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diff --git a/old/13839-8.txt b/old/13839-8.txt new file mode 100644 index 0000000..107b6b4 --- /dev/null +++ b/old/13839-8.txt @@ -0,0 +1,11121 @@ +Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 5, 1812-1876, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Correspondance, Vol. 5, 1812-1876 + +Author: George Sand + +Release Date: October 23, 2004 [EBook #13839] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 5, 1812-1876 *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +GEORGE SAND + +CORRESPONDANCE + +1812-1876 + +V + + + + +QUATRIÈME ÉDITION + +PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR. +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES +3, RUE AUBER, 3 + +1883 + + + + + + + +CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND + + + + +DXLII + +A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A DECIZE (NIÈVRE) + + Nohant, 2 janvier 1864. + +Chère enfant, + +C'est vrai, que je n'écris plus, parce que je n'en peux plus d'écrire! +mais tu sais bien que je ne t'oublie pas. Je suis souvent malade, je me +remets sur pied pour un mois ou deux, puis je retombe. Me voilà dans une +mauvaise période; j'aurais besoin de changer d'air et de régime; mais +comment faire? Le travail ne peut pas s'arrêter, et il suffit tout juste +aux besoins courants. + +Ne parlons pas du mauvais côté des choses, puisqu'il y en a un sérieux +et inévitable pour tout le monde. + +Je suis contente que ta fillette, cette pauvre fillette qui t'a tant +fait trembler, soit enfin en bonne voie de croissance, et de vie, et que +George travaille bien. C'est le bonheur immédiat, le plus actuel et le +plus important dans ta vie. La nôtre coule tranquille tant que notre +Marc est gai et frais comme une rose. Quand viendront les bobos, les +crises inévitables, nous serons sens dessus dessous! Ainsi passe la vie +de famille; jusqu'à présent, ç'a été tout plaisir, et la première dent +du cher petit ne l'a pas éprouvé sérieusement. Lina est bonne nourrice +et se tire bien d'affaire. + +On travaille toujours comme des nègres autour de ce berceau. Les +vacances et les comédies ont été très courtes. Beaucoup de monde, +toujours _trop à la fois_, dans la maison, et, comme Lina ne pouvait +guère s'amuser, nous avons fini les réjouissances de bonne heure. +Nous n'avons plus que Lambert et sa femme, qui est très gentille et +excellente personne; mais ils partent ces jours-ci. Ils t'envoient mille +amitiés. Maurice a passé son jour de l'an dans son lit. Ce n'est rien +heureusement, qu'une fièvre de courbature. Lui et sa femme, qui est +toujours très charmante et mignonne, me chargent de t'embrasser. + +Merci à Bertholdi pour ses échantillons minéralogiques, qui sont très +beaux. Embrasse-le pour moi, ainsi que Jeannette, et Georget, quand tu +le verras. + +G. SAND + +Pauvre Pologne! c'est navrant, c'est un deuil pour tous les coeurs. + + + + +DXLIII + +A M. AUGUSTE VACQUERIE, A PARIS + + Nohant, 4 janvier 1864 + +Je ne vous ai pas remercié du plaisir que m'a causé _Jean Baudry_. +J'espérais le voir jouer. Mais, mon voyage à Paris étant retardé, je +me suis décidée à le lire, non sans un peu de crainte, je l'avoue. Les +pièces qui réussissent perdent tant à la lecture, la plupart du temps! +Eh bien, j'ai eu une charmante surprise. Votre pièce est de celles qu'on +peut lire avec attendrissement et avec satisfaction vraie. + +Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve un seul reproche à faire à +la manière dont vous l'avez déroulé et dénoué: c'est que la brave et +bonne Andrée ne se mette pas tout à coup à aimer Jean à la fin, et +qu'elle ne réponde pas à son dernier mot: «Oui, ramenez-le, car je +ne l'aime plus, et votre femme l'adoptera!» ou bien: «Guérissez-le, +corrigez-le, et revenez sans lui.» + +Vous avez voulu que le sacrifice fût complet de la part de Jean. +Il l'était, ce me semble, sans ce dernier châtiment de partir sans +récompense. + +Vous me direz: La femme n'est pas capable de ces choses-là. Moi, je dis: +Pourquoi pas? Et je ne recule pas devant les bonnes grosses moralités: +un sentiment sublime est toujours fécond. Jean est sublime; voilà que +cette petite Andrée, qui ne l'aimait que d'amitié, se met à l'aimer +d'enthousiasme, parce que le sublime a fait vibrer en elle une force +inconnue. Vous voulez remuer cette fibre dans le public, pourquoi ne pas +lui montrer l'opération magnétique et divine sur la scène? Ce serait +plus contagieux encore; on ne s'en irait pas en se disant: «La vertu ne +sert qu'à vous rendre malheureux.» + +Voilà ma critique. Elle est du domaine de la philosophie et n'ôte rien +à la sympathie et aux compliments de coeur de l'artiste. Vous avez fait +agir et parler un homme sublime. C'est une grande et bonne chose par le +temps qui court. Je suis heureuse de votre succès[1]. + + + + [1] _Réponse de M. Auguste Vacquerie_. + +Comme je suis fier que vous m'ayez écrit une lettre si amicale et si +sincère; mais comme je suis humilié que nous ne soyons pas du même avis +sur les dénouements! + +Vous regrettez qu'Andrée ne récompense pas la vertu de Jean Baudry. Mais +est-ce que la vertu est jamais récompensée ailleurs qu'à l'Académie? +J'ai essayé de faire un Prométhée bourgeois; est-ce que la récompense +de Prométhée n'a pas été le vautour? Et je ne sais pas qui est-ce qui +gagnerait à ce qu'il en fût autrement. + +Ce ne serait pas Prométhée, toujours! Le voyez-vous réconcilié avec +Jupiter et bien en cour? voyez-vous Jeanne Darc finissant dame d'honneur +de La reine, et Jésus ministre de Tibère! + +Ce ne serait pas la vertu non plus. Vous dites qu'elle est plus +contagieuse quand elle est récompensée; je crois le contraire, et qu'il +n'y a pas de plus grande propagande que le martyre. Supprimez la croix +et vous supprimez peut-être le christianisme. + +Pour redescendre à ma pièce, il me semble que Jean Baudry serait +considérablement diminué, et avec lui l'enseignement qu'il personnifie, +s'il était aimé d'Andrée à la fin. Je doute que Roméo et Juliette +fussent touchants à perpétuité s'ils s'étaient mariés tranquilles et +s'ils avaient eu beaucoup d'enfants. Je ne repousse pas absolument les +dénouements heureux, mais je les crois d'abord moins vrais, ensuite +moins efficaces. Je vous avoue que Tartufe cesse presque de m'être +odieux au moment où on l'arrête. + +La moralité n'est pas dans le fait, mais dans l'impression du fait. +Puisque vous regrettez que Jean Baudry ne soit pas heureux, l'impression +finale est donc pour la vertu. + +Je trouve qu'Andrée rendrait un mauvais service à la vertu et à Jean +Baudry lui-même en le préférant à Olivier, qui retomberait alors où Jean +Baudry l'a ramassé. Elle croit, comme Jean Baudry, qu'Olivier traverse +la dernière crise du mal; elle a pour lui la même sorte de tendresse que +Jean Baudry, elle l'aime pour le parfaire; elle veut être la mère de +son âme, comme il en est le père. Elle épouse mieux Jean Baudry en ne +l'épousant pas et en collaborant à son oeuvre qu'en stérilisant son +effort de onze années. Ce n'est donc pas par incrédulité à la grandeur +des femmes, ô chère grande femme! que j'ai voulu qu'Andrée, préférât le +coeur imparfait au coeur parfait; elle fait acte de grande bonté et de +grand courage en choisissant celui qui a le plus besoin d'elle, non pas +seulement pour être heureux, chose secondaire, mais pour être bon, chose +essentielle. + +Et, maintenant, me pardonnerez-vous de n'avoir pas fait de mon +dénouement une distribution de prix Montyon, et d'Andrée l'âne savant +qui va présenter la patte à la personne la plus honnête de la société? + +Me pardonnerez-vous de vous ennuyer si longuement de ma défense? Mais, +si je plaide devant vous, c'est que je reconnais votre juridiction; je +ne réponds pas à tout le monde, je n'assomme que vous; voilà ce que +rapporte le génie. Mais, pardonnez-moi ou non, moi, je vous remercie. + +AUGUSTE VACQUERIE. Paris, +7 janvier 1804.] + + + + +DXLIV + +A M. ÉDOUARD RODRIGUES, A PARIS + + Nohant, 12 janvier 1864. + +... J'ai le droit de mépriser mon argent, ce me semble. Je le méprise +en ce sens que je lui dis: «Tu représentes l'aisance, la sécurité, +l'indépendance, le repos nécessaire à mes vieux jours. Tu représentes +donc, mon intérêt personnel, le sanctuaire de mon égoïsme. Mais, pendant +que je te placerai en lieu sûr et que je te ferai fructifier, tout +souffrira autour de moi et je ne m'en soucierai pas? Tu veux me tenter? +Va au diable! je dédaigne ta séduction; donc, je te méprise!» Avec cette +prodigalité-là, j'ai passé ma vie à ne me satisfaire jamais; à écrire +quand j'aurais voulu rêver, à rester quand j'aurais voulu courir, +à faire des économies sordides sur certains besoins entièrement +personnels, certains luxes de robes de chambre et certaines questions +de pantoufles auxquelles j'aurais été sensible; à ne pas flatter la +gourmandise des convives, à ne pas voir les théâtres, les concerts, le +mouvement des arts; à me faire anachorète, moi qui aimais l'activité +de la vie et le grand air des voyages. Je n'ai pas souffert de ces +renoncements: je sentais en moi une joie supérieure, celle de satisfaire +ma conscience et d'assurer le repos du coeur de chaque jour. En +compromettant et sacrifiant les aises de l'avenir? en méprisant mon +argent qui voulait me tenter? Oui, c'est comme cela, et vous ne me +donnerez pas tort, je parie. + +Ai-je été _prodigue_ pour cela? Non, puisque je n'ai pas fait comme la +plupart de mes confrères en aliénant ma propriété, pour le plaisir de +manger une centaine de mille francs par an. J'ai senti que, si j'eusse +fait comme eux, je n'eusse rien _avalé_, mais j'aurais tout donné; car, +en détail, j'ai bien donné au moins 500 000 francs sans compter les +dots des enfants. J'ai mis le _holà_ à mon entraînement, et mes enfants +n'auront pas de reproches à me faire. J'ai résisté à la voix du +socialisme mal entendu qui me criait que je faisais des réserves. Il y +en a qu'il faut faire et on ne m'a pas ébranlée. Une théorie ne peut pas +être appliquée sans réserve dans une société qui ne l'accepte pas. J'ai +fait beaucoup d'ingrats, cela m'est égal. J'ai fait quelques heureux et +sauvé quelques braves gens. Je n'ai pas fait d'_établissements utiles_: +cela, _je ne sais pas_ m'y prendre. Je suis plus méfiante du _faux +pauvre_ que je ne l'ai été. + +Pour le moment, je n'ai absolument sur les bras qu'une famille de +_mourants_ à nourrir: père, mère, enfants, tout est malade; le père et +la mère mourront, les enfants au moins ne mourront pas de faim. Mais à +ceux-là, un peu sauvés, succédera un autre nid en déroute. Et puis, à +la fin de l'année, j'ai eu à payer l'année du médecin et celle du +pharmacien. Ceci est une grosse affaire, de 1500 à 2000 francs toujours. +Le paysan d'ici n'est pas dans la dernière misère: il a une maison, un +petit champ et ses journées; mais, s'il tombe malade, il est perdu. Les +journées n'allant plus, le champ ne suffit pas s'il a des enfants; quant +au médecin et aux remèdes, impossible à lui de les payer et il s'en +passe si je ne suis pas là. Il fait des remèdes de sorcier, des remèdes +de cheval, et il en meurt. La femme sans mari est perdue. Elle ne peut +pas cultiver son champ, il faut un journalier payé. Il n'y a pas la +moindre industrie dans nos campagnes. Les fonds de la commune consacrés +à fournir des remèdes et à payer les médecins ne sont distribués qu'aux +véritables indigents, qui sont peu nombreux. Donc, tous les prétendus +_aisés_ sont à deux doigts de l'indigence si je ne m'en mêle, et +plusieurs gens bien respectables ne demandent pas et ne reçoivent qu'en +secret. Nos bourgeois de campagne ne sont pas mauvais; ils rendent des +services, donnent quelquefois des soins. Mais délier la bourse est une +grande douleur en Berry, et, quand on a donné dix sous, on soupire +longtemps. Les campagnes du Centre, sont véritablement abandonnées. +C'est le pays du sommeil et de la mort. Ceci pour vous expliquer ce que +l'on est obligé de faire quand on voit que de plus riches font peu +et que de moins riches ne font rien. On a créé à Châteauroux une +manufacture de tabac qui soulage beaucoup d'ouvriers et emploie beaucoup +de femmes; mais ces bienfaits-là n'arrivent pas jusqu'à nos campagnes. + + + + +DXLV + +AU MÊME + + Nohant; 8 février 1864. + +Mon brave et bon ami, + +J'ai fini ma grosse tâche, et, avant que j'en commence une autre, je +viens causer avec vous. Qu'est-ce que nous disions? Si la liberté de +droit et la liberté de fait pouvaient exister simultanément? Hélas! tout +ce qu'il y a de beau et de bon pourra exister quand on le voudra; +mais il faut d'abord que tous le comprennent, et le meilleur des +gouvernements, de quelque nom qu'il s'appelle, sera celui qui enseignera +aux hommes à s'affranchir eux-mêmes en voulant affranchir les autres au +même degré. + +Vous vouliez me faire des questions, faites-m'en, afin que je vous +demande de m'aider à vous répondre; car je ne crois pas rien savoir de +plus que vous, et tout ce que j'ai essayé de savoir, c'est de mettre de +l'ordre dans mes idées, par conséquent de l'ensemble dans mes croyances. +Si vous me parlez philosophie et religion, ce qui pour moi est une seule +et même chose, je saurai vous dire ce que je crois; _politique_, c'est +autre chose: c'est là une science au jour le jour, qui n'a d'ensemble et +d'unité qu'autant qu'elle est dirigée par des principes plus élevés que +le courant des choses et les moeurs du moment. Cette science, dans son +application, consiste donc à tâter chaque jour le pouls à la société, et +à savoir quelle dose d'amélioration sa maladie est capable de supporter +sans crise trop violente et trop périlleuse. Pour être ce bon médecin, +il faut plus que la science des principes, il faut une science pratique +qui se trouve dans de fortes têtes ou dans des assemblées libres, +inspirées, par une grande bonne foi. Je ne peux pas avoir cette +science-là, vivant avec les idées plus qu'avec les hommes, et, si je +vous dis mon idéal, vous ne tiendrez pas pour cela les moyens pratiques; +vous ne les jugerez vraiment, ces moyens, que par les tentatives qui +passeront devant vos yeux et qui vous feront peser la force ou la +faiblesse de l'humanité à un moment donné. Pour être un sage politique, +il faudrait, je crois, être imbu, avant tout et par-dessus tout, de +la foi au progrès, et ne pas s'embarrasser des pas en arrière qui +n'empêchent pas le pas en avant du lendemain. Mais cette foi n'éclaire +presque jamais les monarchies, et c'est pour, cela que je leur préfère +les républiques, où les plus grandes fautes ont en elles un principe +réparateur, le besoin, la nécessité d'avancer ou de tomber. Elles +tombent lourdement, me direz-vous; oui, elles tombent plus vite que +les monarchies, et toujours pour la même cause, c'est qu'elles veulent +s'arrêter, et que l'esprit humain qui s'arrête se brise. Regardez en +vous-même, voyez ce qui vous soutient, ce qui vous fait vivre fortement, +ce qui vous fera vivre très longtemps, c'est votre incessante activité. +Les sociétés ne diffèrent pas des individus. + +Pourtant vous êtes prudent et vous savez que, si votre activité dépasse +la mesure de vos forces, elle vous tuera; même danger pour le travail +des rénovations sociales; et impossible, je crois, de préserver la +marche de l'humanité de ces _trop_ et de ces _trop peu_ alternatifs qui +la menacent et l'éprouvent sans cesse. Que faire? direz-vous. Croire +qu'il y a toujours, quand même, une bonne route à chercher et que +l'humanité la trouvera, et ne jamais dire. _Il n'y en a pas, il n'y en +aura pas_. + +Je crois que l'humanité est aussi capable de grandir en science, en +raison et en vertu, que quelques individus qui prennent l'avance. Je la +vois, je la sais très corrompue, affreusement malade, je ne doute pas +d'elle pourtant. Elle m'impatiente tous les matins, je me réconcilie +avec elle tous les soirs. Aussi n'ai-je pas de rancune contre ses +fautes, et mes colères ne m'empêcheront jamais d'être jour et nuit à son +service. Passons l'éponge sur les misères, les erreurs, les fautes de +tels ou tels, de quelque opinion qu'ils soient ou qu'ils aient été, +s'ils ont dans le coeur des principes de progrès ardents et sincères. +Quant aux hypocrites et aux exploiteurs, qu'en peut-on dire? Rien; +c'est le fléau dont il faut se préserver, mais ce qu'ils font sous une +bannière ou sous une autre ne peut être attribué à la cause qu'ils +proclament et qu'ils feignent de servir. + +Quand nous mettrons de l'ordre dans notre _catéchisme_ par causerie, il +faudra bien que nous commencions par le commencement et que, avant de +nous demander quels sont les droits de l'homme en société, nous nous +demandions quels sont les devoirs de l'homme sur la terre, et cela nous +fera remonter plus haut que république et monarchie, vous verrez. Il +nous faudra aller jusqu'à Dieu, sans la notion duquel rien ne s'explique +et ne se résout; nous voilà embarqués sur un rude chemin, prenez-y +garde! mais je ne recule pas si le coeur vous en dit. + +Bonsoir pour ce soir, cher ami, et à vous de coeur et de tout bon +vouloir. + +G. SAND. + + + + +DXLVI + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, 21 février 1864. + +Chers enfants, + +Je croyais bien avoir répondu à votre question. Comment, si je veux être +marraine de mon _Cocoton_? Je crois bien! Si c'était comme catholique, +je dirais: «Non! ça porte malheur.» Mais l'Église libre, c'est +différent, et vous ne deviez pas douter un instant de mon adhésion. + +On commence à travailler sérieusement à l'Odéon. Mais on a perdu tant de +temps, que nous ne serons pas prêts avant la fin du mois, et peut-être +le 2 ou le 3 mars. Voilà ce qu'ils reconnaissent aujourd'hui. Mais je +ne veux pas vous ennuyer de mes ennuis; ils ne sont pas minces, et vous +seriez étonnés de la provision de patience que je fais tous les matins +pour la journée. + +J'ai été voir le prince hier matin, j'ai demandé à voir son fils[1]; +il a fait dire à la bonne de l'amener. L'enfant est arrivé avec une +personne en petite robe de laine écossaise que j'ai failli ne pas +regarder, quand je me suis aperçue que c'était la princesse elle-même +qui m'amenait son jeune homme, toute seule et très gentiment. L'enfant +est très beau et très joli, avec un air mélancolique et timide. + +Il tiendra de sa mère plus que de son père. Il est très mignon et +obéissant comme une fille. + +Je me porte bien, toujours sans appétit; ça ne pousse pas à Paris. + +La vente de Delacroix a produit près de deux cent mille francs en deux +jours. Les moindres croquis se vendent deux, trois et quatre cents +francs. Ce pauvre homme vendait des tableaux pour ce prix-là! + +Bonsoir, mes enfants chéris; je _bige_ bien tendrement. + + [1] Le prince Victor. + + + + +DXLVII + +AU MÊME + + Paris, 28 février 1864. + +Mes chers enfants, + +C'est demain le grand jour! quand vous recevrez ma lettre, j'aurai des +bravos ou des sifflets, peut-être l'un et l'autre. Ribes ne va pas +mieux; il joue quand même et très bien. La pièce est mal sue, mais bien +comprise et bien jouée. + +_Le duc_-Berton, _Villemer_-Ribes, _Caroline_-Thuillier, _la +Marquise_-Ramelli, _Pierre_-Rey, sont excellents. + +_Diane de Saintrailles_, charmante, un peu maniérée; _madame d'Arglade_, +un peu faible, et Clerh-_Benoît_, qui dit quatre mots, ne gâtent rien. + +Le théâtre, depuis le directeur jusqu'aux ouvreuses, dont l'une +m'appelle _notre trésor_, les musiciens, les machinistes, la troupe, les +allumeurs de quinquets, les pompiers, pleurent à la répétition comme +un tas de veaux et dans l'ivresse d'un succès qui va dépasser celui du +_Champi_. Tout ça, c'est la veille, il faut voir le lendemain; s'il y a +déroute, ce sera autre chose. On annonce toujours une cabale. Les uns la +disent formidable; les autres disent qu'il n'y aura rien; nous verrons +bien. Le moment du calme est venu pour moi qui n'ai plus rien à faire +que d'attendre l'issue. La salle sera comble et il y en aura autant à la +porte. De mémoire d'homme, l'Odéon n'a vu une pareille rage. L'empereur +et l'impératrice assisteront à la première; la princesse Mathilde en +face d'eux, le prince et la princesse Napoléon au-dessous. M. de Morny, +les ministères, la police de l'empereur nous prennent trop de place, et +ce n'est pas le meilleur de l'affaire. Nous aimerions mieux des artistes +aux avant-scènes que des diplomates et des fonctionnaires. Ces gens-là +ne crèvent pas leurs gants blancs contre une cabale. Il n'y a que le +prince qui applaudisse franchement. + +Enfin, nous y voilà! les décors sont riches et laids. L'orchestre sera +rempli de mouchards, rien ne manquera à la fête. Marchal ne demande qu'à +étriper les récalcitrants. Le parterre est pris par des gens en cravate +blanche et en habit noir. A demain des nouvelles. + +J'ai vu enfin M. Harmant à l'Odéon. Il m'a dit qu'il viendrait me voir +après la pièce. Mario Proth va faire un article sur _Callirhoé_[1]. +Jourdan en raffole, il est de la religion de Marc Valery. + + [1] Roman de Maurice Sand. + + + + +DXLVIII + +AU MÊME + + Paris, mardi 1er mars 1864. + Deux heures du matin. + +Mes enfants, + +Je reviens escortée par les étudiants aux cris de «Vive George Sand! +Vive _Mademoiselle La Quintinie!_ A bas les cléricaux!» C'est une +manifestation enragée en même temps qu'un succès comme on n'en a jamais +vu, dit-on, au théâtre. + +Depuis dix heures du matin, les étudiants étaient sur la place de +l'Odéon, et, tout le temps de la pièce, une masse compacte qui n'avait +pu entrer occupait les rues environnantes et la rue Racine jusqu'à ma +porte. Marie a eu une ovation et madame Fromentin aussi, parce qu'on l'a +prise pour moi dans la rue. Je crois que tout Paris était là ce soir. +Les ouvriers et les jeunes gens, furieux d'avoir été pris pour des +cléricaux à l'affaire de _Gaetana_ d'About, étaient tout prêts à faire +le coup de poing. Dans la salle, c'étaient des trépignements et des +hurlements à chaque scène, à chaque instant, en dépit de la présence de +toute la famille impériale. Au reste, tous applaudissaient, l'empereur +comme les autres, et même il a pleuré ouvertement. La princesse +Mathilde est venue au foyer me donner la main. J'étais dans la loge de +l'administration avec le prince, la princesse, Ferri, madame d'Abrantès. +Le prince claquait comme trente claqueurs, se jetait hors de la loge et +criait à tue-tête, Flaubert était avec nous et pleurait comme une femme. +Les acteurs ont très bien joué, on les a rappelés à tous les actes. + +Dans le foyer, plus de deux cents personnes que je connais et que je ne +connais pas sont venues me _biger_ tant et tant, que je n'en pouvais +plus. Pas l'ombre d'une cabale, bien qu'il y eût grand nombre de +gens mal disposés. Mais on faisait taire même ceux qui se mouchaient +innocemment. + +Enfin, c'est un événement qui met le quartier Latin en rumeur depuis ce +matin; toute la journée, j'ai reçu des étudiants qui venaient quatre par +quatre, avec leur carte au chapeau, me demander des places et protester +contre le parti clérical en me donnant leurs noms. + +Je ne sais pas si ce sera aussi chaud demain. On dit que oui, et, comme +on a refusé trois ou quatre mille personnes faute de place, il est à +croire que le public sera encore nombreux et ardent. Nous verrons si +la cabale se montrera. Ce matin, le prince a reçu plusieurs lettres +anonymes où on lui disait de prendre garde à ce qui se passerait à +l'Odéon. Rien ne s'est passé, sinon qu'on a chuté les claqueurs de +l'empereur à son entrée, en criant: _A bas la claque!_ l'empereur a très +bien entendu; sa figure est restée impassible. + +Voilà tout ce que je peux vous dire ce soir; le silence se fait, la +circulation est rétablie et je vas dormir. + + + + +DXLIX + +AU MÊME + + Paris, 2 mars 1864. + +Mes enfants, + +La seconde de _Villemer_ a été ce soir encore plus chaude que celle +d'hier. C'est un triomphe inouï, une tempête d'applaudissements d'un +bout à l'autre, à chaque mot, et si spontanée, si générale, qu'on coupe +trois fois chaque tirade. Le groupe des claqueurs quand il essaye de +marquer des points de repère à cet enthousiasme ne fait pas plus d'effet +qu'un sac de noix. Le public ne s'en occupe pas, il interrompt où il lui +plaît, et c'est le tonnerre. Jamais je n'ai rien entendu de pareil. +La salle est comble, elle croule; la tirade de Ribes, au second acte, +provoque un délire. Dans les entr'actes, les étudiants chantent des +cantiques dérisoires, crient: «Enfoncés les jésuites! _Hommes noirs, +d'où sortez-vous?_ Vive _La Quintinie!_ Vive George Sand! Vive +_Villemer_!» On rappelle les acteurs à tous les actes. Ils ont de la +peine à finir la pièce. Ces applaudissements les rendent ivres, Berton, +ce matin, l'était encore d'hier, lui qui ne boit jamais que de l'eau +rougie. Ce soir, il me suivait dans les coulisses en me disant qu'il me +devait le plus beau succès de sa vie, et le plus beau rôle qu'il eût +jamais joué. + +Thuillier et Ramelli étaient folles. Il faut dire qu'elles ont joué +admirablement. Ribes n'a pas le même ensemble: il est laid, disgracieux, +pas cabotin du tout; mais, par moments, il est si sympathique et si +nerveux, qu'il électrise le public et recueille en bloc les bravos +que les autres reçoivent en détail. Je vous raconte tout ça pour vous +amuser. Si vous voyiez mon calme au milieu de tout ça, vous en ririez; +car je n'ai pas été plus émue de peur et de plaisir que si ça ne m'eût +pas regardé personnellement, et je ne pourrais pas expliquer pourquoi. +Je m'étais préparée à ce qu'il y a de pire, c'est peut-être pour ça que +l'inattendu d'un succès si inconcevable, en ce qui me concerne, m'a un +peu stupéfiée. Il faut voir le personnel de l'Odéon autour de moi! je +suis le bon Dieu. Je dois leur rendre cette justice que, tout le temps +des répétitions, ils ont été aussi gentils que le jour de la victoire; +que, la veille, ils n'ont pas été pris de la panique ordinaire qui fait +qu'on veut _mascander_[1] la pièce parce qu'on a peur de tout. Ils vont +faire de l'argent, je l'espère. En ce moment, ils pourraient faire +quatre mille francs par soirée; mais ils tiennent à laisser entrer les +écoles, beaucoup d'ouvriers, de bourgeois libres penseurs, enfin les +amis naturels et ceux qui lancent le succès par conviction. En cela, ils +agissent bien, et ils sont honnêtes gens. + +Il y a eu ce soir encore un peu de tapage sur la place. On voulait +recommencer la promenade d'hier au soir, car je ne savais pas hier quand +je vous ai écrit tout ce qui s'était passé. Six mille personnes au +moins, les étudiants en tête, ont été à la porte du club catholique et +de la maison des jésuites, chanter en fausset: _Esprit saint, descendez +en nous!_ et autres cantiques, en moquerie. Ce n'était pas bien méchant; +mais, comme tous ces enfants s'étaient grisés par leurs cris et leur +queue de douze heures sur la place, on craignait de les voir aller trop +loin, et la police les a dispersés. Quelques-uns ont été bousculés, +déchirés et menés au poste. Ni coups ni blessures pourtant. On +s'attendait à du bruit et on avait consigné deux régiments, avec l'ordre +d'être prêts à monter à cheval. + +Les jeunes gens avaient résolu de dételer mes chevaux du sapin et de +m'amener rue Racine. On a, Dieu, merci, empêché et calmé tout. On a un +peu taquiné l'impératrice en lui chantant _le Sire de Framboisy_. Mais +l'empereur a bien agi, il a applaudi la pièce, il est sorti à pied +jusqu'à sa voiture, que la foule empêchait d'arriver. Il n'a pas +voulu que la police lui fit faire place. On lui en a su gré et on l'a +applaudi. + +Il devrait bien faire supprimer l'escouade de mouchards qui l'acclament +à son entrée, et auxquels les étudiants ont imposé silence hier; je suis +sure que, sans elle, toute la salle l'applaudirait. + +Les journaux d'aujourd'hui racontent de mille manières ce qui s'est +passé hier; mais ce que je vous raconte à bâtons rompus est exact. +Aujourd'hui, il y avait dans la salle pas mal de catholiques qui +essayaient de prendre des airs dédaigneux et embêtés. Mais ils ne +pouvaient pas seulement cracher, et la moindre parole de leur part eût +fait éclater une tempête. Décidément tout le monde ne les aime pas, et +ils n'oseront pas broncher. Ils se vengeront dans leurs journaux, soit! + +J'ai encore un jour ou deux à donner à _Villemer;_ et puis j'ai à voir +M. Harmant, et puis la pièce de Dumas, qui vient samedi, et quelques +affaires de détail à terminer; l'impression de mon manuscrit de +_Villemer_ à livrer, c'est-à-dire la correction d'un manuscrit conforme +à la mise en scène. J'espère avoir fini tout cela la semaine prochaine +et courir vers vous et mon Coco ton qui pousse bien, j'espère, pendant +que je pioche, ce cher petit amour! Je vous _bige_ mille fois. +Parlez-moi de vous et de lui. + + [1] Abîmer. + + + + +DL + +AU MÊME + + Paris, 8 mars 1864 + +_Villemer_ va toujours merveilleusement. La grande presse est encore +plus élogieuse que la petite, et cela sans restriction. Ces messieurs +qui m'avaient déclarée incapable de faire du théâtre, me proclament +_très forte_. L'Odéon fait tous les soirs quatre mille francs de +location et de cinq à six cents francs au bureau. Il y a file de +voitures toute la journée pour retenir les places, puis autre file le +soir et queue au bureau. + +L'Odéon est illuminé tous les soirs. La Rounat en deviendra fou. Les +acteurs sont toujours rappelés entre tous les actes. C'est un succès +splendide, et, comme il n'est plus soutenu par personne que le public +payant, il est si unanime et si chaud, que jamais les acteurs n'en ont +vu, disent-ils, de pareil. Ribes se soutient; le succès lui donne +une vie artificielle et le guérira peut-être. Il a des moments où on +l'interrompt trois fois par des applaudissements frénétiques comme le +premier jour. Les voyageurs qui arrivent à Paris et qui passent le soir +devant l'Odéon, font arrêter leur sapin avec effroi et demandent si +c'est une révolution, si on a proclamé la République. + +La pièce d'Alexandre a été mieux reçue ce soir[1]; mais elle soulève +de l'opposition et n'aura pas de succès. Elle est pourtant amusante et +pleine de talent; mais elle scandalise. + +Les épreuves de ma photographie n'ont pas encore très bien réussi chez +Nadar; j'y retourne demain. M. Harmant vient pour sûr mercredi. Il m'a +envoyé une loge pour ce jour-là; car il faut bien que je connaisse son +théâtre. Je voudrais aussi voir _Villemer_, que je n'ai encore fait +qu'apercevoir à moitié. J'ai demandé hier trois places, pas une qui ne +soit louée jusqu'à samedi. + + [1] _L'Ami des femmes_. + + + + +DLI + +M. GUSTAVE FLAUBERT + + Paris, 10 mars 1864. + +Cher Flaubert, + +Je ne sais pas si vous m'avez prêté ou donné le beau livre de M. Taine. +Dans le doute, je vous le renvoie; je n'ai eu le temps d'en lire ici +qu'une partie, et, à Nohant, je n'aurai que le temps de griffonner pour +Buloz; mais, à mon retour, dans deux mois, je vous redemanderai ces +excellents volumes d'une si haute et si noble portée. + +Je regrette de ne vous avoir pas dit adieu; toutefois, comme je reviens +bientôt, j'espère que vous ne m'aurez pas oubliée et que vous me ferez +lire aussi quelque chose de vous. + +Vous avez été si bon et si sympathique pour moi à la première +représentation de _Villemer_, que je n'admire plus seulement votre +admirable talent, je vous aime de tout mon coeur. + +GEORGE SAND. + + + + +DLII + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Nohant, 24 mars 1864. + +Mon cher ami, + +Nous changeons de place pour quelque temps. Mes enfants ne veulent pas +habiter Nohant sans moi; ils ont raison et ils me font plaisir. Nous +allons tous nous caser auprès de Paris, afin de pouvoir nous occuper de +théâtre et d'autres travaux plus réalisables là où nous serons. Nous +organisons Nohant sur un bon pied de conservation, afin de pouvoir, +tous les ans, y passer une saison tous ensemble. Voilà. Ce n'est pas un +départ ni un abandon du pays, ni une séparation de famille, c'est une +installation plus légère à porter et à transporter; car nous avons aussi +pour l'année prochaine des projets de voyage. Il me semble que vous +faites un peu de même en n'habitant pas le Coudray toute l'année. +Espérons que nos loisirs de campagne se rencontreront et que vous ne +vous apercevrez guère par conséquent de ce changement. + +As-tu reçu signe dévie de Guéroult? Je t'ai écrit que je l'avais vu et +qu'il m'avait promis ce que tu désires. Je n'ai pas répondu à ta lettre +de félicitations pour _Villemer:_ je comptais te retrouver ici. Je te +remercie donc aujourd'hui et j'embrasse toute ta chère famille. Amitiés +d'ici. + +G. SAND. + + + + +DLIII + +A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A DECIZE + + Nohant, 31 mars 1864 + +Ma chère enfant, + +Puisque Duvernet t'a dit que je quittais Nohant, il aurait pu te dire +aussi, puisque je le lui ai écrit, que je ne le quittais pas d'une +manière absolue, mais que je prenais seulement des arrangements pour +passer, ainsi que Maurice et Lina, une partie de l'année à Paris. Le +succès de _Villemer_ me permet de recouvrer un peu de liberté dont +j'étais privée tout à fait à Nohant dans ces dernières années, grâce +aux bons Berrichons, qui, depuis les gardes champêtres de tout le pays +jusqu'aux amis de mes amis, et Dieu sait s'ils en ont! voulaient être +_placés_ par mon _grand crédit_. Je passais ma vie en correspondances +inutiles et en complaisances oiseuses. Avec cela les visiteurs qui n'ont +jamais voulu comprendre que le soir était mon moment de liberté et le +jour mon heure de travail! j'en étais arrivée à n'avoir plus que la +nuit pour travailler et je n'en pouvais plus. Et puis trop de dépense à +Nohant, à moins de continuer ce travail écrasant. Je change ce genre de +vie; je m'en réjouis, et je trouve drôle qu'on me plaigne. Mes enfants +s'en trouveront bien aussi, puisqu'ils étaient claquemurés aussi par les +visites de Paris et que nous nous arrangerons pour être tout près les +uns des autres à Paris, et pour revenir ensemble à Nohant quand il nous +plaira d'y passer quelque temps. On a fait sur tout cela je ne sais +quels cancans, et on me fait rire quand on me dit: «Vous allez donc nous +quitter? Comment ferez-vous pour vivre sans nous?» + +Ces bons Berrichons! Il y a assez longtemps qu'ils vivent _de moi_. +Duvernet sait bien tout cela, et je m'étonne qu'il s'étonne. + + + + +DLIV + +A M. HIPPOLYTE MAGEN, A MADRID + + Nohant, 24 avril 1864. + +Une absence de quelques jours m'a empêchée, monsieur, de répondre à +votre excellente lettre et de vous dire toute ma gratitude pour les +détails que vous me donnez. + +Vous adoucissez autant que possible la douleur de l'événement[1], en me +disant que notre ami n'a pas eu à lutter contre la crise finale, et que +les derniers temps de sa vie ont été heureux. La compensation a été bien +courte, après une vie de luttes et de souffrances. Mais je suis de ceux +qui croient que la mort est la récompense d'une bonne vie, et la vie de +ce pauvre ami a été méritante et généreuse. Les regrets sont pour nous, +et votre coeur les apprécie noblement. + +J'ai envoyé votre lettre à madame Y..., soeur de Fulbert, et je lui ai +fait le sacrifice, du portrait photographié. S'il vous était possible de +m'en envoyer un autre exemplaire, je vous en serais doublement obligée. +Madame Y... compte vous écrire pour vous remercier aussi de l'affection +délicate que vous portiez à son frère et pour vous confier, je pense, la +mission que vous offrez si généreusement de remplir. + +_Quant aux détails de l'enterrement, j'ignore ce qu'elle en pense_. Je +la connais fort peu; mais je vous remercie, moi, pour mon compte, de la +suprême convenance de votre intervention. + +Vous avez fait respecter le voeu qu'il eût exprimé, lui, s'il eût pu +vous adresser ses dernières paroles. + +Merci, encore, monsieur, et bien à vous. + +G. SAND. + + [1] La mort de Fulbert Martin, ancien avoué à la Châtre, exilé après + le coup d'État de 1851. + + + + +DLV + +A M. BERTON PÈRE, A PARIS + + Nohant, 5 mai 1864. + +Mon cher et charmant enfant, + +Voulez-vous vous charger de négocier avec M. Harmant[1] la reprise de +_Villemer_ pour le 15 septembre prochain? M. de la Rounat m'écrit +que vous consentez à nous assurer cette reprise, car, sans vous, que +serait-elle? Il n'y aurait pas à y attacher la moindre importance. +Si donc vous ne nous abandonnez pas, et je vous en remercie bien +sérieusement, il faut que nous obtenions de M. Harmant qu'il vous laisse +avec nous le plus longtemps possible, à la charge exclusive de l'Odéon, +bien entendu, jusqu'au moment où il aura _effectivement_ besoin de vous. +Il m'a dit n'avoir besoin de vous en effet que pour jouer la pièce que +je compte lui faire et où vous avez bien voulu accepter le premier rôle. +Que cette pièce soit _Christian Waldo_[2], ou une autre, je me mettrai +à ce travail le mois prochain, et je ferai de mon mieux pour arriver en +temps utile, c'est-à-dire en janvier, ce qui est bien dans mon intérêt. +Jusque-là, quand même vous joueriez encore _Villemer_, rien ne vous +empêcherait de me répéter à la Gaieté. Si vous n'êtes pas effrayé de +voir devant vous tant de prose de George Sand, ayez l'obligeance de +communiquer ma lettre à M. Harmant en lui offrant tous mes compliments, +et de lui demander s'il accepte cet arrangement si simple. Comme, avant +tout, il faut que vous l'acceptiez, c'est à vous que je m'adresse pour +que nous nous entendions sur toute la ligne et sans perdre de temps. Je +ne veux faire une pièce nouvelle qu'autant que vous la jouerez, et +il faut que je sois fixée pour y travailler bientôt exclusivement. +J'attends donc votre réponse pour cela, et pour dire à M. de la Rounat +de traiter de _votre rachat_ avec M. Harmant pour l'automne prochain. + +A vous de coeur, mon cher enfant, et toutes les amitiés des miens. + + [1] Directeur des théâtres du Vaudeville et de la Gaieté. + [2] Tirée du roman de _l'Homme de neige_, par Maurice Sand; + non-représentée. + + + + +DLVI + +A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS + + Nohant, 8 mai 1864. + +Chère amie, + +Je ne savais pas que cette petite _feignante_ de Lina ne vous avait +pas répondu. Elle ne s'en est pas vantée. Elle est si absorbée par son +poupon, et elle s'en occupe si gentiment et si bien, qu'il faut lui +pardonner tout. + +Ne soyez pas inquiets de nous: nous nous portons tous bien, et nos +petites incertitudes ont cessé. Les chers enfants ne veulent pas +_gouverner_ Nohant; ils ont un peu tort dans leur intérêt, ils y +mettraient sans doute plus d'économie que moi. Mais ils y portent je ne +sais quels scrupules qui sont bons et tendres. Je mets donc Nohant sur +le pied _d'absence_, avec la facilité d'y revenir à tout moment et d'y +retrouver Sylvain, régisseur de la réserve; Marie, gouvernante de la +maison, et le jardin en bonnes mains. Cela fait, je vole à Palaiseau; +car, si _Villemer_ me donne de quoi payer mon arriéré, ce n'est pas une +raison pour que j'en recommence un nouveau l'année prochaine, et que je +ne puisse jamais me reposer. + +Mais, en ce moment, j'achète mon prochain repos par un surcroît de +travail. Il faut que je fasse à Buloz, au grand galop, un long roman; +et, comme ledit Buloz a été très bien pour moi, je dois le contenter, +morte ou vive. Voilà pourquoi je ne trouve pas une heure pour écrire à +mes amis. Je me porte bien à présent. Je me suis envolée toute seule +quelques jours à Gargilesse, où j'ai travaillé la nuit, mais où j'ai +couru le jour. C'est un paradis en cette saison. Mes enfants sont encore +un peu aux arrêts forcés à cause de M. Marc[1]; mais le voilà qui a des +dents et qui mange de la viande. Il ne tardera pas à être sevré; après +quoi, ses parents doivent le conduire dans le Midi et à Paris, où ils +ont envie de faire aussi une petite installation. Moi, je crois qu'ils +seraient mieux à Nohant. Nous verrons. Le petit est charmant, gai comme +un pinson et pas du tout grognon. + +Au revoir et à bientôt, mes bons amis; aimez-vous toujours. Je vous +embrasse tous bien tendrement. Lina réparera ses torts en vous écrivant +une longue lettre. + +G. SAND. + + [1] Petit-fils de George Sand. + + + + +DLVII + +A M. OSCAR CASAMAJOU, A CHATELLERAULT + + Nohant, mai 1864. + +Ne crois donc pas ces bêtises, mon cher enfant. Ce sont les aimables +commentaires de la Châtre sur un fait bien simple. Je me rapproche de +Paris pour un temps plus long que de coutume, afin de pouvoir faire +quelques pièces de théâtre qui, si elles réussissent, même _moitié +moins_ que _Villemer_, me permettront de me reposer dans peu d'années. +Maurice aussi est tenté d'en essayer, et, comme il a bien réussi dans le +roman, il peut réussir là aussi. Mais, pour cela, il ne faut pas habiter +Nohant toute l'année, et, si on s'absente, il ne faut pas y laisser un +train de maison qui coûte autant que si l'on y était. En conséquence, +nous nous sommes entendus pour réduire nos dépenses ici et pour avoir un +pied-à-terre plus complet à Paris. Nous n'aimons la ville ni les uns +ni les autres; nous ferons notre pied-à-terre d'une petite campagne à +portée d'un chemin de fer. Je compte aller à Paris le mois prochain, +Maurice doit aller voir son père avec Lina et Coco, à cette époque. Il +me rejoindra à Paris, et Nohant, mis sur un pied plus modeste, mais bien +conservé par les soins de Sylvain et de Marie, qui y resteront avec un +jardinier, nous reverra tous ensemble quand nous ne serons pas occupés à +Paris. A tout cela nous trouverons tous de l'économie, et j'aurai, moi, +un travail moins continu. Nous vivons toujours en bonne intelligence, +Dieu merci; mais, si les gens de La Châtre n'avaient pas _incriminé_ +selon leur coutume, c'est qu'ils auraient été malades. + +Je te remercie, cher enfant, du souci que tu en as pris. Mais sois sûr +que, si j'avais quelque gros chagrin, tu ne l'apprendrais pas par les +autres. Ta femme a envoyé à Lina des amours de robes. Coco a été superbe +avec ça, le jour de son baptême, avant-hier. Il est gentil comme tout. +Nous vous embrassons tendrement, mes chers enfants. + +Quand tu iras à Paris, comme j'ai quitté la rue Racine, dont les quatre +étages me fatiguaient trop, tu sauras où je suis, en allant _rue des +Feuillantines_, 97; mets cela sur ton carnet. + +Je te disais que, si j'avais un gros chagrin, je te le dirais. J'ai +eu, non un chagrin, mais un souci cet hiver. Mon budget s'était trouvé +dépassé et je me voyais surchargée de travail pour me remettre au pair. +C'est alors que, tous ensemble, nous avons cherché une combinaison +d'économie pour Nohant et que nous l'avons trouvée. Quant à l'arriéré, +_Villemer_ l'a déjà couvert. + + + + +DLVIII + +A M. GUILLEMAT, LIBRAIRE, A LA CHÂTRE[1] + + Nohant, 11 juin 1864 + +Monsieur, + +Je suis vivement touchée de la lettre collective qui m'a été écrite au +nom de plusieurs artisans et commerçants de la Châtre; je vous prie de +leur en exprimer ma reconnaissance et de leur dire que je n'oublierai +jamais notre bon pays et les sympathies que j'y ai rencontrées. Elles +me payent largement des petites persécutions qui m'ont été suscitées +en d'autres temps et que j'aurais rencontrées partout ailleurs; car le +monde ne comprend pas toujours que l'humanité n'est qu'une seule et même +famille, et il faudra encore du temps pour que l'on sache où est le +bonheur. + +Il serait dans la sainte fraternité et son jour viendra, les poètes n'en +peuvent pas douter; car c'est le pressentiment qui les fait vivre. + +Nous traversons, en attendant, une époque de civilisation où le +travail est anobli dans l'opinion des honnêtes gens et où beaucoup +de souffrances et de fatigues ne font rien perdre à l'homme de son +indépendance et de sa dignité, quand il sait les comprendre. + +Plusieurs comprennent: patience avec ceux qui ne comprennent pas! + +Je ne m'absente que pour peu de temps, j'espère; mais, de loin ou de +près, croyez bien, messieurs, que mon coeur restera avec vous et que +votre belle et bonne lettre sera un de mes plus doux souvenirs. + +Recevez-en mes remerciements avec l'expression de mon dévouement +sincère. + +GEORGE SAND. + + [1] En réponse à une lettre collective des ouvriers de la + Châtre, faisant leurs adieux à George Sand, qui allait quitter + Nohant, pour s'établir à Palaiseau (Seine-et-Oise). + + + + +DLIX + +A MAURICE SAND, A GUILLERY + + Palaiseau, 18 juin 1864. + +Mon Bouli, + +J'ai reçu ce matin ta lettre de jeudi soir, et, à l'heure qu'il est, tu +es encore à Nohant. Celle-ci (de lettre) te trouvera à Guillery, d'où il +me tarde bien d'avoir des nouvelles de votre voyage. Ce brave Cocoton +va-t-il être étonné de dormir avec ce tapage de chemin de fer, lui qui +ne veut pas que sa mère respire trop fort à côté de lui! Ce sera de quoi +le corriger; car il faudra bien qu'il prenne son parti de ce vacarme. + +On dit _dans les journaux_ qu'il pleut à verse dans toute la France, si +bien que je crains que vous ne trouviez pas le beau temps à Guillery. +Mais pourtant le baromètre remonte. + +Ici, le mauvais temps est supportable. La maison est si gentille et +si bien appropriée à tous mes besoins, je suis si bien installée et +outillée pour écrire, que je ne m'impatiente pas d'y rester. Hier, +il faisait beau, nous avons fait un tour dans le vallon de la petite +rivière. La rivière est trouble en ce moment, mais le pays est +délicieux. Les gens de la campagne sont tous cultivateurs, +propriétaires, franchement paysans et très gentils à la rencontre. Ils +vous disent bonjour comme à Gargilesse. + +Il y en a qui ont, pour tout avoir, un champ de roses jeté au milieu des +champs de blé, et ce champ de rosés embaume à un quart de lieue à la +ronde. Je ne sais pas si ce pays serait à ton goût; moi, il me plaît +énormément. Il est rustique au possible, ce qui ne i'empêche pas d'avoir +un grand style, à cause de ses beaux arbres et de ses verdures immenses. + +Jusqu'ici, je ne sais rien de ma dépense, il faut quelques semaines pour +s'en rendre compte. Je sais que la table est exquise et que je +n'ai jamais si bien mangé. Les fruits et les légumes, dont je vis +principalement, sont d'un pays de Cocagne. Si nous avions Nohant en +pareille terre, nous serions riches. On se procure au reste ici tout ce +qu'on veut comme à Paris, poissons de mer, etc., en s'entendant avec les +gens de l'endroit, qui sont serviables au possible. Enfin on ne manque +absolument de rien. Ce doit être aussi cher ou peu s'en faut qu'à Paris; +mais Lucy me parait une grande économe: elle fait un plat pour quatre +jours, et, tous les jours, elle vous le sert tellement transformé, qu'on +croit manger du nouveau. Je ne sais de quoi vivent son mari et elle. Si +cela dure, c'est merveilleux. Les nouveaux balais _swepe vounelo_[1] +comme disait le bon Cauvières[2]. On m'assure pourtant que ceux-ci +dureront, parce qu'ils ont fait leurs preuves ailleurs. Nous verrons +bien. + +Parlez-moi de vous, de ma Cocote, que je _bige_ mille fois, et de mon +Cocoton et de Guillery. Dis mes amitiés à ton père. Bonjour à Marie. + +J'ai vu en esprit la délivrance des lérots[3] et des poissons. Quelle +noce! Ceux-là ne nous regrettent pas, Moi, je cherche un brochet pour +nettoyer le petit _nymphée_, où les grenouilles frayent un peu trop. Je +me suis payée hier des pots de fleurs. On va me donner deux canards de +Chine pour _mon eau_. Il y a ici, dans le jardin, un criocère énorme +et d'un rouge foncé; c'est un insecte magnifique et très abondant. Je +l'appelle _criocère_ au hasard. + + [1] Les nouveaux balais balayent bien. + [2] Docteur médecin à Marseille. + [3] Genre de petits écureuils que Maurice Sand avait apprivoisés et + qui vivaient en cage dans la salle à manger de Nohant, à côté + d'un aquarium peuplé de tanches, de vérons et d'épinoches. + + + + +DLX + +A MADAME LINA SAND, A GUILLERY + + Palaiseau, 29 juin 1864. + +Chère fille, + +Je reçois ta lettre du 26, qui renverse mes notions. Ce n'est donc pas +le 27, c'est donc le 26 ton anniversaire? au moins ma lettre et mon +petit cadeau te seront-ils parvenus le 27? Tout ça, c'est égal à +présent, car tout a dû arriver, et tu sais que je n'ai pas oublié les +vingt-deux ans de ma Cocote, non plus que le 30 juin de Mauricot. + +Comment! ce pauvre amour de Cocoton a été malade à ce point au moment du +départ? J'ai peur qu'à Guillery vous ne vous enrhumiez, parce que vous +êtes mal clos dans vos chambres. Je me souviens du vent qui passe sous +la porte et qui, de mon temps déjà, soulevait les jupons. Ici, nous +bravons les intempéries dans une maison excellente, épaisse, fermée et +saine au possible. Mais ce mauvais temps est général. Nous avons vu le +soleil deux ou trois fois depuis que je suis à Palaiseau. Toujours +des giboulées, des nuages, ou un joli ciel gris comme en automne; des +soirées si froides, que j'ai remis tous les habits d'hiver. C'est très +bon pour marcher; tous les soirs après dîner, nous faisons au moins deux +lieues à pied. Le pays est admirable, varié au possible: des prairies +nivelées comme des tapis, des potagers splendides à perte de vue, avec +des arbres fruitiers énormes; puis des collines, même assez escarpées; +car, hier au soir, nous avons dû renoncer à grimper. Des bois charmants, +des plantes que je ne reconnais pas, tant elles sont différentes en +grandeur de celles de Nohant: de la géologie toute fracassée et tordue +de mouvements, des cailloux, de la craie schisteuse, des grès, des +sables fins, de la meulière; dans les fonds, deux mètres de terre +végétale fine comme de la cendre, fertile comme l'Eldorado, et arrosée +de sources à chaque pas. Aussi les paysans d'ici sont plus riches +que les bourgeois de chez nous. Ils sont très bons et obligeants, et +respectent trop la propriété pour qu'on sache ce que c'est que le vol. + +Le pays, passé six heures du soir, est désert comme le Sahara. Une fois +sortis du village, nous marchons trois heures sur les collines sans +rencontrer une âme ou un animal. Pas de Parisiens ni de flâneurs; même +le dimanche, fort peu de bourgeois. Des paysans qui se couchent avec le +soleil; le silence de Gargilesse. En somme, l'endroit me plaît beaucoup +et c'est un isolement complet qui est très favorable au travail; aussi +j'y pioche beaucoup et je m'y porte très bien. + +L'habitation est loin de réaliser ton rêve de grottes, de parc et +d'orangers. C'est tout petit, tout petit, mais si commode et si propre, +que je ne demande rien de plus. Quant à vous, je vous vois d'ici +promenant Cocoton dans son carrosse à travers les myrtes et les +lauriers-roses, et il me tarde de vous savoir là; car vous y aurez vos +aises, un beau climat, j'espère, et un bon médecin au besoin. + +Dis à Bouli que madame Buloz est venue avant-hier et qu'elle m'a dit +ceci: «Buloz a lu le roman de Maurice[1]. Il le trouve très amusant, +très bien fait, _rempli de talent_. Mais il en a très grand'peur. Il +dit que, sans de grandes suppressions, il risque d'être arrêté dans la +_Revue des Deux-Mondes_, comme l'a été _Madame Bovary_ dans la _Revue de +Paris_.» + +J'ai répondu: «Dites à Buloz qu'il relise encore et fasse des réflexions +mûres. Si, avec quelques suppressions de temps en temps, on peut rendre +l'ouvrage possible dans la _Revue_, Maurice m'a donné carte blanche et +je me charge de la besogne, sauf à rétablir le texte dans l'édition de +librairie. Mais, si les corrections et suppressions sont considérables +au point de dénaturer l'ouvrage et de lui enlever sa physionomie, il +vaut mieux le publier tout de suite en volume.» + +Madame Buloz a repris: «C'est bien l'intention de Buloz d'y renoncer +plutôt que de l'abîmer. Aussi je ne suis pas chargée de vous dire qu'il +le refuse. Il veut, avant de se prononcer, le lire une seconde fois et +y bien réfléchir. Il le regretterait fort, car il en fait le plus grand +éloge et dit que c'est prodigieusement amusant et bien fait. Il ajoute +qu'en volume cela peut avoir un succès comme _Madame Bovary_, parce que +le lecteur de volumes n'est pas le lecteur de revues.» + +Si Buloz décide qu'il ne peut publier sans abîmer le livre, je le +chargerai de faire un bon traité pour Maurice avec Michel Lévy: une +édition in-octavo qui remplacerait le produit de la _Revue_ (l'ouvrage +inédit a toujours plus de valeur), et de petit format ensuite. Que +Maurice me laisse faire, et ne se tourmente pas: son roman a chance de +succès et j'en tirerai le meilleur parti possible. Au reste, Buloz +est bien disposé, il est charmant pour Maurice et déclare lui trouver +beaucoup de talent. Peut-être a-t-il raison quant à la pruderie de ses +abonnés; peut-être aussi, en y réfléchissant, reconnaîtra-t-il ce que +je lui ai déjà dit: «Un roman de moeurs modernes est choquant lorsqu'il +blesse les idées modernes; mais l'éloignement historique permet de +choquer, car il n'impose pas une morale nouvelle, et le lecteur fait bon +marché de personnages si différents de lui-même.» + +Sur ce, bonsoir, ma chérie; _bige_ bien Mauricot et Cocoton; écris-moi +de longues lettres, tu seras bien Gentille. + + [1] Raoul de la Chastre. + + + + +DLXI + +A M. LUDRE-GABILLAUD, A LA CHÂTRE + + Palaiseau, 12 juillet 1864. + +Cher et bon ami, + +Je serais la plus tranquille et la plus contente du monde, si mon pauvre +petit Marc n'était malade à Guillery. Il a la dysenterie très fort et je +suis cruellement inquiète depuis quelques jours. Autrement tout allait +bien: les enfants en humeur de voyager, et moi à même enfin de me +reposer un peu. + +Le pays où nous sommes est délicieux; la petite habitation charmante, et +pas d'importuns. Je m'y occupe de bon coeur et avec toutes mes aises. +J'ai une excellente domestique et je suis _riche_, puisque les dépenses, +qui allaient à Nohant par billets de mille francs, sont ici dans la +proportion de cent francs. J'aurai donc de quoi voyager quand le coeur +m'en dira. Mais, aujourd'hui, mon coeur, serré par l'inquiétude, ne me +dit rien, sinon que j'aspire à la guérison du petit. + +Vous êtes la bonté et l'obligeance mêmes, mon cher ami. Je vous remercie +de votre sollicitude pour Nohant et je ferai ce que vous conseillerez. +Certes je crois qu'un garde est utile. Mais où en trouver un qui +garde réellement? Quant à l'assurance, faites-la, c'était convenu, et +faites-la comme vous l'entendrez, avec la Compagnie que vous jugerez la +meilleure. Rappelez-vous aussi, que le _gâteur_ d'arbres contre lequel +un garde me serait utile est mon fermier lui-même, qui laisse ses +métayers tenir des chèvres, les mener dehors et permet d'ébrancher +autrement qu'il n'est convenu. Tenez la main à ce qu'il en soit puni en +ne recevant pas les arbres que je lui cède ordinairement pour son usage. + +Bonsoir et merci encore, mon bon Ludre. Vous ne venez donc pas à Paris? +La première fois que vous y aurez quelque affaire, il faut venir dîner +avec nous. On peut arriver ici à six heures et repartir à neuf et à dix. + +Embrassez bien pour moi votre chère femme, et aimez-moi, comme je vous +aime. + +GEORGE SAND. + + + + +DLXII + +A MADAME LINA SAND, A GUILLERY + + Palaiseau, 14 juillet 1864. + +Ma pauvre chérie, + +J'ai été bien inquiète hier de ne rien recevoir. Aujourd'hui, cher et +cruel anniversaire! je reçois ta lettre du 12, qui me tranquillise un +peu; car, dans la journée d'hier et toute cette nuit, j'étais découragée +et désespérée. J'attends maintenant le télégramme promis... Ah! si vous +pouviez me répondre: _Beaucoup mieux!_ je bénirais encore ce 14 juillet, +que je détestais ce matin. Ce qui est déchirant, c'est de penser à ce +que souffre ce pauvre ange et à ce que vous souffrez, Maurice et toi, en +le voyant souffrir. Prenez espoir et courage, mes pauvres chers enfants! +Moi, j'en manque, je suis vieille et usée. Mais l'avenir est à vous. +Surtout, ne sois pas malade à ton tour, ma petite chérie. Impossible +d'élever des enfants sans inquiétude, sans maladie, sans souffrance et +sans danger. Le contraire serait un miracle. Mais quels jours amers à +passer! + +Maurice, ne te décourage pas. Songe à soutenir les forces de ta Lina. +Dieu, quel bonheur si vous me dites ce soir qu'il est mieux. J'ai +mille livres de plomb sur le coeur. Ne me laissez pas sans nouvelles, +écrivez-moi, ne fût-ce qu'un mot. Le silence m'épouvante. Voici l'heure +de la poste. Je vous embrasse et je vous aime. + +Onze heures du soir. + +Ma lettre a dépassé l'heure de la poste. Je la rouvre, pour vous dire +que j'ai reçu le télégramme à six heures. A chaque coup de cloche, je +suis folle. Enfin il y a du mieux! Béni soit le jour qui nous rend +l'espoir. Si le mieux continue demain, nous pourrons respirer. Comme +vous en avez besoin, mes pauvres enfants! + + + + +DLXIII + +A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES + + Guillery, 16 juillet 1864. + +Cher ami, + +Je vous envoie mes pauvres enfants, ne pouvant les suivre en voyage; +j'ai compté que Nîmes serait encore l'endroit où ils auraient le plus de +consolations, puisque vous serez là, vous qui les aimez tant et si bien. +Vous direz à Maurice tout ce qu'il faut lui dire, il vous écoutera. Il +a du courage; mais il a des moments d'exaspération qui reviennent. +Vous les combattrez. Parlez-lui de sa petite femme, de l'avenir, de +ma vieillesse à épargner. Tachez qu'ils ne soient pas malades. S'ils +l'étaient, écrivez-moi, j'accourrai. + +Adieu! Dans un instant, nous quittons cette fatale maison et nous +partons ensemble pour Agen. + +Je vous embrasse de coeur. Donnez-nous du courage! + +G. SAND. + + + + +DLXIV + +A M. LUDRE-GABILLAUD A LA CHÂTRE + + Palaiseau, 24 juillet 1864. + +Mon ami, + +Nous sommes brisés: nous avons perdu notre enfant! Je suis partie avec +un médecin mercredi soir pour Agen, d'où j'ai couru sans respirer à +Guillery. Le pauvre petit était mort la veille au soir. Nous l'avons +enseveli le lendemain et porté dans la tombe de son arrière-grand-père, +le brave père de mon mari, à côté du premier enfant de Solange, mort +aussi à Guillery. Un pasteur protestant de Nérac est venu faire la +cérémonie, au milieu de la population catholique, qui est habituée à +vivre côte à côte avec le protestantisme. + +Nous sommes repartis tous le soir même pour Agen, où mes pauvres enfants +se sont trouvés un peu plus calmes et ont pris du repos. Hier, à Agen, +je les ai mis au chemin de fer pour Nîmes. Ils éprouvent le besoin de +voyager et je les y ai poussés. Il fallait combattre l'idée d'emporter +ce pauvre petit corps à Nohant pour l'y ensevelir; et, vraiment, épuisés +comme ils le sont tous deux, c'était de quoi les tuer. J'ai pu surmonter +cette exaltation, obtenir le résultat que je viens de vous dire et les +voir partir résignés et courageux. Dans quelques semaines, il viendront +me rejoindre ici, et j'espère que leurs pensées se seront tournées vers +l'avenir. + +Moi, je suis partie, laissant des épreuves à corriger et je suis revenue +par l'express ce matin à cinq heures. Vous pensez qu'à mon âge, c'est +rude. Mais cette fatigue et cette dépense d'énergie m'ont soutenue au +moral, et j'ai pu remonter l'esprit de ces pauvres malheureux. Le plus +frappé est Maurice. Il s'était acharné à sauver son enfant. Il le +soignait jour et nuit sans fermer l'oeil. Il le croyait sauvé; il +m'écrivait victoire. Une rechute terrible a fait échouer tous les soins. +Enfin, il faut supporter cela aussi! + +Ne vous inquiétez pas de nous. Le plus rude est passé. A présent, la +réflexion sera amère pendant bien longtemps. M. Dudevant a été aussi +affecté qu'il peut l'être et m'a témoigne beaucoup d'amitié. + +Embrassez pour moi votre chère femme. Je sais qu'elle pleurera avec +nous, elle qui était si bonne pour ce pauvre petit.--Antoine dînait chez +moi à Palaiseau le jour où j'ai reçu le télégramme d'alarme. Il a couru +pour nous. Mais, malgré son aide et celle de M. Maillard, je n'ai pu +partir le soir même; l'express ne correspond pas avec Palaiseau. + +Adieu, mon bon ami; à vous de coeur. + +G. S. + + + + +DLXV + +A MADAME SIMONNET, A MONGIVRAY, PRÈS-LA CHÂTRE + + Palaiseau, 24 juillet 1864. + +Ma chère enfant, + +René a dû te dire comment nous sommes partis tout à coup pour Guillery. +Nous voilà revenus, laissant notre pauvre enfant dans la tombe de son +arrière-grand-père. Maurice et Lina, que j'ai embarqués pour Nîmes, ont +été bien soulagés de me voir, et ils ont écouté mes consolations avec un +coeur bien tendre. Mais quelle douleur! Maurice, qui s'était exténué +à soigner son enfant et qui le croyait sauvé! Je reviens brisée de +fatigue; mais j'ai besoin de courage pour leur en donner, et je +supporterai mon propre chagrin aussi bien que je pourrai. Écris-leur à +Nîmes, chez Boucoiran, au _Courrier du Gard_. Ils vont voyager un mois +pour se remettre et se secouer; mais ils auront leur pied-à-terre à +Nîmes et ils y recevront leurs lettres. J'ai oublié de donner leur +adresse à Ludre; fais-la-lui savoir tout de suite. Ces témoignages +d'affection leur feront du bien. + +Aussitôt que je pourrai, j'écrirai au ministre pour Albert, sois +tranquille. + +Je t'embrasse tendrement, ainsi que ta mère. + +G. SAND. + + + + +DLXVI + +A MAURICE SAND, A NÎMES + + Palaiseau, 25 juillet 1864. + +Mes enfants, + +J'attends impatiemment de vos nouvelles. Nécessairement j'ai l'esprit +frappé et j'ai besoin de vous savoir à Nîmes, près de notre bon +Boucoiran, bien soignés, si vous étiez souffrants l'un ou l'autre. J'ai +bien supporté le voyage; mais nous sommes beaucoup plus las aujourd'hui +qu'hier, et je crains qu'il n'en soit de même pour vous. Quand la +volonté n'a plus rien à faire, on sent que le corps est brisé. Toute la +journée, j'ai corrigé des épreuves[1]. Jugez si j'y avais la tête. Je +relisais tout six fois sans comprendre, et c'est pour cette corvée que +je vous ai quittés si vite; car la _Revue_ était bouleversée et j'ai +reçu aujourd'hui quatre épreuves revenant de Nohant, de Nérac, etc. +Louis Buloz est venu m'aider à terminer. J'ai marché un peu ce soir; +mais je pleure en marchant, en dormant, en travaillant, et la moitié du +temps sans penser à rien, comme en état d'idiotisme. Il faut laisser +faire la nature. Elle veut cela. Mais combattez l'amertume, mes pauvres +enfants. Ayez le malheur doux, et n'accusez pas Dieu. Il vous a donné un +an de bonheur et d'espoir. Il a repris dans son sein, qui est l'amour +universel, le bien qu'il vous avait donné. Il vous le rendra sous +d'autres traits. Nous aimerons, nous souffrirons, nous espérerons, nous +craindrons, nous serons pleins de joie, de terreurs, en un mot nous +vivrons encore, puisque la vie est comme cela un terrible mélange. +Aimons-nous, appuyons-nous les uns sur les autres. Je vous embrasse +mille fois. Maillard va s'occuper et s'occupe déjà de vous chercher un +gîte qui nous rapproche. + +Écrivez un petit mot amical à lui et à Camille Leclère[2], dans quelques +jours. Suivez ses prescriptions, reprenez vos forces et remettez-vous +l'esprit avant de travailler de nouveau pour l'avenir. Soignez-vous l'un +l'autre au moral et au physique. Et, si l'ennui ne diminue pas là-bas, +revenez ici. Parlez-moi de vous, de vos courses; mais, si vous n'avez +pas le temps pour les détails, donnez-moi au moins de vos nouvelles en +deux mots. Cela m'est bien nécessaire pour me remonter! + +Ne vous navrez pas à écrire notre malheur. J'avertirai tout le monde, on +vous écrira. + + [1] Les épreuves de _la Confession d'une jeune fille_. + [2] Docteur-médecin. + + + + +DLXII + +A M. NOEL PARFAIT, A PARIS + + Palaiseau, vendredi, juillet 1864. + +Eh bien, mon cher parrain[1], avez-vous lu le roman _terrible_[2]? +Puis-je savoir votre avis? + +Viendrez-vous en causer avec moi, en acceptant mon petit dîner de +Palaiseau; ou, si vous n'avez pas le temps, irai-je à Paris le jour que +vous m'indiquerez? Je voudrais bien connaître votre jugement, ô juge +impeccable, et pouvoir m'y appuyer. + +Pardonnez-moi mon impatience, et comprenez-la. + +À vous de coeur. + +GEORGE SAND. + + [1] Noël Parfait et Alexandre Dumas fils avaient été les parrains de + George Sand, lors de son admission dans la Société des auteurs + dramatiques. + [2] _Raoul de la Chastre_, roman de Maurice Sand, que la _Revue des + Deux-Mondes_ refusait de publier sous prétexte d'immoralité. + + + + +DLXVIII + +A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS + + Palaiseau, 4 août 1864. + +Nous avons perdu notre pauvre enfant! Je suis arrivée à Guillery pour +l'ensevelir. J'ai emmené Lina et Maurice à Agen. Je les ai mis en chemin +de fer pour Nîmes. Ils ont besoin de voyager un peu, ils sont aussi +courageux que possible. Mais quel coup! + +J'ai fait trois à quatre cents lieues en trois jours; j'arrive, je n'en +peux plus. Ne venez pas me voir encore, mais écrivez-leur. Que Nancy +surtout écrive à Lina. Je vous embrasse. + +G. SAND. + +Ils sont à Nîmes chez Boucoiran, au _Courrier du Gard._ + + + + +DLXIX + +A MAURICE SAND, A CHAMBÉRY + + Palaiseau, 6 août 1864 + +Mes enfants, + +Je suis contente de vous savoir arrêtés quelque part dans un beau pays. +Vous avez donc vu ma chère cascade de Coux, celle que Jean-Jacques +Rousseau déclarait une des plus belles qu'il eût vues? C'est là que se +passe une scène de _Mademoiselle La Quintinie_. + +Vous aimez la Savoie, n'est-ce pas? Buloz vous fera voir ses petits +ravins mystérieux et ses énormes arbres. C'est un endroit superbe, que +sa propriété, et tout alentour il y a des promenades charmantes à faire. +Il faut voir mon château de _Mademoiselle La Quintinie_: il s'appelle en +réalité _Bourdeaux_, et, de là, vous pouvez monter à la Dent-du-Chat. + +J'ai vu Calamatta, qui m'a dit que la course de taureaux dans les Arènes +de Nîmes était vraiment un beau spectacle, très émouvant, et que cela +vous avait distraits et impressionnés tous les trois; il se porte bien, +lui, et compte rester quelque temps à Paris. Avez-vous reçu mes +lettres adressées à Nîmes, et une à l'hôtel de _France_ de Chambéry? +Réclamez-la. + +Je te parlais, Mauricot, de l'opinion de Buloz, qu'il ne faut pas +prendre absolument au pied de la lettre. Qu'il juge de ce qui convient +à sa _Revue_, à la bonne heure; mais, quand il voit du danger à toute +espèce de publication de ce roman, il s'exagère évidemment la chose, et, +d'ailleurs, il n'est pas juge en dernier ressort; et il faut qu'il te +rende ton roman ou je lui dirai de me le renvoyer. Je l'ai donné à +lire à Noël Parfait, qui saura bien nous dire s'il y a danger réel +et complet. Buloz te dit d'attendre. Attendre quoi? Ce n'est pas une +solution, puisqu'il ne change pas d'avis. Au reste, ne t'en tourmente +pas pour le moment. Je ne laisserai pas dormir cela; je suis sûre que +Buloz est très gentil pour nous, et son intention, quant au roman, est +bonne et sincère. + +Je te disais, dans mes autres lettres, que nous ne trouvions rien autour +de nous qui pût réaliser ton désir d'un grand jardin avec maison, pour +trente mille francs. Il faudra voir toi-même. Marchal explore Brunoy. +Mais tout s'arrangera, quand vous serez ici, surtout si vous voyagez un +peu pour gagner la fin de la saison. Je me porte bien; il est à peu près +décidé qu'on va jouer _le Drac_ au Vaudeville: la nouvelle version, avec +Jane Essler pour _le Drac_, Febvre pour _Bernard_, lequel Febvre est +en grand progrès et grand succès. Je vous _bige_ mille fois tout deux. +Distrayez-vous, ne pensez à rien. + +«Quand vous écrirez à Maurice, me dit Dumas fils, faites-lui mes +amitiés; il n'a pas besoin que je lui écrive pour savoir la part que je +prends à son chagrin.» + + + + +DLXX + +A M. JULES BOUCOIRAN, A NÎMES + + Palaiseau, 6 août 1864. + +Cher ami, + +Mes enfants m'ont écrit que vous aviez été pour eux un vrai papa, que +vous les aviez soutenus, plaints, consolés, distraits, et qu'enfin ils +vous aimaient tendrement et n'oublieraient jamais l'affection que vous +leur avez témoignée. Je savais bien qu'il en serait ainsi et je suis +contente qu'ils aient passé près de vous ces premiers cruels jours. +J'ai vu Calamatta, qui m'a dit la même chose, et que lui et les enfants +avaient été très saisis et impressionnés par les taureaux et les Arènes. +Je ne vous remercie pas, cher ami, d'avoir mis tout votre coeur à +soulager celui de mes pauvres enfants, mais vous savez si j'apprécie +votre immense bonté et votre immense attachement. + +Je vous embrasse de coeur. + +G. SAND. + + + + +DLXXI + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Palaiseau, 26 août 1864. + +Cher ami, + +Pendant que vous étiez dans la fatigue et dans l'angoisse, nous étions +dans le désespoir. Nous avons perdu notre cher petit Marc, si joli, +si gai, si vivant, et qui venait d'atteindre son premier +anniversaire!--Maurice et sa femme avaient été voir mon mari, près de +Nérac. L'enfant y a été pris de la dysenterie, et il y est mort après +douze jours de souffrances atroces. Je le croyais sauvé; j'avais tous +les jours un télégramme et je ne m'inquiétais plus, quand la nouvelle +_du plus mal_ est arrivée. Je suis partie pour Nérac. Nous sommes +arrivés pour ensevelir notre pauvre enfant, emmener les parents désolés +et leur rendre un peu de courage. Ils ont été, en effet, depuis, passer +quelques jours près de Chambéry, chez M. Buloz. Maintenant, ils sont à +Paris, occupés d'acheter, non loin de moi, une maisonnette, pour être à +portée des occupations de Paris, sans habiter Paris même. + +Moi, j'habite décidément Palaiseau, où je me trouve très bien et +parfaitement tranquille. C'est un _Tamaris_ à climat doux, aussi retiré, +mais à deux pas de la civilisation. Je n'ai à me plaindre de rien. Mais +quel fonds de tristesse à savourer!... Cet enfant était tout mon rêve +et mon bien.--Encore, passe que je souffre de sa perte; mais mon pauvre +Maurice et sa femme! Leur douleur est amère et profonde. Ils l'avaient +si bien soigné! + +Enfin, ne parlons plus de cela. Vous voilà triomphant d'avoir sauvé +votre chère fille. Embrassez-la bien pour moi et pour nous tous. + +Nous allons courir ce mois prochain, avec Maurice et Lina, un peu +partout, avant de prendre nos quartiers d'hiver. Mais, comme nous +n'allons pas loin, si vous venez à Paris, j'espère bien que nous le +saurons à temps pour nous rencontrer. Il faudra vous informer de nous, +rue des Feuillantines, 97, où nous avons un petit pied-à-terre. + +Merci de votre bon souvenir pour Marie. Elle est à Nohant en attendant +que Maurice et sa femme s'installent par ici. C'est à eux qu'en ce +moment elle est nécessaire. + +Bonsoir, chers enfants. Que le malheur s'arrête donc et que la santé, le +courage et l'affection soient avec vous. + +À vous de coeur. + + + + +DLXXII + +A M. BERTON PÈRE, A PARIS + + Palaiseau, septembre 1864. + +Mon cher enfant, + +J'étais tellement commandée par l'heure du chemin de fer, ce matin, que +je n'ai pas fait retourner mon fiacre pour courir après vous. J'aurais +pourtant voulu vous serrer la main et vous dire mille choses que je n'ai +pu vous écrire. D'abord M. de la Rounat avait complètement disparu +dans ses villégiatures de l'été, et je n'ai pu avoir de lui un mot +d'explication. Ensuite un cruel malheur m'a frappée. Mon fils a perdu +son enfant. J'ai été dans le Midi, et puis en Berry. J'ai pensé à +_Villemer_ et revu La Rounat presque à la veille de la reprise, que je +ne croyais pas si prochaine. J'ai eu enfin le récit de ses péripéties +à propos de vous, et je l'ai eu trop tard pour rien changer à ses +résolutions, puisque vous étiez en pleine _Sonora_[1] et qu'il faisait +répéter M. Brindeau. Le résultat final, c'est que M. Brindeau a très +bien joué; mais ce n'était pas une préoccupation égoïste qui me faisait +réclamer la connaissance des faits antérieurs à son engagement. Je +tenais bien plutôt à ne pas avoir été, à mon insu, prise pour complice +d'une _infidélité_ envers vous, à qui nous avons dû un si beau succès. +Après beaucoup de détails trop longs à retrouver, La Rounat m'a donné sa +parole d'honneur qu'au moment où il avait engagé Brindeau, M. Harmant +lui avait absolument refusé de vous rendre votre liberté, en lui +démontrant par _a_ plus _b_ que cela était impossible. + +J'ai cette affirmation depuis si peu de temps, que je n'ai pu vous +l'écrire. Elle était, d'ailleurs, assez inutile. Ce à quoi je tenais, +c'est à vous dire qu'on avait tout fait sans me consulter et sans me +mettre à même de vous dire mes regrets et mes remerciements. Mais vous +n'avez pas douté de moi, j'espère, dans tout cela, et je compte bien que +nous livrerons encore ensemble quelque sérieuse bataille. Merci de tout +coeur pour la dernière, et, quand vous aurez une matinée à perdre, venez +(en me prévenant toutefois un jour d'avance) me voir à Palaiseau. Vous +me ferez un vrai plaisir. + +A vous, + +G. SAND. + + [1] Berton venait de jouer _les Pirates de la Savane_. + + + + +DLXXIII + +M. LUDRE-GABILLAUD, A LA CHÂTRE + + Palaiseau, octobre 1864. + +Cher ami, + +Je vous réponds tout de suite pour le conseil que Maurice vous demande. +Du moment qu'ils ont franchi courageusement cette grande tristesse de +revenir seuls à Nohant, ce qu'ils feront de mieux, ces chers enfants, +c'est d'y vivre, tout en se réservant un pied-à-terre à Paris, où ils +pourront aller de temps en temps se distraire. S'ils organisent bien +leur petit système d'économie domestique, ils pourront aussi faire de +petites excursions en Savoie, en Auvergne et même en Italie. Tout cela +peut et doit faire une vie agréable; car j'irai les voir à Nohant, et il +faut espérer qu'il y aura bientôt une chère compagnie: celle d'un nouvel +enfant. Il n'en est pas question; mais, quand leurs esprits seront bien +rassis, j'espère qu'on nous fera cette bonne surprise. Alors il y aura +nécessairement deux ans à rester sédentaire pour la jeune femme; où +sera-t-elle mieux qu'à Nohant pour élever son petit monde? + +Je vois bien maintenant, d'après leur incertitude, leurs besoins de +bien-être, leurs projets toujours inconciliables avec les nécessités et +les dépenses de la vie actuelle, qu'ils ne sauront s'installer, comme il +faut, nulle part. Ils peuvent être si bien chez nous, en réduisant la +vie de Nohant à des proportions modérées et avec le surcroît de revenu +que je leur laisse! Si mes arrangements avec les domestiques ne leur +conviennent pas, ils seront libres, l'année prochaine, de m'en proposer +d'autres et je voudrai ce qu'ils voudront. Qu'ils tâtent le terrain, +et, à la prochaine Saint-Jean, ils sauront à quoi s'en tenir sur leur +situation intérieure. Après moi, ils auront, non pas les ressources +journalières que peut me créer mon travail quand je me porte bien, mais +le produit de tous mes travaux; ce qui augmentera beaucoup leur aisance, +et, comme ils n'ont pas à se préoccuper de l'avenir, ils peuvent +dépenser leurs revenus sans inquiétude. + +Je sais qu'il y a pour Maurice un grand chagrin de coeur et un grand +mécompte d'habitudes à ne m'avoir pas toujours sous sa main pour songer +à tout, à sa place. Mais il est temps pour lui de se charger de sa +propre existence, et le devoir de sa femme est _d'avoir, de la tête_ +et de me remplacer. N'est-ce pas avec elle qu'il doit vieillir, et +comptait-il, le pauvre enfant, que je durerais autant que lui? + +Attirez leur attention et provoquez leur conviction sur cette idée, que, +pour que je meure en paix, il faut que je les voie prendre les rênes +et mener leur attelage. Ce qui était n'était pas bien, puisqu'ils n'en +étaient pas contents et qu'ils m'en faisaient souvent l'observation. +J'ai changé les choses autant que j'ai pu dans leur intérêt, et je suis +toujours là, prête à modifier selon leur désir, mais à la condition que +je n'aurai plus la responsabilité de ce qui ne réalisera pas un idéal +qui n'est point de ce monde. + +Je m'en remets à votre sagesse et aussi à votre adresse de coeur délicat +pour calmer ces chers êtres, que vous aimez aussi paternellement, et +pour les rassurer sur mes sentiments, qui sont toujours aussi tendres +pour eux. + +A vous de coeur, cher ami. Quand venez-vous à Paris? Prévenez-moi dès à +présent, si vous pouvez; car, toutes affaires cessantes, je veux vous +voir à Palaiseau et ne pas me croiser avec vous. + +Tendresses à votre femme. Parlez-moi d'Antoine, que j'embrasse de tout +mon coeur. + +G. SAND. + + + + +DLXXIV + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Palaiseau, 24 octobre 1864. + +Cher enfant, + +Voilà la pluie, et, si elle dure quelques jours, j'interromprai mes +plantations et j'irai vous embrasser. + +J'aurais mieux aimé les finir et rester plus longtemps avec vous. + +Si tu as la tête cassée de chercher, je t'offre la pareille; car +j'essaye de tirer une pièce, soit de _Germandre_ pour le Vaudeville, +soit de _Mont-Revêche_ pour l'Odéon, et je vas de l'une à l'autre, +écrivant, effaçant, sans savoir encore par laquelle je commencerai; +et peut-être, en somme, ne ferai-je ni l'une ni l'autre. Ce sont des +douleurs d'enfantement, et il faut-bien passer par là. Si on n'en sort +pas vite, il faut se secouer, aller faire une bonne promenade, et, s'il +pleut, lire un ouvrage de science qui vous arrache tout à fait à la +fatigue du cerveau; car il ne faut pas commencer fatigué. + +Voilà mon hygiène, et je sors de ces crises habituellement avec succès +ou du moins avec plaisir. Quelquefois aussi, après plusieurs essais pour +s'en distraire et s'y remettre, on reconnaît que le sujet ne vaut rien +ou qu'on n'est pas propre à s'en servir. On y renonce. On a perdu du +temps, c'est vrai; mais il n'est pas perdu, en ce sens qu'on a _réguisé_ +l'instrument cérébral qui sert à composer, et il fonctionne mieux +ensuite pour un autre sujet. Rappelle-toi qu'avant de faire _Raoul_, +tu voulais faire _le Déluge_. J'ai bien commencé cent romans que +j'ai abandonnés; et ça ne doit pas décourager, à moins qu'on ne soit +_feignant_; mais il faut compter sur l'inspiration, qui ne se commande +pas et qui n'est point une intervention miraculeuse de _la muse_, mais +bien un _état_ de notre être, un moment de bonne harmonie complète entre +le physique et le moral. Ce moment n'arrive guère quand on le cherche +avec trop d'effort, parce que le corps en souffre et refuse au cerveau +ses forces vitales. C'est pourquoi je te dis de faire comme moi. + +Ça ne va pas? Allons-nous promener, oublions, dormons; ça viendra demain +au moment où je n'y penserai plus. J'ai quelquefois trouvé ce que je +cherchais la veille, en cherchant autre chose le lendemain. + + + + +DLXXV + +A M. EDOUARD, RODRIGUES, A PARIS + + Palaiseau, vendredi soir, + 29 octobre 1864. + +Cher ami, + +Je ne sors pas de mon petit jardin, où je fais planter et déplanter, +et je n'écris guère, c'est vrai! figurez-vous tous les préparatifs +indispensables pour une installation d'hiver, et plus la maison est +petite! plus il est difficile d'y être bien sans de grands soins. Nous +arriverons à y avoir chaud; il est bien nécessaire de n'avoir pas les +doigts engourdis pour griffonner. Je me plais on ne peut plus dans ce +petit coin. Pourtant je, vais passer quinze jours auprès de mes pauvres +enfants à Nohant. Ils ne s'y habituent guère sans moi, surtout sous le +coup de ce chagrin encore si saignant de la perte du pauvre petit. + +Comme vous me lisez souvent, cher ami! Je suis toute honteuse-et tout +effrayée, moi qui ne me relis que contrainte et forcée! J'ai peur que +vous ne vous dégoûtiez de cet écrivain trop, fécond! Il m'amuse si peu, +que, ayant à faire une pièce qu'on me demande, avec _Mont-Revêche,_ je +n'ai pas le courage de relire le livre! + +A vous. + +G. SAND, + + + + +DLXXVI + +A MADAME LINA SAND, A NOHANT + + Palaiseau, novembre 1864. + +Ma belle Cocote, + +Tu es bien gentille d'être _sage_ et mieux portante. Si je t'ai donné du +courage, c'est en ayant celui de ne pas te parler de mon propre chagrin. +L'oublier et en prendre son parti est impossible; mais vivre quand même +pour faire son devoir, pour consoler ceux qu'on aime et les aider à +vivre, voilà ce qui est commandé par le coeur. La philosophie, la +religion même sont par moments insuffisantes; mais, quand on aime, on +doit avoir la douleur bonne, c'est-à-dire aimante. Aide donc ton Bouli +à moins souffrir; et à se fortifier par le travail et l'espérance d'un +meilleur avenir. Il peut être encore si beau pour vous deux, sous tous +les rapports! Ne le gâtez pas parle découragement. La destinée et le +monde abandonnent ceux, qui s'abandonnent eux-mêmes. + +Moi, j'ai bon espoir pour la pièce; Bouli te donnera tons les détails +que je lui écris. Je suis désolée que tu aies commandé un chapeau, je +t'en envoie trois: un chapeau, une toque et un chapeau rond; c'est-tout +ce qui se porte, et à volonté, selon qu'il fait chaud, froid ou doux: +_modes de cour_, rien que ça! La loque est, selon moi, un bijou; le +chapeau noir et rose, tout ce qu'il y a de plus distingué pour faire des +visites, quand il gèle. + +Je regrette mes pauvres pigeons blancs. Il y a certainement une fouine +ou une belette ou un rat qui les menace. Peut-être une chouette dans +l'arbre; il faudrait déplacer leur maisonnette et la mettre contre un +mur. + +Si les petites poules et les faisans vous ennuient, donnez les poules +à Léontine et les faisans à Angèle, ou à madame Duvernet, ou à madame +Souchois. Je crois que c'est encore celle-ci qui endura le plus de soin +et à qui ça fera le plus de plaisir. + +J'ai vu madame Arnould-Plessy, qui m'a chargée de t'embrasser. Dumas +se marie décidément avec madame Narishkine. Je vas me remettre à +_Mont-Revêche_ et faire planter mon jardin. Rien de nouveau d'ailleurs. +Je n'ai pas eu le courage d'aller voir ta maman et je n'ai pas voulu +la faire venir, souffrante et par ce temps de Sibérie. Il faut laisser +passer ça. Je me payerai de ne pas faire de visites de jour de l'an, et +on ne m'en fera pas, Dieu merci. Je plaindrais ceux qui en auraient le +courage! + +On me dit qu'à Palaiseau l'hiver se fait plus _à la fois_ que chez nous +et que les gelées de mai, si désastreuses dans le Berry, sont tout à +fait exceptionnelles. C'est ce qui m'explique que les environs de Paris +ont presque toujours des fruits. Au reste, nous verrons bien. + +Je te _bige_ quatorze mille fois; donnes-en un peu à ton Bouli. Je ne +veux pas encore m'intéresser au _roman antédiluvien_. Je veux qu'il +pense à sa pièce, c'est la grosse affaire. Ça réussira ou non, mais ça +doit être _tenté_. + + + + +DLXXVII + +A M. PHILIBERT AUDEBRAND + + Paris, 23 décembre 1864. + +Je viens, monsieur, vous demander un léger service, votre bienveillance +ne me le refusera pas. + +Pour beaucoup de raisons qui ne vous intéresseraient nullement et qui +seraient longues à dire, il m'importe personnellement de ne pas laisser +publier trop d'erreurs sur mon compte. On vous a complètement trompé en +vous disant que je faisais bâtir _des villas_. Ma position est des plus +modestes et je n'ai pu seulement avoir l'idée qu'on me prête. + +Comme la chose par elle-même est bien peu intéressante pour le public, +ayez l'obligeance d'écrire vous-même deux lignes de rectification. Je +vous en serai reconnaissante. + +GEORGE SAND. + + + + +DLXXVIII + +A M. FRANCIS MELVIL, A PARIS + + Paris, 23 décembre 1864. + +Monsieur, + +J'ai reçu ces jours-ci votre lettre du 7 novembre, après une absence +de six semaines et plus. Tout ce que je peux faire pour vous, c'est +d'engager la personne chargée dans la maison Lévy de l'examen des +manuscrits, à prendre connaissance du vôtre le plus tôt possible. Quant +à influencer le jugement d'un éditeur sur les conditions de succès d'un +ouvrage, c'est la chose impossible. Ils vous répondent avec raison, que, +ayant à faire _les frais_ de la publication, ils sont seuls juges _du +débit_. Ce sont là des raisons prosaïques, mais si positives, que, +après avoir essayé _plusieurs centaines de fois_ de rendre des services +analogues à celui que vous réclamez de moi, j'ai reconnu la parfaite +inutilité de mes instances. Il n'y aurait donc pour vous aucun avantage +à ce que je prisse connaissance de votre manuscrit; et comment +d'ailleurs pourrais-je le faire? J'ai des armoires pleines de manuscrits +qui m'ont été soumis, et ma vie ne suffirait pas à les lire et à les +juger. Les éditeurs sont encore plus encombrés; mais ils ont des +fonctionnaires compétents qui ne font pas autre chose et qui, tôt ou +tard, distinguent les ouvrages de mérite. Soyez donc tranquille: si les +vôtres sont bons, ils verront le jour. La personne qui fait cet examen +chez MM. Lévy est impartiale et capable. L'intérêt des éditeurs répond +de votre cause si elle est bonne. + +Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués. + +GEORGE SAND. + + + + +DLXXIX + +A M. ÉDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS + + Paris, 23 décembre 1864. + +Cher monsieur, + +Je n'ai encore pu lire votre livre. Je ne fais pas de mon temps ce qui +me plaît; mais j'ai lu l'article de la _Revue de Paris_ et je ne serai +pas parmi vos contradicteurs. Je pense comme vous sur le rôle que la +logique et le coeur imposent à la femme. Celles qui prétendent qu'elles +auraient le temps d'être députés et d'élever leurs enfants ne les ont +pas élevés elles-mêmes; sans cela, elles sauraient que c'est impossible. +Beaucoup de femmes de mérite, excellentes mères, sont forcées, par le +travail, de confier leurs petits à des étrangères; mais c'est le vice +d'un état social qui, à chaque instant, méconnaît et contrarie la +nature. + +La femme peut bien, à un moment donné, remplir d'inspiration un rôle +social et politique, mais non une fonction qui la prive de sa mission +naturelle: l'amour de la famille. On m'a dit souvent que j'étais +arriérée dans mon idéal de progrès, et il est certain qu'en fait de +progrès l'imagination peut tout admettre. Mais le coeur est-il destiné à +changer? Je ne le crois pas, et je vois la femme à jamais esclave de son +propre coeur et de ses entrailles. J'ai écrit cela maintes fois et je le +pense toujours. + +Je vous fais compliment des remarquables progrès de votre talent, la +forme est excellente et rend le sujet vivant et neuf, en dépit, de tout +ce qui a été dit et écrit sur l'éternelle question. + +Bien à vous. + +GEORGE SAND. + + + + +DLXXX + +A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, + +A ANGERS + + Palaiseau, 31 décembre 1864. + +Mademoiselle, + +Le récit que vous me faites m'a vivement touchée; ce que j'y vois +surtout, c'est votre immense bonté, c'est votre vie entière consacrée +à faire des heureux ou des _moins malheureux_. Comment, avec cette âme +pleine de tendres souvenirs, et cette conscience d'avoir fait tant de +bien, pouvez-vous être triste et découragée? c'est vraiment douter de la +justice divine. Et justement vous ne croyez pas aux peines éternelles! +que craignez-vous donc de Dieu? est-ce que son appréciation de nos +fautes peut être jugée par nous et mesurée selon nos idées? + +Je me suis dit bien souvent, quand je me suis vue forcée de reprendre +les autres, de gronder un enfant, et même d'enfermer un animal: «Certes +Dieu n'est pas _juste_ à notre manière. S'il connaissait la nécessité de +châtier, de réprimer, de punir, il serait malheureux; son coeur serait +brisé à toute heure; les larmes et les cris des créatures navreraient sa +bonté. Dieu ne peut pas être malheureux; donc, nos erreurs n'existent +pas comme un mal devant lui. Il ne réprime pas même les criminels les +plus odieux; il ne punit pas même les monstres. Donc, après la mort, une +vie éternelle, entièrement inconnue, s'ouvre devant nous. Quelle qu'elle +soit, notre religion doit consister à nous y fier entièrement; car Dieu +nous a donné l'espérance et c'était nous faire une promesse. Il est la +perfection: rien des bons instincts et des nobles facultés qu'il a mis +en nous ne peut mentir.» + +Vous savez tout cela aussi bien que moi, et vous vous rendez bien compte +de l'état maladif qui fait naître vos terreurs et vos doutes. Je crois, +mademoiselle, que votre devoir est de les combattre, et de traiter votre +maladie morale très sérieusement: c'est un devoir religieux auquel vous +devez vous soumettre. Vous n'avez pas le droit de laisser détériorer +votre intelligence, pas plus que votre santé. Ouvrage de Dieu, nous +devons nous conserver purs de chimères et d'insanités. Allez donc vivre +ailleurs qu'à Angers, dont le séjour vous rejette dans le délire. Allez +n'importe où; pourvu que vous y ayez le théâtre et la musique, puisque +vous en ressentez un si grand bien. Faites cela par amitié pour ceux qui +ont de l'amitié pour vous, faites-le aussi pour votre conscience, qui +vous défend l'abandon de vous-même. + +Agréez tous mes sentiments affectueux et dévoués. + +GEORGE SAND. + + + + +DLXXXI + +A M. LADISLAS MICKIEWICZ, A PARIS + + Paris, 11 janvier 1865. + +Monsieur, + +J'ai reçu le bel ouvrage de M. Zaleski, et je vous prie de lui en +témoigner ma gratitude et ma satisfaction. J'ai reçu aussi les ouvrages +que vous avez publiés et que vous avez bien voulu m'envoyer. Je suis +touchée de votre souvenir et je n'ai pas besoin de vous dire que je sais +apprécier votre talent d'écrivain et l'ardeur de votre patriotisme. Je +regrette de n'avoir, dans cette question palpitante, aucune lumière à +laquelle j'ose me livrer entièrement. Je vois un conflit terrible entre +des hommes qui ont tous combattu pour leur patrie, ou que le malheur +a tous frappés, et qui se reprochent mutuellement ce commun désastre: +c'est l'histoire de tous les désastres! En France, nous avons été +divisés aussi par la défaite; et quelle force, quelle sagesse il faut +avoir, dans ces moments-là, pour ne pas se maudire et s'accuser les uns +les autres! Il faudrait, pour prononcer, être initié tout à coup aux +clartés que l'histoire seule pourra tirer des faits divers mis en +présence. Je ne me suis pas sentie autorisée à instruire, dans ma pensée +et dans ma conviction, ces grands procès politiques, où tant de détails +sont à contrôler, tant d'accusations à vérifier soi-même. Il y faudrait +toute une vie exclusivement consacrée à l'enquête immense que l'avenir +seul pourra mettre sous nos yeux. Vous êtes bien jeune pour ce travail +d'exploration! et ne craignez-vous pas de vous tromper? Des appels à +l'indignation publique contre telle ou telle figure historique n'ont-ils +pas le danger de désaffectionner de l'oeuvre commune? Ils consternent un +peu ma conscience, je vous le confesse, et je n'ose vous dire que vous +faites bien de montrer les plaies de la Pologne avec cette absence de +ménagement. + +Je n'ose pas non plus vous dire que vous faites mal; car vous obéissez +à l'emportement d'une passion vraie, et, comme tout ce qui arrive +doit servir à tout ce qui doit arriver, peut-être faut-il que vous +accomplissiez la rude tâche que vous vous imposez. La vérité ne se fait +qu'avec ce qui la provoque; car, d'elle-même, elle est paresseuse à se +montrer, et tant d'obstacles sont entre Dieu et nous! + +Agréez, monsieur, l'expression de ma sollicitude _quand même_, et _parce +que_. + +GEORGE SAND. + + + + +DLXXXII + +A M. NEPFTZER, DIRECTEUR DU _TEMPS_, A PARIS + + Palaiseau, 12 janvier 1865. + +Il est piquant sans doute de se réveiller en apprenant, par la voie +des journaux, des nouvelles de soi-même, nouvelles que l'on ignorait +complètement. + +J'apprenais ainsi, il y a quelques jours, que j'avais acheté un terrain +et que j'allais y faire bâtir un hôtel très curieux et très original. +Cette fortune venue en rêve ne me fâchait pas; mais la construction +de l'hôtel ainsi annoncée m'embarrassait beaucoup. Je ne suis pas +architecte et je n'aime pas à bâtir. Aussi, en me frottant les yeux, me +suis-je trouvée fort aise de n'avoir pas le moindre capital à placer et +de ne pas être forcée de tenir les promesses du journal à ses abonnés. + +Il a été annoncé aussi dans plusieurs journaux que je faisais pour +l'Odéon une pièce tirée de mon roman de _Valvèdre_, chose à laquelle +je n'ai jamais songé. Enfin voici _le Temps_ qui va envoyer bien des +visiteurs se casser le nez à ma porte, en annonçant mon arrivée à Paris. + +Il paraît que le but de mon installation à Paris est d'assister aux +répétitions d'une pièce que mon fils a présentée à l'Odéon. Comme toutes +ces nouvelles n'ont rien de malveillant, j'espère que les rédacteurs +voudront bien comprendre qu'elles peuvent mettre, dans la vie des gens +quelconques, certains quiproquos embarrassants et leur faire écrire à +leurs amis et connaissances mystifiés beaucoup de lettres inutiles. Je +leur en demande donc la rectification bénévole. Je n'ai pas gagné à la +loterie, je ne fais rien bâtir, je fais une pièce dont le titre n'est +pas fixé et dont le sujet n'est pas tiré de _Valvèdre_. Mon fils n'a pas +fait de pièce pour l'Odéon, et, quand il sera en répétition, il s'en +occupera lui-même. Enfin, je ne suis pas à Paris, et il n'y a absolument +rien, dans ma vie, qui offre le moindre intérêt de nouveauté et de +curiosité au public parisien. + +GEORGE SAND + + + + +DLXXXIII + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Palaiseau, 15 janvier 1865. + +Cher ami, + +Combien je suis touchée de tout ce que vous m'écrivez! Vos souffrances, +votre courage invincible, votre affection pour moi, voilà bien des +sujets de douleur et de joie. Vous vous êtes cramponné à l'exil, et il a +bien fallu vous admirer, malgré les prières et les regrets. + +Mais, si vous avez eu un moment de santé suffisante, comme Nadar me le +disait, pourquoi n'en avoir pas profité pour chercher, ne fût-ce que +momentanément, un climat meilleur pour vous? Vous parlez si peu de +vous-même, vous faites si bon marché de votre mal, qu'on ne sait pas ce +qui peut l'alléger. + +Pour ma part, j'ai une foi, c'est qu'il n'y a pas de maladies +incurables. La médecine avancée commence à le croire; moi, je l'ai +toujours cru, et je me dis que c'est un devoir envers l'avenir, envers +l'humanité, de vouloir guérir. J'ai eu, il y a quatre ans, une fièvre +typhoïde: il m'est resté une maladie de l'estomac qui a duré trois ans +et qui était qualifiée de _chronique_. M'en voilà guérie, mais aussi je +l'ai voulu. + +Et, pourtant, croyez bien que je pourrais dire avec vous: _Ma vie a été +triste!_ Elle a été, elle sera toujours pleine d'atroces déchirements, +et mon fonds de gaieté intérieure ne me préserve pas des accablements +complets. J'ai perdu, l'été dernier, mon petit Marc, l'enfant de Maurice +et de sa gentille compagne, la fille de Calamatta. Le pauvre petit avait +un an, il était né le 14 juillet; le jour de son premier anniversaire, +son agonie a commencé. Il était joli et intelligent déjà. Quelle +douleur! nous n'en sommes pas encore revenus; et, pourtant, je demande, +je _commande_ un autre enfant; car il faut aimer, il faut souffrir, il +faut pleurer, espérer, créer, _être_; il faut vouloir enfin, dans tous +les sens, divin et naturel. Mes pauvres enfants ne me répondent encore +que par des larmes; ils ont trop aimé ce premier enfant, ils craignent +de ne pas aimer le second; ce qui prouve, hélas! qu'ils l'aimeront trop +encore! mais peut-on se dire qu'on limitera les élans du coeur et des +entrailles? + +Vous me dites, ami, que vous me comparez quelquefois à la France; je +sens du moins que je suis Française, à cette conviction souveraine, +qu'il ne faut pas compter les chutes, les blessures, les vains espoirs, +les cruels écrasements de la pensée, mais qu'il faut toujours se +relever, ramasser, rassembler les lambeaux de son coeur accrochés à +toutes les ronces du chemin, et aller toujours à Dieu avec ce sanglant +trophée. + +Me voilà loin de mon sermon sur la santé; pourtant, j'y reviens +naturellement. Votre vie est précieuse, quelque brisée ou déchirée +qu'elle soit. Faites donc tout au monde pour _nous_ la garder. + +Adieu, ami; je vous aime. Maurice aussi, lui! + +GEORGE SAND. + + + + +DLXXXIV + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME) +A PARIS + + Palaiseau, 7 février 1865. + +Voilà votre victoire annoncée dans les journaux, mon grand ami! C'est un +beau soleil d'Austerlitz que ce jour brumeux de février. Il ne fera +pas brailler tant de trompettes, mais on en célébrera plus longtemps +l'anniversaire. C'est votre oeuvre, on le saura et on s'en souviendra. +Moi, je n'oublierai pas que vous avez passé avec nous, dans un petit +coin, la soirée après ce beau combat, et, en vous écoutant, j'aurais +oublié les heures; je crains que nous n'ayons abusé de votre bonté, nous +qui n'avons rien de mieux à faire que de vous entendre, tandis que, +vous, vous avez tant de grandes et bonnes choses à accomplir. + +Le bonheur est une abstraction en même temps qu'une réalité, quoi qu'en +disent les philosophes. Durable et certain à l'état d'_idéal_ pour qui +en connaît la vraie et haute nature, il est _momentané_ et puissant à +l'état de _réalité_, quand les faits servent l'idéal. Donc, portant en +vous la vraie notion du bonheur, qui est de le répandre et de le donner, +vous en savourez quelquefois la sensation, quand les faits obéissent à +votre ardente et généreuse volonté. + +Soyez donc heureux, puisque le bonheur est une conquête et que vous +venez de gagner une belle bataille. Les jours de dégoût et de fatigue +reviendront. Le bonheur à l'état de réalité complète n'est pas une chose +permanente pour l'homme; mais il vous restera à l'état d'idéal, augmenté +du souvenir des victoires; et la morale de ceci est qu'il faut +combattre toujours pour augmenter votre trésor de force et de foi. La +reconnaissance des hommes, ce qu'on appelle la gloire n'est qu'une +conséquence, un accessoire peut-être! vous l'aurez. Mais votre but est +plus élevé. Vous n'êtes pas pour rien de la race ambitieuse du bien, qui +lutte en ce siècle contre la race ambitieuse d'argent. Vous avez des +forces à dépenser, c'est déjà un bonheur que d'être riche en ce sens-là. + +J'ai reçu vos invitations en règle; merci de votre bon souvenir. Mais +me voilà au coin du feu avec la grippe, et, pour quelques jours, je +lutterai sans grand effort contre la fièvre. + +Ce ne sera rien; je penserai à vous et je parlerai de vous, ayant auprès +de moi quelqu'un qui ne demande que cela. + +Avez-vous pensé, en vous en allant tout seul, à pied, depuis le +Panthéon, les mains dans vos poches, au clair de la lune, que, dans cent +ans d'ici, la France, le monde par conséquent vivrait, grâce à vous, +d'une autre vie? + +Du haut du Panthéon quelque chose a dû vous parler et vous crier: +«Marche!» + +A vous de coeur toujours et toujours plus. + +G. SAND. + + + + +DLXXXV + +AU MÊME + + Palaiseau, 9 mars 1865. + +Cher prince, vous me disiez bien que rien n'était fait puisqu'il y avait +encore à faire. Le désaveu de M. Duruy et de votre généreuse inspiration +ne vous surprend peut-être pas; mais il doit vous fâcher. Moi, Je n'en +suis pas contente, oh! non. Mais c'est partie remise, j'espère, et vous +emporterez d'assaut la citadelle à la première occasion. Il y a là une +belle question à plaider devant le pays. Vous la plaiderez, n'est-ce +pas? + +Je ne sais pas si on vous a envoyé, comme je l'avais demandé, l'épreuve +de mon article sur la _Vie de César_. Je n'ai pas dû me demander si elle +plairait ou non à l'illustre auteur. + +Tout en rendant hommage au talent réel et considérable, je ne puis +accepter la thèse, et j'ai failli dire que, comparer l'oeuvre de César, +cet _acheteur de consciences_, à l'oeuvre, peut-être blâmable à certains +égards, mais du moins _intègre_ et vraiment fière de Napoléon Ier me +paraissait un blasphème. Je l'aurais dit si je n'eusse craint d'empiéter +sur le domaine de la politique, interdite au petit journal où j'insère +cet article, à la demande de mon éditeur. + +Vous m'avez fait espérer que je vous verrais un de ces jours, mon grand +ami. J'ai tellement peur de vous manquer, que je ne bougerai pas de la +semaine. Je vous aime de tout mon coeur. + +G. SAND. + + + + +DLXXXVI + +A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE + + Palaiseau, 26 mars 1865. + +Cher ami, + +D'abord, dites à Angèle que je la remercie de sa pelote et de sa +charmante lettre; j'attends encore que les dames Fleury m'envoient la +première. Berthe m'a promis de me la faire parvenir, et puis Lina, +et personne ne m'a tenu parole. Il faudra donc que j'aille moi-même +réclamer mon bien; mais je vais très peu à Paris, et, quand j'y vais, +c'est toujours pour quelque affaire pressée. Il y a des siècles que je +n'ai fait de visites à mes amis. Il fait si froid et si humide pour se +promener en sapin, que je remets au printemps les courses qui ne sont +pas absolument obligatoires. Mes enfants sont paresseux pour venir à +Palaiseau. Je le leur pardonne; ils ont été enrhumés comme des loups, et +je suis un peu loin du chemin de fer, sans omnibus ni fiacre, avec des +chemins souvent _chétifs_; mais je sais que la pièce de Maurice est +reçue pour l'hiver prochain au Châtelet, et que son roman a paru. + +Votre étude sur César est bien plus savante et plus approfondie que la +mienne, et je la relirai avec soin quand je rendrai compte du second +volume. Mais le journal qui m'a demandé ce travail et que je tiens à +obliger parce qu'il appartient à Michel Lévy, mon éditeur, et qu'il est +dirigé par notre ami Aucante, ne souffre ni longs développements, ni +érudition trop sérieuse, ni allusions politiques. Il y en avait déjà +un peu trop dans mon premier article. Mais, quant au jugement sur +l'ouvrage, je n'ai pas eu à surmonter l'embarras que vous me supposez. +Si j'eusse trouvé l'ouvrage mauvais, comme le journal n'eût pas inséré +une critique trop rude, je n'eusse pas fait l'article. C'était bien +simple. Je suis la première personne qui ait été à même de le lire, et +mon compte rendu est le premier qui ait été fait. J'étais donc très +libre de mon jugement et j'ai trouvé que le livre avait du mérite. Je +savais pertinemment qu'il était tout entier, et sans correction aucune, +du fait de celui qui le signe. Donc, je devais mon éloge impartial au +talent, qui est réel. Quant à approuver la préface et à admirer César, +le diable ne m'aurait pas fait départir de ma façon de penser, et je +dois dire qu'on a bien pris la chose. + +Cette publication sera un bien, en ce sens que, de tous côtés, on se met +à faire ce que nous faisons: on démolit César, avec un peu plus ou +un peu moins d'indulgence ou de passion; la critique le découronne +généralement et il ne sortira pas blanc de la sellette où le livre +impérial le fait asseoir. Bien peu de gens, en somme, savent l'histoire, +et il est bon qu'on leur mette le nez dessus. Le livre n'aura pas de +succès. C'est un talent froid et concis, sans profondeur réelle et qui +n'a d'intérêt littéraire que pour les gens du métier. Encore tous ne +sont pas comme moi, qui suis un peu panthéiste en fait d'art et qui aime +toutes les manières, celles qui sont un peu exubérantes et celles qui +ne le sont pas du lout. J'aime ce qui est bien fait, n'importe par quel +procédé, et, pour mon compte, je n'en ai pas, ou, si j'en ai, c'est sans +m'en rendre compte. Les lettrés sont généralement plus forts que moi sur +ce point, et, quant au gros public, peu lui importe qu'on serve l'erreur +ou la vérité, pourvu qu'on l'amuse ou l'étonne. Or il ne trouvera dans +le livre impérial rien d'assez épicé pour lui et il ne l'achètera pas, +c'a été ma première impression. Heureusement que les éditeurs n'ont +pas de droits d'auteur à payer; car ils auraient fait là une mauvaise +affaire. + +Mais en voilà bien assez sur cela. + +Quel rude et long hiver! J'attends la chaleur avec impatience. Du reste, +je me plais ici: pays charmant, braves gens, solitude, silence, ouvriers +_avancés_ et pourtant sages, paysans laborieux, culture admirable, ni +mendiants ni voleurs, pas de Parisiens, pas de flaneurs sur les chemins. +Ce coin est inconnu, et, si ce pauvre Jean-Jacques l'eût découvert, il +n'y serait pas mort de chagrin. + +Bonsoir, mes chers enfants; embrassez pour moi les beaux mioches; +rappelez-moi au souvenir de tous nos amis communs. + +G. SAND. + +Vous me demandez si je travaille. Oui certes, puisque je suis encore de +ce monde. Je fais en même temps un roman pour ce printemps et une pièce +pour l'hiver prochain. J'ai découvert que l'un me reposait de l'autre, +et ça m'amuse comme ça. + + + + +DLXXXVII + +A M. LOUIS RATISBONNE, A PARIS + + Palaiseau, 30 mars 1865. + +Votre bienveillante sympathie pour moi m'enhardit à vous demander, +monsieur, votre appui pour mon fils. Son livre[1], très enjoué à la +surface, a, je crois, beaucoup de fond, car il fait revivre une figure +de fantaisie que l'on peut croire historique, puisqu'elle résume une +phase de _l'état humain_, si je puis dire ainsi. L'étude de cet être +évanoui, l'homme d'il y a cinq cents ans, avec toutes ses erreurs, tous +ses déportements, ses notions fausses, ses qualités natives, sa rudesse, +son aveuglement et sa bonté, offre, je crois, quelque chose de plus +sérieux que le récit des aventures arrangées pour le plaisir du lecteur; +et, comme les aventures ne manquent pourtant pas dans ce roman et sont +amusantes quand même, je crois, sans trop de prévention, maternelle, +qu'il mérite quelque attention et l'encouragement de la critique +sérieuse. + +Me pardonnerez-vous de vous demander la vôtre pour qui n'oserait pas +vous la demander lui-même, en vous promettant que nous en serons tous +deux très flattés et très reconnaissants? + +Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués. + +GEORGE SAND. + + [1] _Raoul de la Chastre_, qui venait de paraître, chez Michel Lévy. + + + + +DLXXXVIII + +A M. LEBLOIS, PASTEUR, A STRASBOURG + + Palaiseau, 17 mai 1865. + +J'apprends, monsieur, de quelle mortelle douleur vous avez été frappé. +Ce n'est pas à vous, âme profondément religieuse, qu'il faut parler +de courage et de foi. Vous en avez pour nous tous, pour vous-même par +conséquent. Mais le courage et la foi n'empêchent pas la douleur d'être +vive et cruelle, et vos amis, en respectant votre vraie piété, n'en +plaignent pas moins votre infortune. Que leur affection et leur +sollicitude adoucissent, autant que possible, le déchirement de votre +âme, et veuillez me compter, monsieur, parmi ceux qui vous portent le +plus sincère et le plus fervent intérêt. + +GEORGE SAND. + + + + +DLXXXIX + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON.(JÉROME). +A PARIS + + Palaiseau, 1er juin 1865. + +Cher grand ami, + +Maurice m'envoie pour vous un mot du coeur que je vous transmets. + +Si vous étiez un ambitieux, je vous dirais que ce qui arrive est bien +heureux pour vous et vous place bien haut! Mais vous aimez le progrès +pour lui-même et vous souffrez quand il s'arrête, même à votre profit. +Et puis vous êtes loyal et votre âme souffre d'être méconnue. Je sens +tout cela et je suis indignée de voir l'esprit du passé souffler sur +toutes les idées vraies. + +Quelle triste situation que celle d'un homme qui rêve le pouvoir absolu, +et qui croit l'atteindre en étouffant la vérité! tout cela, voyez-vous, +c'est la _faute à_ César. On rêve de résumer, en soi une sagesse +providentielle, et on oublie que les hommes d'aujourd'hui ont tous +reçu de la _Providence_, c'est-à-dire de la loi qui préside à leur +émancipation, une dose de sagesse qu'il faut connaître et consulter +avant d'oser dire: «Il n'y a qu'un maître et c'est moi!» Comme c'est +vieux, cette doctrine de l'autorité d'un seul, et comme c'est vide +au temps où nous vivons! comme le genre humain tout entier proteste, +sciemment ou non, contre cette chimère! C'est le fatal chemin de +l'éternel désastre. + +Dormez tranquille, votre conscience est en paix. Vous pouvez rire de +ceux qui disent: «Il veut le bien, donc il a de mauvais desseins.» + +Plaignez ceux qui pensent ainsi et comptez que la France n'est pas avec +eux et vous rend justice. Quel beau et noble talent vous avez! On ne +pourra jamais vous empêcher d'être ce que vous êtes. Il n'est pas +adroit, si l'on s'en inquiète, de le manifester publiquement. + +G. SAND. + + + + +DXC + +A M. + + Palaiseau, 9 juin + +Cher monsieur, + +J'ai lu votre livre. Il est savant, ingénieux, clair et intéressant au +possible. Il me laisse toutefois au point où il m'a prise. Je savais +bien que Jésus croyait à la résurrection des corps, et je suis d'autant +plus persuadée que sa doctrine était la continuation de la vie humaine +ou la réapparition personnelle dans la vie humaine, que vous établissez +sans réplique la source de cette croyance, son histoire, sa raison +d'être, son lien avec le passé, enfin tout ce qui constitue le fait +historique, peu connu jusqu'ici dans ses détails. Mais votre conclusion +ne me soumet pas. En croyant à l'immortalité du corps, Jésus et ses +aïeux croyaient à celle des âmes, par la raison qu'il n'est pas de +corps sans âme. Il était donc spiritualiste sans être exclusivement +spiritualiste. Vous, vous êtes exclusivement spiritualiste; je ne peux +pas comprendre cette doctrine, par la raison qu'il ne me semble pas +possible _d'affirmer_ des âmes sans corps. + +Vous avez mille fois raison de placer Dieu et la forme de notre +immortalité dans la région de l'impénétrable. Mais qui dit +_l'immortalité_ dit _la vie_. La vie est une loi que nous connaissons; +elle ne se manifeste pas pour nous dans la séparation de l'âme et du +corps, dans la pensée sans organes pour se manifester. Nous ne pouvons +donc pas nous faire la moindre idée d'une vie spirituelle qui soit +purement spirituelle; et je ne peux pas vous dire que je crois à une +chose dont je n'ai pas la moindre idée. + +Jésus se trompait sur les conditions de la résurrection, nous n'en +doutons pas; mais il me semble que, quant au principe de la vie, il le +comprenait bien, ou du moins aussi bien qu'il est donné à I'homme de le +comprendre. Que l'âme se revête d'un corps de chair ou de fluide, il ne +lui en faut pas moins quelque chose à animer, ou bien elle n'est plus +une âme, elle n'est rien. Nous savons qu'il y a des planètes légères, +relativement à nous, comme le liège, comme le bois, etc. Elles n'en sont +pas moins des mondes, et leur existence est tout aussi matérielle que la +nôtre. + +Socrate n'est pas si clair qu'il vous paraît. Je pense qu'il croyait +bien que son âme revêtirait un autre corps; quoiqu'il semble souvent +dire le contraire par la bouche du _divus Plato._ Ailleurs, Platon voit +les âmes faire elles-mêmes leur destinée, courir où leurs passions les +emportent, et, là, il donne la main à Pythagore. Si les âmes ont des +passions bonnes, ou mauvaises, elles sont _organisées_.--Autrement? + +Enfin, vous aurez encore beaucoup à nous dire là-dessus; car votre +hypothèse laisse une lacune philosophique des plus graves. Pardon de mes +objections, cher monsieur. Vous êtes si sympathique et vous paraissez si +bon, qu'on vous doit de dire ce qu'on pense. + +G. SAND. + + + + +DXCI + +A M. LOUIS ULBACH, A PARIS + + Palaiseau, 27 juin 1865. + +Cher monsieur, + +Combien je suis heureuse d'avoir à vous remercier! Quand votre loyale et +forte main signe un brevet de talent, l'apprenti passe maître et prend +son rang; Vous avez surtout senti ce qui ne pouvait échapper à un coup +d'oeil comme le vôtre, mais ce qu'il était bien utile pour mon fils de +dire au public vulgaire: c'est qu'il a une individualité qui est bien +sienne et qu'aucune direction n'a pu lui donner. Tout mon rôle, à moi, +était de ne pas la lui ôter et de comprendre sa réelle valeur. C'est à +quoi je me suis attachée toute ma vie, et j'en suis récompensée, le jour +où vous me prouvez, vous en qui je crois, que je ne me suis pas fait +d'illusions maternelles sur cette valeur de talent. + +Votre appréciation, si franche et si délicate, est une joie réelle pour +moi, et je vous remercie du fond du coeur d'avoir lu le livre avec cette +conscience et cet esprit de généreuse protection. J'envoie l'article à +Maurice, qui est à Nohant avec sa femme. Tous deux seront bien heureux +et bien reconnaissants. + +Et votre livre, à vous, ce livre dont vous me parliez à l'Odéon, est-il +publié? Je ne sais rien là où je suis, garde-malade affligée, et blessée +par-dessus le marché, par suite d'une chute. Quand vous paraîtrez, ne +m'oubliez pas. Je vous serre les mains, cher confrère, et suis, avec +affection, tout à vous. + + + + +DXCII + +A MAURICE SAND A NOHANT + + Palaiseau, 29 juin 1865. + +Bouli, + +Je t'enverrai demain ton manuscrit et tes articles. Mais tu me troubles +fort en me demandant conseil. Pour tout ce qui est _érudition_, tu es +plus ferré que moi; moi, je pense au succès, et je voudrais t'épargner +les critiques qui ont écrasé _Salammbô_, ouvrage très fort, très beau, +mais qui n'a vraiment d'intérêt que pour les artistes et les érudits. +Ils le discutent d'autant plus, mais il le lisent, tandis que le public +se contente de dire: «C'est peut-être superbe, mais les gens de ce +temps-là ne m'intéressent pas du tout.» Tu en risquais autant avec ton +moyen âge; tu as su vaincre la difficulté et rendre la chose amusante +pour le gros public en même temps qu'appréciable aux artistes. + +Il faut trouver moyen de faire le même tour de force pour ton _Coq_. Or +il sera très indifférent au public et aux journalistes, qui ne sont +pas érudits,--tu peux t'en apercevoir,--que tes personnages soient les +ingénieuses personnifications des races antiques. Cela plairait à des +savants dans la partie; mais combien y en a-t-il? Et le peu qu'il y en a +ne te liront même pas: il suffit qu'une chose s'appelle roman pour qu'il +ne l'ouvrent jamais. + +Donc, ta science sera perdue et te nuira, si c'est en vue de la science +que tu fais ton livre. Il est amusant et plein de grandissimes qualités, +c'est bien; mais il y faut une base qui manque. Il faut un ton, +c'est-à-dire une forme, un style qui rattache l'esprit du lecteur à une +époque connue de lui. Plus tu la prendras moderne, plus tu auras de +lecteurs. La couleur _indiano-persane_ en aura dix sur cent; personne ne +la connaît. La couleur d'Apulée en aura cent sur cent: le type de _l'Âne +d'or_ est devenu populaire. Tu vois que c'est bien important, et je te +croyais fixé là-dessus. Je voudrais qu'avant d'entreprendre un nouvel +_Ane d'or,_ tu fisses du _Coq d'or [1]_ une chose dans cette couleur. +Il était convenu qu'un Apulée ou un Lucien apocryphe, un de leurs amis +_civis buliscus_, je veux bien, aurait voyagé dans l'Inde ou dans la +Perse, et recueilli de la bouche d'un Bouliskof de ce temps-là; le récit +traditionnel des aventures de l'Atlantide, et qu'il expliquerait en peu +de mots les types et les fictions à sa manière et à son point de vue. + +Exemple: «Vous me demanderez, mon cher Lucien, ce que je pense des +Gaules et si je crois à leur existence. En vérité, j'y crois un peu pour +telle ou telle raison.» + +Ces interruptions du narrateur feraient très bien. Elles ramèneraient, +du fond d'une antiquité fantastique, le lecteur au sentiment d'une +réalité antique à lui connue. Elle peindrait l'état des esprits au temps +du narrateur, et cet état est, s'il m'en souvient bien, un mélange de +scepticisme audacieux et plaisant, avec une foule de superstitions +grossières comme l'histoire naturelle d'Oppien. Tout cela mettrait le +lecteur sur ses pieds. Il se dirait: «: Voici d'où je pars et voilà où +l'on me mène. Je le veux bien; pourvu qu'on me rappelle de temps en +temps où j'étais.» + +Autrement, il dira qu'on l'emmène trop loin, qu'on le perd dans le +brouillard, et que des gens si anciens ne sont pas assez différents du +présent, ou bien qu'ils le sont trop; qu'il ne peut en être juge, et, +quand le lecteur se sent trop dépaysé, il vous lâche. + +Enfin, il voudra se dire à chaque instant: «Voilà de drôles de moeurs et +d'incroyables habitudes! Mais c'était comme ça, on me le prouve; Celui +qui raconte ces choses et que je connais parbleu bien, puisque c'était +un ami de mon ami Apulée, m'explique que ce devait être comme ça. Alors +j'y crois, et, du moment que j'y crois un peu, ça m'amuse.» + +Voilà mes raisons, toutes de fait et prosaïques; mais il faut tenir +compte de cela quand on s'adresse au public des romans. Autrement, il +faut faire des ouvrages d'érudition pure; autre public. + +Réfléchis et décide; car bien certainement il y a un parti à prendre +dans lequel tu sais mieux que moi ce qu'il y a à faire. Mais, avec +ma version, je vois tout possible dans ce que tu as fait, sauf les +longueurs et le trop d'importance donné à des personnages secondaires. +Je laisserais les anoplothères, sans les nommer peut être, mais en les +décrivant, et le narrateur dirait qu'il croit à l'existence de ces +animaux parce qu'il en a vu des ossements en tel ou tel endroit. «Reste +à savoir, dirait-il, s'il y en avait encore du temps de Satouran. Je +vous donne la légende comme on me l'a donnée.» + +Tu ferais ce narrateur gai, malin et naïf, poète quand même, lorsqu'il +raconte les grandes scènes de la fin, qui sont belles et qu'il ne faut +pas changer. + +Sur ce; je te _bige_, et encore ma Cocote. Je vas me coucher. + +Mes amitiés à _Rigolo_. Il faut le rendre très savant, il est en âge +d'apprendre un tas de choses. Quoi qu'on en dise, il n'y a rien de si +intelligent qu'un âne. Ça parlerait si ça voulait, mais ça ne veut pas. + + [1] _Le Coq aux cheveux d'or,_ roman de Maurice Sand. + + + + +DXCIII + +A M. SAINTE-BEUVE, A PARIS + + Palaiseau, 1865. + +Avez-vous lu un singulier petit volume qui a paru, y il a quelque temps, +chez Dentu, sous un mauvais titre: _un Amour du Midi_, et sous le voile +de l'anonyme? Est-ce manque de courage, ou empêchement de position? +N'importe. L'ouvrage est bizarre, inégalement écrit, souvent très peu +correct d'expressions, parfois trop naïf, parfois trop déclamatoire +(comme, du reste, l'auteur a l'esprit de le juger lui-même); s'élevant +dans le vague et retombant à plat dans le non-sens; enfin très obscur +parfois, comme la parole d'un exalté qui ne sait pas toujours ce qu'il +dit. + +Voilà bien des défauts. Eh bien, ces défauts pourraient être une grande +habileté. Mais nous ne le croyons pas; nous aimons mieux penser que +l'auteur, jeune, est sans soin, sans expérience, et tout à fait dépourvu +de ce que l'on est convenu d'appeler du talent. + +Il n'en est pas moins vrai que cet essai anonyme mérite beaucoup d'être +remarqué. Ce n'est ni un roman proprement dit, ni une analyse: c'est un +cri de la passion. Mais ce cri est vrai et il est fort. Il ne ressemble +à rien de ce qui s'écrit pour écrire. Il a pour lui la jeunesse, le vrai +délire, la naïveté, la plénitude, tout ce que I'on cherche en vain dans +un livre bien fait: l'émotion sans bornes, dégagée hardiment du contrôle +de la raison. + +Il a aussi, malgré la fréquente vulgarité des mots et des images, une +distinction et une originalité de sentiments très touchantes. Il a la +foi, il croit à Dieu, à l'amour, à la liberté et même aux journaux. Il +croit aussi à la gloire et il croit en lui. C'est un enfant généreux, +c'est peut-être un étranger, tombé de quelque planète où l'on vit encore +par le coeur et où l'on dit tout ce qu'on pense sans se soucier de faire +rire M. Proudhon. + +Enfin, c'est quelque chose qui nous a fait dire spontanément: «C'est +bien mauvais!» et: «C'est bien beau!» Que voulez-vous! tout le monde a +du talent; nous ne sommes pas blasés, nous chérissons le talent. Mais +tout le monde n'a pas la passion, et c'est là ce qui, bien ou mal +exprimé, l'emportera toujours sur l'art, comme le parfum d'une rose +l'emporte sur toutes les essences d'une boutique de parfumeur. + +La critique peut dire: «Sachez écrire ou n'écrivez pas.» Elle a raison. +Mais le public peut dire aussi: «Soyez ému ou n'espérez pas nous +émouvoir.» Aura-t-il tort? + +GEORGE SAND. + + + + +DXCIV + +A M. LOUIS ULBACH, A PARIS + + Palaiseau, 27 septembre 1865. + +Vos livres me sont arrivés dans un moment affreux, cher monsieur, +laissez-moi plutôt dire _ami_. J'ai été morte, je ne sais pas si je +suis vivante, bien que mon corps marche et agisse. Était-ce une bonne +disposition pour vous lire? Pourtant je viens de lire _Louise Tardy_, +et cela me semble un chef-d'oeuvre d'analyse délicate, subtile et +vigoureuse à la fois; une de ces histoires sans événements qu'on +n'oublie pourtant jamais, parce qu'on croit avoir toujours connu ces +âmes-là. Et quelle forme exquise, ingénieuse à définir toutes les +émotions et toutes les réflexions! + +Vous me traitez de maître, c'est vous qui passez maître, et, moi, je +passe je ne sais quoi. Je double le cap de l'Amertume, et j'entre dans +les mers inconnues de l'Isolement. N'importe! dans la douleur ou dans le +calme, je vous applaudirai toujours du coeur et des deux mains. Merci +d'avoir pensé à moi; je lirai _le Parrain,_ bien sûr. + +Cette femme de lettres que vous peignez si bien, elle est jeune, et +on peut s'imaginer, au premier abord, que son état l'a blasée sur les +choses de la vie; mais, si elle était vieille, vous eussiez pu la +peindre tout de suite comme aiguisée et surexcitée, et disposée à +souffrir plus que les autres. Au reste, vous avez conclu. Vous avez +montré que notre travail d'analyse, à vous, à moi, à tous les artistes +qui prennent leur tâche au sérieux, pousse au besoin de se dévouer et +de se défendre, deux sollicitations contraires qui rendent la vie plus +difficile à nous qu'aux autres. Quelle affaire que la vie! et la mort, +quel abîme! + +Ayez grand courage, vous avez le grand lot. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +DXCV + +A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Palaiseau, 22 novembre 1865. + +Il me semble que ça me portera bonheur de dire bonsoir à mon cher +camarade avant de me mettre à l'ouvrage. + +Me voilà _toute seule_ dans ma maisonnette. Le jardinier et son ménage +logent dans le pavillon du jardin, et nous sommes la dernière maison +au bas du village, tout isolée dans la campagne, qui est une oasis +ravissante. Des prés, des bois, des pommiers comme en Normandie; pas +de grand fleuve avec ses cris de vapeur et sa chaîne infernale; un +ruisselet qui passe muet sous les saules; un silence... ah! mais il me +semble qu'on est au fond de la forêt vierge: rien ne parle que le petit +jet de la source qui empile sans relâche des diamants au clair de la +lune. Les mouches endormies dans les coins de la chambre se réveillent +à la chaleur de mon feu. Elles s'étaient mises là pour mourir, elles +arrivent auprès de la lampe, elles sont prises d'une gaieté folle, elles +bourdonnent, elles sautent, elles rient, elles ont même des velléités +d'amour; mais c'est l'heure de mourir, et, paf! au milieu, de la danse, +elles tombent raides. C'est fini, adieu le bal! + +Je suis triste ici tout de même. Cette solitude absolue, qui a toujours +été pour moi vacance et récréation, est partagée maintenant par un mort +qui a fini là, comme une lampe qui s'éteint, et qui est toujours là. Je +ne le tiens pas pour malheureux, dans la région qu'il habite; mais cette +image qu'il a laissée autour de moi, qui n'est plus qu'un reflet, semble +se plaindre de ne pouvoir plus me parler. + +N'importe! la tristesse n'est pas malsaine: elle nous empêche de nous +dessécher. Et vous, mon ami, que faites-vous à cette heure? Vous piochez +aussi, seul aussi; car la maman doit être à Rouen. Ça doit être beau +aussi, la nuit, là-bas. Y pensez-vous quelquefois au «vieux troubadour +de pendule d'auberge, qui toujours chante et chantera le parfait amour»? +Eh bien, oui, quand même! Vous n'êtes pas pour la chasteté, monseigneur, +ça vous regarde. Moi, je dis _qu'elle, a du bon_. + +Et, sur ce, je vous embrasse de tout mon coeur et je vais faire parler, +si je peux, des gens qui s'aiment à la vieille mode. + +Vous n'êtes pas forcé de m'écrire quand vous n'êtes pas en train. Pas de +vraie amitié sans liberté _absolue_. + +A Paris, la semaine prochaine, et puis à Palaiseau encore, et puis à +Nohant. + + + + +DXCVI + +A M. LE BARON TAYLOR, A PARIS + + Nohant, 15 décembre 1865. + +Monsieur, + +Vous m'avez arraché une promesse que je ne puis tenir; vous et les +éminents écrivains qui vous secondaient, vous étiez persuasifs, +affectueux, indulgents, irrésistibles. Mais j'ai trop présumé de mes +forces devant un devoir à remplir. Il y a des devoirs aussi envers le +public. Il ne faut pas le leurrer d'un attrait qu'on se sent incapable +de lui offrir. Vous auriez regret de l'avoir convoqué pour lui montrer +une personne timide et gauche qui resterait court. Mes enfants et mes +amis ont _bondi_ devant l'annonce de cette lecture. Ils s'y opposent +de tout leur pouvoir. Ils savent qu'en aucune circonstance je n'ai pu +surmonter mon embarras, ma défiance absolue de moi-même. Demandez-moi, +commandez-moi toute autre chose oú je n'aurai pas à payer de ma +personne. + +Croyez, monsieur, vous et les membres du comité qui m'ont honoré de leur +visite, que je ne me console de mon impuissance et de ma défection +que par le souvenir des bontés que vous m'avez témoignées et par la +reconnaissance qu'elles m'inspirent. + + + + +DXCVII + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 7 janvier 1866. + +Merci, cent fois merci, mon fils, pour toute la peine que _nous nous_ +donnons; car vous en prenez autant que moi. Si vous dites que La Rounat +a raison, c'est qu'il a raison. Et je crois pourtant toujours qu'il y +avait du remède; car ce qui manque dans ma version, c'est de l'intérêt, +je le vois à présent; c'est de la passion[1]. Eh bien, que la jeune +fille fût (telle qu'elle est, et en commençant par une fantaisie +romanesque) prise d'une passion véritable, qu'elle la, fit partager à +Lélio, que Lélio se sacrifiât à son ami, il y avait motif à émotion ou à +souffrance, et le moyen de la fin pouvait prendre plus d'importance et +de vraisemblance pour guérir ces coeurs blessés (moyen de la fin auquel, +du reste, je ne tiens pas, s'il ne vous dit rien, et qui deviendrait +peut-être inutile). Enfin je vois dix combinaisons pour une, comme +toujours. C'est ma nature de ne pas croire à l'impossible et de ne pas +croire non plus à l'impuissance des, sujets. Du moment qu'on peut les +tourner du côté qu'on veut, c'est une question d'essai et de recherche. +Je crois que, si j'avais pu être à Paris, savoir tout de suite, et non +au bout de huit jours d'attente inutile, l'impression de La Rounat, +j'aurais été à vous tout de suite et nous aurions paré le coup. Il est +vrai que j'aurais eu votre opinion avant la sienne; car je vous aurais +montré la chose avant de me la laisser arracher par lui acte par acte. + +C'est un impatient aveugle qui, devant une déception, abandonne tout et +ne cherche pas le remède ou vous empêche de le chercher. + +Il est, au reste, comme presque tout le monde, en ce monde, et je ne lui +en veux pas pour ça: ce n'est pas l'affaire des directeurs de théâtre +d'avoir de la persévérance, de la philosophie et de la présence +d'esprit. Il a laissé passer un temps précieux et il cherche son salut +Dieu sait où. + +Quant à nous autres, il ne nous est ni permis ni possible de nous +décourager, et je _vois_ que vous _voyez_ déjà quelque chose à tenter +dans un autre sujet. Moi, je ne vois rien dans les sujets, au premier +aperçu. + +Dans tout cela, cher fils, je ne pense jamais à la peine prise en pure +perte, et à ce qu'on appelle, le travail perdu. Il n'y a pas de travail +perdu, du moment qu'on a eu le plaisir de travailler. D'ailleurs, ça +apprend, et la vie se passe à apprendre; ceux qui la passent à regretter +ne vivent pas. Je vous bénis de prendre intérêt à ma vie, et aucune +vérité ne me dégoûte du travail. Ce qui dégoûte ou peut dégoûter du +_métier_, ce sont les injustices du public ou la mauvaise foi des +critiques; mais ce qui porte sur nous-même, les erreurs qu'on nous +fait voir, le mal qu'on nous indique à réparer, c'est bien bon et bien +stimulant. + + [1] Il s'agissait d'une pièce tirée de _la Dernière Alddui_. + + + + +DXCVIII + +A SON ALTESSE LE PRINCÉ NAPOLEON (JÉROME), A PARIS + + Nohant, 20 janvier 1866. + +Cher prince, + +Je veux vous donner moi-même de nos nouvelles. J'ai toujours été, depuis +dix jours, sage-femme où nourrice, berceuse ou garde-malade, et je n'ai +pas eu un moment de repos. Ma belle-fille, après une délivrance prompte +et heureuse, a été assez sérieusement malade à plusieurs reprises. +Elle va mieux sans être guérie, et, comme cela peut se prolonger et +la fatiguer trop pour nourrir, nous avons donné une belle paysanne à +mademoiselle Aurore. + +Au milieu de tout cela, Maurice, en courant au secours dans un incendie, +à failli être tué et je l'ai vu rentrer couvert de sang; ce qui, au +premier moment, n'est pas gai pour une mère médiocrement spartiate. +Heureusement, c'est sans gravité, et il n'aura qu'une cicatrice bien +présentable. Nous voilà donc, sinon tout à fait tranquilles, du moins en +état de respirer; mais je ne peux pas encore quitter ma chère couvée; +et, pourvu que vous ne partiez pas pour quelque nouveau voyage avant que +je vous aïe revu! Il y a des siècles, et je ne m'y habitue pas. + +Toutes ces émotions ont coupé mon travail et mes projets de cet hiver +pour le théâtre. Les artistes, dit-on, ne devraient pas avoir de +famille. Moi, je crois le contraire, pour mille raisons que vous savez +mieux que moi. + +Joyeuse, triste, inquiète où tranquille, je vous aime et je pense à +vous, cher prince, comme à une des meilleures affections de ma vie. + +Mon blessé et ma malade vous remercient de votre bonne lettre, et me +chargent de les bien rappeler à vous; Calamatta vous envoie l'expression +de son respect. + +G. SAND. + + + +DXCIX + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, 1er février 1866. + +Me voilà recasée aux Feuillantines. J'ai fait un très bon voyage: un +lever de soleil fantastique, admirable, sur la vallée Noire: tous les +ors pâles, froids, chauds, rouges, verts, soufre, pourpre, violets, +bleus, de la palette du grand artisan qui a fait la lumière; tout le +ciel, du zénith à l'horizon, était ruisselant de feu et de couleur; la +campagne charmante, des ajoncs en fleurs autour de flaques d'eau rosée. + +Il faisait si doux, même à sept heures du matin, que j'ai voyagé avec +les vitres baissées. La route est très dure; mais on y promène de grands +rouleaux de fonte et elle sera bientôt belle; j'avais un bon postillon +et de bons chevaux. + +A Châteauroux, surprise agréable: mes vieux Vergne, qui partaient pour +Paris et avec qui j'ai eu le plaisir de voyager. + +A la gare, ici, j'ai trouvé les Boutet; j'ai dîné avec les Africains. +J'ai vu le soir les Lambert et Marchal; j'ai bien dormi, je n'ai pas eu +la moindre fatigue. + +Il vient de m'arriver une dépêche télégraphique. Ça m'a fait une +peur atroce: j'ai cru que Lina était retombée malade. Ça arrive tout +bonnement de Neuilly: c'est Alexandre qui vient dîner avec moi. Nouveau +système de correspondance, que je ne m'explique pas encore: la dépêche +est imprimée par l'appareil télégraphique. _Ils se z'inventeriont le +diable_! + +Méfie-toi de ce trop joli temps traître. A Paris, il fait doux; mais on +n'aperçoit, pas le soleil, je l'ai laissé dans la vallée Noire, et j'ai +trouvé ici la boue et la pluie. + +_Bige_ ma Cocote pour moi, et mon Aurore, et Calamatta. + +Et je te _bige_ mille fois toi-même. Écris souvent. + + + + +DC + +AU MÊME + + Paris, 5 février 1866. + +Je viens de t'écrire un mot pour que tu saches dès demain la bonne +nouvelle. Tu sais qu'il n'y a pas d'_écouteur_ moins entraînable, plus +froid et plus positif qu'Alexandre. C'est pour moi le plus difficile +public qui existe et le plus intimidant. J'ai tout de même très bien lu +la pièce[1]. Tout le temps, il a ri ou crié: «Bien! charmant! parfait!» +Le père Germinet a été pour lui un type accompli. Il a donné deux ou +trois conseils, excellents: + +Au premier acte, mettre la fin de la scène de Jean et Blanchon au +commencement de ladite scène. + +Au troisième, faire qu'on ne sache pas que le gendre annoncé par +Germinet est Cadet Blanchon. + +Enfin, à la dernière tirade de Jean Robin, quand Gervaise refuse, faire +qu'il aille jusqu'à un petit coup de couteau et une tache de sang au +gilet, pour amener un cri de Gervaise et le pardon complet de tout le +monde. + +Ce n'est donc qu'un point lumineux à mettre. Il trouve la pièce +admirablement faite et soutenue. Il dit que c'est un bijou, qu'il faut +pour le public qu'elle soit admirablement jouée, et qu'elle ira à tout +public _quel qu'il soit_, parce que c'est la vie de tout le monde et +la vérité de toutes les situations dans toutes les classes. A peine la +lecture finie, il a pris son chapeau et a couru dire à Thierry qu'il +venait d'entendre un chef-d'oeuvre et lui conseiller de venir me le +demander, pour le faire jouer par l'élite de la troupe des Français: + +Lafontaine--_Jean_. + +Coquelin--_Blanehon_. + +Régnier ou Got--_Germinet_, etc. + +Si Thierry ne reçoit pas la chose de confiance et d'enthousiasme, il va +au Gymnase. En ce moment, il y a un succès énorme, _Héloïse Paranquet_, +qui est censée de M. Durantin, mais qui est de lui, Alexandre. + +Dans un mois ou six semaines, _Jean Robin_ sera su, _Héloïse_ baissera, +et, comme les deux pièces [2] sont courtes, on les jouerait ensemble. +Nous aurions, pour Germinet: Arnal ou Lesueur. La saison du printemps +sera excellente, vu qu'après un hiver si doux, nous aurons du froid +jusqu'en juin. D'ailleurs, on ne quitte plus Paris qu'en plein été. +Si les frimas gâtent ton jardin et tes noyers, tu te diras pour +consolation: «Ça fait marcher ma pièce;» car c'est ta pièce autant que +la mienne. Nous nous nommons tous deux et nous partageons. Alexandre y +voit un succès; non pas des millions,--ce n'est qu'une pièce en trois +actes,--mais assez d'argent pour que ça paye joliment le peu de peine +que ça nous a coûté. Il a fini en disant: «Vous vous êtes donné bien du +mal pour l'_Aldini_, qui n'a pas été, et voilà un chef-d'oeuvre que vous +avez écrit en vous amusant.» + +C'est La Rounat qui va faire une drôle de tête, quand il verra que je +lui disais vrai, et qu'en huit jours on pouvait lui donner une bonne +pièce. Au lieu de ça, il court après la pièce d'Augier, qu'il n'aura +pas, dit-on; et, s'il l'a, réussira-t-elle? et, si elle réussit, lui +fera-elle grand bien? Augier, qui n'est pas bête, se fait donner la +moitié des recettes. + +En attendant qu'on sache si Augier lui donnera cette pièce, on répète +Cadol, que j'ai vu hier et qui est sur les épines, content tout de même; +car il avait accepté la situation, et on le jouera plus tard, si +ce n'est tout de suite. On dit que sa pièce est bien; il est plein +d'espoir. + +J'ai dîné hier chez les Joubert, des gens riches, amis des Dumas et de +Marchal. C'est le père Dumas qui a fait la cuisine, tout le dîner; dix +plats énormes, exquis; douze couverts. On avait renvoyé les cuisiniers +de la maison pour ce jour-là, afin de le laisser fonctionner sans +contrôle, sans _trahison_ et sans difficulté. Il est venu à trois heures +de l'après-midi avec sa vieille bonne, et, en réalité, sans blague, il +nous a fait manger comme ne mangent pas les empereurs. Il était charmant +par-dessus le marché, bon enfant et drôle au possible. Il m'a beaucoup +demandé de vos nouvelles et répété que _Raoul de la Chastre_ était un +chef-d'oeuvre. + +J'ai eu la chance de vendre là cinq cents francs un petit Boucher grand +comme l'ongle, dont le propriétaire demandait cent cinquante francs. +Quand je lui ai porté tout à l'heure le billet de cinq cents francs, il +s'est mis à pleurer comme un veau, de joie. C'est un malheureux, homme +que tu connais, Doligny, ancien acteur et ancien directeur de théâtre. +Il est tombé dans une telle panne, qu'on allait lui vendre ses meubles +demain, et il a sa femme mourante. Il a eu l'idée de m'apporter ce petit +Boucher hier, et, aujourd'hui, il vient d'en recevoir le prix. On a +rarement cette bonne chance de faire plaisir aux gens avec tant de +facilité. + +J'ai vu les Lambert et je les revois ce soir à l'Odéon, où je vais +entendre _la Vie de Bohême_, que je ne connais pas. + +Minuit. + +Je reviens de l'Odéon, où j'ai pleuré comme un Doligny. C'est navrant et +charmant, cette pièce. C'est très bien joué; Thuillier est superbe. J'ai +vu La Rounat, qui a la pièce d'Augier, mais pas de Berton pour la jouer; +il est dans tous ses états. J'y ai vu Cadol, toujours sur la branche, et +tous les grands et petits cabots qui me pleurent. J'ai dit à La Rounat: +«Vous n'avez eu qu'un tort, c'est de ne pas espérer que je pourrais +faire un miracle de volonté et de promptitude, de vous décourager et de +me décourager de vous, en me faisant perdre quinze jours. J'aurais eu +une bonne idée. Je l'ai eue malgré vous; mais, à présent, ce n'est pas +pour vous.» + +Voilà comment il ne faut pas jeter le manche après la cognée; à présent +que j'ai de l'expérience, je ne me laisse plus dépiter ni abattre. J'ai +donc bien fait, cette fois surtout, d'être philosophe et de ne pas +m'arrêter de piocher. Cette pièce nous fera beaucoup d'honneur, à ce +que dit Alexandre. Jeudi, je dîne chez Magny; grand dîner donné par +Demarquay. Tu vois que je fais une vie de Polichinelle. Je me porte +bien; mais j'ai besoin d'avoir plus de nouvelles de vous, plus de +détails. Ma Cocote est sur pied en _chambre_; il me tarde de savoir +qu'elle est descendue. Aurore a-t-elle toujours une crise de pleurs le +soir? Si ça a continué, il faut l'écrire au docteur Darchy. + +Tout l'univers me demande de vos nouvelles. Bonsoir, mes enfants. +Je vous _bige_ à mort. J'espère que Cocote va être contente de mes +nouvelles. + +Calamatla est-il parti? + + [1] _Les Don Juan de village_. + [2] _Les Don Juan de village_ et _Héloïse Paranquet_. + + + + +DCI + +A MADAME LA COMTESSE SOPHIE PODLIPSKA, A PRAGUE + + Palaiseau, 12 février 1866 + +Je suis vivement touchée, madame, de l'envoi que vous voulez bien me +faire[1] (je ne l'ai reçu que depuis quelques jours) et de l'excellente +lettre qui y était jointe. C'est un honneur pour moi d'être traduite par +vous, et c'est une douceur que d'être aimée en même temps avec tant de +délicatesse et de générosité. + +M. Léger a pris la peine de m'envoyer la traduction en français de votre +intéressante préface. Elle m'a reportée au temps déjà éloigné où +je rêvais les aventures de _Consuelo_, et où, manquant beaucoup de +renseignements, j'essayais de m'initier, par interprétation et par +divination, au génie de la Bohême, à la beauté de ses sites et à +l'esprit profond, caché sous le symbole de la _coupe_. Je n'avais ni +la liberté ni le moyen d'aller en Bohême, et je me disais que, si je +commettais quelques erreurs, la Bohême me les pardonnerait, à cause de +l'intention sincère et de la sympathie fervente. Je reste convaincue que +le peuple qui a un passé si dramatique et si enthousiaste est et sera +toujours un grand peuple. + +Agréez, madame, avec mes remerciements, l'expression de mes sentiments +affectueux et dévoués. + + [1] La traduction du _Consuelo_ en langue tchèque. + + + + +DCII + +A M. DESPLANCHES, A PARIS + + Palaiseau, 25 mai 1866. + +Mon cher ami, + +Vous dites très bien ce que vous voulez dire; mais votre manière de +raisonner peut être mille fois contredite. Ne soyons fiers d'aucune +définition; sur ce sujet-là, il n'y en a pas de bonne. Vous faites +de Dieu une pure abstraction; de là votre certitude. Si Dieu n'était +qu'abstraction, il _ne serait pas_. Il faudra donc, pour que l'homme ait +la certitude de l'existence de Dieu, qu'il puisse arriver à le définir +sous l'aspect abstrait et concret.--Pour, cela, il nous faut trouver le +troisième terme, que vous appelez _l'union_. Oui, le trait d'union! Mais +quel, est-il? Nous ne le tenons pas, malgré tous les noms qu'on lui a +donnés en métaphysique et en philosophie. L'homme ne se connaît pas +encore lui-même, il ne peut pas s'affirmer. + +«Je pense, _donc je suis_!» est très joli, mais ça n'est pas vrai. Quand +je dors, je ne pense pas, je rêve; donc je ne suis pas? L'arbre ne pense +pas, il n'est donc pas. + +Tout ça, c'est des mots.--Et vous ne savez pas comment Dieu pense. +Peut-être n'y a-t-il dans son esprit aucune opération analogue à ce que +vous appelez _penser_. On le ferait probablement rire si on lui disait: +«Tu ne penses pas à la manière de l'homme, donc tu n'es pas.» + +Soyons simples si nous voulons être croyants, mon cher ami. Ni vous ni +moi ne sommes assez forts--et de plus forts que nous y échouent--pour +définir Dieu, vous en convenez, et, par conséquent, pour l'affirmer, +vous n'en convenez pas. Mais l'homme ne pourra jamais affirmer ce qu'il +ne pourrait pas définir et formuler. + +Ce siècle ne peut pas affirmer, mais l'avenir le pourra, j'espère! +Croyons au progrès; croyons en Dieu dès à présent. Le sentiment nous +y porte. La foi est une surexcitation, un enthousiasme, un état de +grandeur intellectuelle qu'il faut garder en soi comme un trésor et ne +pas le répandre sur les chemins en petite monnaie de cuivre, en vaines +paroles, en raisonnements inexacts et pédantesques. Voilà votre erreur! +vous voulez prêcher comme une doctrine nouvelle ce qui n'est que le +ressassement de toutes nos vieilles notions insuffisantes et tombées en +désuétude. Vous gâtez la cause en cherchant des preuves que vous n'avez +pas et que personne encore ne peut avoir en poche. + +Laissez donc faire le temps et la science. C'est l'oeuvre des siècles de +saisir l'action de Dieu dans l'univers. L'homme ne tient rien encore: il +ne peut pas prouver que Dieu n'est pas; il ne peut pas davantage prouver +que Dieu est. C'est déjà très beau de ne pouvoir le nier sans réplique. +Contenions-nous de ça, mon bonhomme, nous qui sommes des artistes, +c'est-à-dire des êtres de sentiment. Si vous vous donniez la peine de +sortir de vous-même, de douter de votre infaillibilité, ou de celle de +certains hommes _que je respecte_; de lire et d'étudier beaucoup tout ce +qui se produit d'étonnant, de beau, de fou, de sage, de bête et de grand +dans le'monde; à l'heure qu'il est, vous seriez plus calme et vous +reconnaîtriez que, pas plus que les autres, vous n'avez trouvé la clef +du mystère divin. + +Croyons quand même et disons: _Je crois_! ce n'est pas dire: +«J'affirme;» disons: _J'espère_! ce n'est pas dire: «Je sais.» +Unissons-nous dans cette notion, dans ce voeu, dans ce rêve, qui est +celui des bonnes âmes. Nous sentons qu'il est nécessaire; que, pour +avoir la charité, il faut avoir l'espérance et la foi; de même que, pour +avoir la liberté et l'égalité, il faut avoir là fraternité. + +Voilà des vérités terre à terre qui sont plus élevées que tous les +arguments des docteurs. Ayons la _modes__tie_ de nous en contenter, et +ne prêchons pas l'abstrait et le concret à tort et à travers; car c'est +encore ça des _mots_, mon petit, des mots dont on rira dans cinq cents +ans au plus tôt ou au plus tard! + +Il n'y a pas plus d'abstrait que de concret et pas plus de concret que +d'abstrait, c'est moi qui vous le dis. Ce sont des termes de convention +qui ne portent sur rien et qu'on mettra au panier avec tout le +vocabulaire de la métaphysique, excellent dans le passé, inconciliable +aujourd'hui avec la vraie notion des choses humaines et divines. + +Vous êtes un noble coeur et une heureuse intelligence; mais changez-moi +le procédé de démonstration. Il ne vaut rien. Dites à vos petits +enfants: _Je crois, parce que j'aime_.--C'est bien, assez. Tout, le +reste leur gâtera la cervelle. Laissez-les chercher eux-mêmes, et songez +que déjà, appartenant à l'avenir, ils sont virtuellement plus forts et +plus éclairés que nous. + +Et, là-dessus, je vous embrasse et vous aime de tout mon coeur. + + + + +DCIII + +A M. ANDRÉ BOUTET, A PALAISEAU + + Nohant, 14 juin 1866. + +Cher ami. + +Nos lettres se sont croisées ce matin entre Nohant et la Châtre. Nous +comptons bien sur vous au 15 juillet ou dans la huitaine. Je ne sais +pas si vous connaissez Bourges. Outre la cathédrale et la maison +de Jacques-Coeur (hôtel de ville actuel), il y a à voir la maison +improprement nommée _de Louis XI_, actuellement _couvent des Soeurs +bleues_; c'est un bijou. + +Je ne sais pas comment vous voyagez. Si vous allez en chemin de fer, +du Puy à Clermont, vous ne verrez guère le Velay ni l'Auvergne. Il +faudrait au moins rayonner du Puy aux _dikes_ environnants, et de +Clermont au mont Dore; car, à Clermont, il n'y a rien à voir que Royat, +qui n'existe presque plus, et le puy de Dôme qui est tout nu et manque +d'intérêt. Le mont Dore est une oasis. Je vous y recommande les gorges +d'Enfer plus que le puy de Sancy; c'est moins pénible et plus beau. + +De Clermont à la Châtre, le voyage ne doit pas être aisé en patache. À +quelques lieues de Clermont, sur cette route, Pontgibault avec ses laves +est très curieux. Une pointe sur Volvic et Auval est très belle à faire. +Cela se pourrait faire dans un seul jour, en partant de Clermont et en y +revenant le soir; car le reste de la route sur la Châtre ne vous offrira +plus que les dernières assises du massif d'Auvergne, de moins en moins +accidentées. + +Je crois que vous auriez profit de temps et de fatigue à revenir prendre +à Clermont le chemin de fer pour Châteauroux. À Châteauroux, deux heures +et demie de patache pour venir à Nohant. + +Ah! pourtant, il faudrait voir, à Clermont, _Grave-noire._ C'est tout +près, et sur la route du mont Dore. Ne vous faites pas enterrer dans la +pouzzolane en allant trop près des coupures vives; mais voyez ça, vous +saurez parfaitement ce que c'est qu'un volcan moderne. La fontaine +incrustante est dans Clermont; on peut voir ça. Le puy de la Pège est +assez loin et ne vaut pas la course. + +Ne gravissez pas le puy de Dôme: vous le verrez de reste en passant au +pied et en le contournant pour aller à Pontgibault ou à Volvic. Il n'a +pas d'intérêt botanique, et, si vous montez au Sancy, la vue est plus +belle. Voyez, au mont Dore, la cascade de l'Écureuil. + +Surtout voyez le champ de laves de Pontgibault, vous aurez vu les grands +brûlés de l'île Bourbon et les terrains probables de la lune. Ce champ +de laves n'a pas de nom et les gens du pays ne vous y conduisent pas, +ils n'en connaissent pas l'intérêt, ils vous mènent à une source glacée +qui n'en a pas tant. Ces brûlés sont sur la route, tout, près de +Pontgibault, à gauche en venant de Clermont; ils sont ou ils _étaient_ +masqués par des arbres et on passait à côté sans les voir; s'ils sont +toujours masqués, ayez l'oeil ouvert: vous les apercevrez en arrivant à +Pontgibault. Vous pousserez une petite barrière et vous pénétrerez dans +une mer de scories assez étendue et d'un aspect livide, si la végétation +qui commençait à l'envahir, il y a quelques années, ne l'a pas +recouverte à présent. Vous pourrez déjeuner à Pontgibault, changer de +cheval et de carriole, et, revenant sur vos pas jusqu'au massif du puy +de Dôme, aller à Volvic, à la source de Saint-Geneix et à Auval, dont je +vous recommande les constructions rustiques; c'est tout petit, mais bien +joli. + +Le facteur passe. Je ferme ma lettre au galop en vous embrassant tous. + +G. SAND. + + + + +DCIV + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, +A LA SCHLITTENBACH (SAVERNE) + + Nohant, 28 juin 1866. + +Mon fils, + +J'ai reçu en même temps ce matin votre lettre et le volume[1]. Je vas +lire. C'est du bonheur en barre. Mon machin philosophique est dans +les mains de Buloz, qui fera paraître je ne sais quand. J'ai corrigé +l'épreuve du premier numéro. Je travaille à _Mont-Revêche_. J'ai +débrouillé deux actes, en suivant aveuglément votre conseil. Malgré le +peu de goût et la difficulté que j'ai a passer deux fois par le même +chemin, je me conforme au roman. Il me semble à présent que ça donne, en +effet, quelque chose; mais comme j'aurais besoin de vous pour me donner +confiance en moi! + +Ici, on va très bien, on est heureux et content. Les enfants gouvernent +bien la barque et je suis heureuse de n'avoir rien à gouverner. + +La petite est ravissante, une nature calme et gaie sans bruit. _La peau +toujours fraîche en plein soleil_. Qu'est-ce que ça signifie? Dites, si +vous savez. Elle regarde tout avec une attention extraordinaire, comme +si elle était destinée à se rendre compte de tout. Elle a des yeux +étonnants; elle est très grasse enfin à présent, très dormeuse et très +bien portante. + +Est-ce que vous avez tout votre monde à la Schlittenbach? Embrassez +pour moi About et dites-lui d'embrasser sa charmante femme pour moi. +Embrassez la vôtre d'abord, et Coliche, et la jeune czarine blonde. Mes +enfants vous disent mille et mille amitiés. Venez donc nous voir si vous +ne restez pas tout l'été en Alsace; car, moi, je ne sais pas si on ne me +rappellera pas en août pour ma pièce. C'est dur, mais c'est comme ça. Je +fais des voeux pour que les _Benoiton_ se prolongent. Quand j'aurai lu +_Clemenceau_, je vous en écrirai. + +G. SAND. + + [1] _L'Affaire Clemenceau_. + + + + +DCV + +AU MÊME + + Nohant, 5 juillet 1866. + +Soixante-deux ans aujourd'hui. + +Mon fils, + +C'est très beau, _très bien aussi_, émouvant, _vrai_, dramatique et +simple. Eh bien, le style est très relevé et très net, excellent par +conséquent; une ou deux fois, dans de très courts passages, un peu +trop recherché peut-être, en parlant de la nature. Mais c'est un homme +exalté, c'est Clemenceau qui parle, et alors ce qui ne serait pas assez +_nature_, dans la bouche de l'auteur, est à sa place et complète le +personnage. Son type est bien soutenu et vous entre dans la chair. Je +voudrais bien qu'il fut acquitté, moi; car, s'il a eu une crise de +folie furieuse, il y avait de quoi. La femme est complète et la mère +effrayante de vérité. Enfin, je trouve tout réussi et digne de vous. + +Qu'est-ce que vous pouvez faire à la campagne par ce temps affreux? +peut-être ne l'avez-vous pas? Ici, c'est comme la fin du monde, quinze +jours d'orages et de tempêtes! J'en suis malade. Heureusement mon roman +est fini; car, sous le coup de l'électricité dont l'air est saturé, +j'aurais copié votre dénouement, et M. Sylvestre eût tué sa _carogne_ +de femme. Mais il n'avait pas ce droit-là, n'étant pas artiste, +c'est-à-dire homme de premier mouvement, et se piquant d'être +philosophe, c'est-à-dire homme de réflexion. Il faut croire que votre +dénouement est le vrai, au reste, puisque mon bonhomme a senti que, s'il +redevenait épris de sa femme, il la tuerait. + +A présent, mon fils, il nous faudrait faire, non pas la contre-partie, +mais le pendant, en changeant de sexe. Voilà une femme pure, charmante, +naïve, avec toutes les qualités et le prestige d'un Clemenceau femelle; +son mari l'aime physiquement, mais il lui faut des courtisanes, c'est +son habitude et il l'avilit par sa conduite. Que peut-elle faire? elle +ne peut pas le tuer. Elle est prise de dégoût pour lui; ses _retours_ à +elle lui font lever le coeur; elle se refuse. Mais elle n'en a pas le +droit.--Ah! qu'est-ce qu'elle fera? Elle ne peut pas se venger; elle +ne peut pas même se préserver, car il peut la violer et nul ne s'y +opposera; elle ne peut pas fuir; si elle a des enfants, elle ne peut pas +les abandonner. Plaider? elle ne gagnera pas son procès si l'adultère du +mari n'a pas été commis à domicile. Elle ne peut pas se tuer si elle a +un coeur de mère? Cherchez une solution; moi, je cherche. Direz-vous +qu'elle doit pardonner? Oui, jusqu'au pardon physique, qui est +l'abjection et qu'une àme fine ne peut accepter qu'avec un atroce +désespoir, une invincible révolte des sens. + + + + +DCVI + +A M. JOSEPH DESSAUER, A VIENNE + + Nohant, 5 juillet 1866. + +Mon Favilla a donc pensé à moi pour mon anniversaire de la +soixante-deuxième? J'en suis bien touchée, excellent ami. Vous ne dites +rien de votre santé, votre coeur absorbe tout et il est navré des +dangers de la patrie. Nous comprenons ça, nous qui sommes Italiens, mais +pas Prussiens du tout. Quelle effroyable mêlée est sortie de ce petit +démêlé du Holstein, et où est l'issue? Votre pays, fût-il écrasé, +peut-il être rayé de la carte du monde, où il tient une si grande place? +Trouvez-vous malheureux pour lui qu'il vienne à perdre la Vénétie? +L'Italie n'a-t-elle pas toujours été une ruine et un danger, un boulet à +son pied, comme maintenant l'Algérie au nôtre. On ne s'assimile jamais +des nationalités aussi tranchées; on comprend mieux l'assimilation des +pays slaves, quoique difficile encore. Mais que faire à tout cela? Le +moment semble venu où il faut que les conquêtes soient des fléaux. La +France s'en mêlera-t-elle? pour qui? avec qui? On la voit bien soutenant +l'Italie, on ne la conçoit pas aidant la Prusse. Et, ici, nul ne sait si +elle aidera quelqu'un. Le chef de l'État est d'autant plus impénétrable +qu'il vit, dit-on, au jour le jour dans sa pensée et qu'on ne peut +deviner des projets qui n'existent pas. Je vous dis ce qu'on dit, je +suis loin de tout ici et ne sais rien par moi-même. Je vois pousser +ma petite-fille, qui est belle et douce et qui me console autant que +possible de la cruelle mort de son frère. Mes enfants sont aussi heureux +qu'ils peuvent l'être après cette douleur, et, moi qui ai perdu mon +pauvre ami, je me réconforte auprès d'eux. Nous _jouissons_ d'un été +horrible, tempêtes diluviennes, chaleur écrasante, froid tout à coup. +Pauvres soldats, pauvres blessés, pauvres morts, de toutes les nations, +quels qu'ils soient! c'est un spectacle désespérant, et on n'ose se +réjouir de rien, même dans le coin tranquille où on vit. Vous faites de +la musique triste, j'en suis sûre, et pleine de rêves déchirants. Venez +à nous qui vous aimons et qui plaignons toutes les souffrances. J'ai +entendu massacrer le _Don Juan_ au Théâtre-Lyrique, à l'Opéra de Paris; +on l'a escamoté au profit de quelques brillantes individualités et d'une +belle mise en scène; Tout cela ne valait pas le _Don Juan_ de Chrishni +au piano: celui-là, c'était le vrai et le bon. L'entendrai-je encore? +c'est mon rêve, ne me l'ôtez pas. + +Tout le monde vous embrasse et vous aime. + +G. SAND. + + + + +DCVII + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS + + Nohant, 5 août 1866. + +Ma grande chère fille, + +Donnez de vos nouvelles, vous l'aviez promis. Ici, on vous aime et on +vous crie de voler quelques jours à vos chers parents pour nous les +donner. Moi aussi, je suis votre maman; moi aussi, je suis vieille, et +bien maigrie, bien épuisée, sans être malade pourtant, mais sans être +bien. Ça ne fait rien si tous mes enfants m'aiment, et il faut m'aimer, +vous voyez. + +Si vous vous décidiez à venir bénir notre Aurore, qui est si gentille, +écrivez un mot, pour qu'on ne soit pas en course. + +Mes enfants vous embrassent. Dites-nous à tout le moins que vous êtes +contente et que vous vous portez bien. + +A vous. + +G. SAND. + + + + +DCVIII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Paris, 10 août 1866. + +Embrassez d'abord pour moi votre bonne mère et votre charmante nièce. Je +suis vraiment touchée du bon accueil que j'ai reçu dans votre milieu +de chanoine, où un animal errant de mon espèce est une anomalie qu'on +pouvait trouver gênante. Au lieu de ça, on m'a reçue comme si j'étais +de la famille et j'ai vu que ce grand savoir-vivre venait du coeur. Ne +m'oubliez pas auprès des très aimables amies, j'ai été vraiment très +heureuse chez vous. + +Et puis, toi, tu es un brave et bon garçon, tout grand homme que tu +es, et je t'aime de tout mon coeur. J'ai la tête pleine de Rouen, +de monuments, de maisons bizarres. Tout cela vu avec vous me frappe +doublement. Mais votre maison, votre jardin, votre _citadelle_, c'est +comme un rêve et il me semble que j'y suis encore. + +J'ai trouvé Paris tout petit hier, en traversant les ponts. J'ai envie +de repartir. Je ne vous ai pas vus assez, vous et votre cadre; mais il +faut courir aux enfants, qui appellent et montrent les dents. Je vous +embrasse et je vous bénis tous. + +G. SAND. + + + + +DCIX + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, 10 août 1866. + +Une heure de l'après-midi. + +Il fait tellement sombre, que pour un peu j'allumerais la lampe. Quel +temps! quelle année! c'est fichu, nous n'aurons pas d'été. + +Je suis arrivée hier à quatre heures chez moi; j'ai trouvé une seule +lettre de ma Cocote, c'est bien peu; j'espérais mieux. Enfin, tout va +bien chez vous. Aurichette est belle, tu es guéri de tes rhumes, Lina +promet de s'en tenir à un rhume de cerveau. + +Je n'ai pas pu vous écrire hier en arrivant: j'ai trouvé Couture, qui +m'attendait chez mon portier avec un manuscrit sous le bras: un volume +de sa façon qu'il venait me lire, à moi qui ne l'avais pas vu depuis +1852! Mais il a tant d'esprit, d'entrain; il a une grosse tête +intelligente sur un gros petit corps si drôle, que je me suis exécutée +séance tenante. Nous avons été dîner chez Magny, et, en rentrant, j'ai +avalé le volume, qui est un ouvrage sur la peinture; très amusant et +très intéressant. J'étais bien fatiguée tout de même, et, après ça, +j'ai dormi... Ah! il faut vous dire que, dès le matin, à Rouen, j'avais +encore couru la ville avec Flaubert. Mais c'est superbe, cette grande +ville étalée sur ces belles grandes collines, et ce grand fleuve qui +aflux et reflux comme la mer et qui est plus, coloré que la Manche à +Saint-Valéry. Et tous ces monuments curieux, étranges; ces maisons, ces +rues entières, ces quartiers encore debout du moyen âge! Je ne comprends +pas que je n'eusse jamais vu ça, quand il fallait trois heures pour y +aller. + +J'ai trouvé hier Paris, vu des ponts, si petit, si joli, si mignon, si +gai, que je me figurais le voir pour la première fois. + +Croisset est un endroit délicieux, et notre ami Flaubert mène là une vie +de chanoine au sein d'une charmante famille. On ne sait pas pourquoi +c'est un esprit agité et impétueux; tout respire le calme et le +bien-être autour de lui. Mais il y a cette grande Seine qui passe et +repasse toujours devant sa fenêtre et qui est sinistre par elle-même +malgré ses frais rivages. Elle ne fait qu'aller et venir sous le coup de +la marée et du raz de marée (la barre ou mascaret). Les saules des îles +sont toujours baignés ou _débaignés_! c'est triste et froid d'aspect, +mais c'est beau et très beau. Ils ont été (chez lui) charmants pour +moi, et on vous invite à y aller pour voir, les grandes forêts où on se +promène en voiture des journées entières. Je suis, contente d'avoir vu +ça. + +Mon rhume va très bien. Il avait empiré à Saint-Valéry la dernière +journée et surtout la dernière nuit, où l'orage ouvrait des fenêtres +impossibles à refermer. Quel tandis! Je n'irai pas y finir mes jours. +Mais le pays est adorable, bien plus beau encore que les environs de +Rouen. J'ai vu par là des _vestes dieppoises._ jolies, oh! mais jolies +comme des bijoux, et je n'ai pas pu me tenir d'en commander une pour +Cocote; je l'attends et je crois que ça lui fera plaisir. + +Parlons-de nous, car, de Paris, je ne connais rien encore. Je ne sais +pas si on joue toujours _les Don Juan._ Je vous envoie des articles qui +ne sont pas mauvais et on m'a écrit là-bas qu'il se faisait une réaction +et qu'on s'apercevait que la pièce était charmante. Mais, si elle ne +fait pas d'argent, on ne la soutiendra pas; on ne la soutient peut-être +plus. Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors pour voir les +affiches; et je ne songe même pas à aller à Palaiseau par ce déluge. +Parlons donc de ce que nous allons faire. Il faut faire ce _Pied +sanglant,_ [1] il faut le faire ensemble, d'entrain et vite. Mais il +faut voir la Bretagne. + +Dites-moi tout de suite si vous voulez y venir; car, si c'est non, +inutile que j'aille à Nohant pour repartir de là, et doubler la fatigue +et les frais du voyage. Si vous y venez avec moi, c'est différent, +j'irai vous prendre. + +Si vous ne voulez pas, j'irai y passer huit jours seule et j'irai +ensuite à Nohant, d'où nous pourrons aller ailleurs. Quel que soit le +temps, quand on veut, voir, on voit; on s'enveloppe, on se chausse et on +n'en meurt pas, puisque me voilà mieux qu'au départ et contente d'avoir +vu. Vite une réponse pendant que je m'occuperai ici de régler nos +affaires avec Harmant et l'Odéon. + +Je vous _bige_ mille fois. Ayez soin de vous: couvrez-vous comme en +hiver, chaussez-vous comme en Laponie. Ce soir, je vous dirai ce que +j'aurai pu faire par cet affreux temps. + + [1] Drame joué plus tard à la Porte-Saint-Martin sous le titre de + _Cadio_. + + + + +DCX + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Paris, 12 août 1856. + +Je n'ai pas encore lu ma pièce. J'ai encore quelque, chose, à refaire; +rien ne presse. Celle de Bouilhet va admirablement bien, et on m'a dit +que celle de mon ami Cadol viendrait ensuite. Or, pour rien au monde, je +ne veux passer sur le corps de cet enfant. Cela me remet assez loin et +ne me contrarie _ni ne me nuit_ en rien. Quel style! heureusement, +je n'écris pas pour Buloz. J'ai vu votre ami, hier soir, au foyer de +l'Odéon. Je lui ai serré les mains. Il avait l'air heureux. Et puis j'ai +causé avec Duquesnel, de ta féerie. Il a grand envie de la connaître; +vous n'avez qu'à vous montrer quand vous voudrez vous en occuper: vous +serez reçu à bras ouverts. + +Mario Proth me donnera demain ou après-demain les renseignements exacts +sur la transformation du journal. Demain, je sors et j'achète les +souliers de votre chère maman; la semaine prochaine, je vais à Palaiseau +et je cherche mon livre sur la faïence. Si j'oublie quelque chose, +rappelez-le-moi. + +Je répondrai à toutes les questions, tout bonnement, comme vous avez +répondu aux miennes. On est heureux, n'est-ce pas, de pouvoir dire toute +sa vie? C'est bien moins compliqué que ne le croient les bourgeois et +les mystères que l'on peut révéler à l'ami sont toujours le contraire de +ce que supposent les indifférents. + +J'ai été très heureuse, pendant ces huit jours, auprès de vous: aucun +souci, un bon nid, un beau paysage, des coeurs affectueux et votre belle +et franche figure qui a quelque chose de paternel. L'âge n'y fait rien, +on sent en vous une protection de bonté infinie, et, un soir que vous +avez appelé votre mère _ma fille_, il m'est venu deux larmes dans +les yeux. Il m'en a coûté de m'en aller, mais je vous empêchais de +travailler et puis, et puis--une maladie de ma vieillesse, c'est de ne +pas pouvoir tenir en place. J'ai peur m'attacher trop et de lasser. Les +vieux doivent être d'une discrétion extrême. De loin, je peux vous dire +combien je vous aime sans craindre de rabâcher. Vous êtes un des _rares_ +restés impressionnables, sincères, amoureux de l'art, pas corrompus +par l'ambition, pas grisés par le succès. Enfin, vous aurez toujours +vingt-cinq ans par toute sorte d'idées qui ont vieilli, à ce que +prétendent les séniles jeunes gens de ce temps-ci. Chez eux, je +crois bien que c'est une pose, mais elle est si bête! si c'est une +impuissance, c'est encore pis. Ils sont _hommes de lettres_ et pas +_hommes_. Bon courage au roman! Il est exquis; mais, c'est drôle, il y a +tout un côté de vous qui ne se révèle ni ne se trahit dans ce que vous +faites, quelque chose que vous ignorez probablement. Ça viendra plus +tard, j'en suis sûre. + +Je vous embrasse tendrement, et la maman aussi et la charmante nièce. +Ah! j'oubliais, j'ai vu Couture ce soir; il m'a dit que, pour vous être +agréable, il ferait votre portrait au crayon comme le mien pour le prix +que vous voudriez fixer. Vous voyez, que je suis bon commissionnaire. +Employez-moi. + + + + +DCXI + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, 1er septembre 1866. + +Je ne me décourage pas comme ça, moi. Les difficultés d'un sujet doivent +être des stimulants et non des empêchements [1]. Je ne suis pas obligée +de faire la peinture de la Révolution. Il me suffit d'en tirer la +moralité, et ça n'est pas malin, puisque tout le monde est d'accord sur +89. En mettant les passions dans la bouche d'un fou que nous rendrons +intéressant quand même, nous ne choquerons personne. + +Pourquoi _Cadiou_ ne serait-il pas une espèce de Marat et de Bonaparte +en même temps? pourquoi n'aurait-il pas des instincts sublimes et +misérables? Il faut voir ici les choses de plus haut que l'histoire +écrite. Il y avait en France alors des milliers de Bonaparte, des +milliers de Marat, des milliers de Hoche, des milliers de Robespierre et +de Saint-Just, lequel, par parenthèse, était un fou aussi. Seulement ces +types, plus ou moins réussis par la nature, et plus ou moins effacés +parles événements, s'appelaient Cadiou, Motus ou Riallo ou Garguille, +ils n'en existaient pas moins. Les idées et les passions qui remirent un +peuple en émoi, une société en dissolution et en reconstruction, ne sont +pas propres à un homme; elles sont résumées par quelques hommes plus +tranchés que les autres. Tu m'as donné l'idée de faire de Cadiou le +héros de la pièce, c'est une idée excellente. Laisse-moi l'envisager +comme elle me vient et en tirer parti. Il sera l'image et le reflet du +passé et de l'avenir, il traversera le présent sans le comprendre, comme +un homme ivre. Ce sera très original et très beau. Je me fiche bien de +ce que l'auteur aura à expliquer de sa pensée au public! Il faut que +l'auteur disparaisse derrière son personnage et que le public fasse la +conclusion. Tout le difficile est de la lui rendre facile à faire. Il +faut essayer et ne jamais reculer devant ce qui vous a ému et saisi. + +Aide-moi pour le cadre, les événements nécessaires à mon sujet. Un coin +de la Vendée et de la chouannerie ensuite, un tout petit coin; il faut +que le drame soit grand et la scène petite. Pioche, sois fort sur les +dates, les événements; je prendrai où j'aurai besoin de prendre, et tu +m'aideras pour arranger le scénario, Mais laisse-moi rêver et créer +Cadiou. Pour ça, il faut que j'aille voir un petit coin de la Bretagne; +réponds vite, si tu veux y aller. Sinon, je pars, et je vas ensuite à +Nohant du 10 au 45. Voilà! + +Je vous aime et vous _bige_. + +[Footnote 1: George Sand avait songé d'abord à faire un drame de +_Cadio_; mais, après l'avoir écrit de verve, c'est-à-dire avec des +développements que ne comportait pas une pièce de théâtre, elle le +publia comme roman dialogué, et c'est seulement un peu plus tard +que, réduit aux proportions scéniques, l'ouvrage fut joué à la Porte +Saint-Martin.] + + + + +DCXII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET. + + Nohant, 21 septembre 1866. + +Je viens de courir pendant douze jours avec mes enfants, et, en arrivant +chez nous, je trouve vos deux lettres; ce qui, ajouté à la joie de +retrouver mademoiselle Aurore fraîche et belle, me rend tout à fait +heureuse. Et toi, mon bénédictin, tu es tout, seul, dans ta ravissante +chartreuse, travaillant et ne sortant jamais? Ce que c'est que d'avoir +trop sorti! Il faut à monsieur des Syries, des déserts, des lacs +Asphaltites, des dangers et des fatigues! Et cependant on fait des +_Bovary_ où tous les petits recoins de la vie sont étudiés et peints en +grand maître. Quel drôle de corps qui fait aussi le combat du Sphinx +et de la Chimère! Vous êtes un être très à part, très mystérieux, +doux comme un mouton avec tout ça. J'ai eu de grandes envies de vous +questionner, mais un trop grand respect de vous m'en a empêchée; car je +ne sais jouer qu'avec mes propres désastres, et ceux qu'un grand esprit +a dû subir, pour être en état de produire, me paraissent choses sacrées +qui ne se touchent pas brutalement ou légèrement. + +Sainte-Beuve, qui vous aime pourtant, prétend que vous êtes affreusement +vicieux. Mais peut-être qu'il voit avec des yeux un peu salis, comme ce +savant botaniste qui prétend que la germandrée est d'un jaune _sale_. +L'observation était si fausse, que je n'ai pas pu m'empêcher d'écrire en +marge de son livre: _C'est vous qui avez les yeux-sales._ + +Moi, je présume que l'homme d'intelligence peut avoir de grandes +curiosités. Je ne les ai pas eues, faute de courage. J'ai mieux aimé +laisser mon esprit incomplet; ça me regarde, et chacun est libre de +s'embarquer sur un grand navire à toutes voiles ou sur une barque de +pêcheur. L'artiste est un explorateur que rien ne doit arrêter et qui ne +fait ni bien ni mal de marcher à droite ou à gauche: son but sanctifie +tout. C'est à lui de savoir, après un peu d'expérience, quelles sont les +conditions de santé de son âme. Moi, je crois que la vôtre est en bon +état de grâce, puisque vous avez plaisir à travailler et à être seul +malgré la pluie. + +Savez-vous que, pendant que le déluge est partout, nous avons eu, sauf +quelques averses, un beau soleil en Bretagne? Du vent à décorner les +boeufs, sur les plages de I'Océan; mais que c'était beau, la grande +houle! et comme la botanique des sables m'emportait! et que Maurice +et sa femme ont la passion des coquillages! nous avons tout supporté +gaiement. Pour le reste, c'est une fameuse balançoire que la Bretagne. + +Nous nous sommes pourtant indigérés de _dolmens_ et de _menhirs_, et +nous sommes tombés dans des fêtes où nous avons vu tous les costumes +qu'on dit supprimés et que les vieux portent toujours. Eh bien, c'est +laid, ces hommes du passé, avec leurs culottes de toile, leurs longs +cheveux, leurs vestes à poches sous les bras, leur air abruti, moitié +pochard, moitié dévot. Et les débris celtiques, incontestablement +curieux pour l'archéologue; ça n'a rien pour l'artiste, c'est mal +encadré, mal composé, Carnac et Erdeven n'ont aucune physionomie. +Bref, la Bretagne n'aura pas mes os; j'aimerais mille fois mieux +votre Normandie cossue ou, dans les jours où l'on a du drame dans la +_trompette_, les vrais pays d'horreur et de désespoir. Il n'y a rien là +où règne le prêtre et où le vandalisme catholique ait passé, rasant les +monuments du vieux monde et semant les poux de l'avenir. + +Vous dites _nous_, à propos de la _féerie_: je ne sais pas avec qui +vous l'avez faite, mais je me figure toujours que cela devrait aller à +l'Odéon actuel. Si je la connaissais, je saurais bien faire pour vous ce +qu'on ne sait jamais faire pour soi-même, monter la tête aux directeurs. +Une chose de vous doit être trop originale pour être comprise par ce +gros Dumaine. Ayez donc une copie chez vous, et, le mois prochain, +j'irai passer une journée avec vous, pour que vous me la lisiez. C'est +si près de Palaiseau, le Croisset! et je suis dans une phase d'activité +tranquille où j'aimerais bien à voir couler votre grand fleuve et à +rêvasser dans votre verger, tranquille lui-même, tout en haut de la +falaise. Mais je bavarde, et tu es en train de travailler. Il faut +pardonner cette intempérance anormale à quelqu'un qui vient de voir des +pierres, et qui n'a pas seulement aperçu une plume depuis douze jours. + +Vous êtes ma première visite aux vivants, au sortir d'un ensevelissement +complet de mon pauvre _moi_. Vivez! voilà _mon oremus_ et ma +bénédiction. Et je t'embrasse de tout mon coeur. + +G. SAND. + + + + +DCXIII + +AU MÊME + + Nohant, 28 septembre 1866. + +C'est convenu, cher camarade et bon ami. Je ferai mon possible pour être +à Paris à la représentation de la pièce de votre ami, et j'y ferai mon +devoir fraternel comme toujours; après quoi, nous irons chez vous et j'y +resterai huit jours, mais à la condition que vous ne vous dérangiez pas +de votre chambre. Ça me désole, de déranger, et je n'ai pas besoin de +tant de Chinois pour dormir. Je dors partout, dans les cendres ou sous +un banc de cuisine, comme un chien de basse-cour. Tout est reluisant de +propreté chez vous, donc on est bien partout. Je ferai le grabuge de +votre mère et nous bavarderons, vous et moi, tant et plus. S'il fait +beau, je vous forcerai à courir. S'il pleut toujours, nous nous cuirons +les os des guiboles en nous racontant nos peines de coeur. Le grand +fleuve coulera noir ou gris, sous la fenêtre, disant toujours: _Vite! +vite!_ et emportant nos pensées, et nos jours et nos nuits, sans +s'arrêter à regarder si peu de chose. + +J'ai emballé et mis à la _grande vitesse_ une bonne épreuve du dessin de +Couture. C'est la meilleure que j'aie eue; je ne l'ai retrouvée qu'ici. +J'y ai joint une épreuve photographique d'un dessin de Marchal, qui a +été ressemblant aussi; mais, d'année en année, on change. L'âge donne +sans cesse un autre caractère à la figure des gens qui pensent, et c'est +pourquoi leurs portraits ne se ressemblent pas longtemps. Je rêvasse +tant, et je vis si peu, que je n'ai parfois que trois ans. Mais, le +lendemain, j'en ai trois cents, si la rêverie a été noire. N'est-ce pas +la même chose pour vous? Ne vous semble-t-il pas, par moments, que vous +commencez la vie sans même savoir ce que c'est, et, d'autres fois, ne +sentez-vous pas sur vous le poids de plusieurs milliers de siècles, +dont vous avez le souvenir vague et l'impression douloureuse? D'où +venons-nous et où allons-nous? Tout est possible, puisque tout est +inconnu. + +Embrassez pour moi la belle et bonne maman que vous avez. Je me fais une +joie d'être avec vous deux. Tâchez donc de retrouver cette _blague_ sur +les pierres celtiques, ça m'intéresserait beaucoup. Avait-on, quand vous +les avez vues, ouvert le _galgal_ de Lockmariaker et déblayé le dolmen +auprès de Plouharnel? Ces gens-là écrivaient, puisqu'il y a des pierres +couvertes d'hiéroglyphes, et ils travaillaient l'or très bien, puisqu'on +a trouvé des torques [1] très bien façonnées. + +Mes enfants, qui sont, comme moi, vos grands admirateurs, vous envoient +leurs compliments, et je vous embrasse au front, puisque Sainte-Beuve a +menti. + +G. SAND. + + [1] Colliers gaulois. + + + + +DCXIV + +A M. NOEL PARFAIT, A PARIS + + Nohant, 28 septembre 1866. + +Mon parrain, + +Votre filleule dévouée vous demande un service: c'est de lire le +manuscrit (ci-joint) de madame Thérèse Blanc, qui est une personne de +talent et de mérite, tout à fait digne de votre intérêt (la femme) et de +votre attention (le livre). + +Si vous en rendez bon compte à MM. Lévy, ils le publieront, et il y aura +justice à donner un jeune et gracieux esprit, déjà solide, le moyen de +se faire connaître et la confiance pour s'exercer. Vous n'aurez donc pas +d'ennui à lire son ouvrage, et le service que je vous demande n'est pas +un acte de pénible dévouement. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +DCXV + +A MADEMOISELLE MARGUERITE LHUILLIER, +A LA BOULAINE (NIÈVRE) + + Nohant, 8 octobre 1866. + +Où es-tu, ma chère bonne petite Margot? J'espérais recevoir ici de tes +nouvelles, en revenant de ton pays de Bretagne, où j'ai passé quelques +jours avec mes enfants. Ton silence m'inquiète. Je n'ai pas ton adresse +au juste. Dois-je attendre que tu me la donnes? Ne crains pas que je la +répande. Je peux écrire sous le couvert d'Alexandrine. Enfin, dis-moi +que tu n'es pas malade et pas triste. Tu sais qu'au moindre spleen +sérieux, il faut venir à moi; qu'il y a Nohant, Gargilesse, Palaiseau +et Paris, mes quatre domiciles à ton service, et moi, enchantée de te +distraire et de te soigner. + + +Un mot de toi, chère enfant! ne me laisse pas dans l'inquiétude. +Dis-moi si cette campagne est assez installée pour toi I'hiver, et si +Alexandrine s'y habitue. Je t'embrasse de tout mon coeur, et je t'envoie +les amitiés de mes enfants. + +Amitiés à Alexandrine aussi. + + + + +DCXVI + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, lundi soir, octobre 1866. + +Cher ami, + +Votre lettre m'est revenue de Paris. Il ne m'en manque pas, j'y tiens +trop pour en laisser perdre. Vous ne me parlez pas inondations, je pense +donc que la Seine n'a pas fait de bêtises chez vous et que le tulipier +n'y a pas trempé ses racines. Je craignais pour vous quelque ennui, et +je me demandais si votre levée était assez haute pour vous protéger. +Ici, nous n'avons rien à redouter en ce genre: nos ruisseaux sont très +méchants, mais nous en sommes loin. + +Vous êtes heureux d'avoir des souvenirs si nets des autres existences. +Beaucoup d'imagination et d'érudition, voilà votre mémoire; mais, si +on ne se rappelle rien de distinct, on a un sentiment très vif de son +propre renouvellement dans l'éternité. J'avais un frère très drôle, qui +souvent disait: «Du temps que j'étais chien...» Il croyait être homme +très récemment. Moi je crois que j'étais végétal ou pierre. Je ne suis +pas toujours bien sûre d'exister complètement, et, d'autres fois, je +crois sentir une grande fatigue accumulée pour avoir trop existé. Enfin, +je ne sais pas, et je ne pourrais pas, comme vous, dire: «Je possède le +passé. + +Mais alors vous croyez qu'on ne meurt pas, puisqu'on _redevient_? Si +vous osez le dire aux _chiqueurs_, vous avez du courage, et c'est bien. +Moi, j'ai ce courage-là, ce qui me fait passer pour imbécile; mais je +n'y risque rien: je suis imbécile sous tant d'autres rapports. + +Je serai enchantée d'avoir votre impression écrite sur la Bretagne; moi, +je n'ai rien vu assez pour en parler. Mais je cherchais une impression +générale, et ça m'a servi pour reconstruire un ou deux tableaux dont +j'avais besoin. Je vous lirai ça aussi, mais c'est encore un gâchis +informe. + +Pourquoi votre voyage est-il resté inédit? Vous êtes _coquet_; vous ne +trouvez pas tout ce que vous faites digne d'être montré. C'est un tort. +Tout ce qui est d'un maître est enseignement, et il ne faut pas craindre +de montrer ses croquis et ses ébauches. C'est encore très au-dessus du +lecteur, et on lui donne tant de choses à son niveau, que le pauvre +diable reste vulgaire, Il faut aimer les bêtes plus que soi; ne +sont-elles pas les vraies infortunes de ce monde? Ne sont-ce pas les +gens sans goût et sans idéal qui s'ennuient, ne jouissent de rien et ne +servent à rien? Il faut se laisser abîmer, railler et méconnaître par +eux, c'est inévitable; mais il ne faut pas les abandonner, et toujours +il faut leur jeter du bon pain, qu'ils préfèrent ou non l'ordure; quand +ils seront soûls d'ordures, ils mangeront le pain; mais, s'il n'y en a +pas, ils mangeront l'ordure _in secula seculorum_. + +Je vous ai entendu dire: «Je n'écris que pour dix ou douze personnes.>> + +On dit, en causant, bien des choses qui sont le résultat de l'impression +du moment; mais vous n'étiez pas seul à le dire: c'était l'opinion du +_lundi_ ou la thèse de ce jour-là; j'ai protesté intérieurement. Les +douze personnes pour lesquelles on écrit et qui vous apprécient, vous +valent ou vous surpassent; vous n'avez jamais eu, vous, aucun besoin de +lire les onze autres pour être vous. Donc, on écrit pour tout le monde, +pour tout ce qui a besoin d'être initié; quand on n'est pas compris, +on se résigne et on recommence. Quand on l'est, on se réjouit et on +continue. Là est tout le secret de nos travaux persévérants et de notre +amour de l'art. Qu'est-ce que c'est que l'art sans les coeurs et les +esprits où on le verse? Un soleil qui ne projetterait pas de rayons, et +ne donnerait la vie à rien. + +En y réfléchissant, n'est-ce pas votre avis? Si vous êtes convaincu de +cela, vous ne connaîtrez jamais le dégoût et la lassitude. Et, si le +présent est stérile et ingrat, si on perd toute action, tout crédit sur +le public, en le servant de son mieux, reste le recours à l'avenir, qui +soutient le courage et efface toute blessure d'amour-propre. Cent fois +dans la vie, le bien que l'on fait ne paraît servir à rien d'immédiat; +mais cela entretient quand même la tradition du bien vouloir et du bien +faire, sans laquelle tout périrait. Est-ce depuis 89 qu'on patauge? +Ne fallait--il pas patauger pour arriver à 48, où l'on a pataugé plus +encore, mais pour arriver à ce qui doit être? Vous me direz comment vous +l'entendez, et je relirai Turgot pour vous plaire. Je ne promets pas +d'aller jusqu'à d'Holbach, _bien qu'il ait du bon!_ + +Vous m'appellerez à l'époque de la pièce de Bouilhet. Je serai ici, +piochant beaucoup, mais prête à courir et vous aimant de tout mon coeur. +À présent que je ne suis plus une femme, si le bon Dieu était juste, +je deviendrais un homme; j'aurais la force physique et je vous dirais: +«Allons donc faire un tour à Carthage ou ailleurs. Mais voilà, on marche +à l'enfance, qui n'a ni sexe ni énergie, et c'est ailleurs qu'on se +renouvelle; _où_? Je saurai ça avant vous, et, si je peux, je reviendrai +vous le dire en songe. + + + + +DCXVII + +AU MÊME + + Paris, 10 novembre 1866. + +En arrivant à Paris, j'apprends une triste nouvelle. Hier soir, pendant +que nous causions,--et je crois qu'avant-hier nous avions parlé de +lui,--mourait mon ami Charles Duveyrier, le plus tendre coeur et +l'esprit le plus naïf. On l'enterre demain! Il avait un an de plus que +moi. Ma génération s'en va pièce à pièce. Lui survivrai-je? Je ne le +désire pas ardemment, surtout les jours de deuil et d'adieux. C'est +comme Dieu voudra, à condition qu'il me permette d'aimer toujours dans +cette vie et dans l'autre. + +Je garde aux morts une vive tendresse. Mais on aime les vivants +autrement. Je vous donne la part de mon coeur qu'il avait; ce qui, joint +à celle que vous avez, fait une grosse part. Il me semble que ça me +console de vous faire ce cadeau-là. Littérairement, ce n'était pas un +homme de premier ordre, on l'aimait pour sa bonté et sa spontanéité. +Moins occupé d'affaires et de philosophie, il eût eu un talent charmant. +Il laisse une jolie pièce: _Michel Perrin_. + +J'ai fait la moitié de la route seule, pensant à vous et à la maman, +à Croisset, et regardant la Seine, qui, grâce à vous, est devenue une +_divinité_ amie. Après cela, j'ai eu la société d'un particulier et +de deux femmes d'une bêtise bruyante et fausse comme la musique de la +pantomime de l'autre jour. Exemple: «J'ai regardé le soleil, ça m'a +laissé comme deux points dans les yeux.» Le _mari_: «Ça s'appelle des +points lumineux.» + +Et ainsi pendant une heure sans débrider. Je vas dormir toute cassée; +j'ai pleuré comme une bête, toute la soirée, et je vous embrasse +d'autant plus, cher ami. + +Aimez-moi _plus_ qu'avant, puisque j'ai de la peine. + + + + +DCXVIII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Paris, 16 novembre 1866. + +Mes chers enfants, je suis à Paris pour quelques jours. Je viens de +Normandie pour la seconde fois. Auparavant, j'avais été en Bretagne avec +Maurice et sa femme, puis à Nohant. Demain, je vais à Palaiseau pour +revenir à Paris, d'où j'irai encore à Nohant. Voyez quelle hirondelle je +suis devenue! Je ne m'arrête nulle part et je travaille partout. Depuis +que la cruelle destinée m'a rendue indépendante, je profite de la seule +compensation qu'elle m'offre: la liberté de courir et d'aller devant +moi, souvent pour le seul plaisir de remuer, dont j'étais depuis +longtemps privée. Il faut secouer le chagrin, qui est l'inévitable +ennemi du bonheur. Ceci a l'air d'un mot de la Palisse. Non! on est +heureux par soi-même quand on sait s'y prendre: avoir des goûts simples, +un certain courage, une certaine abnégation, l'amour du travail et avant +tout une bonne conscience. + +Donc, le bonheur n'est pas une chimère, j'en suis sûre à présent; +moyennant l'expérience et la réflexion, on tire de soi beaucoup; on +refait même sa santé par le vouloir et la patience. Mais l'implacable +mort et le malheur des autres, souvent incurable malgré tous nos soins, +voilà ce qui nous rappelle notre solidarité et le bonheur aux prises +perpétuelles avec le chagrin, il ne faudrait pas que l'un détruisît +l'autre. Le bonheur que nous savons et pouvons nous donner nous +rendrait égoïstes et stériles. Le chagrin qui empêcherait notre sagesse +intérieure de réagir, nous rendrait amers et lâches. Vivons donc la vie +comme elle est, sans ingratitude et sans joie durable et assurée. + +Nous ne changerons pas cela. Acceptons-le. Ainsi, vous voilà bien +portants pour le moment et incertains de l'époque de votre voyage. +Prévenez-m'en toujours une quinzaine à l'avance; car vous voyez que je +ne me fixe pas. Tant que la santé ira, je continuerai à _fuir_. Fuir +quoi? Peut-être pourrais-je dire qu'à mon âge on a besoin de ne pas trop +contempler, sous le même rayon de lumière ambiante, la solennité du +vrai. + +Mais, au lieu de vous parler de choses de la vie courante, je vous fais +un cours de philosophie très opposé peut-être à la disposition d'esprit +où vous êtes. Vous voudriez et ne voudriez pas marier votre Solange. +Elle ne veut pas; elle fait comme Maurice, qui se trouvait si heureux +par moi, qu'il craignait de ne l'être pas autrement. J'ai dû le +tourmenter parce qu'il se faisait tard pour lui. A présent, il est +content d'avoir surmonté son appréhension. + +Il ne faut pourtant pas qu'une femme attende trop et contrarie la +nature, qui reprend sa tyrannie un jour ou l'autre. + +Dites mes amitiés à tous ces bons amis qui se souviennent de moi, et +embrassez pour moi vos chères filles. + +A Nohant, on va bien. Aurore devient charmante. On m'écrit tous les +jours. + +Je compte bien sur l'envoi de vos oeuvres, et je suis très heureuse de +cette publication. + +A vous succès et bénédictions, mon cher enfant. + + + + +DCIX + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, 19 novembre 1866. + +Mes enfants, + +J'embarque demain matin _Cascaret_[1] pour Évreux; je le mène ce soir +au dîner Magny; il va ouvrir de grands yeux en entendant les paradoxes +exubérants qui s'y débitent. Quant à interroger Berthelot, je ne suis +pas de force à lui faire des questions bien posées et à te rendre compte +de ses réponses. Je ne suis d'ailleurs jamais à côté de lui et il est +si timide, qu'il est intimidant. Je crois que Francis nous en dirait +davantage. Il est tout frais émoulu de ces choses et très capable de me +dire où en est la science. Il dit une chose juste et _terrible_ que +je savais. La philosophie de l'esprit humain, telle que nous la +connaissons, admet comme _inéluctable le_ principe de la division de +la matière à l'infini. La chimie ne repose que sur la constatation des +molécules; et qui dit molécule (si infinitésimale qu'elle soit) dit +_corps défini_, c'est-à-dire indivisible. Donc, l'esprit humain patauge +dans l'enfance des problèmes élémentaires. Ce qu'il admet logiquement +et rationnellement, il le nie scientifiquement. _D'où il résulte_ qu'on +peut tout supposer, tout inventer, et que le fantastique n'a pas de +limites à l'heure qu'il est. Je t'avais donné un article, _de quoi_? +Je ne sais plus, de la _Revue Germanique_, je crois, où l'état de +la question qui t'intéresse était très bien précisé. Tu l'as trouvé +ennuyeux; tu voulais y trouver justement le fantastique que tu dois +trouver toi-même. Il faut pourtant le relire et l'avoir sous les yeux, +il y était dit que l'on pouvait arriver à produire des tissus végétaux, +peut-être des matières animales, mais non animées ni _animables_. +Force l'hypothèse et que ton fantastique produise une demi-animation, +effrayante et burlesque. + +Ne te lance pourtant pas trop dans _Mademoiselle Azote_[2]: «Qui trop +embrase, mal éteint.» + + [1] Francis Laur, ingénieur civil. + + [2] Roman de Maurice Sand. + + + + +DCXX + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Palaiseau, 29 novembre 1866. + +Il ne faut être ni spiritualiste ni matérialiste, dites-vous, il faut +être naturaliste. C'est une grosse question. + +Mon _Cascaret_--c'est comme ça que j'appelle le petit ingénieur--la +résoudra comme il l'entendra. Ce n'est pas une bête, et il passera par +bien des idées, des déductions et des émotions avant de réaliser la +prédiction que vous faites. Je ne le catéchise qu'avec réserve; car +il est plus fort que moi sur bien des points et ce n'est pas le +spiritualisme catholique qui l'étouffe. Mais la question par elle-même +est très sérieuse et plane sur notre art, à nous troubadours plus ou +moins pendulifères, ou penduloïdes. Traitons-la d'une manière toute +impersonnelle; car ce qui est bien pour l'un peut avoir son contraire +très bien pour l'autre. Demandons-nous, en faisant abstraction de nos +tendances ou de nos expériences, si l'être humain peut recevoir et +chercher son entier développement physique sans que l'intellect en +souffre. Oui, dans une société idéale et rationnelle, cela serait ainsi +Mais, dans celle où nous vivons et dont il faut, bien nous contenter, +la jouissance et l'abus ne vont-ils pas de compagnie, et peut-on les +séparer, les limiter, à moins d'être un sage de première volée? Et, +si l'on est un sage, adieu l'entraînement, qui est le père des joies +réelles! + +La question, pour nous artistes, est de savoir si l'abstinence +nous fortifie, ou si elle nous exalte trop, ce qui dégénère en +faiblesse.--Vous me direz: «Il y a temps pour tout et puissance +suffisante pour toute dépense de forces.» Donc, vous faites une +distinction et vous posez des limites, il n'y a pas moyen de faire +autrement. La nature, croyez-vous, en pose d'elle-même et nous empêche +d'abuser. Ah! mais non, elle n'est pas plus sage que nous, qui sommes +aussi la nature. + +Nos excès de travail, comme, nos excès de plaisir, nous tuent +parfaitement, et plus nous sommes de grandes natures, plus nous +dépassons les bornes et reculons la limite de nos puissances. + +Non, je n'ai pas de théories. Je passe ma vie à poser des questions et +à les entendre résoudre dans un sens ou dans l'autre, sans qu'une +conclusion victorieuse et sans réplique m'ait jamais été donnée. +J'attends la lumière d'un nouvel état de mon intellect et de mes organes +dans une autre vie; car, dans celle-ci, quiconque réfléchit embrasse +jusqu'à leurs dernières conséquences les limites du pour et du contre. +C'est M. Platon, je crois, qui demandait et croyait tenir le lien. Il ne +l'avait pas plus que nous. Pourtant ce lien existe, puisque l'univers +subsiste sans que le pour et le contre qui le constituent se détruisent +réciproquement. Comment s'appellera-t-il pour la nature matérielle? +_équilibre_, il n'y a pas à dire; et pour la nature spirituelle? +_modération_, chasteté relative, abstinence des abus, tout ce que vous +voudrez, mais ça se traduira toujours par _équilibre_. Ai-je tort, mon +maître? + +Pensez-y, car, dans nos romans, ce que font ou ne font pas nos +personnages ne repose pas sur une autre question que celle-là. +Posséderont-ils, ne posséderont-ils pas l'objet de leurs ardentes +convoitises? Que ce soit amour ou gloire, fortune ou plaisir, dès qu'ils +existent, ils aspirent à un but. Si nous avons en nous une philosophie, +ils marchent droit selon nous; si nous n'en avons pas, ils marchent au +hasard et sont trop dominés par les événements que nous leur mettons +dans les jambes. Imbus de nos propres idées, ils choquent souvent celles +des autres. Dépourvus de nos idées et soumis à la fatalité, ils ne +paraissent pas toujours logiques. Faut-il mettre un peu ou beaucoup de +nous en eux? ne faut-il mettre que ce que la société met dans chacun de +nous? + +Moi, je suis ma vieille pente, je me mets dans la peau de mes +bonshommes. On me le reproche, ça ne fait rien. Vous, je ne sais pas +bien si, par procédé ou par instinct, vous suivez une autre route. Ce +que vous faites vous réussit; voilà pourquoi je vous demande si nous +différons sur la question des luttes intérieures, si _l'homme-roman_ +doit en avoir, ou s'il ne doit pas les connaître. + +Vous m'étonnez toujours avec votre travail pénible; est-ce une +coquetterie? Ça parait si peu! Ce que je trouve difficile, moi, c'est de +choisir entre les mille combinaisons de l'action scénique, qui peuvent +varier à l'infini, la situation nette et saisissante qui ne soit pas +brutale ou forcée. Quant au style, j'en fais meilleur marché que vous. + +Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plaît d'en jouer. Il a ses +_hauts_ et ses _bas;_ ses grosses notes et ses défaillances; au fond, ça +m'est égal, pourvu que l'émotion vienne, mais je ne peux rien trouver +en moi. C'est _l'autre_ qui chante à son gré, mal ou bien, et, quand +j'essaye de penser à ça, je m'en effraye et me dis que je ne suis rien, +rien du tout. + +Mais une grande sagesse, nous sauve; nous savons nous dire: «Eh bien, +quand nous ne serions absolument que des instruments, c'est encore un +joli état et une sensation à nulle autre pareille que de se sentir +vibrer.» + +Laissez donc le vent courir un peu dans vos cordes. Moi, je crois que +vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et que vous devriez laisser +faire _l'autre_ plus souvent. Ça irait tout de même et sans fatigue. +L'instrument pourrait résonner faible à de certains moments; mais le +souffle, en se prolongeant, trouverait sa force. Vous feriez après, ce +que je ne fais pas, ce que je devrais faire; vous remonteriez le ton du +tableau tout entier et vous sacrifieriez ce qui est trop également dans +la lumière. + +_Vale et me ama_. + + + + +DCXXI + +AU MÊME + + Palaiseau, 30 novembre 1866. + +Il y aurait bien à dire sur tout ça, cher camarade. Mon _Cascaret_, +c'est-à-dire le fiancé en question, se garde pour sa fiancée. Elle lui a +dit: «: Attendons que vous ayez réalisé certaines questions de travail.» +Et il travaille. Elle lui a dit: «Gardons nos puretés l'une pour +l'autre.» Et il se garde. Ce n'est pas le spiritualisme catholique qui +l'étouffe; mais il se fait un grand idéal de l'amour, et pourquoi lui +conseillerait-on d'aller le perdre quand il met sa conscience et son +mérite à le garder? + +Il y a un équilibre que la nature, notre souveraine, met elle-même dans +nos instincts, et elle pose vite la limite de nos appétits. Les grandes +natures ne sont pas les plus robustes. Nous ne sommes pas développés +dans tous les sens par une éducation bien logique. On nous comprime de +toute façon, et nous poussons nos racines et nos branches où et comme +nous pouvons. Aussi les grands artistes sont-ils souvent infirmes, et +plusieurs ont été impuissants. Quelques-uns, trop puissants par le +désir, se sont épuisés vite. En général, je crois que nous avons des +joies et des peines trop intenses, nous qui travaillons du cerveau. Le +paysan qui fait, nuit et jour, une rude besogne avec la terre et avec sa +femme, n'est pas une nature puissante. Son cerveau est des plus faibles. +Se développer dans tous les sens, vous dites? Pas à la fois, ni sans +repos, allez! Ceux qui s'en vantent blaguent un peu, ou, s'ils mènent +tout à la fois, tout est manqué. Si l'amour est pour eux un petit +pot-au-feu et l'art un petit gagne-pain, à la bonne heure; mais, s'ils +ont le plaisir immense, touchant à l'infini, et le travail ardent, +touchant à l'enthousiasme, ils ne les alternent pas comme la veille et +le sommeil. + +Moi, je ne crois pas à ces don Juan qui sont en même temps des Byron. +Don Juan ne faisait pas de poèmes, et Byron faisait, dit-on, bien mal +l'amour. Il a dû avoir quelquefois--on peut compter ces émotions-là dans +la vie--l'extase complète par le coeur, l'esprit et les sens; il en +a connu assez pour être un des poètes de l'amour. Il n'en faut pas +davantage aux instruments de notre vibration. Le vent continuel des +petits appétits les briserait. + +Essayez quelque jour de faire un roman dont l'artiste (le vrai) sera le +héros, vous verrez quelle sève énorme, mais délicate et contenue; comme +il verra toute chose d'un oeil attentif, curieux et tranquille, et comme +ses entraînements vers les choses qu'il examine et pénètre seront rares +et sérieux. Vous verrez aussi comme il se craint lui-même, comme il sait +qu'il ne peut se livrer sans s'anéantir, et comme une profonde pudeur +dés trésors de son âme l'empêche de les répandre et de les gaspiller. +L'artiste est un si beau type à faire, que je n'ai jamais osé le faire +réellement; je ne me sentais pas digne de toucher à cette figure belle, +et trop compliquée, c'est viser trop haut pour une simple femme. Mais ça +pourra bien vous tenter quelque jour, et ça en vaudra la peine. + +Où est le modèle? Je ne sais pas, je n'en ai pas connu _à fond_ qui +n'eût quelque, tache au soleil, je yeux dire quelque côté par où cet +artiste touchait à l'épicier. Vous n'avez peut-être pas cette tache, +vous devriez vous peindre. Moi, je l'ai. J'aime les classifications, je +touche au pédagogue. J'aime à coudre et à torcher les enfants, je touche +à la servante. J'ai des distractions et je touche à l'idiot. Et puis, +enfin, je n'aimerais pas la perfection; je la sens et ne saurais la +manifester. Mais on pourrait bien lui donner des défauts dans sa nature. +Quels? Nous chercherons ça quelque jour. Ça n'est pas dans votre sujet +actuel et je ne dois pas vous en distraire. + +Ayez moins de cruauté envers vous. Allez de l'avant, et, quand le +souffle aura produit, vous remonterez le ton général et sacrifierez ce +qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que ça ne se peut pas? +Il me semble que si. Ce que vous faites paraît si facile, si abondant! +c'est un trop plein perpétuel, je ne comprends rien à votre angoisse. + +Bonsoir, cher frère; mes tendresses à tous les vôtres. Je suis revenue à +ma solitude de Palaiseau, je l'aime; je m'en retourne à Paris lundi. Je +vous embrasse bien fort. Travaillez bien. + + + + +DCXXII + +A M. THOMAS COUTURE, A PARIS + + Palaiseau, 13 décembre 1866. + +Cher maître, + +Votre ouvrage soulèvera, je crois, des tempêtes, et déjà on veut m'en +rendre solidaire. On annonce que ma préface est prête. Cela n'est pas, +et, réflexion faite, je ne la ferai pas. Tant que j'ai ignoré la partie +qui est toute de critique, et même après avoir écouté la lecture de +plusieurs fragments, je vous ai dit _oui._ Pourtant je vous +conseillais de faire de votre ouvrage un traité, sans vous lancer +dans l'appréciation des vivants, ou des morts de la veille; vous avez +persisté, c'était votre droit indiscutable. Vous avez pourtant modifié +votre jugement sur Delacroix quant aux expressions; mais, j'y ai pensé +depuis, le fond reste le même, il n'en pouvait être autrement. + +D'ailleurs, je ne pourrais pas vous demander d'épargner les autres, de +faire des réserves, vous m'enverriez promener et vous feriez bien. Mais, +moi, j'endosserais, sans conviction et sans lumières suffisantes, une +trop forte responsabilité; à moins de faire aussi des réserves, et, +alors, à quoi bon une préface? Ça ne serait pas clair, ça ne paraîtrait +pas franc. Je vous dis donc _non_, après vous avoir dit _oui_, parce +que, au dernier moment, quand vous m'enverriez les épreuves, nous ne +serions pas d'accord et il serait trop tard pour nous y mettre. Allez +droit devant vous, bravez seul, et sans donner le bras à une femme, ce +que vous voulez braver. + +Votre ouvrage, si remarquable d'exécution, et riche à tant d'égards, +gagnera à se présenter seul, je vous en réponds. Consultez de vrais +amis, des gens de goût, ils vous diront comme moi. + +G. SAND. + + + + +DCXXIII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Paris, 9 janvier 1867. + +Cher camarade, + +Ton vieux troubadour a été tenté de claquer. Il est toujours à Paris. Il +devait partir le 25 décembre; sa malle était bouclée; ta première lettre +l'a attendu tous les jours à Nohant, Enfin, le voilà tout à fait en état +de partir et il part demain matin avec son fils Alexandre, qui veut bien +l'accompagner. + +C'est bête d'être jeté sur le flanc et de perdre pendant trois jours la +notion de soi-même et de se relever aussi affaibli que si on avait fait +quelque chose de pénible et d'utile. Ce n'était rien, au bout du compte, +qu'une impossibilité momentanée de digérer quoi que ce soit. Froid, +ou faiblesse, ou travail, je ne sais pas. Je n'y songe plus guère. +Sainte-Beuve inquiète davantage, on a dû te l'écrire. Il va mieux aussi, +mais il y aura infirmité sérieuse, et, à travers cela, des accidents à +redouter. J'en suis tout attristée et inquiète. + +Je n'ai pas travaillé depuis plus de quinze jours; donc, ma tâche n'est +pas avancée, et, comme je ne sais pas si je vas être en train tout de +suite, j'ai donné _campo_ à l'Odéon. Ils me prendront quand je serai +prête. Je médite d'aller un peu au Midi, quand j'aurai vu mes enfants. +Les plantes du littoral me trottent par la tête. Je me désintéresse +prodigieusement de tout ce qui n'est pas mon petit idéal de travail +paisible, de vie champêtre et de tendre et pure amitié. Je crois bien +que je ne dois pas vivre longtemps, toute guérie et très bien que je +suis. Je tire cet avertissement du grand calme, _toujours plus calme_, +qui se fait dans mon âme jadis agitée. Mon cerveau ne procède plus que +de la synthèse à l'analyse; autrefois, c'était le contraire. A présent, +ce qui se présente à mes yeux, quand je m'éveille, c'est la planète; +j'ai quelque peine à y retrouver le _moi_ qui m'intéressait jadis et +que je commence à appeler _vous_ au, pluriel. Elle est charmante, la +planète, très intéressante, très curieuse, mais pas mal arriérée et +encore peu praticable; j'espère passer dans une oasis mieux percée et +possible à tous. Il faut tant d'argent et de ressources pour voyager +ici! et le temps qu'on perd à se procurer ce nécessaire est perdu pour +l'étude et la contemplation. Il me semble qu'il m'est dû quelque chose +de moins compliqué, de moins civilisé, de plus naturellement luxueux et +de plus facilement bon que cette étape enfiévrée. Viendras-tu dans le +monde de mes rêves, si je réussis à en trouver le chemin? Ah! qui sait? + +Et ce roman marche-t-il? Le courage ne s'est pas démenti? La solitude +ne te pèse pas? Je pense bien qu'elle n'est pas absolue, et qu'il y a +encore quelque part une belle amie qui va et vient, ou qui demeure par +là. Mais il y a de l'anachorète quand même dans ta vie, et j'envie ta +situation. Moi, je suis trop seule à Palaiseau, avec un mort; pas +assez seule à Nohant, avec des enfants que j'aime trop pour pouvoir +m'appartenir,--et, à Paris, on ne sait pas ce qu'on est, on s'oublie +entièrement pour mille choses qui ne valent pas mieux que soi. Je +t'embrasse de tout coeur, cher ami; rappelle-moi à ta mère, à ta chère +famille, et écris-moi à Nohant, ça me fera du bien. + +Les fromages? Je ne sais plus, il me semble qu'on m'en a parlé. Je te +dirai ça de là-bas. + + + + +DCXXIV + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 15 janvier 1867. + +Cher ami de mon coeur, + +Cette bonne longue lettre que je reçois de vous me comble de +reconnaissance et de joie. Je ne l'ai lue qu'il y a deux jours. Elle +m'attendait ici, à Nohant, et j'étais à Paris, malade, tous les jours +faisant ma malle, et tous les jours forcée de me mettre au lit. Je vais +mieux; mais j'ai à combattre, depuis quelques années, une forte tendance +à l'anémie; j'ai eu trop de fatigue et de chagrin à l'âge où l'on a le +plus besoin de calme et de repos. Enfin, chaque été me remet sur mes +pieds, et, si chaque hiver me démolit, je n'ai guère à me plaindre. + +Comme vous, je ne tiens pas à mourir. Certaine que la vie ne finit pas, +qu'elle n'est pas même suspendue, que tout est passage et fonction, +je vas devant moi avec la plus entière confiance dans l'inconnu. Je +m'abstiens désormais de chercher à le deviner et à le définir; je +vois un grand danger à ces efforts d'imagination qui nous rendent +systématiques, intolérants et _fermés_ au progrès, qui souffle toujours +et quand même des quatre coins de l'horizon. Mais j'ai la notion du +devenir incessant et éternel, et, quel qu'il soit, il m'est démontré +intérieurement, par un sentiment invincible, qu'il est logique, et par +conséquent beau et bon. C'est assez pour vivre dans l'amour du bien et +dans le calme relatif, dans la dose de sérénité fatalement restreinte +et passagère que nous permet la solidarité avec l'univers et avec nos +semblables. Ma petite philosophie pratique est devenue d'une excessive +modestie. + +Je voudrais vous faire lire l'avant-dernier et le dernier roman que +j'ai publiés, _M. Sylvestre_ et _le Dernier. Amour,_ qui en est le +complément. C'est naïf pour ne pas dire niais; mais il y a, au fond, des +choses vraies qui ont été bien senties, et qui ne vous déplairaient pas. +Une page de cela de temps en temps pourrait vous faire l'effet d'une +potion innocente, qui amuse l'ennui et la douleur. Si vous n'avez pas +ces petits volumes sous la main, je dirai qu'on vous les envoie. Ils +vous mettront en communication pour ne pas dire en communion avec votre +vieille amie. + +Je vous parle de moi, c'est en vue de notre idéal commun, du rêve +intérieur qui nous soutient et qui vous remplissait de force et de +sérénité, la veille d'une condamnation à mort. Vous voilà condamné à la +vie maintenant, cher ami! à une vie de langueur, d'empêchement et de +souffrance, où votre âme stoïque s'épanouit quand même et vibre au +souffle de toutes les émotions patriotiques. + +Je remarque avec attendrissement que vous êtes resté _chauvin_, comme +disent nos jeunes beaux esprits de Paris, c'est-à-dire guerrier et +chevalier--comme je suis restée _troubadour_, c'est-à-dire croyant à +l'amour, à l'art, à l'idéal, et chantant quand même, quand le monde +siffle et baragouine. Nous sommes les jeunes fous de cette génération. +Ce qui va nous remplacer s'est chargé d'être vieux, blasé, sceptique à +notre place. Ceci donne, hélas! bien raison à vos craintes sur l'avenir. +Voici justement ce que m'écrit, en même temps que vous, un excellent +ami à moi, Gustave Flaubert, un de ceux qui sont restés jeunes, à +quarante-six ans: «Ah! oui, je veux bien vous suivre dans une autre +planète; _l'argent_ rendra la nôtre inhabitable dans un avenir +rapproché. Il sera impossible, même au plus riche, d'y vivre sans +s'occuper _de son bien_. Il faudra que tout le monde passe plusieurs +heures par jour à tripoter ses capitaux: ce sera charmant!» + +C'est qu'à côté d'une politique qui est grosse de catastrophes, il y a +une économie sociale qui est grosse d'apoplexie foudroyante. Tout ce que +vous prévoyez de la contagion anglo-saxonne arrivera. C'est là le nuage +qui mange déjà tout l'horizon; la Prusse n'est qu'un grain qui ne +crèvera peut-être pas. La stérilité des esprits et des coeurs est bien +autrement à redouter que le manque de fusils, de soldats et d'émulation +à un moment donné. Il faudra traverser une ère de ténèbres où notre +souvenir--celui de notre glorieuse Révolution et de ces grands jours qui +nous ont laissé une flamme dans l'esprit--disparaîtra comme le reste. +Mais qu'importe, s'il le faut, mon ami? De par notre être éternel; +nous ne pouvons pas douter du réveil de l'idéal dans l'humanité. Cette +réaction d'athéisme moral est inévitable; elle est la conséquence du +développement exagéré du mysticisme. L'homme, trompé et leurré durant +tant de siècles, croit se sauver par la prétendue méthode expérimentale. +Il ne voit qu'un côté de la vérité et il l'essaye. C'est son droit. Il a +le droit de se mutiler. Quand il aura bien _expérimenté_ ce régime, il +verra que ce n'est pas cela encore, et la France éclipsée redeviendra la +terre des prodiges; question de temps! «Nous n'y serons pas, disent les +faibles; la vie est courte et la nôtre s'écoule dans la peur et les +larmes.». + +Disons-leur que la vie est continue et que les forts seront toujours où +il faudra qu'ils soient. + +Dites-moi, à moi, quels sont les ouvrages sur Jeanne d'Arc qui vous ont +donné une certitude sur ses notions personnelles. Je n'ai lu de sérieux +sur son compte que ce qu'en dit Henri Martin dans son _Histoire de +France._ Tout le reste de ce que j'ai eu dans les mains est trop +légendaire et je n'y trouve pas une figure réelle, c'est à faire douter +qu'elle ait existé. Ses réapparitions après la mort font ressembler +son histoire à celle de Jésus,--qui n'a pas existé non plus, du moins +_personnalisé_ comme on nous le représente. + +Ces grands hallucinés sont déjà bien loin de nous, et j'ai un certain +éloignement pour les extatiques, je vous le confesse. J'aime tant +l'histoire naturelle, j'y trouve le miracle permanent de la vie si +beau, si complet dans la nature, que les miracles d'invention ou +d'hallucination individuelle me paraissent petits et un peu _impies_. + +Cher ami, merci pour votre sollicitude. Tout va bien autour de moi. +Maurice vous aime toujours; il est bien marié, sa petite femme est +charmante. Ils sont tout deux actifs et laborieux. La petite Aurore est +un amour que l'on adore. Elle a eu un an le jour de mon arrivée ici, la +semaine dernière. Je suis _chez eux_ maintenant; car je leur ai laissé +toute la gouverne du petit avoir, et j'ai le plaisir de ne plus m'en +occuper; j'ai plus de temps et de liberté. J'espère guérir bientôt, et +sinon, je suis bien soignée et bien choyée. Tout est donc pour le mieux. + +Ayez toujours espoir aussi. Pourquoi ne guéririez-vous pas? Si vous le +voulez bien, qui sait? Et puis on vous aime tant! cela peut amener un de +ces miracles _naturels_ que Dieu connaît! + +A vous de toute mon âme. + +G. SAND. + + + + +DCXXV + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 15 janvier 1867. + +Me voilà chez nous, assez valide, sauf quelques heures le soir. Enfin, +ça passera. _Le mal ou celui qui l'endure,_ disait mon vieux curé, _ça +ne peut pas durer._ + +Je reçois ta lettre ce matin, cher ami. Pourquoi que je t'aime plus +que la plupart des autres, même plus que des camarades anciens et bien +éprouvés? Je cherche, car mon état à cette heure, c'est d'être + + Toi qui vas cherchant, + Au soleil couchant, + Fortune!... + +Oui, fortune intellectuelle, _lumière!_ Eh bien, voilà: on se fait, +étant vieux, dans le soleil couchant de la vie,--qui est la plus belle +heure des tons et des reflets,--une notion nouvelle de toute chose et de +l'affection surtout. + +Dans l'âge de la puissance et de la personnalité, on tâte l'ami comme on +tâte le terrain, au point de la réciprocité. Solide on se sent, solide +on veut trouver ce qui vous porte ou vous conduit. Mais, quand s'enfuit +l'intensité du _moi_, on aime les personnes et les choses pour ce +qu'elles sont par elles-mêmes, pour ce qu'elles représentent aux yeux +de votre âme, et nullement pour ce qu'elles apporteront en plus à votre +destinée. C'est comme le tableau ou la statue que l'on voudrait avoir à +soi, quand on rêve en même temps un beau chez soi pour l'y mettre. + +Mais on a parcouru la verte bohème sans y rien amasser; on est resté +gueux, sentimental et troubadour. On sait très bien que ce sera toujours +de même et qu'on mourra sans feu ni lieu. Alors, on pense à la statue, +au tableau dont on ne saurait que faire et que l'on ne saurait où placer +avec honneur si on les possédait. On est content de les savoir en +quelque temple non profané par la froide analyse, un peu loin du regard, +et on les aime d'autant plus. On se dit: «Je repasserai par le pays où +ils sont. Je verrai encore et j'aimerai toujours ce qui me les a fait +aimer et comprendre. Le contact de ma personnalité ne les aura pas +modifiés, ce ne sera pas moi que j'aimerai en eux.» + +Et c'est ainsi, vraiment, que l'idéal, qu'on ne songe plus à fixer, se +fixe en vous parce qu'il reste _lui._ Voilà tout le secret du beau, du +seul vrai, de l'amour, de l'amitié, de l'art, de l'enthousiasme et de la +foi. Penses-y, tu verras. + +Cette solitude où tu vis me paraîtrait délicieuse avec le beau temps. En +hiver, je la trouve stoïque et suis forcée de me rappeler que tu n'as +pas le besoin moral de la locomotion _à l'habitude._ Je pensais qu'il +y avait pour toi une autre dépense de forces durant cette +claustration;--alors c'est très beau, mais il ne faut pas prolonger cela +indéfiniment; si le roman doit durer encore, il faut l'interrompre ou le +panacher de distractions. Vrai, cher ami, pense à la vie du corps, qui +se fâche et se crispe quand on la réduit trop. J'ai vu, étant malade, à +Paris, un médecin très fou, mais très intelligent, qui disait là-dessus +des choses vraies. Il me disait que je me spiritualisais d'un manière +inquiétante, et, comme je lui disais justement à propos de toi que l'on +pouvait s'abstraire de toute autre chose que le travail et avoir plutôt +excès de force que diminution, il répondait que le danger était aussi +grand dans l'accumulation que dans la déperdition, et, à ce propos, +beaucoup de choses excellentes que je voudrais savoir te redire. + +Au reste, tu les sais, mais tu n'en tiens compte. Donc, ce travail que +tu traites si mal en paroles, c'est une passion et une grande! Alors, +je te dirai ce que tu me dis. Pour l'amour de nous et pour celui de ton +vieux troubadour, ménage-toi un peu. + +_Consuelo, la Comtesse de Rudolstadt_, qu'est-ce que c'est que ça? +Est-ce que c'est de moi? Je ne m'en rappelle pas un traître mot. Tu lis +ça, toi! Est-ce que vraiment ça t'amuse? Alors, je le relirai un de ces +jours et je m'aimerai si tu m'aimes. + +Qu'est-ce que c'est aussi que d'être hystérique? Je l'ai peut-être été +aussi, je le suis peut-être; mais je n'en sais rien, n'ayant jamais +approfondi la chose et en ayant ouï parler sans l'étudier. N'est-ce +pas un malaise, une angoisse causés parle désir d'un impossible +_quelconque_? En ce cas, nous en sommes tous atteints, de ce mal +étrange, quand nous avons de l'imagination; et pourquoi une telle +maladie aurait-elle un sexe? + +Et puis encore, il y a ceci pour les gens forts en anatomie: _il n'y a +qu'un sexe_. Un homme et une femme, c'est si bien la même chose, que +l'on ne comprend guère les tas de distinctions et de raisonnements +subtils dont se sont nourries les sociétés sur ce chapitre-là. J'ai +observé l'enfance et le développement de mon fils et de ma fille. Mon +fils était moi, par conséquent femme bien plus que ma fille, qui était +un homme pas réussi. + +Je t'embrasse; Maurice et Lina, qui se sont pourléchés de tes fromages, +t'envoient leurs amitiés, et mademoiselle Aurore te crie: _Attends, +attends, attends_! C'est tout ce qu'elle sait dire en riant comme une +folle quand elle rit; car, au fond, elle est sérieuse, attentive, +adroite de ses mains comme un singe et s'amusant mieux du jeu qu'elle +invente que de tous ceux qu'on lui suggère. + +Si je ne guéris pas ici, j'irai à Cannes, où des personnes amies +m'appellent. Mais je ne peux pas encore en ouvrir la bouche à mes +enfants. Quand je suis avec eux, ce n'est pas aisé de bouger. Il y a +passion et jalousie. Et toute, ma vie a été comme ça, jamais à moi! +Plains-toi donc, toi qui t'appartiens! + + + + +DCXXVI + +A M. HENRY HARISSE, A PARIS + + Nohant, 19 janvier 1867. + +Merci pour votre excellente lettre, mon cher Américain. Tous les détails +que vous me donnez sont bons; que Sainte-Beuve se porte mieux surtout, +cela me cause une joie réelle. Moi, je lutte contre l'anémie qui me +menace, et je ne songe même pas à travailler du cerveau. Je plante des +choux toute la journée, ou je couds des rideaux et des courtepointes, le +tout à l'effet de m'installer ici dans une chambre plus petite et plus +chaude que celle où je travaille. Je me suis tapissée en bleu +tendre parsemé de médaillons blancs où dansent de petites personnes +mythologiques. Il me semble que ces tons fades et ces sujets rococos +sont bien appropriés à l'état d'anémie et que je n'aurai là que des +idées douces et bêtes. C'est ce qu'il me faut maintenant. + +Le beau berrichon de ma jeunesse est aujourd'hui une langue morte; +la bourrée, cette danse si jolie, est remplacée par de stupides +contredanses; nos chants du pays, admirables autrefois et qui faisaient +l'admiration de Chopin et de Pauline Garcia, cèdent le pas à _la Femme à +barbe_. De belles routes remplacent nos sentiers où l'on se perdait; de +vieux ombrages presque vierges, que l'on savait où trouver et que nous +seuls connaissions, ont disparu, et la botanique sylvestre est au +diable. + +Refaire un roman berrichon! non, je ne vous l'ai pas promis. Ce serait +repasser par le chemin des regrets, et vraiment, à mon âge, il faut +combattre une tendance si naturelle et si fondée. Il faut vivre en +avant; c'est la devise de notre pays, et, quoi qu'il m'en coûte de +secouer mes souvenirs, je ne veux pas méconnaître ce que l'avenir +peut nous apporter. Je ne veux pas être ingrate non plus envers la +vieillesse, qui est aussi un bon âge, plein d'indulgence, de patience et +de clartés. Si l'on me rendait mes énergies, je ne saurais plus qu'en +faire, n'étant plus dupe de moi-même. Je voudrais revoir l'Italie, parce +que ce sera une Italie nouvelle. Retrouverai-je la force d'y'aller? Ce +n'est pas sûr; mais je ne veux pas m'en tourmenter. Si j'en suis à mes +dernières lueurs, je me dirai que j'ai bien assez fait le métier du +chien tournebroche et que la vie éternelle est un voyage qui promet +assez d'émotions et d'étonnements. + +Priez donc Paul de Saint-Victor de me faire envoyer son livre [1]? C'est +un talent, ah! oui, et un vrai. En lisant tant de chefs-d'oeuvre jetés +le matin dans un feuilleton comme des perles à la consommation brutale +des pourceaux, je me demandais toujours pourquoi cela n'était pas +rassemblé et publié. Je suis curieuse de savoir si je retrouverai +l'émotion que cela m'a donnée en détail. + +Non, Théo [2] ne sera pas de l'Académie. Il ne voudra pas faire ce qu'il +faut pour cela, ou, s'il s'y résigne, il le fera mal. Il ne se tiendra +pas de dire ce qu'il pense des vieux fétiches. Si je me trompe, je serai +bien étonnée, par exemple! + +Mais, vous qui ne parlez pas de vous, êtes-vous toujours décidé à +quitter la France dans un temps donné? Non, cela me parait impossible. +Il me semble que la France a besoin de ses amants; ceux qui lui +appartiennent légitimement la méconnaissent ou la brutalisent. Restez +avec nous, aidez-nous à rester Français ou à le redevenir. + +N'oubliez pas que vous m'avez promis de venir me voir ici. Notre vieille +maison est un coin assez curieux, où l'on a réussi, pendant trente ans, +à vivre en dehors de toute convention et à être artiste pour soi, sans +se donner en spectacle au monde. Vous y serez reçu par mes enfants comme +un ami. + +Et bonsoir! me voilà très fatiguée devoir écrit; mais je suis à vous de +tout coeur. + +G. SAND. + + [1] _Hommes et Dieux_. + [2] Théophile Gautier. + + + + +DCXXVII + +À M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + +Nohant, 21 janvier 1867. + +Eh bien, cher fils, comment êtes-vous arrivé à Paris, par ce temps de +frimas qui vous a surpris le jour du départ? Avez-vous eu froid dans +l'affreuse diligence? Vous êtes-vous embêté. Je vous ai fait faire là +une vraie corvée et je me le reprochais en voyant tomber la neige. Et +j'ai été si patraque, moi, depuis ce temps-là, que je n'avais pas le +courage de vous demander de vos nouvelles, et de celles de la patiente +et stoïque _alitée_ [1]. Je crois que je vais mieux à présent, du moins +il y a des jours où je me crois guérie. Ça ne peut guère se faire par +une saison si dure; aussi je prends patience et m'arrange pour ne pas +penser, à mon mal. J'ai fait diversion en m'installant dans ma nouvelle +chambre, où j'ai enfin chaud et où je me trouve doucement et bêtement +dans le bleu tendre, couleur d'anémie. J'ai soif de travailler. + +Avez-vous lu _Mont-Revêche?_ Y voyez-vous plus clair que moi. +Pouvez-vous me lancer dans une bonne voie comme pour _Yilleiner_? Sauf à +ne pouvoir pas _exécuter_ tout ce que vous m'indiquerez et à tourner du +côté où je peux être _moi_, avec mes défauts et mes qualités. On ne +se sépare pas de soi-même. Il me semble que vous me sortiriez de mes +irrésolutions et que vous me rendriez la foi. Essayez, si _Madame +Aubray_ ne vous absorbe pas trop. Peut-être que je m'en vas tout +doucement et que je n'ai pas à m'inquiéter de l'avenir. Mais, si, avant +de me confier à ce _toujours plus calme_ dont parle Goethe, je pouvais +faire encore un bon travail, je serais satisfaite. Voyez, et voyez bien, +si c'est avec _Mont-Revèche_ que je peux donner ce dernier coup de +collier. Si, après réflexion, vous me dites _non, je_ pincerai d'une +autre guitare, sans aucun découragement. + +Les enfants vous envoient des tendresses, ainsi qu'à tout votre beau +sexe, Coliche comprise. Moi, je vous embrasse _trétous_, comme on dit +ici. + +Qu'est-ce que vous pensez, vous, de ce _couronnement de l'édifice +napoléonien_? Il me semble que ce n'est qu'une velléité; on sait si peu +se servir de la liberté en France, qu'on se dépêchera de mal user du peu +qu'on nous donne, et vite alors on reprendra plus qu'on ne nous avait +pris, pour nous dire: «Vous voyez, c'est votre faute!» Ou bien quoi? +sent-on qu'il faut s'exécuter et que la chose craque? c'est peut-être +trop tard, on ne fait pas des citoyens d'un coup de plume, quand on les +a si bien corrompus pendant quinze ans. + +Aurore a repris son aplomb après votre départ, et je croîs qu'un jour de +plus l'eût apprivoisée. Elle n'est pas bruyante; mais elle est tout de +même farceuse avec un air sérieux. Bonsoir, mon enfant. Je vous embrasse +tendrement. + +G. SAND. + + [1] Madame Alexandre Dumas. + + + + +DCXXVIII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + +Nohant, 8 février 1867. + +Bah! zut! troulala! aïe donc! aïe donc! je ne suis plus malade ou du +moins je ne le suis plus qu'à moitié. L'air du pays me remet, ou la +patience, ou _l'autre_, celui qui veut encore travailler et produire. +Quelle est ma maladie? Rien. Tout en bon état, mais quelque chose qu'on +appelle anémie, effet sans cause saisissable, dégringolade qui, depuis +quelques années, menace, et qui s'est fait sentir à Palaiseau, après mon +retour de Croisset. Un amaigrissement trop rapide pour être logique, le +pouls trop lent, trop faible, l'estomac paresseux ou capricieux, avec +un sentiment d'étouffement et des velléités d'inertie. Il y a eu +impossibilité de garder un verre d'eau dans ce pauvre estomac durant +plusieurs jours, et cela m'a mise si bas, que je me croyais peu +guérissable; mais tout se remet, et même, depuis hier, je travaille. + +Toi, cher, tu te promènes dans la neige, la nuit. Voilà qui, pour une +sortie exceptionnelle, est assez fou et pourrait bien te rendre malade +aussi! Ce n'est pas la lune, c'est le soleil que je te conseillais; nous +ne sommes pas des chouettes, que diable! Nous venons d'avoir trois jours +de printemps. Je parie que tu n'as pas monté à mon cher verger, qui est +si joli et que j'aime tant. Ne fût-ce qu'en souvenir de moi, tu devrais +le grimper tous les jours de beau temps à midi. Le travail serait plus +coulant après et regagnerait le temps perdu et au delà. + +Tu es donc dans des ennuis d'argent? Je ne sais plus ce que c'est +depuis que je n'ai plus rien au monde. Je vis de ma journée comme le +prolétaire; quand je ne pourrai plus faire ma journée, je serai emballée +pour l'autre monde, et alors je n'aurai plus besoin de rien. Mais il +faut que tu vives, toi. Comment vivre de ta plume si tu te laisses +toujours duper et tondre? Ce n'est pas moi qui t'enseignerai le moyen +de te défendre. Mais n'as-tu pas un ami qui sache agir pour toi? Hélas! +oui, le monde va à la diable de ce côté-là; et je parlais de toi, +l'autre jour, à un bien cher ami, en lui montrant l'artiste, celui qui +est devenu si rare, maudissant la nécessité de penser au côté matériel +de la vie. Je t'envoie la dernière page de sa lettre; tu verras que +tu as là un ami dont tu ne te doutes guère, et dont la signature te +surprendra. + +Non, je n'irai pas à Cannes malgré une forte tentation! Figure-toi +qu'hier, je reçois une petite caisse remplie de fleurs coupées en pleine +terre, il y a déjà cinq ou six jours; car l'envoi m'a cherchée à Paris +et à Palaiseau. Ces fleurs sont adorablement fraîches, elles embaument, +elles sont jolies comme tout.--Ah! partir, partir tout de suite pour les +pays du soleil. Mais je n'ai pas d'argent et, d'ailleurs, je n'ai pas le +temps. Mon mal m'a retardée et ajournée. Restons. Ne suis-je pas bien? +Si je ne peux pas aller à Paris le mois prochain, ne viendras-tu pas me +voir ici? Mais oui, c'est huit heures de route. Tu ne peux pas ne pas +voir ce vieux nid. Tu m'y dois huit jours, ou je croirai que j'aime un +gros ingrat qui ne me le rend pas. + +Pauvre Sainte-Beuve! Plus malheureux que nous, lui qui n'a pas eu de +gros chagrins et qui n'a plus de soucis matériels. Le voilà qui pleure +ce qu'il y a de moins regrettable et de moins sérieux dans la vie, +entendue comme il l'entendait! Et puis très altier, lui qui a été +janséniste, son coeur s'est refroidi de ce côté-là. L'intelligence s'est +peut-être développée, mais elle ne suffit pas à nous faire vivre, et +elle ne nous apprend pas à mourir. Barbès, qui depuis si longtemps +attend à chaque minute qu'une syncope l'emporte, est doux et souriant. +Il ne lui semble pas, et il ne semble pas non plus à ses amis, que la +mort le séparera de nous. Celui qui s'en va tout à fait, c'est celui +qui croit finir et ne tend la main à personne pour qu'on le suive ou le +rejoigne. + +Et bonsoir, cher ami de mon coeur. On sonne la représentation, Maurice +nous régale ce soir des marionnettes. C'est très amusant, et le théâtre +est si joli! un vrai bijou d'artiste. Que n'es-tu là! C'est bête de ne +pas vivre porte à porte avec ceux qu'on aime. + + + + +DCXXIX + +A M. HENRY HARRISSE, A PARIS. + + Nohant, 14 février 1867 + +Cher ami, + +Je vous remercie de penser à moi, de vous occuper de ce qui m'intéresse, +et de me le dire d'une façon si charmante. C'est une coquetterie que me +fait la destinée, de me donner un correspondant tel que vous. Je vois, +grâce à vous le dîner Magny comme si j'y étais. Seulement il me semble +qu'il doit être encore plus gai sans moi; car Théo a parfois des remords +quand il s'émancipe trop à mon oreille. Dieu sait pourtant que je ne +voudrais, pour rien au monde, mettre une sourdine à sa verve. Elle fait +d'autant plus ressortir l'inaltérable douceur de l'adorable Renan, avec +sa tête de _Charles le Sage_. + +Plus heureuse que Sainte-Beuve, je me rétablis bien. J'ai encore eu une +rechute d'accablement; mais je recommence à aller mieux et j'essaye de +me remettre au _travail_, mot bien ambitieux pour un simple romancier. + +Merci pour l'article _Jouvin_; car j'ai retrouvé votre bonne écriture +sur la bande. Je lui écris par le même courrier. Oui, nous avons eu et +nous avons encore de belles journées ici. Notre climat est plus clair +et plus chaud que celui des environs de Paris. Le pays n'est pas beau +généralement chez nous: terrain calcaire, très fromental, mais peu +propre au développement des arbres; des lignes douces et harmonieuses; +beaucoup d'arbres, mais petits; un grand air de solitude, voilà tout +son mérite. Il faudra vous attendre à ceci, que mon pays est comme moi, +insignifiant d'aspect. Il a du bon quand on le connaît; mais il n'est +guère plus opulent et plus démonstratif que ses habitants. + +Vous savez que je compte toujours vous y voir arriver un jour ou +l'autre. Mais prévenez-moi, pour que je ne sois pas ailleurs, et +tenez-moi au courant de vos voyages. Mon fils, à qui j'ai beaucoup parlé +de vous, vous envoie d'avance toutes ses cordialités. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +DCXXX + +A. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, 16 février 1867. + +Non, je ne suis pas catholique, mais je proscris les monstruosités. Je +dis que le vieux laid qui se paye des tendrons ne fait pas l'amour et +qu'il n'y a là ni cyprès, ni ogive, ni infini, ni mâle, ni femelle. Il +y a une chose contre nature; car ce n'est pas le désir qui pousse le +tendron dans les bras du vieux laid, et, là où il n'y a pas liberté et +réciprocité, c'est un attentat à la sainte nature. + +I1 faut croire que nous nous aimons tout de bon, cher camarade, car nous +avons eu tous les deux en même temps la même pensée. Tu m'offres mille +francs pour aller à Cannes, toi qui es gueux comme moi, et, quand tu +m'as écrit que tu étais _embêté_ de ces choses d'argent, j'ai rouvert +ma lettre pour t'offrir la moitié de mon avoir, qui se monte toujours à +deux mille; c'est ma réserve. Et puis je n'ai pas osé. Pourquoi? C'est +bien bête; tu as été meilleur que moi, tu as été tout bonnement au fait. +Donc je t'embrasse pour cette bonne pensée et je n'accepte pas. Mais +j'accepterais, sois-en sûr, si je n'avais pas d'autre ressource. +Seulement, je dis que, si quelqu'un doit me prêter, c'est le seigneur +Buloz, qui a acheté des châteaux et des terres avec mes romans. Il ne me +refuserait pas, je le sais. Il m'offre même. Je prendrai donc chez lui, +s'il le faut. Mais je ne suis pas en état de partir, je suis retombée +ces jours-ci. J'ai dormi trente-six heures de suite, accablée. A +présent, je suis sur pied, mais faible. Je t'avoue que je n'ai pas +I'énergie de vouloir _vivre_. Je n'y tiens pas; me déranger d'où je suis +bien, chercher de nouvelles fatigues, me donner un mal de chien pour +renouveler une vie de chien, c'est un peu bête, je trouve, quand il +serait si doux de s'en aller comme ça, encore aimant, encore aimé, en +guerre avec personne, pas mécontent de soi et rêvant des merveilles dans +les autres mondes; ce qui suppose l'imagination encore assez fraîche. + +Mais je ne sais pourquoi je te parle de choses réputées tristes, j'ai +trop l'habitude de les envisager doucement. J'oublie qu'elles paraissent +affligeantes à ceux qui semblent dans la plénitude de la vie. N'en +parlons plus et laissons faire le printemps, qui va peut-être me +souffler l'envie de reprendre ma tâche. Je serai aussi docile à la voix +intérieure qui me dira de marcher qu'à celle qui me dira de m'asseoir. + +Ce n'est pas moi qui t'ai promis un roman sur la sainte Vierge. Je ne, +crois pas du moins. Mon article sur la faïence, je ne le retrouve pas. +Regarde donc s'il n'a pas été imprimé à la fin d'un de mes volumes pour +compléter la dernière feuille. Ça s'appelait _Giovanni Freppa_ ou _les +Maïoliques_. + +Oh! mais quelle chance! En t'écrivant, il me revient dans la tête un +coin où je n'ai pas cherché. J'y cours, je trouve! Je trouve bien mieux +que mon article, et je t'envoie trois ouvrages qui te rendront aussi +savant que moi. Celui de Passeri est charmant. + +Barbès est une intelligence, certes, mais en _pain de sucre_. +Cerveau tout en hauteur, un crâne indien aux instincts doux, presque +introuvables; tout pour la pensée métaphysique, devenant instinct et +passion qui dominent tout. De là un caractère que l'on ne peut comparer +qu'à celui de Garibaldi. Un être invraisemblable à force d'être saint et +parfait. Valeur immense, sans application immédiate en France. Le milieu +a manqué à ce héros d'un autre, âge ou d'un autre pays. + +Sur ce, bonsoir.--Dieu, que je suis _veau_! Je te laisse le titre de +_vache_, que tu t'attribues dans tes jours de lassitude. C'est égal, +dis-moi quand tu seras à Paris. Il est probable qu'il me faudra y aller +quelques jours pour une chose ou l'autre. Nous nous embrasserons, et +puis vous viendrez à Nohant cet été. C'est convenu, il le faut! + +Mes tendresses à la maman et à la belle nièce. + + + + +DCXXXI + +A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS + + Nohant, 18 février 1867. + +Combien je vous remercie de ce beau livre, un chef-d'oeuvre, un modèle +pour le fond, et pour la forme! Ce n'est pas une découverte pour moi. +Je vous ai toujours suivi avec l'adoration de votre talent, chaque jour +plus pur et plus plein; mais il fait bon tenir tout cela ensemble et le +relire comme on relit sans cesse Mozart et Beethoven. + +Si je n'eusse été malade, et _très malade_, j'aurais voulu joindre ma +petite note au concert des éloges, et la _Revue des Deux Mondes_ m'eût +_peut-être_ laissé dire. Mais ce n'est que depuis trois jours que je +peux écrire quelques pages. L'article que j'ai publié sur le livre de +Maurice était fait il y a longtemps. Ce livre, qu'on a dû vous porter de +sa part, devait paraître beaucoup plus tôt. + +Me voilà revenue à la vie et vous y avez contribué. Si quelque chose +remet la tête et le coeur à leur place, c'est ce que vous avez dans la +tête et dans le coeur. + +Bien à vous. + +G. SAND. + +Mon fils veut aussi que je vous dise son admiration. + + + + +DGXXXII + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 2 mars 1867. + +Cher excellent ami, + +Je suis guérie depuis une huitaine de jours; je reprends mes forces +rapidement et je travaille. Je veux vous le dire pour ne pas laisser à +votre tendre amitié une préoccupation vaine. Je refais un nouveau bail, +sans joie ni chagrin, comme je vous le disais. La vie ne m'apportera pas +de nouveaux bonheurs et peut-être me ménage-t-elle de nouveaux chagrins. +Inutile d'en supputer les chances, puisque le devoir est de l'accepter +quelle qu'elle soit. + +Ainsi vous faites, avec un courage bien supérieur au mien, qui n'est +qu'un détachement amené par l'expérience. Vous, toujours prisonnier +ou malade, vous n'avez guère vécu réellement; aussi votre âme s'est +habituée à s'épanouir quand même, dans une région au-dessus de la vie +réelle, et cette noble existence torturée, toujours souriante et douce, +restera comme une légende dans le coeur de nos enfants. + +Merci, merci, et pardon mille fois pour les inquiétudes que vous +m'exprimez. Aucun médecin ne sait jamais comment je m'atténue et me +remets si vite; je ne le sais pas non plus. Je ne devrais, parler de moi +qu'_in articulo mortis_, puisque je donne de fausses peurs à mes amis. + +Maurice vous embrasse, et moi aussi, bien tendrement. Ne vous fatiguez +pas à m'écrire; mais, quand vous êtes bien ou passablement, deux lignes! +c'est un si grand bonheur pour nous! + +A vous. + +G. SAND. + + + + +DCXXXIII + + A M. LOUIS VIARDOT, A BADEN + +Nohant, 11 avril 1867. + +Quoi qu'il en soit, me voilà mieux et très calme, à Nohant, où j'ai +passé presque tout l'hiver. Maurice est heureux en ménage; il a un vrai +petit trésor de femme, active, rangée, bonne mère et bonne ménagère, +tout en restant artiste d'intelligence et de coeur. Nous avons un seul +petit enfant; une fillette de quinze mois, qui s'appelle Aurore, et qui +annonce aussi beaucoup d'intelligence et d'_attention_. La gentille +créature semble faire son possible pour nous consoler du cher petit +que nous avons perdu. Maurice est devenu grand piocheur, naturaliste, +géologue et romancier par-dessus le marché. Moi, j'ai peu travaillé cet +hiver; j'ai été trop détraquée. + +Voilà notre bulletin en réponse au vôtre. Mais pourquoi donc êtes-vous +si _brouillés avec Paris_? Est-ce que l'Exposition n'attirera pas ma +_fifille[1]?_ Et puis la France, en somme, n'est-ce pas quelque chose, +et quelqu'un à retrouver, ne fût-ce que pour résumer sa propre vie en la +voyant se transformer? La surface, n'est pas belle; c'est la phase de +l'impudence dans les moeurs avec l'hypocrisie dans les idées. Mais +on dit qu'il se fait, en dessous, un grand travail économique et +philosophique d'où sortiront un socialisme nouveau et une politique +nouvelle. Il faut vivre dans cet espoir; car les classes qui _remuent_ +et qui _paraissent_ sont affreusement pourries; et l'on est étonné de se +voir, à soixante ans passés, plus jeune et plus naïf que la jeunesse et +la prétendue virilité de ce temps. Que de choses il y aurait à se dire +sur tout cela! mais vous pressentez bien ce qui en est, et, sauf que je +me plains de l'abandon où vous laissez vos amis, j'approuve fort votre +retraite dans la vie de famille, seul et dernier refuge de la liberté de +l'âme. + +J'embrasse et chéris éternellement ma _fifille_ grande et bonne, et nous +nous réunissons tous trois pour vous envoyer à tous deux, ainsi qu'à vos +chers enfants, nos meilleures amitiés de coeur. + +G. SAND. + + [1] Madame Pauline Viardot-Garcia. + + + + +DCXXXIV + +A M. ANDRÉ BOUTET, A PALAISEAU + + Nohant, 15 avril 1867. + +Cher ami, + +Je prends acte de votre bonne promesse pour les vacances ou pour un +autre moment de l'année où vous serez le mieux disponible. Nous nous +entendrons pour que je ne sois pas en excursion dans ce moment-là. Nous +philosopherons au grand soleil, si Dieu nous donne un meilleur été que +l'autre. Mais je crois notre philosophie bien droite et bien claire. Le +désir maladif de se perdre dans les questions métaphysiques s'apaise +quand on en a tâté sérieusement. + +Si le cher papa[1], qui croit découvrir des choses rebattues, avait +fait quelques vraies études, il affirmerait de moins en moins la nature +spéciale et le rôle spécial de Dieu. Contentons-nous de vivre du +sentiment qui nous pousse à rêver une perfection relative, et à y croire +d'autant plus que nous nous sentons devenir meilleurs. + +Au reste, pour en revenir au papa, sa lettre était bonne comme lui et +moins fanatique de certitude que la précédente. Sa chimère est celle +d'un esprit généreux; sa vanité, celle d'un coeur très pur. + +Quand on voit le genre humain perdu de bêtise et de vice, et la +vieillesse, aussi bien que la jeunesse d'à présent, tourner à l'égoïsme +et au matérialisme, on est heureux de trouver dans sa famille une belle +âme dont les défauts et les travers ne sont que l'excès de qualités +sérieuses et d'instincts touchants. Aimez-vous donc quand même. Ne +faut-il pas que la famille s'essaye aux habitudes de tolérance et de +libre pensée qui doivent gouverner les sociétés futures? + +Nous sommes malheureusement encore les fils de ceux qui s'envoyaient +mutuellement à la guillotine, et les petits-fils de ceux qui +s'envoyaient au bûcher, pour cause d'idées contraires. Il faut bien que +nous apprenions à porter en nous notre propre pensée et nos propres +croyances, sans exiger que les antres nous suivent et sans aimer +moins ceux qui ne nous suivent pas. Ce n'est pas un idéal _si bleu_ à +entrevoir. La raison, d'accord en ceci avec le sentiment, admet déjà la +tolérance: reste l'habitude à prendre. Essayons, chacun chez nous. + +Maurice est très content que _Miss Mary_ vous amuse. Il en était un peu +dégoûté à cause des _si_ et des _mais_ de la _Revue_, qui prend à tâche +de décourager tous ses rédacteurs, et qui, au fond, est bien plus avec +les princes libertins et les duchesses amoureuses et dévotes de F..., +qu'avec les Sand et consorts. Mais je lui remonte le moral, parce que +son roman est véritablement un progrès sur ceux qui précèdent. + +Embrassez, pour Lina et pour moi, toute la chère famille. Aurore vous +envoie des baisers à poignée en se maniérant de la façon la plus +comique. + +G. SAND. + + [1] M. Desplanches. Voir la lettre DCIII, qui lui est adressée. + + + + +DCXXXV + +A M. LOUIS VIARDOT, A PARIS[1] + + Nohant, 24 avril 1867, + +Mon cher incrédule, + +C'est très bien, très bien dit et pensé. Je ne vous dis pas non. +Seulement je vous dis: Il y a plus que ça. Vous êtes dans le vrai; mais +le vrai n'est pas un chemin fermé; au delà du but atteint, il y a encore +autre chose qui est encore le vrai, et ainsi toujours jusqu'à la fin des +siècles de l'humanité. Si la raison et l'expérience fermaient le livre +de la vie intellectuelle, elles ne vaudraient pas beaucoup mieux que les +chimères d'un spiritualisme mal entendu. Je pense, moi, que vous n'avez +pas assez tenu compte de l'importance du sentiment dans les éléments +de la certitude. Vous trouvez trop commode de le supprimer comme une +aimable hypothèse; vous oubliez qu'il a juste autant de valeur que la +raison, et que l'induction ne le cède en rien à la déduction. Je ne vous +donnerai pas la clef qui ouvrira les deux portes à la fois pour nous +faire pénétrer dans le monde des idées complètes. Je ne l'ai pas, je +suis trop bête; mais je sais bien qu'il y a une double entrée, et que +vous ne frappez qu'à une seule. Sur ce, continuez à frapper; cela né +peut faire que du bien; car le seul malice sont les portes qui ne +s'ouvrent pas. Je vous embrasse avec amitié. + +Et je dis à Pauline: + +Fille chérie, vous me tentez bien; mais, hélas! vous ne savez pas comme +je suis vieille depuis six mois. J'avais arrangé ma vie pour avoir un +peu de liberté, et j'en aurais si je me portais bien. Mais me voilà à +chaque instant faible et bonne à rien. Le printemps me ranime, et tout +à coup m'écrase. Vais-je reprendre mon activité et la jeunesse de +soixante-trois ans que je croyais revenue l'année dernière? C'est +ambitieux, et, s'il faut me résigner à mon vrai âge, c'est comme +_Dieu voudra_. Que Louis me pardonne cette _hypothèse_; moi, j'en ai +l'habitude, et je n'accuse pas Dieu quand je suis malade; mais je lui +demande tout de même de me donner la force d'aller vous voir, ma chère +fille, avant de prendre des béquilles. Nous verrons ce qu'il décidera, +ce vieux bon Dieu. Quand il fera chaud, bien chaud, peut-être que je +serai vaillante encore une fois. + +Je vous embrasse maternellement, comme toujours. + + [1] Après avoir reçu son opuscule intitulé _Libre Examen, apologie + d'un incrédule_. + + + + +DCXXXVI + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 9 mai 1867. + +Cher ami, + +Je vas bien, je travaille, j'achève _Cadio_. Il fait chaud, je vis, je +suis calme et triste, je ne sais guère pourquoi. Dans cette existence si +unie, si tranquille et si douce que j'ai ici, je suis dans un élément +qui me débilite moralement en me fortifiant au physique; et je tombe +dans des spleens de miel et de rosés qui n'en sont pas moins des +spleens. Il me, semble que tous ceux que j'ai aimés m'oublient et que +c'est justice, puisque je vis en égoïste, sans avoir rien à faire pour +eux. + +J'ai vécu de dévouements formidables qui m'écrasaient, qui dépassaient +mes forces et que je maudissais souvent. Et il se trouve que, n'en ayant +plus à exercer, je m'ennuie d'être bien. Si la race humaine allait très +bien ou très mal, on se rattacherait à un intérêt général, on vivrait +d'une idée, illusion ou sagesse. Mais tu vois où en sont les esprits, +toi qui tempêtes avec énergie contre les trembleurs. Cela se dissipe, +dis-tu? mais c'est pour recommencer! Qu'est-ce que c'est, qu'une société +qui se paralyse au beau milieu de son expansion, parce que demain peut +amener un orage? Jamais la pensée du danger n'a produit de pareilles +démoralisations. Est-ce que nous sommes déchus à ce point qu'il faille +nous prier de manger en nous jurant que rien ne viendra troubler notre +digestion? Oui, c'est bête, c'est honteux. Est-ce le résultat du +bien-être, et la civilisation va-t-elle nous pousser à cet égoïsme +maladif et lâche? + +Mon optimisme a reçu une rude atteinte dans ces derniers temps. Je me +faisais une joie, un courage à l'idée de te voir ici. C'était comme une +guérison que je mijotais; mais te voilà inquiet de ta chère vieille +mère, et certes je n'ai pas à réclamer. + +Enfin, si je peux, avant ton départ pour Paris, finir le _Çadio_ auquel +je suis attelée sous peine de n'avoir plus de quoi payer mon tabac et +mes souliers, j'irai t'embrasser avec Maurice. Sinon, je t'espérerai +pour le milieu de l'été. Mes enfants, tout déconfits de ce retard, +veulent t'espérer aussi, et nous le désirons d'autant plus que ce sera +signe de bonne santé pour la chère maman. + +Maurice s'est replongé dans l'histoire naturelle; il veut se +perfectionner dans les _micros_; j'apprends par contre-coup. Quand +j'aurai fourré dans ma cervelle le nom et la figure de deux ou trois +mille espèces imperceptibles, je serai bien avancée, n'est-ce pas? Eh +bien, ces études-là sont de véritables _pieuvres_ qui vous enlacent +et qui vous ouvrent je ne sais quel infini. Tu demandes si c'est la +destinée de l'homme _de boire_ _l'infini_; ma foi, oui, n'en doute pas, +c'est sa destinée, puisque c'est son rêve et sa passion. + +_Inventer_, c'est passionnant aussi; mais quelle fatigue, après! Comme +on se sent vidé et épuisé intellectuellement, quand on a écrivaillé des +semaines et des mois sur cet animal à deux pieds qui a seul le droit +d'être représenté dans les romans! Je vois Maurice tout rafraîchi et +tout rajeuni quand il retourne à ses bêtes et à ses cailloux, et, si +j'aspire à sortir de ma misère, c'est pour m'enterrer aussi dans les +études qui, au dire des épiciers, ne-_servent à rien_. Ça vaut toujours +mieux que de dire la messe et de _sonner_ l'adoration du Créateur. + +Est-ce vrai, ce que tu me racontes de G...? est-ce possible? je ne peux +pas croire ça. Est-ce qu'il y aurait, dans l'atmosphère que la terre +engendre en ce moment, un gaz, _hilarant_ ou autre, qui empoigne tout à +coup la cervelle et portera faire des extravagances, comme il y a eu, +sous la première révolution, un fluide exaspérateur qui portait à +commettre des cruautés? Nous sommes tombés de l'enfer du Dante dans +celui de Scarron. + +Que penses-tu, toi, bonne tête et bon coeur, au milieu de cette +bacchanale? Tu es eu colère, c'est bien. J'aime mieux ça que si tu en +riais; mais quand tu t'apaises et quand tu réfléchis? + +Il faut pourtant trouver un joint pour accepter l'honneur le devoir et +la fatigue de vivre? Moi, je me rejette dans l'idée d'un éternel voyage +dans des mondes plus amusants; mais il faudrait y passer vite et changer +sans cesse. La vie que l'on craint tant de perdre est toujours trop +longue pour ceux qui comprennent vite ce qu'ils voient. Tout s'y répète +et s'y rabâche. + +Je t'assure qu'il n'y a qu'un plaisir: apprendre ce qu'on ne sait pas, +et un bonheur: aimer les exceptions. Donc, je t'aime et je t'embrasse +tendrement. + +Je suis inquiète de Sainte-Beuve. Quelle perte ce serait! Je suis +contente si Bouilhet est content. Est-ce une position et une bonne? + + + + +DCXXXVII + +A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE + + Nohant, 12 mai 1867. + +Ami, + +Je ne crois pas à l'invasion, ce n'est pas là ce qui me préoccupe. Je +crains une révolution orléaniste, je me trompe peut-être. Chacun voit +de l'observatoire où le hasard le place. Si les Cosaques voulaient nous +ramener les Bourbons ou les d'Orléans, ils n'auraient pas beau jeu, +ce me semble, et ces princes auraient peu de succès. Mais, si la +bourgeoisie, plus habile que le peuple, ourdit une vaste conspiration +et réussit à apaiser, avec les promesses dont tous les prétendants sont +prodigues, les besoins de liberté qui se manifestent, quelle reculade et +quelle nouveau leurre! + +On est las du présent, cela est certain. On est blessé d'être joué par +un manque de confiance trop évident, on a soif de respirer. On rêve +toute sorte de soulagements et d'inconséquences. On se démoralise, on se +fatigue, et la victoire sera au plus habile. Quel remède? On a encouragé +l'esprit prêtre, on a laissé les couvents envahir la France et les sales +ignorantins s'emparer de l'éducation; on a compté qu'ils serviraient le +principe d'autorité en abrutissant les enfants, sans tenir compte de +celle vérité que qui n'apprend pas à résister ne sait jamais obéir. + +Y aura-t-il un peuple dans vingt ans d'ici? Dans les provinces, non, je +le crains bien. + +Vous craignez les _Huns_! moi, je vois chez nous des barbares bien plus +redoutables, et, pour résister à ces sauvages enfroqués, je vois le +monde de l'intelligence tourmenté, de fantaisies qui n'aboutissent à +rien, qu'à subir le hasard des révolutions sans y apporter ni conviction +ni doctrine. Aucun idéal! Les révolutions tendent à devenir des énigmes +dont il sera impossible d'écrire l'histoire et de saisir le vrai sens, +tant elles seront compliquées d'intrigues et traversées d'intérêts +divers, spéculant sur la paresse d'esprit du grand nombre. Il faut en +prendre son parti, c'est une époque de dissolution où l'on veut essayer +de tout et tout user avant de s'unir dans l'amour du vrai. Le vrai est +trop simple, il faut y arriver toujours par le compliqué. Laissons +passer ces tourbillons. Ils retardent les courants, ils ne les +retiennent pas. + +L'avenir est beau quand même, allez! un avenir plus éloigné que nous ne +l'avions pressenti dans notre jeunesse. La jeunesse devance toujours +le possible; mais nous pouvons nous endormir tranquilles. Ce siècle a +beaucoup fait et fera beaucoup encore; et nous, nous avons fait ce que +nous avons pu. D'un monde meilleur, nous verrons peut-être que le blé +lève dans celui-ci. + +Adieu, cher ami de mon coeur. Je vas bien à présent et je travaille. Ce +beau temps va sûrement vous soulager. Maurice vous embrasse. + +G. SAND. + + + + +DCXXXVIII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 30 mai 1867. + +Te voilà chez toi, vieux de mon coeur, et il faudra que j'aille t'y +embrasser avec Maurice. Si tu es toujours plongé dans le travail, nous +ne ferons qu'aller et venir. C'est si près de Paris, qu'il ne faut point +se gêner. Moi, j'ai fait _Cadio_, ouf!!! Je n'ai plus qu'à le _relicher_ +un peu. C'est une maladie que de porter si longtemps cette grosse +machine dans sa _trompette_. J'ai été si interrompue par la maladie +réelle, que j'ai eu de la peine à m'y remettre. Mais je me porte comme +un charme depuis le beau temps et je vas prendre un bain de botanique. + +Maurice en prend un d'entomologie. Il fait trois lieues avec un ami de +sa force pour aller chercher, au milieu d'une lande immense, un animal +qu'il faut regarder à la loupe. Voilà le bonheur! c'est d'être bien +toqué. Mes tristesses se sont dissipées en faisant _Cadio_; à présent, +je n'ai plus que quinze ans, et tout me paraît pour le mieux dans le +meilleur des mondes possibles. Ça durera ce que ça pourra. Ce sont des +accès d'innocence, où l'oubli du mal équivaut à l'inexpérience de l'âge +d'or. + +Comment va la chère mère? Elle est heureuse de te retrouver près d'elle! + +Et le roman? Il doit avancer, que diable! Marches-tu un peu? es-tu plus +raisonnable? + +L'autre jour, il y avait ici des gens pas trop bêtes qui ont parlé de +_Madame Bovary_ très bien, mais qui goûtaient moins _Salammbô_. Lina +s'est mise dans une colère rouge, ne voulant pas permettre à ces +malheureux la plus petite objection; Maurice a dû la calmer, et, +là-dessus, il a très bien apprécié l'ouvrage, en artiste et en savant; +si bien que les récalcitrants ont rendu les armes. J'aurais voulu écrire +ce qu'il a dit. Il parle peu, et souvent mal; cette fois, c'était, +extraordinairement réussi. + +Je veux donc te dire non pas adieu, mais au revoir, dès que je pourrai. +Je t'aime beaucoup, mon cher vieux, tu le sais. L'idéal serait de vivre +à longues années avec un bon et grand coeur comme toi. Mais alors on ne +voudrait plus mourir, et, quand on est _vieux_ de fait comme moi, il +faut bien se tenir prêt à tout. + +Je t'embrasse tendrement, Maurice aussi. Aurore est la personne la plus +douce et la plus farceuse. Son père la fait boire en disant: _Dominus +vobiscum!_ puis elle boit, et répond: _Amen_! La voilà qui marche. +Quelle merveille que le développement d'un petit enfant! On n'a jamais +fait cela. Suivi jour par jour, ce serait précieux à tous égards. C'est +de ces choses que nous voyons tous sans les voir. + +Adieu encore; pense à ton vieux troubadour, qui pense à toi sans cesse. + + + + +DCXXXIX + +AU MÊME + + Nohant, 14 juin 1867. + +Cher ami, + +Je pars avec mon fils et sa femme pour passer quinze jours à Paris, +peut-être plus si la reprise de _Villemer_ me mène plus tard. Donc, ta +bonne chère mère, que, je ne veux pas manquer, non plus, a tout le temps +d'aller voir ses filles. J'attendrai à Paris que tu me dises si elle est +de retour, ou bien, si je vous fais une vraie visite, vous me donnerez +l'époque qui vous ira le mieux. + +Mon intention, pour le moment, était tout bonnement d'aller passer une +heure avec vous, et Lina était tentée d'en être; je lui aurais montré +Rouen, et puis nous eussions été t'embrasser, pour revenir le soir à +Paris; car la chère petite a toujours l'oreille et le coeur au guet +quand elle est séparée d'Aurore, et ses jours de vacances lui sont +comptés par une inquiétude continuelle que je comprends bien. Nous irons +donc en courant te serrer les mains. Si cela ne se peut pas, j'irai +seule plus tard quand le coeur t'en dira, et, si tu vas dans le Midi, +je remettrai jusqu'à ce que tout s'arrange sans entraver en quoi que ce +soit les projets de ta mère ou les tiens. Je suis très libre, moi. Donc, +ne t'inquiète pas, et arrange ton été sans te préoccuper de moi. + +J'ai trente-six projets aussi; mais je ne m'attache à aucun; ce qui +m'amuse, c'est ce qui me prend et m'emmène à l'improviste. Il en est +du voyage comme du roman: ce qui passe est ce qui commande. Seulement, +quand on est à Paris, Rouen n'est pas un voyage, et je serai toujours à +même, quand je serai là, de répondre à ton appel. Je me fais un peu de +remords de te prendre des jours entiers de travail, moi qui ne m'ennuie +jamais de flâner, et que tu pourrais laisser des heures entières sous +un arbre, ou devant deux bûches allumées avec la certitude que j'y +trouverai quelque chose d'intéressant. Je sais si bien vivre _hors de +moi!_ ça n'a pas toujours été comme ça. J'ai été jeune aussi et sujette +aux indigestions. C'est fini! + +Depuis que j'ai mis le nez dans la vraie nature, j'ai trouvé là un +ordre, une suite, une placidité de révolutions qui manquent à l'homme, +mais que l'homme peut, jusqu'à un certain point, s'assimiler, quand il +n'est pas trop directement aux prises avec les difficultés de la vie qui +lui est propre. Quand ces difficultés reviennent, il faut bien qu'il +s'efforce d'y parer; mais, s'il a bu à la coupe du vrai éternel, il ne +se passionne plus trop pour ou contre le vrai éphémère et relatif. + +Mais pourquoi est-ce que je te dis cela? C'est que cela vient au courant +de la plume; car, en y pensant bien, ton état de surexcitation est +probablement plus vrai, ou tout au moins plus fécond et plus humain que +ma tranquillité _sénile_. Je ne voudrais pas te rendre semblable à moi, +quand même, au moyen d'une opération magique, je le pourrais. Je ne +m'intéresserais pas _à moi_, si j'avais l'honneur de me rencontrer. Je +me dirais que c'est assez d'un troubadour à gouverner et j'enverrais +l'autre à Chaillot. + +A propos de bohémiens, sais-tu qu'il y a des bohémiens de mer? J'ai +découvert, aux environs de Tamaris, dans des rochers perdus, de grandes +barques bien abritées, avec des femmes, des enfants, une population +côtière, très restreinte, toute basanée; péchant pour manger, sans +faire grand commerce; parlant une langue à part que les gens du pays ne +comprennent pas; ne demeurant nulle part que dans ces grandes barques +échouées sur le sable, quand la tempête les tourmente dans leurs anses +de rochers; se mariant entre eux, inoffensifs et sombres, timides ou +sauvages; ne répondant pas quand on leur parle. Je ne sais plus comment +on les appelle. Le nom que l'on m'a dit a glissé, mais je pourrais me +le faire redire. Naturellement les gens du pays les abominent et disent +qu'ils n'ont aucune espèce de religion: si cela est, ils doivent être +supérieurs à nous. Je m'étais aventurée toute seule au milieu d'eux. +«Bonjour, messieurs.» Réponse: un léger signe de tête. Je regarde leur +campement, personne ne se dérange. Il semble qu'on ne me voie pas. Je +leur demande si ma curiosité les contrarie.--Un haussement d'épaules +comme pour dire: «Qu'est-ce que ça nous fait?» Je m'adresse à un jeune +garçon qui refaisait très adroitement des mailles à un filet; je lui +montre une pièce de cinq francs en or. Il regarde d'un autre côté. Je +lui en montre une en argent. Il daigne la regarder. «La veux-tu?» Il +baisse le nez sur son ouvrage. Je la place près de lui, il ne bouge pas. +Je m'éloigne, il me suit des yeux. Quand-il croit que je ne le vois +plus, il prend la pièce, et va causer, avec un groupe. J'ignore ce qui +se passe. J'imagine qu'on joint tout cela au fonds commun. Je me mets +à herboriser à quelque distance, en vue, pour savoir si on viendra me +demander autre chose ou me remercier. Personne ne bouge. Je retourne +comme par hasard de leur côté, même silence, même indifférence. Une +heure après, j'étais au haut de la falaise et je demandais au garde-côte +ce que c'était que ces gens-là qui ne parlaient ni français, ni italien, +ni patois. Il me dit alors le nom, que je n'ai pas retenu. + +Dans son idée, c'étaient des Mores, restés à la côte depuis le temps des +grandes invasions de la Provence, et il ne se trompait peut-être pas. Il +me dit qu'il m'avait vue au milieu d'eux, du haut de son guettoir, et +que j'avais eu tort, parce que c'étaient des gens capables de tout; +mais, quand je lui demandai quel mal ils faisaient, il m'avoua qu'ils +n'en faisaient aucun. Ils vivaient du produit de leur pêche et surtout +des épaves qu'ils savaient recueillir avant les plus alertes. Ils +étaient l'objet du plus parfait mépris. Pourquoi? Toujours la même +histoire. Celui qui ne fait pas comme tout le monde ne peut faire que le +mal. + +Si tu vas dans ce pays-là, tu pourras peut-être en rencontrer à la +pointe du _Brusq_. Mais ce sont des oiseaux de passage, et il y a des +années où ils ne paraissent plus. + +Je n'ai pas seulement aperçu le _Paris-Guide._ On me devait pourtant +bien un exemplaire; car j'y ai donné quelque chose sans réclamer aucun +payement. C'est à cause de ça, probablement, qu'on m'a oubliée. Pour +conclure, je serai à Paris du 20 juin au 5 juillet. Donne-moi là de les +nouvelles, toujours rue des Feuillantines,97. Je resterai peut-être +davantage, mais je n'en sais rien. Je t'embrasse tendrement, mon grand +vieux. Marche un peu, je t'en supplie. Je ne crains rien pour le roman; +mais je crains pour le système nerveux prenant trop la place du système +musculaire. Moi, je vais très bien, sauf des coups de foudre où je tombe +sur mon lit pendant quarante-huit heures sans vouloir qu'on me parle. +Mais c'est rare, et, pourvu que je ne me laisse pas attendrir pour qu'on +me soigne, je me relève parfaitement guérie. + +Tendresses de Maurice. L'entomologie l'a repris cette année; il trouve +des merveilles. Embrasse ta mère pour moi et soigne-la bien. Je vous +aime de tout mon coeur. + + + + +DCXL + +A M. HENRY HARRISSE, A VIENNE (AUTRICHE) + + Nohant, 28 juillet 1867. + +Cher ami, + +Je vous ai écrit deux fois, et vous m'apprenez, de Venise, que vous +n'avez rien reçu! L'Italie est donc toujours le pays où rien ne marche, +pas même la poste, et où les lettres subissent un embargo mystérieux? Je +savais bien que vous y auriez des déceptions terribles. L'étranger et +le pape ne pèsent pas durant des siècles sur une nation pour qu'elle se +réveille un beau matin jeune et forte. L'esclavage est un crime pour qui +le subit, aussi bien que pour qui l'impose. Il faut bien en recevoir le +châtiment, c'est-à-dire en subir la conséquence. + +J'avais pourtant rêvé de revoir Venise délivrée. Mais, si tout y va de +mal en pis, si la liberté n'a pu lui rendre la vie, c'est encore plus +triste que de la voir opprimée. Où êtes-vous, à présent? recevrez-vous +cette lettre? J'en doute, puisque les autres ont été supprimées. Dieu +sait pourtant si elles intéressaient les polices papales!--Je crois que +vous allez être guéri et consolé par la vue des montagnes. Ces grandes +choses-là ne changent pas. + +Vous me demandez où je serai en septembre. À Nohant probablement, et +pourtant je n'en sais rien. S'il se faisait enfin un été, j'irais courir +un peu. Nous avons pour la seconde fois une saison déplorable, des +orages, de la pluie et du froid. Il faisait plus chaud à Paris, où +j'ai passé quelques semaines, avec mes enfants, et où l'Exposition m'a +beaucoup intéressée. J'y retournerai quand je pourrai. Mais, en vérité, +je ne sais rien de moi. Je me trouve calme ici, et je vois pousser ma +petite. Je travaille tout doucement. Il y a longtemps que _Cadio_ est +fini et attend son tour à la _Revue_. + +Ne quittez pas l'Europe sans que nous nous revoyions. Nous nous +arrangerons bien pour nous accrocher quand vous serez de retour en +France. Mes enfants vous envoient leurs amitiés, et moi, je vous +souhaite bon plaisir et bonne santé en voyage. A vous de coeur. + + + + +DCXLI + +A M. FRANÇOIS ROLLINAT, À CHÂTEAUROUX + + Nohant, 29 juillet 1867. + +Cher ami, + +Je n'ai pu voir M. Lafagette qu'un instant. J'étais souffrante et mes +enfants m'emmenaient de force à la promenade. Je l'ai donc appelé en +conférence sur la route, en passant à Vic. Puisque tu t'intéresses +particulièrement à ce jeune homme, qui par lui-même d'ailleurs, me +paraît intéressant, je désirerais être à même de lui donner un bon +conseil. Mais, en fait de poésie montée de ton comme celle-ci, je suis +un mauvais juge. J'ai trop fait de parodies de ce genre dans nos gaietés +de famille, et tu m'as trop donné l'exemple, coupable que tu es, de +chefs-d'oeuvre _ébouriffants_ pour que je puisse jamais prendre au +sérieux les strophes échevelées des jeunes disciples de cette école. + +Et, pourtant, je ne voudrais pas être injuste: celui-ci a des éclairs +dignes des maîtres, et, à côté de puérilités emphatiques, il a du vrai +souffle, des expressions heureuses, de l'habileté de langage et de +l'inspiration. Ce qu'il fait est souvent mauvais, parfois très beau, +rarement médiocre. Ce serait grand dommage de le décourager, et je +crois que le bon conseil à lui donner, s'il voulait le recevoir, serait +celui-ci: «Faites des vers encore et toujours; mais n'en publiez pas +encore. Attendez que votre goût se soit formé et que vous sentiez +pourquoi on vous donne cet avis. C'est à, vous de le trouver vous-même. +Autrement, toute critique vous semblera pédante et arbitraire, et vous +nuira au lieu de vous profiter.» + +J'avais l'idée d'adresser M. Lafagette à Théophile Gautier, qui est un +meilleur juge que moi. Mais, outre que je ne sais trop s'il ne m'enverra +pas promener, je crois être sûre, à présent que j'ai lu avec attention +I'opuscule entier, que son jugement serait conforme au mien. Toutefois, +si M. Lafagette persiste, à le voir, je lui donnerai une lettre. +Théophile est très bon, comme un grand artiste et un vrai maître qu'il +est en _l'art des vers_, et je ne pense pas qu'il décourage ce jeune +homme. + +Mais que va-t-il faire à Paris, après ces malédictions jetées à la +moderne Babylone? C'est l'amour de la montagne et l'enthousiasme de la +solitude qui l'ont inspiré. Il m'a dit vouloir _se lancer dans la +vie littéraire_. Qu'est-ce que c'est que cela? où ça se trouve-t-il? +qu'entend-il par là? J'ai cru d'abord que c'était un éditeur qu'il +voulait trouver, et je lui ai dit la vérité. Eût-il une préface de +Victor Hugo, il lui faudra probablement faire les frais de sa première +publication. Aucune recommandation ne lui servira quand il s'agira, pour +un marchand de littérature, de risquer une somme, quelconque. Les revues +et les journaux littéraires sont encombrés de poésie et en consomment +fort peu. Ils n'accepteront pas le côté pamphlétaire de la chose. C'est +trop hardi pour eux, et, d'ailleurs, ils ne le pourraient pas. Je ne +vois donc pas comment je pourrais être utile à ses débuts. + +Quant à la vie littéraire, je ne la connais pas. Je ne connais pas de +milieu littéraire où elle s'exprime et se manifeste de manière à lui +être accessible avant qu'il ait fait preuve de maturité;--c'est-à-dire +que je ne connais intimement que des vieux comme moi. + +Résume tout cela à sa famille et à lui comme tu l'entendras. Pour être +utile aux gens, il faut les connaître et savoir leur présenter les +choses; autrement, on les blesse sans les éclairer. + +A toi de coeur, mon vieux ami. + +GEORGE SAND. + + + + +DCXLII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, 6 août 1867. + +Quand je vois le mal que mon vieux se donne pour faire un roman, ça me +décourage de ma facilité, et je me dis que je fais de la littérature +_savetée_. J'ai fini _Cadio_; il est depuis longtemps dans les pattes de +Buloz. Je fais une autre machine [1] mais je n'y vois pas encore bien +clair; que faire sans soleil et sans chaleur? C'est à présent que je +devrais être à Paris, revoir l'Exposition à mon aise, et promener ta +mère avec toi; mais il faut bien travailler, puisque je n'ai plus que ça +pour vivre. Et puis les enfants! cette Aurore est une merveille. Il faut +bien la voir, je ne la verrai peut-être pas longtemps, je ne me crois +pas destinée à faire de bien vieux os: faut se dépêcher d'aimer! + +Oui, tu as raison, c'est là ce qui me soutient. Cette crise d'hypocrisie +amasse une rude réplique et on ne perd rien pour attendre. Au contraire, +on gagne. Tu verras ça, toi qui es un vieux encore tout jeune. Tu as +l'âge de mon fils. Vous rirez ensemble quand vous verrez dégringoler ce +tas d'ordures. + +Il ne faut pas être Normand, il faut venir nous voir plusieurs jours, tu +feras des heureux; et, moi, ça me remettra du sang dans les veines et de +la joie dans le coeur. + +Aime toujours ton vieux troubadour et parle-lui de Paris; quelques mots +quand tu as le temps. + +Fais un canevas pour Nohant à quatre ou cinq personnages, nous te le +jouerons. + +On t'embrasse et on t'appelle. + + [1] _Mademoiselle Merquem_. + + + + +DCXLIII + +A M. RAOUL LAFAGETTE, A PARIS + + Nohant, 10 août 1867. + +Monsieur, + +Puisque, à tant d'éclat et de vigueur dans l'esprit, vous joignez tant +de douceur et de modestie, j'irai jusqu'au bout de ma franchise. Je vous +dirai: «Attendez encore pour vous faire connaître; vous êtes si jeune!» +Et, pourtant, ceci est mon sentiment personnel, et il me vient des +scrupules en lisant les deux pièces que vous m'envoyez. Il me semble +qu'elles ont une réelle valeur. Tenez, allez voir un vrai maître, +Théophile Gautier; allez-y de ma part, avec ma lettre. Il est bon comme +ceux qui sont forts, il vous donnera un vrai bon conseil. Vous êtes +discret, vous ne lui prendrez que le temps qu'il pourra vous donner; et +vous avez le coeur droit,--cela, j'en suis sûre,--vous profiterez de +ce qu'il vous dira. Moi j'ignore absolument comment on s'y prend pour +publier des morceaux détachés. Il vous renseignera à cet égard en deux +mots, et s'il vous dit, comme moi: «C'est trop tôt!» croyez-le avec la +même aménité que vous me témoignez. + +GEORGE SAND. + + + + +DCXLIV + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 18 août 1867. + +Où es-tu, mon cher vieux? Si par hasard tu étais à Paris dans les +premiers jours de septembre, tâche que nous nous voyions. J'y passe +trois jours et je reviens ici. Mais je n'espère pas t'y rencontrer. Tu +dois être dans quelque beau pays, loin de Paris et de sa poussière. +Je ne sais même pas si ma lettre te joindra. N'importe, si tu peux me +donner de tes nouvelles, donne-m'en. Je suis au désespoir. J'ai perdu +tout à coup, et sans le savoir malade, mon pauvre cher vieux ami +Rollinat, un ange de bonté, de courage, de dévouement. C'est un coup de +massue pour moi. Si tu étais là, tu me donnerais du courage; mais mes +pauvres enfants sont-aussi consternés que moi: nous l'adorions, tout le +pays l'adorait. + +Porte-toi bien, toi, et pense quelquefois, aux amis absents. Nous +t'embrassons tendrement. La petite va très bien, elle est charmante. + + + + +DCXLV + +A MADAME ARNOULD-PLÉSSY, A PARIS + + Nohant, 23 août 1867. + +Chère fille, + +Je suis par terre. J'ai perdu inopinément, brutalement, mon vieux, mon +cher Rollinat, mon ange sur la terre. La destinée est féroce. J'en suis +malade et brisée. J'aurai le courage qu'il faut avoir, je sais bien que, +là où il est, il est mieux. Sa vie était écrasante. C'est moi qui suis +frappée: c'est dans l'ordre de souffrir. + +Je ne sais plus bien quand j'irai à Paris. Si j'y vas, je tâcherai bien +d'aller à vous. Mais, en ce moment, je n'ai la force d'aucun projet +arrêté. Je ne veux pas être triste devant mes enfants. En apprenant +cette horrible nouvelle, ma pauvre Lina s'est évanouie. Elle est, entre +nous soit dit, enceinte. Maurice a été bien affecté aussi, et tout le +monde au pays, car il était si aimé! + +Je m'abrutis dans la poussière de mes herbiers, car je ne peux pas +écrire. Tout ce qui est réflexion me navre. Ces sciences naturelles +sont des secours. Votre pays est riche, à ce que je vois. Quand vous +viendrez, je vous apprendrai à arranger vos plantes; elles sont mal +préparées. Elles tombent en poussière et, pour quelques-unes, c'est +grand dommage. Je partage votre prédilection pour la _parnassie_. On +se figure que certaines plantes sont douces et heureuses plus que les +autres. Je vous embrasse et vous aime, ma bonne fille. + +G. SAND. + + + + +DCXLVI + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 27 août 1867.. + +Cher excellent ami, + +J'ai été frappée d'une douleur profonde. J'ai perdu mon ami Rollinat, +qui était un frère dans ma vie: je l'ai su à peine malade et il +demeurait à huit lieues de moi! J'ai été si accablée pendant quelques +jours, que je ne comprenais pas cette séparation, je n'y croyais pas. Je +la sens, à présent. C'est l'heure du courage qui est la plus cruelle, +n'est-ce pas? + +On dit qu'en vieillissant on a moins de sensibilité et il en devrait +être ainsi, car le terme de la séparation est plus court; mais je trouve +le déchirement plus affreux, moi. Plus on avance dans le voyage, plus +on a besoin de s'appuyer sur les vieux compagnons de route, et celui-là +était un des plus éprouvés et des plus solides, une âme comme la vôtre; +oui, il était digne de vous être comparé. Il avait toutes les vertus, +aussi. Il est bien où il est à présent, il reçoit sa récompense, il se +repose de ses fatigues, il entrevoit des lueurs nouvelles, un espoir +plus net, une vie meilleure à parcourir, des devoirs nouveaux avec des +forces retrempées et un coeur rajeuni. + +Mais rester sans lui, voilà le difficile et le cruel! + +Je sais que vous m'en aimerez mieux et que vous penserez à moi avec plus +de tendresse encore. Je ne veux pas me plaindre. Rien ne m'attache plus +à la vie que mes enfants et mes amis. Tout ce qui n'est pas affection +m'ennuie à présent, le travail n'est plus pour moi qu'un moyen, de me +fatiguer pour m'endormir. + +Je sais de la vie tout ce qu'elle peut donner, c'est-à-dire, hélas! tout +ce qu'elle ne peut pas nous donner dans ces jours de décomposition où la +misère humaine met à nu toutes ses plaies morales. Nous subissons les +lois du temps et les fatalités de l'histoire. Plus heureux que les +hommes du passé, nous ne disons pas comme eux: «C'est la fin du monde.» +Nous ne croyons pas que tout est usé et brisé parce que tout va mal; +mais la notion du progrès, qui nous a faits plus forts de raisonnement +que nos pères, nous a-t-elle faits plus patients? Elle a, comme toutes +les choses de la civilisation, aiguisé notre esprit et augmenté notre +ardeur. Nous avons besoin d'être heureux, nous sentons que cela est dù à +la race humaine, la soif du mieux, du bon et du vrai nous dévore. + +Nos pères avaient la résignation, le dégoût de la vie présente, le +mépris de la terre. Cela ne nous est plus permis. Nous sentons que +mépriser le jour où nous sommes est lâche et criminel, et pourtant nous +tombons dans ce crime à chaque instant.--Pas vous! non, je vois bien +que vous vivez toujours d'une idée intense. Vous voyez le fait, vous +cherchez l'action, vous rêvez au moyen. Vous vous demandez comment la +France peut sauver la France; vous êtes _militaire_ parce que vous êtes +_militant_; c'est beau et bien, je vous envie. + +Moi, je ne doute pas des bras, je crains pour les coeurs. Que la guerre +s'allume sur une grande ligne, avant peu, je le crois; que nous nous +défendions bien, je l'espère; mais serons-nous plus forts après? Est-ce +parce que nous gagnerons des batailles que nous serons plus hommes et +que nous comprendrons mieux la vérité? En 93, nous défendions une idée; +en 1815, nous ne défendions que le sol. N'importe, le nom sacré de la +France est encore un prestige; vous avez raison; ne crions pas nos +douleurs et, jusqu'à la mort, cachons nos blessures. + +Amitiés dévouées de Maurice, et à vous de tout mon coeur. + +G. SAND. + + + + +DCXLVII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, août 1867. + +Je te bénis, mon cher vieux pour la bonne pensée que tu as eue de venir; +mais tu as bien fait de ne pas voyager malade. Ah! mon Dieu, je ne rêve +que maladie et malheur: soigne-toi, mon vieux camarade. J'irai te voir +si je peux me remonter; car, depuis ce nouveau coup de poignard, je suis +faible et accablée et je traîne une espèce de fièvre. Je t'écrirai un +mot de Paris. Si tu es empêché, tu me répondras par télégramme. Tu sais +qu'avec moi, il n'y a pas besoin d'explications: je sais tout ce qui est +empêchement dans la vie et jamais je n'accuse les coeurs que je connais. +--Je voudrais que, dès à présent, si tu as un moment pour m'écrire, tu +me dises où il faut que j'aille passer trois jours pour voir la côte +normande sans tomber dans les endroits où va _le monde_. J'ai besoin, +pour continuer mon roman, de voir un paysage de la Manche, dont tout le +monde n'ait pas parlé, et où il y ait de vrais habitants chez eux, des +paysans, des pécheurs, un vrai village dans un bon coin à rochers. Si tu +étais en train, nous irions ensemble. Sinon ne t'inquiète pas de moi. +Je vas partout et je ne m'inquiète de rien. Tu m'as dit que cette +population des côtes était la meilleure du pays, qu'il y avait là de +vrais bonshommes trempés. Il serait bon de voir leurs figures, leurs +habits, leurs maisons et leur horizon. C'est assez pour ce que je veux +faire, je n'en ai besoin qu'en accessoires; je ne veux guère décrire; +il me suffit de _voir_, pour ne pas mettre un coup de soleil à faux. +Comment va ta mère? as-tu pu la promener et la distraire un peu? +Embrasse-la pour moi comme je t'embrasse. + +Maurice t'embrasse; j'irai à Paris sans lui: il tombe au jury pour le 2 +septembre jusqu'au... on ne sait pas. C'est une corvée. Aurore est très +coquette de ses bras, elle te les offre à embrasser; ses mains sont des +merveilles, et d'une adresse inouïe pour son âge. + +Au revoir donc, si je peux me tirer bientôt de l'état où je suis. Le +diable, c'est l'insomnie; on fait trop d'efforts le jour pour ne pas +attrister les autres. La nuit, on retombe dans soi. + + + + +DCXLVIII + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, AU QUARTIER, PAR DIJON (COTE-D'OR) + + Nohant, 1er septembre 1867. + +Chère fille, + +Auriez-vous, par hasard, dans vos environs un jardinier à nous indiquer? +ou pourriez-vous vous en faire indiquer un à Dijon? Si oui, répondez +tout de suite et je vous dirai nos exigences et nos offres. + +Il se peut bien que j'aille, de Paris, vous embrasser si je ne suis pas +trop patraque; ce sera une question d'entrain et de santé. J'en ai bien +envie; mais il faut pouvoir. + +La _succise_ est très mignonne; mais vous devez avoir, dans quelque +terrain humide,--puisque vous m'avez envoyé le _drosera_ et la +_parnassie_,--deux petites merveilles qui feront notre bonheur: c'est +l'_anagallis tenella_ (mouron délicat) et la campanule à feuilles de +lierre. Si vous ne les connaissez pas, après avoir dit oui ou non pour +le jardinier, dites oui ou non pour les fleurettes. Je vous les enverrai +dans une lettre. + +J'ai fini de ranger mon herbier du Centre. C'est un travail de huit +jours qui m'a aidée à franchir le pas douloureux. Je ne pouvais plus +écrire, je commence à m'y remettre. + +Je vous aime et je vous embrasse. Vous viendrez, vous, bien sûr, +n'est-ce pas? + +G. SAND. + + + +DCXLIX + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 10 septembre 1867. + +Cher vieux, + +Je suis inquiète, de n'avoir pas de tes nouvelles depuis cette +indisposition dont tu me parlais. Es-tu guéri? Oui, nous irons voir les +galets et les falaises, le mois prochain, si tu veux, si le coeur t'en +dit. Le roman galope; mais je le saupoudrerai de couleur locale après +coup. + +En attendant, je suis encore ici, fourrée jusqu'au menton dans la +rivière tous les jours, et reprenant mes forces tout à fait dans ce +ruisseau froid et ombragé que j'adore, et où j'ai passé tant d'heures de +ma vie à me refaire après les trop longues séances en tête-à-tête avec +l'encrier. Je serai définitivement le 16 à Paris; le 17 à une heure, +je pars pour Rouen et Jumièges, où m'attend, chez M. Lepel-Cointet, +propriétaire, mon amie madame Lebarbier de Tinan; j'y resterai le 18 +pour revenir à Paris le 19. Passerai-je si près de toi sans t'embrasser? +J'en serai malade d'envie; mais je suis si absolument forcée de passer +la soirée du 19 à Paris, que je ne sais pas si j'aurai le temps. Tu +me le diras. Je peux recevoir un mot de toi le 16 à Paris, rue des +Feuillantines, 97. Je ne serai pas seule: j'ai pour compagne de voyage +une charmante jeune femme de lettres, Juliette Lamber. Si tu étais joli, +joli, tu viendrais te promener à Jumièges le l9. Nous reviendrions +ensemble, de manière que je puisse être à Paris à six heures du soir au +plus tard. Mais, si tu es tant soit peu souffrant encore, ou _plongé_ +dans l'encre, prends que je n'ai rien dit et remettons à nous voir au +mois prochain. Quant à la promenade _d'hiver_ à la grève normande, ça me +donne froid dans le dos, moi qui projette d'aller au golfe Jouan à cette +époque-là! + +J'ai été malade de la mort de mon pauvre Rollinat. Le corps est guéri, +mais l'âme! Il me faudrait passer huit jours avec toi pour me retremper +à de l'énergie tendre; car le courage froid et purement philosophique, +ça me fait comme un cautère sur une jambe de bois. + + + + +DCL + +PROTESTATION INSÉRÉE DANS LE JOURNAL +LA _LIBERTÉ_ A PARIS + + Nohant, 23 septembre 1867. + +J'apprends avec la plus grande surprise que des journalistes sont +menacés de poursuites, pour avoir reproduit un fragment de la préface du +roman de _Cadio_, dont je suis l'auteur. Si ce fragment est dangereux, +ce que je ne crois pas, pourquoi ceux qui l'ont cité seraient-ils plus +blâmables que celui qui l'a écrit? Dira-t-on qu'en rapportant un fait +historique encore inédit, on a voulu raviver des haines mal assoupies? +Il est facile, en lisant toute la préface et tout le roman de _Cadio_, +de voir que le but de l'ouvrage est diamétralement contraire à cette +intention: que l'auteur s'est, pour ainsi dire, absenté de son travail, +afin de laisser parler l'histoire; et l'histoire prouve de reste que les +plus saintes causes sont souvent perdues quand le délire de la vengeance +s'empare des hommes. + +Si jamais l'horreur de la cruauté, de quelque part qu'elle vienne, a +endolori et troublé une âme, je puis dire que le roman de _Cadio_ est +sorti navré de cette âme navrée, et que, pour conserver sa foi, l'auteur +a dû lutter contre le terrrible spectre du passé. Il est impossible +d'étudier certaines époques et de revoir les lieux où certaines scènes +atroces se sont produites sans être tenté de proscrire tout esprit de +lutte et sans aspirer à la paix à tout prix. + +Mais la paix à tout prix est un leurre, et celle qu'on achète par +des lâchetés n'est qu'un écrasement féroce qui ne donne pas même le +misérable bénéfice de la mort lente. Ce n'est donc pas par le sacrifice +de la dignité humaine que l'on pourra jamais conquérir le repos; c'est +par la discussion libre, et par elle seule, que l'on pourra préparer les +hommes à traverser les luttes sociales sans éprouver l'horrible besoin +de s'égorger les uns les autres. _Laissez donc la discussion s'établir +sérieuse, pour qu'elle devienne impartiale_. Tout refoulement de la +pensée, tout effort pour supprimer la vérité soulèveront des orages, et +les orages emportent tôt ou tard ceux qui les provoquent. + +Dira-t-on qu'il ne faut pas chercher dans un passé trop récent les +enseignements de l'histoire? Où donc les trouvera-t-on mieux appropriés +au besoin que nous avons d'en profiter? Sont-ce les Grecs et les Romains +qui nous révéleront les dangers et les espérances de notre avenir? Leur +milieu historique, le sens philosophique de leur destinée ne nous sont +plus applicables; et, d'ailleurs, c'est toujours dans l'expérience de +sa propre vie que l'homme trouve la force de se vaincre ou de se +développer. Pourquoi donc un gouvernement sorti de nos luttes les plus +récentes, la révolution de 89 et celle de 48, prendrait-il fait et cause +pour ou contre les acteurs d'un drame en deux parties qui, toutes deux, +lui ont profité? + +Et puis, en somme, prenez garde à des poursuites contre l'histoire; car, +en voulant empêcher qu'elle ne se fasse, vous la feriez vous-même avec +une publicité, un éclat et un retentissement que nous n'avons pas à +notre disposition. Nul ne peut nourrir l'espérance de supprimer le +passé; Dieu même ne pourrait le reprendre. A quoi ont servi les +poursuites, acharnées de la Restauration contre vous, messieurs, qui +êtes aujourd'hui au pouvoir? Elles vous ont rendu le service de faire de +vous des victimes, et d'amener à vous le libéralisme de cette époque. + +Ne faites donc pas de victimes, à moins que vous ne vouliez vous faire +des ennemis. Laissez l'histoire se faire aussi d'elle-même par +la discussion et par l'enseignement, par la polémique ou par la +littérature; là seulement, elle éclora avec le calme que vous +prescrivez. Ne l'obligez pas à sortir armée de chaque bouche, avec sa +terrible preuve à l'appui. Il y en aurait trop, et vous seriez effrayés +vous-mêmes des documents que le présent a mis en réserve pour l'avenir. +L'histoire se ferait trop vite, et nous sommes les premiers à souhaiter +qu'elle vienne à son heure, comme toute évolution sérieuse de la +conscience humaine. + +GEORGE SAND. + + + + +DCLI + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Paris, mardi 1er octobre 1867. + +D'où crois-tu que j'arrive? De Normandie! Une charmante occasion m'a +enlevée il y a six jours. Jumièges m'avait passionnée. Cette fois, +j'ai vu Étretat, Yport, le plus joli de tous les villages, Fécamp, +Sàint-Valery, que je connaissais, et Dieppe, qui m'a éblouie; les +environs, le château d'Arques, la cité de Limes, quels pays! J'ai donc +repassé deux fois à deux pas de Croisset et je t'ai envoyé de gros +baisers, toujours prête à retourner avec toi au bord de la mer ou à +bavarder avec toi, chez toi, quand tu seras libre. Si j'avais été seule, +j'aurais acheté une vieille guitare et j'aurais été chanter une romance +sous la fenêtre de ta mère. Mais je ne pouvais te conduire une _smala_. + +Je retourne à Nohant et je t'embrasse de tout mon coeur. + +Je crois que les _Bois-Doré_ vont bien, mais je n'en sais rien. J'ai une +manière d'être à Paris, le long de la Manche, qui ne me met guère au +courant de quoi que ce soit. Mais j'ai cueilli des gentianes dans les +grandes herbes de l'immense oppidum de Limes avec une vue de mer un +peu _chouette_. J'ai marché comme un vieux cheval: je reviens toute +guillerette. + + + + +DCLII + +A M. HENRY HARRISSE, A PARIS + + Nohant, 14 octobre 1867. + +Je vous remercie, cher ami, de l'empressement que vous avez mis, à voir +mes amis de la Ferme-des-Mathurins [1]. J'ai été un peu paresseuse et, +depuis deux jours que je suis ici, je ne fais que dormir ou flâner, +embrasser ma petite ou ranger des plantes. Quand on est seule chargée de +conduire sa vie au dehors, femme et vieille avec ça, et distraite +par nature, il faut faire de grands efforts de volonté pour ne pas +s'embrouiller à tout instant. Quand je me retrouve ici, où la vie est +toute faite, où je n'ai à me mêler d'aucune initiative, où le feu +est fait sans que j'y mette la main, et le dîner prêt sans que je le +commande, j'ai quelques jours d'un _farniente_ agréable et pas mal +égoïste. + +Mais cela ne doit pas durer. Je vais me remettre au travail, et je +commence par vous dire bonjour pour me sortir de mon idiotisme. J'ai +trouvé Aurore en train d'être sevrée et un peu agitée; mais c'est fini +et tout va bien. Le père et la mère vont bien aussi et sont ravis de +savoir que vous nous reviendrez. Je vous le disais bien! Je sentais +que vous ne pouviez pas quitter comme cela des gens qui vous aiment. +Qu'est-ce qu'il y a de bon dans la vie hormis cela? + +A propos, le livre de Taine est bien dur, bien triste et bien froid: +très beau pourtant, très artiste; le côté de _l'esprit_ est plus +original que gai et plus tenté que réussi. Mais il y a tant d'admirables +choses, que cela laisse tout de même une force dans l'âme et une clarté +dans la conscience. Oserai-je lui dire cela, le bien et le mal? Je n'ai +pas le droit de critique et je critiquerais surtout le _point de vue_, +dont la vérité ne porte que sur un certain monde factice, et ne descend +pas assez dans les intérieurs honnêtes et vrais. Ce n'est pas le don de +voir le bon et le bien qui lui manque, à preuve les dernières-pages, qui +sont adorables. Ne pourrait-on pas dire à M. Graindorge qu'il a vu le +monde si laid, parce qu'il a fréquenté le vilain monde?--Mais quel +talent! qu'il soit béni quand même. + +Quand partez-vous, et surtout quand revenez-vous? Si vous pouviez vous +arranger pour ne pas partir du tout? Qui sait? En tout cas, tâchez de +venir nous voir ou de m'attendre encore une fois à Paris. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + [1] M. et madame Frédéric Viliot. + + + + +DCLIII + +A M. ARMAND BARBÈS. A LA HAYE + + Nohant, 12 octobre 1867. + +Cher grand ami, + +Je vous envoie le remerciement de Gustave Flaubert et même son +griffonnage à moi adressé, où il est question de vous à coeur ouvert. +Et, moi, je vous remercie de lui avoir donné des dates et des +renseignements sûrs et directs; c'est un grand artiste et du petit +nombre de ceux-qui sont des hommes. Je suis heureuse qu'il vous aime, +c'est un complément à son âme et à mon affection pour lui. Moi aussi, je +compte dans ma vie votre amitié comme une grande richesse. J'ai gaspillé +de mon mieux tout ce qui est de la vie matérielle, argent, sécurité, +bien-être, _utilité_ comme on l'entend dans cette région-là. Mais les +vrais biens, je les ai appréciés et gardés; vous avez mis dans mon +coeur, vous et fort peu d'autres, ce fonds de respect et de tendresse +qui ne s'use pas et se retrouve intact à toutes les heures difficiles ou +douloureuses de la vie. J'aurai passé dans le monde à côté de vous par +l'âme, et, dans l'autre vie, cela me sera compté dans le plateau de la +balance qui portera mes mérites et mes erreurs. + +Croyez-vous, comme Flaubert, que _ceci_ est la fin de Rome cléricale? je +voudrais bien et j'attends les événements avec impatience. Comme lui, je +crois que le mal est là et que cette religion du moyen âge est le grand +ennemi du genre humain; mais je ne crois pas avec Garibaldi qu'il faille +en proclamer une autre. + +Cela me paraît contraire à l'esprit du siècle, qui a un besoin +inextinguible et trop longtemps refoulé de liberté absolue. Il faut bien +prendre l'humanité comme elle est, avec ses excès de tendance et ses +besoins impérieux, légitimes à certaines heures de sa vie. Je suis +pourtant un esprit religieux et il m'a toujours paru bon d'aimer la +prédication des nouvelles philosophies. Mais, les imposer, les réaliser, +les établir en dogme, ou seulement les proposer comme conduite +officielle en ce moment, me semblerait plus qu'impolitique,--presque +antihumain. + +L'homme ne s'est pas encore connu, il n'a encore jamais été lui-même. Il +faut qu'à un jour donné, et pour un temps donné, il s'appartienne, et +qu'il ait le droit de nier Dieu même, sans crainte du bourreau, du +persécuteur ou de l'anathème. C'est un droit, comme à l'affamé de manger +après un long jeûne. Et nous, si nous avons la foi sublime, songeons que +le premier article est de donner aux autres la liberté absolue, partant +celle de ne pas croire avec nous. + +Il faudra que nous soyons les frères de tous, et que les athées soient +notre chair et notre sang tout comme les autres, du moment qu'au lieu de +se coucher pour mourir, ils se lèveront pour vivre. + +Disons cela à nos enfants et à nos neveux; car ce jour de liberté où +toutes les poitrines aspireront tout l'air vital qu'il faut à l'homme +pour être homme, le verrons-nous? Peut-être oui et peut-être non; mais +qu'importe? nous savons qu'il viendra, nous n'en aurons pas douté. Morts +à la peine ou dans la joie, nous aurons tout de même vécu autant qu'on +pouvait vivre de notre temps. Nous sentons, sans le voir encore, qu'il y +a une France indomptable dans l'avenir, et que ses luttes seront bénies. + +Cher ami, soyez béni d'abord, vous, et comptez que, si nous nous sommes +peu vus en ce monde, nous nous reverrons mieux dans une autre série. + +A vous de tout coeur et à toujours. + +G. SAND. + + + + +DCLIV + +A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, 12 octobre 1867. + +J'ai envoyé ta lettre à Barbès; elle est bonne et brave comme toi. Je +sais que le digne homme en sera heureux. Mais, moi, j'ai envie de me +jeter par les fenêtres; car mes enfants ne veulent pas entendre parler +de me laisser repartir si tôt. Oui; c'est bien bête d'avoir vu ton toit +quatre fois sans y entrer. Mais j'ai des discrétions qui vont jusqu'à +l'épouvante. L'idée de t'appeler à Rouen pour vingt minutes au passage +m'est bien venue. Mais tu n'as pas, comme moi, _un pied qui remue,_ et +toujours prêt à partir. Tu vis dans ta robe de chambre, le grand ennemi +de la liberté et de l'activité. Te forcer à t'habiller, à sortir, +peut-être au milieu d'un chapitre attachant, et tout cela pour voir +quelqu'un qui ne sait rien dire au vol et qui, plus il est content, +tant plus il est stupide. Je n'ai pas osé. Me voilà forcée d'ailleurs +d'achever quelque chose qui traîne, et, avant la dernière façon, j'irai +encore en Normandie probablement. Je voudrais aller par la Seine à +Honfleur: ce sera le mois prochain, si le froid ne me rend pas malade, +et je tenterai, cette fois, de t'enlever en passant. Sinon, je te verrai +du moins et puis j'irai en Provence. + +Ah! si je pouvais t'enlever jusque-là! Et si tu pouvais, si tu voulais, +durant cette seconde quinzaine d'octobre où tu vas être libre, venir me +voir ici! C'était promis, et mes enfants en seraient si contents! Mais +tu ne nous aimes pas assez pour ça, gredin que tu es! Tu te figures que +tu as un tas d'amis meilleurs: tu te trompes joliment; c'est toujours +les meilleurs qu'on néglige ou qu'on ignore. + +Voyons, un peu de courage; on part de Paris à neuf heures un quart du +matin, on arrive à quatre à Châteauroux, on trouve ma voiture, et on est +ici à six pour dîner. Ce n'est pas le diable, et, une fois ici, on rit +entre soi comme de bons ours; on ne s'habille pas, on ne se gêne pas, et +on s'aime bien. Dis oui. Je t'embrasse. Et moi aussi, je m'embête _d'un +an_ sans te voir. + + + + +DCLV + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS + + Nohant, 21 octobre 1867. + +Chère fille bien-aimée, + +J'ai été inquiète, de vous. Me voilà rassurée par l'affirmation de la +bonne soeur [1] et des médecins, mais non consolée; car vous souffrez +encore, et vous faites connaissance avec une triste chose, énervante ou +irritante. Mais vous devez être plus courageuse que ceux qui ont +passé leur vie à combattre et à s'user. Votre beau cerveau, si bien +conditionné, doit réagir. Ne lui demandez pourtant pas trop et attendez +qu'il redevienne le maître du logis. Cela viendra bientôt, j'espère. +Vous ne pouvez pas avoir de mal compliqué, organisée comme vous l'êtes, +et si jeune encore. Et puis vous connaîtrez ce que nous connaissons +tous, ce que vous ne connaissiez peut-être pas encore: le plaisir de se +sentir renaître et de reprendre goût à la vie. + +Mes enfants vous envoient tous leurs souhaits et tendresses. Ma Lina va +bien et s'arrondit. Elle voit arriver pour le printemps des heures +de grosse crise; dont elle ne s'effraye plus. La petite Aurore est +charmante et vous envoie de gros baisers qu'elle lance à deux mains +avec une effusion superbe. Dépêchez-vous de vous bien soigner, que je +retrouve à Paris ma grande fille debout et toujours belle. + +Je vous embrasse tendrement, et, pour vous donner courage, je vous dis +que je suis très forte et bien en train de travailler; vous m'avez vue +pourtant bien bas l'autre hiver, et, moi, je suis vieille, vieille! Vous +allez surmonter tout bien plus vite que moi, Dieu merci: + +Encore courage et pensez qu'on vous aime. + +G. SAND. + + [1] Madame Mathieu-Plessy, veuve Emilie Guyon. + + + + +DCLVI + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 28 octobre 1867. + +Je viens de résumer en quelques pages mon impression de paysagiste sur +ce que j'ai vu de la Normandie: cela a peu d'importance, mais j'ai pu y +encadrer entre guillemets trois lignes de _Salammbô_ qui me paraissent +peindre le pays mieux que toutes mes phrases, et qui m'avaient toujours +frappée comme un coup de pinceau magistral. En feuilletant pour +retrouver ces lignes, j'ai naturellement relu presque tout, et je reste, +convaincue que c'est un des plus beaux livres qui aient été faits depuis +qu'on fait des livres. + +Je me porte bien et je travaille vite et beaucoup, pour vivre de _mes +rentes_ cet hiver dans le Midi. Mais quels seront les délices de Cannes +et où sera le coeur pour s'y plonger? J'ai l'esprit dans le pot au noir +en songeant qu'à cette heure on se bat pour le pape. Ah! _Isodore!_ + +J'ai vainement tenté d'aller revoir _ma Normandie_ ce mois-ci, +c'est-à-dire mon gros cher ami de coeur. Mes enfants m'ont menacée de +mort si je les quittais si vite. A présent, il nous arrive du monde. Il +n'y a que toi qui ne parles pas d'arriver. Ce serait si bon pourtant! Je +t'embrasse. + +G. SAND. + + + + +DCLVII + +AU MEME + + Nohant, 5 décembre 1867. + +Ton vieux troubadour est infect, j'en conviens. Il a travaillé comme un +boeuf, pour avoir de quoi s'en aller, cet hiver, au golfe Jouan, et, au +moment de partir, il voudrait rester. Il a de l'ennui de quitter ses +enfants et la petite Aurore; mais il souffre du froid, il a peur de +l'anémie et il croit faire son devoir en allant chercher une terre que +la neige ne rende pas impraticable, et un ciel sous lequel on puisse +respirer sans avoir des aiguilles dans le poumon. + +Voilà. + +Il a pensé à toi, probablement plus que toi à lui; car il a le travail +bête et facile, et sa pensée trotte ailleurs, bien loin de lui et de sa +tâche, quand sa main est lasse d'écrire. Toi, tu travailles pour de vrai +et tu t'absorbes, et tu n'as pas dû entendre mon esprit, qui a fait plus +d'une fois _toc toc_ à la porte de ton cabinet pour te dire: _C'est +moi_. Ou tu as dit: «C'est un esprit frappeur; qu'il aille au diable!» + +Est-ce que tu ne vas pas venir à Paris? J'y passe du 15 au 20. J'y reste +quelques jours seulement, et je me sauve à Cannes. Est-ce que tu y +seras? Dieu le veuille! En somme, je me porte assez bien; j'enrage +contre toi, qui ne veux pas venir à Nohant; je ne te le dis pas, parce +que je ne sais pas faire de reproches. J'ai fait un tas de pattes de +mouches sur du papier; mes enfants sont toujours excellents et gentils +pour moi dans toute l'acception du mot; Aurore est un amour. + +Nous avons _ragé_ politique; nous tâchons de n'y plus penser et d'avoir +patience. Nous parlons de toi souvent, et nous t'aimons. Ton vieux +troubadour surtout, qui t'embrasse de tout son coeur, et se rappelle au +souvenir de ta bonne mère. + +G. SAND. + + + + +DCLVIII + +A M. CALAMATTA, A MILAN + + Nohant, 24 décembre 1867. + +Cher ami, + +Je suis heureuse d'avoir enfin de tes nouvelles par toi-même. Tu as +raison de vouloir fêter la petite par quelque friandise puisqu'elle +mange pour deux. Elle est toute ronde à présent; ce qui ne l'empêche pas +de se faire belle demain pour aller à un concert--pour les Polonais. +Mais elle ne chantera pas: elle a un peu de rhume, notre petiote aussi; +tout cela n'est rien. Nous supportons tous on ne peut mieux ce rude +hiver. Lina, toujours active, va et vient dans sa petite voiture, et +Maurice nous régale de marionnettes. + +On s'apprête, pour le jour de l'an, à une grande représentation; la +_mortadelle_ et le _stracchino_, toujours infiniment estimables, +seront les bienvenus, et, quant à ce que _l'inspiration_, te dictera +d'ailleurs, pourvu que ce soit italien, Linette le dégustera +religieusement. + +Nous avons besoin de nous distraire et de nous secouer en famille; car +l'air du dehors est bien triste; je crois que toutes les âmes sont +gelées, puisqu'on supporte la politique du jour en France, et que +M. Thiers devient le dieu du moment en renchérissant sur les beaux +principes de la majorité. Jolie opposition! c'est honteux! vous pouvez +bien dire à présent, en Italie tout ce que vous voudrez contre nous, +nous le méritons. Nous sommes idiots, nous sommes fous, nous sommes +lâches; voilà ce que _l'autorité_ fait d'une nation. Mais on peut +_rager_ sans _se décourager_. L'indignation <est grande et on pousse à +l'extrême la situation. Nous verrons bien des choses d'ici à quelques +années. + +Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux. Ne te laisse pas abattre par +les événements. Maurice me charge de t'embrasser aussi pour lui, et la +petite Aurore, qui est une merveille de bon caractère et de gentillesse. +Je t'écrirai pour le premier de l'an, afin de te dire où je vas, à Paris +ou à Cannes, mais le jour n'est pas fixé. Il m'en coûte de quitter mes +_fanfans_. + +Il le faut pourtant, je crains d'être pincée comme l'année dernière. + +A toi. + +G. SAND. + + + + +DCLIX + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 31 décembre 1867. + +Je ne suis pas dans ton idée qu'il faille supprimer le sein pour tirer +l'arc. J'ai une croyance tout à fait contraire pour mon usage et que je +crois bonne pour beaucoup d'autres, probablement pour le grand nombre. +Je viens de développer mon idée là-dessus dans un roman qui est à la +_Revue_ et qui paraîtra après celui d'About. + +Je crois que l'artiste doit vivre dans sa nature le plus possible. +A celui qui aime la lutte, la guerre; à celui qui aime les femmes, +l'amour; au vieux qui, comme moi, aime la nature, le voyage et les +fleurs, les roches, les grands paysages, les enfants aussi, la famille, +tout ce qui émeut, tout ce qui combat l'anémie morale. + +Je crois que l'art a besoin d'une palette toujours débordante de tons +doux ou violents suivant le sujet du tableau; que l'artiste est un +instrument dont tout doit jouer avant qu'il joue des autres; mais tout +cela n'est peut-être pas applicable à un esprit de ta sorte, qui a +beaucoup acquis et qui n'a plus qu'à digérer. Je n'insisterai que sur un +point; c'est que l'être physique est nécessaire à l'être moral et que je +crains pour toi, un jour ou l'autre, une détérioration de la santé qui +te forcerait à suspendre ton travail et à le laisser refroidir. + +Enfin, tu viens à Paris au commencement de janvier et nous nous verrons; +car je n'y vais qu'après le premier de l'an. Mes enfants m'ont fait +jurer de passer avec eux ce jour-là, et je n'ai pas su résister, malgré +un grand besoin de locomotion. Ils sont si gentils! Maurice est d'une +gaieté et d'une invention intarissables. Il a fait de son théâtre de +marionnettes une merveille de décors, d'effets, de trucs, et les pièces +qu'on joue dans cette ravissante boîte sont inouïes de fantastique. + +La dernière s'appelle «1870». On y voit _Isidore_ avec Antonelli +commandant les brigands de la Calabre pour reconquérir son trône et +rétablir la papauté. Tout est à l'avenant; à la fin, la veuve _Euphémie_ +épouse le Grand Turc, seul souverain resté debout. Il est vrai que c'est +un ancien _démoc_ et on reconnaît qu'il n'est autre que _Coqenbois_, le +grand tombeur masqué. Ces pièces-là durent jusqu'à deux heures du +matin et on est fou en sortant. On soupe jusqu'à cinq heures. Il y a +représentation deux fois par semaine et, le reste du temps on fait des +_trucs_, et< la pièce continue avec les mêmes personnages, traversant +les aventures les plus incroyables. + +Le public se compose de huit ou dix jeunes gens, mes trois petits-neveux +et les fils de mes vieux amis. Ils se passionnent jusqu'à hurler. Aurore +n'est pas admise; ces jeux ne sont pas de son âge; moi, je m'amuse à en +être éreintée. Je suis sûre que tu t'amuserais follement aussi; car il y +a dans ces improvisations une verve et un laisser aller splendides, et +les personnages sculptés par Maurice ont l'air d'être vivants, d'une vie +burlesque, à la fois réelle et impossible; cela ressemble à un rêve. +Voilà comme je vis depuis quinze jours que je ne travaille plus. + +Maurice me donne cette récréation dans mes intervalles de repos, qui +coïncident avec les siens. Il y porte autant d'ardeur et de passion que +quand il s'occupe de science. C'est vraiment une charmante nature et on +ne s'ennuie jamais avec lui. Sa femme aussi est charmante, toute ronde +en ce moment; agissant toujours, s'occupant de tout, se couchant sur +le sofa vingt fois par jour, se relevant pour courir à sa fille, à sa +cuisinière, à son mari, qui demande un tas de choses pour son théâtre, +revenant se coucher; criant qu'elle a mal et riant aux éclats d'une +mouche qui vole; cousant des layettes, lisant des journaux avec rage, +des romans qui la font pleurer; pleurant aussi aux marionnettes quand il +y a un bout de sentiment, car il y en a aussi. Enfin, c'est une nature +et un type: ça chante à ravir, c'est colère et tendre, ça fait des +friandises succulentes _pour nous surprendre_, et chaque journée de +notre phase de récréation est une petite fête qu'elle organise. + +La petite Aurore s'annonce toute douce et réfléchie, comprenant d'une +manière merveilleuse ce qu'on lui dit et _cédant à la raison_ à deux +ans. C'est très extraordinaire et je n'ai jamais vu cela. Ce serait même +inquiétant si on ne sentait un grand calme dans les opérations de ce +petit cerveau. + +Mais comme je bavarde avec toi! Est-ce que tout ça t'amuse? Je le +voudrais pour qu'une lettre de causerie te remplaçât un de nos soupers +que je regrette aussi, moi, et qui seraient si bons ici avec toi, si tu +n'étais un cul de plomb qui ne te laisses pas entraîner, _à la vie pour +la vie_. Ah! quand on est en vacances, comme le travail, la logique, +la raison semblent d'étranges _balançoires!_ On se demande s'il est +possible de retourner jamais à ce boulet. + +Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux et Maurice trouve ta lettre si +belle, qu'il va en fourrer tout de suite des phrases et des mots dans la +bouche de son premier philosophe. Il me charge de t'embrasser. + +Madame Juliette Lamber [1] est vraiment charmante; tu l'aimerais +beaucoup, et puis il y a là-bas 18 degrés au-dessus de O, et ici nous +sommes dans la neige. C'est, dur; aussi, nous ne sortons guère, et mon +chien lui-même ne veut pas aller dehors. Ce n'est pas le personnage le +moins épatant de la société. Quand on l'appelle Badinguet, il se couche +par terre honteux et désespéré, et boude toute la soirée. + + [1] Depuis, madame Edmond Adam. + + + + +DCLX + +A M. ARMAND BARBÉS, A LA HAYE + + Nohant, 1er janvier 1868. + +Excellent ami, + +Je m'afflige de vous savoir si souvent malade. La destinée veut donc que +vous soyez toujours martyr et que la liberté soit encore pour vous une +sorte d'esclavage? C'est votre chaîne et voire gloire, puisque c'est en +prison que vous avez pris ce long mal; mais ne croyez-vous pas que vous +seriez mieux dans un climat plus chaud et plus sain? Vous ne voulez pas +rentrer en France; mais l'Italie ne vous est pas fermée. Avez-vous des +raisons sérieuses pour habiter la Hollande et croyez-vous que le voyage +vous serait trop pénible? + +Je pars pour Cannes dans une quinzaine. Ah! si vous étiez par là, je +franchirais bien vite la frontière pour aller vous embrasser. + +J'ai grand besoin, moi, d'un peu de soleil; mais je souffre sans avoir +mérité l'honneur de souffrir comme vous! + +Votre lettre m'arrive au moment où j'allais vous souhaiter aussi une +meilleure année! Cher excellent ami, nos voeux se croisent; mes braves +enfants sont bien touchés aussi de votre souvenir. Nous voudrions mettre +sur vos genoux notre petite Aurore pour que vous la bénissiez. Elle est +si douce et si bonne qu'elle le mériterait! + +Je ne vous ai pas écrit pendant cette crise romaine; je ne sais pas +jusqu'à quel point on peut s'écrire ce que l'on pense, sans que les +lettres disparaissent. Cela m'est arrivé si souvent, que je me tiens sur +mes gardes, le but d'une lettre étant avant tout d'avoir des nouvelles +de ceux qu'on aime. Mais j'ai bien pensé à vous et nous avons souffert +ensemble, je vous en réponds. L'avenir est étrange, il se présente avec +des rayons, mais à travers la foudre. + +Cher frère, je vous récrirai de Cannes, pour vous donner mon adresse, je +passerai auparavant quelques jours à Paris. + +Ayons espoir et courage quand même. La France ne peut pas périr, pas +plus que l'âme qui est en nous et qui proteste à toute heure contre le +néant. + +Je vous aime bien tendrement et respectueusement. + +G. SAND. + + + + +DCLXI + +A MADEMOISELLE MARGUERITE THUILLIER, A LA BOULAINE + + Nohant, 4 janvier 1868. + +Ma chère mignonne, + +Je suis encore à Nohant, attendant pour aller à Paris et faire mon grand +voyage, une éclaircie entre deux grands froids. C'est un rude hiver, et +mes entrailles assez débiles ne s'en arrangeraient pas. Je pense à toi, +chère petite, qui es dans un pays encore plus rigoureux. As-tu au moins +réussi à te faire un nid qui se chauffe bien? Permets-moi de t'envoyer +du bois pour cet hiver affreux, sous forme de papier, puisque je ne +peux pas t'envoyer des arbres sur une charrette. Si tu étais dans mon +voisinage, tu ne refuserais pas ce petit cadeau. Ne me le refuse donc +pas: sous la forme que je suis forcée de lui donner, ou tu me ferais +beaucoup de peine. + +Je t'embrasse bien tendrement et te souhaite courage et santé, de toute +mon âme. + +Tendresses de mes enfants et un baiser de notre Aurore, qui est belle et +bonne tout à fait. + +Amitiés à _Sandrine_. Accuse-moi réception pour que je sache si la poste +est fidèle. + + + + +DCLXII + +A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS + + Nohant, 16 janvier 1868. + +Lina t'aura dit, chère fille, que le froid du dehors, le bien-être du +dedans, et surtout le bonheur de vivre avec cette chère famille avaient +ajourné mon voyage. Il l'est encore un peu, je voudrais courir et je +voudrais rester; c'est un peu difficile à arranger. + +Sitôt à Paris, j'irai frapper à votre porte, vous rendre en personne vos +bons baisers du jour de l'an et me faire raconter les merveilles de +la petite Berthe. Nous en parlions hier avec la grande Berthe[1], +sa marraine, qui nous a présenté son Isabelle, très grande et très +gentille, mais déjà timide comme une demoiselle et baissant les yeux en +tortillant sa ceinture. Aurore n'en cherche pas encore si long. Sans +exagération ni prévention de grand'mère, c'est l'enfant de deux ans +le plus doux et le plus égal que j'aie jamais vu. Son intelligence +s'annonce aussi étonnante que son caractère. Celle-là est vraiment née +en bonne lune; si le suivant ou la suivante est ausi facile à vivre, +nous aurons vraiment trop de chance. + +L'avenir changera-t-il cet heureux et aimable tempérament? on ne sait +pas! Il y a bien une question de santé au fond de tout; mais les +organisations donnent-elles leur premier mot pour le reprendre? +Qu'en penses-tu, toi qui dois te préoccuper aussi beaucoup de ces +questions-là? + +Tu ne nous parles guère de toi. Les choses vont-elles à ton souhait? Je +sais bien que, dans la famille, vous n'avez que bonheur et affection. +Mais le dehors se comporte-t-il bien, et recueilles-tu le fruit de tes +peines et de ses mérites? + +Je ne peux te rien dire de ce que l'avenir promet à la grande famille +du genre humain. Tout y va si mal, qu'on ne peut craindre rien de +pire; mais se réveillera-t-on de l'insouciance avec laquelle on semble +accepter tout? Je n'y comprends goutte. On a fait des révolutions pour +la centième partie de ce que l'on supporte à présent! + +Je t'embrasse tendrement, ma bonne mignonne, ainsi que ton père et ta +mère et les chers absents. Nous avons eu ici jusqu'à dix-sept degrés de +froid. + +Aurore ne sortait pas et _n'en_ a pas souffert. Je pense que Berthe n'y +a guère songé. Les enfants ont l'air de ne pas s'apercevoir de ce qui +nous éprouve tant. + +Bon courage et bonne année! + +G. SAND. + + [1] Madame Berthe Girerd. + + + + +DCLXIII + +A M. CHARLES PONGY, A TOULON + + Golfe Jouan, 22 février 1868. + Villa Bruyères, par Vallauris. + +Cher ami, + +Nous sommes très bien installés, très choyés, très actifs, très +contents. Nous partons après-demain pour Nice, Monaco, Menton, etc. Nous +serons absents trois ou quatre jours. Donc, tâchez de n'avoir affaire +ici qu'à la fin de la semaine. Le vendredi, par exemple, on y est +toujours. C'est le jour où madame Lamber reçoit. Pour les autres jours, +il faudra que vous nous avertissiez; car nous avons assez, l'habitude de +passer toute la journée dehors et assez loin. Nous ferons, en tout cas, +notre possible pour courir avec vous aussi, au retour, un jour ou deux, +autour de Toulon. + +Bonsoir, cher enfant. Je dors debout, car j'ai bien trotté aujourd'hui. + +Embrassez tendrement pour moi les deux chères fillettes. + +Amitiés de Maurice et remerciements de Maxime[1] pour, l'amitié que vous +lui avez témoignée. + + [1] Fils de Planet. + + + + +DCLXIV + +A MADAME ARNOULD PLESSY, A NICE + + Golfe Jouan, 7 mars 1868. + +Chère fille, + +J'ai été deux, fois chez vous tantôt. Je vous avais donné mon +après-midi; mais je n'étais pas libre du reste de la journée et le +chemin de fer n'attend pas. Une grande consolation au chagrin, de ne +pas vous rencontrer, c'est de savoir, que vous êtes bien; un sommeil +d'enfant, un appétit superbe, voilà ce que Henriette[1] m'a affirmé, et +vous, ne vous ennuyez pas du Midi. Tant mieux, restez-y le plus possible +et vous nous reviendrez vaillante, et en train de signer un nouveau bail +avec la beauté, la jeunesse et le talent. Je pars rassuré, demain. Je +suis ici depuis quinze jours et je retourné à ma, petite Lina, que nous +ne voulons pas laisser seule plus longtemps, bien qu'elle nous pousse à +courir et à nous amuser. Mais, sans elle, ce n'est pas si facile que ça! + +Adieux donc, mignonne, et au revoir à Paris ou à Nohant. Si vous avez un +congé illimité, pourquoi ne viendriez-vous pas, après le mois de mai, y +continuer le printemps? Quand il fera trop chaud ici, il fera bon chez +nous. Vous aviez promis avant la maladie. Il faudra tenir parole à +vos vieux amis, qui vous aiment et qui sont bien heureux de vous voir +sauvée. + +G. SAND. + +Respects et amitiés de Maurice. + + [1] Femme de chambre de madame Plessy. + + + + +DCLXV + +A LA MÊME + + Nohant, 15 mars 1868. + +Chère fille, + +Nous quittions Bruyères, près Cannes, le lendemain du jour où j'ai été +en vain frapper deux fois à votre porte. Nous passions trois jours à +Toulon, où nous avions donné rendez-vous à de vieux amis et nous ne +nous pressions pas trop de revenir, Lina nous écrivant de ne pas nous +inquiéter, qu'elle en avait encore pour un grand mois. Elle se trompait! +Comme nous étions en route pour Paris, elle mettait au monde une belle +petite fille. En arrivant rue des Feuillantines, nous trouvons une +lettre dictée par elle, où elle nous dit, tranquillement: «Je suis +accouchée cette nuit et je me porte très bien.» + +Sans déballer, nous repartons, et nous voila ici, trouvant la besogne +faite sans nous, l'enfant bien à terme, superbe; la petite mère, qui +n'a souffert que deux heures, fraîche comme une rosé et un appétit +florissant. Aurore en extase devant sa petite-soeur, dont elle baise les +menottes et les petits pieds. + +Nous sommes donc heureux et je me dépêche de vous le dire; car vous vous +réjouirez avec nous, chère fille. Tendresses de Lina et de Maurice. +Guérissez vite tout à fait pour venir voir tout ce cher monde qui vous +aime ou vous aimera. + +G. SAND. + +J'embrasse Emilie[1]. Je ne la savais pas avec vous, Henriette ne me +l'avait pas dit. + + [1] Madame Emilie Guyon. + + + + +DCLXVI + +A M. ÉDOUARD CADOL, A PARIS + + Nohant, 17 mars 1868. + +Mon cher enfant, + +Une bonne nouvelle en vaut une autre. Vous avez un premier enfant, nous +en avons un second. Votre lettre nous est arrivée à Cannes, après un +long retard; car nous étions, Maurice et moi, en excursion à Monaco et +à Menton. Il m'avait accompagnée, comptant revenir à Nohant au bout de +huit jours. Puis Lina lui avait écrit: «Accompagne ta mère dans tout le +voyage, j'en ai encore pour un grand mois et je ne vous attends qu'à la +fin de mars.» Pourtant je ne sais quel pressentiment qu'elle se trompait +nous a fait revenir le 18 à Paris, et, là, nous avons reçu une lettre +d'elle, qui nous disait tranquillement: «Je suis accouchée hier soir et +je me porte très bien.» + +Nous sommes partis sur-le-champ, et, le matin, nous trouvions la mère +et l'enfant (qui est superbe) en bon état. C'est encore une fille, très +forte, bien venue à terme et que nous recevons avec joie; la première +est si belle et si aimable! Notre chère Lina est forte et vaillante, et +nous voilà très heureux. + +Échangeons donc nos félicitations. Maurice me charge de vous embrasser +et de vous dire qu'il est content de votre joie paternelle; Il la +comprend si bien! il est fou de son Aurore, et se promet d'être fou de +sa Gabrielle. + +Bon courage et bonne chance, mon cher enfant! Lina vous félicite aussi, +recevez toutes nos tendresses. + +G. SAND. + + + + +DCLXVII + +A MADAME JULIETTE LAMBER, A BRUYÈRES (GOLFE JOUAN) + + Nohant, 23 mars 1868. + +Chère enfant, + +Vous voulez devenir _calme_; si cela était possible, je vous dirais: +«Vite, vite, pour votre santé, pour votre sommeil et pour votre bonheur +par conséquent; car la souffrance continuelle n'arrive à être combattue +que par _l'amusement_ et ne peut arriver au bien-être de l'âme.» Mais +le peut-on, môme en le voulant bien? Je sais que, pour moi, je l'ai +beaucoup voulu; mais n'est-ce pas la vieillesse qui a fait le miracle? +Je crois bien que oui. + +Ce remède-là vous viendra, c'est un grand détachement des petites +choses qui prend à son heure, quand on se laisse faire sans dépit et +sans-regret. Il n'y a pas grand mérite, ce n'est qu'une affaire de bon +sens. Faut-il due la jeunesse devance l'oeuvre du temps? Non; son charme +est _l'impressionnabilité_. Restez comme vous êtes, en vous modifiant +seulement un peu, pour que ce qui est de votre âge ne soit pas excessif, +par conséquent douloureux. Vous êtes exaltée et passionnée; c'est bien +beau et bien bon; on vous aime à cause de cela. Mais vous êtes assez +riche pour vivre de vos trésors, n'essayez pas d'être millionnaire pour +vous ruiner. Il me semble que vous vous affectez quelquefois par besoin +de souffrir; là est l'excès. Toute qualité, toute puissance a son trop +plein et c'est sur ce trop plein que votre philosophie peut agir dans +une certaine mesure. Au commencement, les victoires que l'on remporte +sur soi-même paraissent bien petites; insensiblement elles sont plus +amples et toujours plus faciles. C'est la loi; de la force dans l'essor, +toujours augmentée par l'essor même. + +Je ne veux pas vous en dire davantage. Dépensez-vous, mais sans vous +dévaster. Cette absence de sommeil, par exemple, n'est pas une condition +de là jeunesse; donc, il y a quelque chose à refaire dans le mode +d'expansion, dans les profondeurs du cerveau peut-être. Vous n'avez pas +de maladie chronique. Je vous ai bien observée; vous êtes très forte et +bien équilibrée. Votre insomnie est dans l'âme plus que dans le corps, +si l'on peut ainsi parler de deux-choses qui n'en l'ont qu'une. + +Mais, comme elles réagissent l'une sur l'autre à tout instant, il faut +essayer le grand combat. Les médecins les plus matérialistes ne nient +pas la possibilité de la victoire de l'esprit sur le corps. C'est +peut-être aussi une condition de régime. Quand on écrit sans nerfs, on +peut bien dormir après; mais il est rare que les nerfs soient en repos +quand l'imagination travaille. Il faudrait donc ne pas écrire le soir, +mais écrire le matin, avant le travail de Toto. Il vous resterait la +journée pour vous occuper d'elle[1], de votre maison, de vos amis. Vous +dormiriez pour sùr à onze heures du soir, et, en vous levant à six +heures du matin, vous auriez eu un repos bien suffisant: Essayez, si +vous pouvez. + +Je vis tout autrement; mais, si je n'avais pas de sommeil, je +n'hésiterais pas à changer vite toutes mes habitudes. Le travail est un +acte de lucidité. Pas de complète lucidité sans repos préalable. Pardon +pour tous ces lieux communs, dont votre énergie et votre ardeur ne +changeront pas l'impassible et fatale vérité! + +Ma Lina ne se pique pas de calme; mais elle a de grands mouvements de +vouloir et de raison qui se succèdent et se rattachent les uns aux +autres après qu'une émotion vive a semblé les briser. C'est une nature +rare, une grande force dans une exquise finesse. Elle est toute disposée +à vous aimer, mais elle n'est pas expansive; elle est plutôt timide à +première vue et observant plus qu'elle ne songe, à montrer. Elle eût été +une artiste, si elle n'eut été avant tout une mère. Ce sentiment-là a +absorbé toute sa vie depuis six ans. Elle y a mis toute son âme. + +Nos fillettes prospèrent. Aurore s'est développée avec le printemps plus +qu'elle n'avait fait dans tout l'hiver. Elle est plus impétueuse et plus +capricieuse. Elle a des besoins de mouvement immodérés, tant mieux! +L'autre s'annonce comme la déesse de la tranquillité, mais gare aux +premières dents. + +Bonsoir, ma chère mignonne; tendres baisers à Toto et à vous. Mille +amitiés à Adam, qui n'est, pas un homme ordinaire. Je n'ai pas besoin de +vous dire que j'ai su l'apprécier. Bonté, raison, douceur et une exquise +finesse, il a tout ce que j'aime et tout ce que j'estime dans le sexe à +barbe. Guérissez-le vite et nous l'amenez le plus tôt possible. + +Faites tous mes compliments aux personnes bienveillantes de votre +entourage;--et mon souvenir à vos gentils brigasques des deux sexes. + +[Footnote 1: Mademoiselle Alice Lamessine, aujourd'hui madame Paul +Segond, fille du premier mariage de madame Edmond Adam.] + + + + +DCLXVIII + +A MADAME LEBARBIER DE TINAN, A PARIS + + Nohant, 26 mars 1868. + +Je suis désolée, chère amie, de vous savoir toujours malade, forcée de +lutter avec tout votre courage contre la souffrance, et, si quelque +chose me rassure, c'est que vous aimez le travail. C'est une seconde +âme qui nous remplace les forces fatiguées et qui nous sauve là où les +médecins échouent. + +Oui, je serais enchantée d'avoir mon charmant filleul[1]. Mais je +n'ai pas osé l'inviter tout de suite, sans savoir si les parents le +permettraient volontiers. Chargez-vous, chère amie, de ma demande en +même temps que de mes tendresses pour eux tous, et, si l'on m'accorde +mon cher filleul, soyez sûrs tous que j'en, aurai soin comme de mon +propre enfant. En partant de Paris sur les neuf heures du matin (il +faudra savoir au bureau si les heures ne sont pas changées), il arrivera +à Châteauroux vers quatre heures de l'après-midi. Il prendra la vilaine +patache que l'on appelle la diligence de la Châtre, et il sera chez nous +à sept heures du soir. Le conducteur s'appelle _La Jeunesse_! Il faudra +lui dire: «Je ne vais pas jusqu'à la Châtre, je descends à Nohant.» On +l'arrêtera devant la maison. Mes petites-filles, à qui je l'ai annoncé, +se font déjà une fête de le voir, et il n'aura qu'à se préserver de trop +de tendresses de leur part. Aurore demande si, étant mon filleul, ce +Maurice n'est pas son cousin comme mes trois grands petits neveux, +qu'elle adore; et, comme il ne faut pas la tromper, je lui ai dit qu'il +n'était pas son parent pour cela. Alors elle a repris, «En ce cas, il +sera notre ami et on le mettra dans la famille tout de même.» Je +suis sûre que votre Maurice l'aimera tout de suite, car elle est +singulièrement drôle et gentille; sans qu'il y ait rien de merveilleux +en elle, elle a une droiture et une spontanéité de compréhension qui la +rendent très intéressante. Quant à Maurice, il me paraît _vivant_ au +possible, et c'est le plus grand éloge qu'on puisse faire d'un garçon +en ce temps-ci, où, à peine sortis de l'enfance, ils sont comme +indifférents, blasés et sceptiques. J'espère que son père le conservera +jeune. Nous ferons en sorte qu'il ne s'ennuie pas ici. Tâchez qu'il, y +soit dimanche. Il verra tous mes autres garçons, qui sont presque tous +très gentils et qui le mettront bien vite à l'aise. + +Sur cette espérance, je vous embrasse, chère amie, et vous demande de me +dire s'il y a quelque soin particulier à lui donner. Qu'il ne vienne pas +la nuit, il fait trop froid et on s'enrhume affreusement. Qu'on me dise +aussi combien de jours je peux le garder. + +Dieu veuille qu'il m'apporte de meilleures nouvelles de vous! + +G. SAND. + +Dites bien à Maurice que le vieux Maurice, mon fils, l'aimera, et que ma +belle-fille, qui est une adorable personne, m'aidera à le gâter. + +[1] Maurice-Paul Albert. + + + + +DCLXIX + +A M. HENRY HARRISSE, A PARIS + + Nohant, 9 avril 1868. + +Cher ami, + +J'ai été encore un peu malade en arrivant ici, fatiguée surtout, bien +que le voyage ne soit rien, et que je dorme en chemin de fer mieux que +dans un lit. Mais je suis affaiblie cette année, et il faut que je +patiente, ou que je m'habitue à n'avoir plus d'énergie vitale. Je ne +souffre pas, c'est toujours ça. J'ai retrouvé ma charmante belle-fille +toujours charmante, et ma petite-fille sachant donner de gros baisers, +et marchant presque seule. Chère enfant! je n'ose pas l'adorer. Il m'a +été si cruel de perdre les autres! Elle est forte et bien portante; mais +je ne peux plus croire à aucun bonheur, bien que je paraisse toujours +avec mes enfants l'espérance en personne. + +Nohant est tout en feuilles et en fleurs, bien plus que Paris et +Palaiseau. Il n'y fait pas froid; mais nous avons des bourrasques comme +en pleine mer. Maurice a fini toutes les corrections que vous lui aviez +indiquées. Il me charge de vous renouveler tous ses remerciements et de +vous exprimer sa cordiale gratitude. Moi, j'ai à vous remercier toujours +pour vos bonnes lettres et les détails si intéressants sur tous nos amis +_de lettres_. Vous vivez avec délices dans cette atmosphère capiteuse. +C'est de votre âge. Moi, je m'y plais complètement quand j'y suis; mais +je ne sais si je pourrais y vivre toujours sans dépérir. Je suis paysan +au physique et au moral. Élevée aux champs, je n'ai pas pu changer, et, +quand j'étais plus jeune, le monde littéraire m'était impossible. Je m'y +voyais comme dans une mer, j'y perdais toute personnalité, et j'avais +aussitôt un immense besoin de me retrouver seule ou avec des êtres +primitifs. Nos paysans d'alors ressemblaient encore pas mal à des +Indiens. A présent, ils sont plus civilisés et je suis moins sauvage. +N'importe, j'ai encore du plaisir à revoir des gens sans esprit, que +l'on comprend sans effort et que l'on écoute sans étonnement. Mais je ne +veux pas vous désenchanter de ce qui vous enchante, d'autant plus que je +m'y laisse enchanter aussi; et de très bon coeur, quand je rentre dans +le courant. Vous subissez le charme de la rue de Courcelles, à ce que +je vois. Ce charme est très grand, plus soutenu, mais moins intense que +celui du _frère_. Ces deux personnes seront infiniment regrettables, si +la tempête qui s'amasse les emporte loin de nous. Mais que faire? Les +révolutions sont brutales, méfiantes et irréfléchies. Je ne sais où en +sont les idées républicaines. J'ai perdu le fil de ce labyrinthe de +rêves, depuis quelques années. Mon idéal s'appellera toujours +_liberté, égalité, fraternité_! Mais par qui et comment, et _quand_ se +réalisera-t-il tant soit peu? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que +partout on entend sortir de la terre et des arbres, et des maisons et +des nuages ce cri: «En voilà assez!» + +Je suis tentée de demander pourquoi, bien que je voie l'impuissance de +l'idée napoléonienne en face d'une situation plus forte que cette idée; +mais, quand on l'a acclamée et caressée quinze ans, comment fait-on pour +en revenir et s'en dégoûter en un jour? Notez que ceux qui se plaignent +et se fâchent le plus aujourd'hui sont ceux qui, depuis quinze ans, la +défendaient avec le plus d'âpreté. Que s'est-il passé dans ces esprits +bouleversés? N'y avait-il, dans leur enthousiasme, qu'une question +d'intérêt, et la peur est-elle la suprême fantaisie? + +Vous ne voyez pas cela à Paris, là où vous êtes _situé_. Ce vieux Sénat +vous impose, il vous indigne, et vous applaudissez les libres penseurs +qu'on persécute. En province, on sent que cela ne tient à rien, et, +généralement, on est abattu, parce qu'on méprise le parti du passé et +qu'on redoute celui de l'avenir. Quelle étincelle allumera l'incendie? +un hasard! et quel sera l'incendie? un mystère! Je suis naturellement +optimiste; pourtant j'avoue que, cette fois, je n'ai pas grand espoir +pour une génération qui, depuis quinze ans, supporte les jésuites.--J'en +reviendrai peut-être.--J'attends! + +Songez à votre promesse de venir nous voir. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +DCLXX + +A MADAME EDMOND ADAM, A PARIS + + Nohant, 8 juin 1868. + +Chers enfants, + +Quand vous verra-t-on? On vous attend maintenant tout l'été, sans aucun +autre projet que le bonheur de vous embrasser tous trois. + +Me voilà bien reposée de toutes mes agitations et inquiétudes: je me +porte comme trois Turcs, ma Lina aussi, et nos deux fillettes viennent à +ravir. Aurore est devenue plus impétueuse que cet hiver; mais elle a un +si bon fonds, que ses petites colères ne sont que d'un instant, et les +gentillesses reprennent le dessus aussitôt. Elle stupéfait madame Villot +par son intelligence et ses petites grâces spontanées. Elle est timide +et ne se livre qu'au bout de deux ou trois jours. Son père en est +toujours fou. Nous vivons dans le plus grand calme sans ouvrir un +journal, et nous plongeant tous les jours dans l'Indre et dans la +botanique ou autres drôleries innocentes et saines. Enfin, si nos +enfants gardent la vie et la santé, nous sommes des gens très heureux +dans notre solitude berrichonne. Le pays n'est pas _beau_; mais il est +aimable et doux, excepté pour les pieds. Vous apporterez de bonnes +chaussures, si vous voulez faire quelques pas dehors. + +Venez quand vous aurez assez des amusements de votre installation dans +une nouvelle existence. + +On tâchera d'amuser Toto et de vous distraire. Apportez votre ou vos +romans. Vous me les lirez; ça peut servir d'avoir un écouteur attentif, +sincère et jaloux de vous conserver votre individualité. + +Je suis contente que les _Lettres_ vous plaisent; Buloz en lisant que +vous êtes _païenne_ a été _effrayé_, et m'a demandé si vraiment vous +consentiez à ce que votre nom fut en toutes lettres. J'ai dû lui dire +que vous aviez lu l'épreuve avant lui, avec droit absolu de correction +et de suppression[1]. + +Tendresses de nous tous, chère Juliette, et pour Toto et pour Adam. A +bientôt, n'est-ce pas? + +G. SAND. + + [1] L'épreuve de la _Lettre d'un voyageur_ publiée dans la _Revue + des Deux Mondes_ du 1er juin 1868. + + + + +DCLXXI + +A M. LOUIS VIARDOT, A BADEN + + Nohant, 10 juin 1868. + +Cher ami, + +Vous m'avez écrit le 10 avril: «Dites-moi vos projets quand vous les +saurez vous-même.» Voici: j'ai passé tout le mois de mai à Paris..., +tenue sur le qui-vive par la situation d'une jeune amie condamnée par +les médecins. C'était une grossesse dont la solution leur paraissait +impossible. La nature a fait un miracle: la mère et l'enfant se portent +bien. Mais j'ai dû consacrer à ces jours de crise et d'effroi la +quinzaine scientifiquement que la planète s'est faite toute seule que +je me réservais, et puis un déménagement à faire à la vapeur, et, après +tout cela, un peu de fatigue, et le besoin d'aller revoir ma marmaille +chérie. A présent, voilà un gros travail à faire, trois mois sans +désemparer. Ce ne sera donc qu'au mois de septembre que je puis espérer +un peu de liberté. Allez donc aux eaux, si vous n'y êtes déjà... Moi, +j'ai pesté un peu d'être à Paris durant ce radieux mois de mai. Mais +j'étais inquiète, et je tenais à assister une jeune femme qui, en +d'autres temps, m'a donné des soins dévoués. C'est la femme de mon petit +ami Lambert, que vous connaissez, le peintre d'animaux. Il a beaucoup de +talent à présent, et une compagne incomparable, et même un petit enfant +venu par miracle, et très joli. + +Mais rien n'est si joli que ma petite Aurore, elle est aimable et +intelligente comme était votre Claudie à son âge. L'autre fillette +grossit comme un petit champignon, et Bouli (qu'on appelle toujours +Bouli), est heureux en ménage comme pas un. Il est toujours passionné +pour l'histoire naturelle. Nous avons chez nous _Micro_, un ami +dont Pauline se souvient peut-être, le frère maigre, doux, hérissé, +fantastique de notre vieille Élisa Tourangin. Il est absolument le même +qu'autrefois, et, comme autrefois, il passe ses journées à analyser +l'aile d'un papillon ou la capsule d'une plante. La _toquade_ botanique +a bien aussi passé pas mal en moi, et, à propos d'histoire naturelle, +j'ai bien lu et commenté tout ce qui s'écrit pour prouver et se défera +de même. Soit; mais je reste dans un mélange de spiritualisme et de +panthéisme qui se combine en moi sans trouble. Chacun vit du vin qu'il +s'est versé, et en boit ce que son cerveau en peut porter. Je ne vois +pas la nécessité de forcer son entendement, et de détruire en soi +certaines facultés précieuses pour faire pièce aux dévots. Les dévots +n'existent plus. Il n'y a aujourd'hui que des imbéciles ou des tartufes. +Je ne leur fais pas l'honneur de me modifier pour les combattre. Je +trouve que c'est pour la science une assez bonne campagne à faire que +d'aller son train en tant que science, puisque chacun de ses pas enfonce +l'Église un peu plus avant sous la terre. Il n'est pas nécessaire, il +n'est pas utile peut-être, de tant affirmer le néant, dont nous ne +savons rien. La vérité doit servir de drapeau dans une bataille; +n'habillons pas à notre guise cette dame nue, qui ne s'est pas encore +montrée sans voiles à nos regards. Tâchons de l'engager à se découvrir, +mais n'exigeons pas qu'elle apparaisse sous des traits d'emprunt. Il me +semble qu'en ce moment, on va trop loin dans l'affirmation d'un réalisme +étroit et un peu grossier, dans la science comme dans l'art. + +Ceci, cher ami, n'est pas un reproche â votre adresse. Vous avez vécu +longtemps de la philosophie très spiritualiste de Reynaud et de Leroux. +Vous l'avez quittée sans subir d'autre influence que celle de vos +réflexions, et vous avez usé du droit sacré de la liberté. Tant d'autres +ont quitté les idées dont nous vivions alors pour se jeter dans le +catholicisme, que votre protestation est digne et légitime. Et moi +aussi, j'ai marché un peu plus loin, en avant ou de côté, je l'ignore, +en arrière peut-être. N'importe, j'ai réfléchi aussi, et je me suis +insensiblement modifiée. Mais, tout en réclamant avec ardeur le droit +que la science a de nous dire tout ce qu'elle sait, et même tout ce +qu'elle suppose, je ne conçois pas qu'elle nous dise: «Croyez cela avec +moi, sous peine de rester avec les hommes du passé. Détruisons pour +prouver, abattons tout pour reconstruire.»--Je réponds: Bornez-vous à +prouver, et ne nous commandez rien. Ce n'est pas le rôle de la science +d'abattre à coups de colère et à l'aidé des passions. Laissez le mépris +tuer le surnaturel imbécile, et ne perdez pas le temps à raisonner +contre ce qui ne raisonne pas. Apprenez et enseignez. Ce n'est pas avoir +la vérité que de dire: «Il est nécessaire de croire que nous avons la +vérité.» C'est parler comme le prêtre. La science est le chemin qui mène +à la vérité, cela est certain; mais elle est encore loin du but, soit +qu'elle affirme, soit qu'elle nie la clef de voûte de l'univers. + +Je ne vous chicane donc que sur ce que vous me dites dans votre lettre: +«Il faut que la foi brûle et tue la science, ou que la science chasse et +dissipe la foi.» Cette mutuelle extermination ne me paraît pas le fait +d'une bataille, ni l'oeuvre d'une génération. La liberté y périrait. Il +faut que tous les esprits sincères cherchent, et que par la force des +choses, la vérité triomphe. Tout ce qui est bien démontré est vite +acquis à l'heure qu'il est. C'est la vérité qui doit exterminer le +mensonge. Nos indignations et nos enthousiasmes la serviront sans doute; +mais une simple découverte comme la vaccine en dit plus contre le +discernement de la Providence, ou la _justice divine_, qui envoyait +à son gré la mort ou la guérison, que toutes les polémiques, quelque +triomphantes qu'elles nous paraissent. + +Mais c'est assez _distinguer_. Unissons-nous dans l'amour du vrai et le +culte de la libre pensée. C'est le premier point de ma religion, et vous +devez croire, que votre _incrédulité_ ne me scandalise point. À vous de +coeur. Amitiés et tendresses de nous tous à la grande Pauline et à vous +et à tous les enfants. J'espère que tout va bien, vous en tête, et que +vous ne me laisserez pas longtemps sans avoir de vos nouvelles. + +G. SAND. + + + + +DCLXXII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 21 juin 1868. + +Me voilà encore à t'_embêter_ avec l'adresse de M. Du Camp, que tu ne +m'as jamais donnée. Je viens de lire son livre des _Forces perdues_; je +lui avais promis de lui en dire mon avis et je lui tiens parole. Écris +l'adresse, puis donne au facteur, et merci. + +Te voilà seul aux prises avec le soleil, dans ta villa charmante! + +Que ne suis-je la... rivière qui te berce de _son doux murmure_ et qui +t'apporte la fraîcheur dans ton antre! Je causerais discrètement avec +toi entre deux pages de ton roman, et je ferais taire ce fantastique +grincement de chaîne[1] que tu détestes et dont l'étrangeté ne me +déplaisait pourtant pas. J'aime tout ce qui caractérise un milieu, le +roulement des voitures et le bruit des ouvriers à Paris, les cris de +mille oiseaux à la campagne, le mouvement des embarcations sur les +fleuves. J'aime aussi le silence absolu, profond, et, en résumé, +j'aime tout ce qui est autour de moi, n'importe où je suis; c'est de +l'_idiotisme auditif_, variété nouvelle. Il est vrai que je choisis mon +milieu et ne vais pas au Sénat. + +Tout va bien chez nous, mon troubadour. Les enfants sont beaux, on les +adore; il fait chaud, j'adore ça. C'est toujours la même rengaine +que j'ai à le dire, et je t'aime comme le meilleur des amis et des +camarades. Tu vois, ça n'est pas nouveau. Je garde bonne et forte +impression de ce que tu m'as lu; ça m'a semblé si beau, qu'il n'est pas +possible que ce ne soit pas bon. Moi, je ne fiche rien; la _flânerie_ me +domine. Ça passera; ce qui ne passera pas, c'est mon amitié pour toi. + +Tendresses des miens, toujours. + + [1] La chaîne du bateau remorqueur descendant ou remontant la Seine. + + + + +DCLXXIII + +A M. JOSEPH DESSAGER, A ISCHL (AUTRICHE) + + Nohant, 5 juillet 1868. + +Comme c'est aimable à toi, mon Christini, de ne pas oublier ce 5 +juillet, qui, tout en m'ajoutant des années, me réjouit toujours comme +s'il m'en ôtait, parce qu'il me renouvelle le doux souvenir de mes amis +éloignés. Si fait, va, nous nous reverrons. On n'est pas plus vieux à +soixante et dix ans qu'à trente, quand on a conservé l'intelligence, le +coeur et la volonté. Tu n'as rien perdu de tout cela; la seule infirmité +dont tu te plaignes, c'est l'affaiblissement de la vue. Cela ne +t'empêche pas de voir la nature et de me ramasser de très petites +fleurettes, la _linaria pettiosierana_, et d'apprécier le magnifique +spectacle de ton lac et de tes montagnes. Oui, c'est beau, ton pays, +et je te l'envie, d'autant plus qu'il soutient contre l'intolérance et +l'ambition cléricale une lutte qui humilie la France. + +Quant au déclin de l'art chez toi et chez nous, oui, c'est vrai: mais +c'est une éclipse. Les étoiles ont des défaillances de lumière, les +hommes peuvent bien en avoir! Ne désespérons jamais, mon ami! tout ce +qui s'éteint en apparence est un travail occulte de renouvellement; et +nous-mêmes, aujourd'hui, c'est toujours vie et mort, sommeil et réveil. +Notre état normal résume si bien notre avenir infini! + +J'ai aujourd'hui soixante-quatre printemps. Je n'ai pas encore senti +le poids des ans. Je marche autant, je travaille autant, je dors aussi +bien. Ma vue est fatiguée aussi; je mets depuis si longtemps des +lunettes, que c'est une question de numéro, voilà tout. Quand je ne +pourrai plus agir, j'espère que j'aurai perdu la volonté d'agir. Et puis +on s'effraye de l'âge avancé, comme si on était sûr d'y arriver. On ne +pense pas à la tuile qui peut tomber du toit. Le mieux est de se tenir +toujours prêt et de jouir des vieilles années mieux qu'on n'a su jouir +des jeunes. On perd tant de temps et on gaspille tant la vie à vingt +ans! Nos jours d'hiver comptent double; voilà notre compensation. Ce +qui ne passe ni ne change, c'est l'amitié. Elle augmente, au contraire, +puisqu'elle s'alimente de sa durée. Nous parlons bien souvent de toi, +ici. Mes enfants t'aiment avec religion; nos deux petites filles +sont charmantes. Aurore parle comme une grande personne. Elle est +extraordinairement intelligente et bonne. Tu la verras; tu reviendras, +tu nous charmeras encore avec ton piano. Nous t'aimons, cher maestro; +nous t'aimons bien! tu voudras nous embrasser encore, et jamais pour la +dernière fois. Ce mot n'a pas de sens. + +G. SAND. + + + + + +DCLXXIV + +A M. GUILLAUME GUIZOT, A PARIS + + Nohant, 12 juillet 1868. + +On peut, on doit aimer les contraires quand les contraires sont +grands. On peut être l'élève pieux de Jean-Jacques, on doit être l'ami +respectueux de Montaigne. Rousseau est un réhabilité; Montaigne est pur, +il est le galant homme dans toute l'acception du mot. Sa conscience est +si nette, sa raison si droite, son examen si sincère, qu'il peut se +passer des grands élans de Jean-Jacques. Celui-ci avait les ardeurs +d'une âme agitée. Aucun trouble n'autorisait Montaigne à la plainte. +S'il n'a pas songé au mal des autres, c'est que l'image du bien était +trop forte en lui pour qu'il entrevît clairement l'image contraire. Il +pensait que l'homme porte en lui tous ses éléments de sagesse et +de bonheur. Il ne se trompait pas; et, en parlant de lui-même, en +s'observant, en se peignant, en livrant son secret, il enseignait tout +aussi utilement que les philosophes enthousiastes et les moralistes +émus. + +Je ne vois pas d'antithèse réelle entre ces deux grands esprits. Je +vois, au contraire, un heureux rapprochement à tenter, et des points +de contact bien remarquables, non dans leurs méthodes, mais dans leurs +résultantes. Il est bon d'avoir ces deux maîtres: l'un corrige l'autre. + +Pour mon compte, je ne suis pas le disciple de Jean-Jacques jusqu'au +_Contrat social_: c'est peut-être grâce à Montaigne; et je ne suis pas +le disciple de Montaigne jusqu'à l'indifférence: c'est, à coup sûr, +grâce à Jean-Jacques. + +Voilà ce que je vous réponds, monsieur, sans vouloir relire ce que j'ai +dit de Montaigne il y a vingt ans. Je ne m'en rappelle pas un mot, et +je ne voudrais pas me croire obligée de ne pas modifier ma pensée, +en avançant dans la vie. Il y a plus de vingt ans que je n'ai relu +Montaigne en entier; mais, ou j'ai la main heureuse, ou l'affection que +je lui porte est solide; car, chaque fois que je l'ouvre, je puise en +lui un élément de patience et un détachement nouveau de ce que l'on +appelle classiquement les _faux biens_ de la vie. + +J'ose me persuader que le couronnement d'un beau et sérieux travail sur +Montaigne serait précisément, monsieur, toute critique faite librement, +sévèrement même, si telle est votre impression, un parallèle à établir +entre ces deux points extrêmes: le socialisme de Jean-Jacques Rousseau +et l'individualisme de Montaigne. Soyez le trait d'union; car il y a là +deux grandes causes à concilier. La vérité est au milieu, à coup sûr; +mais vous savez mieux que moi qu'elle ne peut supprimer ni l'un ni +l'autre. + +Pardon de mon griffonnage. Le temps me manque. Recevez l'expression de +mes sentiments. + +G. SAND. + + + + +DCLXXV + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 31 juillet 1868. + +Je t'écris à Croisset quand même, je doute que tu sois encore à Paris +par cette chaleur de Tolède; à moins que les ombrages de Fontainebleau +ne t'aient gardé. Quelle jolie forêt, hein? mais c'est surtout en hiver, +sans feuilles, avec ses mousses fraîches, qu'elle a du chic. As-tu vu +les sables d'_Arbonne?_ il y a là un petit Sahara qui doit être gentil à +l'heure qu'il est. + +Nous, nous sommes très heureux ici. Tous les jours, un bain dans un +ruisseau toujours froid et ombragé; le jour, quatre heures de travail; +le soir, récréation et vie de polichinelle. Il nous est venu un _Roman +comique_ en tournée, partie de la troupe de l'Odéon, dont plusieurs +vieux amis, à qui nous avons donné à souper à la Châtre: deux nuits de +suite avec toute leur bande, après la représentation; chants et rires +avec champagne frappé, jusqu'à trois heures du matin, au grand scandale +des bourgeois, qui faisaient des bassesses pour en être. Il y avait là +un drôle de comique normand, un vrai Normand qui nous a chanté de vraies +chansons de paysans dans le vrai langage. Sais-tu qu'il y en a d'un +esprit et d'un malin tout à fait gaulois? Il y a là une mine inconnue, +des chefs-d'oeuvre de genre. Ça m'a fait aimer encore plus la Normandie. +Tu connais peut-être ce comédien. Il s'appelle Fréville: c'est lui qui +est chargé, dans le répertoire, de faire les valets lourdauds et de +recevoir les coups de pied au c... Sorti du théâtre, c'est un garçon +charmant et amusant comme dix. Ce que c'est que la destinée! + +Nous avons eu chez nous des hôtes charmants, et nous avons mené joyeuse +vie, sans préjudice des _Lettres d'un voyageur_ dans la _Revue_, et des +courses botaniques dans des endroits sauvages très étonnants. Le plus +beau de l'affaire, ce sont les petites filles. Gabrielle, un gros mouton +qui dort et rit toute la journée; Aurore, plus fine, des yeux de velours +et de feu, parlant à trente mois comme les autres à cinq ans, et +adorable en toute chose. On la retient pour qu'elle n'aille pas trop +vite. + +Tu m'inquiètes en me disant que ton livre accusera les patriotes de tout +le mal; est-ce bien vrai, ça? et puis les vaincus! c'est bien assez +d'être vaincu par sa faute sans qu'on vous crache au nez toutes vos +bêtises. Aie pitié: il y a eu tant de belles âmes quand même! Le +christianisme a été une toquade, et j'avoue qu'en tout temps, il est une +séduction quand on n'en voit que le côté tendre; il prend le coeur. +Il faut songer au mal qu'il a fait pour s'en débarrasser. Mais je ne +m'étonne pas qu'un coeur généreux comme celui de Louis Blanc ait rêvé de +le voir épuré et ramené à son idéal. J'ai eu aussi cette illusion; mais, +aussitôt qu'on fait un pas dans le passé, on voit que ça ne peut pas se +ranimer, et je suis bien sûre qu'a cette heure Louis Blanc sourit de son +rêve. Il faut penser à cela aussi! + +Il faut se dire que tous ceux qui avaient une intelligence ont +terriblement marché depuis vingt ans et qu'il ne serait pas généreux de +leur reprocher ce qu'ils se reprochent probablement à eux-mêmes. + +Quant à Proudhon, je ne l'ai jamais cru de bonne foi. C'est un rhéteur +de _génie_, à ce qu'on dit. Moi, je ne le comprends pas: c'est un +spécimen d'antithèse perpétuelle, sans solution. Il me fait l'effet d'un +de ces sophistes dont se moquait le vieux Socrate. + +Je me fie à toi pour le sentiment du _généreux_. Avec un mot de plus ou +de moins, on peut donner le coup de fouet sans blessure quand la main +est douce dans la force. Tu es si bon, que tu ne peux pas être méchant. + +Irai-je à Croisset cet automne? Je commence à craindre que non et que +_Cadio_ ne soit en répétition. Enfin je tâcherai de m'échapper de Paris, +ne fût-ce qu'un jour. + +Mes enfants t'envoient des amitiés. Ah diable! il y a eu une jolie prise +de bec pour _Salammbô_; quelqu'un que tu ne connais pas se permettait +de ne pas aimer ça. Maurice l'a traité de bourgeois, et, pour arranger +l'affaire, la petite Lina, qui est rageuse, a déclaré que son mari avait +eu tort de dire un mot pareil, vu qu'il aurait dû dire _imbécile_. +Voilà. Je me porte comme un Turc. Je t'aime et je t'embrasse. + + + + +DCLXXVI + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, août 1868. + +Merci, chère bonne cousine, pour l'amitié avec laquelle vous me jugez. +Je ne mérite pas l'éloge, mais je mérite l'amitié; oui, car je sais vous +apprécier et vous aimer. + +Mon cher monde va bien. Gabrielle prend un regard d'une expression très +caressante. Lolo parle souvent de sa cousine Villot. + +Elle n'oublie pas, mais elle persiste dans ses idées de propriété sur +Fadet[1]. Elle est néanmoins très bonne et très aimante pour son âge, +et, chaque jour, elle fait un progrès extraordinaire. Cela m'effraye +bien un peu; je n'ose penser à ce que je deviendrais s'il fallait encore +perdre cet enfant-là; toute ma philosophie échoue! + +N'y pensons pas; je m'étais juré de ne plus trop aimer, c'est +impossible. La passion me domine encore dans la fibre maternelle. +Heureux ceux qui aiment faiblement! + +Mais je ne veux pas vous attrister, vous brisée aussi; nous sommes très +heureux; tout va bien, et il me prend des terreurs. C'est injuste et +lâche. + +Dites-moi ce que vous faites, et si vous trouvez quelque part un peu de +fraîcheur. Ici, la zone torride recommence; mais nous aimons tant le +chaud, que nous ne _voulons_ pas en sentir l'excès. + +Dites nos tendresses à Frédéric, et recevez-les toutes aussi. + +G. SAND. + + [1] Le chien légendaire de Nohant. + + + + +DCLXXVII + +A GUSTAVE FLAUBEKT, A CROISSET + + Paris, août 1868 + +Pour le coup, cher ami, il y a une rafle sur les correspondances. De +tous les côtés, on me reproche à tort de ne pas répondre. Je t'ai écrit +de Nohant, il y a environ quinze jours, que je partais pour Paris, +afin de m'occuper de _Cadio_:--et, je repars pour Nohant, demain dès +l'aurore, pour revoir mon Aurore. J'ai écrit, depuis huit jours, +quatre tableaux du drame, et ma besogne est finie jusqu'à la fin des +répétitions, dont mon ami et collaborateur, Paul Meurice, veut bien +se charger. Tous ses soins n'empêchent pas que les débrouillagés +du commencement ne soient qu'un affreux gâchis. Il faut voir les +difficultés de monter une pièce, pour y croire, et, si l'on n'est pas +cuirassé _d'humour_ et de gaieté intérieure pour étudier la nature +humaine, dans les individus réels que va recouvrir la fiction, il y a de +quoi rager. Mais je ne rage plus, je ris; je connais trop tout ça, pour +m'en émouvoir et je t'en conterai de belles quand nous nous verrons. + +Comme je suis optimiste quand même, je considère le bon côté des choses +et dès gens; mais la vérité est que tout est mal et que tout est bien en +ce monde. + +La pauvre THUILLIER n'est pas brillante de santé; mais elle espère +porter le fardeau du travail encore une fois. Elle a besoin de gagner sa +vie, elle est cruellement pauvre. Je te disais, dans ma lettre perdue, +que Sylvanie[1] avait passé quelques jours à Nohant. Elle est plus belle +que jamais el bien ressuscitée après une terrible maladie. + +Croirais-tu que je n'ai pas vu Sainte-Beuve? que j'ai eu tout juste ici +le temps de dormir un peu et de manger à la hâte? C'est comme ça. Je +n'ai entendu parler de qui que ce soit en dehors du théâtre et des +comédiens. J'ai eu des envies folles de tout lâcher et d'aller te +surprendre deux heures; mais on ne m'a pas laissé un jour sans me tenir +aux arrêts forcés. + +Je reviendrai ici à la fin du mois, et, quand on jouera _Cadio_, je +te supplierai de venir passer ici vingt-quatre heures pour moi. +Le voudras-tu? Oui; tu es trop bon troubadour pour me refuser. Je +t'embrasse de tout mon coeur, ainsi que ta chère maman. Je suis heureuse +qu'elle aille bien. + +G. SAND. + + [1] Madame Arnould-Plessy. + + + + +DCLXXVIII + +AU MÊME + + Nohant, 18 septembre 1868. + +Ce sera, je crois, pour le 8 le ou 10 octobre. Le directeur annonce pour +le 26 septembre. Mais cela paraît impossible à tout le monde. Rien n'est +prêt; je serai prévenue, je te préviendrai. Je suis venue passer ici les +jours de répit que mon collaborateur, très consciencieux et très dévoué, +m'accorde. Je reprends un roman sur le _théâtre_ dont j'avais laissé une +première partie sur mon bureau, et je me flanque tous les jours dans un +petit torrent glacé qui me bouscule et me fait dormir comme un bijou. +Qu'on est donc bien ici, avec ces deux petites filles qui rient et +causent du matin au soir comme des oiseaux, et qu'on est bête d'aller +composer et monter des _fictions_, quand la réalité est si commode et +si bonne! Mais on s'habitue à regarder tout ça comme une consigne +militaire, et on va au feu sans se demander si on sera tué ou blessé. Tu +crois que ça me contrarie? Non, je t'assure; mais ça ne m'amuse pas +non plus. Je vas devant moi, bête comme un chou et patiente comme un +Berrichon. Il n'y a d'intéressant, dans ma vie à moi, que _les autres_. +Te voir à Paris bientôt me sera plus doux que mes affaires ne me +seront embêtantes. Ton roman m'intéresse plus que tous les miens. +L'impersonnalité, espèce d'idiotisme qui m'est propre, fait de notables +progrès. Si je ne me portais bien, je croirais que c'est une maladie. Si +mon vieux coeur ne devenait tous les jours plus aimant, je croirais que +c'est de l'égoïsme; bref, je ne sais pas, c'est comme ça. J'ai eu du +chagrin ces jours-ci, je te le disais dans la lettre que tu n'as pas +reçue. Une personne que tu connais, que j'aime beaucoup, s'est faite +dévote, oh! mais, dévote extatique, mystique, moliniste, que sais-je? +Je suis sortie de ma gangue, j'ai tempêté, je lui ai dit les choses les +plus dures, je me suis moquée. Rien n'y fait, ça lui est bien égal. Le +Père *** remplace pour elle toute amitié, toute estime; comprend-on +cela? un très noble esprit, une vraie intelligence; un digne caractère! +et voilà! T*** est dévote aussi, mais sans être changée; elle n'aime pas +les prêtres, elle ne croit pas au diable, c'est une hérétique sans le +savoir. Maurice et Lina sont furieux contre _l'autre_ Ils ne l'aiment +plus du tout. Moi, ça me fait beaucoup de peine de ne plus l'aimer. + +Nous t'aimons, nous t'embrassons. + +Je te remercie de venir à _Cadio_. + + + + +DCLXXIX + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, septembre 1868. + +On te demande _vite_ quelques costumes militaires de 1793-1794, +pittoresques et sans grande recherche d'exactitude, mais dans la +couleur. Il s'agit d'habiller le gros Deshayes (_Jean Bonnin_[1]). Il +représente notre ancien capitaine Martin, capitaine de Mayençais au +commencement et pauvre comme Job, arrivant de Mayence, avec Motus, non +moins délabré. + +Mélingue se charge de Motus et de lui, Cadio. Mais Deshayes ne sait rien +trouver. Il faudrait lui adapter une sorte de Raffet de fantaisie, qui +ne dessinât ni ses jambes ni son corps. + +A la seconde apparition dans la pièce, en 1795, il est colonel, noir +plus de Mayençais qui n'existent plus, mais d'un régiment de cavalerie +quelconque que l'on ne désigne pas, et que tu choisiras à ton idée; +pas de cuirasse si c'est possible, et pas de casque. Il ne saurait pas +porter ça. Vois ce que tu peux nous donner. Si on le laisse s'habiller, +il sera, peut-être absurde; tire-nous d'embarras. + +Dans ce théâtre, qui se recrée pour ainsi dire, il n'y a pas d'artiste +attitré et capable, pour ces costumes qui, en somme, seront de +fantaisie, vu la pénurie de l'époque, mais qui doivent rentrer dans la +couleur vraie. Envoie vite. Je vas bien. Je travaille sans débrider. + +Je _bige_ tout mon cher monde et ma Lolo. Je trouve le temps de corriger +les épreuves, trouve celui de m'envoyer deux ou trois croquis. + + [1] Rôle créé par lui dans _François le Champi_. + + + + +DCLXXX + +A M. GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Paris, fin septembre 1868. + +Cher ami, + +C'est pour samedi prochain, 3 octobre. Je suis au théâtre tous les jours +de six heures du soir à deux heures du matin. On parle de mettre des +matelas dans les coulisses pour les acteurs qui ne sont pas en scène. + +Quant à moi, habituée aux veilles comme toi-même, je n'éprouve aucune +fatigue; mais j'aurais bien de l'ennui sans la ressource qu'on a +toujours de penser à autre chose. J'ai assez l'habitude de faire une +autre pièce pendant qu'on répète, et il ya quelque chose d'assez +excitant dans ces grandes salles sombres où s'agitent des personnages +mystérieux parlant à demi-voix, dans des costumes invraisemblables; rien +ne ressemble plus à un rêve, à moins qu'on ne songe à une conspiration +d'évadés de Bicêtre. + +Je ne sais pas du tout ce que sera la représentation. Si on ne +connaissait les prodiges d'ensemble et de volonté qui se font à la +dernière heure, on jugerait tout impossible, avec trente-cinq ou +quarante acteurs parlants, dont cinq ou six seulement parlent bien. On +passe des heures à faire entrer et sortir des personnages en blouse +blanche ou bleue qui seront des soldats ou des paysans, mais qui, en +attendant, exécutent des manoeuvres incompréhensibles. Toujours le rêve. +Il faut être fou pour monter ces machines-là. Et la fièvre des acteurs, +pâles et fatigués, qui se traînent à leur place en baillant, et tout à +coup partent comme des énergumènes pour débiter leur tirade; toujours la +réunion d'aliénés. + +La censure nous a laissés tranquilles quant au manuscrit; demain, ces +messieurs verront des costumes qui les effaroucheront peut-être. + +J'ai laissé mon cher monde bien tranquille à Nohant. Si _Cadio_ réussit, +ce sera une petite dot pour Aurore; voilà toute mon ambition. S'il ne +réussit pas, ce sera à recommencer, voilà tout. + +Je te verrai. Donc, dans tous les cas, ce sera un heureux jour. Viens me +voir la veille, si tu arrives la veille, ou, le jour même, viens diner +avec moi. La veille ou le jour, je suis chez moi d'une heure à cinq +heures. + +Merci; je t'embrasse et je t'aime. + + + + +DCLXXXI + +AU MÊME + + Nohant, 15 octobre 1868. + +Me voilà _cheux nous_, où, après avoir embrassé mes enfants et +petits-enfants, j'ai dormi trente-six heures d'affilée. Il faut croire +que j'étais lasse, et que je ne m'en apercevais pas. Je m'éveille de cet +_hibernage_ tout animal, et tu es la première personne à laquelle je +veuille écrire. Je ne t'ai pas assez remercié d'être venu pour moi à +Paris, toi qui te déplaces peu; je ne t'ai pas assez vu non plus; quand +j'ai su que tu avais soupé avec Plauchut, je m'en suis voulu d'être +restée à soigner ma patraque de Thuillier, à qui je ne pouvais faire +aucun bien, et qui ne m'en a pas su grand gré. + +Les artistes sont des enfants gâtés, et les meilleurs sont de grands +égoïstes. Tu dis que je les aime trop; je les aime comme j'aime les bois +et les champs, toutes les choses, tous les êtres que je connais un peu +et que j'étudie toujours. Je fais mon état au milieu de tout cela, +et, comme je l'aime, mon état, j'aime tout ce qui l'alimente et le +renouvelle. On me fait bien des misères, que je vois, mais que je +ne sens plus. Je sais qu'il y a des épines dans les buissons, ça ne +m'empêche pas d'y fourrer toujours les mains et d'y trouver des fleurs. +Si toutes ne sont pas belles, toutes sont curieuses. Le jour où tu +m'as conduite à l'abbaye de Saint-Georges, j'ai trouvé la _scrofularia +borealis_, plante très rare en France. J'étais enchantée; il y avait +beaucoup de... à l'endroit où je l'ai cueillie. _Such is life_! + +Et, si on ne la prend pas comme ça, la vie, on ne peut la prendre par +aucun bout, et alors, comment fait-on pour la supporter? Moi, je la +trouve amusante et intéressante, et, de ce que j'accepte _tout_, je suis +d'autant plus heureuse et enthousiaste quand je rencontre le beau et +le bon. Si je n'avais pas une grande connaissance de l'espèce, je +ne t'aurais pas vite compris, vite connu, vite aimé. Je peux avoir +l'indulgence énorme, banale peut-être, tant elle a eu à agir; mais +l'appréciation est tout autre chose, et je ne crois pas qu'elle soit +usée encore dans l'esprit de ton vieux troubadour. + +J'ai trouvé mes enfants toujours bien bons et bien tendres, mes deux +fillettes jolies et douces toujours. Ce matin, je rêvais, et je me suis +éveillée en disant cette sentence bizarre: «Il y a toujours un jeune +grand premier rôle dans le drame de la vie. Premier rôle dans la mienne: +Aurore.» Le fait est qu'il est impossible de ne pas idolâtrer cette +petite. Elle est si réussie comme intelligence et comme bonté, qu'elle +me fait l'effet d'un rêve. + +Toi aussi, sans le savoir, t'es un rêve... comme ça. Planchut t'a vu un +jour, et il t'adore. Ça prouve qu'il n'est pas bête. En me quittant à +Paris, il m'a chargée de le rappeler à ton souvenir. + +J'ai laissé _Cadio_ dans des alternatives de recettes bonnes ou +médiocres. La cabale contre la nouvelle direction s'est lassée dès le +second jour. La presse a été moitié favorable, moitié hostile. Le beau +temps est contraire. Le jeu détestable de Roger est contraire aussi. Si +bien, que nous ne savons pas encore si nous ferons de l'argent. Pour +moi, quand l'argent vient, je dis tant mieux sans transport, et, quand +il ne vient pas, je dis tant pis sans chagrin aucun. L'argent, n'étant +pas le but, ne doit pas être la préoccupation. Il n'est pas non plus la +vraie preuve du succès, puisque tant de choses nulles ou mauvaises font +de l'argent. + +Me voilà déjà en train de faire une autre pièce pour n'en pas perdre +l'habitude. J'ai aussi un roman en train sur les _cabots_. Je les ai +beaucoup étudiés cette fois-ci, mais sans rien apprendre de neuf. Je +tenais le mécanisme. Il n'est pas compliqué et il est très logique. + +Je t'embrasse tendrement, ainsi que ta petite maman. Donne-moi signe de +vie. Le roman avance-t-il? + + + + +DCLXXXII + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PUYS + + Nohant, 31 octobre 1868. + +Cher fils, + +Je ne sais pas plus que vous pourquoi la presse s'est tant déchaînée de +tous les côtés contre _Cadio_: ceci d'un côté;--de l'autre, l'immense +personnel de la _féerie_, qui ne veut pas de littérature à la +Porte-Saint-Martin et qui, par les _filles nues_, a tant de +ramifications au dehors; Roger, qui faisait mal à voir et à entendre; +Thuillier trop malade; le directeur, qui s'était fait trop d'illusions +et qui a jeté le manche après la cognée; les _titis_, qui ne trouvaient +pas leur compte de coups de fusil et ne comprenaient pas Mélingue _bon_ +et _vrai_; que sais-je? La pièce n'a pas fait d'argent et la voilà +finie; mais je la crois bonne tout de même. + +Il me semble que le travail de Paul Meurice est excellent. Je trouve +que l'idée du livre était une idée. Donc, il n'y a pas de honte et +les affronts ne nous atteignent pas. Gagner de l'argent n'est que la +question secondaire; n'en pas gagner, c'est l'éventualité qu'il faut +toujours admettre. + +Ce qui me console de tout, c'est que la chose vous a plu, et que vous +n'avez pas eu à rougir de l'_intellect_ de votre maman. + +Et vous, nous faites-vous encore un chef-d'oeuvre? Il y en a bien +besoin; car je n'ai rien vu de bon depuis longtemps. Je vous envoie +toutes les tendresses de Nohant pour madame Dumas et pour vous. Vous ne +ne me parlez pas de sa santé, à elle; j'espère que c'est bon signe. Ici, +nous sommes tous enrhumés. Mais, sauf la petiote, qui fait ses premières +dents et qui en souffre, nous sommes tous de bonne humeur et occupés; +Aurore m'habitue à écrire avec un chat sur l'épaule, une poupée à cheval +sur chaque bras et un ménage sur les genoux. Ce n'est pas toujours +commode, mais c'est si amusant! + +Bonsoir, mon fils; dites-moi quand vous serez à Paris et comment vous +vous portez tous. + +Votre maman. + +G. SAND. + + + + +DCLXXXIII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, 20 novembre 1868. + +Tu me dis «Quand se verra-t-on?» Vers le 15 décembre, ici, nous +baptisons _protestantes_ nos, deux fillettes. C'est l'idée de Maurice, +qui s'est marié devant le pasteur, et qui ne veut pas de persécution et +d'influence catholique autour de ses filles. C'est notre ami Napoléon +qui est le parrain d'Aurore; moi qui suis la marraine. Mon neveu est le +parrain de l'autre. Tout cela se passe entre nous, en famille. Il faut +venir, Maurice le veut, et, si tu dis non, tu lui feras beaucoup de +peine. Tu apporteras ton roman, et, dans une éclaircie, tu me le liras; +ça te fera du bien de le lire à qui écoute bien. On se résume et on se +juge mieux. Je connais ça. Dis oui à ton vieux troubadour, il t'en saura +un gré _soigné_. + +Je t'embrasse six fois, si tu dis oui. + + + + +DCLXXXIV + +A M. DE CHILLY, DIRECTEUR DU THÉÂTRE DE L'ODÉON, A PARIS + + Nohant, 12 décembre 1868. + +Mon cher ami, + +Me gardez-vous le mois de février? Comptez sur moi. Dois-je compter sur +vous? + +J'ai un travail à vous lire, et je ne puis aller à Paris avant le mois +de janvier. Ce serait trop tard pour faire des remaniements, s'il y en +avait d'importants à faire. Voulez-vous me donner votre parole d'honneur +que mon manuscrit ne sera lu que par vous, Duquesnel et une troisième +personne, _sûre_, à votre choix? et que, jusqu'à ce que nous soyons +d'accord sur la réception de la pièce, personne au monde ne saura que +j'ai une pièce entre vos mains. Si vous ne me donnez pas cette parole, +je ne puis agir; si vous me la donnez, je vous enverrai le manuscrit. + +La pièce que je vous offre est de moi seule[1]; elle n'a été lue qu'à +mes enfants. Je n'en ai même dit un mot à qui que ce soit. S'il y a une +indiscrétion, elle viendra donc de l'Odéon, et je vous demande le secret +jusqu'à nouvel ordre. + +Réponse tout de suite. + +A vous de coeur. + + [1] _L'Autre_. + + + + +DCLXXXV + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS + + Nohant, 17 décembre 1868. + +Cher et illustre compère, + +Merci encore pour moi, pour mes enfants et petits-enfants et pour tous +nos amis, dont vous avez conquis les coeurs. Toute la journée, nous +entendons: «Comme il est beau! comme il est bon! comme il parle bien! +comme il est simple, et jeune, et aimable!» Nous ne disons pas non, +comme bien vous pensez, et nous aimons davantage ceux qui vous aiment. + +Vous, on vous aimerait davantage, si c'était possible, pour cette grande +marque d'amitié que vous avez bien voulu nous donner et qui sera un +si cher souvenir dans la famille présente et à venir. Aurore en sera +particulièrement fière et voudra, j'en suis sûre, mériter une protection +si cordialement accordée, et si gracieusement témoignée. Elle envoie +toujours des baisers à votre portrait et se permet de le tutoyer. + +Nous espérons que vous serez arrivé sans fatigue et que vous n'allez +pas garder ce petit mouvement de fièvre que vous avez confié au jeune +docteur et pas à nous. Il faudra revenir nous voir, n'est-ce pas? Vous +avez dit que cela vous ferait plaisir de vous retrouver à Nohant. Ce +qu'il y a de certain, c'est que vous y laissez une trace de bonheur et +d'affection qui ne s'effacera pas. + +A vous de tout notre coeur. Maurice, Lina et, + +G. SAND. + + + + +DCLXXXVI + +A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN + + Nohant, 20 décembre 1868. + +Chère enfant, + +Je n'ai pas eu un instant pour vous répondre. Nohant a été sens dessus +dessous pour les fêtes de nos baptêmes _spiritualistes_; je ne veux pas +dire protestants, bien que le premier sens du mot soit le vrai; avec +cela, il fallait finir un gros travail[1]. On s'est amusé beaucoup, et +on va se calmer; mais bientôt il faudra aller à Paris pour aviser à +faire fructifier les griffonnages, et je ne pense pas avoir le temps de +saluer cette année le soleil du Midi. Si je pouvais trouver quelques +jours de liberté, ce serait une simple course pour vous embrasser +d'abord, puis pour revoir la Corniche et revenir. Disposez donc de la +belle villa du Pin, et, si vous m'en croyez, n'y mettez pas gratis des +enfants et des nourrices. + +Merci mille fois pour moi et les miens de l'offre trop gracieuse. Il se +passera encore quelque temps avant que Lina puisse promener sa marmaille +si loin et laisser son intérieur, qui leur est encore si nécessaire. +Nous ne pouvons rêver que des promenades détachées, et encore! La vie de +travail pèse toujours sur nous de tout son poids, et c'est sans doute un +bonheur malgré la privation de liberté, puisque nous n'avons jamais de +dissentiments ni de tracas. + +Vous voilà entrée dans la grande aisance, vous. J'espère que vous allez +guérir vos nerfs et travailler pour votre satisfaction; je n'ai pas +encore relu votre livre, ç'a été plus qu'impossible; mais cela viendra. +J'y mettrai la conscience que vous savez et je vous dirai mon impression +comme on la doit à ceux qu'on aime. + +On vous embrasse tendrement tous, de la part de tous, vous reverrez +sans doute bientôt notre cher gros Plauchut, que nous retenons le plus +possible et qui vous racontera nos _noces et festins_. + +A vous de coeur, à Adam et à ma belle Toto[2]. + +G. SAND. + + [1] _L'Autre_. + + [2] Madame Alice Segoud. + + + + +DCLXXXVII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 21 décembre 1868. + +Certainement que je te boude et que je t'en veux, non pas par exigence +ni par égoïsme, mais, au contraire, parce que nous avons été joyeux et +_hilares_, et que tu n'as pas voulu te distraire et t'amuser avec nous. +Si c'était pour t'amuser ailleurs, tu serais pardonné d'avance; mais +c'est pour t'enfermer, pour te brûler le sang, et encore pour un travail +que tu maudis, et que--voulant et devant le faire quand même--tu +voudrais pouvoir faire à ton aise et sans t'y absorber. + +Tu me dis que tu es comme ça. Il n'y a rien à dire; mais on peut bien se +désoler d'avoir pour ami qu'on adore un captif enchaîné loin de soi, et +que l'on ne peut pas délivrer. C'est peut-être un peu coquet de ta part, +pour te faire plaindre et aimer davantage. Moi qui ne suis pas enterrée +dans la littérature, j'ai beaucoup ri et vécu dans ces jours de fête, +mais en pensant toujours à toi et en parlant de toi avec l'ami du +Palais-Royal, qui eût été heureux de te voir et qui t'aime et t'apprécie +beaucoup. Tourguenef a été plus heureux que nous, puisqu'il a pu +t'arracher à ton encrier. Je le connais très peu, lui, mais je le sais +par coeur. Quel talent! et comme c'est original et trempe! Je trouve que +les étrangers font mieux que nous. Ils ne posent pas, et nous, ou nous +nous drapons, ou nous nous vautrons; le Français n'a plus de milieu +social, il n'a plus de milieu intellectuel. + +Je t'en excepte, toi qui te fais une vie d'exception, et je m'en excepte +à cause du fonds de bohème insouciante qui m'a été départi; mais, moi, +je ne sais pas soigner et polir, et j'aime trop la vie, je m'amuse trop +à la moutarde et à tout ce qui n'est pas le dîner, pour être jamais un +littérateur. J'ai eu des accès, ça n'a pas duré. L'existence où on ne +connaît plus son _moi_ est si bonne, et la vie où on ne joue pas de rôle +est une si jolie pièce à regarder et à écouter! Quand il faut donner +de ma personne, je vis de courage et de résolution, mais je ne m'amuse +plus. + +Toi, troubadour enragé, je te soupçonne de t'amuser du métier plus que +de tout au monde. Malgré ce que tu en dis, il se pourrait bien que +l'_art_ fut ta seule passion, et que ta claustration, sur laquelle je +m'attendris comme une bête que je suis, fût ton état de délices. Si +c'est comme ça, tant mieux, alors; mais avoue-le, pour me consoler. + +Je te quitte pour habiller les marionnettes, car on a repris les jeux et +les ris avec le mauvais temps, et en voilà pour une partie de l'hiver, +je suppose. Voilà l'imbécile que tu aimes et que tu appelles _maître_. +Un joli maître, qui aime mieux s'amuser que travailler! + +Méprise-moi profondément, mais aime-moi toujours. Lina me charge de te +dire que tu n'es qu'un pas grand'chose, et Maurice est furieux aussi; +mais on t'aime malgré soi et on t'embrasse tout de même. L'ami Plauchut +veut qu'on le rappelle à ton souvenir; il t'adore aussi. + +A toi, gros ingrat. + +J'avais lu la bourde du _Figaro_ et j'en avais ri. Il parait que ça a +pris des proportions grotesques. Moi, on m'a flanqué dans les journaux +un petit-fils à la place de mes deux fillettes et un baptême catholique +à la place d'un baptême protestant. Ça ne fait rien, il faut bien mentir +un peu pour se distraire. + + + + +DCLXXXVIII. + +A M. EMILE ROLLINAT, +EN GARNISON A PERPIGNAN + + Nohant, 2 janvier 1869. + +Cher enfant, + +Merci de votre bon souvenir. Je suis heureuse de vous savoir content, +c'est la marque d'un caractère solide et d'un esprit sérieux; car, +puisque tous ceux de votre âge se plaignent, ne se trouvent bien placés +nulle part et voudraient commander à la destinée, ce n'est pas tant le +manque de philosophie que le manque de force qui fait ces âmes aigries, +pleines d'exigence. Vous vous trouvez content d'avoir un état et vous +savez vous y faire des loisirs utiles, un fonds d'études qui vous +servirait au besoin. Je suis bien sûre à présent que l'avenir est à +vous, que le destin ne vous traînera pas après lui, mais que vous le +pousserez lui-même en avant. Les chagrins que vous rappelez, votre +bien-aimé père me les avait confiés, et je l'ai vu bien tourmenté de +votre avenir. Ce que je vous dis aujourd'hui, je le lui disais; car il +me décrivait votre caractère, vos aptitudes, et on voyait sa tendresse +dominer ses inquiétudes paternelles. La source de vos désaccords n'était +dans aucun de vous: elle était en dehors de la famille, dans des idées +d'autorité qui s'y glissaient malgré lui, et qui n'étaient pas justes, +pas applicables à nos générations. + +J'ai lu ces jours-ci un livre très bon et très touchant qui m'a rappelé +mes entretiens sur vous avec ce cher père et qui, en vérité, sont comme +un reflet de ces entretiens, bien qu'ils soient restés absolument entre +lui et moi. Ce livre s'appelle _les Pères et les Enfants_. Il est +d'Ernest Legouvé. Si vous ne pouvez vous le procurer à Perpignan, je +vous l'enverrai; il vous fera du bien, j'en suis sûre, mais il faut le +lire entier. Il met en présence le _pour_ et le _contre_; la conclusion +proclame l'indépendance de l'individu, l'affranchissement de l'homme +par l'homme, du fils par le père, et en même temps, il renoue la chaîne +souvent brisée des tendresses sublimes. + +Pendant que vous me demandiez les lettres et le calepin à Paris, je les +avais là, dans un carton et je n'en savais rien; je les croyais ici. Mon +premier soin a été, en arrivant, de les chercher, et, ne trouvant ni le +carton ni les lettres, j'ai constaté ma bévue. Mais soyez tranquille, à +mon premier voyage à Paris, je les retrouverai, et dites bien à votre +mère d'être tranquille aussi: ces précieuses lettres lui seront rendues. + +A vous de coeur, mon cher enfant. + +G. SAND. + + + + +DCLXXXIX + +A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE + + Nohant, 2 janvier 1869. + +Cher grand ami, + +Comme c'est bon à vous de ne pas m'oublier au nouvel an! nos pensées se +sont croisées; car j'allais vous écrire aussi. Non, Aurore n'a pas de +petit frère, il n'y a que deux fillettes: l'une de trois ans, l'autre +de neuf à dix mois. Toutes deux ont été baptisées protestantes +dernièrement; c'est ce baptême qui a fait croire à l'arrivée d'un nouvel +enfant. Ce frère viendra peut-être, mais il n'est pas sur le tapis. +Quant, au baptême protestant, ce n'est pas un engagement pris +d'appartenir à une orthodoxie quelconque d'institution humaine. C'est, +dans les idées de mon fils, une _protestation_ contre le catholicisme, +un divorce de famille avec l'Église, une rupture déterminée et déclarée +avec le prêtre romain. Sa femme et lui se sont dit que nous pouvions +tous mourir avant d'avoir _fixé_ le sort de nos enfants, et qu'il +fallait qu'ils fussent munis d'un sceau protecteur, autant que possible, +contre la lâcheté humaine. + +Moi, je ne voudrais dans l'avenir aucun culte protégé ni prohibé, la +liberté de conscience absolue; et, pour le philosophe, dès à présent, je +ne conçois aucune pratique extérieure. Mais je ne suis pratique en rien, +je l'avoue, et, mes enfants ayant de bonnes raisons dans l'esprit, je me +suis associée de bon coeur à leur volonté. Nous sommes très heureux en +famille et toujours d'accord en fait. Maurice est un excellent être, +d'un esprit très cultivé et d'un coeur à la fois indépendant et fidèle. +Il se rappellera toujours avec émotion la tendre bonté de votre accueil +à Paris. Qu'il y a déjà longtemps de cela! et quels progrès avons-nous +faits dans l'histoire? Aucun; il semble même, historiquement parlant, +que nous ayons reculé de cinquante ans. Mais l'histoire n'enregistre que +ce qui se voit et se touche. C'est une étude trop réaliste pour consoler +les âmes. Moi, je crois toujours que nous avançons quand même et que nos +souffrances servent, là où notre action ne peut rien. + +Je ne suis pas aussi politique que vous, je ne sais pas si vraiment +nous sommes menacés par l'étranger. Il me semble qu'une heure de vérité +acquise à la race humaine ferait fondre toutes les armées comme neige au +soleil. Mais vous vous dites belliqueux encore. Tant mieux, c'est signe +que l'âme est toujours forte et fera vivre le corps souffrant en dépit +de tout. Nous vous aimons et vous embrassons tendrement. + +G. SAND. + + + + +DCXC + +A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN + + Nohant, 10 janvier 1869. + +Nous avons reçu tous les envois, celui de Toto d'abord, et puis le vôtre +hier au soir, venant de Grasse directement, et délicieux, frais à rendre +friands les plus sobres. Aurore aussi a fêté tout cela et va le fêter +encore plus aujourd'hui; car c'est son anniversaire, ses trois ans +accomplis; et je viens de lui faire un bouquet pour dîner. Je n'ai +jamais vu, dans nos climats, une pareille floraison en plein janvier. +La terre est un tapis de violettes et de pervenches, de narcisses et de +pensées. Il fait presque aussi doux que, chez vous, au mois de mars; +mais je m'imagine que, cette année-ci, vous devez avoir, à présent, +presque trop chaud. Pourtant je ne sais pas, l'année est bizarre: ils +ont mauvais temps en Italie; ici, la veille de Noël, au milieu +du réveillon et pendant que Plauchut racontait son voyage à mes +petits-neveux, nous avons eu deux grands coups de tonnerre très beaux. + +Dites-moi en gros la floraison de vos environs (la floraison _spontanée_ +du moment), ça m'intéresse,--pas celle des jardins. + +On est heureux aussi chez nous, on ne demande que la durée de ce qui +est. Notre parrain _Jérôme_ est mieux portant, après nous avoir donné de +l'inquiétude; il nous a écrit hier. Lolo se livre à présent à la danse +et au chant avec succès. Maurice fait des merveilles de décors pour les +marionnettes. + +Moi, j'ai achevé un grand travail et je ne fiche plus rien. Je suis +en récréation, je donne le soir des leçons de fanfares au clairon des +pompiers. En voilà une occupation! mais, comme je sais mon affaire, à +présent! le réveil, l'appel, le rappel, la générale, la _berloque_, +l'assemblée, le pas accéléré, le pas ordinaire, etc. Je profite de +l'occasion pour apprendre les éléments de la musique à mon bonhomme, +qui est garçon meunier et ne sait pas lire; il est intelligent, il +apprendra. + +J'ai enfin relu _Laure_. Les défauts sont adoucis, les qualités mieux +en lumière; mais les défauts existent toujours, défauts absolument +relatifs, qui _n'en sont pas par eux-mêmes_, et qu'on peut signaler +sans vous rien ôter de votre valeur personnelle. L'inconvénient de vos +ouvrages est celui de ne pas s'adresser à une classe déterminée de +lecteurs intellectuellement hybrides comme vous. C'est un obstacle, non +au mérite, mais au succès de la chose. La partie qui intéresse les uns +est celle qui n'intéresse pas les autres, et réciproquement. Je crois +qu'il faudrait choisir, mais je ne peux pas encore vous dire dans quel +sens vous pouvez le mieux marcher; cet ouvrage-ci ne tranche pas pour +moi la question; j'y vois un grand progrès des deux faces de votre +talent, mais pas encore les qualités de _métier_ nécessaires à l'une +ou à l'autre, ou sachant fondre et marier habilement les deux. C'est +affaire de temps, vous êtes jeune. + +Sur ce, chère enfant aimée, la famille vous envoie ses remerciements +pour vos gâteries et vous renouvelle ses tendresses. Moi, je vous +embrasse de coeur tous les trois. + +G. SAND. + + + + +DCXCI + +A GUSTAVE FLAUBERT. A CROISSET + + Nohant, 17 janvier 1869. + +L'individu nommé George Sand se porte bien; il savoure le merveilleux +hiver qui _règne_ en Berry, cueille des fleurs, signale des anomalies +botaniques intéressantes, coud des robes et des manteaux pour sa +belle-fille, des costumes de marionnettes, découpe des décors, habille +des poupées, lit de la musique, mais surtout passe des heures avec sa +petite Aurore, qui est une fillette étonnante. Il n'y a pas d'être plus +calme et plus heureux dans son intérieur que ce vieux troubadour retiré +des affaires, qui chante de temps en temps sa petite romance à la lune, +sans grand souci de bien ou mal chanter, pourvu qu'il dise le motif +qui lui trotte dans la tête, et qui, le reste du temps, flâne +délicieusement. Ça n'a pas été toujours si bien que ça. Il a eu la +bêtise d'être jeune; mais, comme il n'a point fait de mal, ni connu les +_mauvaises passions_, ni vécu pour la vanité, il a le bonheur d'être +paisible et de s'amuser de tout. + +Ce pâle personnage a le grand loisir de t'aimer de tout son coeur, de +ne point passer un jour sans penser à l'autre vieux troubadour, confiné +dans sa solitude en artiste enragé, dédaigneux de tous les plaisirs de +ce monde, ennemi de la flânerie et de ses douceurs. Nous sommes, je +crois, les deux travailleurs les plus différents qui existent; mais, +puisqu'on s'aime comme ça, tout va bien. Puisqu'on pense l'un à l'autre +à la même heure, c'est qu'on a besoin de son contraire; on se complète +en s'identifiant par moments à ce qui n'est pas soi. + +Je t'ai dit, je crois, que j'avais fait une pièce en revenant de Paris. +Ils l'ont trouvée bien; mais je ne veux pas qu'on la joue au printemps, +et leur fin d'hiver est remplie, à moins que la pièce qu'ils répètent +ne tombe. Comme je ne sais pas faire de _voeux_ pour le mal de mes +confrères, je ne suis pas pressée et mon manuscrit est sur la planche. +J'ai le temps. Je fais mon petit roman de tous les ans, quand j'ai une +ou deux heures par jour pour m'y remettre; il ne me déplait pas d'être +empêchée d'y penser. Ça le mûrit. J'ai toujours avant de m'endormir, un +petit quart d'heure agréable pour le continuer dans ma tête; voilà! + +Je ne sais rien, mais rien de l'incident Sainte-Beuve; je reçois une +douzaine de journaux dont je respecte tellement la bande, que, sans +Lina, qui me dit de temps en temps les nouvelles _principales_, je ne +saurais pas si _Isidore_ est encore de ce monde. + +Sainte-Beuve est extrêmement colère, et, en fait d'opinions, si +parfaitement sceptique, que je ne serai jamais étonnée, quelque chose +qu'il fasse, dans un sens ou dans l'autre. Il n'a pas toujours été comme +ça, du moins tant que ça; je l'ai connu plus croyant et plus républicain +que je ne l'étais alors. Il était maigre, pâle et doux; comme on change! +Son talent, son savoir, son esprit ont grandi immensément, mais j'aimais +mieux son caractère. C'est égal, il y a encore bien dû bon. Il y a +l'amour et le respect des lettres, et il sera le dernier des critiques. +Le critique proprement dit disparaîtra. Peut-être n'a-t-il plus sa +raison d'être. Que t'en semble? + +Il paraît que tu étudies le _pignouf_; moi, je le fuis, je le connais +trop. J'aime le paysan berrichon qui ne l'est pas, qui ne l'est jamais, +même quand il ne vaut pas grand'chose; le mot _pignouf_ a sa profondeur; +il a été créé pour le bourgeois exclusivement, n'est-ce pas? Sur +cent bourgeoises de province, quatre-vingt-dix sont _pignouflardes_ +renforcées, même avec de jolies petites mines, qui annonceraient des +instincts délicats. On est tout surpris de trouver un fond de suffisance +grossière dans ces fausses dames. Où est la femme maintenant? Ça devient +une excentricité dans le monde. + +Bonsoir, mon troubadour; je t'aime et je t'embrasse bien fort; Maurice +aussi. + + + + +DCXCII. + +AU MÊME + + Nohant, 11 février 1869. + +Pendant que tu trottes pour ton roman, j'invente tout ce que je +peux pour ne pas faire le mien. Je me laisse aller à des fantaisies +_coupables_, une lecture m'entraîne et je me mets à barbouiller du +papier qui restera dans mon bureau et ne me rapportera rien. Ça m'a +amusé ou plutôt ça m'a commandé, car c'est en vain que je lutterais +contre ces caprices; ils m'interrompent et m'obligent... Tu vois que je +n'ai pas la force que tu crois. + +Tu dis de très bonnes choses sur la critique. Mais, pour la faire comme +tu dis, il faudrait des artistes, et l'artiste est trop occupé de son +oeuvre pour s'oublier à approfondir celle des autres. + +Mon Dieu, quel beau temps! En jouis-tu au moins de ta fenêtre? Je parie +que le tulipier est en boutons. Ici, pêchers et abricotiers sont en +fleurs. On dit qu'ils seront fricassés; ça ne les empêche pas d'être +jolis et de ne pas se tourmenter. + +Nous avons fait notre carnaval de famille: la nièce, les petits neveux, +etc. Nous tous avons revêtu des déguisements; ce n'est pas difficile +ici, il ne s'agît que de monter au vestiaire et on redescend en +Cassandre, en Scapin, en Mezzetin, en Figaro, en Basile, etc., tout cela +exact et très joli. La perle, c'était Lolo en petit Louis XIII satin +cramoisi, rehaussé de satin blanc frangé et galonné d'argent. J'avais +passé trois jours à faire ce costume avec un grand chic; c'était si +joli et si drôle sur cette fillette de trois ans, que nous étions tous +stupéfiés à la regarder. Nous avons joué ensuite des charades, soupé, +folâtré jusqu'au jour. Tu vois que, relégués dans un désert, nous +gardons pas mal de vitalité. Aussi je retarde tant que je peux le voyage +à Paris et le chapitre des affaires. Si tu y étais, je ne me ferais pas +tant tirer l'oreille. Mais tu y vas à la fin de mars et je ne pourrai +tirer la ficelle jusque-là. Enfin, tu jures de venir cet été et nous y +comptons absolument. J'irai plutôt te chercher par les cheveux. + +Je t'embrasse de toute ma force sur ce bon espoir. + + + + + +DCXCIII + +A. M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS + + Nohant, 18 février 1869. + +Cher enfant, + +Je reçois ta lettre ce matin, et, ce soir, me voilà bien triste et toute +seule avec mes deux petites, cachant à Aurore que papa et maman +viennent de partir pour Milan. Un télégramme nous a annoncé que le +père Calamatta, qui était malade depuis près d'un an sans donner +d'inquiétudes sérieuses, était dans un état très alarmant. Les enfants +sont donc partis tout de suite, Maurice bien affecté de quitter mère et +enfants; Lina désolée de quitter tout cela pour aller peut-être trouver +son père mort ou mourant. + +Voilà comme le malheur vous tombe sur la tête au milieu du calme et de +la joie; car, à l'habitude et quand tout va bien physiquement chez nous +et autour de nous, nous sommes vraiment des enfants gâtés du bon Dieu, +vivant si unis les uns pour les autres. C'est-là, cher enfant, qu'il +faut un peu de courage à ta vieille mère pour ne par broyer du noir; +et les petites contrariétés de théâtre que tu m'as vu supporter si +patiemment paraissent ce qu'elles sont, rien du tout au prix de ce qui +contriste le coeur. Enfin! courage, n'est-ce pas? à ce chagrin qui nous +menace et nous cogne, il se joindra peut-être de grandes contrariétés. +Si ce pauvre homme meurt, il faudra probablement que mes enfants aillent +à Rome, où il a enfoui tout ce qu'il possède, tableaux, meubles rares, +etc. Il n'y en a pas pour un grosse somme; il faut pourtant ne pas +laisser piller cela, et je crains que le transport ou la vente de ces +objets ne donne beaucoup de peine ou d'ennui pour peu de compensation. + +Et puis c'est un prolongement d'absence et je serai peut-être seule un +mois. Si c'était pour eux une partie de plaisir, je serais gaie dans ma +solitude, de penser à leurs amusements; mais, dans les conditions où ils +sont, ce voyage est navrant et j'en bois toute la tristesse, toute la +fatigue, sans pouvoir la leur alléger. + +Je ne manquerai pourtant pas de courage, sois tranquille. J'ai ces deux +chères fillettes à garder et à ne pas quitter d'une heure. Lolo ne sait +pas encore qu'ils sont partis. On l'a emmenée jouer dans ma chambre +pendant qu'on enlevait les malles, et elle n'a pas vu les larmes. A +dîner, je vais inventer une histoire et demain encore; mais il y aura du +gros chagrin quand elle constatera que nous sommes seules; car elle est +passionnée dans ses affections et pas facile à attraper longtemps. + +Tu vois, cher enfant, que je ne suis pas en route pour Paris, tant s'en +faut. Le premier mouvement de Maurice a été de t'écrire pour te confier +sa mère. Je te le dis pour que tu voies quelle amitié il a pour toi, +mais je l'en ai empêché. Nohant sans _eux_ est trop morne, et tu es dans +l'âge de la force et du bonheur, je trouverais égoïste et lâche de te +_faire quitter les tiens et tes plaisirs du Midi_ pour te condamner +à l'état de chien de garde. Non, sois tranquille sur mon compte, je +supporterai cette crise comme il le faut, tant qu'on a un devoir à +remplir, on a la _grâce suffisante_ et je ne m'ennuierai pas; cette +solitude me forcera de travailler. J'aurai le coeur gros souvent, +surtout jusqu'à dimanche, où j'aurai un télégramme de leur arrivée à +Milan. Jusque-là, l'inquiétude troublera le sommeil. Je ne sais pas si +on passe le mont Cenis sans danger en cette saison, ni comment on le +passe. C'est bête d'y penser; il y a du danger partout, même au coin de +son feu; mais l'imagination est la folle qui n'obéit pas à la volonté. +Si tu veux de leurs nouvelles, écris-leur: _Alla signora Lina Sand +(Calamatta), Contrada Ciorasso, 11, Milano_. + +Au revoir donc, à Paris, _quand tu y seras selon le cours de tes +projets_ quand tu auras vu tout ton monde et que le mien sera revenu, +j'irai y passer quelques jours et te rappeler que Nohant t'attend quand +tu seras un peu rassasié de Paris. + +Je t'embrasse tendrement, cher fils; ne sois pas inquiet de moi, mais +plains-moi un peu; ça me fera du bien. + +G. SAND. + + + + +DCXCIV + +À GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 21 février 1869. + +Je suis toute seule à Nohant, comme tu es tout seul à Croisset. Maurice +et Lina sont partis pour Milan, pour voir Calamatta dangereusement +malade. S'ils ont la douleur de le perdre, il faudra que, pour liquider +ses affaires, ils aillent à Rome; un ennui sur un chagrin, c'est +toujours comme cela. Cette brusque séparation a été triste, ma pauvre +Lina pleurant de quitter ses filles et pleurant de ne pas être auprès de +son père. On m'a laissé les enfants, que je quitte à peine et qui ne me +laissent travailler que quand ils dorment; mais je suis encore heureuse +d'avoir ce soin sur les bras pour me consoler. J'ai tous les jours, +en deux heures, par télégramme, des nouvelles de Milan. Le malade est +mieux; mes enfants ne sont encore qu'à Turin aujourd'hui et ne savent +pas encore ce que je sais ici. Comme ce télégraphe change les notions de +la vie, et, quand les formalités et formules seront encore simplifiées, +comme l'existence sera pleine de faits et dégagée d'incertitudes! + +Aurore, qui vit d'adorations sur les genoux de son père et de sa mère et +qui pleure tous les jours quand je m'absente, n'a pas demandé une seule +fois où ils étaient. Elle joue et rit, puis s'arrête; ses grands beaux +yeux se fixent, elle dit: _Mon père_? Une autre fois, elle dit: _Maman_? +Je la distrais, elle n'y songe plus, et puis elle recommence. C'est très +mystérieux, les enfants! ils pensent sans comprendre. Il ne faudrait +qu'une parole triste pour faire sortir son chagrin. Elle le porte sans +savoir. Elle me regarde dans les yeux pour voir si je suis triste ou +inquiète; je ris et elle rit. Je crois qu'il faut tenir la sensibilité +endormie le plus longtemps possible et qu'elle ne me pleurerait jamais +si on ne lui parlait pas de moi. + +Quel est ton avis, à toi qui as élevé une nièce intelligente et +charmante? Est-il bon de les rendre aimants et tendres de bonne +heure? J'ai cru cela autrefois: j'ai eu peur en voyant Maurice trop +impressionnable et Solange trop le contraire et réagissant. Je voudrais +qu'on ne montrât aux petits que le doux et le bon de la vie, jusqu'au +moment où la raison peut les aider à accepter ou à combattre le mauvais. +Qu'est-ce que tu en dis? + +Je t'embrasse et te demande de me dire quand tu iras à Paris, mon voyage +étant retardé, vu que mes enfants peuvent être un mois absents. Je +pourrai peut-être me trouver avec toi à Paris. + +TON VIEUX SOLITAIRE. + +Quelle admirable définition je retrouve avec surprise dans le fataliste +Pascal: + +«La nature agit par progrès, _itus et reditus_. Elle passe et revient, +puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais.» + +Quelle manière de dire, hein? Comme la langue fléchit, se façonne, +s'assouplit et se condense sous cette patte grandiose! + + + + +DCXCV + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS. + + Nohant, 12 mars 1869 + +Mourir, sans souffrance, en dormant, c'est la plus belle mort, et c'est +celle de Calamatta. Apoplexie séreuse, et puis une maladie dont il +n'a pas su la gravité et qui ne le faisait pas souffrir. Mes enfants +reviennent; Maurice a raison de ramener tout de suite ma pauvre Lina +auprès de ses filles. La nature veut qu'elle soit heureuse de les +revoir. + +Mourir ainsi, ce n'est pas mourir, c'est changer de place au gré de la +locomotive. Moi qui ne crois pas à la mort, je dis: «Qu'importe tôt ou +tard!» Mais le départ, indifférent pour les partants, change souvent +cruellement la vie de ceux qui restent, et je ne veux pas que ceux que +j'aime meurent avant moi qui suis toujours prête et qui ne regimberai +que si je n'ai pas ma tête. Je ne crains que les infirmités qui font +durer une vie inutile et à charge aux plus dévoués. Calamatta, qui +s'était gardé extraordinairement jeune et actif à soixante-neuf ans, +craignait aussi cela plus que la mort. Il a été, dans les derniers +jours, menacé de paralysie. Si on lui eût donné à choisir, il eût choisi +ce que la destinée lui a envoyé. Il a eu sa grandeur aussi, celui-là, +par le respect et l'amour de l'art sérieux. Il avait à cet égard des +convictions respectables par leur inflexibilité. Il ne comprenait la vie +que sous un aspect, qui n'est peut-être pas la vie, et il la cherchait +avec anxiété et entêtement, tout cela ennobli par la sincérité, le +talent réel et la volonté, intéressant et irritant, sec et tendre, +personnel et dévoué; des contrastes qui s'expliquaient par un idéalisme +incomplet et douloureux. Manque d'éducation première dans l'art comme +dans la société; un vrai produit de Rome, un descendant de ceux qui ne +voyaient qu'eux dans l'univers et qui avaient raison à leur point de +vue. + +Moi, je voudrais mourir après quelques années où j'aurais eu le loisir +d'écrire pour moi seule et quelques amis. Il me faudrait un éditeur qui +me fit vingt mille livres de rente pour subvenir à toutes mes charges; +mais je ne saurai pas le trouver et je mourrai en tournant ma roue de +pressoir. Je m'en console en me disant que ce que j'écrirais ne vaudrait +peut-être pas la peine d'être écrit. C'est égal; si vous me trouvez, cet +éditeur, pour l'année prochaine, prenez-le aux cheveux. + +Vous tracez pour vous un idéal de bonheur que vous pouvez, ce me semble, +réaliser demain si bon vous semble. Mais vous ne le voulez pas, et vous +avez bien raison. + +Il n'y a de bon dans la vie que ce qui est contraire à la vie; le jour +où nous ne songerons plus qu'à la conserver, nous ne la mériterons plus. + +N'est-ce pas une fatigue d'aimer ses amis? Il serait bien plus commode +de ne se déranger pour personne, de ne soigner ni enterrer les autres, +de n'avoir ni à les consoler ni à les secourir et de ne point souffrir +de leurs peines. Mais essayez! cela ne se peut. + +Bonsoir, cher fils; je vous aime: c'est la moralité de la chose. + +G. SAND. + + + + +DCXCVI + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 2 avril 1869. + +Cher ami de mon coeur, nous voici redevenus calmes. Mes enfants me sont +arrivés bien fatigués. Aurore a été un peu malade. La mère de Lina est +venue s'entendre avec elle pour leurs affaires. C'est une loyale et +excellente femme, très artiste et très aimable. J'ai eu aussi un gros +rhume, mais tout se remet, et nos charmantes fillettes consolent leur +petite mère. S'il faisait moins mauvais temps et si j'étais moins +enrhumée, je me rendrais tout de suite à Paris, car je veux t'y trouver. +Combien de temps y restes-tu? Dis-moi vite. + +Je serai bien contente de renouer connaissance avec Tourguenef, que j'ai +un peu connu sans l'avoir lu, et que j'ai lu depuis avec une admiration +entière. Tu me parais l'aimer beaucoup: alors je l'aime aussi, et je +veux que, quand ton roman sera fini, tu l'amènes chez nous. Maurice +aussi le connaît et l'apprécie beaucoup, lui qui aime ce qui ne +ressemble pas aux autres. + +Je travaille à mon roman de _cabotins_, comme un forçat. Je tâche que +cela soit amusant et explique _l'art_; c'est une forme nouvelle pour moi +et qui m'amuse. Ça n'aura peut-être aucun succès. Le goût du jour est +aux marquises et aux lorettes; mais qu'est-ce que ça fait?--Tu devrais +bien me trouver un titre qui résumât cette idée: _le roman comique +moderne_[1]. + +Mes enfants t'envoient leurs tendresses; ton vieux troubadour embrasse +son vieux troubadour. + +Réponds vite combien tu comptes rester à Paris. + +Tu dis que tu payes des notes et que tu es agacé. Si tu as besoin de +_quibus_, j'ai pour le moment quelques sous à toucher. Tu sais que tu +m'as offert une fois de me prêter et que, si j'avais été gênée, j'aurais +accepté. Dis toutes mes amitiés à Maxime Du Camp et remercie-le de ne +pas m'oublier. + + [1] _Pierre, qui roule_. + + + + +DCXCVII + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 20 avril 1869. + +Cher ami, + +Pour le moment, je suis éreintée: j'ai dépassé mes forces, et mes +soixante-cinq printemps me rappellent à l'ordre. Ce ne sera pas tout de +suite que je pourrai écrire ou lire une ligne, _même de Victor Hugo_! +et je vais me reposer à Paris en courant du matin au soir! Si on peut +m'attendre, je ferai tout mon possible pour ne pas arriver trop lard. +Ce qu'il y a de certain, c'est que je prends acte de la sommation du +_Temps_, et je ne m'engagerai pas ailleurs. + +Certes _le Temps_ est un journal qui se respecte et se fait respecter, +et, de plus, M. Nefftzer est un des êtres les plus sympathiques qu'on +puisse rencontrer. Je ne sais pas comment je n'ai jamais rien écrit dans +_sa maison_. C'est que je n'écris plus. Ce gagne-pain éternel, le roman +à perpétuité m'absorbe et me commande. À propos, reprochez-lui de ne +plus m'envoyer _le Temps_. Je n'étais pas indigne de le recevoir. On me +l'a supprimé. + +Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Il vient de faire un triste +voyage à Milan pour voir mourir notre pauvre Calamatta. Sa petite femme +a été bien éprouvée. Enfin, on se calme. Ils ont deux fillettes si +charmantes! La grâce, la douceur, l'intelligence de l'aînée sont +incroyables pour son âge. + +A bientôt, cher ami. N'oubliez pas qu'à Paris, je demeure rue Gay Lussac +5, bien près de vous. + +G. SAND. + + + + +DCXCVIII + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, 14 mai 1869. + +On se croirait en 1848 depuis hier. On chante _la Marseillaise_ à +tue-tête dans les rues, et personne ne dit rien. Ce soir, quelques +centaines d'étudiants, suivis de quelques blouses, ont passé trois fois +sur mon boulevard, en chantant... faux comme toujours. _La Marseillaise_ +ne viendra jamais à bout d'être chantée juste. Les boutiquiers, toujours +braves, se sont hâtés de fermer boutique. Les réunions électorales +sont très orageuses, et la police est très modérée jusqu'ici; cela +pourra-t-il durer? Il y a quelque chose dans l'air. Le public peut-il +agir contre la troupe? Il serait écrasé. Mais le gouvernement peut-il +sévir contre le public électoral? Ce serait jouer son va-tout. On en est +là. + +Rochefort et Bancel sont les lions du moment. On garde un bon souvenir +à Barbès. De Ledru-Rollin et des siens, pas plus question que s'ils +n'avaient jamais existé. + +Voilà tout ce que je sais. Je suis trop occupée pour m'informer. Les +jours passent comme des heures à ranger, trier, et me garer des visites. +J'ai diné avec Plauchut, et nous avons fait ensuite une partie de +dominos. Hier, j'ai diné rue de Courcelles, avec Théo, Flaubert, les +Goncourt, Taine, etc. On n'a parlé que de littérature, et, comme de +coutume, on n'a été d'accord sur rien. + +Je me porte bien; j'irai à Palaiseau après-demain probablement. Je vous +_bige_ mille fois. Deux jours sans nouvelles de vous! Il n'y a personne +de malade, au moins? + +Hier, Taine m'a parlé de toi avec de grands éloges. La princesse a dit +que c'était grand dommage que tu ne fisses plus de peinture. Taine +a dit: «Mais, il fait de la bonne littérature; c'est un esprit très +substantiel et un talent sérieux.» Et puis il m'a dit qu'il avait lu +dernièrement mes _Maîtres sonneurs_, et que c'était _tout aussi beau que +Virgile_. Rien que ça! Enfin il m'a parlé de mes affaires et il veut en +parler à Hachette. + + + + +DCXCIX + +A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS + + Nohant, 11 juin 1869. + +Comment vas-tu, mon Planchemar? Ta petite personne délicate et frêle +est-elle restaurée? Trempes-tu encore des biscuits dans du madère avant +la soupe, pour te mettre en appétit? + +Pour moi, je vas comme les vieux chevaux qui travaillent jusqu'à la +dernière minute avant l'abattoir. J'ai fait le voyage seule dans mon +coupé, et n'en suis descendue qu'à Châteauroux. Comme cette route que je +connais trop m'ennuie beaucoup, j'ai fermé tous les stores, j'ai dormi +jusqu'à Orléans; puis j'ai lu tout un volume de Tourguenef, jusqu'à +Nohant. Lina m'attendait à Vic, avec les deux fillettes. Toutes trois +vont bien et Lolo continue à être une merveille. Elle ne veut plus me +quitter, et, du jardin, elle me crie: «Es-tu chez toi, bonne mère? Tu +vas pas t'en aller encore?» + +La poupée a eu le plus grand succès; mais les pelles et les brouettes +l'emportent sur tout, et les bananes enfoncent tout autre mets. Maurice, +Lina et moi, nous en avons aussi la passion, et je te réponds qu'on les +fête: elles sont délicieuses! on te remercie, et Lolo répète que son +Plauchut fait tout ce qu'elle veut. Allons, marie-toi donc, gros +irrésolu, pour avoir une Aurore à gâter! + +Gabrielle est gentille aussi comme tout, toujours gaie et toujours en +mouvement. Maurice est agriculteur jusqu'à la moelle. Il se lève à sept +heures, va aux foires et marchés, et se porte à ravir. Ça l'a rajeuni +de dix ans. Tu penses que je suis heureuse de voir que tout va bien et +qu'on est heureux; Nohant est ombreux, fleuri, feuillé comme-je ne l'ai +jamais vu; récolte de foins splendide chez nous, mauvaise ailleurs. Pas +de fruits, ça fera l'affaire de Magny. + +On t'attend pour ma fête et on en saute de joie; je leur ai conté +l'affaire de ton voyage nocturne à Palaiseau et ils en ont été tout +attendris. Donne-nous de tes nouvelles et viens le plus tôt que tu +pourras. J'ai beau être au milieu de ce que j'ai de plus cher au monde, +ta bonne figure me manque, et il ne me semble plus que je sois au +complet sans toi. A bientôt, donc, n'est-ce pas? + +G. SAND. + + + + +DCC + +AU MÊME + + Nohant, 15 août 1869. + +Mon cher enfant, + +Qu'est-ce que tu deviens? Il y a plusieurs jours que tu n'as donné de +tes nouvelles. + +Ici, on va toujours bien et on t'aime. Dis-nous si tes affaires vont à +souhait, si tu t'amuses et si tu nous aimes toujours. + +G. SAND. + +P.-S.--Moi, j'ai repris mon herbier, de fond en comble. Quel travail! +Il y a huit jours que j'y suis plongée du matin au soir. J'ai pris pour +domestique mon élève le clairon des pompiers. Je lui ai demandé s'il +était propre. + +--Très propre, madame; personne n'est aussi propre que moi. + +--Es-tu intelligent? + +--Très intelligent, madame; personne n'est aussi intelligent que moi. + +--Et raisonnable? + +--Très raisonnable, madame; personne, etc. + +Il a répondu ainsi à toutes les questions; j'ai fini par lui demander +s'il était modeste. + +--Très modeste, madame; personne n'est plus modeste que moi. + +Voyant qu'il avait toutes les perfections, je l'ai pris pour laver +Fadet, et il fait les choses avec tant de conscience, qu'il se met dans +la fosse avec lui jusqu'au menton. C'est un vrai Jocrisse, mais si bon +garçon et si zélé, que nous le garderons. Je lui ai appris la musique +l'année dernière; je vais lui apprendre à lire. + + + + +DCCI + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Sainte-Monehouhl, 18 septembre 1869. + +Bonne santé et bon voyage! J'ai vu Reims, la cathédrale; la Champagne +pouilleuse, très laide; les bords de l'Aisne, charmants! Nous avons très +bien dormi dans le pays des pieds de cochon et joué aux dominos en wagon +toute la journée d'hier, première de notre voyage. + +En ce moment, Adam visite le champ de bataille de Valmy, qu'il a étudié +avec soin (la bataille, dans l'histoire, et, dans _André Bauvray_, la +campagne). + +Après déjeuner, nous partons en calèche, pour les défilés de l'Argonne +et nous coucherons à Verdun. Il fait un temps délicieux. Rien de très +intéressant pour moi jusqu'ici; mais on quitte le chemin de fer et la +promenade commence. + +Je vous _bige_ mille fois tous. + + + + +DCCII + +AU MÊME + + Paris, 23 septembre 1869. + +J'arrive à Paris, neuf heures du soir, en belle santé et nullement +fatiguée, et j'y trouve de vos nouvelles. Tout va bien chez nous; je +suis heureuse et contente. Je viens de voir un pays admirable, les +vraies Ardennes, sans beaux arbres, mais avec des hauteurs et des +rochers comme à Gargilesse. La Meuse au milieu, moins large et moins +agitée que la Creuse, mais charmante et navigable. Nous l'avons suivie +de Mézières à Givet en chemin de fer, en bateau, à pied, et de nouveau +en chemin de fer. On fait ce délicieux trajet, sans se presser dans +la journée, et même on à le temps de déjeuner très copieusement et +proprement dans une maison en micaschiste, comme celles des paysans de +Gargilesse, mais d'une propreté belge très réelle, au pied des beaux +rochers appelés _les Dames-de-Meuse_. + +Si les défilés de l'Argonne sont dignes _d'André_ _Bauvray, les +Dames-de-Meuse_ sont dignes du _Comme il vous plaira_ de Shakspeare. Il +n'y manque que les vieux chênes. Le système très lucratif du déboisement +et du reboisement de ces montagnes est très singulier. Je vous le +_narrerai_ à la maison. + +De Givet, où nous avons passé deux nuits, et où Alice a été souffrante, +j'ai été, avec Adam et Plauchut, à huit lieues en Belgique, voir les +grottes de Han; c'est une rude course de trois heures dans le coeur de +la montagne, le long des précipices de la Lesse souterraine, un petit +torrent qui dort ou bouillonne au milieu des ténèbres pendant près +d'une lieue, dans des galeries ou des salles immenses décorées des +plus étranges stalactites. Cela finit par un lac souterrain où l'on +s'embarque pour revoir la lumière d'une manière féerique. + +C'est une course très pénible et assez dangereuse que la promenade avec +escalade ou descente perpétuelle dans ces grottes. Voyant les autres +tomber comme des capucins de cartes, j'ai pris le bras du maître-guide +en lui glissant à l'oreille l'amoureuse promesse d'une pièce de cinq +francs. J'ai pris la tête de la caravane et je n'ai pas fait un faux +pas. Il y avait là une vingtaine de Belges qui n'étaient pas contents de +la préférence, _savez-vous?_ Fallait qu'ils s'en avisent, ainsi que de +la pièce de deux francs à un des porteurs de lampe. Mais, quand on veut +des _préférences_, on ne doit pas rechigner à la détente. + +Ni Alice ni sa mère ne seraient sorties de cette promenade, ou bien +elles seraient encore à Givet très malades. Enfin nous les avons +ramenées à Paris guéries et bien gaies. Nous avons tous été constamment +d'accord, Adam étant un excellent _mar-chef._ Nous avons dépensé chacun +cent soixante-cinq francs, en cinq jours, en ne nous refusant rien, +voitures, auberges, bateaux et même l'Opéra à Charleville. Je ne sais si +vous ne recevrez pas cette lettre-ci avant toutes les autres. Je vous ai +écrit de toutes nos _couchées_. + +Je vous _bige_ mille fois et vais dormir dans mon lit. Nous avons parlé +mille fois de vous en route. J'ai acheté à Verdun des dragées pour Lolo, +et, à Reims, Plauchut lui a acheté des nonnettes. + +Je vous _bige_ et _rebige_. Gabrielle est-elle bien guérie de ses dents? +Merci à ma Lolo de penser à moi. + +J'ai vu des vaches, des vaches! des moutons, des moutons! pas un boeuf; +des montagnes d'ardoises, pas une coquille, pas une empreinte. Il est +vrai que je n'ai pu visiter une seule ardoisière, le temps manquait. +Presque toujours le terrain de Gargilesse plus schisteux encore, +c'est-à-dire plus feuilleté, et plus friable, de Mézières à Givet. + +La cathédrale de Reims est une belle chose; mais c'est pourri +d'obscénités, et parfaitement catholique. La luxure est représentée sur +le porche dans la posture d'un monsieur qui s'amuse tout seul; charmant +spectacle pour les jeunes communiantes. + +Nous ayons eu aussi tempête la nuit à Verdun, et grande pluie le soir à +Charleville; mais je dormais trop bien pour entendre l'orage, pas plus +que les _dianes_ de toutes ces villes de guerre. Juliette et Alice ne +fermaient pas l'oeil. + +Tout le temps que nous avons été à _découvert_, il a fait un temps +frais, doux, ravissant et par moments un beau soleil chaud. Le soleil +tapait rude sur la montagne de Han; mais, dans la grotte, c'était +un bain de boue, j'ai été crottée jusque sur mon chapeau, tant les +stalactites pleurent! + + + + +DCCIII + +AU MÊME + + Paris, 17 octobre 1869. + +Ta Linette est arrivée à quatre heures et demie, en bonne santé et +fraîche comme une rose. Je l'attendais avec Houdor à la gare, où elle a +débarqué avec un bouquet de Nohant aussi frais qu'elle. Je l'ai menée à +la maison; puis nous avons été dîner chez Magny, où Plauchemar est venu +nous rejoindre; après, nous avons fait une partie de dominos et Titine +est venue s'y joindre. J'ai causé de Nohant, de toi, de nos filles avec +Cocote, qui s'est couchée à dix heures, très-vaillante, mais en bonne +disposition de dormir. Je vais en faire autant; car je me suis levée +à huit heures, pour aller enterrer le pauvre Sainte-Beuve. Tout Paris +était là, les lettres, les arts, les sciences, la jeunesse et le peuple; +pas de sénateurs ni de prêtres. J'y ai vu Girardin, qui a dit à Solange +que son roman était très bien, et qui l'a beaucoup encouragée à +continuer; Flaubert, qui était très affecté; Alexandre: son père, qui +ne marche plus; Berton, Adam, Borie, Nefftzer, Taine, Trélat, le vieux +Grzymala, Prévost-Paradol, Ratisbonne, Arnaud (de l'Ariège), catholique. +Des athées, des croyants, des gens de tout âge, de toute opinion, et la +foule. + +La chose finie, j'ai quitté tout ce monde officiel pour aller retrouver +ma voiture; alors en rentrant dans la vraie foule, j'ai été l'objet +d'une _manifestation_ dont je peux dire que j'ai été reconnaissante, +parce qu'elle était tout à fait respectueuse et pas enthousiaste: on +m'a escortée en se reculant pour me faire place et en levant tous les +chapeaux en silence. La voiture a eu peine à se dégager de cette foule +qui se retirait lentement, saluant toujours et ne me regardant pas +sous le nez, et ne disant rien. Adam et Plauchut qui m'accompagnaient +pleuraient presque, et Alexandre était tout étonné. + +J'ai trouvé cela mieux que des cris et des applaudissements de théâtre, +et j'ai été seule l'objet de cette préférence. Il n'y avait pour les +autres que des témoignages de curiosité. Plauchut m'a fait promettre de +te raconter cela bien exactement, disant que tu en serais content, parce +que c'était comme un mouvement général d'estime, pour le caractère, plus +que pour la réputation. + +Demain, Lina va voir sa mère; je vais lui faciliter toutes les allées +et venues, pour qu'elle puisse gagner du temps et ne pas se fatiguer. +J'aurai bien soin d'elle, tu peux être tranquille, et le plus vite +possible nous retournerons vers toi et nos chéries fillettes, dont nous +avons bien soif! + +Embrasse pour moi _les jènes gens_, comme dit Lolo. + + + + +DCCIV + +A M. EDMOND PLAUCHUT, AU MANS + + Nohant, 10 novembre 1869. + +Je te croyais parti en effet, et, pendant que je t'écris au Mans, tu es +peut-être encore à Paris à te dorloter. Ici, c'est un rhume général, +sauf les enfants. Ça n'a pas empêché Maurice et René de rouvrir avec +éclat le _Théâtre Balandard_, et de nous donner une pièce souvent +interrompue par les bravos et les rires. Aurore, pour la première fois, +a assisté à un premier acte; après quoi, on lui a dit que c'était fini +et elle a été se coucher. Elle était figée d'étonnement et d'admiration, +et disait toujours: «Encore! encore! j'en veux d'autres!» bien qu'il fut +dix heures du soir; c'est la première fois qu'elle veille si tard. Elle +est toujours merveilleusement gentille. + +Mon _jeu de Plauchut_ continue tous les soirs avec elle et dure une +grande heure. Il n'y a pas moyen de lui en inventer un qui l'amuse +autant que ce domino, qui recommence toujours les mêmes aventures. A +présent, mon Plauchut a une petite fille qui est insupportable, qui fait +dans son lit et qui crie toujours. + +Il n'y a pas de danger qu'elle t'oublie. Je croyais, à mon retour de +Paris, qu'elle ne songeait plus à ce jeu; mais, dès le premier soir, +quoiqu'elle n'y eût pas joué depuis deux mois, elle m'a dit: «Tu vas +faire Plauchut.» Elle lui attribue le rôle que Balandard a dans les +marionnettes; c'est lui qui bat tout le monde et qui jette les importuns +par la fenêtre, mais le plus souvent dans les lieux. + +J'ai reçu l'_almanach_, qui est joliment bête, à commencer par _moi[1]._ + +En politique, je n'aime pas le rôle de Rochefort. Je n'aime pas cette +adulation du peuple, cet abandon de sa volonté, cette absence de +principes. Ce n'est pas ainsi qu'il faut l'aimer et le servir: c'est le +traiter en souverain absolu. Un homme qui se respecte ne dit pas: «Je +prêterai serment ou je ne le prêterai pas, c'est comme vous voudrez». +S'il n'en sait pas plus long que ses commettants; s'il attend leur +caprice pour agir, le premier idiot venu est aussi bon à élire que lui. +Toute cette nuance ultra-démocratique est une écume. Mais il n'y a pas +d'ébullition sans écume et cela ne doit pas inquiéter outre mesure ceux +qui veulent la révolution sociale. + +Elle se ferait mieux sans violence; mais, qu'on lutte ou non contre la +violence, elle est fatale, elle aura son jour. Laissons passer. + +Tu nous annonces la mort de Victor-Emmanuel. Les journaux ne l'annoncent +pas encore. Ce serait un malheur. Ses fils, dit-on, ne le valent pas, et +l'Italie n'est pas prête à se passer de lui. + +Si je t'avais su encore à Paris, je t'aurais chargé de remettre à +Galli-Marié _las muchachas_ que Berton nous a envoyées. Je les ai +expédiées par la poste à la diva. + +Sauf les rhumes, tout va bien ici. Moi, je travaille, je fais le roman +des Dames-de-Meuse et des grottes de Han[1]. Ça t'amusera de t'y +promener en souvenir avec des personnages que tu ne connais pas. + +Tout le monde t'embrasse tendrement. Écris-nous. + +G. SAND. + + [1] _Almanach du Rappel_, pour 1870. + + + + +DCCV + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 15 novembre 1869. + +Qu'est-ce que tu deviens, mon vieux troubadour chéri? tu corriges tes +épreuves comme un forçat, jusqu'à la dernière minute? On annonce ton +livre _pour demain_ depuis deux jours. Je l'attends avec impatience, car +tu auras soin de ne pas m'oublier? On va te louer et t'abîmer; tu t'y +attends. Tu as trop de vraie supériorité pour n'avoir pas des envieux et +tu t'en bats l'oeil, pas vrai? Et moi aussi pour toi. Tu es de force +à être stimulé par ce qui abat les autres. Il y aura du pétard, +certainement; ton sujet va être tout à fait de circonstance en ce +moment de _Régimbards_. Les bons progressistes, les vrais démocrates +t'approuveront. Les idiots seront furieux, et tu diras: «Vogue la +galère!» + +Moi, je corrige aussi les épreuves de _Pierre qui roule_ et je suis à la +moitié d'un roman nouveau qui ne fera pas grand bruit; c'est tout ce que +je demande pour le quart d'heure. Je fais alternativement _mon_ roman, +celui qui me plaît et celui qui ne déplaît pas autant à la _Revue_, et +qui me plaît fort peu. C'est arrangé comme cela; je ne sais pas si je ne +me trompe pas. Peut-être ceux que je préfère sont-ils les plus mauvais. +Mais j'ai cessé de prendre souci de moi, si tant est que j'en aie +jamais eu grand souci. La vie m'a toujours emportée hors de moi et elle +m'emportera jusqu'à la fin. Le coeur est toujours pris au détrimen de +la tête. A présent, ce sont les enfants qui mangent tout mon intellect; +Aurore est un bijou, une nature devant laquelle je suis en admiration; +ça durera-t-il comme ça? + +Tu vas passer l'hiver à Paris, et, moi, je ne sais pas quand j'irai. Le +succès du _Bâtard_ continue; mais je ne m'impatiente pas; tu as promis +de venir dès que tu serais libre, à Noël, au plus tard, faire réveillon +avec nous. Je ne pense qu'à ça, et, si tu nous manques de parole, ça +sera un désespoir ici. Sur ce, je t'embrasse à plein coeur comme je +t'aime. + +G. SAND. + + [1] _Malgré tout_. + + + + +DCCVI + +A M, LOUIS ULBACH, A PARIS + + Nohant, 26 novembre 1869. + +Cher et illustre ami, + +Je suis à Nohant, à huit heures de Paris (chemin de fer). Est-ce une +trop longue enjambée pour le temps dont vous pouvez disposer? On part +vers neuf heures de Paris, on dine à Nohant à sept.--On peut repartir +le lendemain matin; mais, en restant un jour chez nous, il n'y a pas de +fatigue et on aurait le temps de causer. Si cela ne se peut, ce sera à +notre grand regret; car nous nous ferions une joie, mes enfants et moi, +de vous embrasser, vous et votre _Cloche_[1], qui sonne si fort, sans +cesser d'être un bel instrument et sans détonner dans les charivaris. + +J'irai à Paris, dans le courant de l'hiver, janvier ou février. Si vous +ne pouvez m'attendre, consultez sur les quarante premières années de +ma vie, l'_Histoire de ma vie_. Lévy vous portera les volumes à votre +première réquisition. + +Cette histoire est vraie. Beaucoup de détails à passer; mais, en +feuilletant, vous aurez _exacts_ tous les faits de ma vie. + +Pour les vingt-cinq dernières années, il n'y a plus rien d'intéressant; +c'est la vieillesse très calme et très heureuse en famille, traversée +par des chagrins tout personnels, les morts, les défections, et +puis l'état général où nous avons souffert, vous et moi, des mêmes +choses.--Je répondrai, à toutes les questions qu'il vous conviendrait de +me faire, si nous causions, et ce serait mieux. + +J'ai perdu deux petits-enfants bien-aimés, la fille de ma fille et le +fils de Maurice. J'ai encore deux petites charmantes de son heureux +mariage. Ma belle-fille m'est presque aussi chère que lui. Je leur ai +donné la gouverne du ménage et de toute chose. Mon temps se passe à +amuser les enfants, à faire un peu de botanique en été, de grandes +promenades (je suis encore un piéton distingué), et des romans, quand je +peux trouver deux heures dans la journée et deux heures le soir. + +J'écris facilement et avec plaisir; c'est ma récréation; car la +correspondance est énorme, et c'est là le travail. Vous savez cela. Si +on n'avait à écrire qu'à ses amis! Mais que de demandes touchantes ou +saugrenues! Toutes les fois que je peux quelque chose, je réponds. Ceux +pour lesquels je ne peux rien, je ne réponds rien. Quelques-uns méritent +que l'on essaye, même avec peu d'espoir de réussir. Il faut alors +répondre qu'on essayera. Tout cela, avec les affaires personnelles, dont +il faut bien s'occuper quelquefois, fait une dizaine de lettres par +jour. C'est le fléau; mais qui n'a le sien? + +J'espère, après ma mort, aller dans une planète où l'on ne saura ni lire +ni écrire. Il faudra être assez parfait pour n'en avoir pas besoin. En +attendant, il faudrait bien que, dans celle-ci, il en fût autrement. + +Si vous voulez savoir ma position matérielle, elle est facile à établir. +Mes comptes ne sont pas embrouillés. J'ai bien gagné, un million avec +mon travail; je n'ai pas mis un sou de côté: j'ai tout donné, sauf vingt +mille francs, que j'ai placés, il y a deux ans, pour ne pas coûter trop +de tisane à mes enfants, si je tombe malade; et encore, ne suis-je pas +sûre de garder ce capital; car il se trouvera des gens qui en auront +besoin, et, si je me porte encore assez bien pour le renouveler, il +faudra bien lâcher mes économies. Gardez-moi le secret, pour que je les +garde le plus, possible. + +Si vous parlez de mes ressources, vous pouvez dire, en toute +connaissance, que j'ai toujours vécu, au jour le jour, du fruit de mon +travail, et que je regarde cette manière d'arranger la vie comme la +plus heureuse. On n'a pas de soucis matériels, et on ne craint pas les +voleurs. Tous les ans, à présent que mes enfants tiennent le ménage, +j'ai le temps de faire quelques petites excursions en France; car les +recoins de la France sont peu connus, et ils sont aussi beaux que ce +qu'on va chercher bien loin. J'y trouve des cadres pour mes romans. +J'aime à avoir vu ce que je décris. Cela simplifie les recherches, les +études. N'eussé-je que trois mots à dire d'une localité, j'aime à la +regarder dans mon souvenir et à me tromper le moins que je peux. + +Tout cela est bien banal, cher ami, et, quand on est convié par un +biographe comme vous, on voudrait être grand comme une pyramide pour +mériter l'honneur de l'occuper. + +Mais je ne puis me hausser. Je ne suis qu'une bonne femme à qui on'a +prêté des férocités de caractère tout à fait fantastiques. On m'a aussi +accusée de n'avoir pas su aimer passionnément. Il me semble que j'ai +vécu de tendresse et qu'on pouvait bien s'en contenter. + +A présent, Dieu merci, on ne m'en demande pas davantage, et ceux qui +veulent bien m'aimer, malgré le manque d'éclat de ma vie et de mon +esprit, ne se plaignent pas de moi. + +Je suis restée très gaie, sans initiative pour amuser les autres, mais +sachant les aider à s'amuser. + +Je dois avoir de gros défauts; je suis comme tout le monde, je ne les +vois pas. Je ne sais pas non plus si j'ai des qualités et des vertus. +J'ai beaucoup songé à ce qui est _vrai_, et, dans cette recherche, le +sentiment du _moi_ s'efface chaque jour davantage. Vous devez bien le +savoir par vous-même. Si on fait le bien, on ne s'en loue pas soi-même, +on trouve qu'on a été logique, voilà tout. Si on fait le mal, c'est +qu'on n'a pas su qu'on le faisait. Mieux éclairé, on ne le ferait plus +jamais. C'est à quoi tous devraient tendre. Je ne crois pas au mal, mais +je crois à l'ignorance... + +Sonnez _la Cloche_, cher ami; étouffez les voix du mensonge, forcez les +oreilles à écouter. + +Vous avez fait de Napoléon III une biographie ravissante. On voudrait +être déjà à cette sage et douce époque, où les fonctions seront des +devoirs, et où l'ambition fera rire les honnêtes gens d'un bout du monde +à l'autre. + +A vous de coeur, bien tendrement et fraternellement. + +G. SAND. + + [1] Journal que publiait alors Louis Ulbach. + + + + +DCCVII + +A M. MÉDÉRIC CHAROT, A COULOMMIERS + + Nohant, 28 novembre 1869. + +Je vous remercie, monsieur, de votre dédicace et de votre envoi. J'ai lu +la pièce, elle est très jolie et pleine de détails charmants. Il y a des +longueurs au commencement, un peu trop de précipitation à la fin; mais +on ne juge bien ces défauts de proportion qu'en voyant répéter. Vous +en jugerez vous-même. La difficulté pour vous faire recevoir dans un +théâtre de Paris est immense. Vous ne vous en faites aucune idée, +et vous êtes bien jeune pour vous tant presser. Si j'avais autorité +maternelle sur vous, je vous dirais: «Pas encore.» Essayez encore un +succès de province. Attirez l'attention sur vous par ce genre d'essai +modeste, et apportez à Paris un nom dont on aura parlé davantage, avec +une pièce encore plus réussie. Vous allez trouver tous les théâtres +encombrés, comme toujours, et, si on vous reçoit, vous ne serez pas +joué avant deux ou trois ans. Les vers sont un obstacle auprès du gros +public. Je doute que le théâtre de Cluny en veuille. L'Odéon même, qui a +pour mission de jouer des pièces en vers, en a une très grande peur et +ses cartons en regorgent, etc., etc... + +Mais je n'ose pas insister. Il faut d'abord vous renseigner sur le +théâtre de Cluny. Je ne connais pas le directeur. Sachez s'il reculerait +devant la pièce en vers, avant de tenter une démarche inutile, et, si +cet obstacle n'existe pas, réfléchissez.--Si vous devez envoyer votre +manuscrit, sachez aussi d'avance l'opinion de la direction. Il y +a quelques mots sur les Césars qui effaroucheraient peut-être et +empêcheraient de lire plus loin. Vous serez à même de les rétablir quand +vous saurez sur quel terrain vous marchez. + +Voilà mon avis. Quand vous aurez décidé ce que vous voulez faire, je me +chargerai bien volontiers d'envoyer votre manuscrit à M. Larochelle, +avec une lettre de recommandation, pour qu'il le lise; mais mon +influence n'ira pas au delà. + +Bon courage quand même. Il y a progrès. Faites-en encore et toujours. + + + + + +DCCVIII + +A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN + + Nohant, 29 novembre 1869 + +Chers amis, + +Nohant est content de vous savoir tous en bonne santé. Nohant va bien +aussi, sauf les rhumes. L'année est humide et malsaine; les fanfans, +Dieu merci, ne s'en ressentent pas. La ferme est sur un bon pied. La +lumière se fait chaque jour, on a bon espoir. Cette première année a +coûté de la peine et des avances; mais tout est couvert déjà par les +produits à vendre. Lina a un peu de répit et chante comme un rossignol. +Les marionnettes font _florès_ tous les dimanches. Les six _jènes gens_ +(dont Planet) viennent toujours le samedi soir pour s'en aller le lundi +matin. Ledit Planet n'est pas vaillant, malgré son activité et sa +gaieté. J'espérais qu'il prendrait goût au Midi et irait passer ses +hivers à Nice ou à Monaco; mais c'est un vrai Berrichon qui ne peut +quitter son trou sans se croire perdu. + +Moi, je fais un roman, _pour changer!_ Je suis sur la Meuse; le beau +cadre que nous avons vu me sert et me plaît.--Je ne sais plus si je dois +espérer d'aller vous voir. La pièce de l'Odéon a toujours du succès, +celle qui vient après peut en avoir et je serais retardée jusqu'en +février. + +D'ici là, que de choses peuvent arriver! On recommence ce qui a été bête +et mauvais en 48, de part et d'autre. Des rouges trop pressés et trop +blagueurs, des blancs trop stupides, des bleus trop timides et trop +pales.--Nous verrons bien; l'avenir est à la vérité quand même. + +On vous embrasse tous. On vous aime et vous souhaite joie et santé. + +G. SAND. + + + + +DCCIX + +A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, 30 novembre 1869. + +Cher ami, + +J'ai voulu relire ton livre[1]; ma belle-fille l'a lu aussi, et +quelques-uns de mes jeunes gens, tous lecteurs de bonne foi et de +premier jet--et pas bêtes du tout. Nous sommes tous du même avis, que +c'est un beau livre, de la force des meilleurs de Balzac et plus réel, +c'est-à-dire plus fidèle à la vérité d'un bout à l'autre. + +Il faut le grand art, la forme exquise et la sévérité de ton travail +pour se passer des fleurs de la fantaisie. Tu jettes pourtant la poésie +à pleines mains sur ta peinture, que tes personnages la comprennent ou +non. Rosanette à Fontainebleau ne sait sur quelle herbe elle marche, et +elle est poétique quand même. + +Tout cela est d'un maître et ta place est bien conquise pour toujours. +Vis donc tranquille autant que possible, pour durer longtemps et +produire beaucoup. + +J'ai vu deux bouts d'article qui ne m'ont pas eu l'air en révolte contre +ton succès; mais je ne sais guère ce qui se passe; la politique me +paraît absorber tout. + +Tiens-moi au courant. Si on ne te rendait pas justice, je me fâcherais +et je dirais ce que je pense. C'est mon droit. + +Je ne sais au juste quand, mais, dans le courant du mois, j'irai sans +doute t'embrasser et te chercher, si je peux te démarrer de Paris. Mes +enfants y comptent toujours, et, tous, nous t'envoyons nos louanges et +nos tendresses. + +À toi, mon vieux troubadour. + +G. SAND. + + [1] _L'Éducation sentimentale_. + + + + +DCCX + +AU MÊME + + Nohant, 4 décembre 1869. + +J'ai refait aujourd'hui et ce soir mon article[1]. Je me porte mieux, +c'est un peu plus clair. J'attends demain ton télégramme. Si tu n'y mets +pas ton veto, j'enverrai l'article à Ulbach, qui, le 15 de ce mois, +ouvre son journal, et qui m'a écrit ce matin pour me demander avec +instance un article quelconque. Ce premier numéro sera, je pense, +beaucoup lu, et ce serait une bonne publicité. Michel Lévy serait +meilleur juge que nous de ce qu'il y a de plus utile à faire: +consulte-le. + +Tu sembles étonné de la malveillance. Tu es trop naïf. Tu ne sais +pas combien ton livre est original, et ce qu'il doit froisser de +personnalités par la force qu'il contient. Tu crois faire des choses qui +passeront comme une lettre à la poste; ah bien, oui! + +J'ai insisté sur le _dessin_ de ton livre; c'est ce que l'on comprend +le moins et c'est ce qu'il y a de plus fort. J'ai essayé de faire +comprendre aux simples comment ils doivent lire; car ce sont les simples +qui font les succès. Les malins ne veulent pas du succès des autres. +Je ne me suis pas occupée des méchants; ce serait leur faire trop +d'honneur. + +Quatre heures. Je reçois ton télégramme et j'envoie mon manuscrit à +Girardin. + +G. SAND. + + [1] Sur _l'Éducation sentimentale_. + + + + +DCCXI + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 10 décembre 1869. + +Êtes-vous de retour à Paris, mon cher fils, et ma lettre vous y +trouvera-t-elle? Je vous remercie de m'avoir écrit de Venise; c'est bien +gentil à vous d'avoir pensé à moi. Avez-vous fait d'ailleurs un bon et +beau voyage? avez-vous été en Orient? Vous voyez qu'à Nohant on ne sait +rien. On s'y porte à merveille et on y travaille sans relâche; mais on +voudrait avoir une longue-vue pour suivre ses amis absents et se réjouir +ou s'embêter avec eux dans leurs joies et dans leurs déceptions. + +Moi, cette Égypte transformée en cabaret ne m'a pas tentée. Il me semble +que les Majestés étrangères y ont porté la prose et l'ennui qui les +environne. Ici, il est vrai, on ne s'amuse pas avec plus d'originalité +et de distinction. Le pouvoir s'avachit, les vieilles rengaines se +ressassent, et les hommes d'avenir ne trouvent rien de neuf; triste et +inévitable mouvement des choses qui reviennent sur elles-mêmes au lieu +d'avancer. Mais je suis de ceux qui ne croient pas la machine déviée +parce qu'elle manque de graisse: ça reviendra et nous marcherons encore; +seulement il faudra de la patience et de la philosophie, car il y aura +bien des bêtises de faites et de dites. + +Mes petites-filles grandissent et sont gaies. L'aînée est très +intelligente et bonne; c'est ma société, mon amie personnelle. Que c'est +beau, la candeur de l'enfant! je ne sais plus rien des vôtres. J'attends +que vous me parliez d'un heureux retour au nid et du nid en bon état. Je +vous charge d'embrasser pour moi tout le cher monde et d'y joindre les +amitiés et révérences de mes enfants. + +Votre maman. + + + + +DCCXII + +A M. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, 11 décembre 1869. + +Je ne vois pas paraître mon article et il en paraît d'autres qui sont +mauvais et injustes. Les ennemis sont toujours mieux servis que les +amis. Et puis, quand une grenouille commence à coasser, toutes les +autres s'en mêlent. Un certain respect violé, c'est à qui sautera +sur les épaules de la statue; c'est toujours comme ça. Tu subis les +inconvénients d'une manière qui n'est pas encore consacrée par la +routine et c'est à qui se fera idiot pour ne pas comprendre. + +_L'impersonnalité absolue_ est discutable, et je ne l'accepte pas +_absolument_; mais j'admire que Saint-Victor, qui l'a tant prêchée +et qui a abîmé mon théâtre parce qu'il n'était pas _impersonnel_, +t'abandonne au lieu de te défendre. La critique ne sait plus où elle en +est; trop de théorie! + +Ne t'embarrasse pas de tout cela et va devant toi. N'aie pas de système, +obéis à ton inspiration. + +Voilà le beau temps, chez nous du moins, et nous nous préparons à nos +fêtes de Noël en famille, au coin du feu. J'ai dit à Plauchut de tâcher +de t'enlever; nous t'attendons. Si tu ne peux venir avec lui, viens du +moins faire le réveillon et te soustraire au jour de l'an de Paris; +c'est si ennuyeux! + +Lina me charge de te dire qu'on t'autorisera à ne pas quitter ta robe de +chambre et tes pantoufles. Il n'y a pas de dames, pas d'étrangers. Enfin +tu nous rendras bien heureux et il y a longtemps que tu promets. + +Je t'embrasse et suis encore plus en colère que toi de ces attaques, +mais non démontée, et, si je t'avais là, nous nous remonterions si bien, +que tu repartirais de l'autre jambe tout de suite pour un nouveau roman. + +Je t'embrasse. + +Ton vieux troubadour, + +G. SAND. + + + + +DCCXIII + +A M. BERTON PÈRE, A PARIS + + Nohant, décembre 1869. + +Cher ami, + +Quand, vers la vingtième représentation _du Bâtard_, Chilly et Duquesnel +sont venus me demander de laisser passer,--après _le Bâtard_, qui +fournirait encore, selon eux, vingt-cinq ou trente représentations--une: +_petite ordure (textuel)_ qui devait avoir au plus dix représentations, +j'ai consenti; j'ai eu tort, j'ai manqué de prévoyance. On ne m'avait +pas dit que cette pièce eût un certain mérite et que Berton en jouait le +principal rôle. A présent, les choses se passent de façon à me remettre +au mois de mars. Dois-je consentir à cela? M. Latour Saint-Ybars peut-il +avoir des droits qui priment les miens? n'ai-je pas celui de dire que +j'ai cédé à une éventualité qui ne se réalise pas, celle d'arriver en +janvier, février au plus tard, et que je ne cède plus mon tour? + +Je te demande ton avis; si je consultais un homme d'affaires, il me +pousserait à faire prévaloir mon droit; mais je ne m'occupe jamais +que du droit moral. Que ferais-tu à ma place?--Je suppose que tu ne +connaisses pas M. Latour Saint-Ybars, que tu ne saches rien de lui ni +de sa pièce. Suis-je engagé moralement par une permission que l'on m'a, +jusqu'à un certain point, extorquée? Peut-être! Quand on prend pour +unique base de conduite la délicatesse, il y a des degrés de plus et de +moins qui embarrassent; je te demande donc ce que tu ferais, parce que +je sais que tu pars en tout de la même base que moi. Et puis autre +chose: si ce rôle de _l'Affranchi_ te plaît mieux à jouer entre _deux +habits noirs_; si tu dois éprouver la moindre contrariété à oublier un +rôle appris pour le rapprendre plus tard; si, enfin, l'auteur t'est +sympathique et s'il est intéressant, je ne yeux pas user de mon droit et +j'attendrai les événements. + +Voilà, cher enfant de mon coeur, ce que ton avertissement me fait dire +et penser; je n'oublie pas par imbécillité pure mes intérêts. J'ai des +scrupules, je déteste mettre un homme au désespoir. La race des auteurs +est si âpre au succès, que c'est les tuer à coups de couteau, que de +leur arracher une espérance. Que ferais-tu, encore une fois? Serais-tu +aussi bête que moi? + +Je finis en l'avertissant d'une tuile qui va te tomber sur la tête. +_Pierre qui roule_ va paraître chez Lévy, et je me suis permis de te le +dédier. + +Mes enfants t'envoient leurs meilleures amitiés. Quel dommage que le +vendredi ne dure pas trois jours et que Nohant soit si loin de Paris! Tu +viendrais voir notre vieux nid et on serait heureux. + +Amitiés au petit Pierre. + +G. SAND. + + + + +DCCXIV + +A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, 17 décembre 1869 + +Plauchut nous écrit que tu promets de venir le 24. Viens donc le 23 au +soir, pour être reposé dans la nuit du 24 au 25 et faire réveillon avec +nous. Autrement tu arriveras de Paris fatigué et endormi, et nos bêtises +ne t'amuseront pas. Tu viens chez des enfants, je t'en avertis, et, +comme tu es bon et tendre, tu aimes les enfants. Plauchut t'a-t-il dit +d'apporter ta robe de chambre et les pantoufles, parce que nous ne +voulons pas te condamner à la toilette? J'ajoute que je compte que tu +apporteras quelque manuscrit. La _féerie_ refaite, _Saint-Antoine,_ ce +qu'il y a de fait. J'espère bien que tu es en train de travailler. Les +critiques sont un défi qui stimule. + +Ce pauvre Saint René Taillandier est aussi cuistre que la _Revue_. +Sont-ils assez pudiques, dans cette pyramide? Je bisque un peu contre +Girardin. Je sais bien que je n'ai pas de puissance dans les lettres, je +ne suis pas assez lettrée pour ces messieurs; mais le bon public me lit +et m'écoute un peu quand même. + +Si tu ne venais pas, nous serions désolés et tu serais un gros ingrat. +Veux-tu que je t'envoie une voiture à Châteauroux le 23 à quatre heures? +J'ai peur que tu ne sois mal dans cette patache qui fait le service, et +il est si facile de t'épargner deux heures et demie de malaise! + +Nous t'embrassons pleins d'espérance. Je travaille comme un boeuf pour +avoir fini mon roman et n'y plus penser une minute quand tu seras là. + +G. SAND. + + + + +DCCXV + +AU MÊME + + Nohant, 18 décembre 1869. + +Les femmes s'en mêlent aussi? Viens donc oublier cette persécution à nos +cent mille lieues de la vie littéraire et parisienne; ou, plutôt, viens +t'en réjouir; car ces grands éreintements sont l'inévitable consécration +d'une grande valeur. Dis-toi bien que ceux qui n'ont pas passé par là +restent _bons pour l'Académie._' + +Nos lettres, se sont croisées. Je te priais, je te prie encore de venir, +non pas la veille de Noël, mais l'avant-veille pour faire réveillon le +lendemain soir, la veille c'est-à-dire le 24. Voici le programme: On +dîne à six heures juste, on fait l'arbre de Noël et les marionnettes +pour les enfants, afin qu'ils puissent se coucher à neuf heures. Après +ça, on jabote et on soupe à minuit. Or la diligence arrive au plus tôt +ici à six heures et demie; ce qui rendrait impossible la grande joie de +nos petites, trop attardées. Donc, il faut partir jeudi 23 à neuf heures +du matin, afin qu'on se voie à l'aise, qu'on s'embrasse tous à loisir, +et qu'on ne soit pas dérangé de la joie de ton arrivée par des fanfans +impérieux et fous. + +Il faut rester avec nous bien longtemps, bien longtemps; on refera des +folies pour le jour de l'an, pour les Rois. C'est une maison bête, +heureuse, et c'est le temps de la récréation après le travail. Je finis +ce soir ma tâche de l'année. Te voir, cher vieux ami bien-aimé, serait +ma récompense; ne me la refuse pas. + +G. SAND + + + + +DCCXVI + +A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN + + Nohant, 24 décembre 1869. + +Puisqu'on imprime ce livre, je vais l'avoir bientôt, n'est-ce pas? +J'admire qu'étant _mondaine_ et toujours par monts et par vaux, et très +occupée de la famille et du ménage, vous ayez le temps d'écrire et de +penser. Au reste, cette activité est bonne à l'esprit; mais n'y usez pas +trop le corps. + +Ici, où l'on n'a pas de mérite à piocher, puisqu'on y a arrangé la vie à +demeure, on va bien aussi et on est heureux de savoir que belle Toto et +grand Adam sont florissants comme des Turcs. Je ne sais toujours pas si +je les embrasserai cet hiver. Je sais que _le Bâtard_ a toujours du +succès à l'Odéon, et que je ne peux pas m'en affliger; car il fait +meilleure ici qu'à Paris. + +Demain, nous commençons l'année des enfants par un arbre de Noël et des +marionnettes _ad hoc_ pour les petites filles. Nous attendons Plauchut +et Flaubert ce soir. Je veux, moi, commencer par vous souhaiter la bonne +année, de la part de tous les miens, à vous et aux chers vôtres. Recevez +donc embrassades, hommages et les plus beaux souhaits de tous vos amis +de Nohant. Quel malheur que Bruyères soit si loin! quel beau réveillon +nous ferions ensemble! + +G. SAND. + + + + +DCCXVII + +A M. ARMAND BARBÉS, A LA HAYE + + Nohant, 4 janvier 1870. + +Mon grand, excellent et cher ami, + +Je commençais à vous écrire quand j'ai reçu votre lettre. Depuis huit +jours, voici, au milieu des enfants et des amis, le premier moment où je +peux prendre une plume, et je veux commencer par vous, entre tous les +chers absents. Vous n'avez pas besoin de me dire qu'on vous a fait agir +et parler. Tout ce qui est sage, digne et noble est tellement écrit +d'avance dans votre vie, que je lis en vous comme dans le plus beau et +le meilleur des livres. + +Vous voyez de haut et vous voyez clair. La fin du pouvoir personnel, +plus ou moins proche, est inévitable, fatale. C'est un pas de fait. Le +règne de tous est encore loin; mais l'éducation commence. Il nous faut +passer par l'initiative de quelques-uns et ces nouveaux combattants, +formés sous l'Empire, en ont toutes les tendances sceptiques et toutes +les vanités ambitieuses. Je ne désigne personne; mais je vois cette +résultante dans les engouements des assemblées et dans le ton de la +presse démocratique. Rien que des passions, aucune étude sérieuse des +principes; un besoin effréné d'absolutisme dans ceux, qui le combattent, +c'est encore là une chose fatale. + +On voudrait s'endormir pour ne s'éveiller que dans vingt ans; et, dans +vingt ans, nous n'y serons plus. Nous n'aurons vu que le trouble, nous +n'aurons connu que la peine; mais nous nous endormirons tranquilles, du +sommeil dont on passe dans l'éternité. Peut-être, rentrés là pour en +ressortir meilleurs et plus forts, aurons-nous une notion plus claire de +cette foi qui nous soutient à titre de vertu, et qui sera une lumière. + +En attendant, je vous aime; vous êtes une des guérisons et une des +forces de mon être. Quand je vois les misères de l'agitation présente, +je pense à vous et je me réconcilie avec l'homme. + +Ayez toujours courage et ne désirez pas mourir. Votre vie est un +enseignement, et un phare dans la tempête. + +Mes enfants me chargent de vous embrasser respectueusement et tendrement +pour eux, et je m'en acquitte de toute mon âme. + +GEORGE SAND + + + + +DCCXVIII + +A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS + + Nouant, 6 janvier 1870. + +Chère filleule dont je suis fière et que j'aime, merci de ton bon +souvenir. + +Tu as si peu le temps de m'écrire, que je bénis le jour de l'an, sachant +qu'il m'apportera de tes nouvelles. Ta lettre m'arrive avec celle de +Barbès, qui ne manque pas encore à l'appel, malgré sa pauvre santé, et +qui, comme toi, est plus courageux et plus tendre que jamais. + +Je suis contente que vous alliez tous bien, _à la frontière[1]_ et ici; +je suis bien sûre que la seconde petite de Valentine est aussi jolie que +la première et qu'elle sera aussi adorée. C'est une force qu'on a contre +l'horrible idée qui vient quelquefois au milieu du bonheur, qu'on +pourrait perdre ces chers êtres. + +On se répond qu'il faut les aimer d'autant plus et qu'une existence se +mesure non pas à sa durée, mais à la joie et aux tendresses qui l'ont +remplie. + +Lina, Maurice et nos chères fillettes, qui vont à merveille, vous +envoient à tous des tendresses et des baisers. Aurore est toujours +merveilleuse de raison et d'amabilité. Ta filleule, qui trotte comme une +souris, commence à dire la _fin des mots_. Elle prend pour cela un air +capable et important qui est très comique. Elle sera, dit-on, plus jolie +qu'Aurore; nous n'avons pas d'opinion là-dessus à la maison; nous les +voyons toutes deux avec trop _d'imagination._ + +Non, il n'y a pas de photographe à la Châtre et ceux qui passent sont +des maladroits. Pour connaître ta filleule, il faudra que tu aies deux +ou trois jours à voler à Valentine, qui nous en vole tant avec son +Strasbourg. + +Embrasse-la mille fois pour nous, cette chère mignonne, et souhaite, +pour nous aussi, à ton cher Gaulois de père [2] et à ta petite maman la +bonne année la plus tendre. J'espère vous voir prochainement: Que ne +puis-je vous mener, c'est-à-dire emmener les enfants! + +Je le _bige_ mille fois! + +G. SAND. + + [1] La soeur de mademoiselle Nancy avait épousé un avocat de + Strasbourg, M. Engelhard. + [2] Alphonse Fleury. + + + + +DCCXIX + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 9 janvier 1870. + +J'ai eu tant d'épreuves à corriger, que j'en suis abrutie. Il me fallait +cela pour me consoler, de ton départ, troubadour de mon coeur. + +On continue à abîmer ton livre. Ça ne l'empêche pas d'être un beau et +bon livre. Justice se fera plus tard, justice se fait toujours. Il +n'est pas arrivé à son heure apparemment; ou plutôt, il y est trop bien +arrivé: il a trop constaté le désarroi qui règne dans les esprits; il a +froissé la plaie vive; on s'y est trop reconnu. + +Tout le monde, t'adore ici, et on est trop pur de conscience pour se +fâcher de la vérité: nous parlons de toi tous les jours. Hier, Lina +me disait qu'elle admirait beaucoup tout ce que tu fais, mais qu'elle +préférait _Salammbo_ à tes peintures modernes. Si tu avais été dans un +coin, voici ce que tu aurais entendu d'elle, de moi et des _autres_: + +«Il est plus grand et plus gros que la moyenne des êtres. Son esprit est +comme lui, hors des proportions communes. En cela, il a du Victor Hugo, +au moins autant que du Balzac; et il est artiste, ce que Balzac n'était +pas.--Il n'a pas encore donné toute sa voix. Le volume énorme de son +cerveau le trouble. Il ne sait s'il sera poète ou réaliste; et, comme il +est l'un et l'autre, ça le gêne.--Il faut qu'il se débrouille dans ses +rayonnements. Il voit tout et veut tout saisir à la fois.--Il n'est pas +à la taille du public, qui veut manger par petites bouchées, et que les +gros morceaux étouffent. Mais le public ira à lui, quand même, quand il +aura compris.--Il ira même assez vite, si l'auteur _descend_ à vouloir +être bien compris.--Pour cela, il faudra peut-être demander quelques +concessions à la paresse de son intelligence.--Il y a à réfléchir avant +d'oser donner ce conseil.» + +Voilà le résumé de ce qu'on a dit. Il n'est pas inutile de savoir +l'opinion des bonnes gens et des jeunes gens. Les plus jeunes disent que +_l'Éducation sentimentale_ les a rendus tristes. Ils ne s'y sont pas +reconnus, eux qui n'ont pas encore vécu; mais ils ont des illusions, et +disent: «Pourquoi cet homme si bon, si aimable, si gai, si simple, si +sympathique, veut-il nous décourager de vivre?--C'est mal raisonné, ce +qu'ils disent, mais, comme c'est instinctif, il faut peut-être en tenir +compte. + +Aurore parle de toi et berce toujours ton baby sur son coeur; Gabrielle +appelle Polichinelle _son petit_, et ne veut pas dîner s'il n'est +vis-à-vis d'elle. Elles sont toujours nos idoles, ces marmailles. + +J'ai reçu hier, après ta lettre d'avant-hier, une lettre de Berton, +qui croit qu'on ne jouera _l'Affranchi_ que du 18 au 20. Attends-moi, +puisque tu peux retarder un peu ton départ. Il fait trop mauvais pour +aller à Croisset; c'est toujours pour moi un effort de quitter mon cher +nid pour aller faire mon triste état; mais l'effort est moindre quand +j'espère te trouver à Paris. + +Je t'embrasse pour moi et pour toute la nichée. + + + + +DCCXX + +A VICTOR HUGO, A GUERNESEY + + Paris, 2 février 1870. + +Mon grand ami, je sors de la représentation de _Lucrèce Borgia_, le +coeur tout rempli d'émotion et de joie. J'ai encore dans la pensée +toutes ces scènes poignantes, tous ces mots charmants ou terribles, le +sourire amer d'Alphonse d'Este, l'arrêt effrayant de Gennaro, le cri +maternel de Lucrèce; j'ai dans les oreilles les acclamations de cette +foule qui criait: «Vive Victor Hugo!» et qui vous appelait, hélas! comme +si vous alliez venir, comme si vous pouviez l'entendre. + +On ne peut pas dire, quand on parle dune oeuvre consacrée telle que +_Lucrèce Borgia:_ «Le drame a eu un immense succès;» mais je dirai: Vous +avez eu un magnifique triomphe. Vos amis du _Rappel_, qui sont mes amis, +me demandent si je veux être la première à vous donner la nouvelle de +ce triomphe. Je le crois bien, que je le veux! Que ma lettre vous porte +donc, cher absent, l'écho de cette belle soirée. + +Cette soirée m'en a rappelé une autre, non moins belle. Vous ne +savez pas que j'assistais à la première représentation de _Lucrèce +Borgia_,--il y a aujourd'hui, me dit-on, trente-sept ans, jour pour +jour[1]? + +Je me souviens que j'étais au balcon, et le hasard m'avait placée à côté +de Bocage, que je voyais ce jour-là pour la première fois. Nous étions, +lui et moi, des étrangers l'un pour l'autre: l'enthousiasme commun nous +fit amis. Nous applaudissions ensemble; nous disions ensemble: «Est-ce +beau!» Dans les entr'actes, nous ne pouvions nous empêcher de nous +parler, de nous extasier, de nous rappeler réciproquement tel passage ou +telle scène. + +Il y avait alors dans les esprits une conviction et une passion +littéraires qui tout de suite vous donnaient la même âme et créaient +comme une fraternité de l'art. A la fin du drame, quand le rideau se +baissa sur le cri tragique: «Je suis ta mère!» Nos mains furent vite +l'une dans l'autre. Elles y sont restées jusqu'à la mort de ce grand +artiste, de ce cher ami. + +J'ai revu aujourd'hui _Lucrèce Borgia_ telle que je l'avais vue alors. +Le drame n'a pas vieilli d'un jour; il n'a pas un pli, pas une ride. +Cette belle forme, aussi nette et aussi ferme que du marbre de Paros, +est restée absolument intacte et pure. + +Et puis vous avez touché là, vous avez exprimé là, avec votre +incomparable magie, le sentiment qui nous prend le plus aux entrailles: +vous avez incarné et réalisé «la mère». C'est éternel comme le coeur. + +_Lucrèce Borgia_ est peut-être, dans tout votre théâtre, l'oeuvre la +plus puissante et la plus haute. Si _Ruy Blas_ est par excellence +le drame heureux et brillant, l'idée de _Lucrèce Borgia_ est plus +pathétique, plus saisissante et plus profondément humaine. + +Ce que j'admire surtout, c'est la simplicité hardie qui, sur les +robustes assises de trois situations capitales, a bâti ce grand drame. +Le théâtre antique procédait avec cette largeur calme et forte. + +Trois actes; trois scènes suffisent à poser, à nouer et à dénouer +cette étonnante action: La mère insultée en présence du fils; Le fils +empoisonné par la mère; La mère punie et tuée par le fils; La superbe +trilogie a dû être coulée d'un seul jet, comme un groupe de bronze. Elle +l'a été, n'est-ce pas? + +Je me rappelle dans quelles conditions et dans quelles circonstances +_Lucrèce Borgia_ fut en quelque sorte improvisée, au commencement de +1833. + +Le Théâtre-Français avait donné, à la fin de 1832, la première et unique +représentation du _Roi s'amuse_. Cette représentation avait été une rude +bataille et s'était continuée et achevée entre une tempête de sifflets +et une tempête de bravos. Aux représentations suivantes, qu'est-ce +qui allait l'emporter, des bravos ou des sifflets? Grande question, +importante épreuve pour l'auteur... + +Il n'y eut pas de représentations suivantes. + +Le lendemain de la première représentation, _le Roi s'amuse_ était +interdit «par ordre», et attend encore sa seconde représentation. Il est +vrai qu'on joue tous les jours _Rigoletto_. + +Cette confiscation brutale portait au poète un préjudice immense. Il dut +y avoir là pour vous, mon ami, un cruel moment de douleur et de colère. + +Mais, dans ce même temps, Harel, le directeur de la Porte-Saint-Martin, +vient vous demander un drame pour son théâtre et pour mademoiselle +Georges. Seulement, ce drame, il le lui faut tout de suite, et _Lucrèce +Borgia_ n'est construite que dans votre cerveau, l'exécution n'en est +pas même commencée. + +N'importe! vous aussi, vous voulez tout de suite votre revanche. Vous +vous dites à vous-même ce que vous avez dit depuis au public dans la +préface même de _Lucrèce Borgia_: + +«Mettre au jour un nouveau drame, six semaines après le drame proscrit, +ce sera encore une manière de dire son fait au gouvernement. Ce sera lui +montrer qu'il perd sa peine. Ce sera lui prouver que l'art et la liberté +peuvent repousser en une nuit sous le pied maladroit qui les écrase.» + +Vous vous mettez aussitôt à l'oeuvre. En six semaines, votre nouveau +drame est écrit, appris, répété, joué. Et, le 2 février 1833, deux +mois après la bataille du _Roi s'amuse_, la première représentation +de _Lucrèce Borgia_ est la plus éclatante victoire de votre carrière +dramatique. + +Il est tout simple que cette oeuvre d'une seule venue soit solide, +indestructible et à jamais durable, et qu'on l'ait applaudie hier comme +on l'avait applaudie il y a quarante ans, comme on l'applaudira dans +quarante ans encore, comme on l'applaudira toujours. + +L'effet, très grand dès le premier acte, a grandi de scène en scène, et +a eu, au dernier acte, toute son explosion. + +Chose étrange! ce dernier acte, on le connaît, on le sait par coeur, on +attend l'entrée des moines, on attend l'apparition de Lucrèce Borgia, on +attend le coup de couteau de Gennaro. + +Eh bien, on est pourtant saisi, terrifié, haletant, comme si on ignorait +tout ce qui va se passer; la première note du _De Profundis_ coupant la +chanson à boire vous fait passer un frisson dans les veines; on espère +que Lucrèce Borgia sera reconnue et pardonnée par son fils, on espère +que Gennaro ne tuera pas sa mère. Mais non, vous ne voudrez pas, maître +inflexible: il faut que le crime soit expié, il faut que le parricide +aveugle châtie et venge tous ces forfaits, aveugles aussi peut-être. + +Le drame a été admirablement monté et joué sur ce théâtre, où il se +retrouvait chez lui. + +Madame Laurent a été vraiment superbe dans Lucrèce. Je ne méconnais +pas les grandes qualités de beauté, de force et de race que possédait +mademoiselle Georges; mais j'avouerai que son talent ne m'émouvait que +quand j'étais émue par la situation même. Il me semble que Marie Laurent +me ferait pleurer à elle seule. Elle a eu, comme mademoiselle Georges, +au premier acte, son cri terrible de lionne blessée: «Assez! assez!» +Mais, au dernier acte, quand elle se traîne aux pieds de Gennaro, elle +est si humble, si tendre, si suppliante; elle a si peur, non d'être +tuée, mais d'être tuée par son fils, que tous les coeurs se fondent +comme le sien et avec le sien. On n'osait pas applaudir, on n'osait pas +bouger, on retenait son souffle. Et puis toute la salle s'est levée pour +la rappeler et pour l'acclamer en même temps que vous. + +Vous n'avez jamais eu un Alphonse d'Este aussi vrai et aussi beau que +Mélingue. C'est un Bonington, ou mieux, c'est un Titien vivant. On n'est +pas plus prince et prince italien, prince du XVIe siècle. Il est féroce +et il est raffiné. Il prépare, il compose et il savoure sa vengeance +en artiste, avec autant d'élégance que de cruauté. On l'admire avec +épouvante, faisant griffe de velours comme un beau tigre royal. + +Taillade a bien la figure tragique et fatale de Gennaro. Il a trouvé de +beaux accents d'àpreté hautaine et farouche, dans la scène où Gennaro +est exécuteur et juge. + +Brésil, admirablement costumé en faux hidalgo, a une grande allure dans +le personnage méphistophélique de Gubetta. + +Les cinq jeunes seigneurs, que des artistes de réelle valeur, Charles +Lemaître en tête, ont tenu à honneur de jouer, avaient l'air d'être +descendus de quelque toile de Giorgione ou de Bonifazio. + +La mise en scène est d'une exactitude, c'est-à-dire d'une richesse qui +fait revivre à souhait pour le plaisir des yeux toute cette splendide +Italie de la Renaissance. M. Raphaël Félix vous a traité bien plus que +royalement: artistement. + +Mais--il ne m'en voudra pas de vous le dire--il y a quelqu'un qui vous a +fêté encore mieux que lui, c'est le public, ou plutôt le peuple. + +Quelle ovation à votre nom et à votre oeuvre! + +J'étais tout heureuse et fière pour vous de cette juste et légitime +ovation. Vous la méritez cent fois, cher grand ami. Je n'entends pas +louer ici votre puissance et votre génie; mais on peut vous remercier +d'être le bon ouvrier et l'infatigable travailleur que vous êtes. + +Quand on pense à ce que vous aviez fait déjà en 1833! Vous aviez +renouvelé l'ode; vous aviez, dans la préface de _Cromwell_, donné le +mot d'ordre à la révolution dramatique; vous aviez, le premier, révélé +l'Orient dans _les Orientales_, le moyen âge dans _Notre-Dame de Paris_. + +Et, depuis, que d'oeuvres et que de chefs-d'oeuvre! que d'idées remuées! +que de formes inventées! que de tentatives, d'audaces et de découvertes! + +Et vous ne vous reposez pas! Vous saviez hier là-bas, à Guernesey, +qu'on reprenait _Lucrèce Borgia_ à Paris; vous avez causé doucement et +paisiblement des chances de cette représentation; puis, à dix heures, au +moment où toute la salle rappelait Mélingue et madame Laurent après le +troisième acte, vous vous endormiez, afin de pouvoir vous lever, selon +votre habitude, à la première heure, et on me dit que, dans le même +instant où j'achève cette lettre, vous allumez votre lampe, et vous vous +remettez tranquille à votre oeuvre commencée. + + [1] La première représentation eut lieu, en effet, le 2 février 1833. + + + + +DCCXXI + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, 21 février 1870. + +Pendant que tu m'écrivais que madame Chatiron allait probablement mieux, +elle s'en allait, la pauvre femme! et j'ai reçu par René la triste +nouvelle en même temps que les espérances de ta lettre. + +Je vois que la neige et la glace vous ont isolés, comme si vous étiez +dans les Alpes ou dans les Pyrénées. Quel hiver! il n'est pas étonnant +que ce pauvre être si fragile, dont la vie tenait du prodige, n'ait +pu le supporter. C'était, en somme, une femme excellente et que j'ai +appréciée quand elle a vécu chez moi. Je sais que Léontine la regrettera +beaucoup; je lui écris; tâchez de la consoler un peu. + +Je suis enfin sortie aujourd'hui. J'ai été à la répétition et j'ai avalé +mes cinq actes sans fatigue[1]. Il ne faisait plus froid; j'ai vu les +décors, qui sont très beaux et j'ai fait mon compliment à Zarafle frisé. + +La pièce a beaucoup gagné à quelques coupures et à certains béquets. +Les acteurs vont très bien; Sarah[2] a été secouée par mes reproches du +commencement; elle joue enfin en jeune fille honnête et intéressante, +tout se débrouille et avance. On croit à un grand succès de _durée_, +tout est là; car la première représentation ne prouve plus rien dans les +habitudes du théâtre moderne. + +Madame Bondois est très _approuvée_ et très bonne; elle a saisi le +joint. La pièce passera jeudi ou vendredi au plus tard. + +Je vous _bige_ mille fois. + + [1] Il s'agit de _l'Autre_, qui fut représenté, à l'Odéon, le + 25 février. + [2] Sarah Bernhardt. + + + + +DCCXXII + +A MADAME SIMMONNET, A LA CHÂTRE + + Paris, 21 février 1870. + +Chère enfant, + +J'apprends par René[1] que le douloureux événement prévu n'a pu être +détourné[2]. Je joins mes regrets sincères aux vôtres, je garderai toute +ma vie à cette digne femme un sentiment de profonde estime. Elle n'avait +pas de petitesses; son caractère était à la hauteur de son intelligence; +j'ai pu l'apprécier durant des années où nous avons vécu sous le même +toit et où bien des choses autour de nous tendaient à nous désunir. Je +l'ai toujours trouvée forte et vraie, fidèle en amitié et jugeant tout +de très haut. La durée d'une existence si fragile était un problème; +elle a vécu par la force morale. + +Je partage le déchirement de cette séparation pour toi et pour tes chers +enfants. Ils sont bien bons, bien intelligents; ils t'aiment tendrement +et religieusement; ils t'aideront à subir cette inévitable perte. +Dis-leur que je les aime aussi comme s'ils étaient à moi, et que je leur +recommande bien de te distraire et de te consoler. + +Je vous embrasse tous quatre bien affectueusement et maternellement. + +Ta tante, + +G. SAND. + + [1] Fils aîné de madame Simonnet. + [2] La mort de madame Chaînon, belle-soeur de madame Sand et mère de + madame Simonnet. + + + + +DCCXXIII + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, 23 février 1870. + +J'ai été dîner aujourd'hui chez Magny pour la première fois depuis huit +jours; ça m'a réconfortée: j'étais un peu lasse de poulet froid. + +J'ai avalé mes quatre heures de répétition. Demain mercredi, répétition +générale, lumières, décors et costumes. Ça va très bien maintenant; +on pleure beaucoup, on rit aussi. Vendredi, sans faute, première +représentation. + +J'ai distribué presque toutes mes places aujourd'hui, le reste partira +demain. Me voilà dans le coup de feu de la fin; mais c'est le moment du +calme, de l'attention et de la présence d'esprit. Pas plus émue qu'à +l'ordinaire; c'est le départ d'une course en ballon. On fait de son +mieux pour bien marcher, mais on ne gouverne pas les éléments, et, comme +tout peut craquer, il n'y faut pas penser. Mes artistes commencent à +pâlir, à trembler, a devenir nerveux. C'est ce qu'il leur faut, à eux, +ils ont besoin de fièvre. Moi, il ne m'en faut pas, je n'en ai pas. + +Je pense à mes chères cocotes qui dormiront comme des anges pendant +qu'on beuglera, en bien ou en mal, autour de la _bonne mère_. + +J'étais inquiète de vous pour cet enterrement dans la neige et ces +émotions tristes. Enfin vous n'êtes pas malades! Il fait beau ici, +encore assez froid; je ne sors qu'en voiture et bien emmitouflée. + +Mon pauvre Flaubert est triste. Je ne le vois pas: il soigne un ami +mourant; plus son larbin, qui a un rhumatisme articulaire. En outre, +on n'a pas voulu de sa féerie à la Gaieté; il a vraiment du malheur! +Zacharie va bien; ses grandes jambes m'aident beaucoup; je lui ai donné +trente places pour des étudiants ses amis, tous Berrichons ou Marchois. +Je vous _bige_ mille fois. Ne soyez pas malades. + + + + +DCCXXIV + +AU MÊME + + Paris, 26 février 1870. + +Il faut que je vous écrive vite, vite. J'ai soupé cette nuit comme un +ogre et j'ai dormi comme un boeuf; je me suis levée à une heure et les +visites me pleuvent. + +Quelle soirée, mes enfants! quel succès! quel bon public! Salle grippée, +retenant sa toux et sa respiration pour écouter, appréciant tout, +applaudissant de lui-même, de toutes les places. Les claqueurs ont pu +ménager et reposer leurs pattes. Un sifflet s'est risqué à la scène +première des deux jeunes gens. Ça a enlevé le succès bruyant et +passionné de l'auditoire.. On a prétendu que c'était un ami qui me +rendait le service de ce sifflet; dans le théâtre, on a dit que ce +devait être Plauchut. En réalité, c'était un petit Sulpicien de quinze +ans. + +Le succès a grandi à chaque acte; enfin c'était tout ce que l'on peut +imaginer en fait de succès spontané, et de bon aloi. Pas un essai +d'allusion, pas une préoccupation politique. On était tout à la pièce et +à l'émotion; on a pleuré, on a ri. Il s'est produit des effets où l'on +n'en avait pas prévu. + +Sylvanie[1] était dans ma loge, sanglotant, toussant, mouchant, criant. +Thuillier était dans une baignoire, faisant la même chose, enfin tout +le monde; et j'en aurais tant à vous dire, que je ne vous dis rien.--Et +puis la sonnette n'arrête pas. + +Mes directeurs sortent d'ici; ils sont aux anges. Ils croient à un +succès d'argent superbe; About aussi. Je vous _bige_, l'heure avance, +j'envoie ma lettre. Vous avez dû recevoir un télégramme aujourd'hui. +_Bigez_ mes filles. Dites à Lolo que sa vieille grand-mère va bientôt +revenir. + +Ne soyez pas malades, que je sois heureuse en tout. + + [1] Madame Arnould-Plessy. + + + + +DCCXXV + +AU MÊME + + Paris, 27 février 1870. + +Nous ferons le carnaval en plein carême et ensemble, si l'on est en +deuil autour de nous. Je veux revoir ma Lolo en costume Louis XIII. +Il faut bien que je reste pour voir se décider le succès d'argent et +veiller encore à beaucoup de choses. + +J'espère le grand succès, tout va bien. Je sors de la seconde +représentation: une salle comble, donnée à moitié, mais payante à +moitié; on a fait deux mille sept cent quarante-quatre francs; ce qui +aurait fait le double si on n'eût été obligé, comme toujours, d'avoir +le reste de la presse, du ministère et des amis de la maison. Le public +excellent, applaudissant, pleurant, rappelant les acteurs à tous les +actes. + +Les journaux enthousiastes, quelques-uns furieux du succès: les +cléricaux. Zacharie vous en envoie trois bons que nous avons pu réunir +au théâtre. Les directeurs sont enchantés, les acteurs ivres de joie, +d'émotion et de fatigue; voilà. On s'embrasse comme du pain dans +tous les coins du théâtre. Tous le monde s'adore. C'est la troupe de +Balandard chez le prince Klémenti: l'ivresse du succès. + +Me voilà guérie: j'ai soupé ce soir avec Zacharie, qui est bien gentil, +bien dévoué et qui se met en quatre. Nous avons dévoré un joli morceau +de fromage, des fruits, des confitures; nous furetions dans la cuisine, +c'était comme à Nohant. Mais comme vous nous manquiez! Quel bonheur si +on pouvait jouir ensemble d'une bonne chance comme cela! + +Enfin! je vais vous revoir et tout sera pour le mieux. Mangez mon miel, +on en aura d'autre; que ma Lolo dévore sa bonne mère. _Bigez_ Titite. +Portez-vous bien, surtout! + + + + +DCCXXVI + +AU MÊME + + Paris, 2 mars 1870. + +Cinq mille cinquante francs de recette; on a chassé les musiciens, +bourré l'orchestre et vendu des _places de couloir_. On ne croyait pas +que l'Odéon pût faire cette recette, au prix où il est. J'y ai été +faire un tour, ce soir. Le public est de plus en plus ému, attentif, +enthousiaste. L'orchestre était plein de femmes en pleurs; elles +s'amusent drôlement, un mardi gras! On est persuadé maintenant que c'est +un second _Villemer_. + +J'ai reçu des étudiants toute la journée. Ils venaient, par bandes de +douze, me remercier et me féliciter; tous très gentils et bien élevés. +J'étais comme au milieu de nos jeunes gens de Nohant. + +Retenez-moi cheval, voiture et mon postillon d'habitude pour samedi; +j'arriverai pour dîner. Quel bonheur de vous revoir, mes enfants, et +avec un si beau résultat en main. _Bigez_ mes amours de cocotes. + + + + +DCCXXVII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + +Nohant, 19 mars 1870. + +Je sais, mon ami, que tu lui es très dévoué. Je sais qu'_Elle_[1] est +très bonne pour les malheureux qu'on lui recommande; voilà tout ce que +je sais de sa vie privée. Je n'ai jamais eu ni révélation ni document +sur son compte, _pas un mot, pas un fait_, qui m'eût autorisée à la +peindre. Je n'ai donc tracé qu'une figure de fantaisie, je le jure, +et ceux qui prétendraient la reconnaître dans une satire quelconque +seraient, en tout cas, de mauvais serviteurs et de mauvais amis. + +Moi, je ne fais pas de satires: j'ignore même ce que c'est. Je ne fais +pas non plus de _portraits_: ce n'est pas mon état. J'invente. Le +public, qui ne sait pas en quoi consiste l'invention, veut voir partout +des modèles. Il se trompe et rabaisse l'art. + +Voilà ma réponse _sincère_. Je n'ai que le temps de la mettre à la +poste. + +G. SAND. + + [1] Lettre écrite à propos du bruit qui courait, que, dans un des + principaux personnages de son roman de _Malgré tout_, George Sand + avait voulu peindre l'impératrice Eugénie; lettre qui fut envoyée + par Flaubert à madame Cornu, filleule de la reine Hortense et + soeur de lait de Napoléon III. + + + + +DCCXXVIII + +AU MÊME, A CROISSET + + Nohant, 30 mars 1870. + Nuit de mercredi à jeudi, + trois heures du matin. + +Ah! mon cher vieux, que j'ai passé douze tristes jours! Maurice a été +très malade. Toujours ces affreuses angines, qui d'abord ne paraissent +rien et qui se compliquent d'abcès et tendent à devenir couenneuses. +Il n'a pas été en danger, mais toujours en _danger de danger_, et des +souffrances cruelles, extinction de voix, impossibilité d'avaler; toutes +les angoisses attachées aux violents maux de gorge que tu connais bien, +puisque tu sors d'en prendre. Chez lui, ce mal tend toujours au pire, +et la muqueuse a été si souvent le siège du même mal, qu'elle manque +d'énergie pour réagir. Avec cela, peu ou point de fièvre, presque +toujours debout, et l'abattement moral d'un homme habitué à une action +continuelle du corps et de l'esprit, à qui l'esprit et le corps +défendent d'agir. Nous l'avons si bien soigné, que le voilà, je crois, +hors d'affaire, bien que, ce matin, j'aie eu encore des craintes et +demandé le docteur Eavre, notre sauveur _ordinaire_. + +Dans la journée, je lui ai parlé, pour le distraire, de tes recherches +sur les monstres; il s'est fait apporter ses cartons pour y chercher +ce qu'il pouvait avoir à ton service: mais il n'a trouvé que de pures +fantaisies de son cru. Je les ai trouvées, moi, si originales et si +drôles, que je l'ai encouragé à te les envoyer. Elles ne te serviront de +rien, si ce n'est à pouffer de rire, dans tes heures de récréation. + +J'espère que nous allons revivre sans rechutes nouvelles. Il est l'âme +et la vie de la maison. Quand il s'abat, nous sommes mortes: mère, femme +et filles. Aurore dit qu'elle voudrait être bien malade à la place de +son père. Nous nous aimons passionnément nous cinq, et la _sacro-sainte +littérature_, comme tu l'appelles, n'est que secondaire pour moi dans la +vie. J'ai toujours aimé quelqu'un plus qu'elle, et ma famille plus que +ce quelqu'un. + +Pourquoi donc ta pauvre petite mère est-elle aussi désespérée, au beau +milieu d'une vieillesse que j'ai vue si verte encore et si gracieuse! +Est-ce la surdité subite? Y avait-il manque absolu de philosophie et +de patience avant les infirmités? J'en souffre avec toi, parce que je +comprends ce que tu en souffres. + +Une autre vieillesse qui se fait pire, puisqu'elle se fait méchante; +c'est celle de madame Colet. Je croyais que toute sa haine était contre +moi, et cela me semblait un coin de folie; car jamais je n'ai rien fait, +rien dit contre elle, même après ce pot de chambre de bouquin où elle a +excrété toute sa fureur _sans cause_. Qu'à-t-elle contre toi, à présent +que la passion est à l'état de légende? _Estrange! estrange!_ Et, à +propos de Bouilhet, elle le haïssait donc, lui aussi, ce pauvre poète? +C'est une folle. + +Tu penses bien que je n'ai pu écrire une panse d'_a_, depuis ces douze +jours. Je vais, j'espère, me remettre à la besogne dès que j'aurai fini +mon roman, qui est resté une patte en l'air aux dernières pages. Il va +commencer à paraître et il n'est pas fini d'écrire. Je veille pourtant +toutes les nuits jusqu'au jour; mais je n'ai pas eu l'esprit assez +tranquille pour me distraire de mon malade. + +Bonsoir, cher bon ami de mon coeur. + +Mon Dieu! ne travaille et ne veille pas trop, puisque, toi aussi, tu as +des maux de gorge. C'est un mal cruel et perfide. Nous t'aimons et nous +t'embrassons tous. Aurore est charmante; elle apprend tout ce qu'on +veut, on ne sait comment, sans avoir l'air de s'en apercevoir elle-même. + + + + +DCCXXIX + +A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS + + Nohant, 3 avril 1870. + +Favre est parti ce matin, nous laissant tout à fait tranquilles sur +Maurice, qui est sorti au jardin tantôt pour la première fois. Quant +à Lolo, elle nous tourmente encore un peu, par ses retours de fièvre; +mais, s'il y avait danger, notre docteur ne serait pas parti. Voilà +ce dont je suis sûre, c'est un dévoué et un _bon_; de plus, c'est un +médecin de génie; de plus encore, c'est un homme à part, qui ne veut pas +gagner d'argent, et que l'on offenserait en lui parlant de _salaire_. + +Nous avons parlé de tout et de tous, durant les dix jours qu'il a passés +ici (veillant toutes les nuits nos malades), et naturellement nous avons +parlé de toi. Il sait que tu as été chez lui pour le renseigner sur +le voyage, et il désire te voir et te connaître. Je lui ai donné ton +adresse et je te renouvelle la sienne: rue de Rivoli, 69. + +Il parle beaucoup, beaucoup, et d'une façon étincelante, parfois +obscure, tout à coup claire comme le jour et probante. C'est surtout en +physiologie qu'il est merveilleux. Il vous donnerait une santé à toute +épreuve si on lui rendait bien compte de soi et si on écoutait ses +conseils d'hygiène générale. Au moral, il y a bien des points sur +lesquels il vous remonte aussi. Enfin je te le décris et te l'annonce. +C'est un homme remarquable et que tu seras content de connaître. + +Je t'embrasse, + +G. SAND. + + + + +DCCXXX + +A MICHEL LÉVY, ÉDITEUR, A PARIS + + Nohant, 20 avril 1870. + +Cher ami, + +C'est encore moi! Je dis à tout le monde que nous sommes bons amis, et +tout le monde veut que je m'adresse à vous. Je vous ai envoyé le roman +de madame Blanc: je désire beaucoup qu'il vous convienne de le publier. + +A présent, Flaubert m'écrit qu'il a quelques dettes à payer et qu'il +ne peut se décider à demander de l'argent. Je ne sais pas pourquoi, +puisqu'il vous a trouvé très excellent envers lui, et que vous ne +refusez jamais un solde ou une avance à qui en a besoin. J'ignore où +vous en êtes avec lui de votre règlement; mais je vois que vous lui +rendriez grand service en lui portant ou en lui envoyant de quoi se +remettre à flot, puisqu'il ne sait pas demander lui-même. Il est +_atrabilaire_ pour le moment. Il a perdu, après Bouilhet, un autre ami, +un second Bouilhet; avec cela, il est en mauvaise santé, et ses lettres +sont tristes. Je crois que sa position matérielle améliorée l'aiderait à +reprendre le dessus. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + +Ne parlez pas à Flaubert de ma lettre. Faites comme de vous-même [1]. + + + + + [1] Voici quelle fut la réponse de Michel Lévy à cette lettre de George + Sand: + + Paris, 24 avril,1870. + +Chère madame Sand, + +Je ne demande pas mieux que de rendre service à Flaubert, pour qui j'ai +beaucoup d'amitié; mais, comme vous me priez de ne pas lui dire que vous +m'avez écrit à son sujet, et que, pour sa part, il ne m'a fait aucune +ouverture, je suis bien empêché sur la façon d'engager l'affaire. Il +faudrait que j'eusse au moins une occasion, un prétexte. Tâchez de me +fournir quelque moyen d'entrer en matière, et je serai très heureux de +pouvoir, du même coup, être agréable à vous et à notre ami. + +A vous bien affectueusement. + +MICHEL LÉVY. + + + + +DCCXXXI + +AU MÊME + + Nohant, 26 avril 1870. + +Eh bien, mon cher ami, dites à _notre ami_ que je vous ai parlé de ses +petits soucis d'argent, sans faire allusion à son état moral ni entrer +dans les détails de ma lettre, afin de ne pas augmenter un découragement +qu'il n'avoue pas, mais que vous verrez bien quand même. Vous, plus +qu'un autre, pouvez lui remonter le moral. L'insuccès relatif de son +livre[1] est une souffrance, et, s'il craint de vous parler d'argent, +c'est, à coup sûr, dans l'appréhension d'un reproche indirect de votre +part. Vous êtes au-dessus de ces choses par votre haute position +commerciale, qui est aussi une position littéraire, et vous savez bien +qu'un homme de talent, après avoir fait _Madame Bovary_, doit remonter +sur l'eau. Il y a eu erreur sur la manifestation et sur le moyen +d'empoigner le public. A quel grand esprit cela n'est-il pas arrivé?... +Je crois comprendre qu'il a besoin tout de suite, qu'il ne veut pas vous +le dire, et que, comme un grand enfant qu'il est, il attend que vous le +deviniez. + +Vous voilà au courant autant que je peux vous y mettre. Avisez, et que +votre bonne amitié pour lui vous conseille. + +A vous, cher ami, + +G. SAND. + + [1] _L'Éducation sentimentale_. + + + +Réponse de Michel Lévy: + + Paris, 9 mai 1870. + +Chère madame Sand, + +Pour vous prouver tout mon désir de vous être agréable, j'ai fait, +auprès de notre ami Flaubert, la démarche que vous m'aviez conseillée, +en me dépeignant sa situation matérielle et morale. + +Je pensais avoir trouvé le moyen de lui venir en aide, sans qu'il se +crût trop mon obligé et que son amour-propre s'en inquiétât; c'était de +lui proposer une avance de quatre à cinq mille francs sur le premier +ouvrage qu'il ferait, à son temps et à ses heures, fût-ce dans cinq ans, +fût-ce dans dix! Je suis fâché de vous dire que cette proposition n'a +pas eu son agrément, toute désintéressée qu'elle était de ma part, et +quelque tranquillité d'esprit qu'elle lui laissât. + +Quant à lui offrir une prime qui eût été attribuée à _l'Éducation +sentimentale_, en vérité, cela ne m'était pas possible. Quoique ce livre +soit loin d'avoir été un succès, il a rapporté à Flaubert 16,000 francs, +c'est-à-dire ce que j'aurais payé 6,000 francs au plus à vous, à Renan +ou à M. Guizot. Ajoutez qu'il est certain que, dans les dix ans où j'ai +l'exploitation de _l'Éducation sentimentale_, je ne recouvrerai pas les +16,000 francs dès aujourd'hui déboursés. + +Je regrette que Flaubert n'ait pas cru devoir accepter mon offre; mais +j'ai fait ce que j'ai pu, et j'espère que vous me rendrez vous-même +cette justice que je ne pouvais mieux faire. + +Tout ceci entre nous. Vous comprenez bien qu'avec Flaubert je n'ai pu +dire aussi crûment les choses. + +Bien affectueusement à vous. + +MICHEL LÉVY. + + + + +DCCXXXII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 20 mai 1870. + +Il y a bien longtemps que je suis sans nouvelles de mon vieux +troubadour. Tu dois être à Croisset. S'il y fait aussi chaud qu'ici, tu +dois souffrir; nous avons, 34 degrés à l'ombre, et la nuit 24. Maurice a +eu une forte rechute de mal de gorge. Enfin, cette chaleur insensée l'a +guéri, elle nous va à tous ici. Les enfants sont gais et embellissent à +vue d'oeil. Moi, je ne fiche rien; j'ai eu trop à faire pour soigner et +veiller encore mon garçon, et, à présent que la petite mère est absente, +les fillettes m'absorbent. Je travaille tout de même en projets et +rêvasseries. Ce sera autant de fait quand je pourrai barbouiller du +papier. + +Je suis toujours _sur mes pieds_, comme dit le docteur Favre. Pas encore +de vieillesse, ou plutôt la vieillesse normale, le calme... _de la +vertu_, cette chose dont on se moque, et que je dis par moquerie, mais +qui correspond, par un mot emphatique et bête, à un état d'inoffensivité +forcée, sans mérite par conséquent, mais agréable et bon à savourer. Il +s'agit de le rendre utile à l'art quand on s'y dévoue; je n'ose pas dire +combien je suis naïve et primitive de ce côté-là. C'est la mode de s'en +moquer; mais qu'on se moque, je ne veux pas changer. + +Voilà mon examen de conscience: _du printemps_, pour ne plus penser, de +tout l'été, qu'à ce qui ne sera pas moi. + +Voyons, toi, ta santé d'abord? Et cette tristesse, ce mécontentement +que Paris t'a laissé, est-ce oublié? N'y a-t-il plus de circonstances +extérieures douloureuses? Tu as été trop frappé, aussi. Deux amis de +premier ordre partis coup sur coup. Il y a des époques de la vie où le +sort nous est féroce. Tu es trop jeune pour te concentrer dans l'idée +d'un _recouvrement_ des affections dans un monde meilleur, ou dans ce +monde-ci amélioré. Il faut donc, à ton âge (et, au mien, je m'y +essaye encore), se rattacher d'autant plus à ce qui nous reste. Tu me +l'écrivais quand j'ai perdu Rollinat, mon double en cette vie, l'ami +véritable, dont le sentiment de la différence des sexes n'avait jamais +entamé la pure affection, même quand nous étions jeunes. C'était mon +Bonilhet et plus encore; car, à mon intimité de coeur, se joignait un +respect religieux pour un véritable type de courage moral qui avait subi +toutes les épreuves avec une _douceur_ sublime. Je lui ai _dû_ tout ce +que j'ai de bon, je tâche de le conserver pouf l'amour de lui. N'est-ce +pas un héritage que nos morts aimés nous laissent? + +Le désespoir qui nous ferait nous abandonner nous-mêmes serait une +trahison envers eux et une ingratitude. Dis-moi que tu es tranquille, et +adouci, que tu ne travailles pas trop et que tu travailles bien. Je ne +suis pas sans quelque inquiétude de n'avoir pas de lettre de toi depuis +longtemps. Je ne voulais pas t'en demander avant de pouvoir te dire que +Maurice était bien guéri; il t'embrasse, et les enfants ne t'oublient +pas. Moi, je t'aime. + + + + +DCCXXXIII + +A MADAME EDMOND ADAM, A PARIS + + Nohant, 8 juin 1870. + +Chers amis, + +Nous sommes bien heureux de l'_affirmation_ que nous donne Lina! vous +viendrez donc, ce mois-ci, revoir le vieux Nohant, tout grillé, tout +desséché par la plus effroyable sécheresse qu'il ait jamais subie! +En revanche, vous verrez nos fillettes fraîches et fleuries; le beau +Plauchut rosé comme une citrouille, et le _Sargent_[1] encore un peu +changé, mais en possession de toute sa gaieté. Nous sommes contents, +enchantés et joyeux de compter sur vous trois. Lina nous dit que vous +êtes bien portants et que Toto est superbe. Ou va donc rire de bon coeur +et oublier tous les chagrins et inquiétudes de cette triste année! Vive +la joie, alors! Lina vous demande (elle a oublié de le faire à Paris) si +vous voulez des rideaux de lit dans votre chambre. Il y en a; on les +met ou on ne les met pas en été, _au goût des personnes_. Réponse à cet +important chapitre de ménage. + +On promet à Adam qu'on ne lui fera pas de farces, on n'en fera qu'à +Plauchut; mais cela devient difficile, il a passé par toutes les +épreuves. Je crois qu'on le laissera dormir. Il est bien heureux en ce +moment-ci, on lui permet de chanter. Ça fait pleuvoir et on en a si +grand besoin, qu'il a toute permission de nous assommer. Le fait est +qu'il pleut depuis qu'il est ici. + +À bientôt donc, le plus tôt qu'il vous sera possible, chers et bons +amis. On vous embrasse tendrement. Lolo et Titite, toutes fières de +leurs beaux chapeaux, se joignent à nous. Aurore se souvient très bien +de sa Toto. + + + + +DCCXXXIV + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 29 juin 1870. + +Nos lettres se croisent toujours et j'ai maintenant la superstition +qu'en l'écrivant le soir, je recevrai une lettre de toi le lendemain +matin; nous pourrions nous dire: + +Vous m'êtes, en dormant, un peu triste apparu. + +Ce qui me préoccupe dans la mort de ce pauvre Jules de Goncourt, c'est +le survivant. Je suis sûre que les morts sont bien, qu'ils se reposent +peut-être avant de revivre, et que, dans tous les cas, ils retombent +dans le creuset pour en ressortir avec ce qu'ils ont eu de bon, et du +progrès en plus. Barbès n'a fait que souffrir toute sa vie. Le voilà qui +dort profondément. Bientôt il se réveillera; mais nous, pauvres bêtes +de survivants, nous ne les voyons plus. Peu de temps avant sa mort, +Duveyrier, qui paraissait guéri, me disait: «Lequel de nous partira le +premier?» Nous étions juste du même âge. Il se plaignait de ce que les +premiers envolés ne pouvaient pas faire savoir à ceux qui restaient +s'ils étaient heureux et s'ils se souvenaient de leurs amis. Je disais: +_Qui sait?_ Alors nous nous étions juré de nous apparaître l'un +à l'autre, de tâcher du moins de nous parler, le premier mort au +survivant. + +Il n'est pas venu, je l'attendais, il ne m'a rien dit. C'était un coeur +des plus tendres et une sincère volonté. Il n'a pas pu; cela n'est pas +permis, ou bien, moi, je n'ai ni entendu ni compris. + +C'est, dis-je, ce pauvre Edmond qui m'inquiète. Cette vie à deux, finie, +je ne comprends pas le lien rompu, à moins qu'il ne croie aussi qu'on ne +meurt pas. + +Je voudrais bien aller te voir; apparemment, tu as _du frais_ à +Croisset, puisque tu voudrais dormir _sur une plage chaude_. Viens ici, +tu n'auras pas de plage, mais 36 degrés à l'ombre et une rivière froide +comme glace, ce qui n'est pas à dédaigner. J'y vais tous les jours +barboter après mes heures de travail; car il faut travailler, Buloz +m'avance trop d'argent. Me voilà _faisant mon état_, comme dit Aurore, +et ne pouvant pas bouger avant l'automne. J'ai trop flâné après mes +fatigues de garde-malade. Le petit Buloz est venu ces jours-ci me +relancer. Me voilà dans la pioche. + +Puisque tu vas à Paris en août, il faut venir passer quelques jours avec +nous. Tu y as ri quand même; nous tâcherons de te distraire et de te +secouer un peu. Tu verras les fillettes grandies et embellies; la +petiote commence à parler. Aurore bavarde et argumente. Elle appelle +Plauchut _vieux célibataire_. Et, à propos, avec toutes les tendresses +de la famille, reçois les meilleures amitiés de ce bon et brave garçon. + +Moi, je t'embrasse tendrement et te supplie de te bien porter. + + [1] Sobriquet donné à Maurice Sand à cause de ses charges sur les + sergents et caporaux.] + + + + +DCCXXXV + +A M. EMILE DE GIRARDIN, A PARIS + + Nohant, 3 juillet 1870. + +Cher ami, + +Voici ce que je lis dans le _New-York Evening Post_, à la suite d'une +critique de mon dernier roman. Je traduis en supprimant les noms +propres: + +«Quant à la question relative au caractère qui a servi à l'auteur de +_Malgré tout_, elle est de celles qui ne souffrent pas de discussion +pour quiconque sait sur quels principes repose la construction d'une +oeuvre d'art. George Sand est un artiste: or il n'est point artiste, il +est un vulgaire écrivain de lieux communs, celui qui photographie les +personnages vivants dans une fiction. Que la prodigieuse carrière de +telle ou telle individualité historique ait pu frapper l'esprit +de George Sand, au moment où elle peignait les aspirations d'une +aventurière ambitieuse, cela ne prouve pas qu'elle ait voulu peindre +aucune figure de la vie réelle, ni qu'elle ait songé à jeter aucune +lumière sur les faits qui la concernent.» + +Je trouve ces réflexions justes et de bon goût, et je suis très étonnée +de lire dans _la Liberté_ une interprétation arbitraire des intentions +que j'ai pu avoir. + +Je vis si loin du mouvement quotidien, que je ne sais pas quel nom +propre couvre le pseudonyme de _Panoplès_. C'est un homme ou une +femme de talent; comment peut-il ou peut-elle faire cet affront à la +littérature: assimiler la tâche de l'artiste à celle du pamphlétaire +honteux? Si j'avais voulu peindre une figure historique, je l'aurais +nommée. Ne la nommant pas, je n'ai pas voulu la désigner; ne la +connaissant pas, je n'aurais pu la peindre. S'il y a ressemblance +fortuite, je l'ignore, mais je ne le crois pas. Tout personnage +d'invention est plus fort et plus logique que nature, dans le bien ou +dans le mal. On peut tracer la figure d'une classe d'ambitieuses qui ont +échoué et qui ont réussi dans leurs projets, sans avoir aucune figure en +vue, et je crois qu'il vaut beaucoup mieux pour l'artiste qu'il en soit +ainsi. Vous savez tout cela aussi bien que moi. Vous êtes du bâtiment. +_Panoplès_ trahit donc la fraternité maçonnique littéraire, en parlant +comme il le fait. + +A vous de coeur, + +G. SAND. + +J'ai eu envie de répondre; mais je crois qu'il vaut mieux laisser tomber +cela que d'en occuper le public. + + + + +DCCXXXVI + +A M. LE DOCTEUR HENRI FAVRE, A PARIS + + Nohant, 3 juillet 1870. + +Cher ami, + +Je suis bien contente que _l'occasion_ nous apporte votre souvenir. +Je n'ai pas besoin de vous dire que je trouve de mauvais goût +l'interprétation donnée aux _intentions_ d'un romancier. S'il a besoin +de ce genre d'_intentions_ pour composer un personnage, c'est un pauvre +artiste. Je ne prétends pas être une bien riche imagination. J'en ai +pourtant assez pour me passer de modèles posant devant moi, et, comme +celui qu'on prétend reconnaître ne m'a jamais fait cet honneur-là, je +n'ai pu, en aucune façon, le copier et le présenter au public comme un +portrait d'après nature. + +Tous vos malades sont des gens brillants de santé. Maurice engraisse +visiblement, il prétend que vous l'avez _trop guéri_. Mais il mène +une vie de cultivateur et de géologue si active, qu'il se défendra de +l'alourdissement. On parle de vous sans cesse, et, si les oreilles ne +vous tintent pas, c'est qu'il y a trop de gens partout qui vous louent +et vous remercient. + +G. SAND. + + + + +DCCXXXVII + +A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS + + Nohant, 14 juillet 1870. + +Je suis embarrassée pour vous conseiller, chère âme tourmentée. Vous +êtes dans une de ces situations d'esprit où le pour et le contre se +balancent sans solution. Vous éprouvez le besoin de changer de milieu, +et, dès que vous quittez le vôtre, tout vous manque; vous regrettez, +comme vous le dites, très bien, jusqu'aux herbes de votre jardin. J'ai +traversé ces souffrances; mais je suis toujours revenue à mon nid +avec bonheur, et, à présent, je crois que le mieux n'est pas dans le +changement. Toute situation a ses amertumes ou ses langueurs, et je ne +puis croire que les gens qui vous aiment vous laissent tourmenter à +l'âge où vous ne pourriez plus vous défendre vous-même. Cet âge est loin +encore, Dieu merci! et qui sait s'il viendra? La vieillesse n'est +pas forcément la décadence intellectuelle. C'est quelquefois tout le +contraire. Vous êtes une âme généreuse et forte de droiture. Si les +fantômes vous tourmentent et vous terrassent par moments, vous vous +retrouvez toujours sur vos pieds, _toujours la même_, vous en convenez +vous-même. Vous n'êtes donc pas en danger de devenir la proie des +inquisiteurs du corps et de l'âme. N'ayez pas cette crainte: la crainte +est un vertige qui nous attire dans le péril imaginaire. Supprimez ce +vertige, il n'y a plus de péril. + +Quant à l'emploi de votre fortune, c'est une question d'examen autour de +vous. Il y a tant de misères intéressantes et dignes! A votre place, je +ne serais pas embarrassée, vous avez su faire le bien toute votre vie, +vous le saurez jusqu'à la dernière heure. + +Mais vous souffrez, vous êtes dans une crise d'étouffement. Tout le +monde a de ces crises où tout froisse et déplaît, vous les ressentez +plus vives, parce que votre intelligence s'en rend compte et que +votre vie est peut-être un peu monotone. Est-ce que les voyages vous +fatiguent? Il me semble qu'une excursion de temps en temps, dans un beau +pays quelconque, vous ferait grand bien. Avec les chemins de fer, on +peut maintenant voyager sans fatigue en s'arrêtant souvent. Le voyage à +petites journées est encore très agréable et très sain. L'ami artiste +que vous avez près de vous doit être très capable de vous piloter et de +vous accompagner. + +J'ai reçu votre volume, et je vous en remercie bien. J'ai peu de +temps pour lire; mais j'ai commencé et je suis charmée des premières +nouvelles. J'y retrouve votre bonté et votre grand sentiment de justice. + +Croyez que je vous suis dévouée et même attachée de coeur; car il y +a déjà longtemps que je vous connais par vos lettres et je vous vois +toujours aussi digne de respect et d'affection qu'au commencement. + +GEORGE SAND. + + + +FIN DU TOME CINQUIÈME + + + + TABLE + + + DXLII. A madame Augustine de Bertholdi. 3 janvier. + DXLIII. A M. Auguste Vacquerie. 4 janvier. + DXLXIV. A M. Edouard Rodrigues. 12 janvier. + DXLV. Au même. 8 février. + DXLVI. A Maurice Sand. 21 février. + DXLVII. Au même. 28 février. + DXLVIII. Au même. 1er mars. + DXLIX. Au même. 2 mars. + DL. Au même. 8 mars. + DLI. A M. Gustave Flaubert. 16 mars. + DLII. A M. Charles Duvernet. 24 mars. + DLIII. A madame Augustine de Bertholdi. 31 mars. + DLIV. A M. Hippolyte Magen. 24 avril. + DLV. A M. Berton, père. 5 mai. + DLVI. A mademoiselle Fleury. 8 mai. + DLVII. A M. Oscar Casamajou. mai. + DLVIII. A M. Guillemat. 11 juin. + DLIX. A Maurice Sand 18 juin. + DLX. A madame Lina Sand. 29 juin. + DLXI. A M. Ludre-Gabillaud. 12 juillet. + DLXII. A madame Lina Sand. 14 juillet. + DLXIII. A M. Jules Boucoiran. 16 juillet. + DLXIV. A M. Ludre-Gabillaud. 24 juillet. + DLXV. A madame Simonnet. 24 juillet. + DLXVI. A Maurice Sand. 25 juillet. + DLXVII. A M. Noël Parfait. juillet. + DLXVIII. A mademoiselle Fleury. 4 août. + DLXIX. A Maurice Sand. 6 août. + DLXX. A M. Jules Boucoiran. 6 août. + DLXXI. A M. Charles Poncy. 26 août. + DLXXII. A M. Berton père. septembre. + DLXXIII. A M. Ludre-Gabillaud. octobre. + DLXXIV. A Maurice Sand. 24 octobre. + DLXXV. A M. Édouard Rodrigues. 29 octobre. + DLXXVI. A madame Lina Sand. novembre. + DLXXVII. A M. Philibert Audebrand. 23 décembre. + DLXXVIII. A M. Francis Melvil. 23 décembre. + DLXXIX. A M. Edouard de Pompéry 23 décembre. + DLXXX. A mademoiselle Leroyer Chantepie. 31 décembre. + +1865 + + DLXXXI. A M. Ladislas Mickiewicz. 11 janvier. + DLXXXII. A M. Nefftzer. 12 janvier. + DLXXXIII. A. M. Armand Barbès. 15 janvier. + DLXXXIV. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 7 février. + DLXXXV. Au même. 9 mars. + DLXXXVI. A M. Ernest Périgois. 26 mars. + DLXXXVII. A M. Louis Ratisbonne. 30 mars. + DLXXXVIII. A.M. Leblois. 17 mai. + DLXXXIX. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 1er juin. + DXC. A M.***. 9 juin. + DXCI. A M. Louis Ulbach. 27 juin. + DXCII. A Maurice Sand. 29 juin. + DXCIII. A M. Sainte-Beuve. + DXCIV. A M. Louis Ulbach. 27 septembre. + DXCV. A Gustave Flaubert. 22 novembre. + DXCVI. A M. le baron Taylor. 15 décembre. + +1866 + + DXCVII. A M. Alexandre Dumas fils. 7 janvier. + DXCVIII. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 20 janvier. + DXCIX. A Maurice Sand. 1er février. + DC. Au même. 5 février. + DCI. A madame la comtesse Sophie Podlipska. 12 février. + DCII. A M. Desplanches. 25 mai. + DCIII. A M. André Boutet. 14 juin. + DCIV. A M. Alexandre Dumas fils. 28 juin. + DCV. Au même. 5 juillet. + DCVI. A M.Joseph Dessauer. 5 juillet. + DCVII. A madame Arnould-Plessy. 5 août. + DCVIII. A Gustave Flaubert. 10 août. + DCIX. A Maurice Sand. 10 août. + DCX. A Gustave Flaubert. 12 août. + DCXI. A Maurice Sand. 1er septembre. + DCXII. A Gustave Flaubert. 21 septembre. + DCXIII. Au même. 28 septembre. + DCXIV. A M. Noël Parfait. 28 septembre. + DCXV. A mademoiselle Marguerite Thuillier. 8 octobre. + DCXVI. A Gustave Flaubert. octobre. + DCXVII. Au même. 10 novembre. + DCXVIII. A M. Charles Poncy. 16 novembre. + DCXIX. A Maurice Sand. 19 novembre. + DCXX. A Gustave Flaubert. 20 novembre. + DCXXI. Au même. 30 novembre. + DCXXII. A M. Thomas Couture. 13 décembre. + +1867 + + DCXXIII. A Gustave Flaubert. 9 janvier. + DCXXIV. A M. Armand Barbès. 15 janvier. + DCXXV. A Gustave Flaubert. 15 janvier. + DCXXVI. A M. Henri Harrisse. 19 janvier. + DCXXVII. A M. Alexandre Dumas fils. 21 janvier. + DCXXVIII. A Gustave Flaubert. 8 février. + DCXXIX. Au même. 16 février. + DCXXX. A M. Henri Harrisse. février. + DCXXXI. A M. Paul de Saint-Victor. 18 février. + DCXXXII. A M. Armand Barbès. 2 mars. + DCXXXIII. A M. Louis Viardot. 11 avril. + DCXXXIV. A M. André Boulet. 15 avril. + DCXXXV. A M. Louis Viardot. 24 avril. + DCXXXVI. A. Gustave Flaubert. 9 mai. + DCXXXVII. A M. Armand Barbès. 12 mai. + DCXXXVIII. A Gustave Flaubert. 30 mai. + DCXXXIX. Au même. 14 juin. + DCXL. A M. Henri Harrisse. 28 juillet. + DCXLI. A M. François Rollinat. 29 juillet. + DCXLII. A Gustave Flaubert. 6 août. + DCXLIII. A M. Raoul Lafagette. 10 août. + DCXLIV. A Gustave Flaubert. 18 août. + DCXLV. A madame Arnould-Plessy. 23 août. + DCXLVI. A M. Armand Barbès. 27 août. + DCXLVII. A Gustave Flaubert. août. + DCXLVIII. A madame Arnould-Plessy. 1er septembre. + DCXLXIX. A Gustave Flaubert. 10 septembre. + DCL. Au rédacteur en chef de _la Liberté_. 23 septembre. + DCLI. A Gustave Flaubert. 1er octobre. + DCLII. A M. Henri Harrisse. 11 octobre. + DCLIII. A M. Armand Barbès. 12 octobre. + DCLIV. A Gustave Flaubert. 12 octobre. + DCLV. A madame Arnould-Plessy. 21 octobre. + DCLVI. A Gustave Flaubert. 28 octobre. + DCLVII. Au même. 5 décembre. + DCLVIII. A M. Calamatta 21 décembre. + DCLIX. A Gustave Flaubert. 31 décembre. + +1868 + + DCLX. A M. Armand Barbès. 1er janvier. + DCLXI. A mademoiselle Marguerite Thuillier. 4 janvier. + DCLXII. A mademoiselle Fleury. 16 janvier. + DCLXIII. A M. Charles Poncy. 22 février. + DCLXIV. A madame Arnould-Plessy. 7 mars. + DCLXV. A la même. 15 mars. + DCLXVI. A M. Edouard Cadol. 17 mars. + DCLXVII. A madame Juliette Lambert. 23 mars. + DCLXVIII. A madame Lebarbier de Tinan. 26 mars. + DCLXIX. A M. Henri Harrisse. 9 avril. + DGLXX. A madame Edmond Adam. 8 juin. + DCLXXI. A M. Louis Viardot. 10 juin. + DCLXXII. A Gustave Flaubert. 21 juin. + DCLXXIII. A M. Joseph Dessauer. 5 juillet. + DCLXXIV. A M. Guillaume Guizot. 12 juillet. + DCLXXV. A Gustave Flaubert. 31 juillet. + DCLXXVI. A madame Pauline Villot. août. + DCLXXVII. A Gustave Flaubert. août. + DCLXXVIII. Au même. 18 septembre. + DCLXXIX. A Maurice Sand. septembre. + DCLXXX. A Gustave Flaubert. fin septembre. + DCLXXXI. Au même. 15 octobre. + DCLXXXII. A M. Alexandre Dumas fils. 31 octobre. + DCLXXXIII. A Gustave Flaubert. 20 novembre. + DCLXXXIV. A M. de Chilly. 12 décembre. + DCLXXXV. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 17 décembre. + DCLXXXVI. A madame Edmond Adam. 20 décembre. + DCLXXXVII. A Gustave Flaubert. 21 décembre. + +1869 + +DCLXXXVIII. A M. Emile Rollinat. 2 janvier. + DCLXXXIX. A M. Armand Barbès. 2 janvier. + DCXC. A madame Edmond Adam. 10 janvier. + DCXCI. A Gustave Flaubert. 17 janvier. + DCXCII. Au même. 11 février. + DCXCIII. A M. Edmond Plauchut. 18 février. + DCXCIV. A Gustave Flaubert. 24 février. + DCXCV. A M. Alexandre Dumas fils. 12 mars. + DCXCVI. A Gustave Flaubert. 2 avril. + DCXCVII. A M. Charles-Edmond. 20 avril. + DCXCVIII. A Maurice Sand. 14 mai. + DCXCIX. A M. Edmond Plauchut. 11 juin. + DCC. Au même. 15 août. + DCCI. A Maurice Sand. 18 septembre. + DCCII. Au même. 22 septembre. + DCCIII. Au même. 17 octobre. + DCCIV. A M. Edmond Plauchut. 10 novembre. + DCCV. A Gustave Flaubert. 15 novembre. + DCCVI. A Louis Ulbach. 26 novembre. + DCCVII. A Médéric Charot. 28 novembre. + DCCVIII. A madame Edmond Adam. 29 novembre. + DCCIX. A Gustave Flaubert. 30 novembre. + DCCX. Au même. 4 décembre. + DCCXI. A M. Alexandre Dumas fils. 10 décembre. + DCCXII. A Gustave Flaubert. 14 décembre. + DCCXIII. A M. Berton père. décembre. + DCCXIV. A Gustave Flaubert. 17 décembre. + DCCXV. Au même. 18 décembre. + DCCXVI. A madame Edmond Adam. 24 décembre. + +1870 + + DCCXVII. A M. Armand Barbès. 4 janvier. + DCCXVIII. A mademoiselle N. Fleury. 6 janvier. + DCCXIX. A Gustave Flaubert. 9 janvier. + DCCXX. A Victor Hugo. 2 février. + DCCXXI. A Maurice Sand. 21 février. + DCCXXII. A madame Simonnet. 21 février. + DCGXXIII. A Maurice Sand. 23 février. + DCCXXIV. Au même. 26 février. + DCCXXV. Au même. 27 février. + DCCXXVI. Au même. 2 mars. + DCCXXVII. A Gustave Flaubert 19 mars. + DCCXXVIII. Au même. 30 mars. + DCCXXIX. A M. Edmond Plauchut. 3 avril. + DCCXXX. A Michel Lévy. 20 avril. + DCCXXXI. Au même. 26 avril. + DCCXXXII. A Gustave Flaubert. 20 mai. + DCCXXXIII. A madame Edmond Adam. 8 juin. + DCCXXXIV. A Gustave Flaubert. 29 juin. + DCCXXXV. A M. Emile de Girardin. 3 juillet. + DCCXXXVI. A M. le docteur Henri Favre. 3 juillet. + DCCXXXVII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 14 juillet. + + +FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIÈME + + + + + +End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 5, 1812-1876, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 5, 1812-1876 *** + +***** This file should be named 13839-8.txt or 13839-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/3/13839/ + +Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Correspondance, Vol. 5, 1812-1876 + +Author: George Sand + +Release Date: October 23, 2004 [EBook #13839] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 5, 1812-1876 *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +GEORGE SAND + +CORRESPONDANCE + +1812-1876 + +V + + + + +QUATRIEME EDITION + +PARIS CALMANN LEVY, EDITEUR. +ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES +3, RUE AUBER, 3 + +1883 + + + + + + + +CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND + + + + +DXLII + +A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A DECIZE (NIEVRE) + + Nohant, 2 janvier 1864. + +Chere enfant, + +C'est vrai, que je n'ecris plus, parce que je n'en peux plus d'ecrire! +mais tu sais bien que je ne t'oublie pas. Je suis souvent malade, je me +remets sur pied pour un mois ou deux, puis je retombe. Me voila dans une +mauvaise periode; j'aurais besoin de changer d'air et de regime; mais +comment faire? Le travail ne peut pas s'arreter, et il suffit tout juste +aux besoins courants. + +Ne parlons pas du mauvais cote des choses, puisqu'il y en a un serieux +et inevitable pour tout le monde. + +Je suis contente que ta fillette, cette pauvre fillette qui t'a tant +fait trembler, soit enfin en bonne voie de croissance, et de vie, et que +George travaille bien. C'est le bonheur immediat, le plus actuel et le +plus important dans ta vie. La notre coule tranquille tant que notre +Marc est gai et frais comme une rose. Quand viendront les bobos, les +crises inevitables, nous serons sens dessus dessous! Ainsi passe la vie +de famille; jusqu'a present, c'a ete tout plaisir, et la premiere dent +du cher petit ne l'a pas eprouve serieusement. Lina est bonne nourrice +et se tire bien d'affaire. + +On travaille toujours comme des negres autour de ce berceau. Les +vacances et les comedies ont ete tres courtes. Beaucoup de monde, +toujours _trop a la fois_, dans la maison, et, comme Lina ne pouvait +guere s'amuser, nous avons fini les rejouissances de bonne heure. +Nous n'avons plus que Lambert et sa femme, qui est tres gentille et +excellente personne; mais ils partent ces jours-ci. Ils t'envoient mille +amities. Maurice a passe son jour de l'an dans son lit. Ce n'est rien +heureusement, qu'une fievre de courbature. Lui et sa femme, qui est +toujours tres charmante et mignonne, me chargent de t'embrasser. + +Merci a Bertholdi pour ses echantillons mineralogiques, qui sont tres +beaux. Embrasse-le pour moi, ainsi que Jeannette, et Georget, quand tu +le verras. + +G. SAND + +Pauvre Pologne! c'est navrant, c'est un deuil pour tous les coeurs. + + + + +DXLIII + +A M. AUGUSTE VACQUERIE, A PARIS + + Nohant, 4 janvier 1864 + +Je ne vous ai pas remercie du plaisir que m'a cause _Jean Baudry_. +J'esperais le voir jouer. Mais, mon voyage a Paris etant retarde, je +me suis decidee a le lire, non sans un peu de crainte, je l'avoue. Les +pieces qui reussissent perdent tant a la lecture, la plupart du temps! +Eh bien, j'ai eu une charmante surprise. Votre piece est de celles qu'on +peut lire avec attendrissement et avec satisfaction vraie. + +Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve un seul reproche a faire a +la maniere dont vous l'avez deroule et denoue: c'est que la brave et +bonne Andree ne se mette pas tout a coup a aimer Jean a la fin, et +qu'elle ne reponde pas a son dernier mot: "Oui, ramenez-le, car je +ne l'aime plus, et votre femme l'adoptera!" ou bien: "Guerissez-le, +corrigez-le, et revenez sans lui." + +Vous avez voulu que le sacrifice fut complet de la part de Jean. +Il l'etait, ce me semble, sans ce dernier chatiment de partir sans +recompense. + +Vous me direz: La femme n'est pas capable de ces choses-la. Moi, je dis: +Pourquoi pas? Et je ne recule pas devant les bonnes grosses moralites: +un sentiment sublime est toujours fecond. Jean est sublime; voila que +cette petite Andree, qui ne l'aimait que d'amitie, se met a l'aimer +d'enthousiasme, parce que le sublime a fait vibrer en elle une force +inconnue. Vous voulez remuer cette fibre dans le public, pourquoi ne pas +lui montrer l'operation magnetique et divine sur la scene? Ce serait +plus contagieux encore; on ne s'en irait pas en se disant: "La vertu ne +sert qu'a vous rendre malheureux." + +Voila ma critique. Elle est du domaine de la philosophie et n'ote rien +a la sympathie et aux compliments de coeur de l'artiste. Vous avez fait +agir et parler un homme sublime. C'est une grande et bonne chose par le +temps qui court. Je suis heureuse de votre succes[1]. + + + + [1] _Reponse de M. Auguste Vacquerie_. + +Comme je suis fier que vous m'ayez ecrit une lettre si amicale et si +sincere; mais comme je suis humilie que nous ne soyons pas du meme avis +sur les denouements! + +Vous regrettez qu'Andree ne recompense pas la vertu de Jean Baudry. Mais +est-ce que la vertu est jamais recompensee ailleurs qu'a l'Academie? +J'ai essaye de faire un Promethee bourgeois; est-ce que la recompense +de Promethee n'a pas ete le vautour? Et je ne sais pas qui est-ce qui +gagnerait a ce qu'il en fut autrement. + +Ce ne serait pas Promethee, toujours! Le voyez-vous reconcilie avec +Jupiter et bien en cour? voyez-vous Jeanne Darc finissant dame d'honneur +de La reine, et Jesus ministre de Tibere! + +Ce ne serait pas la vertu non plus. Vous dites qu'elle est plus +contagieuse quand elle est recompensee; je crois le contraire, et qu'il +n'y a pas de plus grande propagande que le martyre. Supprimez la croix +et vous supprimez peut-etre le christianisme. + +Pour redescendre a ma piece, il me semble que Jean Baudry serait +considerablement diminue, et avec lui l'enseignement qu'il personnifie, +s'il etait aime d'Andree a la fin. Je doute que Romeo et Juliette +fussent touchants a perpetuite s'ils s'etaient maries tranquilles et +s'ils avaient eu beaucoup d'enfants. Je ne repousse pas absolument les +denouements heureux, mais je les crois d'abord moins vrais, ensuite +moins efficaces. Je vous avoue que Tartufe cesse presque de m'etre +odieux au moment ou on l'arrete. + +La moralite n'est pas dans le fait, mais dans l'impression du fait. +Puisque vous regrettez que Jean Baudry ne soit pas heureux, l'impression +finale est donc pour la vertu. + +Je trouve qu'Andree rendrait un mauvais service a la vertu et a Jean +Baudry lui-meme en le preferant a Olivier, qui retomberait alors ou Jean +Baudry l'a ramasse. Elle croit, comme Jean Baudry, qu'Olivier traverse +la derniere crise du mal; elle a pour lui la meme sorte de tendresse que +Jean Baudry, elle l'aime pour le parfaire; elle veut etre la mere de +son ame, comme il en est le pere. Elle epouse mieux Jean Baudry en ne +l'epousant pas et en collaborant a son oeuvre qu'en sterilisant son +effort de onze annees. Ce n'est donc pas par incredulite a la grandeur +des femmes, o chere grande femme! que j'ai voulu qu'Andree, preferat le +coeur imparfait au coeur parfait; elle fait acte de grande bonte et de +grand courage en choisissant celui qui a le plus besoin d'elle, non pas +seulement pour etre heureux, chose secondaire, mais pour etre bon, chose +essentielle. + +Et, maintenant, me pardonnerez-vous de n'avoir pas fait de mon +denouement une distribution de prix Montyon, et d'Andree l'ane savant +qui va presenter la patte a la personne la plus honnete de la societe? + +Me pardonnerez-vous de vous ennuyer si longuement de ma defense? Mais, +si je plaide devant vous, c'est que je reconnais votre juridiction; je +ne reponds pas a tout le monde, je n'assomme que vous; voila ce que +rapporte le genie. Mais, pardonnez-moi ou non, moi, je vous remercie. + +AUGUSTE VACQUERIE. Paris, +7 janvier 1804.] + + + + +DXLIV + +A M. EDOUARD RODRIGUES, A PARIS + + Nohant, 12 janvier 1864. + +... J'ai le droit de mepriser mon argent, ce me semble. Je le meprise +en ce sens que je lui dis: "Tu representes l'aisance, la securite, +l'independance, le repos necessaire a mes vieux jours. Tu representes +donc, mon interet personnel, le sanctuaire de mon egoisme. Mais, pendant +que je te placerai en lieu sur et que je te ferai fructifier, tout +souffrira autour de moi et je ne m'en soucierai pas? Tu veux me tenter? +Va au diable! je dedaigne ta seduction; donc, je te meprise!" Avec cette +prodigalite-la, j'ai passe ma vie a ne me satisfaire jamais; a ecrire +quand j'aurais voulu rever, a rester quand j'aurais voulu courir, +a faire des economies sordides sur certains besoins entierement +personnels, certains luxes de robes de chambre et certaines questions +de pantoufles auxquelles j'aurais ete sensible; a ne pas flatter la +gourmandise des convives, a ne pas voir les theatres, les concerts, le +mouvement des arts; a me faire anachorete, moi qui aimais l'activite +de la vie et le grand air des voyages. Je n'ai pas souffert de ces +renoncements: je sentais en moi une joie superieure, celle de satisfaire +ma conscience et d'assurer le repos du coeur de chaque jour. En +compromettant et sacrifiant les aises de l'avenir? en meprisant mon +argent qui voulait me tenter? Oui, c'est comme cela, et vous ne me +donnerez pas tort, je parie. + +Ai-je ete _prodigue_ pour cela? Non, puisque je n'ai pas fait comme la +plupart de mes confreres en alienant ma propriete, pour le plaisir de +manger une centaine de mille francs par an. J'ai senti que, si j'eusse +fait comme eux, je n'eusse rien _avale_, mais j'aurais tout donne; car, +en detail, j'ai bien donne au moins 500 000 francs sans compter les +dots des enfants. J'ai mis le _hola_ a mon entrainement, et mes enfants +n'auront pas de reproches a me faire. J'ai resiste a la voix du +socialisme mal entendu qui me criait que je faisais des reserves. Il y +en a qu'il faut faire et on ne m'a pas ebranlee. Une theorie ne peut pas +etre appliquee sans reserve dans une societe qui ne l'accepte pas. J'ai +fait beaucoup d'ingrats, cela m'est egal. J'ai fait quelques heureux et +sauve quelques braves gens. Je n'ai pas fait d'_etablissements utiles_: +cela, _je ne sais pas_ m'y prendre. Je suis plus mefiante du _faux +pauvre_ que je ne l'ai ete. + +Pour le moment, je n'ai absolument sur les bras qu'une famille de +_mourants_ a nourrir: pere, mere, enfants, tout est malade; le pere et +la mere mourront, les enfants au moins ne mourront pas de faim. Mais a +ceux-la, un peu sauves, succedera un autre nid en deroute. Et puis, a +la fin de l'annee, j'ai eu a payer l'annee du medecin et celle du +pharmacien. Ceci est une grosse affaire, de 1500 a 2000 francs toujours. +Le paysan d'ici n'est pas dans la derniere misere: il a une maison, un +petit champ et ses journees; mais, s'il tombe malade, il est perdu. Les +journees n'allant plus, le champ ne suffit pas s'il a des enfants; quant +au medecin et aux remedes, impossible a lui de les payer et il s'en +passe si je ne suis pas la. Il fait des remedes de sorcier, des remedes +de cheval, et il en meurt. La femme sans mari est perdue. Elle ne peut +pas cultiver son champ, il faut un journalier paye. Il n'y a pas la +moindre industrie dans nos campagnes. Les fonds de la commune consacres +a fournir des remedes et a payer les medecins ne sont distribues qu'aux +veritables indigents, qui sont peu nombreux. Donc, tous les pretendus +_aises_ sont a deux doigts de l'indigence si je ne m'en mele, et +plusieurs gens bien respectables ne demandent pas et ne recoivent qu'en +secret. Nos bourgeois de campagne ne sont pas mauvais; ils rendent des +services, donnent quelquefois des soins. Mais delier la bourse est une +grande douleur en Berry, et, quand on a donne dix sous, on soupire +longtemps. Les campagnes du Centre, sont veritablement abandonnees. +C'est le pays du sommeil et de la mort. Ceci pour vous expliquer ce que +l'on est oblige de faire quand on voit que de plus riches font peu +et que de moins riches ne font rien. On a cree a Chateauroux une +manufacture de tabac qui soulage beaucoup d'ouvriers et emploie beaucoup +de femmes; mais ces bienfaits-la n'arrivent pas jusqu'a nos campagnes. + + + + +DXLV + +AU MEME + + Nohant; 8 fevrier 1864. + +Mon brave et bon ami, + +J'ai fini ma grosse tache, et, avant que j'en commence une autre, je +viens causer avec vous. Qu'est-ce que nous disions? Si la liberte de +droit et la liberte de fait pouvaient exister simultanement? Helas! tout +ce qu'il y a de beau et de bon pourra exister quand on le voudra; +mais il faut d'abord que tous le comprennent, et le meilleur des +gouvernements, de quelque nom qu'il s'appelle, sera celui qui enseignera +aux hommes a s'affranchir eux-memes en voulant affranchir les autres au +meme degre. + +Vous vouliez me faire des questions, faites-m'en, afin que je vous +demande de m'aider a vous repondre; car je ne crois pas rien savoir de +plus que vous, et tout ce que j'ai essaye de savoir, c'est de mettre de +l'ordre dans mes idees, par consequent de l'ensemble dans mes croyances. +Si vous me parlez philosophie et religion, ce qui pour moi est une seule +et meme chose, je saurai vous dire ce que je crois; _politique_, c'est +autre chose: c'est la une science au jour le jour, qui n'a d'ensemble et +d'unite qu'autant qu'elle est dirigee par des principes plus eleves que +le courant des choses et les moeurs du moment. Cette science, dans son +application, consiste donc a tater chaque jour le pouls a la societe, et +a savoir quelle dose d'amelioration sa maladie est capable de supporter +sans crise trop violente et trop perilleuse. Pour etre ce bon medecin, +il faut plus que la science des principes, il faut une science pratique +qui se trouve dans de fortes tetes ou dans des assemblees libres, +inspirees, par une grande bonne foi. Je ne peux pas avoir cette +science-la, vivant avec les idees plus qu'avec les hommes, et, si je +vous dis mon ideal, vous ne tiendrez pas pour cela les moyens pratiques; +vous ne les jugerez vraiment, ces moyens, que par les tentatives qui +passeront devant vos yeux et qui vous feront peser la force ou la +faiblesse de l'humanite a un moment donne. Pour etre un sage politique, +il faudrait, je crois, etre imbu, avant tout et par-dessus tout, de +la foi au progres, et ne pas s'embarrasser des pas en arriere qui +n'empechent pas le pas en avant du lendemain. Mais cette foi n'eclaire +presque jamais les monarchies, et c'est pour, cela que je leur prefere +les republiques, ou les plus grandes fautes ont en elles un principe +reparateur, le besoin, la necessite d'avancer ou de tomber. Elles +tombent lourdement, me direz-vous; oui, elles tombent plus vite que +les monarchies, et toujours pour la meme cause, c'est qu'elles veulent +s'arreter, et que l'esprit humain qui s'arrete se brise. Regardez en +vous-meme, voyez ce qui vous soutient, ce qui vous fait vivre fortement, +ce qui vous fera vivre tres longtemps, c'est votre incessante activite. +Les societes ne different pas des individus. + +Pourtant vous etes prudent et vous savez que, si votre activite depasse +la mesure de vos forces, elle vous tuera; meme danger pour le travail +des renovations sociales; et impossible, je crois, de preserver la +marche de l'humanite de ces _trop_ et de ces _trop peu_ alternatifs qui +la menacent et l'eprouvent sans cesse. Que faire? direz-vous. Croire +qu'il y a toujours, quand meme, une bonne route a chercher et que +l'humanite la trouvera, et ne jamais dire. _Il n'y en a pas, il n'y en +aura pas_. + +Je crois que l'humanite est aussi capable de grandir en science, en +raison et en vertu, que quelques individus qui prennent l'avance. Je la +vois, je la sais tres corrompue, affreusement malade, je ne doute pas +d'elle pourtant. Elle m'impatiente tous les matins, je me reconcilie +avec elle tous les soirs. Aussi n'ai-je pas de rancune contre ses +fautes, et mes coleres ne m'empecheront jamais d'etre jour et nuit a son +service. Passons l'eponge sur les miseres, les erreurs, les fautes de +tels ou tels, de quelque opinion qu'ils soient ou qu'ils aient ete, +s'ils ont dans le coeur des principes de progres ardents et sinceres. +Quant aux hypocrites et aux exploiteurs, qu'en peut-on dire? Rien; +c'est le fleau dont il faut se preserver, mais ce qu'ils font sous une +banniere ou sous une autre ne peut etre attribue a la cause qu'ils +proclament et qu'ils feignent de servir. + +Quand nous mettrons de l'ordre dans notre _catechisme_ par causerie, il +faudra bien que nous commencions par le commencement et que, avant de +nous demander quels sont les droits de l'homme en societe, nous nous +demandions quels sont les devoirs de l'homme sur la terre, et cela nous +fera remonter plus haut que republique et monarchie, vous verrez. Il +nous faudra aller jusqu'a Dieu, sans la notion duquel rien ne s'explique +et ne se resout; nous voila embarques sur un rude chemin, prenez-y +garde! mais je ne recule pas si le coeur vous en dit. + +Bonsoir pour ce soir, cher ami, et a vous de coeur et de tout bon +vouloir. + +G. SAND. + + + + +DXLVI + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, 21 fevrier 1864. + +Chers enfants, + +Je croyais bien avoir repondu a votre question. Comment, si je veux etre +marraine de mon _Cocoton_? Je crois bien! Si c'etait comme catholique, +je dirais: "Non! ca porte malheur." Mais l'Eglise libre, c'est +different, et vous ne deviez pas douter un instant de mon adhesion. + +On commence a travailler serieusement a l'Odeon. Mais on a perdu tant de +temps, que nous ne serons pas prets avant la fin du mois, et peut-etre +le 2 ou le 3 mars. Voila ce qu'ils reconnaissent aujourd'hui. Mais je +ne veux pas vous ennuyer de mes ennuis; ils ne sont pas minces, et vous +seriez etonnes de la provision de patience que je fais tous les matins +pour la journee. + +J'ai ete voir le prince hier matin, j'ai demande a voir son fils[1]; +il a fait dire a la bonne de l'amener. L'enfant est arrive avec une +personne en petite robe de laine ecossaise que j'ai failli ne pas +regarder, quand je me suis apercue que c'etait la princesse elle-meme +qui m'amenait son jeune homme, toute seule et tres gentiment. L'enfant +est tres beau et tres joli, avec un air melancolique et timide. + +Il tiendra de sa mere plus que de son pere. Il est tres mignon et +obeissant comme une fille. + +Je me porte bien, toujours sans appetit; ca ne pousse pas a Paris. + +La vente de Delacroix a produit pres de deux cent mille francs en deux +jours. Les moindres croquis se vendent deux, trois et quatre cents +francs. Ce pauvre homme vendait des tableaux pour ce prix-la! + +Bonsoir, mes enfants cheris; je _bige_ bien tendrement. + + [1] Le prince Victor. + + + + +DXLVII + +AU MEME + + Paris, 28 fevrier 1864. + +Mes chers enfants, + +C'est demain le grand jour! quand vous recevrez ma lettre, j'aurai des +bravos ou des sifflets, peut-etre l'un et l'autre. Ribes ne va pas +mieux; il joue quand meme et tres bien. La piece est mal sue, mais bien +comprise et bien jouee. + +_Le duc_-Berton, _Villemer_-Ribes, _Caroline_-Thuillier, _la +Marquise_-Ramelli, _Pierre_-Rey, sont excellents. + +_Diane de Saintrailles_, charmante, un peu manieree; _madame d'Arglade_, +un peu faible, et Clerh-_Benoit_, qui dit quatre mots, ne gatent rien. + +Le theatre, depuis le directeur jusqu'aux ouvreuses, dont l'une +m'appelle _notre tresor_, les musiciens, les machinistes, la troupe, les +allumeurs de quinquets, les pompiers, pleurent a la repetition comme +un tas de veaux et dans l'ivresse d'un succes qui va depasser celui du +_Champi_. Tout ca, c'est la veille, il faut voir le lendemain; s'il y a +deroute, ce sera autre chose. On annonce toujours une cabale. Les uns la +disent formidable; les autres disent qu'il n'y aura rien; nous verrons +bien. Le moment du calme est venu pour moi qui n'ai plus rien a faire +que d'attendre l'issue. La salle sera comble et il y en aura autant a la +porte. De memoire d'homme, l'Odeon n'a vu une pareille rage. L'empereur +et l'imperatrice assisteront a la premiere; la princesse Mathilde en +face d'eux, le prince et la princesse Napoleon au-dessous. M. de Morny, +les ministeres, la police de l'empereur nous prennent trop de place, et +ce n'est pas le meilleur de l'affaire. Nous aimerions mieux des artistes +aux avant-scenes que des diplomates et des fonctionnaires. Ces gens-la +ne crevent pas leurs gants blancs contre une cabale. Il n'y a que le +prince qui applaudisse franchement. + +Enfin, nous y voila! les decors sont riches et laids. L'orchestre sera +rempli de mouchards, rien ne manquera a la fete. Marchal ne demande qu'a +etriper les recalcitrants. Le parterre est pris par des gens en cravate +blanche et en habit noir. A demain des nouvelles. + +J'ai vu enfin M. Harmant a l'Odeon. Il m'a dit qu'il viendrait me voir +apres la piece. Mario Proth va faire un article sur _Callirhoe_[1]. +Jourdan en raffole, il est de la religion de Marc Valery. + + [1] Roman de Maurice Sand. + + + + +DXLVIII + +AU MEME + + Paris, mardi 1er mars 1864. + Deux heures du matin. + +Mes enfants, + +Je reviens escortee par les etudiants aux cris de "Vive George Sand! +Vive _Mademoiselle La Quintinie!_ A bas les clericaux!" C'est une +manifestation enragee en meme temps qu'un succes comme on n'en a jamais +vu, dit-on, au theatre. + +Depuis dix heures du matin, les etudiants etaient sur la place de +l'Odeon, et, tout le temps de la piece, une masse compacte qui n'avait +pu entrer occupait les rues environnantes et la rue Racine jusqu'a ma +porte. Marie a eu une ovation et madame Fromentin aussi, parce qu'on l'a +prise pour moi dans la rue. Je crois que tout Paris etait la ce soir. +Les ouvriers et les jeunes gens, furieux d'avoir ete pris pour des +clericaux a l'affaire de _Gaetana_ d'About, etaient tout prets a faire +le coup de poing. Dans la salle, c'etaient des trepignements et des +hurlements a chaque scene, a chaque instant, en depit de la presence de +toute la famille imperiale. Au reste, tous applaudissaient, l'empereur +comme les autres, et meme il a pleure ouvertement. La princesse +Mathilde est venue au foyer me donner la main. J'etais dans la loge de +l'administration avec le prince, la princesse, Ferri, madame d'Abrantes. +Le prince claquait comme trente claqueurs, se jetait hors de la loge et +criait a tue-tete, Flaubert etait avec nous et pleurait comme une femme. +Les acteurs ont tres bien joue, on les a rappeles a tous les actes. + +Dans le foyer, plus de deux cents personnes que je connais et que je ne +connais pas sont venues me _biger_ tant et tant, que je n'en pouvais +plus. Pas l'ombre d'une cabale, bien qu'il y eut grand nombre de +gens mal disposes. Mais on faisait taire meme ceux qui se mouchaient +innocemment. + +Enfin, c'est un evenement qui met le quartier Latin en rumeur depuis ce +matin; toute la journee, j'ai recu des etudiants qui venaient quatre par +quatre, avec leur carte au chapeau, me demander des places et protester +contre le parti clerical en me donnant leurs noms. + +Je ne sais pas si ce sera aussi chaud demain. On dit que oui, et, comme +on a refuse trois ou quatre mille personnes faute de place, il est a +croire que le public sera encore nombreux et ardent. Nous verrons si +la cabale se montrera. Ce matin, le prince a recu plusieurs lettres +anonymes ou on lui disait de prendre garde a ce qui se passerait a +l'Odeon. Rien ne s'est passe, sinon qu'on a chute les claqueurs de +l'empereur a son entree, en criant: _A bas la claque!_ l'empereur a tres +bien entendu; sa figure est restee impassible. + +Voila tout ce que je peux vous dire ce soir; le silence se fait, la +circulation est retablie et je vas dormir. + + + + +DXLIX + +AU MEME + + Paris, 2 mars 1864. + +Mes enfants, + +La seconde de _Villemer_ a ete ce soir encore plus chaude que celle +d'hier. C'est un triomphe inoui, une tempete d'applaudissements d'un +bout a l'autre, a chaque mot, et si spontanee, si generale, qu'on coupe +trois fois chaque tirade. Le groupe des claqueurs quand il essaye de +marquer des points de repere a cet enthousiasme ne fait pas plus d'effet +qu'un sac de noix. Le public ne s'en occupe pas, il interrompt ou il lui +plait, et c'est le tonnerre. Jamais je n'ai rien entendu de pareil. +La salle est comble, elle croule; la tirade de Ribes, au second acte, +provoque un delire. Dans les entr'actes, les etudiants chantent des +cantiques derisoires, crient: "Enfonces les jesuites! _Hommes noirs, +d'ou sortez-vous?_ Vive _La Quintinie!_ Vive George Sand! Vive +_Villemer_!" On rappelle les acteurs a tous les actes. Ils ont de la +peine a finir la piece. Ces applaudissements les rendent ivres, Berton, +ce matin, l'etait encore d'hier, lui qui ne boit jamais que de l'eau +rougie. Ce soir, il me suivait dans les coulisses en me disant qu'il me +devait le plus beau succes de sa vie, et le plus beau role qu'il eut +jamais joue. + +Thuillier et Ramelli etaient folles. Il faut dire qu'elles ont joue +admirablement. Ribes n'a pas le meme ensemble: il est laid, disgracieux, +pas cabotin du tout; mais, par moments, il est si sympathique et si +nerveux, qu'il electrise le public et recueille en bloc les bravos +que les autres recoivent en detail. Je vous raconte tout ca pour vous +amuser. Si vous voyiez mon calme au milieu de tout ca, vous en ririez; +car je n'ai pas ete plus emue de peur et de plaisir que si ca ne m'eut +pas regarde personnellement, et je ne pourrais pas expliquer pourquoi. +Je m'etais preparee a ce qu'il y a de pire, c'est peut-etre pour ca que +l'inattendu d'un succes si inconcevable, en ce qui me concerne, m'a un +peu stupefiee. Il faut voir le personnel de l'Odeon autour de moi! je +suis le bon Dieu. Je dois leur rendre cette justice que, tout le temps +des repetitions, ils ont ete aussi gentils que le jour de la victoire; +que, la veille, ils n'ont pas ete pris de la panique ordinaire qui fait +qu'on veut _mascander_[1] la piece parce qu'on a peur de tout. Ils vont +faire de l'argent, je l'espere. En ce moment, ils pourraient faire +quatre mille francs par soiree; mais ils tiennent a laisser entrer les +ecoles, beaucoup d'ouvriers, de bourgeois libres penseurs, enfin les +amis naturels et ceux qui lancent le succes par conviction. En cela, ils +agissent bien, et ils sont honnetes gens. + +Il y a eu ce soir encore un peu de tapage sur la place. On voulait +recommencer la promenade d'hier au soir, car je ne savais pas hier quand +je vous ai ecrit tout ce qui s'etait passe. Six mille personnes au +moins, les etudiants en tete, ont ete a la porte du club catholique et +de la maison des jesuites, chanter en fausset: _Esprit saint, descendez +en nous!_ et autres cantiques, en moquerie. Ce n'etait pas bien mechant; +mais, comme tous ces enfants s'etaient grises par leurs cris et leur +queue de douze heures sur la place, on craignait de les voir aller trop +loin, et la police les a disperses. Quelques-uns ont ete bouscules, +dechires et menes au poste. Ni coups ni blessures pourtant. On +s'attendait a du bruit et on avait consigne deux regiments, avec l'ordre +d'etre prets a monter a cheval. + +Les jeunes gens avaient resolu de deteler mes chevaux du sapin et de +m'amener rue Racine. On a, Dieu, merci, empeche et calme tout. On a un +peu taquine l'imperatrice en lui chantant _le Sire de Framboisy_. Mais +l'empereur a bien agi, il a applaudi la piece, il est sorti a pied +jusqu'a sa voiture, que la foule empechait d'arriver. Il n'a pas +voulu que la police lui fit faire place. On lui en a su gre et on l'a +applaudi. + +Il devrait bien faire supprimer l'escouade de mouchards qui l'acclament +a son entree, et auxquels les etudiants ont impose silence hier; je suis +sure que, sans elle, toute la salle l'applaudirait. + +Les journaux d'aujourd'hui racontent de mille manieres ce qui s'est +passe hier; mais ce que je vous raconte a batons rompus est exact. +Aujourd'hui, il y avait dans la salle pas mal de catholiques qui +essayaient de prendre des airs dedaigneux et embetes. Mais ils ne +pouvaient pas seulement cracher, et la moindre parole de leur part eut +fait eclater une tempete. Decidement tout le monde ne les aime pas, et +ils n'oseront pas broncher. Ils se vengeront dans leurs journaux, soit! + +J'ai encore un jour ou deux a donner a _Villemer;_ et puis j'ai a voir +M. Harmant, et puis la piece de Dumas, qui vient samedi, et quelques +affaires de detail a terminer; l'impression de mon manuscrit de +_Villemer_ a livrer, c'est-a-dire la correction d'un manuscrit conforme +a la mise en scene. J'espere avoir fini tout cela la semaine prochaine +et courir vers vous et mon Coco ton qui pousse bien, j'espere, pendant +que je pioche, ce cher petit amour! Je vous _bige_ mille fois. +Parlez-moi de vous et de lui. + + [1] Abimer. + + + + +DL + +AU MEME + + Paris, 8 mars 1864 + +_Villemer_ va toujours merveilleusement. La grande presse est encore +plus elogieuse que la petite, et cela sans restriction. Ces messieurs +qui m'avaient declaree incapable de faire du theatre, me proclament +_tres forte_. L'Odeon fait tous les soirs quatre mille francs de +location et de cinq a six cents francs au bureau. Il y a file de +voitures toute la journee pour retenir les places, puis autre file le +soir et queue au bureau. + +L'Odeon est illumine tous les soirs. La Rounat en deviendra fou. Les +acteurs sont toujours rappeles entre tous les actes. C'est un succes +splendide, et, comme il n'est plus soutenu par personne que le public +payant, il est si unanime et si chaud, que jamais les acteurs n'en ont +vu, disent-ils, de pareil. Ribes se soutient; le succes lui donne +une vie artificielle et le guerira peut-etre. Il a des moments ou on +l'interrompt trois fois par des applaudissements frenetiques comme le +premier jour. Les voyageurs qui arrivent a Paris et qui passent le soir +devant l'Odeon, font arreter leur sapin avec effroi et demandent si +c'est une revolution, si on a proclame la Republique. + +La piece d'Alexandre a ete mieux recue ce soir[1]; mais elle souleve +de l'opposition et n'aura pas de succes. Elle est pourtant amusante et +pleine de talent; mais elle scandalise. + +Les epreuves de ma photographie n'ont pas encore tres bien reussi chez +Nadar; j'y retourne demain. M. Harmant vient pour sur mercredi. Il m'a +envoye une loge pour ce jour-la; car il faut bien que je connaisse son +theatre. Je voudrais aussi voir _Villemer_, que je n'ai encore fait +qu'apercevoir a moitie. J'ai demande hier trois places, pas une qui ne +soit louee jusqu'a samedi. + + [1] _L'Ami des femmes_. + + + + +DLI + +M. GUSTAVE FLAUBERT + + Paris, 10 mars 1864. + +Cher Flaubert, + +Je ne sais pas si vous m'avez prete ou donne le beau livre de M. Taine. +Dans le doute, je vous le renvoie; je n'ai eu le temps d'en lire ici +qu'une partie, et, a Nohant, je n'aurai que le temps de griffonner pour +Buloz; mais, a mon retour, dans deux mois, je vous redemanderai ces +excellents volumes d'une si haute et si noble portee. + +Je regrette de ne vous avoir pas dit adieu; toutefois, comme je reviens +bientot, j'espere que vous ne m'aurez pas oubliee et que vous me ferez +lire aussi quelque chose de vous. + +Vous avez ete si bon et si sympathique pour moi a la premiere +representation de _Villemer_, que je n'admire plus seulement votre +admirable talent, je vous aime de tout mon coeur. + +GEORGE SAND. + + + + +DLII + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Nohant, 24 mars 1864. + +Mon cher ami, + +Nous changeons de place pour quelque temps. Mes enfants ne veulent pas +habiter Nohant sans moi; ils ont raison et ils me font plaisir. Nous +allons tous nous caser aupres de Paris, afin de pouvoir nous occuper de +theatre et d'autres travaux plus realisables la ou nous serons. Nous +organisons Nohant sur un bon pied de conservation, afin de pouvoir, +tous les ans, y passer une saison tous ensemble. Voila. Ce n'est pas un +depart ni un abandon du pays, ni une separation de famille, c'est une +installation plus legere a porter et a transporter; car nous avons aussi +pour l'annee prochaine des projets de voyage. Il me semble que vous +faites un peu de meme en n'habitant pas le Coudray toute l'annee. +Esperons que nos loisirs de campagne se rencontreront et que vous ne +vous apercevrez guere par consequent de ce changement. + +As-tu recu signe devie de Gueroult? Je t'ai ecrit que je l'avais vu et +qu'il m'avait promis ce que tu desires. Je n'ai pas repondu a ta lettre +de felicitations pour _Villemer:_ je comptais te retrouver ici. Je te +remercie donc aujourd'hui et j'embrasse toute ta chere famille. Amities +d'ici. + +G. SAND. + + + + +DLIII + +A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A DECIZE + + Nohant, 31 mars 1864 + +Ma chere enfant, + +Puisque Duvernet t'a dit que je quittais Nohant, il aurait pu te dire +aussi, puisque je le lui ai ecrit, que je ne le quittais pas d'une +maniere absolue, mais que je prenais seulement des arrangements pour +passer, ainsi que Maurice et Lina, une partie de l'annee a Paris. Le +succes de _Villemer_ me permet de recouvrer un peu de liberte dont +j'etais privee tout a fait a Nohant dans ces dernieres annees, grace +aux bons Berrichons, qui, depuis les gardes champetres de tout le pays +jusqu'aux amis de mes amis, et Dieu sait s'ils en ont! voulaient etre +_places_ par mon _grand credit_. Je passais ma vie en correspondances +inutiles et en complaisances oiseuses. Avec cela les visiteurs qui n'ont +jamais voulu comprendre que le soir etait mon moment de liberte et le +jour mon heure de travail! j'en etais arrivee a n'avoir plus que la +nuit pour travailler et je n'en pouvais plus. Et puis trop de depense a +Nohant, a moins de continuer ce travail ecrasant. Je change ce genre de +vie; je m'en rejouis, et je trouve drole qu'on me plaigne. Mes enfants +s'en trouveront bien aussi, puisqu'ils etaient claquemures aussi par les +visites de Paris et que nous nous arrangerons pour etre tout pres les +uns des autres a Paris, et pour revenir ensemble a Nohant quand il nous +plaira d'y passer quelque temps. On a fait sur tout cela je ne sais +quels cancans, et on me fait rire quand on me dit: "Vous allez donc nous +quitter? Comment ferez-vous pour vivre sans nous?" + +Ces bons Berrichons! Il y a assez longtemps qu'ils vivent _de moi_. +Duvernet sait bien tout cela, et je m'etonne qu'il s'etonne. + + + + +DLIV + +A M. HIPPOLYTE MAGEN, A MADRID + + Nohant, 24 avril 1864. + +Une absence de quelques jours m'a empechee, monsieur, de repondre a +votre excellente lettre et de vous dire toute ma gratitude pour les +details que vous me donnez. + +Vous adoucissez autant que possible la douleur de l'evenement[1], en me +disant que notre ami n'a pas eu a lutter contre la crise finale, et que +les derniers temps de sa vie ont ete heureux. La compensation a ete bien +courte, apres une vie de luttes et de souffrances. Mais je suis de ceux +qui croient que la mort est la recompense d'une bonne vie, et la vie de +ce pauvre ami a ete meritante et genereuse. Les regrets sont pour nous, +et votre coeur les apprecie noblement. + +J'ai envoye votre lettre a madame Y..., soeur de Fulbert, et je lui ai +fait le sacrifice, du portrait photographie. S'il vous etait possible de +m'en envoyer un autre exemplaire, je vous en serais doublement obligee. +Madame Y... compte vous ecrire pour vous remercier aussi de l'affection +delicate que vous portiez a son frere et pour vous confier, je pense, la +mission que vous offrez si genereusement de remplir. + +_Quant aux details de l'enterrement, j'ignore ce qu'elle en pense_. Je +la connais fort peu; mais je vous remercie, moi, pour mon compte, de la +supreme convenance de votre intervention. + +Vous avez fait respecter le voeu qu'il eut exprime, lui, s'il eut pu +vous adresser ses dernieres paroles. + +Merci, encore, monsieur, et bien a vous. + +G. SAND. + + [1] La mort de Fulbert Martin, ancien avoue a la Chatre, exile apres + le coup d'Etat de 1851. + + + + +DLV + +A M. BERTON PERE, A PARIS + + Nohant, 5 mai 1864. + +Mon cher et charmant enfant, + +Voulez-vous vous charger de negocier avec M. Harmant[1] la reprise de +_Villemer_ pour le 15 septembre prochain? M. de la Rounat m'ecrit +que vous consentez a nous assurer cette reprise, car, sans vous, que +serait-elle? Il n'y aurait pas a y attacher la moindre importance. +Si donc vous ne nous abandonnez pas, et je vous en remercie bien +serieusement, il faut que nous obtenions de M. Harmant qu'il vous laisse +avec nous le plus longtemps possible, a la charge exclusive de l'Odeon, +bien entendu, jusqu'au moment ou il aura _effectivement_ besoin de vous. +Il m'a dit n'avoir besoin de vous en effet que pour jouer la piece que +je compte lui faire et ou vous avez bien voulu accepter le premier role. +Que cette piece soit _Christian Waldo_[2], ou une autre, je me mettrai +a ce travail le mois prochain, et je ferai de mon mieux pour arriver en +temps utile, c'est-a-dire en janvier, ce qui est bien dans mon interet. +Jusque-la, quand meme vous joueriez encore _Villemer_, rien ne vous +empecherait de me repeter a la Gaiete. Si vous n'etes pas effraye de +voir devant vous tant de prose de George Sand, ayez l'obligeance de +communiquer ma lettre a M. Harmant en lui offrant tous mes compliments, +et de lui demander s'il accepte cet arrangement si simple. Comme, avant +tout, il faut que vous l'acceptiez, c'est a vous que je m'adresse pour +que nous nous entendions sur toute la ligne et sans perdre de temps. Je +ne veux faire une piece nouvelle qu'autant que vous la jouerez, et +il faut que je sois fixee pour y travailler bientot exclusivement. +J'attends donc votre reponse pour cela, et pour dire a M. de la Rounat +de traiter de _votre rachat_ avec M. Harmant pour l'automne prochain. + +A vous de coeur, mon cher enfant, et toutes les amities des miens. + + [1] Directeur des theatres du Vaudeville et de la Gaiete. + [2] Tiree du roman de _l'Homme de neige_, par Maurice Sand; + non-representee. + + + + +DLVI + +A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS + + Nohant, 8 mai 1864. + +Chere amie, + +Je ne savais pas que cette petite _feignante_ de Lina ne vous avait +pas repondu. Elle ne s'en est pas vantee. Elle est si absorbee par son +poupon, et elle s'en occupe si gentiment et si bien, qu'il faut lui +pardonner tout. + +Ne soyez pas inquiets de nous: nous nous portons tous bien, et nos +petites incertitudes ont cesse. Les chers enfants ne veulent pas +_gouverner_ Nohant; ils ont un peu tort dans leur interet, ils y +mettraient sans doute plus d'economie que moi. Mais ils y portent je ne +sais quels scrupules qui sont bons et tendres. Je mets donc Nohant sur +le pied _d'absence_, avec la facilite d'y revenir a tout moment et d'y +retrouver Sylvain, regisseur de la reserve; Marie, gouvernante de la +maison, et le jardin en bonnes mains. Cela fait, je vole a Palaiseau; +car, si _Villemer_ me donne de quoi payer mon arriere, ce n'est pas une +raison pour que j'en recommence un nouveau l'annee prochaine, et que je +ne puisse jamais me reposer. + +Mais, en ce moment, j'achete mon prochain repos par un surcroit de +travail. Il faut que je fasse a Buloz, au grand galop, un long roman; +et, comme ledit Buloz a ete tres bien pour moi, je dois le contenter, +morte ou vive. Voila pourquoi je ne trouve pas une heure pour ecrire a +mes amis. Je me porte bien a present. Je me suis envolee toute seule +quelques jours a Gargilesse, ou j'ai travaille la nuit, mais ou j'ai +couru le jour. C'est un paradis en cette saison. Mes enfants sont encore +un peu aux arrets forces a cause de M. Marc[1]; mais le voila qui a des +dents et qui mange de la viande. Il ne tardera pas a etre sevre; apres +quoi, ses parents doivent le conduire dans le Midi et a Paris, ou ils +ont envie de faire aussi une petite installation. Moi, je crois qu'ils +seraient mieux a Nohant. Nous verrons. Le petit est charmant, gai comme +un pinson et pas du tout grognon. + +Au revoir et a bientot, mes bons amis; aimez-vous toujours. Je vous +embrasse tous bien tendrement. Lina reparera ses torts en vous ecrivant +une longue lettre. + +G. SAND. + + [1] Petit-fils de George Sand. + + + + +DLVII + +A M. OSCAR CASAMAJOU, A CHATELLERAULT + + Nohant, mai 1864. + +Ne crois donc pas ces betises, mon cher enfant. Ce sont les aimables +commentaires de la Chatre sur un fait bien simple. Je me rapproche de +Paris pour un temps plus long que de coutume, afin de pouvoir faire +quelques pieces de theatre qui, si elles reussissent, meme _moitie +moins_ que _Villemer_, me permettront de me reposer dans peu d'annees. +Maurice aussi est tente d'en essayer, et, comme il a bien reussi dans le +roman, il peut reussir la aussi. Mais, pour cela, il ne faut pas habiter +Nohant toute l'annee, et, si on s'absente, il ne faut pas y laisser un +train de maison qui coute autant que si l'on y etait. En consequence, +nous nous sommes entendus pour reduire nos depenses ici et pour avoir un +pied-a-terre plus complet a Paris. Nous n'aimons la ville ni les uns +ni les autres; nous ferons notre pied-a-terre d'une petite campagne a +portee d'un chemin de fer. Je compte aller a Paris le mois prochain, +Maurice doit aller voir son pere avec Lina et Coco, a cette epoque. Il +me rejoindra a Paris, et Nohant, mis sur un pied plus modeste, mais bien +conserve par les soins de Sylvain et de Marie, qui y resteront avec un +jardinier, nous reverra tous ensemble quand nous ne serons pas occupes a +Paris. A tout cela nous trouverons tous de l'economie, et j'aurai, moi, +un travail moins continu. Nous vivons toujours en bonne intelligence, +Dieu merci; mais, si les gens de La Chatre n'avaient pas _incrimine_ +selon leur coutume, c'est qu'ils auraient ete malades. + +Je te remercie, cher enfant, du souci que tu en as pris. Mais sois sur +que, si j'avais quelque gros chagrin, tu ne l'apprendrais pas par les +autres. Ta femme a envoye a Lina des amours de robes. Coco a ete superbe +avec ca, le jour de son bapteme, avant-hier. Il est gentil comme tout. +Nous vous embrassons tendrement, mes chers enfants. + +Quand tu iras a Paris, comme j'ai quitte la rue Racine, dont les quatre +etages me fatiguaient trop, tu sauras ou je suis, en allant _rue des +Feuillantines_, 97; mets cela sur ton carnet. + +Je te disais que, si j'avais un gros chagrin, je te le dirais. J'ai +eu, non un chagrin, mais un souci cet hiver. Mon budget s'etait trouve +depasse et je me voyais surchargee de travail pour me remettre au pair. +C'est alors que, tous ensemble, nous avons cherche une combinaison +d'economie pour Nohant et que nous l'avons trouvee. Quant a l'arriere, +_Villemer_ l'a deja couvert. + + + + +DLVIII + +A M. GUILLEMAT, LIBRAIRE, A LA CHATRE[1] + + Nohant, 11 juin 1864 + +Monsieur, + +Je suis vivement touchee de la lettre collective qui m'a ete ecrite au +nom de plusieurs artisans et commercants de la Chatre; je vous prie de +leur en exprimer ma reconnaissance et de leur dire que je n'oublierai +jamais notre bon pays et les sympathies que j'y ai rencontrees. Elles +me payent largement des petites persecutions qui m'ont ete suscitees +en d'autres temps et que j'aurais rencontrees partout ailleurs; car le +monde ne comprend pas toujours que l'humanite n'est qu'une seule et meme +famille, et il faudra encore du temps pour que l'on sache ou est le +bonheur. + +Il serait dans la sainte fraternite et son jour viendra, les poetes n'en +peuvent pas douter; car c'est le pressentiment qui les fait vivre. + +Nous traversons, en attendant, une epoque de civilisation ou le +travail est anobli dans l'opinion des honnetes gens et ou beaucoup +de souffrances et de fatigues ne font rien perdre a l'homme de son +independance et de sa dignite, quand il sait les comprendre. + +Plusieurs comprennent: patience avec ceux qui ne comprennent pas! + +Je ne m'absente que pour peu de temps, j'espere; mais, de loin ou de +pres, croyez bien, messieurs, que mon coeur restera avec vous et que +votre belle et bonne lettre sera un de mes plus doux souvenirs. + +Recevez-en mes remerciements avec l'expression de mon devouement +sincere. + +GEORGE SAND. + + [1] En reponse a une lettre collective des ouvriers de la + Chatre, faisant leurs adieux a George Sand, qui allait quitter + Nohant, pour s'etablir a Palaiseau (Seine-et-Oise). + + + + +DLIX + +A MAURICE SAND, A GUILLERY + + Palaiseau, 18 juin 1864. + +Mon Bouli, + +J'ai recu ce matin ta lettre de jeudi soir, et, a l'heure qu'il est, tu +es encore a Nohant. Celle-ci (de lettre) te trouvera a Guillery, d'ou il +me tarde bien d'avoir des nouvelles de votre voyage. Ce brave Cocoton +va-t-il etre etonne de dormir avec ce tapage de chemin de fer, lui qui +ne veut pas que sa mere respire trop fort a cote de lui! Ce sera de quoi +le corriger; car il faudra bien qu'il prenne son parti de ce vacarme. + +On dit _dans les journaux_ qu'il pleut a verse dans toute la France, si +bien que je crains que vous ne trouviez pas le beau temps a Guillery. +Mais pourtant le barometre remonte. + +Ici, le mauvais temps est supportable. La maison est si gentille et +si bien appropriee a tous mes besoins, je suis si bien installee et +outillee pour ecrire, que je ne m'impatiente pas d'y rester. Hier, +il faisait beau, nous avons fait un tour dans le vallon de la petite +riviere. La riviere est trouble en ce moment, mais le pays est +delicieux. Les gens de la campagne sont tous cultivateurs, +proprietaires, franchement paysans et tres gentils a la rencontre. Ils +vous disent bonjour comme a Gargilesse. + +Il y en a qui ont, pour tout avoir, un champ de roses jete au milieu des +champs de ble, et ce champ de roses embaume a un quart de lieue a la +ronde. Je ne sais pas si ce pays serait a ton gout; moi, il me plait +enormement. Il est rustique au possible, ce qui ne i'empeche pas d'avoir +un grand style, a cause de ses beaux arbres et de ses verdures immenses. + +Jusqu'ici, je ne sais rien de ma depense, il faut quelques semaines pour +s'en rendre compte. Je sais que la table est exquise et que je +n'ai jamais si bien mange. Les fruits et les legumes, dont je vis +principalement, sont d'un pays de Cocagne. Si nous avions Nohant en +pareille terre, nous serions riches. On se procure au reste ici tout ce +qu'on veut comme a Paris, poissons de mer, etc., en s'entendant avec les +gens de l'endroit, qui sont serviables au possible. Enfin on ne manque +absolument de rien. Ce doit etre aussi cher ou peu s'en faut qu'a Paris; +mais Lucy me parait une grande econome: elle fait un plat pour quatre +jours, et, tous les jours, elle vous le sert tellement transforme, qu'on +croit manger du nouveau. Je ne sais de quoi vivent son mari et elle. Si +cela dure, c'est merveilleux. Les nouveaux balais _swepe vounelo_[1] +comme disait le bon Cauvieres[2]. On m'assure pourtant que ceux-ci +dureront, parce qu'ils ont fait leurs preuves ailleurs. Nous verrons +bien. + +Parlez-moi de vous, de ma Cocote, que je _bige_ mille fois, et de mon +Cocoton et de Guillery. Dis mes amities a ton pere. Bonjour a Marie. + +J'ai vu en esprit la delivrance des lerots[3] et des poissons. Quelle +noce! Ceux-la ne nous regrettent pas, Moi, je cherche un brochet pour +nettoyer le petit _nymphee_, ou les grenouilles frayent un peu trop. Je +me suis payee hier des pots de fleurs. On va me donner deux canards de +Chine pour _mon eau_. Il y a ici, dans le jardin, un criocere enorme +et d'un rouge fonce; c'est un insecte magnifique et tres abondant. Je +l'appelle _criocere_ au hasard. + + [1] Les nouveaux balais balayent bien. + [2] Docteur medecin a Marseille. + [3] Genre de petits ecureuils que Maurice Sand avait apprivoises et + qui vivaient en cage dans la salle a manger de Nohant, a cote + d'un aquarium peuple de tanches, de verons et d'epinoches. + + + + +DLX + +A MADAME LINA SAND, A GUILLERY + + Palaiseau, 29 juin 1864. + +Chere fille, + +Je recois ta lettre du 26, qui renverse mes notions. Ce n'est donc pas +le 27, c'est donc le 26 ton anniversaire? au moins ma lettre et mon +petit cadeau te seront-ils parvenus le 27? Tout ca, c'est egal a +present, car tout a du arriver, et tu sais que je n'ai pas oublie les +vingt-deux ans de ma Cocote, non plus que le 30 juin de Mauricot. + +Comment! ce pauvre amour de Cocoton a ete malade a ce point au moment du +depart? J'ai peur qu'a Guillery vous ne vous enrhumiez, parce que vous +etes mal clos dans vos chambres. Je me souviens du vent qui passe sous +la porte et qui, de mon temps deja, soulevait les jupons. Ici, nous +bravons les intemperies dans une maison excellente, epaisse, fermee et +saine au possible. Mais ce mauvais temps est general. Nous avons vu le +soleil deux ou trois fois depuis que je suis a Palaiseau. Toujours +des giboulees, des nuages, ou un joli ciel gris comme en automne; des +soirees si froides, que j'ai remis tous les habits d'hiver. C'est tres +bon pour marcher; tous les soirs apres diner, nous faisons au moins deux +lieues a pied. Le pays est admirable, varie au possible: des prairies +nivelees comme des tapis, des potagers splendides a perte de vue, avec +des arbres fruitiers enormes; puis des collines, meme assez escarpees; +car, hier au soir, nous avons du renoncer a grimper. Des bois charmants, +des plantes que je ne reconnais pas, tant elles sont differentes en +grandeur de celles de Nohant: de la geologie toute fracassee et tordue +de mouvements, des cailloux, de la craie schisteuse, des gres, des +sables fins, de la meuliere; dans les fonds, deux metres de terre +vegetale fine comme de la cendre, fertile comme l'Eldorado, et arrosee +de sources a chaque pas. Aussi les paysans d'ici sont plus riches +que les bourgeois de chez nous. Ils sont tres bons et obligeants, et +respectent trop la propriete pour qu'on sache ce que c'est que le vol. + +Le pays, passe six heures du soir, est desert comme le Sahara. Une fois +sortis du village, nous marchons trois heures sur les collines sans +rencontrer une ame ou un animal. Pas de Parisiens ni de flaneurs; meme +le dimanche, fort peu de bourgeois. Des paysans qui se couchent avec le +soleil; le silence de Gargilesse. En somme, l'endroit me plait beaucoup +et c'est un isolement complet qui est tres favorable au travail; aussi +j'y pioche beaucoup et je m'y porte tres bien. + +L'habitation est loin de realiser ton reve de grottes, de parc et +d'orangers. C'est tout petit, tout petit, mais si commode et si propre, +que je ne demande rien de plus. Quant a vous, je vous vois d'ici +promenant Cocoton dans son carrosse a travers les myrtes et les +lauriers-roses, et il me tarde de vous savoir la; car vous y aurez vos +aises, un beau climat, j'espere, et un bon medecin au besoin. + +Dis a Bouli que madame Buloz est venue avant-hier et qu'elle m'a dit +ceci: "Buloz a lu le roman de Maurice[1]. Il le trouve tres amusant, +tres bien fait, _rempli de talent_. Mais il en a tres grand'peur. Il +dit que, sans de grandes suppressions, il risque d'etre arrete dans la +_Revue des Deux-Mondes_, comme l'a ete _Madame Bovary_ dans la _Revue de +Paris_." + +J'ai repondu: "Dites a Buloz qu'il relise encore et fasse des reflexions +mures. Si, avec quelques suppressions de temps en temps, on peut rendre +l'ouvrage possible dans la _Revue_, Maurice m'a donne carte blanche et +je me charge de la besogne, sauf a retablir le texte dans l'edition de +librairie. Mais, si les corrections et suppressions sont considerables +au point de denaturer l'ouvrage et de lui enlever sa physionomie, il +vaut mieux le publier tout de suite en volume." + +Madame Buloz a repris: "C'est bien l'intention de Buloz d'y renoncer +plutot que de l'abimer. Aussi je ne suis pas chargee de vous dire qu'il +le refuse. Il veut, avant de se prononcer, le lire une seconde fois et +y bien reflechir. Il le regretterait fort, car il en fait le plus grand +eloge et dit que c'est prodigieusement amusant et bien fait. Il ajoute +qu'en volume cela peut avoir un succes comme _Madame Bovary_, parce que +le lecteur de volumes n'est pas le lecteur de revues." + +Si Buloz decide qu'il ne peut publier sans abimer le livre, je le +chargerai de faire un bon traite pour Maurice avec Michel Levy: une +edition in-octavo qui remplacerait le produit de la _Revue_ (l'ouvrage +inedit a toujours plus de valeur), et de petit format ensuite. Que +Maurice me laisse faire, et ne se tourmente pas: son roman a chance de +succes et j'en tirerai le meilleur parti possible. Au reste, Buloz +est bien dispose, il est charmant pour Maurice et declare lui trouver +beaucoup de talent. Peut-etre a-t-il raison quant a la pruderie de ses +abonnes; peut-etre aussi, en y reflechissant, reconnaitra-t-il ce que +je lui ai deja dit: "Un roman de moeurs modernes est choquant lorsqu'il +blesse les idees modernes; mais l'eloignement historique permet de +choquer, car il n'impose pas une morale nouvelle, et le lecteur fait bon +marche de personnages si differents de lui-meme." + +Sur ce, bonsoir, ma cherie; _bige_ bien Mauricot et Cocoton; ecris-moi +de longues lettres, tu seras bien Gentille. + + [1] Raoul de la Chastre. + + + + +DLXI + +A M. LUDRE-GABILLAUD, A LA CHATRE + + Palaiseau, 12 juillet 1864. + +Cher et bon ami, + +Je serais la plus tranquille et la plus contente du monde, si mon pauvre +petit Marc n'etait malade a Guillery. Il a la dysenterie tres fort et je +suis cruellement inquiete depuis quelques jours. Autrement tout allait +bien: les enfants en humeur de voyager, et moi a meme enfin de me +reposer un peu. + +Le pays ou nous sommes est delicieux; la petite habitation charmante, et +pas d'importuns. Je m'y occupe de bon coeur et avec toutes mes aises. +J'ai une excellente domestique et je suis _riche_, puisque les depenses, +qui allaient a Nohant par billets de mille francs, sont ici dans la +proportion de cent francs. J'aurai donc de quoi voyager quand le coeur +m'en dira. Mais, aujourd'hui, mon coeur, serre par l'inquietude, ne me +dit rien, sinon que j'aspire a la guerison du petit. + +Vous etes la bonte et l'obligeance memes, mon cher ami. Je vous remercie +de votre sollicitude pour Nohant et je ferai ce que vous conseillerez. +Certes je crois qu'un garde est utile. Mais ou en trouver un qui +garde reellement? Quant a l'assurance, faites-la, c'etait convenu, et +faites-la comme vous l'entendrez, avec la Compagnie que vous jugerez la +meilleure. Rappelez-vous aussi, que le _gateur_ d'arbres contre lequel +un garde me serait utile est mon fermier lui-meme, qui laisse ses +metayers tenir des chevres, les mener dehors et permet d'ebrancher +autrement qu'il n'est convenu. Tenez la main a ce qu'il en soit puni en +ne recevant pas les arbres que je lui cede ordinairement pour son usage. + +Bonsoir et merci encore, mon bon Ludre. Vous ne venez donc pas a Paris? +La premiere fois que vous y aurez quelque affaire, il faut venir diner +avec nous. On peut arriver ici a six heures et repartir a neuf et a dix. + +Embrassez bien pour moi votre chere femme, et aimez-moi, comme je vous +aime. + +GEORGE SAND. + + + + +DLXII + +A MADAME LINA SAND, A GUILLERY + + Palaiseau, 14 juillet 1864. + +Ma pauvre cherie, + +J'ai ete bien inquiete hier de ne rien recevoir. Aujourd'hui, cher et +cruel anniversaire! je recois ta lettre du 12, qui me tranquillise un +peu; car, dans la journee d'hier et toute cette nuit, j'etais decouragee +et desesperee. J'attends maintenant le telegramme promis... Ah! si vous +pouviez me repondre: _Beaucoup mieux!_ je benirais encore ce 14 juillet, +que je detestais ce matin. Ce qui est dechirant, c'est de penser a ce +que souffre ce pauvre ange et a ce que vous souffrez, Maurice et toi, en +le voyant souffrir. Prenez espoir et courage, mes pauvres chers enfants! +Moi, j'en manque, je suis vieille et usee. Mais l'avenir est a vous. +Surtout, ne sois pas malade a ton tour, ma petite cherie. Impossible +d'elever des enfants sans inquietude, sans maladie, sans souffrance et +sans danger. Le contraire serait un miracle. Mais quels jours amers a +passer! + +Maurice, ne te decourage pas. Songe a soutenir les forces de ta Lina. +Dieu, quel bonheur si vous me dites ce soir qu'il est mieux. J'ai +mille livres de plomb sur le coeur. Ne me laissez pas sans nouvelles, +ecrivez-moi, ne fut-ce qu'un mot. Le silence m'epouvante. Voici l'heure +de la poste. Je vous embrasse et je vous aime. + +Onze heures du soir. + +Ma lettre a depasse l'heure de la poste. Je la rouvre, pour vous dire +que j'ai recu le telegramme a six heures. A chaque coup de cloche, je +suis folle. Enfin il y a du mieux! Beni soit le jour qui nous rend +l'espoir. Si le mieux continue demain, nous pourrons respirer. Comme +vous en avez besoin, mes pauvres enfants! + + + + +DLXIII + +A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES + + Guillery, 16 juillet 1864. + +Cher ami, + +Je vous envoie mes pauvres enfants, ne pouvant les suivre en voyage; +j'ai compte que Nimes serait encore l'endroit ou ils auraient le plus de +consolations, puisque vous serez la, vous qui les aimez tant et si bien. +Vous direz a Maurice tout ce qu'il faut lui dire, il vous ecoutera. Il +a du courage; mais il a des moments d'exasperation qui reviennent. +Vous les combattrez. Parlez-lui de sa petite femme, de l'avenir, de +ma vieillesse a epargner. Tachez qu'ils ne soient pas malades. S'ils +l'etaient, ecrivez-moi, j'accourrai. + +Adieu! Dans un instant, nous quittons cette fatale maison et nous +partons ensemble pour Agen. + +Je vous embrasse de coeur. Donnez-nous du courage! + +G. SAND. + + + + +DLXIV + +A M. LUDRE-GABILLAUD A LA CHATRE + + Palaiseau, 24 juillet 1864. + +Mon ami, + +Nous sommes brises: nous avons perdu notre enfant! Je suis partie avec +un medecin mercredi soir pour Agen, d'ou j'ai couru sans respirer a +Guillery. Le pauvre petit etait mort la veille au soir. Nous l'avons +enseveli le lendemain et porte dans la tombe de son arriere-grand-pere, +le brave pere de mon mari, a cote du premier enfant de Solange, mort +aussi a Guillery. Un pasteur protestant de Nerac est venu faire la +ceremonie, au milieu de la population catholique, qui est habituee a +vivre cote a cote avec le protestantisme. + +Nous sommes repartis tous le soir meme pour Agen, ou mes pauvres enfants +se sont trouves un peu plus calmes et ont pris du repos. Hier, a Agen, +je les ai mis au chemin de fer pour Nimes. Ils eprouvent le besoin de +voyager et je les y ai pousses. Il fallait combattre l'idee d'emporter +ce pauvre petit corps a Nohant pour l'y ensevelir; et, vraiment, epuises +comme ils le sont tous deux, c'etait de quoi les tuer. J'ai pu surmonter +cette exaltation, obtenir le resultat que je viens de vous dire et les +voir partir resignes et courageux. Dans quelques semaines, il viendront +me rejoindre ici, et j'espere que leurs pensees se seront tournees vers +l'avenir. + +Moi, je suis partie, laissant des epreuves a corriger et je suis revenue +par l'express ce matin a cinq heures. Vous pensez qu'a mon age, c'est +rude. Mais cette fatigue et cette depense d'energie m'ont soutenue au +moral, et j'ai pu remonter l'esprit de ces pauvres malheureux. Le plus +frappe est Maurice. Il s'etait acharne a sauver son enfant. Il le +soignait jour et nuit sans fermer l'oeil. Il le croyait sauve; il +m'ecrivait victoire. Une rechute terrible a fait echouer tous les soins. +Enfin, il faut supporter cela aussi! + +Ne vous inquietez pas de nous. Le plus rude est passe. A present, la +reflexion sera amere pendant bien longtemps. M. Dudevant a ete aussi +affecte qu'il peut l'etre et m'a temoigne beaucoup d'amitie. + +Embrassez pour moi votre chere femme. Je sais qu'elle pleurera avec +nous, elle qui etait si bonne pour ce pauvre petit.--Antoine dinait chez +moi a Palaiseau le jour ou j'ai recu le telegramme d'alarme. Il a couru +pour nous. Mais, malgre son aide et celle de M. Maillard, je n'ai pu +partir le soir meme; l'express ne correspond pas avec Palaiseau. + +Adieu, mon bon ami; a vous de coeur. + +G. S. + + + + +DLXV + +A MADAME SIMONNET, A MONGIVRAY, PRES-LA CHATRE + + Palaiseau, 24 juillet 1864. + +Ma chere enfant, + +Rene a du te dire comment nous sommes partis tout a coup pour Guillery. +Nous voila revenus, laissant notre pauvre enfant dans la tombe de son +arriere-grand-pere. Maurice et Lina, que j'ai embarques pour Nimes, ont +ete bien soulages de me voir, et ils ont ecoute mes consolations avec un +coeur bien tendre. Mais quelle douleur! Maurice, qui s'etait extenue +a soigner son enfant et qui le croyait sauve! Je reviens brisee de +fatigue; mais j'ai besoin de courage pour leur en donner, et je +supporterai mon propre chagrin aussi bien que je pourrai. Ecris-leur a +Nimes, chez Boucoiran, au _Courrier du Gard_. Ils vont voyager un mois +pour se remettre et se secouer; mais ils auront leur pied-a-terre a +Nimes et ils y recevront leurs lettres. J'ai oublie de donner leur +adresse a Ludre; fais-la-lui savoir tout de suite. Ces temoignages +d'affection leur feront du bien. + +Aussitot que je pourrai, j'ecrirai au ministre pour Albert, sois +tranquille. + +Je t'embrasse tendrement, ainsi que ta mere. + +G. SAND. + + + + +DLXVI + +A MAURICE SAND, A NIMES + + Palaiseau, 25 juillet 1864. + +Mes enfants, + +J'attends impatiemment de vos nouvelles. Necessairement j'ai l'esprit +frappe et j'ai besoin de vous savoir a Nimes, pres de notre bon +Boucoiran, bien soignes, si vous etiez souffrants l'un ou l'autre. J'ai +bien supporte le voyage; mais nous sommes beaucoup plus las aujourd'hui +qu'hier, et je crains qu'il n'en soit de meme pour vous. Quand la +volonte n'a plus rien a faire, on sent que le corps est brise. Toute la +journee, j'ai corrige des epreuves[1]. Jugez si j'y avais la tete. Je +relisais tout six fois sans comprendre, et c'est pour cette corvee que +je vous ai quittes si vite; car la _Revue_ etait bouleversee et j'ai +recu aujourd'hui quatre epreuves revenant de Nohant, de Nerac, etc. +Louis Buloz est venu m'aider a terminer. J'ai marche un peu ce soir; +mais je pleure en marchant, en dormant, en travaillant, et la moitie du +temps sans penser a rien, comme en etat d'idiotisme. Il faut laisser +faire la nature. Elle veut cela. Mais combattez l'amertume, mes pauvres +enfants. Ayez le malheur doux, et n'accusez pas Dieu. Il vous a donne un +an de bonheur et d'espoir. Il a repris dans son sein, qui est l'amour +universel, le bien qu'il vous avait donne. Il vous le rendra sous +d'autres traits. Nous aimerons, nous souffrirons, nous espererons, nous +craindrons, nous serons pleins de joie, de terreurs, en un mot nous +vivrons encore, puisque la vie est comme cela un terrible melange. +Aimons-nous, appuyons-nous les uns sur les autres. Je vous embrasse +mille fois. Maillard va s'occuper et s'occupe deja de vous chercher un +gite qui nous rapproche. + +Ecrivez un petit mot amical a lui et a Camille Leclere[2], dans quelques +jours. Suivez ses prescriptions, reprenez vos forces et remettez-vous +l'esprit avant de travailler de nouveau pour l'avenir. Soignez-vous l'un +l'autre au moral et au physique. Et, si l'ennui ne diminue pas la-bas, +revenez ici. Parlez-moi de vous, de vos courses; mais, si vous n'avez +pas le temps pour les details, donnez-moi au moins de vos nouvelles en +deux mots. Cela m'est bien necessaire pour me remonter! + +Ne vous navrez pas a ecrire notre malheur. J'avertirai tout le monde, on +vous ecrira. + + [1] Les epreuves de _la Confession d'une jeune fille_. + [2] Docteur-medecin. + + + + +DLXII + +A M. NOEL PARFAIT, A PARIS + + Palaiseau, vendredi, juillet 1864. + +Eh bien, mon cher parrain[1], avez-vous lu le roman _terrible_[2]? +Puis-je savoir votre avis? + +Viendrez-vous en causer avec moi, en acceptant mon petit diner de +Palaiseau; ou, si vous n'avez pas le temps, irai-je a Paris le jour que +vous m'indiquerez? Je voudrais bien connaitre votre jugement, o juge +impeccable, et pouvoir m'y appuyer. + +Pardonnez-moi mon impatience, et comprenez-la. + +A vous de coeur. + +GEORGE SAND. + + [1] Noel Parfait et Alexandre Dumas fils avaient ete les parrains de + George Sand, lors de son admission dans la Societe des auteurs + dramatiques. + [2] _Raoul de la Chastre_, roman de Maurice Sand, que la _Revue des + Deux-Mondes_ refusait de publier sous pretexte d'immoralite. + + + + +DLXVIII + +A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS + + Palaiseau, 4 aout 1864. + +Nous avons perdu notre pauvre enfant! Je suis arrivee a Guillery pour +l'ensevelir. J'ai emmene Lina et Maurice a Agen. Je les ai mis en chemin +de fer pour Nimes. Ils ont besoin de voyager un peu, ils sont aussi +courageux que possible. Mais quel coup! + +J'ai fait trois a quatre cents lieues en trois jours; j'arrive, je n'en +peux plus. Ne venez pas me voir encore, mais ecrivez-leur. Que Nancy +surtout ecrive a Lina. Je vous embrasse. + +G. SAND. + +Ils sont a Nimes chez Boucoiran, au _Courrier du Gard._ + + + + +DLXIX + +A MAURICE SAND, A CHAMBERY + + Palaiseau, 6 aout 1864 + +Mes enfants, + +Je suis contente de vous savoir arretes quelque part dans un beau pays. +Vous avez donc vu ma chere cascade de Coux, celle que Jean-Jacques +Rousseau declarait une des plus belles qu'il eut vues? C'est la que se +passe une scene de _Mademoiselle La Quintinie_. + +Vous aimez la Savoie, n'est-ce pas? Buloz vous fera voir ses petits +ravins mysterieux et ses enormes arbres. C'est un endroit superbe, que +sa propriete, et tout alentour il y a des promenades charmantes a faire. +Il faut voir mon chateau de _Mademoiselle La Quintinie_: il s'appelle en +realite _Bourdeaux_, et, de la, vous pouvez monter a la Dent-du-Chat. + +J'ai vu Calamatta, qui m'a dit que la course de taureaux dans les Arenes +de Nimes etait vraiment un beau spectacle, tres emouvant, et que cela +vous avait distraits et impressionnes tous les trois; il se porte bien, +lui, et compte rester quelque temps a Paris. Avez-vous recu mes +lettres adressees a Nimes, et une a l'hotel de _France_ de Chambery? +Reclamez-la. + +Je te parlais, Mauricot, de l'opinion de Buloz, qu'il ne faut pas +prendre absolument au pied de la lettre. Qu'il juge de ce qui convient +a sa _Revue_, a la bonne heure; mais, quand il voit du danger a toute +espece de publication de ce roman, il s'exagere evidemment la chose, et, +d'ailleurs, il n'est pas juge en dernier ressort; et il faut qu'il te +rende ton roman ou je lui dirai de me le renvoyer. Je l'ai donne a +lire a Noel Parfait, qui saura bien nous dire s'il y a danger reel +et complet. Buloz te dit d'attendre. Attendre quoi? Ce n'est pas une +solution, puisqu'il ne change pas d'avis. Au reste, ne t'en tourmente +pas pour le moment. Je ne laisserai pas dormir cela; je suis sure que +Buloz est tres gentil pour nous, et son intention, quant au roman, est +bonne et sincere. + +Je te disais, dans mes autres lettres, que nous ne trouvions rien autour +de nous qui put realiser ton desir d'un grand jardin avec maison, pour +trente mille francs. Il faudra voir toi-meme. Marchal explore Brunoy. +Mais tout s'arrangera, quand vous serez ici, surtout si vous voyagez un +peu pour gagner la fin de la saison. Je me porte bien; il est a peu pres +decide qu'on va jouer _le Drac_ au Vaudeville: la nouvelle version, avec +Jane Essler pour _le Drac_, Febvre pour _Bernard_, lequel Febvre est +en grand progres et grand succes. Je vous _bige_ mille fois tout deux. +Distrayez-vous, ne pensez a rien. + +"Quand vous ecrirez a Maurice, me dit Dumas fils, faites-lui mes +amities; il n'a pas besoin que je lui ecrive pour savoir la part que je +prends a son chagrin." + + + + +DLXX + +A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES + + Palaiseau, 6 aout 1864. + +Cher ami, + +Mes enfants m'ont ecrit que vous aviez ete pour eux un vrai papa, que +vous les aviez soutenus, plaints, consoles, distraits, et qu'enfin ils +vous aimaient tendrement et n'oublieraient jamais l'affection que vous +leur avez temoignee. Je savais bien qu'il en serait ainsi et je suis +contente qu'ils aient passe pres de vous ces premiers cruels jours. +J'ai vu Calamatta, qui m'a dit la meme chose, et que lui et les enfants +avaient ete tres saisis et impressionnes par les taureaux et les Arenes. +Je ne vous remercie pas, cher ami, d'avoir mis tout votre coeur a +soulager celui de mes pauvres enfants, mais vous savez si j'apprecie +votre immense bonte et votre immense attachement. + +Je vous embrasse de coeur. + +G. SAND. + + + + +DLXXI + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Palaiseau, 26 aout 1864. + +Cher ami, + +Pendant que vous etiez dans la fatigue et dans l'angoisse, nous etions +dans le desespoir. Nous avons perdu notre cher petit Marc, si joli, +si gai, si vivant, et qui venait d'atteindre son premier +anniversaire!--Maurice et sa femme avaient ete voir mon mari, pres de +Nerac. L'enfant y a ete pris de la dysenterie, et il y est mort apres +douze jours de souffrances atroces. Je le croyais sauve; j'avais tous +les jours un telegramme et je ne m'inquietais plus, quand la nouvelle +_du plus mal_ est arrivee. Je suis partie pour Nerac. Nous sommes +arrives pour ensevelir notre pauvre enfant, emmener les parents desoles +et leur rendre un peu de courage. Ils ont ete, en effet, depuis, passer +quelques jours pres de Chambery, chez M. Buloz. Maintenant, ils sont a +Paris, occupes d'acheter, non loin de moi, une maisonnette, pour etre a +portee des occupations de Paris, sans habiter Paris meme. + +Moi, j'habite decidement Palaiseau, ou je me trouve tres bien et +parfaitement tranquille. C'est un _Tamaris_ a climat doux, aussi retire, +mais a deux pas de la civilisation. Je n'ai a me plaindre de rien. Mais +quel fonds de tristesse a savourer!... Cet enfant etait tout mon reve +et mon bien.--Encore, passe que je souffre de sa perte; mais mon pauvre +Maurice et sa femme! Leur douleur est amere et profonde. Ils l'avaient +si bien soigne! + +Enfin, ne parlons plus de cela. Vous voila triomphant d'avoir sauve +votre chere fille. Embrassez-la bien pour moi et pour nous tous. + +Nous allons courir ce mois prochain, avec Maurice et Lina, un peu +partout, avant de prendre nos quartiers d'hiver. Mais, comme nous +n'allons pas loin, si vous venez a Paris, j'espere bien que nous le +saurons a temps pour nous rencontrer. Il faudra vous informer de nous, +rue des Feuillantines, 97, ou nous avons un petit pied-a-terre. + +Merci de votre bon souvenir pour Marie. Elle est a Nohant en attendant +que Maurice et sa femme s'installent par ici. C'est a eux qu'en ce +moment elle est necessaire. + +Bonsoir, chers enfants. Que le malheur s'arrete donc et que la sante, le +courage et l'affection soient avec vous. + +A vous de coeur. + + + + +DLXXII + +A M. BERTON PERE, A PARIS + + Palaiseau, septembre 1864. + +Mon cher enfant, + +J'etais tellement commandee par l'heure du chemin de fer, ce matin, que +je n'ai pas fait retourner mon fiacre pour courir apres vous. J'aurais +pourtant voulu vous serrer la main et vous dire mille choses que je n'ai +pu vous ecrire. D'abord M. de la Rounat avait completement disparu +dans ses villegiatures de l'ete, et je n'ai pu avoir de lui un mot +d'explication. Ensuite un cruel malheur m'a frappee. Mon fils a perdu +son enfant. J'ai ete dans le Midi, et puis en Berry. J'ai pense a +_Villemer_ et revu La Rounat presque a la veille de la reprise, que je +ne croyais pas si prochaine. J'ai eu enfin le recit de ses peripeties +a propos de vous, et je l'ai eu trop tard pour rien changer a ses +resolutions, puisque vous etiez en pleine _Sonora_[1] et qu'il faisait +repeter M. Brindeau. Le resultat final, c'est que M. Brindeau a tres +bien joue; mais ce n'etait pas une preoccupation egoiste qui me faisait +reclamer la connaissance des faits anterieurs a son engagement. Je +tenais bien plutot a ne pas avoir ete, a mon insu, prise pour complice +d'une _infidelite_ envers vous, a qui nous avons du un si beau succes. +Apres beaucoup de details trop longs a retrouver, La Rounat m'a donne sa +parole d'honneur qu'au moment ou il avait engage Brindeau, M. Harmant +lui avait absolument refuse de vous rendre votre liberte, en lui +demontrant par _a_ plus _b_ que cela etait impossible. + +J'ai cette affirmation depuis si peu de temps, que je n'ai pu vous +l'ecrire. Elle etait, d'ailleurs, assez inutile. Ce a quoi je tenais, +c'est a vous dire qu'on avait tout fait sans me consulter et sans me +mettre a meme de vous dire mes regrets et mes remerciements. Mais vous +n'avez pas doute de moi, j'espere, dans tout cela, et je compte bien que +nous livrerons encore ensemble quelque serieuse bataille. Merci de tout +coeur pour la derniere, et, quand vous aurez une matinee a perdre, venez +(en me prevenant toutefois un jour d'avance) me voir a Palaiseau. Vous +me ferez un vrai plaisir. + +A vous, + +G. SAND. + + [1] Berton venait de jouer _les Pirates de la Savane_. + + + + +DLXXIII + +M. LUDRE-GABILLAUD, A LA CHATRE + + Palaiseau, octobre 1864. + +Cher ami, + +Je vous reponds tout de suite pour le conseil que Maurice vous demande. +Du moment qu'ils ont franchi courageusement cette grande tristesse de +revenir seuls a Nohant, ce qu'ils feront de mieux, ces chers enfants, +c'est d'y vivre, tout en se reservant un pied-a-terre a Paris, ou ils +pourront aller de temps en temps se distraire. S'ils organisent bien +leur petit systeme d'economie domestique, ils pourront aussi faire de +petites excursions en Savoie, en Auvergne et meme en Italie. Tout cela +peut et doit faire une vie agreable; car j'irai les voir a Nohant, et il +faut esperer qu'il y aura bientot une chere compagnie: celle d'un nouvel +enfant. Il n'en est pas question; mais, quand leurs esprits seront bien +rassis, j'espere qu'on nous fera cette bonne surprise. Alors il y aura +necessairement deux ans a rester sedentaire pour la jeune femme; ou +sera-t-elle mieux qu'a Nohant pour elever son petit monde? + +Je vois bien maintenant, d'apres leur incertitude, leurs besoins de +bien-etre, leurs projets toujours inconciliables avec les necessites et +les depenses de la vie actuelle, qu'ils ne sauront s'installer, comme il +faut, nulle part. Ils peuvent etre si bien chez nous, en reduisant la +vie de Nohant a des proportions moderees et avec le surcroit de revenu +que je leur laisse! Si mes arrangements avec les domestiques ne leur +conviennent pas, ils seront libres, l'annee prochaine, de m'en proposer +d'autres et je voudrai ce qu'ils voudront. Qu'ils tatent le terrain, +et, a la prochaine Saint-Jean, ils sauront a quoi s'en tenir sur leur +situation interieure. Apres moi, ils auront, non pas les ressources +journalieres que peut me creer mon travail quand je me porte bien, mais +le produit de tous mes travaux; ce qui augmentera beaucoup leur aisance, +et, comme ils n'ont pas a se preoccuper de l'avenir, ils peuvent +depenser leurs revenus sans inquietude. + +Je sais qu'il y a pour Maurice un grand chagrin de coeur et un grand +mecompte d'habitudes a ne m'avoir pas toujours sous sa main pour songer +a tout, a sa place. Mais il est temps pour lui de se charger de sa +propre existence, et le devoir de sa femme est _d'avoir, de la tete_ +et de me remplacer. N'est-ce pas avec elle qu'il doit vieillir, et +comptait-il, le pauvre enfant, que je durerais autant que lui? + +Attirez leur attention et provoquez leur conviction sur cette idee, que, +pour que je meure en paix, il faut que je les voie prendre les renes +et mener leur attelage. Ce qui etait n'etait pas bien, puisqu'ils n'en +etaient pas contents et qu'ils m'en faisaient souvent l'observation. +J'ai change les choses autant que j'ai pu dans leur interet, et je suis +toujours la, prete a modifier selon leur desir, mais a la condition que +je n'aurai plus la responsabilite de ce qui ne realisera pas un ideal +qui n'est point de ce monde. + +Je m'en remets a votre sagesse et aussi a votre adresse de coeur delicat +pour calmer ces chers etres, que vous aimez aussi paternellement, et +pour les rassurer sur mes sentiments, qui sont toujours aussi tendres +pour eux. + +A vous de coeur, cher ami. Quand venez-vous a Paris? Prevenez-moi des a +present, si vous pouvez; car, toutes affaires cessantes, je veux vous +voir a Palaiseau et ne pas me croiser avec vous. + +Tendresses a votre femme. Parlez-moi d'Antoine, que j'embrasse de tout +mon coeur. + +G. SAND. + + + + +DLXXIV + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Palaiseau, 24 octobre 1864. + +Cher enfant, + +Voila la pluie, et, si elle dure quelques jours, j'interromprai mes +plantations et j'irai vous embrasser. + +J'aurais mieux aime les finir et rester plus longtemps avec vous. + +Si tu as la tete cassee de chercher, je t'offre la pareille; car +j'essaye de tirer une piece, soit de _Germandre_ pour le Vaudeville, +soit de _Mont-Reveche_ pour l'Odeon, et je vas de l'une a l'autre, +ecrivant, effacant, sans savoir encore par laquelle je commencerai; +et peut-etre, en somme, ne ferai-je ni l'une ni l'autre. Ce sont des +douleurs d'enfantement, et il faut-bien passer par la. Si on n'en sort +pas vite, il faut se secouer, aller faire une bonne promenade, et, s'il +pleut, lire un ouvrage de science qui vous arrache tout a fait a la +fatigue du cerveau; car il ne faut pas commencer fatigue. + +Voila mon hygiene, et je sors de ces crises habituellement avec succes +ou du moins avec plaisir. Quelquefois aussi, apres plusieurs essais pour +s'en distraire et s'y remettre, on reconnait que le sujet ne vaut rien +ou qu'on n'est pas propre a s'en servir. On y renonce. On a perdu du +temps, c'est vrai; mais il n'est pas perdu, en ce sens qu'on a _reguise_ +l'instrument cerebral qui sert a composer, et il fonctionne mieux +ensuite pour un autre sujet. Rappelle-toi qu'avant de faire _Raoul_, +tu voulais faire _le Deluge_. J'ai bien commence cent romans que +j'ai abandonnes; et ca ne doit pas decourager, a moins qu'on ne soit +_feignant_; mais il faut compter sur l'inspiration, qui ne se commande +pas et qui n'est point une intervention miraculeuse de _la muse_, mais +bien un _etat_ de notre etre, un moment de bonne harmonie complete entre +le physique et le moral. Ce moment n'arrive guere quand on le cherche +avec trop d'effort, parce que le corps en souffre et refuse au cerveau +ses forces vitales. C'est pourquoi je te dis de faire comme moi. + +Ca ne va pas? Allons-nous promener, oublions, dormons; ca viendra demain +au moment ou je n'y penserai plus. J'ai quelquefois trouve ce que je +cherchais la veille, en cherchant autre chose le lendemain. + + + + +DLXXV + +A M. EDOUARD, RODRIGUES, A PARIS + + Palaiseau, vendredi soir, + 29 octobre 1864. + +Cher ami, + +Je ne sors pas de mon petit jardin, ou je fais planter et deplanter, +et je n'ecris guere, c'est vrai! figurez-vous tous les preparatifs +indispensables pour une installation d'hiver, et plus la maison est +petite! plus il est difficile d'y etre bien sans de grands soins. Nous +arriverons a y avoir chaud; il est bien necessaire de n'avoir pas les +doigts engourdis pour griffonner. Je me plais on ne peut plus dans ce +petit coin. Pourtant je, vais passer quinze jours aupres de mes pauvres +enfants a Nohant. Ils ne s'y habituent guere sans moi, surtout sous le +coup de ce chagrin encore si saignant de la perte du pauvre petit. + +Comme vous me lisez souvent, cher ami! Je suis toute honteuse-et tout +effrayee, moi qui ne me relis que contrainte et forcee! J'ai peur que +vous ne vous degoutiez de cet ecrivain trop, fecond! Il m'amuse si peu, +que, ayant a faire une piece qu'on me demande, avec _Mont-Reveche,_ je +n'ai pas le courage de relire le livre! + +A vous. + +G. SAND, + + + + +DLXXVI + +A MADAME LINA SAND, A NOHANT + + Palaiseau, novembre 1864. + +Ma belle Cocote, + +Tu es bien gentille d'etre _sage_ et mieux portante. Si je t'ai donne du +courage, c'est en ayant celui de ne pas te parler de mon propre chagrin. +L'oublier et en prendre son parti est impossible; mais vivre quand meme +pour faire son devoir, pour consoler ceux qu'on aime et les aider a +vivre, voila ce qui est commande par le coeur. La philosophie, la +religion meme sont par moments insuffisantes; mais, quand on aime, on +doit avoir la douleur bonne, c'est-a-dire aimante. Aide donc ton Bouli +a moins souffrir; et a se fortifier par le travail et l'esperance d'un +meilleur avenir. Il peut etre encore si beau pour vous deux, sous tous +les rapports! Ne le gatez pas parle decouragement. La destinee et le +monde abandonnent ceux, qui s'abandonnent eux-memes. + +Moi, j'ai bon espoir pour la piece; Bouli te donnera tons les details +que je lui ecris. Je suis desolee que tu aies commande un chapeau, je +t'en envoie trois: un chapeau, une toque et un chapeau rond; c'est-tout +ce qui se porte, et a volonte, selon qu'il fait chaud, froid ou doux: +_modes de cour_, rien que ca! La loque est, selon moi, un bijou; le +chapeau noir et rose, tout ce qu'il y a de plus distingue pour faire des +visites, quand il gele. + +Je regrette mes pauvres pigeons blancs. Il y a certainement une fouine +ou une belette ou un rat qui les menace. Peut-etre une chouette dans +l'arbre; il faudrait deplacer leur maisonnette et la mettre contre un +mur. + +Si les petites poules et les faisans vous ennuient, donnez les poules +a Leontine et les faisans a Angele, ou a madame Duvernet, ou a madame +Souchois. Je crois que c'est encore celle-ci qui endura le plus de soin +et a qui ca fera le plus de plaisir. + +J'ai vu madame Arnould-Plessy, qui m'a chargee de t'embrasser. Dumas +se marie decidement avec madame Narishkine. Je vas me remettre a +_Mont-Reveche_ et faire planter mon jardin. Rien de nouveau d'ailleurs. +Je n'ai pas eu le courage d'aller voir ta maman et je n'ai pas voulu +la faire venir, souffrante et par ce temps de Siberie. Il faut laisser +passer ca. Je me payerai de ne pas faire de visites de jour de l'an, et +on ne m'en fera pas, Dieu merci. Je plaindrais ceux qui en auraient le +courage! + +On me dit qu'a Palaiseau l'hiver se fait plus _a la fois_ que chez nous +et que les gelees de mai, si desastreuses dans le Berry, sont tout a +fait exceptionnelles. C'est ce qui m'explique que les environs de Paris +ont presque toujours des fruits. Au reste, nous verrons bien. + +Je te _bige_ quatorze mille fois; donnes-en un peu a ton Bouli. Je ne +veux pas encore m'interesser au _roman antediluvien_. Je veux qu'il +pense a sa piece, c'est la grosse affaire. Ca reussira ou non, mais ca +doit etre _tente_. + + + + +DLXXVII + +A M. PHILIBERT AUDEBRAND + + Paris, 23 decembre 1864. + +Je viens, monsieur, vous demander un leger service, votre bienveillance +ne me le refusera pas. + +Pour beaucoup de raisons qui ne vous interesseraient nullement et qui +seraient longues a dire, il m'importe personnellement de ne pas laisser +publier trop d'erreurs sur mon compte. On vous a completement trompe en +vous disant que je faisais batir _des villas_. Ma position est des plus +modestes et je n'ai pu seulement avoir l'idee qu'on me prete. + +Comme la chose par elle-meme est bien peu interessante pour le public, +ayez l'obligeance d'ecrire vous-meme deux lignes de rectification. Je +vous en serai reconnaissante. + +GEORGE SAND. + + + + +DLXXVIII + +A M. FRANCIS MELVIL, A PARIS + + Paris, 23 decembre 1864. + +Monsieur, + +J'ai recu ces jours-ci votre lettre du 7 novembre, apres une absence +de six semaines et plus. Tout ce que je peux faire pour vous, c'est +d'engager la personne chargee dans la maison Levy de l'examen des +manuscrits, a prendre connaissance du votre le plus tot possible. Quant +a influencer le jugement d'un editeur sur les conditions de succes d'un +ouvrage, c'est la chose impossible. Ils vous repondent avec raison, que, +ayant a faire _les frais_ de la publication, ils sont seuls juges _du +debit_. Ce sont la des raisons prosaiques, mais si positives, que, +apres avoir essaye _plusieurs centaines de fois_ de rendre des services +analogues a celui que vous reclamez de moi, j'ai reconnu la parfaite +inutilite de mes instances. Il n'y aurait donc pour vous aucun avantage +a ce que je prisse connaissance de votre manuscrit; et comment +d'ailleurs pourrais-je le faire? J'ai des armoires pleines de manuscrits +qui m'ont ete soumis, et ma vie ne suffirait pas a les lire et a les +juger. Les editeurs sont encore plus encombres; mais ils ont des +fonctionnaires competents qui ne font pas autre chose et qui, tot ou +tard, distinguent les ouvrages de merite. Soyez donc tranquille: si les +votres sont bons, ils verront le jour. La personne qui fait cet examen +chez MM. Levy est impartiale et capable. L'interet des editeurs repond +de votre cause si elle est bonne. + +Agreez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingues. + +GEORGE SAND. + + + + +DLXXIX + +A M. EDOUARD DE POMPERY, A PARIS + + Paris, 23 decembre 1864. + +Cher monsieur, + +Je n'ai encore pu lire votre livre. Je ne fais pas de mon temps ce qui +me plait; mais j'ai lu l'article de la _Revue de Paris_ et je ne serai +pas parmi vos contradicteurs. Je pense comme vous sur le role que la +logique et le coeur imposent a la femme. Celles qui pretendent qu'elles +auraient le temps d'etre deputes et d'elever leurs enfants ne les ont +pas eleves elles-memes; sans cela, elles sauraient que c'est impossible. +Beaucoup de femmes de merite, excellentes meres, sont forcees, par le +travail, de confier leurs petits a des etrangeres; mais c'est le vice +d'un etat social qui, a chaque instant, meconnait et contrarie la +nature. + +La femme peut bien, a un moment donne, remplir d'inspiration un role +social et politique, mais non une fonction qui la prive de sa mission +naturelle: l'amour de la famille. On m'a dit souvent que j'etais +arrieree dans mon ideal de progres, et il est certain qu'en fait de +progres l'imagination peut tout admettre. Mais le coeur est-il destine a +changer? Je ne le crois pas, et je vois la femme a jamais esclave de son +propre coeur et de ses entrailles. J'ai ecrit cela maintes fois et je le +pense toujours. + +Je vous fais compliment des remarquables progres de votre talent, la +forme est excellente et rend le sujet vivant et neuf, en depit, de tout +ce qui a ete dit et ecrit sur l'eternelle question. + +Bien a vous. + +GEORGE SAND. + + + + +DLXXX + +A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, + +A ANGERS + + Palaiseau, 31 decembre 1864. + +Mademoiselle, + +Le recit que vous me faites m'a vivement touchee; ce que j'y vois +surtout, c'est votre immense bonte, c'est votre vie entiere consacree +a faire des heureux ou des _moins malheureux_. Comment, avec cette ame +pleine de tendres souvenirs, et cette conscience d'avoir fait tant de +bien, pouvez-vous etre triste et decouragee? c'est vraiment douter de la +justice divine. Et justement vous ne croyez pas aux peines eternelles! +que craignez-vous donc de Dieu? est-ce que son appreciation de nos +fautes peut etre jugee par nous et mesuree selon nos idees? + +Je me suis dit bien souvent, quand je me suis vue forcee de reprendre +les autres, de gronder un enfant, et meme d'enfermer un animal: "Certes +Dieu n'est pas _juste_ a notre maniere. S'il connaissait la necessite de +chatier, de reprimer, de punir, il serait malheureux; son coeur serait +brise a toute heure; les larmes et les cris des creatures navreraient sa +bonte. Dieu ne peut pas etre malheureux; donc, nos erreurs n'existent +pas comme un mal devant lui. Il ne reprime pas meme les criminels les +plus odieux; il ne punit pas meme les monstres. Donc, apres la mort, une +vie eternelle, entierement inconnue, s'ouvre devant nous. Quelle qu'elle +soit, notre religion doit consister a nous y fier entierement; car Dieu +nous a donne l'esperance et c'etait nous faire une promesse. Il est la +perfection: rien des bons instincts et des nobles facultes qu'il a mis +en nous ne peut mentir." + +Vous savez tout cela aussi bien que moi, et vous vous rendez bien compte +de l'etat maladif qui fait naitre vos terreurs et vos doutes. Je crois, +mademoiselle, que votre devoir est de les combattre, et de traiter votre +maladie morale tres serieusement: c'est un devoir religieux auquel vous +devez vous soumettre. Vous n'avez pas le droit de laisser deteriorer +votre intelligence, pas plus que votre sante. Ouvrage de Dieu, nous +devons nous conserver purs de chimeres et d'insanites. Allez donc vivre +ailleurs qu'a Angers, dont le sejour vous rejette dans le delire. Allez +n'importe ou; pourvu que vous y ayez le theatre et la musique, puisque +vous en ressentez un si grand bien. Faites cela par amitie pour ceux qui +ont de l'amitie pour vous, faites-le aussi pour votre conscience, qui +vous defend l'abandon de vous-meme. + +Agreez tous mes sentiments affectueux et devoues. + +GEORGE SAND. + + + + +DLXXXI + +A M. LADISLAS MICKIEWICZ, A PARIS + + Paris, 11 janvier 1865. + +Monsieur, + +J'ai recu le bel ouvrage de M. Zaleski, et je vous prie de lui en +temoigner ma gratitude et ma satisfaction. J'ai recu aussi les ouvrages +que vous avez publies et que vous avez bien voulu m'envoyer. Je suis +touchee de votre souvenir et je n'ai pas besoin de vous dire que je sais +apprecier votre talent d'ecrivain et l'ardeur de votre patriotisme. Je +regrette de n'avoir, dans cette question palpitante, aucune lumiere a +laquelle j'ose me livrer entierement. Je vois un conflit terrible entre +des hommes qui ont tous combattu pour leur patrie, ou que le malheur +a tous frappes, et qui se reprochent mutuellement ce commun desastre: +c'est l'histoire de tous les desastres! En France, nous avons ete +divises aussi par la defaite; et quelle force, quelle sagesse il faut +avoir, dans ces moments-la, pour ne pas se maudire et s'accuser les uns +les autres! Il faudrait, pour prononcer, etre initie tout a coup aux +clartes que l'histoire seule pourra tirer des faits divers mis en +presence. Je ne me suis pas sentie autorisee a instruire, dans ma pensee +et dans ma conviction, ces grands proces politiques, ou tant de details +sont a controler, tant d'accusations a verifier soi-meme. Il y faudrait +toute une vie exclusivement consacree a l'enquete immense que l'avenir +seul pourra mettre sous nos yeux. Vous etes bien jeune pour ce travail +d'exploration! et ne craignez-vous pas de vous tromper? Des appels a +l'indignation publique contre telle ou telle figure historique n'ont-ils +pas le danger de desaffectionner de l'oeuvre commune? Ils consternent un +peu ma conscience, je vous le confesse, et je n'ose vous dire que vous +faites bien de montrer les plaies de la Pologne avec cette absence de +menagement. + +Je n'ose pas non plus vous dire que vous faites mal; car vous obeissez +a l'emportement d'une passion vraie, et, comme tout ce qui arrive +doit servir a tout ce qui doit arriver, peut-etre faut-il que vous +accomplissiez la rude tache que vous vous imposez. La verite ne se fait +qu'avec ce qui la provoque; car, d'elle-meme, elle est paresseuse a se +montrer, et tant d'obstacles sont entre Dieu et nous! + +Agreez, monsieur, l'expression de ma sollicitude _quand meme_, et _parce +que_. + +GEORGE SAND. + + + + +DLXXXII + +A M. NEPFTZER, DIRECTEUR DU _TEMPS_, A PARIS + + Palaiseau, 12 janvier 1865. + +Il est piquant sans doute de se reveiller en apprenant, par la voie +des journaux, des nouvelles de soi-meme, nouvelles que l'on ignorait +completement. + +J'apprenais ainsi, il y a quelques jours, que j'avais achete un terrain +et que j'allais y faire batir un hotel tres curieux et tres original. +Cette fortune venue en reve ne me fachait pas; mais la construction +de l'hotel ainsi annoncee m'embarrassait beaucoup. Je ne suis pas +architecte et je n'aime pas a batir. Aussi, en me frottant les yeux, me +suis-je trouvee fort aise de n'avoir pas le moindre capital a placer et +de ne pas etre forcee de tenir les promesses du journal a ses abonnes. + +Il a ete annonce aussi dans plusieurs journaux que je faisais pour +l'Odeon une piece tiree de mon roman de _Valvedre_, chose a laquelle +je n'ai jamais songe. Enfin voici _le Temps_ qui va envoyer bien des +visiteurs se casser le nez a ma porte, en annoncant mon arrivee a Paris. + +Il parait que le but de mon installation a Paris est d'assister aux +repetitions d'une piece que mon fils a presentee a l'Odeon. Comme toutes +ces nouvelles n'ont rien de malveillant, j'espere que les redacteurs +voudront bien comprendre qu'elles peuvent mettre, dans la vie des gens +quelconques, certains quiproquos embarrassants et leur faire ecrire a +leurs amis et connaissances mystifies beaucoup de lettres inutiles. Je +leur en demande donc la rectification benevole. Je n'ai pas gagne a la +loterie, je ne fais rien batir, je fais une piece dont le titre n'est +pas fixe et dont le sujet n'est pas tire de _Valvedre_. Mon fils n'a pas +fait de piece pour l'Odeon, et, quand il sera en repetition, il s'en +occupera lui-meme. Enfin, je ne suis pas a Paris, et il n'y a absolument +rien, dans ma vie, qui offre le moindre interet de nouveaute et de +curiosite au public parisien. + +GEORGE SAND + + + + +DLXXXIII + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Palaiseau, 15 janvier 1865. + +Cher ami, + +Combien je suis touchee de tout ce que vous m'ecrivez! Vos souffrances, +votre courage invincible, votre affection pour moi, voila bien des +sujets de douleur et de joie. Vous vous etes cramponne a l'exil, et il a +bien fallu vous admirer, malgre les prieres et les regrets. + +Mais, si vous avez eu un moment de sante suffisante, comme Nadar me le +disait, pourquoi n'en avoir pas profite pour chercher, ne fut-ce que +momentanement, un climat meilleur pour vous? Vous parlez si peu de +vous-meme, vous faites si bon marche de votre mal, qu'on ne sait pas ce +qui peut l'alleger. + +Pour ma part, j'ai une foi, c'est qu'il n'y a pas de maladies +incurables. La medecine avancee commence a le croire; moi, je l'ai +toujours cru, et je me dis que c'est un devoir envers l'avenir, envers +l'humanite, de vouloir guerir. J'ai eu, il y a quatre ans, une fievre +typhoide: il m'est reste une maladie de l'estomac qui a dure trois ans +et qui etait qualifiee de _chronique_. M'en voila guerie, mais aussi je +l'ai voulu. + +Et, pourtant, croyez bien que je pourrais dire avec vous: _Ma vie a ete +triste!_ Elle a ete, elle sera toujours pleine d'atroces dechirements, +et mon fonds de gaiete interieure ne me preserve pas des accablements +complets. J'ai perdu, l'ete dernier, mon petit Marc, l'enfant de Maurice +et de sa gentille compagne, la fille de Calamatta. Le pauvre petit avait +un an, il etait ne le 14 juillet; le jour de son premier anniversaire, +son agonie a commence. Il etait joli et intelligent deja. Quelle +douleur! nous n'en sommes pas encore revenus; et, pourtant, je demande, +je _commande_ un autre enfant; car il faut aimer, il faut souffrir, il +faut pleurer, esperer, creer, _etre_; il faut vouloir enfin, dans tous +les sens, divin et naturel. Mes pauvres enfants ne me repondent encore +que par des larmes; ils ont trop aime ce premier enfant, ils craignent +de ne pas aimer le second; ce qui prouve, helas! qu'ils l'aimeront trop +encore! mais peut-on se dire qu'on limitera les elans du coeur et des +entrailles? + +Vous me dites, ami, que vous me comparez quelquefois a la France; je +sens du moins que je suis Francaise, a cette conviction souveraine, +qu'il ne faut pas compter les chutes, les blessures, les vains espoirs, +les cruels ecrasements de la pensee, mais qu'il faut toujours se +relever, ramasser, rassembler les lambeaux de son coeur accroches a +toutes les ronces du chemin, et aller toujours a Dieu avec ce sanglant +trophee. + +Me voila loin de mon sermon sur la sante; pourtant, j'y reviens +naturellement. Votre vie est precieuse, quelque brisee ou dechiree +qu'elle soit. Faites donc tout au monde pour _nous_ la garder. + +Adieu, ami; je vous aime. Maurice aussi, lui! + +GEORGE SAND. + + + + +DLXXXIV + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME) +A PARIS + + Palaiseau, 7 fevrier 1865. + +Voila votre victoire annoncee dans les journaux, mon grand ami! C'est un +beau soleil d'Austerlitz que ce jour brumeux de fevrier. Il ne fera +pas brailler tant de trompettes, mais on en celebrera plus longtemps +l'anniversaire. C'est votre oeuvre, on le saura et on s'en souviendra. +Moi, je n'oublierai pas que vous avez passe avec nous, dans un petit +coin, la soiree apres ce beau combat, et, en vous ecoutant, j'aurais +oublie les heures; je crains que nous n'ayons abuse de votre bonte, nous +qui n'avons rien de mieux a faire que de vous entendre, tandis que, +vous, vous avez tant de grandes et bonnes choses a accomplir. + +Le bonheur est une abstraction en meme temps qu'une realite, quoi qu'en +disent les philosophes. Durable et certain a l'etat d'_ideal_ pour qui +en connait la vraie et haute nature, il est _momentane_ et puissant a +l'etat de _realite_, quand les faits servent l'ideal. Donc, portant en +vous la vraie notion du bonheur, qui est de le repandre et de le donner, +vous en savourez quelquefois la sensation, quand les faits obeissent a +votre ardente et genereuse volonte. + +Soyez donc heureux, puisque le bonheur est une conquete et que vous +venez de gagner une belle bataille. Les jours de degout et de fatigue +reviendront. Le bonheur a l'etat de realite complete n'est pas une chose +permanente pour l'homme; mais il vous restera a l'etat d'ideal, augmente +du souvenir des victoires; et la morale de ceci est qu'il faut +combattre toujours pour augmenter votre tresor de force et de foi. La +reconnaissance des hommes, ce qu'on appelle la gloire n'est qu'une +consequence, un accessoire peut-etre! vous l'aurez. Mais votre but est +plus eleve. Vous n'etes pas pour rien de la race ambitieuse du bien, qui +lutte en ce siecle contre la race ambitieuse d'argent. Vous avez des +forces a depenser, c'est deja un bonheur que d'etre riche en ce sens-la. + +J'ai recu vos invitations en regle; merci de votre bon souvenir. Mais +me voila au coin du feu avec la grippe, et, pour quelques jours, je +lutterai sans grand effort contre la fievre. + +Ce ne sera rien; je penserai a vous et je parlerai de vous, ayant aupres +de moi quelqu'un qui ne demande que cela. + +Avez-vous pense, en vous en allant tout seul, a pied, depuis le +Pantheon, les mains dans vos poches, au clair de la lune, que, dans cent +ans d'ici, la France, le monde par consequent vivrait, grace a vous, +d'une autre vie? + +Du haut du Pantheon quelque chose a du vous parler et vous crier: +"Marche!" + +A vous de coeur toujours et toujours plus. + +G. SAND. + + + + +DLXXXV + +AU MEME + + Palaiseau, 9 mars 1865. + +Cher prince, vous me disiez bien que rien n'etait fait puisqu'il y avait +encore a faire. Le desaveu de M. Duruy et de votre genereuse inspiration +ne vous surprend peut-etre pas; mais il doit vous facher. Moi, Je n'en +suis pas contente, oh! non. Mais c'est partie remise, j'espere, et vous +emporterez d'assaut la citadelle a la premiere occasion. Il y a la une +belle question a plaider devant le pays. Vous la plaiderez, n'est-ce +pas? + +Je ne sais pas si on vous a envoye, comme je l'avais demande, l'epreuve +de mon article sur la _Vie de Cesar_. Je n'ai pas du me demander si elle +plairait ou non a l'illustre auteur. + +Tout en rendant hommage au talent reel et considerable, je ne puis +accepter la these, et j'ai failli dire que, comparer l'oeuvre de Cesar, +cet _acheteur de consciences_, a l'oeuvre, peut-etre blamable a certains +egards, mais du moins _integre_ et vraiment fiere de Napoleon Ier me +paraissait un blaspheme. Je l'aurais dit si je n'eusse craint d'empieter +sur le domaine de la politique, interdite au petit journal ou j'insere +cet article, a la demande de mon editeur. + +Vous m'avez fait esperer que je vous verrais un de ces jours, mon grand +ami. J'ai tellement peur de vous manquer, que je ne bougerai pas de la +semaine. Je vous aime de tout mon coeur. + +G. SAND. + + + + +DLXXXVI + +A M. ERNEST PERIGOIS, A LA CHATRE + + Palaiseau, 26 mars 1865. + +Cher ami, + +D'abord, dites a Angele que je la remercie de sa pelote et de sa +charmante lettre; j'attends encore que les dames Fleury m'envoient la +premiere. Berthe m'a promis de me la faire parvenir, et puis Lina, +et personne ne m'a tenu parole. Il faudra donc que j'aille moi-meme +reclamer mon bien; mais je vais tres peu a Paris, et, quand j'y vais, +c'est toujours pour quelque affaire pressee. Il y a des siecles que je +n'ai fait de visites a mes amis. Il fait si froid et si humide pour se +promener en sapin, que je remets au printemps les courses qui ne sont +pas absolument obligatoires. Mes enfants sont paresseux pour venir a +Palaiseau. Je le leur pardonne; ils ont ete enrhumes comme des loups, et +je suis un peu loin du chemin de fer, sans omnibus ni fiacre, avec des +chemins souvent _chetifs_; mais je sais que la piece de Maurice est +recue pour l'hiver prochain au Chatelet, et que son roman a paru. + +Votre etude sur Cesar est bien plus savante et plus approfondie que la +mienne, et je la relirai avec soin quand je rendrai compte du second +volume. Mais le journal qui m'a demande ce travail et que je tiens a +obliger parce qu'il appartient a Michel Levy, mon editeur, et qu'il est +dirige par notre ami Aucante, ne souffre ni longs developpements, ni +erudition trop serieuse, ni allusions politiques. Il y en avait deja +un peu trop dans mon premier article. Mais, quant au jugement sur +l'ouvrage, je n'ai pas eu a surmonter l'embarras que vous me supposez. +Si j'eusse trouve l'ouvrage mauvais, comme le journal n'eut pas insere +une critique trop rude, je n'eusse pas fait l'article. C'etait bien +simple. Je suis la premiere personne qui ait ete a meme de le lire, et +mon compte rendu est le premier qui ait ete fait. J'etais donc tres +libre de mon jugement et j'ai trouve que le livre avait du merite. Je +savais pertinemment qu'il etait tout entier, et sans correction aucune, +du fait de celui qui le signe. Donc, je devais mon eloge impartial au +talent, qui est reel. Quant a approuver la preface et a admirer Cesar, +le diable ne m'aurait pas fait departir de ma facon de penser, et je +dois dire qu'on a bien pris la chose. + +Cette publication sera un bien, en ce sens que, de tous cotes, on se met +a faire ce que nous faisons: on demolit Cesar, avec un peu plus ou +un peu moins d'indulgence ou de passion; la critique le decouronne +generalement et il ne sortira pas blanc de la sellette ou le livre +imperial le fait asseoir. Bien peu de gens, en somme, savent l'histoire, +et il est bon qu'on leur mette le nez dessus. Le livre n'aura pas de +succes. C'est un talent froid et concis, sans profondeur reelle et qui +n'a d'interet litteraire que pour les gens du metier. Encore tous ne +sont pas comme moi, qui suis un peu pantheiste en fait d'art et qui aime +toutes les manieres, celles qui sont un peu exuberantes et celles qui +ne le sont pas du lout. J'aime ce qui est bien fait, n'importe par quel +procede, et, pour mon compte, je n'en ai pas, ou, si j'en ai, c'est sans +m'en rendre compte. Les lettres sont generalement plus forts que moi sur +ce point, et, quant au gros public, peu lui importe qu'on serve l'erreur +ou la verite, pourvu qu'on l'amuse ou l'etonne. Or il ne trouvera dans +le livre imperial rien d'assez epice pour lui et il ne l'achetera pas, +c'a ete ma premiere impression. Heureusement que les editeurs n'ont +pas de droits d'auteur a payer; car ils auraient fait la une mauvaise +affaire. + +Mais en voila bien assez sur cela. + +Quel rude et long hiver! J'attends la chaleur avec impatience. Du reste, +je me plais ici: pays charmant, braves gens, solitude, silence, ouvriers +_avances_ et pourtant sages, paysans laborieux, culture admirable, ni +mendiants ni voleurs, pas de Parisiens, pas de flaneurs sur les chemins. +Ce coin est inconnu, et, si ce pauvre Jean-Jacques l'eut decouvert, il +n'y serait pas mort de chagrin. + +Bonsoir, mes chers enfants; embrassez pour moi les beaux mioches; +rappelez-moi au souvenir de tous nos amis communs. + +G. SAND. + +Vous me demandez si je travaille. Oui certes, puisque je suis encore de +ce monde. Je fais en meme temps un roman pour ce printemps et une piece +pour l'hiver prochain. J'ai decouvert que l'un me reposait de l'autre, +et ca m'amuse comme ca. + + + + +DLXXXVII + +A M. LOUIS RATISBONNE, A PARIS + + Palaiseau, 30 mars 1865. + +Votre bienveillante sympathie pour moi m'enhardit a vous demander, +monsieur, votre appui pour mon fils. Son livre[1], tres enjoue a la +surface, a, je crois, beaucoup de fond, car il fait revivre une figure +de fantaisie que l'on peut croire historique, puisqu'elle resume une +phase de _l'etat humain_, si je puis dire ainsi. L'etude de cet etre +evanoui, l'homme d'il y a cinq cents ans, avec toutes ses erreurs, tous +ses deportements, ses notions fausses, ses qualites natives, sa rudesse, +son aveuglement et sa bonte, offre, je crois, quelque chose de plus +serieux que le recit des aventures arrangees pour le plaisir du lecteur; +et, comme les aventures ne manquent pourtant pas dans ce roman et sont +amusantes quand meme, je crois, sans trop de prevention, maternelle, +qu'il merite quelque attention et l'encouragement de la critique +serieuse. + +Me pardonnerez-vous de vous demander la votre pour qui n'oserait pas +vous la demander lui-meme, en vous promettant que nous en serons tous +deux tres flattes et tres reconnaissants? + +Agreez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingues. + +GEORGE SAND. + + [1] _Raoul de la Chastre_, qui venait de paraitre, chez Michel Levy. + + + + +DLXXXVIII + +A M. LEBLOIS, PASTEUR, A STRASBOURG + + Palaiseau, 17 mai 1865. + +J'apprends, monsieur, de quelle mortelle douleur vous avez ete frappe. +Ce n'est pas a vous, ame profondement religieuse, qu'il faut parler +de courage et de foi. Vous en avez pour nous tous, pour vous-meme par +consequent. Mais le courage et la foi n'empechent pas la douleur d'etre +vive et cruelle, et vos amis, en respectant votre vraie piete, n'en +plaignent pas moins votre infortune. Que leur affection et leur +sollicitude adoucissent, autant que possible, le dechirement de votre +ame, et veuillez me compter, monsieur, parmi ceux qui vous portent le +plus sincere et le plus fervent interet. + +GEORGE SAND. + + + + +DLXXXIX + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON.(JEROME). +A PARIS + + Palaiseau, 1er juin 1865. + +Cher grand ami, + +Maurice m'envoie pour vous un mot du coeur que je vous transmets. + +Si vous etiez un ambitieux, je vous dirais que ce qui arrive est bien +heureux pour vous et vous place bien haut! Mais vous aimez le progres +pour lui-meme et vous souffrez quand il s'arrete, meme a votre profit. +Et puis vous etes loyal et votre ame souffre d'etre meconnue. Je sens +tout cela et je suis indignee de voir l'esprit du passe souffler sur +toutes les idees vraies. + +Quelle triste situation que celle d'un homme qui reve le pouvoir absolu, +et qui croit l'atteindre en etouffant la verite! tout cela, voyez-vous, +c'est la _faute a_ Cesar. On reve de resumer, en soi une sagesse +providentielle, et on oublie que les hommes d'aujourd'hui ont tous +recu de la _Providence_, c'est-a-dire de la loi qui preside a leur +emancipation, une dose de sagesse qu'il faut connaitre et consulter +avant d'oser dire: "Il n'y a qu'un maitre et c'est moi!" Comme c'est +vieux, cette doctrine de l'autorite d'un seul, et comme c'est vide +au temps ou nous vivons! comme le genre humain tout entier proteste, +sciemment ou non, contre cette chimere! C'est le fatal chemin de +l'eternel desastre. + +Dormez tranquille, votre conscience est en paix. Vous pouvez rire de +ceux qui disent: "Il veut le bien, donc il a de mauvais desseins." + +Plaignez ceux qui pensent ainsi et comptez que la France n'est pas avec +eux et vous rend justice. Quel beau et noble talent vous avez! On ne +pourra jamais vous empecher d'etre ce que vous etes. Il n'est pas +adroit, si l'on s'en inquiete, de le manifester publiquement. + +G. SAND. + + + + +DXC + +A M. + + Palaiseau, 9 juin + +Cher monsieur, + +J'ai lu votre livre. Il est savant, ingenieux, clair et interessant au +possible. Il me laisse toutefois au point ou il m'a prise. Je savais +bien que Jesus croyait a la resurrection des corps, et je suis d'autant +plus persuadee que sa doctrine etait la continuation de la vie humaine +ou la reapparition personnelle dans la vie humaine, que vous etablissez +sans replique la source de cette croyance, son histoire, sa raison +d'etre, son lien avec le passe, enfin tout ce qui constitue le fait +historique, peu connu jusqu'ici dans ses details. Mais votre conclusion +ne me soumet pas. En croyant a l'immortalite du corps, Jesus et ses +aieux croyaient a celle des ames, par la raison qu'il n'est pas de +corps sans ame. Il etait donc spiritualiste sans etre exclusivement +spiritualiste. Vous, vous etes exclusivement spiritualiste; je ne peux +pas comprendre cette doctrine, par la raison qu'il ne me semble pas +possible _d'affirmer_ des ames sans corps. + +Vous avez mille fois raison de placer Dieu et la forme de notre +immortalite dans la region de l'impenetrable. Mais qui dit +_l'immortalite_ dit _la vie_. La vie est une loi que nous connaissons; +elle ne se manifeste pas pour nous dans la separation de l'ame et du +corps, dans la pensee sans organes pour se manifester. Nous ne pouvons +donc pas nous faire la moindre idee d'une vie spirituelle qui soit +purement spirituelle; et je ne peux pas vous dire que je crois a une +chose dont je n'ai pas la moindre idee. + +Jesus se trompait sur les conditions de la resurrection, nous n'en +doutons pas; mais il me semble que, quant au principe de la vie, il le +comprenait bien, ou du moins aussi bien qu'il est donne a I'homme de le +comprendre. Que l'ame se revete d'un corps de chair ou de fluide, il ne +lui en faut pas moins quelque chose a animer, ou bien elle n'est plus +une ame, elle n'est rien. Nous savons qu'il y a des planetes legeres, +relativement a nous, comme le liege, comme le bois, etc. Elles n'en sont +pas moins des mondes, et leur existence est tout aussi materielle que la +notre. + +Socrate n'est pas si clair qu'il vous parait. Je pense qu'il croyait +bien que son ame revetirait un autre corps; quoiqu'il semble souvent +dire le contraire par la bouche du _divus Plato._ Ailleurs, Platon voit +les ames faire elles-memes leur destinee, courir ou leurs passions les +emportent, et, la, il donne la main a Pythagore. Si les ames ont des +passions bonnes, ou mauvaises, elles sont _organisees_.--Autrement? + +Enfin, vous aurez encore beaucoup a nous dire la-dessus; car votre +hypothese laisse une lacune philosophique des plus graves. Pardon de mes +objections, cher monsieur. Vous etes si sympathique et vous paraissez si +bon, qu'on vous doit de dire ce qu'on pense. + +G. SAND. + + + + +DXCI + +A M. LOUIS ULBACH, A PARIS + + Palaiseau, 27 juin 1865. + +Cher monsieur, + +Combien je suis heureuse d'avoir a vous remercier! Quand votre loyale et +forte main signe un brevet de talent, l'apprenti passe maitre et prend +son rang; Vous avez surtout senti ce qui ne pouvait echapper a un coup +d'oeil comme le votre, mais ce qu'il etait bien utile pour mon fils de +dire au public vulgaire: c'est qu'il a une individualite qui est bien +sienne et qu'aucune direction n'a pu lui donner. Tout mon role, a moi, +etait de ne pas la lui oter et de comprendre sa reelle valeur. C'est a +quoi je me suis attachee toute ma vie, et j'en suis recompensee, le jour +ou vous me prouvez, vous en qui je crois, que je ne me suis pas fait +d'illusions maternelles sur cette valeur de talent. + +Votre appreciation, si franche et si delicate, est une joie reelle pour +moi, et je vous remercie du fond du coeur d'avoir lu le livre avec cette +conscience et cet esprit de genereuse protection. J'envoie l'article a +Maurice, qui est a Nohant avec sa femme. Tous deux seront bien heureux +et bien reconnaissants. + +Et votre livre, a vous, ce livre dont vous me parliez a l'Odeon, est-il +publie? Je ne sais rien la ou je suis, garde-malade affligee, et blessee +par-dessus le marche, par suite d'une chute. Quand vous paraitrez, ne +m'oubliez pas. Je vous serre les mains, cher confrere, et suis, avec +affection, tout a vous. + + + + +DXCII + +A MAURICE SAND A NOHANT + + Palaiseau, 29 juin 1865. + +Bouli, + +Je t'enverrai demain ton manuscrit et tes articles. Mais tu me troubles +fort en me demandant conseil. Pour tout ce qui est _erudition_, tu es +plus ferre que moi; moi, je pense au succes, et je voudrais t'epargner +les critiques qui ont ecrase _Salammbo_, ouvrage tres fort, tres beau, +mais qui n'a vraiment d'interet que pour les artistes et les erudits. +Ils le discutent d'autant plus, mais il le lisent, tandis que le public +se contente de dire: "C'est peut-etre superbe, mais les gens de ce +temps-la ne m'interessent pas du tout." Tu en risquais autant avec ton +moyen age; tu as su vaincre la difficulte et rendre la chose amusante +pour le gros public en meme temps qu'appreciable aux artistes. + +Il faut trouver moyen de faire le meme tour de force pour ton _Coq_. Or +il sera tres indifferent au public et aux journalistes, qui ne sont +pas erudits,--tu peux t'en apercevoir,--que tes personnages soient les +ingenieuses personnifications des races antiques. Cela plairait a des +savants dans la partie; mais combien y en a-t-il? Et le peu qu'il y en a +ne te liront meme pas: il suffit qu'une chose s'appelle roman pour qu'il +ne l'ouvrent jamais. + +Donc, ta science sera perdue et te nuira, si c'est en vue de la science +que tu fais ton livre. Il est amusant et plein de grandissimes qualites, +c'est bien; mais il y faut une base qui manque. Il faut un ton, +c'est-a-dire une forme, un style qui rattache l'esprit du lecteur a une +epoque connue de lui. Plus tu la prendras moderne, plus tu auras de +lecteurs. La couleur _indiano-persane_ en aura dix sur cent; personne ne +la connait. La couleur d'Apulee en aura cent sur cent: le type de _l'Ane +d'or_ est devenu populaire. Tu vois que c'est bien important, et je te +croyais fixe la-dessus. Je voudrais qu'avant d'entreprendre un nouvel +_Ane d'or,_ tu fisses du _Coq d'or [1]_ une chose dans cette couleur. +Il etait convenu qu'un Apulee ou un Lucien apocryphe, un de leurs amis +_civis buliscus_, je veux bien, aurait voyage dans l'Inde ou dans la +Perse, et recueilli de la bouche d'un Bouliskof de ce temps-la; le recit +traditionnel des aventures de l'Atlantide, et qu'il expliquerait en peu +de mots les types et les fictions a sa maniere et a son point de vue. + +Exemple: "Vous me demanderez, mon cher Lucien, ce que je pense des +Gaules et si je crois a leur existence. En verite, j'y crois un peu pour +telle ou telle raison." + +Ces interruptions du narrateur feraient tres bien. Elles rameneraient, +du fond d'une antiquite fantastique, le lecteur au sentiment d'une +realite antique a lui connue. Elle peindrait l'etat des esprits au temps +du narrateur, et cet etat est, s'il m'en souvient bien, un melange de +scepticisme audacieux et plaisant, avec une foule de superstitions +grossieres comme l'histoire naturelle d'Oppien. Tout cela mettrait le +lecteur sur ses pieds. Il se dirait: ": Voici d'ou je pars et voila ou +l'on me mene. Je le veux bien; pourvu qu'on me rappelle de temps en +temps ou j'etais." + +Autrement, il dira qu'on l'emmene trop loin, qu'on le perd dans le +brouillard, et que des gens si anciens ne sont pas assez differents du +present, ou bien qu'ils le sont trop; qu'il ne peut en etre juge, et, +quand le lecteur se sent trop depayse, il vous lache. + +Enfin, il voudra se dire a chaque instant: "Voila de droles de moeurs et +d'incroyables habitudes! Mais c'etait comme ca, on me le prouve; Celui +qui raconte ces choses et que je connais parbleu bien, puisque c'etait +un ami de mon ami Apulee, m'explique que ce devait etre comme ca. Alors +j'y crois, et, du moment que j'y crois un peu, ca m'amuse." + +Voila mes raisons, toutes de fait et prosaiques; mais il faut tenir +compte de cela quand on s'adresse au public des romans. Autrement, il +faut faire des ouvrages d'erudition pure; autre public. + +Reflechis et decide; car bien certainement il y a un parti a prendre +dans lequel tu sais mieux que moi ce qu'il y a a faire. Mais, avec +ma version, je vois tout possible dans ce que tu as fait, sauf les +longueurs et le trop d'importance donne a des personnages secondaires. +Je laisserais les anoplotheres, sans les nommer peut etre, mais en les +decrivant, et le narrateur dirait qu'il croit a l'existence de ces +animaux parce qu'il en a vu des ossements en tel ou tel endroit. "Reste +a savoir, dirait-il, s'il y en avait encore du temps de Satouran. Je +vous donne la legende comme on me l'a donnee." + +Tu ferais ce narrateur gai, malin et naif, poete quand meme, lorsqu'il +raconte les grandes scenes de la fin, qui sont belles et qu'il ne faut +pas changer. + +Sur ce; je te _bige_, et encore ma Cocote. Je vas me coucher. + +Mes amities a _Rigolo_. Il faut le rendre tres savant, il est en age +d'apprendre un tas de choses. Quoi qu'on en dise, il n'y a rien de si +intelligent qu'un ane. Ca parlerait si ca voulait, mais ca ne veut pas. + + [1] _Le Coq aux cheveux d'or,_ roman de Maurice Sand. + + + + +DXCIII + +A M. SAINTE-BEUVE, A PARIS + + Palaiseau, 1865. + +Avez-vous lu un singulier petit volume qui a paru, y il a quelque temps, +chez Dentu, sous un mauvais titre: _un Amour du Midi_, et sous le voile +de l'anonyme? Est-ce manque de courage, ou empechement de position? +N'importe. L'ouvrage est bizarre, inegalement ecrit, souvent tres peu +correct d'expressions, parfois trop naif, parfois trop declamatoire +(comme, du reste, l'auteur a l'esprit de le juger lui-meme); s'elevant +dans le vague et retombant a plat dans le non-sens; enfin tres obscur +parfois, comme la parole d'un exalte qui ne sait pas toujours ce qu'il +dit. + +Voila bien des defauts. Eh bien, ces defauts pourraient etre une grande +habilete. Mais nous ne le croyons pas; nous aimons mieux penser que +l'auteur, jeune, est sans soin, sans experience, et tout a fait depourvu +de ce que l'on est convenu d'appeler du talent. + +Il n'en est pas moins vrai que cet essai anonyme merite beaucoup d'etre +remarque. Ce n'est ni un roman proprement dit, ni une analyse: c'est un +cri de la passion. Mais ce cri est vrai et il est fort. Il ne ressemble +a rien de ce qui s'ecrit pour ecrire. Il a pour lui la jeunesse, le vrai +delire, la naivete, la plenitude, tout ce que I'on cherche en vain dans +un livre bien fait: l'emotion sans bornes, degagee hardiment du controle +de la raison. + +Il a aussi, malgre la frequente vulgarite des mots et des images, une +distinction et une originalite de sentiments tres touchantes. Il a la +foi, il croit a Dieu, a l'amour, a la liberte et meme aux journaux. Il +croit aussi a la gloire et il croit en lui. C'est un enfant genereux, +c'est peut-etre un etranger, tombe de quelque planete ou l'on vit encore +par le coeur et ou l'on dit tout ce qu'on pense sans se soucier de faire +rire M. Proudhon. + +Enfin, c'est quelque chose qui nous a fait dire spontanement: "C'est +bien mauvais!" et: "C'est bien beau!" Que voulez-vous! tout le monde a +du talent; nous ne sommes pas blases, nous cherissons le talent. Mais +tout le monde n'a pas la passion, et c'est la ce qui, bien ou mal +exprime, l'emportera toujours sur l'art, comme le parfum d'une rose +l'emporte sur toutes les essences d'une boutique de parfumeur. + +La critique peut dire: "Sachez ecrire ou n'ecrivez pas." Elle a raison. +Mais le public peut dire aussi: "Soyez emu ou n'esperez pas nous +emouvoir." Aura-t-il tort? + +GEORGE SAND. + + + + +DXCIV + +A M. LOUIS ULBACH, A PARIS + + Palaiseau, 27 septembre 1865. + +Vos livres me sont arrives dans un moment affreux, cher monsieur, +laissez-moi plutot dire _ami_. J'ai ete morte, je ne sais pas si je +suis vivante, bien que mon corps marche et agisse. Etait-ce une bonne +disposition pour vous lire? Pourtant je viens de lire _Louise Tardy_, +et cela me semble un chef-d'oeuvre d'analyse delicate, subtile et +vigoureuse a la fois; une de ces histoires sans evenements qu'on +n'oublie pourtant jamais, parce qu'on croit avoir toujours connu ces +ames-la. Et quelle forme exquise, ingenieuse a definir toutes les +emotions et toutes les reflexions! + +Vous me traitez de maitre, c'est vous qui passez maitre, et, moi, je +passe je ne sais quoi. Je double le cap de l'Amertume, et j'entre dans +les mers inconnues de l'Isolement. N'importe! dans la douleur ou dans le +calme, je vous applaudirai toujours du coeur et des deux mains. Merci +d'avoir pense a moi; je lirai _le Parrain,_ bien sur. + +Cette femme de lettres que vous peignez si bien, elle est jeune, et +on peut s'imaginer, au premier abord, que son etat l'a blasee sur les +choses de la vie; mais, si elle etait vieille, vous eussiez pu la +peindre tout de suite comme aiguisee et surexcitee, et disposee a +souffrir plus que les autres. Au reste, vous avez conclu. Vous avez +montre que notre travail d'analyse, a vous, a moi, a tous les artistes +qui prennent leur tache au serieux, pousse au besoin de se devouer et +de se defendre, deux sollicitations contraires qui rendent la vie plus +difficile a nous qu'aux autres. Quelle affaire que la vie! et la mort, +quel abime! + +Ayez grand courage, vous avez le grand lot. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +DXCV + +A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Palaiseau, 22 novembre 1865. + +Il me semble que ca me portera bonheur de dire bonsoir a mon cher +camarade avant de me mettre a l'ouvrage. + +Me voila _toute seule_ dans ma maisonnette. Le jardinier et son menage +logent dans le pavillon du jardin, et nous sommes la derniere maison +au bas du village, tout isolee dans la campagne, qui est une oasis +ravissante. Des pres, des bois, des pommiers comme en Normandie; pas +de grand fleuve avec ses cris de vapeur et sa chaine infernale; un +ruisselet qui passe muet sous les saules; un silence... ah! mais il me +semble qu'on est au fond de la foret vierge: rien ne parle que le petit +jet de la source qui empile sans relache des diamants au clair de la +lune. Les mouches endormies dans les coins de la chambre se reveillent +a la chaleur de mon feu. Elles s'etaient mises la pour mourir, elles +arrivent aupres de la lampe, elles sont prises d'une gaiete folle, elles +bourdonnent, elles sautent, elles rient, elles ont meme des velleites +d'amour; mais c'est l'heure de mourir, et, paf! au milieu, de la danse, +elles tombent raides. C'est fini, adieu le bal! + +Je suis triste ici tout de meme. Cette solitude absolue, qui a toujours +ete pour moi vacance et recreation, est partagee maintenant par un mort +qui a fini la, comme une lampe qui s'eteint, et qui est toujours la. Je +ne le tiens pas pour malheureux, dans la region qu'il habite; mais cette +image qu'il a laissee autour de moi, qui n'est plus qu'un reflet, semble +se plaindre de ne pouvoir plus me parler. + +N'importe! la tristesse n'est pas malsaine: elle nous empeche de nous +dessecher. Et vous, mon ami, que faites-vous a cette heure? Vous piochez +aussi, seul aussi; car la maman doit etre a Rouen. Ca doit etre beau +aussi, la nuit, la-bas. Y pensez-vous quelquefois au "vieux troubadour +de pendule d'auberge, qui toujours chante et chantera le parfait amour"? +Eh bien, oui, quand meme! Vous n'etes pas pour la chastete, monseigneur, +ca vous regarde. Moi, je dis _qu'elle, a du bon_. + +Et, sur ce, je vous embrasse de tout mon coeur et je vais faire parler, +si je peux, des gens qui s'aiment a la vieille mode. + +Vous n'etes pas force de m'ecrire quand vous n'etes pas en train. Pas de +vraie amitie sans liberte _absolue_. + +A Paris, la semaine prochaine, et puis a Palaiseau encore, et puis a +Nohant. + + + + +DXCVI + +A M. LE BARON TAYLOR, A PARIS + + Nohant, 15 decembre 1865. + +Monsieur, + +Vous m'avez arrache une promesse que je ne puis tenir; vous et les +eminents ecrivains qui vous secondaient, vous etiez persuasifs, +affectueux, indulgents, irresistibles. Mais j'ai trop presume de mes +forces devant un devoir a remplir. Il y a des devoirs aussi envers le +public. Il ne faut pas le leurrer d'un attrait qu'on se sent incapable +de lui offrir. Vous auriez regret de l'avoir convoque pour lui montrer +une personne timide et gauche qui resterait court. Mes enfants et mes +amis ont _bondi_ devant l'annonce de cette lecture. Ils s'y opposent +de tout leur pouvoir. Ils savent qu'en aucune circonstance je n'ai pu +surmonter mon embarras, ma defiance absolue de moi-meme. Demandez-moi, +commandez-moi toute autre chose ou je n'aurai pas a payer de ma +personne. + +Croyez, monsieur, vous et les membres du comite qui m'ont honore de leur +visite, que je ne me console de mon impuissance et de ma defection +que par le souvenir des bontes que vous m'avez temoignees et par la +reconnaissance qu'elles m'inspirent. + + + + +DXCVII + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 7 janvier 1866. + +Merci, cent fois merci, mon fils, pour toute la peine que _nous nous_ +donnons; car vous en prenez autant que moi. Si vous dites que La Rounat +a raison, c'est qu'il a raison. Et je crois pourtant toujours qu'il y +avait du remede; car ce qui manque dans ma version, c'est de l'interet, +je le vois a present; c'est de la passion[1]. Eh bien, que la jeune +fille fut (telle qu'elle est, et en commencant par une fantaisie +romanesque) prise d'une passion veritable, qu'elle la, fit partager a +Lelio, que Lelio se sacrifiat a son ami, il y avait motif a emotion ou a +souffrance, et le moyen de la fin pouvait prendre plus d'importance et +de vraisemblance pour guerir ces coeurs blesses (moyen de la fin auquel, +du reste, je ne tiens pas, s'il ne vous dit rien, et qui deviendrait +peut-etre inutile). Enfin je vois dix combinaisons pour une, comme +toujours. C'est ma nature de ne pas croire a l'impossible et de ne pas +croire non plus a l'impuissance des, sujets. Du moment qu'on peut les +tourner du cote qu'on veut, c'est une question d'essai et de recherche. +Je crois que, si j'avais pu etre a Paris, savoir tout de suite, et non +au bout de huit jours d'attente inutile, l'impression de La Rounat, +j'aurais ete a vous tout de suite et nous aurions pare le coup. Il est +vrai que j'aurais eu votre opinion avant la sienne; car je vous aurais +montre la chose avant de me la laisser arracher par lui acte par acte. + +C'est un impatient aveugle qui, devant une deception, abandonne tout et +ne cherche pas le remede ou vous empeche de le chercher. + +Il est, au reste, comme presque tout le monde, en ce monde, et je ne lui +en veux pas pour ca: ce n'est pas l'affaire des directeurs de theatre +d'avoir de la perseverance, de la philosophie et de la presence +d'esprit. Il a laisse passer un temps precieux et il cherche son salut +Dieu sait ou. + +Quant a nous autres, il ne nous est ni permis ni possible de nous +decourager, et je _vois_ que vous _voyez_ deja quelque chose a tenter +dans un autre sujet. Moi, je ne vois rien dans les sujets, au premier +apercu. + +Dans tout cela, cher fils, je ne pense jamais a la peine prise en pure +perte, et a ce qu'on appelle, le travail perdu. Il n'y a pas de travail +perdu, du moment qu'on a eu le plaisir de travailler. D'ailleurs, ca +apprend, et la vie se passe a apprendre; ceux qui la passent a regretter +ne vivent pas. Je vous benis de prendre interet a ma vie, et aucune +verite ne me degoute du travail. Ce qui degoute ou peut degouter du +_metier_, ce sont les injustices du public ou la mauvaise foi des +critiques; mais ce qui porte sur nous-meme, les erreurs qu'on nous +fait voir, le mal qu'on nous indique a reparer, c'est bien bon et bien +stimulant. + + [1] Il s'agissait d'une piece tiree de _la Derniere Alddui_. + + + + +DXCVIII + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS + + Nohant, 20 janvier 1866. + +Cher prince, + +Je veux vous donner moi-meme de nos nouvelles. J'ai toujours ete, depuis +dix jours, sage-femme ou nourrice, berceuse ou garde-malade, et je n'ai +pas eu un moment de repos. Ma belle-fille, apres une delivrance prompte +et heureuse, a ete assez serieusement malade a plusieurs reprises. +Elle va mieux sans etre guerie, et, comme cela peut se prolonger et +la fatiguer trop pour nourrir, nous avons donne une belle paysanne a +mademoiselle Aurore. + +Au milieu de tout cela, Maurice, en courant au secours dans un incendie, +a failli etre tue et je l'ai vu rentrer couvert de sang; ce qui, au +premier moment, n'est pas gai pour une mere mediocrement spartiate. +Heureusement, c'est sans gravite, et il n'aura qu'une cicatrice bien +presentable. Nous voila donc, sinon tout a fait tranquilles, du moins en +etat de respirer; mais je ne peux pas encore quitter ma chere couvee; +et, pourvu que vous ne partiez pas pour quelque nouveau voyage avant que +je vous aie revu! Il y a des siecles, et je ne m'y habitue pas. + +Toutes ces emotions ont coupe mon travail et mes projets de cet hiver +pour le theatre. Les artistes, dit-on, ne devraient pas avoir de +famille. Moi, je crois le contraire, pour mille raisons que vous savez +mieux que moi. + +Joyeuse, triste, inquiete ou tranquille, je vous aime et je pense a +vous, cher prince, comme a une des meilleures affections de ma vie. + +Mon blesse et ma malade vous remercient de votre bonne lettre, et me +chargent de les bien rappeler a vous; Calamatta vous envoie l'expression +de son respect. + +G. SAND. + + + +DXCIX + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, 1er fevrier 1866. + +Me voila recasee aux Feuillantines. J'ai fait un tres bon voyage: un +lever de soleil fantastique, admirable, sur la vallee Noire: tous les +ors pales, froids, chauds, rouges, verts, soufre, pourpre, violets, +bleus, de la palette du grand artisan qui a fait la lumiere; tout le +ciel, du zenith a l'horizon, etait ruisselant de feu et de couleur; la +campagne charmante, des ajoncs en fleurs autour de flaques d'eau rosee. + +Il faisait si doux, meme a sept heures du matin, que j'ai voyage avec +les vitres baissees. La route est tres dure; mais on y promene de grands +rouleaux de fonte et elle sera bientot belle; j'avais un bon postillon +et de bons chevaux. + +A Chateauroux, surprise agreable: mes vieux Vergne, qui partaient pour +Paris et avec qui j'ai eu le plaisir de voyager. + +A la gare, ici, j'ai trouve les Boutet; j'ai dine avec les Africains. +J'ai vu le soir les Lambert et Marchal; j'ai bien dormi, je n'ai pas eu +la moindre fatigue. + +Il vient de m'arriver une depeche telegraphique. Ca m'a fait une +peur atroce: j'ai cru que Lina etait retombee malade. Ca arrive tout +bonnement de Neuilly: c'est Alexandre qui vient diner avec moi. Nouveau +systeme de correspondance, que je ne m'explique pas encore: la depeche +est imprimee par l'appareil telegraphique. _Ils se z'inventeriont le +diable_! + +Mefie-toi de ce trop joli temps traitre. A Paris, il fait doux; mais on +n'apercoit, pas le soleil, je l'ai laisse dans la vallee Noire, et j'ai +trouve ici la boue et la pluie. + +_Bige_ ma Cocote pour moi, et mon Aurore, et Calamatta. + +Et je te _bige_ mille fois toi-meme. Ecris souvent. + + + + +DC + +AU MEME + + Paris, 5 fevrier 1866. + +Je viens de t'ecrire un mot pour que tu saches des demain la bonne +nouvelle. Tu sais qu'il n'y a pas d'_ecouteur_ moins entrainable, plus +froid et plus positif qu'Alexandre. C'est pour moi le plus difficile +public qui existe et le plus intimidant. J'ai tout de meme tres bien lu +la piece[1]. Tout le temps, il a ri ou crie: "Bien! charmant! parfait!" +Le pere Germinet a ete pour lui un type accompli. Il a donne deux ou +trois conseils, excellents: + +Au premier acte, mettre la fin de la scene de Jean et Blanchon au +commencement de ladite scene. + +Au troisieme, faire qu'on ne sache pas que le gendre annonce par +Germinet est Cadet Blanchon. + +Enfin, a la derniere tirade de Jean Robin, quand Gervaise refuse, faire +qu'il aille jusqu'a un petit coup de couteau et une tache de sang au +gilet, pour amener un cri de Gervaise et le pardon complet de tout le +monde. + +Ce n'est donc qu'un point lumineux a mettre. Il trouve la piece +admirablement faite et soutenue. Il dit que c'est un bijou, qu'il faut +pour le public qu'elle soit admirablement jouee, et qu'elle ira a tout +public _quel qu'il soit_, parce que c'est la vie de tout le monde et +la verite de toutes les situations dans toutes les classes. A peine la +lecture finie, il a pris son chapeau et a couru dire a Thierry qu'il +venait d'entendre un chef-d'oeuvre et lui conseiller de venir me le +demander, pour le faire jouer par l'elite de la troupe des Francais: + +Lafontaine--_Jean_. + +Coquelin--_Blanehon_. + +Regnier ou Got--_Germinet_, etc. + +Si Thierry ne recoit pas la chose de confiance et d'enthousiasme, il va +au Gymnase. En ce moment, il y a un succes enorme, _Heloise Paranquet_, +qui est censee de M. Durantin, mais qui est de lui, Alexandre. + +Dans un mois ou six semaines, _Jean Robin_ sera su, _Heloise_ baissera, +et, comme les deux pieces [2] sont courtes, on les jouerait ensemble. +Nous aurions, pour Germinet: Arnal ou Lesueur. La saison du printemps +sera excellente, vu qu'apres un hiver si doux, nous aurons du froid +jusqu'en juin. D'ailleurs, on ne quitte plus Paris qu'en plein ete. +Si les frimas gatent ton jardin et tes noyers, tu te diras pour +consolation: "Ca fait marcher ma piece;" car c'est ta piece autant que +la mienne. Nous nous nommons tous deux et nous partageons. Alexandre y +voit un succes; non pas des millions,--ce n'est qu'une piece en trois +actes,--mais assez d'argent pour que ca paye joliment le peu de peine +que ca nous a coute. Il a fini en disant: "Vous vous etes donne bien du +mal pour l'_Aldini_, qui n'a pas ete, et voila un chef-d'oeuvre que vous +avez ecrit en vous amusant." + +C'est La Rounat qui va faire une drole de tete, quand il verra que je +lui disais vrai, et qu'en huit jours on pouvait lui donner une bonne +piece. Au lieu de ca, il court apres la piece d'Augier, qu'il n'aura +pas, dit-on; et, s'il l'a, reussira-t-elle? et, si elle reussit, lui +fera-elle grand bien? Augier, qui n'est pas bete, se fait donner la +moitie des recettes. + +En attendant qu'on sache si Augier lui donnera cette piece, on repete +Cadol, que j'ai vu hier et qui est sur les epines, content tout de meme; +car il avait accepte la situation, et on le jouera plus tard, si +ce n'est tout de suite. On dit que sa piece est bien; il est plein +d'espoir. + +J'ai dine hier chez les Joubert, des gens riches, amis des Dumas et de +Marchal. C'est le pere Dumas qui a fait la cuisine, tout le diner; dix +plats enormes, exquis; douze couverts. On avait renvoye les cuisiniers +de la maison pour ce jour-la, afin de le laisser fonctionner sans +controle, sans _trahison_ et sans difficulte. Il est venu a trois heures +de l'apres-midi avec sa vieille bonne, et, en realite, sans blague, il +nous a fait manger comme ne mangent pas les empereurs. Il etait charmant +par-dessus le marche, bon enfant et drole au possible. Il m'a beaucoup +demande de vos nouvelles et repete que _Raoul de la Chastre_ etait un +chef-d'oeuvre. + +J'ai eu la chance de vendre la cinq cents francs un petit Boucher grand +comme l'ongle, dont le proprietaire demandait cent cinquante francs. +Quand je lui ai porte tout a l'heure le billet de cinq cents francs, il +s'est mis a pleurer comme un veau, de joie. C'est un malheureux, homme +que tu connais, Doligny, ancien acteur et ancien directeur de theatre. +Il est tombe dans une telle panne, qu'on allait lui vendre ses meubles +demain, et il a sa femme mourante. Il a eu l'idee de m'apporter ce petit +Boucher hier, et, aujourd'hui, il vient d'en recevoir le prix. On a +rarement cette bonne chance de faire plaisir aux gens avec tant de +facilite. + +J'ai vu les Lambert et je les revois ce soir a l'Odeon, ou je vais +entendre _la Vie de Boheme_, que je ne connais pas. + +Minuit. + +Je reviens de l'Odeon, ou j'ai pleure comme un Doligny. C'est navrant et +charmant, cette piece. C'est tres bien joue; Thuillier est superbe. J'ai +vu La Rounat, qui a la piece d'Augier, mais pas de Berton pour la jouer; +il est dans tous ses etats. J'y ai vu Cadol, toujours sur la branche, et +tous les grands et petits cabots qui me pleurent. J'ai dit a La Rounat: +"Vous n'avez eu qu'un tort, c'est de ne pas esperer que je pourrais +faire un miracle de volonte et de promptitude, de vous decourager et de +me decourager de vous, en me faisant perdre quinze jours. J'aurais eu +une bonne idee. Je l'ai eue malgre vous; mais, a present, ce n'est pas +pour vous." + +Voila comment il ne faut pas jeter le manche apres la cognee; a present +que j'ai de l'experience, je ne me laisse plus depiter ni abattre. J'ai +donc bien fait, cette fois surtout, d'etre philosophe et de ne pas +m'arreter de piocher. Cette piece nous fera beaucoup d'honneur, a ce +que dit Alexandre. Jeudi, je dine chez Magny; grand diner donne par +Demarquay. Tu vois que je fais une vie de Polichinelle. Je me porte +bien; mais j'ai besoin d'avoir plus de nouvelles de vous, plus de +details. Ma Cocote est sur pied en _chambre_; il me tarde de savoir +qu'elle est descendue. Aurore a-t-elle toujours une crise de pleurs le +soir? Si ca a continue, il faut l'ecrire au docteur Darchy. + +Tout l'univers me demande de vos nouvelles. Bonsoir, mes enfants. +Je vous _bige_ a mort. J'espere que Cocote va etre contente de mes +nouvelles. + +Calamatla est-il parti? + + [1] _Les Don Juan de village_. + [2] _Les Don Juan de village_ et _Heloise Paranquet_. + + + + +DCI + +A MADAME LA COMTESSE SOPHIE PODLIPSKA, A PRAGUE + + Palaiseau, 12 fevrier 1866 + +Je suis vivement touchee, madame, de l'envoi que vous voulez bien me +faire[1] (je ne l'ai recu que depuis quelques jours) et de l'excellente +lettre qui y etait jointe. C'est un honneur pour moi d'etre traduite par +vous, et c'est une douceur que d'etre aimee en meme temps avec tant de +delicatesse et de generosite. + +M. Leger a pris la peine de m'envoyer la traduction en francais de votre +interessante preface. Elle m'a reportee au temps deja eloigne ou +je revais les aventures de _Consuelo_, et ou, manquant beaucoup de +renseignements, j'essayais de m'initier, par interpretation et par +divination, au genie de la Boheme, a la beaute de ses sites et a +l'esprit profond, cache sous le symbole de la _coupe_. Je n'avais ni +la liberte ni le moyen d'aller en Boheme, et je me disais que, si je +commettais quelques erreurs, la Boheme me les pardonnerait, a cause de +l'intention sincere et de la sympathie fervente. Je reste convaincue que +le peuple qui a un passe si dramatique et si enthousiaste est et sera +toujours un grand peuple. + +Agreez, madame, avec mes remerciements, l'expression de mes sentiments +affectueux et devoues. + + [1] La traduction du _Consuelo_ en langue tcheque. + + + + +DCII + +A M. DESPLANCHES, A PARIS + + Palaiseau, 25 mai 1866. + +Mon cher ami, + +Vous dites tres bien ce que vous voulez dire; mais votre maniere de +raisonner peut etre mille fois contredite. Ne soyons fiers d'aucune +definition; sur ce sujet-la, il n'y en a pas de bonne. Vous faites +de Dieu une pure abstraction; de la votre certitude. Si Dieu n'etait +qu'abstraction, il _ne serait pas_. Il faudra donc, pour que l'homme ait +la certitude de l'existence de Dieu, qu'il puisse arriver a le definir +sous l'aspect abstrait et concret.--Pour, cela, il nous faut trouver le +troisieme terme, que vous appelez _l'union_. Oui, le trait d'union! Mais +quel, est-il? Nous ne le tenons pas, malgre tous les noms qu'on lui a +donnes en metaphysique et en philosophie. L'homme ne se connait pas +encore lui-meme, il ne peut pas s'affirmer. + +"Je pense, _donc je suis_!" est tres joli, mais ca n'est pas vrai. Quand +je dors, je ne pense pas, je reve; donc je ne suis pas? L'arbre ne pense +pas, il n'est donc pas. + +Tout ca, c'est des mots.--Et vous ne savez pas comment Dieu pense. +Peut-etre n'y a-t-il dans son esprit aucune operation analogue a ce que +vous appelez _penser_. On le ferait probablement rire si on lui disait: +"Tu ne penses pas a la maniere de l'homme, donc tu n'es pas." + +Soyons simples si nous voulons etre croyants, mon cher ami. Ni vous ni +moi ne sommes assez forts--et de plus forts que nous y echouent--pour +definir Dieu, vous en convenez, et, par consequent, pour l'affirmer, +vous n'en convenez pas. Mais l'homme ne pourra jamais affirmer ce qu'il +ne pourrait pas definir et formuler. + +Ce siecle ne peut pas affirmer, mais l'avenir le pourra, j'espere! +Croyons au progres; croyons en Dieu des a present. Le sentiment nous +y porte. La foi est une surexcitation, un enthousiasme, un etat de +grandeur intellectuelle qu'il faut garder en soi comme un tresor et ne +pas le repandre sur les chemins en petite monnaie de cuivre, en vaines +paroles, en raisonnements inexacts et pedantesques. Voila votre erreur! +vous voulez precher comme une doctrine nouvelle ce qui n'est que le +ressassement de toutes nos vieilles notions insuffisantes et tombees en +desuetude. Vous gatez la cause en cherchant des preuves que vous n'avez +pas et que personne encore ne peut avoir en poche. + +Laissez donc faire le temps et la science. C'est l'oeuvre des siecles de +saisir l'action de Dieu dans l'univers. L'homme ne tient rien encore: il +ne peut pas prouver que Dieu n'est pas; il ne peut pas davantage prouver +que Dieu est. C'est deja tres beau de ne pouvoir le nier sans replique. +Contenions-nous de ca, mon bonhomme, nous qui sommes des artistes, +c'est-a-dire des etres de sentiment. Si vous vous donniez la peine de +sortir de vous-meme, de douter de votre infaillibilite, ou de celle de +certains hommes _que je respecte_; de lire et d'etudier beaucoup tout ce +qui se produit d'etonnant, de beau, de fou, de sage, de bete et de grand +dans le'monde; a l'heure qu'il est, vous seriez plus calme et vous +reconnaitriez que, pas plus que les autres, vous n'avez trouve la clef +du mystere divin. + +Croyons quand meme et disons: _Je crois_! ce n'est pas dire: +"J'affirme;" disons: _J'espere_! ce n'est pas dire: "Je sais." +Unissons-nous dans cette notion, dans ce voeu, dans ce reve, qui est +celui des bonnes ames. Nous sentons qu'il est necessaire; que, pour +avoir la charite, il faut avoir l'esperance et la foi; de meme que, pour +avoir la liberte et l'egalite, il faut avoir la fraternite. + +Voila des verites terre a terre qui sont plus elevees que tous les +arguments des docteurs. Ayons la _modes__tie_ de nous en contenter, et +ne prechons pas l'abstrait et le concret a tort et a travers; car c'est +encore ca des _mots_, mon petit, des mots dont on rira dans cinq cents +ans au plus tot ou au plus tard! + +Il n'y a pas plus d'abstrait que de concret et pas plus de concret que +d'abstrait, c'est moi qui vous le dis. Ce sont des termes de convention +qui ne portent sur rien et qu'on mettra au panier avec tout le +vocabulaire de la metaphysique, excellent dans le passe, inconciliable +aujourd'hui avec la vraie notion des choses humaines et divines. + +Vous etes un noble coeur et une heureuse intelligence; mais changez-moi +le procede de demonstration. Il ne vaut rien. Dites a vos petits +enfants: _Je crois, parce que j'aime_.--C'est bien, assez. Tout, le +reste leur gatera la cervelle. Laissez-les chercher eux-memes, et songez +que deja, appartenant a l'avenir, ils sont virtuellement plus forts et +plus eclaires que nous. + +Et, la-dessus, je vous embrasse et vous aime de tout mon coeur. + + + + +DCIII + +A M. ANDRE BOUTET, A PALAISEAU + + Nohant, 14 juin 1866. + +Cher ami. + +Nos lettres se sont croisees ce matin entre Nohant et la Chatre. Nous +comptons bien sur vous au 15 juillet ou dans la huitaine. Je ne sais +pas si vous connaissez Bourges. Outre la cathedrale et la maison +de Jacques-Coeur (hotel de ville actuel), il y a a voir la maison +improprement nommee _de Louis XI_, actuellement _couvent des Soeurs +bleues_; c'est un bijou. + +Je ne sais pas comment vous voyagez. Si vous allez en chemin de fer, +du Puy a Clermont, vous ne verrez guere le Velay ni l'Auvergne. Il +faudrait au moins rayonner du Puy aux _dikes_ environnants, et de +Clermont au mont Dore; car, a Clermont, il n'y a rien a voir que Royat, +qui n'existe presque plus, et le puy de Dome qui est tout nu et manque +d'interet. Le mont Dore est une oasis. Je vous y recommande les gorges +d'Enfer plus que le puy de Sancy; c'est moins penible et plus beau. + +De Clermont a la Chatre, le voyage ne doit pas etre aise en patache. A +quelques lieues de Clermont, sur cette route, Pontgibault avec ses laves +est tres curieux. Une pointe sur Volvic et Auval est tres belle a faire. +Cela se pourrait faire dans un seul jour, en partant de Clermont et en y +revenant le soir; car le reste de la route sur la Chatre ne vous offrira +plus que les dernieres assises du massif d'Auvergne, de moins en moins +accidentees. + +Je crois que vous auriez profit de temps et de fatigue a revenir prendre +a Clermont le chemin de fer pour Chateauroux. A Chateauroux, deux heures +et demie de patache pour venir a Nohant. + +Ah! pourtant, il faudrait voir, a Clermont, _Grave-noire._ C'est tout +pres, et sur la route du mont Dore. Ne vous faites pas enterrer dans la +pouzzolane en allant trop pres des coupures vives; mais voyez ca, vous +saurez parfaitement ce que c'est qu'un volcan moderne. La fontaine +incrustante est dans Clermont; on peut voir ca. Le puy de la Pege est +assez loin et ne vaut pas la course. + +Ne gravissez pas le puy de Dome: vous le verrez de reste en passant au +pied et en le contournant pour aller a Pontgibault ou a Volvic. Il n'a +pas d'interet botanique, et, si vous montez au Sancy, la vue est plus +belle. Voyez, au mont Dore, la cascade de l'Ecureuil. + +Surtout voyez le champ de laves de Pontgibault, vous aurez vu les grands +brules de l'ile Bourbon et les terrains probables de la lune. Ce champ +de laves n'a pas de nom et les gens du pays ne vous y conduisent pas, +ils n'en connaissent pas l'interet, ils vous menent a une source glacee +qui n'en a pas tant. Ces brules sont sur la route, tout, pres de +Pontgibault, a gauche en venant de Clermont; ils sont ou ils _etaient_ +masques par des arbres et on passait a cote sans les voir; s'ils sont +toujours masques, ayez l'oeil ouvert: vous les apercevrez en arrivant a +Pontgibault. Vous pousserez une petite barriere et vous penetrerez dans +une mer de scories assez etendue et d'un aspect livide, si la vegetation +qui commencait a l'envahir, il y a quelques annees, ne l'a pas +recouverte a present. Vous pourrez dejeuner a Pontgibault, changer de +cheval et de carriole, et, revenant sur vos pas jusqu'au massif du puy +de Dome, aller a Volvic, a la source de Saint-Geneix et a Auval, dont je +vous recommande les constructions rustiques; c'est tout petit, mais bien +joli. + +Le facteur passe. Je ferme ma lettre au galop en vous embrassant tous. + +G. SAND. + + + + +DCIV + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, +A LA SCHLITTENBACH (SAVERNE) + + Nohant, 28 juin 1866. + +Mon fils, + +J'ai recu en meme temps ce matin votre lettre et le volume[1]. Je vas +lire. C'est du bonheur en barre. Mon machin philosophique est dans +les mains de Buloz, qui fera paraitre je ne sais quand. J'ai corrige +l'epreuve du premier numero. Je travaille a _Mont-Reveche_. J'ai +debrouille deux actes, en suivant aveuglement votre conseil. Malgre le +peu de gout et la difficulte que j'ai a passer deux fois par le meme +chemin, je me conforme au roman. Il me semble a present que ca donne, en +effet, quelque chose; mais comme j'aurais besoin de vous pour me donner +confiance en moi! + +Ici, on va tres bien, on est heureux et content. Les enfants gouvernent +bien la barque et je suis heureuse de n'avoir rien a gouverner. + +La petite est ravissante, une nature calme et gaie sans bruit. _La peau +toujours fraiche en plein soleil_. Qu'est-ce que ca signifie? Dites, si +vous savez. Elle regarde tout avec une attention extraordinaire, comme +si elle etait destinee a se rendre compte de tout. Elle a des yeux +etonnants; elle est tres grasse enfin a present, tres dormeuse et tres +bien portante. + +Est-ce que vous avez tout votre monde a la Schlittenbach? Embrassez +pour moi About et dites-lui d'embrasser sa charmante femme pour moi. +Embrassez la votre d'abord, et Coliche, et la jeune czarine blonde. Mes +enfants vous disent mille et mille amities. Venez donc nous voir si vous +ne restez pas tout l'ete en Alsace; car, moi, je ne sais pas si on ne me +rappellera pas en aout pour ma piece. C'est dur, mais c'est comme ca. Je +fais des voeux pour que les _Benoiton_ se prolongent. Quand j'aurai lu +_Clemenceau_, je vous en ecrirai. + +G. SAND. + + [1] _L'Affaire Clemenceau_. + + + + +DCV + +AU MEME + + Nohant, 5 juillet 1866. + +Soixante-deux ans aujourd'hui. + +Mon fils, + +C'est tres beau, _tres bien aussi_, emouvant, _vrai_, dramatique et +simple. Eh bien, le style est tres releve et tres net, excellent par +consequent; une ou deux fois, dans de tres courts passages, un peu +trop recherche peut-etre, en parlant de la nature. Mais c'est un homme +exalte, c'est Clemenceau qui parle, et alors ce qui ne serait pas assez +_nature_, dans la bouche de l'auteur, est a sa place et complete le +personnage. Son type est bien soutenu et vous entre dans la chair. Je +voudrais bien qu'il fut acquitte, moi; car, s'il a eu une crise de +folie furieuse, il y avait de quoi. La femme est complete et la mere +effrayante de verite. Enfin, je trouve tout reussi et digne de vous. + +Qu'est-ce que vous pouvez faire a la campagne par ce temps affreux? +peut-etre ne l'avez-vous pas? Ici, c'est comme la fin du monde, quinze +jours d'orages et de tempetes! J'en suis malade. Heureusement mon roman +est fini; car, sous le coup de l'electricite dont l'air est sature, +j'aurais copie votre denouement, et M. Sylvestre eut tue sa _carogne_ +de femme. Mais il n'avait pas ce droit-la, n'etant pas artiste, +c'est-a-dire homme de premier mouvement, et se piquant d'etre +philosophe, c'est-a-dire homme de reflexion. Il faut croire que votre +denouement est le vrai, au reste, puisque mon bonhomme a senti que, s'il +redevenait epris de sa femme, il la tuerait. + +A present, mon fils, il nous faudrait faire, non pas la contre-partie, +mais le pendant, en changeant de sexe. Voila une femme pure, charmante, +naive, avec toutes les qualites et le prestige d'un Clemenceau femelle; +son mari l'aime physiquement, mais il lui faut des courtisanes, c'est +son habitude et il l'avilit par sa conduite. Que peut-elle faire? elle +ne peut pas le tuer. Elle est prise de degout pour lui; ses _retours_ a +elle lui font lever le coeur; elle se refuse. Mais elle n'en a pas le +droit.--Ah! qu'est-ce qu'elle fera? Elle ne peut pas se venger; elle +ne peut pas meme se preserver, car il peut la violer et nul ne s'y +opposera; elle ne peut pas fuir; si elle a des enfants, elle ne peut pas +les abandonner. Plaider? elle ne gagnera pas son proces si l'adultere du +mari n'a pas ete commis a domicile. Elle ne peut pas se tuer si elle a +un coeur de mere? Cherchez une solution; moi, je cherche. Direz-vous +qu'elle doit pardonner? Oui, jusqu'au pardon physique, qui est +l'abjection et qu'une ame fine ne peut accepter qu'avec un atroce +desespoir, une invincible revolte des sens. + + + + +DCVI + +A M. JOSEPH DESSAUER, A VIENNE + + Nohant, 5 juillet 1866. + +Mon Favilla a donc pense a moi pour mon anniversaire de la +soixante-deuxieme? J'en suis bien touchee, excellent ami. Vous ne dites +rien de votre sante, votre coeur absorbe tout et il est navre des +dangers de la patrie. Nous comprenons ca, nous qui sommes Italiens, mais +pas Prussiens du tout. Quelle effroyable melee est sortie de ce petit +demele du Holstein, et ou est l'issue? Votre pays, fut-il ecrase, +peut-il etre raye de la carte du monde, ou il tient une si grande place? +Trouvez-vous malheureux pour lui qu'il vienne a perdre la Venetie? +L'Italie n'a-t-elle pas toujours ete une ruine et un danger, un boulet a +son pied, comme maintenant l'Algerie au notre. On ne s'assimile jamais +des nationalites aussi tranchees; on comprend mieux l'assimilation des +pays slaves, quoique difficile encore. Mais que faire a tout cela? Le +moment semble venu ou il faut que les conquetes soient des fleaux. La +France s'en melera-t-elle? pour qui? avec qui? On la voit bien soutenant +l'Italie, on ne la concoit pas aidant la Prusse. Et, ici, nul ne sait si +elle aidera quelqu'un. Le chef de l'Etat est d'autant plus impenetrable +qu'il vit, dit-on, au jour le jour dans sa pensee et qu'on ne peut +deviner des projets qui n'existent pas. Je vous dis ce qu'on dit, je +suis loin de tout ici et ne sais rien par moi-meme. Je vois pousser +ma petite-fille, qui est belle et douce et qui me console autant que +possible de la cruelle mort de son frere. Mes enfants sont aussi heureux +qu'ils peuvent l'etre apres cette douleur, et, moi qui ai perdu mon +pauvre ami, je me reconforte aupres d'eux. Nous _jouissons_ d'un ete +horrible, tempetes diluviennes, chaleur ecrasante, froid tout a coup. +Pauvres soldats, pauvres blesses, pauvres morts, de toutes les nations, +quels qu'ils soient! c'est un spectacle desesperant, et on n'ose se +rejouir de rien, meme dans le coin tranquille ou on vit. Vous faites de +la musique triste, j'en suis sure, et pleine de reves dechirants. Venez +a nous qui vous aimons et qui plaignons toutes les souffrances. J'ai +entendu massacrer le _Don Juan_ au Theatre-Lyrique, a l'Opera de Paris; +on l'a escamote au profit de quelques brillantes individualites et d'une +belle mise en scene; Tout cela ne valait pas le _Don Juan_ de Chrishni +au piano: celui-la, c'etait le vrai et le bon. L'entendrai-je encore? +c'est mon reve, ne me l'otez pas. + +Tout le monde vous embrasse et vous aime. + +G. SAND. + + + + +DCVII + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS + + Nohant, 5 aout 1866. + +Ma grande chere fille, + +Donnez de vos nouvelles, vous l'aviez promis. Ici, on vous aime et on +vous crie de voler quelques jours a vos chers parents pour nous les +donner. Moi aussi, je suis votre maman; moi aussi, je suis vieille, et +bien maigrie, bien epuisee, sans etre malade pourtant, mais sans etre +bien. Ca ne fait rien si tous mes enfants m'aiment, et il faut m'aimer, +vous voyez. + +Si vous vous decidiez a venir benir notre Aurore, qui est si gentille, +ecrivez un mot, pour qu'on ne soit pas en course. + +Mes enfants vous embrassent. Dites-nous a tout le moins que vous etes +contente et que vous vous portez bien. + +A vous. + +G. SAND. + + + + +DCVIII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Paris, 10 aout 1866. + +Embrassez d'abord pour moi votre bonne mere et votre charmante niece. Je +suis vraiment touchee du bon accueil que j'ai recu dans votre milieu +de chanoine, ou un animal errant de mon espece est une anomalie qu'on +pouvait trouver genante. Au lieu de ca, on m'a recue comme si j'etais +de la famille et j'ai vu que ce grand savoir-vivre venait du coeur. Ne +m'oubliez pas aupres des tres aimables amies, j'ai ete vraiment tres +heureuse chez vous. + +Et puis, toi, tu es un brave et bon garcon, tout grand homme que tu +es, et je t'aime de tout mon coeur. J'ai la tete pleine de Rouen, +de monuments, de maisons bizarres. Tout cela vu avec vous me frappe +doublement. Mais votre maison, votre jardin, votre _citadelle_, c'est +comme un reve et il me semble que j'y suis encore. + +J'ai trouve Paris tout petit hier, en traversant les ponts. J'ai envie +de repartir. Je ne vous ai pas vus assez, vous et votre cadre; mais il +faut courir aux enfants, qui appellent et montrent les dents. Je vous +embrasse et je vous benis tous. + +G. SAND. + + + + +DCIX + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, 10 aout 1866. + +Une heure de l'apres-midi. + +Il fait tellement sombre, que pour un peu j'allumerais la lampe. Quel +temps! quelle annee! c'est fichu, nous n'aurons pas d'ete. + +Je suis arrivee hier a quatre heures chez moi; j'ai trouve une seule +lettre de ma Cocote, c'est bien peu; j'esperais mieux. Enfin, tout va +bien chez vous. Aurichette est belle, tu es gueri de tes rhumes, Lina +promet de s'en tenir a un rhume de cerveau. + +Je n'ai pas pu vous ecrire hier en arrivant: j'ai trouve Couture, qui +m'attendait chez mon portier avec un manuscrit sous le bras: un volume +de sa facon qu'il venait me lire, a moi qui ne l'avais pas vu depuis +1852! Mais il a tant d'esprit, d'entrain; il a une grosse tete +intelligente sur un gros petit corps si drole, que je me suis executee +seance tenante. Nous avons ete diner chez Magny, et, en rentrant, j'ai +avale le volume, qui est un ouvrage sur la peinture; tres amusant et +tres interessant. J'etais bien fatiguee tout de meme, et, apres ca, +j'ai dormi... Ah! il faut vous dire que, des le matin, a Rouen, j'avais +encore couru la ville avec Flaubert. Mais c'est superbe, cette grande +ville etalee sur ces belles grandes collines, et ce grand fleuve qui +aflux et reflux comme la mer et qui est plus, colore que la Manche a +Saint-Valery. Et tous ces monuments curieux, etranges; ces maisons, ces +rues entieres, ces quartiers encore debout du moyen age! Je ne comprends +pas que je n'eusse jamais vu ca, quand il fallait trois heures pour y +aller. + +J'ai trouve hier Paris, vu des ponts, si petit, si joli, si mignon, si +gai, que je me figurais le voir pour la premiere fois. + +Croisset est un endroit delicieux, et notre ami Flaubert mene la une vie +de chanoine au sein d'une charmante famille. On ne sait pas pourquoi +c'est un esprit agite et impetueux; tout respire le calme et le +bien-etre autour de lui. Mais il y a cette grande Seine qui passe et +repasse toujours devant sa fenetre et qui est sinistre par elle-meme +malgre ses frais rivages. Elle ne fait qu'aller et venir sous le coup de +la maree et du raz de maree (la barre ou mascaret). Les saules des iles +sont toujours baignes ou _debaignes_! c'est triste et froid d'aspect, +mais c'est beau et tres beau. Ils ont ete (chez lui) charmants pour +moi, et on vous invite a y aller pour voir, les grandes forets ou on se +promene en voiture des journees entieres. Je suis, contente d'avoir vu +ca. + +Mon rhume va tres bien. Il avait empire a Saint-Valery la derniere +journee et surtout la derniere nuit, ou l'orage ouvrait des fenetres +impossibles a refermer. Quel tandis! Je n'irai pas y finir mes jours. +Mais le pays est adorable, bien plus beau encore que les environs de +Rouen. J'ai vu par la des _vestes dieppoises._ jolies, oh! mais jolies +comme des bijoux, et je n'ai pas pu me tenir d'en commander une pour +Cocote; je l'attends et je crois que ca lui fera plaisir. + +Parlons-de nous, car, de Paris, je ne connais rien encore. Je ne sais +pas si on joue toujours _les Don Juan._ Je vous envoie des articles qui +ne sont pas mauvais et on m'a ecrit la-bas qu'il se faisait une reaction +et qu'on s'apercevait que la piece etait charmante. Mais, si elle ne +fait pas d'argent, on ne la soutiendra pas; on ne la soutient peut-etre +plus. Il fait un temps a ne pas mettre un chien dehors pour voir les +affiches; et je ne songe meme pas a aller a Palaiseau par ce deluge. +Parlons donc de ce que nous allons faire. Il faut faire ce _Pied +sanglant,_ [1] il faut le faire ensemble, d'entrain et vite. Mais il +faut voir la Bretagne. + +Dites-moi tout de suite si vous voulez y venir; car, si c'est non, +inutile que j'aille a Nohant pour repartir de la, et doubler la fatigue +et les frais du voyage. Si vous y venez avec moi, c'est different, +j'irai vous prendre. + +Si vous ne voulez pas, j'irai y passer huit jours seule et j'irai +ensuite a Nohant, d'ou nous pourrons aller ailleurs. Quel que soit le +temps, quand on veut, voir, on voit; on s'enveloppe, on se chausse et on +n'en meurt pas, puisque me voila mieux qu'au depart et contente d'avoir +vu. Vite une reponse pendant que je m'occuperai ici de regler nos +affaires avec Harmant et l'Odeon. + +Je vous _bige_ mille fois. Ayez soin de vous: couvrez-vous comme en +hiver, chaussez-vous comme en Laponie. Ce soir, je vous dirai ce que +j'aurai pu faire par cet affreux temps. + + [1] Drame joue plus tard a la Porte-Saint-Martin sous le titre de + _Cadio_. + + + + +DCX + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Paris, 12 aout 1856. + +Je n'ai pas encore lu ma piece. J'ai encore quelque, chose, a refaire; +rien ne presse. Celle de Bouilhet va admirablement bien, et on m'a dit +que celle de mon ami Cadol viendrait ensuite. Or, pour rien au monde, je +ne veux passer sur le corps de cet enfant. Cela me remet assez loin et +ne me contrarie _ni ne me nuit_ en rien. Quel style! heureusement, +je n'ecris pas pour Buloz. J'ai vu votre ami, hier soir, au foyer de +l'Odeon. Je lui ai serre les mains. Il avait l'air heureux. Et puis j'ai +cause avec Duquesnel, de ta feerie. Il a grand envie de la connaitre; +vous n'avez qu'a vous montrer quand vous voudrez vous en occuper: vous +serez recu a bras ouverts. + +Mario Proth me donnera demain ou apres-demain les renseignements exacts +sur la transformation du journal. Demain, je sors et j'achete les +souliers de votre chere maman; la semaine prochaine, je vais a Palaiseau +et je cherche mon livre sur la faience. Si j'oublie quelque chose, +rappelez-le-moi. + +Je repondrai a toutes les questions, tout bonnement, comme vous avez +repondu aux miennes. On est heureux, n'est-ce pas, de pouvoir dire toute +sa vie? C'est bien moins complique que ne le croient les bourgeois et +les mysteres que l'on peut reveler a l'ami sont toujours le contraire de +ce que supposent les indifferents. + +J'ai ete tres heureuse, pendant ces huit jours, aupres de vous: aucun +souci, un bon nid, un beau paysage, des coeurs affectueux et votre belle +et franche figure qui a quelque chose de paternel. L'age n'y fait rien, +on sent en vous une protection de bonte infinie, et, un soir que vous +avez appele votre mere _ma fille_, il m'est venu deux larmes dans +les yeux. Il m'en a coute de m'en aller, mais je vous empechais de +travailler et puis, et puis--une maladie de ma vieillesse, c'est de ne +pas pouvoir tenir en place. J'ai peur m'attacher trop et de lasser. Les +vieux doivent etre d'une discretion extreme. De loin, je peux vous dire +combien je vous aime sans craindre de rabacher. Vous etes un des _rares_ +restes impressionnables, sinceres, amoureux de l'art, pas corrompus +par l'ambition, pas grises par le succes. Enfin, vous aurez toujours +vingt-cinq ans par toute sorte d'idees qui ont vieilli, a ce que +pretendent les seniles jeunes gens de ce temps-ci. Chez eux, je +crois bien que c'est une pose, mais elle est si bete! si c'est une +impuissance, c'est encore pis. Ils sont _hommes de lettres_ et pas +_hommes_. Bon courage au roman! Il est exquis; mais, c'est drole, il y a +tout un cote de vous qui ne se revele ni ne se trahit dans ce que vous +faites, quelque chose que vous ignorez probablement. Ca viendra plus +tard, j'en suis sure. + +Je vous embrasse tendrement, et la maman aussi et la charmante niece. +Ah! j'oubliais, j'ai vu Couture ce soir; il m'a dit que, pour vous etre +agreable, il ferait votre portrait au crayon comme le mien pour le prix +que vous voudriez fixer. Vous voyez, que je suis bon commissionnaire. +Employez-moi. + + + + +DCXI + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, 1er septembre 1866. + +Je ne me decourage pas comme ca, moi. Les difficultes d'un sujet doivent +etre des stimulants et non des empechements [1]. Je ne suis pas obligee +de faire la peinture de la Revolution. Il me suffit d'en tirer la +moralite, et ca n'est pas malin, puisque tout le monde est d'accord sur +89. En mettant les passions dans la bouche d'un fou que nous rendrons +interessant quand meme, nous ne choquerons personne. + +Pourquoi _Cadiou_ ne serait-il pas une espece de Marat et de Bonaparte +en meme temps? pourquoi n'aurait-il pas des instincts sublimes et +miserables? Il faut voir ici les choses de plus haut que l'histoire +ecrite. Il y avait en France alors des milliers de Bonaparte, des +milliers de Marat, des milliers de Hoche, des milliers de Robespierre et +de Saint-Just, lequel, par parenthese, etait un fou aussi. Seulement ces +types, plus ou moins reussis par la nature, et plus ou moins effaces +parles evenements, s'appelaient Cadiou, Motus ou Riallo ou Garguille, +ils n'en existaient pas moins. Les idees et les passions qui remirent un +peuple en emoi, une societe en dissolution et en reconstruction, ne sont +pas propres a un homme; elles sont resumees par quelques hommes plus +tranches que les autres. Tu m'as donne l'idee de faire de Cadiou le +heros de la piece, c'est une idee excellente. Laisse-moi l'envisager +comme elle me vient et en tirer parti. Il sera l'image et le reflet du +passe et de l'avenir, il traversera le present sans le comprendre, comme +un homme ivre. Ce sera tres original et tres beau. Je me fiche bien de +ce que l'auteur aura a expliquer de sa pensee au public! Il faut que +l'auteur disparaisse derriere son personnage et que le public fasse la +conclusion. Tout le difficile est de la lui rendre facile a faire. Il +faut essayer et ne jamais reculer devant ce qui vous a emu et saisi. + +Aide-moi pour le cadre, les evenements necessaires a mon sujet. Un coin +de la Vendee et de la chouannerie ensuite, un tout petit coin; il faut +que le drame soit grand et la scene petite. Pioche, sois fort sur les +dates, les evenements; je prendrai ou j'aurai besoin de prendre, et tu +m'aideras pour arranger le scenario, Mais laisse-moi rever et creer +Cadiou. Pour ca, il faut que j'aille voir un petit coin de la Bretagne; +reponds vite, si tu veux y aller. Sinon, je pars, et je vas ensuite a +Nohant du 10 au 45. Voila! + +Je vous aime et vous _bige_. + +[Footnote 1: George Sand avait songe d'abord a faire un drame de +_Cadio_; mais, apres l'avoir ecrit de verve, c'est-a-dire avec des +developpements que ne comportait pas une piece de theatre, elle le +publia comme roman dialogue, et c'est seulement un peu plus tard +que, reduit aux proportions sceniques, l'ouvrage fut joue a la Porte +Saint-Martin.] + + + + +DCXII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET. + + Nohant, 21 septembre 1866. + +Je viens de courir pendant douze jours avec mes enfants, et, en arrivant +chez nous, je trouve vos deux lettres; ce qui, ajoute a la joie de +retrouver mademoiselle Aurore fraiche et belle, me rend tout a fait +heureuse. Et toi, mon benedictin, tu es tout, seul, dans ta ravissante +chartreuse, travaillant et ne sortant jamais? Ce que c'est que d'avoir +trop sorti! Il faut a monsieur des Syries, des deserts, des lacs +Asphaltites, des dangers et des fatigues! Et cependant on fait des +_Bovary_ ou tous les petits recoins de la vie sont etudies et peints en +grand maitre. Quel drole de corps qui fait aussi le combat du Sphinx +et de la Chimere! Vous etes un etre tres a part, tres mysterieux, +doux comme un mouton avec tout ca. J'ai eu de grandes envies de vous +questionner, mais un trop grand respect de vous m'en a empechee; car je +ne sais jouer qu'avec mes propres desastres, et ceux qu'un grand esprit +a du subir, pour etre en etat de produire, me paraissent choses sacrees +qui ne se touchent pas brutalement ou legerement. + +Sainte-Beuve, qui vous aime pourtant, pretend que vous etes affreusement +vicieux. Mais peut-etre qu'il voit avec des yeux un peu salis, comme ce +savant botaniste qui pretend que la germandree est d'un jaune _sale_. +L'observation etait si fausse, que je n'ai pas pu m'empecher d'ecrire en +marge de son livre: _C'est vous qui avez les yeux-sales._ + +Moi, je presume que l'homme d'intelligence peut avoir de grandes +curiosites. Je ne les ai pas eues, faute de courage. J'ai mieux aime +laisser mon esprit incomplet; ca me regarde, et chacun est libre de +s'embarquer sur un grand navire a toutes voiles ou sur une barque de +pecheur. L'artiste est un explorateur que rien ne doit arreter et qui ne +fait ni bien ni mal de marcher a droite ou a gauche: son but sanctifie +tout. C'est a lui de savoir, apres un peu d'experience, quelles sont les +conditions de sante de son ame. Moi, je crois que la votre est en bon +etat de grace, puisque vous avez plaisir a travailler et a etre seul +malgre la pluie. + +Savez-vous que, pendant que le deluge est partout, nous avons eu, sauf +quelques averses, un beau soleil en Bretagne? Du vent a decorner les +boeufs, sur les plages de I'Ocean; mais que c'etait beau, la grande +houle! et comme la botanique des sables m'emportait! et que Maurice +et sa femme ont la passion des coquillages! nous avons tout supporte +gaiement. Pour le reste, c'est une fameuse balancoire que la Bretagne. + +Nous nous sommes pourtant indigeres de _dolmens_ et de _menhirs_, et +nous sommes tombes dans des fetes ou nous avons vu tous les costumes +qu'on dit supprimes et que les vieux portent toujours. Eh bien, c'est +laid, ces hommes du passe, avec leurs culottes de toile, leurs longs +cheveux, leurs vestes a poches sous les bras, leur air abruti, moitie +pochard, moitie devot. Et les debris celtiques, incontestablement +curieux pour l'archeologue; ca n'a rien pour l'artiste, c'est mal +encadre, mal compose, Carnac et Erdeven n'ont aucune physionomie. +Bref, la Bretagne n'aura pas mes os; j'aimerais mille fois mieux +votre Normandie cossue ou, dans les jours ou l'on a du drame dans la +_trompette_, les vrais pays d'horreur et de desespoir. Il n'y a rien la +ou regne le pretre et ou le vandalisme catholique ait passe, rasant les +monuments du vieux monde et semant les poux de l'avenir. + +Vous dites _nous_, a propos de la _feerie_: je ne sais pas avec qui +vous l'avez faite, mais je me figure toujours que cela devrait aller a +l'Odeon actuel. Si je la connaissais, je saurais bien faire pour vous ce +qu'on ne sait jamais faire pour soi-meme, monter la tete aux directeurs. +Une chose de vous doit etre trop originale pour etre comprise par ce +gros Dumaine. Ayez donc une copie chez vous, et, le mois prochain, +j'irai passer une journee avec vous, pour que vous me la lisiez. C'est +si pres de Palaiseau, le Croisset! et je suis dans une phase d'activite +tranquille ou j'aimerais bien a voir couler votre grand fleuve et a +revasser dans votre verger, tranquille lui-meme, tout en haut de la +falaise. Mais je bavarde, et tu es en train de travailler. Il faut +pardonner cette intemperance anormale a quelqu'un qui vient de voir des +pierres, et qui n'a pas seulement apercu une plume depuis douze jours. + +Vous etes ma premiere visite aux vivants, au sortir d'un ensevelissement +complet de mon pauvre _moi_. Vivez! voila _mon oremus_ et ma +benediction. Et je t'embrasse de tout mon coeur. + +G. SAND. + + + + +DCXIII + +AU MEME + + Nohant, 28 septembre 1866. + +C'est convenu, cher camarade et bon ami. Je ferai mon possible pour etre +a Paris a la representation de la piece de votre ami, et j'y ferai mon +devoir fraternel comme toujours; apres quoi, nous irons chez vous et j'y +resterai huit jours, mais a la condition que vous ne vous derangiez pas +de votre chambre. Ca me desole, de deranger, et je n'ai pas besoin de +tant de Chinois pour dormir. Je dors partout, dans les cendres ou sous +un banc de cuisine, comme un chien de basse-cour. Tout est reluisant de +proprete chez vous, donc on est bien partout. Je ferai le grabuge de +votre mere et nous bavarderons, vous et moi, tant et plus. S'il fait +beau, je vous forcerai a courir. S'il pleut toujours, nous nous cuirons +les os des guiboles en nous racontant nos peines de coeur. Le grand +fleuve coulera noir ou gris, sous la fenetre, disant toujours: _Vite! +vite!_ et emportant nos pensees, et nos jours et nos nuits, sans +s'arreter a regarder si peu de chose. + +J'ai emballe et mis a la _grande vitesse_ une bonne epreuve du dessin de +Couture. C'est la meilleure que j'aie eue; je ne l'ai retrouvee qu'ici. +J'y ai joint une epreuve photographique d'un dessin de Marchal, qui a +ete ressemblant aussi; mais, d'annee en annee, on change. L'age donne +sans cesse un autre caractere a la figure des gens qui pensent, et c'est +pourquoi leurs portraits ne se ressemblent pas longtemps. Je revasse +tant, et je vis si peu, que je n'ai parfois que trois ans. Mais, le +lendemain, j'en ai trois cents, si la reverie a ete noire. N'est-ce pas +la meme chose pour vous? Ne vous semble-t-il pas, par moments, que vous +commencez la vie sans meme savoir ce que c'est, et, d'autres fois, ne +sentez-vous pas sur vous le poids de plusieurs milliers de siecles, +dont vous avez le souvenir vague et l'impression douloureuse? D'ou +venons-nous et ou allons-nous? Tout est possible, puisque tout est +inconnu. + +Embrassez pour moi la belle et bonne maman que vous avez. Je me fais une +joie d'etre avec vous deux. Tachez donc de retrouver cette _blague_ sur +les pierres celtiques, ca m'interesserait beaucoup. Avait-on, quand vous +les avez vues, ouvert le _galgal_ de Lockmariaker et deblaye le dolmen +aupres de Plouharnel? Ces gens-la ecrivaient, puisqu'il y a des pierres +couvertes d'hieroglyphes, et ils travaillaient l'or tres bien, puisqu'on +a trouve des torques [1] tres bien faconnees. + +Mes enfants, qui sont, comme moi, vos grands admirateurs, vous envoient +leurs compliments, et je vous embrasse au front, puisque Sainte-Beuve a +menti. + +G. SAND. + + [1] Colliers gaulois. + + + + +DCXIV + +A M. NOEL PARFAIT, A PARIS + + Nohant, 28 septembre 1866. + +Mon parrain, + +Votre filleule devouee vous demande un service: c'est de lire le +manuscrit (ci-joint) de madame Therese Blanc, qui est une personne de +talent et de merite, tout a fait digne de votre interet (la femme) et de +votre attention (le livre). + +Si vous en rendez bon compte a MM. Levy, ils le publieront, et il y aura +justice a donner un jeune et gracieux esprit, deja solide, le moyen de +se faire connaitre et la confiance pour s'exercer. Vous n'aurez donc pas +d'ennui a lire son ouvrage, et le service que je vous demande n'est pas +un acte de penible devouement. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +DCXV + +A MADEMOISELLE MARGUERITE LHUILLIER, +A LA BOULAINE (NIEVRE) + + Nohant, 8 octobre 1866. + +Ou es-tu, ma chere bonne petite Margot? J'esperais recevoir ici de tes +nouvelles, en revenant de ton pays de Bretagne, ou j'ai passe quelques +jours avec mes enfants. Ton silence m'inquiete. Je n'ai pas ton adresse +au juste. Dois-je attendre que tu me la donnes? Ne crains pas que je la +repande. Je peux ecrire sous le couvert d'Alexandrine. Enfin, dis-moi +que tu n'es pas malade et pas triste. Tu sais qu'au moindre spleen +serieux, il faut venir a moi; qu'il y a Nohant, Gargilesse, Palaiseau +et Paris, mes quatre domiciles a ton service, et moi, enchantee de te +distraire et de te soigner. + + +Un mot de toi, chere enfant! ne me laisse pas dans l'inquietude. +Dis-moi si cette campagne est assez installee pour toi I'hiver, et si +Alexandrine s'y habitue. Je t'embrasse de tout mon coeur, et je t'envoie +les amities de mes enfants. + +Amities a Alexandrine aussi. + + + + +DCXVI + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, lundi soir, octobre 1866. + +Cher ami, + +Votre lettre m'est revenue de Paris. Il ne m'en manque pas, j'y tiens +trop pour en laisser perdre. Vous ne me parlez pas inondations, je pense +donc que la Seine n'a pas fait de betises chez vous et que le tulipier +n'y a pas trempe ses racines. Je craignais pour vous quelque ennui, et +je me demandais si votre levee etait assez haute pour vous proteger. +Ici, nous n'avons rien a redouter en ce genre: nos ruisseaux sont tres +mechants, mais nous en sommes loin. + +Vous etes heureux d'avoir des souvenirs si nets des autres existences. +Beaucoup d'imagination et d'erudition, voila votre memoire; mais, si +on ne se rappelle rien de distinct, on a un sentiment tres vif de son +propre renouvellement dans l'eternite. J'avais un frere tres drole, qui +souvent disait: "Du temps que j'etais chien..." Il croyait etre homme +tres recemment. Moi je crois que j'etais vegetal ou pierre. Je ne suis +pas toujours bien sure d'exister completement, et, d'autres fois, je +crois sentir une grande fatigue accumulee pour avoir trop existe. Enfin, +je ne sais pas, et je ne pourrais pas, comme vous, dire: "Je possede le +passe. + +Mais alors vous croyez qu'on ne meurt pas, puisqu'on _redevient_? Si +vous osez le dire aux _chiqueurs_, vous avez du courage, et c'est bien. +Moi, j'ai ce courage-la, ce qui me fait passer pour imbecile; mais je +n'y risque rien: je suis imbecile sous tant d'autres rapports. + +Je serai enchantee d'avoir votre impression ecrite sur la Bretagne; moi, +je n'ai rien vu assez pour en parler. Mais je cherchais une impression +generale, et ca m'a servi pour reconstruire un ou deux tableaux dont +j'avais besoin. Je vous lirai ca aussi, mais c'est encore un gachis +informe. + +Pourquoi votre voyage est-il reste inedit? Vous etes _coquet_; vous ne +trouvez pas tout ce que vous faites digne d'etre montre. C'est un tort. +Tout ce qui est d'un maitre est enseignement, et il ne faut pas craindre +de montrer ses croquis et ses ebauches. C'est encore tres au-dessus du +lecteur, et on lui donne tant de choses a son niveau, que le pauvre +diable reste vulgaire, Il faut aimer les betes plus que soi; ne +sont-elles pas les vraies infortunes de ce monde? Ne sont-ce pas les +gens sans gout et sans ideal qui s'ennuient, ne jouissent de rien et ne +servent a rien? Il faut se laisser abimer, railler et meconnaitre par +eux, c'est inevitable; mais il ne faut pas les abandonner, et toujours +il faut leur jeter du bon pain, qu'ils preferent ou non l'ordure; quand +ils seront souls d'ordures, ils mangeront le pain; mais, s'il n'y en a +pas, ils mangeront l'ordure _in secula seculorum_. + +Je vous ai entendu dire: "Je n'ecris que pour dix ou douze personnes.>> + +On dit, en causant, bien des choses qui sont le resultat de l'impression +du moment; mais vous n'etiez pas seul a le dire: c'etait l'opinion du +_lundi_ ou la these de ce jour-la; j'ai proteste interieurement. Les +douze personnes pour lesquelles on ecrit et qui vous apprecient, vous +valent ou vous surpassent; vous n'avez jamais eu, vous, aucun besoin de +lire les onze autres pour etre vous. Donc, on ecrit pour tout le monde, +pour tout ce qui a besoin d'etre initie; quand on n'est pas compris, +on se resigne et on recommence. Quand on l'est, on se rejouit et on +continue. La est tout le secret de nos travaux perseverants et de notre +amour de l'art. Qu'est-ce que c'est que l'art sans les coeurs et les +esprits ou on le verse? Un soleil qui ne projetterait pas de rayons, et +ne donnerait la vie a rien. + +En y reflechissant, n'est-ce pas votre avis? Si vous etes convaincu de +cela, vous ne connaitrez jamais le degout et la lassitude. Et, si le +present est sterile et ingrat, si on perd toute action, tout credit sur +le public, en le servant de son mieux, reste le recours a l'avenir, qui +soutient le courage et efface toute blessure d'amour-propre. Cent fois +dans la vie, le bien que l'on fait ne parait servir a rien d'immediat; +mais cela entretient quand meme la tradition du bien vouloir et du bien +faire, sans laquelle tout perirait. Est-ce depuis 89 qu'on patauge? +Ne fallait--il pas patauger pour arriver a 48, ou l'on a patauge plus +encore, mais pour arriver a ce qui doit etre? Vous me direz comment vous +l'entendez, et je relirai Turgot pour vous plaire. Je ne promets pas +d'aller jusqu'a d'Holbach, _bien qu'il ait du bon!_ + +Vous m'appellerez a l'epoque de la piece de Bouilhet. Je serai ici, +piochant beaucoup, mais prete a courir et vous aimant de tout mon coeur. +A present que je ne suis plus une femme, si le bon Dieu etait juste, +je deviendrais un homme; j'aurais la force physique et je vous dirais: +"Allons donc faire un tour a Carthage ou ailleurs. Mais voila, on marche +a l'enfance, qui n'a ni sexe ni energie, et c'est ailleurs qu'on se +renouvelle; _ou_? Je saurai ca avant vous, et, si je peux, je reviendrai +vous le dire en songe. + + + + +DCXVII + +AU MEME + + Paris, 10 novembre 1866. + +En arrivant a Paris, j'apprends une triste nouvelle. Hier soir, pendant +que nous causions,--et je crois qu'avant-hier nous avions parle de +lui,--mourait mon ami Charles Duveyrier, le plus tendre coeur et +l'esprit le plus naif. On l'enterre demain! Il avait un an de plus que +moi. Ma generation s'en va piece a piece. Lui survivrai-je? Je ne le +desire pas ardemment, surtout les jours de deuil et d'adieux. C'est +comme Dieu voudra, a condition qu'il me permette d'aimer toujours dans +cette vie et dans l'autre. + +Je garde aux morts une vive tendresse. Mais on aime les vivants +autrement. Je vous donne la part de mon coeur qu'il avait; ce qui, joint +a celle que vous avez, fait une grosse part. Il me semble que ca me +console de vous faire ce cadeau-la. Litterairement, ce n'etait pas un +homme de premier ordre, on l'aimait pour sa bonte et sa spontaneite. +Moins occupe d'affaires et de philosophie, il eut eu un talent charmant. +Il laisse une jolie piece: _Michel Perrin_. + +J'ai fait la moitie de la route seule, pensant a vous et a la maman, +a Croisset, et regardant la Seine, qui, grace a vous, est devenue une +_divinite_ amie. Apres cela, j'ai eu la societe d'un particulier et +de deux femmes d'une betise bruyante et fausse comme la musique de la +pantomime de l'autre jour. Exemple: "J'ai regarde le soleil, ca m'a +laisse comme deux points dans les yeux." Le _mari_: "Ca s'appelle des +points lumineux." + +Et ainsi pendant une heure sans debrider. Je vas dormir toute cassee; +j'ai pleure comme une bete, toute la soiree, et je vous embrasse +d'autant plus, cher ami. + +Aimez-moi _plus_ qu'avant, puisque j'ai de la peine. + + + + +DCXVIII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Paris, 16 novembre 1866. + +Mes chers enfants, je suis a Paris pour quelques jours. Je viens de +Normandie pour la seconde fois. Auparavant, j'avais ete en Bretagne avec +Maurice et sa femme, puis a Nohant. Demain, je vais a Palaiseau pour +revenir a Paris, d'ou j'irai encore a Nohant. Voyez quelle hirondelle je +suis devenue! Je ne m'arrete nulle part et je travaille partout. Depuis +que la cruelle destinee m'a rendue independante, je profite de la seule +compensation qu'elle m'offre: la liberte de courir et d'aller devant +moi, souvent pour le seul plaisir de remuer, dont j'etais depuis +longtemps privee. Il faut secouer le chagrin, qui est l'inevitable +ennemi du bonheur. Ceci a l'air d'un mot de la Palisse. Non! on est +heureux par soi-meme quand on sait s'y prendre: avoir des gouts simples, +un certain courage, une certaine abnegation, l'amour du travail et avant +tout une bonne conscience. + +Donc, le bonheur n'est pas une chimere, j'en suis sure a present; +moyennant l'experience et la reflexion, on tire de soi beaucoup; on +refait meme sa sante par le vouloir et la patience. Mais l'implacable +mort et le malheur des autres, souvent incurable malgre tous nos soins, +voila ce qui nous rappelle notre solidarite et le bonheur aux prises +perpetuelles avec le chagrin, il ne faudrait pas que l'un detruisit +l'autre. Le bonheur que nous savons et pouvons nous donner nous +rendrait egoistes et steriles. Le chagrin qui empecherait notre sagesse +interieure de reagir, nous rendrait amers et laches. Vivons donc la vie +comme elle est, sans ingratitude et sans joie durable et assuree. + +Nous ne changerons pas cela. Acceptons-le. Ainsi, vous voila bien +portants pour le moment et incertains de l'epoque de votre voyage. +Prevenez-m'en toujours une quinzaine a l'avance; car vous voyez que je +ne me fixe pas. Tant que la sante ira, je continuerai a _fuir_. Fuir +quoi? Peut-etre pourrais-je dire qu'a mon age on a besoin de ne pas trop +contempler, sous le meme rayon de lumiere ambiante, la solennite du +vrai. + +Mais, au lieu de vous parler de choses de la vie courante, je vous fais +un cours de philosophie tres oppose peut-etre a la disposition d'esprit +ou vous etes. Vous voudriez et ne voudriez pas marier votre Solange. +Elle ne veut pas; elle fait comme Maurice, qui se trouvait si heureux +par moi, qu'il craignait de ne l'etre pas autrement. J'ai du le +tourmenter parce qu'il se faisait tard pour lui. A present, il est +content d'avoir surmonte son apprehension. + +Il ne faut pourtant pas qu'une femme attende trop et contrarie la +nature, qui reprend sa tyrannie un jour ou l'autre. + +Dites mes amities a tous ces bons amis qui se souviennent de moi, et +embrassez pour moi vos cheres filles. + +A Nohant, on va bien. Aurore devient charmante. On m'ecrit tous les +jours. + +Je compte bien sur l'envoi de vos oeuvres, et je suis tres heureuse de +cette publication. + +A vous succes et benedictions, mon cher enfant. + + + + +DCIX + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, 19 novembre 1866. + +Mes enfants, + +J'embarque demain matin _Cascaret_[1] pour Evreux; je le mene ce soir +au diner Magny; il va ouvrir de grands yeux en entendant les paradoxes +exuberants qui s'y debitent. Quant a interroger Berthelot, je ne suis +pas de force a lui faire des questions bien posees et a te rendre compte +de ses reponses. Je ne suis d'ailleurs jamais a cote de lui et il est +si timide, qu'il est intimidant. Je crois que Francis nous en dirait +davantage. Il est tout frais emoulu de ces choses et tres capable de me +dire ou en est la science. Il dit une chose juste et _terrible_ que +je savais. La philosophie de l'esprit humain, telle que nous la +connaissons, admet comme _ineluctable le_ principe de la division de +la matiere a l'infini. La chimie ne repose que sur la constatation des +molecules; et qui dit molecule (si infinitesimale qu'elle soit) dit +_corps defini_, c'est-a-dire indivisible. Donc, l'esprit humain patauge +dans l'enfance des problemes elementaires. Ce qu'il admet logiquement +et rationnellement, il le nie scientifiquement. _D'ou il resulte_ qu'on +peut tout supposer, tout inventer, et que le fantastique n'a pas de +limites a l'heure qu'il est. Je t'avais donne un article, _de quoi_? +Je ne sais plus, de la _Revue Germanique_, je crois, ou l'etat de +la question qui t'interesse etait tres bien precise. Tu l'as trouve +ennuyeux; tu voulais y trouver justement le fantastique que tu dois +trouver toi-meme. Il faut pourtant le relire et l'avoir sous les yeux, +il y etait dit que l'on pouvait arriver a produire des tissus vegetaux, +peut-etre des matieres animales, mais non animees ni _animables_. +Force l'hypothese et que ton fantastique produise une demi-animation, +effrayante et burlesque. + +Ne te lance pourtant pas trop dans _Mademoiselle Azote_[2]: "Qui trop +embrase, mal eteint." + + [1] Francis Laur, ingenieur civil. + + [2] Roman de Maurice Sand. + + + + +DCXX + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Palaiseau, 29 novembre 1866. + +Il ne faut etre ni spiritualiste ni materialiste, dites-vous, il faut +etre naturaliste. C'est une grosse question. + +Mon _Cascaret_--c'est comme ca que j'appelle le petit ingenieur--la +resoudra comme il l'entendra. Ce n'est pas une bete, et il passera par +bien des idees, des deductions et des emotions avant de realiser la +prediction que vous faites. Je ne le catechise qu'avec reserve; car +il est plus fort que moi sur bien des points et ce n'est pas le +spiritualisme catholique qui l'etouffe. Mais la question par elle-meme +est tres serieuse et plane sur notre art, a nous troubadours plus ou +moins penduliferes, ou penduloides. Traitons-la d'une maniere toute +impersonnelle; car ce qui est bien pour l'un peut avoir son contraire +tres bien pour l'autre. Demandons-nous, en faisant abstraction de nos +tendances ou de nos experiences, si l'etre humain peut recevoir et +chercher son entier developpement physique sans que l'intellect en +souffre. Oui, dans une societe ideale et rationnelle, cela serait ainsi +Mais, dans celle ou nous vivons et dont il faut, bien nous contenter, +la jouissance et l'abus ne vont-ils pas de compagnie, et peut-on les +separer, les limiter, a moins d'etre un sage de premiere volee? Et, +si l'on est un sage, adieu l'entrainement, qui est le pere des joies +reelles! + +La question, pour nous artistes, est de savoir si l'abstinence +nous fortifie, ou si elle nous exalte trop, ce qui degenere en +faiblesse.--Vous me direz: "Il y a temps pour tout et puissance +suffisante pour toute depense de forces." Donc, vous faites une +distinction et vous posez des limites, il n'y a pas moyen de faire +autrement. La nature, croyez-vous, en pose d'elle-meme et nous empeche +d'abuser. Ah! mais non, elle n'est pas plus sage que nous, qui sommes +aussi la nature. + +Nos exces de travail, comme, nos exces de plaisir, nous tuent +parfaitement, et plus nous sommes de grandes natures, plus nous +depassons les bornes et reculons la limite de nos puissances. + +Non, je n'ai pas de theories. Je passe ma vie a poser des questions et +a les entendre resoudre dans un sens ou dans l'autre, sans qu'une +conclusion victorieuse et sans replique m'ait jamais ete donnee. +J'attends la lumiere d'un nouvel etat de mon intellect et de mes organes +dans une autre vie; car, dans celle-ci, quiconque reflechit embrasse +jusqu'a leurs dernieres consequences les limites du pour et du contre. +C'est M. Platon, je crois, qui demandait et croyait tenir le lien. Il ne +l'avait pas plus que nous. Pourtant ce lien existe, puisque l'univers +subsiste sans que le pour et le contre qui le constituent se detruisent +reciproquement. Comment s'appellera-t-il pour la nature materielle? +_equilibre_, il n'y a pas a dire; et pour la nature spirituelle? +_moderation_, chastete relative, abstinence des abus, tout ce que vous +voudrez, mais ca se traduira toujours par _equilibre_. Ai-je tort, mon +maitre? + +Pensez-y, car, dans nos romans, ce que font ou ne font pas nos +personnages ne repose pas sur une autre question que celle-la. +Possederont-ils, ne possederont-ils pas l'objet de leurs ardentes +convoitises? Que ce soit amour ou gloire, fortune ou plaisir, des qu'ils +existent, ils aspirent a un but. Si nous avons en nous une philosophie, +ils marchent droit selon nous; si nous n'en avons pas, ils marchent au +hasard et sont trop domines par les evenements que nous leur mettons +dans les jambes. Imbus de nos propres idees, ils choquent souvent celles +des autres. Depourvus de nos idees et soumis a la fatalite, ils ne +paraissent pas toujours logiques. Faut-il mettre un peu ou beaucoup de +nous en eux? ne faut-il mettre que ce que la societe met dans chacun de +nous? + +Moi, je suis ma vieille pente, je me mets dans la peau de mes +bonshommes. On me le reproche, ca ne fait rien. Vous, je ne sais pas +bien si, par procede ou par instinct, vous suivez une autre route. Ce +que vous faites vous reussit; voila pourquoi je vous demande si nous +differons sur la question des luttes interieures, si _l'homme-roman_ +doit en avoir, ou s'il ne doit pas les connaitre. + +Vous m'etonnez toujours avec votre travail penible; est-ce une +coquetterie? Ca parait si peu! Ce que je trouve difficile, moi, c'est de +choisir entre les mille combinaisons de l'action scenique, qui peuvent +varier a l'infini, la situation nette et saisissante qui ne soit pas +brutale ou forcee. Quant au style, j'en fais meilleur marche que vous. + +Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plait d'en jouer. Il a ses +_hauts_ et ses _bas;_ ses grosses notes et ses defaillances; au fond, ca +m'est egal, pourvu que l'emotion vienne, mais je ne peux rien trouver +en moi. C'est _l'autre_ qui chante a son gre, mal ou bien, et, quand +j'essaye de penser a ca, je m'en effraye et me dis que je ne suis rien, +rien du tout. + +Mais une grande sagesse, nous sauve; nous savons nous dire: "Eh bien, +quand nous ne serions absolument que des instruments, c'est encore un +joli etat et une sensation a nulle autre pareille que de se sentir +vibrer." + +Laissez donc le vent courir un peu dans vos cordes. Moi, je crois que +vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et que vous devriez laisser +faire _l'autre_ plus souvent. Ca irait tout de meme et sans fatigue. +L'instrument pourrait resonner faible a de certains moments; mais le +souffle, en se prolongeant, trouverait sa force. Vous feriez apres, ce +que je ne fais pas, ce que je devrais faire; vous remonteriez le ton du +tableau tout entier et vous sacrifieriez ce qui est trop egalement dans +la lumiere. + +_Vale et me ama_. + + + + +DCXXI + +AU MEME + + Palaiseau, 30 novembre 1866. + +Il y aurait bien a dire sur tout ca, cher camarade. Mon _Cascaret_, +c'est-a-dire le fiance en question, se garde pour sa fiancee. Elle lui a +dit: ": Attendons que vous ayez realise certaines questions de travail." +Et il travaille. Elle lui a dit: "Gardons nos puretes l'une pour +l'autre." Et il se garde. Ce n'est pas le spiritualisme catholique qui +l'etouffe; mais il se fait un grand ideal de l'amour, et pourquoi lui +conseillerait-on d'aller le perdre quand il met sa conscience et son +merite a le garder? + +Il y a un equilibre que la nature, notre souveraine, met elle-meme dans +nos instincts, et elle pose vite la limite de nos appetits. Les grandes +natures ne sont pas les plus robustes. Nous ne sommes pas developpes +dans tous les sens par une education bien logique. On nous comprime de +toute facon, et nous poussons nos racines et nos branches ou et comme +nous pouvons. Aussi les grands artistes sont-ils souvent infirmes, et +plusieurs ont ete impuissants. Quelques-uns, trop puissants par le +desir, se sont epuises vite. En general, je crois que nous avons des +joies et des peines trop intenses, nous qui travaillons du cerveau. Le +paysan qui fait, nuit et jour, une rude besogne avec la terre et avec sa +femme, n'est pas une nature puissante. Son cerveau est des plus faibles. +Se developper dans tous les sens, vous dites? Pas a la fois, ni sans +repos, allez! Ceux qui s'en vantent blaguent un peu, ou, s'ils menent +tout a la fois, tout est manque. Si l'amour est pour eux un petit +pot-au-feu et l'art un petit gagne-pain, a la bonne heure; mais, s'ils +ont le plaisir immense, touchant a l'infini, et le travail ardent, +touchant a l'enthousiasme, ils ne les alternent pas comme la veille et +le sommeil. + +Moi, je ne crois pas a ces don Juan qui sont en meme temps des Byron. +Don Juan ne faisait pas de poemes, et Byron faisait, dit-on, bien mal +l'amour. Il a du avoir quelquefois--on peut compter ces emotions-la dans +la vie--l'extase complete par le coeur, l'esprit et les sens; il en +a connu assez pour etre un des poetes de l'amour. Il n'en faut pas +davantage aux instruments de notre vibration. Le vent continuel des +petits appetits les briserait. + +Essayez quelque jour de faire un roman dont l'artiste (le vrai) sera le +heros, vous verrez quelle seve enorme, mais delicate et contenue; comme +il verra toute chose d'un oeil attentif, curieux et tranquille, et comme +ses entrainements vers les choses qu'il examine et penetre seront rares +et serieux. Vous verrez aussi comme il se craint lui-meme, comme il sait +qu'il ne peut se livrer sans s'aneantir, et comme une profonde pudeur +des tresors de son ame l'empeche de les repandre et de les gaspiller. +L'artiste est un si beau type a faire, que je n'ai jamais ose le faire +reellement; je ne me sentais pas digne de toucher a cette figure belle, +et trop compliquee, c'est viser trop haut pour une simple femme. Mais ca +pourra bien vous tenter quelque jour, et ca en vaudra la peine. + +Ou est le modele? Je ne sais pas, je n'en ai pas connu _a fond_ qui +n'eut quelque, tache au soleil, je yeux dire quelque cote par ou cet +artiste touchait a l'epicier. Vous n'avez peut-etre pas cette tache, +vous devriez vous peindre. Moi, je l'ai. J'aime les classifications, je +touche au pedagogue. J'aime a coudre et a torcher les enfants, je touche +a la servante. J'ai des distractions et je touche a l'idiot. Et puis, +enfin, je n'aimerais pas la perfection; je la sens et ne saurais la +manifester. Mais on pourrait bien lui donner des defauts dans sa nature. +Quels? Nous chercherons ca quelque jour. Ca n'est pas dans votre sujet +actuel et je ne dois pas vous en distraire. + +Ayez moins de cruaute envers vous. Allez de l'avant, et, quand le +souffle aura produit, vous remonterez le ton general et sacrifierez ce +qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que ca ne se peut pas? +Il me semble que si. Ce que vous faites parait si facile, si abondant! +c'est un trop plein perpetuel, je ne comprends rien a votre angoisse. + +Bonsoir, cher frere; mes tendresses a tous les votres. Je suis revenue a +ma solitude de Palaiseau, je l'aime; je m'en retourne a Paris lundi. Je +vous embrasse bien fort. Travaillez bien. + + + + +DCXXII + +A M. THOMAS COUTURE, A PARIS + + Palaiseau, 13 decembre 1866. + +Cher maitre, + +Votre ouvrage soulevera, je crois, des tempetes, et deja on veut m'en +rendre solidaire. On annonce que ma preface est prete. Cela n'est pas, +et, reflexion faite, je ne la ferai pas. Tant que j'ai ignore la partie +qui est toute de critique, et meme apres avoir ecoute la lecture de +plusieurs fragments, je vous ai dit _oui._ Pourtant je vous +conseillais de faire de votre ouvrage un traite, sans vous lancer +dans l'appreciation des vivants, ou des morts de la veille; vous avez +persiste, c'etait votre droit indiscutable. Vous avez pourtant modifie +votre jugement sur Delacroix quant aux expressions; mais, j'y ai pense +depuis, le fond reste le meme, il n'en pouvait etre autrement. + +D'ailleurs, je ne pourrais pas vous demander d'epargner les autres, de +faire des reserves, vous m'enverriez promener et vous feriez bien. Mais, +moi, j'endosserais, sans conviction et sans lumieres suffisantes, une +trop forte responsabilite; a moins de faire aussi des reserves, et, +alors, a quoi bon une preface? Ca ne serait pas clair, ca ne paraitrait +pas franc. Je vous dis donc _non_, apres vous avoir dit _oui_, parce +que, au dernier moment, quand vous m'enverriez les epreuves, nous ne +serions pas d'accord et il serait trop tard pour nous y mettre. Allez +droit devant vous, bravez seul, et sans donner le bras a une femme, ce +que vous voulez braver. + +Votre ouvrage, si remarquable d'execution, et riche a tant d'egards, +gagnera a se presenter seul, je vous en reponds. Consultez de vrais +amis, des gens de gout, ils vous diront comme moi. + +G. SAND. + + + + +DCXXIII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Paris, 9 janvier 1867. + +Cher camarade, + +Ton vieux troubadour a ete tente de claquer. Il est toujours a Paris. Il +devait partir le 25 decembre; sa malle etait bouclee; ta premiere lettre +l'a attendu tous les jours a Nohant, Enfin, le voila tout a fait en etat +de partir et il part demain matin avec son fils Alexandre, qui veut bien +l'accompagner. + +C'est bete d'etre jete sur le flanc et de perdre pendant trois jours la +notion de soi-meme et de se relever aussi affaibli que si on avait fait +quelque chose de penible et d'utile. Ce n'etait rien, au bout du compte, +qu'une impossibilite momentanee de digerer quoi que ce soit. Froid, +ou faiblesse, ou travail, je ne sais pas. Je n'y songe plus guere. +Sainte-Beuve inquiete davantage, on a du te l'ecrire. Il va mieux aussi, +mais il y aura infirmite serieuse, et, a travers cela, des accidents a +redouter. J'en suis tout attristee et inquiete. + +Je n'ai pas travaille depuis plus de quinze jours; donc, ma tache n'est +pas avancee, et, comme je ne sais pas si je vas etre en train tout de +suite, j'ai donne _campo_ a l'Odeon. Ils me prendront quand je serai +prete. Je medite d'aller un peu au Midi, quand j'aurai vu mes enfants. +Les plantes du littoral me trottent par la tete. Je me desinteresse +prodigieusement de tout ce qui n'est pas mon petit ideal de travail +paisible, de vie champetre et de tendre et pure amitie. Je crois bien +que je ne dois pas vivre longtemps, toute guerie et tres bien que je +suis. Je tire cet avertissement du grand calme, _toujours plus calme_, +qui se fait dans mon ame jadis agitee. Mon cerveau ne procede plus que +de la synthese a l'analyse; autrefois, c'etait le contraire. A present, +ce qui se presente a mes yeux, quand je m'eveille, c'est la planete; +j'ai quelque peine a y retrouver le _moi_ qui m'interessait jadis et +que je commence a appeler _vous_ au, pluriel. Elle est charmante, la +planete, tres interessante, tres curieuse, mais pas mal arrieree et +encore peu praticable; j'espere passer dans une oasis mieux percee et +possible a tous. Il faut tant d'argent et de ressources pour voyager +ici! et le temps qu'on perd a se procurer ce necessaire est perdu pour +l'etude et la contemplation. Il me semble qu'il m'est du quelque chose +de moins complique, de moins civilise, de plus naturellement luxueux et +de plus facilement bon que cette etape enfievree. Viendras-tu dans le +monde de mes reves, si je reussis a en trouver le chemin? Ah! qui sait? + +Et ce roman marche-t-il? Le courage ne s'est pas dementi? La solitude +ne te pese pas? Je pense bien qu'elle n'est pas absolue, et qu'il y a +encore quelque part une belle amie qui va et vient, ou qui demeure par +la. Mais il y a de l'anachorete quand meme dans ta vie, et j'envie ta +situation. Moi, je suis trop seule a Palaiseau, avec un mort; pas +assez seule a Nohant, avec des enfants que j'aime trop pour pouvoir +m'appartenir,--et, a Paris, on ne sait pas ce qu'on est, on s'oublie +entierement pour mille choses qui ne valent pas mieux que soi. Je +t'embrasse de tout coeur, cher ami; rappelle-moi a ta mere, a ta chere +famille, et ecris-moi a Nohant, ca me fera du bien. + +Les fromages? Je ne sais plus, il me semble qu'on m'en a parle. Je te +dirai ca de la-bas. + + + + +DCXXIV + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 15 janvier 1867. + +Cher ami de mon coeur, + +Cette bonne longue lettre que je recois de vous me comble de +reconnaissance et de joie. Je ne l'ai lue qu'il y a deux jours. Elle +m'attendait ici, a Nohant, et j'etais a Paris, malade, tous les jours +faisant ma malle, et tous les jours forcee de me mettre au lit. Je vais +mieux; mais j'ai a combattre, depuis quelques annees, une forte tendance +a l'anemie; j'ai eu trop de fatigue et de chagrin a l'age ou l'on a le +plus besoin de calme et de repos. Enfin, chaque ete me remet sur mes +pieds, et, si chaque hiver me demolit, je n'ai guere a me plaindre. + +Comme vous, je ne tiens pas a mourir. Certaine que la vie ne finit pas, +qu'elle n'est pas meme suspendue, que tout est passage et fonction, +je vas devant moi avec la plus entiere confiance dans l'inconnu. Je +m'abstiens desormais de chercher a le deviner et a le definir; je +vois un grand danger a ces efforts d'imagination qui nous rendent +systematiques, intolerants et _fermes_ au progres, qui souffle toujours +et quand meme des quatre coins de l'horizon. Mais j'ai la notion du +devenir incessant et eternel, et, quel qu'il soit, il m'est demontre +interieurement, par un sentiment invincible, qu'il est logique, et par +consequent beau et bon. C'est assez pour vivre dans l'amour du bien et +dans le calme relatif, dans la dose de serenite fatalement restreinte +et passagere que nous permet la solidarite avec l'univers et avec nos +semblables. Ma petite philosophie pratique est devenue d'une excessive +modestie. + +Je voudrais vous faire lire l'avant-dernier et le dernier roman que +j'ai publies, _M. Sylvestre_ et _le Dernier. Amour,_ qui en est le +complement. C'est naif pour ne pas dire niais; mais il y a, au fond, des +choses vraies qui ont ete bien senties, et qui ne vous deplairaient pas. +Une page de cela de temps en temps pourrait vous faire l'effet d'une +potion innocente, qui amuse l'ennui et la douleur. Si vous n'avez pas +ces petits volumes sous la main, je dirai qu'on vous les envoie. Ils +vous mettront en communication pour ne pas dire en communion avec votre +vieille amie. + +Je vous parle de moi, c'est en vue de notre ideal commun, du reve +interieur qui nous soutient et qui vous remplissait de force et de +serenite, la veille d'une condamnation a mort. Vous voila condamne a la +vie maintenant, cher ami! a une vie de langueur, d'empechement et de +souffrance, ou votre ame stoique s'epanouit quand meme et vibre au +souffle de toutes les emotions patriotiques. + +Je remarque avec attendrissement que vous etes reste _chauvin_, comme +disent nos jeunes beaux esprits de Paris, c'est-a-dire guerrier et +chevalier--comme je suis restee _troubadour_, c'est-a-dire croyant a +l'amour, a l'art, a l'ideal, et chantant quand meme, quand le monde +siffle et baragouine. Nous sommes les jeunes fous de cette generation. +Ce qui va nous remplacer s'est charge d'etre vieux, blase, sceptique a +notre place. Ceci donne, helas! bien raison a vos craintes sur l'avenir. +Voici justement ce que m'ecrit, en meme temps que vous, un excellent +ami a moi, Gustave Flaubert, un de ceux qui sont restes jeunes, a +quarante-six ans: "Ah! oui, je veux bien vous suivre dans une autre +planete; _l'argent_ rendra la notre inhabitable dans un avenir +rapproche. Il sera impossible, meme au plus riche, d'y vivre sans +s'occuper _de son bien_. Il faudra que tout le monde passe plusieurs +heures par jour a tripoter ses capitaux: ce sera charmant!" + +C'est qu'a cote d'une politique qui est grosse de catastrophes, il y a +une economie sociale qui est grosse d'apoplexie foudroyante. Tout ce que +vous prevoyez de la contagion anglo-saxonne arrivera. C'est la le nuage +qui mange deja tout l'horizon; la Prusse n'est qu'un grain qui ne +crevera peut-etre pas. La sterilite des esprits et des coeurs est bien +autrement a redouter que le manque de fusils, de soldats et d'emulation +a un moment donne. Il faudra traverser une ere de tenebres ou notre +souvenir--celui de notre glorieuse Revolution et de ces grands jours qui +nous ont laisse une flamme dans l'esprit--disparaitra comme le reste. +Mais qu'importe, s'il le faut, mon ami? De par notre etre eternel; +nous ne pouvons pas douter du reveil de l'ideal dans l'humanite. Cette +reaction d'atheisme moral est inevitable; elle est la consequence du +developpement exagere du mysticisme. L'homme, trompe et leurre durant +tant de siecles, croit se sauver par la pretendue methode experimentale. +Il ne voit qu'un cote de la verite et il l'essaye. C'est son droit. Il a +le droit de se mutiler. Quand il aura bien _experimente_ ce regime, il +verra que ce n'est pas cela encore, et la France eclipsee redeviendra la +terre des prodiges; question de temps! "Nous n'y serons pas, disent les +faibles; la vie est courte et la notre s'ecoule dans la peur et les +larmes.". + +Disons-leur que la vie est continue et que les forts seront toujours ou +il faudra qu'ils soient. + +Dites-moi, a moi, quels sont les ouvrages sur Jeanne d'Arc qui vous ont +donne une certitude sur ses notions personnelles. Je n'ai lu de serieux +sur son compte que ce qu'en dit Henri Martin dans son _Histoire de +France._ Tout le reste de ce que j'ai eu dans les mains est trop +legendaire et je n'y trouve pas une figure reelle, c'est a faire douter +qu'elle ait existe. Ses reapparitions apres la mort font ressembler +son histoire a celle de Jesus,--qui n'a pas existe non plus, du moins +_personnalise_ comme on nous le represente. + +Ces grands hallucines sont deja bien loin de nous, et j'ai un certain +eloignement pour les extatiques, je vous le confesse. J'aime tant +l'histoire naturelle, j'y trouve le miracle permanent de la vie si +beau, si complet dans la nature, que les miracles d'invention ou +d'hallucination individuelle me paraissent petits et un peu _impies_. + +Cher ami, merci pour votre sollicitude. Tout va bien autour de moi. +Maurice vous aime toujours; il est bien marie, sa petite femme est +charmante. Ils sont tout deux actifs et laborieux. La petite Aurore est +un amour que l'on adore. Elle a eu un an le jour de mon arrivee ici, la +semaine derniere. Je suis _chez eux_ maintenant; car je leur ai laisse +toute la gouverne du petit avoir, et j'ai le plaisir de ne plus m'en +occuper; j'ai plus de temps et de liberte. J'espere guerir bientot, et +sinon, je suis bien soignee et bien choyee. Tout est donc pour le mieux. + +Ayez toujours espoir aussi. Pourquoi ne gueririez-vous pas? Si vous le +voulez bien, qui sait? Et puis on vous aime tant! cela peut amener un de +ces miracles _naturels_ que Dieu connait! + +A vous de toute mon ame. + +G. SAND. + + + + +DCXXV + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 15 janvier 1867. + +Me voila chez nous, assez valide, sauf quelques heures le soir. Enfin, +ca passera. _Le mal ou celui qui l'endure,_ disait mon vieux cure, _ca +ne peut pas durer._ + +Je recois ta lettre ce matin, cher ami. Pourquoi que je t'aime plus +que la plupart des autres, meme plus que des camarades anciens et bien +eprouves? Je cherche, car mon etat a cette heure, c'est d'etre + + Toi qui vas cherchant, + Au soleil couchant, + Fortune!... + +Oui, fortune intellectuelle, _lumiere!_ Eh bien, voila: on se fait, +etant vieux, dans le soleil couchant de la vie,--qui est la plus belle +heure des tons et des reflets,--une notion nouvelle de toute chose et de +l'affection surtout. + +Dans l'age de la puissance et de la personnalite, on tate l'ami comme on +tate le terrain, au point de la reciprocite. Solide on se sent, solide +on veut trouver ce qui vous porte ou vous conduit. Mais, quand s'enfuit +l'intensite du _moi_, on aime les personnes et les choses pour ce +qu'elles sont par elles-memes, pour ce qu'elles representent aux yeux +de votre ame, et nullement pour ce qu'elles apporteront en plus a votre +destinee. C'est comme le tableau ou la statue que l'on voudrait avoir a +soi, quand on reve en meme temps un beau chez soi pour l'y mettre. + +Mais on a parcouru la verte boheme sans y rien amasser; on est reste +gueux, sentimental et troubadour. On sait tres bien que ce sera toujours +de meme et qu'on mourra sans feu ni lieu. Alors, on pense a la statue, +au tableau dont on ne saurait que faire et que l'on ne saurait ou placer +avec honneur si on les possedait. On est content de les savoir en +quelque temple non profane par la froide analyse, un peu loin du regard, +et on les aime d'autant plus. On se dit: "Je repasserai par le pays ou +ils sont. Je verrai encore et j'aimerai toujours ce qui me les a fait +aimer et comprendre. Le contact de ma personnalite ne les aura pas +modifies, ce ne sera pas moi que j'aimerai en eux." + +Et c'est ainsi, vraiment, que l'ideal, qu'on ne songe plus a fixer, se +fixe en vous parce qu'il reste _lui._ Voila tout le secret du beau, du +seul vrai, de l'amour, de l'amitie, de l'art, de l'enthousiasme et de la +foi. Penses-y, tu verras. + +Cette solitude ou tu vis me paraitrait delicieuse avec le beau temps. En +hiver, je la trouve stoique et suis forcee de me rappeler que tu n'as +pas le besoin moral de la locomotion _a l'habitude._ Je pensais qu'il +y avait pour toi une autre depense de forces durant cette +claustration;--alors c'est tres beau, mais il ne faut pas prolonger cela +indefiniment; si le roman doit durer encore, il faut l'interrompre ou le +panacher de distractions. Vrai, cher ami, pense a la vie du corps, qui +se fache et se crispe quand on la reduit trop. J'ai vu, etant malade, a +Paris, un medecin tres fou, mais tres intelligent, qui disait la-dessus +des choses vraies. Il me disait que je me spiritualisais d'un maniere +inquietante, et, comme je lui disais justement a propos de toi que l'on +pouvait s'abstraire de toute autre chose que le travail et avoir plutot +exces de force que diminution, il repondait que le danger etait aussi +grand dans l'accumulation que dans la deperdition, et, a ce propos, +beaucoup de choses excellentes que je voudrais savoir te redire. + +Au reste, tu les sais, mais tu n'en tiens compte. Donc, ce travail que +tu traites si mal en paroles, c'est une passion et une grande! Alors, +je te dirai ce que tu me dis. Pour l'amour de nous et pour celui de ton +vieux troubadour, menage-toi un peu. + +_Consuelo, la Comtesse de Rudolstadt_, qu'est-ce que c'est que ca? +Est-ce que c'est de moi? Je ne m'en rappelle pas un traitre mot. Tu lis +ca, toi! Est-ce que vraiment ca t'amuse? Alors, je le relirai un de ces +jours et je m'aimerai si tu m'aimes. + +Qu'est-ce que c'est aussi que d'etre hysterique? Je l'ai peut-etre ete +aussi, je le suis peut-etre; mais je n'en sais rien, n'ayant jamais +approfondi la chose et en ayant oui parler sans l'etudier. N'est-ce +pas un malaise, une angoisse causes parle desir d'un impossible +_quelconque_? En ce cas, nous en sommes tous atteints, de ce mal +etrange, quand nous avons de l'imagination; et pourquoi une telle +maladie aurait-elle un sexe? + +Et puis encore, il y a ceci pour les gens forts en anatomie: _il n'y a +qu'un sexe_. Un homme et une femme, c'est si bien la meme chose, que +l'on ne comprend guere les tas de distinctions et de raisonnements +subtils dont se sont nourries les societes sur ce chapitre-la. J'ai +observe l'enfance et le developpement de mon fils et de ma fille. Mon +fils etait moi, par consequent femme bien plus que ma fille, qui etait +un homme pas reussi. + +Je t'embrasse; Maurice et Lina, qui se sont pourleches de tes fromages, +t'envoient leurs amities, et mademoiselle Aurore te crie: _Attends, +attends, attends_! C'est tout ce qu'elle sait dire en riant comme une +folle quand elle rit; car, au fond, elle est serieuse, attentive, +adroite de ses mains comme un singe et s'amusant mieux du jeu qu'elle +invente que de tous ceux qu'on lui suggere. + +Si je ne gueris pas ici, j'irai a Cannes, ou des personnes amies +m'appellent. Mais je ne peux pas encore en ouvrir la bouche a mes +enfants. Quand je suis avec eux, ce n'est pas aise de bouger. Il y a +passion et jalousie. Et toute, ma vie a ete comme ca, jamais a moi! +Plains-toi donc, toi qui t'appartiens! + + + + +DCXXVI + +A M. HENRY HARISSE, A PARIS + + Nohant, 19 janvier 1867. + +Merci pour votre excellente lettre, mon cher Americain. Tous les details +que vous me donnez sont bons; que Sainte-Beuve se porte mieux surtout, +cela me cause une joie reelle. Moi, je lutte contre l'anemie qui me +menace, et je ne songe meme pas a travailler du cerveau. Je plante des +choux toute la journee, ou je couds des rideaux et des courtepointes, le +tout a l'effet de m'installer ici dans une chambre plus petite et plus +chaude que celle ou je travaille. Je me suis tapissee en bleu +tendre parseme de medaillons blancs ou dansent de petites personnes +mythologiques. Il me semble que ces tons fades et ces sujets rococos +sont bien appropries a l'etat d'anemie et que je n'aurai la que des +idees douces et betes. C'est ce qu'il me faut maintenant. + +Le beau berrichon de ma jeunesse est aujourd'hui une langue morte; +la bourree, cette danse si jolie, est remplacee par de stupides +contredanses; nos chants du pays, admirables autrefois et qui faisaient +l'admiration de Chopin et de Pauline Garcia, cedent le pas a _la Femme a +barbe_. De belles routes remplacent nos sentiers ou l'on se perdait; de +vieux ombrages presque vierges, que l'on savait ou trouver et que nous +seuls connaissions, ont disparu, et la botanique sylvestre est au +diable. + +Refaire un roman berrichon! non, je ne vous l'ai pas promis. Ce serait +repasser par le chemin des regrets, et vraiment, a mon age, il faut +combattre une tendance si naturelle et si fondee. Il faut vivre en +avant; c'est la devise de notre pays, et, quoi qu'il m'en coute de +secouer mes souvenirs, je ne veux pas meconnaitre ce que l'avenir +peut nous apporter. Je ne veux pas etre ingrate non plus envers la +vieillesse, qui est aussi un bon age, plein d'indulgence, de patience et +de clartes. Si l'on me rendait mes energies, je ne saurais plus qu'en +faire, n'etant plus dupe de moi-meme. Je voudrais revoir l'Italie, parce +que ce sera une Italie nouvelle. Retrouverai-je la force d'y'aller? Ce +n'est pas sur; mais je ne veux pas m'en tourmenter. Si j'en suis a mes +dernieres lueurs, je me dirai que j'ai bien assez fait le metier du +chien tournebroche et que la vie eternelle est un voyage qui promet +assez d'emotions et d'etonnements. + +Priez donc Paul de Saint-Victor de me faire envoyer son livre [1]? C'est +un talent, ah! oui, et un vrai. En lisant tant de chefs-d'oeuvre jetes +le matin dans un feuilleton comme des perles a la consommation brutale +des pourceaux, je me demandais toujours pourquoi cela n'etait pas +rassemble et publie. Je suis curieuse de savoir si je retrouverai +l'emotion que cela m'a donnee en detail. + +Non, Theo [2] ne sera pas de l'Academie. Il ne voudra pas faire ce qu'il +faut pour cela, ou, s'il s'y resigne, il le fera mal. Il ne se tiendra +pas de dire ce qu'il pense des vieux fetiches. Si je me trompe, je serai +bien etonnee, par exemple! + +Mais, vous qui ne parlez pas de vous, etes-vous toujours decide a +quitter la France dans un temps donne? Non, cela me parait impossible. +Il me semble que la France a besoin de ses amants; ceux qui lui +appartiennent legitimement la meconnaissent ou la brutalisent. Restez +avec nous, aidez-nous a rester Francais ou a le redevenir. + +N'oubliez pas que vous m'avez promis de venir me voir ici. Notre vieille +maison est un coin assez curieux, ou l'on a reussi, pendant trente ans, +a vivre en dehors de toute convention et a etre artiste pour soi, sans +se donner en spectacle au monde. Vous y serez recu par mes enfants comme +un ami. + +Et bonsoir! me voila tres fatiguee devoir ecrit; mais je suis a vous de +tout coeur. + +G. SAND. + + [1] _Hommes et Dieux_. + [2] Theophile Gautier. + + + + +DCXXVII + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + +Nohant, 21 janvier 1867. + +Eh bien, cher fils, comment etes-vous arrive a Paris, par ce temps de +frimas qui vous a surpris le jour du depart? Avez-vous eu froid dans +l'affreuse diligence? Vous etes-vous embete. Je vous ai fait faire la +une vraie corvee et je me le reprochais en voyant tomber la neige. Et +j'ai ete si patraque, moi, depuis ce temps-la, que je n'avais pas le +courage de vous demander de vos nouvelles, et de celles de la patiente +et stoique _alitee_ [1]. Je crois que je vais mieux a present, du moins +il y a des jours ou je me crois guerie. Ca ne peut guere se faire par +une saison si dure; aussi je prends patience et m'arrange pour ne pas +penser, a mon mal. J'ai fait diversion en m'installant dans ma nouvelle +chambre, ou j'ai enfin chaud et ou je me trouve doucement et betement +dans le bleu tendre, couleur d'anemie. J'ai soif de travailler. + +Avez-vous lu _Mont-Reveche?_ Y voyez-vous plus clair que moi. +Pouvez-vous me lancer dans une bonne voie comme pour _Yilleiner_? Sauf a +ne pouvoir pas _executer_ tout ce que vous m'indiquerez et a tourner du +cote ou je peux etre _moi_, avec mes defauts et mes qualites. On ne +se separe pas de soi-meme. Il me semble que vous me sortiriez de mes +irresolutions et que vous me rendriez la foi. Essayez, si _Madame +Aubray_ ne vous absorbe pas trop. Peut-etre que je m'en vas tout +doucement et que je n'ai pas a m'inquieter de l'avenir. Mais, si, avant +de me confier a ce _toujours plus calme_ dont parle Goethe, je pouvais +faire encore un bon travail, je serais satisfaite. Voyez, et voyez bien, +si c'est avec _Mont-Reveche_ que je peux donner ce dernier coup de +collier. Si, apres reflexion, vous me dites _non, je_ pincerai d'une +autre guitare, sans aucun decouragement. + +Les enfants vous envoient des tendresses, ainsi qu'a tout votre beau +sexe, Coliche comprise. Moi, je vous embrasse _tretous_, comme on dit +ici. + +Qu'est-ce que vous pensez, vous, de ce _couronnement de l'edifice +napoleonien_? Il me semble que ce n'est qu'une velleite; on sait si peu +se servir de la liberte en France, qu'on se depechera de mal user du peu +qu'on nous donne, et vite alors on reprendra plus qu'on ne nous avait +pris, pour nous dire: "Vous voyez, c'est votre faute!" Ou bien quoi? +sent-on qu'il faut s'executer et que la chose craque? c'est peut-etre +trop tard, on ne fait pas des citoyens d'un coup de plume, quand on les +a si bien corrompus pendant quinze ans. + +Aurore a repris son aplomb apres votre depart, et je crois qu'un jour de +plus l'eut apprivoisee. Elle n'est pas bruyante; mais elle est tout de +meme farceuse avec un air serieux. Bonsoir, mon enfant. Je vous embrasse +tendrement. + +G. SAND. + + [1] Madame Alexandre Dumas. + + + + +DCXXVIII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + +Nohant, 8 fevrier 1867. + +Bah! zut! troulala! aie donc! aie donc! je ne suis plus malade ou du +moins je ne le suis plus qu'a moitie. L'air du pays me remet, ou la +patience, ou _l'autre_, celui qui veut encore travailler et produire. +Quelle est ma maladie? Rien. Tout en bon etat, mais quelque chose qu'on +appelle anemie, effet sans cause saisissable, degringolade qui, depuis +quelques annees, menace, et qui s'est fait sentir a Palaiseau, apres mon +retour de Croisset. Un amaigrissement trop rapide pour etre logique, le +pouls trop lent, trop faible, l'estomac paresseux ou capricieux, avec +un sentiment d'etouffement et des velleites d'inertie. Il y a eu +impossibilite de garder un verre d'eau dans ce pauvre estomac durant +plusieurs jours, et cela m'a mise si bas, que je me croyais peu +guerissable; mais tout se remet, et meme, depuis hier, je travaille. + +Toi, cher, tu te promenes dans la neige, la nuit. Voila qui, pour une +sortie exceptionnelle, est assez fou et pourrait bien te rendre malade +aussi! Ce n'est pas la lune, c'est le soleil que je te conseillais; nous +ne sommes pas des chouettes, que diable! Nous venons d'avoir trois jours +de printemps. Je parie que tu n'as pas monte a mon cher verger, qui est +si joli et que j'aime tant. Ne fut-ce qu'en souvenir de moi, tu devrais +le grimper tous les jours de beau temps a midi. Le travail serait plus +coulant apres et regagnerait le temps perdu et au dela. + +Tu es donc dans des ennuis d'argent? Je ne sais plus ce que c'est +depuis que je n'ai plus rien au monde. Je vis de ma journee comme le +proletaire; quand je ne pourrai plus faire ma journee, je serai emballee +pour l'autre monde, et alors je n'aurai plus besoin de rien. Mais il +faut que tu vives, toi. Comment vivre de ta plume si tu te laisses +toujours duper et tondre? Ce n'est pas moi qui t'enseignerai le moyen +de te defendre. Mais n'as-tu pas un ami qui sache agir pour toi? Helas! +oui, le monde va a la diable de ce cote-la; et je parlais de toi, +l'autre jour, a un bien cher ami, en lui montrant l'artiste, celui qui +est devenu si rare, maudissant la necessite de penser au cote materiel +de la vie. Je t'envoie la derniere page de sa lettre; tu verras que +tu as la un ami dont tu ne te doutes guere, et dont la signature te +surprendra. + +Non, je n'irai pas a Cannes malgre une forte tentation! Figure-toi +qu'hier, je recois une petite caisse remplie de fleurs coupees en pleine +terre, il y a deja cinq ou six jours; car l'envoi m'a cherchee a Paris +et a Palaiseau. Ces fleurs sont adorablement fraiches, elles embaument, +elles sont jolies comme tout.--Ah! partir, partir tout de suite pour les +pays du soleil. Mais je n'ai pas d'argent et, d'ailleurs, je n'ai pas le +temps. Mon mal m'a retardee et ajournee. Restons. Ne suis-je pas bien? +Si je ne peux pas aller a Paris le mois prochain, ne viendras-tu pas me +voir ici? Mais oui, c'est huit heures de route. Tu ne peux pas ne pas +voir ce vieux nid. Tu m'y dois huit jours, ou je croirai que j'aime un +gros ingrat qui ne me le rend pas. + +Pauvre Sainte-Beuve! Plus malheureux que nous, lui qui n'a pas eu de +gros chagrins et qui n'a plus de soucis materiels. Le voila qui pleure +ce qu'il y a de moins regrettable et de moins serieux dans la vie, +entendue comme il l'entendait! Et puis tres altier, lui qui a ete +janseniste, son coeur s'est refroidi de ce cote-la. L'intelligence s'est +peut-etre developpee, mais elle ne suffit pas a nous faire vivre, et +elle ne nous apprend pas a mourir. Barbes, qui depuis si longtemps +attend a chaque minute qu'une syncope l'emporte, est doux et souriant. +Il ne lui semble pas, et il ne semble pas non plus a ses amis, que la +mort le separera de nous. Celui qui s'en va tout a fait, c'est celui +qui croit finir et ne tend la main a personne pour qu'on le suive ou le +rejoigne. + +Et bonsoir, cher ami de mon coeur. On sonne la representation, Maurice +nous regale ce soir des marionnettes. C'est tres amusant, et le theatre +est si joli! un vrai bijou d'artiste. Que n'es-tu la! C'est bete de ne +pas vivre porte a porte avec ceux qu'on aime. + + + + +DCXXIX + +A M. HENRY HARRISSE, A PARIS. + + Nohant, 14 fevrier 1867 + +Cher ami, + +Je vous remercie de penser a moi, de vous occuper de ce qui m'interesse, +et de me le dire d'une facon si charmante. C'est une coquetterie que me +fait la destinee, de me donner un correspondant tel que vous. Je vois, +grace a vous le diner Magny comme si j'y etais. Seulement il me semble +qu'il doit etre encore plus gai sans moi; car Theo a parfois des remords +quand il s'emancipe trop a mon oreille. Dieu sait pourtant que je ne +voudrais, pour rien au monde, mettre une sourdine a sa verve. Elle fait +d'autant plus ressortir l'inalterable douceur de l'adorable Renan, avec +sa tete de _Charles le Sage_. + +Plus heureuse que Sainte-Beuve, je me retablis bien. J'ai encore eu une +rechute d'accablement; mais je recommence a aller mieux et j'essaye de +me remettre au _travail_, mot bien ambitieux pour un simple romancier. + +Merci pour l'article _Jouvin_; car j'ai retrouve votre bonne ecriture +sur la bande. Je lui ecris par le meme courrier. Oui, nous avons eu et +nous avons encore de belles journees ici. Notre climat est plus clair +et plus chaud que celui des environs de Paris. Le pays n'est pas beau +generalement chez nous: terrain calcaire, tres fromental, mais peu +propre au developpement des arbres; des lignes douces et harmonieuses; +beaucoup d'arbres, mais petits; un grand air de solitude, voila tout +son merite. Il faudra vous attendre a ceci, que mon pays est comme moi, +insignifiant d'aspect. Il a du bon quand on le connait; mais il n'est +guere plus opulent et plus demonstratif que ses habitants. + +Vous savez que je compte toujours vous y voir arriver un jour ou +l'autre. Mais prevenez-moi, pour que je ne sois pas ailleurs, et +tenez-moi au courant de vos voyages. Mon fils, a qui j'ai beaucoup parle +de vous, vous envoie d'avance toutes ses cordialites. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +DCXXX + +A. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, 16 fevrier 1867. + +Non, je ne suis pas catholique, mais je proscris les monstruosites. Je +dis que le vieux laid qui se paye des tendrons ne fait pas l'amour et +qu'il n'y a la ni cypres, ni ogive, ni infini, ni male, ni femelle. Il +y a une chose contre nature; car ce n'est pas le desir qui pousse le +tendron dans les bras du vieux laid, et, la ou il n'y a pas liberte et +reciprocite, c'est un attentat a la sainte nature. + +I1 faut croire que nous nous aimons tout de bon, cher camarade, car nous +avons eu tous les deux en meme temps la meme pensee. Tu m'offres mille +francs pour aller a Cannes, toi qui es gueux comme moi, et, quand tu +m'as ecrit que tu etais _embete_ de ces choses d'argent, j'ai rouvert +ma lettre pour t'offrir la moitie de mon avoir, qui se monte toujours a +deux mille; c'est ma reserve. Et puis je n'ai pas ose. Pourquoi? C'est +bien bete; tu as ete meilleur que moi, tu as ete tout bonnement au fait. +Donc je t'embrasse pour cette bonne pensee et je n'accepte pas. Mais +j'accepterais, sois-en sur, si je n'avais pas d'autre ressource. +Seulement, je dis que, si quelqu'un doit me preter, c'est le seigneur +Buloz, qui a achete des chateaux et des terres avec mes romans. Il ne me +refuserait pas, je le sais. Il m'offre meme. Je prendrai donc chez lui, +s'il le faut. Mais je ne suis pas en etat de partir, je suis retombee +ces jours-ci. J'ai dormi trente-six heures de suite, accablee. A +present, je suis sur pied, mais faible. Je t'avoue que je n'ai pas +I'energie de vouloir _vivre_. Je n'y tiens pas; me deranger d'ou je suis +bien, chercher de nouvelles fatigues, me donner un mal de chien pour +renouveler une vie de chien, c'est un peu bete, je trouve, quand il +serait si doux de s'en aller comme ca, encore aimant, encore aime, en +guerre avec personne, pas mecontent de soi et revant des merveilles dans +les autres mondes; ce qui suppose l'imagination encore assez fraiche. + +Mais je ne sais pourquoi je te parle de choses reputees tristes, j'ai +trop l'habitude de les envisager doucement. J'oublie qu'elles paraissent +affligeantes a ceux qui semblent dans la plenitude de la vie. N'en +parlons plus et laissons faire le printemps, qui va peut-etre me +souffler l'envie de reprendre ma tache. Je serai aussi docile a la voix +interieure qui me dira de marcher qu'a celle qui me dira de m'asseoir. + +Ce n'est pas moi qui t'ai promis un roman sur la sainte Vierge. Je ne, +crois pas du moins. Mon article sur la faience, je ne le retrouve pas. +Regarde donc s'il n'a pas ete imprime a la fin d'un de mes volumes pour +completer la derniere feuille. Ca s'appelait _Giovanni Freppa_ ou _les +Maioliques_. + +Oh! mais quelle chance! En t'ecrivant, il me revient dans la tete un +coin ou je n'ai pas cherche. J'y cours, je trouve! Je trouve bien mieux +que mon article, et je t'envoie trois ouvrages qui te rendront aussi +savant que moi. Celui de Passeri est charmant. + +Barbes est une intelligence, certes, mais en _pain de sucre_. +Cerveau tout en hauteur, un crane indien aux instincts doux, presque +introuvables; tout pour la pensee metaphysique, devenant instinct et +passion qui dominent tout. De la un caractere que l'on ne peut comparer +qu'a celui de Garibaldi. Un etre invraisemblable a force d'etre saint et +parfait. Valeur immense, sans application immediate en France. Le milieu +a manque a ce heros d'un autre, age ou d'un autre pays. + +Sur ce, bonsoir.--Dieu, que je suis _veau_! Je te laisse le titre de +_vache_, que tu t'attribues dans tes jours de lassitude. C'est egal, +dis-moi quand tu seras a Paris. Il est probable qu'il me faudra y aller +quelques jours pour une chose ou l'autre. Nous nous embrasserons, et +puis vous viendrez a Nohant cet ete. C'est convenu, il le faut! + +Mes tendresses a la maman et a la belle niece. + + + + +DCXXXI + +A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS + + Nohant, 18 fevrier 1867. + +Combien je vous remercie de ce beau livre, un chef-d'oeuvre, un modele +pour le fond, et pour la forme! Ce n'est pas une decouverte pour moi. +Je vous ai toujours suivi avec l'adoration de votre talent, chaque jour +plus pur et plus plein; mais il fait bon tenir tout cela ensemble et le +relire comme on relit sans cesse Mozart et Beethoven. + +Si je n'eusse ete malade, et _tres malade_, j'aurais voulu joindre ma +petite note au concert des eloges, et la _Revue des Deux Mondes_ m'eut +_peut-etre_ laisse dire. Mais ce n'est que depuis trois jours que je +peux ecrire quelques pages. L'article que j'ai publie sur le livre de +Maurice etait fait il y a longtemps. Ce livre, qu'on a du vous porter de +sa part, devait paraitre beaucoup plus tot. + +Me voila revenue a la vie et vous y avez contribue. Si quelque chose +remet la tete et le coeur a leur place, c'est ce que vous avez dans la +tete et dans le coeur. + +Bien a vous. + +G. SAND. + +Mon fils veut aussi que je vous dise son admiration. + + + + +DGXXXII + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 2 mars 1867. + +Cher excellent ami, + +Je suis guerie depuis une huitaine de jours; je reprends mes forces +rapidement et je travaille. Je veux vous le dire pour ne pas laisser a +votre tendre amitie une preoccupation vaine. Je refais un nouveau bail, +sans joie ni chagrin, comme je vous le disais. La vie ne m'apportera pas +de nouveaux bonheurs et peut-etre me menage-t-elle de nouveaux chagrins. +Inutile d'en supputer les chances, puisque le devoir est de l'accepter +quelle qu'elle soit. + +Ainsi vous faites, avec un courage bien superieur au mien, qui n'est +qu'un detachement amene par l'experience. Vous, toujours prisonnier +ou malade, vous n'avez guere vecu reellement; aussi votre ame s'est +habituee a s'epanouir quand meme, dans une region au-dessus de la vie +reelle, et cette noble existence torturee, toujours souriante et douce, +restera comme une legende dans le coeur de nos enfants. + +Merci, merci, et pardon mille fois pour les inquietudes que vous +m'exprimez. Aucun medecin ne sait jamais comment je m'attenue et me +remets si vite; je ne le sais pas non plus. Je ne devrais, parler de moi +qu'_in articulo mortis_, puisque je donne de fausses peurs a mes amis. + +Maurice vous embrasse, et moi aussi, bien tendrement. Ne vous fatiguez +pas a m'ecrire; mais, quand vous etes bien ou passablement, deux lignes! +c'est un si grand bonheur pour nous! + +A vous. + +G. SAND. + + + + +DCXXXIII + + A M. LOUIS VIARDOT, A BADEN + +Nohant, 11 avril 1867. + +Quoi qu'il en soit, me voila mieux et tres calme, a Nohant, ou j'ai +passe presque tout l'hiver. Maurice est heureux en menage; il a un vrai +petit tresor de femme, active, rangee, bonne mere et bonne menagere, +tout en restant artiste d'intelligence et de coeur. Nous avons un seul +petit enfant; une fillette de quinze mois, qui s'appelle Aurore, et qui +annonce aussi beaucoup d'intelligence et d'_attention_. La gentille +creature semble faire son possible pour nous consoler du cher petit +que nous avons perdu. Maurice est devenu grand piocheur, naturaliste, +geologue et romancier par-dessus le marche. Moi, j'ai peu travaille cet +hiver; j'ai ete trop detraquee. + +Voila notre bulletin en reponse au votre. Mais pourquoi donc etes-vous +si _brouilles avec Paris_? Est-ce que l'Exposition n'attirera pas ma +_fifille[1]?_ Et puis la France, en somme, n'est-ce pas quelque chose, +et quelqu'un a retrouver, ne fut-ce que pour resumer sa propre vie en la +voyant se transformer? La surface, n'est pas belle; c'est la phase de +l'impudence dans les moeurs avec l'hypocrisie dans les idees. Mais +on dit qu'il se fait, en dessous, un grand travail economique et +philosophique d'ou sortiront un socialisme nouveau et une politique +nouvelle. Il faut vivre dans cet espoir; car les classes qui _remuent_ +et qui _paraissent_ sont affreusement pourries; et l'on est etonne de se +voir, a soixante ans passes, plus jeune et plus naif que la jeunesse et +la pretendue virilite de ce temps. Que de choses il y aurait a se dire +sur tout cela! mais vous pressentez bien ce qui en est, et, sauf que je +me plains de l'abandon ou vous laissez vos amis, j'approuve fort votre +retraite dans la vie de famille, seul et dernier refuge de la liberte de +l'ame. + +J'embrasse et cheris eternellement ma _fifille_ grande et bonne, et nous +nous reunissons tous trois pour vous envoyer a tous deux, ainsi qu'a vos +chers enfants, nos meilleures amities de coeur. + +G. SAND. + + [1] Madame Pauline Viardot-Garcia. + + + + +DCXXXIV + +A M. ANDRE BOUTET, A PALAISEAU + + Nohant, 15 avril 1867. + +Cher ami, + +Je prends acte de votre bonne promesse pour les vacances ou pour un +autre moment de l'annee ou vous serez le mieux disponible. Nous nous +entendrons pour que je ne sois pas en excursion dans ce moment-la. Nous +philosopherons au grand soleil, si Dieu nous donne un meilleur ete que +l'autre. Mais je crois notre philosophie bien droite et bien claire. Le +desir maladif de se perdre dans les questions metaphysiques s'apaise +quand on en a tate serieusement. + +Si le cher papa[1], qui croit decouvrir des choses rebattues, avait +fait quelques vraies etudes, il affirmerait de moins en moins la nature +speciale et le role special de Dieu. Contentons-nous de vivre du +sentiment qui nous pousse a rever une perfection relative, et a y croire +d'autant plus que nous nous sentons devenir meilleurs. + +Au reste, pour en revenir au papa, sa lettre etait bonne comme lui et +moins fanatique de certitude que la precedente. Sa chimere est celle +d'un esprit genereux; sa vanite, celle d'un coeur tres pur. + +Quand on voit le genre humain perdu de betise et de vice, et la +vieillesse, aussi bien que la jeunesse d'a present, tourner a l'egoisme +et au materialisme, on est heureux de trouver dans sa famille une belle +ame dont les defauts et les travers ne sont que l'exces de qualites +serieuses et d'instincts touchants. Aimez-vous donc quand meme. Ne +faut-il pas que la famille s'essaye aux habitudes de tolerance et de +libre pensee qui doivent gouverner les societes futures? + +Nous sommes malheureusement encore les fils de ceux qui s'envoyaient +mutuellement a la guillotine, et les petits-fils de ceux qui +s'envoyaient au bucher, pour cause d'idees contraires. Il faut bien que +nous apprenions a porter en nous notre propre pensee et nos propres +croyances, sans exiger que les antres nous suivent et sans aimer +moins ceux qui ne nous suivent pas. Ce n'est pas un ideal _si bleu_ a +entrevoir. La raison, d'accord en ceci avec le sentiment, admet deja la +tolerance: reste l'habitude a prendre. Essayons, chacun chez nous. + +Maurice est tres content que _Miss Mary_ vous amuse. Il en etait un peu +degoute a cause des _si_ et des _mais_ de la _Revue_, qui prend a tache +de decourager tous ses redacteurs, et qui, au fond, est bien plus avec +les princes libertins et les duchesses amoureuses et devotes de F..., +qu'avec les Sand et consorts. Mais je lui remonte le moral, parce que +son roman est veritablement un progres sur ceux qui precedent. + +Embrassez, pour Lina et pour moi, toute la chere famille. Aurore vous +envoie des baisers a poignee en se manierant de la facon la plus +comique. + +G. SAND. + + [1] M. Desplanches. Voir la lettre DCIII, qui lui est adressee. + + + + +DCXXXV + +A M. LOUIS VIARDOT, A PARIS[1] + + Nohant, 24 avril 1867, + +Mon cher incredule, + +C'est tres bien, tres bien dit et pense. Je ne vous dis pas non. +Seulement je vous dis: Il y a plus que ca. Vous etes dans le vrai; mais +le vrai n'est pas un chemin ferme; au dela du but atteint, il y a encore +autre chose qui est encore le vrai, et ainsi toujours jusqu'a la fin des +siecles de l'humanite. Si la raison et l'experience fermaient le livre +de la vie intellectuelle, elles ne vaudraient pas beaucoup mieux que les +chimeres d'un spiritualisme mal entendu. Je pense, moi, que vous n'avez +pas assez tenu compte de l'importance du sentiment dans les elements +de la certitude. Vous trouvez trop commode de le supprimer comme une +aimable hypothese; vous oubliez qu'il a juste autant de valeur que la +raison, et que l'induction ne le cede en rien a la deduction. Je ne vous +donnerai pas la clef qui ouvrira les deux portes a la fois pour nous +faire penetrer dans le monde des idees completes. Je ne l'ai pas, je +suis trop bete; mais je sais bien qu'il y a une double entree, et que +vous ne frappez qu'a une seule. Sur ce, continuez a frapper; cela ne +peut faire que du bien; car le seul malice sont les portes qui ne +s'ouvrent pas. Je vous embrasse avec amitie. + +Et je dis a Pauline: + +Fille cherie, vous me tentez bien; mais, helas! vous ne savez pas comme +je suis vieille depuis six mois. J'avais arrange ma vie pour avoir un +peu de liberte, et j'en aurais si je me portais bien. Mais me voila a +chaque instant faible et bonne a rien. Le printemps me ranime, et tout +a coup m'ecrase. Vais-je reprendre mon activite et la jeunesse de +soixante-trois ans que je croyais revenue l'annee derniere? C'est +ambitieux, et, s'il faut me resigner a mon vrai age, c'est comme +_Dieu voudra_. Que Louis me pardonne cette _hypothese_; moi, j'en ai +l'habitude, et je n'accuse pas Dieu quand je suis malade; mais je lui +demande tout de meme de me donner la force d'aller vous voir, ma chere +fille, avant de prendre des bequilles. Nous verrons ce qu'il decidera, +ce vieux bon Dieu. Quand il fera chaud, bien chaud, peut-etre que je +serai vaillante encore une fois. + +Je vous embrasse maternellement, comme toujours. + + [1] Apres avoir recu son opuscule intitule _Libre Examen, apologie + d'un incredule_. + + + + +DCXXXVI + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 9 mai 1867. + +Cher ami, + +Je vas bien, je travaille, j'acheve _Cadio_. Il fait chaud, je vis, je +suis calme et triste, je ne sais guere pourquoi. Dans cette existence si +unie, si tranquille et si douce que j'ai ici, je suis dans un element +qui me debilite moralement en me fortifiant au physique; et je tombe +dans des spleens de miel et de roses qui n'en sont pas moins des +spleens. Il me, semble que tous ceux que j'ai aimes m'oublient et que +c'est justice, puisque je vis en egoiste, sans avoir rien a faire pour +eux. + +J'ai vecu de devouements formidables qui m'ecrasaient, qui depassaient +mes forces et que je maudissais souvent. Et il se trouve que, n'en ayant +plus a exercer, je m'ennuie d'etre bien. Si la race humaine allait tres +bien ou tres mal, on se rattacherait a un interet general, on vivrait +d'une idee, illusion ou sagesse. Mais tu vois ou en sont les esprits, +toi qui tempetes avec energie contre les trembleurs. Cela se dissipe, +dis-tu? mais c'est pour recommencer! Qu'est-ce que c'est, qu'une societe +qui se paralyse au beau milieu de son expansion, parce que demain peut +amener un orage? Jamais la pensee du danger n'a produit de pareilles +demoralisations. Est-ce que nous sommes dechus a ce point qu'il faille +nous prier de manger en nous jurant que rien ne viendra troubler notre +digestion? Oui, c'est bete, c'est honteux. Est-ce le resultat du +bien-etre, et la civilisation va-t-elle nous pousser a cet egoisme +maladif et lache? + +Mon optimisme a recu une rude atteinte dans ces derniers temps. Je me +faisais une joie, un courage a l'idee de te voir ici. C'etait comme une +guerison que je mijotais; mais te voila inquiet de ta chere vieille +mere, et certes je n'ai pas a reclamer. + +Enfin, si je peux, avant ton depart pour Paris, finir le _Cadio_ auquel +je suis attelee sous peine de n'avoir plus de quoi payer mon tabac et +mes souliers, j'irai t'embrasser avec Maurice. Sinon, je t'espererai +pour le milieu de l'ete. Mes enfants, tout deconfits de ce retard, +veulent t'esperer aussi, et nous le desirons d'autant plus que ce sera +signe de bonne sante pour la chere maman. + +Maurice s'est replonge dans l'histoire naturelle; il veut se +perfectionner dans les _micros_; j'apprends par contre-coup. Quand +j'aurai fourre dans ma cervelle le nom et la figure de deux ou trois +mille especes imperceptibles, je serai bien avancee, n'est-ce pas? Eh +bien, ces etudes-la sont de veritables _pieuvres_ qui vous enlacent +et qui vous ouvrent je ne sais quel infini. Tu demandes si c'est la +destinee de l'homme _de boire_ _l'infini_; ma foi, oui, n'en doute pas, +c'est sa destinee, puisque c'est son reve et sa passion. + +_Inventer_, c'est passionnant aussi; mais quelle fatigue, apres! Comme +on se sent vide et epuise intellectuellement, quand on a ecrivaille des +semaines et des mois sur cet animal a deux pieds qui a seul le droit +d'etre represente dans les romans! Je vois Maurice tout rafraichi et +tout rajeuni quand il retourne a ses betes et a ses cailloux, et, si +j'aspire a sortir de ma misere, c'est pour m'enterrer aussi dans les +etudes qui, au dire des epiciers, ne-_servent a rien_. Ca vaut toujours +mieux que de dire la messe et de _sonner_ l'adoration du Createur. + +Est-ce vrai, ce que tu me racontes de G...? est-ce possible? je ne peux +pas croire ca. Est-ce qu'il y aurait, dans l'atmosphere que la terre +engendre en ce moment, un gaz, _hilarant_ ou autre, qui empoigne tout a +coup la cervelle et portera faire des extravagances, comme il y a eu, +sous la premiere revolution, un fluide exasperateur qui portait a +commettre des cruautes? Nous sommes tombes de l'enfer du Dante dans +celui de Scarron. + +Que penses-tu, toi, bonne tete et bon coeur, au milieu de cette +bacchanale? Tu es eu colere, c'est bien. J'aime mieux ca que si tu en +riais; mais quand tu t'apaises et quand tu reflechis? + +Il faut pourtant trouver un joint pour accepter l'honneur le devoir et +la fatigue de vivre? Moi, je me rejette dans l'idee d'un eternel voyage +dans des mondes plus amusants; mais il faudrait y passer vite et changer +sans cesse. La vie que l'on craint tant de perdre est toujours trop +longue pour ceux qui comprennent vite ce qu'ils voient. Tout s'y repete +et s'y rabache. + +Je t'assure qu'il n'y a qu'un plaisir: apprendre ce qu'on ne sait pas, +et un bonheur: aimer les exceptions. Donc, je t'aime et je t'embrasse +tendrement. + +Je suis inquiete de Sainte-Beuve. Quelle perte ce serait! Je suis +contente si Bouilhet est content. Est-ce une position et une bonne? + + + + +DCXXXVII + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 12 mai 1867. + +Ami, + +Je ne crois pas a l'invasion, ce n'est pas la ce qui me preoccupe. Je +crains une revolution orleaniste, je me trompe peut-etre. Chacun voit +de l'observatoire ou le hasard le place. Si les Cosaques voulaient nous +ramener les Bourbons ou les d'Orleans, ils n'auraient pas beau jeu, +ce me semble, et ces princes auraient peu de succes. Mais, si la +bourgeoisie, plus habile que le peuple, ourdit une vaste conspiration +et reussit a apaiser, avec les promesses dont tous les pretendants sont +prodigues, les besoins de liberte qui se manifestent, quelle reculade et +quelle nouveau leurre! + +On est las du present, cela est certain. On est blesse d'etre joue par +un manque de confiance trop evident, on a soif de respirer. On reve +toute sorte de soulagements et d'inconsequences. On se demoralise, on se +fatigue, et la victoire sera au plus habile. Quel remede? On a encourage +l'esprit pretre, on a laisse les couvents envahir la France et les sales +ignorantins s'emparer de l'education; on a compte qu'ils serviraient le +principe d'autorite en abrutissant les enfants, sans tenir compte de +celle verite que qui n'apprend pas a resister ne sait jamais obeir. + +Y aura-t-il un peuple dans vingt ans d'ici? Dans les provinces, non, je +le crains bien. + +Vous craignez les _Huns_! moi, je vois chez nous des barbares bien plus +redoutables, et, pour resister a ces sauvages enfroques, je vois le +monde de l'intelligence tourmente, de fantaisies qui n'aboutissent a +rien, qu'a subir le hasard des revolutions sans y apporter ni conviction +ni doctrine. Aucun ideal! Les revolutions tendent a devenir des enigmes +dont il sera impossible d'ecrire l'histoire et de saisir le vrai sens, +tant elles seront compliquees d'intrigues et traversees d'interets +divers, speculant sur la paresse d'esprit du grand nombre. Il faut en +prendre son parti, c'est une epoque de dissolution ou l'on veut essayer +de tout et tout user avant de s'unir dans l'amour du vrai. Le vrai est +trop simple, il faut y arriver toujours par le complique. Laissons +passer ces tourbillons. Ils retardent les courants, ils ne les +retiennent pas. + +L'avenir est beau quand meme, allez! un avenir plus eloigne que nous ne +l'avions pressenti dans notre jeunesse. La jeunesse devance toujours +le possible; mais nous pouvons nous endormir tranquilles. Ce siecle a +beaucoup fait et fera beaucoup encore; et nous, nous avons fait ce que +nous avons pu. D'un monde meilleur, nous verrons peut-etre que le ble +leve dans celui-ci. + +Adieu, cher ami de mon coeur. Je vas bien a present et je travaille. Ce +beau temps va surement vous soulager. Maurice vous embrasse. + +G. SAND. + + + + +DCXXXVIII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 30 mai 1867. + +Te voila chez toi, vieux de mon coeur, et il faudra que j'aille t'y +embrasser avec Maurice. Si tu es toujours plonge dans le travail, nous +ne ferons qu'aller et venir. C'est si pres de Paris, qu'il ne faut point +se gener. Moi, j'ai fait _Cadio_, ouf!!! Je n'ai plus qu'a le _relicher_ +un peu. C'est une maladie que de porter si longtemps cette grosse +machine dans sa _trompette_. J'ai ete si interrompue par la maladie +reelle, que j'ai eu de la peine a m'y remettre. Mais je me porte comme +un charme depuis le beau temps et je vas prendre un bain de botanique. + +Maurice en prend un d'entomologie. Il fait trois lieues avec un ami de +sa force pour aller chercher, au milieu d'une lande immense, un animal +qu'il faut regarder a la loupe. Voila le bonheur! c'est d'etre bien +toque. Mes tristesses se sont dissipees en faisant _Cadio_; a present, +je n'ai plus que quinze ans, et tout me parait pour le mieux dans le +meilleur des mondes possibles. Ca durera ce que ca pourra. Ce sont des +acces d'innocence, ou l'oubli du mal equivaut a l'inexperience de l'age +d'or. + +Comment va la chere mere? Elle est heureuse de te retrouver pres d'elle! + +Et le roman? Il doit avancer, que diable! Marches-tu un peu? es-tu plus +raisonnable? + +L'autre jour, il y avait ici des gens pas trop betes qui ont parle de +_Madame Bovary_ tres bien, mais qui goutaient moins _Salammbo_. Lina +s'est mise dans une colere rouge, ne voulant pas permettre a ces +malheureux la plus petite objection; Maurice a du la calmer, et, +la-dessus, il a tres bien apprecie l'ouvrage, en artiste et en savant; +si bien que les recalcitrants ont rendu les armes. J'aurais voulu ecrire +ce qu'il a dit. Il parle peu, et souvent mal; cette fois, c'etait, +extraordinairement reussi. + +Je veux donc te dire non pas adieu, mais au revoir, des que je pourrai. +Je t'aime beaucoup, mon cher vieux, tu le sais. L'ideal serait de vivre +a longues annees avec un bon et grand coeur comme toi. Mais alors on ne +voudrait plus mourir, et, quand on est _vieux_ de fait comme moi, il +faut bien se tenir pret a tout. + +Je t'embrasse tendrement, Maurice aussi. Aurore est la personne la plus +douce et la plus farceuse. Son pere la fait boire en disant: _Dominus +vobiscum!_ puis elle boit, et repond: _Amen_! La voila qui marche. +Quelle merveille que le developpement d'un petit enfant! On n'a jamais +fait cela. Suivi jour par jour, ce serait precieux a tous egards. C'est +de ces choses que nous voyons tous sans les voir. + +Adieu encore; pense a ton vieux troubadour, qui pense a toi sans cesse. + + + + +DCXXXIX + +AU MEME + + Nohant, 14 juin 1867. + +Cher ami, + +Je pars avec mon fils et sa femme pour passer quinze jours a Paris, +peut-etre plus si la reprise de _Villemer_ me mene plus tard. Donc, ta +bonne chere mere, que, je ne veux pas manquer, non plus, a tout le temps +d'aller voir ses filles. J'attendrai a Paris que tu me dises si elle est +de retour, ou bien, si je vous fais une vraie visite, vous me donnerez +l'epoque qui vous ira le mieux. + +Mon intention, pour le moment, etait tout bonnement d'aller passer une +heure avec vous, et Lina etait tentee d'en etre; je lui aurais montre +Rouen, et puis nous eussions ete t'embrasser, pour revenir le soir a +Paris; car la chere petite a toujours l'oreille et le coeur au guet +quand elle est separee d'Aurore, et ses jours de vacances lui sont +comptes par une inquietude continuelle que je comprends bien. Nous irons +donc en courant te serrer les mains. Si cela ne se peut pas, j'irai +seule plus tard quand le coeur t'en dira, et, si tu vas dans le Midi, +je remettrai jusqu'a ce que tout s'arrange sans entraver en quoi que ce +soit les projets de ta mere ou les tiens. Je suis tres libre, moi. Donc, +ne t'inquiete pas, et arrange ton ete sans te preoccuper de moi. + +J'ai trente-six projets aussi; mais je ne m'attache a aucun; ce qui +m'amuse, c'est ce qui me prend et m'emmene a l'improviste. Il en est +du voyage comme du roman: ce qui passe est ce qui commande. Seulement, +quand on est a Paris, Rouen n'est pas un voyage, et je serai toujours a +meme, quand je serai la, de repondre a ton appel. Je me fais un peu de +remords de te prendre des jours entiers de travail, moi qui ne m'ennuie +jamais de flaner, et que tu pourrais laisser des heures entieres sous +un arbre, ou devant deux buches allumees avec la certitude que j'y +trouverai quelque chose d'interessant. Je sais si bien vivre _hors de +moi!_ ca n'a pas toujours ete comme ca. J'ai ete jeune aussi et sujette +aux indigestions. C'est fini! + +Depuis que j'ai mis le nez dans la vraie nature, j'ai trouve la un +ordre, une suite, une placidite de revolutions qui manquent a l'homme, +mais que l'homme peut, jusqu'a un certain point, s'assimiler, quand il +n'est pas trop directement aux prises avec les difficultes de la vie qui +lui est propre. Quand ces difficultes reviennent, il faut bien qu'il +s'efforce d'y parer; mais, s'il a bu a la coupe du vrai eternel, il ne +se passionne plus trop pour ou contre le vrai ephemere et relatif. + +Mais pourquoi est-ce que je te dis cela? C'est que cela vient au courant +de la plume; car, en y pensant bien, ton etat de surexcitation est +probablement plus vrai, ou tout au moins plus fecond et plus humain que +ma tranquillite _senile_. Je ne voudrais pas te rendre semblable a moi, +quand meme, au moyen d'une operation magique, je le pourrais. Je ne +m'interesserais pas _a moi_, si j'avais l'honneur de me rencontrer. Je +me dirais que c'est assez d'un troubadour a gouverner et j'enverrais +l'autre a Chaillot. + +A propos de bohemiens, sais-tu qu'il y a des bohemiens de mer? J'ai +decouvert, aux environs de Tamaris, dans des rochers perdus, de grandes +barques bien abritees, avec des femmes, des enfants, une population +cotiere, tres restreinte, toute basanee; pechant pour manger, sans +faire grand commerce; parlant une langue a part que les gens du pays ne +comprennent pas; ne demeurant nulle part que dans ces grandes barques +echouees sur le sable, quand la tempete les tourmente dans leurs anses +de rochers; se mariant entre eux, inoffensifs et sombres, timides ou +sauvages; ne repondant pas quand on leur parle. Je ne sais plus comment +on les appelle. Le nom que l'on m'a dit a glisse, mais je pourrais me +le faire redire. Naturellement les gens du pays les abominent et disent +qu'ils n'ont aucune espece de religion: si cela est, ils doivent etre +superieurs a nous. Je m'etais aventuree toute seule au milieu d'eux. +"Bonjour, messieurs." Reponse: un leger signe de tete. Je regarde leur +campement, personne ne se derange. Il semble qu'on ne me voie pas. Je +leur demande si ma curiosite les contrarie.--Un haussement d'epaules +comme pour dire: "Qu'est-ce que ca nous fait?" Je m'adresse a un jeune +garcon qui refaisait tres adroitement des mailles a un filet; je lui +montre une piece de cinq francs en or. Il regarde d'un autre cote. Je +lui en montre une en argent. Il daigne la regarder. "La veux-tu?" Il +baisse le nez sur son ouvrage. Je la place pres de lui, il ne bouge pas. +Je m'eloigne, il me suit des yeux. Quand-il croit que je ne le vois +plus, il prend la piece, et va causer, avec un groupe. J'ignore ce qui +se passe. J'imagine qu'on joint tout cela au fonds commun. Je me mets +a herboriser a quelque distance, en vue, pour savoir si on viendra me +demander autre chose ou me remercier. Personne ne bouge. Je retourne +comme par hasard de leur cote, meme silence, meme indifference. Une +heure apres, j'etais au haut de la falaise et je demandais au garde-cote +ce que c'etait que ces gens-la qui ne parlaient ni francais, ni italien, +ni patois. Il me dit alors le nom, que je n'ai pas retenu. + +Dans son idee, c'etaient des Mores, restes a la cote depuis le temps des +grandes invasions de la Provence, et il ne se trompait peut-etre pas. Il +me dit qu'il m'avait vue au milieu d'eux, du haut de son guettoir, et +que j'avais eu tort, parce que c'etaient des gens capables de tout; +mais, quand je lui demandai quel mal ils faisaient, il m'avoua qu'ils +n'en faisaient aucun. Ils vivaient du produit de leur peche et surtout +des epaves qu'ils savaient recueillir avant les plus alertes. Ils +etaient l'objet du plus parfait mepris. Pourquoi? Toujours la meme +histoire. Celui qui ne fait pas comme tout le monde ne peut faire que le +mal. + +Si tu vas dans ce pays-la, tu pourras peut-etre en rencontrer a la +pointe du _Brusq_. Mais ce sont des oiseaux de passage, et il y a des +annees ou ils ne paraissent plus. + +Je n'ai pas seulement apercu le _Paris-Guide._ On me devait pourtant +bien un exemplaire; car j'y ai donne quelque chose sans reclamer aucun +payement. C'est a cause de ca, probablement, qu'on m'a oubliee. Pour +conclure, je serai a Paris du 20 juin au 5 juillet. Donne-moi la de les +nouvelles, toujours rue des Feuillantines,97. Je resterai peut-etre +davantage, mais je n'en sais rien. Je t'embrasse tendrement, mon grand +vieux. Marche un peu, je t'en supplie. Je ne crains rien pour le roman; +mais je crains pour le systeme nerveux prenant trop la place du systeme +musculaire. Moi, je vais tres bien, sauf des coups de foudre ou je tombe +sur mon lit pendant quarante-huit heures sans vouloir qu'on me parle. +Mais c'est rare, et, pourvu que je ne me laisse pas attendrir pour qu'on +me soigne, je me releve parfaitement guerie. + +Tendresses de Maurice. L'entomologie l'a repris cette annee; il trouve +des merveilles. Embrasse ta mere pour moi et soigne-la bien. Je vous +aime de tout mon coeur. + + + + +DCXL + +A M. HENRY HARRISSE, A VIENNE (AUTRICHE) + + Nohant, 28 juillet 1867. + +Cher ami, + +Je vous ai ecrit deux fois, et vous m'apprenez, de Venise, que vous +n'avez rien recu! L'Italie est donc toujours le pays ou rien ne marche, +pas meme la poste, et ou les lettres subissent un embargo mysterieux? Je +savais bien que vous y auriez des deceptions terribles. L'etranger et +le pape ne pesent pas durant des siecles sur une nation pour qu'elle se +reveille un beau matin jeune et forte. L'esclavage est un crime pour qui +le subit, aussi bien que pour qui l'impose. Il faut bien en recevoir le +chatiment, c'est-a-dire en subir la consequence. + +J'avais pourtant reve de revoir Venise delivree. Mais, si tout y va de +mal en pis, si la liberte n'a pu lui rendre la vie, c'est encore plus +triste que de la voir opprimee. Ou etes-vous, a present? recevrez-vous +cette lettre? J'en doute, puisque les autres ont ete supprimees. Dieu +sait pourtant si elles interessaient les polices papales!--Je crois que +vous allez etre gueri et console par la vue des montagnes. Ces grandes +choses-la ne changent pas. + +Vous me demandez ou je serai en septembre. A Nohant probablement, et +pourtant je n'en sais rien. S'il se faisait enfin un ete, j'irais courir +un peu. Nous avons pour la seconde fois une saison deplorable, des +orages, de la pluie et du froid. Il faisait plus chaud a Paris, ou +j'ai passe quelques semaines, avec mes enfants, et ou l'Exposition m'a +beaucoup interessee. J'y retournerai quand je pourrai. Mais, en verite, +je ne sais rien de moi. Je me trouve calme ici, et je vois pousser ma +petite. Je travaille tout doucement. Il y a longtemps que _Cadio_ est +fini et attend son tour a la _Revue_. + +Ne quittez pas l'Europe sans que nous nous revoyions. Nous nous +arrangerons bien pour nous accrocher quand vous serez de retour en +France. Mes enfants vous envoient leurs amities, et moi, je vous +souhaite bon plaisir et bonne sante en voyage. A vous de coeur. + + + + +DCXLI + +A M. FRANCOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX + + Nohant, 29 juillet 1867. + +Cher ami, + +Je n'ai pu voir M. Lafagette qu'un instant. J'etais souffrante et mes +enfants m'emmenaient de force a la promenade. Je l'ai donc appele en +conference sur la route, en passant a Vic. Puisque tu t'interesses +particulierement a ce jeune homme, qui par lui-meme d'ailleurs, me +parait interessant, je desirerais etre a meme de lui donner un bon +conseil. Mais, en fait de poesie montee de ton comme celle-ci, je suis +un mauvais juge. J'ai trop fait de parodies de ce genre dans nos gaietes +de famille, et tu m'as trop donne l'exemple, coupable que tu es, de +chefs-d'oeuvre _ebouriffants_ pour que je puisse jamais prendre au +serieux les strophes echevelees des jeunes disciples de cette ecole. + +Et, pourtant, je ne voudrais pas etre injuste: celui-ci a des eclairs +dignes des maitres, et, a cote de puerilites emphatiques, il a du vrai +souffle, des expressions heureuses, de l'habilete de langage et de +l'inspiration. Ce qu'il fait est souvent mauvais, parfois tres beau, +rarement mediocre. Ce serait grand dommage de le decourager, et je +crois que le bon conseil a lui donner, s'il voulait le recevoir, serait +celui-ci: "Faites des vers encore et toujours; mais n'en publiez pas +encore. Attendez que votre gout se soit forme et que vous sentiez +pourquoi on vous donne cet avis. C'est a, vous de le trouver vous-meme. +Autrement, toute critique vous semblera pedante et arbitraire, et vous +nuira au lieu de vous profiter." + +J'avais l'idee d'adresser M. Lafagette a Theophile Gautier, qui est un +meilleur juge que moi. Mais, outre que je ne sais trop s'il ne m'enverra +pas promener, je crois etre sure, a present que j'ai lu avec attention +I'opuscule entier, que son jugement serait conforme au mien. Toutefois, +si M. Lafagette persiste, a le voir, je lui donnerai une lettre. +Theophile est tres bon, comme un grand artiste et un vrai maitre qu'il +est en _l'art des vers_, et je ne pense pas qu'il decourage ce jeune +homme. + +Mais que va-t-il faire a Paris, apres ces maledictions jetees a la +moderne Babylone? C'est l'amour de la montagne et l'enthousiasme de la +solitude qui l'ont inspire. Il m'a dit vouloir _se lancer dans la +vie litteraire_. Qu'est-ce que c'est que cela? ou ca se trouve-t-il? +qu'entend-il par la? J'ai cru d'abord que c'etait un editeur qu'il +voulait trouver, et je lui ai dit la verite. Eut-il une preface de +Victor Hugo, il lui faudra probablement faire les frais de sa premiere +publication. Aucune recommandation ne lui servira quand il s'agira, pour +un marchand de litterature, de risquer une somme, quelconque. Les revues +et les journaux litteraires sont encombres de poesie et en consomment +fort peu. Ils n'accepteront pas le cote pamphletaire de la chose. C'est +trop hardi pour eux, et, d'ailleurs, ils ne le pourraient pas. Je ne +vois donc pas comment je pourrais etre utile a ses debuts. + +Quant a la vie litteraire, je ne la connais pas. Je ne connais pas de +milieu litteraire ou elle s'exprime et se manifeste de maniere a lui +etre accessible avant qu'il ait fait preuve de maturite;--c'est-a-dire +que je ne connais intimement que des vieux comme moi. + +Resume tout cela a sa famille et a lui comme tu l'entendras. Pour etre +utile aux gens, il faut les connaitre et savoir leur presenter les +choses; autrement, on les blesse sans les eclairer. + +A toi de coeur, mon vieux ami. + +GEORGE SAND. + + + + +DCXLII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, 6 aout 1867. + +Quand je vois le mal que mon vieux se donne pour faire un roman, ca me +decourage de ma facilite, et je me dis que je fais de la litterature +_savetee_. J'ai fini _Cadio_; il est depuis longtemps dans les pattes de +Buloz. Je fais une autre machine [1] mais je n'y vois pas encore bien +clair; que faire sans soleil et sans chaleur? C'est a present que je +devrais etre a Paris, revoir l'Exposition a mon aise, et promener ta +mere avec toi; mais il faut bien travailler, puisque je n'ai plus que ca +pour vivre. Et puis les enfants! cette Aurore est une merveille. Il faut +bien la voir, je ne la verrai peut-etre pas longtemps, je ne me crois +pas destinee a faire de bien vieux os: faut se depecher d'aimer! + +Oui, tu as raison, c'est la ce qui me soutient. Cette crise d'hypocrisie +amasse une rude replique et on ne perd rien pour attendre. Au contraire, +on gagne. Tu verras ca, toi qui es un vieux encore tout jeune. Tu as +l'age de mon fils. Vous rirez ensemble quand vous verrez degringoler ce +tas d'ordures. + +Il ne faut pas etre Normand, il faut venir nous voir plusieurs jours, tu +feras des heureux; et, moi, ca me remettra du sang dans les veines et de +la joie dans le coeur. + +Aime toujours ton vieux troubadour et parle-lui de Paris; quelques mots +quand tu as le temps. + +Fais un canevas pour Nohant a quatre ou cinq personnages, nous te le +jouerons. + +On t'embrasse et on t'appelle. + + [1] _Mademoiselle Merquem_. + + + + +DCXLIII + +A M. RAOUL LAFAGETTE, A PARIS + + Nohant, 10 aout 1867. + +Monsieur, + +Puisque, a tant d'eclat et de vigueur dans l'esprit, vous joignez tant +de douceur et de modestie, j'irai jusqu'au bout de ma franchise. Je vous +dirai: "Attendez encore pour vous faire connaitre; vous etes si jeune!" +Et, pourtant, ceci est mon sentiment personnel, et il me vient des +scrupules en lisant les deux pieces que vous m'envoyez. Il me semble +qu'elles ont une reelle valeur. Tenez, allez voir un vrai maitre, +Theophile Gautier; allez-y de ma part, avec ma lettre. Il est bon comme +ceux qui sont forts, il vous donnera un vrai bon conseil. Vous etes +discret, vous ne lui prendrez que le temps qu'il pourra vous donner; et +vous avez le coeur droit,--cela, j'en suis sure,--vous profiterez de +ce qu'il vous dira. Moi j'ignore absolument comment on s'y prend pour +publier des morceaux detaches. Il vous renseignera a cet egard en deux +mots, et s'il vous dit, comme moi: "C'est trop tot!" croyez-le avec la +meme amenite que vous me temoignez. + +GEORGE SAND. + + + + +DCXLIV + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 18 aout 1867. + +Ou es-tu, mon cher vieux? Si par hasard tu etais a Paris dans les +premiers jours de septembre, tache que nous nous voyions. J'y passe +trois jours et je reviens ici. Mais je n'espere pas t'y rencontrer. Tu +dois etre dans quelque beau pays, loin de Paris et de sa poussiere. +Je ne sais meme pas si ma lettre te joindra. N'importe, si tu peux me +donner de tes nouvelles, donne-m'en. Je suis au desespoir. J'ai perdu +tout a coup, et sans le savoir malade, mon pauvre cher vieux ami +Rollinat, un ange de bonte, de courage, de devouement. C'est un coup de +massue pour moi. Si tu etais la, tu me donnerais du courage; mais mes +pauvres enfants sont-aussi consternes que moi: nous l'adorions, tout le +pays l'adorait. + +Porte-toi bien, toi, et pense quelquefois, aux amis absents. Nous +t'embrassons tendrement. La petite va tres bien, elle est charmante. + + + + +DCXLV + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS + + Nohant, 23 aout 1867. + +Chere fille, + +Je suis par terre. J'ai perdu inopinement, brutalement, mon vieux, mon +cher Rollinat, mon ange sur la terre. La destinee est feroce. J'en suis +malade et brisee. J'aurai le courage qu'il faut avoir, je sais bien que, +la ou il est, il est mieux. Sa vie etait ecrasante. C'est moi qui suis +frappee: c'est dans l'ordre de souffrir. + +Je ne sais plus bien quand j'irai a Paris. Si j'y vas, je tacherai bien +d'aller a vous. Mais, en ce moment, je n'ai la force d'aucun projet +arrete. Je ne veux pas etre triste devant mes enfants. En apprenant +cette horrible nouvelle, ma pauvre Lina s'est evanouie. Elle est, entre +nous soit dit, enceinte. Maurice a ete bien affecte aussi, et tout le +monde au pays, car il etait si aime! + +Je m'abrutis dans la poussiere de mes herbiers, car je ne peux pas +ecrire. Tout ce qui est reflexion me navre. Ces sciences naturelles +sont des secours. Votre pays est riche, a ce que je vois. Quand vous +viendrez, je vous apprendrai a arranger vos plantes; elles sont mal +preparees. Elles tombent en poussiere et, pour quelques-unes, c'est +grand dommage. Je partage votre predilection pour la _parnassie_. On +se figure que certaines plantes sont douces et heureuses plus que les +autres. Je vous embrasse et vous aime, ma bonne fille. + +G. SAND. + + + + +DCXLVI + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 27 aout 1867.. + +Cher excellent ami, + +J'ai ete frappee d'une douleur profonde. J'ai perdu mon ami Rollinat, +qui etait un frere dans ma vie: je l'ai su a peine malade et il +demeurait a huit lieues de moi! J'ai ete si accablee pendant quelques +jours, que je ne comprenais pas cette separation, je n'y croyais pas. Je +la sens, a present. C'est l'heure du courage qui est la plus cruelle, +n'est-ce pas? + +On dit qu'en vieillissant on a moins de sensibilite et il en devrait +etre ainsi, car le terme de la separation est plus court; mais je trouve +le dechirement plus affreux, moi. Plus on avance dans le voyage, plus +on a besoin de s'appuyer sur les vieux compagnons de route, et celui-la +etait un des plus eprouves et des plus solides, une ame comme la votre; +oui, il etait digne de vous etre compare. Il avait toutes les vertus, +aussi. Il est bien ou il est a present, il recoit sa recompense, il se +repose de ses fatigues, il entrevoit des lueurs nouvelles, un espoir +plus net, une vie meilleure a parcourir, des devoirs nouveaux avec des +forces retrempees et un coeur rajeuni. + +Mais rester sans lui, voila le difficile et le cruel! + +Je sais que vous m'en aimerez mieux et que vous penserez a moi avec plus +de tendresse encore. Je ne veux pas me plaindre. Rien ne m'attache plus +a la vie que mes enfants et mes amis. Tout ce qui n'est pas affection +m'ennuie a present, le travail n'est plus pour moi qu'un moyen, de me +fatiguer pour m'endormir. + +Je sais de la vie tout ce qu'elle peut donner, c'est-a-dire, helas! tout +ce qu'elle ne peut pas nous donner dans ces jours de decomposition ou la +misere humaine met a nu toutes ses plaies morales. Nous subissons les +lois du temps et les fatalites de l'histoire. Plus heureux que les +hommes du passe, nous ne disons pas comme eux: "C'est la fin du monde." +Nous ne croyons pas que tout est use et brise parce que tout va mal; +mais la notion du progres, qui nous a faits plus forts de raisonnement +que nos peres, nous a-t-elle faits plus patients? Elle a, comme toutes +les choses de la civilisation, aiguise notre esprit et augmente notre +ardeur. Nous avons besoin d'etre heureux, nous sentons que cela est du a +la race humaine, la soif du mieux, du bon et du vrai nous devore. + +Nos peres avaient la resignation, le degout de la vie presente, le +mepris de la terre. Cela ne nous est plus permis. Nous sentons que +mepriser le jour ou nous sommes est lache et criminel, et pourtant nous +tombons dans ce crime a chaque instant.--Pas vous! non, je vois bien +que vous vivez toujours d'une idee intense. Vous voyez le fait, vous +cherchez l'action, vous revez au moyen. Vous vous demandez comment la +France peut sauver la France; vous etes _militaire_ parce que vous etes +_militant_; c'est beau et bien, je vous envie. + +Moi, je ne doute pas des bras, je crains pour les coeurs. Que la guerre +s'allume sur une grande ligne, avant peu, je le crois; que nous nous +defendions bien, je l'espere; mais serons-nous plus forts apres? Est-ce +parce que nous gagnerons des batailles que nous serons plus hommes et +que nous comprendrons mieux la verite? En 93, nous defendions une idee; +en 1815, nous ne defendions que le sol. N'importe, le nom sacre de la +France est encore un prestige; vous avez raison; ne crions pas nos +douleurs et, jusqu'a la mort, cachons nos blessures. + +Amities devouees de Maurice, et a vous de tout mon coeur. + +G. SAND. + + + + +DCXLVII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, aout 1867. + +Je te benis, mon cher vieux pour la bonne pensee que tu as eue de venir; +mais tu as bien fait de ne pas voyager malade. Ah! mon Dieu, je ne reve +que maladie et malheur: soigne-toi, mon vieux camarade. J'irai te voir +si je peux me remonter; car, depuis ce nouveau coup de poignard, je suis +faible et accablee et je traine une espece de fievre. Je t'ecrirai un +mot de Paris. Si tu es empeche, tu me repondras par telegramme. Tu sais +qu'avec moi, il n'y a pas besoin d'explications: je sais tout ce qui est +empechement dans la vie et jamais je n'accuse les coeurs que je connais. +--Je voudrais que, des a present, si tu as un moment pour m'ecrire, tu +me dises ou il faut que j'aille passer trois jours pour voir la cote +normande sans tomber dans les endroits ou va _le monde_. J'ai besoin, +pour continuer mon roman, de voir un paysage de la Manche, dont tout le +monde n'ait pas parle, et ou il y ait de vrais habitants chez eux, des +paysans, des pecheurs, un vrai village dans un bon coin a rochers. Si tu +etais en train, nous irions ensemble. Sinon ne t'inquiete pas de moi. +Je vas partout et je ne m'inquiete de rien. Tu m'as dit que cette +population des cotes etait la meilleure du pays, qu'il y avait la de +vrais bonshommes trempes. Il serait bon de voir leurs figures, leurs +habits, leurs maisons et leur horizon. C'est assez pour ce que je veux +faire, je n'en ai besoin qu'en accessoires; je ne veux guere decrire; +il me suffit de _voir_, pour ne pas mettre un coup de soleil a faux. +Comment va ta mere? as-tu pu la promener et la distraire un peu? +Embrasse-la pour moi comme je t'embrasse. + +Maurice t'embrasse; j'irai a Paris sans lui: il tombe au jury pour le 2 +septembre jusqu'au... on ne sait pas. C'est une corvee. Aurore est tres +coquette de ses bras, elle te les offre a embrasser; ses mains sont des +merveilles, et d'une adresse inouie pour son age. + +Au revoir donc, si je peux me tirer bientot de l'etat ou je suis. Le +diable, c'est l'insomnie; on fait trop d'efforts le jour pour ne pas +attrister les autres. La nuit, on retombe dans soi. + + + + +DCXLVIII + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, AU QUARTIER, PAR DIJON (COTE-D'OR) + + Nohant, 1er septembre 1867. + +Chere fille, + +Auriez-vous, par hasard, dans vos environs un jardinier a nous indiquer? +ou pourriez-vous vous en faire indiquer un a Dijon? Si oui, repondez +tout de suite et je vous dirai nos exigences et nos offres. + +Il se peut bien que j'aille, de Paris, vous embrasser si je ne suis pas +trop patraque; ce sera une question d'entrain et de sante. J'en ai bien +envie; mais il faut pouvoir. + +La _succise_ est tres mignonne; mais vous devez avoir, dans quelque +terrain humide,--puisque vous m'avez envoye le _drosera_ et la +_parnassie_,--deux petites merveilles qui feront notre bonheur: c'est +l'_anagallis tenella_ (mouron delicat) et la campanule a feuilles de +lierre. Si vous ne les connaissez pas, apres avoir dit oui ou non pour +le jardinier, dites oui ou non pour les fleurettes. Je vous les enverrai +dans une lettre. + +J'ai fini de ranger mon herbier du Centre. C'est un travail de huit +jours qui m'a aidee a franchir le pas douloureux. Je ne pouvais plus +ecrire, je commence a m'y remettre. + +Je vous aime et je vous embrasse. Vous viendrez, vous, bien sur, +n'est-ce pas? + +G. SAND. + + + +DCXLIX + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 10 septembre 1867. + +Cher vieux, + +Je suis inquiete, de n'avoir pas de tes nouvelles depuis cette +indisposition dont tu me parlais. Es-tu gueri? Oui, nous irons voir les +galets et les falaises, le mois prochain, si tu veux, si le coeur t'en +dit. Le roman galope; mais je le saupoudrerai de couleur locale apres +coup. + +En attendant, je suis encore ici, fourree jusqu'au menton dans la +riviere tous les jours, et reprenant mes forces tout a fait dans ce +ruisseau froid et ombrage que j'adore, et ou j'ai passe tant d'heures de +ma vie a me refaire apres les trop longues seances en tete-a-tete avec +l'encrier. Je serai definitivement le 16 a Paris; le 17 a une heure, +je pars pour Rouen et Jumieges, ou m'attend, chez M. Lepel-Cointet, +proprietaire, mon amie madame Lebarbier de Tinan; j'y resterai le 18 +pour revenir a Paris le 19. Passerai-je si pres de toi sans t'embrasser? +J'en serai malade d'envie; mais je suis si absolument forcee de passer +la soiree du 19 a Paris, que je ne sais pas si j'aurai le temps. Tu +me le diras. Je peux recevoir un mot de toi le 16 a Paris, rue des +Feuillantines, 97. Je ne serai pas seule: j'ai pour compagne de voyage +une charmante jeune femme de lettres, Juliette Lamber. Si tu etais joli, +joli, tu viendrais te promener a Jumieges le l9. Nous reviendrions +ensemble, de maniere que je puisse etre a Paris a six heures du soir au +plus tard. Mais, si tu es tant soit peu souffrant encore, ou _plonge_ +dans l'encre, prends que je n'ai rien dit et remettons a nous voir au +mois prochain. Quant a la promenade _d'hiver_ a la greve normande, ca me +donne froid dans le dos, moi qui projette d'aller au golfe Jouan a cette +epoque-la! + +J'ai ete malade de la mort de mon pauvre Rollinat. Le corps est gueri, +mais l'ame! Il me faudrait passer huit jours avec toi pour me retremper +a de l'energie tendre; car le courage froid et purement philosophique, +ca me fait comme un cautere sur une jambe de bois. + + + + +DCL + +PROTESTATION INSEREE DANS LE JOURNAL +LA _LIBERTE_ A PARIS + + Nohant, 23 septembre 1867. + +J'apprends avec la plus grande surprise que des journalistes sont +menaces de poursuites, pour avoir reproduit un fragment de la preface du +roman de _Cadio_, dont je suis l'auteur. Si ce fragment est dangereux, +ce que je ne crois pas, pourquoi ceux qui l'ont cite seraient-ils plus +blamables que celui qui l'a ecrit? Dira-t-on qu'en rapportant un fait +historique encore inedit, on a voulu raviver des haines mal assoupies? +Il est facile, en lisant toute la preface et tout le roman de _Cadio_, +de voir que le but de l'ouvrage est diametralement contraire a cette +intention: que l'auteur s'est, pour ainsi dire, absente de son travail, +afin de laisser parler l'histoire; et l'histoire prouve de reste que les +plus saintes causes sont souvent perdues quand le delire de la vengeance +s'empare des hommes. + +Si jamais l'horreur de la cruaute, de quelque part qu'elle vienne, a +endolori et trouble une ame, je puis dire que le roman de _Cadio_ est +sorti navre de cette ame navree, et que, pour conserver sa foi, l'auteur +a du lutter contre le terrrible spectre du passe. Il est impossible +d'etudier certaines epoques et de revoir les lieux ou certaines scenes +atroces se sont produites sans etre tente de proscrire tout esprit de +lutte et sans aspirer a la paix a tout prix. + +Mais la paix a tout prix est un leurre, et celle qu'on achete par +des lachetes n'est qu'un ecrasement feroce qui ne donne pas meme le +miserable benefice de la mort lente. Ce n'est donc pas par le sacrifice +de la dignite humaine que l'on pourra jamais conquerir le repos; c'est +par la discussion libre, et par elle seule, que l'on pourra preparer les +hommes a traverser les luttes sociales sans eprouver l'horrible besoin +de s'egorger les uns les autres. _Laissez donc la discussion s'etablir +serieuse, pour qu'elle devienne impartiale_. Tout refoulement de la +pensee, tout effort pour supprimer la verite souleveront des orages, et +les orages emportent tot ou tard ceux qui les provoquent. + +Dira-t-on qu'il ne faut pas chercher dans un passe trop recent les +enseignements de l'histoire? Ou donc les trouvera-t-on mieux appropries +au besoin que nous avons d'en profiter? Sont-ce les Grecs et les Romains +qui nous reveleront les dangers et les esperances de notre avenir? Leur +milieu historique, le sens philosophique de leur destinee ne nous sont +plus applicables; et, d'ailleurs, c'est toujours dans l'experience de +sa propre vie que l'homme trouve la force de se vaincre ou de se +developper. Pourquoi donc un gouvernement sorti de nos luttes les plus +recentes, la revolution de 89 et celle de 48, prendrait-il fait et cause +pour ou contre les acteurs d'un drame en deux parties qui, toutes deux, +lui ont profite? + +Et puis, en somme, prenez garde a des poursuites contre l'histoire; car, +en voulant empecher qu'elle ne se fasse, vous la feriez vous-meme avec +une publicite, un eclat et un retentissement que nous n'avons pas a +notre disposition. Nul ne peut nourrir l'esperance de supprimer le +passe; Dieu meme ne pourrait le reprendre. A quoi ont servi les +poursuites, acharnees de la Restauration contre vous, messieurs, qui +etes aujourd'hui au pouvoir? Elles vous ont rendu le service de faire de +vous des victimes, et d'amener a vous le liberalisme de cette epoque. + +Ne faites donc pas de victimes, a moins que vous ne vouliez vous faire +des ennemis. Laissez l'histoire se faire aussi d'elle-meme par +la discussion et par l'enseignement, par la polemique ou par la +litterature; la seulement, elle eclora avec le calme que vous +prescrivez. Ne l'obligez pas a sortir armee de chaque bouche, avec sa +terrible preuve a l'appui. Il y en aurait trop, et vous seriez effrayes +vous-memes des documents que le present a mis en reserve pour l'avenir. +L'histoire se ferait trop vite, et nous sommes les premiers a souhaiter +qu'elle vienne a son heure, comme toute evolution serieuse de la +conscience humaine. + +GEORGE SAND. + + + + +DCLI + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Paris, mardi 1er octobre 1867. + +D'ou crois-tu que j'arrive? De Normandie! Une charmante occasion m'a +enlevee il y a six jours. Jumieges m'avait passionnee. Cette fois, +j'ai vu Etretat, Yport, le plus joli de tous les villages, Fecamp, +Saint-Valery, que je connaissais, et Dieppe, qui m'a eblouie; les +environs, le chateau d'Arques, la cite de Limes, quels pays! J'ai donc +repasse deux fois a deux pas de Croisset et je t'ai envoye de gros +baisers, toujours prete a retourner avec toi au bord de la mer ou a +bavarder avec toi, chez toi, quand tu seras libre. Si j'avais ete seule, +j'aurais achete une vieille guitare et j'aurais ete chanter une romance +sous la fenetre de ta mere. Mais je ne pouvais te conduire une _smala_. + +Je retourne a Nohant et je t'embrasse de tout mon coeur. + +Je crois que les _Bois-Dore_ vont bien, mais je n'en sais rien. J'ai une +maniere d'etre a Paris, le long de la Manche, qui ne me met guere au +courant de quoi que ce soit. Mais j'ai cueilli des gentianes dans les +grandes herbes de l'immense oppidum de Limes avec une vue de mer un +peu _chouette_. J'ai marche comme un vieux cheval: je reviens toute +guillerette. + + + + +DCLII + +A M. HENRY HARRISSE, A PARIS + + Nohant, 14 octobre 1867. + +Je vous remercie, cher ami, de l'empressement que vous avez mis, a voir +mes amis de la Ferme-des-Mathurins [1]. J'ai ete un peu paresseuse et, +depuis deux jours que je suis ici, je ne fais que dormir ou flaner, +embrasser ma petite ou ranger des plantes. Quand on est seule chargee de +conduire sa vie au dehors, femme et vieille avec ca, et distraite +par nature, il faut faire de grands efforts de volonte pour ne pas +s'embrouiller a tout instant. Quand je me retrouve ici, ou la vie est +toute faite, ou je n'ai a me meler d'aucune initiative, ou le feu +est fait sans que j'y mette la main, et le diner pret sans que je le +commande, j'ai quelques jours d'un _farniente_ agreable et pas mal +egoiste. + +Mais cela ne doit pas durer. Je vais me remettre au travail, et je +commence par vous dire bonjour pour me sortir de mon idiotisme. J'ai +trouve Aurore en train d'etre sevree et un peu agitee; mais c'est fini +et tout va bien. Le pere et la mere vont bien aussi et sont ravis de +savoir que vous nous reviendrez. Je vous le disais bien! Je sentais +que vous ne pouviez pas quitter comme cela des gens qui vous aiment. +Qu'est-ce qu'il y a de bon dans la vie hormis cela? + +A propos, le livre de Taine est bien dur, bien triste et bien froid: +tres beau pourtant, tres artiste; le cote de _l'esprit_ est plus +original que gai et plus tente que reussi. Mais il y a tant d'admirables +choses, que cela laisse tout de meme une force dans l'ame et une clarte +dans la conscience. Oserai-je lui dire cela, le bien et le mal? Je n'ai +pas le droit de critique et je critiquerais surtout le _point de vue_, +dont la verite ne porte que sur un certain monde factice, et ne descend +pas assez dans les interieurs honnetes et vrais. Ce n'est pas le don de +voir le bon et le bien qui lui manque, a preuve les dernieres-pages, qui +sont adorables. Ne pourrait-on pas dire a M. Graindorge qu'il a vu le +monde si laid, parce qu'il a frequente le vilain monde?--Mais quel +talent! qu'il soit beni quand meme. + +Quand partez-vous, et surtout quand revenez-vous? Si vous pouviez vous +arranger pour ne pas partir du tout? Qui sait? En tout cas, tachez de +venir nous voir ou de m'attendre encore une fois a Paris. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + [1] M. et madame Frederic Viliot. + + + + +DCLIII + +A M. ARMAND BARBES. A LA HAYE + + Nohant, 12 octobre 1867. + +Cher grand ami, + +Je vous envoie le remerciement de Gustave Flaubert et meme son +griffonnage a moi adresse, ou il est question de vous a coeur ouvert. +Et, moi, je vous remercie de lui avoir donne des dates et des +renseignements surs et directs; c'est un grand artiste et du petit +nombre de ceux-qui sont des hommes. Je suis heureuse qu'il vous aime, +c'est un complement a son ame et a mon affection pour lui. Moi aussi, je +compte dans ma vie votre amitie comme une grande richesse. J'ai gaspille +de mon mieux tout ce qui est de la vie materielle, argent, securite, +bien-etre, _utilite_ comme on l'entend dans cette region-la. Mais les +vrais biens, je les ai apprecies et gardes; vous avez mis dans mon +coeur, vous et fort peu d'autres, ce fonds de respect et de tendresse +qui ne s'use pas et se retrouve intact a toutes les heures difficiles ou +douloureuses de la vie. J'aurai passe dans le monde a cote de vous par +l'ame, et, dans l'autre vie, cela me sera compte dans le plateau de la +balance qui portera mes merites et mes erreurs. + +Croyez-vous, comme Flaubert, que _ceci_ est la fin de Rome clericale? je +voudrais bien et j'attends les evenements avec impatience. Comme lui, je +crois que le mal est la et que cette religion du moyen age est le grand +ennemi du genre humain; mais je ne crois pas avec Garibaldi qu'il faille +en proclamer une autre. + +Cela me parait contraire a l'esprit du siecle, qui a un besoin +inextinguible et trop longtemps refoule de liberte absolue. Il faut bien +prendre l'humanite comme elle est, avec ses exces de tendance et ses +besoins imperieux, legitimes a certaines heures de sa vie. Je suis +pourtant un esprit religieux et il m'a toujours paru bon d'aimer la +predication des nouvelles philosophies. Mais, les imposer, les realiser, +les etablir en dogme, ou seulement les proposer comme conduite +officielle en ce moment, me semblerait plus qu'impolitique,--presque +antihumain. + +L'homme ne s'est pas encore connu, il n'a encore jamais ete lui-meme. Il +faut qu'a un jour donne, et pour un temps donne, il s'appartienne, et +qu'il ait le droit de nier Dieu meme, sans crainte du bourreau, du +persecuteur ou de l'anatheme. C'est un droit, comme a l'affame de manger +apres un long jeune. Et nous, si nous avons la foi sublime, songeons que +le premier article est de donner aux autres la liberte absolue, partant +celle de ne pas croire avec nous. + +Il faudra que nous soyons les freres de tous, et que les athees soient +notre chair et notre sang tout comme les autres, du moment qu'au lieu de +se coucher pour mourir, ils se leveront pour vivre. + +Disons cela a nos enfants et a nos neveux; car ce jour de liberte ou +toutes les poitrines aspireront tout l'air vital qu'il faut a l'homme +pour etre homme, le verrons-nous? Peut-etre oui et peut-etre non; mais +qu'importe? nous savons qu'il viendra, nous n'en aurons pas doute. Morts +a la peine ou dans la joie, nous aurons tout de meme vecu autant qu'on +pouvait vivre de notre temps. Nous sentons, sans le voir encore, qu'il y +a une France indomptable dans l'avenir, et que ses luttes seront benies. + +Cher ami, soyez beni d'abord, vous, et comptez que, si nous nous sommes +peu vus en ce monde, nous nous reverrons mieux dans une autre serie. + +A vous de tout coeur et a toujours. + +G. SAND. + + + + +DCLIV + +A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, 12 octobre 1867. + +J'ai envoye ta lettre a Barbes; elle est bonne et brave comme toi. Je +sais que le digne homme en sera heureux. Mais, moi, j'ai envie de me +jeter par les fenetres; car mes enfants ne veulent pas entendre parler +de me laisser repartir si tot. Oui; c'est bien bete d'avoir vu ton toit +quatre fois sans y entrer. Mais j'ai des discretions qui vont jusqu'a +l'epouvante. L'idee de t'appeler a Rouen pour vingt minutes au passage +m'est bien venue. Mais tu n'as pas, comme moi, _un pied qui remue,_ et +toujours pret a partir. Tu vis dans ta robe de chambre, le grand ennemi +de la liberte et de l'activite. Te forcer a t'habiller, a sortir, +peut-etre au milieu d'un chapitre attachant, et tout cela pour voir +quelqu'un qui ne sait rien dire au vol et qui, plus il est content, +tant plus il est stupide. Je n'ai pas ose. Me voila forcee d'ailleurs +d'achever quelque chose qui traine, et, avant la derniere facon, j'irai +encore en Normandie probablement. Je voudrais aller par la Seine a +Honfleur: ce sera le mois prochain, si le froid ne me rend pas malade, +et je tenterai, cette fois, de t'enlever en passant. Sinon, je te verrai +du moins et puis j'irai en Provence. + +Ah! si je pouvais t'enlever jusque-la! Et si tu pouvais, si tu voulais, +durant cette seconde quinzaine d'octobre ou tu vas etre libre, venir me +voir ici! C'etait promis, et mes enfants en seraient si contents! Mais +tu ne nous aimes pas assez pour ca, gredin que tu es! Tu te figures que +tu as un tas d'amis meilleurs: tu te trompes joliment; c'est toujours +les meilleurs qu'on neglige ou qu'on ignore. + +Voyons, un peu de courage; on part de Paris a neuf heures un quart du +matin, on arrive a quatre a Chateauroux, on trouve ma voiture, et on est +ici a six pour diner. Ce n'est pas le diable, et, une fois ici, on rit +entre soi comme de bons ours; on ne s'habille pas, on ne se gene pas, et +on s'aime bien. Dis oui. Je t'embrasse. Et moi aussi, je m'embete _d'un +an_ sans te voir. + + + + +DCLV + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS + + Nohant, 21 octobre 1867. + +Chere fille bien-aimee, + +J'ai ete inquiete, de vous. Me voila rassuree par l'affirmation de la +bonne soeur [1] et des medecins, mais non consolee; car vous souffrez +encore, et vous faites connaissance avec une triste chose, enervante ou +irritante. Mais vous devez etre plus courageuse que ceux qui ont +passe leur vie a combattre et a s'user. Votre beau cerveau, si bien +conditionne, doit reagir. Ne lui demandez pourtant pas trop et attendez +qu'il redevienne le maitre du logis. Cela viendra bientot, j'espere. +Vous ne pouvez pas avoir de mal complique, organisee comme vous l'etes, +et si jeune encore. Et puis vous connaitrez ce que nous connaissons +tous, ce que vous ne connaissiez peut-etre pas encore: le plaisir de se +sentir renaitre et de reprendre gout a la vie. + +Mes enfants vous envoient tous leurs souhaits et tendresses. Ma Lina va +bien et s'arrondit. Elle voit arriver pour le printemps des heures +de grosse crise; dont elle ne s'effraye plus. La petite Aurore est +charmante et vous envoie de gros baisers qu'elle lance a deux mains +avec une effusion superbe. Depechez-vous de vous bien soigner, que je +retrouve a Paris ma grande fille debout et toujours belle. + +Je vous embrasse tendrement, et, pour vous donner courage, je vous dis +que je suis tres forte et bien en train de travailler; vous m'avez vue +pourtant bien bas l'autre hiver, et, moi, je suis vieille, vieille! Vous +allez surmonter tout bien plus vite que moi, Dieu merci: + +Encore courage et pensez qu'on vous aime. + +G. SAND. + + [1] Madame Mathieu-Plessy, veuve Emilie Guyon. + + + + +DCLVI + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 28 octobre 1867. + +Je viens de resumer en quelques pages mon impression de paysagiste sur +ce que j'ai vu de la Normandie: cela a peu d'importance, mais j'ai pu y +encadrer entre guillemets trois lignes de _Salammbo_ qui me paraissent +peindre le pays mieux que toutes mes phrases, et qui m'avaient toujours +frappee comme un coup de pinceau magistral. En feuilletant pour +retrouver ces lignes, j'ai naturellement relu presque tout, et je reste, +convaincue que c'est un des plus beaux livres qui aient ete faits depuis +qu'on fait des livres. + +Je me porte bien et je travaille vite et beaucoup, pour vivre de _mes +rentes_ cet hiver dans le Midi. Mais quels seront les delices de Cannes +et ou sera le coeur pour s'y plonger? J'ai l'esprit dans le pot au noir +en songeant qu'a cette heure on se bat pour le pape. Ah! _Isodore!_ + +J'ai vainement tente d'aller revoir _ma Normandie_ ce mois-ci, +c'est-a-dire mon gros cher ami de coeur. Mes enfants m'ont menacee de +mort si je les quittais si vite. A present, il nous arrive du monde. Il +n'y a que toi qui ne parles pas d'arriver. Ce serait si bon pourtant! Je +t'embrasse. + +G. SAND. + + + + +DCLVII + +AU MEME + + Nohant, 5 decembre 1867. + +Ton vieux troubadour est infect, j'en conviens. Il a travaille comme un +boeuf, pour avoir de quoi s'en aller, cet hiver, au golfe Jouan, et, au +moment de partir, il voudrait rester. Il a de l'ennui de quitter ses +enfants et la petite Aurore; mais il souffre du froid, il a peur de +l'anemie et il croit faire son devoir en allant chercher une terre que +la neige ne rende pas impraticable, et un ciel sous lequel on puisse +respirer sans avoir des aiguilles dans le poumon. + +Voila. + +Il a pense a toi, probablement plus que toi a lui; car il a le travail +bete et facile, et sa pensee trotte ailleurs, bien loin de lui et de sa +tache, quand sa main est lasse d'ecrire. Toi, tu travailles pour de vrai +et tu t'absorbes, et tu n'as pas du entendre mon esprit, qui a fait plus +d'une fois _toc toc_ a la porte de ton cabinet pour te dire: _C'est +moi_. Ou tu as dit: "C'est un esprit frappeur; qu'il aille au diable!" + +Est-ce que tu ne vas pas venir a Paris? J'y passe du 15 au 20. J'y reste +quelques jours seulement, et je me sauve a Cannes. Est-ce que tu y +seras? Dieu le veuille! En somme, je me porte assez bien; j'enrage +contre toi, qui ne veux pas venir a Nohant; je ne te le dis pas, parce +que je ne sais pas faire de reproches. J'ai fait un tas de pattes de +mouches sur du papier; mes enfants sont toujours excellents et gentils +pour moi dans toute l'acception du mot; Aurore est un amour. + +Nous avons _rage_ politique; nous tachons de n'y plus penser et d'avoir +patience. Nous parlons de toi souvent, et nous t'aimons. Ton vieux +troubadour surtout, qui t'embrasse de tout son coeur, et se rappelle au +souvenir de ta bonne mere. + +G. SAND. + + + + +DCLVIII + +A M. CALAMATTA, A MILAN + + Nohant, 24 decembre 1867. + +Cher ami, + +Je suis heureuse d'avoir enfin de tes nouvelles par toi-meme. Tu as +raison de vouloir feter la petite par quelque friandise puisqu'elle +mange pour deux. Elle est toute ronde a present; ce qui ne l'empeche pas +de se faire belle demain pour aller a un concert--pour les Polonais. +Mais elle ne chantera pas: elle a un peu de rhume, notre petiote aussi; +tout cela n'est rien. Nous supportons tous on ne peut mieux ce rude +hiver. Lina, toujours active, va et vient dans sa petite voiture, et +Maurice nous regale de marionnettes. + +On s'apprete, pour le jour de l'an, a une grande representation; la +_mortadelle_ et le _stracchino_, toujours infiniment estimables, +seront les bienvenus, et, quant a ce que _l'inspiration_, te dictera +d'ailleurs, pourvu que ce soit italien, Linette le degustera +religieusement. + +Nous avons besoin de nous distraire et de nous secouer en famille; car +l'air du dehors est bien triste; je crois que toutes les ames sont +gelees, puisqu'on supporte la politique du jour en France, et que +M. Thiers devient le dieu du moment en rencherissant sur les beaux +principes de la majorite. Jolie opposition! c'est honteux! vous pouvez +bien dire a present, en Italie tout ce que vous voudrez contre nous, +nous le meritons. Nous sommes idiots, nous sommes fous, nous sommes +laches; voila ce que _l'autorite_ fait d'une nation. Mais on peut +_rager_ sans _se decourager_. L'indignation <est grande et on pousse a +l'extreme la situation. Nous verrons bien des choses d'ici a quelques +annees. + +Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux. Ne te laisse pas abattre par +les evenements. Maurice me charge de t'embrasser aussi pour lui, et la +petite Aurore, qui est une merveille de bon caractere et de gentillesse. +Je t'ecrirai pour le premier de l'an, afin de te dire ou je vas, a Paris +ou a Cannes, mais le jour n'est pas fixe. Il m'en coute de quitter mes +_fanfans_. + +Il le faut pourtant, je crains d'etre pincee comme l'annee derniere. + +A toi. + +G. SAND. + + + + +DCLIX + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 31 decembre 1867. + +Je ne suis pas dans ton idee qu'il faille supprimer le sein pour tirer +l'arc. J'ai une croyance tout a fait contraire pour mon usage et que je +crois bonne pour beaucoup d'autres, probablement pour le grand nombre. +Je viens de developper mon idee la-dessus dans un roman qui est a la +_Revue_ et qui paraitra apres celui d'About. + +Je crois que l'artiste doit vivre dans sa nature le plus possible. +A celui qui aime la lutte, la guerre; a celui qui aime les femmes, +l'amour; au vieux qui, comme moi, aime la nature, le voyage et les +fleurs, les roches, les grands paysages, les enfants aussi, la famille, +tout ce qui emeut, tout ce qui combat l'anemie morale. + +Je crois que l'art a besoin d'une palette toujours debordante de tons +doux ou violents suivant le sujet du tableau; que l'artiste est un +instrument dont tout doit jouer avant qu'il joue des autres; mais tout +cela n'est peut-etre pas applicable a un esprit de ta sorte, qui a +beaucoup acquis et qui n'a plus qu'a digerer. Je n'insisterai que sur un +point; c'est que l'etre physique est necessaire a l'etre moral et que je +crains pour toi, un jour ou l'autre, une deterioration de la sante qui +te forcerait a suspendre ton travail et a le laisser refroidir. + +Enfin, tu viens a Paris au commencement de janvier et nous nous verrons; +car je n'y vais qu'apres le premier de l'an. Mes enfants m'ont fait +jurer de passer avec eux ce jour-la, et je n'ai pas su resister, malgre +un grand besoin de locomotion. Ils sont si gentils! Maurice est d'une +gaiete et d'une invention intarissables. Il a fait de son theatre de +marionnettes une merveille de decors, d'effets, de trucs, et les pieces +qu'on joue dans cette ravissante boite sont inouies de fantastique. + +La derniere s'appelle "1870". On y voit _Isidore_ avec Antonelli +commandant les brigands de la Calabre pour reconquerir son trone et +retablir la papaute. Tout est a l'avenant; a la fin, la veuve _Euphemie_ +epouse le Grand Turc, seul souverain reste debout. Il est vrai que c'est +un ancien _democ_ et on reconnait qu'il n'est autre que _Coqenbois_, le +grand tombeur masque. Ces pieces-la durent jusqu'a deux heures du +matin et on est fou en sortant. On soupe jusqu'a cinq heures. Il y a +representation deux fois par semaine et, le reste du temps on fait des +_trucs_, et< la piece continue avec les memes personnages, traversant +les aventures les plus incroyables. + +Le public se compose de huit ou dix jeunes gens, mes trois petits-neveux +et les fils de mes vieux amis. Ils se passionnent jusqu'a hurler. Aurore +n'est pas admise; ces jeux ne sont pas de son age; moi, je m'amuse a en +etre ereintee. Je suis sure que tu t'amuserais follement aussi; car il y +a dans ces improvisations une verve et un laisser aller splendides, et +les personnages sculptes par Maurice ont l'air d'etre vivants, d'une vie +burlesque, a la fois reelle et impossible; cela ressemble a un reve. +Voila comme je vis depuis quinze jours que je ne travaille plus. + +Maurice me donne cette recreation dans mes intervalles de repos, qui +coincident avec les siens. Il y porte autant d'ardeur et de passion que +quand il s'occupe de science. C'est vraiment une charmante nature et on +ne s'ennuie jamais avec lui. Sa femme aussi est charmante, toute ronde +en ce moment; agissant toujours, s'occupant de tout, se couchant sur +le sofa vingt fois par jour, se relevant pour courir a sa fille, a sa +cuisiniere, a son mari, qui demande un tas de choses pour son theatre, +revenant se coucher; criant qu'elle a mal et riant aux eclats d'une +mouche qui vole; cousant des layettes, lisant des journaux avec rage, +des romans qui la font pleurer; pleurant aussi aux marionnettes quand il +y a un bout de sentiment, car il y en a aussi. Enfin, c'est une nature +et un type: ca chante a ravir, c'est colere et tendre, ca fait des +friandises succulentes _pour nous surprendre_, et chaque journee de +notre phase de recreation est une petite fete qu'elle organise. + +La petite Aurore s'annonce toute douce et reflechie, comprenant d'une +maniere merveilleuse ce qu'on lui dit et _cedant a la raison_ a deux +ans. C'est tres extraordinaire et je n'ai jamais vu cela. Ce serait meme +inquietant si on ne sentait un grand calme dans les operations de ce +petit cerveau. + +Mais comme je bavarde avec toi! Est-ce que tout ca t'amuse? Je le +voudrais pour qu'une lettre de causerie te remplacat un de nos soupers +que je regrette aussi, moi, et qui seraient si bons ici avec toi, si tu +n'etais un cul de plomb qui ne te laisses pas entrainer, _a la vie pour +la vie_. Ah! quand on est en vacances, comme le travail, la logique, +la raison semblent d'etranges _balancoires!_ On se demande s'il est +possible de retourner jamais a ce boulet. + +Je t'embrasse tendrement, mon cher vieux et Maurice trouve ta lettre si +belle, qu'il va en fourrer tout de suite des phrases et des mots dans la +bouche de son premier philosophe. Il me charge de t'embrasser. + +Madame Juliette Lamber [1] est vraiment charmante; tu l'aimerais +beaucoup, et puis il y a la-bas 18 degres au-dessus de O, et ici nous +sommes dans la neige. C'est, dur; aussi, nous ne sortons guere, et mon +chien lui-meme ne veut pas aller dehors. Ce n'est pas le personnage le +moins epatant de la societe. Quand on l'appelle Badinguet, il se couche +par terre honteux et desespere, et boude toute la soiree. + + [1] Depuis, madame Edmond Adam. + + + + +DCLX + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 1er janvier 1868. + +Excellent ami, + +Je m'afflige de vous savoir si souvent malade. La destinee veut donc que +vous soyez toujours martyr et que la liberte soit encore pour vous une +sorte d'esclavage? C'est votre chaine et voire gloire, puisque c'est en +prison que vous avez pris ce long mal; mais ne croyez-vous pas que vous +seriez mieux dans un climat plus chaud et plus sain? Vous ne voulez pas +rentrer en France; mais l'Italie ne vous est pas fermee. Avez-vous des +raisons serieuses pour habiter la Hollande et croyez-vous que le voyage +vous serait trop penible? + +Je pars pour Cannes dans une quinzaine. Ah! si vous etiez par la, je +franchirais bien vite la frontiere pour aller vous embrasser. + +J'ai grand besoin, moi, d'un peu de soleil; mais je souffre sans avoir +merite l'honneur de souffrir comme vous! + +Votre lettre m'arrive au moment ou j'allais vous souhaiter aussi une +meilleure annee! Cher excellent ami, nos voeux se croisent; mes braves +enfants sont bien touches aussi de votre souvenir. Nous voudrions mettre +sur vos genoux notre petite Aurore pour que vous la benissiez. Elle est +si douce et si bonne qu'elle le meriterait! + +Je ne vous ai pas ecrit pendant cette crise romaine; je ne sais pas +jusqu'a quel point on peut s'ecrire ce que l'on pense, sans que les +lettres disparaissent. Cela m'est arrive si souvent, que je me tiens sur +mes gardes, le but d'une lettre etant avant tout d'avoir des nouvelles +de ceux qu'on aime. Mais j'ai bien pense a vous et nous avons souffert +ensemble, je vous en reponds. L'avenir est etrange, il se presente avec +des rayons, mais a travers la foudre. + +Cher frere, je vous recrirai de Cannes, pour vous donner mon adresse, je +passerai auparavant quelques jours a Paris. + +Ayons espoir et courage quand meme. La France ne peut pas perir, pas +plus que l'ame qui est en nous et qui proteste a toute heure contre le +neant. + +Je vous aime bien tendrement et respectueusement. + +G. SAND. + + + + +DCLXI + +A MADEMOISELLE MARGUERITE THUILLIER, A LA BOULAINE + + Nohant, 4 janvier 1868. + +Ma chere mignonne, + +Je suis encore a Nohant, attendant pour aller a Paris et faire mon grand +voyage, une eclaircie entre deux grands froids. C'est un rude hiver, et +mes entrailles assez debiles ne s'en arrangeraient pas. Je pense a toi, +chere petite, qui es dans un pays encore plus rigoureux. As-tu au moins +reussi a te faire un nid qui se chauffe bien? Permets-moi de t'envoyer +du bois pour cet hiver affreux, sous forme de papier, puisque je ne +peux pas t'envoyer des arbres sur une charrette. Si tu etais dans mon +voisinage, tu ne refuserais pas ce petit cadeau. Ne me le refuse donc +pas: sous la forme que je suis forcee de lui donner, ou tu me ferais +beaucoup de peine. + +Je t'embrasse bien tendrement et te souhaite courage et sante, de toute +mon ame. + +Tendresses de mes enfants et un baiser de notre Aurore, qui est belle et +bonne tout a fait. + +Amities a _Sandrine_. Accuse-moi reception pour que je sache si la poste +est fidele. + + + + +DCLXII + +A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS + + Nohant, 16 janvier 1868. + +Lina t'aura dit, chere fille, que le froid du dehors, le bien-etre du +dedans, et surtout le bonheur de vivre avec cette chere famille avaient +ajourne mon voyage. Il l'est encore un peu, je voudrais courir et je +voudrais rester; c'est un peu difficile a arranger. + +Sitot a Paris, j'irai frapper a votre porte, vous rendre en personne vos +bons baisers du jour de l'an et me faire raconter les merveilles de +la petite Berthe. Nous en parlions hier avec la grande Berthe[1], +sa marraine, qui nous a presente son Isabelle, tres grande et tres +gentille, mais deja timide comme une demoiselle et baissant les yeux en +tortillant sa ceinture. Aurore n'en cherche pas encore si long. Sans +exageration ni prevention de grand'mere, c'est l'enfant de deux ans +le plus doux et le plus egal que j'aie jamais vu. Son intelligence +s'annonce aussi etonnante que son caractere. Celle-la est vraiment nee +en bonne lune; si le suivant ou la suivante est ausi facile a vivre, +nous aurons vraiment trop de chance. + +L'avenir changera-t-il cet heureux et aimable temperament? on ne sait +pas! Il y a bien une question de sante au fond de tout; mais les +organisations donnent-elles leur premier mot pour le reprendre? +Qu'en penses-tu, toi qui dois te preoccuper aussi beaucoup de ces +questions-la? + +Tu ne nous parles guere de toi. Les choses vont-elles a ton souhait? Je +sais bien que, dans la famille, vous n'avez que bonheur et affection. +Mais le dehors se comporte-t-il bien, et recueilles-tu le fruit de tes +peines et de ses merites? + +Je ne peux te rien dire de ce que l'avenir promet a la grande famille +du genre humain. Tout y va si mal, qu'on ne peut craindre rien de +pire; mais se reveillera-t-on de l'insouciance avec laquelle on semble +accepter tout? Je n'y comprends goutte. On a fait des revolutions pour +la centieme partie de ce que l'on supporte a present! + +Je t'embrasse tendrement, ma bonne mignonne, ainsi que ton pere et ta +mere et les chers absents. Nous avons eu ici jusqu'a dix-sept degres de +froid. + +Aurore ne sortait pas et _n'en_ a pas souffert. Je pense que Berthe n'y +a guere songe. Les enfants ont l'air de ne pas s'apercevoir de ce qui +nous eprouve tant. + +Bon courage et bonne annee! + +G. SAND. + + [1] Madame Berthe Girerd. + + + + +DCLXIII + +A M. CHARLES PONGY, A TOULON + + Golfe Jouan, 22 fevrier 1868. + Villa Bruyeres, par Vallauris. + +Cher ami, + +Nous sommes tres bien installes, tres choyes, tres actifs, tres +contents. Nous partons apres-demain pour Nice, Monaco, Menton, etc. Nous +serons absents trois ou quatre jours. Donc, tachez de n'avoir affaire +ici qu'a la fin de la semaine. Le vendredi, par exemple, on y est +toujours. C'est le jour ou madame Lamber recoit. Pour les autres jours, +il faudra que vous nous avertissiez; car nous avons assez, l'habitude de +passer toute la journee dehors et assez loin. Nous ferons, en tout cas, +notre possible pour courir avec vous aussi, au retour, un jour ou deux, +autour de Toulon. + +Bonsoir, cher enfant. Je dors debout, car j'ai bien trotte aujourd'hui. + +Embrassez tendrement pour moi les deux cheres fillettes. + +Amities de Maurice et remerciements de Maxime[1] pour, l'amitie que vous +lui avez temoignee. + + [1] Fils de Planet. + + + + +DCLXIV + +A MADAME ARNOULD PLESSY, A NICE + + Golfe Jouan, 7 mars 1868. + +Chere fille, + +J'ai ete deux, fois chez vous tantot. Je vous avais donne mon +apres-midi; mais je n'etais pas libre du reste de la journee et le +chemin de fer n'attend pas. Une grande consolation au chagrin, de ne +pas vous rencontrer, c'est de savoir, que vous etes bien; un sommeil +d'enfant, un appetit superbe, voila ce que Henriette[1] m'a affirme, et +vous, ne vous ennuyez pas du Midi. Tant mieux, restez-y le plus possible +et vous nous reviendrez vaillante, et en train de signer un nouveau bail +avec la beaute, la jeunesse et le talent. Je pars rassure, demain. Je +suis ici depuis quinze jours et je retourne a ma, petite Lina, que nous +ne voulons pas laisser seule plus longtemps, bien qu'elle nous pousse a +courir et a nous amuser. Mais, sans elle, ce n'est pas si facile que ca! + +Adieux donc, mignonne, et au revoir a Paris ou a Nohant. Si vous avez un +conge illimite, pourquoi ne viendriez-vous pas, apres le mois de mai, y +continuer le printemps? Quand il fera trop chaud ici, il fera bon chez +nous. Vous aviez promis avant la maladie. Il faudra tenir parole a +vos vieux amis, qui vous aiment et qui sont bien heureux de vous voir +sauvee. + +G. SAND. + +Respects et amities de Maurice. + + [1] Femme de chambre de madame Plessy. + + + + +DCLXV + +A LA MEME + + Nohant, 15 mars 1868. + +Chere fille, + +Nous quittions Bruyeres, pres Cannes, le lendemain du jour ou j'ai ete +en vain frapper deux fois a votre porte. Nous passions trois jours a +Toulon, ou nous avions donne rendez-vous a de vieux amis et nous ne +nous pressions pas trop de revenir, Lina nous ecrivant de ne pas nous +inquieter, qu'elle en avait encore pour un grand mois. Elle se trompait! +Comme nous etions en route pour Paris, elle mettait au monde une belle +petite fille. En arrivant rue des Feuillantines, nous trouvons une +lettre dictee par elle, ou elle nous dit, tranquillement: "Je suis +accouchee cette nuit et je me porte tres bien." + +Sans deballer, nous repartons, et nous voila ici, trouvant la besogne +faite sans nous, l'enfant bien a terme, superbe; la petite mere, qui +n'a souffert que deux heures, fraiche comme une rose et un appetit +florissant. Aurore en extase devant sa petite-soeur, dont elle baise les +menottes et les petits pieds. + +Nous sommes donc heureux et je me depeche de vous le dire; car vous vous +rejouirez avec nous, chere fille. Tendresses de Lina et de Maurice. +Guerissez vite tout a fait pour venir voir tout ce cher monde qui vous +aime ou vous aimera. + +G. SAND. + +J'embrasse Emilie[1]. Je ne la savais pas avec vous, Henriette ne me +l'avait pas dit. + + [1] Madame Emilie Guyon. + + + + +DCLXVI + +A M. EDOUARD CADOL, A PARIS + + Nohant, 17 mars 1868. + +Mon cher enfant, + +Une bonne nouvelle en vaut une autre. Vous avez un premier enfant, nous +en avons un second. Votre lettre nous est arrivee a Cannes, apres un +long retard; car nous etions, Maurice et moi, en excursion a Monaco et +a Menton. Il m'avait accompagnee, comptant revenir a Nohant au bout de +huit jours. Puis Lina lui avait ecrit: "Accompagne ta mere dans tout le +voyage, j'en ai encore pour un grand mois et je ne vous attends qu'a la +fin de mars." Pourtant je ne sais quel pressentiment qu'elle se trompait +nous a fait revenir le 18 a Paris, et, la, nous avons recu une lettre +d'elle, qui nous disait tranquillement: "Je suis accouchee hier soir et +je me porte tres bien." + +Nous sommes partis sur-le-champ, et, le matin, nous trouvions la mere +et l'enfant (qui est superbe) en bon etat. C'est encore une fille, tres +forte, bien venue a terme et que nous recevons avec joie; la premiere +est si belle et si aimable! Notre chere Lina est forte et vaillante, et +nous voila tres heureux. + +Echangeons donc nos felicitations. Maurice me charge de vous embrasser +et de vous dire qu'il est content de votre joie paternelle; Il la +comprend si bien! il est fou de son Aurore, et se promet d'etre fou de +sa Gabrielle. + +Bon courage et bonne chance, mon cher enfant! Lina vous felicite aussi, +recevez toutes nos tendresses. + +G. SAND. + + + + +DCLXVII + +A MADAME JULIETTE LAMBER, A BRUYERES (GOLFE JOUAN) + + Nohant, 23 mars 1868. + +Chere enfant, + +Vous voulez devenir _calme_; si cela etait possible, je vous dirais: +"Vite, vite, pour votre sante, pour votre sommeil et pour votre bonheur +par consequent; car la souffrance continuelle n'arrive a etre combattue +que par _l'amusement_ et ne peut arriver au bien-etre de l'ame." Mais +le peut-on, mome en le voulant bien? Je sais que, pour moi, je l'ai +beaucoup voulu; mais n'est-ce pas la vieillesse qui a fait le miracle? +Je crois bien que oui. + +Ce remede-la vous viendra, c'est un grand detachement des petites +choses qui prend a son heure, quand on se laisse faire sans depit et +sans-regret. Il n'y a pas grand merite, ce n'est qu'une affaire de bon +sens. Faut-il due la jeunesse devance l'oeuvre du temps? Non; son charme +est _l'impressionnabilite_. Restez comme vous etes, en vous modifiant +seulement un peu, pour que ce qui est de votre age ne soit pas excessif, +par consequent douloureux. Vous etes exaltee et passionnee; c'est bien +beau et bien bon; on vous aime a cause de cela. Mais vous etes assez +riche pour vivre de vos tresors, n'essayez pas d'etre millionnaire pour +vous ruiner. Il me semble que vous vous affectez quelquefois par besoin +de souffrir; la est l'exces. Toute qualite, toute puissance a son trop +plein et c'est sur ce trop plein que votre philosophie peut agir dans +une certaine mesure. Au commencement, les victoires que l'on remporte +sur soi-meme paraissent bien petites; insensiblement elles sont plus +amples et toujours plus faciles. C'est la loi; de la force dans l'essor, +toujours augmentee par l'essor meme. + +Je ne veux pas vous en dire davantage. Depensez-vous, mais sans vous +devaster. Cette absence de sommeil, par exemple, n'est pas une condition +de la jeunesse; donc, il y a quelque chose a refaire dans le mode +d'expansion, dans les profondeurs du cerveau peut-etre. Vous n'avez pas +de maladie chronique. Je vous ai bien observee; vous etes tres forte et +bien equilibree. Votre insomnie est dans l'ame plus que dans le corps, +si l'on peut ainsi parler de deux-choses qui n'en l'ont qu'une. + +Mais, comme elles reagissent l'une sur l'autre a tout instant, il faut +essayer le grand combat. Les medecins les plus materialistes ne nient +pas la possibilite de la victoire de l'esprit sur le corps. C'est +peut-etre aussi une condition de regime. Quand on ecrit sans nerfs, on +peut bien dormir apres; mais il est rare que les nerfs soient en repos +quand l'imagination travaille. Il faudrait donc ne pas ecrire le soir, +mais ecrire le matin, avant le travail de Toto. Il vous resterait la +journee pour vous occuper d'elle[1], de votre maison, de vos amis. Vous +dormiriez pour sur a onze heures du soir, et, en vous levant a six +heures du matin, vous auriez eu un repos bien suffisant: Essayez, si +vous pouvez. + +Je vis tout autrement; mais, si je n'avais pas de sommeil, je +n'hesiterais pas a changer vite toutes mes habitudes. Le travail est un +acte de lucidite. Pas de complete lucidite sans repos prealable. Pardon +pour tous ces lieux communs, dont votre energie et votre ardeur ne +changeront pas l'impassible et fatale verite! + +Ma Lina ne se pique pas de calme; mais elle a de grands mouvements de +vouloir et de raison qui se succedent et se rattachent les uns aux +autres apres qu'une emotion vive a semble les briser. C'est une nature +rare, une grande force dans une exquise finesse. Elle est toute disposee +a vous aimer, mais elle n'est pas expansive; elle est plutot timide a +premiere vue et observant plus qu'elle ne songe, a montrer. Elle eut ete +une artiste, si elle n'eut ete avant tout une mere. Ce sentiment-la a +absorbe toute sa vie depuis six ans. Elle y a mis toute son ame. + +Nos fillettes prosperent. Aurore s'est developpee avec le printemps plus +qu'elle n'avait fait dans tout l'hiver. Elle est plus impetueuse et plus +capricieuse. Elle a des besoins de mouvement immoderes, tant mieux! +L'autre s'annonce comme la deesse de la tranquillite, mais gare aux +premieres dents. + +Bonsoir, ma chere mignonne; tendres baisers a Toto et a vous. Mille +amities a Adam, qui n'est, pas un homme ordinaire. Je n'ai pas besoin de +vous dire que j'ai su l'apprecier. Bonte, raison, douceur et une exquise +finesse, il a tout ce que j'aime et tout ce que j'estime dans le sexe a +barbe. Guerissez-le vite et nous l'amenez le plus tot possible. + +Faites tous mes compliments aux personnes bienveillantes de votre +entourage;--et mon souvenir a vos gentils brigasques des deux sexes. + +[Footnote 1: Mademoiselle Alice Lamessine, aujourd'hui madame Paul +Segond, fille du premier mariage de madame Edmond Adam.] + + + + +DCLXVIII + +A MADAME LEBARBIER DE TINAN, A PARIS + + Nohant, 26 mars 1868. + +Je suis desolee, chere amie, de vous savoir toujours malade, forcee de +lutter avec tout votre courage contre la souffrance, et, si quelque +chose me rassure, c'est que vous aimez le travail. C'est une seconde +ame qui nous remplace les forces fatiguees et qui nous sauve la ou les +medecins echouent. + +Oui, je serais enchantee d'avoir mon charmant filleul[1]. Mais je +n'ai pas ose l'inviter tout de suite, sans savoir si les parents le +permettraient volontiers. Chargez-vous, chere amie, de ma demande en +meme temps que de mes tendresses pour eux tous, et, si l'on m'accorde +mon cher filleul, soyez surs tous que j'en, aurai soin comme de mon +propre enfant. En partant de Paris sur les neuf heures du matin (il +faudra savoir au bureau si les heures ne sont pas changees), il arrivera +a Chateauroux vers quatre heures de l'apres-midi. Il prendra la vilaine +patache que l'on appelle la diligence de la Chatre, et il sera chez nous +a sept heures du soir. Le conducteur s'appelle _La Jeunesse_! Il faudra +lui dire: "Je ne vais pas jusqu'a la Chatre, je descends a Nohant." On +l'arretera devant la maison. Mes petites-filles, a qui je l'ai annonce, +se font deja une fete de le voir, et il n'aura qu'a se preserver de trop +de tendresses de leur part. Aurore demande si, etant mon filleul, ce +Maurice n'est pas son cousin comme mes trois grands petits neveux, +qu'elle adore; et, comme il ne faut pas la tromper, je lui ai dit qu'il +n'etait pas son parent pour cela. Alors elle a repris, "En ce cas, il +sera notre ami et on le mettra dans la famille tout de meme." Je +suis sure que votre Maurice l'aimera tout de suite, car elle est +singulierement drole et gentille; sans qu'il y ait rien de merveilleux +en elle, elle a une droiture et une spontaneite de comprehension qui la +rendent tres interessante. Quant a Maurice, il me parait _vivant_ au +possible, et c'est le plus grand eloge qu'on puisse faire d'un garcon +en ce temps-ci, ou, a peine sortis de l'enfance, ils sont comme +indifferents, blases et sceptiques. J'espere que son pere le conservera +jeune. Nous ferons en sorte qu'il ne s'ennuie pas ici. Tachez qu'il, y +soit dimanche. Il verra tous mes autres garcons, qui sont presque tous +tres gentils et qui le mettront bien vite a l'aise. + +Sur cette esperance, je vous embrasse, chere amie, et vous demande de me +dire s'il y a quelque soin particulier a lui donner. Qu'il ne vienne pas +la nuit, il fait trop froid et on s'enrhume affreusement. Qu'on me dise +aussi combien de jours je peux le garder. + +Dieu veuille qu'il m'apporte de meilleures nouvelles de vous! + +G. SAND. + +Dites bien a Maurice que le vieux Maurice, mon fils, l'aimera, et que ma +belle-fille, qui est une adorable personne, m'aidera a le gater. + +[1] Maurice-Paul Albert. + + + + +DCLXIX + +A M. HENRY HARRISSE, A PARIS + + Nohant, 9 avril 1868. + +Cher ami, + +J'ai ete encore un peu malade en arrivant ici, fatiguee surtout, bien +que le voyage ne soit rien, et que je dorme en chemin de fer mieux que +dans un lit. Mais je suis affaiblie cette annee, et il faut que je +patiente, ou que je m'habitue a n'avoir plus d'energie vitale. Je ne +souffre pas, c'est toujours ca. J'ai retrouve ma charmante belle-fille +toujours charmante, et ma petite-fille sachant donner de gros baisers, +et marchant presque seule. Chere enfant! je n'ose pas l'adorer. Il m'a +ete si cruel de perdre les autres! Elle est forte et bien portante; mais +je ne peux plus croire a aucun bonheur, bien que je paraisse toujours +avec mes enfants l'esperance en personne. + +Nohant est tout en feuilles et en fleurs, bien plus que Paris et +Palaiseau. Il n'y fait pas froid; mais nous avons des bourrasques comme +en pleine mer. Maurice a fini toutes les corrections que vous lui aviez +indiquees. Il me charge de vous renouveler tous ses remerciements et de +vous exprimer sa cordiale gratitude. Moi, j'ai a vous remercier toujours +pour vos bonnes lettres et les details si interessants sur tous nos amis +_de lettres_. Vous vivez avec delices dans cette atmosphere capiteuse. +C'est de votre age. Moi, je m'y plais completement quand j'y suis; mais +je ne sais si je pourrais y vivre toujours sans deperir. Je suis paysan +au physique et au moral. Elevee aux champs, je n'ai pas pu changer, et, +quand j'etais plus jeune, le monde litteraire m'etait impossible. Je m'y +voyais comme dans une mer, j'y perdais toute personnalite, et j'avais +aussitot un immense besoin de me retrouver seule ou avec des etres +primitifs. Nos paysans d'alors ressemblaient encore pas mal a des +Indiens. A present, ils sont plus civilises et je suis moins sauvage. +N'importe, j'ai encore du plaisir a revoir des gens sans esprit, que +l'on comprend sans effort et que l'on ecoute sans etonnement. Mais je ne +veux pas vous desenchanter de ce qui vous enchante, d'autant plus que je +m'y laisse enchanter aussi; et de tres bon coeur, quand je rentre dans +le courant. Vous subissez le charme de la rue de Courcelles, a ce que +je vois. Ce charme est tres grand, plus soutenu, mais moins intense que +celui du _frere_. Ces deux personnes seront infiniment regrettables, si +la tempete qui s'amasse les emporte loin de nous. Mais que faire? Les +revolutions sont brutales, mefiantes et irreflechies. Je ne sais ou en +sont les idees republicaines. J'ai perdu le fil de ce labyrinthe de +reves, depuis quelques annees. Mon ideal s'appellera toujours +_liberte, egalite, fraternite_! Mais par qui et comment, et _quand_ se +realisera-t-il tant soit peu? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que +partout on entend sortir de la terre et des arbres, et des maisons et +des nuages ce cri: "En voila assez!" + +Je suis tentee de demander pourquoi, bien que je voie l'impuissance de +l'idee napoleonienne en face d'une situation plus forte que cette idee; +mais, quand on l'a acclamee et caressee quinze ans, comment fait-on pour +en revenir et s'en degouter en un jour? Notez que ceux qui se plaignent +et se fachent le plus aujourd'hui sont ceux qui, depuis quinze ans, la +defendaient avec le plus d'aprete. Que s'est-il passe dans ces esprits +bouleverses? N'y avait-il, dans leur enthousiasme, qu'une question +d'interet, et la peur est-elle la supreme fantaisie? + +Vous ne voyez pas cela a Paris, la ou vous etes _situe_. Ce vieux Senat +vous impose, il vous indigne, et vous applaudissez les libres penseurs +qu'on persecute. En province, on sent que cela ne tient a rien, et, +generalement, on est abattu, parce qu'on meprise le parti du passe et +qu'on redoute celui de l'avenir. Quelle etincelle allumera l'incendie? +un hasard! et quel sera l'incendie? un mystere! Je suis naturellement +optimiste; pourtant j'avoue que, cette fois, je n'ai pas grand espoir +pour une generation qui, depuis quinze ans, supporte les jesuites.--J'en +reviendrai peut-etre.--J'attends! + +Songez a votre promesse de venir nous voir. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +DCLXX + +A MADAME EDMOND ADAM, A PARIS + + Nohant, 8 juin 1868. + +Chers enfants, + +Quand vous verra-t-on? On vous attend maintenant tout l'ete, sans aucun +autre projet que le bonheur de vous embrasser tous trois. + +Me voila bien reposee de toutes mes agitations et inquietudes: je me +porte comme trois Turcs, ma Lina aussi, et nos deux fillettes viennent a +ravir. Aurore est devenue plus impetueuse que cet hiver; mais elle a un +si bon fonds, que ses petites coleres ne sont que d'un instant, et les +gentillesses reprennent le dessus aussitot. Elle stupefait madame Villot +par son intelligence et ses petites graces spontanees. Elle est timide +et ne se livre qu'au bout de deux ou trois jours. Son pere en est +toujours fou. Nous vivons dans le plus grand calme sans ouvrir un +journal, et nous plongeant tous les jours dans l'Indre et dans la +botanique ou autres droleries innocentes et saines. Enfin, si nos +enfants gardent la vie et la sante, nous sommes des gens tres heureux +dans notre solitude berrichonne. Le pays n'est pas _beau_; mais il est +aimable et doux, excepte pour les pieds. Vous apporterez de bonnes +chaussures, si vous voulez faire quelques pas dehors. + +Venez quand vous aurez assez des amusements de votre installation dans +une nouvelle existence. + +On tachera d'amuser Toto et de vous distraire. Apportez votre ou vos +romans. Vous me les lirez; ca peut servir d'avoir un ecouteur attentif, +sincere et jaloux de vous conserver votre individualite. + +Je suis contente que les _Lettres_ vous plaisent; Buloz en lisant que +vous etes _paienne_ a ete _effraye_, et m'a demande si vraiment vous +consentiez a ce que votre nom fut en toutes lettres. J'ai du lui dire +que vous aviez lu l'epreuve avant lui, avec droit absolu de correction +et de suppression[1]. + +Tendresses de nous tous, chere Juliette, et pour Toto et pour Adam. A +bientot, n'est-ce pas? + +G. SAND. + + [1] L'epreuve de la _Lettre d'un voyageur_ publiee dans la _Revue + des Deux Mondes_ du 1er juin 1868. + + + + +DCLXXI + +A M. LOUIS VIARDOT, A BADEN + + Nohant, 10 juin 1868. + +Cher ami, + +Vous m'avez ecrit le 10 avril: "Dites-moi vos projets quand vous les +saurez vous-meme." Voici: j'ai passe tout le mois de mai a Paris..., +tenue sur le qui-vive par la situation d'une jeune amie condamnee par +les medecins. C'etait une grossesse dont la solution leur paraissait +impossible. La nature a fait un miracle: la mere et l'enfant se portent +bien. Mais j'ai du consacrer a ces jours de crise et d'effroi la +quinzaine scientifiquement que la planete s'est faite toute seule que +je me reservais, et puis un demenagement a faire a la vapeur, et, apres +tout cela, un peu de fatigue, et le besoin d'aller revoir ma marmaille +cherie. A present, voila un gros travail a faire, trois mois sans +desemparer. Ce ne sera donc qu'au mois de septembre que je puis esperer +un peu de liberte. Allez donc aux eaux, si vous n'y etes deja... Moi, +j'ai peste un peu d'etre a Paris durant ce radieux mois de mai. Mais +j'etais inquiete, et je tenais a assister une jeune femme qui, en +d'autres temps, m'a donne des soins devoues. C'est la femme de mon petit +ami Lambert, que vous connaissez, le peintre d'animaux. Il a beaucoup de +talent a present, et une compagne incomparable, et meme un petit enfant +venu par miracle, et tres joli. + +Mais rien n'est si joli que ma petite Aurore, elle est aimable et +intelligente comme etait votre Claudie a son age. L'autre fillette +grossit comme un petit champignon, et Bouli (qu'on appelle toujours +Bouli), est heureux en menage comme pas un. Il est toujours passionne +pour l'histoire naturelle. Nous avons chez nous _Micro_, un ami +dont Pauline se souvient peut-etre, le frere maigre, doux, herisse, +fantastique de notre vieille Elisa Tourangin. Il est absolument le meme +qu'autrefois, et, comme autrefois, il passe ses journees a analyser +l'aile d'un papillon ou la capsule d'une plante. La _toquade_ botanique +a bien aussi passe pas mal en moi, et, a propos d'histoire naturelle, +j'ai bien lu et commente tout ce qui s'ecrit pour prouver et se defera +de meme. Soit; mais je reste dans un melange de spiritualisme et de +pantheisme qui se combine en moi sans trouble. Chacun vit du vin qu'il +s'est verse, et en boit ce que son cerveau en peut porter. Je ne vois +pas la necessite de forcer son entendement, et de detruire en soi +certaines facultes precieuses pour faire piece aux devots. Les devots +n'existent plus. Il n'y a aujourd'hui que des imbeciles ou des tartufes. +Je ne leur fais pas l'honneur de me modifier pour les combattre. Je +trouve que c'est pour la science une assez bonne campagne a faire que +d'aller son train en tant que science, puisque chacun de ses pas enfonce +l'Eglise un peu plus avant sous la terre. Il n'est pas necessaire, il +n'est pas utile peut-etre, de tant affirmer le neant, dont nous ne +savons rien. La verite doit servir de drapeau dans une bataille; +n'habillons pas a notre guise cette dame nue, qui ne s'est pas encore +montree sans voiles a nos regards. Tachons de l'engager a se decouvrir, +mais n'exigeons pas qu'elle apparaisse sous des traits d'emprunt. Il me +semble qu'en ce moment, on va trop loin dans l'affirmation d'un realisme +etroit et un peu grossier, dans la science comme dans l'art. + +Ceci, cher ami, n'est pas un reproche a votre adresse. Vous avez vecu +longtemps de la philosophie tres spiritualiste de Reynaud et de Leroux. +Vous l'avez quittee sans subir d'autre influence que celle de vos +reflexions, et vous avez use du droit sacre de la liberte. Tant d'autres +ont quitte les idees dont nous vivions alors pour se jeter dans le +catholicisme, que votre protestation est digne et legitime. Et moi +aussi, j'ai marche un peu plus loin, en avant ou de cote, je l'ignore, +en arriere peut-etre. N'importe, j'ai reflechi aussi, et je me suis +insensiblement modifiee. Mais, tout en reclamant avec ardeur le droit +que la science a de nous dire tout ce qu'elle sait, et meme tout ce +qu'elle suppose, je ne concois pas qu'elle nous dise: "Croyez cela avec +moi, sous peine de rester avec les hommes du passe. Detruisons pour +prouver, abattons tout pour reconstruire."--Je reponds: Bornez-vous a +prouver, et ne nous commandez rien. Ce n'est pas le role de la science +d'abattre a coups de colere et a l'aide des passions. Laissez le mepris +tuer le surnaturel imbecile, et ne perdez pas le temps a raisonner +contre ce qui ne raisonne pas. Apprenez et enseignez. Ce n'est pas avoir +la verite que de dire: "Il est necessaire de croire que nous avons la +verite." C'est parler comme le pretre. La science est le chemin qui mene +a la verite, cela est certain; mais elle est encore loin du but, soit +qu'elle affirme, soit qu'elle nie la clef de voute de l'univers. + +Je ne vous chicane donc que sur ce que vous me dites dans votre lettre: +"Il faut que la foi brule et tue la science, ou que la science chasse et +dissipe la foi." Cette mutuelle extermination ne me parait pas le fait +d'une bataille, ni l'oeuvre d'une generation. La liberte y perirait. Il +faut que tous les esprits sinceres cherchent, et que par la force des +choses, la verite triomphe. Tout ce qui est bien demontre est vite +acquis a l'heure qu'il est. C'est la verite qui doit exterminer le +mensonge. Nos indignations et nos enthousiasmes la serviront sans doute; +mais une simple decouverte comme la vaccine en dit plus contre le +discernement de la Providence, ou la _justice divine_, qui envoyait +a son gre la mort ou la guerison, que toutes les polemiques, quelque +triomphantes qu'elles nous paraissent. + +Mais c'est assez _distinguer_. Unissons-nous dans l'amour du vrai et le +culte de la libre pensee. C'est le premier point de ma religion, et vous +devez croire, que votre _incredulite_ ne me scandalise point. A vous de +coeur. Amities et tendresses de nous tous a la grande Pauline et a vous +et a tous les enfants. J'espere que tout va bien, vous en tete, et que +vous ne me laisserez pas longtemps sans avoir de vos nouvelles. + +G. SAND. + + + + +DCLXXII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 21 juin 1868. + +Me voila encore a t'_embeter_ avec l'adresse de M. Du Camp, que tu ne +m'as jamais donnee. Je viens de lire son livre des _Forces perdues_; je +lui avais promis de lui en dire mon avis et je lui tiens parole. Ecris +l'adresse, puis donne au facteur, et merci. + +Te voila seul aux prises avec le soleil, dans ta villa charmante! + +Que ne suis-je la... riviere qui te berce de _son doux murmure_ et qui +t'apporte la fraicheur dans ton antre! Je causerais discretement avec +toi entre deux pages de ton roman, et je ferais taire ce fantastique +grincement de chaine[1] que tu detestes et dont l'etrangete ne me +deplaisait pourtant pas. J'aime tout ce qui caracterise un milieu, le +roulement des voitures et le bruit des ouvriers a Paris, les cris de +mille oiseaux a la campagne, le mouvement des embarcations sur les +fleuves. J'aime aussi le silence absolu, profond, et, en resume, +j'aime tout ce qui est autour de moi, n'importe ou je suis; c'est de +l'_idiotisme auditif_, variete nouvelle. Il est vrai que je choisis mon +milieu et ne vais pas au Senat. + +Tout va bien chez nous, mon troubadour. Les enfants sont beaux, on les +adore; il fait chaud, j'adore ca. C'est toujours la meme rengaine +que j'ai a le dire, et je t'aime comme le meilleur des amis et des +camarades. Tu vois, ca n'est pas nouveau. Je garde bonne et forte +impression de ce que tu m'as lu; ca m'a semble si beau, qu'il n'est pas +possible que ce ne soit pas bon. Moi, je ne fiche rien; la _flanerie_ me +domine. Ca passera; ce qui ne passera pas, c'est mon amitie pour toi. + +Tendresses des miens, toujours. + + [1] La chaine du bateau remorqueur descendant ou remontant la Seine. + + + + +DCLXXIII + +A M. JOSEPH DESSAGER, A ISCHL (AUTRICHE) + + Nohant, 5 juillet 1868. + +Comme c'est aimable a toi, mon Christini, de ne pas oublier ce 5 +juillet, qui, tout en m'ajoutant des annees, me rejouit toujours comme +s'il m'en otait, parce qu'il me renouvelle le doux souvenir de mes amis +eloignes. Si fait, va, nous nous reverrons. On n'est pas plus vieux a +soixante et dix ans qu'a trente, quand on a conserve l'intelligence, le +coeur et la volonte. Tu n'as rien perdu de tout cela; la seule infirmite +dont tu te plaignes, c'est l'affaiblissement de la vue. Cela ne +t'empeche pas de voir la nature et de me ramasser de tres petites +fleurettes, la _linaria pettiosierana_, et d'apprecier le magnifique +spectacle de ton lac et de tes montagnes. Oui, c'est beau, ton pays, +et je te l'envie, d'autant plus qu'il soutient contre l'intolerance et +l'ambition clericale une lutte qui humilie la France. + +Quant au declin de l'art chez toi et chez nous, oui, c'est vrai: mais +c'est une eclipse. Les etoiles ont des defaillances de lumiere, les +hommes peuvent bien en avoir! Ne desesperons jamais, mon ami! tout ce +qui s'eteint en apparence est un travail occulte de renouvellement; et +nous-memes, aujourd'hui, c'est toujours vie et mort, sommeil et reveil. +Notre etat normal resume si bien notre avenir infini! + +J'ai aujourd'hui soixante-quatre printemps. Je n'ai pas encore senti +le poids des ans. Je marche autant, je travaille autant, je dors aussi +bien. Ma vue est fatiguee aussi; je mets depuis si longtemps des +lunettes, que c'est une question de numero, voila tout. Quand je ne +pourrai plus agir, j'espere que j'aurai perdu la volonte d'agir. Et puis +on s'effraye de l'age avance, comme si on etait sur d'y arriver. On ne +pense pas a la tuile qui peut tomber du toit. Le mieux est de se tenir +toujours pret et de jouir des vieilles annees mieux qu'on n'a su jouir +des jeunes. On perd tant de temps et on gaspille tant la vie a vingt +ans! Nos jours d'hiver comptent double; voila notre compensation. Ce +qui ne passe ni ne change, c'est l'amitie. Elle augmente, au contraire, +puisqu'elle s'alimente de sa duree. Nous parlons bien souvent de toi, +ici. Mes enfants t'aiment avec religion; nos deux petites filles +sont charmantes. Aurore parle comme une grande personne. Elle est +extraordinairement intelligente et bonne. Tu la verras; tu reviendras, +tu nous charmeras encore avec ton piano. Nous t'aimons, cher maestro; +nous t'aimons bien! tu voudras nous embrasser encore, et jamais pour la +derniere fois. Ce mot n'a pas de sens. + +G. SAND. + + + + + +DCLXXIV + +A M. GUILLAUME GUIZOT, A PARIS + + Nohant, 12 juillet 1868. + +On peut, on doit aimer les contraires quand les contraires sont +grands. On peut etre l'eleve pieux de Jean-Jacques, on doit etre l'ami +respectueux de Montaigne. Rousseau est un rehabilite; Montaigne est pur, +il est le galant homme dans toute l'acception du mot. Sa conscience est +si nette, sa raison si droite, son examen si sincere, qu'il peut se +passer des grands elans de Jean-Jacques. Celui-ci avait les ardeurs +d'une ame agitee. Aucun trouble n'autorisait Montaigne a la plainte. +S'il n'a pas songe au mal des autres, c'est que l'image du bien etait +trop forte en lui pour qu'il entrevit clairement l'image contraire. Il +pensait que l'homme porte en lui tous ses elements de sagesse et +de bonheur. Il ne se trompait pas; et, en parlant de lui-meme, en +s'observant, en se peignant, en livrant son secret, il enseignait tout +aussi utilement que les philosophes enthousiastes et les moralistes +emus. + +Je ne vois pas d'antithese reelle entre ces deux grands esprits. Je +vois, au contraire, un heureux rapprochement a tenter, et des points +de contact bien remarquables, non dans leurs methodes, mais dans leurs +resultantes. Il est bon d'avoir ces deux maitres: l'un corrige l'autre. + +Pour mon compte, je ne suis pas le disciple de Jean-Jacques jusqu'au +_Contrat social_: c'est peut-etre grace a Montaigne; et je ne suis pas +le disciple de Montaigne jusqu'a l'indifference: c'est, a coup sur, +grace a Jean-Jacques. + +Voila ce que je vous reponds, monsieur, sans vouloir relire ce que j'ai +dit de Montaigne il y a vingt ans. Je ne m'en rappelle pas un mot, et +je ne voudrais pas me croire obligee de ne pas modifier ma pensee, +en avancant dans la vie. Il y a plus de vingt ans que je n'ai relu +Montaigne en entier; mais, ou j'ai la main heureuse, ou l'affection que +je lui porte est solide; car, chaque fois que je l'ouvre, je puise en +lui un element de patience et un detachement nouveau de ce que l'on +appelle classiquement les _faux biens_ de la vie. + +J'ose me persuader que le couronnement d'un beau et serieux travail sur +Montaigne serait precisement, monsieur, toute critique faite librement, +severement meme, si telle est votre impression, un parallele a etablir +entre ces deux points extremes: le socialisme de Jean-Jacques Rousseau +et l'individualisme de Montaigne. Soyez le trait d'union; car il y a la +deux grandes causes a concilier. La verite est au milieu, a coup sur; +mais vous savez mieux que moi qu'elle ne peut supprimer ni l'un ni +l'autre. + +Pardon de mon griffonnage. Le temps me manque. Recevez l'expression de +mes sentiments. + +G. SAND. + + + + +DCLXXV + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 31 juillet 1868. + +Je t'ecris a Croisset quand meme, je doute que tu sois encore a Paris +par cette chaleur de Tolede; a moins que les ombrages de Fontainebleau +ne t'aient garde. Quelle jolie foret, hein? mais c'est surtout en hiver, +sans feuilles, avec ses mousses fraiches, qu'elle a du chic. As-tu vu +les sables d'_Arbonne?_ il y a la un petit Sahara qui doit etre gentil a +l'heure qu'il est. + +Nous, nous sommes tres heureux ici. Tous les jours, un bain dans un +ruisseau toujours froid et ombrage; le jour, quatre heures de travail; +le soir, recreation et vie de polichinelle. Il nous est venu un _Roman +comique_ en tournee, partie de la troupe de l'Odeon, dont plusieurs +vieux amis, a qui nous avons donne a souper a la Chatre: deux nuits de +suite avec toute leur bande, apres la representation; chants et rires +avec champagne frappe, jusqu'a trois heures du matin, au grand scandale +des bourgeois, qui faisaient des bassesses pour en etre. Il y avait la +un drole de comique normand, un vrai Normand qui nous a chante de vraies +chansons de paysans dans le vrai langage. Sais-tu qu'il y en a d'un +esprit et d'un malin tout a fait gaulois? Il y a la une mine inconnue, +des chefs-d'oeuvre de genre. Ca m'a fait aimer encore plus la Normandie. +Tu connais peut-etre ce comedien. Il s'appelle Freville: c'est lui qui +est charge, dans le repertoire, de faire les valets lourdauds et de +recevoir les coups de pied au c... Sorti du theatre, c'est un garcon +charmant et amusant comme dix. Ce que c'est que la destinee! + +Nous avons eu chez nous des hotes charmants, et nous avons mene joyeuse +vie, sans prejudice des _Lettres d'un voyageur_ dans la _Revue_, et des +courses botaniques dans des endroits sauvages tres etonnants. Le plus +beau de l'affaire, ce sont les petites filles. Gabrielle, un gros mouton +qui dort et rit toute la journee; Aurore, plus fine, des yeux de velours +et de feu, parlant a trente mois comme les autres a cinq ans, et +adorable en toute chose. On la retient pour qu'elle n'aille pas trop +vite. + +Tu m'inquietes en me disant que ton livre accusera les patriotes de tout +le mal; est-ce bien vrai, ca? et puis les vaincus! c'est bien assez +d'etre vaincu par sa faute sans qu'on vous crache au nez toutes vos +betises. Aie pitie: il y a eu tant de belles ames quand meme! Le +christianisme a ete une toquade, et j'avoue qu'en tout temps, il est une +seduction quand on n'en voit que le cote tendre; il prend le coeur. +Il faut songer au mal qu'il a fait pour s'en debarrasser. Mais je ne +m'etonne pas qu'un coeur genereux comme celui de Louis Blanc ait reve de +le voir epure et ramene a son ideal. J'ai eu aussi cette illusion; mais, +aussitot qu'on fait un pas dans le passe, on voit que ca ne peut pas se +ranimer, et je suis bien sure qu'a cette heure Louis Blanc sourit de son +reve. Il faut penser a cela aussi! + +Il faut se dire que tous ceux qui avaient une intelligence ont +terriblement marche depuis vingt ans et qu'il ne serait pas genereux de +leur reprocher ce qu'ils se reprochent probablement a eux-memes. + +Quant a Proudhon, je ne l'ai jamais cru de bonne foi. C'est un rheteur +de _genie_, a ce qu'on dit. Moi, je ne le comprends pas: c'est un +specimen d'antithese perpetuelle, sans solution. Il me fait l'effet d'un +de ces sophistes dont se moquait le vieux Socrate. + +Je me fie a toi pour le sentiment du _genereux_. Avec un mot de plus ou +de moins, on peut donner le coup de fouet sans blessure quand la main +est douce dans la force. Tu es si bon, que tu ne peux pas etre mechant. + +Irai-je a Croisset cet automne? Je commence a craindre que non et que +_Cadio_ ne soit en repetition. Enfin je tacherai de m'echapper de Paris, +ne fut-ce qu'un jour. + +Mes enfants t'envoient des amities. Ah diable! il y a eu une jolie prise +de bec pour _Salammbo_; quelqu'un que tu ne connais pas se permettait +de ne pas aimer ca. Maurice l'a traite de bourgeois, et, pour arranger +l'affaire, la petite Lina, qui est rageuse, a declare que son mari avait +eu tort de dire un mot pareil, vu qu'il aurait du dire _imbecile_. +Voila. Je me porte comme un Turc. Je t'aime et je t'embrasse. + + + + +DCLXXVI + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, aout 1868. + +Merci, chere bonne cousine, pour l'amitie avec laquelle vous me jugez. +Je ne merite pas l'eloge, mais je merite l'amitie; oui, car je sais vous +apprecier et vous aimer. + +Mon cher monde va bien. Gabrielle prend un regard d'une expression tres +caressante. Lolo parle souvent de sa cousine Villot. + +Elle n'oublie pas, mais elle persiste dans ses idees de propriete sur +Fadet[1]. Elle est neanmoins tres bonne et tres aimante pour son age, +et, chaque jour, elle fait un progres extraordinaire. Cela m'effraye +bien un peu; je n'ose penser a ce que je deviendrais s'il fallait encore +perdre cet enfant-la; toute ma philosophie echoue! + +N'y pensons pas; je m'etais jure de ne plus trop aimer, c'est +impossible. La passion me domine encore dans la fibre maternelle. +Heureux ceux qui aiment faiblement! + +Mais je ne veux pas vous attrister, vous brisee aussi; nous sommes tres +heureux; tout va bien, et il me prend des terreurs. C'est injuste et +lache. + +Dites-moi ce que vous faites, et si vous trouvez quelque part un peu de +fraicheur. Ici, la zone torride recommence; mais nous aimons tant le +chaud, que nous ne _voulons_ pas en sentir l'exces. + +Dites nos tendresses a Frederic, et recevez-les toutes aussi. + +G. SAND. + + [1] Le chien legendaire de Nohant. + + + + +DCLXXVII + +A GUSTAVE FLAUBEKT, A CROISSET + + Paris, aout 1868 + +Pour le coup, cher ami, il y a une rafle sur les correspondances. De +tous les cotes, on me reproche a tort de ne pas repondre. Je t'ai ecrit +de Nohant, il y a environ quinze jours, que je partais pour Paris, +afin de m'occuper de _Cadio_:--et, je repars pour Nohant, demain des +l'aurore, pour revoir mon Aurore. J'ai ecrit, depuis huit jours, +quatre tableaux du drame, et ma besogne est finie jusqu'a la fin des +repetitions, dont mon ami et collaborateur, Paul Meurice, veut bien +se charger. Tous ses soins n'empechent pas que les debrouillages +du commencement ne soient qu'un affreux gachis. Il faut voir les +difficultes de monter une piece, pour y croire, et, si l'on n'est pas +cuirasse _d'humour_ et de gaiete interieure pour etudier la nature +humaine, dans les individus reels que va recouvrir la fiction, il y a de +quoi rager. Mais je ne rage plus, je ris; je connais trop tout ca, pour +m'en emouvoir et je t'en conterai de belles quand nous nous verrons. + +Comme je suis optimiste quand meme, je considere le bon cote des choses +et des gens; mais la verite est que tout est mal et que tout est bien en +ce monde. + +La pauvre THUILLIER n'est pas brillante de sante; mais elle espere +porter le fardeau du travail encore une fois. Elle a besoin de gagner sa +vie, elle est cruellement pauvre. Je te disais, dans ma lettre perdue, +que Sylvanie[1] avait passe quelques jours a Nohant. Elle est plus belle +que jamais el bien ressuscitee apres une terrible maladie. + +Croirais-tu que je n'ai pas vu Sainte-Beuve? que j'ai eu tout juste ici +le temps de dormir un peu et de manger a la hate? C'est comme ca. Je +n'ai entendu parler de qui que ce soit en dehors du theatre et des +comediens. J'ai eu des envies folles de tout lacher et d'aller te +surprendre deux heures; mais on ne m'a pas laisse un jour sans me tenir +aux arrets forces. + +Je reviendrai ici a la fin du mois, et, quand on jouera _Cadio_, je +te supplierai de venir passer ici vingt-quatre heures pour moi. +Le voudras-tu? Oui; tu es trop bon troubadour pour me refuser. Je +t'embrasse de tout mon coeur, ainsi que ta chere maman. Je suis heureuse +qu'elle aille bien. + +G. SAND. + + [1] Madame Arnould-Plessy. + + + + +DCLXXVIII + +AU MEME + + Nohant, 18 septembre 1868. + +Ce sera, je crois, pour le 8 le ou 10 octobre. Le directeur annonce pour +le 26 septembre. Mais cela parait impossible a tout le monde. Rien n'est +pret; je serai prevenue, je te previendrai. Je suis venue passer ici les +jours de repit que mon collaborateur, tres consciencieux et tres devoue, +m'accorde. Je reprends un roman sur le _theatre_ dont j'avais laisse une +premiere partie sur mon bureau, et je me flanque tous les jours dans un +petit torrent glace qui me bouscule et me fait dormir comme un bijou. +Qu'on est donc bien ici, avec ces deux petites filles qui rient et +causent du matin au soir comme des oiseaux, et qu'on est bete d'aller +composer et monter des _fictions_, quand la realite est si commode et +si bonne! Mais on s'habitue a regarder tout ca comme une consigne +militaire, et on va au feu sans se demander si on sera tue ou blesse. Tu +crois que ca me contrarie? Non, je t'assure; mais ca ne m'amuse pas +non plus. Je vas devant moi, bete comme un chou et patiente comme un +Berrichon. Il n'y a d'interessant, dans ma vie a moi, que _les autres_. +Te voir a Paris bientot me sera plus doux que mes affaires ne me +seront embetantes. Ton roman m'interesse plus que tous les miens. +L'impersonnalite, espece d'idiotisme qui m'est propre, fait de notables +progres. Si je ne me portais bien, je croirais que c'est une maladie. Si +mon vieux coeur ne devenait tous les jours plus aimant, je croirais que +c'est de l'egoisme; bref, je ne sais pas, c'est comme ca. J'ai eu du +chagrin ces jours-ci, je te le disais dans la lettre que tu n'as pas +recue. Une personne que tu connais, que j'aime beaucoup, s'est faite +devote, oh! mais, devote extatique, mystique, moliniste, que sais-je? +Je suis sortie de ma gangue, j'ai tempete, je lui ai dit les choses les +plus dures, je me suis moquee. Rien n'y fait, ca lui est bien egal. Le +Pere *** remplace pour elle toute amitie, toute estime; comprend-on +cela? un tres noble esprit, une vraie intelligence; un digne caractere! +et voila! T*** est devote aussi, mais sans etre changee; elle n'aime pas +les pretres, elle ne croit pas au diable, c'est une heretique sans le +savoir. Maurice et Lina sont furieux contre _l'autre_ Ils ne l'aiment +plus du tout. Moi, ca me fait beaucoup de peine de ne plus l'aimer. + +Nous t'aimons, nous t'embrassons. + +Je te remercie de venir a _Cadio_. + + + + +DCLXXIX + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, septembre 1868. + +On te demande _vite_ quelques costumes militaires de 1793-1794, +pittoresques et sans grande recherche d'exactitude, mais dans la +couleur. Il s'agit d'habiller le gros Deshayes (_Jean Bonnin_[1]). Il +represente notre ancien capitaine Martin, capitaine de Mayencais au +commencement et pauvre comme Job, arrivant de Mayence, avec Motus, non +moins delabre. + +Melingue se charge de Motus et de lui, Cadio. Mais Deshayes ne sait rien +trouver. Il faudrait lui adapter une sorte de Raffet de fantaisie, qui +ne dessinat ni ses jambes ni son corps. + +A la seconde apparition dans la piece, en 1795, il est colonel, noir +plus de Mayencais qui n'existent plus, mais d'un regiment de cavalerie +quelconque que l'on ne designe pas, et que tu choisiras a ton idee; +pas de cuirasse si c'est possible, et pas de casque. Il ne saurait pas +porter ca. Vois ce que tu peux nous donner. Si on le laisse s'habiller, +il sera, peut-etre absurde; tire-nous d'embarras. + +Dans ce theatre, qui se recree pour ainsi dire, il n'y a pas d'artiste +attitre et capable, pour ces costumes qui, en somme, seront de +fantaisie, vu la penurie de l'epoque, mais qui doivent rentrer dans la +couleur vraie. Envoie vite. Je vas bien. Je travaille sans debrider. + +Je _bige_ tout mon cher monde et ma Lolo. Je trouve le temps de corriger +les epreuves, trouve celui de m'envoyer deux ou trois croquis. + + [1] Role cree par lui dans _Francois le Champi_. + + + + +DCLXXX + +A M. GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Paris, fin septembre 1868. + +Cher ami, + +C'est pour samedi prochain, 3 octobre. Je suis au theatre tous les jours +de six heures du soir a deux heures du matin. On parle de mettre des +matelas dans les coulisses pour les acteurs qui ne sont pas en scene. + +Quant a moi, habituee aux veilles comme toi-meme, je n'eprouve aucune +fatigue; mais j'aurais bien de l'ennui sans la ressource qu'on a +toujours de penser a autre chose. J'ai assez l'habitude de faire une +autre piece pendant qu'on repete, et il ya quelque chose d'assez +excitant dans ces grandes salles sombres ou s'agitent des personnages +mysterieux parlant a demi-voix, dans des costumes invraisemblables; rien +ne ressemble plus a un reve, a moins qu'on ne songe a une conspiration +d'evades de Bicetre. + +Je ne sais pas du tout ce que sera la representation. Si on ne +connaissait les prodiges d'ensemble et de volonte qui se font a la +derniere heure, on jugerait tout impossible, avec trente-cinq ou +quarante acteurs parlants, dont cinq ou six seulement parlent bien. On +passe des heures a faire entrer et sortir des personnages en blouse +blanche ou bleue qui seront des soldats ou des paysans, mais qui, en +attendant, executent des manoeuvres incomprehensibles. Toujours le reve. +Il faut etre fou pour monter ces machines-la. Et la fievre des acteurs, +pales et fatigues, qui se trainent a leur place en baillant, et tout a +coup partent comme des energumenes pour debiter leur tirade; toujours la +reunion d'alienes. + +La censure nous a laisses tranquilles quant au manuscrit; demain, ces +messieurs verront des costumes qui les effaroucheront peut-etre. + +J'ai laisse mon cher monde bien tranquille a Nohant. Si _Cadio_ reussit, +ce sera une petite dot pour Aurore; voila toute mon ambition. S'il ne +reussit pas, ce sera a recommencer, voila tout. + +Je te verrai. Donc, dans tous les cas, ce sera un heureux jour. Viens me +voir la veille, si tu arrives la veille, ou, le jour meme, viens diner +avec moi. La veille ou le jour, je suis chez moi d'une heure a cinq +heures. + +Merci; je t'embrasse et je t'aime. + + + + +DCLXXXI + +AU MEME + + Nohant, 15 octobre 1868. + +Me voila _cheux nous_, ou, apres avoir embrasse mes enfants et +petits-enfants, j'ai dormi trente-six heures d'affilee. Il faut croire +que j'etais lasse, et que je ne m'en apercevais pas. Je m'eveille de cet +_hibernage_ tout animal, et tu es la premiere personne a laquelle je +veuille ecrire. Je ne t'ai pas assez remercie d'etre venu pour moi a +Paris, toi qui te deplaces peu; je ne t'ai pas assez vu non plus; quand +j'ai su que tu avais soupe avec Plauchut, je m'en suis voulu d'etre +restee a soigner ma patraque de Thuillier, a qui je ne pouvais faire +aucun bien, et qui ne m'en a pas su grand gre. + +Les artistes sont des enfants gates, et les meilleurs sont de grands +egoistes. Tu dis que je les aime trop; je les aime comme j'aime les bois +et les champs, toutes les choses, tous les etres que je connais un peu +et que j'etudie toujours. Je fais mon etat au milieu de tout cela, +et, comme je l'aime, mon etat, j'aime tout ce qui l'alimente et le +renouvelle. On me fait bien des miseres, que je vois, mais que je +ne sens plus. Je sais qu'il y a des epines dans les buissons, ca ne +m'empeche pas d'y fourrer toujours les mains et d'y trouver des fleurs. +Si toutes ne sont pas belles, toutes sont curieuses. Le jour ou tu +m'as conduite a l'abbaye de Saint-Georges, j'ai trouve la _scrofularia +borealis_, plante tres rare en France. J'etais enchantee; il y avait +beaucoup de... a l'endroit ou je l'ai cueillie. _Such is life_! + +Et, si on ne la prend pas comme ca, la vie, on ne peut la prendre par +aucun bout, et alors, comment fait-on pour la supporter? Moi, je la +trouve amusante et interessante, et, de ce que j'accepte _tout_, je suis +d'autant plus heureuse et enthousiaste quand je rencontre le beau et +le bon. Si je n'avais pas une grande connaissance de l'espece, je +ne t'aurais pas vite compris, vite connu, vite aime. Je peux avoir +l'indulgence enorme, banale peut-etre, tant elle a eu a agir; mais +l'appreciation est tout autre chose, et je ne crois pas qu'elle soit +usee encore dans l'esprit de ton vieux troubadour. + +J'ai trouve mes enfants toujours bien bons et bien tendres, mes deux +fillettes jolies et douces toujours. Ce matin, je revais, et je me suis +eveillee en disant cette sentence bizarre: "Il y a toujours un jeune +grand premier role dans le drame de la vie. Premier role dans la mienne: +Aurore." Le fait est qu'il est impossible de ne pas idolatrer cette +petite. Elle est si reussie comme intelligence et comme bonte, qu'elle +me fait l'effet d'un reve. + +Toi aussi, sans le savoir, t'es un reve... comme ca. Planchut t'a vu un +jour, et il t'adore. Ca prouve qu'il n'est pas bete. En me quittant a +Paris, il m'a chargee de le rappeler a ton souvenir. + +J'ai laisse _Cadio_ dans des alternatives de recettes bonnes ou +mediocres. La cabale contre la nouvelle direction s'est lassee des le +second jour. La presse a ete moitie favorable, moitie hostile. Le beau +temps est contraire. Le jeu detestable de Roger est contraire aussi. Si +bien, que nous ne savons pas encore si nous ferons de l'argent. Pour +moi, quand l'argent vient, je dis tant mieux sans transport, et, quand +il ne vient pas, je dis tant pis sans chagrin aucun. L'argent, n'etant +pas le but, ne doit pas etre la preoccupation. Il n'est pas non plus la +vraie preuve du succes, puisque tant de choses nulles ou mauvaises font +de l'argent. + +Me voila deja en train de faire une autre piece pour n'en pas perdre +l'habitude. J'ai aussi un roman en train sur les _cabots_. Je les ai +beaucoup etudies cette fois-ci, mais sans rien apprendre de neuf. Je +tenais le mecanisme. Il n'est pas complique et il est tres logique. + +Je t'embrasse tendrement, ainsi que ta petite maman. Donne-moi signe de +vie. Le roman avance-t-il? + + + + +DCLXXXII + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PUYS + + Nohant, 31 octobre 1868. + +Cher fils, + +Je ne sais pas plus que vous pourquoi la presse s'est tant dechainee de +tous les cotes contre _Cadio_: ceci d'un cote;--de l'autre, l'immense +personnel de la _feerie_, qui ne veut pas de litterature a la +Porte-Saint-Martin et qui, par les _filles nues_, a tant de +ramifications au dehors; Roger, qui faisait mal a voir et a entendre; +Thuillier trop malade; le directeur, qui s'etait fait trop d'illusions +et qui a jete le manche apres la cognee; les _titis_, qui ne trouvaient +pas leur compte de coups de fusil et ne comprenaient pas Melingue _bon_ +et _vrai_; que sais-je? La piece n'a pas fait d'argent et la voila +finie; mais je la crois bonne tout de meme. + +Il me semble que le travail de Paul Meurice est excellent. Je trouve +que l'idee du livre etait une idee. Donc, il n'y a pas de honte et +les affronts ne nous atteignent pas. Gagner de l'argent n'est que la +question secondaire; n'en pas gagner, c'est l'eventualite qu'il faut +toujours admettre. + +Ce qui me console de tout, c'est que la chose vous a plu, et que vous +n'avez pas eu a rougir de l'_intellect_ de votre maman. + +Et vous, nous faites-vous encore un chef-d'oeuvre? Il y en a bien +besoin; car je n'ai rien vu de bon depuis longtemps. Je vous envoie +toutes les tendresses de Nohant pour madame Dumas et pour vous. Vous ne +ne me parlez pas de sa sante, a elle; j'espere que c'est bon signe. Ici, +nous sommes tous enrhumes. Mais, sauf la petiote, qui fait ses premieres +dents et qui en souffre, nous sommes tous de bonne humeur et occupes; +Aurore m'habitue a ecrire avec un chat sur l'epaule, une poupee a cheval +sur chaque bras et un menage sur les genoux. Ce n'est pas toujours +commode, mais c'est si amusant! + +Bonsoir, mon fils; dites-moi quand vous serez a Paris et comment vous +vous portez tous. + +Votre maman. + +G. SAND. + + + + +DCLXXXIII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, 20 novembre 1868. + +Tu me dis "Quand se verra-t-on?" Vers le 15 decembre, ici, nous +baptisons _protestantes_ nos, deux fillettes. C'est l'idee de Maurice, +qui s'est marie devant le pasteur, et qui ne veut pas de persecution et +d'influence catholique autour de ses filles. C'est notre ami Napoleon +qui est le parrain d'Aurore; moi qui suis la marraine. Mon neveu est le +parrain de l'autre. Tout cela se passe entre nous, en famille. Il faut +venir, Maurice le veut, et, si tu dis non, tu lui feras beaucoup de +peine. Tu apporteras ton roman, et, dans une eclaircie, tu me le liras; +ca te fera du bien de le lire a qui ecoute bien. On se resume et on se +juge mieux. Je connais ca. Dis oui a ton vieux troubadour, il t'en saura +un gre _soigne_. + +Je t'embrasse six fois, si tu dis oui. + + + + +DCLXXXIV + +A M. DE CHILLY, DIRECTEUR DU THEATRE DE L'ODEON, A PARIS + + Nohant, 12 decembre 1868. + +Mon cher ami, + +Me gardez-vous le mois de fevrier? Comptez sur moi. Dois-je compter sur +vous? + +J'ai un travail a vous lire, et je ne puis aller a Paris avant le mois +de janvier. Ce serait trop tard pour faire des remaniements, s'il y en +avait d'importants a faire. Voulez-vous me donner votre parole d'honneur +que mon manuscrit ne sera lu que par vous, Duquesnel et une troisieme +personne, _sure_, a votre choix? et que, jusqu'a ce que nous soyons +d'accord sur la reception de la piece, personne au monde ne saura que +j'ai une piece entre vos mains. Si vous ne me donnez pas cette parole, +je ne puis agir; si vous me la donnez, je vous enverrai le manuscrit. + +La piece que je vous offre est de moi seule[1]; elle n'a ete lue qu'a +mes enfants. Je n'en ai meme dit un mot a qui que ce soit. S'il y a une +indiscretion, elle viendra donc de l'Odeon, et je vous demande le secret +jusqu'a nouvel ordre. + +Reponse tout de suite. + +A vous de coeur. + + [1] _L'Autre_. + + + + +DCLXXXV + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS + + Nohant, 17 decembre 1868. + +Cher et illustre compere, + +Merci encore pour moi, pour mes enfants et petits-enfants et pour tous +nos amis, dont vous avez conquis les coeurs. Toute la journee, nous +entendons: "Comme il est beau! comme il est bon! comme il parle bien! +comme il est simple, et jeune, et aimable!" Nous ne disons pas non, +comme bien vous pensez, et nous aimons davantage ceux qui vous aiment. + +Vous, on vous aimerait davantage, si c'etait possible, pour cette grande +marque d'amitie que vous avez bien voulu nous donner et qui sera un +si cher souvenir dans la famille presente et a venir. Aurore en sera +particulierement fiere et voudra, j'en suis sure, meriter une protection +si cordialement accordee, et si gracieusement temoignee. Elle envoie +toujours des baisers a votre portrait et se permet de le tutoyer. + +Nous esperons que vous serez arrive sans fatigue et que vous n'allez +pas garder ce petit mouvement de fievre que vous avez confie au jeune +docteur et pas a nous. Il faudra revenir nous voir, n'est-ce pas? Vous +avez dit que cela vous ferait plaisir de vous retrouver a Nohant. Ce +qu'il y a de certain, c'est que vous y laissez une trace de bonheur et +d'affection qui ne s'effacera pas. + +A vous de tout notre coeur. Maurice, Lina et, + +G. SAND. + + + + +DCLXXXVI + +A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN + + Nohant, 20 decembre 1868. + +Chere enfant, + +Je n'ai pas eu un instant pour vous repondre. Nohant a ete sens dessus +dessous pour les fetes de nos baptemes _spiritualistes_; je ne veux pas +dire protestants, bien que le premier sens du mot soit le vrai; avec +cela, il fallait finir un gros travail[1]. On s'est amuse beaucoup, et +on va se calmer; mais bientot il faudra aller a Paris pour aviser a +faire fructifier les griffonnages, et je ne pense pas avoir le temps de +saluer cette annee le soleil du Midi. Si je pouvais trouver quelques +jours de liberte, ce serait une simple course pour vous embrasser +d'abord, puis pour revoir la Corniche et revenir. Disposez donc de la +belle villa du Pin, et, si vous m'en croyez, n'y mettez pas gratis des +enfants et des nourrices. + +Merci mille fois pour moi et les miens de l'offre trop gracieuse. Il se +passera encore quelque temps avant que Lina puisse promener sa marmaille +si loin et laisser son interieur, qui leur est encore si necessaire. +Nous ne pouvons rever que des promenades detachees, et encore! La vie de +travail pese toujours sur nous de tout son poids, et c'est sans doute un +bonheur malgre la privation de liberte, puisque nous n'avons jamais de +dissentiments ni de tracas. + +Vous voila entree dans la grande aisance, vous. J'espere que vous allez +guerir vos nerfs et travailler pour votre satisfaction; je n'ai pas +encore relu votre livre, c'a ete plus qu'impossible; mais cela viendra. +J'y mettrai la conscience que vous savez et je vous dirai mon impression +comme on la doit a ceux qu'on aime. + +On vous embrasse tendrement tous, de la part de tous, vous reverrez +sans doute bientot notre cher gros Plauchut, que nous retenons le plus +possible et qui vous racontera nos _noces et festins_. + +A vous de coeur, a Adam et a ma belle Toto[2]. + +G. SAND. + + [1] _L'Autre_. + + [2] Madame Alice Segoud. + + + + +DCLXXXVII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 21 decembre 1868. + +Certainement que je te boude et que je t'en veux, non pas par exigence +ni par egoisme, mais, au contraire, parce que nous avons ete joyeux et +_hilares_, et que tu n'as pas voulu te distraire et t'amuser avec nous. +Si c'etait pour t'amuser ailleurs, tu serais pardonne d'avance; mais +c'est pour t'enfermer, pour te bruler le sang, et encore pour un travail +que tu maudis, et que--voulant et devant le faire quand meme--tu +voudrais pouvoir faire a ton aise et sans t'y absorber. + +Tu me dis que tu es comme ca. Il n'y a rien a dire; mais on peut bien se +desoler d'avoir pour ami qu'on adore un captif enchaine loin de soi, et +que l'on ne peut pas delivrer. C'est peut-etre un peu coquet de ta part, +pour te faire plaindre et aimer davantage. Moi qui ne suis pas enterree +dans la litterature, j'ai beaucoup ri et vecu dans ces jours de fete, +mais en pensant toujours a toi et en parlant de toi avec l'ami du +Palais-Royal, qui eut ete heureux de te voir et qui t'aime et t'apprecie +beaucoup. Tourguenef a ete plus heureux que nous, puisqu'il a pu +t'arracher a ton encrier. Je le connais tres peu, lui, mais je le sais +par coeur. Quel talent! et comme c'est original et trempe! Je trouve que +les etrangers font mieux que nous. Ils ne posent pas, et nous, ou nous +nous drapons, ou nous nous vautrons; le Francais n'a plus de milieu +social, il n'a plus de milieu intellectuel. + +Je t'en excepte, toi qui te fais une vie d'exception, et je m'en excepte +a cause du fonds de boheme insouciante qui m'a ete departi; mais, moi, +je ne sais pas soigner et polir, et j'aime trop la vie, je m'amuse trop +a la moutarde et a tout ce qui n'est pas le diner, pour etre jamais un +litterateur. J'ai eu des acces, ca n'a pas dure. L'existence ou on ne +connait plus son _moi_ est si bonne, et la vie ou on ne joue pas de role +est une si jolie piece a regarder et a ecouter! Quand il faut donner +de ma personne, je vis de courage et de resolution, mais je ne m'amuse +plus. + +Toi, troubadour enrage, je te soupconne de t'amuser du metier plus que +de tout au monde. Malgre ce que tu en dis, il se pourrait bien que +l'_art_ fut ta seule passion, et que ta claustration, sur laquelle je +m'attendris comme une bete que je suis, fut ton etat de delices. Si +c'est comme ca, tant mieux, alors; mais avoue-le, pour me consoler. + +Je te quitte pour habiller les marionnettes, car on a repris les jeux et +les ris avec le mauvais temps, et en voila pour une partie de l'hiver, +je suppose. Voila l'imbecile que tu aimes et que tu appelles _maitre_. +Un joli maitre, qui aime mieux s'amuser que travailler! + +Meprise-moi profondement, mais aime-moi toujours. Lina me charge de te +dire que tu n'es qu'un pas grand'chose, et Maurice est furieux aussi; +mais on t'aime malgre soi et on t'embrasse tout de meme. L'ami Plauchut +veut qu'on le rappelle a ton souvenir; il t'adore aussi. + +A toi, gros ingrat. + +J'avais lu la bourde du _Figaro_ et j'en avais ri. Il parait que ca a +pris des proportions grotesques. Moi, on m'a flanque dans les journaux +un petit-fils a la place de mes deux fillettes et un bapteme catholique +a la place d'un bapteme protestant. Ca ne fait rien, il faut bien mentir +un peu pour se distraire. + + + + +DCLXXXVIII. + +A M. EMILE ROLLINAT, +EN GARNISON A PERPIGNAN + + Nohant, 2 janvier 1869. + +Cher enfant, + +Merci de votre bon souvenir. Je suis heureuse de vous savoir content, +c'est la marque d'un caractere solide et d'un esprit serieux; car, +puisque tous ceux de votre age se plaignent, ne se trouvent bien places +nulle part et voudraient commander a la destinee, ce n'est pas tant le +manque de philosophie que le manque de force qui fait ces ames aigries, +pleines d'exigence. Vous vous trouvez content d'avoir un etat et vous +savez vous y faire des loisirs utiles, un fonds d'etudes qui vous +servirait au besoin. Je suis bien sure a present que l'avenir est a +vous, que le destin ne vous trainera pas apres lui, mais que vous le +pousserez lui-meme en avant. Les chagrins que vous rappelez, votre +bien-aime pere me les avait confies, et je l'ai vu bien tourmente de +votre avenir. Ce que je vous dis aujourd'hui, je le lui disais; car il +me decrivait votre caractere, vos aptitudes, et on voyait sa tendresse +dominer ses inquietudes paternelles. La source de vos desaccords n'etait +dans aucun de vous: elle etait en dehors de la famille, dans des idees +d'autorite qui s'y glissaient malgre lui, et qui n'etaient pas justes, +pas applicables a nos generations. + +J'ai lu ces jours-ci un livre tres bon et tres touchant qui m'a rappele +mes entretiens sur vous avec ce cher pere et qui, en verite, sont comme +un reflet de ces entretiens, bien qu'ils soient restes absolument entre +lui et moi. Ce livre s'appelle _les Peres et les Enfants_. Il est +d'Ernest Legouve. Si vous ne pouvez vous le procurer a Perpignan, je +vous l'enverrai; il vous fera du bien, j'en suis sure, mais il faut le +lire entier. Il met en presence le _pour_ et le _contre_; la conclusion +proclame l'independance de l'individu, l'affranchissement de l'homme +par l'homme, du fils par le pere, et en meme temps, il renoue la chaine +souvent brisee des tendresses sublimes. + +Pendant que vous me demandiez les lettres et le calepin a Paris, je les +avais la, dans un carton et je n'en savais rien; je les croyais ici. Mon +premier soin a ete, en arrivant, de les chercher, et, ne trouvant ni le +carton ni les lettres, j'ai constate ma bevue. Mais soyez tranquille, a +mon premier voyage a Paris, je les retrouverai, et dites bien a votre +mere d'etre tranquille aussi: ces precieuses lettres lui seront rendues. + +A vous de coeur, mon cher enfant. + +G. SAND. + + + + +DCLXXXIX + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 2 janvier 1869. + +Cher grand ami, + +Comme c'est bon a vous de ne pas m'oublier au nouvel an! nos pensees se +sont croisees; car j'allais vous ecrire aussi. Non, Aurore n'a pas de +petit frere, il n'y a que deux fillettes: l'une de trois ans, l'autre +de neuf a dix mois. Toutes deux ont ete baptisees protestantes +dernierement; c'est ce bapteme qui a fait croire a l'arrivee d'un nouvel +enfant. Ce frere viendra peut-etre, mais il n'est pas sur le tapis. +Quant, au bapteme protestant, ce n'est pas un engagement pris +d'appartenir a une orthodoxie quelconque d'institution humaine. C'est, +dans les idees de mon fils, une _protestation_ contre le catholicisme, +un divorce de famille avec l'Eglise, une rupture determinee et declaree +avec le pretre romain. Sa femme et lui se sont dit que nous pouvions +tous mourir avant d'avoir _fixe_ le sort de nos enfants, et qu'il +fallait qu'ils fussent munis d'un sceau protecteur, autant que possible, +contre la lachete humaine. + +Moi, je ne voudrais dans l'avenir aucun culte protege ni prohibe, la +liberte de conscience absolue; et, pour le philosophe, des a present, je +ne concois aucune pratique exterieure. Mais je ne suis pratique en rien, +je l'avoue, et, mes enfants ayant de bonnes raisons dans l'esprit, je me +suis associee de bon coeur a leur volonte. Nous sommes tres heureux en +famille et toujours d'accord en fait. Maurice est un excellent etre, +d'un esprit tres cultive et d'un coeur a la fois independant et fidele. +Il se rappellera toujours avec emotion la tendre bonte de votre accueil +a Paris. Qu'il y a deja longtemps de cela! et quels progres avons-nous +faits dans l'histoire? Aucun; il semble meme, historiquement parlant, +que nous ayons recule de cinquante ans. Mais l'histoire n'enregistre que +ce qui se voit et se touche. C'est une etude trop realiste pour consoler +les ames. Moi, je crois toujours que nous avancons quand meme et que nos +souffrances servent, la ou notre action ne peut rien. + +Je ne suis pas aussi politique que vous, je ne sais pas si vraiment +nous sommes menaces par l'etranger. Il me semble qu'une heure de verite +acquise a la race humaine ferait fondre toutes les armees comme neige au +soleil. Mais vous vous dites belliqueux encore. Tant mieux, c'est signe +que l'ame est toujours forte et fera vivre le corps souffrant en depit +de tout. Nous vous aimons et vous embrassons tendrement. + +G. SAND. + + + + +DCXC + +A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN + + Nohant, 10 janvier 1869. + +Nous avons recu tous les envois, celui de Toto d'abord, et puis le votre +hier au soir, venant de Grasse directement, et delicieux, frais a rendre +friands les plus sobres. Aurore aussi a fete tout cela et va le feter +encore plus aujourd'hui; car c'est son anniversaire, ses trois ans +accomplis; et je viens de lui faire un bouquet pour diner. Je n'ai +jamais vu, dans nos climats, une pareille floraison en plein janvier. +La terre est un tapis de violettes et de pervenches, de narcisses et de +pensees. Il fait presque aussi doux que, chez vous, au mois de mars; +mais je m'imagine que, cette annee-ci, vous devez avoir, a present, +presque trop chaud. Pourtant je ne sais pas, l'annee est bizarre: ils +ont mauvais temps en Italie; ici, la veille de Noel, au milieu +du reveillon et pendant que Plauchut racontait son voyage a mes +petits-neveux, nous avons eu deux grands coups de tonnerre tres beaux. + +Dites-moi en gros la floraison de vos environs (la floraison _spontanee_ +du moment), ca m'interesse,--pas celle des jardins. + +On est heureux aussi chez nous, on ne demande que la duree de ce qui +est. Notre parrain _Jerome_ est mieux portant, apres nous avoir donne de +l'inquietude; il nous a ecrit hier. Lolo se livre a present a la danse +et au chant avec succes. Maurice fait des merveilles de decors pour les +marionnettes. + +Moi, j'ai acheve un grand travail et je ne fiche plus rien. Je suis +en recreation, je donne le soir des lecons de fanfares au clairon des +pompiers. En voila une occupation! mais, comme je sais mon affaire, a +present! le reveil, l'appel, le rappel, la generale, la _berloque_, +l'assemblee, le pas accelere, le pas ordinaire, etc. Je profite de +l'occasion pour apprendre les elements de la musique a mon bonhomme, +qui est garcon meunier et ne sait pas lire; il est intelligent, il +apprendra. + +J'ai enfin relu _Laure_. Les defauts sont adoucis, les qualites mieux +en lumiere; mais les defauts existent toujours, defauts absolument +relatifs, qui _n'en sont pas par eux-memes_, et qu'on peut signaler +sans vous rien oter de votre valeur personnelle. L'inconvenient de vos +ouvrages est celui de ne pas s'adresser a une classe determinee de +lecteurs intellectuellement hybrides comme vous. C'est un obstacle, non +au merite, mais au succes de la chose. La partie qui interesse les uns +est celle qui n'interesse pas les autres, et reciproquement. Je crois +qu'il faudrait choisir, mais je ne peux pas encore vous dire dans quel +sens vous pouvez le mieux marcher; cet ouvrage-ci ne tranche pas pour +moi la question; j'y vois un grand progres des deux faces de votre +talent, mais pas encore les qualites de _metier_ necessaires a l'une +ou a l'autre, ou sachant fondre et marier habilement les deux. C'est +affaire de temps, vous etes jeune. + +Sur ce, chere enfant aimee, la famille vous envoie ses remerciements +pour vos gateries et vous renouvelle ses tendresses. Moi, je vous +embrasse de coeur tous les trois. + +G. SAND. + + + + +DCXCI + +A GUSTAVE FLAUBERT. A CROISSET + + Nohant, 17 janvier 1869. + +L'individu nomme George Sand se porte bien; il savoure le merveilleux +hiver qui _regne_ en Berry, cueille des fleurs, signale des anomalies +botaniques interessantes, coud des robes et des manteaux pour sa +belle-fille, des costumes de marionnettes, decoupe des decors, habille +des poupees, lit de la musique, mais surtout passe des heures avec sa +petite Aurore, qui est une fillette etonnante. Il n'y a pas d'etre plus +calme et plus heureux dans son interieur que ce vieux troubadour retire +des affaires, qui chante de temps en temps sa petite romance a la lune, +sans grand souci de bien ou mal chanter, pourvu qu'il dise le motif +qui lui trotte dans la tete, et qui, le reste du temps, flane +delicieusement. Ca n'a pas ete toujours si bien que ca. Il a eu la +betise d'etre jeune; mais, comme il n'a point fait de mal, ni connu les +_mauvaises passions_, ni vecu pour la vanite, il a le bonheur d'etre +paisible et de s'amuser de tout. + +Ce pale personnage a le grand loisir de t'aimer de tout son coeur, de +ne point passer un jour sans penser a l'autre vieux troubadour, confine +dans sa solitude en artiste enrage, dedaigneux de tous les plaisirs de +ce monde, ennemi de la flanerie et de ses douceurs. Nous sommes, je +crois, les deux travailleurs les plus differents qui existent; mais, +puisqu'on s'aime comme ca, tout va bien. Puisqu'on pense l'un a l'autre +a la meme heure, c'est qu'on a besoin de son contraire; on se complete +en s'identifiant par moments a ce qui n'est pas soi. + +Je t'ai dit, je crois, que j'avais fait une piece en revenant de Paris. +Ils l'ont trouvee bien; mais je ne veux pas qu'on la joue au printemps, +et leur fin d'hiver est remplie, a moins que la piece qu'ils repetent +ne tombe. Comme je ne sais pas faire de _voeux_ pour le mal de mes +confreres, je ne suis pas pressee et mon manuscrit est sur la planche. +J'ai le temps. Je fais mon petit roman de tous les ans, quand j'ai une +ou deux heures par jour pour m'y remettre; il ne me deplait pas d'etre +empechee d'y penser. Ca le murit. J'ai toujours avant de m'endormir, un +petit quart d'heure agreable pour le continuer dans ma tete; voila! + +Je ne sais rien, mais rien de l'incident Sainte-Beuve; je recois une +douzaine de journaux dont je respecte tellement la bande, que, sans +Lina, qui me dit de temps en temps les nouvelles _principales_, je ne +saurais pas si _Isidore_ est encore de ce monde. + +Sainte-Beuve est extremement colere, et, en fait d'opinions, si +parfaitement sceptique, que je ne serai jamais etonnee, quelque chose +qu'il fasse, dans un sens ou dans l'autre. Il n'a pas toujours ete comme +ca, du moins tant que ca; je l'ai connu plus croyant et plus republicain +que je ne l'etais alors. Il etait maigre, pale et doux; comme on change! +Son talent, son savoir, son esprit ont grandi immensement, mais j'aimais +mieux son caractere. C'est egal, il y a encore bien du bon. Il y a +l'amour et le respect des lettres, et il sera le dernier des critiques. +Le critique proprement dit disparaitra. Peut-etre n'a-t-il plus sa +raison d'etre. Que t'en semble? + +Il parait que tu etudies le _pignouf_; moi, je le fuis, je le connais +trop. J'aime le paysan berrichon qui ne l'est pas, qui ne l'est jamais, +meme quand il ne vaut pas grand'chose; le mot _pignouf_ a sa profondeur; +il a ete cree pour le bourgeois exclusivement, n'est-ce pas? Sur +cent bourgeoises de province, quatre-vingt-dix sont _pignouflardes_ +renforcees, meme avec de jolies petites mines, qui annonceraient des +instincts delicats. On est tout surpris de trouver un fond de suffisance +grossiere dans ces fausses dames. Ou est la femme maintenant? Ca devient +une excentricite dans le monde. + +Bonsoir, mon troubadour; je t'aime et je t'embrasse bien fort; Maurice +aussi. + + + + +DCXCII. + +AU MEME + + Nohant, 11 fevrier 1869. + +Pendant que tu trottes pour ton roman, j'invente tout ce que je +peux pour ne pas faire le mien. Je me laisse aller a des fantaisies +_coupables_, une lecture m'entraine et je me mets a barbouiller du +papier qui restera dans mon bureau et ne me rapportera rien. Ca m'a +amuse ou plutot ca m'a commande, car c'est en vain que je lutterais +contre ces caprices; ils m'interrompent et m'obligent... Tu vois que je +n'ai pas la force que tu crois. + +Tu dis de tres bonnes choses sur la critique. Mais, pour la faire comme +tu dis, il faudrait des artistes, et l'artiste est trop occupe de son +oeuvre pour s'oublier a approfondir celle des autres. + +Mon Dieu, quel beau temps! En jouis-tu au moins de ta fenetre? Je parie +que le tulipier est en boutons. Ici, pechers et abricotiers sont en +fleurs. On dit qu'ils seront fricasses; ca ne les empeche pas d'etre +jolis et de ne pas se tourmenter. + +Nous avons fait notre carnaval de famille: la niece, les petits neveux, +etc. Nous tous avons revetu des deguisements; ce n'est pas difficile +ici, il ne s'agit que de monter au vestiaire et on redescend en +Cassandre, en Scapin, en Mezzetin, en Figaro, en Basile, etc., tout cela +exact et tres joli. La perle, c'etait Lolo en petit Louis XIII satin +cramoisi, rehausse de satin blanc frange et galonne d'argent. J'avais +passe trois jours a faire ce costume avec un grand chic; c'etait si +joli et si drole sur cette fillette de trois ans, que nous etions tous +stupefies a la regarder. Nous avons joue ensuite des charades, soupe, +folatre jusqu'au jour. Tu vois que, relegues dans un desert, nous +gardons pas mal de vitalite. Aussi je retarde tant que je peux le voyage +a Paris et le chapitre des affaires. Si tu y etais, je ne me ferais pas +tant tirer l'oreille. Mais tu y vas a la fin de mars et je ne pourrai +tirer la ficelle jusque-la. Enfin, tu jures de venir cet ete et nous y +comptons absolument. J'irai plutot te chercher par les cheveux. + +Je t'embrasse de toute ma force sur ce bon espoir. + + + + + +DCXCIII + +A. M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS + + Nohant, 18 fevrier 1869. + +Cher enfant, + +Je recois ta lettre ce matin, et, ce soir, me voila bien triste et toute +seule avec mes deux petites, cachant a Aurore que papa et maman +viennent de partir pour Milan. Un telegramme nous a annonce que le +pere Calamatta, qui etait malade depuis pres d'un an sans donner +d'inquietudes serieuses, etait dans un etat tres alarmant. Les enfants +sont donc partis tout de suite, Maurice bien affecte de quitter mere et +enfants; Lina desolee de quitter tout cela pour aller peut-etre trouver +son pere mort ou mourant. + +Voila comme le malheur vous tombe sur la tete au milieu du calme et de +la joie; car, a l'habitude et quand tout va bien physiquement chez nous +et autour de nous, nous sommes vraiment des enfants gates du bon Dieu, +vivant si unis les uns pour les autres. C'est-la, cher enfant, qu'il +faut un peu de courage a ta vieille mere pour ne par broyer du noir; +et les petites contrarietes de theatre que tu m'as vu supporter si +patiemment paraissent ce qu'elles sont, rien du tout au prix de ce qui +contriste le coeur. Enfin! courage, n'est-ce pas? a ce chagrin qui nous +menace et nous cogne, il se joindra peut-etre de grandes contrarietes. +Si ce pauvre homme meurt, il faudra probablement que mes enfants aillent +a Rome, ou il a enfoui tout ce qu'il possede, tableaux, meubles rares, +etc. Il n'y en a pas pour un grosse somme; il faut pourtant ne pas +laisser piller cela, et je crains que le transport ou la vente de ces +objets ne donne beaucoup de peine ou d'ennui pour peu de compensation. + +Et puis c'est un prolongement d'absence et je serai peut-etre seule un +mois. Si c'etait pour eux une partie de plaisir, je serais gaie dans ma +solitude, de penser a leurs amusements; mais, dans les conditions ou ils +sont, ce voyage est navrant et j'en bois toute la tristesse, toute la +fatigue, sans pouvoir la leur alleger. + +Je ne manquerai pourtant pas de courage, sois tranquille. J'ai ces deux +cheres fillettes a garder et a ne pas quitter d'une heure. Lolo ne sait +pas encore qu'ils sont partis. On l'a emmenee jouer dans ma chambre +pendant qu'on enlevait les malles, et elle n'a pas vu les larmes. A +diner, je vais inventer une histoire et demain encore; mais il y aura du +gros chagrin quand elle constatera que nous sommes seules; car elle est +passionnee dans ses affections et pas facile a attraper longtemps. + +Tu vois, cher enfant, que je ne suis pas en route pour Paris, tant s'en +faut. Le premier mouvement de Maurice a ete de t'ecrire pour te confier +sa mere. Je te le dis pour que tu voies quelle amitie il a pour toi, +mais je l'en ai empeche. Nohant sans _eux_ est trop morne, et tu es dans +l'age de la force et du bonheur, je trouverais egoiste et lache de te +_faire quitter les tiens et tes plaisirs du Midi_ pour te condamner +a l'etat de chien de garde. Non, sois tranquille sur mon compte, je +supporterai cette crise comme il le faut, tant qu'on a un devoir a +remplir, on a la _grace suffisante_ et je ne m'ennuierai pas; cette +solitude me forcera de travailler. J'aurai le coeur gros souvent, +surtout jusqu'a dimanche, ou j'aurai un telegramme de leur arrivee a +Milan. Jusque-la, l'inquietude troublera le sommeil. Je ne sais pas si +on passe le mont Cenis sans danger en cette saison, ni comment on le +passe. C'est bete d'y penser; il y a du danger partout, meme au coin de +son feu; mais l'imagination est la folle qui n'obeit pas a la volonte. +Si tu veux de leurs nouvelles, ecris-leur: _Alla signora Lina Sand +(Calamatta), Contrada Ciorasso, 11, Milano_. + +Au revoir donc, a Paris, _quand tu y seras selon le cours de tes +projets_ quand tu auras vu tout ton monde et que le mien sera revenu, +j'irai y passer quelques jours et te rappeler que Nohant t'attend quand +tu seras un peu rassasie de Paris. + +Je t'embrasse tendrement, cher fils; ne sois pas inquiet de moi, mais +plains-moi un peu; ca me fera du bien. + +G. SAND. + + + + +DCXCIV + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 21 fevrier 1869. + +Je suis toute seule a Nohant, comme tu es tout seul a Croisset. Maurice +et Lina sont partis pour Milan, pour voir Calamatta dangereusement +malade. S'ils ont la douleur de le perdre, il faudra que, pour liquider +ses affaires, ils aillent a Rome; un ennui sur un chagrin, c'est +toujours comme cela. Cette brusque separation a ete triste, ma pauvre +Lina pleurant de quitter ses filles et pleurant de ne pas etre aupres de +son pere. On m'a laisse les enfants, que je quitte a peine et qui ne me +laissent travailler que quand ils dorment; mais je suis encore heureuse +d'avoir ce soin sur les bras pour me consoler. J'ai tous les jours, +en deux heures, par telegramme, des nouvelles de Milan. Le malade est +mieux; mes enfants ne sont encore qu'a Turin aujourd'hui et ne savent +pas encore ce que je sais ici. Comme ce telegraphe change les notions de +la vie, et, quand les formalites et formules seront encore simplifiees, +comme l'existence sera pleine de faits et degagee d'incertitudes! + +Aurore, qui vit d'adorations sur les genoux de son pere et de sa mere et +qui pleure tous les jours quand je m'absente, n'a pas demande une seule +fois ou ils etaient. Elle joue et rit, puis s'arrete; ses grands beaux +yeux se fixent, elle dit: _Mon pere_? Une autre fois, elle dit: _Maman_? +Je la distrais, elle n'y songe plus, et puis elle recommence. C'est tres +mysterieux, les enfants! ils pensent sans comprendre. Il ne faudrait +qu'une parole triste pour faire sortir son chagrin. Elle le porte sans +savoir. Elle me regarde dans les yeux pour voir si je suis triste ou +inquiete; je ris et elle rit. Je crois qu'il faut tenir la sensibilite +endormie le plus longtemps possible et qu'elle ne me pleurerait jamais +si on ne lui parlait pas de moi. + +Quel est ton avis, a toi qui as eleve une niece intelligente et +charmante? Est-il bon de les rendre aimants et tendres de bonne +heure? J'ai cru cela autrefois: j'ai eu peur en voyant Maurice trop +impressionnable et Solange trop le contraire et reagissant. Je voudrais +qu'on ne montrat aux petits que le doux et le bon de la vie, jusqu'au +moment ou la raison peut les aider a accepter ou a combattre le mauvais. +Qu'est-ce que tu en dis? + +Je t'embrasse et te demande de me dire quand tu iras a Paris, mon voyage +etant retarde, vu que mes enfants peuvent etre un mois absents. Je +pourrai peut-etre me trouver avec toi a Paris. + +TON VIEUX SOLITAIRE. + +Quelle admirable definition je retrouve avec surprise dans le fataliste +Pascal: + +"La nature agit par progres, _itus et reditus_. Elle passe et revient, +puis va plus loin, puis deux fois moins, puis plus que jamais." + +Quelle maniere de dire, hein? Comme la langue flechit, se faconne, +s'assouplit et se condense sous cette patte grandiose! + + + + +DCXCV + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS. + + Nohant, 12 mars 1869 + +Mourir, sans souffrance, en dormant, c'est la plus belle mort, et c'est +celle de Calamatta. Apoplexie sereuse, et puis une maladie dont il +n'a pas su la gravite et qui ne le faisait pas souffrir. Mes enfants +reviennent; Maurice a raison de ramener tout de suite ma pauvre Lina +aupres de ses filles. La nature veut qu'elle soit heureuse de les +revoir. + +Mourir ainsi, ce n'est pas mourir, c'est changer de place au gre de la +locomotive. Moi qui ne crois pas a la mort, je dis: "Qu'importe tot ou +tard!" Mais le depart, indifferent pour les partants, change souvent +cruellement la vie de ceux qui restent, et je ne veux pas que ceux que +j'aime meurent avant moi qui suis toujours prete et qui ne regimberai +que si je n'ai pas ma tete. Je ne crains que les infirmites qui font +durer une vie inutile et a charge aux plus devoues. Calamatta, qui +s'etait garde extraordinairement jeune et actif a soixante-neuf ans, +craignait aussi cela plus que la mort. Il a ete, dans les derniers +jours, menace de paralysie. Si on lui eut donne a choisir, il eut choisi +ce que la destinee lui a envoye. Il a eu sa grandeur aussi, celui-la, +par le respect et l'amour de l'art serieux. Il avait a cet egard des +convictions respectables par leur inflexibilite. Il ne comprenait la vie +que sous un aspect, qui n'est peut-etre pas la vie, et il la cherchait +avec anxiete et entetement, tout cela ennobli par la sincerite, le +talent reel et la volonte, interessant et irritant, sec et tendre, +personnel et devoue; des contrastes qui s'expliquaient par un idealisme +incomplet et douloureux. Manque d'education premiere dans l'art comme +dans la societe; un vrai produit de Rome, un descendant de ceux qui ne +voyaient qu'eux dans l'univers et qui avaient raison a leur point de +vue. + +Moi, je voudrais mourir apres quelques annees ou j'aurais eu le loisir +d'ecrire pour moi seule et quelques amis. Il me faudrait un editeur qui +me fit vingt mille livres de rente pour subvenir a toutes mes charges; +mais je ne saurai pas le trouver et je mourrai en tournant ma roue de +pressoir. Je m'en console en me disant que ce que j'ecrirais ne vaudrait +peut-etre pas la peine d'etre ecrit. C'est egal; si vous me trouvez, cet +editeur, pour l'annee prochaine, prenez-le aux cheveux. + +Vous tracez pour vous un ideal de bonheur que vous pouvez, ce me semble, +realiser demain si bon vous semble. Mais vous ne le voulez pas, et vous +avez bien raison. + +Il n'y a de bon dans la vie que ce qui est contraire a la vie; le jour +ou nous ne songerons plus qu'a la conserver, nous ne la meriterons plus. + +N'est-ce pas une fatigue d'aimer ses amis? Il serait bien plus commode +de ne se deranger pour personne, de ne soigner ni enterrer les autres, +de n'avoir ni a les consoler ni a les secourir et de ne point souffrir +de leurs peines. Mais essayez! cela ne se peut. + +Bonsoir, cher fils; je vous aime: c'est la moralite de la chose. + +G. SAND. + + + + +DCXCVI + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 2 avril 1869. + +Cher ami de mon coeur, nous voici redevenus calmes. Mes enfants me sont +arrives bien fatigues. Aurore a ete un peu malade. La mere de Lina est +venue s'entendre avec elle pour leurs affaires. C'est une loyale et +excellente femme, tres artiste et tres aimable. J'ai eu aussi un gros +rhume, mais tout se remet, et nos charmantes fillettes consolent leur +petite mere. S'il faisait moins mauvais temps et si j'etais moins +enrhumee, je me rendrais tout de suite a Paris, car je veux t'y trouver. +Combien de temps y restes-tu? Dis-moi vite. + +Je serai bien contente de renouer connaissance avec Tourguenef, que j'ai +un peu connu sans l'avoir lu, et que j'ai lu depuis avec une admiration +entiere. Tu me parais l'aimer beaucoup: alors je l'aime aussi, et je +veux que, quand ton roman sera fini, tu l'amenes chez nous. Maurice +aussi le connait et l'apprecie beaucoup, lui qui aime ce qui ne +ressemble pas aux autres. + +Je travaille a mon roman de _cabotins_, comme un forcat. Je tache que +cela soit amusant et explique _l'art_; c'est une forme nouvelle pour moi +et qui m'amuse. Ca n'aura peut-etre aucun succes. Le gout du jour est +aux marquises et aux lorettes; mais qu'est-ce que ca fait?--Tu devrais +bien me trouver un titre qui resumat cette idee: _le roman comique +moderne_[1]. + +Mes enfants t'envoient leurs tendresses; ton vieux troubadour embrasse +son vieux troubadour. + +Reponds vite combien tu comptes rester a Paris. + +Tu dis que tu payes des notes et que tu es agace. Si tu as besoin de +_quibus_, j'ai pour le moment quelques sous a toucher. Tu sais que tu +m'as offert une fois de me preter et que, si j'avais ete genee, j'aurais +accepte. Dis toutes mes amities a Maxime Du Camp et remercie-le de ne +pas m'oublier. + + [1] _Pierre, qui roule_. + + + + +DCXCVII + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 20 avril 1869. + +Cher ami, + +Pour le moment, je suis ereintee: j'ai depasse mes forces, et mes +soixante-cinq printemps me rappellent a l'ordre. Ce ne sera pas tout de +suite que je pourrai ecrire ou lire une ligne, _meme de Victor Hugo_! +et je vais me reposer a Paris en courant du matin au soir! Si on peut +m'attendre, je ferai tout mon possible pour ne pas arriver trop lard. +Ce qu'il y a de certain, c'est que je prends acte de la sommation du +_Temps_, et je ne m'engagerai pas ailleurs. + +Certes _le Temps_ est un journal qui se respecte et se fait respecter, +et, de plus, M. Nefftzer est un des etres les plus sympathiques qu'on +puisse rencontrer. Je ne sais pas comment je n'ai jamais rien ecrit dans +_sa maison_. C'est que je n'ecris plus. Ce gagne-pain eternel, le roman +a perpetuite m'absorbe et me commande. A propos, reprochez-lui de ne +plus m'envoyer _le Temps_. Je n'etais pas indigne de le recevoir. On me +l'a supprime. + +Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Il vient de faire un triste +voyage a Milan pour voir mourir notre pauvre Calamatta. Sa petite femme +a ete bien eprouvee. Enfin, on se calme. Ils ont deux fillettes si +charmantes! La grace, la douceur, l'intelligence de l'ainee sont +incroyables pour son age. + +A bientot, cher ami. N'oubliez pas qu'a Paris, je demeure rue Gay Lussac +5, bien pres de vous. + +G. SAND. + + + + +DCXCVIII + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, 14 mai 1869. + +On se croirait en 1848 depuis hier. On chante _la Marseillaise_ a +tue-tete dans les rues, et personne ne dit rien. Ce soir, quelques +centaines d'etudiants, suivis de quelques blouses, ont passe trois fois +sur mon boulevard, en chantant... faux comme toujours. _La Marseillaise_ +ne viendra jamais a bout d'etre chantee juste. Les boutiquiers, toujours +braves, se sont hates de fermer boutique. Les reunions electorales +sont tres orageuses, et la police est tres moderee jusqu'ici; cela +pourra-t-il durer? Il y a quelque chose dans l'air. Le public peut-il +agir contre la troupe? Il serait ecrase. Mais le gouvernement peut-il +sevir contre le public electoral? Ce serait jouer son va-tout. On en est +la. + +Rochefort et Bancel sont les lions du moment. On garde un bon souvenir +a Barbes. De Ledru-Rollin et des siens, pas plus question que s'ils +n'avaient jamais existe. + +Voila tout ce que je sais. Je suis trop occupee pour m'informer. Les +jours passent comme des heures a ranger, trier, et me garer des visites. +J'ai dine avec Plauchut, et nous avons fait ensuite une partie de +dominos. Hier, j'ai dine rue de Courcelles, avec Theo, Flaubert, les +Goncourt, Taine, etc. On n'a parle que de litterature, et, comme de +coutume, on n'a ete d'accord sur rien. + +Je me porte bien; j'irai a Palaiseau apres-demain probablement. Je vous +_bige_ mille fois. Deux jours sans nouvelles de vous! Il n'y a personne +de malade, au moins? + +Hier, Taine m'a parle de toi avec de grands eloges. La princesse a dit +que c'etait grand dommage que tu ne fisses plus de peinture. Taine +a dit: "Mais, il fait de la bonne litterature; c'est un esprit tres +substantiel et un talent serieux." Et puis il m'a dit qu'il avait lu +dernierement mes _Maitres sonneurs_, et que c'etait _tout aussi beau que +Virgile_. Rien que ca! Enfin il m'a parle de mes affaires et il veut en +parler a Hachette. + + + + +DCXCIX + +A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS + + Nohant, 11 juin 1869. + +Comment vas-tu, mon Planchemar? Ta petite personne delicate et frele +est-elle restauree? Trempes-tu encore des biscuits dans du madere avant +la soupe, pour te mettre en appetit? + +Pour moi, je vas comme les vieux chevaux qui travaillent jusqu'a la +derniere minute avant l'abattoir. J'ai fait le voyage seule dans mon +coupe, et n'en suis descendue qu'a Chateauroux. Comme cette route que je +connais trop m'ennuie beaucoup, j'ai ferme tous les stores, j'ai dormi +jusqu'a Orleans; puis j'ai lu tout un volume de Tourguenef, jusqu'a +Nohant. Lina m'attendait a Vic, avec les deux fillettes. Toutes trois +vont bien et Lolo continue a etre une merveille. Elle ne veut plus me +quitter, et, du jardin, elle me crie: "Es-tu chez toi, bonne mere? Tu +vas pas t'en aller encore?" + +La poupee a eu le plus grand succes; mais les pelles et les brouettes +l'emportent sur tout, et les bananes enfoncent tout autre mets. Maurice, +Lina et moi, nous en avons aussi la passion, et je te reponds qu'on les +fete: elles sont delicieuses! on te remercie, et Lolo repete que son +Plauchut fait tout ce qu'elle veut. Allons, marie-toi donc, gros +irresolu, pour avoir une Aurore a gater! + +Gabrielle est gentille aussi comme tout, toujours gaie et toujours en +mouvement. Maurice est agriculteur jusqu'a la moelle. Il se leve a sept +heures, va aux foires et marches, et se porte a ravir. Ca l'a rajeuni +de dix ans. Tu penses que je suis heureuse de voir que tout va bien et +qu'on est heureux; Nohant est ombreux, fleuri, feuille comme-je ne l'ai +jamais vu; recolte de foins splendide chez nous, mauvaise ailleurs. Pas +de fruits, ca fera l'affaire de Magny. + +On t'attend pour ma fete et on en saute de joie; je leur ai conte +l'affaire de ton voyage nocturne a Palaiseau et ils en ont ete tout +attendris. Donne-nous de tes nouvelles et viens le plus tot que tu +pourras. J'ai beau etre au milieu de ce que j'ai de plus cher au monde, +ta bonne figure me manque, et il ne me semble plus que je sois au +complet sans toi. A bientot, donc, n'est-ce pas? + +G. SAND. + + + + +DCC + +AU MEME + + Nohant, 15 aout 1869. + +Mon cher enfant, + +Qu'est-ce que tu deviens? Il y a plusieurs jours que tu n'as donne de +tes nouvelles. + +Ici, on va toujours bien et on t'aime. Dis-nous si tes affaires vont a +souhait, si tu t'amuses et si tu nous aimes toujours. + +G. SAND. + +P.-S.--Moi, j'ai repris mon herbier, de fond en comble. Quel travail! +Il y a huit jours que j'y suis plongee du matin au soir. J'ai pris pour +domestique mon eleve le clairon des pompiers. Je lui ai demande s'il +etait propre. + +--Tres propre, madame; personne n'est aussi propre que moi. + +--Es-tu intelligent? + +--Tres intelligent, madame; personne n'est aussi intelligent que moi. + +--Et raisonnable? + +--Tres raisonnable, madame; personne, etc. + +Il a repondu ainsi a toutes les questions; j'ai fini par lui demander +s'il etait modeste. + +--Tres modeste, madame; personne n'est plus modeste que moi. + +Voyant qu'il avait toutes les perfections, je l'ai pris pour laver +Fadet, et il fait les choses avec tant de conscience, qu'il se met dans +la fosse avec lui jusqu'au menton. C'est un vrai Jocrisse, mais si bon +garcon et si zele, que nous le garderons. Je lui ai appris la musique +l'annee derniere; je vais lui apprendre a lire. + + + + +DCCI + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Sainte-Monehouhl, 18 septembre 1869. + +Bonne sante et bon voyage! J'ai vu Reims, la cathedrale; la Champagne +pouilleuse, tres laide; les bords de l'Aisne, charmants! Nous avons tres +bien dormi dans le pays des pieds de cochon et joue aux dominos en wagon +toute la journee d'hier, premiere de notre voyage. + +En ce moment, Adam visite le champ de bataille de Valmy, qu'il a etudie +avec soin (la bataille, dans l'histoire, et, dans _Andre Bauvray_, la +campagne). + +Apres dejeuner, nous partons en caleche, pour les defiles de l'Argonne +et nous coucherons a Verdun. Il fait un temps delicieux. Rien de tres +interessant pour moi jusqu'ici; mais on quitte le chemin de fer et la +promenade commence. + +Je vous _bige_ mille fois tous. + + + + +DCCII + +AU MEME + + Paris, 23 septembre 1869. + +J'arrive a Paris, neuf heures du soir, en belle sante et nullement +fatiguee, et j'y trouve de vos nouvelles. Tout va bien chez nous; je +suis heureuse et contente. Je viens de voir un pays admirable, les +vraies Ardennes, sans beaux arbres, mais avec des hauteurs et des +rochers comme a Gargilesse. La Meuse au milieu, moins large et moins +agitee que la Creuse, mais charmante et navigable. Nous l'avons suivie +de Mezieres a Givet en chemin de fer, en bateau, a pied, et de nouveau +en chemin de fer. On fait ce delicieux trajet, sans se presser dans +la journee, et meme on a le temps de dejeuner tres copieusement et +proprement dans une maison en micaschiste, comme celles des paysans de +Gargilesse, mais d'une proprete belge tres reelle, au pied des beaux +rochers appeles _les Dames-de-Meuse_. + +Si les defiles de l'Argonne sont dignes _d'Andre_ _Bauvray, les +Dames-de-Meuse_ sont dignes du _Comme il vous plaira_ de Shakspeare. Il +n'y manque que les vieux chenes. Le systeme tres lucratif du deboisement +et du reboisement de ces montagnes est tres singulier. Je vous le +_narrerai_ a la maison. + +De Givet, ou nous avons passe deux nuits, et ou Alice a ete souffrante, +j'ai ete, avec Adam et Plauchut, a huit lieues en Belgique, voir les +grottes de Han; c'est une rude course de trois heures dans le coeur de +la montagne, le long des precipices de la Lesse souterraine, un petit +torrent qui dort ou bouillonne au milieu des tenebres pendant pres +d'une lieue, dans des galeries ou des salles immenses decorees des +plus etranges stalactites. Cela finit par un lac souterrain ou l'on +s'embarque pour revoir la lumiere d'une maniere feerique. + +C'est une course tres penible et assez dangereuse que la promenade avec +escalade ou descente perpetuelle dans ces grottes. Voyant les autres +tomber comme des capucins de cartes, j'ai pris le bras du maitre-guide +en lui glissant a l'oreille l'amoureuse promesse d'une piece de cinq +francs. J'ai pris la tete de la caravane et je n'ai pas fait un faux +pas. Il y avait la une vingtaine de Belges qui n'etaient pas contents de +la preference, _savez-vous?_ Fallait qu'ils s'en avisent, ainsi que de +la piece de deux francs a un des porteurs de lampe. Mais, quand on veut +des _preferences_, on ne doit pas rechigner a la detente. + +Ni Alice ni sa mere ne seraient sorties de cette promenade, ou bien +elles seraient encore a Givet tres malades. Enfin nous les avons +ramenees a Paris gueries et bien gaies. Nous avons tous ete constamment +d'accord, Adam etant un excellent _mar-chef._ Nous avons depense chacun +cent soixante-cinq francs, en cinq jours, en ne nous refusant rien, +voitures, auberges, bateaux et meme l'Opera a Charleville. Je ne sais si +vous ne recevrez pas cette lettre-ci avant toutes les autres. Je vous ai +ecrit de toutes nos _couchees_. + +Je vous _bige_ mille fois et vais dormir dans mon lit. Nous avons parle +mille fois de vous en route. J'ai achete a Verdun des dragees pour Lolo, +et, a Reims, Plauchut lui a achete des nonnettes. + +Je vous _bige_ et _rebige_. Gabrielle est-elle bien guerie de ses dents? +Merci a ma Lolo de penser a moi. + +J'ai vu des vaches, des vaches! des moutons, des moutons! pas un boeuf; +des montagnes d'ardoises, pas une coquille, pas une empreinte. Il est +vrai que je n'ai pu visiter une seule ardoisiere, le temps manquait. +Presque toujours le terrain de Gargilesse plus schisteux encore, +c'est-a-dire plus feuillete, et plus friable, de Mezieres a Givet. + +La cathedrale de Reims est une belle chose; mais c'est pourri +d'obscenites, et parfaitement catholique. La luxure est representee sur +le porche dans la posture d'un monsieur qui s'amuse tout seul; charmant +spectacle pour les jeunes communiantes. + +Nous ayons eu aussi tempete la nuit a Verdun, et grande pluie le soir a +Charleville; mais je dormais trop bien pour entendre l'orage, pas plus +que les _dianes_ de toutes ces villes de guerre. Juliette et Alice ne +fermaient pas l'oeil. + +Tout le temps que nous avons ete a _decouvert_, il a fait un temps +frais, doux, ravissant et par moments un beau soleil chaud. Le soleil +tapait rude sur la montagne de Han; mais, dans la grotte, c'etait +un bain de boue, j'ai ete crottee jusque sur mon chapeau, tant les +stalactites pleurent! + + + + +DCCIII + +AU MEME + + Paris, 17 octobre 1869. + +Ta Linette est arrivee a quatre heures et demie, en bonne sante et +fraiche comme une rose. Je l'attendais avec Houdor a la gare, ou elle a +debarque avec un bouquet de Nohant aussi frais qu'elle. Je l'ai menee a +la maison; puis nous avons ete diner chez Magny, ou Plauchemar est venu +nous rejoindre; apres, nous avons fait une partie de dominos et Titine +est venue s'y joindre. J'ai cause de Nohant, de toi, de nos filles avec +Cocote, qui s'est couchee a dix heures, tres-vaillante, mais en bonne +disposition de dormir. Je vais en faire autant; car je me suis levee +a huit heures, pour aller enterrer le pauvre Sainte-Beuve. Tout Paris +etait la, les lettres, les arts, les sciences, la jeunesse et le peuple; +pas de senateurs ni de pretres. J'y ai vu Girardin, qui a dit a Solange +que son roman etait tres bien, et qui l'a beaucoup encouragee a +continuer; Flaubert, qui etait tres affecte; Alexandre: son pere, qui +ne marche plus; Berton, Adam, Borie, Nefftzer, Taine, Trelat, le vieux +Grzymala, Prevost-Paradol, Ratisbonne, Arnaud (de l'Ariege), catholique. +Des athees, des croyants, des gens de tout age, de toute opinion, et la +foule. + +La chose finie, j'ai quitte tout ce monde officiel pour aller retrouver +ma voiture; alors en rentrant dans la vraie foule, j'ai ete l'objet +d'une _manifestation_ dont je peux dire que j'ai ete reconnaissante, +parce qu'elle etait tout a fait respectueuse et pas enthousiaste: on +m'a escortee en se reculant pour me faire place et en levant tous les +chapeaux en silence. La voiture a eu peine a se degager de cette foule +qui se retirait lentement, saluant toujours et ne me regardant pas +sous le nez, et ne disant rien. Adam et Plauchut qui m'accompagnaient +pleuraient presque, et Alexandre etait tout etonne. + +J'ai trouve cela mieux que des cris et des applaudissements de theatre, +et j'ai ete seule l'objet de cette preference. Il n'y avait pour les +autres que des temoignages de curiosite. Plauchut m'a fait promettre de +te raconter cela bien exactement, disant que tu en serais content, parce +que c'etait comme un mouvement general d'estime, pour le caractere, plus +que pour la reputation. + +Demain, Lina va voir sa mere; je vais lui faciliter toutes les allees +et venues, pour qu'elle puisse gagner du temps et ne pas se fatiguer. +J'aurai bien soin d'elle, tu peux etre tranquille, et le plus vite +possible nous retournerons vers toi et nos cheries fillettes, dont nous +avons bien soif! + +Embrasse pour moi _les jenes gens_, comme dit Lolo. + + + + +DCCIV + +A M. EDMOND PLAUCHUT, AU MANS + + Nohant, 10 novembre 1869. + +Je te croyais parti en effet, et, pendant que je t'ecris au Mans, tu es +peut-etre encore a Paris a te dorloter. Ici, c'est un rhume general, +sauf les enfants. Ca n'a pas empeche Maurice et Rene de rouvrir avec +eclat le _Theatre Balandard_, et de nous donner une piece souvent +interrompue par les bravos et les rires. Aurore, pour la premiere fois, +a assiste a un premier acte; apres quoi, on lui a dit que c'etait fini +et elle a ete se coucher. Elle etait figee d'etonnement et d'admiration, +et disait toujours: "Encore! encore! j'en veux d'autres!" bien qu'il fut +dix heures du soir; c'est la premiere fois qu'elle veille si tard. Elle +est toujours merveilleusement gentille. + +Mon _jeu de Plauchut_ continue tous les soirs avec elle et dure une +grande heure. Il n'y a pas moyen de lui en inventer un qui l'amuse +autant que ce domino, qui recommence toujours les memes aventures. A +present, mon Plauchut a une petite fille qui est insupportable, qui fait +dans son lit et qui crie toujours. + +Il n'y a pas de danger qu'elle t'oublie. Je croyais, a mon retour de +Paris, qu'elle ne songeait plus a ce jeu; mais, des le premier soir, +quoiqu'elle n'y eut pas joue depuis deux mois, elle m'a dit: "Tu vas +faire Plauchut." Elle lui attribue le role que Balandard a dans les +marionnettes; c'est lui qui bat tout le monde et qui jette les importuns +par la fenetre, mais le plus souvent dans les lieux. + +J'ai recu l'_almanach_, qui est joliment bete, a commencer par _moi[1]._ + +En politique, je n'aime pas le role de Rochefort. Je n'aime pas cette +adulation du peuple, cet abandon de sa volonte, cette absence de +principes. Ce n'est pas ainsi qu'il faut l'aimer et le servir: c'est le +traiter en souverain absolu. Un homme qui se respecte ne dit pas: "Je +preterai serment ou je ne le preterai pas, c'est comme vous voudrez". +S'il n'en sait pas plus long que ses commettants; s'il attend leur +caprice pour agir, le premier idiot venu est aussi bon a elire que lui. +Toute cette nuance ultra-democratique est une ecume. Mais il n'y a pas +d'ebullition sans ecume et cela ne doit pas inquieter outre mesure ceux +qui veulent la revolution sociale. + +Elle se ferait mieux sans violence; mais, qu'on lutte ou non contre la +violence, elle est fatale, elle aura son jour. Laissons passer. + +Tu nous annonces la mort de Victor-Emmanuel. Les journaux ne l'annoncent +pas encore. Ce serait un malheur. Ses fils, dit-on, ne le valent pas, et +l'Italie n'est pas prete a se passer de lui. + +Si je t'avais su encore a Paris, je t'aurais charge de remettre a +Galli-Marie _las muchachas_ que Berton nous a envoyees. Je les ai +expediees par la poste a la diva. + +Sauf les rhumes, tout va bien ici. Moi, je travaille, je fais le roman +des Dames-de-Meuse et des grottes de Han[1]. Ca t'amusera de t'y +promener en souvenir avec des personnages que tu ne connais pas. + +Tout le monde t'embrasse tendrement. Ecris-nous. + +G. SAND. + + [1] _Almanach du Rappel_, pour 1870. + + + + +DCCV + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 15 novembre 1869. + +Qu'est-ce que tu deviens, mon vieux troubadour cheri? tu corriges tes +epreuves comme un forcat, jusqu'a la derniere minute? On annonce ton +livre _pour demain_ depuis deux jours. Je l'attends avec impatience, car +tu auras soin de ne pas m'oublier? On va te louer et t'abimer; tu t'y +attends. Tu as trop de vraie superiorite pour n'avoir pas des envieux et +tu t'en bats l'oeil, pas vrai? Et moi aussi pour toi. Tu es de force +a etre stimule par ce qui abat les autres. Il y aura du petard, +certainement; ton sujet va etre tout a fait de circonstance en ce +moment de _Regimbards_. Les bons progressistes, les vrais democrates +t'approuveront. Les idiots seront furieux, et tu diras: "Vogue la +galere!" + +Moi, je corrige aussi les epreuves de _Pierre qui roule_ et je suis a la +moitie d'un roman nouveau qui ne fera pas grand bruit; c'est tout ce que +je demande pour le quart d'heure. Je fais alternativement _mon_ roman, +celui qui me plait et celui qui ne deplait pas autant a la _Revue_, et +qui me plait fort peu. C'est arrange comme cela; je ne sais pas si je ne +me trompe pas. Peut-etre ceux que je prefere sont-ils les plus mauvais. +Mais j'ai cesse de prendre souci de moi, si tant est que j'en aie +jamais eu grand souci. La vie m'a toujours emportee hors de moi et elle +m'emportera jusqu'a la fin. Le coeur est toujours pris au detrimen de +la tete. A present, ce sont les enfants qui mangent tout mon intellect; +Aurore est un bijou, une nature devant laquelle je suis en admiration; +ca durera-t-il comme ca? + +Tu vas passer l'hiver a Paris, et, moi, je ne sais pas quand j'irai. Le +succes du _Batard_ continue; mais je ne m'impatiente pas; tu as promis +de venir des que tu serais libre, a Noel, au plus tard, faire reveillon +avec nous. Je ne pense qu'a ca, et, si tu nous manques de parole, ca +sera un desespoir ici. Sur ce, je t'embrasse a plein coeur comme je +t'aime. + +G. SAND. + + [1] _Malgre tout_. + + + + +DCCVI + +A M, LOUIS ULBACH, A PARIS + + Nohant, 26 novembre 1869. + +Cher et illustre ami, + +Je suis a Nohant, a huit heures de Paris (chemin de fer). Est-ce une +trop longue enjambee pour le temps dont vous pouvez disposer? On part +vers neuf heures de Paris, on dine a Nohant a sept.--On peut repartir +le lendemain matin; mais, en restant un jour chez nous, il n'y a pas de +fatigue et on aurait le temps de causer. Si cela ne se peut, ce sera a +notre grand regret; car nous nous ferions une joie, mes enfants et moi, +de vous embrasser, vous et votre _Cloche_[1], qui sonne si fort, sans +cesser d'etre un bel instrument et sans detonner dans les charivaris. + +J'irai a Paris, dans le courant de l'hiver, janvier ou fevrier. Si vous +ne pouvez m'attendre, consultez sur les quarante premieres annees de +ma vie, l'_Histoire de ma vie_. Levy vous portera les volumes a votre +premiere requisition. + +Cette histoire est vraie. Beaucoup de details a passer; mais, en +feuilletant, vous aurez _exacts_ tous les faits de ma vie. + +Pour les vingt-cinq dernieres annees, il n'y a plus rien d'interessant; +c'est la vieillesse tres calme et tres heureuse en famille, traversee +par des chagrins tout personnels, les morts, les defections, et +puis l'etat general ou nous avons souffert, vous et moi, des memes +choses.--Je repondrai, a toutes les questions qu'il vous conviendrait de +me faire, si nous causions, et ce serait mieux. + +J'ai perdu deux petits-enfants bien-aimes, la fille de ma fille et le +fils de Maurice. J'ai encore deux petites charmantes de son heureux +mariage. Ma belle-fille m'est presque aussi chere que lui. Je leur ai +donne la gouverne du menage et de toute chose. Mon temps se passe a +amuser les enfants, a faire un peu de botanique en ete, de grandes +promenades (je suis encore un pieton distingue), et des romans, quand je +peux trouver deux heures dans la journee et deux heures le soir. + +J'ecris facilement et avec plaisir; c'est ma recreation; car la +correspondance est enorme, et c'est la le travail. Vous savez cela. Si +on n'avait a ecrire qu'a ses amis! Mais que de demandes touchantes ou +saugrenues! Toutes les fois que je peux quelque chose, je reponds. Ceux +pour lesquels je ne peux rien, je ne reponds rien. Quelques-uns meritent +que l'on essaye, meme avec peu d'espoir de reussir. Il faut alors +repondre qu'on essayera. Tout cela, avec les affaires personnelles, dont +il faut bien s'occuper quelquefois, fait une dizaine de lettres par +jour. C'est le fleau; mais qui n'a le sien? + +J'espere, apres ma mort, aller dans une planete ou l'on ne saura ni lire +ni ecrire. Il faudra etre assez parfait pour n'en avoir pas besoin. En +attendant, il faudrait bien que, dans celle-ci, il en fut autrement. + +Si vous voulez savoir ma position materielle, elle est facile a etablir. +Mes comptes ne sont pas embrouilles. J'ai bien gagne, un million avec +mon travail; je n'ai pas mis un sou de cote: j'ai tout donne, sauf vingt +mille francs, que j'ai places, il y a deux ans, pour ne pas couter trop +de tisane a mes enfants, si je tombe malade; et encore, ne suis-je pas +sure de garder ce capital; car il se trouvera des gens qui en auront +besoin, et, si je me porte encore assez bien pour le renouveler, il +faudra bien lacher mes economies. Gardez-moi le secret, pour que je les +garde le plus, possible. + +Si vous parlez de mes ressources, vous pouvez dire, en toute +connaissance, que j'ai toujours vecu, au jour le jour, du fruit de mon +travail, et que je regarde cette maniere d'arranger la vie comme la +plus heureuse. On n'a pas de soucis materiels, et on ne craint pas les +voleurs. Tous les ans, a present que mes enfants tiennent le menage, +j'ai le temps de faire quelques petites excursions en France; car les +recoins de la France sont peu connus, et ils sont aussi beaux que ce +qu'on va chercher bien loin. J'y trouve des cadres pour mes romans. +J'aime a avoir vu ce que je decris. Cela simplifie les recherches, les +etudes. N'eusse-je que trois mots a dire d'une localite, j'aime a la +regarder dans mon souvenir et a me tromper le moins que je peux. + +Tout cela est bien banal, cher ami, et, quand on est convie par un +biographe comme vous, on voudrait etre grand comme une pyramide pour +meriter l'honneur de l'occuper. + +Mais je ne puis me hausser. Je ne suis qu'une bonne femme a qui on'a +prete des ferocites de caractere tout a fait fantastiques. On m'a aussi +accusee de n'avoir pas su aimer passionnement. Il me semble que j'ai +vecu de tendresse et qu'on pouvait bien s'en contenter. + +A present, Dieu merci, on ne m'en demande pas davantage, et ceux qui +veulent bien m'aimer, malgre le manque d'eclat de ma vie et de mon +esprit, ne se plaignent pas de moi. + +Je suis restee tres gaie, sans initiative pour amuser les autres, mais +sachant les aider a s'amuser. + +Je dois avoir de gros defauts; je suis comme tout le monde, je ne les +vois pas. Je ne sais pas non plus si j'ai des qualites et des vertus. +J'ai beaucoup songe a ce qui est _vrai_, et, dans cette recherche, le +sentiment du _moi_ s'efface chaque jour davantage. Vous devez bien le +savoir par vous-meme. Si on fait le bien, on ne s'en loue pas soi-meme, +on trouve qu'on a ete logique, voila tout. Si on fait le mal, c'est +qu'on n'a pas su qu'on le faisait. Mieux eclaire, on ne le ferait plus +jamais. C'est a quoi tous devraient tendre. Je ne crois pas au mal, mais +je crois a l'ignorance... + +Sonnez _la Cloche_, cher ami; etouffez les voix du mensonge, forcez les +oreilles a ecouter. + +Vous avez fait de Napoleon III une biographie ravissante. On voudrait +etre deja a cette sage et douce epoque, ou les fonctions seront des +devoirs, et ou l'ambition fera rire les honnetes gens d'un bout du monde +a l'autre. + +A vous de coeur, bien tendrement et fraternellement. + +G. SAND. + + [1] Journal que publiait alors Louis Ulbach. + + + + +DCCVII + +A M. MEDERIC CHAROT, A COULOMMIERS + + Nohant, 28 novembre 1869. + +Je vous remercie, monsieur, de votre dedicace et de votre envoi. J'ai lu +la piece, elle est tres jolie et pleine de details charmants. Il y a des +longueurs au commencement, un peu trop de precipitation a la fin; mais +on ne juge bien ces defauts de proportion qu'en voyant repeter. Vous +en jugerez vous-meme. La difficulte pour vous faire recevoir dans un +theatre de Paris est immense. Vous ne vous en faites aucune idee, +et vous etes bien jeune pour vous tant presser. Si j'avais autorite +maternelle sur vous, je vous dirais: "Pas encore." Essayez encore un +succes de province. Attirez l'attention sur vous par ce genre d'essai +modeste, et apportez a Paris un nom dont on aura parle davantage, avec +une piece encore plus reussie. Vous allez trouver tous les theatres +encombres, comme toujours, et, si on vous recoit, vous ne serez pas +joue avant deux ou trois ans. Les vers sont un obstacle aupres du gros +public. Je doute que le theatre de Cluny en veuille. L'Odeon meme, qui a +pour mission de jouer des pieces en vers, en a une tres grande peur et +ses cartons en regorgent, etc., etc... + +Mais je n'ose pas insister. Il faut d'abord vous renseigner sur le +theatre de Cluny. Je ne connais pas le directeur. Sachez s'il reculerait +devant la piece en vers, avant de tenter une demarche inutile, et, si +cet obstacle n'existe pas, reflechissez.--Si vous devez envoyer votre +manuscrit, sachez aussi d'avance l'opinion de la direction. Il y +a quelques mots sur les Cesars qui effaroucheraient peut-etre et +empecheraient de lire plus loin. Vous serez a meme de les retablir quand +vous saurez sur quel terrain vous marchez. + +Voila mon avis. Quand vous aurez decide ce que vous voulez faire, je me +chargerai bien volontiers d'envoyer votre manuscrit a M. Larochelle, +avec une lettre de recommandation, pour qu'il le lise; mais mon +influence n'ira pas au dela. + +Bon courage quand meme. Il y a progres. Faites-en encore et toujours. + + + + + +DCCVIII + +A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN + + Nohant, 29 novembre 1869 + +Chers amis, + +Nohant est content de vous savoir tous en bonne sante. Nohant va bien +aussi, sauf les rhumes. L'annee est humide et malsaine; les fanfans, +Dieu merci, ne s'en ressentent pas. La ferme est sur un bon pied. La +lumiere se fait chaque jour, on a bon espoir. Cette premiere annee a +coute de la peine et des avances; mais tout est couvert deja par les +produits a vendre. Lina a un peu de repit et chante comme un rossignol. +Les marionnettes font _flores_ tous les dimanches. Les six _jenes gens_ +(dont Planet) viennent toujours le samedi soir pour s'en aller le lundi +matin. Ledit Planet n'est pas vaillant, malgre son activite et sa +gaiete. J'esperais qu'il prendrait gout au Midi et irait passer ses +hivers a Nice ou a Monaco; mais c'est un vrai Berrichon qui ne peut +quitter son trou sans se croire perdu. + +Moi, je fais un roman, _pour changer!_ Je suis sur la Meuse; le beau +cadre que nous avons vu me sert et me plait.--Je ne sais plus si je dois +esperer d'aller vous voir. La piece de l'Odeon a toujours du succes, +celle qui vient apres peut en avoir et je serais retardee jusqu'en +fevrier. + +D'ici la, que de choses peuvent arriver! On recommence ce qui a ete bete +et mauvais en 48, de part et d'autre. Des rouges trop presses et trop +blagueurs, des blancs trop stupides, des bleus trop timides et trop +pales.--Nous verrons bien; l'avenir est a la verite quand meme. + +On vous embrasse tous. On vous aime et vous souhaite joie et sante. + +G. SAND. + + + + +DCCIX + +A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, 30 novembre 1869. + +Cher ami, + +J'ai voulu relire ton livre[1]; ma belle-fille l'a lu aussi, et +quelques-uns de mes jeunes gens, tous lecteurs de bonne foi et de +premier jet--et pas betes du tout. Nous sommes tous du meme avis, que +c'est un beau livre, de la force des meilleurs de Balzac et plus reel, +c'est-a-dire plus fidele a la verite d'un bout a l'autre. + +Il faut le grand art, la forme exquise et la severite de ton travail +pour se passer des fleurs de la fantaisie. Tu jettes pourtant la poesie +a pleines mains sur ta peinture, que tes personnages la comprennent ou +non. Rosanette a Fontainebleau ne sait sur quelle herbe elle marche, et +elle est poetique quand meme. + +Tout cela est d'un maitre et ta place est bien conquise pour toujours. +Vis donc tranquille autant que possible, pour durer longtemps et +produire beaucoup. + +J'ai vu deux bouts d'article qui ne m'ont pas eu l'air en revolte contre +ton succes; mais je ne sais guere ce qui se passe; la politique me +parait absorber tout. + +Tiens-moi au courant. Si on ne te rendait pas justice, je me facherais +et je dirais ce que je pense. C'est mon droit. + +Je ne sais au juste quand, mais, dans le courant du mois, j'irai sans +doute t'embrasser et te chercher, si je peux te demarrer de Paris. Mes +enfants y comptent toujours, et, tous, nous t'envoyons nos louanges et +nos tendresses. + +A toi, mon vieux troubadour. + +G. SAND. + + [1] _L'Education sentimentale_. + + + + +DCCX + +AU MEME + + Nohant, 4 decembre 1869. + +J'ai refait aujourd'hui et ce soir mon article[1]. Je me porte mieux, +c'est un peu plus clair. J'attends demain ton telegramme. Si tu n'y mets +pas ton veto, j'enverrai l'article a Ulbach, qui, le 15 de ce mois, +ouvre son journal, et qui m'a ecrit ce matin pour me demander avec +instance un article quelconque. Ce premier numero sera, je pense, +beaucoup lu, et ce serait une bonne publicite. Michel Levy serait +meilleur juge que nous de ce qu'il y a de plus utile a faire: +consulte-le. + +Tu sembles etonne de la malveillance. Tu es trop naif. Tu ne sais +pas combien ton livre est original, et ce qu'il doit froisser de +personnalites par la force qu'il contient. Tu crois faire des choses qui +passeront comme une lettre a la poste; ah bien, oui! + +J'ai insiste sur le _dessin_ de ton livre; c'est ce que l'on comprend +le moins et c'est ce qu'il y a de plus fort. J'ai essaye de faire +comprendre aux simples comment ils doivent lire; car ce sont les simples +qui font les succes. Les malins ne veulent pas du succes des autres. +Je ne me suis pas occupee des mechants; ce serait leur faire trop +d'honneur. + +Quatre heures. Je recois ton telegramme et j'envoie mon manuscrit a +Girardin. + +G. SAND. + + [1] Sur _l'Education sentimentale_. + + + + +DCCXI + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 10 decembre 1869. + +Etes-vous de retour a Paris, mon cher fils, et ma lettre vous y +trouvera-t-elle? Je vous remercie de m'avoir ecrit de Venise; c'est bien +gentil a vous d'avoir pense a moi. Avez-vous fait d'ailleurs un bon et +beau voyage? avez-vous ete en Orient? Vous voyez qu'a Nohant on ne sait +rien. On s'y porte a merveille et on y travaille sans relache; mais on +voudrait avoir une longue-vue pour suivre ses amis absents et se rejouir +ou s'embeter avec eux dans leurs joies et dans leurs deceptions. + +Moi, cette Egypte transformee en cabaret ne m'a pas tentee. Il me semble +que les Majestes etrangeres y ont porte la prose et l'ennui qui les +environne. Ici, il est vrai, on ne s'amuse pas avec plus d'originalite +et de distinction. Le pouvoir s'avachit, les vieilles rengaines se +ressassent, et les hommes d'avenir ne trouvent rien de neuf; triste et +inevitable mouvement des choses qui reviennent sur elles-memes au lieu +d'avancer. Mais je suis de ceux qui ne croient pas la machine deviee +parce qu'elle manque de graisse: ca reviendra et nous marcherons encore; +seulement il faudra de la patience et de la philosophie, car il y aura +bien des betises de faites et de dites. + +Mes petites-filles grandissent et sont gaies. L'ainee est tres +intelligente et bonne; c'est ma societe, mon amie personnelle. Que c'est +beau, la candeur de l'enfant! je ne sais plus rien des votres. J'attends +que vous me parliez d'un heureux retour au nid et du nid en bon etat. Je +vous charge d'embrasser pour moi tout le cher monde et d'y joindre les +amities et reverences de mes enfants. + +Votre maman. + + + + +DCCXII + +A M. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, 11 decembre 1869. + +Je ne vois pas paraitre mon article et il en parait d'autres qui sont +mauvais et injustes. Les ennemis sont toujours mieux servis que les +amis. Et puis, quand une grenouille commence a coasser, toutes les +autres s'en melent. Un certain respect viole, c'est a qui sautera +sur les epaules de la statue; c'est toujours comme ca. Tu subis les +inconvenients d'une maniere qui n'est pas encore consacree par la +routine et c'est a qui se fera idiot pour ne pas comprendre. + +_L'impersonnalite absolue_ est discutable, et je ne l'accepte pas +_absolument_; mais j'admire que Saint-Victor, qui l'a tant prechee +et qui a abime mon theatre parce qu'il n'etait pas _impersonnel_, +t'abandonne au lieu de te defendre. La critique ne sait plus ou elle en +est; trop de theorie! + +Ne t'embarrasse pas de tout cela et va devant toi. N'aie pas de systeme, +obeis a ton inspiration. + +Voila le beau temps, chez nous du moins, et nous nous preparons a nos +fetes de Noel en famille, au coin du feu. J'ai dit a Plauchut de tacher +de t'enlever; nous t'attendons. Si tu ne peux venir avec lui, viens du +moins faire le reveillon et te soustraire au jour de l'an de Paris; +c'est si ennuyeux! + +Lina me charge de te dire qu'on t'autorisera a ne pas quitter ta robe de +chambre et tes pantoufles. Il n'y a pas de dames, pas d'etrangers. Enfin +tu nous rendras bien heureux et il y a longtemps que tu promets. + +Je t'embrasse et suis encore plus en colere que toi de ces attaques, +mais non demontee, et, si je t'avais la, nous nous remonterions si bien, +que tu repartirais de l'autre jambe tout de suite pour un nouveau roman. + +Je t'embrasse. + +Ton vieux troubadour, + +G. SAND. + + + + +DCCXIII + +A M. BERTON PERE, A PARIS + + Nohant, decembre 1869. + +Cher ami, + +Quand, vers la vingtieme representation _du Batard_, Chilly et Duquesnel +sont venus me demander de laisser passer,--apres _le Batard_, qui +fournirait encore, selon eux, vingt-cinq ou trente representations--une: +_petite ordure (textuel)_ qui devait avoir au plus dix representations, +j'ai consenti; j'ai eu tort, j'ai manque de prevoyance. On ne m'avait +pas dit que cette piece eut un certain merite et que Berton en jouait le +principal role. A present, les choses se passent de facon a me remettre +au mois de mars. Dois-je consentir a cela? M. Latour Saint-Ybars peut-il +avoir des droits qui priment les miens? n'ai-je pas celui de dire que +j'ai cede a une eventualite qui ne se realise pas, celle d'arriver en +janvier, fevrier au plus tard, et que je ne cede plus mon tour? + +Je te demande ton avis; si je consultais un homme d'affaires, il me +pousserait a faire prevaloir mon droit; mais je ne m'occupe jamais +que du droit moral. Que ferais-tu a ma place?--Je suppose que tu ne +connaisses pas M. Latour Saint-Ybars, que tu ne saches rien de lui ni +de sa piece. Suis-je engage moralement par une permission que l'on m'a, +jusqu'a un certain point, extorquee? Peut-etre! Quand on prend pour +unique base de conduite la delicatesse, il y a des degres de plus et de +moins qui embarrassent; je te demande donc ce que tu ferais, parce que +je sais que tu pars en tout de la meme base que moi. Et puis autre +chose: si ce role de _l'Affranchi_ te plait mieux a jouer entre _deux +habits noirs_; si tu dois eprouver la moindre contrariete a oublier un +role appris pour le rapprendre plus tard; si, enfin, l'auteur t'est +sympathique et s'il est interessant, je ne yeux pas user de mon droit et +j'attendrai les evenements. + +Voila, cher enfant de mon coeur, ce que ton avertissement me fait dire +et penser; je n'oublie pas par imbecillite pure mes interets. J'ai des +scrupules, je deteste mettre un homme au desespoir. La race des auteurs +est si apre au succes, que c'est les tuer a coups de couteau, que de +leur arracher une esperance. Que ferais-tu, encore une fois? Serais-tu +aussi bete que moi? + +Je finis en l'avertissant d'une tuile qui va te tomber sur la tete. +_Pierre qui roule_ va paraitre chez Levy, et je me suis permis de te le +dedier. + +Mes enfants t'envoient leurs meilleures amities. Quel dommage que le +vendredi ne dure pas trois jours et que Nohant soit si loin de Paris! Tu +viendrais voir notre vieux nid et on serait heureux. + +Amities au petit Pierre. + +G. SAND. + + + + +DCCXIV + +A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, 17 decembre 1869 + +Plauchut nous ecrit que tu promets de venir le 24. Viens donc le 23 au +soir, pour etre repose dans la nuit du 24 au 25 et faire reveillon avec +nous. Autrement tu arriveras de Paris fatigue et endormi, et nos betises +ne t'amuseront pas. Tu viens chez des enfants, je t'en avertis, et, +comme tu es bon et tendre, tu aimes les enfants. Plauchut t'a-t-il dit +d'apporter ta robe de chambre et les pantoufles, parce que nous ne +voulons pas te condamner a la toilette? J'ajoute que je compte que tu +apporteras quelque manuscrit. La _feerie_ refaite, _Saint-Antoine,_ ce +qu'il y a de fait. J'espere bien que tu es en train de travailler. Les +critiques sont un defi qui stimule. + +Ce pauvre Saint Rene Taillandier est aussi cuistre que la _Revue_. +Sont-ils assez pudiques, dans cette pyramide? Je bisque un peu contre +Girardin. Je sais bien que je n'ai pas de puissance dans les lettres, je +ne suis pas assez lettree pour ces messieurs; mais le bon public me lit +et m'ecoute un peu quand meme. + +Si tu ne venais pas, nous serions desoles et tu serais un gros ingrat. +Veux-tu que je t'envoie une voiture a Chateauroux le 23 a quatre heures? +J'ai peur que tu ne sois mal dans cette patache qui fait le service, et +il est si facile de t'epargner deux heures et demie de malaise! + +Nous t'embrassons pleins d'esperance. Je travaille comme un boeuf pour +avoir fini mon roman et n'y plus penser une minute quand tu seras la. + +G. SAND. + + + + +DCCXV + +AU MEME + + Nohant, 18 decembre 1869. + +Les femmes s'en melent aussi? Viens donc oublier cette persecution a nos +cent mille lieues de la vie litteraire et parisienne; ou, plutot, viens +t'en rejouir; car ces grands ereintements sont l'inevitable consecration +d'une grande valeur. Dis-toi bien que ceux qui n'ont pas passe par la +restent _bons pour l'Academie._' + +Nos lettres, se sont croisees. Je te priais, je te prie encore de venir, +non pas la veille de Noel, mais l'avant-veille pour faire reveillon le +lendemain soir, la veille c'est-a-dire le 24. Voici le programme: On +dine a six heures juste, on fait l'arbre de Noel et les marionnettes +pour les enfants, afin qu'ils puissent se coucher a neuf heures. Apres +ca, on jabote et on soupe a minuit. Or la diligence arrive au plus tot +ici a six heures et demie; ce qui rendrait impossible la grande joie de +nos petites, trop attardees. Donc, il faut partir jeudi 23 a neuf heures +du matin, afin qu'on se voie a l'aise, qu'on s'embrasse tous a loisir, +et qu'on ne soit pas derange de la joie de ton arrivee par des fanfans +imperieux et fous. + +Il faut rester avec nous bien longtemps, bien longtemps; on refera des +folies pour le jour de l'an, pour les Rois. C'est une maison bete, +heureuse, et c'est le temps de la recreation apres le travail. Je finis +ce soir ma tache de l'annee. Te voir, cher vieux ami bien-aime, serait +ma recompense; ne me la refuse pas. + +G. SAND + + + + +DCCXVI + +A MADAME EDMOND ADAM, AU GOLFE JOUAN + + Nohant, 24 decembre 1869. + +Puisqu'on imprime ce livre, je vais l'avoir bientot, n'est-ce pas? +J'admire qu'etant _mondaine_ et toujours par monts et par vaux, et tres +occupee de la famille et du menage, vous ayez le temps d'ecrire et de +penser. Au reste, cette activite est bonne a l'esprit; mais n'y usez pas +trop le corps. + +Ici, ou l'on n'a pas de merite a piocher, puisqu'on y a arrange la vie a +demeure, on va bien aussi et on est heureux de savoir que belle Toto et +grand Adam sont florissants comme des Turcs. Je ne sais toujours pas si +je les embrasserai cet hiver. Je sais que _le Batard_ a toujours du +succes a l'Odeon, et que je ne peux pas m'en affliger; car il fait +meilleure ici qu'a Paris. + +Demain, nous commencons l'annee des enfants par un arbre de Noel et des +marionnettes _ad hoc_ pour les petites filles. Nous attendons Plauchut +et Flaubert ce soir. Je veux, moi, commencer par vous souhaiter la bonne +annee, de la part de tous les miens, a vous et aux chers votres. Recevez +donc embrassades, hommages et les plus beaux souhaits de tous vos amis +de Nohant. Quel malheur que Bruyeres soit si loin! quel beau reveillon +nous ferions ensemble! + +G. SAND. + + + + +DCCXVII + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 4 janvier 1870. + +Mon grand, excellent et cher ami, + +Je commencais a vous ecrire quand j'ai recu votre lettre. Depuis huit +jours, voici, au milieu des enfants et des amis, le premier moment ou je +peux prendre une plume, et je veux commencer par vous, entre tous les +chers absents. Vous n'avez pas besoin de me dire qu'on vous a fait agir +et parler. Tout ce qui est sage, digne et noble est tellement ecrit +d'avance dans votre vie, que je lis en vous comme dans le plus beau et +le meilleur des livres. + +Vous voyez de haut et vous voyez clair. La fin du pouvoir personnel, +plus ou moins proche, est inevitable, fatale. C'est un pas de fait. Le +regne de tous est encore loin; mais l'education commence. Il nous faut +passer par l'initiative de quelques-uns et ces nouveaux combattants, +formes sous l'Empire, en ont toutes les tendances sceptiques et toutes +les vanites ambitieuses. Je ne designe personne; mais je vois cette +resultante dans les engouements des assemblees et dans le ton de la +presse democratique. Rien que des passions, aucune etude serieuse des +principes; un besoin effrene d'absolutisme dans ceux, qui le combattent, +c'est encore la une chose fatale. + +On voudrait s'endormir pour ne s'eveiller que dans vingt ans; et, dans +vingt ans, nous n'y serons plus. Nous n'aurons vu que le trouble, nous +n'aurons connu que la peine; mais nous nous endormirons tranquilles, du +sommeil dont on passe dans l'eternite. Peut-etre, rentres la pour en +ressortir meilleurs et plus forts, aurons-nous une notion plus claire de +cette foi qui nous soutient a titre de vertu, et qui sera une lumiere. + +En attendant, je vous aime; vous etes une des guerisons et une des +forces de mon etre. Quand je vois les miseres de l'agitation presente, +je pense a vous et je me reconcilie avec l'homme. + +Ayez toujours courage et ne desirez pas mourir. Votre vie est un +enseignement, et un phare dans la tempete. + +Mes enfants me chargent de vous embrasser respectueusement et tendrement +pour eux, et je m'en acquitte de toute mon ame. + +GEORGE SAND + + + + +DCCXVIII + +A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS + + Nouant, 6 janvier 1870. + +Chere filleule dont je suis fiere et que j'aime, merci de ton bon +souvenir. + +Tu as si peu le temps de m'ecrire, que je benis le jour de l'an, sachant +qu'il m'apportera de tes nouvelles. Ta lettre m'arrive avec celle de +Barbes, qui ne manque pas encore a l'appel, malgre sa pauvre sante, et +qui, comme toi, est plus courageux et plus tendre que jamais. + +Je suis contente que vous alliez tous bien, _a la frontiere[1]_ et ici; +je suis bien sure que la seconde petite de Valentine est aussi jolie que +la premiere et qu'elle sera aussi adoree. C'est une force qu'on a contre +l'horrible idee qui vient quelquefois au milieu du bonheur, qu'on +pourrait perdre ces chers etres. + +On se repond qu'il faut les aimer d'autant plus et qu'une existence se +mesure non pas a sa duree, mais a la joie et aux tendresses qui l'ont +remplie. + +Lina, Maurice et nos cheres fillettes, qui vont a merveille, vous +envoient a tous des tendresses et des baisers. Aurore est toujours +merveilleuse de raison et d'amabilite. Ta filleule, qui trotte comme une +souris, commence a dire la _fin des mots_. Elle prend pour cela un air +capable et important qui est tres comique. Elle sera, dit-on, plus jolie +qu'Aurore; nous n'avons pas d'opinion la-dessus a la maison; nous les +voyons toutes deux avec trop _d'imagination._ + +Non, il n'y a pas de photographe a la Chatre et ceux qui passent sont +des maladroits. Pour connaitre ta filleule, il faudra que tu aies deux +ou trois jours a voler a Valentine, qui nous en vole tant avec son +Strasbourg. + +Embrasse-la mille fois pour nous, cette chere mignonne, et souhaite, +pour nous aussi, a ton cher Gaulois de pere [2] et a ta petite maman la +bonne annee la plus tendre. J'espere vous voir prochainement: Que ne +puis-je vous mener, c'est-a-dire emmener les enfants! + +Je le _bige_ mille fois! + +G. SAND. + + [1] La soeur de mademoiselle Nancy avait epouse un avocat de + Strasbourg, M. Engelhard. + [2] Alphonse Fleury. + + + + +DCCXIX + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 9 janvier 1870. + +J'ai eu tant d'epreuves a corriger, que j'en suis abrutie. Il me fallait +cela pour me consoler, de ton depart, troubadour de mon coeur. + +On continue a abimer ton livre. Ca ne l'empeche pas d'etre un beau et +bon livre. Justice se fera plus tard, justice se fait toujours. Il +n'est pas arrive a son heure apparemment; ou plutot, il y est trop bien +arrive: il a trop constate le desarroi qui regne dans les esprits; il a +froisse la plaie vive; on s'y est trop reconnu. + +Tout le monde, t'adore ici, et on est trop pur de conscience pour se +facher de la verite: nous parlons de toi tous les jours. Hier, Lina +me disait qu'elle admirait beaucoup tout ce que tu fais, mais qu'elle +preferait _Salammbo_ a tes peintures modernes. Si tu avais ete dans un +coin, voici ce que tu aurais entendu d'elle, de moi et des _autres_: + +"Il est plus grand et plus gros que la moyenne des etres. Son esprit est +comme lui, hors des proportions communes. En cela, il a du Victor Hugo, +au moins autant que du Balzac; et il est artiste, ce que Balzac n'etait +pas.--Il n'a pas encore donne toute sa voix. Le volume enorme de son +cerveau le trouble. Il ne sait s'il sera poete ou realiste; et, comme il +est l'un et l'autre, ca le gene.--Il faut qu'il se debrouille dans ses +rayonnements. Il voit tout et veut tout saisir a la fois.--Il n'est pas +a la taille du public, qui veut manger par petites bouchees, et que les +gros morceaux etouffent. Mais le public ira a lui, quand meme, quand il +aura compris.--Il ira meme assez vite, si l'auteur _descend_ a vouloir +etre bien compris.--Pour cela, il faudra peut-etre demander quelques +concessions a la paresse de son intelligence.--Il y a a reflechir avant +d'oser donner ce conseil." + +Voila le resume de ce qu'on a dit. Il n'est pas inutile de savoir +l'opinion des bonnes gens et des jeunes gens. Les plus jeunes disent que +_l'Education sentimentale_ les a rendus tristes. Ils ne s'y sont pas +reconnus, eux qui n'ont pas encore vecu; mais ils ont des illusions, et +disent: "Pourquoi cet homme si bon, si aimable, si gai, si simple, si +sympathique, veut-il nous decourager de vivre?--C'est mal raisonne, ce +qu'ils disent, mais, comme c'est instinctif, il faut peut-etre en tenir +compte. + +Aurore parle de toi et berce toujours ton baby sur son coeur; Gabrielle +appelle Polichinelle _son petit_, et ne veut pas diner s'il n'est +vis-a-vis d'elle. Elles sont toujours nos idoles, ces marmailles. + +J'ai recu hier, apres ta lettre d'avant-hier, une lettre de Berton, +qui croit qu'on ne jouera _l'Affranchi_ que du 18 au 20. Attends-moi, +puisque tu peux retarder un peu ton depart. Il fait trop mauvais pour +aller a Croisset; c'est toujours pour moi un effort de quitter mon cher +nid pour aller faire mon triste etat; mais l'effort est moindre quand +j'espere te trouver a Paris. + +Je t'embrasse pour moi et pour toute la nichee. + + + + +DCCXX + +A VICTOR HUGO, A GUERNESEY + + Paris, 2 fevrier 1870. + +Mon grand ami, je sors de la representation de _Lucrece Borgia_, le +coeur tout rempli d'emotion et de joie. J'ai encore dans la pensee +toutes ces scenes poignantes, tous ces mots charmants ou terribles, le +sourire amer d'Alphonse d'Este, l'arret effrayant de Gennaro, le cri +maternel de Lucrece; j'ai dans les oreilles les acclamations de cette +foule qui criait: "Vive Victor Hugo!" et qui vous appelait, helas! comme +si vous alliez venir, comme si vous pouviez l'entendre. + +On ne peut pas dire, quand on parle dune oeuvre consacree telle que +_Lucrece Borgia:_ "Le drame a eu un immense succes;" mais je dirai: Vous +avez eu un magnifique triomphe. Vos amis du _Rappel_, qui sont mes amis, +me demandent si je veux etre la premiere a vous donner la nouvelle de +ce triomphe. Je le crois bien, que je le veux! Que ma lettre vous porte +donc, cher absent, l'echo de cette belle soiree. + +Cette soiree m'en a rappele une autre, non moins belle. Vous ne +savez pas que j'assistais a la premiere representation de _Lucrece +Borgia_,--il y a aujourd'hui, me dit-on, trente-sept ans, jour pour +jour[1]? + +Je me souviens que j'etais au balcon, et le hasard m'avait placee a cote +de Bocage, que je voyais ce jour-la pour la premiere fois. Nous etions, +lui et moi, des etrangers l'un pour l'autre: l'enthousiasme commun nous +fit amis. Nous applaudissions ensemble; nous disions ensemble: "Est-ce +beau!" Dans les entr'actes, nous ne pouvions nous empecher de nous +parler, de nous extasier, de nous rappeler reciproquement tel passage ou +telle scene. + +Il y avait alors dans les esprits une conviction et une passion +litteraires qui tout de suite vous donnaient la meme ame et creaient +comme une fraternite de l'art. A la fin du drame, quand le rideau se +baissa sur le cri tragique: "Je suis ta mere!" Nos mains furent vite +l'une dans l'autre. Elles y sont restees jusqu'a la mort de ce grand +artiste, de ce cher ami. + +J'ai revu aujourd'hui _Lucrece Borgia_ telle que je l'avais vue alors. +Le drame n'a pas vieilli d'un jour; il n'a pas un pli, pas une ride. +Cette belle forme, aussi nette et aussi ferme que du marbre de Paros, +est restee absolument intacte et pure. + +Et puis vous avez touche la, vous avez exprime la, avec votre +incomparable magie, le sentiment qui nous prend le plus aux entrailles: +vous avez incarne et realise "la mere". C'est eternel comme le coeur. + +_Lucrece Borgia_ est peut-etre, dans tout votre theatre, l'oeuvre la +plus puissante et la plus haute. Si _Ruy Blas_ est par excellence +le drame heureux et brillant, l'idee de _Lucrece Borgia_ est plus +pathetique, plus saisissante et plus profondement humaine. + +Ce que j'admire surtout, c'est la simplicite hardie qui, sur les +robustes assises de trois situations capitales, a bati ce grand drame. +Le theatre antique procedait avec cette largeur calme et forte. + +Trois actes; trois scenes suffisent a poser, a nouer et a denouer +cette etonnante action: La mere insultee en presence du fils; Le fils +empoisonne par la mere; La mere punie et tuee par le fils; La superbe +trilogie a du etre coulee d'un seul jet, comme un groupe de bronze. Elle +l'a ete, n'est-ce pas? + +Je me rappelle dans quelles conditions et dans quelles circonstances +_Lucrece Borgia_ fut en quelque sorte improvisee, au commencement de +1833. + +Le Theatre-Francais avait donne, a la fin de 1832, la premiere et unique +representation du _Roi s'amuse_. Cette representation avait ete une rude +bataille et s'etait continuee et achevee entre une tempete de sifflets +et une tempete de bravos. Aux representations suivantes, qu'est-ce +qui allait l'emporter, des bravos ou des sifflets? Grande question, +importante epreuve pour l'auteur... + +Il n'y eut pas de representations suivantes. + +Le lendemain de la premiere representation, _le Roi s'amuse_ etait +interdit "par ordre", et attend encore sa seconde representation. Il est +vrai qu'on joue tous les jours _Rigoletto_. + +Cette confiscation brutale portait au poete un prejudice immense. Il dut +y avoir la pour vous, mon ami, un cruel moment de douleur et de colere. + +Mais, dans ce meme temps, Harel, le directeur de la Porte-Saint-Martin, +vient vous demander un drame pour son theatre et pour mademoiselle +Georges. Seulement, ce drame, il le lui faut tout de suite, et _Lucrece +Borgia_ n'est construite que dans votre cerveau, l'execution n'en est +pas meme commencee. + +N'importe! vous aussi, vous voulez tout de suite votre revanche. Vous +vous dites a vous-meme ce que vous avez dit depuis au public dans la +preface meme de _Lucrece Borgia_: + +"Mettre au jour un nouveau drame, six semaines apres le drame proscrit, +ce sera encore une maniere de dire son fait au gouvernement. Ce sera lui +montrer qu'il perd sa peine. Ce sera lui prouver que l'art et la liberte +peuvent repousser en une nuit sous le pied maladroit qui les ecrase." + +Vous vous mettez aussitot a l'oeuvre. En six semaines, votre nouveau +drame est ecrit, appris, repete, joue. Et, le 2 fevrier 1833, deux +mois apres la bataille du _Roi s'amuse_, la premiere representation +de _Lucrece Borgia_ est la plus eclatante victoire de votre carriere +dramatique. + +Il est tout simple que cette oeuvre d'une seule venue soit solide, +indestructible et a jamais durable, et qu'on l'ait applaudie hier comme +on l'avait applaudie il y a quarante ans, comme on l'applaudira dans +quarante ans encore, comme on l'applaudira toujours. + +L'effet, tres grand des le premier acte, a grandi de scene en scene, et +a eu, au dernier acte, toute son explosion. + +Chose etrange! ce dernier acte, on le connait, on le sait par coeur, on +attend l'entree des moines, on attend l'apparition de Lucrece Borgia, on +attend le coup de couteau de Gennaro. + +Eh bien, on est pourtant saisi, terrifie, haletant, comme si on ignorait +tout ce qui va se passer; la premiere note du _De Profundis_ coupant la +chanson a boire vous fait passer un frisson dans les veines; on espere +que Lucrece Borgia sera reconnue et pardonnee par son fils, on espere +que Gennaro ne tuera pas sa mere. Mais non, vous ne voudrez pas, maitre +inflexible: il faut que le crime soit expie, il faut que le parricide +aveugle chatie et venge tous ces forfaits, aveugles aussi peut-etre. + +Le drame a ete admirablement monte et joue sur ce theatre, ou il se +retrouvait chez lui. + +Madame Laurent a ete vraiment superbe dans Lucrece. Je ne meconnais +pas les grandes qualites de beaute, de force et de race que possedait +mademoiselle Georges; mais j'avouerai que son talent ne m'emouvait que +quand j'etais emue par la situation meme. Il me semble que Marie Laurent +me ferait pleurer a elle seule. Elle a eu, comme mademoiselle Georges, +au premier acte, son cri terrible de lionne blessee: "Assez! assez!" +Mais, au dernier acte, quand elle se traine aux pieds de Gennaro, elle +est si humble, si tendre, si suppliante; elle a si peur, non d'etre +tuee, mais d'etre tuee par son fils, que tous les coeurs se fondent +comme le sien et avec le sien. On n'osait pas applaudir, on n'osait pas +bouger, on retenait son souffle. Et puis toute la salle s'est levee pour +la rappeler et pour l'acclamer en meme temps que vous. + +Vous n'avez jamais eu un Alphonse d'Este aussi vrai et aussi beau que +Melingue. C'est un Bonington, ou mieux, c'est un Titien vivant. On n'est +pas plus prince et prince italien, prince du XVIe siecle. Il est feroce +et il est raffine. Il prepare, il compose et il savoure sa vengeance +en artiste, avec autant d'elegance que de cruaute. On l'admire avec +epouvante, faisant griffe de velours comme un beau tigre royal. + +Taillade a bien la figure tragique et fatale de Gennaro. Il a trouve de +beaux accents d'aprete hautaine et farouche, dans la scene ou Gennaro +est executeur et juge. + +Bresil, admirablement costume en faux hidalgo, a une grande allure dans +le personnage mephistophelique de Gubetta. + +Les cinq jeunes seigneurs, que des artistes de reelle valeur, Charles +Lemaitre en tete, ont tenu a honneur de jouer, avaient l'air d'etre +descendus de quelque toile de Giorgione ou de Bonifazio. + +La mise en scene est d'une exactitude, c'est-a-dire d'une richesse qui +fait revivre a souhait pour le plaisir des yeux toute cette splendide +Italie de la Renaissance. M. Raphael Felix vous a traite bien plus que +royalement: artistement. + +Mais--il ne m'en voudra pas de vous le dire--il y a quelqu'un qui vous a +fete encore mieux que lui, c'est le public, ou plutot le peuple. + +Quelle ovation a votre nom et a votre oeuvre! + +J'etais tout heureuse et fiere pour vous de cette juste et legitime +ovation. Vous la meritez cent fois, cher grand ami. Je n'entends pas +louer ici votre puissance et votre genie; mais on peut vous remercier +d'etre le bon ouvrier et l'infatigable travailleur que vous etes. + +Quand on pense a ce que vous aviez fait deja en 1833! Vous aviez +renouvele l'ode; vous aviez, dans la preface de _Cromwell_, donne le +mot d'ordre a la revolution dramatique; vous aviez, le premier, revele +l'Orient dans _les Orientales_, le moyen age dans _Notre-Dame de Paris_. + +Et, depuis, que d'oeuvres et que de chefs-d'oeuvre! que d'idees remuees! +que de formes inventees! que de tentatives, d'audaces et de decouvertes! + +Et vous ne vous reposez pas! Vous saviez hier la-bas, a Guernesey, +qu'on reprenait _Lucrece Borgia_ a Paris; vous avez cause doucement et +paisiblement des chances de cette representation; puis, a dix heures, au +moment ou toute la salle rappelait Melingue et madame Laurent apres le +troisieme acte, vous vous endormiez, afin de pouvoir vous lever, selon +votre habitude, a la premiere heure, et on me dit que, dans le meme +instant ou j'acheve cette lettre, vous allumez votre lampe, et vous vous +remettez tranquille a votre oeuvre commencee. + + [1] La premiere representation eut lieu, en effet, le 2 fevrier 1833. + + + + +DCCXXI + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, 21 fevrier 1870. + +Pendant que tu m'ecrivais que madame Chatiron allait probablement mieux, +elle s'en allait, la pauvre femme! et j'ai recu par Rene la triste +nouvelle en meme temps que les esperances de ta lettre. + +Je vois que la neige et la glace vous ont isoles, comme si vous etiez +dans les Alpes ou dans les Pyrenees. Quel hiver! il n'est pas etonnant +que ce pauvre etre si fragile, dont la vie tenait du prodige, n'ait +pu le supporter. C'etait, en somme, une femme excellente et que j'ai +appreciee quand elle a vecu chez moi. Je sais que Leontine la regrettera +beaucoup; je lui ecris; tachez de la consoler un peu. + +Je suis enfin sortie aujourd'hui. J'ai ete a la repetition et j'ai avale +mes cinq actes sans fatigue[1]. Il ne faisait plus froid; j'ai vu les +decors, qui sont tres beaux et j'ai fait mon compliment a Zarafle frise. + +La piece a beaucoup gagne a quelques coupures et a certains bequets. +Les acteurs vont tres bien; Sarah[2] a ete secouee par mes reproches du +commencement; elle joue enfin en jeune fille honnete et interessante, +tout se debrouille et avance. On croit a un grand succes de _duree_, +tout est la; car la premiere representation ne prouve plus rien dans les +habitudes du theatre moderne. + +Madame Bondois est tres _approuvee_ et tres bonne; elle a saisi le +joint. La piece passera jeudi ou vendredi au plus tard. + +Je vous _bige_ mille fois. + + [1] Il s'agit de _l'Autre_, qui fut represente, a l'Odeon, le + 25 fevrier. + [2] Sarah Bernhardt. + + + + +DCCXXII + +A MADAME SIMMONNET, A LA CHATRE + + Paris, 21 fevrier 1870. + +Chere enfant, + +J'apprends par Rene[1] que le douloureux evenement prevu n'a pu etre +detourne[2]. Je joins mes regrets sinceres aux votres, je garderai toute +ma vie a cette digne femme un sentiment de profonde estime. Elle n'avait +pas de petitesses; son caractere etait a la hauteur de son intelligence; +j'ai pu l'apprecier durant des annees ou nous avons vecu sous le meme +toit et ou bien des choses autour de nous tendaient a nous desunir. Je +l'ai toujours trouvee forte et vraie, fidele en amitie et jugeant tout +de tres haut. La duree d'une existence si fragile etait un probleme; +elle a vecu par la force morale. + +Je partage le dechirement de cette separation pour toi et pour tes chers +enfants. Ils sont bien bons, bien intelligents; ils t'aiment tendrement +et religieusement; ils t'aideront a subir cette inevitable perte. +Dis-leur que je les aime aussi comme s'ils etaient a moi, et que je leur +recommande bien de te distraire et de te consoler. + +Je vous embrasse tous quatre bien affectueusement et maternellement. + +Ta tante, + +G. SAND. + + [1] Fils aine de madame Simonnet. + [2] La mort de madame Chainon, belle-soeur de madame Sand et mere de + madame Simonnet. + + + + +DCCXXIII + +A MAURICE SAND, A NOHANT + + Paris, 23 fevrier 1870. + +J'ai ete diner aujourd'hui chez Magny pour la premiere fois depuis huit +jours; ca m'a reconfortee: j'etais un peu lasse de poulet froid. + +J'ai avale mes quatre heures de repetition. Demain mercredi, repetition +generale, lumieres, decors et costumes. Ca va tres bien maintenant; +on pleure beaucoup, on rit aussi. Vendredi, sans faute, premiere +representation. + +J'ai distribue presque toutes mes places aujourd'hui, le reste partira +demain. Me voila dans le coup de feu de la fin; mais c'est le moment du +calme, de l'attention et de la presence d'esprit. Pas plus emue qu'a +l'ordinaire; c'est le depart d'une course en ballon. On fait de son +mieux pour bien marcher, mais on ne gouverne pas les elements, et, comme +tout peut craquer, il n'y faut pas penser. Mes artistes commencent a +palir, a trembler, a devenir nerveux. C'est ce qu'il leur faut, a eux, +ils ont besoin de fievre. Moi, il ne m'en faut pas, je n'en ai pas. + +Je pense a mes cheres cocotes qui dormiront comme des anges pendant +qu'on beuglera, en bien ou en mal, autour de la _bonne mere_. + +J'etais inquiete de vous pour cet enterrement dans la neige et ces +emotions tristes. Enfin vous n'etes pas malades! Il fait beau ici, +encore assez froid; je ne sors qu'en voiture et bien emmitouflee. + +Mon pauvre Flaubert est triste. Je ne le vois pas: il soigne un ami +mourant; plus son larbin, qui a un rhumatisme articulaire. En outre, +on n'a pas voulu de sa feerie a la Gaiete; il a vraiment du malheur! +Zacharie va bien; ses grandes jambes m'aident beaucoup; je lui ai donne +trente places pour des etudiants ses amis, tous Berrichons ou Marchois. +Je vous _bige_ mille fois. Ne soyez pas malades. + + + + +DCCXXIV + +AU MEME + + Paris, 26 fevrier 1870. + +Il faut que je vous ecrive vite, vite. J'ai soupe cette nuit comme un +ogre et j'ai dormi comme un boeuf; je me suis levee a une heure et les +visites me pleuvent. + +Quelle soiree, mes enfants! quel succes! quel bon public! Salle grippee, +retenant sa toux et sa respiration pour ecouter, appreciant tout, +applaudissant de lui-meme, de toutes les places. Les claqueurs ont pu +menager et reposer leurs pattes. Un sifflet s'est risque a la scene +premiere des deux jeunes gens. Ca a enleve le succes bruyant et +passionne de l'auditoire.. On a pretendu que c'etait un ami qui me +rendait le service de ce sifflet; dans le theatre, on a dit que ce +devait etre Plauchut. En realite, c'etait un petit Sulpicien de quinze +ans. + +Le succes a grandi a chaque acte; enfin c'etait tout ce que l'on peut +imaginer en fait de succes spontane, et de bon aloi. Pas un essai +d'allusion, pas une preoccupation politique. On etait tout a la piece et +a l'emotion; on a pleure, on a ri. Il s'est produit des effets ou l'on +n'en avait pas prevu. + +Sylvanie[1] etait dans ma loge, sanglotant, toussant, mouchant, criant. +Thuillier etait dans une baignoire, faisant la meme chose, enfin tout +le monde; et j'en aurais tant a vous dire, que je ne vous dis rien.--Et +puis la sonnette n'arrete pas. + +Mes directeurs sortent d'ici; ils sont aux anges. Ils croient a un +succes d'argent superbe; About aussi. Je vous _bige_, l'heure avance, +j'envoie ma lettre. Vous avez du recevoir un telegramme aujourd'hui. +_Bigez_ mes filles. Dites a Lolo que sa vieille grand-mere va bientot +revenir. + +Ne soyez pas malades, que je sois heureuse en tout. + + [1] Madame Arnould-Plessy. + + + + +DCCXXV + +AU MEME + + Paris, 27 fevrier 1870. + +Nous ferons le carnaval en plein careme et ensemble, si l'on est en +deuil autour de nous. Je veux revoir ma Lolo en costume Louis XIII. +Il faut bien que je reste pour voir se decider le succes d'argent et +veiller encore a beaucoup de choses. + +J'espere le grand succes, tout va bien. Je sors de la seconde +representation: une salle comble, donnee a moitie, mais payante a +moitie; on a fait deux mille sept cent quarante-quatre francs; ce qui +aurait fait le double si on n'eut ete oblige, comme toujours, d'avoir +le reste de la presse, du ministere et des amis de la maison. Le public +excellent, applaudissant, pleurant, rappelant les acteurs a tous les +actes. + +Les journaux enthousiastes, quelques-uns furieux du succes: les +clericaux. Zacharie vous en envoie trois bons que nous avons pu reunir +au theatre. Les directeurs sont enchantes, les acteurs ivres de joie, +d'emotion et de fatigue; voila. On s'embrasse comme du pain dans +tous les coins du theatre. Tous le monde s'adore. C'est la troupe de +Balandard chez le prince Klementi: l'ivresse du succes. + +Me voila guerie: j'ai soupe ce soir avec Zacharie, qui est bien gentil, +bien devoue et qui se met en quatre. Nous avons devore un joli morceau +de fromage, des fruits, des confitures; nous furetions dans la cuisine, +c'etait comme a Nohant. Mais comme vous nous manquiez! Quel bonheur si +on pouvait jouir ensemble d'une bonne chance comme cela! + +Enfin! je vais vous revoir et tout sera pour le mieux. Mangez mon miel, +on en aura d'autre; que ma Lolo devore sa bonne mere. _Bigez_ Titite. +Portez-vous bien, surtout! + + + + +DCCXXVI + +AU MEME + + Paris, 2 mars 1870. + +Cinq mille cinquante francs de recette; on a chasse les musiciens, +bourre l'orchestre et vendu des _places de couloir_. On ne croyait pas +que l'Odeon put faire cette recette, au prix ou il est. J'y ai ete +faire un tour, ce soir. Le public est de plus en plus emu, attentif, +enthousiaste. L'orchestre etait plein de femmes en pleurs; elles +s'amusent drolement, un mardi gras! On est persuade maintenant que c'est +un second _Villemer_. + +J'ai recu des etudiants toute la journee. Ils venaient, par bandes de +douze, me remercier et me feliciter; tous tres gentils et bien eleves. +J'etais comme au milieu de nos jeunes gens de Nohant. + +Retenez-moi cheval, voiture et mon postillon d'habitude pour samedi; +j'arriverai pour diner. Quel bonheur de vous revoir, mes enfants, et +avec un si beau resultat en main. _Bigez_ mes amours de cocotes. + + + + +DCCXXVII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + +Nohant, 19 mars 1870. + +Je sais, mon ami, que tu lui es tres devoue. Je sais qu'_Elle_[1] est +tres bonne pour les malheureux qu'on lui recommande; voila tout ce que +je sais de sa vie privee. Je n'ai jamais eu ni revelation ni document +sur son compte, _pas un mot, pas un fait_, qui m'eut autorisee a la +peindre. Je n'ai donc trace qu'une figure de fantaisie, je le jure, +et ceux qui pretendraient la reconnaitre dans une satire quelconque +seraient, en tout cas, de mauvais serviteurs et de mauvais amis. + +Moi, je ne fais pas de satires: j'ignore meme ce que c'est. Je ne fais +pas non plus de _portraits_: ce n'est pas mon etat. J'invente. Le +public, qui ne sait pas en quoi consiste l'invention, veut voir partout +des modeles. Il se trompe et rabaisse l'art. + +Voila ma reponse _sincere_. Je n'ai que le temps de la mettre a la +poste. + +G. SAND. + + [1] Lettre ecrite a propos du bruit qui courait, que, dans un des + principaux personnages de son roman de _Malgre tout_, George Sand + avait voulu peindre l'imperatrice Eugenie; lettre qui fut envoyee + par Flaubert a madame Cornu, filleule de la reine Hortense et + soeur de lait de Napoleon III. + + + + +DCCXXVIII + +AU MEME, A CROISSET + + Nohant, 30 mars 1870. + Nuit de mercredi a jeudi, + trois heures du matin. + +Ah! mon cher vieux, que j'ai passe douze tristes jours! Maurice a ete +tres malade. Toujours ces affreuses angines, qui d'abord ne paraissent +rien et qui se compliquent d'abces et tendent a devenir couenneuses. +Il n'a pas ete en danger, mais toujours en _danger de danger_, et des +souffrances cruelles, extinction de voix, impossibilite d'avaler; toutes +les angoisses attachees aux violents maux de gorge que tu connais bien, +puisque tu sors d'en prendre. Chez lui, ce mal tend toujours au pire, +et la muqueuse a ete si souvent le siege du meme mal, qu'elle manque +d'energie pour reagir. Avec cela, peu ou point de fievre, presque +toujours debout, et l'abattement moral d'un homme habitue a une action +continuelle du corps et de l'esprit, a qui l'esprit et le corps +defendent d'agir. Nous l'avons si bien soigne, que le voila, je crois, +hors d'affaire, bien que, ce matin, j'aie eu encore des craintes et +demande le docteur Eavre, notre sauveur _ordinaire_. + +Dans la journee, je lui ai parle, pour le distraire, de tes recherches +sur les monstres; il s'est fait apporter ses cartons pour y chercher +ce qu'il pouvait avoir a ton service: mais il n'a trouve que de pures +fantaisies de son cru. Je les ai trouvees, moi, si originales et si +droles, que je l'ai encourage a te les envoyer. Elles ne te serviront de +rien, si ce n'est a pouffer de rire, dans tes heures de recreation. + +J'espere que nous allons revivre sans rechutes nouvelles. Il est l'ame +et la vie de la maison. Quand il s'abat, nous sommes mortes: mere, femme +et filles. Aurore dit qu'elle voudrait etre bien malade a la place de +son pere. Nous nous aimons passionnement nous cinq, et la _sacro-sainte +litterature_, comme tu l'appelles, n'est que secondaire pour moi dans la +vie. J'ai toujours aime quelqu'un plus qu'elle, et ma famille plus que +ce quelqu'un. + +Pourquoi donc ta pauvre petite mere est-elle aussi desesperee, au beau +milieu d'une vieillesse que j'ai vue si verte encore et si gracieuse! +Est-ce la surdite subite? Y avait-il manque absolu de philosophie et +de patience avant les infirmites? J'en souffre avec toi, parce que je +comprends ce que tu en souffres. + +Une autre vieillesse qui se fait pire, puisqu'elle se fait mechante; +c'est celle de madame Colet. Je croyais que toute sa haine etait contre +moi, et cela me semblait un coin de folie; car jamais je n'ai rien fait, +rien dit contre elle, meme apres ce pot de chambre de bouquin ou elle a +excrete toute sa fureur _sans cause_. Qu'a-t-elle contre toi, a present +que la passion est a l'etat de legende? _Estrange! estrange!_ Et, a +propos de Bouilhet, elle le haissait donc, lui aussi, ce pauvre poete? +C'est une folle. + +Tu penses bien que je n'ai pu ecrire une panse d'_a_, depuis ces douze +jours. Je vais, j'espere, me remettre a la besogne des que j'aurai fini +mon roman, qui est reste une patte en l'air aux dernieres pages. Il va +commencer a paraitre et il n'est pas fini d'ecrire. Je veille pourtant +toutes les nuits jusqu'au jour; mais je n'ai pas eu l'esprit assez +tranquille pour me distraire de mon malade. + +Bonsoir, cher bon ami de mon coeur. + +Mon Dieu! ne travaille et ne veille pas trop, puisque, toi aussi, tu as +des maux de gorge. C'est un mal cruel et perfide. Nous t'aimons et nous +t'embrassons tous. Aurore est charmante; elle apprend tout ce qu'on +veut, on ne sait comment, sans avoir l'air de s'en apercevoir elle-meme. + + + + +DCCXXIX + +A M. EDMOND PLAUCHUT, A PARIS + + Nohant, 3 avril 1870. + +Favre est parti ce matin, nous laissant tout a fait tranquilles sur +Maurice, qui est sorti au jardin tantot pour la premiere fois. Quant +a Lolo, elle nous tourmente encore un peu, par ses retours de fievre; +mais, s'il y avait danger, notre docteur ne serait pas parti. Voila +ce dont je suis sure, c'est un devoue et un _bon_; de plus, c'est un +medecin de genie; de plus encore, c'est un homme a part, qui ne veut pas +gagner d'argent, et que l'on offenserait en lui parlant de _salaire_. + +Nous avons parle de tout et de tous, durant les dix jours qu'il a passes +ici (veillant toutes les nuits nos malades), et naturellement nous avons +parle de toi. Il sait que tu as ete chez lui pour le renseigner sur +le voyage, et il desire te voir et te connaitre. Je lui ai donne ton +adresse et je te renouvelle la sienne: rue de Rivoli, 69. + +Il parle beaucoup, beaucoup, et d'une facon etincelante, parfois +obscure, tout a coup claire comme le jour et probante. C'est surtout en +physiologie qu'il est merveilleux. Il vous donnerait une sante a toute +epreuve si on lui rendait bien compte de soi et si on ecoutait ses +conseils d'hygiene generale. Au moral, il y a bien des points sur +lesquels il vous remonte aussi. Enfin je te le decris et te l'annonce. +C'est un homme remarquable et que tu seras content de connaitre. + +Je t'embrasse, + +G. SAND. + + + + +DCCXXX + +A MICHEL LEVY, EDITEUR, A PARIS + + Nohant, 20 avril 1870. + +Cher ami, + +C'est encore moi! Je dis a tout le monde que nous sommes bons amis, et +tout le monde veut que je m'adresse a vous. Je vous ai envoye le roman +de madame Blanc: je desire beaucoup qu'il vous convienne de le publier. + +A present, Flaubert m'ecrit qu'il a quelques dettes a payer et qu'il +ne peut se decider a demander de l'argent. Je ne sais pas pourquoi, +puisqu'il vous a trouve tres excellent envers lui, et que vous ne +refusez jamais un solde ou une avance a qui en a besoin. J'ignore ou +vous en etes avec lui de votre reglement; mais je vois que vous lui +rendriez grand service en lui portant ou en lui envoyant de quoi se +remettre a flot, puisqu'il ne sait pas demander lui-meme. Il est +_atrabilaire_ pour le moment. Il a perdu, apres Bouilhet, un autre ami, +un second Bouilhet; avec cela, il est en mauvaise sante, et ses lettres +sont tristes. Je crois que sa position materielle amelioree l'aiderait a +reprendre le dessus. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + +Ne parlez pas a Flaubert de ma lettre. Faites comme de vous-meme [1]. + + + + + [1] Voici quelle fut la reponse de Michel Levy a cette lettre de George + Sand: + + Paris, 24 avril,1870. + +Chere madame Sand, + +Je ne demande pas mieux que de rendre service a Flaubert, pour qui j'ai +beaucoup d'amitie; mais, comme vous me priez de ne pas lui dire que vous +m'avez ecrit a son sujet, et que, pour sa part, il ne m'a fait aucune +ouverture, je suis bien empeche sur la facon d'engager l'affaire. Il +faudrait que j'eusse au moins une occasion, un pretexte. Tachez de me +fournir quelque moyen d'entrer en matiere, et je serai tres heureux de +pouvoir, du meme coup, etre agreable a vous et a notre ami. + +A vous bien affectueusement. + +MICHEL LEVY. + + + + +DCCXXXI + +AU MEME + + Nohant, 26 avril 1870. + +Eh bien, mon cher ami, dites a _notre ami_ que je vous ai parle de ses +petits soucis d'argent, sans faire allusion a son etat moral ni entrer +dans les details de ma lettre, afin de ne pas augmenter un decouragement +qu'il n'avoue pas, mais que vous verrez bien quand meme. Vous, plus +qu'un autre, pouvez lui remonter le moral. L'insucces relatif de son +livre[1] est une souffrance, et, s'il craint de vous parler d'argent, +c'est, a coup sur, dans l'apprehension d'un reproche indirect de votre +part. Vous etes au-dessus de ces choses par votre haute position +commerciale, qui est aussi une position litteraire, et vous savez bien +qu'un homme de talent, apres avoir fait _Madame Bovary_, doit remonter +sur l'eau. Il y a eu erreur sur la manifestation et sur le moyen +d'empoigner le public. A quel grand esprit cela n'est-il pas arrive?... +Je crois comprendre qu'il a besoin tout de suite, qu'il ne veut pas vous +le dire, et que, comme un grand enfant qu'il est, il attend que vous le +deviniez. + +Vous voila au courant autant que je peux vous y mettre. Avisez, et que +votre bonne amitie pour lui vous conseille. + +A vous, cher ami, + +G. SAND. + + [1] _L'Education sentimentale_. + + + +Reponse de Michel Levy: + + Paris, 9 mai 1870. + +Chere madame Sand, + +Pour vous prouver tout mon desir de vous etre agreable, j'ai fait, +aupres de notre ami Flaubert, la demarche que vous m'aviez conseillee, +en me depeignant sa situation materielle et morale. + +Je pensais avoir trouve le moyen de lui venir en aide, sans qu'il se +crut trop mon oblige et que son amour-propre s'en inquietat; c'etait de +lui proposer une avance de quatre a cinq mille francs sur le premier +ouvrage qu'il ferait, a son temps et a ses heures, fut-ce dans cinq ans, +fut-ce dans dix! Je suis fache de vous dire que cette proposition n'a +pas eu son agrement, toute desinteressee qu'elle etait de ma part, et +quelque tranquillite d'esprit qu'elle lui laissat. + +Quant a lui offrir une prime qui eut ete attribuee a _l'Education +sentimentale_, en verite, cela ne m'etait pas possible. Quoique ce livre +soit loin d'avoir ete un succes, il a rapporte a Flaubert 16,000 francs, +c'est-a-dire ce que j'aurais paye 6,000 francs au plus a vous, a Renan +ou a M. Guizot. Ajoutez qu'il est certain que, dans les dix ans ou j'ai +l'exploitation de _l'Education sentimentale_, je ne recouvrerai pas les +16,000 francs des aujourd'hui debourses. + +Je regrette que Flaubert n'ait pas cru devoir accepter mon offre; mais +j'ai fait ce que j'ai pu, et j'espere que vous me rendrez vous-meme +cette justice que je ne pouvais mieux faire. + +Tout ceci entre nous. Vous comprenez bien qu'avec Flaubert je n'ai pu +dire aussi crument les choses. + +Bien affectueusement a vous. + +MICHEL LEVY. + + + + +DCCXXXII + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 20 mai 1870. + +Il y a bien longtemps que je suis sans nouvelles de mon vieux +troubadour. Tu dois etre a Croisset. S'il y fait aussi chaud qu'ici, tu +dois souffrir; nous avons, 34 degres a l'ombre, et la nuit 24. Maurice a +eu une forte rechute de mal de gorge. Enfin, cette chaleur insensee l'a +gueri, elle nous va a tous ici. Les enfants sont gais et embellissent a +vue d'oeil. Moi, je ne fiche rien; j'ai eu trop a faire pour soigner et +veiller encore mon garcon, et, a present que la petite mere est absente, +les fillettes m'absorbent. Je travaille tout de meme en projets et +revasseries. Ce sera autant de fait quand je pourrai barbouiller du +papier. + +Je suis toujours _sur mes pieds_, comme dit le docteur Favre. Pas encore +de vieillesse, ou plutot la vieillesse normale, le calme... _de la +vertu_, cette chose dont on se moque, et que je dis par moquerie, mais +qui correspond, par un mot emphatique et bete, a un etat d'inoffensivite +forcee, sans merite par consequent, mais agreable et bon a savourer. Il +s'agit de le rendre utile a l'art quand on s'y devoue; je n'ose pas dire +combien je suis naive et primitive de ce cote-la. C'est la mode de s'en +moquer; mais qu'on se moque, je ne veux pas changer. + +Voila mon examen de conscience: _du printemps_, pour ne plus penser, de +tout l'ete, qu'a ce qui ne sera pas moi. + +Voyons, toi, ta sante d'abord? Et cette tristesse, ce mecontentement +que Paris t'a laisse, est-ce oublie? N'y a-t-il plus de circonstances +exterieures douloureuses? Tu as ete trop frappe, aussi. Deux amis de +premier ordre partis coup sur coup. Il y a des epoques de la vie ou le +sort nous est feroce. Tu es trop jeune pour te concentrer dans l'idee +d'un _recouvrement_ des affections dans un monde meilleur, ou dans ce +monde-ci ameliore. Il faut donc, a ton age (et, au mien, je m'y +essaye encore), se rattacher d'autant plus a ce qui nous reste. Tu me +l'ecrivais quand j'ai perdu Rollinat, mon double en cette vie, l'ami +veritable, dont le sentiment de la difference des sexes n'avait jamais +entame la pure affection, meme quand nous etions jeunes. C'etait mon +Bonilhet et plus encore; car, a mon intimite de coeur, se joignait un +respect religieux pour un veritable type de courage moral qui avait subi +toutes les epreuves avec une _douceur_ sublime. Je lui ai _du_ tout ce +que j'ai de bon, je tache de le conserver pouf l'amour de lui. N'est-ce +pas un heritage que nos morts aimes nous laissent? + +Le desespoir qui nous ferait nous abandonner nous-memes serait une +trahison envers eux et une ingratitude. Dis-moi que tu es tranquille, et +adouci, que tu ne travailles pas trop et que tu travailles bien. Je ne +suis pas sans quelque inquietude de n'avoir pas de lettre de toi depuis +longtemps. Je ne voulais pas t'en demander avant de pouvoir te dire que +Maurice etait bien gueri; il t'embrasse, et les enfants ne t'oublient +pas. Moi, je t'aime. + + + + +DCCXXXIII + +A MADAME EDMOND ADAM, A PARIS + + Nohant, 8 juin 1870. + +Chers amis, + +Nous sommes bien heureux de l'_affirmation_ que nous donne Lina! vous +viendrez donc, ce mois-ci, revoir le vieux Nohant, tout grille, tout +desseche par la plus effroyable secheresse qu'il ait jamais subie! +En revanche, vous verrez nos fillettes fraiches et fleuries; le beau +Plauchut rose comme une citrouille, et le _Sargent_[1] encore un peu +change, mais en possession de toute sa gaiete. Nous sommes contents, +enchantes et joyeux de compter sur vous trois. Lina nous dit que vous +etes bien portants et que Toto est superbe. Ou va donc rire de bon coeur +et oublier tous les chagrins et inquietudes de cette triste annee! Vive +la joie, alors! Lina vous demande (elle a oublie de le faire a Paris) si +vous voulez des rideaux de lit dans votre chambre. Il y en a; on les +met ou on ne les met pas en ete, _au gout des personnes_. Reponse a cet +important chapitre de menage. + +On promet a Adam qu'on ne lui fera pas de farces, on n'en fera qu'a +Plauchut; mais cela devient difficile, il a passe par toutes les +epreuves. Je crois qu'on le laissera dormir. Il est bien heureux en ce +moment-ci, on lui permet de chanter. Ca fait pleuvoir et on en a si +grand besoin, qu'il a toute permission de nous assommer. Le fait est +qu'il pleut depuis qu'il est ici. + +A bientot donc, le plus tot qu'il vous sera possible, chers et bons +amis. On vous embrasse tendrement. Lolo et Titite, toutes fieres de +leurs beaux chapeaux, se joignent a nous. Aurore se souvient tres bien +de sa Toto. + + + + +DCCXXXIV + +A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET + + Nohant, 29 juin 1870. + +Nos lettres se croisent toujours et j'ai maintenant la superstition +qu'en l'ecrivant le soir, je recevrai une lettre de toi le lendemain +matin; nous pourrions nous dire: + +Vous m'etes, en dormant, un peu triste apparu. + +Ce qui me preoccupe dans la mort de ce pauvre Jules de Goncourt, c'est +le survivant. Je suis sure que les morts sont bien, qu'ils se reposent +peut-etre avant de revivre, et que, dans tous les cas, ils retombent +dans le creuset pour en ressortir avec ce qu'ils ont eu de bon, et du +progres en plus. Barbes n'a fait que souffrir toute sa vie. Le voila qui +dort profondement. Bientot il se reveillera; mais nous, pauvres betes +de survivants, nous ne les voyons plus. Peu de temps avant sa mort, +Duveyrier, qui paraissait gueri, me disait: "Lequel de nous partira le +premier?" Nous etions juste du meme age. Il se plaignait de ce que les +premiers envoles ne pouvaient pas faire savoir a ceux qui restaient +s'ils etaient heureux et s'ils se souvenaient de leurs amis. Je disais: +_Qui sait?_ Alors nous nous etions jure de nous apparaitre l'un +a l'autre, de tacher du moins de nous parler, le premier mort au +survivant. + +Il n'est pas venu, je l'attendais, il ne m'a rien dit. C'etait un coeur +des plus tendres et une sincere volonte. Il n'a pas pu; cela n'est pas +permis, ou bien, moi, je n'ai ni entendu ni compris. + +C'est, dis-je, ce pauvre Edmond qui m'inquiete. Cette vie a deux, finie, +je ne comprends pas le lien rompu, a moins qu'il ne croie aussi qu'on ne +meurt pas. + +Je voudrais bien aller te voir; apparemment, tu as _du frais_ a +Croisset, puisque tu voudrais dormir _sur une plage chaude_. Viens ici, +tu n'auras pas de plage, mais 36 degres a l'ombre et une riviere froide +comme glace, ce qui n'est pas a dedaigner. J'y vais tous les jours +barboter apres mes heures de travail; car il faut travailler, Buloz +m'avance trop d'argent. Me voila _faisant mon etat_, comme dit Aurore, +et ne pouvant pas bouger avant l'automne. J'ai trop flane apres mes +fatigues de garde-malade. Le petit Buloz est venu ces jours-ci me +relancer. Me voila dans la pioche. + +Puisque tu vas a Paris en aout, il faut venir passer quelques jours avec +nous. Tu y as ri quand meme; nous tacherons de te distraire et de te +secouer un peu. Tu verras les fillettes grandies et embellies; la +petiote commence a parler. Aurore bavarde et argumente. Elle appelle +Plauchut _vieux celibataire_. Et, a propos, avec toutes les tendresses +de la famille, recois les meilleures amities de ce bon et brave garcon. + +Moi, je t'embrasse tendrement et te supplie de te bien porter. + + [1] Sobriquet donne a Maurice Sand a cause de ses charges sur les + sergents et caporaux.] + + + + +DCCXXXV + +A M. EMILE DE GIRARDIN, A PARIS + + Nohant, 3 juillet 1870. + +Cher ami, + +Voici ce que je lis dans le _New-York Evening Post_, a la suite d'une +critique de mon dernier roman. Je traduis en supprimant les noms +propres: + +"Quant a la question relative au caractere qui a servi a l'auteur de +_Malgre tout_, elle est de celles qui ne souffrent pas de discussion +pour quiconque sait sur quels principes repose la construction d'une +oeuvre d'art. George Sand est un artiste: or il n'est point artiste, il +est un vulgaire ecrivain de lieux communs, celui qui photographie les +personnages vivants dans une fiction. Que la prodigieuse carriere de +telle ou telle individualite historique ait pu frapper l'esprit +de George Sand, au moment ou elle peignait les aspirations d'une +aventuriere ambitieuse, cela ne prouve pas qu'elle ait voulu peindre +aucune figure de la vie reelle, ni qu'elle ait songe a jeter aucune +lumiere sur les faits qui la concernent." + +Je trouve ces reflexions justes et de bon gout, et je suis tres etonnee +de lire dans _la Liberte_ une interpretation arbitraire des intentions +que j'ai pu avoir. + +Je vis si loin du mouvement quotidien, que je ne sais pas quel nom +propre couvre le pseudonyme de _Panoples_. C'est un homme ou une +femme de talent; comment peut-il ou peut-elle faire cet affront a la +litterature: assimiler la tache de l'artiste a celle du pamphletaire +honteux? Si j'avais voulu peindre une figure historique, je l'aurais +nommee. Ne la nommant pas, je n'ai pas voulu la designer; ne la +connaissant pas, je n'aurais pu la peindre. S'il y a ressemblance +fortuite, je l'ignore, mais je ne le crois pas. Tout personnage +d'invention est plus fort et plus logique que nature, dans le bien ou +dans le mal. On peut tracer la figure d'une classe d'ambitieuses qui ont +echoue et qui ont reussi dans leurs projets, sans avoir aucune figure en +vue, et je crois qu'il vaut beaucoup mieux pour l'artiste qu'il en soit +ainsi. Vous savez tout cela aussi bien que moi. Vous etes du batiment. +_Panoples_ trahit donc la fraternite maconnique litteraire, en parlant +comme il le fait. + +A vous de coeur, + +G. SAND. + +J'ai eu envie de repondre; mais je crois qu'il vaut mieux laisser tomber +cela que d'en occuper le public. + + + + +DCCXXXVI + +A M. LE DOCTEUR HENRI FAVRE, A PARIS + + Nohant, 3 juillet 1870. + +Cher ami, + +Je suis bien contente que _l'occasion_ nous apporte votre souvenir. +Je n'ai pas besoin de vous dire que je trouve de mauvais gout +l'interpretation donnee aux _intentions_ d'un romancier. S'il a besoin +de ce genre d'_intentions_ pour composer un personnage, c'est un pauvre +artiste. Je ne pretends pas etre une bien riche imagination. J'en ai +pourtant assez pour me passer de modeles posant devant moi, et, comme +celui qu'on pretend reconnaitre ne m'a jamais fait cet honneur-la, je +n'ai pu, en aucune facon, le copier et le presenter au public comme un +portrait d'apres nature. + +Tous vos malades sont des gens brillants de sante. Maurice engraisse +visiblement, il pretend que vous l'avez _trop gueri_. Mais il mene +une vie de cultivateur et de geologue si active, qu'il se defendra de +l'alourdissement. On parle de vous sans cesse, et, si les oreilles ne +vous tintent pas, c'est qu'il y a trop de gens partout qui vous louent +et vous remercient. + +G. SAND. + + + + +DCCXXXVII + +A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS + + Nohant, 14 juillet 1870. + +Je suis embarrassee pour vous conseiller, chere ame tourmentee. Vous +etes dans une de ces situations d'esprit ou le pour et le contre se +balancent sans solution. Vous eprouvez le besoin de changer de milieu, +et, des que vous quittez le votre, tout vous manque; vous regrettez, +comme vous le dites, tres bien, jusqu'aux herbes de votre jardin. J'ai +traverse ces souffrances; mais je suis toujours revenue a mon nid +avec bonheur, et, a present, je crois que le mieux n'est pas dans le +changement. Toute situation a ses amertumes ou ses langueurs, et je ne +puis croire que les gens qui vous aiment vous laissent tourmenter a +l'age ou vous ne pourriez plus vous defendre vous-meme. Cet age est loin +encore, Dieu merci! et qui sait s'il viendra? La vieillesse n'est +pas forcement la decadence intellectuelle. C'est quelquefois tout le +contraire. Vous etes une ame genereuse et forte de droiture. Si les +fantomes vous tourmentent et vous terrassent par moments, vous vous +retrouvez toujours sur vos pieds, _toujours la meme_, vous en convenez +vous-meme. Vous n'etes donc pas en danger de devenir la proie des +inquisiteurs du corps et de l'ame. N'ayez pas cette crainte: la crainte +est un vertige qui nous attire dans le peril imaginaire. Supprimez ce +vertige, il n'y a plus de peril. + +Quant a l'emploi de votre fortune, c'est une question d'examen autour de +vous. Il y a tant de miseres interessantes et dignes! A votre place, je +ne serais pas embarrassee, vous avez su faire le bien toute votre vie, +vous le saurez jusqu'a la derniere heure. + +Mais vous souffrez, vous etes dans une crise d'etouffement. Tout le +monde a de ces crises ou tout froisse et deplait, vous les ressentez +plus vives, parce que votre intelligence s'en rend compte et que +votre vie est peut-etre un peu monotone. Est-ce que les voyages vous +fatiguent? Il me semble qu'une excursion de temps en temps, dans un beau +pays quelconque, vous ferait grand bien. Avec les chemins de fer, on +peut maintenant voyager sans fatigue en s'arretant souvent. Le voyage a +petites journees est encore tres agreable et tres sain. L'ami artiste +que vous avez pres de vous doit etre tres capable de vous piloter et de +vous accompagner. + +J'ai recu votre volume, et je vous en remercie bien. J'ai peu de +temps pour lire; mais j'ai commence et je suis charmee des premieres +nouvelles. J'y retrouve votre bonte et votre grand sentiment de justice. + +Croyez que je vous suis devouee et meme attachee de coeur; car il y +a deja longtemps que je vous connais par vos lettres et je vous vois +toujours aussi digne de respect et d'affection qu'au commencement. + +GEORGE SAND. + + + +FIN DU TOME CINQUIEME + + + + TABLE + + + DXLII. A madame Augustine de Bertholdi. 3 janvier. + DXLIII. A M. Auguste Vacquerie. 4 janvier. + DXLXIV. A M. Edouard Rodrigues. 12 janvier. + DXLV. Au meme. 8 fevrier. + DXLVI. A Maurice Sand. 21 fevrier. + DXLVII. Au meme. 28 fevrier. + DXLVIII. Au meme. 1er mars. + DXLIX. Au meme. 2 mars. + DL. Au meme. 8 mars. + DLI. A M. Gustave Flaubert. 16 mars. + DLII. A M. Charles Duvernet. 24 mars. + DLIII. A madame Augustine de Bertholdi. 31 mars. + DLIV. A M. Hippolyte Magen. 24 avril. + DLV. A M. Berton, pere. 5 mai. + DLVI. A mademoiselle Fleury. 8 mai. + DLVII. A M. Oscar Casamajou. mai. + DLVIII. A M. Guillemat. 11 juin. + DLIX. A Maurice Sand 18 juin. + DLX. A madame Lina Sand. 29 juin. + DLXI. A M. Ludre-Gabillaud. 12 juillet. + DLXII. A madame Lina Sand. 14 juillet. + DLXIII. A M. Jules Boucoiran. 16 juillet. + DLXIV. A M. Ludre-Gabillaud. 24 juillet. + DLXV. A madame Simonnet. 24 juillet. + DLXVI. A Maurice Sand. 25 juillet. + DLXVII. A M. Noel Parfait. juillet. + DLXVIII. A mademoiselle Fleury. 4 aout. + DLXIX. A Maurice Sand. 6 aout. + DLXX. A M. Jules Boucoiran. 6 aout. + DLXXI. A M. Charles Poncy. 26 aout. + DLXXII. A M. Berton pere. septembre. + DLXXIII. A M. Ludre-Gabillaud. octobre. + DLXXIV. A Maurice Sand. 24 octobre. + DLXXV. A M. Edouard Rodrigues. 29 octobre. + DLXXVI. A madame Lina Sand. novembre. + DLXXVII. A M. Philibert Audebrand. 23 decembre. + DLXXVIII. A M. Francis Melvil. 23 decembre. + DLXXIX. A M. Edouard de Pompery 23 decembre. + DLXXX. A mademoiselle Leroyer Chantepie. 31 decembre. + +1865 + + DLXXXI. A M. Ladislas Mickiewicz. 11 janvier. + DLXXXII. A M. Nefftzer. 12 janvier. + DLXXXIII. A. M. Armand Barbes. 15 janvier. + DLXXXIV. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 7 fevrier. + DLXXXV. Au meme. 9 mars. + DLXXXVI. A M. Ernest Perigois. 26 mars. + DLXXXVII. A M. Louis Ratisbonne. 30 mars. + DLXXXVIII. A.M. Leblois. 17 mai. + DLXXXIX. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 1er juin. + DXC. A M.***. 9 juin. + DXCI. A M. Louis Ulbach. 27 juin. + DXCII. A Maurice Sand. 29 juin. + DXCIII. A M. Sainte-Beuve. + DXCIV. A M. Louis Ulbach. 27 septembre. + DXCV. A Gustave Flaubert. 22 novembre. + DXCVI. A M. le baron Taylor. 15 decembre. + +1866 + + DXCVII. A M. Alexandre Dumas fils. 7 janvier. + DXCVIII. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 20 janvier. + DXCIX. A Maurice Sand. 1er fevrier. + DC. Au meme. 5 fevrier. + DCI. A madame la comtesse Sophie Podlipska. 12 fevrier. + DCII. A M. Desplanches. 25 mai. + DCIII. A M. Andre Boutet. 14 juin. + DCIV. A M. Alexandre Dumas fils. 28 juin. + DCV. Au meme. 5 juillet. + DCVI. A M.Joseph Dessauer. 5 juillet. + DCVII. A madame Arnould-Plessy. 5 aout. + DCVIII. A Gustave Flaubert. 10 aout. + DCIX. A Maurice Sand. 10 aout. + DCX. A Gustave Flaubert. 12 aout. + DCXI. A Maurice Sand. 1er septembre. + DCXII. A Gustave Flaubert. 21 septembre. + DCXIII. Au meme. 28 septembre. + DCXIV. A M. Noel Parfait. 28 septembre. + DCXV. A mademoiselle Marguerite Thuillier. 8 octobre. + DCXVI. A Gustave Flaubert. octobre. + DCXVII. Au meme. 10 novembre. + DCXVIII. A M. Charles Poncy. 16 novembre. + DCXIX. A Maurice Sand. 19 novembre. + DCXX. A Gustave Flaubert. 20 novembre. + DCXXI. Au meme. 30 novembre. + DCXXII. A M. Thomas Couture. 13 decembre. + +1867 + + DCXXIII. A Gustave Flaubert. 9 janvier. + DCXXIV. A M. Armand Barbes. 15 janvier. + DCXXV. A Gustave Flaubert. 15 janvier. + DCXXVI. A M. Henri Harrisse. 19 janvier. + DCXXVII. A M. Alexandre Dumas fils. 21 janvier. + DCXXVIII. A Gustave Flaubert. 8 fevrier. + DCXXIX. Au meme. 16 fevrier. + DCXXX. A M. Henri Harrisse. fevrier. + DCXXXI. A M. Paul de Saint-Victor. 18 fevrier. + DCXXXII. A M. Armand Barbes. 2 mars. + DCXXXIII. A M. Louis Viardot. 11 avril. + DCXXXIV. A M. Andre Boulet. 15 avril. + DCXXXV. A M. Louis Viardot. 24 avril. + DCXXXVI. A. Gustave Flaubert. 9 mai. + DCXXXVII. A M. Armand Barbes. 12 mai. + DCXXXVIII. A Gustave Flaubert. 30 mai. + DCXXXIX. Au meme. 14 juin. + DCXL. A M. Henri Harrisse. 28 juillet. + DCXLI. A M. Francois Rollinat. 29 juillet. + DCXLII. A Gustave Flaubert. 6 aout. + DCXLIII. A M. Raoul Lafagette. 10 aout. + DCXLIV. A Gustave Flaubert. 18 aout. + DCXLV. A madame Arnould-Plessy. 23 aout. + DCXLVI. A M. Armand Barbes. 27 aout. + DCXLVII. A Gustave Flaubert. aout. + DCXLVIII. A madame Arnould-Plessy. 1er septembre. + DCXLXIX. A Gustave Flaubert. 10 septembre. + DCL. Au redacteur en chef de _la Liberte_. 23 septembre. + DCLI. A Gustave Flaubert. 1er octobre. + DCLII. A M. Henri Harrisse. 11 octobre. + DCLIII. A M. Armand Barbes. 12 octobre. + DCLIV. A Gustave Flaubert. 12 octobre. + DCLV. A madame Arnould-Plessy. 21 octobre. + DCLVI. A Gustave Flaubert. 28 octobre. + DCLVII. Au meme. 5 decembre. + DCLVIII. A M. Calamatta 21 decembre. + DCLIX. A Gustave Flaubert. 31 decembre. + +1868 + + DCLX. A M. Armand Barbes. 1er janvier. + DCLXI. A mademoiselle Marguerite Thuillier. 4 janvier. + DCLXII. A mademoiselle Fleury. 16 janvier. + DCLXIII. A M. Charles Poncy. 22 fevrier. + DCLXIV. A madame Arnould-Plessy. 7 mars. + DCLXV. A la meme. 15 mars. + DCLXVI. A M. Edouard Cadol. 17 mars. + DCLXVII. A madame Juliette Lambert. 23 mars. + DCLXVIII. A madame Lebarbier de Tinan. 26 mars. + DCLXIX. A M. Henri Harrisse. 9 avril. + DGLXX. A madame Edmond Adam. 8 juin. + DCLXXI. A M. Louis Viardot. 10 juin. + DCLXXII. A Gustave Flaubert. 21 juin. + DCLXXIII. A M. Joseph Dessauer. 5 juillet. + DCLXXIV. A M. Guillaume Guizot. 12 juillet. + DCLXXV. A Gustave Flaubert. 31 juillet. + DCLXXVI. A madame Pauline Villot. aout. + DCLXXVII. A Gustave Flaubert. aout. + DCLXXVIII. Au meme. 18 septembre. + DCLXXIX. A Maurice Sand. septembre. + DCLXXX. A Gustave Flaubert. fin septembre. + DCLXXXI. Au meme. 15 octobre. + DCLXXXII. A M. Alexandre Dumas fils. 31 octobre. + DCLXXXIII. A Gustave Flaubert. 20 novembre. + DCLXXXIV. A M. de Chilly. 12 decembre. + DCLXXXV. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 17 decembre. + DCLXXXVI. A madame Edmond Adam. 20 decembre. + DCLXXXVII. A Gustave Flaubert. 21 decembre. + +1869 + +DCLXXXVIII. A M. Emile Rollinat. 2 janvier. + DCLXXXIX. A M. Armand Barbes. 2 janvier. + DCXC. A madame Edmond Adam. 10 janvier. + DCXCI. A Gustave Flaubert. 17 janvier. + DCXCII. Au meme. 11 fevrier. + DCXCIII. A M. Edmond Plauchut. 18 fevrier. + DCXCIV. A Gustave Flaubert. 24 fevrier. + DCXCV. A M. Alexandre Dumas fils. 12 mars. + DCXCVI. A Gustave Flaubert. 2 avril. + DCXCVII. A M. Charles-Edmond. 20 avril. + DCXCVIII. A Maurice Sand. 14 mai. + DCXCIX. A M. Edmond Plauchut. 11 juin. + DCC. Au meme. 15 aout. + DCCI. A Maurice Sand. 18 septembre. + DCCII. Au meme. 22 septembre. + DCCIII. Au meme. 17 octobre. + DCCIV. A M. Edmond Plauchut. 10 novembre. + DCCV. A Gustave Flaubert. 15 novembre. + DCCVI. A Louis Ulbach. 26 novembre. + DCCVII. A Mederic Charot. 28 novembre. + DCCVIII. A madame Edmond Adam. 29 novembre. + DCCIX. A Gustave Flaubert. 30 novembre. + DCCX. Au meme. 4 decembre. + DCCXI. A M. Alexandre Dumas fils. 10 decembre. + DCCXII. A Gustave Flaubert. 14 decembre. + DCCXIII. A M. Berton pere. decembre. + DCCXIV. A Gustave Flaubert. 17 decembre. + DCCXV. Au meme. 18 decembre. + DCCXVI. A madame Edmond Adam. 24 decembre. + +1870 + + DCCXVII. A M. Armand Barbes. 4 janvier. + DCCXVIII. A mademoiselle N. Fleury. 6 janvier. + DCCXIX. A Gustave Flaubert. 9 janvier. + DCCXX. A Victor Hugo. 2 fevrier. + DCCXXI. A Maurice Sand. 21 fevrier. + DCCXXII. A madame Simonnet. 21 fevrier. + DCGXXIII. A Maurice Sand. 23 fevrier. + DCCXXIV. Au meme. 26 fevrier. + DCCXXV. Au meme. 27 fevrier. + DCCXXVI. Au meme. 2 mars. + DCCXXVII. A Gustave Flaubert 19 mars. + DCCXXVIII. Au meme. 30 mars. + DCCXXIX. A M. Edmond Plauchut. 3 avril. + DCCXXX. A Michel Levy. 20 avril. + DCCXXXI. Au meme. 26 avril. + DCCXXXII. A Gustave Flaubert. 20 mai. + DCCXXXIII. A madame Edmond Adam. 8 juin. + DCCXXXIV. A Gustave Flaubert. 29 juin. + DCCXXXV. A M. Emile de Girardin. 3 juillet. + DCCXXXVI. A M. le docteur Henri Favre. 3 juillet. + DCCXXXVII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 14 juillet. + + +FIN DE LA TABLE DU TOME CINQUIEME + + + + + +End of Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 5, 1812-1876, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 5, 1812-1876 *** + +***** This file should be named 13839.txt or 13839.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/3/13839/ + +Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13839.zip b/old/13839.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..94a013b --- /dev/null +++ b/old/13839.zip |
