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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13861 ***
+
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+
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+
+Benjamin Constant
+ADOLPHE
+(1816)
+
+
+Table des matières
+
+PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION OU ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LE
+RÉSULTAT MORAL DE L'OUVRAGE
+PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION
+AVIS DE L'ÉDITEUR
+CHAPITRE PREMIER
+CHAPITRE II
+CHAPITRE III
+CHAPITRE IV
+CHAPITRE V
+CHAPITRE VI
+CHAPITRE VII
+CHAPITRE VIII
+CHAPITRE IX
+CHAPITRE X
+LETTRE À L'ÉDITEUR
+RÉPONSE.
+
+
+PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION OU ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LE
+RÉSULTAT MORAL DE L'OUVRAGE
+
+Le succès de ce petit ouvrage nécessitant une seconde édition,
+j'en profite pour y joindre quelques réflexions sur le caractère
+et la morale de cette anecdote à laquelle l'attention du public
+donne une valeur que j'étais loin d'y attacher.
+
+J'ai déjà protesté contre les allusions qu'une malignité qui
+aspire au mérite de la pénétration, par d'absurdes conjectures, a
+cru y trouver. Si j'avais donné lieu réellement à des
+interprétations pareilles, s'il se rencontrait dans mon livre une
+seule phrase qui pût les autoriser, je me considérerais comme
+digne d'un blâme rigoureux.
+
+Mais tous ces rapprochements prétendus sont heureusement trop
+vagues et trop dénués de vérité, pour avoir fait impression. Aussi
+n'avaient-ils point pris naissance dans la société. Ils étaient
+l'ouvrage de ces hommes qui, n'étant pas admis dans le monde,
+l'observent du dehors, avec une curiosité gauche et une vanité
+blessée, et cherchent à trouver ou à causer du scandale, dans une
+sphère au-dessus d'eux.
+
+Ce scandale est si vite oublié que j'ai peut-être tort d'en parler
+ici. Mais j'en ai ressenti une pénible surprise, qui m'a laissé le
+besoin de répéter qu'aucun des caractères tracés dans Adolphe n'a
+de rapport avec aucun des individus que je connais, que je n'ai
+voulu en peindre aucun, ami ou indifférent; car envers ceux-ci
+mêmes, je me crois lié par cet engagement tacite d'égards et de
+discrétion réciproque, sur lequel la société repose.
+
+Au reste, des écrivains plus célèbres que moi ont éprouvé le même
+sort. L'on a prétendu que M. de Chateaubriand s'était décrit dans
+René; et la femme la plus spirituelle de notre siècle, en même
+temps qu'elle est la meilleure, Mme de Staël a été soupçonnée, non
+seulement s'être peinte dans Delphine et dans Corinne, mais
+d'avoir tracé de quelques-unes de ses connaissances des portraits
+sévères; imputations bien peu méritées; car, assurément, le génie
+qui créa Corinne n'avait pas besoin des ressources de la
+méchanceté, et toute perfidie sociale est incompatible avec le
+caractère de Mme de Staël, ce caractère si noble, si courageux
+dans la persécution, si fidèle dans l'amitié, si généreux dans le
+dévouement.
+
+Cette fureur de reconnaître dans les ouvrages d'imagination les
+individus qu'on rencontre dans le monde, est pour ces ouvrages un
+véritable fléau. Elle les dégrade, leur imprime une direction
+fausse, détruit leur intérêt et anéantit leur utilité. Chercher
+des allusions dans un roman, c'est préférer la tracasserie à la
+nature, et substituer le commérage à l'observation du coeur
+humain.
+
+Je pense, je l'avoue, qu'on a pu trouver dans Adolphe un but plus
+utile et, si j'ose le dire, plus relevé.
+
+Je n'ai pas seulement voulu prouver le danger de ces liens
+irréguliers, où l'on est d'ordinaire d'autant plus enchaîné qu'on
+se croit plus libre. Cette démonstration aurait bien eu son
+utilité; mais ce n'était pas là toutefois mon idée principale.
+
+Indépendamment de ces liaisons établies que la société tolère et
+condamne, il y a dans la simple habitude d'emprunter le langage de
+l'amour, et de se donner ou de faire naître en d'autres des
+émotions de coeur passagères, un danger qui n'a pas été
+suffisamment apprécié jusqu'ici. L'on s'engage dans une route dont
+on ne saurait prévoir le terme, l'on ne sait ni ce qu'on
+inspirera, ni ce qu'on s'expose à éprouver. L'on porte en se
+jouant des coups dont on ne calcule ni la force, ni la réaction
+sur soi-même; et la blessure qui semble effleurer, peut être
+incurable.
+
+Les femmes coquettes font déjà beaucoup de mal, bien que les
+hommes, plus forts, plus distraits du sentiment par des
+occupations impérieuses, et destinés à servir de centre à ce qui
+les entoure, n'aient pas au même degré que les femmes, la noble et
+dangereuse faculté de vivre dans un autre et pour un autre. Mais
+combien ce manège, qu'au premier coup d'oeil on jugerait frivole,
+devient plus cruel quand il s'exerce sur des êtres faibles,
+n'ayant de vie réelle que dans le coeur, d'intérêt profond que
+dans l'affection, sans activité qui les occupe, et sans carrière
+qui les commande, confiantes par nature, crédules par une
+excusable vanité, sentant que leur seule existence est de se
+livrer sans réserve à un protecteur, et entraînées sans cesse à
+confondre le besoin d'appui et le besoin d'amour!
+
+Je ne parle pas des malheurs positifs qui résultent de liaisons
+formées et rompues, du bouleversement des situations, de la
+rigueur des jugements publics, et de la malveillance de cette
+société implacable, qui semble avoir trouvé du plaisir à placer
+les femmes sur un abîme pour les condamner, si elles y tombent. Ce
+ne sont là que des maux vulgaires. Je parle de ces souffrances du
+coeur, de cet étonnement douloureux d'une âme trompée, de cette
+surprise avec laquelle elle apprend que l'abandon devient un tort,
+et les sacrifices des crimes aux yeux mêmes de celui qui les
+reçut. Je parle de cet effroi qui la saisit, quand elle se voit
+délaissée par celui qui jurait de la protéger; de cette défiance
+qui succède à une confiance si entière, et qui, forcée à se
+diriger contre l'être qu'on élevait au-dessus de tout, s'étend par
+là même au reste du monde. Je parle de cette estime refoulée sur
+elle-même, et qui ne sait où se placer.
+
+Pour les hommes mêmes, il n'est pas indifférent de faire ce mal.
+Presque tous se croient bien plus mauvais, plus légers qu'ils ne
+sont. Ils pensent pouvoir rompre avec facilité le lien qu'ils
+contractent avec insouciance. Dans le lointain, l'image de la
+douleur paraît vague et confuse, telle qu'un nuage qu'ils
+traverseront sans peine. Une doctrine de fatuité, tradition
+funeste, que lègue à la vanité de la génération qui s'élève la
+corruption de la génération qui a vieilli, une ironie devenue
+triviale, mais qui séduit l'esprit par des rédactions piquantes,
+comme si les rédactions changeaient le fond des choses, tout ce
+qu'ils entendent, en un mot; et tout ce qu'ils disent, semble les
+armer contre les larmes qui ne coulent pas encore. Mais lorsque
+ces larmes coulent, la nature revient en eux, malgré l'atmosphère
+factice dont ils s'étaient environnés. Ils sentent qu'un être qui
+souffre par ce qu'il aime est sacré. Ils sentent que dans leur
+coeur même qu'ils ne croyaient pas avoir mis de la partie, se sont
+enfoncées les racines du sentiment qu'ils ont inspiré, et s'ils
+veulent dompter ce que par habitude ils nomment faiblesse, il faut
+qu'ils descendent dans ce coeur misérable, qu'ils y froissent ce
+qu'il y a de généreux, qu'ils y brisent ce qu'il y a de fidèle,
+qu'ils y tuent ce qu'il y a de bon. Ils réussissent, mais en
+frappant de mort une portion de leur âme, et ils sortent de ce
+travail ayant trompé la confiance, bravé la sympathie, abusé de la
+faiblesse, insulté la morale en la rendant l'excuse de la dureté,
+profané toutes les expressions et foulé aux pieds tous les
+sentiments. Ils survivent ainsi à leur meilleure nature, pervertis
+par leur victoire, ou honteux de cette victoire, si elle ne les a
+pas pervertis.
+
+Quelques personnes m'ont demandé ce qu'aurait dû faire Adolphe,
+pour éprouver et causer moins de peine? Sa position et celle
+d'Ellénore étaient sans ressource, et c'est précisément ce que
+j'ai voulu. Je l'ai montré tourmenté, parce qu'il n'aimait que
+faiblement Ellénore; mais il n'eût pas été moins tourmenté, s'il
+l'eût aimée davantage. Il souffrait par elle, faute de sentiments:
+avec un sentiment plus passionné, il eût souffert pour elle. La
+société, désapprobatrice et dédaigneuse, aurait versé tous ses
+venins sur l'affection que son aveu n'eût pas sanctionnée: C'est
+ne pas commencer de telles liaisons qu'il faut pour le bonheur de
+la vie: quand on est entré dans cette route, on n'a plus que le
+choix des maux.
+
+
+PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION
+
+Ce n'est pas sans quelque hésitation que j'ai consenti à la
+réimpression de ce petit ouvrage, publié il y a dix ans. Sans la
+presque certitude qu'on voulait en faire une contrefaçon en
+Belgique, et que cette contrefaçon, comme la plupart de celles que
+répandent en Allemagne et qu'introduisent en France les
+contrefacteurs belges, serait grossie d'additions et
+d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part, je ne me
+serais jamais occupé de cette anecdote, écrite dans l'unique
+pensée de convaincre deux ou trois amis réunis à la campagne de la
+possibilité de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les
+personnages se réduiraient à deux, et dont la situation serait
+toujours la même.
+
+Une fois occupé de ce travail, j'ai voulu développer quelques
+autres idées qui me sont survenues et ne m'ont pas semblé sans une
+certaine utilité. J'ai voulu peindre le mal que font éprouver même
+aux coeurs arides les souffrances qu'ils causent, et cette
+illusion qui les porte à se croire plus légers ou plus corrompus
+qu'ils ne le sont. À distance, l'image de la douleur qu'on impose
+paraît vague et confuse, telle qu'un nuage facile à traverser; on
+est encouragé par l'approbation d'une société toute factice, qui
+supplée aux principes par les règles et aux émotions par les
+convenances, et qui hait le scandale comme importun, non comme
+immoral, car elle accueille assez bien le vice quand le scandale
+ne s'y trouve pas. On pense que des liens formés sans réflexion se
+briseront sans peine. Mais quand on voit l'angoisse qui résulte de
+ces liens brisés, ce douloureux étonnement d'une âme trompée,
+cette défiance qui succède à une confiance si complète, et qui,
+forcée de se diriger contre l'être à part du reste du monde,
+s'étend à ce monde tout entier, cette estime refoulée sur elle-
+même et qui ne sait plus où se replacer, on sent alors qu'il y a
+quelque chose de sacré dans le coeur qui souffre, parce qu'il
+aime; on découvre combien sont profondes les racines de
+l'affection qu'on croyait inspirer sans la partager: et si l'on
+surmonte ce qu'on appel la faiblesse, c'est en détruisant en soi-
+même tout ce qu'on a de généreux, en déchirant tout ce qu'on a de
+fidèle, en sacrifiant tout ce qu'on a de noble et de bon. On se
+relève de cette victoire, à laquelle les indifférents et les amis
+applaudissent, ayant frappé de mort une portion de son âme, bravé
+la sympathie, abusé de la faiblesse, outragé la morale en la
+prenant pour prétexte de la dureté; et l'on survit à sa meilleure
+nature, honteux ou perverti par ce triste succès.
+
+Tel a été le tableau que j'ai voulu tracer dans Adolphe. Je ne
+sais si j'ai réussi; ce qui me ferait croire au moins à un certain
+mérite de vérité, c'est que presque tous ceux de mes lecteurs que
+j'ai rencontrés m'ont parlé d'eux-mêmes comme ayant été dans la
+position de mon héros. Il est vrai qu'à travers les regrets qu'ils
+montraient de toutes les douleurs qu'ils avaient causées perçait
+je ne sais quelle satisfaction de fatuité; ils aimaient à se
+peindre, comme ayant, de même qu'Adolphe, été poursuivis par les
+opiniâtres affections qu'ils avaient inspirées, et victimes de
+l'amour immense qu'on avait conçu pour eux. Je crois que pour la
+plupart ils se calomniaient, et que si leur vanité les eût laissés
+tranquilles, leur conscience eût pu rester en repos.
+
+Quoi qu'il en soit, tout ce qui concerne Adolphe m'est devenu fort
+indifférent; je n'attache aucun prix à ce roman, et je répète que
+ma seule intention, en le laissant reparaître devant un public qui
+l'a probablement oublié, si tant est que jamais il l'ait connu, a
+été de déclarer que toute édition qui contiendrait autre chose que
+ce qui est renfermé dans celle-ci ne viendrait pas de moi, et que
+je n'en serais pas responsable.
+
+
+AVIS DE L'ÉDITEUR
+
+Je parcourais l'Italie, il y a bien des années. Je fus arrêté dans
+une auberge de Cerenza, petit village de la Calabre, par un
+débordement du Neto; il y avait dans la même auberge un étranger
+qui se trouvait forcé d'y séjourner pour la même cause. Il était
+fort silencieux et paraissait triste. Il ne témoignait aucune
+impatience. Je me plaignais quelquefois à lui, comme au seul homme
+à qui je pusse parler dans ce lieu, du retard que notre marche
+éprouvait. «Il m'est égal, me répondit-il, d'être ici ou
+ailleurs.» Notre hôte, qui avait causé avec un domestique
+napolitain, qui servait cet étranger sans savoir son nom, me dit
+qu'il ne voyageait point par curiosité, car il ne visitait ni les
+ruines, ni les sites, ni les monuments, ni les hommes. Il lisait
+beaucoup, mais jamais d'une manière suivie; il se promenait le
+soir, toujours seul, et souvent il passait les journées entières
+assis, immobile, la tête appuyée sur les deux mains.
+
+Au moment où les communications, étant rétablies, nous auraient
+permis de partir, cet étranger tomba très malade. L'humanité me
+fit un devoir de prolonger mon séjour auprès de lui pour le
+soigner. Il n'y avait à Cerenza qu'un chirurgien de village; je
+voulais envoyer à Cozenze chercher des secours plus efficaces. «Ce
+n'est pas la peine, me dit l'étranger; l'homme que voilà est
+précisément ce qu'il me faut.» Il avait raison, peut-être plus
+qu'il ne pensait, car cet homme le guérit. «Je ne vous croyais pas
+si habile», lui dit-il avec une sorte d'humeur en le congédiant;
+puis il me remercia de mes soins, et il partit.
+
+Plusieurs mois après, je reçus, à Naples, une lettre de l'hôte de
+Cerenza, avec une cassette trouvée sur la route qui conduit à
+Strongoli, route que l'étranger et moi nous avions suivie, mais
+séparément. L'aubergiste qui me l'envoyait se croyait sûr qu'elle
+appartenait à l'un de nous deux. Elle renfermait beaucoup de
+lettres fort anciennes sans adresses, ou dont les adresses et les
+signatures étaient effacées, un portrait de femme et un cahier
+contenant l'anecdote ou l'histoire qu'on va lire. L'étranger,
+propriétaire de ces effets, ne m'avait laissé, en me quittant,
+aucun moyen de lui écrire; je les conservais depuis dix ans,
+incertain de l'usage que je devais en faire, lorsqu'en ayant parlé
+par hasard à quelques personnes dans une ville d'Allemagne, l'une
+d'entre elles me demanda avec instance de lui confier le manuscrit
+dont j'étais dépositaire. Au bout de huit jours, ce manuscrit me
+fut renvoyé avec une lettre que j'ai placée à la fin de cette
+histoire, parce qu'elle serait inintelligible si on la lisait
+avant de connaître l'histoire elle-même.
+
+Cette lettre m'a décidé à la publication actuelle, en me donnant
+la certitude qu'elle ne peut offenser ni compromettre personne. Je
+n'ai pas changé un mot à l'original; la suppression même des noms
+propres ne vient pas de moi: ils n'étaient désignés que comme ils
+sont encore, par des lettres initiales.
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Je venais de finir à vingt-deux ans mes études à l'université de
+Gottingue. -- L'intention de mon père, ministre de l'électeur de
+**, était que je parcourusse les pays les plus remarquables de
+l'Europe. Il voulait ensuite m'appeler auprès de lui, me faire
+entrer dans le département dont la direction lui était confiée, et
+me préparer à le remplacer un jour. J'avais obtenu, par un travail
+assez opiniâtre, au milieu d'une vie très dissipée, des succès qui
+m'avaient distingué de mes compagnons d'étude, et qui avaient fait
+concevoir à mon père sur moi des espérances probablement fort
+exagérées.
+
+Ces espérances l'avaient rendu très indulgent pour beaucoup de
+fautes que j'avais commises. Il ne m'avait jamais laissé souffrir
+des suites de ces fautes. Il avait toujours accordé, quelquefois
+prévenu, mes demandes à cet égard.
+
+Malheureusement sa conduite était plutôt noble et généreuse que
+tendre. J'étais pénétré de tous ses droits à ma reconnaissance et
+à mon respect. Mais aucune confiance n'avait existé jamais entre
+nous. Il avait dans l'esprit je ne sais quoi d'ironique qui
+convenait mal à mon caractère. Je ne demandais alors qu'à me
+livrer à ces impressions primitives et fougueuses qui jettent
+l'âme hors de la sphère commune, et lui inspirent le dédain de
+tous les objets qui l'environnent. Je trouvais dans mon père, non
+pas un censeur, mais un observateur froid et caustique, qui
+souriait d'abord de pitié, et qui finissait bientôt la
+conversation avec impatience. Je ne me souviens pas, pendant mes
+dix-huit premières années, d'avoir eu jamais un entretien d'une
+heure avec lui. Ses lettres étaient affectueuses, pleines de
+conseils, raisonnables et sensibles; mais à peine étions-nous en
+présence l'un de l'autre qu'il y avait en lui quelque chose de
+contraint que je ne pouvais m'expliquer, et qui réagissait sur moi
+d'une manière pénible. Je ne savais pas alors ce que c'était que
+la timidité, cette souffrance intérieure qui nous poursuit jusque
+dans l'âge le plus avancé, qui refoule sur notre coeur les
+impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui
+dénature dans notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et
+ne nous permet de nous exprimer que par des mots vagues ou une
+ironie plus ou moins amère, comme si nous voulions nous venger sur
+nos sentiments mêmes de la douleur que nous éprouvons à ne pouvoir
+les faire connaître. Je ne savais pas que, même avec son fils, mon
+père était timide, et que souvent, après avoir longtemps attendu
+de moi quelques témoignages d'affection que sa froideur apparente
+semblait m'interdire, il me quittait les yeux mouillés de larmes
+et se plaignait à d'autres de ce que je ne l'aimais pas.
+
+Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caractère.
+Aussi timide que lui, mais plus agité, parce que j'étais plus
+jeune, je m'accoutumai à renfermer en moi-même tout ce que
+j'éprouvais, à ne former que des plans solitaires, à ne compter
+que sur moi pour leur exécution, à considérer les avis, l'intérêt,
+l'assistance et jusqu'à la seule présence des autres comme une
+gêne et comme un obstacle. Je contractai l'habitude de ne jamais
+parler de ce qui m'occupait, de ne me soumettre à la conversation
+que comme à une nécessité importune et de l'animer alors par une
+plaisanterie perpétuelle qui me la rendait moins fatigante, et qui
+m'aidait à cacher mes véritables pensées. De là une certaine
+absence d'abandon qu'aujourd'hui encore mes amis me reprochent, et
+une difficulté de causer sérieusement que j'ai toujours peine à
+surmonter. Il en résulta en même temps un désir ardent
+d'indépendance, une grande impatience des liens dont j'étais
+environné, une terreur invincible d'en former de nouveaux. Je ne
+me trouvais à mon aise que tout seul, et tel est même à présent
+l'effet de cette disposition d'âme que, dans les circonstances les
+moins importantes, quand je dois choisir entre deux partis, la
+figure humaine me trouble, et mon mouvement naturel est de la fuir
+pour délibérer en paix. Je n'avais point cependant la profondeur
+d'égoïsme qu'un tel caractère paraît annoncer: tout en ne
+m'intéressant qu'à moi, je m'intéressais faiblement à moi-même. Je
+portais au fond de mon coeur un besoin de sensibilité dont je ne
+m'apercevais pas, mais qui, ne trouvant point à se satisfaire, me
+détachait successivement de tous les objets qui tour à tour
+attiraient ma curiosité. Cette indifférence sur tout s'était
+encore fortifiée par l'idée de la mort, idée qui m'avait frappé
+très jeune, et sur laquelle je n'ai jamais conçu que les hommes
+s'étourdissent si facilement. J'avais à l'âge de dix-sept ans vu
+mourir une femme âgée, dont l'esprit, d'une tournure remarquable
+et bizarre, avait commencé à développer le mien. Cette femme,
+comme tant d'autres, s'était, à l'entrée de sa carrière, lancée
+vers le monde, qu'elle ne connaissait pas, avec le sentiment d'une
+grande force d'âme et de facultés vraiment puissantes. Comme tant
+d'autres aussi, faute de s'être pliée à des convenances factices,
+mais nécessaires, elle avait vu ses espérances trompées, sa
+jeunesse passer sans plaisir; et la vieillesse enfin l'avait
+atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin
+d'une de nos terres, mécontente et retirée, n'ayant que son esprit
+pour ressource, et analysant tout avec son esprit. Pendant près
+d'un an, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé
+la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de
+tout; et après avoir tant causé de la mort avec elle, j'avais vu
+la mort la frapper à mes yeux.
+
+Cet événement m'avait rempli d'un sentiment d'incertitude sur la
+destinée, et d'une rêverie vague qui ne m'abandonnait pas. Je
+lisais de préférence dans les poètes ce qui rappelait la brièveté
+de la vie humaine. Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine
+d'aucun effort. Il est assez singulier que cette impression se
+soit affaiblie précisément à mesure que les années se sont
+accumulées sur moi. Serait-ce parce qu'il y a dans l'espérance
+quelque chose de douteux, et que, lorsqu'elle se retire de la
+carrière de l'homme, cette carrière prend un caractère plus
+sévère, mais plus positif? Serait-ce que la vie semble d'autant
+plus réelle que toutes les illusions disparaissent, comme la cime
+des rochers se dessine mieux dans l'horizon lorsque les nuages se
+dissipent?
+
+Je me rendis, en quittant Gottingue, dans la petite ville de D**.
+Cette ville était la résidence d'un prince qui, comme la plupart
+de ceux de l'Allemagne, gouvernait avec douceur un pays de peu
+d'étendue, protégeait les hommes éclairés qui venaient s'y fixer,
+laissait à toutes les opinions une liberté parfaite, mais qui,
+borné par l'ancien usage à la société de ses courtisans, ne
+rassemblait par là même autour de lui que des hommes en grande
+partie insignifiants ou médiocres. Je fus accueilli dans cette
+cour avec la curiosité qu'inspire naturellement tout étranger qui
+vient rompre le cercle de la monotonie et de l'étiquette. Pendant
+quelques mois je ne remarquai rien qui put captiver mon attention.
+J'étais reconnaissant de l'obligeance qu'on me témoignait; mais
+tantôt ma timidité m'empêchait d'en profiter, tantôt la fatigue
+d'une agitation sans but me faisait préférer la solitude aux
+plaisirs insipides que l'on m'invitait à partager. Je n'avais de
+haine contre personne, mais peu de gens m'inspiraient de
+l'intérêt; or les hommes se blessent de l'indifférence, ils
+l'attribuent à la malveillance ou à l'affectation; ils ne veulent
+pas croire qu'on s'ennuie avec eux, naturellement. Quelquefois je
+cherchais a contraindre mon ennui; je me réfugiais dans une
+taciturnité profonde: on prenait cette taciturnité pour du dédain.
+D'autres fois, lassé moi-même de mon silence, je me laissais aller
+à quelques plaisanteries, et mon esprit, mis en mouvement,
+m'entraînait au-delà de toute mesure. Je révélais en un jour tous
+les ridicules que j'avais observés durant un mois. Les confidents
+de mes épanchements subits et involontaires ne m'en savaient aucun
+gré et avaient raison; car c'était le besoin de parler qui me
+saisissait, et non la confiance. J'avais contracté dans mes
+conversations avec la femme qui la première avait développé mes
+idées une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes
+et pour toutes les formules dogmatiques. Lors donc que j'entendais
+la médiocrité disserter avec complaisance sur des principes bien
+établis, bien incontestables en fait de morale, de convenances ou
+de religion, choses qu'elle met assez volontiers sur la même
+ligne, je me sentais poussé à la contredire, non que j'eusse
+adopté des opinions opposées, mais parce que j'étais impatiente
+d'une conviction si ferme et si lourde. Je ne sais quel instinct
+m'avertissait, d'ailleurs, de me défier de ces axiomes généraux si
+exempts de toute restriction, si purs de toute nuance. Les sots
+font de leur morale une masse compacte et indivisible, pour
+qu'elle se mêle le moins possible avec leurs actions et les laisse
+libres dans tous les détails.
+
+Je me donnai bientôt, par cette conduite une grande réputation de
+légèreté, de persiflage, de méchanceté. Mes paroles amères furent
+considérées comme des preuves d'une âme haineuse, mes
+plaisanteries comme des attentats contre tout ce qu'il y avait de
+plus respectable. Ceux dont j'avais eu le tort de me moquer
+trouvaient commode de faire cause commune avec les principes
+qu'ils m'accusaient de révoquer en doute: parce que sans le
+vouloir je les avais fait rire aux dépens les uns des autres, tous
+se réunirent contre moi. On eût dit qu'en faisant remarquer leurs
+ridicules, je trahissais une confidence qu'ils m'avaient faite. On
+eût dit qu'en se montrant à mes yeux tels qu'ils étaient, ils
+avaient obtenu de ma part la promesse du silence: je n'avais point
+la conscience d'avoir accepté ce traité trop onéreux. Ils avaient
+trouvé du plaisir à se donner ample carrière: j'en trouvais à les
+observer et à les décrire; et ce qu'ils appelaient une perfidie me
+paraissait un dédommagement tout innocent et très légitime.
+
+Je ne veux point ici me justifier: j'ai renoncé depuis longtemps à
+cet usage frivole et facile d'un esprit sans expérience; je veux
+simplement dire, et cela pour d'autres que pour moi qui suis
+maintenant à l'abri du monde, qu'il faut du temps pour
+s'accoutumer à l'espèce humaine, telle que l'intérêt,
+l'affectation, la vanité, la peur nous l'ont faite. L'étonnement
+de la première jeunesse, à l'aspect d'une société si factice et si
+travaillée, annonce plutôt un coeur naturel qu'un esprit méchant.
+Cette société d'ailleurs n'a rien à en craindre. Elle pèse
+tellement sur nous, son influence sourde est tellement puissante,
+qu'elle ne tarde pas a nous façonner d'après le moule universel.
+Nous ne sommes plus surpris alors que de notre ancienne surprise,
+et nous nous trouvons bien sous notre nouvelle forme, comme l'on
+finit par respirer librement dans un spectacle encombré par la
+foule, tandis qu'en y entrant on n'y respirait qu'avec effort.
+
+Si quelques-uns échappent à cette destinée générale, ils
+renferment en eux-mêmes leur dissentiment secret; ils aperçoivent
+dans la plupart des ridicules le germe des vices: ils n'en
+plaisantent plus, parce que le mépris remplace la moquerie, et que
+le mépris est silencieux.
+
+Il s'établit donc, dans le petit public qui m'environnait, une
+inquiétude vague sur mon caractère. On ne pouvait citer aucune
+action condamnable; on ne pouvait même m'en contester quelques-
+unes qui semblaient annoncer de la générosité ou du dévouement;
+mais on disait que j'étais un homme immoral, un homme peu sûr:
+deux épithètes heureusement inventées pour insinuer les faits
+qu'on ignore, et laisser deviner ce qu'on ne sait pas.
+
+
+CHAPITRE II
+
+Distrait, inattentif, ennuyé, je ne m'apercevais point de
+l'impression que je produisais, et je partageais mon temps entre
+des études que j'interrompais souvent, des projets que je
+n'exécutais pas, des plaisirs qui ne m'intéressaient guère,
+lorsqu'une circonstance très frivole en apparence produisit dans
+ma disposition une révolution importante.
+
+Un jeune homme avec lequel j'étais assez lié cherchait depuis
+quelques mois à plaire à l'une des femmes les moins insipides de
+la société dans laquelle nous vivions: j'étais le confident très
+désintéressé de son entreprise. Après de longs efforts il parvint
+à se faire aimer; et, comme il ne m'avait point caché ses revers
+et ses peines, il se crut obligé de me communiquer ses succès:
+rien n'égalait ses transports et l'excès de sa joie. Le spectacle
+d'un tel bonheur me fit regretter de n'en avoir pas essayé encore;
+je n'avais point eu jusqu'alors de liaison de femme qui pût
+flatter mon amour-propre; un nouvel avenir parut se dévoiler à mes
+yeux; un nouveau besoin se fit sentir au fond de mon coeur. Il y
+avait dans ce besoin beaucoup de vanité sans doute, mais il n'y
+avait pas uniquement de la vanité; il y en avait peut-être moins
+que je ne le croyais moi-même. Les sentiments de l'homme sont
+confus et mélangés; ils se composent d'une multitude d'impressions
+variées qui échappent à l'observation; et la parole, toujours trop
+grossière et trop générale, peut bien servir à les désigner, mais
+ne sert jamais à les définir.
+
+J'avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un
+système assez immoral. Mon père, bien qu'il observât strictement
+les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des
+propos légers sur les liaisons d'amour: il les regardait comme des
+amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le
+mariage seul sous un rapport sérieux. Il avait pour principe qu'un
+jeune homme doit éviter avec soin de faire ce qu'on nomme une
+folie, c'est-à-dire de contracter un engagement durable avec une
+personne qui ne fût pas parfaitement son égale pour la fortune, la
+naissance et les avantages extérieurs; mais du reste, toutes les
+femmes, aussi longtemps qu'il ne s'agissait pas de les épouser,
+lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis
+être quittées; et je l'avais vu sourire avec une sorte
+d'approbation à cette parodie d'un mot connu: «Cela leur fait si
+peu de mal, et à nous tant de plaisir!»
+
+L'on ne sait pas assez combien, dans la première jeunesse, les
+mots de cette espèce font une impression profonde, et combien à un
+âge où toutes les opinions sont encore douteuses et vacillantes,
+les enfants s'étonnent de voir contredire, par des plaisanteries
+que tout le monde applaudit, les règles directes qu'on leur a
+données. Ces règles ne sont plus à leurs yeux que des formules
+banales que leurs parents sont convenus de leur répéter pour
+l'acquit de leur conscience, et les plaisanteries leur semblent
+renfermer le véritable secret de la vie.
+
+Tourmenté d'une émotion vague, je veux être aimé, me disais-je, et
+je regardais autour de moi; je ne voyais personne qui m'inspirât
+de l'amour, personne qui me parût susceptible d'en prendre;
+j'interrogeais mon coeur et mes goûts: je ne me sentais aucun
+mouvement de préférence. Je m'agitais ainsi intérieurement,
+lorsque je fis connaissance avec le comte de P**, homme de
+quarante ans, dont la famille était alliée à la mienne. Il me
+proposa de venir le voir. Malheureuse visite! Il avait chez lui sa
+maîtresse, une Polonaise, célèbre par sa beauté, quoiqu'elle ne
+fût plus de la première jeunesse. Cette femme, malgré sa situation
+désavantageuse, avait montré dans plusieurs occasions un caractère
+distingué. Sa famille, assez illustre en Pologne, avait été ruinée
+dans les troubles de cette contrée. Son père avait été proscrit;
+sa mère était allée chercher un asile en France, et y avait mené
+sa fille, qu'elle avait laissée, à sa mort, dans un isolement
+complet. Le comte de P** en était devenu amoureux. J'ai toujours
+ignoré comment s'était formée une liaison qui, lorsque j'ai vu
+pour la première fois Ellénore, était, dès longtemps, établie et
+pour ainsi dire consacrée. La fatalité de sa situation ou
+l'inexpérience de son âge l'avaient-elles jetée dans une carrière
+qui répugnait également à son éducation, à ses habitudes et à la
+fierté qui faisait une partie très remarquable de son caractère?
+Ce que je sais, ce que tout le monde a su, c'est que la fortune du
+comte de P** ayant été presque entièrement détruite et sa liberté
+menacée, Ellénore lui avait donné de telles preuves de dévouement,
+avait rejeté avec un tel mépris les offres les plus brillantes,
+avait partagé ses périls et sa pauvreté avec tant de zèle et même
+de joie, que la sévérité la plus scrupuleuse ne pouvait s'empêcher
+de rendre justice à la pureté de ses motifs et au désintéressement
+de sa conduite. C'était à son activité, à son courage, à sa
+raison, aux sacrifices de tout genre qu'elle avait supportés sans
+se plaindre, que son amant devait d'avoir recouvré une partie de
+ses biens. Ils étaient venus s'établir à D** pour y suivre un
+procès qui pouvait rendre entièrement au comte de P** son ancienne
+opulence, et comptaient y rester environ deux ans.
+
+Ellénore n'avait qu'un esprit ordinaire; mais ses idées étaient
+justes, et ses expressions, toujours simples, étaient quelquefois
+frappantes par la noblesse et l'élévation de ses sentiments. Elle
+avait beaucoup de préjugés; mais tous ses préjugés étaient en sens
+inverse de son intérêt. Elle attachait le plus grand prix à la
+régularité de la conduite, précisément parce que la sienne n'était
+pas régulière suivant les notions reçues. Elle était très
+religieuse, parce que la religion condamnait rigoureusement son
+genre de vie. Elle repoussait sévèrement dans la conversation tout
+ce qui n'aurait paru à d'autres femmes que des plaisanteries
+innocentes, parce qu'elle craignait toujours qu'on ne se crût
+autorisé par son état à lui en adresser de déplacées. Elle aurait
+désiré ne recevoir chez elle que des hommes du rang le plus élevé
+et de moeurs irréprochables, parce que les femmes à qui elle
+frémissait d'être comparée se forment d'ordinaire une société
+mélangée, et, se résignant à la perte de la considération, ne
+cherchent dans leurs relations que l'amusement. Ellénore, en un
+mot, était en lutte constante avec sa destinée. Elle protestait,
+pour ainsi dire, par chacune de ses actions et de ses paroles,
+contre la classe dans laquelle elle se trouvait rangée; et comme
+elle sentait que la réalité était plus forte qu'elle, et que ses
+efforts ne changeaient rien à sa situation, elle était fort
+malheureuse. Elle élevait deux enfants qu'elle avait eus du comte
+de P** avec une austérité excessive. On eût dit quelquefois qu'une
+révolte secrète se mêlait à l'attachement plutôt passionné que
+tendre qu'elle leur montrait, et les lui rendait en quelque sorte
+importuns. Lorsqu'on lui faisait à bonne intention quelque
+remarque sur ce que ses enfants grandissaient, sur les talents
+qu'ils promettaient d'avoir, sur la carrière qu'ils auraient à
+suivre, on la voyait pâlir de l'idée qu'il faudrait qu'un jour
+elle leur avouât leur naissance. Mais le moindre danger, une heure
+d'absence, la ramenait à eux avec une anxiété où l'on démêlait une
+espèce de remords, et le désir de leur donner par ses caresses le
+bonheur qu'elle n'y trouvait pas elle-même. Cette opposition entre
+ses sentiments et la place qu'elle occupait dans le monde avait
+rendu son humeur fort inégale. Souvent elle était rêveuse et
+taciturne; quelquefois elle parlait avec impétuosité. Comme elle
+était tourmentée d'une idée particulière, au milieu de la
+conversation la plus générale, elle ne restait jamais parfaitement
+calme. Mais, par cela même, il y avait dans sa manière quelque
+chose de fougueux et d'inattendu qui la rendait plus piquante
+qu'elle n'aurait dû l'être naturellement. La bizarrerie de sa
+position suppléait en elle à la nouveauté des idées. On
+l'examinait avec intérêt et curiosité comme un bel orage.
+
+Offerte à mes regards dans un moment où mon coeur avait besoin
+d'amour, ma vanité de succès, Ellénore me parut une conquête digne
+de moi. Elle-même trouva du plaisir dans la société d'un homme
+différent de ceux qu'elle avait vus jusqu'alors. Son cercle
+s'était composé de quelques amis ou parents de son amant et de
+leurs femmes, que l'ascendant du comte de P** avait forcées à
+recevoir sa maîtresse. Les maris étaient dépourvus de sentiments
+aussi bien que d'idées; les femmes ne différaient de leurs maris
+que par une médiocrité plus inquiète et plus agitée, parce
+qu'elles n'avaient pas, comme eux, cette tranquillité d'esprit qui
+résulte de l'occupation et de la régularité des affaires. Une
+plaisanterie plus légère, une conversation plus variée, un mélange
+particulier de mélancolie et de gaieté, de découragement et
+d'intérêt, d'enthousiasme et d'ironie étonnèrent et attachèrent
+Ellénore. Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement à la
+vérité, mais toujours avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses
+idées semblaient se faire jour à travers les obstacles, et sortir
+de cette lutte plus agréables, plus naïves et plus neuves; car les
+idiomes étrangers rajeunissent les pensées, et les débarrassent de
+ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et
+affectées. Nous lisions ensemble des poètes anglais; nous nous
+promenions ensemble. J'allais souvent la voir le matin; j'y
+retournais le soir; je causais avec elle sur mille sujets.
+
+Je pensais faire, en observateur froid et impartial, le tour de
+son caractère et de son esprit; mais chaque mot qu'elle disait me
+semblait revêtu d'une grâce inexplicable. Le dessein de lui
+plaire, mettant dans ma vie un nouvel intérêt, animait mon
+existence d'une manière inusitée. J'attribuais à son charme cet
+effet presque magique: j'en aurais joui plus complètement encore
+sans l'engagement que j'avais pris envers mon amour-propre. Cet
+amour-propre était en tiers entre Ellénore et moi. Je me croyais
+comme obligé de marcher au plus vite vers le but que je m'étais
+proposé: je ne me livrais donc pas sans réserve à mes impressions.
+Il me tardait d'avoir parlé, car il me semblait que je n'avais
+qu'à parler pour réussir. Je ne croyais point aimer Ellénore; mais
+déjà je n'aurais pu me résigner à ne pas lui plaire. Elle
+m'occupait sans cesse: je formais mille projets; j'inventais mille
+moyens de conquête, avec cette fatuité sans expérience qui se
+croit sûre du succès parce qu'elle n'a rien essayé.
+
+Cependant une invincible timidité m'arrêtait: tous mes discours
+expiraient sur mes lèvres, ou se terminaient tout autrement que je
+ne l'avais projeté. Je me débattais intérieurement: j'étais
+indigné contre moi-même.
+
+Je cherchai enfin un raisonnement qui pût me tirer de cette lutte
+avec honneur à mes propres yeux. Je me dis qu'il ne fallait rien
+précipiter, qu'Ellénore était trop peu préparée à l'aveu que je
+méditais, et qu'il valait mieux attendre encore. Presque toujours,
+pour vivre en repos avec nous-mêmes, nous travestissons en calculs
+et en systèmes nos impuissances ou nos faiblesses: cela satisfait
+cette portion de nous qui est pour ainsi dire, spectatrice de
+l'autre.
+
+Cette situation se prolongea. Chaque jour, je fixais le lendemain
+comme l'époque invariable d'une déclaration positive, et chaque
+lendemain s'écoulait comme la veille. Ma timidité me quittait dès
+que je m'éloignais d'Ellénore; je reprenais alors mes plans
+habiles et mes profondes combinaisons: mais à peine me retrouvais-
+je auprès d'elle, que je me sentais de nouveau tremblant et
+troublé. Quiconque aurait lu dans mon coeur, en son absence,
+m'aurait pris pour un séducteur froid et peu sensible; quiconque
+m'eût aperçu à ses côtés eût cru reconnaître en moi un amant
+novice, interdit et passionné. L'on se serait également trompé
+dans ces deux jugements: il n'y à point d'unité complète dans
+l'homme, et presque jamais personne n'est tout à fait sincère ni
+tout à fait de mauvaise foi.
+
+Convaincu par ces expériences réitérées que je n'aurais jamais le
+courage de parler à Ellénore, je me déterminai à lui écrire. Le
+comte de P** était absent. Les combats que j'avais livrés
+longtemps à mon propre caractère, l'impatience que j'éprouvais de
+n'avoir pu le surmonter, mon incertitude sur le succès de ma
+tentative, jetèrent dans ma lettre une agitation qui ressemblait
+fort à l'amour. Échauffé d'ailleurs que j'étais par mon propre
+style, je ressentais, en finissant d'écrire, un peu de la passion
+que j'avais cherché à exprimer avec toute la force possible.
+
+Ellénore vit dans ma lettre ce qu'il était naturel d'y voir, le
+transport passager d'un homme qui avait dix ans de moins qu'elle,
+dont le coeur s'ouvrait à des sentiments qui lui étaient encore
+inconnus, et qui méritait plus de pitié que de colère. Elle me
+répondit avec bonté, me donna des conseils affectueux, m'offrit
+une amitié sincère, mais me déclara que, jusqu'au retour du comte
+de P**, elle ne pourrait me recevoir.
+
+Cette réponse me bouleversa. Mon imagination, s'irritant de
+l'obstacle, s'empara de toute mon existence. L'amour, qu'une heure
+auparavant je m'applaudissais de feindre, je crus tout à coup
+l'éprouver avec fureur. Je courus chez Ellénore; on me dit qu'elle
+était sortie. Je lui écrivis; je la suppliai de m'accorder une
+dernière entrevue; je lui peignis en termes déchirants mon
+désespoir, les projets funestes que m'inspirait sa cruelle
+détermination. Pendant une grande partie du jour, j'attendis
+vainement une réponse. Je ne calmai mon inexprimable souffrance
+qu'en me répétant que le lendemain je braverais toutes les
+difficultés pour pénétrer jusqu'à Ellénore et pour lui parler. On
+m'apporta le soir quelques mots d'elle: ils étaient doux. Je crus
+y remarquer une impression de regret et de tristesse; mais elle
+persistait dans sa résolution, qu'elle m'annonçait comme
+inébranlable. Je me présentai de nouveau chez elle le lendemain.
+Elle était partie pour une campagne dont ses gens ignoraient le
+nom. Ils n'avaient même aucun moyen de lui faire parvenir des
+lettres.
+
+Je restai longtemps immobile à sa porte, n'imaginant plus aucune
+chance de la retrouver. J'étais étonné moi-même de ce que je
+souffrais. Ma mémoire me retraçait les instants où je m'étais dit
+que je n'aspirais qu'à un succès; que ce n'était qu'une tentative
+à laquelle je renoncerais sans peine. Je ne concevais rien à la
+douleur violente, indomptable, qui déchirait mon coeur. Plusieurs
+jours se passèrent de la sorte. J'étais également incapable de
+distraction et d'étude. J'errais sans cesse devant la porte
+d'Ellénore. Je me promenais dans la ville, comme si, au détour de
+chaque rue, j'avais pu espérer de la rencontrer. Un matin, dans
+une de ces courses sans but qui servaient à remplacer mon
+agitation par de la fatigue, j'aperçus la voiture du comte de P**,
+qui revenait de son voyage. Il me reconnut et mit pied à terre.
+Après quelques phrases banales, je lui parlai, en déguisant mon
+trouble, du départ subit d'Ellénore. «Oui, me dit-il, une de ses
+amies, à quelques lieues d'ici, à éprouvé je ne sais quel
+événement fâcheux qui a fait croire à Ellénore que ses
+consolations lui seraient utiles. Elle est partie sans me
+consulter. C'est une personne que tous ses sentiments dominent, et
+dont l'âme, toujours active, trouve presque du repos dans le
+dévouement. Mais sa présence ici m'est trop nécessaire; je vais
+lui écrire: elle reviendra sûrement dans quelques jours.
+
+Cette assurance me calma; je sentis ma douleur s'apaiser. Pour la
+première fois depuis le départ d'Ellénore je pus respirer sans
+peine. Son retour fut moins prompt que ne l'espérait le comte de
+P**. Mais j'avais repris ma vie habituelle et l'angoisse que
+j'avais éprouvée commençait à se dissiper, lorsqu'au bout d'un
+mois M. de P** me fit avertir qu'Ellénore devait arriver le soir.
+Comme il mettait un grand prix à lui maintenir dans la société la
+place que son caractère méritait, et dont sa situation semblait
+l'exclure, il avait invité à souper plusieurs femmes de ses
+parentes et de ses amies qui avaient consenti à voir Ellénore.
+
+Mes souvenirs reparurent, d'abord confus, bientôt plus vifs. Mon
+amour-propre s'y mêlait. J'étais embarrassé, humilié, de
+rencontrer une femme qui m'avait traité comme un enfant. Il me
+semblait la voir, souriant à mon approche de ce qu'une courte
+absence avait calmé l'effervescence d'une jeune tête; et je
+démêlais dans ce sourire une sorte de mépris pour moi. Par degrés
+mes sentiments se réveillèrent. Je m'étais levé, ce jour-là même,
+ne songeant plus à Ellénore; une heure après avoir reçu la
+nouvelle de son arrivée, son image errait devant mes yeux, régnait
+sur mon coeur, et j'avais la fièvre de la crainte de ne pas la
+voir.
+
+Je restai chez moi toute la journée; je m'y tins, pour ainsi dire,
+caché: je tremblais que le moindre mouvement ne prévînt notre
+rencontre. Rien pourtant n'était plus simple, plus certain, mais
+je la désirais avec tant d'ardeur, qu'elle me paraissait
+impossible. L'impatience me dévorait: à tous les instants je
+consultais ma montre. J'étais obligé d'ouvrir la fenêtre pour
+respirer; mon sang me brûlait en circulant dans mes veines.
+
+Enfin j'entendis sonner l'heure à laquelle je devais me rendre
+chez le comte. Mon impatience se changea tout à coup en timidité;
+je m'habillai lentement; je ne me sentais plus pressé d'arriver:
+j'avais un tel effroi que mon attente ne fût déçue, un sentiment
+si vif de la douleur que je courais risque d'éprouver, que
+j'aurais consenti volontiers à tout ajourner.
+
+Il était assez tard lorsque j'entrai chez M. de P**. J'aperçus
+Ellénore assise au fond de la chambre; je n'osais avancer; il me
+semblait que tout le monde avait les yeux fixés sur moi. J'allai
+me cacher dans un coin du salon, derrière un groupe d'hommes qui
+causaient. De là je contemplais Ellénore: elle me parut légèrement
+changée, elle était plus pâle que de coutume. Le comte me
+découvrit dans l'espèce de retraite où je m'étais réfugié; il vint
+à moi, me prit par la main et me conduisit vers Ellénore. «Je vous
+présente, lui dit-il en riant, l'un des hommes que votre départ
+inattendu a le plus étonnés». Ellénore parlait à une femme placée
+à côte d'elle. Lorsqu'elle me vit, ses paroles s'arrêtèrent sur
+ses lèvres; elle demeura tout interdite: je l'étais beaucoup moi-
+même.
+
+On pouvait nous entendre, j'adressai à Ellénore des questions
+indifférentes. Nous reprîmes tous deux une apparence de calme. On
+annonça qu'on avait servi; j'offris à Ellénore mon bras, qu'elle
+ne put refuser. «Si vous ne me promettez pas, lui dis-je en la
+conduisant, de me recevoir demain chez vous à onze heures, je pars
+à l'instant, j'abandonne mon pays, ma famille et mon père, je
+romps tous mes liens, j'abjure tous mes devoirs, et je vais,
+n'importe où, finir au plus tôt une vie que vous vous plaisez à
+empoisonner. -- Adolphe!» me répondit-elle; et elle hésitait. Je
+fis un mouvement pour m'éloigner. Je ne sais ce que mes traits
+exprimèrent, mais je n'avais jamais éprouvé de contraction si
+violente.
+
+Ellénore me regarda. Une terreur mêlée d'affection se peignit sur
+sa figure. «Je vous recevrai demain, me dit-elle, mais je vous
+conjure...». Beaucoup de personnes nous suivaient, elle ne put
+achever sa phrase. Je pressai sa main de mon bras; nous nous mîmes
+à table.
+
+J'aurais voulu m'asseoir à côté d'Ellénore, mais le maître de la
+maison l'avait autrement décidé: je fus placé à peu près vis-à-vis
+d'elle. Au commencement du souper, elle était rêveuse. Quand on
+lui adressait la parole, elle répondait avec douceur; mais elle
+retombait bientôt dans la distraction. Une de ses amies, frappée
+de son silence et de son abattement, lui demanda si elle était
+malade. «Je n'ai pas été bien dans ces derniers temps, répondit-
+elle, et même à présent je suis fort ébranlée». J'aspirais à
+produire dans l'esprit d'Ellénore une impression agréable; je
+voulais, en me montrant aimable et spirituel, la disposer en ma
+faveur, et la préparer à l'entrevue qu'elle m'avait accordée.
+J'essayai donc de mille manières de fixer son attention. Je
+ramenai la conversation sur des sujets que je savais l'intéresser;
+nos voisins s'y mêlèrent: j'étais inspiré par sa présence; je
+parvins à me faire écouter d'elle, je la vis bientôt sourire: j'en
+ressentis une telle joie, mes regards exprimèrent tant de
+reconnaissance, qu'elle ne put s'empêcher d'en être touchée. Sa
+tristesse et sa distraction se dissipèrent: elle ne résista plus
+au charme secret que répandait dans son âme la vue du bonheur que
+je lui devais; et quand nous sortîmes de table, nos coeurs étaient
+d'intelligence comme si nous n'avions jamais été séparés. «Vous
+voyez, lui dis-je, en lui donnant la main pour rentrer dans le
+salon, que vous disposez de toute mon existence; que vous ai-je
+fait pour que vous trouviez du plaisir à la tourmenter?»
+
+
+CHAPITRE III
+
+Je passai la nuit sans dormir. Il n'était plus question dans mon
+âme ni de calculs ni de projets; je me sentais, de la meilleure
+foi du monde, véritablement amoureux. Ce n'était plus l'espoir du
+succès qui me faisait agir: le besoin de voir celle que j'aimais,
+de jouir de sa présence, me dominait exclusivement. Onze heures
+sonnèrent, je me rendis auprès d'Ellénore; elle m'attendait. Elle
+voulut parler: je lui demandai de m'écouter. Je m'assis auprès
+d'elle, car je pouvais à peine me soutenir, et je continuai en ces
+termes, non sans être obligé de m'interrompre souvent:
+
+«Je ne viens point réclamer contre la sentence que vous avez
+prononcée; je ne viens point rétracter un aveu qui a pu vous
+offenser: je le voudrais en vain. Cet amour que vous repoussez est
+indestructible: l'effort même que je fais dans ce moment pour vous
+parler avec un peu de calme est une preuve de la violence d'un
+sentiment qui vous blesse. Mais ce n'est plus pour vous en
+entretenir que je vous ai priée de m'entendre; c'est, au
+contraire, pour vous demander de l'oublier, de me recevoir comme
+autrefois, d'écarter le souvenir d'un instant de délire, de ne pas
+me punir de ce que vous savez un secret que j'aurais dû renfermer
+au fond de mon âme. Vous connaissez ma situation, ce caractère
+qu'on dit bizarre et sauvage, ce coeur étranger à tous les
+intérêts du monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre
+pourtant de l'isolement auquel il est condamné. Votre amitié me
+soutenait: sans cette amitié je ne puis vivre. J'ai pris
+l'habitude de vous voir; vous avez laissé naître et se former
+cette douce habitude: qu'ai-je fait pour perdre cette unique
+consolation d'une existence si triste et si sombre? Je suis
+horriblement malheureux; je n'ai plus le courage de supporter un
+si long malheur; je n'espère rien, je ne demande rien, je ne veux
+que vous voir: mais je dois vous voir s'il faut que je vive.»
+
+Ellénore gardait le silence. «Que craignez-vous? repris-je.
+Qu'est-ce que j'exige? Ce que vous accordez à tous les
+indifférents. Est-ce le monde que vous redoutez? Ce monde, absorbé
+dans ses frivolités solennelles, ne lira pas dans un coeur tel que
+le mien. Comment ne serais-je pas prudent? N'y va-t-il pas de ma
+vie? Ellénore, rendez-vous à ma prière: vous y trouverez quelque
+douceur. Il y aura pour vous quelque charme à être aimée ainsi, à
+me voir auprès de vous, occupé de vous seule, n'existant que pour
+vous, vous devant toutes les sensations de bonheur dont je suis
+encore susceptible, arraché par votre présence à la souffrance et
+au désespoir.»
+
+Je poursuivis longtemps de la sorte, levant toutes les objections,
+retournant de mille manières tous les raisonnements qui plaidaient
+en ma faveur. J'étais si soumis, si résigné, je demandais si peu
+de chose, j'aurais été si malheureux d'un refus!
+
+Ellénore fut émue. Elle m'imposa plusieurs conditions. Elle ne
+consentit à me recevoir que rarement, au milieu d'une société
+nombreuse, avec l'engagement que je ne lui parlerais jamais
+d'amour. Je promis ce qu'elle voulut. Nous étions contents tous
+les deux: moi, d'avoir reconquis le bien que j'avais été menacé de
+perdre, Ellénore, de se trouver à la fois généreuse, sensible et
+prudente.
+
+Je profitai des le lendemain de la permission que j'avais obtenue;
+je continuai de même les jours suivants. Ellénore ne songea plus à
+la nécessité que mes visites fussent peu fréquentes: bientôt rien
+ne lui parut plus simple que de me voir tous les jours. Dix ans de
+fidélité avaient inspiré à M. de P** une confiance entière; il
+laissait à Ellénore la plus grande liberté. Comme il avait eu à
+lutter contre l'opinion qui voulait exclure sa maîtresse du monde
+où il était appelé à vivre, il aimait à voir s'augmenter la
+société d'Ellénore; sa maison remplie constatait à ses yeux son
+propre triomphe sur l'opinion.
+
+Lorsque j'arrivais, j'apercevais dans les regards d'Ellénore une
+expression de plaisir. Quand elle s'amusait dans la conversation,
+ses yeux se tournaient naturellement vers moi. L'on ne racontait
+rien d'intéressant qu'elle ne m'appelât pour l'entendre. Mais elle
+n'était jamais seule: des soirées entières se passaient sans que
+je pusse lui dire autre chose en particulier que quelques mots
+insignifiants ou interrompus. Je ne tardai pas à m'irriter de tant
+de contrainte. Je devins sombre, taciturne, inégal dans mon
+humeur, amer dans mes discours. Je me contenais à peine lorsqu'un
+autre que moi s'entretenait à part avec Ellénore; j'interrompais
+brusquement ces entretiens. Il m'importait peu qu'on pût s'en
+offenser, et je n'étais pas toujours arrêté par la crainte de la
+compromettre. Elle se plaignit à moi de ce changement.
+
+«Que voulez-vous? lui dis je avec impatience: vous croyez sans
+doute avoir fait beaucoup pour moi; je suis forcé de vous dire que
+vous vous trompez. Je ne conçois rien à votre nouvelle manière
+d'être. Autrefois vous viviez retirée; vous fuyiez une société
+fatigante; vous évitiez ces éternelles conversations qui se
+prolongent précisément parce qu'elles ne devraient jamais
+commencer. Aujourd'hui votre porte est ouverte à la terre entière.
+On dirait qu'en vous demandant de me recevoir, j'ai obtenu pour
+tout l'univers la même faveur que pour moi. Je vous l'avoue, en
+vous voyant jadis si prudente, je ne m'attendais pas à vous
+trouver si frivole.»
+
+Je démêlai dans les traits d'Ellénore une impression de
+mécontentement et de tristesse. «Chère Ellénore, lui dis-je en me
+radoucissant tout à coup, ne mérité-je donc pas d'être distingué
+des mille importuns qui vous assiègent? L'amitié n'a-t-elle pas
+ses secrets? N'est-elle pas ombrageuse et timide au milieu du
+bruit et de la foule?»
+
+Ellénore craignait, en se montrant inflexible, de voir se
+renouveler des imprudences qui l'alarmaient pour elle et pour moi.
+L'idée de rompre n'approchait plus de son coeur: elle consentit à
+me recevoir quelquefois seule.
+
+Alors se modifièrent rapidement les règles sévères qu'elle m'avait
+prescrites. Elle me permit de lui peindre mon amour; elle se
+familiarisa par degrés avec ce langage: bientôt elle m'avoua
+qu'elle m'aimait.
+
+Je passai quelques heures à ses pieds, me proclamant le plus
+heureux des hommes, lui prodiguant mille assurances de tendresse,
+de dévouement et de respect éternel. Elle me raconta ce qu'elle
+avait souffert en essayant de s'éloigner de moi; que de fois elle
+avait espéré que je la découvrirais malgré ses efforts; comment le
+moindre bruit qui frappait ses oreilles lui paraissait annoncer
+mon arrivée; quel trouble, quelle joie, quelle crainte elle avait
+ressentis en me revoyant; par quelle défiance d'elle-même, pour
+concilier le penchant de son coeur avec la prudence, elle s'était
+livrée aux distractions du monde, et avait recherché la foule
+qu'elle fuyait auparavant. Je lui faisais répéter les plus petits
+détails, et cette histoire de quelques semaines nous semblait être
+celle d'une vie entière. L'amour supplée aux longs souvenirs, par
+une sorte de magie. Toutes les autres affections ont besoin du
+passé: l'amour crée, comme par enchantement, un passé dont il nous
+entoure. Il nous donne, pour ainsi dire, la conscience d'avoir
+vécu, durant des années, avec un être qui naguère nous était
+presque étranger. L'amour n'est qu'un point lumineux, et néanmoins
+il semble s'emparer du temps. Il y a peu de jours qu'il n'existait
+pas, bientôt il n'existera plus; mais, tant qu'il existe, il
+répand sa clarté sur l'époque qui l'a précédé, comme sur celle qui
+doit le suivre.
+
+Ce calme pourtant dura peu. Ellénore était d'autant plus en garde
+contre sa faiblesse qu'elle était poursuivie du souvenir de ses
+fautes: et mon imagination, mes désirs, une théorie de fatuité
+dont je ne m'apercevais pas moi-même se révoltaient contre un tel
+amour. Toujours timide, souvent irrité, je me plaignais, je
+m'emportais, j'accablais Ellénore de reproches. Plus d'une fois
+elle forma le projet de briser un lien qui ne répandait sur sa vie
+que de l'inquiétude et du trouble; plus d'une fois je l'apaisai
+par mes supplications, mes désaveux et mes pleurs.
+
+«Ellénore, lui écrivais-je un jour, vous ne savez pas tout ce que
+je souffre. Près de vous, loin de vous, je suis également
+malheureux. Pendant les heures qui nous séparent, j'erre au
+hasard, courbé sous le fardeau d'une existence que je ne sais
+comment supporter. La société m'importune, la solitude m'accable.
+Ces indifférents qui m'observent, qui ne connaissent rien de ce
+qui m'occupe, qui me regardent avec une curiosité sans intérêt,
+avec un étonnement sans pitié, ces hommes qui osent me parler
+d'autre chose que de vous, portent dans mon sein une douleur
+mortelle. Je les fuis; mais, seul, je cherche en vain un air qui
+pénètre dans ma poitrine oppressée. Je me précipite sur cette
+terre qui devrait s'entrouvrir pour m'engloutir à jamais; je pose
+ma tête sur la pierre froide qui devrait calmer la fièvre ardente
+qui me dévore. Je me traîne vers cette colline d'où l'on aperçoit
+votre maison; je reste là, les yeux fixés sur cette retraite que
+je n'habiterai jamais avec vous. Et si je vous avais rencontrée
+plus tôt, vous auriez pu être à moi! J'aurais serré dans mes bras
+la seule créature que la nature ait formée pour mon coeur, pour ce
+coeur qui a tant souffert parce qu'il vous cherchait et qu'il ne
+vous a trouvée que trop tard! Lorsque enfin ces heures de délire
+sont passées, lorsque le moment arrive où je puis vous voir, je
+prends en tremblant la route de votre demeure. Je crains que tous
+ceux qui me rencontrent ne devinent les sentiments que je porte en
+moi; je m'arrête; je marche à pas lents: je retarde l'instant du
+bonheur, de ce bonheur que tout menace, que je me crois toujours
+sur le point de perdre; bonheur imparfait et troublé, contre
+lequel conspirent peut-être à chaque minute et les événements
+funestes et les regards jaloux, et les caprices tyranniques, et
+votre propre volonté. Quand je touche au seuil de votre porte,
+quand je l'entrouvre, une nouvelle terreur me saisit: je m'avance
+comme un coupable, demandant grâce à tous les objets qui frappent
+ma vue, comme si tous étaient ennemis, comme si tous m'enviaient
+l'heure de félicité dont je vais encore jouir. Le moindre son
+m'effraie, le moindre mouvement autour de moi m'épouvante, le
+bruit même de mes pas me fait reculer. Tout près de vous, je
+crains encore quelque obstacle qui se place soudain entre vous et
+moi. Enfin je vous vois, je vous vois et je respire, et je vous
+contemple et je m'arrête, comme le fugitif qui touche au sol
+protecteur qui doit le garantir de la mort. Mais alors même,
+lorsque tout mon être s'élance vers vous, lorsque j'aurais un tel
+besoin de me reposer de tant d'angoisses, de poser ma tête sur vos
+genoux, de donner un libre cours à mes larmes, il faut que je me
+contraigne avec violence, que même auprès de vous je vive encore
+d'une vie d'effort: pas un instant d'épanchement, pas un instant
+d'abandon! Vos regards m'observent. Vous êtes embarrassée, presque
+offensée de mon trouble. Je ne sais quelle gêne a succédé à ces
+heures délicieuses où du moins vous m'avouiez votre amour. Le
+temps s'enfuit, de nouveaux intérêts vous appellent: vous ne les
+oubliez jamais; vous ne retardez jamais l'instant qui m'éloigne.
+Des étrangers viennent: il n'est plus permis de vous regarder; je
+sens qu'il faut fuir pour me dérober aux soupçons qui
+m'environnent. Je vous quitte plus agité, plus déchiré, plus
+insensé qu'auparavant; je vous quitte, et je retombe dans cet
+isolement effroyable, où je me débats, sans rencontrer un seul
+être sur lequel je puisse m'appuyer, me reposer un moment.»
+
+Ellénore n'avait jamais été aimée de la sorte. M. de P** avait
+pour elle une affection très vraie, beaucoup de reconnaissance
+pour son dévouement, beaucoup de respect pour son caractère; mais
+il y avait toujours dans sa manière une nuance de supériorité sur
+une femme qui s'était donnée publiquement à lui sans qu'il l'eût
+épousée. Il aurait pu contracter des liens plus honorables,
+suivant l'opinion commune: il ne le lui disait point, il ne se le
+disait peut-être pas à lui-même; mais ce qu'on ne dit pas n'en
+existe pas moins, et tout ce qui est se devine. Ellénore n'avait
+eu jusqu'alors aucune notion de ce sentiment passionné, de cette
+existence perdue dans la sienne, dont mes fureurs mêmes, mes
+injustices et mes reproches, n'étaient que des preuves plus
+irréfragables. Sa résistance avait exalté toutes mes sensations,
+toutes mes idées: je revenais des emportements qui l'effrayaient,
+à une soumission, à une tendresse, à une vénération idolâtre. Je
+la considérais comme une créature céleste. Mon amour tenait du
+culte, et il avait pour elle d'autant plus de charme qu'elle
+craignait sans cesse de se voir humiliée dans un sens opposé. Elle
+se donna enfin tout entière.
+
+
+Malheur à l'homme qui, dans les premiers moments d'une liaison
+d'amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle!
+Malheur à qui, dans les bras de la maîtresse qu'il vient
+d'obtenir, conserve une funeste prescience, et prévoit qu'il
+pourra s'en détacher! Une femme que son coeur entraîne a, dans cet
+instant, quelque chose de touchant et de sacré. Ce n'est pas le
+plaisir, ce n'est pas la nature, ce ne sont pas les sens qui sont
+corrupteurs; ce sont les calculs auxquels la société nous
+accoutume, et les réflexions que l'expérience fait naître.
+J'aimai, je respectai mille fois plus Ellénore après qu'elle se
+fût donnée. Je marchais avec orgueil au milieu des hommes; je
+promenais sur eux un regard dominateur. L'air que je respirais
+était à lui seul une jouissance. Je m'élançais au-devant de la
+nature, pour la remercier du bienfait inespéré, du bienfait
+immense qu'elle avait daigné m'accorder.
+
+
+CHAPITRE IV
+
+-- Charme de l'amour, qui pourrait vous peindre! Cette persuasion
+que nous avons trouvé l'être que la nature avait destiné pour
+nous, ce jour subit répandu sur la vie, et qui nous semble en
+expliquer le mystère, cette valeur inconnue attachée aux moindres
+circonstances, ces heures rapides, dont tous les détails échappent
+au souvenir par leur douceur même, et qui ne laissent dans notre
+âme qu'une longue trace de bonheur, cette gaieté folâtre qui se
+mêle quelquefois sans cause à un attendrissement habituel, tant de
+plaisir dans la présence, et dans l'absence tant d'espoir, ce
+détachement de tous les soins vulgaires, cette supériorité sur
+tout ce qui nous entoure, cette certitude que désormais le monde
+ne peut nous atteindre où nous vivons, cette intelligence mutuelle
+qui devine chaque pensée et qui répond à chaque émotion, charme de
+l'amour, qui vous éprouva ne saurait vous décrire!
+
+M. de P** fut obligé, pour des affaires pressantes, de s'absenter
+pendant six semaines. Je passai ce temps chez Ellénore presque
+sans interruption. Son attachement semblait s'être accru du
+sacrifice qu'elle m'avait fait. Elle ne me laissait jamais la
+quitter sans essayer de me retenir. Lorsque je sortais, elle me
+demandait quand je reviendrais. Deux heures de séparation lui
+étaient insupportables. Elle fixait avec une précision inquiète
+l'instant de mon retour. J'y souscrivais avec joie, j'étais
+reconnaissant, j'étais heureux du sentiment qu'elle me témoignait.
+Mais cependant les intérêts de la vie commune ne se laissent pas
+plier arbitrairement à tous nos désirs. Il m'était quelquefois
+incommode d'avoir tous mes pas marqués d'avance et tous mes
+moments ainsi comptés. J'étais forcé de précipiter toutes mes
+démarches, de rompre avec la plupart de mes relations. Je ne
+savais que répondre à mes connaissances lorsqu'on me proposait
+quelque partie que, dans une situation naturelle, je n'aurais
+point eu de motif pour refuser. Je ne regrettais point auprès
+d'Ellénore ces plaisirs de la vie sociale, pour lesquels je
+n'avais jamais eu beaucoup d'intérêt, mais j'aurais voulu qu'elle
+me permît d'y renoncer plus librement. J'aurais éprouvé plus de
+douceur à retourner auprès d'elle, de ma propre volonté, sans me
+dire que l'heure était arrivée, qu'elle m'attendait avec anxiété,
+et sans que l'idée de sa peine vînt se mêler à celle du bonheur
+que j'allais goûter en la retrouvant. Ellénore était sans doute un
+vif plaisir dans mon existence, mais elle n'était plus un but:
+elle était devenue un lien. Je craignais d'ailleurs de la
+compromettre. Ma présence continuelle devait étonner ses gens, ses
+enfants, qui pouvaient m'observer. Je tremblais de l'idée de
+déranger son existence. Je sentais que nous ne pouvions être unis
+pour toujours, et que c'était un devoir sacré pour moi de
+respecter son repos: je lui donnais donc des conseils de prudence,
+tout en l'assurant de mon amour. Mais plus je lui donnais des
+conseils de ce genre, moins elle était disposée à m'écouter. En
+même temps je craignais horriblement de l'affliger. Dès que je
+voyais sur son visage une expression de douleur, sa volonté
+devenait la mienne: je n'étais à mon aise que lorsqu'elle était
+contente de moi. Lorsqu'en insistant sur la nécessité de
+m'éloigner pour quelques instants, j'étais parvenu à la quitter,
+l'image de la peine que je lui avais causée me suivait partout. Il
+me prenait une fièvre de remords qui redoublait à chaque minute,
+et qui enfin devenait irrésistible; je volais vers elle, je me
+faisais une fête de la consoler, de l'apaiser. Mais à mesure que
+je m'approchais de sa demeure, un sentiment d'humeur contre cet
+empire bizarre se mêlait à mes autres sentiments. Ellénore elle-
+même était violente. Elle éprouvait, je le crois, pour moi ce
+qu'elle n'avait éprouvé pour personne. Dans ses relations
+précédentes, son coeur avait été froissé par une dépendance
+pénible; elle était avec moi dans une parfaite aisance, parce que
+nous étions dans une parfaite égalité; elle s'était relevée à ses
+propres yeux par un amour pur de tout calcul, de tout intérêt;
+elle savait que j'étais bien sûr qu'elle ne m'aimait que pour moi-
+même. Mais il résultait de son abandon complet avec moi qu'elle ne
+me déguisait aucun de ses mouvements; et lorsque je rentrais dans
+sa chambre, impatient d'y rentrer plus tôt que je ne l'aurais
+voulu, je la trouvais triste ou irritée. J'avais souffert deux
+heures loin d'elle de l'idée qu'elle souffrait loin de moi: je
+souffrais deux heures près d'elle avant de pouvoir l'apaiser.
+
+Cependant je n'étais pas malheureux; je me disais qu'il était doux
+d'être aimé, même avec exigence; je sentais que je lui faisais du
+bien: son bonheur m'était nécessaire, et je me savais nécessaire à
+son bonheur.
+
+D'ailleurs l'idée confuse que, par la seule nature des choses,
+cette liaison ne pouvait durer, idée triste sous bien des
+rapports, servait néanmoins à me calmer dans mes accès de fatigue
+ou d'impatience. Les liens d'Ellénore avec le comte de P**, la
+disproportion de nos âges, la différence de nos situations, mon
+départ que déjà diverses circonstances avaient retardé, mais dont
+l'époque était prochaine, toutes ces considérations m'engageaient
+à donner et à recevoir encore le plus de bonheur qu'il était
+possible: je me croyais sûr des années, je ne disputais pas les
+jours.
+
+Le comte de P** revint. Il ne tarda pas à soupçonner mes relations
+avec Ellénore; il me reçut chaque jour d'un air plus froid et plus
+sombre. Je parlai vivement à Ellénore des dangers qu'elle courait;
+je la suppliai de permettre que j'interrompisse pour quelques
+jours mes visites; je lui représentai l'intérêt de sa réputation,
+de sa fortune, de ses enfants. Elle m'écouta longtemps en silence;
+elle était pâle comme la mort. «De manière ou d'autre, me dit-elle
+enfin, vous partirez bientôt; ne devançons pas ce moment; ne vous
+mettez pas en peine de moi. Gagnons des jours, gagnons des heures:
+des jours, des heures, c'est tout ce qu'il me faut. Je ne sais
+quel pressentiment me dit, Adolphe, que je mourrai dans vos bras.»
+
+Nous continuâmes donc à vivre comme auparavant, moi toujours
+inquiet, Ellénore toujours triste, le comte de P** taciturne et
+soucieux. Enfin la lettre que j'attendais arriva: mon père
+m'ordonnait de me rendre auprès de lui. Je portai cette lettre à
+Ellénore. «Déjà! me dit-elle après l'avoir lue; je ne croyais pas
+que ce fût si tôt». Puis, fondant en larmes, elle me prit la main
+et elle me dit: «Adolphe, vous voyez que je ne puis vivre sans
+vous; je ne sais ce qui arrivera de mon avenir, mais je vous
+conjure de ne pas partir encore: trouvez des prétextes pour
+rester. Demandez à votre père de vous laisser prolonger votre
+séjour encore six mois. Six mois, est-ce donc si long?» Je voulus
+combattre sa résolution; mais elle pleurait si amèrement, et elle
+était si tremblante, ses traits portaient l'empreinte d'une
+souffrance si déchirante que je ne pus continuer. Je me jetai à
+ses pieds, je la serrai dans mes bras, je l'assurai de mon amour,
+et je sortis pour aller écrire à mon père. J'écrivis en effet avec
+le mouvement que la douleur d'Ellénore m'avait inspiré. J'alléguai
+mille causes de retard; je fis ressortir l'utilité de continuer à
+D** quelques cours que je n'avais pu suivre à Gottingue; et
+lorsque j'envoyai ma lettre à la poste, c'était avec ardeur que je
+désirais obtenir le consentement que je demandais.
+
+Je retournai le soir chez Ellénore. Elle était assise sur un sofa;
+le comte de P** était près de la cheminée, et assez loin d'elle;
+les deux enfants étaient au fond de la chambre, ne jouant pas, et
+portant sur leurs visages cet étonnement de l'enfance lorsqu'elle
+remarque une agitation dont elle ne soupçonne pas la cause.
+J'instruisis Ellénore par un geste que j'avais fait ce qu'elle
+voulait. Un rayon de joie brilla dans ses yeux, mais ne tarda pas
+à disparaître. Nous ne disions rien. Le silence devenait
+embarrassant pour tous trois. «On m'assure, monsieur, me dit enfin
+le comte, que vous êtes prêt à partir». Je lui répondis que je
+l'ignorais. «Il me semble, répliqua-t-il, qu'à votre âge, on ne
+doit pas tarder à entrer dans une carrière; au reste, ajouta-t-il
+en regardant Ellénore, tout le monde peut-être ne pense pas ici
+comme moi.»
+
+La réponse de mon père ne se fit pas attendre. Je tremblais, en
+ouvrant sa lettre, de la douleur qu'un refus causerait à Ellénore.
+Il me semblait même que j'aurais partagé cette douleur avec une
+égale amertume; mais en lisant le consentement qu'il m'accordait,
+tous les inconvénients d'une prolongation de séjour se
+présentèrent tout à coup à mon esprit. «Encore six mois de gêne et
+de contrainte! m'écriai-je; six mois pendant lesquels j'offense un
+homme qui m'avait témoigné de l'amitié, j'expose une femme qui
+m'aime; je cours le risque de lui ravir la seule situation où elle
+puisse vivre tranquille et considérée; je trompe mon père; et
+pourquoi? Pour ne pas braver un instant une douleur qui, tôt ou
+tard, est inévitable! Ne l'éprouvons-nous pas chaque jour en
+détail et goutte à goutte, cette douleur? Je ne fais que du mal à
+Ellénore; mon sentiment, tel qu'il est, ne peut la satisfaire. Je
+me sacrifie pour elle sans fruit pour son bonheur; et moi, je vis
+ici sans utilité, sans indépendance, n'ayant pas un instant de
+libre, ne pouvant respirer une heure en paix». J'entrai chez
+Ellénore tout occupé de ces réflexions. Je la trouvai seule. «Je
+reste encore six mois, lui dis-je. -- Vous m'annoncez cette
+nouvelle bien sèchement. -- C'est que je crains beaucoup, je
+l'avoue, les conséquences de ce retard pour l'un et pour l'autre.
+-- Il me semble que pour vous du moins elles ne sauraient être bien
+fâcheuses. -- Vous savez fort bien, Ellénore, que ce n'est jamais
+de moi que je m'occupe le plus. -- Ce n'est guère non plus du
+bonheur des autres». La conversation avait pris une direction
+orageuse. Ellénore était blessée de mes regrets dans une
+circonstance où elle croyait que je devais partager sa joie: je
+l'étais du triomphe qu'elle avait remporté sur mes résolutions
+précédentes. La scène devint violente. Nous éclatâmes en reproches
+mutuels. Ellénore m'accusa de l'avoir trompée, de n'avoir eu pour
+elle qu'un goût passager, d'avoir aliéné d'elle l'affection du
+comte; de l'avoir remise, aux yeux du public, dans la situation
+équivoque dont elle avait cherché toute sa vie à sortir. Je
+m'irritai de voir qu'elle tournât contre moi ce que je n'avais
+fait que par obéissance pour elle et par crainte de l'affliger. Je
+me plaignis de ma vive contrainte, de ma jeunesse consumée dans
+l'inaction, du despotisme qu'elle exerçait sur toutes mes
+démarches. En parlant ainsi, je vis son visage couvert tout à coup
+de pleurs: je m'arrêtai, je revins sur mes pas, je désavouai,
+j'expliquai. Nous nous embrassâmes: mais un premier coup était
+porté, une première barrière était franchie. Nous avions prononcé
+tous deux des mots irréparables; nous pouvions nous taire, mais
+non les oublier. Il y a des choses qu'on est longtemps sans se
+dire, mais quand une fois elles sont dites, on ne cesse jamais de
+les répéter.
+
+Nous vécûmes ainsi quatre mois dans des rapports forcés,
+quelquefois doux, jamais complètement libres, y rencontrant encore
+du plaisir, mais n'y trouvant plus de charme. Ellénore cependant
+ne se détachait pas de moi. Après nos querelles les plus vives,
+elle était aussi empressée à me revoir, elle fixait aussi
+soigneusement l'heure de nos entrevues que si notre union eût été
+la plus paisible et la plus tendre. J'ai souvent pensé que ma
+conduite même contribuait à entretenir Ellénore dans cette
+disposition. Si je l'avais aimée comme elle m'aimait, elle aurait
+eu plus de calme; elle aurait réfléchi de son côté sur les dangers
+qu'elle bravait. Mais toute prudence lui était odieuse, parce que
+la prudence venait de moi; elle ne calculait point ses sacrifices,
+parce qu'elle était occupée à me les faire accepter; elle n'avait
+pas le temps de se refroidir à mon égard, parce que tout son temps
+et toutes ses forces étaient employés à me conserver. L'époque
+fixée de nouveau pour mon départ approchait; et j'éprouvais, en y
+pensant, un mélange de plaisir et de regret; semblable à ce que
+ressent un homme qui doit acheter une guérison certaine par une
+opération douloureuse.
+
+Un matin, Ellénore m'écrivit de passer chez elle à l'instant. «Le
+comte, me dit-elle, me défend de vous recevoir: je ne veux point
+obéir à cet ordre tyrannique. J'ai suivi cet homme dans la
+proscription, j'ai sauvé sa fortune: je l'ai servi dans tous ses
+intérêts. Il peut se passer de moi maintenant: moi, je ne puis me
+passer de vous». On devine facilement quelles furent mes instances
+pour la détourner d'un projet que je ne concevais pas. Je lui
+parlai de l'opinion du public: «Cette opinion, me répondit-elle,
+n'a jamais été juste pour moi. J'ai rempli pendant dix ans mes
+devoirs mieux qu'aucune femme, et cette opinion ne m'en a pas
+moins repoussée du rang que je méritais». Je lui rappelai ses
+enfants. «Mes enfants sont ceux de M. de P**. Il les a reconnus:
+il en aura soin. Ils seront trop heureux d'oublier une mère dont
+ils n'ont à partager que la honte». Je redoublai mes prières.
+«Écoutez, me dit-elle, si je romps avec le comte, refuserez-vous
+de me voir? Le refuserez-vous? reprit-elle en saisissant mon bras
+avec une violence qui me fit frémir. -- Non, assurément, lui
+répondis-je; et plus vous serez malheureuse, plus je vous serai
+dévoué. Mais considérez... -- Tout est considéré, interrompit-elle.
+Il va rentrer, retirez-vous maintenant; ne revenez plus ici.»
+
+Je passai le reste de la journée dans une angoisse inexprimable.
+Deux jours s'écoulèrent sans que j'entendisse parler d'Ellénore.
+Je souffrais d'ignorer son sort; je souffrais même de ne pas la
+voir, et j'étais étonné de la peine que cette privation me
+causait. Je désirais cependant qu'elle eût renoncé à la résolution
+que je craignais tant pour elle, et je commençais à m'en flatter,
+lorsqu'une femme me remit un billet par lequel Ellénore me priait
+d'aller la voir dans telle rue, dans telle maison, au troisième
+étage. J'y courus, espérant encore que, ne pouvant me recevoir
+chez M. de P**, elle avait voulu m'entretenir ailleurs une
+dernière fois. Je la trouvai faisant les apprêts d'un
+établissement durable. Elle vint à moi, d'un air à la fois content
+et timide, cherchant à lire dans mes yeux mon impression. «Tout
+est rompu, me dit-elle, je suis parfaitement libre. J'ai de ma
+fortune particulière soixante-quinze louis de rente; c'est assez
+pour moi. Vous restez encore ici six semaines. Quand vous
+partirez, je pourrai peut-être me rapprocher de vous; vous
+reviendrez peut-être me voir». Et, comme si elle eût redouté une
+réponse, elle entra dans une foule de détails relatifs à ses
+projets. Elle chercha de mille manières à me persuader qu'elle
+serait heureuse, qu'elle ne m'avait rien sacrifié; que le parti
+qu'elle avait pris lui convenait, indépendamment de moi. Il était
+visible qu'elle se faisait un grand effort, et qu'elle ne croyait
+qu'à moitié ce qu'elle me disait. Elle s'étourdissait de ses
+paroles, de peur d'entendre les miennes; elle prolongeait son
+discours avec activité pour retarder le moment où mes objections
+la replongeraient dans le désespoir. Je ne pus trouver dans mon
+coeur de lui en faire aucune. J'acceptai son sacrifice, je l'en
+remerciai; je lui dis que j'en étais heureux: je lui dis bien plus
+encore, je l'assurai que j'avais toujours désiré qu'une
+détermination irréparable me fît un devoir de ne jamais la
+quitter; j'attribuai mes indécisions à un sentiment de délicatesse
+qui me défendait de consentir à ce qui bouleversait sa situation.
+Je n'eus, en un mot, d'autres pensée que de chasser loin d'elle
+toute peine, toute crainte, tout regret, toute incertitude sur mon
+sentiment. Pendant que je lui parlais, je n'envisageais rien au-
+delà de ce but et j'étais sincère dans mes promesses.
+
+
+CHAPITRE V
+
+La séparation d'Ellénore et du comte de P** produisit dans le
+public un effet qu'il n'était pas difficile de prévoir. Ellénore
+perdit en un instant le fruit de dix années de dévouement et de
+constance: on la confondit avec toutes les femmes de sa classe qui
+se livrent sans scrupule à mille inclinations successives.
+L'abandon de ses enfants la fit regarder comme une mère dénaturée,
+et les femmes d'une réputation irréprochable répétèrent avec
+satisfaction que l'oubli de la vertu la plus essentielle à leur
+sexe s'étendait bientôt sur toutes les autres. En même temps on la
+plaignit, pour ne pas perdre le plaisir de me blâmer. On vit dans
+ma conduite celle d'un séducteur, d'un ingrat qui avait violé
+l'hospitalité, et sacrifié, pour contenter une fantaisie
+momentanée, le repos de deux personnes, dont il aurait dû
+respecter l'une et ménager l'autre. Quelques amis de mon père
+m'adressèrent des représentations sérieuses; d'autres, moins
+libres avec moi, me firent sentir leur désapprobation par des
+insinuations détournées. Les jeunes gens, au contraire, se
+montrèrent enchantés de l'adresse avec laquelle j'avais supplanté
+le comte; et, par mille plaisanteries que je voulais en vain
+réprimer, ils me félicitèrent de ma conquête et me promirent de
+m'imiter. Je ne saurais peindre ce que j'eus à souffrir et de
+cette censure sévère et de ces honteux éloges. Je suis convaincu
+que, si j'avais eu de l'amour pour Ellénore, j'aurais ramené
+l'opinion sur elle et sur moi. Telle est la force d'un sentiment
+vrai, que, lorsqu'il parle, les interprétations fausses et les
+convenances factices se taisent. Mais je n'étais qu'un homme
+faible, reconnaissant et dominé; je n'étais soutenu par aucune
+impulsion qui partît du coeur. Je m'exprimais donc avec embarras;
+je tâchais de finir la conversation; et si elle se prolongeait, je
+la terminais par quelques mots âpres, qui annonçaient aux autres
+que j'étais prêt à leur chercher querelle. En effet, j'aurais
+beaucoup mieux aimé me battre avec eux que de leur répondre.
+
+Ellénore ne tarda pas à s'apercevoir que l'opinion s'élevait
+contre elle. Deux parentes de M. de P**, qu'il avait forcées par
+son ascendant à se lier avec elle, mirent le plus grand éclat dans
+leur rupture; heureuses de se livrer à leur malveillance,
+longtemps contenue à l'abri des principes austères de la morale.
+Les hommes continuèrent à voir Ellénore; mais il s'introduisit
+dans leur ton quelque chose d'une familiarité qui annonçait
+qu'elle n'était plus appuyée par un protecteur puissant, ni
+justifiée par une union presque consacrée. Les uns venaient chez
+elle parce que, disaient-ils, ils l'avaient connue de tout temps;
+les autres, parce qu'elle était belle encore, et que sa légèreté
+récente leur avait rendu des prétentions qu'ils ne cherchaient pas
+à lui déguiser. Chacun motivait sa liaison avec elle; c'est-à-dire
+que chacun pensait que cette liaison avait besoin d'excuse. Ainsi
+la malheureuse Ellénore se voyait tombée pour jamais dans l'état
+dont, toute sa vie, elle avait voulu sortir. Tout contribuait à
+froisser son âme et à blesser sa fierté. Elle envisageait
+l'abandon des uns comme une preuve de mépris, l'assiduité des
+autres comme l'indice de quelque espérance insultante. Elle
+souffrait de la solitude, elle rougissait de la société. Ah! sans
+doute, j'aurais dû la consoler; j'aurais dû la serrer contre mon
+coeur, lui dire: «Vivons l'un pour l'autre, oublions les hommes
+qui nous méconnaissent, soyons heureux de notre seule estime et de
+notre seul amour»; je l'essayais aussi; mais que peut, pour
+ranimer un sentiment qui s'éteint, une résolution prise par
+devoir?
+
+Ellénore et moi nous dissimulions l'un avec l'autre. Elle n'osait
+me confier ces peines, résultat d'un sacrifice qu'elle savait bien
+que je ne lui avais pas demandé. J'avais accepté ce sacrifice: je
+n'osais me plaindre d'un malheur que j'avais prévu, et que je
+n'avais pas eu la force de prévenir. Nous nous taisions donc sur
+la pensée unique qui nous occupait constamment. Nous nous
+prodiguions des caresses, nous parlions d'amour; mais nous
+parlions d'amour de peur de nous parler d'autre chose.
+
+Dès qu'il existe un secret entre deux coeurs qui s'aiment, dès que
+l'un d'eux a pu se résoudre à cacher à l'autre une seule idée, le
+charme est rompu, le bonheur est détruit. L'emportement,
+l'injustice, la distraction même, se réparent; mais la
+dissimulation jette dans l'amour un élément étranger qui le
+dénature et le flétrit à ses propres yeux. Par une inconséquence
+bizarre, tandis que je repoussais avec l'indignation la plus
+violente la moindre insinuation contre Ellénore, je contribuais
+moi-même à lui faire tort dans mes conversations générales. Je
+m'étais soumis à ses volontés, mais j'avais pris en horreur
+l'empire des femmes. Je ne cessais de déclamer contre leur
+faiblesse, leur exigence, le despotisme de leur douleur.
+J'affichais les principes les plus durs; et ce même homme qui ne
+résistait pas à une larme, qui cédait à la tristesse muette, qui
+était poursuivi dans l'absence par l'image de la souffrance qu'il
+avait causée, se montrait, dans tous ses discours, méprisant et
+impitoyable. Tous mes éloges directs en faveur d'Ellénore ne
+détruisaient pas l'impression que produisaient des propos
+semblables. On me haïssait, on la plaignait, mais on ne l'estimait
+pas. On s'en prenait à elle de n'avoir pas inspiré à son amant
+plus de considération pour son sexe et plus de respect pour les
+liens du coeur.
+
+Un homme, qui venait habituellement chez Ellénore, et qui, depuis
+sa rupture avec le comte de P**, lui avait témoigné la passion la
+plus vive, l'ayant forcée, par ses persécutions indiscrètes, à ne
+plus le recevoir, se permit contre elle des railleries
+outrageantes qu'il me parut impossible de souffrir. Nous nous
+battîmes; je le blessai dangereusement, je fus blessé moi-même. Je
+ne puis décrire le mélange de trouble, de terreur, de
+reconnaissance et d'amour qui se peignit sur les traits d'Ellénore
+lorsqu'elle me revit après cet événement. Elle s'établit chez moi,
+malgré mes prières; elle ne me quitta pas un seul instant jusqu'à
+ma convalescence. Elle me lisait pendant le jour, elle me veillait
+durant la plus grande partie des nuits; elle observait mes
+moindres mouvements, elle prévenait chacun de mes désirs; son
+ingénieuse bonté multipliait ses facultés et doublait ses forces.
+Elle m'assurait sans cesse qu'elle ne m'aurait pas survécu;
+j'étais pénétré d'affection, j'étais déchiré de remords. J'aurais
+voulu trouver en moi de quoi récompenser un attachement si
+constant et si tendre; j'appelais à mon aide les souvenirs,
+l'imagination, la raison même, le sentiment du devoir: efforts
+inutiles! La difficulté de la situation, la certitude d'un avenir
+qui devait nous séparer, peut-être je ne sais quelle révolte
+contre un lien qu'il m'était impossible de briser, me dévoraient
+intérieurement. Je me reprochais l'ingratitude que je m'efforçais
+de lui cacher. Je m'affligeais quand elle paraissait douter d'un
+amour qui lui était si nécessaire; je ne m'affligeais pas moins
+quand elle semblait y croire. Je la sentais meilleure que moi; je
+me méprisais d'être indigne d'elle. C'est un affreux malheur de
+n'être pas aimé quand on aime; mais c'en est un bien grand d'être
+aimé avec passion quand on n'aime plus. Cette vie que je venais
+d'exposer pour Ellénore, je l'aurais mille fois donnée pour
+qu'elle fût heureuse sans moi.
+
+Les six mois que m'avait accordés mon père étaient expirés; il
+fallut songer à partir. Ellénore ne s'opposa point à mon départ,
+elle n'essaya pas même de le retarder; mais elle me fit promettre
+que, deux mois après, je reviendrais près d'elle, ou que je lui
+permettrais de me rejoindre: je le lui jurai solennellement. Quel
+engagement n'aurais-je pas pris dans un moment où je la voyais
+lutter contre elle-même et contenir sa douleur! Elle aurait pu
+exiger de moi de ne pas la quitter; je savais au fond de mon âme
+que ses larmes n'auraient pas été désobéies. J'étais reconnaissant
+de ce qu'elle n'exerçait pas sa puissance; il me semblait que je
+l'en aimais mieux. Moi-même, d'ailleurs, je ne me séparais pas
+sans un vif regret d'un être qui m'était si uniquement dévoué. Il
+y a dans les liaisons qui se prolongent quelque chose de si
+profond! Elles deviennent à notre insu une partie si intime de
+notre existence! Nous formons de loin, avec calme, la résolution
+de les rompre; nous croyons attendre avec impatience l'époque de
+l'exécuter: mais quand ce moment arrive, il nous remplit de
+terreur; et telle est la bizarrerie de notre coeur misérable que
+nous quittons avec un déchirement horrible ceux près de qui nous
+demeurions sans plaisir.
+
+Pendant mon absence, j'écrivis régulièrement à Ellénore. J'étais
+partagé entre la crainte que mes lettres ne lui fissent de la
+peine, et le désir de ne lui peindre que le sentiment que
+j'éprouvais. J'aurais voulu qu'elle me devinât, mais qu'elle me
+devinât sans s'affliger; je me félicitais quand j'avais pu
+substituer les mots d'affection, d'amitié, de dévouement, à celui
+d'amour; mais soudain je me représentais la pauvre Ellénore triste
+et isolée; n'ayant que mes lettres pour consolation; et, à la fin
+de deux pages froides et compassées, j'ajoutais rapidement
+quelques phrases ardentes ou tendres, propres à la tromper de
+nouveau. De la sorte, sans en dire jamais assez pour la
+satisfaire, j'en disais toujours assez pour l'abuser. Étrange
+espèce de fausseté, dont le succès même se tournait contre moi,
+prolongeait mon angoisse, et m'était insupportable!
+
+Je comptais avec inquiétude les jours, les heures qui
+s'écoulaient; je ralentissais de mes voeux la marche du temps; je
+tremblais en voyant se rapprocher l'époque d'exécuter ma promesse.
+Je n'imaginais aucun moyen de partir. Je n'en découvrais aucun
+pour qu'Ellénore pût s'établir dans la même ville que moi. Peut-
+être, car il faut être sincère, peut-être je ne le désirais pas.
+Je comparais ma vie indépendante et tranquille à la vie de
+précipitation, de trouble et de tourment à laquelle sa passion me
+condamnait. Je me trouvais si bien d'être libre, d'aller, de
+venir, de sortir, de rentrer, sans que personne s'en occupât! Je
+me reposais, pour ainsi dire, dans l'indifférence des autres, de
+la fatigue de son amour.
+
+Je n'osais cependant laisser soupçonner à Ellénore que j'aurais
+voulu renoncer à nos projets. Elle avait compris par mes lettres
+qu'il me serait difficile de quitter mon père; elle m'écrivit
+qu'elle commençait en conséquence les préparatifs de son départ.
+Je fus longtemps sans combattre sa résolution; je ne lui répondais
+rien de précis à ce sujet. Je lui marquais vaguement que je serais
+toujours charmé de la savoir, puis j'ajoutais, de la rendre
+heureuse: tristes équivoques, langage embarrassé que je gémissais
+de voir si obscur, et que je tremblais de rendre plus clair! Je me
+déterminai enfin à lui parler avec franchise; je me dis que je le
+devais; je soulevai ma conscience contre ma faiblesse; je me
+fortifiai de l'idée de son repos contre l'image de sa douleur. Je
+me promenais à grands pas dans ma chambre, récitant tout haut ce
+que je me proposais de lui dire. Mais à peine eus-je tracé
+quelques lignes, que ma disposition changea: je n'envisageai plus
+mes paroles d'après le sens qu'elles devaient contenir, mais
+d'après l'effet qu'elles ne pouvaient manquer de produire; et une
+puissance surnaturelle dirigeant, comme malgré moi, une main
+dominée, je me bornai à lui conseiller un retard de quelques mois.
+Je n'avais pas dit ce que je pensais. Ma lettre ne portait aucun
+caractère de sincérité. Les raisonnements que j'alléguais étaient
+faibles, parce qu'ils n'étaient pas les véritables.
+
+La réponse d'Ellénore fut impétueuse; elle était indignée de mon
+désir de ne pas la voir. Que me demandait-elle? De vivre inconnue
+auprès de moi. Que pouvais-je redouter de sa présence dans une
+retraite ignorée, au milieu d'une grande ville où personne ne la
+connaissait? Elle m'avait tout sacrifié, fortune, enfants,
+réputation; elle n'exigeait d'autre prix de ses sacrifices que de
+m'attendre comme une humble esclave, de passer chaque jour avec
+moi quelques minutes, de jouir des moments que je pourrais lui
+donner. Elle s'était résignée à deux mois d'absence, non que cette
+absence lui parût nécessaire, mais parce que je semblais le
+souhaiter; et lorsqu'elle était parvenue, en entassant péniblement
+les jours sur les jours, au terme que j'avais fixé moi-même, je
+lui proposais de recommencer ce long supplice! Elle pouvait s'être
+trompée, elle pouvait avoir donné sa vie à un homme dur et aride;
+j'étais le maître de mes actions; mais je n'étais pas le maître de
+la forcer à souffrir, délaissée par celui pour lequel elle avait
+tout immolé.
+
+Ellénore suivit de près cette lettre; elle m'informa de son
+arrivée. Je me rendis chez elle avec la ferme résolution de lui
+témoigner beaucoup de joie; j'étais impatient de rassurer son
+coeur et de lui procurer, momentanément au moins, du bonheur et du
+calme. Mais elle avait été blessée; elle m'examinait avec
+défiance: elle démêla bientôt mes efforts; elle irrita ma fierté
+par ses reproches; elle outragea mon caractère. Elle me peignit si
+misérable dans ma faiblesse qu'elle me révolta contre elle encore
+plus que contre moi. Une fureur insensée s'empara de nous: tout
+ménagement fut abjuré, toute délicatesse oubliée. On eût dit que
+nous étions poussés l'un contre l'autre par des furies. Tout ce
+que la haine la plus implacable avait inventé contre nous, nous
+nous l'appliquions mutuellement, et ces deux êtres malheureux qui
+seuls se connaissaient sur la terre, qui seuls pouvaient se rendre
+justice, se comprendre et se consoler, semblaient deux ennemis
+irréconciliables, acharnés à se déchirer.
+
+Nous nous quittâmes après une scène de trois heures; et, pour la
+première fois de la vie, nous nous quittâmes sans explication,
+sans réparation. À peine fus-je éloigne d'Ellénore qu'une douleur
+profonde remplaça ma colère. Je me trouvai dans une espèce de
+stupeur, tout étourdi de ce qui s'était passé. Je me répétais mes
+paroles avec étonnement; je ne concevais pas ma conduite; je
+cherchais en moi-même ce qui avait pu m'égarer. Il était fort
+tard; je n'osai retourner chez Ellénore. Je me promis de la voir
+le lendemain de bonne heure, et je rentrai chez mon père. Il y
+avait beaucoup de monde: il me fut facile, dans une assemblée
+nombreuse, de me tenir à l'écart et de déguiser mon trouble.
+Lorsque nous fûmes seuls, il me dit: «On m'assure que l'ancienne
+maîtresse du comte de P** est dans cette ville. Je vous ai
+toujours laissé une grande liberté, et je n'ai jamais rien voulu
+savoir sur vos liaisons; mais il ne vous convient pas, à votre
+âge, d'avoir une maîtresse avouée; et je vous avertis que j'ai
+pris des mesures pour qu'elle s'éloigne d'ici». En achevant ces
+mots, il me quitta. Je le suivis jusque dans sa chambre; il me fit
+signe de me retirer. «Mon père, lui dis-je, Dieu m'est témoin que
+je n'ai point fait venir Ellénore. Dieu m'est témoin que je
+voudrais qu'elle fût heureuse, et que je consentirais à ce prix à
+ne jamais la revoir: mais prenez garde à ce que vous ferez; en
+croyant me séparer d'elle, vous pourriez bien m'y rattacher à
+jamais.»
+
+Je fis aussitôt venir chez moi un valet de chambre qui m'avait
+accompagné dans mes voyages, et qui connaissait mes liaisons avec
+Ellénore. Je le chargeai de découvrir à l'instant même, s'il était
+possible, quelles étaient les mesures dont mon père m'avait parlé.
+Il revint au bout de deux heures. Le secrétaire de mon père lui
+avait confié, sous le sceau du secret, qu'Ellénore devait recevoir
+le lendemain l'ordre de partir. «Ellénore chassée! m'écriai-je,
+chassée avec opprobre! Elle qui n'est venue ici que pour moi, elle
+dont j'ai déchiré le coeur, elle dont j'ai sans pitié vu couler
+les larmes! Où donc reposerait-elle sa tête, l'infortunée, errante
+et seule dans un monde dont je lui ai ravi l'estime? À qui dirait-
+elle sa douleur?» Ma résolution fut bientôt prise. Je gagnai
+l'homme qui me servait; je lui prodiguai l'or et les promesses. Je
+commandai une chaise de poste pour six heures du matin à la porte
+de la ville. Je formais mille projets pour mon éternelle réunion
+avec Ellénore: je l'aimais plus que je ne l'avais jamais aimée;
+tout mon coeur était revenu à elle; j'étais fier de la protéger.
+J'étais avide de la tenir dans mes bras; l'amour était rentré tout
+entier dans mon âme; j'éprouvais une fièvre de tête, de coeur, de
+sens, qui bouleversait mon existence. Si, dans ce moment, Ellénore
+eût voulu se détacher de moi, je serais mort à ses pieds pour la
+retenir.
+
+Le jour parut; je courus chez Ellénore. Elle était couchée, ayant
+passé la nuit à pleurer; ses yeux étaient encore humides, et ses
+cheveux étaient épars; elle me vit entrer avec surprise. «Viens,
+lui dis-je, partons». Elle voulut répondre. «Partons, repris-je.
+As-tu sur la terre un autre protecteur, un autre ami que moi? Mes
+bras ne sont-ils pas ton unique asile?» Elle résistait. «J'ai des
+raisons importantes, ajoutai-je, et qui me sont personnelles. Au
+nom du ciel, suis-moi». Je l'entraînai. Pendant la route, je
+l'accablais de caresses, je la pressais sur mon coeur, je ne
+répondais à ses questions que par mes embrassements. Je lui dis
+enfin qu'ayant aperçu dans mon père l'intention de nous séparer,
+j'avais senti que je ne pouvais être heureux sans elle; que je
+voulais lui consacrer ma vie et nous unir par tous les genres de
+liens. Sa reconnaissance fut d'abord extrême, mais elle démêla
+bientôt des contradictions dans mon récit. À force d'instance elle
+m'arracha la vérité; sa joie disparut, sa figure se couvrit d'un
+sombre nuage.
+
+«Adolphe, me dit-elle, vous vous trompez sur vous-même; vous êtes
+généreux, vous vous dévouez à moi parce que je suis persécutée;
+vous croyez avoir de l'amour, et vous n'avez que de la pitié».
+Pourquoi prononça-t-elle ces mots funestes? Pourquoi me révéla-t-
+elle un secret que je voulais ignorer? Je m'efforçai de la
+rassurer, j'y parvins peut-être; mais la vérité avait traversé mon
+âme; le mouvement était détruit; j'étais déterminé dans mon
+sacrifice, mais je n'en étais pas plus heureux; et déjà il y avait
+en moi une pensée que de nouveau j'étais réduit à cacher.
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Quand nous fûmes arrivés sur les frontières, j'écrivis à mon père.
+Ma lettre fut respectueuse, mais il y avait un fond d'amertume. Je
+lui savais mauvais gré d'avoir resserré mes liens en prétendant
+les rompre. Je lui annonçais que je ne quitterais Ellénore que
+lorsque, convenablement fixée, elle n'aurait plus besoin de moi.
+Je le suppliais de ne pas me forcer, en s'acharnant sur elle, à
+lui rester toujours attaché. J'attendis sa réponse pour prendre
+une détermination sur notre établissement. «Vous avez vingt-quatre
+ans, me répondit-il: je n'exercerai pas contre vous une autorité
+qui touche à son terme, et dont je n'ai jamais fait usage; je
+cacherai même, autant que je le pourrai, votre étrange démarche;
+je répandrai le bruit que vous êtes parti par mes ordres et pour
+mes affaires. Je subviendrai libéralement à vos dépenses. Vous
+sentirez vous-même bientôt que la vie que vous menez n'est pas
+celle qui vous convenait. Votre naissance, vos talents, votre
+fortune, vous assignaient dans le monde une autre place que celle
+de compagnon d'une femme sans patrie et sans aveu. Votre lettre me
+prouve déjà que vous n'êtes pas content de vous. Songez que l'on
+ne gagne rien à prolonger une situation dont on rougit. Vous
+consumez inutilement les plus belles années de votre jeunesse, et
+cette perte est irréparable.»
+
+La lettre de mon père me perça de mille coups de poignard. Je
+m'étais dit cent fois ce qu'il me disait: j'avais eu cent fois
+honte de ma vie s'écoulant dans l'obscurité et dans l'inaction.
+J'aurais mieux aimé des reproches, des menaces; j'aurais mis
+quelque gloire à résister, et j'aurais senti la nécessité de
+rassembler mes forces pour défendre Ellénore des périls qui
+l'auraient assaillie. Mais il n'y avait point de périls; on me
+laissait parfaitement libre; et cette liberté ne me servait qu'à
+porter plus impatiemment le joug que j'avais l'air de choisir.
+
+Nous nous fixâmes à Caden, petite ville de la Bohême. Je me
+répétai que, puisque j'avais pris la responsabilité du sort
+d'Ellénore, il ne fallait pas la faire souffrir. Je parvins à me
+contraindre; je renfermai dans mon sein jusqu'aux moindres signes
+de mécontentement, et toutes les ressources de mon esprit furent
+employées à me créer une gaieté factice qui pût voiler ma profonde
+tristesse. Ce travail eut sur moi-même un effet inespéré. Nous
+sommes des créatures tellement mobiles, que, les sentiments que
+nous feignons, nous finissons par les éprouver. Les chagrins que
+je cachais, je les oubliais en partie. Mes plaisanteries
+perpétuelles dissipaient ma propre mélancolie; et les assurances
+de tendresse dont j'entretenais Ellénore répandaient dans mon
+coeur une émotion douce qui ressemblait presque à l'amour.
+
+De temps en temps des souvenirs importuns venaient m'assiéger. Je
+me livrais, quand j'étais seul, à des accès d'inquiétude; je
+formais mille plans bizarres pour m'élancer tout à coup hors de la
+sphère dans laquelle j'étais déplacé. Mais je repoussais ces
+impressions comme de mauvais rêves. Ellénore paraissait heureuse;
+pouvais-je troubler son bonheur? Près de cinq mois se passèrent de
+la sorte.
+
+Un jour, je vis Ellénore agitée et cherchant à me taire une idée
+qui l'occupait. Après de longues sollicitations, elle me fit
+promettre que je ne combattrais point la résolution qu'elle avait
+prise, et m'avoua que M. de P** lui avait écrit: son procès était
+gagné; il se rappelait avec reconnaissance les services qu'elle
+lui avait rendus, et leur liaison de dix années. Il lui offrait la
+moitié de sa fortune, non pour se réunir avec elle, ce qui n'était
+plus possible, mais à condition qu'elle quitterait l'homme ingrat
+et perfide qui les avait séparés. «J'ai répondu, me dit-elle, et
+vous devinez bien que j'ai refusé». Je ne le devinais que trop.
+J'étais touché, mais au désespoir du nouveau sacrifice que me
+faisait Ellénore. Je n'osai toutefois lui rien objecter: mes
+tentatives en ce sens avaient toujours été tellement
+infructueuses! Je m'éloignai pour réfléchir au parti que j'avais à
+prendre. Il m'était clair que nos liens devaient se rompre. Ils
+étaient douloureux pour moi, ils lui devenaient nuisibles; j'étais
+le seul obstacle à ce qu'elle retrouvât un état convenable et la
+considération, qui, dans le monde, suit tôt ou tard l'opulence;
+j'étais la seule barrière entre elle et ses enfants: je n'avais
+plus d'excuse à mes propres yeux. Lui céder dans cette
+circonstance n'était plus de la générosité, mais une coupable
+faiblesse. J'avais promis à mon père de redevenir libre aussitôt
+que je ne serais plus nécessaire à Ellénore. Il était temps enfin
+d'entrer dans une carrière, de commencer une vie active,
+d'acquérir quelques titres à l'estime des hommes, de faire un
+noble usage de mes facultés. Je retournai chez Ellénore, me
+croyant inébranlable dans le dessein de la forcer à ne pas rejeter
+les offres du comte de P** et pour lui déclarer, s'il le fallait,
+que je n'avais plus d'amour pour elle. «Chère amie, lui dis-je, on
+lutte quelque temps contre sa destinée, mais on finit toujours par
+céder. Les lois de la société sont plus fortes que les volontés
+des hommes; les sentiments les plus impérieux se brisent contre la
+fatalité des circonstances. En vain l'on s'obstine à ne consulter
+que son coeur; on est condamné tôt ou tard à écouter la raison. Je
+ne puis vous retenir plus longtemps dans une position également
+indigne de vous et de moi; je ne le puis ni pour vous ni pour moi-
+même». A mesure que je parlais sans regarder Ellénore, je sentais
+mes idées devenir plus vagues et ma résolution faiblir. Je voulus
+ressaisir mes forces, et je continuai d'une voix précipitée: «Je
+serai toujours votre ami; j'aurai toujours pour vous l'affection
+la plus profonde. Les deux années de notre liaison ne s'effaceront
+pas de ma mémoire; elles seront à jamais l'époque la plus belle de
+ma vie. Mais l'amour, ce transport des sens, cette ivresse
+involontaire, cet oubli de tous les intérêts, de tous les devoirs,
+Ellénore, je ne l'ai plus». J'attendis longtemps sa réponse sans
+lever les yeux sur elle. Lorsque enfin je la regardai, elle était
+immobile; elle contemplait tous les objets comme si elle n'en eût
+reconnu aucun; je pris sa main: je la trouvai froide. Elle me
+repoussa. «Que me voulez-vous? me dit-elle; ne suis-je pas seule,
+seule dans l'univers, seule sans un être qui m'entende? Qu'avez-
+vous encore à me dire? ne m'avez-vous pas tout dit? Tout n'est-il
+pas fini, fini sans retour? Laissez-moi, quittez-moi; n'est-ce pas
+là ce que vous désirez?» Elle voulut s'éloigner, elle chancela;
+j'essayai de la retenir, elle tomba sans connaissance à mes pieds;
+je la relevai, je l'embrassai, je rappelai ses sens. «Ellénore,
+m'écriai-je, revenez à vous, revenez à moi; je vous aime d'amour,
+de l'amour le plus tendre, je vous avais trompée pour que vous
+fussiez plus libre dans votre choix». Crédulités du coeur, vous
+êtes inexplicables! Ces simples paroles, démenties par tant de
+paroles précédentes, rendirent Ellénore à la vie et à la
+confiance; elle me les fit répéter plusieurs fois: elle semblait
+respirer avec avidité. Elle me crut: elle s'enivra de son amour,
+qu'elle prenait pour le nôtre; elle confirma sa réponse au comte
+de P**, et je me vis plus engagé que jamais.
+
+Trois mois après, une nouvelle possibilité de changement s'annonça
+dans la situation d'Ellénore. Une de ces vicissitudes communes
+dans les républiques que des factions agitent rappela son père en
+Pologne, et le rétablit dans ses biens. Quoiqu'il ne connût qu'à
+peine sa fille, que sa mère avait emmenée en France à l'âge de
+trois ans, il désira la fixer auprès de lui. Le bruit des
+aventures d'Ellénore ne lui était parvenu que vaguement en Russie,
+où, pendant son exil, il avait toujours habité. Ellénore était son
+enfant unique: il avait peur de l'isolement, il voulait être
+soigné: il ne chercha qu'à découvrir la demeure de sa fille, et,
+dès qu'il l'eut apprise, il l'invita vivement à venir le joindre.
+Elle ne pouvait avoir d'attachement réel pour un père qu'elle ne
+se souvenait pas d'avoir vu. Elle sentait néanmoins qu'il était de
+son devoir d'obéir; elle assurait de la sorte à ses enfants une
+grande fortune, et remontait elle-même au rang que lui avaient
+ravi ses malheurs et sa conduite; mais elle me déclara
+positivement qu'elle n'irait en Pologne que si je l'accompagnais.
+«Je ne suis plus, me dit-elle, dans l'âge où l'âme s'ouvre à des
+impressions nouvelles. Mon père est un inconnu pour moi. Si je
+reste ici, d'autres l'entoureront avec empressement; il en sera
+tout aussi heureux. Mes enfants auront la fortune de M. de P**. Je
+sais bien que je serai généralement blâmée; je passerai pour une
+fille ingrate et pour une mère peu sensible: mais j'ai trop
+souffert; je ne suis plus assez jeune pour que l'opinion du monde
+ait une grande puissance sur moi. S'il y a dans ma résolution
+quelque chose de dur, c'est à vous, Adolphe, que vous devez vous
+en prendre. Si je pouvais me faire illusion sur vous, je
+consentirais peut-être à une absence, dont l'amertume serait
+diminuée par la perspective d'une réunion douce et durable; mais
+vous ne demanderiez pas mieux que de me supposer à deux cents
+lieues de vous, contente et tranquille, au sein de ma famille et
+de l'opulence. Vous m'écririez là-dessus des lettres raisonnables
+que je vois d'avance; elles déchireraient mon coeur; je ne veux
+pas m'y exposer. Je n'ai pas la consolation de me dire que, par le
+sacrifice de toute ma vie, je sois parvenue à vous inspirer le
+sentiment que je méritais; mais enfin vous l'avez accepté, ce
+sacrifice. Je souffre déjà suffisamment par l'aridité de vos
+manières et la sécheresse de nos rapports; je subis ces
+souffrances que vous m'infligez; je ne veux pas en braver de
+volontaires.»
+
+Il y avait dans la voix et dans le ton d'Ellénore je ne sais quoi
+d'âpre et de violent qui annonçait plutôt une détermination ferme
+qu'une émotion profonde ou touchante. Depuis quelque temps elle
+s'irritait d'avance lorsqu'elle me demandait quelque chose, comme
+si je le lui avais déjà refusé. Elle disposait de mes actions,
+mais elle savait que mon jugement les démentait. Elle aurait voulu
+pénétrer dans le sanctuaire intime de ma pensée pour y briser une
+opposition sourde qui la révoltait contre moi. Je lui parlai de ma
+situation, du voeu de mon père, de mon propre désir; je priai, je
+m'emportai. Ellénore fut inébranlable. Je voulus réveiller sa
+générosité, comme si l'amour n'était pas de tous les sentiments le
+plus égoïste, et, par conséquent, lorsqu'il est blessé, le moins
+généreux. Je tâchai par un effort bizarre de l'attendrir sur le
+malheur que j'éprouvais en restant près d'elle; je ne parvins qu'à
+l'exaspérer. Je lui promis d'aller la voir en Pologne; mais elle
+ne vit dans mes promesses, sans épanchement et sans abandon, que
+l'impatience de la quitter.
+
+La première année de notre séjour à Caden avait atteint son terme,
+sans que rien changeât dans notre situation. Quand Ellénore me
+trouvait sombre ou abattu, elle s'affligeait d'abord, se blessait
+ensuite, et m'arrachait par ses reproches l'aveu de la fatigue que
+j'aurais voulu déguiser. De mon côté, quand Ellénore paraissait
+contente, je m'irritais de la voir jouir d'une situation qui me
+coûtait mon bonheur, et je la troublais dans cette courte
+jouissance par des insinuations qui l'éclairaient sur ce que
+j'éprouvais intérieurement. Nous nous attaquions donc tour à tour
+par des phrases indirectes, pour reculer ensuite dans des
+protestations générales et de vagues justifications, et pour
+regagner le silence. Car nous savions si bien mutuellement tout ce
+que nous allions nous dire que nous nous taisions pour ne pas
+l'entendre. Quelquefois l'un de nous était prêt à céder, mais nous
+manquions le moment favorable pour nous rapprocher. Nos coeurs
+défiants et blessés ne se rencontraient plus.
+
+Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un état si
+pénible: je me répondais que, si je m'éloignais d'Ellénore, elle
+me suivrait, et que j'aurais provoqué un nouveau sacrifice. Je me
+dis enfin qu'il fallait la satisfaire une dernière fois, et
+qu'elle ne pourrait plus rien exiger quand je l'aurais replacée au
+milieu de sa famille. J'allais lui proposer de la suivre en
+Pologne, quand elle reçut la nouvelle que son père était mort
+subitement. Il l'avait instituée son unique héritière, mais son
+testament était contredit par des lettres postérieures que des
+parents éloignés menaçaient de faire valoir. Ellénore, malgré le
+peu de relations qui subsistaient entre elle et son père, fut
+douloureusement affectée de cette mort: elle se reprocha de
+l'avoir abandonné. Bientôt elle m'accusa de sa faute. «Vous m'avez
+fait manquer, me dit-elle, à un devoir sacré. Maintenant, il ne
+s'agit que de ma fortune: je vous l'immolerai plus facilement
+encore. Mais, certes, je n'irai pas seule dans un pays où je n'ai
+que des ennemis à rencontrer. -- Je n'ai voulu, lui répondis-je,
+vous faire manquer à aucun devoir; j'aurais désiré, je l'avoue,
+que vous daignassiez réfléchir que, moi aussi, je trouvais pénible
+de manquer aux miens; je n'ai pu obtenir de vous cette justice. Je
+me rends, Ellénore: votre intérêt l'emporte sur tout autre
+considération. Nous partirons ensemble quand vous le voudrez.»
+
+Nous nous mîmes effectivement en route. Les distractions du
+voyage, la nouveauté des objets, les efforts que nous faisions sur
+nous-mêmes ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes
+d'intimité. La longue habitude que nous avions l'un de l'autre,
+les circonstances variées que nous avions parcourues ensemble
+avaient attaché à chaque parole, presque à chaque geste, des
+souvenirs qui nous replaçaient tout à coup dans le passé, et nous
+remplissaient d'un attendrissement involontaire, comme les éclairs
+traversent la nuit sans la dissiper. Nous vivions, pour ainsi
+dire, d'une espèce de mémoire du coeur, assez puissante pour que
+l'idée de nous séparer nous fût douloureuse, trop faible pour que
+nous trouvassions du bonheur à être unis. Je me livrais à ces
+émotions, pour me reposer de ma contrainte habituelle. J'aurais
+voulu donner à Ellénore des témoignages de tendresse qui la
+contentassent; je reprenais quelquefois avec elle le langage de
+l'amour; mais ces émotions et ce langage ressemblaient à ces
+feuilles pâles et décolorées qui, par un reste de végétation
+funèbre, croissent languissamment sur les branches d'un arbre
+déraciné.
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Ellénore obtint dès son arrivée d'être rétablie dans la jouissance
+des biens qu'on lui disputait, en s'engageant à n'en pas disposer
+que son procès ne fût décidé. Elle s'établit dans une des
+possessions de son père. Le mien, qui n'abordait jamais avec moi
+dans ses lettres aucune question directement, se contenta de les
+remplir d'insinuations contre mon voyage. «Vous m'aviez mandé, me
+disait-il, que vous ne partiriez pas. Vous m'aviez développé
+longuement toutes les raisons que vous aviez de ne pas partir;
+j'étais, en conséquence, bien convaincu que vous partiriez. Je ne
+puis que vous plaindre de ce qu'avec votre esprit d'indépendance,
+vous faites toujours ce que vous ne voulez pas. Je ne juge point,
+au reste, d'une situation qui ne m'est qu'imparfaitement connue.
+Jusqu'à présent vous m'aviez paru le protecteur d'Ellénore, et
+sous ce rapport il y avait dans vos procédés quelque chose de
+noble, qui relevait votre caractère, quel que fût l'objet auquel
+vous vous attachiez. Aujourd'hui, vos relations ne sont plus les
+mêmes; ce n'est plus vous qui la protégez, c'est elle qui vous
+protège; vous vivez chez elle, vous êtes un étranger qu'elle
+introduit dans sa famille. Je ne prononce point sur une position
+que vous choisissez; mais comme elle peut avoir ses inconvénients,
+je voudrais les diminuer autant qu'il est en moi. J'écris au baron
+de T**, notre ministre dans le pays où vous êtes, pour vous
+recommander à lui; j'ignore s'il vous conviendra de faire usage de
+cette recommandation; n'y voyez au moins qu'une preuve de mon
+zèle, et nullement une atteinte à l'indépendance que vous avez
+toujours su défendre avec succès contre votre père.»
+
+J'étouffai les réflexions que ce style faisait naître en moi. La
+terre que j'habitais avec Ellénore était située à peu de distance
+de Varsovie; je me rendis dans cette ville, chez le baron de T**.
+Il me reçut avec amitié, me demanda les causes de mon séjour en
+Pologne, me questionna sur mes projets: je ne savais trop que lui
+répondre. Après quelques minutes d'une conversation embarrassée:
+«Je vais, me dit-il, vous parler avec franchise: je connais les
+motifs qui vous ont amené dans ce pays, votre père me les a
+mandés; je vous dirai même que je les comprends: il n'y a pas
+d'homme qui ne se soit, une fois dans sa vie, trouvé tiraillé par
+le désir de rompre une liaison inconvenable et la crainte
+d'affliger une femme qu'il avait aimée. L'inexpérience de la
+jeunesse fait que l'on s'exagère beaucoup les difficultés d'une
+position pareille; on se plaît à croire à la vérité de toutes ces
+démonstrations de douleur, qui remplacent, dans un sexe faible et
+emporté, tous les moyens de la force et tous ceux de la raison. Le
+coeur en souffre, mais l'amour-propre s'en applaudit; et tel homme
+qui pense de bonne foi s'immoler au désespoir qu'il a causé ne se
+sacrifie dans le fait qu'aux illusions de sa propre vanité. Il n'y
+a pas une de ces femmes passionnées dont le monde est plein qui
+n'ait protesté qu'on la ferait mourir en l'abandonnant; il n'y en
+a pas une qui ne soit encore en vie et qui ne soit consolée». Je
+voulus l'interrompre. «Pardon, me dit-il, mon jeune ami, si je
+m'exprime avec trop peu de ménagement: mais le bien qu'on m'a dit
+de vous, les talents que vous annoncez, la carrière que vous
+devriez suivre, tout me fait une loi de ne rien vous déguiser. Je
+lis dans votre âme, malgré vous et mieux que vous; vous n'êtes
+plus amoureux de la femme qui vous domine et qui vous traîne après
+elle; si vous l'aimiez encore, vous ne seriez pas venu chez moi.
+Vous saviez que votre père m'avait écrit; il vous était aisé de
+prévoir ce que j'avais à vous dire: vous n'avez pas été fâché
+d'entendre de ma bouche des raisonnements que vous vous répétez
+sans cesse à vous-même, et toujours inutilement. La réputation
+d'Ellénore est loin d'être intacte. -- Terminons, je vous prie,
+répondis-je, une conversation inutile. Des circonstances
+malheureuses ont pu disposer des premières années d'Ellénore; on
+peut la juger défavorablement sur des apparences mensongères: mais
+je la connais depuis trois ans, et il n'existe pas sur la terre
+une âme plus élevée, un caractère plus noble, un coeur plus pur et
+plus généreux. -- Comme vous voudrez, répliqua-t-il; mais ce sont
+des nuances que l'opinion n'approfondit pas. Les faits sont
+positifs, ils sont publics; en m'empêchant de les rappeler,
+pensez-vous les détruire? Écoutez, poursuivit-il, il faut dans ce
+monde savoir ce qu'on veut. Vous n'épouserez pas Ellénore? Non,
+sans doute, m'écriai-je; elle-même ne l'a jamais désiré. -- Que
+voulez-vous donc faire? Elle a dix ans de plus que vous; vous en
+avez vingt-six; vous la soignerez dix ans encore; elle sera
+vieille; vous serez parvenu au milieu de votre vie, sans avoir
+rien commencé, rien achevé qui vous satisfasse. L'ennui s'emparera
+de vous, l'humeur s'emparera d'elle; elle vous sera chaque jour
+moins agréable, vous lui serez chaque jour plus nécessaire; et le
+résultat d'une naissance illustre, d'une fortune brillante, d'un
+esprit distingué, sera de végéter dans un coin de la Pologne,
+oublié de vos amis, perdu pour la gloire, et tourmenté par une
+femme qui ne sera, quoi que vous fassiez, jamais contente de vous.
+Je n'ajoute qu'un mot, et nous ne reviendrons plus sur un sujet
+qui vous embarrasse. Toutes les routes vous sont ouvertes: les
+lettres, les armes, l'administration; vous pouvez aspirer aux plus
+illustres alliances; vous êtes fait pour aller à tout: mais
+souvenez-vous bien qu'il y a, entre vous et tous les genres de
+succès, un obstacle insurmontable, et que cet obstacle est
+Ellénore. -- J'ai cru vous devoir, monsieur, lui répondis-je, de
+vous écouter en silence; mais je me dois aussi de vous déclarer
+que vous ne m'avez point ébranlé. Personne que moi, je le répète,
+ne peut juger Ellénore; personne n'apprécie assez la vérité de ses
+sentiments et la profondeur de ses impressions. Tant qu'elle aura
+besoin de moi, je resterai près d'elle. Aucun succès ne me
+consolerait de la laisser malheureuse; et dussé-je borner ma
+carrière à lui servir d'appui, à la soutenir dans ses peines, à
+l'entourer de mon affection contre l'injustice d'une opinion qui
+la méconnaît, je croirais encore n'avoir pas employé ma vie
+inutilement.»
+
+Je sortis en achevant ces paroles: mais qui m'expliquera par
+quelle mobilité le sentiment qui me les dictait s'éteignit avant
+même que j'eusse fini de les prononcer? Je voulus, en retournant à
+pied, retarder le moment de revoir cette Ellénore que je venais de
+défendre; je traversai précipitamment la ville; il me tardait de
+me trouver seul.
+
+Arrivé au milieu de la campagne, je ralentis ma marche, et mille
+pensées m'assaillirent. Ces mots funestes: «Entre tous les genres
+de succès et vous, il existe un obstacle insurmontable, et cet
+obstacle c'est Ellénore», retentissaient autour de moi. Je jetais
+un long et triste regard sur le temps qui venait de s'écouler sans
+retour; je me rappelais les espérances de ma jeunesse, la
+confiance avec laquelle je croyais autrefois commander à l'avenir,
+les éloges accordés à mes premiers essais, l'aurore de réputation
+que j'avais vue briller et disparaître. Je me répétais les noms de
+plusieurs de mes compagnons d'étude, que j'avais traités avec un
+dédain superbe, et qui, par le seul effet d'un travail opiniâtre
+et d'une vie régulière, m'avaient laissé loin derrière eux dans la
+route de la fortune, de la considération et de la gloire: j'étais
+oppressé de mon inaction. Comme les avares se représentent dans
+les trésors qu'ils entassent tous les biens que ces trésors
+pourraient acheter, j'apercevais dans Ellénore la privation de
+tous les succès auxquels j'aurais pu prétendre. Ce n'était pas une
+carrière seule que je regrettais: comme je n'avais essayé
+d'aucune, je les regrettais toutes. N'ayant jamais employé mes
+forces, je les imaginais sans bornes, et je les maudissais;
+j'aurais voulu que la nature m'eût crée faible et médiocre, pour
+me préserver au moins du remords de me dégrader volontairement.
+Toute louange, toute approbation pour mon esprit ou mes
+connaissances, me semblaient un reproche insupportable: je croyais
+entendre admirer les bras vigoureux d'un athlète chargé de fers au
+fond d'un cachot. Si je voulais ressaisir mon courage, me dire que
+l'époque de l'activité n'était pas encore passée, l'image
+d'Ellénore s'élevait devant moi comme un fantôme, et me repoussait
+dans le néant; je ressentais contre elle des accès de fureur, et,
+par un mélange bizarre, cette fureur ne diminuait en rien la
+terreur que m'inspirait l'idée de l'affliger.
+
+Mon âme, fatiguée de ces sentiments amers, chercha tout à coup un
+refuge dans des sentiments contraires. Quelques mots, prononcés au
+hasard par le baron de T** sur la possibilité d'une alliance douce
+et paisible, me servirent à me créer l'idéal d'une compagne. Je
+réfléchis au repos, à la considération, à l'indépendance même que
+m'offrirait un sort pareil; car les liens que je traînais depuis
+si longtemps me rendaient plus dépendant mille fois que n'aurait
+pu le faire une union reconnue et constatée. J'imaginais la joie
+de mon père; j'éprouvais un désir impatient de reprendre dans ma
+patrie et dans la société de mes égaux la place qui m'était due;
+je me représentais opposant une conduite austère et irréprochable
+à tous les jugements qu'une malignité froide et frivole avait
+prononcés contre moi, à tous les reproches dont m'accablait
+Ellénore.
+
+«Elle m'accuse sans cesse, disais-je, d'être dur, d'être ingrat,
+d'être sans pitié. Ah! si le ciel m'eût accordé une femme que les
+convenances sociales me permissent d'avouer, que mon père ne
+rougît pas d'accepter pour fille, j'aurais été mille fois heureux
+de la rendre heureuse. Cette sensibilité que l'on méconnaît parce
+qu'elle est souffrante et froissée, cette sensibilité dont on
+exige impérieusement des témoignages que mon coeur refuse à
+l'emportement et à la menace, qu'il me serait doux de m'y livrer
+avec l'être chéri, compagnon d'une vie régulière et respectée! Que
+n'ai-je pas fait pour Ellénore? Pour elle j'ai quitté mon pays et
+ma famille; j'ai pour elle affligé le coeur d'un vieux père qui
+gémit encore loin de moi; pour elle j'habite ces lieux où ma
+jeunesse s'enfuit solitaire, sans gloire, sans honneur et sans
+plaisir: tant de sacrifices faits sans devoir et sans amour ne
+prouvent-ils pas ce que l'amour et le devoir me rendraient capable
+de faire? Si je crains tellement la douleur d'une femme qui ne me
+domine que par sa douleur, avec quel soin j'écarterais toute
+affliction, toute peine, de celle à qui je pourrais hautement me
+vouer sans remords et sans réserve! Combien alors on me verrait
+différent de ce que je suis! Comme cette amertume dont on me fait
+un crime, parce que la source en est inconnue, fuirait rapidement
+loin de moi! Combien je serais reconnaissant pour le ciel et
+bienveillant pour les hommes!»
+
+Je parlais ainsi; mes yeux se mouillaient de larmes, mille
+souvenirs rentraient comme par torrents dans mon âme: mes
+relations avec Ellénore m'avaient rendu tous ces souvenirs odieux.
+Tout ce qui me rappelait mon enfance, les lieux où s'étaient
+écoulées mes premières années, les compagnons de mes premiers
+jeux, les vieux parents qui m'avaient prodigué les premières
+marques d'intérêt, me blessait et me faisait mal; j'étais réduit à
+repousser, comme des pensées coupables, les images les plus
+attrayantes et les voeux les plus naturels. La compagne que mon
+imagination m'avait soudain créée s'alliait au contraire à toutes
+ces images et sanctionnait tous ces voeux; elle s'associait à tous
+mes devoirs, à tous mes plaisirs, à tous mes goûts; elle
+rattachait ma vie actuelle à cette époque de ma jeunesse où
+l'espérance ouvrait devant moi un si vaste avenir, l'époque dont
+Ellénore m'avait séparé par un abîme. Les plus petits détails, les
+plus petits objets se retraçaient à ma mémoire; je revoyais
+l'antique château que j'avais habité avec mon père, les bois qui
+l'entouraient, la rivière qui baignait le pied de ses murailles,
+les montagnes qui bordaient son horizon; toutes ces choses me
+paraissaient tellement présentes, pleines d'une telle vie,
+qu'elles me causaient un frémissement que j'avais peine à
+supporter; et mon imagination plaçait a côté d'elles une créature
+innocente et jeune qui les embellissait, qui les animait par
+l'espérance. J'errais plongé dans cette rêverie, toujours sans
+plan fixe, ne me disant point qu'il fallait rompre avec Ellénore,
+n'ayant de la réalité qu'une idée sourde et confuse, et dans
+l'état d'un homme accablé de peine, que le sommeil a consolé par
+un songe, et qui pressent que ce songe va finir. Je découvris tout
+à coup le château d'Ellénore, dont insensiblement je m'étais
+rapproché; je m'arrêtai; je pris une autre route: j'étais heureux
+de retarder le moment où j'allais entendre de nouveau sa voix.»
+
+Le jour s'affaiblissait: le ciel était serein; la campagne
+devenait déserte; les travaux des hommes avaient cessé, ils
+abandonnaient la nature à elle-même. Mes pensées prirent
+graduellement une teinte plus grave et plus imposante. Les ombres
+de la nuit qui s'épaississaient à chaque instant, le vaste silence
+qui m'environnait et qui n'était interrompu que par des bruits
+rares et lointains, firent succéder à mon agitation un sentiment
+plus calme et plus solennel. Je promenais mes regards sur
+l'horizon grisâtre dont je n'apercevais plus les limites, et qui
+par là même me donnait, en quelque sorte, la sensation de
+l'immensité. Je n'avais rien éprouvé de pareil depuis longtemps:
+sans cesse absorbé dans des réflexions toujours personnelles, la
+vue toujours fixée sur ma situation, j'étais devenu étranger à
+toute idée générale; je ne m'occupais que d'Ellénore et de moi;
+d'Ellénore qui ne m'inspirait qu'une pitié mêlée de fatigue, de
+moi, pour qui je n'avais plus aucune estime. Je m'étais rapetissé,
+pour ainsi dire, dans un nouveau genre d'égoïsme, dans un égoïsme
+sans courage, mécontent et humilié; je me sus bon gré de renaître
+à des pensées d'un autre ordre, et de me retrouver la faculté de
+m'oublier moi-même, pour me livrer à des méditations
+désintéressées: mon âme semblait se relever d'une dégradation
+longue et honteuse.
+
+La nuit presque entière s'écoula ainsi. Je marchais au hasard; je
+parcourus des champs, des bois, des hameaux où tout était
+immobile. De temps en temps, j'apercevais dans quelque habitation
+éloignée une pâle lumière qui perçait l'obscurité. «Là, me disais-
+je, là, peut-être, quelque infortuné s'agite sous la douleur, ou
+lutte contre la mort; mystère inexplicable dont une expérience
+journalière paraît n'avoir pas encore convaincu les hommes; terme
+assuré qui ne nous console ni ne nous apaise, objet d'une
+insouciance habituelle et d'un effroi passager! Et moi aussi,
+poursuivais-je, je me livre à cette inconséquence insensée! Je me
+révolte contre la vie, comme si la vie devait ne pas finir! Je
+répands du malheur autour de moi, pour reconquérir quelques années
+misérables que le temps viendra bientôt m'arracher! Ah! renonçons
+à ces efforts inutiles; jouissons de voir ce temps s'écouler, mes
+jours se précipiter les uns sur les autres; demeurons immobile,
+spectateur indifférent d'une existence à demi passée; qu'on s'en
+empare, qu'on la déchire, on n'en prolongera pas la durée! vaut-il
+la peine de la disputer?»
+
+L'idée de la mort a toujours eu sur moi beaucoup d'empire. Dans
+mes affections les plus vives; elle a toujours suffi pour me
+calmer aussitôt; elle produisit sur mon âme son effet accoutumé;
+ma disposition pour Ellénore devint moins amère. Toute mon
+irritation disparut; il ne me restait de l'impression de cette
+nuit de délire qu'un sentiment doux et presque tranquille: peut-
+être la lassitude physique que j'éprouvais contribuait-elle à
+cette tranquillité.
+
+Le jour allait renaître; je distinguais déjà les objets. Je
+reconnus que j'étais assez loin de la demeure d'Ellénore. Je me
+peignis son inquiétude, et je me pressais pour arriver près
+d'elle, autant que la fatigue pouvait me le permettre, lorsque je
+rencontrai un homme à cheval, qu'elle avait envoyé pour me
+chercher. Il me raconta qu'elle était depuis douze heures dans les
+craintes les plus vives; qu'après être allée à Varsovie, et avoir
+parcouru les environs, elle était revenue chez elle dans un état
+inexprimable d'angoisse, et que de toutes parts les habitants du
+village étaient répandus dans la campagne pour me découvrir. Ce
+récit me remplit d'abord d'une impatience assez pénible. Je
+m'irritais de me voir soumis par Ellénore à une surveillance
+importune. En vain me répétais-je que son amour seul en était la
+cause; cet amour n'était-il pas aussi la cause de tout mon
+malheur? Cependant je parvins à vaincre ce sentiment que je me
+reprochais. Je la savais alarmée et souffrante. Je montai à
+cheval. Je franchis avec rapidité la distance qui nous séparait.
+Elle me reçut avec des transports de joie. Je fus ému de son
+émotion. Notre conversation fut courte, parce que bientôt elle
+songea que je devais avoir besoin de repos; et je la quittai,
+cette fois du moins, sans avoir rien dit qui pût affliger son
+coeur.
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Le lendemain je me relevai poursuivi des mêmes idées qui m'avaient
+agité la veille. Mon agitation redoubla les jours suivants;
+Ellénore voulut inutilement en pénétrer la cause: je répondais par
+des monosyllabes contraints à ses questions impétueuses; je me
+raidissais contre son insistance, sachant trop qu'à ma franchise
+succéderait sa douleur, et que sa douleur m'imposerait une
+dissimulation nouvelle.
+
+Inquiète et surprise, elle recourut à l'une de ses amies pour
+découvrir le secret qu'elle m'accusait de lui cacher; avide de se
+tromper elle-même, elle cherchait un fait où il n'y avait qu'un
+sentiment. Cette amie m'entretint de mon humeur bizarre, du soin
+que je mettais à repousser toute idée d'un lien durable, de mon
+inexplicable soif de rupture et d'isolement. Je l'écoutai
+longtemps en silence; je n'avais dit jusqu'à ce moment à personne
+que je n'aimais plus Ellénore; ma bouche répugnait à cet aveu qui
+me semblait une perfidie. Je voulus pourtant me justifier; je
+racontai mon histoire avec ménagement, en donnant beaucoup
+d'éloges à Ellénore, en convenant des inconséquences de ma
+conduite, en les rejetant sur les difficultés de notre situation,
+et sans me permettre une parole qui prononçât clairement que la
+difficulté véritable était de ma part l'absence de l'amour. La
+femme qui m'écoutait fut émue de mon récit: elle vit de la
+générosité dans ce que j'appelais de la faiblesse, du malheur dans
+ce que je nommais de la dureté. Les mêmes explications qui
+mettaient en fureur Ellénore passionnée, portaient la conviction
+dans l'esprit de son impartiale amie. On est si juste lorsqu'on
+est désintéressé! Qui que vous soyez, ne remettez jamais à un
+autre les intérêts de votre coeur; le coeur seul peut plaider sa
+cause: il sonde seul ses blessures; tout intermédiaire devient un
+juge; il analyse, il transige, il conçoit l'indifférence; il
+l'admet comme possible, il la reconnaît pour inévitable; par là
+même il l'excuse, et l'indifférence se trouve ainsi, à sa grande
+surprise, légitime à ses propres yeux. Les reproches d'Ellénore
+m'avaient persuadé que j'étais coupable; j'appris de celle qui
+croyait la défendre que je n'étais que malheureux. Je fus entraîné
+à l'aveu complet de mes sentiments: je convins que j'avais pour
+Ellénore du dévouement, de la sympathie, de la pitié; mais
+j'ajoutai que l'amour n'entrait pour rien dans les devoirs que je
+m'imposais. Cette vérité, jusqu'alors renfermée dans mon coeur, et
+quelquefois seulement révélée à Ellénore au milieu du trouble et
+de la colère, prit à mes propres yeux plus de réalité et de force
+par cela seul qu'un autre en était devenu dépositaire. C'est un
+grand pas, c'est un pas irréparable, lorsqu'on dévoile tout à coup
+aux yeux d'un tiers les replis cachés d'une relation intime; le
+jour qui pénètre dans ce sanctuaire constate et achève les
+destructions que la nuit enveloppait de ses ombres: ainsi les
+corps renfermés dans les tombeaux conservent souvent leur première
+forme, jusqu'à ce que l'air extérieur vienne les frapper et les
+réduire en poudre.
+
+L'amie d'Ellénore me quitta: j'ignore quel compte elle lui rendit
+de notre conversation, mais, en approchant du salon, j'entendis
+Ellénore qui parlait d'une voix très animée; en m'apercevant, elle
+se tut. Bientôt elle reproduisit sous diverses formes des idées
+générales, qui n'étaient que des attaques particulières. «Rien
+n'est plus bizarre, disait-elle, que le zèle de certaines amitiés;
+il y a des gens qui s'empressent de se charger de vos intérêts
+pour mieux abandonner votre cause; ils appellent cela de
+l'attachement: j'aimerais mieux de la haine». Je compris
+facilement que l'amie d'Ellénore avait embrassé mon parti contre
+elle, et l'avait irritée en ne paraissant pas me juger assez
+coupable. Je me sentis ainsi d'intelligence avec un autre contre
+Ellénore: c'était entre nos coeurs une barrière de plus.
+
+Quelques jours après, Ellénore alla plus loin: elle était
+incapable de tout empire sur elle-même; dès qu'elle croyait avoir
+un sujet de plainte, elle marchait droit à l'explication, sans
+ménagement et sans calcul, et préférait le danger de rompre à la
+contrainte de dissimuler. Les deux amies se séparèrent à jamais
+brouillées.
+
+«Pourquoi mêler des étrangers à nos discussions intimes? dis-je à
+Ellénore. Avons-nous besoin d'un tiers pour nous entendre? et si
+nous ne nous entendons plus, quel tiers pourrait y porter remède?
+-- Vous avez raison, me répondit-elle: mais c'est votre faute;
+autrefois je ne m'adressais à personne pour arriver jusqu'à votre
+coeur.»
+
+Tout à coup Ellénore annonça le projet de changer son genre de
+vie. Je démêlai par ses discours qu'elle attribuait à la solitude
+dans laquelle nous vivions le mécontentement qui me dévorait: elle
+épuisait toutes les explications fausses avant de se résigner à la
+véritable. Nous passions tête à tête de monotones soirées entre le
+silence et l'humeur; la source des longs entretiens était tarie.
+
+Ellénore résolut d'attirer chez elle les familles nobles qui
+résidaient dans son voisinage ou à Varsovie. J'entrevis facilement
+les obstacles et les dangers de ses tentatives. Les parents qui
+lui disputaient son héritage avaient révélé ses erreurs passées,
+et répandu contre elle mille bruits calomnieux. Je frémis des
+humiliations qu'elle allait braver, et je tâchai de la dissuader
+de cette entreprise. Mes représentations furent inutiles; je
+blessai sa fierté par mes craintes, bien que je ne les exprimasse
+qu'avec ménagement. Elle supposa que j'étais embarrassé de nos
+liens, parce que son existence était équivoque; elle n'en fut que
+plus empressée a reconquérir une place honorable dans le monde:
+ses efforts obtinrent quelque succès. La fortune dont elle
+jouissait, sa beauté, que le temps n'avait encore que légèrement
+diminuée, le bruit même de ses aventures, tout en elle excitait la
+curiosité. Elle se vit entourée bientôt d'une société nombreuse;
+mais elle était poursuivie d'un sentiment secret d'embarras et
+d'inquiétude. J'étais mécontent de ma situation, elle s'imaginait
+que je l'étais de la sienne; elle s'agitait pour en sortir; son
+désir ardent ne lui permettait point de calcul, sa position fausse
+jetait de l'inégalité dans sa conduite et de la précipitation dans
+ses démarches. Elle avait l'esprit juste, mais peu étendu; la
+justesse de son esprit était dénaturée par l'emportement de son
+caractère, et son peu d'étendue l'empêchait d'apercevoir la ligne
+la plus habile, et de saisir des nuances délicates. Pour la
+première fois elle avait un but; et comme elle se précipitait vers
+ce but, elle le manquait. Que de dégoûts elle dévora sans me les
+communiquer! que de fois je rougis pour elle sans avoir la force
+de le lui dire! Tel est, parmi les hommes, le pouvoir de la
+réserve et de la mesure, que je l'avais vue plus respectée par les
+amis du comte de P** comme sa maîtresse, qu'elle ne l'était par
+ses voisins comme héritière d'une grande fortune, au milieu de ses
+vassaux. Tour à tour haute et suppliante, tantôt prévenante,
+tantôt susceptible, il y avait dans ses actions et dans ses
+paroles je ne sais quelle fougue destructive de la considération
+qui ne se compose que du calme.
+
+En relevant ainsi les défauts d'Ellénore, c'est moi que j'accuse
+et que je condamne. Un mot de moi l'aurait calmée: pourquoi n'ai-
+je pu prononcer ce mot?
+
+Nous vivions cependant plus doucement ensemble; la distraction
+nous soulageait de nos pensées habituelles. Nous n'étions seuls
+que par intervalles; et comme nous avions l'un dans l'autre une
+confiance sans nombre, excepté sur nos sentiments intimes, nous
+mettions les observations et les faits à la place de ces
+sentiments, et nos conversations avaient repris quelque charme.
+Mais bientôt ce nouveau genre de vie devint pour moi la source
+d'une nouvelle perplexité. Perdu dans la foule qui environnait
+Ellénore, je m'aperçus que j'étais l'objet de l'étonnement et du
+blâme. L'époque approchait où son procès devait être jugé: ses
+adversaires prétendaient qu'elle avait aliéné le coeur paternel
+par des égarements sans nombre; ma présence venait à l'appui de
+leurs assertions. Ses amis me reprochaient de lui faire tort. Ils
+excusaient sa passion pour moi; mais ils m'accusaient
+d'indélicatesse: j'abusais, disaient-ils, d'un sentiment que
+j'aurais dû modérer. Je savais seul qu'en l'abandonnant je
+l'entraînerais sur mes pas, et qu'elle négligerait pour me suivre
+tout le soin de sa fortune et tous les calculs de la prudence. Je
+ne pouvais rendre le public dépositaire de ce secret; je ne
+paraissais donc dans la maison d'Ellénore qu'un étranger nuisible
+au succès même des démarches qui allaient décider de son sort; et,
+par un étrange renversement de la vérité, tandis que j'étais la
+victime de ses volontés inébranlables, c'était elle que l'on
+plaignait comme victime de mon ascendant.
+
+Une nouvelle circonstance vint compliquer encore cette situation
+douloureuse.
+
+Une singulière révolution s'opéra tout à coup dans la conduite et
+les manières d'Ellénore: jusqu'à cette époque elle n'avait paru
+occupée que de moi; soudain je la vis recevoir et rechercher les
+hommages des hommes qui l'entouraient. Cette femme si réservée, si
+froide, si ombrageuse, sembla subitement changer de caractère.
+Elle encourageait les sentiments et même les espérances d'une
+foule de jeunes gens, dont les uns étaient séduits par sa figure,
+et dont quelques autres, malgré ses erreurs passées, aspiraient
+sérieusement à sa main; elle leur accordait de longs tête-à-tête;
+elle avait avec eux ces formes douteuses, mais attrayantes, qui ne
+repoussent mollement que pour retenir, parce qu'elles annoncent
+plutôt l'indécision que l'indifférence, et des retards que des
+refus. J'ai su par elle dans la suite, et les faits me l'ont
+démontré, qu'elle agissait ainsi par un calcul faux et déplorable.
+Elle croyait ranimer mon amour en excitant ma jalousie; mais
+c'était agiter des cendres que rien ne pouvait réchauffer. Peut-
+être aussi se mêlait-il à ce calcul, sans qu'elle s'en rendît
+compte, quelque vanité de femme; elle était blessée de ma
+froideur, elle voulait se prouver à elle-même qu'elle avait encore
+des moyens de plaire. Peut-être enfin, dans l'isolement où je
+laissais son coeur, trouvait-elle une sorte de consolation à
+s'entendre répéter des expressions d'amour que depuis longtemps je
+ne prononçais plus.
+
+Quoi qu'il en soit, je me trompai quelque temps sur ses motifs.
+J'entrevis l'aurore de ma liberté future; je m'en félicitai.
+Tremblant d'interrompre par quelque mouvement inconsidéré cette
+grande crise à laquelle j'attachais ma délivrance, je devins plus
+doux, je parus plus content. Ellénore prit ma douceur pour de la
+tendresse, mon espoir de la voir enfin heureuse sans moi pour le
+désir de la rendre heureuse. Elle s'applaudit de son stratagème.
+Quelquefois pourtant elle s'alarmait de ne me voir aucune
+inquiétude; elle me reprochait de ne mettre aucun obstacle à ces
+liaisons qui, en apparence, menaçaient de me l'enlever. Je
+repoussais ces accusations par des plaisanteries, mais je ne
+parvenais pas toujours à l'apaiser; son caractère se faisait jour
+à travers la dissimulation qu'elle s'était imposée. Les scènes
+recommençaient sur un autre terrain, mais non moins orageuses.
+Ellénore m'imputait ses propres torts, elle m'insinuait qu'un seul
+mot la ramènerait à moi tout entière; puis, offensée de mon
+silence, elle se précipitait de nouveau dans la coquetterie avec
+une espèce de fureur.
+
+C'est ici surtout, je le sens, que l'on m'accusera de faiblesse.
+Je voulais être libre, et je le pouvais avec l'approbation
+générale; je le devais peut-être: la conduite d'Ellénore m'y
+autorisait et semblait m'y contraindre. Mais ne savais-je pas que
+cette conduite était mon ouvrage? Ne savais-je pas qu'Ellénore, au
+fond de son coeur, n'avait pas cessé de m'aimer? Pouvais-je la
+punir des imprudences que je lui faisais commettre, et, froidement
+hypocrite, chercher un prétexte dans ces imprudences pour
+l'abandonner sans pitié?
+
+Certes, je ne veux point m'excuser, je me condamne plus sévèrement
+qu'un autre peut-être ne le ferait à ma place; mais je puis au
+moins me rendre ici ce solennel témoignage, que je n'ai jamais agi
+par calcul, et que j'ai toujours été dirigé par des sentiments
+vrais et naturels. Comment se fait-il qu'avec ces sentiments je
+n'aie fait si longtemps que mon malheur et celui des autres? La
+société cependant m'observait avec surprise. Mon séjour chez
+Ellénore ne pouvait s'expliquer que par un extrême attachement
+pour elle, et mon indifférence sur les liens qu'elle semblait
+toujours prête à contracter démentait cet attachement. L'on
+attribua ma tolérance inexplicable à une légèreté de principes, à
+une insouciance pour la morale, qui annonçaient, disait-on, un
+homme profondément égoïste, et que le monde avait corrompu. Ces
+conjectures, d'autant plus propres à faire impression qu'elles
+étaient plus proportionnées aux âmes qui les concevaient, furent
+accueillies et répétées. Le bruit en parvint enfin jusqu'à moi; je
+fus indigné de cette découverte inattendue: pour prix de mes longs
+services, j'étais méconnu, calomnié; j'avais, pour une femme,
+oublié tous les intérêts et repoussé tous les plaisirs de la vie,
+et c'était moi que l'on condamnait.
+
+Je m'expliquai vivement avec Ellénore: un mot fit disparaître
+cette tourbe d'adorateurs qu'elle n'avait appelés que pour me
+faire craindre sa perte. Elle restreignit sa société à quelques
+femmes et à un petit nombre d'hommes âgés. Tout reprit autour de
+nous une apparence régulière; mais nous n'en fûmes que plus
+malheureux: Ellénore se croyait de nouveaux droits; je me sentais
+chargé de nouvelles chaînes.
+
+Je ne saurais peindre quelles amertumes et quelles fureurs
+résultèrent de nos rapports ainsi compliqués. Notre vie ne fut
+qu'un perpétuel orage; l'intimité perdit tous ses charmes, et
+l'amour toute sa douceur; il n'y eut plus même entre nous ces
+retours passagers qui semblent guérir pour quelques instants
+d'incurables blessures. La vérité se fit jour de toutes parts, et
+j'empruntai, pour me faire entendre, les expressions les plus
+dures et les plus impitoyables. Je ne m'arrêtais que lorsque je
+voyais Ellénore dans les larmes, et ses larmes mêmes n'étaient
+qu'une lave brûlante qui, tombant goutte à goutte sur mon coeur,
+m'arrachait des cris, sans pouvoir m'arracher un désaveu. Ce fut
+alors que, plus d'une fois, je la vis se lever pâle et
+prophétique: «Adolphe, s'écriait-elle, vous ne savez pas le mal
+que vous faites; vous l'apprendrez un jour, vous l'apprendrez par
+moi, quand vous m'aurez précipitée dans la tombe». Malheureux!
+lorsqu'elle parlait ainsi, que ne m'y suis-je jeté moi-même avant
+elle!
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Je n'étais pas retourné chez le baron de T** depuis ma dernière
+visite. Un matin je reçus de lui le billet suivant:
+
+«Les conseils que je vous avais donnés ne méritaient pas une si
+longue absence. Quelque parti que vous preniez sur ce qui vous
+regarde, vous n'en êtes pas moins le fils de mon ami le plus cher,
+je n'en jouirai pas moins avec plaisir de votre société, et j'en
+aurai beaucoup à vous introduire dans un cercle dont j'ose vous
+promettre qu'il vous sera agréable de faire partie. Permettez-moi
+d'ajouter que, plus votre genre de vie, que je ne veux point
+désapprouver, a quelque chose de singulier, plus il vous importe
+de dissiper des préventions mal fondées, sans doute, en vous
+montrant dans le monde.»
+
+Je fus reconnaissant de la bienveillance qu'un homme âgé me
+témoignait. Je me rendis chez lui; il ne fut point question
+d'Ellénore. Le baron me retint à dîner: il n'y avait, ce jour-là,
+que quelques hommes assez spirituels et assez aimables. Je fus
+d'abord embarrassé, mais je fis effort sur moi-même; je me
+ranimai, je parlai; je déployai le plus qu'il me fut possible de
+l'esprit et des connaissances. Je m'aperçus que je réussissais à
+captiver l'approbation. Je retrouvai dans ce genre de succès une
+jouissance d'amour-propre dont j'avais été prive dès longtemps;
+cette jouissance me rendit la société du baron de T** plus
+agréable.
+
+Mes visites chez lui se multiplièrent. Il me chargea de quelques
+travaux relatifs à sa mission, et qu'il croyait pouvoir me confier
+sans inconvénient. Ellénore fut d'abord surprise de cette
+révolution dans ma vie; mais je lui parlai de l'amitié du baron
+pour mon père, et du plaisir que je goûtais à consoler ce dernier
+de mon absence, en ayant l'air de m'occuper utilement. La pauvre
+Ellénore, je l'écris dans ce moment avec un sentiment de remords,
+éprouva plus de joie de ce que je paraissais plus tranquille, et
+se résigna, sans trop se plaindre, à passer souvent la plus grande
+partie de la journée séparée de moi. Le baron, de son côté,
+lorsqu'un peu de confiance se fut établie entre nous, me reparla
+d'Ellénore. Mon intention positive était toujours d'en dire du
+bien, mais, sans m'en apercevoir, je m'exprimais sur elle d'un ton
+plus leste et plus dégagé: tantôt j'indiquais, par des maximes
+générales, que je reconnaissais la nécessité de m'en détacher;
+tantôt la plaisanterie venait à mon secours; je parlais en riant
+des femmes et de la difficulté de rompre avec elles. Ces discours
+amusaient un vieux ministre dont l'âme était usée, et qui se
+rappelait vaguement que, dans sa jeunesse, il avait aussi été
+tourmenté par des intrigues d'amour. De la sorte, par cela seul
+que j'avais un sentiment caché, je trompais plus ou moins tout le
+monde: je trompais Ellénore, car je savais que le baron voulait
+m'éloigner d'elle, et je le lui taisais; je trompais M. de T**,
+car je lui laissais espérer que j'étais prêt à briser mes liens.
+Cette duplicité était fort éloignée de mon caractère naturel; mais
+l'homme se déprave dès qu'il a dans le coeur une seule pensée
+qu'il est constamment forcé de dissimuler.
+
+Jusqu'alors je n'avais fait connaissance chez le baron de T**,
+qu'avec les hommes qui composaient sa société particulière. Un
+jour il me proposa de rester à une grande fête qu'il donnait pour
+la naissance de son maître. «Vous y rencontrerez, me dit-il, les
+plus jolies femmes de Pologne: vous n'y trouverez pas, il est
+vrai, celle que vous aimez; j'en suis fâché, mais il y a des
+femmes que l'on ne voit que chez elles». Je fus péniblement
+affecté de cette phrase; je gardai le silence, mais je me
+reprochais intérieurement de ne pas défendre Ellénore, qui, si
+l'on m'eût attaqué en sa présence, m'aurait si vivement défendu.
+
+L'assemblée était nombreuse; on m'examinait avec attention.
+J'entendais répéter tout bas, autour de moi, le nom de mon père,
+celui d'Ellénore, celui du comte de P**. On se taisait à mon
+approche; on recommençait quand je m'éloignais. Il m'était
+démontré que l'on se racontait mon histoire, et chacun, sans
+doute, la racontait à sa manière; ma situation était
+insupportable; mon front était couvert d'une sueur froide. Tour à
+tour je rougissais et je pâlissais.
+
+Le baron s'aperçut de mon embarras. Il vint à moi, redoubla
+d'attentions et de prévenances, chercha toutes les occasions de me
+donner des éloges, et l'ascendant de sa considération força
+bientôt les autres à me témoigner les mêmes égards.
+
+Lorsque tout le monde se fut retiré: «Je voudrais, me dit
+M. de T**, vous parler encore une fois à coeur ouvert. Pourquoi
+voulez-vous rester dans une situation dont vous souffrez? À qui
+faites-vous du bien? Croyez-vous que l'on ne sache pas ce qui se
+passe entre vous et Ellénore? Tout le monde est informé de votre
+aigreur et de votre mécontentement réciproque. Vous vous faites du
+tort par votre faiblesse, vous ne vous en faites pas moins par
+votre dureté; car, pour comble d'inconséquence, vous ne la rendez
+pas heureuse, cette femme qui vous rend si malheureux.»
+
+J'étais encore froissé de la douleur que j'avais éprouvée. Le
+baron me montra plusieurs lettres de mon père. Elles annonçaient
+une affliction bien plus vive que je ne l'avais supposée. Je fus
+ébranlé. L'idée que je prolongeais les agitations d'Ellénore vint
+ajouter à mon irrésolution. Enfin, comme si tout s'était réuni
+contre elle, tandis que j'hésitais, elle-même, par sa véhémence,
+acheva de me décider. J'avais été absent tout le jour; le baron
+m'avait retenu chez lui après l'assemblée; la nuit s'avançait. On
+me remit, de la part d'Ellénore, une lettre en présence du baron
+de T**. Je vis dans les yeux de ce dernier une sorte de pitié de
+ma servitude. La lettre d'Ellénore était pleine d'amertume. «Quoi!
+me dis-je, je ne puis passer un jour libre! Je ne puis respirer
+une heure en paix! Elle me poursuit partout, comme un esclave
+qu'on doit ramener à ses pieds»; et, d'autant plus violent que je
+me sentais plus faible: «Oui, m'écriai-je, je le prends,
+l'engagement de rompre avec Ellénore, j'oserai le lui déclarer
+moi-même, vous pouvez d'avance en instruire mon père.»
+
+En disant ces mots, je m'élançai loin du baron. J'étais oppressé
+des paroles que je venais de prononcer, et je ne croyais qu'à
+peine à la promesse que j'avais donnée.
+
+Ellénore m'attendait avec impatience. Par un hasard étrange, on
+lui avait parlé, pendant mon absence, pour la première fois, des
+efforts du baron de T** pour me détacher d'elle. On lui avait
+rapporté les discours que j'avais tenus, les plaisanteries que
+j'avais faites. Ses soupçons étant éveillés, elle avait rassemblé
+dans son esprit plusieurs circonstances qui lui paraissaient les
+confirmer. Ma liaison subite avec un homme que je ne voyais jamais
+autrefois, l'intimité qui existait entre cet homme et mon père,
+lui semblaient des preuves irréfragables. Son inquiétude avait
+fait tant de progrès en peu d'heures que je la trouvai pleinement
+convaincue de ce qu'elle nommait ma perfidie.
+
+J'étais arrivé auprès d'elle, décidé à tout lui dire. Accusé par
+elle, le croira-t-on? je ne m'occupai qu'à tout éluder. Je niai
+même, oui, je niai ce jour-là ce que j'étais déterminé à lui
+déclarer le lendemain.
+
+Il était tard; je la quittai; je me hâtai de me coucher pour
+terminer cette longue journée; et quand je fus bien sûr qu'elle
+était finie, je me sentis, pour le moment, délivré d'un poids
+énorme.
+
+Je ne me levai le lendemain que vers le milieu du jour, comme si,
+en retardant le commencement de notre entrevue, j'avais retardé
+l'instant fatal.
+
+Ellénore s'était rassurée pendant la nuit, et par ses propres
+réflexions et par mes discours de la veille. Elle me parla de ses
+affaires avec un air de confiance qui n'annonçait que trop qu'elle
+regardait nos existences comme indissolublement unies. Où trouver
+des paroles qui la repoussassent dans l'isolement?
+
+Le temps s'écoulait avec une rapidité effrayante. Chaque minute
+ajoutait à la nécessité d'une explication. Des trois jours que
+j'avais fixés, déjà le second était près de disparaître; M. de T**
+m'attendait au plus tard le surlendemain. Sa lettre pour mon père
+était partie et j'allais manquer à ma promesse sans avoir fait
+pour l'exécuter la moindre tentative. Je sortais, je rentrais, je
+prenais la main d'Ellénore, je commençais une phrase que
+j'interrompais aussitôt, je regardais la marche du soleil qui
+s'inclinait vers l'horizon. La nuit revint, j'ajournai de nouveau.
+Un jour me restait: c'était assez d'une heure.
+
+Ce jour se passa comme le précédent. J'écrivis à M. de T** pour
+lui demander du temps encore: et, comme il est naturel aux
+caractères faibles de le faire, j'entassai dans ma lettre mille
+raisonnements pour justifier mon retard, pour démontrer qu'il ne
+changeait rien à la résolution que j'avais prise, et que, dès
+l'instant même, on pouvait regarder mes liens avec Ellénore comme
+brisés pour jamais.
+
+
+CHAPITRE X
+
+Je passai les jours suivants plus tranquille. J'avais rejeté dans
+le vague la nécessité d'agir; elle ne me poursuivait plus comme un
+spectre; je croyais avoir tout le temps de préparer Ellénore. Je
+voulais être plus doux, plus tendre avec elle, pour conserver au
+moins des souvenirs d'amitié. Mon trouble était tout différent de
+celui que j'avais connu jusqu'alors. J'avais imploré le ciel pour
+qu'il élevât soudain entre Ellénore et moi un obstacle que je ne
+pusse franchir. Cet obstacle s'était élevé. Je fixais mes regards
+sur Ellénore comme sur un être que j'allais perdre. L'exigence,
+qui m'avait paru tant de fois insupportable, ne m'effrayait plus;
+je m'en sentais affranchi d'avance. J'étais plus libre en lui
+cédant encore, et je n'éprouvais plus cette révolte intérieure qui
+jadis me portait sans cesse à tout déchirer. Il n'y avait plus en
+moi d'impatience: il y avait, au contraire, un désir secret de
+retarder le moment funeste.
+
+Ellénore s'aperçut de cette disposition plus affectueuse et plus
+sensible: elle-même devint moins amère. Je recherchais des
+entretiens que j'avais évités; je jouissais de ses expressions
+d'amour, naguère importunes, précieuses maintenant, comme pouvant
+chaque fois être les dernières.
+
+Un soir, nous nous étions quittés après une conversation plus
+douce que de coutume. Le secret que je renfermais dans mon sein me
+rendait triste, mais ma tristesse n'avait rien de violent.
+L'incertitude sur l'époque de la séparation que j'avais voulue me
+servait à en écarter l'idée. La nuit j'entendis dans le château un
+bruit inusité. Ce bruit cessa bientôt, et je n'y attachai point
+d'importance. Le matin cependant, l'idée m'en revint; j'en voulus
+savoir la cause, et je dirigeai mes pas vers la chambre
+d'Ellénore. Quel fut mon étonnement, lorsqu'on me dit que depuis
+douze heures elle avait une fièvre ardente, qu'un médecin que ses
+gens avaient fait appeler déclarait sa vie en danger, et qu'elle
+avait défendu impérieusement que l'on m'avertît ou qu'on me
+laissât pénétrer jusqu'à elle!
+
+Je voulus insister. Le médecin sortit lui-même pour me représenter
+la nécessité de ne lui causer aucune émotion. Il attribuait sa
+défense, dont il ignorait le motif, au désir de ne pas me causer
+d'alarmes. J'interrogeai les gens d'Ellénore avec angoisse sur ce
+qui avait pu la plonger d'une manière si subite dans un état si
+dangereux. La veille, après m'avoir quitté, elle avait reçu de
+Varsovie une lettre apportée par un homme à cheval; l'ayant
+ouverte et parcourue, elle s'était évanouie; revenue à elle, elle
+s'était jetée sur son lit sans prononcer une parole. L'une de ses
+femmes, inquiète de l'agitation qu'elle remarquait en elle, était
+restée dans sa chambre à son insu; vers le milieu de la nuit,
+cette femme l'avait vue saisie d'un tremblement qui ébranlait le
+lit sur lequel elle était couchée: elle avait voulu m'appeler.
+Ellénore s'y était opposée avec une espèce de terreur tellement
+violente qu'on n'avait osé lui désobéir. On avait envoyé chercher
+un médecin; Ellénore avait refusé, refusait encore de lui
+répondre; elle avait passé la nuit, prononçant des mots
+entrecoupés qu'on n'avait pu comprendre, et appuyant souvent son
+mouchoir sur sa bouche, comme pour s'empêcher de parler.
+
+Tandis qu'on me donnait ces détails, une autre femme, qui était
+restée près d'Ellénore, accourut tout effrayée. Ellénore
+paraissait avoir perdu l'usage de ses sens. Elle ne distinguait
+rien de ce qui l'entourait. Elle poussait quelquefois des cris,
+elle répétait mon nom; puis, épouvantée, elle faisait signe de la
+main, comme pour que l'on éloignât d'elle quelque objet qui lui
+était odieux.
+
+J'entrai dans sa chambre. Je vis au pied de son lit deux lettres.
+L'une était la mienne au baron de T**, l'autre était de lui-même à
+Ellénore. Je ne conçus que trop alors le mot de cette affreuse
+énigme. Tous mes efforts pour obtenir le temps que je voulais
+consacrer encore aux derniers adieux s'étaient tournés de la sorte
+contre l'infortunée que j'aspirais à ménager. Ellénore avait lu,
+tracées de ma main, mes promesses de l'abandonner, promesses qui
+n'avaient été dictées que par le désir de rester plus longtemps
+près d'elle, et que la vivacité de ce désir même m'avait porte à
+répéter, à développer de mille manières. L'oeil indifférent de
+M. de T** avait facilement démêlé dans ces protestations réitérées
+à chaque ligne l'irrésolution que je déguisais et les ruses de ma
+propre incertitude; mais le cruel avait trop bien calculé
+qu'Ellénore y verrait un arrêt irrévocable. Je m'approchai d'elle:
+elle me regarda sans me reconnaître. Je lui parlai: elle
+tressaillit. «Quel est ce bruit? s'écria-t-elle; c'est la voix qui
+m'a fait du mal». Le médecin remarqua que ma présence ajoutait à
+son délire, et me conjura de m'éloigner. Comment peindre ce que
+j'éprouvai pendant trois longues heures? Le médecin sortit enfin.
+Ellénore était tombée dans un profond assoupissement. Il ne
+désespérait pas de la sauver, si, à son réveil, la fièvre était
+calmée.
+
+Ellénore dormit longtemps. Instruit de son réveil, je lui écrivis
+pour lui demander de me recevoir. Elle me fit dire d'entrer. Je
+voulus parler; elle m'interrompit. «Que je n'entende de vous, dit-
+elle, aucun mot cruel. Je ne réclame plus, je ne m'oppose à rien;
+mais que cette voix que j'ai tant aimée, que cette voix qui
+retentissait au fond de mon coeur n'y pénètre pas pour le
+déchirer. Adolphe, Adolphe, j'ai été violente, j'ai pu vous
+offenser; mais vous ne savez pas ce que j'ai souffert. Dieu
+veuille que jamais vous ne le sachiez!»
+
+Son agitation devint extrême. Elle posa son front sur ma main; il
+était brûlant; une contraction terrible défigurait ses traits. «Au
+nom du ciel, m'écriai-je, chère Ellénore, écoutez-moi. Oui, je
+suis coupable: cette lettre...». Elle frémit et voulut s'éloigner.
+Je la retins. «Faible, tourmenté, continuai-je, j'ai pu céder un
+moment à une instance cruelle; mais n'avez-vous pas vous-même
+mille preuves que je ne puis vouloir ce qui nous sépare? J'ai été
+mécontent, malheureux, injuste; peut-être, en luttant avec trop de
+violence contre une imagination rebelle, avez-vous donné de la
+force à des velléités passagères que je méprise aujourd'hui; mais
+pouvez-vous douter de mon affection profonde? nos âmes ne sont-
+elles pas enchaînées l'une à l'autre par mille liens que rien ne
+peut rompre? Tout le passé ne nous est-il pas commun? Pouvons-nous
+jeter un regard sur les trois années qui viennent de finir, sans
+nous retracer des impressions que nous avons partagées, des
+plaisirs que nous avons goûtés, des peines que nous avons
+supportées ensemble? Ellénore, commençons en ce jour une nouvelle
+époque, rappelons les heures du bonheur et de l'amour». Elle me
+regarda quelque temps avec l'air du doute. «Votre père, reprit-
+elle enfin, vos devoirs, votre famille, ce qu'on attend de
+vous!... -- Sans doute, répondis-je, une fois, un jour peut-
+être...». Elle remarqua que j'hésitais. «Mon Dieu, s'écria-t-elle,
+pourquoi m'avait-il rendu l'espérance pour me la ravir aussitôt?
+Adolphe, je vous remercie de vos efforts: ils m'ont fait du bien,
+d'autant plus de bien qu'ils ne vous coûteront, je l'espère, aucun
+sacrifice; mais, je vous en conjure, ne parlons plus de
+l'avenir... Ne vous reprochez rien, quoi qu'il arrive. Vous avez
+été bon pour moi. J'ai voulu ce qui n'était pas possible. L'amour
+était toute ma vie: il ne pouvait être la vôtre. Soignez-moi
+maintenant quelques jours encore». Des larmes coulèrent
+abondamment de ses yeux; sa respiration fut moins oppressée; elle
+appuya sa tête sur mon épaule. «C'est ici, dit-elle, que j'ai
+toujours désiré mourir». Je la serrai contre mon coeur, j'abjurai
+de nouveau mes projets, je désavouai mes fureurs cruelles. «Non,
+reprit-elle, il faut que vous soyez libre et content. -- Puis-je
+l'être si vous êtes malheureuse? -- Je ne serai pas longtemps
+malheureuse, vous n'aurez pas longtemps à me plaindre». Je rejetai
+loin de moi des craintes que je voulais croire chimériques. «Non,
+non, cher Adolphe, me dit-elle, quand on a longtemps invoqué la
+mort, le Ciel nous envoie, à la fin, je ne sais quel pressentiment
+infaillible qui nous avertit que notre prière est exaucée». Je lui
+jurai de ne jamais la quitter. «Je l'ai toujours espéré,
+maintenant j'en suis sûre.»
+
+C'était une de ces journées d'hiver où le soleil semble éclairer
+tristement la campagne grisâtre, comme s'il regardait en pitié la
+terre qu'il a cessé de réchauffer. Ellénore me proposa de sortir.
+«Il fait bien froid, lui dis-je. -- N'importe, je voudrais me
+promener avec vous». Elle prit mon bras; nous marchâmes longtemps
+sans rien dire; elle avançait avec peine, et se penchait sur moi
+presque tout entière. «Arrêtons-nous un instant. -- Non, me
+répondit-elle, j'ai du plaisir à me sentir encore soutenue par
+vous». Nous retombâmes dans le silence. Le ciel était serein; mais
+les arbres étaient sans feuilles; aucun souffle n'agitait l'air,
+aucun oiseau ne le traversait: tout était immobile, et le seul
+bruit qui se fît entendre était celui de l'herbe glacée qui se
+brisait sous nos pas. «Comme tout est calme, me dit Ellénore;
+comme la nature se résigne! Le coeur aussi ne doit-il pas
+apprendre à se résigner?» Elle s'assit sur une pierre; tout à coup
+elle se mit à genoux, et, baissant la tête, elle l'appuya sur ses
+deux mains. J'entendis quelques mots prononces à voix basse. Je
+m'aperçus qu'elle priait. Se relevant enfin: «Rentrons, dit-elle,
+le froid m'a saisie. J'ai peur de me trouver mal. Ne me dites
+rien; je ne suis pas en état de vous entendre.»
+
+À dater de ce jour, je vis Ellénore s'affaiblir et dépérir. Je
+rassemblai de toutes parts des médecins autour d'elle: les uns
+m'annoncèrent un mal sans remède, d'autres me bercèrent
+d'espérances vaines; mais la nature sombre et silencieuse
+poursuivait d'un bras invisible son travail impitoyable. Par
+moments, Ellénore semblait reprendre à la vie. On eût dit
+quelquefois que la main de fer qui pesait sur elle s'était
+retirée. Elle relevait sa tête languissante; ses joues se
+couvraient de couleurs un peu plus vives; ses yeux se ranimaient:
+mais tout à coup, par le jeu cruel d'une puissance inconnue, ce
+mieux mensonger disparaissait, sans que l'art en pût deviner la
+cause. Je la vis de la sorte marcher par degrés à la destruction.
+Je vis se graver sur cette figure si noble et si expressive les
+signes avant-coureurs de la mort. Je vis, spectacle humiliant et
+déplorable, ce caractère énergique et fier recevoir de la
+souffrance physique mille impressions confuses et incohérentes,
+comme si, dans ces instants terribles, l'âme, froissée par le
+corps, se métamorphosait en tous sens pour se plier avec moins de
+peine à la dégradation des organes.
+
+Un seul sentiment ne varia jamais dans le coeur d'Ellénore: ce fut
+sa tendresse pour moi. Sa faiblesse lui permettait rarement de me
+parler; mais elle fixait sur moi ses yeux en silence, et il me
+semblait alors que ses regards me demandaient la vie que je ne
+pouvais plus lui donner. Je craignais de lui causer une émotion
+violente; j'inventais des prétextes pour sortir: je parcourais au
+hasard tous les lieux où je m'étais trouvé avec elle; j'arrosais
+de mes pleurs les pierres, le pied des arbres, tous les objets qui
+me retraçaient son souvenir.
+
+Ce n'était pas les regrets de l'amour, c'était un sentiment plus
+sombre et plus triste; l'amour s'identifie tellement à l'objet
+aimé que dans son désespoir même il y a quelque charme. Il lutte
+contre la réalité, contre la destinée; l'ardeur de son désir le
+trompe sur ses forces, et l'exalte au milieu de sa douleur. La
+mienne était morne et solitaire; je n'espérais point mourir avec
+Ellénore; j'allais vivre sans elle dans ce désert du monde, que
+j'avais souhaité tant de fois de traverser indépendant. J'avais
+brisé l'être qui m'aimait; j'avais brisé ce coeur, compagnon du
+mien, qui avait persisté à se dévouer à moi, dans sa tendresse
+infatigable; déjà l'isolement m'atteignait. Ellénore respirait
+encore, mais je ne pouvais déjà plus lui confier mes pensées;
+j'étais déjà seul sur la terre; je ne vivais plus dans cette
+atmosphère d'amour qu'elle répandait autour de moi; l'air que je
+respirais me paraissait plus rude, les visages des hommes que je
+rencontrais plus indifférents; toute la nature semblait me dire
+que j'allais à jamais cesser d'être aimé.
+
+Le danger d'Ellénore devint tout à coup plus imminent; des
+symptômes qu'on ne pouvait méconnaître annoncèrent sa fin
+prochaine: un prêtre de sa religion l'en avertit. Elle me pria de
+lui apporter une cassette qui contenait beaucoup de papiers; elle
+en fit brûler plusieurs devant elle, mais elle paraissait en
+chercher un qu'elle ne trouvait point, et son inquiétude était
+extrême. Je la suppliai de cesser cette recherche qui l'agitait,
+et pendant laquelle, deux fois, elle s'était évanouie. «J'y
+consens, me répondit-elle; mais, cher Adolphe, ne me refusez pas
+une prière. Vous trouverez parmi mes papiers, je ne sais où, une
+lettre qui vous est adressée; brûlez-la sans la lire, je vous en
+conjure au nom de notre amour, au nom de ces derniers moments que
+vous avez adoucis». Je le lui promis; elle fut tranquille.
+«Laissez-moi me livrer à présent, me dit-elle, aux devoirs de ma
+religion; j'ai bien des fautes à expier: mon amour pour vous fut
+peut-être une faute; je ne le croirais pourtant pas, si cet amour
+avait pu vous rendre heureux.»
+
+Je la quittai: je ne rentrai qu'avec tous ses gens pour assister
+aux dernières et solennelles prières; à genoux dans un coin de sa
+chambre, tantôt je m'abîmais dans mes pensées, tantôt je
+contemplais, par une curiosité involontaire, tous ces hommes
+réunis, la terreur des uns, la distraction des autres, et cet
+effet singulier de l'habitude qui introduit l'indifférence dans
+toutes les pratiques prescrites, et qui fait regarder les
+cérémonies les plus augustes et les plus terribles comme des
+choses convenues et de pure forme; j'entendais ces hommes répéter
+machinalement les paroles funèbres, comme si eux aussi n'eussent
+pas dû être acteurs un jour dans une scène pareille, comme si eux
+aussi n'eussent pas dû mourir un jour. J'étais loin cependant de
+dédaigner ces pratiques; en est-il une seule dont l'homme, dans
+son ignorance, ose prononcer l'inutilité? Elles rendaient du calme
+à Ellénore; elles l'aidaient à franchir ce pas terrible vers
+lequel nous avançons tous, sans qu'aucun de nous puisse prévoir ce
+qu'il doit éprouver alors. Ma surprise n'est pas que l'homme ait
+besoin d'une religion; ce qui m'étonne, c'est qu'il se croie
+jamais assez fort, assez à l'abri du malheur pour oser en rejeter
+une: il devrait, ce me semble, être porté, dans sa faiblesse, à
+les invoquer toutes; dans la nuit épaisse qui nous entoure, est-il
+une lueur que nous puissions repousser? Au milieu du torrent qui
+nous entraîne, est-il une branche à laquelle nous osions refuser
+de nous retenir?
+
+L'impression produite sur Ellénore par une solennité si lugubre
+parut l'avoir fatiguée. Elle s'assoupit d'un sommeil assez
+paisible; elle se réveilla moins souffrante; j'étais seul dans sa
+chambre; nous nous parlions de temps en temps à de longs
+intervalles. Le médecin qui s'était montré le plus habile dans ses
+conjectures m'avait prédit qu'elle ne vivrait pas vingt-quatre
+heures; je regardais tour à tour une pendule qui marquait les
+heures, et le visage d'Ellénore, sur lequel je n'apercevais nul
+changement nouveau. Chaque minute qui s'écoulait ranimait mon
+espérance, et je révoquais en doute les présages d'un art
+mensonger. Tout à coup Ellénore s'élança par un mouvement subit;
+je la retins dans mes bras: un tremblement convulsif agitait tout
+son corps; ses yeux me cherchaient, mais dans ses yeux se peignait
+un effroi vague, comme si elle eût demandé grâce à quelque objet
+menaçant qui se dérobait à mes regards: elle se relevait, elle
+retombait, on voyait qu'elle s'efforçait de fuir; on eût dit
+qu'elle luttait contre une puissance physique invisible qui,
+lassée d'attendre le moment funeste, l'avait saisie et la retenait
+pour l'achever sur ce lit de mort. Elle céda enfin à l'acharnement
+de la nature ennemie; ses membres s'affaissèrent, elle sembla
+reprendre quelque connaissance: elle me serra la main; elle voulut
+pleurer, il n'y avait plus de larmes; elle voulut parler, il n'y
+avait plus de voix: elle laissa tomber, comme résignée, sa tête
+sur le bras qui l'appuyait; sa respiration devint plus lente;
+quelques instants après elle n'était plus.
+
+Je demeurai longtemps immobile près d'Ellénore sans vie. La
+conviction de sa mort n'avait pas encore pénétré dans mon âme; mes
+yeux contemplaient avec un étonnement stupide ce corps inanimé.
+Une de ses femmes étant entrée répandit dans la maison la sinistre
+nouvelle. Le bruit qui se fit autour de moi me tira de la
+léthargie où j'étais plongé; je me levai: ce fut alors que
+j'éprouvai la douleur déchirante et toute l'horreur de l'adieu
+sans retour. Tant de mouvement, cette activité de la vie vulgaire,
+tant de soins et d'agitations qui ne la regardaient plus,
+dissipèrent cette illusion que je prolongeais, cette illusion par
+laquelle je croyais encore exister avec Ellénore. Je sentis le
+dernier lien se rompre, et l'affreuse réalité se placer à jamais
+entre elle et moi. Combien elle me pesait, cette liberté que
+j'avais tant regrettée! Combien elle manquait à mon coeur, cette
+dépendance qui m'avait révolté souvent! Naguère toutes mes actions
+avaient un but; j'étais sûr, par chacune d'elles, d'épargner une
+peine ou de causer un plaisir: je m'en plaignais alors; j'étais
+impatienté qu'un oeil ami observât mes démarches, que le bonheur
+d'un autre y fût attaché. Personne maintenant ne les observait;
+elles n'intéressaient personne; nul ne me disputait mon temps ni
+mes heures; aucune voix ne me rappelait quand je sortais. J'étais
+libre, en effet, je n'étais plus aimé: j'étais étranger pour tout
+le monde.
+
+L'on m'apporta tous les papiers d'Ellénore, comme elle l'avait
+ordonné; à chaque ligne, j'y rencontrai de nouvelles preuves de
+son amour, de nouveaux sacrifices qu'elle m'avait faits et qu'elle
+m'avait cachés. Je trouvai enfin cette lettre que j'avais promis
+de brûler; je ne la reconnus pas d'abord; elle était sans adresse,
+elle était ouverte: quelques mots frappèrent mes regards malgré
+moi; je tentai vainement de les en détourner, je ne pus résister
+au besoin de la lire tout entière. Je n'ai pas la force de la
+transcrire. Ellénore l'avait écrite après une des scènes violentes
+qui avaient précédé sa maladie.
+
+«Adolphe, me disait-elle, pourquoi vous acharnez-vous sur moi?
+Quel est mon crime? De vous aimer, de ne pouvoir exister sans
+vous. Par quelle pitié bizarre n'osez-vous rompre un lien qui vous
+pèse, et déchirez-vous l'être malheureux près de qui votre pitié
+vous retient? Pourquoi me refusez-vous le triste plaisir de vous
+croire au moins généreux? Pourquoi vous montrez-vous furieux et
+faible? L'idée de ma douleur vous poursuit, et le spectacle de
+cette douleur ne peut vous arrêter! Qu'exigez-vous? Que je vous
+quitte? Ne voyez-vous pas que je n'en ai pas la force? Ah! c'est à
+vous, qui n'aimez pas, c'est à vous à la trouver, cette force,
+dans ce coeur lassé de moi, que tant d'amour ne saurait désarmer.
+Vous ne me la donnerez pas, vous me ferez languir dans les larmes,
+vous me ferez mourir à vos pieds». -- «Dites un mot, écrivait-elle
+ailleurs. Est-il un pays où je ne vous suive? Est-il une retraite
+où je ne me cache pour vivre auprès de vous, sans être un fardeau
+dans votre vie? Mais non, vous ne le voulez pas. Tous les projets
+que je propose, timide et tremblante, car vous m'avez glacée
+d'effroi, vous les repoussez avec impatience. Ce que j'obtiens de
+mieux, c'est votre silence. Tant de dureté ne convient pas à votre
+caractère. Vous êtes bon; vos actions sont nobles et dévouées:
+mais quelles actions effaceraient vos paroles? Ces paroles acérées
+retentissent autour de moi: je les entends la nuit; elles me
+suivent, elle me dévorent, elles flétrissent tout ce que vous
+faites. Faut-il donc que je meure, Adolphe? Eh bien, vous serez
+content; elle mourra, cette pauvre créature que vous avez
+protégée, mais que vous frappez à coups redoublés. Elle mourra,
+cette importune Ellénore que vous ne pouvez supporter autour de
+vous, que vous regardez comme un obstacle, pour qui vous ne
+trouvez pas sur la terre une place qui ne vous fatigue; elle
+mourra: vous marcherez seul au milieu de cette foule à laquelle
+vous êtes impatient de vous mêler! Vous les connaîtrez, ces hommes
+que vous remerciez aujourd'hui d'être indifférents; et peut-être
+un jour, froissé par ces coeurs arides, vous regretterez ce coeur
+dont vous disposiez, qui vivait de votre affection, qui eût bravé
+mille périls pour votre défense, et que vous ne daignez plus
+récompenser d'un regard».
+
+FIN
+
+
+LETTRE À L'ÉDITEUR
+
+Je vous renvoie, monsieur, le manuscrit que vous avez eu la bonté
+de me confier. Je vous remercie de cette complaisance, bien
+qu'elle ait réveillé en moi de tristes souvenirs que le temps
+avait effacés. J'ai connu la plupart de ceux qui figurent dans
+cette histoire, car elle n'est que trop vraie. J'ai vu souvent ce
+bizarre et malheureux Adolphe, qui en est à la fois l'auteur et le
+héros; j'ai tenté d'arracher par mes conseils cette charmante
+Ellénore, digne d'un sort plus doux et d'un coeur plus fidèle, à
+l'être malfaisant qui, non moins misérable qu'elle, la dominait
+par une espèce de charme, et la déchirait par sa faiblesse. Hélas!
+la dernière fois que je l'ai vue, je croyais lui avoir donné
+quelque force, avoir armé sa raison contre son coeur. Après une
+trop longue absence, je suis revenu dans les lieux où je l'avais
+laissée, et je n'ai trouvé qu'un tombeau.
+
+Vous devriez, monsieur, publier cette anecdote. Elle ne peut
+désormais blesser personne, et ne serait pas, à mon avis, sans
+utilité. Le malheur d'Ellénore prouve que le sentiment le plus
+passionné ne saurait lutter contre l'ordre des choses. La société
+est trop puissante, elle se reproduit sous trop de formes, elle
+mêle trop d'amertumes à l'amour qu'elle n'a pas sanctionné; elle
+favorise ce penchant à l'inconstance, et cette fatigue impatiente,
+maladies de l'âme, qui la saisissent quelquefois subitement au
+sein de l'intimité. Les indifférents ont un empressement
+merveilleux à être tracassiers au nom de la morale, et nuisibles
+par zèle pour la vertu; on dirait que la vue de l'affection les
+importune, parce qu'ils en sont incapables; et quand ils peuvent
+se prévaloir d'un prétexte, ils jouissent de l'attaquer et de la
+détruire. Malheur donc à la femme qui se repose sur un sentiment
+que tout se réunit pour empoisonner, et contre lequel la société,
+lorsqu'elle n'est pas forcée à le respecter comme légitime, s'arme
+de tout ce qu'il y a de mauvais dans le coeur de l'homme pour
+décourager tout ce qu'il y a de bon!
+
+L'exemple d'Adolphe ne sera pas moins instructif, si vous ajoutez
+qu'après avoir repoussé l'être qui l'aimait, il n'a pas été moins
+inquiet, moins agité, moins mécontent; qu'il n'a fait aucun usage
+d'une liberté reconquise au prix de tant de douleurs et de tant de
+larmes; et qu'en se rendant bien digne de blâme, il s'est rendu
+aussi digne de pitié.
+
+S'il vous en faut des preuves, monsieur, lisez ces lettres qui
+vous instruiront du sort d'Adolphe; vous le verrez dans bien des
+circonstances diverses, et toujours la victime de ce mélange
+d'égoïsme et de sensibilité qui se combinait en lui pour son
+malheur et celui des autres; prévoyant le mal avant de le faire,
+et reculant avec désespoir après l'avoir fait; puni de ses
+qualités plus encore que de ses défauts, parce que ses qualités
+prenaient leur source dans ses émotions, et non dans ses
+principes; tour à tour le plus dévoué et le plus dur des hommes,
+mais ayant toujours fini par la dureté, après avoir commencé par
+le dévouement, et n'ayant ainsi laissé de traces que de ses torts.
+
+
+RÉPONSE.
+
+Oui, monsieur, je publierai le manuscrit que vous me renvoyez (non
+que je pense comme vous sur l'utilité dont il peut être; chacun ne
+s'instruit qu'à ses dépens dans ce monde, et les femmes qui le
+liront s'imagineront toutes avoir rencontré mieux qu'Adolphe ou
+valoir mieux qu'Ellénore); mais je le publierai comme une histoire
+assez vraie de la misère du coeur humain. S'il renferme une leçon
+instructive, c'est aux hommes que cette leçon s'adresse: il prouve
+que cet esprit, dont on est si fier, ne sert ni à trouver du
+bonheur ni à en donner; il prouve que le caractère, la fermeté, la
+fidélité, la bonté, sont les dons qu'il faut demander au ciel; et
+je n'appelle pas bonté cette pitié passagère qui ne subjugue point
+l'impatience, et ne l'empêche pas de rouvrir les blessures qu'un
+moment de regret avait fermées. La grande question dans la vie,
+c'est la douleur que l'on cause, et la métaphysique la plus
+ingénieuse ne justifie pas l'homme qui a déchiré le coeur qui
+l'aimait. Je hais d'ailleurs cette fatuité d'un esprit qui croit
+excuser ce qu'il explique; je hais cette vanité qui s'occupe
+d'elle-même en racontant le mal qu'elle a fait, qui a la
+prétention de se faire plaindre en se décrivant, et qui, planant
+indestructible au milieu des ruines, s'analyse au lieu de se
+repentir. Je hais cette faiblesse qui s'en prend toujours aux
+autres de sa propre impuissance, et qui ne voit pas que le mal
+n'est point dans ses alentours, mais qu'il est en elle. J'aurais
+deviné qu'Adolphe a été puni de son caractère par son caractère
+même, qu'il n'a suivi aucune route fixe, rempli aucune carrière
+utile, qu'il a consumé ses facultés sans autre direction que le
+caprice, sans autre force que l'irritation; j'aurais, dis-je,
+deviné tout cela, quand vous ne m'auriez pas communiqué sur sa
+destinée de nouveaux détails, dont j'ignore encore si je ferai
+quelque usage. Les circonstances sont bien peu de chose, le
+caractère est tout; c'est en vain qu'on brise avec les objets et
+les êtres extérieurs; on ne saurait briser avec soi-même. On
+change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment
+dont on espérait se délivrer; et comme on ne se corrige pas en se
+déplaçant, l'on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux
+regrets et des fautes aux souffrances.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Adolphe, by Benjamin Constant
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13861 ***
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index 0000000..393a546
--- /dev/null
+++ b/13861-8.txt
@@ -0,0 +1,3463 @@
+The Project Gutenberg EBook of Adolphe, by Benjamin Constant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Adolphe
+
+Author: Benjamin Constant
+
+Release Date: October 25, 2004 [EBook #13861]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADOLPHE ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
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+
+
+
+
+Benjamin Constant
+ADOLPHE
+(1816)
+
+
+Table des matières
+
+PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION OU ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LE
+RÉSULTAT MORAL DE L'OUVRAGE
+PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION
+AVIS DE L'ÉDITEUR
+CHAPITRE PREMIER
+CHAPITRE II
+CHAPITRE III
+CHAPITRE IV
+CHAPITRE V
+CHAPITRE VI
+CHAPITRE VII
+CHAPITRE VIII
+CHAPITRE IX
+CHAPITRE X
+LETTRE À L'ÉDITEUR
+RÉPONSE.
+
+
+PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION OU ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LE
+RÉSULTAT MORAL DE L'OUVRAGE
+
+Le succès de ce petit ouvrage nécessitant une seconde édition,
+j'en profite pour y joindre quelques réflexions sur le caractère
+et la morale de cette anecdote à laquelle l'attention du public
+donne une valeur que j'étais loin d'y attacher.
+
+J'ai déjà protesté contre les allusions qu'une malignité qui
+aspire au mérite de la pénétration, par d'absurdes conjectures, a
+cru y trouver. Si j'avais donné lieu réellement à des
+interprétations pareilles, s'il se rencontrait dans mon livre une
+seule phrase qui pût les autoriser, je me considérerais comme
+digne d'un blâme rigoureux.
+
+Mais tous ces rapprochements prétendus sont heureusement trop
+vagues et trop dénués de vérité, pour avoir fait impression. Aussi
+n'avaient-ils point pris naissance dans la société. Ils étaient
+l'ouvrage de ces hommes qui, n'étant pas admis dans le monde,
+l'observent du dehors, avec une curiosité gauche et une vanité
+blessée, et cherchent à trouver ou à causer du scandale, dans une
+sphère au-dessus d'eux.
+
+Ce scandale est si vite oublié que j'ai peut-être tort d'en parler
+ici. Mais j'en ai ressenti une pénible surprise, qui m'a laissé le
+besoin de répéter qu'aucun des caractères tracés dans Adolphe n'a
+de rapport avec aucun des individus que je connais, que je n'ai
+voulu en peindre aucun, ami ou indifférent; car envers ceux-ci
+mêmes, je me crois lié par cet engagement tacite d'égards et de
+discrétion réciproque, sur lequel la société repose.
+
+Au reste, des écrivains plus célèbres que moi ont éprouvé le même
+sort. L'on a prétendu que M. de Chateaubriand s'était décrit dans
+René; et la femme la plus spirituelle de notre siècle, en même
+temps qu'elle est la meilleure, Mme de Staël a été soupçonnée, non
+seulement s'être peinte dans Delphine et dans Corinne, mais
+d'avoir tracé de quelques-unes de ses connaissances des portraits
+sévères; imputations bien peu méritées; car, assurément, le génie
+qui créa Corinne n'avait pas besoin des ressources de la
+méchanceté, et toute perfidie sociale est incompatible avec le
+caractère de Mme de Staël, ce caractère si noble, si courageux
+dans la persécution, si fidèle dans l'amitié, si généreux dans le
+dévouement.
+
+Cette fureur de reconnaître dans les ouvrages d'imagination les
+individus qu'on rencontre dans le monde, est pour ces ouvrages un
+véritable fléau. Elle les dégrade, leur imprime une direction
+fausse, détruit leur intérêt et anéantit leur utilité. Chercher
+des allusions dans un roman, c'est préférer la tracasserie à la
+nature, et substituer le commérage à l'observation du coeur
+humain.
+
+Je pense, je l'avoue, qu'on a pu trouver dans Adolphe un but plus
+utile et, si j'ose le dire, plus relevé.
+
+Je n'ai pas seulement voulu prouver le danger de ces liens
+irréguliers, où l'on est d'ordinaire d'autant plus enchaîné qu'on
+se croit plus libre. Cette démonstration aurait bien eu son
+utilité; mais ce n'était pas là toutefois mon idée principale.
+
+Indépendamment de ces liaisons établies que la société tolère et
+condamne, il y a dans la simple habitude d'emprunter le langage de
+l'amour, et de se donner ou de faire naître en d'autres des
+émotions de coeur passagères, un danger qui n'a pas été
+suffisamment apprécié jusqu'ici. L'on s'engage dans une route dont
+on ne saurait prévoir le terme, l'on ne sait ni ce qu'on
+inspirera, ni ce qu'on s'expose à éprouver. L'on porte en se
+jouant des coups dont on ne calcule ni la force, ni la réaction
+sur soi-même; et la blessure qui semble effleurer, peut être
+incurable.
+
+Les femmes coquettes font déjà beaucoup de mal, bien que les
+hommes, plus forts, plus distraits du sentiment par des
+occupations impérieuses, et destinés à servir de centre à ce qui
+les entoure, n'aient pas au même degré que les femmes, la noble et
+dangereuse faculté de vivre dans un autre et pour un autre. Mais
+combien ce manège, qu'au premier coup d'oeil on jugerait frivole,
+devient plus cruel quand il s'exerce sur des êtres faibles,
+n'ayant de vie réelle que dans le coeur, d'intérêt profond que
+dans l'affection, sans activité qui les occupe, et sans carrière
+qui les commande, confiantes par nature, crédules par une
+excusable vanité, sentant que leur seule existence est de se
+livrer sans réserve à un protecteur, et entraînées sans cesse à
+confondre le besoin d'appui et le besoin d'amour!
+
+Je ne parle pas des malheurs positifs qui résultent de liaisons
+formées et rompues, du bouleversement des situations, de la
+rigueur des jugements publics, et de la malveillance de cette
+société implacable, qui semble avoir trouvé du plaisir à placer
+les femmes sur un abîme pour les condamner, si elles y tombent. Ce
+ne sont là que des maux vulgaires. Je parle de ces souffrances du
+coeur, de cet étonnement douloureux d'une âme trompée, de cette
+surprise avec laquelle elle apprend que l'abandon devient un tort,
+et les sacrifices des crimes aux yeux mêmes de celui qui les
+reçut. Je parle de cet effroi qui la saisit, quand elle se voit
+délaissée par celui qui jurait de la protéger; de cette défiance
+qui succède à une confiance si entière, et qui, forcée à se
+diriger contre l'être qu'on élevait au-dessus de tout, s'étend par
+là même au reste du monde. Je parle de cette estime refoulée sur
+elle-même, et qui ne sait où se placer.
+
+Pour les hommes mêmes, il n'est pas indifférent de faire ce mal.
+Presque tous se croient bien plus mauvais, plus légers qu'ils ne
+sont. Ils pensent pouvoir rompre avec facilité le lien qu'ils
+contractent avec insouciance. Dans le lointain, l'image de la
+douleur paraît vague et confuse, telle qu'un nuage qu'ils
+traverseront sans peine. Une doctrine de fatuité, tradition
+funeste, que lègue à la vanité de la génération qui s'élève la
+corruption de la génération qui a vieilli, une ironie devenue
+triviale, mais qui séduit l'esprit par des rédactions piquantes,
+comme si les rédactions changeaient le fond des choses, tout ce
+qu'ils entendent, en un mot; et tout ce qu'ils disent, semble les
+armer contre les larmes qui ne coulent pas encore. Mais lorsque
+ces larmes coulent, la nature revient en eux, malgré l'atmosphère
+factice dont ils s'étaient environnés. Ils sentent qu'un être qui
+souffre par ce qu'il aime est sacré. Ils sentent que dans leur
+coeur même qu'ils ne croyaient pas avoir mis de la partie, se sont
+enfoncées les racines du sentiment qu'ils ont inspiré, et s'ils
+veulent dompter ce que par habitude ils nomment faiblesse, il faut
+qu'ils descendent dans ce coeur misérable, qu'ils y froissent ce
+qu'il y a de généreux, qu'ils y brisent ce qu'il y a de fidèle,
+qu'ils y tuent ce qu'il y a de bon. Ils réussissent, mais en
+frappant de mort une portion de leur âme, et ils sortent de ce
+travail ayant trompé la confiance, bravé la sympathie, abusé de la
+faiblesse, insulté la morale en la rendant l'excuse de la dureté,
+profané toutes les expressions et foulé aux pieds tous les
+sentiments. Ils survivent ainsi à leur meilleure nature, pervertis
+par leur victoire, ou honteux de cette victoire, si elle ne les a
+pas pervertis.
+
+Quelques personnes m'ont demandé ce qu'aurait dû faire Adolphe,
+pour éprouver et causer moins de peine? Sa position et celle
+d'Ellénore étaient sans ressource, et c'est précisément ce que
+j'ai voulu. Je l'ai montré tourmenté, parce qu'il n'aimait que
+faiblement Ellénore; mais il n'eût pas été moins tourmenté, s'il
+l'eût aimée davantage. Il souffrait par elle, faute de sentiments:
+avec un sentiment plus passionné, il eût souffert pour elle. La
+société, désapprobatrice et dédaigneuse, aurait versé tous ses
+venins sur l'affection que son aveu n'eût pas sanctionnée: C'est
+ne pas commencer de telles liaisons qu'il faut pour le bonheur de
+la vie: quand on est entré dans cette route, on n'a plus que le
+choix des maux.
+
+
+PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION
+
+Ce n'est pas sans quelque hésitation que j'ai consenti à la
+réimpression de ce petit ouvrage, publié il y a dix ans. Sans la
+presque certitude qu'on voulait en faire une contrefaçon en
+Belgique, et que cette contrefaçon, comme la plupart de celles que
+répandent en Allemagne et qu'introduisent en France les
+contrefacteurs belges, serait grossie d'additions et
+d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part, je ne me
+serais jamais occupé de cette anecdote, écrite dans l'unique
+pensée de convaincre deux ou trois amis réunis à la campagne de la
+possibilité de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les
+personnages se réduiraient à deux, et dont la situation serait
+toujours la même.
+
+Une fois occupé de ce travail, j'ai voulu développer quelques
+autres idées qui me sont survenues et ne m'ont pas semblé sans une
+certaine utilité. J'ai voulu peindre le mal que font éprouver même
+aux coeurs arides les souffrances qu'ils causent, et cette
+illusion qui les porte à se croire plus légers ou plus corrompus
+qu'ils ne le sont. À distance, l'image de la douleur qu'on impose
+paraît vague et confuse, telle qu'un nuage facile à traverser; on
+est encouragé par l'approbation d'une société toute factice, qui
+supplée aux principes par les règles et aux émotions par les
+convenances, et qui hait le scandale comme importun, non comme
+immoral, car elle accueille assez bien le vice quand le scandale
+ne s'y trouve pas. On pense que des liens formés sans réflexion se
+briseront sans peine. Mais quand on voit l'angoisse qui résulte de
+ces liens brisés, ce douloureux étonnement d'une âme trompée,
+cette défiance qui succède à une confiance si complète, et qui,
+forcée de se diriger contre l'être à part du reste du monde,
+s'étend à ce monde tout entier, cette estime refoulée sur elle-
+même et qui ne sait plus où se replacer, on sent alors qu'il y a
+quelque chose de sacré dans le coeur qui souffre, parce qu'il
+aime; on découvre combien sont profondes les racines de
+l'affection qu'on croyait inspirer sans la partager: et si l'on
+surmonte ce qu'on appel la faiblesse, c'est en détruisant en soi-
+même tout ce qu'on a de généreux, en déchirant tout ce qu'on a de
+fidèle, en sacrifiant tout ce qu'on a de noble et de bon. On se
+relève de cette victoire, à laquelle les indifférents et les amis
+applaudissent, ayant frappé de mort une portion de son âme, bravé
+la sympathie, abusé de la faiblesse, outragé la morale en la
+prenant pour prétexte de la dureté; et l'on survit à sa meilleure
+nature, honteux ou perverti par ce triste succès.
+
+Tel a été le tableau que j'ai voulu tracer dans Adolphe. Je ne
+sais si j'ai réussi; ce qui me ferait croire au moins à un certain
+mérite de vérité, c'est que presque tous ceux de mes lecteurs que
+j'ai rencontrés m'ont parlé d'eux-mêmes comme ayant été dans la
+position de mon héros. Il est vrai qu'à travers les regrets qu'ils
+montraient de toutes les douleurs qu'ils avaient causées perçait
+je ne sais quelle satisfaction de fatuité; ils aimaient à se
+peindre, comme ayant, de même qu'Adolphe, été poursuivis par les
+opiniâtres affections qu'ils avaient inspirées, et victimes de
+l'amour immense qu'on avait conçu pour eux. Je crois que pour la
+plupart ils se calomniaient, et que si leur vanité les eût laissés
+tranquilles, leur conscience eût pu rester en repos.
+
+Quoi qu'il en soit, tout ce qui concerne Adolphe m'est devenu fort
+indifférent; je n'attache aucun prix à ce roman, et je répète que
+ma seule intention, en le laissant reparaître devant un public qui
+l'a probablement oublié, si tant est que jamais il l'ait connu, a
+été de déclarer que toute édition qui contiendrait autre chose que
+ce qui est renfermé dans celle-ci ne viendrait pas de moi, et que
+je n'en serais pas responsable.
+
+
+AVIS DE L'ÉDITEUR
+
+Je parcourais l'Italie, il y a bien des années. Je fus arrêté dans
+une auberge de Cerenza, petit village de la Calabre, par un
+débordement du Neto; il y avait dans la même auberge un étranger
+qui se trouvait forcé d'y séjourner pour la même cause. Il était
+fort silencieux et paraissait triste. Il ne témoignait aucune
+impatience. Je me plaignais quelquefois à lui, comme au seul homme
+à qui je pusse parler dans ce lieu, du retard que notre marche
+éprouvait. «Il m'est égal, me répondit-il, d'être ici ou
+ailleurs.» Notre hôte, qui avait causé avec un domestique
+napolitain, qui servait cet étranger sans savoir son nom, me dit
+qu'il ne voyageait point par curiosité, car il ne visitait ni les
+ruines, ni les sites, ni les monuments, ni les hommes. Il lisait
+beaucoup, mais jamais d'une manière suivie; il se promenait le
+soir, toujours seul, et souvent il passait les journées entières
+assis, immobile, la tête appuyée sur les deux mains.
+
+Au moment où les communications, étant rétablies, nous auraient
+permis de partir, cet étranger tomba très malade. L'humanité me
+fit un devoir de prolonger mon séjour auprès de lui pour le
+soigner. Il n'y avait à Cerenza qu'un chirurgien de village; je
+voulais envoyer à Cozenze chercher des secours plus efficaces. «Ce
+n'est pas la peine, me dit l'étranger; l'homme que voilà est
+précisément ce qu'il me faut.» Il avait raison, peut-être plus
+qu'il ne pensait, car cet homme le guérit. «Je ne vous croyais pas
+si habile», lui dit-il avec une sorte d'humeur en le congédiant;
+puis il me remercia de mes soins, et il partit.
+
+Plusieurs mois après, je reçus, à Naples, une lettre de l'hôte de
+Cerenza, avec une cassette trouvée sur la route qui conduit à
+Strongoli, route que l'étranger et moi nous avions suivie, mais
+séparément. L'aubergiste qui me l'envoyait se croyait sûr qu'elle
+appartenait à l'un de nous deux. Elle renfermait beaucoup de
+lettres fort anciennes sans adresses, ou dont les adresses et les
+signatures étaient effacées, un portrait de femme et un cahier
+contenant l'anecdote ou l'histoire qu'on va lire. L'étranger,
+propriétaire de ces effets, ne m'avait laissé, en me quittant,
+aucun moyen de lui écrire; je les conservais depuis dix ans,
+incertain de l'usage que je devais en faire, lorsqu'en ayant parlé
+par hasard à quelques personnes dans une ville d'Allemagne, l'une
+d'entre elles me demanda avec instance de lui confier le manuscrit
+dont j'étais dépositaire. Au bout de huit jours, ce manuscrit me
+fut renvoyé avec une lettre que j'ai placée à la fin de cette
+histoire, parce qu'elle serait inintelligible si on la lisait
+avant de connaître l'histoire elle-même.
+
+Cette lettre m'a décidé à la publication actuelle, en me donnant
+la certitude qu'elle ne peut offenser ni compromettre personne. Je
+n'ai pas changé un mot à l'original; la suppression même des noms
+propres ne vient pas de moi: ils n'étaient désignés que comme ils
+sont encore, par des lettres initiales.
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Je venais de finir à vingt-deux ans mes études à l'université de
+Gottingue. -- L'intention de mon père, ministre de l'électeur de
+**, était que je parcourusse les pays les plus remarquables de
+l'Europe. Il voulait ensuite m'appeler auprès de lui, me faire
+entrer dans le département dont la direction lui était confiée, et
+me préparer à le remplacer un jour. J'avais obtenu, par un travail
+assez opiniâtre, au milieu d'une vie très dissipée, des succès qui
+m'avaient distingué de mes compagnons d'étude, et qui avaient fait
+concevoir à mon père sur moi des espérances probablement fort
+exagérées.
+
+Ces espérances l'avaient rendu très indulgent pour beaucoup de
+fautes que j'avais commises. Il ne m'avait jamais laissé souffrir
+des suites de ces fautes. Il avait toujours accordé, quelquefois
+prévenu, mes demandes à cet égard.
+
+Malheureusement sa conduite était plutôt noble et généreuse que
+tendre. J'étais pénétré de tous ses droits à ma reconnaissance et
+à mon respect. Mais aucune confiance n'avait existé jamais entre
+nous. Il avait dans l'esprit je ne sais quoi d'ironique qui
+convenait mal à mon caractère. Je ne demandais alors qu'à me
+livrer à ces impressions primitives et fougueuses qui jettent
+l'âme hors de la sphère commune, et lui inspirent le dédain de
+tous les objets qui l'environnent. Je trouvais dans mon père, non
+pas un censeur, mais un observateur froid et caustique, qui
+souriait d'abord de pitié, et qui finissait bientôt la
+conversation avec impatience. Je ne me souviens pas, pendant mes
+dix-huit premières années, d'avoir eu jamais un entretien d'une
+heure avec lui. Ses lettres étaient affectueuses, pleines de
+conseils, raisonnables et sensibles; mais à peine étions-nous en
+présence l'un de l'autre qu'il y avait en lui quelque chose de
+contraint que je ne pouvais m'expliquer, et qui réagissait sur moi
+d'une manière pénible. Je ne savais pas alors ce que c'était que
+la timidité, cette souffrance intérieure qui nous poursuit jusque
+dans l'âge le plus avancé, qui refoule sur notre coeur les
+impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui
+dénature dans notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et
+ne nous permet de nous exprimer que par des mots vagues ou une
+ironie plus ou moins amère, comme si nous voulions nous venger sur
+nos sentiments mêmes de la douleur que nous éprouvons à ne pouvoir
+les faire connaître. Je ne savais pas que, même avec son fils, mon
+père était timide, et que souvent, après avoir longtemps attendu
+de moi quelques témoignages d'affection que sa froideur apparente
+semblait m'interdire, il me quittait les yeux mouillés de larmes
+et se plaignait à d'autres de ce que je ne l'aimais pas.
+
+Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caractère.
+Aussi timide que lui, mais plus agité, parce que j'étais plus
+jeune, je m'accoutumai à renfermer en moi-même tout ce que
+j'éprouvais, à ne former que des plans solitaires, à ne compter
+que sur moi pour leur exécution, à considérer les avis, l'intérêt,
+l'assistance et jusqu'à la seule présence des autres comme une
+gêne et comme un obstacle. Je contractai l'habitude de ne jamais
+parler de ce qui m'occupait, de ne me soumettre à la conversation
+que comme à une nécessité importune et de l'animer alors par une
+plaisanterie perpétuelle qui me la rendait moins fatigante, et qui
+m'aidait à cacher mes véritables pensées. De là une certaine
+absence d'abandon qu'aujourd'hui encore mes amis me reprochent, et
+une difficulté de causer sérieusement que j'ai toujours peine à
+surmonter. Il en résulta en même temps un désir ardent
+d'indépendance, une grande impatience des liens dont j'étais
+environné, une terreur invincible d'en former de nouveaux. Je ne
+me trouvais à mon aise que tout seul, et tel est même à présent
+l'effet de cette disposition d'âme que, dans les circonstances les
+moins importantes, quand je dois choisir entre deux partis, la
+figure humaine me trouble, et mon mouvement naturel est de la fuir
+pour délibérer en paix. Je n'avais point cependant la profondeur
+d'égoïsme qu'un tel caractère paraît annoncer: tout en ne
+m'intéressant qu'à moi, je m'intéressais faiblement à moi-même. Je
+portais au fond de mon coeur un besoin de sensibilité dont je ne
+m'apercevais pas, mais qui, ne trouvant point à se satisfaire, me
+détachait successivement de tous les objets qui tour à tour
+attiraient ma curiosité. Cette indifférence sur tout s'était
+encore fortifiée par l'idée de la mort, idée qui m'avait frappé
+très jeune, et sur laquelle je n'ai jamais conçu que les hommes
+s'étourdissent si facilement. J'avais à l'âge de dix-sept ans vu
+mourir une femme âgée, dont l'esprit, d'une tournure remarquable
+et bizarre, avait commencé à développer le mien. Cette femme,
+comme tant d'autres, s'était, à l'entrée de sa carrière, lancée
+vers le monde, qu'elle ne connaissait pas, avec le sentiment d'une
+grande force d'âme et de facultés vraiment puissantes. Comme tant
+d'autres aussi, faute de s'être pliée à des convenances factices,
+mais nécessaires, elle avait vu ses espérances trompées, sa
+jeunesse passer sans plaisir; et la vieillesse enfin l'avait
+atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin
+d'une de nos terres, mécontente et retirée, n'ayant que son esprit
+pour ressource, et analysant tout avec son esprit. Pendant près
+d'un an, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé
+la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de
+tout; et après avoir tant causé de la mort avec elle, j'avais vu
+la mort la frapper à mes yeux.
+
+Cet événement m'avait rempli d'un sentiment d'incertitude sur la
+destinée, et d'une rêverie vague qui ne m'abandonnait pas. Je
+lisais de préférence dans les poètes ce qui rappelait la brièveté
+de la vie humaine. Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine
+d'aucun effort. Il est assez singulier que cette impression se
+soit affaiblie précisément à mesure que les années se sont
+accumulées sur moi. Serait-ce parce qu'il y a dans l'espérance
+quelque chose de douteux, et que, lorsqu'elle se retire de la
+carrière de l'homme, cette carrière prend un caractère plus
+sévère, mais plus positif? Serait-ce que la vie semble d'autant
+plus réelle que toutes les illusions disparaissent, comme la cime
+des rochers se dessine mieux dans l'horizon lorsque les nuages se
+dissipent?
+
+Je me rendis, en quittant Gottingue, dans la petite ville de D**.
+Cette ville était la résidence d'un prince qui, comme la plupart
+de ceux de l'Allemagne, gouvernait avec douceur un pays de peu
+d'étendue, protégeait les hommes éclairés qui venaient s'y fixer,
+laissait à toutes les opinions une liberté parfaite, mais qui,
+borné par l'ancien usage à la société de ses courtisans, ne
+rassemblait par là même autour de lui que des hommes en grande
+partie insignifiants ou médiocres. Je fus accueilli dans cette
+cour avec la curiosité qu'inspire naturellement tout étranger qui
+vient rompre le cercle de la monotonie et de l'étiquette. Pendant
+quelques mois je ne remarquai rien qui put captiver mon attention.
+J'étais reconnaissant de l'obligeance qu'on me témoignait; mais
+tantôt ma timidité m'empêchait d'en profiter, tantôt la fatigue
+d'une agitation sans but me faisait préférer la solitude aux
+plaisirs insipides que l'on m'invitait à partager. Je n'avais de
+haine contre personne, mais peu de gens m'inspiraient de
+l'intérêt; or les hommes se blessent de l'indifférence, ils
+l'attribuent à la malveillance ou à l'affectation; ils ne veulent
+pas croire qu'on s'ennuie avec eux, naturellement. Quelquefois je
+cherchais a contraindre mon ennui; je me réfugiais dans une
+taciturnité profonde: on prenait cette taciturnité pour du dédain.
+D'autres fois, lassé moi-même de mon silence, je me laissais aller
+à quelques plaisanteries, et mon esprit, mis en mouvement,
+m'entraînait au-delà de toute mesure. Je révélais en un jour tous
+les ridicules que j'avais observés durant un mois. Les confidents
+de mes épanchements subits et involontaires ne m'en savaient aucun
+gré et avaient raison; car c'était le besoin de parler qui me
+saisissait, et non la confiance. J'avais contracté dans mes
+conversations avec la femme qui la première avait développé mes
+idées une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes
+et pour toutes les formules dogmatiques. Lors donc que j'entendais
+la médiocrité disserter avec complaisance sur des principes bien
+établis, bien incontestables en fait de morale, de convenances ou
+de religion, choses qu'elle met assez volontiers sur la même
+ligne, je me sentais poussé à la contredire, non que j'eusse
+adopté des opinions opposées, mais parce que j'étais impatiente
+d'une conviction si ferme et si lourde. Je ne sais quel instinct
+m'avertissait, d'ailleurs, de me défier de ces axiomes généraux si
+exempts de toute restriction, si purs de toute nuance. Les sots
+font de leur morale une masse compacte et indivisible, pour
+qu'elle se mêle le moins possible avec leurs actions et les laisse
+libres dans tous les détails.
+
+Je me donnai bientôt, par cette conduite une grande réputation de
+légèreté, de persiflage, de méchanceté. Mes paroles amères furent
+considérées comme des preuves d'une âme haineuse, mes
+plaisanteries comme des attentats contre tout ce qu'il y avait de
+plus respectable. Ceux dont j'avais eu le tort de me moquer
+trouvaient commode de faire cause commune avec les principes
+qu'ils m'accusaient de révoquer en doute: parce que sans le
+vouloir je les avais fait rire aux dépens les uns des autres, tous
+se réunirent contre moi. On eût dit qu'en faisant remarquer leurs
+ridicules, je trahissais une confidence qu'ils m'avaient faite. On
+eût dit qu'en se montrant à mes yeux tels qu'ils étaient, ils
+avaient obtenu de ma part la promesse du silence: je n'avais point
+la conscience d'avoir accepté ce traité trop onéreux. Ils avaient
+trouvé du plaisir à se donner ample carrière: j'en trouvais à les
+observer et à les décrire; et ce qu'ils appelaient une perfidie me
+paraissait un dédommagement tout innocent et très légitime.
+
+Je ne veux point ici me justifier: j'ai renoncé depuis longtemps à
+cet usage frivole et facile d'un esprit sans expérience; je veux
+simplement dire, et cela pour d'autres que pour moi qui suis
+maintenant à l'abri du monde, qu'il faut du temps pour
+s'accoutumer à l'espèce humaine, telle que l'intérêt,
+l'affectation, la vanité, la peur nous l'ont faite. L'étonnement
+de la première jeunesse, à l'aspect d'une société si factice et si
+travaillée, annonce plutôt un coeur naturel qu'un esprit méchant.
+Cette société d'ailleurs n'a rien à en craindre. Elle pèse
+tellement sur nous, son influence sourde est tellement puissante,
+qu'elle ne tarde pas a nous façonner d'après le moule universel.
+Nous ne sommes plus surpris alors que de notre ancienne surprise,
+et nous nous trouvons bien sous notre nouvelle forme, comme l'on
+finit par respirer librement dans un spectacle encombré par la
+foule, tandis qu'en y entrant on n'y respirait qu'avec effort.
+
+Si quelques-uns échappent à cette destinée générale, ils
+renferment en eux-mêmes leur dissentiment secret; ils aperçoivent
+dans la plupart des ridicules le germe des vices: ils n'en
+plaisantent plus, parce que le mépris remplace la moquerie, et que
+le mépris est silencieux.
+
+Il s'établit donc, dans le petit public qui m'environnait, une
+inquiétude vague sur mon caractère. On ne pouvait citer aucune
+action condamnable; on ne pouvait même m'en contester quelques-
+unes qui semblaient annoncer de la générosité ou du dévouement;
+mais on disait que j'étais un homme immoral, un homme peu sûr:
+deux épithètes heureusement inventées pour insinuer les faits
+qu'on ignore, et laisser deviner ce qu'on ne sait pas.
+
+
+CHAPITRE II
+
+Distrait, inattentif, ennuyé, je ne m'apercevais point de
+l'impression que je produisais, et je partageais mon temps entre
+des études que j'interrompais souvent, des projets que je
+n'exécutais pas, des plaisirs qui ne m'intéressaient guère,
+lorsqu'une circonstance très frivole en apparence produisit dans
+ma disposition une révolution importante.
+
+Un jeune homme avec lequel j'étais assez lié cherchait depuis
+quelques mois à plaire à l'une des femmes les moins insipides de
+la société dans laquelle nous vivions: j'étais le confident très
+désintéressé de son entreprise. Après de longs efforts il parvint
+à se faire aimer; et, comme il ne m'avait point caché ses revers
+et ses peines, il se crut obligé de me communiquer ses succès:
+rien n'égalait ses transports et l'excès de sa joie. Le spectacle
+d'un tel bonheur me fit regretter de n'en avoir pas essayé encore;
+je n'avais point eu jusqu'alors de liaison de femme qui pût
+flatter mon amour-propre; un nouvel avenir parut se dévoiler à mes
+yeux; un nouveau besoin se fit sentir au fond de mon coeur. Il y
+avait dans ce besoin beaucoup de vanité sans doute, mais il n'y
+avait pas uniquement de la vanité; il y en avait peut-être moins
+que je ne le croyais moi-même. Les sentiments de l'homme sont
+confus et mélangés; ils se composent d'une multitude d'impressions
+variées qui échappent à l'observation; et la parole, toujours trop
+grossière et trop générale, peut bien servir à les désigner, mais
+ne sert jamais à les définir.
+
+J'avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un
+système assez immoral. Mon père, bien qu'il observât strictement
+les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des
+propos légers sur les liaisons d'amour: il les regardait comme des
+amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le
+mariage seul sous un rapport sérieux. Il avait pour principe qu'un
+jeune homme doit éviter avec soin de faire ce qu'on nomme une
+folie, c'est-à-dire de contracter un engagement durable avec une
+personne qui ne fût pas parfaitement son égale pour la fortune, la
+naissance et les avantages extérieurs; mais du reste, toutes les
+femmes, aussi longtemps qu'il ne s'agissait pas de les épouser,
+lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis
+être quittées; et je l'avais vu sourire avec une sorte
+d'approbation à cette parodie d'un mot connu: «Cela leur fait si
+peu de mal, et à nous tant de plaisir!»
+
+L'on ne sait pas assez combien, dans la première jeunesse, les
+mots de cette espèce font une impression profonde, et combien à un
+âge où toutes les opinions sont encore douteuses et vacillantes,
+les enfants s'étonnent de voir contredire, par des plaisanteries
+que tout le monde applaudit, les règles directes qu'on leur a
+données. Ces règles ne sont plus à leurs yeux que des formules
+banales que leurs parents sont convenus de leur répéter pour
+l'acquit de leur conscience, et les plaisanteries leur semblent
+renfermer le véritable secret de la vie.
+
+Tourmenté d'une émotion vague, je veux être aimé, me disais-je, et
+je regardais autour de moi; je ne voyais personne qui m'inspirât
+de l'amour, personne qui me parût susceptible d'en prendre;
+j'interrogeais mon coeur et mes goûts: je ne me sentais aucun
+mouvement de préférence. Je m'agitais ainsi intérieurement,
+lorsque je fis connaissance avec le comte de P**, homme de
+quarante ans, dont la famille était alliée à la mienne. Il me
+proposa de venir le voir. Malheureuse visite! Il avait chez lui sa
+maîtresse, une Polonaise, célèbre par sa beauté, quoiqu'elle ne
+fût plus de la première jeunesse. Cette femme, malgré sa situation
+désavantageuse, avait montré dans plusieurs occasions un caractère
+distingué. Sa famille, assez illustre en Pologne, avait été ruinée
+dans les troubles de cette contrée. Son père avait été proscrit;
+sa mère était allée chercher un asile en France, et y avait mené
+sa fille, qu'elle avait laissée, à sa mort, dans un isolement
+complet. Le comte de P** en était devenu amoureux. J'ai toujours
+ignoré comment s'était formée une liaison qui, lorsque j'ai vu
+pour la première fois Ellénore, était, dès longtemps, établie et
+pour ainsi dire consacrée. La fatalité de sa situation ou
+l'inexpérience de son âge l'avaient-elles jetée dans une carrière
+qui répugnait également à son éducation, à ses habitudes et à la
+fierté qui faisait une partie très remarquable de son caractère?
+Ce que je sais, ce que tout le monde a su, c'est que la fortune du
+comte de P** ayant été presque entièrement détruite et sa liberté
+menacée, Ellénore lui avait donné de telles preuves de dévouement,
+avait rejeté avec un tel mépris les offres les plus brillantes,
+avait partagé ses périls et sa pauvreté avec tant de zèle et même
+de joie, que la sévérité la plus scrupuleuse ne pouvait s'empêcher
+de rendre justice à la pureté de ses motifs et au désintéressement
+de sa conduite. C'était à son activité, à son courage, à sa
+raison, aux sacrifices de tout genre qu'elle avait supportés sans
+se plaindre, que son amant devait d'avoir recouvré une partie de
+ses biens. Ils étaient venus s'établir à D** pour y suivre un
+procès qui pouvait rendre entièrement au comte de P** son ancienne
+opulence, et comptaient y rester environ deux ans.
+
+Ellénore n'avait qu'un esprit ordinaire; mais ses idées étaient
+justes, et ses expressions, toujours simples, étaient quelquefois
+frappantes par la noblesse et l'élévation de ses sentiments. Elle
+avait beaucoup de préjugés; mais tous ses préjugés étaient en sens
+inverse de son intérêt. Elle attachait le plus grand prix à la
+régularité de la conduite, précisément parce que la sienne n'était
+pas régulière suivant les notions reçues. Elle était très
+religieuse, parce que la religion condamnait rigoureusement son
+genre de vie. Elle repoussait sévèrement dans la conversation tout
+ce qui n'aurait paru à d'autres femmes que des plaisanteries
+innocentes, parce qu'elle craignait toujours qu'on ne se crût
+autorisé par son état à lui en adresser de déplacées. Elle aurait
+désiré ne recevoir chez elle que des hommes du rang le plus élevé
+et de moeurs irréprochables, parce que les femmes à qui elle
+frémissait d'être comparée se forment d'ordinaire une société
+mélangée, et, se résignant à la perte de la considération, ne
+cherchent dans leurs relations que l'amusement. Ellénore, en un
+mot, était en lutte constante avec sa destinée. Elle protestait,
+pour ainsi dire, par chacune de ses actions et de ses paroles,
+contre la classe dans laquelle elle se trouvait rangée; et comme
+elle sentait que la réalité était plus forte qu'elle, et que ses
+efforts ne changeaient rien à sa situation, elle était fort
+malheureuse. Elle élevait deux enfants qu'elle avait eus du comte
+de P** avec une austérité excessive. On eût dit quelquefois qu'une
+révolte secrète se mêlait à l'attachement plutôt passionné que
+tendre qu'elle leur montrait, et les lui rendait en quelque sorte
+importuns. Lorsqu'on lui faisait à bonne intention quelque
+remarque sur ce que ses enfants grandissaient, sur les talents
+qu'ils promettaient d'avoir, sur la carrière qu'ils auraient à
+suivre, on la voyait pâlir de l'idée qu'il faudrait qu'un jour
+elle leur avouât leur naissance. Mais le moindre danger, une heure
+d'absence, la ramenait à eux avec une anxiété où l'on démêlait une
+espèce de remords, et le désir de leur donner par ses caresses le
+bonheur qu'elle n'y trouvait pas elle-même. Cette opposition entre
+ses sentiments et la place qu'elle occupait dans le monde avait
+rendu son humeur fort inégale. Souvent elle était rêveuse et
+taciturne; quelquefois elle parlait avec impétuosité. Comme elle
+était tourmentée d'une idée particulière, au milieu de la
+conversation la plus générale, elle ne restait jamais parfaitement
+calme. Mais, par cela même, il y avait dans sa manière quelque
+chose de fougueux et d'inattendu qui la rendait plus piquante
+qu'elle n'aurait dû l'être naturellement. La bizarrerie de sa
+position suppléait en elle à la nouveauté des idées. On
+l'examinait avec intérêt et curiosité comme un bel orage.
+
+Offerte à mes regards dans un moment où mon coeur avait besoin
+d'amour, ma vanité de succès, Ellénore me parut une conquête digne
+de moi. Elle-même trouva du plaisir dans la société d'un homme
+différent de ceux qu'elle avait vus jusqu'alors. Son cercle
+s'était composé de quelques amis ou parents de son amant et de
+leurs femmes, que l'ascendant du comte de P** avait forcées à
+recevoir sa maîtresse. Les maris étaient dépourvus de sentiments
+aussi bien que d'idées; les femmes ne différaient de leurs maris
+que par une médiocrité plus inquiète et plus agitée, parce
+qu'elles n'avaient pas, comme eux, cette tranquillité d'esprit qui
+résulte de l'occupation et de la régularité des affaires. Une
+plaisanterie plus légère, une conversation plus variée, un mélange
+particulier de mélancolie et de gaieté, de découragement et
+d'intérêt, d'enthousiasme et d'ironie étonnèrent et attachèrent
+Ellénore. Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement à la
+vérité, mais toujours avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses
+idées semblaient se faire jour à travers les obstacles, et sortir
+de cette lutte plus agréables, plus naïves et plus neuves; car les
+idiomes étrangers rajeunissent les pensées, et les débarrassent de
+ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et
+affectées. Nous lisions ensemble des poètes anglais; nous nous
+promenions ensemble. J'allais souvent la voir le matin; j'y
+retournais le soir; je causais avec elle sur mille sujets.
+
+Je pensais faire, en observateur froid et impartial, le tour de
+son caractère et de son esprit; mais chaque mot qu'elle disait me
+semblait revêtu d'une grâce inexplicable. Le dessein de lui
+plaire, mettant dans ma vie un nouvel intérêt, animait mon
+existence d'une manière inusitée. J'attribuais à son charme cet
+effet presque magique: j'en aurais joui plus complètement encore
+sans l'engagement que j'avais pris envers mon amour-propre. Cet
+amour-propre était en tiers entre Ellénore et moi. Je me croyais
+comme obligé de marcher au plus vite vers le but que je m'étais
+proposé: je ne me livrais donc pas sans réserve à mes impressions.
+Il me tardait d'avoir parlé, car il me semblait que je n'avais
+qu'à parler pour réussir. Je ne croyais point aimer Ellénore; mais
+déjà je n'aurais pu me résigner à ne pas lui plaire. Elle
+m'occupait sans cesse: je formais mille projets; j'inventais mille
+moyens de conquête, avec cette fatuité sans expérience qui se
+croit sûre du succès parce qu'elle n'a rien essayé.
+
+Cependant une invincible timidité m'arrêtait: tous mes discours
+expiraient sur mes lèvres, ou se terminaient tout autrement que je
+ne l'avais projeté. Je me débattais intérieurement: j'étais
+indigné contre moi-même.
+
+Je cherchai enfin un raisonnement qui pût me tirer de cette lutte
+avec honneur à mes propres yeux. Je me dis qu'il ne fallait rien
+précipiter, qu'Ellénore était trop peu préparée à l'aveu que je
+méditais, et qu'il valait mieux attendre encore. Presque toujours,
+pour vivre en repos avec nous-mêmes, nous travestissons en calculs
+et en systèmes nos impuissances ou nos faiblesses: cela satisfait
+cette portion de nous qui est pour ainsi dire, spectatrice de
+l'autre.
+
+Cette situation se prolongea. Chaque jour, je fixais le lendemain
+comme l'époque invariable d'une déclaration positive, et chaque
+lendemain s'écoulait comme la veille. Ma timidité me quittait dès
+que je m'éloignais d'Ellénore; je reprenais alors mes plans
+habiles et mes profondes combinaisons: mais à peine me retrouvais-
+je auprès d'elle, que je me sentais de nouveau tremblant et
+troublé. Quiconque aurait lu dans mon coeur, en son absence,
+m'aurait pris pour un séducteur froid et peu sensible; quiconque
+m'eût aperçu à ses côtés eût cru reconnaître en moi un amant
+novice, interdit et passionné. L'on se serait également trompé
+dans ces deux jugements: il n'y à point d'unité complète dans
+l'homme, et presque jamais personne n'est tout à fait sincère ni
+tout à fait de mauvaise foi.
+
+Convaincu par ces expériences réitérées que je n'aurais jamais le
+courage de parler à Ellénore, je me déterminai à lui écrire. Le
+comte de P** était absent. Les combats que j'avais livrés
+longtemps à mon propre caractère, l'impatience que j'éprouvais de
+n'avoir pu le surmonter, mon incertitude sur le succès de ma
+tentative, jetèrent dans ma lettre une agitation qui ressemblait
+fort à l'amour. Échauffé d'ailleurs que j'étais par mon propre
+style, je ressentais, en finissant d'écrire, un peu de la passion
+que j'avais cherché à exprimer avec toute la force possible.
+
+Ellénore vit dans ma lettre ce qu'il était naturel d'y voir, le
+transport passager d'un homme qui avait dix ans de moins qu'elle,
+dont le coeur s'ouvrait à des sentiments qui lui étaient encore
+inconnus, et qui méritait plus de pitié que de colère. Elle me
+répondit avec bonté, me donna des conseils affectueux, m'offrit
+une amitié sincère, mais me déclara que, jusqu'au retour du comte
+de P**, elle ne pourrait me recevoir.
+
+Cette réponse me bouleversa. Mon imagination, s'irritant de
+l'obstacle, s'empara de toute mon existence. L'amour, qu'une heure
+auparavant je m'applaudissais de feindre, je crus tout à coup
+l'éprouver avec fureur. Je courus chez Ellénore; on me dit qu'elle
+était sortie. Je lui écrivis; je la suppliai de m'accorder une
+dernière entrevue; je lui peignis en termes déchirants mon
+désespoir, les projets funestes que m'inspirait sa cruelle
+détermination. Pendant une grande partie du jour, j'attendis
+vainement une réponse. Je ne calmai mon inexprimable souffrance
+qu'en me répétant que le lendemain je braverais toutes les
+difficultés pour pénétrer jusqu'à Ellénore et pour lui parler. On
+m'apporta le soir quelques mots d'elle: ils étaient doux. Je crus
+y remarquer une impression de regret et de tristesse; mais elle
+persistait dans sa résolution, qu'elle m'annonçait comme
+inébranlable. Je me présentai de nouveau chez elle le lendemain.
+Elle était partie pour une campagne dont ses gens ignoraient le
+nom. Ils n'avaient même aucun moyen de lui faire parvenir des
+lettres.
+
+Je restai longtemps immobile à sa porte, n'imaginant plus aucune
+chance de la retrouver. J'étais étonné moi-même de ce que je
+souffrais. Ma mémoire me retraçait les instants où je m'étais dit
+que je n'aspirais qu'à un succès; que ce n'était qu'une tentative
+à laquelle je renoncerais sans peine. Je ne concevais rien à la
+douleur violente, indomptable, qui déchirait mon coeur. Plusieurs
+jours se passèrent de la sorte. J'étais également incapable de
+distraction et d'étude. J'errais sans cesse devant la porte
+d'Ellénore. Je me promenais dans la ville, comme si, au détour de
+chaque rue, j'avais pu espérer de la rencontrer. Un matin, dans
+une de ces courses sans but qui servaient à remplacer mon
+agitation par de la fatigue, j'aperçus la voiture du comte de P**,
+qui revenait de son voyage. Il me reconnut et mit pied à terre.
+Après quelques phrases banales, je lui parlai, en déguisant mon
+trouble, du départ subit d'Ellénore. «Oui, me dit-il, une de ses
+amies, à quelques lieues d'ici, à éprouvé je ne sais quel
+événement fâcheux qui a fait croire à Ellénore que ses
+consolations lui seraient utiles. Elle est partie sans me
+consulter. C'est une personne que tous ses sentiments dominent, et
+dont l'âme, toujours active, trouve presque du repos dans le
+dévouement. Mais sa présence ici m'est trop nécessaire; je vais
+lui écrire: elle reviendra sûrement dans quelques jours.
+
+Cette assurance me calma; je sentis ma douleur s'apaiser. Pour la
+première fois depuis le départ d'Ellénore je pus respirer sans
+peine. Son retour fut moins prompt que ne l'espérait le comte de
+P**. Mais j'avais repris ma vie habituelle et l'angoisse que
+j'avais éprouvée commençait à se dissiper, lorsqu'au bout d'un
+mois M. de P** me fit avertir qu'Ellénore devait arriver le soir.
+Comme il mettait un grand prix à lui maintenir dans la société la
+place que son caractère méritait, et dont sa situation semblait
+l'exclure, il avait invité à souper plusieurs femmes de ses
+parentes et de ses amies qui avaient consenti à voir Ellénore.
+
+Mes souvenirs reparurent, d'abord confus, bientôt plus vifs. Mon
+amour-propre s'y mêlait. J'étais embarrassé, humilié, de
+rencontrer une femme qui m'avait traité comme un enfant. Il me
+semblait la voir, souriant à mon approche de ce qu'une courte
+absence avait calmé l'effervescence d'une jeune tête; et je
+démêlais dans ce sourire une sorte de mépris pour moi. Par degrés
+mes sentiments se réveillèrent. Je m'étais levé, ce jour-là même,
+ne songeant plus à Ellénore; une heure après avoir reçu la
+nouvelle de son arrivée, son image errait devant mes yeux, régnait
+sur mon coeur, et j'avais la fièvre de la crainte de ne pas la
+voir.
+
+Je restai chez moi toute la journée; je m'y tins, pour ainsi dire,
+caché: je tremblais que le moindre mouvement ne prévînt notre
+rencontre. Rien pourtant n'était plus simple, plus certain, mais
+je la désirais avec tant d'ardeur, qu'elle me paraissait
+impossible. L'impatience me dévorait: à tous les instants je
+consultais ma montre. J'étais obligé d'ouvrir la fenêtre pour
+respirer; mon sang me brûlait en circulant dans mes veines.
+
+Enfin j'entendis sonner l'heure à laquelle je devais me rendre
+chez le comte. Mon impatience se changea tout à coup en timidité;
+je m'habillai lentement; je ne me sentais plus pressé d'arriver:
+j'avais un tel effroi que mon attente ne fût déçue, un sentiment
+si vif de la douleur que je courais risque d'éprouver, que
+j'aurais consenti volontiers à tout ajourner.
+
+Il était assez tard lorsque j'entrai chez M. de P**. J'aperçus
+Ellénore assise au fond de la chambre; je n'osais avancer; il me
+semblait que tout le monde avait les yeux fixés sur moi. J'allai
+me cacher dans un coin du salon, derrière un groupe d'hommes qui
+causaient. De là je contemplais Ellénore: elle me parut légèrement
+changée, elle était plus pâle que de coutume. Le comte me
+découvrit dans l'espèce de retraite où je m'étais réfugié; il vint
+à moi, me prit par la main et me conduisit vers Ellénore. «Je vous
+présente, lui dit-il en riant, l'un des hommes que votre départ
+inattendu a le plus étonnés». Ellénore parlait à une femme placée
+à côte d'elle. Lorsqu'elle me vit, ses paroles s'arrêtèrent sur
+ses lèvres; elle demeura tout interdite: je l'étais beaucoup moi-
+même.
+
+On pouvait nous entendre, j'adressai à Ellénore des questions
+indifférentes. Nous reprîmes tous deux une apparence de calme. On
+annonça qu'on avait servi; j'offris à Ellénore mon bras, qu'elle
+ne put refuser. «Si vous ne me promettez pas, lui dis-je en la
+conduisant, de me recevoir demain chez vous à onze heures, je pars
+à l'instant, j'abandonne mon pays, ma famille et mon père, je
+romps tous mes liens, j'abjure tous mes devoirs, et je vais,
+n'importe où, finir au plus tôt une vie que vous vous plaisez à
+empoisonner. -- Adolphe!» me répondit-elle; et elle hésitait. Je
+fis un mouvement pour m'éloigner. Je ne sais ce que mes traits
+exprimèrent, mais je n'avais jamais éprouvé de contraction si
+violente.
+
+Ellénore me regarda. Une terreur mêlée d'affection se peignit sur
+sa figure. «Je vous recevrai demain, me dit-elle, mais je vous
+conjure...». Beaucoup de personnes nous suivaient, elle ne put
+achever sa phrase. Je pressai sa main de mon bras; nous nous mîmes
+à table.
+
+J'aurais voulu m'asseoir à côté d'Ellénore, mais le maître de la
+maison l'avait autrement décidé: je fus placé à peu près vis-à-vis
+d'elle. Au commencement du souper, elle était rêveuse. Quand on
+lui adressait la parole, elle répondait avec douceur; mais elle
+retombait bientôt dans la distraction. Une de ses amies, frappée
+de son silence et de son abattement, lui demanda si elle était
+malade. «Je n'ai pas été bien dans ces derniers temps, répondit-
+elle, et même à présent je suis fort ébranlée». J'aspirais à
+produire dans l'esprit d'Ellénore une impression agréable; je
+voulais, en me montrant aimable et spirituel, la disposer en ma
+faveur, et la préparer à l'entrevue qu'elle m'avait accordée.
+J'essayai donc de mille manières de fixer son attention. Je
+ramenai la conversation sur des sujets que je savais l'intéresser;
+nos voisins s'y mêlèrent: j'étais inspiré par sa présence; je
+parvins à me faire écouter d'elle, je la vis bientôt sourire: j'en
+ressentis une telle joie, mes regards exprimèrent tant de
+reconnaissance, qu'elle ne put s'empêcher d'en être touchée. Sa
+tristesse et sa distraction se dissipèrent: elle ne résista plus
+au charme secret que répandait dans son âme la vue du bonheur que
+je lui devais; et quand nous sortîmes de table, nos coeurs étaient
+d'intelligence comme si nous n'avions jamais été séparés. «Vous
+voyez, lui dis-je, en lui donnant la main pour rentrer dans le
+salon, que vous disposez de toute mon existence; que vous ai-je
+fait pour que vous trouviez du plaisir à la tourmenter?»
+
+
+CHAPITRE III
+
+Je passai la nuit sans dormir. Il n'était plus question dans mon
+âme ni de calculs ni de projets; je me sentais, de la meilleure
+foi du monde, véritablement amoureux. Ce n'était plus l'espoir du
+succès qui me faisait agir: le besoin de voir celle que j'aimais,
+de jouir de sa présence, me dominait exclusivement. Onze heures
+sonnèrent, je me rendis auprès d'Ellénore; elle m'attendait. Elle
+voulut parler: je lui demandai de m'écouter. Je m'assis auprès
+d'elle, car je pouvais à peine me soutenir, et je continuai en ces
+termes, non sans être obligé de m'interrompre souvent:
+
+«Je ne viens point réclamer contre la sentence que vous avez
+prononcée; je ne viens point rétracter un aveu qui a pu vous
+offenser: je le voudrais en vain. Cet amour que vous repoussez est
+indestructible: l'effort même que je fais dans ce moment pour vous
+parler avec un peu de calme est une preuve de la violence d'un
+sentiment qui vous blesse. Mais ce n'est plus pour vous en
+entretenir que je vous ai priée de m'entendre; c'est, au
+contraire, pour vous demander de l'oublier, de me recevoir comme
+autrefois, d'écarter le souvenir d'un instant de délire, de ne pas
+me punir de ce que vous savez un secret que j'aurais dû renfermer
+au fond de mon âme. Vous connaissez ma situation, ce caractère
+qu'on dit bizarre et sauvage, ce coeur étranger à tous les
+intérêts du monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre
+pourtant de l'isolement auquel il est condamné. Votre amitié me
+soutenait: sans cette amitié je ne puis vivre. J'ai pris
+l'habitude de vous voir; vous avez laissé naître et se former
+cette douce habitude: qu'ai-je fait pour perdre cette unique
+consolation d'une existence si triste et si sombre? Je suis
+horriblement malheureux; je n'ai plus le courage de supporter un
+si long malheur; je n'espère rien, je ne demande rien, je ne veux
+que vous voir: mais je dois vous voir s'il faut que je vive.»
+
+Ellénore gardait le silence. «Que craignez-vous? repris-je.
+Qu'est-ce que j'exige? Ce que vous accordez à tous les
+indifférents. Est-ce le monde que vous redoutez? Ce monde, absorbé
+dans ses frivolités solennelles, ne lira pas dans un coeur tel que
+le mien. Comment ne serais-je pas prudent? N'y va-t-il pas de ma
+vie? Ellénore, rendez-vous à ma prière: vous y trouverez quelque
+douceur. Il y aura pour vous quelque charme à être aimée ainsi, à
+me voir auprès de vous, occupé de vous seule, n'existant que pour
+vous, vous devant toutes les sensations de bonheur dont je suis
+encore susceptible, arraché par votre présence à la souffrance et
+au désespoir.»
+
+Je poursuivis longtemps de la sorte, levant toutes les objections,
+retournant de mille manières tous les raisonnements qui plaidaient
+en ma faveur. J'étais si soumis, si résigné, je demandais si peu
+de chose, j'aurais été si malheureux d'un refus!
+
+Ellénore fut émue. Elle m'imposa plusieurs conditions. Elle ne
+consentit à me recevoir que rarement, au milieu d'une société
+nombreuse, avec l'engagement que je ne lui parlerais jamais
+d'amour. Je promis ce qu'elle voulut. Nous étions contents tous
+les deux: moi, d'avoir reconquis le bien que j'avais été menacé de
+perdre, Ellénore, de se trouver à la fois généreuse, sensible et
+prudente.
+
+Je profitai des le lendemain de la permission que j'avais obtenue;
+je continuai de même les jours suivants. Ellénore ne songea plus à
+la nécessité que mes visites fussent peu fréquentes: bientôt rien
+ne lui parut plus simple que de me voir tous les jours. Dix ans de
+fidélité avaient inspiré à M. de P** une confiance entière; il
+laissait à Ellénore la plus grande liberté. Comme il avait eu à
+lutter contre l'opinion qui voulait exclure sa maîtresse du monde
+où il était appelé à vivre, il aimait à voir s'augmenter la
+société d'Ellénore; sa maison remplie constatait à ses yeux son
+propre triomphe sur l'opinion.
+
+Lorsque j'arrivais, j'apercevais dans les regards d'Ellénore une
+expression de plaisir. Quand elle s'amusait dans la conversation,
+ses yeux se tournaient naturellement vers moi. L'on ne racontait
+rien d'intéressant qu'elle ne m'appelât pour l'entendre. Mais elle
+n'était jamais seule: des soirées entières se passaient sans que
+je pusse lui dire autre chose en particulier que quelques mots
+insignifiants ou interrompus. Je ne tardai pas à m'irriter de tant
+de contrainte. Je devins sombre, taciturne, inégal dans mon
+humeur, amer dans mes discours. Je me contenais à peine lorsqu'un
+autre que moi s'entretenait à part avec Ellénore; j'interrompais
+brusquement ces entretiens. Il m'importait peu qu'on pût s'en
+offenser, et je n'étais pas toujours arrêté par la crainte de la
+compromettre. Elle se plaignit à moi de ce changement.
+
+«Que voulez-vous? lui dis je avec impatience: vous croyez sans
+doute avoir fait beaucoup pour moi; je suis forcé de vous dire que
+vous vous trompez. Je ne conçois rien à votre nouvelle manière
+d'être. Autrefois vous viviez retirée; vous fuyiez une société
+fatigante; vous évitiez ces éternelles conversations qui se
+prolongent précisément parce qu'elles ne devraient jamais
+commencer. Aujourd'hui votre porte est ouverte à la terre entière.
+On dirait qu'en vous demandant de me recevoir, j'ai obtenu pour
+tout l'univers la même faveur que pour moi. Je vous l'avoue, en
+vous voyant jadis si prudente, je ne m'attendais pas à vous
+trouver si frivole.»
+
+Je démêlai dans les traits d'Ellénore une impression de
+mécontentement et de tristesse. «Chère Ellénore, lui dis-je en me
+radoucissant tout à coup, ne mérité-je donc pas d'être distingué
+des mille importuns qui vous assiègent? L'amitié n'a-t-elle pas
+ses secrets? N'est-elle pas ombrageuse et timide au milieu du
+bruit et de la foule?»
+
+Ellénore craignait, en se montrant inflexible, de voir se
+renouveler des imprudences qui l'alarmaient pour elle et pour moi.
+L'idée de rompre n'approchait plus de son coeur: elle consentit à
+me recevoir quelquefois seule.
+
+Alors se modifièrent rapidement les règles sévères qu'elle m'avait
+prescrites. Elle me permit de lui peindre mon amour; elle se
+familiarisa par degrés avec ce langage: bientôt elle m'avoua
+qu'elle m'aimait.
+
+Je passai quelques heures à ses pieds, me proclamant le plus
+heureux des hommes, lui prodiguant mille assurances de tendresse,
+de dévouement et de respect éternel. Elle me raconta ce qu'elle
+avait souffert en essayant de s'éloigner de moi; que de fois elle
+avait espéré que je la découvrirais malgré ses efforts; comment le
+moindre bruit qui frappait ses oreilles lui paraissait annoncer
+mon arrivée; quel trouble, quelle joie, quelle crainte elle avait
+ressentis en me revoyant; par quelle défiance d'elle-même, pour
+concilier le penchant de son coeur avec la prudence, elle s'était
+livrée aux distractions du monde, et avait recherché la foule
+qu'elle fuyait auparavant. Je lui faisais répéter les plus petits
+détails, et cette histoire de quelques semaines nous semblait être
+celle d'une vie entière. L'amour supplée aux longs souvenirs, par
+une sorte de magie. Toutes les autres affections ont besoin du
+passé: l'amour crée, comme par enchantement, un passé dont il nous
+entoure. Il nous donne, pour ainsi dire, la conscience d'avoir
+vécu, durant des années, avec un être qui naguère nous était
+presque étranger. L'amour n'est qu'un point lumineux, et néanmoins
+il semble s'emparer du temps. Il y a peu de jours qu'il n'existait
+pas, bientôt il n'existera plus; mais, tant qu'il existe, il
+répand sa clarté sur l'époque qui l'a précédé, comme sur celle qui
+doit le suivre.
+
+Ce calme pourtant dura peu. Ellénore était d'autant plus en garde
+contre sa faiblesse qu'elle était poursuivie du souvenir de ses
+fautes: et mon imagination, mes désirs, une théorie de fatuité
+dont je ne m'apercevais pas moi-même se révoltaient contre un tel
+amour. Toujours timide, souvent irrité, je me plaignais, je
+m'emportais, j'accablais Ellénore de reproches. Plus d'une fois
+elle forma le projet de briser un lien qui ne répandait sur sa vie
+que de l'inquiétude et du trouble; plus d'une fois je l'apaisai
+par mes supplications, mes désaveux et mes pleurs.
+
+«Ellénore, lui écrivais-je un jour, vous ne savez pas tout ce que
+je souffre. Près de vous, loin de vous, je suis également
+malheureux. Pendant les heures qui nous séparent, j'erre au
+hasard, courbé sous le fardeau d'une existence que je ne sais
+comment supporter. La société m'importune, la solitude m'accable.
+Ces indifférents qui m'observent, qui ne connaissent rien de ce
+qui m'occupe, qui me regardent avec une curiosité sans intérêt,
+avec un étonnement sans pitié, ces hommes qui osent me parler
+d'autre chose que de vous, portent dans mon sein une douleur
+mortelle. Je les fuis; mais, seul, je cherche en vain un air qui
+pénètre dans ma poitrine oppressée. Je me précipite sur cette
+terre qui devrait s'entrouvrir pour m'engloutir à jamais; je pose
+ma tête sur la pierre froide qui devrait calmer la fièvre ardente
+qui me dévore. Je me traîne vers cette colline d'où l'on aperçoit
+votre maison; je reste là, les yeux fixés sur cette retraite que
+je n'habiterai jamais avec vous. Et si je vous avais rencontrée
+plus tôt, vous auriez pu être à moi! J'aurais serré dans mes bras
+la seule créature que la nature ait formée pour mon coeur, pour ce
+coeur qui a tant souffert parce qu'il vous cherchait et qu'il ne
+vous a trouvée que trop tard! Lorsque enfin ces heures de délire
+sont passées, lorsque le moment arrive où je puis vous voir, je
+prends en tremblant la route de votre demeure. Je crains que tous
+ceux qui me rencontrent ne devinent les sentiments que je porte en
+moi; je m'arrête; je marche à pas lents: je retarde l'instant du
+bonheur, de ce bonheur que tout menace, que je me crois toujours
+sur le point de perdre; bonheur imparfait et troublé, contre
+lequel conspirent peut-être à chaque minute et les événements
+funestes et les regards jaloux, et les caprices tyranniques, et
+votre propre volonté. Quand je touche au seuil de votre porte,
+quand je l'entrouvre, une nouvelle terreur me saisit: je m'avance
+comme un coupable, demandant grâce à tous les objets qui frappent
+ma vue, comme si tous étaient ennemis, comme si tous m'enviaient
+l'heure de félicité dont je vais encore jouir. Le moindre son
+m'effraie, le moindre mouvement autour de moi m'épouvante, le
+bruit même de mes pas me fait reculer. Tout près de vous, je
+crains encore quelque obstacle qui se place soudain entre vous et
+moi. Enfin je vous vois, je vous vois et je respire, et je vous
+contemple et je m'arrête, comme le fugitif qui touche au sol
+protecteur qui doit le garantir de la mort. Mais alors même,
+lorsque tout mon être s'élance vers vous, lorsque j'aurais un tel
+besoin de me reposer de tant d'angoisses, de poser ma tête sur vos
+genoux, de donner un libre cours à mes larmes, il faut que je me
+contraigne avec violence, que même auprès de vous je vive encore
+d'une vie d'effort: pas un instant d'épanchement, pas un instant
+d'abandon! Vos regards m'observent. Vous êtes embarrassée, presque
+offensée de mon trouble. Je ne sais quelle gêne a succédé à ces
+heures délicieuses où du moins vous m'avouiez votre amour. Le
+temps s'enfuit, de nouveaux intérêts vous appellent: vous ne les
+oubliez jamais; vous ne retardez jamais l'instant qui m'éloigne.
+Des étrangers viennent: il n'est plus permis de vous regarder; je
+sens qu'il faut fuir pour me dérober aux soupçons qui
+m'environnent. Je vous quitte plus agité, plus déchiré, plus
+insensé qu'auparavant; je vous quitte, et je retombe dans cet
+isolement effroyable, où je me débats, sans rencontrer un seul
+être sur lequel je puisse m'appuyer, me reposer un moment.»
+
+Ellénore n'avait jamais été aimée de la sorte. M. de P** avait
+pour elle une affection très vraie, beaucoup de reconnaissance
+pour son dévouement, beaucoup de respect pour son caractère; mais
+il y avait toujours dans sa manière une nuance de supériorité sur
+une femme qui s'était donnée publiquement à lui sans qu'il l'eût
+épousée. Il aurait pu contracter des liens plus honorables,
+suivant l'opinion commune: il ne le lui disait point, il ne se le
+disait peut-être pas à lui-même; mais ce qu'on ne dit pas n'en
+existe pas moins, et tout ce qui est se devine. Ellénore n'avait
+eu jusqu'alors aucune notion de ce sentiment passionné, de cette
+existence perdue dans la sienne, dont mes fureurs mêmes, mes
+injustices et mes reproches, n'étaient que des preuves plus
+irréfragables. Sa résistance avait exalté toutes mes sensations,
+toutes mes idées: je revenais des emportements qui l'effrayaient,
+à une soumission, à une tendresse, à une vénération idolâtre. Je
+la considérais comme une créature céleste. Mon amour tenait du
+culte, et il avait pour elle d'autant plus de charme qu'elle
+craignait sans cesse de se voir humiliée dans un sens opposé. Elle
+se donna enfin tout entière.
+
+
+Malheur à l'homme qui, dans les premiers moments d'une liaison
+d'amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle!
+Malheur à qui, dans les bras de la maîtresse qu'il vient
+d'obtenir, conserve une funeste prescience, et prévoit qu'il
+pourra s'en détacher! Une femme que son coeur entraîne a, dans cet
+instant, quelque chose de touchant et de sacré. Ce n'est pas le
+plaisir, ce n'est pas la nature, ce ne sont pas les sens qui sont
+corrupteurs; ce sont les calculs auxquels la société nous
+accoutume, et les réflexions que l'expérience fait naître.
+J'aimai, je respectai mille fois plus Ellénore après qu'elle se
+fût donnée. Je marchais avec orgueil au milieu des hommes; je
+promenais sur eux un regard dominateur. L'air que je respirais
+était à lui seul une jouissance. Je m'élançais au-devant de la
+nature, pour la remercier du bienfait inespéré, du bienfait
+immense qu'elle avait daigné m'accorder.
+
+
+CHAPITRE IV
+
+-- Charme de l'amour, qui pourrait vous peindre! Cette persuasion
+que nous avons trouvé l'être que la nature avait destiné pour
+nous, ce jour subit répandu sur la vie, et qui nous semble en
+expliquer le mystère, cette valeur inconnue attachée aux moindres
+circonstances, ces heures rapides, dont tous les détails échappent
+au souvenir par leur douceur même, et qui ne laissent dans notre
+âme qu'une longue trace de bonheur, cette gaieté folâtre qui se
+mêle quelquefois sans cause à un attendrissement habituel, tant de
+plaisir dans la présence, et dans l'absence tant d'espoir, ce
+détachement de tous les soins vulgaires, cette supériorité sur
+tout ce qui nous entoure, cette certitude que désormais le monde
+ne peut nous atteindre où nous vivons, cette intelligence mutuelle
+qui devine chaque pensée et qui répond à chaque émotion, charme de
+l'amour, qui vous éprouva ne saurait vous décrire!
+
+M. de P** fut obligé, pour des affaires pressantes, de s'absenter
+pendant six semaines. Je passai ce temps chez Ellénore presque
+sans interruption. Son attachement semblait s'être accru du
+sacrifice qu'elle m'avait fait. Elle ne me laissait jamais la
+quitter sans essayer de me retenir. Lorsque je sortais, elle me
+demandait quand je reviendrais. Deux heures de séparation lui
+étaient insupportables. Elle fixait avec une précision inquiète
+l'instant de mon retour. J'y souscrivais avec joie, j'étais
+reconnaissant, j'étais heureux du sentiment qu'elle me témoignait.
+Mais cependant les intérêts de la vie commune ne se laissent pas
+plier arbitrairement à tous nos désirs. Il m'était quelquefois
+incommode d'avoir tous mes pas marqués d'avance et tous mes
+moments ainsi comptés. J'étais forcé de précipiter toutes mes
+démarches, de rompre avec la plupart de mes relations. Je ne
+savais que répondre à mes connaissances lorsqu'on me proposait
+quelque partie que, dans une situation naturelle, je n'aurais
+point eu de motif pour refuser. Je ne regrettais point auprès
+d'Ellénore ces plaisirs de la vie sociale, pour lesquels je
+n'avais jamais eu beaucoup d'intérêt, mais j'aurais voulu qu'elle
+me permît d'y renoncer plus librement. J'aurais éprouvé plus de
+douceur à retourner auprès d'elle, de ma propre volonté, sans me
+dire que l'heure était arrivée, qu'elle m'attendait avec anxiété,
+et sans que l'idée de sa peine vînt se mêler à celle du bonheur
+que j'allais goûter en la retrouvant. Ellénore était sans doute un
+vif plaisir dans mon existence, mais elle n'était plus un but:
+elle était devenue un lien. Je craignais d'ailleurs de la
+compromettre. Ma présence continuelle devait étonner ses gens, ses
+enfants, qui pouvaient m'observer. Je tremblais de l'idée de
+déranger son existence. Je sentais que nous ne pouvions être unis
+pour toujours, et que c'était un devoir sacré pour moi de
+respecter son repos: je lui donnais donc des conseils de prudence,
+tout en l'assurant de mon amour. Mais plus je lui donnais des
+conseils de ce genre, moins elle était disposée à m'écouter. En
+même temps je craignais horriblement de l'affliger. Dès que je
+voyais sur son visage une expression de douleur, sa volonté
+devenait la mienne: je n'étais à mon aise que lorsqu'elle était
+contente de moi. Lorsqu'en insistant sur la nécessité de
+m'éloigner pour quelques instants, j'étais parvenu à la quitter,
+l'image de la peine que je lui avais causée me suivait partout. Il
+me prenait une fièvre de remords qui redoublait à chaque minute,
+et qui enfin devenait irrésistible; je volais vers elle, je me
+faisais une fête de la consoler, de l'apaiser. Mais à mesure que
+je m'approchais de sa demeure, un sentiment d'humeur contre cet
+empire bizarre se mêlait à mes autres sentiments. Ellénore elle-
+même était violente. Elle éprouvait, je le crois, pour moi ce
+qu'elle n'avait éprouvé pour personne. Dans ses relations
+précédentes, son coeur avait été froissé par une dépendance
+pénible; elle était avec moi dans une parfaite aisance, parce que
+nous étions dans une parfaite égalité; elle s'était relevée à ses
+propres yeux par un amour pur de tout calcul, de tout intérêt;
+elle savait que j'étais bien sûr qu'elle ne m'aimait que pour moi-
+même. Mais il résultait de son abandon complet avec moi qu'elle ne
+me déguisait aucun de ses mouvements; et lorsque je rentrais dans
+sa chambre, impatient d'y rentrer plus tôt que je ne l'aurais
+voulu, je la trouvais triste ou irritée. J'avais souffert deux
+heures loin d'elle de l'idée qu'elle souffrait loin de moi: je
+souffrais deux heures près d'elle avant de pouvoir l'apaiser.
+
+Cependant je n'étais pas malheureux; je me disais qu'il était doux
+d'être aimé, même avec exigence; je sentais que je lui faisais du
+bien: son bonheur m'était nécessaire, et je me savais nécessaire à
+son bonheur.
+
+D'ailleurs l'idée confuse que, par la seule nature des choses,
+cette liaison ne pouvait durer, idée triste sous bien des
+rapports, servait néanmoins à me calmer dans mes accès de fatigue
+ou d'impatience. Les liens d'Ellénore avec le comte de P**, la
+disproportion de nos âges, la différence de nos situations, mon
+départ que déjà diverses circonstances avaient retardé, mais dont
+l'époque était prochaine, toutes ces considérations m'engageaient
+à donner et à recevoir encore le plus de bonheur qu'il était
+possible: je me croyais sûr des années, je ne disputais pas les
+jours.
+
+Le comte de P** revint. Il ne tarda pas à soupçonner mes relations
+avec Ellénore; il me reçut chaque jour d'un air plus froid et plus
+sombre. Je parlai vivement à Ellénore des dangers qu'elle courait;
+je la suppliai de permettre que j'interrompisse pour quelques
+jours mes visites; je lui représentai l'intérêt de sa réputation,
+de sa fortune, de ses enfants. Elle m'écouta longtemps en silence;
+elle était pâle comme la mort. «De manière ou d'autre, me dit-elle
+enfin, vous partirez bientôt; ne devançons pas ce moment; ne vous
+mettez pas en peine de moi. Gagnons des jours, gagnons des heures:
+des jours, des heures, c'est tout ce qu'il me faut. Je ne sais
+quel pressentiment me dit, Adolphe, que je mourrai dans vos bras.»
+
+Nous continuâmes donc à vivre comme auparavant, moi toujours
+inquiet, Ellénore toujours triste, le comte de P** taciturne et
+soucieux. Enfin la lettre que j'attendais arriva: mon père
+m'ordonnait de me rendre auprès de lui. Je portai cette lettre à
+Ellénore. «Déjà! me dit-elle après l'avoir lue; je ne croyais pas
+que ce fût si tôt». Puis, fondant en larmes, elle me prit la main
+et elle me dit: «Adolphe, vous voyez que je ne puis vivre sans
+vous; je ne sais ce qui arrivera de mon avenir, mais je vous
+conjure de ne pas partir encore: trouvez des prétextes pour
+rester. Demandez à votre père de vous laisser prolonger votre
+séjour encore six mois. Six mois, est-ce donc si long?» Je voulus
+combattre sa résolution; mais elle pleurait si amèrement, et elle
+était si tremblante, ses traits portaient l'empreinte d'une
+souffrance si déchirante que je ne pus continuer. Je me jetai à
+ses pieds, je la serrai dans mes bras, je l'assurai de mon amour,
+et je sortis pour aller écrire à mon père. J'écrivis en effet avec
+le mouvement que la douleur d'Ellénore m'avait inspiré. J'alléguai
+mille causes de retard; je fis ressortir l'utilité de continuer à
+D** quelques cours que je n'avais pu suivre à Gottingue; et
+lorsque j'envoyai ma lettre à la poste, c'était avec ardeur que je
+désirais obtenir le consentement que je demandais.
+
+Je retournai le soir chez Ellénore. Elle était assise sur un sofa;
+le comte de P** était près de la cheminée, et assez loin d'elle;
+les deux enfants étaient au fond de la chambre, ne jouant pas, et
+portant sur leurs visages cet étonnement de l'enfance lorsqu'elle
+remarque une agitation dont elle ne soupçonne pas la cause.
+J'instruisis Ellénore par un geste que j'avais fait ce qu'elle
+voulait. Un rayon de joie brilla dans ses yeux, mais ne tarda pas
+à disparaître. Nous ne disions rien. Le silence devenait
+embarrassant pour tous trois. «On m'assure, monsieur, me dit enfin
+le comte, que vous êtes prêt à partir». Je lui répondis que je
+l'ignorais. «Il me semble, répliqua-t-il, qu'à votre âge, on ne
+doit pas tarder à entrer dans une carrière; au reste, ajouta-t-il
+en regardant Ellénore, tout le monde peut-être ne pense pas ici
+comme moi.»
+
+La réponse de mon père ne se fit pas attendre. Je tremblais, en
+ouvrant sa lettre, de la douleur qu'un refus causerait à Ellénore.
+Il me semblait même que j'aurais partagé cette douleur avec une
+égale amertume; mais en lisant le consentement qu'il m'accordait,
+tous les inconvénients d'une prolongation de séjour se
+présentèrent tout à coup à mon esprit. «Encore six mois de gêne et
+de contrainte! m'écriai-je; six mois pendant lesquels j'offense un
+homme qui m'avait témoigné de l'amitié, j'expose une femme qui
+m'aime; je cours le risque de lui ravir la seule situation où elle
+puisse vivre tranquille et considérée; je trompe mon père; et
+pourquoi? Pour ne pas braver un instant une douleur qui, tôt ou
+tard, est inévitable! Ne l'éprouvons-nous pas chaque jour en
+détail et goutte à goutte, cette douleur? Je ne fais que du mal à
+Ellénore; mon sentiment, tel qu'il est, ne peut la satisfaire. Je
+me sacrifie pour elle sans fruit pour son bonheur; et moi, je vis
+ici sans utilité, sans indépendance, n'ayant pas un instant de
+libre, ne pouvant respirer une heure en paix». J'entrai chez
+Ellénore tout occupé de ces réflexions. Je la trouvai seule. «Je
+reste encore six mois, lui dis-je. -- Vous m'annoncez cette
+nouvelle bien sèchement. -- C'est que je crains beaucoup, je
+l'avoue, les conséquences de ce retard pour l'un et pour l'autre.
+-- Il me semble que pour vous du moins elles ne sauraient être bien
+fâcheuses. -- Vous savez fort bien, Ellénore, que ce n'est jamais
+de moi que je m'occupe le plus. -- Ce n'est guère non plus du
+bonheur des autres». La conversation avait pris une direction
+orageuse. Ellénore était blessée de mes regrets dans une
+circonstance où elle croyait que je devais partager sa joie: je
+l'étais du triomphe qu'elle avait remporté sur mes résolutions
+précédentes. La scène devint violente. Nous éclatâmes en reproches
+mutuels. Ellénore m'accusa de l'avoir trompée, de n'avoir eu pour
+elle qu'un goût passager, d'avoir aliéné d'elle l'affection du
+comte; de l'avoir remise, aux yeux du public, dans la situation
+équivoque dont elle avait cherché toute sa vie à sortir. Je
+m'irritai de voir qu'elle tournât contre moi ce que je n'avais
+fait que par obéissance pour elle et par crainte de l'affliger. Je
+me plaignis de ma vive contrainte, de ma jeunesse consumée dans
+l'inaction, du despotisme qu'elle exerçait sur toutes mes
+démarches. En parlant ainsi, je vis son visage couvert tout à coup
+de pleurs: je m'arrêtai, je revins sur mes pas, je désavouai,
+j'expliquai. Nous nous embrassâmes: mais un premier coup était
+porté, une première barrière était franchie. Nous avions prononcé
+tous deux des mots irréparables; nous pouvions nous taire, mais
+non les oublier. Il y a des choses qu'on est longtemps sans se
+dire, mais quand une fois elles sont dites, on ne cesse jamais de
+les répéter.
+
+Nous vécûmes ainsi quatre mois dans des rapports forcés,
+quelquefois doux, jamais complètement libres, y rencontrant encore
+du plaisir, mais n'y trouvant plus de charme. Ellénore cependant
+ne se détachait pas de moi. Après nos querelles les plus vives,
+elle était aussi empressée à me revoir, elle fixait aussi
+soigneusement l'heure de nos entrevues que si notre union eût été
+la plus paisible et la plus tendre. J'ai souvent pensé que ma
+conduite même contribuait à entretenir Ellénore dans cette
+disposition. Si je l'avais aimée comme elle m'aimait, elle aurait
+eu plus de calme; elle aurait réfléchi de son côté sur les dangers
+qu'elle bravait. Mais toute prudence lui était odieuse, parce que
+la prudence venait de moi; elle ne calculait point ses sacrifices,
+parce qu'elle était occupée à me les faire accepter; elle n'avait
+pas le temps de se refroidir à mon égard, parce que tout son temps
+et toutes ses forces étaient employés à me conserver. L'époque
+fixée de nouveau pour mon départ approchait; et j'éprouvais, en y
+pensant, un mélange de plaisir et de regret; semblable à ce que
+ressent un homme qui doit acheter une guérison certaine par une
+opération douloureuse.
+
+Un matin, Ellénore m'écrivit de passer chez elle à l'instant. «Le
+comte, me dit-elle, me défend de vous recevoir: je ne veux point
+obéir à cet ordre tyrannique. J'ai suivi cet homme dans la
+proscription, j'ai sauvé sa fortune: je l'ai servi dans tous ses
+intérêts. Il peut se passer de moi maintenant: moi, je ne puis me
+passer de vous». On devine facilement quelles furent mes instances
+pour la détourner d'un projet que je ne concevais pas. Je lui
+parlai de l'opinion du public: «Cette opinion, me répondit-elle,
+n'a jamais été juste pour moi. J'ai rempli pendant dix ans mes
+devoirs mieux qu'aucune femme, et cette opinion ne m'en a pas
+moins repoussée du rang que je méritais». Je lui rappelai ses
+enfants. «Mes enfants sont ceux de M. de P**. Il les a reconnus:
+il en aura soin. Ils seront trop heureux d'oublier une mère dont
+ils n'ont à partager que la honte». Je redoublai mes prières.
+«Écoutez, me dit-elle, si je romps avec le comte, refuserez-vous
+de me voir? Le refuserez-vous? reprit-elle en saisissant mon bras
+avec une violence qui me fit frémir. -- Non, assurément, lui
+répondis-je; et plus vous serez malheureuse, plus je vous serai
+dévoué. Mais considérez... -- Tout est considéré, interrompit-elle.
+Il va rentrer, retirez-vous maintenant; ne revenez plus ici.»
+
+Je passai le reste de la journée dans une angoisse inexprimable.
+Deux jours s'écoulèrent sans que j'entendisse parler d'Ellénore.
+Je souffrais d'ignorer son sort; je souffrais même de ne pas la
+voir, et j'étais étonné de la peine que cette privation me
+causait. Je désirais cependant qu'elle eût renoncé à la résolution
+que je craignais tant pour elle, et je commençais à m'en flatter,
+lorsqu'une femme me remit un billet par lequel Ellénore me priait
+d'aller la voir dans telle rue, dans telle maison, au troisième
+étage. J'y courus, espérant encore que, ne pouvant me recevoir
+chez M. de P**, elle avait voulu m'entretenir ailleurs une
+dernière fois. Je la trouvai faisant les apprêts d'un
+établissement durable. Elle vint à moi, d'un air à la fois content
+et timide, cherchant à lire dans mes yeux mon impression. «Tout
+est rompu, me dit-elle, je suis parfaitement libre. J'ai de ma
+fortune particulière soixante-quinze louis de rente; c'est assez
+pour moi. Vous restez encore ici six semaines. Quand vous
+partirez, je pourrai peut-être me rapprocher de vous; vous
+reviendrez peut-être me voir». Et, comme si elle eût redouté une
+réponse, elle entra dans une foule de détails relatifs à ses
+projets. Elle chercha de mille manières à me persuader qu'elle
+serait heureuse, qu'elle ne m'avait rien sacrifié; que le parti
+qu'elle avait pris lui convenait, indépendamment de moi. Il était
+visible qu'elle se faisait un grand effort, et qu'elle ne croyait
+qu'à moitié ce qu'elle me disait. Elle s'étourdissait de ses
+paroles, de peur d'entendre les miennes; elle prolongeait son
+discours avec activité pour retarder le moment où mes objections
+la replongeraient dans le désespoir. Je ne pus trouver dans mon
+coeur de lui en faire aucune. J'acceptai son sacrifice, je l'en
+remerciai; je lui dis que j'en étais heureux: je lui dis bien plus
+encore, je l'assurai que j'avais toujours désiré qu'une
+détermination irréparable me fît un devoir de ne jamais la
+quitter; j'attribuai mes indécisions à un sentiment de délicatesse
+qui me défendait de consentir à ce qui bouleversait sa situation.
+Je n'eus, en un mot, d'autres pensée que de chasser loin d'elle
+toute peine, toute crainte, tout regret, toute incertitude sur mon
+sentiment. Pendant que je lui parlais, je n'envisageais rien au-
+delà de ce but et j'étais sincère dans mes promesses.
+
+
+CHAPITRE V
+
+La séparation d'Ellénore et du comte de P** produisit dans le
+public un effet qu'il n'était pas difficile de prévoir. Ellénore
+perdit en un instant le fruit de dix années de dévouement et de
+constance: on la confondit avec toutes les femmes de sa classe qui
+se livrent sans scrupule à mille inclinations successives.
+L'abandon de ses enfants la fit regarder comme une mère dénaturée,
+et les femmes d'une réputation irréprochable répétèrent avec
+satisfaction que l'oubli de la vertu la plus essentielle à leur
+sexe s'étendait bientôt sur toutes les autres. En même temps on la
+plaignit, pour ne pas perdre le plaisir de me blâmer. On vit dans
+ma conduite celle d'un séducteur, d'un ingrat qui avait violé
+l'hospitalité, et sacrifié, pour contenter une fantaisie
+momentanée, le repos de deux personnes, dont il aurait dû
+respecter l'une et ménager l'autre. Quelques amis de mon père
+m'adressèrent des représentations sérieuses; d'autres, moins
+libres avec moi, me firent sentir leur désapprobation par des
+insinuations détournées. Les jeunes gens, au contraire, se
+montrèrent enchantés de l'adresse avec laquelle j'avais supplanté
+le comte; et, par mille plaisanteries que je voulais en vain
+réprimer, ils me félicitèrent de ma conquête et me promirent de
+m'imiter. Je ne saurais peindre ce que j'eus à souffrir et de
+cette censure sévère et de ces honteux éloges. Je suis convaincu
+que, si j'avais eu de l'amour pour Ellénore, j'aurais ramené
+l'opinion sur elle et sur moi. Telle est la force d'un sentiment
+vrai, que, lorsqu'il parle, les interprétations fausses et les
+convenances factices se taisent. Mais je n'étais qu'un homme
+faible, reconnaissant et dominé; je n'étais soutenu par aucune
+impulsion qui partît du coeur. Je m'exprimais donc avec embarras;
+je tâchais de finir la conversation; et si elle se prolongeait, je
+la terminais par quelques mots âpres, qui annonçaient aux autres
+que j'étais prêt à leur chercher querelle. En effet, j'aurais
+beaucoup mieux aimé me battre avec eux que de leur répondre.
+
+Ellénore ne tarda pas à s'apercevoir que l'opinion s'élevait
+contre elle. Deux parentes de M. de P**, qu'il avait forcées par
+son ascendant à se lier avec elle, mirent le plus grand éclat dans
+leur rupture; heureuses de se livrer à leur malveillance,
+longtemps contenue à l'abri des principes austères de la morale.
+Les hommes continuèrent à voir Ellénore; mais il s'introduisit
+dans leur ton quelque chose d'une familiarité qui annonçait
+qu'elle n'était plus appuyée par un protecteur puissant, ni
+justifiée par une union presque consacrée. Les uns venaient chez
+elle parce que, disaient-ils, ils l'avaient connue de tout temps;
+les autres, parce qu'elle était belle encore, et que sa légèreté
+récente leur avait rendu des prétentions qu'ils ne cherchaient pas
+à lui déguiser. Chacun motivait sa liaison avec elle; c'est-à-dire
+que chacun pensait que cette liaison avait besoin d'excuse. Ainsi
+la malheureuse Ellénore se voyait tombée pour jamais dans l'état
+dont, toute sa vie, elle avait voulu sortir. Tout contribuait à
+froisser son âme et à blesser sa fierté. Elle envisageait
+l'abandon des uns comme une preuve de mépris, l'assiduité des
+autres comme l'indice de quelque espérance insultante. Elle
+souffrait de la solitude, elle rougissait de la société. Ah! sans
+doute, j'aurais dû la consoler; j'aurais dû la serrer contre mon
+coeur, lui dire: «Vivons l'un pour l'autre, oublions les hommes
+qui nous méconnaissent, soyons heureux de notre seule estime et de
+notre seul amour»; je l'essayais aussi; mais que peut, pour
+ranimer un sentiment qui s'éteint, une résolution prise par
+devoir?
+
+Ellénore et moi nous dissimulions l'un avec l'autre. Elle n'osait
+me confier ces peines, résultat d'un sacrifice qu'elle savait bien
+que je ne lui avais pas demandé. J'avais accepté ce sacrifice: je
+n'osais me plaindre d'un malheur que j'avais prévu, et que je
+n'avais pas eu la force de prévenir. Nous nous taisions donc sur
+la pensée unique qui nous occupait constamment. Nous nous
+prodiguions des caresses, nous parlions d'amour; mais nous
+parlions d'amour de peur de nous parler d'autre chose.
+
+Dès qu'il existe un secret entre deux coeurs qui s'aiment, dès que
+l'un d'eux a pu se résoudre à cacher à l'autre une seule idée, le
+charme est rompu, le bonheur est détruit. L'emportement,
+l'injustice, la distraction même, se réparent; mais la
+dissimulation jette dans l'amour un élément étranger qui le
+dénature et le flétrit à ses propres yeux. Par une inconséquence
+bizarre, tandis que je repoussais avec l'indignation la plus
+violente la moindre insinuation contre Ellénore, je contribuais
+moi-même à lui faire tort dans mes conversations générales. Je
+m'étais soumis à ses volontés, mais j'avais pris en horreur
+l'empire des femmes. Je ne cessais de déclamer contre leur
+faiblesse, leur exigence, le despotisme de leur douleur.
+J'affichais les principes les plus durs; et ce même homme qui ne
+résistait pas à une larme, qui cédait à la tristesse muette, qui
+était poursuivi dans l'absence par l'image de la souffrance qu'il
+avait causée, se montrait, dans tous ses discours, méprisant et
+impitoyable. Tous mes éloges directs en faveur d'Ellénore ne
+détruisaient pas l'impression que produisaient des propos
+semblables. On me haïssait, on la plaignait, mais on ne l'estimait
+pas. On s'en prenait à elle de n'avoir pas inspiré à son amant
+plus de considération pour son sexe et plus de respect pour les
+liens du coeur.
+
+Un homme, qui venait habituellement chez Ellénore, et qui, depuis
+sa rupture avec le comte de P**, lui avait témoigné la passion la
+plus vive, l'ayant forcée, par ses persécutions indiscrètes, à ne
+plus le recevoir, se permit contre elle des railleries
+outrageantes qu'il me parut impossible de souffrir. Nous nous
+battîmes; je le blessai dangereusement, je fus blessé moi-même. Je
+ne puis décrire le mélange de trouble, de terreur, de
+reconnaissance et d'amour qui se peignit sur les traits d'Ellénore
+lorsqu'elle me revit après cet événement. Elle s'établit chez moi,
+malgré mes prières; elle ne me quitta pas un seul instant jusqu'à
+ma convalescence. Elle me lisait pendant le jour, elle me veillait
+durant la plus grande partie des nuits; elle observait mes
+moindres mouvements, elle prévenait chacun de mes désirs; son
+ingénieuse bonté multipliait ses facultés et doublait ses forces.
+Elle m'assurait sans cesse qu'elle ne m'aurait pas survécu;
+j'étais pénétré d'affection, j'étais déchiré de remords. J'aurais
+voulu trouver en moi de quoi récompenser un attachement si
+constant et si tendre; j'appelais à mon aide les souvenirs,
+l'imagination, la raison même, le sentiment du devoir: efforts
+inutiles! La difficulté de la situation, la certitude d'un avenir
+qui devait nous séparer, peut-être je ne sais quelle révolte
+contre un lien qu'il m'était impossible de briser, me dévoraient
+intérieurement. Je me reprochais l'ingratitude que je m'efforçais
+de lui cacher. Je m'affligeais quand elle paraissait douter d'un
+amour qui lui était si nécessaire; je ne m'affligeais pas moins
+quand elle semblait y croire. Je la sentais meilleure que moi; je
+me méprisais d'être indigne d'elle. C'est un affreux malheur de
+n'être pas aimé quand on aime; mais c'en est un bien grand d'être
+aimé avec passion quand on n'aime plus. Cette vie que je venais
+d'exposer pour Ellénore, je l'aurais mille fois donnée pour
+qu'elle fût heureuse sans moi.
+
+Les six mois que m'avait accordés mon père étaient expirés; il
+fallut songer à partir. Ellénore ne s'opposa point à mon départ,
+elle n'essaya pas même de le retarder; mais elle me fit promettre
+que, deux mois après, je reviendrais près d'elle, ou que je lui
+permettrais de me rejoindre: je le lui jurai solennellement. Quel
+engagement n'aurais-je pas pris dans un moment où je la voyais
+lutter contre elle-même et contenir sa douleur! Elle aurait pu
+exiger de moi de ne pas la quitter; je savais au fond de mon âme
+que ses larmes n'auraient pas été désobéies. J'étais reconnaissant
+de ce qu'elle n'exerçait pas sa puissance; il me semblait que je
+l'en aimais mieux. Moi-même, d'ailleurs, je ne me séparais pas
+sans un vif regret d'un être qui m'était si uniquement dévoué. Il
+y a dans les liaisons qui se prolongent quelque chose de si
+profond! Elles deviennent à notre insu une partie si intime de
+notre existence! Nous formons de loin, avec calme, la résolution
+de les rompre; nous croyons attendre avec impatience l'époque de
+l'exécuter: mais quand ce moment arrive, il nous remplit de
+terreur; et telle est la bizarrerie de notre coeur misérable que
+nous quittons avec un déchirement horrible ceux près de qui nous
+demeurions sans plaisir.
+
+Pendant mon absence, j'écrivis régulièrement à Ellénore. J'étais
+partagé entre la crainte que mes lettres ne lui fissent de la
+peine, et le désir de ne lui peindre que le sentiment que
+j'éprouvais. J'aurais voulu qu'elle me devinât, mais qu'elle me
+devinât sans s'affliger; je me félicitais quand j'avais pu
+substituer les mots d'affection, d'amitié, de dévouement, à celui
+d'amour; mais soudain je me représentais la pauvre Ellénore triste
+et isolée; n'ayant que mes lettres pour consolation; et, à la fin
+de deux pages froides et compassées, j'ajoutais rapidement
+quelques phrases ardentes ou tendres, propres à la tromper de
+nouveau. De la sorte, sans en dire jamais assez pour la
+satisfaire, j'en disais toujours assez pour l'abuser. Étrange
+espèce de fausseté, dont le succès même se tournait contre moi,
+prolongeait mon angoisse, et m'était insupportable!
+
+Je comptais avec inquiétude les jours, les heures qui
+s'écoulaient; je ralentissais de mes voeux la marche du temps; je
+tremblais en voyant se rapprocher l'époque d'exécuter ma promesse.
+Je n'imaginais aucun moyen de partir. Je n'en découvrais aucun
+pour qu'Ellénore pût s'établir dans la même ville que moi. Peut-
+être, car il faut être sincère, peut-être je ne le désirais pas.
+Je comparais ma vie indépendante et tranquille à la vie de
+précipitation, de trouble et de tourment à laquelle sa passion me
+condamnait. Je me trouvais si bien d'être libre, d'aller, de
+venir, de sortir, de rentrer, sans que personne s'en occupât! Je
+me reposais, pour ainsi dire, dans l'indifférence des autres, de
+la fatigue de son amour.
+
+Je n'osais cependant laisser soupçonner à Ellénore que j'aurais
+voulu renoncer à nos projets. Elle avait compris par mes lettres
+qu'il me serait difficile de quitter mon père; elle m'écrivit
+qu'elle commençait en conséquence les préparatifs de son départ.
+Je fus longtemps sans combattre sa résolution; je ne lui répondais
+rien de précis à ce sujet. Je lui marquais vaguement que je serais
+toujours charmé de la savoir, puis j'ajoutais, de la rendre
+heureuse: tristes équivoques, langage embarrassé que je gémissais
+de voir si obscur, et que je tremblais de rendre plus clair! Je me
+déterminai enfin à lui parler avec franchise; je me dis que je le
+devais; je soulevai ma conscience contre ma faiblesse; je me
+fortifiai de l'idée de son repos contre l'image de sa douleur. Je
+me promenais à grands pas dans ma chambre, récitant tout haut ce
+que je me proposais de lui dire. Mais à peine eus-je tracé
+quelques lignes, que ma disposition changea: je n'envisageai plus
+mes paroles d'après le sens qu'elles devaient contenir, mais
+d'après l'effet qu'elles ne pouvaient manquer de produire; et une
+puissance surnaturelle dirigeant, comme malgré moi, une main
+dominée, je me bornai à lui conseiller un retard de quelques mois.
+Je n'avais pas dit ce que je pensais. Ma lettre ne portait aucun
+caractère de sincérité. Les raisonnements que j'alléguais étaient
+faibles, parce qu'ils n'étaient pas les véritables.
+
+La réponse d'Ellénore fut impétueuse; elle était indignée de mon
+désir de ne pas la voir. Que me demandait-elle? De vivre inconnue
+auprès de moi. Que pouvais-je redouter de sa présence dans une
+retraite ignorée, au milieu d'une grande ville où personne ne la
+connaissait? Elle m'avait tout sacrifié, fortune, enfants,
+réputation; elle n'exigeait d'autre prix de ses sacrifices que de
+m'attendre comme une humble esclave, de passer chaque jour avec
+moi quelques minutes, de jouir des moments que je pourrais lui
+donner. Elle s'était résignée à deux mois d'absence, non que cette
+absence lui parût nécessaire, mais parce que je semblais le
+souhaiter; et lorsqu'elle était parvenue, en entassant péniblement
+les jours sur les jours, au terme que j'avais fixé moi-même, je
+lui proposais de recommencer ce long supplice! Elle pouvait s'être
+trompée, elle pouvait avoir donné sa vie à un homme dur et aride;
+j'étais le maître de mes actions; mais je n'étais pas le maître de
+la forcer à souffrir, délaissée par celui pour lequel elle avait
+tout immolé.
+
+Ellénore suivit de près cette lettre; elle m'informa de son
+arrivée. Je me rendis chez elle avec la ferme résolution de lui
+témoigner beaucoup de joie; j'étais impatient de rassurer son
+coeur et de lui procurer, momentanément au moins, du bonheur et du
+calme. Mais elle avait été blessée; elle m'examinait avec
+défiance: elle démêla bientôt mes efforts; elle irrita ma fierté
+par ses reproches; elle outragea mon caractère. Elle me peignit si
+misérable dans ma faiblesse qu'elle me révolta contre elle encore
+plus que contre moi. Une fureur insensée s'empara de nous: tout
+ménagement fut abjuré, toute délicatesse oubliée. On eût dit que
+nous étions poussés l'un contre l'autre par des furies. Tout ce
+que la haine la plus implacable avait inventé contre nous, nous
+nous l'appliquions mutuellement, et ces deux êtres malheureux qui
+seuls se connaissaient sur la terre, qui seuls pouvaient se rendre
+justice, se comprendre et se consoler, semblaient deux ennemis
+irréconciliables, acharnés à se déchirer.
+
+Nous nous quittâmes après une scène de trois heures; et, pour la
+première fois de la vie, nous nous quittâmes sans explication,
+sans réparation. À peine fus-je éloigne d'Ellénore qu'une douleur
+profonde remplaça ma colère. Je me trouvai dans une espèce de
+stupeur, tout étourdi de ce qui s'était passé. Je me répétais mes
+paroles avec étonnement; je ne concevais pas ma conduite; je
+cherchais en moi-même ce qui avait pu m'égarer. Il était fort
+tard; je n'osai retourner chez Ellénore. Je me promis de la voir
+le lendemain de bonne heure, et je rentrai chez mon père. Il y
+avait beaucoup de monde: il me fut facile, dans une assemblée
+nombreuse, de me tenir à l'écart et de déguiser mon trouble.
+Lorsque nous fûmes seuls, il me dit: «On m'assure que l'ancienne
+maîtresse du comte de P** est dans cette ville. Je vous ai
+toujours laissé une grande liberté, et je n'ai jamais rien voulu
+savoir sur vos liaisons; mais il ne vous convient pas, à votre
+âge, d'avoir une maîtresse avouée; et je vous avertis que j'ai
+pris des mesures pour qu'elle s'éloigne d'ici». En achevant ces
+mots, il me quitta. Je le suivis jusque dans sa chambre; il me fit
+signe de me retirer. «Mon père, lui dis-je, Dieu m'est témoin que
+je n'ai point fait venir Ellénore. Dieu m'est témoin que je
+voudrais qu'elle fût heureuse, et que je consentirais à ce prix à
+ne jamais la revoir: mais prenez garde à ce que vous ferez; en
+croyant me séparer d'elle, vous pourriez bien m'y rattacher à
+jamais.»
+
+Je fis aussitôt venir chez moi un valet de chambre qui m'avait
+accompagné dans mes voyages, et qui connaissait mes liaisons avec
+Ellénore. Je le chargeai de découvrir à l'instant même, s'il était
+possible, quelles étaient les mesures dont mon père m'avait parlé.
+Il revint au bout de deux heures. Le secrétaire de mon père lui
+avait confié, sous le sceau du secret, qu'Ellénore devait recevoir
+le lendemain l'ordre de partir. «Ellénore chassée! m'écriai-je,
+chassée avec opprobre! Elle qui n'est venue ici que pour moi, elle
+dont j'ai déchiré le coeur, elle dont j'ai sans pitié vu couler
+les larmes! Où donc reposerait-elle sa tête, l'infortunée, errante
+et seule dans un monde dont je lui ai ravi l'estime? À qui dirait-
+elle sa douleur?» Ma résolution fut bientôt prise. Je gagnai
+l'homme qui me servait; je lui prodiguai l'or et les promesses. Je
+commandai une chaise de poste pour six heures du matin à la porte
+de la ville. Je formais mille projets pour mon éternelle réunion
+avec Ellénore: je l'aimais plus que je ne l'avais jamais aimée;
+tout mon coeur était revenu à elle; j'étais fier de la protéger.
+J'étais avide de la tenir dans mes bras; l'amour était rentré tout
+entier dans mon âme; j'éprouvais une fièvre de tête, de coeur, de
+sens, qui bouleversait mon existence. Si, dans ce moment, Ellénore
+eût voulu se détacher de moi, je serais mort à ses pieds pour la
+retenir.
+
+Le jour parut; je courus chez Ellénore. Elle était couchée, ayant
+passé la nuit à pleurer; ses yeux étaient encore humides, et ses
+cheveux étaient épars; elle me vit entrer avec surprise. «Viens,
+lui dis-je, partons». Elle voulut répondre. «Partons, repris-je.
+As-tu sur la terre un autre protecteur, un autre ami que moi? Mes
+bras ne sont-ils pas ton unique asile?» Elle résistait. «J'ai des
+raisons importantes, ajoutai-je, et qui me sont personnelles. Au
+nom du ciel, suis-moi». Je l'entraînai. Pendant la route, je
+l'accablais de caresses, je la pressais sur mon coeur, je ne
+répondais à ses questions que par mes embrassements. Je lui dis
+enfin qu'ayant aperçu dans mon père l'intention de nous séparer,
+j'avais senti que je ne pouvais être heureux sans elle; que je
+voulais lui consacrer ma vie et nous unir par tous les genres de
+liens. Sa reconnaissance fut d'abord extrême, mais elle démêla
+bientôt des contradictions dans mon récit. À force d'instance elle
+m'arracha la vérité; sa joie disparut, sa figure se couvrit d'un
+sombre nuage.
+
+«Adolphe, me dit-elle, vous vous trompez sur vous-même; vous êtes
+généreux, vous vous dévouez à moi parce que je suis persécutée;
+vous croyez avoir de l'amour, et vous n'avez que de la pitié».
+Pourquoi prononça-t-elle ces mots funestes? Pourquoi me révéla-t-
+elle un secret que je voulais ignorer? Je m'efforçai de la
+rassurer, j'y parvins peut-être; mais la vérité avait traversé mon
+âme; le mouvement était détruit; j'étais déterminé dans mon
+sacrifice, mais je n'en étais pas plus heureux; et déjà il y avait
+en moi une pensée que de nouveau j'étais réduit à cacher.
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Quand nous fûmes arrivés sur les frontières, j'écrivis à mon père.
+Ma lettre fut respectueuse, mais il y avait un fond d'amertume. Je
+lui savais mauvais gré d'avoir resserré mes liens en prétendant
+les rompre. Je lui annonçais que je ne quitterais Ellénore que
+lorsque, convenablement fixée, elle n'aurait plus besoin de moi.
+Je le suppliais de ne pas me forcer, en s'acharnant sur elle, à
+lui rester toujours attaché. J'attendis sa réponse pour prendre
+une détermination sur notre établissement. «Vous avez vingt-quatre
+ans, me répondit-il: je n'exercerai pas contre vous une autorité
+qui touche à son terme, et dont je n'ai jamais fait usage; je
+cacherai même, autant que je le pourrai, votre étrange démarche;
+je répandrai le bruit que vous êtes parti par mes ordres et pour
+mes affaires. Je subviendrai libéralement à vos dépenses. Vous
+sentirez vous-même bientôt que la vie que vous menez n'est pas
+celle qui vous convenait. Votre naissance, vos talents, votre
+fortune, vous assignaient dans le monde une autre place que celle
+de compagnon d'une femme sans patrie et sans aveu. Votre lettre me
+prouve déjà que vous n'êtes pas content de vous. Songez que l'on
+ne gagne rien à prolonger une situation dont on rougit. Vous
+consumez inutilement les plus belles années de votre jeunesse, et
+cette perte est irréparable.»
+
+La lettre de mon père me perça de mille coups de poignard. Je
+m'étais dit cent fois ce qu'il me disait: j'avais eu cent fois
+honte de ma vie s'écoulant dans l'obscurité et dans l'inaction.
+J'aurais mieux aimé des reproches, des menaces; j'aurais mis
+quelque gloire à résister, et j'aurais senti la nécessité de
+rassembler mes forces pour défendre Ellénore des périls qui
+l'auraient assaillie. Mais il n'y avait point de périls; on me
+laissait parfaitement libre; et cette liberté ne me servait qu'à
+porter plus impatiemment le joug que j'avais l'air de choisir.
+
+Nous nous fixâmes à Caden, petite ville de la Bohême. Je me
+répétai que, puisque j'avais pris la responsabilité du sort
+d'Ellénore, il ne fallait pas la faire souffrir. Je parvins à me
+contraindre; je renfermai dans mon sein jusqu'aux moindres signes
+de mécontentement, et toutes les ressources de mon esprit furent
+employées à me créer une gaieté factice qui pût voiler ma profonde
+tristesse. Ce travail eut sur moi-même un effet inespéré. Nous
+sommes des créatures tellement mobiles, que, les sentiments que
+nous feignons, nous finissons par les éprouver. Les chagrins que
+je cachais, je les oubliais en partie. Mes plaisanteries
+perpétuelles dissipaient ma propre mélancolie; et les assurances
+de tendresse dont j'entretenais Ellénore répandaient dans mon
+coeur une émotion douce qui ressemblait presque à l'amour.
+
+De temps en temps des souvenirs importuns venaient m'assiéger. Je
+me livrais, quand j'étais seul, à des accès d'inquiétude; je
+formais mille plans bizarres pour m'élancer tout à coup hors de la
+sphère dans laquelle j'étais déplacé. Mais je repoussais ces
+impressions comme de mauvais rêves. Ellénore paraissait heureuse;
+pouvais-je troubler son bonheur? Près de cinq mois se passèrent de
+la sorte.
+
+Un jour, je vis Ellénore agitée et cherchant à me taire une idée
+qui l'occupait. Après de longues sollicitations, elle me fit
+promettre que je ne combattrais point la résolution qu'elle avait
+prise, et m'avoua que M. de P** lui avait écrit: son procès était
+gagné; il se rappelait avec reconnaissance les services qu'elle
+lui avait rendus, et leur liaison de dix années. Il lui offrait la
+moitié de sa fortune, non pour se réunir avec elle, ce qui n'était
+plus possible, mais à condition qu'elle quitterait l'homme ingrat
+et perfide qui les avait séparés. «J'ai répondu, me dit-elle, et
+vous devinez bien que j'ai refusé». Je ne le devinais que trop.
+J'étais touché, mais au désespoir du nouveau sacrifice que me
+faisait Ellénore. Je n'osai toutefois lui rien objecter: mes
+tentatives en ce sens avaient toujours été tellement
+infructueuses! Je m'éloignai pour réfléchir au parti que j'avais à
+prendre. Il m'était clair que nos liens devaient se rompre. Ils
+étaient douloureux pour moi, ils lui devenaient nuisibles; j'étais
+le seul obstacle à ce qu'elle retrouvât un état convenable et la
+considération, qui, dans le monde, suit tôt ou tard l'opulence;
+j'étais la seule barrière entre elle et ses enfants: je n'avais
+plus d'excuse à mes propres yeux. Lui céder dans cette
+circonstance n'était plus de la générosité, mais une coupable
+faiblesse. J'avais promis à mon père de redevenir libre aussitôt
+que je ne serais plus nécessaire à Ellénore. Il était temps enfin
+d'entrer dans une carrière, de commencer une vie active,
+d'acquérir quelques titres à l'estime des hommes, de faire un
+noble usage de mes facultés. Je retournai chez Ellénore, me
+croyant inébranlable dans le dessein de la forcer à ne pas rejeter
+les offres du comte de P** et pour lui déclarer, s'il le fallait,
+que je n'avais plus d'amour pour elle. «Chère amie, lui dis-je, on
+lutte quelque temps contre sa destinée, mais on finit toujours par
+céder. Les lois de la société sont plus fortes que les volontés
+des hommes; les sentiments les plus impérieux se brisent contre la
+fatalité des circonstances. En vain l'on s'obstine à ne consulter
+que son coeur; on est condamné tôt ou tard à écouter la raison. Je
+ne puis vous retenir plus longtemps dans une position également
+indigne de vous et de moi; je ne le puis ni pour vous ni pour moi-
+même». A mesure que je parlais sans regarder Ellénore, je sentais
+mes idées devenir plus vagues et ma résolution faiblir. Je voulus
+ressaisir mes forces, et je continuai d'une voix précipitée: «Je
+serai toujours votre ami; j'aurai toujours pour vous l'affection
+la plus profonde. Les deux années de notre liaison ne s'effaceront
+pas de ma mémoire; elles seront à jamais l'époque la plus belle de
+ma vie. Mais l'amour, ce transport des sens, cette ivresse
+involontaire, cet oubli de tous les intérêts, de tous les devoirs,
+Ellénore, je ne l'ai plus». J'attendis longtemps sa réponse sans
+lever les yeux sur elle. Lorsque enfin je la regardai, elle était
+immobile; elle contemplait tous les objets comme si elle n'en eût
+reconnu aucun; je pris sa main: je la trouvai froide. Elle me
+repoussa. «Que me voulez-vous? me dit-elle; ne suis-je pas seule,
+seule dans l'univers, seule sans un être qui m'entende? Qu'avez-
+vous encore à me dire? ne m'avez-vous pas tout dit? Tout n'est-il
+pas fini, fini sans retour? Laissez-moi, quittez-moi; n'est-ce pas
+là ce que vous désirez?» Elle voulut s'éloigner, elle chancela;
+j'essayai de la retenir, elle tomba sans connaissance à mes pieds;
+je la relevai, je l'embrassai, je rappelai ses sens. «Ellénore,
+m'écriai-je, revenez à vous, revenez à moi; je vous aime d'amour,
+de l'amour le plus tendre, je vous avais trompée pour que vous
+fussiez plus libre dans votre choix». Crédulités du coeur, vous
+êtes inexplicables! Ces simples paroles, démenties par tant de
+paroles précédentes, rendirent Ellénore à la vie et à la
+confiance; elle me les fit répéter plusieurs fois: elle semblait
+respirer avec avidité. Elle me crut: elle s'enivra de son amour,
+qu'elle prenait pour le nôtre; elle confirma sa réponse au comte
+de P**, et je me vis plus engagé que jamais.
+
+Trois mois après, une nouvelle possibilité de changement s'annonça
+dans la situation d'Ellénore. Une de ces vicissitudes communes
+dans les républiques que des factions agitent rappela son père en
+Pologne, et le rétablit dans ses biens. Quoiqu'il ne connût qu'à
+peine sa fille, que sa mère avait emmenée en France à l'âge de
+trois ans, il désira la fixer auprès de lui. Le bruit des
+aventures d'Ellénore ne lui était parvenu que vaguement en Russie,
+où, pendant son exil, il avait toujours habité. Ellénore était son
+enfant unique: il avait peur de l'isolement, il voulait être
+soigné: il ne chercha qu'à découvrir la demeure de sa fille, et,
+dès qu'il l'eut apprise, il l'invita vivement à venir le joindre.
+Elle ne pouvait avoir d'attachement réel pour un père qu'elle ne
+se souvenait pas d'avoir vu. Elle sentait néanmoins qu'il était de
+son devoir d'obéir; elle assurait de la sorte à ses enfants une
+grande fortune, et remontait elle-même au rang que lui avaient
+ravi ses malheurs et sa conduite; mais elle me déclara
+positivement qu'elle n'irait en Pologne que si je l'accompagnais.
+«Je ne suis plus, me dit-elle, dans l'âge où l'âme s'ouvre à des
+impressions nouvelles. Mon père est un inconnu pour moi. Si je
+reste ici, d'autres l'entoureront avec empressement; il en sera
+tout aussi heureux. Mes enfants auront la fortune de M. de P**. Je
+sais bien que je serai généralement blâmée; je passerai pour une
+fille ingrate et pour une mère peu sensible: mais j'ai trop
+souffert; je ne suis plus assez jeune pour que l'opinion du monde
+ait une grande puissance sur moi. S'il y a dans ma résolution
+quelque chose de dur, c'est à vous, Adolphe, que vous devez vous
+en prendre. Si je pouvais me faire illusion sur vous, je
+consentirais peut-être à une absence, dont l'amertume serait
+diminuée par la perspective d'une réunion douce et durable; mais
+vous ne demanderiez pas mieux que de me supposer à deux cents
+lieues de vous, contente et tranquille, au sein de ma famille et
+de l'opulence. Vous m'écririez là-dessus des lettres raisonnables
+que je vois d'avance; elles déchireraient mon coeur; je ne veux
+pas m'y exposer. Je n'ai pas la consolation de me dire que, par le
+sacrifice de toute ma vie, je sois parvenue à vous inspirer le
+sentiment que je méritais; mais enfin vous l'avez accepté, ce
+sacrifice. Je souffre déjà suffisamment par l'aridité de vos
+manières et la sécheresse de nos rapports; je subis ces
+souffrances que vous m'infligez; je ne veux pas en braver de
+volontaires.»
+
+Il y avait dans la voix et dans le ton d'Ellénore je ne sais quoi
+d'âpre et de violent qui annonçait plutôt une détermination ferme
+qu'une émotion profonde ou touchante. Depuis quelque temps elle
+s'irritait d'avance lorsqu'elle me demandait quelque chose, comme
+si je le lui avais déjà refusé. Elle disposait de mes actions,
+mais elle savait que mon jugement les démentait. Elle aurait voulu
+pénétrer dans le sanctuaire intime de ma pensée pour y briser une
+opposition sourde qui la révoltait contre moi. Je lui parlai de ma
+situation, du voeu de mon père, de mon propre désir; je priai, je
+m'emportai. Ellénore fut inébranlable. Je voulus réveiller sa
+générosité, comme si l'amour n'était pas de tous les sentiments le
+plus égoïste, et, par conséquent, lorsqu'il est blessé, le moins
+généreux. Je tâchai par un effort bizarre de l'attendrir sur le
+malheur que j'éprouvais en restant près d'elle; je ne parvins qu'à
+l'exaspérer. Je lui promis d'aller la voir en Pologne; mais elle
+ne vit dans mes promesses, sans épanchement et sans abandon, que
+l'impatience de la quitter.
+
+La première année de notre séjour à Caden avait atteint son terme,
+sans que rien changeât dans notre situation. Quand Ellénore me
+trouvait sombre ou abattu, elle s'affligeait d'abord, se blessait
+ensuite, et m'arrachait par ses reproches l'aveu de la fatigue que
+j'aurais voulu déguiser. De mon côté, quand Ellénore paraissait
+contente, je m'irritais de la voir jouir d'une situation qui me
+coûtait mon bonheur, et je la troublais dans cette courte
+jouissance par des insinuations qui l'éclairaient sur ce que
+j'éprouvais intérieurement. Nous nous attaquions donc tour à tour
+par des phrases indirectes, pour reculer ensuite dans des
+protestations générales et de vagues justifications, et pour
+regagner le silence. Car nous savions si bien mutuellement tout ce
+que nous allions nous dire que nous nous taisions pour ne pas
+l'entendre. Quelquefois l'un de nous était prêt à céder, mais nous
+manquions le moment favorable pour nous rapprocher. Nos coeurs
+défiants et blessés ne se rencontraient plus.
+
+Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un état si
+pénible: je me répondais que, si je m'éloignais d'Ellénore, elle
+me suivrait, et que j'aurais provoqué un nouveau sacrifice. Je me
+dis enfin qu'il fallait la satisfaire une dernière fois, et
+qu'elle ne pourrait plus rien exiger quand je l'aurais replacée au
+milieu de sa famille. J'allais lui proposer de la suivre en
+Pologne, quand elle reçut la nouvelle que son père était mort
+subitement. Il l'avait instituée son unique héritière, mais son
+testament était contredit par des lettres postérieures que des
+parents éloignés menaçaient de faire valoir. Ellénore, malgré le
+peu de relations qui subsistaient entre elle et son père, fut
+douloureusement affectée de cette mort: elle se reprocha de
+l'avoir abandonné. Bientôt elle m'accusa de sa faute. «Vous m'avez
+fait manquer, me dit-elle, à un devoir sacré. Maintenant, il ne
+s'agit que de ma fortune: je vous l'immolerai plus facilement
+encore. Mais, certes, je n'irai pas seule dans un pays où je n'ai
+que des ennemis à rencontrer. -- Je n'ai voulu, lui répondis-je,
+vous faire manquer à aucun devoir; j'aurais désiré, je l'avoue,
+que vous daignassiez réfléchir que, moi aussi, je trouvais pénible
+de manquer aux miens; je n'ai pu obtenir de vous cette justice. Je
+me rends, Ellénore: votre intérêt l'emporte sur tout autre
+considération. Nous partirons ensemble quand vous le voudrez.»
+
+Nous nous mîmes effectivement en route. Les distractions du
+voyage, la nouveauté des objets, les efforts que nous faisions sur
+nous-mêmes ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes
+d'intimité. La longue habitude que nous avions l'un de l'autre,
+les circonstances variées que nous avions parcourues ensemble
+avaient attaché à chaque parole, presque à chaque geste, des
+souvenirs qui nous replaçaient tout à coup dans le passé, et nous
+remplissaient d'un attendrissement involontaire, comme les éclairs
+traversent la nuit sans la dissiper. Nous vivions, pour ainsi
+dire, d'une espèce de mémoire du coeur, assez puissante pour que
+l'idée de nous séparer nous fût douloureuse, trop faible pour que
+nous trouvassions du bonheur à être unis. Je me livrais à ces
+émotions, pour me reposer de ma contrainte habituelle. J'aurais
+voulu donner à Ellénore des témoignages de tendresse qui la
+contentassent; je reprenais quelquefois avec elle le langage de
+l'amour; mais ces émotions et ce langage ressemblaient à ces
+feuilles pâles et décolorées qui, par un reste de végétation
+funèbre, croissent languissamment sur les branches d'un arbre
+déraciné.
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Ellénore obtint dès son arrivée d'être rétablie dans la jouissance
+des biens qu'on lui disputait, en s'engageant à n'en pas disposer
+que son procès ne fût décidé. Elle s'établit dans une des
+possessions de son père. Le mien, qui n'abordait jamais avec moi
+dans ses lettres aucune question directement, se contenta de les
+remplir d'insinuations contre mon voyage. «Vous m'aviez mandé, me
+disait-il, que vous ne partiriez pas. Vous m'aviez développé
+longuement toutes les raisons que vous aviez de ne pas partir;
+j'étais, en conséquence, bien convaincu que vous partiriez. Je ne
+puis que vous plaindre de ce qu'avec votre esprit d'indépendance,
+vous faites toujours ce que vous ne voulez pas. Je ne juge point,
+au reste, d'une situation qui ne m'est qu'imparfaitement connue.
+Jusqu'à présent vous m'aviez paru le protecteur d'Ellénore, et
+sous ce rapport il y avait dans vos procédés quelque chose de
+noble, qui relevait votre caractère, quel que fût l'objet auquel
+vous vous attachiez. Aujourd'hui, vos relations ne sont plus les
+mêmes; ce n'est plus vous qui la protégez, c'est elle qui vous
+protège; vous vivez chez elle, vous êtes un étranger qu'elle
+introduit dans sa famille. Je ne prononce point sur une position
+que vous choisissez; mais comme elle peut avoir ses inconvénients,
+je voudrais les diminuer autant qu'il est en moi. J'écris au baron
+de T**, notre ministre dans le pays où vous êtes, pour vous
+recommander à lui; j'ignore s'il vous conviendra de faire usage de
+cette recommandation; n'y voyez au moins qu'une preuve de mon
+zèle, et nullement une atteinte à l'indépendance que vous avez
+toujours su défendre avec succès contre votre père.»
+
+J'étouffai les réflexions que ce style faisait naître en moi. La
+terre que j'habitais avec Ellénore était située à peu de distance
+de Varsovie; je me rendis dans cette ville, chez le baron de T**.
+Il me reçut avec amitié, me demanda les causes de mon séjour en
+Pologne, me questionna sur mes projets: je ne savais trop que lui
+répondre. Après quelques minutes d'une conversation embarrassée:
+«Je vais, me dit-il, vous parler avec franchise: je connais les
+motifs qui vous ont amené dans ce pays, votre père me les a
+mandés; je vous dirai même que je les comprends: il n'y a pas
+d'homme qui ne se soit, une fois dans sa vie, trouvé tiraillé par
+le désir de rompre une liaison inconvenable et la crainte
+d'affliger une femme qu'il avait aimée. L'inexpérience de la
+jeunesse fait que l'on s'exagère beaucoup les difficultés d'une
+position pareille; on se plaît à croire à la vérité de toutes ces
+démonstrations de douleur, qui remplacent, dans un sexe faible et
+emporté, tous les moyens de la force et tous ceux de la raison. Le
+coeur en souffre, mais l'amour-propre s'en applaudit; et tel homme
+qui pense de bonne foi s'immoler au désespoir qu'il a causé ne se
+sacrifie dans le fait qu'aux illusions de sa propre vanité. Il n'y
+a pas une de ces femmes passionnées dont le monde est plein qui
+n'ait protesté qu'on la ferait mourir en l'abandonnant; il n'y en
+a pas une qui ne soit encore en vie et qui ne soit consolée». Je
+voulus l'interrompre. «Pardon, me dit-il, mon jeune ami, si je
+m'exprime avec trop peu de ménagement: mais le bien qu'on m'a dit
+de vous, les talents que vous annoncez, la carrière que vous
+devriez suivre, tout me fait une loi de ne rien vous déguiser. Je
+lis dans votre âme, malgré vous et mieux que vous; vous n'êtes
+plus amoureux de la femme qui vous domine et qui vous traîne après
+elle; si vous l'aimiez encore, vous ne seriez pas venu chez moi.
+Vous saviez que votre père m'avait écrit; il vous était aisé de
+prévoir ce que j'avais à vous dire: vous n'avez pas été fâché
+d'entendre de ma bouche des raisonnements que vous vous répétez
+sans cesse à vous-même, et toujours inutilement. La réputation
+d'Ellénore est loin d'être intacte. -- Terminons, je vous prie,
+répondis-je, une conversation inutile. Des circonstances
+malheureuses ont pu disposer des premières années d'Ellénore; on
+peut la juger défavorablement sur des apparences mensongères: mais
+je la connais depuis trois ans, et il n'existe pas sur la terre
+une âme plus élevée, un caractère plus noble, un coeur plus pur et
+plus généreux. -- Comme vous voudrez, répliqua-t-il; mais ce sont
+des nuances que l'opinion n'approfondit pas. Les faits sont
+positifs, ils sont publics; en m'empêchant de les rappeler,
+pensez-vous les détruire? Écoutez, poursuivit-il, il faut dans ce
+monde savoir ce qu'on veut. Vous n'épouserez pas Ellénore? Non,
+sans doute, m'écriai-je; elle-même ne l'a jamais désiré. -- Que
+voulez-vous donc faire? Elle a dix ans de plus que vous; vous en
+avez vingt-six; vous la soignerez dix ans encore; elle sera
+vieille; vous serez parvenu au milieu de votre vie, sans avoir
+rien commencé, rien achevé qui vous satisfasse. L'ennui s'emparera
+de vous, l'humeur s'emparera d'elle; elle vous sera chaque jour
+moins agréable, vous lui serez chaque jour plus nécessaire; et le
+résultat d'une naissance illustre, d'une fortune brillante, d'un
+esprit distingué, sera de végéter dans un coin de la Pologne,
+oublié de vos amis, perdu pour la gloire, et tourmenté par une
+femme qui ne sera, quoi que vous fassiez, jamais contente de vous.
+Je n'ajoute qu'un mot, et nous ne reviendrons plus sur un sujet
+qui vous embarrasse. Toutes les routes vous sont ouvertes: les
+lettres, les armes, l'administration; vous pouvez aspirer aux plus
+illustres alliances; vous êtes fait pour aller à tout: mais
+souvenez-vous bien qu'il y a, entre vous et tous les genres de
+succès, un obstacle insurmontable, et que cet obstacle est
+Ellénore. -- J'ai cru vous devoir, monsieur, lui répondis-je, de
+vous écouter en silence; mais je me dois aussi de vous déclarer
+que vous ne m'avez point ébranlé. Personne que moi, je le répète,
+ne peut juger Ellénore; personne n'apprécie assez la vérité de ses
+sentiments et la profondeur de ses impressions. Tant qu'elle aura
+besoin de moi, je resterai près d'elle. Aucun succès ne me
+consolerait de la laisser malheureuse; et dussé-je borner ma
+carrière à lui servir d'appui, à la soutenir dans ses peines, à
+l'entourer de mon affection contre l'injustice d'une opinion qui
+la méconnaît, je croirais encore n'avoir pas employé ma vie
+inutilement.»
+
+Je sortis en achevant ces paroles: mais qui m'expliquera par
+quelle mobilité le sentiment qui me les dictait s'éteignit avant
+même que j'eusse fini de les prononcer? Je voulus, en retournant à
+pied, retarder le moment de revoir cette Ellénore que je venais de
+défendre; je traversai précipitamment la ville; il me tardait de
+me trouver seul.
+
+Arrivé au milieu de la campagne, je ralentis ma marche, et mille
+pensées m'assaillirent. Ces mots funestes: «Entre tous les genres
+de succès et vous, il existe un obstacle insurmontable, et cet
+obstacle c'est Ellénore», retentissaient autour de moi. Je jetais
+un long et triste regard sur le temps qui venait de s'écouler sans
+retour; je me rappelais les espérances de ma jeunesse, la
+confiance avec laquelle je croyais autrefois commander à l'avenir,
+les éloges accordés à mes premiers essais, l'aurore de réputation
+que j'avais vue briller et disparaître. Je me répétais les noms de
+plusieurs de mes compagnons d'étude, que j'avais traités avec un
+dédain superbe, et qui, par le seul effet d'un travail opiniâtre
+et d'une vie régulière, m'avaient laissé loin derrière eux dans la
+route de la fortune, de la considération et de la gloire: j'étais
+oppressé de mon inaction. Comme les avares se représentent dans
+les trésors qu'ils entassent tous les biens que ces trésors
+pourraient acheter, j'apercevais dans Ellénore la privation de
+tous les succès auxquels j'aurais pu prétendre. Ce n'était pas une
+carrière seule que je regrettais: comme je n'avais essayé
+d'aucune, je les regrettais toutes. N'ayant jamais employé mes
+forces, je les imaginais sans bornes, et je les maudissais;
+j'aurais voulu que la nature m'eût crée faible et médiocre, pour
+me préserver au moins du remords de me dégrader volontairement.
+Toute louange, toute approbation pour mon esprit ou mes
+connaissances, me semblaient un reproche insupportable: je croyais
+entendre admirer les bras vigoureux d'un athlète chargé de fers au
+fond d'un cachot. Si je voulais ressaisir mon courage, me dire que
+l'époque de l'activité n'était pas encore passée, l'image
+d'Ellénore s'élevait devant moi comme un fantôme, et me repoussait
+dans le néant; je ressentais contre elle des accès de fureur, et,
+par un mélange bizarre, cette fureur ne diminuait en rien la
+terreur que m'inspirait l'idée de l'affliger.
+
+Mon âme, fatiguée de ces sentiments amers, chercha tout à coup un
+refuge dans des sentiments contraires. Quelques mots, prononcés au
+hasard par le baron de T** sur la possibilité d'une alliance douce
+et paisible, me servirent à me créer l'idéal d'une compagne. Je
+réfléchis au repos, à la considération, à l'indépendance même que
+m'offrirait un sort pareil; car les liens que je traînais depuis
+si longtemps me rendaient plus dépendant mille fois que n'aurait
+pu le faire une union reconnue et constatée. J'imaginais la joie
+de mon père; j'éprouvais un désir impatient de reprendre dans ma
+patrie et dans la société de mes égaux la place qui m'était due;
+je me représentais opposant une conduite austère et irréprochable
+à tous les jugements qu'une malignité froide et frivole avait
+prononcés contre moi, à tous les reproches dont m'accablait
+Ellénore.
+
+«Elle m'accuse sans cesse, disais-je, d'être dur, d'être ingrat,
+d'être sans pitié. Ah! si le ciel m'eût accordé une femme que les
+convenances sociales me permissent d'avouer, que mon père ne
+rougît pas d'accepter pour fille, j'aurais été mille fois heureux
+de la rendre heureuse. Cette sensibilité que l'on méconnaît parce
+qu'elle est souffrante et froissée, cette sensibilité dont on
+exige impérieusement des témoignages que mon coeur refuse à
+l'emportement et à la menace, qu'il me serait doux de m'y livrer
+avec l'être chéri, compagnon d'une vie régulière et respectée! Que
+n'ai-je pas fait pour Ellénore? Pour elle j'ai quitté mon pays et
+ma famille; j'ai pour elle affligé le coeur d'un vieux père qui
+gémit encore loin de moi; pour elle j'habite ces lieux où ma
+jeunesse s'enfuit solitaire, sans gloire, sans honneur et sans
+plaisir: tant de sacrifices faits sans devoir et sans amour ne
+prouvent-ils pas ce que l'amour et le devoir me rendraient capable
+de faire? Si je crains tellement la douleur d'une femme qui ne me
+domine que par sa douleur, avec quel soin j'écarterais toute
+affliction, toute peine, de celle à qui je pourrais hautement me
+vouer sans remords et sans réserve! Combien alors on me verrait
+différent de ce que je suis! Comme cette amertume dont on me fait
+un crime, parce que la source en est inconnue, fuirait rapidement
+loin de moi! Combien je serais reconnaissant pour le ciel et
+bienveillant pour les hommes!»
+
+Je parlais ainsi; mes yeux se mouillaient de larmes, mille
+souvenirs rentraient comme par torrents dans mon âme: mes
+relations avec Ellénore m'avaient rendu tous ces souvenirs odieux.
+Tout ce qui me rappelait mon enfance, les lieux où s'étaient
+écoulées mes premières années, les compagnons de mes premiers
+jeux, les vieux parents qui m'avaient prodigué les premières
+marques d'intérêt, me blessait et me faisait mal; j'étais réduit à
+repousser, comme des pensées coupables, les images les plus
+attrayantes et les voeux les plus naturels. La compagne que mon
+imagination m'avait soudain créée s'alliait au contraire à toutes
+ces images et sanctionnait tous ces voeux; elle s'associait à tous
+mes devoirs, à tous mes plaisirs, à tous mes goûts; elle
+rattachait ma vie actuelle à cette époque de ma jeunesse où
+l'espérance ouvrait devant moi un si vaste avenir, l'époque dont
+Ellénore m'avait séparé par un abîme. Les plus petits détails, les
+plus petits objets se retraçaient à ma mémoire; je revoyais
+l'antique château que j'avais habité avec mon père, les bois qui
+l'entouraient, la rivière qui baignait le pied de ses murailles,
+les montagnes qui bordaient son horizon; toutes ces choses me
+paraissaient tellement présentes, pleines d'une telle vie,
+qu'elles me causaient un frémissement que j'avais peine à
+supporter; et mon imagination plaçait a côté d'elles une créature
+innocente et jeune qui les embellissait, qui les animait par
+l'espérance. J'errais plongé dans cette rêverie, toujours sans
+plan fixe, ne me disant point qu'il fallait rompre avec Ellénore,
+n'ayant de la réalité qu'une idée sourde et confuse, et dans
+l'état d'un homme accablé de peine, que le sommeil a consolé par
+un songe, et qui pressent que ce songe va finir. Je découvris tout
+à coup le château d'Ellénore, dont insensiblement je m'étais
+rapproché; je m'arrêtai; je pris une autre route: j'étais heureux
+de retarder le moment où j'allais entendre de nouveau sa voix.»
+
+Le jour s'affaiblissait: le ciel était serein; la campagne
+devenait déserte; les travaux des hommes avaient cessé, ils
+abandonnaient la nature à elle-même. Mes pensées prirent
+graduellement une teinte plus grave et plus imposante. Les ombres
+de la nuit qui s'épaississaient à chaque instant, le vaste silence
+qui m'environnait et qui n'était interrompu que par des bruits
+rares et lointains, firent succéder à mon agitation un sentiment
+plus calme et plus solennel. Je promenais mes regards sur
+l'horizon grisâtre dont je n'apercevais plus les limites, et qui
+par là même me donnait, en quelque sorte, la sensation de
+l'immensité. Je n'avais rien éprouvé de pareil depuis longtemps:
+sans cesse absorbé dans des réflexions toujours personnelles, la
+vue toujours fixée sur ma situation, j'étais devenu étranger à
+toute idée générale; je ne m'occupais que d'Ellénore et de moi;
+d'Ellénore qui ne m'inspirait qu'une pitié mêlée de fatigue, de
+moi, pour qui je n'avais plus aucune estime. Je m'étais rapetissé,
+pour ainsi dire, dans un nouveau genre d'égoïsme, dans un égoïsme
+sans courage, mécontent et humilié; je me sus bon gré de renaître
+à des pensées d'un autre ordre, et de me retrouver la faculté de
+m'oublier moi-même, pour me livrer à des méditations
+désintéressées: mon âme semblait se relever d'une dégradation
+longue et honteuse.
+
+La nuit presque entière s'écoula ainsi. Je marchais au hasard; je
+parcourus des champs, des bois, des hameaux où tout était
+immobile. De temps en temps, j'apercevais dans quelque habitation
+éloignée une pâle lumière qui perçait l'obscurité. «Là, me disais-
+je, là, peut-être, quelque infortuné s'agite sous la douleur, ou
+lutte contre la mort; mystère inexplicable dont une expérience
+journalière paraît n'avoir pas encore convaincu les hommes; terme
+assuré qui ne nous console ni ne nous apaise, objet d'une
+insouciance habituelle et d'un effroi passager! Et moi aussi,
+poursuivais-je, je me livre à cette inconséquence insensée! Je me
+révolte contre la vie, comme si la vie devait ne pas finir! Je
+répands du malheur autour de moi, pour reconquérir quelques années
+misérables que le temps viendra bientôt m'arracher! Ah! renonçons
+à ces efforts inutiles; jouissons de voir ce temps s'écouler, mes
+jours se précipiter les uns sur les autres; demeurons immobile,
+spectateur indifférent d'une existence à demi passée; qu'on s'en
+empare, qu'on la déchire, on n'en prolongera pas la durée! vaut-il
+la peine de la disputer?»
+
+L'idée de la mort a toujours eu sur moi beaucoup d'empire. Dans
+mes affections les plus vives; elle a toujours suffi pour me
+calmer aussitôt; elle produisit sur mon âme son effet accoutumé;
+ma disposition pour Ellénore devint moins amère. Toute mon
+irritation disparut; il ne me restait de l'impression de cette
+nuit de délire qu'un sentiment doux et presque tranquille: peut-
+être la lassitude physique que j'éprouvais contribuait-elle à
+cette tranquillité.
+
+Le jour allait renaître; je distinguais déjà les objets. Je
+reconnus que j'étais assez loin de la demeure d'Ellénore. Je me
+peignis son inquiétude, et je me pressais pour arriver près
+d'elle, autant que la fatigue pouvait me le permettre, lorsque je
+rencontrai un homme à cheval, qu'elle avait envoyé pour me
+chercher. Il me raconta qu'elle était depuis douze heures dans les
+craintes les plus vives; qu'après être allée à Varsovie, et avoir
+parcouru les environs, elle était revenue chez elle dans un état
+inexprimable d'angoisse, et que de toutes parts les habitants du
+village étaient répandus dans la campagne pour me découvrir. Ce
+récit me remplit d'abord d'une impatience assez pénible. Je
+m'irritais de me voir soumis par Ellénore à une surveillance
+importune. En vain me répétais-je que son amour seul en était la
+cause; cet amour n'était-il pas aussi la cause de tout mon
+malheur? Cependant je parvins à vaincre ce sentiment que je me
+reprochais. Je la savais alarmée et souffrante. Je montai à
+cheval. Je franchis avec rapidité la distance qui nous séparait.
+Elle me reçut avec des transports de joie. Je fus ému de son
+émotion. Notre conversation fut courte, parce que bientôt elle
+songea que je devais avoir besoin de repos; et je la quittai,
+cette fois du moins, sans avoir rien dit qui pût affliger son
+coeur.
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Le lendemain je me relevai poursuivi des mêmes idées qui m'avaient
+agité la veille. Mon agitation redoubla les jours suivants;
+Ellénore voulut inutilement en pénétrer la cause: je répondais par
+des monosyllabes contraints à ses questions impétueuses; je me
+raidissais contre son insistance, sachant trop qu'à ma franchise
+succéderait sa douleur, et que sa douleur m'imposerait une
+dissimulation nouvelle.
+
+Inquiète et surprise, elle recourut à l'une de ses amies pour
+découvrir le secret qu'elle m'accusait de lui cacher; avide de se
+tromper elle-même, elle cherchait un fait où il n'y avait qu'un
+sentiment. Cette amie m'entretint de mon humeur bizarre, du soin
+que je mettais à repousser toute idée d'un lien durable, de mon
+inexplicable soif de rupture et d'isolement. Je l'écoutai
+longtemps en silence; je n'avais dit jusqu'à ce moment à personne
+que je n'aimais plus Ellénore; ma bouche répugnait à cet aveu qui
+me semblait une perfidie. Je voulus pourtant me justifier; je
+racontai mon histoire avec ménagement, en donnant beaucoup
+d'éloges à Ellénore, en convenant des inconséquences de ma
+conduite, en les rejetant sur les difficultés de notre situation,
+et sans me permettre une parole qui prononçât clairement que la
+difficulté véritable était de ma part l'absence de l'amour. La
+femme qui m'écoutait fut émue de mon récit: elle vit de la
+générosité dans ce que j'appelais de la faiblesse, du malheur dans
+ce que je nommais de la dureté. Les mêmes explications qui
+mettaient en fureur Ellénore passionnée, portaient la conviction
+dans l'esprit de son impartiale amie. On est si juste lorsqu'on
+est désintéressé! Qui que vous soyez, ne remettez jamais à un
+autre les intérêts de votre coeur; le coeur seul peut plaider sa
+cause: il sonde seul ses blessures; tout intermédiaire devient un
+juge; il analyse, il transige, il conçoit l'indifférence; il
+l'admet comme possible, il la reconnaît pour inévitable; par là
+même il l'excuse, et l'indifférence se trouve ainsi, à sa grande
+surprise, légitime à ses propres yeux. Les reproches d'Ellénore
+m'avaient persuadé que j'étais coupable; j'appris de celle qui
+croyait la défendre que je n'étais que malheureux. Je fus entraîné
+à l'aveu complet de mes sentiments: je convins que j'avais pour
+Ellénore du dévouement, de la sympathie, de la pitié; mais
+j'ajoutai que l'amour n'entrait pour rien dans les devoirs que je
+m'imposais. Cette vérité, jusqu'alors renfermée dans mon coeur, et
+quelquefois seulement révélée à Ellénore au milieu du trouble et
+de la colère, prit à mes propres yeux plus de réalité et de force
+par cela seul qu'un autre en était devenu dépositaire. C'est un
+grand pas, c'est un pas irréparable, lorsqu'on dévoile tout à coup
+aux yeux d'un tiers les replis cachés d'une relation intime; le
+jour qui pénètre dans ce sanctuaire constate et achève les
+destructions que la nuit enveloppait de ses ombres: ainsi les
+corps renfermés dans les tombeaux conservent souvent leur première
+forme, jusqu'à ce que l'air extérieur vienne les frapper et les
+réduire en poudre.
+
+L'amie d'Ellénore me quitta: j'ignore quel compte elle lui rendit
+de notre conversation, mais, en approchant du salon, j'entendis
+Ellénore qui parlait d'une voix très animée; en m'apercevant, elle
+se tut. Bientôt elle reproduisit sous diverses formes des idées
+générales, qui n'étaient que des attaques particulières. «Rien
+n'est plus bizarre, disait-elle, que le zèle de certaines amitiés;
+il y a des gens qui s'empressent de se charger de vos intérêts
+pour mieux abandonner votre cause; ils appellent cela de
+l'attachement: j'aimerais mieux de la haine». Je compris
+facilement que l'amie d'Ellénore avait embrassé mon parti contre
+elle, et l'avait irritée en ne paraissant pas me juger assez
+coupable. Je me sentis ainsi d'intelligence avec un autre contre
+Ellénore: c'était entre nos coeurs une barrière de plus.
+
+Quelques jours après, Ellénore alla plus loin: elle était
+incapable de tout empire sur elle-même; dès qu'elle croyait avoir
+un sujet de plainte, elle marchait droit à l'explication, sans
+ménagement et sans calcul, et préférait le danger de rompre à la
+contrainte de dissimuler. Les deux amies se séparèrent à jamais
+brouillées.
+
+«Pourquoi mêler des étrangers à nos discussions intimes? dis-je à
+Ellénore. Avons-nous besoin d'un tiers pour nous entendre? et si
+nous ne nous entendons plus, quel tiers pourrait y porter remède?
+-- Vous avez raison, me répondit-elle: mais c'est votre faute;
+autrefois je ne m'adressais à personne pour arriver jusqu'à votre
+coeur.»
+
+Tout à coup Ellénore annonça le projet de changer son genre de
+vie. Je démêlai par ses discours qu'elle attribuait à la solitude
+dans laquelle nous vivions le mécontentement qui me dévorait: elle
+épuisait toutes les explications fausses avant de se résigner à la
+véritable. Nous passions tête à tête de monotones soirées entre le
+silence et l'humeur; la source des longs entretiens était tarie.
+
+Ellénore résolut d'attirer chez elle les familles nobles qui
+résidaient dans son voisinage ou à Varsovie. J'entrevis facilement
+les obstacles et les dangers de ses tentatives. Les parents qui
+lui disputaient son héritage avaient révélé ses erreurs passées,
+et répandu contre elle mille bruits calomnieux. Je frémis des
+humiliations qu'elle allait braver, et je tâchai de la dissuader
+de cette entreprise. Mes représentations furent inutiles; je
+blessai sa fierté par mes craintes, bien que je ne les exprimasse
+qu'avec ménagement. Elle supposa que j'étais embarrassé de nos
+liens, parce que son existence était équivoque; elle n'en fut que
+plus empressée a reconquérir une place honorable dans le monde:
+ses efforts obtinrent quelque succès. La fortune dont elle
+jouissait, sa beauté, que le temps n'avait encore que légèrement
+diminuée, le bruit même de ses aventures, tout en elle excitait la
+curiosité. Elle se vit entourée bientôt d'une société nombreuse;
+mais elle était poursuivie d'un sentiment secret d'embarras et
+d'inquiétude. J'étais mécontent de ma situation, elle s'imaginait
+que je l'étais de la sienne; elle s'agitait pour en sortir; son
+désir ardent ne lui permettait point de calcul, sa position fausse
+jetait de l'inégalité dans sa conduite et de la précipitation dans
+ses démarches. Elle avait l'esprit juste, mais peu étendu; la
+justesse de son esprit était dénaturée par l'emportement de son
+caractère, et son peu d'étendue l'empêchait d'apercevoir la ligne
+la plus habile, et de saisir des nuances délicates. Pour la
+première fois elle avait un but; et comme elle se précipitait vers
+ce but, elle le manquait. Que de dégoûts elle dévora sans me les
+communiquer! que de fois je rougis pour elle sans avoir la force
+de le lui dire! Tel est, parmi les hommes, le pouvoir de la
+réserve et de la mesure, que je l'avais vue plus respectée par les
+amis du comte de P** comme sa maîtresse, qu'elle ne l'était par
+ses voisins comme héritière d'une grande fortune, au milieu de ses
+vassaux. Tour à tour haute et suppliante, tantôt prévenante,
+tantôt susceptible, il y avait dans ses actions et dans ses
+paroles je ne sais quelle fougue destructive de la considération
+qui ne se compose que du calme.
+
+En relevant ainsi les défauts d'Ellénore, c'est moi que j'accuse
+et que je condamne. Un mot de moi l'aurait calmée: pourquoi n'ai-
+je pu prononcer ce mot?
+
+Nous vivions cependant plus doucement ensemble; la distraction
+nous soulageait de nos pensées habituelles. Nous n'étions seuls
+que par intervalles; et comme nous avions l'un dans l'autre une
+confiance sans nombre, excepté sur nos sentiments intimes, nous
+mettions les observations et les faits à la place de ces
+sentiments, et nos conversations avaient repris quelque charme.
+Mais bientôt ce nouveau genre de vie devint pour moi la source
+d'une nouvelle perplexité. Perdu dans la foule qui environnait
+Ellénore, je m'aperçus que j'étais l'objet de l'étonnement et du
+blâme. L'époque approchait où son procès devait être jugé: ses
+adversaires prétendaient qu'elle avait aliéné le coeur paternel
+par des égarements sans nombre; ma présence venait à l'appui de
+leurs assertions. Ses amis me reprochaient de lui faire tort. Ils
+excusaient sa passion pour moi; mais ils m'accusaient
+d'indélicatesse: j'abusais, disaient-ils, d'un sentiment que
+j'aurais dû modérer. Je savais seul qu'en l'abandonnant je
+l'entraînerais sur mes pas, et qu'elle négligerait pour me suivre
+tout le soin de sa fortune et tous les calculs de la prudence. Je
+ne pouvais rendre le public dépositaire de ce secret; je ne
+paraissais donc dans la maison d'Ellénore qu'un étranger nuisible
+au succès même des démarches qui allaient décider de son sort; et,
+par un étrange renversement de la vérité, tandis que j'étais la
+victime de ses volontés inébranlables, c'était elle que l'on
+plaignait comme victime de mon ascendant.
+
+Une nouvelle circonstance vint compliquer encore cette situation
+douloureuse.
+
+Une singulière révolution s'opéra tout à coup dans la conduite et
+les manières d'Ellénore: jusqu'à cette époque elle n'avait paru
+occupée que de moi; soudain je la vis recevoir et rechercher les
+hommages des hommes qui l'entouraient. Cette femme si réservée, si
+froide, si ombrageuse, sembla subitement changer de caractère.
+Elle encourageait les sentiments et même les espérances d'une
+foule de jeunes gens, dont les uns étaient séduits par sa figure,
+et dont quelques autres, malgré ses erreurs passées, aspiraient
+sérieusement à sa main; elle leur accordait de longs tête-à-tête;
+elle avait avec eux ces formes douteuses, mais attrayantes, qui ne
+repoussent mollement que pour retenir, parce qu'elles annoncent
+plutôt l'indécision que l'indifférence, et des retards que des
+refus. J'ai su par elle dans la suite, et les faits me l'ont
+démontré, qu'elle agissait ainsi par un calcul faux et déplorable.
+Elle croyait ranimer mon amour en excitant ma jalousie; mais
+c'était agiter des cendres que rien ne pouvait réchauffer. Peut-
+être aussi se mêlait-il à ce calcul, sans qu'elle s'en rendît
+compte, quelque vanité de femme; elle était blessée de ma
+froideur, elle voulait se prouver à elle-même qu'elle avait encore
+des moyens de plaire. Peut-être enfin, dans l'isolement où je
+laissais son coeur, trouvait-elle une sorte de consolation à
+s'entendre répéter des expressions d'amour que depuis longtemps je
+ne prononçais plus.
+
+Quoi qu'il en soit, je me trompai quelque temps sur ses motifs.
+J'entrevis l'aurore de ma liberté future; je m'en félicitai.
+Tremblant d'interrompre par quelque mouvement inconsidéré cette
+grande crise à laquelle j'attachais ma délivrance, je devins plus
+doux, je parus plus content. Ellénore prit ma douceur pour de la
+tendresse, mon espoir de la voir enfin heureuse sans moi pour le
+désir de la rendre heureuse. Elle s'applaudit de son stratagème.
+Quelquefois pourtant elle s'alarmait de ne me voir aucune
+inquiétude; elle me reprochait de ne mettre aucun obstacle à ces
+liaisons qui, en apparence, menaçaient de me l'enlever. Je
+repoussais ces accusations par des plaisanteries, mais je ne
+parvenais pas toujours à l'apaiser; son caractère se faisait jour
+à travers la dissimulation qu'elle s'était imposée. Les scènes
+recommençaient sur un autre terrain, mais non moins orageuses.
+Ellénore m'imputait ses propres torts, elle m'insinuait qu'un seul
+mot la ramènerait à moi tout entière; puis, offensée de mon
+silence, elle se précipitait de nouveau dans la coquetterie avec
+une espèce de fureur.
+
+C'est ici surtout, je le sens, que l'on m'accusera de faiblesse.
+Je voulais être libre, et je le pouvais avec l'approbation
+générale; je le devais peut-être: la conduite d'Ellénore m'y
+autorisait et semblait m'y contraindre. Mais ne savais-je pas que
+cette conduite était mon ouvrage? Ne savais-je pas qu'Ellénore, au
+fond de son coeur, n'avait pas cessé de m'aimer? Pouvais-je la
+punir des imprudences que je lui faisais commettre, et, froidement
+hypocrite, chercher un prétexte dans ces imprudences pour
+l'abandonner sans pitié?
+
+Certes, je ne veux point m'excuser, je me condamne plus sévèrement
+qu'un autre peut-être ne le ferait à ma place; mais je puis au
+moins me rendre ici ce solennel témoignage, que je n'ai jamais agi
+par calcul, et que j'ai toujours été dirigé par des sentiments
+vrais et naturels. Comment se fait-il qu'avec ces sentiments je
+n'aie fait si longtemps que mon malheur et celui des autres? La
+société cependant m'observait avec surprise. Mon séjour chez
+Ellénore ne pouvait s'expliquer que par un extrême attachement
+pour elle, et mon indifférence sur les liens qu'elle semblait
+toujours prête à contracter démentait cet attachement. L'on
+attribua ma tolérance inexplicable à une légèreté de principes, à
+une insouciance pour la morale, qui annonçaient, disait-on, un
+homme profondément égoïste, et que le monde avait corrompu. Ces
+conjectures, d'autant plus propres à faire impression qu'elles
+étaient plus proportionnées aux âmes qui les concevaient, furent
+accueillies et répétées. Le bruit en parvint enfin jusqu'à moi; je
+fus indigné de cette découverte inattendue: pour prix de mes longs
+services, j'étais méconnu, calomnié; j'avais, pour une femme,
+oublié tous les intérêts et repoussé tous les plaisirs de la vie,
+et c'était moi que l'on condamnait.
+
+Je m'expliquai vivement avec Ellénore: un mot fit disparaître
+cette tourbe d'adorateurs qu'elle n'avait appelés que pour me
+faire craindre sa perte. Elle restreignit sa société à quelques
+femmes et à un petit nombre d'hommes âgés. Tout reprit autour de
+nous une apparence régulière; mais nous n'en fûmes que plus
+malheureux: Ellénore se croyait de nouveaux droits; je me sentais
+chargé de nouvelles chaînes.
+
+Je ne saurais peindre quelles amertumes et quelles fureurs
+résultèrent de nos rapports ainsi compliqués. Notre vie ne fut
+qu'un perpétuel orage; l'intimité perdit tous ses charmes, et
+l'amour toute sa douceur; il n'y eut plus même entre nous ces
+retours passagers qui semblent guérir pour quelques instants
+d'incurables blessures. La vérité se fit jour de toutes parts, et
+j'empruntai, pour me faire entendre, les expressions les plus
+dures et les plus impitoyables. Je ne m'arrêtais que lorsque je
+voyais Ellénore dans les larmes, et ses larmes mêmes n'étaient
+qu'une lave brûlante qui, tombant goutte à goutte sur mon coeur,
+m'arrachait des cris, sans pouvoir m'arracher un désaveu. Ce fut
+alors que, plus d'une fois, je la vis se lever pâle et
+prophétique: «Adolphe, s'écriait-elle, vous ne savez pas le mal
+que vous faites; vous l'apprendrez un jour, vous l'apprendrez par
+moi, quand vous m'aurez précipitée dans la tombe». Malheureux!
+lorsqu'elle parlait ainsi, que ne m'y suis-je jeté moi-même avant
+elle!
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Je n'étais pas retourné chez le baron de T** depuis ma dernière
+visite. Un matin je reçus de lui le billet suivant:
+
+«Les conseils que je vous avais donnés ne méritaient pas une si
+longue absence. Quelque parti que vous preniez sur ce qui vous
+regarde, vous n'en êtes pas moins le fils de mon ami le plus cher,
+je n'en jouirai pas moins avec plaisir de votre société, et j'en
+aurai beaucoup à vous introduire dans un cercle dont j'ose vous
+promettre qu'il vous sera agréable de faire partie. Permettez-moi
+d'ajouter que, plus votre genre de vie, que je ne veux point
+désapprouver, a quelque chose de singulier, plus il vous importe
+de dissiper des préventions mal fondées, sans doute, en vous
+montrant dans le monde.»
+
+Je fus reconnaissant de la bienveillance qu'un homme âgé me
+témoignait. Je me rendis chez lui; il ne fut point question
+d'Ellénore. Le baron me retint à dîner: il n'y avait, ce jour-là,
+que quelques hommes assez spirituels et assez aimables. Je fus
+d'abord embarrassé, mais je fis effort sur moi-même; je me
+ranimai, je parlai; je déployai le plus qu'il me fut possible de
+l'esprit et des connaissances. Je m'aperçus que je réussissais à
+captiver l'approbation. Je retrouvai dans ce genre de succès une
+jouissance d'amour-propre dont j'avais été prive dès longtemps;
+cette jouissance me rendit la société du baron de T** plus
+agréable.
+
+Mes visites chez lui se multiplièrent. Il me chargea de quelques
+travaux relatifs à sa mission, et qu'il croyait pouvoir me confier
+sans inconvénient. Ellénore fut d'abord surprise de cette
+révolution dans ma vie; mais je lui parlai de l'amitié du baron
+pour mon père, et du plaisir que je goûtais à consoler ce dernier
+de mon absence, en ayant l'air de m'occuper utilement. La pauvre
+Ellénore, je l'écris dans ce moment avec un sentiment de remords,
+éprouva plus de joie de ce que je paraissais plus tranquille, et
+se résigna, sans trop se plaindre, à passer souvent la plus grande
+partie de la journée séparée de moi. Le baron, de son côté,
+lorsqu'un peu de confiance se fut établie entre nous, me reparla
+d'Ellénore. Mon intention positive était toujours d'en dire du
+bien, mais, sans m'en apercevoir, je m'exprimais sur elle d'un ton
+plus leste et plus dégagé: tantôt j'indiquais, par des maximes
+générales, que je reconnaissais la nécessité de m'en détacher;
+tantôt la plaisanterie venait à mon secours; je parlais en riant
+des femmes et de la difficulté de rompre avec elles. Ces discours
+amusaient un vieux ministre dont l'âme était usée, et qui se
+rappelait vaguement que, dans sa jeunesse, il avait aussi été
+tourmenté par des intrigues d'amour. De la sorte, par cela seul
+que j'avais un sentiment caché, je trompais plus ou moins tout le
+monde: je trompais Ellénore, car je savais que le baron voulait
+m'éloigner d'elle, et je le lui taisais; je trompais M. de T**,
+car je lui laissais espérer que j'étais prêt à briser mes liens.
+Cette duplicité était fort éloignée de mon caractère naturel; mais
+l'homme se déprave dès qu'il a dans le coeur une seule pensée
+qu'il est constamment forcé de dissimuler.
+
+Jusqu'alors je n'avais fait connaissance chez le baron de T**,
+qu'avec les hommes qui composaient sa société particulière. Un
+jour il me proposa de rester à une grande fête qu'il donnait pour
+la naissance de son maître. «Vous y rencontrerez, me dit-il, les
+plus jolies femmes de Pologne: vous n'y trouverez pas, il est
+vrai, celle que vous aimez; j'en suis fâché, mais il y a des
+femmes que l'on ne voit que chez elles». Je fus péniblement
+affecté de cette phrase; je gardai le silence, mais je me
+reprochais intérieurement de ne pas défendre Ellénore, qui, si
+l'on m'eût attaqué en sa présence, m'aurait si vivement défendu.
+
+L'assemblée était nombreuse; on m'examinait avec attention.
+J'entendais répéter tout bas, autour de moi, le nom de mon père,
+celui d'Ellénore, celui du comte de P**. On se taisait à mon
+approche; on recommençait quand je m'éloignais. Il m'était
+démontré que l'on se racontait mon histoire, et chacun, sans
+doute, la racontait à sa manière; ma situation était
+insupportable; mon front était couvert d'une sueur froide. Tour à
+tour je rougissais et je pâlissais.
+
+Le baron s'aperçut de mon embarras. Il vint à moi, redoubla
+d'attentions et de prévenances, chercha toutes les occasions de me
+donner des éloges, et l'ascendant de sa considération força
+bientôt les autres à me témoigner les mêmes égards.
+
+Lorsque tout le monde se fut retiré: «Je voudrais, me dit
+M. de T**, vous parler encore une fois à coeur ouvert. Pourquoi
+voulez-vous rester dans une situation dont vous souffrez? À qui
+faites-vous du bien? Croyez-vous que l'on ne sache pas ce qui se
+passe entre vous et Ellénore? Tout le monde est informé de votre
+aigreur et de votre mécontentement réciproque. Vous vous faites du
+tort par votre faiblesse, vous ne vous en faites pas moins par
+votre dureté; car, pour comble d'inconséquence, vous ne la rendez
+pas heureuse, cette femme qui vous rend si malheureux.»
+
+J'étais encore froissé de la douleur que j'avais éprouvée. Le
+baron me montra plusieurs lettres de mon père. Elles annonçaient
+une affliction bien plus vive que je ne l'avais supposée. Je fus
+ébranlé. L'idée que je prolongeais les agitations d'Ellénore vint
+ajouter à mon irrésolution. Enfin, comme si tout s'était réuni
+contre elle, tandis que j'hésitais, elle-même, par sa véhémence,
+acheva de me décider. J'avais été absent tout le jour; le baron
+m'avait retenu chez lui après l'assemblée; la nuit s'avançait. On
+me remit, de la part d'Ellénore, une lettre en présence du baron
+de T**. Je vis dans les yeux de ce dernier une sorte de pitié de
+ma servitude. La lettre d'Ellénore était pleine d'amertume. «Quoi!
+me dis-je, je ne puis passer un jour libre! Je ne puis respirer
+une heure en paix! Elle me poursuit partout, comme un esclave
+qu'on doit ramener à ses pieds»; et, d'autant plus violent que je
+me sentais plus faible: «Oui, m'écriai-je, je le prends,
+l'engagement de rompre avec Ellénore, j'oserai le lui déclarer
+moi-même, vous pouvez d'avance en instruire mon père.»
+
+En disant ces mots, je m'élançai loin du baron. J'étais oppressé
+des paroles que je venais de prononcer, et je ne croyais qu'à
+peine à la promesse que j'avais donnée.
+
+Ellénore m'attendait avec impatience. Par un hasard étrange, on
+lui avait parlé, pendant mon absence, pour la première fois, des
+efforts du baron de T** pour me détacher d'elle. On lui avait
+rapporté les discours que j'avais tenus, les plaisanteries que
+j'avais faites. Ses soupçons étant éveillés, elle avait rassemblé
+dans son esprit plusieurs circonstances qui lui paraissaient les
+confirmer. Ma liaison subite avec un homme que je ne voyais jamais
+autrefois, l'intimité qui existait entre cet homme et mon père,
+lui semblaient des preuves irréfragables. Son inquiétude avait
+fait tant de progrès en peu d'heures que je la trouvai pleinement
+convaincue de ce qu'elle nommait ma perfidie.
+
+J'étais arrivé auprès d'elle, décidé à tout lui dire. Accusé par
+elle, le croira-t-on? je ne m'occupai qu'à tout éluder. Je niai
+même, oui, je niai ce jour-là ce que j'étais déterminé à lui
+déclarer le lendemain.
+
+Il était tard; je la quittai; je me hâtai de me coucher pour
+terminer cette longue journée; et quand je fus bien sûr qu'elle
+était finie, je me sentis, pour le moment, délivré d'un poids
+énorme.
+
+Je ne me levai le lendemain que vers le milieu du jour, comme si,
+en retardant le commencement de notre entrevue, j'avais retardé
+l'instant fatal.
+
+Ellénore s'était rassurée pendant la nuit, et par ses propres
+réflexions et par mes discours de la veille. Elle me parla de ses
+affaires avec un air de confiance qui n'annonçait que trop qu'elle
+regardait nos existences comme indissolublement unies. Où trouver
+des paroles qui la repoussassent dans l'isolement?
+
+Le temps s'écoulait avec une rapidité effrayante. Chaque minute
+ajoutait à la nécessité d'une explication. Des trois jours que
+j'avais fixés, déjà le second était près de disparaître; M. de T**
+m'attendait au plus tard le surlendemain. Sa lettre pour mon père
+était partie et j'allais manquer à ma promesse sans avoir fait
+pour l'exécuter la moindre tentative. Je sortais, je rentrais, je
+prenais la main d'Ellénore, je commençais une phrase que
+j'interrompais aussitôt, je regardais la marche du soleil qui
+s'inclinait vers l'horizon. La nuit revint, j'ajournai de nouveau.
+Un jour me restait: c'était assez d'une heure.
+
+Ce jour se passa comme le précédent. J'écrivis à M. de T** pour
+lui demander du temps encore: et, comme il est naturel aux
+caractères faibles de le faire, j'entassai dans ma lettre mille
+raisonnements pour justifier mon retard, pour démontrer qu'il ne
+changeait rien à la résolution que j'avais prise, et que, dès
+l'instant même, on pouvait regarder mes liens avec Ellénore comme
+brisés pour jamais.
+
+
+CHAPITRE X
+
+Je passai les jours suivants plus tranquille. J'avais rejeté dans
+le vague la nécessité d'agir; elle ne me poursuivait plus comme un
+spectre; je croyais avoir tout le temps de préparer Ellénore. Je
+voulais être plus doux, plus tendre avec elle, pour conserver au
+moins des souvenirs d'amitié. Mon trouble était tout différent de
+celui que j'avais connu jusqu'alors. J'avais imploré le ciel pour
+qu'il élevât soudain entre Ellénore et moi un obstacle que je ne
+pusse franchir. Cet obstacle s'était élevé. Je fixais mes regards
+sur Ellénore comme sur un être que j'allais perdre. L'exigence,
+qui m'avait paru tant de fois insupportable, ne m'effrayait plus;
+je m'en sentais affranchi d'avance. J'étais plus libre en lui
+cédant encore, et je n'éprouvais plus cette révolte intérieure qui
+jadis me portait sans cesse à tout déchirer. Il n'y avait plus en
+moi d'impatience: il y avait, au contraire, un désir secret de
+retarder le moment funeste.
+
+Ellénore s'aperçut de cette disposition plus affectueuse et plus
+sensible: elle-même devint moins amère. Je recherchais des
+entretiens que j'avais évités; je jouissais de ses expressions
+d'amour, naguère importunes, précieuses maintenant, comme pouvant
+chaque fois être les dernières.
+
+Un soir, nous nous étions quittés après une conversation plus
+douce que de coutume. Le secret que je renfermais dans mon sein me
+rendait triste, mais ma tristesse n'avait rien de violent.
+L'incertitude sur l'époque de la séparation que j'avais voulue me
+servait à en écarter l'idée. La nuit j'entendis dans le château un
+bruit inusité. Ce bruit cessa bientôt, et je n'y attachai point
+d'importance. Le matin cependant, l'idée m'en revint; j'en voulus
+savoir la cause, et je dirigeai mes pas vers la chambre
+d'Ellénore. Quel fut mon étonnement, lorsqu'on me dit que depuis
+douze heures elle avait une fièvre ardente, qu'un médecin que ses
+gens avaient fait appeler déclarait sa vie en danger, et qu'elle
+avait défendu impérieusement que l'on m'avertît ou qu'on me
+laissât pénétrer jusqu'à elle!
+
+Je voulus insister. Le médecin sortit lui-même pour me représenter
+la nécessité de ne lui causer aucune émotion. Il attribuait sa
+défense, dont il ignorait le motif, au désir de ne pas me causer
+d'alarmes. J'interrogeai les gens d'Ellénore avec angoisse sur ce
+qui avait pu la plonger d'une manière si subite dans un état si
+dangereux. La veille, après m'avoir quitté, elle avait reçu de
+Varsovie une lettre apportée par un homme à cheval; l'ayant
+ouverte et parcourue, elle s'était évanouie; revenue à elle, elle
+s'était jetée sur son lit sans prononcer une parole. L'une de ses
+femmes, inquiète de l'agitation qu'elle remarquait en elle, était
+restée dans sa chambre à son insu; vers le milieu de la nuit,
+cette femme l'avait vue saisie d'un tremblement qui ébranlait le
+lit sur lequel elle était couchée: elle avait voulu m'appeler.
+Ellénore s'y était opposée avec une espèce de terreur tellement
+violente qu'on n'avait osé lui désobéir. On avait envoyé chercher
+un médecin; Ellénore avait refusé, refusait encore de lui
+répondre; elle avait passé la nuit, prononçant des mots
+entrecoupés qu'on n'avait pu comprendre, et appuyant souvent son
+mouchoir sur sa bouche, comme pour s'empêcher de parler.
+
+Tandis qu'on me donnait ces détails, une autre femme, qui était
+restée près d'Ellénore, accourut tout effrayée. Ellénore
+paraissait avoir perdu l'usage de ses sens. Elle ne distinguait
+rien de ce qui l'entourait. Elle poussait quelquefois des cris,
+elle répétait mon nom; puis, épouvantée, elle faisait signe de la
+main, comme pour que l'on éloignât d'elle quelque objet qui lui
+était odieux.
+
+J'entrai dans sa chambre. Je vis au pied de son lit deux lettres.
+L'une était la mienne au baron de T**, l'autre était de lui-même à
+Ellénore. Je ne conçus que trop alors le mot de cette affreuse
+énigme. Tous mes efforts pour obtenir le temps que je voulais
+consacrer encore aux derniers adieux s'étaient tournés de la sorte
+contre l'infortunée que j'aspirais à ménager. Ellénore avait lu,
+tracées de ma main, mes promesses de l'abandonner, promesses qui
+n'avaient été dictées que par le désir de rester plus longtemps
+près d'elle, et que la vivacité de ce désir même m'avait porte à
+répéter, à développer de mille manières. L'oeil indifférent de
+M. de T** avait facilement démêlé dans ces protestations réitérées
+à chaque ligne l'irrésolution que je déguisais et les ruses de ma
+propre incertitude; mais le cruel avait trop bien calculé
+qu'Ellénore y verrait un arrêt irrévocable. Je m'approchai d'elle:
+elle me regarda sans me reconnaître. Je lui parlai: elle
+tressaillit. «Quel est ce bruit? s'écria-t-elle; c'est la voix qui
+m'a fait du mal». Le médecin remarqua que ma présence ajoutait à
+son délire, et me conjura de m'éloigner. Comment peindre ce que
+j'éprouvai pendant trois longues heures? Le médecin sortit enfin.
+Ellénore était tombée dans un profond assoupissement. Il ne
+désespérait pas de la sauver, si, à son réveil, la fièvre était
+calmée.
+
+Ellénore dormit longtemps. Instruit de son réveil, je lui écrivis
+pour lui demander de me recevoir. Elle me fit dire d'entrer. Je
+voulus parler; elle m'interrompit. «Que je n'entende de vous, dit-
+elle, aucun mot cruel. Je ne réclame plus, je ne m'oppose à rien;
+mais que cette voix que j'ai tant aimée, que cette voix qui
+retentissait au fond de mon coeur n'y pénètre pas pour le
+déchirer. Adolphe, Adolphe, j'ai été violente, j'ai pu vous
+offenser; mais vous ne savez pas ce que j'ai souffert. Dieu
+veuille que jamais vous ne le sachiez!»
+
+Son agitation devint extrême. Elle posa son front sur ma main; il
+était brûlant; une contraction terrible défigurait ses traits. «Au
+nom du ciel, m'écriai-je, chère Ellénore, écoutez-moi. Oui, je
+suis coupable: cette lettre...». Elle frémit et voulut s'éloigner.
+Je la retins. «Faible, tourmenté, continuai-je, j'ai pu céder un
+moment à une instance cruelle; mais n'avez-vous pas vous-même
+mille preuves que je ne puis vouloir ce qui nous sépare? J'ai été
+mécontent, malheureux, injuste; peut-être, en luttant avec trop de
+violence contre une imagination rebelle, avez-vous donné de la
+force à des velléités passagères que je méprise aujourd'hui; mais
+pouvez-vous douter de mon affection profonde? nos âmes ne sont-
+elles pas enchaînées l'une à l'autre par mille liens que rien ne
+peut rompre? Tout le passé ne nous est-il pas commun? Pouvons-nous
+jeter un regard sur les trois années qui viennent de finir, sans
+nous retracer des impressions que nous avons partagées, des
+plaisirs que nous avons goûtés, des peines que nous avons
+supportées ensemble? Ellénore, commençons en ce jour une nouvelle
+époque, rappelons les heures du bonheur et de l'amour». Elle me
+regarda quelque temps avec l'air du doute. «Votre père, reprit-
+elle enfin, vos devoirs, votre famille, ce qu'on attend de
+vous!... -- Sans doute, répondis-je, une fois, un jour peut-
+être...». Elle remarqua que j'hésitais. «Mon Dieu, s'écria-t-elle,
+pourquoi m'avait-il rendu l'espérance pour me la ravir aussitôt?
+Adolphe, je vous remercie de vos efforts: ils m'ont fait du bien,
+d'autant plus de bien qu'ils ne vous coûteront, je l'espère, aucun
+sacrifice; mais, je vous en conjure, ne parlons plus de
+l'avenir... Ne vous reprochez rien, quoi qu'il arrive. Vous avez
+été bon pour moi. J'ai voulu ce qui n'était pas possible. L'amour
+était toute ma vie: il ne pouvait être la vôtre. Soignez-moi
+maintenant quelques jours encore». Des larmes coulèrent
+abondamment de ses yeux; sa respiration fut moins oppressée; elle
+appuya sa tête sur mon épaule. «C'est ici, dit-elle, que j'ai
+toujours désiré mourir». Je la serrai contre mon coeur, j'abjurai
+de nouveau mes projets, je désavouai mes fureurs cruelles. «Non,
+reprit-elle, il faut que vous soyez libre et content. -- Puis-je
+l'être si vous êtes malheureuse? -- Je ne serai pas longtemps
+malheureuse, vous n'aurez pas longtemps à me plaindre». Je rejetai
+loin de moi des craintes que je voulais croire chimériques. «Non,
+non, cher Adolphe, me dit-elle, quand on a longtemps invoqué la
+mort, le Ciel nous envoie, à la fin, je ne sais quel pressentiment
+infaillible qui nous avertit que notre prière est exaucée». Je lui
+jurai de ne jamais la quitter. «Je l'ai toujours espéré,
+maintenant j'en suis sûre.»
+
+C'était une de ces journées d'hiver où le soleil semble éclairer
+tristement la campagne grisâtre, comme s'il regardait en pitié la
+terre qu'il a cessé de réchauffer. Ellénore me proposa de sortir.
+«Il fait bien froid, lui dis-je. -- N'importe, je voudrais me
+promener avec vous». Elle prit mon bras; nous marchâmes longtemps
+sans rien dire; elle avançait avec peine, et se penchait sur moi
+presque tout entière. «Arrêtons-nous un instant. -- Non, me
+répondit-elle, j'ai du plaisir à me sentir encore soutenue par
+vous». Nous retombâmes dans le silence. Le ciel était serein; mais
+les arbres étaient sans feuilles; aucun souffle n'agitait l'air,
+aucun oiseau ne le traversait: tout était immobile, et le seul
+bruit qui se fît entendre était celui de l'herbe glacée qui se
+brisait sous nos pas. «Comme tout est calme, me dit Ellénore;
+comme la nature se résigne! Le coeur aussi ne doit-il pas
+apprendre à se résigner?» Elle s'assit sur une pierre; tout à coup
+elle se mit à genoux, et, baissant la tête, elle l'appuya sur ses
+deux mains. J'entendis quelques mots prononces à voix basse. Je
+m'aperçus qu'elle priait. Se relevant enfin: «Rentrons, dit-elle,
+le froid m'a saisie. J'ai peur de me trouver mal. Ne me dites
+rien; je ne suis pas en état de vous entendre.»
+
+À dater de ce jour, je vis Ellénore s'affaiblir et dépérir. Je
+rassemblai de toutes parts des médecins autour d'elle: les uns
+m'annoncèrent un mal sans remède, d'autres me bercèrent
+d'espérances vaines; mais la nature sombre et silencieuse
+poursuivait d'un bras invisible son travail impitoyable. Par
+moments, Ellénore semblait reprendre à la vie. On eût dit
+quelquefois que la main de fer qui pesait sur elle s'était
+retirée. Elle relevait sa tête languissante; ses joues se
+couvraient de couleurs un peu plus vives; ses yeux se ranimaient:
+mais tout à coup, par le jeu cruel d'une puissance inconnue, ce
+mieux mensonger disparaissait, sans que l'art en pût deviner la
+cause. Je la vis de la sorte marcher par degrés à la destruction.
+Je vis se graver sur cette figure si noble et si expressive les
+signes avant-coureurs de la mort. Je vis, spectacle humiliant et
+déplorable, ce caractère énergique et fier recevoir de la
+souffrance physique mille impressions confuses et incohérentes,
+comme si, dans ces instants terribles, l'âme, froissée par le
+corps, se métamorphosait en tous sens pour se plier avec moins de
+peine à la dégradation des organes.
+
+Un seul sentiment ne varia jamais dans le coeur d'Ellénore: ce fut
+sa tendresse pour moi. Sa faiblesse lui permettait rarement de me
+parler; mais elle fixait sur moi ses yeux en silence, et il me
+semblait alors que ses regards me demandaient la vie que je ne
+pouvais plus lui donner. Je craignais de lui causer une émotion
+violente; j'inventais des prétextes pour sortir: je parcourais au
+hasard tous les lieux où je m'étais trouvé avec elle; j'arrosais
+de mes pleurs les pierres, le pied des arbres, tous les objets qui
+me retraçaient son souvenir.
+
+Ce n'était pas les regrets de l'amour, c'était un sentiment plus
+sombre et plus triste; l'amour s'identifie tellement à l'objet
+aimé que dans son désespoir même il y a quelque charme. Il lutte
+contre la réalité, contre la destinée; l'ardeur de son désir le
+trompe sur ses forces, et l'exalte au milieu de sa douleur. La
+mienne était morne et solitaire; je n'espérais point mourir avec
+Ellénore; j'allais vivre sans elle dans ce désert du monde, que
+j'avais souhaité tant de fois de traverser indépendant. J'avais
+brisé l'être qui m'aimait; j'avais brisé ce coeur, compagnon du
+mien, qui avait persisté à se dévouer à moi, dans sa tendresse
+infatigable; déjà l'isolement m'atteignait. Ellénore respirait
+encore, mais je ne pouvais déjà plus lui confier mes pensées;
+j'étais déjà seul sur la terre; je ne vivais plus dans cette
+atmosphère d'amour qu'elle répandait autour de moi; l'air que je
+respirais me paraissait plus rude, les visages des hommes que je
+rencontrais plus indifférents; toute la nature semblait me dire
+que j'allais à jamais cesser d'être aimé.
+
+Le danger d'Ellénore devint tout à coup plus imminent; des
+symptômes qu'on ne pouvait méconnaître annoncèrent sa fin
+prochaine: un prêtre de sa religion l'en avertit. Elle me pria de
+lui apporter une cassette qui contenait beaucoup de papiers; elle
+en fit brûler plusieurs devant elle, mais elle paraissait en
+chercher un qu'elle ne trouvait point, et son inquiétude était
+extrême. Je la suppliai de cesser cette recherche qui l'agitait,
+et pendant laquelle, deux fois, elle s'était évanouie. «J'y
+consens, me répondit-elle; mais, cher Adolphe, ne me refusez pas
+une prière. Vous trouverez parmi mes papiers, je ne sais où, une
+lettre qui vous est adressée; brûlez-la sans la lire, je vous en
+conjure au nom de notre amour, au nom de ces derniers moments que
+vous avez adoucis». Je le lui promis; elle fut tranquille.
+«Laissez-moi me livrer à présent, me dit-elle, aux devoirs de ma
+religion; j'ai bien des fautes à expier: mon amour pour vous fut
+peut-être une faute; je ne le croirais pourtant pas, si cet amour
+avait pu vous rendre heureux.»
+
+Je la quittai: je ne rentrai qu'avec tous ses gens pour assister
+aux dernières et solennelles prières; à genoux dans un coin de sa
+chambre, tantôt je m'abîmais dans mes pensées, tantôt je
+contemplais, par une curiosité involontaire, tous ces hommes
+réunis, la terreur des uns, la distraction des autres, et cet
+effet singulier de l'habitude qui introduit l'indifférence dans
+toutes les pratiques prescrites, et qui fait regarder les
+cérémonies les plus augustes et les plus terribles comme des
+choses convenues et de pure forme; j'entendais ces hommes répéter
+machinalement les paroles funèbres, comme si eux aussi n'eussent
+pas dû être acteurs un jour dans une scène pareille, comme si eux
+aussi n'eussent pas dû mourir un jour. J'étais loin cependant de
+dédaigner ces pratiques; en est-il une seule dont l'homme, dans
+son ignorance, ose prononcer l'inutilité? Elles rendaient du calme
+à Ellénore; elles l'aidaient à franchir ce pas terrible vers
+lequel nous avançons tous, sans qu'aucun de nous puisse prévoir ce
+qu'il doit éprouver alors. Ma surprise n'est pas que l'homme ait
+besoin d'une religion; ce qui m'étonne, c'est qu'il se croie
+jamais assez fort, assez à l'abri du malheur pour oser en rejeter
+une: il devrait, ce me semble, être porté, dans sa faiblesse, à
+les invoquer toutes; dans la nuit épaisse qui nous entoure, est-il
+une lueur que nous puissions repousser? Au milieu du torrent qui
+nous entraîne, est-il une branche à laquelle nous osions refuser
+de nous retenir?
+
+L'impression produite sur Ellénore par une solennité si lugubre
+parut l'avoir fatiguée. Elle s'assoupit d'un sommeil assez
+paisible; elle se réveilla moins souffrante; j'étais seul dans sa
+chambre; nous nous parlions de temps en temps à de longs
+intervalles. Le médecin qui s'était montré le plus habile dans ses
+conjectures m'avait prédit qu'elle ne vivrait pas vingt-quatre
+heures; je regardais tour à tour une pendule qui marquait les
+heures, et le visage d'Ellénore, sur lequel je n'apercevais nul
+changement nouveau. Chaque minute qui s'écoulait ranimait mon
+espérance, et je révoquais en doute les présages d'un art
+mensonger. Tout à coup Ellénore s'élança par un mouvement subit;
+je la retins dans mes bras: un tremblement convulsif agitait tout
+son corps; ses yeux me cherchaient, mais dans ses yeux se peignait
+un effroi vague, comme si elle eût demandé grâce à quelque objet
+menaçant qui se dérobait à mes regards: elle se relevait, elle
+retombait, on voyait qu'elle s'efforçait de fuir; on eût dit
+qu'elle luttait contre une puissance physique invisible qui,
+lassée d'attendre le moment funeste, l'avait saisie et la retenait
+pour l'achever sur ce lit de mort. Elle céda enfin à l'acharnement
+de la nature ennemie; ses membres s'affaissèrent, elle sembla
+reprendre quelque connaissance: elle me serra la main; elle voulut
+pleurer, il n'y avait plus de larmes; elle voulut parler, il n'y
+avait plus de voix: elle laissa tomber, comme résignée, sa tête
+sur le bras qui l'appuyait; sa respiration devint plus lente;
+quelques instants après elle n'était plus.
+
+Je demeurai longtemps immobile près d'Ellénore sans vie. La
+conviction de sa mort n'avait pas encore pénétré dans mon âme; mes
+yeux contemplaient avec un étonnement stupide ce corps inanimé.
+Une de ses femmes étant entrée répandit dans la maison la sinistre
+nouvelle. Le bruit qui se fit autour de moi me tira de la
+léthargie où j'étais plongé; je me levai: ce fut alors que
+j'éprouvai la douleur déchirante et toute l'horreur de l'adieu
+sans retour. Tant de mouvement, cette activité de la vie vulgaire,
+tant de soins et d'agitations qui ne la regardaient plus,
+dissipèrent cette illusion que je prolongeais, cette illusion par
+laquelle je croyais encore exister avec Ellénore. Je sentis le
+dernier lien se rompre, et l'affreuse réalité se placer à jamais
+entre elle et moi. Combien elle me pesait, cette liberté que
+j'avais tant regrettée! Combien elle manquait à mon coeur, cette
+dépendance qui m'avait révolté souvent! Naguère toutes mes actions
+avaient un but; j'étais sûr, par chacune d'elles, d'épargner une
+peine ou de causer un plaisir: je m'en plaignais alors; j'étais
+impatienté qu'un oeil ami observât mes démarches, que le bonheur
+d'un autre y fût attaché. Personne maintenant ne les observait;
+elles n'intéressaient personne; nul ne me disputait mon temps ni
+mes heures; aucune voix ne me rappelait quand je sortais. J'étais
+libre, en effet, je n'étais plus aimé: j'étais étranger pour tout
+le monde.
+
+L'on m'apporta tous les papiers d'Ellénore, comme elle l'avait
+ordonné; à chaque ligne, j'y rencontrai de nouvelles preuves de
+son amour, de nouveaux sacrifices qu'elle m'avait faits et qu'elle
+m'avait cachés. Je trouvai enfin cette lettre que j'avais promis
+de brûler; je ne la reconnus pas d'abord; elle était sans adresse,
+elle était ouverte: quelques mots frappèrent mes regards malgré
+moi; je tentai vainement de les en détourner, je ne pus résister
+au besoin de la lire tout entière. Je n'ai pas la force de la
+transcrire. Ellénore l'avait écrite après une des scènes violentes
+qui avaient précédé sa maladie.
+
+«Adolphe, me disait-elle, pourquoi vous acharnez-vous sur moi?
+Quel est mon crime? De vous aimer, de ne pouvoir exister sans
+vous. Par quelle pitié bizarre n'osez-vous rompre un lien qui vous
+pèse, et déchirez-vous l'être malheureux près de qui votre pitié
+vous retient? Pourquoi me refusez-vous le triste plaisir de vous
+croire au moins généreux? Pourquoi vous montrez-vous furieux et
+faible? L'idée de ma douleur vous poursuit, et le spectacle de
+cette douleur ne peut vous arrêter! Qu'exigez-vous? Que je vous
+quitte? Ne voyez-vous pas que je n'en ai pas la force? Ah! c'est à
+vous, qui n'aimez pas, c'est à vous à la trouver, cette force,
+dans ce coeur lassé de moi, que tant d'amour ne saurait désarmer.
+Vous ne me la donnerez pas, vous me ferez languir dans les larmes,
+vous me ferez mourir à vos pieds». -- «Dites un mot, écrivait-elle
+ailleurs. Est-il un pays où je ne vous suive? Est-il une retraite
+où je ne me cache pour vivre auprès de vous, sans être un fardeau
+dans votre vie? Mais non, vous ne le voulez pas. Tous les projets
+que je propose, timide et tremblante, car vous m'avez glacée
+d'effroi, vous les repoussez avec impatience. Ce que j'obtiens de
+mieux, c'est votre silence. Tant de dureté ne convient pas à votre
+caractère. Vous êtes bon; vos actions sont nobles et dévouées:
+mais quelles actions effaceraient vos paroles? Ces paroles acérées
+retentissent autour de moi: je les entends la nuit; elles me
+suivent, elle me dévorent, elles flétrissent tout ce que vous
+faites. Faut-il donc que je meure, Adolphe? Eh bien, vous serez
+content; elle mourra, cette pauvre créature que vous avez
+protégée, mais que vous frappez à coups redoublés. Elle mourra,
+cette importune Ellénore que vous ne pouvez supporter autour de
+vous, que vous regardez comme un obstacle, pour qui vous ne
+trouvez pas sur la terre une place qui ne vous fatigue; elle
+mourra: vous marcherez seul au milieu de cette foule à laquelle
+vous êtes impatient de vous mêler! Vous les connaîtrez, ces hommes
+que vous remerciez aujourd'hui d'être indifférents; et peut-être
+un jour, froissé par ces coeurs arides, vous regretterez ce coeur
+dont vous disposiez, qui vivait de votre affection, qui eût bravé
+mille périls pour votre défense, et que vous ne daignez plus
+récompenser d'un regard».
+
+FIN
+
+
+LETTRE À L'ÉDITEUR
+
+Je vous renvoie, monsieur, le manuscrit que vous avez eu la bonté
+de me confier. Je vous remercie de cette complaisance, bien
+qu'elle ait réveillé en moi de tristes souvenirs que le temps
+avait effacés. J'ai connu la plupart de ceux qui figurent dans
+cette histoire, car elle n'est que trop vraie. J'ai vu souvent ce
+bizarre et malheureux Adolphe, qui en est à la fois l'auteur et le
+héros; j'ai tenté d'arracher par mes conseils cette charmante
+Ellénore, digne d'un sort plus doux et d'un coeur plus fidèle, à
+l'être malfaisant qui, non moins misérable qu'elle, la dominait
+par une espèce de charme, et la déchirait par sa faiblesse. Hélas!
+la dernière fois que je l'ai vue, je croyais lui avoir donné
+quelque force, avoir armé sa raison contre son coeur. Après une
+trop longue absence, je suis revenu dans les lieux où je l'avais
+laissée, et je n'ai trouvé qu'un tombeau.
+
+Vous devriez, monsieur, publier cette anecdote. Elle ne peut
+désormais blesser personne, et ne serait pas, à mon avis, sans
+utilité. Le malheur d'Ellénore prouve que le sentiment le plus
+passionné ne saurait lutter contre l'ordre des choses. La société
+est trop puissante, elle se reproduit sous trop de formes, elle
+mêle trop d'amertumes à l'amour qu'elle n'a pas sanctionné; elle
+favorise ce penchant à l'inconstance, et cette fatigue impatiente,
+maladies de l'âme, qui la saisissent quelquefois subitement au
+sein de l'intimité. Les indifférents ont un empressement
+merveilleux à être tracassiers au nom de la morale, et nuisibles
+par zèle pour la vertu; on dirait que la vue de l'affection les
+importune, parce qu'ils en sont incapables; et quand ils peuvent
+se prévaloir d'un prétexte, ils jouissent de l'attaquer et de la
+détruire. Malheur donc à la femme qui se repose sur un sentiment
+que tout se réunit pour empoisonner, et contre lequel la société,
+lorsqu'elle n'est pas forcée à le respecter comme légitime, s'arme
+de tout ce qu'il y a de mauvais dans le coeur de l'homme pour
+décourager tout ce qu'il y a de bon!
+
+L'exemple d'Adolphe ne sera pas moins instructif, si vous ajoutez
+qu'après avoir repoussé l'être qui l'aimait, il n'a pas été moins
+inquiet, moins agité, moins mécontent; qu'il n'a fait aucun usage
+d'une liberté reconquise au prix de tant de douleurs et de tant de
+larmes; et qu'en se rendant bien digne de blâme, il s'est rendu
+aussi digne de pitié.
+
+S'il vous en faut des preuves, monsieur, lisez ces lettres qui
+vous instruiront du sort d'Adolphe; vous le verrez dans bien des
+circonstances diverses, et toujours la victime de ce mélange
+d'égoïsme et de sensibilité qui se combinait en lui pour son
+malheur et celui des autres; prévoyant le mal avant de le faire,
+et reculant avec désespoir après l'avoir fait; puni de ses
+qualités plus encore que de ses défauts, parce que ses qualités
+prenaient leur source dans ses émotions, et non dans ses
+principes; tour à tour le plus dévoué et le plus dur des hommes,
+mais ayant toujours fini par la dureté, après avoir commencé par
+le dévouement, et n'ayant ainsi laissé de traces que de ses torts.
+
+
+RÉPONSE.
+
+Oui, monsieur, je publierai le manuscrit que vous me renvoyez (non
+que je pense comme vous sur l'utilité dont il peut être; chacun ne
+s'instruit qu'à ses dépens dans ce monde, et les femmes qui le
+liront s'imagineront toutes avoir rencontré mieux qu'Adolphe ou
+valoir mieux qu'Ellénore); mais je le publierai comme une histoire
+assez vraie de la misère du coeur humain. S'il renferme une leçon
+instructive, c'est aux hommes que cette leçon s'adresse: il prouve
+que cet esprit, dont on est si fier, ne sert ni à trouver du
+bonheur ni à en donner; il prouve que le caractère, la fermeté, la
+fidélité, la bonté, sont les dons qu'il faut demander au ciel; et
+je n'appelle pas bonté cette pitié passagère qui ne subjugue point
+l'impatience, et ne l'empêche pas de rouvrir les blessures qu'un
+moment de regret avait fermées. La grande question dans la vie,
+c'est la douleur que l'on cause, et la métaphysique la plus
+ingénieuse ne justifie pas l'homme qui a déchiré le coeur qui
+l'aimait. Je hais d'ailleurs cette fatuité d'un esprit qui croit
+excuser ce qu'il explique; je hais cette vanité qui s'occupe
+d'elle-même en racontant le mal qu'elle a fait, qui a la
+prétention de se faire plaindre en se décrivant, et qui, planant
+indestructible au milieu des ruines, s'analyse au lieu de se
+repentir. Je hais cette faiblesse qui s'en prend toujours aux
+autres de sa propre impuissance, et qui ne voit pas que le mal
+n'est point dans ses alentours, mais qu'il est en elle. J'aurais
+deviné qu'Adolphe a été puni de son caractère par son caractère
+même, qu'il n'a suivi aucune route fixe, rempli aucune carrière
+utile, qu'il a consumé ses facultés sans autre direction que le
+caprice, sans autre force que l'irritation; j'aurais, dis-je,
+deviné tout cela, quand vous ne m'auriez pas communiqué sur sa
+destinée de nouveaux détails, dont j'ignore encore si je ferai
+quelque usage. Les circonstances sont bien peu de chose, le
+caractère est tout; c'est en vain qu'on brise avec les objets et
+les êtres extérieurs; on ne saurait briser avec soi-même. On
+change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment
+dont on espérait se délivrer; et comme on ne se corrige pas en se
+déplaçant, l'on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux
+regrets et des fautes aux souffrances.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Adolphe, by Benjamin Constant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADOLPHE ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+The Project Gutenberg EBook of Adolphe, by Benjamin Constant
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+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }\pard\plain \s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst { TOC \\o "1-3" \\h \\z }}{\fldrslt {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260478"}{
+\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340037003800000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul Pr\'e9face de la seconde \'e9dition ou essai sur le caract\'e8re et le r\'e9
+sultat moral de l\rquote ouvrage}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260478 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340037003800000000}}}{\fldrslt {3}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260479"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400370039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul Pr\'e9
+face de la troisi\'e8me \'e9dition}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260479 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340037003900000000}}}{\fldrslt {7}}}}}{
+\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260480"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400380030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul Avis de l\rquote \'e9
+diteur}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260480 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340038003000000000}}}{\fldrslt {9}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260481"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400380031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE PREMIER}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260481 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340038003100000000}}}{\fldrslt {11}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260482"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400380032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE II}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260482 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340038003200000000}}}{\fldrslt {17}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260483"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400380033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE III}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260483 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340038003300000000}}}{\fldrslt {27}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260484"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400380034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE IV}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260484 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340038003400000000}}}{\fldrslt {34}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260485"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400380035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE V}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260485 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340038003500000000}}}{\fldrslt {42}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260486"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400380036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE VI}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260486 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340038003600000000}}}{\fldrslt {51}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260487"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400380037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE VII}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260487 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340038003700000000}}}{\fldrslt {58}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260488"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400380038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE VIII}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260488 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340038003800000000}}}{\fldrslt {66}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260489"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400380039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE IX}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260489 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340038003900000000}}}{\fldrslt {73}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260490"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400390030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE X}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260490 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340039003000000000}}}{\fldrslt {78}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260491"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400390031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul Lettre \'e0 l'\'e9
+diteur}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260491 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340039003100000000}}}{\fldrslt {88}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \s21\qj\li567\ri284\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs30\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260492"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400390032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul R\'e9ponse.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260492 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340039003200000000}}}{\fldrslt {89}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260478}Pr\'e9face de la seconde \'e9dition ou essai sur le caract\'e8re et le r\'e9sultat moral de l\rquote ouvrage
+{\*\bkmkend _Toc96260478}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le succ\'e8s de ce petit ouvrage n\'e9cessitant une seconde \'e9dition, j\rquote en profite pour y joindre quelques r\'e9flexions sur le caract\'e8re et la morale de cette anecdote \'e0 laquelle l\rquote attention du public donne une valeur que j\rquote
+\'e9tais loin d\rquote y attacher.
+\par
+\par J\rquote ai d\'e9j\'e0 protest\'e9 contre les allusions qu\rquote une malignit\'e9 qui aspire au m\'e9rite de la p\'e9n\'e9tration, par d\rquote absurdes conjectures, a cru y trouver. Si j\rquote avais donn\'e9 lieu r\'e9ellement \'e0 des interpr\'e9
+tations pareilles, s\rquote il se rencontrait dans mon livre une seule phrase qui p\'fbt les autoriser, je me consid\'e9rerais comme digne d\rquote un bl\'e2me rigoureux.
+\par
+\par Mais tous ces rapprochements pr\'e9tendus sont heureusement trop vagues et trop d\'e9nu\'e9s de v\'e9rit\'e9, pour avoir fait impression. Aussi n\rquote avaient-ils point pris naissance dans la soci\'e9t\'e9. Ils \'e9taient l\rquote
+ouvrage de ces hommes qui, n\rquote \'e9tant pas admis dans le monde, l\rquote observent du dehors, avec une curiosit\'e9 gauche et une vanit\'e9 bless\'e9e, et cherchent \'e0 trouver ou \'e0 causer du scandale, dans une sph\'e8re au-dessus d\rquote eux.
+
+\par
+\par Ce scandale est si vite oubli\'e9 que j\rquote ai peut-\'eatre tort d\rquote en parler ici. Mais j\rquote en ai ressenti une p\'e9nible surprise, qui m\rquote a laiss\'e9 le besoin de r\'e9p\'e9ter qu\rquote aucun des caract\'e8res trac\'e9s dans Adol
+phe n\rquote a de rapport avec aucun des individus que je connais, que je n\rquote ai voulu en peindre aucun, ami ou indiff\'e9rent\~; car envers ceux-ci m\'eames, je me crois li\'e9 par cet engagement tacite d\rquote \'e9gards et de discr\'e9tion r\'e9
+ciproque, sur lequel la soci\'e9t\'e9 repose.
+\par
+\par Au reste, des \'e9crivains plus c\'e9l\'e8bres que moi ont \'e9prouv\'e9 le m\'eame sort. L\rquote on a pr\'e9tendu que M.\~de\~Chateaubriand s\rquote \'e9tait d\'e9crit dans Ren\'e9\~; et la femme la plus spirituelle de notre si\'e8cle, en m\'ea
+me temps qu\rquote elle est la meilleure, Mme\~de\~Sta\'ebl a \'e9t\'e9 soup\'e7onn\'e9e, non seulement s\rquote \'eatre peinte dans Delphine et dans Corinne, mais d\rquote avoir trac\'e9 de quelques-unes de ses connaissances des portraits s\'e9v\'e8res\~
+; imputations bien peu m\'e9rit\'e9es\~; car, assur\'e9ment, le g\'e9nie qui cr\'e9a Corinne n\rquote avait pas besoin des ressources de la m\'e9chancet\'e9, et toute perfidie sociale est incompatible avec le caract\'e8re de Mme\~de\~Sta\'ebl, ce caract
+\'e8re si noble, si courageux dans la pers\'e9cution, si fid\'e8le dans l\rquote amiti\'e9, si g\'e9n\'e9reux dans le d\'e9vouement.
+\par
+\par Cette fureur de reconna\'eetre dans les ouvrages d\rquote imagination les individus qu\rquote on rencontre dans le monde, est pour ces ouvrages un v\'e9ritable fl\'e9au. Elle les d\'e9grade, leur imprime une direction fausse, d\'e9truit leur int\'e9r\'ea
+t et an\'e9antit leur utilit\'e9. Chercher des allusions dans un roman, c\rquote est pr\'e9f\'e9rer la tracasserie \'e0 la nature, et substituer le comm\'e9rage \'e0 l\rquote observation du c\'9cur humain.
+\par
+\par Je pense, je l\rquote avoue, qu\rquote on a pu trouver dans Adolphe un but plus utile et, si j\rquote ose le dire, plus relev\'e9.
+\par
+\par Je n\rquote ai pas seulement voulu prouver le danger de ces liens irr\'e9guliers, o\'f9 l\rquote on est d\rquote ordinaire d\rquote autant plus encha\'een\'e9 qu\rquote on se croit plus libre. Cette d\'e9monstration aurait bien eu son utilit\'e9\~
+; mais ce n\rquote \'e9tait pas l\'e0 toutefois mon id\'e9e principale.
+\par
+\par Ind\'e9pendamment de ces liaisons \'e9tablies que la soci\'e9t\'e9 tol\'e8re et condamne, il y a dans la simple habitude d\rquote emprunter le langage de l\rquote amour, et de se donner ou de faire na\'eetre en d\rquote autres des \'e9motions de c\'9c
+ur passag\'e8res, un danger qui n\rquote a pas \'e9t\'e9 suffisamment appr\'e9ci\'e9 jusqu\rquote ici. L\rquote on s\rquote engage dans une route dont on ne saurait pr\'e9voir le terme, l\rquote on ne sait ni ce qu\rquote on inspirera, ni ce qu\rquote
+on s\rquote expose \'e0 \'e9prouver. L\rquote on porte en se jouant des coups dont on ne calcule ni la force, ni la r\'e9action sur soi-m\'eame\~; et la blessure qui semble effleurer, peut \'eatre incurable.
+\par
+\par Les femmes coquettes font d\'e9j\'e0 beaucoup de mal, bien que les hommes, plus forts, plus distraits du sentiment par des occupations imp\'e9rieuses, et destin\'e9s \'e0 servir de centre \'e0 ce qui les entoure, n\rquote aient pas au m\'eame degr\'e9
+ que les femmes, la noble et dangereuse facult\'e9 de vivre dans un autre et pour un autre. Mais combien ce man\'e8ge, qu\rquote au premier coup d\rquote \'9cil on jugerait frivole, devient plus cruel quand il s\rquote exerce sur des \'eatres faibles, n
+\rquote ayant de vie r\'e9elle que dans le c\'9cur, d\rquote int\'e9r\'eat profond que dans l\rquote affection, sans activit\'e9 qui les occupe, et sans carri\'e8re qui les commande, confiantes par nature, cr\'e9dules par une excusable vanit\'e9
+, sentant que leur seule existence est de se livrer sans r\'e9serve \'e0 un protecteur, et entra\'een\'e9es sans cesse \'e0 confondre le besoin d\rquote appui et le besoin d\rquote amour\~!
+\par
+\par Je ne parle pas des malheurs positifs qui r\'e9sultent de liaisons form\'e9es et rompues, du bouleversement des situations, de la rigueur des jugements publics, et de la malveillance de cette soci\'e9t\'e9 implacable, qui semble avoir trouv\'e9 du pl
+aisir \'e0 placer les femmes sur un ab\'eeme pour les condamner, si elles y tombent. Ce ne sont l\'e0 que des maux vulgaires. Je parle de ces souffrances du c\'9cur, de cet \'e9tonnement douloureux d\rquote une \'e2me tromp\'e9
+e, de cette surprise avec laquelle elle apprend que l\rquote abandon devient un tort, et les sacrifices des crimes aux yeux m\'eames de celui qui les re\'e7ut. Je parle de cet effroi qui la saisit, quand elle se voit d\'e9laiss\'e9
+e par celui qui jurait de la prot\'e9ger\~; de cette d\'e9fiance qui succ\'e8de \'e0 une confiance si enti\'e8re, et qui, forc\'e9e \'e0 se diriger contre l\rquote \'eatre qu\rquote on \'e9levait au-dessus de tout, s\rquote \'e9tend par l\'e0 m\'ea
+me au reste du monde. Je parle de cette estime refoul\'e9e sur elle-m\'eame, et qui ne sait o\'f9 se placer.
+\par
+\par Pour les hommes m\'eames, il n\rquote est pas indiff\'e9rent de faire ce mal. Presque tous se croient bien plus mauvais, plus l\'e9gers qu\rquote ils ne sont. Ils pensent pouvoir rompre avec facilit\'e9 le lien qu\rquote
+ils contractent avec insouciance. Dans le lointain, l\rquote image de la douleur para\'eet vague et confuse, telle qu\rquote un nuage qu\rquote ils traverseront sans peine. Une doctrine de fatuit\'e9, tradition funeste, que l\'e8gue \'e0 la vanit\'e9
+ de la g\'e9n\'e9ration qui s\rquote \'e9l\'e8ve la corruption de la g\'e9n\'e9ration qui a vieilli, une ironie devenue triviale, mais qui s\'e9duit l\rquote esprit par des r\'e9dactions piquantes, comme si les r\'e9d
+actions changeaient le fond des choses, tout ce qu\rquote ils entendent, en un mot\~; et tout ce qu\rquote ils disent, semble les armer contre les larmes qui ne coulent pas encore. Mais lorsque ces larmes coulent, la nature revient en eux, malgr\'e9 l
+\rquote atmosph\'e8re factice dont ils s\rquote \'e9taient environn\'e9s. Ils sentent qu\rquote un \'eatre qui souffre par ce qu\rquote il aime est sacr\'e9. Ils sentent que dans leur c\'9cur m\'eame qu\rquote
+ils ne croyaient pas avoir mis de la partie, se sont enfonc\'e9es les racines du sentiment qu\rquote ils ont inspir\'e9, et s\rquote ils veulent dompter ce que par habitude ils nomment faiblesse, il faut qu\rquote ils descendent dans ce c\'9cur mis\'e9
+rable, qu\rquote ils y froissent ce qu\rquote il y a de g\'e9n\'e9reux, qu\rquote ils y brisent ce qu\rquote il y a de fid\'e8le, qu\rquote ils y tuent ce qu\rquote il y a de bon. Ils r\'e9ussissent, mais en frappant de mort une portion de leur \'e2
+me, et ils sortent de ce travail ayant tromp\'e9 la confiance, brav\'e9 la sympathie, abus\'e9 de la faiblesse, insult\'e9 la morale en la rendant l\rquote excuse de la duret\'e9, profan\'e9 toutes les expressions et foul\'e9 aux pieds tous les sentiment
+s. Ils survivent ainsi \'e0 leur meilleure nature, pervertis par leur victoire, ou honteux de cette victoire, si elle ne les a pas pervertis.
+\par
+\par Quelques personnes m\rquote ont demand\'e9 ce qu\rquote aurait d\'fb faire Adolphe, pour \'e9prouver et causer moins de peine\~? Sa position et celle d\rquote Ell\'e9nore \'e9taient sans ressource, et c\rquote est pr\'e9cis\'e9ment ce que j\rquote
+ai voulu. Je l\rquote ai montr\'e9 tourment\'e9, parce qu\rquote il n\rquote aimait que faiblement Ell\'e9nore\~; mais il n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 moins tourment\'e9, s\rquote il l\rquote e\'fbt aim\'e9e davantage. Il souffrait par elle, faute de
+ sentiments\~: avec un sentiment plus passionn\'e9, il e\'fbt souffert pour elle. La soci\'e9t\'e9, d\'e9sapprobatrice et d\'e9daigneuse, aurait vers\'e9 tous ses venins sur l\rquote affection que son aveu n\rquote e\'fbt pas sanctionn\'e9e\~: C\rquote
+est ne pas commencer de telles liaisons qu\rquote il faut pour le bonheur de la vie\~: quand on est entr\'e9 dans cette route, on n\rquote a plus que le choix des maux.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260479}Pr\'e9face de la troisi\'e8me \'e9dition{\*\bkmkend _Toc96260479}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Ce n'est pas sans quelque h\'e9sitation que j'ai consenti \'e0 la r\'e9impression de ce petit ouvrage, publi\'e9 il y a dix ans. Sans la presque certitude qu'on voulait en faire une contrefa\'e7on en Belgique, et que cette contrefa\'e7
+on, comme la plupart de celles que r\'e9pandent en Allemagne et qu'introduisent en France les contrefacteurs belges, serait grossie d'additions et d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part, je ne me serais jamais occup\'e9
+ de cette anecdote, \'e9crite dans l'unique pens\'e9e de convaincre deux ou trois amis r\'e9unis \'e0 la campagne de la possibilit\'e9 de donner une sorte d'int\'e9r\'eat \'e0 un roman dont les personnages se r\'e9duiraient \'e0
+ deux, et dont la situation serait toujours la m\'eame.
+\par
+\par Une fois occup\'e9 de ce travail, j'ai voulu d\'e9velopper quelques autres id\'e9es qui me sont survenues et ne m'ont pas sembl\'e9 sans une certaine utilit\'e9. J'ai voulu peindre le mal que font \'e9prouver m\'eame aux c\'9c
+urs arides les souffrances qu'ils causent, et cette illusion qui les porte \'e0 se croire plus l\'e9gers ou plus corrompus qu'ils ne le sont. \'c0 distance, l'image de la douleur qu'on impose para\'eet vague et confuse, telle qu'un nuage facile \'e0
+ traverser\~; on est encourag\'e9 par l'approbation d'une soci\'e9t\'e9 toute factice, qui suppl\'e9e aux principes par les r\'e8gles et aux \'e9
+motions par les convenances, et qui hait le scandale comme importun, non comme immoral, car elle accueille assez bien le vice quand le scandale ne s'y trouve pas. On pense que des liens form\'e9s sans r\'e9
+flexion se briseront sans peine. Mais quand on voit l'angoisse qui r\'e9sulte de ces liens bris\'e9s, ce douloureux \'e9tonnement d'une \'e2me tromp\'e9e, cette d\'e9fiance qui succ\'e8de \'e0 une confiance si compl\'e8te, et qui, forc\'e9
+e de se diriger contre l'\'eatre \'e0 part du reste du monde, s'\'e9tend \'e0 ce monde tout entier, cette estime refoul\'e9e sur elle-m\'eame et qui ne sait plus o\'f9 se replacer, on sent alors qu'il y a quelque chose de sacr\'e9 dans le c\'9cur q
+ui souffre, parce qu'il aime\~; on d\'e9couvre combien sont profondes les racines de l'affection qu'on croyait inspirer sans la partager\~: et si l'on surmonte ce qu'on appel la faiblesse, c'est en d\'e9truisant en soi-m\'eame tout ce qu'on a de g\'e9n
+\'e9reux, en d\'e9chirant tout ce qu'on a de fid\'e8le, en sacrifiant tout ce qu'on a de noble et de bon. On se rel\'e8ve de cette victoire, \'e0 laquelle les indiff\'e9rents et les amis applaudissent, ayant frapp\'e9 de mort une portion de son \'e2
+me, brav\'e9 la sympathie, abus\'e9 de la faiblesse, outrag\'e9 la morale en la prenant pour pr\'e9texte de la duret\'e9\~; et l'on survit \'e0 sa meilleure nature, honteux ou perverti par ce triste succ\'e8s.
+\par
+\par Tel a \'e9t\'e9 le tableau que j'ai voulu tracer dans Adolphe. Je ne sais si j'ai r\'e9ussi\~; ce qui me ferait croire au moins \'e0 un certain m\'e9rite de v\'e9rit\'e9, c'est que presque tous ceux de mes lecteurs que j'ai rencontr\'e9s m'ont parl\'e9
+ d'eux-m\'eames comme ayant \'e9t\'e9 dans la position de mon h\'e9ros. Il est vrai qu'\'e0 travers les regrets qu'ils montraient de toutes les douleurs qu'ils avaient caus\'e9es per\'e7ait je ne sais quelle satisfaction de fatuit\'e9\~; ils aimaient \'e0
+ se peindre, comme ayant, de m\'eame qu'Adolphe, \'e9t\'e9 poursuivis par les opini\'e2tres affections qu'ils avaient inspir\'e9es, et victimes de l'amour immense qu'on avait con\'e7u pour eux. J
+e crois que pour la plupart ils se calomniaient, et que si leur vanit\'e9 les e\'fbt laiss\'e9s tranquilles, leur conscience e\'fbt pu rester en repos.
+\par
+\par Quoi qu'il en soit, tout ce qui concerne Adolphe m'est devenu fort indiff\'e9rent\~; je n'attache aucun prix \'e0 ce roman, et je r\'e9p\'e8te que ma seule intention, en le laissant repara\'eetre devant un public qui l'a probablement oubli\'e9
+, si tant est que jamais il l'ait connu, a \'e9t\'e9 de d\'e9clarer que toute \'e9dition qui contiendrait autre chose que ce qui est renferm\'e9 dans celle-ci ne viendrait pas de moi, et que je n'en serais pas responsable.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260480}Avis de l\rquote \'e9diteur{\*\bkmkend _Toc96260480}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je parcourais l\rquote Italie, il y a bien des ann\'e9es. Je fus arr\'eat\'e9 dans une auberge de Cerenza, petit village de la Calabre, par un d\'e9bordement du Neto\~; il y avait dans la m\'eame auberge un \'e9tranger qui se trouvait forc\'e9 d\rquote
+y s\'e9journer pour la m\'eame cause. Il \'e9tait fort silencieux et paraissait triste. Il ne t\'e9moignait aucune impatience. Je me plaignais quelquefois \'e0 lui, comme au seul homme \'e0 qui je pusse parler dans ce lieu, du retard que notre marche \'e9
+prouvait. \'ab\~Il m\rquote est \'e9gal, me r\'e9pondit-il, d\rquote \'eatre ici ou ailleurs.\~\'bb Notre h\'f4te, qui avait caus\'e9 avec un domestique napolitain, qui servait cet \'e9tranger sans savoir son nom, me dit qu\rquote il ne voyageait point pa
+r curiosit\'e9, car il ne visitait ni les ruines, ni les sites, ni les monuments, ni les hommes. Il lisait beaucoup, mais jamais d\rquote une mani\'e8re suivie\~; il se promenait le soir, toujours seul, et souvent il passait les journ\'e9es enti\'e8
+res assis, immobile, la t\'eate appuy\'e9e sur les deux mains.
+\par
+\par Au moment o\'f9 les communications, \'e9tant r\'e9tablies, nous auraient permis de partir, cet \'e9tranger tomba tr\'e8s malade. L\rquote humanit\'e9 me fit un devoir de prolonger mon s\'e9jour aupr\'e8s de lui pour le soigner. Il n\rquote y avait \'e0
+ Cerenza qu\rquote un chirurgien de village\~; je voulais envoyer \'e0 Cozenze chercher des secours plus efficaces. \'ab\~Ce n\rquote est pas la peine, me dit l\rquote \'e9tranger\~; l\rquote homme que voil\'e0 est pr\'e9cis\'e9ment ce qu\rquote
+il me faut.\~\'bb Il avait raison, peut-\'eatre plus qu\rquote il ne pensait, car cet homme le gu\'e9rit. \'ab\~Je ne vous croyais pas si habile\~\'bb, lui dit-il avec une sorte d\rquote humeur en le cong\'e9diant\~
+; puis il me remercia de mes soins, et il partit.
+\par
+\par Plusieurs mois apr\'e8s, je re\'e7us, \'e0 Naples, une lettre de l\rquote h\'f4te de Cerenza, avec une cassette trouv\'e9e sur la route qui conduit \'e0 Strongoli, route que l\rquote \'e9tranger et moi nous avions suivie, mais s\'e9par\'e9ment. L\rquote
+aubergiste qui me l\rquote envoyait se croyait s\'fbr qu\rquote elle appartenait \'e0 l\rquote un de nous deux. Elle renfermait beaucoup de lettres fort anciennes sans adresses, ou dont les adresses et les signatures \'e9taient effac\'e9
+es, un portrait de femme et un cahier contenant l\rquote anecdote ou l\rquote histoire qu\rquote on va lire. L\rquote \'e9tranger, propri\'e9taire de ces effets, ne m\rquote avait laiss\'e9, en me quittant, aucun moyen de lui \'e9crire\~; je les conservai
+s depuis dix ans, incertain de l\rquote usage que je devais en faire, lorsqu\rquote en ayant parl\'e9 par hasard \'e0 quelques personnes dans une ville d\rquote Allemagne, l\rquote une d\rquote
+entre elles me demanda avec instance de lui confier le manuscrit dont j\rquote \'e9tais d\'e9positaire. Au bout de huit jours, ce manuscrit me fut renvoy\'e9 avec une lettre que j\rquote ai plac\'e9e \'e0 la fin de cette histoire, parce qu\rquote
+elle serait inintelligible si on la lisait avant de conna\'eetre l\rquote histoire elle-m\'eame.
+\par
+\par Cette lettre m\rquote a d\'e9cid\'e9 \'e0 la publication actuelle, en me donnant la certitude qu\rquote elle ne peut offenser ni compromettre personne. Je n\rquote ai pas chang\'e9 un mot \'e0 l\rquote original\~; la suppression m\'ea
+me des noms propres ne vient pas de moi\~: ils n\rquote \'e9taient d\'e9sign\'e9s que comme ils sont encore, par des lettres initiales.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260481}CHAPITRE PREMIER{\*\bkmkend _Toc96260481}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je venais de finir \'e0 vingt-deux ans mes \'e9tudes \'e0 l'universit\'e9 de Gottingue. \endash L'intention de mon p\'e8re, ministre de l'\'e9lecteur de **, \'e9tait que je parcourusse les pays les plus remarquables de l'Europe. Il voulait ensuite m'appe
+ler aupr\'e8s de lui, me faire entrer dans le d\'e9partement dont la direction lui \'e9tait confi\'e9e, et me pr\'e9parer \'e0 le remplacer un jour. J'avais obtenu, par un travail assez opini\'e2tre, au milieu d'une vie tr\'e8s dissip\'e9e, des succ\'e8
+s qui m'avaient distingu\'e9 de mes compagnons d'\'e9tude, et qui avaient fait concevoir \'e0 mon p\'e8re sur moi des esp\'e9rances probablement fort exag\'e9r\'e9es.
+\par
+\par Ces esp\'e9rances l'avaient rendu tr\'e8s indulgent pour beaucoup de fautes que j'avais commises. Il ne m'avait jamais laiss\'e9 souffrir des suites de ces fautes. Il avait toujours accord\'e9, quelquefois pr\'e9venu, mes demandes \'e0 cet \'e9gard.
+
+\par
+\par Malheureusement sa conduite \'e9tait plut\'f4t noble et g\'e9n\'e9reuse que tendre. J'\'e9tais p\'e9n\'e9tr\'e9 de tous ses droits \'e0 ma reconnaissance et \'e0 mon respect. Mais aucune confiance n'avait exist\'e9
+ jamais entre nous. Il avait dans l'esprit je ne sais quoi d'ironique qui convenait mal \'e0 mon caract\'e8re. Je ne demandais alors qu'\'e0 me livrer \'e0 ces impressions primitives et fougueuses qui jettent l'\'e2me hors de la sph\'e8
+re commune, et lui inspirent le d\'e9dain de tous les objets qui l'environnent. Je trouvais dans mon p\'e8re, non pas un censeur, mais un observateur froid et caustique, qui souriait d'abord de piti\'e9, et qui finissait bient\'f4
+t la conversation avec impatience. Je ne me souviens pas, pendant mes dix-huit premi\'e8res ann\'e9es, d'avoir eu jamais un entretien d'une heure avec lui. Ses lettres \'e9taient affectueuses, pleines de conseils, raisonnables et sensibles\~; mais \'e0
+ peine \'e9tions-nous en pr\'e9sence l'un de l'autre qu'il y avait en lui quelque chose de contraint que je ne pouvais m'expliquer, et qui r\'e9agissait sur moi d'une mani\'e8re p\'e9nible. Je ne savais pas alors ce que c'\'e9tait que la timidit\'e9
+, cette souffrance int\'e9rieure qui nous poursuit jusque dans l'\'e2ge le plus avanc\'e9, qui refoule sur notre c\'9cur les impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui d\'e9
+nature dans notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et ne nous permet de nous exprimer que par des mots vagues ou une ironie plus ou moins am\'e8re, comme si nous voulions nous venger sur nos sentiments m\'eames de la douleur que nous \'e9
+prouvons \'e0 ne pouvoir les faire conna\'eetre. Je ne savais pas que, m\'eame avec son fils, mon p\'e8re \'e9tait timide, et que souvent, apr\'e8s avoir longtemps attendu de moi quelques t\'e9moignages d'affection que sa froideu
+r apparente semblait m'interdire, il me quittait les yeux mouill\'e9s de larmes et se plaignait \'e0 d'autres de ce que je ne l'aimais pas.
+\par
+\par Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caract\'e8re. Aussi timide que lui, mais plus agit\'e9, parce que j'\'e9tais plus jeune, je m'accoutumai \'e0 renfermer en moi-m\'eame tout ce que j'\'e9prouvais, \'e0
+ ne former que des plans solitaires, \'e0 ne compter que sur moi pour leur ex\'e9cution, \'e0 consid\'e9rer les avis, l'int\'e9r\'eat, l'assistance et jusqu'\'e0 la seule pr\'e9sence des autres comme une g\'ea
+ne et comme un obstacle. Je contractai l'habitude de ne jamais parler de ce qui m'occupait, de ne me soumettre \'e0 la conversation que comme \'e0 une n\'e9cessit\'e9 importune et de l'animer alors par une plaisanterie perp\'e9
+tuelle qui me la rendait moins fatigante, et qui m'aidait \'e0 cacher mes v\'e9ritables pens\'e9es. De l\'e0 une certaine absence d'abandon qu'aujourd'hui encore mes amis me reprochent, et une difficult\'e9 de causer s\'e9
+rieusement que j'ai toujours peine \'e0 surmonter. Il en r\'e9sulta en m\'eame temps un d\'e9sir ardent d'ind\'e9pendance, une grande impatience des liens dont j'\'e9tais environn\'e9, une terreur invincible d'en former de nouveaux. Je ne me trouvais \'e0
+ mon aise que tout seul, et tel est m\'eame \'e0 pr\'e9sent l'effet de cette disposition d'\'e2me que, dans les circonstances
+les moins importantes, quand je dois choisir entre deux partis, la figure humaine me trouble, et mon mouvement naturel est de la fuir pour d\'e9lib\'e9rer en paix. Je n'avais point cependant la profondeur d'\'e9go\'efsme qu'un tel caract\'e8re para\'ee
+t annoncer\~: tout en ne m'int\'e9ressant qu'\'e0 moi, je m'int\'e9ressais faiblement \'e0 moi-m\'eame. Je portais au fond de mon c\'9cur un besoin de sensibilit\'e9 dont je ne m'apercevais pas, mais qui, ne trouvant point \'e0 se satisfaire, me d\'e9
+tachait successivement de tous les objets qui tour \'e0 tour attiraient ma curiosit\'e9. Cette indiff\'e9rence sur tout s'\'e9tait encore fortifi\'e9e par l'id\'e9e de la mort, id\'e9e qui m'avait frapp\'e9 tr\'e8
+s jeune, et sur laquelle je n'ai jamais con\'e7u que les hommes s'\'e9tourdissent si facilement. J'avais \'e0 l'\'e2ge de dix-sept ans vu mourir une femme \'e2g\'e9e, dont l'esprit, d'une tournure remarquable et bizarre, avait commenc\'e9 \'e0 d\'e9
+velopper le mien. Cette femme, comme tant d'autres, s'\'e9tait, \'e0 l'entr\'e9e de sa carri\'e8re, lanc\'e9e vers le monde, qu'elle ne connaissait pas, avec le sentiment d'une grande force d'\'e2me et de facult\'e9
+s vraiment puissantes. Comme tant d'autres aussi, faute de s'\'eatre pli\'e9e \'e0 des convenances factices, mais n\'e9cessaires, elle avait vu ses esp\'e9rances tromp\'e9es, sa jeunesse passer sans plaisir\~; et la vieillesse enfin l'avait
+ atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un ch\'e2teau voisin d'une de nos terres, m\'e9contente et retir\'e9e, n'ayant que son esprit pour ressource, et analysant tout avec son esprit. Pendant pr\'e8s d'un an, dans nos conversations in\'e9
+puisables, nous avions envisag\'e9 la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de tout\~; et apr\'e8s avoir tant caus\'e9 de la mort avec elle, j'avais vu la mort la frapper \'e0 mes yeux.
+\par
+\par Cet \'e9v\'e9nement m'avait rempli d'un sentiment d'incertitude sur la destin\'e9e, et d'une r\'eaverie vague qui ne m'abandonnait pas. Je lisais de pr\'e9f\'e9rence dans les po\'e8tes ce qui rappelait la bri\'e8vet\'e9
+ de la vie humaine. Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine d'aucun effort. Il est assez singulier que cette impression se soit affaiblie pr\'e9cis\'e9ment \'e0 mesure que les ann\'e9es se sont accumul\'e9
+es sur moi. Serait-ce parce qu'il y a dans l'esp\'e9rance quelque chose de douteux, et que, lorsqu'elle se retire de la carri\'e8re de l'homme, cette carri\'e8re prend un caract\'e8re plus s\'e9v\'e8re, mais plus positif\~? Serait-ce
+ que la vie semble d'autant plus r\'e9elle que toutes les illusions disparaissent, comme la cime des rochers se dessine mieux dans l'horizon lorsque les nuages se dissipent\~?
+\par
+\par Je me rendis, en quittant Gottingue, dans la petite ville de D**. Cette ville \'e9tait la r\'e9sidence d'un prince qui, comme la plupart de ceux de l'Allemagne, gouvernait avec douceur un pays de peu d'\'e9tendue, prot\'e9geait les hommes \'e9clair\'e9
+s qui venaient s'y fixer, laissait \'e0 toutes les opinions une libert\'e9 parfaite, mais qui, born\'e9 par l'ancien usage \'e0 la soci\'e9t\'e9 de ses courtisans, ne rassemblait par l\'e0 m\'ea
+me autour de lui que des hommes en grande partie insignifiants ou m\'e9diocres. Je fus accueilli dans cette cour avec la curiosit\'e9 qu'inspire naturellement tout \'e9tranger qui vient rompre le cercle de la monotonie et de l'\'e9
+tiquette. Pendant quelques mois je ne remarquai rien qui put captiver mon attention. J'\'e9tais reconnaissant de l'obligeance qu'on me t\'e9moignait\~; mais tant\'f4t ma timidit\'e9 m'emp\'eachait d'en profiter, tant\'f4t la fatigue d'une agitatio
+n sans but me faisait pr\'e9f\'e9rer la solitude aux plaisirs insipides que l'on m'invitait \'e0 partager. Je n'avais de haine contre personne, mais peu de gens m'inspiraient de l'int\'e9r\'eat\~; or les hommes se blessent de l'indiff\'e9
+rence, ils l'attribuent \'e0 la malveillance ou \'e0 l'affectation\~; ils ne veulent pas croire qu'on s'ennuie avec eux, naturellement. Quelquefois je cherchais a contraindre mon ennui\~; je me r\'e9fugiais dans une taciturnit\'e9 profonde\~
+: on prenait cette taciturnit\'e9 pour du d\'e9dain. D'autres fois, lass\'e9 moi-m\'eame de mon silence, je me laissais aller \'e0 quelques plaisanteries, et mon esprit, mis en mouvement, m'entra\'eenait au-del\'e0 de toute mesure. Je r\'e9v\'e9
+lais en un jour tous les ridicules que j'avais observ\'e9s durant un mois. Les confidents de mes \'e9panchements subits et involontaires ne m'en savaient aucun gr\'e9 et avaient raison\~; car c'\'e9
+tait le besoin de parler qui me saisissait, et non la confiance. J'avais contract\'e9 dans mes conversations avec la femme qui la premi\'e8re avait d\'e9velopp\'e9 mes id\'e9es une insurmonta
+ble aversion pour toutes les maximes communes et pour toutes les formules dogmatiques. Lors donc que j'entendais la m\'e9diocrit\'e9 disserter avec complaisance sur des principes bien \'e9
+tablis, bien incontestables en fait de morale, de convenances ou de religion, choses qu'elle met assez volontiers sur la m\'eame ligne, je me sentais pouss\'e9 \'e0 la contredire, non que j'eusse adopt\'e9 des opinions oppos\'e9es, mais parce que j'\'e9
+tais impatiente d'une conviction si ferme et si lourde. Je ne sais quel instinct m'avertissait, d'ailleurs, de me d\'e9fier de ces axiomes g\'e9n\'e9
+raux si exempts de toute restriction, si purs de toute nuance. Les sots font de leur morale une masse compacte et indivisible, pour qu'elle se m\'eale le moins possible avec leurs actions et les laisse libres dans tous les d\'e9tails.
+\par
+\par Je me donnai bient\'f4t, par cette conduite une grande r\'e9putation de l\'e9g\'e8ret\'e9, de persiflage, de m\'e9chancet\'e9. Mes paroles am\'e8res furent consid\'e9r\'e9es comme des preuves d'une \'e2
+me haineuse, mes plaisanteries comme des attentats contre tout ce qu'il y avait de plus respectable. Ceux dont j'avais eu le tort de me moquer trouvaient commode de faire cause commune avec les principes qu'ils m'accusaient de r\'e9voquer en doute\~
+: parce que sans le vouloir je les avais fait rire aux d\'e9pens les uns des autres, tous se r\'e9unirent contre moi. On e\'fbt dit qu'en faisant remarquer leurs ridicules, je trahissais une confidence qu'ils m'avaient faite. On e\'fb
+t dit qu'en se montrant \'e0 mes yeux tels qu'ils \'e9taient, ils avaient obtenu de ma part la promesse du silence\~: je n'avais point la conscience d'avoir accept\'e9 ce trait\'e9 trop on\'e9reux. Ils avaient trouv\'e9 du plaisir \'e0
+ se donner ample carri\'e8re\~: j'en trouvais \'e0 les observer et \'e0 les d\'e9crire\~; et ce qu'ils appelaient une perfidie me paraissait un d\'e9dommagement tout innocent et tr\'e8s l\'e9gitime.
+\par
+\par Je ne veux point ici me justifier\~: j'ai renonc\'e9 depuis longtemps \'e0 cet usage frivole et facile d'un esprit sans exp\'e9rience\~; je veux simplement dire, et cela pour d'autres que pour moi qui suis maintenant \'e0 l'abri du monde, qu'il faut du
+ temps pour s'accoutumer \'e0 l'esp\'e8ce humaine, telle que l'int\'e9r\'eat, l'affectation, la vanit\'e9, la peur nous l'ont faite. L'\'e9tonnement de la premi\'e8re jeunesse, \'e0 l'aspect d'une soci\'e9t\'e9 si factice et si travaill\'e9e, annonce plut
+\'f4t un c\'9cur naturel qu'un esprit m\'e9chant. Cette soci\'e9t\'e9 d'ailleurs n'a rien \'e0 en craindre. Elle p\'e8se tellement sur nous, son influence sourde est tellement puissante, qu'elle ne tarde pas a nous fa\'e7onner d'apr\'e8
+s le moule universel. Nous ne sommes plus surpris alors que de notre ancienne surprise, et nous nous trouvons bien sous notre nouvelle forme, comme l'on finit par respirer librement dans un spectacle encombr\'e9
+ par la foule, tandis qu'en y entrant on n'y respirait qu'avec effort.
+\par
+\par Si quelques-uns \'e9chappent \'e0 cette destin\'e9e g\'e9n\'e9rale, ils renferment en eux-m\'eames leur dissentiment secret\~; ils aper\'e7oivent dans la plupart des ridicules le germe des vices\~: ils n'en plaisantent plus, parce que le m\'e9
+pris remplace la moquerie, et que le m\'e9pris est silencieux.
+\par
+\par Il s'\'e9tablit donc, dans le petit public qui m'environnait, une inqui\'e9tude vague sur mon caract\'e8re. On ne pouvait citer aucune action condamnable\~; on ne pouvait m\'eame m'en contester quelques-unes qui semblaient annoncer de la g\'e9n\'e9rosit
+\'e9 ou du d\'e9vouement\~; mais on disait que j'\'e9tais un homme immoral, un homme peu s\'fbr\~: deux \'e9pith\'e8tes heureusement invent\'e9es pour insinuer les faits qu'on ignore, et laisser deviner ce qu'on ne sait pas.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260482}CHAPITRE II{\*\bkmkend _Toc96260482}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Distrait, inattentif, ennuy\'e9, je ne m'apercevais point de l'impression que je produisais, et je partageais mon temps entre des \'e9tudes que j'interrompais souvent, des projets que je n'ex\'e9cutais pas, des plaisirs qui ne m'int\'e9ressaient gu\'e8
+re, lorsqu'une circonstance tr\'e8s frivole en apparence produisit dans ma disposition une r\'e9volution importante.
+\par
+\par Un jeune homme avec lequel j'\'e9tais assez li\'e9 cherchait depuis quelques mois \'e0 plaire \'e0 l'une des femmes les moins insipides de la soci\'e9t\'e9 dans laquelle nous vivions\~: j'\'e9tais le confident tr\'e8s d\'e9sint\'e9ress\'e9
+ de son entreprise. Apr\'e8s de longs efforts il parvint \'e0 se faire aimer\~; et, comme il ne m'avait point cach\'e9 ses revers et ses peines, il se crut oblig\'e9 de me communiquer ses succ\'e8s\~: rien n'\'e9galait ses transports et l'exc\'e8
+s de sa joie. Le spectacle d'un tel bonheur me fit regretter de n'en avoir pas essay\'e9 encore\~; je n'avais point eu jusqu'alors de liaison de femme qui p\'fbt flatter mon amour-propre\~; un nouvel avenir parut se d\'e9voiler \'e0 mes yeux\~
+; un nouveau besoin se fit sentir au fond de mon c\'9cur. Il y avait dans ce besoin beaucoup de vanit\'e9 sans doute, mais il n'y avait pas uniquement de la vanit\'e9\~; il y en avait peut-\'eatre moins que je ne le croyais moi-m\'ea
+me. Les sentiments de l'homme sont confus et m\'e9lang\'e9s\~; ils se composent d'une multitude d'impressions vari\'e9es qui \'e9chappent \'e0 l'observation\~; et la parole, toujours trop grossi\'e8re et trop g\'e9n\'e9rale, peut bien servir \'e0 les d
+\'e9signer, mais ne sert jamais \'e0 les d\'e9finir.
+\par
+\par J'avais, dans la maison de mon p\'e8re, adopt\'e9 sur les femmes un syst\'e8me assez immoral. Mon p\'e8re, bien qu'il observ\'e2t strictement les convenances ext\'e9rieures, se permettait assez fr\'e9quemment des propos l\'e9gers sur les liaisons d'amour
+\~: il les regardait comme des amusements, sinon permis, du moins excusables, et consid\'e9rait le mariage seul sous un rapport s\'e9rieux. Il avait pour principe qu'un jeune homme doit \'e9viter avec soin de faire ce qu'on nomme une folie, c'est-\'e0
+-dire de contracter un engagement durable avec une personne qui ne f\'fbt pas parfaitement son \'e9gale pour la fortune, la naissance et les avantages ext\'e9rieurs\~; mais du reste, toutes les femmes, aussi longtemps qu'il ne s'agissait pas de les \'e9
+pouser, lui paraissaient pouvoir, sans inconv\'e9nient, \'eatre prises, puis \'eatre quitt\'e9es\~; et je l'avais vu sourire avec une sorte d'approbation \'e0 cette parodie d'un mot connu\~: \'ab\~Cela leur fait si peu de mal, et \'e0 nous tant de plaisir
+\~!\~\'bb
+\par
+\par L'on ne sait pas assez combien, dans la premi\'e8re jeunesse, les mots de cette esp\'e8ce font une impression profonde, et combien \'e0 un \'e2ge o\'f9 toutes les opinions sont encore douteuses et vacillantes, les enfants s'\'e9
+tonnent de voir contredire, par des plaisanteries que tout le monde applaudit, les r\'e8gles directes qu'on leur a donn\'e9es. Ces r\'e8gles ne sont plus \'e0 leurs yeux que des formules banales que leurs parents sont convenus de leur r\'e9p\'e9
+ter pour l'acquit de leur conscience, et les plaisanteries leur semblent renfermer le v\'e9ritable secret de la vie.
+\par
+\par Tourment\'e9 d'une \'e9motion vague, je veux \'eatre aim\'e9, me disais-je, et je regardais autour de moi\~; je ne voyais personne qui m'inspir\'e2t de l'amour, personne qui me par\'fbt susceptible d'en prendre\~; j'interrogeais mon c\'9cur et mes go\'fb
+ts\~: je ne me sentais aucun mouvement de pr\'e9f\'e9rence. Je m'agitais ainsi int\'e9rieurement, lorsque je fis connaissance avec le comte de P**, homme de quarante ans, dont la famille \'e9tait alli\'e9e \'e0
+ la mienne. Il me proposa de venir le voir. Malheureuse visite\~! Il avait chez lui sa ma\'eetresse, une Polonaise, c\'e9l\'e8bre par sa beaut\'e9, quoiqu'elle ne f\'fbt plus de la premi\'e8re jeunesse. Cette femme, malgr\'e9 sa situation d\'e9
+savantageuse, avait montr\'e9 dans plusieurs occasions un caract\'e8re distingu\'e9. Sa famille, assez illustre en Pologne, avait \'e9t\'e9 ruin\'e9e dans les troubles de cette contr\'e9e. Son p\'e8re avait \'e9t\'e9 proscrit\~; sa m\'e8re \'e9tait all
+\'e9e chercher un asile en France, et y avait men\'e9 sa fille, qu'elle avait laiss\'e9e, \'e0 sa mort, dans un isolement complet. Le comte de P** en \'e9tait devenu amoureux. J'ai toujours ignor\'e9 comment s'\'e9tait form\'e9
+e une liaison qui, lorsque j'ai vu pour la premi\'e8re fois Ell\'e9nore, \'e9tait, d\'e8s longtemps, \'e9tablie et pour ainsi dire consacr\'e9e. La fatalit\'e9 de sa situation ou l'inexp\'e9rience de son \'e2ge l'avaient-elles jet\'e9e dans une carri\'e8
+re qui r\'e9pugnait \'e9galement \'e0 son \'e9ducation, \'e0 ses habitudes et \'e0 la fiert\'e9 qui faisait une partie tr\'e8s remarquable de son caract\'e8re\~? Ce que je sais, ce que tout le monde a su, c'est que la fortune du comte de P** ayant \'e9t
+\'e9 presque enti\'e8rement d\'e9truite et sa libert\'e9 menac\'e9e, Ell\'e9nore lui avait donn\'e9 de telles preuves de d\'e9vouement, avait rejet\'e9 avec un tel m\'e9pris les offres les plus brillantes, avait partag\'e9 ses p\'e9rils et sa pauvret\'e9
+ avec tant de z\'e8le et m\'eame de joie, que la s\'e9v\'e9rit\'e9 la plus scrupuleuse ne pouvait s'emp\'eacher de rendre justice \'e0 la puret\'e9 de ses motifs et au d\'e9sint\'e9ressement de sa conduite. C'\'e9tait \'e0 son activit\'e9, \'e0
+ son courage, \'e0 sa raison, aux sacrifices de tout genre qu'elle avait support\'e9s sans se plaindre, que son amant devait d'avoir recouvr\'e9 une partie de ses biens. Ils \'e9taient venus s'\'e9tablir \'e0 D** pour y suivre un proc\'e8
+s qui pouvait rendre enti\'e8rement au comte de P** son ancienne opulence, et comptaient y rester environ deux ans.
+\par
+\par Ell\'e9nore n'avait qu'un esprit ordinaire\~; mais ses id\'e9es \'e9taient justes, et ses expressions, toujours simples, \'e9taient quelquefois frappantes par la noblesse et l'\'e9l\'e9vation de ses sentiments. Elle avait beaucoup de pr\'e9jug\'e9s\~
+; mais tous ses pr\'e9jug\'e9s \'e9taient en sens inverse de son int\'e9r\'eat. Elle attachait le plus grand prix \'e0 la r\'e9gularit\'e9 de la conduite, pr\'e9cis\'e9ment parce que la sienne n'\'e9tait pas r\'e9guli\'e8re suivant les notions re\'e7
+ues. Elle \'e9tait tr\'e8s religieuse, parce que la religion condamnait rigoureusement son genre de vie. Elle repoussait s\'e9v\'e8rement dans la conversation tout ce qui n'aurait paru \'e0
+ d'autres femmes que des plaisanteries innocentes, parce qu'elle craignait toujours qu'on ne se cr\'fbt autoris\'e9 par son \'e9tat \'e0 lui en adresser de d\'e9plac\'e9es. Elle aurait d\'e9sir\'e9 ne recevoir chez elle que des hommes du rang le plus \'e9
+lev\'e9 et de m\'9curs irr\'e9prochables, parce que les femmes \'e0 qui elle fr\'e9missait d'\'eatre compar\'e9e se forment d'ordinaire une soci\'e9t\'e9 m\'e9lang\'e9e, et, se r\'e9signant \'e0 la perte de la consid\'e9
+ration, ne cherchent dans leurs relations que l'amusement. Ell\'e9nore, en un mot, \'e9tait en lutte constante avec sa destin\'e9e. Elle protestait, pour ainsi dire, par chacune de ses actions
+et de ses paroles, contre la classe dans laquelle elle se trouvait rang\'e9e\~; et comme elle sentait que la r\'e9alit\'e9 \'e9tait plus forte qu'elle, et que ses efforts ne changeaient rien \'e0 sa situation, elle \'e9tait fort malheureuse. Elle \'e9
+levait deux enfants qu'elle avait eus du comte de P** avec une aust\'e9rit\'e9 excessive. On e\'fbt dit quelquefois qu'une r\'e9volte secr\'e8te se m\'ealait \'e0 l'attachement plut\'f4t passionn\'e9
+ que tendre qu'elle leur montrait, et les lui rendait en quelque sorte importuns. Lorsqu'on lui faisait \'e0 bonne intention quelque remarque sur ce que ses enfants grandissaient, sur les talents qu'ils promettaient d'avoir, sur la carri\'e8
+re qu'ils auraient \'e0 suivre, on la voyait p\'e2lir de l'id\'e9e qu'il faudrait qu'un jour elle leur avou\'e2t leur naissance. Mais le moindre danger, une heure d'absence, la ramenait \'e0 eux avec une anxi\'e9t\'e9 o\'f9 l'on d\'e9m\'ealait une esp\'e8
+ce de remords, et le d\'e9sir de leur donner par ses caresses le bonheur qu'elle n'y trouvait pas elle-m\'eame. Cette opposition entre ses sentiments et la place qu'elle occupait dans le monde avait rendu son humeur fort in\'e9gale. Souvent elle \'e9
+tait r\'eaveuse et taciturne\~; quelquefois elle parlait avec imp\'e9tuosit\'e9. Comme elle \'e9tait tourment\'e9e d'une id\'e9e particuli\'e8re, au milieu de la conversation la plus g\'e9n\'e9rale, elle ne resta
+it jamais parfaitement calme. Mais, par cela m\'eame, il y avait dans sa mani\'e8re quelque chose de fougueux et d'inattendu qui la rendait plus piquante qu'elle n'aurait d\'fb l'\'eatre naturellement. La bizarrerie de sa position suppl\'e9ait en elle
+\'e0 la nouveaut\'e9 des id\'e9es. On l'examinait avec int\'e9r\'eat et curiosit\'e9 comme un bel orage.
+\par
+\par Offerte \'e0 mes regards dans un moment o\'f9 mon c\'9cur avait besoin d'amour, ma vanit\'e9 de succ\'e8s, Ell\'e9nore me parut une conqu\'eate digne de moi. Elle-m\'eame trouva du plaisir dans la soci\'e9t\'e9 d'un homme diff\'e9
+rent de ceux qu'elle avait vus jusqu'alors. Son cercle s'\'e9tait compos\'e9 de quelques amis ou parents de son amant et de leurs femmes, que l'ascendant du comte de P** avait forc\'e9es \'e0 recevoir sa ma\'eetresse. Les maris \'e9taient d\'e9
+pourvus de sentiments aussi bien que d'id\'e9es\~; les femmes ne diff\'e9raient de leurs maris que par une m\'e9diocrit\'e9 plus inqui\'e8te et plus agit\'e9e, parce qu'elles n'avaient pas, comme eux, cette tranquillit\'e9 d'esprit qui r\'e9
+sulte de l'occupation et de la r\'e9gularit\'e9 des affaires. Une plaisanterie plus l\'e9g\'e8re, une conversation plus vari\'e9e, un m\'e9lange particulier de m\'e9lancolie et de gaiet\'e9, de d\'e9couragement et d'int\'e9r\'ea
+t, d'enthousiasme et d'ironie \'e9tonn\'e8rent et attach\'e8rent Ell\'e9nore. Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement \'e0 la v\'e9rit\'e9, mais toujours avec vivacit\'e9, quelquefois avec gr\'e2ce. Ses id\'e9es semblaient se faire jour \'e0
+ travers les obstacles, et sortir de cette lutte plus agr\'e9ables, plus na\'efves et plus neuves\~; car les idiomes \'e9trangers rajeunissent les pens\'e9es, et les d\'e9barrassent de ces tournures qui les font para\'eetre tour \'e0
+ tour communes et affect\'e9es. Nous lisions ensemble des po\'e8tes anglais\~; nous nous promenions ensemble. J'allais souvent la voir le matin\~; j'y retournais le soir\~; je causais avec elle sur mille sujets.
+\par
+\par Je pensais faire, en observateur froid et impartial, le tour de son caract\'e8re et de son esprit\~; mais chaque mot qu'elle disait me semblait rev\'eatu d'une gr\'e2ce inexplicable. Le dessein de lui plaire, mettant dans ma vie un nouvel int\'e9r\'ea
+t, animait mon existence d'une mani\'e8re inusit\'e9e. J'attribuais \'e0 son charme cet effet presque magique\~: j'en aurais joui plus compl\'e8tement encore sans l'engagement que j'avais pris envers mon amour-propre. Cet amour-propre \'e9
+tait en tiers entre Ell\'e9nore et moi. Je me croyais comme oblig\'e9 de marcher au plus vite vers le but que je m'\'e9tais propos\'e9\~: je ne me livrais donc pas sans r\'e9serve \'e0 mes impressions. Il me tardait d'avoir parl\'e9
+, car il me semblait que je n'avais qu'\'e0 parler pour r\'e9ussir. Je ne croyais point aimer Ell\'e9nore\~; mais d\'e9j\'e0 je n'aurais pu me r\'e9signer \'e0 ne pas lui plaire. Elle m'occupait sans cesse\~: je formais mille projets\~
+; j'inventais mille moyens de conqu\'eate, avec cette fatuit\'e9 sans exp\'e9rience qui se croit s\'fbre du succ\'e8s parce qu'elle n'a rien essay\'e9.
+\par
+\par Cependant une invincible timidit\'e9 m'arr\'eatait\~: tous mes discours expiraient sur mes l\'e8vres, ou se terminaient tout autrement que je ne l'avais projet\'e9. Je me d\'e9battais int\'e9rieurement\~: j'\'e9tais indign\'e9 contre moi-m\'eame.
+\par
+\par Je cherchai enfin un raisonnement qui p\'fbt me tirer de cette lutte avec honneur \'e0 mes propres yeux. Je me dis qu'il ne fallait rien pr\'e9cipiter, qu'Ell\'e9nore \'e9tait trop peu pr\'e9par\'e9e \'e0 l'aveu que je m\'e9
+ditais, et qu'il valait mieux attendre encore. Presque toujours, pour vivre en repos avec nous-m\'eames, nous travestissons en calculs et en syst\'e8mes nos impuissances ou nos faiblesses\~
+: cela satisfait cette portion de nous qui est pour ainsi dire, spectatrice de l'autre.
+\par
+\par Cette situation se prolongea. Chaque jour, je fixais le lendemain comme l'\'e9poque invariable d'une d\'e9claration positive, et chaque lendemain s'\'e9coulait comme la veille. Ma timidit\'e9 me quittait d\'e8s que je m'\'e9loignais d'Ell\'e9nore\~
+; je reprenais alors mes plans habiles et mes profondes combinaisons\~: mais \'e0 peine me retrouvais-je aupr\'e8s d'elle, que je me sentais de nouveau tremblant et troubl\'e9. Quiconque aurait lu dans mon c\'9cur, en son absence, m'aurait pris pour un s
+\'e9ducteur froid et peu sensible\~; quiconque m'e\'fbt aper\'e7u \'e0 ses c\'f4t\'e9s e\'fbt cru reconna\'eetre en moi un amant novice, interdit et passionn\'e9. L'on se serait \'e9galement tromp\'e9 dans ces deux jugements\~: il n'y \'e0 point d'unit
+\'e9 compl\'e8te dans l'homme, et presque jamais personne n'est tout \'e0 fait sinc\'e8re ni tout \'e0 fait de mauvaise foi.
+\par
+\par Convaincu par ces exp\'e9riences r\'e9it\'e9r\'e9es que je n'aurais jamais le courage de parler \'e0 Ell\'e9nore, je me d\'e9terminai \'e0 lui \'e9crire. Le comte de P** \'e9tait absent. Les combats que j'avais livr\'e9s longtemps \'e0 mon propre caract
+\'e8re, l'impatience que j'\'e9prouvais de n'avoir pu le surmonter, mon incertitude sur le succ\'e8s de ma tentative, jet\'e8rent dans ma lettre une agitation qui ressemblait fort \'e0 l'amour. \'c9chauff\'e9 d'ailleurs que j'\'e9
+tais par mon propre style, je ressentais, en finissant d'\'e9crire, un peu de la passion que j'avais cherch\'e9 \'e0 exprimer avec toute la force possible.
+\par
+\par Ell\'e9nore vit dans ma lettre ce qu'il \'e9tait naturel d'y voir, le transport passager d'un homme qui avait dix ans de moins qu'elle, dont le c\'9cur s'ouvrait \'e0 des sentiments qui lui \'e9taient encore inconnus, et qui m\'e9ritait plus de piti\'e9
+ que de col\'e8re. Elle me r\'e9pondit avec bont\'e9, me donna des conseils affectueux, m'offrit une amiti\'e9 sinc\'e8re, mais me d\'e9clara que, jusqu'au retour du comte de P**, elle ne pourrait me recevoir.
+\par
+\par Cette r\'e9ponse me bouleversa. Mon imagination, s'irritant de l'obstacle, s'empara de toute mon existence. L'amour, qu'une heure auparavant je m'applaudissais de feindre, je crus tout \'e0 coup l'\'e9prouver avec fureur. Je courus chez Ell\'e9nore\~
+; on me dit qu'elle \'e9tait sortie. Je lui \'e9crivis\~; je la suppliai de m'accorder une derni\'e8re entrevue\~; je lui peignis en termes d\'e9chirants mon d\'e9sespoir, les projets funestes que m'inspirait sa cruelle d\'e9
+termination. Pendant une grande partie du jour, j'attendis vainement une r\'e9ponse. Je ne calmai mon inexprimable souffrance qu'en me r\'e9p\'e9tant que le lendemain je braverais toutes les difficult\'e9s pour p\'e9n\'e9trer jusqu'\'e0 Ell\'e9
+nore et pour lui parler. On m'apporta le soir quelques mots d'elle\~: ils \'e9taient doux. Je crus y remarquer une impression de regret et de tristesse\~; mais elle persistait dans sa r\'e9solution, qu'elle m'annon\'e7ait comme in\'e9branlable. Je me pr
+\'e9sentai de nouveau chez elle le lendemain. Elle \'e9tait partie pour une campagne dont ses gens ignoraient le nom. Ils n'avaient m\'eame aucun moyen de lui faire parvenir des lettres.
+\par
+\par Je restai longtemps immobile \'e0 sa porte, n'imaginant plus aucune chance de la retrouver. J'\'e9tais \'e9tonn\'e9 moi-m\'eame de ce que je souffrais. Ma m\'e9moire me retra\'e7ait les instants o\'f9 je m'\'e9tais dit que je n'aspirais qu'\'e0 un succ
+\'e8s\~; que ce n'\'e9tait qu'une tentative \'e0 laquelle je renoncerais sans peine. Je ne concevais rien \'e0 la douleur violente, indomptable, qui d\'e9chirait mon c\'9cur. Plusieurs jours se pass\'e8rent de la sorte. J'\'e9tais \'e9
+galement incapable de distraction et d'\'e9tude. J'errais sans cesse devant la porte d'Ell\'e9nore. Je me promenais dans la ville, comme si, au d\'e9tour de chaque rue, j'avais pu esp\'e9
+rer de la rencontrer. Un matin, dans une de ces courses sans but qui servaient \'e0 remplacer mon agitation par de la fatigue, j'aper\'e7us la voiture du comte de P**, qui revenait de son voyage. Il me reconnut et mit pied \'e0 terre. Apr\'e8
+s quelques phrases banales, je lui parlai, en d\'e9guisant mon trouble, du d\'e9part subit d'Ell\'e9nore. \'ab\~Oui, me dit-il, une de ses amies, \'e0 quelques lieues d'ici, \'e0 \'e9prouv\'e9 je ne sais quel \'e9v\'e9nement f\'e2cheux qui a fait croire
+\'e0 Ell\'e9nore que ses consolations lui seraient utiles. Elle est partie sans me consulter. C'est une personne que tous ses sentiments dominent, et dont l'\'e2me, toujours active, trouve presque du repos dans le d\'e9vouement. Mais sa pr\'e9
+sence ici m'est trop n\'e9cessaire\~; je vais lui \'e9crire\~: elle reviendra s\'fbrement dans quelques jours.
+\par
+\par Cette assurance me calma\~; je sentis ma douleur s'apaiser. Pour la premi\'e8re fois depuis le d\'e9part d'Ell\'e9nore je pus respirer sans peine. Son retour fut moins prompt que ne l'esp\'e9
+rait le comte de P**. Mais j'avais repris ma vie habituelle et l'angoisse que j'avais \'e9prouv\'e9e commen\'e7ait \'e0 se dissiper, lorsqu'au bout d'un mois M.\~de\~P** me fit avertir qu'Ell\'e9nore devait arriver le soir. Comme il mettait un grand prix
+\'e0 lui maintenir dans la soci\'e9t\'e9 la place que son caract\'e8re m\'e9ritait, et dont sa situation semblait l'exclure, il avait invit\'e9 \'e0 souper plusieurs femmes de ses parentes et de ses amies qui avaient consenti \'e0 voir Ell\'e9nore.
+\par
+\par Mes souvenirs reparurent, d'abord confus, bient\'f4t plus vifs. Mon amour-propre s'y m\'ealait. J'\'e9tais embarrass\'e9, humili\'e9, de rencontrer une femme qui m'avait trait\'e9 comme un enfant. Il me semblait la voir, souriant \'e0
+ mon approche de ce qu'une courte absence avait calm\'e9 l'effervescence d'une jeune t\'eate\~; et je d\'e9m\'ealais dans ce sourire une sorte de m\'e9pris pour moi. Par degr\'e9s mes sentiments se r\'e9veill\'e8rent. Je m'\'e9tais lev\'e9, ce jour-l\'e0
+ m\'eame, ne songeant plus \'e0 Ell\'e9nore\~; une heure apr\'e8s avoir re\'e7u la nouvelle de son arriv\'e9e, son image errait devant mes yeux, r\'e9gnait sur mon c\'9cur, et j'avais la fi\'e8vre de la crainte de ne pas la voir.
+\par
+\par Je restai chez moi toute la journ\'e9e\~; je m'y tins, pour ainsi dire, cach\'e9\~: je tremblais que le moindre mouvement ne pr\'e9v\'eent notre rencontre. Rien pourtant n'\'e9tait plus simple, plus certain, mais je la d\'e9
+sirais avec tant d'ardeur, qu'elle me paraissait impossible. L'impatience me d\'e9vorait\~: \'e0 tous les instants je consultais ma montre. J'\'e9tais oblig\'e9 d'ouvrir la fen\'eatre pour respirer\~; mon sang me br\'fblait en circulant dans mes veines.
+
+\par
+\par Enfin j'entendis sonner l'heure \'e0 laquelle je devais me rendre chez le comte. Mon impatience se changea tout \'e0 coup en timidit\'e9\~; je m'habillai lentement\~; je ne me sentais plus press\'e9 d'arriver\~: j'avais un tel effroi que mon attente ne f
+\'fbt d\'e9\'e7ue, un sentiment si vif de la douleur que je courais risque d'\'e9prouver, que j'aurais consenti volontiers \'e0 tout ajourner.
+\par
+\par Il \'e9tait assez tard lorsque j'entrai chez M.\~de\~P**. J'aper\'e7us Ell\'e9nore assise au fond de la chambre\~; je n'osais avancer\~; il me semblait que tout le monde avait les yeux fix\'e9s sur moi. J'allai me cacher dans un coin du salon, derri\'e8
+re un groupe d'hommes qui causaient. De l\'e0 je contemplais Ell\'e9nore\~: elle me parut l\'e9g\'e8rement chang\'e9e, elle \'e9tait plus p\'e2le que de coutume. Le comte me d\'e9couvrit dans l'esp\'e8ce de retraite o\'f9 je m'\'e9tais r\'e9fugi\'e9\~
+; il vint \'e0 moi, me prit par la main et me conduisit vers Ell\'e9nore. \'ab\~Je vous pr\'e9sente, lui dit-il en riant, l'un des hommes que votre d\'e9part inattendu a le plus \'e9tonn\'e9s\~\'bb. Ell\'e9nore parlait \'e0 une femme plac\'e9e \'e0 c\'f4
+te d'elle. Lorsqu'elle me vit, ses paroles s'arr\'eat\'e8rent sur ses l\'e8vres\~; elle demeura tout interdite\~: je l'\'e9tais beaucoup moi-m\'eame.
+\par
+\par On pouvait nous entendre, j'adressai \'e0 Ell\'e9nore des questions indiff\'e9rentes. Nous repr\'eemes tous deux une apparence de calme. On annon\'e7a qu'on avait servi\~; j'offris \'e0 Ell\'e9nore mon bras, qu'elle ne put refuser. \'ab\~
+Si vous ne me promettez pas, lui dis-je en la conduisant, de me recevoir demain chez vous \'e0 onze heures, je pars \'e0 l'instant, j'abandonne mon pays, ma famille et mon p\'e8
+re, je romps tous mes liens, j'abjure tous mes devoirs, et je vais, n'importe o\'f9, finir au plus t\'f4t une vie que vous vous plaisez \'e0 empoisonner. \endash Adolphe\~!\~\'bb me r\'e9pondit-elle\~; et elle h\'e9sitait. Je fis un mouvement pour m'\'e9
+loigner. Je ne sais ce que mes traits exprim\'e8rent, mais je n'avais jamais \'e9prouv\'e9 de contraction si violente.
+\par
+\par Ell\'e9nore me regarda. Une terreur m\'eal\'e9e d'affection se peignit sur sa figure. \'ab\~Je vous recevrai demain, me dit-elle, mais je vous conjure...\~\'bb. Beaucoup de personnes
+ nous suivaient, elle ne put achever sa phrase. Je pressai sa main de mon bras\~; nous nous m\'eemes \'e0 table.
+\par
+\par J'aurais voulu m'asseoir \'e0 c\'f4t\'e9 d'Ell\'e9nore, mais le ma\'eetre de la maison l'avait autrement d\'e9cid\'e9\~: je fus plac\'e9 \'e0 peu pr\'e8s vis-\'e0-vis d'elle. Au commencement du souper, elle \'e9tait r\'ea
+veuse. Quand on lui adressait la parole, elle r\'e9pondait avec douceur\~; mais elle retombait bient\'f4t dans la distraction. Une de ses amies, frapp\'e9e de son silence et de son abattement, lui demanda si elle \'e9tait malade. \'ab\~Je n'ai pas \'e9t
+\'e9 bien dans ces derniers temps, r\'e9pondit-elle, et m\'eame \'e0 pr\'e9sent je suis fort \'e9branl\'e9e\~\'bb. J'aspirais \'e0 produire dans l'esprit d'Ell\'e9nore une impression agr\'e9able\~
+; je voulais, en me montrant aimable et spirituel, la disposer en ma faveur, et la pr\'e9parer \'e0 l'entrevue qu'elle m'avait accord\'e9e. J'essayai donc de mille mani\'e8
+res de fixer son attention. Je ramenai la conversation sur des sujets que je savais l'int\'e9resser\~; nos voisins s'y m\'eal\'e8rent\~: j'\'e9tais inspir\'e9 par sa pr\'e9sence\~; je parvins \'e0 me faire \'e9couter d'elle, je la vis bient\'f4t sourire\~
+: j'en ressentis une telle joie, mes regards exprim\'e8rent tant de reconnaissance, qu'elle ne put s'emp\'eacher d'en \'eatre touch\'e9e. Sa tristesse et sa distraction se dissip\'e8rent\~: elle ne r\'e9sista plus au charme secret que r\'e9
+pandait dans son \'e2me la vue du bonheur que je lui devais\~; et quand nous sort\'eemes de table, nos c\'9curs \'e9taient d'intelligence comme si nous n'avions jamais \'e9t\'e9 s\'e9par\'e9s. \'ab\~
+Vous voyez, lui dis-je, en lui donnant la main pour rentrer dans le salon, que vous disposez de toute mon existence\~; que vous ai-je fait pour que vous trouviez du plaisir \'e0 la tourmenter\~?\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260483}CHAPITRE III{\*\bkmkend _Toc96260483}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je passai la nuit sans dormir. Il n'\'e9tait plus question dans mon \'e2me ni de calculs ni de projets\~; je me sentais, de la meilleure foi du monde, v\'e9ritablement amoureux. Ce n'\'e9tait plus l'espoir du succ\'e8s qui me faisait agir\~
+: le besoin de voir celle que j'aimais, de jouir de sa pr\'e9sence, me dominait exclusivement. Onze heures sonn\'e8rent, je me rendis aupr\'e8s d'Ell\'e9nore\~; elle m'attendait. Elle voulut parler\~: je lui demandai de m'\'e9couter. Je m'assis aupr\'e8
+s d'elle, car je pouvais \'e0 peine me soutenir, et je continuai en ces termes, non sans \'eatre oblig\'e9 de m'interrompre souvent\~:
+\par
+\par \'ab\~Je ne viens point r\'e9clamer contre la sentence que vous avez prononc\'e9e\~; je ne viens point r\'e9tracter un aveu qui a pu vous offenser\~: je le voudrais en vain. Cet amour que vous repoussez est indestructible\~: l'effort m\'ea
+me que je fais dans ce moment pour vous parler avec un peu de calme est une preuve de la violence d'un sentiment qui vous blesse. Mais ce n'est plus pour vous en entretenir que je vous ai pri\'e9e de m'entendre\~
+; c'est, au contraire, pour vous demander de l'oublier, de me recevoir comme autrefois, d'\'e9carter le souvenir d'un instant de d\'e9lire, de ne pas me punir de ce que vous savez un secret que j'aurais d\'fb renfermer au fond de mon \'e2
+me. Vous connaissez ma situation, ce caract\'e8re qu'on dit bizarre et sauvage, ce c\'9cur \'e9tranger \'e0 tous les int\'e9r\'eats du monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre pourtant de l'isolement auquel il est condamn\'e9. Votre amiti\'e9
+ me soutenait\~: sans cette amiti\'e9 je ne puis vivre. J'ai pris l'habitude de vous voir\~; vous avez laiss\'e9 na\'eetre et se former cette douce habitude\~: qu'ai-je fait pour perdre cette unique consolation d'une existence si triste et si sombre\~
+? Je suis horriblement malheureux\~; je n'ai plus le courage de supporter un si long malheur\~; je n'esp\'e8re rien, je ne demande rien, je ne veux que vous voir\~: mais je dois vous voir s'il faut que je vive.\~\'bb
+\par
+\par Ell\'e9nore gardait le silence. \'ab\~Que craignez-vous\~? repris-je. Qu'est-ce que j'exige\~? Ce que vous accordez \'e0 tous les indiff\'e9rents. Est-ce le monde que vous redoutez\~? Ce monde, absorb\'e9 dans ses frivolit\'e9
+s solennelles, ne lira pas dans un c\'9cur tel que le mien. Comment ne serais-je pas prudent\~? N'y va-t-il pas de ma vie\~? Ell\'e9nore, rendez-vous \'e0 ma pri\'e8re\~: vous y trouverez quelque douceur. Il y aura pour vous quelque charme \'e0 \'ea
+tre aim\'e9e ainsi, \'e0 me voir aupr\'e8s de vous, occup\'e9 de vous seule, n'existant que pour vous, vous devant toutes les sensations de bonheur dont je suis encore susceptible, arrach\'e9 par votre pr\'e9sence \'e0 la souffrance et au d\'e9sespoir.\~
+\'bb
+\par
+\par Je poursuivis longtemps de la sorte, levant toutes les objections, retournant de mille mani\'e8res tous les raisonnements qui plaidaient en ma faveur. J'\'e9tais si soumis, si r\'e9sign\'e9, je demandais si peu de chose, j'aurais \'e9t\'e9
+ si malheureux d'un refus\~!
+\par
+\par Ell\'e9nore fut \'e9mue. Elle m'imposa plusieurs conditions. Elle ne consentit \'e0 me recevoir que rarement, au milieu d'une soci\'e9t\'e9 nombreuse, avec l'engagement que je ne lui parlerais jamais d'amour. Je promis ce qu'elle voulut. Nous \'e9
+tions contents tous les deux\~: moi, d'avoir reconquis le bien que j'avais \'e9t\'e9 menac\'e9 de perdre, Ell\'e9nore, de se trouver \'e0 la fois g\'e9n\'e9reuse, sensible et prudente.
+\par
+\par Je profitai des le lendemain de la permission que j'avais obtenue\~; je continuai de m\'eame les jours suivants. Ell\'e9nore ne songea plus \'e0 la n\'e9cessit\'e9 que mes visites fussent peu fr\'e9quentes\~: bient\'f4
+t rien ne lui parut plus simple que de me voir tous les jours. Dix ans de fid\'e9lit\'e9 avaient inspir\'e9 \'e0 M.\~de\~P** une confiance enti\'e8re\~; il laissait \'e0 Ell\'e9nore la plus grande libert\'e9. Comme il avait eu \'e0
+ lutter contre l'opinion qui voulait exclure sa ma\'eetresse du monde o\'f9 il \'e9tait appel\'e9 \'e0 vivre, il aimait \'e0 voir s'augmenter la soci\'e9t\'e9 d'Ell\'e9nore\~; sa maison remplie constatait \'e0 ses yeux son propre triomphe sur l'opinion.
+
+\par
+\par Lorsque j'arrivais, j'apercevais dans les regards d'Ell\'e9nore une expression de plaisir. Quand elle s'amusait dans la conversation, ses yeux se tournaient naturellement vers moi. L'on ne racontait rien d'int\'e9ressant qu'elle ne m'appel\'e2
+t pour l'entendre. Mais elle n'\'e9tait jamais seule\~: des soir\'e9es enti\'e8res se passaient sans que je pusse lui dire autre chose en particulier que quelques mots insignifiants ou interrompus. Je ne tardai pas \'e0
+ m'irriter de tant de contrainte. Je devins sombre, taciturne, in\'e9gal dans mon humeur, amer dans mes discours. Je me contenais \'e0 peine lorsqu'un autre que moi s'entretenait \'e0 part avec Ell\'e9nore\~
+; j'interrompais brusquement ces entretiens. Il m'importait peu qu'on p\'fbt s'en offenser, et je n'\'e9tais pas toujours arr\'eat\'e9 par la crainte de la compromettre. Elle se plaignit \'e0 moi de ce changement.
+\par
+\par \'ab\~Que voulez-vous\~? lui dis je avec impatience\~: vous croyez sans doute avoir fait beaucoup pour moi\~; je suis forc\'e9 de vous dire que vous vous trompez. Je ne con\'e7ois rien \'e0 votre nouvelle mani\'e8re d'\'eatre. Autrefois vous viviez retir
+\'e9e\~; vous fuyiez une soci\'e9t\'e9 fatigante\~; vous \'e9vitiez ces \'e9ternelles conversations qui se prolongent pr\'e9cis\'e9ment parce qu'elles ne devraient jamais commencer. Aujourd'hui votre porte est ouverte \'e0 la terre enti\'e8
+re. On dirait qu'en vous demandant de me recevoir, j'ai obtenu pour tout l'univers la m\'eame faveur que pour moi. Je vous l'avoue, en vous voyant jadis si prudente, je ne m'attendais pas \'e0 vous trouver si frivole.\~\'bb
+\par
+\par Je d\'e9m\'ealai dans les traits d'Ell\'e9nore une impression de m\'e9contentement et de tristesse. \'ab\~Ch\'e8re Ell\'e9nore, lui dis-je en me radoucissant tout \'e0 coup, ne m\'e9rit\'e9-je donc pas d'\'eatre distingu\'e9
+ des mille importuns qui vous assi\'e8gent\~? L'amiti\'e9 n'a-t-elle pas ses secrets\~? N'est-elle pas ombrageuse et timide au milieu du bruit et de la foule\~?\~\'bb
+\par
+\par Ell\'e9nore craignait, en se montrant inflexible, de voir se renouveler des imprudences qui l'alarmaient pour elle et pour moi. L'id\'e9e de rompre n'approchait plus de son c\'9cur\~: elle consentit \'e0 me recevoir quelquefois seule.
+\par
+\par Alors se modifi\'e8rent rapidement les r\'e8gles s\'e9v\'e8res qu'elle m'avait prescrites. Elle me permit de lui peindre mon amour\~; elle se familiarisa par degr\'e9s avec ce langage\~: bient\'f4t elle m'avoua qu'elle m'aimait.
+\par
+\par Je passai quelques heures \'e0 ses pieds, me proclamant le plus heureux des hommes, lui prodiguant mille assurances de tendresse, de d\'e9vouement et de respect \'e9ternel. Elle me raconta ce qu'elle avait souffert en essayant de s'\'e9loigner de moi\~
+; que de fois elle avait esp\'e9r\'e9 que je la d\'e9couvrirais malgr\'e9 ses efforts\~; comment le moindre bruit qui frappait ses oreilles lui paraissait annoncer mon arriv\'e9e\~
+; quel trouble, quelle joie, quelle crainte elle avait ressentis en me revoyant\~; par quelle d\'e9fiance d'elle-m\'eame, pour concilier le penchant de son c\'9cur avec la prudence, elle s'\'e9tait livr\'e9e aux distractions du monde, et avait recherch
+\'e9 la foule qu'elle fuyait auparavant. Je lui faisais r\'e9p\'e9ter les plus petits d\'e9tails, et cette histoire de quelques semaines nous semblait \'eatre celle d'une vie enti\'e8re. L'amour suppl\'e9
+e aux longs souvenirs, par une sorte de magie. Toutes les autres affections ont besoin du pass\'e9\~: l'amour cr\'e9e, comme par enchantement, un pass\'e9 dont il nous entoure. Il nous donne, pour ainsi dire, la conscience d'avoir v\'e9cu, durant des ann
+\'e9es, avec un \'eatre qui nagu\'e8re nous \'e9tait presque \'e9tranger. L'amour n'est qu'un point lumineux, et n\'e9anmoins il semble s'emparer du temps. Il y a peu de jours qu'il n'existait pas, bient\'f4t il n'existera plus\~
+; mais, tant qu'il existe, il r\'e9pand sa clart\'e9 sur l'\'e9poque qui l'a pr\'e9c\'e9d\'e9, comme sur celle qui doit le suivre.
+\par
+\par Ce calme pourtant dura peu. Ell\'e9nore \'e9tait d'autant plus en garde contre sa faiblesse qu'elle \'e9tait poursuivie du souvenir de ses fautes\~: et mon imagination, mes d\'e9sirs, une th\'e9orie de fatuit\'e9 dont je ne m'apercevais pas moi-m\'ea
+me se r\'e9voltaient contre un tel amour. Toujours timide, souvent irrit\'e9, je me plaignais, je m'emportais, j'accablais Ell\'e9nore de reproches. Plus d'une fois elle forma le projet de briser un lien qui ne r\'e9pandait sur sa vie que de l'inqui\'e9
+tude et du trouble\~; plus d'une fois je l'apaisai par mes supplications, mes d\'e9saveux et mes pleurs.
+\par
+\par \'ab Ell\'e9nore, lui \'e9crivais-je un jour, vous ne savez pas tout ce que je souffre. Pr\'e8s de vous, loin de vous, je suis \'e9galement malheureux. Pendant les heures qui nous s\'e9parent, j'erre au hasard, courb\'e9 sous le fardeau d'u
+ne existence que je ne sais comment supporter. La soci\'e9t\'e9 m'importune, la solitude m'accable. Ces indiff\'e9rents qui m'observent, qui ne connaissent rien de ce qui m'occupe, qui me regardent avec une curiosit\'e9 sans int\'e9r\'eat, avec un \'e9
+tonnement sans piti\'e9, ces hommes qui osent me parler d'autre chose que de vous, portent dans mon sein une douleur mortelle. Je les fuis\~; mais, seul, je cherche en vain un air qui p\'e9n\'e8tre dans ma poitrine oppress\'e9e. Je me pr\'e9
+cipite sur cette terre qui devrait s'entrouvrir pour m'engloutir \'e0 jamais\~; je pose ma t\'eate sur la pierre froide qui devrait calmer la fi\'e8vre ardente qui me d\'e9vore. Je me tra\'eene vers cette colline d'o\'f9 l'on aper\'e7oit votre maison\~
+; je reste l\'e0, les yeux fix\'e9s sur cette retraite que je n'habiterai jamais avec vous. Et si je vous avais rencontr\'e9e plus t\'f4t, vous auriez pu \'eatre \'e0 moi\~! J'aurais serr\'e9 dans mes bras la seule cr\'e9ature que la nature ait form\'e9
+e pour mon c\'9cur, pour ce c\'9cur qui a tant souffert parce qu'il vous cherchait et qu'il ne vous a trouv\'e9e que trop tard\~! Lorsque enfin ces heures de d\'e9lire sont pass\'e9es, lorsque le moment arrive o\'f9
+ je puis vous voir, je prends en tremblant la route de votre demeure. Je crains que tous ceux qui me rencontrent ne devinent les sentiments que je porte en moi\~; je m'arr\'eate\~; je marche \'e0 pas lents\~
+: je retarde l'instant du bonheur, de ce bonheur que tout menace, que je me crois toujours sur le point de perdre\~; bonheur imparfait et troubl\'e9, contre lequel conspirent peut-\'eatre \'e0 chaque minute et les \'e9v\'e9nements funestes et les r
+egards jaloux, et les caprices tyranniques, et votre propre volont\'e9. Quand je touche au seuil de votre porte, quand je l'entrouvre, une nouvelle terreur me saisit\~: je m'avance comme un coupable, demandant gr\'e2ce \'e0
+ tous les objets qui frappent ma vue, comme si tous \'e9taient ennemis, comme si tous m'enviaient l'heure de f\'e9licit\'e9 dont je vais encore jouir. Le moindre son m'effraie, le moindre mouvement autour de moi m'\'e9pouvante, le bruit m\'ea
+me de mes pas me fait reculer. Tout pr\'e8s de vous, je crains encore quelque obstacle qui se place soudain entre vous et moi. Enfin je vous vois, je vous vois et je respire, et je vous contemple et je m'arr\'ea
+te, comme le fugitif qui touche au sol protecteur qui doit le garantir de la mort. Mais alors m\'eame, lorsque tout mon \'eatre s'\'e9lance vers vous, lorsque j'aurais un tel besoin de me reposer de tant d'angoisses, de poser ma t\'ea
+te sur vos genoux, de donner un libre cours \'e0 mes larmes, il faut que je me contraigne avec violence, que m\'eame aupr\'e8s de vous je vive encore d'une vie d'effort\~: pas un instant d'\'e9panchement, pas un instant d'abandon\~
+! Vos regards m'observent. Vous \'eates embarrass\'e9e, presque offens\'e9e de mon trouble. Je ne sais quelle g\'eane a succ\'e9d\'e9 \'e0 ces heures d\'e9licieuses o\'f9 du moins vous m'avouiez votre amour. Le temps s'enfuit, de nouveaux int\'e9r\'ea
+ts vous appellent\~: vous ne les oubliez jamais\~; vous ne retardez jamais l'instant qui m'\'e9loigne. Des \'e9trangers viennent\~: il n'est plus permis de vous regarder\~; je sens qu'il faut fuir pour me d\'e9rober aux soup\'e7ons qui m'environnent.
+ Je vous quitte plus agit\'e9, plus d\'e9chir\'e9, plus insens\'e9 qu'auparavant\~; je vous quitte, et je retombe dans cet isolement effroyable, o\'f9 je me d\'e9bats, sans rencontrer un seul \'eatre sur lequel je puisse m'appuyer, me reposer un moment.\~
+\'bb
+\par
+\par Ell\'e9nore n'avait jamais \'e9t\'e9 aim\'e9e de la sorte. M.\~de\~P** avait pour elle une affection tr\'e8s vraie, beaucoup de reconnaissance pour son d\'e9vouement, beaucoup de respect pour son caract\'e8re\~; mais il y avait toujours dans sa mani\'e8
+re une nuance de sup\'e9riorit\'e9 sur une femme qui s'\'e9tait donn\'e9e publiquement \'e0 lui sans qu'il l'e\'fbt \'e9pous\'e9e. Il aurait pu contracter des liens plus honorables, suivant l'opinion commune\~
+: il ne le lui disait point, il ne se le disait peut-\'eatre pas \'e0 lui-m\'eame\~; mais ce qu'on ne dit pas n'en existe pas moins, et tout ce qui est se devine. Ell\'e9nore n'avait eu jusqu'alors aucune notion de ce sentiment passionn\'e9
+, de cette existence perdue dans la sienne, dont mes fureurs m\'eames, mes injustices et mes reproches, n'\'e9taient que des preuves plus irr\'e9fragables. Sa r\'e9sistance avait exalt\'e9 toutes mes sensations, toutes mes id\'e9es\~
+: je revenais des emportements qui l'effrayaient, \'e0 une soumission, \'e0 une tendresse, \'e0 une v\'e9n\'e9ration idol\'e2tre. Je la consid\'e9rais comme une cr\'e9ature c\'e9leste. Mon amour tenait du culte, et il avait
+pour elle d'autant plus de charme qu'elle craignait sans cesse de se voir humili\'e9e dans un sens oppos\'e9. Elle se donna enfin tout enti\'e8re.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\tx8387\adjustright {\tab
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Malheur \'e0 l'homme qui, dans les premiers moments d'une liaison d'amour, ne croit pas que cette liaison doit \'eatre \'e9ternelle\~! Malheur \'e0 qui, dans les bras de la ma\'ee
+tresse qu'il vient d'obtenir, conserve une funeste prescience, et pr\'e9voit qu'il pourra s'en d\'e9tacher\~! Une femme que son c\'9cur entra\'eene a, dans cet instant, quelque chose de touchant et de sacr\'e9. Ce n'est pas l
+e plaisir, ce n'est pas la nature, ce ne sont pas les sens qui sont corrupteurs\~; ce sont les calculs auxquels la soci\'e9t\'e9 nous accoutume, et les r\'e9flexions que l'exp\'e9rience fait na\'eetre. J'aimai, je respectai mille fois plus Ell\'e9nore apr
+\'e8s qu'elle se f\'fbt donn\'e9e. Je marchais avec orgueil au milieu des hommes\~; je promenais sur eux un regard dominateur. L'air que je respirais \'e9tait \'e0 lui seul une jouissance. Je m'\'e9lan\'e7
+ais au-devant de la nature, pour la remercier du bienfait inesp\'e9r\'e9, du bienfait immense qu'elle avait daign\'e9 m'accorder.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260484}CHAPITRE IV{\*\bkmkend _Toc96260484}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \endash Charme de l'amour, qui pourrait vous peindre\~! Cette persuasion que nous avons trouv\'e9 l'\'eatre que la nature avait destin\'e9 pour nous, ce jour subit r\'e9pandu sur la vie, et qui nous semble en expliquer le myst\'e8
+re, cette valeur inconnue attach\'e9e aux moindres circonstances, ces heures rapides, dont tous les d\'e9tails \'e9chappent au souvenir par leur douceur m\'eame, et qui ne laissent dans notre \'e2me qu'une longue trace de bonheur, cette gaiet\'e9 fol\'e2
+tre qui se m\'eale quelquefois sans cause \'e0 un attendrissement habituel, tant de plaisir dans la pr\'e9sence, et dans l'absence tant d'espoir, ce d\'e9tachement de tous les soins vulgaires, cette sup\'e9riorit\'e9
+ sur tout ce qui nous entoure, cette certitude que d\'e9sormais le monde ne peut nous atteindre o\'f9 nous vivons, cette intelligence mutuelle qui devine chaque pens\'e9e et qui r\'e9pond \'e0 chaque \'e9motion, charme de l'amour, qui vous \'e9
+prouva ne saurait vous d\'e9crire\~!
+\par
+\par M.\~de\~P** fut oblig\'e9, pour des affaires pressantes, de s'absenter pendant six semaines. Je passai ce temps chez Ell\'e9nore presque sans interruption. Son attachement semblait s'\'ea
+tre accru du sacrifice qu'elle m'avait fait. Elle ne me laissait jamais la quitter sans essayer de me retenir. Lorsque je sortais, elle me demandait quand je reviendrais. Deux heures de s\'e9paration lui \'e9taient insupportables. Elle fixait avec une pr
+\'e9cision inqui\'e8te l'instant de mon retour. J'y souscrivais avec joie, j'\'e9tais reconnaissant, j'\'e9tais heureux du sentiment qu'elle me t\'e9moignait. Mais cependant les int\'e9r\'eats de la vie commune ne se laissent pas plier arbitrairement \'e0
+ tous nos d\'e9sirs. Il m'\'e9tait quelquefois incommode d'avoir tous mes pas marqu\'e9s d'avance et tous mes moments ainsi compt\'e9s. J'\'e9tais forc\'e9 de pr\'e9cipiter toutes mes d\'e9
+marches, de rompre avec la plupart de mes relations. Je ne savais que r\'e9pondre \'e0 mes connaissances lorsqu'on me proposait quelque partie que, dans une situation naturelle, je n'aurais point eu de motif pour refuser. Je ne regrettais point aupr\'e8
+s d'Ell\'e9nore ces plaisirs de la vie sociale, pour lesquels je n'avais jamais eu beaucoup d'int\'e9r\'eat, mais j'aurais voulu qu'elle me perm\'eet d'y renoncer plus librement. J'aurais \'e9prouv\'e9 plus de douceur \'e0 retourner aupr\'e8
+s d'elle, de ma propre volont\'e9, sans me dire que l'heure \'e9tait arriv\'e9e, qu'elle m'attendait avec anxi\'e9t\'e9, et sans que l'id\'e9e de sa peine v\'eent se m\'ealer \'e0 celle du bonheur que j'allais go\'fbter en la retrouvant. Ell\'e9nore \'e9
+tait sans doute un vif plaisir dans mon existence, mais elle n'\'e9tait plus un but\~: elle \'e9tait devenue un lien. Je craignais d'ailleurs de la compromettre. Ma pr\'e9sence continuelle devait \'e9
+tonner ses gens, ses enfants, qui pouvaient m'observer. Je tremblais de l'id\'e9e de d\'e9ranger son existence. Je sentais que nous ne pouvions \'eatre unis pour toujours, et que c'\'e9tait un devoir sacr\'e9 pour moi de respecter son repos\~
+: je lui donnais donc des conseils de prudence, tout en l'assurant de mon amour. Mais plus je lui donnais des conseils de ce genre, moins elle \'e9tait dispos\'e9e \'e0 m'\'e9couter. En m\'eame temps je craignais horriblement de l'affliger. D\'e8
+s que je voyais sur son visage une expression de douleur, sa volont\'e9 devenait la mienne\~: je n'\'e9tais \'e0 mon aise que lorsqu'elle \'e9tait contente de moi. Lorsqu'en insistant sur la n\'e9cessit\'e9 de m'\'e9loigner pour quelques instants, j'\'e9
+tais parvenu \'e0 la quitter, l'image de la peine que je lui avais caus\'e9e me suivait partout. Il me prenait une fi\'e8vre de remords qui redoublait \'e0 chaque minute, et qui enfin devenait irr\'e9sistible\~; je volais vers elle, je me faisais une f
+\'eate de la consoler, de l'apaiser. Mais \'e0 mesure que je m'approchais de sa demeure, un sentiment d'humeur contre cet empire bizarre se m\'ealait \'e0 mes autres sentiments. Ell\'e9nore elle-m\'eame \'e9tait violente. Elle \'e9
+prouvait, je le crois, pour moi ce qu'elle n'avait \'e9prouv\'e9 pour personne. Dans ses relations pr\'e9c\'e9dentes, son c\'9cur avait \'e9t\'e9 froiss\'e9 par une d\'e9pendance p\'e9nible\~; elle \'e9
+tait avec moi dans une parfaite aisance, parce que nous \'e9tions dans une parfaite \'e9galit\'e9\~; elle s'\'e9tait relev\'e9e \'e0 ses propres yeux par un amour pur de tout calcul, de tout int\'e9r\'eat\~; elle savait que j'\'e9tais bien s\'fb
+r qu'elle ne m'aimait que pour moi-m\'eame. Mais il r\'e9sultait de son abandon complet avec moi qu'elle ne me d\'e9guisait aucun de ses mouvements\~; et lorsque je rentrais dans sa chambre, impatient d'y rentrer plus t\'f4
+t que je ne l'aurais voulu, je la trouvais triste ou irrit\'e9e. J'avais souffert deux heures loin d'elle de l'id\'e9e qu'elle souffrait loin de moi\~: je souffrais deux heures pr\'e8s d'elle avant de pouvoir l'apaiser.
+\par
+\par Cependant je n'\'e9tais pas malheureux\~; je me disais qu'il \'e9tait doux d'\'eatre aim\'e9, m\'eame avec exigence\~; je sentais que je lui faisais du bien\~: son bonheur m'\'e9tait n\'e9cessaire, et je me savais n\'e9cessaire \'e0 son bonheur.
+\par
+\par D'ailleurs l'id\'e9e confuse que, par la seule nature des choses, cette liaison ne pouvait durer, id\'e9e triste sous bien des rapports, servait n\'e9anmoins \'e0 me calmer dans mes acc\'e8s de fatigue ou d'impatience. Les liens d'Ell\'e9
+nore avec le comte de P**, la disproportion de nos \'e2ges, la diff\'e9rence de nos situations, mon d\'e9part que d\'e9j\'e0 diverses circonstances avaient retard\'e9, mais dont l'\'e9poque \'e9tait prochaine, toutes ces consid\'e9rations m'engageaient
+\'e0 donner et \'e0 recevoir encore le plus de bonheur qu'il \'e9tait possible\~: je me croyais s\'fbr des ann\'e9es, je ne disputais pas les jours.
+\par
+\par Le comte de P** revint. Il ne tarda pas \'e0 soup\'e7onner mes relations avec Ell\'e9nore\~; il me re\'e7ut chaque jour d'un air plus froid et plus sombre. Je parlai vivement \'e0 Ell\'e9nore des dangers qu'elle courait\~
+; je la suppliai de permettre que j'interrompisse pour quelques jours mes visites\~; je lui repr\'e9sentai l'int\'e9r\'eat de sa r\'e9putation, de sa fortune, de ses enfants. Elle m'\'e9couta longtemps en silence\~; elle \'e9tait p\'e2le comme la mort.
+\'ab\~De mani\'e8re ou d'autre, me dit-elle enfin, vous partirez bient\'f4t\~; ne devan\'e7ons pas ce moment\~; ne vous mettez pas en peine de moi. Gagnons des jours, gagnons des heures\~
+: des jours, des heures, c'est tout ce qu'il me faut. Je ne sais quel pressentiment me dit, Adolphe, que je mourrai dans vos bras.\~\'bb
+\par
+\par Nous continu\'e2mes donc \'e0 vivre comme auparavant, moi toujours inquiet, Ell\'e9nore toujours triste, le comte de P** taciturne et soucieux. Enfin la lettre que j'attendais arriva\~: mon p\'e8re m'ordonnait de me rendre aupr\'e8
+s de lui. Je portai cette lettre \'e0 Ell\'e9nore. \'ab\~D\'e9j\'e0\~! me dit-elle apr\'e8s l'avoir lue\~; je ne croyais pas que ce f\'fbt si t\'f4t\~\'bb. Puis, fondant en larmes, elle me prit la main et elle me dit\~: \'ab\~
+Adolphe, vous voyez que je ne puis vivre sans vous\~; je ne sais ce qui arrivera de mon avenir, mais je vous conjure de ne pas partir encore\~: trouvez des pr\'e9textes pour rester. Demandez \'e0 votre p\'e8re de vous laisser prolonger votre s\'e9
+jour encore six mois. Six mois, est-ce donc si long\~?\~\'bb Je voulus combattre sa r\'e9solution\~; mais elle pleurait si am\'e8rement, et elle \'e9tait si tremblante, ses traits portaient l'empreinte d'une souffrance si d\'e9
+chirante que je ne pus continuer. Je me jetai \'e0 ses pieds, je la serrai dans mes bras, je l'assurai de mon amour, et je sortis pour aller \'e9crire \'e0 mon p\'e8re. J'\'e9crivis en effet avec le mouvement que la douleur d'Ell\'e9nore m'avait inspir
+\'e9. J'all\'e9guai mille causes de retard\~; je fis ressortir l'utilit\'e9 de continuer \'e0 D** quelques cours que je n'avais pu suivre \'e0 Gottingue\~; et lorsque j'envoyai ma lettre \'e0 la poste, c'\'e9tait avec ardeur que je d\'e9sirais obteni
+r le consentement que je demandais.
+\par
+\par Je retournai le soir chez Ell\'e9nore. Elle \'e9tait assise sur un sofa\~; le comte de P** \'e9tait pr\'e8s de la chemin\'e9e, et assez loin d'elle\~; les deux enfants \'e9taient au fond de la chambre, ne jouant pas, et portant sur leurs visages cet \'e9
+tonnement de l'enfance lorsqu'elle remarque une agitation dont elle ne soup\'e7onne pas la cause. J'instruisis Ell\'e9nore par un geste que j'avais fait ce qu'elle voulait. Un rayon de joie brilla dans ses yeux, mais ne tarda pas \'e0 dispara\'eetre. Nous
+ ne disions rien. Le silence devenait embarrassant pour tous trois. \'ab\~On m'assure, monsieur, me dit enfin le comte, que vous \'eates pr\'eat \'e0 partir\~\'bb. Je lui r\'e9pondis que je l'ignorais. \'ab\~Il me semble, r\'e9pliqua-t-il, qu'\'e0 votre
+\'e2ge, on ne doit pas tarder \'e0 entrer dans une carri\'e8re\~; au reste, ajouta-t-il en regardant Ell\'e9nore, tout le monde peut-\'eatre ne pense pas ici comme moi.\~\'bb
+\par
+\par La r\'e9ponse de mon p\'e8re ne se fit pas attendre. Je tremblais, en ouvrant sa lettre, de la douleur qu'un refus causerait \'e0 Ell\'e9nore. Il me semblait m\'eame que j'aurais partag\'e9 cette douleur avec une \'e9gale amertume\~
+; mais en lisant le consentement qu'il m'accordait, tous les inconv\'e9nients d'une prolongation de s\'e9jour se pr\'e9sent\'e8rent tout \'e0 coup \'e0 mon esprit. \'ab\~Encore six mois de g\'eane et de contrainte\~! m'\'e9criai-je\~
+; six mois pendant lesquels j'offense un homme qui m'avait t\'e9moign\'e9 de l'amiti\'e9, j'expose une femme qui m'aime\~; je cours le risque de lui ravir la seule situation o\'f9 elle puisse vivre tranquille et consid\'e9r\'e9e\~; je trompe mon p\'e8re\~
+; et pourquoi\~? Pour ne pas braver un instant une douleur qui, t\'f4t ou tard, est in\'e9vitable\~! Ne l'\'e9prouvons-nous pas chaque jour en d\'e9tail et goutte \'e0 goutte, cette douleur\~? Je ne fais que du mal \'e0 Ell\'e9nore\~
+; mon sentiment, tel qu'il est, ne peut la satisfaire. Je me sacrifie pour elle sans fruit pour son bonheur\~; et moi, je vis ici sans utilit\'e9, sans ind\'e9pendance, n'ayant pas un instant de libre, ne pouvant respirer une heure en paix\~\'bb
+. J'entrai chez Ell\'e9nore tout occup\'e9 de ces r\'e9flexions. Je la trouvai seule. \'ab\~Je reste encore six mois, lui dis-je. \endash Vous m'annoncez cette nouvelle bien s\'e8chement. \endash C'est que je crains beaucoup, je l'avoue, les cons\'e9
+quences de ce retard pour l'un et pour l'autre. \endash Il me semble que pour vous du moins elles ne sauraient \'eatre bien f\'e2cheuses. \endash Vous savez fort bien, Ell\'e9nore, que ce n'est jamais de moi que je m'occupe le plus. \endash Ce n'est gu
+\'e8re non plus du bonheur des autres\~\'bb. La conversation avait pris une direction orageuse. Ell\'e9nore \'e9tait bless\'e9e de mes regrets dans une circonstance o\'f9 elle croyait que je devais partager sa joie\~: je l'\'e9
+tais du triomphe qu'elle avait remport\'e9 sur mes r\'e9solutions pr\'e9c\'e9dentes. La sc\'e8ne devint violente. Nous \'e9clat\'e2mes en reproches mutuels. Ell\'e9nore m'accusa de l'avoir tromp\'e9e, de n'avoir eu pour elle qu'un go\'fb
+t passager, d'avoir ali\'e9n\'e9 d'elle l'affection du comte\~; de l'avoir remise, aux yeux du public, dans la situation \'e9quivoque dont elle avait cherch\'e9 toute sa vie \'e0 sortir. Je m'irritai de voir qu'elle tourn\'e2
+t contre moi ce que je n'avais fait que par ob\'e9issance pour elle et par crainte de l'affliger. Je me plaignis de ma vive contrainte, de ma jeunesse consum\'e9e dans l'inaction, du despotisme qu'elle exer\'e7ait sur toutes mes d\'e9
+marches. En parlant ainsi, je vis son visage couvert tout \'e0 coup de pleurs\~: je m'arr\'eatai, je revins sur mes pas, je d\'e9savouai, j'expliquai. Nous nous embrass\'e2mes\~: mais un premier coup \'e9tait port\'e9, une premi\'e8re barri\'e8re \'e9
+tait franchie. Nous avions prononc\'e9 tous deux des mots irr\'e9parables\~; nous pouvions nous taire, mais non les oublier. Il y a des choses qu'on est longtemps sans se dire, mais quand une fois elles sont dites, on ne cesse jamais de les r\'e9p\'e9ter.
+
+\par
+\par Nous v\'e9c\'fbmes ainsi quatre mois dans des rapports forc\'e9s, quelquefois doux, jamais compl\'e8tement libres, y rencontrant encore du plaisir, mais n'y trouvant plus de charme. Ell\'e9nore cependant ne se d\'e9tachait pas de moi. Apr\'e8
+s nos querelles les plus vives, elle \'e9tait aussi empress\'e9e \'e0 me revoir, elle fixait aussi soigneusement l'heure de nos entrevues que si notre union e\'fbt \'e9t\'e9 la plus paisible et la plus tendre. J'ai souvent pens\'e9 que ma conduite m\'ea
+me contribuait \'e0 entretenir Ell\'e9nore dans cette disposition. Si je l'avais aim\'e9e comme elle m'aimait, elle aurait eu plus de calme\~; elle aurait r\'e9fl\'e9chi de son c\'f4t\'e9 sur les dangers qu'elle bravait. Mais toute prudence lui \'e9
+tait odieuse, parce que la prudence venait de moi\~; elle ne calculait point ses sacrifices, parce qu'elle \'e9tait occup\'e9e \'e0 me les faire accepter\~; elle n'avait pas le temps de se refroidir \'e0 mon \'e9gard, parce q
+ue tout son temps et toutes ses forces \'e9taient employ\'e9s \'e0 me conserver. L'\'e9poque fix\'e9e de nouveau pour mon d\'e9part approchait\~; et j'\'e9prouvais, en y pensant, un m\'e9lange de plaisir et de regret\~; semblable \'e0
+ ce que ressent un homme qui doit acheter une gu\'e9rison certaine par une op\'e9ration douloureuse.
+\par
+\par Un matin, Ell\'e9nore m'\'e9crivit de passer chez elle \'e0 l'instant. \'ab\~Le comte, me dit-elle, me d\'e9fend de vous recevoir\~: je ne veux point ob\'e9ir \'e0 cet ordre tyrannique. J'ai suivi cet homme dans la proscription, j'ai sauv\'e9 sa fortune\~
+: je l'ai servi dans tous ses int\'e9r\'eats. Il peut se passer de moi maintenant\~: moi, je ne puis me passer de vous\~\'bb. On devine facilement quelles furent mes instances pour la d\'e9tourner d'un projet que je ne concevais pas. Je lui parlai de l'
+opinion du public\~: \'ab\~Cette opinion, me r\'e9pondit-elle, n'a jamais \'e9t\'e9 juste pour moi. J'ai rempli pendant dix ans mes devoirs mieux qu'aucune femme, et cette opinion ne m'en a pas moins repouss\'e9e du rang que je m\'e9ritais\~\'bb
+. Je lui rappelai ses enfants. \'ab\~Mes enfants sont ceux de M.\~de\~P**. Il les a reconnus\~: il en aura soin. Ils seront trop heureux d'oublier une m\'e8re dont ils n'ont \'e0 partager que la honte\~\'bb. Je redoublai mes pri\'e8res. \'ab\~\'c9
+coutez, me dit-elle, si je romps avec le comte, refuserez-vous de me voir\~? Le refuserez-vous\~? reprit-elle en saisissant mon bras avec une violence qui me fit fr\'e9mir. \endash Non, assur\'e9ment, lui r\'e9pondis-je\~
+; et plus vous serez malheureuse, plus je vous serai d\'e9vou\'e9. Mais consid\'e9rez\'85 \endash Tout est consid\'e9r\'e9, interrompit-elle. Il va rentrer, retirez-vous maintenant\~; ne revenez plus ici.\~\'bb
+\par
+\par Je passai le reste de la journ\'e9e dans une angoisse inexprimable. Deux jours s'\'e9coul\'e8rent sans que j'entendisse parler d'Ell\'e9nore. Je souffrais d'ignorer son sort\~; je souffrais m\'eame de ne pas la voir, et j'\'e9tais \'e9tonn\'e9
+ de la peine que cette privation me causait. Je d\'e9sirais cependant qu'elle e\'fbt renonc\'e9 \'e0 la r\'e9solution que je craignais tant pour elle, et je commen\'e7ais \'e0 m'en flatter, lorsqu'une femme me remit un billet par lequel Ell\'e9
+nore me priait d'aller la voir dans telle rue, dans telle maison, au troisi\'e8me \'e9tage. J'y courus, esp\'e9rant encore que, ne pouvant me recevoir chez M.\~de\~P**, elle avait voulu m'entretenir ailleurs une derni\'e8
+re fois. Je la trouvai faisant les appr\'eats d'un \'e9tablissement durable. Elle vint \'e0 moi, d'un air \'e0 la fois content et timide, cherchant \'e0 lire dans mes yeux mon impression. \'ab\~
+Tout est rompu, me dit-elle, je suis parfaitement libre. J'ai de ma fortune particuli\'e8re soixante-quinze louis de rente\~; c'est assez pour moi. Vous restez encore ici six semaines. Quand vous partirez, je pourrai peut-\'eatre me rapprocher de vous\~
+; vous reviendrez peut-\'eatre me voir\~\'bb. Et, comme si elle e\'fbt redout\'e9 une r\'e9ponse, elle entra dans une foule de d\'e9tails relatifs \'e0 ses projets. Elle chercha de mille mani\'e8res \'e0
+ me persuader qu'elle serait heureuse, qu'elle ne m'avait rien sacrifi\'e9\~; que le parti qu'elle avait pris lui convenait, ind\'e9pendamment de moi. Il \'e9tait visible qu'elle se faisait un grand effort, et qu'elle ne croyait qu'\'e0 moiti\'e9 ce qu'
+elle me disait. Elle s'\'e9tourdissait de ses paroles, de peur d'entendre les miennes\~; elle prolongeait son discours avec activit\'e9 pour retarder le moment o\'f9 mes objections la replongeraient dans le d\'e9sespoir. Je ne pus trouver dans mon c\'9c
+ur de lui en faire aucune. J'acceptai son sacrifice, je l'en remerciai\~; je lui dis que j'en \'e9tais heureux\~: je lui dis bien plus encore, je l'assurai que j'avais toujours d\'e9sir\'e9 qu'une d\'e9termination irr\'e9parable me f\'ee
+t un devoir de ne jamais la quitter\~; j'attribuai mes ind\'e9cisions \'e0 un sentiment de d\'e9licatesse qui me d\'e9fendait de consentir \'e0 ce qui bouleversait sa situation. Je n'eus, en un mot, d'autres pens\'e9
+e que de chasser loin d'elle toute peine, toute crainte, tout regret, toute incertitude sur mon sentiment. Pendant que je lui parlais, je n'envisageais rien au-del\'e0 de ce but et j'\'e9tais sinc\'e8re dans mes promesses.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260485}CHAPITRE V{\*\bkmkend _Toc96260485}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par La s\'e9paration d'Ell\'e9nore et du comte de P** produisit dans le public un effet qu'il n'\'e9tait pas difficile de pr\'e9voir. Ell\'e9nore perdit en un instant le fruit de dix ann\'e9es de d\'e9vouement et de constance\~
+: on la confondit avec toutes les femmes de sa classe qui se livrent sans scrupule \'e0 mille inclinations successives. L'abandon de ses enfants la fit regarder comme une m\'e8re d\'e9natur\'e9e, et les femmes d'une r\'e9putation irr\'e9prochable r\'e9p
+\'e9t\'e8rent avec satisfaction que l'oubli de la vertu la plus essentielle \'e0 leur sexe s'\'e9tendait bient\'f4t sur toutes les autres. En m\'eame temps on la plaignit, pour ne pas perdre le plaisir de me bl\'e2mer. On vit dans ma conduite celle d'un s
+\'e9ducteur, d'un ingrat qui avait viol\'e9 l'hospitalit\'e9, et sacrifi\'e9, pour contenter une fantaisie momentan\'e9e, le repos de deux personnes, dont il aurait d\'fb respecter l'une et m\'e9nager l'autre. Quelques amis de mon p\'e8re m'adress\'e8
+rent des repr\'e9sentations s\'e9rieuses\~; d'autres, moins libres avec moi, me firent sentir leur d\'e9sapprobation par des insinuations d\'e9tourn\'e9es. Les jeunes gens, au contraire, se montr\'e8rent enchant\'e9
+s de l'adresse avec laquelle j'avais supplant\'e9 le comte\~; et, par mille plaisanteries que je voulais en vain r\'e9primer, ils me f\'e9licit\'e8rent de ma conqu\'eate et me promirent de m'imiter. Je ne saurais peindre ce que j'eus \'e0
+ souffrir et de cette censure s\'e9v\'e8re et de ces honteux \'e9loges. Je suis convaincu que, si j'avais eu de l'amour pour Ell\'e9nore, j'aurais ramen\'e9
+ l'opinion sur elle et sur moi. Telle est la force d'un sentiment vrai, que, lorsqu'il parle, les interpr\'e9tations fausses et les convenances factices se taisent. Mais je n'\'e9tais qu'un homme faible, reconnaissant et domin\'e9\~; je n'\'e9
+tais soutenu par aucune impulsion qui part\'eet du c\'9cur. Je m'exprimais donc avec embarras\~; je t\'e2chais de finir la conversation\~; et si elle se prolongeait, je la terminais par quelques mots \'e2pres, qui annon\'e7aient aux autres que j'\'e9
+tais pr\'eat \'e0 leur chercher querelle. En effet, j'aurais beaucoup mieux aim\'e9 me battre avec eux que de leur r\'e9pondre.
+\par
+\par Ell\'e9nore ne tarda pas \'e0 s'apercevoir que l'opinion s'\'e9levait contre elle. Deux parentes de M.\~de\~P**, qu'il avait forc\'e9es par son ascendant \'e0 se lier avec elle, mirent le plus grand \'e9clat dans leur rupture\~; heureuses de se livrer
+\'e0 leur malveillance, longtemps contenue \'e0 l'abri des principes aust\'e8res de la morale. Les hommes continu\'e8rent \'e0 voir Ell\'e9nore\~; mais il s'introduisit dans leur ton quelque chose d'une familiarit\'e9 qui annon\'e7ait qu'elle n'\'e9
+tait plus appuy\'e9e par un protecteur puissant, ni justifi\'e9e par une union presque consacr\'e9e. Les uns venaient chez elle parce que, disaient-ils, ils l'avaient connue de tout temps\~; les autres, parce qu'elle \'e9tait belle encore, et que sa l\'e9
+g\'e8ret\'e9 r\'e9cente leur avait rendu des pr\'e9tentions qu'ils ne cherchaient pas \'e0 lui d\'e9guiser. Chacun motivait sa liaison avec elle\~; c'est-\'e0-dire que chacun pensait que cette liaison avait besoin d'excuse. Ainsi la malheureuse Ell\'e9
+nore se voyait tomb\'e9e pour jamais dans l'\'e9tat dont, toute sa vie, elle avait voulu sortir. Tout contribuait \'e0 froisser son \'e2me et \'e0 blesser sa fiert\'e9. Elle envisageait l'abandon des uns comme une preuve de m\'e9pris, l'assiduit\'e9
+ des autres comme l'indice de quelque esp\'e9rance insultante. Elle souffrait de la solitude, elle rougissait de la soci\'e9t\'e9. Ah\~! sans doute, j'aurais d\'fb la consoler\~; j'aurais d\'fb la serrer contre mon c\'9cur, lui dire\~: \'ab\~
+Vivons l'un pour l'autre, oublions les hommes qui nous m\'e9connaissent, soyons heureux de notre seule estime et de notre seul amour\~\'bb\~; je l'essayais aussi\~; mais que peut, pour ranimer un sentiment qui s'\'e9teint, une r\'e9
+solution prise par devoir\~?
+\par
+\par Ell\'e9nore et moi nous dissimulions l'un avec l'autre. Elle n'osait me confier ces peines, r\'e9sultat d'un sacrifice qu'elle savait bien que je ne lui avais pas demand\'e9. J'avais accept\'e9 ce sacrifice\~
+: je n'osais me plaindre d'un malheur que j'avais pr\'e9vu, et que je n'avais pas eu la force de pr\'e9venir. Nous nous taisions donc sur la pens\'e9e unique qui nous occupait constamment. Nous nous prodiguions des caresses, nous parlions d'amour\~
+; mais nous parlions d'amour de peur de nous parler d'autre chose.
+\par
+\par D\'e8s qu'il existe un secret entre deux c\'9curs qui s'aiment, d\'e8s que l'un d'eux a pu se r\'e9soudre \'e0 cacher \'e0 l'autre une seule id\'e9e, le charme est rompu, le bonheur est d\'e9truit. L'emportement, l'injustice, la distraction m\'eame, se r
+\'e9parent\~; mais la dissimulation jette dans l'amour un \'e9l\'e9ment \'e9tranger qui le d\'e9nature et le fl\'e9trit \'e0 ses propres yeux. Par une incons\'e9
+quence bizarre, tandis que je repoussais avec l'indignation la plus violente la moindre insinuation contre Ell\'e9nore, je contribuais moi-m\'eame \'e0 lui faire tort dans mes conversations g\'e9n\'e9rales. Je m'\'e9tais soumis \'e0 ses volont\'e9
+s, mais j'avais pris en horreur l'empire des femmes. Je ne cessais de d\'e9clamer contre leur faiblesse, leur exigence, le despotisme de leur douleur. J'affichais les principes les plus durs\~; et ce m\'eame homme qui ne r\'e9sistait pas \'e0
+ une larme, qui c\'e9dait \'e0 la tristesse muette, qui \'e9tait poursuivi dans l'absence par l'image de la souffrance qu'il avait caus\'e9e, se montrait, dans tous ses discours, m\'e9prisant et impitoyable. Tous mes \'e9loges directs en faveur d'Ell\'e9
+nore ne d\'e9truisaient pas l'impression que produisaient des propos semblables. On me ha\'efssait, on la plaignait, mais on ne l'estimait pas. On s'en prenait \'e0 elle de n'avoir pas inspir\'e9 \'e0 son amant plus de consid\'e9
+ration pour son sexe et plus de respect pour les liens du c\'9cur.
+\par
+\par Un homme, qui venait habituellement chez Ell\'e9nore, et qui, depuis sa rupture avec le comte de P**, lui avait t\'e9moign\'e9 la passion la plus vive, l'ayant forc\'e9e, par ses pers\'e9cutions indiscr\'e8tes, \'e0
+ ne plus le recevoir, se permit contre elle des railleries outrageantes qu'il me parut impossible de souffrir. Nous nous batt\'eemes\~; je le blessai dangereusement, je fus bless\'e9 moi-m\'eame. Je ne puis d\'e9crire le m\'e9
+lange de trouble, de terreur, de reconnaissance et d'amour qui se peignit sur les traits d'Ell\'e9nore lorsqu'elle me revit apr\'e8s cet \'e9v\'e9nement. Elle s'\'e9tablit chez moi, malgr\'e9 mes pri\'e8res\~; elle ne me quitta pas un seul instant jusqu'
+\'e0 ma convalescence. Elle me lisait pendant le jour, elle me veillait durant la plus grande partie des nuits\~; elle observait mes moindres mouvements, elle pr\'e9venait chacun de mes d\'e9sirs\~; son ing\'e9nieuse bont\'e9 multipliait ses facult\'e9
+s et doublait ses forces. Elle m'assurait sans cesse qu'elle ne m'aurait pas surv\'e9cu\~; j'\'e9tais p\'e9n\'e9tr\'e9 d'affection, j'\'e9tais d\'e9chir\'e9 de remords. J'aurais voulu trouver en moi de quoi r\'e9compenser un at
+tachement si constant et si tendre\~; j'appelais \'e0 mon aide les souvenirs, l'imagination, la raison m\'eame, le sentiment du devoir\~: efforts inutiles\~! La difficult\'e9 de la situation, la certitude d'un avenir qui devait nous s\'e9parer, peut-\'ea
+tre je ne sais quelle r\'e9volte contre un lien qu'il m'\'e9tait impossible de briser, me d\'e9voraient int\'e9rieurement. Je me reprochais l'ingratitude que je m'effor\'e7ais de lui cacher. Je m'affligeais quand elle paraissait douter d'un amour qui lui
+\'e9tait si n\'e9cessaire\~; je ne m'affligeais pas moins quand elle semblait y croire. Je la sentais meilleure que moi\~; je me m\'e9prisais d'\'eatre indigne d'elle. C'est un affreux malheur de n'\'eatre pas aim\'e9 quand on aime\~
+; mais c'en est un bien grand d'\'eatre aim\'e9 avec passion quand on n'aime plus. Cette vie que je venais d'exposer pour Ell\'e9nore, je l'aurais mille fois donn\'e9e pour qu'elle f\'fbt heureuse sans moi.
+\par
+\par Les six mois que m'avait accord\'e9s mon p\'e8re \'e9taient expir\'e9s\~; il fallut songer \'e0 partir. Ell\'e9nore ne s'opposa point \'e0 mon d\'e9part, elle n'essaya pas m\'eame de le retarder\~; mais elle me fit promettre que, deux mois apr\'e8
+s, je reviendrais pr\'e8s d'elle, ou que je lui permettrais de me rejoindre\~: je le lui jurai solennellement. Quel engagement n'aurais-je pas pris dans un moment o\'f9 je la voyais lutter contre elle-m\'eame et contenir sa douleur\~
+! Elle aurait pu exiger de moi de ne pas la quitter\~; je savais au fond de mon \'e2me que ses larmes n'auraient pas \'e9t\'e9 d\'e9sob\'e9ies. J'\'e9tais reconnaissant de ce qu'elle n'exer\'e7ait pas sa puissance\~; il me semblait que je l'
+en aimais mieux. Moi-m\'eame, d'ailleurs, je ne me s\'e9parais pas sans un vif regret d'un \'eatre qui m'\'e9tait si uniquement d\'e9vou\'e9. Il y a dans les liaisons qui se prolongent quelque chose de si profond\~! Elles deviennent \'e0
+ notre insu une partie si intime de notre existence\~! Nous formons de loin, avec calme, la r\'e9solution de les rompre\~; nous croyons attendre avec impatience l'\'e9poque de l'ex\'e9cuter\~: mais quand ce moment arrive, il nous remplit de terreur\~
+; et telle est la bizarrerie de notre c\'9cur mis\'e9rable que nous quittons avec un d\'e9chirement horrible ceux pr\'e8s de qui nous demeurions sans plaisir.
+\par
+\par Pendant mon absence, j'\'e9crivis r\'e9guli\'e8rement \'e0 Ell\'e9nore. J'\'e9tais partag\'e9 entre la crainte que mes lettres ne lui fissent de la peine, et le d\'e9sir de ne lui peindre que le sentiment que j'\'e9
+prouvais. J'aurais voulu qu'elle me devin\'e2t, mais qu'elle me devin\'e2t sans s'affliger\~; je me f\'e9licitais quand j'avais pu substituer les mots d'affection, d'amiti\'e9, de d\'e9vouement, \'e0 celui d'amour\~; mais soudain je me repr\'e9
+sentais la pauvre Ell\'e9nore triste et isol\'e9e\~; n'ayant que mes lettres pour consolation\~; et, \'e0 la fin de deux pages froides et compass\'e9es, j'ajoutais rapidement quelques phrases ardentes ou tendres, propres \'e0
+ la tromper de nouveau. De la sorte, sans en dire jamais assez pour la satisfaire, j'en disais toujours assez pour l'abuser. \'c9trange esp\'e8ce de fausset\'e9, dont le succ\'e8s m\'eame se tournait contre moi, prolongeait mon angoisse, et m'\'e9
+tait insupportable\~!
+\par
+\par Je comptais avec inqui\'e9tude les jours, les heures qui s'\'e9coulaient\~; je ralentissais de mes v\'9cux la marche du temps\~; je tremblais en voyant se rapprocher l'\'e9poque d'ex\'e9cuter ma promesse. Je n'imaginais aucun moyen de partir. Je n'en d
+\'e9couvrais aucun pour qu'Ell\'e9nore p\'fbt s'\'e9tablir dans la m\'eame ville que moi. Peut-\'eatre, car il faut \'eatre sinc\'e8re, peut-\'eatre je ne le d\'e9sirais pas. Je comparais ma vie ind\'e9pendante et tranquille \'e0 la vie de pr\'e9
+cipitation, de trouble et de tourment \'e0 laquelle sa passion me condamnait. Je me trouvais si bien d'\'eatre libre, d'aller, de venir, de sortir, de rentrer, sans que personne s'en occup\'e2t\~! Je me reposais, pour ainsi dire, dans l'indiff\'e9
+rence des autres, de la fatigue de son amour.
+\par
+\par Je n'osais cependant laisser soup\'e7onner \'e0 Ell\'e9nore que j'aurais voulu renoncer \'e0 nos projets. Elle avait compris par mes lettres qu'il me serait difficile de quitter mon p\'e8re\~; elle m'\'e9crivit qu'elle commen\'e7ait en cons\'e9
+quence les pr\'e9paratifs de son d\'e9part. Je fus longtemps sans combattre sa r\'e9solution\~; je ne lui r\'e9pondais rien de pr\'e9cis \'e0 ce sujet. Je lui marquais vaguement que je serais toujours charm\'e9
+ de la savoir, puis j'ajoutais, de la rendre heureuse\~: tristes \'e9quivoques, langage embarrass\'e9 que je g\'e9missais de voir si obscur, et que je tremblais de rendre plus clair\~! Je me d\'e9terminai enfin \'e0 lui parler avec franchise\~
+; je me dis que je le devais\~; je soulevai ma conscience contre ma faiblesse\~; je me fortifiai de l'id\'e9e de son repos contre l'image de sa douleur. Je me promenais \'e0 grands pas dans ma chambre, r\'e9
+citant tout haut ce que je me proposais de lui dire. Mais \'e0 peine eus-je trac\'e9 quelques lignes, que ma disposition changea\~: je n'envisageai plus mes paroles d'apr\'e8s le sens qu'elles devaient contenir, mais d'apr\'e8
+s l'effet qu'elles ne pouvaient manquer de produire\~; et une puissance surnaturelle dirigeant, comme malgr\'e9 moi, une main domin\'e9e, je me bornai \'e0
+ lui conseiller un retard de quelques mois. Je n'avais pas dit ce que je pensais. Ma lettre ne portait aucun caract\'e8re de sinc\'e9rit\'e9. Les raisonnements que j'all\'e9guais \'e9taient faibles, parce qu'ils n'\'e9taient pas les v\'e9ritables.
+\par
+\par La r\'e9ponse d'Ell\'e9nore fut imp\'e9tueuse\~; elle \'e9tait indign\'e9e de mon d\'e9sir de ne pas la voir. Que me demandait-elle\~? De vivre inconnue aupr\'e8s de moi. Que pouvais-je redouter de sa pr\'e9sence dans une retraite ignor\'e9
+e, au milieu d'une grande ville o\'f9 personne ne la connaissait\~? Elle m'avait tout sacrifi\'e9, fortune, enfants, r\'e9putation\~
+; elle n'exigeait d'autre prix de ses sacrifices que de m'attendre comme une humble esclave, de passer chaque jour avec moi quelques minutes, de jouir des moments que je pourrais lui donner. Elle s'\'e9tait r\'e9sign\'e9e \'e0
+ deux mois d'absence, non que cette absence lui par\'fbt n\'e9cessaire, mais parce que je semblais le souhaiter\~; et lorsqu'elle \'e9tait parvenue, en entassant p\'e9niblement les jours sur les jours, au terme que j'avais fix\'e9 moi-m\'ea
+me, je lui proposais de recommencer ce long supplice\~! Elle pouvait s'\'eatre tromp\'e9e, elle pouvait avoir donn\'e9 sa vie \'e0 un homme dur et aride\~; j'\'e9tais le ma\'eetre de mes actions\~; mais je n'\'e9tais pas le ma\'eetre de la forcer \'e0
+ souffrir, d\'e9laiss\'e9e par celui pour lequel elle avait tout immol\'e9.
+\par
+\par Ell\'e9nore suivit de pr\'e8s cette lettre\~; elle m'informa de son arriv\'e9e. Je me rendis chez elle avec la ferme r\'e9solution de lui t\'e9moigner beaucoup de joie\~; j'\'e9tais impatient de rassurer son c\'9cur et de lui procurer, momentan\'e9
+ment au moins, du bonheur et du calme. Mais elle avait \'e9t\'e9 bless\'e9e\~; elle m'examinait avec d\'e9fiance\~: elle d\'e9m\'eala bient\'f4t mes efforts\~; elle irrita ma fiert\'e9 par ses reproches\~; elle outragea mon caract\'e8
+re. Elle me peignit si mis\'e9rable dans ma faiblesse qu'elle me r\'e9volta contre elle encore plus que contre moi. Une fureur insens\'e9e s'empara de nous\~: tout m\'e9nagement fut abjur\'e9, toute d\'e9licatesse oubli\'e9e. On e\'fbt dit que nous \'e9
+tions pouss\'e9s l'un contre l'autre par des furies. Tout ce que la haine la plus implacable avait invent\'e9 contre nous, nous nous l'appliquions mutuellement, et ces deux \'ea
+tres malheureux qui seuls se connaissaient sur la terre, qui seuls pouvaient se rendre justice, se comprendre et se consoler, semblaient deux ennemis irr\'e9conciliables, acharn\'e9s \'e0 se d\'e9chirer.
+\par
+\par Nous nous quitt\'e2mes apr\'e8s une sc\'e8ne de trois heures\~; et, pour la premi\'e8re fois de la vie, nous nous quitt\'e2mes sans explication, sans r\'e9paration. \'c0 peine fus-je \'e9loigne d'Ell\'e9nore qu'une douleur profonde rempla\'e7a ma col\'e8
+re. Je me trouvai dans une esp\'e8ce de stupeur, tout \'e9tourdi de ce qui s'\'e9tait pass\'e9. Je me r\'e9p\'e9tais mes paroles avec \'e9tonnement\~; je ne concevais pas ma conduite\~; je cherchais en moi-m\'eame ce qui avait pu m'\'e9garer. Il \'e9
+tait fort tard\~; je n'osai retourner chez Ell\'e9nore. Je me promis de la voir le lendemain de bonne heure, et je rentrai chez mon p\'e8re. Il y avait beaucoup de monde\~: il me fut facile, dans une assembl\'e9e nombreuse, de me tenir \'e0 l'\'e9
+cart et de d\'e9guiser mon trouble. Lorsque nous f\'fbmes seuls, il me dit\~: \'ab\~On m'assure que l'ancienne ma\'eetresse du comte de P** est dans cette ville. Je vous ai toujours laiss\'e9 une grande libert\'e9
+, et je n'ai jamais rien voulu savoir sur vos liaisons\~; mais il ne vous convient pas, \'e0 votre \'e2ge, d'avoir une ma\'eetresse avou\'e9e\~; et je vous avertis que j'ai pris des mesures pour qu'elle s'\'e9loigne d'ici\~\'bb
+. En achevant ces mots, il me quitta. Je le suivis jusque dans sa chambre\~; il me fit signe de me retirer. \'ab\~Mon p\'e8re, lui dis-je, Dieu m'est t\'e9moin que je n'ai point fait venir Ell\'e9nore. Dieu m'est t\'e9moin que je voudrais qu'elle f\'fb
+t heureuse, et que je consentirais \'e0 ce prix \'e0 ne jamais la revoir\~: mais prenez garde \'e0 ce que vous ferez\~; en croyant me s\'e9parer d'elle, vous pourriez bien m'y rattacher \'e0 jamais.\~\'bb
+\par
+\par Je fis aussit\'f4t venir chez moi un valet de chambre qui m'avait accompagn\'e9 dans mes voyages, et qui connaissait mes liaisons avec Ell\'e9nore. Je le chargeai de d\'e9couvrir \'e0 l'instant m\'eame, s'il \'e9tait possible, quelles \'e9
+taient les mesures dont mon p\'e8re m'avait parl\'e9. Il revint au bout de deux heures. Le secr\'e9taire de mon p\'e8re lui avait confi\'e9, sous le sceau du secret, qu'Ell\'e9nore devait recevoir le lendemain l'ordre de partir. \'ab\~Ell\'e9nore chass
+\'e9e\~! m'\'e9criai-je, chass\'e9e avec opprobre\~! Elle qui n'est venue ici que pour moi, elle dont j'ai d\'e9chir\'e9 le c\'9cur, elle dont j'ai sans piti\'e9 vu couler les larmes\~! O\'f9 donc reposerait-elle sa t\'eate, l'infortun\'e9
+e, errante et seule dans un monde dont je lui ai ravi l'estime\~? \'c0 qui dirait-elle sa douleur\~?\~\'bb Ma r\'e9solution fut bient\'f4t prise. Je gagnai l'homme qui me servait\~
+; je lui prodiguai l'or et les promesses. Je commandai une chaise de poste pour six heures du matin \'e0 la porte de la ville. Je formais mille projets pour mon \'e9ternelle r\'e9union avec Ell\'e9nore\~: je l'aimais plus que je ne l'avais jamais aim\'e9e
+\~; tout mon c\'9cur \'e9tait revenu \'e0 elle\~; j'\'e9tais fier de la prot\'e9ger. J'\'e9tais avide de la tenir dans mes bras\~; l'amour \'e9tait rentr\'e9 tout entier dans mon \'e2me\~; j'\'e9prouvais une fi\'e8vre de t\'eate, de c\'9c
+ur, de sens, qui bouleversait mon existence. Si, dans ce moment, Ell\'e9nore e\'fbt voulu se d\'e9tacher de moi, je serais mort \'e0 ses pieds pour la retenir.
+\par
+\par Le jour parut\~; je courus chez Ell\'e9nore. Elle \'e9tait couch\'e9e, ayant pass\'e9 la nuit \'e0 pleurer\~; ses yeux \'e9taient encore humides, et ses cheveux \'e9taient \'e9pars\~; elle me vit entrer avec surprise. \'ab\~Viens, lui dis-je, partons\~
+\'bb. Elle voulut r\'e9pondre. \'ab\~Partons, repris-je. As-tu sur la terre un autre protecteur, un autre ami que moi\~? Mes bras ne sont-ils pas ton unique asile\~?\~\'bb Elle r\'e9sistait. \'ab\~J'ai des raison
+s importantes, ajoutai-je, et qui me sont personnelles. Au nom du ciel, suis-moi\~\'bb. Je l'entra\'eenai. Pendant la route, je l'accablais de caresses, je la pressais sur mon c\'9cur, je ne r\'e9pondais \'e0
+ ses questions que par mes embrassements. Je lui dis enfin qu'ayant aper\'e7u dans mon p\'e8re l'intention de nous s\'e9parer, j'avais senti que je ne pouvais \'eatre heureux sans elle\~
+; que je voulais lui consacrer ma vie et nous unir par tous les genres de liens. Sa reconnaissance fut d'abord extr\'eame, mais elle d\'e9m\'eala bient\'f4t des contradictions dans mon r\'e9cit. \'c0 force d'instance elle m'arracha la v\'e9rit\'e9\~
+; sa joie disparut, sa figure se couvrit d'un sombre nuage.
+\par
+\par \'ab\~Adolphe, me dit-elle, vous vous trompez sur vous-m\'eame\~; vous \'eates g\'e9n\'e9reux, vous vous d\'e9vouez \'e0 moi parce que je suis pers\'e9cut\'e9e\~; vous croyez avoir de l'amour, et vous n'avez que de la piti\'e9\~\'bb. Pourquoi pronon\'e7
+a-t-elle ces mots funestes\~? Pourquoi me r\'e9v\'e9la-t-elle un secret que je voulais ignorer\~? Je m'effor\'e7ai de la rassurer, j'y parvins peut-\'eatre\~; mais la v\'e9rit\'e9 avait travers\'e9 mon \'e2me\~; le mouvement \'e9tait d\'e9truit\~; j'\'e9
+tais d\'e9termin\'e9 dans mon sacrifice, mais je n'en \'e9tais pas plus heureux\~; et d\'e9j\'e0 il y avait en moi une pens\'e9e que de nouveau j'\'e9tais r\'e9duit \'e0 cacher.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260486}CHAPITRE VI{\*\bkmkend _Toc96260486}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Quand nous f\'fbmes arriv\'e9s sur les fronti\'e8res, j'\'e9crivis \'e0 mon p\'e8re. Ma lettre fut respectueuse, mais il y avait un fond d'amertume. Je lui savais mauvais gr\'e9 d'avoir resserr\'e9 mes liens en pr\'e9tendant les rompre. Je lui annon\'e7
+ais que je ne quitterais Ell\'e9nore que lorsque, convenablement fix\'e9e, elle n'aurait plus besoin de moi. Je le suppliais de ne pas me forcer, en s'acharnant sur elle, \'e0 lui rester toujours attach\'e9. J'attendis sa r\'e9ponse pour prendre une d\'e9
+termination sur notre \'e9tablissement. \'ab\~Vous avez vingt-quatre ans, me r\'e9pondit-il\~: je n'exercerai pas contre vous une autorit\'e9 qui touche \'e0 son terme, et dont je n'ai jamais fait usage\~; je cacherai m\'ea
+me, autant que je le pourrai, votre \'e9trange d\'e9marche\~; je r\'e9pandrai le bruit que vous \'eates parti par mes ordres et pour mes affaires. Je subviendrai lib\'e9ralement \'e0 vos d\'e9penses. Vous sentirez vous-m\'eame bient\'f4
+t que la vie que vous menez n'est pas celle qui vous convenait. Votre naissance, vos talents, votre fortune, vous assignaient dans le monde une autre place que celle de compagnon d'une femme sans patrie et sans aveu. Votre lettre me prouve d\'e9j\'e0
+ que vous n'\'eates pas content de vous. Songez que l'on ne gagne rien \'e0 prolonger une situation dont on rougit. Vous consumez inutilement les plus belles ann\'e9es de votre jeunesse, et cette perte est irr\'e9parable.\~\'bb
+\par
+\par La lettre de mon p\'e8re me per\'e7a de mille coups de poignard. Je m'\'e9tais dit cent fois ce qu'il me disait\~: j'avais eu cent fois honte de ma vie s'\'e9coulant dans l'obscurit\'e9 et dans l'inaction. J'aurais mieux aim\'e9 des reproches, des menaces
+\~; j'aurais mis quelque gloire \'e0 r\'e9sister, et j'aurais senti la n\'e9cessit\'e9 de rassembler mes forces pour d\'e9fendre Ell\'e9nore des p\'e9rils qui l'auraient assaillie. Mais il n'y avait point de p\'e9rils\~; on me laissait parfaitement libre
+\~; et cette libert\'e9 ne me servait qu'\'e0 porter plus impatiemment le joug que j'avais l'air de choisir.
+\par
+\par Nous nous fix\'e2mes \'e0 Caden, petite ville de la Boh\'eame. Je me r\'e9p\'e9tai que, puisque j'avais pris la responsabilit\'e9 du sort d'Ell\'e9nore, il ne fallait pas la faire souffrir. Je parvins \'e0 me contraindre\~
+; je renfermai dans mon sein jusqu'aux moindres signes de m\'e9contentement, et toutes les ressources de mon esprit furent employ\'e9es \'e0 me cr\'e9er une gaiet\'e9 factice qui p\'fbt voiler ma profonde tristesse. Ce travail eut sur moi-m\'ea
+me un effet inesp\'e9r\'e9. Nous sommes des cr\'e9atures tellement mobiles, que, les sentiments que nous feignons, nous finissons par les \'e9prouver. Les chagrins que je cachais, je les oubliais en partie. Mes plaisanteries perp\'e9tuelle
+s dissipaient ma propre m\'e9lancolie\~; et les assurances de tendresse dont j'entretenais Ell\'e9nore r\'e9pandaient dans mon c\'9cur une \'e9motion douce qui ressemblait presque \'e0 l'amour.
+\par
+\par De temps en temps des souvenirs importuns venaient m'assi\'e9ger. Je me livrais, quand j'\'e9tais seul, \'e0 des acc\'e8s d'inqui\'e9tude\~; je formais mille plans bizarres pour m'\'e9lancer tout \'e0 coup hors de la sph\'e8re dans laquelle j'\'e9tais d
+\'e9plac\'e9. Mais je repoussais ces impressions comme de mauvais r\'eaves. Ell\'e9nore paraissait heureuse\~; pouvais-je troubler son bonheur\~? Pr\'e8s de cinq mois se pass\'e8rent de la sorte.
+\par
+\par Un jour, je vis Ell\'e9nore agit\'e9e et cherchant \'e0 me taire une id\'e9e qui l'occupait. Apr\'e8s de longues sollicitations, elle me fit promettre que je ne combattrais point la r\'e9solution qu'elle avait prise, et m'avoua que M.\~de\~P** lui avait
+\'e9crit\~: son proc\'e8s \'e9tait gagn\'e9\~; il se rappelait avec reconnaissance les services qu'elle lui avait rendus, et leur liaison de dix ann\'e9es. Il lui offrait la moiti\'e9 de sa fortune, non pour se r\'e9unir avec elle, ce qui n'\'e9
+tait plus possible, mais \'e0 condition qu'elle quitterait l'homme ingrat et perfide qui les avait s\'e9par\'e9s. \'ab\~J'ai r\'e9pondu, me dit-elle, et vous devinez bien que j'ai refus\'e9\~\'bb. Je ne le devinais que trop. J'\'e9tais touch\'e9
+, mais au d\'e9sespoir du nouveau sacrifice que me faisait Ell\'e9nore. Je n'osai toutefois lui rien objecter\~: mes tentatives en ce sens avaient toujours \'e9t\'e9 tellement infructueuses\~! Je m'\'e9loignai pour r\'e9fl\'e9chir au parti que j'avais
+\'e0 prendre. Il m'\'e9tait clair que nos liens devaient se rompre. Ils \'e9taient douloureux pour moi, ils lui devenaient nuisibles\~; j'\'e9tais le seul obstacle \'e0 ce qu'elle retrouv\'e2t un \'e9tat convenable et la consid\'e9
+ration, qui, dans le monde, suit t\'f4t ou tard l'opulence\~; j'\'e9tais la seule barri\'e8re entre elle et ses enfants\~: je n'avais plus d'excuse \'e0 mes propres yeux. Lui c\'e9der dans cette circonstance n'\'e9tait plus de la g\'e9n\'e9rosit\'e9
+, mais une coupable faiblesse. J'avais promis \'e0 mon p\'e8re de redevenir libre aussit\'f4t que je ne serais plus n\'e9cessaire \'e0 Ell\'e9nore. Il \'e9tait temps enfin d'entrer dans une carri\'e8re, de commencer une vie active, d'acqu\'e9
+rir quelques titres \'e0 l'estime des hommes, de faire un noble usage de mes facult\'e9s. Je retournai chez Ell\'e9nore, me croyant in\'e9branlable dans le dessein de la forcer \'e0 ne pas rejeter les offres du comte de P** et pour lui d\'e9
+clarer, s'il le fallait, que je n'avais plus d'amour pour elle. \'ab\~Ch\'e8re amie, lui dis-je, on lutte quelque temps contre sa destin\'e9e, mais on finit toujours par c\'e9der. Les lois de la soci\'e9t\'e9 sont plus fortes que les volont\'e9
+s des hommes\~; les sentiments les plus imp\'e9rieux se brisent contre la fatalit\'e9 des circonstances. En vain l'on s'obstine \'e0 ne consulter que son c\'9cur\~; on est condamn\'e9 t\'f4t ou tard \'e0 \'e9
+couter la raison. Je ne puis vous retenir plus longtemps dans une position \'e9galement indigne de vous et de moi\~; je ne le puis ni pour vous ni pour moi-m\'eame\~\'bb. A mesure que je parlais sans regarder Ell\'e9nore, je sentais mes id\'e9
+es devenir plus vagues et ma r\'e9solution faiblir. Je voulus ressaisir mes forces, et je continuai d'une voix pr\'e9cipit\'e9e\~: \'ab\~Je serai toujours votre ami\~; j'aurai toujours pour vous l'affection la plus profonde. Les deux ann\'e9
+es de notre liaison ne s'effaceront pas de ma m\'e9moire\~; elles seront \'e0 jamais l'\'e9poque la plus belle de ma vie. Mais l'amour, ce transport des sens, cette ivresse involontaire, cet oubli de tous les int\'e9r\'eats, de tous les devoirs, Ell\'e9
+nore, je ne l'ai plus\~\'bb. J'attendis longtemps sa r\'e9ponse sans lever les yeux sur elle. Lorsque enfin je la regardai, elle \'e9tait immobile\~; elle contemplait tous les objets comme si elle n'en e\'fbt reconnu aucun\~; je pris sa main\~
+: je la trouvai froide. Elle me repoussa. \'ab\~Que me voulez-vous\~? me dit-elle\~; ne suis-je pas seule, seule dans l'univers, seule sans un \'eatre qui m'entende\~? Qu'avez-vous encore \'e0 me dire\~? ne m'avez-vous pas tout dit\~
+? Tout n'est-il pas fini, fini sans retour\~? Laissez-moi, quittez-moi\~; n'est-ce pas l\'e0 ce que vous d\'e9sirez\~?\~\'bb Elle voulut s'\'e9loigner, elle chancela\~; j'essayai de la retenir, elle tomba sans connaissance \'e0 mes pieds\~; je l
+a relevai, je l'embrassai, je rappelai ses sens. \'ab\~Ell\'e9nore, m'\'e9criai-je, revenez \'e0 vous, revenez \'e0 moi\~; je vous aime d'amour, de l'amour le plus tendre, je vous avais tromp\'e9e pour que vous fussiez plus libre dans votre choix\~\'bb
+. Cr\'e9dulit\'e9s du c\'9cur, vous \'eates inexplicables\~! Ces simples paroles, d\'e9menties par tant de paroles pr\'e9c\'e9dentes, rendirent Ell\'e9nore \'e0 la vie et \'e0 la confiance\~; elle me les fit r\'e9p\'e9ter plusieurs fois\~
+: elle semblait respirer avec avidit\'e9. Elle me crut\~: elle s'enivra de son amour, qu'elle prenait pour le n\'f4tre\~; elle confirma sa r\'e9ponse au comte de P**, et je me vis plus engag\'e9 que jamais.
+\par
+\par Trois mois apr\'e8s, une nouvelle possibilit\'e9 de changement s'annon\'e7a dans la situation d'Ell\'e9nore. Une de ces vicissitudes communes dans les r\'e9publiques que des factions agitent rappela son p\'e8re en Pologne, et le r\'e9
+tablit dans ses biens. Quoiqu'il ne conn\'fbt qu'\'e0 peine sa fille, que sa m\'e8re avait emmen\'e9e en France \'e0 l'\'e2ge de trois ans, il d\'e9sira la fixer aupr\'e8s de lui. Le bruit des aventures d'Ell\'e9nore ne lui \'e9
+tait parvenu que vaguement en Russie, o\'f9, pendant son exil, il avait toujours habit\'e9. Ell\'e9nore \'e9tait son enfant unique\~: il avait peur de l'isolement, il voulait \'eatre soign\'e9\~: il ne chercha qu'\'e0 d\'e9
+couvrir la demeure de sa fille, et, d\'e8s qu'il l'eut apprise, il l'invita vivement \'e0 venir le joindre. Elle ne pouvait avoir d'attachement r\'e9el pour un p\'e8re qu'elle ne se souvenait pas d'avoir vu. Elle sentait n\'e9anmoins qu'il \'e9
+tait de son devoir d'ob\'e9ir\~; elle assurait de la sorte \'e0 ses enfants une grande fortune, et remontait elle-m\'eame au rang que lui avaient ravi ses malheurs et sa conduite\~; mais elle me d\'e9
+clara positivement qu'elle n'irait en Pologne que si je l'accompagnais. \'ab\~Je ne suis plus, me dit-elle, dans l'\'e2ge o\'f9 l'\'e2me s'ouvre \'e0 des impressions nouvelles. Mon p\'e8
+re est un inconnu pour moi. Si je reste ici, d'autres l'entoureront avec empressement\~; il en sera tout aussi heureux. Mes enfants auront la fortune de M.\~de\~P**. Je sais bien que je serai g\'e9n\'e9ralement bl\'e2m\'e9e\~; je passerai pour une fille i
+ngrate et pour une m\'e8re peu sensible\~: mais j'ai trop souffert\~; je ne suis plus assez jeune pour que l'opinion du monde ait une grande puissance sur moi. S'il y a dans ma r\'e9solution quelque chose de dur, c'est \'e0
+ vous, Adolphe, que vous devez vous en prendre. Si je pouvais me faire illusion sur vous, je consentirais peut-\'eatre \'e0 une absence, dont l'amertume serait diminu\'e9e par la perspective d'une r\'e9union douce et durable\~
+; mais vous ne demanderiez pas mieux que de me supposer \'e0 deux cents lieues de vous, contente et tranquille, au sein de ma famille et de l'opulence. Vous m'\'e9cririez l\'e0-dessus des lettres raisonnables que je vois d'avance\~; elles d\'e9
+chireraient mon c\'9cur\~; je ne veux pas m'y exposer. Je n'ai pas la consolation de me dire que, par le sacrifice de toute ma vie, je sois parvenue \'e0 vous inspirer le sentiment que je m\'e9ritais\~; mais enfin vous l'avez accept\'e9
+, ce sacrifice. Je souffre d\'e9j\'e0 suffisamment par l'aridit\'e9 de vos mani\'e8res et la s\'e9cheresse de nos rapports\~; je subis ces souffrances que vous m'infligez\~; je ne veux pas en braver de volontaires.\~\'bb
+\par
+\par Il y avait dans la voix et dans le ton d'Ell\'e9nore je ne sais quoi d'\'e2pre et de violent qui annon\'e7ait plut\'f4t une d\'e9termination ferme qu'une \'e9motion profonde ou touchante. Depuis quelque temps elle s'irri
+tait d'avance lorsqu'elle me demandait quelque chose, comme si je le lui avais d\'e9j\'e0 refus\'e9. Elle disposait de mes actions, mais elle savait que mon jugement les d\'e9mentait. Elle aurait voulu p\'e9n\'e9trer dans le sanctuaire intime de ma pens
+\'e9e pour y briser une opposition sourde qui la r\'e9voltait contre moi. Je lui parlai de ma situation, du v\'9cu de mon p\'e8re, de mon propre d\'e9sir\~; je priai, je m'emportai. Ell\'e9nore fut in\'e9branlable. Je voulus r\'e9veiller sa g\'e9n\'e9
+rosit\'e9, comme si l'amour n'\'e9tait pas de tous les sentiments le plus \'e9go\'efste, et, par cons\'e9quent, lorsqu'il est bless\'e9, le moins g\'e9n\'e9reux. Je t\'e2chai par un effort bizarre de l'attendrir sur le malheur que j'\'e9
+prouvais en restant pr\'e8s d'elle\~; je ne parvins qu'\'e0 l'exasp\'e9rer. Je lui promis d'aller la voir en Pologne\~; mais elle ne vit dans mes promesses, sans \'e9panchement et sans abandon, que l'impatience de la quitter.
+\par
+\par La premi\'e8re ann\'e9e de notre s\'e9jour \'e0 Caden avait atteint son terme, sans que rien change\'e2t dans notre situation. Quand Ell\'e9nore me trouvait sombre ou
+abattu, elle s'affligeait d'abord, se blessait ensuite, et m'arrachait par ses reproches l'aveu de la fatigue que j'aurais voulu d\'e9guiser. De mon c\'f4t\'e9, quand Ell\'e9
+nore paraissait contente, je m'irritais de la voir jouir d'une situation qui me co\'fbtait mon bonheur, et je la troublais dans cette courte jouissance par des insinuations qui l'\'e9clairaient sur ce que j'\'e9prouvais int\'e9
+rieurement. Nous nous attaquions donc tour \'e0 tour par des phrases indirectes, pour reculer ensuite dans des protestations g\'e9n\'e9rales et
+de vagues justifications, et pour regagner le silence. Car nous savions si bien mutuellement tout ce que nous allions nous dire que nous nous taisions pour ne pas l'entendre. Quelquefois l'un de nous \'e9tait pr\'eat \'e0 c\'e9
+der, mais nous manquions le moment favorable pour nous rapprocher. Nos c\'9curs d\'e9fiants et bless\'e9s ne se rencontraient plus.
+\par
+\par Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un \'e9tat si p\'e9nible\~: je me r\'e9pondais que, si je m'\'e9loignais d'Ell\'e9nore, elle me suivrait, et que j'aurais provoqu\'e9 un nouvea
+u sacrifice. Je me dis enfin qu'il fallait la satisfaire une derni\'e8re fois, et qu'elle ne pourrait plus rien exiger quand je l'aurais replac\'e9e au milieu de sa famille. J'allais lui proposer de la suivre en Pologne, quand elle re\'e7
+ut la nouvelle que son p\'e8re \'e9tait mort subitement. Il l'avait institu\'e9e son unique h\'e9riti\'e8re, mais son testament \'e9tait contredit par des lettres post\'e9rieures que des parents \'e9loign\'e9s mena\'e7aient de faire valoir. Ell\'e9
+nore, malgr\'e9 le peu de relations qui subsistaient entre elle et son p\'e8re, fut douloureusement affect\'e9e de cette mort\~: elle se reprocha de l'avoir abandonn\'e9. Bient\'f4t elle m'accusa de sa faute. \'ab\~Vous m'avez fait manquer, me dit-elle,
+\'e0 un devoir sacr\'e9. Maintenant, il ne s'agit que de ma fortune\~: je vous l'immolerai plus facilement encore. Mais, certes, je n'irai pas seule dans un pays o\'f9 je n'ai que des ennemis \'e0 rencontrer. \endash Je n'ai voulu, lui r\'e9
+pondis-je, vous faire manquer \'e0 aucun devoir\~; j'aurais d\'e9sir\'e9, je l'avoue, que vous daignassiez r\'e9fl\'e9chir que, moi aussi, je trouvais p\'e9nible de manquer aux miens\~; je n'ai pu obtenir de vous cette justice. Je me rends, Ell\'e9nore\~
+: votre int\'e9r\'eat l'emporte sur tout autre consid\'e9ration. Nous partirons ensemble quand vous le voudrez.\~\'bb
+\par
+\par Nous nous m\'eemes effectivement en route. Les distractions du voyage, la nouveaut\'e9 des objets, les efforts que nous faisions sur nous-m\'eames ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes d'intimit\'e9
+. La longue habitude que nous avions l'un de l'autre, les circonstances vari\'e9es que nous avions parcourues ensemble avaient attach\'e9 \'e0 chaque parole, presque \'e0 chaque geste, des souvenirs qui nous repla\'e7aient tout \'e0 coup dans le pass\'e9
+, et nous remplissaient d'un attendrissement involontaire, comme les \'e9clairs traversent la nuit sans la dissiper. Nous vivions, pour ainsi dire, d'une esp\'e8ce de m\'e9moire du c\'9cur, assez puissante pour que l'id\'e9e de nous s\'e9parer nous f\'fb
+t douloureuse, trop faible pour que nous trouvassions du bonheur \'e0 \'eatre unis. Je me livrais \'e0 ces \'e9motions, pour me reposer de ma contrainte habituelle. J'aurais voulu donner \'e0 Ell\'e9nore des t\'e9
+moignages de tendresse qui la contentassent\~; je reprenais quelquefois avec elle le langage de l'amour\~; mais ces \'e9motions et ce langage ressemblaient \'e0 ces feuilles p\'e2les et d\'e9color\'e9es qui, par un reste de v\'e9g\'e9tation fun\'e8
+bre, croissent languissamment sur les branches d'un arbre d\'e9racin\'e9.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260487}CHAPITRE VII{\*\bkmkend _Toc96260487}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Ell\'e9nore obtint d\'e8s son arriv\'e9e d'\'eatre r\'e9tablie dans la jouissance des biens qu'on lui disputait, en s'engageant \'e0 n'en pas disposer que son proc\'e8s ne f\'fbt d\'e9cid\'e9. Elle s'\'e9tablit dans une des possessions de son p\'e8
+re. Le mien, qui n'abordait jamais avec moi dans ses lettres aucune question directement, se contenta de les remplir d'insinuations contre mon voyage. \'ab\~Vous m'aviez mand\'e9, me disait-il, que vous ne partiriez pas. Vous m'aviez d\'e9velopp\'e9
+ longuement toutes les raisons que vous aviez de ne pas partir\~; j'\'e9tais, en cons\'e9quence, bien convaincu que vous partiriez. Je ne puis que vous plaindre de ce qu'avec votre esprit d'ind\'e9pendance, vou
+s faites toujours ce que vous ne voulez pas. Je ne juge point, au reste, d'une situation qui ne m'est qu'imparfaitement connue. Jusqu'\'e0 pr\'e9sent vous m'aviez paru le protecteur d'Ell\'e9nore, et sous ce rapport il y avait dans vos proc\'e9d\'e9
+s quelque chose de noble, qui relevait votre caract\'e8re, quel que f\'fbt l'objet auquel vous vous attachiez. Aujourd'hui, vos relations ne sont plus les m\'eames\~; ce n'est plus vous qui la prot\'e9gez, c'est elle qui vous prot\'e8ge\~
+; vous vivez chez elle, vous \'eates un \'e9tranger qu'elle introduit dans sa famille. Je ne prononce point sur une position que vous choisissez\~; mais comme elle peut avoir ses inconv\'e9nients, je voudrais les diminuer autant qu'il est en moi. J'\'e9
+cris au baron de T**, notre ministre dans le pays o\'f9 vous \'eates, pour vous recommander \'e0 lui\~; j'ignore s'il vous conviendra de faire usage de cette recommandation\~; n'y voyez au moins qu'une preuve de mon z\'e8le, et nullement une atteinte \'e0
+ l'ind\'e9pendance que vous avez toujours su d\'e9fendre avec succ\'e8s contre votre p\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par J'\'e9touffai les r\'e9flexions que ce style faisait na\'eetre en moi. La terre que j'habitais avec Ell\'e9nore \'e9tait situ\'e9e \'e0 peu de distance de Varsovie\~; je me rendis dans cette ville, chez le baron de T**. Il me re\'e7ut avec amiti\'e9
+, me demanda les causes de mon s\'e9jour en Pologne, me questionna sur mes projets\~: je ne savais trop que lui r\'e9pondre. Apr\'e8s quelques minutes d'une conversation embarrass\'e9e\~: \'ab\~Je vais, me dit-il, vous parler avec franchise\~
+: je connais les motifs qui vous ont amen\'e9 dans ce pays, votre p\'e8re me les a mand\'e9s\~; je vous dirai m\'eame que je les comprends\~: il n'y a pas d'homme qui ne se soit, une fois dans sa vie, trouv\'e9 tiraill\'e9 par le d\'e9
+sir de rompre une liaison inconvenable et la crainte d'affliger une femme qu'il avait aim\'e9e. L'inexp\'e9rience de la jeunesse fait que l'on s'exag\'e8re beaucoup les difficult\'e9s d'une position pareille\~; on se pla\'eet \'e0 croire \'e0 la v\'e9rit
+\'e9 de toutes ces d\'e9monstrations de douleur, qui remplacent, dans un sexe faible et emport\'e9, tous les moyens de la force et tous ceux de la raison. Le c\'9cur en souffre, mais l'amour-propre s'en applaudit\~
+; et tel homme qui pense de bonne foi s'immoler au d\'e9sespoir qu'il a caus\'e9 ne se sacrifie dans le fait qu'aux illusions de sa propre vanit\'e9. Il n'y a pas une de ces femmes passionn\'e9es dont le monde est plein qui n'ait protest\'e9
+ qu'on la ferait mourir en l'abandonnant\~; il n'y en a pas une qui ne soit encore en vie et qui ne soit consol\'e9e\~\'bb. Je voulus l'interrompre. \'ab\~Pardon, me dit-il, mon jeune ami, si je m'exprime avec trop peu de m\'e9nagement\~: mais le
+ bien qu'on m'a dit de vous, les talents que vous annoncez, la carri\'e8re que vous devriez suivre, tout me fait une loi de ne rien vous d\'e9guiser. Je lis dans votre \'e2me, malgr\'e9 vous et mieux que vous\~; vous n'\'ea
+tes plus amoureux de la femme qui vous domine et qui vous tra\'eene apr\'e8s elle\~; si vous l'aimiez encore, vous ne seriez pas venu chez moi. Vous saviez que votre p\'e8re m'avait \'e9crit\~; il vous \'e9tait ais\'e9 de pr\'e9voir ce que j'avais \'e0
+ vous dire\~: vous n'avez pas \'e9t\'e9 f\'e2ch\'e9 d'entendre de ma bouche des raisonnements que vous vous r\'e9p\'e9tez sans cesse \'e0 vous-m\'eame, et toujours inutilement. La r\'e9putation d'Ell\'e9nore est loin d'\'eatre intacte. \endash
+ Terminons, je vous prie, r\'e9pondis-je, une conversation inutile. Des circonstances malheureuses ont pu disposer des premi\'e8res ann\'e9es d'Ell\'e9nore\~; on peut la juger d\'e9favorablement sur des apparences mensong\'e8res\~
+: mais je la connais depuis trois ans, et il n'existe pas sur la terre une \'e2me plus \'e9lev\'e9e, un caract\'e8re plus noble, un c\'9cur plus pur et plus g\'e9n\'e9reux. \endash Comme vous voudrez, r\'e9pliqua-t-il\~
+; mais ce sont des nuances que l'opinion n'approfondit pas. Les faits sont positifs, ils sont publics\~; en m'emp\'eachant de les rappeler, pensez-vous les d\'e9truire\~? \'c9coutez, poursuivit-il, il faut dans ce monde savoir ce qu'on veut. Vous n'\'e9
+pouserez pas Ell\'e9nore\~? Non, sans doute, m'\'e9criai-je\~; elle-m\'eame ne l'a jamais d\'e9sir\'e9. \endash Que voulez-vous donc faire\~? Elle a dix ans de plus que vous\~; vous en avez vingt-six\~; vous la soignerez dix ans encore\~
+; elle sera vieille\~; vous serez parvenu au milieu de votre vie, sans avoir rien commenc\'e9, rien achev\'e9 qui vous satisfasse. L'ennui s'emparera de vous, l'humeur s'emparera d'elle\~; elle vous sera chaque jour moins agr\'e9
+able, vous lui serez chaque jour plus n\'e9cessaire\~; et le r\'e9sultat d'une naissance illustre, d'une fortune brillante, d'un esprit distingu\'e9, sera de v\'e9g\'e9ter dans un coin de la Pologne, oubli\'e9
+ de vos amis, perdu pour la gloire, et tourment\'e9 par une femme qui ne sera, quoi que vous fassiez, jamais contente de vous. Je n'ajoute qu'un mot, et nous ne reviendrons plus sur un sujet qui vous embarrasse. Toutes les routes vous sont ouvertes\~
+: les lettres, les armes, l'administration\~; vous pouvez aspirer aux plus illustres alliances\~; vous \'eates fait pour aller \'e0 tout\~: mais souvenez-vous bien qu'il y a, entre vous et tous les genres de succ\'e8
+s, un obstacle insurmontable, et que cet obstacle est Ell\'e9nore. \endash J'ai cru vous devoir, monsieur, lui r\'e9pondis-je, de vous \'e9couter en silence\~; mais je me dois aussi de vous d\'e9clarer que vous ne m'avez point \'e9branl\'e9. Pe
+rsonne que moi, je le r\'e9p\'e8te, ne peut juger Ell\'e9nore\~; personne n'appr\'e9cie assez la v\'e9rit\'e9 de ses sentiments et la profondeur de ses impressions. Tant qu'elle aura besoin de moi, je resterai pr\'e8s d'elle. Aucun succ\'e8
+s ne me consolerait de la laisser malheureuse\~; et duss\'e9-je borner ma carri\'e8re \'e0 lui servir d'appui, \'e0 la soutenir dans ses peines, \'e0 l'entourer de mon affection contre l'injustice d'une opinion qui la m\'e9conna\'ee
+t, je croirais encore n'avoir pas employ\'e9 ma vie inutilement.\~\'bb
+\par
+\par Je sortis en achevant ces paroles\~: mais qui m'expliquera par quelle mobilit\'e9 le sentiment qui me les dictait s'\'e9teignit avant m\'eame que j'eusse fini de les prononcer\~? Je voulus, en retournant \'e0 pied, retarder le moment de revoir cette Ell
+\'e9nore que je venais de d\'e9fendre\~; je traversai pr\'e9cipitamment la ville\~; il me tardait de me trouver seul.
+\par
+\par Arriv\'e9 au milieu de la campagne, je ralentis ma marche, et mille pens\'e9es m'assaillirent. Ces mots funestes\~: \'ab\~Entre tous les genres de succ\'e8s et vous, il existe un obstacle insurmontable, et cet obstacle c'est Ell\'e9nore\~\'bb
+, retentissaient autour de moi. Je jetais un long et triste regard sur le temps qui venait de s'\'e9couler sans retour\~; je me rappelais les esp\'e9rances de ma jeunesse, la confiance avec laquelle je croyais autrefois commander \'e0 l'avenir, les \'e9
+loges accord\'e9s \'e0 mes premiers essais, l'aurore de r\'e9putation que j'avais vue briller et dispara\'eetre. Je me r\'e9p\'e9tais les noms de plusieurs de mes compagnons d'\'e9tude, que j'avais trait\'e9s avec un d\'e9
+dain superbe, et qui, par le seul effet d'un travail opini\'e2tre et d'une vie r\'e9guli\'e8re, m'avaient laiss\'e9 loin derri\'e8re eux dans la route de la fortune, de la consid\'e9ration et de la gloire\~: j'\'e9tais oppress\'e9
+ de mon inaction. Comme les avares se repr\'e9sentent dans les tr\'e9sors qu'ils entassent tous les biens que ces tr\'e9sors pourraient acheter, j'apercevais dans Ell\'e9nore la privation de tous les succ\'e8s auxquels j'aurais pu pr\'e9tendre. Ce n'\'e9
+tait pas une carri\'e8re seule que je regrettais\~: comme je n'avais essay\'e9 d'aucune, je les regrettais toutes. N'ayant jamais employ\'e9 mes forces, je les imaginais sans bornes, et je les maudissais\~; j'aurais voulu que la nature m'e\'fbt cr\'e9
+e faible et m\'e9diocre, pour me pr\'e9server au moins du remords de me d\'e9grader volontairement. Toute louange, toute approbation pour mon esprit ou mes connaissances, me semblaient un reproche insupportable\~
+: je croyais entendre admirer les bras vigoureux d'un athl\'e8te charg\'e9 de fers au fond d'un cachot. Si je voulais ressaisir mon courage, me dire que l'\'e9poque de l'activit\'e9 n'\'e9tait pas encore pass\'e9e, l'image d'Ell\'e9nore s'\'e9
+levait devant moi comme un fant\'f4me, et me repoussait dans le n\'e9ant\~; je ressentais contre elle des acc\'e8s de fureur, et, par un m\'e9lange bizarre, cette fureur ne diminuait en rien la terreur que m'inspirait l'id\'e9e de l'affliger.
+\par
+\par Mon \'e2me, fatigu\'e9e de ces sentiments amers, chercha tout \'e0 coup un refuge dans des sentiments contraires. Quelques mots, prononc\'e9s au hasard par le baron de T** sur la possibilit\'e9 d'une alliance douce et paisible, me servirent \'e0 me cr\'e9
+er l'id\'e9al d'une compagne. Je r\'e9fl\'e9chis au repos, \'e0 la consid\'e9ration, \'e0 l'ind\'e9pendance m\'eame que m'offrirait un sort pareil\~; car les liens que je tra\'eenais depuis si longtemps me rendaient plus d\'e9
+pendant mille fois que n'aurait pu le faire une union reconnue et constat\'e9e. J'imaginais la joie de mon p\'e8re\~; j'\'e9prouvais un d\'e9sir impatient de reprendre dans ma patrie et dans la soci\'e9t\'e9 de mes \'e9gaux la place qui m'\'e9tait due\~
+; je me repr\'e9sentais opposant une conduite aust\'e8re et irr\'e9prochable \'e0 tous les jugements qu'une malignit\'e9 froide et frivole avait prononc\'e9s contre moi, \'e0 tous les reproches dont m'accablait Ell\'e9nore.
+\par
+\par \'ab\~Elle m'accuse sans cesse, disais-je, d'\'eatre dur, d'\'eatre ingrat, d'\'eatre sans piti\'e9. Ah\~! si le ciel m'e\'fbt accord\'e9 une femme que les convenances sociales me permissent d'avouer, que mon p\'e8re ne roug\'ee
+t pas d'accepter pour fille, j'aurais \'e9t\'e9 mille fois heureux de la rendre heureuse. Cette sensibilit\'e9 que l'on m\'e9conna\'eet parce qu'elle est souffrante et froiss\'e9e, cette sensibilit\'e9 dont on exige imp\'e9rieusement des t\'e9
+moignages que mon c\'9cur refuse \'e0 l'emportement et \'e0 la menace, qu'il me serait doux de m'y livrer avec l'\'eatre ch\'e9ri, compagnon d'une vie r\'e9guli\'e8re et respect\'e9e\~! Que n'ai-je pas fait pour Ell\'e9nore\~? Pour elle j'ai quitt\'e9
+ mon pays et ma famille\~; j'ai pour elle afflig\'e9 le c\'9cur d'un vieux p\'e8re qui g\'e9mit encore loin de moi\~; pour elle j'habite ces lieux o\'f9 ma jeunesse s'enfuit solitaire, sans gloire, sans honneur et sans plaisir\~
+: tant de sacrifices faits sans devoir et sans amour ne prouvent-ils pas ce que l'amour et le devoir me rendraient capable de faire\~? Si je crains tellement la douleur d'une femme qui ne me domine que par sa douleur, avec quel soin j'\'e9
+carterais toute affliction, toute peine, de celle \'e0 qui je pourrais hautement me vouer sans remords et sans r\'e9serve\~! Combien alors on me verrait diff\'e9rent de ce que je suis\~
+! Comme cette amertume dont on me fait un crime, parce que la source en est inconnue, fuirait rapidement loin de moi\~! Combien je serais reconnaissant pour le ciel et bienveillant pour les hommes\~!\~\'bb
+\par
+\par Je parlais ainsi\~; mes yeux se mouillaient de larmes, mille souvenirs rentraient comme par torrents dans mon \'e2me\~: mes relations avec Ell\'e9nore m'avaient rendu tous ces souvenirs odieux. Tout ce qui me rappelait mon enfance, les lieux o\'f9 s'\'e9
+taient \'e9coul\'e9es mes premi\'e8res ann\'e9es, les compagnons de mes premiers jeux, les vieux parents qui m'avaient prodigu\'e9 les premi\'e8res marques d'int\'e9r\'eat, me blessait et me faisait mal\~; j'\'e9tais r\'e9duit \'e0 repousser, com
+me des pens\'e9es coupables, les images les plus attrayantes et les v\'9cux les plus naturels. La compagne que mon imagination m'avait soudain cr\'e9\'e9e s'alliait au contraire \'e0 toutes ces images et sanctionnait tous ces v\'9cux\~; elle s'associait
+\'e0 tous mes devoirs, \'e0 tous mes plaisirs, \'e0 tous mes go\'fbts\~; elle rattachait ma vie actuelle \'e0 cette \'e9poque de ma jeunesse o\'f9 l'esp\'e9rance ouvrait devant moi un si vaste avenir, l'\'e9poque dont Ell\'e9nore m'avait s\'e9par\'e9
+ par un ab\'eeme. Les plus petits d\'e9tails, les plus petits objets se retra\'e7aient \'e0 ma m\'e9moire\~; je revoyais l'antique ch\'e2teau que j'avais habit\'e9 avec mon p\'e8re, les bois qui l'entouraient, la rivi\'e8
+re qui baignait le pied de ses murailles, les montagnes qui bordaient son horizon\~; toutes ces choses me paraissaient tellement pr\'e9sentes, pleines d'une telle vie, qu'elles me causaient un fr\'e9missement que j'avais peine \'e0 supporter\~
+; et mon imagination pla\'e7ait a c\'f4t\'e9 d'elles une cr\'e9ature innocente et jeune qui les embellissait, qui les animait par l'esp\'e9rance. J'errais plong\'e9 dans cette r\'ea
+verie, toujours sans plan fixe, ne me disant point qu'il fallait rompre avec Ell\'e9nore, n'ayant de la r\'e9alit\'e9 qu'une id\'e9e sourde et confuse, et dans l'\'e9tat d'un homme accabl\'e9 de peine, que le sommeil a consol\'e9
+ par un songe, et qui pressent que ce songe va finir. Je d\'e9couvris tout \'e0 coup le ch\'e2teau d'Ell\'e9nore, dont insensiblement je m'\'e9tais rapproch\'e9\~; je m'arr\'eatai\~; je pris une autre route\~: j'\'e9tais heureux de retarder le moment o
+\'f9 j'allais entendre de nouveau sa voix.\~\'bb
+\par
+\par Le jour s'affaiblissait\~: le ciel \'e9tait serein\~; la campagne devenait d\'e9serte\~; les travaux des hommes avaient cess\'e9, ils abandonnaient la nature \'e0 elle-m\'eame. Mes pens\'e9
+es prirent graduellement une teinte plus grave et plus imposante. Les ombres de la nuit qui s'\'e9paississaient \'e0 chaque instant, le vaste silence qui m'environnait et qui n'\'e9tait interrompu que par des bruits rares et lointains, firent succ\'e9der
+\'e0 mon agitation un sentiment plus calme et plus solennel. Je promenais mes regards sur l'horizon gris\'e2tre dont je n'apercevais plus les limites, et qui par l\'e0 m\'eame me donnait, en quelque sorte, la sensation de l'immensit\'e9. Je n'avais rien
+\'e9prouv\'e9 de pareil depuis longtemps\~: sans cesse absorb\'e9 dans des r\'e9flexions toujours personnelles, la vue toujours fix\'e9e sur ma situation, j'\'e9tais devenu \'e9tranger \'e0 toute id\'e9e g\'e9n\'e9rale\~; je ne m'occupais que d'Ell\'e9
+nore et de moi\~; d'Ell\'e9nore qui ne m'inspirait qu'une piti\'e9 m\'eal\'e9e de fatigue, de moi, pour qui je n'avais plus aucune estime. Je m'\'e9tais rapetiss\'e9, pour ainsi dire, dans un nouveau genre d'\'e9go\'efsme, dans un \'e9go\'ef
+sme sans courage, m\'e9content et humili\'e9\~; je me sus bon gr\'e9 de rena\'eetre \'e0 des pens\'e9es d'un autre ordre, et de me retrouver la facult\'e9 de m'oublier moi-m\'eame, pour me livrer \'e0 des m\'e9ditations d\'e9sint\'e9ress\'e9es\~: mon \'e2
+me semblait se relever d'une d\'e9gradation longue et honteuse.
+\par
+\par La nuit presque enti\'e8re s'\'e9coula ainsi. Je marchais au hasard\~; je parcourus des champs, des bois, des hameaux o\'f9 tout \'e9tait immobile. De temps en temps, j'apercevais dans quelque habitation \'e9loign\'e9e une p\'e2le lumi\'e8re qui per\'e7
+ait l'obscurit\'e9. \'ab\~L\'e0, me disais-je, l\'e0, peut-\'eatre, quelque infortun\'e9 s'agite sous la douleur, ou lutte contre la mort\~; myst\'e8re inexplicable dont une exp\'e9rience journali\'e8re para\'eet n'avoir pas encore convaincu les hommes\~
+; terme assur\'e9 qui ne nous console ni ne nous apaise, objet d'une insouciance habituelle et d'un effroi passager\~! Et moi aussi, poursuivais-je, je me livre \'e0 cette incons\'e9quence insens\'e9e\~! Je me r\'e9
+volte contre la vie, comme si la vie devait ne pas finir\~! Je r\'e9pands du malheur autour de moi, pour reconqu\'e9rir quelques ann\'e9es mis\'e9rables que le temps viendra bient\'f4t m'arracher\~! Ah\~! renon\'e7ons \'e0 ces efforts inutiles\~
+; jouissons de voir ce temps s'\'e9couler, mes jours se pr\'e9cipiter les uns sur les autres\~; demeurons immobile, spectateur indiff\'e9rent d'une existence \'e0 demi pass\'e9e\~; qu'on s'en empare, qu'on la d\'e9chire, on n'en prolongera pas la dur\'e9e
+\~! vaut-il la peine de la disputer\~?\~\'bb
+\par
+\par L'id\'e9e de la mort a toujours eu sur moi beaucoup d'empire. Dans mes affections les plus vives\~; elle a toujours suffi pour me calmer aussit\'f4t\~; elle produisit sur mon \'e2me son effet accoutum\'e9\~; ma disposition pour Ell\'e9nore devint moins am
+\'e8re. Toute mon irritation disparut\~; il ne me restait de l'impression de cette nuit de d\'e9lire qu'un sentiment doux et presque tranquille\~: peut-\'eatre la lassitude physique que j'\'e9prouvais contribuait-elle \'e0 cette tranquillit\'e9.
+\par
+\par Le jour allait rena\'eetre\~; je distinguais d\'e9j\'e0 les objets. Je reconnus que j'\'e9tais assez loin de la demeure d'Ell\'e9nore. Je me peignis son inqui\'e9tude, et je me pressais pour arriver pr\'e8
+s d'elle, autant que la fatigue pouvait me le permettre, lorsque je rencontrai un homme \'e0 cheval, qu'elle avait envoy\'e9 pour me chercher. Il me raconta qu'elle \'e9tait depuis douze heures dans les craintes les plus vives\~; qu'apr\'e8s \'eatre all
+\'e9e \'e0 Varsovie, et avoir parcouru les environs, elle \'e9tait revenue chez elle dans un \'e9tat inexprimable d'angoisse, et que de toutes parts les habitants du village \'e9taient r\'e9pandus dans la campagne pour me d\'e9couvrir. Ce r\'e9
+cit me remplit d'abord d'une impatience assez p\'e9nible. Je m'irritais de me voir soumis par Ell\'e9nore \'e0 une surveillance importune. En vain me r\'e9p\'e9tais-je que son amour seul en \'e9tait la cause\~; cet amour n'\'e9
+tait-il pas aussi la cause de tout mon malheur\~? Cependant je parvins \'e0 vaincre ce sentiment que je me reprochais. Je la savais alarm\'e9e et souffrante. Je montai \'e0 cheval. Je franchis avec rapidit\'e9 la distance qui nous s\'e9parait. Elle me re
+\'e7ut avec des transports de joie. Je fus \'e9mu de son \'e9motion. Notre conversation fut courte, parce que bient\'f4t elle songea que je devais avoir besoin de repos\~; et je la quittai, cette fois du moins, sans avoir rien dit qui p\'fb
+t affliger son c\'9cur.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260488}CHAPITRE VIII{\*\bkmkend _Toc96260488}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le lendemain je me relevai poursuivi des m\'eames id\'e9es qui m'avaient agit\'e9 la veille. Mon agitation redoubla les jours suivants\~; Ell\'e9nore voulut inutilement en p\'e9n\'e9trer la cause\~: je r\'e9pondais par des monosyllabes contraints \'e0
+ ses questions imp\'e9tueuses\~; je me raidissais contre son insistance, sachant trop qu'\'e0 ma franchise succ\'e9derait sa douleur, et que sa douleur m'imposerait une dissimulation nouvelle.
+\par
+\par Inqui\'e8te et surprise, elle recourut \'e0 l'une de ses amies pour d\'e9couvrir le secret qu'elle m'accusait de lui cacher\~; avide de se tromper elle-m\'eame, elle cherchait un fait o\'f9
+ il n'y avait qu'un sentiment. Cette amie m'entretint de mon humeur bizarre, du soin que je mettais \'e0 repousser toute id\'e9e d'un lien durable, de mon inexplicable soif de rupture et d'isolement. Je l'\'e9coutai longtemps en silence\~
+; je n'avais dit jusqu'\'e0 ce moment \'e0 personne que je n'aimais plus Ell\'e9nore\~; ma bouche r\'e9pugnait \'e0 cet aveu qui me semblait une perfidie. Je voulus pourtant me justifier\~; je racontai mon histoire avec m\'e9
+nagement, en donnant beaucoup d'\'e9loges \'e0 Ell\'e9nore, en convenant des incons\'e9quences de ma conduite, en les rejetant sur les difficult\'e9s de notre situation, et sans me permettre une parole qui pronon\'e7\'e2t clairement que la difficult\'e9 v
+\'e9ritable \'e9tait de ma part l'absence de l'amour. La femme qui m'\'e9coutait fut \'e9mue de mon r\'e9cit\~: elle vit de la g\'e9n\'e9rosit\'e9 dans ce que j'appelais de la faiblesse, du malheur dans ce que je nommais de la duret\'e9. Les m\'ea
+mes explications qui mettaient en fureur Ell\'e9nore passionn\'e9e, portaient la conviction dans l'esprit de son impartiale amie. On est si juste lorsqu'on est d\'e9sint\'e9ress\'e9\~! Qui que vous soyez, ne remettez jamais \'e0 un autre les int\'e9r\'ea
+ts de votre c\'9cur\~; le c\'9cur seul peut plaider sa cause\~: il sonde seul ses blessures\~; tout interm\'e9diaire devient un juge\~; il analyse, il transige, il con\'e7oit l'indiff\'e9rence\~; il l'admet comme possible, il la reconna\'eet pour in\'e9
+vitable\~; par l\'e0 m\'eame il l'excuse, et l'indiff\'e9rence se trouve ainsi, \'e0 sa grande surprise, l\'e9gitime \'e0 ses propres yeux. Les reproches d'Ell\'e9nore m'avaient persuad\'e9 que j'\'e9tais coupable\~; j'appris de celle qui croyait la d\'e9
+fendre que je n'\'e9tais que malheureux. Je fus entra\'een\'e9 \'e0 l'aveu complet de mes sentiments\~: je convins que j'avais pour Ell\'e9nore du d\'e9vouement, de la sympathie, de la piti\'e9\~; mais j'ajoutai que l'amour n'entrait pour rien dans l
+es devoirs que je m'imposais. Cette v\'e9rit\'e9, jusqu'alors renferm\'e9e dans mon c\'9cur, et quelquefois seulement r\'e9v\'e9l\'e9e \'e0 Ell\'e9nore au milieu du trouble et de la col\'e8re, prit \'e0 mes propres yeux plus de r\'e9alit\'e9
+ et de force par cela seul qu'un autre en \'e9tait devenu d\'e9positaire. C'est un grand pas, c'est un pas irr\'e9parable, lorsqu'on d\'e9voile tout \'e0 coup aux yeux d'un tiers les replis cach\'e9s d'une relation intime\~; le jour qui p\'e9n\'e8
+tre dans ce sanctuaire constate et ach\'e8ve les destructions que la nuit enveloppait de ses ombres\~: ainsi les corps renferm\'e9s dans les tombeaux conservent souvent leur premi\'e8re forme, jusqu'\'e0 ce que l'air ext\'e9
+rieur vienne les frapper et les r\'e9duire en poudre.
+\par
+\par L'amie d'Ell\'e9nore me quitta\~: j'ignore quel compte elle lui rendit de notre conversation, mais, en approchant du salon, j'entendis Ell\'e9nore qui parlait d'une voix tr\'e8s anim\'e9e\~; en m'apercevant, elle se tut. Bient\'f4
+t elle reproduisit sous diverses formes des id\'e9es g\'e9n\'e9rales, qui n'\'e9taient que des attaques particuli\'e8res. \'ab\~Rien n'est plus bizarre, disait-elle, que le z\'e8le de certaines amiti\'e9s\~
+; il y a des gens qui s'empressent de se charger de vos int\'e9r\'eats pour mieux abandonner votre cause\~; ils appellent cela de l'attachement\~: j'aimerais mieux de la haine\~\'bb. Je compris facilement que l'amie d'Ell\'e9nore avait embrass\'e9
+ mon parti contre elle, et l'avait irrit\'e9e en ne paraissant pas me juger assez coupable. Je me sentis ainsi d'intelligence avec un autre contre Ell\'e9nore\~: c'\'e9tait entre nos c\'9curs une barri\'e8re de plus.
+\par
+\par Quelques jours apr\'e8s, Ell\'e9nore alla plus loin\~: elle \'e9tait incapable de tout empire sur elle-m\'eame\~; d\'e8s qu'elle croyait avoir un sujet de plainte, elle marchait droit \'e0 l'explication, sans m\'e9nagement et sans calcul, et pr\'e9f\'e9
+rait le danger de rompre \'e0 la contrainte de dissimuler. Les deux amies se s\'e9par\'e8rent \'e0 jamais brouill\'e9es.
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi m\'ealer des \'e9trangers \'e0 nos discussions intimes\~? dis-je \'e0 Ell\'e9nore. Avons-nous besoin d'un tiers pour nous entendre\~? et si nous ne nous entendons plus, quel tiers pourrait y porter rem\'e8de\~? \endash Vous a
+vez raison, me r\'e9pondit-elle\~: mais c'est votre faute\~; autrefois je ne m'adressais \'e0 personne pour arriver jusqu'\'e0 votre c\'9cur.\~\'bb
+\par
+\par Tout \'e0 coup Ell\'e9nore annon\'e7a le projet de changer son genre de vie. Je d\'e9m\'ealai par ses discours qu'elle attribuait \'e0 la solitude dans laquelle nous vivions le m\'e9contentement qui me d\'e9vorait\~: elle \'e9
+puisait toutes les explications fausses avant de se r\'e9signer \'e0 la v\'e9ritable. Nous passions t\'eate \'e0 t\'eate de monotones soir\'e9es entre le silence et l'humeur\~; la source des longs entretiens \'e9tait tarie.
+\par
+\par Ell\'e9nore r\'e9solut d'attirer chez elle les familles nobles qui r\'e9sidaient dans son voisinage ou \'e0 Varsovie. J'entrevis facilement les obstacles et les dangers de ses tentatives. Les parents qui lui disputaient son h\'e9ritage avaient r\'e9v\'e9l
+\'e9 ses erreurs pass\'e9es, et r\'e9pandu contre elle mille bruits calomnieux. Je fr\'e9mis des humiliations qu'elle allait braver, et je t\'e2chai de la dissuader de cette entreprise. Mes repr\'e9sentations furent inutiles\~; je blessai sa fiert\'e9
+ par mes craintes, bien que je ne les exprimasse qu'avec m\'e9nagement. Elle supposa que j'\'e9tais embarrass\'e9 de nos liens, parce que son existence \'e9tait \'e9quivoque\~; elle n'en fut que plus empress\'e9e a reconqu\'e9
+rir une place honorable dans le monde\~: ses efforts obtinrent quelque succ\'e8s. La fortune dont elle jouissait, sa beaut\'e9, que le temps n'avait encore que l\'e9g\'e8rement diminu\'e9e, le bruit m\'ea
+me de ses aventures, tout en elle excitait la curiosit\'e9. Elle se vit entour\'e9e bient\'f4t d'une soci\'e9t\'e9 nombreuse\~; mais elle \'e9tait poursuivie d'un sentiment secret d'embarras et d'inqui\'e9tude. J'\'e9tais m\'e9
+content de ma situation, elle s'imaginait que je l'\'e9tais de la sienne\~; elle s'agitait pour en sortir\~; son d\'e9sir ardent ne lui permettait point de calcul, sa position fausse jetait de l'in\'e9galit\'e9 dans sa conduite et de la pr\'e9
+cipitation dans ses d\'e9marches. Elle avait l'esprit juste, mais peu \'e9tendu\~; la justesse de son esprit \'e9tait d\'e9natur\'e9e par l'emportement de son caract\'e8re, et son peu d'\'e9tendue l'emp\'ea
+chait d'apercevoir la ligne la plus habile, et de saisir des nuances d\'e9licates. Pour la premi\'e8re fois elle avait un but\~; et comme elle se pr\'e9cipitait vers ce but, elle le manquait. Que de d\'e9go\'fbts elle d\'e9vora sans me les communiquer\~
+! que de fois je rougis pour elle sans avoir la force de le lui dire\~! Tel est, parmi les hommes, le pouvoir de la r\'e9serve et de la mesure, que je l'avais vue plus respect\'e9e par les amis du comte de P** comme sa ma\'eetresse, qu'elle ne l'\'e9
+tait par ses voisins comme h\'e9riti\'e8re d'une grande fortune, au milieu de ses vassaux. Tour \'e0 tour haute et suppliante, tant\'f4t pr\'e9venante, tant\'f4
+t susceptible, il y avait dans ses actions et dans ses paroles je ne sais quelle fougue destructive de la consid\'e9ration qui ne se compose que du calme.
+\par
+\par En relevant ainsi les d\'e9fauts d'Ell\'e9nore, c'est moi que j'accuse et que je condamne. Un mot de moi l'aurait calm\'e9e\~: pourquoi n'ai-je pu prononcer ce mot\~?
+\par
+\par Nous vivions cependant plus doucement ensemble\~; la distraction nous soulageait de nos pens\'e9es habituelles. Nous n'\'e9tions seuls que par intervalles\~; et comme nous avions l'un dans l'autre une confiance sans nombre, except\'e9
+ sur nos sentiments intimes, nous mettions les observations et les faits \'e0 la place de ces sentiments, et nos conversations avaient repris quelque charme. Mais bient\'f4t ce nouveau genre de vie devint pour moi la source d'une nouvelle perplexit\'e9
+. Perdu dans la foule qui environnait Ell\'e9nore, je m'aper\'e7us que j'\'e9tais l'objet de l'\'e9tonnement et du bl\'e2me. L'\'e9poque approchait o\'f9 son proc\'e8s devait \'eatre jug\'e9\~: ses adversaires pr\'e9tendaient qu'elle avait ali\'e9n\'e9
+ le c\'9cur paternel par des \'e9garements sans nombre\~; ma pr\'e9sence venait \'e0 l'appui de leurs assertions. Ses amis me reprochaient de lui faire tort. Ils excusaient sa passion pour moi\~; mais ils m'accusaient d'ind\'e9licatesse\~
+: j'abusais, disaient-ils, d'un sentiment que j'aurais d\'fb mod\'e9rer. Je savais seul qu'en l'abandonnant je l'entra\'eenerais sur mes pas, et qu'elle n\'e9
+gligerait pour me suivre tout le soin de sa fortune et tous les calculs de la prudence. Je ne pouvais rendre le public d\'e9positaire de ce secret\~; je ne paraissais donc dans la maison d'Ell\'e9nore qu'un \'e9tranger nuisible au succ\'e8s m\'eame des d
+\'e9marches qui allaient d\'e9cider de son sort\~; et, par un \'e9trange renversement de la v\'e9rit\'e9, tandis que j'\'e9tais la victime de ses volont\'e9s in\'e9branlables, c'\'e9tait elle que l'on plaignait comme victime de mon ascendant.
+\par
+\par Une nouvelle circonstance vint compliquer encore cette situation douloureuse.
+\par
+\par Une singuli\'e8re r\'e9volution s'op\'e9ra tout \'e0 coup dans la conduite et les mani\'e8res d'Ell\'e9nore\~: jusqu'\'e0 cette \'e9poque elle n'avait paru occup\'e9e que de moi\~
+; soudain je la vis recevoir et rechercher les hommages des hommes qui l'entouraient. Cette femme si r\'e9serv\'e9e, si froide, si ombrageuse, sembla subitement changer de caract\'e8re. Elle encourageait les sentiments et m\'eame les esp\'e9
+rances d'une foule de jeunes gens, dont les uns \'e9taient s\'e9duits par sa figure, et dont quelques autres, malgr\'e9 ses erreurs pass\'e9es, aspiraient s\'e9rieusement \'e0 sa main\~; elle leur accordait de longs t\'eate-\'e0-t\'eate\~
+; elle avait avec eux ces formes douteuses, mais attrayantes, qui ne repoussent mollement que pour retenir, parce qu'elles annoncent plut\'f4t l'ind\'e9cision que l'indiff\'e9
+rence, et des retards que des refus. J'ai su par elle dans la suite, et les faits me l'ont d\'e9montr\'e9, qu'elle agissait ainsi par un calcul faux et d\'e9plorable. Elle croyait ranimer mon amour en excitant ma jalousie\~; mais c'\'e9
+tait agiter des cendres que rien ne pouvait r\'e9chauffer. Peut-\'eatre aussi se m\'ealait-il \'e0 ce calcul, sans qu'elle s'en rend\'eet compte, quelque vanit\'e9 de femme\~; elle \'e9tait bless\'e9e de ma froideur, elle voulait se prouver \'e0 elle-m
+\'eame qu'elle avait encore des moyens de plaire. Peut-\'eatre enfin, dans l'isolement o\'f9 je laissais son c\'9cur, trouvait-elle une sorte de consolation \'e0 s'entendre r\'e9p\'e9ter des expressions d'amour que depuis longtemps je ne pronon\'e7
+ais plus.
+\par
+\par Quoi qu'il en soit, je me trompai quelque temps sur ses motifs. J'entrevis l'aurore de ma libert\'e9 future\~; je m'en f\'e9licitai. Tremblant d'interrompre par quelque mouvement inconsid\'e9r\'e9 cette grande crise \'e0 laquelle j'attachais ma d\'e9
+livrance, je devins plus doux, je parus plus content. Ell\'e9nore prit ma douceur pour de la tendresse, mon espoir de la voir enfin heureuse sans moi pour le d\'e9sir de la rendre heureuse. Elle s'applaudit de son stratag\'e8me. Quelquefois pourtant el
+le s'alarmait de ne me voir aucune inqui\'e9tude\~; elle me reprochait de ne mettre aucun obstacle \'e0 ces liaisons qui, en apparence, mena\'e7aient de me l'enlever. Je repoussais ces accusations par des plaisanteries, mais je ne parvenais pas toujours
+\'e0 l'apaiser\~; son caract\'e8re se faisait jour \'e0 travers la dissimulation qu'elle s'\'e9tait impos\'e9e. Les sc\'e8nes recommen\'e7aient sur un autre terrain, mais non moins orageuses. Ell\'e9
+nore m'imputait ses propres torts, elle m'insinuait qu'un seul mot la ram\'e8nerait \'e0 moi tout enti\'e8re\~; puis, offens\'e9e de mon silence, elle se pr\'e9cipitait de nouveau dans la coquetterie avec une esp\'e8ce de fureur.
+\par
+\par C'est ici surtout, je le sens, que l'on m'accusera de faiblesse. Je voulais \'eatre libre, et je le pouvais avec l'approbation g\'e9n\'e9rale\~; je le devais peut-\'eatre\~: la conduite d'Ell\'e9
+nore m'y autorisait et semblait m'y contraindre. Mais ne savais-je pas que cette conduite \'e9tait mon ouvrage\~? Ne savais-je pas qu'Ell\'e9nore, au fond de son c\'9cur, n'avait pas cess\'e9 de m'aimer\~? Pouvais-je la punir des
+imprudences que je lui faisais commettre, et, froidement hypocrite, chercher un pr\'e9texte dans ces imprudences pour l'abandonner sans piti\'e9\~?
+\par
+\par Certes, je ne veux point m'excuser, je me condamne plus s\'e9v\'e8rement qu'un autre peut-\'eatre ne le ferait \'e0 ma place\~; mais je puis au moins me rendre ici ce solennel t\'e9moignage, que je n'ai jamais agi par calcul, et que j'ai toujours \'e9t
+\'e9 dirig\'e9 par des sentiments vrais et naturels. Comment se fait-il qu'avec ces sentiments je n'aie fait si longtemps que mon malheur et celui des autres\~? La soci\'e9t\'e9 cependant m'observait avec surprise. Mon s\'e9jour chez Ell\'e9
+nore ne pouvait s'expliquer que par un extr\'eame attachement pour elle, et mon indiff\'e9rence sur les liens qu'elle semblait toujours pr\'eate \'e0 contracter d\'e9mentait cet attachement. L'on attribua ma tol\'e9rance inexplicable \'e0 une l\'e9g\'e8
+ret\'e9 de principes, \'e0 une insouciance pour la morale, qui annon\'e7aient, disait-on, un homme profond\'e9ment \'e9go\'efste, et que le monde avait corrompu. Ces conjectures, d'autant plus propres \'e0 faire impression qu'elles \'e9
+taient plus proportionn\'e9es aux \'e2mes qui les concevaient, furent accueillies et r\'e9p\'e9t\'e9es. Le bruit en parvint enfin jusqu'\'e0 moi\~; je fus indign\'e9 de cette d\'e9couverte inattendue\~: pour prix de mes longs services, j'\'e9tais m\'e9
+connu, calomni\'e9\~; j'avais, pour une femme, oubli\'e9 tous les int\'e9r\'eats et repouss\'e9 tous les plaisirs de la vie, et c'\'e9tait moi que l'on condamnait.
+\par
+\par Je m'expliquai vivement avec Ell\'e9nore\~: un mot fit dispara\'eetre cette tourbe d'adorateurs qu'elle n'avait appel\'e9s que pour me faire craindre sa perte. Elle restreignit sa soci\'e9t\'e9 \'e0 quelques femmes et \'e0 un petit nombre d'hommes \'e2g
+\'e9s. Tout reprit autour de nous une apparence r\'e9guli\'e8re\~; mais nous n'en f\'fbmes que plus malheureux\~: Ell\'e9nore se croyait de nouveaux droits\~; je me sentais charg\'e9 de nouvelles cha\'eenes.
+\par
+\par Je ne saurais peindre quelles amertumes et quelles fureurs r\'e9sult\'e8rent de nos rapports ainsi compliqu\'e9s. Notre vie ne fut qu'un perp\'e9tuel orage\~; l'intimit\'e9 perdit tous ses charmes, et l'amour toute sa douceur\~; il n'y eut plus m\'eame e
+ntre nous ces retours passagers qui semblent gu\'e9rir pour quelques instants d'incurables blessures. La v\'e9rit\'e9 se fit jour de toutes parts, et j'empruntai, pour me faire entendre, les expressions les plus dures et les plus impitoyables. Je ne m'arr
+\'eatais que lorsque je voyais Ell\'e9nore dans les larmes, et ses larmes m\'eames n'\'e9taient qu'une lave br\'fblante qui, tombant goutte \'e0 goutte sur mon c\'9cur, m'arrachait des cris, sans pouvoir m'arracher un d\'e9
+saveu. Ce fut alors que, plus d'une fois, je la vis se lever p\'e2le et proph\'e9tique\~: \'ab\~Adolphe, s'\'e9criait-elle, vous ne savez pas le mal que vous faites\~; vous l'apprendrez un jour, vous l'apprendrez par moi, quand vous m'aurez pr\'e9cipit
+\'e9e dans la tombe\~\'bb. Malheureux\~! lorsqu'elle parlait ainsi, que ne m'y suis-je jet\'e9 moi-m\'eame avant elle\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260489}CHAPITRE IX{\*\bkmkend _Toc96260489}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je n'\'e9tais pas retourn\'e9 chez le baron de T** depuis ma derni\'e8re visite. Un matin je re\'e7us de lui le billet suivant\~:
+\par
+\par \'ab\~Les conseils que je vous avais donn\'e9s ne m\'e9ritaient pas une si longue absence. Quelque parti que vous preniez sur ce qui vous regarde, vous n'en \'ea
+tes pas moins le fils de mon ami le plus cher, je n'en jouirai pas moins avec plaisir de votre soci\'e9t\'e9, et j'en aurai beaucoup \'e0 vous introduire dans un cercle dont j'ose vous promettre qu'il vous sera agr\'e9
+able de faire partie. Permettez-moi d'ajouter que, plus votre genre de vie, que je ne veux point d\'e9sapprouver, a quelque chose de singulier, plus il vous importe de dissiper des pr\'e9ventions mal fond\'e9es, sans doute, en vous montrant dans le monde.
+\~\'bb
+\par
+\par Je fus reconnaissant de la bienveillance qu'un homme \'e2g\'e9 me t\'e9moignait. Je me rendis chez lui\~; il ne fut point question d'Ell\'e9nore. Le baron me retint \'e0 d\'eener\~: il n'y avait, ce jour-l\'e0
+, que quelques hommes assez spirituels et assez aimables. Je fus d'abord embarrass\'e9, mais je fis effort sur moi-m\'eame\~; je me ranimai, je parlai\~; je d\'e9ployai le plus qu'il me fut possible de l'esprit et des connaissances. Je m'aper\'e7
+us que je r\'e9ussissais \'e0 captiver l'approbation. Je retrouvai dans ce genre de succ\'e8s une jouissance d'amour-propre dont j'avais \'e9t\'e9 prive d\'e8s longtemps\~; cette jouissance me rendit la soci\'e9t\'e9 du baron de T** plus agr\'e9able.
+
+\par
+\par Mes visites chez lui se multipli\'e8rent. Il me chargea de quelques travaux relatifs \'e0 sa mission, et qu'il croyait pouvoir me confier sans inconv\'e9nient. Ell\'e9nore fut d'abord surprise de cette r\'e9volution dans ma vie\~
+; mais je lui parlai de l'amiti\'e9 du baron pour mon p\'e8re, et du plaisir que je go\'fbtais \'e0 consoler ce dernier de mon absence, en ayant l'air de m'occuper utilement. La pauvre Ell\'e9nore, je l'\'e9
+cris dans ce moment avec un sentiment de remords, \'e9prouva plus de joie de ce que je paraissais plus tranquille, et se r\'e9signa, sans trop se plaindre, \'e0 passer souvent la plus grande partie de la journ\'e9e s\'e9par\'e9e de moi. Le baron, de son c
+\'f4t\'e9, lorsqu'un peu de confiance se fut \'e9tablie entre nous, me reparla d'Ell\'e9nore. Mon intention positive \'e9tait toujours d'en dire du bien, mais, sans m'en apercevoir, je m'exprimais sur elle d'un ton plus leste et plus d\'e9gag\'e9\~: tant
+\'f4t j'indiquais, par des maximes g\'e9n\'e9rales, que je reconnaissais la n\'e9cessit\'e9 de m'en d\'e9tacher\~; tant\'f4t la plaisanterie venait \'e0 mon secours\~; je parlais en riant des femmes et de la difficult\'e9
+ de rompre avec elles. Ces discours amusaient un vieux ministre dont l'\'e2me \'e9tait us\'e9e, et qui se rappelait vaguement que, dans sa jeunesse, il avait aussi \'e9t\'e9 tourment\'e9
+ par des intrigues d'amour. De la sorte, par cela seul que j'avais un sentiment cach\'e9, je trompais plus ou moins tout le monde\~: je trompais Ell\'e9nore, car je savais que le baron voulait m'\'e9loigner d'elle, et je le lui taisais\~; je trompais M.\~
+de\~T**, car je lui laissais esp\'e9rer que j'\'e9tais pr\'eat \'e0 briser mes liens. Cette duplicit\'e9 \'e9tait fort \'e9loign\'e9e de mon caract\'e8re naturel\~; mais l'homme se d\'e9prave d\'e8s qu'il a dans le c\'9cur une seule pens\'e9
+e qu'il est constamment forc\'e9 de dissimuler.
+\par
+\par Jusqu'alors je n'avais fait connaissance chez le baron de T**, qu'avec les hommes qui composaient sa soci\'e9t\'e9 particuli\'e8re. Un jour il me proposa de rester \'e0 une grande f\'eate qu'il donnait pour la naissance de son ma\'eetre. \'ab\~
+Vous y rencontrerez, me dit-il, les plus jolies femmes de Pologne\~: vous n'y trouverez pas, il est vrai, celle que vous aimez\~; j'en suis f\'e2ch\'e9, mais il y a des femmes que l'on ne voit que chez elles\~\'bb. Je fus p\'e9niblement affect\'e9
+ de cette phrase\~; je gardai le silence, mais je me reprochais int\'e9rieurement de ne pas d\'e9fendre Ell\'e9nore, qui, si l'on m'e\'fbt attaqu\'e9 en sa pr\'e9sence, m'aurait si vivement d\'e9fendu.
+\par
+\par L'assembl\'e9e \'e9tait nombreuse\~; on m'examinait avec attention. J'entendais r\'e9p\'e9ter tout bas, autour de moi, le nom de mon p\'e8re, celui d'Ell\'e9nore, celui du comte de P**. On se taisait \'e0 mon approche\~; on recommen\'e7ait quand je m'\'e9
+loignais. Il m'\'e9tait d\'e9montr\'e9 que l'on se racontait mon histoire, et chacun, sans doute, la racontait \'e0 sa mani\'e8re\~; ma situation \'e9tait insupportable\~; mon front \'e9tait couvert d'une sueur froide. Tour \'e0 tour je rougissais et je p
+\'e2lissais.
+\par
+\par Le baron s'aper\'e7ut de mon embarras. Il vint \'e0 moi, redoubla d'attentions et de pr\'e9venances, chercha toutes les occasions de me donner des \'e9loges, et l'ascendant de sa consid\'e9ration for\'e7a bient\'f4t les autres \'e0 me t\'e9moigner les m
+\'eames \'e9gards.
+\par
+\par Lorsque tout le monde se fut retir\'e9\~: \'ab\~Je voudrais, me dit M.\~de\~T**, vous parler encore une fois \'e0 c\'9cur ouvert. Pourquoi voulez-vous rester dans une situation dont vous souffrez\~? \'c0 qui faites-vous du bien\~
+? Croyez-vous que l'on ne sache pas ce qui se passe entre vous et Ell\'e9nore\~? Tout le monde est inform\'e9 de votre aigreur et de votre m\'e9contentement r\'e9
+ciproque. Vous vous faites du tort par votre faiblesse, vous ne vous en faites pas moins par votre duret\'e9\~; car, pour comble d'incons\'e9quence, vous ne la rendez pas heureuse, cette femme qui vous rend si malheureux.\~\'bb
+\par
+\par J'\'e9tais encore froiss\'e9 de la douleur que j'avais \'e9prouv\'e9e. Le baron me montra plusieurs lettres de mon p\'e8re. Elles annon\'e7aient une affliction bien plus vive que je ne l'avais suppos\'e9e. Je fus \'e9branl\'e9. L'id\'e9
+e que je prolongeais les agitations d'Ell\'e9nore vint ajouter \'e0 mon irr\'e9solution. Enfin, comme si tout s'\'e9tait r\'e9uni contre elle, tandis que j'h\'e9sitais, elle-m\'eame, par sa v\'e9h\'e9mence, acheva de me d\'e9cider. J'avais \'e9t\'e9
+ absent tout le jour\~; le baron m'avait retenu chez lui apr\'e8s l'assembl\'e9e\~; la nuit s'avan\'e7ait. On me remit, de la part d'Ell\'e9nore, une lettre en pr\'e9sence du baron de T**. Je vis dans les yeux de ce dernier une sorte de piti\'e9
+ de ma servitude. La lettre d'Ell\'e9nore \'e9tait pleine d'amertume. \'ab\~Quoi\~! me dis-je, je ne puis passer un jour libre\~! Je ne puis respirer une heure en paix\~! Elle me poursuit partout, comme un esclave qu'on doit ramener \'e0 ses pieds\~\'bb\~
+; et, d'autant plus violent que je me sentais plus faible\~: \'ab\~Oui, m'\'e9criai-je, je le prends, l'engagement de rompre avec Ell\'e9nore, j'oserai le lui d\'e9clarer moi-m\'eame, vous pouvez d'avance en instruire mon p\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par En disant ces mots, je m'\'e9lan\'e7ai loin du baron. J'\'e9tais oppress\'e9 des paroles que je venais de prononcer, et je ne croyais qu'\'e0 peine \'e0 la promesse que j'avais donn\'e9e.
+\par
+\par Ell\'e9nore m'attendait avec impatience. Par un hasard \'e9trange, on lui avait parl\'e9, pendant mon absence, pour la premi\'e8re fois, des efforts du baron de T** pour me d\'e9tacher d'elle. On lui avait rapport\'e9
+ les discours que j'avais tenus, les plaisanteries que j'avais faites. Ses soup\'e7ons \'e9tant \'e9veill\'e9s, elle avait rassembl\'e9
+ dans son esprit plusieurs circonstances qui lui paraissaient les confirmer. Ma liaison subite avec un homme que je ne voyais jamais autrefois, l'intimit\'e9 qui existait entre cet homme et mon p\'e8re, lui semblaient des preuves irr\'e9fragables. S
+on inqui\'e9tude avait fait tant de progr\'e8s en peu d'heures que je la trouvai pleinement convaincue de ce qu'elle nommait ma perfidie.
+\par
+\par J'\'e9tais arriv\'e9 aupr\'e8s d'elle, d\'e9cid\'e9 \'e0 tout lui dire. Accus\'e9 par elle, le croira-t-on\~? je ne m'occupai qu'\'e0 tout \'e9luder. Je niai m\'eame, oui, je niai ce jour-l\'e0 ce que j'\'e9tais d\'e9termin\'e9 \'e0 lui d\'e9
+clarer le lendemain.
+\par
+\par Il \'e9tait tard\~; je la quittai\~; je me h\'e2tai de me coucher pour terminer cette longue journ\'e9e\~; et quand je fus bien s\'fbr qu'elle \'e9tait finie, je me sentis, pour le moment, d\'e9livr\'e9 d'un poids \'e9norme.
+\par
+\par Je ne me levai le lendemain que vers le milieu du jour, comme si, en retardant le commencement de notre entrevue, j'avais retard\'e9 l'instant fatal.
+\par
+\par Ell\'e9nore s'\'e9tait rassur\'e9e pendant la nuit, et par ses propres r\'e9flexions et par mes discours de la veille. Elle me parla de ses affaires avec un air de confiance qui n'annon\'e7
+ait que trop qu'elle regardait nos existences comme indissolublement unies. O\'f9 trouver des paroles qui la repoussassent dans l'isolement\~?
+\par
+\par Le temps s'\'e9coulait avec une rapidit\'e9 effrayante. Chaque minute ajoutait \'e0 la n\'e9cessit\'e9 d'une explication. Des trois jours que j'avais fix\'e9s, d\'e9j\'e0 le second \'e9tait pr\'e8s de dispara\'eetre\~; M.\~de\~
+T** m'attendait au plus tard le surlendemain. Sa lettre pour mon p\'e8re \'e9tait partie et j'allais manquer \'e0 ma promesse sans avoir fait pour l'ex\'e9cuter la moindre tentative. Je sortais, je rentrais, je prenais la main d'Ell\'e9nore, je commen\'e7
+ais une phrase que j'interrompais aussit\'f4t, je regardais la marche du soleil qui s'inclinait vers l'horizon. La nuit revint, j'ajournai de nouveau. Un jour me restait\~: c'\'e9tait assez d'une heure.
+\par
+\par Ce jour se passa comme le pr\'e9c\'e9dent. J'\'e9crivis \'e0 M.\~de\~T** pour lui demander du temps encore\~: et, comme il est naturel aux caract\'e8res faibles de le faire, j'entassai dans ma lettre mille raisonnements pour justifier mon retard, pour d
+\'e9montrer qu'il ne changeait rien \'e0 la r\'e9solution que j'avais prise, et que, d\'e8s l'instant m\'eame, on pouvait regarder mes liens avec Ell\'e9nore comme bris\'e9s pour jamais.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260490}CHAPITRE X{\*\bkmkend _Toc96260490}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je passai les jours suivants plus tranquille. J'avais rejet\'e9 dans le vague la n\'e9cessit\'e9 d'agir\~; elle ne me poursuivait plus comme un spectre\~; je croyais avoir tout le temps de pr\'e9parer Ell\'e9nore. Je voulais \'eatre plus doux, plus ten
+dre avec elle, pour conserver au moins des souvenirs d'amiti\'e9. Mon trouble \'e9tait tout diff\'e9rent de celui que j'avais connu jusqu'alors. J'avais implor\'e9 le ciel pour qu'il \'e9lev\'e2t soudain entre Ell\'e9
+nore et moi un obstacle que je ne pusse franchir. Cet obstacle s'\'e9tait \'e9lev\'e9. Je fixais mes regards sur Ell\'e9nore comme sur un \'eatre que j'allais perdre. L'exigence, qui m'avait paru tant de fois insupportable, ne m'effrayait plus\~
+; je m'en sentais affranchi d'avance. J'\'e9tais plus libre en lui c\'e9dant encore, et je n'\'e9prouvais plus cette r\'e9volte int\'e9rieure qui jadis me portait sans cesse \'e0 tout d\'e9chirer. Il n'y avait plus en moi d'impatience\~
+: il y avait, au contraire, un d\'e9sir secret de retarder le moment funeste.
+\par
+\par Ell\'e9nore s'aper\'e7ut de cette disposition plus affectueuse et plus sensible\~: elle-m\'eame devint moins am\'e8re. Je recherchais des entretiens que j'avais \'e9vit\'e9s\~; je jouissais de ses expressions d'amour, nagu\'e8re importunes, pr\'e9
+cieuses maintenant, comme pouvant chaque fois \'eatre les derni\'e8res.
+\par
+\par Un soir, nous nous \'e9tions quitt\'e9s apr\'e8s une conversation plus douce que de coutume. Le secret que je renfermais dans mon sein me rendait triste, mais ma tristesse n'avait rien de violent. L'incertitude sur l'\'e9poque de la s\'e9
+paration que j'avais voulue me servait \'e0 en \'e9carter l'id\'e9e. La nuit j'entendis dans le ch\'e2teau un bruit inusit\'e9. Ce bruit cessa bient\'f4t, et je n'y attachai point d'importance. Le matin cependant, l'id\'e9e m'en revint\~
+; j'en voulus savoir la cause, et je dirigeai mes pas vers la chambre d'Ell\'e9nore. Quel fut mon \'e9tonnement, lorsqu'on me dit que depuis douze heures elle avait une fi\'e8vre ardente, qu'un m\'e9decin que ses gens avaient fait appeler d\'e9
+clarait sa vie en danger, et qu'elle avait d\'e9fendu imp\'e9rieusement que l'on m'avert\'eet ou qu'on me laiss\'e2t p\'e9n\'e9trer jusqu'\'e0 elle\~!
+\par
+\par Je voulus insister. Le m\'e9decin sortit lui-m\'eame pour me repr\'e9senter la n\'e9cessit\'e9 de ne lui causer aucune \'e9motion. Il attribuait sa d\'e9fense, dont il ignorait le motif, au d\'e9
+sir de ne pas me causer d'alarmes. J'interrogeai les gens d'Ell\'e9nore avec angoisse sur ce qui avait pu la plonger d'une mani\'e8re si subite dans un \'e9tat si dangereux. La veille, apr\'e8s m'avoir quitt\'e9, elle avait re\'e7
+u de Varsovie une lettre apport\'e9e par un homme \'e0 cheval\~; l'ayant ouverte et parcourue, elle s'\'e9tait \'e9vanouie\~; revenue \'e0 elle, elle s'\'e9tait jet\'e9e sur son lit sans prononcer une parole. L'une de ses femmes, inqui\'e8
+te de l'agitation qu'elle remarquait en elle, \'e9tait rest\'e9e dans sa chambre \'e0 son insu\~; vers le milieu de la nuit, cette femme l'avait vue saisie d'un tremblement qui \'e9branlait le lit sur lequel elle \'e9tait couch\'e9e\~
+: elle avait voulu m'appeler. Ell\'e9nore s'y \'e9tait oppos\'e9e avec une esp\'e8ce de terreur tellement violente qu'on n'avait os\'e9 lui d\'e9sob\'e9ir. On avait envoy\'e9 chercher un m\'e9decin\~; Ell\'e9nore avait refus\'e9, refusait encore de lui r
+\'e9pondre\~; elle avait pass\'e9 la nuit, pronon\'e7ant des mots entrecoup\'e9s qu'on n'avait pu comprendre, et appuyant souvent son mouchoir sur sa bouche, comme pour s'emp\'eacher de parler.
+\par
+\par Tandis qu'on me donnait ces d\'e9tails, une autre femme, qui \'e9tait rest\'e9e pr\'e8s d'Ell\'e9nore, accourut tout effray\'e9e. Ell\'e9
+nore paraissait avoir perdu l'usage de ses sens. Elle ne distinguait rien de ce qui l'entourait. Elle poussait quelquefois des cris, elle r\'e9p\'e9tait mon nom\~; puis, \'e9pouvant\'e9e, elle faisait signe de la main, comme pour que l'on \'e9loign\'e2
+t d'elle quelque objet qui lui \'e9tait odieux.
+\par
+\par J'entrai dans sa chambre. Je vis au pied de son lit deux lettres. L'une \'e9tait la mienne au baron de T**, l'autre \'e9tait de lui-m\'eame \'e0 Ell\'e9nore. Je ne con\'e7us que trop alors le mot de cette affreuse \'e9
+nigme. Tous mes efforts pour obtenir le temps que je voulais consacrer encore aux derniers adieux s'\'e9taient tourn\'e9s de la sorte contre l'infortun\'e9e que j'aspirais \'e0 m\'e9nager. Ell\'e9nore avait lu, trac\'e9
+es de ma main, mes promesses de l'abandonner, promesses qui n'avaient \'e9t\'e9 dict\'e9es que par le d\'e9sir de rester plus longtemps pr\'e8s d'elle, et que la vivacit\'e9 de ce d\'e9sir m\'eame m'avait porte \'e0 r\'e9p\'e9ter, \'e0 d\'e9
+velopper de mille mani\'e8res. L'\'9cil indiff\'e9rent de M.\~de\~T** avait facilement d\'e9m\'eal\'e9 dans ces protestations r\'e9it\'e9r\'e9es \'e0 chaque ligne l'irr\'e9solution que je d\'e9guisais et les ruses de ma propre incertitude\~
+; mais le cruel avait trop bien calcul\'e9 qu'Ell\'e9nore y verrait un arr\'eat irr\'e9vocable. Je m'approchai d'elle\~: elle me regarda sans me reconna\'eetre. Je lui parlai\~: elle tressaillit. \'ab\~Quel est ce bruit\~? s'\'e9cria-t-elle\~
+; c'est la voix qui m'a fait du mal\~\'bb. Le m\'e9decin remarqua que ma pr\'e9sence ajoutait \'e0 son d\'e9lire, et me conjura de m'\'e9loigner. Comment peindre ce que j'\'e9prouvai pendant trois longues heures\~? Le m\'e9decin sortit enfin. Ell\'e9nore
+\'e9tait tomb\'e9e dans un profond assoupissement. Il ne d\'e9sesp\'e9rait pas de la sauver, si, \'e0 son r\'e9veil, la fi\'e8vre \'e9tait calm\'e9e.
+\par
+\par Ell\'e9nore dormit longtemps. Instruit de son r\'e9veil, je lui \'e9crivis pour lui demander de me recevoir. Elle me fit dire d'entrer. Je voulus parler\~; elle m'interrompit. \'ab\~Que je n'entende de vous, dit-elle, aucun mot cruel. Je ne r\'e9
+clame plus, je ne m'oppose \'e0 rien\~; mais que cette voix que j'ai tant aim\'e9e, que cette voix qui retentissait au fond de mon c\'9cur n'y p\'e9n\'e8tre pas pour le d\'e9chirer. Adolphe, Adolphe, j'ai \'e9t\'e9 violente, j'ai pu vous offenser\~
+; mais vous ne savez pas ce que j'ai souffert. Dieu veuille que jamais vous ne le sachiez\~!\~\'bb
+\par
+\par Son agitation devint extr\'eame. Elle posa son front sur ma main\~; il \'e9tait br\'fblant\~; une contraction terrible d\'e9figurait ses traits. \'ab\~Au nom du ciel, m'\'e9criai-je, ch\'e8re Ell\'e9nore, \'e9coutez-moi. Oui, je suis coupable\~
+: cette lettre\'85\~\'bb. Elle fr\'e9mit et voulut s'\'e9loigner. Je la retins. \'ab\~Faible, tourment\'e9, continuai-je, j'ai pu c\'e9der un moment \'e0 une instance cruelle\~; mais n'avez-vous pas vous-m\'ea
+me mille preuves que je ne puis vouloir ce qui nous s\'e9pare\~? J'ai \'e9t\'e9 m\'e9content, malheureux, injuste\~; peut-\'eatre, en luttant avec trop de violence contre une imagination rebelle, avez-vous donn\'e9 de la force \'e0 des vell\'e9it\'e9
+s passag\'e8res que je m\'e9prise aujourd'hui\~; mais pouvez-vous douter de mon affection profonde\~? nos \'e2mes ne sont-elles pas encha\'een\'e9es l'une \'e0 l'autre par mille liens que rien ne peut rompre\~? Tout le pass\'e9 ne nous est-il pas commun\~
+? Pouvons-nous jeter un regard sur les trois ann\'e9es qui viennent de finir, sans nous retracer des impressions que nous avons partag\'e9es, des plaisirs que nous avons go\'fbt\'e9s, des peines que nous avons support\'e9es ensemble\~? Ell\'e9nore, commen
+\'e7ons en ce jour une nouvelle \'e9poque, rappelons les heures du bonheur et de l'amour\~\'bb. Elle me regarda quelque temps avec l'air du doute. \'ab\~Votre p\'e8re, reprit-elle enfin, vos devoirs, votre famille, ce qu'on attend de vous\~!\'85 \endash
+ Sans doute, r\'e9pondis-je, une fois, un jour peut-\'eatre...\~\'bb. Elle remarqua que j'h\'e9sitais. \'ab\~Mon Dieu, s'\'e9cria-t-elle, pourquoi m'avait-il rendu l'esp\'e9rance pour me la ravir aussit\'f4t\~? Adolphe, je vous remercie de vos efforts\~
+: ils m'ont fait du bien, d'autant plus de bien qu'ils ne vous co\'fbteront, je l'esp\'e8re, aucun sacrifice\~; mais, je vous en conjure, ne parlons plus de l'avenir\'85 Ne vous reprochez rien, quoi qu'il arrive. Vous avez \'e9t\'e9
+ bon pour moi. J'ai voulu ce qui n'\'e9tait pas possible. L'amour \'e9tait toute ma vie\~: il ne pouvait \'eatre la v\'f4tre. Soignez-moi maintenant quelques jours encore\~\'bb. Des larmes coul\'e8rent abondamment de ses yeux\~
+; sa respiration fut moins oppress\'e9e\~; elle appuya sa t\'eate sur mon \'e9paule. \'ab\~C'est ici, dit-elle, que j'ai toujours d\'e9sir\'e9 mourir\~\'bb. Je la serrai contre mon c\'9cur, j'abjurai de nouveau mes projets, je d\'e9
+savouai mes fureurs cruelles. \'ab\~Non, reprit-elle, il faut que vous soyez libre et content. \endash Puis-je l'\'eatre si vous \'eates malheureuse\~? \endash Je ne serai pas longtemps malheureuse, vous n'aurez pas longtemps \'e0 me plaindre\~\'bb
+. Je rejetai loin de moi des craintes que je voulais croire chim\'e9riques. \'ab\~Non, non, cher Adolphe, me dit-elle, quand on a longtemps invoqu\'e9 la mort, le Ciel nous envoie, \'e0
+ la fin, je ne sais quel pressentiment infaillible qui nous avertit que notre pri\'e8re est exauc\'e9e\~\'bb. Je lui jurai de ne jamais la quitter. \'ab\~Je l'ai toujours esp\'e9r\'e9, maintenant j'en suis s\'fbre.\~\'bb
+\par
+\par C'\'e9tait une de ces journ\'e9es d'hiver o\'f9 le soleil semble \'e9clairer tristement la campagne gris\'e2tre, comme s'il regardait en piti\'e9 la terre qu'il a cess\'e9 de r\'e9chauffer. Ell\'e9nore me proposa de sortir. \'ab\~
+Il fait bien froid, lui dis-je. \endash N'importe, je voudrais me promener avec vous\~\'bb. Elle prit mon bras\~; nous march\'e2mes longtemps sans rien dire\~; elle avan\'e7ait avec peine, et se penchait sur moi presque tout enti\'e8re. \'ab\~Arr\'ea
+tons-nous un instant. \endash Non, me r\'e9pondit-elle, j'ai du plaisir \'e0 me sentir encore soutenue par vous\~\'bb. Nous retomb\'e2mes dans le silence. Le ciel \'e9tait serein\~; mais les arbres \'e9taient sans feuilles\~
+; aucun souffle n'agitait l'air, aucun oiseau ne le traversait\~: tout \'e9tait immobile, et le seul bruit qui se f\'eet entendre \'e9tait celui de l'herbe glac\'e9e qui se brisait sous nos pas. \'ab\~Comme tout est calme, me dit Ell\'e9nore\~
+; comme la nature se r\'e9signe\~! Le c\'9cur aussi ne doit-il pas apprendre \'e0 se r\'e9signer\~?\~\'bb Elle s'assit sur une pierre\~; tout \'e0 coup elle se mit \'e0 genoux, et, baissant la t\'ea
+te, elle l'appuya sur ses deux mains. J'entendis quelques mots prononces \'e0 voix basse. Je m'aper\'e7us qu'elle priait. Se relevant enfin\~: \'ab\~Rentrons, dit-elle, le froid m'a saisie. J'ai peur de me trouver mal. Ne me dites rien\~
+; je ne suis pas en \'e9tat de vous entendre.\~\'bb
+\par
+\par \'c0 dater de ce jour, je vis Ell\'e9nore s'affaiblir et d\'e9p\'e9rir. Je rassemblai de toutes parts des m\'e9decins autour d'elle\~: les uns m'annonc\'e8rent un mal sans rem\'e8de, d'autres me berc\'e8rent d'esp\'e9rances vaines\~
+; mais la nature sombre et silencieuse poursuivait d'un bras invisible son travail impitoyable. Par moments, Ell\'e9nore semblait reprendre \'e0 la vie. On e\'fbt dit quelquefois que la main de fer qui pesait sur elle s'\'e9tait retir\'e9
+e. Elle relevait sa t\'eate languissante\~; ses joues se couvraient de couleurs un peu plus vives\~; ses yeux se ranimaient\~: mais tout \'e0 coup, par le jeu cruel d'une puissance inconnue, ce mieux mensonger disparaissait, sans que l'art en p\'fb
+t deviner la cause. Je la vis de la sorte marcher par degr\'e9s \'e0 la destruction. Je vis se graver sur cette figure si noble et si expressive les signes avant-coureurs de la mort. Je vis, spectacle humiliant et d\'e9plorable, ce caract\'e8re \'e9
+nergique et fier recevoir de la souffrance physique mille impressions confuses et incoh\'e9rentes, comme si, dans ces instants terribles, l'\'e2me, froiss\'e9e par le corps, se m\'e9tamorphosait en tous sens pour se plier avec moins de peine \'e0 la d\'e9
+gradation des organes.
+\par
+\par Un seul sentiment ne varia jamais dans le c\'9cur d'Ell\'e9nore\~: ce fut sa tendresse pour moi. Sa faiblesse lui permettait rarement de me parler\~
+; mais elle fixait sur moi ses yeux en silence, et il me semblait alors que ses regards me demandaient la vie que je ne pouvais plus lui donner. Je craignais de lui causer une \'e9motion violente\~; j'inventais des pr\'e9textes pour sortir\~
+: je parcourais au hasard tous les lieux o\'f9 je m'\'e9tais trouv\'e9 avec elle\~; j'arrosais de mes pleurs les pierres, le pied des arbres, tous les objets qui me retra\'e7aient son souvenir.
+\par
+\par Ce n'\'e9tait pas les regrets de l'amour, c'\'e9tait un sentiment plus sombre et plus triste\~; l'amour s'identifie tellement \'e0 l'objet aim\'e9 que dans son d\'e9sespoir m\'eame il y a quelque charme. Il lutte contre la r\'e9alit\'e9, contre la destin
+\'e9e\~; l'ardeur de son d\'e9sir le trompe sur ses forces, et l'exalte au milieu de sa douleur. La mienne \'e9tait morne et solitaire\~; je n'esp\'e9rais point mourir avec Ell\'e9nore\~; j'allais vivre sans elle dans ce d\'e9
+sert du monde, que j'avais souhait\'e9 tant de fois de traverser ind\'e9pendant. J'avais bris\'e9 l'\'eatre qui m'aimait\~; j'avais bris\'e9 ce c\'9cur, compagnon du mien, qui avait persist\'e9 \'e0 se d\'e9vouer \'e0 moi, dans sa tendresse infatigable\~
+; d\'e9j\'e0 l'isolement m'atteignait. Ell\'e9nore respirait encore, mais je ne pouvais d\'e9j\'e0 plus lui confier mes pens\'e9es\~; j'\'e9tais d\'e9j\'e0 seul sur la terre\~; je ne vivais plus dans cette atmosph\'e8re d'amour qu'elle r\'e9
+pandait autour de moi\~; l'air que je respirais me paraissait plus rude, les visages des hommes que je rencontrais plus indiff\'e9rents\~; toute la nature semblait me dire que j'allais \'e0 jamais cesser d'\'eatre aim\'e9.
+\par
+\par Le danger d'Ell\'e9nore devint tout \'e0 coup plus imminent\~; des sympt\'f4mes qu'on ne pouvait m\'e9conna\'eetre annonc\'e8rent sa fin prochaine\~: un pr\'eatre de sa religion l'en avertit.
+Elle me pria de lui apporter une cassette qui contenait beaucoup de papiers\~; elle en fit br\'fbler plusieurs devant elle, mais elle paraissait en chercher un qu'elle ne trouvait point, et son inqui\'e9tude \'e9tait extr\'ea
+me. Je la suppliai de cesser cette recherche qui l'agitait, et pendant laquelle, deux fois, elle s'\'e9tait \'e9vanouie. \'ab\~J'y consens, me r\'e9pondit-elle\~; mais, cher Adolphe, ne me refusez pas une pri\'e8
+re. Vous trouverez parmi mes papiers, je ne sais o\'f9, une lettre qui vous est adress\'e9e\~; br\'fblez-la sans la lire, je vous en conjure au nom de notre amour, au nom de ces derniers moments que vous avez adoucis\~\'bb. Je le lui promis\~
+; elle fut tranquille. \'ab\~Laissez-moi me livrer \'e0 pr\'e9sent, me dit-elle, aux devoirs de ma religion\~; j'ai bien des fautes \'e0 expier\~: mon amour pour vous fut peut-\'eatre une faute\~
+; je ne le croirais pourtant pas, si cet amour avait pu vous rendre heureux.\~\'bb
+\par
+\par Je la quittai\~: je ne rentrai qu'avec tous ses gens pour assister aux derni\'e8res et solennelles pri\'e8res\~; \'e0 genoux dans un coin de sa chambre, tant\'f4t je m'ab\'eemais dans mes pens\'e9es, tant\'f4t je contemplais, par une curiosit\'e9
+ involontaire, tous ces hommes r\'e9unis, la terreur des uns, la distraction des autres, et cet effet singulier de l'habitude qui introduit l'indiff\'e9rence dans toutes les pratiques prescrites, et qui fait regarder les c\'e9r\'e9
+monies les plus augustes et les plus terribles comme des choses convenues et de pure forme\~; j'entendais ces hommes r\'e9p\'e9ter machinalement les paroles fun\'e8bres, comme si eux aussi n'eussent pas d\'fb \'eatre acteurs un jour dans une sc\'e8
+ne pareille, comme si eux aussi n'eussent pas d\'fb mourir un jour. J'\'e9tais loin cependant de d\'e9daigner ces pratiques\~; en est-il une seule dont l'homme, dans son ignorance, ose prononcer l'inutilit\'e9\~? Elles rendaient du calme \'e0 Ell\'e9nore
+\~; elles l'aidaient \'e0 franchir ce pas terrible vers lequel nous avan\'e7ons tous, sans qu'aucun de nous puisse pr\'e9voir ce qu'il doit \'e9prouver alors. Ma surprise n'est pas que l'homme ait besoin d'une religion\~; ce qui m'\'e9
+tonne, c'est qu'il se croie jamais assez fort, assez \'e0 l'abri du malheur pour oser en rejeter une\~: il devrait, ce me semble, \'eatre port\'e9, dans sa faiblesse, \'e0 les invoquer toutes\~; dans la nuit \'e9
+paisse qui nous entoure, est-il une lueur que nous puissions repousser\~? Au milieu du torrent qui nous entra\'eene, est-il une branche \'e0 laquelle nous osions refuser de nous retenir\~?
+\par
+\par L'impression produite sur Ell\'e9nore par une solennit\'e9 si lugubre parut l'avoir fatigu\'e9e. Elle s'assoupit d'un sommeil assez paisible\~; elle se r\'e9veilla moins souffrante\~; j'\'e9tais seul dans sa chambre\~
+; nous nous parlions de temps en temps \'e0 de longs intervalles. Le m\'e9decin qui s'\'e9tait montr\'e9 le plus habile dans ses conjectures m'avait pr\'e9dit qu'elle ne vivrait pas vingt-quatre heures\~; je regardais tour \'e0 tour une pendule qui
+marquait les heures, et le visage d'Ell\'e9nore, sur lequel je n'apercevais nul changement nouveau. Chaque minute qui s'\'e9coulait ranimait mon esp\'e9rance, et je r\'e9voquais en doute les pr\'e9sages d'un art mensonger. Tout \'e0 coup Ell\'e9nore s'
+\'e9lan\'e7a par un mouvement subit\~; je la retins dans mes bras\~: un tremblement convulsif agitait tout son corps\~; ses yeux me cherchaient, mais dans ses yeux se peignait un effroi vague, comme si elle e\'fbt demand\'e9 gr\'e2ce \'e0
+ quelque objet mena\'e7ant qui se d\'e9robait \'e0 mes regards\~: elle se relevait, elle retombait, on voyait qu'elle s'effor\'e7ait de fuir\~; on e\'fbt dit qu'elle luttait contre une puissance physique invisible qui, lass\'e9
+e d'attendre le moment funeste, l'avait saisie et la retenait pour l'achever sur ce lit de mort. Elle c\'e9da enfin \'e0 l'acharnement de la nature ennemie\~; ses membres s'affaiss\'e8rent, elle sembla reprendre quelque connaissance\~
+: elle me serra la main\~; elle voulut pleurer, il n'y avait plus de larmes\~; elle voulut parler, il n'y avait plus de voix\~: elle laissa tomber, comme r\'e9sign\'e9e, sa t\'eate sur le bras qui l'appuyait\~; sa respiration devint plus lente\~
+; quelques instants apr\'e8s elle n'\'e9tait plus.
+\par
+\par Je demeurai longtemps immobile pr\'e8s d'Ell\'e9nore sans vie. La conviction de sa mort n'avait pas encore p\'e9n\'e9tr\'e9 dans mon \'e2me\~; mes yeux contemplaient avec un \'e9tonnement stupide ce corps inanim\'e9. Une de ses femmes \'e9tant entr\'e9e r
+\'e9pandit dans la maison la sinistre nouvelle. Le bruit qui se fit autour de moi me tira de la l\'e9thargie o\'f9 j'\'e9tais plong\'e9\~; je me levai\~: ce fut alors que j'\'e9prouvai la douleur d\'e9
+chirante et toute l'horreur de l'adieu sans retour. Tant de mouvement, cette activit\'e9 de la vie vulgaire, tant de soins et d'agitations qui ne la regardaient plus, dissip\'e8rent cette illusion que je prolongeais, cette illusion par laque
+lle je croyais encore exister avec Ell\'e9nore. Je sentis le dernier lien se rompre, et l'affreuse r\'e9alit\'e9 se placer \'e0 jamais entre elle et moi. Combien elle me pesait, cette libert\'e9 que j'avais tant regrett\'e9e\~! Combien elle manquait \'e0
+ mon c\'9cur, cette d\'e9pendance qui m'avait r\'e9volt\'e9 souvent\~! Nagu\'e8re toutes mes actions avaient un but\~; j'\'e9tais s\'fbr, par chacune d'elles, d'\'e9pargner une peine ou de causer un plaisir\~: je m'en plaignais alors\~; j'\'e9
+tais impatient\'e9 qu'un \'9cil ami observ\'e2t mes d\'e9marches, que le bonheur d'un autre y f\'fbt attach\'e9. Personne maintenant ne les observait\~; elles n'int\'e9ressaient personne\~; nul ne me disputait mon temps ni mes heures\~
+; aucune voix ne me rappelait quand je sortais. J'\'e9tais libre, en effet, je n'\'e9tais plus aim\'e9\~: j'\'e9tais \'e9tranger pour tout le monde.
+\par
+\par L'on m'apporta tous les papiers d'Ell\'e9nore, comme elle l'avait ordonn\'e9\~; \'e0 chaque ligne, j'y rencontrai de nouvelles preuves de son amour, de nouveaux sacrifices qu'elle m'avait faits et qu'elle m'avait cach\'e9
+s. Je trouvai enfin cette lettre que j'avais promis de br\'fbler\~; je ne la reconnus pas d'abord\~; elle \'e9tait sans adresse, elle \'e9tait ouverte\~: quelques mots frapp\'e8rent mes regards malgr\'e9 moi\~; je tentai vainement de les en d\'e9
+tourner, je ne pus r\'e9sister au besoin de la lire tout enti\'e8re. Je n'ai pas la force de la transcrire. Ell\'e9nore l'avait \'e9crite apr\'e8s une des sc\'e8nes violentes qui avaient pr\'e9c\'e9d\'e9 sa maladie.
+\par
+\par \'ab\~Adolphe, me disait-elle, pourquoi vous acharnez-vous sur moi\~? Quel est mon crime\~? De vous aimer, de ne pouvoir exister sans vous. Par quelle piti\'e9 bizarre n'osez-vous rompre un lien qui vous p\'e8se, et d\'e9chirez-vous l'\'ea
+tre malheureux pr\'e8s de qui votre piti\'e9 vous retient\~? Pourquoi me refusez-vous le triste plaisir de vous croire au moins g\'e9n\'e9reux\~? Pourquoi vous montrez-vous furieux et faible\~? L'id\'e9
+e de ma douleur vous poursuit, et le spectacle de cette douleur ne peut vous arr\'eater\~! Qu'exigez-vous\~? Que je vous quitte\~? Ne voyez-vous pas que je n'en ai pas la force\~? Ah\~! c'est \'e0 vous, qui n'aimez pas, c'est \'e0 vous \'e0
+ la trouver, cette force, dans ce c\'9cur lass\'e9 de moi, que tant d'amour ne saurait d\'e9sarmer. Vous ne me la donnerez pas, vous me ferez languir dans les larmes, vous me ferez mourir \'e0 vos pieds\~\'bb. \endash \'ab\~Dites un mot, \'e9
+crivait-elle ailleurs. Est-il un pays o\'f9 je ne vous suive\~? Est-il une retraite o\'f9 je ne me cache pour vivre aupr\'e8s de vous, sans \'eatre un fardeau dans votre vie\~
+? Mais non, vous ne le voulez pas. Tous les projets que je propose, timide et tremblante, car vous m'avez glac\'e9e d'effroi, vous les repoussez avec impatience. Ce que j'obtiens de mieux, c'est votre silence. Tant de duret\'e9 ne convient pas \'e0
+ votre caract\'e8re. Vous \'eates bon\~; vos actions sont nobles et d\'e9vou\'e9es\~: mais quelles actions effaceraient vos paroles\~? Ces paroles ac\'e9r\'e9es retentissent autour de moi\~: je les entends la nuit\~; elles me suivent, elle me d\'e9
+vorent, elles fl\'e9trissent tout ce que vous faites. Faut-il donc que je meure, Adolphe\~? Eh bien, vous serez content\~; elle mourra, cette pauvre cr\'e9ature que vous avez prot\'e9g\'e9e, mais que vous frappez \'e0 coups redoubl\'e9
+s. Elle mourra, cette importune Ell\'e9nore que vous ne pouvez supporter autour de vous, que vous regardez comme un obstacle, pour qui vous ne trouvez pas sur la terre une place qui ne vous fatigue\~; elle mourra\~: v
+ous marcherez seul au milieu de cette foule \'e0 laquelle vous \'eates impatient de vous m\'ealer\~! Vous les conna\'eetrez, ces hommes que vous remerciez aujourd'hui d'\'eatre indiff\'e9rents\~; et peut-\'eatre un jour, froiss\'e9 par ces c\'9c
+urs arides, vous regretterez ce c\'9cur dont vous disposiez, qui vivait de votre affection, qui e\'fbt brav\'e9 mille p\'e9rils pour votre d\'e9fense, et que vous ne daignez plus r\'e9compenser d'un regard\~\'bb.
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i FIN
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260491}Lettre \'e0 l'\'e9diteur{\*\bkmkend _Toc96260491}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je vous renvoie, monsieur, le manuscrit que vous avez eu la bont\'e9 de me confier. Je vous remercie de cette complaisance, bien qu'elle ait r\'e9veill\'e9 en moi de tristes souvenirs que le temps avait effac\'e9
+s. J'ai connu la plupart de ceux qui figurent dans cette histoire, car elle n'est que trop vraie. J'ai vu souvent ce bizarre et malheureux Adolphe, qui en est \'e0 la fois l'auteur et le h\'e9ros\~; j'ai tent\'e9
+ d'arracher par mes conseils cette charmante Ell\'e9nore, digne d'un sort plus doux et d'un c\'9cur plus fid\'e8le, \'e0 l'\'eatre malfaisant qui, non moins mis\'e9rable qu'elle, la dominait par une esp\'e8ce de charme, et la d\'e9
+chirait par sa faiblesse. H\'e9las\~! la derni\'e8re fois que je l'ai vue, je croyais lui avoir donn\'e9 quelque force, avoir arm\'e9 sa raison contre son c\'9cur. Apr\'e8s une trop longue absence, je suis revenu dans les lieux o\'f9 je l'avais laiss\'e9
+e, et je n'ai trouv\'e9 qu'un tombeau.
+\par
+\par Vous devriez, monsieur, publier cette anecdote. Elle ne peut d\'e9sormais blesser personne, et ne serait pas, \'e0 mon avis, sans utilit\'e9. Le malheur d'Ell\'e9nore prouve que le sentiment le plus passionn\'e9 ne saur
+ait lutter contre l'ordre des choses. La soci\'e9t\'e9 est trop puissante, elle se reproduit sous trop de formes, elle m\'eale trop d'amertumes \'e0 l'amour qu'elle n'a pas sanctionn\'e9\~; elle favorise ce penchant \'e0
+ l'inconstance, et cette fatigue impatiente, maladies de l'\'e2me, qui la saisissent quelquefois subitement au sein de l'intimit\'e9. Les indiff\'e9rents ont un empressement merveilleux \'e0 \'eatre tracassiers au nom de la morale, et nuisibles par z\'e8
+le pour la vertu\~; on dirait que la vue de l'affection les importune, parce qu'ils en sont incapables\~; et quand ils peuvent se pr\'e9valoir d'un pr\'e9texte, ils jouissent de l'attaquer et de la d\'e9truire. Malheur donc \'e0
+ la femme qui se repose sur un sentiment que tout se r\'e9unit pour empoisonner, et contre lequel la soci\'e9t\'e9, lorsqu'elle n'est pas forc\'e9e \'e0 le respecter comme l\'e9gitime, s'arme de tout ce qu'il y a de mauvais dans le c\'9c
+ur de l'homme pour d\'e9courager tout ce qu'il y a de bon\~!
+\par
+\par L'exemple d'Adolphe ne sera pas moins instructif, si vous ajoutez qu'apr\'e8s avoir repouss\'e9 l'\'eatre qui l'aimait, il n'a pas \'e9t\'e9 moins inquiet, moins agit\'e9, moins m\'e9content\~; qu'il n'a fait aucun usage d'une libert\'e9
+ reconquise au prix de tant de douleurs et de tant de larmes\~; et qu'en se rendant bien digne de bl\'e2me, il s'est rendu aussi digne de piti\'e9.
+\par
+\par S'il vous en faut des preuves, monsieur, lisez ces lettres qui vous instruiront du sort d'Adolphe\~; vous le verrez dans bien des circonstances diverses, et toujours la victime de ce m\'e9lange d'\'e9go\'efsme et de sensibilit\'e9
+ qui se combinait en lui pour son malheur et celui des autres\~; pr\'e9voyant le mal avant de le faire, et reculant avec d\'e9sespoir apr\'e8s l'avoir fait\~; puni de ses qualit\'e9s plus encore que de ses d\'e9fauts, parce que ses qualit\'e9
+s prenaient leur source dans ses \'e9motions, et non dans ses principes\~; tour \'e0 tour le plus d\'e9vou\'e9 et le plus dur des hommes, mais ayant toujours fini par la duret\'e9, apr\'e8s avoir commenc\'e9 par le d\'e9vouement, et n'ayant ainsi laiss
+\'e9 de traces que de ses torts.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260492}R\'e9ponse.{\*\bkmkend _Toc96260492}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Oui, monsieur, je publierai le manuscrit que vous me renvoyez (non que je pense comme vous sur l'utilit\'e9 dont il peut \'eatre\~; chacun ne s'instruit qu'\'e0 ses d\'e9pens dans ce monde, et les femmes qui le liront s'imagineront toutes avoir rencontr
+\'e9 mieux qu'Adolphe ou valoir mieux qu'Ell\'e9nore)\~; mais je le publierai comme une histoire assez vraie de la mis\'e8re du c\'9cur humain. S'il renferme une le\'e7on instructive, c'est aux hommes que cette le\'e7on s'adresse\~
+: il prouve que cet esprit, dont on est si fier, ne sert ni \'e0 trouver du bonheur ni \'e0 en donner\~; il prouve que le caract\'e8re, la fermet\'e9, la fid\'e9lit\'e9, la bont\'e9, sont les dons qu'il faut demander au ciel\~; et je n'appelle pas bont
+\'e9 cette piti\'e9 passag\'e8re qui ne subjugue point l'impatience, et ne l'emp\'eache pas de rouvrir les blessures qu'un moment de regret avait ferm\'e9es. La grande question dans la vie, c'est la douleur que l'on cause, et la m\'e9
+taphysique la plus ing\'e9nieuse ne justifie pas l'homme qui a d\'e9chir\'e9 le c\'9cur qui l'aimait. Je hais d'ailleurs cette fatuit\'e9 d'un esprit qui croit excuser ce qu'il explique\~; je hais cette vanit\'e9 qui s'occupe d'elle-m\'ea
+me en racontant le mal qu'elle a fait, qui a la pr\'e9tention de se faire plaindre en se d\'e9crivant, et qui, planant indestructible au milieu des ruines, s'analyse au lieu de se repentir. Je hais cette faibless
+e qui s'en prend toujours aux autres de sa propre impuissance, et qui ne voit pas que le mal n'est point dans ses alentours, mais qu'il est en elle. J'aurais devin\'e9 qu'Adolphe a \'e9t\'e9 puni de son caract\'e8re par son caract\'e8re m\'ea
+me, qu'il n'a suivi aucune route fixe, rempli aucune carri\'e8re utile, qu'il a consum\'e9 ses facult\'e9s sans autre direction que le caprice, sans autre force que l'irritation\~; j'aurais, dis-je, devin\'e9
+ tout cela, quand vous ne m'auriez pas communiqu\'e9 sur sa destin\'e9e de nouveaux d\'e9tails, dont j'ignore encore si je ferai quelque usage. Les circonstances sont bien peu de chose, le caract\'e8re est tout\~
+; c'est en vain qu'on brise avec les objets et les \'eatres ext\'e9rieurs\~; on ne saurait briser avec soi-m\'eame. On change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment dont on esp\'e9rait se d\'e9livrer\~
+; et comme on ne se corrige pas en se d\'e9pla\'e7ant, l'on se trouve seulement avoir ajout\'e9 des remords aux regrets et des fautes aux souffrances.
+\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of Adolphe, by Benjamin Constant
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADOLPHE ***
+\par
+\par ***** This file should be named 13861-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 f}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 or 13861-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{
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+\par Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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+\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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+\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+\par page at https://pglaf.org
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+\par Chief Executive and Director
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+\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation
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+\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+\par Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+\par works.
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+\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+\par concept of a library of electronic works that could be freely shared
+\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+The Project Gutenberg EBook of Adolphe, by Benjamin Constant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Adolphe
+
+Author: Benjamin Constant
+
+Release Date: October 25, 2004 [EBook #13861]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADOLPHE ***
+
+
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+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
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+
+
+
+Benjamin Constant
+ADOLPHE
+(1816)
+
+
+Table des matières
+
+PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION OU ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LE
+RÉSULTAT MORAL DE L'OUVRAGE
+PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION
+AVIS DE L'ÉDITEUR
+CHAPITRE PREMIER
+CHAPITRE II
+CHAPITRE III
+CHAPITRE IV
+CHAPITRE V
+CHAPITRE VI
+CHAPITRE VII
+CHAPITRE VIII
+CHAPITRE IX
+CHAPITRE X
+LETTRE À L'ÉDITEUR
+RÉPONSE.
+
+
+PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION OU ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LE
+RÉSULTAT MORAL DE L'OUVRAGE
+
+Le succès de ce petit ouvrage nécessitant une seconde édition,
+j'en profite pour y joindre quelques réflexions sur le caractère
+et la morale de cette anecdote à laquelle l'attention du public
+donne une valeur que j'étais loin d'y attacher.
+
+J'ai déjà protesté contre les allusions qu'une malignité qui
+aspire au mérite de la pénétration, par d'absurdes conjectures, a
+cru y trouver. Si j'avais donné lieu réellement à des
+interprétations pareilles, s'il se rencontrait dans mon livre une
+seule phrase qui pût les autoriser, je me considérerais comme
+digne d'un blâme rigoureux.
+
+Mais tous ces rapprochements prétendus sont heureusement trop
+vagues et trop dénués de vérité, pour avoir fait impression. Aussi
+n'avaient-ils point pris naissance dans la société. Ils étaient
+l'ouvrage de ces hommes qui, n'étant pas admis dans le monde,
+l'observent du dehors, avec une curiosité gauche et une vanité
+blessée, et cherchent à trouver ou à causer du scandale, dans une
+sphère au-dessus d'eux.
+
+Ce scandale est si vite oublié que j'ai peut-être tort d'en parler
+ici. Mais j'en ai ressenti une pénible surprise, qui m'a laissé le
+besoin de répéter qu'aucun des caractères tracés dans Adolphe n'a
+de rapport avec aucun des individus que je connais, que je n'ai
+voulu en peindre aucun, ami ou indifférent; car envers ceux-ci
+mêmes, je me crois lié par cet engagement tacite d'égards et de
+discrétion réciproque, sur lequel la société repose.
+
+Au reste, des écrivains plus célèbres que moi ont éprouvé le même
+sort. L'on a prétendu que M. de Chateaubriand s'était décrit dans
+René; et la femme la plus spirituelle de notre siècle, en même
+temps qu'elle est la meilleure, Mme de Staël a été soupçonnée, non
+seulement s'être peinte dans Delphine et dans Corinne, mais
+d'avoir tracé de quelques-unes de ses connaissances des portraits
+sévères; imputations bien peu méritées; car, assurément, le génie
+qui créa Corinne n'avait pas besoin des ressources de la
+méchanceté, et toute perfidie sociale est incompatible avec le
+caractère de Mme de Staël, ce caractère si noble, si courageux
+dans la persécution, si fidèle dans l'amitié, si généreux dans le
+dévouement.
+
+Cette fureur de reconnaître dans les ouvrages d'imagination les
+individus qu'on rencontre dans le monde, est pour ces ouvrages un
+véritable fléau. Elle les dégrade, leur imprime une direction
+fausse, détruit leur intérêt et anéantit leur utilité. Chercher
+des allusions dans un roman, c'est préférer la tracasserie à la
+nature, et substituer le commérage à l'observation du coeur
+humain.
+
+Je pense, je l'avoue, qu'on a pu trouver dans Adolphe un but plus
+utile et, si j'ose le dire, plus relevé.
+
+Je n'ai pas seulement voulu prouver le danger de ces liens
+irréguliers, où l'on est d'ordinaire d'autant plus enchaîné qu'on
+se croit plus libre. Cette démonstration aurait bien eu son
+utilité; mais ce n'était pas là toutefois mon idée principale.
+
+Indépendamment de ces liaisons établies que la société tolère et
+condamne, il y a dans la simple habitude d'emprunter le langage de
+l'amour, et de se donner ou de faire naître en d'autres des
+émotions de coeur passagères, un danger qui n'a pas été
+suffisamment apprécié jusqu'ici. L'on s'engage dans une route dont
+on ne saurait prévoir le terme, l'on ne sait ni ce qu'on
+inspirera, ni ce qu'on s'expose à éprouver. L'on porte en se
+jouant des coups dont on ne calcule ni la force, ni la réaction
+sur soi-même; et la blessure qui semble effleurer, peut être
+incurable.
+
+Les femmes coquettes font déjà beaucoup de mal, bien que les
+hommes, plus forts, plus distraits du sentiment par des
+occupations impérieuses, et destinés à servir de centre à ce qui
+les entoure, n'aient pas au même degré que les femmes, la noble et
+dangereuse faculté de vivre dans un autre et pour un autre. Mais
+combien ce manège, qu'au premier coup d'oeil on jugerait frivole,
+devient plus cruel quand il s'exerce sur des êtres faibles,
+n'ayant de vie réelle que dans le coeur, d'intérêt profond que
+dans l'affection, sans activité qui les occupe, et sans carrière
+qui les commande, confiantes par nature, crédules par une
+excusable vanité, sentant que leur seule existence est de se
+livrer sans réserve à un protecteur, et entraînées sans cesse à
+confondre le besoin d'appui et le besoin d'amour!
+
+Je ne parle pas des malheurs positifs qui résultent de liaisons
+formées et rompues, du bouleversement des situations, de la
+rigueur des jugements publics, et de la malveillance de cette
+société implacable, qui semble avoir trouvé du plaisir à placer
+les femmes sur un abîme pour les condamner, si elles y tombent. Ce
+ne sont là que des maux vulgaires. Je parle de ces souffrances du
+coeur, de cet étonnement douloureux d'une âme trompée, de cette
+surprise avec laquelle elle apprend que l'abandon devient un tort,
+et les sacrifices des crimes aux yeux mêmes de celui qui les
+reçut. Je parle de cet effroi qui la saisit, quand elle se voit
+délaissée par celui qui jurait de la protéger; de cette défiance
+qui succède à une confiance si entière, et qui, forcée à se
+diriger contre l'être qu'on élevait au-dessus de tout, s'étend par
+là même au reste du monde. Je parle de cette estime refoulée sur
+elle-même, et qui ne sait où se placer.
+
+Pour les hommes mêmes, il n'est pas indifférent de faire ce mal.
+Presque tous se croient bien plus mauvais, plus légers qu'ils ne
+sont. Ils pensent pouvoir rompre avec facilité le lien qu'ils
+contractent avec insouciance. Dans le lointain, l'image de la
+douleur paraît vague et confuse, telle qu'un nuage qu'ils
+traverseront sans peine. Une doctrine de fatuité, tradition
+funeste, que lègue à la vanité de la génération qui s'élève la
+corruption de la génération qui a vieilli, une ironie devenue
+triviale, mais qui séduit l'esprit par des rédactions piquantes,
+comme si les rédactions changeaient le fond des choses, tout ce
+qu'ils entendent, en un mot; et tout ce qu'ils disent, semble les
+armer contre les larmes qui ne coulent pas encore. Mais lorsque
+ces larmes coulent, la nature revient en eux, malgré l'atmosphère
+factice dont ils s'étaient environnés. Ils sentent qu'un être qui
+souffre par ce qu'il aime est sacré. Ils sentent que dans leur
+coeur même qu'ils ne croyaient pas avoir mis de la partie, se sont
+enfoncées les racines du sentiment qu'ils ont inspiré, et s'ils
+veulent dompter ce que par habitude ils nomment faiblesse, il faut
+qu'ils descendent dans ce coeur misérable, qu'ils y froissent ce
+qu'il y a de généreux, qu'ils y brisent ce qu'il y a de fidèle,
+qu'ils y tuent ce qu'il y a de bon. Ils réussissent, mais en
+frappant de mort une portion de leur âme, et ils sortent de ce
+travail ayant trompé la confiance, bravé la sympathie, abusé de la
+faiblesse, insulté la morale en la rendant l'excuse de la dureté,
+profané toutes les expressions et foulé aux pieds tous les
+sentiments. Ils survivent ainsi à leur meilleure nature, pervertis
+par leur victoire, ou honteux de cette victoire, si elle ne les a
+pas pervertis.
+
+Quelques personnes m'ont demandé ce qu'aurait dû faire Adolphe,
+pour éprouver et causer moins de peine? Sa position et celle
+d'Ellénore étaient sans ressource, et c'est précisément ce que
+j'ai voulu. Je l'ai montré tourmenté, parce qu'il n'aimait que
+faiblement Ellénore; mais il n'eût pas été moins tourmenté, s'il
+l'eût aimée davantage. Il souffrait par elle, faute de sentiments:
+avec un sentiment plus passionné, il eût souffert pour elle. La
+société, désapprobatrice et dédaigneuse, aurait versé tous ses
+venins sur l'affection que son aveu n'eût pas sanctionnée: C'est
+ne pas commencer de telles liaisons qu'il faut pour le bonheur de
+la vie: quand on est entré dans cette route, on n'a plus que le
+choix des maux.
+
+
+PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION
+
+Ce n'est pas sans quelque hésitation que j'ai consenti à la
+réimpression de ce petit ouvrage, publié il y a dix ans. Sans la
+presque certitude qu'on voulait en faire une contrefaçon en
+Belgique, et que cette contrefaçon, comme la plupart de celles que
+répandent en Allemagne et qu'introduisent en France les
+contrefacteurs belges, serait grossie d'additions et
+d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part, je ne me
+serais jamais occupé de cette anecdote, écrite dans l'unique
+pensée de convaincre deux ou trois amis réunis à la campagne de la
+possibilité de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les
+personnages se réduiraient à deux, et dont la situation serait
+toujours la même.
+
+Une fois occupé de ce travail, j'ai voulu développer quelques
+autres idées qui me sont survenues et ne m'ont pas semblé sans une
+certaine utilité. J'ai voulu peindre le mal que font éprouver même
+aux coeurs arides les souffrances qu'ils causent, et cette
+illusion qui les porte à se croire plus légers ou plus corrompus
+qu'ils ne le sont. À distance, l'image de la douleur qu'on impose
+paraît vague et confuse, telle qu'un nuage facile à traverser; on
+est encouragé par l'approbation d'une société toute factice, qui
+supplée aux principes par les règles et aux émotions par les
+convenances, et qui hait le scandale comme importun, non comme
+immoral, car elle accueille assez bien le vice quand le scandale
+ne s'y trouve pas. On pense que des liens formés sans réflexion se
+briseront sans peine. Mais quand on voit l'angoisse qui résulte de
+ces liens brisés, ce douloureux étonnement d'une âme trompée,
+cette défiance qui succède à une confiance si complète, et qui,
+forcée de se diriger contre l'être à part du reste du monde,
+s'étend à ce monde tout entier, cette estime refoulée sur elle-
+même et qui ne sait plus où se replacer, on sent alors qu'il y a
+quelque chose de sacré dans le coeur qui souffre, parce qu'il
+aime; on découvre combien sont profondes les racines de
+l'affection qu'on croyait inspirer sans la partager: et si l'on
+surmonte ce qu'on appel la faiblesse, c'est en détruisant en soi-
+même tout ce qu'on a de généreux, en déchirant tout ce qu'on a de
+fidèle, en sacrifiant tout ce qu'on a de noble et de bon. On se
+relève de cette victoire, à laquelle les indifférents et les amis
+applaudissent, ayant frappé de mort une portion de son âme, bravé
+la sympathie, abusé de la faiblesse, outragé la morale en la
+prenant pour prétexte de la dureté; et l'on survit à sa meilleure
+nature, honteux ou perverti par ce triste succès.
+
+Tel a été le tableau que j'ai voulu tracer dans Adolphe. Je ne
+sais si j'ai réussi; ce qui me ferait croire au moins à un certain
+mérite de vérité, c'est que presque tous ceux de mes lecteurs que
+j'ai rencontrés m'ont parlé d'eux-mêmes comme ayant été dans la
+position de mon héros. Il est vrai qu'à travers les regrets qu'ils
+montraient de toutes les douleurs qu'ils avaient causées perçait
+je ne sais quelle satisfaction de fatuité; ils aimaient à se
+peindre, comme ayant, de même qu'Adolphe, été poursuivis par les
+opiniâtres affections qu'ils avaient inspirées, et victimes de
+l'amour immense qu'on avait conçu pour eux. Je crois que pour la
+plupart ils se calomniaient, et que si leur vanité les eût laissés
+tranquilles, leur conscience eût pu rester en repos.
+
+Quoi qu'il en soit, tout ce qui concerne Adolphe m'est devenu fort
+indifférent; je n'attache aucun prix à ce roman, et je répète que
+ma seule intention, en le laissant reparaître devant un public qui
+l'a probablement oublié, si tant est que jamais il l'ait connu, a
+été de déclarer que toute édition qui contiendrait autre chose que
+ce qui est renfermé dans celle-ci ne viendrait pas de moi, et que
+je n'en serais pas responsable.
+
+
+AVIS DE L'ÉDITEUR
+
+Je parcourais l'Italie, il y a bien des années. Je fus arrêté dans
+une auberge de Cerenza, petit village de la Calabre, par un
+débordement du Neto; il y avait dans la même auberge un étranger
+qui se trouvait forcé d'y séjourner pour la même cause. Il était
+fort silencieux et paraissait triste. Il ne témoignait aucune
+impatience. Je me plaignais quelquefois à lui, comme au seul homme
+à qui je pusse parler dans ce lieu, du retard que notre marche
+éprouvait. «Il m'est égal, me répondit-il, d'être ici ou
+ailleurs.» Notre hôte, qui avait causé avec un domestique
+napolitain, qui servait cet étranger sans savoir son nom, me dit
+qu'il ne voyageait point par curiosité, car il ne visitait ni les
+ruines, ni les sites, ni les monuments, ni les hommes. Il lisait
+beaucoup, mais jamais d'une manière suivie; il se promenait le
+soir, toujours seul, et souvent il passait les journées entières
+assis, immobile, la tête appuyée sur les deux mains.
+
+Au moment où les communications, étant rétablies, nous auraient
+permis de partir, cet étranger tomba très malade. L'humanité me
+fit un devoir de prolonger mon séjour auprès de lui pour le
+soigner. Il n'y avait à Cerenza qu'un chirurgien de village; je
+voulais envoyer à Cozenze chercher des secours plus efficaces. «Ce
+n'est pas la peine, me dit l'étranger; l'homme que voilà est
+précisément ce qu'il me faut.» Il avait raison, peut-être plus
+qu'il ne pensait, car cet homme le guérit. «Je ne vous croyais pas
+si habile», lui dit-il avec une sorte d'humeur en le congédiant;
+puis il me remercia de mes soins, et il partit.
+
+Plusieurs mois après, je reçus, à Naples, une lettre de l'hôte de
+Cerenza, avec une cassette trouvée sur la route qui conduit à
+Strongoli, route que l'étranger et moi nous avions suivie, mais
+séparément. L'aubergiste qui me l'envoyait se croyait sûr qu'elle
+appartenait à l'un de nous deux. Elle renfermait beaucoup de
+lettres fort anciennes sans adresses, ou dont les adresses et les
+signatures étaient effacées, un portrait de femme et un cahier
+contenant l'anecdote ou l'histoire qu'on va lire. L'étranger,
+propriétaire de ces effets, ne m'avait laissé, en me quittant,
+aucun moyen de lui écrire; je les conservais depuis dix ans,
+incertain de l'usage que je devais en faire, lorsqu'en ayant parlé
+par hasard à quelques personnes dans une ville d'Allemagne, l'une
+d'entre elles me demanda avec instance de lui confier le manuscrit
+dont j'étais dépositaire. Au bout de huit jours, ce manuscrit me
+fut renvoyé avec une lettre que j'ai placée à la fin de cette
+histoire, parce qu'elle serait inintelligible si on la lisait
+avant de connaître l'histoire elle-même.
+
+Cette lettre m'a décidé à la publication actuelle, en me donnant
+la certitude qu'elle ne peut offenser ni compromettre personne. Je
+n'ai pas changé un mot à l'original; la suppression même des noms
+propres ne vient pas de moi: ils n'étaient désignés que comme ils
+sont encore, par des lettres initiales.
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Je venais de finir à vingt-deux ans mes études à l'université de
+Gottingue. -- L'intention de mon père, ministre de l'électeur de
+**, était que je parcourusse les pays les plus remarquables de
+l'Europe. Il voulait ensuite m'appeler auprès de lui, me faire
+entrer dans le département dont la direction lui était confiée, et
+me préparer à le remplacer un jour. J'avais obtenu, par un travail
+assez opiniâtre, au milieu d'une vie très dissipée, des succès qui
+m'avaient distingué de mes compagnons d'étude, et qui avaient fait
+concevoir à mon père sur moi des espérances probablement fort
+exagérées.
+
+Ces espérances l'avaient rendu très indulgent pour beaucoup de
+fautes que j'avais commises. Il ne m'avait jamais laissé souffrir
+des suites de ces fautes. Il avait toujours accordé, quelquefois
+prévenu, mes demandes à cet égard.
+
+Malheureusement sa conduite était plutôt noble et généreuse que
+tendre. J'étais pénétré de tous ses droits à ma reconnaissance et
+à mon respect. Mais aucune confiance n'avait existé jamais entre
+nous. Il avait dans l'esprit je ne sais quoi d'ironique qui
+convenait mal à mon caractère. Je ne demandais alors qu'à me
+livrer à ces impressions primitives et fougueuses qui jettent
+l'âme hors de la sphère commune, et lui inspirent le dédain de
+tous les objets qui l'environnent. Je trouvais dans mon père, non
+pas un censeur, mais un observateur froid et caustique, qui
+souriait d'abord de pitié, et qui finissait bientôt la
+conversation avec impatience. Je ne me souviens pas, pendant mes
+dix-huit premières années, d'avoir eu jamais un entretien d'une
+heure avec lui. Ses lettres étaient affectueuses, pleines de
+conseils, raisonnables et sensibles; mais à peine étions-nous en
+présence l'un de l'autre qu'il y avait en lui quelque chose de
+contraint que je ne pouvais m'expliquer, et qui réagissait sur moi
+d'une manière pénible. Je ne savais pas alors ce que c'était que
+la timidité, cette souffrance intérieure qui nous poursuit jusque
+dans l'âge le plus avancé, qui refoule sur notre coeur les
+impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui
+dénature dans notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et
+ne nous permet de nous exprimer que par des mots vagues ou une
+ironie plus ou moins amère, comme si nous voulions nous venger sur
+nos sentiments mêmes de la douleur que nous éprouvons à ne pouvoir
+les faire connaître. Je ne savais pas que, même avec son fils, mon
+père était timide, et que souvent, après avoir longtemps attendu
+de moi quelques témoignages d'affection que sa froideur apparente
+semblait m'interdire, il me quittait les yeux mouillés de larmes
+et se plaignait à d'autres de ce que je ne l'aimais pas.
+
+Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caractère.
+Aussi timide que lui, mais plus agité, parce que j'étais plus
+jeune, je m'accoutumai à renfermer en moi-même tout ce que
+j'éprouvais, à ne former que des plans solitaires, à ne compter
+que sur moi pour leur exécution, à considérer les avis, l'intérêt,
+l'assistance et jusqu'à la seule présence des autres comme une
+gêne et comme un obstacle. Je contractai l'habitude de ne jamais
+parler de ce qui m'occupait, de ne me soumettre à la conversation
+que comme à une nécessité importune et de l'animer alors par une
+plaisanterie perpétuelle qui me la rendait moins fatigante, et qui
+m'aidait à cacher mes véritables pensées. De là une certaine
+absence d'abandon qu'aujourd'hui encore mes amis me reprochent, et
+une difficulté de causer sérieusement que j'ai toujours peine à
+surmonter. Il en résulta en même temps un désir ardent
+d'indépendance, une grande impatience des liens dont j'étais
+environné, une terreur invincible d'en former de nouveaux. Je ne
+me trouvais à mon aise que tout seul, et tel est même à présent
+l'effet de cette disposition d'âme que, dans les circonstances les
+moins importantes, quand je dois choisir entre deux partis, la
+figure humaine me trouble, et mon mouvement naturel est de la fuir
+pour délibérer en paix. Je n'avais point cependant la profondeur
+d'égoïsme qu'un tel caractère paraît annoncer: tout en ne
+m'intéressant qu'à moi, je m'intéressais faiblement à moi-même. Je
+portais au fond de mon coeur un besoin de sensibilité dont je ne
+m'apercevais pas, mais qui, ne trouvant point à se satisfaire, me
+détachait successivement de tous les objets qui tour à tour
+attiraient ma curiosité. Cette indifférence sur tout s'était
+encore fortifiée par l'idée de la mort, idée qui m'avait frappé
+très jeune, et sur laquelle je n'ai jamais conçu que les hommes
+s'étourdissent si facilement. J'avais à l'âge de dix-sept ans vu
+mourir une femme âgée, dont l'esprit, d'une tournure remarquable
+et bizarre, avait commencé à développer le mien. Cette femme,
+comme tant d'autres, s'était, à l'entrée de sa carrière, lancée
+vers le monde, qu'elle ne connaissait pas, avec le sentiment d'une
+grande force d'âme et de facultés vraiment puissantes. Comme tant
+d'autres aussi, faute de s'être pliée à des convenances factices,
+mais nécessaires, elle avait vu ses espérances trompées, sa
+jeunesse passer sans plaisir; et la vieillesse enfin l'avait
+atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin
+d'une de nos terres, mécontente et retirée, n'ayant que son esprit
+pour ressource, et analysant tout avec son esprit. Pendant près
+d'un an, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé
+la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de
+tout; et après avoir tant causé de la mort avec elle, j'avais vu
+la mort la frapper à mes yeux.
+
+Cet événement m'avait rempli d'un sentiment d'incertitude sur la
+destinée, et d'une rêverie vague qui ne m'abandonnait pas. Je
+lisais de préférence dans les poètes ce qui rappelait la brièveté
+de la vie humaine. Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine
+d'aucun effort. Il est assez singulier que cette impression se
+soit affaiblie précisément à mesure que les années se sont
+accumulées sur moi. Serait-ce parce qu'il y a dans l'espérance
+quelque chose de douteux, et que, lorsqu'elle se retire de la
+carrière de l'homme, cette carrière prend un caractère plus
+sévère, mais plus positif? Serait-ce que la vie semble d'autant
+plus réelle que toutes les illusions disparaissent, comme la cime
+des rochers se dessine mieux dans l'horizon lorsque les nuages se
+dissipent?
+
+Je me rendis, en quittant Gottingue, dans la petite ville de D**.
+Cette ville était la résidence d'un prince qui, comme la plupart
+de ceux de l'Allemagne, gouvernait avec douceur un pays de peu
+d'étendue, protégeait les hommes éclairés qui venaient s'y fixer,
+laissait à toutes les opinions une liberté parfaite, mais qui,
+borné par l'ancien usage à la société de ses courtisans, ne
+rassemblait par là même autour de lui que des hommes en grande
+partie insignifiants ou médiocres. Je fus accueilli dans cette
+cour avec la curiosité qu'inspire naturellement tout étranger qui
+vient rompre le cercle de la monotonie et de l'étiquette. Pendant
+quelques mois je ne remarquai rien qui put captiver mon attention.
+J'étais reconnaissant de l'obligeance qu'on me témoignait; mais
+tantôt ma timidité m'empêchait d'en profiter, tantôt la fatigue
+d'une agitation sans but me faisait préférer la solitude aux
+plaisirs insipides que l'on m'invitait à partager. Je n'avais de
+haine contre personne, mais peu de gens m'inspiraient de
+l'intérêt; or les hommes se blessent de l'indifférence, ils
+l'attribuent à la malveillance ou à l'affectation; ils ne veulent
+pas croire qu'on s'ennuie avec eux, naturellement. Quelquefois je
+cherchais a contraindre mon ennui; je me réfugiais dans une
+taciturnité profonde: on prenait cette taciturnité pour du dédain.
+D'autres fois, lassé moi-même de mon silence, je me laissais aller
+à quelques plaisanteries, et mon esprit, mis en mouvement,
+m'entraînait au-delà de toute mesure. Je révélais en un jour tous
+les ridicules que j'avais observés durant un mois. Les confidents
+de mes épanchements subits et involontaires ne m'en savaient aucun
+gré et avaient raison; car c'était le besoin de parler qui me
+saisissait, et non la confiance. J'avais contracté dans mes
+conversations avec la femme qui la première avait développé mes
+idées une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes
+et pour toutes les formules dogmatiques. Lors donc que j'entendais
+la médiocrité disserter avec complaisance sur des principes bien
+établis, bien incontestables en fait de morale, de convenances ou
+de religion, choses qu'elle met assez volontiers sur la même
+ligne, je me sentais poussé à la contredire, non que j'eusse
+adopté des opinions opposées, mais parce que j'étais impatiente
+d'une conviction si ferme et si lourde. Je ne sais quel instinct
+m'avertissait, d'ailleurs, de me défier de ces axiomes généraux si
+exempts de toute restriction, si purs de toute nuance. Les sots
+font de leur morale une masse compacte et indivisible, pour
+qu'elle se mêle le moins possible avec leurs actions et les laisse
+libres dans tous les détails.
+
+Je me donnai bientôt, par cette conduite une grande réputation de
+légèreté, de persiflage, de méchanceté. Mes paroles amères furent
+considérées comme des preuves d'une âme haineuse, mes
+plaisanteries comme des attentats contre tout ce qu'il y avait de
+plus respectable. Ceux dont j'avais eu le tort de me moquer
+trouvaient commode de faire cause commune avec les principes
+qu'ils m'accusaient de révoquer en doute: parce que sans le
+vouloir je les avais fait rire aux dépens les uns des autres, tous
+se réunirent contre moi. On eût dit qu'en faisant remarquer leurs
+ridicules, je trahissais une confidence qu'ils m'avaient faite. On
+eût dit qu'en se montrant à mes yeux tels qu'ils étaient, ils
+avaient obtenu de ma part la promesse du silence: je n'avais point
+la conscience d'avoir accepté ce traité trop onéreux. Ils avaient
+trouvé du plaisir à se donner ample carrière: j'en trouvais à les
+observer et à les décrire; et ce qu'ils appelaient une perfidie me
+paraissait un dédommagement tout innocent et très légitime.
+
+Je ne veux point ici me justifier: j'ai renoncé depuis longtemps à
+cet usage frivole et facile d'un esprit sans expérience; je veux
+simplement dire, et cela pour d'autres que pour moi qui suis
+maintenant à l'abri du monde, qu'il faut du temps pour
+s'accoutumer à l'espèce humaine, telle que l'intérêt,
+l'affectation, la vanité, la peur nous l'ont faite. L'étonnement
+de la première jeunesse, à l'aspect d'une société si factice et si
+travaillée, annonce plutôt un coeur naturel qu'un esprit méchant.
+Cette société d'ailleurs n'a rien à en craindre. Elle pèse
+tellement sur nous, son influence sourde est tellement puissante,
+qu'elle ne tarde pas a nous façonner d'après le moule universel.
+Nous ne sommes plus surpris alors que de notre ancienne surprise,
+et nous nous trouvons bien sous notre nouvelle forme, comme l'on
+finit par respirer librement dans un spectacle encombré par la
+foule, tandis qu'en y entrant on n'y respirait qu'avec effort.
+
+Si quelques-uns échappent à cette destinée générale, ils
+renferment en eux-mêmes leur dissentiment secret; ils aperçoivent
+dans la plupart des ridicules le germe des vices: ils n'en
+plaisantent plus, parce que le mépris remplace la moquerie, et que
+le mépris est silencieux.
+
+Il s'établit donc, dans le petit public qui m'environnait, une
+inquiétude vague sur mon caractère. On ne pouvait citer aucune
+action condamnable; on ne pouvait même m'en contester quelques-
+unes qui semblaient annoncer de la générosité ou du dévouement;
+mais on disait que j'étais un homme immoral, un homme peu sûr:
+deux épithètes heureusement inventées pour insinuer les faits
+qu'on ignore, et laisser deviner ce qu'on ne sait pas.
+
+
+CHAPITRE II
+
+Distrait, inattentif, ennuyé, je ne m'apercevais point de
+l'impression que je produisais, et je partageais mon temps entre
+des études que j'interrompais souvent, des projets que je
+n'exécutais pas, des plaisirs qui ne m'intéressaient guère,
+lorsqu'une circonstance très frivole en apparence produisit dans
+ma disposition une révolution importante.
+
+Un jeune homme avec lequel j'étais assez lié cherchait depuis
+quelques mois à plaire à l'une des femmes les moins insipides de
+la société dans laquelle nous vivions: j'étais le confident très
+désintéressé de son entreprise. Après de longs efforts il parvint
+à se faire aimer; et, comme il ne m'avait point caché ses revers
+et ses peines, il se crut obligé de me communiquer ses succès:
+rien n'égalait ses transports et l'excès de sa joie. Le spectacle
+d'un tel bonheur me fit regretter de n'en avoir pas essayé encore;
+je n'avais point eu jusqu'alors de liaison de femme qui pût
+flatter mon amour-propre; un nouvel avenir parut se dévoiler à mes
+yeux; un nouveau besoin se fit sentir au fond de mon coeur. Il y
+avait dans ce besoin beaucoup de vanité sans doute, mais il n'y
+avait pas uniquement de la vanité; il y en avait peut-être moins
+que je ne le croyais moi-même. Les sentiments de l'homme sont
+confus et mélangés; ils se composent d'une multitude d'impressions
+variées qui échappent à l'observation; et la parole, toujours trop
+grossière et trop générale, peut bien servir à les désigner, mais
+ne sert jamais à les définir.
+
+J'avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un
+système assez immoral. Mon père, bien qu'il observât strictement
+les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des
+propos légers sur les liaisons d'amour: il les regardait comme des
+amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le
+mariage seul sous un rapport sérieux. Il avait pour principe qu'un
+jeune homme doit éviter avec soin de faire ce qu'on nomme une
+folie, c'est-à-dire de contracter un engagement durable avec une
+personne qui ne fût pas parfaitement son égale pour la fortune, la
+naissance et les avantages extérieurs; mais du reste, toutes les
+femmes, aussi longtemps qu'il ne s'agissait pas de les épouser,
+lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis
+être quittées; et je l'avais vu sourire avec une sorte
+d'approbation à cette parodie d'un mot connu: «Cela leur fait si
+peu de mal, et à nous tant de plaisir!»
+
+L'on ne sait pas assez combien, dans la première jeunesse, les
+mots de cette espèce font une impression profonde, et combien à un
+âge où toutes les opinions sont encore douteuses et vacillantes,
+les enfants s'étonnent de voir contredire, par des plaisanteries
+que tout le monde applaudit, les règles directes qu'on leur a
+données. Ces règles ne sont plus à leurs yeux que des formules
+banales que leurs parents sont convenus de leur répéter pour
+l'acquit de leur conscience, et les plaisanteries leur semblent
+renfermer le véritable secret de la vie.
+
+Tourmenté d'une émotion vague, je veux être aimé, me disais-je, et
+je regardais autour de moi; je ne voyais personne qui m'inspirât
+de l'amour, personne qui me parût susceptible d'en prendre;
+j'interrogeais mon coeur et mes goûts: je ne me sentais aucun
+mouvement de préférence. Je m'agitais ainsi intérieurement,
+lorsque je fis connaissance avec le comte de P**, homme de
+quarante ans, dont la famille était alliée à la mienne. Il me
+proposa de venir le voir. Malheureuse visite! Il avait chez lui sa
+maîtresse, une Polonaise, célèbre par sa beauté, quoiqu'elle ne
+fût plus de la première jeunesse. Cette femme, malgré sa situation
+désavantageuse, avait montré dans plusieurs occasions un caractère
+distingué. Sa famille, assez illustre en Pologne, avait été ruinée
+dans les troubles de cette contrée. Son père avait été proscrit;
+sa mère était allée chercher un asile en France, et y avait mené
+sa fille, qu'elle avait laissée, à sa mort, dans un isolement
+complet. Le comte de P** en était devenu amoureux. J'ai toujours
+ignoré comment s'était formée une liaison qui, lorsque j'ai vu
+pour la première fois Ellénore, était, dès longtemps, établie et
+pour ainsi dire consacrée. La fatalité de sa situation ou
+l'inexpérience de son âge l'avaient-elles jetée dans une carrière
+qui répugnait également à son éducation, à ses habitudes et à la
+fierté qui faisait une partie très remarquable de son caractère?
+Ce que je sais, ce que tout le monde a su, c'est que la fortune du
+comte de P** ayant été presque entièrement détruite et sa liberté
+menacée, Ellénore lui avait donné de telles preuves de dévouement,
+avait rejeté avec un tel mépris les offres les plus brillantes,
+avait partagé ses périls et sa pauvreté avec tant de zèle et même
+de joie, que la sévérité la plus scrupuleuse ne pouvait s'empêcher
+de rendre justice à la pureté de ses motifs et au désintéressement
+de sa conduite. C'était à son activité, à son courage, à sa
+raison, aux sacrifices de tout genre qu'elle avait supportés sans
+se plaindre, que son amant devait d'avoir recouvré une partie de
+ses biens. Ils étaient venus s'établir à D** pour y suivre un
+procès qui pouvait rendre entièrement au comte de P** son ancienne
+opulence, et comptaient y rester environ deux ans.
+
+Ellénore n'avait qu'un esprit ordinaire; mais ses idées étaient
+justes, et ses expressions, toujours simples, étaient quelquefois
+frappantes par la noblesse et l'élévation de ses sentiments. Elle
+avait beaucoup de préjugés; mais tous ses préjugés étaient en sens
+inverse de son intérêt. Elle attachait le plus grand prix à la
+régularité de la conduite, précisément parce que la sienne n'était
+pas régulière suivant les notions reçues. Elle était très
+religieuse, parce que la religion condamnait rigoureusement son
+genre de vie. Elle repoussait sévèrement dans la conversation tout
+ce qui n'aurait paru à d'autres femmes que des plaisanteries
+innocentes, parce qu'elle craignait toujours qu'on ne se crût
+autorisé par son état à lui en adresser de déplacées. Elle aurait
+désiré ne recevoir chez elle que des hommes du rang le plus élevé
+et de moeurs irréprochables, parce que les femmes à qui elle
+frémissait d'être comparée se forment d'ordinaire une société
+mélangée, et, se résignant à la perte de la considération, ne
+cherchent dans leurs relations que l'amusement. Ellénore, en un
+mot, était en lutte constante avec sa destinée. Elle protestait,
+pour ainsi dire, par chacune de ses actions et de ses paroles,
+contre la classe dans laquelle elle se trouvait rangée; et comme
+elle sentait que la réalité était plus forte qu'elle, et que ses
+efforts ne changeaient rien à sa situation, elle était fort
+malheureuse. Elle élevait deux enfants qu'elle avait eus du comte
+de P** avec une austérité excessive. On eût dit quelquefois qu'une
+révolte secrète se mêlait à l'attachement plutôt passionné que
+tendre qu'elle leur montrait, et les lui rendait en quelque sorte
+importuns. Lorsqu'on lui faisait à bonne intention quelque
+remarque sur ce que ses enfants grandissaient, sur les talents
+qu'ils promettaient d'avoir, sur la carrière qu'ils auraient à
+suivre, on la voyait pâlir de l'idée qu'il faudrait qu'un jour
+elle leur avouât leur naissance. Mais le moindre danger, une heure
+d'absence, la ramenait à eux avec une anxiété où l'on démêlait une
+espèce de remords, et le désir de leur donner par ses caresses le
+bonheur qu'elle n'y trouvait pas elle-même. Cette opposition entre
+ses sentiments et la place qu'elle occupait dans le monde avait
+rendu son humeur fort inégale. Souvent elle était rêveuse et
+taciturne; quelquefois elle parlait avec impétuosité. Comme elle
+était tourmentée d'une idée particulière, au milieu de la
+conversation la plus générale, elle ne restait jamais parfaitement
+calme. Mais, par cela même, il y avait dans sa manière quelque
+chose de fougueux et d'inattendu qui la rendait plus piquante
+qu'elle n'aurait dû l'être naturellement. La bizarrerie de sa
+position suppléait en elle à la nouveauté des idées. On
+l'examinait avec intérêt et curiosité comme un bel orage.
+
+Offerte à mes regards dans un moment où mon coeur avait besoin
+d'amour, ma vanité de succès, Ellénore me parut une conquête digne
+de moi. Elle-même trouva du plaisir dans la société d'un homme
+différent de ceux qu'elle avait vus jusqu'alors. Son cercle
+s'était composé de quelques amis ou parents de son amant et de
+leurs femmes, que l'ascendant du comte de P** avait forcées à
+recevoir sa maîtresse. Les maris étaient dépourvus de sentiments
+aussi bien que d'idées; les femmes ne différaient de leurs maris
+que par une médiocrité plus inquiète et plus agitée, parce
+qu'elles n'avaient pas, comme eux, cette tranquillité d'esprit qui
+résulte de l'occupation et de la régularité des affaires. Une
+plaisanterie plus légère, une conversation plus variée, un mélange
+particulier de mélancolie et de gaieté, de découragement et
+d'intérêt, d'enthousiasme et d'ironie étonnèrent et attachèrent
+Ellénore. Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement à la
+vérité, mais toujours avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses
+idées semblaient se faire jour à travers les obstacles, et sortir
+de cette lutte plus agréables, plus naïves et plus neuves; car les
+idiomes étrangers rajeunissent les pensées, et les débarrassent de
+ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et
+affectées. Nous lisions ensemble des poètes anglais; nous nous
+promenions ensemble. J'allais souvent la voir le matin; j'y
+retournais le soir; je causais avec elle sur mille sujets.
+
+Je pensais faire, en observateur froid et impartial, le tour de
+son caractère et de son esprit; mais chaque mot qu'elle disait me
+semblait revêtu d'une grâce inexplicable. Le dessein de lui
+plaire, mettant dans ma vie un nouvel intérêt, animait mon
+existence d'une manière inusitée. J'attribuais à son charme cet
+effet presque magique: j'en aurais joui plus complètement encore
+sans l'engagement que j'avais pris envers mon amour-propre. Cet
+amour-propre était en tiers entre Ellénore et moi. Je me croyais
+comme obligé de marcher au plus vite vers le but que je m'étais
+proposé: je ne me livrais donc pas sans réserve à mes impressions.
+Il me tardait d'avoir parlé, car il me semblait que je n'avais
+qu'à parler pour réussir. Je ne croyais point aimer Ellénore; mais
+déjà je n'aurais pu me résigner à ne pas lui plaire. Elle
+m'occupait sans cesse: je formais mille projets; j'inventais mille
+moyens de conquête, avec cette fatuité sans expérience qui se
+croit sûre du succès parce qu'elle n'a rien essayé.
+
+Cependant une invincible timidité m'arrêtait: tous mes discours
+expiraient sur mes lèvres, ou se terminaient tout autrement que je
+ne l'avais projeté. Je me débattais intérieurement: j'étais
+indigné contre moi-même.
+
+Je cherchai enfin un raisonnement qui pût me tirer de cette lutte
+avec honneur à mes propres yeux. Je me dis qu'il ne fallait rien
+précipiter, qu'Ellénore était trop peu préparée à l'aveu que je
+méditais, et qu'il valait mieux attendre encore. Presque toujours,
+pour vivre en repos avec nous-mêmes, nous travestissons en calculs
+et en systèmes nos impuissances ou nos faiblesses: cela satisfait
+cette portion de nous qui est pour ainsi dire, spectatrice de
+l'autre.
+
+Cette situation se prolongea. Chaque jour, je fixais le lendemain
+comme l'époque invariable d'une déclaration positive, et chaque
+lendemain s'écoulait comme la veille. Ma timidité me quittait dès
+que je m'éloignais d'Ellénore; je reprenais alors mes plans
+habiles et mes profondes combinaisons: mais à peine me retrouvais-
+je auprès d'elle, que je me sentais de nouveau tremblant et
+troublé. Quiconque aurait lu dans mon coeur, en son absence,
+m'aurait pris pour un séducteur froid et peu sensible; quiconque
+m'eût aperçu à ses côtés eût cru reconnaître en moi un amant
+novice, interdit et passionné. L'on se serait également trompé
+dans ces deux jugements: il n'y à point d'unité complète dans
+l'homme, et presque jamais personne n'est tout à fait sincère ni
+tout à fait de mauvaise foi.
+
+Convaincu par ces expériences réitérées que je n'aurais jamais le
+courage de parler à Ellénore, je me déterminai à lui écrire. Le
+comte de P** était absent. Les combats que j'avais livrés
+longtemps à mon propre caractère, l'impatience que j'éprouvais de
+n'avoir pu le surmonter, mon incertitude sur le succès de ma
+tentative, jetèrent dans ma lettre une agitation qui ressemblait
+fort à l'amour. Échauffé d'ailleurs que j'étais par mon propre
+style, je ressentais, en finissant d'écrire, un peu de la passion
+que j'avais cherché à exprimer avec toute la force possible.
+
+Ellénore vit dans ma lettre ce qu'il était naturel d'y voir, le
+transport passager d'un homme qui avait dix ans de moins qu'elle,
+dont le coeur s'ouvrait à des sentiments qui lui étaient encore
+inconnus, et qui méritait plus de pitié que de colère. Elle me
+répondit avec bonté, me donna des conseils affectueux, m'offrit
+une amitié sincère, mais me déclara que, jusqu'au retour du comte
+de P**, elle ne pourrait me recevoir.
+
+Cette réponse me bouleversa. Mon imagination, s'irritant de
+l'obstacle, s'empara de toute mon existence. L'amour, qu'une heure
+auparavant je m'applaudissais de feindre, je crus tout à coup
+l'éprouver avec fureur. Je courus chez Ellénore; on me dit qu'elle
+était sortie. Je lui écrivis; je la suppliai de m'accorder une
+dernière entrevue; je lui peignis en termes déchirants mon
+désespoir, les projets funestes que m'inspirait sa cruelle
+détermination. Pendant une grande partie du jour, j'attendis
+vainement une réponse. Je ne calmai mon inexprimable souffrance
+qu'en me répétant que le lendemain je braverais toutes les
+difficultés pour pénétrer jusqu'à Ellénore et pour lui parler. On
+m'apporta le soir quelques mots d'elle: ils étaient doux. Je crus
+y remarquer une impression de regret et de tristesse; mais elle
+persistait dans sa résolution, qu'elle m'annonçait comme
+inébranlable. Je me présentai de nouveau chez elle le lendemain.
+Elle était partie pour une campagne dont ses gens ignoraient le
+nom. Ils n'avaient même aucun moyen de lui faire parvenir des
+lettres.
+
+Je restai longtemps immobile à sa porte, n'imaginant plus aucune
+chance de la retrouver. J'étais étonné moi-même de ce que je
+souffrais. Ma mémoire me retraçait les instants où je m'étais dit
+que je n'aspirais qu'à un succès; que ce n'était qu'une tentative
+à laquelle je renoncerais sans peine. Je ne concevais rien à la
+douleur violente, indomptable, qui déchirait mon coeur. Plusieurs
+jours se passèrent de la sorte. J'étais également incapable de
+distraction et d'étude. J'errais sans cesse devant la porte
+d'Ellénore. Je me promenais dans la ville, comme si, au détour de
+chaque rue, j'avais pu espérer de la rencontrer. Un matin, dans
+une de ces courses sans but qui servaient à remplacer mon
+agitation par de la fatigue, j'aperçus la voiture du comte de P**,
+qui revenait de son voyage. Il me reconnut et mit pied à terre.
+Après quelques phrases banales, je lui parlai, en déguisant mon
+trouble, du départ subit d'Ellénore. «Oui, me dit-il, une de ses
+amies, à quelques lieues d'ici, à éprouvé je ne sais quel
+événement fâcheux qui a fait croire à Ellénore que ses
+consolations lui seraient utiles. Elle est partie sans me
+consulter. C'est une personne que tous ses sentiments dominent, et
+dont l'âme, toujours active, trouve presque du repos dans le
+dévouement. Mais sa présence ici m'est trop nécessaire; je vais
+lui écrire: elle reviendra sûrement dans quelques jours.
+
+Cette assurance me calma; je sentis ma douleur s'apaiser. Pour la
+première fois depuis le départ d'Ellénore je pus respirer sans
+peine. Son retour fut moins prompt que ne l'espérait le comte de
+P**. Mais j'avais repris ma vie habituelle et l'angoisse que
+j'avais éprouvée commençait à se dissiper, lorsqu'au bout d'un
+mois M. de P** me fit avertir qu'Ellénore devait arriver le soir.
+Comme il mettait un grand prix à lui maintenir dans la société la
+place que son caractère méritait, et dont sa situation semblait
+l'exclure, il avait invité à souper plusieurs femmes de ses
+parentes et de ses amies qui avaient consenti à voir Ellénore.
+
+Mes souvenirs reparurent, d'abord confus, bientôt plus vifs. Mon
+amour-propre s'y mêlait. J'étais embarrassé, humilié, de
+rencontrer une femme qui m'avait traité comme un enfant. Il me
+semblait la voir, souriant à mon approche de ce qu'une courte
+absence avait calmé l'effervescence d'une jeune tête; et je
+démêlais dans ce sourire une sorte de mépris pour moi. Par degrés
+mes sentiments se réveillèrent. Je m'étais levé, ce jour-là même,
+ne songeant plus à Ellénore; une heure après avoir reçu la
+nouvelle de son arrivée, son image errait devant mes yeux, régnait
+sur mon coeur, et j'avais la fièvre de la crainte de ne pas la
+voir.
+
+Je restai chez moi toute la journée; je m'y tins, pour ainsi dire,
+caché: je tremblais que le moindre mouvement ne prévînt notre
+rencontre. Rien pourtant n'était plus simple, plus certain, mais
+je la désirais avec tant d'ardeur, qu'elle me paraissait
+impossible. L'impatience me dévorait: à tous les instants je
+consultais ma montre. J'étais obligé d'ouvrir la fenêtre pour
+respirer; mon sang me brûlait en circulant dans mes veines.
+
+Enfin j'entendis sonner l'heure à laquelle je devais me rendre
+chez le comte. Mon impatience se changea tout à coup en timidité;
+je m'habillai lentement; je ne me sentais plus pressé d'arriver:
+j'avais un tel effroi que mon attente ne fût déçue, un sentiment
+si vif de la douleur que je courais risque d'éprouver, que
+j'aurais consenti volontiers à tout ajourner.
+
+Il était assez tard lorsque j'entrai chez M. de P**. J'aperçus
+Ellénore assise au fond de la chambre; je n'osais avancer; il me
+semblait que tout le monde avait les yeux fixés sur moi. J'allai
+me cacher dans un coin du salon, derrière un groupe d'hommes qui
+causaient. De là je contemplais Ellénore: elle me parut légèrement
+changée, elle était plus pâle que de coutume. Le comte me
+découvrit dans l'espèce de retraite où je m'étais réfugié; il vint
+à moi, me prit par la main et me conduisit vers Ellénore. «Je vous
+présente, lui dit-il en riant, l'un des hommes que votre départ
+inattendu a le plus étonnés». Ellénore parlait à une femme placée
+à côte d'elle. Lorsqu'elle me vit, ses paroles s'arrêtèrent sur
+ses lèvres; elle demeura tout interdite: je l'étais beaucoup moi-
+même.
+
+On pouvait nous entendre, j'adressai à Ellénore des questions
+indifférentes. Nous reprîmes tous deux une apparence de calme. On
+annonça qu'on avait servi; j'offris à Ellénore mon bras, qu'elle
+ne put refuser. «Si vous ne me promettez pas, lui dis-je en la
+conduisant, de me recevoir demain chez vous à onze heures, je pars
+à l'instant, j'abandonne mon pays, ma famille et mon père, je
+romps tous mes liens, j'abjure tous mes devoirs, et je vais,
+n'importe où, finir au plus tôt une vie que vous vous plaisez à
+empoisonner. -- Adolphe!» me répondit-elle; et elle hésitait. Je
+fis un mouvement pour m'éloigner. Je ne sais ce que mes traits
+exprimèrent, mais je n'avais jamais éprouvé de contraction si
+violente.
+
+Ellénore me regarda. Une terreur mêlée d'affection se peignit sur
+sa figure. «Je vous recevrai demain, me dit-elle, mais je vous
+conjure...». Beaucoup de personnes nous suivaient, elle ne put
+achever sa phrase. Je pressai sa main de mon bras; nous nous mîmes
+à table.
+
+J'aurais voulu m'asseoir à côté d'Ellénore, mais le maître de la
+maison l'avait autrement décidé: je fus placé à peu près vis-à-vis
+d'elle. Au commencement du souper, elle était rêveuse. Quand on
+lui adressait la parole, elle répondait avec douceur; mais elle
+retombait bientôt dans la distraction. Une de ses amies, frappée
+de son silence et de son abattement, lui demanda si elle était
+malade. «Je n'ai pas été bien dans ces derniers temps, répondit-
+elle, et même à présent je suis fort ébranlée». J'aspirais à
+produire dans l'esprit d'Ellénore une impression agréable; je
+voulais, en me montrant aimable et spirituel, la disposer en ma
+faveur, et la préparer à l'entrevue qu'elle m'avait accordée.
+J'essayai donc de mille manières de fixer son attention. Je
+ramenai la conversation sur des sujets que je savais l'intéresser;
+nos voisins s'y mêlèrent: j'étais inspiré par sa présence; je
+parvins à me faire écouter d'elle, je la vis bientôt sourire: j'en
+ressentis une telle joie, mes regards exprimèrent tant de
+reconnaissance, qu'elle ne put s'empêcher d'en être touchée. Sa
+tristesse et sa distraction se dissipèrent: elle ne résista plus
+au charme secret que répandait dans son âme la vue du bonheur que
+je lui devais; et quand nous sortîmes de table, nos coeurs étaient
+d'intelligence comme si nous n'avions jamais été séparés. «Vous
+voyez, lui dis-je, en lui donnant la main pour rentrer dans le
+salon, que vous disposez de toute mon existence; que vous ai-je
+fait pour que vous trouviez du plaisir à la tourmenter?»
+
+
+CHAPITRE III
+
+Je passai la nuit sans dormir. Il n'était plus question dans mon
+âme ni de calculs ni de projets; je me sentais, de la meilleure
+foi du monde, véritablement amoureux. Ce n'était plus l'espoir du
+succès qui me faisait agir: le besoin de voir celle que j'aimais,
+de jouir de sa présence, me dominait exclusivement. Onze heures
+sonnèrent, je me rendis auprès d'Ellénore; elle m'attendait. Elle
+voulut parler: je lui demandai de m'écouter. Je m'assis auprès
+d'elle, car je pouvais à peine me soutenir, et je continuai en ces
+termes, non sans être obligé de m'interrompre souvent:
+
+«Je ne viens point réclamer contre la sentence que vous avez
+prononcée; je ne viens point rétracter un aveu qui a pu vous
+offenser: je le voudrais en vain. Cet amour que vous repoussez est
+indestructible: l'effort même que je fais dans ce moment pour vous
+parler avec un peu de calme est une preuve de la violence d'un
+sentiment qui vous blesse. Mais ce n'est plus pour vous en
+entretenir que je vous ai priée de m'entendre; c'est, au
+contraire, pour vous demander de l'oublier, de me recevoir comme
+autrefois, d'écarter le souvenir d'un instant de délire, de ne pas
+me punir de ce que vous savez un secret que j'aurais dû renfermer
+au fond de mon âme. Vous connaissez ma situation, ce caractère
+qu'on dit bizarre et sauvage, ce coeur étranger à tous les
+intérêts du monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre
+pourtant de l'isolement auquel il est condamné. Votre amitié me
+soutenait: sans cette amitié je ne puis vivre. J'ai pris
+l'habitude de vous voir; vous avez laissé naître et se former
+cette douce habitude: qu'ai-je fait pour perdre cette unique
+consolation d'une existence si triste et si sombre? Je suis
+horriblement malheureux; je n'ai plus le courage de supporter un
+si long malheur; je n'espère rien, je ne demande rien, je ne veux
+que vous voir: mais je dois vous voir s'il faut que je vive.»
+
+Ellénore gardait le silence. «Que craignez-vous? repris-je.
+Qu'est-ce que j'exige? Ce que vous accordez à tous les
+indifférents. Est-ce le monde que vous redoutez? Ce monde, absorbé
+dans ses frivolités solennelles, ne lira pas dans un coeur tel que
+le mien. Comment ne serais-je pas prudent? N'y va-t-il pas de ma
+vie? Ellénore, rendez-vous à ma prière: vous y trouverez quelque
+douceur. Il y aura pour vous quelque charme à être aimée ainsi, à
+me voir auprès de vous, occupé de vous seule, n'existant que pour
+vous, vous devant toutes les sensations de bonheur dont je suis
+encore susceptible, arraché par votre présence à la souffrance et
+au désespoir.»
+
+Je poursuivis longtemps de la sorte, levant toutes les objections,
+retournant de mille manières tous les raisonnements qui plaidaient
+en ma faveur. J'étais si soumis, si résigné, je demandais si peu
+de chose, j'aurais été si malheureux d'un refus!
+
+Ellénore fut émue. Elle m'imposa plusieurs conditions. Elle ne
+consentit à me recevoir que rarement, au milieu d'une société
+nombreuse, avec l'engagement que je ne lui parlerais jamais
+d'amour. Je promis ce qu'elle voulut. Nous étions contents tous
+les deux: moi, d'avoir reconquis le bien que j'avais été menacé de
+perdre, Ellénore, de se trouver à la fois généreuse, sensible et
+prudente.
+
+Je profitai des le lendemain de la permission que j'avais obtenue;
+je continuai de même les jours suivants. Ellénore ne songea plus à
+la nécessité que mes visites fussent peu fréquentes: bientôt rien
+ne lui parut plus simple que de me voir tous les jours. Dix ans de
+fidélité avaient inspiré à M. de P** une confiance entière; il
+laissait à Ellénore la plus grande liberté. Comme il avait eu à
+lutter contre l'opinion qui voulait exclure sa maîtresse du monde
+où il était appelé à vivre, il aimait à voir s'augmenter la
+société d'Ellénore; sa maison remplie constatait à ses yeux son
+propre triomphe sur l'opinion.
+
+Lorsque j'arrivais, j'apercevais dans les regards d'Ellénore une
+expression de plaisir. Quand elle s'amusait dans la conversation,
+ses yeux se tournaient naturellement vers moi. L'on ne racontait
+rien d'intéressant qu'elle ne m'appelât pour l'entendre. Mais elle
+n'était jamais seule: des soirées entières se passaient sans que
+je pusse lui dire autre chose en particulier que quelques mots
+insignifiants ou interrompus. Je ne tardai pas à m'irriter de tant
+de contrainte. Je devins sombre, taciturne, inégal dans mon
+humeur, amer dans mes discours. Je me contenais à peine lorsqu'un
+autre que moi s'entretenait à part avec Ellénore; j'interrompais
+brusquement ces entretiens. Il m'importait peu qu'on pût s'en
+offenser, et je n'étais pas toujours arrêté par la crainte de la
+compromettre. Elle se plaignit à moi de ce changement.
+
+«Que voulez-vous? lui dis je avec impatience: vous croyez sans
+doute avoir fait beaucoup pour moi; je suis forcé de vous dire que
+vous vous trompez. Je ne conçois rien à votre nouvelle manière
+d'être. Autrefois vous viviez retirée; vous fuyiez une société
+fatigante; vous évitiez ces éternelles conversations qui se
+prolongent précisément parce qu'elles ne devraient jamais
+commencer. Aujourd'hui votre porte est ouverte à la terre entière.
+On dirait qu'en vous demandant de me recevoir, j'ai obtenu pour
+tout l'univers la même faveur que pour moi. Je vous l'avoue, en
+vous voyant jadis si prudente, je ne m'attendais pas à vous
+trouver si frivole.»
+
+Je démêlai dans les traits d'Ellénore une impression de
+mécontentement et de tristesse. «Chère Ellénore, lui dis-je en me
+radoucissant tout à coup, ne mérité-je donc pas d'être distingué
+des mille importuns qui vous assiègent? L'amitié n'a-t-elle pas
+ses secrets? N'est-elle pas ombrageuse et timide au milieu du
+bruit et de la foule?»
+
+Ellénore craignait, en se montrant inflexible, de voir se
+renouveler des imprudences qui l'alarmaient pour elle et pour moi.
+L'idée de rompre n'approchait plus de son coeur: elle consentit à
+me recevoir quelquefois seule.
+
+Alors se modifièrent rapidement les règles sévères qu'elle m'avait
+prescrites. Elle me permit de lui peindre mon amour; elle se
+familiarisa par degrés avec ce langage: bientôt elle m'avoua
+qu'elle m'aimait.
+
+Je passai quelques heures à ses pieds, me proclamant le plus
+heureux des hommes, lui prodiguant mille assurances de tendresse,
+de dévouement et de respect éternel. Elle me raconta ce qu'elle
+avait souffert en essayant de s'éloigner de moi; que de fois elle
+avait espéré que je la découvrirais malgré ses efforts; comment le
+moindre bruit qui frappait ses oreilles lui paraissait annoncer
+mon arrivée; quel trouble, quelle joie, quelle crainte elle avait
+ressentis en me revoyant; par quelle défiance d'elle-même, pour
+concilier le penchant de son coeur avec la prudence, elle s'était
+livrée aux distractions du monde, et avait recherché la foule
+qu'elle fuyait auparavant. Je lui faisais répéter les plus petits
+détails, et cette histoire de quelques semaines nous semblait être
+celle d'une vie entière. L'amour supplée aux longs souvenirs, par
+une sorte de magie. Toutes les autres affections ont besoin du
+passé: l'amour crée, comme par enchantement, un passé dont il nous
+entoure. Il nous donne, pour ainsi dire, la conscience d'avoir
+vécu, durant des années, avec un être qui naguère nous était
+presque étranger. L'amour n'est qu'un point lumineux, et néanmoins
+il semble s'emparer du temps. Il y a peu de jours qu'il n'existait
+pas, bientôt il n'existera plus; mais, tant qu'il existe, il
+répand sa clarté sur l'époque qui l'a précédé, comme sur celle qui
+doit le suivre.
+
+Ce calme pourtant dura peu. Ellénore était d'autant plus en garde
+contre sa faiblesse qu'elle était poursuivie du souvenir de ses
+fautes: et mon imagination, mes désirs, une théorie de fatuité
+dont je ne m'apercevais pas moi-même se révoltaient contre un tel
+amour. Toujours timide, souvent irrité, je me plaignais, je
+m'emportais, j'accablais Ellénore de reproches. Plus d'une fois
+elle forma le projet de briser un lien qui ne répandait sur sa vie
+que de l'inquiétude et du trouble; plus d'une fois je l'apaisai
+par mes supplications, mes désaveux et mes pleurs.
+
+«Ellénore, lui écrivais-je un jour, vous ne savez pas tout ce que
+je souffre. Près de vous, loin de vous, je suis également
+malheureux. Pendant les heures qui nous séparent, j'erre au
+hasard, courbé sous le fardeau d'une existence que je ne sais
+comment supporter. La société m'importune, la solitude m'accable.
+Ces indifférents qui m'observent, qui ne connaissent rien de ce
+qui m'occupe, qui me regardent avec une curiosité sans intérêt,
+avec un étonnement sans pitié, ces hommes qui osent me parler
+d'autre chose que de vous, portent dans mon sein une douleur
+mortelle. Je les fuis; mais, seul, je cherche en vain un air qui
+pénètre dans ma poitrine oppressée. Je me précipite sur cette
+terre qui devrait s'entrouvrir pour m'engloutir à jamais; je pose
+ma tête sur la pierre froide qui devrait calmer la fièvre ardente
+qui me dévore. Je me traîne vers cette colline d'où l'on aperçoit
+votre maison; je reste là, les yeux fixés sur cette retraite que
+je n'habiterai jamais avec vous. Et si je vous avais rencontrée
+plus tôt, vous auriez pu être à moi! J'aurais serré dans mes bras
+la seule créature que la nature ait formée pour mon coeur, pour ce
+coeur qui a tant souffert parce qu'il vous cherchait et qu'il ne
+vous a trouvée que trop tard! Lorsque enfin ces heures de délire
+sont passées, lorsque le moment arrive où je puis vous voir, je
+prends en tremblant la route de votre demeure. Je crains que tous
+ceux qui me rencontrent ne devinent les sentiments que je porte en
+moi; je m'arrête; je marche à pas lents: je retarde l'instant du
+bonheur, de ce bonheur que tout menace, que je me crois toujours
+sur le point de perdre; bonheur imparfait et troublé, contre
+lequel conspirent peut-être à chaque minute et les événements
+funestes et les regards jaloux, et les caprices tyranniques, et
+votre propre volonté. Quand je touche au seuil de votre porte,
+quand je l'entrouvre, une nouvelle terreur me saisit: je m'avance
+comme un coupable, demandant grâce à tous les objets qui frappent
+ma vue, comme si tous étaient ennemis, comme si tous m'enviaient
+l'heure de félicité dont je vais encore jouir. Le moindre son
+m'effraie, le moindre mouvement autour de moi m'épouvante, le
+bruit même de mes pas me fait reculer. Tout près de vous, je
+crains encore quelque obstacle qui se place soudain entre vous et
+moi. Enfin je vous vois, je vous vois et je respire, et je vous
+contemple et je m'arrête, comme le fugitif qui touche au sol
+protecteur qui doit le garantir de la mort. Mais alors même,
+lorsque tout mon être s'élance vers vous, lorsque j'aurais un tel
+besoin de me reposer de tant d'angoisses, de poser ma tête sur vos
+genoux, de donner un libre cours à mes larmes, il faut que je me
+contraigne avec violence, que même auprès de vous je vive encore
+d'une vie d'effort: pas un instant d'épanchement, pas un instant
+d'abandon! Vos regards m'observent. Vous êtes embarrassée, presque
+offensée de mon trouble. Je ne sais quelle gêne a succédé à ces
+heures délicieuses où du moins vous m'avouiez votre amour. Le
+temps s'enfuit, de nouveaux intérêts vous appellent: vous ne les
+oubliez jamais; vous ne retardez jamais l'instant qui m'éloigne.
+Des étrangers viennent: il n'est plus permis de vous regarder; je
+sens qu'il faut fuir pour me dérober aux soupçons qui
+m'environnent. Je vous quitte plus agité, plus déchiré, plus
+insensé qu'auparavant; je vous quitte, et je retombe dans cet
+isolement effroyable, où je me débats, sans rencontrer un seul
+être sur lequel je puisse m'appuyer, me reposer un moment.»
+
+Ellénore n'avait jamais été aimée de la sorte. M. de P** avait
+pour elle une affection très vraie, beaucoup de reconnaissance
+pour son dévouement, beaucoup de respect pour son caractère; mais
+il y avait toujours dans sa manière une nuance de supériorité sur
+une femme qui s'était donnée publiquement à lui sans qu'il l'eût
+épousée. Il aurait pu contracter des liens plus honorables,
+suivant l'opinion commune: il ne le lui disait point, il ne se le
+disait peut-être pas à lui-même; mais ce qu'on ne dit pas n'en
+existe pas moins, et tout ce qui est se devine. Ellénore n'avait
+eu jusqu'alors aucune notion de ce sentiment passionné, de cette
+existence perdue dans la sienne, dont mes fureurs mêmes, mes
+injustices et mes reproches, n'étaient que des preuves plus
+irréfragables. Sa résistance avait exalté toutes mes sensations,
+toutes mes idées: je revenais des emportements qui l'effrayaient,
+à une soumission, à une tendresse, à une vénération idolâtre. Je
+la considérais comme une créature céleste. Mon amour tenait du
+culte, et il avait pour elle d'autant plus de charme qu'elle
+craignait sans cesse de se voir humiliée dans un sens opposé. Elle
+se donna enfin tout entière.
+
+
+Malheur à l'homme qui, dans les premiers moments d'une liaison
+d'amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle!
+Malheur à qui, dans les bras de la maîtresse qu'il vient
+d'obtenir, conserve une funeste prescience, et prévoit qu'il
+pourra s'en détacher! Une femme que son coeur entraîne a, dans cet
+instant, quelque chose de touchant et de sacré. Ce n'est pas le
+plaisir, ce n'est pas la nature, ce ne sont pas les sens qui sont
+corrupteurs; ce sont les calculs auxquels la société nous
+accoutume, et les réflexions que l'expérience fait naître.
+J'aimai, je respectai mille fois plus Ellénore après qu'elle se
+fût donnée. Je marchais avec orgueil au milieu des hommes; je
+promenais sur eux un regard dominateur. L'air que je respirais
+était à lui seul une jouissance. Je m'élançais au-devant de la
+nature, pour la remercier du bienfait inespéré, du bienfait
+immense qu'elle avait daigné m'accorder.
+
+
+CHAPITRE IV
+
+-- Charme de l'amour, qui pourrait vous peindre! Cette persuasion
+que nous avons trouvé l'être que la nature avait destiné pour
+nous, ce jour subit répandu sur la vie, et qui nous semble en
+expliquer le mystère, cette valeur inconnue attachée aux moindres
+circonstances, ces heures rapides, dont tous les détails échappent
+au souvenir par leur douceur même, et qui ne laissent dans notre
+âme qu'une longue trace de bonheur, cette gaieté folâtre qui se
+mêle quelquefois sans cause à un attendrissement habituel, tant de
+plaisir dans la présence, et dans l'absence tant d'espoir, ce
+détachement de tous les soins vulgaires, cette supériorité sur
+tout ce qui nous entoure, cette certitude que désormais le monde
+ne peut nous atteindre où nous vivons, cette intelligence mutuelle
+qui devine chaque pensée et qui répond à chaque émotion, charme de
+l'amour, qui vous éprouva ne saurait vous décrire!
+
+M. de P** fut obligé, pour des affaires pressantes, de s'absenter
+pendant six semaines. Je passai ce temps chez Ellénore presque
+sans interruption. Son attachement semblait s'être accru du
+sacrifice qu'elle m'avait fait. Elle ne me laissait jamais la
+quitter sans essayer de me retenir. Lorsque je sortais, elle me
+demandait quand je reviendrais. Deux heures de séparation lui
+étaient insupportables. Elle fixait avec une précision inquiète
+l'instant de mon retour. J'y souscrivais avec joie, j'étais
+reconnaissant, j'étais heureux du sentiment qu'elle me témoignait.
+Mais cependant les intérêts de la vie commune ne se laissent pas
+plier arbitrairement à tous nos désirs. Il m'était quelquefois
+incommode d'avoir tous mes pas marqués d'avance et tous mes
+moments ainsi comptés. J'étais forcé de précipiter toutes mes
+démarches, de rompre avec la plupart de mes relations. Je ne
+savais que répondre à mes connaissances lorsqu'on me proposait
+quelque partie que, dans une situation naturelle, je n'aurais
+point eu de motif pour refuser. Je ne regrettais point auprès
+d'Ellénore ces plaisirs de la vie sociale, pour lesquels je
+n'avais jamais eu beaucoup d'intérêt, mais j'aurais voulu qu'elle
+me permît d'y renoncer plus librement. J'aurais éprouvé plus de
+douceur à retourner auprès d'elle, de ma propre volonté, sans me
+dire que l'heure était arrivée, qu'elle m'attendait avec anxiété,
+et sans que l'idée de sa peine vînt se mêler à celle du bonheur
+que j'allais goûter en la retrouvant. Ellénore était sans doute un
+vif plaisir dans mon existence, mais elle n'était plus un but:
+elle était devenue un lien. Je craignais d'ailleurs de la
+compromettre. Ma présence continuelle devait étonner ses gens, ses
+enfants, qui pouvaient m'observer. Je tremblais de l'idée de
+déranger son existence. Je sentais que nous ne pouvions être unis
+pour toujours, et que c'était un devoir sacré pour moi de
+respecter son repos: je lui donnais donc des conseils de prudence,
+tout en l'assurant de mon amour. Mais plus je lui donnais des
+conseils de ce genre, moins elle était disposée à m'écouter. En
+même temps je craignais horriblement de l'affliger. Dès que je
+voyais sur son visage une expression de douleur, sa volonté
+devenait la mienne: je n'étais à mon aise que lorsqu'elle était
+contente de moi. Lorsqu'en insistant sur la nécessité de
+m'éloigner pour quelques instants, j'étais parvenu à la quitter,
+l'image de la peine que je lui avais causée me suivait partout. Il
+me prenait une fièvre de remords qui redoublait à chaque minute,
+et qui enfin devenait irrésistible; je volais vers elle, je me
+faisais une fête de la consoler, de l'apaiser. Mais à mesure que
+je m'approchais de sa demeure, un sentiment d'humeur contre cet
+empire bizarre se mêlait à mes autres sentiments. Ellénore elle-
+même était violente. Elle éprouvait, je le crois, pour moi ce
+qu'elle n'avait éprouvé pour personne. Dans ses relations
+précédentes, son coeur avait été froissé par une dépendance
+pénible; elle était avec moi dans une parfaite aisance, parce que
+nous étions dans une parfaite égalité; elle s'était relevée à ses
+propres yeux par un amour pur de tout calcul, de tout intérêt;
+elle savait que j'étais bien sûr qu'elle ne m'aimait que pour moi-
+même. Mais il résultait de son abandon complet avec moi qu'elle ne
+me déguisait aucun de ses mouvements; et lorsque je rentrais dans
+sa chambre, impatient d'y rentrer plus tôt que je ne l'aurais
+voulu, je la trouvais triste ou irritée. J'avais souffert deux
+heures loin d'elle de l'idée qu'elle souffrait loin de moi: je
+souffrais deux heures près d'elle avant de pouvoir l'apaiser.
+
+Cependant je n'étais pas malheureux; je me disais qu'il était doux
+d'être aimé, même avec exigence; je sentais que je lui faisais du
+bien: son bonheur m'était nécessaire, et je me savais nécessaire à
+son bonheur.
+
+D'ailleurs l'idée confuse que, par la seule nature des choses,
+cette liaison ne pouvait durer, idée triste sous bien des
+rapports, servait néanmoins à me calmer dans mes accès de fatigue
+ou d'impatience. Les liens d'Ellénore avec le comte de P**, la
+disproportion de nos âges, la différence de nos situations, mon
+départ que déjà diverses circonstances avaient retardé, mais dont
+l'époque était prochaine, toutes ces considérations m'engageaient
+à donner et à recevoir encore le plus de bonheur qu'il était
+possible: je me croyais sûr des années, je ne disputais pas les
+jours.
+
+Le comte de P** revint. Il ne tarda pas à soupçonner mes relations
+avec Ellénore; il me reçut chaque jour d'un air plus froid et plus
+sombre. Je parlai vivement à Ellénore des dangers qu'elle courait;
+je la suppliai de permettre que j'interrompisse pour quelques
+jours mes visites; je lui représentai l'intérêt de sa réputation,
+de sa fortune, de ses enfants. Elle m'écouta longtemps en silence;
+elle était pâle comme la mort. «De manière ou d'autre, me dit-elle
+enfin, vous partirez bientôt; ne devançons pas ce moment; ne vous
+mettez pas en peine de moi. Gagnons des jours, gagnons des heures:
+des jours, des heures, c'est tout ce qu'il me faut. Je ne sais
+quel pressentiment me dit, Adolphe, que je mourrai dans vos bras.»
+
+Nous continuâmes donc à vivre comme auparavant, moi toujours
+inquiet, Ellénore toujours triste, le comte de P** taciturne et
+soucieux. Enfin la lettre que j'attendais arriva: mon père
+m'ordonnait de me rendre auprès de lui. Je portai cette lettre à
+Ellénore. «Déjà! me dit-elle après l'avoir lue; je ne croyais pas
+que ce fût si tôt». Puis, fondant en larmes, elle me prit la main
+et elle me dit: «Adolphe, vous voyez que je ne puis vivre sans
+vous; je ne sais ce qui arrivera de mon avenir, mais je vous
+conjure de ne pas partir encore: trouvez des prétextes pour
+rester. Demandez à votre père de vous laisser prolonger votre
+séjour encore six mois. Six mois, est-ce donc si long?» Je voulus
+combattre sa résolution; mais elle pleurait si amèrement, et elle
+était si tremblante, ses traits portaient l'empreinte d'une
+souffrance si déchirante que je ne pus continuer. Je me jetai à
+ses pieds, je la serrai dans mes bras, je l'assurai de mon amour,
+et je sortis pour aller écrire à mon père. J'écrivis en effet avec
+le mouvement que la douleur d'Ellénore m'avait inspiré. J'alléguai
+mille causes de retard; je fis ressortir l'utilité de continuer à
+D** quelques cours que je n'avais pu suivre à Gottingue; et
+lorsque j'envoyai ma lettre à la poste, c'était avec ardeur que je
+désirais obtenir le consentement que je demandais.
+
+Je retournai le soir chez Ellénore. Elle était assise sur un sofa;
+le comte de P** était près de la cheminée, et assez loin d'elle;
+les deux enfants étaient au fond de la chambre, ne jouant pas, et
+portant sur leurs visages cet étonnement de l'enfance lorsqu'elle
+remarque une agitation dont elle ne soupçonne pas la cause.
+J'instruisis Ellénore par un geste que j'avais fait ce qu'elle
+voulait. Un rayon de joie brilla dans ses yeux, mais ne tarda pas
+à disparaître. Nous ne disions rien. Le silence devenait
+embarrassant pour tous trois. «On m'assure, monsieur, me dit enfin
+le comte, que vous êtes prêt à partir». Je lui répondis que je
+l'ignorais. «Il me semble, répliqua-t-il, qu'à votre âge, on ne
+doit pas tarder à entrer dans une carrière; au reste, ajouta-t-il
+en regardant Ellénore, tout le monde peut-être ne pense pas ici
+comme moi.»
+
+La réponse de mon père ne se fit pas attendre. Je tremblais, en
+ouvrant sa lettre, de la douleur qu'un refus causerait à Ellénore.
+Il me semblait même que j'aurais partagé cette douleur avec une
+égale amertume; mais en lisant le consentement qu'il m'accordait,
+tous les inconvénients d'une prolongation de séjour se
+présentèrent tout à coup à mon esprit. «Encore six mois de gêne et
+de contrainte! m'écriai-je; six mois pendant lesquels j'offense un
+homme qui m'avait témoigné de l'amitié, j'expose une femme qui
+m'aime; je cours le risque de lui ravir la seule situation où elle
+puisse vivre tranquille et considérée; je trompe mon père; et
+pourquoi? Pour ne pas braver un instant une douleur qui, tôt ou
+tard, est inévitable! Ne l'éprouvons-nous pas chaque jour en
+détail et goutte à goutte, cette douleur? Je ne fais que du mal à
+Ellénore; mon sentiment, tel qu'il est, ne peut la satisfaire. Je
+me sacrifie pour elle sans fruit pour son bonheur; et moi, je vis
+ici sans utilité, sans indépendance, n'ayant pas un instant de
+libre, ne pouvant respirer une heure en paix». J'entrai chez
+Ellénore tout occupé de ces réflexions. Je la trouvai seule. «Je
+reste encore six mois, lui dis-je. -- Vous m'annoncez cette
+nouvelle bien sèchement. -- C'est que je crains beaucoup, je
+l'avoue, les conséquences de ce retard pour l'un et pour l'autre.
+-- Il me semble que pour vous du moins elles ne sauraient être bien
+fâcheuses. -- Vous savez fort bien, Ellénore, que ce n'est jamais
+de moi que je m'occupe le plus. -- Ce n'est guère non plus du
+bonheur des autres». La conversation avait pris une direction
+orageuse. Ellénore était blessée de mes regrets dans une
+circonstance où elle croyait que je devais partager sa joie: je
+l'étais du triomphe qu'elle avait remporté sur mes résolutions
+précédentes. La scène devint violente. Nous éclatâmes en reproches
+mutuels. Ellénore m'accusa de l'avoir trompée, de n'avoir eu pour
+elle qu'un goût passager, d'avoir aliéné d'elle l'affection du
+comte; de l'avoir remise, aux yeux du public, dans la situation
+équivoque dont elle avait cherché toute sa vie à sortir. Je
+m'irritai de voir qu'elle tournât contre moi ce que je n'avais
+fait que par obéissance pour elle et par crainte de l'affliger. Je
+me plaignis de ma vive contrainte, de ma jeunesse consumée dans
+l'inaction, du despotisme qu'elle exerçait sur toutes mes
+démarches. En parlant ainsi, je vis son visage couvert tout à coup
+de pleurs: je m'arrêtai, je revins sur mes pas, je désavouai,
+j'expliquai. Nous nous embrassâmes: mais un premier coup était
+porté, une première barrière était franchie. Nous avions prononcé
+tous deux des mots irréparables; nous pouvions nous taire, mais
+non les oublier. Il y a des choses qu'on est longtemps sans se
+dire, mais quand une fois elles sont dites, on ne cesse jamais de
+les répéter.
+
+Nous vécûmes ainsi quatre mois dans des rapports forcés,
+quelquefois doux, jamais complètement libres, y rencontrant encore
+du plaisir, mais n'y trouvant plus de charme. Ellénore cependant
+ne se détachait pas de moi. Après nos querelles les plus vives,
+elle était aussi empressée à me revoir, elle fixait aussi
+soigneusement l'heure de nos entrevues que si notre union eût été
+la plus paisible et la plus tendre. J'ai souvent pensé que ma
+conduite même contribuait à entretenir Ellénore dans cette
+disposition. Si je l'avais aimée comme elle m'aimait, elle aurait
+eu plus de calme; elle aurait réfléchi de son côté sur les dangers
+qu'elle bravait. Mais toute prudence lui était odieuse, parce que
+la prudence venait de moi; elle ne calculait point ses sacrifices,
+parce qu'elle était occupée à me les faire accepter; elle n'avait
+pas le temps de se refroidir à mon égard, parce que tout son temps
+et toutes ses forces étaient employés à me conserver. L'époque
+fixée de nouveau pour mon départ approchait; et j'éprouvais, en y
+pensant, un mélange de plaisir et de regret; semblable à ce que
+ressent un homme qui doit acheter une guérison certaine par une
+opération douloureuse.
+
+Un matin, Ellénore m'écrivit de passer chez elle à l'instant. «Le
+comte, me dit-elle, me défend de vous recevoir: je ne veux point
+obéir à cet ordre tyrannique. J'ai suivi cet homme dans la
+proscription, j'ai sauvé sa fortune: je l'ai servi dans tous ses
+intérêts. Il peut se passer de moi maintenant: moi, je ne puis me
+passer de vous». On devine facilement quelles furent mes instances
+pour la détourner d'un projet que je ne concevais pas. Je lui
+parlai de l'opinion du public: «Cette opinion, me répondit-elle,
+n'a jamais été juste pour moi. J'ai rempli pendant dix ans mes
+devoirs mieux qu'aucune femme, et cette opinion ne m'en a pas
+moins repoussée du rang que je méritais». Je lui rappelai ses
+enfants. «Mes enfants sont ceux de M. de P**. Il les a reconnus:
+il en aura soin. Ils seront trop heureux d'oublier une mère dont
+ils n'ont à partager que la honte». Je redoublai mes prières.
+«Écoutez, me dit-elle, si je romps avec le comte, refuserez-vous
+de me voir? Le refuserez-vous? reprit-elle en saisissant mon bras
+avec une violence qui me fit frémir. -- Non, assurément, lui
+répondis-je; et plus vous serez malheureuse, plus je vous serai
+dévoué. Mais considérez... -- Tout est considéré, interrompit-elle.
+Il va rentrer, retirez-vous maintenant; ne revenez plus ici.»
+
+Je passai le reste de la journée dans une angoisse inexprimable.
+Deux jours s'écoulèrent sans que j'entendisse parler d'Ellénore.
+Je souffrais d'ignorer son sort; je souffrais même de ne pas la
+voir, et j'étais étonné de la peine que cette privation me
+causait. Je désirais cependant qu'elle eût renoncé à la résolution
+que je craignais tant pour elle, et je commençais à m'en flatter,
+lorsqu'une femme me remit un billet par lequel Ellénore me priait
+d'aller la voir dans telle rue, dans telle maison, au troisième
+étage. J'y courus, espérant encore que, ne pouvant me recevoir
+chez M. de P**, elle avait voulu m'entretenir ailleurs une
+dernière fois. Je la trouvai faisant les apprêts d'un
+établissement durable. Elle vint à moi, d'un air à la fois content
+et timide, cherchant à lire dans mes yeux mon impression. «Tout
+est rompu, me dit-elle, je suis parfaitement libre. J'ai de ma
+fortune particulière soixante-quinze louis de rente; c'est assez
+pour moi. Vous restez encore ici six semaines. Quand vous
+partirez, je pourrai peut-être me rapprocher de vous; vous
+reviendrez peut-être me voir». Et, comme si elle eût redouté une
+réponse, elle entra dans une foule de détails relatifs à ses
+projets. Elle chercha de mille manières à me persuader qu'elle
+serait heureuse, qu'elle ne m'avait rien sacrifié; que le parti
+qu'elle avait pris lui convenait, indépendamment de moi. Il était
+visible qu'elle se faisait un grand effort, et qu'elle ne croyait
+qu'à moitié ce qu'elle me disait. Elle s'étourdissait de ses
+paroles, de peur d'entendre les miennes; elle prolongeait son
+discours avec activité pour retarder le moment où mes objections
+la replongeraient dans le désespoir. Je ne pus trouver dans mon
+coeur de lui en faire aucune. J'acceptai son sacrifice, je l'en
+remerciai; je lui dis que j'en étais heureux: je lui dis bien plus
+encore, je l'assurai que j'avais toujours désiré qu'une
+détermination irréparable me fît un devoir de ne jamais la
+quitter; j'attribuai mes indécisions à un sentiment de délicatesse
+qui me défendait de consentir à ce qui bouleversait sa situation.
+Je n'eus, en un mot, d'autres pensée que de chasser loin d'elle
+toute peine, toute crainte, tout regret, toute incertitude sur mon
+sentiment. Pendant que je lui parlais, je n'envisageais rien au-
+delà de ce but et j'étais sincère dans mes promesses.
+
+
+CHAPITRE V
+
+La séparation d'Ellénore et du comte de P** produisit dans le
+public un effet qu'il n'était pas difficile de prévoir. Ellénore
+perdit en un instant le fruit de dix années de dévouement et de
+constance: on la confondit avec toutes les femmes de sa classe qui
+se livrent sans scrupule à mille inclinations successives.
+L'abandon de ses enfants la fit regarder comme une mère dénaturée,
+et les femmes d'une réputation irréprochable répétèrent avec
+satisfaction que l'oubli de la vertu la plus essentielle à leur
+sexe s'étendait bientôt sur toutes les autres. En même temps on la
+plaignit, pour ne pas perdre le plaisir de me blâmer. On vit dans
+ma conduite celle d'un séducteur, d'un ingrat qui avait violé
+l'hospitalité, et sacrifié, pour contenter une fantaisie
+momentanée, le repos de deux personnes, dont il aurait dû
+respecter l'une et ménager l'autre. Quelques amis de mon père
+m'adressèrent des représentations sérieuses; d'autres, moins
+libres avec moi, me firent sentir leur désapprobation par des
+insinuations détournées. Les jeunes gens, au contraire, se
+montrèrent enchantés de l'adresse avec laquelle j'avais supplanté
+le comte; et, par mille plaisanteries que je voulais en vain
+réprimer, ils me félicitèrent de ma conquête et me promirent de
+m'imiter. Je ne saurais peindre ce que j'eus à souffrir et de
+cette censure sévère et de ces honteux éloges. Je suis convaincu
+que, si j'avais eu de l'amour pour Ellénore, j'aurais ramené
+l'opinion sur elle et sur moi. Telle est la force d'un sentiment
+vrai, que, lorsqu'il parle, les interprétations fausses et les
+convenances factices se taisent. Mais je n'étais qu'un homme
+faible, reconnaissant et dominé; je n'étais soutenu par aucune
+impulsion qui partît du coeur. Je m'exprimais donc avec embarras;
+je tâchais de finir la conversation; et si elle se prolongeait, je
+la terminais par quelques mots âpres, qui annonçaient aux autres
+que j'étais prêt à leur chercher querelle. En effet, j'aurais
+beaucoup mieux aimé me battre avec eux que de leur répondre.
+
+Ellénore ne tarda pas à s'apercevoir que l'opinion s'élevait
+contre elle. Deux parentes de M. de P**, qu'il avait forcées par
+son ascendant à se lier avec elle, mirent le plus grand éclat dans
+leur rupture; heureuses de se livrer à leur malveillance,
+longtemps contenue à l'abri des principes austères de la morale.
+Les hommes continuèrent à voir Ellénore; mais il s'introduisit
+dans leur ton quelque chose d'une familiarité qui annonçait
+qu'elle n'était plus appuyée par un protecteur puissant, ni
+justifiée par une union presque consacrée. Les uns venaient chez
+elle parce que, disaient-ils, ils l'avaient connue de tout temps;
+les autres, parce qu'elle était belle encore, et que sa légèreté
+récente leur avait rendu des prétentions qu'ils ne cherchaient pas
+à lui déguiser. Chacun motivait sa liaison avec elle; c'est-à-dire
+que chacun pensait que cette liaison avait besoin d'excuse. Ainsi
+la malheureuse Ellénore se voyait tombée pour jamais dans l'état
+dont, toute sa vie, elle avait voulu sortir. Tout contribuait à
+froisser son âme et à blesser sa fierté. Elle envisageait
+l'abandon des uns comme une preuve de mépris, l'assiduité des
+autres comme l'indice de quelque espérance insultante. Elle
+souffrait de la solitude, elle rougissait de la société. Ah! sans
+doute, j'aurais dû la consoler; j'aurais dû la serrer contre mon
+coeur, lui dire: «Vivons l'un pour l'autre, oublions les hommes
+qui nous méconnaissent, soyons heureux de notre seule estime et de
+notre seul amour»; je l'essayais aussi; mais que peut, pour
+ranimer un sentiment qui s'éteint, une résolution prise par
+devoir?
+
+Ellénore et moi nous dissimulions l'un avec l'autre. Elle n'osait
+me confier ces peines, résultat d'un sacrifice qu'elle savait bien
+que je ne lui avais pas demandé. J'avais accepté ce sacrifice: je
+n'osais me plaindre d'un malheur que j'avais prévu, et que je
+n'avais pas eu la force de prévenir. Nous nous taisions donc sur
+la pensée unique qui nous occupait constamment. Nous nous
+prodiguions des caresses, nous parlions d'amour; mais nous
+parlions d'amour de peur de nous parler d'autre chose.
+
+Dès qu'il existe un secret entre deux coeurs qui s'aiment, dès que
+l'un d'eux a pu se résoudre à cacher à l'autre une seule idée, le
+charme est rompu, le bonheur est détruit. L'emportement,
+l'injustice, la distraction même, se réparent; mais la
+dissimulation jette dans l'amour un élément étranger qui le
+dénature et le flétrit à ses propres yeux. Par une inconséquence
+bizarre, tandis que je repoussais avec l'indignation la plus
+violente la moindre insinuation contre Ellénore, je contribuais
+moi-même à lui faire tort dans mes conversations générales. Je
+m'étais soumis à ses volontés, mais j'avais pris en horreur
+l'empire des femmes. Je ne cessais de déclamer contre leur
+faiblesse, leur exigence, le despotisme de leur douleur.
+J'affichais les principes les plus durs; et ce même homme qui ne
+résistait pas à une larme, qui cédait à la tristesse muette, qui
+était poursuivi dans l'absence par l'image de la souffrance qu'il
+avait causée, se montrait, dans tous ses discours, méprisant et
+impitoyable. Tous mes éloges directs en faveur d'Ellénore ne
+détruisaient pas l'impression que produisaient des propos
+semblables. On me haïssait, on la plaignait, mais on ne l'estimait
+pas. On s'en prenait à elle de n'avoir pas inspiré à son amant
+plus de considération pour son sexe et plus de respect pour les
+liens du coeur.
+
+Un homme, qui venait habituellement chez Ellénore, et qui, depuis
+sa rupture avec le comte de P**, lui avait témoigné la passion la
+plus vive, l'ayant forcée, par ses persécutions indiscrètes, à ne
+plus le recevoir, se permit contre elle des railleries
+outrageantes qu'il me parut impossible de souffrir. Nous nous
+battîmes; je le blessai dangereusement, je fus blessé moi-même. Je
+ne puis décrire le mélange de trouble, de terreur, de
+reconnaissance et d'amour qui se peignit sur les traits d'Ellénore
+lorsqu'elle me revit après cet événement. Elle s'établit chez moi,
+malgré mes prières; elle ne me quitta pas un seul instant jusqu'à
+ma convalescence. Elle me lisait pendant le jour, elle me veillait
+durant la plus grande partie des nuits; elle observait mes
+moindres mouvements, elle prévenait chacun de mes désirs; son
+ingénieuse bonté multipliait ses facultés et doublait ses forces.
+Elle m'assurait sans cesse qu'elle ne m'aurait pas survécu;
+j'étais pénétré d'affection, j'étais déchiré de remords. J'aurais
+voulu trouver en moi de quoi récompenser un attachement si
+constant et si tendre; j'appelais à mon aide les souvenirs,
+l'imagination, la raison même, le sentiment du devoir: efforts
+inutiles! La difficulté de la situation, la certitude d'un avenir
+qui devait nous séparer, peut-être je ne sais quelle révolte
+contre un lien qu'il m'était impossible de briser, me dévoraient
+intérieurement. Je me reprochais l'ingratitude que je m'efforçais
+de lui cacher. Je m'affligeais quand elle paraissait douter d'un
+amour qui lui était si nécessaire; je ne m'affligeais pas moins
+quand elle semblait y croire. Je la sentais meilleure que moi; je
+me méprisais d'être indigne d'elle. C'est un affreux malheur de
+n'être pas aimé quand on aime; mais c'en est un bien grand d'être
+aimé avec passion quand on n'aime plus. Cette vie que je venais
+d'exposer pour Ellénore, je l'aurais mille fois donnée pour
+qu'elle fût heureuse sans moi.
+
+Les six mois que m'avait accordés mon père étaient expirés; il
+fallut songer à partir. Ellénore ne s'opposa point à mon départ,
+elle n'essaya pas même de le retarder; mais elle me fit promettre
+que, deux mois après, je reviendrais près d'elle, ou que je lui
+permettrais de me rejoindre: je le lui jurai solennellement. Quel
+engagement n'aurais-je pas pris dans un moment où je la voyais
+lutter contre elle-même et contenir sa douleur! Elle aurait pu
+exiger de moi de ne pas la quitter; je savais au fond de mon âme
+que ses larmes n'auraient pas été désobéies. J'étais reconnaissant
+de ce qu'elle n'exerçait pas sa puissance; il me semblait que je
+l'en aimais mieux. Moi-même, d'ailleurs, je ne me séparais pas
+sans un vif regret d'un être qui m'était si uniquement dévoué. Il
+y a dans les liaisons qui se prolongent quelque chose de si
+profond! Elles deviennent à notre insu une partie si intime de
+notre existence! Nous formons de loin, avec calme, la résolution
+de les rompre; nous croyons attendre avec impatience l'époque de
+l'exécuter: mais quand ce moment arrive, il nous remplit de
+terreur; et telle est la bizarrerie de notre coeur misérable que
+nous quittons avec un déchirement horrible ceux près de qui nous
+demeurions sans plaisir.
+
+Pendant mon absence, j'écrivis régulièrement à Ellénore. J'étais
+partagé entre la crainte que mes lettres ne lui fissent de la
+peine, et le désir de ne lui peindre que le sentiment que
+j'éprouvais. J'aurais voulu qu'elle me devinât, mais qu'elle me
+devinât sans s'affliger; je me félicitais quand j'avais pu
+substituer les mots d'affection, d'amitié, de dévouement, à celui
+d'amour; mais soudain je me représentais la pauvre Ellénore triste
+et isolée; n'ayant que mes lettres pour consolation; et, à la fin
+de deux pages froides et compassées, j'ajoutais rapidement
+quelques phrases ardentes ou tendres, propres à la tromper de
+nouveau. De la sorte, sans en dire jamais assez pour la
+satisfaire, j'en disais toujours assez pour l'abuser. Étrange
+espèce de fausseté, dont le succès même se tournait contre moi,
+prolongeait mon angoisse, et m'était insupportable!
+
+Je comptais avec inquiétude les jours, les heures qui
+s'écoulaient; je ralentissais de mes voeux la marche du temps; je
+tremblais en voyant se rapprocher l'époque d'exécuter ma promesse.
+Je n'imaginais aucun moyen de partir. Je n'en découvrais aucun
+pour qu'Ellénore pût s'établir dans la même ville que moi. Peut-
+être, car il faut être sincère, peut-être je ne le désirais pas.
+Je comparais ma vie indépendante et tranquille à la vie de
+précipitation, de trouble et de tourment à laquelle sa passion me
+condamnait. Je me trouvais si bien d'être libre, d'aller, de
+venir, de sortir, de rentrer, sans que personne s'en occupât! Je
+me reposais, pour ainsi dire, dans l'indifférence des autres, de
+la fatigue de son amour.
+
+Je n'osais cependant laisser soupçonner à Ellénore que j'aurais
+voulu renoncer à nos projets. Elle avait compris par mes lettres
+qu'il me serait difficile de quitter mon père; elle m'écrivit
+qu'elle commençait en conséquence les préparatifs de son départ.
+Je fus longtemps sans combattre sa résolution; je ne lui répondais
+rien de précis à ce sujet. Je lui marquais vaguement que je serais
+toujours charmé de la savoir, puis j'ajoutais, de la rendre
+heureuse: tristes équivoques, langage embarrassé que je gémissais
+de voir si obscur, et que je tremblais de rendre plus clair! Je me
+déterminai enfin à lui parler avec franchise; je me dis que je le
+devais; je soulevai ma conscience contre ma faiblesse; je me
+fortifiai de l'idée de son repos contre l'image de sa douleur. Je
+me promenais à grands pas dans ma chambre, récitant tout haut ce
+que je me proposais de lui dire. Mais à peine eus-je tracé
+quelques lignes, que ma disposition changea: je n'envisageai plus
+mes paroles d'après le sens qu'elles devaient contenir, mais
+d'après l'effet qu'elles ne pouvaient manquer de produire; et une
+puissance surnaturelle dirigeant, comme malgré moi, une main
+dominée, je me bornai à lui conseiller un retard de quelques mois.
+Je n'avais pas dit ce que je pensais. Ma lettre ne portait aucun
+caractère de sincérité. Les raisonnements que j'alléguais étaient
+faibles, parce qu'ils n'étaient pas les véritables.
+
+La réponse d'Ellénore fut impétueuse; elle était indignée de mon
+désir de ne pas la voir. Que me demandait-elle? De vivre inconnue
+auprès de moi. Que pouvais-je redouter de sa présence dans une
+retraite ignorée, au milieu d'une grande ville où personne ne la
+connaissait? Elle m'avait tout sacrifié, fortune, enfants,
+réputation; elle n'exigeait d'autre prix de ses sacrifices que de
+m'attendre comme une humble esclave, de passer chaque jour avec
+moi quelques minutes, de jouir des moments que je pourrais lui
+donner. Elle s'était résignée à deux mois d'absence, non que cette
+absence lui parût nécessaire, mais parce que je semblais le
+souhaiter; et lorsqu'elle était parvenue, en entassant péniblement
+les jours sur les jours, au terme que j'avais fixé moi-même, je
+lui proposais de recommencer ce long supplice! Elle pouvait s'être
+trompée, elle pouvait avoir donné sa vie à un homme dur et aride;
+j'étais le maître de mes actions; mais je n'étais pas le maître de
+la forcer à souffrir, délaissée par celui pour lequel elle avait
+tout immolé.
+
+Ellénore suivit de près cette lettre; elle m'informa de son
+arrivée. Je me rendis chez elle avec la ferme résolution de lui
+témoigner beaucoup de joie; j'étais impatient de rassurer son
+coeur et de lui procurer, momentanément au moins, du bonheur et du
+calme. Mais elle avait été blessée; elle m'examinait avec
+défiance: elle démêla bientôt mes efforts; elle irrita ma fierté
+par ses reproches; elle outragea mon caractère. Elle me peignit si
+misérable dans ma faiblesse qu'elle me révolta contre elle encore
+plus que contre moi. Une fureur insensée s'empara de nous: tout
+ménagement fut abjuré, toute délicatesse oubliée. On eût dit que
+nous étions poussés l'un contre l'autre par des furies. Tout ce
+que la haine la plus implacable avait inventé contre nous, nous
+nous l'appliquions mutuellement, et ces deux êtres malheureux qui
+seuls se connaissaient sur la terre, qui seuls pouvaient se rendre
+justice, se comprendre et se consoler, semblaient deux ennemis
+irréconciliables, acharnés à se déchirer.
+
+Nous nous quittâmes après une scène de trois heures; et, pour la
+première fois de la vie, nous nous quittâmes sans explication,
+sans réparation. À peine fus-je éloigne d'Ellénore qu'une douleur
+profonde remplaça ma colère. Je me trouvai dans une espèce de
+stupeur, tout étourdi de ce qui s'était passé. Je me répétais mes
+paroles avec étonnement; je ne concevais pas ma conduite; je
+cherchais en moi-même ce qui avait pu m'égarer. Il était fort
+tard; je n'osai retourner chez Ellénore. Je me promis de la voir
+le lendemain de bonne heure, et je rentrai chez mon père. Il y
+avait beaucoup de monde: il me fut facile, dans une assemblée
+nombreuse, de me tenir à l'écart et de déguiser mon trouble.
+Lorsque nous fûmes seuls, il me dit: «On m'assure que l'ancienne
+maîtresse du comte de P** est dans cette ville. Je vous ai
+toujours laissé une grande liberté, et je n'ai jamais rien voulu
+savoir sur vos liaisons; mais il ne vous convient pas, à votre
+âge, d'avoir une maîtresse avouée; et je vous avertis que j'ai
+pris des mesures pour qu'elle s'éloigne d'ici». En achevant ces
+mots, il me quitta. Je le suivis jusque dans sa chambre; il me fit
+signe de me retirer. «Mon père, lui dis-je, Dieu m'est témoin que
+je n'ai point fait venir Ellénore. Dieu m'est témoin que je
+voudrais qu'elle fût heureuse, et que je consentirais à ce prix à
+ne jamais la revoir: mais prenez garde à ce que vous ferez; en
+croyant me séparer d'elle, vous pourriez bien m'y rattacher à
+jamais.»
+
+Je fis aussitôt venir chez moi un valet de chambre qui m'avait
+accompagné dans mes voyages, et qui connaissait mes liaisons avec
+Ellénore. Je le chargeai de découvrir à l'instant même, s'il était
+possible, quelles étaient les mesures dont mon père m'avait parlé.
+Il revint au bout de deux heures. Le secrétaire de mon père lui
+avait confié, sous le sceau du secret, qu'Ellénore devait recevoir
+le lendemain l'ordre de partir. «Ellénore chassée! m'écriai-je,
+chassée avec opprobre! Elle qui n'est venue ici que pour moi, elle
+dont j'ai déchiré le coeur, elle dont j'ai sans pitié vu couler
+les larmes! Où donc reposerait-elle sa tête, l'infortunée, errante
+et seule dans un monde dont je lui ai ravi l'estime? À qui dirait-
+elle sa douleur?» Ma résolution fut bientôt prise. Je gagnai
+l'homme qui me servait; je lui prodiguai l'or et les promesses. Je
+commandai une chaise de poste pour six heures du matin à la porte
+de la ville. Je formais mille projets pour mon éternelle réunion
+avec Ellénore: je l'aimais plus que je ne l'avais jamais aimée;
+tout mon coeur était revenu à elle; j'étais fier de la protéger.
+J'étais avide de la tenir dans mes bras; l'amour était rentré tout
+entier dans mon âme; j'éprouvais une fièvre de tête, de coeur, de
+sens, qui bouleversait mon existence. Si, dans ce moment, Ellénore
+eût voulu se détacher de moi, je serais mort à ses pieds pour la
+retenir.
+
+Le jour parut; je courus chez Ellénore. Elle était couchée, ayant
+passé la nuit à pleurer; ses yeux étaient encore humides, et ses
+cheveux étaient épars; elle me vit entrer avec surprise. «Viens,
+lui dis-je, partons». Elle voulut répondre. «Partons, repris-je.
+As-tu sur la terre un autre protecteur, un autre ami que moi? Mes
+bras ne sont-ils pas ton unique asile?» Elle résistait. «J'ai des
+raisons importantes, ajoutai-je, et qui me sont personnelles. Au
+nom du ciel, suis-moi». Je l'entraînai. Pendant la route, je
+l'accablais de caresses, je la pressais sur mon coeur, je ne
+répondais à ses questions que par mes embrassements. Je lui dis
+enfin qu'ayant aperçu dans mon père l'intention de nous séparer,
+j'avais senti que je ne pouvais être heureux sans elle; que je
+voulais lui consacrer ma vie et nous unir par tous les genres de
+liens. Sa reconnaissance fut d'abord extrême, mais elle démêla
+bientôt des contradictions dans mon récit. À force d'instance elle
+m'arracha la vérité; sa joie disparut, sa figure se couvrit d'un
+sombre nuage.
+
+«Adolphe, me dit-elle, vous vous trompez sur vous-même; vous êtes
+généreux, vous vous dévouez à moi parce que je suis persécutée;
+vous croyez avoir de l'amour, et vous n'avez que de la pitié».
+Pourquoi prononça-t-elle ces mots funestes? Pourquoi me révéla-t-
+elle un secret que je voulais ignorer? Je m'efforçai de la
+rassurer, j'y parvins peut-être; mais la vérité avait traversé mon
+âme; le mouvement était détruit; j'étais déterminé dans mon
+sacrifice, mais je n'en étais pas plus heureux; et déjà il y avait
+en moi une pensée que de nouveau j'étais réduit à cacher.
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Quand nous fûmes arrivés sur les frontières, j'écrivis à mon père.
+Ma lettre fut respectueuse, mais il y avait un fond d'amertume. Je
+lui savais mauvais gré d'avoir resserré mes liens en prétendant
+les rompre. Je lui annonçais que je ne quitterais Ellénore que
+lorsque, convenablement fixée, elle n'aurait plus besoin de moi.
+Je le suppliais de ne pas me forcer, en s'acharnant sur elle, à
+lui rester toujours attaché. J'attendis sa réponse pour prendre
+une détermination sur notre établissement. «Vous avez vingt-quatre
+ans, me répondit-il: je n'exercerai pas contre vous une autorité
+qui touche à son terme, et dont je n'ai jamais fait usage; je
+cacherai même, autant que je le pourrai, votre étrange démarche;
+je répandrai le bruit que vous êtes parti par mes ordres et pour
+mes affaires. Je subviendrai libéralement à vos dépenses. Vous
+sentirez vous-même bientôt que la vie que vous menez n'est pas
+celle qui vous convenait. Votre naissance, vos talents, votre
+fortune, vous assignaient dans le monde une autre place que celle
+de compagnon d'une femme sans patrie et sans aveu. Votre lettre me
+prouve déjà que vous n'êtes pas content de vous. Songez que l'on
+ne gagne rien à prolonger une situation dont on rougit. Vous
+consumez inutilement les plus belles années de votre jeunesse, et
+cette perte est irréparable.»
+
+La lettre de mon père me perça de mille coups de poignard. Je
+m'étais dit cent fois ce qu'il me disait: j'avais eu cent fois
+honte de ma vie s'écoulant dans l'obscurité et dans l'inaction.
+J'aurais mieux aimé des reproches, des menaces; j'aurais mis
+quelque gloire à résister, et j'aurais senti la nécessité de
+rassembler mes forces pour défendre Ellénore des périls qui
+l'auraient assaillie. Mais il n'y avait point de périls; on me
+laissait parfaitement libre; et cette liberté ne me servait qu'à
+porter plus impatiemment le joug que j'avais l'air de choisir.
+
+Nous nous fixâmes à Caden, petite ville de la Bohême. Je me
+répétai que, puisque j'avais pris la responsabilité du sort
+d'Ellénore, il ne fallait pas la faire souffrir. Je parvins à me
+contraindre; je renfermai dans mon sein jusqu'aux moindres signes
+de mécontentement, et toutes les ressources de mon esprit furent
+employées à me créer une gaieté factice qui pût voiler ma profonde
+tristesse. Ce travail eut sur moi-même un effet inespéré. Nous
+sommes des créatures tellement mobiles, que, les sentiments que
+nous feignons, nous finissons par les éprouver. Les chagrins que
+je cachais, je les oubliais en partie. Mes plaisanteries
+perpétuelles dissipaient ma propre mélancolie; et les assurances
+de tendresse dont j'entretenais Ellénore répandaient dans mon
+coeur une émotion douce qui ressemblait presque à l'amour.
+
+De temps en temps des souvenirs importuns venaient m'assiéger. Je
+me livrais, quand j'étais seul, à des accès d'inquiétude; je
+formais mille plans bizarres pour m'élancer tout à coup hors de la
+sphère dans laquelle j'étais déplacé. Mais je repoussais ces
+impressions comme de mauvais rêves. Ellénore paraissait heureuse;
+pouvais-je troubler son bonheur? Près de cinq mois se passèrent de
+la sorte.
+
+Un jour, je vis Ellénore agitée et cherchant à me taire une idée
+qui l'occupait. Après de longues sollicitations, elle me fit
+promettre que je ne combattrais point la résolution qu'elle avait
+prise, et m'avoua que M. de P** lui avait écrit: son procès était
+gagné; il se rappelait avec reconnaissance les services qu'elle
+lui avait rendus, et leur liaison de dix années. Il lui offrait la
+moitié de sa fortune, non pour se réunir avec elle, ce qui n'était
+plus possible, mais à condition qu'elle quitterait l'homme ingrat
+et perfide qui les avait séparés. «J'ai répondu, me dit-elle, et
+vous devinez bien que j'ai refusé». Je ne le devinais que trop.
+J'étais touché, mais au désespoir du nouveau sacrifice que me
+faisait Ellénore. Je n'osai toutefois lui rien objecter: mes
+tentatives en ce sens avaient toujours été tellement
+infructueuses! Je m'éloignai pour réfléchir au parti que j'avais à
+prendre. Il m'était clair que nos liens devaient se rompre. Ils
+étaient douloureux pour moi, ils lui devenaient nuisibles; j'étais
+le seul obstacle à ce qu'elle retrouvât un état convenable et la
+considération, qui, dans le monde, suit tôt ou tard l'opulence;
+j'étais la seule barrière entre elle et ses enfants: je n'avais
+plus d'excuse à mes propres yeux. Lui céder dans cette
+circonstance n'était plus de la générosité, mais une coupable
+faiblesse. J'avais promis à mon père de redevenir libre aussitôt
+que je ne serais plus nécessaire à Ellénore. Il était temps enfin
+d'entrer dans une carrière, de commencer une vie active,
+d'acquérir quelques titres à l'estime des hommes, de faire un
+noble usage de mes facultés. Je retournai chez Ellénore, me
+croyant inébranlable dans le dessein de la forcer à ne pas rejeter
+les offres du comte de P** et pour lui déclarer, s'il le fallait,
+que je n'avais plus d'amour pour elle. «Chère amie, lui dis-je, on
+lutte quelque temps contre sa destinée, mais on finit toujours par
+céder. Les lois de la société sont plus fortes que les volontés
+des hommes; les sentiments les plus impérieux se brisent contre la
+fatalité des circonstances. En vain l'on s'obstine à ne consulter
+que son coeur; on est condamné tôt ou tard à écouter la raison. Je
+ne puis vous retenir plus longtemps dans une position également
+indigne de vous et de moi; je ne le puis ni pour vous ni pour moi-
+même». A mesure que je parlais sans regarder Ellénore, je sentais
+mes idées devenir plus vagues et ma résolution faiblir. Je voulus
+ressaisir mes forces, et je continuai d'une voix précipitée: «Je
+serai toujours votre ami; j'aurai toujours pour vous l'affection
+la plus profonde. Les deux années de notre liaison ne s'effaceront
+pas de ma mémoire; elles seront à jamais l'époque la plus belle de
+ma vie. Mais l'amour, ce transport des sens, cette ivresse
+involontaire, cet oubli de tous les intérêts, de tous les devoirs,
+Ellénore, je ne l'ai plus». J'attendis longtemps sa réponse sans
+lever les yeux sur elle. Lorsque enfin je la regardai, elle était
+immobile; elle contemplait tous les objets comme si elle n'en eût
+reconnu aucun; je pris sa main: je la trouvai froide. Elle me
+repoussa. «Que me voulez-vous? me dit-elle; ne suis-je pas seule,
+seule dans l'univers, seule sans un être qui m'entende? Qu'avez-
+vous encore à me dire? ne m'avez-vous pas tout dit? Tout n'est-il
+pas fini, fini sans retour? Laissez-moi, quittez-moi; n'est-ce pas
+là ce que vous désirez?» Elle voulut s'éloigner, elle chancela;
+j'essayai de la retenir, elle tomba sans connaissance à mes pieds;
+je la relevai, je l'embrassai, je rappelai ses sens. «Ellénore,
+m'écriai-je, revenez à vous, revenez à moi; je vous aime d'amour,
+de l'amour le plus tendre, je vous avais trompée pour que vous
+fussiez plus libre dans votre choix». Crédulités du coeur, vous
+êtes inexplicables! Ces simples paroles, démenties par tant de
+paroles précédentes, rendirent Ellénore à la vie et à la
+confiance; elle me les fit répéter plusieurs fois: elle semblait
+respirer avec avidité. Elle me crut: elle s'enivra de son amour,
+qu'elle prenait pour le nôtre; elle confirma sa réponse au comte
+de P**, et je me vis plus engagé que jamais.
+
+Trois mois après, une nouvelle possibilité de changement s'annonça
+dans la situation d'Ellénore. Une de ces vicissitudes communes
+dans les républiques que des factions agitent rappela son père en
+Pologne, et le rétablit dans ses biens. Quoiqu'il ne connût qu'à
+peine sa fille, que sa mère avait emmenée en France à l'âge de
+trois ans, il désira la fixer auprès de lui. Le bruit des
+aventures d'Ellénore ne lui était parvenu que vaguement en Russie,
+où, pendant son exil, il avait toujours habité. Ellénore était son
+enfant unique: il avait peur de l'isolement, il voulait être
+soigné: il ne chercha qu'à découvrir la demeure de sa fille, et,
+dès qu'il l'eut apprise, il l'invita vivement à venir le joindre.
+Elle ne pouvait avoir d'attachement réel pour un père qu'elle ne
+se souvenait pas d'avoir vu. Elle sentait néanmoins qu'il était de
+son devoir d'obéir; elle assurait de la sorte à ses enfants une
+grande fortune, et remontait elle-même au rang que lui avaient
+ravi ses malheurs et sa conduite; mais elle me déclara
+positivement qu'elle n'irait en Pologne que si je l'accompagnais.
+«Je ne suis plus, me dit-elle, dans l'âge où l'âme s'ouvre à des
+impressions nouvelles. Mon père est un inconnu pour moi. Si je
+reste ici, d'autres l'entoureront avec empressement; il en sera
+tout aussi heureux. Mes enfants auront la fortune de M. de P**. Je
+sais bien que je serai généralement blâmée; je passerai pour une
+fille ingrate et pour une mère peu sensible: mais j'ai trop
+souffert; je ne suis plus assez jeune pour que l'opinion du monde
+ait une grande puissance sur moi. S'il y a dans ma résolution
+quelque chose de dur, c'est à vous, Adolphe, que vous devez vous
+en prendre. Si je pouvais me faire illusion sur vous, je
+consentirais peut-être à une absence, dont l'amertume serait
+diminuée par la perspective d'une réunion douce et durable; mais
+vous ne demanderiez pas mieux que de me supposer à deux cents
+lieues de vous, contente et tranquille, au sein de ma famille et
+de l'opulence. Vous m'écririez là-dessus des lettres raisonnables
+que je vois d'avance; elles déchireraient mon coeur; je ne veux
+pas m'y exposer. Je n'ai pas la consolation de me dire que, par le
+sacrifice de toute ma vie, je sois parvenue à vous inspirer le
+sentiment que je méritais; mais enfin vous l'avez accepté, ce
+sacrifice. Je souffre déjà suffisamment par l'aridité de vos
+manières et la sécheresse de nos rapports; je subis ces
+souffrances que vous m'infligez; je ne veux pas en braver de
+volontaires.»
+
+Il y avait dans la voix et dans le ton d'Ellénore je ne sais quoi
+d'âpre et de violent qui annonçait plutôt une détermination ferme
+qu'une émotion profonde ou touchante. Depuis quelque temps elle
+s'irritait d'avance lorsqu'elle me demandait quelque chose, comme
+si je le lui avais déjà refusé. Elle disposait de mes actions,
+mais elle savait que mon jugement les démentait. Elle aurait voulu
+pénétrer dans le sanctuaire intime de ma pensée pour y briser une
+opposition sourde qui la révoltait contre moi. Je lui parlai de ma
+situation, du voeu de mon père, de mon propre désir; je priai, je
+m'emportai. Ellénore fut inébranlable. Je voulus réveiller sa
+générosité, comme si l'amour n'était pas de tous les sentiments le
+plus égoïste, et, par conséquent, lorsqu'il est blessé, le moins
+généreux. Je tâchai par un effort bizarre de l'attendrir sur le
+malheur que j'éprouvais en restant près d'elle; je ne parvins qu'à
+l'exaspérer. Je lui promis d'aller la voir en Pologne; mais elle
+ne vit dans mes promesses, sans épanchement et sans abandon, que
+l'impatience de la quitter.
+
+La première année de notre séjour à Caden avait atteint son terme,
+sans que rien changeât dans notre situation. Quand Ellénore me
+trouvait sombre ou abattu, elle s'affligeait d'abord, se blessait
+ensuite, et m'arrachait par ses reproches l'aveu de la fatigue que
+j'aurais voulu déguiser. De mon côté, quand Ellénore paraissait
+contente, je m'irritais de la voir jouir d'une situation qui me
+coûtait mon bonheur, et je la troublais dans cette courte
+jouissance par des insinuations qui l'éclairaient sur ce que
+j'éprouvais intérieurement. Nous nous attaquions donc tour à tour
+par des phrases indirectes, pour reculer ensuite dans des
+protestations générales et de vagues justifications, et pour
+regagner le silence. Car nous savions si bien mutuellement tout ce
+que nous allions nous dire que nous nous taisions pour ne pas
+l'entendre. Quelquefois l'un de nous était prêt à céder, mais nous
+manquions le moment favorable pour nous rapprocher. Nos coeurs
+défiants et blessés ne se rencontraient plus.
+
+Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un état si
+pénible: je me répondais que, si je m'éloignais d'Ellénore, elle
+me suivrait, et que j'aurais provoqué un nouveau sacrifice. Je me
+dis enfin qu'il fallait la satisfaire une dernière fois, et
+qu'elle ne pourrait plus rien exiger quand je l'aurais replacée au
+milieu de sa famille. J'allais lui proposer de la suivre en
+Pologne, quand elle reçut la nouvelle que son père était mort
+subitement. Il l'avait instituée son unique héritière, mais son
+testament était contredit par des lettres postérieures que des
+parents éloignés menaçaient de faire valoir. Ellénore, malgré le
+peu de relations qui subsistaient entre elle et son père, fut
+douloureusement affectée de cette mort: elle se reprocha de
+l'avoir abandonné. Bientôt elle m'accusa de sa faute. «Vous m'avez
+fait manquer, me dit-elle, à un devoir sacré. Maintenant, il ne
+s'agit que de ma fortune: je vous l'immolerai plus facilement
+encore. Mais, certes, je n'irai pas seule dans un pays où je n'ai
+que des ennemis à rencontrer. -- Je n'ai voulu, lui répondis-je,
+vous faire manquer à aucun devoir; j'aurais désiré, je l'avoue,
+que vous daignassiez réfléchir que, moi aussi, je trouvais pénible
+de manquer aux miens; je n'ai pu obtenir de vous cette justice. Je
+me rends, Ellénore: votre intérêt l'emporte sur tout autre
+considération. Nous partirons ensemble quand vous le voudrez.»
+
+Nous nous mîmes effectivement en route. Les distractions du
+voyage, la nouveauté des objets, les efforts que nous faisions sur
+nous-mêmes ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes
+d'intimité. La longue habitude que nous avions l'un de l'autre,
+les circonstances variées que nous avions parcourues ensemble
+avaient attaché à chaque parole, presque à chaque geste, des
+souvenirs qui nous replaçaient tout à coup dans le passé, et nous
+remplissaient d'un attendrissement involontaire, comme les éclairs
+traversent la nuit sans la dissiper. Nous vivions, pour ainsi
+dire, d'une espèce de mémoire du coeur, assez puissante pour que
+l'idée de nous séparer nous fût douloureuse, trop faible pour que
+nous trouvassions du bonheur à être unis. Je me livrais à ces
+émotions, pour me reposer de ma contrainte habituelle. J'aurais
+voulu donner à Ellénore des témoignages de tendresse qui la
+contentassent; je reprenais quelquefois avec elle le langage de
+l'amour; mais ces émotions et ce langage ressemblaient à ces
+feuilles pâles et décolorées qui, par un reste de végétation
+funèbre, croissent languissamment sur les branches d'un arbre
+déraciné.
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Ellénore obtint dès son arrivée d'être rétablie dans la jouissance
+des biens qu'on lui disputait, en s'engageant à n'en pas disposer
+que son procès ne fût décidé. Elle s'établit dans une des
+possessions de son père. Le mien, qui n'abordait jamais avec moi
+dans ses lettres aucune question directement, se contenta de les
+remplir d'insinuations contre mon voyage. «Vous m'aviez mandé, me
+disait-il, que vous ne partiriez pas. Vous m'aviez développé
+longuement toutes les raisons que vous aviez de ne pas partir;
+j'étais, en conséquence, bien convaincu que vous partiriez. Je ne
+puis que vous plaindre de ce qu'avec votre esprit d'indépendance,
+vous faites toujours ce que vous ne voulez pas. Je ne juge point,
+au reste, d'une situation qui ne m'est qu'imparfaitement connue.
+Jusqu'à présent vous m'aviez paru le protecteur d'Ellénore, et
+sous ce rapport il y avait dans vos procédés quelque chose de
+noble, qui relevait votre caractère, quel que fût l'objet auquel
+vous vous attachiez. Aujourd'hui, vos relations ne sont plus les
+mêmes; ce n'est plus vous qui la protégez, c'est elle qui vous
+protège; vous vivez chez elle, vous êtes un étranger qu'elle
+introduit dans sa famille. Je ne prononce point sur une position
+que vous choisissez; mais comme elle peut avoir ses inconvénients,
+je voudrais les diminuer autant qu'il est en moi. J'écris au baron
+de T**, notre ministre dans le pays où vous êtes, pour vous
+recommander à lui; j'ignore s'il vous conviendra de faire usage de
+cette recommandation; n'y voyez au moins qu'une preuve de mon
+zèle, et nullement une atteinte à l'indépendance que vous avez
+toujours su défendre avec succès contre votre père.»
+
+J'étouffai les réflexions que ce style faisait naître en moi. La
+terre que j'habitais avec Ellénore était située à peu de distance
+de Varsovie; je me rendis dans cette ville, chez le baron de T**.
+Il me reçut avec amitié, me demanda les causes de mon séjour en
+Pologne, me questionna sur mes projets: je ne savais trop que lui
+répondre. Après quelques minutes d'une conversation embarrassée:
+«Je vais, me dit-il, vous parler avec franchise: je connais les
+motifs qui vous ont amené dans ce pays, votre père me les a
+mandés; je vous dirai même que je les comprends: il n'y a pas
+d'homme qui ne se soit, une fois dans sa vie, trouvé tiraillé par
+le désir de rompre une liaison inconvenable et la crainte
+d'affliger une femme qu'il avait aimée. L'inexpérience de la
+jeunesse fait que l'on s'exagère beaucoup les difficultés d'une
+position pareille; on se plaît à croire à la vérité de toutes ces
+démonstrations de douleur, qui remplacent, dans un sexe faible et
+emporté, tous les moyens de la force et tous ceux de la raison. Le
+coeur en souffre, mais l'amour-propre s'en applaudit; et tel homme
+qui pense de bonne foi s'immoler au désespoir qu'il a causé ne se
+sacrifie dans le fait qu'aux illusions de sa propre vanité. Il n'y
+a pas une de ces femmes passionnées dont le monde est plein qui
+n'ait protesté qu'on la ferait mourir en l'abandonnant; il n'y en
+a pas une qui ne soit encore en vie et qui ne soit consolée». Je
+voulus l'interrompre. «Pardon, me dit-il, mon jeune ami, si je
+m'exprime avec trop peu de ménagement: mais le bien qu'on m'a dit
+de vous, les talents que vous annoncez, la carrière que vous
+devriez suivre, tout me fait une loi de ne rien vous déguiser. Je
+lis dans votre âme, malgré vous et mieux que vous; vous n'êtes
+plus amoureux de la femme qui vous domine et qui vous traîne après
+elle; si vous l'aimiez encore, vous ne seriez pas venu chez moi.
+Vous saviez que votre père m'avait écrit; il vous était aisé de
+prévoir ce que j'avais à vous dire: vous n'avez pas été fâché
+d'entendre de ma bouche des raisonnements que vous vous répétez
+sans cesse à vous-même, et toujours inutilement. La réputation
+d'Ellénore est loin d'être intacte. -- Terminons, je vous prie,
+répondis-je, une conversation inutile. Des circonstances
+malheureuses ont pu disposer des premières années d'Ellénore; on
+peut la juger défavorablement sur des apparences mensongères: mais
+je la connais depuis trois ans, et il n'existe pas sur la terre
+une âme plus élevée, un caractère plus noble, un coeur plus pur et
+plus généreux. -- Comme vous voudrez, répliqua-t-il; mais ce sont
+des nuances que l'opinion n'approfondit pas. Les faits sont
+positifs, ils sont publics; en m'empêchant de les rappeler,
+pensez-vous les détruire? Écoutez, poursuivit-il, il faut dans ce
+monde savoir ce qu'on veut. Vous n'épouserez pas Ellénore? Non,
+sans doute, m'écriai-je; elle-même ne l'a jamais désiré. -- Que
+voulez-vous donc faire? Elle a dix ans de plus que vous; vous en
+avez vingt-six; vous la soignerez dix ans encore; elle sera
+vieille; vous serez parvenu au milieu de votre vie, sans avoir
+rien commencé, rien achevé qui vous satisfasse. L'ennui s'emparera
+de vous, l'humeur s'emparera d'elle; elle vous sera chaque jour
+moins agréable, vous lui serez chaque jour plus nécessaire; et le
+résultat d'une naissance illustre, d'une fortune brillante, d'un
+esprit distingué, sera de végéter dans un coin de la Pologne,
+oublié de vos amis, perdu pour la gloire, et tourmenté par une
+femme qui ne sera, quoi que vous fassiez, jamais contente de vous.
+Je n'ajoute qu'un mot, et nous ne reviendrons plus sur un sujet
+qui vous embarrasse. Toutes les routes vous sont ouvertes: les
+lettres, les armes, l'administration; vous pouvez aspirer aux plus
+illustres alliances; vous êtes fait pour aller à tout: mais
+souvenez-vous bien qu'il y a, entre vous et tous les genres de
+succès, un obstacle insurmontable, et que cet obstacle est
+Ellénore. -- J'ai cru vous devoir, monsieur, lui répondis-je, de
+vous écouter en silence; mais je me dois aussi de vous déclarer
+que vous ne m'avez point ébranlé. Personne que moi, je le répète,
+ne peut juger Ellénore; personne n'apprécie assez la vérité de ses
+sentiments et la profondeur de ses impressions. Tant qu'elle aura
+besoin de moi, je resterai près d'elle. Aucun succès ne me
+consolerait de la laisser malheureuse; et dussé-je borner ma
+carrière à lui servir d'appui, à la soutenir dans ses peines, à
+l'entourer de mon affection contre l'injustice d'une opinion qui
+la méconnaît, je croirais encore n'avoir pas employé ma vie
+inutilement.»
+
+Je sortis en achevant ces paroles: mais qui m'expliquera par
+quelle mobilité le sentiment qui me les dictait s'éteignit avant
+même que j'eusse fini de les prononcer? Je voulus, en retournant à
+pied, retarder le moment de revoir cette Ellénore que je venais de
+défendre; je traversai précipitamment la ville; il me tardait de
+me trouver seul.
+
+Arrivé au milieu de la campagne, je ralentis ma marche, et mille
+pensées m'assaillirent. Ces mots funestes: «Entre tous les genres
+de succès et vous, il existe un obstacle insurmontable, et cet
+obstacle c'est Ellénore», retentissaient autour de moi. Je jetais
+un long et triste regard sur le temps qui venait de s'écouler sans
+retour; je me rappelais les espérances de ma jeunesse, la
+confiance avec laquelle je croyais autrefois commander à l'avenir,
+les éloges accordés à mes premiers essais, l'aurore de réputation
+que j'avais vue briller et disparaître. Je me répétais les noms de
+plusieurs de mes compagnons d'étude, que j'avais traités avec un
+dédain superbe, et qui, par le seul effet d'un travail opiniâtre
+et d'une vie régulière, m'avaient laissé loin derrière eux dans la
+route de la fortune, de la considération et de la gloire: j'étais
+oppressé de mon inaction. Comme les avares se représentent dans
+les trésors qu'ils entassent tous les biens que ces trésors
+pourraient acheter, j'apercevais dans Ellénore la privation de
+tous les succès auxquels j'aurais pu prétendre. Ce n'était pas une
+carrière seule que je regrettais: comme je n'avais essayé
+d'aucune, je les regrettais toutes. N'ayant jamais employé mes
+forces, je les imaginais sans bornes, et je les maudissais;
+j'aurais voulu que la nature m'eût crée faible et médiocre, pour
+me préserver au moins du remords de me dégrader volontairement.
+Toute louange, toute approbation pour mon esprit ou mes
+connaissances, me semblaient un reproche insupportable: je croyais
+entendre admirer les bras vigoureux d'un athlète chargé de fers au
+fond d'un cachot. Si je voulais ressaisir mon courage, me dire que
+l'époque de l'activité n'était pas encore passée, l'image
+d'Ellénore s'élevait devant moi comme un fantôme, et me repoussait
+dans le néant; je ressentais contre elle des accès de fureur, et,
+par un mélange bizarre, cette fureur ne diminuait en rien la
+terreur que m'inspirait l'idée de l'affliger.
+
+Mon âme, fatiguée de ces sentiments amers, chercha tout à coup un
+refuge dans des sentiments contraires. Quelques mots, prononcés au
+hasard par le baron de T** sur la possibilité d'une alliance douce
+et paisible, me servirent à me créer l'idéal d'une compagne. Je
+réfléchis au repos, à la considération, à l'indépendance même que
+m'offrirait un sort pareil; car les liens que je traînais depuis
+si longtemps me rendaient plus dépendant mille fois que n'aurait
+pu le faire une union reconnue et constatée. J'imaginais la joie
+de mon père; j'éprouvais un désir impatient de reprendre dans ma
+patrie et dans la société de mes égaux la place qui m'était due;
+je me représentais opposant une conduite austère et irréprochable
+à tous les jugements qu'une malignité froide et frivole avait
+prononcés contre moi, à tous les reproches dont m'accablait
+Ellénore.
+
+«Elle m'accuse sans cesse, disais-je, d'être dur, d'être ingrat,
+d'être sans pitié. Ah! si le ciel m'eût accordé une femme que les
+convenances sociales me permissent d'avouer, que mon père ne
+rougît pas d'accepter pour fille, j'aurais été mille fois heureux
+de la rendre heureuse. Cette sensibilité que l'on méconnaît parce
+qu'elle est souffrante et froissée, cette sensibilité dont on
+exige impérieusement des témoignages que mon coeur refuse à
+l'emportement et à la menace, qu'il me serait doux de m'y livrer
+avec l'être chéri, compagnon d'une vie régulière et respectée! Que
+n'ai-je pas fait pour Ellénore? Pour elle j'ai quitté mon pays et
+ma famille; j'ai pour elle affligé le coeur d'un vieux père qui
+gémit encore loin de moi; pour elle j'habite ces lieux où ma
+jeunesse s'enfuit solitaire, sans gloire, sans honneur et sans
+plaisir: tant de sacrifices faits sans devoir et sans amour ne
+prouvent-ils pas ce que l'amour et le devoir me rendraient capable
+de faire? Si je crains tellement la douleur d'une femme qui ne me
+domine que par sa douleur, avec quel soin j'écarterais toute
+affliction, toute peine, de celle à qui je pourrais hautement me
+vouer sans remords et sans réserve! Combien alors on me verrait
+différent de ce que je suis! Comme cette amertume dont on me fait
+un crime, parce que la source en est inconnue, fuirait rapidement
+loin de moi! Combien je serais reconnaissant pour le ciel et
+bienveillant pour les hommes!»
+
+Je parlais ainsi; mes yeux se mouillaient de larmes, mille
+souvenirs rentraient comme par torrents dans mon âme: mes
+relations avec Ellénore m'avaient rendu tous ces souvenirs odieux.
+Tout ce qui me rappelait mon enfance, les lieux où s'étaient
+écoulées mes premières années, les compagnons de mes premiers
+jeux, les vieux parents qui m'avaient prodigué les premières
+marques d'intérêt, me blessait et me faisait mal; j'étais réduit à
+repousser, comme des pensées coupables, les images les plus
+attrayantes et les voeux les plus naturels. La compagne que mon
+imagination m'avait soudain créée s'alliait au contraire à toutes
+ces images et sanctionnait tous ces voeux; elle s'associait à tous
+mes devoirs, à tous mes plaisirs, à tous mes goûts; elle
+rattachait ma vie actuelle à cette époque de ma jeunesse où
+l'espérance ouvrait devant moi un si vaste avenir, l'époque dont
+Ellénore m'avait séparé par un abîme. Les plus petits détails, les
+plus petits objets se retraçaient à ma mémoire; je revoyais
+l'antique château que j'avais habité avec mon père, les bois qui
+l'entouraient, la rivière qui baignait le pied de ses murailles,
+les montagnes qui bordaient son horizon; toutes ces choses me
+paraissaient tellement présentes, pleines d'une telle vie,
+qu'elles me causaient un frémissement que j'avais peine à
+supporter; et mon imagination plaçait a côté d'elles une créature
+innocente et jeune qui les embellissait, qui les animait par
+l'espérance. J'errais plongé dans cette rêverie, toujours sans
+plan fixe, ne me disant point qu'il fallait rompre avec Ellénore,
+n'ayant de la réalité qu'une idée sourde et confuse, et dans
+l'état d'un homme accablé de peine, que le sommeil a consolé par
+un songe, et qui pressent que ce songe va finir. Je découvris tout
+à coup le château d'Ellénore, dont insensiblement je m'étais
+rapproché; je m'arrêtai; je pris une autre route: j'étais heureux
+de retarder le moment où j'allais entendre de nouveau sa voix.»
+
+Le jour s'affaiblissait: le ciel était serein; la campagne
+devenait déserte; les travaux des hommes avaient cessé, ils
+abandonnaient la nature à elle-même. Mes pensées prirent
+graduellement une teinte plus grave et plus imposante. Les ombres
+de la nuit qui s'épaississaient à chaque instant, le vaste silence
+qui m'environnait et qui n'était interrompu que par des bruits
+rares et lointains, firent succéder à mon agitation un sentiment
+plus calme et plus solennel. Je promenais mes regards sur
+l'horizon grisâtre dont je n'apercevais plus les limites, et qui
+par là même me donnait, en quelque sorte, la sensation de
+l'immensité. Je n'avais rien éprouvé de pareil depuis longtemps:
+sans cesse absorbé dans des réflexions toujours personnelles, la
+vue toujours fixée sur ma situation, j'étais devenu étranger à
+toute idée générale; je ne m'occupais que d'Ellénore et de moi;
+d'Ellénore qui ne m'inspirait qu'une pitié mêlée de fatigue, de
+moi, pour qui je n'avais plus aucune estime. Je m'étais rapetissé,
+pour ainsi dire, dans un nouveau genre d'égoïsme, dans un égoïsme
+sans courage, mécontent et humilié; je me sus bon gré de renaître
+à des pensées d'un autre ordre, et de me retrouver la faculté de
+m'oublier moi-même, pour me livrer à des méditations
+désintéressées: mon âme semblait se relever d'une dégradation
+longue et honteuse.
+
+La nuit presque entière s'écoula ainsi. Je marchais au hasard; je
+parcourus des champs, des bois, des hameaux où tout était
+immobile. De temps en temps, j'apercevais dans quelque habitation
+éloignée une pâle lumière qui perçait l'obscurité. «Là, me disais-
+je, là, peut-être, quelque infortuné s'agite sous la douleur, ou
+lutte contre la mort; mystère inexplicable dont une expérience
+journalière paraît n'avoir pas encore convaincu les hommes; terme
+assuré qui ne nous console ni ne nous apaise, objet d'une
+insouciance habituelle et d'un effroi passager! Et moi aussi,
+poursuivais-je, je me livre à cette inconséquence insensée! Je me
+révolte contre la vie, comme si la vie devait ne pas finir! Je
+répands du malheur autour de moi, pour reconquérir quelques années
+misérables que le temps viendra bientôt m'arracher! Ah! renonçons
+à ces efforts inutiles; jouissons de voir ce temps s'écouler, mes
+jours se précipiter les uns sur les autres; demeurons immobile,
+spectateur indifférent d'une existence à demi passée; qu'on s'en
+empare, qu'on la déchire, on n'en prolongera pas la durée! vaut-il
+la peine de la disputer?»
+
+L'idée de la mort a toujours eu sur moi beaucoup d'empire. Dans
+mes affections les plus vives; elle a toujours suffi pour me
+calmer aussitôt; elle produisit sur mon âme son effet accoutumé;
+ma disposition pour Ellénore devint moins amère. Toute mon
+irritation disparut; il ne me restait de l'impression de cette
+nuit de délire qu'un sentiment doux et presque tranquille: peut-
+être la lassitude physique que j'éprouvais contribuait-elle à
+cette tranquillité.
+
+Le jour allait renaître; je distinguais déjà les objets. Je
+reconnus que j'étais assez loin de la demeure d'Ellénore. Je me
+peignis son inquiétude, et je me pressais pour arriver près
+d'elle, autant que la fatigue pouvait me le permettre, lorsque je
+rencontrai un homme à cheval, qu'elle avait envoyé pour me
+chercher. Il me raconta qu'elle était depuis douze heures dans les
+craintes les plus vives; qu'après être allée à Varsovie, et avoir
+parcouru les environs, elle était revenue chez elle dans un état
+inexprimable d'angoisse, et que de toutes parts les habitants du
+village étaient répandus dans la campagne pour me découvrir. Ce
+récit me remplit d'abord d'une impatience assez pénible. Je
+m'irritais de me voir soumis par Ellénore à une surveillance
+importune. En vain me répétais-je que son amour seul en était la
+cause; cet amour n'était-il pas aussi la cause de tout mon
+malheur? Cependant je parvins à vaincre ce sentiment que je me
+reprochais. Je la savais alarmée et souffrante. Je montai à
+cheval. Je franchis avec rapidité la distance qui nous séparait.
+Elle me reçut avec des transports de joie. Je fus ému de son
+émotion. Notre conversation fut courte, parce que bientôt elle
+songea que je devais avoir besoin de repos; et je la quittai,
+cette fois du moins, sans avoir rien dit qui pût affliger son
+coeur.
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Le lendemain je me relevai poursuivi des mêmes idées qui m'avaient
+agité la veille. Mon agitation redoubla les jours suivants;
+Ellénore voulut inutilement en pénétrer la cause: je répondais par
+des monosyllabes contraints à ses questions impétueuses; je me
+raidissais contre son insistance, sachant trop qu'à ma franchise
+succéderait sa douleur, et que sa douleur m'imposerait une
+dissimulation nouvelle.
+
+Inquiète et surprise, elle recourut à l'une de ses amies pour
+découvrir le secret qu'elle m'accusait de lui cacher; avide de se
+tromper elle-même, elle cherchait un fait où il n'y avait qu'un
+sentiment. Cette amie m'entretint de mon humeur bizarre, du soin
+que je mettais à repousser toute idée d'un lien durable, de mon
+inexplicable soif de rupture et d'isolement. Je l'écoutai
+longtemps en silence; je n'avais dit jusqu'à ce moment à personne
+que je n'aimais plus Ellénore; ma bouche répugnait à cet aveu qui
+me semblait une perfidie. Je voulus pourtant me justifier; je
+racontai mon histoire avec ménagement, en donnant beaucoup
+d'éloges à Ellénore, en convenant des inconséquences de ma
+conduite, en les rejetant sur les difficultés de notre situation,
+et sans me permettre une parole qui prononçât clairement que la
+difficulté véritable était de ma part l'absence de l'amour. La
+femme qui m'écoutait fut émue de mon récit: elle vit de la
+générosité dans ce que j'appelais de la faiblesse, du malheur dans
+ce que je nommais de la dureté. Les mêmes explications qui
+mettaient en fureur Ellénore passionnée, portaient la conviction
+dans l'esprit de son impartiale amie. On est si juste lorsqu'on
+est désintéressé! Qui que vous soyez, ne remettez jamais à un
+autre les intérêts de votre coeur; le coeur seul peut plaider sa
+cause: il sonde seul ses blessures; tout intermédiaire devient un
+juge; il analyse, il transige, il conçoit l'indifférence; il
+l'admet comme possible, il la reconnaît pour inévitable; par là
+même il l'excuse, et l'indifférence se trouve ainsi, à sa grande
+surprise, légitime à ses propres yeux. Les reproches d'Ellénore
+m'avaient persuadé que j'étais coupable; j'appris de celle qui
+croyait la défendre que je n'étais que malheureux. Je fus entraîné
+à l'aveu complet de mes sentiments: je convins que j'avais pour
+Ellénore du dévouement, de la sympathie, de la pitié; mais
+j'ajoutai que l'amour n'entrait pour rien dans les devoirs que je
+m'imposais. Cette vérité, jusqu'alors renfermée dans mon coeur, et
+quelquefois seulement révélée à Ellénore au milieu du trouble et
+de la colère, prit à mes propres yeux plus de réalité et de force
+par cela seul qu'un autre en était devenu dépositaire. C'est un
+grand pas, c'est un pas irréparable, lorsqu'on dévoile tout à coup
+aux yeux d'un tiers les replis cachés d'une relation intime; le
+jour qui pénètre dans ce sanctuaire constate et achève les
+destructions que la nuit enveloppait de ses ombres: ainsi les
+corps renfermés dans les tombeaux conservent souvent leur première
+forme, jusqu'à ce que l'air extérieur vienne les frapper et les
+réduire en poudre.
+
+L'amie d'Ellénore me quitta: j'ignore quel compte elle lui rendit
+de notre conversation, mais, en approchant du salon, j'entendis
+Ellénore qui parlait d'une voix très animée; en m'apercevant, elle
+se tut. Bientôt elle reproduisit sous diverses formes des idées
+générales, qui n'étaient que des attaques particulières. «Rien
+n'est plus bizarre, disait-elle, que le zèle de certaines amitiés;
+il y a des gens qui s'empressent de se charger de vos intérêts
+pour mieux abandonner votre cause; ils appellent cela de
+l'attachement: j'aimerais mieux de la haine». Je compris
+facilement que l'amie d'Ellénore avait embrassé mon parti contre
+elle, et l'avait irritée en ne paraissant pas me juger assez
+coupable. Je me sentis ainsi d'intelligence avec un autre contre
+Ellénore: c'était entre nos coeurs une barrière de plus.
+
+Quelques jours après, Ellénore alla plus loin: elle était
+incapable de tout empire sur elle-même; dès qu'elle croyait avoir
+un sujet de plainte, elle marchait droit à l'explication, sans
+ménagement et sans calcul, et préférait le danger de rompre à la
+contrainte de dissimuler. Les deux amies se séparèrent à jamais
+brouillées.
+
+«Pourquoi mêler des étrangers à nos discussions intimes? dis-je à
+Ellénore. Avons-nous besoin d'un tiers pour nous entendre? et si
+nous ne nous entendons plus, quel tiers pourrait y porter remède?
+-- Vous avez raison, me répondit-elle: mais c'est votre faute;
+autrefois je ne m'adressais à personne pour arriver jusqu'à votre
+coeur.»
+
+Tout à coup Ellénore annonça le projet de changer son genre de
+vie. Je démêlai par ses discours qu'elle attribuait à la solitude
+dans laquelle nous vivions le mécontentement qui me dévorait: elle
+épuisait toutes les explications fausses avant de se résigner à la
+véritable. Nous passions tête à tête de monotones soirées entre le
+silence et l'humeur; la source des longs entretiens était tarie.
+
+Ellénore résolut d'attirer chez elle les familles nobles qui
+résidaient dans son voisinage ou à Varsovie. J'entrevis facilement
+les obstacles et les dangers de ses tentatives. Les parents qui
+lui disputaient son héritage avaient révélé ses erreurs passées,
+et répandu contre elle mille bruits calomnieux. Je frémis des
+humiliations qu'elle allait braver, et je tâchai de la dissuader
+de cette entreprise. Mes représentations furent inutiles; je
+blessai sa fierté par mes craintes, bien que je ne les exprimasse
+qu'avec ménagement. Elle supposa que j'étais embarrassé de nos
+liens, parce que son existence était équivoque; elle n'en fut que
+plus empressée a reconquérir une place honorable dans le monde:
+ses efforts obtinrent quelque succès. La fortune dont elle
+jouissait, sa beauté, que le temps n'avait encore que légèrement
+diminuée, le bruit même de ses aventures, tout en elle excitait la
+curiosité. Elle se vit entourée bientôt d'une société nombreuse;
+mais elle était poursuivie d'un sentiment secret d'embarras et
+d'inquiétude. J'étais mécontent de ma situation, elle s'imaginait
+que je l'étais de la sienne; elle s'agitait pour en sortir; son
+désir ardent ne lui permettait point de calcul, sa position fausse
+jetait de l'inégalité dans sa conduite et de la précipitation dans
+ses démarches. Elle avait l'esprit juste, mais peu étendu; la
+justesse de son esprit était dénaturée par l'emportement de son
+caractère, et son peu d'étendue l'empêchait d'apercevoir la ligne
+la plus habile, et de saisir des nuances délicates. Pour la
+première fois elle avait un but; et comme elle se précipitait vers
+ce but, elle le manquait. Que de dégoûts elle dévora sans me les
+communiquer! que de fois je rougis pour elle sans avoir la force
+de le lui dire! Tel est, parmi les hommes, le pouvoir de la
+réserve et de la mesure, que je l'avais vue plus respectée par les
+amis du comte de P** comme sa maîtresse, qu'elle ne l'était par
+ses voisins comme héritière d'une grande fortune, au milieu de ses
+vassaux. Tour à tour haute et suppliante, tantôt prévenante,
+tantôt susceptible, il y avait dans ses actions et dans ses
+paroles je ne sais quelle fougue destructive de la considération
+qui ne se compose que du calme.
+
+En relevant ainsi les défauts d'Ellénore, c'est moi que j'accuse
+et que je condamne. Un mot de moi l'aurait calmée: pourquoi n'ai-
+je pu prononcer ce mot?
+
+Nous vivions cependant plus doucement ensemble; la distraction
+nous soulageait de nos pensées habituelles. Nous n'étions seuls
+que par intervalles; et comme nous avions l'un dans l'autre une
+confiance sans nombre, excepté sur nos sentiments intimes, nous
+mettions les observations et les faits à la place de ces
+sentiments, et nos conversations avaient repris quelque charme.
+Mais bientôt ce nouveau genre de vie devint pour moi la source
+d'une nouvelle perplexité. Perdu dans la foule qui environnait
+Ellénore, je m'aperçus que j'étais l'objet de l'étonnement et du
+blâme. L'époque approchait où son procès devait être jugé: ses
+adversaires prétendaient qu'elle avait aliéné le coeur paternel
+par des égarements sans nombre; ma présence venait à l'appui de
+leurs assertions. Ses amis me reprochaient de lui faire tort. Ils
+excusaient sa passion pour moi; mais ils m'accusaient
+d'indélicatesse: j'abusais, disaient-ils, d'un sentiment que
+j'aurais dû modérer. Je savais seul qu'en l'abandonnant je
+l'entraînerais sur mes pas, et qu'elle négligerait pour me suivre
+tout le soin de sa fortune et tous les calculs de la prudence. Je
+ne pouvais rendre le public dépositaire de ce secret; je ne
+paraissais donc dans la maison d'Ellénore qu'un étranger nuisible
+au succès même des démarches qui allaient décider de son sort; et,
+par un étrange renversement de la vérité, tandis que j'étais la
+victime de ses volontés inébranlables, c'était elle que l'on
+plaignait comme victime de mon ascendant.
+
+Une nouvelle circonstance vint compliquer encore cette situation
+douloureuse.
+
+Une singulière révolution s'opéra tout à coup dans la conduite et
+les manières d'Ellénore: jusqu'à cette époque elle n'avait paru
+occupée que de moi; soudain je la vis recevoir et rechercher les
+hommages des hommes qui l'entouraient. Cette femme si réservée, si
+froide, si ombrageuse, sembla subitement changer de caractère.
+Elle encourageait les sentiments et même les espérances d'une
+foule de jeunes gens, dont les uns étaient séduits par sa figure,
+et dont quelques autres, malgré ses erreurs passées, aspiraient
+sérieusement à sa main; elle leur accordait de longs tête-à-tête;
+elle avait avec eux ces formes douteuses, mais attrayantes, qui ne
+repoussent mollement que pour retenir, parce qu'elles annoncent
+plutôt l'indécision que l'indifférence, et des retards que des
+refus. J'ai su par elle dans la suite, et les faits me l'ont
+démontré, qu'elle agissait ainsi par un calcul faux et déplorable.
+Elle croyait ranimer mon amour en excitant ma jalousie; mais
+c'était agiter des cendres que rien ne pouvait réchauffer. Peut-
+être aussi se mêlait-il à ce calcul, sans qu'elle s'en rendît
+compte, quelque vanité de femme; elle était blessée de ma
+froideur, elle voulait se prouver à elle-même qu'elle avait encore
+des moyens de plaire. Peut-être enfin, dans l'isolement où je
+laissais son coeur, trouvait-elle une sorte de consolation à
+s'entendre répéter des expressions d'amour que depuis longtemps je
+ne prononçais plus.
+
+Quoi qu'il en soit, je me trompai quelque temps sur ses motifs.
+J'entrevis l'aurore de ma liberté future; je m'en félicitai.
+Tremblant d'interrompre par quelque mouvement inconsidéré cette
+grande crise à laquelle j'attachais ma délivrance, je devins plus
+doux, je parus plus content. Ellénore prit ma douceur pour de la
+tendresse, mon espoir de la voir enfin heureuse sans moi pour le
+désir de la rendre heureuse. Elle s'applaudit de son stratagème.
+Quelquefois pourtant elle s'alarmait de ne me voir aucune
+inquiétude; elle me reprochait de ne mettre aucun obstacle à ces
+liaisons qui, en apparence, menaçaient de me l'enlever. Je
+repoussais ces accusations par des plaisanteries, mais je ne
+parvenais pas toujours à l'apaiser; son caractère se faisait jour
+à travers la dissimulation qu'elle s'était imposée. Les scènes
+recommençaient sur un autre terrain, mais non moins orageuses.
+Ellénore m'imputait ses propres torts, elle m'insinuait qu'un seul
+mot la ramènerait à moi tout entière; puis, offensée de mon
+silence, elle se précipitait de nouveau dans la coquetterie avec
+une espèce de fureur.
+
+C'est ici surtout, je le sens, que l'on m'accusera de faiblesse.
+Je voulais être libre, et je le pouvais avec l'approbation
+générale; je le devais peut-être: la conduite d'Ellénore m'y
+autorisait et semblait m'y contraindre. Mais ne savais-je pas que
+cette conduite était mon ouvrage? Ne savais-je pas qu'Ellénore, au
+fond de son coeur, n'avait pas cessé de m'aimer? Pouvais-je la
+punir des imprudences que je lui faisais commettre, et, froidement
+hypocrite, chercher un prétexte dans ces imprudences pour
+l'abandonner sans pitié?
+
+Certes, je ne veux point m'excuser, je me condamne plus sévèrement
+qu'un autre peut-être ne le ferait à ma place; mais je puis au
+moins me rendre ici ce solennel témoignage, que je n'ai jamais agi
+par calcul, et que j'ai toujours été dirigé par des sentiments
+vrais et naturels. Comment se fait-il qu'avec ces sentiments je
+n'aie fait si longtemps que mon malheur et celui des autres? La
+société cependant m'observait avec surprise. Mon séjour chez
+Ellénore ne pouvait s'expliquer que par un extrême attachement
+pour elle, et mon indifférence sur les liens qu'elle semblait
+toujours prête à contracter démentait cet attachement. L'on
+attribua ma tolérance inexplicable à une légèreté de principes, à
+une insouciance pour la morale, qui annonçaient, disait-on, un
+homme profondément égoïste, et que le monde avait corrompu. Ces
+conjectures, d'autant plus propres à faire impression qu'elles
+étaient plus proportionnées aux âmes qui les concevaient, furent
+accueillies et répétées. Le bruit en parvint enfin jusqu'à moi; je
+fus indigné de cette découverte inattendue: pour prix de mes longs
+services, j'étais méconnu, calomnié; j'avais, pour une femme,
+oublié tous les intérêts et repoussé tous les plaisirs de la vie,
+et c'était moi que l'on condamnait.
+
+Je m'expliquai vivement avec Ellénore: un mot fit disparaître
+cette tourbe d'adorateurs qu'elle n'avait appelés que pour me
+faire craindre sa perte. Elle restreignit sa société à quelques
+femmes et à un petit nombre d'hommes âgés. Tout reprit autour de
+nous une apparence régulière; mais nous n'en fûmes que plus
+malheureux: Ellénore se croyait de nouveaux droits; je me sentais
+chargé de nouvelles chaînes.
+
+Je ne saurais peindre quelles amertumes et quelles fureurs
+résultèrent de nos rapports ainsi compliqués. Notre vie ne fut
+qu'un perpétuel orage; l'intimité perdit tous ses charmes, et
+l'amour toute sa douceur; il n'y eut plus même entre nous ces
+retours passagers qui semblent guérir pour quelques instants
+d'incurables blessures. La vérité se fit jour de toutes parts, et
+j'empruntai, pour me faire entendre, les expressions les plus
+dures et les plus impitoyables. Je ne m'arrêtais que lorsque je
+voyais Ellénore dans les larmes, et ses larmes mêmes n'étaient
+qu'une lave brûlante qui, tombant goutte à goutte sur mon coeur,
+m'arrachait des cris, sans pouvoir m'arracher un désaveu. Ce fut
+alors que, plus d'une fois, je la vis se lever pâle et
+prophétique: «Adolphe, s'écriait-elle, vous ne savez pas le mal
+que vous faites; vous l'apprendrez un jour, vous l'apprendrez par
+moi, quand vous m'aurez précipitée dans la tombe». Malheureux!
+lorsqu'elle parlait ainsi, que ne m'y suis-je jeté moi-même avant
+elle!
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Je n'étais pas retourné chez le baron de T** depuis ma dernière
+visite. Un matin je reçus de lui le billet suivant:
+
+«Les conseils que je vous avais donnés ne méritaient pas une si
+longue absence. Quelque parti que vous preniez sur ce qui vous
+regarde, vous n'en êtes pas moins le fils de mon ami le plus cher,
+je n'en jouirai pas moins avec plaisir de votre société, et j'en
+aurai beaucoup à vous introduire dans un cercle dont j'ose vous
+promettre qu'il vous sera agréable de faire partie. Permettez-moi
+d'ajouter que, plus votre genre de vie, que je ne veux point
+désapprouver, a quelque chose de singulier, plus il vous importe
+de dissiper des préventions mal fondées, sans doute, en vous
+montrant dans le monde.»
+
+Je fus reconnaissant de la bienveillance qu'un homme âgé me
+témoignait. Je me rendis chez lui; il ne fut point question
+d'Ellénore. Le baron me retint à dîner: il n'y avait, ce jour-là,
+que quelques hommes assez spirituels et assez aimables. Je fus
+d'abord embarrassé, mais je fis effort sur moi-même; je me
+ranimai, je parlai; je déployai le plus qu'il me fut possible de
+l'esprit et des connaissances. Je m'aperçus que je réussissais à
+captiver l'approbation. Je retrouvai dans ce genre de succès une
+jouissance d'amour-propre dont j'avais été prive dès longtemps;
+cette jouissance me rendit la société du baron de T** plus
+agréable.
+
+Mes visites chez lui se multiplièrent. Il me chargea de quelques
+travaux relatifs à sa mission, et qu'il croyait pouvoir me confier
+sans inconvénient. Ellénore fut d'abord surprise de cette
+révolution dans ma vie; mais je lui parlai de l'amitié du baron
+pour mon père, et du plaisir que je goûtais à consoler ce dernier
+de mon absence, en ayant l'air de m'occuper utilement. La pauvre
+Ellénore, je l'écris dans ce moment avec un sentiment de remords,
+éprouva plus de joie de ce que je paraissais plus tranquille, et
+se résigna, sans trop se plaindre, à passer souvent la plus grande
+partie de la journée séparée de moi. Le baron, de son côté,
+lorsqu'un peu de confiance se fut établie entre nous, me reparla
+d'Ellénore. Mon intention positive était toujours d'en dire du
+bien, mais, sans m'en apercevoir, je m'exprimais sur elle d'un ton
+plus leste et plus dégagé: tantôt j'indiquais, par des maximes
+générales, que je reconnaissais la nécessité de m'en détacher;
+tantôt la plaisanterie venait à mon secours; je parlais en riant
+des femmes et de la difficulté de rompre avec elles. Ces discours
+amusaient un vieux ministre dont l'âme était usée, et qui se
+rappelait vaguement que, dans sa jeunesse, il avait aussi été
+tourmenté par des intrigues d'amour. De la sorte, par cela seul
+que j'avais un sentiment caché, je trompais plus ou moins tout le
+monde: je trompais Ellénore, car je savais que le baron voulait
+m'éloigner d'elle, et je le lui taisais; je trompais M. de T**,
+car je lui laissais espérer que j'étais prêt à briser mes liens.
+Cette duplicité était fort éloignée de mon caractère naturel; mais
+l'homme se déprave dès qu'il a dans le coeur une seule pensée
+qu'il est constamment forcé de dissimuler.
+
+Jusqu'alors je n'avais fait connaissance chez le baron de T**,
+qu'avec les hommes qui composaient sa société particulière. Un
+jour il me proposa de rester à une grande fête qu'il donnait pour
+la naissance de son maître. «Vous y rencontrerez, me dit-il, les
+plus jolies femmes de Pologne: vous n'y trouverez pas, il est
+vrai, celle que vous aimez; j'en suis fâché, mais il y a des
+femmes que l'on ne voit que chez elles». Je fus péniblement
+affecté de cette phrase; je gardai le silence, mais je me
+reprochais intérieurement de ne pas défendre Ellénore, qui, si
+l'on m'eût attaqué en sa présence, m'aurait si vivement défendu.
+
+L'assemblée était nombreuse; on m'examinait avec attention.
+J'entendais répéter tout bas, autour de moi, le nom de mon père,
+celui d'Ellénore, celui du comte de P**. On se taisait à mon
+approche; on recommençait quand je m'éloignais. Il m'était
+démontré que l'on se racontait mon histoire, et chacun, sans
+doute, la racontait à sa manière; ma situation était
+insupportable; mon front était couvert d'une sueur froide. Tour à
+tour je rougissais et je pâlissais.
+
+Le baron s'aperçut de mon embarras. Il vint à moi, redoubla
+d'attentions et de prévenances, chercha toutes les occasions de me
+donner des éloges, et l'ascendant de sa considération força
+bientôt les autres à me témoigner les mêmes égards.
+
+Lorsque tout le monde se fut retiré: «Je voudrais, me dit
+M. de T**, vous parler encore une fois à coeur ouvert. Pourquoi
+voulez-vous rester dans une situation dont vous souffrez? À qui
+faites-vous du bien? Croyez-vous que l'on ne sache pas ce qui se
+passe entre vous et Ellénore? Tout le monde est informé de votre
+aigreur et de votre mécontentement réciproque. Vous vous faites du
+tort par votre faiblesse, vous ne vous en faites pas moins par
+votre dureté; car, pour comble d'inconséquence, vous ne la rendez
+pas heureuse, cette femme qui vous rend si malheureux.»
+
+J'étais encore froissé de la douleur que j'avais éprouvée. Le
+baron me montra plusieurs lettres de mon père. Elles annonçaient
+une affliction bien plus vive que je ne l'avais supposée. Je fus
+ébranlé. L'idée que je prolongeais les agitations d'Ellénore vint
+ajouter à mon irrésolution. Enfin, comme si tout s'était réuni
+contre elle, tandis que j'hésitais, elle-même, par sa véhémence,
+acheva de me décider. J'avais été absent tout le jour; le baron
+m'avait retenu chez lui après l'assemblée; la nuit s'avançait. On
+me remit, de la part d'Ellénore, une lettre en présence du baron
+de T**. Je vis dans les yeux de ce dernier une sorte de pitié de
+ma servitude. La lettre d'Ellénore était pleine d'amertume. «Quoi!
+me dis-je, je ne puis passer un jour libre! Je ne puis respirer
+une heure en paix! Elle me poursuit partout, comme un esclave
+qu'on doit ramener à ses pieds»; et, d'autant plus violent que je
+me sentais plus faible: «Oui, m'écriai-je, je le prends,
+l'engagement de rompre avec Ellénore, j'oserai le lui déclarer
+moi-même, vous pouvez d'avance en instruire mon père.»
+
+En disant ces mots, je m'élançai loin du baron. J'étais oppressé
+des paroles que je venais de prononcer, et je ne croyais qu'à
+peine à la promesse que j'avais donnée.
+
+Ellénore m'attendait avec impatience. Par un hasard étrange, on
+lui avait parlé, pendant mon absence, pour la première fois, des
+efforts du baron de T** pour me détacher d'elle. On lui avait
+rapporté les discours que j'avais tenus, les plaisanteries que
+j'avais faites. Ses soupçons étant éveillés, elle avait rassemblé
+dans son esprit plusieurs circonstances qui lui paraissaient les
+confirmer. Ma liaison subite avec un homme que je ne voyais jamais
+autrefois, l'intimité qui existait entre cet homme et mon père,
+lui semblaient des preuves irréfragables. Son inquiétude avait
+fait tant de progrès en peu d'heures que je la trouvai pleinement
+convaincue de ce qu'elle nommait ma perfidie.
+
+J'étais arrivé auprès d'elle, décidé à tout lui dire. Accusé par
+elle, le croira-t-on? je ne m'occupai qu'à tout éluder. Je niai
+même, oui, je niai ce jour-là ce que j'étais déterminé à lui
+déclarer le lendemain.
+
+Il était tard; je la quittai; je me hâtai de me coucher pour
+terminer cette longue journée; et quand je fus bien sûr qu'elle
+était finie, je me sentis, pour le moment, délivré d'un poids
+énorme.
+
+Je ne me levai le lendemain que vers le milieu du jour, comme si,
+en retardant le commencement de notre entrevue, j'avais retardé
+l'instant fatal.
+
+Ellénore s'était rassurée pendant la nuit, et par ses propres
+réflexions et par mes discours de la veille. Elle me parla de ses
+affaires avec un air de confiance qui n'annonçait que trop qu'elle
+regardait nos existences comme indissolublement unies. Où trouver
+des paroles qui la repoussassent dans l'isolement?
+
+Le temps s'écoulait avec une rapidité effrayante. Chaque minute
+ajoutait à la nécessité d'une explication. Des trois jours que
+j'avais fixés, déjà le second était près de disparaître; M. de T**
+m'attendait au plus tard le surlendemain. Sa lettre pour mon père
+était partie et j'allais manquer à ma promesse sans avoir fait
+pour l'exécuter la moindre tentative. Je sortais, je rentrais, je
+prenais la main d'Ellénore, je commençais une phrase que
+j'interrompais aussitôt, je regardais la marche du soleil qui
+s'inclinait vers l'horizon. La nuit revint, j'ajournai de nouveau.
+Un jour me restait: c'était assez d'une heure.
+
+Ce jour se passa comme le précédent. J'écrivis à M. de T** pour
+lui demander du temps encore: et, comme il est naturel aux
+caractères faibles de le faire, j'entassai dans ma lettre mille
+raisonnements pour justifier mon retard, pour démontrer qu'il ne
+changeait rien à la résolution que j'avais prise, et que, dès
+l'instant même, on pouvait regarder mes liens avec Ellénore comme
+brisés pour jamais.
+
+
+CHAPITRE X
+
+Je passai les jours suivants plus tranquille. J'avais rejeté dans
+le vague la nécessité d'agir; elle ne me poursuivait plus comme un
+spectre; je croyais avoir tout le temps de préparer Ellénore. Je
+voulais être plus doux, plus tendre avec elle, pour conserver au
+moins des souvenirs d'amitié. Mon trouble était tout différent de
+celui que j'avais connu jusqu'alors. J'avais imploré le ciel pour
+qu'il élevât soudain entre Ellénore et moi un obstacle que je ne
+pusse franchir. Cet obstacle s'était élevé. Je fixais mes regards
+sur Ellénore comme sur un être que j'allais perdre. L'exigence,
+qui m'avait paru tant de fois insupportable, ne m'effrayait plus;
+je m'en sentais affranchi d'avance. J'étais plus libre en lui
+cédant encore, et je n'éprouvais plus cette révolte intérieure qui
+jadis me portait sans cesse à tout déchirer. Il n'y avait plus en
+moi d'impatience: il y avait, au contraire, un désir secret de
+retarder le moment funeste.
+
+Ellénore s'aperçut de cette disposition plus affectueuse et plus
+sensible: elle-même devint moins amère. Je recherchais des
+entretiens que j'avais évités; je jouissais de ses expressions
+d'amour, naguère importunes, précieuses maintenant, comme pouvant
+chaque fois être les dernières.
+
+Un soir, nous nous étions quittés après une conversation plus
+douce que de coutume. Le secret que je renfermais dans mon sein me
+rendait triste, mais ma tristesse n'avait rien de violent.
+L'incertitude sur l'époque de la séparation que j'avais voulue me
+servait à en écarter l'idée. La nuit j'entendis dans le château un
+bruit inusité. Ce bruit cessa bientôt, et je n'y attachai point
+d'importance. Le matin cependant, l'idée m'en revint; j'en voulus
+savoir la cause, et je dirigeai mes pas vers la chambre
+d'Ellénore. Quel fut mon étonnement, lorsqu'on me dit que depuis
+douze heures elle avait une fièvre ardente, qu'un médecin que ses
+gens avaient fait appeler déclarait sa vie en danger, et qu'elle
+avait défendu impérieusement que l'on m'avertît ou qu'on me
+laissât pénétrer jusqu'à elle!
+
+Je voulus insister. Le médecin sortit lui-même pour me représenter
+la nécessité de ne lui causer aucune émotion. Il attribuait sa
+défense, dont il ignorait le motif, au désir de ne pas me causer
+d'alarmes. J'interrogeai les gens d'Ellénore avec angoisse sur ce
+qui avait pu la plonger d'une manière si subite dans un état si
+dangereux. La veille, après m'avoir quitté, elle avait reçu de
+Varsovie une lettre apportée par un homme à cheval; l'ayant
+ouverte et parcourue, elle s'était évanouie; revenue à elle, elle
+s'était jetée sur son lit sans prononcer une parole. L'une de ses
+femmes, inquiète de l'agitation qu'elle remarquait en elle, était
+restée dans sa chambre à son insu; vers le milieu de la nuit,
+cette femme l'avait vue saisie d'un tremblement qui ébranlait le
+lit sur lequel elle était couchée: elle avait voulu m'appeler.
+Ellénore s'y était opposée avec une espèce de terreur tellement
+violente qu'on n'avait osé lui désobéir. On avait envoyé chercher
+un médecin; Ellénore avait refusé, refusait encore de lui
+répondre; elle avait passé la nuit, prononçant des mots
+entrecoupés qu'on n'avait pu comprendre, et appuyant souvent son
+mouchoir sur sa bouche, comme pour s'empêcher de parler.
+
+Tandis qu'on me donnait ces détails, une autre femme, qui était
+restée près d'Ellénore, accourut tout effrayée. Ellénore
+paraissait avoir perdu l'usage de ses sens. Elle ne distinguait
+rien de ce qui l'entourait. Elle poussait quelquefois des cris,
+elle répétait mon nom; puis, épouvantée, elle faisait signe de la
+main, comme pour que l'on éloignât d'elle quelque objet qui lui
+était odieux.
+
+J'entrai dans sa chambre. Je vis au pied de son lit deux lettres.
+L'une était la mienne au baron de T**, l'autre était de lui-même à
+Ellénore. Je ne conçus que trop alors le mot de cette affreuse
+énigme. Tous mes efforts pour obtenir le temps que je voulais
+consacrer encore aux derniers adieux s'étaient tournés de la sorte
+contre l'infortunée que j'aspirais à ménager. Ellénore avait lu,
+tracées de ma main, mes promesses de l'abandonner, promesses qui
+n'avaient été dictées que par le désir de rester plus longtemps
+près d'elle, et que la vivacité de ce désir même m'avait porte à
+répéter, à développer de mille manières. L'oeil indifférent de
+M. de T** avait facilement démêlé dans ces protestations réitérées
+à chaque ligne l'irrésolution que je déguisais et les ruses de ma
+propre incertitude; mais le cruel avait trop bien calculé
+qu'Ellénore y verrait un arrêt irrévocable. Je m'approchai d'elle:
+elle me regarda sans me reconnaître. Je lui parlai: elle
+tressaillit. «Quel est ce bruit? s'écria-t-elle; c'est la voix qui
+m'a fait du mal». Le médecin remarqua que ma présence ajoutait à
+son délire, et me conjura de m'éloigner. Comment peindre ce que
+j'éprouvai pendant trois longues heures? Le médecin sortit enfin.
+Ellénore était tombée dans un profond assoupissement. Il ne
+désespérait pas de la sauver, si, à son réveil, la fièvre était
+calmée.
+
+Ellénore dormit longtemps. Instruit de son réveil, je lui écrivis
+pour lui demander de me recevoir. Elle me fit dire d'entrer. Je
+voulus parler; elle m'interrompit. «Que je n'entende de vous, dit-
+elle, aucun mot cruel. Je ne réclame plus, je ne m'oppose à rien;
+mais que cette voix que j'ai tant aimée, que cette voix qui
+retentissait au fond de mon coeur n'y pénètre pas pour le
+déchirer. Adolphe, Adolphe, j'ai été violente, j'ai pu vous
+offenser; mais vous ne savez pas ce que j'ai souffert. Dieu
+veuille que jamais vous ne le sachiez!»
+
+Son agitation devint extrême. Elle posa son front sur ma main; il
+était brûlant; une contraction terrible défigurait ses traits. «Au
+nom du ciel, m'écriai-je, chère Ellénore, écoutez-moi. Oui, je
+suis coupable: cette lettre...». Elle frémit et voulut s'éloigner.
+Je la retins. «Faible, tourmenté, continuai-je, j'ai pu céder un
+moment à une instance cruelle; mais n'avez-vous pas vous-même
+mille preuves que je ne puis vouloir ce qui nous sépare? J'ai été
+mécontent, malheureux, injuste; peut-être, en luttant avec trop de
+violence contre une imagination rebelle, avez-vous donné de la
+force à des velléités passagères que je méprise aujourd'hui; mais
+pouvez-vous douter de mon affection profonde? nos âmes ne sont-
+elles pas enchaînées l'une à l'autre par mille liens que rien ne
+peut rompre? Tout le passé ne nous est-il pas commun? Pouvons-nous
+jeter un regard sur les trois années qui viennent de finir, sans
+nous retracer des impressions que nous avons partagées, des
+plaisirs que nous avons goûtés, des peines que nous avons
+supportées ensemble? Ellénore, commençons en ce jour une nouvelle
+époque, rappelons les heures du bonheur et de l'amour». Elle me
+regarda quelque temps avec l'air du doute. «Votre père, reprit-
+elle enfin, vos devoirs, votre famille, ce qu'on attend de
+vous!... -- Sans doute, répondis-je, une fois, un jour peut-
+être...». Elle remarqua que j'hésitais. «Mon Dieu, s'écria-t-elle,
+pourquoi m'avait-il rendu l'espérance pour me la ravir aussitôt?
+Adolphe, je vous remercie de vos efforts: ils m'ont fait du bien,
+d'autant plus de bien qu'ils ne vous coûteront, je l'espère, aucun
+sacrifice; mais, je vous en conjure, ne parlons plus de
+l'avenir... Ne vous reprochez rien, quoi qu'il arrive. Vous avez
+été bon pour moi. J'ai voulu ce qui n'était pas possible. L'amour
+était toute ma vie: il ne pouvait être la vôtre. Soignez-moi
+maintenant quelques jours encore». Des larmes coulèrent
+abondamment de ses yeux; sa respiration fut moins oppressée; elle
+appuya sa tête sur mon épaule. «C'est ici, dit-elle, que j'ai
+toujours désiré mourir». Je la serrai contre mon coeur, j'abjurai
+de nouveau mes projets, je désavouai mes fureurs cruelles. «Non,
+reprit-elle, il faut que vous soyez libre et content. -- Puis-je
+l'être si vous êtes malheureuse? -- Je ne serai pas longtemps
+malheureuse, vous n'aurez pas longtemps à me plaindre». Je rejetai
+loin de moi des craintes que je voulais croire chimériques. «Non,
+non, cher Adolphe, me dit-elle, quand on a longtemps invoqué la
+mort, le Ciel nous envoie, à la fin, je ne sais quel pressentiment
+infaillible qui nous avertit que notre prière est exaucée». Je lui
+jurai de ne jamais la quitter. «Je l'ai toujours espéré,
+maintenant j'en suis sûre.»
+
+C'était une de ces journées d'hiver où le soleil semble éclairer
+tristement la campagne grisâtre, comme s'il regardait en pitié la
+terre qu'il a cessé de réchauffer. Ellénore me proposa de sortir.
+«Il fait bien froid, lui dis-je. -- N'importe, je voudrais me
+promener avec vous». Elle prit mon bras; nous marchâmes longtemps
+sans rien dire; elle avançait avec peine, et se penchait sur moi
+presque tout entière. «Arrêtons-nous un instant. -- Non, me
+répondit-elle, j'ai du plaisir à me sentir encore soutenue par
+vous». Nous retombâmes dans le silence. Le ciel était serein; mais
+les arbres étaient sans feuilles; aucun souffle n'agitait l'air,
+aucun oiseau ne le traversait: tout était immobile, et le seul
+bruit qui se fît entendre était celui de l'herbe glacée qui se
+brisait sous nos pas. «Comme tout est calme, me dit Ellénore;
+comme la nature se résigne! Le coeur aussi ne doit-il pas
+apprendre à se résigner?» Elle s'assit sur une pierre; tout à coup
+elle se mit à genoux, et, baissant la tête, elle l'appuya sur ses
+deux mains. J'entendis quelques mots prononces à voix basse. Je
+m'aperçus qu'elle priait. Se relevant enfin: «Rentrons, dit-elle,
+le froid m'a saisie. J'ai peur de me trouver mal. Ne me dites
+rien; je ne suis pas en état de vous entendre.»
+
+À dater de ce jour, je vis Ellénore s'affaiblir et dépérir. Je
+rassemblai de toutes parts des médecins autour d'elle: les uns
+m'annoncèrent un mal sans remède, d'autres me bercèrent
+d'espérances vaines; mais la nature sombre et silencieuse
+poursuivait d'un bras invisible son travail impitoyable. Par
+moments, Ellénore semblait reprendre à la vie. On eût dit
+quelquefois que la main de fer qui pesait sur elle s'était
+retirée. Elle relevait sa tête languissante; ses joues se
+couvraient de couleurs un peu plus vives; ses yeux se ranimaient:
+mais tout à coup, par le jeu cruel d'une puissance inconnue, ce
+mieux mensonger disparaissait, sans que l'art en pût deviner la
+cause. Je la vis de la sorte marcher par degrés à la destruction.
+Je vis se graver sur cette figure si noble et si expressive les
+signes avant-coureurs de la mort. Je vis, spectacle humiliant et
+déplorable, ce caractère énergique et fier recevoir de la
+souffrance physique mille impressions confuses et incohérentes,
+comme si, dans ces instants terribles, l'âme, froissée par le
+corps, se métamorphosait en tous sens pour se plier avec moins de
+peine à la dégradation des organes.
+
+Un seul sentiment ne varia jamais dans le coeur d'Ellénore: ce fut
+sa tendresse pour moi. Sa faiblesse lui permettait rarement de me
+parler; mais elle fixait sur moi ses yeux en silence, et il me
+semblait alors que ses regards me demandaient la vie que je ne
+pouvais plus lui donner. Je craignais de lui causer une émotion
+violente; j'inventais des prétextes pour sortir: je parcourais au
+hasard tous les lieux où je m'étais trouvé avec elle; j'arrosais
+de mes pleurs les pierres, le pied des arbres, tous les objets qui
+me retraçaient son souvenir.
+
+Ce n'était pas les regrets de l'amour, c'était un sentiment plus
+sombre et plus triste; l'amour s'identifie tellement à l'objet
+aimé que dans son désespoir même il y a quelque charme. Il lutte
+contre la réalité, contre la destinée; l'ardeur de son désir le
+trompe sur ses forces, et l'exalte au milieu de sa douleur. La
+mienne était morne et solitaire; je n'espérais point mourir avec
+Ellénore; j'allais vivre sans elle dans ce désert du monde, que
+j'avais souhaité tant de fois de traverser indépendant. J'avais
+brisé l'être qui m'aimait; j'avais brisé ce coeur, compagnon du
+mien, qui avait persisté à se dévouer à moi, dans sa tendresse
+infatigable; déjà l'isolement m'atteignait. Ellénore respirait
+encore, mais je ne pouvais déjà plus lui confier mes pensées;
+j'étais déjà seul sur la terre; je ne vivais plus dans cette
+atmosphère d'amour qu'elle répandait autour de moi; l'air que je
+respirais me paraissait plus rude, les visages des hommes que je
+rencontrais plus indifférents; toute la nature semblait me dire
+que j'allais à jamais cesser d'être aimé.
+
+Le danger d'Ellénore devint tout à coup plus imminent; des
+symptômes qu'on ne pouvait méconnaître annoncèrent sa fin
+prochaine: un prêtre de sa religion l'en avertit. Elle me pria de
+lui apporter une cassette qui contenait beaucoup de papiers; elle
+en fit brûler plusieurs devant elle, mais elle paraissait en
+chercher un qu'elle ne trouvait point, et son inquiétude était
+extrême. Je la suppliai de cesser cette recherche qui l'agitait,
+et pendant laquelle, deux fois, elle s'était évanouie. «J'y
+consens, me répondit-elle; mais, cher Adolphe, ne me refusez pas
+une prière. Vous trouverez parmi mes papiers, je ne sais où, une
+lettre qui vous est adressée; brûlez-la sans la lire, je vous en
+conjure au nom de notre amour, au nom de ces derniers moments que
+vous avez adoucis». Je le lui promis; elle fut tranquille.
+«Laissez-moi me livrer à présent, me dit-elle, aux devoirs de ma
+religion; j'ai bien des fautes à expier: mon amour pour vous fut
+peut-être une faute; je ne le croirais pourtant pas, si cet amour
+avait pu vous rendre heureux.»
+
+Je la quittai: je ne rentrai qu'avec tous ses gens pour assister
+aux dernières et solennelles prières; à genoux dans un coin de sa
+chambre, tantôt je m'abîmais dans mes pensées, tantôt je
+contemplais, par une curiosité involontaire, tous ces hommes
+réunis, la terreur des uns, la distraction des autres, et cet
+effet singulier de l'habitude qui introduit l'indifférence dans
+toutes les pratiques prescrites, et qui fait regarder les
+cérémonies les plus augustes et les plus terribles comme des
+choses convenues et de pure forme; j'entendais ces hommes répéter
+machinalement les paroles funèbres, comme si eux aussi n'eussent
+pas dû être acteurs un jour dans une scène pareille, comme si eux
+aussi n'eussent pas dû mourir un jour. J'étais loin cependant de
+dédaigner ces pratiques; en est-il une seule dont l'homme, dans
+son ignorance, ose prononcer l'inutilité? Elles rendaient du calme
+à Ellénore; elles l'aidaient à franchir ce pas terrible vers
+lequel nous avançons tous, sans qu'aucun de nous puisse prévoir ce
+qu'il doit éprouver alors. Ma surprise n'est pas que l'homme ait
+besoin d'une religion; ce qui m'étonne, c'est qu'il se croie
+jamais assez fort, assez à l'abri du malheur pour oser en rejeter
+une: il devrait, ce me semble, être porté, dans sa faiblesse, à
+les invoquer toutes; dans la nuit épaisse qui nous entoure, est-il
+une lueur que nous puissions repousser? Au milieu du torrent qui
+nous entraîne, est-il une branche à laquelle nous osions refuser
+de nous retenir?
+
+L'impression produite sur Ellénore par une solennité si lugubre
+parut l'avoir fatiguée. Elle s'assoupit d'un sommeil assez
+paisible; elle se réveilla moins souffrante; j'étais seul dans sa
+chambre; nous nous parlions de temps en temps à de longs
+intervalles. Le médecin qui s'était montré le plus habile dans ses
+conjectures m'avait prédit qu'elle ne vivrait pas vingt-quatre
+heures; je regardais tour à tour une pendule qui marquait les
+heures, et le visage d'Ellénore, sur lequel je n'apercevais nul
+changement nouveau. Chaque minute qui s'écoulait ranimait mon
+espérance, et je révoquais en doute les présages d'un art
+mensonger. Tout à coup Ellénore s'élança par un mouvement subit;
+je la retins dans mes bras: un tremblement convulsif agitait tout
+son corps; ses yeux me cherchaient, mais dans ses yeux se peignait
+un effroi vague, comme si elle eût demandé grâce à quelque objet
+menaçant qui se dérobait à mes regards: elle se relevait, elle
+retombait, on voyait qu'elle s'efforçait de fuir; on eût dit
+qu'elle luttait contre une puissance physique invisible qui,
+lassée d'attendre le moment funeste, l'avait saisie et la retenait
+pour l'achever sur ce lit de mort. Elle céda enfin à l'acharnement
+de la nature ennemie; ses membres s'affaissèrent, elle sembla
+reprendre quelque connaissance: elle me serra la main; elle voulut
+pleurer, il n'y avait plus de larmes; elle voulut parler, il n'y
+avait plus de voix: elle laissa tomber, comme résignée, sa tête
+sur le bras qui l'appuyait; sa respiration devint plus lente;
+quelques instants après elle n'était plus.
+
+Je demeurai longtemps immobile près d'Ellénore sans vie. La
+conviction de sa mort n'avait pas encore pénétré dans mon âme; mes
+yeux contemplaient avec un étonnement stupide ce corps inanimé.
+Une de ses femmes étant entrée répandit dans la maison la sinistre
+nouvelle. Le bruit qui se fit autour de moi me tira de la
+léthargie où j'étais plongé; je me levai: ce fut alors que
+j'éprouvai la douleur déchirante et toute l'horreur de l'adieu
+sans retour. Tant de mouvement, cette activité de la vie vulgaire,
+tant de soins et d'agitations qui ne la regardaient plus,
+dissipèrent cette illusion que je prolongeais, cette illusion par
+laquelle je croyais encore exister avec Ellénore. Je sentis le
+dernier lien se rompre, et l'affreuse réalité se placer à jamais
+entre elle et moi. Combien elle me pesait, cette liberté que
+j'avais tant regrettée! Combien elle manquait à mon coeur, cette
+dépendance qui m'avait révolté souvent! Naguère toutes mes actions
+avaient un but; j'étais sûr, par chacune d'elles, d'épargner une
+peine ou de causer un plaisir: je m'en plaignais alors; j'étais
+impatienté qu'un oeil ami observât mes démarches, que le bonheur
+d'un autre y fût attaché. Personne maintenant ne les observait;
+elles n'intéressaient personne; nul ne me disputait mon temps ni
+mes heures; aucune voix ne me rappelait quand je sortais. J'étais
+libre, en effet, je n'étais plus aimé: j'étais étranger pour tout
+le monde.
+
+L'on m'apporta tous les papiers d'Ellénore, comme elle l'avait
+ordonné; à chaque ligne, j'y rencontrai de nouvelles preuves de
+son amour, de nouveaux sacrifices qu'elle m'avait faits et qu'elle
+m'avait cachés. Je trouvai enfin cette lettre que j'avais promis
+de brûler; je ne la reconnus pas d'abord; elle était sans adresse,
+elle était ouverte: quelques mots frappèrent mes regards malgré
+moi; je tentai vainement de les en détourner, je ne pus résister
+au besoin de la lire tout entière. Je n'ai pas la force de la
+transcrire. Ellénore l'avait écrite après une des scènes violentes
+qui avaient précédé sa maladie.
+
+«Adolphe, me disait-elle, pourquoi vous acharnez-vous sur moi?
+Quel est mon crime? De vous aimer, de ne pouvoir exister sans
+vous. Par quelle pitié bizarre n'osez-vous rompre un lien qui vous
+pèse, et déchirez-vous l'être malheureux près de qui votre pitié
+vous retient? Pourquoi me refusez-vous le triste plaisir de vous
+croire au moins généreux? Pourquoi vous montrez-vous furieux et
+faible? L'idée de ma douleur vous poursuit, et le spectacle de
+cette douleur ne peut vous arrêter! Qu'exigez-vous? Que je vous
+quitte? Ne voyez-vous pas que je n'en ai pas la force? Ah! c'est à
+vous, qui n'aimez pas, c'est à vous à la trouver, cette force,
+dans ce coeur lassé de moi, que tant d'amour ne saurait désarmer.
+Vous ne me la donnerez pas, vous me ferez languir dans les larmes,
+vous me ferez mourir à vos pieds». -- «Dites un mot, écrivait-elle
+ailleurs. Est-il un pays où je ne vous suive? Est-il une retraite
+où je ne me cache pour vivre auprès de vous, sans être un fardeau
+dans votre vie? Mais non, vous ne le voulez pas. Tous les projets
+que je propose, timide et tremblante, car vous m'avez glacée
+d'effroi, vous les repoussez avec impatience. Ce que j'obtiens de
+mieux, c'est votre silence. Tant de dureté ne convient pas à votre
+caractère. Vous êtes bon; vos actions sont nobles et dévouées:
+mais quelles actions effaceraient vos paroles? Ces paroles acérées
+retentissent autour de moi: je les entends la nuit; elles me
+suivent, elle me dévorent, elles flétrissent tout ce que vous
+faites. Faut-il donc que je meure, Adolphe? Eh bien, vous serez
+content; elle mourra, cette pauvre créature que vous avez
+protégée, mais que vous frappez à coups redoublés. Elle mourra,
+cette importune Ellénore que vous ne pouvez supporter autour de
+vous, que vous regardez comme un obstacle, pour qui vous ne
+trouvez pas sur la terre une place qui ne vous fatigue; elle
+mourra: vous marcherez seul au milieu de cette foule à laquelle
+vous êtes impatient de vous mêler! Vous les connaîtrez, ces hommes
+que vous remerciez aujourd'hui d'être indifférents; et peut-être
+un jour, froissé par ces coeurs arides, vous regretterez ce coeur
+dont vous disposiez, qui vivait de votre affection, qui eût bravé
+mille périls pour votre défense, et que vous ne daignez plus
+récompenser d'un regard».
+
+FIN
+
+
+LETTRE À L'ÉDITEUR
+
+Je vous renvoie, monsieur, le manuscrit que vous avez eu la bonté
+de me confier. Je vous remercie de cette complaisance, bien
+qu'elle ait réveillé en moi de tristes souvenirs que le temps
+avait effacés. J'ai connu la plupart de ceux qui figurent dans
+cette histoire, car elle n'est que trop vraie. J'ai vu souvent ce
+bizarre et malheureux Adolphe, qui en est à la fois l'auteur et le
+héros; j'ai tenté d'arracher par mes conseils cette charmante
+Ellénore, digne d'un sort plus doux et d'un coeur plus fidèle, à
+l'être malfaisant qui, non moins misérable qu'elle, la dominait
+par une espèce de charme, et la déchirait par sa faiblesse. Hélas!
+la dernière fois que je l'ai vue, je croyais lui avoir donné
+quelque force, avoir armé sa raison contre son coeur. Après une
+trop longue absence, je suis revenu dans les lieux où je l'avais
+laissée, et je n'ai trouvé qu'un tombeau.
+
+Vous devriez, monsieur, publier cette anecdote. Elle ne peut
+désormais blesser personne, et ne serait pas, à mon avis, sans
+utilité. Le malheur d'Ellénore prouve que le sentiment le plus
+passionné ne saurait lutter contre l'ordre des choses. La société
+est trop puissante, elle se reproduit sous trop de formes, elle
+mêle trop d'amertumes à l'amour qu'elle n'a pas sanctionné; elle
+favorise ce penchant à l'inconstance, et cette fatigue impatiente,
+maladies de l'âme, qui la saisissent quelquefois subitement au
+sein de l'intimité. Les indifférents ont un empressement
+merveilleux à être tracassiers au nom de la morale, et nuisibles
+par zèle pour la vertu; on dirait que la vue de l'affection les
+importune, parce qu'ils en sont incapables; et quand ils peuvent
+se prévaloir d'un prétexte, ils jouissent de l'attaquer et de la
+détruire. Malheur donc à la femme qui se repose sur un sentiment
+que tout se réunit pour empoisonner, et contre lequel la société,
+lorsqu'elle n'est pas forcée à le respecter comme légitime, s'arme
+de tout ce qu'il y a de mauvais dans le coeur de l'homme pour
+décourager tout ce qu'il y a de bon!
+
+L'exemple d'Adolphe ne sera pas moins instructif, si vous ajoutez
+qu'après avoir repoussé l'être qui l'aimait, il n'a pas été moins
+inquiet, moins agité, moins mécontent; qu'il n'a fait aucun usage
+d'une liberté reconquise au prix de tant de douleurs et de tant de
+larmes; et qu'en se rendant bien digne de blâme, il s'est rendu
+aussi digne de pitié.
+
+S'il vous en faut des preuves, monsieur, lisez ces lettres qui
+vous instruiront du sort d'Adolphe; vous le verrez dans bien des
+circonstances diverses, et toujours la victime de ce mélange
+d'égoïsme et de sensibilité qui se combinait en lui pour son
+malheur et celui des autres; prévoyant le mal avant de le faire,
+et reculant avec désespoir après l'avoir fait; puni de ses
+qualités plus encore que de ses défauts, parce que ses qualités
+prenaient leur source dans ses émotions, et non dans ses
+principes; tour à tour le plus dévoué et le plus dur des hommes,
+mais ayant toujours fini par la dureté, après avoir commencé par
+le dévouement, et n'ayant ainsi laissé de traces que de ses torts.
+
+
+RÉPONSE.
+
+Oui, monsieur, je publierai le manuscrit que vous me renvoyez (non
+que je pense comme vous sur l'utilité dont il peut être; chacun ne
+s'instruit qu'à ses dépens dans ce monde, et les femmes qui le
+liront s'imagineront toutes avoir rencontré mieux qu'Adolphe ou
+valoir mieux qu'Ellénore); mais je le publierai comme une histoire
+assez vraie de la misère du coeur humain. S'il renferme une leçon
+instructive, c'est aux hommes que cette leçon s'adresse: il prouve
+que cet esprit, dont on est si fier, ne sert ni à trouver du
+bonheur ni à en donner; il prouve que le caractère, la fermeté, la
+fidélité, la bonté, sont les dons qu'il faut demander au ciel; et
+je n'appelle pas bonté cette pitié passagère qui ne subjugue point
+l'impatience, et ne l'empêche pas de rouvrir les blessures qu'un
+moment de regret avait fermées. La grande question dans la vie,
+c'est la douleur que l'on cause, et la métaphysique la plus
+ingénieuse ne justifie pas l'homme qui a déchiré le coeur qui
+l'aimait. Je hais d'ailleurs cette fatuité d'un esprit qui croit
+excuser ce qu'il explique; je hais cette vanité qui s'occupe
+d'elle-même en racontant le mal qu'elle a fait, qui a la
+prétention de se faire plaindre en se décrivant, et qui, planant
+indestructible au milieu des ruines, s'analyse au lieu de se
+repentir. Je hais cette faiblesse qui s'en prend toujours aux
+autres de sa propre impuissance, et qui ne voit pas que le mal
+n'est point dans ses alentours, mais qu'il est en elle. J'aurais
+deviné qu'Adolphe a été puni de son caractère par son caractère
+même, qu'il n'a suivi aucune route fixe, rempli aucune carrière
+utile, qu'il a consumé ses facultés sans autre direction que le
+caprice, sans autre force que l'irritation; j'aurais, dis-je,
+deviné tout cela, quand vous ne m'auriez pas communiqué sur sa
+destinée de nouveaux détails, dont j'ignore encore si je ferai
+quelque usage. Les circonstances sont bien peu de chose, le
+caractère est tout; c'est en vain qu'on brise avec les objets et
+les êtres extérieurs; on ne saurait briser avec soi-même. On
+change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment
+dont on espérait se délivrer; et comme on ne se corrige pas en se
+déplaçant, l'on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux
+regrets et des fautes aux souffrances.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Adolphe, by Benjamin Constant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADOLPHE ***
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+\par }}{\*\pnseclvl1\pnucrm\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta .}}{\*\pnseclvl2\pnucltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta .}}{\*\pnseclvl3\pndec\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta .}}{\*\pnseclvl4\pnlcltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta )}}
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+\pnlcltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl9\pnlcrm\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\f2\fs20\lang1033\cgrid0
+The Project Gutenberg EBook of Adolphe, by Benjamin Constant
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+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+\par Title: Adolphe
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+\par Author: Benjamin Constant
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+\par Release Date: }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 February 18}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 , 200}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 5}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 [EBook #13861]
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+\par Language: French
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+\par Character set encoding: ISO-8859-1
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+\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADOLPHE ***
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+\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
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+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\f2\fs20\lang1033\cgrid0 Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.}{\fs44
+\par \page Benjamin Constant
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+\par }{\b\fs60 ADOLPHE
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+\par }{\fs34 (1816)
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+\par }\pard \qc\li2552\ri2552\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\brdrt\brdrs\brdrw20\brsp20 \brdrb\brdrs\brdrw20\brsp20 \adjustright {Table des mati\'e8res
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }\pard\plain \s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst { TOC \\o "1-3" \\h \\z }}{\fldrslt {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260478"}{
+\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340037003800000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul Pr\'e9face de la seconde \'e9dition ou essai sur le caract\'e8re et le r\'e9
+sultat moral de l\rquote ouvrage}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260478 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340037003800000000}}}{\fldrslt {3}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
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+face de la troisi\'e8me \'e9dition}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260479 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340037003900000000}}}{\fldrslt {7}}}}}{
+\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260480"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400380030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul Avis de l\rquote \'e9
+diteur}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260480 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340038003000000000}}}{\fldrslt {9}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260481"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400380031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE PREMIER}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260481 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340038003100000000}}}{\fldrslt {11}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260482"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400380032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE II}{\tab }
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+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260483"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400380033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE III}{\tab }
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+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260484 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340038003400000000}}}{\fldrslt {34}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260487"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400380037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE VII}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260487 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340038003700000000}}}{\fldrslt {58}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260488"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400380038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE VIII}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260488 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340038003800000000}}}{\fldrslt {66}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260489"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400380039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE IX}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260489 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340038003900000000}}}{\fldrslt {73}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260490"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400390030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHAPITRE X}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260490 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340039003000000000}}}{\fldrslt {78}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260491"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400390031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul Lettre \'e0 l'\'e9
+diteur}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260491 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340039003100000000}}}{\fldrslt {88}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \s21\qj\li567\ri284\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs30\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc96260492"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390036003200360030003400390032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul R\'e9ponse.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc96260492 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003600320036003000340039003200000000}}}{\fldrslt {89}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260478}Pr\'e9face de la seconde \'e9dition ou essai sur le caract\'e8re et le r\'e9sultat moral de l\rquote ouvrage
+{\*\bkmkend _Toc96260478}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le succ\'e8s de ce petit ouvrage n\'e9cessitant une seconde \'e9dition, j\rquote en profite pour y joindre quelques r\'e9flexions sur le caract\'e8re et la morale de cette anecdote \'e0 laquelle l\rquote attention du public donne une valeur que j\rquote
+\'e9tais loin d\rquote y attacher.
+\par
+\par J\rquote ai d\'e9j\'e0 protest\'e9 contre les allusions qu\rquote une malignit\'e9 qui aspire au m\'e9rite de la p\'e9n\'e9tration, par d\rquote absurdes conjectures, a cru y trouver. Si j\rquote avais donn\'e9 lieu r\'e9ellement \'e0 des interpr\'e9
+tations pareilles, s\rquote il se rencontrait dans mon livre une seule phrase qui p\'fbt les autoriser, je me consid\'e9rerais comme digne d\rquote un bl\'e2me rigoureux.
+\par
+\par Mais tous ces rapprochements pr\'e9tendus sont heureusement trop vagues et trop d\'e9nu\'e9s de v\'e9rit\'e9, pour avoir fait impression. Aussi n\rquote avaient-ils point pris naissance dans la soci\'e9t\'e9. Ils \'e9taient l\rquote
+ouvrage de ces hommes qui, n\rquote \'e9tant pas admis dans le monde, l\rquote observent du dehors, avec une curiosit\'e9 gauche et une vanit\'e9 bless\'e9e, et cherchent \'e0 trouver ou \'e0 causer du scandale, dans une sph\'e8re au-dessus d\rquote eux.
+
+\par
+\par Ce scandale est si vite oubli\'e9 que j\rquote ai peut-\'eatre tort d\rquote en parler ici. Mais j\rquote en ai ressenti une p\'e9nible surprise, qui m\rquote a laiss\'e9 le besoin de r\'e9p\'e9ter qu\rquote aucun des caract\'e8res trac\'e9s dans Adol
+phe n\rquote a de rapport avec aucun des individus que je connais, que je n\rquote ai voulu en peindre aucun, ami ou indiff\'e9rent\~; car envers ceux-ci m\'eames, je me crois li\'e9 par cet engagement tacite d\rquote \'e9gards et de discr\'e9tion r\'e9
+ciproque, sur lequel la soci\'e9t\'e9 repose.
+\par
+\par Au reste, des \'e9crivains plus c\'e9l\'e8bres que moi ont \'e9prouv\'e9 le m\'eame sort. L\rquote on a pr\'e9tendu que M.\~de\~Chateaubriand s\rquote \'e9tait d\'e9crit dans Ren\'e9\~; et la femme la plus spirituelle de notre si\'e8cle, en m\'ea
+me temps qu\rquote elle est la meilleure, Mme\~de\~Sta\'ebl a \'e9t\'e9 soup\'e7onn\'e9e, non seulement s\rquote \'eatre peinte dans Delphine et dans Corinne, mais d\rquote avoir trac\'e9 de quelques-unes de ses connaissances des portraits s\'e9v\'e8res\~
+; imputations bien peu m\'e9rit\'e9es\~; car, assur\'e9ment, le g\'e9nie qui cr\'e9a Corinne n\rquote avait pas besoin des ressources de la m\'e9chancet\'e9, et toute perfidie sociale est incompatible avec le caract\'e8re de Mme\~de\~Sta\'ebl, ce caract
+\'e8re si noble, si courageux dans la pers\'e9cution, si fid\'e8le dans l\rquote amiti\'e9, si g\'e9n\'e9reux dans le d\'e9vouement.
+\par
+\par Cette fureur de reconna\'eetre dans les ouvrages d\rquote imagination les individus qu\rquote on rencontre dans le monde, est pour ces ouvrages un v\'e9ritable fl\'e9au. Elle les d\'e9grade, leur imprime une direction fausse, d\'e9truit leur int\'e9r\'ea
+t et an\'e9antit leur utilit\'e9. Chercher des allusions dans un roman, c\rquote est pr\'e9f\'e9rer la tracasserie \'e0 la nature, et substituer le comm\'e9rage \'e0 l\rquote observation du c\'9cur humain.
+\par
+\par Je pense, je l\rquote avoue, qu\rquote on a pu trouver dans Adolphe un but plus utile et, si j\rquote ose le dire, plus relev\'e9.
+\par
+\par Je n\rquote ai pas seulement voulu prouver le danger de ces liens irr\'e9guliers, o\'f9 l\rquote on est d\rquote ordinaire d\rquote autant plus encha\'een\'e9 qu\rquote on se croit plus libre. Cette d\'e9monstration aurait bien eu son utilit\'e9\~
+; mais ce n\rquote \'e9tait pas l\'e0 toutefois mon id\'e9e principale.
+\par
+\par Ind\'e9pendamment de ces liaisons \'e9tablies que la soci\'e9t\'e9 tol\'e8re et condamne, il y a dans la simple habitude d\rquote emprunter le langage de l\rquote amour, et de se donner ou de faire na\'eetre en d\rquote autres des \'e9motions de c\'9c
+ur passag\'e8res, un danger qui n\rquote a pas \'e9t\'e9 suffisamment appr\'e9ci\'e9 jusqu\rquote ici. L\rquote on s\rquote engage dans une route dont on ne saurait pr\'e9voir le terme, l\rquote on ne sait ni ce qu\rquote on inspirera, ni ce qu\rquote
+on s\rquote expose \'e0 \'e9prouver. L\rquote on porte en se jouant des coups dont on ne calcule ni la force, ni la r\'e9action sur soi-m\'eame\~; et la blessure qui semble effleurer, peut \'eatre incurable.
+\par
+\par Les femmes coquettes font d\'e9j\'e0 beaucoup de mal, bien que les hommes, plus forts, plus distraits du sentiment par des occupations imp\'e9rieuses, et destin\'e9s \'e0 servir de centre \'e0 ce qui les entoure, n\rquote aient pas au m\'eame degr\'e9
+ que les femmes, la noble et dangereuse facult\'e9 de vivre dans un autre et pour un autre. Mais combien ce man\'e8ge, qu\rquote au premier coup d\rquote \'9cil on jugerait frivole, devient plus cruel quand il s\rquote exerce sur des \'eatres faibles, n
+\rquote ayant de vie r\'e9elle que dans le c\'9cur, d\rquote int\'e9r\'eat profond que dans l\rquote affection, sans activit\'e9 qui les occupe, et sans carri\'e8re qui les commande, confiantes par nature, cr\'e9dules par une excusable vanit\'e9
+, sentant que leur seule existence est de se livrer sans r\'e9serve \'e0 un protecteur, et entra\'een\'e9es sans cesse \'e0 confondre le besoin d\rquote appui et le besoin d\rquote amour\~!
+\par
+\par Je ne parle pas des malheurs positifs qui r\'e9sultent de liaisons form\'e9es et rompues, du bouleversement des situations, de la rigueur des jugements publics, et de la malveillance de cette soci\'e9t\'e9 implacable, qui semble avoir trouv\'e9 du pl
+aisir \'e0 placer les femmes sur un ab\'eeme pour les condamner, si elles y tombent. Ce ne sont l\'e0 que des maux vulgaires. Je parle de ces souffrances du c\'9cur, de cet \'e9tonnement douloureux d\rquote une \'e2me tromp\'e9
+e, de cette surprise avec laquelle elle apprend que l\rquote abandon devient un tort, et les sacrifices des crimes aux yeux m\'eames de celui qui les re\'e7ut. Je parle de cet effroi qui la saisit, quand elle se voit d\'e9laiss\'e9
+e par celui qui jurait de la prot\'e9ger\~; de cette d\'e9fiance qui succ\'e8de \'e0 une confiance si enti\'e8re, et qui, forc\'e9e \'e0 se diriger contre l\rquote \'eatre qu\rquote on \'e9levait au-dessus de tout, s\rquote \'e9tend par l\'e0 m\'ea
+me au reste du monde. Je parle de cette estime refoul\'e9e sur elle-m\'eame, et qui ne sait o\'f9 se placer.
+\par
+\par Pour les hommes m\'eames, il n\rquote est pas indiff\'e9rent de faire ce mal. Presque tous se croient bien plus mauvais, plus l\'e9gers qu\rquote ils ne sont. Ils pensent pouvoir rompre avec facilit\'e9 le lien qu\rquote
+ils contractent avec insouciance. Dans le lointain, l\rquote image de la douleur para\'eet vague et confuse, telle qu\rquote un nuage qu\rquote ils traverseront sans peine. Une doctrine de fatuit\'e9, tradition funeste, que l\'e8gue \'e0 la vanit\'e9
+ de la g\'e9n\'e9ration qui s\rquote \'e9l\'e8ve la corruption de la g\'e9n\'e9ration qui a vieilli, une ironie devenue triviale, mais qui s\'e9duit l\rquote esprit par des r\'e9dactions piquantes, comme si les r\'e9d
+actions changeaient le fond des choses, tout ce qu\rquote ils entendent, en un mot\~; et tout ce qu\rquote ils disent, semble les armer contre les larmes qui ne coulent pas encore. Mais lorsque ces larmes coulent, la nature revient en eux, malgr\'e9 l
+\rquote atmosph\'e8re factice dont ils s\rquote \'e9taient environn\'e9s. Ils sentent qu\rquote un \'eatre qui souffre par ce qu\rquote il aime est sacr\'e9. Ils sentent que dans leur c\'9cur m\'eame qu\rquote
+ils ne croyaient pas avoir mis de la partie, se sont enfonc\'e9es les racines du sentiment qu\rquote ils ont inspir\'e9, et s\rquote ils veulent dompter ce que par habitude ils nomment faiblesse, il faut qu\rquote ils descendent dans ce c\'9cur mis\'e9
+rable, qu\rquote ils y froissent ce qu\rquote il y a de g\'e9n\'e9reux, qu\rquote ils y brisent ce qu\rquote il y a de fid\'e8le, qu\rquote ils y tuent ce qu\rquote il y a de bon. Ils r\'e9ussissent, mais en frappant de mort une portion de leur \'e2
+me, et ils sortent de ce travail ayant tromp\'e9 la confiance, brav\'e9 la sympathie, abus\'e9 de la faiblesse, insult\'e9 la morale en la rendant l\rquote excuse de la duret\'e9, profan\'e9 toutes les expressions et foul\'e9 aux pieds tous les sentiment
+s. Ils survivent ainsi \'e0 leur meilleure nature, pervertis par leur victoire, ou honteux de cette victoire, si elle ne les a pas pervertis.
+\par
+\par Quelques personnes m\rquote ont demand\'e9 ce qu\rquote aurait d\'fb faire Adolphe, pour \'e9prouver et causer moins de peine\~? Sa position et celle d\rquote Ell\'e9nore \'e9taient sans ressource, et c\rquote est pr\'e9cis\'e9ment ce que j\rquote
+ai voulu. Je l\rquote ai montr\'e9 tourment\'e9, parce qu\rquote il n\rquote aimait que faiblement Ell\'e9nore\~; mais il n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 moins tourment\'e9, s\rquote il l\rquote e\'fbt aim\'e9e davantage. Il souffrait par elle, faute de
+ sentiments\~: avec un sentiment plus passionn\'e9, il e\'fbt souffert pour elle. La soci\'e9t\'e9, d\'e9sapprobatrice et d\'e9daigneuse, aurait vers\'e9 tous ses venins sur l\rquote affection que son aveu n\rquote e\'fbt pas sanctionn\'e9e\~: C\rquote
+est ne pas commencer de telles liaisons qu\rquote il faut pour le bonheur de la vie\~: quand on est entr\'e9 dans cette route, on n\rquote a plus que le choix des maux.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260479}Pr\'e9face de la troisi\'e8me \'e9dition{\*\bkmkend _Toc96260479}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Ce n'est pas sans quelque h\'e9sitation que j'ai consenti \'e0 la r\'e9impression de ce petit ouvrage, publi\'e9 il y a dix ans. Sans la presque certitude qu'on voulait en faire une contrefa\'e7on en Belgique, et que cette contrefa\'e7
+on, comme la plupart de celles que r\'e9pandent en Allemagne et qu'introduisent en France les contrefacteurs belges, serait grossie d'additions et d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part, je ne me serais jamais occup\'e9
+ de cette anecdote, \'e9crite dans l'unique pens\'e9e de convaincre deux ou trois amis r\'e9unis \'e0 la campagne de la possibilit\'e9 de donner une sorte d'int\'e9r\'eat \'e0 un roman dont les personnages se r\'e9duiraient \'e0
+ deux, et dont la situation serait toujours la m\'eame.
+\par
+\par Une fois occup\'e9 de ce travail, j'ai voulu d\'e9velopper quelques autres id\'e9es qui me sont survenues et ne m'ont pas sembl\'e9 sans une certaine utilit\'e9. J'ai voulu peindre le mal que font \'e9prouver m\'eame aux c\'9c
+urs arides les souffrances qu'ils causent, et cette illusion qui les porte \'e0 se croire plus l\'e9gers ou plus corrompus qu'ils ne le sont. \'c0 distance, l'image de la douleur qu'on impose para\'eet vague et confuse, telle qu'un nuage facile \'e0
+ traverser\~; on est encourag\'e9 par l'approbation d'une soci\'e9t\'e9 toute factice, qui suppl\'e9e aux principes par les r\'e8gles et aux \'e9
+motions par les convenances, et qui hait le scandale comme importun, non comme immoral, car elle accueille assez bien le vice quand le scandale ne s'y trouve pas. On pense que des liens form\'e9s sans r\'e9
+flexion se briseront sans peine. Mais quand on voit l'angoisse qui r\'e9sulte de ces liens bris\'e9s, ce douloureux \'e9tonnement d'une \'e2me tromp\'e9e, cette d\'e9fiance qui succ\'e8de \'e0 une confiance si compl\'e8te, et qui, forc\'e9
+e de se diriger contre l'\'eatre \'e0 part du reste du monde, s'\'e9tend \'e0 ce monde tout entier, cette estime refoul\'e9e sur elle-m\'eame et qui ne sait plus o\'f9 se replacer, on sent alors qu'il y a quelque chose de sacr\'e9 dans le c\'9cur q
+ui souffre, parce qu'il aime\~; on d\'e9couvre combien sont profondes les racines de l'affection qu'on croyait inspirer sans la partager\~: et si l'on surmonte ce qu'on appel la faiblesse, c'est en d\'e9truisant en soi-m\'eame tout ce qu'on a de g\'e9n
+\'e9reux, en d\'e9chirant tout ce qu'on a de fid\'e8le, en sacrifiant tout ce qu'on a de noble et de bon. On se rel\'e8ve de cette victoire, \'e0 laquelle les indiff\'e9rents et les amis applaudissent, ayant frapp\'e9 de mort une portion de son \'e2
+me, brav\'e9 la sympathie, abus\'e9 de la faiblesse, outrag\'e9 la morale en la prenant pour pr\'e9texte de la duret\'e9\~; et l'on survit \'e0 sa meilleure nature, honteux ou perverti par ce triste succ\'e8s.
+\par
+\par Tel a \'e9t\'e9 le tableau que j'ai voulu tracer dans Adolphe. Je ne sais si j'ai r\'e9ussi\~; ce qui me ferait croire au moins \'e0 un certain m\'e9rite de v\'e9rit\'e9, c'est que presque tous ceux de mes lecteurs que j'ai rencontr\'e9s m'ont parl\'e9
+ d'eux-m\'eames comme ayant \'e9t\'e9 dans la position de mon h\'e9ros. Il est vrai qu'\'e0 travers les regrets qu'ils montraient de toutes les douleurs qu'ils avaient caus\'e9es per\'e7ait je ne sais quelle satisfaction de fatuit\'e9\~; ils aimaient \'e0
+ se peindre, comme ayant, de m\'eame qu'Adolphe, \'e9t\'e9 poursuivis par les opini\'e2tres affections qu'ils avaient inspir\'e9es, et victimes de l'amour immense qu'on avait con\'e7u pour eux. J
+e crois que pour la plupart ils se calomniaient, et que si leur vanit\'e9 les e\'fbt laiss\'e9s tranquilles, leur conscience e\'fbt pu rester en repos.
+\par
+\par Quoi qu'il en soit, tout ce qui concerne Adolphe m'est devenu fort indiff\'e9rent\~; je n'attache aucun prix \'e0 ce roman, et je r\'e9p\'e8te que ma seule intention, en le laissant repara\'eetre devant un public qui l'a probablement oubli\'e9
+, si tant est que jamais il l'ait connu, a \'e9t\'e9 de d\'e9clarer que toute \'e9dition qui contiendrait autre chose que ce qui est renferm\'e9 dans celle-ci ne viendrait pas de moi, et que je n'en serais pas responsable.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260480}Avis de l\rquote \'e9diteur{\*\bkmkend _Toc96260480}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je parcourais l\rquote Italie, il y a bien des ann\'e9es. Je fus arr\'eat\'e9 dans une auberge de Cerenza, petit village de la Calabre, par un d\'e9bordement du Neto\~; il y avait dans la m\'eame auberge un \'e9tranger qui se trouvait forc\'e9 d\rquote
+y s\'e9journer pour la m\'eame cause. Il \'e9tait fort silencieux et paraissait triste. Il ne t\'e9moignait aucune impatience. Je me plaignais quelquefois \'e0 lui, comme au seul homme \'e0 qui je pusse parler dans ce lieu, du retard que notre marche \'e9
+prouvait. \'ab\~Il m\rquote est \'e9gal, me r\'e9pondit-il, d\rquote \'eatre ici ou ailleurs.\~\'bb Notre h\'f4te, qui avait caus\'e9 avec un domestique napolitain, qui servait cet \'e9tranger sans savoir son nom, me dit qu\rquote il ne voyageait point pa
+r curiosit\'e9, car il ne visitait ni les ruines, ni les sites, ni les monuments, ni les hommes. Il lisait beaucoup, mais jamais d\rquote une mani\'e8re suivie\~; il se promenait le soir, toujours seul, et souvent il passait les journ\'e9es enti\'e8
+res assis, immobile, la t\'eate appuy\'e9e sur les deux mains.
+\par
+\par Au moment o\'f9 les communications, \'e9tant r\'e9tablies, nous auraient permis de partir, cet \'e9tranger tomba tr\'e8s malade. L\rquote humanit\'e9 me fit un devoir de prolonger mon s\'e9jour aupr\'e8s de lui pour le soigner. Il n\rquote y avait \'e0
+ Cerenza qu\rquote un chirurgien de village\~; je voulais envoyer \'e0 Cozenze chercher des secours plus efficaces. \'ab\~Ce n\rquote est pas la peine, me dit l\rquote \'e9tranger\~; l\rquote homme que voil\'e0 est pr\'e9cis\'e9ment ce qu\rquote
+il me faut.\~\'bb Il avait raison, peut-\'eatre plus qu\rquote il ne pensait, car cet homme le gu\'e9rit. \'ab\~Je ne vous croyais pas si habile\~\'bb, lui dit-il avec une sorte d\rquote humeur en le cong\'e9diant\~
+; puis il me remercia de mes soins, et il partit.
+\par
+\par Plusieurs mois apr\'e8s, je re\'e7us, \'e0 Naples, une lettre de l\rquote h\'f4te de Cerenza, avec une cassette trouv\'e9e sur la route qui conduit \'e0 Strongoli, route que l\rquote \'e9tranger et moi nous avions suivie, mais s\'e9par\'e9ment. L\rquote
+aubergiste qui me l\rquote envoyait se croyait s\'fbr qu\rquote elle appartenait \'e0 l\rquote un de nous deux. Elle renfermait beaucoup de lettres fort anciennes sans adresses, ou dont les adresses et les signatures \'e9taient effac\'e9
+es, un portrait de femme et un cahier contenant l\rquote anecdote ou l\rquote histoire qu\rquote on va lire. L\rquote \'e9tranger, propri\'e9taire de ces effets, ne m\rquote avait laiss\'e9, en me quittant, aucun moyen de lui \'e9crire\~; je les conservai
+s depuis dix ans, incertain de l\rquote usage que je devais en faire, lorsqu\rquote en ayant parl\'e9 par hasard \'e0 quelques personnes dans une ville d\rquote Allemagne, l\rquote une d\rquote
+entre elles me demanda avec instance de lui confier le manuscrit dont j\rquote \'e9tais d\'e9positaire. Au bout de huit jours, ce manuscrit me fut renvoy\'e9 avec une lettre que j\rquote ai plac\'e9e \'e0 la fin de cette histoire, parce qu\rquote
+elle serait inintelligible si on la lisait avant de conna\'eetre l\rquote histoire elle-m\'eame.
+\par
+\par Cette lettre m\rquote a d\'e9cid\'e9 \'e0 la publication actuelle, en me donnant la certitude qu\rquote elle ne peut offenser ni compromettre personne. Je n\rquote ai pas chang\'e9 un mot \'e0 l\rquote original\~; la suppression m\'ea
+me des noms propres ne vient pas de moi\~: ils n\rquote \'e9taient d\'e9sign\'e9s que comme ils sont encore, par des lettres initiales.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260481}CHAPITRE PREMIER{\*\bkmkend _Toc96260481}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je venais de finir \'e0 vingt-deux ans mes \'e9tudes \'e0 l'universit\'e9 de Gottingue. \endash L'intention de mon p\'e8re, ministre de l'\'e9lecteur de **, \'e9tait que je parcourusse les pays les plus remarquables de l'Europe. Il voulait ensuite m'appe
+ler aupr\'e8s de lui, me faire entrer dans le d\'e9partement dont la direction lui \'e9tait confi\'e9e, et me pr\'e9parer \'e0 le remplacer un jour. J'avais obtenu, par un travail assez opini\'e2tre, au milieu d'une vie tr\'e8s dissip\'e9e, des succ\'e8
+s qui m'avaient distingu\'e9 de mes compagnons d'\'e9tude, et qui avaient fait concevoir \'e0 mon p\'e8re sur moi des esp\'e9rances probablement fort exag\'e9r\'e9es.
+\par
+\par Ces esp\'e9rances l'avaient rendu tr\'e8s indulgent pour beaucoup de fautes que j'avais commises. Il ne m'avait jamais laiss\'e9 souffrir des suites de ces fautes. Il avait toujours accord\'e9, quelquefois pr\'e9venu, mes demandes \'e0 cet \'e9gard.
+
+\par
+\par Malheureusement sa conduite \'e9tait plut\'f4t noble et g\'e9n\'e9reuse que tendre. J'\'e9tais p\'e9n\'e9tr\'e9 de tous ses droits \'e0 ma reconnaissance et \'e0 mon respect. Mais aucune confiance n'avait exist\'e9
+ jamais entre nous. Il avait dans l'esprit je ne sais quoi d'ironique qui convenait mal \'e0 mon caract\'e8re. Je ne demandais alors qu'\'e0 me livrer \'e0 ces impressions primitives et fougueuses qui jettent l'\'e2me hors de la sph\'e8
+re commune, et lui inspirent le d\'e9dain de tous les objets qui l'environnent. Je trouvais dans mon p\'e8re, non pas un censeur, mais un observateur froid et caustique, qui souriait d'abord de piti\'e9, et qui finissait bient\'f4
+t la conversation avec impatience. Je ne me souviens pas, pendant mes dix-huit premi\'e8res ann\'e9es, d'avoir eu jamais un entretien d'une heure avec lui. Ses lettres \'e9taient affectueuses, pleines de conseils, raisonnables et sensibles\~; mais \'e0
+ peine \'e9tions-nous en pr\'e9sence l'un de l'autre qu'il y avait en lui quelque chose de contraint que je ne pouvais m'expliquer, et qui r\'e9agissait sur moi d'une mani\'e8re p\'e9nible. Je ne savais pas alors ce que c'\'e9tait que la timidit\'e9
+, cette souffrance int\'e9rieure qui nous poursuit jusque dans l'\'e2ge le plus avanc\'e9, qui refoule sur notre c\'9cur les impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui d\'e9
+nature dans notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et ne nous permet de nous exprimer que par des mots vagues ou une ironie plus ou moins am\'e8re, comme si nous voulions nous venger sur nos sentiments m\'eames de la douleur que nous \'e9
+prouvons \'e0 ne pouvoir les faire conna\'eetre. Je ne savais pas que, m\'eame avec son fils, mon p\'e8re \'e9tait timide, et que souvent, apr\'e8s avoir longtemps attendu de moi quelques t\'e9moignages d'affection que sa froideu
+r apparente semblait m'interdire, il me quittait les yeux mouill\'e9s de larmes et se plaignait \'e0 d'autres de ce que je ne l'aimais pas.
+\par
+\par Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caract\'e8re. Aussi timide que lui, mais plus agit\'e9, parce que j'\'e9tais plus jeune, je m'accoutumai \'e0 renfermer en moi-m\'eame tout ce que j'\'e9prouvais, \'e0
+ ne former que des plans solitaires, \'e0 ne compter que sur moi pour leur ex\'e9cution, \'e0 consid\'e9rer les avis, l'int\'e9r\'eat, l'assistance et jusqu'\'e0 la seule pr\'e9sence des autres comme une g\'ea
+ne et comme un obstacle. Je contractai l'habitude de ne jamais parler de ce qui m'occupait, de ne me soumettre \'e0 la conversation que comme \'e0 une n\'e9cessit\'e9 importune et de l'animer alors par une plaisanterie perp\'e9
+tuelle qui me la rendait moins fatigante, et qui m'aidait \'e0 cacher mes v\'e9ritables pens\'e9es. De l\'e0 une certaine absence d'abandon qu'aujourd'hui encore mes amis me reprochent, et une difficult\'e9 de causer s\'e9
+rieusement que j'ai toujours peine \'e0 surmonter. Il en r\'e9sulta en m\'eame temps un d\'e9sir ardent d'ind\'e9pendance, une grande impatience des liens dont j'\'e9tais environn\'e9, une terreur invincible d'en former de nouveaux. Je ne me trouvais \'e0
+ mon aise que tout seul, et tel est m\'eame \'e0 pr\'e9sent l'effet de cette disposition d'\'e2me que, dans les circonstances
+les moins importantes, quand je dois choisir entre deux partis, la figure humaine me trouble, et mon mouvement naturel est de la fuir pour d\'e9lib\'e9rer en paix. Je n'avais point cependant la profondeur d'\'e9go\'efsme qu'un tel caract\'e8re para\'ee
+t annoncer\~: tout en ne m'int\'e9ressant qu'\'e0 moi, je m'int\'e9ressais faiblement \'e0 moi-m\'eame. Je portais au fond de mon c\'9cur un besoin de sensibilit\'e9 dont je ne m'apercevais pas, mais qui, ne trouvant point \'e0 se satisfaire, me d\'e9
+tachait successivement de tous les objets qui tour \'e0 tour attiraient ma curiosit\'e9. Cette indiff\'e9rence sur tout s'\'e9tait encore fortifi\'e9e par l'id\'e9e de la mort, id\'e9e qui m'avait frapp\'e9 tr\'e8
+s jeune, et sur laquelle je n'ai jamais con\'e7u que les hommes s'\'e9tourdissent si facilement. J'avais \'e0 l'\'e2ge de dix-sept ans vu mourir une femme \'e2g\'e9e, dont l'esprit, d'une tournure remarquable et bizarre, avait commenc\'e9 \'e0 d\'e9
+velopper le mien. Cette femme, comme tant d'autres, s'\'e9tait, \'e0 l'entr\'e9e de sa carri\'e8re, lanc\'e9e vers le monde, qu'elle ne connaissait pas, avec le sentiment d'une grande force d'\'e2me et de facult\'e9
+s vraiment puissantes. Comme tant d'autres aussi, faute de s'\'eatre pli\'e9e \'e0 des convenances factices, mais n\'e9cessaires, elle avait vu ses esp\'e9rances tromp\'e9es, sa jeunesse passer sans plaisir\~; et la vieillesse enfin l'avait
+ atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un ch\'e2teau voisin d'une de nos terres, m\'e9contente et retir\'e9e, n'ayant que son esprit pour ressource, et analysant tout avec son esprit. Pendant pr\'e8s d'un an, dans nos conversations in\'e9
+puisables, nous avions envisag\'e9 la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de tout\~; et apr\'e8s avoir tant caus\'e9 de la mort avec elle, j'avais vu la mort la frapper \'e0 mes yeux.
+\par
+\par Cet \'e9v\'e9nement m'avait rempli d'un sentiment d'incertitude sur la destin\'e9e, et d'une r\'eaverie vague qui ne m'abandonnait pas. Je lisais de pr\'e9f\'e9rence dans les po\'e8tes ce qui rappelait la bri\'e8vet\'e9
+ de la vie humaine. Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine d'aucun effort. Il est assez singulier que cette impression se soit affaiblie pr\'e9cis\'e9ment \'e0 mesure que les ann\'e9es se sont accumul\'e9
+es sur moi. Serait-ce parce qu'il y a dans l'esp\'e9rance quelque chose de douteux, et que, lorsqu'elle se retire de la carri\'e8re de l'homme, cette carri\'e8re prend un caract\'e8re plus s\'e9v\'e8re, mais plus positif\~? Serait-ce
+ que la vie semble d'autant plus r\'e9elle que toutes les illusions disparaissent, comme la cime des rochers se dessine mieux dans l'horizon lorsque les nuages se dissipent\~?
+\par
+\par Je me rendis, en quittant Gottingue, dans la petite ville de D**. Cette ville \'e9tait la r\'e9sidence d'un prince qui, comme la plupart de ceux de l'Allemagne, gouvernait avec douceur un pays de peu d'\'e9tendue, prot\'e9geait les hommes \'e9clair\'e9
+s qui venaient s'y fixer, laissait \'e0 toutes les opinions une libert\'e9 parfaite, mais qui, born\'e9 par l'ancien usage \'e0 la soci\'e9t\'e9 de ses courtisans, ne rassemblait par l\'e0 m\'ea
+me autour de lui que des hommes en grande partie insignifiants ou m\'e9diocres. Je fus accueilli dans cette cour avec la curiosit\'e9 qu'inspire naturellement tout \'e9tranger qui vient rompre le cercle de la monotonie et de l'\'e9
+tiquette. Pendant quelques mois je ne remarquai rien qui put captiver mon attention. J'\'e9tais reconnaissant de l'obligeance qu'on me t\'e9moignait\~; mais tant\'f4t ma timidit\'e9 m'emp\'eachait d'en profiter, tant\'f4t la fatigue d'une agitatio
+n sans but me faisait pr\'e9f\'e9rer la solitude aux plaisirs insipides que l'on m'invitait \'e0 partager. Je n'avais de haine contre personne, mais peu de gens m'inspiraient de l'int\'e9r\'eat\~; or les hommes se blessent de l'indiff\'e9
+rence, ils l'attribuent \'e0 la malveillance ou \'e0 l'affectation\~; ils ne veulent pas croire qu'on s'ennuie avec eux, naturellement. Quelquefois je cherchais a contraindre mon ennui\~; je me r\'e9fugiais dans une taciturnit\'e9 profonde\~
+: on prenait cette taciturnit\'e9 pour du d\'e9dain. D'autres fois, lass\'e9 moi-m\'eame de mon silence, je me laissais aller \'e0 quelques plaisanteries, et mon esprit, mis en mouvement, m'entra\'eenait au-del\'e0 de toute mesure. Je r\'e9v\'e9
+lais en un jour tous les ridicules que j'avais observ\'e9s durant un mois. Les confidents de mes \'e9panchements subits et involontaires ne m'en savaient aucun gr\'e9 et avaient raison\~; car c'\'e9
+tait le besoin de parler qui me saisissait, et non la confiance. J'avais contract\'e9 dans mes conversations avec la femme qui la premi\'e8re avait d\'e9velopp\'e9 mes id\'e9es une insurmonta
+ble aversion pour toutes les maximes communes et pour toutes les formules dogmatiques. Lors donc que j'entendais la m\'e9diocrit\'e9 disserter avec complaisance sur des principes bien \'e9
+tablis, bien incontestables en fait de morale, de convenances ou de religion, choses qu'elle met assez volontiers sur la m\'eame ligne, je me sentais pouss\'e9 \'e0 la contredire, non que j'eusse adopt\'e9 des opinions oppos\'e9es, mais parce que j'\'e9
+tais impatiente d'une conviction si ferme et si lourde. Je ne sais quel instinct m'avertissait, d'ailleurs, de me d\'e9fier de ces axiomes g\'e9n\'e9
+raux si exempts de toute restriction, si purs de toute nuance. Les sots font de leur morale une masse compacte et indivisible, pour qu'elle se m\'eale le moins possible avec leurs actions et les laisse libres dans tous les d\'e9tails.
+\par
+\par Je me donnai bient\'f4t, par cette conduite une grande r\'e9putation de l\'e9g\'e8ret\'e9, de persiflage, de m\'e9chancet\'e9. Mes paroles am\'e8res furent consid\'e9r\'e9es comme des preuves d'une \'e2
+me haineuse, mes plaisanteries comme des attentats contre tout ce qu'il y avait de plus respectable. Ceux dont j'avais eu le tort de me moquer trouvaient commode de faire cause commune avec les principes qu'ils m'accusaient de r\'e9voquer en doute\~
+: parce que sans le vouloir je les avais fait rire aux d\'e9pens les uns des autres, tous se r\'e9unirent contre moi. On e\'fbt dit qu'en faisant remarquer leurs ridicules, je trahissais une confidence qu'ils m'avaient faite. On e\'fb
+t dit qu'en se montrant \'e0 mes yeux tels qu'ils \'e9taient, ils avaient obtenu de ma part la promesse du silence\~: je n'avais point la conscience d'avoir accept\'e9 ce trait\'e9 trop on\'e9reux. Ils avaient trouv\'e9 du plaisir \'e0
+ se donner ample carri\'e8re\~: j'en trouvais \'e0 les observer et \'e0 les d\'e9crire\~; et ce qu'ils appelaient une perfidie me paraissait un d\'e9dommagement tout innocent et tr\'e8s l\'e9gitime.
+\par
+\par Je ne veux point ici me justifier\~: j'ai renonc\'e9 depuis longtemps \'e0 cet usage frivole et facile d'un esprit sans exp\'e9rience\~; je veux simplement dire, et cela pour d'autres que pour moi qui suis maintenant \'e0 l'abri du monde, qu'il faut du
+ temps pour s'accoutumer \'e0 l'esp\'e8ce humaine, telle que l'int\'e9r\'eat, l'affectation, la vanit\'e9, la peur nous l'ont faite. L'\'e9tonnement de la premi\'e8re jeunesse, \'e0 l'aspect d'une soci\'e9t\'e9 si factice et si travaill\'e9e, annonce plut
+\'f4t un c\'9cur naturel qu'un esprit m\'e9chant. Cette soci\'e9t\'e9 d'ailleurs n'a rien \'e0 en craindre. Elle p\'e8se tellement sur nous, son influence sourde est tellement puissante, qu'elle ne tarde pas a nous fa\'e7onner d'apr\'e8
+s le moule universel. Nous ne sommes plus surpris alors que de notre ancienne surprise, et nous nous trouvons bien sous notre nouvelle forme, comme l'on finit par respirer librement dans un spectacle encombr\'e9
+ par la foule, tandis qu'en y entrant on n'y respirait qu'avec effort.
+\par
+\par Si quelques-uns \'e9chappent \'e0 cette destin\'e9e g\'e9n\'e9rale, ils renferment en eux-m\'eames leur dissentiment secret\~; ils aper\'e7oivent dans la plupart des ridicules le germe des vices\~: ils n'en plaisantent plus, parce que le m\'e9
+pris remplace la moquerie, et que le m\'e9pris est silencieux.
+\par
+\par Il s'\'e9tablit donc, dans le petit public qui m'environnait, une inqui\'e9tude vague sur mon caract\'e8re. On ne pouvait citer aucune action condamnable\~; on ne pouvait m\'eame m'en contester quelques-unes qui semblaient annoncer de la g\'e9n\'e9rosit
+\'e9 ou du d\'e9vouement\~; mais on disait que j'\'e9tais un homme immoral, un homme peu s\'fbr\~: deux \'e9pith\'e8tes heureusement invent\'e9es pour insinuer les faits qu'on ignore, et laisser deviner ce qu'on ne sait pas.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260482}CHAPITRE II{\*\bkmkend _Toc96260482}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Distrait, inattentif, ennuy\'e9, je ne m'apercevais point de l'impression que je produisais, et je partageais mon temps entre des \'e9tudes que j'interrompais souvent, des projets que je n'ex\'e9cutais pas, des plaisirs qui ne m'int\'e9ressaient gu\'e8
+re, lorsqu'une circonstance tr\'e8s frivole en apparence produisit dans ma disposition une r\'e9volution importante.
+\par
+\par Un jeune homme avec lequel j'\'e9tais assez li\'e9 cherchait depuis quelques mois \'e0 plaire \'e0 l'une des femmes les moins insipides de la soci\'e9t\'e9 dans laquelle nous vivions\~: j'\'e9tais le confident tr\'e8s d\'e9sint\'e9ress\'e9
+ de son entreprise. Apr\'e8s de longs efforts il parvint \'e0 se faire aimer\~; et, comme il ne m'avait point cach\'e9 ses revers et ses peines, il se crut oblig\'e9 de me communiquer ses succ\'e8s\~: rien n'\'e9galait ses transports et l'exc\'e8
+s de sa joie. Le spectacle d'un tel bonheur me fit regretter de n'en avoir pas essay\'e9 encore\~; je n'avais point eu jusqu'alors de liaison de femme qui p\'fbt flatter mon amour-propre\~; un nouvel avenir parut se d\'e9voiler \'e0 mes yeux\~
+; un nouveau besoin se fit sentir au fond de mon c\'9cur. Il y avait dans ce besoin beaucoup de vanit\'e9 sans doute, mais il n'y avait pas uniquement de la vanit\'e9\~; il y en avait peut-\'eatre moins que je ne le croyais moi-m\'ea
+me. Les sentiments de l'homme sont confus et m\'e9lang\'e9s\~; ils se composent d'une multitude d'impressions vari\'e9es qui \'e9chappent \'e0 l'observation\~; et la parole, toujours trop grossi\'e8re et trop g\'e9n\'e9rale, peut bien servir \'e0 les d
+\'e9signer, mais ne sert jamais \'e0 les d\'e9finir.
+\par
+\par J'avais, dans la maison de mon p\'e8re, adopt\'e9 sur les femmes un syst\'e8me assez immoral. Mon p\'e8re, bien qu'il observ\'e2t strictement les convenances ext\'e9rieures, se permettait assez fr\'e9quemment des propos l\'e9gers sur les liaisons d'amour
+\~: il les regardait comme des amusements, sinon permis, du moins excusables, et consid\'e9rait le mariage seul sous un rapport s\'e9rieux. Il avait pour principe qu'un jeune homme doit \'e9viter avec soin de faire ce qu'on nomme une folie, c'est-\'e0
+-dire de contracter un engagement durable avec une personne qui ne f\'fbt pas parfaitement son \'e9gale pour la fortune, la naissance et les avantages ext\'e9rieurs\~; mais du reste, toutes les femmes, aussi longtemps qu'il ne s'agissait pas de les \'e9
+pouser, lui paraissaient pouvoir, sans inconv\'e9nient, \'eatre prises, puis \'eatre quitt\'e9es\~; et je l'avais vu sourire avec une sorte d'approbation \'e0 cette parodie d'un mot connu\~: \'ab\~Cela leur fait si peu de mal, et \'e0 nous tant de plaisir
+\~!\~\'bb
+\par
+\par L'on ne sait pas assez combien, dans la premi\'e8re jeunesse, les mots de cette esp\'e8ce font une impression profonde, et combien \'e0 un \'e2ge o\'f9 toutes les opinions sont encore douteuses et vacillantes, les enfants s'\'e9
+tonnent de voir contredire, par des plaisanteries que tout le monde applaudit, les r\'e8gles directes qu'on leur a donn\'e9es. Ces r\'e8gles ne sont plus \'e0 leurs yeux que des formules banales que leurs parents sont convenus de leur r\'e9p\'e9
+ter pour l'acquit de leur conscience, et les plaisanteries leur semblent renfermer le v\'e9ritable secret de la vie.
+\par
+\par Tourment\'e9 d'une \'e9motion vague, je veux \'eatre aim\'e9, me disais-je, et je regardais autour de moi\~; je ne voyais personne qui m'inspir\'e2t de l'amour, personne qui me par\'fbt susceptible d'en prendre\~; j'interrogeais mon c\'9cur et mes go\'fb
+ts\~: je ne me sentais aucun mouvement de pr\'e9f\'e9rence. Je m'agitais ainsi int\'e9rieurement, lorsque je fis connaissance avec le comte de P**, homme de quarante ans, dont la famille \'e9tait alli\'e9e \'e0
+ la mienne. Il me proposa de venir le voir. Malheureuse visite\~! Il avait chez lui sa ma\'eetresse, une Polonaise, c\'e9l\'e8bre par sa beaut\'e9, quoiqu'elle ne f\'fbt plus de la premi\'e8re jeunesse. Cette femme, malgr\'e9 sa situation d\'e9
+savantageuse, avait montr\'e9 dans plusieurs occasions un caract\'e8re distingu\'e9. Sa famille, assez illustre en Pologne, avait \'e9t\'e9 ruin\'e9e dans les troubles de cette contr\'e9e. Son p\'e8re avait \'e9t\'e9 proscrit\~; sa m\'e8re \'e9tait all
+\'e9e chercher un asile en France, et y avait men\'e9 sa fille, qu'elle avait laiss\'e9e, \'e0 sa mort, dans un isolement complet. Le comte de P** en \'e9tait devenu amoureux. J'ai toujours ignor\'e9 comment s'\'e9tait form\'e9
+e une liaison qui, lorsque j'ai vu pour la premi\'e8re fois Ell\'e9nore, \'e9tait, d\'e8s longtemps, \'e9tablie et pour ainsi dire consacr\'e9e. La fatalit\'e9 de sa situation ou l'inexp\'e9rience de son \'e2ge l'avaient-elles jet\'e9e dans une carri\'e8
+re qui r\'e9pugnait \'e9galement \'e0 son \'e9ducation, \'e0 ses habitudes et \'e0 la fiert\'e9 qui faisait une partie tr\'e8s remarquable de son caract\'e8re\~? Ce que je sais, ce que tout le monde a su, c'est que la fortune du comte de P** ayant \'e9t
+\'e9 presque enti\'e8rement d\'e9truite et sa libert\'e9 menac\'e9e, Ell\'e9nore lui avait donn\'e9 de telles preuves de d\'e9vouement, avait rejet\'e9 avec un tel m\'e9pris les offres les plus brillantes, avait partag\'e9 ses p\'e9rils et sa pauvret\'e9
+ avec tant de z\'e8le et m\'eame de joie, que la s\'e9v\'e9rit\'e9 la plus scrupuleuse ne pouvait s'emp\'eacher de rendre justice \'e0 la puret\'e9 de ses motifs et au d\'e9sint\'e9ressement de sa conduite. C'\'e9tait \'e0 son activit\'e9, \'e0
+ son courage, \'e0 sa raison, aux sacrifices de tout genre qu'elle avait support\'e9s sans se plaindre, que son amant devait d'avoir recouvr\'e9 une partie de ses biens. Ils \'e9taient venus s'\'e9tablir \'e0 D** pour y suivre un proc\'e8
+s qui pouvait rendre enti\'e8rement au comte de P** son ancienne opulence, et comptaient y rester environ deux ans.
+\par
+\par Ell\'e9nore n'avait qu'un esprit ordinaire\~; mais ses id\'e9es \'e9taient justes, et ses expressions, toujours simples, \'e9taient quelquefois frappantes par la noblesse et l'\'e9l\'e9vation de ses sentiments. Elle avait beaucoup de pr\'e9jug\'e9s\~
+; mais tous ses pr\'e9jug\'e9s \'e9taient en sens inverse de son int\'e9r\'eat. Elle attachait le plus grand prix \'e0 la r\'e9gularit\'e9 de la conduite, pr\'e9cis\'e9ment parce que la sienne n'\'e9tait pas r\'e9guli\'e8re suivant les notions re\'e7
+ues. Elle \'e9tait tr\'e8s religieuse, parce que la religion condamnait rigoureusement son genre de vie. Elle repoussait s\'e9v\'e8rement dans la conversation tout ce qui n'aurait paru \'e0
+ d'autres femmes que des plaisanteries innocentes, parce qu'elle craignait toujours qu'on ne se cr\'fbt autoris\'e9 par son \'e9tat \'e0 lui en adresser de d\'e9plac\'e9es. Elle aurait d\'e9sir\'e9 ne recevoir chez elle que des hommes du rang le plus \'e9
+lev\'e9 et de m\'9curs irr\'e9prochables, parce que les femmes \'e0 qui elle fr\'e9missait d'\'eatre compar\'e9e se forment d'ordinaire une soci\'e9t\'e9 m\'e9lang\'e9e, et, se r\'e9signant \'e0 la perte de la consid\'e9
+ration, ne cherchent dans leurs relations que l'amusement. Ell\'e9nore, en un mot, \'e9tait en lutte constante avec sa destin\'e9e. Elle protestait, pour ainsi dire, par chacune de ses actions
+et de ses paroles, contre la classe dans laquelle elle se trouvait rang\'e9e\~; et comme elle sentait que la r\'e9alit\'e9 \'e9tait plus forte qu'elle, et que ses efforts ne changeaient rien \'e0 sa situation, elle \'e9tait fort malheureuse. Elle \'e9
+levait deux enfants qu'elle avait eus du comte de P** avec une aust\'e9rit\'e9 excessive. On e\'fbt dit quelquefois qu'une r\'e9volte secr\'e8te se m\'ealait \'e0 l'attachement plut\'f4t passionn\'e9
+ que tendre qu'elle leur montrait, et les lui rendait en quelque sorte importuns. Lorsqu'on lui faisait \'e0 bonne intention quelque remarque sur ce que ses enfants grandissaient, sur les talents qu'ils promettaient d'avoir, sur la carri\'e8
+re qu'ils auraient \'e0 suivre, on la voyait p\'e2lir de l'id\'e9e qu'il faudrait qu'un jour elle leur avou\'e2t leur naissance. Mais le moindre danger, une heure d'absence, la ramenait \'e0 eux avec une anxi\'e9t\'e9 o\'f9 l'on d\'e9m\'ealait une esp\'e8
+ce de remords, et le d\'e9sir de leur donner par ses caresses le bonheur qu'elle n'y trouvait pas elle-m\'eame. Cette opposition entre ses sentiments et la place qu'elle occupait dans le monde avait rendu son humeur fort in\'e9gale. Souvent elle \'e9
+tait r\'eaveuse et taciturne\~; quelquefois elle parlait avec imp\'e9tuosit\'e9. Comme elle \'e9tait tourment\'e9e d'une id\'e9e particuli\'e8re, au milieu de la conversation la plus g\'e9n\'e9rale, elle ne resta
+it jamais parfaitement calme. Mais, par cela m\'eame, il y avait dans sa mani\'e8re quelque chose de fougueux et d'inattendu qui la rendait plus piquante qu'elle n'aurait d\'fb l'\'eatre naturellement. La bizarrerie de sa position suppl\'e9ait en elle
+\'e0 la nouveaut\'e9 des id\'e9es. On l'examinait avec int\'e9r\'eat et curiosit\'e9 comme un bel orage.
+\par
+\par Offerte \'e0 mes regards dans un moment o\'f9 mon c\'9cur avait besoin d'amour, ma vanit\'e9 de succ\'e8s, Ell\'e9nore me parut une conqu\'eate digne de moi. Elle-m\'eame trouva du plaisir dans la soci\'e9t\'e9 d'un homme diff\'e9
+rent de ceux qu'elle avait vus jusqu'alors. Son cercle s'\'e9tait compos\'e9 de quelques amis ou parents de son amant et de leurs femmes, que l'ascendant du comte de P** avait forc\'e9es \'e0 recevoir sa ma\'eetresse. Les maris \'e9taient d\'e9
+pourvus de sentiments aussi bien que d'id\'e9es\~; les femmes ne diff\'e9raient de leurs maris que par une m\'e9diocrit\'e9 plus inqui\'e8te et plus agit\'e9e, parce qu'elles n'avaient pas, comme eux, cette tranquillit\'e9 d'esprit qui r\'e9
+sulte de l'occupation et de la r\'e9gularit\'e9 des affaires. Une plaisanterie plus l\'e9g\'e8re, une conversation plus vari\'e9e, un m\'e9lange particulier de m\'e9lancolie et de gaiet\'e9, de d\'e9couragement et d'int\'e9r\'ea
+t, d'enthousiasme et d'ironie \'e9tonn\'e8rent et attach\'e8rent Ell\'e9nore. Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement \'e0 la v\'e9rit\'e9, mais toujours avec vivacit\'e9, quelquefois avec gr\'e2ce. Ses id\'e9es semblaient se faire jour \'e0
+ travers les obstacles, et sortir de cette lutte plus agr\'e9ables, plus na\'efves et plus neuves\~; car les idiomes \'e9trangers rajeunissent les pens\'e9es, et les d\'e9barrassent de ces tournures qui les font para\'eetre tour \'e0
+ tour communes et affect\'e9es. Nous lisions ensemble des po\'e8tes anglais\~; nous nous promenions ensemble. J'allais souvent la voir le matin\~; j'y retournais le soir\~; je causais avec elle sur mille sujets.
+\par
+\par Je pensais faire, en observateur froid et impartial, le tour de son caract\'e8re et de son esprit\~; mais chaque mot qu'elle disait me semblait rev\'eatu d'une gr\'e2ce inexplicable. Le dessein de lui plaire, mettant dans ma vie un nouvel int\'e9r\'ea
+t, animait mon existence d'une mani\'e8re inusit\'e9e. J'attribuais \'e0 son charme cet effet presque magique\~: j'en aurais joui plus compl\'e8tement encore sans l'engagement que j'avais pris envers mon amour-propre. Cet amour-propre \'e9
+tait en tiers entre Ell\'e9nore et moi. Je me croyais comme oblig\'e9 de marcher au plus vite vers le but que je m'\'e9tais propos\'e9\~: je ne me livrais donc pas sans r\'e9serve \'e0 mes impressions. Il me tardait d'avoir parl\'e9
+, car il me semblait que je n'avais qu'\'e0 parler pour r\'e9ussir. Je ne croyais point aimer Ell\'e9nore\~; mais d\'e9j\'e0 je n'aurais pu me r\'e9signer \'e0 ne pas lui plaire. Elle m'occupait sans cesse\~: je formais mille projets\~
+; j'inventais mille moyens de conqu\'eate, avec cette fatuit\'e9 sans exp\'e9rience qui se croit s\'fbre du succ\'e8s parce qu'elle n'a rien essay\'e9.
+\par
+\par Cependant une invincible timidit\'e9 m'arr\'eatait\~: tous mes discours expiraient sur mes l\'e8vres, ou se terminaient tout autrement que je ne l'avais projet\'e9. Je me d\'e9battais int\'e9rieurement\~: j'\'e9tais indign\'e9 contre moi-m\'eame.
+\par
+\par Je cherchai enfin un raisonnement qui p\'fbt me tirer de cette lutte avec honneur \'e0 mes propres yeux. Je me dis qu'il ne fallait rien pr\'e9cipiter, qu'Ell\'e9nore \'e9tait trop peu pr\'e9par\'e9e \'e0 l'aveu que je m\'e9
+ditais, et qu'il valait mieux attendre encore. Presque toujours, pour vivre en repos avec nous-m\'eames, nous travestissons en calculs et en syst\'e8mes nos impuissances ou nos faiblesses\~
+: cela satisfait cette portion de nous qui est pour ainsi dire, spectatrice de l'autre.
+\par
+\par Cette situation se prolongea. Chaque jour, je fixais le lendemain comme l'\'e9poque invariable d'une d\'e9claration positive, et chaque lendemain s'\'e9coulait comme la veille. Ma timidit\'e9 me quittait d\'e8s que je m'\'e9loignais d'Ell\'e9nore\~
+; je reprenais alors mes plans habiles et mes profondes combinaisons\~: mais \'e0 peine me retrouvais-je aupr\'e8s d'elle, que je me sentais de nouveau tremblant et troubl\'e9. Quiconque aurait lu dans mon c\'9cur, en son absence, m'aurait pris pour un s
+\'e9ducteur froid et peu sensible\~; quiconque m'e\'fbt aper\'e7u \'e0 ses c\'f4t\'e9s e\'fbt cru reconna\'eetre en moi un amant novice, interdit et passionn\'e9. L'on se serait \'e9galement tromp\'e9 dans ces deux jugements\~: il n'y \'e0 point d'unit
+\'e9 compl\'e8te dans l'homme, et presque jamais personne n'est tout \'e0 fait sinc\'e8re ni tout \'e0 fait de mauvaise foi.
+\par
+\par Convaincu par ces exp\'e9riences r\'e9it\'e9r\'e9es que je n'aurais jamais le courage de parler \'e0 Ell\'e9nore, je me d\'e9terminai \'e0 lui \'e9crire. Le comte de P** \'e9tait absent. Les combats que j'avais livr\'e9s longtemps \'e0 mon propre caract
+\'e8re, l'impatience que j'\'e9prouvais de n'avoir pu le surmonter, mon incertitude sur le succ\'e8s de ma tentative, jet\'e8rent dans ma lettre une agitation qui ressemblait fort \'e0 l'amour. \'c9chauff\'e9 d'ailleurs que j'\'e9
+tais par mon propre style, je ressentais, en finissant d'\'e9crire, un peu de la passion que j'avais cherch\'e9 \'e0 exprimer avec toute la force possible.
+\par
+\par Ell\'e9nore vit dans ma lettre ce qu'il \'e9tait naturel d'y voir, le transport passager d'un homme qui avait dix ans de moins qu'elle, dont le c\'9cur s'ouvrait \'e0 des sentiments qui lui \'e9taient encore inconnus, et qui m\'e9ritait plus de piti\'e9
+ que de col\'e8re. Elle me r\'e9pondit avec bont\'e9, me donna des conseils affectueux, m'offrit une amiti\'e9 sinc\'e8re, mais me d\'e9clara que, jusqu'au retour du comte de P**, elle ne pourrait me recevoir.
+\par
+\par Cette r\'e9ponse me bouleversa. Mon imagination, s'irritant de l'obstacle, s'empara de toute mon existence. L'amour, qu'une heure auparavant je m'applaudissais de feindre, je crus tout \'e0 coup l'\'e9prouver avec fureur. Je courus chez Ell\'e9nore\~
+; on me dit qu'elle \'e9tait sortie. Je lui \'e9crivis\~; je la suppliai de m'accorder une derni\'e8re entrevue\~; je lui peignis en termes d\'e9chirants mon d\'e9sespoir, les projets funestes que m'inspirait sa cruelle d\'e9
+termination. Pendant une grande partie du jour, j'attendis vainement une r\'e9ponse. Je ne calmai mon inexprimable souffrance qu'en me r\'e9p\'e9tant que le lendemain je braverais toutes les difficult\'e9s pour p\'e9n\'e9trer jusqu'\'e0 Ell\'e9
+nore et pour lui parler. On m'apporta le soir quelques mots d'elle\~: ils \'e9taient doux. Je crus y remarquer une impression de regret et de tristesse\~; mais elle persistait dans sa r\'e9solution, qu'elle m'annon\'e7ait comme in\'e9branlable. Je me pr
+\'e9sentai de nouveau chez elle le lendemain. Elle \'e9tait partie pour une campagne dont ses gens ignoraient le nom. Ils n'avaient m\'eame aucun moyen de lui faire parvenir des lettres.
+\par
+\par Je restai longtemps immobile \'e0 sa porte, n'imaginant plus aucune chance de la retrouver. J'\'e9tais \'e9tonn\'e9 moi-m\'eame de ce que je souffrais. Ma m\'e9moire me retra\'e7ait les instants o\'f9 je m'\'e9tais dit que je n'aspirais qu'\'e0 un succ
+\'e8s\~; que ce n'\'e9tait qu'une tentative \'e0 laquelle je renoncerais sans peine. Je ne concevais rien \'e0 la douleur violente, indomptable, qui d\'e9chirait mon c\'9cur. Plusieurs jours se pass\'e8rent de la sorte. J'\'e9tais \'e9
+galement incapable de distraction et d'\'e9tude. J'errais sans cesse devant la porte d'Ell\'e9nore. Je me promenais dans la ville, comme si, au d\'e9tour de chaque rue, j'avais pu esp\'e9
+rer de la rencontrer. Un matin, dans une de ces courses sans but qui servaient \'e0 remplacer mon agitation par de la fatigue, j'aper\'e7us la voiture du comte de P**, qui revenait de son voyage. Il me reconnut et mit pied \'e0 terre. Apr\'e8
+s quelques phrases banales, je lui parlai, en d\'e9guisant mon trouble, du d\'e9part subit d'Ell\'e9nore. \'ab\~Oui, me dit-il, une de ses amies, \'e0 quelques lieues d'ici, \'e0 \'e9prouv\'e9 je ne sais quel \'e9v\'e9nement f\'e2cheux qui a fait croire
+\'e0 Ell\'e9nore que ses consolations lui seraient utiles. Elle est partie sans me consulter. C'est une personne que tous ses sentiments dominent, et dont l'\'e2me, toujours active, trouve presque du repos dans le d\'e9vouement. Mais sa pr\'e9
+sence ici m'est trop n\'e9cessaire\~; je vais lui \'e9crire\~: elle reviendra s\'fbrement dans quelques jours.
+\par
+\par Cette assurance me calma\~; je sentis ma douleur s'apaiser. Pour la premi\'e8re fois depuis le d\'e9part d'Ell\'e9nore je pus respirer sans peine. Son retour fut moins prompt que ne l'esp\'e9
+rait le comte de P**. Mais j'avais repris ma vie habituelle et l'angoisse que j'avais \'e9prouv\'e9e commen\'e7ait \'e0 se dissiper, lorsqu'au bout d'un mois M.\~de\~P** me fit avertir qu'Ell\'e9nore devait arriver le soir. Comme il mettait un grand prix
+\'e0 lui maintenir dans la soci\'e9t\'e9 la place que son caract\'e8re m\'e9ritait, et dont sa situation semblait l'exclure, il avait invit\'e9 \'e0 souper plusieurs femmes de ses parentes et de ses amies qui avaient consenti \'e0 voir Ell\'e9nore.
+\par
+\par Mes souvenirs reparurent, d'abord confus, bient\'f4t plus vifs. Mon amour-propre s'y m\'ealait. J'\'e9tais embarrass\'e9, humili\'e9, de rencontrer une femme qui m'avait trait\'e9 comme un enfant. Il me semblait la voir, souriant \'e0
+ mon approche de ce qu'une courte absence avait calm\'e9 l'effervescence d'une jeune t\'eate\~; et je d\'e9m\'ealais dans ce sourire une sorte de m\'e9pris pour moi. Par degr\'e9s mes sentiments se r\'e9veill\'e8rent. Je m'\'e9tais lev\'e9, ce jour-l\'e0
+ m\'eame, ne songeant plus \'e0 Ell\'e9nore\~; une heure apr\'e8s avoir re\'e7u la nouvelle de son arriv\'e9e, son image errait devant mes yeux, r\'e9gnait sur mon c\'9cur, et j'avais la fi\'e8vre de la crainte de ne pas la voir.
+\par
+\par Je restai chez moi toute la journ\'e9e\~; je m'y tins, pour ainsi dire, cach\'e9\~: je tremblais que le moindre mouvement ne pr\'e9v\'eent notre rencontre. Rien pourtant n'\'e9tait plus simple, plus certain, mais je la d\'e9
+sirais avec tant d'ardeur, qu'elle me paraissait impossible. L'impatience me d\'e9vorait\~: \'e0 tous les instants je consultais ma montre. J'\'e9tais oblig\'e9 d'ouvrir la fen\'eatre pour respirer\~; mon sang me br\'fblait en circulant dans mes veines.
+
+\par
+\par Enfin j'entendis sonner l'heure \'e0 laquelle je devais me rendre chez le comte. Mon impatience se changea tout \'e0 coup en timidit\'e9\~; je m'habillai lentement\~; je ne me sentais plus press\'e9 d'arriver\~: j'avais un tel effroi que mon attente ne f
+\'fbt d\'e9\'e7ue, un sentiment si vif de la douleur que je courais risque d'\'e9prouver, que j'aurais consenti volontiers \'e0 tout ajourner.
+\par
+\par Il \'e9tait assez tard lorsque j'entrai chez M.\~de\~P**. J'aper\'e7us Ell\'e9nore assise au fond de la chambre\~; je n'osais avancer\~; il me semblait que tout le monde avait les yeux fix\'e9s sur moi. J'allai me cacher dans un coin du salon, derri\'e8
+re un groupe d'hommes qui causaient. De l\'e0 je contemplais Ell\'e9nore\~: elle me parut l\'e9g\'e8rement chang\'e9e, elle \'e9tait plus p\'e2le que de coutume. Le comte me d\'e9couvrit dans l'esp\'e8ce de retraite o\'f9 je m'\'e9tais r\'e9fugi\'e9\~
+; il vint \'e0 moi, me prit par la main et me conduisit vers Ell\'e9nore. \'ab\~Je vous pr\'e9sente, lui dit-il en riant, l'un des hommes que votre d\'e9part inattendu a le plus \'e9tonn\'e9s\~\'bb. Ell\'e9nore parlait \'e0 une femme plac\'e9e \'e0 c\'f4
+te d'elle. Lorsqu'elle me vit, ses paroles s'arr\'eat\'e8rent sur ses l\'e8vres\~; elle demeura tout interdite\~: je l'\'e9tais beaucoup moi-m\'eame.
+\par
+\par On pouvait nous entendre, j'adressai \'e0 Ell\'e9nore des questions indiff\'e9rentes. Nous repr\'eemes tous deux une apparence de calme. On annon\'e7a qu'on avait servi\~; j'offris \'e0 Ell\'e9nore mon bras, qu'elle ne put refuser. \'ab\~
+Si vous ne me promettez pas, lui dis-je en la conduisant, de me recevoir demain chez vous \'e0 onze heures, je pars \'e0 l'instant, j'abandonne mon pays, ma famille et mon p\'e8
+re, je romps tous mes liens, j'abjure tous mes devoirs, et je vais, n'importe o\'f9, finir au plus t\'f4t une vie que vous vous plaisez \'e0 empoisonner. \endash Adolphe\~!\~\'bb me r\'e9pondit-elle\~; et elle h\'e9sitait. Je fis un mouvement pour m'\'e9
+loigner. Je ne sais ce que mes traits exprim\'e8rent, mais je n'avais jamais \'e9prouv\'e9 de contraction si violente.
+\par
+\par Ell\'e9nore me regarda. Une terreur m\'eal\'e9e d'affection se peignit sur sa figure. \'ab\~Je vous recevrai demain, me dit-elle, mais je vous conjure...\~\'bb. Beaucoup de personnes
+ nous suivaient, elle ne put achever sa phrase. Je pressai sa main de mon bras\~; nous nous m\'eemes \'e0 table.
+\par
+\par J'aurais voulu m'asseoir \'e0 c\'f4t\'e9 d'Ell\'e9nore, mais le ma\'eetre de la maison l'avait autrement d\'e9cid\'e9\~: je fus plac\'e9 \'e0 peu pr\'e8s vis-\'e0-vis d'elle. Au commencement du souper, elle \'e9tait r\'ea
+veuse. Quand on lui adressait la parole, elle r\'e9pondait avec douceur\~; mais elle retombait bient\'f4t dans la distraction. Une de ses amies, frapp\'e9e de son silence et de son abattement, lui demanda si elle \'e9tait malade. \'ab\~Je n'ai pas \'e9t
+\'e9 bien dans ces derniers temps, r\'e9pondit-elle, et m\'eame \'e0 pr\'e9sent je suis fort \'e9branl\'e9e\~\'bb. J'aspirais \'e0 produire dans l'esprit d'Ell\'e9nore une impression agr\'e9able\~
+; je voulais, en me montrant aimable et spirituel, la disposer en ma faveur, et la pr\'e9parer \'e0 l'entrevue qu'elle m'avait accord\'e9e. J'essayai donc de mille mani\'e8
+res de fixer son attention. Je ramenai la conversation sur des sujets que je savais l'int\'e9resser\~; nos voisins s'y m\'eal\'e8rent\~: j'\'e9tais inspir\'e9 par sa pr\'e9sence\~; je parvins \'e0 me faire \'e9couter d'elle, je la vis bient\'f4t sourire\~
+: j'en ressentis une telle joie, mes regards exprim\'e8rent tant de reconnaissance, qu'elle ne put s'emp\'eacher d'en \'eatre touch\'e9e. Sa tristesse et sa distraction se dissip\'e8rent\~: elle ne r\'e9sista plus au charme secret que r\'e9
+pandait dans son \'e2me la vue du bonheur que je lui devais\~; et quand nous sort\'eemes de table, nos c\'9curs \'e9taient d'intelligence comme si nous n'avions jamais \'e9t\'e9 s\'e9par\'e9s. \'ab\~
+Vous voyez, lui dis-je, en lui donnant la main pour rentrer dans le salon, que vous disposez de toute mon existence\~; que vous ai-je fait pour que vous trouviez du plaisir \'e0 la tourmenter\~?\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260483}CHAPITRE III{\*\bkmkend _Toc96260483}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je passai la nuit sans dormir. Il n'\'e9tait plus question dans mon \'e2me ni de calculs ni de projets\~; je me sentais, de la meilleure foi du monde, v\'e9ritablement amoureux. Ce n'\'e9tait plus l'espoir du succ\'e8s qui me faisait agir\~
+: le besoin de voir celle que j'aimais, de jouir de sa pr\'e9sence, me dominait exclusivement. Onze heures sonn\'e8rent, je me rendis aupr\'e8s d'Ell\'e9nore\~; elle m'attendait. Elle voulut parler\~: je lui demandai de m'\'e9couter. Je m'assis aupr\'e8
+s d'elle, car je pouvais \'e0 peine me soutenir, et je continuai en ces termes, non sans \'eatre oblig\'e9 de m'interrompre souvent\~:
+\par
+\par \'ab\~Je ne viens point r\'e9clamer contre la sentence que vous avez prononc\'e9e\~; je ne viens point r\'e9tracter un aveu qui a pu vous offenser\~: je le voudrais en vain. Cet amour que vous repoussez est indestructible\~: l'effort m\'ea
+me que je fais dans ce moment pour vous parler avec un peu de calme est une preuve de la violence d'un sentiment qui vous blesse. Mais ce n'est plus pour vous en entretenir que je vous ai pri\'e9e de m'entendre\~
+; c'est, au contraire, pour vous demander de l'oublier, de me recevoir comme autrefois, d'\'e9carter le souvenir d'un instant de d\'e9lire, de ne pas me punir de ce que vous savez un secret que j'aurais d\'fb renfermer au fond de mon \'e2
+me. Vous connaissez ma situation, ce caract\'e8re qu'on dit bizarre et sauvage, ce c\'9cur \'e9tranger \'e0 tous les int\'e9r\'eats du monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre pourtant de l'isolement auquel il est condamn\'e9. Votre amiti\'e9
+ me soutenait\~: sans cette amiti\'e9 je ne puis vivre. J'ai pris l'habitude de vous voir\~; vous avez laiss\'e9 na\'eetre et se former cette douce habitude\~: qu'ai-je fait pour perdre cette unique consolation d'une existence si triste et si sombre\~
+? Je suis horriblement malheureux\~; je n'ai plus le courage de supporter un si long malheur\~; je n'esp\'e8re rien, je ne demande rien, je ne veux que vous voir\~: mais je dois vous voir s'il faut que je vive.\~\'bb
+\par
+\par Ell\'e9nore gardait le silence. \'ab\~Que craignez-vous\~? repris-je. Qu'est-ce que j'exige\~? Ce que vous accordez \'e0 tous les indiff\'e9rents. Est-ce le monde que vous redoutez\~? Ce monde, absorb\'e9 dans ses frivolit\'e9
+s solennelles, ne lira pas dans un c\'9cur tel que le mien. Comment ne serais-je pas prudent\~? N'y va-t-il pas de ma vie\~? Ell\'e9nore, rendez-vous \'e0 ma pri\'e8re\~: vous y trouverez quelque douceur. Il y aura pour vous quelque charme \'e0 \'ea
+tre aim\'e9e ainsi, \'e0 me voir aupr\'e8s de vous, occup\'e9 de vous seule, n'existant que pour vous, vous devant toutes les sensations de bonheur dont je suis encore susceptible, arrach\'e9 par votre pr\'e9sence \'e0 la souffrance et au d\'e9sespoir.\~
+\'bb
+\par
+\par Je poursuivis longtemps de la sorte, levant toutes les objections, retournant de mille mani\'e8res tous les raisonnements qui plaidaient en ma faveur. J'\'e9tais si soumis, si r\'e9sign\'e9, je demandais si peu de chose, j'aurais \'e9t\'e9
+ si malheureux d'un refus\~!
+\par
+\par Ell\'e9nore fut \'e9mue. Elle m'imposa plusieurs conditions. Elle ne consentit \'e0 me recevoir que rarement, au milieu d'une soci\'e9t\'e9 nombreuse, avec l'engagement que je ne lui parlerais jamais d'amour. Je promis ce qu'elle voulut. Nous \'e9
+tions contents tous les deux\~: moi, d'avoir reconquis le bien que j'avais \'e9t\'e9 menac\'e9 de perdre, Ell\'e9nore, de se trouver \'e0 la fois g\'e9n\'e9reuse, sensible et prudente.
+\par
+\par Je profitai des le lendemain de la permission que j'avais obtenue\~; je continuai de m\'eame les jours suivants. Ell\'e9nore ne songea plus \'e0 la n\'e9cessit\'e9 que mes visites fussent peu fr\'e9quentes\~: bient\'f4
+t rien ne lui parut plus simple que de me voir tous les jours. Dix ans de fid\'e9lit\'e9 avaient inspir\'e9 \'e0 M.\~de\~P** une confiance enti\'e8re\~; il laissait \'e0 Ell\'e9nore la plus grande libert\'e9. Comme il avait eu \'e0
+ lutter contre l'opinion qui voulait exclure sa ma\'eetresse du monde o\'f9 il \'e9tait appel\'e9 \'e0 vivre, il aimait \'e0 voir s'augmenter la soci\'e9t\'e9 d'Ell\'e9nore\~; sa maison remplie constatait \'e0 ses yeux son propre triomphe sur l'opinion.
+
+\par
+\par Lorsque j'arrivais, j'apercevais dans les regards d'Ell\'e9nore une expression de plaisir. Quand elle s'amusait dans la conversation, ses yeux se tournaient naturellement vers moi. L'on ne racontait rien d'int\'e9ressant qu'elle ne m'appel\'e2
+t pour l'entendre. Mais elle n'\'e9tait jamais seule\~: des soir\'e9es enti\'e8res se passaient sans que je pusse lui dire autre chose en particulier que quelques mots insignifiants ou interrompus. Je ne tardai pas \'e0
+ m'irriter de tant de contrainte. Je devins sombre, taciturne, in\'e9gal dans mon humeur, amer dans mes discours. Je me contenais \'e0 peine lorsqu'un autre que moi s'entretenait \'e0 part avec Ell\'e9nore\~
+; j'interrompais brusquement ces entretiens. Il m'importait peu qu'on p\'fbt s'en offenser, et je n'\'e9tais pas toujours arr\'eat\'e9 par la crainte de la compromettre. Elle se plaignit \'e0 moi de ce changement.
+\par
+\par \'ab\~Que voulez-vous\~? lui dis je avec impatience\~: vous croyez sans doute avoir fait beaucoup pour moi\~; je suis forc\'e9 de vous dire que vous vous trompez. Je ne con\'e7ois rien \'e0 votre nouvelle mani\'e8re d'\'eatre. Autrefois vous viviez retir
+\'e9e\~; vous fuyiez une soci\'e9t\'e9 fatigante\~; vous \'e9vitiez ces \'e9ternelles conversations qui se prolongent pr\'e9cis\'e9ment parce qu'elles ne devraient jamais commencer. Aujourd'hui votre porte est ouverte \'e0 la terre enti\'e8
+re. On dirait qu'en vous demandant de me recevoir, j'ai obtenu pour tout l'univers la m\'eame faveur que pour moi. Je vous l'avoue, en vous voyant jadis si prudente, je ne m'attendais pas \'e0 vous trouver si frivole.\~\'bb
+\par
+\par Je d\'e9m\'ealai dans les traits d'Ell\'e9nore une impression de m\'e9contentement et de tristesse. \'ab\~Ch\'e8re Ell\'e9nore, lui dis-je en me radoucissant tout \'e0 coup, ne m\'e9rit\'e9-je donc pas d'\'eatre distingu\'e9
+ des mille importuns qui vous assi\'e8gent\~? L'amiti\'e9 n'a-t-elle pas ses secrets\~? N'est-elle pas ombrageuse et timide au milieu du bruit et de la foule\~?\~\'bb
+\par
+\par Ell\'e9nore craignait, en se montrant inflexible, de voir se renouveler des imprudences qui l'alarmaient pour elle et pour moi. L'id\'e9e de rompre n'approchait plus de son c\'9cur\~: elle consentit \'e0 me recevoir quelquefois seule.
+\par
+\par Alors se modifi\'e8rent rapidement les r\'e8gles s\'e9v\'e8res qu'elle m'avait prescrites. Elle me permit de lui peindre mon amour\~; elle se familiarisa par degr\'e9s avec ce langage\~: bient\'f4t elle m'avoua qu'elle m'aimait.
+\par
+\par Je passai quelques heures \'e0 ses pieds, me proclamant le plus heureux des hommes, lui prodiguant mille assurances de tendresse, de d\'e9vouement et de respect \'e9ternel. Elle me raconta ce qu'elle avait souffert en essayant de s'\'e9loigner de moi\~
+; que de fois elle avait esp\'e9r\'e9 que je la d\'e9couvrirais malgr\'e9 ses efforts\~; comment le moindre bruit qui frappait ses oreilles lui paraissait annoncer mon arriv\'e9e\~
+; quel trouble, quelle joie, quelle crainte elle avait ressentis en me revoyant\~; par quelle d\'e9fiance d'elle-m\'eame, pour concilier le penchant de son c\'9cur avec la prudence, elle s'\'e9tait livr\'e9e aux distractions du monde, et avait recherch
+\'e9 la foule qu'elle fuyait auparavant. Je lui faisais r\'e9p\'e9ter les plus petits d\'e9tails, et cette histoire de quelques semaines nous semblait \'eatre celle d'une vie enti\'e8re. L'amour suppl\'e9
+e aux longs souvenirs, par une sorte de magie. Toutes les autres affections ont besoin du pass\'e9\~: l'amour cr\'e9e, comme par enchantement, un pass\'e9 dont il nous entoure. Il nous donne, pour ainsi dire, la conscience d'avoir v\'e9cu, durant des ann
+\'e9es, avec un \'eatre qui nagu\'e8re nous \'e9tait presque \'e9tranger. L'amour n'est qu'un point lumineux, et n\'e9anmoins il semble s'emparer du temps. Il y a peu de jours qu'il n'existait pas, bient\'f4t il n'existera plus\~
+; mais, tant qu'il existe, il r\'e9pand sa clart\'e9 sur l'\'e9poque qui l'a pr\'e9c\'e9d\'e9, comme sur celle qui doit le suivre.
+\par
+\par Ce calme pourtant dura peu. Ell\'e9nore \'e9tait d'autant plus en garde contre sa faiblesse qu'elle \'e9tait poursuivie du souvenir de ses fautes\~: et mon imagination, mes d\'e9sirs, une th\'e9orie de fatuit\'e9 dont je ne m'apercevais pas moi-m\'ea
+me se r\'e9voltaient contre un tel amour. Toujours timide, souvent irrit\'e9, je me plaignais, je m'emportais, j'accablais Ell\'e9nore de reproches. Plus d'une fois elle forma le projet de briser un lien qui ne r\'e9pandait sur sa vie que de l'inqui\'e9
+tude et du trouble\~; plus d'une fois je l'apaisai par mes supplications, mes d\'e9saveux et mes pleurs.
+\par
+\par \'ab Ell\'e9nore, lui \'e9crivais-je un jour, vous ne savez pas tout ce que je souffre. Pr\'e8s de vous, loin de vous, je suis \'e9galement malheureux. Pendant les heures qui nous s\'e9parent, j'erre au hasard, courb\'e9 sous le fardeau d'u
+ne existence que je ne sais comment supporter. La soci\'e9t\'e9 m'importune, la solitude m'accable. Ces indiff\'e9rents qui m'observent, qui ne connaissent rien de ce qui m'occupe, qui me regardent avec une curiosit\'e9 sans int\'e9r\'eat, avec un \'e9
+tonnement sans piti\'e9, ces hommes qui osent me parler d'autre chose que de vous, portent dans mon sein une douleur mortelle. Je les fuis\~; mais, seul, je cherche en vain un air qui p\'e9n\'e8tre dans ma poitrine oppress\'e9e. Je me pr\'e9
+cipite sur cette terre qui devrait s'entrouvrir pour m'engloutir \'e0 jamais\~; je pose ma t\'eate sur la pierre froide qui devrait calmer la fi\'e8vre ardente qui me d\'e9vore. Je me tra\'eene vers cette colline d'o\'f9 l'on aper\'e7oit votre maison\~
+; je reste l\'e0, les yeux fix\'e9s sur cette retraite que je n'habiterai jamais avec vous. Et si je vous avais rencontr\'e9e plus t\'f4t, vous auriez pu \'eatre \'e0 moi\~! J'aurais serr\'e9 dans mes bras la seule cr\'e9ature que la nature ait form\'e9
+e pour mon c\'9cur, pour ce c\'9cur qui a tant souffert parce qu'il vous cherchait et qu'il ne vous a trouv\'e9e que trop tard\~! Lorsque enfin ces heures de d\'e9lire sont pass\'e9es, lorsque le moment arrive o\'f9
+ je puis vous voir, je prends en tremblant la route de votre demeure. Je crains que tous ceux qui me rencontrent ne devinent les sentiments que je porte en moi\~; je m'arr\'eate\~; je marche \'e0 pas lents\~
+: je retarde l'instant du bonheur, de ce bonheur que tout menace, que je me crois toujours sur le point de perdre\~; bonheur imparfait et troubl\'e9, contre lequel conspirent peut-\'eatre \'e0 chaque minute et les \'e9v\'e9nements funestes et les r
+egards jaloux, et les caprices tyranniques, et votre propre volont\'e9. Quand je touche au seuil de votre porte, quand je l'entrouvre, une nouvelle terreur me saisit\~: je m'avance comme un coupable, demandant gr\'e2ce \'e0
+ tous les objets qui frappent ma vue, comme si tous \'e9taient ennemis, comme si tous m'enviaient l'heure de f\'e9licit\'e9 dont je vais encore jouir. Le moindre son m'effraie, le moindre mouvement autour de moi m'\'e9pouvante, le bruit m\'ea
+me de mes pas me fait reculer. Tout pr\'e8s de vous, je crains encore quelque obstacle qui se place soudain entre vous et moi. Enfin je vous vois, je vous vois et je respire, et je vous contemple et je m'arr\'ea
+te, comme le fugitif qui touche au sol protecteur qui doit le garantir de la mort. Mais alors m\'eame, lorsque tout mon \'eatre s'\'e9lance vers vous, lorsque j'aurais un tel besoin de me reposer de tant d'angoisses, de poser ma t\'ea
+te sur vos genoux, de donner un libre cours \'e0 mes larmes, il faut que je me contraigne avec violence, que m\'eame aupr\'e8s de vous je vive encore d'une vie d'effort\~: pas un instant d'\'e9panchement, pas un instant d'abandon\~
+! Vos regards m'observent. Vous \'eates embarrass\'e9e, presque offens\'e9e de mon trouble. Je ne sais quelle g\'eane a succ\'e9d\'e9 \'e0 ces heures d\'e9licieuses o\'f9 du moins vous m'avouiez votre amour. Le temps s'enfuit, de nouveaux int\'e9r\'ea
+ts vous appellent\~: vous ne les oubliez jamais\~; vous ne retardez jamais l'instant qui m'\'e9loigne. Des \'e9trangers viennent\~: il n'est plus permis de vous regarder\~; je sens qu'il faut fuir pour me d\'e9rober aux soup\'e7ons qui m'environnent.
+ Je vous quitte plus agit\'e9, plus d\'e9chir\'e9, plus insens\'e9 qu'auparavant\~; je vous quitte, et je retombe dans cet isolement effroyable, o\'f9 je me d\'e9bats, sans rencontrer un seul \'eatre sur lequel je puisse m'appuyer, me reposer un moment.\~
+\'bb
+\par
+\par Ell\'e9nore n'avait jamais \'e9t\'e9 aim\'e9e de la sorte. M.\~de\~P** avait pour elle une affection tr\'e8s vraie, beaucoup de reconnaissance pour son d\'e9vouement, beaucoup de respect pour son caract\'e8re\~; mais il y avait toujours dans sa mani\'e8
+re une nuance de sup\'e9riorit\'e9 sur une femme qui s'\'e9tait donn\'e9e publiquement \'e0 lui sans qu'il l'e\'fbt \'e9pous\'e9e. Il aurait pu contracter des liens plus honorables, suivant l'opinion commune\~
+: il ne le lui disait point, il ne se le disait peut-\'eatre pas \'e0 lui-m\'eame\~; mais ce qu'on ne dit pas n'en existe pas moins, et tout ce qui est se devine. Ell\'e9nore n'avait eu jusqu'alors aucune notion de ce sentiment passionn\'e9
+, de cette existence perdue dans la sienne, dont mes fureurs m\'eames, mes injustices et mes reproches, n'\'e9taient que des preuves plus irr\'e9fragables. Sa r\'e9sistance avait exalt\'e9 toutes mes sensations, toutes mes id\'e9es\~
+: je revenais des emportements qui l'effrayaient, \'e0 une soumission, \'e0 une tendresse, \'e0 une v\'e9n\'e9ration idol\'e2tre. Je la consid\'e9rais comme une cr\'e9ature c\'e9leste. Mon amour tenait du culte, et il avait
+pour elle d'autant plus de charme qu'elle craignait sans cesse de se voir humili\'e9e dans un sens oppos\'e9. Elle se donna enfin tout enti\'e8re.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\tx8387\adjustright {\tab
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Malheur \'e0 l'homme qui, dans les premiers moments d'une liaison d'amour, ne croit pas que cette liaison doit \'eatre \'e9ternelle\~! Malheur \'e0 qui, dans les bras de la ma\'ee
+tresse qu'il vient d'obtenir, conserve une funeste prescience, et pr\'e9voit qu'il pourra s'en d\'e9tacher\~! Une femme que son c\'9cur entra\'eene a, dans cet instant, quelque chose de touchant et de sacr\'e9. Ce n'est pas l
+e plaisir, ce n'est pas la nature, ce ne sont pas les sens qui sont corrupteurs\~; ce sont les calculs auxquels la soci\'e9t\'e9 nous accoutume, et les r\'e9flexions que l'exp\'e9rience fait na\'eetre. J'aimai, je respectai mille fois plus Ell\'e9nore apr
+\'e8s qu'elle se f\'fbt donn\'e9e. Je marchais avec orgueil au milieu des hommes\~; je promenais sur eux un regard dominateur. L'air que je respirais \'e9tait \'e0 lui seul une jouissance. Je m'\'e9lan\'e7
+ais au-devant de la nature, pour la remercier du bienfait inesp\'e9r\'e9, du bienfait immense qu'elle avait daign\'e9 m'accorder.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260484}CHAPITRE IV{\*\bkmkend _Toc96260484}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par \endash Charme de l'amour, qui pourrait vous peindre\~! Cette persuasion que nous avons trouv\'e9 l'\'eatre que la nature avait destin\'e9 pour nous, ce jour subit r\'e9pandu sur la vie, et qui nous semble en expliquer le myst\'e8
+re, cette valeur inconnue attach\'e9e aux moindres circonstances, ces heures rapides, dont tous les d\'e9tails \'e9chappent au souvenir par leur douceur m\'eame, et qui ne laissent dans notre \'e2me qu'une longue trace de bonheur, cette gaiet\'e9 fol\'e2
+tre qui se m\'eale quelquefois sans cause \'e0 un attendrissement habituel, tant de plaisir dans la pr\'e9sence, et dans l'absence tant d'espoir, ce d\'e9tachement de tous les soins vulgaires, cette sup\'e9riorit\'e9
+ sur tout ce qui nous entoure, cette certitude que d\'e9sormais le monde ne peut nous atteindre o\'f9 nous vivons, cette intelligence mutuelle qui devine chaque pens\'e9e et qui r\'e9pond \'e0 chaque \'e9motion, charme de l'amour, qui vous \'e9
+prouva ne saurait vous d\'e9crire\~!
+\par
+\par M.\~de\~P** fut oblig\'e9, pour des affaires pressantes, de s'absenter pendant six semaines. Je passai ce temps chez Ell\'e9nore presque sans interruption. Son attachement semblait s'\'ea
+tre accru du sacrifice qu'elle m'avait fait. Elle ne me laissait jamais la quitter sans essayer de me retenir. Lorsque je sortais, elle me demandait quand je reviendrais. Deux heures de s\'e9paration lui \'e9taient insupportables. Elle fixait avec une pr
+\'e9cision inqui\'e8te l'instant de mon retour. J'y souscrivais avec joie, j'\'e9tais reconnaissant, j'\'e9tais heureux du sentiment qu'elle me t\'e9moignait. Mais cependant les int\'e9r\'eats de la vie commune ne se laissent pas plier arbitrairement \'e0
+ tous nos d\'e9sirs. Il m'\'e9tait quelquefois incommode d'avoir tous mes pas marqu\'e9s d'avance et tous mes moments ainsi compt\'e9s. J'\'e9tais forc\'e9 de pr\'e9cipiter toutes mes d\'e9
+marches, de rompre avec la plupart de mes relations. Je ne savais que r\'e9pondre \'e0 mes connaissances lorsqu'on me proposait quelque partie que, dans une situation naturelle, je n'aurais point eu de motif pour refuser. Je ne regrettais point aupr\'e8
+s d'Ell\'e9nore ces plaisirs de la vie sociale, pour lesquels je n'avais jamais eu beaucoup d'int\'e9r\'eat, mais j'aurais voulu qu'elle me perm\'eet d'y renoncer plus librement. J'aurais \'e9prouv\'e9 plus de douceur \'e0 retourner aupr\'e8
+s d'elle, de ma propre volont\'e9, sans me dire que l'heure \'e9tait arriv\'e9e, qu'elle m'attendait avec anxi\'e9t\'e9, et sans que l'id\'e9e de sa peine v\'eent se m\'ealer \'e0 celle du bonheur que j'allais go\'fbter en la retrouvant. Ell\'e9nore \'e9
+tait sans doute un vif plaisir dans mon existence, mais elle n'\'e9tait plus un but\~: elle \'e9tait devenue un lien. Je craignais d'ailleurs de la compromettre. Ma pr\'e9sence continuelle devait \'e9
+tonner ses gens, ses enfants, qui pouvaient m'observer. Je tremblais de l'id\'e9e de d\'e9ranger son existence. Je sentais que nous ne pouvions \'eatre unis pour toujours, et que c'\'e9tait un devoir sacr\'e9 pour moi de respecter son repos\~
+: je lui donnais donc des conseils de prudence, tout en l'assurant de mon amour. Mais plus je lui donnais des conseils de ce genre, moins elle \'e9tait dispos\'e9e \'e0 m'\'e9couter. En m\'eame temps je craignais horriblement de l'affliger. D\'e8
+s que je voyais sur son visage une expression de douleur, sa volont\'e9 devenait la mienne\~: je n'\'e9tais \'e0 mon aise que lorsqu'elle \'e9tait contente de moi. Lorsqu'en insistant sur la n\'e9cessit\'e9 de m'\'e9loigner pour quelques instants, j'\'e9
+tais parvenu \'e0 la quitter, l'image de la peine que je lui avais caus\'e9e me suivait partout. Il me prenait une fi\'e8vre de remords qui redoublait \'e0 chaque minute, et qui enfin devenait irr\'e9sistible\~; je volais vers elle, je me faisais une f
+\'eate de la consoler, de l'apaiser. Mais \'e0 mesure que je m'approchais de sa demeure, un sentiment d'humeur contre cet empire bizarre se m\'ealait \'e0 mes autres sentiments. Ell\'e9nore elle-m\'eame \'e9tait violente. Elle \'e9
+prouvait, je le crois, pour moi ce qu'elle n'avait \'e9prouv\'e9 pour personne. Dans ses relations pr\'e9c\'e9dentes, son c\'9cur avait \'e9t\'e9 froiss\'e9 par une d\'e9pendance p\'e9nible\~; elle \'e9
+tait avec moi dans une parfaite aisance, parce que nous \'e9tions dans une parfaite \'e9galit\'e9\~; elle s'\'e9tait relev\'e9e \'e0 ses propres yeux par un amour pur de tout calcul, de tout int\'e9r\'eat\~; elle savait que j'\'e9tais bien s\'fb
+r qu'elle ne m'aimait que pour moi-m\'eame. Mais il r\'e9sultait de son abandon complet avec moi qu'elle ne me d\'e9guisait aucun de ses mouvements\~; et lorsque je rentrais dans sa chambre, impatient d'y rentrer plus t\'f4
+t que je ne l'aurais voulu, je la trouvais triste ou irrit\'e9e. J'avais souffert deux heures loin d'elle de l'id\'e9e qu'elle souffrait loin de moi\~: je souffrais deux heures pr\'e8s d'elle avant de pouvoir l'apaiser.
+\par
+\par Cependant je n'\'e9tais pas malheureux\~; je me disais qu'il \'e9tait doux d'\'eatre aim\'e9, m\'eame avec exigence\~; je sentais que je lui faisais du bien\~: son bonheur m'\'e9tait n\'e9cessaire, et je me savais n\'e9cessaire \'e0 son bonheur.
+\par
+\par D'ailleurs l'id\'e9e confuse que, par la seule nature des choses, cette liaison ne pouvait durer, id\'e9e triste sous bien des rapports, servait n\'e9anmoins \'e0 me calmer dans mes acc\'e8s de fatigue ou d'impatience. Les liens d'Ell\'e9
+nore avec le comte de P**, la disproportion de nos \'e2ges, la diff\'e9rence de nos situations, mon d\'e9part que d\'e9j\'e0 diverses circonstances avaient retard\'e9, mais dont l'\'e9poque \'e9tait prochaine, toutes ces consid\'e9rations m'engageaient
+\'e0 donner et \'e0 recevoir encore le plus de bonheur qu'il \'e9tait possible\~: je me croyais s\'fbr des ann\'e9es, je ne disputais pas les jours.
+\par
+\par Le comte de P** revint. Il ne tarda pas \'e0 soup\'e7onner mes relations avec Ell\'e9nore\~; il me re\'e7ut chaque jour d'un air plus froid et plus sombre. Je parlai vivement \'e0 Ell\'e9nore des dangers qu'elle courait\~
+; je la suppliai de permettre que j'interrompisse pour quelques jours mes visites\~; je lui repr\'e9sentai l'int\'e9r\'eat de sa r\'e9putation, de sa fortune, de ses enfants. Elle m'\'e9couta longtemps en silence\~; elle \'e9tait p\'e2le comme la mort.
+\'ab\~De mani\'e8re ou d'autre, me dit-elle enfin, vous partirez bient\'f4t\~; ne devan\'e7ons pas ce moment\~; ne vous mettez pas en peine de moi. Gagnons des jours, gagnons des heures\~
+: des jours, des heures, c'est tout ce qu'il me faut. Je ne sais quel pressentiment me dit, Adolphe, que je mourrai dans vos bras.\~\'bb
+\par
+\par Nous continu\'e2mes donc \'e0 vivre comme auparavant, moi toujours inquiet, Ell\'e9nore toujours triste, le comte de P** taciturne et soucieux. Enfin la lettre que j'attendais arriva\~: mon p\'e8re m'ordonnait de me rendre aupr\'e8
+s de lui. Je portai cette lettre \'e0 Ell\'e9nore. \'ab\~D\'e9j\'e0\~! me dit-elle apr\'e8s l'avoir lue\~; je ne croyais pas que ce f\'fbt si t\'f4t\~\'bb. Puis, fondant en larmes, elle me prit la main et elle me dit\~: \'ab\~
+Adolphe, vous voyez que je ne puis vivre sans vous\~; je ne sais ce qui arrivera de mon avenir, mais je vous conjure de ne pas partir encore\~: trouvez des pr\'e9textes pour rester. Demandez \'e0 votre p\'e8re de vous laisser prolonger votre s\'e9
+jour encore six mois. Six mois, est-ce donc si long\~?\~\'bb Je voulus combattre sa r\'e9solution\~; mais elle pleurait si am\'e8rement, et elle \'e9tait si tremblante, ses traits portaient l'empreinte d'une souffrance si d\'e9
+chirante que je ne pus continuer. Je me jetai \'e0 ses pieds, je la serrai dans mes bras, je l'assurai de mon amour, et je sortis pour aller \'e9crire \'e0 mon p\'e8re. J'\'e9crivis en effet avec le mouvement que la douleur d'Ell\'e9nore m'avait inspir
+\'e9. J'all\'e9guai mille causes de retard\~; je fis ressortir l'utilit\'e9 de continuer \'e0 D** quelques cours que je n'avais pu suivre \'e0 Gottingue\~; et lorsque j'envoyai ma lettre \'e0 la poste, c'\'e9tait avec ardeur que je d\'e9sirais obteni
+r le consentement que je demandais.
+\par
+\par Je retournai le soir chez Ell\'e9nore. Elle \'e9tait assise sur un sofa\~; le comte de P** \'e9tait pr\'e8s de la chemin\'e9e, et assez loin d'elle\~; les deux enfants \'e9taient au fond de la chambre, ne jouant pas, et portant sur leurs visages cet \'e9
+tonnement de l'enfance lorsqu'elle remarque une agitation dont elle ne soup\'e7onne pas la cause. J'instruisis Ell\'e9nore par un geste que j'avais fait ce qu'elle voulait. Un rayon de joie brilla dans ses yeux, mais ne tarda pas \'e0 dispara\'eetre. Nous
+ ne disions rien. Le silence devenait embarrassant pour tous trois. \'ab\~On m'assure, monsieur, me dit enfin le comte, que vous \'eates pr\'eat \'e0 partir\~\'bb. Je lui r\'e9pondis que je l'ignorais. \'ab\~Il me semble, r\'e9pliqua-t-il, qu'\'e0 votre
+\'e2ge, on ne doit pas tarder \'e0 entrer dans une carri\'e8re\~; au reste, ajouta-t-il en regardant Ell\'e9nore, tout le monde peut-\'eatre ne pense pas ici comme moi.\~\'bb
+\par
+\par La r\'e9ponse de mon p\'e8re ne se fit pas attendre. Je tremblais, en ouvrant sa lettre, de la douleur qu'un refus causerait \'e0 Ell\'e9nore. Il me semblait m\'eame que j'aurais partag\'e9 cette douleur avec une \'e9gale amertume\~
+; mais en lisant le consentement qu'il m'accordait, tous les inconv\'e9nients d'une prolongation de s\'e9jour se pr\'e9sent\'e8rent tout \'e0 coup \'e0 mon esprit. \'ab\~Encore six mois de g\'eane et de contrainte\~! m'\'e9criai-je\~
+; six mois pendant lesquels j'offense un homme qui m'avait t\'e9moign\'e9 de l'amiti\'e9, j'expose une femme qui m'aime\~; je cours le risque de lui ravir la seule situation o\'f9 elle puisse vivre tranquille et consid\'e9r\'e9e\~; je trompe mon p\'e8re\~
+; et pourquoi\~? Pour ne pas braver un instant une douleur qui, t\'f4t ou tard, est in\'e9vitable\~! Ne l'\'e9prouvons-nous pas chaque jour en d\'e9tail et goutte \'e0 goutte, cette douleur\~? Je ne fais que du mal \'e0 Ell\'e9nore\~
+; mon sentiment, tel qu'il est, ne peut la satisfaire. Je me sacrifie pour elle sans fruit pour son bonheur\~; et moi, je vis ici sans utilit\'e9, sans ind\'e9pendance, n'ayant pas un instant de libre, ne pouvant respirer une heure en paix\~\'bb
+. J'entrai chez Ell\'e9nore tout occup\'e9 de ces r\'e9flexions. Je la trouvai seule. \'ab\~Je reste encore six mois, lui dis-je. \endash Vous m'annoncez cette nouvelle bien s\'e8chement. \endash C'est que je crains beaucoup, je l'avoue, les cons\'e9
+quences de ce retard pour l'un et pour l'autre. \endash Il me semble que pour vous du moins elles ne sauraient \'eatre bien f\'e2cheuses. \endash Vous savez fort bien, Ell\'e9nore, que ce n'est jamais de moi que je m'occupe le plus. \endash Ce n'est gu
+\'e8re non plus du bonheur des autres\~\'bb. La conversation avait pris une direction orageuse. Ell\'e9nore \'e9tait bless\'e9e de mes regrets dans une circonstance o\'f9 elle croyait que je devais partager sa joie\~: je l'\'e9
+tais du triomphe qu'elle avait remport\'e9 sur mes r\'e9solutions pr\'e9c\'e9dentes. La sc\'e8ne devint violente. Nous \'e9clat\'e2mes en reproches mutuels. Ell\'e9nore m'accusa de l'avoir tromp\'e9e, de n'avoir eu pour elle qu'un go\'fb
+t passager, d'avoir ali\'e9n\'e9 d'elle l'affection du comte\~; de l'avoir remise, aux yeux du public, dans la situation \'e9quivoque dont elle avait cherch\'e9 toute sa vie \'e0 sortir. Je m'irritai de voir qu'elle tourn\'e2
+t contre moi ce que je n'avais fait que par ob\'e9issance pour elle et par crainte de l'affliger. Je me plaignis de ma vive contrainte, de ma jeunesse consum\'e9e dans l'inaction, du despotisme qu'elle exer\'e7ait sur toutes mes d\'e9
+marches. En parlant ainsi, je vis son visage couvert tout \'e0 coup de pleurs\~: je m'arr\'eatai, je revins sur mes pas, je d\'e9savouai, j'expliquai. Nous nous embrass\'e2mes\~: mais un premier coup \'e9tait port\'e9, une premi\'e8re barri\'e8re \'e9
+tait franchie. Nous avions prononc\'e9 tous deux des mots irr\'e9parables\~; nous pouvions nous taire, mais non les oublier. Il y a des choses qu'on est longtemps sans se dire, mais quand une fois elles sont dites, on ne cesse jamais de les r\'e9p\'e9ter.
+
+\par
+\par Nous v\'e9c\'fbmes ainsi quatre mois dans des rapports forc\'e9s, quelquefois doux, jamais compl\'e8tement libres, y rencontrant encore du plaisir, mais n'y trouvant plus de charme. Ell\'e9nore cependant ne se d\'e9tachait pas de moi. Apr\'e8
+s nos querelles les plus vives, elle \'e9tait aussi empress\'e9e \'e0 me revoir, elle fixait aussi soigneusement l'heure de nos entrevues que si notre union e\'fbt \'e9t\'e9 la plus paisible et la plus tendre. J'ai souvent pens\'e9 que ma conduite m\'ea
+me contribuait \'e0 entretenir Ell\'e9nore dans cette disposition. Si je l'avais aim\'e9e comme elle m'aimait, elle aurait eu plus de calme\~; elle aurait r\'e9fl\'e9chi de son c\'f4t\'e9 sur les dangers qu'elle bravait. Mais toute prudence lui \'e9
+tait odieuse, parce que la prudence venait de moi\~; elle ne calculait point ses sacrifices, parce qu'elle \'e9tait occup\'e9e \'e0 me les faire accepter\~; elle n'avait pas le temps de se refroidir \'e0 mon \'e9gard, parce q
+ue tout son temps et toutes ses forces \'e9taient employ\'e9s \'e0 me conserver. L'\'e9poque fix\'e9e de nouveau pour mon d\'e9part approchait\~; et j'\'e9prouvais, en y pensant, un m\'e9lange de plaisir et de regret\~; semblable \'e0
+ ce que ressent un homme qui doit acheter une gu\'e9rison certaine par une op\'e9ration douloureuse.
+\par
+\par Un matin, Ell\'e9nore m'\'e9crivit de passer chez elle \'e0 l'instant. \'ab\~Le comte, me dit-elle, me d\'e9fend de vous recevoir\~: je ne veux point ob\'e9ir \'e0 cet ordre tyrannique. J'ai suivi cet homme dans la proscription, j'ai sauv\'e9 sa fortune\~
+: je l'ai servi dans tous ses int\'e9r\'eats. Il peut se passer de moi maintenant\~: moi, je ne puis me passer de vous\~\'bb. On devine facilement quelles furent mes instances pour la d\'e9tourner d'un projet que je ne concevais pas. Je lui parlai de l'
+opinion du public\~: \'ab\~Cette opinion, me r\'e9pondit-elle, n'a jamais \'e9t\'e9 juste pour moi. J'ai rempli pendant dix ans mes devoirs mieux qu'aucune femme, et cette opinion ne m'en a pas moins repouss\'e9e du rang que je m\'e9ritais\~\'bb
+. Je lui rappelai ses enfants. \'ab\~Mes enfants sont ceux de M.\~de\~P**. Il les a reconnus\~: il en aura soin. Ils seront trop heureux d'oublier une m\'e8re dont ils n'ont \'e0 partager que la honte\~\'bb. Je redoublai mes pri\'e8res. \'ab\~\'c9
+coutez, me dit-elle, si je romps avec le comte, refuserez-vous de me voir\~? Le refuserez-vous\~? reprit-elle en saisissant mon bras avec une violence qui me fit fr\'e9mir. \endash Non, assur\'e9ment, lui r\'e9pondis-je\~
+; et plus vous serez malheureuse, plus je vous serai d\'e9vou\'e9. Mais consid\'e9rez\'85 \endash Tout est consid\'e9r\'e9, interrompit-elle. Il va rentrer, retirez-vous maintenant\~; ne revenez plus ici.\~\'bb
+\par
+\par Je passai le reste de la journ\'e9e dans une angoisse inexprimable. Deux jours s'\'e9coul\'e8rent sans que j'entendisse parler d'Ell\'e9nore. Je souffrais d'ignorer son sort\~; je souffrais m\'eame de ne pas la voir, et j'\'e9tais \'e9tonn\'e9
+ de la peine que cette privation me causait. Je d\'e9sirais cependant qu'elle e\'fbt renonc\'e9 \'e0 la r\'e9solution que je craignais tant pour elle, et je commen\'e7ais \'e0 m'en flatter, lorsqu'une femme me remit un billet par lequel Ell\'e9
+nore me priait d'aller la voir dans telle rue, dans telle maison, au troisi\'e8me \'e9tage. J'y courus, esp\'e9rant encore que, ne pouvant me recevoir chez M.\~de\~P**, elle avait voulu m'entretenir ailleurs une derni\'e8
+re fois. Je la trouvai faisant les appr\'eats d'un \'e9tablissement durable. Elle vint \'e0 moi, d'un air \'e0 la fois content et timide, cherchant \'e0 lire dans mes yeux mon impression. \'ab\~
+Tout est rompu, me dit-elle, je suis parfaitement libre. J'ai de ma fortune particuli\'e8re soixante-quinze louis de rente\~; c'est assez pour moi. Vous restez encore ici six semaines. Quand vous partirez, je pourrai peut-\'eatre me rapprocher de vous\~
+; vous reviendrez peut-\'eatre me voir\~\'bb. Et, comme si elle e\'fbt redout\'e9 une r\'e9ponse, elle entra dans une foule de d\'e9tails relatifs \'e0 ses projets. Elle chercha de mille mani\'e8res \'e0
+ me persuader qu'elle serait heureuse, qu'elle ne m'avait rien sacrifi\'e9\~; que le parti qu'elle avait pris lui convenait, ind\'e9pendamment de moi. Il \'e9tait visible qu'elle se faisait un grand effort, et qu'elle ne croyait qu'\'e0 moiti\'e9 ce qu'
+elle me disait. Elle s'\'e9tourdissait de ses paroles, de peur d'entendre les miennes\~; elle prolongeait son discours avec activit\'e9 pour retarder le moment o\'f9 mes objections la replongeraient dans le d\'e9sespoir. Je ne pus trouver dans mon c\'9c
+ur de lui en faire aucune. J'acceptai son sacrifice, je l'en remerciai\~; je lui dis que j'en \'e9tais heureux\~: je lui dis bien plus encore, je l'assurai que j'avais toujours d\'e9sir\'e9 qu'une d\'e9termination irr\'e9parable me f\'ee
+t un devoir de ne jamais la quitter\~; j'attribuai mes ind\'e9cisions \'e0 un sentiment de d\'e9licatesse qui me d\'e9fendait de consentir \'e0 ce qui bouleversait sa situation. Je n'eus, en un mot, d'autres pens\'e9
+e que de chasser loin d'elle toute peine, toute crainte, tout regret, toute incertitude sur mon sentiment. Pendant que je lui parlais, je n'envisageais rien au-del\'e0 de ce but et j'\'e9tais sinc\'e8re dans mes promesses.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260485}CHAPITRE V{\*\bkmkend _Toc96260485}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par La s\'e9paration d'Ell\'e9nore et du comte de P** produisit dans le public un effet qu'il n'\'e9tait pas difficile de pr\'e9voir. Ell\'e9nore perdit en un instant le fruit de dix ann\'e9es de d\'e9vouement et de constance\~
+: on la confondit avec toutes les femmes de sa classe qui se livrent sans scrupule \'e0 mille inclinations successives. L'abandon de ses enfants la fit regarder comme une m\'e8re d\'e9natur\'e9e, et les femmes d'une r\'e9putation irr\'e9prochable r\'e9p
+\'e9t\'e8rent avec satisfaction que l'oubli de la vertu la plus essentielle \'e0 leur sexe s'\'e9tendait bient\'f4t sur toutes les autres. En m\'eame temps on la plaignit, pour ne pas perdre le plaisir de me bl\'e2mer. On vit dans ma conduite celle d'un s
+\'e9ducteur, d'un ingrat qui avait viol\'e9 l'hospitalit\'e9, et sacrifi\'e9, pour contenter une fantaisie momentan\'e9e, le repos de deux personnes, dont il aurait d\'fb respecter l'une et m\'e9nager l'autre. Quelques amis de mon p\'e8re m'adress\'e8
+rent des repr\'e9sentations s\'e9rieuses\~; d'autres, moins libres avec moi, me firent sentir leur d\'e9sapprobation par des insinuations d\'e9tourn\'e9es. Les jeunes gens, au contraire, se montr\'e8rent enchant\'e9
+s de l'adresse avec laquelle j'avais supplant\'e9 le comte\~; et, par mille plaisanteries que je voulais en vain r\'e9primer, ils me f\'e9licit\'e8rent de ma conqu\'eate et me promirent de m'imiter. Je ne saurais peindre ce que j'eus \'e0
+ souffrir et de cette censure s\'e9v\'e8re et de ces honteux \'e9loges. Je suis convaincu que, si j'avais eu de l'amour pour Ell\'e9nore, j'aurais ramen\'e9
+ l'opinion sur elle et sur moi. Telle est la force d'un sentiment vrai, que, lorsqu'il parle, les interpr\'e9tations fausses et les convenances factices se taisent. Mais je n'\'e9tais qu'un homme faible, reconnaissant et domin\'e9\~; je n'\'e9
+tais soutenu par aucune impulsion qui part\'eet du c\'9cur. Je m'exprimais donc avec embarras\~; je t\'e2chais de finir la conversation\~; et si elle se prolongeait, je la terminais par quelques mots \'e2pres, qui annon\'e7aient aux autres que j'\'e9
+tais pr\'eat \'e0 leur chercher querelle. En effet, j'aurais beaucoup mieux aim\'e9 me battre avec eux que de leur r\'e9pondre.
+\par
+\par Ell\'e9nore ne tarda pas \'e0 s'apercevoir que l'opinion s'\'e9levait contre elle. Deux parentes de M.\~de\~P**, qu'il avait forc\'e9es par son ascendant \'e0 se lier avec elle, mirent le plus grand \'e9clat dans leur rupture\~; heureuses de se livrer
+\'e0 leur malveillance, longtemps contenue \'e0 l'abri des principes aust\'e8res de la morale. Les hommes continu\'e8rent \'e0 voir Ell\'e9nore\~; mais il s'introduisit dans leur ton quelque chose d'une familiarit\'e9 qui annon\'e7ait qu'elle n'\'e9
+tait plus appuy\'e9e par un protecteur puissant, ni justifi\'e9e par une union presque consacr\'e9e. Les uns venaient chez elle parce que, disaient-ils, ils l'avaient connue de tout temps\~; les autres, parce qu'elle \'e9tait belle encore, et que sa l\'e9
+g\'e8ret\'e9 r\'e9cente leur avait rendu des pr\'e9tentions qu'ils ne cherchaient pas \'e0 lui d\'e9guiser. Chacun motivait sa liaison avec elle\~; c'est-\'e0-dire que chacun pensait que cette liaison avait besoin d'excuse. Ainsi la malheureuse Ell\'e9
+nore se voyait tomb\'e9e pour jamais dans l'\'e9tat dont, toute sa vie, elle avait voulu sortir. Tout contribuait \'e0 froisser son \'e2me et \'e0 blesser sa fiert\'e9. Elle envisageait l'abandon des uns comme une preuve de m\'e9pris, l'assiduit\'e9
+ des autres comme l'indice de quelque esp\'e9rance insultante. Elle souffrait de la solitude, elle rougissait de la soci\'e9t\'e9. Ah\~! sans doute, j'aurais d\'fb la consoler\~; j'aurais d\'fb la serrer contre mon c\'9cur, lui dire\~: \'ab\~
+Vivons l'un pour l'autre, oublions les hommes qui nous m\'e9connaissent, soyons heureux de notre seule estime et de notre seul amour\~\'bb\~; je l'essayais aussi\~; mais que peut, pour ranimer un sentiment qui s'\'e9teint, une r\'e9
+solution prise par devoir\~?
+\par
+\par Ell\'e9nore et moi nous dissimulions l'un avec l'autre. Elle n'osait me confier ces peines, r\'e9sultat d'un sacrifice qu'elle savait bien que je ne lui avais pas demand\'e9. J'avais accept\'e9 ce sacrifice\~
+: je n'osais me plaindre d'un malheur que j'avais pr\'e9vu, et que je n'avais pas eu la force de pr\'e9venir. Nous nous taisions donc sur la pens\'e9e unique qui nous occupait constamment. Nous nous prodiguions des caresses, nous parlions d'amour\~
+; mais nous parlions d'amour de peur de nous parler d'autre chose.
+\par
+\par D\'e8s qu'il existe un secret entre deux c\'9curs qui s'aiment, d\'e8s que l'un d'eux a pu se r\'e9soudre \'e0 cacher \'e0 l'autre une seule id\'e9e, le charme est rompu, le bonheur est d\'e9truit. L'emportement, l'injustice, la distraction m\'eame, se r
+\'e9parent\~; mais la dissimulation jette dans l'amour un \'e9l\'e9ment \'e9tranger qui le d\'e9nature et le fl\'e9trit \'e0 ses propres yeux. Par une incons\'e9
+quence bizarre, tandis que je repoussais avec l'indignation la plus violente la moindre insinuation contre Ell\'e9nore, je contribuais moi-m\'eame \'e0 lui faire tort dans mes conversations g\'e9n\'e9rales. Je m'\'e9tais soumis \'e0 ses volont\'e9
+s, mais j'avais pris en horreur l'empire des femmes. Je ne cessais de d\'e9clamer contre leur faiblesse, leur exigence, le despotisme de leur douleur. J'affichais les principes les plus durs\~; et ce m\'eame homme qui ne r\'e9sistait pas \'e0
+ une larme, qui c\'e9dait \'e0 la tristesse muette, qui \'e9tait poursuivi dans l'absence par l'image de la souffrance qu'il avait caus\'e9e, se montrait, dans tous ses discours, m\'e9prisant et impitoyable. Tous mes \'e9loges directs en faveur d'Ell\'e9
+nore ne d\'e9truisaient pas l'impression que produisaient des propos semblables. On me ha\'efssait, on la plaignait, mais on ne l'estimait pas. On s'en prenait \'e0 elle de n'avoir pas inspir\'e9 \'e0 son amant plus de consid\'e9
+ration pour son sexe et plus de respect pour les liens du c\'9cur.
+\par
+\par Un homme, qui venait habituellement chez Ell\'e9nore, et qui, depuis sa rupture avec le comte de P**, lui avait t\'e9moign\'e9 la passion la plus vive, l'ayant forc\'e9e, par ses pers\'e9cutions indiscr\'e8tes, \'e0
+ ne plus le recevoir, se permit contre elle des railleries outrageantes qu'il me parut impossible de souffrir. Nous nous batt\'eemes\~; je le blessai dangereusement, je fus bless\'e9 moi-m\'eame. Je ne puis d\'e9crire le m\'e9
+lange de trouble, de terreur, de reconnaissance et d'amour qui se peignit sur les traits d'Ell\'e9nore lorsqu'elle me revit apr\'e8s cet \'e9v\'e9nement. Elle s'\'e9tablit chez moi, malgr\'e9 mes pri\'e8res\~; elle ne me quitta pas un seul instant jusqu'
+\'e0 ma convalescence. Elle me lisait pendant le jour, elle me veillait durant la plus grande partie des nuits\~; elle observait mes moindres mouvements, elle pr\'e9venait chacun de mes d\'e9sirs\~; son ing\'e9nieuse bont\'e9 multipliait ses facult\'e9
+s et doublait ses forces. Elle m'assurait sans cesse qu'elle ne m'aurait pas surv\'e9cu\~; j'\'e9tais p\'e9n\'e9tr\'e9 d'affection, j'\'e9tais d\'e9chir\'e9 de remords. J'aurais voulu trouver en moi de quoi r\'e9compenser un at
+tachement si constant et si tendre\~; j'appelais \'e0 mon aide les souvenirs, l'imagination, la raison m\'eame, le sentiment du devoir\~: efforts inutiles\~! La difficult\'e9 de la situation, la certitude d'un avenir qui devait nous s\'e9parer, peut-\'ea
+tre je ne sais quelle r\'e9volte contre un lien qu'il m'\'e9tait impossible de briser, me d\'e9voraient int\'e9rieurement. Je me reprochais l'ingratitude que je m'effor\'e7ais de lui cacher. Je m'affligeais quand elle paraissait douter d'un amour qui lui
+\'e9tait si n\'e9cessaire\~; je ne m'affligeais pas moins quand elle semblait y croire. Je la sentais meilleure que moi\~; je me m\'e9prisais d'\'eatre indigne d'elle. C'est un affreux malheur de n'\'eatre pas aim\'e9 quand on aime\~
+; mais c'en est un bien grand d'\'eatre aim\'e9 avec passion quand on n'aime plus. Cette vie que je venais d'exposer pour Ell\'e9nore, je l'aurais mille fois donn\'e9e pour qu'elle f\'fbt heureuse sans moi.
+\par
+\par Les six mois que m'avait accord\'e9s mon p\'e8re \'e9taient expir\'e9s\~; il fallut songer \'e0 partir. Ell\'e9nore ne s'opposa point \'e0 mon d\'e9part, elle n'essaya pas m\'eame de le retarder\~; mais elle me fit promettre que, deux mois apr\'e8
+s, je reviendrais pr\'e8s d'elle, ou que je lui permettrais de me rejoindre\~: je le lui jurai solennellement. Quel engagement n'aurais-je pas pris dans un moment o\'f9 je la voyais lutter contre elle-m\'eame et contenir sa douleur\~
+! Elle aurait pu exiger de moi de ne pas la quitter\~; je savais au fond de mon \'e2me que ses larmes n'auraient pas \'e9t\'e9 d\'e9sob\'e9ies. J'\'e9tais reconnaissant de ce qu'elle n'exer\'e7ait pas sa puissance\~; il me semblait que je l'
+en aimais mieux. Moi-m\'eame, d'ailleurs, je ne me s\'e9parais pas sans un vif regret d'un \'eatre qui m'\'e9tait si uniquement d\'e9vou\'e9. Il y a dans les liaisons qui se prolongent quelque chose de si profond\~! Elles deviennent \'e0
+ notre insu une partie si intime de notre existence\~! Nous formons de loin, avec calme, la r\'e9solution de les rompre\~; nous croyons attendre avec impatience l'\'e9poque de l'ex\'e9cuter\~: mais quand ce moment arrive, il nous remplit de terreur\~
+; et telle est la bizarrerie de notre c\'9cur mis\'e9rable que nous quittons avec un d\'e9chirement horrible ceux pr\'e8s de qui nous demeurions sans plaisir.
+\par
+\par Pendant mon absence, j'\'e9crivis r\'e9guli\'e8rement \'e0 Ell\'e9nore. J'\'e9tais partag\'e9 entre la crainte que mes lettres ne lui fissent de la peine, et le d\'e9sir de ne lui peindre que le sentiment que j'\'e9
+prouvais. J'aurais voulu qu'elle me devin\'e2t, mais qu'elle me devin\'e2t sans s'affliger\~; je me f\'e9licitais quand j'avais pu substituer les mots d'affection, d'amiti\'e9, de d\'e9vouement, \'e0 celui d'amour\~; mais soudain je me repr\'e9
+sentais la pauvre Ell\'e9nore triste et isol\'e9e\~; n'ayant que mes lettres pour consolation\~; et, \'e0 la fin de deux pages froides et compass\'e9es, j'ajoutais rapidement quelques phrases ardentes ou tendres, propres \'e0
+ la tromper de nouveau. De la sorte, sans en dire jamais assez pour la satisfaire, j'en disais toujours assez pour l'abuser. \'c9trange esp\'e8ce de fausset\'e9, dont le succ\'e8s m\'eame se tournait contre moi, prolongeait mon angoisse, et m'\'e9
+tait insupportable\~!
+\par
+\par Je comptais avec inqui\'e9tude les jours, les heures qui s'\'e9coulaient\~; je ralentissais de mes v\'9cux la marche du temps\~; je tremblais en voyant se rapprocher l'\'e9poque d'ex\'e9cuter ma promesse. Je n'imaginais aucun moyen de partir. Je n'en d
+\'e9couvrais aucun pour qu'Ell\'e9nore p\'fbt s'\'e9tablir dans la m\'eame ville que moi. Peut-\'eatre, car il faut \'eatre sinc\'e8re, peut-\'eatre je ne le d\'e9sirais pas. Je comparais ma vie ind\'e9pendante et tranquille \'e0 la vie de pr\'e9
+cipitation, de trouble et de tourment \'e0 laquelle sa passion me condamnait. Je me trouvais si bien d'\'eatre libre, d'aller, de venir, de sortir, de rentrer, sans que personne s'en occup\'e2t\~! Je me reposais, pour ainsi dire, dans l'indiff\'e9
+rence des autres, de la fatigue de son amour.
+\par
+\par Je n'osais cependant laisser soup\'e7onner \'e0 Ell\'e9nore que j'aurais voulu renoncer \'e0 nos projets. Elle avait compris par mes lettres qu'il me serait difficile de quitter mon p\'e8re\~; elle m'\'e9crivit qu'elle commen\'e7ait en cons\'e9
+quence les pr\'e9paratifs de son d\'e9part. Je fus longtemps sans combattre sa r\'e9solution\~; je ne lui r\'e9pondais rien de pr\'e9cis \'e0 ce sujet. Je lui marquais vaguement que je serais toujours charm\'e9
+ de la savoir, puis j'ajoutais, de la rendre heureuse\~: tristes \'e9quivoques, langage embarrass\'e9 que je g\'e9missais de voir si obscur, et que je tremblais de rendre plus clair\~! Je me d\'e9terminai enfin \'e0 lui parler avec franchise\~
+; je me dis que je le devais\~; je soulevai ma conscience contre ma faiblesse\~; je me fortifiai de l'id\'e9e de son repos contre l'image de sa douleur. Je me promenais \'e0 grands pas dans ma chambre, r\'e9
+citant tout haut ce que je me proposais de lui dire. Mais \'e0 peine eus-je trac\'e9 quelques lignes, que ma disposition changea\~: je n'envisageai plus mes paroles d'apr\'e8s le sens qu'elles devaient contenir, mais d'apr\'e8
+s l'effet qu'elles ne pouvaient manquer de produire\~; et une puissance surnaturelle dirigeant, comme malgr\'e9 moi, une main domin\'e9e, je me bornai \'e0
+ lui conseiller un retard de quelques mois. Je n'avais pas dit ce que je pensais. Ma lettre ne portait aucun caract\'e8re de sinc\'e9rit\'e9. Les raisonnements que j'all\'e9guais \'e9taient faibles, parce qu'ils n'\'e9taient pas les v\'e9ritables.
+\par
+\par La r\'e9ponse d'Ell\'e9nore fut imp\'e9tueuse\~; elle \'e9tait indign\'e9e de mon d\'e9sir de ne pas la voir. Que me demandait-elle\~? De vivre inconnue aupr\'e8s de moi. Que pouvais-je redouter de sa pr\'e9sence dans une retraite ignor\'e9
+e, au milieu d'une grande ville o\'f9 personne ne la connaissait\~? Elle m'avait tout sacrifi\'e9, fortune, enfants, r\'e9putation\~
+; elle n'exigeait d'autre prix de ses sacrifices que de m'attendre comme une humble esclave, de passer chaque jour avec moi quelques minutes, de jouir des moments que je pourrais lui donner. Elle s'\'e9tait r\'e9sign\'e9e \'e0
+ deux mois d'absence, non que cette absence lui par\'fbt n\'e9cessaire, mais parce que je semblais le souhaiter\~; et lorsqu'elle \'e9tait parvenue, en entassant p\'e9niblement les jours sur les jours, au terme que j'avais fix\'e9 moi-m\'ea
+me, je lui proposais de recommencer ce long supplice\~! Elle pouvait s'\'eatre tromp\'e9e, elle pouvait avoir donn\'e9 sa vie \'e0 un homme dur et aride\~; j'\'e9tais le ma\'eetre de mes actions\~; mais je n'\'e9tais pas le ma\'eetre de la forcer \'e0
+ souffrir, d\'e9laiss\'e9e par celui pour lequel elle avait tout immol\'e9.
+\par
+\par Ell\'e9nore suivit de pr\'e8s cette lettre\~; elle m'informa de son arriv\'e9e. Je me rendis chez elle avec la ferme r\'e9solution de lui t\'e9moigner beaucoup de joie\~; j'\'e9tais impatient de rassurer son c\'9cur et de lui procurer, momentan\'e9
+ment au moins, du bonheur et du calme. Mais elle avait \'e9t\'e9 bless\'e9e\~; elle m'examinait avec d\'e9fiance\~: elle d\'e9m\'eala bient\'f4t mes efforts\~; elle irrita ma fiert\'e9 par ses reproches\~; elle outragea mon caract\'e8
+re. Elle me peignit si mis\'e9rable dans ma faiblesse qu'elle me r\'e9volta contre elle encore plus que contre moi. Une fureur insens\'e9e s'empara de nous\~: tout m\'e9nagement fut abjur\'e9, toute d\'e9licatesse oubli\'e9e. On e\'fbt dit que nous \'e9
+tions pouss\'e9s l'un contre l'autre par des furies. Tout ce que la haine la plus implacable avait invent\'e9 contre nous, nous nous l'appliquions mutuellement, et ces deux \'ea
+tres malheureux qui seuls se connaissaient sur la terre, qui seuls pouvaient se rendre justice, se comprendre et se consoler, semblaient deux ennemis irr\'e9conciliables, acharn\'e9s \'e0 se d\'e9chirer.
+\par
+\par Nous nous quitt\'e2mes apr\'e8s une sc\'e8ne de trois heures\~; et, pour la premi\'e8re fois de la vie, nous nous quitt\'e2mes sans explication, sans r\'e9paration. \'c0 peine fus-je \'e9loigne d'Ell\'e9nore qu'une douleur profonde rempla\'e7a ma col\'e8
+re. Je me trouvai dans une esp\'e8ce de stupeur, tout \'e9tourdi de ce qui s'\'e9tait pass\'e9. Je me r\'e9p\'e9tais mes paroles avec \'e9tonnement\~; je ne concevais pas ma conduite\~; je cherchais en moi-m\'eame ce qui avait pu m'\'e9garer. Il \'e9
+tait fort tard\~; je n'osai retourner chez Ell\'e9nore. Je me promis de la voir le lendemain de bonne heure, et je rentrai chez mon p\'e8re. Il y avait beaucoup de monde\~: il me fut facile, dans une assembl\'e9e nombreuse, de me tenir \'e0 l'\'e9
+cart et de d\'e9guiser mon trouble. Lorsque nous f\'fbmes seuls, il me dit\~: \'ab\~On m'assure que l'ancienne ma\'eetresse du comte de P** est dans cette ville. Je vous ai toujours laiss\'e9 une grande libert\'e9
+, et je n'ai jamais rien voulu savoir sur vos liaisons\~; mais il ne vous convient pas, \'e0 votre \'e2ge, d'avoir une ma\'eetresse avou\'e9e\~; et je vous avertis que j'ai pris des mesures pour qu'elle s'\'e9loigne d'ici\~\'bb
+. En achevant ces mots, il me quitta. Je le suivis jusque dans sa chambre\~; il me fit signe de me retirer. \'ab\~Mon p\'e8re, lui dis-je, Dieu m'est t\'e9moin que je n'ai point fait venir Ell\'e9nore. Dieu m'est t\'e9moin que je voudrais qu'elle f\'fb
+t heureuse, et que je consentirais \'e0 ce prix \'e0 ne jamais la revoir\~: mais prenez garde \'e0 ce que vous ferez\~; en croyant me s\'e9parer d'elle, vous pourriez bien m'y rattacher \'e0 jamais.\~\'bb
+\par
+\par Je fis aussit\'f4t venir chez moi un valet de chambre qui m'avait accompagn\'e9 dans mes voyages, et qui connaissait mes liaisons avec Ell\'e9nore. Je le chargeai de d\'e9couvrir \'e0 l'instant m\'eame, s'il \'e9tait possible, quelles \'e9
+taient les mesures dont mon p\'e8re m'avait parl\'e9. Il revint au bout de deux heures. Le secr\'e9taire de mon p\'e8re lui avait confi\'e9, sous le sceau du secret, qu'Ell\'e9nore devait recevoir le lendemain l'ordre de partir. \'ab\~Ell\'e9nore chass
+\'e9e\~! m'\'e9criai-je, chass\'e9e avec opprobre\~! Elle qui n'est venue ici que pour moi, elle dont j'ai d\'e9chir\'e9 le c\'9cur, elle dont j'ai sans piti\'e9 vu couler les larmes\~! O\'f9 donc reposerait-elle sa t\'eate, l'infortun\'e9
+e, errante et seule dans un monde dont je lui ai ravi l'estime\~? \'c0 qui dirait-elle sa douleur\~?\~\'bb Ma r\'e9solution fut bient\'f4t prise. Je gagnai l'homme qui me servait\~
+; je lui prodiguai l'or et les promesses. Je commandai une chaise de poste pour six heures du matin \'e0 la porte de la ville. Je formais mille projets pour mon \'e9ternelle r\'e9union avec Ell\'e9nore\~: je l'aimais plus que je ne l'avais jamais aim\'e9e
+\~; tout mon c\'9cur \'e9tait revenu \'e0 elle\~; j'\'e9tais fier de la prot\'e9ger. J'\'e9tais avide de la tenir dans mes bras\~; l'amour \'e9tait rentr\'e9 tout entier dans mon \'e2me\~; j'\'e9prouvais une fi\'e8vre de t\'eate, de c\'9c
+ur, de sens, qui bouleversait mon existence. Si, dans ce moment, Ell\'e9nore e\'fbt voulu se d\'e9tacher de moi, je serais mort \'e0 ses pieds pour la retenir.
+\par
+\par Le jour parut\~; je courus chez Ell\'e9nore. Elle \'e9tait couch\'e9e, ayant pass\'e9 la nuit \'e0 pleurer\~; ses yeux \'e9taient encore humides, et ses cheveux \'e9taient \'e9pars\~; elle me vit entrer avec surprise. \'ab\~Viens, lui dis-je, partons\~
+\'bb. Elle voulut r\'e9pondre. \'ab\~Partons, repris-je. As-tu sur la terre un autre protecteur, un autre ami que moi\~? Mes bras ne sont-ils pas ton unique asile\~?\~\'bb Elle r\'e9sistait. \'ab\~J'ai des raison
+s importantes, ajoutai-je, et qui me sont personnelles. Au nom du ciel, suis-moi\~\'bb. Je l'entra\'eenai. Pendant la route, je l'accablais de caresses, je la pressais sur mon c\'9cur, je ne r\'e9pondais \'e0
+ ses questions que par mes embrassements. Je lui dis enfin qu'ayant aper\'e7u dans mon p\'e8re l'intention de nous s\'e9parer, j'avais senti que je ne pouvais \'eatre heureux sans elle\~
+; que je voulais lui consacrer ma vie et nous unir par tous les genres de liens. Sa reconnaissance fut d'abord extr\'eame, mais elle d\'e9m\'eala bient\'f4t des contradictions dans mon r\'e9cit. \'c0 force d'instance elle m'arracha la v\'e9rit\'e9\~
+; sa joie disparut, sa figure se couvrit d'un sombre nuage.
+\par
+\par \'ab\~Adolphe, me dit-elle, vous vous trompez sur vous-m\'eame\~; vous \'eates g\'e9n\'e9reux, vous vous d\'e9vouez \'e0 moi parce que je suis pers\'e9cut\'e9e\~; vous croyez avoir de l'amour, et vous n'avez que de la piti\'e9\~\'bb. Pourquoi pronon\'e7
+a-t-elle ces mots funestes\~? Pourquoi me r\'e9v\'e9la-t-elle un secret que je voulais ignorer\~? Je m'effor\'e7ai de la rassurer, j'y parvins peut-\'eatre\~; mais la v\'e9rit\'e9 avait travers\'e9 mon \'e2me\~; le mouvement \'e9tait d\'e9truit\~; j'\'e9
+tais d\'e9termin\'e9 dans mon sacrifice, mais je n'en \'e9tais pas plus heureux\~; et d\'e9j\'e0 il y avait en moi une pens\'e9e que de nouveau j'\'e9tais r\'e9duit \'e0 cacher.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260486}CHAPITRE VI{\*\bkmkend _Toc96260486}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Quand nous f\'fbmes arriv\'e9s sur les fronti\'e8res, j'\'e9crivis \'e0 mon p\'e8re. Ma lettre fut respectueuse, mais il y avait un fond d'amertume. Je lui savais mauvais gr\'e9 d'avoir resserr\'e9 mes liens en pr\'e9tendant les rompre. Je lui annon\'e7
+ais que je ne quitterais Ell\'e9nore que lorsque, convenablement fix\'e9e, elle n'aurait plus besoin de moi. Je le suppliais de ne pas me forcer, en s'acharnant sur elle, \'e0 lui rester toujours attach\'e9. J'attendis sa r\'e9ponse pour prendre une d\'e9
+termination sur notre \'e9tablissement. \'ab\~Vous avez vingt-quatre ans, me r\'e9pondit-il\~: je n'exercerai pas contre vous une autorit\'e9 qui touche \'e0 son terme, et dont je n'ai jamais fait usage\~; je cacherai m\'ea
+me, autant que je le pourrai, votre \'e9trange d\'e9marche\~; je r\'e9pandrai le bruit que vous \'eates parti par mes ordres et pour mes affaires. Je subviendrai lib\'e9ralement \'e0 vos d\'e9penses. Vous sentirez vous-m\'eame bient\'f4
+t que la vie que vous menez n'est pas celle qui vous convenait. Votre naissance, vos talents, votre fortune, vous assignaient dans le monde une autre place que celle de compagnon d'une femme sans patrie et sans aveu. Votre lettre me prouve d\'e9j\'e0
+ que vous n'\'eates pas content de vous. Songez que l'on ne gagne rien \'e0 prolonger une situation dont on rougit. Vous consumez inutilement les plus belles ann\'e9es de votre jeunesse, et cette perte est irr\'e9parable.\~\'bb
+\par
+\par La lettre de mon p\'e8re me per\'e7a de mille coups de poignard. Je m'\'e9tais dit cent fois ce qu'il me disait\~: j'avais eu cent fois honte de ma vie s'\'e9coulant dans l'obscurit\'e9 et dans l'inaction. J'aurais mieux aim\'e9 des reproches, des menaces
+\~; j'aurais mis quelque gloire \'e0 r\'e9sister, et j'aurais senti la n\'e9cessit\'e9 de rassembler mes forces pour d\'e9fendre Ell\'e9nore des p\'e9rils qui l'auraient assaillie. Mais il n'y avait point de p\'e9rils\~; on me laissait parfaitement libre
+\~; et cette libert\'e9 ne me servait qu'\'e0 porter plus impatiemment le joug que j'avais l'air de choisir.
+\par
+\par Nous nous fix\'e2mes \'e0 Caden, petite ville de la Boh\'eame. Je me r\'e9p\'e9tai que, puisque j'avais pris la responsabilit\'e9 du sort d'Ell\'e9nore, il ne fallait pas la faire souffrir. Je parvins \'e0 me contraindre\~
+; je renfermai dans mon sein jusqu'aux moindres signes de m\'e9contentement, et toutes les ressources de mon esprit furent employ\'e9es \'e0 me cr\'e9er une gaiet\'e9 factice qui p\'fbt voiler ma profonde tristesse. Ce travail eut sur moi-m\'ea
+me un effet inesp\'e9r\'e9. Nous sommes des cr\'e9atures tellement mobiles, que, les sentiments que nous feignons, nous finissons par les \'e9prouver. Les chagrins que je cachais, je les oubliais en partie. Mes plaisanteries perp\'e9tuelle
+s dissipaient ma propre m\'e9lancolie\~; et les assurances de tendresse dont j'entretenais Ell\'e9nore r\'e9pandaient dans mon c\'9cur une \'e9motion douce qui ressemblait presque \'e0 l'amour.
+\par
+\par De temps en temps des souvenirs importuns venaient m'assi\'e9ger. Je me livrais, quand j'\'e9tais seul, \'e0 des acc\'e8s d'inqui\'e9tude\~; je formais mille plans bizarres pour m'\'e9lancer tout \'e0 coup hors de la sph\'e8re dans laquelle j'\'e9tais d
+\'e9plac\'e9. Mais je repoussais ces impressions comme de mauvais r\'eaves. Ell\'e9nore paraissait heureuse\~; pouvais-je troubler son bonheur\~? Pr\'e8s de cinq mois se pass\'e8rent de la sorte.
+\par
+\par Un jour, je vis Ell\'e9nore agit\'e9e et cherchant \'e0 me taire une id\'e9e qui l'occupait. Apr\'e8s de longues sollicitations, elle me fit promettre que je ne combattrais point la r\'e9solution qu'elle avait prise, et m'avoua que M.\~de\~P** lui avait
+\'e9crit\~: son proc\'e8s \'e9tait gagn\'e9\~; il se rappelait avec reconnaissance les services qu'elle lui avait rendus, et leur liaison de dix ann\'e9es. Il lui offrait la moiti\'e9 de sa fortune, non pour se r\'e9unir avec elle, ce qui n'\'e9
+tait plus possible, mais \'e0 condition qu'elle quitterait l'homme ingrat et perfide qui les avait s\'e9par\'e9s. \'ab\~J'ai r\'e9pondu, me dit-elle, et vous devinez bien que j'ai refus\'e9\~\'bb. Je ne le devinais que trop. J'\'e9tais touch\'e9
+, mais au d\'e9sespoir du nouveau sacrifice que me faisait Ell\'e9nore. Je n'osai toutefois lui rien objecter\~: mes tentatives en ce sens avaient toujours \'e9t\'e9 tellement infructueuses\~! Je m'\'e9loignai pour r\'e9fl\'e9chir au parti que j'avais
+\'e0 prendre. Il m'\'e9tait clair que nos liens devaient se rompre. Ils \'e9taient douloureux pour moi, ils lui devenaient nuisibles\~; j'\'e9tais le seul obstacle \'e0 ce qu'elle retrouv\'e2t un \'e9tat convenable et la consid\'e9
+ration, qui, dans le monde, suit t\'f4t ou tard l'opulence\~; j'\'e9tais la seule barri\'e8re entre elle et ses enfants\~: je n'avais plus d'excuse \'e0 mes propres yeux. Lui c\'e9der dans cette circonstance n'\'e9tait plus de la g\'e9n\'e9rosit\'e9
+, mais une coupable faiblesse. J'avais promis \'e0 mon p\'e8re de redevenir libre aussit\'f4t que je ne serais plus n\'e9cessaire \'e0 Ell\'e9nore. Il \'e9tait temps enfin d'entrer dans une carri\'e8re, de commencer une vie active, d'acqu\'e9
+rir quelques titres \'e0 l'estime des hommes, de faire un noble usage de mes facult\'e9s. Je retournai chez Ell\'e9nore, me croyant in\'e9branlable dans le dessein de la forcer \'e0 ne pas rejeter les offres du comte de P** et pour lui d\'e9
+clarer, s'il le fallait, que je n'avais plus d'amour pour elle. \'ab\~Ch\'e8re amie, lui dis-je, on lutte quelque temps contre sa destin\'e9e, mais on finit toujours par c\'e9der. Les lois de la soci\'e9t\'e9 sont plus fortes que les volont\'e9
+s des hommes\~; les sentiments les plus imp\'e9rieux se brisent contre la fatalit\'e9 des circonstances. En vain l'on s'obstine \'e0 ne consulter que son c\'9cur\~; on est condamn\'e9 t\'f4t ou tard \'e0 \'e9
+couter la raison. Je ne puis vous retenir plus longtemps dans une position \'e9galement indigne de vous et de moi\~; je ne le puis ni pour vous ni pour moi-m\'eame\~\'bb. A mesure que je parlais sans regarder Ell\'e9nore, je sentais mes id\'e9
+es devenir plus vagues et ma r\'e9solution faiblir. Je voulus ressaisir mes forces, et je continuai d'une voix pr\'e9cipit\'e9e\~: \'ab\~Je serai toujours votre ami\~; j'aurai toujours pour vous l'affection la plus profonde. Les deux ann\'e9
+es de notre liaison ne s'effaceront pas de ma m\'e9moire\~; elles seront \'e0 jamais l'\'e9poque la plus belle de ma vie. Mais l'amour, ce transport des sens, cette ivresse involontaire, cet oubli de tous les int\'e9r\'eats, de tous les devoirs, Ell\'e9
+nore, je ne l'ai plus\~\'bb. J'attendis longtemps sa r\'e9ponse sans lever les yeux sur elle. Lorsque enfin je la regardai, elle \'e9tait immobile\~; elle contemplait tous les objets comme si elle n'en e\'fbt reconnu aucun\~; je pris sa main\~
+: je la trouvai froide. Elle me repoussa. \'ab\~Que me voulez-vous\~? me dit-elle\~; ne suis-je pas seule, seule dans l'univers, seule sans un \'eatre qui m'entende\~? Qu'avez-vous encore \'e0 me dire\~? ne m'avez-vous pas tout dit\~
+? Tout n'est-il pas fini, fini sans retour\~? Laissez-moi, quittez-moi\~; n'est-ce pas l\'e0 ce que vous d\'e9sirez\~?\~\'bb Elle voulut s'\'e9loigner, elle chancela\~; j'essayai de la retenir, elle tomba sans connaissance \'e0 mes pieds\~; je l
+a relevai, je l'embrassai, je rappelai ses sens. \'ab\~Ell\'e9nore, m'\'e9criai-je, revenez \'e0 vous, revenez \'e0 moi\~; je vous aime d'amour, de l'amour le plus tendre, je vous avais tromp\'e9e pour que vous fussiez plus libre dans votre choix\~\'bb
+. Cr\'e9dulit\'e9s du c\'9cur, vous \'eates inexplicables\~! Ces simples paroles, d\'e9menties par tant de paroles pr\'e9c\'e9dentes, rendirent Ell\'e9nore \'e0 la vie et \'e0 la confiance\~; elle me les fit r\'e9p\'e9ter plusieurs fois\~
+: elle semblait respirer avec avidit\'e9. Elle me crut\~: elle s'enivra de son amour, qu'elle prenait pour le n\'f4tre\~; elle confirma sa r\'e9ponse au comte de P**, et je me vis plus engag\'e9 que jamais.
+\par
+\par Trois mois apr\'e8s, une nouvelle possibilit\'e9 de changement s'annon\'e7a dans la situation d'Ell\'e9nore. Une de ces vicissitudes communes dans les r\'e9publiques que des factions agitent rappela son p\'e8re en Pologne, et le r\'e9
+tablit dans ses biens. Quoiqu'il ne conn\'fbt qu'\'e0 peine sa fille, que sa m\'e8re avait emmen\'e9e en France \'e0 l'\'e2ge de trois ans, il d\'e9sira la fixer aupr\'e8s de lui. Le bruit des aventures d'Ell\'e9nore ne lui \'e9
+tait parvenu que vaguement en Russie, o\'f9, pendant son exil, il avait toujours habit\'e9. Ell\'e9nore \'e9tait son enfant unique\~: il avait peur de l'isolement, il voulait \'eatre soign\'e9\~: il ne chercha qu'\'e0 d\'e9
+couvrir la demeure de sa fille, et, d\'e8s qu'il l'eut apprise, il l'invita vivement \'e0 venir le joindre. Elle ne pouvait avoir d'attachement r\'e9el pour un p\'e8re qu'elle ne se souvenait pas d'avoir vu. Elle sentait n\'e9anmoins qu'il \'e9
+tait de son devoir d'ob\'e9ir\~; elle assurait de la sorte \'e0 ses enfants une grande fortune, et remontait elle-m\'eame au rang que lui avaient ravi ses malheurs et sa conduite\~; mais elle me d\'e9
+clara positivement qu'elle n'irait en Pologne que si je l'accompagnais. \'ab\~Je ne suis plus, me dit-elle, dans l'\'e2ge o\'f9 l'\'e2me s'ouvre \'e0 des impressions nouvelles. Mon p\'e8
+re est un inconnu pour moi. Si je reste ici, d'autres l'entoureront avec empressement\~; il en sera tout aussi heureux. Mes enfants auront la fortune de M.\~de\~P**. Je sais bien que je serai g\'e9n\'e9ralement bl\'e2m\'e9e\~; je passerai pour une fille i
+ngrate et pour une m\'e8re peu sensible\~: mais j'ai trop souffert\~; je ne suis plus assez jeune pour que l'opinion du monde ait une grande puissance sur moi. S'il y a dans ma r\'e9solution quelque chose de dur, c'est \'e0
+ vous, Adolphe, que vous devez vous en prendre. Si je pouvais me faire illusion sur vous, je consentirais peut-\'eatre \'e0 une absence, dont l'amertume serait diminu\'e9e par la perspective d'une r\'e9union douce et durable\~
+; mais vous ne demanderiez pas mieux que de me supposer \'e0 deux cents lieues de vous, contente et tranquille, au sein de ma famille et de l'opulence. Vous m'\'e9cririez l\'e0-dessus des lettres raisonnables que je vois d'avance\~; elles d\'e9
+chireraient mon c\'9cur\~; je ne veux pas m'y exposer. Je n'ai pas la consolation de me dire que, par le sacrifice de toute ma vie, je sois parvenue \'e0 vous inspirer le sentiment que je m\'e9ritais\~; mais enfin vous l'avez accept\'e9
+, ce sacrifice. Je souffre d\'e9j\'e0 suffisamment par l'aridit\'e9 de vos mani\'e8res et la s\'e9cheresse de nos rapports\~; je subis ces souffrances que vous m'infligez\~; je ne veux pas en braver de volontaires.\~\'bb
+\par
+\par Il y avait dans la voix et dans le ton d'Ell\'e9nore je ne sais quoi d'\'e2pre et de violent qui annon\'e7ait plut\'f4t une d\'e9termination ferme qu'une \'e9motion profonde ou touchante. Depuis quelque temps elle s'irri
+tait d'avance lorsqu'elle me demandait quelque chose, comme si je le lui avais d\'e9j\'e0 refus\'e9. Elle disposait de mes actions, mais elle savait que mon jugement les d\'e9mentait. Elle aurait voulu p\'e9n\'e9trer dans le sanctuaire intime de ma pens
+\'e9e pour y briser une opposition sourde qui la r\'e9voltait contre moi. Je lui parlai de ma situation, du v\'9cu de mon p\'e8re, de mon propre d\'e9sir\~; je priai, je m'emportai. Ell\'e9nore fut in\'e9branlable. Je voulus r\'e9veiller sa g\'e9n\'e9
+rosit\'e9, comme si l'amour n'\'e9tait pas de tous les sentiments le plus \'e9go\'efste, et, par cons\'e9quent, lorsqu'il est bless\'e9, le moins g\'e9n\'e9reux. Je t\'e2chai par un effort bizarre de l'attendrir sur le malheur que j'\'e9
+prouvais en restant pr\'e8s d'elle\~; je ne parvins qu'\'e0 l'exasp\'e9rer. Je lui promis d'aller la voir en Pologne\~; mais elle ne vit dans mes promesses, sans \'e9panchement et sans abandon, que l'impatience de la quitter.
+\par
+\par La premi\'e8re ann\'e9e de notre s\'e9jour \'e0 Caden avait atteint son terme, sans que rien change\'e2t dans notre situation. Quand Ell\'e9nore me trouvait sombre ou
+abattu, elle s'affligeait d'abord, se blessait ensuite, et m'arrachait par ses reproches l'aveu de la fatigue que j'aurais voulu d\'e9guiser. De mon c\'f4t\'e9, quand Ell\'e9
+nore paraissait contente, je m'irritais de la voir jouir d'une situation qui me co\'fbtait mon bonheur, et je la troublais dans cette courte jouissance par des insinuations qui l'\'e9clairaient sur ce que j'\'e9prouvais int\'e9
+rieurement. Nous nous attaquions donc tour \'e0 tour par des phrases indirectes, pour reculer ensuite dans des protestations g\'e9n\'e9rales et
+de vagues justifications, et pour regagner le silence. Car nous savions si bien mutuellement tout ce que nous allions nous dire que nous nous taisions pour ne pas l'entendre. Quelquefois l'un de nous \'e9tait pr\'eat \'e0 c\'e9
+der, mais nous manquions le moment favorable pour nous rapprocher. Nos c\'9curs d\'e9fiants et bless\'e9s ne se rencontraient plus.
+\par
+\par Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un \'e9tat si p\'e9nible\~: je me r\'e9pondais que, si je m'\'e9loignais d'Ell\'e9nore, elle me suivrait, et que j'aurais provoqu\'e9 un nouvea
+u sacrifice. Je me dis enfin qu'il fallait la satisfaire une derni\'e8re fois, et qu'elle ne pourrait plus rien exiger quand je l'aurais replac\'e9e au milieu de sa famille. J'allais lui proposer de la suivre en Pologne, quand elle re\'e7
+ut la nouvelle que son p\'e8re \'e9tait mort subitement. Il l'avait institu\'e9e son unique h\'e9riti\'e8re, mais son testament \'e9tait contredit par des lettres post\'e9rieures que des parents \'e9loign\'e9s mena\'e7aient de faire valoir. Ell\'e9
+nore, malgr\'e9 le peu de relations qui subsistaient entre elle et son p\'e8re, fut douloureusement affect\'e9e de cette mort\~: elle se reprocha de l'avoir abandonn\'e9. Bient\'f4t elle m'accusa de sa faute. \'ab\~Vous m'avez fait manquer, me dit-elle,
+\'e0 un devoir sacr\'e9. Maintenant, il ne s'agit que de ma fortune\~: je vous l'immolerai plus facilement encore. Mais, certes, je n'irai pas seule dans un pays o\'f9 je n'ai que des ennemis \'e0 rencontrer. \endash Je n'ai voulu, lui r\'e9
+pondis-je, vous faire manquer \'e0 aucun devoir\~; j'aurais d\'e9sir\'e9, je l'avoue, que vous daignassiez r\'e9fl\'e9chir que, moi aussi, je trouvais p\'e9nible de manquer aux miens\~; je n'ai pu obtenir de vous cette justice. Je me rends, Ell\'e9nore\~
+: votre int\'e9r\'eat l'emporte sur tout autre consid\'e9ration. Nous partirons ensemble quand vous le voudrez.\~\'bb
+\par
+\par Nous nous m\'eemes effectivement en route. Les distractions du voyage, la nouveaut\'e9 des objets, les efforts que nous faisions sur nous-m\'eames ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes d'intimit\'e9
+. La longue habitude que nous avions l'un de l'autre, les circonstances vari\'e9es que nous avions parcourues ensemble avaient attach\'e9 \'e0 chaque parole, presque \'e0 chaque geste, des souvenirs qui nous repla\'e7aient tout \'e0 coup dans le pass\'e9
+, et nous remplissaient d'un attendrissement involontaire, comme les \'e9clairs traversent la nuit sans la dissiper. Nous vivions, pour ainsi dire, d'une esp\'e8ce de m\'e9moire du c\'9cur, assez puissante pour que l'id\'e9e de nous s\'e9parer nous f\'fb
+t douloureuse, trop faible pour que nous trouvassions du bonheur \'e0 \'eatre unis. Je me livrais \'e0 ces \'e9motions, pour me reposer de ma contrainte habituelle. J'aurais voulu donner \'e0 Ell\'e9nore des t\'e9
+moignages de tendresse qui la contentassent\~; je reprenais quelquefois avec elle le langage de l'amour\~; mais ces \'e9motions et ce langage ressemblaient \'e0 ces feuilles p\'e2les et d\'e9color\'e9es qui, par un reste de v\'e9g\'e9tation fun\'e8
+bre, croissent languissamment sur les branches d'un arbre d\'e9racin\'e9.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260487}CHAPITRE VII{\*\bkmkend _Toc96260487}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Ell\'e9nore obtint d\'e8s son arriv\'e9e d'\'eatre r\'e9tablie dans la jouissance des biens qu'on lui disputait, en s'engageant \'e0 n'en pas disposer que son proc\'e8s ne f\'fbt d\'e9cid\'e9. Elle s'\'e9tablit dans une des possessions de son p\'e8
+re. Le mien, qui n'abordait jamais avec moi dans ses lettres aucune question directement, se contenta de les remplir d'insinuations contre mon voyage. \'ab\~Vous m'aviez mand\'e9, me disait-il, que vous ne partiriez pas. Vous m'aviez d\'e9velopp\'e9
+ longuement toutes les raisons que vous aviez de ne pas partir\~; j'\'e9tais, en cons\'e9quence, bien convaincu que vous partiriez. Je ne puis que vous plaindre de ce qu'avec votre esprit d'ind\'e9pendance, vou
+s faites toujours ce que vous ne voulez pas. Je ne juge point, au reste, d'une situation qui ne m'est qu'imparfaitement connue. Jusqu'\'e0 pr\'e9sent vous m'aviez paru le protecteur d'Ell\'e9nore, et sous ce rapport il y avait dans vos proc\'e9d\'e9
+s quelque chose de noble, qui relevait votre caract\'e8re, quel que f\'fbt l'objet auquel vous vous attachiez. Aujourd'hui, vos relations ne sont plus les m\'eames\~; ce n'est plus vous qui la prot\'e9gez, c'est elle qui vous prot\'e8ge\~
+; vous vivez chez elle, vous \'eates un \'e9tranger qu'elle introduit dans sa famille. Je ne prononce point sur une position que vous choisissez\~; mais comme elle peut avoir ses inconv\'e9nients, je voudrais les diminuer autant qu'il est en moi. J'\'e9
+cris au baron de T**, notre ministre dans le pays o\'f9 vous \'eates, pour vous recommander \'e0 lui\~; j'ignore s'il vous conviendra de faire usage de cette recommandation\~; n'y voyez au moins qu'une preuve de mon z\'e8le, et nullement une atteinte \'e0
+ l'ind\'e9pendance que vous avez toujours su d\'e9fendre avec succ\'e8s contre votre p\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par J'\'e9touffai les r\'e9flexions que ce style faisait na\'eetre en moi. La terre que j'habitais avec Ell\'e9nore \'e9tait situ\'e9e \'e0 peu de distance de Varsovie\~; je me rendis dans cette ville, chez le baron de T**. Il me re\'e7ut avec amiti\'e9
+, me demanda les causes de mon s\'e9jour en Pologne, me questionna sur mes projets\~: je ne savais trop que lui r\'e9pondre. Apr\'e8s quelques minutes d'une conversation embarrass\'e9e\~: \'ab\~Je vais, me dit-il, vous parler avec franchise\~
+: je connais les motifs qui vous ont amen\'e9 dans ce pays, votre p\'e8re me les a mand\'e9s\~; je vous dirai m\'eame que je les comprends\~: il n'y a pas d'homme qui ne se soit, une fois dans sa vie, trouv\'e9 tiraill\'e9 par le d\'e9
+sir de rompre une liaison inconvenable et la crainte d'affliger une femme qu'il avait aim\'e9e. L'inexp\'e9rience de la jeunesse fait que l'on s'exag\'e8re beaucoup les difficult\'e9s d'une position pareille\~; on se pla\'eet \'e0 croire \'e0 la v\'e9rit
+\'e9 de toutes ces d\'e9monstrations de douleur, qui remplacent, dans un sexe faible et emport\'e9, tous les moyens de la force et tous ceux de la raison. Le c\'9cur en souffre, mais l'amour-propre s'en applaudit\~
+; et tel homme qui pense de bonne foi s'immoler au d\'e9sespoir qu'il a caus\'e9 ne se sacrifie dans le fait qu'aux illusions de sa propre vanit\'e9. Il n'y a pas une de ces femmes passionn\'e9es dont le monde est plein qui n'ait protest\'e9
+ qu'on la ferait mourir en l'abandonnant\~; il n'y en a pas une qui ne soit encore en vie et qui ne soit consol\'e9e\~\'bb. Je voulus l'interrompre. \'ab\~Pardon, me dit-il, mon jeune ami, si je m'exprime avec trop peu de m\'e9nagement\~: mais le
+ bien qu'on m'a dit de vous, les talents que vous annoncez, la carri\'e8re que vous devriez suivre, tout me fait une loi de ne rien vous d\'e9guiser. Je lis dans votre \'e2me, malgr\'e9 vous et mieux que vous\~; vous n'\'ea
+tes plus amoureux de la femme qui vous domine et qui vous tra\'eene apr\'e8s elle\~; si vous l'aimiez encore, vous ne seriez pas venu chez moi. Vous saviez que votre p\'e8re m'avait \'e9crit\~; il vous \'e9tait ais\'e9 de pr\'e9voir ce que j'avais \'e0
+ vous dire\~: vous n'avez pas \'e9t\'e9 f\'e2ch\'e9 d'entendre de ma bouche des raisonnements que vous vous r\'e9p\'e9tez sans cesse \'e0 vous-m\'eame, et toujours inutilement. La r\'e9putation d'Ell\'e9nore est loin d'\'eatre intacte. \endash
+ Terminons, je vous prie, r\'e9pondis-je, une conversation inutile. Des circonstances malheureuses ont pu disposer des premi\'e8res ann\'e9es d'Ell\'e9nore\~; on peut la juger d\'e9favorablement sur des apparences mensong\'e8res\~
+: mais je la connais depuis trois ans, et il n'existe pas sur la terre une \'e2me plus \'e9lev\'e9e, un caract\'e8re plus noble, un c\'9cur plus pur et plus g\'e9n\'e9reux. \endash Comme vous voudrez, r\'e9pliqua-t-il\~
+; mais ce sont des nuances que l'opinion n'approfondit pas. Les faits sont positifs, ils sont publics\~; en m'emp\'eachant de les rappeler, pensez-vous les d\'e9truire\~? \'c9coutez, poursuivit-il, il faut dans ce monde savoir ce qu'on veut. Vous n'\'e9
+pouserez pas Ell\'e9nore\~? Non, sans doute, m'\'e9criai-je\~; elle-m\'eame ne l'a jamais d\'e9sir\'e9. \endash Que voulez-vous donc faire\~? Elle a dix ans de plus que vous\~; vous en avez vingt-six\~; vous la soignerez dix ans encore\~
+; elle sera vieille\~; vous serez parvenu au milieu de votre vie, sans avoir rien commenc\'e9, rien achev\'e9 qui vous satisfasse. L'ennui s'emparera de vous, l'humeur s'emparera d'elle\~; elle vous sera chaque jour moins agr\'e9
+able, vous lui serez chaque jour plus n\'e9cessaire\~; et le r\'e9sultat d'une naissance illustre, d'une fortune brillante, d'un esprit distingu\'e9, sera de v\'e9g\'e9ter dans un coin de la Pologne, oubli\'e9
+ de vos amis, perdu pour la gloire, et tourment\'e9 par une femme qui ne sera, quoi que vous fassiez, jamais contente de vous. Je n'ajoute qu'un mot, et nous ne reviendrons plus sur un sujet qui vous embarrasse. Toutes les routes vous sont ouvertes\~
+: les lettres, les armes, l'administration\~; vous pouvez aspirer aux plus illustres alliances\~; vous \'eates fait pour aller \'e0 tout\~: mais souvenez-vous bien qu'il y a, entre vous et tous les genres de succ\'e8
+s, un obstacle insurmontable, et que cet obstacle est Ell\'e9nore. \endash J'ai cru vous devoir, monsieur, lui r\'e9pondis-je, de vous \'e9couter en silence\~; mais je me dois aussi de vous d\'e9clarer que vous ne m'avez point \'e9branl\'e9. Pe
+rsonne que moi, je le r\'e9p\'e8te, ne peut juger Ell\'e9nore\~; personne n'appr\'e9cie assez la v\'e9rit\'e9 de ses sentiments et la profondeur de ses impressions. Tant qu'elle aura besoin de moi, je resterai pr\'e8s d'elle. Aucun succ\'e8
+s ne me consolerait de la laisser malheureuse\~; et duss\'e9-je borner ma carri\'e8re \'e0 lui servir d'appui, \'e0 la soutenir dans ses peines, \'e0 l'entourer de mon affection contre l'injustice d'une opinion qui la m\'e9conna\'ee
+t, je croirais encore n'avoir pas employ\'e9 ma vie inutilement.\~\'bb
+\par
+\par Je sortis en achevant ces paroles\~: mais qui m'expliquera par quelle mobilit\'e9 le sentiment qui me les dictait s'\'e9teignit avant m\'eame que j'eusse fini de les prononcer\~? Je voulus, en retournant \'e0 pied, retarder le moment de revoir cette Ell
+\'e9nore que je venais de d\'e9fendre\~; je traversai pr\'e9cipitamment la ville\~; il me tardait de me trouver seul.
+\par
+\par Arriv\'e9 au milieu de la campagne, je ralentis ma marche, et mille pens\'e9es m'assaillirent. Ces mots funestes\~: \'ab\~Entre tous les genres de succ\'e8s et vous, il existe un obstacle insurmontable, et cet obstacle c'est Ell\'e9nore\~\'bb
+, retentissaient autour de moi. Je jetais un long et triste regard sur le temps qui venait de s'\'e9couler sans retour\~; je me rappelais les esp\'e9rances de ma jeunesse, la confiance avec laquelle je croyais autrefois commander \'e0 l'avenir, les \'e9
+loges accord\'e9s \'e0 mes premiers essais, l'aurore de r\'e9putation que j'avais vue briller et dispara\'eetre. Je me r\'e9p\'e9tais les noms de plusieurs de mes compagnons d'\'e9tude, que j'avais trait\'e9s avec un d\'e9
+dain superbe, et qui, par le seul effet d'un travail opini\'e2tre et d'une vie r\'e9guli\'e8re, m'avaient laiss\'e9 loin derri\'e8re eux dans la route de la fortune, de la consid\'e9ration et de la gloire\~: j'\'e9tais oppress\'e9
+ de mon inaction. Comme les avares se repr\'e9sentent dans les tr\'e9sors qu'ils entassent tous les biens que ces tr\'e9sors pourraient acheter, j'apercevais dans Ell\'e9nore la privation de tous les succ\'e8s auxquels j'aurais pu pr\'e9tendre. Ce n'\'e9
+tait pas une carri\'e8re seule que je regrettais\~: comme je n'avais essay\'e9 d'aucune, je les regrettais toutes. N'ayant jamais employ\'e9 mes forces, je les imaginais sans bornes, et je les maudissais\~; j'aurais voulu que la nature m'e\'fbt cr\'e9
+e faible et m\'e9diocre, pour me pr\'e9server au moins du remords de me d\'e9grader volontairement. Toute louange, toute approbation pour mon esprit ou mes connaissances, me semblaient un reproche insupportable\~
+: je croyais entendre admirer les bras vigoureux d'un athl\'e8te charg\'e9 de fers au fond d'un cachot. Si je voulais ressaisir mon courage, me dire que l'\'e9poque de l'activit\'e9 n'\'e9tait pas encore pass\'e9e, l'image d'Ell\'e9nore s'\'e9
+levait devant moi comme un fant\'f4me, et me repoussait dans le n\'e9ant\~; je ressentais contre elle des acc\'e8s de fureur, et, par un m\'e9lange bizarre, cette fureur ne diminuait en rien la terreur que m'inspirait l'id\'e9e de l'affliger.
+\par
+\par Mon \'e2me, fatigu\'e9e de ces sentiments amers, chercha tout \'e0 coup un refuge dans des sentiments contraires. Quelques mots, prononc\'e9s au hasard par le baron de T** sur la possibilit\'e9 d'une alliance douce et paisible, me servirent \'e0 me cr\'e9
+er l'id\'e9al d'une compagne. Je r\'e9fl\'e9chis au repos, \'e0 la consid\'e9ration, \'e0 l'ind\'e9pendance m\'eame que m'offrirait un sort pareil\~; car les liens que je tra\'eenais depuis si longtemps me rendaient plus d\'e9
+pendant mille fois que n'aurait pu le faire une union reconnue et constat\'e9e. J'imaginais la joie de mon p\'e8re\~; j'\'e9prouvais un d\'e9sir impatient de reprendre dans ma patrie et dans la soci\'e9t\'e9 de mes \'e9gaux la place qui m'\'e9tait due\~
+; je me repr\'e9sentais opposant une conduite aust\'e8re et irr\'e9prochable \'e0 tous les jugements qu'une malignit\'e9 froide et frivole avait prononc\'e9s contre moi, \'e0 tous les reproches dont m'accablait Ell\'e9nore.
+\par
+\par \'ab\~Elle m'accuse sans cesse, disais-je, d'\'eatre dur, d'\'eatre ingrat, d'\'eatre sans piti\'e9. Ah\~! si le ciel m'e\'fbt accord\'e9 une femme que les convenances sociales me permissent d'avouer, que mon p\'e8re ne roug\'ee
+t pas d'accepter pour fille, j'aurais \'e9t\'e9 mille fois heureux de la rendre heureuse. Cette sensibilit\'e9 que l'on m\'e9conna\'eet parce qu'elle est souffrante et froiss\'e9e, cette sensibilit\'e9 dont on exige imp\'e9rieusement des t\'e9
+moignages que mon c\'9cur refuse \'e0 l'emportement et \'e0 la menace, qu'il me serait doux de m'y livrer avec l'\'eatre ch\'e9ri, compagnon d'une vie r\'e9guli\'e8re et respect\'e9e\~! Que n'ai-je pas fait pour Ell\'e9nore\~? Pour elle j'ai quitt\'e9
+ mon pays et ma famille\~; j'ai pour elle afflig\'e9 le c\'9cur d'un vieux p\'e8re qui g\'e9mit encore loin de moi\~; pour elle j'habite ces lieux o\'f9 ma jeunesse s'enfuit solitaire, sans gloire, sans honneur et sans plaisir\~
+: tant de sacrifices faits sans devoir et sans amour ne prouvent-ils pas ce que l'amour et le devoir me rendraient capable de faire\~? Si je crains tellement la douleur d'une femme qui ne me domine que par sa douleur, avec quel soin j'\'e9
+carterais toute affliction, toute peine, de celle \'e0 qui je pourrais hautement me vouer sans remords et sans r\'e9serve\~! Combien alors on me verrait diff\'e9rent de ce que je suis\~
+! Comme cette amertume dont on me fait un crime, parce que la source en est inconnue, fuirait rapidement loin de moi\~! Combien je serais reconnaissant pour le ciel et bienveillant pour les hommes\~!\~\'bb
+\par
+\par Je parlais ainsi\~; mes yeux se mouillaient de larmes, mille souvenirs rentraient comme par torrents dans mon \'e2me\~: mes relations avec Ell\'e9nore m'avaient rendu tous ces souvenirs odieux. Tout ce qui me rappelait mon enfance, les lieux o\'f9 s'\'e9
+taient \'e9coul\'e9es mes premi\'e8res ann\'e9es, les compagnons de mes premiers jeux, les vieux parents qui m'avaient prodigu\'e9 les premi\'e8res marques d'int\'e9r\'eat, me blessait et me faisait mal\~; j'\'e9tais r\'e9duit \'e0 repousser, com
+me des pens\'e9es coupables, les images les plus attrayantes et les v\'9cux les plus naturels. La compagne que mon imagination m'avait soudain cr\'e9\'e9e s'alliait au contraire \'e0 toutes ces images et sanctionnait tous ces v\'9cux\~; elle s'associait
+\'e0 tous mes devoirs, \'e0 tous mes plaisirs, \'e0 tous mes go\'fbts\~; elle rattachait ma vie actuelle \'e0 cette \'e9poque de ma jeunesse o\'f9 l'esp\'e9rance ouvrait devant moi un si vaste avenir, l'\'e9poque dont Ell\'e9nore m'avait s\'e9par\'e9
+ par un ab\'eeme. Les plus petits d\'e9tails, les plus petits objets se retra\'e7aient \'e0 ma m\'e9moire\~; je revoyais l'antique ch\'e2teau que j'avais habit\'e9 avec mon p\'e8re, les bois qui l'entouraient, la rivi\'e8
+re qui baignait le pied de ses murailles, les montagnes qui bordaient son horizon\~; toutes ces choses me paraissaient tellement pr\'e9sentes, pleines d'une telle vie, qu'elles me causaient un fr\'e9missement que j'avais peine \'e0 supporter\~
+; et mon imagination pla\'e7ait a c\'f4t\'e9 d'elles une cr\'e9ature innocente et jeune qui les embellissait, qui les animait par l'esp\'e9rance. J'errais plong\'e9 dans cette r\'ea
+verie, toujours sans plan fixe, ne me disant point qu'il fallait rompre avec Ell\'e9nore, n'ayant de la r\'e9alit\'e9 qu'une id\'e9e sourde et confuse, et dans l'\'e9tat d'un homme accabl\'e9 de peine, que le sommeil a consol\'e9
+ par un songe, et qui pressent que ce songe va finir. Je d\'e9couvris tout \'e0 coup le ch\'e2teau d'Ell\'e9nore, dont insensiblement je m'\'e9tais rapproch\'e9\~; je m'arr\'eatai\~; je pris une autre route\~: j'\'e9tais heureux de retarder le moment o
+\'f9 j'allais entendre de nouveau sa voix.\~\'bb
+\par
+\par Le jour s'affaiblissait\~: le ciel \'e9tait serein\~; la campagne devenait d\'e9serte\~; les travaux des hommes avaient cess\'e9, ils abandonnaient la nature \'e0 elle-m\'eame. Mes pens\'e9
+es prirent graduellement une teinte plus grave et plus imposante. Les ombres de la nuit qui s'\'e9paississaient \'e0 chaque instant, le vaste silence qui m'environnait et qui n'\'e9tait interrompu que par des bruits rares et lointains, firent succ\'e9der
+\'e0 mon agitation un sentiment plus calme et plus solennel. Je promenais mes regards sur l'horizon gris\'e2tre dont je n'apercevais plus les limites, et qui par l\'e0 m\'eame me donnait, en quelque sorte, la sensation de l'immensit\'e9. Je n'avais rien
+\'e9prouv\'e9 de pareil depuis longtemps\~: sans cesse absorb\'e9 dans des r\'e9flexions toujours personnelles, la vue toujours fix\'e9e sur ma situation, j'\'e9tais devenu \'e9tranger \'e0 toute id\'e9e g\'e9n\'e9rale\~; je ne m'occupais que d'Ell\'e9
+nore et de moi\~; d'Ell\'e9nore qui ne m'inspirait qu'une piti\'e9 m\'eal\'e9e de fatigue, de moi, pour qui je n'avais plus aucune estime. Je m'\'e9tais rapetiss\'e9, pour ainsi dire, dans un nouveau genre d'\'e9go\'efsme, dans un \'e9go\'ef
+sme sans courage, m\'e9content et humili\'e9\~; je me sus bon gr\'e9 de rena\'eetre \'e0 des pens\'e9es d'un autre ordre, et de me retrouver la facult\'e9 de m'oublier moi-m\'eame, pour me livrer \'e0 des m\'e9ditations d\'e9sint\'e9ress\'e9es\~: mon \'e2
+me semblait se relever d'une d\'e9gradation longue et honteuse.
+\par
+\par La nuit presque enti\'e8re s'\'e9coula ainsi. Je marchais au hasard\~; je parcourus des champs, des bois, des hameaux o\'f9 tout \'e9tait immobile. De temps en temps, j'apercevais dans quelque habitation \'e9loign\'e9e une p\'e2le lumi\'e8re qui per\'e7
+ait l'obscurit\'e9. \'ab\~L\'e0, me disais-je, l\'e0, peut-\'eatre, quelque infortun\'e9 s'agite sous la douleur, ou lutte contre la mort\~; myst\'e8re inexplicable dont une exp\'e9rience journali\'e8re para\'eet n'avoir pas encore convaincu les hommes\~
+; terme assur\'e9 qui ne nous console ni ne nous apaise, objet d'une insouciance habituelle et d'un effroi passager\~! Et moi aussi, poursuivais-je, je me livre \'e0 cette incons\'e9quence insens\'e9e\~! Je me r\'e9
+volte contre la vie, comme si la vie devait ne pas finir\~! Je r\'e9pands du malheur autour de moi, pour reconqu\'e9rir quelques ann\'e9es mis\'e9rables que le temps viendra bient\'f4t m'arracher\~! Ah\~! renon\'e7ons \'e0 ces efforts inutiles\~
+; jouissons de voir ce temps s'\'e9couler, mes jours se pr\'e9cipiter les uns sur les autres\~; demeurons immobile, spectateur indiff\'e9rent d'une existence \'e0 demi pass\'e9e\~; qu'on s'en empare, qu'on la d\'e9chire, on n'en prolongera pas la dur\'e9e
+\~! vaut-il la peine de la disputer\~?\~\'bb
+\par
+\par L'id\'e9e de la mort a toujours eu sur moi beaucoup d'empire. Dans mes affections les plus vives\~; elle a toujours suffi pour me calmer aussit\'f4t\~; elle produisit sur mon \'e2me son effet accoutum\'e9\~; ma disposition pour Ell\'e9nore devint moins am
+\'e8re. Toute mon irritation disparut\~; il ne me restait de l'impression de cette nuit de d\'e9lire qu'un sentiment doux et presque tranquille\~: peut-\'eatre la lassitude physique que j'\'e9prouvais contribuait-elle \'e0 cette tranquillit\'e9.
+\par
+\par Le jour allait rena\'eetre\~; je distinguais d\'e9j\'e0 les objets. Je reconnus que j'\'e9tais assez loin de la demeure d'Ell\'e9nore. Je me peignis son inqui\'e9tude, et je me pressais pour arriver pr\'e8
+s d'elle, autant que la fatigue pouvait me le permettre, lorsque je rencontrai un homme \'e0 cheval, qu'elle avait envoy\'e9 pour me chercher. Il me raconta qu'elle \'e9tait depuis douze heures dans les craintes les plus vives\~; qu'apr\'e8s \'eatre all
+\'e9e \'e0 Varsovie, et avoir parcouru les environs, elle \'e9tait revenue chez elle dans un \'e9tat inexprimable d'angoisse, et que de toutes parts les habitants du village \'e9taient r\'e9pandus dans la campagne pour me d\'e9couvrir. Ce r\'e9
+cit me remplit d'abord d'une impatience assez p\'e9nible. Je m'irritais de me voir soumis par Ell\'e9nore \'e0 une surveillance importune. En vain me r\'e9p\'e9tais-je que son amour seul en \'e9tait la cause\~; cet amour n'\'e9
+tait-il pas aussi la cause de tout mon malheur\~? Cependant je parvins \'e0 vaincre ce sentiment que je me reprochais. Je la savais alarm\'e9e et souffrante. Je montai \'e0 cheval. Je franchis avec rapidit\'e9 la distance qui nous s\'e9parait. Elle me re
+\'e7ut avec des transports de joie. Je fus \'e9mu de son \'e9motion. Notre conversation fut courte, parce que bient\'f4t elle songea que je devais avoir besoin de repos\~; et je la quittai, cette fois du moins, sans avoir rien dit qui p\'fb
+t affliger son c\'9cur.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260488}CHAPITRE VIII{\*\bkmkend _Toc96260488}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le lendemain je me relevai poursuivi des m\'eames id\'e9es qui m'avaient agit\'e9 la veille. Mon agitation redoubla les jours suivants\~; Ell\'e9nore voulut inutilement en p\'e9n\'e9trer la cause\~: je r\'e9pondais par des monosyllabes contraints \'e0
+ ses questions imp\'e9tueuses\~; je me raidissais contre son insistance, sachant trop qu'\'e0 ma franchise succ\'e9derait sa douleur, et que sa douleur m'imposerait une dissimulation nouvelle.
+\par
+\par Inqui\'e8te et surprise, elle recourut \'e0 l'une de ses amies pour d\'e9couvrir le secret qu'elle m'accusait de lui cacher\~; avide de se tromper elle-m\'eame, elle cherchait un fait o\'f9
+ il n'y avait qu'un sentiment. Cette amie m'entretint de mon humeur bizarre, du soin que je mettais \'e0 repousser toute id\'e9e d'un lien durable, de mon inexplicable soif de rupture et d'isolement. Je l'\'e9coutai longtemps en silence\~
+; je n'avais dit jusqu'\'e0 ce moment \'e0 personne que je n'aimais plus Ell\'e9nore\~; ma bouche r\'e9pugnait \'e0 cet aveu qui me semblait une perfidie. Je voulus pourtant me justifier\~; je racontai mon histoire avec m\'e9
+nagement, en donnant beaucoup d'\'e9loges \'e0 Ell\'e9nore, en convenant des incons\'e9quences de ma conduite, en les rejetant sur les difficult\'e9s de notre situation, et sans me permettre une parole qui pronon\'e7\'e2t clairement que la difficult\'e9 v
+\'e9ritable \'e9tait de ma part l'absence de l'amour. La femme qui m'\'e9coutait fut \'e9mue de mon r\'e9cit\~: elle vit de la g\'e9n\'e9rosit\'e9 dans ce que j'appelais de la faiblesse, du malheur dans ce que je nommais de la duret\'e9. Les m\'ea
+mes explications qui mettaient en fureur Ell\'e9nore passionn\'e9e, portaient la conviction dans l'esprit de son impartiale amie. On est si juste lorsqu'on est d\'e9sint\'e9ress\'e9\~! Qui que vous soyez, ne remettez jamais \'e0 un autre les int\'e9r\'ea
+ts de votre c\'9cur\~; le c\'9cur seul peut plaider sa cause\~: il sonde seul ses blessures\~; tout interm\'e9diaire devient un juge\~; il analyse, il transige, il con\'e7oit l'indiff\'e9rence\~; il l'admet comme possible, il la reconna\'eet pour in\'e9
+vitable\~; par l\'e0 m\'eame il l'excuse, et l'indiff\'e9rence se trouve ainsi, \'e0 sa grande surprise, l\'e9gitime \'e0 ses propres yeux. Les reproches d'Ell\'e9nore m'avaient persuad\'e9 que j'\'e9tais coupable\~; j'appris de celle qui croyait la d\'e9
+fendre que je n'\'e9tais que malheureux. Je fus entra\'een\'e9 \'e0 l'aveu complet de mes sentiments\~: je convins que j'avais pour Ell\'e9nore du d\'e9vouement, de la sympathie, de la piti\'e9\~; mais j'ajoutai que l'amour n'entrait pour rien dans l
+es devoirs que je m'imposais. Cette v\'e9rit\'e9, jusqu'alors renferm\'e9e dans mon c\'9cur, et quelquefois seulement r\'e9v\'e9l\'e9e \'e0 Ell\'e9nore au milieu du trouble et de la col\'e8re, prit \'e0 mes propres yeux plus de r\'e9alit\'e9
+ et de force par cela seul qu'un autre en \'e9tait devenu d\'e9positaire. C'est un grand pas, c'est un pas irr\'e9parable, lorsqu'on d\'e9voile tout \'e0 coup aux yeux d'un tiers les replis cach\'e9s d'une relation intime\~; le jour qui p\'e9n\'e8
+tre dans ce sanctuaire constate et ach\'e8ve les destructions que la nuit enveloppait de ses ombres\~: ainsi les corps renferm\'e9s dans les tombeaux conservent souvent leur premi\'e8re forme, jusqu'\'e0 ce que l'air ext\'e9
+rieur vienne les frapper et les r\'e9duire en poudre.
+\par
+\par L'amie d'Ell\'e9nore me quitta\~: j'ignore quel compte elle lui rendit de notre conversation, mais, en approchant du salon, j'entendis Ell\'e9nore qui parlait d'une voix tr\'e8s anim\'e9e\~; en m'apercevant, elle se tut. Bient\'f4
+t elle reproduisit sous diverses formes des id\'e9es g\'e9n\'e9rales, qui n'\'e9taient que des attaques particuli\'e8res. \'ab\~Rien n'est plus bizarre, disait-elle, que le z\'e8le de certaines amiti\'e9s\~
+; il y a des gens qui s'empressent de se charger de vos int\'e9r\'eats pour mieux abandonner votre cause\~; ils appellent cela de l'attachement\~: j'aimerais mieux de la haine\~\'bb. Je compris facilement que l'amie d'Ell\'e9nore avait embrass\'e9
+ mon parti contre elle, et l'avait irrit\'e9e en ne paraissant pas me juger assez coupable. Je me sentis ainsi d'intelligence avec un autre contre Ell\'e9nore\~: c'\'e9tait entre nos c\'9curs une barri\'e8re de plus.
+\par
+\par Quelques jours apr\'e8s, Ell\'e9nore alla plus loin\~: elle \'e9tait incapable de tout empire sur elle-m\'eame\~; d\'e8s qu'elle croyait avoir un sujet de plainte, elle marchait droit \'e0 l'explication, sans m\'e9nagement et sans calcul, et pr\'e9f\'e9
+rait le danger de rompre \'e0 la contrainte de dissimuler. Les deux amies se s\'e9par\'e8rent \'e0 jamais brouill\'e9es.
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi m\'ealer des \'e9trangers \'e0 nos discussions intimes\~? dis-je \'e0 Ell\'e9nore. Avons-nous besoin d'un tiers pour nous entendre\~? et si nous ne nous entendons plus, quel tiers pourrait y porter rem\'e8de\~? \endash Vous a
+vez raison, me r\'e9pondit-elle\~: mais c'est votre faute\~; autrefois je ne m'adressais \'e0 personne pour arriver jusqu'\'e0 votre c\'9cur.\~\'bb
+\par
+\par Tout \'e0 coup Ell\'e9nore annon\'e7a le projet de changer son genre de vie. Je d\'e9m\'ealai par ses discours qu'elle attribuait \'e0 la solitude dans laquelle nous vivions le m\'e9contentement qui me d\'e9vorait\~: elle \'e9
+puisait toutes les explications fausses avant de se r\'e9signer \'e0 la v\'e9ritable. Nous passions t\'eate \'e0 t\'eate de monotones soir\'e9es entre le silence et l'humeur\~; la source des longs entretiens \'e9tait tarie.
+\par
+\par Ell\'e9nore r\'e9solut d'attirer chez elle les familles nobles qui r\'e9sidaient dans son voisinage ou \'e0 Varsovie. J'entrevis facilement les obstacles et les dangers de ses tentatives. Les parents qui lui disputaient son h\'e9ritage avaient r\'e9v\'e9l
+\'e9 ses erreurs pass\'e9es, et r\'e9pandu contre elle mille bruits calomnieux. Je fr\'e9mis des humiliations qu'elle allait braver, et je t\'e2chai de la dissuader de cette entreprise. Mes repr\'e9sentations furent inutiles\~; je blessai sa fiert\'e9
+ par mes craintes, bien que je ne les exprimasse qu'avec m\'e9nagement. Elle supposa que j'\'e9tais embarrass\'e9 de nos liens, parce que son existence \'e9tait \'e9quivoque\~; elle n'en fut que plus empress\'e9e a reconqu\'e9
+rir une place honorable dans le monde\~: ses efforts obtinrent quelque succ\'e8s. La fortune dont elle jouissait, sa beaut\'e9, que le temps n'avait encore que l\'e9g\'e8rement diminu\'e9e, le bruit m\'ea
+me de ses aventures, tout en elle excitait la curiosit\'e9. Elle se vit entour\'e9e bient\'f4t d'une soci\'e9t\'e9 nombreuse\~; mais elle \'e9tait poursuivie d'un sentiment secret d'embarras et d'inqui\'e9tude. J'\'e9tais m\'e9
+content de ma situation, elle s'imaginait que je l'\'e9tais de la sienne\~; elle s'agitait pour en sortir\~; son d\'e9sir ardent ne lui permettait point de calcul, sa position fausse jetait de l'in\'e9galit\'e9 dans sa conduite et de la pr\'e9
+cipitation dans ses d\'e9marches. Elle avait l'esprit juste, mais peu \'e9tendu\~; la justesse de son esprit \'e9tait d\'e9natur\'e9e par l'emportement de son caract\'e8re, et son peu d'\'e9tendue l'emp\'ea
+chait d'apercevoir la ligne la plus habile, et de saisir des nuances d\'e9licates. Pour la premi\'e8re fois elle avait un but\~; et comme elle se pr\'e9cipitait vers ce but, elle le manquait. Que de d\'e9go\'fbts elle d\'e9vora sans me les communiquer\~
+! que de fois je rougis pour elle sans avoir la force de le lui dire\~! Tel est, parmi les hommes, le pouvoir de la r\'e9serve et de la mesure, que je l'avais vue plus respect\'e9e par les amis du comte de P** comme sa ma\'eetresse, qu'elle ne l'\'e9
+tait par ses voisins comme h\'e9riti\'e8re d'une grande fortune, au milieu de ses vassaux. Tour \'e0 tour haute et suppliante, tant\'f4t pr\'e9venante, tant\'f4
+t susceptible, il y avait dans ses actions et dans ses paroles je ne sais quelle fougue destructive de la consid\'e9ration qui ne se compose que du calme.
+\par
+\par En relevant ainsi les d\'e9fauts d'Ell\'e9nore, c'est moi que j'accuse et que je condamne. Un mot de moi l'aurait calm\'e9e\~: pourquoi n'ai-je pu prononcer ce mot\~?
+\par
+\par Nous vivions cependant plus doucement ensemble\~; la distraction nous soulageait de nos pens\'e9es habituelles. Nous n'\'e9tions seuls que par intervalles\~; et comme nous avions l'un dans l'autre une confiance sans nombre, except\'e9
+ sur nos sentiments intimes, nous mettions les observations et les faits \'e0 la place de ces sentiments, et nos conversations avaient repris quelque charme. Mais bient\'f4t ce nouveau genre de vie devint pour moi la source d'une nouvelle perplexit\'e9
+. Perdu dans la foule qui environnait Ell\'e9nore, je m'aper\'e7us que j'\'e9tais l'objet de l'\'e9tonnement et du bl\'e2me. L'\'e9poque approchait o\'f9 son proc\'e8s devait \'eatre jug\'e9\~: ses adversaires pr\'e9tendaient qu'elle avait ali\'e9n\'e9
+ le c\'9cur paternel par des \'e9garements sans nombre\~; ma pr\'e9sence venait \'e0 l'appui de leurs assertions. Ses amis me reprochaient de lui faire tort. Ils excusaient sa passion pour moi\~; mais ils m'accusaient d'ind\'e9licatesse\~
+: j'abusais, disaient-ils, d'un sentiment que j'aurais d\'fb mod\'e9rer. Je savais seul qu'en l'abandonnant je l'entra\'eenerais sur mes pas, et qu'elle n\'e9
+gligerait pour me suivre tout le soin de sa fortune et tous les calculs de la prudence. Je ne pouvais rendre le public d\'e9positaire de ce secret\~; je ne paraissais donc dans la maison d'Ell\'e9nore qu'un \'e9tranger nuisible au succ\'e8s m\'eame des d
+\'e9marches qui allaient d\'e9cider de son sort\~; et, par un \'e9trange renversement de la v\'e9rit\'e9, tandis que j'\'e9tais la victime de ses volont\'e9s in\'e9branlables, c'\'e9tait elle que l'on plaignait comme victime de mon ascendant.
+\par
+\par Une nouvelle circonstance vint compliquer encore cette situation douloureuse.
+\par
+\par Une singuli\'e8re r\'e9volution s'op\'e9ra tout \'e0 coup dans la conduite et les mani\'e8res d'Ell\'e9nore\~: jusqu'\'e0 cette \'e9poque elle n'avait paru occup\'e9e que de moi\~
+; soudain je la vis recevoir et rechercher les hommages des hommes qui l'entouraient. Cette femme si r\'e9serv\'e9e, si froide, si ombrageuse, sembla subitement changer de caract\'e8re. Elle encourageait les sentiments et m\'eame les esp\'e9
+rances d'une foule de jeunes gens, dont les uns \'e9taient s\'e9duits par sa figure, et dont quelques autres, malgr\'e9 ses erreurs pass\'e9es, aspiraient s\'e9rieusement \'e0 sa main\~; elle leur accordait de longs t\'eate-\'e0-t\'eate\~
+; elle avait avec eux ces formes douteuses, mais attrayantes, qui ne repoussent mollement que pour retenir, parce qu'elles annoncent plut\'f4t l'ind\'e9cision que l'indiff\'e9
+rence, et des retards que des refus. J'ai su par elle dans la suite, et les faits me l'ont d\'e9montr\'e9, qu'elle agissait ainsi par un calcul faux et d\'e9plorable. Elle croyait ranimer mon amour en excitant ma jalousie\~; mais c'\'e9
+tait agiter des cendres que rien ne pouvait r\'e9chauffer. Peut-\'eatre aussi se m\'ealait-il \'e0 ce calcul, sans qu'elle s'en rend\'eet compte, quelque vanit\'e9 de femme\~; elle \'e9tait bless\'e9e de ma froideur, elle voulait se prouver \'e0 elle-m
+\'eame qu'elle avait encore des moyens de plaire. Peut-\'eatre enfin, dans l'isolement o\'f9 je laissais son c\'9cur, trouvait-elle une sorte de consolation \'e0 s'entendre r\'e9p\'e9ter des expressions d'amour que depuis longtemps je ne pronon\'e7
+ais plus.
+\par
+\par Quoi qu'il en soit, je me trompai quelque temps sur ses motifs. J'entrevis l'aurore de ma libert\'e9 future\~; je m'en f\'e9licitai. Tremblant d'interrompre par quelque mouvement inconsid\'e9r\'e9 cette grande crise \'e0 laquelle j'attachais ma d\'e9
+livrance, je devins plus doux, je parus plus content. Ell\'e9nore prit ma douceur pour de la tendresse, mon espoir de la voir enfin heureuse sans moi pour le d\'e9sir de la rendre heureuse. Elle s'applaudit de son stratag\'e8me. Quelquefois pourtant el
+le s'alarmait de ne me voir aucune inqui\'e9tude\~; elle me reprochait de ne mettre aucun obstacle \'e0 ces liaisons qui, en apparence, mena\'e7aient de me l'enlever. Je repoussais ces accusations par des plaisanteries, mais je ne parvenais pas toujours
+\'e0 l'apaiser\~; son caract\'e8re se faisait jour \'e0 travers la dissimulation qu'elle s'\'e9tait impos\'e9e. Les sc\'e8nes recommen\'e7aient sur un autre terrain, mais non moins orageuses. Ell\'e9
+nore m'imputait ses propres torts, elle m'insinuait qu'un seul mot la ram\'e8nerait \'e0 moi tout enti\'e8re\~; puis, offens\'e9e de mon silence, elle se pr\'e9cipitait de nouveau dans la coquetterie avec une esp\'e8ce de fureur.
+\par
+\par C'est ici surtout, je le sens, que l'on m'accusera de faiblesse. Je voulais \'eatre libre, et je le pouvais avec l'approbation g\'e9n\'e9rale\~; je le devais peut-\'eatre\~: la conduite d'Ell\'e9
+nore m'y autorisait et semblait m'y contraindre. Mais ne savais-je pas que cette conduite \'e9tait mon ouvrage\~? Ne savais-je pas qu'Ell\'e9nore, au fond de son c\'9cur, n'avait pas cess\'e9 de m'aimer\~? Pouvais-je la punir des
+imprudences que je lui faisais commettre, et, froidement hypocrite, chercher un pr\'e9texte dans ces imprudences pour l'abandonner sans piti\'e9\~?
+\par
+\par Certes, je ne veux point m'excuser, je me condamne plus s\'e9v\'e8rement qu'un autre peut-\'eatre ne le ferait \'e0 ma place\~; mais je puis au moins me rendre ici ce solennel t\'e9moignage, que je n'ai jamais agi par calcul, et que j'ai toujours \'e9t
+\'e9 dirig\'e9 par des sentiments vrais et naturels. Comment se fait-il qu'avec ces sentiments je n'aie fait si longtemps que mon malheur et celui des autres\~? La soci\'e9t\'e9 cependant m'observait avec surprise. Mon s\'e9jour chez Ell\'e9
+nore ne pouvait s'expliquer que par un extr\'eame attachement pour elle, et mon indiff\'e9rence sur les liens qu'elle semblait toujours pr\'eate \'e0 contracter d\'e9mentait cet attachement. L'on attribua ma tol\'e9rance inexplicable \'e0 une l\'e9g\'e8
+ret\'e9 de principes, \'e0 une insouciance pour la morale, qui annon\'e7aient, disait-on, un homme profond\'e9ment \'e9go\'efste, et que le monde avait corrompu. Ces conjectures, d'autant plus propres \'e0 faire impression qu'elles \'e9
+taient plus proportionn\'e9es aux \'e2mes qui les concevaient, furent accueillies et r\'e9p\'e9t\'e9es. Le bruit en parvint enfin jusqu'\'e0 moi\~; je fus indign\'e9 de cette d\'e9couverte inattendue\~: pour prix de mes longs services, j'\'e9tais m\'e9
+connu, calomni\'e9\~; j'avais, pour une femme, oubli\'e9 tous les int\'e9r\'eats et repouss\'e9 tous les plaisirs de la vie, et c'\'e9tait moi que l'on condamnait.
+\par
+\par Je m'expliquai vivement avec Ell\'e9nore\~: un mot fit dispara\'eetre cette tourbe d'adorateurs qu'elle n'avait appel\'e9s que pour me faire craindre sa perte. Elle restreignit sa soci\'e9t\'e9 \'e0 quelques femmes et \'e0 un petit nombre d'hommes \'e2g
+\'e9s. Tout reprit autour de nous une apparence r\'e9guli\'e8re\~; mais nous n'en f\'fbmes que plus malheureux\~: Ell\'e9nore se croyait de nouveaux droits\~; je me sentais charg\'e9 de nouvelles cha\'eenes.
+\par
+\par Je ne saurais peindre quelles amertumes et quelles fureurs r\'e9sult\'e8rent de nos rapports ainsi compliqu\'e9s. Notre vie ne fut qu'un perp\'e9tuel orage\~; l'intimit\'e9 perdit tous ses charmes, et l'amour toute sa douceur\~; il n'y eut plus m\'eame e
+ntre nous ces retours passagers qui semblent gu\'e9rir pour quelques instants d'incurables blessures. La v\'e9rit\'e9 se fit jour de toutes parts, et j'empruntai, pour me faire entendre, les expressions les plus dures et les plus impitoyables. Je ne m'arr
+\'eatais que lorsque je voyais Ell\'e9nore dans les larmes, et ses larmes m\'eames n'\'e9taient qu'une lave br\'fblante qui, tombant goutte \'e0 goutte sur mon c\'9cur, m'arrachait des cris, sans pouvoir m'arracher un d\'e9
+saveu. Ce fut alors que, plus d'une fois, je la vis se lever p\'e2le et proph\'e9tique\~: \'ab\~Adolphe, s'\'e9criait-elle, vous ne savez pas le mal que vous faites\~; vous l'apprendrez un jour, vous l'apprendrez par moi, quand vous m'aurez pr\'e9cipit
+\'e9e dans la tombe\~\'bb. Malheureux\~! lorsqu'elle parlait ainsi, que ne m'y suis-je jet\'e9 moi-m\'eame avant elle\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260489}CHAPITRE IX{\*\bkmkend _Toc96260489}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je n'\'e9tais pas retourn\'e9 chez le baron de T** depuis ma derni\'e8re visite. Un matin je re\'e7us de lui le billet suivant\~:
+\par
+\par \'ab\~Les conseils que je vous avais donn\'e9s ne m\'e9ritaient pas une si longue absence. Quelque parti que vous preniez sur ce qui vous regarde, vous n'en \'ea
+tes pas moins le fils de mon ami le plus cher, je n'en jouirai pas moins avec plaisir de votre soci\'e9t\'e9, et j'en aurai beaucoup \'e0 vous introduire dans un cercle dont j'ose vous promettre qu'il vous sera agr\'e9
+able de faire partie. Permettez-moi d'ajouter que, plus votre genre de vie, que je ne veux point d\'e9sapprouver, a quelque chose de singulier, plus il vous importe de dissiper des pr\'e9ventions mal fond\'e9es, sans doute, en vous montrant dans le monde.
+\~\'bb
+\par
+\par Je fus reconnaissant de la bienveillance qu'un homme \'e2g\'e9 me t\'e9moignait. Je me rendis chez lui\~; il ne fut point question d'Ell\'e9nore. Le baron me retint \'e0 d\'eener\~: il n'y avait, ce jour-l\'e0
+, que quelques hommes assez spirituels et assez aimables. Je fus d'abord embarrass\'e9, mais je fis effort sur moi-m\'eame\~; je me ranimai, je parlai\~; je d\'e9ployai le plus qu'il me fut possible de l'esprit et des connaissances. Je m'aper\'e7
+us que je r\'e9ussissais \'e0 captiver l'approbation. Je retrouvai dans ce genre de succ\'e8s une jouissance d'amour-propre dont j'avais \'e9t\'e9 prive d\'e8s longtemps\~; cette jouissance me rendit la soci\'e9t\'e9 du baron de T** plus agr\'e9able.
+
+\par
+\par Mes visites chez lui se multipli\'e8rent. Il me chargea de quelques travaux relatifs \'e0 sa mission, et qu'il croyait pouvoir me confier sans inconv\'e9nient. Ell\'e9nore fut d'abord surprise de cette r\'e9volution dans ma vie\~
+; mais je lui parlai de l'amiti\'e9 du baron pour mon p\'e8re, et du plaisir que je go\'fbtais \'e0 consoler ce dernier de mon absence, en ayant l'air de m'occuper utilement. La pauvre Ell\'e9nore, je l'\'e9
+cris dans ce moment avec un sentiment de remords, \'e9prouva plus de joie de ce que je paraissais plus tranquille, et se r\'e9signa, sans trop se plaindre, \'e0 passer souvent la plus grande partie de la journ\'e9e s\'e9par\'e9e de moi. Le baron, de son c
+\'f4t\'e9, lorsqu'un peu de confiance se fut \'e9tablie entre nous, me reparla d'Ell\'e9nore. Mon intention positive \'e9tait toujours d'en dire du bien, mais, sans m'en apercevoir, je m'exprimais sur elle d'un ton plus leste et plus d\'e9gag\'e9\~: tant
+\'f4t j'indiquais, par des maximes g\'e9n\'e9rales, que je reconnaissais la n\'e9cessit\'e9 de m'en d\'e9tacher\~; tant\'f4t la plaisanterie venait \'e0 mon secours\~; je parlais en riant des femmes et de la difficult\'e9
+ de rompre avec elles. Ces discours amusaient un vieux ministre dont l'\'e2me \'e9tait us\'e9e, et qui se rappelait vaguement que, dans sa jeunesse, il avait aussi \'e9t\'e9 tourment\'e9
+ par des intrigues d'amour. De la sorte, par cela seul que j'avais un sentiment cach\'e9, je trompais plus ou moins tout le monde\~: je trompais Ell\'e9nore, car je savais que le baron voulait m'\'e9loigner d'elle, et je le lui taisais\~; je trompais M.\~
+de\~T**, car je lui laissais esp\'e9rer que j'\'e9tais pr\'eat \'e0 briser mes liens. Cette duplicit\'e9 \'e9tait fort \'e9loign\'e9e de mon caract\'e8re naturel\~; mais l'homme se d\'e9prave d\'e8s qu'il a dans le c\'9cur une seule pens\'e9
+e qu'il est constamment forc\'e9 de dissimuler.
+\par
+\par Jusqu'alors je n'avais fait connaissance chez le baron de T**, qu'avec les hommes qui composaient sa soci\'e9t\'e9 particuli\'e8re. Un jour il me proposa de rester \'e0 une grande f\'eate qu'il donnait pour la naissance de son ma\'eetre. \'ab\~
+Vous y rencontrerez, me dit-il, les plus jolies femmes de Pologne\~: vous n'y trouverez pas, il est vrai, celle que vous aimez\~; j'en suis f\'e2ch\'e9, mais il y a des femmes que l'on ne voit que chez elles\~\'bb. Je fus p\'e9niblement affect\'e9
+ de cette phrase\~; je gardai le silence, mais je me reprochais int\'e9rieurement de ne pas d\'e9fendre Ell\'e9nore, qui, si l'on m'e\'fbt attaqu\'e9 en sa pr\'e9sence, m'aurait si vivement d\'e9fendu.
+\par
+\par L'assembl\'e9e \'e9tait nombreuse\~; on m'examinait avec attention. J'entendais r\'e9p\'e9ter tout bas, autour de moi, le nom de mon p\'e8re, celui d'Ell\'e9nore, celui du comte de P**. On se taisait \'e0 mon approche\~; on recommen\'e7ait quand je m'\'e9
+loignais. Il m'\'e9tait d\'e9montr\'e9 que l'on se racontait mon histoire, et chacun, sans doute, la racontait \'e0 sa mani\'e8re\~; ma situation \'e9tait insupportable\~; mon front \'e9tait couvert d'une sueur froide. Tour \'e0 tour je rougissais et je p
+\'e2lissais.
+\par
+\par Le baron s'aper\'e7ut de mon embarras. Il vint \'e0 moi, redoubla d'attentions et de pr\'e9venances, chercha toutes les occasions de me donner des \'e9loges, et l'ascendant de sa consid\'e9ration for\'e7a bient\'f4t les autres \'e0 me t\'e9moigner les m
+\'eames \'e9gards.
+\par
+\par Lorsque tout le monde se fut retir\'e9\~: \'ab\~Je voudrais, me dit M.\~de\~T**, vous parler encore une fois \'e0 c\'9cur ouvert. Pourquoi voulez-vous rester dans une situation dont vous souffrez\~? \'c0 qui faites-vous du bien\~
+? Croyez-vous que l'on ne sache pas ce qui se passe entre vous et Ell\'e9nore\~? Tout le monde est inform\'e9 de votre aigreur et de votre m\'e9contentement r\'e9
+ciproque. Vous vous faites du tort par votre faiblesse, vous ne vous en faites pas moins par votre duret\'e9\~; car, pour comble d'incons\'e9quence, vous ne la rendez pas heureuse, cette femme qui vous rend si malheureux.\~\'bb
+\par
+\par J'\'e9tais encore froiss\'e9 de la douleur que j'avais \'e9prouv\'e9e. Le baron me montra plusieurs lettres de mon p\'e8re. Elles annon\'e7aient une affliction bien plus vive que je ne l'avais suppos\'e9e. Je fus \'e9branl\'e9. L'id\'e9
+e que je prolongeais les agitations d'Ell\'e9nore vint ajouter \'e0 mon irr\'e9solution. Enfin, comme si tout s'\'e9tait r\'e9uni contre elle, tandis que j'h\'e9sitais, elle-m\'eame, par sa v\'e9h\'e9mence, acheva de me d\'e9cider. J'avais \'e9t\'e9
+ absent tout le jour\~; le baron m'avait retenu chez lui apr\'e8s l'assembl\'e9e\~; la nuit s'avan\'e7ait. On me remit, de la part d'Ell\'e9nore, une lettre en pr\'e9sence du baron de T**. Je vis dans les yeux de ce dernier une sorte de piti\'e9
+ de ma servitude. La lettre d'Ell\'e9nore \'e9tait pleine d'amertume. \'ab\~Quoi\~! me dis-je, je ne puis passer un jour libre\~! Je ne puis respirer une heure en paix\~! Elle me poursuit partout, comme un esclave qu'on doit ramener \'e0 ses pieds\~\'bb\~
+; et, d'autant plus violent que je me sentais plus faible\~: \'ab\~Oui, m'\'e9criai-je, je le prends, l'engagement de rompre avec Ell\'e9nore, j'oserai le lui d\'e9clarer moi-m\'eame, vous pouvez d'avance en instruire mon p\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par En disant ces mots, je m'\'e9lan\'e7ai loin du baron. J'\'e9tais oppress\'e9 des paroles que je venais de prononcer, et je ne croyais qu'\'e0 peine \'e0 la promesse que j'avais donn\'e9e.
+\par
+\par Ell\'e9nore m'attendait avec impatience. Par un hasard \'e9trange, on lui avait parl\'e9, pendant mon absence, pour la premi\'e8re fois, des efforts du baron de T** pour me d\'e9tacher d'elle. On lui avait rapport\'e9
+ les discours que j'avais tenus, les plaisanteries que j'avais faites. Ses soup\'e7ons \'e9tant \'e9veill\'e9s, elle avait rassembl\'e9
+ dans son esprit plusieurs circonstances qui lui paraissaient les confirmer. Ma liaison subite avec un homme que je ne voyais jamais autrefois, l'intimit\'e9 qui existait entre cet homme et mon p\'e8re, lui semblaient des preuves irr\'e9fragables. S
+on inqui\'e9tude avait fait tant de progr\'e8s en peu d'heures que je la trouvai pleinement convaincue de ce qu'elle nommait ma perfidie.
+\par
+\par J'\'e9tais arriv\'e9 aupr\'e8s d'elle, d\'e9cid\'e9 \'e0 tout lui dire. Accus\'e9 par elle, le croira-t-on\~? je ne m'occupai qu'\'e0 tout \'e9luder. Je niai m\'eame, oui, je niai ce jour-l\'e0 ce que j'\'e9tais d\'e9termin\'e9 \'e0 lui d\'e9
+clarer le lendemain.
+\par
+\par Il \'e9tait tard\~; je la quittai\~; je me h\'e2tai de me coucher pour terminer cette longue journ\'e9e\~; et quand je fus bien s\'fbr qu'elle \'e9tait finie, je me sentis, pour le moment, d\'e9livr\'e9 d'un poids \'e9norme.
+\par
+\par Je ne me levai le lendemain que vers le milieu du jour, comme si, en retardant le commencement de notre entrevue, j'avais retard\'e9 l'instant fatal.
+\par
+\par Ell\'e9nore s'\'e9tait rassur\'e9e pendant la nuit, et par ses propres r\'e9flexions et par mes discours de la veille. Elle me parla de ses affaires avec un air de confiance qui n'annon\'e7
+ait que trop qu'elle regardait nos existences comme indissolublement unies. O\'f9 trouver des paroles qui la repoussassent dans l'isolement\~?
+\par
+\par Le temps s'\'e9coulait avec une rapidit\'e9 effrayante. Chaque minute ajoutait \'e0 la n\'e9cessit\'e9 d'une explication. Des trois jours que j'avais fix\'e9s, d\'e9j\'e0 le second \'e9tait pr\'e8s de dispara\'eetre\~; M.\~de\~
+T** m'attendait au plus tard le surlendemain. Sa lettre pour mon p\'e8re \'e9tait partie et j'allais manquer \'e0 ma promesse sans avoir fait pour l'ex\'e9cuter la moindre tentative. Je sortais, je rentrais, je prenais la main d'Ell\'e9nore, je commen\'e7
+ais une phrase que j'interrompais aussit\'f4t, je regardais la marche du soleil qui s'inclinait vers l'horizon. La nuit revint, j'ajournai de nouveau. Un jour me restait\~: c'\'e9tait assez d'une heure.
+\par
+\par Ce jour se passa comme le pr\'e9c\'e9dent. J'\'e9crivis \'e0 M.\~de\~T** pour lui demander du temps encore\~: et, comme il est naturel aux caract\'e8res faibles de le faire, j'entassai dans ma lettre mille raisonnements pour justifier mon retard, pour d
+\'e9montrer qu'il ne changeait rien \'e0 la r\'e9solution que j'avais prise, et que, d\'e8s l'instant m\'eame, on pouvait regarder mes liens avec Ell\'e9nore comme bris\'e9s pour jamais.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260490}CHAPITRE X{\*\bkmkend _Toc96260490}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je passai les jours suivants plus tranquille. J'avais rejet\'e9 dans le vague la n\'e9cessit\'e9 d'agir\~; elle ne me poursuivait plus comme un spectre\~; je croyais avoir tout le temps de pr\'e9parer Ell\'e9nore. Je voulais \'eatre plus doux, plus ten
+dre avec elle, pour conserver au moins des souvenirs d'amiti\'e9. Mon trouble \'e9tait tout diff\'e9rent de celui que j'avais connu jusqu'alors. J'avais implor\'e9 le ciel pour qu'il \'e9lev\'e2t soudain entre Ell\'e9
+nore et moi un obstacle que je ne pusse franchir. Cet obstacle s'\'e9tait \'e9lev\'e9. Je fixais mes regards sur Ell\'e9nore comme sur un \'eatre que j'allais perdre. L'exigence, qui m'avait paru tant de fois insupportable, ne m'effrayait plus\~
+; je m'en sentais affranchi d'avance. J'\'e9tais plus libre en lui c\'e9dant encore, et je n'\'e9prouvais plus cette r\'e9volte int\'e9rieure qui jadis me portait sans cesse \'e0 tout d\'e9chirer. Il n'y avait plus en moi d'impatience\~
+: il y avait, au contraire, un d\'e9sir secret de retarder le moment funeste.
+\par
+\par Ell\'e9nore s'aper\'e7ut de cette disposition plus affectueuse et plus sensible\~: elle-m\'eame devint moins am\'e8re. Je recherchais des entretiens que j'avais \'e9vit\'e9s\~; je jouissais de ses expressions d'amour, nagu\'e8re importunes, pr\'e9
+cieuses maintenant, comme pouvant chaque fois \'eatre les derni\'e8res.
+\par
+\par Un soir, nous nous \'e9tions quitt\'e9s apr\'e8s une conversation plus douce que de coutume. Le secret que je renfermais dans mon sein me rendait triste, mais ma tristesse n'avait rien de violent. L'incertitude sur l'\'e9poque de la s\'e9
+paration que j'avais voulue me servait \'e0 en \'e9carter l'id\'e9e. La nuit j'entendis dans le ch\'e2teau un bruit inusit\'e9. Ce bruit cessa bient\'f4t, et je n'y attachai point d'importance. Le matin cependant, l'id\'e9e m'en revint\~
+; j'en voulus savoir la cause, et je dirigeai mes pas vers la chambre d'Ell\'e9nore. Quel fut mon \'e9tonnement, lorsqu'on me dit que depuis douze heures elle avait une fi\'e8vre ardente, qu'un m\'e9decin que ses gens avaient fait appeler d\'e9
+clarait sa vie en danger, et qu'elle avait d\'e9fendu imp\'e9rieusement que l'on m'avert\'eet ou qu'on me laiss\'e2t p\'e9n\'e9trer jusqu'\'e0 elle\~!
+\par
+\par Je voulus insister. Le m\'e9decin sortit lui-m\'eame pour me repr\'e9senter la n\'e9cessit\'e9 de ne lui causer aucune \'e9motion. Il attribuait sa d\'e9fense, dont il ignorait le motif, au d\'e9
+sir de ne pas me causer d'alarmes. J'interrogeai les gens d'Ell\'e9nore avec angoisse sur ce qui avait pu la plonger d'une mani\'e8re si subite dans un \'e9tat si dangereux. La veille, apr\'e8s m'avoir quitt\'e9, elle avait re\'e7
+u de Varsovie une lettre apport\'e9e par un homme \'e0 cheval\~; l'ayant ouverte et parcourue, elle s'\'e9tait \'e9vanouie\~; revenue \'e0 elle, elle s'\'e9tait jet\'e9e sur son lit sans prononcer une parole. L'une de ses femmes, inqui\'e8
+te de l'agitation qu'elle remarquait en elle, \'e9tait rest\'e9e dans sa chambre \'e0 son insu\~; vers le milieu de la nuit, cette femme l'avait vue saisie d'un tremblement qui \'e9branlait le lit sur lequel elle \'e9tait couch\'e9e\~
+: elle avait voulu m'appeler. Ell\'e9nore s'y \'e9tait oppos\'e9e avec une esp\'e8ce de terreur tellement violente qu'on n'avait os\'e9 lui d\'e9sob\'e9ir. On avait envoy\'e9 chercher un m\'e9decin\~; Ell\'e9nore avait refus\'e9, refusait encore de lui r
+\'e9pondre\~; elle avait pass\'e9 la nuit, pronon\'e7ant des mots entrecoup\'e9s qu'on n'avait pu comprendre, et appuyant souvent son mouchoir sur sa bouche, comme pour s'emp\'eacher de parler.
+\par
+\par Tandis qu'on me donnait ces d\'e9tails, une autre femme, qui \'e9tait rest\'e9e pr\'e8s d'Ell\'e9nore, accourut tout effray\'e9e. Ell\'e9
+nore paraissait avoir perdu l'usage de ses sens. Elle ne distinguait rien de ce qui l'entourait. Elle poussait quelquefois des cris, elle r\'e9p\'e9tait mon nom\~; puis, \'e9pouvant\'e9e, elle faisait signe de la main, comme pour que l'on \'e9loign\'e2
+t d'elle quelque objet qui lui \'e9tait odieux.
+\par
+\par J'entrai dans sa chambre. Je vis au pied de son lit deux lettres. L'une \'e9tait la mienne au baron de T**, l'autre \'e9tait de lui-m\'eame \'e0 Ell\'e9nore. Je ne con\'e7us que trop alors le mot de cette affreuse \'e9
+nigme. Tous mes efforts pour obtenir le temps que je voulais consacrer encore aux derniers adieux s'\'e9taient tourn\'e9s de la sorte contre l'infortun\'e9e que j'aspirais \'e0 m\'e9nager. Ell\'e9nore avait lu, trac\'e9
+es de ma main, mes promesses de l'abandonner, promesses qui n'avaient \'e9t\'e9 dict\'e9es que par le d\'e9sir de rester plus longtemps pr\'e8s d'elle, et que la vivacit\'e9 de ce d\'e9sir m\'eame m'avait porte \'e0 r\'e9p\'e9ter, \'e0 d\'e9
+velopper de mille mani\'e8res. L'\'9cil indiff\'e9rent de M.\~de\~T** avait facilement d\'e9m\'eal\'e9 dans ces protestations r\'e9it\'e9r\'e9es \'e0 chaque ligne l'irr\'e9solution que je d\'e9guisais et les ruses de ma propre incertitude\~
+; mais le cruel avait trop bien calcul\'e9 qu'Ell\'e9nore y verrait un arr\'eat irr\'e9vocable. Je m'approchai d'elle\~: elle me regarda sans me reconna\'eetre. Je lui parlai\~: elle tressaillit. \'ab\~Quel est ce bruit\~? s'\'e9cria-t-elle\~
+; c'est la voix qui m'a fait du mal\~\'bb. Le m\'e9decin remarqua que ma pr\'e9sence ajoutait \'e0 son d\'e9lire, et me conjura de m'\'e9loigner. Comment peindre ce que j'\'e9prouvai pendant trois longues heures\~? Le m\'e9decin sortit enfin. Ell\'e9nore
+\'e9tait tomb\'e9e dans un profond assoupissement. Il ne d\'e9sesp\'e9rait pas de la sauver, si, \'e0 son r\'e9veil, la fi\'e8vre \'e9tait calm\'e9e.
+\par
+\par Ell\'e9nore dormit longtemps. Instruit de son r\'e9veil, je lui \'e9crivis pour lui demander de me recevoir. Elle me fit dire d'entrer. Je voulus parler\~; elle m'interrompit. \'ab\~Que je n'entende de vous, dit-elle, aucun mot cruel. Je ne r\'e9
+clame plus, je ne m'oppose \'e0 rien\~; mais que cette voix que j'ai tant aim\'e9e, que cette voix qui retentissait au fond de mon c\'9cur n'y p\'e9n\'e8tre pas pour le d\'e9chirer. Adolphe, Adolphe, j'ai \'e9t\'e9 violente, j'ai pu vous offenser\~
+; mais vous ne savez pas ce que j'ai souffert. Dieu veuille que jamais vous ne le sachiez\~!\~\'bb
+\par
+\par Son agitation devint extr\'eame. Elle posa son front sur ma main\~; il \'e9tait br\'fblant\~; une contraction terrible d\'e9figurait ses traits. \'ab\~Au nom du ciel, m'\'e9criai-je, ch\'e8re Ell\'e9nore, \'e9coutez-moi. Oui, je suis coupable\~
+: cette lettre\'85\~\'bb. Elle fr\'e9mit et voulut s'\'e9loigner. Je la retins. \'ab\~Faible, tourment\'e9, continuai-je, j'ai pu c\'e9der un moment \'e0 une instance cruelle\~; mais n'avez-vous pas vous-m\'ea
+me mille preuves que je ne puis vouloir ce qui nous s\'e9pare\~? J'ai \'e9t\'e9 m\'e9content, malheureux, injuste\~; peut-\'eatre, en luttant avec trop de violence contre une imagination rebelle, avez-vous donn\'e9 de la force \'e0 des vell\'e9it\'e9
+s passag\'e8res que je m\'e9prise aujourd'hui\~; mais pouvez-vous douter de mon affection profonde\~? nos \'e2mes ne sont-elles pas encha\'een\'e9es l'une \'e0 l'autre par mille liens que rien ne peut rompre\~? Tout le pass\'e9 ne nous est-il pas commun\~
+? Pouvons-nous jeter un regard sur les trois ann\'e9es qui viennent de finir, sans nous retracer des impressions que nous avons partag\'e9es, des plaisirs que nous avons go\'fbt\'e9s, des peines que nous avons support\'e9es ensemble\~? Ell\'e9nore, commen
+\'e7ons en ce jour une nouvelle \'e9poque, rappelons les heures du bonheur et de l'amour\~\'bb. Elle me regarda quelque temps avec l'air du doute. \'ab\~Votre p\'e8re, reprit-elle enfin, vos devoirs, votre famille, ce qu'on attend de vous\~!\'85 \endash
+ Sans doute, r\'e9pondis-je, une fois, un jour peut-\'eatre...\~\'bb. Elle remarqua que j'h\'e9sitais. \'ab\~Mon Dieu, s'\'e9cria-t-elle, pourquoi m'avait-il rendu l'esp\'e9rance pour me la ravir aussit\'f4t\~? Adolphe, je vous remercie de vos efforts\~
+: ils m'ont fait du bien, d'autant plus de bien qu'ils ne vous co\'fbteront, je l'esp\'e8re, aucun sacrifice\~; mais, je vous en conjure, ne parlons plus de l'avenir\'85 Ne vous reprochez rien, quoi qu'il arrive. Vous avez \'e9t\'e9
+ bon pour moi. J'ai voulu ce qui n'\'e9tait pas possible. L'amour \'e9tait toute ma vie\~: il ne pouvait \'eatre la v\'f4tre. Soignez-moi maintenant quelques jours encore\~\'bb. Des larmes coul\'e8rent abondamment de ses yeux\~
+; sa respiration fut moins oppress\'e9e\~; elle appuya sa t\'eate sur mon \'e9paule. \'ab\~C'est ici, dit-elle, que j'ai toujours d\'e9sir\'e9 mourir\~\'bb. Je la serrai contre mon c\'9cur, j'abjurai de nouveau mes projets, je d\'e9
+savouai mes fureurs cruelles. \'ab\~Non, reprit-elle, il faut que vous soyez libre et content. \endash Puis-je l'\'eatre si vous \'eates malheureuse\~? \endash Je ne serai pas longtemps malheureuse, vous n'aurez pas longtemps \'e0 me plaindre\~\'bb
+. Je rejetai loin de moi des craintes que je voulais croire chim\'e9riques. \'ab\~Non, non, cher Adolphe, me dit-elle, quand on a longtemps invoqu\'e9 la mort, le Ciel nous envoie, \'e0
+ la fin, je ne sais quel pressentiment infaillible qui nous avertit que notre pri\'e8re est exauc\'e9e\~\'bb. Je lui jurai de ne jamais la quitter. \'ab\~Je l'ai toujours esp\'e9r\'e9, maintenant j'en suis s\'fbre.\~\'bb
+\par
+\par C'\'e9tait une de ces journ\'e9es d'hiver o\'f9 le soleil semble \'e9clairer tristement la campagne gris\'e2tre, comme s'il regardait en piti\'e9 la terre qu'il a cess\'e9 de r\'e9chauffer. Ell\'e9nore me proposa de sortir. \'ab\~
+Il fait bien froid, lui dis-je. \endash N'importe, je voudrais me promener avec vous\~\'bb. Elle prit mon bras\~; nous march\'e2mes longtemps sans rien dire\~; elle avan\'e7ait avec peine, et se penchait sur moi presque tout enti\'e8re. \'ab\~Arr\'ea
+tons-nous un instant. \endash Non, me r\'e9pondit-elle, j'ai du plaisir \'e0 me sentir encore soutenue par vous\~\'bb. Nous retomb\'e2mes dans le silence. Le ciel \'e9tait serein\~; mais les arbres \'e9taient sans feuilles\~
+; aucun souffle n'agitait l'air, aucun oiseau ne le traversait\~: tout \'e9tait immobile, et le seul bruit qui se f\'eet entendre \'e9tait celui de l'herbe glac\'e9e qui se brisait sous nos pas. \'ab\~Comme tout est calme, me dit Ell\'e9nore\~
+; comme la nature se r\'e9signe\~! Le c\'9cur aussi ne doit-il pas apprendre \'e0 se r\'e9signer\~?\~\'bb Elle s'assit sur une pierre\~; tout \'e0 coup elle se mit \'e0 genoux, et, baissant la t\'ea
+te, elle l'appuya sur ses deux mains. J'entendis quelques mots prononces \'e0 voix basse. Je m'aper\'e7us qu'elle priait. Se relevant enfin\~: \'ab\~Rentrons, dit-elle, le froid m'a saisie. J'ai peur de me trouver mal. Ne me dites rien\~
+; je ne suis pas en \'e9tat de vous entendre.\~\'bb
+\par
+\par \'c0 dater de ce jour, je vis Ell\'e9nore s'affaiblir et d\'e9p\'e9rir. Je rassemblai de toutes parts des m\'e9decins autour d'elle\~: les uns m'annonc\'e8rent un mal sans rem\'e8de, d'autres me berc\'e8rent d'esp\'e9rances vaines\~
+; mais la nature sombre et silencieuse poursuivait d'un bras invisible son travail impitoyable. Par moments, Ell\'e9nore semblait reprendre \'e0 la vie. On e\'fbt dit quelquefois que la main de fer qui pesait sur elle s'\'e9tait retir\'e9
+e. Elle relevait sa t\'eate languissante\~; ses joues se couvraient de couleurs un peu plus vives\~; ses yeux se ranimaient\~: mais tout \'e0 coup, par le jeu cruel d'une puissance inconnue, ce mieux mensonger disparaissait, sans que l'art en p\'fb
+t deviner la cause. Je la vis de la sorte marcher par degr\'e9s \'e0 la destruction. Je vis se graver sur cette figure si noble et si expressive les signes avant-coureurs de la mort. Je vis, spectacle humiliant et d\'e9plorable, ce caract\'e8re \'e9
+nergique et fier recevoir de la souffrance physique mille impressions confuses et incoh\'e9rentes, comme si, dans ces instants terribles, l'\'e2me, froiss\'e9e par le corps, se m\'e9tamorphosait en tous sens pour se plier avec moins de peine \'e0 la d\'e9
+gradation des organes.
+\par
+\par Un seul sentiment ne varia jamais dans le c\'9cur d'Ell\'e9nore\~: ce fut sa tendresse pour moi. Sa faiblesse lui permettait rarement de me parler\~
+; mais elle fixait sur moi ses yeux en silence, et il me semblait alors que ses regards me demandaient la vie que je ne pouvais plus lui donner. Je craignais de lui causer une \'e9motion violente\~; j'inventais des pr\'e9textes pour sortir\~
+: je parcourais au hasard tous les lieux o\'f9 je m'\'e9tais trouv\'e9 avec elle\~; j'arrosais de mes pleurs les pierres, le pied des arbres, tous les objets qui me retra\'e7aient son souvenir.
+\par
+\par Ce n'\'e9tait pas les regrets de l'amour, c'\'e9tait un sentiment plus sombre et plus triste\~; l'amour s'identifie tellement \'e0 l'objet aim\'e9 que dans son d\'e9sespoir m\'eame il y a quelque charme. Il lutte contre la r\'e9alit\'e9, contre la destin
+\'e9e\~; l'ardeur de son d\'e9sir le trompe sur ses forces, et l'exalte au milieu de sa douleur. La mienne \'e9tait morne et solitaire\~; je n'esp\'e9rais point mourir avec Ell\'e9nore\~; j'allais vivre sans elle dans ce d\'e9
+sert du monde, que j'avais souhait\'e9 tant de fois de traverser ind\'e9pendant. J'avais bris\'e9 l'\'eatre qui m'aimait\~; j'avais bris\'e9 ce c\'9cur, compagnon du mien, qui avait persist\'e9 \'e0 se d\'e9vouer \'e0 moi, dans sa tendresse infatigable\~
+; d\'e9j\'e0 l'isolement m'atteignait. Ell\'e9nore respirait encore, mais je ne pouvais d\'e9j\'e0 plus lui confier mes pens\'e9es\~; j'\'e9tais d\'e9j\'e0 seul sur la terre\~; je ne vivais plus dans cette atmosph\'e8re d'amour qu'elle r\'e9
+pandait autour de moi\~; l'air que je respirais me paraissait plus rude, les visages des hommes que je rencontrais plus indiff\'e9rents\~; toute la nature semblait me dire que j'allais \'e0 jamais cesser d'\'eatre aim\'e9.
+\par
+\par Le danger d'Ell\'e9nore devint tout \'e0 coup plus imminent\~; des sympt\'f4mes qu'on ne pouvait m\'e9conna\'eetre annonc\'e8rent sa fin prochaine\~: un pr\'eatre de sa religion l'en avertit.
+Elle me pria de lui apporter une cassette qui contenait beaucoup de papiers\~; elle en fit br\'fbler plusieurs devant elle, mais elle paraissait en chercher un qu'elle ne trouvait point, et son inqui\'e9tude \'e9tait extr\'ea
+me. Je la suppliai de cesser cette recherche qui l'agitait, et pendant laquelle, deux fois, elle s'\'e9tait \'e9vanouie. \'ab\~J'y consens, me r\'e9pondit-elle\~; mais, cher Adolphe, ne me refusez pas une pri\'e8
+re. Vous trouverez parmi mes papiers, je ne sais o\'f9, une lettre qui vous est adress\'e9e\~; br\'fblez-la sans la lire, je vous en conjure au nom de notre amour, au nom de ces derniers moments que vous avez adoucis\~\'bb. Je le lui promis\~
+; elle fut tranquille. \'ab\~Laissez-moi me livrer \'e0 pr\'e9sent, me dit-elle, aux devoirs de ma religion\~; j'ai bien des fautes \'e0 expier\~: mon amour pour vous fut peut-\'eatre une faute\~
+; je ne le croirais pourtant pas, si cet amour avait pu vous rendre heureux.\~\'bb
+\par
+\par Je la quittai\~: je ne rentrai qu'avec tous ses gens pour assister aux derni\'e8res et solennelles pri\'e8res\~; \'e0 genoux dans un coin de sa chambre, tant\'f4t je m'ab\'eemais dans mes pens\'e9es, tant\'f4t je contemplais, par une curiosit\'e9
+ involontaire, tous ces hommes r\'e9unis, la terreur des uns, la distraction des autres, et cet effet singulier de l'habitude qui introduit l'indiff\'e9rence dans toutes les pratiques prescrites, et qui fait regarder les c\'e9r\'e9
+monies les plus augustes et les plus terribles comme des choses convenues et de pure forme\~; j'entendais ces hommes r\'e9p\'e9ter machinalement les paroles fun\'e8bres, comme si eux aussi n'eussent pas d\'fb \'eatre acteurs un jour dans une sc\'e8
+ne pareille, comme si eux aussi n'eussent pas d\'fb mourir un jour. J'\'e9tais loin cependant de d\'e9daigner ces pratiques\~; en est-il une seule dont l'homme, dans son ignorance, ose prononcer l'inutilit\'e9\~? Elles rendaient du calme \'e0 Ell\'e9nore
+\~; elles l'aidaient \'e0 franchir ce pas terrible vers lequel nous avan\'e7ons tous, sans qu'aucun de nous puisse pr\'e9voir ce qu'il doit \'e9prouver alors. Ma surprise n'est pas que l'homme ait besoin d'une religion\~; ce qui m'\'e9
+tonne, c'est qu'il se croie jamais assez fort, assez \'e0 l'abri du malheur pour oser en rejeter une\~: il devrait, ce me semble, \'eatre port\'e9, dans sa faiblesse, \'e0 les invoquer toutes\~; dans la nuit \'e9
+paisse qui nous entoure, est-il une lueur que nous puissions repousser\~? Au milieu du torrent qui nous entra\'eene, est-il une branche \'e0 laquelle nous osions refuser de nous retenir\~?
+\par
+\par L'impression produite sur Ell\'e9nore par une solennit\'e9 si lugubre parut l'avoir fatigu\'e9e. Elle s'assoupit d'un sommeil assez paisible\~; elle se r\'e9veilla moins souffrante\~; j'\'e9tais seul dans sa chambre\~
+; nous nous parlions de temps en temps \'e0 de longs intervalles. Le m\'e9decin qui s'\'e9tait montr\'e9 le plus habile dans ses conjectures m'avait pr\'e9dit qu'elle ne vivrait pas vingt-quatre heures\~; je regardais tour \'e0 tour une pendule qui
+marquait les heures, et le visage d'Ell\'e9nore, sur lequel je n'apercevais nul changement nouveau. Chaque minute qui s'\'e9coulait ranimait mon esp\'e9rance, et je r\'e9voquais en doute les pr\'e9sages d'un art mensonger. Tout \'e0 coup Ell\'e9nore s'
+\'e9lan\'e7a par un mouvement subit\~; je la retins dans mes bras\~: un tremblement convulsif agitait tout son corps\~; ses yeux me cherchaient, mais dans ses yeux se peignait un effroi vague, comme si elle e\'fbt demand\'e9 gr\'e2ce \'e0
+ quelque objet mena\'e7ant qui se d\'e9robait \'e0 mes regards\~: elle se relevait, elle retombait, on voyait qu'elle s'effor\'e7ait de fuir\~; on e\'fbt dit qu'elle luttait contre une puissance physique invisible qui, lass\'e9
+e d'attendre le moment funeste, l'avait saisie et la retenait pour l'achever sur ce lit de mort. Elle c\'e9da enfin \'e0 l'acharnement de la nature ennemie\~; ses membres s'affaiss\'e8rent, elle sembla reprendre quelque connaissance\~
+: elle me serra la main\~; elle voulut pleurer, il n'y avait plus de larmes\~; elle voulut parler, il n'y avait plus de voix\~: elle laissa tomber, comme r\'e9sign\'e9e, sa t\'eate sur le bras qui l'appuyait\~; sa respiration devint plus lente\~
+; quelques instants apr\'e8s elle n'\'e9tait plus.
+\par
+\par Je demeurai longtemps immobile pr\'e8s d'Ell\'e9nore sans vie. La conviction de sa mort n'avait pas encore p\'e9n\'e9tr\'e9 dans mon \'e2me\~; mes yeux contemplaient avec un \'e9tonnement stupide ce corps inanim\'e9. Une de ses femmes \'e9tant entr\'e9e r
+\'e9pandit dans la maison la sinistre nouvelle. Le bruit qui se fit autour de moi me tira de la l\'e9thargie o\'f9 j'\'e9tais plong\'e9\~; je me levai\~: ce fut alors que j'\'e9prouvai la douleur d\'e9
+chirante et toute l'horreur de l'adieu sans retour. Tant de mouvement, cette activit\'e9 de la vie vulgaire, tant de soins et d'agitations qui ne la regardaient plus, dissip\'e8rent cette illusion que je prolongeais, cette illusion par laque
+lle je croyais encore exister avec Ell\'e9nore. Je sentis le dernier lien se rompre, et l'affreuse r\'e9alit\'e9 se placer \'e0 jamais entre elle et moi. Combien elle me pesait, cette libert\'e9 que j'avais tant regrett\'e9e\~! Combien elle manquait \'e0
+ mon c\'9cur, cette d\'e9pendance qui m'avait r\'e9volt\'e9 souvent\~! Nagu\'e8re toutes mes actions avaient un but\~; j'\'e9tais s\'fbr, par chacune d'elles, d'\'e9pargner une peine ou de causer un plaisir\~: je m'en plaignais alors\~; j'\'e9
+tais impatient\'e9 qu'un \'9cil ami observ\'e2t mes d\'e9marches, que le bonheur d'un autre y f\'fbt attach\'e9. Personne maintenant ne les observait\~; elles n'int\'e9ressaient personne\~; nul ne me disputait mon temps ni mes heures\~
+; aucune voix ne me rappelait quand je sortais. J'\'e9tais libre, en effet, je n'\'e9tais plus aim\'e9\~: j'\'e9tais \'e9tranger pour tout le monde.
+\par
+\par L'on m'apporta tous les papiers d'Ell\'e9nore, comme elle l'avait ordonn\'e9\~; \'e0 chaque ligne, j'y rencontrai de nouvelles preuves de son amour, de nouveaux sacrifices qu'elle m'avait faits et qu'elle m'avait cach\'e9
+s. Je trouvai enfin cette lettre que j'avais promis de br\'fbler\~; je ne la reconnus pas d'abord\~; elle \'e9tait sans adresse, elle \'e9tait ouverte\~: quelques mots frapp\'e8rent mes regards malgr\'e9 moi\~; je tentai vainement de les en d\'e9
+tourner, je ne pus r\'e9sister au besoin de la lire tout enti\'e8re. Je n'ai pas la force de la transcrire. Ell\'e9nore l'avait \'e9crite apr\'e8s une des sc\'e8nes violentes qui avaient pr\'e9c\'e9d\'e9 sa maladie.
+\par
+\par \'ab\~Adolphe, me disait-elle, pourquoi vous acharnez-vous sur moi\~? Quel est mon crime\~? De vous aimer, de ne pouvoir exister sans vous. Par quelle piti\'e9 bizarre n'osez-vous rompre un lien qui vous p\'e8se, et d\'e9chirez-vous l'\'ea
+tre malheureux pr\'e8s de qui votre piti\'e9 vous retient\~? Pourquoi me refusez-vous le triste plaisir de vous croire au moins g\'e9n\'e9reux\~? Pourquoi vous montrez-vous furieux et faible\~? L'id\'e9
+e de ma douleur vous poursuit, et le spectacle de cette douleur ne peut vous arr\'eater\~! Qu'exigez-vous\~? Que je vous quitte\~? Ne voyez-vous pas que je n'en ai pas la force\~? Ah\~! c'est \'e0 vous, qui n'aimez pas, c'est \'e0 vous \'e0
+ la trouver, cette force, dans ce c\'9cur lass\'e9 de moi, que tant d'amour ne saurait d\'e9sarmer. Vous ne me la donnerez pas, vous me ferez languir dans les larmes, vous me ferez mourir \'e0 vos pieds\~\'bb. \endash \'ab\~Dites un mot, \'e9
+crivait-elle ailleurs. Est-il un pays o\'f9 je ne vous suive\~? Est-il une retraite o\'f9 je ne me cache pour vivre aupr\'e8s de vous, sans \'eatre un fardeau dans votre vie\~
+? Mais non, vous ne le voulez pas. Tous les projets que je propose, timide et tremblante, car vous m'avez glac\'e9e d'effroi, vous les repoussez avec impatience. Ce que j'obtiens de mieux, c'est votre silence. Tant de duret\'e9 ne convient pas \'e0
+ votre caract\'e8re. Vous \'eates bon\~; vos actions sont nobles et d\'e9vou\'e9es\~: mais quelles actions effaceraient vos paroles\~? Ces paroles ac\'e9r\'e9es retentissent autour de moi\~: je les entends la nuit\~; elles me suivent, elle me d\'e9
+vorent, elles fl\'e9trissent tout ce que vous faites. Faut-il donc que je meure, Adolphe\~? Eh bien, vous serez content\~; elle mourra, cette pauvre cr\'e9ature que vous avez prot\'e9g\'e9e, mais que vous frappez \'e0 coups redoubl\'e9
+s. Elle mourra, cette importune Ell\'e9nore que vous ne pouvez supporter autour de vous, que vous regardez comme un obstacle, pour qui vous ne trouvez pas sur la terre une place qui ne vous fatigue\~; elle mourra\~: v
+ous marcherez seul au milieu de cette foule \'e0 laquelle vous \'eates impatient de vous m\'ealer\~! Vous les conna\'eetrez, ces hommes que vous remerciez aujourd'hui d'\'eatre indiff\'e9rents\~; et peut-\'eatre un jour, froiss\'e9 par ces c\'9c
+urs arides, vous regretterez ce c\'9cur dont vous disposiez, qui vivait de votre affection, qui e\'fbt brav\'e9 mille p\'e9rils pour votre d\'e9fense, et que vous ne daignez plus r\'e9compenser d'un regard\~\'bb.
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i FIN
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260491}Lettre \'e0 l'\'e9diteur{\*\bkmkend _Toc96260491}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Je vous renvoie, monsieur, le manuscrit que vous avez eu la bont\'e9 de me confier. Je vous remercie de cette complaisance, bien qu'elle ait r\'e9veill\'e9 en moi de tristes souvenirs que le temps avait effac\'e9
+s. J'ai connu la plupart de ceux qui figurent dans cette histoire, car elle n'est que trop vraie. J'ai vu souvent ce bizarre et malheureux Adolphe, qui en est \'e0 la fois l'auteur et le h\'e9ros\~; j'ai tent\'e9
+ d'arracher par mes conseils cette charmante Ell\'e9nore, digne d'un sort plus doux et d'un c\'9cur plus fid\'e8le, \'e0 l'\'eatre malfaisant qui, non moins mis\'e9rable qu'elle, la dominait par une esp\'e8ce de charme, et la d\'e9
+chirait par sa faiblesse. H\'e9las\~! la derni\'e8re fois que je l'ai vue, je croyais lui avoir donn\'e9 quelque force, avoir arm\'e9 sa raison contre son c\'9cur. Apr\'e8s une trop longue absence, je suis revenu dans les lieux o\'f9 je l'avais laiss\'e9
+e, et je n'ai trouv\'e9 qu'un tombeau.
+\par
+\par Vous devriez, monsieur, publier cette anecdote. Elle ne peut d\'e9sormais blesser personne, et ne serait pas, \'e0 mon avis, sans utilit\'e9. Le malheur d'Ell\'e9nore prouve que le sentiment le plus passionn\'e9 ne saur
+ait lutter contre l'ordre des choses. La soci\'e9t\'e9 est trop puissante, elle se reproduit sous trop de formes, elle m\'eale trop d'amertumes \'e0 l'amour qu'elle n'a pas sanctionn\'e9\~; elle favorise ce penchant \'e0
+ l'inconstance, et cette fatigue impatiente, maladies de l'\'e2me, qui la saisissent quelquefois subitement au sein de l'intimit\'e9. Les indiff\'e9rents ont un empressement merveilleux \'e0 \'eatre tracassiers au nom de la morale, et nuisibles par z\'e8
+le pour la vertu\~; on dirait que la vue de l'affection les importune, parce qu'ils en sont incapables\~; et quand ils peuvent se pr\'e9valoir d'un pr\'e9texte, ils jouissent de l'attaquer et de la d\'e9truire. Malheur donc \'e0
+ la femme qui se repose sur un sentiment que tout se r\'e9unit pour empoisonner, et contre lequel la soci\'e9t\'e9, lorsqu'elle n'est pas forc\'e9e \'e0 le respecter comme l\'e9gitime, s'arme de tout ce qu'il y a de mauvais dans le c\'9c
+ur de l'homme pour d\'e9courager tout ce qu'il y a de bon\~!
+\par
+\par L'exemple d'Adolphe ne sera pas moins instructif, si vous ajoutez qu'apr\'e8s avoir repouss\'e9 l'\'eatre qui l'aimait, il n'a pas \'e9t\'e9 moins inquiet, moins agit\'e9, moins m\'e9content\~; qu'il n'a fait aucun usage d'une libert\'e9
+ reconquise au prix de tant de douleurs et de tant de larmes\~; et qu'en se rendant bien digne de bl\'e2me, il s'est rendu aussi digne de piti\'e9.
+\par
+\par S'il vous en faut des preuves, monsieur, lisez ces lettres qui vous instruiront du sort d'Adolphe\~; vous le verrez dans bien des circonstances diverses, et toujours la victime de ce m\'e9lange d'\'e9go\'efsme et de sensibilit\'e9
+ qui se combinait en lui pour son malheur et celui des autres\~; pr\'e9voyant le mal avant de le faire, et reculant avec d\'e9sespoir apr\'e8s l'avoir fait\~; puni de ses qualit\'e9s plus encore que de ses d\'e9fauts, parce que ses qualit\'e9
+s prenaient leur source dans ses \'e9motions, et non dans ses principes\~; tour \'e0 tour le plus d\'e9vou\'e9 et le plus dur des hommes, mais ayant toujours fini par la duret\'e9, apr\'e8s avoir commenc\'e9 par le d\'e9vouement, et n'ayant ainsi laiss
+\'e9 de traces que de ses torts.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc96260492}R\'e9ponse.{\*\bkmkend _Toc96260492}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Oui, monsieur, je publierai le manuscrit que vous me renvoyez (non que je pense comme vous sur l'utilit\'e9 dont il peut \'eatre\~; chacun ne s'instruit qu'\'e0 ses d\'e9pens dans ce monde, et les femmes qui le liront s'imagineront toutes avoir rencontr
+\'e9 mieux qu'Adolphe ou valoir mieux qu'Ell\'e9nore)\~; mais je le publierai comme une histoire assez vraie de la mis\'e8re du c\'9cur humain. S'il renferme une le\'e7on instructive, c'est aux hommes que cette le\'e7on s'adresse\~
+: il prouve que cet esprit, dont on est si fier, ne sert ni \'e0 trouver du bonheur ni \'e0 en donner\~; il prouve que le caract\'e8re, la fermet\'e9, la fid\'e9lit\'e9, la bont\'e9, sont les dons qu'il faut demander au ciel\~; et je n'appelle pas bont
+\'e9 cette piti\'e9 passag\'e8re qui ne subjugue point l'impatience, et ne l'emp\'eache pas de rouvrir les blessures qu'un moment de regret avait ferm\'e9es. La grande question dans la vie, c'est la douleur que l'on cause, et la m\'e9
+taphysique la plus ing\'e9nieuse ne justifie pas l'homme qui a d\'e9chir\'e9 le c\'9cur qui l'aimait. Je hais d'ailleurs cette fatuit\'e9 d'un esprit qui croit excuser ce qu'il explique\~; je hais cette vanit\'e9 qui s'occupe d'elle-m\'ea
+me en racontant le mal qu'elle a fait, qui a la pr\'e9tention de se faire plaindre en se d\'e9crivant, et qui, planant indestructible au milieu des ruines, s'analyse au lieu de se repentir. Je hais cette faibless
+e qui s'en prend toujours aux autres de sa propre impuissance, et qui ne voit pas que le mal n'est point dans ses alentours, mais qu'il est en elle. J'aurais devin\'e9 qu'Adolphe a \'e9t\'e9 puni de son caract\'e8re par son caract\'e8re m\'ea
+me, qu'il n'a suivi aucune route fixe, rempli aucune carri\'e8re utile, qu'il a consum\'e9 ses facult\'e9s sans autre direction que le caprice, sans autre force que l'irritation\~; j'aurais, dis-je, devin\'e9
+ tout cela, quand vous ne m'auriez pas communiqu\'e9 sur sa destin\'e9e de nouveaux d\'e9tails, dont j'ignore encore si je ferai quelque usage. Les circonstances sont bien peu de chose, le caract\'e8re est tout\~
+; c'est en vain qu'on brise avec les objets et les \'eatres ext\'e9rieurs\~; on ne saurait briser avec soi-m\'eame. On change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment dont on esp\'e9rait se d\'e9livrer\~
+; et comme on ne se corrige pas en se d\'e9pla\'e7ant, l'on se trouve seulement avoir ajout\'e9 des remords aux regrets et des fautes aux souffrances.
+\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of Adolphe, by Benjamin Constant
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADOLPHE ***
+\par
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+\par Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+\par works.
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+\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+\par concept of a library of electronic works that could be freely shared
+\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+\par Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+\par editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+\par unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+\par keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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