entières
+assis, immobile, la tête appuyée sur les deux mains.
+
+Au moment où les communications, étant rétablies, nous auraient
+permis de partir, cet étranger tomba très malade. L'humanité me
+fit un devoir de prolonger mon séjour auprès de lui pour le
+soigner. Il n'y avait à Cerenza qu'un chirurgien de village; je
+voulais envoyer à Cozenze chercher des secours plus efficaces. «Ce
+n'est pas la peine, me dit l'étranger; l'homme que voilà est
+précisément ce qu'il me faut.» Il avait raison, peut-être plus
+qu'il ne pensait, car cet homme le guérit. «Je ne vous croyais pas
+si habile», lui dit-il avec une sorte d'humeur en le congédiant;
+puis il me remercia de mes soins, et il partit.
+
+Plusieurs mois après, je reçus, à Naples, une lettre de l'hôte de
+Cerenza, avec une cassette trouvée sur la route qui conduit à
+Strongoli, route que l'étranger et moi nous avions suivie, mais
+séparément. L'aubergiste qui me l'envoyait se croyait sûr qu'elle
+appartenait à l'un de nous deux. Elle renfermait beaucoup de
+lettres fort anciennes sans adresses, ou dont les adresses et les
+signatures étaient effacées, un portrait de femme et un cahier
+contenant l'anecdote ou l'histoire qu'on va lire. L'étranger,
+propriétaire de ces effets, ne m'avait laissé, en me quittant,
+aucun moyen de lui écrire; je les conservais depuis dix ans,
+incertain de l'usage que je devais en faire, lorsqu'en ayant parlé
+par hasard à quelques personnes dans une ville d'Allemagne, l'une
+d'entre elles me demanda avec instance de lui confier le manuscrit
+dont j'étais dépositaire. Au bout de huit jours, ce manuscrit me
+fut renvoyé avec une lettre que j'ai placée à la fin de cette
+histoire, parce qu'elle serait inintelligible si on la lisait
+avant de connaître l'histoire elle-même.
+
+Cette lettre m'a décidé à la publication actuelle, en me donnant
+la certitude qu'elle ne peut offenser ni compromettre personne. Je
+n'ai pas changé un mot à l'original; la suppression même des noms
+propres ne vient pas de moi: ils n'étaient désignés que comme ils
+sont encore, par des lettres initiales.
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Je venais de finir à vingt-deux ans mes études à l'université de
+Gottingue. -- L'intention de mon père, ministre de l'électeur de
+**, était que je parcourusse les pays les plus remarquables de
+l'Europe. Il voulait ensuite m'appeler auprès de lui, me faire
+entrer dans le département dont la direction lui était confiée, et
+me préparer à le remplacer un jour. J'avais obtenu, par un travail
+assez opiniâtre, au milieu d'une vie très dissipée, des succès qui
+m'avaient distingué de mes compagnons d'étude, et qui avaient fait
+concevoir à mon père sur moi des espérances probablement fort
+exagérées.
+
+Ces espérances l'avaient rendu très indulgent pour beaucoup de
+fautes que j'avais commises. Il ne m'avait jamais laissé souffrir
+des suites de ces fautes. Il avait toujours accordé, quelquefois
+prévenu, mes demandes à cet égard.
+
+Malheureusement sa conduite était plutôt noble et généreuse que
+tendre. J'étais pénétré de tous ses droits à ma reconnaissance et
+à mon respect. Mais aucune confiance n'avait existé jamais entre
+nous. Il avait dans l'esprit je ne sais quoi d'ironique qui
+convenait mal à mon caractère. Je ne demandais alors qu'à me
+livrer à ces impressions primitives et fougueuses qui jettent
+l'âme hors de la sphère commune, et lui inspirent le dédain de
+tous les objets qui l'environnent. Je trouvais dans mon père, non
+pas un censeur, mais un observateur froid et caustique, qui
+souriait d'abord de pitié, et qui finissait bientôt la
+conversation avec impatience. Je ne me souviens pas, pendant mes
+dix-huit premières années, d'avoir eu jamais un entretien d'une
+heure avec lui. Ses lettres étaient affectueuses, pleines de
+conseils, raisonnables et sensibles; mais à peine étions-nous en
+présence l'un de l'autre qu'il y avait en lui quelque chose de
+contraint que je ne pouvais m'expliquer, et qui réagissait sur moi
+d'une manière pénible. Je ne savais pas alors ce que c'était que
+la timidité, cette souffrance intérieure qui nous poursuit jusque
+dans l'âge le plus avancé, qui refoule sur notre coeur les
+impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui
+dénature dans notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et
+ne nous permet de nous exprimer que par des mots vagues ou une
+ironie plus ou moins amère, comme si nous voulions nous venger sur
+nos sentiments mêmes de la douleur que nous éprouvons à ne pouvoir
+les faire connaître. Je ne savais pas que, même avec son fils, mon
+père était timide, et que souvent, après avoir longtemps attendu
+de moi quelques témoignages d'affection que sa froideur apparente
+semblait m'interdire, il me quittait les yeux mouillés de larmes
+et se plaignait à d'autres de ce que je ne l'aimais pas.
+
+Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caractère.
+Aussi timide que lui, mais plus agité, parce que j'étais plus
+jeune, je m'accoutumai à renfermer en moi-même tout ce que
+j'éprouvais, à ne former que des plans solitaires, à ne compter
+que sur moi pour leur exécution, à considérer les avis, l'intérêt,
+l'assistance et jusqu'à la seule présence des autres comme une
+gêne et comme un obstacle. Je contractai l'habitude de ne jamais
+parler de ce qui m'occupait, de ne me soumettre à la conversation
+que comme à une nécessité importune et de l'animer alors par une
+plaisanterie perpétuelle qui me la rendait moins fatigante, et qui
+m'aidait à cacher mes véritables pensées. De là une certaine
+absence d'abandon qu'aujourd'hui encore mes amis me reprochent, et
+une difficulté de causer sérieusement que j'ai toujours peine à
+surmonter. Il en résulta en même temps un désir ardent
+d'indépendance, une grande impatience des liens dont j'étais
+environné, une terreur invincible d'en former de nouveaux. Je ne
+me trouvais à mon aise que tout seul, et tel est même à présent
+l'effet de cette disposition d'âme que, dans les circonstances les
+moins importantes, quand je dois choisir entre deux partis, la
+figure humaine me trouble, et mon mouvement naturel est de la fuir
+pour délibérer en paix. Je n'avais point cependant la profondeur
+d'égoïsme qu'un tel caractère paraît annoncer: tout en ne
+m'intéressant qu'à moi, je m'intéressais faiblement à moi-même. Je
+portais au fond de mon coeur un besoin de sensibilité dont je ne
+m'apercevais pas, mais qui, ne trouvant point à se satisfaire, me
+détachait successivement de tous les objets qui tour à tour
+attiraient ma curiosité. Cette indifférence sur tout s'était
+encore fortifiée par l'idée de la mort, idée qui m'avait frappé
+très jeune, et sur laquelle je n'ai jamais conçu que les hommes
+s'étourdissent si facilement. J'avais à l'âge de dix-sept ans vu
+mourir une femme âgée, dont l'esprit, d'une tournure remarquable
+et bizarre, avait commencé à développer le mien. Cette femme,
+comme tant d'autres, s'était, à l'entrée de sa carrière, lancée
+vers le monde, qu'elle ne connaissait pas, avec le sentiment d'une
+grande force d'âme et de facultés vraiment puissantes. Comme tant
+d'autres aussi, faute de s'être pliée à des convenances factices,
+mais nécessaires, elle avait vu ses espérances trompées, sa
+jeunesse passer sans plaisir; et la vieillesse enfin l'avait
+atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin
+d'une de nos terres, mécontente et retirée, n'ayant que son esprit
+pour ressource, et analysant tout avec son esprit. Pendant près
+d'un an, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé
+la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de
+tout; et après avoir tant causé de la mort avec elle, j'avais vu
+la mort la frapper à mes yeux.
+
+Cet événement m'avait rempli d'un sentiment d'incertitude sur la
+destinée, et d'une rêverie vague qui ne m'abandonnait pas. Je
+lisais de préférence dans les poètes ce qui rappelait la brièveté
+de la vie humaine. Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine
+d'aucun effort. Il est assez singulier que cette impression se
+soit affaiblie précisément à mesure que les années se sont
+accumulées sur moi. Serait-ce parce qu'il y a dans l'espérance
+quelque chose de douteux, et que, lorsqu'elle se retire de la
+carrière de l'homme, cette carrière prend un caractère plus
+sévère, mais plus positif? Serait-ce que la vie semble d'autant
+plus réelle que toutes les illusions disparaissent, comme la cime
+des rochers se dessine mieux dans l'horizon lorsque les nuages se
+dissipent?
+
+Je me rendis, en quittant Gottingue, dans la petite ville de D**.
+Cette ville était la résidence d'un prince qui, comme la plupart
+de ceux de l'Allemagne, gouvernait avec douceur un pays de peu
+d'étendue, protégeait les hommes éclairés qui venaient s'y fixer,
+laissait à toutes les opinions une liberté parfaite, mais qui,
+borné par l'ancien usage à la société de ses courtisans, ne
+rassemblait par là même autour de lui que des hommes en grande
+partie insignifiants ou médiocres. Je fus accueilli dans cette
+cour avec la curiosité qu'inspire naturellement tout étranger qui
+vient rompre le cercle de la monotonie et de l'étiquette. Pendant
+quelques mois je ne remarquai rien qui put captiver mon attention.
+J'étais reconnaissant de l'obligeance qu'on me témoignait; mais
+tantôt ma timidité m'empêchait d'en profiter, tantôt la fatigue
+d'une agitation sans but me faisait préférer la solitude aux
+plaisirs insipides que l'on m'invitait à partager. Je n'avais de
+haine contre personne, mais peu de gens m'inspiraient de
+l'intérêt; or les hommes se blessent de l'indifférence, ils
+l'attribuent à la malveillance ou à l'affectation; ils ne veulent
+pas croire qu'on s'ennuie avec eux, naturellement. Quelquefois je
+cherchais a contraindre mon ennui; je me réfugiais dans une
+taciturnité profonde: on prenait cette taciturnité pour du dédain.
+D'autres fois, lassé moi-même de mon silence, je me laissais aller
+à quelques plaisanteries, et mon esprit, mis en mouvement,
+m'entraînait au-delà de toute mesure. Je révélais en un jour tous
+les ridicules que j'avais observés durant un mois. Les confidents
+de mes épanchements subits et involontaires ne m'en savaient aucun
+gré et avaient raison; car c'était le besoin de parler qui me
+saisissait, et non la confiance. J'avais contracté dans mes
+conversations avec la femme qui la première avait développé mes
+idées une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes
+et pour toutes les formules dogmatiques. Lors donc que j'entendais
+la médiocrité disserter avec complaisance sur des principes bien
+établis, bien incontestables en fait de morale, de convenances ou
+de religion, choses qu'elle met assez volontiers sur la même
+ligne, je me sentais poussé à la contredire, non que j'eusse
+adopté des opinions opposées, mais parce que j'étais impatiente
+d'une conviction si ferme et si lourde. Je ne sais quel instinct
+m'avertissait, d'ailleurs, de me défier de ces axiomes généraux si
+exempts de toute restriction, si purs de toute nuance. Les sots
+font de leur morale une masse compacte et indivisible, pour
+qu'elle se mêle le moins possible avec leurs actions et les laisse
+libres dans tous les détails.
+
+Je me donnai bientôt, par cette conduite une grande réputation de
+légèreté, de persiflage, de méchanceté. Mes paroles amères furent
+considérées comme des preuves d'une âme haineuse, mes
+plaisanteries comme des attentats contre tout ce qu'il y avait de
+plus respectable. Ceux dont j'avais eu le tort de me moquer
+trouvaient commode de faire cause commune avec les principes
+qu'ils m'accusaient de révoquer en doute: parce que sans le
+vouloir je les avais fait rire aux dépens les uns des autres, tous
+se réunirent contre moi. On eût dit qu'en faisant remarquer leurs
+ridicules, je trahissais une confidence qu'ils m'avaient faite. On
+eût dit qu'en se montrant à mes yeux tels qu'ils étaient, ils
+avaient obtenu de ma part la promesse du silence: je n'avais point
+la conscience d'avoir accepté ce traité trop onéreux. Ils avaient
+trouvé du plaisir à se donner ample carrière: j'en trouvais à les
+observer et à les décrire; et ce qu'ils appelaient une perfidie me
+paraissait un dédommagement tout innocent et très légitime.
+
+Je ne veux point ici me justifier: j'ai renoncé depuis longtemps à
+cet usage frivole et facile d'un esprit sans expérience; je veux
+simplement dire, et cela pour d'autres que pour moi qui suis
+maintenant à l'abri du monde, qu'il faut du temps pour
+s'accoutumer à l'espèce humaine, telle que l'intérêt,
+l'affectation, la vanité, la peur nous l'ont faite. L'étonnement
+de la première jeunesse, à l'aspect d'une société si factice et si
+travaillée, annonce plutôt un coeur naturel qu'un esprit méchant.
+Cette société d'ailleurs n'a rien à en craindre. Elle pèse
+tellement sur nous, son influence sourde est tellement puissante,
+qu'elle ne tarde pas a nous façonner d'après le moule universel.
+Nous ne sommes plus surpris alors que de notre ancienne surprise,
+et nous nous trouvons bien sous notre nouvelle forme, comme l'on
+finit par respirer librement dans un spectacle encombré par la
+foule, tandis qu'en y entrant on n'y respirait qu'avec effort.
+
+Si quelques-uns échappent à cette destinée générale, ils
+renferment en eux-mêmes leur dissentiment secret; ils aperçoivent
+dans la plupart des ridicules le germe des vices: ils n'en
+plaisantent plus, parce que le mépris remplace la moquerie, et que
+le mépris est silencieux.
+
+Il s'établit donc, dans le petit public qui m'environnait, une
+inquiétude vague sur mon caractère. On ne pouvait citer aucune
+action condamnable; on ne pouvait même m'en contester quelques-
+unes qui semblaient annoncer de la générosité ou du dévouement;
+mais on disait que j'étais un homme immoral, un homme peu sûr:
+deux épithètes heureusement inventées pour insinuer les faits
+qu'on ignore, et laisser deviner ce qu'on ne sait pas.
+
+
+CHAPITRE II
+
+Distrait, inattentif, ennuyé, je ne m'apercevais point de
+l'impression que je produisais, et je partageais mon temps entre
+des études que j'interrompais souvent, des projets que je
+n'exécutais pas, des plaisirs qui ne m'intéressaient guère,
+lorsqu'une circonstance très frivole en apparence produisit dans
+ma disposition une révolution importante.
+
+Un jeune homme avec lequel j'étais assez lié cherchait depuis
+quelques mois à plaire à l'une des femmes les moins insipides de
+la société dans laquelle nous vivions: j'étais le confident très
+désintéressé de son entreprise. Après de longs efforts il parvint
+à se faire aimer; et, comme il ne m'avait point caché ses revers
+et ses peines, il se crut obligé de me communiquer ses succès:
+rien n'égalait ses transports et l'excès de sa joie. Le spectacle
+d'un tel bonheur me fit regretter de n'en avoir pas essayé encore;
+je n'avais point eu jusqu'alors de liaison de femme qui pût
+flatter mon amour-propre; un nouvel avenir parut se dévoiler à mes
+yeux; un nouveau besoin se fit sentir au fond de mon coeur. Il y
+avait dans ce besoin beaucoup de vanité sans doute, mais il n'y
+avait pas uniquement de la vanité; il y en avait peut-être moins
+que je ne le croyais moi-même. Les sentiments de l'homme sont
+confus et mélangés; ils se composent d'une multitude d'impressions
+variées qui échappent à l'observation; et la parole, toujours trop
+grossière et trop générale, peut bien servir à les désigner, mais
+ne sert jamais à les définir.
+
+J'avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un
+système assez immoral. Mon père, bien qu'il observât strictement
+les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des
+propos légers sur les liaisons d'amour: il les regardait comme des
+amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le
+mariage seul sous un rapport sérieux. Il avait pour principe qu'un
+jeune homme doit éviter avec soin de faire ce qu'on nomme une
+folie, c'est-à-dire de contracter un engagement durable avec une
+personne qui ne fût pas parfaitement son égale pour la fortune, la
+naissance et les avantages extérieurs; mais du reste, toutes les
+femmes, aussi longtemps qu'il ne s'agissait pas de les épouser,
+lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis
+être quittées; et je l'avais vu sourire avec une sorte
+d'approbation à cette parodie d'un mot connu: «Cela leur fait si
+peu de mal, et à nous tant de plaisir!»
+
+L'on ne sait pas assez combien, dans la première jeunesse, les
+mots de cette espèce font une impression profonde, et combien à un
+âge où toutes les opinions sont encore douteuses et vacillantes,
+les enfants s'étonnent de voir contredire, par des plaisanteries
+que tout le monde applaudit, les règles directes qu'on leur a
+données. Ces règles ne sont plus à leurs yeux que des formules
+banales que leurs parents sont convenus de leur répéter pour
+l'acquit de leur conscience, et les plaisanteries leur semblent
+renfermer le véritable secret de la vie.
+
+Tourmenté d'une émotion vague, je veux être aimé, me disais-je, et
+je regardais autour de moi; je ne voyais personne qui m'inspirât
+de l'amour, personne qui me parût susceptible d'en prendre;
+j'interrogeais mon coeur et mes goûts: je ne me sentais aucun
+mouvement de préférence. Je m'agitais ainsi intérieurement,
+lorsque je fis connaissance avec le comte de P**, homme de
+quarante ans, dont la famille était alliée à la mienne. Il me
+proposa de venir le voir. Malheureuse visite! Il avait chez lui sa
+maîtresse, une Polonaise, célèbre par sa beauté, quoiqu'elle ne
+fût plus de la première jeunesse. Cette femme, malgré sa situation
+désavantageuse, avait montré dans plusieurs occasions un caractère
+distingué. Sa famille, assez illustre en Pologne, avait été ruinée
+dans les troubles de cette contrée. Son père avait été proscrit;
+sa mère était allée chercher un asile en France, et y avait mené
+sa fille, qu'elle avait laissée, à sa mort, dans un isolement
+complet. Le comte de P** en était devenu amoureux. J'ai toujours
+ignoré comment s'était formée une liaison qui, lorsque j'ai vu
+pour la première fois Ellénore, était, dès longtemps, établie et
+pour ainsi dire consacrée. La fatalité de sa situation ou
+l'inexpérience de son âge l'avaient-elles jetée dans une carrière
+qui répugnait également à son éducation, à ses habitudes et à la
+fierté qui faisait une partie très remarquable de son caractère?
+Ce que je sais, ce que tout le monde a su, c'est que la fortune du
+comte de P** ayant été presque entièrement détruite et sa liberté
+menacée, Ellénore lui avait donné de telles preuves de dévouement,
+avait rejeté avec un tel mépris les offres les plus brillantes,
+avait partagé ses périls et sa pauvreté avec tant de zèle et même
+de joie, que la sévérité la plus scrupuleuse ne pouvait s'empêcher
+de rendre justice à la pureté de ses motifs et au désintéressement
+de sa conduite. C'était à son activité, à son courage, à sa
+raison, aux sacrifices de tout genre qu'elle avait supportés sans
+se plaindre, que son amant devait d'avoir recouvré une partie de
+ses biens. Ils étaient venus s'établir à D** pour y suivre un
+procès qui pouvait rendre entièrement au comte de P** son ancienne
+opulence, et comptaient y rester environ deux ans.
+
+Ellénore n'avait qu'un esprit ordinaire; mais ses idées étaient
+justes, et ses expressions, toujours simples, étaient quelquefois
+frappantes par la noblesse et l'élévation de ses sentiments. Elle
+avait beaucoup de préjugés; mais tous ses préjugés étaient en sens
+inverse de son intérêt. Elle attachait le plus grand prix à la
+régularité de la conduite, précisément parce que la sienne n'était
+pas régulière suivant les notions reçues. Elle était très
+religieuse, parce que la religion condamnait rigoureusement son
+genre de vie. Elle repoussait sévèrement dans la conversation tout
+ce qui n'aurait paru à d'autres femmes que des plaisanteries
+innocentes, parce qu'elle craignait toujours qu'on ne se crût
+autorisé par son état à lui en adresser de déplacées. Elle aurait
+désiré ne recevoir chez elle que des hommes du rang le plus élevé
+et de moeurs irréprochables, parce que les femmes à qui elle
+frémissait d'être comparée se forment d'ordinaire une société
+mélangée, et, se résignant à la perte de la considération, ne
+cherchent dans leurs relations que l'amusement. Ellénore, en un
+mot, était en lutte constante avec sa destinée. Elle protestait,
+pour ainsi dire, par chacune de ses actions et de ses paroles,
+contre la classe dans laquelle elle se trouvait rangée; et comme
+elle sentait que la réalité était plus forte qu'elle, et que ses
+efforts ne changeaient rien à sa situation, elle était fort
+malheureuse. Elle élevait deux enfants qu'elle avait eus du comte
+de P** avec une austérité excessive. On eût dit quelquefois qu'une
+révolte secrète se mêlait à l'attachement plutôt passionné que
+tendre qu'elle leur montrait, et les lui rendait en quelque sorte
+importuns. Lorsqu'on lui faisait à bonne intention quelque
+remarque sur ce que ses enfants grandissaient, sur les talents
+qu'ils promettaient d'avoir, sur la carrière qu'ils auraient à
+suivre, on la voyait pâlir de l'idée qu'il faudrait qu'un jour
+elle leur avouât leur naissance. Mais le moindre danger, une heure
+d'absence, la ramenait à eux avec une anxiété où l'on démêlait une
+espèce de remords, et le désir de leur donner par ses caresses le
+bonheur qu'elle n'y trouvait pas elle-même. Cette opposition entre
+ses sentiments et la place qu'elle occupait dans le monde avait
+rendu son humeur fort inégale. Souvent elle était rêveuse et
+taciturne; quelquefois elle parlait avec impétuosité. Comme elle
+était tourmentée d'une idée particulière, au milieu de la
+conversation la plus générale, elle ne restait jamais parfaitement
+calme. Mais, par cela même, il y avait dans sa manière quelque
+chose de fougueux et d'inattendu qui la rendait plus piquante
+qu'elle n'aurait dû l'être naturellement. La bizarrerie de sa
+position suppléait en elle à la nouveauté des idées. On
+l'examinait avec intérêt et curiosité comme un bel orage.
+
+Offerte à mes regards dans un moment où mon coeur avait besoin
+d'amour, ma vanité de succès, Ellénore me parut une conquête digne
+de moi. Elle-même trouva du plaisir dans la société d'un homme
+différent de ceux qu'elle avait vus jusqu'alors. Son cercle
+s'était composé de quelques amis ou parents de son amant et de
+leurs femmes, que l'ascendant du comte de P** avait forcées à
+recevoir sa maîtresse. Les maris étaient dépourvus de sentiments
+aussi bien que d'idées; les femmes ne différaient de leurs maris
+que par une médiocrité plus inquiète et plus agitée, parce
+qu'elles n'avaient pas, comme eux, cette tranquillité d'esprit qui
+résulte de l'occupation et de la régularité des affaires. Une
+plaisanterie plus légère, une conversation plus variée, un mélange
+particulier de mélancolie et de gaieté, de découragement et
+d'intérêt, d'enthousiasme et d'ironie étonnèrent et attachèrent
+Ellénore. Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement à la
+vérité, mais toujours avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses
+idées semblaient se faire jour à travers les obstacles, et sortir
+de cette lutte plus agréables, plus naïves et plus neuves; car les
+idiomes étrangers rajeunissent les pensées, et les débarrassent de
+ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et
+affectées. Nous lisions ensemble des poètes anglais; nous nous
+promenions ensemble. J'allais souvent la voir le matin; j'y
+retournais le soir; je causais avec elle sur mille sujets.
+
+Je pensais faire, en observateur froid et impartial, le tour de
+son caractère et de son esprit; mais chaque mot qu'elle disait me
+semblait revêtu d'une grâce inexplicable. Le dessein de lui
+plaire, mettant dans ma vie un nouvel intérêt, animait mon
+existence d'une manière inusitée. J'attribuais à son charme cet
+effet presque magique: j'en aurais joui plus complètement encore
+sans l'engagement que j'avais pris envers mon amour-propre. Cet
+amour-propre était en tiers entre Ellénore et moi. Je me croyais
+comme obligé de marcher au plus vite vers le but que je m'étais
+proposé: je ne me livrais donc pas sans réserve à mes impressions.
+Il me tardait d'avoir parlé, car il me semblait que je n'avais
+qu'à parler pour réussir. Je ne croyais point aimer Ellénore; mais
+déjà je n'aurais pu me résigner à ne pas lui plaire. Elle
+m'occupait sans cesse: je formais mille projets; j'inventais mille
+moyens de conquête, avec cette fatuité sans expérience qui se
+croit sûre du succès parce qu'elle n'a rien essayé.
+
+Cependant une invincible timidité m'arrêtait: tous mes discours
+expiraient sur mes lèvres, ou se terminaient tout autrement que je
+ne l'avais projeté. Je me débattais intérieurement: j'étais
+indigné contre moi-même.
+
+Je cherchai enfin un raisonnement qui pût me tirer de cette lutte
+avec honneur à mes propres yeux. Je me dis qu'il ne fallait rien
+précipiter, qu'Ellénore était trop peu préparée à l'aveu que je
+méditais, et qu'il valait mieux attendre encore. Presque toujours,
+pour vivre en repos avec nous-mêmes, nous travestissons en calculs
+et en systèmes nos impuissances ou nos faiblesses: cela satisfait
+cette portion de nous qui est pour ainsi dire, spectatrice de
+l'autre.
+
+Cette situation se prolongea. Chaque jour, je fixais le lendemain
+comme l'époque invariable d'une déclaration positive, et chaque
+lendemain s'écoulait comme la veille. Ma timidité me quittait dès
+que je m'éloignais d'Ellénore; je reprenais alors mes plans
+habiles et mes profondes combinaisons: mais à peine me retrouvais-
+je auprès d'elle, que je me sentais de nouveau tremblant et
+troublé. Quiconque aurait lu dans mon coeur, en son absence,
+m'aurait pris pour un séducteur froid et peu sensible; quiconque
+m'eût aperçu à ses côtés eût cru reconnaître en moi un amant
+novice, interdit et passionné. L'on se serait également trompé
+dans ces deux jugements: il n'y à point d'unité complète dans
+l'homme, et presque jamais personne n'est tout à fait sincère ni
+tout à fait de mauvaise foi.
+
+Convaincu par ces expériences réitérées que je n'aurais jamais le
+courage de parler à Ellénore, je me déterminai à lui écrire. Le
+comte de P** était absent. Les combats que j'avais livrés
+longtemps à mon propre caractère, l'impatience que j'éprouvais de
+n'avoir pu le surmonter, mon incertitude sur le succès de ma
+tentative, jetèrent dans ma lettre une agitation qui ressemblait
+fort à l'amour. Échauffé d'ailleurs que j'étais par mon propre
+style, je ressentais, en finissant d'écrire, un peu de la passion
+que j'avais cherché à exprimer avec toute la force possible.
+
+Ellénore vit dans ma lettre ce qu'il était naturel d'y voir, le
+transport passager d'un homme qui avait dix ans de moins qu'elle,
+dont le coeur s'ouvrait à des sentiments qui lui étaient encore
+inconnus, et qui méritait plus de pitié que de colère. Elle me
+répondit avec bonté, me donna des conseils affectueux, m'offrit
+une amitié sincère, mais me déclara que, jusqu'au retour du comte
+de P**, elle ne pourrait me recevoir.
+
+Cette réponse me bouleversa. Mon imagination, s'irritant de
+l'obstacle, s'empara de toute mon existence. L'amour, qu'une heure
+auparavant je m'applaudissais de feindre, je crus tout à coup
+l'éprouver avec fureur. Je courus chez Ellénore; on me dit qu'elle
+était sortie. Je lui écrivis; je la suppliai de m'accorder une
+dernière entrevue; je lui peignis en termes déchirants mon
+désespoir, les projets funestes que m'inspirait sa cruelle
+détermination. Pendant une grande partie du jour, j'attendis
+vainement une réponse. Je ne calmai mon inexprimable souffrance
+qu'en me répétant que le lendemain je braverais toutes les
+difficultés pour pénétrer jusqu'à Ellénore et pour lui parler. On
+m'apporta le soir quelques mots d'elle: ils étaient doux. Je crus
+y remarquer une impression de regret et de tristesse; mais elle
+persistait dans sa résolution, qu'elle m'annonçait comme
+inébranlable. Je me présentai de nouveau chez elle le lendemain.
+Elle était partie pour une campagne dont ses gens ignoraient le
+nom. Ils n'avaient même aucun moyen de lui faire parvenir des
+lettres.
+
+Je restai longtemps immobile à sa porte, n'imaginant plus aucune
+chance de la retrouver. J'étais étonné moi-même de ce que je
+souffrais. Ma mémoire me retraçait les instants où je m'étais dit
+que je n'aspirais qu'à un succès; que ce n'était qu'une tentative
+à laquelle je renoncerais sans peine. Je ne concevais rien à la
+douleur violente, indomptable, qui déchirait mon coeur. Plusieurs
+jours se passèrent de la sorte. J'étais également incapable de
+distraction et d'étude. J'errais sans cesse devant la porte
+d'Ellénore. Je me promenais dans la ville, comme si, au détour de
+chaque rue, j'avais pu espérer de la rencontrer. Un matin, dans
+une de ces courses sans but qui servaient à remplacer mon
+agitation par de la fatigue, j'aperçus la voiture du comte de P**,
+qui revenait de son voyage. Il me reconnut et mit pied à terre.
+Après quelques phrases banales, je lui parlai, en déguisant mon
+trouble, du départ subit d'Ellénore. «Oui, me dit-il, une de ses
+amies, à quelques lieues d'ici, à éprouvé je ne sais quel
+événement fâcheux qui a fait croire à Ellénore que ses
+consolations lui seraient utiles. Elle est partie sans me
+consulter. C'est une personne que tous ses sentiments dominent, et
+dont l'âme, toujours active, trouve presque du repos dans le
+dévouement. Mais sa présence ici m'est trop nécessaire; je vais
+lui écrire: elle reviendra sûrement dans quelques jours.
+
+Cette assurance me calma; je sentis ma douleur s'apaiser. Pour la
+première fois depuis le départ d'Ellénore je pus respirer sans
+peine. Son retour fut moins prompt que ne l'espérait le comte de
+P**. Mais j'avais repris ma vie habituelle et l'angoisse que
+j'avais éprouvée commençait à se dissiper, lorsqu'au bout d'un
+mois M. de P** me fit avertir qu'Ellénore devait arriver le soir.
+Comme il mettait un grand prix à lui maintenir dans la société la
+place que son caractère méritait, et dont sa situation semblait
+l'exclure, il avait invité à souper plusieurs femmes de ses
+parentes et de ses amies qui avaient consenti à voir Ellénore.
+
+Mes souvenirs reparurent, d'abord confus, bientôt plus vifs. Mon
+amour-propre s'y mêlait. J'étais embarrassé, humilié, de
+rencontrer une femme qui m'avait traité comme un enfant. Il me
+semblait la voir, souriant à mon approche de ce qu'une courte
+absence avait calmé l'effervescence d'une jeune tête; et je
+démêlais dans ce sourire une sorte de mépris pour moi. Par degrés
+mes sentiments se réveillèrent. Je m'étais levé, ce jour-là même,
+ne songeant plus à Ellénore; une heure après avoir reçu la
+nouvelle de son arrivée, son image errait devant mes yeux, régnait
+sur mon coeur, et j'avais la fièvre de la crainte de ne pas la
+voir.
+
+Je restai chez moi toute la journée; je m'y tins, pour ainsi dire,
+caché: je tremblais que le moindre mouvement ne prévînt notre
+rencontre. Rien pourtant n'était plus simple, plus certain, mais
+je la désirais avec tant d'ardeur, qu'elle me paraissait
+impossible. L'impatience me dévorait: à tous les instants je
+consultais ma montre. J'étais obligé d'ouvrir la fenêtre pour
+respirer; mon sang me brûlait en circulant dans mes veines.
+
+Enfin j'entendis sonner l'heure à laquelle je devais me rendre
+chez le comte. Mon impatience se changea tout à coup en timidité;
+je m'habillai lentement; je ne me sentais plus pressé d'arriver:
+j'avais un tel effroi que mon attente ne fût déçue, un sentiment
+si vif de la douleur que je courais risque d'éprouver, que
+j'aurais consenti volontiers à tout ajourner.
+
+Il était assez tard lorsque j'entrai chez M. de P**. J'aperçus
+Ellénore assise au fond de la chambre; je n'osais avancer; il me
+semblait que tout le monde avait les yeux fixés sur moi. J'allai
+me cacher dans un coin du salon, derrière un groupe d'hommes qui
+causaient. De là je contemplais Ellénore: elle me parut légèrement
+changée, elle était plus pâle que de coutume. Le comte me
+découvrit dans l'espèce de retraite où je m'étais réfugié; il vint
+à moi, me prit par la main et me conduisit vers Ellénore. «Je vous
+présente, lui dit-il en riant, l'un des hommes que votre départ
+inattendu a le plus étonnés». Ellénore parlait à une femme placée
+à côte d'elle. Lorsqu'elle me vit, ses paroles s'arrêtèrent sur
+ses lèvres; elle demeura tout interdite: je l'étais beaucoup moi-
+même.
+
+On pouvait nous entendre, j'adressai à Ellénore des questions
+indifférentes. Nous reprîmes tous deux une apparence de calme. On
+annonça qu'on avait servi; j'offris à Ellénore mon bras, qu'elle
+ne put refuser. «Si vous ne me promettez pas, lui dis-je en la
+conduisant, de me recevoir demain chez vous à onze heures, je pars
+à l'instant, j'abandonne mon pays, ma famille et mon père, je
+romps tous mes liens, j'abjure tous mes devoirs, et je vais,
+n'importe où, finir au plus tôt une vie que vous vous plaisez à
+empoisonner. -- Adolphe!» me répondit-elle; et elle hésitait. Je
+fis un mouvement pour m'éloigner. Je ne sais ce que mes traits
+exprimèrent, mais je n'avais jamais éprouvé de contraction si
+violente.
+
+Ellénore me regarda. Une terreur mêlée d'affection se peignit sur
+sa figure. «Je vous recevrai demain, me dit-elle, mais je vous
+conjure...». Beaucoup de personnes nous suivaient, elle ne put
+achever sa phrase. Je pressai sa main de mon bras; nous nous mîmes
+à table.
+
+J'aurais voulu m'asseoir à côté d'Ellénore, mais le maître de la
+maison l'avait autrement décidé: je fus placé à peu près vis-à-vis
+d'elle. Au commencement du souper, elle était rêveuse. Quand on
+lui adressait la parole, elle répondait avec douceur; mais elle
+retombait bientôt dans la distraction. Une de ses amies, frappée
+de son silence et de son abattement, lui demanda si elle était
+malade. «Je n'ai pas été bien dans ces derniers temps, répondit-
+elle, et même à présent je suis fort ébranlée». J'aspirais à
+produire dans l'esprit d'Ellénore une impression agréable; je
+voulais, en me montrant aimable et spirituel, la disposer en ma
+faveur, et la préparer à l'entrevue qu'elle m'avait accordée.
+J'essayai donc de mille manières de fixer son attention. Je
+ramenai la conversation sur des sujets que je savais l'intéresser;
+nos voisins s'y mêlèrent: j'étais inspiré par sa présence; je
+parvins à me faire écouter d'elle, je la vis bientôt sourire: j'en
+ressentis une telle joie, mes regards exprimèrent tant de
+reconnaissance, qu'elle ne put s'empêcher d'en être touchée. Sa
+tristesse et sa distraction se dissipèrent: elle ne résista plus
+au charme secret que répandait dans son âme la vue du bonheur que
+je lui devais; et quand nous sortîmes de table, nos coeurs étaient
+d'intelligence comme si nous n'avions jamais été séparés. «Vous
+voyez, lui dis-je, en lui donnant la main pour rentrer dans le
+salon, que vous disposez de toute mon existence; que vous ai-je
+fait pour que vous trouviez du plaisir à la tourmenter?»
+
+
+CHAPITRE III
+
+Je passai la nuit sans dormir. Il n'était plus question dans mon
+âme ni de calculs ni de projets; je me sentais, de la meilleure
+foi du monde, véritablement amoureux. Ce n'était plus l'espoir du
+succès qui me faisait agir: le besoin de voir celle que j'aimais,
+de jouir de sa présence, me dominait exclusivement. Onze heures
+sonnèrent, je me rendis auprès d'Ellénore; elle m'attendait. Elle
+voulut parler: je lui demandai de m'écouter. Je m'assis auprès
+d'elle, car je pouvais à peine me soutenir, et je continuai en ces
+termes, non sans être obligé de m'interrompre souvent:
+
+«Je ne viens point réclamer contre la sentence que vous avez
+prononcée; je ne viens point rétracter un aveu qui a pu vous
+offenser: je le voudrais en vain. Cet amour que vous repoussez est
+indestructible: l'effort même que je fais dans ce moment pour vous
+parler avec un peu de calme est une preuve de la violence d'un
+sentiment qui vous blesse. Mais ce n'est plus pour vous en
+entretenir que je vous ai priée de m'entendre; c'est, au
+contraire, pour vous demander de l'oublier, de me recevoir comme
+autrefois, d'écarter le souvenir d'un instant de délire, de ne pas
+me punir de ce que vous savez un secret que j'aurais dû renfermer
+au fond de mon âme. Vous connaissez ma situation, ce caractère
+qu'on dit bizarre et sauvage, ce coeur étranger à tous les
+intérêts du monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre
+pourtant de l'isolement auquel il est condamné. Votre amitié me
+soutenait: sans cette amitié je ne puis vivre. J'ai pris
+l'habitude de vous voir; vous avez laissé naître et se former
+cette douce habitude: qu'ai-je fait pour perdre cette unique
+consolation d'une existence si triste et si sombre? Je suis
+horriblement malheureux; je n'ai plus le courage de supporter un
+si long malheur; je n'espère rien, je ne demande rien, je ne veux
+que vous voir: mais je dois vous voir s'il faut que je vive.»
+
+Ellénore gardait le silence. «Que craignez-vous? repris-je.
+Qu'est-ce que j'exige? Ce que vous accordez à tous les
+indifférents. Est-ce le monde que vous redoutez? Ce monde, absorbé
+dans ses frivolités solennelles, ne lira pas dans un coeur tel que
+le mien. Comment ne serais-je pas prudent? N'y va-t-il pas de ma
+vie? Ellénore, rendez-vous à ma prière: vous y trouverez quelque
+douceur. Il y aura pour vous quelque charme à être aimée ainsi, à
+me voir auprès de vous, occupé de vous seule, n'existant que pour
+vous, vous devant toutes les sensations de bonheur dont je suis
+encore susceptible, arraché par votre présence à la souffrance et
+au désespoir.»
+
+Je poursuivis longtemps de la sorte, levant toutes les objections,
+retournant de mille manières tous les raisonnements qui plaidaient
+en ma faveur. J'étais si soumis, si résigné, je demandais si peu
+de chose, j'aurais été si malheureux d'un refus!
+
+Ellénore fut émue. Elle m'imposa plusieurs conditions. Elle ne
+consentit à me recevoir que rarement, au milieu d'une société
+nombreuse, avec l'engagement que je ne lui parlerais jamais
+d'amour. Je promis ce qu'elle voulut. Nous étions contents tous
+les deux: moi, d'avoir reconquis le bien que j'avais été menacé de
+perdre, Ellénore, de se trouver à la fois généreuse, sensible et
+prudente.
+
+Je profitai des le lendemain de la permission que j'avais obtenue;
+je continuai de même les jours suivants. Ellénore ne songea plus à
+la nécessité que mes visites fussent peu fréquentes: bientôt rien
+ne lui parut plus simple que de me voir tous les jours. Dix ans de
+fidélité avaient inspiré à M. de P** une confiance entière; il
+laissait à Ellénore la plus grande liberté. Comme il avait eu à
+lutter contre l'opinion qui voulait exclure sa maîtresse du monde
+où il était appelé à vivre, il aimait à voir s'augmenter la
+société d'Ellénore; sa maison remplie constatait à ses yeux son
+propre triomphe sur l'opinion.
+
+Lorsque j'arrivais, j'apercevais dans les regards d'Ellénore une
+expression de plaisir. Quand elle s'amusait dans la conversation,
+ses yeux se tournaient naturellement vers moi. L'on ne racontait
+rien d'intéressant qu'elle ne m'appelât pour l'entendre. Mais elle
+n'était jamais seule: des soirées entières se passaient sans que
+je pusse lui dire autre chose en particulier que quelques mots
+insignifiants ou interrompus. Je ne tardai pas à m'irriter de tant
+de contrainte. Je devins sombre, taciturne, inégal dans mon
+humeur, amer dans mes discours. Je me contenais à peine lorsqu'un
+autre que moi s'entretenait à part avec Ellénore; j'interrompais
+brusquement ces entretiens. Il m'importait peu qu'on pût s'en
+offenser, et je n'étais pas toujours arrêté par la crainte de la
+compromettre. Elle se plaignit à moi de ce changement.
+
+«Que voulez-vous? lui dis je avec impatience: vous croyez sans
+doute avoir fait beaucoup pour moi; je suis forcé de vous dire que
+vous vous trompez. Je ne conçois rien à votre nouvelle manière
+d'être. Autrefois vous viviez retirée; vous fuyiez une société
+fatigante; vous évitiez ces éternelles conversations qui se
+prolongent précisément parce qu'elles ne devraient jamais
+commencer. Aujourd'hui votre porte est ouverte à la terre entière.
+On dirait qu'en vous demandant de me recevoir, j'ai obtenu pour
+tout l'univers la même faveur que pour moi. Je vous l'avoue, en
+vous voyant jadis si prudente, je ne m'attendais pas à vous
+trouver si frivole.»
+
+Je démêlai dans les traits d'Ellénore une impression de
+mécontentement et de tristesse. «Chère Ellénore, lui dis-je en me
+radoucissant tout à coup, ne mérité-je donc pas d'être distingué
+des mille importuns qui vous assiègent? L'amitié n'a-t-elle pas
+ses secrets? N'est-elle pas ombrageuse et timide au milieu du
+bruit et de la foule?»
+
+Ellénore craignait, en se montrant inflexible, de voir se
+renouveler des imprudences qui l'alarmaient pour elle et pour moi.
+L'idée de rompre n'approchait plus de son coeur: elle consentit à
+me recevoir quelquefois seule.
+
+Alors se modifièrent rapidement les règles sévères qu'elle m'avait
+prescrites. Elle me permit de lui peindre mon amour; elle se
+familiarisa par degrés avec ce langage: bientôt elle m'avoua
+qu'elle m'aimait.
+
+Je passai quelques heures à ses pieds, me proclamant le plus
+heureux des hommes, lui prodiguant mille assurances de tendresse,
+de dévouement et de respect éternel. Elle me raconta ce qu'elle
+avait souffert en essayant de s'éloigner de moi; que de fois elle
+avait espéré que je la découvrirais malgré ses efforts; comment le
+moindre bruit qui frappait ses oreilles lui paraissait annoncer
+mon arrivée; quel trouble, quelle joie, quelle crainte elle avait
+ressentis en me revoyant; par quelle défiance d'elle-même, pour
+concilier le penchant de son coeur avec la prudence, elle s'était
+livrée aux distractions du monde, et avait recherché la foule
+qu'elle fuyait auparavant. Je lui faisais répéter les plus petits
+détails, et cette histoire de quelques semaines nous semblait être
+celle d'une vie entière. L'amour supplée aux longs souvenirs, par
+une sorte de magie. Toutes les autres affections ont besoin du
+passé: l'amour crée, comme par enchantement, un passé dont il nous
+entoure. Il nous donne, pour ainsi dire, la conscience d'avoir
+vécu, durant des années, avec un être qui naguère nous était
+presque étranger. L'amour n'est qu'un point lumineux, et néanmoins
+il semble s'emparer du temps. Il y a peu de jours qu'il n'existait
+pas, bientôt il n'existera plus; mais, tant qu'il existe, il
+répand sa clarté sur l'époque qui l'a précédé, comme sur celle qui
+doit le suivre.
+
+Ce calme pourtant dura peu. Ellénore était d'autant plus en garde
+contre sa faiblesse qu'elle était poursuivie du souvenir de ses
+fautes: et mon imagination, mes désirs, une théorie de fatuité
+dont je ne m'apercevais pas moi-même se révoltaient contre un tel
+amour. Toujours timide, souvent irrité, je me plaignais, je
+m'emportais, j'accablais Ellénore de reproches. Plus d'une fois
+elle forma le projet de briser un lien qui ne répandait sur sa vie
+que de l'inquiétude et du trouble; plus d'une fois je l'apaisai
+par mes supplications, mes désaveux et mes pleurs.
+
+«Ellénore, lui écrivais-je un jour, vous ne savez pas tout ce que
+je souffre. Près de vous, loin de vous, je suis également
+malheureux. Pendant les heures qui nous séparent, j'erre au
+hasard, courbé sous le fardeau d'une existence que je ne sais
+comment supporter. La société m'importune, la solitude m'accable.
+Ces indifférents qui m'observent, qui ne connaissent rien de ce
+qui m'occupe, qui me regardent avec une curiosité sans intérêt,
+avec un étonnement sans pitié, ces hommes qui osent me parler
+d'autre chose que de vous, portent dans mon sein une douleur
+mortelle. Je les fuis; mais, seul, je cherche en vain un air qui
+pénètre dans ma poitrine oppressée. Je me précipite sur cette
+terre qui devrait s'entrouvrir pour m'engloutir à jamais; je pose
+ma tête sur la pierre froide qui devrait calmer la fièvre ardente
+qui me dévore. Je me traîne vers cette colline d'où l'on aperçoit
+votre maison; je reste là, les yeux fixés sur cette retraite que
+je n'habiterai jamais avec vous. Et si je vous avais rencontrée
+plus tôt, vous auriez pu être à moi! J'aurais serré dans mes bras
+la seule créature que la nature ait formée pour mon coeur, pour ce
+coeur qui a tant souffert parce qu'il vous cherchait et qu'il ne
+vous a trouvée que trop tard! Lorsque enfin ces heures de délire
+sont passées, lorsque le moment arrive où je puis vous voir, je
+prends en tremblant la route de votre demeure. Je crains que tous
+ceux qui me rencontrent ne devinent les sentiments que je porte en
+moi; je m'arrête; je marche à pas lents: je retarde l'instant du
+bonheur, de ce bonheur que tout menace, que je me crois toujours
+sur le point de perdre; bonheur imparfait et troublé, contre
+lequel conspirent peut-être à chaque minute et les événements
+funestes et les regards jaloux, et les caprices tyranniques, et
+votre propre volonté. Quand je touche au seuil de votre porte,
+quand je l'entrouvre, une nouvelle terreur me saisit: je m'avance
+comme un coupable, demandant grâce à tous les objets qui frappent
+ma vue, comme si tous étaient ennemis, comme si tous m'enviaient
+l'heure de félicité dont je vais encore jouir. Le moindre son
+m'effraie, le moindre mouvement autour de moi m'épouvante, le
+bruit même de mes pas me fait reculer. Tout près de vous, je
+crains encore quelque obstacle qui se place soudain entre vous et
+moi. Enfin je vous vois, je vous vois et je respire, et je vous
+contemple et je m'arrête, comme le fugitif qui touche au sol
+protecteur qui doit le garantir de la mort. Mais alors même,
+lorsque tout mon être s'élance vers vous, lorsque j'aurais un tel
+besoin de me reposer de tant d'angoisses, de poser ma tête sur vos
+genoux, de donner un libre cours à mes larmes, il faut que je me
+contraigne avec violence, que même auprès de vous je vive encore
+d'une vie d'effort: pas un instant d'épanchement, pas un instant
+d'abandon! Vos regards m'observent. Vous êtes embarrassée, presque
+offensée de mon trouble. Je ne sais quelle gêne a succédé à ces
+heures délicieuses où du moins vous m'avouiez votre amour. Le
+temps s'enfuit, de nouveaux intérêts vous appellent: vous ne les
+oubliez jamais; vous ne retardez jamais l'instant qui m'éloigne.
+Des étrangers viennent: il n'est plus permis de vous regarder; je
+sens qu'il faut fuir pour me dérober aux soupçons qui
+m'environnent. Je vous quitte plus agité, plus déchiré, plus
+insensé qu'auparavant; je vous quitte, et je retombe dans cet
+isolement effroyable, où je me débats, sans rencontrer un seul
+être sur lequel je puisse m'appuyer, me reposer un moment.»
+
+Ellénore n'avait jamais été aimée de la sorte. M. de P** avait
+pour elle une affection très vraie, beaucoup de reconnaissance
+pour son dévouement, beaucoup de respect pour son caractère; mais
+il y avait toujours dans sa manière une nuance de supériorité sur
+une femme qui s'était donnée publiquement à lui sans qu'il l'eût
+épousée. Il aurait pu contracter des liens plus honorables,
+suivant l'opinion commune: il ne le lui disait point, il ne se le
+disait peut-être pas à lui-même; mais ce qu'on ne dit pas n'en
+existe pas moins, et tout ce qui est se devine. Ellénore n'avait
+eu jusqu'alors aucune notion de ce sentiment passionné, de cette
+existence perdue dans la sienne, dont mes fureurs mêmes, mes
+injustices et mes reproches, n'étaient que des preuves plus
+irréfragables. Sa résistance avait exalté toutes mes sensations,
+toutes mes idées: je revenais des emportements qui l'effrayaient,
+à une soumission, à une tendresse, à une vénération idolâtre. Je
+la considérais comme une créature céleste. Mon amour tenait du
+culte, et il avait pour elle d'autant plus de charme qu'elle
+craignait sans cesse de se voir humiliée dans un sens opposé. Elle
+se donna enfin tout entière.
+
+
+Malheur à l'homme qui, dans les premiers moments d'une liaison
+d'amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle!
+Malheur à qui, dans les bras de la maîtresse qu'il vient
+d'obtenir, conserve une funeste prescience, et prévoit qu'il
+pourra s'en détacher! Une femme que son coeur entraîne a, dans cet
+instant, quelque chose de touchant et de sacré. Ce n'est pas le
+plaisir, ce n'est pas la nature, ce ne sont pas les sens qui sont
+corrupteurs; ce sont les calculs auxquels la société nous
+accoutume, et les réflexions que l'expérience fait naître.
+J'aimai, je respectai mille fois plus Ellénore après qu'elle se
+fût donnée. Je marchais avec orgueil au milieu des hommes; je
+promenais sur eux un regard dominateur. L'air que je respirais
+était à lui seul une jouissance. Je m'élançais au-devant de la
+nature, pour la remercier du bienfait inespéré, du bienfait
+immense qu'elle avait daigné m'accorder.
+
+
+CHAPITRE IV
+
+-- Charme de l'amour, qui pourrait vous peindre! Cette persuasion
+que nous avons trouvé l'être que la nature avait destiné pour
+nous, ce jour subit répandu sur la vie, et qui nous semble en
+expliquer le mystère, cette valeur inconnue attachée aux moindres
+circonstances, ces heures rapides, dont tous les détails échappent
+au souvenir par leur douceur même, et qui ne laissent dans notre
+âme qu'une longue trace de bonheur, cette gaieté folâtre qui se
+mêle quelquefois sans cause à un attendrissement habituel, tant de
+plaisir dans la présence, et dans l'absence tant d'espoir, ce
+détachement de tous les soins vulgaires, cette supériorité sur
+tout ce qui nous entoure, cette certitude que désormais le monde
+ne peut nous atteindre où nous vivons, cette intelligence mutuelle
+qui devine chaque pensée et qui répond à chaque émotion, charme de
+l'amour, qui vous éprouva ne saurait vous décrire!
+
+M. de P** fut obligé, pour des affaires pressantes, de s'absenter
+pendant six semaines. Je passai ce temps chez Ellénore presque
+sans interruption. Son attachement semblait s'être accru du
+sacrifice qu'elle m'avait fait. Elle ne me laissait jamais la
+quitter sans essayer de me retenir. Lorsque je sortais, elle me
+demandait quand je reviendrais. Deux heures de séparation lui
+étaient insupportables. Elle fixait avec une précision inquiète
+l'instant de mon retour. J'y souscrivais avec joie, j'étais
+reconnaissant, j'étais heureux du sentiment qu'elle me témoignait.
+Mais cependant les intérêts de la vie commune ne se laissent pas
+plier arbitrairement à tous nos désirs. Il m'était quelquefois
+incommode d'avoir tous mes pas marqués d'avance et tous mes
+moments ainsi comptés. J'étais forcé de précipiter toutes mes
+démarches, de rompre avec la plupart de mes relations. Je ne
+savais que répondre à mes connaissances lorsqu'on me proposait
+quelque partie que, dans une situation naturelle, je n'aurais
+point eu de motif pour refuser. Je ne regrettais point auprès
+d'Ellénore ces plaisirs de la vie sociale, pour lesquels je
+n'avais jamais eu beaucoup d'intérêt, mais j'aurais voulu qu'elle
+me permît d'y renoncer plus librement. J'aurais éprouvé plus de
+douceur à retourner auprès d'elle, de ma propre volonté, sans me
+dire que l'heure était arrivée, qu'elle m'attendait avec anxiété,
+et sans que l'idée de sa peine vînt se mêler à celle du bonheur
+que j'allais goûter en la retrouvant. Ellénore était sans doute un
+vif plaisir dans mon existence, mais elle n'était plus un but:
+elle était devenue un lien. Je craignais d'ailleurs de la
+compromettre. Ma présence continuelle devait étonner ses gens, ses
+enfants, qui pouvaient m'observer. Je tremblais de l'idée de
+déranger son existence. Je sentais que nous ne pouvions être unis
+pour toujours, et que c'était un devoir sacré pour moi de
+respecter son repos: je lui donnais donc des conseils de prudence,
+tout en l'assurant de mon amour. Mais plus je lui donnais des
+conseils de ce genre, moins elle était disposée à m'écouter. En
+même temps je craignais horriblement de l'affliger. Dès que je
+voyais sur son visage une expression de douleur, sa volonté
+devenait la mienne: je n'étais à mon aise que lorsqu'elle était
+contente de moi. Lorsqu'en insistant sur la nécessité de
+m'éloigner pour quelques instants, j'étais parvenu à la quitter,
+l'image de la peine que je lui avais causée me suivait partout. Il
+me prenait une fièvre de remords qui redoublait à chaque minute,
+et qui enfin devenait irrésistible; je volais vers elle, je me
+faisais une fête de la consoler, de l'apaiser. Mais à mesure que
+je m'approchais de sa demeure, un sentiment d'humeur contre cet
+empire bizarre se mêlait à mes autres sentiments. Ellénore elle-
+même était violente. Elle éprouvait, je le crois, pour moi ce
+qu'elle n'avait éprouvé pour personne. Dans ses relations
+précédentes, son coeur avait été froissé par une dépendance
+pénible; elle était avec moi dans une parfaite aisance, parce que
+nous étions dans une parfaite égalité; elle s'était relevée à ses
+propres yeux par un amour pur de tout calcul, de tout intérêt;
+elle savait que j'étais bien sûr qu'elle ne m'aimait que pour moi-
+même. Mais il résultait de son abandon complet avec moi qu'elle ne
+me déguisait aucun de ses mouvements; et lorsque je rentrais dans
+sa chambre, impatient d'y rentrer plus tôt que je ne l'aurais
+voulu, je la trouvais triste ou irritée. J'avais souffert deux
+heures loin d'elle de l'idée qu'elle souffrait loin de moi: je
+souffrais deux heures près d'elle avant de pouvoir l'apaiser.
+
+Cependant je n'étais pas malheureux; je me disais qu'il était doux
+d'être aimé, même avec exigence; je sentais que je lui faisais du
+bien: son bonheur m'était nécessaire, et je me savais nécessaire à
+son bonheur.
+
+D'ailleurs l'idée confuse que, par la seule nature des choses,
+cette liaison ne pouvait durer, idée triste sous bien des
+rapports, servait néanmoins à me calmer dans mes accès de fatigue
+ou d'impatience. Les liens d'Ellénore avec le comte de P**, la
+disproportion de nos âges, la différence de nos situations, mon
+départ que déjà diverses circonstances avaient retardé, mais dont
+l'époque était prochaine, toutes ces considérations m'engageaient
+à donner et à recevoir encore le plus de bonheur qu'il était
+possible: je me croyais sûr des années, je ne disputais pas les
+jours.
+
+Le comte de P** revint. Il ne tarda pas à soupçonner mes relations
+avec Ellénore; il me reçut chaque jour d'un air plus froid et plus
+sombre. Je parlai vivement à Ellénore des dangers qu'elle courait;
+je la suppliai de permettre que j'interrompisse pour quelques
+jours mes visites; je lui représentai l'intérêt de sa réputation,
+de sa fortune, de ses enfants. Elle m'écouta longtemps en silence;
+elle était pâle comme la mort. «De manière ou d'autre, me dit-elle
+enfin, vous partirez bientôt; ne devançons pas ce moment; ne vous
+mettez pas en peine de moi. Gagnons des jours, gagnons des heures:
+des jours, des heures, c'est tout ce qu'il me faut. Je ne sais
+quel pressentiment me dit, Adolphe, que je mourrai dans vos bras.»
+
+Nous continuâmes donc à vivre comme auparavant, moi toujours
+inquiet, Ellénore toujours triste, le comte de P** taciturne et
+soucieux. Enfin la lettre que j'attendais arriva: mon père
+m'ordonnait de me rendre auprès de lui. Je portai cette lettre à
+Ellénore. «Déjà! me dit-elle après l'avoir lue; je ne croyais pas
+que ce fût si tôt». Puis, fondant en larmes, elle me prit la main
+et elle me dit: «Adolphe, vous voyez que je ne puis vivre sans
+vous; je ne sais ce qui arrivera de mon avenir, mais je vous
+conjure de ne pas partir encore: trouvez des prétextes pour
+rester. Demandez à votre père de vous laisser prolonger votre
+séjour encore six mois. Six mois, est-ce donc si long?» Je voulus
+combattre sa résolution; mais elle pleurait si amèrement, et elle
+était si tremblante, ses traits portaient l'empreinte d'une
+souffrance si déchirante que je ne pus continuer. Je me jetai à
+ses pieds, je la serrai dans mes bras, je l'assurai de mon amour,
+et je sortis pour aller écrire à mon père. J'écrivis en effet avec
+le mouvement que la douleur d'Ellénore m'avait inspiré. J'alléguai
+mille causes de retard; je fis ressortir l'utilité de continuer à
+D** quelques cours que je n'avais pu suivre à Gottingue; et
+lorsque j'envoyai ma lettre à la poste, c'était avec ardeur que je
+désirais obtenir le consentement que je demandais.
+
+Je retournai le soir chez Ellénore. Elle était assise sur un sofa;
+le comte de P** était près de la cheminée, et assez loin d'elle;
+les deux enfants étaient au fond de la chambre, ne jouant pas, et
+portant sur leurs visages cet étonnement de l'enfance lorsqu'elle
+remarque une agitation dont elle ne soupçonne pas la cause.
+J'instruisis Ellénore par un geste que j'avais fait ce qu'elle
+voulait. Un rayon de joie brilla dans ses yeux, mais ne tarda pas
+à disparaître. Nous ne disions rien. Le silence devenait
+embarrassant pour tous trois. «On m'assure, monsieur, me dit enfin
+le comte, que vous êtes prêt à partir». Je lui répondis que je
+l'ignorais. «Il me semble, répliqua-t-il, qu'à votre âge, on ne
+doit pas tarder à entrer dans une carrière; au reste, ajouta-t-il
+en regardant Ellénore, tout le monde peut-être ne pense pas ici
+comme moi.»
+
+La réponse de mon père ne se fit pas attendre. Je tremblais, en
+ouvrant sa lettre, de la douleur qu'un refus causerait à Ellénore.
+Il me semblait même que j'aurais partagé cette douleur avec une
+égale amertume; mais en lisant le consentement qu'il m'accordait,
+tous les inconvénients d'une prolongation de séjour se
+présentèrent tout à coup à mon esprit. «Encore six mois de gêne et
+de contrainte! m'écriai-je; six mois pendant lesquels j'offense un
+homme qui m'avait témoigné de l'amitié, j'expose une femme qui
+m'aime; je cours le risque de lui ravir la seule situation où elle
+puisse vivre tranquille et considérée; je trompe mon père; et
+pourquoi? Pour ne pas braver un instant une douleur qui, tôt ou
+tard, est inévitable! Ne l'éprouvons-nous pas chaque jour en
+détail et goutte à goutte, cette douleur? Je ne fais que du mal à
+Ellénore; mon sentiment, tel qu'il est, ne peut la satisfaire. Je
+me sacrifie pour elle sans fruit pour son bonheur; et moi, je vis
+ici sans utilité, sans indépendance, n'ayant pas un instant de
+libre, ne pouvant respirer une heure en paix». J'entrai chez
+Ellénore tout occupé de ces réflexions. Je la trouvai seule. «Je
+reste encore six mois, lui dis-je. -- Vous m'annoncez cette
+nouvelle bien sèchement. -- C'est que je crains beaucoup, je
+l'avoue, les conséquences de ce retard pour l'un et pour l'autre.
+-- Il me semble que pour vous du moins elles ne sauraient être bien
+fâcheuses. -- Vous savez fort bien, Ellénore, que ce n'est jamais
+de moi que je m'occupe le plus. -- Ce n'est guère non plus du
+bonheur des autres». La conversation avait pris une direction
+orageuse. Ellénore était blessée de mes regrets dans une
+circonstance où elle croyait que je devais partager sa joie: je
+l'étais du triomphe qu'elle avait remporté sur mes résolutions
+précédentes. La scène devint violente. Nous éclatâmes en reproches
+mutuels. Ellénore m'accusa de l'avoir trompée, de n'avoir eu pour
+elle qu'un goût passager, d'avoir aliéné d'elle l'affection du
+comte; de l'avoir remise, aux yeux du public, dans la situation
+équivoque dont elle avait cherché toute sa vie à sortir. Je
+m'irritai de voir qu'elle tournât contre moi ce que je n'avais
+fait que par obéissance pour elle et par crainte de l'affliger. Je
+me plaignis de ma vive contrainte, de ma jeunesse consumée dans
+l'inaction, du despotisme qu'elle exerçait sur toutes mes
+démarches. En parlant ainsi, je vis son visage couvert tout à coup
+de pleurs: je m'arrêtai, je revins sur mes pas, je désavouai,
+j'expliquai. Nous nous embrassâmes: mais un premier coup était
+porté, une première barrière était franchie. Nous avions prononcé
+tous deux des mots irréparables; nous pouvions nous taire, mais
+non les oublier. Il y a des choses qu'on est longtemps sans se
+dire, mais quand une fois elles sont dites, on ne cesse jamais de
+les répéter.
+
+Nous vécûmes ainsi quatre mois dans des rapports forcés,
+quelquefois doux, jamais complètement libres, y rencontrant encore
+du plaisir, mais n'y trouvant plus de charme. Ellénore cependant
+ne se détachait pas de moi. Après nos querelles les plus vives,
+elle était aussi empressée à me revoir, elle fixait aussi
+soigneusement l'heure de nos entrevues que si notre union eût été
+la plus paisible et la plus tendre. J'ai souvent pensé que ma
+conduite même contribuait à entretenir Ellénore dans cette
+disposition. Si je l'avais aimée comme elle m'aimait, elle aurait
+eu plus de calme; elle aurait réfléchi de son côté sur les dangers
+qu'elle bravait. Mais toute prudence lui était odieuse, parce que
+la prudence venait de moi; elle ne calculait point ses sacrifices,
+parce qu'elle était occupée à me les faire accepter; elle n'avait
+pas le temps de se refroidir à mon égard, parce que tout son temps
+et toutes ses forces étaient employés à me conserver. L'époque
+fixée de nouveau pour mon départ approchait; et j'éprouvais, en y
+pensant, un mélange de plaisir et de regret; semblable à ce que
+ressent un homme qui doit acheter une guérison certaine par une
+opération douloureuse.
+
+Un matin, Ellénore m'écrivit de passer chez elle à l'instant. «Le
+comte, me dit-elle, me défend de vous recevoir: je ne veux point
+obéir à cet ordre tyrannique. J'ai suivi cet homme dans la
+proscription, j'ai sauvé sa fortune: je l'ai servi dans tous ses
+intérêts. Il peut se passer de moi maintenant: moi, je ne puis me
+passer de vous». On devine facilement quelles furent mes instances
+pour la détourner d'un projet que je ne concevais pas. Je lui
+parlai de l'opinion du public: «Cette opinion, me répondit-elle,
+n'a jamais été juste pour moi. J'ai rempli pendant dix ans mes
+devoirs mieux qu'aucune femme, et cette opinion ne m'en a pas
+moins repoussée du rang que je méritais». Je lui rappelai ses
+enfants. «Mes enfants sont ceux de M. de P**. Il les a reconnus:
+il en aura soin. Ils seront trop heureux d'oublier une mère dont
+ils n'ont à partager que la honte». Je redoublai mes prières.
+«Écoutez, me dit-elle, si je romps avec le comte, refuserez-vous
+de me voir? Le refuserez-vous? reprit-elle en saisissant mon bras
+avec une violence qui me fit frémir. -- Non, assurément, lui
+répondis-je; et plus vous serez malheureuse, plus je vous serai
+dévoué. Mais considérez... -- Tout est considéré, interrompit-elle.
+Il va rentrer, retirez-vous maintenant; ne revenez plus ici.»
+
+Je passai le reste de la journée dans une angoisse inexprimable.
+Deux jours s'écoulèrent sans que j'entendisse parler d'Ellénore.
+Je souffrais d'ignorer son sort; je souffrais même de ne pas la
+voir, et j'étais étonné de la peine que cette privation me
+causait. Je désirais cependant qu'elle eût renoncé à la résolution
+que je craignais tant pour elle, et je commençais à m'en flatter,
+lorsqu'une femme me remit un billet par lequel Ellénore me priait
+d'aller la voir dans telle rue, dans telle maison, au troisième
+étage. J'y courus, espérant encore que, ne pouvant me recevoir
+chez M. de P**, elle avait voulu m'entretenir ailleurs une
+dernière fois. Je la trouvai faisant les apprêts d'un
+établissement durable. Elle vint à moi, d'un air à la fois content
+et timide, cherchant à lire dans mes yeux mon impression. «Tout
+est rompu, me dit-elle, je suis parfaitement libre. J'ai de ma
+fortune particulière soixante-quinze louis de rente; c'est assez
+pour moi. Vous restez encore ici six semaines. Quand vous
+partirez, je pourrai peut-être me rapprocher de vous; vous
+reviendrez peut-être me voir». Et, comme si elle eût redouté une
+réponse, elle entra dans une foule de détails relatifs à ses
+projets. Elle chercha de mille manières à me persuader qu'elle
+serait heureuse, qu'elle ne m'avait rien sacrifié; que le parti
+qu'elle avait pris lui convenait, indépendamment de moi. Il était
+visible qu'elle se faisait un grand effort, et qu'elle ne croyait
+qu'à moitié ce qu'elle me disait. Elle s'étourdissait de ses
+paroles, de peur d'entendre les miennes; elle prolongeait son
+discours avec activité pour retarder le moment où mes objections
+la replongeraient dans le désespoir. Je ne pus trouver dans mon
+coeur de lui en faire aucune. J'acceptai son sacrifice, je l'en
+remerciai; je lui dis que j'en étais heureux: je lui dis bien plus
+encore, je l'assurai que j'avais toujours désiré qu'une
+détermination irréparable me fît un devoir de ne jamais la
+quitter; j'attribuai mes indécisions à un sentiment de délicatesse
+qui me défendait de consentir à ce qui bouleversait sa situation.
+Je n'eus, en un mot, d'autres pensée que de chasser loin d'elle
+toute peine, toute crainte, tout regret, toute incertitude sur mon
+sentiment. Pendant que je lui parlais, je n'envisageais rien au-
+delà de ce but et j'étais sincère dans mes promesses.
+
+
+CHAPITRE V
+
+La séparation d'Ellénore et du comte de P** produisit dans le
+public un effet qu'il n'était pas difficile de prévoir. Ellénore
+perdit en un instant le fruit de dix années de dévouement et de
+constance: on la confondit avec toutes les femmes de sa classe qui
+se livrent sans scrupule à mille inclinations successives.
+L'abandon de ses enfants la fit regarder comme une mère dénaturée,
+et les femmes d'une réputation irréprochable répétèrent avec
+satisfaction que l'oubli de la vertu la plus essentielle à leur
+sexe s'étendait bientôt sur toutes les autres. En même temps on la
+plaignit, pour ne pas perdre le plaisir de me blâmer. On vit dans
+ma conduite celle d'un séducteur, d'un ingrat qui avait violé
+l'hospitalité, et sacrifié, pour contenter une fantaisie
+momentanée, le repos de deux personnes, dont il aurait dû
+respecter l'une et ménager l'autre. Quelques amis de mon père
+m'adressèrent des représentations sérieuses; d'autres, moins
+libres avec moi, me firent sentir leur désapprobation par des
+insinuations détournées. Les jeunes gens, au contraire, se
+montrèrent enchantés de l'adresse avec laquelle j'avais supplanté
+le comte; et, par mille plaisanteries que je voulais en vain
+réprimer, ils me félicitèrent de ma conquête et me promirent de
+m'imiter. Je ne saurais peindre ce que j'eus à souffrir et de
+cette censure sévère et de ces honteux éloges. Je suis convaincu
+que, si j'avais eu de l'amour pour Ellénore, j'aurais ramené
+l'opinion sur elle et sur moi. Telle est la force d'un sentiment
+vrai, que, lorsqu'il parle, les interprétations fausses et les
+convenances factices se taisent. Mais je n'étais qu'un homme
+faible, reconnaissant et dominé; je n'étais soutenu par aucune
+impulsion qui partît du coeur. Je m'exprimais donc avec embarras;
+je tâchais de finir la conversation; et si elle se prolongeait, je
+la terminais par quelques mots âpres, qui annonçaient aux autres
+que j'étais prêt à leur chercher querelle. En effet, j'aurais
+beaucoup mieux aimé me battre avec eux que de leur répondre.
+
+Ellénore ne tarda pas à s'apercevoir que l'opinion s'élevait
+contre elle. Deux parentes de M. de P**, qu'il avait forcées par
+son ascendant à se lier avec elle, mirent le plus grand éclat dans
+leur rupture; heureuses de se livrer à leur malveillance,
+longtemps contenue à l'abri des principes austères de la morale.
+Les hommes continuèrent à voir Ellénore; mais il s'introduisit
+dans leur ton quelque chose d'une familiarité qui annonçait
+qu'elle n'était plus appuyée par un protecteur puissant, ni
+justifiée par une union presque consacrée. Les uns venaient chez
+elle parce que, disaient-ils, ils l'avaient connue de tout temps;
+les autres, parce qu'elle était belle encore, et que sa légèreté
+récente leur avait rendu des prétentions qu'ils ne cherchaient pas
+à lui déguiser. Chacun motivait sa liaison avec elle; c'est-à-dire
+que chacun pensait que cette liaison avait besoin d'excuse. Ainsi
+la malheureuse Ellénore se voyait tombée pour jamais dans l'état
+dont, toute sa vie, elle avait voulu sortir. Tout contribuait à
+froisser son âme et à blesser sa fierté. Elle envisageait
+l'abandon des uns comme une preuve de mépris, l'assiduité des
+autres comme l'indice de quelque espérance insultante. Elle
+souffrait de la solitude, elle rougissait de la société. Ah! sans
+doute, j'aurais dû la consoler; j'aurais dû la serrer contre mon
+coeur, lui dire: «Vivons l'un pour l'autre, oublions les hommes
+qui nous méconnaissent, soyons heureux de notre seule estime et de
+notre seul amour»; je l'essayais aussi; mais que peut, pour
+ranimer un sentiment qui s'éteint, une résolution prise par
+devoir?
+
+Ellénore et moi nous dissimulions l'un avec l'autre. Elle n'osait
+me confier ces peines, résultat d'un sacrifice qu'elle savait bien
+que je ne lui avais pas demandé. J'avais accepté ce sacrifice: je
+n'osais me plaindre d'un malheur que j'avais prévu, et que je
+n'avais pas eu la force de prévenir. Nous nous taisions donc sur
+la pensée unique qui nous occupait constamment. Nous nous
+prodiguions des caresses, nous parlions d'amour; mais nous
+parlions d'amour de peur de nous parler d'autre chose.
+
+Dès qu'il existe un secret entre deux coeurs qui s'aiment, dès que
+l'un d'eux a pu se résoudre à cacher à l'autre une seule idée, le
+charme est rompu, le bonheur est détruit. L'emportement,
+l'injustice, la distraction même, se réparent; mais la
+dissimulation jette dans l'amour un élément étranger qui le
+dénature et le flétrit à ses propres yeux. Par une inconséquence
+bizarre, tandis que je repoussais avec l'indignation la plus
+violente la moindre insinuation contre Ellénore, je contribuais
+moi-même à lui faire tort dans mes conversations générales. Je
+m'étais soumis à ses volontés, mais j'avais pris en horreur
+l'empire des femmes. Je ne cessais de déclamer contre leur
+faiblesse, leur exigence, le despotisme de leur douleur.
+J'affichais les principes les plus durs; et ce même homme qui ne
+résistait pas à une larme, qui cédait à la tristesse muette, qui
+était poursuivi dans l'absence par l'image de la souffrance qu'il
+avait causée, se montrait, dans tous ses discours, méprisant et
+impitoyable. Tous mes éloges directs en faveur d'Ellénore ne
+détruisaient pas l'impression que produisaient des propos
+semblables. On me haïssait, on la plaignait, mais on ne l'estimait
+pas. On s'en prenait à elle de n'avoir pas inspiré à son amant
+plus de considération pour son sexe et plus de respect pour les
+liens du coeur.
+
+Un homme, qui venait habituellement chez Ellénore, et qui, depuis
+sa rupture avec le comte de P**, lui avait témoigné la passion la
+plus vive, l'ayant forcée, par ses persécutions indiscrètes, à ne
+plus le recevoir, se permit contre elle des railleries
+outrageantes qu'il me parut impossible de souffrir. Nous nous
+battîmes; je le blessai dangereusement, je fus blessé moi-même. Je
+ne puis décrire le mélange de trouble, de terreur, de
+reconnaissance et d'amour qui se peignit sur les traits d'Ellénore
+lorsqu'elle me revit après cet événement. Elle s'établit chez moi,
+malgré mes prières; elle ne me quitta pas un seul instant jusqu'à
+ma convalescence. Elle me lisait pendant le jour, elle me veillait
+durant la plus grande partie des nuits; elle observait mes
+moindres mouvements, elle prévenait chacun de mes désirs; son
+ingénieuse bonté multipliait ses facultés et doublait ses forces.
+Elle m'assurait sans cesse qu'elle ne m'aurait pas survécu;
+j'étais pénétré d'affection, j'étais déchiré de remords. J'aurais
+voulu trouver en moi de quoi récompenser un attachement si
+constant et si tendre; j'appelais à mon aide les souvenirs,
+l'imagination, la raison même, le sentiment du devoir: efforts
+inutiles! La difficulté de la situation, la certitude d'un avenir
+qui devait nous séparer, peut-être je ne sais quelle révolte
+contre un lien qu'il m'était impossible de briser, me dévoraient
+intérieurement. Je me reprochais l'ingratitude que je m'efforçais
+de lui cacher. Je m'affligeais quand elle paraissait douter d'un
+amour qui lui était si nécessaire; je ne m'affligeais pas moins
+quand elle semblait y croire. Je la sentais meilleure que moi; je
+me méprisais d'être indigne d'elle. C'est un affreux malheur de
+n'être pas aimé quand on aime; mais c'en est un bien grand d'être
+aimé avec passion quand on n'aime plus. Cette vie que je venais
+d'exposer pour Ellénore, je l'aurais mille fois donnée pour
+qu'elle fût heureuse sans moi.
+
+Les six mois que m'avait accordés mon père étaient expirés; il
+fallut songer à partir. Ellénore ne s'opposa point à mon départ,
+elle n'essaya pas même de le retarder; mais elle me fit promettre
+que, deux mois après, je reviendrais près d'elle, ou que je lui
+permettrais de me rejoindre: je le lui jurai solennellement. Quel
+engagement n'aurais-je pas pris dans un moment où je la voyais
+lutter contre elle-même et contenir sa douleur! Elle aurait pu
+exiger de moi de ne pas la quitter; je savais au fond de mon âme
+que ses larmes n'auraient pas été désobéies. J'étais reconnaissant
+de ce qu'elle n'exerçait pas sa puissance; il me semblait que je
+l'en aimais mieux. Moi-même, d'ailleurs, je ne me séparais pas
+sans un vif regret d'un être qui m'était si uniquement dévoué. Il
+y a dans les liaisons qui se prolongent quelque chose de si
+profond! Elles deviennent à notre insu une partie si intime de
+notre existence! Nous formons de loin, avec calme, la résolution
+de les rompre; nous croyons attendre avec impatience l'époque de
+l'exécuter: mais quand ce moment arrive, il nous remplit de
+terreur; et telle est la bizarrerie de notre coeur misérable que
+nous quittons avec un déchirement horrible ceux près de qui nous
+demeurions sans plaisir.
+
+Pendant mon absence, j'écrivis régulièrement à Ellénore. J'étais
+partagé entre la crainte que mes lettres ne lui fissent de la
+peine, et le désir de ne lui peindre que le sentiment que
+j'éprouvais. J'aurais voulu qu'elle me devinât, mais qu'elle me
+devinât sans s'affliger; je me félicitais quand j'avais pu
+substituer les mots d'affection, d'amitié, de dévouement, à celui
+d'amour; mais soudain je me représentais la pauvre Ellénore triste
+et isolée; n'ayant que mes lettres pour consolation; et, à la fin
+de deux pages froides et compassées, j'ajoutais rapidement
+quelques phrases ardentes ou tendres, propres à la tromper de
+nouveau. De la sorte, sans en dire jamais assez pour la
+satisfaire, j'en disais toujours assez pour l'abuser. Étrange
+espèce de fausseté, dont le succès même se tournait contre moi,
+prolongeait mon angoisse, et m'était insupportable!
+
+Je comptais avec inquiétude les jours, les heures qui
+s'écoulaient; je ralentissais de mes voeux la marche du temps; je
+tremblais en voyant se rapprocher l'époque d'exécuter ma promesse.
+Je n'imaginais aucun moyen de partir. Je n'en découvrais aucun
+pour qu'Ellénore pût s'établir dans la même ville que moi. Peut-
+être, car il faut être sincère, peut-être je ne le désirais pas.
+Je comparais ma vie indépendante et tranquille à la vie de
+précipitation, de trouble et de tourment à laquelle sa passion me
+condamnait. Je me trouvais si bien d'être libre, d'aller, de
+venir, de sortir, de rentrer, sans que personne s'en occupât! Je
+me reposais, pour ainsi dire, dans l'indifférence des autres, de
+la fatigue de son amour.
+
+Je n'osais cependant laisser soupçonner à Ellénore que j'aurais
+voulu renoncer à nos projets. Elle avait compris par mes lettres
+qu'il me serait difficile de quitter mon père; elle m'écrivit
+qu'elle commençait en conséquence les préparatifs de son départ.
+Je fus longtemps sans combattre sa résolution; je ne lui répondais
+rien de précis à ce sujet. Je lui marquais vaguement que je serais
+toujours charmé de la savoir, puis j'ajoutais, de la rendre
+heureuse: tristes équivoques, langage embarrassé que je gémissais
+de voir si obscur, et que je tremblais de rendre plus clair! Je me
+déterminai enfin à lui parler avec franchise; je me dis que je le
+devais; je soulevai ma conscience contre ma faiblesse; je me
+fortifiai de l'idée de son repos contre l'image de sa douleur. Je
+me promenais à grands pas dans ma chambre, récitant tout haut ce
+que je me proposais de lui dire. Mais à peine eus-je tracé
+quelques lignes, que ma disposition changea: je n'envisageai plus
+mes paroles d'après le sens qu'elles devaient contenir, mais
+d'après l'effet qu'elles ne pouvaient manquer de produire; et une
+puissance surnaturelle dirigeant, comme malgré moi, une main
+dominée, je me bornai à lui conseiller un retard de quelques mois.
+Je n'avais pas dit ce que je pensais. Ma lettre ne portait aucun
+caractère de sincérité. Les raisonnements que j'alléguais étaient
+faibles, parce qu'ils n'étaient pas les véritables.
+
+La réponse d'Ellénore fut impétueuse; elle était indignée de mon
+désir de ne pas la voir. Que me demandait-elle? De vivre inconnue
+auprès de moi. Que pouvais-je redouter de sa présence dans une
+retraite ignorée, au milieu d'une grande ville où personne ne la
+connaissait? Elle m'avait tout sacrifié, fortune, enfants,
+réputation; elle n'exigeait d'autre prix de ses sacrifices que de
+m'attendre comme une humble esclave, de passer chaque jour avec
+moi quelques minutes, de jouir des moments que je pourrais lui
+donner. Elle s'était résignée à deux mois d'absence, non que cette
+absence lui parût nécessaire, mais parce que je semblais le
+souhaiter; et lorsqu'elle était parvenue, en entassant péniblement
+les jours sur les jours, au terme que j'avais fixé moi-même, je
+lui proposais de recommencer ce long supplice! Elle pouvait s'être
+trompée, elle pouvait avoir donné sa vie à un homme dur et aride;
+j'étais le maître de mes actions; mais je n'étais pas le maître de
+la forcer à souffrir, délaissée par celui pour lequel elle avait
+tout immolé.
+
+Ellénore suivit de près cette lettre; elle m'informa de son
+arrivée. Je me rendis chez elle avec la ferme résolution de lui
+témoigner beaucoup de joie; j'étais impatient de rassurer son
+coeur et de lui procurer, momentanément au moins, du bonheur et du
+calme. Mais elle avait été blessée; elle m'examinait avec
+défiance: elle démêla bientôt mes efforts; elle irrita ma fierté
+par ses reproches; elle outragea mon caractère. Elle me peignit si
+misérable dans ma faiblesse qu'elle me révolta contre elle encore
+plus que contre moi. Une fureur insensée s'empara de nous: tout
+ménagement fut abjuré, toute délicatesse oubliée. On eût dit que
+nous étions poussés l'un contre l'autre par des furies. Tout ce
+que la haine la plus implacable avait inventé contre nous, nous
+nous l'appliquions mutuellement, et ces deux êtres malheureux qui
+seuls se connaissaient sur la terre, qui seuls pouvaient se rendre
+justice, se comprendre et se consoler, semblaient deux ennemis
+irréconciliables, acharnés à se déchirer.
+
+Nous nous quittâmes après une scène de trois heures; et, pour la
+première fois de la vie, nous nous quittâmes sans explication,
+sans réparation. À peine fus-je éloigne d'Ellénore qu'une douleur
+profonde remplaça ma colère. Je me trouvai dans une espèce de
+stupeur, tout étourdi de ce qui s'était passé. Je me répétais mes
+paroles avec étonnement; je ne concevais pas ma conduite; je
+cherchais en moi-même ce qui avait pu m'égarer. Il était fort
+tard; je n'osai retourner chez Ellénore. Je me promis de la voir
+le lendemain de bonne heure, et je rentrai chez mon père. Il y
+avait beaucoup de monde: il me fut facile, dans une assemblée
+nombreuse, de me tenir à l'écart et de déguiser mon trouble.
+Lorsque nous fûmes seuls, il me dit: «On m'assure que l'ancienne
+maîtresse du comte de P** est dans cette ville. Je vous ai
+toujours laissé une grande liberté, et je n'ai jamais rien voulu
+savoir sur vos liaisons; mais il ne vous convient pas, à votre
+âge, d'avoir une maîtresse avouée; et je vous avertis que j'ai
+pris des mesures pour qu'elle s'éloigne d'ici». En achevant ces
+mots, il me quitta. Je le suivis jusque dans sa chambre; il me fit
+signe de me retirer. «Mon père, lui dis-je, Dieu m'est témoin que
+je n'ai point fait venir Ellénore. Dieu m'est témoin que je
+voudrais qu'elle fût heureuse, et que je consentirais à ce prix à
+ne jamais la revoir: mais prenez garde à ce que vous ferez; en
+croyant me séparer d'elle, vous pourriez bien m'y rattacher à
+jamais.»
+
+Je fis aussitôt venir chez moi un valet de chambre qui m'avait
+accompagné dans mes voyages, et qui connaissait mes liaisons avec
+Ellénore. Je le chargeai de découvrir à l'instant même, s'il était
+possible, quelles étaient les mesures dont mon père m'avait parlé.
+Il revint au bout de deux heures. Le secrétaire de mon père lui
+avait confié, sous le sceau du secret, qu'Ellénore devait recevoir
+le lendemain l'ordre de partir. «Ellénore chassée! m'écriai-je,
+chassée avec opprobre! Elle qui n'est venue ici que pour moi, elle
+dont j'ai déchiré le coeur, elle dont j'ai sans pitié vu couler
+les larmes! Où donc reposerait-elle sa tête, l'infortunée, errante
+et seule dans un monde dont je lui ai ravi l'estime? À qui dirait-
+elle sa douleur?» Ma résolution fut bientôt prise. Je gagnai
+l'homme qui me servait; je lui prodiguai l'or et les promesses. Je
+commandai une chaise de poste pour six heures du matin à la porte
+de la ville. Je formais mille projets pour mon éternelle réunion
+avec Ellénore: je l'aimais plus que je ne l'avais jamais aimée;
+tout mon coeur était revenu à elle; j'étais fier de la protéger.
+J'étais avide de la tenir dans mes bras; l'amour était rentré tout
+entier dans mon âme; j'éprouvais une fièvre de tête, de coeur, de
+sens, qui bouleversait mon existence. Si, dans ce moment, Ellénore
+eût voulu se détacher de moi, je serais mort à ses pieds pour la
+retenir.
+
+Le jour parut; je courus chez Ellénore. Elle était couchée, ayant
+passé la nuit à pleurer; ses yeux étaient encore humides, et ses
+cheveux étaient épars; elle me vit entrer avec surprise. «Viens,
+lui dis-je, partons». Elle voulut répondre. «Partons, repris-je.
+As-tu sur la terre un autre protecteur, un autre ami que moi? Mes
+bras ne sont-ils pas ton unique asile?» Elle résistait. «J'ai des
+raisons importantes, ajoutai-je, et qui me sont personnelles. Au
+nom du ciel, suis-moi». Je l'entraînai. Pendant la route, je
+l'accablais de caresses, je la pressais sur mon coeur, je ne
+répondais à ses questions que par mes embrassements. Je lui dis
+enfin qu'ayant aperçu dans mon père l'intention de nous séparer,
+j'avais senti que je ne pouvais être heureux sans elle; que je
+voulais lui consacrer ma vie et nous unir par tous les genres de
+liens. Sa reconnaissance fut d'abord extrême, mais elle démêla
+bientôt des contradictions dans mon récit. À force d'instance elle
+m'arracha la vérité; sa joie disparut, sa figure se couvrit d'un
+sombre nuage.
+
+«Adolphe, me dit-elle, vous vous trompez sur vous-même; vous êtes
+généreux, vous vous dévouez à moi parce que je suis persécutée;
+vous croyez avoir de l'amour, et vous n'avez que de la pitié».
+Pourquoi prononça-t-elle ces mots funestes? Pourquoi me révéla-t-
+elle un secret que je voulais ignorer? Je m'efforçai de la
+rassurer, j'y parvins peut-être; mais la vérité avait traversé mon
+âme; le mouvement était détruit; j'étais déterminé dans mon
+sacrifice, mais je n'en étais pas plus heureux; et déjà il y avait
+en moi une pensée que de nouveau j'étais réduit à cacher.
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Quand nous fûmes arrivés sur les frontières, j'écrivis à mon père.
+Ma lettre fut respectueuse, mais il y avait un fond d'amertume. Je
+lui savais mauvais gré d'avoir resserré mes liens en prétendant
+les rompre. Je lui annonçais que je ne quitterais Ellénore que
+lorsque, convenablement fixée, elle n'aurait plus besoin de moi.
+Je le suppliais de ne pas me forcer, en s'acharnant sur elle, à
+lui rester toujours attaché. J'attendis sa réponse pour prendre
+une détermination sur notre établissement. «Vous avez vingt-quatre
+ans, me répondit-il: je n'exercerai pas contre vous une autorité
+qui touche à son terme, et dont je n'ai jamais fait usage; je
+cacherai même, autant que je le pourrai, votre étrange démarche;
+je répandrai le bruit que vous êtes parti par mes ordres et pour
+mes affaires. Je subviendrai libéralement à vos dépenses. Vous
+sentirez vous-même bientôt que la vie que vous menez n'est pas
+celle qui vous convenait. Votre naissance, vos talents, votre
+fortune, vous assignaient dans le monde une autre place que celle
+de compagnon d'une femme sans patrie et sans aveu. Votre lettre me
+prouve déjà que vous n'êtes pas content de vous. Songez que l'on
+ne gagne rien à prolonger une situation dont on rougit. Vous
+consumez inutilement les plus belles années de votre jeunesse, et
+cette perte est irréparable.»
+
+La lettre de mon père me perça de mille coups de poignard. Je
+m'étais dit cent fois ce qu'il me disait: j'avais eu cent fois
+honte de ma vie s'écoulant dans l'obscurité et dans l'inaction.
+J'aurais mieux aimé des reproches, des menaces; j'aurais mis
+quelque gloire à résister, et j'aurais senti la nécessité de
+rassembler mes forces pour défendre Ellénore des périls qui
+l'auraient assaillie. Mais il n'y avait point de périls; on me
+laissait parfaitement libre; et cette liberté ne me servait qu'à
+porter plus impatiemment le joug que j'avais l'air de choisir.
+
+Nous nous fixâmes à Caden, petite ville de la Bohême. Je me
+répétai que, puisque j'avais pris la responsabilité du sort
+d'Ellénore, il ne fallait pas la faire souffrir. Je parvins à me
+contraindre; je renfermai dans mon sein jusqu'aux moindres signes
+de mécontentement, et toutes les ressources de mon esprit furent
+employées à me créer une gaieté factice qui pût voiler ma profonde
+tristesse. Ce travail eut sur moi-même un effet inespéré. Nous
+sommes des créatures tellement mobiles, que, les sentiments que
+nous feignons, nous finissons par les éprouver. Les chagrins que
+je cachais, je les oubliais en partie. Mes plaisanteries
+perpétuelles dissipaient ma propre mélancolie; et les assurances
+de tendresse dont j'entretenais Ellénore répandaient dans mon
+coeur une émotion douce qui ressemblait presque à l'amour.
+
+De temps en temps des souvenirs importuns venaient m'assiéger. Je
+me livrais, quand j'étais seul, à des accès d'inquiétude; je
+formais mille plans bizarres pour m'élancer tout à coup hors de la
+sphère dans laquelle j'étais déplacé. Mais je repoussais ces
+impressions comme de mauvais rêves. Ellénore paraissait heureuse;
+pouvais-je troubler son bonheur? Près de cinq mois se passèrent de
+la sorte.
+
+Un jour, je vis Ellénore agitée et cherchant à me taire une idée
+qui l'occupait. Après de longues sollicitations, elle me fit
+promettre que je ne combattrais point la résolution qu'elle avait
+prise, et m'avoua que M. de P** lui avait écrit: son procès était
+gagné; il se rappelait avec reconnaissance les services qu'elle
+lui avait rendus, et leur liaison de dix années. Il lui offrait la
+moitié de sa fortune, non pour se réunir avec elle, ce qui n'était
+plus possible, mais à condition qu'elle quitterait l'homme ingrat
+et perfide qui les avait séparés. «J'ai répondu, me dit-elle, et
+vous devinez bien que j'ai refusé». Je ne le devinais que trop.
+J'étais touché, mais au désespoir du nouveau sacrifice que me
+faisait Ellénore. Je n'osai toutefois lui rien objecter: mes
+tentatives en ce sens avaient toujours été tellement
+infructueuses! Je m'éloignai pour réfléchir au parti que j'avais à
+prendre. Il m'était clair que nos liens devaient se rompre. Ils
+étaient douloureux pour moi, ils lui devenaient nuisibles; j'étais
+le seul obstacle à ce qu'elle retrouvât un état convenable et la
+considération, qui, dans le monde, suit tôt ou tard l'opulence;
+j'étais la seule barrière entre elle et ses enfants: je n'avais
+plus d'excuse à mes propres yeux. Lui céder dans cette
+circonstance n'était plus de la générosité, mais une coupable
+faiblesse. J'avais promis à mon père de redevenir libre aussitôt
+que je ne serais plus nécessaire à Ellénore. Il était temps enfin
+d'entrer dans une carrière, de commencer une vie active,
+d'acquérir quelques titres à l'estime des hommes, de faire un
+noble usage de mes facultés. Je retournai chez Ellénore, me
+croyant inébranlable dans le dessein de la forcer à ne pas rejeter
+les offres du comte de P** et pour lui déclarer, s'il le fallait,
+que je n'avais plus d'amour pour elle. «Chère amie, lui dis-je, on
+lutte quelque temps contre sa destinée, mais on finit toujours par
+céder. Les lois de la société sont plus fortes que les volontés
+des hommes; les sentiments les plus impérieux se brisent contre la
+fatalité des circonstances. En vain l'on s'obstine à ne consulter
+que son coeur; on est condamné tôt ou tard à écouter la raison. Je
+ne puis vous retenir plus longtemps dans une position également
+indigne de vous et de moi; je ne le puis ni pour vous ni pour moi-
+même». A mesure que je parlais sans regarder Ellénore, je sentais
+mes idées devenir plus vagues et ma résolution faiblir. Je voulus
+ressaisir mes forces, et je continuai d'une voix précipitée: «Je
+serai toujours votre ami; j'aurai toujours pour vous l'affection
+la plus profonde. Les deux années de notre liaison ne s'effaceront
+pas de ma mémoire; elles seront à jamais l'époque la plus belle de
+ma vie. Mais l'amour, ce transport des sens, cette ivresse
+involontaire, cet oubli de tous les intérêts, de tous les devoirs,
+Ellénore, je ne l'ai plus». J'attendis longtemps sa réponse sans
+lever les yeux sur elle. Lorsque enfin je la regardai, elle était
+immobile; elle contemplait tous les objets comme si elle n'en eût
+reconnu aucun; je pris sa main: je la trouvai froide. Elle me
+repoussa. «Que me voulez-vous? me dit-elle; ne suis-je pas seule,
+seule dans l'univers, seule sans un être qui m'entende? Qu'avez-
+vous encore à me dire? ne m'avez-vous pas tout dit? Tout n'est-il
+pas fini, fini sans retour? Laissez-moi, quittez-moi; n'est-ce pas
+là ce que vous désirez?» Elle voulut s'éloigner, elle chancela;
+j'essayai de la retenir, elle tomba sans connaissance à mes pieds;
+je la relevai, je l'embrassai, je rappelai ses sens. «Ellénore,
+m'écriai-je, revenez à vous, revenez à moi; je vous aime d'amour,
+de l'amour le plus tendre, je vous avais trompée pour que vous
+fussiez plus libre dans votre choix». Crédulités du coeur, vous
+êtes inexplicables! Ces simples paroles, démenties par tant de
+paroles précédentes, rendirent Ellénore à la vie et à la
+confiance; elle me les fit répéter plusieurs fois: elle semblait
+respirer avec avidité. Elle me crut: elle s'enivra de son amour,
+qu'elle prenait pour le nôtre; elle confirma sa réponse au comte
+de P**, et je me vis plus engagé que jamais.
+
+Trois mois après, une nouvelle possibilité de changement s'annonça
+dans la situation d'Ellénore. Une de ces vicissitudes communes
+dans les républiques que des factions agitent rappela son père en
+Pologne, et le rétablit dans ses biens. Quoiqu'il ne connût qu'à
+peine sa fille, que sa mère avait emmenée en France à l'âge de
+trois ans, il désira la fixer auprès de lui. Le bruit des
+aventures d'Ellénore ne lui était parvenu que vaguement en Russie,
+où, pendant son exil, il avait toujours habité. Ellénore était son
+enfant unique: il avait peur de l'isolement, il voulait être
+soigné: il ne chercha qu'à découvrir la demeure de sa fille, et,
+dès qu'il l'eut apprise, il l'invita vivement à venir le joindre.
+Elle ne pouvait avoir d'attachement réel pour un père qu'elle ne
+se souvenait pas d'avoir vu. Elle sentait néanmoins qu'il était de
+son devoir d'obéir; elle assurait de la sorte à ses enfants une
+grande fortune, et remontait elle-même au rang que lui avaient
+ravi ses malheurs et sa conduite; mais elle me déclara
+positivement qu'elle n'irait en Pologne que si je l'accompagnais.
+«Je ne suis plus, me dit-elle, dans l'âge où l'âme s'ouvre à des
+impressions nouvelles. Mon père est un inconnu pour moi. Si je
+reste ici, d'autres l'entoureront avec empressement; il en sera
+tout aussi heureux. Mes enfants auront la fortune de M. de P**. Je
+sais bien que je serai généralement blâmée; je passerai pour une
+fille ingrate et pour une mère peu sensible: mais j'ai trop
+souffert; je ne suis plus assez jeune pour que l'opinion du monde
+ait une grande puissance sur moi. S'il y a dans ma résolution
+quelque chose de dur, c'est à vous, Adolphe, que vous devez vous
+en prendre. Si je pouvais me faire illusion sur vous, je
+consentirais peut-être à une absence, dont l'amertume serait
+diminuée par la perspective d'une réunion douce et durable; mais
+vous ne demanderiez pas mieux que de me supposer à deux cents
+lieues de vous, contente et tranquille, au sein de ma famille et
+de l'opulence. Vous m'écririez là-dessus des lettres raisonnables
+que je vois d'avance; elles déchireraient mon coeur; je ne veux
+pas m'y exposer. Je n'ai pas la consolation de me dire que, par le
+sacrifice de toute ma vie, je sois parvenue à vous inspirer le
+sentiment que je méritais; mais enfin vous l'avez accepté, ce
+sacrifice. Je souffre déjà suffisamment par l'aridité de vos
+manières et la sécheresse de nos rapports; je subis ces
+souffrances que vous m'infligez; je ne veux pas en braver de
+volontaires.»
+
+Il y avait dans la voix et dans le ton d'Ellénore je ne sais quoi
+d'âpre et de violent qui annonçait plutôt une détermination ferme
+qu'une émotion profonde ou touchante. Depuis quelque temps elle
+s'irritait d'avance lorsqu'elle me demandait quelque chose, comme
+si je le lui avais déjà refusé. Elle disposait de mes actions,
+mais elle savait que mon jugement les démentait. Elle aurait voulu
+pénétrer dans le sanctuaire intime de ma pensée pour y briser une
+opposition sourde qui la révoltait contre moi. Je lui parlai de ma
+situation, du voeu de mon père, de mon propre désir; je priai, je
+m'emportai. Ellénore fut inébranlable. Je voulus réveiller sa
+générosité, comme si l'amour n'était pas de tous les sentiments le
+plus égoïste, et, par conséquent, lorsqu'il est blessé, le moins
+généreux. Je tâchai par un effort bizarre de l'attendrir sur le
+malheur que j'éprouvais en restant près d'elle; je ne parvins qu'à
+l'exaspérer. Je lui promis d'aller la voir en Pologne; mais elle
+ne vit dans mes promesses, sans épanchement et sans abandon, que
+l'impatience de la quitter.
+
+La première année de notre séjour à Caden avait atteint son terme,
+sans que rien changeât dans notre situation. Quand Ellénore me
+trouvait sombre ou abattu, elle s'affligeait d'abord, se blessait
+ensuite, et m'arrachait par ses reproches l'aveu de la fatigue que
+j'aurais voulu déguiser. De mon côté, quand Ellénore paraissait
+contente, je m'irritais de la voir jouir d'une situation qui me
+coûtait mon bonheur, et je la troublais dans cette courte
+jouissance par des insinuations qui l'éclairaient sur ce que
+j'éprouvais intérieurement. Nous nous attaquions donc tour à tour
+par des phrases indirectes, pour reculer ensuite dans des
+protestations générales et de vagues justifications, et pour
+regagner le silence. Car nous savions si bien mutuellement tout ce
+que nous allions nous dire que nous nous taisions pour ne pas
+l'entendre. Quelquefois l'un de nous était prêt à céder, mais nous
+manquions le moment favorable pour nous rapprocher. Nos coeurs
+défiants et blessés ne se rencontraient plus.
+
+Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un état si
+pénible: je me répondais que, si je m'éloignais d'Ellénore, elle
+me suivrait, et que j'aurais provoqué un nouveau sacrifice. Je me
+dis enfin qu'il fallait la satisfaire une dernière fois, et
+qu'elle ne pourrait plus rien exiger quand je l'aurais replacée au
+milieu de sa famille. J'allais lui proposer de la suivre en
+Pologne, quand elle reçut la nouvelle que son père était mort
+subitement. Il l'avait instituée son unique héritière, mais son
+testament était contredit par des lettres postérieures que des
+parents éloignés menaçaient de faire valoir. Ellénore, malgré le
+peu de relations qui subsistaient entre elle et son père, fut
+douloureusement affectée de cette mort: elle se reprocha de
+l'avoir abandonné. Bientôt elle m'accusa de sa faute. «Vous m'avez
+fait manquer, me dit-elle, à un devoir sacré. Maintenant, il ne
+s'agit que de ma fortune: je vous l'immolerai plus facilement
+encore. Mais, certes, je n'irai pas seule dans un pays où je n'ai
+que des ennemis à rencontrer. -- Je n'ai voulu, lui répondis-je,
+vous faire manquer à aucun devoir; j'aurais désiré, je l'avoue,
+que vous daignassiez réfléchir que, moi aussi, je trouvais pénible
+de manquer aux miens; je n'ai pu obtenir de vous cette justice. Je
+me rends, Ellénore: votre intérêt l'emporte sur tout autre
+considération. Nous partirons ensemble quand vous le voudrez.»
+
+Nous nous mîmes effectivement en route. Les distractions du
+voyage, la nouveauté des objets, les efforts que nous faisions sur
+nous-mêmes ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes
+d'intimité. La longue habitude que nous avions l'un de l'autre,
+les circonstances variées que nous avions parcourues ensemble
+avaient attaché à chaque parole, presque à chaque geste, des
+souvenirs qui nous replaçaient tout à coup dans le passé, et nous
+remplissaient d'un attendrissement involontaire, comme les éclairs
+traversent la nuit sans la dissiper. Nous vivions, pour ainsi
+dire, d'une espèce de mémoire du coeur, assez puissante pour que
+l'idée de nous séparer nous fût douloureuse, trop faible pour que
+nous trouvassions du bonheur à être unis. Je me livrais à ces
+émotions, pour me reposer de ma contrainte habituelle. J'aurais
+voulu donner à Ellénore des témoignages de tendresse qui la
+contentassent; je reprenais quelquefois avec elle le langage de
+l'amour; mais ces émotions et ce langage ressemblaient à ces
+feuilles pâles et décolorées qui, par un reste de végétation
+funèbre, croissent languissamment sur les branches d'un arbre
+déraciné.
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Ellénore obtint dès son arrivée d'être rétablie dans la jouissance
+des biens qu'on lui disputait, en s'engageant à n'en pas disposer
+que son procès ne fût décidé. Elle s'établit dans une des
+possessions de son père. Le mien, qui n'abordait jamais avec moi
+dans ses lettres aucune question directement, se contenta de les
+remplir d'insinuations contre mon voyage. «Vous m'aviez mandé, me
+disait-il, que vous ne partiriez pas. Vous m'aviez développé
+longuement toutes les raisons que vous aviez de ne pas partir;
+j'étais, en conséquence, bien convaincu que vous partiriez. Je ne
+puis que vous plaindre de ce qu'avec votre esprit d'indépendance,
+vous faites toujours ce que vous ne voulez pas. Je ne juge point,
+au reste, d'une situation qui ne m'est qu'imparfaitement connue.
+Jusqu'à présent vous m'aviez paru le protecteur d'Ellénore, et
+sous ce rapport il y avait dans vos procédés quelque chose de
+noble, qui relevait votre caractère, quel que fût l'objet auquel
+vous vous attachiez. Aujourd'hui, vos relations ne sont plus les
+mêmes; ce n'est plus vous qui la protégez, c'est elle qui vous
+protège; vous vivez chez elle, vous êtes un étranger qu'elle
+introduit dans sa famille. Je ne prononce point sur une position
+que vous choisissez; mais comme elle peut avoir ses inconvénients,
+je voudrais les diminuer autant qu'il est en moi. J'écris au baron
+de T**, notre ministre dans le pays où vous êtes, pour vous
+recommander à lui; j'ignore s'il vous conviendra de faire usage de
+cette recommandation; n'y voyez au moins qu'une preuve de mon
+zèle, et nullement une atteinte à l'indépendance que vous avez
+toujours su défendre avec succès contre votre père.»
+
+J'étouffai les réflexions que ce style faisait naître en moi. La
+terre que j'habitais avec Ellénore était située à peu de distance
+de Varsovie; je me rendis dans cette ville, chez le baron de T**.
+Il me reçut avec amitié, me demanda les causes de mon séjour en
+Pologne, me questionna sur mes projets: je ne savais trop que lui
+répondre. Après quelques minutes d'une conversation embarrassée:
+«Je vais, me dit-il, vous parler avec franchise: je connais les
+motifs qui vous ont amené dans ce pays, votre père me les a
+mandés; je vous dirai même que je les comprends: il n'y a pas
+d'homme qui ne se soit, une fois dans sa vie, trouvé tiraillé par
+le désir de rompre une liaison inconvenable et la crainte
+d'affliger une femme qu'il avait aimée. L'inexpérience de la
+jeunesse fait que l'on s'exagère beaucoup les difficultés d'une
+position pareille; on se plaît à croire à la vérité de toutes ces
+démonstrations de douleur, qui remplacent, dans un sexe faible et
+emporté, tous les moyens de la force et tous ceux de la raison. Le
+coeur en souffre, mais l'amour-propre s'en applaudit; et tel homme
+qui pense de bonne foi s'immoler au désespoir qu'il a causé ne se
+sacrifie dans le fait qu'aux illusions de sa propre vanité. Il n'y
+a pas une de ces femmes passionnées dont le monde est plein qui
+n'ait protesté qu'on la ferait mourir en l'abandonnant; il n'y en
+a pas une qui ne soit encore en vie et qui ne soit consolée». Je
+voulus l'interrompre. «Pardon, me dit-il, mon jeune ami, si je
+m'exprime avec trop peu de ménagement: mais le bien qu'on m'a dit
+de vous, les talents que vous annoncez, la carrière que vous
+devriez suivre, tout me fait une loi de ne rien vous déguiser. Je
+lis dans votre âme, malgré vous et mieux que vous; vous n'êtes
+plus amoureux de la femme qui vous domine et qui vous traîne après
+elle; si vous l'aimiez encore, vous ne seriez pas venu chez moi.
+Vous saviez que votre père m'avait écrit; il vous était aisé de
+prévoir ce que j'avais à vous dire: vous n'avez pas été fâché
+d'entendre de ma bouche des raisonnements que vous vous répétez
+sans cesse à vous-même, et toujours inutilement. La réputation
+d'Ellénore est loin d'être intacte. -- Terminons, je vous prie,
+répondis-je, une conversation inutile. Des circonstances
+malheureuses ont pu disposer des premières années d'Ellénore; on
+peut la juger défavorablement sur des apparences mensongères: mais
+je la connais depuis trois ans, et il n'existe pas sur la terre
+une âme plus élevée, un caractère plus noble, un coeur plus pur et
+plus généreux. -- Comme vous voudrez, répliqua-t-il; mais ce sont
+des nuances que l'opinion n'approfondit pas. Les faits sont
+positifs, ils sont publics; en m'empêchant de les rappeler,
+pensez-vous les détruire? Écoutez, poursuivit-il, il faut dans ce
+monde savoir ce qu'on veut. Vous n'épouserez pas Ellénore? Non,
+sans doute, m'écriai-je; elle-même ne l'a jamais désiré. -- Que
+voulez-vous donc faire? Elle a dix ans de plus que vous; vous en
+avez vingt-six; vous la soignerez dix ans encore; elle sera
+vieille; vous serez parvenu au milieu de votre vie, sans avoir
+rien commencé, rien achevé qui vous satisfasse. L'ennui s'emparera
+de vous, l'humeur s'emparera d'elle; elle vous sera chaque jour
+moins agréable, vous lui serez chaque jour plus nécessaire; et le
+résultat d'une naissance illustre, d'une fortune brillante, d'un
+esprit distingué, sera de végéter dans un coin de la Pologne,
+oublié de vos amis, perdu pour la gloire, et tourmenté par une
+femme qui ne sera, quoi que vous fassiez, jamais contente de vous.
+Je n'ajoute qu'un mot, et nous ne reviendrons plus sur un sujet
+qui vous embarrasse. Toutes les routes vous sont ouvertes: les
+lettres, les armes, l'administration; vous pouvez aspirer aux plus
+illustres alliances; vous êtes fait pour aller à tout: mais
+souvenez-vous bien qu'il y a, entre vous et tous les genres de
+succès, un obstacle insurmontable, et que cet obstacle est
+Ellénore. -- J'ai cru vous devoir, monsieur, lui répondis-je, de
+vous écouter en silence; mais je me dois aussi de vous déclarer
+que vous ne m'avez point ébranlé. Personne que moi, je le répète,
+ne peut juger Ellénore; personne n'apprécie assez la vérité de ses
+sentiments et la profondeur de ses impressions. Tant qu'elle aura
+besoin de moi, je resterai près d'elle. Aucun succès ne me
+consolerait de la laisser malheureuse; et dussé-je borner ma
+carrière à lui servir d'appui, à la soutenir dans ses peines, à
+l'entourer de mon affection contre l'injustice d'une opinion qui
+la méconnaît, je croirais encore n'avoir pas employé ma vie
+inutilement.»
+
+Je sortis en achevant ces paroles: mais qui m'expliquera par
+quelle mobilité le sentiment qui me les dictait s'éteignit avant
+même que j'eusse fini de les prononcer? Je voulus, en retournant à
+pied, retarder le moment de revoir cette Ellénore que je venais de
+défendre; je traversai précipitamment la ville; il me tardait de
+me trouver seul.
+
+Arrivé au milieu de la campagne, je ralentis ma marche, et mille
+pensées m'assaillirent. Ces mots funestes: «Entre tous les genres
+de succès et vous, il existe un obstacle insurmontable, et cet
+obstacle c'est Ellénore», retentissaient autour de moi. Je jetais
+un long et triste regard sur le temps qui venait de s'écouler sans
+retour; je me rappelais les espérances de ma jeunesse, la
+confiance avec laquelle je croyais autrefois commander à l'avenir,
+les éloges accordés à mes premiers essais, l'aurore de réputation
+que j'avais vue briller et disparaître. Je me répétais les noms de
+plusieurs de mes compagnons d'étude, que j'avais traités avec un
+dédain superbe, et qui, par le seul effet d'un travail opiniâtre
+et d'une vie régulière, m'avaient laissé loin derrière eux dans la
+route de la fortune, de la considération et de la gloire: j'étais
+oppressé de mon inaction. Comme les avares se représentent dans
+les trésors qu'ils entassent tous les biens que ces trésors
+pourraient acheter, j'apercevais dans Ellénore la privation de
+tous les succès auxquels j'aurais pu prétendre. Ce n'était pas une
+carrière seule que je regrettais: comme je n'avais essayé
+d'aucune, je les regrettais toutes. N'ayant jamais employé mes
+forces, je les imaginais sans bornes, et je les maudissais;
+j'aurais voulu que la nature m'eût crée faible et médiocre, pour
+me préserver au moins du remords de me dégrader volontairement.
+Toute louange, toute approbation pour mon esprit ou mes
+connaissances, me semblaient un reproche insupportable: je croyais
+entendre admirer les bras vigoureux d'un athlète chargé de fers au
+fond d'un cachot. Si je voulais ressaisir mon courage, me dire que
+l'époque de l'activité n'était pas encore passée, l'image
+d'Ellénore s'élevait devant moi comme un fantôme, et me repoussait
+dans le néant; je ressentais contre elle des accès de fureur, et,
+par un mélange bizarre, cette fureur ne diminuait en rien la
+terreur que m'inspirait l'idée de l'affliger.
+
+Mon âme, fatiguée de ces sentiments amers, chercha tout à coup un
+refuge dans des sentiments contraires. Quelques mots, prononcés au
+hasard par le baron de T** sur la possibilité d'une alliance douce
+et paisible, me servirent à me créer l'idéal d'une compagne. Je
+réfléchis au repos, à la considération, à l'indépendance même que
+m'offrirait un sort pareil; car les liens que je traînais depuis
+si longtemps me rendaient plus dépendant mille fois que n'aurait
+pu le faire une union reconnue et constatée. J'imaginais la joie
+de mon père; j'éprouvais un désir impatient de reprendre dans ma
+patrie et dans la société de mes égaux la place qui m'était due;
+je me représentais opposant une conduite austère et irréprochable
+à tous les jugements qu'une malignité froide et frivole avait
+prononcés contre moi, à tous les reproches dont m'accablait
+Ellénore.
+
+«Elle m'accuse sans cesse, disais-je, d'être dur, d'être ingrat,
+d'être sans pitié. Ah! si le ciel m'eût accordé une femme que les
+convenances sociales me permissent d'avouer, que mon père ne
+rougît pas d'accepter pour fille, j'aurais été mille fois heureux
+de la rendre heureuse. Cette sensibilité que l'on méconnaît parce
+qu'elle est souffrante et froissée, cette sensibilité dont on
+exige impérieusement des témoignages que mon coeur refuse à
+l'emportement et à la menace, qu'il me serait doux de m'y livrer
+avec l'être chéri, compagnon d'une vie régulière et respectée! Que
+n'ai-je pas fait pour Ellénore? Pour elle j'ai quitté mon pays et
+ma famille; j'ai pour elle affligé le coeur d'un vieux père qui
+gémit encore loin de moi; pour elle j'habite ces lieux où ma
+jeunesse s'enfuit solitaire, sans gloire, sans honneur et sans
+plaisir: tant de sacrifices faits sans devoir et sans amour ne
+prouvent-ils pas ce que l'amour et le devoir me rendraient capable
+de faire? Si je crains tellement la douleur d'une femme qui ne me
+domine que par sa douleur, avec quel soin j'écarterais toute
+affliction, toute peine, de celle à qui je pourrais hautement me
+vouer sans remords et sans réserve! Combien alors on me verrait
+différent de ce que je suis! Comme cette amertume dont on me fait
+un crime, parce que la source en est inconnue, fuirait rapidement
+loin de moi! Combien je serais reconnaissant pour le ciel et
+bienveillant pour les hommes!»
+
+Je parlais ainsi; mes yeux se mouillaient de larmes, mille
+souvenirs rentraient comme par torrents dans mon âme: mes
+relations avec Ellénore m'avaient rendu tous ces souvenirs odieux.
+Tout ce qui me rappelait mon enfance, les lieux où s'étaient
+écoulées mes premières années, les compagnons de mes premiers
+jeux, les vieux parents qui m'avaient prodigué les premières
+marques d'intérêt, me blessait et me faisait mal; j'étais réduit à
+repousser, comme des pensées coupables, les images les plus
+attrayantes et les voeux les plus naturels. La compagne que mon
+imagination m'avait soudain créée s'alliait au contraire à toutes
+ces images et sanctionnait tous ces voeux; elle s'associait à tous
+mes devoirs, à tous mes plaisirs, à tous mes goûts; elle
+rattachait ma vie actuelle à cette époque de ma jeunesse où
+l'espérance ouvrait devant moi un si vaste avenir, l'époque dont
+Ellénore m'avait séparé par un abîme. Les plus petits détails, les
+plus petits objets se retraçaient à ma mémoire; je revoyais
+l'antique château que j'avais habité avec mon père, les bois qui
+l'entouraient, la rivière qui baignait le pied de ses murailles,
+les montagnes qui bordaient son horizon; toutes ces choses me
+paraissaient tellement présentes, pleines d'une telle vie,
+qu'elles me causaient un frémissement que j'avais peine à
+supporter; et mon imagination plaçait a côté d'elles une créature
+innocente et jeune qui les embellissait, qui les animait par
+l'espérance. J'errais plongé dans cette rêverie, toujours sans
+plan fixe, ne me disant point qu'il fallait rompre avec Ellénore,
+n'ayant de la réalité qu'une idée sourde et confuse, et dans
+l'état d'un homme accablé de peine, que le sommeil a consolé par
+un songe, et qui pressent que ce songe va finir. Je découvris tout
+à coup le château d'Ellénore, dont insensiblement je m'étais
+rapproché; je m'arrêtai; je pris une autre route: j'étais heureux
+de retarder le moment où j'allais entendre de nouveau sa voix.»
+
+Le jour s'affaiblissait: le ciel était serein; la campagne
+devenait déserte; les travaux des hommes avaient cessé, ils
+abandonnaient la nature à elle-même. Mes pensées prirent
+graduellement une teinte plus grave et plus imposante. Les ombres
+de la nuit qui s'épaississaient à chaque instant, le vaste silence
+qui m'environnait et qui n'était interrompu que par des bruits
+rares et lointains, firent succéder à mon agitation un sentiment
+plus calme et plus solennel. Je promenais mes regards sur
+l'horizon grisâtre dont je n'apercevais plus les limites, et qui
+par là même me donnait, en quelque sorte, la sensation de
+l'immensité. Je n'avais rien éprouvé de pareil depuis longtemps:
+sans cesse absorbé dans des réflexions toujours personnelles, la
+vue toujours fixée sur ma situation, j'étais devenu étranger à
+toute idée générale; je ne m'occupais que d'Ellénore et de moi;
+d'Ellénore qui ne m'inspirait qu'une pitié mêlée de fatigue, de
+moi, pour qui je n'avais plus aucune estime. Je m'étais rapetissé,
+pour ainsi dire, dans un nouveau genre d'égoïsme, dans un égoïsme
+sans courage, mécontent et humilié; je me sus bon gré de renaître
+à des pensées d'un autre ordre, et de me retrouver la faculté de
+m'oublier moi-même, pour me livrer à des méditations
+désintéressées: mon âme semblait se relever d'une dégradation
+longue et honteuse.
+
+La nuit presque entière s'écoula ainsi. Je marchais au hasard; je
+parcourus des champs, des bois, des hameaux où tout était
+immobile. De temps en temps, j'apercevais dans quelque habitation
+éloignée une pâle lumière qui perçait l'obscurité. «Là, me disais-
+je, là, peut-être, quelque infortuné s'agite sous la douleur, ou
+lutte contre la mort; mystère inexplicable dont une expérience
+journalière paraît n'avoir pas encore convaincu les hommes; terme
+assuré qui ne nous console ni ne nous apaise, objet d'une
+insouciance habituelle et d'un effroi passager! Et moi aussi,
+poursuivais-je, je me livre à cette inconséquence insensée! Je me
+révolte contre la vie, comme si la vie devait ne pas finir! Je
+répands du malheur autour de moi, pour reconquérir quelques années
+misérables que le temps viendra bientôt m'arracher! Ah! renonçons
+à ces efforts inutiles; jouissons de voir ce temps s'écouler, mes
+jours se précipiter les uns sur les autres; demeurons immobile,
+spectateur indifférent d'une existence à demi passée; qu'on s'en
+empare, qu'on la déchire, on n'en prolongera pas la durée! vaut-il
+la peine de la disputer?»
+
+L'idée de la mort a toujours eu sur moi beaucoup d'empire. Dans
+mes affections les plus vives; elle a toujours suffi pour me
+calmer aussitôt; elle produisit sur mon âme son effet accoutumé;
+ma disposition pour Ellénore devint moins amère. Toute mon
+irritation disparut; il ne me restait de l'impression de cette
+nuit de délire qu'un sentiment doux et presque tranquille: peut-
+être la lassitude physique que j'éprouvais contribuait-elle à
+cette tranquillité.
+
+Le jour allait renaître; je distinguais déjà les objets. Je
+reconnus que j'étais assez loin de la demeure d'Ellénore. Je me
+peignis son inquiétude, et je me pressais pour arriver près
+d'elle, autant que la fatigue pouvait me le permettre, lorsque je
+rencontrai un homme à cheval, qu'elle avait envoyé pour me
+chercher. Il me raconta qu'elle était depuis douze heures dans les
+craintes les plus vives; qu'après être allée à Varsovie, et avoir
+parcouru les environs, elle était revenue chez elle dans un état
+inexprimable d'angoisse, et que de toutes parts les habitants du
+village étaient répandus dans la campagne pour me découvrir. Ce
+récit me remplit d'abord d'une impatience assez pénible. Je
+m'irritais de me voir soumis par Ellénore à une surveillance
+importune. En vain me répétais-je que son amour seul en était la
+cause; cet amour n'était-il pas aussi la cause de tout mon
+malheur? Cependant je parvins à vaincre ce sentiment que je me
+reprochais. Je la savais alarmée et souffrante. Je montai à
+cheval. Je franchis avec rapidité la distance qui nous séparait.
+Elle me reçut avec des transports de joie. Je fus ému de son
+émotion. Notre conversation fut courte, parce que bientôt elle
+songea que je devais avoir besoin de repos; et je la quittai,
+cette fois du moins, sans avoir rien dit qui pût affliger son
+coeur.
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Le lendemain je me relevai poursuivi des mêmes idées qui m'avaient
+agité la veille. Mon agitation redoubla les jours suivants;
+Ellénore voulut inutilement en pénétrer la cause: je répondais par
+des monosyllabes contraints à ses questions impétueuses; je me
+raidissais contre son insistance, sachant trop qu'à ma franchise
+succéderait sa douleur, et que sa douleur m'imposerait une
+dissimulation nouvelle.
+
+Inquiète et surprise, elle recourut à l'une de ses amies pour
+découvrir le secret qu'elle m'accusait de lui cacher; avide de se
+tromper elle-même, elle cherchait un fait où il n'y avait qu'un
+sentiment. Cette amie m'entretint de mon humeur bizarre, du soin
+que je mettais à repousser toute idée d'un lien durable, de mon
+inexplicable soif de rupture et d'isolement. Je l'écoutai
+longtemps en silence; je n'avais dit jusqu'à ce moment à personne
+que je n'aimais plus Ellénore; ma bouche répugnait à cet aveu qui
+me semblait une perfidie. Je voulus pourtant me justifier; je
+racontai mon histoire avec ménagement, en donnant beaucoup
+d'éloges à Ellénore, en convenant des inconséquences de ma
+conduite, en les rejetant sur les difficultés de notre situation,
+et sans me permettre une parole qui prononçât clairement que la
+difficulté véritable était de ma part l'absence de l'amour. La
+femme qui m'écoutait fut émue de mon récit: elle vit de la
+générosité dans ce que j'appelais de la faiblesse, du malheur dans
+ce que je nommais de la dureté. Les mêmes explications qui
+mettaient en fureur Ellénore passionnée, portaient la conviction
+dans l'esprit de son impartiale amie. On est si juste lorsqu'on
+est désintéressé! Qui que vous soyez, ne remettez jamais à un
+autre les intérêts de votre coeur; le coeur seul peut plaider sa
+cause: il sonde seul ses blessures; tout intermédiaire devient un
+juge; il analyse, il transige, il conçoit l'indifférence; il
+l'admet comme possible, il la reconnaît pour inévitable; par là
+même il l'excuse, et l'indifférence se trouve ainsi, à sa grande
+surprise, légitime à ses propres yeux. Les reproches d'Ellénore
+m'avaient persuadé que j'étais coupable; j'appris de celle qui
+croyait la défendre que je n'étais que malheureux. Je fus entraîné
+à l'aveu complet de mes sentiments: je convins que j'avais pour
+Ellénore du dévouement, de la sympathie, de la pitié; mais
+j'ajoutai que l'amour n'entrait pour rien dans les devoirs que je
+m'imposais. Cette vérité, jusqu'alors renfermée dans mon coeur, et
+quelquefois seulement révélée à Ellénore au milieu du trouble et
+de la colère, prit à mes propres yeux plus de réalité et de force
+par cela seul qu'un autre en était devenu dépositaire. C'est un
+grand pas, c'est un pas irréparable, lorsqu'on dévoile tout à coup
+aux yeux d'un tiers les replis cachés d'une relation intime; le
+jour qui pénètre dans ce sanctuaire constate et achève les
+destructions que la nuit enveloppait de ses ombres: ainsi les
+corps renfermés dans les tombeaux conservent souvent leur première
+forme, jusqu'à ce que l'air extérieur vienne les frapper et les
+réduire en poudre.
+
+L'amie d'Ellénore me quitta: j'ignore quel compte elle lui rendit
+de notre conversation, mais, en approchant du salon, j'entendis
+Ellénore qui parlait d'une voix très animée; en m'apercevant, elle
+se tut. Bientôt elle reproduisit sous diverses formes des idées
+générales, qui n'étaient que des attaques particulières. «Rien
+n'est plus bizarre, disait-elle, que le zèle de certaines amitiés;
+il y a des gens qui s'empressent de se charger de vos intérêts
+pour mieux abandonner votre cause; ils appellent cela de
+l'attachement: j'aimerais mieux de la haine». Je compris
+facilement que l'amie d'Ellénore avait embrassé mon parti contre
+elle, et l'avait irritée en ne paraissant pas me juger assez
+coupable. Je me sentis ainsi d'intelligence avec un autre contre
+Ellénore: c'était entre nos coeurs une barrière de plus.
+
+Quelques jours après, Ellénore alla plus loin: elle était
+incapable de tout empire sur elle-même; dès qu'elle croyait avoir
+un sujet de plainte, elle marchait droit à l'explication, sans
+ménagement et sans calcul, et préférait le danger de rompre à la
+contrainte de dissimuler. Les deux amies se séparèrent à jamais
+brouillées.
+
+«Pourquoi mêler des étrangers à nos discussions intimes? dis-je à
+Ellénore. Avons-nous besoin d'un tiers pour nous entendre? et si
+nous ne nous entendons plus, quel tiers pourrait y porter remède?
+-- Vous avez raison, me répondit-elle: mais c'est votre faute;
+autrefois je ne m'adressais à personne pour arriver jusqu'à votre
+coeur.»
+
+Tout à coup Ellénore annonça le projet de changer son genre de
+vie. Je démêlai par ses discours qu'elle attribuait à la solitude
+dans laquelle nous vivions le mécontentement qui me dévorait: elle
+épuisait toutes les explications fausses avant de se résigner à la
+véritable. Nous passions tête à tête de monotones soirées entre le
+silence et l'humeur; la source des longs entretiens était tarie.
+
+Ellénore résolut d'attirer chez elle les familles nobles qui
+résidaient dans son voisinage ou à Varsovie. J'entrevis facilement
+les obstacles et les dangers de ses tentatives. Les parents qui
+lui disputaient son héritage avaient révélé ses erreurs passées,
+et répandu contre elle mille bruits calomnieux. Je frémis des
+humiliations qu'elle allait braver, et je tâchai de la dissuader
+de cette entreprise. Mes représentations furent inutiles; je
+blessai sa fierté par mes craintes, bien que je ne les exprimasse
+qu'avec ménagement. Elle supposa que j'étais embarrassé de nos
+liens, parce que son existence était équivoque; elle n'en fut que
+plus empressée a reconquérir une place honorable dans le monde:
+ses efforts obtinrent quelque succès. La fortune dont elle
+jouissait, sa beauté, que le temps n'avait encore que légèrement
+diminuée, le bruit même de ses aventures, tout en elle excitait la
+curiosité. Elle se vit entourée bientôt d'une société nombreuse;
+mais elle était poursuivie d'un sentiment secret d'embarras et
+d'inquiétude. J'étais mécontent de ma situation, elle s'imaginait
+que je l'étais de la sienne; elle s'agitait pour en sortir; son
+désir ardent ne lui permettait point de calcul, sa position fausse
+jetait de l'inégalité dans sa conduite et de la précipitation dans
+ses démarches. Elle avait l'esprit juste, mais peu étendu; la
+justesse de son esprit était dénaturée par l'emportement de son
+caractère, et son peu d'étendue l'empêchait d'apercevoir la ligne
+la plus habile, et de saisir des nuances délicates. Pour la
+première fois elle avait un but; et comme elle se précipitait vers
+ce but, elle le manquait. Que de dégoûts elle dévora sans me les
+communiquer! que de fois je rougis pour elle sans avoir la force
+de le lui dire! Tel est, parmi les hommes, le pouvoir de la
+réserve et de la mesure, que je l'avais vue plus respectée par les
+amis du comte de P** comme sa maîtresse, qu'elle ne l'était par
+ses voisins comme héritière d'une grande fortune, au milieu de ses
+vassaux. Tour à tour haute et suppliante, tantôt prévenante,
+tantôt susceptible, il y avait dans ses actions et dans ses
+paroles je ne sais quelle fougue destructive de la considération
+qui ne se compose que du calme.
+
+En relevant ainsi les défauts d'Ellénore, c'est moi que j'accuse
+et que je condamne. Un mot de moi l'aurait calmée: pourquoi n'ai-
+je pu prononcer ce mot?
+
+Nous vivions cependant plus doucement ensemble; la distraction
+nous soulageait de nos pensées habituelles. Nous n'étions seuls
+que par intervalles; et comme nous avions l'un dans l'autre une
+confiance sans nombre, excepté sur nos sentiments intimes, nous
+mettions les observations et les faits à la place de ces
+sentiments, et nos conversations avaient repris quelque charme.
+Mais bientôt ce nouveau genre de vie devint pour moi la source
+d'une nouvelle perplexité. Perdu dans la foule qui environnait
+Ellénore, je m'aperçus que j'étais l'objet de l'étonnement et du
+blâme. L'époque approchait où son procès devait être jugé: ses
+adversaires prétendaient qu'elle avait aliéné le coeur paternel
+par des égarements sans nombre; ma présence venait à l'appui de
+leurs assertions. Ses amis me reprochaient de lui faire tort. Ils
+excusaient sa passion pour moi; mais ils m'accusaient
+d'indélicatesse: j'abusais, disaient-ils, d'un sentiment que
+j'aurais dû modérer. Je savais seul qu'en l'abandonnant je
+l'entraînerais sur mes pas, et qu'elle négligerait pour me suivre
+tout le soin de sa fortune et tous les calculs de la prudence. Je
+ne pouvais rendre le public dépositaire de ce secret; je ne
+paraissais donc dans la maison d'Ellénore qu'un étranger nuisible
+au succès même des démarches qui allaient décider de son sort; et,
+par un étrange renversement de la vérité, tandis que j'étais la
+victime de ses volontés inébranlables, c'était elle que l'on
+plaignait comme victime de mon ascendant.
+
+Une nouvelle circonstance vint compliquer encore cette situation
+douloureuse.
+
+Une singulière révolution s'opéra tout à coup dans la conduite et
+les manières d'Ellénore: jusqu'à cette époque elle n'avait paru
+occupée que de moi; soudain je la vis recevoir et rechercher les
+hommages des hommes qui l'entouraient. Cette femme si réservée, si
+froide, si ombrageuse, sembla subitement changer de caractère.
+Elle encourageait les sentiments et même les espérances d'une
+foule de jeunes gens, dont les uns étaient séduits par sa figure,
+et dont quelques autres, malgré ses erreurs passées, aspiraient
+sérieusement à sa main; elle leur accordait de longs tête-à-tête;
+elle avait avec eux ces formes douteuses, mais attrayantes, qui ne
+repoussent mollement que pour retenir, parce qu'elles annoncent
+plutôt l'indécision que l'indifférence, et des retards que des
+refus. J'ai su par elle dans la suite, et les faits me l'ont
+démontré, qu'elle agissait ainsi par un calcul faux et déplorable.
+Elle croyait ranimer mon amour en excitant ma jalousie; mais
+c'était agiter des cendres que rien ne pouvait réchauffer. Peut-
+être aussi se mêlait-il à ce calcul, sans qu'elle s'en rendît
+compte, quelque vanité de femme; elle était blessée de ma
+froideur, elle voulait se prouver à elle-même qu'elle avait encore
+des moyens de plaire. Peut-être enfin, dans l'isolement où je
+laissais son coeur, trouvait-elle une sorte de consolation à
+s'entendre répéter des expressions d'amour que depuis longtemps je
+ne prononçais plus.
+
+Quoi qu'il en soit, je me trompai quelque temps sur ses motifs.
+J'entrevis l'aurore de ma liberté future; je m'en félicitai.
+Tremblant d'interrompre par quelque mouvement inconsidéré cette
+grande crise à laquelle j'attachais ma délivrance, je devins plus
+doux, je parus plus content. Ellénore prit ma douceur pour de la
+tendresse, mon espoir de la voir enfin heureuse sans moi pour le
+désir de la rendre heureuse. Elle s'applaudit de son stratagème.
+Quelquefois pourtant elle s'alarmait de ne me voir aucune
+inquiétude; elle me reprochait de ne mettre aucun obstacle à ces
+liaisons qui, en apparence, menaçaient de me l'enlever. Je
+repoussais ces accusations par des plaisanteries, mais je ne
+parvenais pas toujours à l'apaiser; son caractère se faisait jour
+à travers la dissimulation qu'elle s'était imposée. Les scènes
+recommençaient sur un autre terrain, mais non moins orageuses.
+Ellénore m'imputait ses propres torts, elle m'insinuait qu'un seul
+mot la ramènerait à moi tout entière; puis, offensée de mon
+silence, elle se précipitait de nouveau dans la coquetterie avec
+une espèce de fureur.
+
+C'est ici surtout, je le sens, que l'on m'accusera de faiblesse.
+Je voulais être libre, et je le pouvais avec l'approbation
+générale; je le devais peut-être: la conduite d'Ellénore m'y
+autorisait et semblait m'y contraindre. Mais ne savais-je pas que
+cette conduite était mon ouvrage? Ne savais-je pas qu'Ellénore, au
+fond de son coeur, n'avait pas cessé de m'aimer? Pouvais-je la
+punir des imprudences que je lui faisais commettre, et, froidement
+hypocrite, chercher un prétexte dans ces imprudences pour
+l'abandonner sans pitié?
+
+Certes, je ne veux point m'excuser, je me condamne plus sévèrement
+qu'un autre peut-être ne le ferait à ma place; mais je puis au
+moins me rendre ici ce solennel témoignage, que je n'ai jamais agi
+par calcul, et que j'ai toujours été dirigé par des sentiments
+vrais et naturels. Comment se fait-il qu'avec ces sentiments je
+n'aie fait si longtemps que mon malheur et celui des autres? La
+société cependant m'observait avec surprise. Mon séjour chez
+Ellénore ne pouvait s'expliquer que par un extrême attachement
+pour elle, et mon indifférence sur les liens qu'elle semblait
+toujours prête à contracter démentait cet attachement. L'on
+attribua ma tolérance inexplicable à une légèreté de principes, à
+une insouciance pour la morale, qui annonçaient, disait-on, un
+homme profondément égoïste, et que le monde avait corrompu. Ces
+conjectures, d'autant plus propres à faire impression qu'elles
+étaient plus proportionnées aux âmes qui les concevaient, furent
+accueillies et répétées. Le bruit en parvint enfin jusqu'à moi; je
+fus indigné de cette découverte inattendue: pour prix de mes longs
+services, j'étais méconnu, calomnié; j'avais, pour une femme,
+oublié tous les intérêts et repoussé tous les plaisirs de la vie,
+et c'était moi que l'on condamnait.
+
+Je m'expliquai vivement avec Ellénore: un mot fit disparaître
+cette tourbe d'adorateurs qu'elle n'avait appelés que pour me
+faire craindre sa perte. Elle restreignit sa société à quelques
+femmes et à un petit nombre d'hommes âgés. Tout reprit autour de
+nous une apparence régulière; mais nous n'en fûmes que plus
+malheureux: Ellénore se croyait de nouveaux droits; je me sentais
+chargé de nouvelles chaînes.
+
+Je ne saurais peindre quelles amertumes et quelles fureurs
+résultèrent de nos rapports ainsi compliqués. Notre vie ne fut
+qu'un perpétuel orage; l'intimité perdit tous ses charmes, et
+l'amour toute sa douceur; il n'y eut plus même entre nous ces
+retours passagers qui semblent guérir pour quelques instants
+d'incurables blessures. La vérité se fit jour de toutes parts, et
+j'empruntai, pour me faire entendre, les expressions les plus
+dures et les plus impitoyables. Je ne m'arrêtais que lorsque je
+voyais Ellénore dans les larmes, et ses larmes mêmes n'étaient
+qu'une lave brûlante qui, tombant goutte à goutte sur mon coeur,
+m'arrachait des cris, sans pouvoir m'arracher un désaveu. Ce fut
+alors que, plus d'une fois, je la vis se lever pâle et
+prophétique: «Adolphe, s'écriait-elle, vous ne savez pas le mal
+que vous faites; vous l'apprendrez un jour, vous l'apprendrez par
+moi, quand vous m'aurez précipitée dans la tombe». Malheureux!
+lorsqu'elle parlait ainsi, que ne m'y suis-je jeté moi-même avant
+elle!
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Je n'étais pas retourné chez le baron de T** depuis ma dernière
+visite. Un matin je reçus de lui le billet suivant:
+
+«Les conseils que je vous avais donnés ne méritaient pas une si
+longue absence. Quelque parti que vous preniez sur ce qui vous
+regarde, vous n'en êtes pas moins le fils de mon ami le plus cher,
+je n'en jouirai pas moins avec plaisir de votre société, et j'en
+aurai beaucoup à vous introduire dans un cercle dont j'ose vous
+promettre qu'il vous sera agréable de faire partie. Permettez-moi
+d'ajouter que, plus votre genre de vie, que je ne veux point
+désapprouver, a quelque chose de singulier, plus il vous importe
+de dissiper des préventions mal fondées, sans doute, en vous
+montrant dans le monde.»
+
+Je fus reconnaissant de la bienveillance qu'un homme âgé me
+témoignait. Je me rendis chez lui; il ne fut point question
+d'Ellénore. Le baron me retint à dîner: il n'y avait, ce jour-là,
+que quelques hommes assez spirituels et assez aimables. Je fus
+d'abord embarrassé, mais je fis effort sur moi-même; je me
+ranimai, je parlai; je déployai le plus qu'il me fut possible de
+l'esprit et des connaissances. Je m'aperçus que je réussissais à
+captiver l'approbation. Je retrouvai dans ce genre de succès une
+jouissance d'amour-propre dont j'avais été prive dès longtemps;
+cette jouissance me rendit la société du baron de T** plus
+agréable.
+
+Mes visites chez lui se multiplièrent. Il me chargea de quelques
+travaux relatifs à sa mission, et qu'il croyait pouvoir me confier
+sans inconvénient. Ellénore fut d'abord surprise de cette
+révolution dans ma vie; mais je lui parlai de l'amitié du baron
+pour mon père, et du plaisir que je goûtais à consoler ce dernier
+de mon absence, en ayant l'air de m'occuper utilement. La pauvre
+Ellénore, je l'écris dans ce moment avec un sentiment de remords,
+éprouva plus de joie de ce que je paraissais plus tranquille, et
+se résigna, sans trop se plaindre, à passer souvent la plus grande
+partie de la journée séparée de moi. Le baron, de son côté,
+lorsqu'un peu de confiance se fut établie entre nous, me reparla
+d'Ellénore. Mon intention positive était toujours d'en dire du
+bien, mais, sans m'en apercevoir, je m'exprimais sur elle d'un ton
+plus leste et plus dégagé: tantôt j'indiquais, par des maximes
+générales, que je reconnaissais la nécessité de m'en détacher;
+tantôt la plaisanterie venait à mon secours; je parlais en riant
+des femmes et de la difficulté de rompre avec elles. Ces discours
+amusaient un vieux ministre dont l'âme était usée, et qui se
+rappelait vaguement que, dans sa jeunesse, il avait aussi été
+tourmenté par des intrigues d'amour. De la sorte, par cela seul
+que j'avais un sentiment caché, je trompais plus ou moins tout le
+monde: je trompais Ellénore, car je savais que le baron voulait
+m'éloigner d'elle, et je le lui taisais; je trompais M. de T**,
+car je lui laissais espérer que j'étais prêt à briser mes liens.
+Cette duplicité était fort éloignée de mon caractère naturel; mais
+l'homme se déprave dès qu'il a dans le coeur une seule pensée
+qu'il est constamment forcé de dissimuler.
+
+Jusqu'alors je n'avais fait connaissance chez le baron de T**,
+qu'avec les hommes qui composaient sa société particulière. Un
+jour il me proposa de rester à une grande fête qu'il donnait pour
+la naissance de son maître. «Vous y rencontrerez, me dit-il, les
+plus jolies femmes de Pologne: vous n'y trouverez pas, il est
+vrai, celle que vous aimez; j'en suis fâché, mais il y a des
+femmes que l'on ne voit que chez elles». Je fus péniblement
+affecté de cette phrase; je gardai le silence, mais je me
+reprochais intérieurement de ne pas défendre Ellénore, qui, si
+l'on m'eût attaqué en sa présence, m'aurait si vivement défendu.
+
+L'assemblée était nombreuse; on m'examinait avec attention.
+J'entendais répéter tout bas, autour de moi, le nom de mon père,
+celui d'Ellénore, celui du comte de P**. On se taisait à mon
+approche; on recommençait quand je m'éloignais. Il m'était
+démontré que l'on se racontait mon histoire, et chacun, sans
+doute, la racontait à sa manière; ma situation était
+insupportable; mon front était couvert d'une sueur froide. Tour à
+tour je rougissais et je pâlissais.
+
+Le baron s'aperçut de mon embarras. Il vint à moi, redoubla
+d'attentions et de prévenances, chercha toutes les occasions de me
+donner des éloges, et l'ascendant de sa considération força
+bientôt les autres à me témoigner les mêmes égards.
+
+Lorsque tout le monde se fut retiré: «Je voudrais, me dit
+M. de T**, vous parler encore une fois à coeur ouvert. Pourquoi
+voulez-vous rester dans une situation dont vous souffrez? À qui
+faites-vous du bien? Croyez-vous que l'on ne sache pas ce qui se
+passe entre vous et Ellénore? Tout le monde est informé de votre
+aigreur et de votre mécontentement réciproque. Vous vous faites du
+tort par votre faiblesse, vous ne vous en faites pas moins par
+votre dureté; car, pour comble d'inconséquence, vous ne la rendez
+pas heureuse, cette femme qui vous rend si malheureux.»
+
+J'étais encore froissé de la douleur que j'avais éprouvée. Le
+baron me montra plusieurs lettres de mon père. Elles annonçaient
+une affliction bien plus vive que je ne l'avais supposée. Je fus
+ébranlé. L'idée que je prolongeais les agitations d'Ellénore vint
+ajouter à mon irrésolution. Enfin, comme si tout s'était réuni
+contre elle, tandis que j'hésitais, elle-même, par sa véhémence,
+acheva de me décider. J'avais été absent tout le jour; le baron
+m'avait retenu chez lui après l'assemblée; la nuit s'avançait. On
+me remit, de la part d'Ellénore, une lettre en présence du baron
+de T**. Je vis dans les yeux de ce dernier une sorte de pitié de
+ma servitude. La lettre d'Ellénore était pleine d'amertume. «Quoi!
+me dis-je, je ne puis passer un jour libre! Je ne puis respirer
+une heure en paix! Elle me poursuit partout, comme un esclave
+qu'on doit ramener à ses pieds»; et, d'autant plus violent que je
+me sentais plus faible: «Oui, m'écriai-je, je le prends,
+l'engagement de rompre avec Ellénore, j'oserai le lui déclarer
+moi-même, vous pouvez d'avance en instruire mon père.»
+
+En disant ces mots, je m'élançai loin du baron. J'étais oppressé
+des paroles que je venais de prononcer, et je ne croyais qu'à
+peine à la promesse que j'avais donnée.
+
+Ellénore m'attendait avec impatience. Par un hasard étrange, on
+lui avait parlé, pendant mon absence, pour la première fois, des
+efforts du baron de T** pour me détacher d'elle. On lui avait
+rapporté les discours que j'avais tenus, les plaisanteries que
+j'avais faites. Ses soupçons étant éveillés, elle avait rassemblé
+dans son esprit plusieurs circonstances qui lui paraissaient les
+confirmer. Ma liaison subite avec un homme que je ne voyais jamais
+autrefois, l'intimité qui existait entre cet homme et mon père,
+lui semblaient des preuves irréfragables. Son inquiétude avait
+fait tant de progrès en peu d'heures que je la trouvai pleinement
+convaincue de ce qu'elle nommait ma perfidie.
+
+J'étais arrivé auprès d'elle, décidé à tout lui dire. Accusé par
+elle, le croira-t-on? je ne m'occupai qu'à tout éluder. Je niai
+même, oui, je niai ce jour-là ce que j'étais déterminé à lui
+déclarer le lendemain.
+
+Il était tard; je la quittai; je me hâtai de me coucher pour
+terminer cette longue journée; et quand je fus bien sûr qu'elle
+était finie, je me sentis, pour le moment, délivré d'un poids
+énorme.
+
+Je ne me levai le lendemain que vers le milieu du jour, comme si,
+en retardant le commencement de notre entrevue, j'avais retardé
+l'instant fatal.
+
+Ellénore s'était rassurée pendant la nuit, et par ses propres
+réflexions et par mes discours de la veille. Elle me parla de ses
+affaires avec un air de confiance qui n'annonçait que trop qu'elle
+regardait nos existences comme indissolublement unies. Où trouver
+des paroles qui la repoussassent dans l'isolement?
+
+Le temps s'écoulait avec une rapidité effrayante. Chaque minute
+ajoutait à la nécessité d'une explication. Des trois jours que
+j'avais fixés, déjà le second était près de disparaître; M. de T**
+m'attendait au plus tard le surlendemain. Sa lettre pour mon père
+était partie et j'allais manquer à ma promesse sans avoir fait
+pour l'exécuter la moindre tentative. Je sortais, je rentrais, je
+prenais la main d'Ellénore, je commençais une phrase que
+j'interrompais aussitôt, je regardais la marche du soleil qui
+s'inclinait vers l'horizon. La nuit revint, j'ajournai de nouveau.
+Un jour me restait: c'était assez d'une heure.
+
+Ce jour se passa comme le précédent. J'écrivis à M. de T** pour
+lui demander du temps encore: et, comme il est naturel aux
+caractères faibles de le faire, j'entassai dans ma lettre mille
+raisonnements pour justifier mon retard, pour démontrer qu'il ne
+changeait rien à la résolution que j'avais prise, et que, dès
+l'instant même, on pouvait regarder mes liens avec Ellénore comme
+brisés pour jamais.
+
+
+CHAPITRE X
+
+Je passai les jours suivants plus tranquille. J'avais rejeté dans
+le vague la nécessité d'agir; elle ne me poursuivait plus comme un
+spectre; je croyais avoir tout le temps de préparer Ellénore. Je
+voulais être plus doux, plus tendre avec elle, pour conserver au
+moins des souvenirs d'amitié. Mon trouble était tout différent de
+celui que j'avais connu jusqu'alors. J'avais imploré le ciel pour
+qu'il élevât soudain entre Ellénore et moi un obstacle que je ne
+pusse franchir. Cet obstacle s'était élevé. Je fixais mes regards
+sur Ellénore comme sur un être que j'allais perdre. L'exigence,
+qui m'avait paru tant de fois insupportable, ne m'effrayait plus;
+je m'en sentais affranchi d'avance. J'étais plus libre en lui
+cédant encore, et je n'éprouvais plus cette révolte intérieure qui
+jadis me portait sans cesse à tout déchirer. Il n'y avait plus en
+moi d'impatience: il y avait, au contraire, un désir secret de
+retarder le moment funeste.
+
+Ellénore s'aperçut de cette disposition plus affectueuse et plus
+sensible: elle-même devint moins amère. Je recherchais des
+entretiens que j'avais évités; je jouissais de ses expressions
+d'amour, naguère importunes, précieuses maintenant, comme pouvant
+chaque fois être les dernières.
+
+Un soir, nous nous étions quittés après une conversation plus
+douce que de coutume. Le secret que je renfermais dans mon sein me
+rendait triste, mais ma tristesse n'avait rien de violent.
+L'incertitude sur l'époque de la séparation que j'avais voulue me
+servait à en écarter l'idée. La nuit j'entendis dans le château un
+bruit inusité. Ce bruit cessa bientôt, et je n'y attachai point
+d'importance. Le matin cependant, l'idée m'en revint; j'en voulus
+savoir la cause, et je dirigeai mes pas vers la chambre
+d'Ellénore. Quel fut mon étonnement, lorsqu'on me dit que depuis
+douze heures elle avait une fièvre ardente, qu'un médecin que ses
+gens avaient fait appeler déclarait sa vie en danger, et qu'elle
+avait défendu impérieusement que l'on m'avertît ou qu'on me
+laissât pénétrer jusqu'à elle!
+
+Je voulus insister. Le médecin sortit lui-même pour me représenter
+la nécessité de ne lui causer aucune émotion. Il attribuait sa
+défense, dont il ignorait le motif, au désir de ne pas me causer
+d'alarmes. J'interrogeai les gens d'Ellénore avec angoisse sur ce
+qui avait pu la plonger d'une manière si subite dans un état si
+dangereux. La veille, après m'avoir quitté, elle avait reçu de
+Varsovie une lettre apportée par un homme à cheval; l'ayant
+ouverte et parcourue, elle s'était évanouie; revenue à elle, elle
+s'était jetée sur son lit sans prononcer une parole. L'une de ses
+femmes, inquiète de l'agitation qu'elle remarquait en elle, était
+restée dans sa chambre à son insu; vers le milieu de la nuit,
+cette femme l'avait vue saisie d'un tremblement qui ébranlait le
+lit sur lequel elle était couchée: elle avait voulu m'appeler.
+Ellénore s'y était opposée avec une espèce de terreur tellement
+violente qu'on n'avait osé lui désobéir. On avait envoyé chercher
+un médecin; Ellénore avait refusé, refusait encore de lui
+répondre; elle avait passé la nuit, prononçant des mots
+entrecoupés qu'on n'avait pu comprendre, et appuyant souvent son
+mouchoir sur sa bouche, comme pour s'empêcher de parler.
+
+Tandis qu'on me donnait ces détails, une autre femme, qui était
+restée près d'Ellénore, accourut tout effrayée. Ellénore
+paraissait avoir perdu l'usage de ses sens. Elle ne distinguait
+rien de ce qui l'entourait. Elle poussait quelquefois des cris,
+elle répétait mon nom; puis, épouvantée, elle faisait signe de la
+main, comme pour que l'on éloignât d'elle quelque objet qui lui
+était odieux.
+
+J'entrai dans sa chambre. Je vis au pied de son lit deux lettres.
+L'une était la mienne au baron de T**, l'autre était de lui-même à
+Ellénore. Je ne conçus que trop alors le mot de cette affreuse
+énigme. Tous mes efforts pour obtenir le temps que je voulais
+consacrer encore aux derniers adieux s'étaient tournés de la sorte
+contre l'infortunée que j'aspirais à ménager. Ellénore avait lu,
+tracées de ma main, mes promesses de l'abandonner, promesses qui
+n'avaient été dictées que par le désir de rester plus longtemps
+près d'elle, et que la vivacité de ce désir même m'avait porte à
+répéter, à développer de mille manières. L'oeil indifférent de
+M. de T** avait facilement démêlé dans ces protestations réitérées
+à chaque ligne l'irrésolution que je déguisais et les ruses de ma
+propre incertitude; mais le cruel avait trop bien calculé
+qu'Ellénore y verrait un arrêt irrévocable. Je m'approchai d'elle:
+elle me regarda sans me reconnaître. Je lui parlai: elle
+tressaillit. «Quel est ce bruit? s'écria-t-elle; c'est la voix qui
+m'a fait du mal». Le médecin remarqua que ma présence ajoutait à
+son délire, et me conjura de m'éloigner. Comment peindre ce que
+j'éprouvai pendant trois longues heures? Le médecin sortit enfin.
+Ellénore était tombée dans un profond assoupissement. Il ne
+désespérait pas de la sauver, si, à son réveil, la fièvre était
+calmée.
+
+Ellénore dormit longtemps. Instruit de son réveil, je lui écrivis
+pour lui demander de me recevoir. Elle me fit dire d'entrer. Je
+voulus parler; elle m'interrompit. «Que je n'entende de vous, dit-
+elle, aucun mot cruel. Je ne réclame plus, je ne m'oppose à rien;
+mais que cette voix que j'ai tant aimée, que cette voix qui
+retentissait au fond de mon coeur n'y pénètre pas pour le
+déchirer. Adolphe, Adolphe, j'ai été violente, j'ai pu vous
+offenser; mais vous ne savez pas ce que j'ai souffert. Dieu
+veuille que jamais vous ne le sachiez!»
+
+Son agitation devint extrême. Elle posa son front sur ma main; il
+était brûlant; une contraction terrible défigurait ses traits. «Au
+nom du ciel, m'écriai-je, chère Ellénore, écoutez-moi. Oui, je
+suis coupable: cette lettre...». Elle frémit et voulut s'éloigner.
+Je la retins. «Faible, tourmenté, continuai-je, j'ai pu céder un
+moment à une instance cruelle; mais n'avez-vous pas vous-même
+mille preuves que je ne puis vouloir ce qui nous sépare? J'ai été
+mécontent, malheureux, injuste; peut-être, en luttant avec trop de
+violence contre une imagination rebelle, avez-vous donné de la
+force à des velléités passagères que je méprise aujourd'hui; mais
+pouvez-vous douter de mon affection profonde? nos âmes ne sont-
+elles pas enchaînées l'une à l'autre par mille liens que rien ne
+peut rompre? Tout le passé ne nous est-il pas commun? Pouvons-nous
+jeter un regard sur les trois années qui viennent de finir, sans
+nous retracer des impressions que nous avons partagées, des
+plaisirs que nous avons goûtés, des peines que nous avons
+supportées ensemble? Ellénore, commençons en ce jour une nouvelle
+époque, rappelons les heures du bonheur et de l'amour». Elle me
+regarda quelque temps avec l'air du doute. «Votre père, reprit-
+elle enfin, vos devoirs, votre famille, ce qu'on attend de
+vous!... -- Sans doute, répondis-je, une fois, un jour peut-
+être...». Elle remarqua que j'hésitais. «Mon Dieu, s'écria-t-elle,
+pourquoi m'avait-il rendu l'espérance pour me la ravir aussitôt?
+Adolphe, je vous remercie de vos efforts: ils m'ont fait du bien,
+d'autant plus de bien qu'ils ne vous coûteront, je l'espère, aucun
+sacrifice; mais, je vous en conjure, ne parlons plus de
+l'avenir... Ne vous reprochez rien, quoi qu'il arrive. Vous avez
+été bon pour moi. J'ai voulu ce qui n'était pas possible. L'amour
+était toute ma vie: il ne pouvait être la vôtre. Soignez-moi
+maintenant quelques jours encore». Des larmes coulèrent
+abondamment de ses yeux; sa respiration fut moins oppressée; elle
+appuya sa tête sur mon épaule. «C'est ici, dit-elle, que j'ai
+toujours désiré mourir». Je la serrai contre mon coeur, j'abjurai
+de nouveau mes projets, je désavouai mes fureurs cruelles. «Non,
+reprit-elle, il faut que vous soyez libre et content. -- Puis-je
+l'être si vous êtes malheureuse? -- Je ne serai pas longtemps
+malheureuse, vous n'aurez pas longtemps à me plaindre». Je rejetai
+loin de moi des craintes que je voulais croire chimériques. «Non,
+non, cher Adolphe, me dit-elle, quand on a longtemps invoqué la
+mort, le Ciel nous envoie, à la fin, je ne sais quel pressentiment
+infaillible qui nous avertit que notre prière est exaucée». Je lui
+jurai de ne jamais la quitter. «Je l'ai toujours espéré,
+maintenant j'en suis sûre.»
+
+C'était une de ces journées d'hiver où le soleil semble éclairer
+tristement la campagne grisâtre, comme s'il regardait en pitié la
+terre qu'il a cessé de réchauffer. Ellénore me proposa de sortir.
+«Il fait bien froid, lui dis-je. -- N'importe, je voudrais me
+promener avec vous». Elle prit mon bras; nous marchâmes longtemps
+sans rien dire; elle avançait avec peine, et se penchait sur moi
+presque tout entière. «Arrêtons-nous un instant. -- Non, me
+répondit-elle, j'ai du plaisir à me sentir encore soutenue par
+vous». Nous retombâmes dans le silence. Le ciel était serein; mais
+les arbres étaient sans feuilles; aucun souffle n'agitait l'air,
+aucun oiseau ne le traversait: tout était immobile, et le seul
+bruit qui se fît entendre était celui de l'herbe glacée qui se
+brisait sous nos pas. «Comme tout est calme, me dit Ellénore;
+comme la nature se résigne! Le coeur aussi ne doit-il pas
+apprendre à se résigner?» Elle s'assit sur une pierre; tout à coup
+elle se mit à genoux, et, baissant la tête, elle l'appuya sur ses
+deux mains. J'entendis quelques mots prononces à voix basse. Je
+m'aperçus qu'elle priait. Se relevant enfin: «Rentrons, dit-elle,
+le froid m'a saisie. J'ai peur de me trouver mal. Ne me dites
+rien; je ne suis pas en état de vous entendre.»
+
+À dater de ce jour, je vis Ellénore s'affaiblir et dépérir. Je
+rassemblai de toutes parts des médecins autour d'elle: les uns
+m'annoncèrent un mal sans remède, d'autres me bercèrent
+d'espérances vaines; mais la nature sombre et silencieuse
+poursuivait d'un bras invisible son travail impitoyable. Par
+moments, Ellénore semblait reprendre à la vie. On eût dit
+quelquefois que la main de fer qui pesait sur elle s'était
+retirée. Elle relevait sa tête languissante; ses joues se
+couvraient de couleurs un peu plus vives; ses yeux se ranimaient:
+mais tout à coup, par le jeu cruel d'une puissance inconnue, ce
+mieux mensonger disparaissait, sans que l'art en pût deviner la
+cause. Je la vis de la sorte marcher par degrés à la destruction.
+Je vis se graver sur cette figure si noble et si expressive les
+signes avant-coureurs de la mort. Je vis, spectacle humiliant et
+déplorable, ce caractère énergique et fier recevoir de la
+souffrance physique mille impressions confuses et incohérentes,
+comme si, dans ces instants terribles, l'âme, froissée par le
+corps, se métamorphosait en tous sens pour se plier avec moins de
+peine à la dégradation des organes.
+
+Un seul sentiment ne varia jamais dans le coeur d'Ellénore: ce fut
+sa tendresse pour moi. Sa faiblesse lui permettait rarement de me
+parler; mais elle fixait sur moi ses yeux en silence, et il me
+semblait alors que ses regards me demandaient la vie que je ne
+pouvais plus lui donner. Je craignais de lui causer une émotion
+violente; j'inventais des prétextes pour sortir: je parcourais au
+hasard tous les lieux où je m'étais trouvé avec elle; j'arrosais
+de mes pleurs les pierres, le pied des arbres, tous les objets qui
+me retraçaient son souvenir.
+
+Ce n'était pas les regrets de l'amour, c'était un sentiment plus
+sombre et plus triste; l'amour s'identifie tellement à l'objet
+aimé que dans son désespoir même il y a quelque charme. Il lutte
+contre la réalité, contre la destinée; l'ardeur de son désir le
+trompe sur ses forces, et l'exalte au milieu de sa douleur. La
+mienne était morne et solitaire; je n'espérais point mourir avec
+Ellénore; j'allais vivre sans elle dans ce désert du monde, que
+j'avais souhaité tant de fois de traverser indépendant. J'avais
+brisé l'être qui m'aimait; j'avais brisé ce coeur, compagnon du
+mien, qui avait persisté à se dévouer à moi, dans sa tendresse
+infatigable; déjà l'isolement m'atteignait. Ellénore respirait
+encore, mais je ne pouvais déjà plus lui confier mes pensées;
+j'étais déjà seul sur la terre; je ne vivais plus dans cette
+atmosphère d'amour qu'elle répandait autour de moi; l'air que je
+respirais me paraissait plus rude, les visages des hommes que je
+rencontrais plus indifférents; toute la nature semblait me dire
+que j'allais à jamais cesser d'être aimé.
+
+Le danger d'Ellénore devint tout à coup plus imminent; des
+symptômes qu'on ne pouvait méconnaître annoncèrent sa fin
+prochaine: un prêtre de sa religion l'en avertit. Elle me pria de
+lui apporter une cassette qui contenait beaucoup de papiers; elle
+en fit brûler plusieurs devant elle, mais elle paraissait en
+chercher un qu'elle ne trouvait point, et son inquiétude était
+extrême. Je la suppliai de cesser cette recherche qui l'agitait,
+et pendant laquelle, deux fois, elle s'était évanouie. «J'y
+consens, me répondit-elle; mais, cher Adolphe, ne me refusez pas
+une prière. Vous trouverez parmi mes papiers, je ne sais où, une
+lettre qui vous est adressée; brûlez-la sans la lire, je vous en
+conjure au nom de notre amour, au nom de ces derniers moments que
+vous avez adoucis». Je le lui promis; elle fut tranquille.
+«Laissez-moi me livrer à présent, me dit-elle, aux devoirs de ma
+religion; j'ai bien des fautes à expier: mon amour pour vous fut
+peut-être une faute; je ne le croirais pourtant pas, si cet amour
+avait pu vous rendre heureux.»
+
+Je la quittai: je ne rentrai qu'avec tous ses gens pour assister
+aux dernières et solennelles prières; à genoux dans un coin de sa
+chambre, tantôt je m'abîmais dans mes pensées, tantôt je
+contemplais, par une curiosité involontaire, tous ces hommes
+réunis, la terreur des uns, la distraction des autres, et cet
+effet singulier de l'habitude qui introduit l'indifférence dans
+toutes les pratiques prescrites, et qui fait regarder les
+cérémonies les plus augustes et les plus terribles comme des
+choses convenues et de pure forme; j'entendais ces hommes répéter
+machinalement les paroles funèbres, comme si eux aussi n'eussent
+pas dû être acteurs un jour dans une scène pareille, comme si eux
+aussi n'eussent pas dû mourir un jour. J'étais loin cependant de
+dédaigner ces pratiques; en est-il une seule dont l'homme, dans
+son ignorance, ose prononcer l'inutilité? Elles rendaient du calme
+à Ellénore; elles l'aidaient à franchir ce pas terrible vers
+lequel nous avançons tous, sans qu'aucun de nous puisse prévoir ce
+qu'il doit éprouver alors. Ma surprise n'est pas que l'homme ait
+besoin d'une religion; ce qui m'étonne, c'est qu'il se croie
+jamais assez fort, assez à l'abri du malheur pour oser en rejeter
+une: il devrait, ce me semble, être porté, dans sa faiblesse, à
+les invoquer toutes; dans la nuit épaisse qui nous entoure, est-il
+une lueur que nous puissions repousser? Au milieu du torrent qui
+nous entraîne, est-il une branche à laquelle nous osions refuser
+de nous retenir?
+
+L'impression produite sur Ellénore par une solennité si lugubre
+parut l'avoir fatiguée. Elle s'assoupit d'un sommeil assez
+paisible; elle se réveilla moins souffrante; j'étais seul dans sa
+chambre; nous nous parlions de temps en temps à de longs
+intervalles. Le médecin qui s'était montré le plus habile dans ses
+conjectures m'avait prédit qu'elle ne vivrait pas vingt-quatre
+heures; je regardais tour à tour une pendule qui marquait les
+heures, et le visage d'Ellénore, sur lequel je n'apercevais nul
+changement nouveau. Chaque minute qui s'écoulait ranimait mon
+espérance, et je révoquais en doute les présages d'un art
+mensonger. Tout à coup Ellénore s'élança par un mouvement subit;
+je la retins dans mes bras: un tremblement convulsif agitait tout
+son corps; ses yeux me cherchaient, mais dans ses yeux se peignait
+un effroi vague, comme si elle eût demandé grâce à quelque objet
+menaçant qui se dérobait à mes regards: elle se relevait, elle
+retombait, on voyait qu'elle s'efforçait de fuir; on eût dit
+qu'elle luttait contre une puissance physique invisible qui,
+lassée d'attendre le moment funeste, l'avait saisie et la retenait
+pour l'achever sur ce lit de mort. Elle céda enfin à l'acharnement
+de la nature ennemie; ses membres s'affaissèrent, elle sembla
+reprendre quelque connaissance: elle me serra la main; elle voulut
+pleurer, il n'y avait plus de larmes; elle voulut parler, il n'y
+avait plus de voix: elle laissa tomber, comme résignée, sa tête
+sur le bras qui l'appuyait; sa respiration devint plus lente;
+quelques instants après elle n'était plus.
+
+Je demeurai longtemps immobile près d'Ellénore sans vie. La
+conviction de sa mort n'avait pas encore pénétré dans mon âme; mes
+yeux contemplaient avec un étonnement stupide ce corps inanimé.
+Une de ses femmes étant entrée répandit dans la maison la sinistre
+nouvelle. Le bruit qui se fit autour de moi me tira de la
+léthargie où j'étais plongé; je me levai: ce fut alors que
+j'éprouvai la douleur déchirante et toute l'horreur de l'adieu
+sans retour. Tant de mouvement, cette activité de la vie vulgaire,
+tant de soins et d'agitations qui ne la regardaient plus,
+dissipèrent cette illusion que je prolongeais, cette illusion par
+laquelle je croyais encore exister avec Ellénore. Je sentis le
+dernier lien se rompre, et l'affreuse réalité se placer à jamais
+entre elle et moi. Combien elle me pesait, cette liberté que
+j'avais tant regrettée! Combien elle manquait à mon coeur, cette
+dépendance qui m'avait révolté souvent! Naguère toutes mes actions
+avaient un but; j'étais sûr, par chacune d'elles, d'épargner une
+peine ou de causer un plaisir: je m'en plaignais alors; j'étais
+impatienté qu'un oeil ami observât mes démarches, que le bonheur
+d'un autre y fût attaché. Personne maintenant ne les observait;
+elles n'intéressaient personne; nul ne me disputait mon temps ni
+mes heures; aucune voix ne me rappelait quand je sortais. J'étais
+libre, en effet, je n'étais plus aimé: j'étais étranger pour tout
+le monde.
+
+L'on m'apporta tous les papiers d'Ellénore, comme elle l'avait
+ordonné; à chaque ligne, j'y rencontrai de nouvelles preuves de
+son amour, de nouveaux sacrifices qu'elle m'avait faits et qu'elle
+m'avait cachés. Je trouvai enfin cette lettre que j'avais promis
+de brûler; je ne la reconnus pas d'abord; elle était sans adresse,
+elle était ouverte: quelques mots frappèrent mes regards malgré
+moi; je tentai vainement de les en détourner, je ne pus résister
+au besoin de la lire tout entière. Je n'ai pas la force de la
+transcrire. Ellénore l'avait écrite après une des scènes violentes
+qui avaient précédé sa maladie.
+
+«Adolphe, me disait-elle, pourquoi vous acharnez-vous sur moi?
+Quel est mon crime? De vous aimer, de ne pouvoir exister sans
+vous. Par quelle pitié bizarre n'osez-vous rompre un lien qui vous
+pèse, et déchirez-vous l'être malheureux près de qui votre pitié
+vous retient? Pourquoi me refusez-vous le triste plaisir de vous
+croire au moins généreux? Pourquoi vous montrez-vous furieux et
+faible? L'idée de ma douleur vous poursuit, et le spectacle de
+cette douleur ne peut vous arrêter! Qu'exigez-vous? Que je vous
+quitte? Ne voyez-vous pas que je n'en ai pas la force? Ah! c'est à
+vous, qui n'aimez pas, c'est à vous à la trouver, cette force,
+dans ce coeur lassé de moi, que tant d'amour ne saurait désarmer.
+Vous ne me la donnerez pas, vous me ferez languir dans les larmes,
+vous me ferez mourir à vos pieds». -- «Dites un mot, écrivait-elle
+ailleurs. Est-il un pays où je ne vous suive? Est-il une retraite
+où je ne me cache pour vivre auprès de vous, sans être un fardeau
+dans votre vie? Mais non, vous ne le voulez pas. Tous les projets
+que je propose, timide et tremblante, car vous m'avez glacée
+d'effroi, vous les repoussez avec impatience. Ce que j'obtiens de
+mieux, c'est votre silence. Tant de dureté ne convient pas à votre
+caractère. Vous êtes bon; vos actions sont nobles et dévouées:
+mais quelles actions effaceraient vos paroles? Ces paroles acérées
+retentissent autour de moi: je les entends la nuit; elles me
+suivent, elle me dévorent, elles flétrissent tout ce que vous
+faites. Faut-il donc que je meure, Adolphe? Eh bien, vous serez
+content; elle mourra, cette pauvre créature que vous avez
+protégée, mais que vous frappez à coups redoublés. Elle mourra,
+cette importune Ellénore que vous ne pouvez supporter autour de
+vous, que vous regardez comme un obstacle, pour qui vous ne
+trouvez pas sur la terre une place qui ne vous fatigue; elle
+mourra: vous marcherez seul au milieu de cette foule à laquelle
+vous êtes impatient de vous mêler! Vous les connaîtrez, ces hommes
+que vous remerciez aujourd'hui d'être indifférents; et peut-être
+un jour, froissé par ces coeurs arides, vous regretterez ce coeur
+dont vous disposiez, qui vivait de votre affection, qui eût bravé
+mille périls pour votre défense, et que vous ne daignez plus
+récompenser d'un regard».
+
+FIN
+
+
+LETTRE À L'ÉDITEUR
+
+Je vous renvoie, monsieur, le manuscrit que vous avez eu la bonté
+de me confier. Je vous remercie de cette complaisance, bien
+qu'elle ait réveillé en moi de tristes souvenirs que le temps
+avait effacés. J'ai connu la plupart de ceux qui figurent dans
+cette histoire, car elle n'est que trop vraie. J'ai vu souvent ce
+bizarre et malheureux Adolphe, qui en est à la fois l'auteur et le
+héros; j'ai tenté d'arracher par mes conseils cette charmante
+Ellénore, digne d'un sort plus doux et d'un coeur plus fidèle, à
+l'être malfaisant qui, non moins misérable qu'elle, la dominait
+par une espèce de charme, et la déchirait par sa faiblesse. Hélas!
+la dernière fois que je l'ai vue, je croyais lui avoir donné
+quelque force, avoir armé sa raison contre son coeur. Après une
+trop longue absence, je suis revenu dans les lieux où je l'avais
+laissée, et je n'ai trouvé qu'un tombeau.
+
+Vous devriez, monsieur, publier cette anecdote. Elle ne peut
+désormais blesser personne, et ne serait pas, à mon avis, sans
+utilité. Le malheur d'Ellénore prouve que le sentiment le plus
+passionné ne saurait lutter contre l'ordre des choses. La société
+est trop puissante, elle se reproduit sous trop de formes, elle
+mêle trop d'amertumes à l'amour qu'elle n'a pas sanctionné; elle
+favorise ce penchant à l'inconstance, et cette fatigue impatiente,
+maladies de l'âme, qui la saisissent quelquefois subitement au
+sein de l'intimité. Les indifférents ont un empressement
+merveilleux à être tracassiers au nom de la morale, et nuisibles
+par zèle pour la vertu; on dirait que la vue de l'affection les
+importune, parce qu'ils en sont incapables; et quand ils peuvent
+se prévaloir d'un prétexte, ils jouissent de l'attaquer et de la
+détruire. Malheur donc à la femme qui se repose sur un sentiment
+que tout se réunit pour empoisonner, et contre lequel la société,
+lorsqu'elle n'est pas forcée à le respecter comme légitime, s'arme
+de tout ce qu'il y a de mauvais dans le coeur de l'homme pour
+décourager tout ce qu'il y a de bon!
+
+L'exemple d'Adolphe ne sera pas moins instructif, si vous ajoutez
+qu'après avoir repoussé l'être qui l'aimait, il n'a pas été moins
+inquiet, moins agité, moins mécontent; qu'il n'a fait aucun usage
+d'une liberté reconquise au prix de tant de douleurs et de tant de
+larmes; et qu'en se rendant bien digne de blâme, il s'est rendu
+aussi digne de pitié.
+
+S'il vous en faut des preuves, monsieur, lisez ces lettres qui
+vous instruiront du sort d'Adolphe; vous le verrez dans bien des
+circonstances diverses, et toujours la victime de ce mélange
+d'égoïsme et de sensibilité qui se combinait en lui pour son
+malheur et celui des autres; prévoyant le mal avant de le faire,
+et reculant avec désespoir après l'avoir fait; puni de ses
+qualités plus encore que de ses défauts, parce que ses qualités
+prenaient leur source dans ses émotions, et non dans ses
+principes; tour à tour le plus dévoué et le plus dur des hommes,
+mais ayant toujours fini par la dureté, après avoir commencé par
+le dévouement, et n'ayant ainsi laissé de traces que de ses torts.
+
+
+RÉPONSE.
+
+Oui, monsieur, je publierai le manuscrit que vous me renvoyez (non
+que je pense comme vous sur l'utilité dont il peut être; chacun ne
+s'instruit qu'à ses dépens dans ce monde, et les femmes qui le
+liront s'imagineront toutes avoir rencontré mieux qu'Adolphe ou
+valoir mieux qu'Ellénore); mais je le publierai comme une histoire
+assez vraie de la misère du coeur humain. S'il renferme une leçon
+instructive, c'est aux hommes que cette leçon s'adresse: il prouve
+que cet esprit, dont on est si fier, ne sert ni à trouver du
+bonheur ni à en donner; il prouve que le caractère, la fermeté, la
+fidélité, la bonté, sont les dons qu'il faut demander au ciel; et
+je n'appelle pas bonté cette pitié passagère qui ne subjugue point
+l'impatience, et ne l'empêche pas de rouvrir les blessures qu'un
+moment de regret avait fermées. La grande question dans la vie,
+c'est la douleur que l'on cause, et la métaphysique la plus
+ingénieuse ne justifie pas l'homme qui a déchiré le coeur qui
+l'aimait. Je hais d'ailleurs cette fatuité d'un esprit qui croit
+excuser ce qu'il explique; je hais cette vanité qui s'occupe
+d'elle-même en racontant le mal qu'elle a fait, qui a la
+prétention de se faire plaindre en se décrivant, et qui, planant
+indestructible au milieu des ruines, s'analyse au lieu de se
+repentir. Je hais cette faiblesse qui s'en prend toujours aux
+autres de sa propre impuissance, et qui ne voit pas que le mal
+n'est point dans ses alentours, mais qu'il est en elle. J'aurais
+deviné qu'Adolphe a été puni de son caractère par son caractère
+même, qu'il n'a suivi aucune route fixe, rempli aucune carrière
+utile, qu'il a consumé ses facultés sans autre direction que le
+caprice, sans autre force que l'irritation; j'aurais, dis-je,
+deviné tout cela, quand vous ne m'auriez pas communiqué sur sa
+destinée de nouveaux détails, dont j'ignore encore si je ferai
+quelque usage. Les circonstances sont bien peu de chose, le
+caractère est tout; c'est en vain qu'on brise avec les objets et
+les êtres extérieurs; on ne saurait briser avec soi-même. On
+change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment
+dont on espérait se délivrer; et comme on ne se corrige pas en se
+déplaçant, l'on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux
+regrets et des fautes aux souffrances.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Adolphe, by Benjamin Constant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADOLPHE ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+*** END: FULL LICENSE ***
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