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+ <title>UNE POLITIQUE EUROPÉENNE</title>
+ <meta name="author" content="ÉTIENNE GROSCLAUDE">
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+The Project Gutenberg EBook of Une politique européenne : la France, la
+Russie, l'Allemagne et la guerre au Transvaal, by Étienne Grosclaude
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Une politique européenne : la France, la Russie, l'Allemagne et la guerre au Transvaal
+
+Author: Étienne Grosclaude
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+Release Date: October 25, 2004 [EBook #13855]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE POLITIQUE EUROPÉENNE : ***
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+Produced by Michael Ciesielski, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team.
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+<h2>ÉTIENNE GROSCLAUDE</h2>
+<br><br><br>
+
+<h1>UNE POLITIQUE EUROPÉENNE<br>
+La France, la Russie, l'Allemagne et<br>
+LA GUERRE AU TRANSVAAL</h1>
+<br><br><br>
+
+ <div class="poem"><div class="stanza">
+<p>L'Afrique du Sud sera le<br>
+tombeau de l'Angleterre.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>BISMARCK.</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+
+<p>«Prodigieuse contrée, cette Afrique du Sud! on y
+convertit nos évêques, on y bat nos généraux et on
+y résout nos questions européennes!»</p>
+
+<p>Cette tragique boutade, inspirée à un homme d'État
+anglais par la mort inutilement glorieuse du Prince
+impérial au Zoulouland, pourrait bien rencontrer
+une application nouvelle dans les événements qui
+se déroulent en ce moment autour du Transvaal.</p>
+
+<p>Peut-être ne se trouve-t-il plus de missionnaires
+évangélistes accessibles à la belle simplicité des religions
+primitives comme le fut l'évêque Colenso, mais
+il y a encore des généraux anglais à battre dans
+l'Afrique du Sud, et de graves problèmes européens
+se dressent attendant une solution qu'il ne serait pas
+surprenant de voir arriver de si loin.</p>
+
+<p>La patience de l'Europe finira quelque jour par
+se trouver à bout; ce jour approche; enfin lasse de
+supporter les provocations outrageantes de l'Angleterre
+et ses dommageables empiétements, cette
+Europe va-t-elle sauter sur l'occasion inespérée
+de liquider en bloc un compte débiteur journellement
+grossi par les acquisitions de l'Impérialisme
+qui s'étale à la surface du globe sans trouver devant
+lui la moindre opposition de fait. Des mots, des
+mots, pas un geste, or si quelque chose pouvait
+arrêter cette marche foudroyante, ce n'était ni les
+jérémiades d'une diplomatie dont le style, dès longtemps
+exercé à la fuite, excelle à trouver les détours
+par lesquels on échappe aux responsabilités de
+l'action,&mdash;ni les télégrammes à sensation d'un
+bouillant Kaiser, momentanément oublieux des
+égards qui sont dus à une vieille grand'mère...
+quelle que soit sa condition sociale.</p>
+
+<p>Le réveil de l'Europe, à l'heure où nous voici,
+n'aurait assurément rien de prématuré, mais la
+condition physiologique la plus nécessaire pour se
+réveiller, c'est de ne pas être mort. Il faudrait donc
+au préalable s'assurer si dame Europe est défunte,
+ou si elle est seulement assoupie.</p>
+
+<p>L'Europe existe-t-elle encore autrement que sur la
+carte? sur la carte où l'on voit juxtaposées des
+nations, dont les deux plus considérables sont
+séparées par un abîme de ressentiments que rien
+ne saurait combler,&mdash;rien, hélas! de ce qu'il est
+permis d'attendre d'un consentement pacifique. Au
+centre: un groupement compact de nationalités dont
+la cohésion peut être subitement anéantie par la
+disparition d'une dynastie; sur les côtés: deux
+grands peuples qu'unissent à travers l'espace des
+liens dont la solidité n'a pas encore été soumise
+au contrôle d'une épreuve décisive.</p>
+
+
+
+<p>Aveuglée par le tourbillon des craintes et des
+espérances particularistes, l'agglomération européenne
+n'a point une vision suffisamment dégagée
+pour discerner au dehors le péril qui la menace dans
+son ensemble et pour reconnaître l'intérêt qu'il
+conviendrait de soutenir en commun. Il est toutefois
+incontestable que, depuis un certain temps, les deux
+groupes antagonistes, obéissant l'un et l'autre au
+seul instinct de la conservation, portent parallèlement
+leurs efforts vers un unique objectif, qui est
+la paix de l'Europe; ce n'est un secret pour
+personne que, dès son origine, la Triplice eut un
+caractère exclusivement défensif, prévoyante entreprise
+de cimentation du bloc improvisé dans l'Europe
+centrale et longtemps exposé à un retour offensif
+de ceux à qui l'on en avait arraché la dernière
+pierre.</p>
+
+<p>Or, en dépit de toute vraisemblance et peut-être
+aussi de toute logique, les angoisses, qui, durant une
+vingtaine d'années, troublèrent le sommeil des
+conquérants, se sont apaisées à mesure que se trouvaient
+déçus les ardents espoirs de la nation mutilée
+qui, depuis le désastre, n'a pas eu un gouvernement
+capable de lui commander le devoir et de lui imposer
+la confiance. On a laissé le temps faire son oeuvre
+et une sorte de prescription s'établir, bien qu'il n'en
+soit aucune d'admissible pour certains forfaits de
+l'histoire. Henri Heine reprochait à ses compatriotes
+de n'avoir pas encore, à l'heure où il écrivait, pris
+leur parti du meurtre de Conradin de Hohenstaufen
+par Charles d'Anjou; cette critique était le plus bel
+éloge qu'on pût faire d'une race qui ne s'expliquera
+jamais comment certains peuples se dépouillent
+en quelques années des souvenirs que les autres
+conservent à travers les siècles.</p>
+
+<p>Les causes de cette désaffection publique sont-elles
+dans la légèreté de l'esprit français? dans un
+abaissement des caractères déprimés par la plus
+stupéfiante humiliation nationale? dans une démoralisation
+consécutive à l'accroissement et à la vulgarisation
+du bien-être matériel, qui rétrécit les idées
+au calibre des petits intérêts immédiats? dans le
+cosmopolitisme financier, qui subordonne les principes
+aux effets et les sentiments aux profits palpables?
+Peut-être faudrait il les rechercher surtout
+dans deux ordres de phénomènes dont l'un est
+néfaste et gros de menaces, tandis que l'autre, en
+compensation, nous ouvre un avenir plein de promesses
+et soutient les plus radieuses en même temps
+que les plus solides espérances de la patrie française:
+à notre passif, le découragement où ce pays est
+enfoncé chaque jour davantage par le pessimisme
+d'une presse acharnée à ne fouiller que le mal, à
+n'étaler que les plaies, à ne publier que les hideurs
+d'une nation dont la santé n'a jamais été plus
+exubérante, dont la fécondité au bien et la faculté
+du beau ne font doute que pour elle-même, et dont
+la principale cause de faiblesse est dans ce régime
+énervant qui la réduirait bien vite à une hypocondrie
+plus désastreuse que ne le seraient de véritables
+infirmités.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de notre actif, avec quelle encourageante
+satisfaction on y inscrit le prodigieux
+mouvement d'une expansion coloniale, qui, depuis
+vingt ans, a suscité tant d'admirables énergies,
+secoué la torpeur des énergies industrielles et commerciales,
+ranimé l'esprit d'entreprise somnolent
+depuis un siècle, fait réapparaître l'initiative individuelle
+dont l'effacement nous menaçait d'une décadence
+irrémédiable, et ouvert à l'activité, par conséquent
+à la prospérité nationale, un vaste empire
+dont le spectacle doit suffire à nous rendre le sentiment
+indispensable de notre force et de notre valeur!</p>
+
+<p>Voilà ce que nous a donné notre politique coloniale;
+il est vrai que nous n'avons pas été seuls à en
+bénéficier et qu'elle a valu la paix à l'Europe. On lui
+en a fait un crime.</p>
+
+<p>Le grief était-il fondé?</p>
+
+<p>Il l'était sans aucun doute, si l'on a lieu de croire
+que, sans l'oeuvre absorbante qui nous a successivement
+occupés en Tunisie, au Tonkin, au Soudan et
+à Madagascar, nous nous fussions trouvés dans les
+conditions morales et matérielles indispensables
+pour assurer la réparation des catastrophes de 1870
+et la reprise de l'Alsace-Lorraine.</p>
+
+<p>Si, au contraire, en imaginant que ne se fût pas
+développée cette grandiose épopée coloniale, qui,
+sans détourner une proportion excessive de nos
+forces continentales, nous a valu une immense extension
+territoriale et un indéniable relèvement de notre
+situation morale, de notre crédit européen, de notre
+«standing», comme disent les Anglais; si l'on est
+amené par l'examen de cette hypothèse à la conclusion
+qu'en l'absence de toute cette activité au dehors, nous
+n'aurions pas davantage tiré parti en Europe de
+notre liberté d'action,&mdash;faute de pouvoir compter
+sur l'état d'esprit indispensable pour mener à bien
+la plus formidable entreprise militaire des temps
+modernes,&mdash;et que tout se serait borné à en parler
+davantage et à y penser plus longtemps, mais sans
+rien faire de plus; alors il faut proclamer que notre
+politique coloniale a été un grand bienfait pour
+la France en même temps que pour le reste de l'univers,&mdash;à
+l'exception de l'empire britannique,&mdash;et
+que Jules Ferry fut un des hommes d'État les plus
+avisés de notre époque.</p>
+
+
+
+<p>En dépit des efforts constants de l'Angleterre souveraine
+de toutes les eaux, et qui navigue avec
+une supériorité particulière dans l'eau trouble,&mdash;la
+situation de l'Europe s'est visiblement clarifiée depuis
+quelques années; non seulement il apparaît qu'une
+unité d'action momentanée y serait possible dans des
+cas déterminés, mais il semble même qu'elle serait
+facilitée par le groupement actuel des forces opposées
+en deux faisceaux, que rien n'empêcherait de
+diriger à un moment donné dans le même sens, quitte
+à les laisser reprendre, l'instant d'après, leur orientation
+habituelle. Cette synergie occasionnelle, il ne faut
+pas l'oublier, s'est déjà manifestée dans les affaires
+de Chine, où la France et la Russie, d'accord sur ce
+point, et sur ce point seulement, avec l'Allemagne, ont
+«syndiqué» leurs intérêts en face de l'Angleterre.</p>
+
+<p>C'est à dessein que j'emprunte au langage des
+gens d'affaires ce terme significatif, puisque aussi bien
+toutes les grandes nations out reconnu l'avantage
+d'emprunter à l'impérialisme britannique sa politique
+de «business», au moment où se débattent en Asie
+et en Afrique les intérêts matériels les plus considérables
+et où sir Charles Beresford, au retour de son
+importante mission en Extrême-Orient, s'intitule
+avec une apparente modestie «le commis-voyageur»
+de la Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>Les nations européennes semblent être parvenues
+à ce point de développement où l'individu, sentant
+se ralentir sa facilités de produire, met à profit sa
+vieille expérience pour tirer parti du travail d'autrui;
+c'est pour cela que, sur toute la surface du globe, se
+débat présentement la compétition la plus âpre qui
+ait jamais mis des gens d'affaires aux prises: le
+partage des contrées de production entre les vieux
+pays, dont l'activité doit se borner désormais à une
+exploitation lucrative.</p>
+
+<p>Le procédé syndicataire est plus indiqué que tout
+autre pour une opération de cette nature; il présente
+notamment l'avantage d'unir les intérêts sans lier
+les parties, qui conservent toute leur liberté d'action
+en dehors de l'objet spécial pour lequel est constitué
+le syndicat. Il n'a pas les exigences étroites de
+l'association, ni ses promiscuités; on a des intérêts
+communs, mais cela n'engage à rien pour les relations
+personnelles, et les porteurs de parts ne sont
+aucunement tenus de se saluer quand ils se rencontrent.</p>
+
+<p>C'est un avantage à considérer lorsqu'il s'agit
+d'un règlement de comptes comme celui que l'Europe
+peut avoir à effectuer d'un moment à l'autre,
+et qui serait singulièrement facilité par une association
+temporaire, dans laquelle seraient totalisés
+les crédits individuels des divers participants sans
+qu'il en résultât pour eux l'obligation de se faire des
+politesses.</p>
+
+<p>Laissant de côté pour quelques heures les ressentiments
+ineffaçables et réservant tous leurs droits
+sur le grave litige élevé entre elles il y a trente ans,
+la France et l'Allemagne peuvent-elles décemment
+entrer dans un syndicat de ce genre, en vue de sauvegarder
+des intérêts communs qu'il leur est impossible
+de soutenir isolément et dont la réalisation se
+trouverait compromise par de plus amples délais?</p>
+
+<p>Telle est la question. Pour la résoudre, le premier
+point à examiner, c'est si leurs intérêts dans cette
+affaire sont d'un poids suffisant pour contrebalancer
+le dommage sentimental que nous infligerait un tel
+rapprochement? Est-il avéré que l'expansion britannique
+constitue pour le genre humain un péril, dont
+nous aurons à supporter le premier choc, et si pressant
+qu'il nous faille imposer silence momentanément
+à notre profonde rancune pour marcher à
+côté de l'ennemi d'hier, et peut-être de demain, contre
+l'ennemi de toujours?</p>
+
+<p>Les intérêts de cet associé de circonstance sont-ils,
+d'autre part, assez puissants pour le déterminer à
+une communauté de raison,&mdash;non du sentiment,&mdash;sans
+aucune garantie de notre part contre les revendications
+qui nous tiennent au coeur?</p>
+
+<p>Ce syndicat, dont la gestion serait, je suppose,
+confiée tout d'abord à la Russie, en vue de réduire
+les froissements au minimum, disposerait-il de
+moyens assez puissants pour trancher au profit
+commun le grand partage mondial, on mettant l'adversaire
+dans l'impossibilité de se tailler la part du
+lion britannique, et assez continus pour assurer à
+chacun la jouissance pacifique des possessions équitablement
+réparties?</p>
+
+<p>Quels seront ses moyens d'action? Sur quels points
+devront-ils agir? et dans quelle forme? Sera-ce,
+comme il est désirable, dans un débat correct autour
+d'un tapis vert, sans qu'on en soit réduit à descendre
+sur le pré, et fera-t-on enfin cesser le bruit assourdissant
+des coups de canon de l'Afrique du Sud pour
+permettre aux intéressés européens d'échanger des
+observations dans ces formes courtoises que sont
+toujours enclins à observer entre eux des hommes
+armés jusqu'aux dents? Voilà de formidables problèmes
+qu'il serait urgent de résoudre et qu'il est
+intéressant d'examiner en parvenant à ce carrefour
+historique, devant lequel sont en passe d'hésiter
+indéfiniment nos diplomates de bureau, comparables
+à Hercule seulement par une indécision qui,
+en se prolongeant davantage, les assimilerait plus
+justement au quadrupède philosophique de Buridan.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Une caricature, dont la légende est passée en proverbe,
+constate que, du temps de Gavarni, les Anglais
+se considéraient déjà comme chez eux partout où
+l'eau était salée; ils ont depuis cette époque pris goût
+à l'eau douce et, après avoir planté leur pavillon le
+long de toutes les côtes hospitalières et sur toutes
+les îles en bonne place, ils se sont mis à remonter
+les fleuves, accaparant les grandes vallées l'une
+après l'autre, portant leur effort principal en Chine,
+sur le Yang-Tsé-Kiang, le Ménam et le Mékong,
+et en Afrique, sur le Nil et le Niger, tout en empiétant
+le plus possible sur le Zambèse et en recherchant
+toutes les occasions de s'immiscer dans le Congo.
+On va jusqu'à prétendre que leur influence remonte
+tel fleuve d'Europe jusqu'au niveau du quai d'Orsay;
+qu'elle atteint même, depuis quelques mois, sur la
+rive opposée jusqu'au Pavillon de Flore.</p>
+
+<p>Pour parler statistiquement, l'empire britannique
+couvre aujourd'hui plus d'un sixième de la terre
+habitée. L'expansion phagédénique de son impérialisme
+dévorera tout le reste, s'il ne lui est opposé
+une médication radicale et prompte.</p>
+
+<p>Enfantée par Cromwell et conçue dans l'Acte de
+navigation,&mdash;alimentée par les fautes de Louis XIV,
+provoquant les nations à des guerres inutiles, où la
+France et la Hollande s'épuisèrent l'une contre l'autre
+au seul profit de leur rivale,&mdash;grandie en s'incorporant
+la substance de nos grandes entreprises
+coloniales qu'abandonnaient aux Indes et au Canada
+les politiciens de l'intérieur, la puissance maritime
+de l'Angleterre a pris toute sa force au moment
+même où Napoléon lui fut livré par l'Europe, qui perdait
+ce jour-là son dernier défenseur.</p>
+
+<p>Elle s'étale depuis lors dans un embonpoint, qui
+revêt, sous la poussée de l'Impérialisme, un inquiétant
+aspect de turgescence. Voici déjà qu'apparaissent
+à fleur de peau les symptômes d'une couperose
+que l'esthétique réprouve et que l'hygiène ne saurait
+tolérer: pénibles démangeaisons du côté des Indes,
+où l'anémie voisine à la pléthore, fendillement du
+Canada, tuméfaction de l'Australie par l'effet de cette
+chaleur du sang qui fait éclater les vaisseaux de
+l'Afrique du Sud.
+Cette efflorescence est due aux capiteuses doctrines,
+dont les premières gouttes furent distillées par
+lord Beaconsfield et que M. Chamberlain répand
+à flots depuis quelques années; c'est à lui qu'il faut
+s'en prendre si la nation anglaise, à l'exception de
+quelques têtes solides, est enivrée par le suc fermenté
+de l'herbe guerrière qui lui a fait perdre la notion
+des réalités on même temps que le sentiment des
+devoirs. Quand et comment cela va-t-il finir? Il n'y
+a rien de tel pour dégriser les gens ivres que de voir
+couler leur sang. C'est le douloureux spectacle offert
+en ce moment à la nation anglaise. Elle s'en trouvera
+bien; l'avertissement et la saignée seront profitables
+à sa nature apoplectique, congestionnée chaque jour
+davantage par la satisfaction abusive d'un «besoin
+de prendre» que ne limite plus aucune considération
+de respect humain.</p>
+
+<p>Il faut souhaiter pour l'Angleterre et pour le genre
+humain que cette intoxication ne se prolonge pas et
+que la cervelle britannique soit bientôt débarrassée
+des manifestations délirantes de ce «jingoïsme» qui
+met à l'unisson avec les élucubrations des chansonnettistes
+de café-concert les inspirations d'un admirable
+écrivain comme Rudyard Kipling et les vers du
+poète lauréat qu'est M. Alfred Austin: la «Chevauchée
+de Jameson», la rengaine patriotique d'Hamilton,
+dont le refrain «Bas les pattes, Allemagne!» fit
+fureur au lendemain du télégramme de Guillaume II,
+l'hymne en vogue à l'Alhambra, et la dernière pensée
+de l'auteur du <i>Jungle Book</i>, tout cela se ressemble et
+s'assemble, et se confond dans une déconcertante
+fraternité des genres littéraires: Shakespeare lui-même
+se trouve emmené de gré ou de force dans la
+cohue impérialiste, à la représentation de <i>King John</i>,
+où, sous les yeux de M. Chamberlain, un public en
+folie salue d'applaudissements frénétiques ou de
+furieux grognements les passages dans lesquels il
+trouve place à des allusions aux choses du présent.
+«Ainsi, quand on a entendu ces vers:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Stand back, lord Salisbury, stand back, I say!</i></p>
+<p><i>By heaven! I think my sword as sharp as yours?</i></p>
+<p>(Arrière, Salisbury, arrière, te dis-je!</p>
+<p>Par Dieu, mon épée n'est-elle pas aussi tranchante que la tienne?)</p>
+ </div> </div>
+
+<p>on a fortement grogné», nous dit le correspondant
+d'un grand journal parisien.</p>
+
+<p>Cette citation est utile, en ce qu'elle fait comprendre
+l'attitude du Salisbury contemporain aux observateurs
+superficiels que trouble la désinvolture avec
+laquelle un homme d'État de ce sang-froid et de cette
+tenue s'est laissé gagner à la main par le fougueux
+attelage qu'on le croyait de force à maintenir.
+On s'explique parfaitement qu'emporté dans ce
+galop infernal, sur la pente d'une inclination de
+l'opinion publique aussi accentuée, un homme de
+l'âge du marquis de Salisbury ne se soit pas senti
+assez vigoureux pour bouter en douceur le char de
+l'État contre la borne d'un véto souverain, ni assez
+ingambe pour sauter à terre, et qu'il ait rendu la
+main. Au bout du fossé l'on verra si ce fut de la
+prudence.</p>
+
+<p>Il est également, vraisemblable que M. Chamberlain
+lui-même a été entraîné par ce mouvement populaire
+fort au delà du but qu'il cherchait à atteindre,
+et avec une vitesse dont il n'est pas sans éprouver
+les inconvénients. C'est un destin auquel se trouvent
+constamment exposés les agitateurs publics.</p>
+
+<p>«Il y a des hommes que la popularité devance,
+presque sans qu'ils l'aient cherchée, que l'opinion
+prend par la main, pour ainsi dire, auxquels elle
+commande des crimes en vue d'un programme
+qu'elle leur impose... Le criminel en pareil cas, c'est
+la foule, vraie lady Macbeth, qui, dès qu'elle a choisi
+son favori, l'enivre de ce mot magique: Tu seras roi!</p>
+
+<p>Dans quelle mesure ces lignes de Renan s'appliquent-elles
+à M. Chamberlain et quelle est la part du
+dessein conscient dans le génie malfaisant de ce politicien
+qu'une ambition implacable a élevé progressivement
+de la manufacture des souliers à la fabrication
+des écrous, et du collège électoral de Birmingham
+jusqu'à la plus haute situation politique du
+Royaume-Uni,&mdash;qui est peut-être à la veille de
+trouver en lui son Crispi?</p>
+
+<p>C'est une question qu'il serait intéressant de
+poser, par exemple, à M. Stead, l'ancien Directeur
+du <i>Pall Mail Gazette</i>, l'éditeur actuel de la <i>Review
+of Reviews</i>, qui a sondé les arcanes psychologiques
+du héros de l'impérialisme et en a rapporté dans sa
+retentissante brochure: <i>Avons-nous une raison?</i> de
+singulières révélations sur la mobilité d'un esprit
+politique qualifiant jadis de «scandaleuse immoralité»
+une campagne que son entrée au Colonial
+Office auréola subitement de toute la sainteté d'une
+moderne croisade,&mdash;sur la complicité financière de
+ce politique dans la flibusterie Rhodes-Jameson et
+sur la collusion avec les coupables du juge-enquêteur
+apposant sa signature au bas d'un rapport mensonger;
+on pourrait aussi, comme l'a fait M. Pierre
+Mille du <i>Temps</i>, s'enquérir là-dessus auprès de
+l'éditeur du <i>Manchester Guardian</i> ou auprès de
+M. Wilson, qui a nettement dévoilé les spéculations
+fantastiques dont s'échauffe le patriotisme des promoteurs
+de l'expédition sud-africaine, fanatiques
+défenseurs des <i>Uitlanders</i>, ces intéressants millionnaires,
+dont la «lande natale» est le parquet de la
+Bourse, comme le dit, dans le <i>Truth</i>, M. Labouchère,
+qui paraît être, lui aussi, fort bien renseigné
+sur l'homme du jour, sur sa participation personnelle
+aux petites et aux grandes <i>affaires</i> du Transvaal
+et de la Chartered, aussi bien qu'aux opérations
+fructueusement liquidées, grâce à lui, par la Compagnie
+Royale du Niger.</p>
+
+<p>Voici l'horoscope que M. Labouchère tirait, il y a
+quelques mois, sur ce grand entrepreneur de spéculation
+à main armée:</p>
+
+<blockquote><p>
+Si lord Salisbury ne surveille pas avec soin son secrétaire
+d'État, nous nous trouverons engagés dans une guerre,
+au Sud-Africain, et non avec le seul Transvaal,&mdash;guerre
+dans laquelle les sympathies de la majorité des habitants
+du Cap seront tournées vers nos adversaires,&mdash;guerre qui
+n'aura d'autre but que de satisfaire la rancune de M. Chamberlain
+contre le président Krüger.</p>
+
+<p>M. Chamberlain n'est pas un homme d'État. Hors du
+pouvoir, ses projets apparaissent et disparaissent comme
+les averses d'avril. Une, fois au pouvoir, son grand but est
+de mettre ses collègues dans l'embarras. Si on l'avait laissé
+faire, nous aurions eu la guerre avec la Russie, la France,
+les États-Unis et l'Allemagne... Dans ma conviction,
+M. Chamberlain est le plus dangereux ministre impérial
+qui ait jamais dirigé le département des Colonies. Si lord
+Salisbury n'avait pas énergiquement retenu M. Chamberlain,
+nos colonies en arriveraient bientôt à abhorrer le lien
+qui les attache à nous, et l'avidité pour les annexions africaines
+nous aurait déjà jetés dans un conflit avec une ou
+plusieurs puissances européennes.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Cette page prophétique marque une des escarmouches
+de la guerre de broussailles qui se poursuit
+au jour le jour entre le lyrisme brutal de Kipling,
+d'Austin et des pourvoyeurs de <i>music halls</i>, enrôlés
+avec eux sous la bannière de l'Impérialisme, et
+l'humour acéré du vieil esprit critique anglais, dont
+le directeur du <i>Truth</i> est le protagoniste le plus
+brillant et le plus redouté.</p>
+
+<p>Sa causticité ronge le foie des puritains d'État qui
+out engagé l'honneur de l'Angleterre dans une guerre
+effroyable, dont le principe est ce qu'il appelle en
+argot de bourse un «slump in Kafftirs»&mdash;un coup
+sur les Cafres,&mdash;et dont le but humanitaire est de
+secourir contre les sataniques fermiers boers ces
+petits agneaux de financiers des mines d'or, «les
+ilotes du Rand» comme les appelle sir Alfred Milner.
+Il est vrai que cette qualification avait été utilisée,
+trois ans auparavant par M. Léonard, l'audacieux
+mais fugitif entrepreneur de la révolution de Johannesburg,
+ce soulèvement imprévu des misères capitalistes,
+qui a inspiré à M. Cecil Rhodes devant la
+commission d'enquête parlementaire ce mot d'une
+profondeur vertigineuse: «J'ai fourni des fonds pour
+la révolution de Johannesburg, mais pas tous; ce n'est
+pas mon affaire de dire qui a fourni le reste. C'était,
+je le reconnais, une révolution subventionnée, comme
+toutes les révolutions!»</p>
+
+<p>Cet aveu du dictateur de l'Impérialisme sud-africain
+en dit plus que tous les sarcasmes de ses adversaires
+sur une politique dont on trouverait la clé
+dans une citation de l'économiste Nébénius: «La
+guerre est le temps de moisson des capitalistes.»
+écrit-il dans ses <i>Considérations sur la situation économique,
+de la Grande-Bretagne.</i></p>
+
+<p>Voilà sans doute pourquoi la sanglante expédition
+engagée contre le Transvaal soulève l'enthousiasme
+de la bourgeoisie anglaise, composée de <i>businessmen</i>,
+dont M. Chamberlain est le type le plus accompli;
+voilà pourquoi, d'autre part, elle a fait retentir
+jusque dans l'enceinte du Parlement la protestation
+discrète et résignée de lord Kimberley et de
+sir Campbell Bannerman, la réprobation formelle de
+sir William Harcourt et l'indignation de John Morley,
+que toute l'Angleterre appelait <i>honest John</i> quand
+elle n'avait pas encore perdu la notion de l'honnêteté.</p>
+
+<p>M. Chamberlain est l'ennemi personnel du genre
+humain, mais sa combativité s'est revêtue d'une
+armure de prudence en Extrême-Orient, où il a
+trouvé à qui parler: inquiétants partenaires auprès
+desquels il fallait être le convive «à la longue cuiller»,
+adversaires plus redoutables encore, en face desquels
+on devrait sortir des armes d'une taille proportionnée
+à la cuiller en question. Là, tout s'est borné de sa
+part à quelques écarts de langage, à des provocations
+purement verbales pour amuser la galerie.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il fut amené à tourner ses batteries
+sur l'Afrique, où ne se trouvait devant lui qu'un
+compétiteur en pleine croissance territoriale mais
+moralement amoindri par une démoralisation politique
+qui laissait à la merci du quidam assez audacieux
+pour en imposer à un esprit affaibli, tout le
+bénéfice du travail vaillamment et persévéramment
+accompli par des membres alertes et vigoureux.</p>
+
+<p>Et l'oeuvre réalisée en vingt ans d'une initiative
+coloniale aussi heureuse que vaillante, et favorisée
+contre toute attente par un esprit de suite qui faisait
+défaut partout alentour, s'est trouvée compromise
+par l'effet de la volonté d'un gouvernement incapable
+d'étendre son application à d'autres objets que
+ceux de la lutte des partis.</p>
+
+<p>Depuis l'époque lointaine,&mdash;en ce temps-là
+M. Chamberlain ne s'élevait pas encore au-dessus
+de la chaussure,&mdash;depuis que le désastreux accident
+d'une fausse manoeuvre parlementaire entre
+Gambetta et M. de Freycinet nous a fait perdre
+l'Égypte méditerranéenne, les symptômes progressifs
+de notre affaissement intérieur se sont normalement
+développés jusqu'au jour où il a été reconnu que
+nous étions mûrs pour l'affolement: alors, il a suffi
+de la menace de Fachoda,&mdash;merveilleusement mise
+en scène, il est vrai,&mdash;pour nous faire abandonner
+précipitamment le Soudan Nilotique aux mains d'un
+larron, dont la terrifiante escopette n'était pas chargée
+d'une autre poudre que celle que l'on jette aux
+yeux, et dont la seule chance sérieuse de nous
+réduire résidait dans son ascendant moral. Ce fut
+alors que le marquis de Salisbury fit signer à la
+France, sous le nom de Déclaration additionnelle à la
+Convention franco-anglaise du 14 juin 1898, le billet de
+Fualdès, tandis que M. Chamberlain tournait frénétiquement
+l'orgue de Barbarie de ses Rudyard Kipling.</p>
+
+<p>La grandiose conception du chemin de fer du Cap
+au Caire trouvait dès lors, de ce côté, une fondation
+puissante; il restait à en établir l'autre pilier en
+agglomérant les moellons de l'Afrique du Sud par
+la réduction du Transvaal, corps étranger, dont la
+substance réfractaire empêchait le ciment de prendre.
+Il faudrait ensuite assurer le soutènement de la voûte
+médiane par un accord,&mdash;il serait peut-être plus
+exact de dire par un raccord,&mdash;soit avec la colonie
+allemande de l'Est-Africain, soit avec l'État indépendant
+du Congo, qui s'étendent, bout à bout, de
+l'un à l'autre océan, en travers de la route virtuelle
+du Nord au Sud.</p>
+
+<p>La souveraineté de l'Afrique tiendrait tout entière
+dans cette entreprise, qui prétend donner au
+continent noir une colonne vertébrale gigantesque,
+un <i>back-bone,</i> dont le noeud vital serait le Caire et
+dont les circonvolutions cérébrales auraient leur
+centre à Londres.</p>
+
+<p>Une fois pourvue de cet instrument de domination
+qui mettrait le Zambèse et le Congo sous sa main
+déjà posée sur tout le Nil et sur le Bas-Niger, l'Angleterre
+n'aurait plus qu'à s'installer à Delagoa-Bay,
+qui commande l'océan Indien, et c'en serait fait à
+l'instant de l'oeuvre coloniale patiemment élaborée,
+au prix de quels sacrifices et de quels dévouements
+par la France et, aussi, par l'Allemagne.</p>
+
+<p>La conquête du Transvaal représente pour l'Angleterre
+trois éléments d'un intérêt capital: c'est la
+création d'un empire sud-africain aussi puissant
+que celui des Indes et moins exposé aux convoitises
+de voisinage; c'est l'accaparement des richesses
+minières qui constituent un trésor dans lequel il n'y
+aura qu'à puiser pour alimenter les dépenses incalculables
+d'une installation de cette envergure; c'est
+enfin la prise de possession de la baie de Delagoa,
+qui sera dans le jeu de l'Angleterre un atout aussi
+précieux que Gibraltar: la rade de Lourenço-Marquès
+étant appelée à fournir, au prix de certains
+travaux, l'un des plus beaux ports du monde, et à
+devenir le grand déversoir des charbons de l'Afrique
+du Sud.</p>
+
+<p>Tout cela va tomber inévitablement aux mains de
+l'Angleterre, qui, comme l'avare Achéron, ne lâche
+point sa proie, et c'en est fait de l'Afrique pour les
+autres nations de l'Europe, à moins qu'une voix ne
+se fasse entendre pour appeler le monde pacifique
+au soutien d'un équilibre sud-africain qui pourrait
+être, avec une stabilité infiniment moins précaire,
+l'utile contrepoids de cet équilibre européen
+dont la recherche a troublé plus de cervelles que la
+poursuite du mouvement perpétuel.</p>
+
+<p>L'historique de la question sud-africaine a été
+tracé maintes fois depuis que le conflit anglo-transvaalien,
+passant graduellement de la forme chronique
+à l'état aigu, tient l'Europe en émoi. Il se lie
+d'ailleurs étroitement à la désolante histoire de la
+compétition anglo-française en Égypte, qui marque
+la première étape de l'Impérialisme africain<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.</p>
+
+<p>Depuis le temps où lord Palmerston combattait
+l'oeuvre civilisatrice de Ferdinand de Lesseps par
+les procédés inqualifiables que M. Charles Roux dénonçait
+récemment dans une étude magistrale<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>
+sur le canal de Suez&mdash;(l'un de ces moyens d'obstruction
+consistait à soulever les Fellahs)&mdash;jusqu'à
+M. Chamberlain, armant les noirs contre les colons
+hollandais, c'est la même lutte que soutient l'Angleterre
+contre quiconque porte ombrage à cette prépotence
+de droit divin, à ce «Paramount Power»
+qu'elle revendique et dont les exigences dans l'Afrique
+du Sud revêtent l'exclusivisme d'une sorte de
+doctrine de Monroe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Footnote 1:</b><a href="#footnotetag1"> (return) </a> Il ne nous appartient pas de nous arrêter sur ce point et nous
+ne croyons pouvoir mieux faire que de signaler l'ouvrage de M. De
+Caix, pleinement documenté, nettement déduit, fermement conclu:
+<i>Fachoda (la France et l'Angleterre).</i>&mdash;Librairie Africaine et Coloniale
+J. André.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Footnote 2:</b><a href="#footnotetag2"> (return) </a> <i>Revue de Paris</i>, n° des 1er, 15 octobre et 1er novembre.</blockquote>
+
+<p>Après une vaine tentative pour enlever aux Hollandais
+leur florissante colonie du cap de Bonne-Espérance,
+en 1786,&mdash;attentat vivement châtié
+par le bailli de Suffren au combat du Cap-Vert,&mdash;l'Angleterre
+profita de la Révolution française
+pour s'y insinuer adroitement, mais c'était cette
+fois-là dans l'honorable dessein de la conserver
+à la Hollande, car la politique anglaise est un peu
+comme le sabre de M. Prudhomme «pour défendre
+ses amis, et au besoin pour les combattre». Elle la
+conserva si bien qu'elle l'a gardée jusqu'à ce jour.</p>
+
+<p>Tous ses efforts s'appliquèrent dès lors à rendre
+le séjour intolérable aux Boers, peuple de paysans,
+comme le nom l'indique, formé des colons des Provinces-Unies
+(la Compagnie hollandaise s'était installée
+auprès de Mount-Table en 1848) avec un fort
+apport de calvinistes français, jetés hors de leur
+pays par la révocation de l'Édit de Nantes. Le général
+Joubert est un descendant de ceux-ci, et une infinité
+d'autres noms français subsistent au Transvaal.
+Reconnaissant la vie impossible pour eux sous la
+domination anglaise, les Boers, s'éloignant du rivage,
+franchirent le seuil montagneux et longtemps ils
+errèrent avec leurs troupeaux à travers la lande
+sud-africaine, dans la vaillante rudesse et la pastorale
+frugalité des Hébreux en Chanaan. Ce fut le
+grand <i>trekk</i> de 1833, où figurait Krüger adolescent.
+Dans leur lutte incessante contre les animaux, dont
+les plus redoutables et les plus abondants étaient
+les Cafres et les Zoulous (le Hottentot est paisible), la
+race fut vite aguerrie, puis les Anglais se chargèrent
+de l'amener progressivement à une véritable perfection
+dans l'art de la guerre contre les armes européennes.
+En 1848, on la pourchasse, on la défait
+à la bataille de Boomplatz et on prétend imposer la
+souveraineté britannique sur la région de l'Orange-River;
+pour échapper à une domination odieuse, les
+Boers les plus vaillants s'en vont au delà du Natal,
+sous la conduite de Pretorius, retrouver les hardis
+pionniers qui disputaient à la férocité des Matébélés
+cette marche sud-africaine, où le sol du Witwatersrand,
+exploité aujourd'hui jusqu'à plus de trois mille
+pieds par la plus rémunératrice industrie qui soit
+au monde, était alors foulé par des lions et par des
+rhinocéros. Combattant d'un côté les noirs et de
+l'autre les Anglais, les Boers eurent bientôt démontré
+à ceux-ci que le nouveau peuple d'Israël ne se
+laisserait pas réduire en servitude, et le gouvernement
+britannique prit le parti de reconnaître, au
+traité de Sand-River (1852), la République sud-africaine
+du Transvaal.</p>
+
+<p>On n'attribuait alors à ces terres sauvages pas
+plus de valeur que lord Salisbury n'en accordait à
+ces sables dans lesquels, selon son impertinente appréciation,
+le coq gaulois se plaît à picorer. Un beau
+jour, il se trouva des diamants à Kimberley, chez
+les Boers de l'Orange: presque aussitôt la région de
+Kimberley était annexée à la Couronne (1871). On
+découvrit peu après les mines d'or du Rand; le
+Transvaal prit aussitôt le plus vif intérêt aux yeux de
+l'Angleterre qui se l'annexa sans autre forme de
+procès (1877), et, il faut le dire aussi, sans résistance
+effective des Boers, épuisés de forces et de
+ressources par leurs luttes meurtrières contre les
+peuplades noires sur lesquelles ils avaient conquis
+ce pays. Le commissaire anglais Shepstone n'eut
+qu'à se montrer pour prendre possession, par ordre
+du gouverneur général du Cap, sir Bartle Frère,
+dont la déclaration fut confirmée l'an suivant par
+son successeur lord Wolseley, au mépris du traité
+de 1852. L'Angleterre triomphait.</p>
+
+<p>Elle a déchanté depuis ce temps. Après de vains
+et persistants efforts pour obtenir justice à Londres,
+les Boers, exaspérés par l'intolérance maladroite des
+fonctionnaires locaux, comprirent qu'il n'y avait à
+compter que sur la force; dans une réunion solennelle
+des burghers à Pardekraal, le 16 décembre 1880, ils
+mirent à leur tête le triumvirat Krüger, Brand et
+Joorissen, qui confia la direction des opérations militaires
+au général Joubert. Les Anglais furent battus
+à Potchefstroom, les passes du Drakenberg furent
+occupées sur la frontière du Natal et les journées de
+Laings Neck et d'Iniogo, suivies de la double victoire
+de Majuba-Hill, mirent en déroute l'armée du
+général sir Pomeroy Colley, qui fut trouvé parmi les
+morts. Le bruit courut qu'il s'était brûlé la cervelle.</p>
+
+<p>Des droits que l'on défendait avec une telle vigueur
+d'argumentation étaient dignes de l'attention du gouvernement
+anglais; il le comprit tout de suite, étant
+de ceux-là qui pensent que bon accommodement est
+préférable à mauvais procès, et l'accommodement fut
+tout à son avantage, car, à la faveur d'un ingénieux
+artifice diplomatique, il maintenait le protectorat sur
+le peuple qui venait d'infliger un si rude échec à son
+protecteur. Les Boers protestèrent là contre, tant et
+si bien, qu'à la suite de la mission en Europe de
+MM. Krüger, devenu président de la République,
+Jacob du Toit et général Smit, lord Derby, devant
+l'insistance de M. Gladstone, substitua à la convention
+antérieure le traité de 1884, dans lequel étaient
+nettement réglés les rapports de l'Angleterre avec la
+République sud-africaine et qui ne portait plus trace
+d'une suzeraineté, dont la suppression faisait la base
+du nouvel accord. Le Transvaal était réintégré dans
+tous ses droits nationaux, sous cette seule réserve
+que l'Angleterre bénéficierait d'une faculté de veto
+sur les traités conclus avec d'autres États que
+l'<i>Orange Free State</i>, pendant un délai de six mois
+après leur rédaction.</p>
+
+<p>C'est pour le rétablissement de cette suzeraineté,
+jamais exercée et promptement dénoncée, que le
+gouvernement britannique fait la guerre, après avoir
+joué longtemps d'un autre prétexte aussi peu fondé,
+la revendication des droits politiques des uitlanders
+(résidents étrangers), en dépit du traité de 1884,
+dont l'article 4 précise la nature de ces droits, exclusivement
+commerciaux, et sans la moindre prétention
+à une ingérence politique. M. Krüger avait
+pourtant, à une époque où il se faisait encore illusion
+sur la sincérité de certaines doléances, ouvert
+la porte du second Raad aux uitlanders justifiant
+comme électeurs de deux ans de séjour et de quatre
+ans comme éligibles, sous la seule condition, bien
+entendu, qu'ils renonçassent à la nationalité anglaise.
+Le nombre fut infime de ceux qui mirent à
+profit cette occasion d'échapper à leur sort de uitlanders
+persécutés. Ils voulaient bien partager les
+avantages des burghers, mais ils ne songeaient pas
+un seul instant à renoncer aux prérogatives des
+citoyens britanniques.</p>
+
+<p>Les éphémères exploitants de ce camp minier
+qu'est la ville de Johannesburg, selon l'expression
+de M. Paul Leroy-Beaulieu, prétendaient faire la loi
+aux maîtres du sol transvaalien, à ceux qui l'avaient
+conquis de leurs armes, arrosé de leur sang, défendu
+de toutes leurs énergies et constitué en un
+État qui représente, observons-le en passant, avec
+l'<i>Orange Free State</i>, la seule république contemporaine
+vraiment digne de ce nom.</p>
+
+<p>Jameson prétendit régler la question d'un coup de
+main; on lui donna sur les doigts; M. Chamberlain
+l'a rouverte avec une poigne plus exercée, mais qui
+ne paraît pas devoir être plus heureuse.</p>
+
+<p>La politique impérialiste avait, il faut le reconnaître,
+été fort habilement menée jusqu'à l'éclat
+malencontreux du raid de ce Jameson, dont le zèle
+intempestif compromit tout pour longtemps. On
+avait patiemment travaillé à investir le Transvaal,
+d'abord en lui coupant toute communication avec la
+mer; après avoir inutilement tenté de ravir la baie
+de Delagoa au Portugal, auquel elle fut rendue par
+l'arbitrage du maréchal de Mac-Mahon en 1875, on
+passait, en 1884, avec les tribus du Tongaland un
+traité qui étendait la puissance britannique sur la
+côte de l'océan Indien jusqu'aux possessions portugaises.
+Puis, sans perdre de temps, on opéra du côté
+de la terre ferme, sous l'inspiration énergique et
+prévoyante de Cecil Rhodes, poussant vigoureusement
+le protectorat du Bechuanaland entre la République
+sud-africaine et la colonie allemande du
+Damaraland, qui manifestaient des velléités de se
+rejoindre, et devançant, bientôt après, l'expansion
+transvaalienne dans le Mashonaland, où elle était à
+la veille de s'installer en vertu d'un traité passé avec
+Lobengula par le président Krüger. Puis la Compagnie
+anglaise de l'Afrique du Sud, habituellement
+désignée sous le nom de Chartered, était créée par
+Cecil Rhodes, entre les mains duquel elle est actuellement
+un instrument politique redoutable après
+avoir été un instrument financier assez désastreux
+pour nécessiter aux yeux de son promoteur l'opération
+du Transvaal qui pourrait seule rendre évitable
+ou tout au moins masquer une banqueroute, dans
+laquelle seraient compromis quelques-uns des plus
+grands noms de l'aristocratie anglaise. Consulter sur
+ce point les déclarations précises de M. Wilson,
+l'ancien éditeur du <i>Times</i>, le directeur de l'<i>Invistor's
+Review</i>.</p>
+
+<p>De tous les serviteurs de la Grande-Bretagne,
+M. Cecil Rhodes&mdash;dont l'impérialisme va jusqu'à
+accepter de ses concitoyens le surnom de <i>Napoléon
+du Cap</i>&mdash;est peut-être le personnage qui répond le
+mieux aux aspirations actuelles de la vanité nationale.
+Cet homme est au plus haut degré représentatif
+de la force primant tout ce qui lui fait obstacle, et de
+la force la plus estimée, la mieux utilisée par le génie
+anglais, la force du capital. Parti à quatorze ans,
+poitrinaire, et sans ressources, pour Natal, où on lui
+offrait un petit emploi dans une maison de charbonnages,
+il est devenu en peu d'années le lutteur aux
+larges épaules et le millionnaire aux coups formidables:
+son coup d'essai, un coup de maître, où éclate
+le génie de la conception autant que celui de la réalisation,
+c'est la syndicature des mines de Kimberley,
+dont il solidarise les intérêts jusqu'alors antagonistes
+par une concentration qui leur assure une suprématie
+durable sur le marché du diamant. Telle est l'opération
+que l'argot du métier appelle l'amalgamation de la De
+Beers. Il fonde ensuite les Goldfields, réparant dans
+une assez large mesure le préjudice causé à sa
+fortune par l'erreur de l'ingénieur Williams. Ce
+Gardner, l'un des spécialistes les plus compétents en
+mines d'or, emmené par Rhodes quelques années
+auparavant sur le Witwatersrand, s'était prononcé,
+après un examen consciencieux, en déclarant que «ça
+n'était pas payant». Il est vrai que l'on ignorait
+encore le procédé de cyanuration qui a rendu si
+fructueuse l'exploitation de ces minerais d'un caractère
+inconnu jusqu'alors.</p>
+
+<p>Cecil Rhodes crée ensuite la Chartered, soumet le
+roi Lobengula dans une campagne énergique où il
+paie hardiment de sa personne, et subventionne de
+ses deniers une révolution à Johannesburg. Ses
+moyens le lui permettent: la De Beers et les Goldfields
+lui ont fait une fortune dont il use prodigalement,
+frugal et simple dans le train de sa vie privée,
+mais fastueux et insatiable dans ses appétits politiques.
+Il s'est trouvé que l'affaire de la révolution de
+Johannesburg était infiniment moins payante que le
+sol du Witwatersrand; la Chartered ne l'a pas été
+davantage jusqu'à présent, et l'on a vu la période
+des calamités s'ouvrir presqu'en même temps que
+celle des fautes: Job, de mille tourments atteint,
+n'eut pas à subir une série noire aussi prolongée
+que celle de M. Cecil Rhodes, qui vit fondre sur sa
+destinée, dans l'espace de quelques mois, l'épidémie
+de fièvre la plus meurtrière, la révolte des Cafres
+dans la Rhodesia, la <i>rhinder-pest</i> sur le bétail, la
+perte de sa commandite révolutionnaire et la captivité
+de Jameson, la publication du dossier secret
+dans la campagne contre le Transvaal, enfin l'obligation
+de se démettre, en présence du lâchage de
+ses principaux complices. Tant de ruines accumulées
+ne l'émotionnèrent pas plus que celle des actionnaires
+de mines d'or mis à mal par sa politique, et
+il n'en perdit pas l'appétit, ni la combativité. Ce
+fut ce qui le sauva.</p>
+
+<p>Un détail montrera quel fut à cette époque l'acharnement
+du Destin contre cet homme: en arrivant de
+Buluwayo au Cap, il trouva sur le quai du chemin de
+fer un de ses meilleurs amis qui l'attendait avec une
+figure de circonstance:</p>
+
+<p>&mdash;Rhodes! un nouveau malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Votre maison du Cap a brûlé cette nuit...</p>
+
+<p>(C'était une somptueuse demeure, où Rhodes avait
+accumulé des bibelots de prix, le seul luxe matériel
+auquel il fut sensible).</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait une peur! murmura-t-il sans
+sourciller, et, après une innocente malice sur le
+compte de l'infortuné Jameson, il s'engagea dans une
+interminable conversation d'affaires, puis il prit le
+bateau sans être allé visiter les décombres, étant de
+ceux qui sont trop occupés de ce qu'il y a devant eux
+pour regarder en arrière.</p>
+
+<p>Le trait le plus significatif de cet homme de caractère
+est, je crois, peu connu: à trente ans, ayant réalisé
+à Kimberley l'immense fortune que l'on sait, il
+jugea ne pouvoir faire un meilleur emploi du loisir
+opulent qui s'offrait à lui qu'en allant passer au collège
+d'Éton le temps nécessaire à l'acquisition d'une
+culture littéraire, indispensable pour un homme
+public en Angleterre, et que son absorption précoce
+dans les charbonnages de Natal ne lui avait pas permis
+de se procurer jusqu'alors.</p>
+
+<p>La pratique des belles-lettres et de la philosophie
+scolaire paraissent lui avoir aiguisé l'esprit sans
+l'orner et n'avoir point affiné la rudesse de son
+tempérament. Il fait partie du Conseil privé de la
+Reine, mais ce n'est assurément point un homme
+de cour. L'obsédante contention de sa pensée ne
+laisse guère de place aux soins de la courtoisie et
+il ne s'applique aucunement à envelopper l'impression
+de ses sentiments dans la conversation ni dans le
+discours en public. Son action personnelle dans les
+négociations d'homme à homme est extrême, mais il
+n'a point de talent oratoire, et ses intimes éprouvent
+un violent malaise chaque fois qu'il discourt dans un
+banquet,&mdash;si l'on n'a pris soin auparavant de retirer
+tous les plats.</p>
+
+<p>Les enivrantes promesses de son impérialisme ne
+se sont pas réalisées de la façon qu'on attendait; il
+semble toutefois que M. Rhodes n'ait pas encore
+découragé chez ses compatriotes l'espérance, cet aliment
+de prédilection des spéculateurs financiers et
+politiques. Sa photographie se dresse sur tous les
+pianos du Royaume-Uni et des colonies ou pays de
+protectorat, et son nom, auréolé de gloire, est répété
+avec orgueil par tous les enfants de la forte race qui
+couvre un sixième du monde habité.</p>
+
+<p>A voir en quelle gratitude l'Angleterre tient le fondateur
+de la Chartered, on se demande ce que les
+Belges doivent penser de l'homme auquel ils sont
+redevables de l'oeuvre glorieuse, pacifique et féconde
+du Congo. Le colonel Thys est un homme d'une
+encolure aussi puissante que celle de Cecil Rhodes,
+auquel on prétend qu'il ressemble physiquement;
+mais ses robustes épaules n'ont jamais laissé tomber
+le fardeau qu'elles avaient à soutenir, et il a traîné
+jusqu'au bout le char un moment embourbé de
+l'État indépendant. Son chemin de fer ne menace
+ni le Caire, ni le Cap, mais il fait la meilleure besogne
+qu'on ait jamais obtenue d'une voie ferrée. Enfin le
+colonel Thys a l'heureuse chance d'être entouré
+d'amis qui ne le comparent pas à Napoléon, ni même
+à Alexandre le Grand, quoiqu'il soit en train de
+donner à son pays un empire incomparable, tandis
+que, financièrement discrédité par la Chartered,
+moralement amoindri par Jameson, et politiquement
+dépossédé par l'échec électoral de son parti dans la
+colonie du Cap, dont il avait été si longtemps le
+premier ministre, M. Cecil Rhodes nous fait l'effet
+d'avoir lâché sa proie pour l'ombre de Napoléon.</p>
+
+<p>Un homme d'action comme Cecil Rhodes ne doit
+pas être superstitieux; autrement, il serait frappé
+de la malechance obstinée à frapper les Anglais
+chaque fois qu'ils touchent aux Boers qui, guidés,
+semble-t-il, par une heureuse étoile, bénéficient
+d'une nouvelle trouvaille à chaque étape de leur
+exode (les diamants à Kimberley et l'or au Witwatersrand)
+ou bien sont au contraire providentiellement
+détournés du sol néfaste de la Rhodesia vers
+lequel ils se dirigeaient quand s'y installèrent les
+Anglais, arrivés toujours trop tard ou trop tôt dans
+ce coin du monde où rien ne leur réussit et sur lequel
+ils s'acharnent à contre-temps avec la frénétique
+inopportunité des passions malheureuses.</p>
+
+<p>M. Krüger donnerait de cela l'explication naturelle
+à l'esprit d'un croyant comme lui, qui se
+sent perpétuellement en communication avec la
+Providence et qui sait pouvoir compter sur elle,
+comme il le professe dans toutes ses déclarations
+solennelles; c'est ainsi qu'il l'exprimait récemment
+à la séance de prorogation des Raads: «Les Boers
+n'ont rien à craindre, car le Seigneur est le juge
+suprême, c'est lui qui décidera. Les balles ont plu
+par milliers lors de l'incursion Jameson, mais les
+burghers n'ont pas été sérieusement atteints, tandis
+que plus de cent Anglais ont été tués. Cela montre
+que le Seigneur dirige les balles et gouverne le
+monde.» Les balles dum-dum elles-mêmes sont
+sans effet, quand la droite du Seigneur les fait
+dévier, il faut bien le croire, puisque les Anglais
+qui en avaient expédié des millions dans l'Afrique
+du Sud semblent vouloir y renoncer.</p>
+
+<p>Familièrement surnommé «l'oncle Paul» par la
+confiance des Burghers, reconnaissants de la bonhomie
+avec laquelle il met au service de leurs intérêts
+particuliers la profonde expérience et la vigoureuse
+dextérité qui ont préservé de bien des périls la jeune
+république, le président Krüger est un homme dont
+la personnalité morale évoque par une puissante
+combinaison du rusé diplomate, de l'homme de
+guerre et du prophète, le souvenir de Cromwell,
+élevé comme lui parmi les fermiers et envoyant à la
+victoire, au nom d'une conviction politico-religieuse,
+ses célèbres Côtes-de-fer, invincibles comme le sont
+aujourd'hui les combattants transvaaliens.</p>
+
+<p>L'assimilation est complète par l'usage incessant
+chez Krüger comme chez Cromwell de ce jargon
+biblique, appelé «patois de Chanaan» par les gens
+irrévérencieux, et dont Macaulay fait une peinture,
+qui semble inspirée par les harangues du Raad ou
+par des lettres comme celle du secrétaire d'État,
+M. Reitz, sur la vigne de Naboth: «Des hébraïsmes
+violemment introduits dans la langue anglaise,
+des métaphores empruntées à la plus hardie
+poésie lyrique d'un temps reculé et d'un pays
+lointain, et appliquées aux usages habituels de
+la vie anglaise».</p>
+
+<p>Toutefois, l'oncle Paul, il faut le reconnaître à sa
+louange, se distingue nettement de Cromwell par
+une générosité de coeur dont l'exemple est bien rare
+chez les prophètes, et l'on sait que Jameson a été
+traité avec infiniment moins de rigueur que
+Charles Ier. S'il apparaît comme un habile politique,
+le Cromwell boer n'a rien assurément de l'«hypocrite
+raffiné» que Bossuet dénonçait dans des circonstances
+qui, d'ailleurs, ne lui laissaient pas une
+complète liberté d'appréciation.</p>
+
+<p>&mdash;«Nous ne voulons pas la guerre, disait-il, mais
+si elle devenait inévitable Dieu serait avec son
+peuple comme il l'a été jusqu'ici.» Les Boers ne
+s'en tiennent pas, on le sait, à la foi qui n'agit point,
+et pour justifier l'assistance céleste, comme le commande
+le proverbe, ils s'aident eux-mêmes du zèle
+le plus actif et le plus réfléchi, «combattant par les
+armes autant que par la prière», ainsi qu'il est
+écrit, et «assurés, comme dit Bossuet, par l'exemple
+de Moïse que les mains élevées au Ciel enfoncent
+plus de bataillons que celles qui frappent». Il
+leur a été donné ainsi de renouveler glorieusement
+une des légendes de l'Écriture, et le désarroi des
+Philistins en présence de Goliath anéanti ne fut
+vraisemblablement pas plus profond que l'affolement
+des Anglais à la nouvelle de leur champion
+sud-africain terrassé par le David de Ladysmith.</p>
+
+<p>Cette robuste confiance en son Dieu et en son
+droit, gravée au coeur du Boer, le fortifie contre l'Anglais,
+qui a fait de ces deux mots l'enseigne d'une
+politique au profit de laquelle milite une foi généralement
+mauvaise. L'ardente conviction des défenseurs
+du Transvaal a donné jusqu'ici l'avantage
+au faible contre le fort, aussi bien sur le terrain des
+négociations que sur le champ de bataille; tandis
+que sir Alfred Milner,&mdash;estimable fonctionnaire de
+l'ordre financier, mais agent politique des plus
+médiocres, au dire de M. Labouchère,&mdash;poursuivait
+contradictoirement avec le président Krüger et
+le secrétaire d'État Reitz un interminable débat dont
+le compte rendu remplirait un volume, quoique
+notre bon La Fontaine l'ait fait tenir dans le dialogue
+du «Loup et de l'Agneau», le docteur Loyds,
+le jeune et éminent diplomate qui représente en
+Europe la République sud-africaine, gagnait à son
+pays les sympathies unanimes des nations continentales,
+dont les coeurs se gonflent d'angoisse et
+dont les mains sont prêtes à se tendre vers le vaillant
+petit peuple qui seul a osé tenir en échec les
+arrogantes prétentions de l'ennemi commun.
+«Toutes les nations nous haïssent!» disait amèrement
+M. Gibson Bowlen à la séance de clôture du
+Parlement; une seule, la moindre de toutes, a eu
+jusqu'ici le courage de son opinion.</p>
+
+<p>«Nous expierons la faute, si nous la commettons!»
+écrivait quelques jours auparavant M. Stead, et
+Gladstone, avant tout autre, avait eu la loyauté de
+dire: «Nous avons fait tort au Transvaal, nous
+lui devons réparation». Ces paroles sonnent mal
+à une oreille britannique, mais il vaut mieux les
+écouter avant le crime que d'entendre à l'heure de
+l'expiation des discours comme celui de Burker au
+lendemain de la guerre d'Amérique: «Grands
+dieux! s'écriait-il au Parlement anglais, en 1782,
+est-il temps encore de nous parler des droits que
+nous soutenons dans cette guerre! oh les excellents
+droits! Précieux ils doivent être, car ils nous ont
+coûté cher. Oh! droits précieux, qui avez coûté
+à la Grande-Bretagne treize provinces, quatre îles,
+cent mille hommes et plus de dix millions sterling!
+oh! droits admirables qui avez coûté à la Grande-Bretagne
+son empire sur l'Océan et cette supériorité
+si vantée qui faisait plier devant elle toutes les
+nations! Oh! droits inestimables, qui avez enlevé
+notre rang parmi les nations, notre importance au
+dehors et notre bonheur au dedans; qui avez
+détruit notre commerce et nos manufactures, qui
+nous avez réduit de l'empire le plus florissant qui
+fut au monde à un État restreint et sans grandeur!
+Droits précieux, qui nous coûterez sans doute ce
+qui nous reste!»</p>
+
+<p>Pour plonger la nation anglaise dans une pareille
+confusion, il avait suffi qu'en France l'indignation
+publique, encore frémissante des hontes acceptées au
+traité de Paris, à la suite de la guerre de Sept Ans,
+contraignît le ministre Vergennes, longtemps hésitant,
+à saisir l'occasion inespérée qui se présentait de
+prendre revanche sur l'Angleterre et de relever à la
+fois notre marine et nos colonies, en marchant résolument
+à la suite de Lafayette et de tant d'autres vaillants
+Français, qui n'avaient pas attendu l'approbation
+de leur gouvernement pour se lancer dans une entreprise
+aussi généreuse que profitable. Ah! la sublime
+folie qui pousserait un homme comme le commandant
+Marchand à s'en aller vers cette autre extrémité
+de l'Afrique relever le défi de Fachoda! et combien
+d'entre nous s'en iraient avec lui, de ceux-là qui n'ont
+même plus, hélas! les vingt ans qu'avait Lafayette
+quand, en dépit des lettres de cachet lancées pour
+le retenir, il s'embarqua vers l'épopée où le poussait
+l'instinctif élan du patriotisme le plus avisé!</p>
+
+<p>Prévost-Paradol a écrit que la terre serait anglo-saxonne;
+cela ne veut pas dire que la domination
+anglaise doive s'exercer sur toute la surface du
+globe; aussi bien le génie britannique tend à favoriser
+plutôt le développement de la race que l'expansion
+de la nationalité. C'est le propre d'une politique coloniale
+qui ne se fait accepter d'un bout à l'autre de
+l'univers qu'en accommodant son régime administratif
+aux exigences irréductibles des milieux, au sein desquels
+le conquérant est tôt ou tard absorbé par sa
+conquête, en vertu d'une des lois de la nature identique
+à celle qui veut que le bétail importé perde au
+bout de quelques générations les caractères de sa
+race, inévitablement assimilée par l'action continue
+du sol et du climat.</p>
+
+<p>Le génie colonial de l'Angleterre soutient une
+lutte incessante contre cette fatalité par l'application
+d'une série de formules dont chacune est conçue en
+vue de ralentir sur un point déterminé les effets de
+cette dénaturation; c'est pourquoi l'élasticité des
+liens qui retiennent, parfois bien faiblement, les possessions
+anglaises à la Métropole, comporte plus de
+vingt-cinq degrés, depuis la souveraineté directe
+exercée sur les «Crown Colonies» jusqu'à la suzeraineté
+purement nominale que le gouvernement
+impérial s'attribue sur telle ou telle peuplade lointaine.
+L'exercice virtuel de cette souveraineté <i>in
+partibus</i> est sans grand inconvénient chez certaines
+tribus de nègres, mais comment pourrait-il se concilier
+avec la passion effrénée de l'indépendance qui
+anime une jeune République vigoureusement armée
+pour la lutte, au physique et au moral?</p>
+
+<p>Impraticable de fait, elle est inadmissible en droit
+au Transvaal, comme il appert d'une concluante étude
+de M. Arthur Desjardins, dont l'autorité en matière
+de jurisprudence internationale est universellement
+reconnue. D'accord avec M. Rolin-Jacquemyns, avec
+M. Charles Lucas, et divers autres jurisconsultes
+d'une compétence spéciale sur les questions de cet
+ordre, il déboute l'Angleterre de ses prétentions à un
+protectorat qui n'avait d'ailleurs aucune raison d'être
+vis-à-vis d'un État adulte, émancipé depuis 1884 et
+actuellement en plein exercice de sa majorité.</p>
+
+<p>De cette consultation, extrêmement intéressante
+au point de vue juridique, je ne retiendrai qu'une
+observation de bons sens, aussi décisive que la
+plus savante argumentation juridique, sur l'essence
+irréductible du protectorat, qui est l'obligation pour
+les pays protecteurs de défendre le pays protégé; or
+le Transvaal, nanti par l'aveu même de l'Angleterre,
+d'un titre de protectorat, sur le Souaziland, qui le
+montre en état de pourvoir non seulement à sa
+propre défense, mais encore à celle du voisinage&mdash;le
+Transvaal a si peu besoin de protection pour lui-même
+qu'il a déjà deux fois répondu par de mémorables
+corrections aux airs protecteurs de celui qui
+prétendait s'immiscer dans ses affaires. L'emploi du
+mot protection est là doublement abusif, puisque en
+premier lieu le protégé a toujours eu jusqu'à présent
+le dessus sur son protecteur, et que, d'autre part,
+l'intervention anglaise tend à se manifester au
+Transvaal comme une sorte de protectorat d'Ugolin,
+qui dévorerait son protégé pour lui conserver un
+protecteur.</p>
+
+<p>Par malheur, ces arguments juridiques sont d'un
+poids insignifiant dans les balances de la politique
+impérialiste, habituée à traiter d'avocasserie et d'indigne
+chicane l'évocation des points de droit; on l'a
+bien vu en Égypte dans l'affaire de la Dette. Il n'est
+pour elle d'autre droit que celui qui est inscrit sur
+l'écusson national: son droit inspiré par son Dieu,
+lui fait un devoir de plaider alternativement le
+pour et le contre en Égypte, suivant le sens des
+intérêts, et de se présenter tantôt comme l'adversaire
+du Sultan et tantôt comme son champion, selon
+qu'il s'agit de lui enlever la Basse-Égypte ou de
+mettre soi-même la main sur le Bahr-el-Ghazal,&mdash;alternative
+d'une exploitation aussi rémunératrice
+que celle dont fut victime, il y a cent ans, la colonie
+hollandaise du Cap. Son droit, c'est d'oublier au
+Niger l'acte de Berlin, à Zanzibar le traité de 1884.
+Son droit, c'est de ne compter que sur ses forces et,
+en l'absence de toute gendarmerie internationale,
+de se faire justice&mdash;ou injustice&mdash;soi-même, «le
+Ciel n'ayant point établi de tribunal à qui les rois
+de France puissent en appeler», comme disait
+Louis XIV, cent quatre-vingt-dix-sept ans avant la
+conférence de La Haye.</p>
+
+
+<p>Ces forces tant vantées, quelle en est la mesure?
+Comment a-t-on calculé la puissance de ces moyens
+d'action dont l'appareil impose à tout l'univers cette
+terreur superstitieuse que les diplomates appellent
+du recueillement et qui réduit au silence les voix les
+plus retentissantes, dès qu'elle agite son tonnerre et
+qu'elle lance à travers les océans ses foudres, peut
+être aussi chimériques que celles du Calchas de
+l'opérette?</p>
+
+<p>L'enfantine image du colosse aux pieds d'argile,
+exposé par l'effet de son propre poids à un effondrement
+soudain et définitif, est-elle simplement la forme
+que revêtent les espérances des patriotes d'estaminet?
+ou bien exprime-t-elle une réalité?</p>
+
+<p>Il serait vraiment bien opportun d'entreprendre
+une étude critique, documentée et raisonnée sur la
+situation matérielle dans laquelle se trouverait l'Angleterre
+au cas où serait relevé l'un des défis incessants
+qu'elle porte à tout venant. Est-il vrai
+que les ressources incomparables dont elle dispose
+ne soient point en proportion avec les nécessités
+innombrables auxquelles elle aurait à faire face?
+Est-il vrai que sa marine de guerre, douée d'une
+supériorité matérielle qui lui garantit absolument la
+victoire dans une rencontre d'escadres, se trouverait
+en infériorité marquée dans la guerre de course, ou
+même (si on ne se décide pas à la rétablir) dans une
+campagne d'éparpillement qui harcellerait incessamment
+par petits groupes ses points faibles sur les
+côtes ou à la mer sans jamais donner prise à des
+engagements de masses? (C'est un peu la tactique
+des Boers sur la terre ferme.) Est-il vrai que,&mdash;mal
+gré l'énorme avantage qu'elle a eu la prévoyance
+de se réserver par la multiplicité et la position opportune
+des points d'appui, qui assurent dans toutes
+les mers le refuge en cas de danger, et, en même
+temps, le charbon, ce nerf de la guerre maritime,&mdash;la
+plus formidable puissance navale de l'univers
+serait singulièrement gênée dans les entournures
+par nos torpilleurs, dont l'infériorité numérique
+est moins marquée que celle de nos croiseurs
+et de nos cuirassés et qui l'emportent haut la main
+sur les destroyers anglais par la hardiesse des
+mouvements? A-t-on lieu de penser qu'il serait de la
+sorte aisé de faire un mal terrible à ses convois, et
+même à ses vaisseaux de guerre, et d'entraver un
+ravitaillement, obligé de pourvoir actuellement dans
+la proportion de 80% à l'alimentation d'un pays
+qui n'avait à demander au dehors, à l'époque du
+blocus continental, que de 20 à 25% des denrées
+de première nécessité? Est-il vrai que le seul fait du
+renchérissement des subsistances, consécutif à la
+hausse inévitable du fret par l'élévation du taux de
+l'assurance maritime, exposerait presque immédiatement
+le Royaume-Uni à une crise sociale des plus
+effroyables? Enfin, n'est-il point avéré que cette
+marine imposante est dans l'impossibilité de trouver
+sur la terre anglaise le nombre d'hommes nécessaire
+à ses équipages, et qu'il lui faut solliciter en
+Norvège un recrutement qui y rencontre des difficultés
+chaque jour plus grandes?</p>
+
+<p>Quant aux forces de l'armée de terre, les Boers se
+chargent de fixer l'opinion en ce qui les concerne.
+Observons seulement que la mobilisation de quelques
+régiments pour la guerre sud-africaine n'a pu s'effectuer
+qu'au prix de la désorganisation momentanée
+de certains services particuliers, notamment des
+postes et de la police londonienne, voire même des
+transports urbains, puisqu'une dépêche de source
+anglaise assurait récemment que l'on avait dû enlever
+deux cents chevaux aux tramways de Liverpool.</p>
+
+<p>Un contemporain de Wellington disait que l'infanterie
+anglaise était la première du monde, mais qu'il
+y en avait fort peu; il y en aura de moins en
+moins si les Boers continuent à capturer des
+colonnes entières.</p>
+
+<p>Une enquête approfondie sur les divers points
+énumérés et sur quelques autres confirmerait peut-être
+l'impression qui est en train de se répandre en
+Europe et selon laquelle l'appareil militaire de l'Empire
+britannique serait un majestueux instrument de
+domination en temps de paix, mais un engin de
+défense d'une médiocre efficacité contre les intempéries
+de la guerre. Tels sont ces parapluies de
+luxe qu'il convient de prendre seulement par le
+beau temps. Et, s'il éclate un orage? eh bien! l'on
+rentre chez soi.</p>
+
+<p>La puissance de l'Angleterre n'est pas dans ces
+forces matérielles d'aspect si prestigieux et de solidité
+si précaire, mais dans l'ascendant moral d'une
+politique dominatrice qui excelle à s'emparer de
+l'esprit des populations rivales.</p>
+
+<p>Fondée sur un certain nombre de principes psychologiques,
+dont elle poursuit l'application avec
+une continuité qui n'est pas le moindre élément du
+succès, et avec un sang-froid dont l'apparente sécurité
+décourage les résistances, elle excelle à faire
+tomber des mains de ses ennemis les armes dont
+elle ne serait point en état de supporter les coups.</p>
+
+<p>Un mot vulgarisé depuis peu par l'expansion
+simultanée du <i>poker</i> et de l'Impérialisme exprime à
+merveille cette suggestion qu'un esprit énergique
+et concentré peut, presqu'à coup sûr, faire subir aux
+âmes sans consistance, embarrassées de scrupules
+ou ralenties parle doute. Dans l'un et l'autre de ces
+jeux d'origine anglo-saxonne, il arrive fréquemment
+qu'un joueur n'ayant point en main les cartes qui
+conviendraient pour s'engager, sauve sa mise et
+ramasse le tapis en payant d'audace par une surenchère
+dont la confiante sérénité met en déroute des
+adversaires auxquels la victoire appartiendrait, par
+la force de leurs brelans ou de leurs quintes, s'ils
+osaient risquer le coup. Cette audacieuse pratique
+exige autant d'observation que de décision; il faut
+savoir choisir la victime et saisir au bond l'opportunité;
+les personnes timorées et impressionnables
+offrent une proie presque assurée, à condition que
+l'on attende pour leur porter le <i>bluff</i> le moment où
+elles laissent paraître des symptômes d'énervement
+ou de démoralisation. C'est ainsi qu'on en a usé
+envers la France à Fachoda.</p>
+
+<p>L'examen des artifices de la politique anglaise ne
+saurait entrer dans le cadre de cette étude, à quoi
+elle se rattache cependant par des liens étroits; mais
+je voudrais en esquisser les traits les plus significatifs:</p>
+
+<p>C'est, en première ligne, un art merveilleux de
+l'argent, avec lequel elle se procure tout ce qui est
+objet de commerce, notamment l'opinion publique,
+et qui lui permet d'intervenir dans les agitations de
+l'ordre social, de l'ordre politique et même, à l'occasion,
+de l'ordre judiciaire.</p>
+
+<p>La beauté de cet art apparaît surtout en ceci que
+l'argent engagé de la sorte ne figure généralement
+que comme une avance dont le remboursement est
+effectué par la victime de l'opération; c'est ainsi
+qu'en Égypte, il a été aventuré à bon escient des
+sommes considérables au détriment de la France qui
+n'a su ni s'associer, ni s'opposer; c'est ainsi que
+l'on fait sortir du Trésor, en ce moment, 250 millions,
+en ayant soin d'informer le contribuable
+anglais qu'ils y seront rapportés par le pays conquis,
+c'est-à-dire par l'industrie minière, grevée en
+conséquence, sur le dos des naïfs actionnaires qui
+ont réclamé à grands cris cette prise d'armes.
+Cela s'appelle se payer sur la bête.</p>
+
+<p>Le succès d'une longue suite d'entreprises de ce
+genre a constitué pour l'Angleterre un crédit qui met
+à sa disposition des ressources illimitées, d'autant
+plus qu'on la sait incapable de s'engager sciemment
+dans une affaire qui ne serait pas payante et
+de mettre son carnet de chèques au secours des Arméniens
+massacrés, visiblement hors d'état de «rendre»,
+comme les opprimés de Karthoum ou les
+uitlanders affamés! Après avoir été longtemps considéré
+par les poètes comme le sceptre du monde, le
+trident de Neptune a subi une évolution qui tend à le
+transformer en un râteau de croupier.</p>
+
+<p>Avec ou sans le secours de son argent, la politique
+anglaise excelle aussi à implanter dans l'esprit
+de ses adversaires des idées fausses qu'elle élève
+patiemment à la dignité d'axiomes incontestables;
+ces préjugés, si fortement accrédités en France à
+l'heure où nous sommes, portent notamment sur
+l'invincibilité de ses armes, que voici déjà tout émoussées;
+sur l'inexorabilité de ses menaces, que partout
+on la voit retirer devant un gros intérêt ou devant
+un danger pressant; sur l'impossibilité de rien
+entreprendre contre elle, contre qui tout est possible.
+Il y a aussi la conviction qu'elle seule est en état de
+faire la tranquillité des peuples, la prospérité des
+colons et l'amusement des financiers,&mdash;conviction
+pieusement entretenue par une certaine spéculation
+cosmopolite qui vendrait le drapeau de n'importe
+quel pays pour cent sous de hausse, fût-ce avec l'intention
+louable de le racheter à la baisse.</p>
+
+<p>Deux autres stratagèmes diplomatiques sont
+exploités par le génie impérialiste avec une habileté
+soutenue et un profit constant: l'un est ancien
+comme le monde, il tient dans l'antique formule «Diviser
+pour régner», et sa plus éclatante application
+a été réalisée par le dernier des Horace contre les trois
+Curiace. Il consiste à éparpiller les adversaires sur
+le terrain, de façon à «faire l'affaire» de chacun d'eux
+isolément; c'est ainsi que le chasseur diligent en use
+avec les perdreaux et, c'est ainsi que l'Angleterre
+procède envers les nations européennes, mettant un
+soin ingénieux à ne jamais avoir de difficultés avec
+deux d'entre elles à la fois, et sachant attendre pour
+se jeter sur Fachoda que l'Allemagne, déçue par
+notre immobilité lors de la dépêche à Krüger, nous
+ait abandonnés dans l'affaire de la Dette égyptienne;
+guettant, pour en finir avec le Transvaal, le moment
+où la politique intérieure de la France, gravement
+intéressée dans la chose, semble devoir lui rendre
+difficile une conversation diplomatique avec telles
+autres nations européennes; déblayant enfin le terrain
+pour l'heure tragique où l'Allemagne, isolée au
+Transvaal en 1895, et la France abandonnée en 1898
+au Bahr-el-Ghazal et n'ayant pas trouvé en 1899 le
+ciment d'une intervention commune, resteraient enfermées
+chez elles pendant que la Russie se heurterait
+du front à l'Empire des Indes.</p>
+
+
+<p>L'autre stratagème est un adjuvant du premier:
+c'est la politique du fait accompli ou prétendu tel.
+On dit au Portugal: «Toute résistance serait inutile
+à Delagoa-Bay, nous nous sommes mis d'accord
+sur ce point avec l'Allemagne», en même temps que
+l'on dit à la France: «Restez chez vous, l'accord
+anglo-allemand est conclu». Des affirmations aussi
+précises déconcertent le scepticisme le plus exercé;
+on se désintéresse d'une lutte désormais inutile, et
+à force de considérer comme accompli un fait qui
+ne l'est pas, on lui laisse le temps de s'accomplir et
+on lui en fournit les moyens.</p>
+
+<p>De tels procédés se rencontrent dans la meilleure
+société, ainsi que dans la plus mauvaise, et il y suffit
+à l'occasion d'une liaison coupable mais imaginaire
+pour empêcher un mariage, qui serait heureux
+et fécond: «N'épousez pas cet homme-là, ma fille,
+il a une chaîne... Quelle horreur!» Et, bien souvent,
+tout cela n'est que potins de commère intéressée.</p>
+
+<p>On y parerait aisément avec une enquête minutieuse
+et discrète, mais l'accord des familles est
+troublé par l'insistance du propos, et le projet se
+trouve insensiblement abandonné si les conjoints
+n'éprouvent pas l'un pour l'autre une de ces inclinations
+qui résistent à tous les mauvais desseins. Or,
+le penchant des grandes nations européennes est-il
+assez puissant pour les jeter dans les bras les unes
+des autres en dépit de ces racontars, répercutés avec
+une malfaisance dénuée de malice dans l'entourage
+de chacune d'elles par quelques vieilles portières de
+la diplomatie de presse, qui, ne sachant pas grand'chose,
+sont fréquemment exposées à parler de ce
+qu'elles ne savent pas; or, des négociations secrètes,
+elles ne savent guère que ce que ceux qui les conduisent
+out intérêt à leur laisser savoir pour le leur
+faire publier. Une savante campagne paraît avoir
+été menée de la sorte, en vue de parer aux dispositions
+inquiétantes de l'Europe, à qui l'affaire sud-africaine
+allait peut-être fournir une occasion inespérée
+de sortir du chaos en lui faisant prendre conscience
+de ses intérêts généraux, mis en évidence
+par les fautes de son véritable ennemi.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>La France n'a plus d'amis, du moins dans le voisinage.
+Entourée de malveillance, de suspicion et
+d'envie&mdash;on l'a vu naguère,&mdash;elle en est réduite à
+examiner quel est son ennemi le plus pressant, pour
+lui faire face, en appelant au besoin les autres à la
+rescousse. Or, le péril présent vient-il pour nous de
+l'Allemagne qui nous a pris tout ce qu'elle pouvait
+espérer, et bien au delà, et qui ne nous voit pas en
+train de chercher à le lui reprendre? ou vient-il de
+l'Angleterre avec laquelle chaque année nous apporte
+un nouveau conflit et qui nous présentait il y
+a quelques mois encore, au lendemain de Fachoda,
+tout un mémoire de questions à régler.&mdash;Questions
+coloniales! dira-t-on.&mdash;Assurément. Or, ce sont
+les questions vitales de l'Europe de demain; il n'y
+a plus guère que notre ministre des colonies qui
+soit encore à s'en apercevoir!</p>
+
+<p>Des adversaires moins irréductibles que le ministre
+compétent (pour parler le langage administratif)
+consentiront sans doute à reconnaître que nous
+avons d'importants intérêts à défendre contre les
+Anglais sur divers points du globe: sinon en Égypte
+(il faut que cette porte soit fermée, n'étant plus
+ouverte; d'accord!) du moins en Chine, au Siam, à
+Madagascar pour des questions de tarif, en Abyssinie
+pour des questions d'influence, au Maroc pour
+des questions de pénétration, à Terre-Neuve pour
+le règlement d'un procès qui dure depuis le traité
+d'Utrecht, enfin au Soudan et au Tchad, où bat le
+coeur de l'Afrique française, palpitant au spectacle
+de tant de héros tombés, les Crampel, les Bretonnet,
+les Béhagle, dont certains écrivains, que je veux
+croire bien intentionnés, affligent en ce moment
+la mémoire par une compassion boulevardière qui
+prétend laisser leur mort sans vengeance et leur
+effort sans résultat.</p>
+
+<p>En ces divers lieux, nous sommes en compétition
+avec l'Angleterre, on le veut bien; mais l'Afrique du
+Sud, chez qui nous n'avons pas un pouce de territoire
+à conserver ou à espérer, comment pourrait-elle
+nous passionner au point de nous faire prendre
+parti dans une lutte où, il nous appartient uniquement
+de marquer les coups! Telle est l'opinion qui
+persiste dans certains organes vestigiaires d'une
+politique antédiluvienne.</p>
+
+<p>M. de Vergennes, le ministre de Louis XVI, qui
+ne tarda pas à devenir le vigoureux instrument de
+notre intervention dans la guerre d'Amérique, formulait
+une opinion de ce genre, quand il écrivait à
+M. de Guines, ambassadeur à Londres: «Loin de
+chercher à profiter des embarras où l'Angleterre se
+trouve à l'occasion des affaires d'Amérique, nous
+désirons plutôt l'aider à se dégager». C'était douze
+ans après le traité de Paris, qui nous avait pris nos
+colonies; nous sommes au lendemain de Fachoda,
+qui nous a définitivement arraché l'Égypte et le
+Haut-Nil. M. de Vergennes ne persista pas dans sa
+doctrine. Notre diplomatie, qui a imité sa prudence,
+saura-t-elle, au moment venu, prendre exemple sur
+sa fermeté?</p>
+
+
+<p>Si la France est en cause dans la guerre du Transvaal?
+Quelle question!</p>
+
+<p>Outre les intérêts considérables que nous avons
+sur place et même dans le voisinage, c'est indirectement
+toute notre entreprise coloniale, c'est pour le
+moins notre situation en Afrique dont le sort se
+débat en ce moment autour de Ladysmith, où la
+lutte est engagée entre l'équilibre africain et l'envahissement
+de l'Impérialisme, qui, s'il n'est arrêté net
+sur la route du Cap au Caire, rendra le continent
+intenable. On peut dire de la question africaine,
+comme on l'a dit de la Révolution française,&mdash;et
+plus justement, je crois,&mdash;que c'est un bloc. Il y a
+une politique africaine pour l'Angleterre et il y en
+a une pour la France. Toutes deux sont en présence.</p>
+
+<p>Celle de l'Angleterre est encore au début de sa
+course, qui menace tout et tous; la nôtre est fixée,
+depuis peu, dans les limites à peu près inextensibles
+d'un Empire qui réunit nos fiefs méditerranéens
+(domaine d'Algérie, protectorat de Tunisie, et prépondérance
+économique dans une partie du Maroc)
+avec nos possessions de l'Océan (Sénégal, Guinée,
+Côte d'Ivoire, Dahomey, rattachés par le Soudan et
+les affluents du Tchad). Le désert saharien, qui paraît
+interposer entre ces deux groupements un obstacle
+infranchissable est appelé au contraire à les réunir
+tôt ou tard par les diverses branches du Transsaharien.
+C'est à cette concentration de nos forces, à leur
+utilisation sur place, que doit désormais se consacrer
+toute notre activité, et la splendide épopée des
+conquistadors français a pris fin <a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Footnote 3:</b><a href="#footnotetag3"> (return) </a> Cela ne veut pas dire qu'il soit opportun de réduire brusquement
+aux proportions les plus infimes nos forces et notre action
+militaire dans ces régions,&mdash;comme pour faciliter à l'Angleterre la
+concentration sur l'Afrique du Sud, de ses effectifs, brusquement
+rendus disponibles, par une retraite aussi inattendue... du moins
+en France.</blockquote>
+
+<p>A l'heure actuelle nous représentons en Afrique
+l'équilibre et le développement pacifique, tandis que
+l'Angleterre y apporte l'invasion et le bouleversement.</p>
+
+<p>C'est dire que si le programme de notre action
+directe semble devoir s'arrêter aux termes que je
+viens de préciser, notre politique n'en doit pas moins
+agir au dehors par tous les moyens dont elle dispose,
+on prêtant le concours le plus étendu aux adversaires
+qui se trouvent naturellement placés au travers de
+la route que prétend s'ouvrir l'Impérialisme. Deux
+d'entre eux, malgré l'évidence de leurs intérêts
+diamétralement opposés à ceux de l'Angleterre, sont
+demeurés jusqu'à présent dans une attitude indécise,
+vraisemblablement dans I'attente d'une politique
+européenne qui paralléliserait les efforts et totaliserait
+les facultés de résistance: ce sont les
+Allemands de l'Est-Africain et les Belges du Congo.
+Les deux autres, autochtones, sont fatalement
+irréductibles et c'est pour la vie qu'ils luttent en se
+défendant contre l'Angleterre: les Boers aujourd'hui,
+et demain les Abyssins, dont le tour viendrait
+aussitôt que serait réglée l'affaire du Transvaal.
+Ainsi le veut la politique de l'Horace-et-Vorace-Albion!</p>
+
+<p>Tous ces éléments de résistance vont-ils demeurer
+épars et se laisser anéantir l'un après l'autre? ou
+bien seront-ils enfin solidement amoncelés en un
+obstacle qui se dressera, inoffensif mais inébranlable,
+devant la marche de l'envahisseur? Voilà nettement
+sous quelle forme la guerre transvaalienne intéresse
+à distance la France, l'Allemagne, la Belgique et
+aussi la Russie qui est en train de se constituer,
+d'accord avec Ménélick, un important domaine dans
+l'Éthiopie équatoriale.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de nos intérêts sur place, il y a
+d'abord la question minière, dont on fait le plus de
+bruit et qui ne saurait pourtant nous faire perdre
+de vue toutes les autres. On compte au Transvaal
+plus de 1,500 millions de capitaux français engagés
+dans les mines et près de 800 millions de capitaux
+allemands; c'est assez dire que cette industrie n'est
+pas uniquement anglaise,&mdash;elle ne l'est même pas
+actuellement pour plus d'un tiers;&mdash;mais, ce qui est
+bien différent, elle est entre les mains de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Nous fournissons, avec l'Allemagne, une grosse
+partie des capitaux, mais c'est Londres qui conduit
+l'affaire à son profit, et le plus souvent à
+notre préjudice, et qui inflige à chaque instant aux
+actionnaires naïfs et patients d'énormes pertes occasionnées
+par les violentes secousses d'une spéculation
+politico-financière dont on commence seulement
+à dévoiler les ténébreux dessous. «Les Anglais, qui
+se prétendent opprimés par les Boers, oppriment,
+eux, d'une manière beaucoup plus flagrante et plus
+persistante leurs associés français. Il serait temps
+que ce régime d'oppression et d'exploitation finît,
+qu'on rétablisse la paix au Transvaal, qu'on demande
+au gouvernement boer, non pas des droits politiques
+auxquels on n'a aucun titre, mais des ménagements
+fiscaux et des réformes économiques; que les Anglais
+enfin fassent cesser cette anomalie de réclamer uniquement
+pour eux des droits et de refuser aux Français
+les droits les plus légitimes», écrivait récemment
+M. Paul Leroy-Beaulieu, qui a suivi dès ses origines,
+avec une expérience clairvoyante, le conflit transvaalien,
+dont les éléments avaient été lumineusement
+étudiés sur place par un de ses jeunes collaborateurs,
+M. Pierre Leroy-Beaulieu.</p>
+
+<p>Quiconque possède la question comme l'éminent
+directeur de l'<i>Économiste français</i> reconnaît avec
+lui<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> que l'on aurait indubitablement obtenu gain
+de cause auprès du gouvernement boer si, au lieu de
+lui tendre un traquenard politique dans lequel il ne
+s'est pas laissé choir, on avait sincèrement recherché
+de nouvelles facilités pour l'industrie minière,&mdash;déjà
+très favorisée, il importe de le proclamer, et
+dont le régime administratif est grandement envié,
+détail piquant, par les concessionnaires d'exploitations
+aurifères dans la Rhodesia et aussi, cela va
+sans dire, par les infortunés détenteurs de concessions
+minières dans les colonies françaises.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Footnote 4:</b><a href="#footnotetag4"> (return) </a> Cf. <i>Autour des mines d'or</i> (Boers et Anglais),
+par Edgar Roels,&mdash;chez A. Hennuyer.</blockquote>
+
+<p>Voilà la guerre déclarée; qui la paiera? Sir Michael
+Hicks Beach ne l'a pas dissimulé au Parlement: les
+10 millions de livres votés jusqu'à présent seront
+représentés par des bons du Trésor qu'on repassera
+en bloc au budget des pays conquis; il faudra aussi
+récompenser les dévouements et indemniser les victimes,
+dont la principale est actuellement la Chartered.
+La mine d'or y pourvoira, et ses actionnaires
+continentaux qui n'out pas voix au chapitre, n'ayant
+jamais su obtenir la représentation qui leur était due,
+se laisseront rouler une fois de plus. <i>Rule Britannia!</i>
+Quant au sort des non-Anglais au Transvaal après
+la conquête, il nous est dépeint à l'avance dans un
+ouvrage plein de faits, écrit avec le langage précis
+de l'homme d'affaires par un commissionnaire français
+qui a longtemps séjourné dans l'Afrique du Sud,
+M. Georges Aubert<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>:</p>
+
+<p>Maîtres du pays, les Anglais commençaient par donner
+le vote à tous les indigènes; comme ceux-ci sont employés
+dans les mines, on les forçait à voter pour les candidats désignés,
+qui seraient ainsi les domestiques et exécuteraient tous
+les ordres donnés par les six ou huit chefs de groupes qui
+sont directeurs et maîtres de toutes les mines du Transvaal.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Footnote 5:</b>
+<a href="#footnotetag5">(return)</a><i> L'Afrique du Sud</i>, par Georges Aubert, négociant commissionnaire,&mdash;chez Flammarion.</blockquote>
+
+<p>Alors, on prendrait toutes les mesures destinées à favoriser
+les mines et, les personnes y intéressées. Les mines
+feraient leurs importations elles-mêmes, comme le fait la De
+Beers Cy à Kimberley, monopoliseraient tout le commerce
+pour leur compte, et ruineraient en peu de temps toutes les
+industries indépendantes. Le meilleur exemple de la situation
+future du Transvaal livré aux Anglais est donné par Kimberley
+qui, ville riche et prospère, comptant 30,000 habitants
+à l'époque des exploitations isolées, a vu ses maisons devenir
+inutiles, sa population tomber à 15,000 âmes, son commerce
+diminuer de moitié, dès que la De Beers fut fondée,
+englobant dans un syndicat tout puissant la presque totalité
+des mines de diamants de la région.</p>
+
+<p>Nous croyons que nos prévisions se réaliseraient entièrement
+dès les premiers moments, et à part les dommages et
+les ruines qui seraient causés aux commerçants européens
+et français établis au Transvaal, il faut considérer la puissance
+terrible qui serait donnée aux quelques personnes
+maîtresses du pays, puissance formidable dans les mains
+d'hommes sans scrupules.</p>
+
+<p>Passant à l'examen rapide de nos intérêts de voisinage,
+j'en retiendrai seulement un dont l'importance,
+dominant toutes les questions de l'Afrique du
+Sud et même les questions de l'océan Indien, va se
+répercuter jusqu'en Extrême-Orient: La baie de
+Delagoa, avec son port de Lourenço-Marquès, offre
+aux navires de guerre une rade excellente, d'un accès
+facile et d'une défense aisément assurable: quelques
+dragages et des travaux de quais,&mdash;dont la France,
+l'Allemagne et l'Angleterre poursuivent la concession
+auprès du gouvernement portugais, qui voit là, non
+sans raison, le plus beau fleuron de sa couronne,&mdash;aménageraient
+en peu de temps et à peu de frais
+(relativement au trafic énorme qui s'y développe avec
+une progression extraordinaire) l'un des ports du
+monde les plus importants à la fois par le rôle militaire
+et par le rendement commercial.</p>
+
+<p>Parmi tous les avantages qui concourent à faire de
+Delagoa-Bay l'objet de si ardentes compétitions européennes,
+l'élément le plus précieux est assurément
+l'extrême richesse en charbon de la région dont Lourenço-Marquès
+est le débouché, et avec laquelle il est
+mis depuis quelques années en communication par
+le chemin de fer Prétoria-Lourenço. Cette ligne,
+qui constitue la voie de communication la plus
+rapide<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> entre le Transvaal et la mer, tend visiblement
+à absorber le meilleur du trafic longtemps
+réservé à la ligne du Cap, à laquelle celle de Durban,
+par le Natal, avait déjà ouvert une concurrence, compensée
+dans une certaine mesure par les rapides progrès
+du trafic sud-africain.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Footnote 6:</b><a href="#footnotetag6"> (return) </a> Longueur des lignes de Prétoria à Lourenço, 562 kil.;
+à Durban, 812 kil.; au Cap, 1,674.</blockquote>
+
+<p>Les transports de la ligne de Lourenço-Marquès se
+chiffrent par un tonnage de 88,276 en 1895, de 159,475
+en 1896 et de 189,992 en 1897. La progression est
+significative.</p>
+
+<p>Plus éloquente encore est celle de la production
+des mines de charbon du Transvaal: 548,534 tonnes
+en 1893,&mdash;791,358 en 1894,&mdash;1,133,465 en 1895,&mdash;1,437,297
+en 1896 et 1,600,212 en 1897.</p>
+
+<p>La majeure partie de ce charbon est utilisée dans
+les mines d'or dont l'industrie ne s'est développée
+que grâce à ce précieux voisinage, mais l'exportation
+par Lourenço s'accentue de jour en jour grâce à la
+consommation croissante de la navigation à vapeur,
+qui, après certaines hésitations, a adopté les houilles
+de Middleburg et de Lydenbourg, du moins sur l'<i>Ost
+Deutsch Africa</i>, et sur les navires de plusieurs
+lignes anglaises.</p>
+
+<p>(Nos compagnies françaises, dont l'initiative est
+plus lente,&mdash;on ne le sait que trop!&mdash;n'ont pas
+encore jugé prudent de les imiter, et restent pieusement
+fidèles aux vieux errements et aux fournisseurs
+traditionnels.)</p>
+
+<p>La production totale du charbon au Transvaal a
+été jusqu'à I'année 1897, de 5,510,000 tonnes, représentant,
+au puits, une valeur de 58 millions de
+francs. Il n'en faut pas d'avantage pour indiquer
+quelle sera la valeur de Delagoa-Bay, sur la route
+des Indes, surtout comme point d'approvisionnement:
+l'Angleterre a bien d'autres ports de relâche,
+et elle fait faire d'énormes travaux, en ce moment à
+Port-Louis-de-Maurice; nous possédons Diego-Suarez,
+admirable rade de refuge et d'observation.
+Mais ni à Port-Louis ni à Diego, on ne trouve
+d'autre charbon que celui qui y est apporté par mer
+à grands frais et le prix de la tonne du charbon de
+navigation s'y élève parfois au-dessus de 60 francs,
+alors qu'il ne dépasse guère 15 shillings à Cardiff.
+C'est dire quel rôle les houillères transvaaliennes
+sont appelées à jouer dans cette question, qui touche
+de si près à l'avenir, à l'existence même de Madagascar.</p>
+
+<p>Le dernier-né, le Benjamin de notre empire
+colonial, a été tout de suite, de la part du public
+français, l'objet d'une faveur que ses aînés ont mis
+longtemps à obtenir. Une certaine désaffection a
+suivi, occasionnée par le leurre des mines d'or, d'où
+les capitaux français n'out retiré jusqu'à présent que
+des déceptions, et aussi par les innombrables difficultés
+qu'oppose au développement des ressources
+d'un pays neuf un régime administratif odieux à
+ceux-là mêmes qui le manient, et qui le manient, il
+faut le dire, d'une main libérale et souvent habile.
+Il est néanmoins incontestable qu'une exploitation
+raisonnée, patiente et délivrée de certaines entraves
+qu'on verra sauter quelque jour, tirera plus ou moins
+rapidement, du sol de la grande île, par la culture et
+par l'élevage, d'énormes richesses, dont le principal
+avantage est de trouver tout auprès d'elles un
+débouché insatiable. Madagascar, c'est le grenier de
+l'Afrique du Sud: bétail, volailles, oeufs, riz, manioc,
+bois pour les galeries de mines et pour les traverses
+de chemins de fer, c'est chez nous que le Transvaal
+aura toutes les raisons de prendre ces produits dont
+il fait une consommation illimitée et dont la majeure
+partie lui est fournie jusqu'à présent par les colonies
+anglaises du Cap et de Natal, ou transitée sur leurs
+chemins de fer.</p>
+
+<p>Il est improbable que l'Angleterre une fois maîtresse
+du pays des Boers, encourage cette concurrence
+et facilite l'introduction des denrées d'un pays
+avec lequel elle est en guerre de tarifs et auquel elle
+prétendait, il y a quelques mois encore, imposer un
+régime économique à son gré comme elle s'efforce
+vainement de le faire depuis cinq ans au Transvaal.</p>
+
+<p>On m'objectera peut-être que l'Angleterre libre-échangiste
+ne saurait, même contre nous, fermer
+des portes, qui out toujours été largement ouvertes
+par le gouvernement de Prétoria. Parler ainsi serait
+donner une preuve nouvelle de la force des préjugés
+inculqués à l'esprit de ses rivaux économiques par
+la politique anglaise qui prêche partout le libre-échange
+et qui pratique la protection là où elle y trouve
+profit: ouvertement dans plusieurs de ses colonies
+et hypocritement dans la Métropole, où tous les
+prétextes sont bons pour empêcher l'entrée du bétail
+étranger. Nos éleveurs le savent bien.</p>
+
+<p>La France a toujours trouvé auprès de l'administration
+transvaalienne les dispositions les plus favorables
+à la mise en valeur de sa nouvelle colonie, dont
+le voisinage était jusqu'à présent envisagé comme
+une précieuse garantie pour le maintien de l'équilibre
+sud-africain, et le gouvernement de Prétoria nous
+a maintes fois manifesté de précieuses dispositions à
+lier partie avec nous pour des entreprises d'une
+extrême urgence, tels que certains grands travaux
+publics, le développement des lignes de navigation
+rapide et la création d'un câble sous-marin, qui soustrairait
+au contrôle britannique les communications
+de l'Europe avec l'Afrique du Sud, notamment avec
+Madagascar.</p>
+
+<p>C'est d'ailleurs en Angleterre même, dans le monde
+colonial de l'entourage de Cecil Rhodes, qu'il faut
+chercher la note exacte sur la corrélation de l'affaire
+de Delagoa-Bay avec nos grands intérêts malgaches,
+et je ne puis mieux faire que de citer ce passage
+d'un ouvrage publié récemment à Londres sous ce
+titre, <i>La clef de l'Afrique du Sud</i>:</p>
+
+<p>Il est de la plus grande importance, pour les intérêts de la
+Grande-Bretagne, que les Anglais prennent possession de
+la baie de Delagoa. Ce fait nous intéresse encore plus vivement
+lorsque nous nous souvenons que l'île voisine de Madagascar
+est dans les mains de la France et que celle-ci l'a
+fortifiée et en a fait une forte station navale.</p>
+
+<p>L'activité française a été très remarquable depuis quelques
+années; et il est facile de comprendre qu'après nous avoir
+évincés de Madagascar, les Français sont fort désireux
+de protéger leur colonie et d'obtenir une complète domination
+sur le canal de Mozambique. Tant que la baie de Delagoa
+reste possession portugaise, la France n'a rien à
+craindre, car le Portugal ne pourrait porter préjudice à la
+France, et, après tout, le fait de l'occupation portugaise
+indique que les autres puissances n'y possèdent aucun
+droit.</p>
+
+<p>Toutefois, au moment où des négociations pour la cession
+de la baie à l'Angleterre seraient ouvertes, la France comprendrait
+combien sa colonie de Madagascar se trouverait
+menacée; et, au cas où la cession deviendrait un fait accompli,
+son grand projet de contrôle complet du canal de
+Mozambique s'évanouirait comme un rêve. La France, dès
+lors, fait tous les efforts possibles pour mettre des bâtons
+dans les roues de l'Angleterre. Son grand objectif était la
+neutralisation des eaux de la baie, de façon que l'Angleterre
+n'aurait jamais eu la possibilité d'exercer son droit de
+préemption dans l'éventualité très probable où le Portugal
+se déciderait à vendre la baie pour faire face à des difficultés
+financières.</p>
+
+<p>L'empire, pour se consolider, a souvent besoin d'acquérir
+quelque territoire ou quelque port. Et cela afin de conserver
+nos possessions comme un tout, de favoriser notre commerce
+et aussi de prévenir certaines puissances toujours
+disposées à troubler l'équilibre international. On ne pourrait
+trouver un meilleur exemple de cette politique qui cherche
+à solidariser nos colonies et à fortifier l'empire que
+dans les efforts continus de la Grande-Bretagne pour s'assurer
+la possession de Delagoa qui doit couronner notre prépondérance
+en Afrique.</p>
+
+<p>On le voit, en s'abstenant aujourd'hui de prendre
+sur ce point des mesures conservatrices, la France
+s'exposerait pour demain à un conflit des plus graves
+avec son ennemie de tous les temps, avec celle contre
+qui elle a dû soutenir à travers tout le siècle
+dernier, selon l'expression du général Niox, une
+guerre de cent ans coloniale, dans laquelle nous
+retomberions fatalement si notre gouvernement ne
+savait se contraindre, sans retard, à une fermeté,
+qui est le premier devoir de la prudence: «Il arrive
+toujours du mal aux éléphants qui ont peur», assure
+le judicieux pachyderme dont l'impérialiste Rudyard
+Kipling a fait le héros d'un de ses plus beaux contes
+de la Jungle.</p>
+
+
+
+<p>Nous avons donc quelques motifs de ne pas nous
+désintéresser de ce qui se passe entre Johannesburg
+et le canal de Mozambique. Ceux du Portugal,
+unique possesseur jusqu'à présent de la colonie de
+ce nom, sont tous aussi clairs et moins indirects.
+Nous verrons ensuite ceux de l'Allemagne.</p>
+
+<p>Après une audacieuse tentative d'intrusion du
+côté de l'îlot d'Iniak (Delagoa-Bay), déjouée en 1875
+par la sentence arbitrale du maréchal Mac-Mahon
+et renouvelée en 1889 dans la vallée du Chiré, les
+Portugais, en présence d'un ultimatum apporté à
+Lisbonne par une escadre, durent céder à l'Angleterre
+une énorme étendue de territoire, convoitée
+par la Chartered pour arrondir la Rhodesia. L'Europe
+resta chez elle.</p>
+
+<p>Le Portugal était encore une grande puissance
+africaine; cette <i>diminutio capitis</i>,&mdash;ce Fachoda plus
+excusable,&mdash;la mit pour longtemps à la merci de
+l'Angleterre qui depuis lors la persécuta d'un chantage,
+dont la coupable indifférence de l'Europe finirait
+par permettre le succès. On sait avec quelle
+ruse grossière mais efficace, la politique anglaise
+décourage depuis quelques années les velléités de
+cette dame Europe chaque fois qu'une de ses grandes
+filles montre quelque velléité de se porter au secours
+de la petite soeur: «Ne vous dérangez donc pas,
+fait l'Angleterre; nous avons eu des mots ensemble,
+mais nous voilà tout à fait d'accord.» Et la petite
+soeur, pincée jusqu'au sang et terrorisée, n'ose pas
+dire que non.</p>
+
+<p>C'est ce qu'on appelle l'accord anglo-portugais;
+il y a beau temps qu'il se prolonge de la sorte, à
+travers les démentis officiels que l'indignation nationale
+arrache de temps en temps à un gouvernement
+qui n'ignore pas de quel choc serait précipitée la
+dynastie assez osée pour trafiquer des diamants de
+la couronne portugaise avec l'ennemi le plus exécré,&mdash;à
+travers les dénégations constantes de tout ce qui
+dans la presse européenne est en état de s'informer
+sur ces choses et d'en juger, et d'où il appert que, pas
+plus en Allemagne qu'en France et qu'en Russie on
+n'est dupe de cette entente du bourreau avec la victime,
+trop grossièrement renouvelée de la saynète bien
+connue du <i>Décapité par persuasion</i>. On se refuse à
+voir le Portugal abandonnant aux mains de l'Angleterre,
+en échange d'une bonne parole, les pendants
+d'oreille qui représentent le plus clair de sa fortune.....
+et la tête à laquelle ils sont pendus. Mais
+quelle situation horrible est celle de ce gouvernement
+auquel l'Angleterre dit à chaque instant: «Si
+vous ne voulez pas faire croire que nous sommes
+d'accord, je m'en vais vous bombarder, et personne
+ne lèvera le bout du doigt pour l'empêcher.»
+Oh! la psychologie de l'opérette qui prétend que les
+Portugais sont toujours gais!</p>
+
+<p>Gomme le lièvre de la <i>Cuisinière bourgeoise</i>, le
+gouvernement portugais préfère attendre, mais
+voici que l'Angleterre s'impatiente et si quelqu'un ne
+proteste pas à haute et intelligible voix contre une
+cession plus ou moins déguisée de Lourenço-Marques,
+et contre une violation inqualifiable de la neutralité
+portugaise, l'accord imaginaire sera subitement
+devenu une complicité réelle, dont l'Angleterre
+et le Portugal auront tous deux à rendre compte un
+jour ou l'autre.</p>
+
+<p>Nous croyons savoir que le groupe diplomatique
+et colonial de la Chambre, justement ému de la chose,
+a tenu, il y a quelques mois, une réunion importante
+dont cette question a fait l'objet. On a dit aussi
+que des représentations discrètes avaient été formulées
+à Lisbonne par notre ministre; ces réserves,
+assurément empreintes de plus de discrétion que de
+célérité, ont-elles porté leur effet?</p>
+
+<p>Le 21 octobre dernier, M. Balfour, répondant à une
+question précise, assurait que l'accord proposé au
+gouvernement portugais pour l'achat de Delagoa-Bay
+était encore à l'étude; depuis trois ans, la presse
+officieuse assurait <i>urbi et orbi</i> qu'il était conclu. A
+qui se fier?</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Le logogriphe anglo-portugais a été scruté avec un
+intérêt passionné en Allemagne, où le scepticisme
+des organes du gouvernement et de la Cour sur le
+compte de la version anglaise, contrastait singulièrement
+avec la candeur marquée par les journaux dont
+les sympathies sont réservées au puissant parti de
+la haute finance internationale, constamment en lutte
+avec le parti colonial qui grandit de jour en jour
+dans l'Empire. Mais, s'il est curieux d'observer les
+impressions que laissent paraître les journaux qui
+expriment l'opinion publique et ceux qui prétendent
+la conduire, il est plus intéressant encore et plus
+concluant de rechercher, dans les faits matériels, les
+conditions permanentes du grand problème qui se
+trouve posé entre l'Angleterre et l'Allemagne, depuis
+que celle-ci a ajouté à la situation prépondérante où
+l'éleva brusquement sa formidable puissance militaire
+les avantages d'un développement économique
+dont la marche foudroyante terrifie, et, je dirais presque,
+décourage toute concurrence.</p>
+
+<p>Ce fut tout d'abord, en effet, un découragement
+général et profond qui s'empara de l'Angleterre, le
+jour où, à la suite d'une infinité de constatations
+désobligeantes personnellement infligées aux uns et
+aux autres dans le monde des affaires, la décadence
+industrielle et commerciale de la Grande-Bretagne
+fut proclamée dans un ouvrage dont le retentissement
+a fait tressaillir le colosse sur ses pieds d'argile.</p>
+
+<p><i>Made in Germany!</i>, jeté comme un cri d'alarme
+devant le péril allemand qui grandissait d'heure en
+heure et qui prenait, depuis la dépêche à Krüger,
+une allure de provocation belliqueuse, ce pamphlet
+vibrant secouait l'orgueilleuse quiétude du citoyen
+anglais avec une éloquence dont la <i>Revue des Deux-Mondes</i>
+a recueilli les échos dans un substantiel article
+d'Arvède Barine:</p>
+
+<p>La suprématie industrielle de la Grande-Bretagne
+a été longtemps un lieu commun passé en
+axiome, mais elle est en train de devenir un mythe,
+disait l'auteur Edwin Williams. La gloire industrielle
+de l'Angleterre agonise et l'Angleterre n'en
+sait rien. Car l'Allemagne est entrée dans une lutte
+à mort contre elle et combat de toutes ses forces
+pour détruire notre suprématie.» Suivait un tableau
+plein de verve de la maison anglaise envahie
+depuis les ustensiles de la cuisine jusqu'aux jouets
+d'enfants, et depuis le pot de bière jusqu'au tisonnier
+par des marques allemandes; «l'opéra lui-même
+que vous entendez est un opéra fait en Allemagne,
+exécuté ici par des chanteurs, des musiciens
+et un chef d'orchestre faits en Allemagne,
+avec des instruments et sur des partitions venant
+d'Allemagne.»</p>
+
+<p>Cette invasion était signalée, comme s'étendant
+jusqu'aux colonies anglaises, qui ne servaient plus
+qu'à fournir des débouchés à I'Allemagne <a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Footnote 7:</b><a href="#footnotetag7"> (return) </a> <p><i>Le North American Review</i>: contient dans son dernier numéro un
+article plein de chiffres et de documents, intitulé le <i>Déclin du commerce
+anglais</i> dont la conclusion est que l'Angleterre perd rapidement
+sa situation prédominante et sera bientôt reléguée au troisième
+rang des nations commerciales, les États-Unis prenant le premier et
+l'Allemagne le second; c'est un Américain qui parle.</p>
+
+<p>Cette publication montre une fois de plus qu'on ne se fait pas illusion
+sur la décadence anglaise, qu'une de ses causes est la concurrence
+américaine et que cette rivalité se traduit de l'autre côté de
+l'Océan par des marques d'antipathie indéniables.</p></blockquote>
+
+<p>Les lamentations de M. Edwin Williams étaient
+périodiquement reprises en manière de refrain par
+le choeur des consuls au <i>Board of Trade</i> et furent
+corroborées par le rapport à la <i>Royal Commission
+on technical Education</i>, qui concluait en ces termes:</p>
+
+<p>«Il n'y a pas place en Europe pour deux
+reines du commerce et de l'industrie, il faut
+que l'une des deux abdique ou périsse. L'Allemagne
+compte bien que ce ne sera pas elle et
+toutes ses forces sont tendues vers l'étranglement
+de l'autre. Tout ce qu'elle fait en faveur de son
+industrie est dirigé contre la rivalité de l'Angleterre.»
+On allait jusqu'à dénoncer l'espionnage
+commercial de Berlin entretenant des commis dans
+les offices de Londres et dans les usines du Royaume-Uni.
+Et toutes ces doléances, toutes ces imputations
+étaient reprises avec éclat par lord Roseberry dans
+un discours à Epsom: «Depuis la défaite de l'Autriche,
+l'Allemagne n'a pas cessé de se préparer
+silencieusement à deux grandes guerres. Elle en
+a terminé une, celle pour la consolidation de son
+territoire. L'autre, qu'elle est en train de faire,
+c'est la guerre industrielle».</p>
+
+<p>Un an plus tard, c'était lord Salisbury accusant
+amèrement «le péril d'une certaine expansion envahissante
+et continue dont l'Europe est menacée
+par une de ses races, armée de tous les moyens
+que la civilisation peut mettre au service de son
+ambition démesurée»; c'était le coup de théâtre du
+traité de commerce brutalement dénoncé, et c'était
+Cecil Rhodes disant devant la commission d'enquête:</p>
+
+<p>«J'ai été fortement influencé par la conviction que
+la politique du gouvernement transvaalien actuel
+avait pour but d'introduire l'influence d'une autre
+puissance étrangère (l'Allemagne) dans le système
+déjà compliqué des États sud-africains, et risquait
+de rendre plus difficile encore à l'avenir l'établissement
+d'une union étroite entre eux.»</p>
+
+<p>En ce temps-là, de fréquents incidents mettaient
+aux prises, sur divers points du globe, des Anglais
+et des Allemands; le hasard d'un voyage autour de
+l'Afrique m'en rendit deux fois le témoin. Ce fut
+d'abord à Zanzibar, quand, après le bombardement
+par l'amiral Rawson, le Sultan usurpateur alla
+chercher refuge au consulat germanique où il était
+attendu avec une visible impatience. Il y arriva, poursuivi
+de près par un détachement de fusiliers marins
+de l'escadre anglaise, qui, baïonnette au canon, cernèrent
+le bâtiment; le cordon d'investissement fut
+relevé le soir par des troupes fraîches, et le service
+de garde fut maintenu trois semaines durant, jusqu'au
+jour où une grande marée amena au consulat,
+situé sur le littoral, une embarcation du navire de
+guerre allemand qui, sous le regard indigné des
+marins anglais, prit livraison de l'auguste réfugié et
+le transporta sain et sauf à Dar-es-Salam.</p>
+
+<p>Quelques mois plus tard, à Lourenço-Marquès,
+une populace, notoirement soudoyée par des agents
+anglais, se ruait sans motifs sur le consul allemand,
+le comte Pfeif, de passage à la gare, et le
+poursuivait jusqu'à ses bureaux, dont les vitres
+furent brisées. Le consul, dont les revendications
+étaient appuyées par la présence d'un croiseur,
+exigea et obtint une éclatante réparation. La semaine
+suivante, des matelots de l'escadre anglaise cherchèrent
+querelle à des Français et à des Allemands
+écoutant la musique au square, et une rixe générale
+s'ensuivit. Bagatelles sans doute, mais représentatives
+d'un état d'esprit qui était alors universel dans
+le domaine colonial, où Français et Allemands se
+trouvaient quelquefois rapprochés, contre toute attente,
+par l'hostilité britannique.</p>
+
+<p>L'anglophobie allemande s'est-elle évanouie depuis
+lors, comme par enchantement? Quelques diplomates
+de l'asphalte s'évertuent à démontrer qu'il n'en subsiste
+rien, ou à peu près, sinon dans l'esprit public,
+du moins dans l'esprit du prince. Il convient d'ajouter
+que ces nouvellistes ne s'embarrassent pas de la
+précision d'une information ni de la logique d'un
+raisonnement; leurs révélations émanent en ligne
+directe de ce don intuitif qui est la grâce d'état de
+quelques somnambules extra-lucides et de certains
+diplomates extra-carrière.</p>
+
+<p>Si l'on se soustrait à leur attraction magnétique
+pour examiner les faits et pour en tirer la lumière,
+on est conduit à une série d'observations d'où se
+dégage nettement une conclusion tout à fait différente
+de l'oracle rendu par ces sondeurs de pensées
+souveraines.</p>
+
+<p>Ces considérations, qui me paraissent s'imposer à
+un examen attentif, j'en vais noter quelques-unes en
+toute simplicité.</p>
+
+<p>&mdash;Les positions respectives de l'Angleterre et de
+l'Allemagne dans la grande lutte économique pour
+la vie n'ont été notoirement jusqu'ici l'objet d'aucune
+modification qui annonce la conciliation des intérêts<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Footnote 8:</b><a href="#footnotetag8"> (return) </a> Quelque peine que se donne l'Angleterre pour nous en faire
+accroire, et quelle que soit, la coquetterie avec laquelle ou s'y prête à
+Berlin pour nous piquer au jeu, qui donc oserait soutenir que la
+face des choses soit bouleversée par la bataille de Samoa et qu'il
+faille voir une entente internationale dans la liquidation eu solde de
+quelques menues affaires, avec lesquelles il importait à tout le monde
+d'en finir à raison du trouble disproportionné qu'elles apportaient
+dans l'examen des graves problèmes que le moment est venu d'aborder.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Les coups de canons tirés sur un petit peuple que
+l'Allemagne avait ostensiblement pris sous sa protection,
+et les airs de bravade affectés par l'Angleterre
+vis-à-vis de quiconque interviendrait, ne sont assurément
+pas faits pour opérer le rapprochement des
+coeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Les explosions de joie par lesquelles est accueilli
+du public et de la presse allemande chaque nouvel
+échec de la rivale d'hier, montrent qu'en dehors de
+l'empereur, personne, dans ce pays, ne juge nécessaire
+ou simplement convenable de voiler l'expression
+de ces sentiments peu amicaux.</p>
+
+<p>Ce souverain, en qui s'incarne la formule intégrale
+du génie allemand, a-t-il apparence d'aventurer
+une politique personnelle contre le voeu de
+ses peuples?</p>
+
+<p>La réponse à cette interrogation se lit dans le
+discours de Hambourg et dans le prodigieux effort
+par lequel l'empereur est en train de demander au
+renouvellement du septennat maritime une extension
+des forces navales proportionnée aux exigences
+d'une politique coloniale qu'il considère comme
+l'instrument indispensable des intérêts commerciaux
+de son pays.</p>
+
+<p>Dans ce sens la Société coloniale allemande fait
+une propagande incessante, et son activité trouve
+un accueil de plus en plus favorable. «Le peuple
+allemand commence à en reconnaître l'importance
+pour l'existence économique de l'empire, dit le
+<i>Deutsch Asiatische Warte</i>; il se pourrait que
+l'Allemagne se trouvât bientôt en conflit avec une
+grande puissance navale et se vît obligée de
+combattre pour sa situation internationale. Partout
+nous voyons surgir la nécessité de donner une protection
+plus rigoureuse à nos intérêts d'outre-mer
+dont l'extension devient de plus en plus grande.»</p>
+
+<p>Faut-il voir là une marque de bienveillance et de
+confiance de la part de l'Allemagne vis-à-vis de
+l'Angleterre? On en douterait, si un botaniste de la
+valeur de M. de Lanessan n'affirmait le contraire par
+son insistance à pointer vers la Triplice les canons
+de nos cuirassés et les torpilles de nos sous-marins
+sous l'étrange prétexte «qu'il n'y a rien à
+faire» contre l'Angleterre... pas même de se mettre
+en état de défense.</p>
+
+<p>Ce sentiment nous avait déjà coûté le Canada;
+voici, en effet, ce que M. de Choiseul écrivait à
+l'infortuné Montcalm:</p>
+
+<blockquote><p>
+«Je suis bien fâché d'avoir à vous mander que
+vous ne devez pas espérer des troupes de renfort;
+comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer des
+secours proportionnés aux forces que les Anglais
+sont en état de vous opposer, les efforts que l'on
+ferait ici n'auraient d'autre effet que d'exciter le
+ministère de Londres à en faire de plus considérables
+pour conserver sa supériorité qu'il s'est acquise dans
+cette partie du monde.»
+</p></blockquote>
+
+<p>Une doctrine aussi funeste nous a valu le désastre
+moral de Fachoda; on avait préparé la guerre navale
+contre toutes les nations du monde,&mdash;y compris la
+Suisse,&mdash;mais à l'exception de l'Angleterre, notre
+seule rivale maritime! Elle a naturellement profité
+de ce que nous lui tournions le dos pour nous traiter
+comme on sait.</p>
+
+<p>&mdash;Chaque colonie allemande est considérée par la
+Métropole comme un organe essentiel dont la disparition
+ou l'amoindrissement serait ressenti de tout
+l'organisme <a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Footnote 9:</b><a href="#footnotetag9"> (return) </a> Il y a quelques années, la Société coloniale allemande, association
+qui a pris depuis quelques années une puissance avec laquelle
+il faut compter, remettait au Chancelier de l'Empire une mémoire où
+on lisait que l'influence allemande dans le Sud-Ouest africain était
+une condition <i>sine qua non</i> de l'équilibre colonial de l'Empire. «Il
+est de l'intérêt de l'Allemagne, disait-on, de soutenir les États sud-africains
+dans leur lutte avec l'Angleterre et de libérer de toute
+entrave la baie de Delagoa.»</blockquote>
+
+<p>Comment admettre que le chef d'État qui suit passionnément
+jusque dans le moindre détail toutes ces
+questions maritimes et coloniales ignore l'intérêt
+vital qui s'attache à Delagoa-Bay ou se laisse amadouer
+sur ce point par les menues privautés qu'on
+fait mine de lui accorder du côté de l'Angola, ou du
+Damaraland ou du Mozambique même, fût-ce sur
+le Pacifique?</p>
+
+<p>&mdash;On ne doit pas oublier que c'est lui qui, en 1894,
+a violemment interposé, sur le passage de la voie ferrée
+que M. Cecil Rhodes prétendait établir du Caire
+au Cap dans une game anglaise, un coupe-circuit qui,
+pour longtemps empêchera les trains de passer. Cette
+question fut réglée, à Bruxelles, d'accord avec la
+France, qui devait quelque temps après joindre ses
+forces à celles de l'Allemagne par l'intermédiaire de
+la Russie pour faire obstacle aux prétentions anglaises
+en Chine<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Footnote 10:</b><a href="#footnotetag10"> (return) </a><p>M. Cecil Rhodes s'est rendu, cette année, à Berlin pour obtenir de
+Guillaume II les garanties nécessaires à l'établissement de son chemin
+de fer dans la traversée de l'Est africain. Tout en lui donnant le droit
+de poser un fil télégraphique, sous le contrôle de l'Administration
+allemande et sans abandon territorial, l'empereur a refusé à M. Cecil
+Rhodes le droit d'établir chez lui une voie ferrée anglaise.</p>
+
+<p>Un journal satirique de Londres a illustré cet échec dans une
+caricature montrant le Napoléon du Cap revenant d'Allemagne avec
+une grosse caisse, dont la peau est crevée d'un trou énorme.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a fait cela? dit John Bull.</p>
+
+<p>&mdash;Guillaume II, mais, en compensation, il m'a offert sa photographie.</p>
+
+<p>C'était vrai.</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Comment ne pas reconnaître dans tous ces faits
+la réalisation d'un plan d'ensemble, solidement
+échafaudé, et suivi avec une ténacité que n'arrête
+aucune traverse et que ne décourage aucun retard?</p>
+
+<p>On nous a étrangement trompés s'il ne faut plus
+voir en Guillaume II l'homme au vaste et ferme dessein
+que ses portraitistes, ses historiographes et ses
+actes importants nous montrent depuis qu'il est sur
+le trône, mais un névropathe inquiet, ballotté d'un
+extrême à l'autre de la politique par les impressions
+du moment et se jetant tantôt contre l'Angleterre et
+tantôt dans ses bras, suivant l'humeur dont l'affecte
+au réveil la faveur obtenue par un télégramme
+galamment tourné ou la froideur que l'on marque, à
+le voir figurer en 1900 entre Ménélick et Ranavalo.</p>
+
+<p>Par sa complexion personnelle autant que par sa
+situation souveraine, le Kaiser, exempt du souci qui
+impose à tant d'autres l'obligation de surveiller sous
+leurs pas un terrain mal assuré, porte son regard
+au loin. A qui donc ferait-on croire que la sagace
+Angleterre escompte véritablement la possibilité de
+lui donner le change comme à ces animaux de courte
+vue dont on leurre la fureur avec un oripeau rouge,
+ou comme à ces personnes dont on obscurcit la clairvoyance
+avec un petit cadeau? Pour parler un
+argot qui s'applique à merveille aux tractations d'une
+certaine politique, ce n'est pas avec des «bouche-l'oeil»
+comme Samoa, qu'on empêchera l'Allemagne
+de voir clair dans ses intérêts.</p>
+
+<p>L'instinct vital de la solidarité est trop puissant
+dans ce pays pour laisser prise à une tactique qui s'efforce
+visiblement d'isoler chacun des partenaires européens
+dans la satisfaction momentanée d'un appétit
+au préjudice du bien durable de la collectivité.</p>
+
+<p>Un des hommes qui out joué le rôle le plus actif
+dans le monde colonial germanique, tant par de
+brillantes explorations que par d'importantes missions
+politiques, M. Eugène Wolff dont le nom est lié
+aux affaires de Chine comme à celles d'Afrique
+et qui fut admis à suivre, auprès du général
+Duchesne, notre expédition de Madagascar, faisait
+récemment à un rédacteur du <i>Journal des Débats</i> des
+déclarations significatives sur l'urgence de fortifier
+les intérêts de la communauté européenne contre le
+péril anglais:</p>
+
+<p>L'incident de Fachoda devrait être une leçon pour nous
+tous. Le fait d'un continent européen tiraillé en sens divers
+devant la ténacité vigoureuse et les armements maritimes
+d'un pays ou le soleil ne se couche jamais, paraît assez
+évident pour que beaucoup d'esprits conciliants chez nous
+espèrent qu'il n'échappera pas à la clairvoyance du peuple
+français.</p>
+
+<p>Une entente sérieuse, la franche poignée de mains donnée
+entre les puissances continentales peut seule garantir un
+partage égal et juste en Asie et en Afrique. Un continent
+uni est le seul obstacle qui brisera la témérité des Anglais:
+c'est ce qu'il nous faut, car c'est la paix à tout jamais.</p>
+
+<p>La paix! La paix en Europe! Tel est le voeu de
+plus en plus nettement formulé par les peuples
+comme par les souverains.</p>
+
+<p>«Je suis bien décidé à maintenir la paix... mon
+amour pour l'armée allemande ne m'induira
+jamais en cette tentation d'enlever à mon pays les
+bienfaits de la paix... Je souhaiterais seulement
+que la paix européenne fût entre nos mains.»</p>
+
+<p>Ainsi parlait Guillaume II en 1895, et son langage,
+ni son affirmation ne paraissent avoir changé depuis
+l'époque où il disait à Jules Simon: «Je crois
+qu'à celui qui oserait troubler la paix de l'Europe
+une leçon serait donnée qu'il n'oublierait de cent
+ans!» Qui la trouble, sinon l'Angleterre, avec
+ses provocations incessantes et inadmissibles? Et
+comment la protéger, sinon en appelant tout le
+monde au rempart?</p>
+
+<p>Encore faut-il un rempart. Le moment est venu de
+le construire; depuis longtemps on en parle, mais
+c'est à qui n'apportera point la première pierre ou
+le premier sac de terre.</p>
+
+<p>«Diverses occasions se sont présentées où il eut
+suffi, assure M. Wolff, d'une indication nette de
+la part de la France pour que l'Allemagne s'arrangeât
+avec elle <i>en matières extra-européennes;</i>
+et la Russie et l'Autriche, peut-être même l'Italie,
+n'auraient pas refusé d'entrer dans un arrangement
+de ce genre.»</p>
+
+<p>On a, d'autre part, affirmé que des «invites»
+avaient été faites à diverses reprises auprès de
+notre gouvernement. Ces allégations nous out valu
+un pittoresque défilé d'anciens ministres et d'anciens
+ambassadeurs se décernant à eux-mêmes le certificat
+de n'avoir rien fait. C'est le maximum de résultat
+auquel puisse prétendre aujourd'hui l'activité des
+hommes de mérite.</p>
+
+<p>A l'encontre de ce politicien, plus recommandable
+par l'esprit que par le caractère, qui disait: «On m'a
+tout offert, j'ai tout accepté; on ne m'a rien donné!»
+notre diplomatie allègue triomphalement qu'on ne lui
+a rien proposé. Peut-être serait-il plus exact de déclarer
+qu'à l'austère devoir pieusement fidèle comme
+l'honnête femme du sonnet d'Arvers, elle n'a pas
+entendu:</p>
+
+<blockquote><p>
+Le murmure d'amour élevé sur ses pas.
+</p></blockquote>
+
+<p>Mais qui pourrait lui reprocher d'avoir fait la sourde
+oreille aux galanteries trop empressées de I'ennemi
+dont l'éloigne pour longtemps le souvenir odieux
+qu'un seul mot peut effacer!... Et ce mot on ne le dit
+pas. Eh bien! qu'on reste chez soi,&mdash;et si l'on a quelque
+chose à nous communiquer dans l'intérêt des
+affaires qui nous sont communes, il est de convenance
+élémentaire qu'on charge de la commission
+une tierce personne avec laquelle nous soyons en
+confiance.</p>
+
+<p>M. Wolff intervertit singulièrement les rôles quand
+il nous dit que la Russie suivra... C'est à elle à marcher
+devant; c'est elle qui doit être l'initiatrice, l'intermédiaire
+et peut-être même la gérante du syndicat
+des intérêts européens; c'est avec elle seule que nous
+pouvons traiter et sa prévenance doit s'exercer à nous
+éviter tout froissement avec des cointéressés dont
+le contact sera pour nous insupportable tant qu'ils
+n'auront pas effacé les griefs que nous maintenons.
+En attendant, réglons les affaires urgentes et veillons
+au plus pressé.</p>
+
+<p>Les à-quoi-bonnistes, à qui toute apparence est
+prétexte pour s'abstenir d'une action quelconque,
+proclament que le voyage de Guillaume II marque
+son assentiment à la politique africaine de I'Angleterre,
+et que l'Europe n'a plus qu'à s'incliner. Pauvre
+Europe, ce qu'on lui en raconte! Voilà un souverain
+dont toutes les forces, depuis qu'il règne, s'exercent
+dans le sens d'une lutte formidable avec l'Angleterre,
+et il suffit qu'il aille porter à l'aïeule des trois quarts
+des princes européens l'hommage de son respect pour
+qu'on nous représente comme un tribut de vassalité
+cette manifestation de piété filiale, imposée par les
+convenances les plus élémentaires.</p>
+
+<p>Pour grands que soient les rois, ils out des obligations
+de famille comme les autres hommes, et l'histoire
+moderne nous montre à chaque page ces obligations
+sacrifiées aux devoirs primordiaux de l'État,
+car ce n'est pas seulement dans les pièces de Sardou
+que Napoléon Ier est, par alliance, le petit-neveu de
+Louis XVI.</p>
+
+<p>D'ailleurs, aucun sentiment de bienséance n'interdit
+à l'empereur d'exprimer respectueusement à
+la reine Victoria la ferme volonté dont l'Europe est
+animée pour le maintien d'un équilibre africain, qui
+est la condition nécessaire de la tranquillité universelle.
+Guillaume est mieux situé que personne auprès
+de celle dont l'ambition suprême paraissait être d'obtenir
+de la postérité le titre d'Impératrice de la Paix,
+pour lui exposer comme quoi, si le continent noir
+venait à tomber sous la domination britannique, la
+France,&mdash;lamentablement déçue du grand rêve
+africain qui l'exalte et la réconforte depuis vingt
+ans,&mdash;ramènerait en Europe une combativité exaspérée
+et redoutable; comme quoi la Russie, engagée
+avec elle dans une solidarité qui se fortifie de jour
+en jour, considérerait sans doute comme un devoir
+d'appuyer vigoureusement, du côté de l'Afghanistan,
+l'effort désespéré que la France, réduite à ses
+possessions d'Extrême-Orient, et y concentrant tous
+ses effectifs coloniaux, tenterait nécessairement du
+côté de la Birmanie, en même temps qu'elle exercerait
+au sud de l'empire chinois une action conjuguée
+avec celle que sa puissante alliée accentuerait du
+côté de la Sibérie; comme quoi la perspective d'un
+pareil état de choses présenterait, dans l'univers
+entier, des inconvénients assez graves pour déterminer
+les nations européennes à ne pas le laisser
+se produire, et comme quoi leur sentiment à peu
+près unanime est exprimé par ces lignes des <i>Novosti,</i>
+de Saint-Pétersbourg, disant que, «même sans
+conclure entre elles aucune alliance, l'Allemagne et
+la France peuvent exercer une puissante influence
+sur l'établissement dans le sud de I'Afrique d'une paix
+solide et durable».</p>
+
+<p>L'Impératrice des Indes, qui sait de quel prix se
+paierait le titre d'Impératrice d'Afrique et qui n'ignore
+pas que sur un geste on verrait les trois cent
+mille afrikanders du Cap et du Natal se soulever
+pour une guerre sainte, la puissante armée de Ménélik
+se former sur le Haut-Nil et les admirables troupes
+coloniales, dont notre ministre des colonies n'a
+pas encore complètement dépouillé le Soudan, prendre
+possession en quelques jours (cela ne fait pas
+l'ombre d'un doute)&mdash;des colonies de Sierra-Leone,
+de la Côte d'Or et du Lagos,&mdash;l'Impératrice Victoria
+sera peut-être touchée par la pieuse démarche de
+ce puissant souverain, son petit-fils, venant en
+paladin de la Paix l'adjurer d'épargner au monde
+un cataclysme sans précédent et auquel ne survivrait
+pas l'Angleterre!</p>
+
+<p>La race anglaise couvre une grande partie de la
+surface terrestre, mais certaines fautes de la mère patrie
+suffiraient pour qu'il en fût d'elle comme de
+la race espagnole dans l'Amérique du Sud. «Les
+colonies sont comme les fruits qui ne tiennent à
+l'arbre que jusqu'à leur maturité!» disait Turgot
+quelques années avant la guerre des États-Unis.</p>
+
+<p>L'histoire va-t-elle montrer une fois de plus la
+résistance obstinée d'un petit peuple énergique faisant
+buter sur le versant de la décadence le char
+d'un envahisseur dont les faciles conquêtes abusaient
+l'univers?</p>
+
+<p>Est-ce la loi d'une inéluctable fatalité, qui ne permet
+pas à l'Empire britannique de s'arrêter au point
+où il est parvenu? «Si nous étions justes un seul
+jour, c'en serait fait de nous!» s'écriait Pitt avec une
+franchise dont on ne retrouve la trace que chez
+M. Cecil Rhodes.</p>
+
+<p>L'Angleterre d'aujourd'hui sera juste et pacifique,
+ou bien elle trouvera devant elle les peuples unis
+pour la défense de la civilisation qu'elle outrage et
+qu'elle menace.</p>
+
+<p>Déjà nous voyons, chez nous, l'unanime horreur
+de son forfait réunir dans un mouvement de protestation
+des frères qu'on pouvait croire séparés pour
+longtemps. Un commun sentiment d'indignation et
+de conservation va-t-il rapprocher ainsi des éléments
+européens qui semblaient inconciliables à tout jamais,
+et verra-t-on les événements de demain préparer
+un dénouement honorable au tragique conflit
+qui pèse sur l'Europe depuis près de trente ans?</p>
+
+<p>Puisse-t-il être vrai, le mot de l'homme d'État qui
+entrevoyait dans les mystérieuses contrées sud-africaines
+la solution de nos problèmes européens!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Une politique européenne : la France,
+la Russie, l'Allemagne et la guerre au Transvaal, by Étienne Grosclaude
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE POLITIQUE EUROPÉENNE : ***
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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